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Full text of "La comédie humaine"

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ŒUVRES COMPLETES 



DE 



HONORÉ DE BALZAC 

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LA PRÉSENTE ÉDITION 

DES 

ŒUVRES COMPLÈTES DE HONORÉ DE BALZAC 

A ÉTÉ TIRÉE 

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE 

EN VERTU 

D'UNE AUTORISATION DE M. LE GARDE DES SCEAUX 

EN DATE DU I G MAI I 9 I G 



Il a été tiré de cette édition : 

50 exemplaires, numérotés i à 50, sur papier ancien du Japon, 
contenant une suite des bois tirée sur papier de Chine. 

50 exemplaires, numérotés 51 à 100, sur papier ancien du Japon. 



// a été tiré en outre quelques suites isolées des hois 
sur papier de Chine, 



Les notes et les illustrations sont la propriété exclusive de l'édition. 



ŒUVRES COMPLETES 

DE 

HONORÉ DE BALZAC 



LA 



COMEDIE HUMAINE 

TEXTE REVISÉ ET ANNOTÉ 

PAR MARCEL BOUTERON ET HENRI LONGNON 
ILLUSTRATIONS 

DE CHARLES HUARD 

GRAVÉES SUR BOIS PAR PIERRE GUSMAN 



Études de Mœurs : Scènes de la Vie parisienne, vi 

LES PARENTS PAUVRES : II. LE COUSIN PONS 
UN PRINCE DE LA BOHEME - UN HOMME D'AFFAIRES 




LOUIS CONARD 

PARIS 

B' DE LA MADELEINE, 17 



RRFNTANO'S 

LIBRAIRES 

NEW-VORK -WASHINGTON 



1914 



LES PARENTS PAUVRES 

(DEUXIÈME ÉPISODE) 

LE COUSIN PONS' 




LE COUSIN PONS. 




Vers trois heures de l'après-midi , dans le 
mois d'octobre de l'année 1844, un homme 
âgé d'une soixantame d'années, mais à qui 
tout le monde eût donné plus que cet âge, 
allait le long du boulevard des Italiens, le 
nez à la piste, les lèvres papelardes, comme un négociant 
qui vient de conclure une excellente affaire, ou comme 
un garçon content de lui-même au sortir d'un boudoir. 
C'est à Paris la plus grande expression connue de la satis- 
faction personnelle cliez l'homme. En apercevant de loin 
ce vieillard, les personnes qui sont là tous les jours assises 
sur des chaises, livrées au plaisir d'analyser les passants, 
laissaient toutes poindre dans leurs physionomies ce sou- 
rire particulier aux gens de Paris, et qui dit tant de choses 



4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ironiques, moqueuses ou compatissantes, mais qui, pour 
animer le visage du Parisien , blasé sur tous les spectacles 
possibles, exigent de hautes curiosités vivantes. Un mot 
fera comprendre et la valeur archéologique de ce bon- 
homme et la raison du sourire qui se répétait comme un 
écho dans tous les yeux. On demandait à Hyacinthe, 
un acteur célèbre par ses sailhes*, où il faisait faire les 
chapeaux à la vue desquels la salle pouffe de rire : « Je 
ne les fais point faire, je les garde!» répondit-il. Eh! 
bien, il se rencontre dans le million d'acteurs qui com- 
posent la grande troupe de Paris, des Hyacinthes sans le 
savoir qui gardent sur eux tous les ridicules d'un temps, 
et qui vous apparaissent comme la personnification de 
toute une époque pour vous arracher une bouffée de gaieté 
quand vous vous promenez en dévorant quelque chagrin 
amer causé par la trahison d'un ex-ami. 

En conservant dans quelques détails de sa mise une 
fidélité quand même aux modes de l'an 1806, ce passant 
rappelait l'Empire sans être par trop caricature. Pour les 
observateurs, cette finesse rend ces sortes d'évocations ex- 
trêmement précieuses. Mais cet ensemble de petites choses 
voulait l'attention analytique dont sont doués les connais- 
seurs en flânerie; et, pour exciter le rire à distance, le 
passant devait offrir une de ces énormités à crever les 
yeux, comme on dit, et que les acteurs recherchent pour 
assurer le succès de leurs entrées. Ce vieillard, sec et 
maigre, portait un spencer couleur noisette sur un habit 
verdâtre à boutons de métal blanc!... Un homme en 
spencer, en 1844, c'est, voyez-vous, comme si Napoléon 
eût daigné ressusciter pour deux heures. 

Le spencer fut inventé, comme son nom l'indique, par 
un lord sans doute vain de sa jolie taille. Avant la paix 
d'Amiens, cet Anglais avait résolu le problème de couvrir 
le buste sans assommer le corps par le poids de cet affreux 
carrick qui finit aujourd'hui sur le dos des vieux cochers 
de fiacre; mais comme les fines tailles sont en minorité, 



LE COUSIN PONS. 



la mode du spencer pour homme n'eut en France qu'un 
succès passager, quoique ce fût une invention anglaise. 
A la vue du spencer, les gens de quarante à cinquante ans 
revêtaient par la pensée ce monsieur de bottes à revers, 
d'une culotte de casimir vert-pistache à nœud de rubans, 
et se revoyaient dans le costume de leur jeunesse ! Les 
vieilles femmes se remémoraient leurs conquêtes ! Quant 
aux jeunes gens, ils se demandaient pourquoi ce vieil 
Alcibiade avait coupé la queue à son paletot. Tout con- 
cordait SI bien à ce spencer que vous n'eussiez pas hésité 
à nommer ce passant un homme-Empire, comme on dit 
un meuble-Empire; mais il ne symbolisait l'Empire que 
pour ceux à qui cette magnifique et grandiose époque est 
connue, au moins de visu; car il exigeait une certaine fidé- 
lité de souvenirs quant aux modes. L'Empire est déjà si 
loin de nous, que tout le monde ne peut pas se le figurer 
dans sa réalité gallo-grecque. 

Le chapeau mis en arrière découvrait presque tout le 
front avec cette espèce de crânerie par laquelle les admi- 
nistrateurs et les péquins essayèrent alors de répondre à 
celle des militaires. C'était d'ailleurs un horrible chapeau 
de soie à quatorze francs, aux bords intérieurs duquel de 
hautes et larges oreilles imprimaient des marques blan- 
châtres, vainement combattues par la brosse. Le tissu de 
soie mal appliqué, comme toujours, sur le carton de la 
forme, se plissait en quelques endroits, et semblait être 
attaqué de la lèpre, en dépit de la main qui le pansait tous 
les matins. 

Sous ce chapeau, qui paraissait près de tomber, s'éten- 
dait une de ces figures falotes et drolatiques comme les 
Chinois seuls en savent inventer pour leurs magots. Ce 
vaste visage percé comme une écumoire, où les trous pro- 
duisaient des ombres, et rcfouillé comme un masque 
romain, démentait toutes les lois de fanatomie. Le regard 
n'y sentait point de charpente. Là où le dessin voulait des 
os, la chair offrait des méplats gélatineux, et là où les 



6 SCENES DE LA \ lE PARISIENNE. 

figures présentent ordniairement des creux, celle-là se 
contournait en bosses flasques. Cette face grotesque, 
écrasée en forme de potnon, attristée par des yeux gris 
surmontés de deux lignes rouges au lieu de sourcils, était 
commandée par un nez à la Don Quichotte, comme une 
plaine est dominée par un bloc erratique. Ce nez exprime, 
ainsi que Cervantes avait dû le remarquer, une disposition 
native à ce dévouement aux grandes choses qui dégénère 
en duperie. Cette laideur, poussée tout au comique, n'ex- 
citait cependant point le rire. La mélancolie excessive qui 
débordait par les jeux pâles de ce pauvre homme attei- 
gnait le moqueur et lui glaçait la plaisanterie sur les lèvres. 
On pensait aussitôt que la nature avait interdit à ce bon- 
homme d'exprimer la tendresse, sous peine de faire rire 
une femme ou de l'affliger. Le Français se tait devant ce 
malheur, qui lui paraît le plus cruel de tous les malheurs : 
ne pouvoir plaire! 

Cet homme si disgracié par la nature était mis comme 
le sont les pauvres de la bonne compagnie, à qui les 
riches essaient assez souvent de ressembler. Il portait des 
souliers cachés par des guêtres, faites sur le modèle de 
celles de la garde impériale, et qui lui permettaient sans 
doute de garder les mêmes chaussettes pendant un certain 
temps. Son pantalon en drap noir présentait des refîets 
rougeâtres, et sur les plis des lignes blanches ou luisantes 
qui, non moins que la façon, assignaient à trois ans la 
date de l'acquisition. L'ampleur de ce vêtement déguisait 
assez mal une maigreur provenue plutôt de la constitution 
que d'un régime pythagoricien; car le bonhomme, doué 
d'une bouche sensuelle à lèvres lippues, montrait en sou- 
riant des dents blanches dignes d'un rcqum. Le gilet à 
châle, également en drap noir, mais doublé d'un gilet 
blanc sous lequel brillait en troisième ligne le bord d'un 
tricot rouge, vous remettait en mémoire les cinq gilets de 
Carat*. Une énorme cravate en mousseline blanche dont 
le nœud prétentieux avait été cherché |)ai" un Beau pour 



LE COUSIN PONS. 



charmer \es femmes charmantes de 1809, dépassait si bien le 
menton que la figure semblait s'y plonger comme dans 
un abîme. Un cordon de soie tressée, jouant les cheveux, 
traversait la chemise et protégeait la montre contre un vol 
improbable. L'habit verdâtre, d'une propreté remarqua 
ble, comptait quelque trois ans de plus que le pantalon; 
mais le collet en velours noir et les boutons en métal blanc 
récemment renouvelés trahissaient les soins domestiques 
poussés jusqu'à la minutie. 

Cette manière de retenir le chapeau par l'occiput, le 
triple gilet, l'immense cravate oii plongeait le menton, les 
guêtres, les boutons de métal sur l'habit verdâtre, tous 
ces vestiges des modes impériales s'harmoniaient aux par- 
fums arriérés de la coquetterie des Incroyables, à je ne 
sais quoi de menu dans les plis, de correct et de sec dans 
l'ensemble, qui sentait l'école de David, qui rappelait les 
meubles grêles de Jacob*. On reconnaissait d'ailleurs à la 
première vue un homme bien élevé en proie à quelque 
vice secret, ou l'un de ces petits rentiers dont toutes les 
dépenses sont si nettement déterminées par la médiocrité 
du revenu, qu'une vitre cassée, un habit déchiré, ou la 
peste philanthropique d'une quête, suppriment leurs 
menus plaisirs pendant un mois. Si vous eussiez été là, 
vous vous seriez demandé pourquoi le sourire animait 
cette figure grotesque dont l'expression habituelle devait 
être triste et froide, comme celle de tous ceux qui luttent 
obscurément pour obtenir les triviales nécessités de l'exis- 
tence. Mais en remarquant la précaution maternelle avec 
laquelle ce vieillard singulier tenait de sa main droite un 
objet évidemment précieux, sous les deux basques gau- 
ches de son double habit, pour le garantir des chocs 
imprévus; en lui voyant surtout l'air affairé que prennent 
les oisifs chargés dune commission, vous 1 auriez soup- 
çonné d'avoir retrouvé quelque chose d'équivalent au bi- 
chon d'une marquise et de l'apporter triomphalement, 
avec la galanterie empressée d'un homme-Empire, à la 



8 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

charmante femme de soixante ans qui n'a pas encore su 
renoncer à la visite journalière de son attentif. Paris est la 
seule ville du monde où vous rencontriez de pareils spec- 
tacles, qui font de ses boulevards un drame continu joué 
gratis par les Français, au profit de l'Art. 

D'après le galbe de cet homme osseux, et malgré son 
hardi spencer, vous l'eussiez difficilement classé parmi les 
artistes parisiens, nature de convention dont le privilège, 
assez semblable à celui du gamin de Paris, est de réveiller 
dans les imaginations bourgeoises les jovialités les plus 
mirobolantes, puisqu'on a remis en honneur ce vieux mot 
drolatique. Ce passant était pourtant un grand prix, l'au- 
teur de la première cantate couronnée à l'Institut, lors du 
rétablissement de l'Académie de Rome*, enfin monsieur 
Sylvain Pons ! . . . l'auteur de célèbres romances roucoulées 
par nos mères, de deux ou trois opéras joués en 1815 et 
1816, puis de quelques partitions inédites. Ce digne homme 
finissait chef d'orchestre à un théâtre des boulevards. II 
était, grâce à sa figure, professeur dans quelques pension- 
nats de demoiselles, et n'avait pas d'autres revenus que 
ses appointements et ses cachets. Courir le cachet à cet 
âge ! . . . Combien de mystères dans cette situation peu 
romanesque ! 

Ce dernier porte-spencer portait donc sur lui plus que 
les symboles de l'Empire, il portait encore un grand en- 
seignement écrit sur ses trois gilets. 11 montrait gratis une 
des nombreuses victimes du fatal et funeste système 
nommé Concours qui règne encore en France après cent 
ans de pratique sans résultat. Cette presse des intelligences 
fut inventée par Poisson de Marigny , le frère de madame de 
Pompadour, nommé, vers 1746, directeur des Beaux-Arts. 
Or, tâchez de compter sur vos doigts les gens de génie 
fournis depuis un siècle par les lauréats? D'abord, jamais 
aucun effort administratif ou scolaire ne remplacera les 
miracles du hasard auquel on doit les grands hommes. 
C'est, entre tous les mystères de la génération, le plus 



LE COUSIN PO-NS. 9 

•inaccessible à notre ambitieuse analyse moderne. Puis, 
que penseriez-vous des Egyptiens qui, dit-on, inventèrent 
des fours pour faire éclore des poulets, s'ils n'eussent 
point immédiatement donné la becquée à ces mêmes pou- 
lets? Ainsi se comporte cependant la France qui tâche de 
produire des artistes par la serre-chaude du Concours; et, 
une fois le statuaire, le peintre, le graveur, le musicien 
obtenus par ce procédé mécanique, elle ne s'en inquiète 
pas plus que le dandy ne se soucie le soir des fleurs qu'il 
a mises à sa boutonnière. Il se trouve que l'homme de 
talent est Greuze ou Watteau, Félicien David ou Pagnest, 
Géricault ou Decamps, Auber ou David d'Angers, Eu- 
gène Delacroix ou Meissonier, gens peu soucieux des 
grands prix et poussés en pleine terre sous les rayons de 
ce soleil invisible, nommé la Vocation. 

Envoyé par l'Etat à Rome, pour devenir un grand mu- 
sicien, Sylvain Pons en avait rapporté le goût des anti- 
quités et des belles choses d'art. Il se connaissait admira- 
blement en tous ces travaux, chefs-d'œuvre de la main et 
de la Pensée, compris depuis peu dans ce mot populaire, 
le Bric-à-Brac. Cet enfant d'Euterpe revint donc à Paris, 
vers 1810, collectionneur féroce, chargé de tableaux, de 
statuettes, de cadres, de sculptures en ivoire, en bois, 
d'émaux, porcelaines, etc., qui, pendant son séjour aca- 
démique à Rome, avaient absorbé là plus grande partie 
de l'héritage paternel, autant par les frais de transport que 
par les prix d'acquisition. 11 avait employé de la même 
manière la succession de sa mère durant le voyage qu'il 
fit en Italie, après ces trois ans officiels passés à Rome. 
Il voulut visiter à loisir Venise, Milan, Florence, Bologne, 
Naples, séjournant dans chaque ville en rêveur, en philo- 
sophe, avec l'insouciance de l'artiste qui, pour vivre, 
compte sur son talent, comme les filles de joie comptent 
sur leur beauté. Pons fut heureux pendant ce splendide 
voyage autant que pouvait l'être un homme plein d'âme 
et de délicatesse, à qui sa laideur interdisait des suais auprès 



lO SCENES DE LA VIE PARISIENNE, 

des femmes , selon la phrase consacrée en 1809, et qui trou- 
vait les choses de la vie toujours au-dessous du type idéal 
qu'il s'en était créé; mais il avait pris son parti sur cette 
discordance entre le son de son âme et les réalités. Ce 
sentiment du beau, conservé pur et vif dans son cœur, 
fut sans doute le principe des mélodies ingénieuses, fines, 
pleines de grâce qui lui valurent une réputation de 1810 
à 1814. Toute réputation qui se fonde en France sur la 
vogue, sur la mode, sur les folies éphémères de Pans, 
produit des Pons. 11 n'est pas de pays où l'on soit si sévère 
pour les grandes choses, et si dédaigneusement indul- 
gent pour les petites. Bientôt noyé dans les flots d'harmo- 
nie allemande, et dans la production rossinienne, si Pons 
fut encore, en 1824, un musicien agréable et connu par 
quelques dernières romances, jugez de ce qu'il pouvait 
être en 1831 ! Aussi, en 1844, l'année où commença le seul 
drame de cette vie obscure, Sylvain Pons avait-il atteint à 
la valeur d'une croche antédiluvienne; les marchands de 
musique ignoraient complètement son existence, quoiqu'il 
fît à des prix médiocres la musique de quelques pièces à 
son théâtre et aux théâtres voisins. 

Ce bonhomme rendait d'ailleurs justice aux fameux 
maîtres de notre époque; une belle exécution de quelques 
morceaux d'élite le faisait pleurer; mais sa religion n'arri- 
vait pas à ce point où elle frise la manie, comme chez les 
Kreisler d'Hoffmann*; il n'en laissait rien paraître, il jouis- 
sait en lui-même à la façon des Hakbiscbins ou des Té- 
rlaskis*. Le génie de l'admiration, de la compréhension, la 
seule faculté par laquelle un homme ordinaire devient 
le frère d'un grand poëte, est si rare à Pans, où toutes les 
idées ressemblent à des voyageurs passant dans une hôtel- 
lerie, que l'on doit accorder à Pons une respectueuse 
estime. Le fait de l'insuccès du bonhomme peut sembler 
exorbitant, mais il avouait naïvement sa faiblesse relative- 
ment à l'harmonie : il avait négligé l'étude du Contrepoint; 
et l'orchestration moderne, grandie outre mesure, lui parut 



LE COUSIN PONS. I I 

inabordable au moment où, par de nouvelles études, il 
aurait pu se maintenir parmi les compositeurs modernes, 
devenir, non pas Rossini, mais Hérold. Enfin, il trouva 
dans les plaisirs du collectionneur de si vives- compensa- 
tions à la faillite de la gloire, que s'il lui eût fallu choisir 
entre la possession de ses curiosités et le nom de Rossini, 
le croirait-on? Pons aurait opté pour son cher cabinet. Le 
vieux musicien pratiquait l'axiome de Chenavard, le savant 
collectionneur de gravures précieuses*, qui prétend qu'on 
ne peut avoir de plaisir à regarder un Rujsdaël, un Hob- 
béma,unHolbein, un Raphaël, un Murillo,un Greuze, un 
Sébastien del Piombo, un Giorgione, un Albert Durer, 
qu'autant que le tableau n'a coûté que cinquante francs. 
Pons n'admettait pas d'acquisition au-dessus de cent 
francs; et, pour qu'il payât un objet cinquante francs, 
cet objet devait en valoir trois mille. La plus belle 
chose du monde, qui coûtait trois cents francs, n'exis- 
tait plus pour lui. Rares avaient été les occasions, mais 
il possédait les trois éléments du succès : les jambes 
du cerf, le temps des flâneurs et la patience de lisraé- 
lite. 

Ce système, pratiqué pendant quarante ans, à Rome 
comme à Pans, avait porté ses fruits. Après avoir dépensé, 
depuis son retour de Rome, environ deux mille francs par 
an , Pons cachait à tous les regards une collection de chefs- 
d'œuvre en tout genre dont le catalogue atteignait au 
fabuleux numéro 1907. De 1811 à 1816, pendant ses courses 
à travers Pans, il avait trouvé pour dix francs ce qui se 
paie aujourd'hui mille à douze cents francs. C'était des 
tableaux triés dans les quarante-cinq mille tableaux qui 
s'exposent par an dans les ventes parisiennes; des porce- 
laines de Sèvres, pâte tendre, achetées chez les Auvergnats, 
ces satellites de la Bande-Noire, qui ramenaient sur des 
charrettes les merveilles de la France-Pompadour. Enfin, 
il avait ramassé les débris du dix-septième et du dix-hui- 
tième siècle, en rendant justice aux gens d'esprit et de 



12 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

génie de l'école française, ces grands inconnus, les Le- 
pautre, les Lavallée-Poussin, etc.*, qui ont créé le genre 
Louis XV, le genre Louis XVI, et dont les œuvres dé- 
fraient aujourd'hui les prétendues inventions de nos ar- 
tistes, incessamment courbés sur les trésors du Cabinet 
des Estampes pour faire du nouveau en faisant d'adroits 
pastiches. Pons devait beaucoup de morceaux à ces 
échanges, bonheur ineffable des collectionneurs! Le plai- 
sir d'acheter des curiosités n'est que le second, le premier 
c'est de les brocanter. Le premier, Pons avait collectionné 
les tabatières et les miniatures. Sans célébrité dans la Bri- 
cabraquologie, car il ne hantait pas les ventes, il ne se 
montrait pas chez les illustres marchands, Pons ignorait 
la valeur vénale de son trésor. 

Feu Dusommerard* avait bien essayé de se lier avec le 
musicien; mais le prince du Bric-à-Brac mourut sans avoir 
pu pénétrer dans le musée Pons, le seul qui pût être com- 
paré à la célèbre collection Sauvageot*. Entre Pons et mon- 
sieur Sauvageot, il se rencontrait quelques ressemblances. 
Monsieur Sauvageot, musicien comme Pons, sans grande 
fortune aussi, a procédé de la même manière, par les 
mêmes moyens, avec le même amour de l'art, avec la 
même haine contre ces illustres riches qui se font des ca- 
binets pour faire une habile concurrence aux marchands. 
De même que son rival, son émule, son antagoniste pour 
toutes ces œuvres de la Main, pour ces prodiges du tra- 
vail, Pons se sentait au cœur une avarice insatiable, l'amour 
de l'amant pour une belle maîtresse, et la revente, dans les 
salles de la rue des Jeûneurs, aux coups de marteau des 
commissaires priscurs, lui semblait un crime de lèse Bric- 
à-Brac. II possédait son musée pour en jouir à toute heure, 
car les âmes créées pour admirer les grandes œuvres, ont 
la faculté sublime des vrais amants; ils éprouvent autant 
de plaisir aujourd'hui qu'hier, ils ne se lassent jamais, et 
les chcfs-d'œ^uvre sont, heureusement, toujours jeunes. 
Aussi l'objet tenu si paternellement devait-il être une de 



LE COUSIN POxNS. I 3 

ces trouvailles que l'on emporte, avec quel amour! ama- 
teurs, vous le savez ! 

Aux premiers contours de cette esquisse biographique, 
tout le monde va s'écrier : «Voilà, malgré sa laideur, 
l'homme le plus heureux de la terre!» En effet, aucun 
ennui, aucun spleen ne résiste au moxa qu'on se pose à 
l'âme en se donnant une manie. Vous tous qui ne pouvez 
plus boire à ce que, dans tous les temps, on a nommé la 
coupe du plaisir, prenez à tâche de collectionner quoi que 
ce soit (on a collectionné des affiches!), et vous retrou- 
verez le lingot du bonheur en petite monnaie. Une manie, 
c'est le plaisir passé à l'état d'idée! Néanmoins, n'enviez 
pas le bonhomme Pons, ce sentiment reposerait, comme 
tous les mouvements de ce genre, sur une erreur. 

Cet homme, plein de délicatesse, dont l'âme vivait par 
une admiration infatigable pour la magnificence du Tra- 
vail humain, cette belle lutte avec les travaux de la nature, 
était l'esclave de celui des sept péchés capitaux que Dieu 
doit punir le moins sévèrement : Pons était gourmand. 
Son peu de fortune et sa passion pour le Bric-à-Brac lui 
commandaient un régime diététique tellement en horreur 
avec sa gueule Jine, que le célibataire avait tout d'abord 
tranché la question en allant dîner tous les jours en ville. 
Or, sous l'Empire, on eut bien plus que de nos jours un 
culte pour les gens célèbres, peut-être à cause de leur 
petit nombre et de leur peu de prétentions politiques. On 
devenait poëte, écrivam, musicien à si peu de frais! Pons, 
regardé comme le rival probable des Nicolo, des Paër et 
des Berton*, reçut alors tant d'invitations, qu'il fut obligé 
de les écrire sur un agenda, comme les avocats écrivent 
leurs causes. Se comportant d'ailleurs en artiste, il offrait 
des exemplaires de ses romances à tous ses amphitryons, 
il touchait le forte chez eux, il leur apportait des loges à 
Feydeau*, théâtre pour lequel il travaillait; il y organisait 
des concerts; il jouait même quelquefois du violon chez 
ses parents en improvisant un petit bal. Les plus beaux 



l4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

hommes de la France échangeaient en ce temps-là des 
coups de sabre avec les pkis beaux hommes de la coali- 
tion; la laideur de Pons s'appela donc originalité, d'après 
la grande loi promulguée par Mohère dans le fameux 
couplet d'Eliante. Quand il avait rendu quelque service 
à quelque belle dame, il s'entendit appeler quelquefois un 
homme charmant, mais son bonheur n'alla jamais plus 
loin que cette parole. 

Pendant cette période, qui dura six ans environ, de 
ï8io à 1816, Pons contracta la funeste habitude de bien 
dîner, de voir les personnes qui l'invitaient se mettant en 
frais, se procurant des primeurs, débouchant leurs meil- 
leurs vins, soignant le dessert, le café, les liqueurs, et le 
traitant de leur mieux, comme on traitait sous l'Empire, 
oii beaucoup de maisons imitaient les splendeurs des rois, 
des reines, des princes dont regorgeait Pans. On jouait 
beaucoup alors à la royauté, comme on joue aujourd'hui 
à la Chambre en créant une foule de Sociétés à présidents, 
vice-présidents et secrétaires; Société linière, vmicole, sé- 
ricicole, agricole, de l'industrie, etc. On est arrivé jusqu'à 
chercher des plaies sociales pour constituer les guérisseurs 
en société! Un estomac dont l'éducation se fait ainsi, 
réagit nécessairement sur le moral et le corrompt en rai- 
son de la haute sapience culinaire qu'il acquiert. La Vo- 
lupté, tapie dans tous les plis du cœur, y parle en souve- 
raine, elle bat en brèche la volonté, l'honneur, elle veut à 
tout prix sa satisfaction. On n'a jamais peint les exigences 
de la Gueule, elles échappent à la critique littéraire par la 
nécessité de vivre; mais on ne se figure pas le nombre des 
gens que la Table a ruinés. La Table est, à Pans, sous ce 
rapport, l'émule de la courtisane; c'est, d'ailleurs, la Re- 
cette dont celle-ci est la Dépense. Lorsque, d'invité pcr- 
Fétuel, Pons arriva, par sa décadence comme artiste, à 
état de pique-assiette, il lui fut impossible de passer de 
ces tables si bien servies au brouet lacédémonien d'un res- 
taurant à quarante sous. Hélas! il lui prit des frissons en 



l6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

pensant que son indépendance tenait à de si grands sacii- 
fices, et il se sentit capable des plus grandes lâchetés pour 
continuer à bien vivre, à savourer toutes les primeurs 
à leur date, enfin à gobicbonner (mot populaire, mais ex- 
pressif) de bons petits plats soignés. Oiseau picoreur, 
s'enfuyant le gosier plein, et gazouillant un air pour tout 
remercîment, Pons éprouvait d'ailleurs un certam plaisn- 
à bien vivre aux dépens de la société qui lui demandait, 
quoi? de la monnaie de singe. Habitué, comme tous les 
célibataires qui ont le chez soi en horreur et qui vivent 
chez les autres, à ces formules, à ces grimaces sociales par 
lesquelles on remplace les sentiments dans le monde, il se 
servait des compliments comme de menue monnaie; et, à 
l'égard des personnes, il se contentait des étiquettes sans 
plonger une main curieuse dans les sacs. 

Cette phase assez supportable dura dix autres années; 
mais quelles années! Ce fut un automne pluvieux. Pen- 
dant tout ce temps, Pons se maintint gratuitement à table, 
en se rendant nécessaire dans toutes les maisons où il allait. 
Il entra dans une voie fatale en s'acquittant d'une multi- 
tude de commissions, en remplaçant les portiers et les 
domestiques dans mainte et mainte occasion. Préposé de 
bien des achats, il devint l'espion honnête et innocent 
détaché d'une famille dans une autre; mais on ne lui sut 
aucun gré de tant de courses et de tant de lâchetés. — 
Pons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son 
temps, il est trop heureux de trotter pour nous... Que 
deviendrait-il? 

Bientôt se déclara la froideur que le vieillard répand 
autour de lui. Cette bise se communique, elle produit son 
effet dans la température morale, surtout lorsque le vieil- 
lard est laid et pauvre. N'est-ce pas être trois fois vieillard? 
Ce fut l'hiver de la vie, l'hiver au nez rouge, aux joues 
hâves, avec toutes sortes d'onglées! 

De 1836 à 1843, Po"S ^^ ^'^ invité rarement. Loin de 
rechercher le parasite, chaque famille l'acceptait comme 



LE COUSIN PONS. 17 

on accepte un impôt; on ne lui tenait plus compte de 
rien, pas même de ses services réels. Les familles oii le 
bonhomme accomplissait ses évolutions, toutes sans res- 
pect pour les arts, en adoration devant les résultats, ne 
prisaient que ce qu'elles avaient conquis depuis 1830 : des 
fortunes ou des positions sociales éminentes. Or, Pons 
n'ayant pas assez de hauteur dans l'esprit ni dans les ma- 
nières pour imprimer la crainte que l'esprit ou le génie 
cause au bourgeois, avait naturellement fini par devenir 
moins que rien, sans être néanmoins tout à fait méprisé. 
Quoiqu'il éprouvât dans ce monde de vives souffrances, 
comme tous les gens timides, il les taisait. Puis, il s'était 
habitué par degrés à comprimer ses sentiments, à se faire 
de son cœur un sanctuaire où il se retirait. Ce phénomène, 
beaucoup de gens superficiels le traduisent par le mot 
égoïsme. La ressemblance est assez grande entre le soli- 
taire et fégoïste pour que les médisants paraissent avoir 
raison contre fhomme de cœur, surtout à Paris, où per- 
sonne dans le monde n'observe, où tout est rapide comme 
le flot, où tout passe comme un ministère! 

Le cousin Pons succomba donc sous un acte d'accusa- 
tion d'égoïsme porté en arrière contre lui, car le monde 
finit toujours par condamner ceux qu'il accuse. Sait-on 
combien une défaveur imméritée accable les gens timides? 
Qui peindra jamais les malheurs de la Timidité ! Cette 
situation, qui s'aggravait de jour en jour davantage, ex- 
plique la tristesse empreinte sur le visage de ce pauvre 
musicien, qui vivait de capitulations infâmes. Mais les 
lâchetés que toute passion exige sont autant de liens; plus 
la passion en demande, plus elle vous attache; elle fait 
de tous les sacrifices comme un idéal trésor négatif où 
l'homme voit d'immenses richesses. Après avoir reçu le 
regard insolemment protecteur d'un bourgeois roide de 
bêtise, Pons dégustait comme une vengeance le verre 
de vin de Porto, la caille au gratin qu'il avait commencé de 
savourer, se disant à lui-même : « Ce n'est pas trop payé ! » 

XVIII. . 2 



1 8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Aux jeux du moraliste, il se rencontrait cependant en 
cette vie des circonstances atténuantes. En effet, l'homme 
n'existe que par une satisfaction quelconque. Un homme 
sans passion, le juste parfait, est un monstre, un demi- 
ange qui n'a pas encore ses ailes. Les anges n'ont que des 
têtes dans la mythologie catholique. Sur terre, le juste, 
c'est l'ennuyeux Grandisson*, pour qui la Vénus des car- 
refours elle-même se trouverait sans sexe. Or, excepté les 
rares et vulgaires aventures de son voyage en Italie, où le 
climat fut sans doute la raison de ses succès, Pons n'avait 
jamais vu de femmes lui sourire. Beaucoup d'hommes ont 
cette fatale destinée. Pons était monstre-né; son père et sa 
mère l'avaient obtenu dans leur vieillesse, et il portait les 
stigmates de cette naissance hors de saison sur son teint 
cadavéreux qui semblait avoir été contracté dans le bocal 
d'esprit-de-vm où la science conserve certains fœtus ex- 
traordinaires. Cet artiste, doué d'une âme tendre, rêveuse, 
délicate, forcé d'accepter le caractère que lui imposait sa 
figure, désespéra d'être jamais aimé. Le célibat fut donc 
chez lui moins un goût qu'une nécessité. La gourmandise, 
le péché des moines vertueux, lui tendit les bras; il s'y 
précipita comme il s'était précipité dans l'adoration des 
œuvres d'art et dans son culte pour la musique. La bonne 
chère et le Bric-à-Brac furent pour lui la monnaie d'une 
femme; car la musique était son état, et trouvez un 
homme qui aime l'état dont il vit? A la longue, il en est 
d'une profession comme du mariage, on n'en sent plus 
que les inconvénients. 

Brillât-Savarin " a justifié par parti pris les goûts des gas- 
tronomes; mais peut-être n'a-t-il pas assez insisté sur le 
plaisir réel que Ihomme trouve à table. La digestion, en 
employant les forces humaines, constitue un combat inté- 
rieur qui, chez les gastrolâtres, équivaut aux plus hautes 
jouissances de l'amour. On sent un si vaste déploiement 
de la capacité vitale, que le cerveau s'annule au profit du 
second cerveau, placé dans le diaphragme, et l'ivrcssc 



LE COUSIN PO-\S. 19 

arrive par Tinertie même de toutes les facultés. Les boas 
gorgés d'un taureau sont si bien ivres qu'ils se laissent 
tuer. Passé quarante ans, quel homme ose travailler après 
son dîner?... Aussi tous les grands hommes ont-ils été 
sobres. Les malades en convalescence d'une maladie 
grave, à qui l'on mesure si chichement une nourriture 
choisie, ont pu souvent observer l'espèce de griserie gas- 
trique causée p^r une seule aile de poulet. Le sage Pons, 
dont toutes les jouissances étaient concentrées dans le jeu 
de son estomac, se trouvait toujours dans la situation de 
ces convalescents : il demandait à la bonne chère toutes 
les sensations qu'elle peut donner, et il les avait jusqu'alors 
obtenues tous les jours. Personne n'ose dire adieu à une 
habitude. Beaucoup de suicides se sont arrêtés sur le seuil 
de la Mort par le souvenir du café où ils vont jouer tous 
les soirs leur partie de dominos. 

En 183^ , le hasard vengea Pons de l'indifférence du 
beau sexe, il lui donna ce qu'on appelle, en style familier, 
un bâton de vieillesse. Ce vieillard de naissance trouva 
dans l'amitié un soutien pour sa vie, il contracta le seul 
mariage que la société lui permît de faire, il épousa un 
homme, un vieillard, un musicien comme lui. Sans la 
divine fable de La Fontaine, cette esquisse aurait eu pour 
titre LES DEUX amis. Mais n'eût-ce pas été comme un atten- 
tat littéraire, une profanation devant laquelle tout véritable 
écrivain reculera? Le chef-d'œuvre de notre fabuliste, à 
la fois la confidence de son âme et l'histoire de ses rêves, 
doit avoir le privilège éternel de ce titre. Cette page, au 
fronton de laquelle le poëte a gravé ces trois mots : les 
DEUX amis, est une de ces propriétés sacrées, un temple 
où chaque génération entrera respectueusement et que 
l'univers visitera, tant que durera la typographie. 

L'ami de Pons était un professeur de piano, dont la vie 
et les mœurs sympathisaient si bien avec les siennes, qu'il 
disait l'avoir connu trop tard pour son bonheur; car leur 
connaissance, ébauchée à une distribution de prix, dans 



20 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

un pensionnat, ne datait que de 1834. Jamais peut-être 
deux âmes ne se trouvèrent si pareilles dans l'océan hu- 
main qui prit sa source au paradis terrestre contre la vo- 
lonté de Dieu. Ces deux musiciens devinrent en peu de 
temps l'un pour l'autre une nécessité. Réciproquement 
confidents l'un de l'autre, ils furent en huit jours comme 
deux frères. Enfin Schmucke ne croyait pas plus qu'il pût 
exister un Pons, que Pons ne se doutait qu'il existât un 
Schmucke. Déjà, ceci suffirait à peindre ces deux braves 
gens, mais toutes les intelhgences ne goûtent pas les briè- 
vetés de la synthèse. Une légère démonstration est néces- 
saire pour les incrédules. 

Ce pianiste , comme tous les pianistes , était un Allemand , 
Allemand comme le grand Listz et le grand Mendeissohn, 
Allemand comme Steibelt, Allemand comme Mozart et 
Dusseck, Allemand comme Meyer, Allemand comme 
Dœlher, Allemand comme Thalberg, comme Dreschok, 
comme Hiller, comme Léopold Mayer, comme Cram- 
mer, comme Zimmerman et Kalkbrenner, comme Herz, 
Woëtz, Karr, Wolff, Pixis, Clara Wieck, et particulière- 
ment tous les Allemands. Quoique grand compositeur, 
Schmucke ne pouvait être que démonstrateur, tant son 
caractère se refusait à l'audace nécessaire à l'homme de 
génie pour se manifester en musique. La naïveté de beau- 
coup d'Allemands n'est pas continue, elle a cessé; celle 
qui leur est restée à un certain âge, est prise, comme on 
prend feau d'un canal, à la source de leur jeunesse, et ils 
s'en servent pour fertiliser leur succès en toute chose, 
science, art ou argent, en écartant d'eux la défiance. En 
France, quelques gens fins remplacent cette naïveté d'Al- 
lemagne par la bêtise de l'épicier parisien. Mais Schmucke 
avait gardé toute sa naïveté d'enfant, comme Pons gardait 
sur lui les reliques de l'Empire, sans s'en douter. Ce véri- 
table et noble Allemand était à la fois le spectacle et les 
spectateurs, ri se faisait de la musique à lui-même. Il habi- 
tait Paris, comme un rossignol habite sa forêt, et il y 



LE COUSIN POXS. 2 1 

chantait seul de son espèce, depuis vingt ans, jusqu'au 
moment où il rencontra dans Pons un autre lui-même. 
(Voir Une Fille d'Ère.) 

Pons et Schmucke avaient en abondance, l'un comme 
l'autre, dans le cœur et dans le caractère, ces enfantillages 
de sentimentalité qui distinguent les Allemands : comme 
la passion des fleurs, comme l'adoration des effets na- 
turels, qui les porte à planter de grosses bouteilles dans 
leurs jardins pour voir en petit le paysage qu'ils ont en 
grand sous les jeux; comme cette prédisposition aux 
recherches qui fait faire à un savant germanique cent 
lieues dans ses guêtres pour trouver une vérité qui le 
regarde en riant, assise à la marge du puits sous le jasmin 
de la cour; comme enfin ce besoin de prêter une signi- 
fiance psychique aux riens de la création, qui produit les 
œuvres inexpliquables de Jean-Paul Richter*, les griseries 
imprimées d'Hoffmann et les garde-fous in-folio que 
l'Allemagne met autour des questions les plus simples, 
creusées en manière d'abîmes, au fond desquels il ne se 
trouve qu'un Allemand. Catholiques tous deux, allant à 
la messe ensemble, ils accomplissaient leurs devoirs reli- 
gieux, comme des enfants n'ayant jamais rien à dire à 
leurs confesseurs. Ils croyaient fermement que la musique, 
la langue du ciel, était aux idées et aux sentiments, ce 
que les idées et les sentiments sont à la parole, et ils con- 
versaient à l'infini sur ce système, en se répondant l'un à 
l'autre par des orgies de musique pour se démontrer 
à eux-mêmes leurs propres convictions, à la manière des 
amants. Schmucke était aussi distrait que Pons était atten- 
tif. Si Pons était collectionneur, Schmucke était rêveur; 
celui-ci étudiait les belles choses morales, comme l'autre 
sauvait les belles choses matérielles. Pons voyait et achetait 
une tasse de porcelaine pendant le temps que Schmucke 
mettait à se moucher, en pensant à quelque motif de 
Rossini, de Bellini, de Beethoven, de Mozart, et cher- 
chant dans le monde des sentiments où pouvait se 



22 SCENES DE LA VIE PARISIENiNE. 

trouver l'origine ou la réplique de cette phrase musicale. 
Schmucke, dont les économies étaient administrées par la 
distraction, Pons, prodigue par passion, arrivaient l'un et 
l'autre au même résultat : zéro dans la bourse à la Saint- 
Sjlvestre de chaque année. 

Sans cette amitié, Pons eût succombé peut-être k ses 
chagrins; mais dès qu'il eut un cœur où décharger le sien, 
la vie devint supportable pour lui. La première fois qu'il 
exhala ses peines dans le cœur de Schmucke, le bon 
Allemand lui conseilla de vivre comme lui, de pain et de 
fromage, chez lui, plutôt que d'aller manger des dîners 
qu'on lui faisait payer si cher. Hélas! Pons n'osa pas 
avouer à Schmucke que, chez lui, le cœur et l'estomac 
étaient ennemis, que l'estomac s'accommodait de ce qui fai- 
sait souffrir le cœur, et qu'il lui fallait à tout prix un bon 
dîner à déguster, comme à un homme galant une maî- 
tresse a... lutiner. Avec le temps, Schmucke finit par 
comprendre Pons, car il était trop Allemand pour avoir la 
rapidité d'observation dont jouissent les Français, et il n'en 
aima que mieux le pauvre Pons. Rien ne fortifie l'amitié 
comme lorsque, de deux amis, l'un se croît supérieur 
à l'autre. Un ange n'aurait eu rien à dire en voyant 
Schmucke, quand il se frotta les mains au moment où il 
découvrit dans son ami l'intensité qu'avait prise la gour- 
mandise. En effet, le lendemain le bon Allemand orna le 
déjeuner de friandises qu'il alla chercher lui-même, et il 
eut soin d'en avoir tous les jours de nouvelles pour son 
ami; car depuis leur réunion ils déjeunaient tous les jours 
ensemble au logis. 

Il ne faudrait pas connaître Paris pour imaginer que les 
deux amis eussent échappé à la raillerie parisienne, qui 
n'a jamais rien respecté. Schmucke et Pons, en manant 
leurs richesses et leurs misères, avaient eu l'idée écono- 
mique de loger ensemble, et ils supportaient également 
le loyer d'un appartement fort inégalement partagé, situé 
dans une tranquille maison de la tranquille rue de Nor- 



LE COUSI.X PONS. 2 3 

mandie , au Marais*. Comme ils sortaient souvent ensemble, 
qu'ils faisaient souvent les mêmes boulevards côte à côte, 
les flâneurs du quartier les avaient surnommés les deux 
Casse-noisettes. Ce sobriquet dispense de donner ici le por- 
trait de Schmucke, qui était à Pons ce que la nourrice de 
Niobé, la fameuse statue du Vatican, est à la Vénus de la 
Tribune. 

Madame Cibot, la portière de cette maison, était le pi- 
vot sur lequel roulait le ménage des deux Casse-noisettes; 
mais elle joue un si grand rôle dans le drame qui dénoua 
cette double existence, qu'il convient de réserver son por- 
trait au moment de son entrée dans cette Scène. 

Ce qui reste à dire sur le moral de ces deux êtres en 
est précisément le plus difficile à faire comprendre aux 
quatre-vingt-dix-neuf centièmes des lecteurs dans la qua- 
rante-septième année du dix-neuvième siècle, probable- 
ment à cause du prodigieux développement financier pro- 
duit par rétablissement des chemins de fer. C'est peu de 
chose et c'est beaucoup. En effet, il s'agit de donner une 
idée de la délicatesse excessive de ces deux cœurs. Em- 
pruntons une image aux rails-ways, ne fût-ce que par 
façon de remboursement des emprunts qu'ils nous font. 
Aujourd'hui les convois en brûlant leurs rails v broient 
d'imperceptibles grains de sable. Introduisez ce grain de 
sable invisible pour les voyageurs dans leurs reins, ils res- 
sentiront les douleurs de la plus affreuse maladie, la o;ra- 
velle; on en meurt. Eh! bien, ce qui, pour notre société 
lancée dans sa voie métallique avec une vitesse de loco- 
motive, est le grain de sable invisible dont elle ne prend 
nul SOUCI, ce grain incessamment jeté dans les fibres de 
ces deux êtres, et à tout propos, leur causait conune une 
gravelle au cœur. D'une excessive tendresse aux douleurs 
d'autrui, chacun d'eux pleurait de son impuissance; et, 
pour leurs propres sensations, ils étaient dune finesse de 
sensitive qui arrivait à la maladie. La vieillesse, les spec- 
tacles continuels du drame parisien, rien n'avait endurci 



24 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ces deux âmes fraîches, enfantines et pures. Plus ces deux 
êtres allaient, plus vives étaient leurs souffrances intniies. 
Hélas! il en est ainsi chez les natures chastes, chez les 
penseurs tranquilles et chez les vrais poètes qui ne sont 
tombés dans aucun excès. 

Depuis la réunion de ces deux vieillards, leurs occupa- 
tions, à peu près semblables, avaient pris cette allure fra- 
ternelle qui distingue à Pans les chevaux de fiacre. Levés 
vers les sept heures du matin en été comme en hiver, 
après leur déjeuner ils allaient donner leurs leçons dans 
les pensionnats oii ils se suppléaient au besoin. Vers midi, 
Pons se rendait à son théâtre quand une répétition l'y 
appelait, et il donnait à la flânerie tous ses instants de 
liberté. Puis les deux amis se retrouvaient le soir au théâtre 
où Pons avait placé Schmucke. Voici comment. 

Au moment où Pons rencontra Schmucke, il venait 
d'obtenir, sans l'avoir demandé, le bâton de maréchal des 
compositeurs inconnus, un bâton de chef d'orchestre! 
Grâce au comte Popinot, alors ministre, cette place fut 
stipulée pour le pauvre musicien, au moment où ce héros 
bouraeois de la révolution de Juillet fit donner un privi- 
lège de théâtre à l'un de ces amis dont rougit un parvenu, 
quand, roulant en voiture, il aperçoit dans Paris un ancien 
camarade de jeunesse, triste-à-patte, sans sous-pieds, vêtu 
d'une redingote à teintes invraisemblables, et le nez à des 
affaires trop élevées pour des capitaux fuyards. Ancien 
commis- voyageur, cet ami, nommé Gaudissart, avait 
été jadis fort utile au succès de la grande maison Popinot. 
Popinot, devenu comte, devenu pair de France après avoir 
été deux fois ministre, ne renia point l'illustre Gaudis- 
sart! Bien plus, il voulut mettre le voyageur en position 
de renouveler sa garde-robe et de remplir sa bourse; car 
la politique, les vanités de la cour citoyenne n'avaient 
point crâté le cœur de cet ancien droguiste. Gaudissart, 
toujours fou des femmes, demanda le privilège d'un 
théâtre alors en faillite, et le ministre, en le lui donnant. 



LE COUSIN PONS. 



-> 



eut soin de lui envoyer quelques vieux amateurs du beau 
sexe, assez riches pour créer une puissante commandite 
amoureuse de ce que cachent les maillots. Pons, parasite 
de l'hôtel Popinot, fut un appoint du privilège. La com- 
pagnie Gaudissart, qui fit d'ailleurs fortune, eut en 1834 
l'intention de réaliser au Boulevard cette grande idée : un 
opéra pour le peuple. La musique des ballets et des pièces 
féeries exigeait un chef d'orchestre passable et quelque 
peu compositeur. L'administration à laquelle succédait la 
compagnie Gaudissart était depuis trop long- temps en 
faillite pour posséder un copiste. Pons introduisit donc 
Schmucke au théâtre en qualité d'entrepreneur des copies, 
métier obscur qui veut de sérieuses connaissances musi- 
cales. Schmucke, par le conseil de Pons, s'entendit avec 
le chef de ce service à l'Opéra-Comique, et n'en eut point 
les soins mécaniques. L'association de Schmucke et de 
Pons produisit un résultat merveilleux. Schmucke, très- 
fort comme tous les Allemands sur l'harmonie, soigna 
l'instrumentation dans les partitions dont le chant fut fait 
par Pons. Qiiand les connaisseurs admirèrent quelques 
fraîches compositions qui servirent d'accompagnement à 
deux ou trois grandes pièces à succès, ils les expliquèrent 
par le mot progrès, sans en chercher les auteurs. Pons et 
Schmucke s'éclipsèrent dans la gloire, comme certaines 
personnes se noient dans leur baignoire. A Paris, surtout 
depuis 1830, personne n'arrive sans pousser, quibiiscumque 
viis, et très-fort, une masse effrayante de concurrents; il 
faut alors beaucoup trop de force dans les rems, et les 
deux amis avaient cette gravelle au cœur, qui gêne tous 
les mouvements ambitieux. 

Ordinairement Pons se rendait à l'orchestre de son 
théâtre vers huit heures, heure à laquelle se donnent les 
pièces en faveur, et dont les ouvertures et les accompa- 
gnements exigeaient la tyrannie du bâton. Cette tolérance 
existe dans la plupart des petits théâtres; mais Pons était à 
cet égard d'autant plus à l'aise, qu'il mettait dans ses rap- 



26 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ports avec l'administration un grand désintéressement. 
Schmucke suppléait d'ailleurs Pons au besoin. Avec le 
temps, la position de Schmucke à l'orchestre s'était conso- 
lidée. L'illustre Gaudissart avait reconnu, sans en rien 
dire, et la valeur et Futilité du collaborateur de Pons. On 
avait été obligé d'introduire à l'orchestre un piano comme 
aux grands théâtres. Le piano , touché gratis par Schmucke, 
tut établi auprès du pupitre du chef d'orchestre, où se 
plaçait le surnuméraire volontaire. Quand on connut ce 
bon Allemand, sans ambition ni prétention, il fut accepté 
par tous les musiciens. L'administration, pour un modique 
traitement, chargea Schmucke des instruments qui ne 
sont pas représentés dans l'orchestre des théâtres du Bou- 
levard, et qui sont souvent nécessaires, comme le piano, 
la viole d'amour, le cor anglais, le violoncelle, la harpe, 
les castagnettes de la cachucna, les sonnettes et les inven- 
tions de Sax*, etc. Les Allemands, s'ils ne savent pas jouer 
des grands instruments de la Liberté, savent jouer natu- 
rellement de tous les instruments de musique. 

Les deux vieux artistes, excessivement aimés au théâtre, 
V vivaient en philosophes. Ils s'étaient mis sur les yeux 
une taie pour ne jamais voir les maux inhérents à une 
troupe quand il s'y trouve un corps de ballet mêlé à des 
acteurs et des actrices, l'une des plus affreuses combinai- 
sons que les nécessités de la recette aient créées pour le 
tourment des directeurs, des auteurs et des musiciens. Un 
grand respect des autres et de lui-même avait valu l'estime 
générale au bon et modeste Pons. D'ailleurs, dans toute 
sphère, une vie limpide, une honnêteté sans tache com- 
mandent une sorte d'admiration aux cœurs les plus mau- 
vais. A Pans une belle vertu a le succès d un aros dia- 
mant, d une curiosité rare. Pas un acteur, pas un auteur, 
pas une danseuse, quelque effrontée qu'elle pût être, ne 
se serait permis la moindre mystification ou quelque 
mauvaise plaisanterie contre Pons ou contre son ami. Pons 
se montrait cjuclquefois au fover; mais Schmucke ne 



LE COUSLN PO.NS. 



connaissait que le chemni souterrain qui menait de l'exté- 
rieur du théâtre à rorchestre. Dans les entractes, quand il 
assistait à une représentation, le bon vieux Allemand se 
hasardait à regarder la salle et questionnait parfois la pre- 
mière flûte, un jeune homme né à Strasbourg d'une 
famille allemande de Kehl, sur les personnages excen- 
triques dont sont presque toujours garnies les Avant- 
scènes. Peu à peu l'imagination enfantine de Schmucke, 




dont l'éducation sociale fut entreprise par cette flûte, 
admit l'existence fabuleuse de la Lorette, la possibilité des 
mariages au Treizième Arrondissement*, les prodigalités 
d'un premier sujet, et le commerce interlope des ouvreuses. 
Les innocences du vice parurent à ce dio;;ne homme le 
dernier mot des dépravations babyloniennes, et il y sou- 
riait comme à des arabesques chinoises. Les gens habiles 
doivent comprendre que Pons et Schmucke étaient ex- 
ploités, pour se servir d'un mot à la mode; mais ce qu'ils 
perdirent en argent, ils le gagnèrent en considération, en 
bons procédés. 



2 8 SCENES DE LA ME PARISIENNE, 

Après le succès d'un ballet qui commença la rapide 
fortune de la compagnie Gaudissart, les dnecteurs en- 
voyèrent à Pons un groupe en argent attribué à Benve- 
nuto Cellini, dont le prix effrayant avait été l'objet d'une 
conversation au foyer. II s'agissait de douze cents francs! 
Le pauvre honnête homme voulut rendre ce cadeau! 
Gaudissart eut mille peines à le lui faire accepter. — 
Ah! si nous pouvions, dit- il à son associé, trouver des 
acteurs de cet échantillon -là! Cette double vie, si calme 
en apparence, était troublée uniquement par le vice au- 
quel sacrifiait Pons, ce besoin féroce de dhier en ville. 
Aussi toutes les fois que Schmucke se trouvait au logis 
quand Pons s'habillait, le bon Allemand déplorait-il cette 
funeste habitude. — Engore si ça l'encraissait! s'écriait- il 
souvent. Et Schmucke rêvait au moyen de guérir son ami 
de ce vice dégradant, car les amis véritables jouissent, 
dans l'ordre moral, de la perfection dont est doué fodo- 
rat des chiens; ils flairent les chagrins de leurs amis, ils en 
devinent les causes, ils s'en préoccupent. 

Pons, qui portait toujours, au petit doigt de la main 
droite, une bague à diamant tolérée sous l'Empire, et 
devenue ridicule aujourd'hui, Pons, beaucoup trop trou- 
badour et trop Français, n'offrait pas dans sa physionomie 
la sérénité divine qui tempérait l'efiFroyable laideur de 
Schmucke. L'Allemand avait reconnu dans l'expression 
mélancolique de la figure de son ami, les difficultés crois- 
santes qui rendaient ce métier de parasite de plus en plus 
pénible. En effet, en octobre 1844, le nombre des mai- 
sons oii dînait Pons était naturellement très-restreint. Le 
pauvre chef d'orchestre, réduit à parcourir le cercle de la 
famille, avait, cqmmc on va le voir, beaucoup trop étendu 
la signification du mot famille. 

L'ancien lauréat était le cousin-germain de la première 
femme de monsieur Camusot, le riche marchand de 
soieries de la rue des Bourdonnais, une demoiselle Pons, 
unique héritière d'un des fameux Pons frères, les brodeurs 



LE COUSIN PO.\S. 2Cf 

de la Cour, maison où le père et la mère du musicien 
étaient commanditaires après l'avoir fondée avant la Ré- 
volution de 1789, et qui fut achetée par monsieur Rivet, 
en 1815 , du père de la première madame Camusot. Ce 
Camusot, retiré des affaires depuis dix ans, se trouvait en 
1844 iiiembre du conseil général des manufactures, dé- 
puté, etc. Pris en amitié par la tribu des Camusot, le bon- 
homme Pons se considéra comme étant cousin des enfants 
que le marchand de soieries eut de son second lit, quoi- 
qu'ils ne fussent rien, pas même alliés. 

La deuxième madame Camusot étant demoiselle Car- 
dot, Pons s'introduisit à titre de parent des Camusot dans 
la nombreuse famille des Cardot, deuxième tribu bour- 
geoise, qui par ses alliances formait toute une société non 
moins puissante que celle des Camusot. Cardot le notaire, 
frère de la seconde madame Camusot, avait épousé une 
demoiselle Chiffieville. La célèbre famille des Chiff'reville, 
la reine des produits chimiques, était liée avec la grosse 
droguerie dont le coq fut pendant long-temps monsieur 
Anselme Popinot que la révolution de juillet avait lancé, 
comme on sait, au cœur de la politique la plus dynastique. 
Et Pons de venir à la queue des Camusot et des Cardot 
chez les Chifi^reville; et, de là chez les Popinot, toujours 
en qualité de cousin des cousins. 

Ce simple aperçu des dernières relations du vieux mu- 
sicien fait comprendre comment il pouvait être encore 
reçu familièrement en 1844 : 1° Chez monsieur le comte 
Popinot, pair de France, ancien ministre de l'Agriculture 
et du Commerce; 2° Chez monsieur Cardot, ancien no- 
taire, maire et député d'un arrondissement de Paris; 
3° Chez le vieux monsieur Camusot, député, membre du 
conseil municipal de Pans et du conseil général des ma- 
nufactures, en route vers la pairie; 4° Chez monsieur 
Camusot de Marville, fils du premier lit, et partant le 
vrai, le seul cousin réel de Pons, quoique pctit-cousin. 

Ce Camusot, qui, pour se distinguer de son père et de 



30 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

son frère du second lit, avait ajouté à son nom celui de 
la terre de Marville, était, en 1844, président de chambre 
à la Cour royale de Pans. 

L'ancien notaire Cardot, ayant marié sa fille à son 
successeur, nommé Berthier, Pons, faisant partie de la 
charge, sut garder ce dîner, par-devant notaire, disait-il. 

Voilà le firmament bourgeois que Pons appelait sa 
famille, et où il avait si péniblement conservé droit de 
fourchette. 

De ces dix maisons, celle où l'artiste devait être le 
mieux accueilli, la maison du président Camusot, était 
l'objet de ses plus grands soins. Mais, hélas! la présidente, 
fille du feu sieur Thirion, huissier du cabinet des rois 
Louis XVIII et Charles X, n'avait jamais bien traité le 
petit-cousin de son mari. A tâcher d'adoucir cette terrible 
parente, Pons avait perdu son temps, car après avoir 
donné gratuitement des leçons à mademoiselle Camusot, 
il lui avait été impossible de faire une musicienne de cette 
fille un peu rousse. Or, Pons, la main sur l'objet pré- 
cieux, se dirigeait en ce moment chez son cousin le prési- 
dent, où il croyait en entrant, être aux Tuileries, tant les 
solennelles draperies vertes, les tentures couleur carmé- 
lite et les tapis en moquette, les meubles graves de cet 
appartement où respirait la plus sévère magistrature, agis- 
saient sur son moral. Chose étrange! il se sentait à l'aise à 
l'hôtel Popinot, rue Basse-du-Rempart*, sans doute à cause 
des objets d'art qui s'y trouvaient; car l'ancien ministre 
avait, depuis son avènement en politique, contracté la 
manie de collectionner les belles choses, sans doute pour 
faire opposition à la politique qui collectionne secrète- 
ment les actions les plus laides. 

Le président de Marville demeurait rue de Hanovre, 
dans une maison achetée depuis dix ans par la présidente, 
après la mort de son père et de sa mère, les sicur et dame 
Thirion, qui lui laissèrent environ cent cinquante mille 
francs d'économie-. Cette maison, d un aspect assez 



LE COUSIN PONS. 3 I 

sombre sur la rue où la façade est à l'exposition du nord, 
jouit de l'exposition du midi sur la cour, ensuite de la- 
quelle se trouve un assez beau jardin. Le magistrat occupe 
tout le premier étage qui, sous Louis XV, avait logé l'un 
des plus puissants financiers de ce temps. Le second étant 
loué à une riche et vieille dame, cette demeure présente 
un aspect tranquille et honorable qui sied à la magistra- 
ture. Les restes de la magnifique terre de Marville, à 
l'acquisition desquels le magistrat avait employé ses éco- 
nomies de vingt ans ainsi que l'héritage de sa mère, se 
composent du château, splendide monument comme il 
s'en rencontre encore en Normandie, et d'une bonne 
ferme de douze mille francs. Un parc de cent hectares 
entoure le château. Ce luxe, aujourd'hui princier, coûte 
un millier déçus au président, en sorte que la terre ne 
rapporte guère que neuf mille francs en sac, comme on 
dit. Ces neuf mille francs et son traitement donnaient 
alors au président une fortune d'environ vingt mille francs 
de rente, en apparence suffisante, surtout en attendant la 
moitié qui devait lui revenir dans la succession de son 
père, où il représentait à lui seul le premier lit; mais la 
vie de Pans et les convenances de leur position avaient 
obligé monsieur et madame de Marville à dépenser la 
presque totalité de leurs revenus. Jusqu'en 1834, ils 
s'étaient trouvés gênés. 

Cet inventaire explique pourquoi mademoiselle de 
Marville, jeune fille âgée de vingt-trois ans, n'était pas 
encore mariée, malgré cent mille francs de dot, et malgré 
l'appât de ses espérances, habilement et souvent, mais 
vainement, présenté. Depuis cinq ans, le cousin Pons 
écoutait les doléances de la présidente qui vovait tous les 
substituts mariés, les nouveaux juges au tribunal déjà 
pères, après avoir inutilement fait briller les espérances de 
mademoiselle de Marville aux yeux peu charmés du jeune 
vicomte Popinot, fils aîné du coq de la droo;uerie, au 
profit de qui, selon les envieux du quartier des Lom- 



32 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

bards, la révolution de juillet avait été faite, au moins au- 
tant qu'à celui de la branche cadette. 

Arrivé rue Choiseul et sur le point de tourner la rue 
de Hanovre, Pons éprouva cette inexplicable émotion 
qui tourmente les consciences pures, qui leur inflige les 
supplices ressentis par les plus grands scélérats à l'aspect 
d'un gendarme, et causée uniquement par la question de 
savoir comment le recevrait la présidente. Ce grain 
de sable, qui lui déchirait les fibres du cœur, ne s'était 
jamais arrondi ; les angles en devenaient de plus en plus 
aigus, et les gens de cette maison en ravivaient incessam- 
ment les arêtes. En effet, le peu de cas que les Camusot 
faisaient de leur cousin Pons, sa démonétisation au sein 
de la famille, agissait sur les domestiques qui, sans 
manquer d'égards envers lui, le considéraient comme une 
variété du Pauvre. 

L'ennemi capital de Pons était une certaine Madeleine 
Vivet, vieille fille sèche et mince, la femme de chambre 
de madame C. de Marville et de sa fille. Cette Madeleine, 
malgré la couperose de son teint, et peut-être à cause de 
cette couperose et de sa longueur vipérine, s'était mis 
en tête de devenir madame Pons. Madeleine étala vaine- 
ment vingt mille francs d'économies aux yeux du vieux 
célibataire, Pons avait refusé ce bonheur par trop coupe- 
rosé. Aussi cette Didon d'antichambre, qui voulait de- 
venir la cousine de ses maîtres, jouait -elle les plus 
méchants tours au pauvre musicien. Madeleine s'écriait 
très-bien : «Ah! voilà le pique-assiette!» en entendant 
le bonhomme dans l'escalier et en tâchant d'être entendue 
par lui. Si elle servait à table, en l'absence du valet de 
chambre, elle versait peu de vin et beaucoup d'eau dans 
le verre de sa victime, en lui donnant la tâche difficile de 
conduire à sa bouche, sans en rien verser, un verre près 
de déborder. Elle oubliait de servir le bonhomme, et se 
le faisait dire par la présidente (de quel ton?... le cousin 
en rougissait), ou elle lui renversait de la sauce sur ses 



LE COUSIN PONS. 33 

habits. C'était enfin la guerre de l'inférieur qui se sait 
impuni, contre un supérieur malheureux. A la fois femme 
de charge et femme de chambre, Madeleine avait suivi 
monsieur et madame Camusot depuis leur mariage. Elle 
avait vu ses maîtres dans la pénurie de leurs commence- 
ments, en province, quand monsieur était Juge au tribu- 
nal d'AIençon; elle les avait aidés à vivre lorsque, prési- 
dent au tribunal de Mantes, monsieur Camusot vint à 
Paris en 1828, où il fut nommé juge d'instruction. Elle 
appartenait donc trop à la famille pour ne pas avoir des 
raisons de s'en venger. Ce désir de jouer à l'orgueilleuse 
et ambitieuse présidente le tour d'être la cousine de mon- 
sieur, devait cacher une de ces haines sourdes, engendrée 
par un de ces graviers qui font les avalanches. 

— Madame, voilà votre monsieur Pons, et en spencer 
encore! vint dire Madeleine à la présidente, il devrait bien 
me dire par quel procédé il le conserve depuis vingt-cinq 
ans! 

En entendant un pas d'homme dans le petit salon, qui 
se trouvait entre son grand salon et sa chambre à cou- 
cher, madame Camusot regarda sa fille et haussa les 
épaules. 

— Vous me prévenez toujours avec tant d'intelligence, 
Madeleine, que je n'ai plus le temps de prendre un parti, 
dit la présidente. 

— Madame, Jean est sorti, j'étais seule, monsieur 
Pons a sonné, je lui ai ouvert la porte, et, comme il est 
presque de la maison, je ne pouvais pas l'empêcher de 
me suivre; il est là qui se débarrasse de son spencer. 

— Ma pauvre Minette, dit la présidente à sa fille, 
nous sommes prises, nous devons maintenant dîner ici. 

— Voyons, reprit-elle, en voyant à sa chère Minette 
une figure piteuse, faut-il nous débarrasser de lui pour 
toujours? 

— Oh! pauvre homme! répondit mademoiselle Ca- 
musot, le priver d'un de ses dîners! 

XVIII. , 



34 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Le petit salon retentit de la fausse tousserie d'un 
homme qui voulait dire ainsi : «Je vous entends.» 

— Eh! bien, qu'il entre! dit madame Camusot à Ma- 
deleine en faisant un geste d'épaules. 

— Vous êtes venu de si bonne heure, mon cousin, 
dit Cécile Camusot en prenant un petit air câhn, que 
vous nous avez suiprises au moment où ma mère allait 
s'habiller. 

Le cousin Pons, à qui le mouvement d'épaules de la 
présidente n'avait pas échappé, fut si cruellement atteint, 
qu'il ne trouva pas un compliment à dire, et il se contenta 
de ce mot profond : «Vous êtes toujours charmante, ma 
petite cousine!» Puis se tournant vers la mère et la 
saluant : «Chère cousine, reprit-il, vous ne sauriez m'en 
vouloir de venir un peu plus tôt que de coutume, je 
vous apporte ce que vous m'avez fait le plaisir de me 
d^çmander. . . » 

Et le pauvre Pons, qui sciait en deux le président, la 
présidente et Cécile chaque fois qu'il les appelait cousin 
ou cousine, tira de la poche de côté de son habit une 
ravissante petite boîte oblongue en bois de Sainte-Lucie, 
divinement sculptée. 

— Ah! je l'avais oublié! dit sèchement la présidente. 
Cette exclamation n'était-elle pas atroce? n'ôtait-elle 

pas tout mérite au soin du parent, dont le seul tort était 
d'être un parent pauvre? 

— Mais, reprit-elle, vous êtes bien bon, mon cousin. 
Vous dois-je beaucoup d'argent pour cette petite bêtise? 

Cette demande causa comme un tressaillement inté- 
rieur au cousin, il avait la prétention de solder tous ses 
dîners par l'offrande de ce bijou. 

— J'ai cru que vous me permettiez de vous l'offrir, 
dit-il d'une voix émue. 

— Comment! comment! reprit la présidente; mais, 
entre nous, pas de cérémonies, nous nous connaissons 
assez pour laver notre linge ensemble. Je sais que vous 



LE COUSIN PONS. 3 5 

n'êtes pas assez riche pour faire la guerre à vos dépens. 
N'est-ce pas déjà beaucoup que vous ayez pris la peine 
de perdre votre temps à courir chez les marchands?... 

— Vous ne voudriez pas de cet éventail, ma chère 
cousine, si vous deviez en donner la valeur, réphqua 
le pauvre homme offensé, car c'est un chef-d'œuvre de 
Watteau qui l'a peint des deux côtés; mais soyez tran- 
quille, ma cousine, je n'ai pas payé la centième partie du 
prix d'art. 

Dire à un riche : «Vous êtes pauvre! » c'est dire à l'ar- 
chevêque de Grenade que ses homélies ne valent rien. 
Madame la présidente était beaucoup trop orgueilleuse 
de la position de son mari, de la possession de la terre de 
Marville, et de ses invitations aux bals de la Cour, pour 
ne pas être atteinte au vif par une semblable observation, 
surtout partant d'un misérable musicien vis-à-vis de qui 
elle se posait en bienfaitrice. 

— Ils sont donc bien bêtes les gens à qui vous achetez 
ces choses-là?... dit vivement la présidente. 

— On ne connaît pas à Paris de marchands bêtes, 
répliqua Pons presque sèchement. 

— C'est alors vous qui avez beaucoup d'esprit, dit 
Cécile pour calmer le débat. 

— Ma petite cousine, j'ai l'esprit de connaître Lan- 
cret, Pater, Watteau , Greuze; mais j'avais surtout le désir 
de plaire à votre chère maman. 

Ignorante et vaniteuse, madame de Marville ne voulait 
pas avoir l'air de recevoir la moindre chose de son pique- 
assiette, et son ignorance la servait admirablement, elle 
ne connaissait pas le nom de Watteau. Si quelque chose 
peut exprimer jusqu'où va l'amour-propre des collection- 
neurs, qui, certes, est un des plus vifs, car il rivalise avec 
l'amour-propre d'auteur, c'est l'audace que Pons venait 
d'avoir en tenant tête à sa cousine, pour la première fois 
depuis vingt ans. Stupéfait de sa hardiesse, Pons reprit 
une contenance pacifique en détaillant à Cécile les 



36 SCÈNES DE LA VIE PARISIEN>,E. 

beautés de la fine sculpture des branches de ce merveil- 
leux éventail. Mais, pour être dans tout le secret de la tré- 
pidation cordiale à laquelle le bonhomme était en proie, 
il est nécessaire de donner une légère esqiîisse de la pré- 
sidente. 

A quarante- six ans, madame de Marville, autrefois 
petite, blonde, grasse et fraîche, toujours petite, était 
devenue sèche. Son front busqué, sa bouche rentrée, que 
la jeunesse décorait jadis de teintes fines, changeaient 
alors son air, naturellement dédaigneux, en un air re- 
chigné. L'habitude d'une domination absolue au logis 
avait rendu sa physionomie dure et désagréable. Avec le 
temps, le blond de la chevelure avait tourné au châtain 
aigre. Les jeux, encore vifs et caustiques, exprimaient 
une morgue judiciaire chargée d'une envie contenue. En 
effet, la présidente se trouvait presque pauvre au milieu 
de la société de bourgeois parvenus où dînait Pons. Elle 
ne pardonnait pas au riche marchand droguiste, ancien 
président du Tribunal de Commerce, d'être devenu suc- 
cessivement député, ministre, comte et pair. Elle ne par- 
donnait pas à son beau-père de s'être fait nommer, au 
détriment de son fils aîné, député de son arrondissement, 
lors de la promotion de Popinot à la pairie. Après dix- 
huit ans de services à Paris, elle attendait encore pour 
Camusot la place de conseiller à la Cour de Cassation, 
d'où l'excluait d'ailleurs une incapacité connue au Palais. 
Le ministre de la Justice de 1844 regrettait la nomination 
de Camusot à la présidence, obtenue en 1834; mais on 
l'avait placé à la chambre des mises en accusation où, 
grâce à sa routine d'ancien juge d'instruction, il rendait 
des services en rendant des arrêts. Ces mécomptes, après 
avoir usé la présidente de Marville, qui ne s'abusait pas 
d'ailleurs sur la valeur de son mari, la rendaient terrible. 
Son caractère, déjà cassant, s'était aigri. Plus vieillie que 
vieille, elle se faisait âpre et sèche comme une brosse 
pour obtenir, par la crainte, tout ce que le monde se sen- 



LE COUSIN POXS. 



37 



tait disposé à lui refuser. Mordante à Texcès, elle avait peu 
d'amies. Elle imposait beaucoup, car elle s'était entourée 
de quelques vieilles dévotes de son acabit qui la sou- 
tenaient à charge de revanche. Aussi les rapports du 
pauvre Pons avec ce diable en jupons étaient-ils ceux d'un 
écoHer avec un maître qui ne parle que par férules. La 
présidente ne s'exphquait donc pas la subite audace de 
son cousin, elle ignorait la valeur du cadeau. 




— Où donc avez-vous trouvé cela? demanda Cécile 
en examinant le bijou. 

— Rue de Lappe*, chez un brocanteur qui venait de le 
rapporter d'un château qu'on a dépecé près de Dreux, 
Auhiay, un château que madame de Pompadour habitait 
quelquefois, avant de bâtir Menais; on en a sauvé les 
plus splendides boiseries que Ton connaisse; elles sont si 
belles que Liénard, notre célèbre sculpteur en bois*, en a 
gardé, comme ncc plus ultra de l'art, deux cadres ovales 
pour modèles... Il y avait là des trésors. Mon brocanteur 
a trouvé cet éventail dans un bonbcur-du-jour en marque- 



38 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

terie que j'aurais acheté, si Je faisais collection de ces 
œuvres-là ; mais c'est inabordable ! un meuble de Riesener* 
vaut de trois à quatre mille francs! On commence à re- 
connaître à Paris que les fameux marqueteurs allemands 
et français des seizième, dix-septième et dix-huitième 
siècles ont composé de véritables tableaux en bois. Le 
mérite du collectionneur est de devancer la mode. Tenez! 
d'ici à cinq ans, on paiera à Pans les porcelaines de Fran- 
kenthal, que je collectionne depuis vingt ans, deux fois 
plus cher que la pâte tendre de Sèvres. 

— Qu'est-ce que le Frankenthal? dit Cécile. 

^ — C'est le nom de la fabrique de porcelaines de 
l'Electeur Palatin; elle est plus ancienne que notre manu- 
facture de Sèvres, comme les fameux jardins de Heidel- 
berg, ruinés par Turenne, ont eu le malheur d'exister 
avant ceux de Versailles. Sèvres a beaucoup copié Fran- 
kenthal... Les Allemands, il faut leur rendre cette justice, 
ont fait, avant nous, d'admirables choses en Saxe et dans 
le Palatinat. 

La mère et la fille se regardaient comme si Pons leur 
eût parlé chinois, car on ne peut se figurer combien les 
Parisiens sont ignorants et exclusifs; ils ne savent que ce 
qu'on leur apprend, quand ils veulent l'apprendre. 

— Et à quoi reconnaissez-vous le Frankenthal? 

— Et la signature! dit Pons avec feu. Tous ces ravis- 
sants chefs-d'œuvre sont signés. Le Frankenthal porte un 
C. et un T (Charles-Théodore) entrelacés et surmontés 
d'une couronne de prince. Le vieux Saxe a ses deux 
épées et le numéro d'ordre en or. Vincenncs signait avec 
un cor. Vienne a un V fermé et barré. Berlin a deux 
barres. Mayence a la roue. Sèvres les deux LL, et la por- 
celaine à la reine un A qui veut dire Antoinette, surmonté 
de la couronne royale. Au dix-huitième siècle, tous les 
souverains de l'Europe ont rivalisé dans la fabrication de 
la porcelaine. On s'arrachait les ouvriers. Wattcau dessi- 
nait des services pour la manufacture de Dresde, et ses 



LE COUSIN PONS. 39 

œuvres ont acquis des prix fous. (II faut s'y bien con- 
naître, car, aujourd'hui, Dresde les répète et les recopie.) 
Alors oh a fabriqué des choses admirables et qu'on ne 
refera plus. . . 

— Ah bah! 

— Oui, cousine! on ne refera plus certaines marque- 
teries, certaines porcelaines, comme on ne refera plus des 
Raphaël, des Titien, ni des Rembrandt, ni des Van Eyck, 
ni des Cranach!... Tenez! les Chinois sont bien habiles, 
bien adroits, eh! bien, ils recopient aujourd'hui les belles 
œuvres de leur porcelaine dite Grand-Mandarin. . . Eh! 
bien, deux vases de Grand- Mandarin ancien, du plus 
grand format, valent six, huit, dix mille francs, et on a 
la copie moderne pour deux cents francs! 

— Vous plaisantez ! 

— Cousine, ces prix vous étonnent, mais ce n'est rien. 
Non-seulement un service complet pour un dîner de 
douze personnes en pâte tendre de Sèvres, qui n'est pas 
de la porcelaine, vaut cent mille francs, mais c'est le prix 
de facture. Un pareil service se payait cinquante mille 
livres, à Sèvres, en 1750. J'ai vu des factures originales. 

— Revenons à cet éventail, dit Cécile à qui le bijou 
paraissait trop vieux. 

— Vous comprenez que je me suis mis en chasse, dès 
que votre chère maman m'a fait l'honneur de me deman- 
der un éventail, reprit Pons. J'ai vu tous les marchands de 
Paris sans y rien trouver de beau; car, pour la chère pré- 
sidente, je voulais un chef-d'œuvre, et je pensais à lui 
donner l'éventail de Marie- Antoinette, le plus beau de 
tous les éventails célèbres. Mais hier, je fus ébloui par ce 
divin chef-d'œuvre, que Louis XV a bien certainement 
commandé*. Pourquoi suis- je allé chercher un éventail, 
rue de Lappe ! chez un Auvergnat! qui vend des cuivres, 
des ferrailles, des meubles dorés? Moi, je crois à rintclli- 
gence des objets d'art, ils connaissent les amateurs, ils les 
appellent, ils leur font : «Chit! chit!...» 



4o SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

La présidente haussa les épaules en regardant sa fille, 
sans que Pons pût voir cette mimique rapide. 

— Je les connais tous, ces rapiats-là! — Qu'avez-vous 
de nouveau, papa Monistrol? Avez-vous des dessus de 
porte? ai-je demandé à ce marchand, qui me permet 
de jeter les yeux sur ses acquisitions avant les grands mar- 
chands. A cette question, Monistrol me raconte comment 
Liénard, qui sculptait dans la chapelle de Dreux* de fort 
belles choses pour la liste civile, avait sauvé à la vente 
d'AuInaj les boiseries sculptées des mains des marchands 
de Paris, occupés de porcelaines et de meubles incrustés. 
— Je n'ai pas eu grand'chose, me dit-il, mais je pourrai 
gagner mon voyage avec cela. Et il me montra le bon- 
heur-du-jour, une merv^eille ! C'est des dessins de Boucher 
exécutés en marqueterie avec un art. . . C'est à se mettre à 
genoux devant! — Tenez, monsieur, me dit-il, je viens de 
trouver dans un petit tiroir fermé, dont la clef manquait 
et que j'ai forcé, cet éventail ! Vous devriez bien me dire à 
qui je peux le vendre. .. Et il me tire cette petite boîte en 
bois de Sainte-Lucie sculpté. «Voyez! c'est de ce Pompa- 
dour qui ressemble au gothique fleuri. — Oh ! lui ai-je ré- 
pondu, la boîte est jofie, elle pourrait m'aller, la boîte! 
car l'éventail, mon vieux Monistrol, je n'ai point de ma- 
dame Pons à qui donner ce vieux bijou; d'ailleurs, on en 
fait des neufs, bien jolis. On peint aujourd'hui ces vélins-là 
d'une manière miraculeuse et assez bon marché. Savez- 
vous qu'il y a deux mille peintres à Paris ! » Et je dépliais 
négligemment l'éventail, contenant mon admiration, re- 
gardant froidement ces deux petits tableaux d'un laissez- 
aller, d'une exécution à ravir. Je tenais l'éventail de ma- 
dame de Pompadour ! Watteau s'est exterminé à composer 
cela! «Combien voulez-vous du meuble? — Oh! mille 
francs, on me les donne déjà ! » Je lui dis un prix de l'éven- 
tail qui correspondait aux frais présumés de son voyage. 
Nous nous regardons alors dans le blanc des veux, et je 
vois que je tiens mon homme. Aussitôt je remets l'éventail 



LE COUSIN PONS. 4' 

dans sa boîte, afin que l'Auvergnat ne se mette pas à l'exa- 
miner, et je m'extasie sur le travail de cette boîte qui, cer- 
tes, est un vrai bijou. — Si je l'achète, dis-je à Monistrol, 
c'est à cause de cela, vojez-vous, il n'y a que la boîte qui 
me tente. Quant à ce bonheur-du-jour, vous en aurez plus 
de mille francs, voyez donc comme ces cuivres sont cise- 
lés! c'est des modèles... On peut exploiter cela... ça n'a 
pas été reproduit, on faisait tout unique pour madame de 
Pompadour. .. Et mon homme, allumé pour son bonheur- 
du-jour, oublie l'éventail, il me le laisse à rien pour prix 
de la révélation que je lui fais de la beauté de ce 
meuble de Riesener. Et voilà! Mais il faut bien de la 
pratique pour conclure de pareils marchés! C'est des 
combats d'œil à œil, et quel œil que celui d'un Juif ou 
d'un Auvergnat! 

L'admirable pantomime, la verve du vieil artiste qui 
faisaient de lui, racontaijt le triomphe de sa finesse sur 
l'ignorance du brocanteur, un modèle digne du pinceau 
hollandais, tout fut perdu pour la présidente et pour sa 
fille qui se dirent, en échangeant des regards froids et dé- 
daigneux : « Quel original ! ... » 

— Ça vous amuse donc ? demanda la présidente. 
Pons , glacé par cette question , éprouva l'envie de battre 

la présidente. 

— Mais, ma chère cousine, reprit-il, c'est la chasse 
aux chefs-d'œuvre ! Et on se trouve face à face avec des 
adversaires qui défendent le gibier ! c'est ruse contre ruse ! 
Un chef-d'œuvre doublé d'un Normand, d'un Juif ou 
d'un Auvergnat; mais c'est comme dans les contes de fées, 
une princesse gardée par des enchanteurs! 

— Et comment savez-vous que c'est de Wiit. . . com- 
ment dites-vous? 

— Watteau ! ma cousine, un des plus grands peintres 
français du dix-huitième siècle! Tenez, ne voyez-vous 
pas la signature? dit-il en montrant une des bergeries qui 
représentait une ronde dansée par de fausses paysannes et 



4,2. SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

par des bergers grands seigneurs. C'est d'un entrain ! 
Quelle verve! quel coloris! Et c'est fait! tout d'un trait! 
comme un paraphe de maître d'écriture; on ne sent plus 
le travail ! Et de l'autre côté, tenez ! un bal dans un salon ! 
c'est l'hiver et l'été ! Quels ornements ! et comme c'est 
conservé! Vous voyez, la virole est en or, et elle est ter- 
mmée de chaque côté par un tout petit rubis que j'ai dé- 
crassé ! 

— S'il en est ainsi, je ne pourrais pas, mon cousin, 
accepter de vous un objet d'un si grand prix. Il vaut mieux 
vous en faire des rentes, dit la présidente qui ne deman- 
dait cependant pas mieux que de garder ce magnifique 
éventail. 

— II est temps que ce qui a servi au Vice soit aux 
mains de la Vertu ! dit le bonhomme en retrouvant de 
l'assurance. II aura fallu cent ans pour opérer ce miracle. 
Soyez sûre qu'à la Cour aucune princesse n'aura rien de 
comparable à ce chef-d'œuvre; car il est, malheureuse- 
ment, dans la nature humaine de faire plus pour une Pom- 
padour que pour une vertueuse reine!... 

— Eh! bien, je l'accepte, dit en riant la présidente. 
Cécile, mon petit ange, va donc voir avec Madeleine à ce 
que le dîner soit digne de notre cousin... 

La présidente voulait balancer le compte. Cette recom- 
mandation faite à haute voix, contrairement aux règles du 
bon goût, ressemblait si bien à l'appoint d'un paiement, 
que Pons rougit comme une jeune fille prise en faute. Ce 
gravier un peu trop gros lui roula pendant quelque temps 
dans le cœur. Cécile, jeune personne très-rousse, dont le 
maintien, entaché de pédantisme, affectait la gravité judi- 
ciaire du président et se sentait de la sécheresse de sa 
mère, disparut en laissant le pauvre Pons aux prises avec 
la terrible présidente. 

— Elle est bien gentille, ma pefite Lili, dit la prési- 
dente en employant toujours l'abrévation enfantine don- 
née jadis au nom de Cécile. 



. LE COUSIN PONS. 43 

— Charmante! répondit le vieux musicien en tour- 
nant ses pouces. 

— Je ne comprends rien au temps où nous vivons, 
répondit la présidente. A quoi cela sert-il donc d'avoir 
pour père un président à la Cour royale de Pans, et com- 
mandeur de la Légion-d'Honneur, pour grand-père un dé- 
puté millionnaire, un futur pair de France, le plus riche 
des marchands de soieries jen gros? s 

Le dévouement du président à la dynastie nouvelle lui 
avait valu récemment le cordon de commandeur, faveur 
attribuée par quelques jaloux à l'amitié qui l'unissait à Po- 
pinot. Ce ministre, malgré sa modestie, s'était, comme on 
le voit, laissé faire comte. 

— A cause de mon fils, dit-il à ses nombreux amis. 

— On ne veut que de l'argent aujourd'hui, répondit 
le cousin Pons, on n'a d'égards que pour les riches, et... 

— Que serait-ce donc, s'écria la présidente, si le ciel 
m'avait laissé mon pauvre petit Charles ?. . . 

— Oh! avec deux enfants, vous seriez pauvre! reprit 
le cousin. C'est l'effet du partage égal des biens; mais, 
soyez tranquille, ma belle cousine, Cécile finira par bien 
se marier. Je ne vois nulle part de jeune fille si accomplie. 

Voilà jusqu'où Pons avait ravalé son esprit chez ses am- 
phitryons : il y répétait leurs idées, et il les leur commen- 
tait platement, à la manière des chœurs antiques. Il n'osait 
pas se livrer à l'originalité qui distingue les artistes et qui 
dans sa jeunesse abondait en traits fins chez lui, mais que 
l'habitude de s'effacer avait alors presque abolie, et qu'on 
rembarrait, comme tout-à-I'heure, quand elle reparaissait. 

— - Mais, je me suis mariée avec vingt mille francs de 
dot, seulement... 

— En 1819, ma cousine? dit Pons en interrompant. Et 
c'était vous, une femme de tête, une jeune fille protégée 
par le roi Louis XVIII ! 

— Mais enfin ma fille est un ange de perfection, d'es- 
prit; elle est pleine de cœur, elle a cent mille francs en 



44 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

mariage, sans compter les plus belles espérances, et elle 
nous reste sur les bras. . . 

Madame de Marville parla de sa fille et d'elle-même 
pendant vmgt mmutes, en se livrant aux doléances parti- 
culières aux mères qui sont en puissance de filles à marier. 
Depuis vingt ans que le vieux musicien dînait chez son 
unique cousin Camusot, le pauvre homme attendait en- 
core un mot sur ses affaires, sur sa vie, sur sa santé. Pons 
était d'ailleurs partout une espèce d'égout aux confidences 
domestiques, il offrait les plus grandes garanties dans sa 
discrétion connue et nécessaire, car un seul mot hasardé 
lui aurait fait fermer la porte de dix maisons; son rôle 
d'écouteur était donc doublé d'une approbation constante; 
il souriait à tout, il n'accusait, il ne défendait personne; 
pour lui, tout le monde avait raison. Aussi ne comptait-il 
plus comme un homme, c'était un estomac! Dans cette 
longue tirade, la présidente avoua, non sans quelques 
précautions, à son cousin, qu'elle était disposée à prendre 
pour sa fille presque aveuglément les partis qui se présen- 
teraient. Elle alla jusqu'à regarder comme une bonne af- 
faire, un homme de quarante-huit ans, pourvu qu'il eût 
vingt mille francs de rente. 

— Cécile est dans sa vingt-troisième année, et si le 
malheur voulait qu'elle atteignît à vingt-cinq ou vingt- 
six ans, il serait excessivement difficile de la marier. Le 
monde se demande alors pourquoi une jeune personne est 
restée si long-temps sur pied. On cause déjà beaucoup trop 
dans notre société de cette situation. Nous avons épuisé 
les raisons vulgaires : «Elle est bien jeune. — Elle aime 
trop ses parents pour les quitter. — Elle est heureuse à la 
maison. — Elle est difficile, elle veut un beau nom!» 
Nous devenons ridicules, je le sens bien. D'ailleurs, Cé- 
cile est lasse d'attendre, elle souffre, pauvre petite... 

— Et de quoi ? demanda sottement Pons. 

■ — Mais, reprit la mère d'un ton de duègne, elle est 
humiliée de voir toutes ses amies mariées avant elle. 



LE COUSIN PONS. 4 5 

— Ma cousine, qu'y a-t-il donc de changé depuis la 
dernière fois que j'ai eu le plaisir de dîner ici, pour que 
vous songiez à des gens de quarante-huit ans? dit hum- 
blement le pauvre musicien, 

— II y a, répliqua la présidente, que nous devions 
avoir une entrevue chez un conseiller à la cour, dont le fils 
a trente ans, dont la fortune est considérable, et pour qui 
monsieur de Marville aurait obtenu, moyennant finance, 
une place de référendaire à la Cour des comptes. Le jeune 
homme j est déjà surnuméraire. Et l'on vient de nous 
dire que ce jeune homme avait fait la folie de partir pour 
l'Italie, à la suite d'une duchesse du Bal Mabille. C'est 
un refus déguisé. On ne veut pas nous donner un jeune 
homme dont la mère est morte, et qui jouit déjà de trente 
mille francs de rente, en attendant la fortune du père. 
Aussi, devez -vous nous pardonner notre mauvaise hu- 
meur, cher cousin; vous êtes arrivé en pleine crise. 

Au moment où Pons cherchait une de ces complimen- 
teuses réponses qui lui venaient toujours trop tard chez les 
amphitryons dont il avait peur, Madeleine entra, remit un 
petit billet à la, présidente, et attendit une réponse. Voici 
ce que contenait le billet : 

«Si nous supposions, ma chère maman, que ce petit 
« mot nous est envoyé du Palais par mon père qui te dirait 
«d'aller dîner avec moi chez son ami pour renouer TafFaire 
«de mon mariage, le cousin s'en irait, et nous pourrions 
«donner suite à nos projets chez les Popinot. » 

— Qui donc monsieur m'a-t-il dépêché? demanda 
vivement la présidente. 

— Un garçon de salle du Palais, répondit effrontément 
la sèche Madeleine. 

Par cette réponse, la vieille soubrette indiquait à sa 
maîtresse qu'elle avait ourdi ce complot, de concert avec 
Cécile impatientée. 



46 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Dites que ma fille et moi, nous y serons à cinq 
heures et demie. 

Madeleine une fois sortie, la présidente regarda le cou- 
sin Pons avec cette fausse aménité qui fait sur une âme 
délicate l'effet que du vinaigre et du lait mélangés produi- 
sent sur la langue d'un friand. 

— Mon cher cousin, le dîner est ordonné, vous le 
mangerez sans nous, car mon mari m'écrit de faudience 
pour me prévenir que le projet de mariage se reprend 
avec le conseiller, et nous allons y dîner. . . Vous concevez 
que nous sommes sans aucune gêne ensemble. Agissez ici 
comme si vous étiez chez vous. Vous voyez la franchise 
dont j'use avec vous pour qui je n'ai pas de secret. . . Vous 
ne voudriez pas faire manquer le mariage de ce petit 
ange? 

— Moi, ma cousine, qui voudrais au contraire lui 
trouver un mari; mais dans le cercle où je vis... 

— Oui, ce n'est pas probable, repartit insolemment 
la présidente. Ainsi, vous restez? Cécile vous tiendra com 
pagnie pendant que Je m'habillerai. 

— Oh! ma cousine, je puis dîner ailleurs, dit le bon- 
homme. 

Quoique cruellement affecté de la manière dont s'y 
prenait la présidente pour lui reprocher son indigence, il 
était encore plus effrayé par la perspective de se trouver 
seul avec les domestiques. 

— Mais pourquoi ?. . . le dîner est prêt, les domestiques 
le mangeraient. 

En entendant cette horrible phrase, Pons se redressa 
comme si la décharge de quelque pile galvanique l'eût at- 
teint, salua froidement sa cousine et alla reprendre son 
spencer. La porte de la chambre à coucher de Cécile qui 
donnait dans le petit salon était entre-bâillée, en sorte 
qu'en regardant cievant lui dans une glace, Pons aperçut 
la jeune fille prise d'un fou rire, parlant à sa mère par des 
coups de tête et des mines qui révélèrent quelque lâche 



LE COUSIX PONS. 4? 

mystification au vieil artiste. Pons descendit lentement l'es- 
calier en retenant ses larmes : il se voyait chassé de cette 
maison, sans savon* pourquoi. — Je suis trop vieux main- 
tenant, se disait-il, le monde a horreur de la vieillesse et 
de la pauvreté, deux laides choses. Je ne veux plus aller 
nulle part sans invitation. Mot héroïque ! . . . 

La porte de la cuisine située au rez-de-chaussée , en face 
de la loge du concierge, restait souvent ouverte, comme 
dans les maisons occupées par les propriétaires, et dont la 
porte cochère est toujours fermée; le bonhomme put donc 
entendre les rires de la cuisinière et du valet de chambre, 
à qui Madeleine racontait le tour joué à Pons, car elle ne 
supposa point que le bonhomme évacuerait la place si 
promptement. Le valet de chambre approuvait haute- 
ment cette plaisanterie envers un habitué de la maison 
qui, disait-il, ne donnait jamais qu'un petit écu aux 
étrennes ! 

— Oui, mais s'il prend la mouche et qu'il ne revienne 
pas, fit observer la cuisinière, ce sera toujours trois francs 
de perdus pour nous autres au jour de l'an... 

— Hé ! comment le saurait-il ? dit le valet de chambre 
en réponse à la cuisinière. 

— Bah ! reprit Madeleine, un peu plus tôt, un peu plus 
tard , qu'est-ce que cela nous fait? Il ennuie tellement les 
maîtres dans les maisons où il dîne, qu'on le chassera de 
partout. 

En ce moment le vieux musicien cria : « Le cordon s'il 
vous plaît!» à la portière. Ce cri douloureux fut accueilli 
par un profond silence à la cuisine. 

— Il écoutait, dit le valet de chambre. 

— Hé! bien, tant pire , ou plutôt tant mieux, répliqua 
Madeleine, c'est un rat fini. 

Le pauvre homme, qui n'avait rien perdu des propos 
tenus à la cuisine, entendit encore ce dernier mot. Il re- 
vint chez lui par les boulevards dans l'état où serait une 
vieille femme après une lutte acharnée avec des assassins. 



48 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

II marchait, en se parlant à lui-même, avec une vitesse 
convulsive, car l'honneur saignant le poussait comme une 
paille emportée par un vent furieux. Enfin, il se trouva 
sur le boulevard du Temple à cinq heures, sans savoir 
comment il y était venu;, mais, chose extraordinaire, il ne 
se sentit pas le moindre appétit. 

Maintenant-, pour comprendre la révolution que le re- 
tour de Pons à cette heure allait produire chez lui, les 
explications promises sur madame Cibot sont ici néces- 
saires. 

La rue de Normandie est une de ces rues au milieu 
desquelles on peut se croire en province : l'herbe y fleurit, 
un passant y fait événement, et tout le monde s'y con- 
naît. Les maisons datent de l'époque où, sous Henri IV, 
on entreprit un quartier dont chaque rue portât le nom 
d'une province, et au centre duquel devait se trouver une 
belle place dédiée à la France. L'idée du quartier de l'Eu- 
rope fut la répétition de ce plan. Le monde se répète en 
toute chose partout, même en spéculation. La maison où 
demeuraient les deux musiciens est un ancien hôtel entre 
cour et jardin; mais le devant, sur la rue, avait été bâti 
lors de la vogue excessive dont a joui le Marais durant le 
dernier siècle. Les deux amis occupaient tout le deuxième 
étage dans l'ancien hôtel. Cette double maison appartenait 
à monsieur Pillerault, un octogénaire, qui en laissait la 
gestion à monsieur et madame Cibot, ses portiers depuis 
vingt-six ans. Or, comme on ne donne pas des émolu- 
ments assez forts à un portier du Marais, pour qu'il 
puisse vivre de sa loge, le sieur Cibot joignait à son sou 
pour livre et à sa bûche prélevée sur chaque voie de bois, 
les ressources de son industrie personnelle; il était tail- 
leur, comme beaucoup de concierges. Avec le temps, Ci- 
bot avait cessé de travailler pour les maîtres tailleurs; car, 
par suite de la confiance que lui accordait la petite bour- 
geoisie du quartier, il jouissait du privilège inattaqué de 
Faire les raccommodages, les reprises perdues, les mises à 



LE COUSIN PONS. 



4!? 



neuf de tous les habits dans un périmètre de trois rues, 
La loge était vaste et saine, il y attenait* une chambre. 
Aussi le ménage Cibot passait-il pour un des plus heureux 
parmi messieurs les concierges de l'arrondissement. 




Cibot, petit homme rabougri, devenu presque ohvâtre 
à force de rester toujours assis, à la turque, sur une table 
élevée à la hauteur de la croisée grillagée qui voyait sur 
la rue, gagnait à son métier environ quarante sous par 
jour. Il travaillait encore, quoiqu'il eût cinquante-huit ans; 
mais cinquante-huit ans, c'est le plus bel âge des portiers; 
ils se sont faits à leur loge, la loge est devenue pour eux 



xviir. 



50 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ce qu'est Técaille pour les huîtres, et ils sont connus dans le 
quartier! 

Madame Cibot, ancienne belle écaillère, avait quitté 
son poste au Cadran-Bleu* par amour pour Cibot, à l'âge 
de vingt-huit ans, après toutes les aventures qu'une belle 
écaillère rencontre sans les chercher. La beauté des femmes 
du peuple dure peu, surtout quand elles restent en es- 
paher à la porte d'un restaurant. Les chauds rayons de 
la cuisine se» projettent sur les traits qui durcissent, les 
restes de bouteilles bus en compagnie des garçons s'mfil- 
trent dans le teint, et nulle fleur ne mûrit plus vite que 
celle d'une belle écaillère. Heureusement pour madame 
Cibot, le mariage légitime et la vie de concierge arrivè- 
rent à temps pour la conserver; elle demeura comme un 
modèle de Rubens, en gardant une beauté virile que ses 
rivales de la rue de Normandie calomniaient, en la quah- 
{ia.ni de grosse dondon. Ses tons de chair pouvaient se com- 
parer aux appétissants glacis des mottes de beurre d'Isi- 
gny; et nonobstant son embonpoint, elle déployait une 
incomparable agilité dans ses fonctions. Madame Cibot 
atteignait à l'âge où ces sortes de femmes sont obligées de 
se faire la barbe. N'est-ce pas dire qu'elle avait quarante- 
huit ans? Une portière à moustaches est une des plus 
grandes garanties d'ordre et de sécurité pour un proprié- 
taire. Si Delacroix avait pu voir madame Cibot posée 
fièrement sur son balai, certes il en eût fait une Bellone ! 

La position des époux Cibot, en style d'acte d'accusa- 
tion, devait, chose singulière! affecter un jour celle des 
deux amis; aussi l'historien, pour être fidèle, est-il obligé 
d'entrer dans quelques détails au sujet de la loge, La mai- 
son rapportait environ huit mille francs, car elle avait trois 
appartements complets, doubles en profondeur, sur la 
rue, et trois dans l'ancien hôtel entre cour et jardin. En 
outre, un ferrailleur nommé Rémonencq occupait une 
boutique sur la rue. Ce Rémonencq, passé depuis quel- 
ques mois à l'état de marchand de curiosités, connaissait 



LE COUSIN PONS. J I 

si bien la valeur bric-à-braquoise de Pons, qu'il le saluait 
du fond'de sa boutique, quand le musicien entrait ou sor- 
tait. Ainsi, le sou pour livre donnait environ quatre cents 
francs au ménage Cibot, qui trouvait en outre gratuite- 
ment son logement et son bois. Or, comme les salaires 
de Cibot produisaient environ sept à huit cents francs en 
moyenne par an, les époux se faisaient, avec leurs étren- 
nes, un revenu de seize cents francs, à la lettre mangés 
par les Cibot qui vivaient mieux que ne vivent les gens 
du peuple. — On ne vit qu'une fois ! disait la Cibot. 
Née pendant la Révolution, elle ignorait, comme on le 
voit, le catéchisme. 

De ses rapports avec le Cadran- Bleu, cette portière, à 
l'œil orange et hautain, avait gardé quelques connaissances 
en cuisine qui rendaient son mari l'objet de l'envie de 
tous ses confrères. Aussi, parvenus à l'âge mûr, sur le 
seuil de la vieillesse, les Cibot ne trouvaient-ils pas devant 
eux cent francs d'économie. Bien vêtus, bien nourris, ils 
jouissaient d'ailleurs dans le quartier d'une considération 
due à vingt-six ans de probité stricte. S'ils ne possédaient 
rien, ils n'avaient nune centime à autrui, selon leur expres- 
sion, car madame Cibot prodiguait les N dans son lan- 
gage. Elle disait à son mari : «Tu n'es n'un amour!» 
Pourquoi? Autant vaudrait demander la raison de son in- 
différence en matière de religion. Fiers tous les deux de 
cette vie au grand jour, de l'estime de six ou sept rues et 
de l'autocratie que leur laissait leur propiétaire sur la mai- 
son, ils gémissaient en secret de ne pas avoir aussi des 
rentes. Cibot se plaignait de douleurs dans les mains et 
dans les jambes, et madame Cibot déplorait que son 
pauvre Cibot fût encore contraint de travailler à son âge. 
Un jour viendra qu'après trente ans d'une vie pareille, un 
concierge accusera le gouvernement d'injustice, il voudra 
qu'on lui donne la décoration de la Légion-d'Honneur ! 
Toutes les fois que les commérages du quartier leur ap- 
prenaient que telle servante, après huit ou dix ans de ser- 



5 2 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

vice, était couchée sur un testament pour trois ou quatre 
cents francs en viager, c'était des doléances de loge en 
loge, qui peuvent donner une idée de la jalousie dont 
sont dévorées les professions infimes à Paris. — Ah ! ça ! 
il ne nous arrivera jamais, à nous autres, d'être mis sur 
des testaments ! Nous n'avons pas de chance ! Nous som- 
mes plus utiles que les domestiques, cependant. Nous 
sommes des gens de confiance, nous faisons les recettes, 
nous veillons au grain; mais nous sommes traités ni plus 
ni moins que des chiens, et voilà! — II n'y a qu'heur et 
malheur, disait Cibot en rapportant un habit. — Si j'avais 
laissé Cibot à sa loge, et que je me fusse mise cuisinière, 
nous aurerions trente mille francs de placés, s'écriait ma- 
dame Cibot en causant avec sa voisine les mains sur ses 
grosses hanches. J'ai mal entendu la vie, histoire d'être 
logée et chauffée dedans une bonne loge et de ne man- 
quer de rien. 

Lorsqu'en 1836, les deux amis vinrent occuper à eux 
deux le deuxième étage de l'ancien hôtel, ils occasionnè- 
rent une sorte de révolution dans le ménaore Cibot. Voici 
comment. Schmucke avait, aussi bien que son ami Pons, 
l'habitude de prendre les portiers ou portières des maisons 
où il logeait pour faire faire son ménage. Les deux musi- 
ciens furent donc du même avis en s'installant rue de Nor- 
mandie pour s'entendre avec madame Cibot, qui devint 
leur femme de ménage, à raison de vingt-cinq francs par 
mois, douze francs cinquante centimes pour chacun d'eux. 
Au bout d'un an, la portière émérite régna chez les deux 
vieux garçons, comme elle régnait sur la maison de mon- 
sieur Pillerault, le grand-oncle de madame la comtesse 
Popinot; leurs affaires furent ses affaires, et elle disait : 
«Mes deux messieurs. » Enfin, en trouvant les deux Casse- 
noisettes doux comme des moutons, faciles à vivre, point 
défiants, de vrais enfants, elle se mit, par suite de son 
cœur de femme du peuple, à les protéger, à les adorer, à 
les servir avec un dévouement si véritable, qu'elle leur lâ- 



LE COUSIN PONS. 5 3 

chait quelques semonces, et les défendait contre toutes les 
tromperies qui grossissent à Paris les dépenses de ménage. 
Pour vingt-cinq francs par mois, les deux garçons, sans 
préméditation et sans s'en douter, acquirent une mère. En 
s'apercevant de toute la valeur de madame Cibot, les 
deux musiciens lui avaient naïvement adressé des éloges, 
des remercîments, de petites étrennes qui resserrèrent 
les liens de cette alliance domestique. Madame Cibot ai- 
mait mille fois mieux être appréciée à sa valeur que payée; 
sentiment qui, bien connu, bonifie toujours les gages. 
Cibot faisait à moitié prix les courses, les raccommo- 
dages, tout ce qui pouvait le concerner dans le service 
des deux messieurs de sa femme. 

Enfin, dès la seconde année, il j eut, dans fétremte 
du deuxième étage et de la loge, un nouvel élément de 
mutuelle amitié. Schmucke conclut avec madame Cibot 
un marché qui satisfit à sa paresse et à son désir de vivre 
sans s'occuper de rien. Moyennant trente sous par jour ou 
quarante-cinq francs par mois, madame Cibot se chargea 
de donner à déjeuner et à dîner à Schmucke. Pons, trou- 
vant le déjeuner de son ami très -satisfaisant, passa de 
même un marché de dix-huit francs pour son déjeuner. 
Ce système de fournitures, qui jeta quatre-vingt-dix francs 
environ par mois dans les recettes de la loge, fit des deux 
locataires des êtres inviolables, des anges, des chérubins, 
des dieux. II est fort douteux que le roi des Français, qui 
s'y connaît, soit servi comme le furent alors les deux Casse- 
noisettes. Pour eux, le lait sortait pur de la boîte, ils 
lisaient gratuitement les journaux du premier et du troi- 
sième étage, dont les locataires se levaient tard et à qui 
l'on eût dit, au besoin, que les journaux n'étaient pas ar- 
rivés. Madame Cibot tenait d'ailleurs l'appartement, les 
habits, le palier, tout dans un état de propreté flamande. 
Schmucke jouissait, lui, d'un bonheur qu'il n'avait jamais 
espéré; madame Cibot lui rendait la vie facile; il donnait 
environ six francs par mois pour le blanchissage dont elle 



5 4 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

se chargeait, ainsi que des raccommodages. Il dépensait 
quinze francs de tabac par mois. Ces trois natures de dé- 
penses formaient un total mensuel de soixante-six francs, 
lesquels, multipliés par douze, donnent sept cent quatre- 
vingt-douze francs. Joignez-j deux cent vingt francs de 
loyer et d'impositions, vous avez mille douze francs. Ci- 
bot habillait Schmucke, et la moyenne de cette dernière 
fourniture allait à cent cinquante francs. Ce profond phi- 
losophe vivait donc avec douze cents francs par an. Com- 
bien de gens, en Europe, dont l'unique pensée est de 
venir demeurer à Paris, seront agréablement surpris de sa- 
voir qu'on peut y être heureux avec douze cents francs 
de rente, rue de Normandie, au Marais, sous la protec- 
tion d'une madame Cibot! 

Madame Cibot fut stupéfaite en voyant rentrer le bon- 
homme Pons à cinq heures du soir. Non-seulement ce fait 
n'avait jamais eu heu, mais encore son monsieur ne la vit 
pas, ne la salua point. 

— Ah! bien, Cibot, dit-elle à son mari, monsieur 
Pons est milhonnaire ou fou ! 

— Ça m'en a fair, réphqua Cibot en laissant tomber 
une manche d'habit où il faisait ce que, dans l'argot des 
tailleurs, on appelle un poignard. 

Au moment oii Pons rentrait machinalement chez lui, 
madame Cibot achevait le dîner de Schmucke. Ce dîner 
consistait en un certain ragoût, dont l'odeur se répandait 
dans toute la cour. C'était des restes de bœuf bouilli 
achetés chez un rôtisseur tant soit peu regrattier, et fri- 
cassés au beurre avec des oignons coupés en tranches 
minces, jusqu'à ce que le beurre fût absorbé par la viande 
et par les oignons, de manière à ce que ce mets de por- 
tier présentât l'aspect d'une friture. Ce plat, amoureuse- 
ment concoctionné pour Cibot et Schmucke, entre qui la 
Cibot le partageait, accompagné d'une bouteille de bière 
et d'un morceau de fromage, suffisait au vieux maître de 
musique allemand. Et croyez bien que le roi Salomon, 



LE COUSIN PONS. J J 

dans sa gloire, ne dînait pas mieux que Schmucke. Tan- 
tôt ce plat de bouilli fricassé aux oignons, tantôt des re- 
liefs de poulet sauté, tantôt une persillade et du poisson à 
une sauce inventée par la Cibot, et à laquelle une mère 
aurait mangé son enfant sans s'en apercevoir, tantôt de la 
venaison, selon la qualité ou la quantité de ce que les res- 
taurants du boulevard revendaient au rôtisseur de la rue 
Boucherai, tel était l'ordinaire de Schmucke, qui se con- 
tentait, sans mot dire, de tout ce que lui servait laponne 
montame Zipod. Et, de jour en jour, la bonne madame Ci- 
bot avait diminué cet ordinaire jusqu'à pouvoir le faire 
pour la somme de vingt sous. 

— Je vas savoir ce qui lui n'est arrivé, n'a ce pauvre 
cher homme, dit madame Cibot à son époux, car v'ià le 
dîner de monsieur Schmucke tout paré. 

Madame Cibot couvrit le plat de terre creux d'une 
assiette en porcelaine commune; puis elle arriva, malgré 
son âge, à l'appartement des deux amis, au moment où 
Schmucke ouvrait à Pons. 

— Qii'as-du, mon pon ami? dit l'Allemand effrayé par 
le bouleversement de la physionomie de Pons. 

— Je te dirai tout; mais je viens dîner avec toi... 

— Tinner! Tinner! s'écria Schmucke enchanté. Mais 
c'esdre imbossiple ! ajouta-t-il en pensant aux habitudes gas- 
trolâtriques de son ami. 

Le vieil Allemand aperçut alors madame Cibot qui 
écoutait, selon son droit de femme de ménage légitime. 
Saisi par une de ces inspirations qui ne brillent que dans 
le cœur d'un ami véritable, il alla droit à la portière, et 
l'emmena sur le palier. 

— Montame Zipod, ce pon Bons aime les ponnes cbosses , 
bâlez au Gatran Pieu , temandez ein hedid tinner vin : tes an 
geois, di magaroni ! Anvin ein rebas de Liquillis ! 

— Qu'est-ce que c'est? demanda madame Cibot. 

— Eb! pien, reprit Schmucke, c'esde ti feau à la pour- 
cboise , eine pon boisson, ein poudeille te Jin te Porteaux, dont 



56 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ce qu'il y aura te meilleur en vriantise : gomme des groguettes te 
risse ed ti lard lîmé! Bayez! ne tittes rien, che fus rentrai tutte 
l'archand temain madin. 

Schmucke rentra d'un air joyeux en se frottant les 
mains; mais sa figure reprit graduellement une expres- 
sion de stupéfaction, en entendant le récit des malheurs 
qui venaient de fondre en un moment sur le cœur de 
son ami. Schmucke essaya de consoler Pons, en lui dé- 
peignant le monde à son point de vue. Pans était une 
tempête perpétuelle, les hommes et les femmes y étaient 
emportés par un mouvement de valse furieuse, et il ne 
fallait rien demander au monde, qui ne regarde qu'à l'ex- 
térieur, ned bas ad l'indériere, » dit-il. Il raconta pour la cen- 
tième fois que, d'année en année, les trois seules écolières 
qu'il eût aimées, par lesquelles il était chéri, pour les- 
quelles il donnerait sa vie, de qui même il tenait une pe- 
tite pension de neuf cents francs, à laquelle chacune con- 
tribuait pour une part égale d'environ trois cents francs, 
avaient si bien oublié, d'année en année, de le venir voir, 
et se trouvaient emportées par le courant de la vie pari- 
sienne avec tant de violence, qu'il n'avait pas pu être reçu 
par elles depuis trois ans, quand il se présentait. (Il est 
vrai que Schmucke se présentait chez ces grandes dames 
à dix heures du matin.) Enfin, les quartiers de ses rentes 
étaient payés chez des notaires. 

— Ed cehentant, c'esde tes cueirs t'or, reprit-il. Anvin, 
c'esd mes hedides saindes Céciles, tes pbames jarmantes, mon- 
tame de Bordentuere , montame de Fentenesse , rnontame Ti 
Dilet. Quante che les fois, c'esd aus Jambs-Elusées , sans 
qu'elles me f oient. . . ed elles m'aiment pien , et che pourrais aller 
tinner chesse elles, elles seraient bien gondendes. Che bcusse 
aller à leur gambagne; mais je breffcre te pcaucoup cdre afec 
mon bami Bons, barce que che le fois quant che feux, cd tus 
les cburs. 

Pons prit la main de Schnuickc, la mit entre ses mains, 
il la serra par un mouvement où l'âme se communiquait 



LE COUSIN PONS. 57 

tout entière, et tous deux ils restèrent ainsi pendant quel- 
ques minutes, comme des amants qui se revoient après 
une longue absence. 

— '- Tinne izi, tus les cburs ! . . . reprit Schmucke qui bé- 
nissait intérieurement la dureté de la présidente. Diens ! 
nus pricabraquerons ensemple , et le tiaple ne meddra cbamais sa 
queu tan notre ménacbe. 

Pour l'intelligence de ce mot vraiment héroïque : nous 
pricabraquerons ensemble ! il faut avouer que Schmucke était 
d'une ignorance crasse en Bric-à-braquologie. Il fallait 
toute la puissance de son amitié pour qu'il ne cassât rien 
dans le salon et dans le cabinet abandonnés à Pons pour 
lui servir de musée. Schmucke, appartenant tout entier à 
la musique, compositeur pour lui-même, regardait toutes 
les petites bêtises de son ami , comme un poisson , qui au- 
rait reçu un billet d'invitation, regarderait une exposition 
de fleurs au Luxembourg. Il respectait ces œuvres mer- 
veilleuses à cause du respect que Pons manifestait en 
époussetant son trésor. Il répondait : aUi! c'esde pien 
cboli ! )) aux admirations de son ami, comme une mère 
répond des phrases insignifiantes aux gestes d'un enfant 
qui ne parle pas encore. Depuis que les deux amis vi- 
vaient ensemble, Schmucke avait vu Pons changeant sept 
fois d'horloge en en troquant toujours une inférieure 
contre une plus belle. Pons possédait alors la plus ma- 
gnifique horloge de Boule, une horloge en ébène in- 
crustée de cuivres et garnie de sculptures, de la pre- 
mière manière de Bouie. Boule a eu deux manières, 
comme Raphaël en a eu trois. Dans la première, il ma- 
riait le cuivre à l'ébène; et, dans la seconde, contre ses 
convictions il sacrifiait à l'écailIe; il a fait des prodiges 
pour vaincre ses concurrents, inventeurs de la marque- 
terie en écaille. Malgré les savantes démonstrations de 
Pons, Schmucke n'apercevait pas la moindre différence 
entre la magnifique horloge de la première manière de 
Boule et les dix autres. Mais, à cause du bonheur de Pons, 



58 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Schmucke avait plus de soin de tous ces prinporions que 
son ami n'en prenait lui-même. II ne faut donc pas s'éton- 
ner que le mot sublime de Schmucke ait eu le pouvoir 
de calmer le désespoir de Pons, car le : «Nus pricapra- 
querons!)) de l'Allemand voulait dire : «Je mettrai de 
l'argent dans le bric-à-brac, si tu veux dîner ici.» 

— Ces messieurs sont servis, vmt dire avec un aplomb 
étonnant madame Cibot. 

On comprendra facilement la surprise de Pons en 
voyant et savourant le dîner dû à l'amitié de Schmucke. 
Ces sortes de sensations, si rares dans la vie, ne viennent 
pas du dévouement continu par lequel deux hommes se 
disent perpétuellement l'un à l'autre : «Tu as en moi un 
autre toi-même» (car on s'y fait); non, elles sont causées 
par la comparaison de ces témoignages du bonheur de la 
vie intime avec les barbaries de la vie du monde. C'est le 
monde qui lie à nouveau, sans cesse, deux amis ou deux 
amants, lorsque deux grandes âmes se sont mariées par 
l'amour ou par l'amitié. Aussi Pons essuya-t-il deux grosses 
larmes! et Schmucke, de son côté, fut obligé d'essuyer 
ses yeux mouillés. Ils ne se dirent rien, mais ils s'ai-- 
mèrent davantage, et ils se firent de petits signes de 
tête dont les expressions balsamiques pansèrent les dou- 
leurs du gravier introduit par la présidente dans le cœur 
de Pons. Schmucke se frottait les mains à s'emporter l'épi- 
derme, car il avait conçu l'une de ces inventions qui 
n'étonnent un Allemand que lorsqu'elle est rapidement 
éclose dans son cerveau congelé par le respect dû aux 
princes souverains. 

— Mon pon Bons ? dit Schmucke. 

— Je te devine, tu veux que nous dînions tous les 
Jours ensemble... 

— Chejitrais edre assez ruche bir de vaire fifre hi les cburs 
gomme ça. . . répondit mélancoliquement le ton Allemand, 

Madame Cibot, à qui Pons donnait de temps en temps 
des billets pour les spectacles du boulevard, ce qui le 



LE COUSIN PO-XS. 5 9 

mettait dans son cœur à la même hauteur que son pen- 
sionnaire Schmucke, fit alors la proposition que voici : 
— Pardine, dit-elle, pour trois francs, sans le vin, je 
puis vous faire tous les jours, pour vous deux, n'un dîner 
n'a licher les plats, et les rendre nets comme s'ils étaient 
lavés. 

— Le vrai est, répondit Schmucke, que cbe tine mieix 
afec ce que me guisine montame Zipod que les cbens qui mangent 
le vriçrod di Roi, . . 

o 
Dans son espérance, le respectueux Allemand alla jus- 
qu'à imiter l'irrévérence des petits journaux, en calom- 
niant le prix fixe de la table rojale. 

— Vraiment? dit Pons. Eh! bien, j'essaierai demain! 
En entendant cette promesse, Schmucke sauta d'un 

bout de la table à l'autre, en entraînant la nappe, les 
plats, les carafes, et saisit Pons par une étreinte compa- 
rable à celle d'un gaz s'emparant d'un autre gaz pour 
lequel il a de l'affinité. 

— Kel ponbire ! s écrm-t-i\. 

— Monsieur dînera tous les jours ici! dit orgueilleu- 
sement madame Cibot attendrie. 

Sans connaître l'événement auquel elle devait l'accom- 
plissement de son rêve, l'excellente madame Cibot des- 
cendit à sa loge et y entra comme Josépha entre en scène 
dans Guillaume Tell*. Elle jeta les plats et les assiettes, et 
s'écria : « Cibot, cours chercher deux demi -tasses, au 
Café Turc !* et dis au garçon de fourneau que c'est pour 
moi ! » Puis elle s'assit en se mettant les mains sur ses puis- 
sants genoux, et regardant par la fenêtre le mur qui faisait 
face à la maison, elle s'écria : «J'irai, ce soir, consulter 
madame Fontaine ! ... » Madame Fontaine tirait les cartes à 
toutes les cuisinières, femmes de chambre, laquais, por- 
tiers, etc., du Marais. — Depuis que ces deux messieurs 
sont venus chez nous, nous avons deux mille francs de 
placés à la caisse d'épargne. En huit ans ! quelle chance ! 
Faut-il ne rien gagner au dîner de monsieur Pons, et l'at- 



6o SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

tacher à son ménage? La poule à marne Fontame me dna 
cela. 

En ne voyant pas d'héritiers, ni à Pons ni à Schmucke, 
depuis trois ans environ madame Cibot se flattait d'ob- 
tenir une ligne dans le testament de ses messieurs, et elle 
avait redoublé de zèle dans cette pensée cupide, poussée 
très-tard au miheu de ses moustaches, jusqu'alors pleines 
de probité. En allant dîner en ville tous les jours, Pons 
avait échappé jusqu'alors à l'asservissement complet dans 
lequel la portière voulait tenir ses messieurs, La vie nomade 
de ce vieux troubadour-collectionneur effarouchait les 
vagues idées de séduction qui voltigeaient dans la cervelle 
de madame Cibot et qui devinrent un plan formidable, 
à compter de ce mémorable dnier. Un quart-d'heure 
après, madame Cibot reparut dans la salle à manger, ar- 
mée de deux excellentes tasses de café que flanquaient 
deux petits verres de kirch-wasser. 

— Fife montame Zipod ! s'écria Schmucke, elle m'a tejiné. 

Après quelques lamentations du pique-assiettc que com- 
battit Schmucke par les câlineries que le pigeon sédentaire 
dut trouver pour son pigeon voyageur, les deux amis sor- 
tirent ensemble. Schmucke ne voulut pas quitter son ami 
dans la situation où l'avait mis la conduite des maîtres et 
des gens de la maison Camusot. Il connaissait Pons et sa- 
vait que des réflexions horriblement tristes pouvaient le 
saisir à l'orchestre sur son siège magistral et détruire le bon 
effet de sa rentrée au nid. Schmucke, en ramenant le soir, 
vers minuit, Pons au logis, le tenait sous le bras; et comme 
un amant fait pour une maîtresse adorée, il indiquait à 
Pons les endroits où finissait, où recommençait le trot- 
toir; il l'avertissait quand un ruisseau se présentait; il au- 
rait voulu que les pavés fussent en coton, que le ciel fût 
bleu, que les anges fissent entendre à Pons la musique 
qu'ils lui jouaient. II avait conquis la dernière province 
qui n'était pas à lui dans ce cœur! 

Pendant trois mois environ, Pons dîna tous les jours 



6z SCèlSÊS DE LA VIE PARISIENNE. 

avec Schmucke. D'abord il fut forcé de retrancher qua- 
tre-vingts francs par mois sur ia somme de ses acquisi- 
tions, car il lui fallut trente-cinq francs de vin environ 
avec les quarante-cinq francs que le diner coûtait. Puis, 
malgré les soins et les lazzis allemands de Sckmucke, le 
vieil artiste regretta les plats soignés, les petits verres de 
liqueurs, le bon café, le babil. Tes politesses fausses, les 
convives et les médisances des maisons où il dînait. 
On ne rompt pas au déclin de la vie avec une habitude 
qui dure depuis trente-six ans. Une pièce de vin de 
cent trente francs verse un liquide peu généreux dans 
le -verre d'un gourmet; aussi, chaque fois que Pons por- 
tait son verre à ses lèvres, se rappelait-il avec mille regrets 
poignants les vins exquis de ses amphitryons. Donc, au 
bout de trois mois, les atroces douleurs qui avaient failli 
briser le cœur délicat de Pons étaient amorties, il ne pen- 
sait plus qu'aux agréments de la société; de même qu'un 
vieux homme à femmes regrette une maîtresse quittée 
coupable de trop d'infidélités! Quoiqu'il essayât de ca- 
cher la mélancolie profonde qui le dévorait, le vieux mu- 
sicien paraissait évidemment attaqué par une de ces in- 
explicables maladies, dont le siège est dans le moral. Pour 
expliquer cette nostalgie produite par une habitude bri- 
sée, il suffira d'indiquer un des mille riens qui, sembla- 
bles aux mailles d'une cotte d'armes, enveloppent l'âme 
dans un réseau de fer. Un des plus vifs plaisirs de l'an- 
cienne vie de Pons, un des bonheurs du pique-assiette 
d'ailleurs, était la surprise, l'impression gastronomique du 
plat extraordinaire, de la friandise ajoutée triomphale- 
ment dans les maisons bourgeoises par la maîtresse qui 
veut donner un air de fcstoiement à son dîner! Ce délice 
de l'estomac manquait à Pons, madame Cibot lui racon- 
tait le menu par orgueil. Le piquant périodique de la vie 
de Pons avait totalement disparu. Son dîner se passait 
sans l'inattendu de ce qui, jadis, dans les ména2;cs de nos 
aïeux, se nommait le piaf couvert! Voilà ce que Schmucke 



LE COUSIN PONS. 63 

ne pouvait pas comprendre. Pons était trop délicat pour 
se plaindre, et s'il y a quelque chose de plus triste que le 
génie méconnu, c'est l'estomac incompris. Le cœur dont 
l'amour est rebuté, ce drame dont on abuse, repose sur 
un faux besoin; car si la créature nous délaisse, on peut 
aimer le créateur, il a des trésors à nous dispenser. Mais 
l'estomac ! . . . Rien ne peut être comparé à ses souffrances; 
car, avant tout, la vie! Pons regrettait certaines crèmes, 
de vrais poëmes ! certaines sauces blanches, des chefs-r 
d'œuvre! certaines volailles truffées, des amours! et parr 
dessus tout les fameuses carpes du Rhin qui ne se trou- 
vent qu'à Paris et avec quels condiments ! Par certains 
jours Pons s'écriait : « O Sophie ! » en pensant à la cui- 
sinière du comte Popinot. Un passant, en entendant ce 
soupir, aurait cru que le bonhomme pensait à une maî- 
tresse, et il s'agissait de quelque chose de plus rare, d'une 
carpe grasse! accompagnée d'une sauce, claire dans la sau- 
cière, épaisse sur la langue, une sauce à mériter le prix 
Montyon ! Le souvenir de ces dîners mangés fit donc 
considérablement maigrir le chef d'orchestre attaqué d'une 
nostalgie gastrique. 

Dans le commencement du quatrième mois, vers la fin 
de janvier 1845, le jeune flûtiste, qui se nommait Wilhem 
comme presque tous les Allemands, et Schwab pour se dis- 
tinguer de tous les Wilhem, ce qui ne le distinguait pas 
de tous les Schwab, jugea nécessaire d'éclairer Schmucke 
sur l'état du chef d'orchestre dont on se préoccupait au 
théâtre. C'était le jour d'une première représentation où 
donnaient les instruments dont jouait le vieux maître alle- 
mand. 

— Le bonhomme Pons décline, il y a quelque chose 
dans son sac qui sonne mal, l'œil est triste, le mouvement 
de son bras s'affaiblit, dit Wilhem Schwab en montrant 
le bonhomme qui montait à son pupitre d'un air funèbre. 

— C'esdre gomme ça à soissande ans, tiicburs, répondit 
Schmucke. 



64 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Schmucke, semblable à cette mère des Chroniques de 
la Canongale* qui, pour jouir de son fils vingt-quatre 
heures de plus, le fait fusdier, était capable de sacrifier 
Pons au plaisir de le voir dîner tous les jours avec lui. 

— Tout le monde au théâtre s'inquiète, et, comme le 
dit mademoiselle Héloïse Brisetout, notre première dan- 
seuse, il ne fait presque pkis de bruit en se mouchant. 

Le vieux musicien paraissait donner du cor, quand il 
se mouchait, tant son nez long et creux sonnait dans le 
foulard. Ce tapage était la cause d'un des plus constants 
reproches de la présidente au cousin Pons. 

— Cbe tonnerais pien tes chausses pir l'amisser, dit 
Schmucke, l'annui le cagne. 

— Ma foi, dit Wilhem Schwab, monsieur Pons me 
semble un être si supérieur à nous autres pauvres dia- 
bles, que je n'osais pas l'inviter à ma noce. Je me marie.., 

— Ed gommend? demsinda. Schmucke. 

— Oh ! très-honnêtement, répondit Wilhem qui trouva 
dans la question bizarre de Schmucke une raillerie dont 
ce parfait chrétien était incapable. 

— Allons, messieurs, à vos places! dit Pons qui re- 
garda dans l'orchestre sa petite armée après avoir entendu 
le coup de sonnette du directeur. 

On exécuta l'ouverture de la Fiancée du Diable, une 
pièce féerie qui eut deux cents représentations. Au pre- 
mier entr'acte, Wilhem et Schmucke se virent seuls dans 
l'orchestre désert. L'atmosphère de la salie comportait 
trente-deux degrés Réaumur. 

— Gondez-moi toncfotre èu5(/oirc^ditSchmuckeàWilhcm. 

— Tenez, voyez-vous à lavant-scène, ce jeune hom- 
me ?. . . le reconnaissez-vous ? 

— Ti tud. . . 

— Ah ! parce qu'il a des gants jaunes, et qu'il brille de 
tous les rayons de l'opulence; mais c'est mon ami, Fritz 
Brunncr de Francfort-sur-Mcin. . . 

— Celui qui fenaid foir les biires à iorguesdre, bres de fus ? 



LE COUSIN PO-NS. 65 

— Le même. N'est-ce pas, que c'est à ne pas croire à 
une pareille métamorphose? 

Ce héros de l'histoire promise était un de ces Alle- 
mands dont la figure contient à la fois la raillerie sombre 
du Méphistophélès de Gœthe et la bonhomie des romans 
d'Auguste Lafontaine* de pacifique mémoire; la ruse et la 
naïveté, l'âpreté des comptoirs et le laissez-aller raisonné 
d'un membre du Jockey-Club*; mais surtout le dégoût qui 
met le pistolet à la main de Werther, beaucoup plus en- 
nuyé des princes allemands que de Charlotte. C'était véri- 
tablement une figure typique de l'Allemagne : beaucoup 
de juiverie et beaucoup de simplicité, de la bêtise et du 
courage, un savoir qui produit l'ennui, une expérience 
que le moindre enfantillage rend inutile, l'abus de la bière 
et du tabac; mais, pour relever toutes ces antithèses, une 
étincelle diabolique dans de beaux yeux bleus fatigués. 
Mis avec l'élégance d'un banquier, Fritz Brunner offrait 
aux regards de toute la salle une tête chauve d'une cou- 
leur titiannesque, de chaque côté de laquelle se bou- 
claient les quelques cheveux d'un blond ardent que la 
débauche et la misère lui avaient laissés pour qu'il eût 
le droit de payer un coiffeur au jour de sa restauration 
financière. Sa figure, jadis belle et fraîche, comme celle 
du Jésus-Christ des peintres, avait pris des tons aigres que 
des moustaches rouges, une barbe fauve rendaient pres- 
que sinistres. Le bleu pur de ses yeux s'était troublé dans 
sa lutte avec le chagrin. Enfin les mille prostitutions de 
Paris avaient estompé les paupières et le tour de ses yeux, 
oii jadis une mère regardait avec ivresse une divine ré- 
plique des siens. Ce philosophe prématuré, ce jeune 
vieillard était l'œuvre d'une marâtre. 

Ici commence l'histoire curieuse d'un fils prodio;ue de 
Francfort-sur-Meni, le fait le plus extraordinaire et le plus 
bizarre qui soit jamais arrivé dans cette ville sacre, quoi- 
que centrale. 

Monsieur Gédéon Brunner, père de ce Fritz, un de 
XV m. 



66 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ces célèbres aubergistes de Francfort-sur-Mein qui prati- 
quent, de complicité avec les banquiers, des incisions au- 
torisées par les lois sur la bourse des touristes, honnête 
calviniste d'ailleurs, avait épousé une juive convertie, à la 
dot de laquelle il dut les éléments de sa fortune. Cette 
juive mourut, laissant son fils Fritz, à l'âge de douze ans, 
sous la tutelle du père et sous la surveillance d'un oncle 
maternel, marchand de fourrures à Leipsick, le chef de 
la maison Virlaz et compagnie. Brunner le père fut obligé, 
par cet oncle qui n'était pas aussi doux que ses fourrures, 
de placer la fortune du jeune Fritz en beaucoup de marcs 
banco dans la maison Al-Sartchild, et sans y toucher. 
Pour se venger de cette exigence Israélite, le père Brun- 
ner se remaria, en alléguant l'impossibilité de tenir son 
immense auberge sans l'œiI et le bras d'une femme. II 
épousa la fille d'un autre aubergiste, dans laquelle il vit 
une perle; mais il n'avait pas expérimenté ce qu'était une 
fille unique, adulée par un père et une mère. La deuxième 
madame Brunner fut ce que sont les jeunes Allemandes, 
quand elles sont méchantes et légères. Elle dissipa sa for- 
tune, et vengea la première madame Brunner en rendant 
son mari l'homme le plus malheureux dans son intérieur 
qui fût connu sur le territoire de la ville libre de Franc- 
fort-sur-Mein où, dit-on, les millionnaires vont faire ren- 
dre une loi municipale qui contraigne les femmes à les 
chérir exclusivement. Cette Allemande aimait les diffé- 
rents vinaigres que les Allemands appellent communé- 
ment vins du Rhin. Elle aimait les articles-Paris. Elle ai- 
mait à monter à cheval. Elle aimait la parure. Enfin la seule 
chose coûteuse qu'elle n'aimât pas, c'était les femmes. 
Elle prit en aversion le petit Fritz, et l'aurait rendu fou, 
si ce jeune produit du calvinisme et du mosaïsmc n'avait 
pas eu Francfort pour berceau, et la maison Virlaz de 
Leipsick pour tutelle; mais l'oncle Virlaz, tout à ses four- 
rures, ne veillait qu'aux marcs banco, il laissa l'enfant en 
proie à la marâtre. 



LE COUSIN POXS. <^7 

Cette hyène était d'autant plus furieuse contre ce ché- 
rubin, fils de la belle madame Brunner, que, malgré des 
efforts dignes d'une locomotive, elle ne pouvait pas avoir 
d'enfant. Mue par une pensée diabolique, cette crimi- 
nelle Allemande lança le jeune Fritz, à fâge de vingt et 
un ans, dans des dissipations anti-germaniques. Elle es- 
péra que le cheval anglais, le vinaigre du Rhin et les 
Marguerites de Gœthe dévoreraient l'enfant de la juive 
et sa fortune; car l'oncle Virlaz avait laissé un bel héri- 
tage à son petit Fritz au moment où celui-ci devint ma- 
jeur. Mais si les roulettes des Eaux et les amis du Vin, au 
nombre desquels était Wilhem Schwab, achevèrent le ca- 
pital Virlaz, le jeune enfant prodigue demeura pour servir, 
selon les vœux du Seigneur, d'exemple aux puînés de la 
ville de Francfort-sur-Mein, où toutes les familles l'em- 
ploient comme un épouvantail pour garder leurs enfants 
sages et effrayés dans leurs comptoirs de fer doublés de 
marcs banco. Au lieu de mourir à la fleur de lâge, Fritz 
Brunner eut le plaisir de voir enterrer sa marâtre dans un 
de ces charmants cimetières où les Allemands, sous pré- 
texte d'honorer leurs morts, se livrent à leur passion ef- 
frénée pour l'horticulture. La seconde madame Brunner 
mourut donc avant ses auteurs, le vieux BiLjnner en fut 
pour l'argent qu'elle avait extrait de ses coffres, et pour 
des peines telles, que cet aubergiste, d'une constitution 
herculéenne, se vit, à soixante-sept ans, diminué comme 
si le fameux poison des Borgia l'avait attaqué. Ne pas hé- 
riter de sa femme après l'avoir supportée pendant dix an- 
nées, fit de cet aubergiste une autre ruine de Heidelbcrg, 
mais radoubée incessamment par les Recbmings des voya- 
geurs, comme on radoube celles de Heidelbcrg pour en- 
tretenir l'ardeur des touristes qui affluent pour voir cette 
belle ruine, si bien entretenue. On en causait à Francfort 
comme d'une faillite, on s'y montrait Brunner au doigt en 
se disant : «Voilà où peut nous mener une mauvaise femme 
de qui l'on n'hérite pas, et un fils élevé à la française.)) 



68 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

En Italie et en Allemagne, les Français sont la raison 
de tous les malheurs, la cible de toutes les balles; mais le 
dieu poursuivant sa carrière, . , (Le reste comme dans l'ode 
de Lefranc de Pompignan.) 

La colère du propriétaire du Grand hôtel de Hollande 
ne tomba pas seulement sur les voyageurs dont les 
mémoires [Recbnung) se ressentirent de son chagrin. 
Quand son fils lut totalement ruiné, Gédéon, le regar- 
dant comme la cause indirecte de tous ses malheurs, lui 
refusa le pain et l'eau, le sel, le feu, le logement et la 
pipe! ce qui, chez un père aubergiste et allemand, est le 
dernier degré de la malédiction paternelle. Les autorités 
du pavs ne se rendant pas compte des premiers torts du 
père, et voyant en lui l'un des hommes les plus malheu- 
reux de Francfort-sur-Mein, lui vinrent en'aide; ils expul- 
sèrent Fritz du territoire de cette ville libre, en lui faisant 
une querelle d'Allemand. La justice n'est pas plus humaine 
ni plus sage à Francfort qu'ailleurs, quoique cette ville 
soit le siège de la Diète germanique. Rarement un magis- 
trat remonte le fleuve des crimes et des infortunes pour 
savoir qui tenait l'urne d'où le premier filet d'eau s'épan- 
cha. Si Brunner oublia son fils, les amis du fils' imitèrent 
l'aubergiste. 

Ah! si cette histoire avait pu se jouer devant le trou du 
souffleur pour cette assemblée, au sein de laquelle les 
journalistes, les lions et quelques Parisiennes se deman- 
daient d'où sortait la figure profondément tragique de cet 
Allemand surgi dans le Paris élégant en pleine première 
représentation, seul, dans une avant-scène, c'eût été bien 
plus beau que la pièce féerie de la Fiancée du Diable, 
quoique ce fût la deux cent millième représentation de la 
sublime parabole jouée en Mésopotamie, trois mille ans 
avant Jésus-Christ. 

Fritz alla de pied à Strasbourg, et il v rencontra ce que 
l'enfant prodigue de la Bible n'a pas trouvé dans la patrie 
de la Sainte-Ecriture. En ceci se révèle la supériorité de 



LE COUSIN PONS. 69 

l'Alsace, où battent tant de cœurs généreux pour montrer 
à l'Allemagne la beauté de la combinaison de l'esprit 
français et de la solidité germanique. Wilhem, depuis 
quelques jours héritier de ses père et mère, possédait cent 
mille francs. Il ouvrit ses bras à Fritz, il lui ouvrit son 
cœur, il lui ouvrit sa maison, il lui ouvrit sa bourse. Dé- 
crire le moment où Fritz, poudreux, malheureux et 
quasi lépreux, rencontra, de l'autre côté du Rhin, une 
vraie pièce de vingt francs dans la main d'un véritable 
ami, ce serait vouloir entreprendre une ode, et Pindare 
seul pourrait la lancer en grec sur l'humanité pour y ré- 
chauffer l'amitié mourante. Mettez les noms de Fritz 
et Wilhem avec ceux de Damon et Pythias, de Castor et 
Pollux, d'Oreste et Pylade, de Dubreuil et Pmejà, de 
Schmucke et Pons, et de tous les noms de fantaisie que 
nous donnons aux deux amis du Monomotapa, car La 
Fontaine, en homme de génie qu'il était, en a fait des 
apparences sans corps, sans réalité; joignez ces deux noms 
nouveaux à ces illustrations avec d'autant plus de raison 
que Wilhem mangea, de compagnie avec Fritz, son héri- 
tage, comme Fritz avait bu le sien avec M'^ilhem, mais 
en fumant, bien entendu, toutes les espèces de tabacs 
connus. 

Les deux amis avalèrent cet héritage, chose étrange! 
dans les brasseries de Strasbourg, de la manière la plus 
stupide, la plus vulgaire, avec des figurantes du théâtre 
de Strasbourg et des Alsaciennes qui, de leurs petits ba- 
lais, n'avaient que le manche. Et ils se disaient tous les 
matins l'un à l'autre : «11 faut cependant nous arrêter, 
prendre un parti, faire quelque chose avec ce qui nous 
reste! — Bah! encore aujourd'hui, disait Fritz, mais de- 
main . . . Oh ! demain ...» Dans la vie des dissipateurs. Au- 
jourd'hui est un bien grand fat, mais Demain est un grand 
lâche qui s'effraie du courage de son prédécesseur; Au- 
jourd'hui, c'est le Capitan de rancicnnc comédie, et De- 
main, c'est le Pierrot de nos pantommics. Arrivés à leur 



70 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

dernier billet de mille francs, les deux amis prnent une 
plate aux messageries dites roj«aIes, qui les conduisirent 
à Paris, où ils se logèrent dans les combles de \ Hôtel du 
Rhin, rue du Mail, chez Graff, un ancien premier garçon 
de Gédéon Brunner, Fritz entra commis à six cents francs 
chez les frères Keller, banquiers, où Graff le recommanda. 
Graff, maître de V Hôtel du Rbin, est le frère du fameux 
tailleur GrafiP. Le tailleur prit Wilhem en quahté de te- 
neur de livres. Graff trouva ces deux places exiguës aux 
deux enfants prodigues, en souvenir de son apprentissage 
à VHôtel de Hollande. Ces deux faits : un ami ruiné re- 
connu par un ami riche, et un aubergiste allemand s'inté- 
ressant à deux compatriotes sans le sou, feront croire à 
quelques personnes que cette histoire est un roman; mais 
toutes les choses vraies ressemblent d'autant plus à des 
fables que la fable prend de notre temps des peines inouïes 
pour ressembler à la vérité. 

Fritz, commis à six cents francs, W^ilhem, teneur de 
livres aux mêmes appointements, s'aperçurent de la diffi- 
culté de vivre dans une ville aussi courtisane que Paris. 
Aussi, dès la deuxième année de leur séjour, en 1837, 
W^ilhem, qui possédait un Joli talent de flûtiste, entra-t-il 
dans l'orchestre dirigé par Pons, pour pouvoir mettre 
quelquefois du beurre sur son pain. Qiiant à Fritz, il ne 
put trouver un supplément de paie qu'en déployant la 
capacité financière d'un enfant issu des Viiiaz. Malgré son 
assiduité, peut-être à cause de ses talents, le Francfour- 
tois n'atteignit à deux mille francs qu'en 1843. ^^ Misère, 
cette divine marâtre, fit pour ces deux Jeunes gens ce que 
leurs mères n'avaient pu faire, elle leurapprit l'économie, le 
monde et la vie; elle leur donna cette grande, cette forte 
éducation qu'elle dispense à coups d'étrivières aux grands 
hommes, tous malheureux dans leur enfance. Fritz et 
W^ilhcm, étant des hommes assez ordinaires, n'écoutèrent 
point toutes les leçons de la Misère, ils se défendirent de 
ses atteintes, ils lui trouvèrent le sein dur, les bras déchar- 



LE COUSIX PONS. 71 

nés, et ils n'en dégagèrent pomt cette bonne fée Urgèle 
qui cède aux caresses des gens de génie. Néamoins ils 
apprirent toute la valeur de la fortune, et se promirent de 
lui couper les ailes, si jamais elle revenait à leur porte. 

— Eh! bien, papaSchmucke, tout va vous être expliqué 
en un mot, reprit Wilhem qui raconta longuement cette 
histoire en allemand au pianiste. Le père Brunner est mort. 
II était, sans que son fils ni monsieur GraflP, chez qui 
nous logeons, en sussent rien, l'un des fondateurs des 
chemins de fer badois, avec lesquels il a réalisé des béné- 
fices immenses, et il laisse quatre millions. Je joue ce soir 
de la flûte pour la dernière fois. Si ce n'était pas une pre- 
mière représentation, je m'en serais allé depuis quelques 
jours, mais je n'ai pas voulu faire manquer ma partie. 

— C'esdrepien, cbeûne homme, dit Schmucke. Mais qui 
ébisez-fiis ? 

— La fille de monsieur GrafF, notre hôte, le proprié- 
taire de YHôtel du Rhin. J'aime mademoiselle Emilie de- 
puis sept ans, elle a lu tant de romans immoraux qu'elle 
a refusé tous les partis pour moi, sans savoir ce qui en 
adviendrait. Cette jeune personne sera très-riche, elle est 
l'unique héritière des GrafF, les tailleurs de la rue de Ri- 
chelieu. Fritz me donne cinq fois ce que nous avons 
mangé ensemble à Strasbourg, cinq cent mille francs!... 
Il met un million de francs dans une maison de banque, 
oiî monsieur GrafPle tailleur place cinq cent mille francs 
aussi ; le père de ma promise me permet d'y employer la 
dot, qui est de deux cent cinquante mille francs, et il 
nous commandite d'autant. La maison Brunner, Schwab 
et compagnie aura donc deux millions cinq cent mille 
francs de capital. Fritz vient d'acheter pour quinze cent 
mille francs d'actions de la Banque de France, pour y ga- 
rantir notre compte. Ce n'est pas toute la fortune de Fritz, 
il lui reste encore les maisons de son père à Francfort, qui 
sont estimées un million, et il a déjà loué le Crand hôtel 
de Hollande à un cousin des Graff. 



72 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Fus recartez fodre hami drisdement , répondit Schmucke 
qui avait écouté Wilhem avec attention ; seriez-Jus cbaloux 
de lui ? 

— Je SUIS jaloux, mais c'est du bonheur de Fritz, dit 
Wilhem. Est-ce là le masque d'un homme satisfait? J'ai 
peur de Pans pour lui ; je lui voudrais voir prendre le parti 
que je prends. L ancien démon peut se réveiller en lui. 
De nos deux tètes, ce n'est pas la sienne où il est entré le 
plus de plomb. Cette toilette, cette lorgnette, tout cela 
m'inquiète. 11 n'a regardé que les lorettesdans la salle. Ah! 
si vous saviez comme il est difficile de marier Fritz; il a 
en horreur ce qu'on appelle en France yaiVf la cour, et il 
faudrait le lancer dans la famille, comme en Angleterre 
on lance un homme dans l'éternité. 

Pendant le tumulte qui signale la fin de toutes les pre- 
mières représentations, la flûte fit son invitation à son chef 
d'orchestre. Pons accepta joyeusement. Schmucke aper- 
çut alors, pour la première fois depuis trois mois, un sou- 
rire sur la face de son ami; il le ramena rue de Normandie 
dans un profond silence, car il reconnut à cet éclair de 
joie la profondeur du mal qui rongeait Pons. Qu'un 
homme vraiment noble, si désintéressé, si grand par le 
sentiment, eût de telles faiblesses!... voilà ce qui stupé- 
fiait le stoïcien Schmucke, qui devint horriblement triste, 
car il sentit la nécessité de renoncer à voir tous les jours 
son non Bons à table devant lui! dans 1 intérêt du bonheur 
de Pons; et il* ne savait si ce sacrifice serait possible; cette 
idée le rendait fou. 

Le fier silence que gardait Pons, réfugié sur le mont 
Aventin de la rue de Normandie, avait nécessairement 
frappé la présidente, qui, délivrée de son parasite, s'en 
tourmentait peu ; elle pensait avec sa charmante fille que " 
le cousin avait compris la plaisanterie de sa petite Lili; 
mais il n'en fut pas ainsi du président. Le président Camu- 
sot de Marville, petit homme gros, devenu solennel de- 
puis son avancement en la cour, adnuiait Cicéron, préfé- 



LE COUSl-N PONS. 



73 



rait rOpcra-Comique aux Italiens, comparait les acteurs 
les uns aux autres, suivait la foule pas à pas, répétait 
comme de lui tous les articles du journal ministériel, et en 
opinant, il paraphrasait les idées du conseiller après lequel 
il parlait. Ce magistrat, suffisamment connu sur ses prin- 
cipaux traits de son caractère, obligé par sa position à 
tout prendre au sérieux, tenait surtout aux liens de famille. 
Comme la plupart des maris entièrement dominés par 




leurs femmes, le président affectait dans les petites choses 
une indépendance que respectait sa femme. Si pendant un 
mois le président se contenta des raisons banales que lui 
donna la présidente, relativement à la disparition de Pons, 
il finit par trouver singulier que le vieux musicien, un 
ami de quarante ans, ne vînt plus, précisément après 
avoir fait un présent aussi considérable que l'éventail de 
madame de Pompadour. Cet éventail, reconnu par le 
comte Popinot pour un chef-d'œuvre, valut à la prési- 
dente, et aux Tuileries, où l'on se passa ce bijou de main 
en main, des compliments qui flattèrent excessivement 



74 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

son amour-propre ; on lui détailla les beautés des dix 
branches en ivoire dont chacune offrait des sculptures 
d'une finesse inouïe. Une dame russe (les Russes se croient 
toujours en Russie) offrit, chez le comte Popinot, six 
mille francs à la présidente de cet éventail extraordinaire, 
en souriant de le voir en de telles mains, car c'était, il faut 
l'avouer, un éventail de duchesse. 

— On ne peut pas refuser à ce pauvre cousin, dit 
Cécile à son père le lendemain de cette offre, de se bien 
connaître à ces petites bêtises-là ... 

— Des petites bêtises! s'écria le président. Mais l'Etat 
va payer trois cent mille francs la collection de feu mon- 
sieur le conseiller Dusommerard, et dépenser, avec la 
ville de Paris par moitié, près d'un million en achetant et 
réparant l'hôtel Cluny pour loger ces petites bêtises-là. 
Ces petites bêtises-là, ma chère enfant, sont souvent 
les seuls témoignages qui nous restent de civilisations 
disparues. Un pot étrusque, un collier, qui valent 
quelquefois, l'un quarante, l'autre cinquante mille francs, 
sont des petites bêtises qui nous révèlent la perfection 
des arts au temps du siège de Troie, en nous démon- 
trant que les Etrusques étaient des Troyens réfugiés en 
Italie. 

Tel était le genre de plaisanterie du gros petit prési- 
dent, il procédait avec sa femme et sa fille par de lourdes 
ironies. 

— La réunion des connaissances qu'exigent ces petites 
bêtises, Cécile, reprit-il, est une science qui s'appelle l'ar- 
chéologie. L'archéologie comprend l'architecture, la sculp- 
ture, la peinture, l'orfèvrerie, la céramique, l'ébénisterie, 
art tout moderne, les dentelles, les tapisseries, enfin toutes 
les créations du travail humain. 

— Le cousin Pons est donc un savant? dit Cécile. 

— Ah çà ! pourquoi ne le voit-on plus? demanda le 
président de l'air d'un homme qui ressent une commotion 
produite par mille observations oubliées dont la réunion 



LE COUSIN PONS. 7> 

subite yajf balle, pour employer une expression aux chas- 
seurs. 

— Il aura pris la mouche pour des riens, répondit la 
présidente. Je n'ai peut-être pas été sensible autant que je 
le devais au cadeau de cet éventail. Je suis, vous le savez, 
assez ignorante... 

— Vous ! une des plus fortes élèves de Servin, s'écria 
le président, vous ne connaissez pas Watteau ? 

— Je connais David, Gérard, Gros, et Girodet, et 

Guérin, et monsieur de Forbin, et monsieur Turpin de 

C' * 
risse... 

— Vous auriez dû... 

— Qu'aurais-je dû, monsieur? demanda la présidente 
en regardant son mari d'un air de reine de Saba. 

— Savoir ce qu'est Watteau , ma chère, il est très à la 
mode, répondit le président avec une humihté qui déno- 
tait toutes les obligations qu'il avait à sa femme. 

Cette conversation avait eu lieu quelques jours avant la 
première représentation de la Fiancée du Diable, où 
tout l'orchestre fut frappé de l'état maladif de Pons. Mais 
alors les gens habitués à voir Pons à leur table, à le prendre 
pour messager, s'étaient tous interrogés, et il s'était répandu 
dans le cercle où le bonhomme gravitait une inquiétude 
d'autant plus grande, que plusieurs personnes l'aper- 
çurent à son poste au théâtre. Malgré le soin avec lequel 
Pons évitait dans ses promenades ses anciennes connais- 
sances quand il en rencontrait, il se trouva nez à nez avec 
l'ancien ministre, le comte Popinot, chez Monistrol, un 
des illustres et audacieux marchands du nouveau boule- 
vard Beaumarchais, dont parlait naguère Pons à la prési- 
dente, et dont le narquois enthousiasme fait renchérir de 
jour en Jour les curiosités, qui, disent-ils, deviennent si 
rares qu'on n'en trouve plus. 

— Mon cher Pons, pourquoi ne vous voit-on plus? 
Vous nous manquez beaucoup, et madame Popinot ne 
sait que penser de cet abandon. 



^6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Monsieur le comte, répondit le bonhomme, on m'a 
fait comprendre dans une maison, chez un parent, qu'à 
mon âae on est de trop dans le monde. On ne m'a jamais 
reçu avec beaucoup d égards, mais du moins on ne m'avait 
pas encore insulté. Je n'ai jamais demandé rien à personne, 
dit-il avec la fierté de l'artiste. En retour de quelques po- 
litesses, je me rendais souvent utile à ceux qui m'accueil- 
laient ; mais il paraît que je me suis trompé, je serais tail- 
lable et corvéable à merci pour l'honneur que je recevais 
en allant dîner chez mes amis, chez mes parents... Eh! 
bien , j'ai donné ma démission de pique-assiette. Chez moi 
je trouve tous les jours ce qu'aucune table ne m'a offert, 
un véritable ami ! 

Ces paroles, empreintes de famertume que le vieil 
artiste avait encore la faculté d'v mettre par le geste et par 
l'accent, frappèrent tellement le pair de France, qu'il prit 
le digne musicien à part. 

— Ah çà, mon vieil ami, que vous est-il arrivé? Ne 
pouvez-vous me confier ce qui vous a blessé ? Vous me 
permettrez de vous faire observer que, chez moi, vous 
devez avoir trouvé des égards. . . 

— Vous êtes la seule exception que je fasse, dit le 
bonhomme. D'ailleurs, vous êtes un grand seigneur, 
un homme d'Etat, et vos préoccupations excuseraient tout, 
au besoin. 

Pons, soumis à l'adresse diplomatique conquise par Po- 
pinot dans le maniement des hommes et des affaires, finit 
par raconter ses infortunes chez le président de Marville. 
Popinot épousa si vivement les griefs de la victime, qu'il 
en parla chez lui tout aussitôt à madame Popmot, excel- 
lente et digne femme, qui fit des représentations à la j:)ré- 
sidente aussitôt qu'elle la rencontra. L'ancien ministre 
avant, de son côté, dit quelques mots à ce sujet au prési- 
cient, il y eut une explication en famille chez les Camusot 
de Marville. Quoique Camusot ne fût pas tout-à-fut le 
maître chez lui, sa remontrance était trop lôndécni droit et 



LE COUSIN PONS. JJ 

en fait, pour que sa femme et sa fille n'en reconnussent pas 
la vérité; toutes les deux, elles s'humilièrent et rejetèrent 
la faute sur les domestiques. Les gens, mandés et gour- 
mandes, n'obtinrent leur pardon que par des aveux com- 
plets, qui démontrèrent au président combien le cousin 
Pons avait raison en restant chez soi. Comme les maîtres 
de maison dominés parleurs femmes, le président déploya 
toute sa majesté maritale et judiciaire, en déclarant à ses 
gens qu'ils seraient chassés, et qu'ils perdraient ainsi tous 
les avantages que leurs longs services pouvaient leur valoir 
chez lui, si, désormais, son cousin Pons et tous ceux qui 
lui faisaient l'honneur de venir chez lui n'étaient pas traités 
comme lui-même. Cette parole fit sourire Madeleine. 

— Vous n'avez même, dit le président, qu'une chance 
de salut, c'est de désarmer mon cousin par des excuses. 
Allez lui dire que votre maintien ici dépend entière- 
ment de lui, car je vous renvoie tous, s'il ne vous par- 
donne. 

Le lendemain, le président partit d'assez bonne heure 
pour pouvoir faire une visite à son cousin avant l'audience. 
Ce fut un événement que l'apparition de monsieur le pré- 
sident de Marville annoncé par madame Cibot. Pons, qui 
recevait cet honneur pour la première fois de sa vie, pres- 
sentit une réparation. 

— Mon cher cousin, dit le président après les compli- 
ments d'usage, j'ai fini par savoir la cause de votre retraite. 
Votre conduite augmente, si c'est possible, l'estime que 
j'ai pour vous. Je ne vous dirai qu'un mot à cet égard. 
Mes domestiques sont tous renvovés. Ma femme et ma 
fille sont au désespoir; elles veulent vous voir, pour s'ex- 
pliquer avec vous. En ceci, mon cousin, il y a un innocent, 
et c'est un vieux juge ; ne me punissez donc pas iDOur l'es- 
capade d'une petite fille étourdie qui voulait dîner chez les 
Popinot, surtout quand je viens vous demander la paix, 
en reconnaissant que tous les torts sont de notre côté... 
Une amitié de trente-six ans, en la supposant altérée, a 



yS SCENES DE LA ME PARISIENNE. 

bien encore quelques droits. Voyons?... signez la paix en 
venant dîner avec nous ce soir. . . 

Pons s'embrouilla dans une diffuse réponse, et finit en 
faisant observer à son cousin qu'il assistait le soir aux fian- 
çailles dun musicien de son orchestre, qui jetait la flûte 
aux orties pour devenir banquier. 

— Eh! bien, demain. 

— Mon cousin, madame la comtesse Popinot m'a fait 
l'honneur de m'inviter par une lettre d'une amabilité... 

— Après-demain donc... reprit le président. 

— Après-demain, l'associé de ma première flûte, un 
Allemand, un monsieur Brunner rend aux fiancés la poli- 
tesse qu'il reçoit d'eux aujourd'hui... 

— Vous êtes bien assez aimable pour qu'on se dispute 
ainsi le plaisir de vous recevoir, dit le président. Eh ! bien, 
dimanche prochain ! à huitaine . . . comme on dit au Palais. 

— Mais nous dînons chez un monsieur Graff", le beau- 
père de la flûte... 

— Eh! bien, à samedi! D'ici là, vous aurez eu le 
temps de rassurer une petite fille qui a déjà versé des 
larmes sur sa faute. Dieu ne demande que le repentir, 
serez-vous plus exigeant que le Père Eternel avec cette 
pauvre petite Cécile ? ... 

Pons, pris par ses côtés faibles, se rejeta dans des for- 
mules plus que polies, et reconduisit le président jusque 
sur le palier. Une heure après, les gens du président arri- 
vèrent chez le bonhomme Pons ; ils se montrèrent ce que 
sont les domestiques, lâches et patelins : ils pleurèrent! 
Madeleine prit à paît monsieur Pons, et se jeta résolument 
à ses pieds. 

— C'est moi, monsieur, qui ai tout fait, et monsieur 
sait bien que je l'aime, dit-elle en fondant en larmes. C'est 
à la vengeance, qui me bouillait dans le sang, que mon- 
sieur doit s'en prendre de toute cette malheureuse affaire. 
Nous perdrons nos viagers!... Monsieur, j'étais folie, et je ne 
voudrais pas que mes camarades souffrissent de ma folie... 



LE COUSLN PO-\S. 79 

Je vols bien, maintenant, que le sort ne m'a pas faite pour 
être à monsieur. Je me suis raisonnée, j'ai eu trop d'am- 
bition, mais je vous aime toujours, monsieur. Pendant dix 
ans je n'ai pensé qu'au bonheur de faire le vôtre et de soi- 
gner tout ici.iQuelIe belle destinée!... Oh! si monsieur 
savait combien je faime ! Mais monsieur a dû s'en aper- 
cevoir à toutes mes méchancetés. Si je mourais demain, 
qu'est-ce qu'on trouverait?... un testament en votre fa- 
veur, monsieur... oui, monsieur, dans ma malle, sous mes 
bijoux ! 

En faisant mouvoir cette corde, Madeleine hvra le vieux 
garçon aux jouissances d'amour-propre que causera tou- 
jours une passion inspirée, quand même elle déplaît. 
Après avoir pardonné noblement à Madeleine, il reçut 
tout le monde à merci en disant qu'il parlerait à sa cou- 
sine la présidente pour obtenir que tous les gens restas- 
sent chez elle. Pons se vit avec un plaisir ineffable rétabh 
dans toutes ses jouissances habituelles, sans avoir commis 
de lâcheté. Le monde était venu vers lui, la dimiité de son 
caractère allait y gagner; mais en expliquant son triomphe 
à son ami Schmucke, il eut la douleur de le voir triste, et 
plein de doutes inexprimés. Néanmoins, à l'aspect du 
changement subit qui eut heu dans la physionomie de 
Pons, le bon Allemand finit par se réjouir en immolant 
le bonheur qu'il avait goûté de posséder pendant près de 
quatre mois son ami tout entier. Les maladies morales ont 
sur les maladies physiques un avantage immense, elles 
guérissent instantanément, par l'accomplissement du désir 
qui les cause, comme elles naissent par la privation : Pons, 
dans cette matinée, ne fut plus le même homme. Le vieil- 
lard triste, moribond, fit place au Pons satisfait, qui na- 
guère apportait à la présidente l'éventail de la marquise de 
Pompadour. Mais Schmucke tomba dans des rêveries pro- 
fondes sur ce phénomène sans le comprendre, car le 
stoïcisme vrai ne s'expliquera jamais la courtisaneric fran- 
çaise. Pons était un vrai Français de l'Empire, en qui la 



8o SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

galanterie du derniersiècle s'unissait au dévouement pour 
la femme, tant célébré dans les romances de Parfont pour 
la Syrie, etc. Schmucke enterra son chagrin dans son cœur 
sous les fleurs de sa philosophie allemande; mais en huit 
jours il devint jaune et madame Cibot usa d'artifices pour 
introduire le médecin du quartier auprès de Schmucke. Ce 
médecin craignit un ictère, et il laissa madame Cibot fou- 
droyée par ce mot savant dont l'explication est jaunisse ! 

Pour la première fois peut-être, les deux amis allaient 
dîner ensemble en ville; mais, pour Schmucke, c'était 
faire une excursion en Allemagne. En effet, Johann Graff, 
le maître de VHôteldu Rhin, et sa fille Emilie, W^olfgang 
Graff, le tailleur et sa femme, Fritz Brunner et Wilhem 
Schwab étaient Allemands. Pons et le notaire se trouvaient 
les seuls Français admis au banquet. Les tailleurs qui pos- 
sédaient un magnifique hôtel situé rue de Richelieu, entre 
la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Villedot, avaient 
élevé leur nièce, dont le père craignit avec raison le con- 
tact des gens de toute espèce qui viennent dans un hôtel. 
Ces dignes tailleurs, qui aimaient cette enfant comme si 
c'eût été leur fille, donnaient le rez-de-chaussée au jeune 
ménage. Là devait s'établir la maison de banque Brunner, 
Schwab et compagnie. Comme ces arrangements dataient 
d'un mois environ, temps voulu pour recueillir l'héritage 
dévolu à Brunner, auteur de toute cette félicité, l'apparte- 
ment des futurs époux avait été richement mis à neuf et 
meublé par le fameux tailleur. Les bureaux de la maison 
de Banque étaient ménagés dans l'aile qui réunissait une 
magnifique maison de produit bâtie sur la rue à l'ancien 
hôtel sis entre cour et jardin. 

En allant de la rue de Normandie à la rue Richelieu, 
Pons obtint du distrait Schmucke les détails de cette nou- 
velle histoire de l'enfant prodigue, pour qui la Mort avait 
tué l'aubergiste gras. Pons, fraîchement réconcilié avec ses 
plus proches parents, fut aussitôt atteint du désir de ma- 
rier Fritz Brunner avec Cécile de Marvillc. Le hasard vou- 



LE COUSIN PONS. b I 

lut que le notaire des frères GrafF fût précisément le gendre 
et le successeur de Cardot, ancien second premier clerc 
de l'Etude, chez qui dînait souvent Pons. 

— Ah ! c'est vous, monsieur Berthier, dit le vieux mu- 
sicien en tendant la main à son ex-amphitryon. 

— Et pourquoi ne nous faites-vous plus le plaisir de 
venir dîner chez nous? demanda le notaire. Ma femme 
était inquiète de vous. Nous vous avons vu à la première 
représentation de la Fiancée du Diable, et notre inquié- 
tude est devenue de la curiosité. 

— Les vieillards sont susceptibles, répondit le bon- 
homme, ils ont le tort d'être d'un siècle en retard; mais 
qu'y faire?... c'est bien assez d'en représenter un, ils ne 
peuvent pas être de celui qui les voit mourir. 

— Ah ! dit le notaire d'un air fin, on ne court pas deux 
siècles à la fois. 

— Ah çà ! demanda le bonhomme en attirant le jeune 
notaire dans un coin, pourquoi ne mariez-vous pas ma 
cousine Cécile de Marville ?... 

— Ah ! pourquoi... reprit le notaire. Dans ce siècle, 
où le luxe a pénétré jusque dans les loges de concierge, 
les jeunes gens hésitent à joindre leur sort à celui de la 
fille d'un président à la Cour royale de Pans, quand on ne 
lui constitue que cent mille francs de dot. On ne connaît 
pas encore de femme qui ne coûte à son mari que trois 
mille francs par an, dans la classe où sera placé le mari de 
mademoiselle de Marville. Les intérêts d'une semblable 
dot peuvent donc à peine solder les dépenses de toilette 
d'une future épouse. Un garçon, doué de quinze à vingt 
mille francs de rente, demeure dans un joli entre-sol, Te 
monde ne lui demande aucun tapage, il peut n'avoir qu'un 
seul domestique, il applique tous ses revenus à ses plai- 
sirs, il n'a d'autre décorum à garder que celui dont se 
charge son tailleur. Caressé par toutes les mères pré- 
voyantes, il est un des rois de la fashion parisienne. .-Xu 
contraire, une femme exige une maison montée, elle 

xviu. 6 



82 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

prend la voiture pour elle ; si elle va au spectacle, elle veut 
une loge, là où le garçon ne payait que sa stalle; enfin 
elle devient toute la représentation de la fortune que le 
garçon représentait naguère à lui seul. Supposez aux époux 
trente mille francs de rente? dans le monde actuel, le gar- 
çon riche devient un pauvre diable qui regarde au prix 
d'une course à Chantilly. Introduisez des enfants? .. la 
gêne se déclare. Comme monsieur et madame de "Mar- 
ville commencent à peine la cinquantaine, les espérances 
ont quinze ou vingt ans d'échéance; aucun garçon ne se 
soucie de les garder si long-temps en porte-feuille; et le 
calcul gangrène si bien le cœur des étourdis qui dansent la 
polka chez Mabille*avec des lorettes, que tous les jeunes 
gens à marier étudient les deux faces de ce problème sans 
avoir besoin de nous pour le leur expliquer. Entre nous, 
mademoiselle de Marville laisse à ses prétendus le cœur 
assez tranquille pour que la tête soit à sa place, et ils se 
livrent tous à ces réflexions anti-matrimoniales. Si quelque 
jeune homme, jouissant de sa raison et de vingt mille 
francs de rente, se dessine in petto un programme d'alliance 
pour satisfaire à d'ambitieuses pensées, mademoiselle de 
Marville y répond fort peu . . . 

— Et pourquoi ? demanda le musicien stupéfait. 

— Ah!... répondit le notaire, aujourd'hui, presque 
tous ces garçons, fussent-ils laids comme nous deux, mon 
cher Pons, ont l'impertinence de vouloir une dot de six 
cent mille francs, des filles de grande majson, très-belles, 
très-spirituelles, très-bien élevées, sans tare, parfaites. 

— Ma cousine se mariera donc difficilement? 

— Elle restera fille, tant que le père et la mère ne se 
décideront pas à lui donner Marville en dot; et, s'ils 
l'avaient voulu, elle serait déjà la vicomtesse Popinot... 
Mais VOICI monsieur Brunncr, nous allons lire l'acte de 
société de la maison Brunner et le contrat de mariage. 

Une fois les présentations et les compliments faits, Pons, 
engagé par les parents à signer au contrat, entendît la lec- 



LE COUSIN PONS. 83 

ture des actes, et, vers cinq heures et demie, on passa dans 
la salle à manger. Le dîner fut un de ces repas somptueux 
comme en donnent les négociants quand ils font trêve aux 
affaires, et qui d'ailleurs attestait les relations de GrafiP, le 
maître de l'Hôtel du Rhin, avec les premiers fournisseurs 
de Paris. Jamais Pons ni Schmucke n'avaient connu pa- 
reille chère. Il y eut des plats à ravir la pensée!,., des 
nouilles d'une délicatesse médite, des éperlans d'une 
friture incomparable, un ferra de Genève à la vraie sauce 
genevoise, et une crème pour plum-puddmg à étonner le 
fameux docteur qui l'a, dit-on, inventée à Londres. On 
sortit de table à dix heures du soir. Ce qui s'était bu de 
vin du Rhin et de vins français étonnerait des dandies, car 
on ne sait pas tout ce que les Allemands peuvent absorber 
de liquides en restant calmes et tranquilles. Il faut dîner 
en Allemagne et voir les bouteilles se succédant les unes 
aux autres comme le flot succède au flot sur une belle 
plage de la Méditerranée, et disparaissant comme si les 
Allemands avaient la puissance absorbante de l'éponge 
et du sable; mais harmonieusement, sans le tapage fran- 
çais ; le discours reste sage comme l'improvisation d'un 
usurier, les visages rougissent comme ceux des fiancées 
peintes dans les fresques de Cornélius ou de Schnorr*, 
c'est-à-dire imperceptiblement, et les souvenirs s'épanchent 
comme la fumée des pipes, avec lenteur. 

Vers dix heures et demie, Pons et Schmucke se trou- 
vèrent sur un banc dans le jardin, chacun à coté de l'an- 
cienne flûte, sans trop savoir qui les avait amenés à 
s'expliquer leurs caractères, leurs opinions et leurs mal- 
heurs. Au milieu de ce pot-pourri de confidences, W^ilhcm 
parla de son désir de marier Fritz, mais avec une force, 
avec une éloquence vineuse. 

— Qiie dites-vous de ce programme pour votre ami 
Brunner? s'écria Pons à l'oreille de W'^ilhem : une jeune 
personne charmante, raisonnable, vingt-quatre ans, appar- 
tenant à une famille de la plus haute distinction, le père 

6. 



b4 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

occupe une des places les plus élevées de la magistrature, 
il j a cent mille francs de dot, et des espérances pour un 
million. 

— Attendez ! répondit Schwab, je vais en parler à l'in- 
stant à Fritz. 

Et les deux musiciens virent Brunner et son ami tour- 
nant dans le jardin, passant et repassant sous leurs jeux, 
Tun écoutant l'autre alternativement. Pons, dont la tête 
était un peu lourde et qui, sans être absolument ivre, 
avait autant de légèreté dans les idées que de pesanteur 
dans leur enveloppe, observa Fritz Brunner à travers ce 
nuage diaphane que cause le vin, et voulut voir sur cette 
phvsionomie des aspirations vers le bonheur de la famille. 
Scnwab présenta bientôt à monsieur Pons, son ami, 
son associé, lequel remercia beaucoup le vieillard de 
la peine qu'il daignait prendre. Une conversation s'en- 
gagea, dans laquelle Schmucke et Pons, ces deux céliba- 
taires, exaltèrent le mariage, et se permirent, sans y 
entendre malice, ce calembour : «que c'était la fin de 
l'homme.» Quand on servit des glaces, du thé, du punch 
et des gâteaux dans le futur appartement des futurs 
époux, l'hilarité fut au comble parmi ces estimables négo- 
ciants, presque tous gris, en apprenant que le comman- 
ditaire de la maison de banque allait imiter son associé. 

Schmucke et Pons, à deux heures du matin , rentrèrent 
chez eux par les boulevards, en philosophant à perte de 
raison sur l'arrangement musical des choses en ce bas 
monde. 

Le lendemain, Pons alla chez sa cousine la présidente, 
en proie à la joie profonde de rendre le bien pour le mal. 
Pauvre chère belle âme ! . . Certainement il atteignit au su- 
blime, et tout le monde en conviendra, car nous sommes 
dans un siècle oii l'on donne le prix Montvon à ceux qui 
font leur devoir, en suivant les préceptes de l'Evangile. 
— Ah! ils auront d'immenses obligations à leur pique- 
assiette, se disait-il en tournant la rue de Choiseul. 



LE COUSIN PONS. 85 

Un homme moins absorbé que Pons dans son conten- 
tement, un homme du monde, un homme défiant eut 
observé la présidente et sa fille en revenant dans cette 
maison; mais ce pauvre musicien était un enfant, un 
artiste plein de naïveté, ne croyant qu'au bien moral 
comme il croyait au beau dans les arts; il fut enchanté 
des caresses que lui firent Cécile et la présidente. Ce 
bonhomme qui, depuis douze ans, voyait jouer le vau- 




deville, le drame et la comédie sous ses yeux, ne recon- 
nut pas les grimaces de la comédie sociale sur lesquelles 
sans doute il était blasé. Ceux qui hantent le monde pari- 
sien et qui ont compris la sécheresse d'âme et de corps 
de la présidente, ardente seulement aux honneurs et en- 
ragée d'être vertueuse, sa fausse dévotion et la hauteur 
de caractère d'une femme habituée à commander chez 
elle, peuvent imaginer quelle haine cachée elle portait au 
cousin de son mari, depuis le tort qu'elle s'était donné. 
Toutes les démonstrations de la présidente et de sa fille 
furent donc doublées dun formidable désir de ven- 



8<5 SCÈ.NES DE LA VIE PARISIENNE. 

geance, évidemment ajournée. Pour la première fois de 
sa vie, Amélie avait eu tort vis-à-vis du mari qu'elle ré- 
gentait. Enfin, elle devait se montrer affectueuse pour 
l'auteur de sa défaite ! . . . Il n'j a d'analogue à cette situa- 
tion que certaines hypocrisies qui durent des années dans 
le sacré collège des cardinaux ou dans les chapitres des 
chefs d'ordres religieux. A trois heures, au moment oii 
le président revint du Palais, Pons avait à peine fini de 
raconter les incidents merveilleux de sa connaissance avec 
monsieur Frédéric Brunner, et le repas de la veille qui 
n'avait fini que le matin, et tout ce qui concernait ledit 
Frédéric Brunner. Cécile était allée droit au fait, en s'en- 
quérant de la manière dont s'habillait Frédéric Brunner, 
de la taille, de la tournure, de la couleur des cheveux et 
des yeux, et lorsqu'elle eut conjecturé que Frédéric avait 
l'air distingué, elle admira la générosité de son caractère. 

— Donner cinq cent mille francs à son compagnon 
d'infortune! oh! maman, j'aurai voiture et loge aux Ita- 
liens. 

Et Cécile devint presque jolie en pensant à la réalisa- 
tion de toutes les prétentions de sa mère pour elle, et a 
l'accomplissement des espérances dont elle désespérait. 

Qiiant à la présidente, elle dit ce seul mot : «Chère 
petite Jillette , tu peux être mariée dans quinze jours.» 

Toutes les mères appellent leurs filles qui ont vingt- 
trois ans, des JiUettes ! 

— Néanmoins, dit le président, encore faut-il le temps 
de prendre des renseignements, jamais je ne donnerai ma 
fille au premier venu... 

— Quant aux renseignements, c'est chez Berthier que 
se sont faits les actes, répondit le vieil artiste. Quant au 
jeune homme, ma chère cousine, vous savez ce que vous 
m'avez dit! Eh! bien, il a quarante ans passés, la moitié 
de la tête est sans cheveux, il veut trouver dans la famille 
un port contre les orages, je ne l'en ai pas détourné; tous 
les goûts sont dans la nature... 



LE COUSIN PONS. 87 

— Raison de plus pour voir monsieur Frédéric Brun- 
ner, répliqua le président. Je ne veux pas donner ma fille 
à quelque valétudinaire. 

— Eh! bien, ma cousine, vous allez juger de mon 
prétendu, dans cinq jours, si vous voulez; car, dans vos 
idées, une entrevue suffirait... 

Cécile et la présidente firent un geste d'enchantement. 

— Frédéric, qui est un amateur très-distingué, m'a 
prié de lui laisser voir en détail ma petite collection, re- 
prit le cousin Pons. Vous n'avez jamais vu mes tableaux, 
mes curiosités, venez, dit-iI à ses deux parentes, vous serez 
là comme des dames amenées par mon ami Schmucke, 
et vous ferez connaissance avec le futur, sans être com- 
promises. Frédéric peut parfaitement ignorer qui vous 
êtes. 

— A merveille ! s'écria le président. 

On peut deviner les égards qui furent prodigués au 
parasite jadis dédaigné. Le pauvre homme fut, ce jour-là, 
le cousin de la présidente. L'heureuse mère, noyant sa 
haine dans les flots de sa joie, trouva des regards, des 
sourires, des paroles qui mirent le bonhomme en extase 
à cause du bien qu'il faisait, et à cause de l'avenir qu'il 
entrevoyait. Ne devait-il pas trouver dans les maisons 
Brunner, Schwab, GrafF, des dîners semblables à celui 
de la signature du contrat? 11 apercevait une vie de co- 
cagne et une suite merveilleuse de plats couverts! de sur- 
prises gastronomiques, de vins exquis ! 

— Si notre cousin Pons nous fait faire une pareille 
affaire, dit le président à sa femme quand Pons fut parti, 
nous devons lui constituer une rente équivalente à ses 
appointements de chef d'orchestre. 

— Certainement, dit la présidente. 

Cécile fut chargée, dans le cas où elle agréerait le jeune 
homme, de faire accepter cette ignoble munificence au 
vieux musicien. 

Le lendemain, le président, désireux d'avoir des preuves 



88 SCÈ.XES DE LA VIE PARISIENNE. 

authentiques de la fortune de monsieur Frédéric Brun- 
ner, alla chez le notaire. Berthier, prévenu par la prési- 
dente, avait fait venir son nouveau chent, le banquier 
Schwab, fex-flûte. Ebloui d'une pareille alhance pour son 
ami (on sait combien les Allemands respectent les distinc- 
tions sociales ! en Allemagne, une femme est madame 
la générale, madame la conseillère, madame favocate), 
Schwab fut coulant comme un collectionneur qui croît 
fourber un marchand. 

— Avant tout, dit le père de Cécile à Schwab, comme 
je donnerai par contrat ma terre de MarviIIe à ma fille, 
je désirerais la marier sous le régime dotal. Monsieur 
Brunner placerait alors un million en terres pour aug- 
menter Marville, en constituant un immeuble dotal qui 
mettrait favenir de ma fille et celui de ses enfants à 
l'abri des chances de la Banque. 

Berthier se caressa le menton en pensant : «Il va bien, 
monsieur le président.» 

Schwab, après s'être fait expliquer l'efiFet du régime 
dotal, se porta fort pour son ami. Cette clause accom- 
plissait le vœu qu il avait entendu former à Fritz de trou- 
ver une combinaison qui l'empêchât jamais de retomber 
dans la misère. 

— Il se trouve en ce moment pour douze cent mille 
francs de fermes et d'herbages à vendre, dit le président. 

— Un million en actions de la Banque suffira bien, 
dit Schwab, pour garantir le compte de notre maison à la 
Banque, Fritz ne veut pas mettre plus de deux millions 
dans les affaires, il fera ce que vous demandez, mon- 
sieur le président. 

Le président rendit ses deux femmes presque folles en 
leur apprenant ces nouvelles. Jamais capture si riche ne 
s'était montrée si complaisante au filet conjugal. 

— Tu seras madame Brunner de Marville, dit le père 
à sa fille, car j'obtiendrai pour ton mari la permission de 
joindre ce nom au sien, et plus tard il aura des lettres 



LE COUSIN PONS. 89 

de naturalité. Si je deviens pair de France, il me succé- 
dera! 

La présidente employa cinq jours à apprêter sa fille. 
Le jour de l'entrevue, elle habilla Cécile elle-même, elle 
l'équipa de ses mains avec le soin que l'amiral de la flotte 
bleue mit à armer le yacht de plaisance de la reine d'An- 
gleterre quand elle partit pour son voyage d'Allemagne. 

De leur côté, Pons et Schwab nettoyèrent, épousse- 
tèrent le musée de Pons, l'appartement, les meubles, avec 
l'agilité de matelots brossant un vaisseau d'amiral. Pas un 
grain de poussière dans les bois sculptés. Tous les cuivres 
reluisaient. Les glaces des pastels laissaient voir nettement 
les œuvres de Latour, de Greuze et de Liautard, l'illustre 
auteur de la Chocolatière, le miracle de cette peinture, 
hélas! si passagère. L'inimitable émail des bronzes floren- 
tins chatoyait. Les vitraux coloriés resplendissaient de leurs 
fines couleurs. Tout brillait dans sa forme et jetait sa 
phrase à l'âme dans ce concert de chefs-d'œuvre organisé 
par deux musiciens aussi poètes l'un que l'autre. 

Assez habiles pour éviter les difficultés d une entrée en 
scène, les femmes vinrent les premières, elles voulaient 
être sur leur terrain. Pons présenta son ami Schmuke à 
ses parentes, auxquelles il parut être un idiot. Occupées 
comme elles l'étaient d'un fiancé quatre fois millionnaire, 
les deux ignorantes prêtèrent une attention médiocre aux 
démonstrations artistiques du bonhomme Pons. Elles re- 
gardaient d'un œil indifférent les émaux de Petitot espacés 
dans les champs en velours rouge de trois cadres mer- 
veilleux. Les fleurs de Van Huvsum, de David de Heim, 
les insectes d'Abraham Mignon, les Van Evck, les Albert 
Durer, les vrais Cranach, le Giorgione, le Sébastien de! 
Piombo, Backuysen, Hobbéma, Géricault, les raretés de 
la peinture, rien ne piquait leur curiosité, car elles atten- 
daient le soleil qui devait éclairer ces richesses; néanmoins 
elles furent surprises de la beauté de quelques bijoux 
étrusques et de la valeur réelle des tabatières. Elles s'exta- 



po SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

siaient par complaisance en tenant à la main des bronzes 
florentms, quand madame Cibot annonça monsieur Brun- 
ner! Elles ne se retournèrent pomt et profitèrent d'une 
superbe glace de Venise encadrée dans de monstrueux 
morceaux d'ébène sculptés, pour examiner le phénix des 
prétendus. 

Frédéric, prévenu par Wilhem, avait massé le peu de 
cheveux qui lui restait. Il portait un joli pantalon d'une 
nuance douce quoique sombre, un gilet de soie d'une 
élégance suprême et d'une coupe neuve, une chemise à 
points à jour d'une toile faite à la main par une Frisonne, 
une cravate bleue à filets blancs. La chaîne de sa montre 
sortait de chez Florent et Chanor, ainsi que la pomme de 
sa canne. Quant à l'habit, le père Graff l'avait taillé lui- 
même dans le plus beau drap. Des gants de Suède an- 
nonçaient l'homme qui avait déjà mangé la fortune de sa 
mère. On aurait deviné le petit coupé bas, à deux che- 
vaux, du banquier en voyant miroiter ses bottes vernies, 
SI l'oreille des deux commères n'en avait entendu déjà le 
roulement dans la rue de Normandie. 

Quand le débauché de vingt ans est la chrysalide d'un 
banquier, il éclôt à quarante ans un observateur, d'autant 
plus fin, que Brunner avait compris tout le parti qu'un 
Allemand peut tirer de sa naïveté. Il eut, pour cette ma- 
tinée, l'air rêveur d'un homme qui se trouve entre la vie 
de famille à prendre et les dissipations de la vie de garçon 
à continuer. Chez un Allemand francisé, cette physio- 
nomie parut à Cécile le superlatif du romanesque. Elle 
vit un W^erther dans l'enfant des Virlaz. Quelle est la 
jeune fille qui ne se permet pas un petit roman dans l'his- 
toire de son mariage? Cécile se regarda comme la plus 
heureuse des femmes, quand Brunner, à l'aspect des ma- 
gnifiques œuvres collectionnées pendant quarante ans de 
patience, s'enthousiasma, les estima, pour la première 
fois, à leur valeur, à la grande satisfaction de rons. — 
C'est un poëte! se dit mademoiselle de Marville, il voit là 



LE COUSLX PO_\S. 



des millions. Un poëte est un homme qui ne compte pas, 
qui laisse sa femme maîtresse des capitaux, un homme 
facile à mener et qu'on occupe de niaiseries. 

Chaque carreau des deux croisées de la chambre du 
bonhomme était un vitrail suisse colorié, dont le moindre 
valait mille francs, et il comptait seize |de ces chefs- 
d'œuvre à la recherche desquels voyagent aujourd'hui les 
amateurs. En 1815 , ces vitraux se vendaient entre six et 
dix francs. Le prix des soixante tableaux qui composaient 




cette divine collection, chefs-d'œuvre purs, sans un re- 
peint, authentiques, ne pouvait être connu qu'à la chaleur 
des enchères. Autour de chaque tableau s'épanouissait un 
cadre d'une immense valeur, et l'on en voyait de toutes 
les façons : le cadre vénitien avec ses gros ornements sem- 
blables à ceux de la vaisselle actuelle des Anglais, le 
cadre romain si remarquable par ce que les artistes appel- 
lent \e Jla-Jîa ! le cadre espagnol à rinceaux hardis, les 
cadres flamands et allemands avec leurs naïfs personnages, 
le cadre d'ccaille incrusté d'étain, de cuivre, de nacre. 



92 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

d'ivoire; le cadre en ébène, le cadre en buis, le cadre en 
cuivre, le cadre Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et 
Louis XVI, enfin une collection unique des plus beaux 
modèles. Pons, plus heureux que les conservateurs des 
Trésors de Dresde et de Vienne, possédait un cadre du 
fameux Brustolone, le Michel-Ange du bois*. 

Naturellement mademoiselle de Marville demanda des 
explications à chaque curiosité nouvelle. Elle se fit initier 
à la connaissance de ces merveilles par Brunner. Elle fut 
si naïve dans ses exclamations, elle parut si heureuse d'ap- 
prendre de Frédéric la valeur, la beauté d'une peinture, 
d'une sculpture, d'un bronze, que l'Allemand dégela : 
sa figure devint jeune. Enfin, de part et d'autre, on alla 
plus loin qu'on ne le voulait dans cette première rencontre, 
toujours due au hasard. 

Cette séance dura trois heures. Brunner offrit la main 
à Cécile pour descendre l'escalier. En descendant les 
marches avec une sage lenteur, Cécile, qui causait tou- 
jours beaux-arts, fut étonnée de l'admiration de son pré- 
tendu pour les brimborions de son cousin Pons. 

— Vous croyez donc que tout ce que nous venons de 
voir vaut beaucoup d'argent? 

— Eh! mademoiselle, si monsieur votre cousin vou- 
lait me vendre sa collection, j'en donnerais ce soir huit 
cent mille francs, et je ne ferais pas une mauvaise affaire. 
Les soixante tableaux monteraient seuls à une somme plus 
forte en vente publique. 

— Je le croîs, puisque vous me le dites, répondit-elIe, 
et il faut bien que cela soit, car c'est ce dont vous vous 
êtes le plus occupé. 

— Oh! mademoiselle!... s'écria Brunner. Pour toute 
réponse à ce reproche, je vais demander à madame votre 
mère la permission de me présenter chez elle pour avoir 
le bonheur de vous revoir. 

— Est-elle spirituelle, ma fillette! pensa la présidente 
qui marchait sur les talons de sa fille. — Ce sera avec le 



LE COUSIN PONS. 93 

plus grand plaisir, monsieur, ajouta-t-elle à haute voix. 
J'espère que vous viendrez avec notre cousin Pons à 
l'heure du dîner; monsieur le président sera charmé de 
faire votre connaissance... — Merci, cousin. Elle pressa 
le bras de Pons d'une façon tellement significative, que 
la phrase sacramentelle : «C'est entre nous à la vie à la 
mort!» n'eût pas été si forte. Elle embrassa Pons par l'œil- 
lade qui accompagna ce : «Merci, cousin.» 

Après avoir mis la jeune personne en voiture, et quand 
le coupé de remise eut disparu dans la rue Chariot, Brun- 
ner parla bric-à-brac à Pons qui parlait mariage. 

— Ainsi , vous ne voyez pas d'obstacle ?. . . dit Pons. 

— Ah! répliqua Brunner; la petite est insignifiante, 
la mère est un peu pincée... nous verrons. 

— Une belle fortune à venir, fit observer Pons. Plus 
d'un million... 

— A lundi ! répéta le millionnaire. Si vous vouliez 
vendre votre collection de tableaux, j'en donnerais bien 
cinq à six cent mille francs. . . 

— Ah ! s'écria le bonhomme qui ne se savait pas si riche ; 
mais je ne pourrais pas me séparer de ce qui fait mon 
bonheur. . . Je ne vendrais ma collection que livrable après 
ma mort. 

— Eh ! bien, nous verrons... 

— Voilà deux affaires en train, dit le collectionneur 
qui ne pensait qu'au mariage. 

Brunner salua Pons et disparut, emporté par son bril- 
lant équipage. Pons regarda fuir le petit couiné sans faire 
attention à Rémoncncq qui fumait sa pipe sur le pas de 
la porte. 

Le soir même, chez son beau-père que la présidente de 
Marville alla consulter, elle trouva la famille Popinot. 
Dans son désir de satisfaire une petite vengeance bien 
naturelle au cœur des mères, quand elles n'ont pas réussi 
à capturer un fils de fiimillc, madame de Marville fit en- 
tendre que Cécile faisait un mariage superbe. — Qui 



p4 SCÈNES DE LA ME PARISIENNE. 

Cécile épouse-t-elle donc? fut une demande qui courut 
sur toutes les lèvres. Et alors, sans croire trahir ses secrets, 
la présidente dit tant de petits mots, fit tant de confi- 
dences à Toreille, confirmées par madame Berthier d'ail- 
leurs, que voici ce qui se disait le lendemain dans l'em- 
pyrée bourgeois où Pons accomplissait ses évolutions 



aastronomiques 



Cécile de Marville se marie avec un jeune Allemand 
qui se fait banquier par humanité, car il est riche de quatre 
millions; c'est un héros de roman, un vrai Werther, char- 
mant, un bon cœur, ayant fait ses folies, qui s'est épris 
de Cécile à en perdre la tête, c'est un amour à première 
vue, et d'autant plus sûr, que Cécile avait pour rivales 
toutes les madones peintes de Pons, etc., etc. 

Le surlendemain, quelques personnes vinrent compli- 
menter la présidente uniquement pour savoir si la dent 
d'or existait*, et la présidente fit ces variations admirables 
que les mères pourront consulter, comme autrefois on 
consultait le parfait secrétaire. 

— Un mariage n'est fait, disait-elle à madame Chiffre- 
ville, que quand on revient de la Mairie et de l'Eglise, 
et nous n'en sommes encore qu'à des entrevues ; aussi 
compté-je assez sur votre amitié pour ne pas parler de nos 
espérances... 

— Vous êtes bien heureuse, madame la présidente, 
les mariages se concluent aujourd'hui bien difficilement. 

— Qjue voulez-vous? C'est un hasard; mais les ma- 
riages se font souvent ainsi. 

— Eh ! bien, vous mariez donc Cécile? disait madame 
Cardot. 

— Oui, répondait la présidente en comprenant la ma- 
lice du donc. Nous étions exigeants, c'est ce qui retardait 
l'établissement de Cécile. Mais nous trouvons tout : for- 
tune, amabilité, bon caractère, et un joli homme. Ma 
chère petite fille méritait bien cela d'ailleurs. Monsieur 
Brunner est un charmant garçon, plein de distinction; il 



LE COUSIN PONS. 9) 

aime le luxe, il connaît la vie, il est fou de Cécile, il l'aime 
sincèrement; et, malgré ses trois ou quatre millions, Cé- 
cile l'accepte... Nous n'avions pas de prétentions si éle- 
vées, mais... — Les avantages ne gâtent rien... 

— Ce n'est pas tant la fortune que TafFection inspirée 
par ma fille qui nous décide, disait la présidente à ma- 
dame Lebas. Monsieur Brunner est si pressé, qu'il veut 
que le mariage se fasse dans les délais légaux. 

— C'est un étranger. . . 

— Oui, madame; mais j'avoue que je suis bien iieu- 
reuse. Non, ce n'est pas un gendre, c'est un fils que j'au- 
rai. Monsieur Brunner est d'une délicatesse vraiment sé- 
duisante. On n'imagine pas fempressement qu'il a mis 
à se marier sous le régime dotal... C'est une grande sécu- 
rité pour les familles. II achète pour douze cent mille 
francs d'herbages qui seront réunis un jour à Marville. 

Le lendemain, c'était d'autres variations sur le même 
thème. Ainsi, monsieur Brunner était un grand seigneur, 
faisant tout en grand seigneur; il ne comptait pas; et, si 
monsieur de MarviIIe pouvait obtenir des lettres de grande 
naturalité* (le ministère lui devait bien un petit bout de 
loi), le gendre deviendrait pair de France. On ne con- 
naissait pas la fortune de monsieur Brunner, il avait les 
plus beaux chevaux et les plus beaux équipages de Paris, etc. 

Le plaisir que les Camusot prenaient à publier leurs 
espérances, disait assez combien ce triomphe était ines- 
péré. 

Aussitôt après l'entrevue chez le cousin Pons, monsieur 
de Marville, poussé par sa femme, décida le ministre de 
la justice, son premier président et le procureur-général 
à dîner chez lui le jour de la présentation du phénix des 
gendres. Les trois grands personnages acceptèrent, quoi- 
que invités à bref délai; chacun d'eux comprit le rôle que 
leur faisait jouer le père de famille, et ils lui vinrent en 
aide avec plaisir. En France on porte assez volontiers se- 
cours aux mères de fanulle qui pèchent un gendre riche. 



^6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Le comte et la comtesse Popinot se prêtèrent également 
à compléter le luxe de cette journée, quoique cette invi- 
tation leur parût être de mauvais goût. II y eut en tout 
onze personnes. Le grand-père de Cécile, le vieux Ca- 
musot et sa femme ne pouvaient manquer à cette réunion, 
destinée par la position des convives à engager définiti- 
vement monsieur Brunner, annoncé, comme on l'a vu, 
comme un des plus riches capitalistes de l'Allemagne, 
un homme de oroût (il aimait la fillette), le futur rival des 
Nucingen, des Keller, des du Tillet, etc. 

— C'est notre jour, dit avec une simplicité fort étu- 
diée la présidente à celui qu'elle regardait comme son 
gendre en lui nommant les convives, nous n'avons que 
des intimes. D'abord, le père de mon mari, qui, vous le 
savez, doit être promu pair de France; puis monsieur 
le comte et la comtesse Popinot, dont le fils ne s'est pas 
trouvé assez riche pour Cécile, et nous n'en sommes pas 
moins bons amis, notre ministre de la justice, notre pre- 
mier président, notre procureur-général, enfin nos amis... 
Nous serons obligés de dîner un peu tard, à cause de la 
Chambre où la séance ne finit jamais qu'à six heures. 

Brunner regarda Pons d'une manière significative, et 
Pons se frotta les mains, en homme qui dit : «Voilà nos 
amis, mes amis!... » 

La présidente, en femme habile, eut quelque chose 
de particulier à dire à son cousin, afin de laisser Cé- 
cile un instant en tête-à-tête avec son Werther. Cécile 
bavarda considérablement, et s'arrangea pour que Fré- 
déric aperçût un dictionnaire allemand, une grammaire 
allemande, un Goethe qu'elle avait cachés. 

— Ah ! vous apprenez l'allemand? dit Brunner en rou- 
gissant. 

Il n'y a que les Françaises pour inventer ces sortes de 
trappes. 

— Oh! dit-elle, ctcs-vous méchant!... ce n'est pas 
bien, monsieur, de fouiller ainsi dans mes cachettes. Je 



LE COUSIN POXS, '^f 

veux lire Goethe dans l'original, répondit-elIe. Et il y !a 
deux ans que j'apprends l'allemand. 

— La grammaire est donc bien difficile à comprendre, 
car il n'y a pas dix feuillets de coupés... répondit naïve- 
ment Brunner. 

Cécile, confuse, se retourna pour ne pas laisser voir sa 
rougeur. Un Allemand ne résiste pas à ces sortes de témoi- 
gnages, il prit Cécile par la main, la jamena tout inter- 
dite sous son regard , et la regarda comme les fiancés se 
regardent dans les romans d'Auguste Lafontaine, de pu» 
dique mémoire. 

— Vous êtes adorable ! dit-il. 

Celle-ci fit un geste mutin qui signifiait : « Et vous 
donc ! qui ne vous aimerait?» — Maman, ça va bien ! dit- 
elle à l'oreille de sa mère qui revint avec Pons. 

L'aspect ^d'une famille pendant une soirée pareille ne 
se décrit pas. Chacun était content de voir une mère qui 
mettait la mam sur un bon parti pour sa fille. On félici- 
tait par des mots à double entente ou à double détente , 
et Brunner qui feignait de ne rien comprendre, et Cécile 
qui comprenait tout, et le président qui quêtait des com- 
pliments. Tout le sang de Pons lui tinta dans les oreilles, 
il crut voir tous les becs de gaz de la rampe de son 
théâtre quand Cécile lui dit à voix basse avec les plus 
ingénieux ménagements l'intention de son père, relative- 
ment à une rente viagère de douze cents francs que le 
vieil artiste refusa positivement, en objectant la révélation 
que Brunner lui avait faite de sa fortune mobilière. 

Le ministre, le premier président, le procureur-général, 
les Popinot, tous les gens affairés s'en allèrent. Il ne resta 
bientôt plus que le vieux monsieur Camusot, et Cardot, 
l'ancien notaire, assisté de son gendre Berthier. Le bon- 
homme Pons, se voyant en famille, remercia fort mal- 
adroitement le président et la présidente de la proposition 
que Cécile venait de lui faire. Les gens de coeur sont 
ainsi, tout à leur premier mouvement. Brunner, qui vit 

XMII. 7 



y% SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

tlans cette rente offerte ainsi, comme une prime, fit sur 
lui-même un retour Israélite, et prit une attitude qui déno- 
tait la rêverie plus que froide du calculateur. 

— Ma collection ou son prix appartiendra toujours à 
votre famille, que j'en traite avec notre ami Brunner ou 
que je la garde, disait Pons en apprenant à la famille éton- 
née qu'il possédait de si grandes valeurs. 

Brunner observa le mouvement qui eut lieu chez tous 
ces ignorants, en faveur d'un homme qui passait d'un état 
taxé d'indigence à une fortune, comme il avait observé 
déjà les gâteries de la mère et du père pour leur Cécile, 
idole de la maison, et il se plut alors à exciter les sur- 
prises et les exclamations de ces dignes bourgeois. 

— J'ai dit à mademoiselle que les tableaux de mon- 
sieur Pons valaient cette somme pour moi; mais au prix 
que les objets d'art uniques ont acquis, personne ne peut 
prévoir la valeur à laquelle cette collection atteindrait 
en vente publique. Les soixante tableaux monteraient 
à un million, j'en ai vu plusieurs de cinquante mille 
francs. 

— Il fait bon être votre héritier, dit l'ancien notaire à 
Pons. 

— Mais mon héritier, c'est ma cousine Cécile, répli- 
qua le bonhomme en persistant dans sa parenté. 

Un mouvement d'admiration se manifesta pour le vieux 
musicien. 

— Ce sera une très-riche héritière, dit en riant Cardot 
qui partit. 

On laissa Camusot le père, le président, la présidente, 
Cécile, Brunner, Berthier et Pons ensemble; car on pré- 
suma que la demande officielle de la main de Cécile 
allait se faire. En effet, lorsque ces personnes furent seules, 
Brunner commença par une demande, qui parut d'un bon 
augure aux parents. 

— J'ai cru comprendre, dit Brunner en s'adressant à 
la présidente, que mademoiselle était fille unique... 



LE COUSIN PONS. p^ 

— Certainement, répondit-elIe avec orgueil. 

— Vous n'aurez de difficultés avec personne, répondit 
le bonhomme Pons pour décider Brunner à formuler sa 
demande. 

Brunner devint soucieux, et un fatal silence amena la 
froideur la plus étrange. II semblait que la présidente eût 
avoué que sajillette était épileptique. Le président, jugeant 
que sa fille ne devait pas être là, lui fit un signe que Cécile 
comprit, elle sortit. Brunner resta muet. On se regarda. 
La situation devint gênante. Le vieux Camusot, homme 
d'expérience, emmena l'Allemand dans la chambre de la 
présidente, sous prétexte de lui montrer l'éventail trouvé 
par Pons, en devinant qu'il surgissait quelques difficultés, 
et il demanda par un geste à son fils, à sa. belle-fille et à 
Pons de le laisser avec le futur. 

— - Voilà ce chef-d'œuvre ! dit le vieux marchand de 
soieries en montrant l'éventail. 

— Cela vaut cinq mille francs, répondit Brunner après 
l'avoir contemplé. 

— N'étiez-vous pas venu, monsieur, reprit le futur 
pair de France, pour demander la main de ma petite- 
fille? 

— Oui, monsieur, dit Brunner, et je vous prie de 
croire qu'aucune alliance ne peut être plus flatteuse pour 
moi que celle-là. Je ne trouverai jamais une jeune per- 
sonne plus belle, plus aimable, qui me convienne mieux 
que mademoiselle Cécile; mais... 

— Ah ! pas de mais, dit le vieux Camusot, ou voyons 
sur-le-champ la traduction de vos mais, mon cher mon- 
sieur. . . 

— Monsieur! reprit gravement Brunner, je suis bien 
heureux que nous ne soyons engagés ni les uns ni les 
autres, car la qualité de fille unique, si précieuse pour 
tout le monde, excepté pour moi, qualité que j'ignorais, 
croyez-moi, est un empêchement absolu... 

— Comment, monsieur, dit le vieillard stupéfait, d'un 



lOO SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

avantage immense, vous en faites un tort? Votre conduite 
est vraiment extraordinaire, et je voudrais bien en con- 
naître les raisons. 

— Monsieur, reprit l'Allemand avec flegme, je suis 
venu ce soir ici avec l'intention de demander, à monsieur 
le président, la main de sa fille. Je voulais faire un sort 
brillant à mademoiselle Cécile en lui offrant tout ce qu'elle 
eût consenti à accepter de ma fortune; mais une fille 
unique est un enfant que l'indulgence de ses parents ha- 
bitue à faire ses volontés, et qui n'a jamais connu la con- 
trariété. II en est ici comme dans plusieurs familles, où 
j'ai pu jadis observer le culte qu'on avait pour ces espèces 
de divinités : non-seulement votre petite-filIe est fidole de 
la maison, mais encore madame la présidente j porte 
les... vous savez quoi! Monsieur, j'ai vu le ménage de 
mon père devenir par cette cause, un enfer. Ma marâtre, 
cause de tous mes malheurs, fille unique, adorée, la plus 
charmante des fiancées, est devenue un diable incarné. Je 
ne doute pas que mademoiselle Cécile ne soit une excep- 
tion à mon système, mais je ne suis plus un jeune homme, 
j'ai quarante ans, et la différence de nos âges entraîne des 
difficuhés qui ne me permettent pas de rendre heureuse 
une jeune personne habituée à voir faire à madame la pré- 
sidente toutes ses volontés, et que madame la présidente 
écoute comme un oracle. De quel droit exigerais-je le 
changement des idées et des habitudes de mademoiselle 
Cécile? Au lieu d'un père et d'une mère complaisants à 
ses moindres caprices, elle rencontrera l'égoïsme d'un 
quadragénaire; si elle résiste, c est le quadragénaire qui 
sera vaincu. J'agis donc en honnête homme, je me retire. 
D'ailleurs, je désire être entièrement sacrifié, s'il est tou- 
tefois nécessaire d'expliquer pourquoi je n'ai fait qu une 
visite ici... 

— Si tels sont vos motifs, monsieur, dit le futur pair 
de France, quelque singuliers qu'ils soient, ils sont plau- 
sibles... 



LE COUSIN PONS. ICI 

— Monsieur, ne mettez pas en doute ma smcérité, 
reprit vivement Brunner en l'interrompant. Si vous con- 
naissez une pauvre fille dans une famille chargée d'enfants, 
bien élevée néanmoins, sans fortune, comme il s'en trouve 
beaucoup en France, et que son caractère m'offre des 
garanties, je l'épouse. 

Pendant le silence qui suivit cette déclaration, Frédéric 
Brunner quitta le grand-père de Cécile, revint saluer poli- 
ment le président et la présidente, et se retira. Vivant 
commentaire du salut de son Werther, Cécile se montra 
pâle comme une moribonde, elle avait tout écouté, cachée 
dans la garde-robe de sa mère. 

— Refusée!... dit-elle à l'oreille de sa mère. 

— Et pourquoi ? demanda la présidente à son beau- 
père embarrassé. 

— Sous le joli prétexte que les filles uniques sont des 
enfants gâtés, répondit le vieillard. Et il n'a pas tout-à-fait 
tort, ajouta-t-il en saisissant cette occasion de blâmer sa 
belle-fille, qui l'ennujait fort depuis vingt ans. 

— Ma fille en mourra! vous faurez tuée!... dit la pré- 
sidente à Pons en retenant sa fille qui trouva joli de jus- 
tifier ces paroles en se laissant atler dans les bras de sa 
mère. 

Le président et sa femme traînèrent Cécile dans un 
fauteuil, oii elle acheva de s'évanouir. Le grand-père sonna 
les domestiques. 

— J'aperçois la trame ourdie par monsieur, dit la mère 
furieuse en désignant le pauvre Pons. 

Pons se dressa comme s'il avait entendu retentir à ses 
oreilles la trompette du jugement dernier. 

— Monsieur, reprit la présidente dont les yeux furent 
comme deux fontaines de bile verte, monsieur a voulu 
répondre à une innocente plaisanterie par une injure. A 
qui fera-t-on 'croire que cet Allemand soit dans son bon 
sens? Ou il est complice d'une atroce vengeance, ou il est 
fou. J'espère, monsieur Pons, qu'à l'avenir vous nous 



I02 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

épargnerez le déplaisir de vous voir dans une maison où 
VOUS avez essayé de porter la honte et le déshonneur. 

Pons, devenu statue, tenait les jeux sur une rosace du 
tapis et tournait ses pouces. 

— Eh! bien, vous êtes encore là, monstre d'ingrati- 
tude ! . . . s'écria la présidente en se retournant. Nous n'y 
serons jamais, monsieur ni moi, si jamais monsieur se pré- 
sentait! dit-elle aux domestiques en leur montrant Pons. 
Allez chercher le docteur, Jean. Et vous, Madeleine, de 
l'eau de corne de cerf! 

Pour la présidente, les raisons alléguées par Brunner 
n'étaient que le prétexte sous lequel il s'en cachait d'm- 
connues; mais la rupture du mariage n'en devenait que 
plus certaine. Avec cette rapidité de pensée qui distingue 
les femmes dans les grandes circonstances, madame de 
Marville avait trouvé la seule manière de réparer cet échec 
en attribuant à Pons une vengeance préméditée. Cette 
conception infernale par rapport à Pons, satisfaisait à 
l'honneur de la famille. Fidèle à sa haine contre Pons, 
elle avait fait d'un simple soupçon de femme, une vérité. 
En général, les femmes ont une foi particulière, une mo- 
rale à elles, elles croient à la réalité de tout ce qui sert 
leurs intérêts et leurs passions. La présidente alla bien plus 
loin, elle persuada pendant toute la soirée au président sa 
propre croyance, et le magistrat fut convaincu le lende- 
main de la culpabilité de son cousin. Tout le monde trou- 
vera la conduite de la présidente horrible; mais en pareille 
circonstance, chaque mère imitera madame Camusot, elle 
aimera mieux sacrifier l'honneur d'un étranger que celui 
de sa fille. Les moyens changeront, le but sera le 
même. 

Le musicien descendit avec rapidité l'escalier; mais il 
marcha d'un pas lent par les boulevards, jusqu'au théâtre 
où il entra machinalement; il se mit à son pupitre machi- 
nalement et dirigea machinalement l'orchestre. Durant les 
entr'actcs, il répondit si vaguement à Schmuckc, que 



LE COUSIN PONS. IO3 

Schmucke dissimula ses inquiétudes, il pensa que Pons 
était devenu fou. Chez une nature aussi enfantine que 
celle de Pons, la scène qui venait de se passer prenait les 
proportions d'une catastrophe... Réveiller une effroyable 
haine, là oii il avait voulu donner le bonheur, c'était un 
renversement total d'existence. II avait enfin reconnu dans 
les yeux, dans le geste, dans la voix de la présidente, une 
inimitié mortelle. 

Le lendemain, madame Camusot de MarviIIe prit un 
grand parti, d'ailleurs exigé par la circonstance et auquel 
le président souscrivit. On résolut de donner en dot à 
Cécile la terre de MarviIIe, l'hôtel de la rue de Hanovre 
et cent mille francs. Dans la matinée, la présidente alla 
voir la comtesse Popinot, en comprenant qu'il fallait ré- 
pondre à un pareil échec par un mariage tout fait. Elle 
raconta la vengeance épouvantable et l'affreuse mystifica- 
tion préparées par Pons. Tout parut croyable quand on 
apprit que le prétexte de cette rupture était la condition 
de fille unique. Enfin, la présidente fit reluire avec art 
l'avantage de se nommer Popinot de MarviIIe et l'énor- 
mité de la dot. Au prix où sont les biens en Normandie, 
à deux pour cent, cet immeuble représentait environ neuf 
cent mille francs, et l'hôtel de la rue de Hanovre était 
estimé deux cent cinquante mille francs. Aucune famille 
raisonnable ne pouvait refuser une pareille alliance; aussi 
le comte Popinot et sa femme l'acceptèrent-ils; puis, en 
gens intéressés à l'honneur de la famille dans laquelle ils 
entraient, ils promirent leur concours pour expliquer la 
catastrophe arrivée la veille. 

Or, chez le même vieux Camusot, grand-père de Cé- 
cile, devant les mêmes personnes qui s'y trouvaient quel- 
ques jours auparavant et auxquelles la présidente avait 
chanté ses litanies-Brunner, cette même présidente, à qui 
chacun craignait de parler, alla bravement au-devant des 
explications. 

— Vraiment aujourd'hui, disait-cllc, on ne saurait 



Io4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

prendre trop de précautions quand il s'agit de mariage, 
et surtout quand on a affaire à des étrangers. 

— Et pourquoi, madame? 

— Que vous est-il arrivé? demanda madame de Chif- 
freville. 

— Vous ne connaissez pas notre aventure avec ce 
Brunner, qui avait l'audace d'aspirer à la main de Cé- 
cile?... C'est le fils d'un cabaretier allemand, le neveu 
d'un marchand de peaux de lapins. 

— Est-ce possible ? Vous si sagace ! ... dit une dame. 

— Ces aventuriers sont si fins ! Mais nous avons tout 
su par Berthier. Cet Allemand a pour ami un pauvre dia- 
ble qui joue de la flûte ! II est lié avec un homme qui tient 
un garni, rue du Mail, avec des tailleurs... Nous avons 
appris qu'il a mené la vie la plus crapuleuse, et aucune 
fortune ne peut suffire à un drôle qui a déjà mangé celle 
de sa mère. . . 

— Mais mademoiselle votre fille eût été bien malheu- 
reuse!... dit madame Berthier. 

— Et comment vous a-t-il été présenté? demanda la 
vieille madame Lebas. 

— C'est une vengeance de monsieur Pons; il nous a 
présenté ce beau monsieur-là pour nous livrer au ridi- 
cule... Ce Brunner, ça veut dire Fontaine (on nous le 
donnait pour un grand seigneur), est d'une assez triste 
santé, chauve, les dents gâtées; aussi m'a-t-il suffi de le 
voir une fois pour me défier de lui. 

— Mais cette grande fortune dont vous me parliez? 
demanda timidement une jeune femme. 

— La fortune n'est pas aussi considérable qu'on le dit. 
Les tailleurs, le maître d'hôtel et lui, tous ont gratté leurs 
caisses pour faire une maison de banque... Aujourd'hui, 
qu'est-ce que la Banque, quand on la commence? c'est la 
licence de se ruiner. Une femme qui se couche million- 
naire peut se réveiller réduite à ses propres. Du prenner 
mot, à première vue, nous avons eu notre opinion faite 



LE COUSIN PONS. lOJ 

sur ce monsieur qui ne sait rien de nos usages. On voit à 
ses gants, à son gilet, que c'est un ouvrier, le fils d'un 
gargotier allemand, sans noblesse dans les sentiments, un 
buveur de bière, et qui fume!... ah! madame! vingt-cinq 
pipes par jour. Quel eût été le sort de ma pauvre Lili?... 
J'en frémis encore. Dieu nous a sauvées! Cécile n'aimait 
d'ailleurs pas ce monsieur... Pouvions-nous attendre une 
pareille mystification d'un parent, d'un habitué de notre 
maison, qui dîne chez nous deux fois par semaine depuis 
vingt ans! que nous avons couvert de bienfaits, et qui 
jouait si bien la comédie qu'il a nommé Cécile son héri- 
tière devant le garde-des-sceaux, le procureur-général, le 
premier président... Ce Brunner et monsieur Pons s'en- 
tendaient pour s'attribuer l'un à l'autre des millions!,.. 
Non, je vous l'assure, vous toutes, mesdames, vous eus- 
siez été prises à cette mystification d'artiste ! 

En quelques semaines, les familles réunies desPopinot, 
des Camusot et leurs adhérents avaient remporté dans le 
monde un triomphe facile, car personne n'y prit la dé- 
fense du misérable Pons, du parasite, du sournois, de 
l'avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris, re- 
gardé comme une vipère réchauffée au sein des familles, 
comme un homme d'une méchanceté rare, un saltim- 
banque dangereux qu'on devait oublier. 

Un mois environ après le refus du faux Werther, le 
pauvre Pons, sorti pour la première fois de son lit où il 
était resté en proie à une fièvre nerveuse, se promenait 
le long des boulevards, au soleil, appuyé sur le bras de 
Schmucke. Au boulevard du Temple, personne ne riait 
plus des deux Casse-noisettes, à l'aspect de la destruction 
de l'un et de la touchante sollicitude de l'autre pour son 
ami convalescent. Arrivés sur le boulevard Poissonnière, 
Pons avait repris des couleurs, en respirant cette atmo- 
sphère des boulevards, où l'air a tant de puissance; car, 
là où la foule abonde, le fluide est si vital, qu'à Rome on 
a remarqué le manque de mala aria dans l'infect Ghetto 



lo6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

OÙ pullulent les Juifs. Peut-être aussi l'aspect de ce qu'il 
se plaisait jadis à voir tous les jours, le grand spectacle de 
Paris, agissait-il sur le malade. En face du théâtre des Va- 
riétés, Pons laissa Schmucke, car ils allaient côte à cote; 
mais le convalescent quittait de temps en temps son ami 
pour examiner les nouveautés fraîchement exposées dans 
les boutiques. II se trouva nez à nez avec le comte Popi- 
not, qu'il aborda de la façon la plus respectueuse, l'ancien 
ministre étant un des hommes que Pons estimait et véné- 
rait le plus. 

— Ah ! monsieur, répondit sévèrement le pair de 
France, je ne comprends pas que vous ayez assez peu 
de tact pour saluer une personne alliée à la famille où vous 
avez tenté d'imprimer la honte et le ridicule par une ven- 
geance comme les artistes savent en inventer... Apprenez, 
monsieur, qu'à dater d'aujourd'hui nous devons être com- 
plètement étrangers l'un à l'autre. Madame la comtesse 
Popinot partage l'indignation que votre conduite chez les 
Marv'ille a inspirée à toute la société. 

L'ancien ministre passa, laissant Pons foudroyé. Jamais 
les passions, ni la justice, ni la politique, jamais les grandes 
puissances sociales ne consultent l'état de l'être sur qui 
elles frappent. L'homme d'Etat, pressé par l'intérêt de 
famille d'écraser Pons, ne s'aperçut point de la faiblesse 
physique de ce redoutable ennemi. 

— Qu'as-du, mon baufre ami ? s'écria Schmucke en de- 
venant aussi pâle que Pons. 

— Je viens de recevoir un nouveau coup de poignard 
dans le cœur, répondit le bonhomme en s'appuyant 
sur le bras de Schmucke. Je crois qu'il n'y a que le bon 
Dieu qui ait le droit de faire le bien, voilà pourquoi tous 
ceux qui se mêlent de sa besogne en sont si cruellement 
punis. 

Ce sarcasme d'artiste fut un suprême effort de cette 
excellente créature qui voulut dissiper l'effroi peint sur la 
figure de son ami. 



LE COUSIN PONS. 



107 



— Cbe le grois, répondit simplement Schmucke. 

Ce fut mexplicable pour Pons, à qui ni les Camusot ni 
les Popinot n'avaient envoyé de billet de faire part du 
mariage de Cécile. Sur le boulevard des Italiens, Pons vit 
venir à lui monsieur Cardot. Pons, averti par l'allocution 




du pair de France, se garda bien d'arrêter ce personnage, 
chez qui, l'année dernière, il dînait une fois tous les qumze 
jours, il se contenta de le saluer; mais le maire, le député 
de Paris, regarda Pons d'un air indigné sans lui rendre 
son salut. 

— Va donc lui demander ce qu'ils ont tous contre 



id8 scènes de la vie parisienne. 

moi, dit le bonhomme à Schmucke qui connaissait dans 
tous ses détails la catastrophe survenue à Pons. 

— Monsir, dit finement Schmucke à Cardot, mône 
hâmi Bons relèfe d'eine malatie , et fu ne l'afez sans tude bas 
regonni. 

— Parfaitement. 

— Mais quafez fus tonc à lu rehroger? 

— Vous avez pour ami un monstre d'ingratitude, un 
homme qui, s'il vit encore, c'est que, comme dit le pro- 
verbe : La mauvaise herbe croît en dépit de tout. Le monde 
a bien raison de se défier des artistes, ils sont mahns et 
méchants comme des singes. Votre ami a essayé de désho- 
norer sa propre famille, de perdre de réputation une jeune 
fille pour se venger d'une innocente plaisanterie, je ne veux 
plus avoir la moindre relation avec lui; je tâcherai d'oubher 
que je l'ai connu, qu'il existe. Ces sentiments, monsieur, 
sont ceux de toutes les personnes de ma famille, de la 
sienne, et des gens qui faisaient au sieur Pons l'honneur 
de le recevoir. . . 

— Mais , monsir, fus êtes ein borne rézonapk; ed, si fus le 
bermeddez, cbe fais fus egsbliguer l'avaire. . . 

— Restez, SI vous en avez le cœur, son ami, libre à 
vous, monsieur, répliqua Cardot; maisjn'allezpas plus avant, 
car je crois devoir vous prévenir que j'envelopperai dans la 
même réprobation ceux qui tenteraient de l'excuser, de 
le défendre. 

— Te le cbisdivier ? 

— Oui, car sa conduite est injustifiable, comme elle 
est inqualifiable. 

Sur ce bon mot, le député de la Seine continua son 
chemin sans vouloir entendre une syllabe de plus. 

— J'ai déjà les deux pouvoirs de l'Etat contre moi, dit 
en souriant le pauvre Pons quand Schmucke eut fini de 
lui redire ces sauvages imprécations. 

— Doud esd gondre nus, répliqua douloureusement 
Schmucke. Hâlons nus-en, birnc ba rengondrer t'audrespèdes. 



LE COUSIN PONS. I 09 

C'était la première fois de sa vie, vraiment ovine, que 
Schmucke proférait de telles paroles. Jamais sa mansué- 
tude quasi divine n'avait été troublée, il eût souri naïve- 
ment à tous les malheurs qui seraient venus à lui; mais 
voir maltraiter son sublime Pons, cet Aristide inconnu, ce 
génie résigné, cette âme sans fiel, ce trésor de bonté, cet 
or pur!... il éprouvait l'indignation d'AIceste, et il appe- 
lait les amphitryons de Pons, des bêtes! Chez cette paisible 
nature, ce mouvement équivalait à toutes les fureurs de 
Roland. Dans une sage prévision, Schmucke fit retourner 
Pons vers le boulevard du Temple; et Pons se laissa con- 
duire, car le malade était dans la situation de ces lutteurs 
qui ne comptent plus les coups. Le hasard voulut que rien 
ne manquât en ce monde contre le pauvre musicien. 
L'avalanche qui roulait sur lui devait tout contenir : la 
chambre des pairs, la chambre des députés, la famille, les 
étrangers, les forts, les faibles, les innocents! 

Sur le boulevard Poissonnière, en revenant chez lui, 
Pons vit venir la fille de ce même monsieur Cardot, une 
jeune femme qui avait assez éprouvé de malheurs pour 
être indulgente. Coupable d'une faute tenue secrète, elle 
s'était faite l'esclave de son mari. De toutes les maîtresses 
de maison où il dînait, madame Berthier était la seule que 
Pons nommât de son petit nom ; il lui disait : « Félicie ! » 
et il croyait parfois être compris par elle. Cette douce 
créature parut contrariée de rencontrer le cousin Pons; 
car, malgré l'absence de toute parenté avec la famille de la 
seconde femme de son cousin le vieux Camusot, il était 
traité de cousin; mais, ne pouvant l'éviter, Félicie Berthier 
s'arrêta devant le moribond. 

— Je ne vous croyais pas méchant, mon cousin; mais 
si, de tout ce que j'entends dire de vous, le quart seule- 
ment est vrai, vous êtes un homme bien faux... Oh! ne 
vous justifiez pas ! ajouta-t-elle vivement en voyant faire à 
Pons un geste, c'est inutile par deux raisons : la première, 
c'est que je n'ai le droit d'accuser, ni de juger, ni de con- 



I lO SCE-XES DE LA VIE PARISIENNE. 

damner personne, sachant par moi-même que ceux qui 
paraissent avoir le plus de torts peuvent offrir des excuses; 
la seconde, c'est que vos raisons ne serviraient à rien. 
Monsieur Berthier, qui a fait le contrat de mademoiselle 
Marville et du vicomte Popinot, est tellement irrité contre 
vous que, s'il apprenait que je vous ai dit un seul mot, que 
je vous ai parlé pour la dernière fois, il me gronderait. 
Tout le monde est contre vous. 

— Je le vois bien, madame! répondit d'une voix émue 
le pauvre musicien qui salua respectueusement la femme 
du notaire. 

Et il reprit péniblement le chemin de la rue de Nor- 
mandie en s'appujant sur le bras de Schmucke avec une 
pesanteur qui trahit au vieil Allemand une défaillance phy- 
sique courageusement combattue. Cette troisième rencon- 
tre fut comme le verdict prononcé par l'agneau qui repose 
aux pieds de Dieu, le courroux de cet ange des pauvres, 
le symbole des Peuples, est le dernier mot du ciel. Les 
deux amis arrivèrent chez eux sans avoir échangé une pa- 
role. En certaines circonstances de la vie, on ne peut que 
sentir son ami près de soi. La consolation parlée aigrit la 
plaie, elle en révèle la profondeur. Le vieux pianiste avait, 
comme vous le voyez, le génie de l'amitié, la délicatesse 
de ceux qui, ayant beaucoup souffert, savent les coutumes 
de la souffrance. • 

Cette promenade devait être la dernière du bonhomme 
Pons. Le malade tomba d'une maladie dans une autre. 
D'un tempérament sanguin-bilieux, la bile passa dans le 
sang, il fut pris par une violente hépatite. Ces deux ma- 
ladies successives étant les seules de sa vie, il ne connais- 
sait point de médecin; et, dans une pensée toujours ex- 
cellente d'abord, maternelle même, la sensible et dévouée 
Cibot amena le médecin du quartier. A Paris, dans chaque 
quartier, il existe un médecin dont le nom et la demeure 
ne sont connus que de la classe inférieure, des petits 
bourgeois, des portiers, et qu'on nomme conséquemment 



LE COUSI-N PONS. I I I 



le médecin du quartier. Ce médecin, qui fait les accou- 
chements et qui saigne, est en médecine ce qu'est dans les 
Petites-Affiches* le domestique pour tout faire. Obligé d'être 
bon pour les pauvres, assez expert à cause de sa longue 
pratique, il est généralement aimé. Le docteur Poulain, 
amené chez ce malade par madame Cibot, et reconnu par 
Schmucke, écouta, sans y faire attention, les doléances du 
vieux musicien, qui, pendant toute la nuit, s'était gratté la 
peau devenue tout-à-fait insensible. L'état des yeux, cerclés 
de jaune, s'accordait avec ce symptôme. 

Vous avez eu, depuis deux jours, quelque violent cha- 
grin, dit le docteur à son malade. 

— Hélas! oui, répondit Pons. 

— Vous avez la maladie que monsieur a failli avoir, 
dit-il en montrant Schmucke, la jaunisse; mais ce ne sera 
rien, ajouta le docteur Poulain en écrivant une ordon- 
nance. 

Malgré ce dernier mot si consolant, le docteur avait jeté 
sur le malade un de ces regards hippocratiques, où la 
sentence de mort, quoique cachée sous une commisération 
de costume, est toujours devinée par des yeux intéressés 
à savoir la vérité. Aussi madame Cibot, qui plongea dans 
les yeux du docteur un coup-d'œil d'espion, ne se méprit- 
elle pas à l'accent de la phrase médicale ni à la physio- 
nomie hypocrite du docteur Poulam, et elle le suivit à sa 
sortie. 

— Croyez-vous que ce ne sera rien ? dit madame Ci- 
bot au docteur sur le palier. 

— Ma chère madame Cibot, votre monsieur est un 
homme mort, non par suite de l'invasion de la bile 
dans le sang, mais à cause de sa faiblesse morale. Avec 
beaucoup de soins, cependant, votre malade peut en- 
core s'en tirer; il faudrait le sortir d'ici, l'emmener 
voyager. . . 

— Et avec quoi?... dit la portière. H n'a pour tout po- 
tage que sa place, et son ami vit de quelques petites rentes 



I I 2 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

que lui font de grandes dames auxquelles il aurait, à l'en- 
tendre, rendu des services, des dames très-charitables. 
C'est deux enfants que je soigne depuis neuf ans. 

— Je passe ma vie à voir des gens qui meurent, non 
pas de leurs maladies, mais de cette grande et incurable 
blessure, le manque d'argent. Dans combien de man- 
sardes ne suis-je pas obligé, loin de faire payer ma visite, 
de laisser cent sous sur la cheminée ! . , . 

— Pauvre cher monsieur Poulain. . . dit madame Cibot. 
Ah ! SI vous n'aviez les cent mille livres de rente que pos- 
sèdent certains grigous du quartier, qui sont de vrais dé- 
charnés des enfers (déchaînés), vous seriez ie représentant 
du bon Dieu sur la terre. 

Le médecin parvenu, par l'estime de messieurs les con- 
cierges de son Arrondissement, à se faire une petite clien- 
tèle qui suffisait à peine à ses besoins, leva les yeux au ciel 
et remercia madame Cibot par une moue digne de Tar- 
tuffe. 

— Vous dites donc, mon cher monsieur Poulain, 
qu'avec beaucoup de soins, notre cher malade en revien- 
drait ? 

— Oui, s'il n'est pas trop attaqué dans son moral par 
le chagrin qu'il a éprouvé. 

— Pauvre homme! qui donc a pu le chagriner? C'est 
n'un brave homme qui n'a son pareil sur terre que dans 
son ami, monsieur Schmucke!... Je vais savoir de quoi 
n'il retourne ! Et c'est moi qui me charge de savonner ceux 
qui m'ont sangé mon monsieur... 

— Ecoutez, ma chère madame Cibot, dit le médecin 
qui se trouvait alors sur le pas de la porte cochère, un des 
principaux caractères de la maladie de votre monsieur, 
c'est une impatience constante à propos de rien, et, comme 
il n'est pas vraisemblable qu'il puisse prendre une garde, 
c'est vous qui le soignerez. Ainsi. . . 

— Cb'est-i de mocbieur Poncbc que voucbe parlez ? demanda 
le marchand de ferraille qui fumait une pipe. 



LE COUSIN PONS. I I 3 

Et il se leva de dessus la borne de la porte pour se 
mêler à la conversation de la portière et du concierge. 

— Oui, papa Rémonencq! répondit madame Cibot à 
l'Auvergnat. 

— Eh ! tienne , il est plus ricbeu que moucbeu Monicbtrolle, 
et que les cheigneurs de la curiocbité. . . Cbeu me œnnaîcbe acbez 
dedans l'artique pour vous direu que le cber bomme a decbe tré- 
geors ! 

— Tiens, j'ai cru que vous vous moquiez de moi l'autre 
jour, quand je vous ai montré toutes ces antiquailles-là 
pendant%que mes messieurs étaient sortis, dit madame 
Cibot à Rémonencq. 

A Paris, oij les pavés ont des oreilles, où les portes ont 
une langue, où les barreaux des fenêtres ont des yeux, 
rien n'est plus dangereux que de causer devant les portes 
cochères. Les derniers mots qu'on se dit là, et qui sont à 
la conversation ce qu'un post-scriptum est à une lettre, 
contiennent des indiscrétions aussi dangereuses pour ceux 
qui les laissent écouter que pour ceux qui les recueillent. 
Un seul exemple pourra suffire à corroborer celui que 
présente cette histoire. 

Un jour, l'un des premiers coiffeurs du temps de l'Em- 
pire, époque à laquelle les hommes soignaient beaucoup 
leurs cheveux, sortait d'une maison où 11 venait de coiffer 
une jolie femme, et où il avait la pratique de tous les 
riches locataires. Parmi ceux-ci florissait un vieux garçon 
armé d'une gouvernante qui détestait les héritiers de son 
Monsieur. Le ci-devant jeune homme, gravement malade, 
venait de subir une consultation des plus fameux méde- 
cins qui ne s'appelaient pas encore les princes de la science. 
Sortis par hasard en même temps que le coiffeur, les mé- 
decms, en se disant adieu sur le pas de la porte cochcrc, 
parlaient, la science et la vérité sur la main, comme ils se 
parlent entre eux quand la farce de la consultation est 
jouée. — C'est un homme mort, dit le docteur Haudrv. 
— Il n'a pas un mois à vivjc. . . répondit Dcsplcin, à moins 
xvui. s 



I l4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

d'un miracle. Le coiffeur entendit ces paroles. Comme 
tous les coiffeurs, il entretenait des intelligences avec les 
domestiques. Poussé par une cupidité monstrueuse, il re- 
monte aussitôt chez le ci-devant jeune homme, et il pro- 
met à la servante-maîtresse une assez belle prime si elle 
peut décider son maître à placer une grande partie de sa 
fortune en viager. Dans la fortune du vieux garçon mori- 
bond, âgé d'ailleurs de cinquante-six années, qui devaient 
compter doubles à cause de ses campagnes amoureuses, 
il se trouvait une magnifique maison sise rue Richelieu, 
valant alors deux cent cinquante mille francs. Cette mai- 
son, objet de la convoitise du coiffeur, lui fut vendue 
moyennant une rente viagère de trente mille francs. Ceci 
se passait en 1806. Ce coiffeur retiré, septuagénaire au- 
jourd'hui, paie encore la rente en 1846. Comme le ci- 
devant jeune homme a quatre-vingt-seize ans, est en en- 
fance, et qu'il a épousé sa madame Evrard*, il peut aller 
encore fort loin. Le coiffeur ayant donné quelque trente 
mille francs à la bonne, l'immeuble lui coûte plus d'un 
million; mais la maison vaut aujourd'hui près de huit à 
neuf cent mille francs. 

A l'imitation de ce coiffeur, l'Auvergnat avait écouté les 
derniers mots dits par Brunner à Pons sur le pas de sa 
porte, le jour de l'entrevue du fiancé-phénix avec Cécile; 
il avait donc désiré pénétrer dans le musée de Pons. Ré- 
monencq, qui vivait en bonne intelligence avec les Cibot, 
fut bientôt introduit dans l'appartement des deux amis en 
leur absence. Rémonencq, ébloui de tant de richesses, vit 
un coup à monter, ce qui veut dire dans l'argot des mar- 
chands une fortune à voler, et il y songeait depuis cinq à 
six jours. 

— Cbe badine cbi peu, répondit-il à madame Cibot et 
au docteur Poulain, que nous caugerons de la cbogc , et que cbi 
ce braveu mocbeu veutte une renteu viacbcre de cbinquante mille 
francs, cbe vous paille un pagnier de vin du paysse cbi vous 
me... 



LE COUSirs PONS. I I 5 

— Y pensez-vous? dit le médecin à Rémonencq, cin- 
quante mille francs de rente viagère!... Mais si le bon- 
homme est si riche, soigné par moi, gardé par madame 
Cibot, il peut guérir alors... car les maladies de foie sont 
les inconvénients des tempéraments très-forts... 

— Ai-cbe dite cbinquante ? Maicbe un mocbeu, là, decbus le 
passe de voustre porte , lui a proupoucbé cbet cbent mille francs , et 
cbeulement des tabelausse, foucbtra! 

— En entendant cette déclaration de Rémonencq, 
madame Cibot regarda le docteur Poulain d'un air 
étrange, le diable allumait un feu sinistre dans ses jeux 
couleur orange. 

— Allons! n'écoutons pas de pareilles fariboles, reprit 
le médecin assez heureux de savoir que son client pouvait 
payer toutes les visites qu'il allait faire. 

— Moncbeu le doucteurre, cbi ma cbère madame Cbibot, 
puicbe que le moncbeux est au litte, veutte me laicber amenar 
mon eccbepert, cbe cbuis cbûre de trouver ïarcbant, en deucbe 
beures, quand il s' acbirait de cbet cbent mile franques. . . 

— Bien, mon ami! répondit le docteur. Allons, ma- 
dame Cibot, ayez soin de ne jamais contrarier le malade; 
il faut vous armer de patience, car tout l'irritera, le fati- 
guera, même vos attentions pour lui; attendez-vous à ce 
qu'il ne trouve rien de bien... 

— Il sera joliment difficile, dit la portière. 

— Voyons, écoutez-moi bien, reprit le médecin avec 
autorité. La vie de monsieur Pons est entre les mains de 
ceux qui le soigneront; aussi viendrai-je le voir peut-être 
deux fois, tous les jours. Je commencerai ma tournée 
par lui... 

Le médecin avait soudain passé de l'insouciance pro- 
fonde où il était sur le sort de ses malades pauvres, à la 
sollicitude la plus tendre, en reconnaissant la possibilité 
de cette fortune, d'après le sérieux du spéculateur. 

— 11 sera soigné comme un roi, répondit madame 
Cibot avec un factice enthousiasme. 

8. 



I 1 6 SCÈxNES DE LA VIE PARISIENNE. 

La portière attendit que le médecin eût tourné la rue 
Chariot avant de reprendre la conversation avec Rémo- 
nencq. Le ferrailleur achevait sa pipe, le dos appuyé au 
chambranle de la porte de sa boutique. II n'avait pas pris 
cette position sans dessein, il voulait voir venir à lui la 
portière. 

Cette boutique, jadis occupée par un café, était restée 
telle que l'Auvergnat l'avait trouvée en la prenant à bail. 
On lisait encore : café de Normandie, sur le tableau long 
qui couronne les vitrages de toutes les boutiques mo- 
dernes. L'Auvergnat avait fait peindre, gratis sans doute, 
au pinceau et avec une couleur noire par quelque apprenti 
peintre en bâtiment, dans l'espace qui restait sous café 
DE NORMANDIE, CCS mots : Rémouencq ^ ferrailkur, achète les 
marchandises d'occasion. Naturellement, les glaces, les 
tables, les tabourets, les étagères, tout le mobilier du café 
de Normandie avait été vendu. Rémonencq avait loué, 
moyennant six cents francs, la boutique toute nue, 
l'arrière-boutique, la cuisine et une seule chambre en 
entresol, où couchait autrefois le premier garçon, car l'ap- 
partement dépendant du café de Normandie fut com- 
pris dans une autre location. Du luxe primitif déployé 
par le limonadier, il ne restait qu'un papier vert-clair uni 
dans la boutique, et les fortes barres de fer de la devan- 
ture avec leurs boulons. 

Venu là, en 1831, après la révolution de juillet, Ré- 
monencq commença par étaler des sonnettes cassées, des 
plats fêlés, des ferrailles, de vieilles balances, des poids 
anciens repoussés par la loi sur les nouvelles mesures que 
l'Etat seul n'exécute pas, car il laisse dans la monnaie 
publique les pièces d'un et de deux sous qui datent du 
règne de Louis XVI. Puis cet Auvergnat, de la force 
de cinq Auvergnats, acheta des batteries de cuisine, des 
vieux cadres, des vieux cuivres, des porcelaines écornées. 
Insensiblement, à force de s'emplir et de se vider, la bou- 
tique ressembla aux farces de Nicolct*, la nature des mai- 



LE COUSIN PONS. I 1/ 

chandises s'améliora. Le ferrailleur suivit cette prodigieuse 
et sûre martingale, dont les effets se manifestent aux 
jeux des flâneurs assez philosophes pour étudier la pro- 
gression croissante des valeurs qui garnissent ces intelh- 




gentes boutiques. Au fer-blanc, aux quinquets, aux 
tessons succèdent des cadres et des cuivres. Puis viennent 
les porcelaines. Bientôt la boutique, un moment changée 
en Crouteum, passe au muséum. Enfin, un jour, le vitrage 
poudreux s'est éclairci, fintérieur est restauré, rAuvcro;nat 
quitte le velours et les vestes, il porte des redincrotes! on 



I I 8 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

l'aperçoit comme un dragon gardant son trésor; II est en- 
touré de chefs-d'œuvre, il est devenu jfin connaisseur, il a 
décuplé ses capitaux et ne se laisse plus prendre à aucune 
ruse, il sait les tours du métier. Le monstre est là, 
comme une vieille au milieu de vingt jeunes filles qu'elle 
offre au public. La beauté, les miracles de l'art sont indif- 
férents à cet homme à la fois fin et grossier qui calcule 
ses bénéfices et rudoie les ignorants. Devenu comédien, 
il joue l'attachement à ses toiles, à ses marqueteries, ou il 
feint la gêne, ou il suppose des prix d'acquisition, il offre 
de montrer des bordereaux de vente. C'est un Protée, il 
est dans la même heure Jocrisse, Janot, queue rouge, ou 
Mondor, ou Harpagon, ou Nicodème. 

Dès la troisième année, on vit chez Rémonencq d'assez 
belles pendules, des armures, de vieux tableaux; et il fai- 
sait, pendant ses absences, garder sa boutique par une 
grosse femme fort laide, sa sœur venue du pays à pied, 
sur sa demande. La Rémonencq, espèce d'idiote au regard 
vague et vêtue comme une idole japonaise, ne cédait pas 
un centime sur les prix que son frère indiquait; elle va- 
quait d'ailleurs aux soins du ménage, et résolvait le pro- 
blème en apparence insoluble de vivre des brouillards de 
la Seine, Rémonencq et sa sœur se nourrissaient de pain 
et de harengs, d'épluchures, de restes de légumes ra- 
massés dans les tas d'ordures que les restaurateurs 
laissent au coin de leurs bornes. A eux deux, ils ne 
dépensaient pas, le pain compris, douze sous par jour, 
et la Rémonencq cousait ou filait de manière à les 
gagner. 

Ce commencement du négoce de Rémonencq, venu 
pour être commissionnaire à Paris, et qui, de 1825 à 1831, 
fit les commissions des marchands de curiosités du boule- 
vard Beaumarchais et des chaudronniers de la rue de 
Lappe, est l'histoire normale de beaucoup de marchands 
de curiosités. Les Juifs, les Normands, les Auvergnats et 
les Savoyards, ces quatre races d'hommes ont les mêmes 



LE COUSIiN PONS. I I 9 

instincts, ils font fortune par les mêmes moyens. Ne rien 
dépenser, gagner de légers bénéfices, et cumuler intérêts 
et bénéfices, telle est leur Charte. Et cette Charte est une 
vérité. 

En ce moment, Rémonencq, réconcihé avec son ancien 
bourgeois Monistrol, en affaires avec de gros marchands, 
allait chiner (le mot technique) dans la banheue de Paris 
qui, vous le savez, comporte un rayon de quarante lieues. 
Après quatorze ans de pratique, il était à la tête d'une 
fortune de soixante mille francs, et d'une boutique bien 
garnie. Sans casuel, rue de Normandie où la modicité du 
loyer le retenait, il vendait ses marchandises aux mar- 
chands, en se contentant d'un bénéfice modéré. Toutes 
ses affaires se traitaient en patois d'Auvergne, dit Charabia. 
Cet homme caressait un rêve! II souhaitait d'aller s'établir 
sur les boulevards. II voulait devenir un riche marchand 
de curiosités, et traiter un jour directement avec les ama- 
teurs. II contenait d'ailleurs un négociant redoutable. II 
gardait sur sa figure un enduit poussiéreux produit par 
la limaille de fer et collé par la sueur, car il faisait tout lui- 
même; ce qui rendait sa physionomie d'autant plus impé- 
nétrable, que l'habitude de la peine physique l'avait doué 
de l'impassibilité stoïque des vieux soldats de 1799. Au 
physique, Rémonencq apparaissait comme un homme 
court et maigre, dont les petits yeux, disposés comme 
ceux des cochons, offraient, dans leur champ d'un bleu 
froid, l'avidité concentrée, la ruse narquoise des Juifs, 
moins leur apparente humilité doublée du profond mé- 
pris qu'ils ont pour les chrétiens. 

Les rapports entre les Cibot et les Rémonencq étaient 
ceux du bienfaiteur et de l'obligé. Madame Cibot, con- 
vaincue de l'excessive pauvreté des Auvergnats, leur 
vendait à des prix fabuleux les restes de Schmucke et de 
Cibot. Les Rémonencq payaient une livre de croûtes 
sèches et de mie de pain deux centimes et demi, un cen- 
time et demi une écuelléc de pommes de terre, et ainsi 



I20 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

du reste. Le rusé Rémonencq n'était jamais censé faire 
d'affaires pour son compte. II représentait toujours Mo- 
nistrol, et se disait dévoré par les riches marchands; aussi 
les Cibot plaignaient- ils sincèrement les Rémonencq. 
Depuis onze ans l'Auvergnat n'avait pas encore usé la 
veste en velours, le pantalon de velours et le gilet de ve- 
lours qu'il portait; mais ces trois parties du vêtement, 
particulier aux Auvergnats, étaient criblées de pièces, 
mises gratis par Cibot. Comme on le voit, tous les juifs 
ne sont pas en Israël. 

— Ne vous moquez-vous pas de moi, Rémonencq? 
dit la portière. Est-ce que monsieur Pons peut avoir une 
pareille fortune et mener la vie qu'il mène? II n'a pas cent 
francs chez lui !.. . 

— Leje amateurs cbont touches comme cha, répondit sen- 
tencieusement Rémonencq. 

— Ainsi, vous croyez, navrai, que mon monsieur n'a 
pour sept cent mille francs. . . 

— Rien qu'eu dedans lèche tableausse, . . il en a eune que 
ch'il en voulait chinquante mille franques , queu che les trouve- 
raisse quand che devrais me strangula. Vous chavez bien leje 
petite casdre en cuivre esmaillé , pleine de velurse rouche, où cbont 
des pourtraictes. . . Eh! bien, cb'esce desche émauche de Petittotte 
que moncheu le minichtre du gouvarnemente , eune anchien dero- 
guisse, paille mille escus piècbe. . . 

— Il y en a trente! dans les deux cadres, dit la por- 
tière dont les yeux se dilatèrent. 

— Eh! bien, chuchez de chon trégeor? 

Madame Cibot, prise de vertige, fit volte-face. Elle 
conçut aussitôt l'idée de se faire coucher sur le testament 
du bonhomme Pons, à l'imitation de toutes les servantes- 
maîtresses dont les viagers avaient excité tant de cupidités 
dans le quartier du Marais. Habitant en idée une com- 
mune aux environs de Pans, elle s'y pavanait dans une 
maison de campagne où elle soignait sa basse-cour, son 
jardin, et où elle finissait ses jours, servie comme une 



LE COUSIN PONS. 121 



reine, ainsi que son pauvre Cibot, qui méritait tant de 
bonheur, comme tous les anges oubliés, incompris. 

Dans le mouvement brusque et naïf de la portière, 
Rémonencq aperçut la certitude d'une réussite. Dans le 
métier de chineur (tel est le nom des chercheurs d'occa- 
' sions, du verbe chiner, aller à la recherche des occasions 
et conclure de bons marchés avec des détenteurs igno- 
rants); dans ce métier, la difficulté consiste à pouvoir 
s'introduire dans les maisons. On ne se figure pas les 
ruses à la Scapin, les tours à la Sganarelle, et les séduc- 
tions à la Dorine qu'inventent les chineurs pour entrer 
chez le bourgeois. C'est des comédies dignes du théâtre, 
et toujours fondées comme ici, sur la rapacité des do- 
mestiques. Les domestiques, surtout à la campagne ou 
dans les provinces, pour trente francs d'argent ou de mar- 
chandises, font conclure des marchés où le chineur réalise 
des bénéfices de mille à deux mille francs. H y a tel 
service de vieux Sèvres, pâte tendre, dont la conquête, si 
elle était racontée, montrerait toutes les ruses diploma- 
tiques du congrès de Munster, toute l'intelligence dé- 
ployée à Nimègue, à Utrecht, à Riswick, à Vienne, 
dépassées par les chineurs, dont le comique est bien plus 
franc que celui des négociateurs. Les chineurs ont des 
moyens d'action qui plongent tout aussi profondément 
dans les abhnes de l'intérêt personnel que ceux si péni- 
blement cherchés par les ambassadeurs pour déterminer 
la rupture des alliances les mieux cimentées. 

— Ch'ai choliment allumé la Chibot, dit le frère à la 
sœur en lui voyant reprendre sa place sur une chaise dé- 
paillée. Et doncques, che vais conchulleter le cheul qui s'y con- 
naicbe, nostre Chuif, un bon Chuif qui ne noucbe a preste qu'à 
quinche pour chentî 

Rémonencq avait lu dans le cœur de la Cibot. Chez 
les femmes de cette trempe, vouloir, c'est agir; elles ne 
reculent devant aucun moven pour arriver au succès; 
elles passent de la probité la plus entière à la scélératesse 



122 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 



la plus profonde, en un instant. La probité, comme tous 
nos sentiments, d'ailleurs, devrait se diviser en deux pro- 
bités : une probité négative, une probité positive. La 
probité négative serait celle des Cibot, qui sont probes 
tant qu'une occasion de s'enrichir ne s'offre pas à eux. La 
probité positive serait celle qui reste toujours dans la ten- 
tation jusqu'à mi-jambes sans y succomber, comme celle 
des garçons de recettes. Une foule d'intentions mauvaises 
se rua dans l'intelligence et dans le cœur de cette portière 
par l'écluse de l'intérêt ouverte à la diabolique parole du 
ferrailleur. La Cibot monta, vola, pour être exact, de la 
loge à l'appartement de ses deux messieurs, et se montra 
le visage masqué de tendresse, sur le seuil de la chambre 
oii gémissaient Pons et Schmucke. En voyant entrer la 
femme de ménage, Schmucke lui fît signe de ne pas dire 
un mot des véritables opinions du docteur en présence 
du malade; car, l'ami, le sublime Allemand avait lu dans 
les yeux du docteur; et elle y répondit par un autre 
signe de tête, en exprimant une profonde douleur. 

— Eh! bien, mon cher monsieur, comment vous sen- 
tez-vous? dit la Cibot. 

La portière se posa au pied du lit, les poings sur ses 
hanches et les yeux fixés sur le malade amoureusement; 
mais quelles paillettes d'or en jaillissaient! C'eût été ter- 
rible comme un regard de tigre, pour un observateur. 

— Mais bien mal! répondit le pauvre Pons, je ne me 
sens plus le moindre appétit. Ah! le monde! le monde! 
s'écriait-il en pressant la main de Schmucke qui tenait, 
assis au chevet du lit, la main de Pons, et avec qui sans 
doute le malade parlait des causes de sa maladie. — 
J'aurais bien mieux fait, mon bon Schmucke, de suivre 
tes conseils! de dîner ici tous les jours depuis notre ré- 
union! de renoncer à cette société qui roule sur moi, 
comme un tombereau sur un œuf, et pourquoi?... 

— Allons, allons, mon bon monsieur, pas de do- 
léances, dit la Cibot, le docteur m'a dit la vérité... 



LE COUSIN PONS. 123 

Schmucke tira la portière par la robe. 

— Hé! vous pouvez vous n'en tirer, mais navec beau- 
coup de soins... Soyez tranquille, vous n'avez près de 
vous n'un bon ami, et, sans me vanter, n'une femme qui 
vous soignera comme n'une mère soigne son premier 
enfant. J'ai tiré Cibot d'une maladie que monsieur Pou- 
lain l'avait condamné, qu'il lui n'avait Jeté, comme on dit, 
le drap sur le nez? qu'il n'était n'abandonné comme 
mort... Eh! bien, vous qui n'en êtes pas là. Dieu merci, 
quoique vous soyez assez malade, comptez sur moi... je 
vous n'en tirerais n'a moi seule! Soyez tranquille, ne vous 
n'agitez pas comme ça. Elle ramena la couverture sur les 
mains du malade. — N'allez! mon fiston, dit-elle, mon- 
sieur Schmucke et moi, nous passerons les nuits, là, n'a 
votre chevet... Vous serez mieux gardé qu'un prince, 
et... d'ailleurs, vous n'êtes assez riche pour ne vous rien 
refuser de ce qu'il faut à votre maladie... Je viens de 
m'arranger avec Cibot; car, pauvre cher homme, que 
qui ferait sans moi... Eh! bien, je lui n'ai fait entendre 
raison, et nous vous aimons tant tous les deux, qu'il a 
consenti à ce que je sois n'ici la nuit... Et pour un homme 
comme lui... c'est un fier sacrifice, allez! car il m'aime 
comme au premier jour. Je ne sais pas ce qu'il n'a! c'est 
la loge! tous deux à côté de l'autre, toujours!... Ne vous 
découvrez donc pas ainsi... dit-elle en s'élançant à la tête 
du lit et ramenant les couvertures sur la poitrine de Pons... 
Si vous n'êtes pas gentil, si vous ne faites pas bien tout 
ce qu'ordonnera monsieur Poulain, qui est, voyez-vous, 
l'image du bon Dieu sur la terre, je ne me mêle plus de 
vous... faut m'obéir. .. 

— Ui, montame Zipod ! il fus opéira, répondit Schmucke, 
gar ile fend Jifre bir son pon bami Scbmucbe , cbe le carandis. 

— Ne vous impatientez pas, surtout, car votre ma- 
ladie, dit la Cibot, vous n'y pousse assez, sans que vous 
n'augmentiez votre défaut de patience. Dieu nous envoie 
nos maux, mon cher bon monsieur, il nous punit de nos 



124 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

• 

fautes, vous n'avez bien quelques chères petites fautes n'a 
vous reprocher!... Le malade mchna la tête négative- 
ment. — Oh! n'allez! vous n'aurez anné dans votre 
jeunesse, vous n'aurez fait vos fredaines, vous n'avez 
peut-être quelque part n'un fruit de vos n'amours, qui 
n'est sans pain, ni feu, ni heu... Monstres d'hommes! 
Ça n'aime n'un Jour, et puis : «Frist! Ça ne pense plus 
n'a rien, pas même naux mois de nourrice! Pauvres 
femmes ! ... » 

— Mais il n'y a que Schmucke et ma pauvre mère 
qui m'aient jamais aimé, dit tristement le pauvre Pons. 

— Allons! vous n'êtes pas n'un saint! vous n'avez été 
jeune et vous deviez n'être bien joh garçon. A vingt 
ans... moi, bon comme vous l'êtes, je vous n'aurais 
n'aimé. . . 

— J'ai toujours été laid comme un crapaud! dit Pons 
au désespoir. 

— Vous dites cela par modestie, car vous n'avez cela 
pour vous, que vous n'êtes modeste. 

— Mais non, ma chère madame Cibot, je vous le ré- 
pète, j'ai toujours été laid, et je n'ai jamais été aimé... 

— Par exemple! vous?... dit la portière. Vous voulez 
n'a cette heure me faire accroire que vous n'êtes à votre 
âge, comme n'une rosière... à d'autres! n'un musicien! 
un homme de théâtre! mais ce serait nune femme qui me 
dirait cela, que je ne la croirais pas. 

— Montame Zibod! fus allez l'irrider! cria Schmucke 
en voyant Pons qui se tortillait comme un ver dans son 
lit. 

— Taisez-vous n'aussi, vous n'êtes deux vieux liber- 
tins... Vous n'avez beau n'être laids, il n'y a si vilain cou- 
vercle qui ne trouve son pot! comme dit le proverbe! 
Cibot s'est bien fait n'aimer d'une des plus belles écail- 
1ères de Pans... vous n'êtes infinmicnt mieux que lui... 
Vous n'êtes bon! vous... n'allons, vous n'avez fait vos 
farces! Et Dieu vous punit d'avoir abandonné vos enfants, 



LE COUSIN PONS. I 2 J 

comme Abraham!... Le malade abattu trouva la force 
de faire encore un geste de dénégation. — Mais soyez 
tranquille, ça ne vous empêchera de vivre n'autant que 
Mathusalem. 

— Mais laissez-moi donc tranquille! cria Pons, je n'ai 
jamais su ce que c'était que d'être aimé!... je n'ai pas eu 
d'enfants, je suis seul sur la terre... 

— Nà, bien vrai?... demanda la portière, car vous 
n'êtes si bon, que les femmes, qui, voyez-vous, n'aiment 
la bonté, c'est ce qui les attache... et il me semblait im- 
possible que dans votre bon temps. . . 

— Emmène-la! dit Pons à l'oreille de Schmucke, elle 



m 



agace 



— Monsieur Schmucke alors, n'en a des enfants... 
Vous n'êtes tous comme ça, vous autres vieux garçons... 

— Moi! s'écria Schmucke en se dressant sur ses 
jambes, mais... 

— Allons, vous n'aussi, vous n'êtes sans héritiers, 
n'est-ce pas! Vous n'êtes venus tous deux comme des 
champignons sur cette terre. 

— Foyons , feriez! répondit Schmucke. 

Le bon Allemand prit héroïquement madame Cibot 
par la taille, et l'emmena dans le salon, sans tenir compte 
de ses cris. 

— Vous voudriez n'a notre âge, n'abuser d'une pauvre 
femme!... criait la Cibot en se débattant dans les bras de 
Schmucke. 

— Negriezpas! 

— Vous, le meilleur des deux! répondit la Cibot. Ah! 
j'ai n'eu tort de parler d'amour n'a des vieillards qui n'ont 
jamais connu de femmes! j'ai n'allumé vos feux, monstre, 
s'écria-t-elle en voyant les yeux de Schmucke brillant de 
colère. N'a la garde! n'a la garde! on m'enlève. 

— Fus edes eine pedde! répondit l'Allemand. Foyons, 
qu'a tid le togdeur?. . . 

— Vous me brutalisez ainsi, dit en pleurant la Cibot 



J l6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

rendue à la liberté» moi qui me jetterais dans le feu pour 
vous deux! Ah bîenf non dit que les hommes se con- 
naissent à l'user. . . Comme c*est vrai ! C'est pas mon pauvre 
Cibot qui me mahiiènerait ainsi... Moi qui fais de vous 
mes enfants; car je n'ai pas d'enfants, et je disais hier, 
OUI, pas plus tard qu'hier, à Cibot : «Mon ami, Dieu 
savait bien ce qu'il faisait en nous refusant des enfants, 
car j'ai deux enfants là-haut!» Voilà, par la sainte crcMX 
de Dieu, sur l'âme de ma mère, ce que je lui disais... 

— Eb! mais qu'a tid le foo-c/eur .^ demanda rageusement 
Schmucke qui pour la première fois de sa vie frappa du 
pied. 

— Eh! bien, il n'a dit, répondit madame Cibot en 
attirant Schmucke dans la salle à manger, il n'a dit que 
notre cher bien-aimé chéri de n'amour de malade serait 
en danger de mourir, s'il n'était pas bien soigné; mais je 
SUIS là, malgré vos brutahtés; car vous n'êtes brutal, vous 
que je croyais si doux. N'en avez-vous de ce tempéra- 
ment!... N'ah! vous n'abuseriez donc n'encore n'a votre 
âge d'une femme, gros pohsson?... 

— Bolizon! moâ?... Fus ne gomhrenez toncques bas que 
cbe n'ame que Bons. * 

— N'a la bonne heure, vous me laisserez tranquille, 
n'est-ce pas? dit-elle en souriant à Schmucke. Vous ferez 
bien, car Cibot casserait les os à quicanque n'attenterait à 
son noneur! 

— Zoignez-le pien, ma petite mondam Zibod, reprit 
Schmucke en essayant de prendre la main à madame Cibot. 

— N'ah! voyez-vous, n'encore? 

— Egoudez-moi tonc? dud ce que c'baurai zera à fus , si 
nus le zauffons. . . 

— Eh! bien, je vais chez l'apothicaire, chercher ce 
qu'il faut... car, voyez-vous, monsieur, ça coûtera cette 
maladie; net comment ferez-vous?. .. 

— Cbe dravaillerai ! Cbe feux que Bons zoid soigné gomme 
ein brince. . . 



LE COUSIN PONS. 127 

— II le sera, mon bon monsieur Schmucke; et, voyez- 
vous, ne vous Inquiétez de rien. Cibot et moi, nous 
n'avons deux mille francs d économie, elles sont à vous, 
et n'il y a longtemps que je mets du mien ici, n'allez!... 

— Ponne pbâme! s'écria Schmucke en s'essuyant les 
yeux, quel cueir! 

— Séchez des larmes qui m'honorent, car voilà ma 
récompense, à moi! dit mélodramatiquement la Cibot. Je 
suis la plus désintéressée de toutes les créatures, mais 
n'entrez pas n'avec des larmes n'aux yeux, car monsieur 
Pons croirait qu'il est plus malade qu'il n'est. 

Schmucke, ému de cette délicatesse, prit enfin la main 
de la Cibot et la lui serra. 

— r N'épargnez-moi! dit l'ancienne écaillère en jetant à 
Schmucke un regard tendre. 

— Bons, dit le bon Allemand en rentrant, c'esd einc 
anche que montant Zibod, c'esd eine anche pafard, mais c'esde 
eine anche. 

— Tu crois?... je suis devenu défiant depuis un mois, 
répondit le malade en hochant la tête. Après tous mes 
malheurs, on ne croît plus à rien qu'à Dieu et à toi!... 

— Cuéris, et nus ffrons dus trois gomme tes roisse! s'écria 
Schmucke. 

— Cibot! s'écria la portière essoufflée, en entrant dans 
sa loge. Ah! mon ami, notre fortune n'est faite! Mes 
deux messieurs n'ont pas d'héritiers, ni d'enfants naturels, 
ni rien... quoi!... Oh! j'irai chez madame Fontaine me 
faire tirer les cartes, pour savoir ce que nous n'aurons de 
rente ! . . . 

— Ma femme, répondit le petit tailleur, ne comptons 
pas sur les souliers d'un mort pour être bien chaussés. 

— Ah çà! vas-tu m'asticoter, toi, dit-elle, en donnant 
une tape amicale à Cibot. Je sais ce que je sais! Monsieur 
Poulain n'a condamné monsieur Pons! Et nous serons 
riches! Je serai sur le testament... Je m'en sarge! Tire 
ton aiguille et veille n'a ta loge, tu ne feras plus long- 



128 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

temps ce métier-là! Nous nous retirerons n'a la campagne, 
n'a BatignoIIes. N'une belle maison, n'un beau jardin, 
que tu t'amuseras à cultiver, et j'aurai n'une servante!... 

— Eb! bien, voicbine , comment cba va la baute, demanda 
Rémonencq, cbavez-vousse cbe que vautte cbette coUect- 
cbion ?.. . 

— Non, non, pas encore! Non ne va pas comme ça! 
mon brave homme. Moi, j'ai commencé par me faire dire 
des choses plus importantes... 

— Plucbe impourtantesl s'écria Rémonencq; makbe , cbe 
qui este plus impourtant que cette cboge. . . 

— Allons, gamin! laisse-moi conduire la barque, dit 
la portière avec autorité. 

— Maicbe, tante pour cbent, cbur cbette cbent mille 
franques, voucbe auriez de quoi rescbter bourcbeois pour le 
rescbte de vostre vie. . . 

— Soyez tranquille, papa Rémonencq, quand il faudra 
savoir ce que valent toutes les choses que le bonhomme 
a amassées, nous verrons... 

Et la portière, après être allée chez l'apothicaire pour 
prendre les médicaments ordonnés par le docteur Pou- 
ain, remit au lendemain sa consultation chez madame 
Fontaine, en pensant qu'elle trouverait les facultés de 
l'oracle plus nettes, plus fraîches, en s'y trouvant de bon 
matin avant tout le monde; car il v a souvent foule chez 
madame Fontaine. 

Après avoir été pendant quarante ans l'antagoniste de 
la célèbre mademoiselle Lenormand*, a qui d'ailleurs elle 
a survécu, madame Fontaine était alors l'oracle du Marais. 
On ne se figure pas ce que sont les tireuses de cartes pour 
les classes inférieures parisiennes, ni l'influence immense 
qu'elles exercent sur les déterminations des personnes 
sans instruction; car les cuisinières, les portières, les 
femmes entretenues, les ouvriers, tous ceux qui, dans 
Pans, vivent d'espérances, consultent les êtres privilégiés 
qui possèdent l'étrange et inexpliqué pouvoir de lire clans 



l 



LE COUSIN PONS. I 29 

l'avenir. La croyance aux sciences occultes est bien plus 
répandue que ne l'imaginent les savants, les avocats, les 
notaires, les médecins, les magistrats et les philosophes. 
Le peuple a des instincts indélébiles. Parmi ces instincts, 
celui qu'on nomme si soUement superstition , est aussi bien 
dans le sang du peuple que dans l'esprit des gens supé- 
rieurs. Plus d'un homme d'Etat consulte, à Paris, les 
tireuses de cartes. Pour les incrédules, l'astrologie judi- 
ciaire (alliance de mots excessivement bizarre) n'est que 
l'exploitation d'un sentiment inné, l'un des plus forts de 
notre nature, la Curiosité. Les incrédules nient donc 
complètement les rapports que la divination établit entre 
la destinée humaine et la configuration qu'on en obtient 
par les sept ou huit moyens principaux qui composent 
l'astrologie judiciaire. Mais il en est des sciences occultes 
comme de tant d'effets naturels repoussés par les esprits 
forts ou par les philosophes matérialistes, c'est-à-dire ceux 
qui s'en tiennent uniquement aux faits visibles, solides, 
aux résultats de la cornue ou des balances de la physique 
et de la chimie modernes; ces sciences subsistent, elles- 
continuent leur marche, sans progrès d'ailleurs, car depuis 
environ deux siècles la culture en est abandonnée par les 
esprits d'élite. 

En ne regardant que le côté possible de la divination , 
croire que les événements antérieurs de la vie d'un 
homme, que les secrets connus de lui seul peuvent être 
immédiatement représentés par des cartes qu'il mêle, qu'il 
coupe et que le diseur d'horoscope divise en paquets 
d'après des lois mystérieuses, c'est l'absurde; mais c'est 
l'absurde qui condamnait la vapeur, qui condamne encore 
la navigation aérienne, qui condamnait les inventions de 
la poudre et de l'imprimerie, celle des lunettes, de la gra- 
vure, et la dernière grande découverte, la dagueriéotypie. 
Si quelqu'un fût venu dire à Napoléon qu'un édifice et 
qu'un homme sont incessamment et à toute heure repré- 
sentés par une image dans l'atmosphère, que tous les 

XVIII. 



I 30 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

objets existants y ont un spectre saisissable, perceptible, 
il aurait logé cet homme à Charenton, comme Richelieu 
logea Salomon de Caux à Bicêtre, lorsque le martyr nor- 
mand lui apporta l'immense conquête de la navigation à 
vapeur. Et c'est là cependant ce que Daguerre a prouvé 
par sa découverte. Eh! bien, si Dieu a imprimé, pour 
certains yeux clairvoyants, la destinée de chaque homme 
dans sa phvsionomie, en prenant ce mot comme l'expres- 
sion totale du corps, pourquoi la main ne résumerait-elle 
pas la physionomie, puisque la main est l'action humaine 
tout entière et son seul moyen de manifestation? De là la 
chiromancie. La société n'imite-t-elle pas Dieu? Prédire à 
un homme les événements de sa vie à l'aspect de sa main, 
n'est pas un fait plus extraordinaire chez celui qui a reçu 
les facultés du Voyant, que le fait de dire à un soldat qu'il 
se battra, à un avocat qu'il parlera, à un cordonnier 
qu'il fera des souhers ou des bottes, à un cuhivateur qu'il 
fumera la terre et la labourera. Choisissons un exemple 
frappant? Le génie est tellement visible en l'homme, 
qu'en se promenant à Paris, les gens les plus ignorants 
devinent un grand artiste quand il passe. C'est comme un 
soleil moral dont les rayons colorent tout à son passage. 
Un imbécile ne se reconnaît-il pas immédiatement par des 
impressions contraires à celles que produit l'homme de 
génie? Un homme ordinaire passe presque inaperçu. La 
plupart des observateurs de la nature sociale et parisienne 
peuvent dire la profession d'un passant en le voyant venir. 
Aujourd'hui, les mystères du sabbat, si bien peints par 
les peintres du seizième siècle, ne sont plus des mystères. 
Les Egyptiennes ou les Egyptiens, pères des Bohémiens, 
cette nation étrange, venue des Indes, faisait tout uniment 
prendre du hatschich à ses clients. Les phénomènes pro- 
duits par cette conserve expliquent pariaitcmcnt le che- 
vauchage sur les balais, la fuite par les cheminées, les 
visions réelles, pour ainsi dire, des vieilles changées en 
jeunes femmes, les danses furibondes et les délicieuses 



LE COUSIN PONS. 



3' 



musiques qui composaient les fantaisies des prétendus 
adorateurs du diable. 

Aujourd'hui tant de faits avérés, authentiques, sont 
issus des sciences occukes, qu'un jour ces sciences seront 
professées comme on professe la chnnie et l'astronomie. 
II est même singulier qu'au moment où l'on crée à Pans 
des chaires de slave, de mantchou, de littératures aussi 
peu professables que les littératures du Nord, qui, au lieu 




de fournir des leçons, devraient en recevoir, et dont les 
titulaires répètent d'éternels articles sur Shakspcare ou sur 
le seizième siècle, on n'ait pas restitué, sous le nom d'An- 
thropologie, l'enseignement de la philosophie occulte, 
l'une des gloires de l'ancienne Université. En ceci, l'Alle- 
magne, ce pays à la fois si grand et si enfant, a devancé 
la France, car on y professe cette science, bien plus utile 
que les différentes philosophies, qui sont toutes la même 
chose. 

Que certains êtres aient le pouvoir d'apercevoir les faits 
à venir dans le germe des causes, comme le grand inven- 



132. SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

leur aperçoit une industrie, une science dans un effet na- 
turel inaperçu du vulgaire, ce n'est plus une de ces vio- 
lentes exceptions qui font rumeur, c'est feffet d'une faculté 
reconnue, et qui serait en quelque sorte le somnambu- 
lisme de fesprit. Si donc cette proposition, sur laquelle 
reposent les différentes manières de décliiffrer l'avenir, 
semble absurde, le fait est là. Remarquez que prédire les 
gros événements de l'avenir n'est pas, pour le Voyant, un 
tour de force plus extraordinaire que celui de deviner le 
passé. Le passé, l'avenir sont également impossibles à sa- 
voir, dans le système des incrédules. Si les événements 
accomplis ont laissé des traces, il est vraisemblable d'ima- 
giner que les événements à venir ont leurs racines. Dès 
qu'un diseur de bonne aventure vous explique minutieuse- 
ment les faits connus de vous seul, dans votre vie anté- 
rieure, il peut vous dire les événements que produiront 
les causes existantes. Le monde moral est taillé pour 
ainsi dire sur le patron du monde naturel ; les mêmes 
effets s'y doivent retrouver avec les différences propres à 
leurs divers milieux. Ainsi, de même que les corps se 
projettent réellement dans l'atmosphère en y laissant sub- 
sister ce spectre saisi par le daguerréotype qui l'arrête au 
passage; de même, les idées, créations réelles et agissantes, 
s'impriment dans ce qu'il faut nommer l'atmosphère du 
monde spirituel, y produisent des effets, y vivent spectra- 
îement (car il est nécessaire de forger des mots pour expri- 
mer des phénomènes innommés), et dès lors certaines 
créatures douées de facultés rares peuvent parfaitement 
apercevoir ces formes ou ces traces d'idées. 

Quant aux moyens employés pour arriver aux visions, 
c'est là le merveilleux le plus explicable, dès que la main 
du consultant dispose les objets à l'aide desquels on lui 
fait représenter les hasards de sa vie. En effet, tout s'en- 
chaîne dans le monde réel. Tout mouvement y correspond 
à une cause, toute cause se rattache à l'ensemble ; et, con- 
séqucmment, l'ensemble se représente dans le moindre 



LE COUSIN PONS. I 3 3 

mouvement. Rabelais, le plus grand esprit de l'humanité 
moderne, cet homme qui résuma Pjthagore, Hippocrate, 
Aristophane et Dante, a dit, il y a maintenant trois siè- 
cles : «L'homme est un microcosme.» Trois siècles après, 
Swedenborg, le grand prophète suédois*,disait que la terre 
était un homme. Le prophète et le précurseur de l'incré- 
duhté se rencontraient ainsi dans la plus grande des for- 
mules. Tout est fatal dans la vie humaine, comme dans 
la vie de notre planète. Les moindres accidents, les plus 
futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes choses, les 
grands desseins, les grandes pensées s'y reflètent néces- 
sairement dans les plus petites actions, et avec tant de 
fidélité, que si quelque conspirateur mêle et coupe un jeu 
de cartes, il y écrira le secret de sa conspiration pour le 
Voyant appelé bohème, diseur de bonne aventure, char- 
latan, etc. Dès qu'on admet la fatahté, c'est-à-dire l'en- 
chaînement des causes, l'astrologie judiciaire existe et de- 
vient ce qu'elle était jadis, une science immense, car elle 
comprend la facuké de déduction qui fit Cuvier si grand, 
mais spontanée, au heu d'être, comme chez ce beau 
génie, exercée dans les nuits studieuses du cabinet. 

L'astrologie judiciaire, la divination, a régné pendant 
sept siècles, non pas comme aujourd'hui sur les gens du 
peuple, mais sur les plus grandes intelhgences, sur les 
souverains, sur les reines et sur les gens riches. Une des 
plus grandes sciences de l'antiquité, le magnétisme ani- 
mal, est sorti des sciences occuhes, comme la chimie est 
sortie des fourneaux des alchimistes. La crânoloaie, la 
physiognomonie, la névrologie en sont également issues ; 
et les illustres créateurs de ces sciences, en apparence 
nouvelles, n'ont eu qu'un tort, celui de tous les inven- 
teurs, et qui consiste à systématiser absolument des faits 
isolés, dont la cause génératrice échappe encore à l'ana- 
lyse. Un jour l'Eglise catholique et la Philosophie mo- 
derne se sont trouvées d'accord avec la Justice pour pro- 
scrire, persécuter, ridiculiser les mystères de la Cabale 



134 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ainsi que ses adeptes, et il s'est fait une regrettable lacune 
de cent ans dans le règne et l'étude des sciences occultes. 
Quoi qu'il en soit, le peuple et beaucoup de gens d'es- 
prit, les femmes surtout, continuent à payer leurs contri- 
butions à la mystérieuse puissance de ceux qui peuvent 
soulever le voile de l'avenir; ils vont leur acheter de l'es- 
pérance, du courage, de la force, c'est-à-dire ce que la 
religion seule peut donner. Aussi cette science est-elle 
toujours pratiquée, non sans quelques risques. Aujour- 
d'hui, les sorciers, garantis de tout supplice par la tolé- 
rance due aux encyclopédistes du dix-huitième siècle, ne 
sont plus justiciables que de la police correctionnelle, et 
dans le cas seulement où ils se livrent à des manœuvres 
frauduleuses, quand ils effraient leurs pratiques dans le 
dessein d'extorquer de l'argent, ce qui constitue une es- 
croquerie. Malheureusement l'escroquerie et souvent le 
crime accompagnent l'exercice de cette faculté sublime. 
Voici pourquoi. 

Les dons admirables qui font le Voyant se rencontrent 
ordinairement chez les gens à qui l'on décerne l'épithète 
de brutes. Ces brutes sont les vases d'élection oii Dieu 
met les élixirs qui surprennent l'humanité. Ces brutes 
donnent les prophètes, les saint Pierre, les l'Hermite. 
Toutes les fois que la pensée demeure dans sa totalité, 
reste bloc, ne se débite pas en conversation, en intrigues, 
en œuvres de littérature, en imaginations de savant, en 
efforts administratifs, en conceptions d'inventeur, en tra- 
vaux guerriers, elle est apte à jeter des feux d'une inten- 
sité prodigieuse, contenus comme le diamant brut garde 
l'éclat de ses facettes. Vienne une circonstance ! cette in- 
telligence s'allume, elle a des ailes pour franchir les dis- 
tances, des yeux divins pour tout voir; hier, c'était un 
charbon, le lendemain, sous le jet du fluide inconnu qui 
la traverse, c'est un diamant qui rayonne. Les gens supé- 
rieurs, usés sur toutes les faces de leur intelligence, ne 
peuvent jamais, à moins de ces miracles que Dieu se pcr- 



LE COUSIN PONS. I 3 5 

met quelquefois, offrir cette puissance suprême. Aussi, les 
devins et les devineresses sont-ils presque toujours des 
mendiants ou des mendiantes à esprits vierges, des êtres 
en apparence grossiers, des cailloux roulés dans les tor- 
rents de la misère, dans les ornières de la vie, où ils n'ont 
dépensé que des souffrances physiques. Le prophète, le 
Voyant, c'est enfin Martin le laboureur*, qui a fait trem- 
bler Louis XVIII en disant un secret que le Roi pouvait 
seul savoir, c'est une mademoiselle Lenormand, une cui- 
sinière comme madame Fontaine, une négresse presque 
idiote, un pâtre vivant avec des bêtes à cornes, un faquir 
assis au bord d'une pagode, et qui, tuant la chair, fait arri- 
ver l'esprit à toute la puissance inconnue des facultés som- 
nambulesques. C'est en Asie que de tout temps se sont 
rencontrés les héros des sciences occultes. Souvent alors 
ces gens qui, dans l'état ordinaire, restent ce qu'ils sont, 
car ils remplissent en quelque sorte les fonctions physiques 
et chimiques des corps conducteurs de l'électricité, tour à 
tour métaux inertes ou canaux pleins de fluides mysté- 
rieux; ces gens, redevenus eux-mêmes, s'adonnent à des 
pratiques, à des calculs qui les mènent en police correc- 
tionnelle, voire même, comme le fameux Balthazar, en 
cour d'assises et au bagne. Enfin ce qui prouve l'immense 
pouvoir que la Cartomancie exerce sur les gens du peuple, 
c'est que la vie ou la mort du pauvre musicien dépendait 
de l'horoscope que madame Fontaine allait tirera madame 
Cibot. 

Quoique certaines répétitions soient inévitables dans 
une histoire aussi considérable et aussi chargée de détails 
que l'est une histoire complète de la société française au 
dix-neuvième siècle, il est inutile de peindre le taudis de 
madame Fontaine, déjà décrit dans les Comcdicm sans le 
savoir. Seulement il est nécessaire de faire observer que 
madame Cibot entra chez madame Fontaine, qui demeure 
rue Vieillc-du-Tcmple, comme les habitués du Café des 
Anglais* entrent dans ce restaurant pour y déjeuner. Ma- 



1^6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

dame Cibot, pratique fort ancienne, amenait là souvent 
des jeunes personnes et des commères dévorées de curio- 
sité. 

La vieille domestique, qui servait de prévôt à la tireuse 
de cartes, ouvrit la porte du sanctuaire, sans prévenir sa 
maîtresse. 

— C'est madame Cibot ! Entrez, ajouta-t-elle, il n'y a 
personne. 

— Eh bien ! ma petite, qu'avez-vous donc pour venir 
si matin ? dit la sorcière. 

Madame Fontaine, alors âgée de soixante-dix-huit ans, 
méritait cette qualification par son extérieur digne d'une 
Parque. 

— J'ai les sangs tournés, donnez-moi le grand jeu! s'écria 
la Cibot, il s'agit de ma fortune. 

Et elle expliqua la situation dans laquelle elle se trou- 
vait en demandant une prédiction pour son sordide 
(espoir. 

— Vous ne savez pas ce que c'est que le grand jeu ? 
dit solennellement madame Fontaine. 

— Non, je ne suis pas n'assez riche pour n'en n'avoir 
jamais vu la farce! cent francs !... Excusez du peu ! N'où 
que je les n'aurais pris? Mais n'aujourd'hui, n'il me le 
faut! 

— Je ne le joue pas souvent, ma petite, répondit ma- 
dame Fontaine, je ne le donne aux riches que dans les 
grandes occasions, et on me le paie vingt-cinq louis ; car, 
voyez-vous, ça me fatigue, ça m'use! \ Esprit me tripote, 
là, dans l'estomac. C'est, comme on disait autrefois, aller 
au sabbat ! 

— Mais, quand je vous dis, ma bonne marne Fon- 
taine, qu'il s'agit de mon n'avenir... 

— Enfin pour vous à qui je dois tant de consultations, 
je vais me livrer à l'Esprit ! répondit madame Fontaine en 
laissant voir sur sa figure décrépite une expression de ter- 
reur qui n'était pas jouée. 



LE COUSIN PONS. I 37 

Elle quitta sa vieille bergère crasseuse, au coin de sa 
cheminée, alla vers sa table couverte d'un drap vert dont 
toutes les cordes usées pouvaient se compter, et où dor- 
mait à gauche un crapaud d'une dimension extraordinaire, 
à côté d'une cage ouverte et habitée par une poule noire 
aux plumes ébouriffées. 

— Astaroth ! ici, mon fils! dit-elIe en donnant un léger 
coup d'une longue aiguille à tricoter sur le dos du cra- 
paud, qui la regarda d'un air intelligent. — Et vous, ma- 
demoiselle Cléopâtre ! . . . attention ! reprit-elle en donnant 
un petit coup sur le bec de la vieille poule. Madame Fon- 
taine se recueillit, elle demeura pendant quelques instants 
immobile; elle eut l'air d'une morte, ses yeux tournèrent 
et devinrent blancs. Puis elle se roidit, et dit : «Me 
voilà!» d'une VOIX caverneuse. Après avoir automatique- 
ment éparpillé du millet pour Cléopâtre, elle prit son 
grand jeu, le mêla convulsivement, et le fit couper par 
madame Cibot, mais en soupirant profondément. Quand 
cette image de la Mort en turban crasseux, en casaquin 
sinistre, regarda les grains de millet que la poule noire 
piquait, et appela son crapaud Astaroth pour qu'il se pro- 
menât sur les cartes étalées, madame Cibot eut froid dans 
le dos, elle tressaillit. Il n'y a que les grandes croyances 
qui donnent de grandes émotions. Avoir ou n'avoir pas 
de rentes, telle était la question, a dit Shakspeare. 

Après sept ou huit minutes pendant lesquelles la sor- 
cière ouvrit et lut un grimoire d'une voix sépulcrale, exa- 
mina les grains qui restaient, le chemin que faisait le cra- 
paud en se retirant, elle déchiffra le sens des cartes en y 
dirigeant ses yeux blancs. 

— Vous réussirez! quoique rien dans cette affaire ne 
doive aller comme vous le croyez ! dit-elle. Vous aurez 
bien des démarches à faire. Mais vous recueillerez le fruit 
de vos peines. Vous vous conduirez bien mal, mais ce sera 
pour vous comme pour tous ceux qui sont auprès des 
malades, et qui convoitent une part de succession. Vous 



rjS SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

serez aidée dans cette œuvre de malfalsance par des per- 
sonnages considérables... Plus tard, vous vous repentirez 
dans les angoisses de la mort, car vous mourrez assassinée 
par deux forçats évadés, un petit à cheveux rouges et un 
vieux tout chauve, à cause de la fortune qu'on vous sup- 
posera dans le village où vous vous retirerez avec votre 
second mari. . . Allez, ma fille, vous êtes hbre d'agir ou de 
rester tranquille. 

L'exaltation intérieure qui venait d'allumer des torches 
dans les yeux caves de ce squelette si froid en apparence, 
cessa. Lorsque l'horoscope fut prononcé, madame Fon- 
taine éprouva comme un éblouissement et fut en tout 
point semblable aux somnambules quand on les réveille; 
elle regarda tout d'un air étonné ; puis elle reconnut ma- 
dame Cibot et parut surprise de la voir en proie à l'hor- 
reur peinte sur ce visage. 

— Eh! bien, ma fille! dit-elle d'une voix tout-à-fait 
différente de celle qu'elle avait eue en prophétisant, êtes- 
vous contente?... 

Madame Cibot regarda la sorcière d'un air hébété sans 
pouvoir lui répondre. 

— Ah ! vous avez voulu le grand jeu ! je vous ai trai- 
tée comme une vieille connaissance. Donnez-moi cent 
francs, seulement... 

— Cibot, mourir? s'écria la portière. 

— Je vous ai donc dit des choses bien terribles?... 
demanda très-ingénument madame Fontaine. 

— Mais oui ! ... dit la Cibot en tirant de sa poche cent 
francs et les posant au bord de la table, mourir assassinée !... 

— Ah ! voilà, vous voulez le grand jeu !... Mais con- 
solez-vous, tous les gens assassinés dans les cartes ne meu- 
rent pas. 

— Mais c'est-y possible, marne Fontaine? 

— Ah! ma petite belle, moi je n'en sais rien! Vous 
avez voulu frapper à la porte de l'avenir, j'ai tiré le cor- 
don, voilà tout, et j7 est venu! 



LE COUSIN PONS. I 39 

— Qui ? il ? dit madame Cibot. 

— Eh! bien, l'Esprit, quoi! répliqua la sorcière impa- 
tientée. 

— Adieu, mame Fontaine! s'écria la portière. Je ne 
connaissais pas le grand jeu, vous m'avez bien effrayée, 
n'allez ! . . . 

— Madame ne se met pas deux fois par mois dans cet 
état-là! dit la servante en reconduisant la portière jusque 
sur le palier. Elle crèverait à la peine, tant ça la lasse. Elle 
va manger des côtelettes et dormir pendant trois heures... 

Dans la rue, en marchant, la Cibot fit ce que font les 
consultants avec les consultations de toute espèce. Elle 
crut à ce que la prophétie offrait de favorable à ses inté- 
rêts et douta des malheurs annoncés. Le lendemain, affer- 
mie dans ses résolutions, elle pensait à tout mettre en 
œuvre pour devenir riche en se faisant donner une partie 
du Musée-Pons. Aussi n'eût-elle plus, pendant quelque 
temps, d'autre pensée que celle de combiner les moyens 
de réussir. Le phénomène expliqué ci-dessus, celui de la 
concentration des forces morales chez tous les gens gros- 
siers qui, n'usant pas leurs facultés intelligentielles ainsi 
que les gens du monde par une dépense journalière, les 
trouvent fortes et puissantes au moment où joue dans 
leur esprit cette arme redoutable appelée l'idée fixe, se 
manifesta chez la Cibot à un degré supérieur. De même 
que l'idée fixe produit les miracles des évasions et les mi- 
racles du sentiment, cette portière, appuyée par la cupi- 
dité, devint aussi forte qu'un Nucingen aux abois, aussi 
spirituelle sous sa bêtise que le séduisant La Palfcrme. 

Quelques jours après, sur les sept heures du matin, en 
voyant Rémonencq occupé d'ouvrir sa boutique, elle alla 
chattement à lui. 

— Comment faire pour savoir la vérité sur la valeur 
des choses entassées chez mes messieurs ? lui demanda-t- 
elle. 

— Ah ! c'est bien facile, répondit le marchand de eu- 



l4o SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

rlosités dans son affreux charabias qu'il est inutile de con- 
tinuer à figurer pour la clarté du récit. Si vous voulez 
jouer franc jeu avec moi, je vous indiquerai un apprécia- 
teur, un bien honnête homme, qui saura la valeur des ta- 
bleaux à deux sous près. 

— Qui? 

— Monsieur Magus, un Juif qui ne fait plus d'affaires 
que pour son plaisir. 

Elie Magus, dont le nom est trop connu dans La 
Comédie humaine pour qu'il soit nécessaire de parler de 
lui, s'était retiré du commerce des tableaux et des curio- 
sités, en imitant, comme marchand, la conduite que Pons 
avait tenue comme amateur. Les célèbres appréciateurs, 
feu Henry, messieurs Pigeot et Moret, Théret, Georges 
et Roëhn*, enfin, les experts du Musée, étaient tous des 
enfants, comparés à Ehe Magus, qui devinait un chef- 
d'œuvre sous une crasse centenaire, qui connaissait toutes 
les Ecoles et fécriture de tous les peintres. 

Ce Juif, venu de Bordeaux à Paris, avait quitté le com- 
merce en 1835, ^^"^ quitter les dehors misérables qu'il 
gardait, selon les habitudes de la plupart des Juifs, tant 
cette race est fidèle à ses traditions. Au Moyen-Age, la 
persécution obligeait les Juifs à porter des haillons pour 
déjouer les soupçons, à toujours se plaindre, pleurnicher, 
crier à la misère. Ces nécessités d'autrefois sont devenues, 
comme toujours, un instinct de peuple, un vice endé- 
mique. Elie Magus, à force d'acheter des diamants et de 
les revendre, de brocanter les tableaux et les dentelles, 
les hautes curiosités et les émaux, les fines sculptures 
et les vieilles orfèvreries, jouissait d'une immense fortune 
inconnue, acquise dans ce commerce, devenu si con- 
sidérable. En effet, le nombre des marchands a décuplé 
depuis vingt ans à Paris, la ville où toutes les curiosités 
du monde se donnent rendez-vous. Quant aux tableaux, 
ils ne se vendent que dans trois villes, à Rome, à Londres 
et à Paris. 



l42 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Elle Magus vivait, Chaussée des Minimes*, petite et 
vaste rue qui mène à la place Royale où 11 possédait un 
vieil hôtel acheté, pour un morceau de pain, comme on 
dit, eni83i. Cette magnifique construction contenait un des 
plus fastueux appartements décorés du temps de Louis XV, 
car c'était l'ancien hôtel de Maulaincourt. Bâti par ce cé- 
lèbre président de la Cour des Aides, cet hôtel à cause de 
sa situation, n'avait pas été dévasté durant la révolution. 
Si le vieux Juif s'était décidé, contre les lois Israélites, à 
devenir propriétaire, croyez qu'il eut bien ses raisons. Le 
vieillard finissait, comme nous finissons tous, par une 
manie poussée jusqu'à la folie. Quoiqu'il fût avare autant 
que son ami feu Gobseck il se laissa prendre par l'admi- 
ration des chefs-d'œuvre qu'il brocantait; mais son goût, 
de plus en plus épuré, difficile, était devenu l'une de ces 
passions qui ne sont permises qu'aux Rois, quand ils sont 
riches et qu'ils aiment les arts. Semblable au second roi 
de Prusse, qui ne s'enthousiasmait pour un grenadier que 
lorsque le sujet atteignait à six pieds de hauteur, et qui 
dépensait des sommes folles pour le pouvoir joindre à son 
musée vivant de grenadiers, le brocanteur retiré ne se pas- 
sionnait que pour des toiles irréprochables, restées telles 
que le maître les avait peintes, et du premier ordre dans 
l'œuvre. Aussi Elle Magus ne manquait-il pas une seule des 
grandes ventes, visitait- il tous les marchés, et voyageait- 
Il par toute l'Europe. Cette âme vouée au lucre, froide 
comme un glaçon, s'échauffait à la vue d'un chef-d'œuvre, 
absolument comme un libertin, lassé de femmes, s'émeut 
devant une fille parfaite, et s'adonne à la recherche des 
beautés sans défauts. Ce Don Juan des toiles, cet adora- 
teur de l'idéal, trouvait dans cette admiration des jouis- 
sances supérieures à celles que donne à l'avare la contem- 
plation de l'or. Il vivait dans un sérail de beaux tableaux ! 
Ces chefs-d'œuvre, logés comme doivent l'être les 
enfants des princes, occupaient tout le premier étage de 
l'hôtel qu'Élic Magus avait fiiit restaurer, et avec quelle 



LE COUSI-N PONS. l43 

splendeur! Aux fenêtres, pendaient en rideaux les plus 
beaux brocarts d'or de Venise. Sur les parquets, s'éten- 
daient les plus magnifiques tapis de la Savonnerie. Les ta- 
bleaux, au nombre de cent environ, étaient encadrés dans 
les cadres les plus splendides, redorés tous avec esprit par 
le seul doreur de Paris qu'EIie trouvât consciencieux, par 
Servais, à qui le vieux Juif apprit à dorer avec for anglais, 
or infiniment supérieur à celui des batteurs d'or français. 
Servais est, dans l'art du doreur, ce qu'était Thouvenin 
dans la reliure*, un artiste amoureux de ses œuvres. Les 
fenêtres de cet appartement étaient protégées par des vo- 
lets garnis en tôle. Elie Magus habitait deux chambres en 
mansarde au deuxième étage, meublées pauvrement, gar- 
nies de ses haillons, et sentant la juiverie, car il achevait 
de vivre comme il avait vécu. 

Le rez-de-chaussée, tout entier pris par les tableaux que 
le Juif brocantait toujours, par les caisses venues de 
l'étranger, contenait un immense atelier où travaillait 
presque uniquement pour lui Moret, le plus habile de nos 
restaurateurs de tableaux*, un de ceux que le Musée de- 
vrait employer. Là se trouvait aussi l'appartement de sa 
fille, le fruit de sa vieillesse, une Juive, belle comme sont 
toutes les Juives quand le type asiatique reparaît pur et 
noble en elles. Noémi, gardée par deux servantes fana- 
tiques et juives, avait pour avant-garde un Juif polonais 
nommé Abramko, compromis, par un hasard fabuleux, 
dans les événements de Pologne, et qu'EIie Magus avait 
sauvé par spéculation. Abramko, concierge de cet hôtel 
muet, morne et désert, occupait une loge armée de trois 
chiens d'une férocité remarquable, l'un de Terre-Neuve, 
l'autre des Pyrénées, le troisième anglais et bouledogue. 

Voici sur quelles» observations profondes était assise la 
sûreté du Juif qui voyageait sans crainte, qui dormait sur 
ses deux oreilles, et ne redoutait aucune entreprise ni sur 
sa fille, son premier trésor, ni sur ses tableaux, ni sur son 
or. Abramko recevait chaque année deux cents francs de 



l44 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

plus que l'année précédente, et ne devait plus rien rece- 
voir à la mort de Magus, qui le dressait à faire l'usure 
dans le quartier. Abramko n'ouvrait jamais à personne sans 
avoir regardé par un guichet grillagé, formidable. Ce con- 
cierge, d'une force herculéenne, adorait Magus comme 
SanchoPança adore don Quichotte. Les chiens, renfermés 
pendant le jour, ne pouvaient avoir sous la dent aucune 
nourriture; mais, à la nuit, Abramko les lâchait, et ils 
étaient condamnés par le rusé calcul du vieux Juif à sta- 
tionner, l'un dans le jardin, au pied d'un poteau en haut 
duquel était accroché un morceau de viande, l'autre dans 
la cour au pied d'un poteau semblable, et le troisième 
dans la grande salle du rez-de-chaussée. Vous comprenez 
que ces chiens qui, par instinct, gardaient déjà la maison, 
étaient gardés eux-mêmes par leur faim ; ils n'eussent pas 
quitté, pour la plus belle chienne, leur place au pied de 
leur mât de cocagne; ils ne s'en écartaient pas pour aller 
flairer quoi que ce soit. Qu'un inconnu se présentât, les 
chiens s'imaginaient tous trois que le quidam en voulait à 
leur nourriture, laquelle ne leur était descendue que le 
matin au réveil d'Abramko. Cette infernale combinaison 
avait un avantage immense. Les chiens n'aboyaient jamais, 
le génie de Magus les avait promus Sauvages, ils étaient 
devenus sournois comme des Mohicans. Or, voici ce qui 
advint. Un jour, des malfaiteurs, enhardis par ce silence, 
crurent assez légèrement pouvoir rincerla. caisse de ce Juif. 
L'un d'eux, désigné pour monter le premier à l'assaut, 
passa par-dessus le mur du jardin et voulut descendre ; le 
bouledogue l'avait laissé faire, il l'avait parfaitement en- 
tendu; mais, dès que le pied de ce monsieur fut à portée 
de sa gueule, il le lui coupa net, et le mangea. Le voleur 
eut le courage de repasser le mur, il marcha sur l'os de sa 
jambe jusqu'à ce qu'il tombât évanoui dans les bras de ses 
camarades qui l'emportèrent. Ce fait-Paris, car la Gazette 
des Tribunaux* ne manqua pas de rapporter ce délicieux 
épisode des nuits parisieimcs, fut pris pour un puff. 



LE COUSIN PONS. l4') 

Magus, alors âgé de soixante-quinze ans, pouvait aller 
jusqu'à la centaine. Riche, il vivait comme vivaient les 
Rémonencq. Trois mille francs, y compris ses profusions 
pour sa fille, défrayaient toutes ses dépenses. Aucune 
existence n'était plus régulière que celle du vieillard. Levé 
dès le jour, il mangeait du pain frotté d'ail, déjeuner qui 
le menait jusqu'à l'heure du dîner. Le dîner, d'une fruga- 
lité monacale, se faisait en famille. Entre son lever et 
l'heure de midi, le maniaque usait le temps à se promener 
dans l'appartement où brillaient les chefs-d'œuvre. II y 
époussetait tout, meubles et tableaux, il admirait sans 
lassitude; puis il descendait chez sa fille, il s'y grisait du 
bonheur des pères, et il partait pour ses courses à travers 
Paris, oii il surveillait les ventes, allait aux expositions, etc. 
Qiiand un chef-d'œuvre se trouvait dans les conditions 
où il le voulait, la vie de cet homme s'animait; il avait 
un coup à monter, une affaire à mener, une bataille de 
Marengo à gagner. Il entassait ruse sur ruse pour avoir sa 
nouvelle sultane à bon marché. Magus possédait sa carte 
d'Europe, une carte où les chefs-d'œuvre étaient marqués, 
et il chargeait ses co-religionnaires dans chaque endroit 
d'espionner l'affaire pour son compte, moyennant une 
prime. Mais aussi quelles récompenses pour tant de 
soins !... 

Les deux tableaux de Raphaël perdus et cherchés avec 
tant de persistance par les Raphaëliaques, Magus les pos- 
sède! II possède l'original de la maîtresse du Giorgione, 
cette femme pour laquelle ce peintre est mort, et les pré- 
tendus originaux sont des copies de cette toile illustre qui 
vaut cinq cent mille francs, à l'estimation de Magus. Ce 
Juif garde le chef-d'œuvre de Titien : le Christ mis au 
tombeau, tableau peint pour Charles-Quint, qui fut en- 
voyé par le grand homme au grand Empereur, accom- 
pagné d'une lettre écrite tout entière de la main du Titien, 
et cette lettre est collée au bas de la toile. 11 a, du même 
peintre, l'original, la maquette d'après laquelle tous les 



l4:6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

portraits de Philippe II ont été faits. Les quatre-vingt-dix- 
sept autres tableaux sont tous de cette force et de cette 
distinction. Aussi Magus se rit-il de notre musée, ravagé 
par le soleil qui ronge les plus belles toiles en passant par 
des vitres dont l'action équivaut à celle des lentilles. Les 
galeries de tableaux ne sont possibles qu'éclairées par leurs 
plafonds. Magus fermait et ouvrait les volets de son musée 
lui-même, déployait autant de soins et de précautions 
pour ses tableaux que pour sa fille, son autre idole. Ah! 
le vieux tableaumane connaissait bien les lois de la pein- 
ture ! Selon lui, les chefs-d'œuvre avaient une vie qui leur 
était propre, ils étaient Journaliers, leur beauté dépendait 
de la lumière qui venait les colorer, il en parlait comme 
les Hollandais parlaient jadis de leurs tulipes, et venait voir 
tel tableau, à l'heure où le chef-d'œuvre resplendissait 
dans toute sa gloire, quand le temps était clair et pur. 

C'était un tableau vivant au milieu de ces tableaux im- 
mobiles que ce petit vieillard, vêtu d'une méchante petite 
redingote, d'un gilet de soie décennal, d'un pantalon 
crasseux, la tête chauve, le visage creux, la barbe frétil- 
lante et dardant ses poils blancs, le menton menaçant et 
pointu, la bouche démeublée, l'œil brillant comme celui 
de ses chiens, les mains osseuses et décharnées, le nez en 
obélisque, la peau rugueuse et froide, souriant à ces belles 
créations du génie! Un Juif, au milieu de trois millions, 
sera toujours un des plus beaux spectacles que puisse 
donner l'humanhé. Robert Médal, notre grand acteur, ne 
peut pas, quelque sublime qu'il soit, atteindre à cette 
poésie. Paris est la ville du monde qui recèle le plus d'ori- 
ginaux en ce genre, ayant une religion au cœur. Les excen- 
triques de Londres finissent toujours par se dégoûter de 
leurs adorations comme ils se dégoûtent de vivre ; tandis 
qu'à Paris les monomanes vivent avec leur fantaisie dans 
un heureux concubinage d'esprit. Vous y voyez souvent 
venir à vous des Pons, des Elie Magus vêtus fort pauvre- 
ment, le nez comme celui du secrétaire perpétuel de 



LE COUSIN PONS. 147 

l'Académie française*, à l'ouest! ayant l'air de ne tenir à 
rien, de ne rien sentir, ne faisant aucune attention aux 
femmes, aux magasins, allant pour ainsi dire au hasard, 
le vide dans leur poche, paraissant être dénués de cer- 
Yelle, et vous vous demandez à quelle tribu parisienne ils 
peuvent appartenir. Eh! bien, ces hommes sont des mil- 
lionnaires, des collectionneurs, les gens les plus passion- 
nés de la terre, des gens capables de s'avancer dans les 
terrains boueux de la pohce correctionnelle pour s'empa- 
rer d'une tasse, d'un tableau, d'une pièce rare, comme fit 
EHe Magus, un jour, en Allemagne. 

Tel était fexpert chez qui Rémonencq conduisit mysté- 
rieusement la Cibot. Rémonencq consultait Elie Magus 
toutes les fois qu'il le rencontrait sur les boulevards. Le 
Juif avait, à diverses reprises, fait prêter par Abramko de 
l'argent à cet ancien commissionnaire dont la probité lui 
était connue. La Chaussée des Minimes étant à deux pas 
de la rue de Normandie, les deux complices du coud à 
monter y furent en dix minutes. 

— Vous allez voir, lui dit Rémonencq, le plus riche 
des anciens marchands de la Curiosité, le plus grand con- 
naisseur qu'il y ait à Paris... 

Madame Cibot fut stupéfaite en se trouvant en présence 
d'un petit vieillard vêtu d'une houppelande indigne de 
passer par les mains de Cibot pour être raccommodée, 
qui surveillait son restaurateur, un peintre occupé à répa- 
rer des tableaux dans une pièce froide de ce vaste rez- 
de-chaussée; puis, en recevant un regard de ces yeux 
pleins d'une mahce froide comme ceux des chats, elle 
trembla. 

— Que voulez-vous , Rémonencq? dit-il. 

— II s'agit d'estimer des tableaux; et il n'y a que vous 
dans Paris qui puissiez dire à un pauvre chaudronnier 
comme mol ce qu'il en peut donner, quand il n'a pas, 
comme vous, des mille et des cents! 

— Où est-ce? dit Elie Magus. 



l48 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Voici la portière de la maison qui fait le ménage du 
monsieur, et avec qui je me suis arrangé. . . 

— Q,uel est le nom du propriétaire ? 

— Monsieur Pons ! dit la Cibot. 

— Je ne le connais pas, répondit d'un air ingénu Ma- 
gus en pressant tout doucement de son pied le pied de son 
restaurateur. 

Moret, ce peintre, savait la valeur du Musée-Pons, et 
il avait levé brusquement la tête. Cette finesse ne pouvait 
être hasardée qu'avec Rémonencq et la Cibot. Le Juif 
avait évalué moralement cette portière par un regard oii 
les jeux firent l'office des balances d'un peseur d'or. L'un 
et l'autre devaient ignorer que le bonhomme Pons et Ma- 
gus avaient mesuré souvent leurs griffes. En effet, ces 
deux amateurs féroces s'enviaient fun fautre. Aussi le 
vieux Juif venait-il d'avoir comme un éblouissement inté- 
rieur. Jamais il n'espérait pouvoir entrer dans un sérail si 
bien gardé. Le Musée-Pons était le seul à Paris qui pût 
rivahser avec le Musée-Magus. Le Juif avait eu, vingt ans 
plus tard que Pons, la même idée; mais, en sa qualité de 
marchand-amateur, le Musée-Pons lui resta fermé de même 
qu'à Dusommerard. Pons et Magus avaient au cœur la 
même jalousie. Ni l'un ni l'autre ils n'aimaient cette célé- 
brité que recherchent ordinairement ceux qui possèdent 
des cabinets. Pouvoir examiner la magnifique collection 
du pauvre musicien, c'était, pour Elie Magus, le même 
bonheur que celui d'un amateur de femmes parvenant à 
se glisser dans le boudoir d'une belle maîtresse que lui 
cache un ami. Le grand respect que témoignait Rémo- 
nencq à ce bizarre personnage et le prestige qu'exerce tout 
pouvoir réel, même mystérieux, rendirent la portière 
obéissante et souple. La Cibot perdit le ton autocratique 
avec lequel elle se conduisait dans sa loge avec les loca- 
taires et ses deux messieurs, elle accepta les conditions de 
Magus et promit de l'introduire dans le Musée-Pons, le jour 
même. C'était amener l'cmiemi dans le cœur de la place, 



LE COUSIN POXS. 145? 

plonger un poignard au cœur de Pons qui, depuis dix 
ans, interdisait à la Cibot de laisser pénétrer qui que ce 
fût chez lui, qui prenait toujours sur lui ses clefs, et à qui 
la Cibot avait obéi, tant qu'elle avait partagé les opinions 
de Schmucke en fait de bric-à-brac. En effet, le bon 
Schmucke, en traitant ces magnificences de primporions 
et déplorant la manie de Pons, avait inculqué son mépris 
pour ces antiquailles à la portière et garanti le Musée-Pons 
de toute invasion pendant fort long-temps. 

Depuis que Pons était alité, Schmucke le remplaçait 
au théâtre et dans les pensionnats. Le pauvre Allemand, 
qui ne voyait son ami que le matin et à dîner, tâchait de 
suffire à tout en conservant leur commune clientèle ; mais 
toutes ses forces étaient absorbées par cette tâche, tant la 
douleur l'accablait. En voyant ce pauvre homme si triste, 
les écolières et les gens de théâtre, tous instruits par lui de 
la maladie de Pons, lui en demandaient des nouvelles, 
et le chagrin du pianiste était si grand, qu'il obtenait des 
indifférents la même grimace de sensibilité qu'on accorde 
à Paris aux plus grandes catastrophes. Le principe même 
de la vie du bon Allemand était attaqué tout aussi bien 
que chez Pons. Schmucke souffrait à la fois de sa douleur 
et de la maladie de son ami. Aussi parlait-il de Pons pen- 
dant la moitié de la leçon qu'il donnait; il interrompait si 
naïvement une démonstration pour se demander à lui- 
même comment allait son ami, que la Jeune écohère 
l'écoutait expliquant la maladie de Pons. Entre deux le- 
çons, il accourait rue de Normandie pour voir Pons pen- 
dant un quart-d'heure. Effrayé du vide de la caisse sociale, 
alarmé par madame Cibot qui, depuis quinze jours, gros- 
sissait de son mieux les dépenses de la maladie, le profes- 
seur de piano sentait ses angoisses dominées par un cou- 
rage dont il ne se serait jamais cru capable. 11 voulait pour 
la première fois de sa vie gagner de l'argent, pour que 
l'argent ne manquât pas au logis. Quand une écohère, 
vraiment touchée de la situation des deux amis, demandait 



I JO SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

à Schmucke comment il pouvait laisser Pons tout seul, 
il répondait, avec le sublime sourire des dupes : aMate- 
moiselle, nus afons montam Zibod ! eine tressor ! eine berle ! 
Bons ed zoicné gomme ein brince ! )) Or, dès que Schmucke 
trottait par les rues, la Cibot était la maîtresse de l'appar- 
tement et du malade. Comment Pons, qui n'avait rien 
mangé depuis quinze jours, qui gisait sans force, que la 
Cibot était obligée de lever elle-même et d'asseoir dans 
une bergère pour faire le lit, aurait-il pu surveiller ce soi- 
disant ange gardien? Naturellement la Cibot était allée 
chez Elie Magus pendant le déjeuner de Schmucke. 

Elle revint pour le moment oiî l'Allemand disait adieu 
au malade ; car, depuis la révélation de la fortune possible 
de Pons, la Cibot ne quittait plus son célibataire, elle le 
couvait ! Elle s'enfonçait dans une bonne bergère, au pied 
du lit, et faisait à Pons, pour le distraire, ces commérages 
auxquels excellent ces sortes de femmes. Devenue pate- 
line, douce, attentive, inquiète, elle s'établissait dans l'es- 
prit du bonhomme Pons avec une adresse machiavélique, 
comme on va le voir. Effrayée par la prédiction du grand 
jeu de madame Fontaine, la Cibot s'était promis à elle- 
même de réussir par des moyens doux, par une scéléra- 
tesse purement morale, à se faire coucher sur le testament 
de son monsieur. Ignorant pendant dix ans la valeur du 
Musée-Pons, la Cibot se voyait dix ans d'attachement, de 
probité, de désintéressement devant elle, et elle se propo- 
sait d'escompter cette magnifique valeur. Depuis le jour 
où , par un mot plein d'or, Rémonencq avait fait éclore 
dans le cœur de cette femme un serpent contenu dans sa 
coquille pendant vingt-cinq ans, le désir d'être riche, cette 
créature avait nourri le serpent de tous les mauvais le- 
vains qui tapissent le fond des cœurs, et l'on va voir 
comment elle exécutait les conseils que lui sifflait le 
serpent. 

— Eh! bien, a-t-il bien bu, notre chérubin? va-t-il 
mieux? dit-elle à Schmucke. 



LE COUSIN PONS. I 5 I 

— Bas pien ! mon tcbère montame Zibod ! bas pien ! ré- 
pondit l'Allemand en essuyant une larme. 

— Bah! vous vous alarmez par trop aussi, mon cher 
monsieur, il faut en prendre et en laisser. . . Cibot serait 
à la mort, je ne serais pas si désolée que vous l'êtes. Allez ! 
notre chérubin est d'une bonne constitution. Et puis , voyez- 
vous, il paraît qu'il a été sage! vous ne savez pas combien 
les gens sages vivent vieux! Il est bien malade, c'est vrai, 
mais n'avec les soins que j'ai de lui, je l'en tirerai. Soyez 
tranquille, allez à vos affaires, je vais lui tenir compagnie, 
et lui faire boire ses pintes d'eau d'orge. 

— Sans fus, cbe murerais d'einquiédute. . . dit Schmucke 
en pressant dans ses mains par un geste de confiance la 
main de sa bonne ménagère. 

La Cibot entra dans la chambre de Pons en s'essuyant 
les yeux. 

— Qu'avez-vous , madame Cibot ? dit Pons. 

— C'est monsieur Schmucke qui me met l'âme à l'en- 
vers, il vous pleure comme si vous étiez mort! dit-elle. 
Quoique vous ne soyez pas bien, vous n'êtes pas encore 
assez mal pour qu'on vous pleure; mais cela me fait tant 
d'effet! Mon Dieu, suis-je bête d'aimer comme cela les 
gens et de m'être attachée à vous plus qu'à Cibot! Car, 
après tout, vous ne m'êtes de rien, nous ne sommes pa- 
rents que par la première femme; eh ! bien, j'ai les sangs 
tournés dès qu'il s'agit de vous, ma parole d'honneur. 
Je me ferais couper la main, la main gauche s'entend, nà, 
devant vous, pour vous voir allant et venant, mangeant 
et flibustant des marchands, comme n'a votre ordinaire... 
Si j'avais eu n'un enfant, je pense que je l'aurais aimé, 
comme je vous aime, quoi! Buvez donc, mon mignon, 
allons, un plein verre! Voulez-vous boire, monsieur! 
D'abord, monsieur Poulain a dit : «S'il ne veut pas aller 
au Père-Lachaise, monsieur Pons doit boire dans sa jour- 
née autant de voies d'eau qu'un Auvergnat en vend. » Ainsi , 
buvez! allons!... 



152, SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Mais, je bois, ma bonne Cibot. .. tant et tant que 
j'ai l'estomac noyé. . . 

— Là, c'est bien! dit la portière en prenant le verre 
vide. Vous vous en sauverez comme ça! Monsieur Poulain 
avait un malade comme vous, qui n'avait aucun soin, que 
ses enfants abandonnaient et il est mort de cette maladie- 
là, faute d'avoir bu !... Ainsi faut boire, voyez-vous, mon 
bichon ! . . . qu'on fa enterré il y a deux mois. . . Savez-vous 
que si vous mourriez, mon cher monsieur, vous entraî- 
neriez avec vous le bonhomme Schmucke. .. il est comme 
un enfant, ma parole d'honneur. Ah! vous aime-t-il, ce 
cher agneau d'homme! non, jamais une femme n'aime un 
homme comme ça!... II en perd le boire et le manger, 
il est maigri depuis quinze jours, autant que vous qui 
n'avez que la peau et les os... Ça me rend jalouse, car je 
vous suis bien attachée; mais je n'en suis pas là... je n'ai 
pas perdu l'appétit, au contraire! Forcée de monter et de 
descendre sans cesse les étages, j'ai des lassitudes dans 
les jambes, que le soir je tombe comme une masse de 
plomb. Ne voilà-t-il pas que je néglige mon pauvre Cibot 
pour vous, que mademoiselle Rémonencq lui fait son 
vivre, qu'il me bougonne par-ce que tout est mauvais! 
Pour lors, je lui dis comme ça qu il faut savoir souffrir 
pour les autres, et que vous êtes trop malade pour qu'on 
vous quitté... D'abord vous n'êtes pas assez bien pour 
ne pas avoir une garde! Pus souvent que je souffrirais 
une garde ici, moi qui fais vos affaires et votre mé- 
nage depuis dix ans... Et ailes sont sur leux bouche! 
qu'elles mangent comme dix, qu'elles veulent du vin, du 
sucre, leurs chaufferettes, leurs aises... Et puis qu'elles 
volent les malades, quand les malades ne les mettent pas 
sur leurs testaments... Mettez une garde ici pour aujour- 
d'hui, mais demain nous trouvcrerions un tableau, quel- 
que objet de moins... 

— Oh! madame Cibot! s'écria Pons hors de lui, ne 
me quittez pas !... Qu'on ne touciie à rien !... 



LE COUSIN PONS. I 5 3 

— Je suis ià ! dit la Cibot, tant que j'en aurai la force, 
le serai là... soyez tranquille! Monsieur Poulain, qui peut- 
être a des vues sur votre trésor, ne voulait-il pas vous 
donner n'une garde!... Comme je vous l'ai remouché! 
— II n'y a que moi, que je lui ai dit, de qui veuille 
monsieur, 11 a mes habitudes comme j'ai les siennes. Et 
11 s'est tu. Mais une garde, c'est tout voleuses! J'haï-t-il 
ces femmes-là... Vous allez voir comme elles sont intri- 
gantes. Pour lors, un vieux monsieur... — Notez que 
c'est monsieur Poulain qui m'a raconté cela... — Donc 
une madame Sabatier, une femme de trente-six ans, an- 
cienne marchande de mules au Palais, — vous con- 
naissez bien la galerie marchande qu'on a démolie au 
Palais... 

Pons fit un signe affirmatlf. 

- — Bien, c'te femme, pour lors, n'a pas réussi, rap- 
port à son homme qui buvait tout et qu'est mort d'une 
imbustion spontanée, mais elle a été belle femme, faut 
tout dire, mais ça ne lui a pas profité, quoiqu'elle ait eu, 
dit-on, des avocats pour bons amis... Donc, dans la dé- 
bine, elle s'a fait garde de femmes en couches, et n'allé 
demeure rue Barre-du-Bec*. Elle n'a donc gardé comme ça 
n'un vieux monsieur, qui, sous votre respect, avait une 
maladie des foies lurinaires, qu'on le sondait comme un 
puits n'artésien, et qui voulait de si grands soins quelle cou- 
chait sur un lit de sangle dans la chambre de ce monsieur. 
C'est-y croyabe ces choses-là. Mais vous me ducz : les 
hommes, ça ne respecte rien! tant lis sont égoïstes ! Enfin 
voilà qu'en causant avec lui, vous comprenez, elle était là 
toujours, elle l'égayait, elle lui racontait des histoires, elle 
le faisait jaser, comme nous sommes-là, pas vrai, tous les 
deux à jacasser... Elle apprend que ses neveux, le malade 
avait des neveux, étaient des monstres, qu'ils lui donnaient 
des chagrins, et, fin finale, que sa maladie venait de ses 
neveux. Eh! bien, mon cher monsieur, elle a sauvé ce 
monsieur, et elle est devenue sa femme, et Ils ont un en- 



154 SCÈ-NES DE LA VIE PARISIENNE. 

fant qu'est superbe, et que marne Bordevin , la bouchère de 
la rue Chariot qu'est parente à c'te dame, a été marrame. . . 
En voilà ed' la chance ! Moi, je suis mariée !... Mais je n'ai 
pas d'enfant, et je puis le dire, c'est la faute à Cibot, qui 
m'amie trop; car si je voulais... Suffit. Quéque nous se- 
rions devenus avec de la famille, moi et mon Cibot, qui 
n'avons pas n'un sou vaillant, n'après trente ans de probité, 
mon cher monsieur ! Mais ce qui me console, c'est que je 
n'ai pas n'un liard du bien d'autrui. Jamais je n'ai fait de tort 
à personne... Tenez, n'une supposition, qu'on peut dire, 
puisque dans six semaines vous serez sur vos quilles, à 
flâner sur le boulevard; eh! bien, vous me mettriez sur 
votre testament; eh ! bien, je n'aurais de cesse que je n'aie 
trouvé vos héritiers pour leur rendre... tant j'ai tant peur 
du bien qui n'est pas acquis à la sueur de mon front. Vous 
me direz : «Mais, mame Cibot, ne vous tourmentez donc 
pas comme ça, vous l'avez bien gagné, vous avez soigné 
ces messieurs comme vos enfants, vous leur avez épargné 
mille francs par an...» Car, à ma place, savez-vous, mon- 
sieur, qu'il y a bien des cuisinières qui auraient déjà dix 
mille francs éd' placés. — C'est donc justice si ce digne 
monsieur vous laisse un petit viager ! . . . qu'on me dirait 
par supposition. Eh! bien, non! moi je suis désintéres- 
sée... Je ne sais pas comment il y a des femmes qui font 
le bien par intérêt... Ce n'est plus faire le bien, n'est-ce 
pas, monsieur?... Je ne vais pas à l'église, moi ! Je n'en 
ai pas le temps ; mais ma conscience me dit ce qui est 
bien... Ne vous agitez pas comme ça, mon chat!... ne vous 
grattez pas! Mon Dieu, comme vous jaunissez! vous êtes 
si jaune, que vous en devenez brun... Comme c'est drôle 
qu'on soit, en vingt jours, comme un citron!... La pro- 
bité, c'est le trésor des pauvres gens, il faut bien posséder 
quelque chose! D'abora vous arrivereriez à toute extrémité, 
par supposition, je serais la première à vous dire que vous 
devez donner tout ce qui vous appartient à monsieur 
Schmuckc. C'est là votre devoir, car il est à lui seul, toute 



LE COUSIN PONS. I J 5 

votre famille! il vous n'aime, celui-là, comme un chien 
aime son maître. 

— Ah! oui! dit Pons, je n'ai été arnié dans toute ma 
vie que par lui... 




— Ah! monsieur, dit madame Cibot, vous n'êtes pas 
gentil, et moi, donc! je ne vous aime donc pas... 

— Je ne dis pas cela, ma chère madame Cibot. 

— Bon ! allez-vous pas me prendre pour une servante, 
une cuisinière ordinaire, comme si je n'avais pas n'un 
cœur! Ah! mon Dieu! fendez-vous donc pendant onze 



156 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ans pour deux vieux garçons ! ne soyez donc occupée que 
de leur bien-étre, que je remuais tout chez dix fruitières, 
à m'y faire dire des sottises, pour vous trouver du bon fro- 
mage de Brie, que j'allais jusqu'à la Halle pour vous avoir 
du beurre frais, et prenez donc garde à tout, qu'en dix ans 
je ne vous ai rien cassé, rien écorné. . . Soyez donc comme 
une mère pour ses enfants! Et vous n'entendre dire un 
ma chère madame Cibot qui prouve qu'il n'y a pas un senti- 
ment pour vous dans le cœur du vieux monsieur que vous 
soignez comme un fils de roi, car le petit roi de Rome n'a 
pas été soigné comme vous ! . . . Voulez-vous parier qu'on 
ne Ta pas soigné comme vous ! ... à preuve qu'il est mort 
à la fleur de son âge... Tenez, monsieur, vous n'êtes pas 
juste... Vous êtes un ingrat! C'est parce que je ne suis 
qu'une pauvre portière. Ah ! mon Dieu, vous croyez donc 
aussi, vous, que nous sommes des chiens... 

— Mais, ma chère madame Cibot. .. 

— Enfin, vous qu'êtes un savant, expliquez-moi pour- 
quoi nous sommes traités comme ça, nous autres con- 
cierges, qu'on ne nous croît pas des sentiments, qu'on se 
moque de nous, dans n'un temps où l'on parle d'éga- 
lité I... Moi, je ne vaux donc pas une autre femme ! moi 
qui ai été une des plus jolies femmes de Paris, qu'on m'a 
nommée la belle écaillère , et que je recevais des déclarations 
d'amour sept ou huit fois par jour. . . Et que si je voulais en- 
core ! Tenez, monsieur, vous connaissez bien ce gringalet 
de ferrailleur qu'est à la porte , eh ! bien , si j'étais veuve , une 
supposition , il m'épouserait les yeux fermés , tant il les a ou- 
verts à mon endroit, qu'il me dit toute la journée : «Oh! 
les beaux bras que vous avez!... mame Cibot! je rêvais, 
cette nuit, que c'était du pain et que j'étais du beurre, et que 
je m'étendais là-dessus !...» Tenez, monsieur, en voilà des 
bras!... Elle retroussa sa manche et montra le plus magni- 
fique bras du monde, aussi blanc et aussi frais que sa main 
était rouge et flétrie ; un bras potelé, rond, à fossettes, et 
qui, tiré de son fourreau de mérinos commun, comme une 



LE COUSIN PONS. I 57 

lame est tirée de sa gaine, devait éblouir Pons, qui n'osa 
pas le regarder trop long-temps. — Et, reprit-elle, qui ont 
ouvert autant de cœurs que mon couteau ouvrait d'huî- 
tres ! Eh ! bien, c'est à Cibot, et j'ai eu le tort de négliger 
ce pauvre cher homme, qui se jetterait dedans un pré- 
cipice au premier mot que je dnais, pour vous, monsieur, 
qui m'appelez ma chère madame Cibot, quand je ferais 
l'impossible pour vous.,. 

- — Ecoutez-moi donc, dit le malade, je ne peux pas 
vous appeler ma mère m ma femme... 

— Non, jamais de ma vie ni de mes jours, je ne m'at- 
tache plus à personne ! . . . 

— Mais laissez-moi donc dire! reprit Pons. Voyons, 
j'ai parlé de Schmucke, d'abord. 

— Monsieur Schmucke ! en voilà un de cœur! dit-elle. 
Allez, il m'aime, lui, parce qu'il est pauvre! C'est la ri- 
chesse qui rend insensible, et vous êtes riche! Eh! bien, 
n'ajez une garde, vous verrez quelle vie elle vous fera! 
quelle vous tourmentera comme un hanneton... Le mé- 
decin dira qu'il faut vous faire boire, elle ne vous don- 
nera rien qu'à manger ! elle vous enterrera pour vous voler ! 
Vous ne méritez pas d'avoir une madame Cibot! . . . Allez ! 
quand monsieur Poulain viendra, vous lui demanderez 
une garde ! 

— Mais, sacrebleu ! écoutez-moi donc! s'écria le ma- 
lade en colère. Je ne parlais pas des femmes en parlant de 
mon ami Schmucke ! ... Je sais bien que je n'ai pas d'autres 
cœurs oli je suis aimé sincèrement que le vôtre et celui 
de Schmucke ! 

— Voulez-vous bien ne pas vous irriter comme ça! 
s'écria la Cibot en se précipitant sur Pons et le recouchant 
de force. 

— Mais, comment ne vous aimerais-je pas?... dit le 
pauvre Pons. 

— Vous m'aimez, là, bien vrai?... Allons, allons, par- 
don, monsieur! dit-elle en pleurant et essuyant ses pleurs. 



I 5 8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Eh ! bien, oui, vous m'aimez, comme on aime une domes- 
tique, voilà... une domestique à qui l'on jette une viagère 
de six cents francs, comme un morceau de pain dans la 
niche d'un chien !... 

— Oh! madame Cibot ! s'écria Pons, pour qui me 
prenez-vous? Vous ne me connaissez pas ! 

— Ah ! vous m'aimerez encore mieux ! reprit-elle en 
recevant un regard de Pons; vous aimerez votre bonne 
grosse Cibot comme une mère? Eh! bien, c'est cela; je 
suis votre mère, vous êtes tous deux mes enfants !... Ah! 
si je connaissais ceux qui vous ont causé du chagrin, je 
me ferais mener en cour d'assises et même à la correction- 
nelle, car je leux arracherais les jeux?.,. Ces gens-là 
méritent d'être fait mourir à la barrière Saint-Jacques! et 
c'est encore trop doux pour de pareils scélérats ! . . . Vous 
si bon, SI tendre, car vous n'avez un cœur d'or, vous étiez 
créé et mis au monde pour rendre une femme heureuse... 
Oui, vous l'aureriez rendue heureuse.., ça se voit, vous 
étiez taillé pour cela... Moi, d'abord, en voyant comment 
vous êtes avec monsieur Schmucke, je me disais : «Non, 
monsieur Pons a manqué sa vie! il était fait pour être un 
bon mari... Allez, vous aimez les femmes!» 

— Ah ! oui , dit Pons , et je n'en ai jamais eu !.. . 

— Vraiment! s'écria la Cibot d'un air provocateur en 
se rapprochant de Pons et lui prenant la main. Vous ne 
savez pas ce que c'est que n'avoir une maîtresse qui fait 
les cent coups pour son ami? C'est-il possible! Moi, à 
votre place, je ne voudrais pas m'en aller d'ici dans l'autre 
monde sans avoir connu le plus grand bonheur qu'il y ait 
sur terre!... Pauvre bichon ! si j'étais ce que j'ai été, parole 
d'honneur, je quitterais Cibot pour vous ! Mais avec un 
nez taillé comme ça, car vous avez un fier nez! comment 
avez-vous fait, mon pauvre chérubin?... Vous me direz : 
Toutes les femmes ne se connaissent pas en hommes... 
et c'est un malheur qu'elles se marient à tort et à travers, 
que ça fait pitié. Moi, je vous croyais des maîtresses à la 



LE COUSIN PONS. I 59 

douzaine, des danseuses, des actrices, des duchesses, rap- 
port à vos absences ! Qu'en vous voyant sortir, je disais 
toujours à Cibot : «Tiens, voilà monsieur Pons qui va 
courir le guilledou !n Parole d'honneur! je disais cela, tant 
je vous croyais aimé des femmes ! Le ciel vous a créé 
pour l'amour... Tenez, mon cher petit monsieur, j'ai vu 
cela le jour oii vous avez dîné ici pour la première fois. 
Oh ! étiez-vous touché du plaisir que vous donniez à mon- 
sieur Schmucke ! Et lui qui en pleurait encore le lende- 
main, en me disant : aMontam Zibod, il ha tinné izi! » que 
j'en ai pleuré comme une bête aussi. Et comme il était 
triste, quand vous avez recommencé vos villevoustes ! et à 
aller dîner en ville ! Pauvre homme ! jamais désolation 
pareille ne s'est vue ! Ah ! vous avez bien raison de faire 
de lui votre héritier! Allez, c'est toute une famille pour 
vous, ce digne, ce cher homme-là I... Ne l'oubliez pas! 
autrement Dieu ne vous recevrait pas dans son paradis, 
oii il doit ne laisser entrer que ceux qui ont été reconnais- 
sants envers leurs amis en leur laissant des rentes, 

Pons faisait de vains efforts pour répondre, la Cibot 
parlait comme le vent marche. Si l'on a trouvé le moyen 
d'arrêter les machines à vapeur, celui de stoper la langue 
d'une portière épuisera le génie des inventeurs. 

— Je sais ce que vous allez dire ! reprit-elle. Ça ne tue 
pas, mon cher monsieur, de faire son testament quand on 
est malade; et n'a votre place, moi, crainte d'accident, 
je ne voudrais pas abandonner ce pauvre mouton-là, car 
c'est la bonne bête du bon Dieu ; il ne sait rien de rien ; je 
ne voudrais pas le mettre à la merci des rapiats d hommes 
d'affaires, et de parents que c'est tous canailles! Voyons, 
y a-t-il quelqu'un qui, depuis vingt jours, soit venu vous 
voir?... Et vous leur donneriez votre bien! Savez-vous 
qu'on dit que tout ce qui est ici en vaut la peine? 

— Mais, oui, dit Pons. 

— Rémonencq, qui vous connaît pour un amateur, et 
qui brocante, dit qu'il vous ferait bien trente mille francs 



l60 SCEiNES DE LA VIE PARISIENNE. 

de rente viagère, pour avoir vos tableaux après vous... 
En voilà une affaire! A votre place, je la ferais! Mais j'ai 
cru qu'il se moquait de moi, quand il m'a dit cela... Vous 
devriez avertir monsieur Schmucke de la valeur de toutes 
ces choses-ià, car c'est un homme qu'on tromperait comme 
un enfant; il n'a pas la moindre idée de ce que valent les 
belles choses que vous avez! II s'en doute si peu, qu'il les 
donnerait pour un morceau de pain, si, par amour pour 
vous, il ne les gardait pas pendant toute sa vie, s'il vit 
après vous, toutefois, car il mourra de votre mort! Mais 
je suis là, moi ! je le défendrai envers et contre tous!., 
moi et Cibot. 

— Chère madame Cibot, répondit Pons attendri par 
cet effroyable bavardage oii le sentiment paraissait être 
naïf comme il l'est chez les gens du peuple ; que serais-je 
devenu sans vous et Schmucke ? 

— Ah ! nous sommes bien vos seuls amis sur cette 
terre ! ça c'est bien vrai ! Mais deux bons cœurs valent 
toutes les familles... Ne me parlez pas de la famille! C'est 
comme la langue, disait cet ancien acteur, c'est tout ce 
qu'il y a de meilleur et de pire... Où sont-ils donc, vos 
parents ? En avez-vous, des parents ?. . . je ne les ai jamais 
vus. . . 

— C'est eux qui m'ont mis sur le grabat!... s'écria 
Pons avec une profonde amertume. 

— Ah ! vous avez des parents ! . . . dit la Cibot en se 
dressant comme si son fauteuil eût été de fer rougi subite- 
ment au feu. Ah! bien, ils sont gentils, vos parents! Com- 
ment, voilà vingt jours, oui, ce matin, il y a vingt jours 
que vous êtes à la mort, et ils ne sont pas encore venus 
savoir de vos nouvelles ! C'est un peu fort de café , cela ! . . . 
Mais, à votre place, je laisserais plutôt ma fortune à l'hos- 
pice des Enfàns-Trouvés que de leur donner un liard ! 

— Eh! bien, ma chère madame Cibot, je voulais lé- 
guer tout ce que je possède à ma petitc-cousnic, la fille de 
mon cousin-germain, le président Camusot, vous savez, 



LE COUSIN PONS. l6l 

le magistrat qui est venu un matin, il J a bientôt deux 
mois. 

— Ah! un petit gros, qui vous a envoyé ses domes- 
tiques vous demander pardon... de la sottise de sa femme... 
que la femme de chambre m'a fait des questions sur vous, 
une vieille mijaurée à qui j'avais envie d'épousseter son 
crispin en velours avec el manche de mon balai ! A-t-on 
jamais vu n'une femme de chambre porter n'un crispin 
en velours ! Non, ma parole d'honneur, le monde est ren- 
versé! pourquoi fait-on des révolutions? Dînez deux fois, 
si vous en avez le moyen, gueux de riches ! Mais je dis que 
les lois sont inutiles, qu'il n'y a plus rien de sacré, si Louis 
Philippe ne maintient pas les rangs; car enfin, si nous 
sommes tous égaux, pas vrai, monsieur, n'une femme de 
chambre ne doit pas avoir n'un crispin en velours, quand 
moi, mame Cibot, avec trente ans de probité, je n'en ai 
pas ! . . . Voilà-t-il pas quelque chose de beau ! On doit voir 
qui vous êtes. Une femme de chambre est une femme de 
chambre, comme moi je suis n'une concierge! Pourquoi 
donc a-t-on des épaulettes à grains d'épinards dans le mili- 
taire? A chacun son grade! Tenez, voulez-vous que je 
vous dise le fin mot de tout ça? Eh ! bien, la France est 
perdue!... Et sous l'Empereur, pas vrai, monsieur ? tout 
ça marchait autrement. Aussi j'ai dit à Cibot : «Tiens, 
vois-tu, mon homme, une maison où il y a des femmes 
de chambre à crispins en velours, c'est des gens sans 
entrailles. . . » 

— Sans entrailles! c'est cela! répondit Pons. 

Et Pons raconta ses déboires et ses chagrrins à madame 
, . ... ^ 

Cibot, qui se répandit en invectives contre les parents, et 

témoigna la plus excessive tendresse à chaque phrase de 
ce triste récit. Enfin, elle pleura ! 

Pour concevoir cette intimité subite entre le vieux mu- 
sicien et madame Cibot, il suffit de se figurer la situation 
d'un célibataire, grièvement malade pour la première fois 
de sa vie, étendu sur un lit de douleur, seul au monde, 



XVIII. 



l62 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ayant à passer sa journée face à face avec lui-mème, et 
trouvant cette journée d'autant plus longue qu'il est aux 
prises avec les souffrances indéfinissables de l'hépatite qui 
noircit la plus belle vie, et que, privré de ses nombreuses 
occupations, il tombe dans le marasme parisien, il regrette 
tout ce qui se voit gratis à Paris. Cette solitude profonde 
et ténébreuse, cette douleur dont les atteintes embrassent 
le moral encore plus que le physique, l'inanité de la vie, 
tout pousse un céhbataire, surtout quand il est déjà faible 
de caractère et que son cœur est sensible, crédule, à s'atta- 
cher à l'être qui le soigne, comme un noyé s'attache à 
une planche. Aussi Pons écoutait-il les commérages de 
la Cibot avec ravissement. Schmucke et madame Cibot, 
le docteur Poulain, étaient l'humanité tout entière, comme 
sa chambre était l'univers. Si déjà tous les malades con- 
centrent leur attention dans la sphère qu'embrassent leurs 
regards, et si leur égoïsme s'exerce autour d'eux en se 
subordonnant aux êtres et aux choses d'une chambre, 
qu'on juge ce dont est capable un vieux garçon, sans affec- 
tions, et qui n'a jamais connu l'amour. En vingt jours, 
Pons en était arrivé par moments à regretter de ne pas 
avoir épousé Madeleine Vivet! Aussi, depuis vingt )ours, 
madame Cibot faisait-elle d'immenses progrès dans l'esprit 
du malade, qui se voyait perdu sans elle; car pour 
Schmucke, Schmucke était un second Pons pour le pauvre 
malade. L'art prodigieux de la Cibot consistait, à son insu 
d'ailleurs, à exprimer les propres idées de Pons. 

— Ah ! voilà le docteur, dit-elle en entendant des 
coups de sonnette. 

Et elle laissa Pons tout seul, sachant bien que le Juif 
et Rémonencq arrivaient. 

— Ne faites pas de bruit, messieurs... dit-elle, qu'il 
ne s'aperçoive de rien! car il est comme un crin dès 
qu'il s'agit de son trésor. 

— Une simple promenade suffira, répondit le Juif 
armé de sa loupe et dune lorgnette. 



LE COUSIN PONS. I 63 

Le salon où se trouvait la majeure partie du Musée- 
Pons était un de ces anciens salons comme les conce- 
vaient les architectes employés par la noblesse française, 
de vingt -cinq pieds de largeur sur trente de longueur 
et de treize pieds de hauteur. Les tableaux que possédait 
Pons, au nombre de soixante-sept, tenaient tous sur les 
quatre parois de ce salon boisé, blanc et or, mais le blanc 
jauni, l'or rougi par le temps offraient des tons harmo- 
nieux qui ne nuisaient point à l'effet des toiles. Quatorze 
statues s'élevaient sur des colonnes, soit aux angles, soit 
entre les tableaux, sur des gaines de Boule. Des buffets 
en ébène, tous sculptés et d'une richesse royale, garnis- 
saient à hauteur d'appui le bas des murs. Ces buffets 
contenaient les curiosités. Au milieu du salon, une ligne 
de crédences en bois sculpté présentait au regard les plus 
grandes raretés du travail humain : les ivoires, les bron- 
zes, les bois, les émaux, l'orfèvrerie, les porcelaines, etc. 

Dès que le Juif fut dans ce sanctuaire, il alla droit à 
quatre chefs-d'œuvre qu'il reconnut pour les plus beaux 
de cette collection, .et de maîtres qui manquaient à la 
sienne. C'était pour lui ce que sont pour les naturalistes 
ces desiderata qui font entreprendre des voyages du cou- 
chant à l'aurore, aux tropiques, dans les déserts, les pam- 
pas, les savanes, les forêts vierges. Le premier tableau 
était de Sébastien del Piombo, le second de Fra Bartho- 
lomeo délia Porta, le troisième un paysage d'Hobbéma. 
et le dernier un portrait de femme par Albert Durer, 
quatre diamants! Sébastien de! Piombo se trouve, dans 
l'art de la peinture, comme un point brillant où trois 
écoles se sont donné rendez-vous pour v apporter cha- 
cune ses éminentes qualités. Peintre de Venise, il est 
venu à Rome y prendre le style de Raphaël, sous la di- 
rection de Michel-Ange, qui voulut l'opposer à Raphaël 
en luttant, dans la personne d'un de ses lieutenants, contre 
ce souverain pontife de l'Art. Ainsi, ce paresseux génie a 
fondu la couleur vénitienne, la composition florentine. 



1 64, SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

le stjle raphaëlesque dans les rares tableaux qu'il a dai- 
gné peindre, et dont les cartons étaient dessinés, dit-on, 
par Michel-Ange. Aussi peut-on voir à quelle perfection 
est arrivé cet homme, armé de cette triple force, quand 
on étudie au Musée de Paris le portrait de Baccio Bandi- 
nelli* qui peut être mis en comparaison avec l'Homme au 
gant de Titien, avec le portrait de vieillard où Raphaël a 
joint sa perfection à celle de Corrège, et avec le Char- 
les VIII de Leonardo da Vinci*, sans que cette toile y 
perde. Ces quatre perles offrent la même eau, le même 
orient, la même rondeur, le même éclat, la même valeur. 
L'art humain ne peut aller au delà. C'est supérieur à la 
nature qui n'a fait vivre l'original que pendant un mo- 
ment. De ce grand génie, de cette palette immortelle, 
mais d'une incurable paresse, Pons possédait un Cheva- 
lier de Malte en prière, peint sur ardoise, d'une fraî- 
cheur, d'un fini, d'une profondeur supérieurs encore aux 
qualités du portrait de Baccio Bandinelli. Le Fra Bartho- 
lomeo, qui représentait une Sainte Famille, eût été pris 
pour un tableau de Raphaël par beaucoup de connais- 
seurs. L'Hobbéma devait aller à soixante mille francs en 
vente publique. Quant à l'Albert Durer, ce portrait de 
femme était pareil au fameux Holzschuer de Nuremberg, 
duquel les rois de Bavière, de Hollande et de Prusse ont 
offert deux cent mille francs, et vainement, à plusieurs 
reprises. Est-ce la femme ou la fille du chevalier Holz- 
schuer, fami d'Albert Durer?... Ihjpothèse paraît une 
certitude, car la femme du Musée-Pons est dans une at- 
titude qui suppose un pendant, et les armes peintes sont 
disposées de la même manière dans l'un et l'autre por- 
trait. Enfin, le œtatis suœ XLl est en parfaite harmonie 
avec l'âge indiqué dans le portrait si religieusement gardé 
par la maison Holzschuer de Nuremberg, et dont la gra- 
vure a été récemment achevée. 

Elic Magus eut des larmes dans les yeux en regardant 
tour à tour ces quatre chefs-d'œuvre. 



LE COUSIN PONS. 



6ç 



— Je vous donne deux mille francs de gratification 
par chacun de ces tableaux, si vous me les faites avoir 
pour quarante mille francs!... dit-iI à l'oreiHe de la Cibot 
stupéfaite de cette fortune tombée du ciel. 

L'admiration, ou, pour être plus exact, le délire du 
Juif, avait produit un tel désarroi dans son intelligence 




et dans ses habitudes de cupidité, que le Juif s'y abniia, 
comme on voit. 

— Et moi?... dit Rémonencq qui ne se connaissait 
pas en tableaux. 

— Tout est ici de la même force, répliqua fine- 
ment le Juif à l'oreille de l'Auvergnat, prends dix 



l66 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

tableaux au hasard et aux mêmes conditions, ta fortune 
sera faite ! 

Ces trois voleurs se regardaient encore, chacun en 
proie à sa volupté, la plus vive de toutes, la satisfaction 
du succès en fait de fortune, lorsque la voix du malade 
retentit et vibra comme des coups de cloche. . . 

— Qui va là!... criait Pons. 

— Monsieur! recouchez -vous donc! dit la Cibot en 
s'élançant sur Pons et le forçant à se remettre au ht. Ah! 
çà, voulez-vous vous tuer!... Eh! bien, ce n'est pas mon- 
sieur Poulain, c'est ce brave Rémonencq, qui est si in- 
quiet de vous, qu'il vient savoir de vos nouvelles ! . . . Vous 
êtes si aimé, que toute la maison est en l'air pour vous. De 
quoi donc avez-vous peur? 

— Mais, il me semble que vous êtes là plusieurs, dit 
le malade. 

— Plusieurs! c'est bon!... Ah! çà, rêvez -vous?... 
Vous finirez par devenir fou, ma parole d'honneur!... 
Tenez ! voyez. 

La Cibot alla vivement ouvrir la porte, fit signe à Ma- 
gus de se retirer et à Rémonencq d'avancer. 

— Eh ! bien, mon cher monsieur, dit l'Auvergnat pour 
qui la Cibot avait parlé, je viens savoir de vos nouvelles, 
car toute la maison est dans les transes par rapport à 
vous... Personne n'aime que la mort se mette dans les 
maisons!... Et, enfin, le papa Monistrol, que vous con- 
naissez bien, m'a chargé de vous dne que si vous aviez 
besom d'argent, il se mettait à votre service... 

— Il vous envole pour donner un coup-d'œil à mes 
biblots ! . . . dit le vieux collectionneur avec une aigreur 
pleine de défiance. 

Dans les maladies de foie, les sujets contractent pres- 
que toujours une antipathie spéciale, momentanée; ils 
concentrent leur mauvaise humeur sur un objet ou sur 
une personne quelconque. Or, Pons se figurait qu'on en 
voulait à son trésor, il avait l'idée fixe de le surveiller, et 



LE COUSIN PONS. I 67 

il envoyait, de moments en moments, Schmucke voir si 
personne ne s'était glissé dans le sanctuaire. 

— Elle est assez belle, votre collection, répondit astu- 
cieusement Rémonencq, pour exciter l'attention des chi- 
neurs; je ne me connais pas en haute curiosité, mais mon- 
sieur passe pour être un si grand connaisseur, que quoique 
je ne sois pas bien avancé dans la chose, j'achèterai bien 
de monsieur, les yeux fermés... Si monsieur avait quel- 
quefois besoin d'argent, car rien ne coûte comme ces sa- 
crées maladies... que ma sœur, en dix jours, a dépensé 
trente sous de remèdes, quand elle a eu les sangs boule- 
versés, et qu'elle aurait bien guéri sans cela... Les méde- 
cins sont des fripons qui profitent de notre état pour... 

— Adieu, merci, monsieur, répondit Pons au ferrail- 
leur en lui jetant des regards inquiets. 

— Je vais le reconduire, dit tout bas la Cibot à son 
malade, crainte qu'il ne touche à quelque chose. 

— Oui, oui, répondit le malade en remerciant la 
Cibot par un regard. 

La Cibot ferma la porte de la chambre à coucher, ce 
qui réveilla la défiance de Pons. Elle trouva Magus im- 
mobile devant les quatre tableaux. Cette immobilité, cette 
admiration ne peuvent être comprises que par ceux dont 
l'âme est ouverte au beau idéal, au sentiment ineffable que 
cause la perfection dans l'art, et qui restent plantés sur 
leurs pieds durant des heures entières au Musée devant 
la Joconde de Leonardo da Vinci, devant l'Antiope du 
Corrége, le chef-d'œuvre de ce peintre, devant la maî- 
tresse du Titien, la Sainte- Famille d'Andréa del Sarto, 
devant les enfants entourés de fleurs du Dominiquin, le 
petit camaïeu de Raphaël et son portrait de vieillard, les 
plus immenses chefs-d'œuvre de l'art. 

— Sauvez-vous sans bruit! dit-elle. 

Le Juif s'en alla lentement et à reculons, regardant les 
tableaux comme un amant rco;aide une maîtresse à la- 
quelle il dit adieu. Quand le Juif fut sur le palier, la Ci- 



l68 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

bot, à qui cette contemplation avait donné des idées, 
frappa sur le bras sec de Magus. 

— Vous me donnerez quatre mille francs par tableau ! 
sinon rien de fait. . . 

— Je suis si pauvre!... dit Magus. Si je désire ces 
toiles, c'est par amour, uniquement par amour de fart, 
ma belle dame ! 

— Tu es si sec, mon fiston! dit la portière, que je 
conçois cet amour-là. Mais si tu ne me promets pas au- 
jourd'hui seize mille francs devant Rémonencq, demain, 
ce sera vingt mille. 

— Je promets les seize, répondit le Juif effrayé de 
l'avidité de cette portière. 

— Par quoi ça peut-il jurer, un Juif?... dit la Cibot 
à Rémonencq. 

— - Vous pouvez vous fier à lui, répondit le ferrailleur, 
il est aussi honnête homme que moi. 

— Eh! bien, et vous? demanda la portière, si je vous 
en fais vendre, que me donnerez-vous?. ,. 

— Moitié dans les bénéfices, dit promptement Rémo- 
nencq. 

— J'aime mieux une somme tout de suite, je ne suis 
pas dans le commerce, répondit la Cibot. 

— Vous entendez johment les affaires! dit Ehe Magus 
en souriant, vous feriez une fameuse marchande. 

— Je lui offre de s'associer avec moi corps et biens, 
dit TAuvergnat en prenant le bras potelé de la Cibot et 
tapant dessus avec une force de marteau. Je ne lui de- 
mande pas d'autre mise de fonds que sa beauté ! Vous 
avez tort de tenir à votre Turc de Cibot et à son ai- 
guille! Est-ce un petit portier qui peut enrichir une belle 
femme comme vous? Ah! quelle figure vous feriez dans 
une boutique sur le boulevard, au milieu des curiosités, 
jabotant avec les amateurs et les entortillant! Laissez-moi 
là votre loge quand vous aurez fait votre pelote ici, et 
vous verrez ce que nous deviendrons à nous deux! 



LE COUSIN PONS. I 69 

— Faire ma pelote ! dit la Cibot. Je suis incapable de 
prendre ici la valeur d'une épingle! entendez-vous, Ré- 
monencq? s'écria la portière. Je suis connue dans le quar- 
tier pour une honnête femme, n'a ! 

Les jeux de la Cibot flamboyaient. 

— Là, rassurez-vous ! dit Elie Magus. Cet Auver- 
gnat a l'air de vous trop aimer pour vouloir vous 
offenser. 

— Comme elle vous mènerait les pratiques ! s'écria 
l'Auvergnat. 

— Soyez justes, mes fistons, reprit madame Cibot 
radoucie, et jugez vous-mêmes de ma situation ici!... 
Voilà dix ans que je m'extermine le tempérament pour 
ces deux vieux garçons-là, sans que jamais ils ne m'aient 
donné autre chose que des paroles... Rémonencq vous 
dira que je nourris ces deux vieux à forfait, où que je 
perds des vingt à trente sous par )Our, que toutes mes 
économies j ont passé, par famé de ma mère!... la 
seule auteur de mes jours que j'ai connue; mais aussi 
vrai que j'existe, et que voilà le jour qui nous éclaire, 
et que mon café me serve de poison si je mens d'une 
centime!... Eh! bien, en voilà un qui va mourir, pas 
vrai? et c'est le plus riche de ces deux hommes de qui 
j'ai fait mes propres enfants!... Croireriez-vous, mon 
cher monsieur, que depuis vingt jours que je lui ré- 
pète qu'il est à la mort (car monsieur Poulain l'a con- 
damné!...), ce grigou-là ne parle pas plus de me mettre 
sur son testament que si je ne le connaissais pas! Ma 
parole d'honneur, nous n'avons notre dû qu'en le pre- 
nant, foi d'honnête femme; car allez donc vous fier à 
des héritiers?... pus souvent! Tenez, voyez -vous, pa- 
roles ne puent pas, tout le monde est de la canaille! 

— C'est vrai! dit sournoisement Elie Magus, et c'est 
encore nous autres, ajouta-t-il en regardant Rémonencq, 
qui sommes les plus honnêtes gens... 

— Laissez-moi donc, reprit la Cibot, je ne parle pas 



170 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

pour VOUS... Les personnes pressantes, comme dit cet an- 
cien acteur, sont toujours acceptées ! . . . Je vous jure que ces 
deux messieurs me doivent déjà près de trois mille francs, 
que le peu que je possède est déjà passé dans les médica- 
ments et dans leurs affaires, et s'ils n'allaient ne me rien 
reconnaître de mes avances!... Je suis si bête avec ma 
probité que je n'ose pas leux en parler. Pour lors, vous 
qu'êtes dans les affaires, mon cher monsieur, me conseil- 
lez-vous de m'adresser à un avocat?. . . 

— Un avocat! s'écria Rémonencq, vous en savez plus 
que tous les avocastes ! . , . 

Le bruit de la chute d'un corps lourd, tombé sur le 
carreau de la salle à manger, retentit dans le vaste espace 
de l'escaher. 

— Ah! mon Dieu! cria la Cibot, que qu'il arrive? II 
me semble que c'est monsieur qui vient de prendre un 
billet de parterre ! . . . 

Elle poussa ses deux complices qui dégringolèrent avec 
agilité, puis elle se retourna, se précipita dans la salle à 
manger et y vit Pons étalé tout de son long, en chemise, 
évanoui! Elle prit le vieux garçon dans ses bras, l'enleva 
comme une plume, et le porta jusque sur son lit. Quand 
elle eut couché le moribond, elle lui fit respirer des bar- 
bes de plume brûlée, elle lui mouilla les tempes d'eau de 
Cologne, elle le ranima. Puis, lorsqu'elle vit les yeux 
de Pons ouverts, que la vie fut revenue, elle se posa les 
poings sur les hanches. 

— Sans pantoufles, en chemise! il y a de quoi vous 
tuer! Et pourquoi vous défiez- vous de moi?... Si c'est 
ainsi, adieu, monsieur. Après dix ans que je vous sers, 
que je mets du mien dans votre ménage, que mes écono- 
mies y sont toutes passées, pour éviter des ennuis à ce 
pauvre monsieur Schmucke, qui pleure comme un enfant 
par les escaliers. . . Voilà ma récompense ! vous venez m'es- 
pionncr... Dieu vous a puni! c'est bien fait! Et moi qui 
me donne un effort pour vous porter dans mes bras, que 



LE COUSIN PONS. 171 

je risque d'être blessée pour le reste de mes jours. Ah! 
mon Dieu ! et la porte que j'ai laissée ouverte. . . 

— Avec qui causiez-vous? 

— En voilà des idées! s'écria la Cibot. Ah! çà, suis-je 
votre esclave ? ai-je des comptes à vous rendre ? Savez-vous 
que si vous m'ennuyez ainsi, je plante tout là! Vous pren- 
drez n'une garde ! 

Pons, épouvanté de cette menace, donna sans le savoir 
à la Cibot la mesure de ce qu'elle pouvait tenter avec cette 
épée de Damoclès. 

— C'est ma maladie ! dit-il piteusement. 

— A la bonne heure ! réphqua la Cibot rudement. 

Elle laissa Pons confus, en proie à des remords, admi- 
rant le dévouement criard de sa garde-malade, se faisant 
des reproches, et ne sentant pas le mal horrible par lequel 
il venait d'aggraver sa maladie en tombant ainsi sur les 
dalles de la salle à manger. La Cibot aperçut Schmucke 
qui montait l'escalier. 

— Venez, monsieur... Il y a de tristes nouvelles! al- 
lez! monsieur Pons devient fou!... Figurez -vous qu'il 
s'est levé tout nu, qu'il m'a suivie, non, il s'est étendu là, 
tout de son long... Demandez-lui pourquoi, il n'en sait 
rién... Il va mal. Je n'ai rien fait pour le provoquer à des 
violences pareilles, à moins de lui avoir réveillé les idées 
en lui parlant de ses premières amours... Qui est-ce qui 
connaît les hommes! C'est tous vieux libertins. .. J'ai eu 
tort de lui montrer mes bras, que ses yeux en brillaient 
comme des escarboucles. . . 

Schmucke écoutait madame Cibot, comme s'il l'enten- 
dait parlant hébreu. 

— Je me suis donné un effort que j'en serai blessée 
pour jusqu'à la fin de mes jours!... ajouta la Cibot en 
paraissant éprouver de vives douleurs et pensant à mettre 
à profit l'idée qu'elle avait eue, par hasard, en sentant une 
petite fatigue dans les muscles. Je suis si béte! Quand je 
l'ai vu là, par terre, je l'ai pris dans mes bras, et je l'ai 



172 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

porté jusqu'à son lit, comme un enfant, quoi ! Mais, main- 
tenant je sens un effort! Ah! je me trouve mal!... je des- 
cends chez moi, gardez notre malade. Je vas envoyer 
Cibot chercher monsieur Poulain pour moi! J'aimerais 
mieux mourir que de me voir infirme. .. 

La Cibot accrocha la rampe et roula par les escahers 
en faisant mille contorsions et des gémissements si plain- 
tifs, que tous les locataires, effrayés, sortirent sur les pa- 
hers de leurs appartements. Schmucke soutenait le malade 
en versant des larmes, et il exphquait le dévouement de 
la portière. Toute la maison, tout le quartier surent bien- 
tôt le trait subhme de madame Cibot, qui s'était donné 
un effort mortel, disait- on, en enlevant un des Casse- 
noisettes dans ses bras. Schmucke, revenu près de Pons, 
lui révéla l'état affreux de leur factotum, et tous deux ils 
se regardèrent en disant: «Qu'allons- nous devenir sans 
elle?...)) Schmucke, en voyant le changement produit chez 
Pons par son escapade , n'osa pas le gronder. 

— Vicbis pric-à-prac ! c'haimerais mieux les priler que de 
bertre mon ami ! . . . s'écria-t-il en apprenant de Pons la cause 
de l'accident. Se levier te montam Zihod, qui nous brede ses 
igonomies ! Cesdre bas pien; mais c'est la malatie. . . 

— Ah! quelle maladie! je suis changé, je le sens, 
dit Pons. Je ne voudrais pas te faire souffrir, mon bon 
Schmuche. 

— Cronte-moi ! dit Schmucke, et laisse montam Zibod 
dranquille. 

Le docteur Poulain fit disparaître en quelques jours 
l'infirmité dont se disait menacée madame Cibot, et sa 
réputation reçut dans le quartier du Marais un lustre 
extraordinaire de cette guérison , qui tenait du miracle. 
Il attribua chez Pons ce succès à l'excellente constitution 
de la malade, qui reprit son service auprès de ses deux 
messieurs le septième jour à leur grande satisfaction. Cet 
événement augmenta de cent pour cent rinfluencc, la 
tyrannie de la portière sur le ménage des deux Casse-noi- 



" LE COUSIN PONS. 173 

settes, qui, pendant cette semaine, s'étaient endettés, 
mais dont les dettes furent payées par elle. La Cibot pro- 
fita de la circonstance pour obtenir (et avec quelle faci- 
lité!) de Schmucke une reconnaissance des deux mille 
francs qu'elle disait avoir prêtés aux deux amis. 

— Ah! quel médecin que monsieur Poulain! dit la 
Cibot à Pons. 11 vous sauvera, mon cher monsieur, car 
il m'a tirée du cercueil ! Mon pauvre Cibot me regardait 
comme morte!... Eh! bien, monsieur Poulain a dû vous 
le dire, pendant que j'étais sur mon ht, je ne pensais qu'à 
vous. — Mon Dieu, que je disais, prenez-moi, et laissez 
vivre mon cher monsieur Pons. . . 

— Pauvre chère madame Cibot, vous avez manqué 
d'avoir une infirmité pour moi ! . . . 

— Ah! sans monsieur Poulain, je serais dans la che- 
mise de sapin qui nous attend tous. Eh! bien, n'au bout 
du fossé la culbute, comme disait cet ancien acteur ! Faut 
de la philosophie. Comment avez-vous fait sans moi?... 

— Schmucke m'a gardé, répondit le malade; mais 
notre pauvre caisse et notre clientèle en ont souffert... Je 
ne sais pas comment il a fait. 

— Ti galme ! Bons! s'écria Schmucke, nus afons i tans 
le hère Zipod, ein panquier. . . 

— Ne parlez pas de cela! mon cher mouton, vous êtes 
tous deux nos enfants, reprit la Cibot. Nos économies 
sont bien placées chez vous, allez! vous êtes plus solides 
que la Banque. Tant que nous aurons un morceau de 
pain, vous en aurez la moitié... ça ne vaut pas la peine 
d'en parler. . . 

— Baufre montam Zibod! dit Schmucke en s'en allant. 
Pons gardait le silence. 

Croireriez-vous, mon chérubin, dit la Cibot au ma- 
lade en le voyant inquiet, que, dans mon agonie, car j'ai 
vu la camarde de bien près!... ce qui me tourmentait le 
plus, c'était de vous laisser seuls, livrés à vous-mêmes, 
et de laisser mon pauvre Cibot sans un liard... C'est si 



174 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

peu de chose que mes économies, que je ne vous en parle 
que rapport à ma mort et à Cibot, qu'est un ange! Non, 
cet être-là m'a soignée comme une reine, en me pleurant 
comme un veau!... Mais je comptais sur vous, foi d'hon- 
nête femme. Je me disais : «Va, Cibot, mes messieurs 
ne te laisseront jamais sans pain. . . » 

Pons ne répondit rien à cette attaque ad testamentum , et 
la portière garda le silence en attendant un mot. 

— Je vous recommanderai à Schmucke, dit enfin le 
malade. 

— Ah! s'écria la portière, tout ce que vous ferez sera 
bien fait, je m'en rapporte à vous, à votre cœur... Ne 
parlons jamais de cela, car vous m'humiliez, mon cher 
chérubin; pensez à vous guérir! vous vivrez plus que 
nous... 

Une profonde inquiétude s'empara du cœur de ma- 
dame Cibot, elle résolut de faire expliquer son monsieur 
sur le legs qu'il entendait lui laisser; et, de prime abord, 
elle sortit pour aller trouver le docteur Poulain chez lui, 
le soir, après le dîner de Schmucke, qui mangeait auprès 
du lit de Pons depuis que son ami était malade. 

Le docteur Poulain demeurait rue d'Orléans*. 11 occu- 
pait un petit rez-de-chaussée composé d'une antichambre, 
d'un salon et de deux chambres à coucher. Un office con- 
tigu à l'antichambre, et qui communiquait à l'une des 
deux chambres, celle du docteur, avait été converti en 
cabinet. Une cuisine, une chambre de domestique et une 
petite cave dépendaient de cette location située dans une 
aile de la maison, immense bâtisse construite sous l'Em- 
pire, à la place d'un vieil hôtel dont le jardin subsistait 
encore. Ce jardin était partagé entre les trois appartements 
du rez-de-chaussée. 

L'appartement du docteur n'avait pas été changé de- 
puis quarante ans. Les peintures, les papiers, la décora- 
tion, tout y sentait l'Empire. Une crasse quadragénaire, 
la fumée, y avaient flétri les glaces, les bordures, les des- 



LE COUSIN PONS. I75 

sins du papier, les plafonds et les peintures. Cette petite 
location, au fond du Marais, coûtait encore mille francs 
par an. Madame Poulain, mère du docteur, âgée de 
soixante-sept ans, achevait sa vie dans la seconde chambre 
à coucher. Elle travaillait pour les culottiers. Elle cousait 
les guêtres, les culottes de peau, les bretelles, les cein- 
tures, enfin tout ce qui concerne cet article assez en déca- 
dence aujourd'hui. Occupée à surveiller le ménage et 
l'unique domestique de son fils, elle ne sortait jamais, 
et prenait l'air dans le jardinet, oii l'on descendait par une 
porte-fenêtre du salon. Veuve depuis vingt ans, elle avait, 
à la mort de son mari , vendu son fonds de culottier à son 
premier ouvrier, qui lui réservait assez d'ouvrage pour 
qu'elle pût gagner environ trente sous par jour. Elle avait 
tout sacrifié à l'éducation de son fils unique, en voulant le 
placer à tout prix dans une situation supérieure à celle de 
son père. Fière de son Esculape, croyant à ses succès, elle 
continuait à tout lui sacrifier, heureuse de le soigner, 
d'économiser pour lui, ne rêvant qu'à son bien-être, et 
l'aimant avec intelligence, ce que ne savent pas faire toutes 
les mères. Ainsi, madame Poulain, qui se souvenait d'avoir 
été simple ouvrière, ne voulait pas nuire à son fils ou 
prêter à rire, au mépris, car la bonne femme parlait en S 
comme madame Cibot parlait en N; elle se cachait dans 
sa chambre, d'elle-même, quand par hasard quelques 
clients distingués venaient consulter le docteur, ou lors- 
que des camarades de collège ou d'hôpital se présentaient. 
Aussi, jamais le docteur n'avait-il eu à rougir de sa mère, 
qu'il vénérait, et dont le défimt d'éducation était bien com- 
pensé par cette sublime tendresse. La vente du fonds de 
culottier avait produit environ vingt mille francs, la veuve 
les avait placés sur le Grand-Livre en 1820, et les onze 
cents francs de rente qu'elle en avait eus composaient 
toute sa fortune. Aussi, pendant lonir-temps, les voisins 
aperçurcnt-ils, dans le jardin, le linge du docteur et celui 
de sa mère, étendus sur des cordes. La domestique et 



JJÔ SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

madame Poulam blanchissaient tout au logis avec éco- 
nomie. Ce détail domestique nuisait beaucoup au docteur, 
on ne voulait pas lui reconnaître de talent en le voyant si 
pauvre. Les onze cents francs de rente passaient au lover. 
Le travail de madame Poulain, bonne grosse petite vieille, 
avait, pendant les premiers temps, suffi à toutes les dé- 
penses de ce pauvre ménage. Après douze ans de persi- 
stance dans son chemin pierreux, le docteur ayant fini par 
gagner un millier d'écus par an, madame Poulam pouvait 
alors disposer d'environ cinq mille francs. C'était, pour 
qui connaît Pans, avoir le strict nécessaire. 

Le salon où les consultants attendaient, était mesquine- 
ment meublé de ce canapé vulgaire, en acajou, garni de 
velours d'Utrecht jaune à fleurs, de quatre fauteuils, de six 
chaises, d'une console et d'une table à thé, provenant 
de la succession du feu culottier et le tout de son choix. 
La pendule, toujours sous son globe de verre, entre deux 
candélabres égyptiens, figurait une lyre. On se demandait 
par quels procédés les rideaux pendus aux fenêtres avaient 
pu subsister si long-temps, car ils étaient en calicot jaune 
imprimé de rosaces rouges de la fabrique de Jouy. Ober- 
kampf* avait reçu des compliments de l'Empereur pour 
ces atroces produits de l'industrie cotonnière en 1809. Le 
cabinet du docteur était meublé dans ce goût-là, le mobi- 
lier de la chambre paternelle en avait fait les frais. C'était 
sec, pauvre et froid. Quel malade pouvait croire à la 
science d'un médecin qui, sans renommée, se trouvait 
encore sans meubles, par un temps oij l'Annonce est 
toute-puissante, où l'on dore les candélabres de la place 
de la Concorde pour consoler le pauvre en lui persuadant 
qu'il est un riche citoyen? 

L'antichambre servait de salle à manger. La bonne y 
travaillait quand elle ne s'adonnait pas aux travaux de la 
cuisine, ou qu'elle ne tenait pas compagnie à la mère du 
docteur. On devinait, dès l'entrée, la misère décente qui 
régnait dans ce triste appartement, désert pendant la 



LE COUSIN PONS. 177 

moitié de la Journée, en apercevant les petits rideaux de 
mousseline rousse à la croisée de cette pièce donnant sur 
la cour. Les placards devaient receler des restes de pâtés 
moisis, des assiettes écornées, des bouchons éternels, des 
serviettes d'une semaine, enfin les ignominies justifiables 
des petits ménages parisiens, et qui de là ne peuvent aller 
que dans la hotte des chiffonniers. Aussi par ce temps oii 
la pièce de cent sous est tapie dans toutes les consciences, 
011 elle roule dans toutes les phrases, le docteur, âgé de 
trente ans, doué d'une mère sans relations, restait-il gar- 
çon. En dix ans, il n'avait pas rencontré le plus petit pré- 
texte à roman dans les familles oii sa profession lui donnait 
accès, car il guérissait les gens dans une sphère oii les 
existences ressemblaient à la sienne; il ne voyait que des 
ménages pareils au sien, ceux de petits employés ou de 
petits fabricants. Ses clients les plus riches étaient les bou- 
chers, les boulangers, les gros détaillants du quartier, gens 
qui, la plupart du temps, attribuaient leur guérison à la 
nature, pour pouvoir payer les visites du docteur à qua- 
rante sous, en le voyant venir à pied. En médecine, le 
cabriolet est plus nécessaire que le savoir. 

Une vie commune et sans hasards finit par agir sur 
l'esprit le plus aventureux. Un homme se façonne à son 
sort, il accepte la vulgarité de sa vie. Aussi, le docteur 
Poulain, après dix ans de pratique, continuait-il à faire 
son métier de Sisyphe, sans les désespoirs qui rendirent 
ses premiers jours amers. Néanmoins, il caressait un 
rêve, car tous les gens de Paris ont leur rêve. Rémo- 
nencq jouissait d'un rêve, la Cibot avait le sien. Le doc- 
teur Poulain espérait être appelé près d'un malade riche 
et influent; puis obtenir, par le crédit de ce malade qu'il 
guérissait infailliblement, une place de médecin en chef à 
un hôpital, de médecin des prisons, ou des théâtres du 
boulevard, ou d'un ministère. Il avait d'ailleurs gagné sa 
place de médecin de la manie de cette manière. Amené 
par la Cibot, il avait soigne, guéri, monsieur Pillcrault, le 



178 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

propriétaire de la maison où les Cibot étaient concierges. 
Monsieur Pillerault, grand -oncle maternel de madame 
la comtesse Popinot, la femme du ministre, s'étant inté- 
ressé à ce jeune homme dont la misère cachée avait été 
sondée par Iiy dans une visite de remercîment, exigea de 
son petit-neveu, le ministre, qui le vénérait, la place que 
le docteur exerçait depuis cinq ans, et dont les maigres 
émoluments étaient venus bien à propos pour l'empécher 
de prendre un parti violent, celui de l'émigration. Quitter 
la France est pour un Français, une situation funèbre. Le 
docteur Poulain alla bien remercier le comte Popmot, 
mais, le médecin de l'homme d'Etat étant l'illustre Bian- 
chon , le solhciteur comprit qu'il ne pouvait guère arriver 
dans cette maison-Ià. Le pauvre docteur, après s'être flatté 
d'obtenir la protection d'un des ministres influents, d'une 
des douze ou quinze cartes qu'une main puissante mêle 
depuis seize ans sur le tapis vert de la table du conseil, se 
trouva replongé dans le Marais où il pataugeait chez les 
pauvres, chez les petits bourgeois, et où il eut la charge 
de vérifier les décès, à raison de douze cents francs 
par an. 

Le docteur Poulain, interne assez distingué, devenu 
praticien prudent, ne manquait pas d'expérience. D'ail- 
leurs, ses morts ne faisaient pas scandale, et il pouvait 
étudier toutes les maladies in anima vili. Jugez de quel 
fiel il se nourrissait? Aussi, l'expression de sa figure, déjà 
longue et mélancolique, était -elle parfois effrayante. 
Mettez dans un parchemin jaune les yeux ardents de Tar- 
tufe et l'aigreur d'Alceste; puis, figurez-vous la démarche, 
l'attitude, les regards de cet homme, qui, se trouvant tout 
aussi bon médecin que l'illustre Bianchon, se sentait 
maintenu dans une sphère obscure par une main de fer? 
Le docteur Poulain ne pouvait s'empêcher de comparer 
ses recettes de dix trancs dans les jours heureux, à celles 
de Bianchon qui vont à cinq ou six cents francs! N'est-ce 
pas à concevoir toutes les haines de la démocratie? Cet 



l8o SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ambitieux, refoulé, n'avait d'ailleurs rien à se reprocher. 
II avait déjà tenté la fortune en inventant des pilules pur- 
gatives, semblables à celles de Morisson. Il avait confié 
cette exploitation à l'un de ses camarades d'hôpital, un 
interne devenu pharmacien; mais le pharmacien, amou- 
reux d'une figurante de l'Ambigu-Comique*, s'était mis en 
faillite, et le brevet d'invention des pilules purgatives se 
trouvant pris à son nom, cette immense découverte avait 
enrichi le successeur. L'ancien interne était parti pour le 
Mexique, la patrie de l'or, en emportant mille francs 
d'économies au pauvre Poulain, qui, pour fiche de conso- 
lation, fut traité d'usurier par la mourante à laquelle il vint 
redemander son argent. Depuis la bonne fortune de la 
guérison du vieux Pillerault, pas un seul client riche ne 
s'était présenté. Poulain courait tout le Marais, à pied, 
comme un chat maigre, et sur vingt visites, en obtenait 
deux à quarante sous. Le client qui payait bien était, pour 
lui, cet oiseau fantastique, appelé le Merle blanc dans tous 
les mondes sublunaires. 

Le jeune avocat sans causes, le jeune mé\iecin sans 
clients sont les deux plus grandes expressions du Dés- 
espoir décent, particulier à la ville de Pans, ce Désespoir 
muet et froid, vêtu d'un habit et d'un pantalon noirs à 
coutures blanchies qui rappellent le zinc de la mansarde, 
d'un gilet de satin luisant, d'un chapeau ménagé sainte- 
ment, de vieux gants et de chemises en calicot. C'est un 
poëme de tristesse, sombre comme les Secrets de la Con- 
ciergerie. Les autres misères, celles du poëte, de l'artiste, 
du comédien, du musicien, sont égayées par les jovialités 
naturelles aux arts, par l'insouciance de la Bohême où l'on 
entre d'abord et qui mène aux Thébaïdcs du génie! Mais 
ces deux habits noirs qui vont à pied, portés par deux 
professions pour lesquelles tout est plaie, à qui Ihumanité 
ne montre que ses côtés honteux; ces deux hommes ont, 
dans les aplatissements du début, des expressions sinistres, 
provoquantes, où la haine et l'ambition concentrées jail- 



LE COUSIN PONS. I 5 I 

lissent par des regards semblables aux premiers efforts 
d'un incendie couvé. Quand deux amis de collège se 
rencontrent, à vmgt ans de distance, le riche évite alors 
son camarade pauvre, il ne le reconnaît pas, il s'épouvante 
des abîmes que la destinée a mis entre eux. L'un a par- 
couru la vie sur les chevaux fringants de la Fortune ou sur 
les nuages dorés du Succès; fautre a cheminé souterraine- 
ment dans les égouts parisiens, et il en porte les stigmates. 
Combien d'anciens amis évitaient le docteur à l'aspect de 
sa redingote et de son gilet! 

Maintenant il est facile de comprendre comment le 
docteur Poulain avait si bien Joué son rôle dans la corné-; 
die du danger de la Cibot. Toutes les convoitises, toutes 
les ambitions se devinent. En ne trouvant aucune lésion 
dans aucun organe de la portière, en admirant la régula- 
rité de son pouls, la parfaite aisance de ses mouvements, 
et, en fentendant jeter les hauts cris, il comprit qu'elle 
avait un intérêt à se dire à la mort. La rapide guérison 
d'une grave maladie feinte devant faire parler de lui dans 
l'Arrondissement, il exagéra la prétendue descente de la 
Cibot, il parla de la résoudre en la prenant à temps. Enfin 
il soumit la portière à de prétendus remèdes, à une fan- 
tastique opération, qui furent couronnés d'un plein succès. 
II chercha, dans l'arsenal des cures extraordinaires de 
Despiein, un cas bizarre; il en fit l'application à madame 
Cibot, attribua modestement la réussite au grand ciiirur- 
gien, et se donna pour son imitateur. Telles sont les au- 
daces des débutants à Paris. Tout leur fait échelle pour 
monter sur le théâtre; mais comme tout s'use, même les 
bâtons d'échelles, les débutants en chaque profession ne 
savent plus de quel bois se faire des marchepieds. Par 
certains moments, le Parisien est réfractai re au succès. 
Lassé d'élever des piédestaux, il boude comme les enfants 
gâtés et ne veut plus d'idoles; ou pour être vrai, les gens 
de talent manquent parfois à ses engouements. La gangue 
d'où s'extrait le génie a ses lacunes; le Parisien se re- 



l82 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

glmbe alors, il ne veut pas toujours dorer ou adorer les 
médiocrités. 

En entrant avec sa brusquerie habituelle, madame Ci- 
bot surprit le docteur à table avec sa vieille mère, man- 
geant une salade de mâches, la moins chère de toutes les 
salades, et n'ayant pour dessert qu'un angle aigu de fro- 
mage de Brie, entre une assiette peu garnie par les fruits 
dits les quatre-mendiants, où se voyaient beaucoup de 
râpes de raisin, et une assiette de mauvaises pommes 
de bateau. 

— Ma mère, vous pouvez rester, dit le médecin en 
retenant madame Poulain par le bras, c'est madame Cibot 
de qui Je vous ai parlé. 

— Mes respects, madame, mes devoirs, monsieur, dit 
la Cibot en acceptant la chaise que lui présenta le docteur. 
Ah! c'est madame votre mère, elle est bien heureuse 
d'avoir un fils qui a tant de talent; car c'est mon sauveur, 
madame, il m'a tirée de l'abîme... 

La veuve Poulain trouva madame Cibot charmante, en 
l'entendant faire ainsi l'éloge de son fils. 

— C'est donc pour vous dire, mon cher monsieur 
Poulain, entre nous, que le pauvre monsieur Pons va bien 
mal, et que j'ai à vous parler, rapport à lui... 

— Passons au salon, dit le docteur Poulain en mon- 
trant la domestique à madame Cibot par un geste signi- 
catif 

Une fois au salon, la Cibot expliqua longuement sa po- 
sition avec les deux Casse- noisettes, elle répéta l'histoire 
de son prêt en l'enjolivant, et raconta les immenses ser- 
vices qu'elle rendait depuis dix ans à messieurs Pons et 
Schmucke. A l'entendre, ces deux vieillards n'existeraient 
plus, sans ses soins maternels. Elle se posa comme un ange 
et dit tant et tant de mensonges arrosés de larmes qu'elle 
finit par attendrir la vieille madame Poulain. 

— Vous comprenez, mon cher monsieur, dit-ellc en 
terminant, qu'il faudrait bien savoir à quoi s'en tenir sur 



LE COUSIN PONS. I 8 3 

ce que monsieur Pons compte fane pour moi, dans le cas 
où il viendrait à mourir; c'est ce que je ne souhaite guère, 
car ces deux innocents à soigner, voyez-vous, madame, 
c'est ma vie; mais si l'un d'eux me manque, je soigne- 
rai l'autre. Moi, la Nature m'a bâtie pour être la rivale de 
la Maternité. Sans quelqu'un à qui je m'intéresse, de qui 
je me fais un enfant, je ne saurais que devenir... Donc, si 
monsieur Poulain le voulait, il me rendrait un service que 
je saurais bien reconnaître, ce serait de parler de moi à 
monsieur Pons. Mon Dieu! mille francs de viager, est-ce 
trop? je vous le demande... C'est autant de gagné pour 
monsieur Schmucke... Pour lors, notre cher malade m'a 
donc dit qu'il me recommanderait à ce pauvre Allemand, 
qui serait donc, dans son idée, son héritier... Mais qu'est- 
ce qu'un homme qui ne sait pas coudre deux idées en 
français, et qui d'ailleurs est capable de s'en aller en Alle- 
magne, tant il sera désespéré de la mort de son ami?... 

— Ma chère madame Cibot, répondit le docteur de- 
venu grave, ces sortes d'affaires ne concernent point les 
médecins, et l'exercice de ma profession me serait interdit 
si l'on savait que je me suis mêlé des dispositions testa- 
mentaires d'un de mes clients. La loi ne permet pas à un 
médecin d'accepter un legs de son malade... 

— Quelle bête de loi! car qu'est-ce qui m'empêche 
de partager mon legs avec vous? répondit sur-le-champ la 
Cibot. 

— J'irai plus loin, dit le docteur, ma conscience de 
médecin m'interdit de parler à monsieur Pons de sa mort. 
D'abord, il n'est pas assez en danger pour cela; puis, cette 
conversation de ma part lui causerait un saisissement qui 
pourrait lui faire un mal réel, et rendre alors sa maladie 
mortelle. . . 

— Mais je ne prends pas de mitaines, s'écria madame 
Cibot, pour lui dire de mettre ses afi^aires en ordre, et il 
ne s'en porte pas plus mal... Il est fait à cela!... ne crai- 
gnez rien. 



l84 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Ne me dites rien de plus, ma chère madame Ci- 
bot!... Ces choses ne sont pas du domaine de la méde- 
cine, elles regardent les notaires... 

— Mais, mon cher monsieur Poulain, si monsieur 
Pons vous demandait de lui-même oij il en est, et s'il 
ferait bien de prendre ses précautions, là, refuseriez-vous 
de lui dire que c'est une excellente chose pour recouvrer 
la santé que d'avoir tout bâclé... Puis vous ghsseriez un 
petit mot de moi... 

— Ah! s'il me parle de faire son testament, je ne l'en 
détournerai point, dit le docteur Poulain. 

— Eh! bien, voilà qui est dit, s'écria madame Cibot. 
Je venais vous remercier de vos soins, ajouta-t-elle en 
glissant dans la main du docteur une papillote qui conte- 
nait trois pièces d'or. C'est tout ce que je puis faire pour 
le moment. Ah! si j'étais riche, vous le seriez, mon 
cher monsieur Poulain, vous qui êtes l'image du bon 
Dieu sur la terre... Vous avez là, madame, pour fils, un 
ange ! 

La Cibot se leva, madame Poulain la salua d'un air ai- 
mable, et le docteur la reconduisit jusque sur le paher. 
Là, cette affreuse ladj Macbeth de la rue fut éclairée 
d'une lueur infernale; elle comprit que le médecin devait 
être son complice, puisqu'il acceptait des honoraires pour 
une fausse maladie. 

— Comment, mon bon monsieur Poulain, lui dit-elle, 
après m'avoir tirée d'affaire pour mon accident, vous re- 
fuseriez de me sauver de la misère en disant quelques 
paroles?... 

Le médecin sentit qu'il avait laissé le diable le prendre 
par un de ses cheveux, et que ce cheveu s'enroulait sur la 
corne impitoyable de la griffe rouge. Effrayé de perdre 
son honnêteté pour si peu de chose, il répondit à cette 
idée diabolique par une idée non moins diabolique. 

— Ecoutez, ma chère madame Cibot, dit-il en la fai- 
sant rentrer et l'emmenant dans son cabinet, je vais vous 



LE COUSIN PONS. l8 5 

payer la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers 
vous, à qui je dois ma place de la mairie... 

— Nous partagerons, dit-elIe vivement. 

— Quoi? demanda le docteur. 

— La succession, répondit la portière. 

— Vous ne me connaissez pas, répliqua le docteur en 
se posant en Valérius Publicola. Ne parlons plus de cela. 
J'ai pour ami de collège un garçon fort intelligent, et nous 
sommes d'autant plus liés, que nous avons eu les mêmes 
chances dans la vie. Pendant que j'étudiais la médecine, il 
faisait son droit; pendant que j'étais interne, il grossoyait 
chez un avoué, maître Couture. Fils d'un cordonnier, 
comme je suis celui d'un culottier, il n'a pas trouvé de 
sympathies bien vives autour de lui, mais il n'a pas 
trouvé non plus de capitaux; car, après tout, les capitaux 
ne s'obtiennent que par sympathie. Il n'a pu traiter d'une 
étude qu'en province, à Mantes... Or, les gens de province 
comprennent si peu les intelhgences parisiennes, que Ton 
a fait mille chicanes à mon ami. 

— Des canailles! s'écria la Cibot. 

— Oui, reprit le docteur, car on s'est coahsé contre 
lui si bien, qu'il a été forcé de revendre son étude 
pour des faits où Ton a su lui donner l'apparence d'un 
tort; le procureur du Roi s'en est mêlé; ce magistrat était 
du pays, il a pris fait et cause pour les gens du pays. Ce 
pauvre garçon, encore plus sec et plus râpé que je ne 
le suis, logé comme moi, nommé Fraisier, s'est réfugié 
dans notre Arrondissement; il en est réduit à plaider, car 
il est avocat, devant la Justice de paix et le Tribunal de 
police ordinaire. Il demeure ici près, rue de la Perle*. 
Allez au numéro 9, vous monterez trois étages, et, sur le 
palier, vous verrez imprimé en lettres d'or : cabinet de 
MONSIEUR FRAISIER, sur un petit carré de maroquin rouge. 
Fraisier se charge spécialement des affaires contentieuses 
de messieurs les concierges, des ouvriers et de tous les 
pauvres de notre Arrondissement à des prix modérés. 



l8^ SCÈNES DE LA VIE PARISIEiNNt. 

C'est un honnête homme, car je n'ai pas besom de vous 
dire qu'avec ses moyens, s'il était fripon, il roulerait car- 
rosse. Je verrai mon ami Fraisier ce soir. Allez chez lui 
demain de bonne heure, il connaît monsieur Louchard, 
le garde du commerce; monsieur Tabareau, l'huissier 
de la Justice de paix; monsieur Vitel, le juge de paix; et 
monsieur Trognon, notaire : il est lancé déjà parmi les 
gens d'affaires les phfs considérés du quartier. S'il se charge 
de vos intérêts, si vous pouvez le donner comme conseil 
à monsieur Pons, vous aurez en lui, voyez-vous, un autre 
vous-même. Seulement, n'allez pas, comme avec moi, lui 
proposer des compromis qui blessent l'honneur; mais il a 
de l'esprit, vous vous entendrez. Puis, quant à reconnaître 
ses services, je serai votre intermédiaire... 

Madame Cibot regarda le docteur malignement. 

— N'est-ce pas l'homme de loi, dit-elle, qui a tiré la 
mercière de la rue Vieille-du-Temple, madame Flori- 
mond, de la mauvaise passe où elle était, rapport à cet 
héritage de son bon ami?... 

— C'est lui-même, dit le docteur. 

— N'est-ce pas une horreur, s'écria la Cibot, qu'après 
lui avoir obtenu deux mille francs de rente, elle lui a 
refusé sa main, qu'il lui demandait, et qu'elle a cru, dit- 
on, être quitte en lui donnant douze chemises de toile de 
Hollande, vingt-quatre mouchoirs, enfin tout un trous- 
seau ! 

— Ma chère madame Cibot, dit le docteur, le trous- 
seau valait mille francs, et Fraisier, qui débutait alors dans 
le quartier, en avait bien besoin. Elle a d'ailleurs payé le 
mémoire de frais sans observation... Cette affaire-là en a 
valu d'autres à Fraisier, qui maintenant est très-occupé : 
mais, dans mon genre, nos clientèles se valent... 

— II n'y a que les justes qui pâtissent ici-bas, répondit 
lapoitière! Eh! bien, adieu et merci, mon bon monsieur 
Poulain. 

Ici commence le drame, ou, si vous voulez, la comédie 



LE COUSIN PONS. I 87 

terrible de la mort d'un célibataire livré par la force des 
choses à la rapacité des natures cupides qui se groupent à 
son lit, et qui, dans ce cas, eurent pour auxiliaires la pas- 
sion la plus vive, celle d'un tableaumane, l'avidité du sieur 
Fraisier, qui, vu dans sa caverne, va vous faire frémir, et 
la soif d'un Auvergnat capable de tout, même d'un crime, 
pour se faire un capital. Cette comédie, à laquelle cette 
partie du récit sert en quelque sorte d'avant- scène, a 
d'ailleurs pour acteurs tous les personnages qui jusqu'à 
présent ont occupé la scène. 

L'avilissement des mots est une de ces bizarreries des 
mœurs qui, pour être expliquée, voudrait des volumes. 
Ecrivez à un avoué en le qualifiant d'bomme de loi, vous 
l'aurez offensé tout autant que vous offenseriez un négo- 
ciant en gros de denrées coloniales à qui vous adresseriez 
ainsi votre lettre : «Monsieur un tel, épicier.» Un assez 
grand nombre de gens du monde qui devraient savoir, 
puisque c'est là toute leur science, ces délicatesses du 
savoir-vivre, ignorent encore que la qualification dbomme 
de lettres est la plus cruelle injure qu'on puisse faire à un 
auteur. Le mot monsieur est le plus grand exemple de la vie 
et de la mort des mots. Monsieur veut dire monseigneur. 
Ce titre, si considérable autrefois, réservé maintenant aux 
rois par la transformation de sieur en sire, se donne à tout 
le monde; et néanmoins messire , qui n'est pas autre chose 
que le double du mot monsieur et son équivalent, soulève 
des articles dans les feuilles républicaines, quand, par 
hasard, il se trouve mis dans un billet d'enterrement. Ma- 
gistrats, conseillers, jurisconsultes, juges, avocats, officiers 
ministériels, avoués, huissiers, conseils, hommes d'affaires, 
agents d'affaires et défenseurs, sont les Variétés sous les- 
quelles se classent les gens qui rendent la justice ou qui la 
travaillent. Les deux derniers bâtons de cette échelle sont 
le praticien et l'homme de loi. Le praticien, vulgairement 
appelé recors, est l'homme de justice par hasard, il est là 
pour assister l'exécution des jugements, c'est, pour les 



l88 SCÈNES DJE LA VIE PARISIENNE. 

affaires civiles, un bourreau d'occasion. Quant à l'homme 
de loi, c'est l'injure particulière à la profession. II est à la 
justice, ce que l'homme de lettres est à la littérature. Dans 
toutes les professions, en France, la rivalité qui les dévore, 
a trouvé des termes de dénigrement. Chaque état a son 
insulte. Le mépris qui frappe les mots homme de lettres et 
homme de loi s'arrête au pluriel. On dit très-bien sans 
blesser personne les gens de lettres, les gens de loi. Mais, à 
Paris, chaque profession a ses Oméga, des individus qui 
mettent le métier de plain-pied avec la pratique des rues, 
avec le peuple. Aussi Vhomme de loi, le petit agent d'af- 
faires existe-t-il encore dans certains quartiers, comme on 
trouve encore à la Halle, le prêteur à la petite semaine qui 
est à la haute banque ce que monsieur Fraisier était à la 
compagnie des avoués. Chose étrange! Les gens du peuple 
ont peur des officiers ministériels comme ils ont peur des 
restaurants fashionables. Ils s'adressent à des gens d'affaires 
comme ils vont boire au cabaret. Le plain-pied est la loi 
générale des différentes sphères sociales. II n'y a que les 
natures d'élite qui aiment à gravir les hauteurs, qui ne 
souffrent pas en se voyant en présence de leurs supérieurs, 
qui se font leur place, comme Beaumarchais laissant tom- 
ber la montre d'un grand seigneur essayant de l'humilier; 
mais aussi les parvenus, surtout ceux qui savent Jaire 
disparaître leurs langes, sont-ils des exceptions grandioses. 
Le lendemain à six heures du matin, madame Cibot 
examinait, rue de la Perle, la maison où demeurait son 
futur conseiller, le sieur Fraisier, homme cfe loi. C'était 
une de ces vieilles maisons habitées par la petite bourgeoi- 
sie d'autrefois. On y entrait par une allée. Le rez-de- 
chaussée, en partie occupé par la loge du portier et par la 
boutique d'un ébéniste, dont les ateliers et les magasins 
encombraient une petite cour intérieure, se trouvait par- 
tagé par l'allée et par la cage de l'escalier, que le salpêtre 
et riuimidité décoraient. Cette maison semblait attaquée 
de la lèpre. 



LE cousin; PONS. 189 

Madame Cibot alla droit à la loge, elle j trouva l'un des 
confrères de Cibot, un cordonnier, sa femme et deux en- 
fants en bas âge logés dans un espace de dix pieds carrés, 
éclané sur la petite cour. La plus cordiale entente régna 
bientôt entre les deux femmes, une fois que la Cibot eut 
déclaré sa profession, se fut nommée et eut parlé de sa 
maison de la rue de Normandie. Après un quart-dheure 
employé par les commérages et pendant lequel la portière 
de monsieur Fraisier faisait le déjeuner du cordonnier et 
des deux enfants, madame Cibot amena la conversation 
sur les locataires et parla de l'homme de loi. 

— Je viens le consulter, dit-elle, pour des affaires; un 
de ses amis, monsieur le docteur Poulain, a dû me recom- 
mander à lui. Vous connaissez monsieur Poulain? 

— Je le croîs bien! dit la portière de la rue de la Perle. 
Il a sauvé ma petite qu'avait le croup ! 

— Il m'a sauvée aussi, moi, madame. Quel homme 
est-ce, ce monsieur Fraisier?... 

— C'est un homme, ma chère dame, dit la portière, 
de qui l'on arrache bien difficilement l'argent de ses ports 
de lettres à la fin du mois. 

Cette réponse suffit à l'intelligente Cibot. 

— On peut être pauvre et honnête, répondit-elle. 

— Je l'espère bien, reprit la portière de Fraisier; nous 
ne roulons pas sur l'or ni sur l'argent, pas même sur les 
sous, mais nous n'avons pas un liard à qui que ce soit. 

La Cibot se reconnut dans ce langage. 

— Enfin, ma petite, reprit-elle, on peut se fier à lui, 
n'est-ce pas? 

— Ah! dame! quand monsieur Fraisier veut du bien à 
quelqu'un, j'ai entendu dire à madame Florimond qu'il n'a 
pas son pareil... 

— Et pourquoi ne l'a-t-elle pas épousé, demanda vive- 
ment la Cibot, puisqu'elle lui devait sa fortune? C'est 
quelque chose pour une petite mercière, et qui était entre- 
tenue par un vieux, que de devenir la femme d'un avocat... 



I()0 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Pourquoi? dit la portière en entraînant madame 
Cibot dans l'allée; vous montez chez lui, n'est-ce pas, 
madame?... eh! bien, quand vous serez dans son cabinet, 
vous saurez pourquoi. 

L'escaher, éclairé sur une petite cour par des fenêtres à 
coulisse, annonçait qu'excepté le propriétaire et le sieur 
Fraisier, les autres locataires exerçaient des professions 
mécaniques. Les marches boueuses portaient fenseigne de 
chaque métier en offrant aux regards des découpures 
de cuivre, de boutons cassés, des brimborions de gaze, de 
sparterie. Les apprentis des étages supérieurs j dessinaient 
des caricatures obscènes. Le dernier mot de la portière, 
en excitant la curiosité de madame Cibot, la décida natu- 
rellement à consulter l'ami du docteur Poulain; mais en se 
réservant de l'employer à ses affaires d'après ses impres- 
sions. 

— Je me demande quelquefois comment madame 
Sauvage peut tenir à son service, dit en forme de com- 
mentaire la portière qui suivait madame Cibot. Je vous 
accompagne, madame, ajouta-t-elle, car je monte le lait 
et le journal à mon propriétaire. 

Arrivée au second étage au-dessus de l'entresol, la 
Cibot se trouva devant une porte du plus vilain caractère. 
La peinture d'un rouge faux était'enduite sur vingt centi- 
mètres de largeur, de cette couche noirâtre qu'y déposent 
les mains après un certain temps, et que les architectes ont 
essayé de combattre dans les appartements élégants, par 
l'application de glaces au-dessus et au-dessous des serrures. 
Le guichet de cette porte, bouché par des scories sem- 
blables à celles que les restaurateurs inventent pour vieillir 
des bouteilles adultes, ne servait qu'à mériter à la porte le 
surnom de porte de prison, et concordait d'ailleurs à ses 
ferrures en trèfles, à ses gonds formidables, à ses grosses 
têtes de clous. QjLiclquc avare ou quelque folliculaire en 
querelle avec le monde entier devait avoir inventé ces 
appareils. Le plomb oii se déversaient les eaux ménagères, 



LE COUSIN PONS. 19I 

ajoutait sa quote-part de puanteur dans l'escalier, dont le 
plafond offrait partout des arabesques dessinées avec de 
la fumée de chandelle, et quelles arabesques! Le cordon 
de tirage, au bout duquel pendait une olive crasseuse, fit 
résonner une petite sonnette dont l'organe faible dévoilait 
une cassure dans le métal. Chaque objet était un trait en 
harmonie avec l'ensemble de ce hideux tableau. La Cibot 
entendit le bruit d'un pas pesant, et la respiration asthma- 




tique d'une femme puissante. Et madame Sauvage se ma- 
nifesta! C'était une de ces vieilles devinées par Adrien 
Brauwer dans ses Sorcières partant pour le Sabbat, une 
femme de cinq pieds six pouces, à visage soldatesque et 
beaucoup plus barbu que celui de la Cibot, d'un embon- 
point maladif, vêtue d'une affreuse robe de rouennerie à 
bon marché, coiffée d'un madras, faisant encore papillotes 
avec les imprimés que recevait gratuitement son maître, et 
portant à ses oreilles des espèces de roues de carrosse en 
or. Ce cerbère femelle tenait à la main un poêlon en fer- 



192 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

blanc, bossue, dont le lait répandu jetait dans l'escalier 
une odeur de plus, qui s'y sentait peu, malgré son âcreté 
nauséabonde. 

— Q.ué qu'il y a pour votre service, médème ? demanda 
madame Sauvage. 

Et, d'un air menaçant, elle Jeta sur la Cibot, qu'elle 
trouva, sans doute, trop bien vêtue, un regard d'autant 
plus meurtrier, que ses yeux étaient naturellement sangui- 
nolents. 

— Je viens voir monsieur Fraisier de la part de son 
ami le docteur Poulain. 

— - Entrez, médème, répondit la Sauvage d'un air de- 
venu soudain très-aimable et qui prouvait qu'elle était 
avertie de cette visite matinale. 

Et, après avoir fait une révérence de théâtre, la domes- 
tique à moitié mâle du sieur Fraisier ouvrit brusquement 
la porte du cabinet qui donnait sur la rue, et oià se trouvait 
l'ancien avoué de Mantes. Ce cabinet ressemblait absolu- 
ment à ces petites études d'huissier du troisième ordre, 
où les cartonniers sont en bois noirci, où les dossiers 
sont si vieux qu'ils ont de la barbe, en style de clérica- 
ture, où les ficelles rouges pendent d'une façon lamen- 
table, où les cartons sentent les ébats des souris, où le 
plancher est gris de poussière et le plafond jaune de fu- 
mée. La glace de la cheminée était trouble; les chenets en 
fonte supportaient une bûcne économique; la pendule 
en marqueterie moderne, valant soixante francs, avait été 
achetée à quelque vente par autorité de justice et les flam- 
beaux qui l'accompagnaient étaient en zinc, mais ils affec- 
taient des formes rococo mal réussies, et la peinture, 
partie en plusieurs endroits, laissait voir le métal. Monsieur 
Fraisier, petit homme sec et maladif, à figure rouge, dont 
les bourgeons annonçaient un sang très-vicié, mais qui 
d'ailleurs se grattait incessamment Te bras droit, et dont 
la perruque, mise très en arrière, laissait voir un crâne 
couleur de brique et d'une expression sinistre, se leva de 



LE COUSIN PONS. 193 

dessus un fauteuil de canne, où il siégeait sur un rond 
en maroquin vert. II prit un air agréable et une voix flùtée 
pour dire en avançant une chaise : «Madame Cibot, je 
pense?. .. » 

— Oui, monsieur, répondit la portière qui perdit son 
assurance habituelle. 

Madame Cibot fut effrayée par cette voix, qui ressem- 
blait assez à celle de la sonnette, et par un regard encore 
plus vert que les yeux verdâtres de son futur conseil. Le 
cabinet sentait si bien son Fraisier, qu'on devait croire 
que l'air y était pestilentiel. Madame Cibot comprit alors 
pourquoi madame Floriniond n'était pas devenue madame 
Fraisier. 

— Poulain m'a parlé de vous, ma chère dame, dit 
l'homme de loi, de cette voix d'emprunt qu'on appelle 
vulgairement petite voix, mais qui restait aigre et clairette 
comme un vin de pays. 

Là, cet agent d'affaires essaya de se draper, en rame- 
nant sur ses genoux pointus, couverts en molleton exces- 
sivement râpé, les deux pans d'une vieille robe de 
chambre en calicot imprimé, dont la ouate prenait la 
liberté de sortir par plusieurs déchirures, mais le poids 
de cette ouate entraînait les pans, et découvrait un justau- 
corps en flanelle devenu noirâtre. Après avoir resserré, 
d'un petit air fat, la cordelière de cette robe de chambre 
réfractaire pour dessiner sa taille de roseau. Fraisier ré- 
unit d'un coup de pincette deux tisons qui s'évitaient 
depuis fort long-temps, comme deux frères ennemis. 
Puis, saisi d'une pensée subite, il se leva : « Madame 
Sauvagre!» cria-t-il. 

— Après? 

— Je n'y suis pour personne. 

— Hé! parbleur! on le sait, répondit la virago d'une 
maîtresse voix. 

— C'est ma vieille nourrice, dit l'homme de loi d'un 
air confus à la Cibot. 



1^4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Elle a encore beaucoup de laid, répliqua l'ancienne 
héroïne des Halles. 

Fraisier rit du calembour et mit le verrou , pour que sa 
ménagère ne vînt pas interrompre les confidences de la 
Cibot. 

— Eh! bien, madame, expliquez-moi votre affaire, 
dit-il en s'assevant et tâchant toujours de draper sa robe 
de chambre. Une personne qui m'est recommandée par 
le seul ami que j'aie au monde peut compter sur moi... 
mais... absolument. 

Madame Cibot parla pendant une demi-heure sans 
que l'agent d'affaires se permît la moindre interruption; 
il avait l'air curieux d'un jeune soldat écoutant un vieux de 
la vieille. Ce silence et la soumission de Fraisier, l'attention 
qu'il paraissait prêter à ce bavardage à cascades, dont on 
a vu des échantillons dans les scènes entre la Cibot et 
le pauvre Pons, firent abandonner à la défiante portière 
quelques-unes des préventions que tant de détails ignobles 
venaient de lui inspirer. Quand la Cibot se fut arrêtée, et 
qu'elle attendit un conseil, le petit homme de loi, dont les 
jeux verts à points noirs avaient étudié sa future cliente, 
fut pris d'une toux dite de cercueil, et eut recours à un 
bol en faïence à demi plein de jus d'herbes, qu'il vida. 

— Sans Poulain, je serais déjà mort, ma chère 
madame Cibot, répondit Fraisier à des regards mater- 
nels que lui jeta la portière; mais il me rendra, dit-il, la 
santé . . . 

II paraissait avoir perdu la mémoire des confidences 
de sa cliente, qui pensait à quitter un pareil mori- 
bond. 

— Madame, en matière de succession , avant de s'avan- 
cer, il faut savoir deux choses, reprit l'ancien avoué de 
Mantes en devenant grave. Premièrement, si la succession 
vaut la peine qu'on se donne, et, deuxièmement, quels 
sont les héritiers; car si la succession est le butin, les héri- 
tiers sont l'ennemi. 



LE COUSIN PONS. 195 

La Clbot parla de Rémonencq et d'EIie Magus, et dit 
que les deux fins compères évaluaient la collection de ta- 
bleaux à SIX cent mille francs . . . 

— La prendraient-iIs à ce prix-là?... demanda l'ancien 
avoué de Mantes, car, vojez-vous, madame, les gens 
d'affaires ne croient pas aux tableaux. Un tableau, c'est 
quarante sous de toile ou cent mille francs de peinture ! 
Or, les peintures de cent mille francs sont bien connues, 
et quelles erreurs dans toutes ces valeurs-là, même les plus 
célèbres! Un financier bien connu, dont la galerie était 
vantée, visitée et gravée (gravée!) passait pour avoir dé- 
pensé des millions... Il meurt, car on meurt, eh! bien, 
ses vrais tableaux n'ont pas produit plus de deux cent mille 
francs. Il faudrait m'amener ces messieurs... Passons aux 
héritiers. 

Et Fraisier se remit dans son attitude d'écouteur. En 
entendant le nom du président Camusot, il fit un hoche- 
ment de tête, accompagné d'une grimace qui rendit la 
Cibot excessivement attentive ; elle essaya de lire sur ce 
front, sur cette atroce physionomie, et trouva ce qu'en 
affaire on nomme une tête de bois. 

— Oui, mon cher monsieur, répéta la Cibot, mon 
monsieur Pons est le propre cousin du président Camusot 
de Marville, il me rabâche sa parenté deux fois par jour, 
La première femme de monsieur Camusot, le marchand 
de soieries... 

— Qui vient d'être nommé pair de France... 

— Etait une demoiselle Pons, cousine-germaine de 
monsieur Pons. 

— Ils sont cousins issus de germains ... 

— Ils ne sont plus rien du tout, ils sont brouillés. 
Monsieur Camusot de Marville avait été, pendant 

cinq ans, président du tribunal de Mantes, avant de venir 
à Pans. Non-seulement il y avait laissé des souvenirs, 
mais encore il y avait conservé des relations ; car son suc- 
cesseur, celui de ses juges avec lequel il s'était le plus lié 



1^6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

pendant son séjour, présidait encore le tribunal et consé- 
quemment connaissait Fraisier à fond. 

— Savez-vous, madame, dit-il lorsque la Cibot eut 
arrêté les rouges écluses de sa bouche torrentielle, savez- 
vous que vous auriez pour ennemi capital un homme qui 
peut envoyer les gens à l'échafaud ? 

La portière exécuta sur sa chaise un bond qui la fit res- 
sembler à la poupée de ce joujou nommé une surprise. 

— Calmez-vous, ma chère dame, reprit Fraisier. Que 
vous Ignoriez ce qu'est le président de la chambre des 
mises en accusation de la Cour royale de Paris, rien de plus 
naturel, mais vous deviez savoir que monsieur Pons avait 
un héritier légal naturel. Monsieur le président de Mar- 
ville est le seul et unique héritier de votre malade, mais il 
est collatéral au troisième degré; donc, monsieur Pons 
peut, aux termes de la loi, faire ce qu'il veut de sa for- 
tune. Vous Ignorez encore que la fille de monsieur le pré- 
sident a épousé, depuis six semaines au moins, le fils aîné 
de monsieur le comte Popinot, pair de France, ancien 
ministre de rAgriculture et du Commerce, un des hommes 
les plus influents .de la politique actuelle. Cette alliance 
rend le président encore plus redoutable qu'il ne l'est 
comme souverain de la Cour d'assises. 

La Cibot tressaillit encore à ce mot. 

— Oui, c'est lui qui vous envoie là, reprit Fraisier. 
Ah! ma chère dame, vous ne savez pas ce qu'est une 
robe rouge! C'est déjà bien assez d'avoir une simple robe 
noire contre soi ! SI vous me voyez ici ruiné, chauve, mo- 
ribond... eh ! bien, c'est pour avoir heurté, sans le savoir, 
un simple petit procureur du roi de province. On m'a 
forcé de vendre mon étude à perte, et bien heureux de 
décamper en perdant ma fortune. SI j'avais voulu résister, 
je n'aurais pas pu garder ma profession d'avocat. Ce que 
vous Ignorez encore, c'est que s'il ne s'agissait que du pré- 
sident Camusot, ce ne serait rien ; mais il a, voyez-vous, 
une femme!... Et si vous vous trouviez face à face avec 



LE COUSIN PONS. 197 

cette femme, vous trembleriez comme si vous étiez sur la 
première marche de l'échafaud, les cheveux vous dresse- 
raient sur la tête. La présidente est vindicative à passer dix 
ans pour vous entortiller dans un piége où vous péririez ! 
Elle fait agir son mari comme un enfant fait aller sa toupie. 
Elle a dans sa vie causé le suicide, à la Conciergerie, d'un 
charmant garçon ; elle a rendu blanc comme neige un 
comte qui se trouvait sous une accusation de faux. Elle a 
failli faire interdire l'un des plus grands seigneurs de la 
cour de Charles X. Enfin, elle a renversé le procureur- 
général, monsieur de Granville, . . 

— Qui demeurait VieiIIe-rue-du-Temple, au coin de 
la rue Saint-François, dit la Cibot. 

— C'est lui-même. On dit qu'elle veut faire son mari 
ministre de la Justice, et je ne sais pas si elle n'arrivera 
point à ses fins... Si elle se mettait dans l'idée de nous 
envoyer tous deux en cour d'assises et au bagne, moi qui 
suis innocent comme l'enfant qui naît, je prendrais un 
passe-port et j'irais aux Etats-Unis... tant je connais bien 
la justice. Or, ma chère madame Cibot, pour pouvoir ma- 
rier sa fille unique au jeune vicomte Popinot, qui sera, 
dit-on, héritier de votre propriétaire, monsieur Pillerault, 
la présidente s'est dépouillée de toute sa fortune, si bien 
qu'en ce moment, le président et sa femme sont réduits à 
vivre avec le traitement de la présidence. Et vous croyez, 
ma chère dame, que, dans ces circonstances-là, madame 
la présidente négligera la succession de votre monsieur 
Pons?... Mais j'aimerais mieux affronter des canons char- 
gés à mitraille que de me savoir une pareille femme contre 
moi . . . 

— Mais, dit la Cibot, ils sont brouillés... 

— Qu'est-ce que cela fait? dit Fraisier. Raison de plus! 
Tuer un parent de qui l'on se plaint, c'est quelque chose, 
mais hériter de lui, c'est là un plaisir! 

— Mais le bonhomme a ses héritiers en horreur; il me 
répète que ces gens-là, je me rappelle les noms, monsieur 



ip8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

Cardot, monsieur Berthier, etc., l'ont écrasé comme un 
œuf qui se trouverait sous un tombereau. 

— Voulez-vous être brojée ainsi 1 ... 

— Mon Dieu, mon Dieu! s'écria la portière. Ah! ma- 
dame Fontaine avait raison en disant que je rencontrerais 
des obstacles ; mais elle a dit que je réussirais . . . 

— Ecoutez, ma chère madame Cibot... Que vous ti- 
riez de cette affaire une trentaine de mille francs, c'est pos- 
sible; mais la succession, il n'y faut pas songer... Nous 
avons causé de vous et de votre affaire, le docteur Poulain 
et moi, hier au soir... 

Là, madame Cibot fit encore un bond sur chaise. 

— Eh ! bien, qu'avez-vous? 

— Mais, si vous connaissiez mon affaire, pourquoi 
m'^avez-vous laissé jaser comme une pie? 

— Madame Cibot, je connaissais votre affaire, mais je 
ne savais rien de madame Cibot ! Autant de clients, autant 
de caractères . . . 

Là, madame Cibot jeta sur son futur conseil un singulier 
regard où toute sa défiance éclata et que Fraisier surprit. 

— Je reprends, dit Fraisier. Donc, notre ami Poulain 
a été mis par vous en rapport avec le vieux monsieur Pil- 
lerault, le grand-oncle de madame la comtesse Popinot, et 
c'est un de vos titres à mon dévouement. Poulain va voir 
votre propriétaire (notez ceci!) tous les quinze jours, et 
il a su tous ces détails par lui. Cet ancien négociant assis- 
tait au mariage de son arrière-petit-neveu (car c'est un 
oncle à succession, il a bien quelque quinze mille francs 
de rente; et, depuis vingt-cinq ans, il vit comme un moine, 
il dépense à peine mille écus par an...), et il a raconté 
toute l'affaire du mariage à Poulain. 11 paraît que ce gra- 
buge a été causé précisément par votre bonhomme de 
musicien qui a voulu déshonorer, parvengeancc, la famille 
du président. Qui n'entend qu'uneclochc n'a qu'unson... 
Votre malade se dit innocent, mais le monde le regarde 
comme un monstre... 



LE COUSIN PONS. I99 

— Ça ne m'étonnerait pas qu'il en fût un! s'écria la" 
Cibot. Figurez-vous que voilà dix ans passés que j'y mets 
du mien, il le sait, il a mes économies, et il ne veut pas 
me coucher sur son testament... Non, monsieur, il ne le 
veut pas, il est têtu, que c'est un vrai mulet... Voilà dix 
Jours que je lui en parle, le mâtin ne bouge pas plus que 
si c'était un terne. II ne desserre pas les dents, il me regarde 
d'un air... Le plus qu'il m'a dit, c'est qu'il me recomman- 
derait à monsieur Schmucke. 

— II compte donc faire un testament en faveur de ce 
Schmucke?... 

— II lui donnera tout... 

— Ecoutez, ma chère madame Cibot, il faudrait pour 
que j'eusse des opinions arrêtées , pour concevoir un plan, 
que je connusse monsieur Schmucke, que je visse les ob- 
jets dont se compose la succession, que j'eusse une confé- 
rence avec ce Juif de qui vous me parlez; et, alors, laissez- 
moi vous diriger. . . 

— Nous verrons, mon bon monsieur Fraisier. 

— Comment ! nous verrons, dit Fraisier en jetant un 
regard de vipère à la Cibot et parlant avec sa voix natu- 
relle. Ah çà! suis-je ou ne suis-je pas votre conseil? enten- 
dons-nous bien. 

La Cibot se sentit devinée, elle eut froid dans le dos. 

— Vous avez toute ma confiance, répondit-elle en se 
voyant à la merci d'un tigre. 

— Nous autres avoués, nous sommes habitués aux 
trahisons de nos clients. Examinez bien votre position : 
elle est superbe. Si vous suivez mes conseils de point en 
point, vous aurez, je vous le garantis, trente ou quarante 
mille francs de cette succession-Ià... Mais cette belle mé- 
daille a un revers. Supposez que la présidente apprenne 
que la succession de monsieur Pons vaut un million, et 
que vous voulez l'écorner, car il y a toujours des gens qui 
se chargent de dire ces choses-là!... fit-il en parenthèse. 

Cette parenthèse, ouverte et fermée par deux 



200 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

pauses, fit frémir la Cibot, qui pensa sur-Ie-champ que 
Fraisier se chargerait de la dénonciation. 

— Ma chère chente, en dix minutes on obtiendra du 
bonhomme Pillerault votre renvoi de la loge, et l'on vous 
donnera deux heures pour déménager. . . 

— Quéque ça me ferait ! . . . dit la Cibot en se dressant 
sur ses pieds en Bellone, je resterais chez ces messieurs 
comme leur femme de confiance. 

— Et, voyant cela, l'on vous tendrait un piège, et vous 
vous réveilleriez un beau matin dans un cachot, vous et 
votre mari, sous une accusation capitale... 

— Moi ! . . . s'écria la Cibot, moi qui n'ai pas n'une cen- 
time à autrui ! . . . Moi ! . . . moi ! . . . 

Elle parla pendant cinq minutes, et Fraisier examina 
cette grande artiste exécutant son concerto de louanges 
sur elle-même. Il était froid, railleur, son œil perçait la 
Cibot comme d'un stylet, il naît en dedans, sa perruque 
sèche se remuait. C'était Roberspierre au temps où ce 
Sylla français faisait des quatrains. 

— Et comment! et pourquoi! et sous quel prétexte! 
demanda-t-elle en terminant. 

— Voulez-vous savoir comment vous pourriez être 
guillotinée ?... 

La Cibot tomba pâle comme une morte, car cette 
phrase lui tomba sur le cou comme le couteau de la loi. 
Elle regarda Fraisier d'un air égaré. 

— Ecoutez-moi bien, ma chère enfant, reprit Fraisier 
en réprimant un mouvement de satisfaction que lui causa 
l'effroi de sa cliente. 

— J'aimerais mieux tout laisser là... dit en murmurant 
la Cibot. 

Et elle voulut se lever. 

— Restez, car vous devez connaître votre danger, je 
vous dois mes lumières, dit impérieusement Fraisier. Vous 
êtes renvoyée pa monsieur Pillerault, ça ne fait pas de 
doute, n'est-ce pas? Vous devenez la domestique de ces 



LE COUShN PONS. 



20 I 



deux messieurs, très-bien ! C'est une déclaration de guerre 
entre la présidente et vous. Vous voulez tout faire, vous, 
pour vous emparer de cette succession, en tirer pied ou 
aile... 

La Cibot fit un geste, 

— Je ne vous blâme pas, ce n'est pas mon rôle, dit 
Fraisier en répondant au geste de sa cliente. C'est une ba- 
taille que cette entreprise, et vous irez plus loin que vous 
ne pensez ! On se grise de son idée , on tape dur. . . 




Autre geste de dénégation de la part de madame Cibot, 
rengorgea. 

Allons, allons, ma petite mère, reprit Fraisier avec 
une horrible familiarité, vous iriez bien loin... 

— Ah çà! me prenez-vous pour une voleuse? 

— Allons, maman, vous avez un reçu de monsieur 
Schmucke qui vous a peu coûté... Ah! vous êtes ici à 
confesse, ma belle dame... Ne trompez pas votre confes- 
seur, surtout quand ce confesseur a le pouvoir de lire dans 
votre cœur... 



20 2 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

La Cibot fut effrayée de la perspicacité de cet homme 
et comprit la raison de la profonde attention avec laquelle 
il l'avait écoutée. 

— Eh ! bien , reprit Fraisier, vous pouvez bien admettre 
que la présidente ne se laissera pas dépasser par vous dans 
cette course à la succession... On vous observera, l'on 
vous espionnera... Vous obtenez d'être mise sur le testa- 
ment de monsieur Pons... C'est parfait. Un beau Jour, 
la justice arrive, on saisit une tisane, on y trouve de l'arse- 
nic au fond, vous et votre mari vous êtes arrêtés, jugés, 
condamnés, comme ayant voulu tuer le sieur Pons, afin de 
toucher votre legs... J'ai défendu à Versailles une pauvre 
femme, aussi vraiment innocente que vous le seriez en pa- 
reil cas; les choses étaient comme je vous le dis, et tout ce 
que j'ai pu faire alors, c'a été de lui sauver la vie. La mal- 
heureuse a eu vingt ans de travaux forcés et les fait à 
Saint-Lazare. 

L'effroi de madame Cibot fut au comble. Devenue pâle , 
elle regardait ce petit homme sec aux yeux verdàtres 
comme la pauvre Moresque, réputée fidèle à sa religion, 
devait regarder l'inquisiteur au moment où elle s'enten- 
dait condamner au feu. 

— Vous dites donc, mon bon monsieur Fraisier, qu'en 
vous laissant faire, vous confiant le soin de mes intérêts, 
j'aurais quelque chose, sans rien craindre ? 

— Je vous garantis trente mille francs, dit Fraisier en 
homme sûr de son fait. 

— Enfin, vous savez combien j'aime le cher docteur 
Poulain, reprit-elle de sa voix la plus pateline, c'est lui qui 
m'a dit devenir vous trouver, et le digne homme ne m'en- 
voyait pas ici pour m'entendre dire que je serais guilloti- 
née comme une empoisonneuse.. . 

Elle fondit en larmes, tant cette idée de guillotine l'avait 
fait frissonner, ses nerfs étaient en mouvement, la terreur 
lui serrait le cœur, elle perdit la tête. Fraisier jouissait de 
son triomphe. En apercevant l'hésitation de sa cliente, il se 



LE COUSIN PONS. 203 

voyait privé de l'affaire, et il avait voulu dompter la Cibot, 
l'effrayer, la stupéfier, l'avoir à lui, pieds et poings liés. La 
portière, entrée dans ce cabinet, comme une mouche se 
jette dans une toile d'araignée, devait y rester, liée, en- 
tortillée, et servir de pâture à l'ambition de ce petit 
homme de loi. Fraisier voulait en effet trouver, dans cette 
affaire, la nourriture de ses vieux jours, l'aisance, le bon- 
heur, la considération. La veille, pendant la soirée, tout 
avait été pesé mûrement, examiné soigneusement, à la 
loupe, entre Poulain et lui. Le docteur avait dépeint 
Schmucke à son ami Fraisier, et leurs esprits alertes 
avaient sondé toutes les hypothèses, examiné les res- 
sources et les dangers. Fraisier, dans un élan d'enthou- 
siasme, s'était écrié : «Notre fortune à tous deux est là- 
dedans ! )) Et il avait promis à Poulain une place de 
médecin en chef d'hôpital, à Pans, et il s'était promis à 
lui-même de devenir juge de paix de l'arrondissement. 

Etre juge de paix ! c'était pour cet homme plein de ca- 
pacités, docteur en droit et sans chaussettes, une chimère 
SI rude à la monture, qu'il y pensait, comme les avocats- 
députés pensent à la simarre et les prêtres italiens à la 
tiare. C'était une folie! Le juge de paix, monsieur Vitel, 
devant qui plaidait Fraisier, était un vieillard de soixante- 
neuf ans, assez maladif, qui parlait de prendre sa retraite, 
et Fraisier parlait d'être son successeur à Poulain, comme 
Poulain lui parlait d'une riche héritière qu'il épousait après 
lui avoir sauvé la vie. On ne sait pas quelles convoitises 
inspirent toutes les places à la résidence de Paris. Habiter 
Paris est un désir universel. Qjn'un débit de tabac, de 
timbre, vienne à vaquer, cent femmes se lèvent comme 
un seul homme et font mouvoir tous leurs amis pour l'ob- 
tenir. La vacance probable d'une des vingt-quatre percep- 
tions de Pans cause une émeute d'ambitions à la chambre 
des députés ! Ces places se donnent en conseil, la nomina- 
tion est une affaire d'Etat. Or, les appointements de )uge 
de paix, à Pans, sont d'environ six mille francs. Le greffe 



2o4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

de ce tribunal est une charge qui vaut cent mille francs. 
C'est une des places les plus enviées de l'ordre judiciaire. 
Fraisier, juge de paix, ami d'un médecin en chef d'hôpi- 
tal, se mariait richement, et mariait le docteur Poulain; ils 
se prêtaient la main mutuellement. La nuit avait passé son 
rouleau de plomb sur toutes les pensées de l'ancien avoué 
de Mantes , et un plan formidable avait germé , plan touffu , 
fertile en moissons et en intrigues. La Cibot était la che- 
ville ouvrière de ce drame. Aussi la révolte de cet instru- 
ment devait-elle être comprimée ; elle n'avait pas été pré- 
vue, mais l'ancien avoué venait d abattre à ses pieds 
l'audacieuse portière en déplovant toutes les forces de sa 
nature vénéneuse. 

— Ma chère madame Cibot, voyons, rassurez-vous, 
dit-il en lui prenant la main. 

Cette main, froide comme la peau d'un serpent, pro- 
duisit une impression terrible sur la portière, il en résulta 
comme une réaction physique qui fit cesser son émotion; 
elle trouva le crapaud Astaroth de madame Fontaine 
moins dangereux à toucher que ce bocal de poisons cou- 
vert d'une perruque rougeâtre et qui parlait comme les 
portes crient. 

— Ne croyez pas que je vous effraie à tort, reprit Frai- 
sier après avoir noté ce nouveau mouvement de répulsion 
de la Cibot. Les affaires qui font la terrible réputation de 
madame la présidente sont tellement connues au Palais, 
que vous pouvez consulter là-dessus qui vous voudrez. Le 
grand seigneur qu'on a failli interdire est le marquis d'Es- 
pard. Le marquis d'Esgrignon est celui qu'on a sauvé des 
galères*. Le jeune homme, riche, beau, plein d'avenir, qui 
devait épouser une demoiselle appartenant à l'une des 
premières familles de France, et qui s'est pendu dans un 
cabanon de la Conciergerie, est le célèbre Lucien de Ru- 
bempré, dont l'affaire a soulevé tout. Paris dans le temps. 
II s'agissait là d'une succession, de celle d'une femme en- 
tretenue, la fameuse Esther, qui a laissé plusieurs millions, 



LE COUSIN PONS. 20 5 

et on accusait ce jeune homme de l'avoir empoisonnée, car 
il était l'héritier institué par le testament. Ce jeune poëte 
n'était pas à Pans quand cette fille est morte, il ne se sa- 
vait pas héritier!... On ne peut pas être plus innocent que 
cela. Eh ! bien, après avoir été mterrogé par monsieur Ca- 
musot, ce jeune homme s'est pendu dans son cachot*. . . La 
Justice, c'est comme la Médecine, elle a ses victimes. Dans 
le premier cas, on meurt pour la société; dans le second, 
pour la Science, dit-il en laissant échapper un affreux sou- 
rire. Eh ! bien, vous voyez que je connais le danger... Je 
suis déjà ruiné par la Justice, moi, pauvre petit avoué 
obscur. Mon expérience me coûte cher, elle est toute à 
votre service. 

— Ma foi, non, merci... dit la Cibot, je renonce à 
tout! j'aurai fait un ingrat... Je ne veux que mon dû ! J'ai 
trente ans de probité, monsieur. Mon monsieur Pons dit 
qu'il me recommandera sur son testament à son ami 
Schmucke ; eh! bien, je finirai mes jours en paix chez ce 
brave Allemand . . . 

Fraisier dépassait le but, il avait découragé la Cibot, et il 
fut obligé d'effacer les tristes impressions qu'elle avait reçues. 

— Ne désespérons de rien, dit-il, allez-vous-en chez 
vous, tout tranquillement. Allez, nous conduirons l'affaire 
à bon port. 

— Mais que faut-il que je fasse alors, mon bon mon- 
sieur Fraisier, pour avoir des rentes, et ?.. . 

— N'avoir aucun remords, dit-il vivement en coupant 
la parole à la Cibot. Eh ! mais, c'est précisément pour ce 
résultat que les gens d'affaires sont inventés. On ne peul 
rien avoir dans ces cas-là sans se tenir dans les termes de 
la loi... Vous ne connaissez pas les lois, moi je les con- 
nais... Avec moi, vous serez du côté de la léi^alité, vous 
posséderez en paix vis-à-vis des hommes, car la conscience, 
c'est votre affaire. 

— Eh! bien, dites, reprit la Cibot, que ces paroles 
rendirent curieuse et heureuse. 



206 SCÈ_\ES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Je ne sais pas, je n'ai pas étudié l'affaire dans ses 
moyens, je ne me suis occupé que des obstacles. D'abord, 
il faut, voyez-vous, pousser au testament, et vous ne ferez 
pas fausse route; mais avant tout, sachons en faveur de 
qui Pons disposera de sa fortune, car si vous étiez son 
héritière. .. 

— Non , non , il ne m'aime pas ! Ah ! si j'avais 
connu la valeur de ses biblots, et si j'avais su ce qu'il 
m'a dit de ses amours, je serais sans inquiétude aujour- 
d'hui. 

— Enfin, reprit Fraisier, allez toujours ! les moribonds 
ont de smguhères fantaisies, ma chère madame Cibot, 
ils trompent bien des espérances. Qu'il teste, et nous ver- 
rons après. Mais, avant tout, il s'agit d'évaluer les objets 
dont se compose la succession. Ainsi, mettez-moi en rap- 
port avec le Juif, avec ce Rémonencq, ils nous seront très- 
utiles... Ayez toute confiance en moi, je suis tout à vous. 
Je suis l'ami de mon client, à pendre et à dépendre, quand 
il est le mien. Ami ou ennemi, tel est mon caractère. 

— Eh ! bien , je serai tout à vous , dit la Cibot , et quant 
aux honoraires, monsieur Poulain . . . 

— Ne parlons pas de cela, dit Fraisier. Songez à main- 
tenir Poulain au chevet du malade; le docteur est un des 
cœurs les plus honnêtes, les plus purs que je connaisse, 
et il nous faut Jà, voyez-vous, un homme sûr... Poulain 
vaut mieux que moi, je suis devenu méchant. 

— Vous en avez l'air, dit la Cibot, mais moi je me 
fierais à vous... 

— Et vous auriez raison! dit-il... Venez me voir à 
chaque incident, et allez.. . Vous êtes une femme d'esprit, 
tout ira bien. 

— Adieu, mon cher monsieur Fraisier, bonne santé... 
votre servante. 

Fraisier reconduisit la cliente jusqu'à la porte, et là, 
comme elle la veille avec le docteur, il lui dit son dernier 
mot. 



LE COUSIN PONS. 207 

— Si vous pouviez faire réclamer mes conseils par 
monsieur Pons, ce serait un grand pas de fait... 

— Je tâcherai, répondit la Cibot. 

— Ma grosse mère, reprit Fraisier en faisant rentrer 
la Cibot jusque dans son cabinet, je connais beaucoup 
monsieur Trognon, notaire, c'est le notaire du quartier. 
Si monsieur Pons n'a pas de notaire, parlez-Iui de celui- 
là... faites-lui prendre... 

— Compris, répondit la Cibot. 

En se retirant, la portière entendit le frôlement d'une 
robe et le bruit d'un pas pesant qui voulait se rendre léger. 
Une fois seule et dans la rue, la portière, après avoir mar- 
ché pendant un certain temps, recouvra sa liberté d'esprit. 
Quoiqu'elle restât sous l'influence de cette conférence, et 
qu'elle eût toujours une grande frayeur de l'échafaud, de la 
justice, des juges, elle prit une résolution très-naturelle et 
qui fallait mettre en lutte sourde avec son terrible conseiller. 

— Eh! qu'ai-je besoin, se dit-elle, de me donner des 
associés? faisons ma pelote, et après je prendrai tout ce 
qu'ils m'offriront pour servir leurs intérêts... 

Cette pensée devait hâter, comme on va le voir, la fin 
du malheureux musicien. 

— Eh! bien, mon cher monsieur Schmucke, dit la 
Cibot en entrant dans l'appartement, comment va notre 
cher adoré de malade ? 

— Baspien, répondit l'Allemand. Bon5 idj3a(/(/i (battu) 
la gamhagne bendant tidde la nouitte. 

— Que qu'il disait donc? 

— Tes bêtisses ! qu'il foulait que c'busse dude sa vordine 
(fortune), à la gondission de ne rien vendre. . . Et il pleurait! 
Paufre homme ! Ça m'a vait pien ti mâle ! 

— Ça passera! mon cher bichon! reprit la portière. 
Je vous ai fiiit attendre votre déjeuner, vu qu'il s'en va 
de neuf heures, mais ne me grondez pas... Voyez-vous, 
j'ai eu bien des affaires... rapport à vous. V'Ià que nous 
n'avons plus rien, et je me suis procuré de l'argent ! . . . 



20S SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Et gomment ? dit le pianiste. 

— Et ma tante ? 

— Guète dande ? 

— Le plan! 

— Le bland ! 

— Oh ! cher homme ! est-il simple ! Non, vous êtes un 
saint, n'un amour, un archevêque d'innocence, un homme 
à empailler, comme disait cet ancien acteur. Comment! 
vous êtes à Pans depuis vingt-neuf ans, vous avez vu, 
quoi... la Révolution de Juillet, et vous ne connaissez pas 
le monde-piété . . . les commissionnaires où l'on vous prête 
sur vos hardes!... )'y ai mis tous nos couverts d'argent, 
huit à filets. Bah ! CiDot mangera dans du métal d'Alger. 
C'est très-bien porté, comme on dit. Et c'est pas la peine 
de parler de ça à notre Chérubin, ça le tribouillerait, ça 
le ferait jaunir, et il est bien assez irrité comme il est. Sau- 
vons-le avant tout, et nous verrons après. Eh! bien, dans 
le temps comme dans le temps. A la guerre comme à la 
guerre , pas vrai ! . . . 

— Ponne pbâme ! cueir ziblime ! dit le pauvre musicien 
en prenant la main de la Cibot et la mettant sur son cœur, 
avec une expression d'attendrissement. 

Cet ange leva les yeux au ciel, les montra pleins de 
larmes. 

— Finissez donc, papa Schmucke, vous êtes drôle. 
V'ià-t-il pas quelque chose de fort! Je suis n'une vieille 
fille du peuple, j'ai le cœur sur la main. J'ai de ça, voyez- 
vous, dit-elle en se frappant le sein, autant que vous deux, 
qui êtes des âmes d'or. . . 

— Baba Scbmucke ! reprit le musicien. Non t'aller au 
fond di chagrin , t'y bleiirer tes larmes de sang, et te monder tans 

le ciel, ça me prise ! cbe ne sirfifrai pas à Bons ... 

— Parbleu , je le crois bien , vous vous tuez . . . Ecoutez, 
mon bichon. 

— Picbon ! 

— Eh! bien, mon fiston. 



LE COUSIN PONS. 2C9 

— Vis ton ? 

— Mon chou n'a ! si vous aimez mieux. 

— Ça nesde bas plis clair. . . 

— Eh! bien, laissez-moi vous soigner et vous diriger, 
ou si vous continuez ainsi, voyez-vous, j'aurai deux ma- 
lades sur les bras... Selon ma petite entendement, il faut 
nous partager la besogne ici. Vous ne pouvez plus aller 
donner des leçons dans Paris, que ça vous fatigue et que 
vous n'êtes plus propre à rien ici, oij il va falloir passer les 
nuits, puisque monsieur Pons devient de plus en plus 
malade. Je vais courir aujourd'hui chez toutes vos pratiques 
et leur dire que vous êtes malade, pas vrai... Pour lors, 
vous passerez les nuits auprès de notre mouton, et vous 
dormirez le matin depuis cinq heures jusqu'à supposé 
deux heures après midi. Moi, je ferai le service qu'est 
le plus fatigant, celui de la journée, puisqu'il faut vous 
donner à déjeuner, à dîner, soigner le malade, le lever, le 
changer, le médiquer. .. Car, au métier que je fais, je ne 
tiendrais pas dix jours. Et voilà déjà trente jours que nous 
sommes sur les dents. Et que deviendriez-vous, si je tom- 
bais malade ?... Et vous aussi, c'est à faire frémir, voyez 
comme vous êtes, pour avoir veillé monsieur cette nuit... 

Elle amena Schmucke devant la glace, et Schmucke se 
trouva fort changé. 

— Donc, SI vous êtes de mon avis, je vas vous servir 
darre darre votre déjeuner. Puis vous garderez encore 
notre amour jusqu'à deux heures. Mais vous allez me don- 
ner la liste de vos pratiques, et j'aurai bientôt fait, vous 
serez libre pour quinze jours. Vous vous coucherez à mon 
arrivée, et vous vous reposerez jusqu'à ce soir. 

Cette proposition était si sage, que Schmucke y adhéra 
sur-le-champ. 

— Motus avec monsieur Pons; car, vous savez, il se 
croirait perdu si nous lui disions comme ça qu'il va sus- 
pendre ses fonctions au théâtre et ses leçons. Le pauvre 
monsieur simagmcrait qu'il ne retrouvera plus ses éco- 

xviii. 14 



2.10 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

lières... des bêtises. . . Monsieur Poulain dit que nous ne 
sauverons notre Benjamin qu'en le laissant dans le plus 
grand calme. 

— A pien ! pien ! vaides le técbeuner, cbe fais vaire la 
lisde et vis tonner les attresses ! . . . Jis avez réson, cbe zugom- 
prais ! . . . 

Une heure après, la Cibot s'endimancha, partit en mi- 
lord au grand étonnement de Rémonencq, et se promit 
de représenter dignement la femme de confiance des deux 
Casse-noisettes dans tous les pensionnats, chez toutes les 
personnes où se trouvaient les écolières des deux musi- 
ciens. 

11 est mutile de rapporter les différents commérages, 
exécutés comme les variations d'un thème, auxquels la 
Cibot se livra chez les maîtresses de pension et au sein des 
familles, il suffira de la scène qui se passa dans le cabinet 
directorial de l'illustre Gaudissart, oij la portière péné- 
tra, non sans des difficultés inouïes. Les directeurs de 
spectacle, à Paris, sont mieux gardés que les rois et les 
ministres. La raison des fortes barrières qu'ils élèvent entre 
eux et le reste des mortels, est facile à comprendre : les 
rois n'ont à se défendre que contre les ambitions ; les di- 
recteurs de spectacle ont à redouter les amours-propres 
d'artiste et d'auteur. 

La Cibot franchit toutes les distances par l'mtimité 
subite qui l'établit entre elle et le concierge. Les portiers 
se reconnaissent entre eux, comme tous les gens de même 
profession. Chaque état a ses Sbiboletb, comme il a son 
injure et ses stigmates. 

— Ah! madame, vous êtes la portière du théâtre, 
avait dit la Cibot. Moi, je ne suis qu'une pauvre concierge 
dune maison de la rue de Normandie où loge monsieur 
Pons, votre chef d'orchestre. Oh! comme je serais heu- 
reuse d'être à votre place, de voir passer les acteurs, les 
danseuses, les auteurs! C'est, comme disait cet ancien 
acteur, le bâton de maréciial de notre métier. 



LE COUSIN PONS. 2 I I 

— Et comment va-t-il, ce brave monsieur Pons? de- 
manda la portière. 

— Mais il ne va pas du tout; v'Ià deux mois qu'il ne 
sort pas de son lit, et il quittera la maison les pieds en 
avant, c'est sûr. 

— Ce sera une perte. . . 

— Oui. Je viens de sa part expliquer sa position à 
votre directeur; tâchez donc, ma petite, que je lui parle... 

— Une dame de la part de monsieur Pons ! 

Ce fut ainsi que le garçon de théâtre, attaché au service 
du cabinet, annonça madame Cibot, que la concierge du 
théâtre lui recommanda. Gaudissart venait d'arriver pour 
une répétition. Le hasard voulut que personne n'eût à lui 
parler, que les auteurs de la pièce et les acteurs fussent en 
retard ; il fut charmé d'avoir des nouvelles de son chef 
d'orchestre, il fit un geste napoléonien, et la Cibot entra. 

Cet ancien commis-vojageur, à la tête d'un théâtre en 
faveur, trompait sa commandite, il la considérait comme 
une femme légitime. Aussi avait-il pris un développement 
financier qui réagissait sur sa personne. Devenu fort et 
gros, coloré par la bonne chère et la prospérité, Gaudis- 
sart s'était métamorphosé franchement en Mondor. — 
Nous tournons au Beaujon ! disait-il en essayant de rire le 
premier de lui-même. — Tu n'en es encore qu'àTurcaret, 
lui répondit Bixiou qui le remplaçait souvent auprès de la 
première danseuse du théâtre, la célèbre Héloïse Brise- 
tout. En effet, I'cx-illustre Gaudissart exploitait son 
théâtre uniquement et brutalement dans son propre inté- 
rêt. Après s'être fait admettre comme collaborateur dans 
plusieurs ballets, dans des pièces, des vaudevilles, il en 
avait acheté l'autre part, en profitant des nécessités qui 
peignent les auteurs. Ces pièces, ces vaudevilles, tou- 
jours ajoutés aux drames à succès, rapportaient à Gaudis- 
sart quelques pièces d'or par jour. Il trafiquait, par pro- 
curation, sur les billets, et il s'en était attribué, comme 
feux de directeur, un certain nombre qui lui permettait de 

14. 



2 12 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

dîmer les recettes. Ces trois natures de contributions 
directoriales, outre les loges vendues et les présents des 
actrices mauvaises qui tenaient à remplir des bouts de 
rôle, à se montrer en pages, en reines, grossissaient si 
bien son tiers dans les bénéfices, que les commanditaires, 
à qui les deux autres tiers étaient dévolus, touchaient à 
peine le dixième des produits. Néanmoins, ce dixième 
produisait encore un intérêt de quinze pour cent des 
fonds. Aussi, Gaudissart, appuyé sur ces quinze pour 
cent de dividende, parlait-il de son intelligence, de sa 
probité, de son zèle et du bonheur de ses commandi- 
taires. Quand le comte Popinot demanda, par un sem- 
blant d'intérêt, à monsieur Matifat, au général Gouraud, 
gendre de Matifat, à Crevel, s'ils étaient contents de Gau- 
dissart, Gouraud, devenu pair de France, répondit : «On 
nous dit qu'il nous vole, mais il est si spirituel, si bon 
enfant, que nous sommes contents... — C'est alors comme 
dans le conte de La Fontaine,» dit l'ancien ministre en 
souriant. Gaudissart faisait valoir ses capitaux dans des 
affaires en dehors du théâtre. II avait bien jugé les Graff, 
les Schwab et les Brunner, il s'associa dans les entreprises 
de chemins de fer que cette maison lançait. Cachant sa 
finesse sous la rondeur et l'insouciance du libertin, du 
voluptueux, il avait l'air de ne s'occuper que de ses plai- 
sirs et de sa toilette; mais il pensait à tout, et mettait à 
profit l'immense expérience des affaires qu'il avait acquise 
en voyageant. Ce parvenu, qui ne se prenait pas au sé- 
rieux, habitait un appartement luxueux, arrangé par les 
soins de son décorateur, et où il donnait des soupers et 
des fêtes aux gens célèbres. Fastueux, aimant à bien faire 
les choses, il se donnait pour un homme coulant, et il 
semblait d'autant moins dangereux, qu'il avait gardé la 
platine de son ancien métier, pour employer son expres- 
sion, en la doublant de l'argot des coulisses. Or, comme 
au théâtre, les artistes disent crûment les choses, il em- 
pruntait assez d'esprit aux coulisses qui ont leur esprit, 



LE COUSIN PONS. 2 I 3 

pour, en le mêlant à la plaisanterie vive du commis-voja- 
geur, avoir l'air d'un homme supérieur. En ce moment, 
il pensait à vendre son privilège et a. passer, selon son mot, 
à d'autres exercices. II voulait être à la tête d'un chemin 
de fer, devenir un homme sérieux, un administrateur, et 
épouser la fille d'un des plus riches maires de Paris, ma- 
demoiselle Minard. II espérait être nommé député sur sa 
ligne et arriver, par la protection de Popinot, au Conseil- 
d'Etat. 




— A qui ai-je l'honneur de parler ? dit Gaudissart en 
arrêtant sur la Cibot un regard directorial. 

— Je suis, monsieur, la femme de confiance de mon- 
sieur Pons. 

— Eh ! bien , comment va-t-il , ce cher garçon ?. . . 

— Mal, très-mal, monsieur. 

— Diable! diable! j'en suis fâché, je lirai voir; car 
c'est un de ces hommes rares.. . 

— Ah! OUI, monsieur, un vrai chérubin... Je me de- 
mande encore comment cet homme-là se trouvait dans un 
théâtre. . . 



2l4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Mais, madame, le théâtre est un lieu de correction 
pour les mœurs... dit Gaudissart. Pauvre Pons!... ma 
parole d'honneur, on devrait avoir de la graine pour entre- 
tenir cette espèce-là... c'est un homme modèle, et du 
talent... Quand croyez-vous qu'il pourra reprendre son 
service? Carie théâtre, malheureusement, ressemble aux 
dihgences qui, vides ou pleines, partent à l'heure : la toile 
se lève ici tous les jours à six heures... et nous aurons 
beau nous apitover, ça ne ferait pas de bonne musique... 
Voyons, où en est-il?... 

— Hélas ! mon bon monsieur, dit la Cibot en tirant 
son mouchoir et en se le mettant sur les yeux, c'est bien 
terrible à dire ; mais je croîs que nous aurons le malheur 
de le perdre, quoique nous le soignions comme la prunelle 
de nos yeux... monsieur Schmucke et moi. .. même que 
je viens vous dire que vous ne devez plus compter sur ce 
digne monsieur Schmucke qui va passer toutes les nuits. . . 
On ne peut pas s'empêcher de faire comme s'il y avait de 
l'espoir, et d'essayer d'arracher ce digne et cher homme 
à la mort. . . Le médecin n'a plus d'espoir. . . 

— Et de quoi meurt-il? 

— De chagrin, de jaunisse, du foie, et tout cela com- 
pliqué de bien des choses de famille. 

— Et d'un médecin, dit Gaudissart. 11 aurait dû 
prendre le docteur Lebrun, notre médecin, ça n'aurait 
rien coûté... 

— Monsieur en a un qu'est un Dieu... mais que peut 
faire un médecin, malgré son talent, contre tant de 
causes ?. . . 

— J'avais bien besoin de ces deux braves Casse-noi- 
settes pour la musique de ma nouvelle féerie... 

— Est-ce quelque chose que je puisse faire pour eux?.., 
dit la Cibot d'un air digne de Jocrisse. 

Gaudissart éclata de rire. 

— Monsieur, je suis leur femme de confiance, et il y 
a bien des choses que ces messieurs. . . 



LE COUSIN PONS. 2 1 J 

Aux éclats de rire de Gaudissart, une femme s'écria : 
«Si tu ris, on peut entrer, mon vieux.» 

Et le premier sujet de la danse fit irruption dans le ca- 
binet en se jetant sur le seul canapé qui s'y trouvât. C'était 
Héloïse Brisetout, enveloppée d'une magnifique écharpe 
dite algérienne. .. 

— Qii'est-ce qui te fait rire?... Est-ce madame? Pour 
quel emploi vient-elle?... dit la danseuse en jetant un de 
ces regards d'artiste à artiste qui devrait faire le sujet d'un 
tableau. 

Héloïse, fille excessivement littéraire, en renom dans 
la Bohême, liée avec de grands artistes, élégante, fine, 
gracieuse, avait plus d'esprit que n'en ont ordinairement 
les premiers sujets de la danse ; en faisant sa question, elle 
respira dans une cassolette des parfums pénétrants. 

— Madame, toutes les femmes se valent quand elles 
sont belles, et si je ne renifle pas la peste en flacon, et si 
je ne me mets pas de brique pilée sur les joues. . . 

— Avec ce que la nature vous en a mis déjà, ça ferait 
un fier pléonasme, mon enfant ! dit Héloïse en jetant une 
œillade à son directeur. 

— Je SUIS une honnête femme... 

— Tant pis pour vous, dit Héloïse. N'est fichtre pas en- 
tretenue qui veut ! et je le suis , madame , et crânement bien ! 

— Comment, tant pis! Vous avez beau avoir des Algé- 
riens sur le corps et faire votre tête, dit la Cibot, vous 
n'aurez jamais tant de déclarations que j'en ai reçu, médème! 
Et vous ne vaudrez jamais la belle écaillère du Cadran- 
Bleu... 

La danseuse se leva subitement, se mit au port d'arme, 
et porta le revers de sa main droite à son front, comme 
un soldat qui salue son général. 

— QjLioi ! dit Gaudissart, vous seriez cette belle écail- 
lère dont me parlait mon père? 

— Madame ne connaît alors ni la cachucha, ni la 
polka? Madame a cinquante ans passés! dit Héloïse. 



2 I 6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

La danseuse se posa dramatiquement et déclama ce 
vers : 

Soyons amis, Cinna!... 

— Allons, Héloïse, madame n'est pas de force, laisse-Ia 
tranquille. 

— Madame serait la nouvelle Héloïse ?. . . dit la por- 
tière avec une fausse mgénuité pleine de raillerie. 

— Pas mal, la vieille ! s'écria Gaudissart. 

— C'est archidit, reprit la danseuse, le calembour a 
des moustaches grises, trouvez-en un autre, la vieille. . . ou 
prenez une cigarette. 

— Pardonnez-moi, madame, dit la Cibot, je suis trop 
triste pour continuer à vous répondre, j'ai mes deux mes- 
sieurs bien malades... et j'ai engagé pour les nourrir et 
leur éviter des chagrins jusqu'aux habits de mon mari, ce 
matin, qu'en voilà la reconnaissance... 

— Oh ! ICI la chose tourne au drame ! s'écria la belle 
Héloïse. De quoi s'agit-il ? 

— Madame, reprit la Cibot, tombe ici comme... 

— Comme un premier sujet, dit Héloïse. Je vous 
souffle, allez ! médeme. 

— Allons, je suis pressé, dit Gaudissart. Assez de 
farces comme ça! Héloïse, madame est la femme de con- 
fiance de notre pauvre chef d'orchestre qui se meurt; elle 
vient me dire de ne plus compter sur lui; je suis dans 
l'embarras. 

— Ah! le pauvre homme, mais il faut donner une 
représentation à son bénéfice. 

— Ça le ruinerait! dit Gaudissart, il pourrait le len- 
demain devoir cinq cents francs aux hospices qui ne re- 
connaissent pas d'autres malheureux à Paris que les leurs. 
Non, tenez, ma bonne femme, puisque vous courez pour 
le prix Montyon... Gaudissart sonna, le garçon de théâtre 
se présenta soudain. — - Dites au caissier de m'cnvoyer un 
billet de mille francs. Asseyez-vous, madame. 



LE COUSIN PONS. 2 I 7 

— Ah! pauvre femme, voilà qu'elle pleure!... s'écria 
la danseuse. C'est bête... Allons, ma mère, nous irons le 
voir, consolez-vous. — Dis donc, toi, Chinois, dit-elle au 
directeur en l'attirant dans un coin, tu veux me faire jouer 
le premier rôle du ballet d'Ariane. Tu te maries, et tu 
sais comme je puis te rendre malheureux ! . . . 

— Héloïse, j'ai le cœur doublé de cuivre, comme une 
frégate. 

— Je montrerai des enfants de toi ! j'en emprun- 
terai. 

— J'ai déclaré notre attachement. , . 

— Sois bon enfant, donne la place de Pons à Garan- 
geot, ce pauvre garçon a du talent, il n'a pas le sou, je te 
promets la paix. 

— Mais attends que Pons soit mort. ... le bonhomme 
peut d'ailleurs en revenir. 

— Oh! pour ça, non, monsieur... dit la Cibot. De- 
puis la dernière nuit, qu'il n'était plus dans son bon sens, 
il a le délire. C'est malheureusement bientôt fini. 

— D'ailleurs, fais faire l'intérim par Garangeot! dit 
Héloïse, il a toute la Presse pour lui. . . 

En ce moment le caissier entra, tenant à la main deux 
billets de cinq cents francs. 

— Donnez-les à madame, dit Gaudissart. Adieu, ma 
brave femme, soignez bien ce cher homme, et dites-lui 
que j'irai le voir, demain ou après... dès que je le pourrai. 

— Un homme à la mer, dit Héloïse. 

— Ah ! monsieur, des cœurs comme le vôtre ne se 
trouvent qu'au théâtre. Que Dieu vous bénisse ! 

— A quel compte porter cela? demanda le caissier. 

— Je vais vous signer le bon, vous le porterez au 
compte des gratifications. 

Avant de sortir, la Cibot fit une belle révérence à la 
danseuse et put entendre une question que fit Gaudissart 
à son ancienne maîtresse. 

— Garangeot est-il capable de me trousser la musique 



2 1 8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

de notre ballet des Mohicans en douze jours ? S'il me tire 
d'affaire, il aura la succession de Pons ! 

La portière, mieux récompensée pour avoir causé tant 
de mal que si elle avait fait une bonne action, supprima 
toutes les recettes des deux amis, et les priva de leurs 
moyens d'existence, dans le cas où Pons recouvrerait la 
santé. Cette perfide manœuvre devait amener en quel- 
ques jours le résultat désiré par la Cibot, faliénation des 
tableaux convoités par Elie Magus. Pour réaliser cette 
première spoliation, la Cibot devait endormir le terrible 
collaborateur qu'elle s'était donné, l'avocat Fraisier, et 
obtenir une entière discrétion d'Elie Magus et de Rémo- 
nencq. 

Quant à l'Auvergnat, il était arrivé par degrés à l'une 
de ces passions comme les conçoivent les gens sans in- 
struction, qui viennent du fond d'une province à Paris, 
avec les idées fixes qu'inspire l'isolement dans les cam- 
pagnes, avec les ignorances des natures primitives et les 
brutalités de leurs désirs qui se convertissent en idées 
fixes. La beauté virile de madame Cibot, sa vivacité, son 
esprit de la Halle avaient été l'objet des remarques du 
brocanteur qui voulait faire d'elle sa concubine en l'enle- 
vant à Cibot, espèce de bigamie beaucoup plus commune 
qu'on ne le pense, à Paris, dans les classes inférieures. 
Mais l'avarice fut un nœud coulant qui étreignit de jour 
en jour davantage le cœur et finit par étouffer la raison. 
Aussi Rémonencq, en évaluant à quarante mille francs les 
remises d'Elie Magus et les siennes, passa-t-il du délit au 
crime en souhaitant avoir la Cibot pour femme légitime. 
Cet amour, purement spéculatif, l'amena, dans les lon- 
gues rêveries du fumeur, appuyé sur le pas de sa porte, 
à souhaiter la mort du petit tailleur. 11 voyait ainsi ses capi- 
taux presque triplés, il pensait quelle excellente commer- 
çante serait la Cibot et quelle belle figure elle ferait dans 
un magnifique magasin sur le boulevard. Cette double 
convoitise grisait Rémonencq. H louait une boutique au 



LE COUSIN PONS. 2.1^ 

boulevard de la Madeleine, il i'emplissait des plus belles 
curiosités de la collection de défunt Pons. Après s'être 
couché dans des draps d'or et avon- vu des millions dans 
les spirales bleues de sa pipe, il se réveillait face à face 
avec le petit tailleur, qui balayait la cour, la porte et la 
rue au moment oii l'Auvergnat ouvrait la devanture de sa 
boutique et disposait son étalage ; car depuis la maladie 
de Pons, Cibot remplaçait sa femme dans les fonctions 
qu'elle s'était attribuées. L'Auvergnat considérait donc ce 
petit tailleur olivâtre, cuivré, rabougri, comme le seul 
obstacle qui s'opposait à son bonheur, et il se demandait 
comment s'en débarrasser. Cette passion croissante rendait 
la Cibot très-fière, car elle atteignait l'âge oii les femmes 
commencent à comprendre qu'elles peuvent vieillir. 

Un matin donc, la Cibot, à son lever, examina Rémo- 
nencq d'un air rêveur au moment oiî il arrangeait les baga- 
telles de son étalage, et voulut savoir jusqu'où pourrait 
aller son amour. 

— Eh ! bien, vint lui dire l'Auvergnat, les choses vont- 
elles comme vous le voulez ? 

— C'est vous qui m'inquiétez, lui répondit la Cibot. 
Vous me compromettez, ajouta-t-elle, les voisins finiront 
par apercevoir vos yeux en manches de veste. 

Elle quitta la porte et s'enfonça dans les profondeurs 
de la boutique de l'Auvergnat. 

— En voilà une idée! dit Rémonencq. 

— Venez que je vous parle, dit la Cibot. Les héritiers 
de monsieur Pons vont se remuer, et ils sont capables de 
nous faire bien de la peine. Dieu sait ce qui nous arrive- 
rait s'ils envoyaient des gens d'affaires qui fourreraient 
leur nez partout, comme des chiens de chasse. Je ne peux 
décider monsieur Schmucke à vendre quelques tableaux, 
que si vous m'aimez assez pour en garder le secret... oh! 
mais un secret! que la tête sur le billot vous ne dînez 
rien... ni d'oià viennent les tableaux, ni qui les a vendus. 
Vous comprenez, monsieur Pons, une fois mort et enterré, 



220 SCENES DE LA VIE PARISIENNE, 

qu'on trouve cinquante-trois tableaux au lieu de soixante- 
sept, personne n'en saura le compte! D'ailleurs, si mon- 
sieur Pons en a vendu de son vivant, on a rien à dire. 

— Oui, reprit Rémonencq, pour moi ça m'est égal, 
mais monsieur Elie Magus voudra des quittances bien en 
règle. 

— Vous aurez aussi votre quittance, pardine! Croyez- 
vous que ce sera moi qui vous écrirai cela!... Ce sera 
monsieur Schmucke! mais vous direz à votre Juif, reprit 
la portière, qu'il soit aussi discret que vous. 

— Nous serons muets comme des poissons. C'est dans 
notre état. Moi je sais lire, mais je ne sais pas écrire, voilà 
pourquoi j ai besoin d'une femme instruite et capable 
comme vous ! . . . Moi qui n'ai jamais pensé qu'à gagner du 
pain pour [mes vieux jours, je voudrais des petits Rémo- 
nencq. . . Laissez-moi là votre Cibot. 

— Mais voilà votre Juif, dit la portière, nous pouvons 
arranger les affaires. 

— Eh! bien, ma chère dame, dit Elie Magus qui ve- 
nait tous les trois jours de très-grand matin savoir quand 
il pourrait acheter ses tableaux. Oii en sommes-nous? 

— N'avez-vous personne qui vous ait parlé de mon- 
sieur Pons et de ses biblots ? lui demanda la Cibot. 

— J'ai reçu, répondit Elie Magus, une lettre d'un avo- 
cat; mais comme c'est un drôle qui me paraît être un 
petit coureur d'afiPaires, et que je me défie de ces gens-là, 
je n'ai rien répondu. Au bout de trois jours, il est venu 
me voir, et il a laissé une carte, j'ai dit à mon concierge 
que je serais toujours absent quand il viendrait... 

— Vous êtes un amour de Juif, dit la Cibot à qui la 
prudence d'EIie Magus était peu connue. Eh ! bien , mes fis- 
tons, d'ici à quelques jours, j'amènerai monsieur Schmucke 
à vous vendre sept à huit tableaux, dix au plus; mais à 
deux conditions : la première, un secret absolu. Ce sera 
monsieur Schmucke qui vous aura fait venir, pas vrai, 
monsieur? ce sera monsieur Rémonencq qui vous aura 



LE COUSIN PONS. 22 1 

proposé à monsieur Schmucke pour acquéreur. Enfin, 
quoi qu'il en soit, je n'y serai pour rien. Vous donnez 
quarante-six mille francs des quatre tableaux? 

— Soit, répondit le Juif en soupirant. 

— Très-bien, reprit la portière. La deuxième condi- 
tion est que vous m'en remettrez quarante-trois mille, et 
que vous ne les achèterez que trois mille à monsieur 
Schmucke ; Rémonencq en achètera quatre pour deux 
mille francs, et me remettra le surplus. . . Mais aussi, voyez- 
vous, mon cher monsieur Magus, après cela, je vous fais 
faire, à vous et à Rémonencq, une fameuse affaire, à con- 
dition de partager les bénéfices entre nous trois. Je vous 
mènerai chez cet avocat, ou cet avocat viendra sans doute 
ICI. Vous estimerez tout ce qu'il y a chez monsieur Pons 
au prix que vous pouvez en donner, afin que ce monsieur 
Fraisier ait une certitude de la valeur de la succession. 
Seulement il ne faut pas qu'il vienne avant notre vente, 
entendez-vous ?. . . 

— C'est compris, dit le Juif; mais il faut du temps 
pour voir les choses et en dire le prix. 

— Vous aurez une demi-journée. Allez, ça me re- 
garde... Causez de cela, mes enfants, entre vous; pour 
lors, après-demain, l'affaire se fera. Je vais chez ce Frai- 
sier lui parler, car il sait tout ce qui se passe ici par le 
docteur Poulain, et c'est une fameuse scie que de le faire 
tenir tranquille, ce coco-là. 

A moitié chemin, de la rue de Normandie à la rue de 
la Perle, la Cibot trouva Fraisier qui venait chez elle, tant 
il était impatient d'avoir, selon son expression, les élé- 
ments de l'affaire. 

— Tiens! j'allais chez vous, dit-elle. 

Fraisier se plaignit de n'avoir pas été reçu par Elie Ma- 
gus; mais la portière éteignit l'éclair de défiance qui poin- 
tait dans les yeux de l'homme de loi, en lui disant que 
Magus revenait de voyage, et qu'au plus tard le surlen- 
demain elle lui procurerait une entrevue avec lui dans 



22 2 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

l'appartement de Pons, pour fixer la valeur de la collec- 
tion. 

— Agissez franchement avec moi, lui répondit Frai- 
sier. II est plus que probable que je serai chargé des inté- 
rêts des héritiers de monsieur Pons. Dans cette position, 
je serai bien plus à même de vous servir. 

Ce fut dit si sèchement, que la Cibot trembla. Cet 
homme d'affaires famélique devait manœuvrer de son 
côté, comme elle manœuvrait du sien; elle résolut donc 
de hâter la vente des tableaux. La Cibot ne se trompait 
pas dans ses conjectures. L'avocat et le médecin avaient 
fait la dépense d'un habillement tout neuf pour Fraisier, 
afin qu'il pût se présenter, mis décemment, chez madame 
la présidente Camusot de Marville. Le temps voulu pour 
la confection des habits était la seule cause du retard ap- 
porté à cette entrevue de laquelle dépendait le sort des 
deux amis. Après sa visite à madame Cibot, Fraisier se 
proposait d'aller essayer son habit, son gilet et son pan- 
talon. Il trouva ses habillements prêts et finis. II revint 
chez lui, mit une perruque neuve, et partit en cabriolet 
de remise sur les dix heures du matin pour la rue de 
Hanovre, où il espérait pouvoir obtenir une audience 
de la présidente. Fraisier, en cravate blanche, en gants 
jaunes, en perruque neuVe, parfumé d'eau de Portugal, 
ressemblait à ces poisons mis dans du cristal et bouchés 
d'une peau blanche dont l'étiquette, et tout jusqu'au fil, 
est coquet, mais qui n'en paraissent que plus dangereux. 
Son air tranchant, sa figure bourgeonnée, sa maladie cu- 
tanée, ses yeux verts, sa saveur de méchanceté, frappaient 
comme des nuages sur un ciel bleu. Dans son cabinet, 
tel qu'il s'était montré aux yeux de la Cibot, c'était le 
vulgaire couteau avec lequel un assassin a commis un 
crime ; mais à la porte de la présidente, c'était le poignard 
élégant qu'une jeune femme met dans son petit dun- 
kerquc*. 

Un grand changement avait eu lieu rue de Hanovre. 



LE COUSIN PONS. 2.2 



Le vicomte et la vicomtesse Popinot, l'ancien ministre et 
sa femme n'avaient pas voulu que le président et la pré- 
sidente allassent se mettre à loyer, et quittassent la mai- 
son qu'ils donnaient en dot à leur fille. Le président et sa 
femme s'installèrent donc au second étage, devenu libre 
par la retraite de la vieille dame qui voulait aller finir ses 
jours à la campagne. Madame Camusot, qui garda Made- 




leine Vivet, sa cuisinière et son domestique, en était reve- 
nue à la gêne de son point de départ, gène adoucie par un 
appartement de quatre mille francs sans loyer, et par 
un traitement de dix mille francs. Cette aiirea mcdiocritas 
satisfaisait déjà peu madame de Marville, qui voulait une 
fortune en harmonie avec son ambition ; mais la cession 
de tous les biens à leur fille entraînait la suppression du 
cens d'éligibilité pour le président. Or, Amélie voulait 



224 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

faire un député de son mari, car elle ne renonçait pas à 
ses plans facilement, et elle ne désespérait point d'obtenir 
i'élection du président dans l'arrondissement où Marville 
est situé. Depuis deux mois elle tourmentait donc mon- 
sieur le baron Camusot, car le nouveau pair de France 
avait obtenu la dignité de baron, pour arracher de lui 
cent mille francs en avance d'hoirie, afin, disait-elle, 
d'acheter un petit domaine enclavé dans celui de Mar- 
ville, et rapportant environ deux mille francs nets d'im- 
pôts. Elle et son mari seraient là, chez eux, et auprès de 
leurs enfants ; la terre de Marville en serait arrondie et 
augmentée d'autant. La présidente faisait valoir aux yeux 
de son beau-père le dépouillement auquel elle avait été 
contrainte pour marier sa fille avec le vicomte Popinot, 
et demandait au vieillard s'il pouvait fermer à son fils aîné 
le chemin aux honneurs suprêmes de la magistrature, 
qui ne seraient plus accordés qu'à une forte position par- 
lementaire, et son mari saurait la prendre et se faire 
craindre des ministres. — Ces gens-là n'accordent rien 
qu'à ceux qui leur tordent la cravate au cou jusqu'à ce 
qu'ils tirent la langue, dit-elle. Ils sont ingrats!... Que ne 
doivent-ils pas à Camusot! Camusot, en poussant aux 
ordonnances de Juillet, a causé l'élévation de la maison 
d'Orléans ! ... 

Le vieillard se disait entraîné dans les chemins de fer 
au-delà de ses moyens, et il remettait cette libéralité, de 
laquelle il reconnaissait d'ailleurs la nécessité, lors d'une 
hausse prévue sur les actions. 

Cette quasi-promesse, arrachée quelques jours aupara- 
vant, avait plongé la présidente dans la désolation. 11 était 
douteux que l'ex-propriétaire de Marville pîit être en me- 
sure lors de la réélection de la Chambre, car il lui fallait h. 
possession annale. 

Fraisier parvint sans peine jusqu'à Madeleine Vivet. 
Ces deux natures de vipère se reconnurent pour être sor 
ties du même œuf 



LE COUSIN PONS. 22 Ç 



— Mademoiselle, dit doucereusement Fraisier, je dési- 
rerais obtenir un moment d'audience de madame la pré- 
sidente pour une affaire qui lui est personnelle et qui 
concerne sa fortune; il s'agit, dites-le-lui bien, d'une suc- 
cession... Je n'ai pas fhonneur d'être connu de madame la 
présidente, ainsi mon nom ne signifierait rien pour elle... 
Je n'ai pas fhabitude de quitter mon cabinet, mais je sais 
quels égards sont dus à la femme d'un président, et j'ai 
pris la peine de venir moi-même, d'autant plus que l'af- 
faire ne souffre pas le plus léger retard. 

La question posée dans ces termes-là, répétée et ampli- 
fiée par la femme de chambre, amena naturellement une 
réponse favorable. Ce moment était décisif pour les deux 
ambitions contenues en Fraisier. Aussi, malgré son intré- 
pidité de petit avoué de province, cassant, âpre et incisif, 
il éprouva ce qu'éprouvent les capitaines au début d'une 
bataille d'où dépend le succès de la campagne. En pas- 
sant dans le petit salon où l'attendait Amélie, il eut ce 
qu'aucun sudorifique, quelque puissant qu'il fût, n'avait 
pu produire encore sur cette peau réfractaire et bouchée 
par d'affreuses maladies, il se sentit une légère sueur dans 
le dos et au front. — Si ma fortune ne se fait pas, se dit-il, 
je SUIS sauvé, car Poulain m'a promis la santé le jour où la 
transpiration se rétablirait. — Madame. . . , dit-il , en voyant 
la présidente qui vint en négligé. Et Fraisier s'arrêta pour 
saluer, avec cette condescendance qui, chez les officiers 
ministériels, est la reconnaissance de la qualité supérieure 
de ceux à qui ils s'adressent. 

— Asseyez-vous, monsieur, fit la présidente en recon- 
naissant aussitôt un homme du monde judiciaire. 

— Madame la présidente, si j'ai pris la liberté de 
m'adresser à vous pour une affaire d'intérêt qui concerne 
monsieur le président, c'est que j'ai la certitude que mon- 
sieur de Marville, dans la haute position qu'il occupe, 
laisserait peut-être les choses dans leur état naturel, et qu'il 
perdrait sept à huit cent mille francs que les dames, qui 



XVIII. 



220 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

s'entendent, selon moi, beaucoup mieux aux affaires 
privées que les meilleurs magistrats, ne dédaignent 
point... 

— Vous avez parlé d'une succession. . . dit la présidente 
en interrompant. 

Amélie, éblouie par la somme et voulant cacher son 
étonnement, son bonheur, imitait les lecteurs impatients 
qui courent au dénoûment du roman. 

— Oui, madame, d'une succession perdue pour vous, 
oh! bien entièrement perdue, mais que je puis, que je 
saurai vous faire avoir... 

— Parlez, monsieur! dit froidement madame de Mar- 
ville qui toisa Fraisier et fexamina d'un ceil sagace. 

— Madame, je connais vos éminentes capacités, je 
suis de Mantes. Monsieur Leboeuf, le président du tribu- 
nal, l'ami de monsieur de Marville, pourra lui donner des 
renseignements sur moi. . . 

La présidente fit un haut-Ie-corps si cruellement signi- 
ficatif, que Fraisier fut forcé d'ouvrir et de fermer rapide- 
ment une parenthèse dans son discours. 

— Une femme aussi distinguée que vous va com- 
prendre sur-le-champ pourquoi je lui parle d'abord de 
moi. C est le chemin le plus court pour arriver à la suc- 
cession. 

La présidente répondit sans parler, à cette fine obser- 
vation, par un geste. 

— Madame, reprit Fraisier autorisé par le geste à 
raconter son histoire, j'étais avoué à Mantes, ma charge 
devait être toute ma fortune, car j'ai traité de l'étude de 
monsieur Levroux que vous avez sans doute connu... 

La présidente inchna la tête. 

— Avec des fonds qui m'étaient prêtés, et une dizame 
de mille francs à moi, je sortais de chez Desroches, 
l'un des plus capables avoués de Paris, et j'y étais premier 
clerc depuis six ans. J'ai eu le malheur de déplaire au pro- 
cureur du roi de Mantes, monsieur... 



LE COUSIN PONS. 227 

— Olivier Vinet. 

— Le fils du procureur-général, oui, madame. II cour- 
tisait une petite dame... 

— Lui! 

— Madame Vatinelle... 

— Ah! madame Vatinelle... elle était bien jolie et 
bien... de mon temps... 

— ^ Elle avait des bontés pour moi : Inde irœ, reprit 
Fraisier. J'étais actif, je voulais rembourser mes amis et 
me marier; il me fallait des affaires, je les cherchais; j'en 
brassai bientôt à moi seul plus que les autres officiers t 
ministériels. Bah! j'ai eu contre moi les avoués de Mantes, 
les notaires et jusqu'aux huissiers. On m'a cherché chi- 
cane. Vous savez, madame, que lorsqu'on veut perdre un 
homme dans notre affreux métier, c'est bientôt fait. On 
m'a pris occupant dans une affaire pour les deux parties. 
C'est un peu léger; mais, dans certains cas, la chose se 
fait à Paris, les avoués s'y passent la casse et le séné. Cela 
ne se fait pas à Mantes. Monsieur Boujonnet, à qui j'avais 
rendu déjà ce petit service, poussé par ses confrères, et 
stimulé par le procureur du roi, m'a trahi... Vous voyez 
que je ne vous cache rien. Ce fut un toile général. J'étais 
un fripon, l'on m'a fait plus noir que Marat. On m'a forcé 
de vendre; j'ai tout perdu. Je suis à Paris où j'ai tâché de 
me créer un cabinet d'affaires; mais ma santé ruinée ne me 
laissait pas deux bonnes heures sur les vingt-quatre de la 
journée. Aujourd'hui, je n'ai qu'une ambition, elle est 
mesquine. Vous serez un jour la femme d'un garde-des- 
sceaux, peut-être, ou d'un premier président; mais moi, 
pauvre et chétif, je n'ai pas d'autre désir que d'avoir une 
place où finir tranquillement mes jours, un cul-de-sac, un 
poste où l'on végète. Je veux être juge de paix à Paris. 
C'est une bagatelle pour vous et pour monsieur le prési- 
dent que d'obtenir ma nomination, car vous devez causer 
assez d'ombrage au garde -des -sceaux actuel pour qu'il 
désire vous obliger... Ce n'est pas tout, madame, ajouta 



22 8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Fraisier en voyant la présidente prête à parler et lui faisant 
un geste. J'ai pour ami le médecin du vieillard de qui 
monsieur le président devrait hériter. Vous voyez que 
nous arrivons... Ce médecin, dont la coopération est in- 
dispensable, est dans la même situation que celle où vous 
me voyez : du talent et pas de chance!... C'est par lui 
que j'ai su combien vos intérêts sont lésés, car, au moment 
où je vous parle, il est probable que tout est fini, que le 
testament qui déshérite monsieur le président est fait... 
Ce médecin désire être nommé médecin en chef d'un hô- 
pital, ou des collèges royaux; enfin, vous comprenez, il 
lui faut une position à Paris, équivalente à la mienne... 
Pardon si j'ai traité de ces deux choses si déhcates; mais 
il ne faut pas la moindre ambiguïté dans notre affaire. Le 
médecin est d'ailleurs un homme fort considéré, savant, 
et qui a sauvé monsieur PiIIerauh, le grand-oncle de votre 
gendre, monsieur le vicomte Popinot. Maintenant si vous 
avez la bonté de me promettre ces deux places, celle de 
juge de paix et la sinécure médicale pour mon ami, je me 
fais fort de vous apporter fhéritage presque intact... Je 
dis presque intact, car il sera grevé des obhgations qu'il 
faudra prendre avec le légataire et avec quelques per- 
sonnes dont le concours nous sera vraiment indispensable. 
Vous n'accomphrez vos promesses qu'après faccomplisse- 
ment des miennes. 

La présidente qui depuis un moment s'était croisé les 
bras, comme une personne forcée de subir un sermon, 
les décroisa, regarda Fraisier et lui dit : « Monsieur, vous 
avez le mérite de la clarté pour tout ce qui vous regarde, 
mais pour moi vous êtes d'une obscurité...» 

— Deux mots suffisent à tout éclaircir, madame, dit 
Fraisier. Monsieur le président est le seul et unique héri- 
tier au troisième degré de monsieur Pons. Monsieur Pons 
est très-malade, il va tester, s'il ne l'a déjà fait, en faveur 
d'un Allemand, son ami, nommé Schmuckc, et l'impor- 
tance de sa succession sera de plus de sept cent mille 



LE COUSIN PONS. 229 

francs. Dans trois jours , j'espère avoir des renseignements 
de la dernière exactitude sur le chiffre... 

— Si cela est, se dit à elle-même la présidente fou- 
droyée par la possibilité de ce chiffre, j'ai fait une grande 
faute en me brouillant avec lui, en f accablant. 

— Non, madame, car sans cette rupture il serait gai 
comme un pinson, et vivrait plus long-temps que vous, 
que monsieur le président et que moi... La Providence a 
ses voies, ne les sondons pas! ajouta-t-il pour déguiser tout 
fodieux de cette pensée. Que voulez-vous, nous autres 
Sjens d'affaires, nous voyons le positif des choses. Vous 
comprenez maintenant, madame, que dans la haute posi- 
tion qu'occupe monsieur le président de Marville, il ne 
ferait rien, il ne pourrait rien faire dans la situation actuelle. 
II est brouillé mortellement avec son cousin, vous ne 
voyez plus Pons, vous l'avez banni de la société, vous 
aviez sans doute d'excellentes raisons pour agir ainsi; 
mais le bonhomme est malade, il lègue ses biens à son 
seul ami. L'un des présidents de la Cour royale de Paris 
n'a rien à dire contre un testament en bonne forme fait en 
pareilles circonstances. Mais entre nous, madame, il est 
bien désagréable, quand on a droit à une succession de 
sept à huit cent mille francs... que sais-je, un million 
peut-être, et qu'on est le seul héritier désigné par la loi, 
de ne pas rattraper son bien... Seulement, pour arriver à 
ce but, on tombe dans de sales intrigues; elles sont si 
difficiles, SI vétilleuses, il faut s'aboucher avec des gens 
placés SI bas, avec des domestiques, des sous-ordres, et 
les serrer de si près, qu'aucun avoué, qu'aucun notaire 
de Paris ne peut suivre une pareille affaire. Ça demande 
un avocat sans cause comme moi, dont la capacité soit sé- 
rieuse, réelle, le dévouement acquis, et dont la position 
malheureusement précaire soit de plam-pied avec celle de 
ces gens-là... Je m'occupe, dans mon arrondissement, des 
affaires des petits bourgeois, des ouvriers, des gens du 
peuple... Oui, madame, voilà dans quelle condition m'a 



230 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

mis Imimitié d'un procureur du roi devenu substitut à 
Paris aujourd'hui, qui ne m'a pas pardonné ma supério- 
rité... Je vous connais, madame, je sais quelle est la soli- 
dité de votre protection, et j'ai aperçu, dans un tel service 
à vous rendre, la fin de mes misères et le triomphe du 
docteur Poulain, mon ami... 

La présidente restait pensive. Ce fut un moment d'an- 
goisse affreuse pour Fraisier. Vinet, l'un des orateurs du 
centre, procureur-général depuis seize ans, dix fois dé- 
signé pour endosser la simarre de la chancellerie, le père 
du procureur du roi de Mantes, nommé substitut à Paris 
depuis un an, était un antagoniste pour la haineuse pré- 
sidente. Le hautain procureur-général ne cachait pas son 
mépris pour le président Camusot. Fraisier ignorait et 
devait ignorer cette circonstance. 

— N'avez-vous sur la conscience que le fait d'avoir 
occupé pour les deux parties? demanda-t-elle en regardant 
fixement Fraisier. 

— Madame la présidente peut voir monsieur Lebœuf; 
monsieur Lebœuf m'était favorable. 

— Etes-vous sûr que monsieur Lebœuf donnera sur 
vous de bons renseignements à monsieur de Marville, à 
monsieur le comte Popinot? 

— J'en réponds, surtout monsieur Olivier Vinet 
n'étant plus à Mantes; car, entre nous, ce petit magistrat 
seco faisait peur au bon monsieur Lebœuf. D'ailleurs, 
madame la présidente, si vous me le permettez, j'irai 
voir à Mantes monsieur Lebœuf. Ce ne sera pas un 
retard, je ne saurai d'une manière certaine le chiffre de 
la succession que dans deux ou trois jours. Je veux 
et je dois cacher à madame la présidente tous les res- 
sorts de cette affaire; mais le prix que j'attends de mon 
entier dévouement n'est-il pas pour elle un gage de réus- 
site? 

— Eh! bien, disposez en votre faveur monsieur Le- 
bœuf, et SI la succession a l'importance, ce dont je doute, 



LE COUSIN PONS. 23 1 

que vous accusez, je vous promets les deux places, en cas 
de succès, bien entendu... 

— J'en réponds, madame. Seulement vous aurez la 
bonté de faire venir ici votre notaire, votre avoué, lorsque 
j'aurai besoin d'eux, de me donner une procuration pour 
agir au nom de monsieur le président, et de dire à ces 
messieurs de suivre mes instructions, de ne rien entre- 
prendre de leur chef. 

— Vous avez la responsabilité, dit solennellement la 
présidente, vous devez avoir l'omnipotence. Mais mon- 
sieur Pons est-il bien malade? demanda-t-elle en souriant. 

— Ma foi, madame, il s'en tirerait, surtout soigné par 
un homme aussi consciencieux que le docteur Poulain, 
car, mon ami, madame, n'est qu'un innocent espion dirigé 
par moi dans vos intérêts, il est capable de sauver ce vieux 
musicien, mais il y a là, près du malade, une portière qui, 
pour avoir trente mille francs, le pousserait dans la fosse... 
Elle ne le tuerait pas, elle ne lui donnera pas d'arsenic, 
elle ne sera pas si charitable, elle fera pis, elle l'assassinera 
moralement, elle lui donnera mille impatiences par jour. 
Le pauvre vieillard, dans une sphère de silence, de tran- 
quillité, bien soigné, caressé par des amis, à la campagne, 
se rétablirait; mais, tracassé par une madame Evrard qui 
dans sa jeunesse était une des trente belles écaillères que 
Paris a célébrées, avide, bavarde, brutale, tourmenté par 
elle pour faire un testament où elle soit richement parta- 
gée, le malade sera conduit fatalement jusqu'à l'induration 
du foie, il s'y forme peut-être en ce moment des calculs, 
et il faudra recourir pour les extraire à une opération qu'il 
ne supportera pas... Le docteur, une belle âme!.., est 
dans une affreuse situation. II devrait faire renvoyer cette 
femme... 

— Mais cette mégère est un monstre! s'écria la prési- 
dente en faisant sa petite voix flùtéc. 

Cette similitude entre la terrible présidente et lui, fit 
sourire intérieurement Fraisier, qui savait à quoi s'en tenir 



232 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

sur ces douces modulations factices d'une voix naturelle- 
ment aigre. II se rappela ce président, le héros d'un des 
contes de Louis XI , que ce monarque a signé par le der- 
nier mot. Ce magistrat, doué d'une femme taillée sur le 
patron de celle de Socrate, et n'ayant pas la philosophie 
de ce grand homme, fit mêler du sel à l'avoine de ses che- 
vaux en ordonnant de les priver d'eau. Quand sa femme 
alla le long de la Seine à sa campagne, les chevaux se pré- 
cipitèrent avec elle dan» l'eau pour boire, et le magistrat 
remercia la Providence qui l'avait si naturellement délivré de 
sa femme. En ce moment, madame de Marville remerciait 
Dieu d'avoir placé près de Pons une femme qui l'en dé- 
barrasserait honnêtement. 

— Je ne voudrais pas d'un million, dit-elle, au prix 
d'une indélicatesse... Votre ami doit éclairer monsieur 
Pons, et faire renvoyer cette portière. 

— D'abord, madame, messieurs Schmucke et Pons 
croient que cette femme est un ange, et renverraient mon 
ami. Puis cette atroce écaillère est la bienfaitrice du doc- 
teur, elle l'a introduit chez monsieur Pillerault. Il recom- 
mande à cette femme la plus grande douceur avec le 
malade, mais ses recommandations indiquent à cette 
créature les moyens d'empirer la maladie. 

— Que pense votre ami de l'état de mon cousin? de- 
manda la présidente. 

Fraisier fit trembler madame de Marville, par la justesse 
de sa réponse, et par la lucidité avec laquelle il pénétra 
dans ce cœur aussi avide que celui de la Cibot. 

— Dans SIX semaines, la succession sera ouverte. 
La présidente baissa les jeux. 

— Pauvre homme! fit-elle en essayant, mais en vain, 
de prendre une physionomie attristée. 

— Madame la présidente a-t-elle quelque chose à dire 
à monsieur Lebœuf? Je vais à Mantes par le chemin de 
fer. 

— Oui, restez là, je lui écrirai de venir dîner demain 



LE COUSIN PONS. 



233 



avec nous, j'ai besoin de le voir pour nous concerter, afin 
de réparer l'injustice dont vous avez été la victniie. 

Quand la présidente l'eut quitté, Fraisier, qui se vit 
juge de paix, ne se ressembla plus à lui-même; il paraissait 
gros, il respirait à pleins poumons l'air du bonheur et le 
bon vent du succès. Puisant au réservoir inconnu de 
la volonté de nouvelles et, fortes doses de cette divine 
essence, il se sentit capable, à la façon de Rémonencq, 




d'un crime, pourvu qu'il n'en existât pas de preuves, pour 
réussir. Il s'était avancé crânement en face de la prési- 
dente, convertissant les conjectures en réalité, affirmant à 
tort et à travers, dans le but unique de se faire commettre 
par elle au sauvetage de cette succession et d'obtenir sa 
protection. Représentant de deux immenses misères et de 
désirs non moins immenses, il repoussait d'un pied dé- 
daigneux son affreux ménage de la rue de la Perle. Il 
entrevoyait mille écus d'honoraires chez la Cibot, et cinq 
mille francs chez le président. C'était conquérir un appar- 
tement convenable. Enfin, il s'acquittait avec le docteur 



234 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Poulain. Quelques-unes de ces natures haineuses, âpres 
et disposées à la méchanceté par la souffrance ou par la 
maladie, éprouvent les sentiments contraires, à un égal 
degré de violence : Richeheu était aussi bon ami qu'en- 
nemi cruel. En reconnaissance des secours que lui avait 
donnés Poulain, Fraisier se serait fait hacher pour lui. La 
présidente, en revenant une lettre à la main, regarda sans 
être vue par lui, cet homme, qui croyait aune vie heureuse 
et bien rentée, et elle le trouva moins laid qu'au premier 
coup-d'œil qu'elle avait jeté sur lui; d'ailleurs, il allait la 
servir, et on regarde un instrument qui nous appartient 
autrement qu'on ne regarde celui du voisin. 

— Monsieur Fraisier, dit-elle, vous m'avez prouvé que 
vous étiez un homme d'esprit, je vous crois capable de 
franchise. 

Fraisier fit un geste éloquent. 

— Eh! bien, reprit la présidente, je vous somme de 
répondre avec candeur à cette question : «Monsieur de 
Marville ou moi devons- nous être compromis par suite 
de vos démarches?. . . » 

— Je ne serais pas venu vous trouver, madame, si je 
pouvais un jour me reprocher d'avoir jeté de la boue sur 
vous, n'y en eût-il que gros comme la tête d'une épingle, 
car alors la tache paraît grande comme la lune. Vous 
oubliez, madame, que, pour devenir juge de paix à Paris, 
je dois vous avoir satisfait. J'ai reçu, dans ma vie, une pre- 
mière leçon, elle a été trop dure pour que je m'expose à 
recevoir encore de pareilles étrivières. Enfin, un dernier 
mot, madame. Toutes mes démarches, quand il s'agira de 
vous, vous seront préalablement soumises... 

— Très-bien; voici la lettre pour monsieur Lebœuf. 
J'attends maintenant les renseignements sur la valeur de 
la succession. 

— Tout est là, dit finement Fraisier en saluant la pré- 
sidente avec toute la grâce que sa physionomie lui permet- 
tait d'avoir. 



LE COUSIN PONS. 235 

— Quelle providence! se dit madame Camusot de 
Marville. Ah! je serai donc riche! Camusot sera député, 
car en lâchant ce Fraisier dans l'arrondissement de Bolbec, 
il nous obtiendra la majorité. Quel instrument! 

— Quelle providence! se dit Fraisier en descendant 
l'escalier, et quelle commère que madame Camusot! II me 
faudrait une femme dans ces conditions-là! Maintenant à 
l'œuvre. 

Et il partit pour Mantes où il fallait obtenir les bonnes 
grâces d'un homme qu'il connaissait fort peu; mais il 
comptait sur madame Vatinelle à qui, malheureusement, 
il devait toutes ses infortunes, et les chagrins d'amour sont 
souvent comme la lettre de change protestée d'un bon 
débiteur, elle porte intérêt. 

Trois jours après, pendant que Schmucke dormait, car 
madame Cibot et le vieux musicien s'étaient déjà partagé 
le fardeau de garder et de veiller le malade, elle avait eu 
ce qu'elle appelait une prise de bec avec le pauvre Pons. Il 
n'est pas inutile de faire remarquer une triste particularité 
de l'hépatite. Les malades dont le foie est plus ou moins 
attaqué sont disposés à l'impatience, à la colère, et ces 
colères les soulagent momentanément; de même que dans 
l'accès de fièvre, on sent se déployer en soi des forces 
excessives. L'accès passé, l'affaissement, \ecollapsus, disent 
les médecins, arrive, et les pertes qu'a faites l'organisme 
s'apprécient alors dans toute leur gravité. Ainsi, dans les 
maladies de foie, et surtout dans celles dont la cause vient 
de grands chagrins éprouvés, le patient arrive après ses 
emportements à des affaiblissements d'autant plus dange- 
reux qu'il est soumis à une diète sévère. C'est une sorte 
de fièvre qui agite le mécanisme humoristique de l'homme, 
car cette fièvre n'est ni dans le sang, ni dans le cerveau. 
Cette agacerie de tout l'être produit une mélancolie ou le 
malade se prend lui-même en haine. Dans une situation 
pareille, tout cause une irritation dangereuse. La Cibot, 
malgré les recommandations du docteur, ne crovait pas. 



236 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

elle, femme du peuple sans expérience ni instruction, à 
ces tiraillements du système nerveux par le système hu- 
moristique. Les explications de monsieur Poulain étaient 
pour elle des idées de médecin. Elle voulait absolument, 
comme tous les gens du peuple, nourrir Pons, et pour 
l'empécher de lui donner en cachette du jambon, une 
bonne omelette ou du chocolat à la vanille, il ne fallait 
rien moins que cette parole absolue du docteur Poulain : 

— Donnez une seule bouchée de n'importe quoi à 
monsieur Pons, et vous le tueriez comme d'un coup de 
pistolet. 

L'entêtement des classes populaires est si grand à cet 
égard, que la répugnance des malades pour aller à l'hôpital 
vient de ce que le peuple croit qu'on y tue les gens en ne 
leur donnant pas à manger. La mortalité qu'ont causée les 
vivres apportés en secret par les femmes à leurs maris a 
été si grande, qu'elle a déterminé les médecins à prescrire 
une visite de corps d'une excessive sévérité les jours où les 
parents viennent voir les malades. La Cibot, pour arriver 
à une brouille momentanée nécessaire à la réalisation de 
ses bénéfices immédiats, raconta sa visite au directeur 
du théâtre, sans oublier sa. prise de bec avec mademoiselle 
Héloïse, la danseuse. 

— Mais qu'alliez-vous faire là? lui demanda pour la 
troisième fois le malade qui ne pouvait arrêter la Cibot 
une fois qu'elle était lancée en paroles. 

— Pour lors, quand je lui ai eu dit son fait, mademoi- 
selle Héloïse qu'a vu ce que j'étais, a mis les pouces, et 
nous avons été les meilleures amies du monde. — Vous 
me demandez maintenant ce que j'allais faire là? dit-elle 
en répétant la question de Pons. 

Certains bavards, et ceux-là sont des bavards de génie, 
ramassent ainsi les interpellations, les objections et les 
observations en manière de provision, pour alimenter 
leurs discours; comme si la source en pouvait jamais tarir. 

— Mais j'y suis allée pour tirer votre monsieur Gau- 



LE COUSIN PONS. 237 

dissart d'embarras, il a besoin d'une musique pour un 
ballet, et vous n'êtes guère en état, mon chéri, de gri- 
bouiller du papier et de remplir votre devoir... J'ai donc 
entendu, comme ça, qu'on appellerait un monsieur Ga- 
rangeot pour arranger les Mobicans en musique. . . 

— Garangeot! s'écria Pons en fureur. Garangeot, un 
homme sans aucun talent, je n'ai pas voulu de lui pour 
premier violon! C'est un homme de beaucoup d'esprit, 
qui fait très-bien des feuilletons sur la musique; mais pour 
composer un air, je l'en défie!... Et où diable avez-vous 
pris l'idée d'aller au théâtre? 

— Mais est-il ostiné, ce démon-là!... Vovons, mon 
chat, ne nous emportons pas comme une soupe au lait... 
Pouvez-vous écrire de la musique dans l'état oii vous êtes? 
Mais vous ne vous êtes donc pas regardé au miroir? Vou- 
lez-vous un miroir? Vous n'avez plus que la peau sur les 
os... vous êtes faible comme un moineau... et vous vous 
croyez capable de faire vos notes... mais vous ne feriez 
pas seulement les miennes. . . Ça me fait penser que je dois 
monter chez celle du troisième, qui nous doit dix-sept 
francs... et c'est bon à ramasser, dix-sept francs; car, l'apo- 
thicaire payé, il ne nous reste pas vingt francs... Fallait 
donc dire à cet homme, qui a l'air d'être un bon homme, 
à monsieur Gaudissart. . . J'aime ce nom-là... c'est un vrai 
Roger-Bontemps qui m'irait bien... il n'aura jamais mal au 
foie, celui-là!... Donc, fallait lui dire oii vous en étiez... 
dame! vous n'êtes pas bien, et il vous a momentanément 
remplacé... 

— Remplacé! s'écria Pons d'une voix formidable en se 
dressant sur son séant. 

En général les malades, surtout ceux qui sont dans l'en- 
vergure de la fiuix de la Mort, s'accrochent à leurs places 
avec la fureur que déploient les débutants pour les obtenir. 
Aussi son remplacement parut-il être au pauvre moribond 
une première mort. 

— Mais le docteur me dit, reprit-il, que je vas parfai- 



238 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

tement bien ! que je reprendrai bientôt ma vie ordinaire. 
Vous m'avez tué, ruiné, assassmé!... 

— Ta, ta, ta, ta! s'écria la Cibot, vous vodà parti, allez, 
je suis votre bourreau, vous dites ces douceurs-là, tou- 
jours, parbleu, à monsieur Schmucke, quand j'ai le dos 
tourné. J'entends bien ce que vous dites, allez!... vous 
êtes un monstre d'ingratitude. 

— Mais vous ne savez pas que si je tarde seulement 
qumze jours à ma convalescence, on me dira, quand je 
reviendrai, que je suis une perruque, un vieux, que mon 
temps est fini, que je suis Empire, rococo! s'écria ce ma- 
lade qui voulait vivre. Garangeot se sera fait des amis, 
dans le théâtre, depuis le contrôle jusqu'au cintre! Il aura 
baissé le diapason pour une actrice qui n'a pas de voix, il 
aura léché les bottes de monsieur Gaudissart; il aura, par 
ses amis, publié les louanges de tout le monde dans les 
feuilletons; et, alors, dans une boutique comme celle-là, 
madame Cibot, on sait trouver des poux à la tête d'un 
chauve! Quel démon vous a poussée là?... 

— Mais parbleu, monsieur Schmucke a discuté la 
chose avec moi pendant huit jours. Que voulez- vous? 
Vous ne voyez rien que vous! vous êtes un égoïste à tuer 
les gens pour vous guérir!... Mais ce pauvre monsieur 
Schmucke est depuis un mois sur les dents, il marche sur 
ses boulets, il ne peut plus aller nulle part, ni donner des 
leçons, ni faire de service au théâtre, car vous ne voyez 
donc rien? il vous garde la nuit, et je vous garde le jour. 
Aujor d'aujourd'hui, si je passais les nuits comme j'ai tâché 
de le faire d'abord, en croyant que vous n'auriez rien, il 
me faudrait dormir pendant la journée! Et que qui veille- 
rait au ménage et au grain!... Et que voulez-vous, la ma- 
ladie est la maladie ! . . . et voilà ! . . . 

— Il est impossible que ce soit Schmucke qui ait eu 
cette pensée-là... 

— Ne voulez-vous pas à cette heure que ce soit moi 
qui l'aie prise sous mon bonnet! Et croyez-vous que nous 



LE COUSIN PONS. 239 

sommes de fer? Mais si monsieur Schmucke avait continué 
son métier, d'aller donner sept ou huit leçons et de passer 
la soirée de six heures et demie à onze heures et demie au 
théâtre à diriger l'orchestre, il serait mort dans dix jours 
d'ici... Voulez- vous la mort de ce digne homme, qui 
donnerait son sang pour vous? Par les auteurs de mes 
jours, on n'a jamais vu de malade comme vous. . . Qu'avez- 
vous fait de votre raison, favez-vous mise au Mont-de- 
Piété? Tout s'extermine ici pour vous, l'on fait tout pour 
le mieux, et vous n'êtes pas content... Vous voulez donc 
nous rendre fous à her. .. moi d'abord je suis fourbue, en 
attendant le reste! 

La Cibot pouvait parler à son aise, la colère empêchait 
Pons de dire un mot, il se roulait dans son ht, articulait 
péniblement des interjections, il se mourait. Comme tou- 
jours, arrivée à cette période, la querelle tournait subite- 
ment au tendre. La garde se précipita sur le malade, le 
prit par la tête, le força de se coucher, ramena sur lui 
la couverture. 

— Peut-on se mettre dans des états pareils! Après ça, 
mon chat, c'est votre maladie! C'est ce que dit le bon 
monsieur Poulain. Voyons, calmez-vous. Soyez gentil, 
mon bon petit fiston. Vous êtes l'idole de tout ce qui vous 
approche, que le docteur lui-même vient vous voir jusqu'à 
deux fois par jour! Qiié qu'il dirait s'il vous trouvait agité 
comme cela? Vous me mettez hors des gonds! ce n'est pas 
bien à vous... Qi-iand on a mam'Cibot pour garde, on lui 
doit des égards... Vous criez, vous parlez!... ça vous est 
défendu! vous le savez. Parler, ça vous irrite... Et pour- 
quoi vous emporter? C'est vous qui avez tous les torts... 
vous m'asticotez toujours! Voyons, raisonnons! Si mon- 
sieur Schmucke et moi, qui vous aime comme mes petits 
boyaux, nous avons cru bien faire! Eh! bien, mon chéru- 
bin, c'est bien, allez. 

— Schmucke n'a pas pu vous dire d'aller au théâtre 
sans me consulter... 



24o SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Faut-il l'éveiller, ce pauvre cher homme qui dort 
comme un bienheureux, et l'appeler en témoignage! 

— Non! non! s'écria Pons. Si mon bon et tendre 
Schmucke a pris cette résolution, je suis peut-être plus 
mal que je ne le crois, dit Pons en jetant un regard plein 
d'une horrible mélancohe sur les objets d'art qui déco- 
raient sa chambre. II faudra dire adieu à mes chers ta- 
bleaux, à toutes ces choses dont je m'étais fait des amis. 
Et mon divin Schmucke! — oh! serait-ce vrai? 

La Cibot, cette atroce comédienne, se mit son mou- 
choir sur les yeux. Cette muette réponse fit tomber le 
malade dans une sombre rêverie. Abattu par ces deux 
coups portés dans des endroits si sensibles, la vie sociale 
et la santé , la perte de son état et la perspective de la mort, 
il s'affaissa tant, qu'il n'eut plus la force de se mettre en 
colère. Et il resta morne comme un poitrinaire après son 
agonie. 

— Vovez-vous, dans l'intérêt de monsieur Schmucke, 
dit la Cibot en voyant sa victime tout-à-fait matée, vous 
feriez bien d'envoyer chercher le notaire du quartier, 
monsieur Trognon, un bien brave homme. 

— Vous me parlez toujours de ce Trognon... dit le 
malade. 

— Ah! ça m'est bien égal, lui ou" un autre, pour ce 
que vous me donnerez! 

Et elle hocha la tête en signe de mépris des richesses. 
Le silence se rétablit. 

En ce moment, Schmucke, qui dormait depuis plus de 
six heures, réveillé par la faim, se leva, vint dans la 
chambre de Pons, et le contempla pendant quelques 
instants sans mot dire, car madame Cibot s'était mis un 
doigt sur les lèvres en faisant : «Chut! m 

Puis elle se leva, s'approcha de l'Allemand pour lui 
parler à l'oreille, et lui dit : «Dieu merci! le voilà qui va 
s'endormir, il est méchant comme un âne rouge!... Que 
voulez-vous! il se défend contre la maladie...» 



LE COUSIN PONS. . 2^-^ 

— Non, je suis, au contraire, très-patient, répondit la 
victime d'un ton dolent qui accusait un effroyable abatte- 
ment; mais, mon cher Schmucke, elle est allée au théâtre 
me faire renvoyer. . . 

II fit une pause, il n'eut pas la force d'achever. La Gbot 
profita de cet intervalle pour peindre par un signe à 
Schmucke l'état d'une tête où la raison déménage, et dit : 

— • Ne le contrariez pas, il mourrait... 

— Et, reprit Pons en regardant l'honnête Schmucke, 
elle prétend que c'est toi qui l'as envoyée. . . 

— Ui, répondit Schmucke héroïquement, il le vallait. 
Dais-doi ! . . . laisse-nus de saufer!... C'esde tes bêdises que te 
d'ébuiser à drafailler quand du as ein drèssor. . . Rédablis- 
doi, nus fentons quelque pric-à-prac ed nus vinirons nos cburs 
dranquillement dans ein goin, afec cède ponne montam Zi- 
bod. . . 

— Elle t'a perverti ! répondit douloureusement Pons. 
Le malade, ne voyant plus madame Cibot, qui s'était 

mise en arrière du ht pour pouvoir dérober à Pons les 
signes qu'elle faisait à Schmucke, la crut partie. 

— Elle m'assassine, ajouta-t-il. 

— Comment, je vous assassine?... dit-elle en se mon- 
trant l'œil enflammé, ses poings sur les hanches. Voilà 
donc la récompense d'un dévouement de chien caniche. . . 
Dieu de Dieu ! Elle fondit en larmes, se laissa tomber sur 
un fauteuil, et ce mouvement tragique causa la plus funeste 
révolution à Pons. — Eh! bien, dit-elIe en se relevant 
et montrant aux deux amis ces regrards de- femme hai- 
neuse qui lancent à la fois des coups de pistolet et du 
venin, je suis lasse de ne rien faire de bien ici en mexter- 
minant le tempérament. Vous prendrez une garde ! Les 
deux amis se regardèrent effrayés. — Oh ! quand vous 
vous regarderez comme des acteurs ! C'est dit ! Je vas prier 
le docteur Poulain de vous chercher une garde! Et nous 
allons faire nos comptes. Vous me rendrez l'argent que 
j'ai mis ici... et que je ne vous aurais jamais redemandé.!. 

xviii. i6 



242. SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Moi qui suis allée chez monsieur Pillerault lui emprunter 
encore cinq cents francs. . . 

— C'est sa malatie ! dit Schmucke en se précipitant sur 
madame Cibot et l'embrassant par la taille, ayez te la ba- 
dience ! 

— Vous, vous êtes un ange, que je baiserais la marque 
de vos pas, dit-elle. Mais monsieur Pons ne m'a jamais 
aimée, il m'a toujours z'haïe!... D'ailleurs, il peut croire 
que je veux être mise sur son testament... 

— Cbit! fus alez le duer! s'écria Schmucke. 

— Adieu, monsieur! vint-elle dire à Pons en le fou- 
droyant par un regard. Pour le mal que je vous veux, 
portez-vous bien. Quand vous serez aimable pour moi, 
quand vous croirez que ce que je fais est bien fait, je re- 
viendrai! Jusque-là je reste chez moi... Vous étiez mon 
enfant, depuis quand a-t-on vu les enfants se révoher 
contre leurs mères?... Non, non, monsieur Schmucke, 
je ne veux rien entendre... Je vous apporterai votre dîner, 
je vous servirai; mais prenez une garde, demandez-en une 
à monsieur Poulain. 

Et elle sortit en fermant les portes avec tant de violence, 
que les objets frêles et précieux tremblèrent. Le malade 
entendit un chquetis de porcelaine qui fut, dans sa tor- 
.ture, ce qu'était le coup de grâce dans le supphce de la 
roue. 

Une heure après, la Cibot, au lieu d'entrer chez Pons, 
vint appeler Schmucke à travers la porte de la chambre 
à coucher, en lui disant que son dîner l'attendait dans la 
salle à manger. Le pauvre Allemand y vint le visage blême 
et couvert de larmes. 

— Mon baufre Bons extrafaque, dit-il, gar il bredend que 
fus édes ine scélérade. Cèdre sa malatie, dit-il pour attendrir 
la Cibot sans accuser Pons. 

— Oh! j'en ai assez, de sa maladie! Ecoutez, ce n'est 
ni mon père, ni mon mari, ni mon frère, m mon enfant. 
.11 m'a prise en grippe, eh! bien, en voilà assez! Vous, 



LE COUSIN PONS. 243 

voyez-vous, je vous suivrais au bout du monde; mais 
quand on donne sa vie, son cœur, toutes ses économies, 
qu'on néglige son mari, que v'Ià Cibot malade, et qu'on 
s'entend traiter de scélérate... c'est un peu trop fort de 
café comme ça. . . 

— Gavé? 

— Oui café ! Laissons les paroles oiseuses. Venons au 
positif! Pour lors, vous me devez trois mois à cent quatre- 
vingt-dix francs, ça fait cinq cent soixante-dix; plus le 
loyer que j'ai payé deux fois, que voilà les quittances, 
six cents francs avec le sou pour livre et vos impositions; 
donc, douze cents moins quelque chose, et enfin les deux 
mille francs, sans intérêt bien entendu; au total, trois mille 
cent quatre-vingt-douze francs... Et pensez qu'il va vous 
falloir au moins deux mille francs devant vous pour la 
garde, le médecin, les médicaments et la nourriture de 
la garde. Voilà pourquoi j'empruntais mille francs à mon- 
sieur Pillerault, dit-elle en montrant le billet de mille francs 
donné par Gaudissart. 

Schmucke écoutait ce compte dans une stupéfaction 
très-concevable, car il était financier, comme les chats sont 
musiciens. 

— Montame Zibod, Bons n'a bas sa dède ! Bartonnez-lui , 
gondinuez à le carter, resdez nodre Projidence. . . cbefus le temante 
à cbenux. 

Et l'Allemand se prosterna devant la Cibot en baisant 
les mains de ce bourreau. 

— Ecoutez, mon bon chat, dit- elle en relevant 
Schmucke et l'embrassant sur le front, voilà Cibot ma- 
lade, il est au lit, je viens d'envoyer chercher le docteur 
Poulain. Dans ces circonstances-là je dois mettre mes 
affaires en ordre. D'ailleurs, Cibot qui m'a vue revenir en 
larmes, est tombé dans une fureur telle, qu'il ne veut plus 
que je remette les pieds ici. C'est lui qui exige son argent, 
et c'est le sien, voyez-vous. Nous autres femmes nous ne 
pouvons rien à cela. Mais en lui rjendant son argent, à cet 

i6. 



244 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

liomme, trois mille deux cents francs, ça le calmera peut- 
être. C'est toute sa fortune à ce pauvre, homme, ses éco- 
nomies de vmgt-six ans de ménage, le fruit de ses sueurs. 
II lui faut son argent demain, il n'y a pas à tortiller... Vous 
ne connaissez pas Cibot : quand il est en colère, il tuerait 
un homme. Eh! bien, je pourrais peut-être obtenir de lui 
de continuer à vous soigner tous deux. Soyez tranquille, 
je me laisserai dire tout ce qui lui passera par la tête. Je 
souffrirai ce martyre-là pour l'amour de vous, qui êtes un 
ange. 

— Non, cbe suis ein paufre borne, qui ème son ami, qui 
tonnerait sajie pour le saufer, . . 

— Mais de faraent?.. . Mon bon monsieur Schmucke, 
une supposition, vous ne me donneriez rien, qu'il faut 
trouver trois mille francs pour vos besoins ! Ma foi, savez- 
vous ce que je ferais à votre place. Je n'en ferais ni un ni 
deux, je vendrais sept ou huit méchants tableaux, et je les 
remplacerais par quelques-uns de ceux qui sont dans 
votre chambre, retournés contre le mur, faute de place! 
car un tableau ou un autre, qu'est-ce que ça fait? 

— Et bourquoi ? 

— II est si malicieux! c'est sa maladie, car en santé 
c'est un mouton ! II est capable de se lever, de fureter; et, 
si par hasard il venait dans le salon, quoiqu'il soit si faible 
qu'il ne pourra plus passer le seuil de sa porte, il trouverait 
toujours son nombre!... 

— C'est cbiste ! 

— Mais nous lui dirons la vente quand il sera tout-à- 
fait bien. Si vous voulez lui avouer cette vente, vous rejet- 
terez tout sur moi, sur la nécessité de me payer. Allez, j'ai 
bon dos... 

— Cbe ne buis bas disboser de cboses qui ne m'abbardiennent 
bas. . . répondit simplement le bon Allemand. 

— Eh! bien, je vais vous assigner en justice, vous et 
monsieur Pons. 

— Ce zcrait le ducr. . . 



LE COUSIN PONS. 24j 

— Choisissez!... Mon Dieu! vendez les tableau-x, et 
dites-Ie-Iui après. . . vous lui montrerez l'assignation... 

— Eb pien ! azicnez nus. . . ça sera mon egscusse. . . cbe lui 
mondrerai le cbucbmend. . , 

Le jour même, à sept heures, madame Cibot, qui était 
allée consuher un huissier, appela Schmucke. L'Allemand 
se vit en présence de monsieur Tabareau, qui le somma 
de payer; et, sur la réponse que fit Schmucke en trem- 
blant de la tête aux pieds, il fut assigné hn et Pons devant 
le tribunal pour se von" condamner au paiement. L'aspect 
de cet homme, le papier timbré griffonné produisirent 
un tel effet sur Schmucke, qu'il ne résista plus. 

— Fentez les dahleaux, dit-il les larmes aux yeux. 

Le lendemain, à six heures du matm, Ehe Magus et 
Rémonencq décrochèrent chacun leurs tableaux. Deux 
quittances de deux mille cinq cents francs furent ainsi 
faites parfaitement en règle. 

«Je soussigné, me portant fort pour monsieur Pons, 
«reconnais avoir reçu de monsieur Ehe Magus la somme 
«de deux mille cinq cents francs pour quatre tableaux que 
«je lui ai vendus, ladite somme devant être employée aux 
«besoins de monsieur Pons. L'un de ces tableaux, attribué 
«à Durer, est un portrait de femme; le second, de l'école 
«italienne, est également un portrait; le troisième est un 
«paysage hollandais de Breughle; le quatrième, un tableau 
«florentin représentant une Sainte Famille, et dont le 
« maître est inconnu. » 

La quittance donnée par Rémonencq était dans les 
mêmes termes et comprenait un Greuze, un Claude Lor- 
rain, un Rubens et un Van Dvck, déguisés sous les noms 
de tableaux de l'Ecole française et de l'Ecole flamande. 

— Ced aixbant me verait groire que ces primporions falent 
quelque cbose... dit Schmucke en recevant les cinq mille 
francs. 



2^6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Ça vaut quelque chose, dit Rémonencq. Je don- 
nerais bien cent mille francs de tout cela. 

L'Auvergnat, prié de rendre ce petit service, remplaça 
les huit tableaux par des tableaux de même dimension, 
dans les mêmes cadres, en choisissant parmi des tableaux 
inférieurs c^e Pons avait mis dans la chambre de 
Schmucke. Ehe Magus, une fois en possession des quatre 
chefs-d'œuvre, emmena la Cibot chez lui, sous prétexte 
de faire leurs comptes. Mais il chanta misère, il trouva des 
défauts aux toiles, il fallait rentoiler, et il offrit à la Cibot 
trente mille francs pour sa commission ; il les lui fit accepter 
en lui montrant les papiers étincelants où la Banque a 
gravé le mot mille francs! Magus condamna Rémonencq 
à donner pareille somme à la Cibot, en la lui prêtant sur 
les quatre tableaux qu'il se fit déposer. Les quatre tableaux 
de Rémonencq parurent si magnifiques à Magus, qu'il ne 
put se décider à les rendre, et le lendemain il apporta six 
mille francs de bénéfice au brocanteur, qui lui céda les 
quatre toiles par facture. Madame'Cibot, riche de soixante- 
huit mille francs, réclama de nouveau le plus profond 
secret de ses deux complices; elle pria le Juif de lui dire 
comment placer cette somme de manière que personne 
ne pût la savoir en sa possession. 

— Achetez des actions du chemin de fer d'Orléans*, 
elles sont à trente francs au-dessous du pair, vous dou- 
blerez vos fonds en trois ans, et vous aurez des chiffons 
de papier qui tiendront dans un porte-feuille. 

— Restez ICI, monsieur Magus, je vais chez fhomme 
d'affaires de la famille de monsieur Pons, il veut savoir à 
quel prix vous prendriez tout le bataclan de là-haut... je 
vais vous l'aller chercher... 

— Si elle était veuve! dit Rémonencq à Magus, ça 
serait bien mon affaire, car la voilà riche... 

— Surtout si elle place son argent sur le chemin d'Or- 
léans; dans deux ans ce sera doublé. J'y ai placé mes 
pauvres petites économies, dit le Juif, c'est la dot de ma 



248 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

fille... Allons faire un petit tour sur le boulevard en atten- 
dant l'avocat... 

— Si Dieu voulait appeler à lui ce Cibot, qui est bien 
* malade déjà, reprit Rémonencq, j'aurais un fière femme 

pour tenir un magasin, et je pourrais entreprendre le com- 
merce en grand. . . 

— Bonjour, mon bon monsieur Fraisier, dit la Cibot 
d'un ton patelin, en entrant dans le cabinet de son con- 
seil. Eh! bien, que me dit donc votre portier, que vous 
vous en allez d'ici!... 

— Oui, ma chère madame Cibot, je prends, dans la 
maison du docteur Poulain, l'appartement du premier 
étage, au-dessus du sien. Je cherche à emprunter deux à 
trois mille francs pour meubler convenablement cet appar- 
tement, qui, ma foi, est très-joli, le propriétaire l'a remis 
à neuf Je suis chargé, comme je vous l'ai dit, des intérêts 
du président de Marville et des vôtres... Je quitte le mé- 
tier d'agent d'affaires, je vais me faire inscrire au tableau 
des avocats, et il faut être très-bien logé. Les avocats de 
Pans ne laissent inscrire au tableau que des gens qui 
possèdent un mobilier respectable, une bibliothèque, etc. 
Je suis docteur en droit, j'ai fait mon stage, et j'ai déjà 
des protecteurs puissants... Eh! bien, où en sommes- 
nous? 

— Si vous vouliez accepter mes économies qui sont à 
la caisse d'épargne, lui dit la Cibot; je n'ai pas grand'- 
chose, trois mille francs, le fruit de vingt-cinq ans d'épar- 
gnes et de privations. . . vous me feriez une lettre de change , 
comme dit Rémonencq, car je suis ignorante, je ne sais 
que ce qu'on m'apprend... 

— Non, les statuts de l'Ordre interdisent à un avocat 
de souscrire des lettres de change, je vous en ferai un 
reçu portant intérêt à cinq pour cent, et vous me le ren- 
drez si je vous trouve douze cents francs de rente viagère 
dans la succession du bonhomme Pons. 

La Cibot, prise au piège, garda le silence. 



LE COUSIN, PONS. 149 

^— Qui ne dit mot, consent, reprit Fraisier.' Apportez- 
moi ça, demain. 

— Ah ! je vous paierai bien volontiers vos honoraires 
d'avance, dit la Cibot, c'est être sûre que j'aurai mes rentes. 

— Oili en sommes-nous? reprit Fraisier en faisant un 
signe de tête affirmatif. J'ai vu Poulain hier au soir, il 
paraît que vous menez votre malade grand train... Encore 
un assaut comme celui d'hier, et il se formera des calculs 
dans la vésicule du fiel... Soyez douce avec lui, voyez- 
vous, ma chère madame Cibot, il ne faut pas se créer des 
remords. On ne vit pas vieux. 

— Laissez-moi donc tranquille, avec vos remords!... 
N'allez-vous pas encore me parler de la guillotine ? mon- 
sieur Pons, c'est un vieil ostiné ! \ous ne le connaissez pas! 
c'est lui qui me fait endêver ! 11 n'y a pas un plus méchant 
homme que lui, ses parents avaient raison, il est sournois, 
vindicatif et ostiné... Monsieur Magus est à la maison, 
comme je vous l'ai dit, et il vous attend. 

— Bien!... j'y serai en même temps que vous. C'est 
de la valeur de cette collection que dépend le chiffre de 
votre rente, s'il y a huit cent mille francs, vous aurez 
quinze cents francs viagers... c'est une fortune! 

— Eh! bien, je vas leur dire d'évaluer les choses en 
conscience. 

Une heure après, pendant que Pons dormait profon- 
dément, après avoir pris des mains de Schmucke une 
potion calmante, ordonnée par le docteur, mais dont la 
dose avait été doublée à l'insu de l'Allemand par la Cibot, 
Fraisier, Rémonencq et Magus, ces trois personnages pati- 
bulaires, examinaient pièce à pièce les dix-sept cents ob- 
jets dont se composait la collection du vieux musicien. 
Schmucke s'étant couché, ces corbeaux flairant leur ca- 
davre furent maîtres du terrain. 

' — Ne faites pas de bruit, disait la Cibot toutes les fois 
que Magus s'extasiait et discutait avec Rémonencq en l'in- 
struisant de la valeur d'une belle œuvre. 



250 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

C'était un spectacle à navrer le cœur, que celui de ces 
quatre cupidités différentes soupesant la succession pen- 
dant le sommeil de celui dont la mort était le sujet de 
leurs convoitises. L'estimation des valeurs contenues dans 
le salon dura trois heures. 

— En moyenne, dit le vieux Juif crasseux, chaque 
chose ICI vaut mille francs... 

— Ce serait dix-sept cent mille francs! s'écria Fraisier 
stupéfait. 

— iVJon pas pour moi, reprit Magus dont foeil prit des 
teintes froides. Je ne donnerais pas plus de huit cent mille 
francs; car on ne sait pas combien de temps on gardera 
ça dans un magasin... II y a des chefs-d'œuvre qui ne se 
vendent pas avant dix ans, et le prix d'acquisition est 
doublé par les intérêts composés; mais je paierais la 
somme comptant. 

— II y ^ dans la chambre des vitraux, des émaux, des 
miniatures, des tabatières en or et en argent, fit observer 
Rémonencq. 

— Peut-on les examiner? demanda Fraisier. 

— Je vas voir s'il dort bien, réphqua la Cibot. 

Et, sur un signe de la portière, les trois oiseaux de 
proie entrèrent, 

— Là, sont les chefs-d'œuvre ! dit en montrant le salon 
Magus dont la barbe blanche frétillait par tous ses poils, 
mais ici sont les richesses! Et quelles richesses! les souve- 
rains n'ont rien de plus beau dans leurs Trésors. 

Les yeux de Rémonencq, allumés par les tabatières, 
reluisaient comme des escarboucles. Fraisier, calme, froid 
comme un serpent qui se serait dressé sur sa queue, allon- 
geait sa tête plate et se tenait dans la pose que les peintres 
prêtent à Méphistophélès. Ces trois différents avares, 
altérés d'or comme les diables le sont des rosées du pa- 
radis, dirigèrent, sans s'être concertés, un regard sur le 
possesseur de tant de richesses, car il avait fait un de ces 
mouvements inspirés par le cauchcmar.Tout-à-coup, sous 



LE COUSIN PONS. 25 I 

le jet de ces trois rayons diaboliques, le malade ouvrit les 
yeux et jeta des cris perçants. 

— Des voleurs! Les voilà! A la garde ! on m'assassine. 
Evidemment il continuait son rêve tout éveillé, car il s'était 
dressé sur son séant, les yeux agrandis, blancs, fixes, sans 
pouvoir bouger, Elie Magus et Rémonencq gagnèrent la 
porte; mais ils y furent cloués par ce mot : «Magus, ici... 
Je suis trahi...» Le malade était réveillé par l'instinct de 
la conservation de son trésor, sentiment au moins égal 
à celui de la conservation personnelle. — Madame Cibot, 
qui est monsieur? cria-t-il en frissonnant à l'aspect de 
Fraisier qui restait immobile. 

— Pardieu ! est-ce que je pouvais le mettre à la porte, 
dit-elIe en clignant de l'œiI et faisant signe à Fraisier. . . 
Monsieur s'est présenté tout-à- l'heure au r.om de votre 
famille... 

Fraisier laissa échapper un mouvement d'admiration 
pour la Cibot. ^ 

— Oui, monsieur, je venais de la part de madame la 
présidente de Marville, de son mari, de sa fille, vous 
témoigner leurs regrets; ils ont appris fortuitement votre 
maladie, et ils voudraient vous soigner eux-mêmes... ils 
vous offrent d'aller à la terre de Marville y recouvrer la 
santé; madame la vicomtesse Popinot, la petite Cécile que 
vous aimez tant, sera votre garde-malade... elle a pris 
votre défense auprès de sa mère, elle l'a fait revenir de 
l'erreur où elle était. 

— Et ils vous ont envoyé, mes héritiers! s'écria Pons 
indigné, en vous donnant pour guide le plus habile con- 
naisseur, le plus fin expert de Paris?... Ah! la charge est 
bonne, reprit-il en riant d'un rire de fou. Vous venez éva- 
luer mes tableaux, mes curiosités, mes tabatières, mes 
miniatures!... Evaluez! vous avez un homme qui, non- 
seulement a les connaissances en toute chose, mais qui 
peut acheter, car il est dix fois millionnaire... Mes chers 
parents n'attendront pas long-temps ma succession, dit-il 



2 5"X SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

avec une ironie profonde, ils m'ont donné le coup de 
pouce... Ah! madame Cibot, vous vous dites ma mère, 
et vous introduisez les marchands, mon concurrent et les 
Camusot ici pendant que je dors!... Sortez tous... 

Et le malheureux, surexcité par la double action de la 
colère et de la peur, se leva décharné. 

— Prenez mon bras, monsieur, dit la Cibot en se pré- 
cipitant sur Pons pour l'empêcher de tomber. Calmez- 
vous donc, ces messieurs sont sortis. 

— Je veux voir le salon!... dit le moribond. 

La Cibot fit signe aux trois corbeaux de s'envoler; puis, 
elle saisit Pons, l'enleva comme une plume, et le recoucha, 
malgré ses cris. En voyant le malheureux collectionneur 
tout-à-fait épuisé, elle alla fermer la porte de l'apparte- 
ment. Les trois bourreaux de Pons étaient encore sur le 
palier, et lorsque la Cibot les vit, elle leur dit de l'attendre, 
en entendant cette parole de Fraisier à Magus : «Ecrivez- 
moi une lettre signée de vous deux, par laquelle vous 
vous engageriez à payer neuf cent mille francs comptant 
la collection de monsieur Pons, et nous verrons à vous 
faire faire un beau bénéfice.» 

Puis il souffla dans l'oreille de la Cibot un mot, un seul 
que personne ne put entendre, et il descendit avec les 
deux marchands à la loge. 

— Madame Cibot, dit le malheureux Pons, quand la 
portière revint, sont-ils partis?... 

— Qui... partis?... demanda-t-elle... 

— Ces hommes?... 

— Quels hommes? Allons, vous avez vu des 

hommes! dit-elle. Vous venez d'avoir un coup de fièvre 
chaude, que sans moi vous alliez passer par la fenêtre, et 
vous me parlez encore d'hommes... Allez-vous rester tou- 
jours comme ça?... 

— Comment, là, tout-à-l'heure, il n'y avait pas un 
monsieur qui s'est dit envoyé par ma famille... 

— Allez -vous m'ostiner encore, rcprit-ellc. Ma foi, 



LE COUSIN PONS. 2 5 5 

savez-voLis où l'on devrait vous mettre? à Cbalenton ! . . . 
Vous voyez des hommes. . . 

— Élie Magus, Rémonencq... 

Ah ! pour Rémonencq, vous pouvez l'avoir vu, car 

il est venu me dire que mon pauvre Cibot va si mal, que 
je vais vous planter là pour reverdir. Mon Cibot avant 
tout, voyez-vous! Quand mon homme est malade, moi, 
je ne connais plus personne. Tâchez de rester tranquille 
et de dormir une couple d'heures, car j'ai dit d'envoyer 
chercher monsieur Poulain, et je reviendrai avec lui... 
Buvez et soyez sage. 

— II n'y avait personne dans ma chambre, là, tout-à- 
l'heure quand je me suis éveillé?... 

— Personne! dit-elle. Vous aurez vu monsieur Rémo- 
nencq dans vos glaces. 

— Vous avez raison, madame Cibot, dit le malade en 
devenant doux comme un mouton. 

— Eh! bien, vous voilà raisonnable, adieu, mon Ché- 
rubin, restez tranquille, je serai dans un instant à vous. 

Quand Pons entendit fermer la porte de l'appartement, 
il rassembla ses dernières forces pour se lever, car il se dit : 

— On me trompe! on me dévalise! Schmucke est un 
enfant qui se laisserait lier dans un sac !.. . 

Et le malade, animé par le désir d'éclaircir la scène 
affreuse qui lui semblait trop réelle pour être une vision , 
put gagner la porte de sa chambre, il l'ouvrit péniblement, 
et se trouva dans son salon, où la vue de ses chères toiles, 
de ses statues, de ses bronzes florentins, de ses porcelaines, 
le ranima. Le collectionneur, en robe de chambre, les 
jambes nues, la tête en feu, put faire le tour des deux rues 
qui se trouvaient tracées par les crédcnces et les armoires 
dont la rangée partageait le salon en deux parties. Au pre- 
mier coup-cl'œil du maître, il compta tout, et aperçut son 
musée au complet. Il allait rentrer, lorsque son regard fut 
attiré par un portrait de Grcuze mis à la place du cheva- 
lier de Malte, de Sébastien del Piombo. Le soupçon sil- 



2 54 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

lonna son intelligence comme un éclair zèbre un ciel ora- 
geux. II regarda la place occupée par ses huit tableaux 
capitaux, et les trouva remplacés tous. Les yeux du pauvre 
homme furent tout-à-coup couverts d'un voile noir, il fut 
pris par une faiblesse, et tomba sur le parquet. Cet éva- 
nouissement fut si complet, que Pons resta là pendant 
deux heures, il fut trouvé par Schmucke, quand l'Alle- 
mand, réveillé, sortit de sa chambre pour venir voir son 
ami. Schmucke eut mille peines à relever le moribond et 
à le recoucher; mais quand il adressa la parole à ce quasi- 
cadavre, et qu'il reçut un regard glacé, des paroles vagues 
et bégayées, le pauvre Allemand, au lieu de perdre la 
tête, devint un héros d'amitié. Sous la pression du déses- 
poir, cet homme-enfant eut de ces inspirations comme en 
ont les femmes aimantes ou les mères. Il fit chauffer des 
serviettes (il trouva des serviettes!), il sut en entortiller 
les mains de Pons, il lui en mit au creux de l'estomac; 
puis il prit ce front moite et froid entre ses mains, il y 
appela la vie avec une puissance de volonté digne d'Apol- 
lonius de Thyane*. II baisa son ami sur les yeux cortime 
ces Marie que les grands sculpteurs italiens ont sculptées 
dans leurs bas-reliefs appelés Pieta, baisant le Christ. Ces 
efforts divins, cette effusion d'une vie dans une autre, 
cette œuvre de mère et d'amante fut couronnée d'un plein 
succès. Au bout d'une demi-heure, Pons réchauffé reprit 
forme humaine : la couleur vitale revint aux yeux, la cha- 
leur extérieure rappela le mouvement dans les organes, 
Schmucke fit boire à Pons de l'eau de mélisse mêlée à du 
vin, l'esprit de la vie s'infusa dans ce corps, l'intelligence 
rayonna de nouveau sur ce front naguère insensible 
comme une pierre. Pons comprit alors à quel saint dé- 
vouement, à quelle puissance d'amitié cette résurrection 
était due. 

— Sans toi, je mourais! dit-il en se sentant le visage 
doucement baigné par les larmes du bon Allemand, qui 
riait et qui pleurait tout à la fois. 



LE COUSIN PONS. 255 

En entendant cette parole, attendue dans le délire de 
l'espoir, qui vaut celui du désespoir, le pauvre Schmucke, 
dont toutes les forces étaient épuisées, s'affaissa comme un 
ballon crevé. Ce fut à son tour de tomber, il se laissa aller 
sur un fauteuil, joignit les mains et remercia Dieu par 
une fervente prière. Un miracle venait pour lui de s'ac- 
complir! Il ne croyait pas au pouvoir de sa prière en 
action, mais à celui de Dieu qu'il avait invoqué. Cepen- 
dant le miracle était un effet naturel et que les médecins 
ont constaté souvent. Un malade entouré d'affection, soi- 
gné par des gens intéressés à sa vie, à chances égales est 
sauvé, là oij succombe un sujet gardé par des mercenaires. 
Les médecins ne veulent pas voir en ceci les effets d'un 
magnétisme involontaire, ils attribuent ce résultat à des 
soins intelligents, à l'exacte observation de leurs ordon- 
nances; mais beaucoup de mères connaissent la vertu de 
ces ardentes projections d'un constant désir. 

— Mon bon Schmucke!... 

— Ne barle bas, cbe d'endendrai bar le cueir. . . rebose ! 
rebose ! dit le musicien en souriant. 

— Pauvre ami ! noble créature ! Enfant de Dieu vivant 
en Dieu! seul être qui m'ait aimé!... dit Pons par inter- 
jections, en trouvant dans sa voix des modulations incon- 
nues. 

L'âme, près de s'envoler, était toute dans ces paroles 
qui donnèrent à Schmucke des jouissances presque égales 
à celles de l'amour. 

— Fis ! Jis ! ed cbe tevientrai ein lion ! cbe draf aillerai bir 
teux. 

— Ecoute, mon bon, et fidèle, et adorable ami ! laisse- 
moi parler, le temps me presse, car je suis mort, je ne 
reviendrai pas de ces crises répétées. 

Schmucke pleura comme un enfant. 

— Ecoute donc, tu pleureras après... dit Pons. Chré- 
tien, il faut te soumettre. On m'a volé, et c'est la Cibot. .. 
Avant de te quitter je dois t'éclairer sur les choses de la 



2^6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

vie, tu ne les sais pas. . . On a pris huit tableaux qui valaient 
des sommes considérables. 

— Bartonne-moi , cbe les aifentus. . . 

— Toi! 

— Moi. . . dit le pauvre Allemand, nis édions assignés au 
dripinal, . . 

— Assignés?... par qui ?... 

— Addans ! . . . 

Schmucke alla chercher le papier timbré laissé par 
rhuissier et l'apporta. 

Pons kit attentivement ce grimoire. Après lecture il laissa 
tomber le papier et garda le silence. Cet observateur du 
travail humain, qui jusqu'alors avait néghgé le moral, finit 
par compter tous les fils de la trame ourdie par la Cibot. 
Sa verve d'artiste, son intelligence d'élève de l'Académie 
de Rome, toute sa jeunesse lui revint pour quelques 
instants. 

— Mon bon Schmucke, obéis -moi militairement. 
Ecoute ! descends à la loge et dis à cette affreuse femme 
que je voudrais revoir la personne qui m'est envoyée par 
mon cousin le président, et que, si elle ne vient pas, j'ai 
l'intention de léguer ma collection au Musée; qu'il s'agit 
de faire mon testament. 

Schmucke s'acquitta de la commission; mais, au. pre- 
mier mot, la Cibot répondit par un sourire. 

— Notre cher malade a eu, mon bon monsieur 
Schmucke, une attaque de fièvre chaude, et il a cru voir 
du monde dans sa chambre. Je vous donne ma parole 
d'honnête femme que personne n'est venu de la part de la 
famille de notre cher malade... 

Schmucke revint avec cette réponse, qu'il répéta tex- 
tuellement à Pons. 

— Elle est plus forte, plus madrée, plus astucieuse, 
plus machiavélique que je ne le croyais, dit Pons en sou- 
riant, elle ment jusque dans sa loge! Figurc-toi qu'elle a, 
ee matin, amené ici un Juif, nommé Elic Magus, Rémo- 



LE COUSLN PONS. 257 

nencq et un troisième qui m'est inconnu, mais qui est plus 
affreux à lui seul que les deux autres. Elle a compté sur 
mon sommeil pour évaluer ma succession, le hasard a fait 
que je me suis éveillé, je les ai vus tous trois soupesant mes 
tabatières. Enfin, l'inconnu s'est dit envoyé par les Camu- 
sot, j'ai parlé avec lui... Cette infâme Cibot m'a soutenu 
que je rêvais... Mon bon Schmucke, je ne rêvais pas!... 
J'ai bien entendu cet homme, il m'a parlé... Les deux 
marchands se sont effrayés et ont pris la porte... J'ai cru 
que la Cibot se démentirait!... Cette tentative est inutile. 
Je vais tendre un autre piége oii la scélérate se prendra... 
Mon pauvre ami, tu prends la Cibot pour un ange, c'est 
une femme qui m'a, depuis un mois, assassiné dans un 
but cupide. Je n'ai pas voulu croire à tant de méchanceté 
chez une femme qui nous avait servis fidèlement pendant 
quelques années. Ce doute m'a perdu... Combien t'a-t-on 
donné des huit tableaux 1 ... 

— Cinq mille francs. 

— Bon Dieu, ils en valaient vingt fois autant! s'écria 
Pons, c'est la fleur de ma collection. Je n'ai pas le temps 
d'intenter un procès, d'ailleurs ce serait te mettre en cause 
comme la dupe de ces coquins... Un procès te tuerait! 
Tu ne sais pas ce que c'est que la justice ! c'est l'égout de 
toutes les infamies morales... A voir tant d'horreurs, des 
âmes comme la tienne y succombent. Et puis tu seras 
assez riche. Ces tableaux m'ont coûté quatre mille francs, 
je les ai depuis trente-six ans. . . Mais nous avons été volés 
avec une habileté surprenante. Je suis sur le bord de ma 
fosse, je ne me soucie plus que de toi... de toi, le meilleur 
des êtres. Or, je ne veux pas que tu sois dépouillé, car 
tout ce que je possède est à toi. Donc, il faut te défier de 
tout le monde, et tu n'as jamais eu de défiance. Dieu te 
protège, je le sais; mais il peut t'oublier pendant un mo- 
ment, et tu serais flibuste comme un vaisseau marchand. 
La Cibot est un monstre, elle me tue ! et tu vois en elle un 
ange, je veux te la faire connaître, va la prier de t'indiqucr 

XVIII. 17 



^5 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

un notaire, qui reçoive mon testament... et je te la mon- 
trerai les mains dans le sac. 

Schmucke écoutait Pons comme sil lui avait raconté 
l'Apocaljpse. Qu'il existât une nature aussi perverse que 
devait être celle de la Cibot, si Pons avait raison, c'était 
pour lui la négation de la Providence. 

— Mon baufre ami Bons se droufe si mâle, dit l'Alle- 
mand en descendant à la loge et s'adressant à madame 
Cibot, qu'ile feud vaire son desdamand, alez chercher ein 
nodaire. . . 

Ceci fut dit en présence de plusieurs personnes, car 
l'état de Cibot était presque désespéré. Rémonencq, sa 
sœur, deux portières accourues des maisons voisines, trois 
domestiques des locataires de la maison et le locataire du 
premier étage sur le devant de la rue stationnaient sous 
la porte cochère. 

— Ah ! vous pouvez bien aller chercher un notaire 
vous-même, s'écria la Cibot les larmes aux veux, et faire 
faire votre testament par qui vous voudrez. . . Ce n'est pas 
quand mon pauvre Cibot est à la mort que je quitterai son 
lit... Je donnerais tous les Pons du monde pour conserver 
Cibot... un homme qui ne m'a jamais causé pour deux 
onces de chagrin pendant trente ans de ménage!... 

Et elle rentra, laissant Schmucke tout interdit. 

— Monsieur, dit à Schmucke le locataire du premier 
étage, monsieur Pons est-il donc bien mal?... 

Ce locataire, nommé Jolivard, était un employé de 
l'enregistrement, au bureau du Palais. 

— Il a vailli mûrir dud à l'heire! répondit Schmucke 
avec une profonde douleur. 

— H y 3. près d'ici, rue Saint-Louis, monsieur Tro- 
gnon, notaire, fit observer monsieur Jolivard. C'est le 
notaire du quartier. 

— Voulez-vous que je l'aille chercher? demanda Ré- 
monencq à Schmucke. 

— Pien folondiers. . . répondit Schmucke, ^arji wonfame 



LE COUSIN PONS. 259 

Zibod ne beut bas carter mon ami, cbe ne jitrais bas le guidder 
tans l'édat ù il esd. . . 

— Madame Cibot nous disait qu'il devenait fou!... 
reprit Jolivard. 

— Bons vou ? s'écria Schmucke frappé de terreur. Cba- 
mais il n'a i dand t'esbrit. . , et c'ed ce qui m'einguiède bir sa 
sandé. . . 

Toutes les personnes qui composaient l'attroupement 
écoutaient cette conversation avec une curiosité bien na- 




turelle, et qui la grava dans leur mémoire. Schmucke, qui 
ne connaissait pas Fraisier, ne put faire attention à cette 
tête satanique et à ces yeux brillants. Fraisier, en jetant 
deux mots dans l'oreille de la Cibot, avait été l'auteur de la 
scène hardie, peut-être au-dessus des moyens de la Cibot, 
mais qu'elle avait jouée avec une supériorité mag^istrale. 
Faire passer le moribond pour fou, c'était une des pierres 
angulaires de l'édifice bâti par l'homme de loi. L'incident 
de la matinée avait bien servi Fraisier; et, sans lui, peut- 
être la Cibot, dans son trouble, se serait-elle démentie, au 



260 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

moment où l'mnocent Schmucke était venu lui tendre un 
piége en la priant de rappeler l'envoyé de la famille. 
Rémonencq, qui vit venir le docteur Poulain, ne deman- 
dait pas mieux que de disparaître. Et voici pourquoi : Ré- 
monencq, depuis dix jours, remplissait le rôle de la Provi- 
dence, ce qui déplaît singulièrement à la Justice dont la 
prétention est de la représenter à elle seule. Rémonencq 
voulait se débarrasser à tout prix du seul obstacle qui s'op- 
posait à son bonheur. Pour lui, le bonheur, c'était d'épou- 
ser J'appétissante portière, et de tripler ses capitaux. Or, 
Rémonencq, en voyant le petit tailleur buvant de la tisane, 
avait eu l'idée de convertir son indisposition en une ma- 
ladie mortelle, et son état de ferrailleur lui en avait donné 
le moyen. 

Un matin, pendant qu'il fumait sa pipe, le dos appuyé 
au chambranle de la porte de sa boutique, et qu'il rêvait à 
ce beau magasin sur le boulevard de la Madeleine où trô- 
nerait madame Cibot, superbement vêtue, ses yeux tom- 
bèrent sur une rondelle en cuivre fortement oxydée. L'idée 
de nettoyer économiquement sa rondelle dans la tisane de 
Cibot lui vint subitement. 11 attacha ce cuivre, rond comme 
une pièce de cent sous, par une petite ficelle; et, pendant 
que la Cibot était occupée chez ses messieurs, il allait tous 
les jours savoir des nouvelles de son ami le tailleur. Durant 
cette visite de quelques minutes, il laissait tremper la ron- 
delle en cuivre; et, en s'en allant, il la reprenait par la 
ficelle. Cette légère addition de cuivre chargé de son 
oxyde, communément appelé vert-de-gris, introduisit 
secrètement un principe délétère dans la tisane bienfai- 
sante, mais en proportions homœopathiques*, ce qui fit 
des ravages incalculables. Voici quels furent les résultats 
de cette homœopathie criminelle. Le troisième jour, les 
cheveux du pauvre Cibot tombèrent, les dents trem- 
blèrent dans leurs alvéoles, et l'économie de cette organi- 
sation fut troublée par cette imperceptible dose de poison. 
Le docteur Poulain se creusa la tête en apercevant l'effet 



LE COUSIN PONS. 2.6 \ 

de cette décoction, car il était assez savant pour recon- 
naître l'action d'un agent destructeur. II emporta la tisane, 
à l'insude tout le monde, et il en opéra l'analyse lui-même; 
mais il n'y trouva rien. Le hasard voulut que, ce jour-là, 
Rémonencq, effrayé de ses œuvres, n'eût pas mis sa fatale 
rondelle. Le docteur Poulain s'en tira vis-à-vis de lur-même 
et de la science, en supposant que, par suite d'une vie 
sédentaire, dans une loge humide, le sang de ce tailleur 
accroupi sur une table, devant cette fenêtre grillagée, avait 
pu se décomposer, faute d'exercice, et surtout à la perpé- 
tuelle aspiration des émanations d'un ruisseau fétide. La 
rue de Normandie est une de ces vieilles rues à chaussée 
fendue, où la ville de Paris n'a pas encore mis de bornes- 
fontaines, et dont le ruisseau noir roule péniblement les 
eaux ménagères de toutes les maisons, qui s'infiltrent sous 
les pavés et y produisent cette boue particulière à la ville 
de Paris. 

La Cibot, elle, allait et venait, tandis que son mari, tra- 
vailleur intrépide, était toujours devant cette croisée, assis 
comme un fakir. Les genoux du tailleur étaient ankylosés, 
le sang se fixait dans le buste, les jambes amaigries, tor- 
tues, devenaient des membres presque inutiles. Aussi le 
teint fortement cuivré de Cibot paraissait-il naturellement 
maladif depuis fort long-temps. La bonne santé de la femme 
et la maladie de l'homme semblèrent au docteur un fait 
naturel. 

— Quelle est donc la maladie de mon pauvre Cibot? 
avait demandé la portière au docteur Poulain. 

— Ma chère madame Cibot, répondit le docteur, il 
meurt de la maladie des portiers... son étiolement général 
annonce une incurable viciation du sang. 

Un crime sans objet, sans aucun gain, sans aucun inté- 
rêt, finit par effacer dans l'esprit du docteur Poulain ses 
premiers soupçons. Qui pouvait vouloir tuer Cibot? sa 
femme? le docteur lui vit goûter à la tisane de Cibot en la 
sucrant. Une assez grande quantité de crimes échappent à 



2^2 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

la vengeance de la société, c'est en général ceux qui se com- 
mettent, comme celui-ci, sans les preuves effrayantes d'une 
violence quelconque : le sang répandu, la strangulation, 
les coups, enfin les procédés maladroits; mais surtout 
quand le meurtre est sans intérêt apparent, et commis dans 
les classes inférieures. Le crime est toujours dénoncé par 
son avant-garde, par des haines, par des cupidités visibles 
dont sont instruits les gens aux yeux de qui l'on vit. Mais, 
dans les circonstances où se trouvaient le petit tailleur, Ré- 
monencq et la Cibot, personne n'avait intérêt à chercher 
la cause de la mort, excepté le médecin. Ce portier mala- 
dif, cuivré, sans fortune, adoré de sa femme, était sans 
ennemis. Les motifs et la passion du brocanteur se ca- 
chaient dans l'ombre tout aussi bien que la fortune de 
la Cibot. Le médecin connaissait à fond la portière et ses 
sentiments, il la croyait capable de tourmenter Pons; mais 
il la savait sans intérêt ni force pour un crime; d'ailleurs, 
elle buvait une cuillerée de tisane toutes les fois que le 
docteur venait et qu'elle donnait à boire à son mari. Pou- 
lain, le seul de qui pouvait venir la lumière, crut à quelque 
hasard de maladie, à l'une de ces étonnantes exceptions 
qui rendent la médecine un si périlleux métier. Et en 
effet, le petit tailleur se trouva malheureusement, par 
suite de son existence rabougrie, dans des conditions de 
mauvaise santé telles que cette imperceptible addition 
d'oxyde de cuivre devait lui donner la mort. Les com- 
mères, les voisins se comportaient aussi de manière à inno- 
center Rémonencq en justifiant cette mort subite. 

— Ah! s'écriait l'un, il y a bien long-temps que je di- 
sais que monsieur Cibot n'allait pas bien. 

— Il travaillait trop, c't homme-là ! répondait un autre, 
il s'est brûlé le sang. 

— 11 ne voulait pas m'écouter, s'écriait un voisin, je 
lui conseillais de se promener le dimanche, de faire le 
lundi, car ce n'est pas trop de deux jours par semaine 
pour se divertir. 



LE COUSIN PONS. 263 

Enfin, la rumeur du quartier, si délatrice, et que la 
justice écoute par les oreilles du commissaire de police, 
ce roi de la basse classe, expliquait parfaitement la mort 
du petit tailleur. Néanmoins, l'air pensif, les yeux in- 
quiets de monsieur Poulain, embarrassaient beaucoup 
Rémonencq; aussi, voyant venir le docteur, se proposa- 
t-il avec empressement à Schmucke pour aller chercher 
ce monsieur Trognon que connaissait Fraisier. 

— Je serai revenu pour le moment où le testament se 
fera, dit Fraisier à l'oreille de la Cibot, et, malgré votre 
douleur, il faut veiller au grain. 

Le petit avoué, qui disparut avec la légèreté d'une 
ombre, rencontra son ami le médecin. 

— Eh! Poulain, s'écria-t-il, tout va bien. Nous som- 
mes sauvés!... Je te dirai ce soir comment! Cherche 
quelle est la place qui te convient! tu l'auras! Et moi! je 
suis juge de paix. Tabareau ne me refusera plus sa fille... 
Quanta toi, je me charge de te faire épouser mademoi- 
selle Vitel, la petite-fille de notre juge de paix. 

Fraisier laissa Poulain sur la stupéfaction que ces folles 
paroles lui causèrent, et sauta sur le boulevard comme 
une balle; il fit signe à l'omnibus et fut, en dix minutes, 
déposé par ce coche moderne à la hauteur de la rue Choi- 
seul. Il était environ quatre heures, Fraisier était sûr de 
trouver la présidente seule, car les magistrats ne quittent 
guère le Palais avant cinq heures. 

Madame de Marville reçut Fraisier avec une distinc- 
tion qui prouvait que, selon sa promesse, faite à madame 
Vatinelle, monsieur Lebœuf avait parlé favorablement de 
l'ancien avoué de Mantes. Amélie fut presque chatte avec 
Fraisier, comme la duchesse de Montpensicr dut l'être 
avec Jacques Clément; car ce petit avoué, c'était son cou- 
teau. Mais quand Fraisier présenta la lettre collective, par 
laquelle Elie Magus et Rémonencq s'engageaient à prendre 
en bloc la collection de Pons pour une somme de neuf 
cent mille francs payée comptant, la présidente lança sur 



2(54 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

l'homme d'affaires un regard d'où jaillissait la somme. 
Ce fut une nappe de convoitise qui roula jusqu'à 
l'avoué. 

— Monsieur le président, lui dit-elle, m'a chargé de 
vous inviter à dîner demain, nous serons en famille, vous 
aurez pour convives monsieur Godeschal, le successeur 
de maître Desroches mon avoué; puis Berthier, notre no- 
taire; mon gendre et ma fille... Après le dîner, nous 
aurons vous et moi, le notaire et l'avoué, la petite confé- 
rence que vous avez demandée, et oii je vous remettrai 
nos pouvoirs. Ces deux messieurs obéiront^ comme vous 
l'exigez, à vos inspirations, et veilleront à ce que tout cela 
se passe bien. Vous aurez la procuration de monsieur de 
Marville dès qu'elle vous sera nécessaire... 

— II me la faudra pour le jour du décès. . . 

— On la tiendra prête... 

— Madame la présidente, si je demande une procura- 
tion, si je veux que votre avoué ne paraisse pas, c'est bien 
moins dans mon intérêt que dans le vôtre... Quand je me 
donne, moi! je me donne tout entier. Aussi, madame, 
demandé-je en retour la même fidélité, la même confiance 
à mes protecteurs, je n'ose dire de vous, mes clients. 
Vous pouvez croire qu'en agissant ainsi, je veux m'accro- 
cher à l'affaire; non, non, madame : s'il se commettait 
des choses répréhensibles... car, en matière de succession, 
on est entraîné... surtout par un poids de neuf cent mille 
francs... eh! bien, vous ne pouvez pas désavouer un 
homme comme maître Godeschal, la probité même; mais 
on peut rejeter tout sur le dos d'un méchant petit homme 
d'affaires. . . 

La présidente regarda Fraisier avec admiration. 

— Vous devez aller bien haut ou bien bas, lui dit- 
cHe. A votre place, au lieu d'ambitionner cette retraite de 
juge de paix, je voudrais être procureur du roi... à Man- 
tes1 et faire un crrand chemin. 

— Laissez-moi faire, madame! La justice de paix est 



LE COUSIN PONS. 265 

un cheval de curé pour monsieur Vitel, je m'en ferai un 
cheval de bataille. 

La présidente fut amenée ainsi à sa dernière confidence 
avec Fraisier. 

— Vous me paraissez dévoué si complètement à nos 
intérêts, dit-elle, que je vais vous initier aux difficultés 
de notre position et à nos espérances. Le président, lors du 
mariage projeté pour sa fille et un intrigant qui, depuis, 
s'est fait banquier, désirait vivement augmenter la terre 
de Marville de plusieurs herbages, alors à vendre. Nous 
nous sommes dessaisis de cette magnifique habitation 
pour marier ma fille comme vous savez; mais je souhaite 
bien vivement, ma fille étant fille unique, acquérir le 
reste de ces herbages. Ces belles prairies ont été déjà 
vendues en partie, elles appartiennent à un Anglais qui 
retourne en Angleterre, après avoir demeuré là pendant 
vingt ans; il a bâti le plus charmant cottage dans une dé- 
licieuse situation, entre le parc de Marville et les prés qui 
dépendaient autrefois de la terre, et il a racheté, pour se 
faire un parc, des remises, des petits bois, des jardins à 
des prix fous. Cette habitation avec ses dépendances 
forme fabrique dans le paysage, et elle est contiguë aux 
murs du parc de ma fille. On pourrait avoir les herbages 
et l'habitation pour sept cent mille francs, car le produit 
net des prés est de vingt mille francs... Mais si monsieur 
Wadmann apprend que c'est nous qui achetons, il voudra 
sans doute deux ou trois cent mille francs de plus, car il 
les perd, si, comme cela se fait en matière rurale, on ne 
compte l'habitation pour rien... 

— Mais, madame, vous pouvez, selon moi, si bien 
regarder la succession comme à vous, que je m'offre à 
jouer le rôle d'acquéreur à votre profit, et je me charge 
de vous avoir la terre au meilleur marché possible par un 
sous-seing privé, comme cela se fait pour les marchands 
de biens... Je me présenterai à l'Anglais en cette qualité. 
Je connais ces affaires-là, c'était à Mantes ma spécialité. 



z66 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Vatinelle avait doublé la valeur de son Etude, car je tra- 
vaillais sous son nom... 

— De là votre liaison avec la petite madame Vati- 
nelle... Ce notaire doit être bien riche aujourd'hui... 

— Mais madame Vatinelle dépense beaucoup... Ainsi, 
soyez tranquille, madame, je vous servirai l'Anglais cuit 
à point... 

— Si vous arriviez à ce résultat, vous auriez des droits 
éternels à ma reconnaissance... Adieu, mon cher mon- 
sieur Fraisier. A demain... 

Fraisier sortit en saluant la présidente avec moins de 
servilité que la dernière fois. 

— Je dîne demain chez le président Marville!... se 
disait Fraisier. Allons, je tiens ces gens-là. Seulement, 
pour être maître absolu de l'affaire, il faudrait que je 
fusse le conseil de cet Allemand, dans la personne de 
Tabareau, l'huissier de la justice de paix! Ce Tabareau, 
qui me refuse sa fille, une fille unique, me la donnera si 
je suis juge de paix. Mademoiselle Tabareau, cette grande 
fille rousse et poitrinaire, est propriétaire du chef de sa 
mère d'une maison à la place Royale; je serai donc éh- 
gible. A la mort de son père, elle aura bien encore six 
mille livres de rente. Elle n'est pas belle; mais, mon 
Dieu ! pour passer de zéro à dix-huit mille francs de 
rente, il ne faut pas regarder à la planche!... 

Et, en revenant par les boulevards à la rue de Nor- 
mandie, il se laissait aller au cours de ce rêve d'or. II se 
laissait aller au bonheur d'être à jamais hors du besoin; il 
pensait à marier mademoiselle Vitel, la fille du juge de 
paix, à son ami Poulain. II se voyait, de concert avec le 
docteur, un des rois du quartier, il dominerait les élec- 
tions municipales, militaires* et politiques. Les boulevards 
paraissent courts, lorsqu'cn s'y promenant on promène 
ainsi son ambition à cheval sur la fantaisie. 

Lorsque Schmucke remonta près de son ami Pons, li 
lui dit que Cibot était mourant, et que Rémoncncq était 



LE COUSIN PONS. 2(5/ 

allé chercher monsieur Trognon, notaire. Pons fut frappé 
de ce nom, que la Cibot lui jetait si souvent dans ses 
intermmables discours, en lui recommandant ce notaire 
comme la probité même. Et alors le malade, dont la dé- 
fiance était devenue absolue depuis le matin, eut une 
idée lumineuse qui compléta le plan formé par lui pour 
se jouer de la Cibot et la dévoiler tout entière au crédule 
Schmucke. 

— Schmucke, dit- il en prenant la main au pauvre 
Allemand hébété par tant de nouvelles et d'événements, 
il doit régner une grande confusion dans la maison, si le 
portier est à la mort, nous sommes à peu près libres pour 
quelques moments, c'est-à-dire sans espions, car on nous 
espionne, sois-en sûr! Sors, prends un cabriolet, va au 
théâtre, dis à mademoiselle Héloïse, notre première dan- 
seuse, que je veux la voir avant de mourir, et qu'elle 
vienne à dix heures et demie, après son service. De là, tu 
iras chez tes deux amis Schwab et Brunner, et tu les 
prieras d'être ici demain à neuf heures du matin, de venir 
demander de mes nouvelles en ayant l'air de passer par 
ici et de monter me voir. . . 

Voici quel était le plan forgé par le vieil artiste en se 
sentant mourir. 11 voulait enrichir Schmucke en l'insti- 
tuant son héritier universel; et, pour le soustraire à toutes 
les chicanes possibles, il se proposait de dicter son testa- 
ment à un notaire, en présence de témoins, afin qu'on ne 
supposât pas qu'il n'avait plus sa raison, et pour ôter aux 
Camusot tout prétexte d'attaquer ses dernières disposi- 
tions. Ce nom de Trognon lui fit entrevoir quelque ma- 
chination, il crut à quelque vice de forme projeté par 
avance, à quelque infidélité préméditée par la Cibot, et 
il résolut de se servir de ce Trognon pour se faire dicter 
un testament olographe qu'il cachètcrait et serrerait dans 
le tiroir de sa commode. 11 comptait montrer à Schmucke, 
en le faisant cacher dans un des cabinets de son alcôve, la 
Cibot s'emparant de ce testament, le décachetant, le lisant 



2,68 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

et le recachetant. Puis, le lendemain à neuf heures, il 
voulait anéantir ce testament olographe par un testament 
par-devant notaire, bien en règle et indiscutable. Quand 
la Cibot l'avait traité de fou, de visionnaire, il avait re- 
connu la haine et la vengeance, l'avidité de la présidente; 
car, au lit depuis deux mois, le pauvre homme, pendant 
ses insomnies, pendant ses longues heures de solitude, 
avait repassé les événements de sa vie au crible. 

Les sculpteurs antiques et modernes ont souvent posé, 
de chaque côté de la tombe, des génies qui tiennent des 
torches allumées. Ces lueurs éclairent aux mourants le 
tableau de leurs fautes, de leurs erreurs, en leur éclairant 
les chemins de la Mort. La sculpture représente là de 
grandes idées, elle formule un fait humain. L'agonie a sa 
sagesse. Souvent on voit de simples jeunes filles, à l'âge 
le plus tendre, avoir une raison centenaire, devenir pro- 
phètes, juger leur famille, n'être les dupes d'aucune co- 
médie. C'est là la poésie de la Mort. Mais, chose étrange 
et digne de remarque ! on meurt de deux façons diffé- 
rentes. Cette poésie de la prophétie, ce don de bien voir, 
soit en avant, soit en arrière, n'appartient qu'aux mourants 
dont la chair seulement est atteinte, qui périssent par la 
destruction des organes de la vie charnelle. Ainsi les êtres 
attaqués, comme Louis XIV, par la gangrène; les poitri- 
naires, les malades qui périssent comme Pons par la fièvre, 
comme madame de Mortsauf par l'estomac, ou comme 
les soldats par des blessures qui les saisissent en pleine 
vie, ceux-là jouissent de cette lucidité sublime, et font des 
morts surprenantes, admirables; tandis que les gens qui 
meurent par des maladies pour ainsi dire intelligentielies, 
dont le mal est dans le cerveau, dans l'appareil neneux 
qui sert d'intermédiaire au corps pour fournir le combus- 
tible de la pensée; ceux-là meurent tout entiers. Chez 
eux, l'esprit et le corps sombrent à la fois. Les uns, âmes 
sans corps, réalisent les spectres bibliques; les autres sont 
des cadavres. Cet homme vicrgjc, ce Caton friand, ce 



LE COUSIN PONS. 269 

juste presque sans péchés, pénétra tardivement dans les 
poches de fiel qui composaient le cœur de la présidente. 
II devina le monde sur le point de le quitter. Aussi, de- 
puis quelques heures, avait-il pris gaiement son parti, 
comme un joyeux artiste, |X)ur qui tout est prétexte à 
charge, à raillerie. Les derniers liens qui l'unissaient à la 
vie, les chaînes de l'admiration, les nœuds puissants qui 
rattachaient le connaisseur aux chefs-d'œuvre de l'art, 
venaient d'être brisés le matin. En se voyant volé par la 
Cibot, Pons avait dit adieu chrétiennement aux pompes 
et aux vanités de l'art, à sa collection, à ses amitiés pour les 
créateurs de tant de belles choses, et il voulait uniquement 
penser à la mort, à la façon de nos ancêtres qui la comp- 
taient comme une des fêtes du chrétien. Dans sa tendresse 
pour Schmucke, Pons essayait de le protéger du fond de 
son cercueil. Cette pensée paternelle fut la raison du choix 
qu'il fit du premier sujet de la danse, pour avoir du se- 
cours contre les perfidies qui l'entouraient, et qui ne par- 
donneraient sans doute pas à son légataire universel. 

Héloïse Brisetout était une de ces natures qui restent 
vraies dans une position fausse, capable de toutes les plai- 
santeries possibles contre des adorateurs paysans, une fille 
de l'école des Jenny Cadine et des Josépha; mais bonne 
camarade et ne redoutant aucun pouvoir humain, à force 
de les voir tous faibles, et habituée qu'elle était à lutter 
avec les sergents de ville au bal peu champêtre de Ma- 
bille et au carnaval. — Si elle a fait donner ma place à 
son protégé Garangeot, elle se croira d'autant plus obligée 
de me servir, se dit Pons. Schmucke put sortir sans qu'on 
fît attention à lui, dans la confusion qui régnait dans la 
loge, et il revint avec la plus excessive rapidité, pour ne 
pas laisser trop long-temps Pons tout seul. 

Monsieur Trognon arriva pour le testament, en même 
temps que Schmucke. Quoique Cibot fût à la mort, sa 
femme accompagna le notaire, l'introduisit dans la cham- 
bre à coucher, et se retira d'elle-même, en laissant en- 



270 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

semble Schniucke, monsieur Trognon et Pons, mais elle 
s'arma d'une petite glace à mam d'un travail curieux, et 
prit position à la porte, qu'elle laissa entre-bâillée. Elle 
pouvait ainsi non-seulement entendre, mais voir tout ce 
qui se dirait et tout ce qui se passerait dans ce moment 
suprême pour elle. 

— Monsieur, dit Pons, j'ai maJheureusement toutes 
mes facultés, car je sens que je vais mourir; et, par 
la volonté de Dieu, sans doute, aucune des souffran- 
ces de la mort ne m'est épargnée!... Voici monsieur 
Schmucke. . . 

Le notaire salua Schmucke. 

— C'est le seul ami que j'aie sur la terre, dit Pons, et 
je veux l'instituer mon légataire universel; dites-moî quelle 
forme doit avoir mon testament, pour que mon ami, qui 
est Allemand, qui ne sait rien de nos lois, puisse recueillir 
ma succession sans aucune contestation. 

— On peut toujours tout contester, monsieur, dit le 
notaire, c'est l'inconvénient de la justice humaine. Mais en 
matière de testament, il en est d'inattaquables... 

— Lequel? demanda' Pons. 

— Un testament fait par-devant notaire, en présence 
de témoins qui certifient que le testateur jouit de toutes 
ses facultés, et si le testateur n'a ni femme, ni enfants, ni 
père, ni frère... 

— Je n'ai rien de tout cela, toutes mes affections sont 
réunies sur la tête de mon cher ami Schmucke, que 

VOICI... 

Schmucke pleurait. 

— Si donc vous n'avez que des collatéraux éloignés, 
la loi vous laissant la libre disposition de vos meubles et 
immeubles, si vous ne les léguez pas à des conditions que 
la morale réprouve, car vous avez dû voir des testaments 
attaqués à cause de la bizarrerie des testateurs, un testa- 
ment par-devant notaire est inattaquable. En effet, l'iden- 
tité de la personne ne peut être niée, le notaire a constaté 



LE COUSIN PO-NS, 2.7 1 

l'état de sa raison, et la signature ne peut donner lieu à au- 
cune discussion... Néanmoins, un testament olographe, 
en bonne forme et clair, est aussi peu discutable. 

— Je me décide, pour des raisons à moi connues, à 
écrire sous votre dictée un testament olographe, et à le 
confier à mon ami que voici. . . Cela se peut-il ?. . . 

— Très-bien! dit le notaire!... Voulez-vous écrire? je 
vais dicter. . . 

— Schmucke, donne-moi ma petite écritoire de Boule. 
Monsieur, dictez-moi tout bas; car, ajouta-t-il, on peut 
nous écouter. 

— Dites-moi donc avant tout quelles sont vos inten- 
tions, demanda le notaire. 

Au bout de dix minutes, la Cibot, que Pons entre- 
voyait dans une glace, vit cacheter le testament, après que 
le notaire l'eut examiné pendant que Schmucke allumait 
une bougie; puis Pons le remit à Schmucke en lui disant 
de le serrer dans une cachette pratiquée dans son secré- 
taire. Le testateur demanda la clef du secrétaire, l'attacha 
dans le coin de son mouchoir, et mit le mouchoir sous 
son oreiller. Le notaire, nommé par politesse exécuteur 
testamentaire, et à qui Pons laissait un tableau de prix, 
une de ces choses que la loi permet de donner à un no- 
taire, sortit et trouva madame Cibot dans le salon. 

— Eh! bien, monsieur? monsieur Pons a-t-il pensé à 
moi ? 

— Vous ne vous attendez pas, ma chère, à ce qu'un 
notaire trahisse les secrets qui lui sont confiés, répondit 
monsieur Trognon. Tout ce que je puis vous dire, c'est 
qu'il y aura bien des cupidités déjouées et bien des espé- 
rances trompées. Monsieur Pons a fait un beau testament 
plein de sens, un testament patriotique et que j'approuve 
fort. 

On ne se figure pas à quel degré de curiosité la Cibot 
arriva, stimulée par de telles paroles. Elle descendit et 
passa la nuit près de Cibot, en se promettant de se faire 



■2.J-2. SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

remplacer par mademoiselle Rémonencq, et d'aller lire le 
testament entre deux et trois heures du matm. 

La visite de mademoiselle Héloïse Brisetout, à dix 
heures et demie du soir, parut assez naturelle à la Cibot; 
mais elle eut si peur que la danseuse ne parlât des mille 
francs donnés par Gaudissart, qu'elle accompagna le pre- 
mier sujet en lui prodiguant des politesses et des flatteries 
comme à une souveraine. 

— Ah! ma chère, vous êtes bien mieux sur votre 
terrain qu'au théâtre, dit Héloïse en montant l'escalier. 
Je vous engage à rester dans votre emploi ! 

Héloïse, amenée en voiture par Bixiou, son ami de 
cœur, était magnifiquement habillée, car elle allait à une 
soirée de Mariette, l'un des plus illustres premiers sujets 
de l'Opéra. Monsieur Chapoulot, ancien passementier de 
la rue Samt-Denis, le locataire du premier étage, qui re- 
venait de l'Ambigu-Comique avec sa fille, fut ébloui, lui 
comme sa femme, en rencontrant pareille toilette et une 
SI jolie créature dans leur escalier. 

— Qlii est-ce, madame Cibot? demanda madame 
Chapoulot. 

— C'est une rien du tout!... une sauteuse qu'on peut 
voir quasi nue tous les soirs pour quarante sous... ré- 
pondit la portière à l'oreille de l'ancienne passementière. 

— Victorine! dit madame Chapoulot à sa fille, ma 
petite, laisse passer madame! 

Ce cri de mère épouvantée fut compris d'Héloïse, qui 
se retourna. 

— Votre fille est donc pire que l'amadou, madame, 
que vous craignez qu'elle ne s'incendie en me touchant?... 

Héloïse regarda monsieur Chapoulot d'un air agréable 
en souriant. 

— Elle est, ma foi, très-jolie à la ville! dit monsieur 
Chapoulot en restant sur le palier. 

Madame Chapoulot pinça son mari à le faire crier, et 
le poussa dans l'appartement. 



LE COUSIN PONS. 273 

— En voilà, dit Héloïse, un second qui s'est donné le 
genre d'être un quatrième. 

— Mademoiselle est cependant habituée à monter, dit 
la Cibot en ouvrant la porte de l'appartement. 




— Eh! bien, mon vieux, dit Héloïse en entrant dans 
la chambre où elle vit le pauvre musicien étendu, pâle 
et la face appauvrie, ça ne va donc pas bien? Tout le 
monde au théâtre s'inquiète de vous; mais vous savez! 
quoiqu'on ait bon cœur, chacun a ses affaires, et on ne 
trouve pas une heure pour aller voir ses amis. Gaudissart 
parle de venir ici tous les jours, et tous les matins il est 
xviii. 18 



274 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

pris par les ennuis de l'administration. Néanmoins nous 
vous amions tous. . . 

— Madame Cibot, dit le malade, faites-moi le plaisir 
de nous laisser avec mademoiselle, nous avons à causer 
théâtre et de ma place de chef d'orchestre... Schmucke 
reconduira bien madame. 

Schmucke, sur un signe de Pons, mit la Cibot à la 
porte, et tira les verrous. 

— Ah ! le gredin d'Allemand! voilà qu'il se gâte aussi, 
lui!... se dit la Cibot en entendant ce bruit significatif, 
c'est monsieur Pons q^ui lui apprend ces horreurs-là... 
Mais vous me paierez cela, mes petits amis... se dit la 
Cibot en descendant. Bah ! si cette sahimbanque de sau- 
teuse lui parle des mille francs, je leur dirai que c'est une 
farce de théâtre. . . 

Et elle s'assit au chevet de Cibot, qui se plaignait 
d'avoir le feu dans festomac, car Rémonencq venait de 
lui donner à boire en l'absence de sa femme. 

— Ma chère enfant, dit Pons à la danseuse pendant 
que Schmucke renvoyait la Cibot, je ne me fie qu'à vous 
pour me choisir un notaire honnête homme , qui vienne 
recevoir demain matin, à neuf heures et demie précises, 
mon testament. Je veux laisser toute ma fortune à mon 
ami Schmucke. Si ce pauvre Allemand était fobjet de 
persécutions, je compte sur ce notaire pour le conseiller, 
pour le défendre. Voilà pourquoi je désire un notaire con- 
sidéré, très-riche, au-dessus des considérations qui font 
fléchir les gens de loi; car mon pauvre légataire doit trou- 
ver un appui en lui. Je me défie de Berthicr, successeur 
de Cardot, et vous qui connaissez tant de monde... 

— Eh! j'ai ton affaire! dit la danseuse, le notaire de 
Florine, de la comtesse du Bruel, Léopold Hannequin, 
un homme vertueux qui ne sait pas ce qu'est une lorette! 
C'est comme un père de hasard, un brave homme qui 
vous empêche de faire des bêtises avec l'argent qu'on 
gagne; je l'appelle le père aux rats, car il a inculqué des 



LE COUSIN PONS. 275 

principes d'économie à toutes mes amies. D'abord, il a, 
mon cher, soixante mille francs de rente, outre son étude. 
Puis il est notaire comme on était notaire autrefois! Il est 
notaire quand il marche, quand il dort; il a du ne faire 
que de petits notaires et de petites notaresses. . . Enfin c'est 
un homme lourd et pédant; mais c'est un homme à ne 
fléchir devant aucune puissance quand il est dans ses 
fonctions... Il n'a jamais eu de voleuse, c'est père de famille 
fossile ! et c'est adoré de sa femme qui ne le trompe pas 
quoique femme de notaire... Que veux-tu? il n'y a pas 
mieux dans Paris en fait de notaire. C'est patriarche; ça 
n'est pas drôle et amusant comme était Cardot avec Ma- 
laga, mais ça ne lèvera |amais le pied, comme le petit 
Chose qui vivait avec Antonia! J'enverrai mon homme 
demain matin à huit heures. . . Tu peux dormir tran- 
quillement. D'abord, j'espère que tu guériras, et que tu 
nous feras encore de jolie musique; mais après tout, 
vois-tu, la vie est bien triste, les entrepreneurs chipotent, 
les rois carottent, les ministres tripotent, les gens riches 
économisotent. .. Les artistes n'ont plus de ça! dit-elle en 
se frappant le cœur, c'est un temps à mourir... Adieu, 
vieux! 

— Je te demande avant tout, Héloïse, la plus grande 
discrétion. 

— Ce n'est pas une affaire de théâtre, dit-elle, c'est 
sacré, ça, pour une artiste. 

— Quel est ton monsieur? ma petite. 

— Le maire de ton arrondissement, monsieur Beau- 
dojer, un homme aussi bête que feu Crevel; car tu sais, 
Crevel, un des anciens commanditaires de Gaudissart, il 
est mort il J a quelques purs, et il ne m'a rien laissé, pas 
même un pot de pommade! C'est ce qui me fiiit te dire 
que notre siècle €st dégoûtant. 

— Et de quoi est-il mort? 

— De sa femme!... S'il était resté avec moi, il vivrait 
encore! Adieu, mon bon vieux! je te parle de crevaison. 

18. 



27*5 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

parce que je te vois dans quinze jours d'ici te promenant 
sur le boulevard et flairant de jolies petites curiosités, car 
tu n'es pas malade, tu as les yeux plus vifs que je ne te les 
ai jamais vus. . . 

Et la danseuse s'en alla, sûre que son protégé Garan- 
geot tenait pour toujours le bâton de chef d'orchestre. Ga- 
rangeot était son cousin-germam. Toutes les portes étaient 
entre-bâillées, et tous les ménages sur pied regardèrent 
passer le premier sujet. Ce fut un événement dans la 
maison. 

Fraisier, semblable à ces bouledogues qui ne lâchent 

f)as le morceau oii ils ont mis la dent, stationnait dans la 
oge auprès de la Cibot, quand la danseuse passa sous 
la porte cochère et demanda le cordon. Il savait que le 
testament était fait, il venait sonder les dispositions de la 
portière; car maître Trognon, notaire, avait refusé de dire 
un mot sur le testament aussi bien à Fraisier qu'à madame 
Cibot. Naturellement l'homme de loi regarda la danseuse 
et se promit de tirer parti de cette visite in extremis. 

— Ma chère madame Cibot, dit Fraisier, voici pour 
vous le moment critique. 

— Ah! oui!... dit-elle, mon pauvre Cibot!... quand 
je pense qu'il ne jouira pas de ce que je pourrais avoir... 

— Il s'agit de savoir si monsieur Pons vous a légué 
quelque chose; enfin si vous êtes sur le testament ou si 
vous êtes oubliée, dit Fraisier en continuant. Je représente 
les héritiers naturels, et vous n'aurez rien que d'eux dans 
tous les cas... Le testament est olographe, il est, par con- 
séquent, très-vulnérable... Savez-vous où notre homme l'a 
mis?... 

— Dans une cachette du secrétaire, et il en a pris la 
clef, répondit-elle, il l'a nouée au coin de son mouchoir, 
et il a serré le mouchoir sous son oreiller... J'ai tout vu. 

— Le testament est-il cacheté? 

— Hélas! oui ! 

— C'est un crime que de soustraire un testament et de 



LE COUSIN PONS. 277 

le supprimer, mais ce n'est qu'un délit de le regarder; 
et, dans tous les cas, qu'est-ce que c'est? des peccadilles 
qui n'ont pas de témoins! A-t-il le sommeil dur, notre 
homme?... 

— Oui; mais quand vous avez voulu tout examiner et 
tout évaluer, il devait dormir comme un sabot, et il s'est 
réveillé... Cependant, je vais voir! Ce matin, j'irai relever 
monsieur Schmucke sur les quatre heures du matm, et, 
si vous voulez venir, vous aurez le testament à vous pen- 
dant dix mmutes. . . 

— Eh ! bien, c'est entendu, je me lèverai sur les quatre 
heures, et je frapperai tout doucement... 

— Mademoiselle Rémonencq, qui me remplacera près 
de Cibot, sera prévenue, et tirera le cordon; mais frappez 
à la fenêtre pour n'éveiller personne. 

— C'est entendu , dit Fraisier, vous aurez de la lumière , 
n'est-ce-pas ? une bougie, cela me suffira. . . 

A minuit, le pauvre Allemand, assis dans un fauteuil, 
navré de douleur, contemplait Pons, dont la figure cris- 
pée, comme l'est celle d'un moribond, s'affaissait, après 
tant de fatigues, à faire croire qu'il allait expirer. 

— Je pense que j'ai juste assez de force pour aller jus- 
qu'à demain soir, dit Pons avec philosophie. Mon agonie 
viendra, sans doute, mon pauvre Schmucke, dans la nuit 
de demain. Dès que le notaire et tes deux amis seront 
partis, tu iras chercher notre bon abbé Duplanty, le vi- 
caire de l'église de Samt-François. Ce digne homme ne 
me sait pas malade , et je veux recevoir les saints sacre- 
ments demain à midi... 

11 se fit une longue pause. 

— Dieu n'a pas voulu que la vie fût pour moi comme 
je la révais, reprit Pons. J'aurais tant aimé une femme, 
des enfants, une famille!... Etre chéri de quelques êtres 
dans un coin, était toute mon ambition ! La vie est amère 
pour tout le monde, car j'ai vu des gens avoir tout ce que 
j'ai tant désiré vainement, et ne pas se trouver iicurcux... 



278 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Sur la fin de ma carrière, le bon Dieu m'a fait trouver 
une consolation inespérée en me donnant un ami tel que 
toi !... Aussi n'ai-je pas à me reprocher de t'avoir méconnu 
ou mal apprécié... mon bon Schmucke ; je t'ai donné 
mon cœur et toutes mes forces aimantes... Ne pleure pas, 
Schmucke, ou je me tairai ! Et c'est si doux pour moi de 
te parler de nous... Si je t'avais écouté, je vivrais. J'aurais 
quitté le monde et mes habitudes, et je n'y aurais pas 
reçu des blessures mortelles. Enfin, je ne veux m'occuper 
que de toi... 

- — Dû as dort ! . . . 

— Ne me contrarie pas, écoute-moi, cher ami... Tu 
as la naïveté, la candeur d'un enfant de six ans qui n'au- 
rait jamais quitté sa mère, c'est bien respectable; il me 
semble que Dieu doit prendre soin lui-même des êtres 
qui te ressemblent. Cependant, les hommes sont si mé- 
chants, que je dois te prémunir contre eux. Tu vas donc 
perdre ta noble confiance, ta sainte créduhté, cette grâce 
des âmes pures qui n'appartient qu'aux gens de génie et 
aux cœurs comme le tien... Tu vas voir bientôt madame 
Cibot, qui nous a bien observés par l'ouverture de la porte 
entre-bâillée, venir prendre ce faux testament... Je pré- 
sume que la coquine fera cette expédition ce matin, 
quand elle te croira endormi. Ecoute-moi bien, et suis 
mes instructions à la lettre. . . M'entends-tu ? demanda le 
malade. 

Schmucke, accablé de douleur, saisi par une affreuse 
palpitation, avait laissé aller sa tête sur le dos du fauteuil, 
et paraissait évanoui, 

— Ui, cbe d'endans ! mais gomme si du édais à deux cend 
bas te moi. . . il me zemble que cbe m'envonce dans la dombe 
afec toi ! . . . dit l'Allemand que la douleur écrasait. 

Il se rapprocha de Pons et il lui prit une maiii qu'il mit 
entre ses deux mains. Et il fit ainsi mentalement une fer- 
vente prière. 

— Que marmottes-tu là, en allemand?... 



LE COUSIN PONS. 279 

— Cbai brie Tieu de nus abbeler à lui emsemple ! . . . ré- 
pondit-il simplement après avoir fini sa prière. 

Pons se pencha péniblement, car il souffrait au foie des 
douleurs intolérables. Il put se baisser jusqu'à Schmucke, 
et il le baisa sur le front, en épanchant son âme comme 
une bénédiction sur cet être comparable à l'agneau qui 
repose aux pieds de Dieu. 

— Voyons, écoute-moi, mon bon Schmucke, il faut 
obéir aux mourants... 

— J'égoude ! 

— On communique de ta chambre dans la mienne par 
la petite porte de ton alcôve, qui donne dans l'un des 
cabinets de la mienne. 

— Ui ! mais c'est engompré te dapleaux. 

— Tu vas dégager cette porte à l'instant, sans faire trop 
de bruit !... 

— Ui... 

— Débarrasse le passage des deux cotés, chez toi 
comme chez moi ; puis tu laisseras la tienne entre-bâillée. 
Quand la Cibot viendra te remplacer près de moi (elle 
est capable d'arriver ce matin une heure plus tôt), tu t'en 
iras comme à l'ordinaire dormir, et tu paraîtras bien fati- 
gué. Tâche d'avoir l'air endormi... Dès qu'elle se sera 
mise dans son fauteuil, passe par ta porte et reste en ob- 
servation, là, en entr'ouvrant le petit rideau de mousseline 
de cette porte vitrée, et regarde bien ce qui se passera... 
Tu comprends? 

— Cbe t'ai gompris, tî grois que la scélérade prîlera le des- 
daman. . . 

— Je ne sais pas ce qu'elle fera, mais je suis sûr que 
tu ne la prendras plus pour un ange, après. Maintenant, 
fais-moi de la musique, réjouis-moi par quelqu'une de 
tes improvisations... Ça t'occupera, tu perdras tes idées 
noires, et tu me rempliras cette triste nuit par tes poëmes. . . 

Schmucke se mit au piano. Sur ce terrain, et au bout 
de quelques instants, l'inspiration musicale, excitée par le 



28o SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

tremblement de la douleur et l'irritation qu'elle lui cau- 
sait, emporta le bon Allemand, selon son habitude, au 
delà des mondes. 11 trouva des thèmes sublimes sur les- 
quels il broda des caprices exécutés tantôt avec la douleur 
et la perfection raphaëlesques de Chopin, tantôt avec la 
fougue et le grandiose dantesque de Liszt, les deux orga- 
nisations musicales qui se rapprochent le plus de celle de 
Paganmi. L'exécution, arrivée à ce degré de perfection, 
met en apparence l'exécutant à la hauteur du poëte, il est 
au compositeur ce que l'acteur est à l'auteur, un divin 
traducteur de choses divines. Mais, dans cette nuit où 
Schmucke fit entendre par avance à Pons les concerts 
du Paradis, cette délicieuse musique qui fait tomber des 
mains de sainte Cécile ses instruments, il fut à la lois 
Beethoven et Paganini, le créateur et l'interprète ! Intaris- 
sable comme le rossignol, sublime comme le ciel sous 
lequel il chante, varié, feuillu comme la forêt qu'il emplit 
de ses roulades, il se surpassa, et plongea le vieux musi- 
cien qui l'écoutait dans l'extase que Raphaël a peinte, et 
qu'on va voir à Bologne. Cette poésie fut interrompue 
par une affreuse sonnerie. La bonne des locataires du 
premier étage vint prier Schmucke, de la part de ses 
maîtres, de finir ce sabbat. Madame, monsieur et made- 
moiselle Chapoulot étaient éveillés, ne pouvaient plus se 
rendormir, et faisaient observer que la journée était assez 
longue pour répéter les musiques de théâtre, et que, dans 
une maison du Marais, on ne devait pas pianoter pendant 
la nuit... II était environ trois heures du matin. A trois 
heures et demie, selon les prévisions de Pons, qui sem- 
blait avoir entendu la conférence de Fraisier et de la Ci- 
bot, la portière se montra. Le malade jeta sur Schmucke 
un regard d'intelligence qui signifiait : «N'ai-)e pas bien 
deviné?» Et il se mit dans la position d'un homme qui 
dort profondément. 

L'innocence de Schmucke était une croyance si forte 
chez la Cibot, et c'est là l'un des o-rands movcns et la 



LE COUSIN PONS. 28 1 

raison du succès de toutes les ruses de renfance, qu'elle 
ne put le soupçonner de mensonge quand elle le vit venir 
â elle, et lui dire d'un air à la fois dolent et joyeux : «Ile 
bâ ei eine nouitte derriple ! t'ine acbidadion tiapolique ! Chai 
edé oplicbé te vaire de la misicque bir le galmer, ed les logua- 
daires ti bremier edacbe sont mondés bire me vaire daire ! . . . 
C'esde avvreiix, car il s'acbissait te lajie te mon bami. Cbe suis 
si vadiqué t'affoir cboiié diidde la nouitte, que cbe zugombe ce 
madin. » 

— Mon pauvre Cibot aussi va bien mal, et encore 
une journée comme celle d'hier, il n'y aura plus de res- 
sources !... Que voulez-vous? à la volonté de Dieu ! 

— Fus èdes eine cueir si bonède, eine ame si pelle, que si 
le bère Zibod meurd nus ffrons ensemble!... dit le rusé 
Schmucke. 

Quand les gens simples et droits se mettent à dissi- 
muler, ils sont terribles, absolument comme les enfants, 
dont les pièges sont dressés avec la perfection que dé- 
ploient les Sauvages. 

— Eh! bien, allez dormir, mon fiston! dit la Cibot, 
vous avez les yeux si fatigués, qu'Us sont gros comme le 
poing. Allez ! ce qui pourrait me consoler de la perte de 
Cibot, ce serait de penser que je finirais mes jours avec 
un bon homme comme vous. Soyez tranquille, je vais 
donner une danse à madame Chapoulot. .. Est-ce qu'une 
mercière retirée peut avoir de pareilles exigences?... 

Schmucke alla se mettre en observation dans le poste 
qu'il s'était arrangé. La Cibot avait laissé la porte de l'ap- 
partement entre-bâillée, et Fraisier, après être entré, la 
ferma tout doucement, lorsque Schmucke se fut enfermé 
chez lui. L'avocat était muni d'une bougie allumée et d'un 
fil de laiton excessivement léger, pour pouvoir décacheter 
le testament. La Cibot put d'autant mieux ôtcr le mou- 
choir où la clef du secrétaire était nouée, et qui se trou- 
vait sous l'oreiller de Pons, que le malade avait exprès 
laissé passer son mouchoir dessous son traversin, et qu il 



282 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

se prêtait à la manœuvre de la Cibot, en se tenant le nez 
dans la ruelle et dans une pose qui laissait pleine liberté 
de prendre le mouchoir. La Cibot alla droit au secrétaire, 
l'ouvrit en s'efForçant de faire le moins de bruit possible, 
trouva le ressort de la cachette, et courut le testament à 
la main dans le salon. Cette circonstance intrigua Pons au 
plus haut degré. Quant à Schmucke, il tremblait de la 
tête aux pieds, comme s'il avait commis un crime. 

— Retournez à votre poste, dit Fraisier en recevant le 
testament de la Cibot, car, s'il s'éveillait, il faut qu'il vous 
trouve là. 

Après avoir décacheté l'enveloppe avec une habileté 
qui prouvait qu'il n'en était pas à son coup d'essai, Frai- 
sier fut plongé dans un étonnement profond en lisant cette 
pièce curieuse. 

CECI EST MON TESTAMENT. 

«Aujourd'hui, quinze avril mil huit cent quarante-cinq, 
«étant sain d'esprit, comme ce testament, rédigé de con- 
«cert avec monsieur Trognon, notaire, le démontrera; 
« sentant que je dois mourir prochainement de la maladie 
«dont je suis atteint depuis les premiers jours de février 
«dernier, j'ai dû, voulant disposer de mes biens, tracer 
«mes dernières volontés, que voici : 

«J'ai toujours été frappé des inconvénients qui nuisent 
«aux chefs-d'œuvre de la peinture, et qui souvent ont en- 
« traîné leur destruction. J'ai plaint les belles toiles d'être 
«condamnées à toujours voyager de pays en pays, sans 
«être jamais fixées dans un lieu où les admirateurs de ces 
«chefs-d'œuvre pussent aller les voir. J'ai toujours pensé 
«que les pages vraiment immortelles des fameux maîtres 
«devraient être des propriétés nationales, et mises inccs- 
«samment sous les yeux des peuples comme la lumière, 
«chef-d'œuvre de Dieu, sert à tous ses enfants. 

«Or, comme j'ai passé ma vie à rassembler, à choisir 



LE COUSIN PONS. 283 

«quelques tableaux, qui sont de glorieuses œuvres des 
«plus grands maîtres, que ces tableaux sont francs, sans 
«retouche, ni repeints, je n'ai pas pensé sans chagrin 
«que ces toiles, qui ont fait le bonheur de ma vie, pou- 
«vaient être vendues aux criées; aller, les unes chez les 
«Anglais, les autres en Russie, dispersées comme elles 
«étaient avant leur réunion chez moi; j'ai donc résolu de 
«les soustraire à ces misères, amsi que les cadres magni- 
«fiques qui leur servent de bordure, et qui sont tous dus 
«à d'habiles ouvriers. 

«Donc, par ces motifs, je donne et lègue au Roi, pour 
«faire partie du Musée du Louvre, les tableaux dont se 
«compose ma collection, à la charge, si le legs est ac- 
«cepté, de faire à mon ami Wilnem Schmucke une 
« rente viagère de deux mille quatre cents francs. 

«Si le roi, comme usufruitier du Musée, n'accepte pas 
«ce legs avec cette charge, lesdits tableaux feront alors 
«partie du legs que je fais à mon ami Schmucke de toutes 
«les valeurs que je possède, à la charge de remettre la 
«tête de Singe de Goya à mon cousin le président Camu- 
«sot; le tableau de fleurs d'Abraham Mignon, composé 
«de tulipes, à monsieur Trognon, notaire, que je nomme 
«mon exécuteur testamentaire, et de servir deux cents 
«francs de rente à madame Cibot, qui fait mon ménage 
«depuis dix ans. 

«Enfin, mon ami Schmucke donnera la Descente de 
«Croix, de Rubens, esquisse de son célèbre tableau d'An- 
«vers, à ma paroisse, pour en décorer une chapelle, en 
« remercîment des bontés de monsieur le vicaire Duplantv, 
«à qui je dois de pouvoir mourir en chrétien et en catho- 
«lique, etc. » 

— C'est la ruine ! se dit Fraisier, la ruine de toutes 
mes espérances ! Ah ! je commence à croire tout ce 
que la présidente m'a dit de la malice de ce vieux ar- 
tiste!... 



2 84 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Eh ! bien ? vint demander la Cibot. 

— Votre , monsieur est un monstre, il donne tout au 
Musée, à l'Etat. Or, on ne peut plaider contre l'Etat!.. 
Le testament est inattaquable. Nous sommes volés, rui- 
nés, dépouillés, assassmés ! . . . 

— QjLie m'a-t-i[ donné ? 

— Deux cents francs de rente viagère. . . 

— La belle poussée!... Mais c'est un gredm fini!... 

— Allez voir, dit Fraisier, je vais remettre le testament 
de votre gredin dans l'enveloppe. 

Dès que madame Cibot eut le dos tourné. Fraisier sub- 
stitua vivement une feuille de papier blanc au testament, 
qu'il mit dans sa poche ; puis il recacheta l'enveloppe avec 
tant de talent qu'il montra le cachet à madame Cibot 
quand elle revint, en lui demandant si elle pouvait y aper- 
cevoir la moindre trace de l'opération. La Cibot prit l'en- 
veloppe, la palpa, la sentit pleine, et soupira profondé- 
ment. Elle avait espéré que Fraisier aurait brûlé lui-même 
cette fatale pièce. 

— Eh! bien, que faire, mon cher monsieur Fraisier? 
demanda-t-elle. 

— Ah ! ça vous regarde ! Moi, je ne suis pas héritier, 
mais si j'avais les moindres droits à cela, dit-il en mon- 
trant la collection, je sais bien comment je ferais... 

— C'est ce que je vous demande. . . dit assez niaisement 
la Cibot. 

— Il j a du feu dans la cheminée... répliqua-t-il en se 
levant pour s'en aller. 

— Au fait, il n'y a que vous et moi qui saurons cela ! .. . 
dit la Cibot. 

— On ne peut jamais prouver qu'un testament a existé! 
reprit l'homme de loi. 

— Et vous? 

— Moi?... si monsieur Pons meurt sans testament, je 
vous assure cent mille francs. 

— Ah! bon oui! dit-elle, on vous promet des monts 



LE COUSIN PONS. 28) 

d'or, et quand on tient les choses, qu'il s'agit de payer, on 
vous carotte comme... 

Elle s'arrêta bien à temps, car elle allait parler d'Eiie 
Magus à Fraisier... 

Je me sauve ! dit Fraisier. Il ne faut pas, dans votre 

intérêt, que l'on m'ait vu dans l'appartement; mais nous 
nous retrouverons en bas, à votre loge. 




Après avoir fermé la porte, k Cibot revint, le testa- 
ment à la main, dans l'intention bien arrêtée de le jeter 
au feu ; mais quand elle rentra dans la chambre et qu'elle 
s'avança vers la cheminée, elle se sentit prise par les deux 
bras ! . . . Elle se vit entre Pons et Schmucke, qui s'étaient 
l'un et l'autre adossés à la cloison, de chaque côté de la 
porte. 

— Ah!. cria la Cibot. 

Elle tomba la face en avant dans des convulsions at- 



2,86 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

freuses, réelles ou feintes, on ne sut jamais la vérité. Ce 
spectacle produisit une telle impression sur Pons, qu'il fut 
pris d'une faiblesse mortelle, et Schmucke laissa la Cibot 
par terre pour recoucher Pons. Les deux amis tremblaient 
comme des gens qui, dans l'exécution d'une volonté pé- 
nible, ont outre-passé leurs forces. Quand Pons fut cou- 
ché, que Schmucke eut repris un peu de forces, il entendit 
des sanglots. La Cibot, à genoux, fondait en larmes, et 
tendait les mains aux deux amis en les suppliant par une 
pantomime très-expressive. 

— C'est pure curiosité ! dit-elle en se voyant l'objet de 
l'attention des deux amis, mon bon monsieur Pons! c'est 
le défaut des femmes, vous savez ! Mais je n'ai su com- 
ment faire pour lire votre testament, et je le rapportais ! ... 

— Hâlez Jis-en ! dit Schmucke qui se dressa sur ses 
pieds en se grandissant de toute la grandeur de son indi- 
gnation. Fus êdes eine monsdre ! fus afez essayé te duer mon 
pon Bons. Il a raison ! jis êdes plis qu'ein monsdre, jis êdes 
tamnée ! 

La Cibot, voyant l'horreur peinte sur la figure du can- 
dide Allemand, se leva fière comme Tartufe, jeta sur 
Schmucke un regard qui le fit trembler et sortit en em- 
portant sous sa robe un sublime petit tableau de Metzu 
qu'Elie Magus avait beaucoup admiré, et dont il avait dit : 
«C'est un diamant!» La Cibot trouva dans sa loge Frai- 
sier qui l'attendait, en espérant qu'elle aurait brûlé l'enve- 
loppe et le papier blanc par lequel il avait remplacé le tes- 
tament; il fut bien étonné de voir sa cliente effrayée et le 
visage renversé. 

— Qu'est-il arrivé ? 

— Il est arrivé, mon cher monsieur Fraisier, que, sous 
prétexte de me donner de bons conseils et de me diriger, 
vous m'avez fait perdre à jamais mes rentes et la confiance 
de ces messieurs... 

Et elle se lança dans une de ces trombes de paroles aux- 
quelles elle excellait 



LE COUSIN PO-NS. 287 

— Ne dites pas de paroles oiseuses, s'écria sèchement 
Fraisier en arrêtant sa cliente. Au fait ! au fait ! et vive- 
ment. 

— Eh! bien, et voilà comment ça c'est fait. 

Elle raconta la scène telle qu'elle venait de se passer. 

— Je ne vous ai rien fait perdre, répondit Fraisier. 
Ces deux messieurs doutaient de votre probité, puisqu'ils 
vous ont tendu ce piège; ils vous attendaient, ils vous 
épiaient!.. Vous ne me dites pas tout. .. ajouta l'homme 
d'affaires en jetant un regard de tigre sur la portière. 

— Moi! vous cacher quelque chose!... après tout ce 
que nous avons fait ensemble ! . . . dit-elIe en frissonnant. 

— Mais, ma chère, je n'ai rien commis de répréhen- 
sible! dit Fraisier en manifestant ainsi l'intention de nier 
sa visite nocturne chez Pons. 

La Cibot sentit ses cheveux lui brûler le crâne, et un 
froid glacial l'enveloppa. 

— Comment ?. . . dit-elle hébétée. 

— Voilà l'affaire criminelle toute trouvée ! . . . Vous 
pouvez être accusée de soustraction de testament, répon- 
dit froidement Fraisier. 

La Cibot fit un mouvement d'horreur. 

— Rassurez-vous, je suis votre conseil, reprit-iI. Je n'ai 
voulu que vous prouver combien il est facile, d'une ma- 
nière ou d'une autre, de réahser ce que je vous disais. 
Voyons ! qu'avez-vous fait pour que cet Allemand si naïf 
se soit caché dans la chambre à votre insu ?. . . 

— Rien, c'est la scène de l'autre jour, quand j'ai sou- 
tenu à monsieur Pons qu'il avait eu la berlue. Depuis ce 
jour-là, ces deux messieurs ont changé du tout au tout à 
mon égard. Ainsi vous êtes la cause de tous mes malheurs, 
car si j'avais perdu de mon empire sur monsieur Pons, 
j'étais sûre de l'Allemand qui parlait déjà de m'épouser, 
ou de me prendre avec lui, c'est tout un ! 

Cette raison était si plausible, que Fraisier fut obligé 
de s'en contenter. 



28 8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Rassurez-vous, reprit-il, je vous ai promis des rentes, 
je tiendrai ma parole. Jusqu'à présent tout, dans cette 
affaire, était hypothétique; maintenant, elle vaut des bil- 
lets de Banque. . . Vous n'aurez pas moins de douze cents 
francs de rente viagère... Mais il faudra, ma chère dame 
Cibot, obéir à mes ordres, et les exécuter avec intelli- 
gence. 

— Oui, mon cher monsieur Fraisier, dit avec une ser- 
vile souplesse la portière entièrement matée. 

— Eh ! bien, adieu, repartit Fraisier en quittant la loge 
et emportant le dangereux testament. 

Il revint chez lui tout joyeux, car ce testament était une 
arme terrible. 

— J'aurai, pensait-il, une bonne garantie contre la 
bonne foi de madame la présidente de Marville. Si elle 
s'avisait de ne pas tenir sa parole, elle perdrait la succes- 
sion. 

Au petit jour, Rémonencq, après avoir ouvert sa bou- 
tique et lavoir laissée sous la garde de sa sœur, vint, selon 
une habitude prise depuis plusieurs jours, voir comment 
allait son bon ami Cibot, et trouva la portière qui con- 
templait le tableau de Metzu en se demandant comment 
une petite planche peinte pouvait valoir tant d'argent. 

— Ah ! ah! c'est le seul, dit-il en regardant par-dessus 
l'épaule de la Cibot, que monsieur Magus regrettait de ne 
pas avoir, il dit qu'avec cette petite chose-là, il ne man- 
querait rien à son bonheur. 

— Qu'en donnerait-il ? demanda la Cibot. 

— Mais si vous me promettez de m'épouser dans 
l'année de votre veuvage, répondit Rémonencq, je me 
charge d'avoir vingt mille francs d'Elie Magus, et si vous 
ne m'épousez pas, vous ne pourrez jamais vendre ce ta- 
bleau plus de mille francs. 

— £t pourquoi ? 

— Mais vous seriez obligée de signer une quittance 
comme propriétaire, et vous auriez alors un procès avec 



LE COUSIN PONS. 289 

les héritiers. Si vous êtes ma femme, c'est moi qui le ven- 
drai à monsieur Magus, et on ne demande rien à un mar- 
chand que l'inscription sur son livre d'achats, et j'écrirai 
que monsieur Schmucke me l'a vendu. Allez, mettez cette 
planche chez moi... si votre mari mourait, vous pourriez 
être bien tracassée, et personne ne trouvera drôle que 
j'aie chez moi un tableau... Vous me connaissez bien. 
D'ailleurs, si vous voulez, je vous en ferai une reconnais- 
sance. 

Dans la situation criminelle où elle était surprise, l'avide 
portière souscrivit à cette proposition, qui la liait pour 
toujours au brocanteur. 

— Vous avez raison, apportez-moi votre écriture, dit- 
elle en serrant le tableau dans sa commode. 

— Voisine, dit le brocanteur à voix basse en entraînant 
la Cibot sur le pas de la porte, je vois bien que nous ne 
sauverons pas notre pauvre ami Cibot; le docteur Poulain 
désespérait de lui hier soir, et disait qu'il ne passerait pas la 
journée... C'est un grand malheur ! Mais après tout, vous 
n'étiez pas à votre place ici... Votre place, c'est dans un 
beau magasin de curiosités sur le boulevard des Capu- 
cines. Savez-vous que j'ai gagné bien près de cent mille 
francs depuis dix ans, et que si vous en avez un jour au- 
tant, je me charge de vous faire une belle fortune... si 
vous êtes ma femme... Vous seriez bourgeoise... bien 
servie par ma sœur qui ferait le ménage, et... 

Le séducteur fut interrompu par les plaintes déchirantes 
du petit tailleur dont l'agonie commençait. 

— Allez-vous-en, dit la Cibot, vous êtes un monstre 
de me parler de ces choses-là, quand mon pauvre homme 
se meurt dans de pareils états. . . 

— Ah! c'est que je vous aime, dit Rémonencq, à tout 
confondre pour vous avoir... 

— Si vous m'aimiez, vous ne me diriez rien en ce 
moment, répondit-elle. 

Et Rémonencq rentra chez lui, sûr d'épouser la Cibot. 

XVIII. ,,; 



290 SCÈNES, DE LA VIE PARISIENNE. 

Sur les dix heures, il y eut à la porte de la maison une 
sorte d'émeute, car on administra les sacrements à mon- 
sieur Cibot. Tous les amis des Cibot, les concierges, les 
portières de la rue de Normandie et des rues adjacentes 
occupaient la loge, le dessous de la porte cochère et le 
devant sur la rue. On ne fit alors aucune attention à mon- 
sieur Léopold Hannequin, qui vint avec un de ses con- 
frères, ni à Schwab et à Brunner, qui purent arriver chez 
Pons sans être vus de madame Cibot. La portière de la 
maison voisine, à qui le notaire s'adressa pour savoir à 
quel étage demeurait Pons, lui désigna l'appartement. 
Quant à Brunner, qui vint avec Schwab, il était déjà venu 
voirie musée Pons, il passa sans rien dire, et montra le 
chemin à son associé... Pons annula formellement son tes- 
tament de la veille, et institua Schmucke son légataire 
universel. Une fois cette cérémonie accomplie, Pons, après 
avoir remercié Schwab et Brunner, et avoir recommandé 
à monsieur Léopold Hannequin les intérêts de Schmucke, 
tomba dans une faiblesse telle, par suite de l'énergie qu'il 
avait déplovée, et dans la scène nocturne avec la Cibot 
et dans ce dernier acte de la vie sociale, que Schmucke 
pria Schwab d'aller prévenir l'abbé Duplanty, car il ne 
voulut pas quitter le chevet de son ami, et Pons réclamait 
les sacrements. 

Assise au pied du lit de son mari, la Cibot, d'ailleurs 
mise à la porte par les deux amis, ne s'occupa point du 
déjeuner de Schmucke; mais les événements de cette ma- 
tinée, le spectacle de l'agonie résignée de Pons qui mou- 
rait héroïquement, avait tellement serré le cœur de 
Schmucke, qu'il ne sentit pas la faim. 

Néanmoins, vers les deux heures, n'ayant pas vu le 
vieil Allemand, la portière, autant par curiosité que par in- 
térêt, pria la sœur de Rémoncncq daller voir si Schimickc 
n'avait pas besoin de quelque chose. En ce moment même, 
l'abbé Duplantv, à qui le pauvre musicien avait lait sa 
confession suprême, lui administrait I extrême-onction. 



LE COUSIN PONS. 29 r 

Mademoiselle Rémonencq troubla donc cette cérémonie par 
des coups de sonnette réitérés. Or, comme Pons avait fait 
jurer à Schmucke de ne laisser entrer personne, tant il 
craignait qu'on ne le volât, Schmucke laissa sonner made- 
moiselle Rémonencq, qui descendit fort effrayée, et dit à 
la Cibot que Schmucke ne lui avait pas ouvert la porte. 
Cette circonstance bien marquée fut notée par Fraisier. 
Schmucke, qui n'avait jamais vu mourir personne, allait 




éprouver tous les embarras dans lesquels on se trouve à 
Pans avec un mort sur les bras, surtout sans aide, sans 
représentant ni secours. Fraisier qui savait que les parents 
vraiment affligés perdent alors la tête, et qui, depuis le 
matin, après son déjeuner, stationnait dans la loge en 
conférence perpétuelle avet le docteur Poulain, conçut 
alors l'idée de diriger lui-même tous les mouvements de 
Schmucke. 

Voici comment les deux amis, le docteur Poulain et 
Fraisier, s'y prirent pour obtenir cet important résultat. 

Le bedeau de 1 église Samt-François, ancien marchand 

'9- 



2.^2 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

de verreries, nommé Cantmet, demeurait rue d'Orléans, 
dans la maison mitoyenne de celle du docteur Poulain. 
Or, madame Cantinet, une des receveuses de la location 
des chaises, avait été soignée gratuitement par le docteur 
Poulain, à qui naturellement elle était liée par la recon- 
naissance et à qui elle avait conté souvent tous les mal- 
heurs de sa vie. Les deux Casse- noisettes, qui, tous les 
dimanches et les jours de fête, allaient aux offices à Saint- 
François, étaient en bons termes avec le bedeau, le suisse, 
le donneur d'eau bénite, enfin avec cette milice ecclésias- 
tique appelée à Pans le bas clergé, à qui les fidèles finissent 
par donner de petits pour-boires. Madame Cantinet con- 
naissait donc aussi bien Schmucke que Schmucke la 
connaissait. Cette dame Cantinet était affligée de deux 
plaies qui permettaient à Fraisier de faire d'elle un aveugle 
et involontaire instrument. Le jeune Cantinet, passionné 
pour le théâtre, avait refusé de suivre le chemin de l'église 
où il pouvait devenir suisse, en débutant dans les figu- 
rants du Cirque-Olympique, et il menait une vie éche- 
velée qui navrait sa mère, dont la bourse était souvent 
mise à sec par des emprunts forcés. Puis Cantinet, adonné 
aux liqueurs et à la paresse, avait été forcé de quitter le 
commerce par ces deux vices. Loin de s'être corrigé, ce 
malheureux avait trouvé dans ses fonctions un aliment à 
ses deux passions : il ne faisait rien, et il buvait avec les 
cochers des noces, avec les gens des pompes funèbres, 
avec les malheureux secourus par le curé, de manière à se 
cardinaliser la figure dès midi. 

Madame Cantinet se voyait vouée à la misère dans ses 
vieux jours, après avoir, disait-elle, apporté douze mille 
francs de dot à son mari. L'histoire de ces malheurs, cent 
fois racontée au docteur Poulain, lui suggéra l'idée de se 
servir d'elle pour faciliter chez Pons et Schmucke le pla- 
cement de madame Sauvage, comme cuisinière et femme 
de peine. Présenter madame Sauvage était chose impos- 
sible, car la défiance des deux Casse -noisettes était de- 



LE COUSIN POxNS. 293 

venue absolue, et le refus d'ouvrir la porte à mademoi- 
selle Rémonencq, avait suffisamment éclairé Fraisier à ce 
sujet. Mais il parut évident aux deux amis que les pieux 
musiciens accepteraient aveuglément une personne qui 
serait offerte par l'abbé Duplanty. Madame Cantinet, dans 
leur plan, serait accompagnée de madame Sauvage; et la 
bonne de Fraisier, une fois là, vaudrait Fraisier lui-même. 

Quand l'abbé Duplanty arriva sous la porte cochère, 
il fut arrêté pendant un moment par la foule des amis de 
Cibot qui donnait des marques d'intérêt au plus ancien et 
au plus estimé des concierges du quartier. 

Le docteur Poulain salua l'abbé Duplanty, le prit à 
part, et lui dit : «Je vais aller voir ce pauvre monsieur 
Pons; il pourrait encore se tirer d'affaire; il s'agirait de le 
décider à subir l'opération de l'extraction des calculs qui 
se sont formés dans la vésicule; on les sent au toucher, 
ils déterminent une inflammation qui causera la mort ; et 
peut-être serait-il encore temps de la pratiquer. Vous de- 
vriez bien faire servir votre influence sur votre pénitent 
en l'engageant à subir cette opération ; je réponds de sa 
vie, si pendant qu'on la pratiquera nul accident fâcheux 
ne se déclare. » 

— Dès que j'aurai reporté le saint-ciboire à l'église, je 
reviendrai, dit l'abbé Duplanty, car monsieur Scfimucke 
est dans un état qui réclame quelques secours religieux. 

— Je viens d'apprendre qu'il est seul, dit le docteur 
Poulain. Ce bon Allemand a eu ce matin une petite alter- 
cation avec madame Cibot, qui fait depuis dix ans le mé- 
nage de ces messieurs, et ils se sont brouillés momenta- 
nément sans doute; mais il ne peut pas .rester sans aide 
dans les circonstances où il va se trouver. C'est œuvre de 
charité que de s'occuper de lui. Dites donc, Cantinet, dit 
le docteur en appelant à lui le bedeau, demandez donc à 
votre femme si elle veut crarder monsieur Pons et veiller 
au ménage de monsieur Schmucke pendant quelques 
jours à la place de madame Cibot... qui, d'ailleurs, sans 



294 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

cette brouille, aurait toujours eu besoin de se faire rem- 
placer. C'est une honnête femme, dit le docteur à l'abbé 
Duplanty. 

— On ne peut pas mieux choisir, répondit le bon 
prêtre, car elle a la confiance de la fabrique pour la per- 
ception de la location des chaises. 

QjLielques moments après, le docteur Poulain suivait 
au chevet du lit les progrès de l'agonie de Pons, que 
Schmucke suppliait vainement de se laisser opérer. Le 
vieux musicien ne répondait aux prières du pauvre Alle- 
mand désespéré que par des signes de tête négatifs, entre- 
mêlés de mouvements d'impatience. Enfin, le moribond 
rassembla ses forces, lança sur Schmucke un regard af- 
freux et lui dit : «Laisse-moi donc mourir tranquille- 
ment !.,.)) 

Schmucke faillit mourir de douleur; mais il prit la 
mam de Pons, la baisa doucement, et la tint dans ses deux 
mains, en essayant de lui communiquer encore une fois 
ainsi sa propre vie. Ce fut alors que le docteur Poulain 
entendit sonner et alla ouvrir la porte à l'abbé Duplanty. 

— Notre pauvre malade, dit Poulain, commence à se 
débattre sous l'étreinte de la mort. II aura expiré dans 
quelques heures; vous enverrez sans doute un prêtre pour 
le veiller cette nuit. Mais il est temps de donner madame 
Cantinet et une femme de peine à monsieur Schmucke, 
il est incapable de penser à quoi que ce soit, je crains 
pour sa raison , et il se trouve ici des valeurs qui doivent 
être gardées par des personnes pleines de probité. 

L'abbé Duplantj, bon et digne prêtre, sans méfiance 
ni malice, fut frappé de la vérité des observations du 
docteur Poulain; il croyait d'ailleurs aux qualités du mé- 
decin du quartier; il fît donc signe à Schmucke de venir 
lui parler, en se tenant au seuil de la chambre mortuaire. 
Schmucke ne put se décider à quitter la main de Pons 
qui se crispait et s'attachait à la sienne comme s'il tombait 
dans un précipice et qu il voulût s accrocher à quelque 



LE COUSIN PONS. 295 

chose pour n'y pas rouler. Mais, comme on sait, les mou- 
rants sont en proie à une hallucmation qui les pousse à 
s'emparer de tout, comme des gens empressés d'emporter 
dans un incendie leurs objets les plus précieux, et Pons 
lâcha Schmucke pour saisir ses couvertures et les rassem- 
bler autour de son corps par un horrible et significatif 
mouvement d'avance et de hâte. 

— Qu'allez-vous devenir, seul avec votre ami mort? 
dit le bon prêtre à l'Allemand qui vint alors l'écouter, 
vous êtes sans madame Cibot. . . 

— C'esde eine monsdre qui a due Bons ! dit-il. 

— Mais il vous faut quelqu'un auprès de vous? reprit 
le docteur Poulain, car il faudra garder le corps cette 
nuit. 

— Che le carierai, che brierai Tieu ! répondit l'innocent 
Allemand. 

— Mais il faut manger! ... Qui maintenant, vous fera 
votre cuisine ? dit le docteur. 

— La touleur m'ôde l'abbédit ! . . . répondit naïvement 
Schmucke. 

— Mais , dit Poulain , il faut aller déclarer le décès avec 
des témoins, il faut dépouiller le corps, l'ensevelir en le 
cousant dans un linceul, il faut aller commander le convoi 
aux pompes funèbres, il faut nourrir la garde qui doit 
garder le corps et le prêtre qui veillera, ferez-vous cela 
tout seul?... On ne meurt pas comme des chiens dans la 
capitale du monde civilisé ! 

Schmucke ouvrit des yeux effrayés, et fut saisi d'un 
court accès de folie. 

— Mais Bons ne murera bas. . . che le sauferai ! . . . 

— Vous ne resterez pas long-temps sans prendre un 
peu de sommeil, et alors qui vous remplacera? car il faut 
s'occuper de monsieur Pons, lui donner à boire, faire des 
remèdes . . . 

— Ab ! c'esde frai ! ... dit l'Allemand. 

— Eh! bien, reprit l'abbé Duplanty, je pense à 



296 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

VOUS donner madame Cantinet, une brave et honnête 
femme. . . 

Le détail de ses devoirs sociaux envers son ami mort, 
hébéta tellement Schmucke, qu'il aurait voulu mourir 
avec Pons. 

— C'est un enfant ! dit le docteur Poulain à l'abbé 
Duplanty. 

— Eine anvant!... répéta machinalement Schmucke. 

— Allons ! dit le vicaire, je vais parler à madame Can- 
tinet et vous l'envoyer. 

— Ne vous donnez pas cette peine, dit le docteur, elle 
est ma voisine, et je retourne chez moi. 

La Mort est comme un assassin invisible contre lequel 
lutte le mourant; dans l'agonie il reçoit les derniers coups, 
il essaie de les rendre et se débat. Pons en était à cette 
scène suprême, il fit entendre des gémissements, entre- 
mêlés de cris. Aussitôt, Schmucke, l'abbé Duplanty, Pou- 
lain accoururent au lit du moribond. Tout-à-coup, Pons, 
atteint dans sa vitalité par cette dernière blessure, qui 
tranche les liens du corps et de l'âme, recouvra pour quel- 
ques instants la parfaite quiétude qui suit l'agonie, il revint 
à lui, la sérénité de la mort sur le visage et regarda ceux 
qui l'entouraient d'un air presque riant. 

— Ah ! docteur, j'ai bien souffert, mais vous aviez rai- 
son, je vais mieux... Merci, mon bon abbé, je me deman- 
dais où était Schmucke ! . . . 

— Schmucke n'a pas mangé depuis hier au soir, et il 
est quatre heures : vous n'avez plus personne auprès de 
vous, et il serait dangereux de rappeler madame Cibot... 

— Elle est capable de tout ! dit Pons en manifestant 
toute son horreur au nom de la Cibot. C'est vrai, Schmucke 
a besoin de quelqu'un de bien honnête. 

— L'abbé Duplanty et moi, dit alors Poulain, nous 
avons pensé à vous deux... 

— Ah ! merci, dit Pons, je ny songeais pas. 

— Et il vous propose madame Cantinet. . . 



LE COUSIN PO-XS. 297 

— Ah ! la loueuse de chaises ! s'écria Pons. Oui, c'est 
une excellente créature. 

— Elle n'aime pas madame Cibot, reprit le docteur, et 
elle aura bien soin de monsieur Schmucke . . . 

— Envoyez-la-moi, mon bon monsieur Duplanty... 
elle et son mari, je serai tranquille. On ne volera rien ici. . . 

Schmucke avait repris la main de Pons et la tenait avec 
joie, en croyant la santé revenue. 

— Allons-nous-en, monsieur l'abbé, dit le docteur, je 
vais envoyer promptement madame Cantinet; je m'y con- 
nais : elle ne trouvera peut-être pas monsieur Pons vivant. 

Pendant que l'abbé Duplanty déterminait le mori- 
bond à prendre pour garde madame Cantinet, Fraisier 
avait fait venir chez lui la loueuse de chaises, et la soumet- 
tait à sa conversation corruptrice, aux ruses de sa puis- 
sance chicanière, à laquelle il était difficile de résister. 
Aussi madame Cantinet, femme sèche et jaune, à grandes 
dents, à lèvres froides, hébétée par le malheur, comme 
beaucoup de femmes du peuple, et arrivée à voir le bon- 
heur dans les plus légers profits journaliers, eut-elle bien- 
tôt consenti à prendre avec elle madame Sauvage comme 
femme de ménage. La bonne de Fraisier avait déjà reçu le 
mot d'ordre. Elle avait promis de tramer une toile en fil de 
fer autour des deux musiciens, et de veiller sur eux comme 
l'araignée veille sur une mouche prise. Madame Sauvage 
devait avoir pour loyer de ses peines un débit de tabac : 
Fraisier trouvait ainsi le moyen de se débarrasser de sa 
prétendue nourrice, et mettait auprès de madame Cantinet 
un espion et un gendarme dans la personne de la Sauvage. 
Comme il dépendait de l'appartement des deux amis une 
chambre de domestique et une petite cuisine, la Sauvage 
pouvait coucher sur un lit de sangle et faire la cuisine de 
Schmucke. Au moment où les femmes se présentèrent, 
amenées par le docteur Poulain, Pons venait de rendre le 
dernier soupir, sans que Schmucke s'en fût aperçu. L'Alle- 
mand tenait encore dans ses mains la main de son ami, 



298 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

dont la chaleur s'en allait par degrés. II fit signe à madame 
Cantinet de ne pas parler ; mais la soldatesque madame 
Sauvage le surprit tellement par sa tournure, qu'il laissa 
échapper un mouvement de frayeur, à laquelle cette 
femme mâle était habituée. 

— Madame, dit madame Cantinet, est une dame de 
qui répond monsieur Duplanty ; elle a été cuisinière chez 
un évêque, elle est la probité même, elle fera la cuisine, 

— Ah ! vous pouvez parler haut ! s'écria la puis- 
sante et asthmatique Sauvage, le pauvre monsieur est 
mort ! ... il vient de passer. Schmucke jeta un cri perçant, 
il sentit la main de Pons glacée qui se roidissait, et il resta 
les yeux fixes, arrêtés sur ceux de Pons, dont l'expression 
l'eût rendu fou, sans madame Sauvage, qui, sans doute 
accoutumée à ces sortes de scènes, alla vers le ht en tenant 
un miroir, elle le présenta devant les lèvres du mort, et 
comme aucune respiration ne vint ternir la glace, elle sé- 
para vivement la main de Schmucke de la main du mort. 

— Quittez-la donc, monsieur, vous ne pourriez plus 
l'ôter ; vous ne savez pas comme les os vont se durcir ! Ça 
va vite le refroidissement des morts. Si l'on n'apprête pas 
un mort pendant qu'il est encore tiède, il faut plus tard lui 
casser les membres... 

Ce fut donc cette terrible femme qui ferma les yeux 
au pauvre musicien expiré ; puis, avec cette habitude des 
garde -malades, métier qu'elle avait exercé pendant dix 
ans, elle déshabilla Pons, l'étendit, lui colla les mains 
de chaque côté du corps, et lui ramena la couverture sur 
le nez, absolument comme un commis fait un paquet 
dans un magasin. 

— Il faut un drap pour l'ensevelir; 011 donc en prendre 
un?... demanda-t-elleà Schmucke, que ce spectacle frappa 
de terreur. 

Après avoir vu la Religion procédant avec son profond 
respect de la créature destinée à un si grand avenir dans le 
ciel, ce fut une douleur à dissoudre les éléments de la pen- 



LE COUSIN PO-NS. ^99 

sée, que cette espèce d'emballage où son ami était traité 
comipe une chose. 

Vaides gomme fusfitrez!. . . répondit machinalement 

Schmucke. 

Cette innocente créature voyait mourir un homme pour 
la première fois. Et cet homme était Pons, le seul ami, le 
seul être qui l'eût compris et aimé ! . . . 

Je vais aller demander à madame Cibot où sont les 

draps, dit la Sauvage. 

Il va falloir un lit de sangle pour coucher cette 

dame, dit madame Cantinet à Schmucke. 

Schmucke fit un signe de tête et fondit en larmes. Ma- 
dame Cantinet laissa ce malheureux tranquille; mais, au 
bout d'une heure, elle revint et lui dit : 

Monsieur, avez-vous de l'argent à nous donner pour ' 

acheter? 

Schmucke tourna sur madame Cantinet un regard à 
désarmer les haines les plus féroces; il montra le visage 
blanc, sec et pointu du mort, comme une raison qui ré- 
pondait à tout. 

Brenez doud et laissez-moi bleurer et hrier, dit-il en 

s'agenouillant. 

Madame Sauvage était allée annoncer la mort de Pons à 
Fraisier, qui courut en cabriolet chez la présidente lui de- 
mander, pour le lendemain, la procuration qui lui donnait 
le droit de représenter les héritiers. 

Monsieur, dit à Schmucke madame Cantinet, une 

heure après sa dernière question, je suis allée trouver ma- 
dame Cibot, qui est donc au fait de votre ménage, afin 
qu'elle me dise où sont les choses; mais, comme elle vient 
de perdre monsieur Cibot, elle m'a presque agonie de sot- 
tises. ..Monsieur, écoutez-moi donc... 

Schmucke regarda cette femme, qui ne se doutait pas 
de sa barbarie; car les gens du peuple sont habitués à subir 
passivement les plus grandes douleurs morales. 

— Monsieur, il faut du linge pour un linceul, il huit 



300 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

de l'argent pour un lit de sangle, afin de coucher cette 
dame ; il en faut pour acheter de la batterie de cuisine, des 
plats, des assiettes, des verres, car il va venir un prêtre 
pour passer la nuit, et cette dame ne trouve absolument 
rien dans la cuisine. 

— Mais, monsieur, répéta la Sauvage, il me faut ce- 
pendant du bois, du charbon, pour apprêter le dîner, et je 
ne VOIS rien! Ce n'est d'ailleurs pas bien étonnant, puisque 
la Cibot vous fournissait tout. . . 

— Mais, ma chère dame, dit madame Cantinet en 
montrant Schmucke qui gisait aux pieds du mort dans un 
état d'insensibilité complète, vous ne voulez pas me croire, 
il ne répond à rien. 

— Eh! bien, ma petite, dit la Sauvage, je vais vous 
montrer comment l'on fait dans ces cas-là. 

La Sauvage jeta sur la chambre un regard comme en 
jettent les voleurs pour deviner les cachettes où doit se 
trouver l'argent. Elle alla droit à la commode de Pons, elle 
tira le premier tiroir, vit le sac où Schmucke avait mis le 
reste de l'argent provenant de la vente des tableaux, et vint 
le montrer à Schmucke, qui fit un signe de consentement 
machinal. 

— Voilà de l'argent, ma petite ! dit la Sauvage à ma- 
dame Cantinet; je vas le compter, en prendre pour ache- 
ter ce qu'il faut, du vin, des vivres, des bougies, enfin 
tout, car ils n'ont rien... Cherchez-moi dans la commode 
un drap pour ensevelir le corps. On m'a bien dit que ce 
pauvre monsieur était simple; mais je ne sais pas ce qu'il 
est, il est pis. C'est comme un nouveau-né, fimdra lui en- 
tonner son manger... 

Schmucke regardait les deux femmes et ce qu'elles fai- 
saient, absolument comme un fou les aurait regardées. 
Brisé par la douleur, absorbé dans un état quasi catalep- 
tique, il ne cessait de contempler la figure fascinatrice de 
Pons, dont les lignes s'épuraient par l'effet du repos absolu 
de la mort. 11 espérait mourn-, et tout lui était indifférent. 



LE COUSIN PO-\S. 301 

La chambre eût été dévorée par un incendie, il n'aurait 
pas bougé. 

— ÎI y ^ douze cent cinquante-six francs... lui dit la 
Sauvage. 

Schmucke haussa les épaules. Lorsque la Sauvage vou- 
lut procéder à l'ensevehssement de Pons, et mesurer le 
drap sur le corps, afin de couper le hnceul et le coudre, 
il y eut une lutte horrible entre elle et le' pauvre Allemand. 




Schmucke ressembla tout-à-fait à un chien qui mord tous 
ceux qui veulent toucher au cadavre de son maître. La 
Sauvage impatientée saisit l'Allemand, le plaça sur un fau- 
teuil et l'y maintint avec une force herculéenne. 

— Allons, ma petite! cousez le mort dans son linceul, 
dit-elle à madame Cantinet. 

Une fois l'opération terminée, la Sauvage remit 
Schmucke à sa place, au pied du lit, et lui dit : 

— Comprenez-vous? il fallait bien trousser ce pauvre 
homme en mort. 

Schmucke se mit à pleurer; les deux femmes le lais- 



302 SCÈ^ES DE LA VIE PARISIENNE. 

sèrent et allèrent prendre possession de la cuisine, où elles 
apportèrent à elles deux en peu d'instants toutes les choses 
nécessaires à la vie. Après avon^ fait un premier mémoire 
de trois cent soixante francs, la Sauvage se mit à préparer 
un dîner pour quatre personnes, et quel dîner! II j avait 
le faisan des savetiers, une oie grasse, comme pièce de 
résistance, une omelette aux confitures, une salade de lé- 
gumes, et le pot-au-feu sacramentel dont tous les ingré- 
dients étaient en quantité tellement exagérée, que le 
bouillon ressemblait à de la gelée de viande. A neuf 
heures du soir, le prêtre envoyé par le vicaire pour veiller 
Schmucke, vint avec Cantinet, qui apporta quatre cierges 
et des flambeaux d'église. Le prêtre trouva Schmucke cou- 
ché le long de son ami, dans le lit, et le tenant étroitement 
embrassé. 11 fallut l'autorité de la Religion pour obtenir de 
Schmucke qu'il se séparât du corps. L'Allemand se mit 
à genoux, et le prêtre s'arrangea commodément dans le 
fauteuil. Pendant que le prêtre lisait ses prières, et que 
Schmucke, agenouillé devant le corps de Pons, priait Dieu 
de le réunir à Pons par un miracle, afin d'être enseveli 
dans la fosse de son ami, madame Cantmet était allée au 
Temple acheter un ht de sangle et un coucher complet, 
pour madame Sauvage; car le sac de douze cent cinquante- 
six francs était au pillage. A onze heures du soir, madame 
Cantmet vint voir si Schmucke voulait manger un mor- 
ceau. L'Allemand fit signe qu'on le laissât tranquille. 

— Le souper vous attend, monsieur Pastelot, dit alors 
la loueuse de chaises au prêtre. 

Schmucke, resté seul, sourit comme un fou qui se voit 
libre d'accomplir un désir comparable à celui des lènnnes 
grosses. Il se jeta sur Pons et le tint encore une fois étroite- 
ment embrassé. A minuit, le prêtre revint, et Schmucke, 
grondé par lui, lâcha Pons, et se remit en prière. Au jour, 
le prêtre s'en alla. A sept heures du matin, le docteur Pou- 
lain vint voir Schmucke alfcctucuscment et voulut l'obli- 
ger à manger ; mais fAllemand s'y refusa. ; . 



LE COUSIN PONS. 303. 

— Si vous ne mangez pas maintenant, vous sentirez la 
faim à votre retour, lui dit le docteur, car il faut que vous 
alliez à la mairie avec un témoin pour y déclarer le décès 
de monsieur Pons, et faire dresser l'acte. . . 

— Moi! dit l'Allemand avec effroi. 

— Et qui donc?... Vous ne pouvez pas vous en dispen- 
ser, puisque vous êtes la seule personne qui Fait vu 
mourir... 

— Che n'ai boint te cbampcs . . . répondit Schmucke en 
implorant l'assistance du docteur Poulain. 

— Prenez une voiture, répondit doucement l'hypo- 
crite docteur. J'ai déjà constaté le décès. Demandez quel- 
qu'un de la maison pour vous accompagner. Ces deux 
dames garderont l'appartement en votre absence. 

On ne se figure pas ce que sont ces tiraillements de la 
loi sur une douleur vraie. C'est à faire haïr la civilisation, 
à faire préférer les coutumes des Sauvages. A neuf heures, 
madame Sauvage descendit Schmucke en le tenant sous 
les bras, et il fut obligé, dans le fiacre, de prier Rémonencq 
de venir avec lui certifier le décès de Pons à la mairie. Par- 
tout, et en toute chose, éclate à Pans l'inégalité des condi- 
tions, dans ce pays ivre d'égalité. Cette immuable force de 
choses se trahit jusque dans les effets de la Mort. Dans les 
familles riches, un parent, un ami, les gens d'affaires, 
évitent ces affreux détails à ceux qui pleurent; mais en 
ceci, comme dans la répartition des impôts, le peuple, 
les prolétaires sans aide, souffrent tout le poids de la 
douleur. 

— Ah ! vous avez bien raison de le regretter, dit Rémo- 
nencq à une plainte échappée au pauvre martyr, car c'était 
un bien brave homme, un bien honnête homme, qui laisse 
une belle collection; mais savez-vous, monsieur, que vous, 
qui êtes étranger, vous allez vous trouver dans un grand 
embarras, car on dit partout que vous êtes héritier de 
monsieur Pons. 

Schmucke n'écoutait pas; il était plongé dans une telle 



3o4 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

douleur, qu'elle avoisinait la folie. L'âme a son tétanos 
comme le corps. 

— Et vous feriez bien de vous faire représenter par un 
conseil, par un homme d'affaires. 

— Ein borne t'avvaires ! répéta Schmucke machinale- 
ment. 

— Vous verrez que vous aurez besoin de vous faire 
représenter. A votre place, moi, je prendrais un homme 
d'expérience, un homme connu dans le quartier, un 
homme de confiance... Moi, dans toutes mes petites 
affaires, je me sers deTabareau, l'huissier... Et en don- 
nant votre procuration à son premier clerc, vous n'aurez 
aucun souci. 

Cette insinuation, soufflée par Fraisier, convenue entre 
Rémonencq et la Cibot, resta dans la mémoire de 
Schmucke ; car, dans les instants où la douleur fige pour 
ainsi dire l'âme en en arrêtant les fonctions, la mémoire 
reçoit toutes les empreintes que le hasard y fait arriver. 
Schmucke écoutait Rémonencq, en le regardant d'un œil 
si complètement dénué d'intelligence, que le brocanteur 
ne lui dit plus rien. 

- — S'il reste imbécile comme cela, pensa Rémonencq, 
je pourrais bien lui acheter tout le bataclan de là-haut pour 
cent mille francs, si c'est à lui... — ■ Monsieur, nous voici 
à la Mairie. 

Rémonencq fut forcé de sortir Schmucke du fiacre et 
de le prendre sous le bras pour le faire arriver jusqu'au 
bureau des actes de l'Etat-civil, où Schmucke donna dans 
une noce. Schmucke dut attendre son tour, car, par un de 
ces hasards assez fréquents à Paris, le commis avait cinq 
ou SIX actes de décès à dresser. Là, ce pauvre Alle- 
mand devait être en proie à une passion égale à celle 
de Jésus. 

— Monsieur est monsieur Schnuickc? dit un homme 
vêtu de noir en s'adressant à rAIlcmand stupéfait de s'en- 
tendre appeler par son nom. 



LE COUSIN PO-NS. 305 

Schmucke regarda cet homme de l'air hébété qu'il avait 
eu en répondant à Rémonencq. 

— Mais, dit le brocanteur à l'inconnu, que lui voulez- 
vous ? Laissez donc cet homme tranquille, vous vojez 
bien qu'il est dans la peine. 

— Monsieur vient de perdre son ami, et sans doute il 
se propose d'honorer dignement sa mémoire, car il est son 
héritier, dit l'inconnu. Monsieur ne lésinera sans doute 
pas ... il achètera un terrain à perpétuité pour sa sépulture. 
Monsieur Pons aimait tant les arts! Ce serait bien dom- 
mage de ne pas mettre sur son tombeau, la Musique, la 
Peinture et la Sculpture... trois belles figures en pied, 
éplorées... 

Rémonencq fit un geste d'Auvergnat pour éloigner cet 
homme, et l'homme répondit par un autre geste, pour 
ainsi dire commercial, qui signifiait : «Laissez-moi donc 
faire mes affaires ! » et que comprit le brocanteur. 

— Je suis le commissionnaire de la maison Sonet et 
compagnie, entrepreneurs de monuments funéraires, re- 
prit le courtier, que Walter Scott eût surnommé le jeune 
homme des tombeaux. Si monsieur voulait nous charger de 
la commande, nous lui éviterions l'ennui d'aller à la Ville 
acheter le terrain nécessaire à la sépulture de l'ami que les 
Arts ont perdu... 

Rémonencq hocha la tête en signe d'assentiment et 
poussa le coude à Schmucke. 

— Tous les jours, nous nous chargeons, pour les fa- 
milles, d'aller accomplir toutes les formalités, disait tou- 
jours le courtier encouragé par ce geste de l'Auvergnat. 
Dans le premier moment de sa douleur, il est bien difficile 
à un héritierde s'occuper par lui-même de ces détails, et 
nous avons l'habitude de ces petits services pour nos clients ? 
Nos monuments, monsieur, sont tarifés à tant le mètre en 
pierre de taille ou en marbre... Nous creusons les fosses pour 
les tombes de famille... Nous nous charo;eons de tout, au 
plus juste prix. Notre maison a fait le magnifique monu- 

XVIII. 20 



30(5 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ment de la belle Esther Gobseck et de Lucien de Rubem- 
pré , l'un des plus magnifiques ornements du Père-Lachaise. 
Nous avons les meilleurs ouvriers, et j'engage monsieur à 
se défier des petits entrepreneurs... qui ne font que de la 
camelotte, ajouta-t-il en voyant venir un autre homme vêtu 
de noir qui se proposait de parler pour une autre maison 
de marbrerie et de sculpture. 

On a souvent dit que la mort était la fin d'un voyage, 
mais on ne sait pas à quel point cette similitude est réelle 
à Paris. Un mort, un mort de qualité surtout, est accueilli 
sur le sombre rivage comme un voyageur qui débarque au 
port, et que tous les courtiers d'hôtellerie fatiguent de leurs 
recommandations. Personne , à l'exception de quelques phi- 
losophes ou de quelques familles sûres de vivre qui se font 
construire des tombes comme elles ont des hôtels , personne 
ne pense à la mort et à ses conséquences sociales. La mort 
vient toujours trop tôt; et d'ailleurs, un sentiment bien en- 
tendu empêche les héritiers de la supposer possible. Aussi, 
presque tous ceux qui perdent leurs pères, leurs mères, 
leurs femmes ou leurs enfants, sont-ils immédiatement 
assaillis par ces coureurs d'affaires, qui profitent du trouble 
où jette la douleur pour surprendre une commande. Au- 
trefois, les entrepreneurs de monuments funéraires, tous 
groupés aux environs du célèbre cimetière du Père-La- 
chaise, où ils forment une rue qu'on devrait appeler rue 
des Tombeaux, assaillaient les héritiers aux environs de 
la tombe ou au sortir du cimetière ; mais, insensiblement, la 
concurrence, le génie de la spéculation, les a fait gagner 
du terrain, et ils sont descendus aujourd'hui dans la ville 
jusqu'aux abords des Mairies. Enfin, les courtiers pénè- 
trent souvent dans la maison mortuaire, un plan de tombe 
à la main. 

— Je suis en affaire avec monsieur, dit le courtier de 
la maison Sonet au courtier qui se présentait. 

— Décès Pons ! . . . Où sont les témoins ! ... dit le gar- 
çon de bureau. 



LE COUSIN PONS. 307 

— Venez... monsieur, dit le courtier en s'adressant à 
Rémonencq. 

Rémonencq pria le courtier de soulever Schmucke, qui 
restait sur son banc comme une masse inerte ; ils le me- 
nèrent à la balustrade derrière laquelle le rédacteur des 
actes de décès s'abrite contre les douleurs publiques. Ré- 
monencq, la providence de Schmucke, fut aidé par le 
docteur Poulain , qui vint donner les renseignements néces- 
saires sur l'âge et le lieu de naissance de Pons. L'Alle- 
mand ne savait qu'une seule chose, c'est que Pons était son 
ami. Une fois les signatures données, Rémonencq et le 
docteur, suivis du courtier, mirent le pauvre Allemand en 
voiture, dans laquelle se ghssa l'enragé courtier, qui vou- 
lait avoir une solution pour sa commande. La Sauvage, 
en observation sur le pas de la porte cochère, monta 
Schmucke presque évanoui dans ses bras, aidée par Rémo- 
nencq et par le courtier de la maison Sonet. 

— II va se trouver mal !... s'écria le courtier, qui vou- 
lait terminer l'affaire qu'il disait commencée. 

— Je le croîs bien ! répondit madame Sauvage ; il pleure 
depuis vingt-quatre heures, et il n'a rien voulu prendre. 
Rien ne creuse l'estomac comme le chagrin. 

— Mais, mon cher client, lui dit le courtier de la mai- 
son Sonet, prenez donc un bouillon. Vous avez tant de 
choses à faire : il faut aller à l'Hôtel-de-Ville, acheter le 
terrain nécessaire pour le monument que vous voulez éle- 
ver à la mémoire de cet ami des Arts, et qui doit témoigner 
de votre reconnaissance. 

— Mais cela n'a pas de bon sens, dit madame Cantinet 
à Schmucke en arrivant avec un bouillon et du pain. 

— Songez, mon cher monsieur, si vous êtes si faible 
que cela, reprit Rémonencq, songez à vous faire représen- 
ter par quelqu'un, car vous avez bien des affaires sur les 
bras : il faut commander le convoi ! vous ne voulez pas 
qu'on enterre votre ami comme un pauvre. 

— Allons, allons, mon cher monsieur! dit la Sauvage 



3o8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

en saisissant un moment oii Schmucke avait la tête incli- 
née sur le clos du fauteuil. 

Elle entonna dans la bouche de Schmucke une cuillerée 
de potage, et lui donna presque malgré lui à manger 
comme à un enfant. 

— Maintenant, si vous étiez sage, monsieur, puisque 
vous voulez vous livrer tranquillement à votre douleur, 
vous prendriez quelqu'un pour vous représenter... 

— Puisque monsieur, dit le courtier, a l'intention d'éle- 
ver un magnifique monument à la mémoire de son ami, il 
n'a qu'à me charger de toutes les démarches, je les ferai. . . 

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? dit la Sau- 
vage. Monsieur vous a commandé quelque chose ! Qui 
donc êtes-vous? 

— L'un des courtiers de la maison Sonet, ma chère 
dame, les plus forts entrepreneurs de monuments funé- 
raires... dit-iI en tirant une carte et la présentant à la puis- 
sante Sauvage. 

— Eh ! bien , c'est bon , c'est bon ! ... on ira chez vous 
quand on le jugera convenable; mais ne faut pas abuser de 
l'état dans lequel se trouve monsieur. Vous voyez bien que 
monsieur n'a pas sa tête . . . 

— Si vous voulez vous arranger pour nous faire avoir 
la commande, dit le courtier de la maison Sonet à l'oreiIIe 
de madame Sauvage en l'amenant sur le paher, j'ai pou- 
voir de vous offrir quarante francs. . . 

— Eh! bien, donnez-moi votre adresse, dit madame 
Sauvage en s'humanisant. 

Schmucke, en se voyant seul et se trouvant mieux par 
cette ingestion d'un potage au pain, retourna promptement 
dans la chambre de Pons, où il se mit en prières. II était 
perdu dans les abniies de la douleur, lorsqu'il fut tiré de 
son profond anéantissement par un jeune homme vêtu de 
noir qui lui dit pour la onzième fois un : «Monsieur?...» 
que le pauvre martyr entendit d'autant mieux, qu'il se sen- 
tit secoué par la manche de son habit. 



LE COUSIN PONS. 309" 

— Quy a-d-il engore ?. . . 

— Monsieur, nous devons au docteur Gannal* une 
découverte subhme; nous ne contestons pas sa gloire, il a 
renouvelé les miracles de l'Egypte ; mais il y a eu des per- 
fectionnements, et nous avons obtenu des résultats surpre- 
nants. Donc, si vous voulez revoir votre ami, tel qu'il était 
de son vivant... 

— Le refoir! . . . s'écria Schmucke; me barlera-d-il ! 

— Pas absolument!... II ne lui manquera que la parole, 
reprit le courtier d'embaumement; mais il restera pour 
l'éternité comme l'embaumement vous le montrera. L'opé- 
ration exige peu d'instants. Une incision dans la carotide et* 
l'injection suffisent; mais il est grand temps... Si vous at- 
tendiez encore un quart-d'heure, vous ne pourriez plus 
avoir la douce satisfaction d'avoir conservé le corps. . . 

— Hâlis-fs-en au tiaple ! . . . Bons est une âme ! . . . etcedde 
âme est au ciel. 

— Cet homme est sans aucune reconnaissance, dit le 
jeune courtier d'un des rivaux du célèbre Gannal en pas- 
sant sous la porte cochère ; il refuse de faire embaumer son 
ami ! 

— Que voulez-vous, monsieur! dit la Cibot, qui venait 
de faire embaumer son chéri. C'est un héritier, un léga- 
taire. Une fois son affaire faite, le défunt n'est plus rien 
pour eux. 

Une heure après, Schmucke vit venir dans la chambre 
madame Sauvage suivie d'un homme vêtu de noir et qui 
paraissait être un ouvrier. 

— Monsieur, dit-elle , Cantinet a eu la complaisance de 
vous envoyer monsieur, qui est le fournisseur des bières 
de la paroisse. 

Le fournisseur des bières s'inclina d'un air de commisé- 
ration et de condoléance, mais, en homme sûr de son fait 
et qui se sait indispensable, il regarda le mort en connais- 
seur. 

— Comment monsieur veut-il cela! En sapin, en bois 



3 I O SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

de chêne simple, ou en bois de chêne doublé de plomb? 
Le bois de chêne doublé de plomb est ce qu'il y a de plus 
comme il faut. Le corps, dit-iI, a la mesure ordinaire... 
II tâta les pieds pour toiser le corps. 

— Un mètre soixante-dix ! ajouta-t-il. Monsieur pense 
sans doute à commander le service funèbre à l'église ? 

Schmucke jeta sur cet homme des regards comme en 
ont les fous avant de faire un mauvais coup. 

— Monsieur, vous devriez, dit la Sauvage, prendre 
quelqu'un qui s'occuperait de tous ces détails-Ià pour 
vous. 

— Oui..., dit enfin la victime. 

— Voulez-vous que j'aille vous chercher monsieur Ta- 
bareau , car vous allez avoir bien des affaires sur les bras ? 
Monsieur Tabareau, voyez-vous, c'est le plus honnête 
homme du quartier. 

— Ui, monsieur Dapareau ! On m'en a barlé. . . répondit 
Schmucke vaincu. 

— Eh ! bien, monsieur va être tranquille, et libre de se 
hvrer à sa douleur, après une conférence avec son fondé 
de pouvoir. 

Vers deux heures, le premier clerc de monsieur Taba- 
reau, jeune homme qui se destinait à la carrière d'huissier, 
se présenta modestement. La jeunesse a d'étonnants privi- 
lèges, elle n'effraie pas. Ce jeune homme, appelé Ville- 
mot, s'assit auprès de Schmucke, et attendit le moment de 
lui parler. Cette réserve toucha beaucoup Schmucke. 

— Monsieur, lui dit-il, je suis le premier clerc de mon- 
sieur Tabareau , qui m'a confié le soin de veiller ici à vos 
intérêts, et de me charger de tous les détails de l'enterre- 
ment de votre ami. . . Etcs-vous dans cette intention ? 

— Fus ne me sauferez pas la fie, gar cbe n'ai bas longdans 
àjifre, mais fus me laisserez dranquile ? 

— Oh! vous n'aurez pas un dérangement, répondit 
Villemot. 

— Hé! bien, que vaud-il vair bir cela ? 



LE COUSIN POiNS. 3 1 I 

— Signez ce papier où vous nommez monsieur Taba- 
reau votre mandataire, relativement à toutes les affaires 
de la succession. 

— Pien ! tonnez! dit l'Allemand en voulant signer sur- 
le-champ. 

— Non, Je dois vous lire l'acte. 

— Lissez! 

Schmucke ne prêta pas la momdre attention à la lecture 
de cette procuration générale, et il la signa. Le jeune 
homme prit les ordres de Schmucke pour le convoi, pour 
l'achat du terrain où l'Allemand voulut avoir sa tombe, 
et pour le service de l'éghse, en lui disant qu'il n'éprou- 
verait plus aucun trouble, ni aucune demande d'argent. 

— Bir afoir la dranquilidé , je tonnerais doud ce que cbé 
hossete, dit l'infortuné qui de nouveau s'agenouilla devant 
le corps de son ami. 

Fraisier triomphait, le légataire ne pouvait pas faire un 
mouvement hors du cercle où il le tenait enfermé par la 
Sauvage et par Villemot. 

II n'est pas de douleur que le sommeil ne sache vaincre. 
Aussi vers la fin de la journée, la Sauvage trouva-t-elle 
Schmucke étendu au bas du lit où gisait le corps de Pons, 
et dormant; elle l'emporta, le coucha, l'arrangea mater- 
nellement dans son lit, et l'Allemand y dormit jusqu'au 
lendemain. Quand Schmucke s'éveilla, c'est-à-dire quand, 
après cette trêve, il fut rendu au sentiment de ses dou- 
leurs, le corps de Pons était exposé sous la porte cochère, 
dans la chapelle ardente à laquelle ont droit les convois 
de troisième classe; il chercha donc vainement son ami 
dans cet appartement qui lui parut immense, où il ne 
trouva rien que d'affreux souvenirs. La Sauvage, qui gou- 
vernait Schmucke avec l'autorité d'une nourrice sur son 
marmot, le força de déjeuner avant dallera l'étrlise. Pen- 
dant que cette pauvre victime se contraignait à manger, la 
Sauvage lui fit observer, avec des lamentations dignes de 
Jérémie, qu'il ne possédait pas d'habit noir. La gardc-robc 



312 SCENES DE LA VIE PARISIEiNNE. 

de Schmucke, entretenue par Cibot, en était arrivée, 
avant la maladie de Pons, comme le dîner, à sa plus 
snnple expression, à deux pantalons et deux redin- 
gotes ! . . . 

— Vous allez aller comme vous êtes à l'enterrement 
de monsieur? C'est une monstruosité à vous faire honnir 
par tout le quartier ! . . . 

— Ed commend fulez-fus que cb'y aile ? 

— Mais en deuil ! ... 

— Le teuille ! . . . 

— Les convenances... 

— Les gonfenances ! . . . cbe me vicbe pien te doutes ces 
pétisses-là, dit le pauvre homme arrivé au dernier degré 
d'exaspération où la douleur puisse porter une âme d'en- 
fant. 

— Mais c'est un monstre d'ingratitude, dit la Sauvage 
en se tournant vers un monsieur qui se montra soudain 
dans l'appartement, et qui fit frémir Schmucke. 

Ce fonctionnaire, magnifiquement vêtu de drap noir, 
en culotte noire, en bas de soie noire, à manchettes blan- 
ches, décoré d'une chaîne d'argent à laquelle pendait une 
médaille, cravaté d'une cravate de moussehne blanche 
très-correcte, et en gants blancs; ce tvpe officiel, frappé 
au même coin pour les douleurs pubhques, tenait à la main 
une baguette en ébène, insigne de ses fonctions, et sous 
le bras gauche un tricorne à cocarde tricolore. 

— Je suis le maître des cérémonies, dit ce personnage 
d'une VOIX douce. 

Habitué par ses fonctions à diriger tous les jours des 
convois et à traverser toutes les familles plongées dans 
une même affliction, réelle ou feinte, cet homme, ainsi 
que tous ses collègues, parlait bas et avec douceur; il était 
décent, poli, convenable par état, comme une statue re- 
présentant le génie de la mort. Cette déclaration causa un 
tremblement nerveux à Schmucke, comme s'il eût vu le 
bourreau. 



LE COUSIN PONS. 



3'3 



— Monsieur est-il le fils, le frère, le père du défunt?... 
demanda l'homme officiel. 

— Cbe zuis dont cela, et plis. . . cbe zuis son ami ! . . . dit 
Schmucke à travers un torrent de larmes. 




— Ëtes-vous l'héritier? demanda le maître des céré- 
monies. 

— L'héritier répéta Schmucke! tout m'csd ccal au 

monde. 

Et Schmucke reprit l'attitude que lui donnait sa dou- 
leur morne. 



3l4 SCÈNES DE LA VIE PARISIEX.XE. 

— Où sont les parents, les amis? demanda le maître 
des cérémonies. 

— Les foilà dous , s'écria Schmucke en montrant les 
tableaux et les curiosités. Charriais ceux-là nond vaid zouvrir 
mon pon Bons ! . . . Foilà doud ce qu'il aimaid afec moi ! 

— II est fou, monsieur, dit la Sauvage au maître des 
cérémonies. Allez, c'est mutile de l'écouter. 

Schmucke s'était assis et avait repris sa contenance 
d'idiot, en essuyant machinalement ses larmes. En ce mo- 
ment, Villemot, le premier clerc de maître Tabareau, 
parut; et le maître des cérémonies, reconnaissant celui 
qui était venu commander le convoi, lui dit : «Eh! bien, 
monsieur, il est temps de partir... le char est arrivé; mais 
j'ai rarement vu de convoi pareil à celui-là. Oia sont les 
parents, les amis?...» 

— Nous n'avons pas eu beaucoup de temps, reprit 
monsieur ViIIemot, monsieur est plongé dans une telle 
douleur qu'il ne pensait à rien ; mais il n'y a qu'un parent . . . 

Le maître des cérémonies reorarda Schmucke d'un air 
de pitié, car cet expert en douleur distinguait bien le vrai 
du faux, et il vint près de Schmucke. 

— Allons, mon cher monsieur, du courage!... Songez 
à honorer la mémoire de votre ami. 

— Nous avons oublié d'envover des billets de faire 
part, mais j'ai eu le soin d'envoyer un exprès à monsieur 
le président de Marville, le seul parent de qui je vous par- 
lais. .. 11 n'y a pas d'amis... Je ne crois pas que les gens 
du théâtre où le défunt était chef d'orchestre, viennent... 
Mais monsieur est, je crois, légataire universel. 

— 11 doit alors conduire le deuil, dit le maître des cé- 
rémonies. — Vous n'avez pas d'habit noir? demanda le 
maître des cérémonies en avisant le costume de Schmucke. 

— Cbe zuis doud en noir à l'indériére ! . . . dit le pauvre 
Allemand dune voix déchirante, et si pien en noir, que cbe 
sens la mord en moi. . . Dieu me vera la craze de m'inir à mon 
ami tans la domhe , ed cbe l'en remercie !. . . 



LE COUSI-\ PO-NS. 3 I 5 

Et il joignit les mains. 

— Je l'ai déjà dit à notre administration, qui a déjà 
tant introduit de perfectionnements, reprit le maître des 
cérémonies en s'adressant à Villemot; elle devrait avoir 
un vestiaire, et louer des costumes d'héritier... c'est une 
chose qui devient de jour en jour plus nécessaire... Mais 
puisque monsieur hérite, il doit prendre le manteau de 
deuil, et celui que j'ai apporté l'enveloppera tout entier, si 
bien qu'on ne s'apercevra pas de linconvenance de son 
costume... 

— Voulez-vous avoir la bonté de vous lever? dit-il à 
Schmucke. 

Schmucke se leva, mais il vacilla sur ses jambes. 

— Tenez-le, dit le maître des cérémonies au premier 
clerc, puisque vous êtes son fondé de pouvoir. 

Villemot soutint Schmucke en le prenant sous les bras, 
et alors le maître des cérémonies saisit cet ample et hor- 
rible manteau noir que l'on met aux héritiers pour suivre 
le char funèbre de la maison mortuaire à l'éalise, en le 
lui attachant par des cordons de soie noire sous le menton. 

Et Schmucke fut pare en héritier. 

— Maintenant, il nous survient une grande difficulté, 
dit le maître des cérémonies. Nous avons les quatre glands 
du poêle à garnir... S'il n'j a personne, qui les tiendra?... 
Voici dix heures et demie, dit-il en consultant sa montre, 
on nous attend à l'église. 

— Ah! voici Fraisier! s'écria fort imprudemment Vil- 
lemot. 

Mais personne ne pouvait recueillir cet aveu de com- 
plicité. 

— Qui est ce monsieur? demanda le maître des céré- 
monies? 

— Oh ! c'est la famille. 

— Quelle famille? 

— La famille déshéritée. C est le fondé de pouvoir de 
monsieur le président Camusot. 



3 I 6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Bien! dit le maître des cérémonies, avec un air de 
satisfaction. Nous aurons au moins deux glands de tenus, 
l'un par vous et l'autre par lui. 

Le maître des cérémonies, heureux d'avoir deux glands 
garnis, alla prendre deux magnifiques paires de gants de 
daim blancs, et les présenta tour à tour à Fraisier et à 
Villemot d'un air poli. 

— Ces messieurs voudront bien prendre chacun un 
des coins du poêle ! . . . dit-il. 

Fraisier, tout en noir, mis avec prétention, cravate blan- 
che, l'air officiel, faisait frémir, il contenait cent dossiers 
de procédure. 

— Volontiers, monsieur, dit-il. 

— S'il pouvait nous arriver seulement deux personnes, 
dit le maître des cérémonies, les quatre glands seraient 
garnis. 

En ce moment arriva l'infatigable courtier de la maison 
Sonet, suivi du seul homme qui se souvînt de Pons, qui 
pensât à lui rendre les derniers devoirs. Cet homme était un 
gagiste du théâtre, le garçon chargé de mettre les partitions 
sur les pupitres à l'orchestre, et à qui Pons donnait tous les 
mois une pièce de cinq francs, en le sachant père de famille. 

— Ab ! Dobinard (Topinard)... s'écria Schmucke en 
reconnaissant le garçon. Du ame Bons, doi! . . . 

— Mais, monsieur, je suis venu tous les jours, le ma- 
tin, savoir des nouvelles de monsieur... 

— Dus les cbours! baufre Dobinard!... dit Schmucke 
en serrant la main au garçon de théâtre. 

— Mais on me prenait sans doute pour un parent et 
on me recevait bien mal ! J'avais beau dire que j'étais du 
théâtre et que je venais savoir des nouvelles de monsieur 
Pons, on me disait qu'on connaissait ces couleurs-là. Je 
demandais à voir ce pauvre cher malade; mais on ne m'a 
jamais laissé monter. 

— L'invâme Zibod! . . . dit Schmucke en serrant sur son 
cœur la main calleuse du garçon de théâtre. 



LE COUSI-N PO-NS. 3 1 7 

— C'était le roi des hommes, ce brave monsieur Pons. 
Tous les mois, il me donnait cent sous... II savait que j'ai 
trois enfants et une femme. Ma femme est à l'église. 

— Cbe bardacberai mon bain afec doit s'écria Schmucke 
dans la joie d'avoir près de lui un homme qui aimait Pons. 

— Monsieur veut-il prendre un des glands du poêle? 
dit le maître des cérémonies, nous aurons ainsi les quatre. 

Le maître des cérémonies avait facilement décidé le 
courtier de la maison Sonet à prendre un des glands, sur- 
tout en lui montrant la belle paire de gants qui, selon les 
usages, devait lui rester. 

— Voici dix heures trois quarts!... il faut absolument 
descendre... l'église attend, dit le maître des cérémonies. 

Et ces six personnes se mirent en marche à travers les 
escaliers. 

— Fermez bien l'appartement et restez-j, dit l'atroce 
Fraisier aux deux femmes qui restaient sur le palier, sur- 
tout si vous voulez être crardienne, madame Cantinet. Ah ! 
ah ! c'est quarante sous par jour ! . . . 

Par un hasard qui n'a rien d'extraordinaire à Paris, il se 
trouvait deux catafalques sous la porte cochère, et consé- 
quemment deux convois, celui de Cibot, le défunt con- 
cierge, et celui de Pons. Personne ne venait rendre aucun 
témoignage d'affection au brillant catafalque de l'ami des 
arts, et tous les portiers du voisinage affluaient et asper- 
geaient la dépouille mortelle du portier d'un coup de 
goupillon. Ce contraste de la foule accourue au convoi 
de Cibot, et de la solitude dans laquelle restait Pons, eut 
lieu non-seulement à la porte de la maison, mais encore 
dans la rue où le cercueil de Pons ne fut suivi que par 
Schmucke, que soutenait un croquemort, car l'héritier 
défaillait à chaque pas. De la rue de Normandie à la rue 
d'Orléans, où l'église Saint-François est située, les deux 
convois allèrent entre deux haies de curieux, car, ainsi 
qu'on l'a dit, tout fait événement dans ce quartier. On re- 
marquait donc la splendeur du char blanc, d'oii pendait 



3 1 8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

un écusson sur lequel était brodé un grand P, et qui n'avait 
qu'un seul homme à sa suite; tandis que le simple char, 
celui de la dernière classe, était accompagné d'une foule 
immense. Heureusement Schmucke, hébété par le monde 
aux fenêtres, et par la haie que formaient les badauds, 
n'entendait rien et ne voyait ce concours de pei^onnes 
qu'à travers le voile de ses larmes. 

— Ah! c'est le Casse-noisette, disait l'un... le musi- 
cien , vous savez ! 

— Quelles sont donc les personnes qui tiennent les 
cordons?,.. 

— Bah ! des comédiens ! 

— Tiens, voilà le convoi de ce pauvre père Cibot ! 
En voilà un travailleur de moins! quel dévorant! 

— Il ne sortait jamais cet homme-là ! 

— Jamais il n'a fait le lundi. 

— Aimait-il sa femme ! 

— En voilà une malheureuse ! 

Rémonencq était derrière le char de sa victime, et rece- 
vait des compliments de condoléance sur la perte de son 
voisin. 

Ces deux convois arrivèrent à l'église, où Cantinet, 
d'accord avec le suisse, eut soin qu'aucun mendiant ne 
parlât à Schmucke. Villemot avait promis à l'héritier qu'il 
serait tranquille, et il satisfaisait à toutes les dépenses, en 
veillant sur son client. Le modeste corbillard de Cibot, 
escorté de soixante à quatre-vingts personnes, fut accom- 
pagné par tout ce monde jusqu'au cimetière. A la sortie 
de l'église, le convoi de Pons eut quatre voitures de deuil; 
une pour le clergé, les trois autres pour les parents; mais 
une seule fut nécessaire, carie courtier de la maison Sonet 
était allé, pendant la messe, prévenir monsieur Sonet du 
départ du convoi, afin qu'il pût présenter le dessin et le 
devis du monument au légataire universel au sortir du ci- 
metière. Fraisier, Villemot, Schmucke etTopinard tinrent 
dans une seule voiture. Les deux autres, au lieu de re- 



LE COUSIx\ PONS. 315 

tourner à l'administration, allèrent à vide au Père-Lachaise. 
Cette course mutile de voitures à vide a lieu souvent. 
Lorsque les morts ne jouissent d'aucune célébrité, n'atti- 
rent aucun concours de monde, il y a toujours trop de 
voitures. Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur 
vie pour qu'à Pans, où tout le monde voudrait trouver 
une vingt-cinquième heure à chaque journée, on suive un 
parent ou un ami jusqu'au cimetière. Mais les cochers 
perdraient leur pour-boire, s'ils ne faisaient pas leur be- 
sogne. Aussi, pleines ou vides, les voitures vont-elles à 
l'église, au cimetière, et reviennent-elles à la maison mor- 
tuaire, où les cochers demandent un pour-boire. On ne se 
figure pas le nombre des gens pour qui la mort est un 
abreuvoir. Le bas clergé de l'Eglise, les pauvres, les croque- 
morts, les cochers, les fossoyeurs, ces natures spongieuses 
se retirent gonflées en se plongeant dans un corbillard. 
De l'église, où l'héritier à sa sortie fut assailli par une 
nuée de pauvres, aussitôt réprimée par le suisse, jusqu'au 
Père-Lachaise, le pauvre Schmucke alla comme les crimi- 
nels allaient du Palais à la place de Grève. H menait son 
propre convoi, tenant dans sa main la main du garçon 
Topmard, le seul homme qui eut dans le cœur un vrai 
regret de la mort de Pons. Topmard, excessivement touché 
de l'honneur qu'on lui avait fait en lui confiant un des 
cordons du poêle, et content d'aller en voiture, possesseur 
d'une paire de gants, commençait à entrevoir dans le 
convoi de Pons une des grandes journées de sa vie. Abîmé 
de douleur, soutenu par le contact de cette main à laquelle 
répondait un cœur, Schmucke se laissait rouler absolu- 
ment comme ces malheureux veaux conduits en charrette 
à l'abattoir. Sur le devant de la voiture se tenaient Fraisier 
et Villemot. Or, ceux qui ont eu le malheur d'accompa- 
gner beaucoup des leurs au champ du repos, savent que 
toute hypocrisie cesse en voiture durant le trajet, qui, 
souvent, est fort long, de l'église au cimetière de l'Est, 
celui des cimetières parisiens où se sont donné rendez- 



320 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

VOUS toutes les vanités, tous les luxes, et si riche en mo- 
numents somptueux. Les indifférents commencent la con- 
versation, et les gens les plus tristes finissent par les 
écouter et se distraire. 

— Monsieur le président était déjà parti pour l'au- 
dience, disait Fraisier à Villemot, et je n'ai pas trouvé 
nécessaire d'aller l'arracher à ses occupations au Palais, il 
serait toujours venu trop tard. Comme il est l'héritier na- 
turel et légal, mais qu'il est déshérité au profit de mon- 
sieur Schmucke, j'ai pensé qu'il suffisait à son fondé de 
pouvoir d'être ici... 

Topinard prêta l'oreille. 

— Qu'est-ce donc que ce drôle qui tenait le quatrième 
orland? demanda Fraisier à ViIIemot. 

— C'est le courtier d'une maison qui fait le monument 
funéraire, et qui voudrait obtenir la commande d'une tombe 
où il se propose de sculpter trois figures en marbre, la 
Musique, la Peinture et la Sculpture versant des pleurs 
sur le défunt. 

— C'est une idée, reprit Fraisier. Le bonhomme mé- 
rite bien cela; mais ce monument-là coûtera bien sept à 
huit mille francs. 

— Oh! oui! 

— Si monsieur Schmucke fait la commande, ça ne 
peut pas regarder la succession, car on pourrait absorber 
une succession par de pareils frais... 

— Ce serait un procès, mais on le gagnerait... 

— Eh! bien, reprit Fraisier, ça le regardera donc! 
C'est une bonne farce à faire à ces entrepreneurs... dit 
Fraisier à l'oreille de ViIIemot, car si le testament est cassé, 
ce dont je réponds... ou s'il n'y avait pas de testament, 
qui est-ce qui les paierait ? 

Villemot eut un rire de singe. Le premier clerc de Ta- 
bareau et l'homme de loi se parlèrent alors à voix basse et 
à l'oreille; mais, malgré le roulis de la voiture et tous les 
empêchements, le garçon de théâtre, habitué à tout de- 



LE COUSIN PONS. 32 I 

vlner dans le monde des coulisses, devina que ces deux 
gens de justice méditaient de plonger le pauvre Allemand 
dans des embarras, et il finit par entendre le mot signi- 
ficatif de Clichyl Dès lors, le digne et honnête serviteur 
du monde comique résolut de veiller sur l'ami de Pons. 

Au cimetière, où, par les soins du courtier de la mai- 
son Sonet, Villemot avait acheté trois mètres de terrain à 
la Ville, en annonçant l'intention d'y construire un magni- 
fique monument, Schmucke fut conduit par le maître des 
cérémonies, à travers une foule de curieux, à la fosse où 
l'on allait descendre Pons. Mais à l'aspect de ce trou carré 
au-dessus duquel quatre hommes tenaient avec des cordes 
la bière de Pons sur laquelle le clergé disait sa dernière 
prière, l'Allemand fut pris d'un tel serrement de cœur, 
qu'il s'évanouit. Topinard, aidé par le courtier de la mai- 
son Sonet, et par monsieur Sonet lui-même, emporta le 
pauvre Allemand dans l'établissement du marbrier, où les 
soins les plus empressés et les plus généreux lui furent 
prodigués par madame Sonet et par madame Vitelot, 
épouse de fassocié de monsieur Sonet. Topinard resta là, 
car il avait vu Fraisier, dont la figure lui semblait patibu- 
laire, s'entretenir avec le courtier de la maison Sonet. 

Au bout d'une heure, vers deux heures et demie, le 
pauvre innocent Allemand recouvra ses sens. Schmucke 
croyait rêver depuis deux jours. Il pensait qu'il se réveil- 
lerait et qu'il trouverait Pons vivant. Il eut tant de ser- 
viettes mouillées sur le front, on lui fit respirer tant de 
sels et de vinaigres, qu'il ouvrit les yeux. Madame Sonet 
força Schmucke à boire un bon bouillon gras, car on avait 
mis le pot-au-feu chez les marbriers. 

— Ça ne nous arrive pas souvent de recueillir ainsi des 
clients qui sentent aussi vivement que cela; mais ça se voit 
encore tous les deux ans. 

Enfin Schmucke parla de regagner la rue de Nor- 
mandie. 

— Monsieur, dit alors Sonet, voici le dessin qu'a fiiit 

XVIII, 2 1 



322 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

Vitelot exprès pour vous, il a passé la nuit!... Mais il a 
été bien nispuT ! ça sera beau. . . 

— Ça sera l'un des plus beaux du Père-Lachaise ! ... dit 
la petite madame Sonet. Mais vous devez honorer la mé- 
moire d'un ami qui vous a laissé toute sa fortune. . . 

Ce projet, censé fait exprès, avait été préparé pour de 
Marsaj, le fameux ministre; mais la veuve avait voulu 
confier ce monument à Stidmann; le projet de ces in- 
dustriels fut alors rejeté, car on eut horreur d'un monu- 
ment de pacotille. Ces trois figures représentaient alors les 
journées de Juillet, où se manifesta ce grand ministre. 
Depuis, avec des modifications, Sonet et Vitelot avaient 
fait des trois glorieuses , l'Armée, la Finance et la Famille 
pour le monument de Charles Keller, qui fut encore 
exécuté par Stidmann. Depuis onze ans, ce projet était 
adapté à toutes les circonstances de famille; mais, en le 
calquant, Vitelot avait transformé les trois figures en 
celles des génies de la Musique, de la Sculpture et de la 
Peinture. 

— Ce n'est rien si l'on pense aux détails et aux con- 
structions; mais en six mois nous arriverons... dit Vitelot. 
Monsieur, voici le devis et la commande... sept mille 
francs, non compris les praticiens. 

— Si monsieur veut du marbre, dit Sonet plus spécia- 
lement marbrier, ce sera douze mille francs, et monsieur 
s'immortalisera avec son ami... 

— Je viens d'apprendre que le testament sera attaqué, 
ditTopinard à l'oreille de Vitelot, et que les héritiers ren- 
treront dans leur héritage; allez voir monsieur le président 
Camusot, car ce pauvre innocent n'aura pas un hard... 

— Vous nous amenez toujours des clients comme 
cela! dit madame Vitelot au courtier en commençant une 
querelle. 

Topinard reconduisit Schmucke à pied, rue de Nor- 
mandie, car les voitures de deuil s'y étaient dirigées. 

— Ne me guiddez bas ! . . . dit Schmucke à Topinard. 



324 SCÈNES DE LA ME PARISIENNE. 

Topinard voulait s'en aller, après avoir remis le pauvre 
musicien entre les mains de la dame Sauvage. 

_ o 

— II est quatre heures, mon cher monsieur Schmucke, 
et il faut que j'aille dîner... ma femme, qui est ouvreuse, 
ne comprendrait pas ce que je suis devenu. Vous savez... 
le théâtre ouvre à cinq heures trois quarts... 

- — Vi, cbe le sais. . . mais soncbez que cbe zuis zeul sur la 
derre , sans ein ami. Fous qui afez hleuré Bons , églairez-moi , 
cbe zuis tans eine nouitte brovonte, ed Bons m'a tit que j'édais 
enduré te goguins. . . 

— Je m'en suis déjà bien aperçu, je viens de vous em- 
pêcher d'aller coucher à Clichj ! * 

— Gligy ?. . . s'écria Schmucke, cbe ne gombrends bas. . . 

— Pauvre homme! Eh! bien, soyez tranquille, je 
viendrai vous voir, adieu. 

— Atié ! à piendôd ! . . . dit Schmucke en tombant 
quasi mort de lassitude. 

— Adieu ! mô-sieu ! dit madame Sauvage à Topinard 
d'un air qui frappa le gagiste. 

— Oh! qu'avez-vous donc, la bonne?... dit railleuse- 
ment le garçon de théâtre. Vous vous posez là comme un 
traître de mélodrame. 

— Traître vous-même ! De quoi vous mêlez-vous ici ? 
N'allez-vous pas vouloir faire les affaires de monsieur! et 
le carotter?... 

— Le carotter ! . . . servante ! . . . reprit superbement To- 
pinard. Je ne suis qu'un pauvre garçon de théâtre, mais je 
tiens aux artistes, et apprenez que je n'ai jamais rien de- 
mandé à personne! Vous a-t-on demandé quelque chose? 
Vous doit-on?... eh ! la vieille?... 

— Vous êtes garçon de théâtre, et vous vous nom- 
mez?... demanda la virago. 

— Topinard, pour vous servir... 

— Bien des choses chez vous, dit la Sauvage, et mes 
compliments à médèmc, si mosicur est marié... C est tout 
ce que je voulais savoir. 



LE COUSIN PONS. 325 

— Qu'avez-vous donc, ma belle?... dit madame Can- 
tinet qui survint. 

— J'ai, ma petite, que vous allez rester là, surveiller 
le dîner je vais donner un coup de pied jusque chez mon- 
sieur. .. 

— II est en bas, il cause avec cette pauvre madame 
Cibot, qui pleure toutes les larmes de son corps, répondit 
la Cantinet. 

La Sauvage dégringola par les escaliers avec une telle 
rapidité, que les marches tremblaient sous ses pieds. 

— Monsieur... dit-elIe à Fraisier en l'attirant à elle à 
quelques pas de madame Cibot. 

Et elle désigna Topinard au moment où le garçon de 
théâtre passait fier d'avoir déjà payé sa dette à son bienfai- 
teur, en empêchant par une ruse inspirée par les coulisses, 
où tout le monde a plus ou moins d'esprit drolatique, 
l'ami de Pons de tomber dans un piège. Aussi le gagiste 
se promettait-il de protéger le musicien de son orchestre 
contre les pièges qu'on tendrait à sa bonne foi. 

— Vous voyez bien ce petit misérable ! . . . c'est une 
espèce d'honnête homme qui veut fourrer son nez dans 
les affaires de monsieur Schmucke... 

— Qui est-ce ? demanda Fraisier. 

— Oh ! un rien du tout. . . 

— II n'y a pas de rien du tout, en affaires... 

— Hé! dit-elle, c'est un garçon de théâtre, nommé 
Topinard... 

— Bien, madame Sauvage ! continuez ainsi, vous aurez 
votre débit de tabac. 

Et Fraisier reprit la conversation avec madame Cibot. 

— Je dis donc, ma chère cliente, que vous n'avez pas 
joué franc jeu avec nous, et que nous ne sommes tenus à 
rien avec un associé qui nous trompe! 

— Et en quoi vous ai-je trompé?... dit la Cibot en 
mettant les poings sur ses hanches. Croyez-vous que vous 
me ferez trembler avec vos regards de verjus et vos airs 



326 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

de givre ! . . .Vous cherchez de mauvaises raisons pour vous 
débarrasser de vos promesses, et vous vous dites honnête 
homme. Savez-vous ce que vous êtes ? Vous êtes une ca- 
naille. Oui, OUI, grattez-vous le bras!... mais empochez 
ça !.. . 

— Pas de mots, pas de colère, ma mie, dit Fraisier. 
Ecoutez-moi! Vous avez fait votre pelote... Ce matin, 
pendant les préparatifs du convoi, j'ai trouvé ce catalogue, 
en double, écrit tout entier de la main de monsieur Pons, 
et par hasard mes yeux sont tombés sur ceci : 

Et il lut en ouvrant le catalogue manuscrit. 

« N" 7. Magnifique portrait peint sur marbre, par Sébastien 
((del Piombo, en 1^46, vendu par une famille qui l'a fait en- 
« lever de la cathédrale de Terni. Ce portrait, qui avait pour 
((pendant un évêque, acheté par un Anglais, représente un cheva- 
(dier de Malte en prières, et se trouvait au-dessus du tombeau 
«de la famille Rossi. Sans la date, on pourrait attribuer cette 
(( œuvre à Raphaël. Ce morceau me semble supérieur au portrait 
«de Baccio Bandinelli, du Musée, qui est un peu sec, tandis 
« que ce chevalier de Malte est d'une fraîcheur due à la conser- 
«vation de la peinture sur la lavagna (ardoise).» 

— En regardant, reprit Fraisier, à la place n° 7, j'ai 
trouvé un portrait de dame signé Chardin, sans n" 7!... 
Pendant que le maître des cérémonies complétait son 
nombre de personnes pour tenir les cordons du poêle, 
j'ai vérifié les tableaux, et il y a huit substitutions de toiles 
ordinaires et sans numéros, à des oeuvres indiquées comme 
capitales par feu monsieur Pons et qui ne se trouvent 
plus... Et enfin, il manque un petit tableau sur bois, de 
Metzu, désigné comme un chef-d'œuvre... 

— Est-ce que j'étais gardienne de tableaux? moi! dit 
la Cibot. 

— Non, mais vous étiez femme de confiance, faisant 
le ménage et les affaires de monsieur Pons, et s'il y a vol. . . 



LE COUSIN PONS. 327 

— Vol! apprenez, monsieur, que les tableaux ont été 
vendus par M. Schmucke, d'après les ordres de monsieur 
Pons, pour subvenu- à ses besoms. 

— A qui? 

— A messieurs Elie Magus et Rémonencq... 

— Combien?... 

— Mais, je ne m'en souviens pas!... 

— Ecoutez, ma chère madame Cibot,vous avez fait 
votre pelote, elle est dodue ! . . . reprit Fraisier. J'aurai l'œil 
sur vous, je vous tiens... Servez-moi, je me tairai! Dans 
tous les cas, vous comprenez que vous ne devez compter 
sur rien de la part de monsieur le président Camusot, du 
moment où vous avez jugé convenable de le dépouiller. 

— Je savais bien, mon cher monsieur Fraisier, que 
cela tournerait en os de boudin pour moi... répondit la 
Cibot adoucie par les mots : nJe me tairai!» 

— Voilà, dit Rémonencq en survenant, que vous 
cherchez querelle à madame; ça n'est pas bien! La vente 
des tableaux a été faite de gré à gré avec monsieur Pons 
entre monsieur Magus et moi, que nous sommes restés 
trois jours avant de nous accorder avec le défunt qui rêvait 
sur ses tableaux ! Nous avons des quittances en règle, et si 
nous avons donné, comme cela se fait, quelques pièces 
de quarante francs à madame, elle n'a eu que ce que nous 
donnons dans toutes les maisons bourgeoises où nous 
concluons un marché. Ah! mon cher monsieur, si vous 
croyez tromper une femme sans défense, vous n'en serez 
pas le bon marchand!... Entendez-vous, monsieur le fai- 
seur d'affaires? Monsieur Magus est le maître de la place, 
et SI vous ne filez pas doux avec madame, si vous ne lui 
donnez pas ce que vous lui avez promis, je vous attends 
à la vente de la collection, vous verrez ce que vous per- 
drez SI vous avez contre vous monsieur Magus et moi, qui 
saurons ameuter les marchands... Au lieu de sept à huit 
cent mille francs, vous ne ferez seulement pas deux cent 
mille francs ! 



3^8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— C'est bon! c'est bon, nous verrons! Nous ne ven- 
drons pas, dit Fraisier, ou nous vendrons à Londres. 

— Nous connaissons Londres! dit Rémonencq, et 
monsieur Magus v est aussi puissant qu'à Paris. 

— Adieu, madame, je vais éplucher vos affaires, dit 
Fraisier; à moins que vous ne m'obéissiez toujours, 
ajouta-t-iL 

— Petit filou!... 

— Prenez garde, dit Fraisier, je vais être juge de paix! 
On se sépara sur des menaces dont la portée était 

bien appréciée de part et d'autre. 

— Merci, Rémonencq! dit la Cibot, c'est bien bon 
pour une pauvre veuve de trouver un défenseur. 

Le soir, vers dix heures, au théâtre, Gaudissart manda 
dans son cabinet le garçon de théâtre de forchestre. Gau- 
dissart, debout devant la cheminée, avait pris une attitude 
napoléonienne, contractée depuis qu'il conduisait tout un 
monde de comédiens, de danseurs, de figurants, de mu- 
siciens, de machinistes, et qu'il traitait avec des auteurs. 
II passait habituellement sa mam droite dans son gilet, en 
tenant sa bretelle gauche, et il se mettait la tête de trois 
quarts en jetant son regard dans le vide. 

— Ah! çà,Topinard, avez-vous des rentes? 

— Non, monsieur. 

— Vous cherchez donc une place meilleure que la 
vôtre? demanda le directeur. 

— Non, monsieur... répondit le gagiste en devenant 
blême. 

— Que diable, ta femme est ouvreuse aux premières. .. 
J'ai su respecter en elle mon prédécesseur déchu... Je t'ai 
donné l'emploi de nettoyer les quinquets des coulisses 
pendant le jour; enfin, tu es attaché aux partitions. Ce 
n'est pas tout! tu as des feux de vingt sous pour faire les 
monstres et commander les diables quand il v a des en- 
fers. C'est une position enviée par tous les gagistes, et tu 
es jalousé, mon ami, au théâtre, où tu as des ennemis. 



LE COUSIN PONS. 329 

— Des ennemis ! . . . dit Topinard. 

— Et tu as trois enfants, dont l'aîné joue les rôles 
d'enfant, avec des feux de cinquante centimes!... 

— Monsieur... 

— Laisse-moi parler, ... dit Gaudissart d'une voix fou- 
droyante. Dans cette position -là, tu veux quitter le 
théâtre. . . 

— Monsieur. . . 

— Tu veux te mêler de faire des affaires, de mettre 
ton doigt dans des successions!... Mais, malheureux, tu 
serais écrasé comme un œuf! J'ai pour protecteur Son 
Excellence Monseigneur le comte Popinot, homme d'es- 
prit et d'un grand caractère, que le Roi a eu la sagesse de 
rappeler dans son conseil... Cet homme d'Etat, ce poh- 
tique supérieur, je parle du comte Popinot, a marié son 
fils aîné à la fille du président MarviIIe, un des hommes 
les plus considérables et les plus considérés de Tordre su- 
périeur judiciaire, un des flambeaux de la cour, au Palais. 
Tu connais le Palais? Eh! bien, il est l'héritier de son 
cousin Pons, notre ancien chef d'orchestre, au convoi de 
qui tu es allé ce matin. Je ne te blâme pas d'être allé 
rendre les derniers devoirs à ce pauvre homme. . . Mais tu 
ne resterais pas en place, si tu te mêlais des affaires de ce 
digne monsieur Schmucke, à qui je veux beaucoup de 
bien, mais qui va se trouver en déhcatesse avec les héri- 
tiers de Pons... Et comme cet Allemand m'est de peu, 
que le président et le comte Popinot me sont de beaucoup , 
je t'engage à laisser ce digne Allemand se dépêtrer tout 
seul de ses affaires. II J a un Dieu particulier pour les 
Allemands, et tu serais très-mal en sous-Dieu ! vois-tu, 
reste gagiste!... tu ne peux pas mieux faire! 

— Suffit, monsieur le directeur, dit Topinard navré. 
Schmucke qui s'attendait à voir le lendemain ce pauvre 

garçon de théâtre, le seul être qui eût pleuré Pons, perdit 
ainsi le protecteur que le hasard lui avait envové. Le len- 
demain, le pauvre Allemand sentit à son réveil l'immense 



3 3© SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

perte qu'il avait faite, en trouvant l'appartement vide. La 
veille et i'avant-veille , les événements et les tracas de la 
mort avaient produit autour de lui cette agitation, ce 
mouvement oii se distraient les yeux. Mais le silence qui 
suit le départ d'un ami, d'un père, d'un fils, d'une femme 
aimée, pour la tombe, le terne et froid silence du lende- 
main est terrible, il est glacial. Ramené par une force irré- 
sistible dans la chambre de Pons, le pauvre homme ne 
put en soutenir l'aspect, il recula, revint s'asseoir dans la 
salle à manger où madame Sauvage servait le déjeuner. 
Schmucke s'assit et ne put rien manger. Tout-à-coup une 
sonnerie assez vive retentit, et trois hommes noirs appa- 
rurent, à qui madame Cantinet et madame Sauvage lais- 
sèrent le passage libre. C'était d'abord monsieur Vitel, le 
juge de paix, et monsieur son greffier. Le troisième était 
Fraisier, plus sec, plus âpre que jamais, en ayant subi le 
désappointement d'un testament en règle qui annulait 
l'arme puissante, si audacieusement volée par lui. 

— Nous venons, monsieur, dit le juge de paix avec 
douceur à Schmucke, apposer les scellés ici... 

Schmucke, pour qui ces paroles étaient du grec, re- 
garda d'un air effaré les trois hommes. 

— Nous venons, à la requête de monsieur Fraisier, 
avocat, mandataire de monsieur Camusot de MarviIIe, 
héritier de son cousin, le feu sieur Pons... ajouta le gref- 
fier. 

— Les collections sont là, dans ce vaste salon, et dans 
la chambre à coucher du défunt, dit Fraisier. 

— Eh! bien, passons. Pardon, monsieur, déjeunez, 
faites, dit le juge de paix. 

L'invasion de ces trois hommes noirs avait glacé le 
pauvre Allemand de terreur, 

— Monsieur, dit Fraisier, en dirigeant sur Schmucke 
un de ces regards venimeux qui magnétisaient ses victimes 
comme une araignée magnétise une mouche, monsieur, 
qui a su faire faire à son profit un testament par-devant 



LE COUSIN PONS. 3 3 I 

notaire, devait bien s'attendre à quelque résistance de la 
part de la famille. Une famille ne se laisse pas dépouiller 
par un étranger sans combattre, et nous verrons, mon- 
sieur, qui l'emportera de la fraude, de la corruption ou 
de la famille ! . . . Nous avons le droit, comme héritiers, de 
requérir l'apposition des scellés, les scellés seront mis, et 
je veux veiller à ce que cet acte conservatoire soit exercé 
avec la dernière rigueur, et il le sera. 

— Mon Tieu ! mon Tieu! quaicbe vaid au ziel? dit fin- 
nocent Schmucke. 

— On jase beaucoup de vous dans la maison, dit la 
Sauvage, il est venu pendant que vous dormiez un petit 
jeune homme, habillé tout en noir, un freluquet, le pre- 
mier clerc de monsieur Mannequin, et il voulait vous par- 
ler à toute force; mais comme vous dormiez et que vous 
étiez si fatigué de la cérémonie d'hier, je lui ai dit que 
vous aviez signé un pouvoir à monsieur Villemot, le pre- 
mier clerc de Tabareau, et qu'il eût, si c'était pour affaires, 
à l'aller voir. — Ah! tant mieux, qu'a dit le petit jeune 
homme, je m'entendrai bien avec lui. Nous allons dé- 
poser le testament au tribunal, après l'avoir présenté 
au président. Pour lors je l'ai prié de nous envoyer mon- 
sieur Villemot dès qu'il le pourrait. Soyez tranquille, mon 
cher monsieur, dit la Sauvage, vous aurez des gens pour 
vous défendre. Et l'on ne vous mangera pas la laine sur 
le dos. Vous allez avoir quelqu'un qui a bec et ongles ! 
monsieur Villemot va leur dire leur fait! Moi, je me suis 
déjà mise en colère après cette affreuse gueuse de mame 
Cibot, une portière qui se mêle de juger ses locataires, et 
qui soutient que vous filoutez cette fortune aux héritiers, 
que vous avez chambré monsieur Pons, que vous l'avez 
mécanisé, qu'il était fou à lier. Je vous l'ai remouché de 
la belle manière, la scélérate : «Vous êtes une voleuse et 
une canaille! que je lui ai dit, et vous irez au tribunal 
pour tout ce que vous avez volé à vos messieurs...» Et 
elle a tu sa gueule. 



3 32 SCÈNES DE LA ME PARISIENNE. 

— Monsieur, dit le greffier en venant chercher 
Schmucke, veut-il être présent à l'apposition des scellés 
dans la chambre mortuaire ! 

— Vaides ! vaides ! dit Schmucke, cbe hressime que cbe 
bourrai mourir dranguile ? 

— On a toujours le droit de mourir, dit le greffier en 
riant, et c'est là notre plus forte affaire que les succes- 
sions. Mais j'ai rarement vu des légataires universels suivre 
les testateurs dans la tombe. 

— Cb'irai, moi ! dit Schmucke qui se sentit après tant 
de coups des douleurs intolérables au cœur. 

— Ah ! voilà monsieur Villemot! s'écria la Sauvage. 

— Monsir Fillemod, dit le pauvre Allemand, rehrezen- 
dez-moi. . . 

— J'accours, dit le premier clerc. Je viens vous ap- 
prendre que le testament est tout-à-fait en règle, et sera 
certainement homologué par le tribunal qui vous enverra 
en possession... Vous aurez une belle fortune. 

— Moi eine pelle vordine ! s'écria Sclimucke au désespoir 
d'être soupçonné de cupidité. 

— En attendant, dit la Sauvage, qu'est-ce que fait 
donc là le juge de paix avec ses bougies et ses petites 
bandes de ruban de fil? 

— Ah ! il met les scellés. . .Venez , monsieur Schmucke , 
vous avez droit d'y assister. 

— Non, bâlez-y. 

— Mais pourquoi les scellés, si monsieur est chez lui, 
et si tout est à lui? dit la Sauvage en faisant du droit à la 

O 

manière des femmes, qui toutes exécutent le Code à leur 
fantaisie. 

— Monsieur n'est pas chez lui, madame, il est chez 
monsieur Pons; tout lui appartiendra sans doute, mais 
quand on est légataire, on ne peut prendre les choses dont 
se compose la succession que par ce que nous appelons 
un envoi en possession. Cet acte émane du tribunal. Or, 
si les héritiers dépossédés de la succession par la volonté 



LE COUSIN PONS. 3 33 

du testateur forment opposition à l'envoi en possession, il 
y a procès... Et comme on ne sait à qui reviendra la suc- 
cession, on met toutes les valeurs sous les scellés, et les 
notaires des héritiers et du légataire procéderont à l'in- 
ventaire dans le délai voulu par la loi. Et voilà. 

En entendant ce langage pour la première fois de sa vie, 
Schmucke perdit tout-à-fait la tête, il la laissa tomber sur 
le dossier du fauteuil où il était assis, il la sentait si lourde, 
qu'il lui fut impossible de la soutenir. Villemot alla causer 
avec le greffier et le juge de paix, et assista, avec le sang- 
froid des praticiens, à l'apposition des scellés qui, lorsque 
aucun héritier n'est là, ne va pas sans quelques lazzis, et 
sans observations sur les choses qu'on enferme ainsi, jus- 
qu'au jour du partage. Enfin les quatre gens de loi fermè- 
rent le salon, et rentrèrent dans la salle à manger, où le 
greffier se transporta. Schmucke regarda faire machinale- 
ment cette opération, qui consiste à sceller du cachet de 
la justice de paix un ruban de fil sur chaque vantail des 
portes, quand elles sont à deux vantaux, ou à sceller l'ou- 
verture des armoires ou des portes simples en cachetant 
les deux lèvres de la paroi. 

— Passons à cette chambre, dit Fraisier en désignant 
la chambre de Schmucke dont la porte donnait dans la 
salle à manger. 

— Mais c'est la chambre à monsieur! dit la Sauvage 
en s'élançant et se mettant entre la porte et les gens de 
justice. 

— Voici le bail de l'appartement, dit l'affreux Frai- 
sier, nous l'avons trouvé dans les papiers, et il n'est pas au 
nom de messieurs Pons et Schmucke, il est au nom seul 
de monsieur Pons. Cet appartement tout entier appartient 
à la succession, et... d'ailleurs, dit-il en ouvrant la porte 
de la chambre de Schmucke, tenez, monsieur le juge de 
paix, elle est pleine de tableaux. 

— En effet, dit le juge de paix qui donna sur-le-champ 
gain de cause à Fraisier. 



3 34 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Attendez, messieurs, dit ViIIemot. Pensez -vous 
que vous allez mettre à la porte le légataire universel, 
dont jusqu'à présent la qualité n'est pas contestée ? 

— Si! si! dit Fraisier; nous nous opposons à la déli- 
vrance du legs. 

— Et sous quel prétexte ? 

— Vous le saurez, mon petit! dît railleusement Frai- 
sier. En ce moment, nous ne nous opposons pas à ce que 
le légataire retire ce qu'il déclarera être à lui dans cette 
chambre; mais elle sera mise sous les scellés. Et monsieur 
ira se loger où bon lui semblera. 

— Non, dit ViIIemot, monsieur restera dans sa cham- 
bre ! . . . 

— Et comment? 

— Je vais vous assigner en référé, reprit ViIIemot, 
pour voir dire que nous sommes locataires par moitié de 
cet appartement, et vous ne nous en chasserez pas... 
Otez les tableaux, distinguez ce qui est au défunt, ce 
qui est à mon chent, mais mon chent y restera... mon 
petit!... 

— Che m'en irai! dit le vieux musicien qui retrouva 
de fénergie en écoutant cet affreux débat. 

— Vous ferez mieux ! dit Fraisier. Ce parti vous épar- 
gnera des frais, car vous ne gagneriez pas fincident. Le 
bail est formel... 

— Le bail! le bail! dit Villemot, c'est une question 
de bonne foi !.. . 

— Elle ne se prouvera pas, comme dans les affaires 
criminelles, par des témoins... Allez-vous vous jeter dans 
des expertises, des vérifications... des jugements interlo- 
cutoires et une procédure ? 

— Non ! non ! s'écria Schmucke effrayé, cbé téménacbe, 
cbé m'en fais. 

La vie de Schmucke était celle d'un philosophe, cy- 
nique sans le savoir, tant elle était réduite au simple. 11 ne 
possédait que deux paires de souliers, une paire de bottes, 



LE COUSIN PONS. ^ ^ <) 

deux habillements complets, douze chemises, douze fou- 
lards, douze mouchoirs, quatre gilets et une pipe superbe 
que Pons lui avait donnée avec une poche à tabac brodée. 
II entra dans la chambre, surexcité par la fièvre de l'in- 
dignation, il y prit toutes ses hardes, et les mit sur une 
chaise. 

— Doud ceci est à moi!... dit-iI avec une simphcité 
digne de Cmcinnatus; le hiano esd aussi à moi. 

— Madame... dit Fraisier à la Sauvage, faites-vous 
aider, emportez-le et mettez-le sur le carré, ce piano! 

— Vous êtes trop dur aussi, dit Villemot à Fraisier. 
Monsieur le juge de paix est maître d'ordonner ce qu'il 
veut, il est souverain dans cette matière. 

— lif y ^ îà des valeurs, dit le greffier en montrant la 
chambre. 

— D'ailleurs, fit observer le juge de paix, monsieur 
sort de bonne volonté. 

— On n'a jamais vu de chent pareil, dit Villemot in- 
digné, qui se retourna contre Schmucke. Vous êtes mou 
comme une chiffe. 

— Qu'imborte où. l'on meird, dit Schmucke en sortant. 
Ces hommes ond des jizacbes de digre. . . Ch'enferrai gerger mes 
baufres avvaires , dit-il. 

— Où monsieur va-t-il ? 

— A la crase de Tieu! répondit le légataire universel en 
faisant un geste subhme d'indifférence. 

— Faites-Ie-moi savoir, dit Villemot. 

— Suis-Ie, dit Fraisier à l'oreiIIe du premier clerc. 
Madame Cantinet fut constituée gardienne des scellés, 

et sur les fonds trouvés on lui alloua une provision de 
cinquante francs. 

— Ça va bien, dit Fraisier à monsieur Vitcl quand 
Schmucke fut parti. Si vous voulez donner votre démis- 
sion en ma faveur, allez voir madame la présidente de 
MarvilIe,vous vous entendrez avec elle. 

— Vous avez trouvé un homme de beurre! dit le juge 



336 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

de paix en montrant Schmucke qui regardait dans la cour 
une dernière fois les fenêtres de l'appartement. 

— Oui, l'afiFaire est dans le sac! répondit Fraisier. Vous 
pourrez marier sans crainte votre petite-fille à Poulain, il 
sera médecin en chef des Quinze-Vingts. 

— Nous verrons! Adieu, monsieur Fraisier, dit le juge 
de paix avec un air de camaraderie. 

— C'est un homme de moyens, dit le greffier, il ira 
loin, le mâtin. 

II était alors onze heures, le vieil Allemand prit machi- 
nalement le chemin qu'il faisait avec Pons en pensant à 
Pons; il le voyait sans cesse, il le croyait à ses côtés, et il 
arriva devant le théâtre d'oii sortait son ami Topinard, qui 
venait de nettoyer les quinquets de tous les portants, en 
pensant à la tyrannie de son directeur. 

— Abifoilà mon avvaire ! s'écria Schmucke en arrêtant 
le pauvre gagiste. Dobinart, ti bas ein hcbemand , toi?... 

— Oui, monsieur. .. 

— Ein ménacbe ?. . . 

— Oui, monsieur. .. 

— Beux-du me brentre en bansion ? Ob ! cbe bayerai pien, 
c'bai neiffe cende vrancs de randes... ed cbe n'ai bas pien lon- 
dems àjifre. . . cbe ne te cbénerai boint. . . cbe mancbe de doudï. . . 
Mon seil pessoin est te vîmer ma bibe... Ed gomme ti est le seil 
qui ai bleuré Bons afec moi, cbe d'aime! 

— Monsieur, ce serait avec bien du plaisir ; mais d'abord 
figurez-vous que monsieur Gaudissart m'a fichu une per- 
ruque soignée... 

— Eine berruc ? 

— Une façon de dire qu'il m'a lavé la tête. 

— Lajé la dêde ? 

— II m'a grondé de m'être intéressé à vous... II fau- 
drait donc être bien discret, si vous veniez chez moi ! mais 
Je doute que vous y restiez, car vous ne savez pas ce qu'est 
le ménage d'un pauvre diable comme moi... 

— Cb'aimc mieux le baufrc ménacbe d'in bômc de cuicr qui 



LE COUSIN PONS. 



337 



a bleuré Bons, que les Duileries afec des bornes à face de digresl 
Cbé sors de foir des digres chez Bons qui font mancber dut ! . . . 

— Venez, monsieur, dit le gagiste, et vous verrez... 
Mais... Enfin, il y a une soupente. .. Consultons madame 
Topinard. 

Schmucke suivit comme un mouton Topinard, qui le 
conduisit dans une de ces affreuses localités qu'on pourrait 
appeler les cancers de Paris. La chose se nomme cité Bor- 




dm*. C'est un passage étroit, bordé de maisons bâties 
comme on bâtit par spéculation, qui débouche rue de 
Bondy, dans cette partie de la rue obombrée par l'im- 
mense bâtiment du théâtre de la Porte-Saint-Martin, une 
des verrues de Paris. Ce passage, dont la voie est creusée 
en contre-bas de la chaussée de la rue, s'enfonce par une 
pente vers la rue des Mathurins-du-Temple*. La cité finit 
par une rue intérieure qui la barre, en figurant la forme 
d'un T. Ces deux ruelles, ainsi disposées, contieiuient une 
trentame de maisons à six et sept étages, dont les cours 
mtérieures, dont tous les appartements contiennent des 



XVIII. 



338 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

magasins, des industries, des fabriques en tout genre. 
C'est le faubourg Saint-Antoine en miniature. On y fait 
des meubles, on y cisèle les cuivres, on y coud des cos- 
tumes pour les théâtres, on y travaille le verre, on y peint 
les porcelaines, on y fabrique enfin toutes les fantaisies 
et les variétés de l'article Pans. Sale et productif comme 
le commerce, ce passage, toujours plein d'allants et de 
venants, de charrettes, de baquets, est d'un aspect repous- 
sant, et la population qui y grouille est en harmonie avec 
les choses et les lieux. C'est le peuple des fabriques , peuple 
intelligent dans les travaux manuels, mais dont l'intelli- 
gence s'y absorbe. Topinard demeurait dans cette cité flo- 
rissante comme produit, à cause des bas prix des loyers. 
Il habitait la seconde maison dans l'entrée à gauche. Son 
appartement, situé au sixième étage, avait vue sur cette 
zone de Jardins qui subsistent encore et qui dépendent 
des trois ou quatre grands hôtels de la rue de Bondy. 

Le logement de Topinard consistait en une cuisine et 
en deux chambres. Dans la première de ces deux chambres 
se tenaient les enfants. On y voyait deux petits lits en bois 
blanc et un berceau. La seconde était la chambr-e des 
époux Topinard. On mangeait dans la cuisine. Au-dessus 
régnait un faux grenier élevé de six pieds, et couvert en 
zinc, avec un châssis à tabatière pour fenêtre. On y par- 
venait par un escalier en bois blanc appelé, dans l'argot 
du hkùmtni, échelle de meunier. CcUe pièce, donnée comme 
chambre de domestique, permettait d'annoncer le loge- 
ment de Topinard, comme un appartement complet, et 
de le taxer à quatre cents francs de loyer. A l'entrée, pour 
masquer la cuisine, il existait un tambour cintré, éclairé 
par un œil-de-bœuf sur la cuisine et formé par la réunion 
de la porte de la première chambre et par celle de la cui- 
sine, en tout trois portes. Ces trois pièces carrelées en 
briques, tendues d'affreux papier à six sous le rouleau, 
décorées de cheminées dites à la capucine, peintes en 
peinture vulgaire, couleur de bois, contenaient ce ménage 



LE COUSIX PONS. 3 39 

de cinq personnes dont trois enfants. Aussi chacun peut-il 
entrevoir les égratignures profondes que faisaient les trois 
enfants à la hauteur où leurs bras pouvaient atteindre. Les 
riches n'imagineraient pas la simplicité de la batterie de 
cuisine qui consistait en une cuisinière, un chaudron, un 
gril, une casserole, deux ou trois marabouts, et une poêle 
à frire. La vaisselle en faïence, brune et blanche, valait 
bien douze francs. La table servait à la fois de table de 
cuisine et de table à manger. Le mobilier consistait en 
deux chaises et deux tabourets. Sous le fourneau en hotte 
se trouvait la provision de charbon et de bois. Et dans un 
coin s'élevait le baquet où se savonnait, souvent pendant 
la nuit, le hnge de la famille. La pièce où se tenaient les 
enfants, traversée par des cordes à sécher le hnge, était 
bariolée d'affiches de spectacle et de gravures prises dans 
des journaux ou provenant des prospectus des hvres illus- 
trés. Evidemment l'aîné de la famille Topinard, dont les 
livres de classe se voyaient dans un coin, était chargé du 
ménage, lorsqu'à six heures, le père et la mère faisaient 
leur service au théâtre. Dans beaucoup de familles de la 
classe inférieure, dès qu'un enfant atteint à l'âge de six 
ou sept ans, il joue le rôle de la mère vis-à-vis de ses sœurs 
et de ses frères. 

On conçoit, sur ce léger croquis, que les Topinard 
étaient, selon la phrase devenue proverbiale, pauvres mais 
honnêtes. Topinard avait environ quarante ans, et sa 
femme, ancienne coryphée des chœurs, maîtresse, dit-on, 
du directeur en faillite à qui Gaudissart avait succédé, 
devait avoir trente ans. Lolotte avait été belle femme, 
mais les malheurs de la précédente administration avaient 
tellement réagi sur elle qu'elle s'était vue dans la nécessité 
de contracter avec Topinard un mariage de théâtre. Elle 
ne mettait pas en doute que dès que leur ménage se ver- 
rait à la tête de cent cinquante francs, Topinard réaliserait' 
ses serments devant la loi, ne fût-ce que pour légitimer 
ses enfants qu'il adorait. Le matin, pendant ses moments 



34o SCÈNES DE LA ME PARISIENNE. 

libres, madame Topinard cousait pour le magasin du 
théâtre. Ces courageux gagistes réalisaient par des travaux 
gigantesques neuf cents francs par an. 

— Encore un étage! disait depuis le troisième Topi- 
nard à Schmucke, qui ne savait seulement pas s'il des- 
cendait ou s'il montait, tant il était abîmé dans la douleur. 

Au moment oii le gagiste vêtu de toile blanche comme 
tous les gens de service, ouvrit la porte de la chambre, 
on entendit la voix de madame Topinard criant : «Allons! 
enfants, taisez-vous, voilà papa!» 

Et comme sans doute les enfants faisaient ce qu'ils 
voulaient de papa, faîne continua de commander une 
charge en souvenir du Cirque -Olvmpique*, à cheval sur 
un manche à balai, le second à souffler dans un fifre de 
fer-blanc, et le troisième à suivre de son mieux le gros 
de l'armée. La mère cousait un costume de théâtre. 

— Taisez-vous, cria Topinard d'une voix formidable, 
ou je tape ! — Faut toujours leur dire cela, ajouta-t-il tout 
bas à Schmucke. — Tiens, ma petite, dit le gagiste à 
l'ouvreuse, VOICI monsieur Schmucke, l'ami de ce pauvre 
monsieur Pons, il ne sait pas où aller, et il voudrait venir 
chez nous; j'ai eu beau l'avertir que nous n'étions pas 
flambants, que nous étions au sixième, que nous n'avions 
qu'une soupente à lui offrir, il y tient... 

Schmucke s'était assis sur une chaise que la femme lui 
avait avancée, et les enfants, tout interdits par l'arrivée 
d'un inconnu, s'étaient ramassés en un groupe pour se 
livrer à cet examen approfondi, muet et sitôt fini, qui 
distingue l'enfance, habituée comme les chiens à flairer 
plutôt qu'à juger. Schmucke se mit à regarder ce groupe 
si joli où se trouvait une petite fille, âgée de cinq ans, celle 
qui soufflait dans la trompette et qui avait de si magni- 
fiques cheveux blonds. 

— Ele a l'air d'une bedidc Allemante ! dit Schmucke en 
lui faisant signe de venir à lui. 

— Monsieur serait là bien mal, dit l'ouvreuse; si je 



LE COUSIN PONS. 34 I 

n'étais pas obligée d'avoir mes enfants près de moi, je pro- 
poserais bien notre chambre. 

Elle ouvrit la chambre et y fit passer Schmucke. Cette 
chambre était tout le luxe de l'appartement. Le lit en 
acajou était orné de rideaux en cahcot bleu, bordé de 
franges blanches. Le même cahcot bleu, drapé en rideaux, 
garnissait la fenêtre. La commode, le secrétaire, les chaises, 
quoiqu'en acajou, étaient tenus proprement. II y avait sur 
la cheminée une pendule et des flambeaux, évidemment 
donnés jadis par le failli, dont le portrait, un affreux por- 
trait de Pierre Grassou, se trouvait au-dessus de la com- 
mode. Aussi les enfants à qui l'entrée du lieu réservé était 
défendue essayèrent-ils d'y jeter des regards curieux. 

— Monsieur serait bien là, dit l'ouvreuse. 

— Non, non, répondit Schmucke. Hé! cbe n'ai pas 
londems àffre, cbe ne feu qu'un goin bir mûrir. 

La porte de la chambre fermée, on monta dans la man- 
sarde, et dès que Schmucke y fut, il s'écria : aFoilà mon 
avvaire. Afand d'être afec Bons, cbe n'édais cbamais mieux locbé 
gue zela. » 

— Eh! bien, il n'y a qu'à acheter un lit de sangle, 
deux matelas, un traversin, un oreiller, deux chaises .et 
une table. Ce n'est pas la mort d'un homme... ça peut 
coûter cinquante écus, avec la cuvette, le pot, et un petit 
tapis de lit. . . 

Tout fut convenu. Seulement les cinquante écus man- 
quaient. Schmucke, qui se trouvait à deux pas du théâtre, 
pensa naturellement à demander ses appointements au 
directeur, en voyant la détresse de ses nouveaux amis. . . 
II alla sur-le-champ au théâtre, et y trouva Gaudissart. Le 
directeur reçut Schmucke avec la politesse un peu tendue 
qu'il déployait pour les artistes, et fut étonné de la de- 
mande faite par Schmucke d'un mois d'appointements. 
Néanmoins, vérification faite, la réclamation se trouva 
juste. 

— Ah! diable, mon brave! lui dit le directeur, les 



34^ SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Allemands savent toujours bien compter, même dans les 
larmes... Je croyais que vous auriez été sensible à la gra- 
tification de mille francs! une dernière année d'appointe- 
ments que je vous ai donnée , et que cela valait quittance ! 

— Nus nafons rien rési, dit le bon Allemand. Ed si 
cbejiens à fus, c'esde que cbe zuis tans la rie et sans eine liart... 
A qui afez-fus remis la cradivigation ? 

— A votre portière ! . . . 

— Madame Zibod! s'écria le musicien. Ele a due Bons, 
ele l'a folié, ele l'afenti... Ele fouleid prîler son desdamand... 
C'esde eine goguine ! eine monsdre. 

— Mais, mon brave, comment êtes- vous sans le sou, 
dans la rue, sans asile, avec votre position de légataire 
universel? Ça n'est pas logique, comme nous disons. 

— On m'a mis à la borde... Cbe zuis édrencber, cbe ne 
gonnais rien aux lois... 

— Pauvre bonhomme ! pensa Gaudissart en entre- 
voyant la fin probable d'une lutte inégale. — Ecoutez, lui 
dit-il, savez-vous ce que vous avez à faire? 

— Cb'ai eine bomme d'avvaires ! 

— Eh! bien, transigez sur-le-champ avec lesTiéritiers, 
vous aurez d'eux une somme et une rente viagère, et vous 
vivrez tranquille... 

— Cbe ne feux bas audre cbosse ! répondit Schmucke. 

— Eh! bien, laissez- moi vous arranger cela, dit Gau- 
dissart à, qui, la veille, Fraisier avait dit son plan. 

Gaudissart pensa pouvoir se faire un mérite auprès de 
la jeune vicomtesse Popinot et de sa mère de la conclu- 
sion de cette sale affaire, et il serait au moins Conseiller- 
d'Etat un jour, se disait-il. 

— Cbe fus tonne mes bouvoirs... 

— Eh! bien, voyons! D'abord tenez, dit le Napoléon 
des théâtres du boulevard, voici cent écus. .. Il prit dans 
sa bourse quinze louis et les tendit au musicien. — C'est 
à vous, c'est six mois d'appointements que vous aurez; et 
puis, si vous quittez le théâtre, vous me les rendrez. 



LE COUSIN PONS. 54 5 

i 

Comptons! que dépensez-vous par an? Quie vous faut-il 
pour être heureux? Allez! allez! faites-vous une vie de 
Sardanapale !... 

— Cbe n'ai pessoin que t'eine habilement d'ifer et ine 
d'edé. . . 

— Trois cents francs ! dit Gaudissart. 

— Tes zouliers , quadre baires... 

— Soixante francs. 

— Tispas... 

— Douze ! c'est trente-six francs. 

— Sisse gémisses. 

— Six chemises en cahcot, vingt-quatre francs, autant 
en toile, quarante-huit : nous disons soixante-douze. Nous 
sommes à quatre cent soixante-huit, mettons cinq cents 
avec les cravates et les mouchoirs, et cent francs de 
blanchissage... six cents hvres! Après, que vous faut-il 
pour vivre?... trois francs par jour?... 

— Non , c'esde drob ! ... 

— Enfin, il vous faut aussi des chapeaux... Ça fait 
quinze cents francs et cinq cents francs de loyer, deux 
mille. Voulez-vous que je vous obtienne deux mille francs 
de rente viagère. . . bien garanties. . . 

— Et mon dapac ? 

— Deux mille quatre cents francs ! . . . Ah ! papa 
Schmucke vous appelez ça le tabac ?. . . Eh ! bien , on vous 
flanquera du tabac. C'est donc deux mille quatre cents 
francs de rente viagère. . . 

— Ze nesd bas dudl che feux eine zôme ! gondand. . . 

— Les épingles!.., c'est cela! Ces Allemands! ça se 
dit naïf, vieux Robert Macaire!.,. pensa Gaudissart. Que 
voulez-vous? répéta-t-il. Mais plus rien après. 

— C'est bir aguidder ein teddc zagréc. 

— Une dette! se dit Gaudissart; quel filou! c'est pis 
qu'un fils de famille! il va inventer des lettres de changre! 
il faut finir roide ! ce Fraisier ne voit pas en grand ! Quelle 
dette, mon brave? dites! ... 



344 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Ile n'y ha qu'eine home qui aid bleuré Bons afec moi... 
il a eine chentille bedide fille qui a tes geveux manifiques , chai 
grufoir dud à l'beire le cbénie de ma baufre Allemagne que che 
n'aurais damais rà guidder... Paris n'est bas pon bir les Alle- 
mands, on se mogue t'eux... dit-il en faisant le petit geste de 
tête d'un homme qui croit voir clair dans les choses de ce 
bas monde. 

— II est fou ! se dit Gaudissart. 

Et, pris de pitié pour cet innocent, le directeur eut une 
larme à l'œiI. 

— Ha! fous me gombrenez! monsir le tirecdir! bé pien! 
ced home à la bedide file est Dohinard, qui serd l'orguestre et 
allime les ïambes; Bons l'aimait et le segourait, c'esde le seil 
qui aid aggombagné mon inique ami au gonfoi, à l'éclise, au 
zimediere... Cbéfeux drois mille vrancs bir lui, et drois mille 
vrancs bir la bedite file. . . 

— Pauvre homme!... se dit Gaudissart. 

Ce féroce parvenu fut touché de cette noblesse et de 
cette reconnaissance pour une chose de rien aux yeux du 
monde, et qui, aux jeux de cet agneau divin, pesait, 
comme le verre d'eau de Bossuet, plus que les victoires 
des conquérants. Gaudissart cachait sous ses vanités, sous 
sa brutale envie de parvenir, et de se hausser Jusqu'à son 
ami Popinot, un bon cœur, une bonne nature. Donc, il 
effaça ses jugements téméraires sur Schmucke, et passa 
de son côté. 

— Vous aurez tout cela! mais je ferai mieux, mon 
cher Schmucke. Topinard est un homme de probité... 

— Ui, che l'ai f II dud-à-l'heure , dans son baufre ménache, 
oii il est gontend afec ses enfants. . . 

— Je lui donnerai la place de caissier, car le père Bau- 
drand me quitte... 

— Ha! que Tieu fus pénisse ! s'écria Schmucke. 

— Eh ! bien , mon bon et brave iiomme, venez à quatre 
heures, ce soir, chez monsieur Berthier, notaire, tout sera 
prêt, et vous serez à l'abri du besoin pour le reste de vos 



LE COUSIN PONS. ^^j 

jours. ..Vous toucherez vos six mille francs, et vous ferez 
aux mêmes appointements, avec Garangeot, ce que vous 
faisiez avec Pons. 

— Non! dit Schmucke, de ne fifrai boind!... cbe n'ai 
Mis le cueir à rien... cbe me sens addaqué... 

— Pauvre mouton ! se dit Gaudissart en saluant l'Al- 
lemand, qui se retirait. On vit de côtelettes, après tout. 
Et comme dit le sublime Béranger : 

Pauvres moiltons, toujours on vous tondra. 

Et il chanta cette opinion pohtique pour chasser son 
émotion. 

— Faites avancer ma voiture ! dit-il à son garçon de 
bureau. 

II descendit et cria au cocher : « Rue de Hanovre ! » L'am- 
bitieux avait reparu tout entier ! II voyait le Conseil-d'État. 

Schmucke achetait en ce moment des fleurs, et il les 
apporta presque joyeux avec des gâteaux pour les enfants 
de Topinard. 

— Cbe tonne les câteauxî ... dit-il avec un sourire. 

Ce sourire était le premier qui vînt sur ses lèvres de- 
puis trois mois, et qui l'eût vu en eût frémi. 

— Cbe les tonne à eine gondission. 

— Vous êtes trop bon, monsieur, dit la mère. 

— La bedide file m'emprassera et meddra les fieirs tans ses 
geveux, en les dressant gomme vont les bedides Allemantes ! 

— Olga, ma fille, faites tout ce que veut monsieur... 
dit l'ouvreuse en prenant un air sévère 

— Ne crontez pas ma bedide AUemante ! . . . s'écria 
Schmucke, qui voyait sa chère Allemagne dans cette pe- 
tite fille. 

-7 Tout le bataclan vient sur les épaules de trois com- 
missionnaires!... dit Topinard en entrant. 

— Ha! fit l'Allemand, mon ami, foici teux santc vrancs 
pir dud payer. . . Mais vous afez une cbantile femme , fus iépi- 
serez, n'est-ce bas? Cbe fus donne mille écus... La bedide file 



^46 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

aura eine tode te mile écus que fus blacerez en son nom. Ed fus 
ne serez plus cacbisde. . . fus allez êdre le gaissier du tbéâdre. . . 

— Moi, la place du père Baudrand? 

— Ui. 

— Qui vous a dit cela? 

— Monsieur Cautissart ! 

— Oh! c'est à devenir fou de joie!... Eh! dis donc, 
Rosahe, va-t-on bisquer au théâtre!... Mais ce n'est pas 
possible, reprit-il. 

— Notre bienfaiteur ne peut loger dans une man- 
sarde. 

— Pab ! pur quelques jurs que c'bai à ffre ! dit Schmucke , 
c'esde bien pon ! Atieu ! cbe fais au zimediere. . . foir ce qu'on a 
vaid te Bons... et gommander tes fleurs pir sa dompe ! 

Madame Camusot de Marville était en proie aux plus 
vives alarmes. Fraisier tenait conseil chez elle avec Go- 
deschal et Berthier. Berthier, le notaire, et Godeschal, 
l'avoué, regardaient le testament fait par deux notaires en 
présence de deux témoins comme inattaquable, à cause 
de la manière nette dont Léopold Hannequin l'avait for- 
mulé. Selon l'honnête Godeschal, Schmucke, si son con- 
seil actuel parvenait à le tromper, finirait par être éclairé, 
ne fût-ce que par un de ces avocats qui, pour se distin- 
guer, ont recours à des actes de générosité, de déhcatesse. 
Les deux officiers ministériels quittèrent donc la prési- 
dente en l'engageant à se défier de Fraisier, sur qui natu- 
rellement ils avaient pris des renseignements. En ce mo- 
ment Fraisier, revenu de fapposition des scellés, minutait 
une assignation dans le cabinet du président, oili madame 
de Marville l'avait fait entrer sur l'invitation des deux offi- 
ciers ministériels, qui voyaient l'affaire trop sale pour 
qu'un président s'y fourrât, selon leur mot, et qui avaient 
voulu donner leur opinion à madame de Marville, sans 
que Fraisier les écoutât. 

— Eh! bien, madame, où sont ces messieurs? de- 
manda l'ancien avoué de Mantes. 



LE COUSl^ PONS. ^4? 

— Partis ! en me disant de renoncer à l'affaire ! répondit 
madame de Marville. 

— Renoncer! dit Fraisier avec un accent de rage con- 
tenue. Ecoutez, madame... 

Et il lut la pièce suivante : 

«A la requête de, etc , je passe le verbiage. 

«Attendu qu'il a été déposé entre les mains de monsieur 
«le président du tribunal de première instance un testa- 
«ment reçu par maîtres Léopold Mannequin et Alexandre 
«Crottat, notaires à Paris, accompagnés de deux témoins, 
«les sieurs Brunner et Schwab, étrangers domiciliés, à 
«Paris, par lequel testament le sieur Pons, décédé, a dis- 
« posé de sa fortune au préjudice du requérant, son héritier 
«naturel et légal, au profit d'un sieur Schmucke, Alle- 
« mand ; 

«Attendu que le requérant se fait fort de démontrer 
«que le testament est l'œuvre d'une odieuse captation, et 
«le résultat de manœuvres réprouvées par la loi; qu'il sera 
«prouvé par des personnes éminentes que l'intention du 
«testateur était de laisser sa fortune à mademoiselle Cé- 
«cile, fille de mondit sieur de Marville; et que le testa- 
«ment, dont le requérant demande l'annulation, a été ar- 
« raché à la faiblesse du testateur quand il était en pleine 
«démence; 

«Attendu que le sieur Schmucke, pour obtenir ce legs 
«universel, a tenu en chartre privée le testateur, qu'il a 
«empêché la famille d'arriver jusqu'au lit du mort, et que, 
«le résultat obtenu, il s'est livré à des actes notoires d'in- 
« gratitude qui ont scandalisé la maison et tous les aens du 
«quartier qui, par hasard, étaient témoins pour rendre les 
« derniers devoirs au portier de la maison oij est décédé le 
«testateur; 

«Attendu que des fiiits plus graves encore, et dont le 
«requérant recherche en ce moment les preuves, seront 
«articulés devant messieurs les juges du tribunal; 



348 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

«J'ai, huissier soussigné, etc., etc., audit nom , assigné 
«le sieur Schmucke, parlant, etc., à comparaître devant 
« messieurs les juges composant la première chambre du 
«tribunal, pour voir dire que le testament reçu par maîtres 
«Mannequin et Crottat, étant le résultat d'une captation 
«évidente, sera regardé comme nul et de nul effet, et j'ai, 
«en outre, audit nom, protesté contre la quahté et capacité 
«de légataire universel que pourrait prendre le sieur 
«Schmucke, entendant le requérant s'opposer, comme 
«de fait il s'oppose, par sa requête en date d'aujourd'hui, 
«présentée à monsieur le président, à fenvoi en possession 
«demandée par ledit sieur Schmucke, et je lui ai laissé 
«copie du présent, dont le coût est de...», etc. 

— Je connais l'homme, madame la présidente, et 
quand il aura lu ce poulet, il transigera. II consultera Ta- 
bareau, Tabareau lui dira d'accepter nos propositions! 
Donnez-vous les mille écus de rente viagère ? 

— Certes, je voudrais bien en être à payer le premier 
terme. 

— Ce sera fait avant trois jours. Car cette assignation 
le saisira dans le premier étourdissement de sa douleur, 
car il regrette Pons, ce pauvre bonhomme. II a pris cette 
perte très au sérieux. 

— L'assignation lancée peut-elle se retirer ? dit la pré- 
sidente. 

— Certes, madame, on peut toujours se désister. 

— Eh ! bien, monsieur, dit madame Camusot, faites!... 
allez toujours! Oui, l'acquisition que vous m'avez ménagée 
en vaut la peine! J'ai d'ailleurs arrangé l'affaire de la dé- 
mission de Vitel, mais vous paierez les soixante mille 
francs à ce Vitel sur les valeurs de la succession Pons... 
Ainsi, voyez, il faut réussir... 

— Vous avez sa démission ? 

— Oui, monsieur; monsieur Vitel se fie à monsieur de 
Marville... 



LE COUSIN PO-\S. 349 

- — Eh! bien, madame, je vous ai déjà débarrassée de 
soixante mille francs que je calculais devoir être donnés à 
cette ignoble portière, cette madame Cibot. Mais je tiens 
toujours à avoir le débit de tabac pour la femme Sauvage, 
et la nomination de mon ami Poulain à la place vacante de 
médecin en chef des Q.uinze-Vingts. 

— C'est entendu , tout est arrangé. 

— Eh ! bien , tout est dit. Tout le monde est pour vous 
dans cette affaire, jusqu'à Gaudissart, le directeur du 
théâtre, que je suis allé trouver hier, et qui m'a promis 
d'aplatir le gagiste qui pouvait déranger nos projets. 

— Oh ! je le sais ! monsieur Gaudissart est tout acquis 
aux Popinot ! 

Fraisier sortit. Malheureusement il ne rencontra pas 
Gaudissart, et la fatale assignation fut lancée aussitôt. 

Tous les gens cupides comprendront, autant que les 
gens honnêtes l'exécreront, la joie de la présidente, à qui, 
vingt minutes après le départ de Fraisier, Gaudissart vint 
apprendre sa conversation avec le pauvre Schmucke. La 
présidente approuva tout, elle sut un gré infini au direc- 
teur du théâtre de lui enlever tous ses scrupules par des 
observations qu'elle trouva pleines de justesse. 

— Madame la présidente, dit Gaudissart, en venant, 
je pensais que ce pauvre diable ne saurait que faire de sa 
fortune ! C'est une nature d'une simplicité de patriarche ! 
C'est naïf, c'est allemand, c'est à empailler, à mettre sous, 
verre comme un petit Jésus de cire!... C'est-à-dire que, 
selon moi, il est déjà fort embarrassé de ses deux mille 
cinq cents francs de rente, et vous le provoquez à la dé- 
bauche. . . 

— C'est d'un bien noble cœur, dit la présidente, d'en- 
richir ce garçon qui regrette notre cousin. Mais moi je dé- 
plore la petite bisbille qui nous a brouillés, monsieur Pons 
et moi; s'il était revenu, tout lui aurait été pardonné. Si 
vous saviez, il manque à mon mari. Monsieur de Marville 
a été au désespoir de n'avoir pas reçu d'avis de cette mort, 



3 50 SCÈNES DE LA ME FARISIENWE. 

car il a la religion des devoirs de famille, il aurait assisté 

^ • > I' . . • * • 

au service, au convoi, a 1 enterrement, et moi-même je se- 
rais allée à la messe. . . 

— Eh! bien, belle dame, dit Gaudissart, veuillez faire 
préparer l'acte; à quatre heures, je vous amènerai l'Alle- 
mand... Recommandez-moi, madame, à la bienveillance 
de votre charmante fille, la vicomtesse Popinot; qu'elle 
dise à mon illustre ami, son bon et excellent père, à ce 
grand homme d'Etat, combien je suis dévoué à tous les 
siens, et qu'il me continue sa précieuse faveur. J'ai dû la 
vie à son oncle, le juge, et je lui dois ma fortune... Je 
voudrais tenir de vous et de votre fille la haute considé- 
ration qui s'attache aux gens puissants et bien posés. Je 
veux quitter le théâtre, devenir un homme sérieux. 

— Vous l'êtes ! . . . monsieur, dit la présidente. 

— Adorable! reprit Gaudissart en baisant la main 
sèche de madame de Marville. 

A quatre heures, se trouvaient réunis dans le cabinet 
de monsieur Berthier, notaire, d'abord Fraisier, rédac- 
teur de la transaction, puis Tabareau, mandataire de 
Schmucke, et Schmucke lui-même, amené par Gaudis- 
sart. Fraisier avait eu soin de placer en billets de banque 
les six mille francs demandés, et six cents francs pour le 
premier terme de la rente viagère, sur le bureau du notaire 
et sous les yeux de l'Allemand qui, stupéfait de voir tant 
d'argent, ne prêta pas la moindre attention à l'acte qu'on 
lui lisait. Ce pauvre homme, saisi par Gaudissart, au re- 
tour du cimetière oii il s'était entretenu avec Pons, et oià il 
lui avait promis de le rejoindre, ne jouissait pas de toutes 
ses facultés déjà bien ébranlées par tant de secousses. H 
n'écouta donc pas le préambule de l'acte où il était repré- 
senté comme assisté de maître Tabareau, huissier, son 
mandataire et son conseil, et où l'on rappelait les causes 
du procès intenté par le président dans l'intérêt de sa fille. 
L'Allemand jouait un triste rôle, car, en signant l'acte, il 
donnait gain de cause aux épouvantables assertions de 



LE COUSIN PONS. 3)1 

Fraisier; mais il fut si joyeux de voir l'argent pour la fa- 
mille Topinard, et si heureux d'enrichir, selon ses petites 
idées, le seul homme qui aimât Pons, qu'il n'entendit pas 
un mot de cette transaction sur procès. Au milieu de l'acte, 
un clerc entra dans le cabinet. 

— Monsieur, il y a là, dit-il à son patron, un homme 
qui veut parler à monsieur Schmucke. . . 

Le notaire, sur un geste de Fraisier, haussa les épaules 
significativement. 

— Ne nous dérangez donc jamais quand nous signons 
des actes. Demandez le nom de ce. . . Est-ce un homme 
ou un monsieur? est-ce un créancier... 

Le clerc revint et dit : « Il veut absolument parler à 
monsieur Schmucke. » 

— Son nom ? 

— Il s'appelle Topinard. 

— J'y vais. Signez tranquillement, dit Gaudissart à 
Schmucke. Finissez, je vais savoir ce qu'il nous veut. 

Gaudissart avait compris Fraisier, et chacun d'eux flai- 
rait un danger. 

— Que viens-tu faire ici? dit le directeur au gagiste. 
Tu ne veux donc pas être caissier? Le premier mérite d'un 
caissier... c'est la discrétion. 

— Monsieur!... 

— Va donc à tes affaires, tu ne seras jamais rien si tu 
te mêles de celles des autres. 

— Monsieur, je ne mangerai pas de pain dont toutes 

les bouchées me resteraient dans la 2oro;e ! . . . — Monsieur 
... o o 

Schmucke! criait-il... 

Schmucke, qui avait signé, qui tenait son argent à la 
main, vint à la voix de Topinard. 

— Voici pir la bcdite Allemande et pirfus. . . 

— Ah! mon cher monsieur Schmucke, vous avez en- 
richi des monstres, des gens qui veulent vous ravir I hon- 
neur. J'ai porté cela chez un brave homme, un avoué qui 
connaît ce Fraisier, et il dit que vous devez punir tant de 



3 52 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

scélératesse en acceptant le procès et qu'ils reculeront. . . 
Lisez. 

Et cet miprudent ami donna l'assignation envoyée à 
Schmucke, cité Bordin. Schmucke prit le papier, le lut, et 
en se voyant traité comme il l'était, ne comprenant rien 
aux gentillesses de la procédure, il reçut un coup mortel. 
Ce gravier lui boucha le cœur. Topinard reçut Schmucke 
dans ses bras; ils étaient alors tous deux sous la porte co- 
chère du notaire. Une voiture vint à passer, Topinard y fit 
entrer le pauvre Allemand, qui subissait les douleurs d'une 
congestion séreuse au cerveau. La vue était troublée; mais 
le musicien eut encore la force de tendre l'argent à Topi- 
nard. Schmucke ne succomba point à cette première atta- 
que, mais il ne recouvra point la raison; il ne faisait que 
des mouvements sans conscience; il ne mangea point; il 
mourut en dix jours sans se plaindre, car il ne parla plus. 
II fut soigné par madame Topinard, et fut obscurément en- 
terré côte à côte avec Pons , par les soins deTopinard , la seule 
personne qui suivit le convoi de ce fils de l'Allemagne. 

Fraisier, nommé juge de paix, est très-intime dans la 
maison du président, et très-apprécié par la présidente, qui 
n'a pas voulu lui voir épouser lajille à Tabareau; elle pro- 
met infiniment mieux que cela à l'habile homme à qui, 
selon elle, elle doit non-seulement l'acquisition des prairies 
de Marville et le cottage , mais encore l'élection de mon- 
sieur le président, nommé député à la réélection générale 
de 1846. 

Tout le monde désirera sans doute savoir ce qu'est de- 
venue l'héroïne de cette histoire, malheureusement trop 
véridique dans ses détails, et qui, superposée à la précé- 
dente dont elle est la sœur jumelle, prouve que la grande 
force sociale est le caractère. Vous devinez, ô amateurs, 
connaisseurs et marchands, qu'il s'agit de la collection de 
Pons! II suffira d'assister à une conversation tenue chez le 
comte Popinot,qui montrait, il y a peu de jours, sa magni- 
fique collection à des étrangers. 



LE COUSIN PO.NS. 3 J 3 

— Monsieur le comte, disait un étranger de distinc- 
tion, vous possédez des trésors! 

— Oh ! milord, dit modestement le comte Popmot, en 
fait de tableaux, personne, je ne dirai pas à Paris, mais 
en Europe, ne peut se flatter de rivaliser avec un inconnu, 
un Juif nommé Elie Magus, vieillard maniaque, le chef 
des tableaumanes. Il a réuni cent et quelques tableaux qui 
sont à décourager les amateurs d'entreprendre des collec- 
tions. La France devrait sacrifier sept à huit millions et 
acquérir cette galerie à la mort de ce richard... Quant 
aux curiosités, ma collection est assez belle pour qu'on en 
parle . . . 

— Mais comment un homme aussi occupé que vous 
l'êtes, dont la fortune primitive a été si loyalement gagnée 
dans le commerce... 

— De drogueries, dit Popmot, a pu continuer à se 
mêler de drogues. . . 

— Non, reprit l'étranger, mais où trouvez -vous le 
temps de chercher ? Les curiosités ne viennent pas à vous. . . 

— Mon père avait déjà, dit la vicomtesse Popmot, un 
noyau de collection, il aimait les arts, les belles œuvres; 
mais la plus grande partie de ses richesses vient de moi! 

— De vous! madame?... si jeune! vous aviez ces 
vices-là, dit un prince russe. 

Les Russes sont tellement imitateurs, que toutes les ma- 
ladies de la civilisation se répercutent chez eux. La brica- 
bracomanie fait rage à Pétersbourg, et par suite du courage 
naturel à ce peuple, il s'ensuit que les Russes ont causé 
dans Vartide, dirait Rémonencq, un renchérissement de 
prix qui rendra les collections impossibles. Et ce prince 
était à Paris uniquement pour collectionner. 

— Prince, dit la vicomtesse, ce trésor m'est échu par 
succession d'un cousin qui m'aimait beaucoup et qui avait 
passé quarante et quelques années, depuis 1805 , à ramasser 
dans tous les pays, et principalement en Italie, tous ces 
chefs-d'œuvre. . . 



XVIII. 



3 ) 4 SCE.NES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Et comment l'appelez-vous, demanda le milord. 

— Pons ! dit le président Camusot. 

— C'était un homme charmant, reprit la présidente de 
sa petite voix flùtée, plein d'esprit, original, et avec cela 
beaucoup de cœur. Cet éventail que vous admirez, mi- 
lord, et qui est celui de madame de Pompadour, il me l'a 
remis un matin en me disant un mot charmant que vous 
me permettrez de ne pas répéter. . . 

Et elle reaarda sa fille. 

o 

— Dites-nous le mot, demanda le prince russe, ma- 
dame la vicomtesse. 

— Le mot vaut l'éventail ! . . . reprit la vicomtesse dont 
le mot était stéréotypé. 11 a dit à ma mère qu'il était bien 
temps que ce qui avait été dans les mams du vice restât 
dans les mains de la vertu. 

Le milord regarda madame Camusot de Marville d'un 
air de doute extrêmement flatteur pour une femme si 
sèche. 

— Il dînait trois ou quatre fois par semaine chez moi, 
reprit-elle, il nous aimait tant! nous savions l'apprécier, les 
artistes se plaisent avec ceux qui goûtent leur esprit. Mon 
mari était d'ailleurs son seul parent. Et quand cette succes- 
sion est arrivée à monsieur de Marville, qui ne s'y attendait 
nullement, monsieur le comte a préféré acheter tout en 
bloc plutôt que de voir vendre cette collection à la criée; 
et nous aussi nous avons mieux aimé la vendre ainsi , car il 
est SI affreux de voir disperser de belles choses qui avaient 
tant amusé ce cher cousin. Elie Magus fut alors l'appré- 
ciateur, et c'est ainsi, milord, que j'ai pu avoir le cottage 
bâti par votre oncle, et où vous nous ferez l'honneur de 
venir nous voir. 

Le caissier du théâtre, dont le privilège cédé par Gau- 
dissart a passé depuis un an dans d'autres mains, est tou- 
jours monsieur Topinard; mais monsieur Topinard est 
devenu sombre, misanthrope et parle peu; il passe pour 
avoir commis un crime, et les mauvais plaisants du théâtre 



LE COUSIN PONS. 3 5 5 

prétendent que son chagrin vient d'avoir épousé Lolotte. 
Le nom de Fraisier cause un soubresaut à l'honnête Topi- 
nard. Peut-être trouvera-t-on singuher que la seule âme 
digne de Pons se soit trouvée dans le troisième dessous 
d'un théâtre des boulevards. 

Madame Rémonencq , frappée de la prédiction de ma- 
dame Fontaine, ne veut pas se retirer à la campagne, elle 
reste dans son magnifique magasm du boulevard de la 
Madeleine, encore une fois veuve. En effet, l'Auvergnat, 
après s'être fait donner par contrat de mariage les biens 
au dernier vivant, avait mis à portée de sa femme un petit 
verre de vitriol, comptant sur une erreur, et sa femme, 
dans une intention excellente, ayant mis ailleurs le petit 
verre, Rémonencq l'avala. Cette fin, digne de ce scélérat, 
prouve en faveur de la Providence que les peintres de 
mœurs sont accusés d'oublier, peut-être à cause des dé- 
noûments de drames qui en abusent. 

Excusez les fautes du copiste ! 

Pans, juillet i8^6 — mai 1847. 




^ _ _ ^^ * 



UN PRINCE DE LA BOHEME 



A Hi 



einc 



Mon cher Heine, à vous cette Etude, à vous qui représentez à Paris 
l'esprit et la poésie de l'A llemagne comme en A llemagne vous représentez 
la vive et spirituelle critique française, à vous qui savez mieux que 
personne ce qu'il peut y avoir ici de critique, de plaisanterie, d'amour et 
de vérité. 

De Balzac. 




UN PRINCE DE LA BOHEME. 




Mon cher ami, dit madame de La Baudraye 
en tirant un manuscrit de dessous l'oreiller 
de sa causeuse, me pardonnerez-vous, dans 
la détresse où nous sommes, d'avoir fait une 
6^ nouvelle de ce que vous nous avez dit, il v 
' a quelques jours? 
— Tout est de bonne prise dans le temps où nous 
sommes; n'avez-vous pas vu des auteurs qui, faute d'in- 
ventions, servent leurs propres cœurs et souvent celui de 
leurs maîtresses au public? On en viendra, ma chère, à 
chercher des aventures moins pour le plaisir d'en être les 
héros, que pour les raconter. 



360 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

— Enfin VOUS et la marquise de Rochefide aurez 
payé notre loyer, et je ne crois pas, à la manière 
dont vont ici les choses, que je vous paie jamais le 
vôtre. 

— Qui sait ! peut-être vous arrivera-t-il la même bonne 
fortune qu'à madame de Rochefide. 

— Croyez-vous que ce soit une bonne fortune que de 
rentrer chez son mari ? 

— Non , c'est seulement une grande fortune. Allez ! . . . 
j écoute. 

Madame de La Baudraye lut ce qui suit. 

— La scène est rue de Chartres du Roule*, dans un 
magnifique salon. L'un des auteurs les plus célèbres de ce 
temps est assis sur une causeuse auprès d'une très-illustre 
marquise avec laquelle il est intime comme doit l'être un 
homme distingué par une femme qui le garde près d'elle, 
moins comme un pis-alIer que comme un complaisant 
parito. 

— Hé ! bien , dit-elle, avez-vous trouvé ces lettres dont 
vous me parliez hier, et sans lesquelles vous ne pouviez 
pas me raconter tout ce qui le concerne? 

— Je les ai! 

— Vous avez la parole, je vous écoute comme 
un enfant à qui sa mère raconterait le Grand Serpentin 
vert*. 

— Entre toutes ces personnes de connaissance que 
nous avons l'habitude de nommer nos amis, je compte le 
jeune homme dont il est question. C'est un gentilhomme 
d'un esprit et d'un malheur infinis, plein d'excellentes 
intentions, d'une conversation ravissante, ayant beaucoup 
vu déjà, quoique jeune, et qui fait partie, en attendant 
mieux, de la Bohème. La Bohême, qu'il faudrait appeler 
la Doctrine du boulevard des Italiens, se compose de 
jeunes gens tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n'en 
ont pas trente, tous hommes de génie dans leur genre. 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 361 

peu connus encore, mais qui se feront connaître, et qui 
seront alors des gens fort distingués; on les distingue déjà 
dans les jours de carnaval, pendant lesquels ils déchargent 
le trop-plein de leur esprit, à l'étroit durant le reste de 
l'année, en des inventions plus ou moins drolatiques. A 
quelle époque vivons-nous? Quel absurde pouvoir laisse 
ainsi se perdre des forces immenses? Il se trouve dans la 
Bohême des diplomates capables de renverser les projets 
de la Russie, s'ils se sentaient appuyés par la puissance de 
la France. On y rencontre des écrivains, des administra- 
teurs, des militaires, des journalistes, des artistes! Enfin 
tous les genres de capacité, d'esprit y sont représentés. 
C'est un microcosme. Si l'empereur de Russie achetait la 
Bohême moyennant une vingtaine de millions, en admet- 
tant qu'elle voulût quitter T'asphalte des boulevards, et 
qu'il la déportât à Odessa; dans un an, Odessa serait Pans. 
Là se trouve la fleur inutile, et qui se dessèche, de cette 
admirable jeunesse française que Napoléon et Louis XIV 
recherchaient, que néglige depuis trente ans la géronto- 
cratie sous laquelle tout se flétrit en France, belle jeunesse 
dont hier encore le professeur Tissot*, homme peu sus- 
pect, disait : «Cette jeunesse, vraiment digne de lui, l'Em- 
pereur l'employait partout, dans ses conseils, dans l'ad- 
ministration générale, dans des négociations hérissées de 
difficultés ou pleines de périls, dans le gouvernement des 
pays conquis, et partout elle répondait à son attente! Les 
jeunes gens étaient pour lui les missi dominici de Charle- 
magne. » Ce mot de Bohême vous dit tout. La Bohême 
n'a rien et vit de ce qu'elle a. L'Espérance est sa religion, 
la Foi en soi-même est son code, la Chanté passe pour 
être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands 
que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus 
du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme 
des feuilletons, gais comme des gens qui doivent, oh! ils 
doivent autant qu'ils boivent! enfin, c'est là où j'en veux 
venir, ils sont tous amoureux, mais amoureux!... figurez- 



362 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

VOUS Lovelace, Henri IV, le Régent, Werther, Saint-Preux, 
René, le maréchal de Richelieu, réunis dans un seul 
homme, et vous aurez une idée de leur amour! Et quels 
aiïioureux? Eclectiques par excellence en amour, ils vous 
servent une passion comme une femme peut la vouloir; 
leur cœur ressemble à une carte de restaiirant, ils ont mis 
en pratique, sans le savoir et sans l'avoir lu peut-être, 
le livre De l'Amour par Stendahl; ils ont la section de 
ramour-goùt, celle de l'amour-passion, l'amour-caprice, 
l'amour cristallisé, et surtout l'amour passager. Tout leur 
est bon, ils ont créé ce burlesque axiome : Toutes les 
femmes sont égales devant l'homme. Le texte de cet article est 
plus vigoureux; mais comme, selon moi, l'esprit en 
est faux, je ne tiens pas à la lettre. Madame, mon ami se 
nomme Gabriel- Jean- Anne-Victor- Benjamin -Georges- 
Ferdinand-Charles-Edouard Rusticoli, comte de La Pal- 
ferme. Les Rusticoli, arrivés en France avec Catherine de 
Médicis, venaient alors d'être dépossédés d'une souverai- 
neté minime en Toscane. Un peu parents des d'Esté, ils se 
sont alliés aux Guise. Ils ont tué beaucoup de Protestants 
à la Saint-Barthélemj, et Charles IX leur a donné l'héri- 
tière du comté de La Palferine, confisqué, sur le duc de 
Savoie, et que Henri IV leur a racheté tout en leur en 
laissant le titre. Ce grand Roi fit la sottise de rendre ce fief 
au duc de Savoie. En échange, les comtes de La Palferine 
qui portaient avant que les Medici eussent des armes, d'ar- 
gent à la croix feurdelysée d'azur (la croix fut fleurdeljsée 
par lettres patentes de Charles IX), sommé d'une couronne 
de comte et deux paysans pour supports, avec in hoc signo 
viNciMus pour devise, ont eu deux Charges de la Cou- 
ronne et un gouvernement. Ils ont joué le plus beau rôle 
sous les Valois, et jusqu'au quasi-règne de Richelieu; puis 
ils se sont amoindris sous Louis XIV et ruinés sous 
Louis XV. Le grand-père de mon ami dévora les restes de 
cette brillante maison avec mademoiselle Laguerre*, qu'il 
mit à la mode, lui, le premier, avant Bouret. Officier sans 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 363 

aucune fortune en 1789, le père de Charles-Edouard eut le 
bon esprit, la révolution aidant, de s'appeler Rusticoli. Ce 
père, qui d'ailleurs épousa, durant les guerres d'Italie, 
une filleule de la comtesse Albani*, une Capponi, de là le 
dernier prénom de La Palferine, fut l'un des meilleurs 'co- 
lonels de l'armée; aussi l'Empereur le nomma-t-il com- 
mandant de la Légion -d'Honneur, et le fit-il comte. Le 
colonel avait une légère déviation de la colonne vertébrale, 
et son fils dit en riant à ce sujet : «Ce fut un comte refait. » 
Le général comte Rusticoli, car il devint général de bri- 
gade à Ratisbonne, mourut à Vienne après la bataille 
de Wagram, où il fut nommé général de division sur le 
champ de bataille. Son nom, son illustration italienne et 
son mérite lui auraient valu tôt ou tard le bâton de maré- 
chal. Sous la Restauration, il aurait reconstitué cette 
grande et belle maison des La Palferine, si brillante déjà 
en II 00 comme Rusticoli, car les Rusticoli avaient 
déjà fourni un pape et révolutionné deux fois le royaume 
de Naples*; enfin si splendide sous les Valois et si habile 
que les La Palferine, quoique Frondeurs déternunés, exis- 
taient encore sous Louis XIV; Mazarm les aimait, il avait 
reconnu chez eux un reste de Toscan. Aujourd'hui, quand 
on nomme Charles-Edouard de La Palferine, sur cent per- 
sonnes, il n'y en a pas trois qui sachent ce qu'est la maison 
de La Palferine; mais les Bourbons ont bien laissé un 
Foix-Grailly vivant de son pinceau!* Ah! si vous saviez 
avec quel esprit Edouard de La Palferine a pris cette 
position obscure ! comme il se moque des bourgeois 
de 1830, quel sel, quel atticisme! Si la Bohème pouvait 
souffrir un roi, il serait roi de la Bohême. Sa verve 
est inépuisable. On lui doit la carte de la Bohême 
et les noms des sept châteaux que n'a pu trouver 
Nodier*. 

— C'est, dit la marquise, la seule chose qui man- 
que à l'une des plus spirituelles railleries de notre 
époque. 



364 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Qiielques traits de mon ami La Palferine vous met- 
tront à même de le juger, reprit Nathan. La Palferine 
trouve un de ses amis, l'ami était de la Bohême, en dis- 
cussion sur le boulevard avec un bourgeois qui se croyait 
offensé. La Bohême est très-insolente avec le pouvoir mo- 
derne. 11 s'agissait de se battre. «Un instant, dit La Palfe- 
rine en devenant aussi Lauzun que Lauzun*a jamais pu 
l'être, un instant, monsieur est-il né? — Comment, mon- 
sieur? dit le bourgeois. — Oui, êtes-vous né? Comment 
vous nommez-vous? — Godin. — Hein? Godin ! dit 
l'ami de La Palferine. — Un instant, mon cher, dit La 
Palferine en ^arrêtant son ami, il y a les Trigaudin. En 
êtes-vous? (Etonnement du bourgeois.) — Non. — Vous 
êtes alors des nouveaux ducs de Gaëte, façon impériale*. 
— Non. — Eh! bien, comment voulez- vous que mon 
ami, qui sera secrétaire d'ambassade et ambassadeur, et à 
qui vous devrez un jour du respect, se batte ! Godin ! Cela 
n'existe pas, vous n'êtes rien, Godin! Mon ami ne peut 
pas se battre en l'air. Qiiand on est quelque chose, on ne 
se bat qu'avec quelqu'un. Allons, mon cher, adieu! — 
Mes respects à madame,» ajouta l'ami. Un jour, La Palfe- 
rine se promenait avec un de ses amis qui jeta le bout de 
son cigare au nez d'un passant. Ce passant eut le mauvais 
goût de se fâcher. — Vous avez essuyé le feu de votre 
adversaire, dit le jeune comte, les témoins déclarent que 
l'honneur est satisfait. 11 devait mille francs à son tailleur, 
qui, au lieu de venir lui-même, envoya un matin son pre- 
mier commis chez La Palferine. Ce garçon trouve le débi- 
teur malheureux au sixième étage au fond d'une cour, en 
haut du faubourg du Roule. 11 n'y avait pas de mobilier 
dans la chambre, mais un ht, et quel lit! une table, et 
quelle table! La Palferine entend la demande saugrenue, 
et que je qualifierais, nous dit-il, d'illicite, faite à sept 
heures du matin. — Allez dire à votre maître, répondit-il 
avec le geste et la pose de Mirabeau, l'état dans lequel 
vous m'avez trouvé! Le commis recule en faisant des ex- 



UN PRI^CE DE LA BOHEME. 365 

cuses. La Palferme voit le jeune homme sur le palier, il 
se lève dans l'appareil illustré par les vers de Britannicus, 
et lui dit : « Faites attention à l'escalier ! Remarquez bien 
l'escalier, afin de ne pas oublier de lui parler de l'esca- 
lier.» En quelque situation que l'ait )eté le hasard, La Pal- 
ferine ne s'est jamais trouvé ni au-dessous de la crise, ni 
sans esprit, ni de mauvais goût. 11 déploie toujours et en 
tout le génie de Rivarol et la finesse du grand seigneur 
français. C'est lui qui a trouvé la délicieuse histoire sur 
l'ami du banquier Laffitte venant au bureau de la souscrip- 
tion nationale proposée pour conserver à ce banquier son 
hôtel où se brassa la révolution de 1830*, et disant : «Voici 
cinq francs, rendez-moi cent sous.» On en a fait une cari- 
cature. 11 eut le malheur, en style d'acte d'accusation, de 
rendre une jeune fille mère. L'enfant peu ingénue avoue 
sa faute à sa mère, bonne bourgeoise, qui accourt chez 
La Palferme et lui demande ce qu'il compte faire. — Mais, 
madame, je ne suis ni chirurgien, ni sage- femme. Elle 
fut foudroyée; mais elle revint à la charge trois ou quatre 
ans après, en insistant et demandant toujours à La Palferine 
ce qu'il comptait faire. — Oh! madame, répondit-il, quand 
cet enfant aura sept ans, âge auquel les enfants passent 
des mains des femmes entre celles des hommes... (mou- 
vement d'assentiment chez la mère), si l'enfant est bien 
de moi (geste de la mère), s'il me ressemble d'une ma- 
nière frappante, s'il promet d'être un gentilhomme, si je 
reconnais en lui mon genre d'esprit, et surtout l'air Rus- 
ticoli, oh! alors (nouveau mouvement), par ma foi de 
gentilhomme, je lui donnerai... un bâton de sucre d'orge! 
Tout cela, SI vous me permettez d'user du stvlc emplové 
par monsieur Sainte-Beuve pour ses biographies d incon- 
nus, est le côté enjoué, badin, mais déjà gâté, d'une race 
forte. Cela sent son Parc-aux-Cerfs plus que son hôtel de 
Rambouillet. Ce n'est pas la race des doux, j'incline à con- 
clure pour un peu de débauche et plus que je n'en vou- 
drais chez des natures brillantes et généreuses; mais c'est 



^66 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

galant dans le genre de Richelieu*, folâtre et peut-être 
trop dans la drôlerie ; c'est peut-être les outrances du dix- 
huitième siècle; cela rejoint en arrière les mousque- 
taires, et cela fait tort à Champcenetz*; mais ce volage 
tient aux arabesques et aux enjolivements de la vieille 
cour des Valois. On doit sévir, dans une époque aussi 
morale que la nôtre, à l'encontre de ces audaces; mais 
ce bâton de sucre d'orge peut aussi montrer aux jeunes 
filles le danger de ces fréquentations d'abord pleines de 
rêveries, plus charmantes que sévères, roses et fleuries, 
mais dont les pentes ne sont pas surveillées et qui abou- 
tissent à des excès mûrissants, à des fautes pleines de 
bouillonnements ambigus, à des résultats trop vibrants. 
Cette anecdote peint l'esprit vif et complet de La Palfe- 
rine, car il a l'entre -deux que voulait Pascal; il est tendre 
et impitoyable; il est comme Epaminondas, également 
grand aux extrémités. Ce mot précise d'ailleurs l'époque ; 
autrefois il n'y avait pas d'accoucheurs. Ainsi les raffine- 
ments de notre civilisation s'expliquent par ce trait qui 
restera. 

— Ah! ça, mon cher Nathan, quel galimatias me 
faites-vous là? demanda la marquise étonnée. 

— Madame la marquise, répondit Nathan, vous igno- 
rez la valeur de ces phrases précieuses, je parle en ce 
moment le Sainte-Beuve, une nouvelle langue française. 
Je continue. Un jour, se promenant sur le boulevard, 
bras dessus bras dessous, avec des amis, La Palferine voit 
venir à lui le plus féroce de ses créanciers, qui lui dit : 
«Pensez-vous à moi, monsieur? — Pas le moins du 
monde!» lui répondit le comte. Remarquez combien 
sa position était difficile. Déjà Talleyrand, en semblable 
circonstance, avait dit : «Vous êtes bien curieux, mon 
cher!» II s'agissait de ne pas imiter cet homme inimitable. 
Généreux comme Buckingham, et ne pouvant supporter 
d'être pris au dépourvu, un jour, n'ayant rien à donner à 
un ramoneur, le jeune comte puise dans un tonneau de 



UN PRINCE DE LA BOHEME. l6j 

raisins à la porte d'un épicier et en emplit le bonnet du 
petit Savoyard, qui mange très-bien le raisin. L'épicier 
commença par rire et finit par tendre la main à La Palfe- 
rine. — Oh! fi! monsieur, dit-iI, votre main gauche doit 
ignorer ce que vient de donner ma droite. D'un courage 
aventureux, Charles-Edouard ne cherche ni ne refuse 
aucune partie; mais il a la bravoure spirituelle. En voyant, 
dans le passage de l'Opéra, un homme qui s'était exprimé 
sur son compte en termes légers, il lui donne un coup de 
coude en passant, puis il revient sur ses pas et lui en 
donne un second. «Vous êtes bien maladroit, dit-on. — 
Au contraire, je l'ai fait exprès. » Le jeune homme lui pré- 
sente sa carte. — Elle est bien sale, reprit-il, elle est par 
trop pochetée; veuillez m'en donner une autre ! ajouta-t-il 
en la jetant. Sur le terrain, il reçoit un coup d'épée, l'ad- 
versaire voit partir le sang et veut finir en s'écriant : « Vous 
êtes blessé, monsieur. — Je nie la botte!» répondit-iI 
avec autant de sang-froid que s'il eût été dans une salle 
d'armes, et il riposta par une botte pareille, mais plus à 
fond, en ajoutant : «Voilà le vrai coup, monsieur!» L'ad- 
versaire resta six mois au lit. Ceci, toujours en se tenant 
dans les eaux de monsieur Sainte-Beuve, rappelle les Raf- 
finés et la fine raillerie des beaux jours de la monarchie. 
On y voit une vie dégagée, mais sans point d'arrêt, une 
imagination riante qui ne nous est donnée qu'à l'origine 
de la jeunesse. Ce n'est plus le velouté de la fleur, mais il 
y a du grain desséché, plein, fécond, qui assure la saison 
d'hiver. Ne trouvez-vous pas que ces choses annoncent 
quelque chose d'inassouvi, d'inquiet, ne s'analysant pas, 
ne se décrivant point, mais se comprenant, et qui s'em- 
braserait en flammes éparses et hautes si l'occasion de se 
déployer arrivait? C'est Xaccàia du cloître, quelque chose 
d'aigri, de fermenté dans l'inoccupation croupissante des 
forces juvéniles, une tristesse vague et obscure. 

— Assez, dit la marquise, vous me donnez des dou- 
ches à la cervelle. 



368 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— C'est l'ennui des après-midi. On est sans emploi, 
on fait. mal plutôt que de ne rien faire, et c'est ce qui 
arrivera toujours en France. La jeunesse en ce moment a 
deux côtés : le côté studieux des méconnus, le côté ardent 
des passionnés. 

— Assez ! répéta madame de Rochefide avec un geste 
d'autorité, vous m'agacez les nerfs. 

— Je me hâte, pour achever de vous peindre La Palfe- 
rine, de me jeter dans ses régions galantes, afin de vous 
faire comprendre le génie particuher de ce jeune homme 
qui représente admirablement une portion de la jeunesse 
mahcieuse, de cette jeunesse assez forte pour rire de la 
situation où la met fineptie des gouvernants, assez calcu- 
latrice pour ne rien faire en voyant l'inutilité du travail, 
assez vive encore pour s'accrocher au plaisir, la seule 
chose qu'on n'ait pu lui ôter. Mais une politique, à la fois 
bourgeoise, mercantile et bigote, va supprimant tous les 
déversoirs où se répandraient tant d'aptitudes et de talents. 
Rien pour ces poètes, rien pour ces jeunes savants. Pour 
vous faire comprendre la stupidité de la nouvelle cour, 
voici ce qui est arrivé à La Palferine. Il existe à la Liste 
civile un employé aux malheurs. Cet employé apprit un 
jour que La Palferine était dans une horrible détresse, il 
fit sans doute un rapport, et il apporta cinquante francs 
à l'héritier des Rusticoli. La Palferine reçut ce monsieur 
avec une grâce parfaite, et il l'entretint des personnages 
de la Cour. — Est-il vrai, demanda-t-il, que mademoiselle 
d'Orléans contribue pour telle somme à ce beau service 
entrepris pour son neveu?* Ce sera fort beau. La Palfe- 
rine avait donné le mot à un petit Savoyard de dix ans, 
appelé par lui le Père Ancbise, lequel le sert pour rien et 
duquel il dit : «Je n'ai jamais vu tant de niaiserie réunie 
à tant d'intelligence, il passerait dans le feu pour moi, il 
comprend tout et ne comprend pas que je ne puis rien 
pour lui.» Anchise ramena de chez un loueur de carrosses 
un magnifique coupé derrière lequel il v avait un laquais. 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 365) 

Au moment où La Palferine entendit le bruit du carrosse, 
il avait habilement amené la conversation sur les fonctions 
de ce monsieur, qu'il appelle depuis ïbomme aux misères 
sans écart, il s'était informé de sa besogne et de son traite- 




ment. «Vous donne-t-on une voiture pour courir ainsi la 
ville? — Oh non!» répondit-il. Sur ce mot, La Palferine 
et l'ami qui se trouvait avec lui accompagnent le pauvre 
homme, descendent et le forcent à monter en voiture, car 
il pleuvait à torrents. La Palferine avait tout calculé. Il 
offrit de conduire l'employé là où l'employé allait. Qiiand 
le distributeur des aumônes eut fini sa nouvelle visite, il 



XVIII. 



370 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

retrouva l'équipage à la porte. Le laquais lui remit ce mot 
écrit au crayon : La voiture est payée pour trois jours par le 
comte Rusticoli de La Palferine , trop heureux de s'unir aux 
charités de la Cour en donnant des ailes à ses bienfaits. La 
Palferine appelle maintenant la Liste civile une Liste 
incivile. H fut passionnément aimé d'une femme dont la 
conduite était un peu légère. Antonia demeurait rue du 
Helder, et y était remarquée. Mais, dans le temps où elle 
connut le comte, elle n'avait pas encore été à pied. Elle 
ne manquait pas de cette impertinence d'autrefois que 
les femmes d'aujourd'hui ont ravalée jusqu'à l'insolence. 
Après quinze jours d'un bonheur sans mélange, cette 
femme fut oblip-ée de revenir, dans les intérêts de sa 

o 

liste civile, à un système de passion moins exclusive. En 
s'apercevant qu'on manquait de franchise avec lui, La 
Palferine écrivit à madame Antonia cette lettre qui la 
rendit célèbre. 



[ADAME. 



«Votre conduite m'étonne autant qu'elle m'afflige. Non 
«contente de me déchirer le cœur par vos dédains, vous 
«avez l'indélicatesse de me retenir une brosse à dents, que 
«mes moyens ne me permettent pas de remplacer, mes 
«propriétés étant grevées d'hypothèques au-delà de leur 
«valeur. 

«Adieu, trop belle et trop ingrate amie! Puissions-nous 
«nous revoir dans un monde meilleur! 

«Charles-Edouard.» 

Assurément (toujours en nous servant du style maca- 
ronique de monsieur Sainte-Beuve), ceci surpasse de 
beaucoup la raillerie de Sterne dans le Voyage sentimental, 
ce serait Scarron sans sa grossièreté. Je ne sais même si 
Molière, dans ses bonnes, n'aurait pas dit, comme du 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 37 I 

meilleur de Cyrano : «Ceci est à moi ! » Richelieu n'a pas 
été plus complet en écrivant à la princesse qui l'attendait 
dans la cour des cuisines au Palais-Royal : « Restez-y, ma 
reine, pour charmer les marmitons. » Encore la plaisanterie de 
Charles-Edouard est-elle moins acre. Je ne sais si les Ro- 
mains, si les Grecs ont connu ce genre d'esprit. Peut-être 
Platon, en y regardant bien, en a-t-il approché, mais du 
côté sévère et musical. . . 

— Laissez ce jargon, dit la marquise, cela peut s im- 
primer, mais m'en écorcher les oreilles est une punition 
que je ne mérite point. 

— Voici comment il fit la rencontre de Claudine, 
reprit Nathan. Un jour, un de ces jours inoccupés oii la 
jeunesse se trouve à charge à elle-même, et comme Blon- 
det sous la Restauration, ne sort de son énergie et de 
l'abattement auquel la condamnent d'outrecuidants vieil- 
lards que pour mal faire, pour entreprendre de ces 
énormes bouffonneries qui ont leur excuse dans l'audace 
même de leur conception, La Palferine errait le long de 
sa canne, sur le même trottoir, entre la rue de Grammont 
et la rue Richelieu. De loin, il voit une femme, une 
femme mise trop élégamment, et, comme il le dit, garnie 
d'effets trop coûteux et portés trop négligemment pour 
n'être pas une princesse de la Gourou de l'Opéra; mais, 
après juillet 1830, selon lui l'équivoque est impossible, la 
princesse devait être de l'Opéra. Le jeune comte se met 
aux côtés de cette femme, comme s'il lui avait donné un 
rendez-vous; il la suit avec une opiniâtreté polie, avec une 
persistance de bon goût, en lui lançant des regards pleins 
d'autorité, mais à propos, et qui forcèrent cette femme 
à se laisser escorter. Un autre eût été glacé par l'accueil, 
déconcerté par les premiers chassez-croisez de la femme, 
par le froid piquant de son air, par des mots sévères; mais 
La Palferine lui dit de ces mots plaisants contre lesquels 
ne tient aucun sérieux, aucune 'résolution. Pour se débar- 
rasser de lui, l'inconnue entre chez sa marchande de 

»4- 



372 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

modes, Charles-Edouard y entre, il s'assied, il donne son 
avis, il la conseille en homme prêt à payer. Ce sang-froid 
inquiète la femme, elle sort. Sur l'escalier, l'inconnue dit 
à La Palferine, son persécuteur : «Monsieur, je vais chez 
une parente de mon mari, une vieille dame, madame 
de Bonfalot. .. — Oh! madame de Bonfalot? répond le 
comte, mais je suis charmé, j'y vais...» Le couple y va. 
Charles -Edouard entre avec cette femme, on le croit 
amené par elle, il se mêle à la conversation, il y prodigue 
son esprit fin et distingué. La visite traînait en longueur. 
Ce n'était pas son compte. — Madame, dit-il à l'inconnue, 
n'oubliez pas que votre mari nous attend, il ne nous a 
donné qu'un quart-d'heure. Confondue par cette audace 
qui, vous le savez, vous plaît toujours, entraînée par ce 
regard vainqueur, par cet air profond et candide à la fois 
que sait prendre Charles-Edouard, elle se lève, accepte 
le bras de son cavalier forcé, descend et lui dit sur le seuil 
de la porte : «Monsieur, j'aime la plaisanterie... — Et moi 
donc ! » dit-il. Elle rit. — Mais il ne tient qu'à vous que cela 
ne devienne sérieux, reprit-il. Je suis le comte de La Pal- 
ferine, et je suis enchanté de pouvoir mettre à vos pieds 
et mon cœur et ma fortune ! La Palferine avait alors vingt- 
deux ans. Ceci se passait en 1834. Par bonheur, ce jour-là, 
le .comte était mis avec élégance. Je vais vous le peindre 
en deux mots. C'est le vivant portrait de Louis Xlll, il en 
a le front pâle, gracieux aux tempes, le teint olivâtre, ce 
teint Italien qui devient blanc aux lumières, les cheveux 
bruns, portés longs, et la royale noire; il en a l'air sérieux 
et mélancolique, car sa personne et son caractère forment 
un contraste étonnant. En entendant le nom et voyant le 
personnage, Claudine éprouve comme un frémissement. 
La Palferine s'en aperçoit; il lui lance un regard de ses 
yeux noirs profonds, fendus en amande, aux paupières 
légèrement ridées et bistrées qui révèlent des joies égales 
à d'horribles fatigues. Sous ce coup-d'œil elle lui dit : 
«Votre adresse! — Quelle maladresse! répondit-il. — 



UN PRINCE DE L\ BOHEME. 373 

Ah! bah! fit-elle en souriant. Oiseau sur la branche? — 
Adieu, madame; vous êtes une femme comme il m'en 
faut, mais ma fortune est lom de ressembler à mon dé- 
sir...» II salue et la quitte net, sans se retourner. Le sur- 
lendemain, par une de ces fatalités qui ne sont possibles 
que dans Paris, il alla chez un de ces marchands d'ha- 
bits qui prêtent sur gages lui vendre le superflu de sa 
garde- robe, il recevait d'un air inquiet le prix, après 
1 avoir long-temps débattu, quand l'inconnue passe et le 
reconnaît. — Décidément, crie-t-il au marchand stupéfait, 
je ne prends pas votre trompe ! Et il indiquait une énorme 
trompe bosselée, accrochée en dehors et qui se dessinait 
sur des habits de chasseurs d'ambassade et de généraux 
de l'Empire. Puis, fier et impétueux, il resuivit la jeune 
femme. Depuis cette grande journée de la trompe, ils s'en- 
tendirent à merveille. Charles-Edouard a sur l'amour les 
idées les plus justes. II n'y a pas, selon lui, deux amours 
dans la vie de l'homme; il n'y en a qu'un seul, profond 
comme la mer, mais sans rivages. A tout âge, cet amour 
fond sur vous comme la grâce fondit sur saint Paul. Un 
homme peut vivre jusqu'à soixante ans sans l'avoir res- 
senti. Cet amour, selon une superbe expression de Heine, 
est peut-être la maladie secrète du cœur, une combinaison du 
sentiment de l'infini qui est en nous et du beau idéal, qui 
se révèle sous une forme visible. Enfin cet amour em- 
brasse à la fois la créature et la création. Tant qu'il ne 
s'agit pas de ce grand poëme, on ne peut traiter qu'en 
plaisantant des amours qui doivent finir, en faire ce que 
sont en littérature les poésies légères comparées au poëme 
épique. Charles-Edouard n'éprouva dans cette liaison ni 
ce coup de foudre qui annonce ce véritable amour ni la 
lente révélation des attraits, la reconnaissance des qualités 
secrètes qui attachent deux êtres par une puissance crois- 
sante. L'amour vrai n'a que ces deux modes. Ou la pre- 
mière vue, qui sans doute est un effet de la seconde vue 
écossaise, ou la graduelle fusion des deux natures, qui 



374 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

réalise l'androgyne platonique. Mais Charles-Edouard fut 
aimé follement. Cette femme éprouvait famour complet, 
idéal et physique, enfin La Palferine fut sa vraie passion 
à elle. Pour lui, Claudine n'était qu'une déhcieuse maî- 
tresse. Le diable avec son enfer, qui certes est un puissant 
magicien, n'aurait jamais pu changer le système de ces 
deux caloriques inégaux. J'ose affirmer que Claudine en- 
nu vait souvent Charles-Edouard. — Au bout de trois jours, 
la femme qu'on n'aime pas et le poisson gardé sont bons 
à jeter par la fenêtre, nous disait-il. En Bohême, le secret 
s'observe peu sur les amours légères. La Palferine nous 
parla souvent de Claudine, néanmoins personne de nous 
ne la vit et jamais son nom de femme ne fut prononcé. 
Claudine était presque un personnage mythique. Nous 
en agissions tous de même, conciliant ainsi les exigences 
de notre vie en commun et les lois du bon goût. Claudine, 
Hortense, la Baronne, la Bourgeoise, l'Impératrice, la 
Lionne, l'Espagnole étaient des rubriques qui permettaient 
à chacun d'épancher ses joies, ses soucis, ses chagrins, ses 
espérances, et de communiquer ses découvertes. On n'al- 
lait pas au delà. H y a exemple, en Bohême, d'une révé- 
lation faite par hasard de la personne dont il était question ; 
aussitôt, par un accord unanime, aucun de nous ne parla 
plus d'elle. Ce fait peut indiquer combien la jeunesse a le 
sens des vraies délicatesses. Quelle admirable connaissance 
ont les gens de choix des limites où doivent s'arrêter la 
raillerie et ce monde de choses françaises désigné sous 
le mot soldatesque de blague, mot qui sera repoussé de la 
langue, espérons-le, mais qui seul peut faire comprendre 
l'esprit de la Bohême! Nous plaisantions donc souvent 
sur Claudine et sur le comte. C'était des : «Que fais-tu de 
Claudine? — Et ta Claudine? — Toujours Claudine?» 
chanté sur l'air de Toujours Gessler! de Rossini, etc. — Je 
vous souhaite, pour le mal que je vous veux, nous dit un 
jour La Palferine, une semblable maîtresse. Il n'v a pas de 
lévrier, de basset, de caniche qui lui soit comparable pour 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 37^ 

la douceur, la soumission, la tendresse absolue. H y a des 
moments où je me fais des reproches, où je me demande 
compte à moi-même de ma dureté. Claudine obéit avec 
une douceur de samte. Elle vient, je la renvoie, elle s'en 
va, elle ne pleure que dans la cour. Je ne veux pas d'elle 
pendant une semame, je lui assigne le mardi suivant, à 
certame heure, fût-ce mmuit ou six heures du matin, dix 
heures ou cinq heures, les moments les plus incommodes, 
celui du déjeuner, du dîner, du lever, du coucher... Oh! 
elle viendra belle, parée, ravissante, à cette heure, exacte- 
ment ! Et elle est mariée ! entortillée dans les obligations 
et les devoirs d'une maison. Les ruses qu'elle doit inven- 
ter, les raisons à trouver pour se conformer à mes caprices 
nous embarrasseraient, nous autres!... Rien ne la lasse, 
elle tient bon! Je le lui dis, ce n'est pas de l'amour, c'est 
de l'entêtement. Elle m'écrit tous les jours, je ne lis pas 
ses lettres, elle s'en est aperçue, elle écrit toujours ! Tenez 
voilà deux cents lettres dans ce coffre. Elle me prie de 
prendre chaque jour une de ses lettres pour essuyer mes 
rasoirs, et je n'y manque pas! Elle croit, avec raison, que 
la vue de son écriture me fait penser à elle. La Palferine 
s'habillait en nous disant cela, je pris la lettre dont il allait 
se servir, je la lus et je la gardai sans qu'il la réclamât; la 
voici, car, selon ma promesse, je l'ai retrouvée : 

Lundi, minuit. 

«Eh! bien, mon ami, êtes-vous content de moi? Je ne 
«vous ai pas demandé cette main, qu'il vous eût été facile 
«de me donner et que je désirais tant de presser sur mon 
«cœur, sur mes lèvres. Non, je ne vous l'ai pas demandée 
«je crains trop de vous déplaire. Savez-vous une chose? 
« Bien que je sache cruellement que mes actions vous sont 
«parfaitement indifférentes, je n'en deviens pas moins 
«d'une extrême timidité dans ma conduite. La femme qui 
«vous appartient, à quelque titre que ce soit et bien que 



^y6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

«très-secrètement, doit éviter d'encourir le plus léger 
«blâme. En ce qui est des anges du ciel, pour lesquels il 
«n'y a pas de secret, mon amour est égal aux plus purs 
«amours, mais partout oia je me trouve, il me semble que 
«je suis toujours en votre présence, et je veux vous faire 
«honneur. 

«Tout ce que vous m'avez dit sur ma manière de me 
«mettre m'a frappée et m'a fait comprendre combien les 
«gens de race noble sont supérieurs aux autres! II me 
« restait quelque chose de la fille d'Opéra dans la coupe 
«de mes robes, dans mes coiffures. En un moment, j'ai 
«reconnu la distance qui me séparait du bon goût. La 
«première fois, vous recevrez une duchesse, vous ne me 
« reconnaîtrez pas. Oh ! combien tu as été bon pour ta 
«Claudine! combien de fois je t'ai remercié de m'avoir 
«dit tout cela! Quel intérêt dans ce peu de paroles! Tu 
«t'es donc occupé de cette chose à toi qui se nomme 
«Claudine? Ce n'est pas cet imbécile qui m'aurait éclai- 
«rée, il trouve bien tout ce que je fais, î7 est d'ailleurs 
«bien trop pot-au-feu, trop prosaïque pour avoir le sens 
« du beau. Mardi va bien tarder à mon impatience ! Mardi , 
«près de vous pendant plusieurs heures! Ah! je m'effor- 
«cerai mardi de penser que ces heures sont des mois, et 
«que je suis ainsi toujours. Je vis en espoir dans cette ma- 
«tinée comme je vivrai plus tard quand elle sera passée 
«par le souvenir. L'espoir est une mémoire qui désire, 
«le souvenir est une mémoire qui a joui. Quelle belle vie 
«dans la vie nous fait ainsi la pensée! je songe à inventer 
«des tendresses qui ne seront qu'à moi, dont le secret ne 
«sera deviné par aucune femme. Il me prend des sueurs 
«froides qu'il n'arrive un empêchement. Oh ! je briserais 
«net avec lui, s'il le fallait; mais ce n'est pas d'ici que 
«viendra jamais l'empêchement, car c'est de toi, tu pour- 
«ras vouloir aller dans le monde, chez une autre femme, 
«peut-être. Oh! grâce pour ce mardi! Si tu me l'enlevais, 
«Charles, tu ne sais pas tout ce que tu lui vaudrais, je le 



U.\ PRINCE DE LA BOHEME. 37- 

« rendrais fou. Si tu ne voulais pas de moi, si tu allais 
«dans le monde, laisse-moi venir tout de même, te voir 
«habiller, rien que te voir, je n'en demande pas davan- 
«tage, laisse-moi te prouver ainsi combien je t'aime pure- 
«ment! Depuis que tu m'as permis de t'aimer, car tu me 
«l'as permis puisque je suis à toi; depuis ce jour je t'aime 
«de toute la puissance de mon âme, et je t'aimerai tou- 
« jours : car, après t'avoir aimé, on ne peut plus, on ne 
«doit plus aimer personne. Et, vois-tu, quand tu te verras 
«sous un regard qui ne veut que voir, tu sentiras qu'il y a 
«chez ta Claudine quelque chose de divin que tu y as 
«éveillé. Hélas! je ne suis point coquette avec toi; je suis 
«comme une mère avec son enfant : je souffre tout de toi; 
« moi,*si impérieuse, si fière ailleurs, moi qui faisais trotter 
«des ducs, des princes, des aides-de-camp de Charles X, 
«qui valaient plus que toute la cour actuelle, je te traite 
«en enfant gâté. Mais à quoi bon des coquetteries? ce 
«serait en pure perte. Et cependant, faute de coquetterie, 
«je ne vous inspirerai jamais d'amour, monsieur! Je le 
«sais, je le sens, et je continue en éprouvant l'action d'un 
«pouvoir irrésistible, mais je pense que cet entier abandon 
«me vaudra de vous ce sentiment qu il dit être chez tous 
«les hommes pour ce qui est leur propriété. » 

Mercredi. 

«Oh! comme la tristesse est entrée noire dans mon 
«cœur lorsque j'ai su qu'il fallait renoncer au bonheur de 
« te voir hier ! Une seule idée m'a empêchée de me laisser 
«aller dans les bras de la mort : tu le voulais! Ne pas 
«venir, c'était exécuter ta volonté, obéir à l'un de tes 
«ordres. Ah! Charles, j'étais si jolie! tu aurais eu en moi 
« mieux que cette belle princesse allemande que tu m'avais 
«donnée en exemple, et que j'avais étudiée à l'Opéra. 
«Mais tu m'aurais peut-être trouvée hors de ma nature. 
«Tiens, tu m'as ôté toute confiance en moi, je suis peut- 



3-8 SCÈNES DE L\ VIE PARISIENNE. 

«être laide. Oh! je me fais horreur, je deviens imbécile 
«en songeant à mon radieux Charles-Edouard. Je devien- 
«dral folle, c'est sûr. Ne ris pas, ne me parle pas de la 
« mobihté des femmes. SI nous sommes mobiles, vous êtes 
« bien bizarres , vous ! Oter à une pauvre créature les heures 
«d'amour qui la faisaient heureuse depuis dix jours, qui 
« la rendaient bonne et charmante pour tous ceux qui la 
«venaient voir! Enfin tu étais cause de ma douceur avec 
((lui, tu ne sais pas le mal que tu lui fais. Je me suis de- 
« mandé ce que je dois Inventer pour te conserver, ou pour 
« avoir seulement le droit d'être quelquefois à toi. . . Quand 
«je pense que tu n'as jamais voulu venir ici! Avec quelle 
«délicieuse émotion je te servirais! II y en a de plus favo- 
« risées que mol. II y a des femmes à qui tu dis : — Je vous 
«aime. A moi tu n'as jamais dit que : — Tu es une bonne 
«fille. Sans que tu le saches, il est certains mots de toi 
«qui me rongent le cœur. II y a des gens d'esprit qui me 
«demandent quelquefois à quoi je pense : je pense à mon 
«abjection, qui est celle de la plus pauvre pécheresse en 
« présence du Sauveur. » 

Il y a, vous le voyez, encore trois pages. La Palferme 
me laissa prendre cette lettre où je vis des traces de larmes 
qui me semblèrent encore chaudes! Cette lettre me prouva 
que La Palferine nous disait vrai. Marcas, assez timide 
avec les femmes, s'extasiait sur une lettre semblable qu'il 
venait de lire dans son coin avant d'en allumer son cigare. 
— Mais toutes les femmes qui aiment écrivent de ces 
choses -là! s'écria La Palferine, l'amour leur donne à 
toutes de l'esprit et du style, ce qui prouve qu'en France 
le style vient des idées et non des mots. Voyez comme 
cela est bien pensé, comme un sentiment est logique. Et 
il nous lut une autre lettre qui était bien supérieure aux 
lettres factices tant étudiées que nous tachons de faire, 
nous autres auteurs de romans. Un jour la pauvre Clau- 
dine ayant su La Palferine dans un danger excessif, à cause 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 379 

d'une lettre de change, eut la fatale idée de lui apporter 
dans une bourse ravissamment brodée une somme assez 
considérable en or. — Qui t'a faite si hardie de te mêler des 
affaires de ma maison? lui cria La Palferine en colère. 
Raccommode mes chaussettes, brode-moi des pantoufles, 
si ça t'amuse. Mais... Ah! tu veux faire la duchesse, et tu 
retournes la fable de Danaë contre faristocratie. En di- 
sant ces mots, il vida la bourse dans sa main et fit le geste 
de jeter la somme à la figure de Claudine. Claudine épou- 
vantée, et ne devinant pas la plaisanterie, se recula, heurta 
une chaise, et alla tomber la tête la première sur l'angle 
aigu de la cheminée. Elle se crut morte. La pauvre femme 
ne dit qu'un mot, quand, mise sur le lit, elle put parler : 
«Je l'ai mérité, Charles!» La Palferine eut un moment de 
désespoir. Ce désespoir rendit la vie à Claudine; elle fut 
heureuse de ce malheur, elle en profita pour faire accep- 
ter la somme à La Palferine et le tirer d'embarras. Puis ce 
fut le contre-pied de la fable de La Fontaine où un mari 
rend grâce aux voleurs de lui faire connaître un mouve- 
ment de tendresse chez sa femme. A ce propos, un mot 
vous expliquera La Palferine tout entier. Claudine revint 
chez elle, elle arrangea comme elle le put un roman pour 
justifier sa blessure, et fut dangereusement malade. Il se 
fit un abcès à la tête. Le médecin, Bianchon, je croîs, 
oui, ce fut lui, voulut un jour faire couper les cheveux de 
Claudine, qui a des cheveux aussi beaux que ceux de la 
duchesse de Berrj; mais elle s'y refusa, et dit en confi- 
dence à Bianchon qu'elle ne pouvait pas les laisser couper 
sans la permission du comte de La Palferine. Bianchon 
vint chez Charles-Edouard, Charles-Edouard l'écoute 
gravement, et quand Bianchon lui a longuement expliqué 
le cas et démontré qu'il faut absolument couper les che- 
veux pour faire sûrement l'opération : « Couper les cheveux 
de Claudine! s'écria-t-il d'une voix péremptoire; non, 
j'aime mieux la perdre!» Bianchon, après quatre ans. 
parle encore du mot de La Palferine, et nous en avons ri 



380 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

pendant une demi-heure. Claudme, instruite de cet arrêt, 
y vit une preuve d'affection, elle se crut aimée. En face 
de sa famille en larmes, de son mari à genoux, elle fut 
inébranlable, elle garda ses cheveux. L'opération, secon- 
dée par cette force intérieure que lui donnait la croyance 
d'être aimée, réussit parfaitement. 11 y a de ces mouve- 
ments d'âme qui mettent en désordre toutes les bricoles 
de la chirurgie et les lois de la science médicale. Claudine 
écrivit, sans orthographe, sans ponctuation, une délicieuse 
lettre à LaPalferme pour lui apprendre l'heureux résultat 
de l'opération, en lui disant que l'amour en savait plus 
que toutes les sciences. «Maintenant, nous disait un |our 
la Palferine, comment faire pour me débarrasser de Clau- 
dine? — Mais elle n'est pas gênante, elle te laisse maître 
de tes actions. — C'est vrai, dit la Palferine, mais je ne 
veux pas qu'il y ait dans ma vie quelque chose qui s'y 
glisse sans mon consentement. » Dès ce jour il se mit à 
tourmenter Claudine, il avait dans la plus profonde hor- 
reur une bourgeoise, une femme sans nom; il lui fallait 
absolument une femme titrée, elle avait fait des progrès, 
c'est vrai, Claudine était mise comme les femmes les plus 
élégantes du faubourg Saint-Germam, elle avait su sanc- 
tifier sa démarche, elle marchait avec une grâce chaste, 
inimitable; mais ce n'était pas assez! Ces éloges faisaient 
tout avaler à Claudine. — Eh! bien, lui dit un )Our La 
Palferine, si tu veux rester la maîtresse d'un La Palferine 
pauvre, sans le sou, sans avenir, au moins dois-tu le 
représenter dignement. Tu dois avoir un équipage, des 
laquais, une livrée, un titre. Donne-moi toutes les jouis- 
sances de vanité que je ne puis pas avoir par moi-même. 
La femme que j'honore de mes bontés ne doit jamais aller 
à pied, si elle est éclaboussée, j'en souffre! Je suis fait 
comme cela, moi! Ma femme doit être admirée de tout 
Paris. Je veux que tout Paris m'envie mon bonheur! 
Oliuii petit jeune homme, voyant passer dans un brillant 
équipage une brillante comtesse, se dise : «A qui sont de 



UN PRLNCE DE LA BOHEME. 38 I 

«pareilles divinités?» et reste pensif. Cela doublera mes 
plaisirs. La Palferine nous avoua qu'après avoir lancé ce 
programme à la tête de Claudine pour s'en débarrasser, 
il fut étourdi pour la première et sans doute pour la seule 
fois de sa vie. — Mon ami , dit-elle avec un son de voix qui 
trahissait un tremblement intérieur et universel , c'est bien ! 
Tout cela sera fait, ou je mourrai... Elle lui baisa la main 
et y mit quelques larmes 'de bonheur. — Je suis heu- 
reuse, ajouta-t-elle, que tu m'aies expliqué ce que je dois 
être pour rester ta maîtresse. Et, nous disait La Palferme, 
elle est sortie en me faisant un petit geste coquet de femme 
contente. Elle était sur le seuil de ma mansarde, grande, 
fière, à la hauteur d'une sjbille antique. 

— Tout ceci doit vous expliquer assez les mœurs 
de la Bohême dont une des plus brillantes figures est ce 
jeune condottiere, reprit Nathan après une pause. Main- 
tenant voici comme je découvris qui était Claudine, 
et comment je pus comprendre tout ce qu'il y avait 
d'épouvantablement vrai dans un mot de la lettre 
de Claudine auquel vous n'avez peut-être pas pris 
garde. 

La marquise, trop pensive pour rire, dit à Nathan un 
«Continuez!» qui lui prouva combien elle était frappée 
de ces étrano-etés, combien surtout La Palferme la pré- 
occupait. 

— Parmi tous les auteurs dramatiques de Paris, un des 
mieux posés, des plus rangés, des plus entendus, était, 
en 1829, du Bruel, dont le nom est inconnu du public, il 
s'appelle de Cursy sur les affiches. Sous la Restauration, 
il avait une place de chef de bureau dans un Ministère. 
Attaché de cœur à la branche aînée, il donna bravement 
sa démission, et fit depuis ce temps deux fois plus de 
pièces de théâtre pour compenser le déficit que sa belle 
conduite occasionnait dans son budget des recettes. Du 
Bruel avait alors quarante ans, sa vie vous est connue. A 
l'exemple de quelques auteurs, il portait à une femme de 



382 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

théâtre une de ces affections qui ne s'expliquent pas, et 
qui cependant existent au vu et au su du monde littéraire. 
Cette femme, vous le savez, est TuIIia, l'un des anciens 
premiers sujets de l'Académie royale de musique. Tullia 
n'est pour elle qu'un surnom, comme celui de Cursy 
pour du Bruel. Pendant dix ans, de 1817 à 1827, cette fille 
a brillé sur les illustres planches de l'Opéra. Plus belle que 
savante, médiocre sujet, mais un peu plus spirituelle 
que ne le sont les danseuses, elle ne donna pas dans la 
réforme vertueuse qui perdit le corps de ballet, elle con- 
tinua la dynastie des Guimard. Aussi dut-elle son ascen- 
dant à plusieurs protecteurs connus, au duc de Rhétoré, 
fils du duc de Chaulieu, à l'influence d'un célèbre direc- 
teur des Beaux-Arts, à des diplomates, à de riches étran- 
gers. Elle eut, durant son apogée, un petit hôtel rue 
Chauchat, et vécut comme vivaient les anciennes nym- 
phes de l'Opéra. Du Bruel s'amouracha d'elle au déclin 
de la passion du duc de Rhétoré, vers 1823. Simple sous- 
chef, du Bruel souffrit le directeur des Beaux-Arts*, il se 
croyait le préféré! Cette liaison devint, au bout de six 
ans, un quasi-mariage. Tullia cache soigneusement sa fa- 
mille, on sait vaguement qu'elle est de Nanterre. Un de 
ses oncles, jadis simp'le charpentier ou maçon, grâce à ses 
recommandations et à de généreux prêts, est devenu, 
dit-on, un riche entrepreneur de bâtiments. Cette indis- 
crétion a été commise par du Bruel, il dit un jour que 
Tullia recueillerait tôt ou tard une belle succession. L'en- 
trepreneur, qui n'est pas marié, se sent un faible pour sa 
nièce, à laquelle il a des obligations. — C'est un homme 
qui n'a pas assez d'esprit pour être ingrat, disait-elIc. En 
1829, Tullia se mit d'elle-même à la retraite. A trente ans, 
elle se voyait un peu grasse, elle avait essayé vainement 
la pantomime, elle ne savait rien que se donner assez de 
ballon pour bien enlever sa jupe en pirouettant», à la ma- 
nière des Noblet, et se montrer quasi nue au parterre. 
Le vieux Vcstris* lui dit, dès l'abord, que ce temps bien 



384 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

exécuté, quand une danseuse était d'une belle nudité, va- 
lait tous les talents imaginables. C'est Vutde poitrine de la 
Danse*. Aussi, disait-il, les illustres danseuses, Camargo, 
Guimard, Taglioni*, toutes maigres, brunes et laides, ne 
peuvent s'en tirer que par du génie. Devant de plus jeunes 
sujets plus habiles qu'elle, TuIIia se retira dans toute sa 
gloire et fit bien. Danseuse aristocratique, ayant peu dé- 
rogé dans ses liaisons, elle ne voulut pas tremper ses che- 
villes dans le gâchis de Juillet. Insolente et belle, Claudine 
avait de beaux souvenirs et peu d'argent, mais les plus 
magnifiques bijoux et l'un des plus beaux mobiliers de 
Paris. En quittant l'Opéra, la fille célèbre, aujourd'hui 
presque oubliée, n'eut plus qu'une idée, elle voulut se 
faire épouser par du Bruel,et vous comprenez qu'elle est 
aujourd'hui madame du Bruel, mais sans que ce mariage 
ait été déclaré. Comment ces sortes de femmes se font 
épouser après sept ou huit ans d'intimité? quels ressorts 
elles poussent? quelles machines elles mettent en mouve- 
ment? si comique que puisse être ce drame intérieur, ce 
n'est pas notre sujet. Du Bruel est marié secrètement, le 
fait est accompli. Avant son mariage, Cursy passait pour 
un joyeux compagnon; il ne rentrait pas toujours chez 
lui, sa vie était quelque peu bohémienne, il se laissait aller 
à une partie, à un souper; il sortait très-bien pour se 
rendre à une répétition de l'Opéra-Comique, et se trou- 
vait, sans savoir comment, à Dieppe, à Baden, à Saint- 
Germain; il donnait à dîner, il menait la vie puissante et 
dépensière des auteurs, des journalistes et des artistes; il 
levait très-bien ses droits d'auteur dans toutes les coulisses 
de Pans, il faisait partie de notre société. Finot, Lous- 
teau, du Tillet, Desroches, Bixiou, Blondet, Couture, 
des Lupeaulx le supportaient malgré son air pédant et sa 
lourde attitude de bureaucrate. Mais une fois mariée, 
Tullia rendit du Bruel esclave. Que voulez-vous, le pauvre 
diable aimait Tullia. Tullia venait, disait-elle, de quitter 
le théâtre pour être toute à lui, pour devenir une bonne 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 3 8 5 

et charmante femme. Tullia sut se faire adopter par les 
femmes les plus jansénistes de la famille du Bruel. Sans 
qu'on eût jamais compris ses intentions d'abord, elle allait 
s'ennuyer chez madame de Bonfalot; elle faisait de riches 
cadeaux à la vieille et avare madame de Chissé, sa grand'- 
tante; elle passa chez cette dame un été, ne manquant 
pas une seule messe. La danseuse se confessa, reçut l'ab- 
solution, communia, mais à la campagne, sous les yeux 
de la tante. Elle nous disait l'hiver suivant : «Comprenez- 
vous? j'aurai de vraies tantes!» Elle était si heureuse de 
devenir une bourgeoise, si heureuse d'abdiquer son indé- 
pendance, qu'elle trouva les moyens qui pouvaient la 
mener au but. Elle flattait ces vieilles gens. Elle a été tous 
les jours, à pied, tenir compagnie pendant deux heures à 
la mère de du Bruel pendant une maladie. Du Bruel était 
étourdi du déploiement de cette ruse à la Maintenon, et 
il admirait cette femme sans faire un seul retour sur lui- 
même, il était déjà si bien ficelé qu'il ne sentait plus la 
ficelle. Claudine fit comprendre à du Bruel que le système 
élastique du gouvernement bourgeois, de la royauté bour- 
geoise, de la cour bourgeoise, était le seul qui pût per- 
mettre à une Tullia, devenue madame du Bruel, de faire 
partie du monde où elle eut le bon sens de ne pas vou- 
loir pénétrer. Elle se contenta d'être reçue chez mesdames 
de Bonfalot, de Chissé, chez madame du Bruel où elle 
posait, sans jamais se démentir, en femme sage, simple, 
vertueuse. Elle fut, trois ans plus tard, reçue chez leurs 
amies. — Je ne peux pourtant pas me persuader que ma- 
dame du Bruel, la jeune, ait montré ses jambes et le reste 
à tout Paris, à la lueur de cent becs de lumières! disait 
naïvement madame Anselme Popinot. Juillet 1830 res- 
semble, sous ce rapport, à l'Empire de Napoléon qui 
reçut à sa cour une ancienne femme de chambre, dans la 
personne de madame Carat, épouse du Grand-Juge*. L'an-, 
cienne danseuse avait rompu net, vous le devinez, avec 
toutes ses camarades : elle ne reconnaissait parmi ses an- 

XVIII. i$ . 



^S6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ciennes connaissances personne qui pût la compromettre. 
En se mariant, elle avait loué, rue de la Victoire, un tout 
petit charmant hôtel entre cour et jardin où elle fit des 
dépenses folles, et où s'engouffrèrent les plus belles choses 
de son mobiher et de celui de du Bruel.Tout ce qui parut 
ordinaire ou commun fut vendu. Pour trouver des analo- 
gies au luxe qui scintillait chez elle, on doit remonter jus- 
qu'aux beaux jours des Guimard, des Sophie Arnoult, 
des Duthé* qui dévorèrent des fortunes princières. Jusqu'à 
quel point cette riche existence intérieure agissait-elle sur 
du Bruel? La question, délicate à poser, est plus délicate 
à résoudre. Pour donner une idée des fantaisies deTullia, 
qu'il me suffise de vous parler d'un détail. Le couvre-pieds 
de son lit est en dentelle de point d'Angleterre, il vaut dix 
mille francs. Une actrice célèbre en eut un pareil, Clau- 
dine le sut; dès lors elle fit monter sur son lit un magni- 
fique angora. Cette anecdote peint la femme. Du Bruel 
n'osa pas dire un mot, il eut ordre de propager ce défi de 
luxe porté à Vautre. Tullia tenait à ce présent du duc de 
Rhétoré; mais un jour, cinq ans après son mariage, elle 
joua si bien avec son chat qu'elle déchira le couvre-pieds, 
en tira des voiles, des volants, des garnitures, et le rem- 
plaça par un couvre-pieds de bon sens, par un couvre- 
pieds qui était un couvre-pieds et non une preuve de la 
démence particulière à ces femmes qui se vengent par un 
luxe insensé, comme a dit un journaliste, d'avoir vécu de 
pommes crues dans leur enfance. La journée où le couvre- 
pieds fut mis en lambeaux, marqua, dans le ménage, une 
ère nouvelle. Cursy se distingua par une féroce activité. 
Personne ne soupçonne à quoi Paris a dû le Vaudeville 
dix- huitième siècle, à poudre, à mouches qui se rua sur 
les théâtres. L'auteur de ces mille et un vaudevilles, des- 
quels se sont tant plaints les feuilletonistes, est un vouloir 
formel de madame du Bruel : elle exigea de son mari 
l'acquisition de l'hôtel où elle avait fait tant de dépenses, 
où clic avait casé un mobilier de cinq cent mille francs. 



UX PRINCE DE LA BOHEME. 387 

Pourquoi? Jamais TuIIia ne s'explique, elle entend admi- 
rablement le souverain parce que des femmes. — On s'est 
beaucoup moqué de Cursj, dit-elle, mais, en définitif, il 
a trouvé cette maison dans la boîte de rouge, dans la 
houppe à poudrer et les habits pailletés du dix- huitième 
siècle. Sans moi, jamais il n'y aurait pensé, reprit-elle en 
s'enfonçant dans ses coussins au coin de son feu. Elle 
nous disait cette parole au retour d'une première représen- 
tation d'une pièce de du Bruel qui avait réussi et contre 
laquelle elle prévoyait une avalanche de feuilletons. Tullia 
recevait. Tous les lundis elle donnait un thé; sa société 
était aussi bien choisie qu'elle le pouvait, elle ne négligeait 
rien pour rendre sa maison agréable. On y jouait la bouil- 
lotte dans un salon, on causait dans un autre; quelquefois, 
dans le plus grand, dans un troisième salon, elle donnait 
des concerts, toujours courts, et auxquels elle n'admettait 
jamais que les plus éminents artistes. Elle avait tant de bon 
sens qu'elle arrivait au tact le plus exquis, qualité qui lui 
donna sans doute un grand ascendant sur du Bruel; le 
vaudevilliste, d'ailleurs, l'aimait de cet amour que l'habi- 
tude finit par rendre indispensable à l'existence. Chaque 
jour met un fil de plus à cette trame forte, irrésistible, fine 
dont le réseau tient les plus délicates velléités, enserre les 
plus fugitives passions, les réunit, et garde un homme lié 
pieds et poings, cœur et tête. Tullia connaissait bien 
Cursy, elle savait où le blesser, elle savait comment le 
guérir. Pour tout observateur, même pour un homme qui 
se pique autant que moi d'un certain usage, tout est abîme 
dans ces sortes de passions, les profondeurs sont là plus 
ténébreuses que partout ailleurs; enfin les endroits les 
plus éclairés ont aussi des teintes brouillées. Cursy, vieil 
auteur usé par la vie des coulisses, aimait ses aises, il ai- 
mait la vie luxueuse, abondante, facile; il était heureux 
d'être roi chez lui, de recevoir une partie des hommes 
littéraires dans un hôtel où éclatait un luxe royal, où 
brillaient les œuvres choisies de l'Art moderne. Tullia 



388 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

laissait trôner du Bruel parmi cette gent où se trouvaient 
des journalistes assez faciles à prendre et à embucquer. 
Grâce à ses soirées, à des prêts bien placés, Cursj n'était 
pas trop attaqué, ses pièces réussissaient. Aussi ne se 
serait-il pas séparé de TuIIia pour un empire. II eût fait 
bon marché d'une infidélité, peut-être, à la condition de 
n'éprouver aucun retranchement dans ses jouissances 
accoutumées; mais, chose étrange! TuIIia ne lui causait 
aucune crainte en ce genre. On ne connaissait pas de fan- 
taisie à l'ancien Premier Sujet; et si elle en avait eu, certes 
elle aurait gardé toutes les apparences. — Mon cher, nous 
disait doctoralement sur le boulevard du Bruel, il n'y a 
rien de tel que de vivre avec une de ces femmes qui, par 
l'abus, sont revenues des passions. Les femmes comme 
Claudine ont mené leur vie de garçon, elles ont des plai- 
sirs par-dessus la tête, et font les femmes les plus ado- 
rables qui se puissent désirer : sachant tout, formées et 
point bégueules, faites à tout, indulgentes. Aussi prêché-je 
à tout le monde d'épouser un reste de cheval anglais. Je 
suis l'homme le plus heureux de la terre ! Voilà ce que 
me disait du Bruel à moi-même en présence de Bixiou. 

— Mon cher, me répondit le dessinateur, il a peut-être 
raison d'avoir tort! Huit jours après, du Bruel nous avait 
priés de venir dnier avec lui, un mardi; le matin j'allai 
le voir pour une affaire de théâtre, un arbitrage qui 
nous était confié par la Commission des auteurs drama- 
tiques; nous étions forcés de sortir; mais auparavant, il 
entra dans la chambre de Claudine où il n'entre pas sans 
frapper, il demanda la permission. — Nous vivons en 
grands seigneurs, dit-il en souriant, nous sommes libres. 
Chacun chez nous ! Nous fûmes admis. Du Bruel dit à 
Claudine : «J'ai invité quelques personnes aujourd'hui. 

— Vous voilà! s'écria-t-elle, vous invitez du monde sans 
me consulter, je ne suis rien ici. Tenez, me dit-clTe en 
me prenant pour juge par un regard, je vous le demande, 
à vous-même, quand on a fait la folie de vivre avec une 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 389 

femme de ma sorte, car enfin, J'étais une danseuse de 
l'Opéra... Oui, pour qu'on l'oublie, je ne dois jamais 
l'oublier moi-même. Eh! bien, un homme d'esprit, pour 
relever sa femme dans l'opinion publique, s'efforcerait 
de lui supposer une supériorité, de justifier sa détermi- 
nation par la reconnaissance de qualités éminentes chez 
cette femme ! Le meilleur moyen pour la faire respecter 
par les autres est de la respecter chez elle, de l'y laisser 
maîtresse absolue. Ah! bien, il me donnerait de l'amour- 
propre à voir combien il craint d'avoir l'air de m'écouter. 
Il faut que j'aie dix fois raison pour qu'il me fasse une 
concession. » Chaque phrase ne passait pas sans une dé- 
négation faite par gestes de la part de du Bruel. — Oh ! 
non, non, reprit-elle vivement en voyant les gestes de son 
mari, du Bruel, mon cher, moi qui toute ma vie, avant 
de vous épouser, ai joué chez moi le rôle de reine, je 
m'y connais! Mes désirs étaient épiés, satisfaits, com- 
blés... Après tout, j'ai trente-cinq ans, et les femmes de 
trente-cinq ans ne peuvent pas être aimées. Oh ! si j'avais 
et seize ans, et ce qui se vend si cher à l'Opéra, quelles 
attentions vous auriez pour moi, monsieur du Bruel! Je 
méprise souverainement les hommes qui se vantent d'ai- 
mer une femme et qui ne sont pas toujours auprès d'elle 
aux petits soins. Voyez-vous, du Bruel, vous êtes petit et 
chafouin, vous aimez à tourmenter une femme, vous 
n'avez qu'elle sur qui déployer votre force. Un Napoléon 
se subordonne à sa maîtresse, il n'y perd rien; mais vous 
autres ! vous ne vous croyez plus rien alors, vous ne voulez 
pas être dominés. Trente-cinq ans, mon cher, me dit-elle, 
l'énigme est là... Allons, il dit encore non. Vous savez 
bien que j'en ai trente-sept. Je suis bien fâchée, mais allez 
dire à tous vos amis que vous les mènerez au Rocher-de- 
Cancaîe*. Je pourrais leur donner à dîner; mais je ne le 
veux pas, ils ne viendront pas! Mon pauvre petit mono- 
logue vous gravera dans la mémoire le précepte salutaire 
du Chacun chez soi qui est notre charte, ajouta-t-elle en 



390 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

riant et revenant à la nature folle et capricieuse de la fille 
d Opéra. — Hé! bien, oui, ma chère petite minette, dit 
du Bruel, là, là, ne vous fâchez pas. Nous savons vivre. 
Il lui baisa les mains et sortit avec moi; mais furieux. De 
la rue de la Victoire au boulevard, voici ce qu'il me dit, 
SI toutefois les phrases que souffre la typographie parmi 
les plus violentes injures peuvent représenter les atroces 
paroles, les venimeuses pensées qui ruisselèrent de sa 
bouche comme une cascade échappée de coté dans un 
grand torrent. — Mon cher, je quitterai cette infâme dan- 
seuse Ignoble, cette vieille toupie qui a tourné sous le 
fouet de tous les airs d'opéra, cette guenipe, cette guenon 
de Savoyard! Oh! toi qui t'es attaché aussi à une actrice, 
mon cher, que jamais fidée d'épouser ta maîtresse ne te 
poursuive! Vois-tu, c'est un supplice oublié dans l'enfer 
de Dante! Tiens, maintenant je la battrais, je la cogne- 
rais, je lui dirais son fait. Poison de ma vie, elle me fait 
aller comme un valet de volet! Il était sur le boulevard, 
et dans un état de fureur tel que les mots ne sortaient pas 
de sa gorge. «Je chausserai mes pieds dans son ventre! 
— A propos de quoi ? lui dis-je. — Mon cher, tu ne sau- 
ras jamais les mille myriades de fantaisies de cette gaupe! 
Quand je veux rester, elle veut sortir; quand je veux sor- 
tir, elle veut que je reste. Ça vous débagoule des raisons, 
des accusations, des syllogismes, des calomnies, des pa- 
roles à rendre fou! Le Bien, c'est leur fantaisie! le Mal, 
c'est la nôtre! Foudroyez-les par un mot qui leur coupe 
leurs raisonnements, elles se taisent et vous regardent 
comme si vous étiez un chien mort. Mon bonheur?... 
Il s'explique par une servilité absolue, par la vassalité du 
chien de basse-cour. Elle me vend trop cher le peu qu'elle 
me donne. Au diable ! Je lui laisse tout et je m'enfuirai 
dans une mansarde. Oh! la mansarde et la liberté! Voici 
cinq ans que je n'ose faire ma volonté!» Au lieu d'aller 
prévenir ses amis, Cursy resta sur le boulevard, arpentant 
l'asphalte depuis la rue de Richelieu jusqu'à la rue du 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 39 I 

Mont-Blanc, en se livrant aux plus furieuses imprécations 
et aux exagérations les plus comiques. H était dans la rue 
en proie à un paroxisme de colère qui contrastait avec son 
calme à la maison. Sa promenade servit à user la trépi- 
dation de ses nerfs et la tempête de son âme. Vers deux 
heures, dans. un de ses mouvements désordonnés, il 
s'écria : « Ces damnées femelles ne savent ce qu'elles veu- 
lent. Je parie ma tête à couper que, si je retourne chez 
moi lui dire que j'ai prévenu mes amis et que nous dî- 
nons au Rocher-de-Cancale , cet arrangement demandé par 
elle ne lui conviendra plus. Mais, me dit-il, elle aura 
décampé. Peut-être y a-t-il là-dessous un rendez-vous 
avec quelque barbe de bouc! Non, car elle m'aime au 
fond ! » 

— Ah! madame, dit Nathan en regardant d'un air 
fin la marquise, qui ne put s'empêcher de sourire, il n'y a 
que les femmes et les prophètes qui sachent faire usage 
de la Foi. 

— Du Bruel, reprit-il, me ramena chez lui, nous y 
allâmes lentement. II était trois heures. Avant de monter, 
il vit du mouvement dans la cuisine, il y entre, voit des 
apprêts et me regarde en interrogeant sa cuisinière. «Ma- 
dame a commandé un dîner, répondit- elle, madame est 
habillée, elle a fait venir une voiture, puis elle a changé 
d'avis, elle a renvoyé la voiture en la redemandant pour 
l'heure du spectacle. — Hé! bien, s'écria du Bruel, que 
te disais-je!» Nous entrâmes à pas de loup dans l'appar- 
tement. Personne. De salon en salon, nous arrivâmes jus- 
qu'à un boudoir o\\ nous surprîmes Tullia pleurant. Elle 
essuya ses larmes sans affectation et dit à du Bruel : «En- 
voyez au Rocher-de-Cancale un petit mot pour prévenir 
vos invités que le dîner a lieu ici!» Elle avait fait une de 
ces toilettes que les femmes de théâtre ne savent pas 
composer : élégante, harmonieuse de ton et de formes, 
des coupes simples, des étoffes de bon goût, ni trop 
chères, ni trop communes, rien de voyant, rien d cxa- 



392 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

géré, mot que Ton efface sous le mot artiste avec lequel 
se paient les sots. Enfin, elle avait l'air comme il faut. 
A trente-sept ans,Tunia se trouve à la plus belle phase 
de la beauté chez les Françaises. Le célèbre ovale de son 
visage était, en ce moment, d'une pâleur divine, elle avait 
ôté son chapeau; je voyais le léger duvet, cette fleur des 
fruits, adoucissant les contours moelleux déjà si fins de 
sa joue. Sa figure accompagnée de deux grappes de che- 
veux blonds avait une grâce triste. Ses yeux gris étince- 
lants étaient noyés dans la vapeur des larmes. Son nez 
mince, digne du plus beau camée romain, et dont les 
ailes battaient, sa petite bouche enfantine encore, son long 
col de reine à veines un peu gonflées, son menton rougi 
pour un moment par quelque désespoir secret, ses oreilles 
bordées de rouge, ses mains tremblantes sous le gant, 
tout accusait des émotions violentes. Ses sourcils agités 
par des mouvements fébriles trahissaient une douleur. 
Elle était sublime. Son mot écrasa du Bruel. Elle nous 
jeta ce regard de chatte, pénétrant et impénétrable, qui 
n'appartient qu'aux femmes du grand monde et aux 
femmes du théâtre; puis elle tendit la main à du Bruel, 
— Mon pauvre ami , dès que tu as été parti je me suis fait 
mille reproches. Je me suis accusée d'une effroyable in- 
gratitude et je me suis dit que j'avais été mauvaise. Ai-je 
été bien mauvaise ? me demanda-t-elle. Pourquoi ne pas 
recevoir tes amis? n'es-tu pas chez toi? veux-tu savoir le 
mot de tout cela? Eh! bien, j'ai peur de ne pas être 
aimée. Enfin j'étais entre le repentir et la honte de reve- 
nir; quand j'ai lu les journaux, j'ai vu une première re- 
présentation aux Variétés, j'ai cru que tu voulais traiter 
un collaborateur. Seule, j'ai été faible, je me suis habillée 
pour courir après toi... pauvre chat! Du Bruel me re- 
garda d'un air victorieux, il ne se souvenait pas de la 
moindre de ses oraisons contra TuUia. «Eh! bien, cher 
ange, je ne suis allé chez personne, lui dit-il. — Comme 
nous nous entendons!» s'écria-t-elle. Au moment où elle 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 393 

disait cette ravissante parole, je vis à sa ceinture un petit 
billet placé en travers, mais je n'avais pas besoin de cet 
indice pour deviner que les fantaisies deTuIIia se rappor- 
taient à des causes occultes. La femme est, selon moi, 
l'être le plus logique, après fenfant.Tous deux, ils offrent 
le sublime phénomène du triomphe constant de la pensée 
unique. Chez l'enfant, la pensée change à tout moment, 
mais il ne s'agite que pour cette pensée et avec une telle 
ardeur que chacun lui cède, fasciné par l'ingénuité, par 
la persistance du désir. La femme change moins souvent; 
mais l'appeler fantasque est une injure d'ignorant. En 
agissant, elle est toujours sous l'empire d'une passion, et 
c'est merveille de voir comme elle fait de cette passion le 
centre de la nature et de la société. Tullia fut chatte, elle 
entortilla du Bruel, la journée redevint bleue et le soir fut 
magnifique. Ce spirituel vaudevilliste ne s'apercevait pas 
de la douleur enterrée dans le cœur de sa femme. «Mon 
cher, me dit-il, voilà la vie : des oppositions, des con- 
trastes! — Surtout quand ce ne n'est pas joué! répon- 
dis-je. — Je l'entends bien ainsi, reprit-il. Mais sans ces 
violentes émotions, on mourrait d'ennui ! Ah ! cette femme 
a le don de m'émouvoir! » Après le dîner nous allâmes 
aux Variétés*; mais, avant le départ, je me glissai dans 
l'appartement de du Bruel, j'y pris sur une planche, 
parmi des papiers sacrifiés, le numéro des Petites-Arches* 
où se trouvait la notification du contrat de l'hôtel acheté 
par du Bruel, exigée pour la purge légale. En lisant ces 
mots qui me sautèrent aux yeux comme une lueur : A la 
requête de Jean François du Bruel et de Claudine Chaffaroux , 
son épouse, tout fut expliqué pour moi. Je pris le bras de 
Claudine et j'affectai de laisser descendre tout le monde 
avant nous. Quand nous fûmes seuls : «Si j'étais La Pal- 
ferine, lui dis-je, je ne ferais jamais manquer de rendez- 
vous!» Elle se posa gravement un doigt sur les lèvres, et 
descendit en me pressant le bras, elle me regardait avec 
une sorte de plaisir en pensant que je connaissais La Pal- 



3^4 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

ferine. Savez-vous quelle fut sa première idée? Elle 
voulut faire de moi son espion ; mais elle rencontra le 
badinage de la Bohême. Un mois après, au sortir d'une 
première représentation d'une pièce de du Bruel, il pleu- 
vait, nous étions ensemble, j'allai chercher un fiacre. 
Nous étions restés pendant quelques instants, sur le thé- 
âtre, et il ne se trouvait plus de voitures à l'entrée. Clau- 
dine gronda fort du Bruel; et quand nous roulâmes, car 
elle me reconduisit chez Florine, elle continua la querelle 
en lui disant les choses les plus mortifiantes. «Eh! bien, 
qu'y a-t-il ? demandai-je. — Mon cher, elle me reproche 
de vous avoir laissé courir après le fiacre, et part de là 
pour vouloir désormais un équipage. — Je n'ai jamais, 
étant Premier Sujet, fait usage de mes pieds que sur les 
planches, dit-elle. Si vous avez du cœur, vous inventerez 
quatre pièces de plus par an, vous songerez qu'elles doi- 
vent réussir en songeant à la destination de leur produit, 
et votre femme n'ira pas dans la crotte. C'est une honte 
que j'aie à le demander. Vous auriez du deviner mes per- 
pétuelles souffrances depuis cinq ans que me voici ma- 
riée ! — Je le veux bien, répondit du Bruel, mais nous 
nous ruinerons. — Si vous faites des dettes, répondit- 
elle, la succession de mon oncle les paiera. — Vous êtes 
bien capable de me laisser les dettes et de garder la suc- 
cession. — Ah! vous le prenez ainsi, répondit-elle. Je ne 
vous dis plus rien. Un pareil mot me ferme la bouche. » 
Aussitôt du Bruel se répandit en excuses et en protesta- 
tions d'amour, elle ne répondit pas; il lui prit les mains, 
elle les lui laissa prendre, elles étaient comme glacées, 
comme des mains de morte. Tullia, vous comprenez, 
jouait admirablement ce rôle de cadavre que jouent les 
femmes, afin de vous prouver qu'elles vous refusent leur 
consentement à tout, qu'elles vous suppriment leur âme, 
leur esprit, leur vie, et se regardent elles-mêmes comme 
une bête de somme. Il n'y a rien qui pique plus les gens 
de cœur que ce manège. Elles ne peuvent cependant cm- 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 395 

ployer ce moyen qu'avec ceux qui les adorent. — Crojez- 
vous, me dit-elIe de l'an" le plus méprisant, qu'un comte 
aurait proféré pareille injure, quand même il l'aurait 
pensée? Pour mon malheur, j'ai vécu avec des ducs, avec 
des ambassadeurs, avec des grands seigneurs, et je con- 
nais leurs manières. Comme cela rend la vie bourgeoise 
insupportable ! Après tout un vaudevilliste n'est ni un 
Rastignac, ni un Rhétoré... Du Bruel était blême. Deux 
jours après, du Bruel et moi nous nous rencontrâmes au 
foyer de l'Opéra; nous fîmes quelques tours ensemble, 
et la conversation tomba sur Tullia. — Ne prenez pas au 
sérieux, me dit- il, mes folies sur le boulevard, je suis 
violent. Pendant deux hivers, je fus assez assidu chez du 
Bruel, et je suivis attentivement les manèges de Claudine. 
Elle eut un brillant équipage et du Bruel se lança dans 
la politique, elle lui fit abjurer ses opinions royahstes. Il 
se rallia, fut replacé dans l'administration de laquelle 
il faisait autrefois partie; elle lui fit briguer les suffrages 
de la garde nationale, il y fut élu chef de bataillon; il se 
montra si valeureusement dans une émeute, qu'il eut la 
rosette d'officier de la Légion-d'Honneur, il fut nommé 
maître des requêtes, et chef de division. L'oncle Chafïa- 
roux mourut, laissant quarante mille livres de rente à sa 
nièce, les trois quarts de sa fortune environ. Du Pruel 
fut nommé député, mais auparavant, pour n'être pas 
soumis à la réélection, il se fit nommer Conseillci-d'Etat 
et directeur. II réimprima des traités d'archéolooic, des 
œuvres de statistique, et deux brochures politiques qui 
devinrent le prétexte de sa nomination à l'une des com- 
plaisantes Académies de l'Institut. En ce moment, il est 
commandeur de la Léaion, et s'est tant remué dans les 
intrigues de la Chambre qu'il vient d'être nommé pair 
de France et comte. Notre ami n'ose pas encore porter ce 
titre, sa femme seule met sur ses cartes : la comtesse du 
Bruel. L'ancien vaudevilliste a l'ordre de Léopold, l'ordre 
d'Isabelle, la croix de Saint-Wladinur, deuxième classe. 



39<^ SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

l'ordre du Mérite civil de Bavière, l'ordre papal de l'Épe- 
ron d'Or; enfin, il porte toutes les petites croix, outre sa 
grande. H y a trois mois, Claudine est venue à la porte 
de La Palferine, dans son brillant équipage armorié. Du 
Bruel est petit-fils d'un traitant anobli sur la fin du règne 
de Louis XIV, ses armes ont été composées par Chérin* 
et la couronne Comtale ne messied pas à ce blason, qui 
n'offre aucune des ridiculités impériales. Ainsi Claudine 
avait exécuté, dans l'espace de trois années, les conditions 
du programme que lui avait imposé le charmant, le joyeux 
La Palferine. Un jour, il y a de cela un mois, elle monte 
l'escalier du méchant hôtel où loge son amant, et grimpe 
dans sa gloire, mise comme une vraie comtesse du 
faubourg Saint-Germain, à la mansarde de notre ami. 
La Palferine voit Claudine et lui dit : «Je sais que tu t'es 
fait nommer pair. Mais il est trop tard, Claudine, tout le 
monde me parle de la Croix du Sud, je veux la voir. — 
Jeté l'aurai», dit-elle. Là-dessus, La Palferine partit d'un 
rire homérique. «Décidément, reprit- il, je ne veux pas, 
■pour maîtresse, d'une femme ignorante comme un bro- 
chet, et qui fait de tels sauts de carpe qu'elle va des cou- 
lisses de l'Opéra à la Cour, car je te veux voir à la cour 
citoyenne. — Qu'est-ce que la croix du Sud?» me dit-elle 
d'une VOIX triste et humiliée. Saisi d'admiration pour cette 
intrépidité de l'amour vrai qui, dans la vie réelle comme 
dans les fables les plus ingénues de la féerie, s'élance dans 
des précipices pour y conquérir la fleur qui chante ou 
l'œuf du Rok, je lui expliquai que la Croix du Sud était 
un amas de nébuleuses, disposé en forme de croix, plus 
brillant que la voie Lactée, et qui ne se voyait que dans 
les mers du Sud. — Eh! bien, lui dit-elle, Charles, al- 
lons-y. Malgré la férocité de son esprit, La Palferine eut 
une larme aux yeux; mais quel regard et quel accent chez 
Claudine! je n'ai rien vu de comparable, dans ce que les 
efforts des grands acteurs ont eu de plus extraordinaire, 
au mouvement par lequel en vovant ces veux, si durs 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 397 

pour elle, mouillés de larmes, Claudme tomba sur ses 
deux genoux, et balsa la main de cet impitoyable La Pal- 
ferine; il la releva, prit son grand air, ce qu'il nomme 
l'air Rusticoli, et lui dit : «Allons, mon enfant, je ferai 
quelque chose pour toi. Je te mettrai dans. . . mon testa- 
ment!» 

— Eh! bien, dit en finissant Nathan à madame de 
Rochefide, je me demande si du Bruel est joué. Certes, 
il n'y a rien de plus comique, de plus étrange que de voir 
les plaisanteries d'un jeune homme insouciant faisant la 
loi d'un ménage, d'une famille, ses moindres caprices y 
commandant, y décommandant les résolutions les plus 
graves. Le fait du dîner s'est, vous comprenez, renouvelé 
dans mille occasions et dans un ordre de choses im- 
portantes! Mais sans les fantaisies de sa femme, du 
Bruel serait encore de Cursy, un vaudevilliste parmi 
cinq cents vaudevillistes; tandis qu'il est à la Chambre 
des Pairs... 

— Vous changerez les noms, j'espère! dit Nathan à 
madame de La Baudraje. 

— Je le croîs bien, je n'ai mis que pour vous les 
noms aux masques. Mon cher Nathan, dit-elle à l'oreille 
du poëte, je sais un autre ménage oii c'est la femme qui 
est du Bruel. 

— Et le dénoùment? demanda Lousteau qui revint au 
moment où madame de La Baudraje achevait la lecture 
de sa nouvelle. 

— Je ne croîs pas aux dénoûments, dit madame de La 
Baudraje, il faut en faire quelques-uns de beaux pour 
montrer que l'art est aussi fort que le hasard; mais, mon 
cher, on ne relit une œuvre que pour ses détails. 

— Mais il J a un dénoùment, dit Nathan. 

— Eh! lequel? demanda madame de La Baudiaye. 

— La marquise de Rochefide est folle de Charles- 
Edouard. Mon récit avait piqué sa curiosité. 



398 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Oh ! la malheureuse ! s'écria madame de La Bau- 
draje. 

— Pas si malheureuse! dit Nadian, car Maxime de 
TraiIIes et La Palferme ont brouillé le marquis avec ma- 
dame Schontz et vont raccommoder Arthur et Béatrix. 
(Voyez Béatrix, Scènes de la Vie privée. ) 

1839-1845. 




UN HOMME D'AFFAIRES 



A Monsieur le Baron James Rothschild", 

Consul gênerai d'Autriche à Paris, banquier 




UN HOMME D'AFFAIRES. 




Lorette est un mot décent inventé pour exprimer 
l'état d'une fille ou la fille d'un état difficile à 
nommer, et que, dans sa pudeur, l'Académie 
Française a négligé de définir, vu l'âge de ses 
quarante membres. Quiand un nom nouveau ré- 
pond à un cas social qu'on ne pouvait pas dire sans péri- 
phrases, la fortune de ce mot est faite. Aussi la Lorette 
passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans 
celles où ne passera jamais une Lorette. Le mot ne fut fait 
qu'en 1840, sans doute à cause de l'agglomération de ces 
nids d'hirondelles autour de l'église dédiée à Notre-Dame- 
de-Lorette. Ceci n'est écrit que pour les étymologistes. Ces 
messieurs ne seraient pas tant embarrassés si les écrivains 

XVIII. 26 



4o2 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

du Moyen-Age avaient pris le soin de détailler les mœurs, 
comme nous le faisons dans ce temps d'analyse et de 
description. Mademoiselle Turquet , ou Malaga , car elle est 
beaucoup plus connue sous son nom de guerre (voir La 
Fausse Maîtresse), est l'une des premières paroissiennes de 
cette charmante église. Cette joyeuse et spirituelle fille, 
ne possédant que sa beauté pour fortune, faisait, au mo- 
ment où cette histoire se conta, le bonheur d'un notaire 
qui trouvait dans sa notaresse une femme un peu trop dé- 
vote, un peu trop roide, un peu trop sèche pour trouver 
le bonheur au logis. Or, par une soirée de carnaval, maître 
Cardot avait régalé, chez mademoiselle Turquet, Des- 
roches l'avoué, Bixiou le caricaturiste, Lousteau le feuille- 
toniste, Nathan, dont les noms illustres dans La Comédie 
HUMAINE rendent superflus toute espèce de portrait. Le 
jeune La Palferine, dont le titre de comte de vieille roche, 
roche sans aucun filon de métal, hélas! avait honoré de sa 
présence le domicile illégal du notaire. Si l'on ne dîne pas 
chez une Lorette pour y manger le bœuf patriarcal, le 
maigre poulet de la table conjugale et la salade de famille. 
Ton n'y tient pas non plus les discours hypocrites qui ont 
cours dans un salon meublé de vertueuses bourgeoises. 
Ah ! quand les bonnes mœurs seront-elles attrayantes ? 
Quand les femmes du grand monde montreront-elles un 
peu moins leurs épaules et un peu plus de bonhomie 
ou d'esprit? Marguerite Turquet, l'Aspasie du Cirque- 
Olympique, est une de ces natures franches et vives à qui 
l'on pardonne tout à cause de sa naïveté dans la faute et 
de son esprit dans le repentir, à qui l'on dit, comme 
Cardot, assez spirituel quoique notaire pour le dire : 
«Trompe-moi bien!» Ne croyez pas néanmoins à des 
énormités. Desroches et Cardot étaient deux trop bons 
enfants et trop vieillis dans le métier pour ne pas être de 
plain-pied avec Bixiou, Lousteau, Nathan et le jeune 
comte. Et ces messieurs, ayant eu souvent recours aux 
deux officiers ministériels, les connaissaient trop pour, en 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4^3 

Style lorette, les faire poser. La conversation, parfumée des 
odeurs de sept cigares, fantasque d'abord comme une 
chèvre en liberté, s'arrêta sur la stratégie que crée à Paris 
la bataille incessante qui s'y livre entre les créanciers et les 
débiteurs. Or, si vous daignez vous souvenir de la vie et 
des antécédents des convives, vous eussiez difficilement 
trouvé dans Pans des gens plus instruits en cette matière : 
les uns émérites, les autres artistes, ils ressemblaient à des 
magistrats riant avec des justiciables. Une suite de dessins 
faits par Bixiou sur Clichy* avait été la cause de la tournure 
que prenait le discours. Il était minuit. Ces personnages, 
diversement groupés dans le salon autour d'une table et 
devant le feu, se livraient à ces charges qui non-seulement 
ne sont compréhensibles et possibles qu'à Pans, mais en- 
core qui ne se font et ne peuvent être comprises que dans 
la zone décrite par le faubourg Montmartre et par la rue 
de la Chaussée-d'Antin, entre les hauteurs de la rue de 
Navarin et la ligne des boulevards. 

En dix minutes, les réflexions profondes, la grande et 
la petite morale, tous les quolibets furent épuisés sur ce 
sujet, épuisé déjà vers i^oo par Rabelais. Ce n'est pas un 
petit mérite que de renoncer à ce feu d'artifice terminé 
par cette dernière fusée due à Malaga. 

— Tout ça tourne au profit des bottiers, dit- elle. 
J'ai quitté une modiste qui m'avait manqué deux cha- 
peaux. La rageuse est venue vingt-sept fois me demander 
vingt francs. Elle ne savait pas que nous n'avons jamais vingt 
francs. On a mille francs, on envoie chercher cinq cents 
francs chez son notaire; mais vingt francs, je ne les ai 
jamais eus. Ma cuisinière et ma femme de chambre ont 
peut-être vingt francs à elles deux. Moi, je n'ai que du 
crédit, et je le perdrais en empruntant vingt francs. Si je 
demandais vingt francs, rien ne me distinguerait plus de 
mes confrères qui se promènent sur le boulevard. 

— La modiste est-elle payée? dit La Palferinc. 

— Ah! çà, deviens-tu bête, toi? dit-cllc à La Palferinc 



26. 



4o4 SCÈ_\ES DE LA VIE PARISIENNE. 

en clignant, elle est venue ce matin pour la vingt-septième 
fois, voilà pourquoi je vous en parle. 

— Comment avez-vous fait? dit Desroches. 

— J'ai eu pitié d'elle, et... je lui ai commandé le petit 
chapeau que j'ai fini par inventer pour sortir des formes 
connues. Si mademoiselle Amanda réussit, elle ne me de- 
mandera plus rien : sa fortune est faite. 

— Ce que j'ai vu de plus beau dans ce genre de lutte, 
dit maître Desroches, peint, selon moi, Pans, pour des 
gens qui le pratiquent, beaucoup mieux que tous les ta- 
bleaux où l'on peint toujours un Paris fantastique. Vous 
croyez être bien forts, vous autres, dit- il en regardant 
Nathan et Lousteau, Bixiou et La Palferine; mais le roi, 
sur ce terrain, est un certain comte qui maintenant s'oc- 
cupe de faire une fin, et qui, dans son temps, a passé pour 
le plus habile, le plus adroit, le plus renaré, le plus in- 
struit, le plus hardi, le plus subtil, le plus ferme, le plus 
prévoyant de tous les corsaires à gants jaunes, à cabriolet, 
à belles manières qui naviguèrent, naviguent et navigue- 
ront sur la mer orageuse de Pans. Sans foi ni loi, sa poli- 
tique privée a été dirigée par les principes qui dirigent 
celle du cabinet anglais. Jusqu'à son mariage, sa vie fut 
une guerre continuelle comme celle de... Lousteau, dit-il. 
J'étais et suis encore son avoué. 

— Et la première lettre de son nom est Maxime de 
Trailles, dit La Palferine. 

— 11 a d'ailleurs tout payé, n'a fait de tort à personne, 
reprit Desroches; mais, comme le disait tout-à-l'heure 
notre ami Bixiou, payer en mars ce qu'on ne veut payer 
qu'en octobre est un attentat à la liberté individuelle. En 
vertu d'un article de son code particulier, Maxime consi- 
dérait comme une escroquerie la ruse qu'un de ses créan- 
ciers employait pour se faire payer immédiatement. De- 
puis long-temps, la lettre de change avait été comprise 
par lui dans toutes ses conséquences immédiates et mé- 
diates. Un jeune homme appelait, chez moi, devant lui, 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4^5 

la lettre de change : «Le pont-aux-ânes ! — Non,dit-iI, 
c'est le pont-des-soLipirs, on n'en revient pas.» Aussi sa 
science en fait de jurisprudence commerciale était-elle si 
complète qu'un agréé ne lui aurait rien appris. Vous savez 
qu'alors il ne possédait rien, sa voiture, ses chevaux étaient 
loués, il demeurait chez son valet de chambre, pour qui, 
dit-on, il sera toujours un grand homme, même après le 
mariage qu'il veut faire ! Membre de trois clubs, il y dînait 
quand il n'avait aucune invitation en ville. Généralement 
il usait peu de son domicile... 

— II m'a dit, à moi, s'écria La Palferine en interrom- 
pant Desroches : «Ma seule fatuité, c'est de prétendre que 
je demeure rue Pigale. » 

— Voilà l'un des deux combattants, reprit Desroches, 
maintenant voici l'autre. Vous avez entendu plus ou moins 
parler d'un certain Claparon... 

— Il avait les cheveux comme ça, s'écria Bixiou en 
ébouriffant sa chevelure. 

Et, doué du même talent que Chopin le pianiste pos- 
sède à un si haut degré pour contrefaire les gens, il re- 
présenta le personnage à l'instant avec une effrayante 
vérité. 

— II roule ainsi sa tête en parlant, il a été commis- 
voyageur, il a fait tous les métiers... 

— Eh ! bien, il est né pour voyager, car il est, à l'heure 
où je parle, en route pour l'Amérique, dit Desroches. 
Il n'y a plus de chance que là pour lui, car il sera proba- 
blement condamné par contumace pour banqueroute 
frauduleuse à la prochaine session. 

— Un homme à la mer! cria Malaga. 

— Ce Claparon, reprit Desroches, fut pendant six à 
sept ans le paravent, l'homme de paille, le bouc émissaire 
de deux de nos amis , Du Tillet et Nucingen ; mais en 1829 , 
son rôle fut si connu que... 

— Nos amis l'ont lâché, dit Bixiou. 

— Enfin ils l'abandonnèrent à sa destinée; et, reprit 



4o6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Desroches, il roula dans la fange. En 1833, il s'était associé 
pour faire des affaires avec un nommé Cérizet. .. 

— Comment! celui qui, lors des entreprises en com- 
mandite, en fît une si gentiment combinée que la Sixième 
Chambre l'a foudroyé par deux ans de prison ? demanda 
la Lorette. 

— Le même, répondit Desroches. Sous la Restaura- 
tion, le métier de ce Cérizet consista, de 1823 à 1827, à 
signer intrépidement des articles poursuivis avec acharne- 
ment par le Ministère Public, et d'aller en prison. Un 
homme s'illustrait alors à bon marché. Le parti libéral ap- 
pela son champion départemental le courageux Cérizet. 
Ce zèle fut récompensé, vers 1828, par l'intérêt général. 
L'intérêt général était une espèce de couronne civique dé- 
cernée par les journaux. Cérizet voulut escompter l'intérêt 
général; il vint à Paris, où, sous le patronage des ban- 
quiers de la Gauche, il débuta par une agence d'aJBTaires, 
entremêlée d'opérations de banque, de fonds prêtés par 
un homme qui s'était banni lui-même, un joueur trop ha- 
bile, -dont les fonds, en juillet 1830, ont sombré de com- 
pagnie avec le vaisseau de l'Etat. . . 

— Eh ! c'est celui que nous avions surnommé la Mé- 
thode des cartes... s'écria Bixiou. 

— Ne dites pas de mal de ce pauvre garçon , s'écria 
Malaga. D'Estourny était un bon enfant! 

— Vous comprenez le rôle que devait jouer en 1830 
un homme ruiné qui se nommait, politiquement parlant, 
le Courageux Cérizet! 11 fut envoyé dans une très-jolie 
sous-préfecture, reprit Desroches. Malheureusement pour 
Cérizet, le pouvoir n'a pas autant d'ingénuité qu'en ont 
les partis, qui, pendant la lutte, font projectile de tout. 
Cérizet fut obligé de donner sa démission après trois mois 
d'exercice! Ne s'était- il pas avisé de vouloir être popu- 
laire? Comme il n'avait encore rien fait pour perdre son 
titre de noblesse (le Courageux Cérizet!) le Gouverne- 
ment lui proposa, comme indemnité, de devenir gérant 



UN HOMME D'AFFAIRES. 



407 



d'un journal d'Opposition qui serait ministériel in petto. 
Ainsi ce fut le Gouvernement qui dénatura ce beau carac- 
tère. Cérizet se trouvant un peu trop, dans sa gérance, 
comme un oiseau sur une branche pourrie, se lança dans 
cette gentille commandite où le malheureux a, comme 
vous venez de le dire, attrapé deux ans de prison, là où 
de plus habiles ont attrapé le pubhc. 




Nous connaissons les plus habiles, dit Bixiou, ne 

médisons pas de ce pauvre garçon, il est pipé! Couture 
se laisse pincer sa caisse, qui l'aurait jamais cru ! 

Cérizet est d'ailleurs un homme ignoble, et que les 

malheurs d'une débauche de bas étage ont défiguré , reprit 
Desroches. Revenons au duel promis! Donc, jamais deux 
industriels de plus mauvais genre, de plus mauvaises 
mœurs, plus ignobles de tournure, ne s'associèrent pour 
faire un plus sale commerce. Comme fonds de roulement, 
ils comptaient cette espèce d'argot que donne la connais- 
sance de Paris, la hardiesse que donne la misère, la ruse 
que donne l'habitude des affaires, la science que donne la 



4o8 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

mémoire des fortunes parisiennes, de leur origine, des 
parentés, des accointances et des valeurs intrinsèques de 
chacun. Cette association de deux carotteurs, passez-moi 
ce mot, le seul qui puisse, dans l'argot de la Bourse, vous 
les définir, fut de peu de durée. Comme deux chiens affa- 
més, ils se battirent à chaque charogne. Les premières 
spéculations de la maison Cérizet et Claparon furent ce- 
pendant assez bien entendues. Ces deux drôles s'abou- 
chèrent avec les Barbet, les Chaboisseau, les Samanon et 
autres usuriers auxquels ils achetèrent des créances dés- 
espérées. L'agence Claparon siégeait alors dans un petit 
entresol de la rue Chabannais*, composé de cinq pièces 
et dont le loyer ne coûtait pas plus de sept cents francs. 
Chaque associé couchait dans une chambrette qui , par pru- 
dence, était si soigneusement close, que mon maître-clerc 
n'y put jamais pénétrer. Les Bureaux se composaient d'une 
antichambre, d'un salon et d'un cabinet dont les meubles 
n'auraient pas rendu trois cents francs à l'hôtel des Com- 
missaires-Priseurs. Vous connaissez assez Paris pour voir 
la tournure des deux pièces officielles : des chaises fon- 
cées de crin, une table à tapis de drap vert, une pendule 
de pacotille entre deux flambeaux sous verre qui s'en- 
nu valent devant une petite glace à bordure dorée, sur 
une cheminée dont les tisons étaient, selon un mot de 
mon maître-clerc, âgés de deux hivers! Qjuant au cabi- 
net, vous le devinez : beaucoup plus de cartons que 
d'affiiires ! . . . un cartonnier vulgaire pour chaque associé; 
puis, au miheu, le secrétaire à cyhndre, vide comme la 
caisse! deux fauteuils de travail de chaque côté d'une 
cheminée à feu de charbon de terre. Sur le carreau , s'étalait 
un tapis d'occasion, comme les créances. Enfin, on vovait 
ce meuble- meublant en acajou qui se vend dans nos 
Etudes depuis cinquante ans de prédécesseur à successeur. 
Vous connaissez maintenant chacun des deux adversaires. 
Or, dans les trois premiers mois de leur association, qui 
se liquida par des coups de poing au bout de sept mois. 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4o9 

Cérizet et Claparon achetèrent deux mille francs d'effets 
signés Maxime (puisque Maxime il y a) et rembourrés de 
deux dossiers (jugement, appel, arrêt, exécution, référé), 
bref une créance de trois mille deux cents francs et des 
centimes qu'ils eurent pour cinq cents francs par un 
transport sous signature privée, avec procuration spéciale 
pour agir, afin d'éviter les frais... Dans ce temps-là, 
Maxime, déjà mûr, eut l'un de ces caprices particuliers 
aux quinquagénaires. . . 

— Antonia! s'écria La Palferine. Cette Antonia dont la 
fortune a été faite par une lettre où je lui réclamais une 
brosse à dents ! 

— Son vrai nom est Chocardelle, dit Malaga que ce 
nom prétentieux importunait. 

— C'est cela, reprit Desroches. 

— Maxime n'a commis que cette faute-là dans toute sa 
vie; mais, que voulez-vous?... le Vice n'est pas parfait! 
dit Bixiou. 

— Maxime ignorait encore la vie qu'on mène avec une 
petite fille de dix-huit ans, qui veut se jeter la tête la pre- 
mière par son honnête mansarde, pour tomber dans un 
somptueux équipage, reprit Desroches, et les hommes 
d'Etat doivent tout savoir. A cette époque, de Marsaj ve- 
nait d'employer son ami, notre ami, dans la haute comédie 
de la politique. Homme à grandes conquêtes, Maxime 
n'avait connu que des femmes titrées; et, à cinquante ans, 
il avait bien le droit de mordre à un petit fruit soi-disant 
sauvage, comme un chasseur qui fait une halte dans le 
champ d'un paysan sous un pommier. Le comte trouva 
pour mademoiselle Chocardelle un cabinet littéraire assez 
élégant, une occasion, comme toujours. .. 

— Bah! elle n'y est pas restée six mois, dit Nathan, 
elle était trop belle pour tenir un cabinet littéraire. 

— Serais-tu le père de son enfant?... demanda la Lo- 
rette à Nathan. 

— Un matin, reprit Desroches, Cérizet, qui depuis 



4lO SCÈNES DE LA VIE PARISIE.X^E. 

l'achat de la créance sur Maxime, était arrivé par degrés 
à une tenue de premier clerc d'huissier, fut mtroduit, 
après sept tentatives inutiles, chez le comte. Suzon, le 
vieux valet de chambre, quoique profès, avait fini par 
prendre Cérizet pour un solhciteur qui venait proposer 
mille écus à Maxime s'il voulait faire obtenir à une jeune 
dame un bureau de papier timbré. Suzon, sans aucune 
défiance sur ce petit drôle, un vrai gamin de Paris frotté de 
prudence par ses condamnations en pohce correctionnelle, 
engagea son maître à le recevoir. Voyez-vous cet homme 
d'affaires, au regard trouble, aux cheveux rares, au front 
dégarni, à petit habit sec et noir, en bottes crottées 

— Quelle image de la Créance! s'écria Lousteau. 

— Devant le comte, reprit Desroches (l'image de la 
Dette insolente), en robe de chambre de flanelle bleue, 
en pantoufles brodées par quelque marquise, en pantalon 

'de lainage blanc, ayant sur ses cheveux teints en noir une 
magnifique calotte, une chemise éblouissante, et jouant 
avec les glands de sa ceinture?... 

— : C'est un tableau de genre, dit Nathan, pour qui 
connaît le joli petit salon d'attente où Maxime déjeune, 
plein de tableaux d'une grande valeur, tendu de soie, où 
l'on marche sur un tapis de Smyrne, en admirant des éta- 
gères pleines de curiosités, de raretés à faire envie à un 
roi de Saxe. . . 

— Voici la scène, dit Desroches. 

Sur ce mot, le conteur obtint le plus profond silence. 

— Monsieur le comte, dit Cérizet, je suis envoyé 
par un monsieur Charles Claparon, ancien banquier. — 
Ah! que me veut-il, le pauvre diable?... — Mais il est 
devenu votre créancier pour une somme de trois mille 
deux cents francs soixante-qumzc centimes, en capital, 
intérêts et frais... — La créance Coutelier, dit Maxime 
qui savait ses affaires comme un pilote connaît sa côte. 
— Oui, monsieur le comte, répond Cérizet en s'mcli- 
nant. Je viens savoir quelles sont vos intentions ? — Je ne 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4^ ' 

paierai cette créance qu'à ma fantaisie, répondit Maxime 
en sonnant pour faire venir Suzon. Claparon est bien osé 
d'acheter une créance sur moi sans me consulter! j'en suis 
fâché pour lui, qui, pendant si long-temps, s'est si bien 
comporté comme Ybomme de paille de mes amis. Je disais 
de lui : «Vraiment il faut être imbécile pour servir, avec si 
peu de gages et tant de fidéhté, des hommes qui se bour- 
rent de millions. » Eh ! bien, il me donne là une preuve de 
sa bêtise. . . Oui , les hommes méritent leur sort ! on chausse 
une couronne ou un boulet! on est millionnaire ou por- 
tier, et tout est juste. Que voulez-vous, mon cher? Moi, 
je ne suis pas un roi, je tiens à mes principes. Je suis sans 
pitié pour ceux qui me font des frais ou qui ne savent pas 
leur métier de créancier. Suzon, mon thé! Tu vois mon- 
sieur?.. . dit-il au valet de chambre. Eh ! bien , tu tes laissé 
attraper, mon pauvre vieux. Monsieur est un créancier, tu 
aurais dû le reconnaître à ses bottes. Ni mes amis, m des 
indifférents qui ont besoin de moi, ni mes ennemis, ne 
viennent me voir à pied. Mon cher monsieur Cérizet, vous 
comprenez ! Vous n'essuierez plus vos bottes sur mon 
tapis, dit-il en regardant la crotte qui blanchissait les se- 
melles de son adversaire. . . Vous ferez mes compliments 
de condoléance à ce pauvre Boniface de Claparon , car je 
mettrai cette affaire-là dans le Z. — (Tout cela se disait 
d'un ton de bonhomie à donner la colique à de vertueux 
bourgeois.) — Vous avez tort, monsieur le comte, répondit 
Cérizet en prenant un petit ton péremptoire, nous serons 
payés intégralement, et d'une façon qui pourra vous con- 
trarier. Aussi venais- je amicalement à vous, comme cela 
se doit entre gens bien élevés... — Ah! vous l'entendez 
ainsi?... reprit Maxime, que cette dernière prétention du 
Cérizet mit en colère. Dans cette insolence, il y avait 
de l'esprit à la Talleyrand, si vous avez bien saisi le con- 
traste des deux costumes et des deux hommes. Maxime 
fronça les sourcils et arrêta son regard sur le Cérizet, qui 
non-seulement soutint ce jet de rage froide, mais encore 



4l2 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

qui y répondit par cette malice glaciale que distillent les 
yeux fixes d'une chatte. «Eh! bien, monsieur, sortez... 
— Eh! bien, adieu, monsieur le comte. Avant six mois 
nous serons quittes. — Si vous pouvez me voler le montant 
de votre créance, qui, je le reconnais, est légitime, je serai 
votre obhgé, monsieur, répondit Maxime, vous m'aurez 
appris quelque précaution nouvelle à prendre. . . Bien votre 
serviteur... — Monsieur le comte, dit Cérizet, c'est moi 
qui suis le vôtre. » Ce fut net, plein de force et de sécurité 
de part et d'autre. Deux tigres, qui se consuhent avant de 
se battre devant une proie, ne seraient pas plus beaux, ni 
plus rusés, que le furent alors ces deux natures aussi 
rouées l'une que l'autre, l'une dans son impertinente élé- 
gance, l'autre sous son harnais de fange. — Pour qui pa- 
riez-vous ?.. . dit Desroches qui regarda son auditoire 
surpris d'être si profondément intéressé. 

— En voilà une d'histoire ! ... dit Malaga. Oh ! je vous 
en prie, allez, mon cher, ça me prend au cœur. 

— Entre deux chiens de cette force, il ne doit se passer 
rien de vulgaire, dit La Palferine. 

— Bah ! je parie le mémoire de mon menuisier qui me 
scie, que le petit crapaud a enfoncé Maxime, s'écria Ma- 
laga. 

— Je parie pour Maxime, dit Cardot, on ne l'a jamais 
pris sans vert. 

Desroches fit une pause en avalant un petit verre que 
lui présenta la Lorette. 

— Le cabinet de lecture de mademoiselle Chocardelle , 
reprit Desroches, était situé rue Coqucnard*, à deux pas 
de la rue Pigale,où demeurait Maxime. Ladite demoiselle 
Chocardelle occupait un petit appartement donnant sur 
un jardin, et séparé de sa boutique par une grande pièce 
obscure où se trouvaient les livres. Antonia faisait tenir le 
cabinet par sa tante... 

— Elle avait déjà sa tante?... s'écria Malaga. Diable! 
Maxime faisait bien les choses. 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4^) 

C'était, hélas! sa vraie tante, reprit Desroches, 

nommée. .. attendez !.. . 

Ida Bonamy... dit Bixiou. 

Donc, Antonia, débarrassée de beaucoup de soms 

par cette tante, se levait tard, se couchait tard, et ne pa- 
raissait à son comptoir que de deux à quatre heures, re- 
prit Desroches. Dès les premiers jours, sa présence avait 
sufFi pour achalander son salon de lecture; il y vmt plu- 
sieurs vieillards du quartier, entre autres un ancien carros- 
sier nommé Croizeau. Après avoir vu ce miracle de beauté 
féminine à travers les vitres, l'ancien carrossier s'ingéra de 
lire les journaux tous les jours dans ce salon, et fut imité 
par un ancien directeur des douanes, nommé Denisart, 
homme décoré, dans qui le Croizeau voulut voir un rival 
et à qui plus tard il dit : «Môsieur, vous m'avez donné bien de 
la tablature!)) Ce mot doit vous faire entrevoir le person- 
nage. Ce sieur Croizeau se trouve appartenir à ce genre 
de petits vieillards que, depuis Henri Monnier, on devrait 
appeler l'Espèce-Coquerel*, tant il en a bien rendu la pe- 
tite voix, les petites manières, la petite queue, le petit œil 
de poudre, la petite démarche, les petits airs de tête, le 
petit ton sec dans son rôle de Coquerel de la Famille im- 
provisée. Ce Croizeau disait : «Voici, belle dame!» en re- 
mettant ses deux sous à Antonia par un geste préten- 
tieux. Madame Ida Bonamy, tante de mademoiselle Cho- 
cardelle, sut bientôt par la cuisinière que l'ancien carros- 
sier, homme d'une ladrerie excessive, était taxé à quarante 
mille francs de rente dans le quartier où il demeurait, 
rue de Buffault. Huit jours après finstallation de la 
belle loueuse de romans, il accoucha de ce calembour : 
«Vous me prêtez des livres, mais je vous rendrais bien 
des francs...» Quelques jours plus tard, il prit un petit 
air entendu pour dire : «Je sais que vous êtes occupée, 
mais mon jour viendra : je suis veuf. » Croizeau se mon- 
trait toujours avec de beau linge, avec un habit bleu- 
barbeau, gilet de pou-de-soie, pantalon noir, souliers à 



4l4 SCÈNES DE LA VIE PARiSlENxNE. 

double semelle, noués avec des rubans de soie noire et 
craquant comme ceux d'un abbé. II tenait toujours à la 
main son chapeau de soie de quatorze francs. — Je suis 
vieux et sans enfants, disait-il à la jeune personne quelques 
jours après la visite de Cérizet chez Maxime. J'ai mes col- 
latéraux en horreur. C'est tous paysans faits pour labourer 
la terre ! Figurez-vous que je suis venu de mon village 
avec six francs, et que j'ai fait ma fortune ici. Je ne suis 
pas fier. . . Une jolie femme est mon égale. Ne vaut-il pas 
mieux être madame Croizeau pendant quelque temps que 
la servante d'un comte pendant un an... Vous serez quit- 
tée, un jour ou l'autre. Et, vous penserez alors à moi... 
Votre serviteur, belle dame ! Tout cela mitonnait sourde- 
ment. La plus légère galanterie se disait en cachette. Per- 
sonne au monde ne savait que ce petit vieillard propret 
aimait Antonia, car la prudente contenance de cet amou- 
reux au salon de lecture n'aurait rien appris à un rival. 
Croizeau se défia pendant deux mois du directeur des 
douanes en retraite. Mais, vers le milieu du troisième mois, 
il eut heu de reconnaître combien ses soupçons étaient 
mal fondés. Croizeau s'ingénia de côtoyer Denisart en s'en 
allant de conserve avec lui, puis, en prenant sa brisque*, 
il lui dit : «Il fait beau, môsieur!...» A quoi l'ancien 
fonctionnaire répondit : « Le temps d'Austerlitz, mon- 
sieur : j'y fus... j'y fus même blessé, ma croix me vient 
de ma conduite dans cette belle journée...» Et, de fil en 
aiguille, de roue en bataille, de femme en carrosse, une 
haison se fit entre ces deux débris de l'Empire. Le petit 
Croizeau tenait à l'Empire par ses liaisons avec les sœurs 
de Napoléon; il était leur carrossier, et il les avait souvent 
tourmentées pour ses factures. II se donnait donc pour 
avoir eu des relations avec la famille impériale. Maxime, in- 
struit par Antonia des propositions que se permettait 
Vagréable vieillard, tel fut le surnom donné par la tante au 
rentier, voulut le voir. La déclaration de guerre de Cérizet 
avait eu la propriété de faire étudier à ce grand Gant-Jaune 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4lJ 

sa position sur son échiquier en en observant les moindres 
pièces. Or, à propos de cet agréable vieillard, il reçut dans 
l'entendement ce coup de cloche qui vous annonce un 
malheur. Un soir Maxime se mit dans le second salon 
obscur, autour duquel étaient placés les rayons de la bi- 
bhothèque. Après avoir examiné par une fente entre deux 
rideaux verts les sept ou huit habitués du salon, il jaugea 
d'un regard l'âme du petit carrossier; il en évakia la pas- 




sion, et fut très-satisfait de savoir qu'au moment où sa fan- 
taisie serait passée un avenir assez somptueux ouvrirait 
à commandement ses portières vernies à Antonia. « Et 
celui-Ià, dit-iI en désignant le gros et beau vieillard décoré 
de la Légion-d'Honneur, qui est-ce? — Un ancien direc- 
teur des douanes. — Il est d'un galbe inquiétant!» dit 
Maxime en admirant la tenue du sieur Denisart. En effet, 
cet ancien militane se tenait droit comme un clocher, sa 
tête se recommandait à l'attention par une chevelure pou- 
drée et pommadée, presque semblable à celle des postillons 
au bal masqué. Sous cette espèce de feutre moulé sur une 



4l6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

tête oblongue se dessinait une vieille figure, administrative 
et militaire à la fois, mimée par un air rogue, assez sem- 
blable à celle que la Caricature a prêtée au Constitutionnel*. 
Cet ancien administrateur, d'un âge, d'une poudre, d'une 
voussure de dos à ne rien lire sans lunettes, tendait son 
respectable abdomen avec tout l'orgueil d'un vieillard à 
maîtresse, et portait à ses oreilles des boucles d'or qui 
rappelaient celles du vieux général Montcornet, l'habitué 
du Vaudeville. Denisart affectionnait le bleu : son pantalon 
et sa vieille redingote, très-amples, étaient de drap bleu. 
— Depuis quand vient ce vieux-Ià? demanda Maxime à 
qui les lunettes parurent d'un port suspect. — Oli ! dès le 
commencement, répondit Antonia, voici bientôt deux 
mois... — Bon, Cérizet n'est venu que depuis un mois, 
se dit Maxime en lui-même... Fais-Ie donc parler? dit-il à 
l'oreille d'Antonia, je veux entendre sa voix. — Bah! ré- 
pondit-elle, ce sera difficile, il ne me dit jamais rien. — 
Pourquoi vient-il alors?... demanda Maxime. — Par une 
drôle de raison, répliqua la belle Antonia. D'abord il a 
une passion, malgré ses soixante-neuf ans; mais à cause de 
ses soixante-neuf ans, il est réglé comme un cadran. Ce 
bonhomme-là va dîner chez sa passion, rue de la Victoire, 
à cinq heures, tous les jours... en voilà une malheureuse ! 
il sort de chez elle à six heures, vient lire pendant quatre 
heures tous les journaux, et il y retourne à dix heures. 
Le papa Croizeau dit qu'il connaît les motifs de la con- 
duite de monsieur Denisart, il l'approuve; et, à sa place, 
il agira de même. Ainsi, je connais mon avenir! Si jamais 
je deviens madame Croizeau, de six à dix heures, je serai 
libre. Maxime examina VAlmanacb des 2^,000 adresses, il 
trouva cette ligne rassurante : 

Denisart j^, ancien directeur des douanes, rue de la 
Victoire. 

11 n'eut plus aucune inquiétude. Insensiblement, il se 
fit entre le sieur Denisart et le sieur Croizeau quelques 
confidences. Rien ne lie plus les hommes qu'une certaine 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4' 7 

conformité de vues en fait de femmes. Le papa Croizeau 
dîna chez celle qu'il nommait la belle de monsieur Denisart. 
Ici je dois placer une observation assez importante. Le 
cabinet de lecture avait été payé par le comte moitié 
comptant, moitié en billets souscrits par ladite demoiselle 
Chocardelle. Le quart-d'heure de Rabelais arrivé, le comte 
se trouva sans monnaie. Or, le premier des trois billets de 
mille francs fut payé galamment par l'agréable carrossier, 
à qui le vieux scélérat de Denisart conseilla de constater 
son prêt en se faisant privilégier sur le cabinet de lec- 
ture. — Moi, dit Denisart, j'en ai vu de belles avec les 
belles!... Aussi, dans tous les cas, même quand je n'ai 
plus la tête à moi, je prends toujours mes précautions avec 
les femmes. Cette créature de qui je suis fou, eh! bien, 
elle n'est pas dans ses meubles, elle est dans les miens. Le 
bail de l'appartement est en mon nom... Vous connaissez 
Maxime, il trouva le carrossier très- jeune! Le Croizeau 
pouvait payer les trois mille francs sans rien toucher de 
long-temps, car Maxime se sentait plus fou que jamais 
d'Antonia. .. 

— Je le crois bien, dit La Palferine, c'est la belle 
Impéria du Moyen-Age. 

— Une femme qui a la peau rude, s'écria la Lorette, 
et si rude qu'elle se ruine en bains de son. 

— Croizeau parlait avec une admiration de carrossier 
du mobilier somptueux que l'amoureux Denisart avait 
donné pour cadre à sa belle, il le décrivait avec une com- 
plaisance satanique à l'ambitieuse Antonia, reprit Des- 
roches. C'était des bahuts en ébène, incrustés de nacre 
et de filets d'or, des tapis de Belgique, un lit Moyen-Age 
d'une valeur de mille écus, une horloge de Boule; puis 
dans la salle à manger, des torchères aux quatre coins, des 
rideaux de soie de la Chine sur laquelle la patience chi- 
noise avait peint des oiseaux, et des portières montées sur 
des traverses valant plus que des portières à deux pieds. 
— Voilà ce qu'il vous faudrait, belle dame... et ce que je 



XVIII. 



4l8 SCÈNES DE LA ME PARISIENNE. 

voudrais vous offrir. .. disait-il en concluant. Je sais bien 
que vous m'aimeriez à peu près; mais, à mon âge, on se 
fait une raison. Jugez combien je vous aime, puisque je 
vous ai prêté mille francs. Je puis vous favouer : de ma 
vie ni de mes jours, je n'ai prêté ça! Et il tendit les deux 
sous de sa séance avec fimportance qu'un savant met à 
une démonstration. Le soir, Antonia dit au comte, aux 
Variétés : «C'est bien ennuyeux tout de même un ca- 
binet de lecture. Je ne me sens point de goût pour cet 
état-là, je n'y vois aucune chance de fortune. C'est le lot 
d'une veuve qui veut vivoter, ou d'une fille atrocement 
laide qui croit pouvoir attraper un homme par un peu de 
toilette. — C'est ce que vous m'avez demandé, » répondit 
le comte. En ce moment, Nucingen, à qui, la veille, le roi 
des Lions, cai\les Gants-Jaunes étaient alors devenus des 
Lions, avait gagné mille écus, entra les lui donner, et, en 
voyant l'étonnement de Maxime, il lui dit : aCbai ressi 
eine obbozition à la requêde de ce tiaple te Glabaron. . . — Ah ! 
voilà leurs moyens, s'écria Maxime, ils ne sont pas forts, 
ceux-là. . . — Ùesde écal, répondit le banquier, bayez-les , gar 
ils bourraient s'atresser à t'audres que moi, et fus vaire tu dord... 
cbe brends a démoin cedde cbolie pbamme que che fus ai bayé ce 
madin, pien afant l'obbozition. . . » 

— Reine du Tremplin, dit La Palfenne en souriant, 
tu perdras... 

— Il y avait long-temps, reprit Desroches, que, dans 
un cas semblable, mais où le trop honnête débiteur, 
effrayé d'une affirmation à faire en justice, ne voulut 
pas payer Maxime, nous avions rudement mené le créan- 
cier opposant, en faisant frapper des oppositions en 
masse, afin d'absorber la somme en frais de contribu- 
tion . . . 

— Quéqu' c'est qu'ça?... s'écria Malaga, voilà des 
mots qui sonnent à mon oreille comme du patois. Puisque 
vous avez trouvé l'esturgeon excellent, pavez- moi la va- 
leur de la sauce en leçons de chicane. 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4'9 

— Eh! bien, dit Desroches, la somme qu'un de vos 
créanciers frappe d'opposition chez un de vos débiteurs 
peut devenir l'objet d'une semblable opposition de la part 
de tous vos autres créanciers. Que fait le Tribunal à qui 
tous les créanciers demandent fautorisation de se payer?... 
II partage légalement entre tous la somme saisie. Ce par- 
tage, fait sous l'œil de la Justice, se nomme une Contri- 
bution. Si vous devez dix mille francs, et que vos créan- 
ciers saisissent par opposition mille francs, ils ont chacun 
tant pour cent de leur créance, en vertu d'une répartition 
au marc le franc, en terme de Palais, c'est-à-dire au prorata 
de leurs sommes; mais ils ne touchent que sur une pièce 
légale appelée extrait du bordereau de collocation, que dé- 
livre le greffier du Tribunal. Devinez-vous ce travail 
fait par un juge et préparé par des avoués? il implique 
beaucoup de papier timbré plein de lignes lâches, dif- 
fuses, où les chiffres sont nojés dans des colonnes d'une 
entière blancheur. On commence par déduire les frais. 
Or, les frais étant les mêmes pour une somme de mille 
francs saisis comme pour une somme d'un million, il 
n est pas difficile de manger mille écus, par exemple, 
en frais , surtout si l'on réussit à élever des contesta- 
tions. 

— Un avoué réussit toujours, dit Cardot. Combien 
de fois un des vôtres ne m'a-t-il pas demandé : «Qii'y 
a-t-il à manger ? » 

— On y réussit surtout, reprit Desroches, quand le 
débiteur vous provoque à manger la somme en frais. 
Aussi les créanciers du comte n'eurent- ils rien, ils en 
furent pour leurs courses chez les avoués et pour leurs 
démarches. Pour se faire payer d'un débiteur aussi fort 
que le comte, un créancier doit se mettre dans une 
situation légale excessivement difficile à établir : il s'a^rit 
d'être à la fois son débiteur et son créancier, car alors 
on a le droit, aux termes de la loi, d'opérer la confu- 
sion 



420 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Du débiteur ? dit la Lorette qui prêtait une oreille 
attentive à ce discours. 

— Non, des deux qualités de créancier et de débi- 
teur, et de se payer par ses mains, reprit Desroches. 
L'innocence de Claparon, qui n'inventait que des oppo- 
sitions, eut donc pour effet de tranquilliser le comte. En 
ramenant Antonia des Variétés*, il abonda d'autant plus 
dans l'idée de vendre le cabinet littéraire pour pouvoir 
payer les deux derniers mille francs du prix, qu'il crai- 
gnit le ridicule d'avoir été le bailleur de fonds d'une 
semblable entreprise. H adopta donc le plan d'Antonia, 
qui voulait aborder la haute sphère de sa profession, 
avoir un magnifique appartement, femme de chambre, 
voiture, et lutter avec notre belle amphitryonne, par 
exemple 

— Elle n'est pas assez bien faite pour cela, s'écria 
l'illustre beauté du Cirque; mais elle a bien rincé le petit 
d'Esgrignon, tout de même! 

— Dix jours après, le petit Croizeau, perché sur sa 
dignité, tenait à peu près ce langage à la belle Antonia, 
reprit Desroches : «Mon enfant, votre cabinet littéraire 
est un trou, vous y deviendrez jaune, le gaz vous abî- 
mera la vue; il faut en sortir, et tenez ! profitons de 

l'occasion. J'ai trouvé pour vous une jeune dame qui 
ne demande pas mieux que de vous acheter votre cabi- 
net de lecture. C'est une petite femme ruinée qui n'a plus 
qu'à s'aller jeter à l'eau; mais elle a quatre mille francs 
comptant, et il vaut mieux en tirer un bon parti pour 
pouvoir nourrir et élever deux enfants... — Eh! bien, 
vous êtes gentil, papa Croizeau, dit Antonia. — Oh! je 
serai bien plus gentil tout-à-l'heure, reprit le vieux car- 
rossier. Figurez-vous que ce pauvre monsieur Dcnisart 
est dans un chagrin qui lui a donné la jauiussc... Oui, 
cela lui a frappé sur le foie comme chez les vieillards sen- 
sibles. Il a tort d'être si sensible. Je le lui ai dit : «Soyez 
passionné, bien! mais sensible... halte-là! on se tue...» 



Ux\ HOxMME D'AFFAIRES. 4^ ' 

Je ne me serais pas attendu, vraiment, à un pareil cha- 
grin chez un homme assez fort, assez instruit pour s'ab- 
senter pendant sa digestion de chez... — Mais qu'v 
a-t-il?... demanda mademoiselle Chocardelle. — Cette 
"petite créature, chez qui j'ai dîné, l'a planté là, net... 
oui, elle l'a lâché sans le prévenir autrement que par une 
lettre sans aucune orthographe. — Voilà ce que c'est, 
papa Croizeau , que d'ennuyer les femmes ! . . . — C'est 
une leçon, belle dame, reprit le doucereux Croizeau. 
En attendant, je n'ai jamais vu d'homme dans un désespoir 
pareil, dit-il. Notre ami Denisart ne connaît plus sa main 
droite de sa main gauche, il ne veut plus voir ce qu'il 
appelle le théâtre de son bonheur... 11 a si bien perdu le 
sens qu'il m'a proposé d'acheter pour quatre mille francs 
tout le mobilier d'Hortense... Elle se nomme Hortense! 
— Un joli nom, dit Antonia. — Oui, c'est celui de la 
belle-fille de Napoléon; je lui ai fourni ses équipages, 
comme vous savez. — Eh! bien, je verrai, dit la fine 
Antonia, commencez par m'envoyer votre jeune fem- 
me... Antonia courut voir le mobilier, revint fascinée, 
et fascina Maxime par un enthousiasme d'antiquaire. Le 
soir même, le comte consentit à la vente du cabinet de 
lecture. L'établissement, vous comprenez, était au nom 
de mademoiselle Chocardelle. Maxime se mit à rire du 
petit Croizeau qui lui fournissait un acquéreur. La société 
Maxime et Chocardelle perdait deux mille francs, il est 
vrai; mais qu'était-ce que cette perte en présence de 
quatre beaux billets de mille francs? Comme me le di- 
sait le comte : «Qiiatre mille francs d'aigent vivant!... 
il y a des moments où l'on souscrit huit mille francs de 
billets pour les avoir!» Le comte va voir lui-même, le 
surlendemain, le mobilier, ayant les quatre mille francs 
sur lui. La vente avait été réalisée à la diligence du petit 
Croizeau qui p'oussait à la roue; il avait cnclaudc, disait-il, 
la veuve*. Se souciant peu de cet agréable vieillard, qui 
allait perdre ses mille francs, Maxime voulut faire porter 



42 2 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

immédiatement tout le mobilier dans un appartement 
loué au nom de madame Ida Bonamy, rue Tronchet, 
dans une maison neuve. Aussi s'était-il précautionné de 
plusieurs grandes voitures de déménagement. Maxime, 
refasciné par la beauté du mobilier, qui pour un tapissier ' 
aurait valu six mille francs, trouva le malheureux vieil- 
lard, jaune de sa jaunisse, au coin du feu, la tête enve- 
loppée dans deux madras, et un bonnet de coton par- 
dessus, emmitouflé comme un lustre, abattu, ne pouvant 
pas parler, enfin si délabré, que le comte fut forcé de 
s'entendre avec un valet de chambre. Après avoir remis 
les quatre mille francs au valet de chambre qui les portait 
à son maître pour qu'il en donnât un reçu, Maxime voulut 
aller dire à ses commissionnaires de faire avancer les voi- 
tures; mais il entendit alors une voix qui résonna comme 
une crécelle à son oreille, et qui lui cria : «C'est inutile, 
monsieur le comte, nous sommes quittes, j'ai six cent 
trente francs quinze centimes à vous remettre!» Et il 
fut tout effrayé de voir Cérizet sorti de ses enveloppes, 
comme un papillon de sa larve, qui lui tendit ses sacrés 
dossiers en ajoutant : «Dans mes malheurs, j'ai appris à 
Jouer la comédie, et je vaux Bouffé dans les vieillards*. 
— Je suis dans la forêt de Bondj, s'écria Maxime. — 
Non, monsieur le comte, vous êtes chez mademoiselle 
Hortense, l'amie du vieux lord Dudley qui la cache à 
tous les regards; mais elle a le mauvais goût d'aimer votre 
serviteur.» — Si jamais, me disait le comte, j'ai eu envie 
de tuer un homme, ce fut dans ce moment; mais que vou- 
lez-vous? Hortense me montrait sa jolie tête, il fallut rire, 
et, pour conserver ma supériorité, je lui dis en lui jetant 
les six cents francs : «Voilà pour la fille. » 

— C'est tout Maxime? s'écria La Palferine. 

— D'autant plus que c'était l'argent du petit Croizcau , 
dit le profond Cardot. 

— Maxime eut un triomphe, reprit Desroches, car 
, Hortense s'écria : « Ah ! si j'avais su que ce fût toi !.. . » 



UN HOMME D'AFFAIRES. 4-5 

_ En voilà une de confusion ! s'écria la Lorette. - Tu 
cent écus fut paye. 

Paris, 1845. 




NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



LE COUSIN PONS. 



Page I. Le Cousin Pons. — Voir la note biLliographlque consacrée aux 
Parents pauvres, tome XVII, page 4,99. 

Page 4. Hyacinthe, un acteur célèbre par ses saillies. — Louis-Hyacinthe 
Dunost, dit Hyacinthe (né en 1814), après avoir débuté aux Variétés, 
passa ensuite à l'Ambigu et au Vaudeville, pour venir enfin se fixer 
aux Variétés. Il excellait dans les rôles sarcastiques, où son talent cocasse, 
son esprit et son phvsique, orné d'un grand nez, le douaient d'une force 
comique irrésistible. 

Page 6. Les cina gilets de Garât. — Pierre-Jean Garât (1764 f 1823), le 
plus parfait des chanteurs français, n'eut presque pas à travailler pour 
arriver à donner à sa voix toute l'ampleur et toute la souplesse dont elle 
était susceptible : il possédait naturellement tous les registres et savait 
insensiblement passer de l'un à l'autre. Cependant il ne parut jamais 
sur le théâtre et ne chanta que dans les concerts, ceux de Feydeau 
et ceux de la rue de Cléry. Adoré du public, Garât fut, par excellence, 
l'homme à la mode : aussi spirituel, sensible et honnête qu'il était élé- 
gant (malgré ses cinq gilets), d eut J'honneur d'être l'ami intime de 
M°" Récamier. 



Page 7. Les meubles grêles de Jacob. — François-Honoré-Georges Jacob dit 
Jacob-Desmalter (1770 t 1841), le plus célèbre de la dynastie d'ébénistes 
qui porte le nom de Jacob, peut être considéré comme le créateur du 
style Empire dans l'ameublement. II demandait des projets de dessins 
aux architectes Pcrcier et Fontaine ainsi qu'à Prudhon et à David, les 
mettait lui-même au point, puis en faisait exécuter les bois par des sculp- 
teurs à ses gages , et ciseler les bronzes par des artistes comme Thomire 
et Ravrio. L'atelier de Jacob-Desmalter connut trois manières succes- 
sives : la manière républicaine et fantaisiste dont les faisceaux de lic- 
teurs, les bonnets pnrvgiens et les tambours fournissaient les motifs 
habituels; la manière impériale (Jacob-Desmalter était le fournisseur 
privilégié de l'Empereur et de l'Impératrice) aux formes larges et nobles, 



426 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

bien qu'un peu sèches, aux bronzes magnifiquement, bien qu'un peu 
minitieusement traités, s'enlcvant sur les veines brillantes de l'acajou 
plaqué; enfin la manière «Restauration», 011 l'économie succédant au 
faste, les lignes s'appauvrissent, le bois s'amincit, et les bronzes se fijnt 
de plus en plus rares et grêles ; seule , l'ébénisterie proprement dite resta 
toujours excellente. C'est à cette dernière phase de sa production que 
Balzac fait ici allusion. 

Page 8. Lors du rétablissement de l 'Académie de Rome. — L'Académie de 
France à Rome, supprimée par la Convention en août 1793, fut rétablie 
par un décret du Directoire du 3 brumaire an iv (25 octobre 1795). 
Le concours pour les prix de peinture, sculpture et architecture, institué 
en 1796, eut lieu pour la première fois l'année suivante; mais le premier 
concours de composition musicale n'eut lieu qu'en 1803 : Alcyone, scène 
dramatique par Arnault, en était le sujet; le grand prix fut donné à Albert 
Andro, élève de Gossec '"'. 

Page 10. Les Kreisler d'Hoffmann, -r- Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann 
(1776 t 1822), musicien, dessinateur et écrivain allemand, dont les 
Contes fantastiques ont fait la renommée européenne. Hoffmann a été tra- 
duit en français par Loëve-Weimars et mieux, par Toussenel, X. Mar- 
micr et Chanipfleurv. Balzac fait ici allusion aux Feuillets de la biographie 
du maître de chapelle Kreisler, le principal de ses Contes. 

Page 10. Des Thériaskis. — Les thénakis sont des solitaires mystiques et 
contemplatifs de l'Inde. 

Page II. Chenavard, le savant collectionneur de gravures précieuses. — Sans 
doute Aimé Chenavard (1797 t 1838), peintre d'ornements et graveur, 

3U1, en 1830, fut adjoint comme conseiller artistique à Brongniart, le 
irecteur de la Manufacture de Sèvres. 

Page 12. Les Lepautre, les Lavallée-Poussin. — Jean Lcpautre (1617+ 1682), 
célèbre dessinateur d'architecture et de décoration, l'un des plus féconds 
et des plus prestigieux peintres graveurs du règne de Louis XIV. 

Etienne de Lavallée-Poussin (1740 t 1793)» élève de Descamps et 

de Pierre, peintre d'histoire, auteur de quelques recueils d'ornements 
d'après l'antique. 

Page 12. Feu Duso/nmerard. — Alexandre Du Sommerard (17791" 1842), 
conseiller à la Cour des comptes, avait fait la campagne d'Italie en 1800. 
Ce court séjour au delà des monts suffit à lui donner le goût de l'histoire 
de l'art. Sans grande connaissance artistique, mais avec un certain in- 
stinct du bibelot, il forma sous la Restauration la plus belle collection 
de meubles et d'objets de toutes sortes, datant du Moven Age ou de la 

' J. GuiFFHEV, Liste des pensionnaires de l'Académie de France à Rome. Paris, 
Didot, 1908, I vol. in-8", p. 63. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 4^7 

Renaissance, qu'on ait réunie en France, et il la logea dans l'ancien 
hôtel des abbés de Cluny, qu'il avait loué dans ce dessein. A sa mort, 
l'Etat acheta le logis et la collection, qui a gardé, presque jusqu'à ces 
dernières années, l'aspect de bnc-à-brac hétérochte que lui avait imprimé 
le peu de discernement de son créateur. 

Page 12. Collection Sauvageot. — Charles Sauvageot (1781 f 1860) fut en 
efl'et premier violon à l'Opéra, jusqu'en 1829, qu'une place dans l'ad- 
ministration des douanes, en lui fournissant de quoi vivre, lui permit 
de quitter ses fonctions fatigantes à l'Opéra. Sauvageot était pauvre, 
aussi se privait-il du nécessaire pour enrichir d'une pièce nouvelle sa 
collection, composée principalement d'œuvrcs d'art de la Renaissance. 
En 1856 il fit don de cette collection à l'Etat, en fut nommé conser- 
vateur et reçut un logement au Louvre. Le catalogue qu'il a\ait préparé 
ne parut que trois ans après sa mort; il est enrichi d'illustrations à l'eau- 
forte. 

Page 13. Rival probable des Nicolo , des Paër, des Berton. — Nicolas Isouard, 
ait Nicolo (lyy^tiSiS), compositeur italien, né de parents français 
qui, après avoir échoué dans ses premiers essais, connut enfin le succès 
à rOpéra-Comique, sous le Consulat. Il devint bientôt le fournisseur 
attitré et fécond du théâtre Feydeau, et le régenta jusqu'en 181 1; c'est 
alors que le retour en France de Boïeldieu suscita cette rivalité où Nicolo 
se surpassa lui-même ,^et produisit Cendrillon, Jeannot et Colin et enfin 
Joconde. 

Ferdinand Paër (1771 f 1839), compositeur itahen, se trouvait être 

le maître de chapelle du roi de Saxe quand Napoléon le connut, se 
l'attacha et lui confia la direction du Théâtre-Italien de Pans. Paër con- 
serva ces fonctions sous la Restauration, sauf deux intérims confiés à la 
Catalani et à Rossini. La Révolution de Juillet, qui lui enleva son poste, 
fit de lui, par compensation, le maître de chapelle de Louis-Philippe. 
Les œuvres musicales de Paër, peu nombreuses du fait de sa paresse, 
sont aujourd'hui tout à lait oubliées. 

Henri Montan, dit Berton (1767 t 18.J.4.), professeur au Conserva- 
toire dès la création de cet institut, puis chef de chant à l'Opéra, a laissé 
divers écrits techniques. Comme compositeur il est l'auteur de quelques 
opéras-comiques, dont le fameux Montano et Stéphanie. 

Page 13. Des loqes à Feydeau. — ((Feydeau» était le nom dont on désigiiait 
couramment le théâtre de l'Opéra -Comique, alors situé 19, rue rey- 
deau. Il y avait été construit en 1789 par Legrand et Molinos pour une 
troupe venue d'Italie. On v jouait l'opera-bourte italien, la comédie fran- 
çaise, l'opéra comique et le vaudeville. La troupe de Feydeau se réunit 
en 1801 à celle du théâtre Favart. Bien que la salle Fevdeau ait été 
démolie en 1830 et l'Opéra -Comique transféré ailleurs, ce dernier 
théâtre a longtemps gardé pour les vieux habitués son nom familier et 
traditionnel. 



42 8 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page i8. L'ennuyeux Grandisson. — Sir Charles Grandisson est le héros 
d'un roman anglais, auquel il a donné son nom, par Samuel Richardson 
(Londres, 1753), roman que l'abbé Prévost a traduit en français. Sir 
Charles Grandisson, le parangon de toutes les vertus et de toutes 
les distinctions du gentleman, fut loin de remporter auprès des dames 
anglaises le succès qu'avait obtenu le Mcieux Lovelace de Clarisse 
Harlowe. 

Page 18. Brillât -Savarin. — Anthelme Brillât- Savarin (17^5 t 1826), né 
d'une famille de magistrats du Bugey, dut émigrer en 1793, malgré 
l'amémté de son caractère et la modération de ses opmions politiques. 
Rentré en France sous le Directoire, il fut mis par le Consulat à la Cour 
de cassation. Avec un heureux scepticisme il accepta toutes les révolu- 
tions politiques, qui «jamais ne troublèrent sa digestion». Il avait de 
l'esprit, de la culture et du goût, se plaisait encore plus au salon qu'à 
table, où il se montrait sobre quoique gourmet. C'est plutôt par un jeu 
d'espnt et un épicurisme d'imagination que par une sorte de délecta- 
tion voluptueuse qu'il composa sa Physiologie au goût ou Méditation sur la 
gastronomie transcendante. 

Page 21. Jean-Paul Ricbter. — Jean-Paul Richter (1763 t 1825), philo- 
sophe et romancier allemand, a été l'auteur très apprécié d'une suite 
d'idylles, où l'observation assez terre à terre de la réalité se relève d'ujie 
sorte d'humour qui présage parfois Heine. 

Page 23. Rue de Normandie, au Marais, — Petite rue qui joint la rue de 
Turenne à la rue Chariot. 

Page 26. Les inventions de Sax. — Antoine -Joseph -Adolphe Sax (18 1.^, 
t 189.^), fabricant d'instruments de musique, remania a peu près tous 
les instruments à vent et en créa de nouveaux, sonores et bruyants 
comme le saxhorn, le saxotromba et surtout le saxophone, qui font 
aujourd'hui le fond de toute musique militaire et de tout concert en 
plein vent. La création d'une classe de saxophone au Conservatoire 
en 1857, classe dont il fut nommé professeur, fut la consécration de la 
carrière de Sax. 



Page 27. La Lorette , la possibilité' des mariages au Treizième Arrondissement. ■ — 
Le nom de lorette fut donné en 1 840 , par Nestor Roqueplan , aux 
femmes entretenues qui étaient venues se loger à cette époque derrière 
l'église Notre-Dame de Lorette, dans un quartier nouvellement bâti, et 
cependant aux loyers assez peu élevés. 



C'est au treizième arrondissement, alors fabuleux, que se faisaient les 

mariage en détrempe que l'on s'en va conclure aujourd'hui au vingt et 
unième. 

Page 30. Rue Basse-du- Rempart. — C'est aujourd'hui le côté pair, un peu 
en retrait et légèrement en contre-bas, du boulevard des Capucines. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 4^9 

Page 37. Rue de Lappe. — Cette rue, parallèle au Faubourg-Saint-Antoine, 
va de la rue de C baronne à la rue de la Roquette. 

Page 37. Liénard , notre célèbre sadpteur en bois. — -On peut citer parmi les 
œuvres de Liénard les sculptures de la cbaire et du banc d'œuvre de 
l'église Sainte-Clotilde de Paris. 

Page 38. Un meuble de Riesener. — Jean-Henri Riesener (1735 t 1806) 
succéda à Œben comme ébéniste du Roi, et peut être considéré comme 
le créateur du style Louis XVI dans l'ameublement. 

Page 39. Le divin chef-d'œuvre que Louis XV a bien certainement commande', — 
Cet éventail, dit plus loin Balzac, fut fait pour M""" de Pompadour. Or, 
comme Wateau mourut au milieu de l'année 1 721, il y a peu de chances 
que Louis XV, alors âgé seulement de onze ans, lui ait alors commandé 
un éventail destiné à sa future favorite, qui naquit seulement cinq mois 
plus tard ! 

Page 40. La chapelle de Dreux. — Cette chapelle sépulcrale, dont la pre- 
mière idée appartint au duc de Penthièvre, et qui ne fut réalisée et 
parfaite que sous Louis -Philippe, fut élevée dans un stvle composite 
gothique-byzantin par l'architecte Lefranc, sur le terre-plein de l'ancien 
château rasé par ordre de Louis-Philippe. Elle renferme, en eflet, dix-huit 
stalles en bois sculpté. 

Page 50. Au Cadran-Bleu. — Restaurant, boulevard du Temple, au coin 
de la rue Chariot. 

Page 59. Guillaume Tell. — Opéra en quatre actes de Rossini, paroles 
de Hippolyte Bis et de Jouy, représenté pour la première fois le 3 août 
1829. 

Page 59. Au Café Turc. — Ce lieu de plaisir se trouvait boulevard du 
Temple, tout près de la place actuelle de la République, entre la rue 
Chariot et le passage Vendôme. 



Page 6j.. Chroniques de la Canongate. — Recueil de nouvelles publiées 
en 1027 par Walter Scott, le premier de ses livres où il se soit avoué 
l'auteur des romans publiés jusqu'alors par lui sous l'anonymat. 



Page 6^. Auguste Lafontaine (1759 t 1831), romancier allemand descen- 
dant d'une famille de réfugiés français, a composé plus de deux cents 
romans, consacrés à la peinture de la vie de famille. L'observation sans 
profondeur, fade et monotone, y est encore gâtée par une sensibilité 
outrée et sans délicatesse. 

Page 6_5. Membre du Jochey-Club. — Le Jockey-Club , cercle et société d'en- 
couragement pour l'amélioration des races de chevaux en France, ne fut fondé 
qu'en 1833 par le duc d'Orléans, le duc de Nemours, le prince de la 



43° ^'OTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Moskowa, etc.; il donna ses premières courses parisiennes en mai 183.^ 
au Champ-de-Mars , ses premières courses à Chantilly l'année suivante, 
et n'inaugura riiippodrome de Longchamp qu'en 1837. ^^^ règlements 
étaient copiés sur ceux du Jockey-Club anglais. II s'mstalla d'aîjord au 
coin de la rue du Helder et du boulevard , puis rue Grange-Batelière. 

Page 75. Monsieur de Forbin et monsieur Turpiti de Crissé. — Louis, comte 
de Forbin (1777 t 1841), peintre et érudit, entra à l'Institut en 1816 et 
devint la même année directeur des musées royaux; c'est lui qui conçut 
et créa le Musée des peintres vivants. 

Lancelot, comte Turpin de Crissé (1782 t 1859), paysagiste et 

écrivain, entra lui aussi à l'Institut en 181 6, et fut nomnié en 1825 
mspecteur général des Musées. 

Page 82. Chez Mabille. — Le bal Mabille avait été récemment fondé, en 
1,840 , et se tenait avenue Montaigne , tout près du Rond-Point des Champs- 
Elysées. Les héros chorégraphiques en furent, sous la Monarchie de Juillet, 
Chicard l'inventeur du cancan. Céleste Mogador, la reine Pomaré et 
Pritchard, qui finirent par passer le sceptre à l'illustre Rigolboche. 

Page 83. Les fresques de Cornélius et de Scbnorr. — Pierre de Cornélius 
(178771867), peintre allemand, d'esprit et de tendances toutes litté- 
raires, tenta, en pastichant Raphaël et Michel-Ange, d'évoquer en des 
fresques colossales la catastrophe des Niehelungen, l'épopée de la Jérusalem 
délivrée, enfin les horreurs sublimes du Juganent dernier. 

Jean Schnorr (1794 t 1872), l'ami et le rival de Cornélius, imitateur 

des vieux maîtres allemands et des fresquistes italiens, décora la nou- 
velle résidence de Munich par des commentaires plastiques des Niebe- 
lungen et des légendes de Charlemagne et de Frédéric Barberousse. 

Page 92. Brustolone, le Michel-Ange du bois. — Andréa Brustoloni (1662 
I 1732), sculpteur italien, savant anatomiste qui, dans les œuvres reli- 
gieuses auxquelles il s'appliqua de préférence, réagit Nivement contre le 
maniérisme du Bernin et de l'AIgarde. II est exact, comme le dit Balzac, 
que, délaissant la pratique du marbre, il s'attachait plus volontiers à 
travailler le bois, d'où il a tiré, avec une grande virtuosité, de nombreux 
crucifix. 

Page 94. Si la dent d'or existait. — A la fin du X\ l* siècle, un enfant 
d'une ville d'Allemagne déclara qu'une dent d'or venait soudain de lui 
pousser à la mâchoire. Aussitôt les savants de publier force études médi- 
cales sur cette monstruosité. II fallut, pour les détromper, qu'un bijoutier 
s'avisa simplement de «toucher» la clent merveilleuse; ce n'était qu'une 
dent naturelle en ivoire, recouverte d'une légère feuille d'or. 



'âge 
con 



9^- P" /^f^''" d( grande naturalité. — Bien que la naturalisation 
ifere à un étranger les mêmes droits qu'aux citoyens français, il n'en 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 43 ' 

reste pas moins que l'étranger naturalisé ne peut siéger aux assemblées 
législatives qu'après avoir obtenu des lettres de grande naturalité, qui 
ne sont accordées que par un vote des Chambres. 

Page III. Les Petites- Affiches. — Les Petites Affiches ou Journal général 
d'annonces, d'indications et de correspondance commerciales , politiques et litté- 
raires, furent fondées en nivôse an viil par Ducray-Duminil. Elles eurent 
leur fortune particulière jusqu'en 181 1, que toutes les feuilles d'annonces 
furent fondues ensemble par décret impérial sous le titre de Petites 
Affiches. 

Page 114. Il a épousé sa madame Evrard. — M"' Everard est la gouvernante, 
qui cherche à se faire épouser, du Vieux Célibataire de Colin d'Harle\ille, 
représenté pour la première fois au théâtre de la Nation, le 24 février 
1792. 

Page 116. La boutique ressembla aux farces de Nicolet, — Jean -Baptiste Ni- 
colet (1710 t 1796) fut d'abord directeur d'un petit théâtre de funam- 
bules et de marionnettes, à la foire, dont il renouvelait et améliorait 
constamment le spectacle, d'où sa devise «De plus fort en plus fort», 
qui bientôt tourna en proverbe. En 1764, il obtint l'autorisation de faire 
construire sur le boulevard, le long des remparts, un petit théâtre 
où l'on joua des arlequinades et des pièces grivoises, théâtre qui eut 
un grand succès et qui prit en 1792 le nom de la Gaieté, qu'il a gardé 
depuis. 

Page 128. La célèbre mademoiselle Lenormand. — Marie -Anne -Adélaïde Le- 
normand (1772 t 1843) paraît bien avoir joui réellement d'une perspi- 
cacité et d'une faculté rare d'intuition des caractères, ce qui lui permettait 
d'approprier ses réponses au caractère de ses chents. Une des visiteuses 
les plus assidues de son appartement du numéro 5 de la rue de Tournon , 
fut M"" de Beauharnais, à qui elle aurait prédit, s'il faut l'en croire, 
dès 1794 toute la fortune qui lui devait advenir. Les relations de la de- 
vineresse avec la bavarde impératrice la mirent au fait de bien des secrets 
de l'empereur, ce qui n'empêche pas que ses nombreux ouvrages ne 
soient bourrés des plus lourdes méprises. 

Page 133. Swedenborg, le grand prophète suédois. — Emmanuel Swedenborg 
(1688 t 1772), fils d'un évêque suédois, s'était consacré jusqu'à près de 
soixante ans aux lettres, puis aux sciences naturelles, quana une vision 
où Dieu lui apparut , décida de sa vocation de prophète. Dès lors , avec 
une prodigieuse fécondité, il produisit de nombreux et énormes traités 
de théosophie dont le principal, les Arcana Calestia, a été traduit en iran- 
çais par Le Boys des Guays de 1845 à 1848. Swedenborg enseigne que 
le Christ est, à lui seul, la Trinité et qu'entre Dieu et nous existe un 
monde invisible qu'il dépeint comme la transposition spirituelle du monde 
humain : ce monde est peuplé d'anges taits comme nous, soumis aux 
mêmes nécessités vitales que nous, qui habitent comme nous dans des 
maisons et comme nous se marient. 



4} 2 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 135. Martin le Lahoureitr. — Martin, fermier à Galardon, prétendit 
au début de la Restauration, être favorisé de visions qui lui révélaient 
la survivance de Louis XVII. Admis auprès du Roi, il lui fit part de ses 
révélations; il fut naturellement éconduit. II insista; comme il risquait 
de servir d'instrument aux partis politiques, ou à des aventuriers, il fut 
enfermé dans un asile d'aliénés. 

Page 135. Les habitués du Café des Anglais. — Ce café, récemment 
démoli, se trouvait au coin du boulevard des Italiens et de la rue de 
Marivaux. 

Page 140. Georges et Roëbn. — • George, «peintre expert, commissaire 
expert en tableaux», habitait 51, rue Traversière- Saint -Honoré, et 
«Roehn père», peintre, i^, quai Voltaire. 

Page 14.2. Chaussée des Minimes. — C'est aujourd'hui la rue de Béarn. 

Page 14.3. Tbouvenin dans la reliure, — Joseph Thouvenin (1790 t 1834), 
élève de Bozerian, s'est signalé par deux iimovations : il fit laminer le 
carton destiné à ses reliures, et employa le premier avec succès le ma- 
roquin du Levant. 

Page 143. Moret, le plus habile de nos restaurateurs de tableaux. — D'après 
l'Almanach du Commerce, deux artistes semblent pouvoir à la rigueur 
répondre à ce signalement, deux frères : l'aîné, peintre sur verre et yer- 
nisseur sur métaux, demeurait 3, rue Borda; son cadet, imprimeur sur 
porcelaines, peintre pour cartonnages, habitait 12, rue du vert-Bois. 

Page 144. La Gazette des Tribunaux. — Ce journal de jurisprudence et 
de débats judiciaires fut fondé en 1826 par Darmaing le nls. Mermil- 
liod, Cormenin, Dupin aîné, Raisson, les frères Baudoin, en furent, à 
la fin de la Restauration et sous la Monarchie de Juillet, les principaux 
rédacteurs. 

Page 147. Celui de secrétaire perpétuel de l'Académie française, — Le Secré- 
taire perpétuel était alors, depuis le 11 septembre 1834, Villcmam, qui 
avait succédé dans cette charge à Arnault. 

Page 153. Rue Barre- du- Bec. — C'est la partie de la rue du Temple 
actuelle, allant de la rue de la Verrerie à la rue Sainte-Croix-de-la- 
Bretonnerie. 

Page 164. Au Musée de Paris le portrait de Baccio Bandinelli. — Ce 

Êortrait de jeune sculpteur, qui d'ailleurs n'est nullement celui de 
andinelli, est aujourd'hui attribué avec bien plus de vraisemblance 
au Bronzin qu'à Scbastiano del Pionibo, dont il ne ra|)pclle en rien 
la manière. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 43 3 

Page 164. Le Charles. VI H de Leonardo de Vinci. — Ce «portrait 
de Charles VIII» représente en réalité Charles d'Amboise, maréchal de 
Chauniont, gouverneur du duché de Milan, et favori de Louis XII; il 
n'est certainement pas l'œuvre de Léonard de Vinci et a sans doute été 
peint par André Solario, qui décora le château de Gaillon pour le père du 
maréchal de Chauniont, le cardinal Georges d'Amboise. Le tableau est 
aujourd'hui au Louvre. 

Page 174. Rue d'Orléans. — C'est-à-dire rue d'Orléans-Berry, aujourd'hui 
partie de la rue Chariot comprise entre la rue des Quatre-Fils et la rue 
de Bretagne. 

Page 176. Oberkampf. — Guillaume-Philippe Oberkampf (1738 T 181^), 
célèbre industriel, qui fonda vers 1760, à Jouy, cette falîrique de toiles 
de coton imprimées qui sont aujourd'hui si recherchées sous le nom 
de toiles de Jouy. 

Page 180. Une figurante de l'Atnbigii-Comique. — L'Ambigu-Comique lut 
fondé en 1759, à la Foire Saint-Germain, puis établi sur le boulevard 
du Temple par un acteur de la Comédie-Italienne, nommé Audinot. Son 
spectacle de marionnettes, puis d'enfants, eut le plus vif succès : il fit 
déserter l'Opéra. Il resta sur le boulevard jusqu'en 1827, qu'un incendie 
le détruisit; c'est alors qu'Hittorf le rebâtit sur l'emplacement qu'il oc- 
cupe aujourd'hui. Avant de se consacrer à la représentation du mélo- 
drame, l'Ambigu a gardé jusque sous la Monarchie de Juillet la spécialité 
de vaudeville et de comédie légère qu'il tenait de son fondateur même 
et qui fut la raison d'être de son nom. 

Page 185. Rue de la Perle. — Rue du Marais, comprise entre la rue Vieille- 
du-TempIe et la rue de Thorigny. 

Page 204. Le grand seigneur qu'on a failli interdire est le marquis d'Espard. — 
Le marquis d'Esgrignon est celui qu'on a sauve' des galères. — Le marquis 
d'Espard, poursuivi en eft'et par la rancune de sa femme et de son Irèrc 
(L'Interdiction), ne fut sauvé que par l'entreprise de la comtesse de 
Sérisy et de Lucien de Rubempré [Splendeurs et Misères des courtisanes)- 

Le marquis d'Esgrignon, qui avait commis un faux par amour pour 

la duchesse de Mautrigneuse, fut sauvé par l'intervention de celle-ci au- 
près du juge d'instruction Camusot [Le Cabinet des Antiques). 

Page 205. Ce jeune homme s'est pendu dans son cachot. — En eflet, Lucien de 
Rubempré, poursuivi à tort pour avoir assassiné sa maîtresse Esthcr 
GobsecK, et désespéré de s'être laissé arracher par le juge d'instruction 
Camusot le secret de son association avec le forçat évadé Jacques Collin, 
se pendit dans sa cellule de la Conciergerie, en mai 1830 [Splendeurs et 
Misères des courtisanes). 

Page 222. Dans un petit dunkerque. — C'était une sorte d'étagère destinée 
aux bibelots. 



434 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 246. L'Orléans. — La concession du chemin de fer de Paris à Or- 
léans, avec deux embranchements sur Arpajon et Pithiviers, fut accordée, 
pour soixante-dix ans, par la loi du 7 juillet 1838. «Cependant les actions 
de cette compagnie étaient bientôt descendues au-dessous du pair, elle 
ne se trouva pas de force à exécuter tous les travaux, et une loi du 
1" août 1839 l'autorisa à renoncer avant le i" janvier 1841,3 la con- 
cession de la partie au delà de Juvisy. Le discrédit de ses actions j'ac- 
croissant, la compagnie eut de nouveau recours à l'assistance de l'Etat. 
Une loi nouvelle du 15 juillet 1840 supprima les embranchements d' Ar- 
pajon et de Pithiviers, et accorda à la compagnie la garantie de l'Etat 
f)Our un minimum d'intérêts sur le fonds social de 40 millions , et porta 
a concession de soixante-dix à quatre-vingt-dix-neuf ans» (Cotelle, Cours 
de droit administratif appliqué aux travaux publics). Ces nouvelles conditions 
permirent à la compagnie de prendre son essor. La ligne de Pans à Cor- 
beil ou^TIt le 20 septembre 1042, celle de Juvisy à Orléans fut ouverte 
en mai 1843, celle d'Orléans à Tours en avril 1846, celles d'Orléans à 
Vierzon, à Bourges et à Châteauroux en avril 1847. La compagnie du 
chemin de fer de r ans à Orléans se fondit quelques années plus tard avec 
les compaenies du Centre, d'Orléans à Bordeaux et de Tours à Nantes, 
et cette lusion, préconisée d ailleurs par le gouvernement, tut approuvée 
par décret du 27 mars 18^2. 

Page 254. Digne d 'Apollonius de Tbyane. — Célèbre thaumaturge du pre- 
mier siècle de l'ère chrétienne. Vertueux sectateur de la doctnne pytha- 
goricienne, initié aux dogmes et aux pratiques des brahmes, il mettait 
au service de son apostolat une puissance magnétique , dont les païens se 
plurent à opposer les effets aux miracles chrétiens. 

Page 260. En proportions homœopathiques. — La méthode thérapeutique, 
appelée par son inventeur homaopathie , fut déduite par le médecin 
saxon Samuel Hahncmann (1755 t 1843) d'observations sur «la ma- 
nière dont les médicaments opèrent sur le corps de l'homme lorsqu'il se 
trouve dans l'assiette tranquille de la santé». L'expérimentation systé- 
matique conduisit Hahnemann à cette conclusion que les médicaments 
produisent régulièrement sur l'organisme sain des phénomènes artificiels 
semblables à ceux de la maladie naturelle qu'ils ont puissance de guérir. 
D'où le principe de la nouvelle thérapeutique : Similia similibus airantur. 
Hahnemann fit alors table rase du Codex traditionnel : des substances 
très énergiques, des poisons violents, administrés à dose infinitésimale, 
sous forme de pilules, constituèrent toute sa pharmacopée. Après avoir 
subi en Allemagne de longues persécutions, Hahnemann épousa en 1835 
une Française qui le décida à venir à Paris, où il connut enfin le succès. 

Page 266. // dominerait les élections. . . militaires. — Les officiers de la Garde 
nationale, au lieu d'être nommés par l'autorité supérieure, étaient élus 
par leurs soldats. 

Page 309. Au docteur Gannal. — Jean -Nicolas Gannal (1795 t 1852), 
ancien chirurgien de Napoléon, puis préparateur de chimie deThénard, 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. ^^ j 

inventa un procédé d'embaumement qui consistait à injecter dans Ii 
carotide une solution de sel d'alumine et à envelopper le cadavre de 
bandelettes mipregnées du même liquide. Ce procédé, qui présentait 
I avantage de 1 économie, et surtout celui de ne pas abîmer le cadavre 
ne fut cependant pas comme n'ayant pas subi l'épreuve du temps, em- 
ployé en i«42 pour la conservation du corps du duc d'Orléans. 

Page 324. Clicby ! — La prison pour dettes, qui était auparavant à Sainte- 
Pelagie, rue de la C ef , fut installée, A partir de 1827, au numéro 78 
de la rue de Clichy. Le prix de la pension d'un débiteur arrêté par un 
des sept gardes du commerce, était payé d'avance par le créancier ù 
raison de quarante-cinq francs par mois. La prison de Clichy renfermait 
deux cents cellules d hommes et une vingtaine pour fVmmes. Le nombre 
des détenus était de cent quinze en movenne. Ces détenus jouissaient de 
la liberté dans 1 intérieur de la orison; il n'v avait parmi eux, contrai- 
rement a la légende, que peu de fils de famille; la plupart étaient de 
petits commerçants qui n'avaient pas réussi. 

Page 337 CitéBordin. . . théâtre de la Porte-Saint-Martin. — Il semble que 
Bouchard 1" '"'^ aujourd'hui, agrandie, ouverte et transformée, la rue 

-— Fondé en 178 1, fermé en 1807, rouvert en 1814 pour y jouer le 
drame et la féerie, le théâtre de la Porte-Saint-Martln fut, à /'époque 
romantique , le tréteau préféré de la nouvelle époque : on v joua Antonv, 
La Tour de Nés e Lucrèce Borgia, Marie Tudor et le Vautrin de Balzac 
lirule en 1871, 1 édifice a été reconstruit en 1873. 

^"gf" .^r^7' ^T "^^ ^^l^^^rin^-du-Temple. - II n'y a jamais eu de rue des 
Mathurins-du-Temple : c'est un lapsus de Balzac pour rue des Marais- 
du-lemple, aujourd hui rue des Marais tout court. 

Page 340 En souvenir du Cirque-Olvmpiciue. - Ce cirque fut fondé par 
Laurent et Minette, enfants du fameux écuver Franconi, à qui ils sucx-é- 
derent en 1 801. Ils furent les créateurs du «travail., équestre sans selle 
etde ces tours de force : La Poste, Fra Diavolo , etc., qm ont eu tant 
d miitateurs. Ils y joignirent bientôt des pantomimes dialoguées appelées 
mimodramcs, des exercices d'ammaux savants, dont l\.n au moins 
connut la popularité, le singe Joko, enfin des pièces militaires à arand 
spectacle nippelant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Pendant 
toute la Restauration le Cirque-Olympique fut boulevarcfdu Temple 
ei. face du passage Vendôme (la place de la République en occupe au- 
jourd hu, le site). Quand sa vogue déclina sous Louis->hilippe, le local 
de cet etabhssement fut repris par Adam pour en faire le troisième 
Theatre-Lynqye. En 1840 le Cirque-Olvmpique rouvrit, mais cette fois 
aux Cluuups-Elysees et sous une direction étrangère aux Franconi, celle 
de M. iJejean. 



436 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 



Page 357. Un Prince de la Bohême. — Parut d'abord sous le titre de Les 
Fantaisies de Claudine, dans la Revue parisienne du 2_5 août 1840, puis, 
en 1844, sous le titre actuel, chez de Potter, à la suite d'Honorine, et 
en 18^6, avec quelques modifications, entra au tome IV des Scènes de 
la Vie parisienne de La ComÉDIE HUMAINE '. 

Page 357. Heine. — Fixé à Paris depuis 1830, Henri Heine (1797 t 1856) 
tut intimement mêlé à la vie littéraire de notre pays. Les plus spirituelles 
chroniques sur les hommes et les choses de Pans, plus tard réunies sous 
le titre de Lutece et De la France, sont dues au correspondant de la Gazette 
d 'Augsbourg. On connaît l'exquise notice consacrée à Henri Heine par 
son ami Théophile Gautier, notice actuellement placée en tête de l'édition 
française des Reisehilder. 

Page 360. Rue de Cbartres-du-Roule. — La rue de Chartres-du-Roule , qui 
longeait exactement le parc de Monceau, alors deux fois plus étendu 
qu'aujourd'hui, était le nom que portait le bout de la rue de Courcelles 
compris entre la rue Monceau et le boulevard de Courcelles. 

Page 360. Le Grand Serpentin Vert. — Conte, inspiré et renouvelé du 
mythe de Psyché et particulièrement du conte de La Fontaine , composé 
par M°" d'Aulnoy, et introduit par elle dans la nouvelle de, Don Fernand 
de Tolède. 

Page 361. Le professeur Tissot. — Pierre-François Tissot (1768 t 1854), dès 
ses débuts au club de Versailles, se montra révolutionnaire aussi radical 
dans ses principes que modéré dans ses actes. Il participa à la Révolution, 
mais n'y joua jamais de rôle en vue. Il suppléa l'abbé Delillc en 1810 
et lui succéda en 18 13 dans sa chaire de poésie latine. La Restauration 
le révoqua, et la Révolution de Juillet le remit en place. Outre ses ar- 
ticles aux journaux libéraux ,de la Restauration, il a composé nombre 
d'ouvrages, entre autres des Etudes sur Virgile et une Histoire de la Révo- 
lution française. 

Page 362. Mademoiselle Laguerre, qu'il mit à la mode, lui le premier, avant 
Bouret. — Marie-Joséphine Laguerre (1755 t 1783), «fille d'Opéra», 
eût fait une belle carrière de cantatrice, grâce à son intelligence et à la 
beauté de sa voix, si des excès de tous genres, en particulier le goût 
du vin, n'eussent ruiné sa santé. 

'"' Histoire des Œuvres (3' éd.), p. 130-133. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 437 

Bouret, fils d'un laquais, ne fut pas, une fois devenu fermier général, 

un des plus rapaces financiers de la fin du règne de Louis XV, mais il 
resta certainement, malgré l'adulation intéressée des écrivains, l'un des 
plus mais et des plus grossiers parvenus. 

Page 363. La comtesse A Ihant. — Louise-Marie-Caroline, comtesse d'Albany 
("753 ^ 1824), avait été la femme de Charles-Edouard Stuart, préten- 
dant au trône d'Angleterre. Mariée à ce prince en 1772, elle en fut sé- 
parée en 1780, et devint la maîtresse d'Alficri. 

Page 363. En 1 100, les Rusticoli avaient déjà fourni un Pape et révolutionné 
deux fois le royaume de Naples. — Inutile de dire que ni au x° m au 
xr siècle, il n y eut de Rusticoli qui ait coifié la tiare, ni «révolutionné 
le royaume de Naples». 

Page 363. Un Foix-Grailly, vivant de son pinceau. — • Sans doute Victor de 
Grailly, né en 1804, élève de Bertin, qui commença à exposer des 
paysages au Salon de 1833. 

Page 364. On lui doit la carte de la Bohême, et les noms des sept châteaux que 
n'a pu trouver Nodier. — Allusion à l'Histoire du Roi de Bohême et de ses 
sept châteaux, par Charles Nodier (1830). 

Page 364. Lauzun. — Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun 
(1633 t 1723) conquit bientôt la faveur de Louis XIV, qui le créa 
maréchal de camp, et l'amour de M"" de Montpensier, cousine ger- 
maine du Roi, qu'il se vantait de prendre pour femme avec le consente- 
ment du Roi. Malgré deux emprisonnements, d'abord à la Bastille, 
ensuite à Pigncrol durant neuf ans , malgré la défense du Roi et l'oppo- 
sition des princes du sang, il épousa secrètement M"" de Montpensier, 
la rendit très malheureuse, et finit par la quitter, sans que sa conduite 
lui ait aliéné la faveur royale. 

Page 364. Etes-vous des nouveaux ducs de Gaëte, façon impériale? — Charles 
Gaudin (1756 t 1844), ancien employé des contributions pubhques 
sous Necker, refusa le portefeuille des finances sous le Directoire, et 
l'accepta de la main du Premier Consul. Il le garda durant tout le règne 
de Napoléon I", qui le créa en 1808 duc de Gaëte. Il fut gouverneur 
de la Banque de France de 1820 à 1834 et sous Louis-Philippe refusa 
la pairie. 

Page 365. L'ami du banquier Laffitte , venant au bureau de la souscription na- 
tionale, proposée pour conserver à ce banquier son hôtel oîi se brassa la réiolution 
de 18^0. — Jacques Laffitte (1767 t 1844), ^''^ '^'^"^ charpentier, débuta 
comme commis chez le banquier Perregaux, qui le prit comme associé 
en 1800. Gouverneur de la Banque de France en 1814, Laffitte fut élu 
député en 1816, constamment réélu depuis, et siégea toujours du côté 
gauche de l'Assemblée. Il vota contre tous les ministères de la Res- 
tauration et, à la fin de juillet 1830, poussa le plus ardemment à la 



4^^ NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

résistance contre les Ordonnances. Ce fut chez lui que se reunirent alors 
les chefs du mouvement orléaniste, et ce fut lui qui proposa le 29 juillet 
d'ofirir la régence, puis le trône, au duc d'Orléans. Nommé ministre dans 
le premier cabinet formé par Louis-Philippe, il en prit dès le 3 novembre 
la présidence. Comme il y représentait la politique du «mouvement», 
c'est-à-dire l'esprit le plus «avancé», il déplut au Roi et fut obligé de 
démissionner le i^ mars 1831. Il s'efforça dès lors de relever, mais sans 
y parvenir, sa maison de banque et sa fortune, qu'avait ruinées en partie 
la Révolution dont il avait été l'un des protagonistes. C'est à ce moment 
que fut ouverte la souscription nationale dont parle Balzac. 

Page 366. C'est galant dans le genre de Richelieu. — Louis-François-Armand 
du Plessis, duc de Richelieu, maréchal de France (1696 t 1788), ne 
fut pas seulement le type brillant des roués du XYllT siècle. Sa carrière 
politique et militaire fut des plus utiles au pays : ambassadeur en 
Autriche en 1724,11 sut attirer cette vieille ennemie de la France dans 
notre alhance; maréchal des armées du Roi, il fit de brillantes cam- 
pagnes dans la guerre de succession de Pologne, contribua à la ^^ctoire 
de Fontenoy, délivra Gênes, s'empara de Port-Mahon et conquit le 
Hanovre. 

Page 366. Cela fait tort à Cbampcenetz. — Le chevalier, dit le marquis de 
Champcenetz , né à Paris en 1 759 , fut , après avoir rivalisé avec Rivarol , 
de bons mots, de chansons légères et de petits vers satiriques, son 
collaborateur aux Actes des Apôtres, journal qui combattait par le sar- 
casme la Révolution et les révolutionnaires. Mais, moins heureux que 
Rivarol, Champcenetz ne put quitter à temps la France et fut guillotiné 
le 20 juillet 1794, à trente-cinq ans. 

Page 368. Mademoiselle d'Orléans contribue pour telle somme à ce beau service 
entrepris pour son neveu ? — • Cette réflexion date exactement Un Prince de 
la Bohême du début de 1837 : c'est le 30 mai de cette année en effet 
que Ferdinand, duc d'Orléans (1810 t 1842), épousa à Fontainebleau 
Hélène de Mecklembourg-Schwerin. Sa tante dont il est ici question 
n'est autre que Madame Adélaïde (1777 11847), qui était restée fille, 
qui passa toute sa vie auprès de son frère, le roi Louis-Philippe, et lui 
tut, jusqu'à sa mort, conseillère de prudence en même temps que d'au- 
torité. 

Page 382. Du Bruel souffrit le directeur des Beaux-Arts. — Ce n'était à coup 
sûr pas encore Sosthène de la Rochefoucauld, qui, dès son entrée en 
fonctions, en 1824, s'empressa d'appliquer une feuille de vigne sur la 
nudité des statues du Louvre et de rallonger notablement les jupes des 
danseuses, mesures de pudibonderie qui lui valurent dans les petits 
journaux une pluie d'épigrammes. 

Page 382. Vestris. — Les Vestris, de leur vrai nom Vestri, sont une famille de 
danseurs d'origine florentine qui , pendant plus d'un siècle , ont brillé sur la 
scène de l'Opéra français. Deux surtout sont restés célèbres : le premier. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 4^9 

Gaëtano Vestris , dit le Beau Vestrls (1729! 1808), débuta en 1748 à 
l'Opéra de Paris, brilla dans les ballets de Jason et Médée, Castor et 
PoUiix, Annette et Lubin. II est resté aussi célèbre par sa fatuité et par 
la révolution qu'il fit dans le costume des danseurs que par ses talents 
chorégraphiques. Le second, Auguste Vestris, fils de Gaëtano, dit le dieu 
de la danse (1760 t 1842), dansa jusqu'à 66 ans, après avoir eu ses plus 
beaux succès dans le ballet d'Endymion et dans celui de Psyché, où il 
tint jusque dans l'âge mûr le rôle de l'Amour. C'est à Auguste Vestris , 
dont l'énorme vanité dépassait encore celle de son père, que Balzac fait 
allusion. 

Page 384. C'est l'ut de poitrine de la Danse. — On sait que Vut de poitrine 
était le triomphe du fameux ténor Duprez. 

Page 384. Camargo, Guimard, Taglioni. — Marie -Anne Cuppi, dite La 
Camargo (1710 t 1770), célèbre danseuse de l'Opéra, formée par 
M"' Prévost à qui elle succéda vers 1727. Ce fut elle, la première, qui 
osa raccourcir ses jupes de danseuse. 

Marie-Madeleine Guimard (i743ti8i6), danseuse de l'Opéra, bien 

que maigre, laide, noire et marquée de la petite vérole, n'en obtmt pas 
moins les succès les plus bruyants, d'abord par la grâce noble de sa 
danse, et surtout par son esprit et son goût de la grande vie : le prince 
de Soubise, l'évêque d'Orléans, Jarente de La Bruyère, et le financier 
Laborde furent successivement ses protecteurs. L'âge venant, elle se 
résolut à faire une fin et se maria en 1 786. 

Marie Taglioni, née à Stockholm en 1804, dansa à l'Opéra de Paris 

de 1827 à 1847, puis se retira en Italie. Ses succès dans La Bayadère , 
Psvcbé, et surtout La Sylphide et La Fille du Danube étaient dus au goût 
exquis, à la grâce parfaite et à la légèreté chaste et décente de son 
talent. 



Page 385. Madame Carat, e'pouse du Crand-Juge. — Dominique-Joseph Garât 
(1749 t 1833), «idéologue», fut d'abord membre de l'Assemblée Légis- 
lative, succéda le 12 octobre 1792 à Danton comme ministre de la Jus- 
tice, puis à Roland comme ministre de l'Intérieur; il fut ensuite ambas- 
sadeur, président des Cinq-Cents, enfin sénateur de l'Empire. Son 
caractère l'avait fait surnommer «le Jacobin malgré lui». 



Le Grand-Juge avait la direction générale de la justice et de la police. 

Il présidait la Cour de cassation dans les circonstances solennelles. Cette 
charge avait été créée en 1802 pour Régnier, plus tard duc de Massa, 
qui la garda jusqu'en 181 3. 

Page 386. Des Sophie Arnould , des Dutbe'. — Sophie Arnould (1774 t 1803^. 
cantatrice de l'Opéra, où elle chanta dans les opéras de Rameau et de 
Gluck, avait l'esprit des plus vifs et des plus fins. 



440 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Rosalie Dutlié (1752 t 1820), danseuse et courtisane, fut lancée par 

le duc de Durfort. Elle avait les cheveux blonds et l'air, angclique, fut 
chargée de «l'éducation» du duc de Chartres (Philippe-Egalité) et con- 
nut la faveur du comte d'Artois, le futur Charles X. 

Page 389. Au Rocher-de-Cancale. — Fameux restaurant situé 65 , rue 
Montorgueil, tenu par le célèbre cuisinier Borel. 

Page 393. Aux Variétés. — Ce théâtre de genre fut construit en 1807 par 
l'architecte Célener pour la troupe du théâtre Montansier exilée du 
Palais -Royal. Dès ses débuts il se consacra, avec le plus vit et le plus 
durable succès, au vaudeville, et, à l'origine du moins, à la farce, par- 
fois un peu trop libre, ce qui lui attira en 1809 quelques menaces de la 
f)art du mmistre de la Police. Une tentative pour jouer le drame, sous 
a Restauration, faillit porter malheur aux Variétés, qui retrouvèrent 
toute leur vogue sous Louis-Philippe avecle vaudeville , et sous l'Empire 
avec les opérettes d'Otlcnbach. 

Page 393. Le numéro des Petites-Affiches. — Voir la note de la page 431. 

Page 396. 5a armes ont été composées par Cbérin. — Bernard Chérin (t 1 783) , 
historiographe des ordres du Roi, ainsi que son fils, Louis-Nicolas-Henri 
(71799). 



UN HOMME D'AFFAIRES. 

Page 399. L^i Homme d'affaires. — Parut pour la première fois dans le 
Siècle, du 10 septembre 1845, sous le titre de : Les Roueries d'un créan- 
cier; ce récit formait le troisième chapitre d'une série d'Etudes de mœurs, 
dont les deux premiers étaient Une Rue de Paris et son Habitant et Le 
Luther des chapeaux. Un Homme d'affaires entra en 1846 au tome IV des 
Scènes de la Vie parisienne de La Co.mÉDIE HUMAINE sous le titre d'Es- 
(juisse d'hommes d'affaires d'après nature, puis en 1847 fut publié en vo- 
lume sous le même titre, à la suite d'Un Drame dans Us prisons (troisième 
partie de Splendeurs et Misères des courtisanesy^ . 

Page 399. James Rothschild. — Balzac était en relations mondaines avec ce 
célèbre banquier, qui le recevait à sa table. Au départ d'un voyage en 
Autriche, vers la fin de 1835, il lui emprunta même 1,300 francs qu'il 
chargea son éditeur Werdet de lur rembourser. Werdet, dans ses Souve- 
nirs, raconte l'anecdote sans enthousiasme et termine ainsi: «M. de 
Rothschild me dit : Faites bien attention à M. de Balzac, c'est un bomtne 
bien léger.» Ce jugement eût très fort étonné Balzac. 

•'' Histoire des Œuvres ( 3' ici.), p. 139-130. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 44^ 

Page 403. Clichv. — Voir la note de la page 4.35. 

Page 408. Rue Chabannais. — Rue parallèle aux rues de Richelieu et Sainte- 
Anne, entre lesquelles elle se trouve. 

Page 41 2. Riw Coqttenard, — C'est aujourd'hui la rue Lamartine et la partie 
de la rue de Maubeuge allant de la rue Lamartine à la rue de Châ- 
teaudun. 

Page 413. Ce genre de petits vieillards que depuis Henry Monnier, on devrait 
appeler l'Espece-Coquerel. — Henrv-Bonavcnture Monnief (1805 t 1877), 
caricaturiste, écrivain et acteur, auteur du Roman chez la portière et des 
Mémoires de Joseph Prudhomme (i8_53). Le tvpe de Joseph Prudhomme, 
personmfication du bourgeois du temps de Louis -Philippe, assure à lui 
seul la pérennité du nom de Monnier : il parut d'abord dans les dessins 
à la plume dont Monnier illustrait lui-même ses ouvrages, il réahsa tout 
son caractère dans les Mémoires et enfin, après avoir passé à la scène, 
sous les traits mêmes d'Henry Monnier, finit par resplendir dans la réa- 
lité : à force d'entrer dans la peau de son personnage, Monnier était 
devenu physiquement Joseph Prudhomme en personne. 

Page 414. En prenant sa brisque. — Nom des as et des dix au bésigue 
et au mariage. — Et aussi , jeu de cartes qui se joue à deux per- 
sonnes. 

Page 416. Au Constitutionnel. — Fondé durant les Cent-Jours par d'an- 
ciens révolutionnaires déprimés, le Constitutionnel connut en quelques mois 
bien des avatars avant de paraître sous son titre définitif. Mais, tout de 
suite alors, il prit, sous la direction de Tissot et d'Etienne, la teinte 
qu'il ne devait plus quitter, du libérahsme bourgeois et opportuniste. 
C'est d'ailleurs sa pohtique d'opposition constitutionnelle timide, mâtinée 
de souvenirs de 1789 et de regrets bonapartistes, qui fit son succès sous 
la Restauration. La Révolution de Juillet, qui donnait au Constitutionnel 
le gouvernement de ses rêves, lui porta cependant malheur. De 22,000 
en 1830, le nombre de ses abonnes était tombé à 3,500 quand le doc- 
teur Veron racheta le journal en 1843 et le relança, comme Girardin 
avait lancé la Presse, en lui assurant la collaboration des écrivains de 
premier plan et la pubhcation de romans-feuilletons de George Sand et 
d'Eugène Sue. Il est inutile de suivre plus loin le Constitutionnel: Bien 
que Sainte-Beuve y ait commencé ses Lundis, le Constitutionnel est surtout 
resté célèbre dans l'histoire httéraire par sa protestation contre le roman- 
tisme et, dans l'histoire des sciences, par la découverte, si souvent ré- 
pétée, du lameux serpent de mer. 

Page 420. Aux Variétés. — Voir la note de la page précédente. 

i 

Page 421. // aiaïf enclaudé. . . la veuie. — C/ai/c/f signifiant mais, enclauder 
par suite veut dire duper. 



442 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 422. Je vaux Bouffé dmis les vieillards. — Bouffé (né en 1800), acteur 
comique, passa successivement du Panorama-Dramatique, à la Gaieté, 
aux Nouveautés et au Gymnase. Malgré le succès qu'il remportait auprès 
du public, il n'était pas content de la situation que lui faisaient ses direc- 
teurs ; il entra alors aux Viiriétés où il finit sa carrière. Il avait peu de 
dons naturels : ni prestance, ni voix, ni santé, mais son talent de comé- 
dien , son habileté à se grimer faisaient sur les planches un tout autre 
homme : ardent, vif, infiitigable et par-dessus tout comique et admirable 
de naturel et de vérité. 



NOTES BIOGRAPHIQUES 
SUR LES PERSONNAGES. 



LE COUSIN PONS. 

Brisetout (Héloïse) avait été, au commencement de la Monarchie de 
Juillet, la maîtresse de Célestin Crevel [La Cousine Bette) et fut, à la fin 
du règne, celle d'Isidore Baudoyer [Les Petits Bourgeois). 

Camusot, pair de France, ancien marchand de soieries, né en 1765, avait 
été, en 181 8, juge commissaire de la faillite du parfumeur César Birol- 
teau. En 1822, il entretenait richement l'actrice Corahc, quand Lucien 
de Rubempré la lui enleva (Illusions perdues). Plus tard, il se chargea de 
Fanny Beaupré avec laquelle il vécut longtemps [La Muse du dépar- 



tement 



Camusot de Marville, né vers 1794, petit magistrat sans intelligence, 
n'eût que médiocrement réussi, si sa femme, née Thirion, fille d'un huis- 
sier du Cabinet de Louis XVIH, n'avait eu de l'ambition et de l'intrigue 
pour deux : en 1824, à Alençon, M""" Camusot fit rendre à son mari, 
alors juge d'instruction, une ordonnance de non-lieu en faveur de Vic- 
turnien d'Esgrignon, coupable d'un faux [Le Cabinet des Antiques). En 
1828, à Paris, quand M. Camusot fut chargé d'enquêter sur la demande 
d'interdiction présentée par la marquise d Espard contre son mari , elle 
fut auprès de lui l'agent de la marquise; mais cette fois l'intrigue échoua 
complètement [L'Interdiction; Splendeurs et Misères des courtisanes). Enfin au 
mois de mai 1830, Camusot et sa femme manœuvrèrent si bien dans 
l'affaire H errera -Rubempré, que Lucien de Rubempré, acculé à l'aveu 
par l'interrogatoire du juge d'instruction, se pendit dans sa cellule de la 
Conciergerie [Splendeurs et Misères des courtisanes). 

Camusot de Marville (M"'), née Marie-Cécile-Amélic Thirion. — Voir 
la note précédente. 

GaudissART (Félix), né vers 1792, avait été en 1816 prévenu de conspi- 
ration contre les Bourbons et mis hors de cause par le juge d'instruction 



444 NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LES PERSONNAGES. 

Popinot. Ce bienfait avait fait de lui l'ami tout dévoué du neveu du juge, 
Anselme Popinot, premier commis du parfumeur César Birotteau. Po- 
pinot employa les talents de commis voyageur de Gaudissart au lance- 
ment de l'Huile Cépbaliqiie (^César Birotteau). Adonné à tout «article de 
Paris», Gaudissart achetait quelques années plus tard, à prix d'or, les 
fleurs artificielles fabriquées par fépouse adultère du comte de Bauvan 
(Honorine); en 1831 il vovageait pour les chapeaux et en même temps 
pour la doctrine saint-simonienne ; mais ce dernier article lui réussit mal 
et lui valut un duel et une mystification, dont il ne fut pas le héros 
[L'Illustre Gaudissart). 

Magus (Élie), née en 1770, habitait alternativement Paris et Bordeaux. 
A Bordeaux, sous la Restauration, il avait estimé les fiuneux diamants 
de M"' Evangelista [Le Contrat de mariage); à Paris vers 18 17, il procura 
à M"° Luigi Porta une entreprise de coloriage [La Vendetta), commanda 
plus tard une copie de Rubens à Joseph Bridau [La Rabouilleuse)ct plus 
tard encore, à Pierre Grassou des pastiches de Rembrandt et deTéniers, 
qu'il revendit pour d'authentiques Téniers et de vrais Rembrandt au 
marchand de bouchons Vervelle [Pierre Grassou). 

Popinot (Anselme, comte), ministre et pair de France, avait commencé 
vers 181 6 par être commis chez le parfumeur royahste César Birotteau. 
Son génie commercial, la droiture de son caractère, la bonté et la déli- 
catesse de son cœur effacèrent, aux yeux de M"' Césarine Birotteau, ses 
défauts physiques : il était petit, roux et boiteux. Son amour lui donna 
du cœur : il lança l'Huile Cépbalique , y fit sa fortune et contribua de la 
sorte à la réhabilitation de son futur beau-père en 1823 [César Birotteau). 
Après son mariage, Anselme Popinot, une fois sa fortune consolidée, lut 
lancé dans la politique par la Révolution de 1830; nommé deux fois 
député, il fut bientôt ministre du commerce de Louis-Philippe [L'Illustre 
Gaudissart). En 1838 il était pour la seconde fois ministre de l'agriculture 
et du commerce et donnait libre carrière à ses goûts de Mécène et d'ama- 
teur [La Cousine Bette). 

ScHMUCKE (Wilhclm) avait habité jusqu'en 1836 sur le quai Conti, à 
l'angle de la rue de Nevers; il avait été le maître de musique des filles 
du comte de Granville — qui ne l'oublièrent pas, une fois mariées ( Une 
Fille d'Eve) ■ — de Lydie Pevrade [Splendeurs et Misères des courtisanes) et 
d' Ursule Mirouët , la future vicomtesse de Portenduère, qui s'unit à M'"" de 
Vandenesse et du Tillet pour lui faire une rente viagère. 



UN PRINCE DE LA BOHEME. 

Du BruEL (Jean-François, comte), né vers 1787, était entré en 1816 au 
Ministère des Finances [La Rabouilleuse) où il se trouvait chel de bureau 
en 1824 [Les Employés). Parmi ses vaudevilles à succès il faut citer L'.Al- 



NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LES PERSONNAGES. 44 J 

cade dans l'anbarras, qui, représenté au Panorama-Dramatique en 1822 
mit en lumière Florinc et Coralie [Illusions perdues). Ce vaudeviUe avait 
été fait de compte à demi, avec Nathan, qui lui imposa longtemps sa 
collaboration (Une Fille d'Eve). 

Du Bruel (Claudine ChAFFâROUX, comtesse), née en 1799 avait été la 
maîtresse du duc de Rhétoré au début de la Restauration (La Rabouil- 
leuse; Illusions perdues; Mémoires de Deux Jeunes Mariées). Devenue puis- 
sante et considérée par son mariage, elle intriguait en 1840, a dessein 
de faire décorer ThuiUier {Les Petits Bourgeois). 

La BaUDRAYE (M"' de), née Dinah PlÉDEFER, née en 1807, épouse d'un 
eros propriétaire berrichon, femme délicate et lettrée, s était laisse 
séduire par le journaliste Lousteau (1836), l'avait rejoint a Pans, s était 
pliée à sa vie de bohème, et enfin s'était résignée a soutenir de sa plume 
son paresseux amant. L'indignité de Lousteau fimt par la dégoûter et elle 
revint à son mari en mal 1842 {La Muse du Département). 

La Palferine (Charles -Edouard RuSTICOLl, comte de), ne en 1802, 
devint en ellèt l'amant de M'"' de Rochefide; mais cette haison, ou 
il trouva pour sa part un profit pécuniaire, fut toute artificielle : elle 
avait été combinée de toutes pièces pour séparer M-; de Rochefide de 
Calyste du Guénic, ramener celui-ci à sa femme et M"; de Rochehde a 
son mari {Béatrix). Dans l'hiver de 1842 , La Palferine s epnt de M _ La- 
ginska, mais, après quelques rendez-vous, échoua par la volonté de 
Thaddée Paz {La Fausse Maîtresse). 

Lousteau (Etienne) né à Sancerre en 1799 fut, durant les dix dernières 
années de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, le type du jour- 
naliste à tout faire : inteUigent, spirituel, mais sans scrupule (La Ka- 
houilleuse; Illusions perdues; Splendeurs et Misères des courtisanes).^^ Uaison 
avec M"" de la Baudraye, qui peint au mieux son caractère tut le seul 
incident marquant de son existence {La Muse du Département). 

Nathan (Raoul), fils d'un brocanteur juif, fut, de 1820 à 1845, l'un des 
auteurs de roman et de théâtre les plus admirés Caractère fort inega , 
et esprit éminemment calculateur, tout en vivant habituellement dans la 
bohème journalistique et galante {Un Début dans la Vie; Illusions perdues; 
Splendeurs et Misères des courtisanes; La Muse du Département) û sut se taire 
recevoir aussi dans le monde {Les Secrets de la princesse de Lad^an). 
C'est chez la marquise d'Espard qu'il rencontra M"' Felix de Yindenesse, 
s'éprit d'elle, par^■int i s'en faire aimer et l'aurait même scdmte sans 
l'intervention intelligente et délicate du comte Félix ( Une Fille d tve). 
Abattu par cet échec, Nathan revint à sa vieille maîtresse, Flonne, qu il 
finit par épouser {Les Comédiens sans le savoir). 

Rochefide (Béatrix-Maximilienne-Rosc de CastÉRAN, marquise de), née 
vers 1808, avait épousé en 1828 le marquis de Rochefide; elle le quitta 
bientôt, par un coup de tète, pour suivre le musicien Gennaro Conti, 



44^ NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LES PERSONNAGES. 

qu'elle avait enlevé à son amie M"' des Touches (1832). Mais, aussi in- 
capable d'amour vrai que de vertu, Béatrix se lassa bientôt de Conti, se 
plut à agacer de ses coquetteries le jeune Calvste du Guénic et à exciter 
en lui une passion à laquelle elle se fit un jeu de ne pas céder. II ne fallut 
rien moins que le manage de Calyste avec Sabine de Grandiieu, et le 
ragoût de l'adultère, pour jeter M™' de Rochefide dans les bras de Ca- 
lyste. Cette liaison ne cessa qu'après 1840, par le fait d'une intrigue 
compliquée où La Palferine joua le rôle de terre-neuve (^Béatrix). 



UN HOMME D* AFFAIRES. 



BiMOU (Jean-Jacques) né en 1797, était par vocation caricaturiste, mais par 
profession fut employé au Trésor [La RabouUlmsey Son esprit d'obser- 
vation et de satire le mit rapidement au fait de toutes les intrigues de la 
bohème httéraire [Illusions perdues; La Muse du Département) , de celles 
du monde des filles [Splendeurs et Misères des courtisanes; La Cousine Bette), 
du monde des affaires [La Maison Nucingen; Gaudissart II), enfin de son 
monde à lui, celui de l'administration [Les Employés). Bref, il était de- 
venu à la fin du règne de Louis-PhiIippe, le meilleur cicérone pour pro- 
vincial Ignorant de Pans [Les Comédiens sans le savoir). 

CÉRIZET, orphelin né en 1802, fut employé .conmie apprenti par David 
Séchard, imprimeur à Angoulême, et s'empressa de trahir son patron 
[Illusions perdues). Ce premier exploit le lança dans la politique d'oppo- 
sition, puis dans la misère, d'où il parvint à se tirer en faisant l'usure, 
au quartier Saint -Jacques. C'est là qu'il finit, après diverses intrigues 
avec Théodose de la Peyrade et Jérôme ThuiHier, par rencontrer vers 
18^0 une figurante, Olympe Cardinal, dont il fit sa femme [Les Petits 
Bourgeois). 

Claparon (Charles), né vers 1790, homme d'affaires véreux, commença 
par aider le notaire Roguin a rouler César Birotteau dans l'affaire des 
terrains de la Madeleine, en 1818. En 1821, il hérita de Prosper Casta- 
nier la diabolique puissance de John Melmoth [Melmotb réconcilie'). Il fut 
ensuite l'homme de paille de la Maison Nucingen, et finit par s'associer 
avec Cénzet qui le trahit et le força à émigrer, vers 18.J.0, en Amérique 
[Les Petits Bourgeois). 

Desroches, né vers 1795, ancien clerc de l'avoué Derville [Le Colonel 
Cbabert), acheta en 1822 une charge d'avoué, titre nu, sans client, et se 
fit lui-même sa fortune à force de travail, d'habileté, d'honnêteté et 
de privations ( Un Début dans la Vie). Il était le conseil idéal pour les 
causes litigieuses et difficiles à soutenir [L'Interdiction; Illusions perdues; 
Splendeurs et Misères des courtisanes; Les Petits Bourgeois). 



NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LES PERSONNAGES. 447 

LOUSTEAU (Etienne). — Voir la note qui lui est consacrée à propos d'Un 
Prince de la Bohème. 

MalAGA. Nom de guerre de Marguerite TuRQUET. — Voir ce nom. 

Nathan (Raoul). — Voir la note qui lui est consacrée à propos d'C/n 
Prince de la Bohème. 

Tr AILLES (Maxmie, comte de), né en 1 791, véritable condottiere du grand 
monde, ruma successivement toutes ses maîtresses : Sarah Gobseck 
[César Birotteau), Anastasie de Restaud [Le Père Goriot; Gobseck). Cette 
expérience des femmes le rendit précieux et même indispensable, tant 
aux viveurs novices comme Savinien de Portenduère (Ursule Mirouèt), 
qu'aux ministres comme Marsa\ [Les Secrets de la princesse de Cadignan), 
et même aux douairières, inquiètes de ramener leur gendre au foyer 
conjugal, comme la duchesse de Grandiieu [Béatrix). 

Tl'RQUET (Marguerite), dite MalAGA , née vers 1816, célèbre écuyère du 
Cirque-Olympiquè, tut d'abord prise comme «chandelier» par Thaddée 
Paz, empressé de dissimuler son amour pour la comtesse Laginska (La 
Fausse Maîtresse), et devint ensuite la maîtresse du notaire Cardot 
(La Muse du Département; La Cousine Bette). 



TABLE DES MATIERES. 



Pages. 

Les Parents pauvres : 

II. Le Cousin Pons i 

Un Prince de la Bohème 357 

Un Homme d'affaires 399 

Notes et éclaircissements 425 

Notes biographiques sur les personnages -j.^3 



XVIII. 2<; 




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