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Full text of "La femme"

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LA FEMME 



OUVRAGES DE M. MICHELET 

QUI SE TROUVENT DANS LA MÊME LIBRAIRIE 



Histoire de France, jusqu'en 1994. 20 vol. in -S 

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Mémoires d'une enfant, par madame J. Micuri et 



PASlS. — nip. i«on ha on et comp., RBB D'fnruBm, I 



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J. MICHELET 



LA FEMME 



CINQUIÈME ÉDITION 




PARIS 

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET O 

B < i T I. E V k BB S A I X T - G E B V A I S , X" 7 7 
firolt de traduction réservé 



1X0 



h 






INTRODUCTION 



POURQUOI L'ON P>E SE MARIE PAS 



Il n'est "personne qui ne voie le fait capital du 
temps. Par un concours singulier de circonstances 
sociales, religieuses, économiques, l'homme vit se- 
lf are delà femme. 

Et eela de plus en plus. Ils ne sont pas seulement 

dans des voies différentes et parallèles, ils semblent 

deux voyageurs partis de la même station, l'un à 

toute vapeur, l'autre à petite vitesse, mais sur des 

lails divergents. 

L'bommc, quelque i'aible qu'il puisse être mo- 

1 



6 INTRODUCTION, 

ralement, n'en est pas moins clans un chemin d'i- 
dées, d'inventions et de découvertes si rapide, que 
le rail brûlant en lance des étincelles. 

La femme, fatalement laissée en arrière, reste au 
sillon d'un passé qu'elle connaît peu elle-même. Elle 
est distancée, pour notre malheur, mais ne veut ou 
ne peut aller plus vile. 



Le pis, c'est qu'ils ne semblent pas pressés de se 
rapprocher. Il semble qu'ils n'aient rien à se dire. 
Le foyer est froid, la lable muette et le lit glacé. 

On n'est pas tenu, disent-ils, de se mettre en 
frais pour les siens. Mais ils n'en font pas davan- 
tage dans une société étrangère où la politesse com- 
mande. Tout le monde voit chaque soir comme un 
salon se sépare en deux salons, un des hommes et 
un des femmes. Ce qu'on n'a pas assez vu, ce qu'on 
peut expérimenter, c'est que dans une petite réu- 
nion amicale d'une douzaine de personnes, si la 
maîtresse de maison exige par une douce violence 
que les deux cercles se fondent, que les hommes 
causent avec les femmes, le silence s'établit, il n'y 
a plus de conversation. 



POURQUOI L'UN NE SE MARIE PAS. 7 

Il faut dire nettement la chose, comme elle est. 
Ils n'ont plus d'idées communes, ni de langage 
commun, et même sur ce qui pourrait intéresser 
les deux parties, on ne sait comment parler. Ils se 
sont trop perdus de vue. Bientôt, si Ton n'y pre- 
nait garde, malgré les rencontres fortuites, ce ne 
serait plus deux sexes, mais deux peuples. 



Rien d'étonnant si le livre qui combattait ces 

tendances, un petit livre de cœur, sans prétention 
littéraire, a été de toutes parts amèrement critiqué. 

LMmourvenaitnaïvement se jeterdans ledivorce, 
invoquait la bonne nature et disait : « Aimez en- 
core. » 

A ce mot, d'aigres cris s'élèvent, on avait touché 
la libre malade. « Non, nous ne voulons pas aimer! 
nous ne voulons pas être heureux!... Il y a là- 
dessous quelque chose. Sous cette forme religieuse 
qui divinise la femme, il a beau fortifier, émanci- 
per son esprit; il veut une idole esclave, et la lier 
sur l'autel. » 

Ainsi, au mot d'union, éclata le mal du temps, 
division, dissolution, les tristes goûls solitaires, les 



8 INTRODUCTION. 

besoins de la vie sauvage, qui couvent au fond de 
leur esprit. 

Des femmes lurent et pleurèrent. Leurs direc- 
teurs (religieux ou philosophes, n'importe) dictè- 
rent leur langage. A peine osèrent-elles faiblement 
défendre leur défenseur. Elles firent mieux, elles 
relurent, dévorèrent le coupable livre ; elles le gar- 
dent pour les heures libres et l'ont caché sous 
l'oreiller. 

Cela le console fort, ce livre si malmené, et des 
injures de l'ennemi, et des censures de l'ami. Ni 
les hommes du moyen âge, ni ceux de la femme 
libre, n'y trouvaient leur compte. V Amour voulait 
retirer la femme au foyer. Ils préfèrent pour elle le 
trottoir ou le couvent. 



« Un livre pour le mariage, pour la famille ! 
Scandale! Faites-nous plutôt, je vous prie, trente 
romans pour l'adultère. A force d'imagination, 
rendez-le un peu amusant. Vous serez bien mieux 
reçu. » 

Pourquoi fortifier la famille? dit un journal re- 
ligieux. N'est-elle pas parfaite aujourd'hui ? Il y a 
bien eu autrefois ce qu'on appelait l'adultère, mais 
cila ne se voit plus. — Pardon, répond un grand 



POURQUOI L'ON NE SE MARIE PAS. 9 

journal politique dans un feuilleton spirituel qui a 
extrêmement réussi, pardon, cela se voit encore, 
et môme on le voit partout, mais cela fait si peu 
de bruit, on y met si peu de passion, qu'on n'en vit 
pas moins doucement, c'est chose inhérente au ma- 
riage français et presque une institution. Chaque 
nation a ses mœurs, et nous ne sommes point An- 
glais. 

Doucement! oui, voilà le mal. Ni le mari ni l'a- 
mant n'en sont troublés ; elle non plus; elle vou- 
drait se désennuyer, voilà tout. Mais dans cette vie 
tiède et pâle, où Ton met si peu de cœur, où l'on 
dépense si peu d'art, où pas un des trois ne daigne 
faire effort de manière ou d'autre, tous baissent, 
tous bâillent, s'affadissent d'une nauséabonde 
douceur. 



Chacun est bien averti, et personne n'a envie de 
ce mariage. Si nos lois de succession ne faisaient 
la femme riche, on ne se marierait plus, du moins 
dans les grandes villes. 

J'entendais à la campagne un monsieur marié 
et père de famille, bien posé, qui endoctrinait un 
jeune homme de son voisinage : « Si vous devez 
rester ici, disait-il, il faudra bien vous marier, mais 



10 INTRODUCTION. 

si vous vivez à Paris, cela n'en vaut pas la peine. Il 
est trop aist' 1 de faire autrement. » 

On sait le mol qui marqua la fin du peuple le 
plus spirituel de la terre, du peuple d'Athènes : « Ah! 
si nous pouvions, sans femmes , avoir des enfants ! » 
— Ce fut bien pis dans l'Empire. Toutes les pénali- 
tés légales, ces lois Julia qui croyaient marier 
l'homme à coups de bâton, ne parvinrent plus à le 
rapprocher de la femme, et il sembla même que le 
désir physique, cette belle fatalité qui aiguillonne le 
monde et centuple ses énergies, se fût éteint ici- 
bas. Pour ne plus voir une femme, on fuyait jus- 
qu'en Thébaïde. 



Les motifs qui, aujourd'hui, non-seulement font 
craindre le mariage, mais éloignent de la société des 
femmes, sont divers et compliqués. 

Le premier, incontestablement, c'est la misère 
V croisante des filles pauvres qui les met à discré- 
tion, la facilité de posséder ces victimes de la faim. 
De là la satiété et 1 enervation, de là l'inaccoutu- 
mance d'un amour plus élevé, l'ennui mortel qu'on 
trouverait à solliciter longuement ce que si facile- 
ment ou peut avoir chaque soir. 

Celui même qui aurait d'autres besoins et des 



POURQUOI L'ON NE SE MARIE PAS. 11 

goûts de fidélité, qui voudrait aimer la même, pré- 
fère infiniment une personne dépendante, douce, 
obéissante, qui, ne se croyant aucun droit, pouvant 
être quittée demain, ne s'écarte d'un pas et veut 
plaire. 

La forte et brillante personnalité de nos demoi- 
selles qui, trop souvent prend l'essor le lendemain 
du mariage, effraye le célibataire. Il n'y a pas à 
plaisanter, ' la Française est une personne. C'est la 
chance d'un bonheur immense, mais parfois d'un 
malheur aussi. 

Nos excellentes lois civiles (qui sont celles de 
l'avenir, et vers qui gravite le monde) n'en ont pas 
moins ajouté à cette difficulté inhérente du carac- 
tère national. La Française hérite et le sait, elle a 
une dot et le sait. Ce n'est pas comme en certains 
pays voisins où la fille, si elle est dotée, ne l'est 
qu'en argent (fluide qui file aux affaires du mari). 
Ici elle a des immeubles, et même quand ses frères 
veulent lui en donner la valeur, la jurisprudence 
s'y oppose et la maintient riche en immeubles, ga- 
rantis par le régime dotal, ou certainesstipulations. 
Cette fortune le plus souvent est là qui subsiste. 
Cette terre ne s'envole pas, celte maison ne s'écroule 
pas; elles restent pour lui donner voix au chapitre, 
lui maintenir une personnalité que n'ont guère 
l'Anglaise ou l'Allemande. 



12 INTRODUCTION. 

Celles-ci, pour ainsi parler, s'absorbent dans leur 
mari; elles s'y perdent corps et bien (si elles ont 
quelque bien). Aussi, elles sont, je crois, plus dé- 
racinées que les nôtres de leur famille natale, qui 
ne les reprendrait pas. La mariée compte comme_ 
morte pour les siens, qui se réjouissentd'avoir placé 
une fille dont ils n'auront jamais la charge désor- 
mais. Quoi qu'il arrive, et, quelque part que la 
mène son mari, elle ira el restera. A de pareilles 
conditions on craint moins le mariage. 






Une chose curieuse en France, contradictoire en 
apparence et qui ne l'est pas, c'est que le mariage 
est très-faible, et très-fort l'esprit de famille. Il ar- 
rive (surtout en province, dans la bourgeoisie de 
campagne) que la femme, mariée quelque temps, 
une fois qu'elle a des enfants, fait de son àme deux 
parts, l'une aux enfants, l'autre aux parents, à ses 
premières affections qui se réveillent. — Que garde 
le mari? Rien. C'est ici l'esprit de famille qui an- 
nule le mariage. 

On ne peut pas se figurer comme cette femme 
est ennuyeuse, se renfonçant dans un passé rétro- 
grade, se remettant au niveau d'une mère d'esprit 
suranné, tout imbu de vieilles choses. Le mari vit 



POURQUOI L'ON NE SE MARIE PAS. 15 

doucement mais baisse vite, découragé, lourd, 
propre à rien. Il perd ce que, dans ses études, dans 
unejeune société, il avait gagné d'idées pour aller 
un peu en avant. Il est bientôt amorti par la dame 
propriétaire, par le pesant étouffement du vieux 
foyer de famille. 

Avec une dot de cent mille francs on enterre ainsi 
un bomme qui peut-être chaque année aurait gagné 
cent mille francs. 

Le jeune homme se le dit, à l'âge du long espoir 
et de la confiance. D'ailleurs qu'il ait plus, qu'il ait 
moins ; n'importe : il veut courir sa chance, savoir 
de quoi il est capable; il envoie au diable la dot. 
Pour peu qu'il ait quelque chose qui batte sous la 
mamelle gauche, il n'ira pas, pour cent mille francs, 
se faire le mari de la reine. 



Voilà ce que m'ont dit souvent les célibataires. 
Ils m'ont dit encore ceci, un soir que j'en avais 
chez moi cinq ou six, et de grand mérite, et que je 
les tourmentais sur leur prétendu célibat. 

[]n d'eux, savant distingué, me dit très-sérieuse- 
ment ces propres paroles : « Monsieur, ne croyez 
nullement, quelques distractionsqu'on puisse trou- 
ver au dehors, qu'on ne soit pas malheureux de 

1. 



% 



14 INTRODUCTION. 

n'avoir pas de foyer, je veux dire, [une femme à 
soi, qui vraiment vous appartienne. Nous le savons, 
nous le sentons. Nul autre repos pour le cœur. Et 
ne l'avoir pas, monsieur, sachez que c'est une vie 
sombre, cruelle etamère. » 

Amère. Sur ce mot-là, les autres insistèrent et 
dirent comme lui. 

« Mais, dit-il en continuant, une chose nous en 
empêche. Tous les travailleurs sont pauvres en 
France. On vit de ses appointements : on vit de sa 
clientèle, etc. On vit juste. Moi, je gagne six mille 
francs ; mais telle femme à laquelle je pourrais 
songer, dépense autant pour sa toilette. Les mères 
les élèvent ainsi. En supposant qu'on me la donne, 
cette belle, que devïendrai-je le lendemain, quand, 
sortie d'une maison riche, elle va me trouver si 
pauvre? Si je l'aime (et j'en suis capable), imagi- 
nez les misères, les lâchetés dont je puis être tenté 
pour devenir un peu riche, et lui déplaire un peu 
moins. 

« Je me souviendrai toujours que me trouvant 
dans une petite ville du Midi, où l'on envoie les 
malades à la mode, je vis passer sur une place où 
les mulets se roulaient dans une épaisse poussière, 
une surprenante apparition. C'était une fort belle 
clame; courtisanesquement vêtue (une dame pour- 
tant, non une fille), vingt-cinq ans, gonflée, ballon- 



POURQUOI 1,'ON NE SE MARIE PAS. 15 

née dans une fraîche et délicieuse robe de soie bleu 
de ciel, nuée de blanc (chef-d'œuvre de Lyon), qu'elle 
traînait outrageusement par les endroits les plus 
sales. La terre ne la portait pas. Sa tête blonde et 
jolie, le nez au vent, son petit chapeau d'amazone 
qui lui donnait l'air d'un petit page équivoque, 
toute sa personne disait : « Je me moque de tout, » 
Je sentais que cette idole, monstrueusement amou- 
reuse d'elle-même, avec toute sa fierté, n'apparte- 
nait pas moins d'avance à ceux qui la flatteraient, 
qu'on s'en jouerait avec des mots et qu'elle n'en 
était pas même à savoir ce que c'est qu'un scrupule. 
Je me souvins de Salomon : Et tergens os suiim 
dixit : Non sum opérât a mahim. Cette vision m'est 
restée. Ce n'est pas une personne, ce n'est pas un 
accident ; c'est la mode, ce sont les mœurs du temps 
que j'ai vues passer; et j'en garderai toujoursla ter-* 
reur du mariage, » 



« Pour moi, dit un autre plus jeune, l'obstacle, 
l'empêchement dirimant, ce n'est pas la crinoline, 
monsieur, c'est la religion. » 

On rit; mais lui, s'animant : « Oui, la religion. 
Les femmes sont élevées dans un dogme qui n'est 
point le nôtre. Les mères qui veulent tant marier 



Ifi INTRODUCTION. 

leurs filles, leur donnent l'éducation propre à créer 
le divorce. 

« Quel est le dogme de la France? Si elle ne le 
sait elle-même, l'Europe le sait très-bien; sa haine 
le lui dit à merveille. Pour moi, c'est un ennemi, un 
étranger très-rélrograde qui me l'a un jour formulé : 
« Ce qui nous rend votre France haïssable, disait-il, 
« c'est que, sous un mouvement apparent, elle ne 
« change pas. C'est comme un phare à éclipse, à 
« feux tournauts; elle montre, elle cache la flamme, 
« mais le foyer est le même. — Quel foyer? L'esprit 
» voltairien (bien antérieure Voltaire) ; — en second 
« lieu, 89, les grandes lois de la Révolution — troi- 
« sièmemenl, les canons de votre pape scientifique, 
« l'Académie des sciences. » 

« Je disputai. Il insista, et je vois qu'il avait 
raison. Oui, quelles que soient les quesiions nou- 
velles, 89 est la foi de ceux même qui ajournent 89 
et le renvoient à l'avenir. C'est la foi de toute la 
France, c'est la raison pour laquelle l'étranger 
nous condamne en masse, et sans distinction de 
partis. 

« Eh bien, les filles de France sont élevées jus- 
tement à haïr et dédaigner ce que tout Français 
aime et croit. Par deux fois elles ont embrassé, lâ- 
ché, tué la Révolution : premièrement au seizième 
siècle, quand il s'agissait de la liberté deconscience; 



POURQUOI L'OH NE SL MARIE PAS. Il 

puis à la fin du dix-huitième, pour 1rs libertés 
politiques. Elles sont vouées au passé, sans trop 
savoir ce que c'est. Elles écoutent volontiers ceux 
qui disent avec Pascal : « Rien n'est sûr; donc, 
« croyons l'absurde. » Les femmes sont riches 
en France, elles ont beaucoup d'esprit, et tous les 
moyens d'apprendre. Mais elles ne veulent rien 
apprendre, ni se créer une foi. Qu'elles rencon- 
trent l'homme de foi sérieuse, l'homme de cœur 
qui croit et aime toutes les vérités constatées, 
elles disent en souriant : « Ce monsieur ne croit à 
« rien. » 



11 y eut un moment de silence. Cette sortie, un 
peu violente, avait pourtant, je le vis, enlevé l'as- 
sentiment de tous ceux qui étaient là. Je leur dis : 
Si l'on admettait ce que vous venez d'avancer, je 
crois qu'il faudrait dire aussi qu'il en a été de 
même bien souvent dans d'autres âges, et qu'on se 
mariait pourtant. Les femmes aimaient la toilette, 
le luxe, étaient rétrogrades. Mais les hommes de 
ces temps-là sans doute étaient plus hasardeux. Ils 
affrontaient ces périls, espérant que leur ascen- 
dant, leur énergie, l'amour surtout, le maître, le 
vainqueur des vainqueurs, opéreraient on leur fa- 







i« INTRODUCTION. 

vcur d'iieureuses métamorphoses. Intrépides Cur- 
tius, ils se lançaient hardiment dans ce gouffre 
d'incertitudes. Et fort heureusement pour nous. 
Car, messieurs, sans cette audace de nos pères, 
nous ne naissions pas. 

Maintenant, permettez-vous à un ami plus âgé, 
de vous parler avec franchise?... Eh hien, j'ose- 
rai vous dire que si vous étiez vraiment seuls, si 
vous supportiez, sans consolations, cette vie que 
vous trouvez amère, vous vous presseriez d'en sor- 
tir. Vous diriez : L'amour est fort, et il peut tout 
ce qu'il veut. Plus grande sera la gloire de conver- 
tir à la raison ces heautés absurdes et charmantes. 
Avec une grande volonté, déterminée, persévé- 
rante, un milieu choisi, un entourage habilement 
calculé, on peut tout. Mais il faut aimer, aimer 
fortement, et la même. Point de froideur. La femme 
cultivée et désirée, infailliblement appartient à 
l'homme. Si l'homme de ce temps-ci se plaint de 
n'aller pas à l'âme, c'est qu'il n'a pas ce qui la 
dompte, la force fixe du désir. 



Maintenant, pour parler seulement du premier 
obstacle allégué, de l'orgueil effréné des femmes, 
de leur furie de toilette, etc., il me semble que 



POURQUOI L'ON NE SE MARIE PAS. 1<) 

ceci s'adresse surtout aux classes supérieures, nux 
dames riches, ou à celles qui ont occasion de se 
mêler au monde riche. C'est deux cent ou trois 
cent mille dames. Mais savez-\ous combien de 
femmes il y a en France? Dix-huit millions dix- 
huit cent mille à marier. 

Il y aurait bien de l'injustice à les accuser en 
masse des torts et des ridicules de la haute société. 
Si elles l'imitent de loin, ce n'est pas toujours li- 
brement. Les dames, parleur exemple, et souvent 
par leurs mépris, leurs risées, à l'étourdie, font en 
ce sens de grands malheurs. Elles imposent un 
luxe impossible à de pauvres créatures qui parfois 
ne l'aimeraient pas, mais qui par position, pour 
des intérêts sérieux, sont forcées d'être brillantes, 
et, pour l'être, se précipitent dans les plus tristes 
hasards. 

Les femmes qui ont entre elles une destinée à 
part, et tant de secrets communs, devraient bien 
s'aimer un peu et se soutenir, au lieu de se faire la 
guerre. Elles se nuisent dans mille choses, indi- 
rectement. La dame riche, dont le luxe change la 
toilette des classes pauvres, fait grand tort à la 
jeune fille. Elle empêche son mariage; nul ouvrier 
ne se soucie d'épouser une poupée si coûteuse à 
habiller. — Restée fille, elle est, je suppose, de- 
moiselle de comptoir, de magasin ; mais, là même, 



20 INTRODUCTION. 

la dame lui nuit encore. Elle aime mieux avoir 
affaire à un commis en habit noir, flatteur, plus 
femme que les femmes. Les maîtres de magasins 
ont été ainsi conduits à substituer à grands frais le 
commis à la demoiselle, qui coûtait bien moins. 
— Celle-ci, que deviendra-t-elle? Si elle est jolie, 
à vingt ans elle sera entretenue , et passera de 
main en main. Flétrie bientôt avant trente, elle 
deviendra couseuse, et fera des confections à rai- 
son de dix sous par jour. Nui moyen de vivre sans 
demander chaque soir son pain à la honte. Ainsi 
la femme au rabais, par une terrible revanche, va 
rendant de plus en plus le célibat économique, le 
mariage inutile. Et la fille de la dame ne pourra 
pas se marier. 

Voulez- vous, messieurs, qu'en deux mots je vous 
esquisse le sort de la femme en France? Personne 
ne Ta fait encore avec simplicité. Ce tableau, si je 
ne me trompe, est fait pour toucher votre cœur, 
et vous éclairer peut-être, vous empêcher de mê- 
ler des classes fort différentes dans un même ana- 
thème. 



II 



L'O U V R I R P. E 



Quand les fabricants anglais, énormément enri- 
chis par les machines récentes, vinrent se plaindre 
à M. Pitl et dirent : « Nous n'en pouvons plus, 
nous ne gagnons pas assez! » il dit un mot ef- 
froyable qui pèse sur sa mémoire : « Prenez les 
enfants. » 

Combien plus coupables encore ceux qui prirent 
les femmes, ceux qui ouvrirent à la misère de la fille 
des villes, à l'aveuglement de la paysanne, la res- 
source funeste d'un travail exterminateur et la pro- 
miscuité des manufactures! Qui dit la femme, dit 
l'enfant; en chacune d'elles qu'on détruit, une 
famille est détruite, plusieurs enfants, el l'espoir 
des générations à venir. 



■22 INTRODUCTION. 

Barbarie de notre Occident! la femme n'a plus 
été comptée pour l'amour, le bonheur de l'homme, 
encore moins comme maternité et comme puis- 
sance de race ; 

Mais comme ouvrière ! 

V ouvrière l mot impie, sordide, qu'aucune lan- 
gue n'eut jamais, qu'aucun temps n'aurait com- 
pris avant cet âge de fer, et qui balancerait à lui 
seul tous nos prétendus progrés. 

Ici arrive la bande serrée des économistes, des 
docteurs du produit net. « Mais, monsieur, les 
hautes nécessités économiques, sociales! L'indus- 
trie, gênée, s'arrêterait... Au nom même des classes 
pauvres ! etc., etc. » 

La haute nécessité, c'est d'être. Et visiblement, 
l'on périt. La population n'augmente plus, et elle 
baisse en qualité. La paysanne meurt de travail, 
l'ouvrière de faim. Quels enfants faut-il en attendre? 
Des avortons, déplus en plus. 

« Mais un peuple ne périt pas ! » Plusieurs peu- 
ples, de ceux même qui figurent encore sur la 
carte, n'existent plus. La haute Ecosse a disparu. 
L'Irlande n'est plus comme race. La riche, l'absor- 
bante Angleterre, ce suceur prodigieux qui suce le 
globe , ne parvient pas à se refaire par la plus 
énorme alimentation. La race y change, y faiblit, 
fait appel aux alcools, et elle faiblit encore plus. 



L'OUVRIÈRE. 23 

Ceux qui la virent en 1815 ne la reconnurent plus 
en 1850. Et combien moins depuis! 

Que peut l'État à cela? Bien moins là-bas, en 
Angleterre, où la vie industrielle engloutit tout, la 
terre même n'étant plus qu'une fabrique. Mais 
infiniment en France, où nous comptons encore si 
peu d'ouvriers (relativement). 

Que de choses ne se pouvaient pas, qui se sont 
faites pourtant ! On ne pouvait abolir laloterie; Louis- 
Philippe l'a abolie. On eût juré qu'il était impossible 
de démolir Paris pour le refaire ; cela s'exécute ai- 
sément aujourd'hui par une petite ligne du Code. 
(Expropriation pour cause d'utilité publique.) 



Je vois deux peuples dans nos villes : 

L'un, vêtu de drap, c'est l'homme; — l'autre, 
de misérable indienne. — Et cela, même l'hiver! 

L'un,je parle du dernier ouvrier, du moins payé, 
du gàcheux, du serviteur des ouvriers; il arrive 
pourtant, cet homme, à manger de la viande le 
matin (un cervelas sur le pain ou quelque autre 
chose). Le soir, il entre à la gargote et il mange 
un plat de viande et même boit de mauvais vin. 

La femme du même étage prend un sou de lait 
le matin, du pain à midi et du pain le soir, à peine 



) 



24 INTRODUCTION. 

un sou de fromage. — Vous niez?... Cela est cer- 
tain : je le prouverai toul à l'heure. Sa journée est 
de dix sous, et elle ne peut être de onze, pour une 
raison que je dirai. 

Pourquoi en est-il ainsi? L'homme ne veut plus 
se marier, il ne veut plus protéger la femme. Il vit 
gloutonnement seul. 

Est-ce à dire qu'il mène une vie abstinente? Tl 
ne se prive de rien. Ivre le dimanche soir, il trou- 
vera, sans chercher, une ombre affamée, et outra- 
gera celte morte. 

On rougit d'être homme. 



« Je gagne trop peu, » dit-il. Quatre ou cinq fois 
plus que la femme, dans les métiers les plus nom- 
breux. Lui quarante ou cinquante sous, et elle dix, 
comme on va le voir. 

La pauvreté de l'ouvrier serait pour l'ouvrière 
richesse, abondance et luxe. 

Le premier se plaint bien plus. Et, dès qu'il 
manque en effet, il manque de bien plus de choses. 
On peut dire d'eux ce qu'on a dit de l'Anglais et 
de l'Irlandais : « L'Irlandais a faim de pommes de 
terre. L'Anglais a faim de viande, de sucre, de thé, 
de bière, de spiritueux, etc.. ete. » 



L'OUVRIÈRE 23 

Dans le budget de l'ouvrier nécessiteux,je passais 
deux choses qu'il se donne à loul prix, et aux- 
quelles elle ne songe pas : le tabac et la barrière. 
Pour la plupart, ces deux articles absorbent plus 
qu'un ménage. 

Les salaires de l'homme ont reçu, je le sais, une 
rude secousse, principalement par l'effet de la crise 
métallique qui change la valeur de l'argent. Ils re- 
montent, mais lentement. 11 faut du temps pour l'é- 
quilibre. Mais, en tenant compte de cela, la diffé- 
rence subsiste. La femme est encore plus frappée. 
C'est la viande, c'est le vin, qui sont diminués pour 
lui; pour elle, c'est le pain même. Elle ne peut 
reculer, ni tomber davantage : un pas de plus, 
elle meurt. 



« C'e^t leur faute, dit l'économiste. Pourquoi 
ont-elles la fureur de quitter les campagnes, de 
venir mourir de faim dans les villes? Si ce n'est 
l'ouvrière même, c'est sa mère qui est venue, qui, 
de paysanne, se fit domestique. Elle ne manque 
pas, hors mariage, d'avoir un enfant, qui est l'ou- 
vrière. » 

Mon cher monsieur, savez-vous ce que c'e^t que 
la campagne de France? combien le travail y est 



( lè INTRODUCTION. 

terrible, excessif et rigoureux? Point de femmes 
qui cultivent en Angleterre. Elle sont bien misé- 
rables, mais enfin vivent en chapeau, gardées du 
vent, et de la pluie. L'Allemagne, avec ses forêts, ses 
prairies, etc., avec un travail très-lent et la douceur 
nationale, n'écrase pas la femme, comme on fait de 
celle-ci. Le clurus arator du poëte n'a guère son 
idéal qu'ici. Pourquoi? Il est propriétaire. Proprié- 
taire de peu, de rien, et propriétaire obéré. Par 
un travail furieux, aveugle, de très-mauvaise agri- 
culture, il lutte avec le vautour. Cette terre va lui 
échapper. Plutôt que cela n'arrive, il s'y enterrera, 
s'il le faut; mais d'abord surtout sa femme. C'est 
pour cela qu'il se marie, pour avoir un ouvrier. 
Aux Antilles, on achète un nègre; en France, on 
épouse une femme. 

On la prend de faible appétit, de taille mesquine 
et petite, dans l'idée qu'elle mangera moins (his- 
torique). 

Elle a grand cœur, cette pauvre Française, t'ait 
autant et plus qu'on ne veut. Elle s'attelle avec un 
âne (dans les terres légères) et l'homme pousse la 
charrue. En tout, elle a le plus dur. Il taille la vigne 
à son aise. Elle, la tète en bas, gratte et pioche. Il 
a des répits, elle non. Il a des fêtes et des amis. 11 
va seul au cabaret. Elle va un moment à l'église et 
elle y tombe de sommeil. Le soir, s'il rentre ivre, 



L'OUVRIÈRE. 21 

battue! et souvent, qui pis est, enceinte i La voilà, 
pour une année, traînant sa double souffrance, au 
chaud, au froid, glacée du vent, recevant la pluie 
lout le jour. 



La plupart meurent de phthisie, surtout dans le 
Nord (voir les statistiques). Nulle constitution ne ré- 
siste à cette vie. Pardonnons-lui à cette mère, si 
elle a envie que sa fille souffre moins, si elle l'en- 
voie à la manufacture (du moins elle aura un toit 
sur la tète), ou bien, domestique à la ville, où elle 
participera aux douceurs de la vie bourgeoise. L'en- 
fant n'y est que trop portée. Toute femme a dans 
l'esprit des petits besoins d'élégance, de finesse et 
d'aristocratie. 

Elle en est tout d'abord punie. Elle ne voit plus 
le soleil. La bourgeoise est souvent très-dure, sur- 
tout si la fille est jolie. Elle est immolée aux en- 
fants gâtés, singes malins, cruels petits chats, qui 
font d'elle leur jouet. Sinon, grondée, vexée, 
malmenée. Alors elle voudrait mourir. Le regret 
du pays lui vient; mais elle sait que son père 
ne voudra jamais la reprendre. Elle pâlit, elle dé- 
périt. 

Le maitre seul est bon pour elle. Il la con- 



28 INTRODUCTION. 

solerait, s'il osait. Il voit bien qu'en cet élat dé- 
solé, où la petite n'a jamais un mot de douceur, elle 
est d'avance à celui qui lui montrerait un peu d'a- 
mitié. L'occasion en vient bientôt, madame étant à 
la campagne. La résistance n'est pas grande. C'est 
son maître, et il est fort. La voilà enceinte. Grand 
orage. Le mari honteux baisse les épaules. Elle 
est chassée, et sans pain, sur le pavé, en attendant 
qu'elle puisse accoucher à l'hôpital. (Histoire pres- 
que invariable, voyez les confessions recueillies par 
les médecins.) 

Quelle sera sa vie, grand Dieu ! que de combats ! 
que de peines, si elle a tant de bon cœur, de cou- 
rage, qu'elle veuille élever son enfant! 



Voyons la condition de la femme ainsi chargée, 
et encore dans des circonstances relativement fa- 
vorables. 

Une jeune veuve protestante, de mœurs très- 
austères, laborieuse, économe, sobre, exemplaire en 
tout sens, encore agréable, malgré tout ce qu'elle 
a souffert, demeure derrière l'Hôtcl-Dieu, dans 
une rue malsaine, plus bas que le quai. Elle a 
un enfant maladif, qui va toujours à l'école, re- 



L' OUVRIÈRE. 29 

tombe toujours au lit, et qui ne peut avancer. Son 
loyer, de cent vingt francs, moins enchéri que bien 
d'autres, est porté à cent soixanle. Elle disait à deux 
dames excellenies : « Quand je puis aller en jour- 
née, on veut bien me donner vingt sous, même 
vingt-cinq ; mais cela ne me vient guère que deux 
ou trois fois la semaine. Si vous n'aviez eu la bonté 
de m'aider pour mon loyer en me donnant cinq 
francs par mois, il eût fallu, pour nourrir mon 
enfant, que je fisse comme les autres, que je des- 
cendisse le soir dans la rue. » 

La pauvre femme qui descend tremblante, hélas ! 
pour s'offrir, est à cent lieues de l'homme grossier 
à qui il lui faut s'adresser. Nos ouvrières qui ont 
tant d'esprit, de goût, de dextérité, sont la plupart 
distinguées physiquement, fines et délicates. Quelle 
différence entre elles et les dames des plus hautes 
classes? Le pied? Non. La taille? Non. La main 
seule fait la différence, parce que la pauvre ou- 
vrière, forcée de laver souvent, passant l'hiver 
sous le toit avec une simple chaufferette, a ses 
mains, son unique instrument de travail et de vie, 
gonflées douloureusement, crevées d'engelures. A 
cela près, la même femme, pour peu qu'on rha- 
bille, c'est madame la comtesse, autant qu'au- 
cune du grand faubourg. Elle n'a pas le jargon 
du monde. Elle est bien plus romanesque, plus 



50 INTRODUCTION. 

vive. Qu*un éclair de bonheur lui passe, elle 
éclipsera tout. 



On ne sait pas assez combien les femmes sont une 
aristocratie. Il n'y a pas de peuple chez elles. 

Quand je passai le détroit, un doux visage de 
femme, épuisé, mais fin, joli, distingué, suivait la 
voiture, me parlant, inutilement, car je n'entendais 
pas l'anglais. Ses beaux yeux bleus, suppliants, 
paraissaient souffrants, profonds, sous un petit 
chapeau de paille. 

— Monsieur, dis-je à mon voisin, qui entendait 
le français, pourriez-vous m'expliquer ce que me 
dit cette charmante personne, qui a l'air d'une du- 
chesse, et qui, je ne sais pourquoi, s'obstine à 
suivre la voiture? 

— Monsieur, me dit-il poliment, je suis porté à 
croire que c'est une ouvrière sans ouvrage, qui se 
fait mendiante, au mépris des lois. 



Deux événements immenses ont changé le sort 

de la femme en Europe dans ces dernières années. 

Elle n*a que deux grands métiers, filer et coudre. 



L'OUVRIÈRE. r.i 

Les autres (broderie, fleurs, elc.) méritent à peine 
d'être comptés. La femme est une fileuse, !a femme 
est une couseuse. C'est son travail, en tous les 
temps, c'est son histoire universelle. 

Eh bien, il n'en est plus ainsi. Cela vient d'être 
changé. 

La machine à lin a d'abord supprimé la fileuse. 
Ce n'est pas un gain seulement, c'est tout un monde 
d'habitudes qui a été perdu. La paysanne filait, en 
surveillant ses enfants, son foyer, etc. Elle filait 
aux veillées. Elle filait en marchant, menant sa 
vache ou ses moutons. 

La couseuse était l'ouvrière des villes. Elle tra- 
vaillait chez elle, ou continûment tout le jour, ou 
en coupant ce travail des soins du ménage. Pour 
tout labeur important, cela n'existera plus . D'abord , 
les couvents, les prisons, faisaient terrible concur- 
rence à l'ouvrière isolée. Mais voici la machine à 
coudre qui l'anéantit. 

Le progrès des deux machines, le bon marché, 
la perfection de leur travail, feront, malgré toute 
barrière, arriver partout leurs produits. 11 n'y a 
rien à dire contre les machines, rien à faire. Ces 
grandes inventions sont, à la fin, au total, des bien- 
faits pour l'espèce humaine. Mais leurs effets sont 
cruels aux moments de transition. 

Combien de femmes en Europe (et ailleurs) se- 



?2 INTRODUCTION. 

ront frappées par ces deux terribles fées, par la 
fileuse d'airain et la couseuse de fer? Des millions. 
Mais jamais on ne pourrait le calculer. 



L'ouvrière de l'aiguille s'est trouvée, en Angle- 
terre si subitement affamée, que nombre de socié- 
tés d'émigrations s'occupent de favoriser son pas- 
sage en Australie. L'avance est de sept cent vingt 
francs, mais la personne émigrée peut dès la 
première année en rendre moitié (Blosseville). 
Dans ce pays où les mâles sont infiniment plus 
nombreux, elle se marie sans peine, fortifiant de 
familles nouvelles cette puissante colonie, plus so- 
lide que l'empire indien. 

Les nôtres que deviennent-elles? Elles ne font 
pas grand bruit. On ne les verra pas, comme l'ou- 
vrier, coalisé et robuste, le maçon, le charpentier, 
faire une grève menaçante et dicter des conditions. 
Elles meurent de faim, et voilà tout. La grande 
mortalité de 1854 est surtout tombée sur elles. 

Depuis ce temps cependant, leur sort s'est bien 
aggravé. Les bottines de femmes ont été cousues à 
la mécanique. Les fleuristes sont moins payées, etc. 

Pour m'éclairer sur ce triste sujet, j'en parlais à 
plusieurs personnes, spécialement à mon vénérable 



L'OUVRIÈRE. 53 

ami et confrère, M. le docteur Villermé, à M. Guer- 
ry, dont les beaux travaux sont si estimés, enfin 
à un jeune statisticien dont j'avais fort admiré la 
méthode rigoureuse, M. le docteur Bertillon. Il eut 
l'obligeance extrême de faire, à cette occasion, un 
travail sérieux, où il réunit aux données que le 
monde ouvrier peut fournir celles que des per- 
sonnes de l'administration lui communiquèrent. 
Je voudrais qu'il le complétât et le publiât. 

Je n'en donnerai qu'une ligne : « Dans le grand 
métier général qui occupe toutes les femmes (moins 
un petit nombre), le travail de l'aiguille, elles ne 
peuvent gagner que dix sous. » 

Pourquoi? « Parce que la machine, qui est en- 
core assez chère, fait le travail à dix sous. Si la 
femme en demandait onze, on lui préférerait la 
machine. » 

Et comment y supplée-t-elle? « Elle descend le 
soir dans la rue. » 

Voilà pourquoi le nombre des filles publiques, 
enregistrées, numérotées, n'augmente pas à Paris, 
et, je crois, diminue un peu. 



L'homme ne se contente pas d'inventer les ma- 
chines qui suppriment les deux grands métiers de 

2. 



54 INTRODUCTION. 

la femme, il s'empare directement des industries 
secondaires dont elle vivait, descend aux métiers 
du faible. La femme peut-elle, à volonté, monter 
aux métiers qui exigent de la force, prendre ceux 
des hommes? Nullement. 

Les dames nonchalantes et oisives, enfoncées 
dans leur divan, peuvent dire tant qu'elles vou- 
dront : « La femme n'est point une malade. » — 
Ce qui n'est rien quand on peut, deux jours, trois 
jours, se dorloter, est souvent accablant pour celle 
qui n'a point de repos. Elle devient tout à fait 
malade. 

En réalité, la femme ne peut travailler long- 
temps ni debout, ni assise. Si elle est toujours 
assise, le sang lui remonte, la poitrine est irritée, 
l'estomac embarrassé, la tête injectée. Si on la tient 
longtemps debout, comme la repasseuse, comme 
celle qui compose en imprimerie, elle a d'autres 
accidents sanguins. Elle peut travailler beaucoup, 
mais en variant l'attitude, comme elle fait dans 
son ménage, allant et venant. 

11 faut qu'elle ait un ménage, il faut qu'elle soit 
mariée. 



III 



LA FEMME LETTREE 



La demoiselle bien élevée, comme on dit, qui 
peut enseigner, devenir gouvernante dans une fa- 
mille , professeur de certains arts , se tire-t-clle 
mieux d'affaire ? Je voudrais pouvoir dire : Oui. Ces 
situations plus douces n'entraînent pas moins pour 
elle une infinité de chances scabreuses, au total 
une vie trouble, une destinée avortée, parfois tra- 
gique. Tout est difficulté pour la femme seule, tout 
impasse ou précipice. 

Il y a quinze ans, je reçus la visite d'une jeune et 
aimable demoiselle que ses parents envoyaient de 
la province à Paris. On l'adressait à un ami de la 
famille qui pouvait l'aider à gagner sa vie en lui 



3G INTRODUCTION. 

procurant des leçons. J'exprimai Tâtonnement que 
me donnait leur imprudence. Alors, elle me dit 
tout. On l'envoyait dans ce péril pour en éviter un 
autre. Elle avait dans son pays un amant plein de 
mérite, et qui voulait l'épouser; c'était le plus 
honnête homme, c'était un homme de talent. Mais, 
hélas! il était pauvre. « Mes parenls l'aiment, 
l'estiment, dit- elle, mais craignent que nous ne 
mourions de faim. » 

Je lui dis sans hésiter : « Il vaut mieux mourir 
de faim que de courir le cachet sur le pavé de Paris. 
Je vous engage, mademoiselle, à retourner, non 
pas demain, mais aujourd'hui, chez vos parents. 
Chaque heure que vous restez ici vous fera perdre 
cent pour cent. Seule, inexpérimentée, que de- 
viendrez-vous? » 

Elle suivit mon conseil. Ses parents consentirent. 
Elle épousa. Sa vie fut très-difficile , pleine des 
plus dures épreuves, exemplaire et honorable. Par- 
tagée péniblement entre le soin de ses enfants et 
l'aide très-intelligente qu'elle donnait aux travaux 
de son mari, je la vois encore l'hiver courant aux 
bibliothèques où elle faisait des recherches pour lui. 
Avec toutes ces misères, et la douleur qu'on avait 
de ne pouvoir secourir leur fière pauvreté, jamais 
je n'ai regretté le conseil que je lui donnai. Elle 
jouit beaucoup par le cœur, ne souffrit que de la 



LA FEMME LETTRÉE. 57 

/ortune. Il n'y eut jamais meilleur ménage. Elle 
arriva à la mort aimée, pure et honorée. 



La pire destinée pour la femme, c'est de vivre 
seule. 

Seule! le mot même est triste à dire... Et com- 
ment se fait-il sur la terre qu'il y ait une femme 
seule ! 

Eh quoi! il n'est donc plus d'hommes? Sommes- 
nous aux derniers jours du monde? la fin, l'appro- 
che du Jugement dernier nous rend-elle si égoïstes, 
qu'on se resserre dans l'effroi de l'avenir et dans 
la honte des plaisirs solitaires? 

On reconnaît la femme seule au premier coup 
d'œil. Prenez-la dans son voisinage, partout où elle 
est regardée, elle a l'attitude dégagée, libre, élégam- 
ment légère, qui est propre aux femmes de France. 
Mais, dans un quartier où elle se croit moins obser- 
vée, elle se laisse aller, quelle tristesse, quel abat- 
tement visible I J'en rencontrai l'hiver dernier, 
jeunes encore, mais en décadence, tombées du cha- 
peau au bonnet, un peu maigries, un peu pâlies, 
(d'ennui, d'anxiété? de faible et de mauvaise nour- 
riture'.'). Pour les refaire belles et charmantes, il 



38 INTRODUCTION. 

eut suffi de peu de chose : quelque espoir, trois 
mois de bonheur. 

Que de gênes pour une femme seule ! Elle ne 
peut guère sortir le soir ; on la prendrait pour une 
fille. Il est mille endroits où l'on ne voit que des 
hommes, et si une affaire l'y mène, on s'étonne, on 
rit sottement. Par exemple, qu'elle se trouve attar- 
dée au bout de Paris, qu'elle ait faim, elle n'osera 
pas entrer chez un restaurateur. Elle y ferait évé- 
nement, elle y serait un spectacle. Elle aurait con- 
stamment tous les yeux fixés sur elle, entendrait 
des conjectures hasardées, désobligeantes. Il faut 
qu'elle retourne à une lieue, qu'arrivée lard, elle 
allume du feu, prépare son petit repas. Elle évite de 
faire du bruit, car un voisin curieux (un élourdi 
d'étudiant, un jeune employé, que sais-je?) mettrait 
l'œil à la serrure, ou indiscrètement, pour entrer, 
offrirait quelque service. Les communautés gê- 
nantes, disons mieux, les servitudes de nos grandes 
vilaines casernes, qu'on appelle des maisons, la ren- 
dent craintive en mille choses, hésitante à chaque 
pas. Tout est embarras pour elle, et tout liberté 
pour l'homme. Combien, par exemple, elle s'en- 
ferme, si le dimanche, ses jeunes et bruyants voi- 
sins font entre eux , comme il arrive, ce qu'on 
appelle un repas de garçons ! 



LA FEMME LETTRÉE. 39 

Examinons cette maison. 

Elle demeure au quatrième, et elle fait si peu de 
bruit que le locataire du troisième avait cru quel- 
que temps n'avoir personne au-dessus de lui. Il n'est 
guère moins malheureux qu'elle. C'est un monsieur 
que sa santé délicate, et un peu d'aisance, ont dis- 
pensé de rien faire. Sans être vieux, il a déjà les 
habitudes prudentes d'un homme toujours occupé 
de se conserver lui même. Un piano qui l'éveille 
un peu plus tôt qu'il ne voudrait, a révélé la soli- 
taire. Puis, une fois, il a enlrevu sur l'escalier une 
aimable figure de femme un peu pâle, de svelle 
élégance, et il est devenu curieux. Rien de plus 
aisé. Les concierges ne sont pas muets, et sa vie est 
si transparente! Moins les moments où elle donne 
ses leçons, elle est toujours chez elle, toujours à 
étudier. Elle prépare des examens, aimant mieux 
être gouvernante, avoir l'abri d'une famille. Enfin, 
on en dit tant de bien que le monsieur devient rê- 
veur. « Ah! si je n'étais pas pauvre! dit-il. Il est 
bien agréable d'avoir la société d'une jolie femme 
à vous, qui comprend tout, vous dispense de traî- 
ner vos soirées au spectacle ou au café. Mais quand 
on n'a, comme moi, que dix mille livres de rente, 
on ne peut pas se marier. » 

Il calcule alors, suppute son budget, mais en 
faisant le double compte qu'ils font en pareil cas, 



40 INTRODUCTION. 

réunissant les dépenses probables de l'homme ma- 
rié et celles du célibataire qui continuerait le café, 
le spectacle, etc. C'est ainsi qu'un de mes amis, un 
des plus spirituels journalistes de Paris, trouvait 
que pour vivre deux, sans domestique, dans une 
maisonnette de banlieue, il faut trente mille livres 
de rente. 

Cette lamentable vie, d'honorable solitude, et 
d'ennui désespéré, c'est celle que mènent les om- 
bres errantes qu'on appelle en Angleterre les mem- 
bres de clubs. Cela commence aussi en France. Fort 
bien nourris, fort bien chauffés, dans ces établis- 
sements splendides, trouvant là tous les journaux 
et de riches bibliothèques, vivant ensemble comme 
des morts bien élevés et polis, iis progressent dans 
le spleen, et se préparent au suicide. Tout est si 
bien organisé que la parole est inutile ; il n'est 
même besoin de signes. A tels jours de Tannée, le 
tailleur se présente, et prend mesure, sans qu'on 
ait besoin de parler. Point de femme. Et encore 
moins irait-on chez une fille. Mais, une fois par se- 
maine, une demoiselle apportera des gants, ou tel 
objet payé d'avance, et soi tira sans bruit au boni 
de cinq miaules. 



LA FEMME LETTRÉE. 41 

J'ai parfois, en omnibus, rencontré une jeune 
fille modestement mise, mais en chapeau toutefois, 
qui avait les yeux sur un livre et ne s'en détachait 
pas. Si près assis, sans regarder, je voyais. Le plus 
souvent, le livre était quelque grammaire ou un de 
ces manuels pour préparer les examens. Petits 
livres, épais et compactes, où toute science est con- 
centrée sous forme sèche, indigeste, comme à l'é- 
tat de caillou. Elle se mettait pourtant tout cela 
sur l'estomac, la jeune victime. Visiblement, elle 
s'acharnait à absorber le plus possible. Elle y em- 
ployait les jours et les nuits, même les moments 
de repos que l'omnibus lui offrait entre ses courses 
et ses leçons données aux deux bouts de Paris. 
Cette pensée inexorable la suivait. Elle n'avait 
garde de lever les yeux, la terreur de l'examen 
pesait trop. On ne sait pas combien elles sont peu- 
reuses. J'en ai vu qui, plusieurs semaines d'a- 
vance, ne se couchaient plus, ne respiraient plus, 
ne faisaient plus que pleurer. 

Il faut avoir compassion. 

Notez que, dans l'état actuel de nos mœurs, je 
suis très-grand partisan de ces examens qui faci- 
litent une existence un peu plus libre, au total, 
honorable. Je ne demande pas qu'on les simpli- 
iie, qu'on resserre le champ des éludes qui sont 
demandées. J'y voudrais pourtant une autre mé- 



42 INTRODUCTION 

Ihode ; en histoire par exemple, un petit nombre 
de grands faits capitaux, mais circonstanciés, dé- 
taillés, et non des tables de matières. Je soumets 
cette réflexion à mes savants collègues et amis, qui 
sont juges de ces examens. 

Je voudrais encore qu'on ménageât davantage la 
timidité, que les examens fussent publics, mais 
pour les dames seulement, qu'on n'admit d'hom- 
mes tout au plus que les parents des demoiselles. 
Il est dur de leur faire subir cette épreuve devant 
un public curieux (comme cela arrive dans cei- 
taines villes). Il faudrait aussi laisser à chacune le 
choix du jour de l'examen. Pour plusieurs, l'é- 
preuve est terrible, et, sans cette précaution, peut 
les mettre en danger de mort. 



Eugène Sue, dans un roman faible d'exécution, 
mais d'observation excellente i la Gouvernante), 
donne le tableau très-vrai de la vie d'une demoi- 
selle transportée tout à coup dans une maison 
étrangère dont elle doit élever les enfants. Egale 
au supérieure par l'éducation, modeste de position, 
le plus souvent de caractère, elle n'intéresse que 
trop. Le père en est fort louché, le fils se déclare 
amoureux; les domestiques sont jaloux des égards 



LA FEMME LETTRÉE. 43 

dont elle est l'objet, la calomnient, etc. Mais que 
de choses à ajouter? Combien, chez Sue, est in- 
complète la triste iliade de ce qu'elle a à souffrir, 
même à craindre de dangers? On pourrait citer 
des faits étonnants, incroyables. Ici, c'est la pas- 
sion du père portée jusqu'au crime, entreprenant 
d'effrayer une gouvernante vertueuse, lui coupant 
son linge, ses robes, même brûlant un jour ses ri- 
deaux ! Là, c'est une mère corrompue qui, voulant 
gagner du temps et marier son fils le plus tard 
possible, trouve très-bon qu'en attendant il trompe 
une pauvre demoiselle sans conséquence, qui n'a ni 
parents, ni protecteur. Elle flatte, caresse la fille 
crédule, et, sans qu'il y paraisse, arrange des oc- 
casions, des hasards calculés. Au contraire, j'ai vu 
ailleurs la maîtresse de maison, si violente et si 
jalouse, rendant la vie si amère à la triste créature, 
que, par l'excès des souffrances, elle prenait juste- 
ment son abri sous la protection du mari. 



La tentation est naturelle pour une jeune âme, 
hère et pure, courageuse contre le sort, de sortir 
de la dépendance individuelle, et de s'adresser à 
tous, de prendre un seul protecteur, le public, et 
de croire qu'elle pourra vivre du fruit de sa pensée. 



M INTRODUCTION. 

Que les femmes pourraient ici nous faire de révé- 
lations ! Une seule a conté cette histoire dans un 
roman très-fort, dont le défaut est d'être court, de 
sorte que les situations n'arrivent pas à tout leur 
effet. Ce livre, une Fausse Position, a paru il y a 
quinze ans et disparu aussitôt. C'est l'itinéraire 
exact, le livre de route d'une pauvre femme de 
lettres, le relevé des péages, octrois, taxes de bar- 
rières, droits d'entrée, etc., qu'on exige d'elle pour 
lui permettre quelques pas ; l'aigreur, l'irritation 
que sa résistance lui crée tout autour, de sorte que 
tous l'environnent d'obstacles, que dis-je? d'ob- 
stacles meurtriers. 

Avez-vous vu en Provence des enfants ameutés 
contre un insecte qu'ils croient dangereux? Ils dis- 
posent autour de lui des pailles ou des brins secs, 
puis allument... De quelque côté que la pauvre 
créature s'élance, elle trouve la flamme, se brûle 
cruellement, retombe; et cela plusieurs fois ; elle 
essaye toujours d'un courage obstiné, toujours en 
vain. Elle ne peut passer le cercle de feu. 



C'est la même chose au théâtre. La femme éner- 
gique et belle, qui se sent de la force au cœur, se 
dit : « Par la littérature, il me faut subir les inler- 



LA FEMME LETTRÉE. 45 

médiairesqui disposent de l'opinion. Sur la scène, 
je suis en personne par-devant mon juge, le pu- 
blic, je plaide moi-même pour moi. Je n'ai pas 
besoin qu'on dise : « Elle a du talent ! » — Mais je 
dis : « Voyez ! » 

Quelle erreur ! La foule décide bien moins par 
ce qu'elle voit que par ce qu'on lui dit être le juge- 
ment de la foule. On est touché de celte actrice, 
mais chacun hésite à le dire. Chacun attendra, 
craindra le ridicule d'un entraînement passionné. 
Il faudra que les censeurs autorisés, les moqueurs 
de profession, aient donné le signal de l'admira- 
tion. Alors le public éclate, ose admirer, dépasse 
même tout ce que lui aurait dicté son émotion 
personnelle. 

Mais, seulement pour arriver à ce jour du juge- 
ment où elle aura tout à craindre, que de fâcheux 
préalables! que d'hommes intéressés, suspects, in- 
délicats, disposent souverainement de son sort ! 

Par quelles filières, quelles épreuves, ont réussi 
les débuts? Comment s'est-elle concilié ceux qui la 
présentent et la recommandent? puis, le directeur 
auquel elle est présentée? plus lard, l'auteur à la 
mode qui ferait pour elle un rùle? les critiques en 
dernier lieu? Et je ne parle pas ici des grands or- 
ganes de la presse qui se respectent un peu, mais 
des plus obscurs, des plus inconnus. Il suffit qu'un 



46 INTRODUCTION. 

jeune employé, qui passe sa vie dans tel ministère 
à tailler des plumes, ait griffonné à son bureau 
quelques lignes satiriques, qu'une petite feuille les 
reçoive, les répande dans l'entracte. Animée, en- 
couragée des premiers applaudissements, elle ren- 
tre en scène belle d'espoir... mais ne reconnaît 
plus la salle. Tout est brisé, le public glacé. On se 
regarde en riant. 

J'étais jeune quand je vis une scène bien forte, 
dont je suis resté indigné. J'aime à croire que de 
nos jours les choses ne sont plus ainsi. 

Chez un de ces terribles juges que je connaissais, 
je vois arriver une petite personne, fort simplement 
mise, d'une figure douce et bonne, fatiguée déjà et 
un peu fanée. Elle lui dit, sans préface, qu'elle ve- 
nait lui demander grâce, qu'elle le priait du moins 
de lui dire pourquoi il ne passait pas un jour sans 
la cribler, l'accabler. Il répondit hardiment, non 
pas qu'elle jouait mal, mais qu'elle était impolie, 
qu'à un premier article assez favorable elle eût dû 
répondre par un signe de reconnaissance, une mar- 
que solide de souvenir. « Hélas! monsieur, je suis 
si pauvre ! je ne gagne presque rien, et je dois sou- 
tenir ma mère. — Peu m'importe! ayez un amant... 
— Mais je ne suis pas jolie. El d'ailleurs je suis si 
trislc... On n'aime que les femmes gaies... — Non, 
vous ne m'en ferez pas accroire. Vous êtes jolie, 



LA FEMME LETTRÉE. 47 

mademoiselle, et c'est mauvaise volonté. Vous êles 
fière, cela ne vaut rien. Il faut faire comme les 
autres, il faut avoir un amant. » Il ne sortit pas 
de là. 



Je n'ai jamais compris comment on avait la force 
de siffler une femme. Chacun d'eux est peut-être 
bon, et ils sont cruels en masse. Cela arrive parfois 
dans telle ville de province. Pour forcer le directeur 
à dépenser plus qu'il ne peut, et à faire venir les 
premiers talents, on exécute chaque soir une infor- 
tunée qui, elle-même, aurait du talent, mais qui, 
sous cet acharnement, ce honteux supplice, perd la 
tête, chancelle, bégaye, ne sait plus ce qu'elle dit. 
Elle pleure, reste muette, implore des yeux... On 
rit, on siffle. Elle s'irrite, se révolte contre une si 
grande barbarie. Mais alors, c'est une tempête si 
horrible et si féroce, qu'elle tombe, demande 
pardon... 

Maudit qui brise une femme, qui lui ôte ce qu'elle 
avait de fierté, de courage, d'âme! Dans Une 
Fausse Position , ce moment est marqué d'une 
manière si tragique et si vraie, qu'on sent que 
c'est la nature môme; cela est pris sur le vif. 
Camille, la femme de lettres, habilement entourée 



48 INTRODUCTION. 

du cercle de feu, n'ayant plus d'issue, veut mou- 
rir. Elle n'en est empêchée que par un hasard 
imprévu, une occasion inévitable, impérieuse, de 
faire quelque bien encore. Attendrie par la charité, 
amollie, elle perd les forces que l'orgueil prêtait à 
son désespoir. Un sauveur lui vient, elle cède. La 
voilà humble , désarmée par le grand dilemme 
qui corrompit tant les mystiques : « Si le vice 
est un péché, l'orgueil est un plus grand péché. » 
Elle est devenue tout à coup, celle qui portait la 
tête si haut, bonne, docile, obéissante. Elle fait 
l'aveu de la femme : « Pai besoin d'un maître. Com- 
mandez, dirigez... Je ferai ce qu'on voudra. » 

Ah ! dès qu'elle est une femme, dès qu'elle est 
douce, pas fière, tout est ami, tout s'aplanit. Les 
saints lui savent gré d'être humble. Les mondains 
en ont bon espoir. Les portes se rouvrent devant 
elle, et littérature et théâtre. On travaille, on con- 
spire pour elle. Plus elle est morte de cœur, mieux 
elle est posée dans la vie. Les apparences rede- 
viennent excellentes. Tout ce qui fit guerre à l'ar- 
tiste, à la femme laborieuse et indépendante, 
est bon pour la femme soumise (désormais entre- 
tenue). 



LA FEMME LETTRÉE. 49 

L'auteur du roman, à la fin, torture, mais sauve 
l'héroïne. Il lui met un fer brûlant au cœur, celui 
d'un véritable amour. Elle succombe, perd l'esprit 
avant sa dégradation. Peu ont ce bonheur ; la plu- 
part ont déjà trop souffert, trop baissé pour sentir 
si vivement ; elles subissent leur sort, sont esclaves, 
— esclaves grasses et florissantes. 

Esclaves de qui? direz-vous. De cet être incer- 
tain et inconnu qui d'autant moins est responsa- 
ble, et d'autant plus est léger, sans égard et sans 
pitié. Son nom? C'est Nemo, le nom sous lequel 
Ulysse s'affranchit du cyclope. Ici, c'est le cyclope 
même, le minotaure dévorant. C'est Personne, et 
c'est Tout le monde. 

J'ai dit qu'elle était esclave. Plus misérablement 
esclave que le nègre du planteur, plus que la fille 
publique numérotée du ruisseau. Comment? Parce 
que ces misérables, du moins, n'ont pas d'in- 
quiétude, ne craignent pas le chômage, sont nour- 
ries par leurs tyrans. La pauvre camellia, au con- 
traire, n'est sûre de rien. On peut la quitter tous 
les jours, et la laisser mourir de faim. Ellesemblo 
gaie, insouciante. Son métier est de sourire. Elle 
sourit, et dit cependant : « Peut-être affamée de- 
main ! . . . Et pour retraite, une borne ! » 

Même dans son for intérieur, elle tâche aussi 
d'être gaie, ayant peur d'être malade, de mai- 

3. 



50 INTRODUCTION. 

grir. Cela est atroce de ne pouvoir être triste. Elles 
savent bien qu'au milieu des demi-égards, un 
peu ironiques, que l'on a pour elles, on ne leur 
pardonnera pas un jour de langueur, ni la moin- 
dre altération. Certaine ombre de souffrance, un 
peu de pâleur maladive qui parerait la grande 
dame et peut-être rendrait fou d'amour, c'est la 
ruine de la dame au camellia. Elle est tenue d'être 
brillante de fraîcheur, luisante plutôt. Point de 
grâce. Un médecin très-honnête qu'une d'elles avait 
appelé, huit jours après, de lui-même, sans autre 
intérêt que la pitié, passant dans la rue, monta, de- 
manda comment elle allait. Elle fut extrêmement 
touchée et ouvrit son cœur. « Vous me voyez 
toujours seule, dit-elle. Il vient à peine un jour 
par semaine. Si je soufïre ce jour-là, il dit : 
« Bonsoir, je vais au bal » (c'est-à-dire chercher 
une femme), me faisant sèchement entendre que 
je ne suis bonne à rien, que je ne gagne pas mon 
pain. » 

La façon dont on s'en défait est la chose la 
plus cruelle. M. Bouilhet, dans son beau drame 
d'Hélène Petjron, a mis en scène ce qui se voit 
tous les jours. On n'aime pas à rompre en face, 
mais on s'arrange si bien, que la créature dé- 
lnissée, demain sans ressources peut-être, ac- 
cueille trop crédulement l'amour d'un ami per- 



LA FEMME LETTREE. 51 

fide. Libre à l'infidèle, au traître, de dire qu'elle l'a 
trahi. 



Dans un poëme immortel, d'une inexprimable 
tendresse, Virgile a exprimé l'amertume, l'inson- 
dable mer de douleurs, où se noie l'amant de 
Lycoris. Ces courtisanes esclaves, qu'un maître 
avare louait, vendait, ont tiré des vers déchirants 
de la muse infortunée des Properce et des Tibulle. 
Elles étaient lettrées, gracieuses et de véritables 
dames, plus semblables à la dame au camellia ac- 
tuelle qu'aux Manon Lescaut de l'ancien régime, 
si naïvement corrompues, simple élément de plai- 
sir, qui ne sentaient, ne savaient rien. 

Le danger est très-grand ici. Le plus sûr est de 
rester loin. Un jour, un de mes amis, penseur 
distingué, charitable, mais qui a les mœurs du 
temps, me disait que c'était par ses relations lé- 
gères, sans conséquence, en évitant tout enga- 
gement sérieux, qu'il avait su se réserver pour l'é- 
tude et l'exercice solitaire de l'intelligence. Je lui 
dis : « Quoi ! vous trouvez que cela est sans consé- 
quence? Mais n'est-ce pas un grand péril?... Par 
quel effort philosophique d'oubli et d'abstraction 
peut-on voir une infortunée jetée là par la misère, 



52 INTRODUCTION. 

par la trahison peut-être, sans que son horrible 
sort ne déchire le cœur? Et si la pauvre créature, 
jouet de la fatalité, allait le prendre, ce cœur, vous 
seriez perdu ! — Moi ! dit-il en souriant (mais 
d'un si triste sourire!), cela ne peut pas arriver. 
Mes parents y ont pourvu ; ils ont fermé cette porte 
qui mène aux grandes folies. Avant que j'aie senti 
mon cœur, on m'en a débarrassé. On a tué l'amour 
en moi. » 

Cette parole funéraire me fit frémir. Je pensai 
au mot qu'un empereur sophiste dit au dernier 
jour de l'empire romain : « L'amour est une con- 
vulsion. » Le lendemain, tout s'écroula, non par 
rinvasion des Barbares, mais par celle du célibat et 
de la mort préventive. 



IV 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME 



Une vie toujours laborieuse nous enrichit, en 
avançant, de sens nouveaux qui nous manquaient. 
Bien tard, seulement l'hiver dernier (1858-1859), 
je me suis trouvé au cœur le sens des petits enfants. 
Je les avais toujours aimés, mais je ne les compre- 
nais pas. Je dirai plus loin l'aimable révélation qui 
m'en vint par une dame allemande. C'est à elle 
certainement qu'on devra ce qui pourrait se trouver 
de meilleur dans les premiers chapitres sur l'édu- 
cation qu'on lira tout à l'heure. 

Pour pénétrer dans cette étude, je crus devoir 
connaître mieux l'anatomie de l'enfant. Mon ami, 



54 INTRODUCTION. 

M. le docteur Béraud, chirurgien des hôpitaux, ex- 
prosecteur de Clamart, jeune encore, mais si connu 
par le beau traité de physiologie qu'il a fait avec 
notre illustre Robin, voulut bien, dans le cabinet 
qu'il a à Clamart, disséquer plusieurs enfants sous 
mes yeux. Il m'avertit sagement que l'étude de 
l'enfant est utilement éclairée par celle de l'adulte. 
Me voilà donc, sous ses auspices, lancé dans l'ana- 
tomie que je ne connaissais jusque-là que par les 
planches. 

Admirable étude, qui, indépendamment de tant 
d'utilités pratiques, est au fond toute une morale. 
Elle trempe le caractère. On n'est homme que par 
le terme regard dont on envisage la vie et la mort. 
El, ce qui n'est pas moins vrai, quoique moins 
connu, elle humanise le cœur, non d'un attendris- 
sement de femme, mais en nous éclairant sur une 
foule de ménagements naturels qu'on doit à l'hu- 
manité. Un éminenl anatomiste me disait : « C'est 
un supplice pour moi de voir une porteuse d'eau 
sous le poids des seaux qui l'accablent et qui lui 
scient les épaules. Si l'on savait combien chez la 
femme ces muscles sont délicats, combien les nerfs 
du mouvement sont faibles, et au contraire si déve- 
loppés ceux de la sensibilité! » 

Mon impression fut analogue, lorsque, ayant vu 
l'organisme qui fait de l'enfant un être fatalement 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME. 55 

mobile, à qui la nature impose un changement con- 
tinuel, je pensai à l'enfer d'immobilité que lui in- 
flige l'école .D'autant plus je me rattachai à la bonne 
méthode allemande (ateliers et jardins cV enfants', 
où on leur demande justement ce que veut la nature, 
le mouvement, en développant chez eux l'activité 
créatrice qui est le vrai génie de l'homme. 

Tant qu'on n'a pas vu, touché les réalités, on 
hésite sur tout cela, on discute, on perd le temps à 
écouter les bavards. Disséquez. En un moment 
vous comprendrez, sentirez tout. C'est la mort sur- 
tout qui apprend à respecter la vie, à ménager, à 
ne pas surmener l'espèce humaine. 

Si je pouvais avoir quelque doute sur l'influence 
morale de l'anatomie, il m'eût suffi de me rappeler 
que les meilleurs hommes que j'aie connus étaient 
de grands médecins. Au moment mômeoù j'étudiais 
à Clamart, j'y vis un célèbre chirurgien anglais qui, 
dans son grand âge de quatre-vingts ans, passe lous 
les ansla mer pour visiter cette capitale des sciences, 
et connaître les nouveautés heureuses que son génie 
inventif trouve incessamment pour le soulagement 
de l'humanité. 



Il s'agissait pour moi surtout de l'analomie du 



56 INTRODUCTION. 

cerveau. J'en étudiai un grand nombre de l'un et de 
l'autre sexe, de tout âge, et fus frappé de voir com- 
bien naïvement la face inférieure du cerveau ré- 
pond, dans sa physionomie, à l'expressiondu visage. 
Je dis la face inférieure et nullement la partie supé- 
rieure, et toute veineuse, à laquelle évidemment 
Gall attachait trop d'importance. C'est loin de la 
boite osseuse, aux larges bases du cerveau, pleines 
d'artères, accidentées de volutes plus ou moins ri- 
ches, selon que l'intelligence fut développée; c'est 
là que se révèle énergiquement la personne, autant 
qu'au visage même. Celui-ci, face grossière, exposé 
à l'air, à mille chocs, déformé par des grimaces, 
s'il n'avait les yeux, parlerait bien moins que cette 
face inférieure, si bien gardée, si délicate, si mer- 
veilleusement nuancée. 



Chez les femmes vulgaires, qui visiblement 
avaient eu des métiers grossiers, le cerveau était 
fort simple de forme, comme a l'état rudimentaire. 
Elles m'auraient exposé à la grave erreur de croire 
que la femme en général est, dans ce centre es- 
sentiel de l'organisme, inférieure à l'homme. Heu- 
reusement d'autres cerveaux féminins me délrom- 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME. 57 

pèrent, spécialement celui d'une femme qui, sous 
un rapport pathologique offrant un cas singulier, 
obligea M. Béraud à connaître et sa maladie, et ses 
précédents. J'eus donc ici ce qui me manquait 
pour ces autres morls, l'histoire de la vie, de la 
destinée. 

Cette singularité infiniment rare, c'était un cal- 
cul considérable trouvé dans la matrice. Cet organe 
généralement si altéré aujourd'hui, mais peut-être 
jamais à ce point, révélait là un état bien extraor- 
dinaire. Qu'au sanctuaire de la vie génératrice et 
delà fécondité on trouvât ce cruel dessèchement, 
celte atrophie désespérée, une Arabie, si j'ose dire, 
un caillou. . . , que l'infortunée se fût comme changée 
en pierre... cela me jeta dans uoe mer de sombres 
pensées. 

Cependant les autres organes n'en étaient pas 
altérés autant qu'on aurait pu croire. La tête était 
fort expressive. Si le cerveau n'était pas large, 
fort, puissant, comme celui de quelques hommes 
que j'avais pu observer, il était aussi varié, aussi 
riche de volutes. Petites volutes accidentées, his- 
toriées d'un détail infini, — naguère meublées, on 
le sentait, d'une foule d'idées, de nuances déli- 
cates, d'un monde de rêves de femme. Tout cela 
parlait. Et, comme j'avais eu sous les yeux, le 
moment d'auparavant, des cerveaux peu exprès- 



58 INTRODUCTION. 

sifs, j'allais dire silencieux, celui-ci, au premier 
aspect, meiitenlendreun langage. En l'approchant, 
je croyais par les yeux ouïr encore un écho de ses 
soupirs. 

Les mains, douces et assez fines, n'étaient pas ce- 
pendant élégamment allongées, commes celles de la 
dame oisive. Elles étaient moyennement courtes, 
faites pour la préhension. Elle avait sans doute tenu 
de petits objets, qui ne déforment pas la main, mais 
la courbent et la concentrent. Ce devait être une 
ouvrière, — en linge peut-être? fleuriste? Telles 
étaient les conjectures naturelles. Elle pouvait avoir 
vingt-huit ans. Ses yeux d'un gris bleu, surmontés 
de sourcils noirs, assez forts, une certaine qualité 
du teint, révélaient la femme de l'Ouest, ni Nor- 
mande ni Bretonne, d'une zone intermédiaire et 
pas encore du Midi. 

La figure était sévère, fière plutôt. Les sourcils 
arquésfortement,maisnonsurbaissés, témoignaient, 
d'une personne honnête, nullement avilie, qui avait 
gardé son âme et jusqu'à la mort lutté. 

Le corps, déjà ouvert à l'hôpital, montrait assez 
au côté gauche qu'une fluxion de poitrine l'avait 
enlevée. Elle était morte le 21 mars. En retranchant 
douze jours, nous remontions au mardi gras, au 
9 mars. On était tenté de croire qu'elle était une 
des victimes si nombreuses des bals de cette épo- 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME. 59 

que. Cruel moment qui tout à coup comble les hô- 
pitaux et bientôt les cimetières ! On peut justement 
l'appeler la Fête du Minotaure. Que de femmes dé- 
vorées vivantes ! 

Quand on songe à l'ennui mortel, à la monotonie 
profonde, à la vie déshéritée, sèche et vide, que 
mène l'ouvrière, surtout l'ouvrière de l'aiguille, 
avec son pain sec éternel, et seule dans son froid 
grenier, on s'étonne peu si elle cède à la jeune folle 
d'à côté, ou à une amie plus mûre, intéressée, qui 
l'entraîne. Mais ce qui me donne toujours un éton- 
nement douloureux, c'est que celui qui en profite 
ait si peu de cœur, qu'il protège si peu la pauvre 
étourdie, ne veille pas un peu sur elle, ne s'inquiète 
pas (lui chaudement couvert de manteaux, de pa- 
letots !) de savoir si elle revient vêtue, de savoir 
si elle a du feu, si elle a le nécessaire, de quoi 
manger pour demain. Hélas! cette infortunée dont 
vous eûtes tout à l'heure les dernières caresses, 
la jeter dans la nuit glacée!... Barbares! vous 
faites semblant d'être légers dans tout ceci. Point 
du tout. Vous ries habiles, vous êtes cruels et 
avares, vous craignez d'en savoir trop, vous aimez 
mieux ignorer ce qui suit, — la vie, la mort... 



60 INTRODUCTION. 

Pour revenir, malgré l'époque , je doutai fort, 
sur la vue du visage de cette femme, que ce fut une 
étudiante, une habituée de ces bals. On connaît 
aisément ce monde-là. Elle n'y eût pas réussi. 
Un nez sévèrement arrêté, un menton ferme, une 
bouche à lèvres fines et précises, un certain air de 
réserve, l'auraient fait trop respecter. 

L'enquête ultérieure prouva que j'avais très-bien 
jugé. C'était une demoiselle de province, de petite 
bourgeoisie marchande, qui, dans une ville peuplée 
en majeure partie de célibataires, employés, etc., 
n'avait pu, malgré son honnêteté naturelle, se dé- 
fendre seule contre des assauts infinis, une pour- 
suite de toutes les heures. Sur promesse de ma- 
riage, elle avait aimé et eu un enfant. Trompée, 
sans autre ressource que ses doigts et son aiguille, 
elle avait quitté cette ville, celle de France où les 
femmes sont le moins embarrassées. Elles y ga- 
gnent tout ce qu'elles veulent. Celle-ci aima mieux 
aller se cacher à Paris, et mourir de faim. Elle 
traînait un enfant; grand obstacle à toute chose. 
Elle ne pouvait être ni femme de chambre ni de- 
moiselle de boutique. La couture ne produisait 
rien. Elle essaya de repasser ; mais dans son état 
maladif, aggravé par le chagrin, elle ne pouvait 
le faire sans que le charbon lui donnât de cruelles 
migraines , et elle ne restait debout tout un jour 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME. 61 

qu'avec de grandes douleurs. Les ouvrières n'en 
savaient rien et la croyaient paresseuse. Les Pa- 
risiennes sont rieuses, elles n'épargnaient pas les 
risées à la pauvre provinciale. Toutefois, elles 
avaient bon cœur, et, dans ses embarras, lui prê- 
taient de leur argent. 

Ses tristes robes d'indienne déteinte, que j'ai 
vues, témoignaient assez que, dans cette extrême 
misère, elle n'eut aucun recours à ce qui lui 
restait de beauté. Un tel vêtement vieillit. Il ne 
laissait nullement deviner combien cette personne 
était jeune encore, entière. La douleur et les mi- 
sères maigrissent, mais ne fanent pas comme les 
excès et les jouissances. Et celle-ci, très-visible- 
ment, avait peu usé des joies de la vie. 

La maîtresse qui l'employait à repasser avait eu 
la charité de lui permettre de coucher dans une 
grande soupente qui servait d'atelier, lieu forte- 
ment imprégné des vapeurs du charbon, et qui 
d'ailleurs devait le matin être libre pour le travail. 
Quelque souffrante qu'elle fût, elle ne pouvait rester 
au lit, même un jour. De bonne heure, les ouvrières 
arrivaient, se moquaient « de la paresseuse, fai- 
néante et propre à rien. » 

Au 1 er mars, elle fut plus mal, eut un peu de 
lièvre, un peu de toux. Ce n'eût été rien si elle avait 
eu un chez soi. Mais, ne l'ayant pas, il lui fallut 



62 INTRODUCTION. 

laisser sa petile tille à la bonté de la maîtresse et 
aller à l'hôpital. 

Elle entra dans un de nos grands vieux hôpi- 
taux où il y avait en ce moment beaucoup de fièvres 
typhoïdes. Le très-habile médecin qui l'y reçut pré- 
vit sans peine que sa petile fièvre prendrait ce ca- 
ractère. Mais il espéra l'atténuer. On lui demanda 
si sa santé, en général, était bonne. Elle dit modes- 
tement : 0«i, dissimulant la grave lésion intérieure, 
et redoutant un pénible examen. 

Dans l'immensité de ces salles qui réunissent 
tant de souffrances, où l'on voit agoniser, mourir à 
côté de soi, la tristesse ajoute souvent à la ma- 
ladie. Les parents sont admis à certains jours. 
Mais combien n'ont pas de parents! combien meu- 
rent seuls! Celle-ci fut visitée par la charitable 
maîtresse, qui, pourtant, voyant plusieurs ma- 
lades de la fièvre typhoïde, prit peur et ne re- 
vint plus. 

L'aération nécessaire se fait encore, comme au- 
trefois, par dévastes fenêtres, de grands courants 
d'air. On s'occupe sérieusement d'établir un meil- 
leur système. Ces courants frappent des malades 
peu défendus par leurs rideaux. La petite toux 
qu'elle avait devint une forte bronchite, puis une 
fluxion de poitrine. Épuisée depuis longtemps par 
une très-faible nourriture, elle n'avait pas la force 



LA FEMME .NE VIT PAS SANS L'HOMME. Cô 

de réagir. Elle fut très-bien soignée, mais mourut 
en trois semaines. 

Sa petite fille (enfant charmante et déjà raison- 
nable) fut mise aux Enfants trouvés. 

Son corps, n'étant réclamé de personne, fut en- 
voyé à Clamart. Et, j'ose dire, très-utilement, puis- 
qu'il a éclairé la science par un fait dont elle tirera 
de fécondes inductions. D'autre part, ce simple 
récit aura aussi été utile, s'il avertit fortement 
l'attention des bons esprits. La femme meurt, si 
elle n'a foyer et protection. Si celle-ci avait eu seu- 
lement un abri, un lit pour huit jours, son indis- 
position eût passé, selon toute apparence, et elle 
eût encore vécu. 



Il lui aurait fallu un moment l'hospitalité d'une 
femme. Qu'il serait souvent aisé, pour une daine 
intelligente, à certains jours décisifs, de sauver 
celle que le malheur engloutit! Je suppose que 
celte dame, traversant un jardin public qui est près 
de l'hôpital, l'ait vue assise sur un banc, avec son 
petit paquet, se reposant un moment de sa longue 
course, avant d'entrer. Celle dame la voyant si 
pâle, frappée de sa figure honnête, distinguée, 



64 INTRODUCTION. 

malgré l'extrême pauvreté du vêtement, se fût 
assise à côté d'elle, et, de manière ou d'antre, l'au- 
rait fait un peu parler. 

« Qu'avez-vous, mademoiselle? — J'ai la fièvre, 
madame. Je me sens tout à fait mal. — Voyons.,. 
Je m'y connais un peu. Oh ! c'est peu de chose. 
Dans ce moment, l'épidémie régnante est forte aux 
hôpitaux. Vous pourriez bien la gagner. Un peu de 
quinquina peut-être vous mettra sur pied en deux 
jours. J'aurais beaucoup à repasser. Pour ces deux 
jours, venez chez moi. Guérie, vous ferez mon 
ouvrage. » — Cela lui eût sauvé la vie. 

Deux jours n'eussent pas suffi. Avec une semaine, 
elle eût été remise. La dame appréciant ce carac- 
tère honnête et sûr qu'elle portait sur son visage, 
l'eût sans doute gardée davantage. Un peu ouvrière, 
un peu demoiselle, mieux velue, redevenue belle par 
quelques mois d'une vie douce, elle eût louché plus 
d'un cœur de sa grâce sérieuse. Le malheur d'avoir 
été trompée et d'avoir ce joli enfant, bien compensé 
par sa sage tenue, sa vie économe et laborieuse, 
n'aurait guère arrêté l'amour. J'ai eu occasion de 
voir plusieurs fois la magnanimité tendre et géné- 
reuse des bons travailleurs dans ce genre d'adoption. 
J'ai vu un de ces ménages admirables. La femme 
aimait, j'ose dire, adorait son mari, et reniant, 
par je ne sais quel instinct, s'était attaché à lui 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME. 65 

plus qu'on ne fait à un père; il ne le quittait qu'en 
pleurant, et, s'il tardait, pleurait pour le revoir. 
On se figure trop aisément qu'une destinée est 
gâtée sans retour. Notre bonne vieille France ne 
pensait pas ainsi. Toute femme qui émigrait, par 
exemple, au Canada, passait pour purifiée de toute 
faute et de tout malheur, par le baptême delà mer. 
Ce n'était pas une vaine opinion. Elles prouvaient 
parfaitement qu'en effet il en était ainsi, devenaient 
d'admirables épouses, d'excellentes mères de fa- 
mille. 

Mais l'émigration la meilleure, pour celles qui, 
presque enfants, se sont trouvées jetées par le 
hasard dans une vie légère, c'est de remonter 
courageusement par le travail et les priva- 
tions. Un de nos premiers penseurs a soutenu 
cette thèse dans une lettre sévère à une de nos 
pauvres amazones, si brillantes et si malheu- 
reuses, qui lui demandait comment on peut sortir 
de ce gouffre. La lettre, Ires-dure de forme, mais 
bonne au fond et très-bonne, lui dit comment elle 
peut expier par la misère, se laver par le travail et 
la souffrance voulue, redevenir digne et pure. Il a 
tout à fait raison. L'âme de femme, bien plus 
mobile, plus fluide que l'âme d'homme, n'est ja- 
mais si profondément corrompue. Quand elle a 
voulu sérieusement revenir au bien, qu'elle a vécu 

4 



66 INTRODUCTION. 

d'efforts, de sacrifices, de réflexion , elle est vraiment 
renouvelée. C'est un peu comme la rivière, qui, à 
tels jours fut gâtée , mais d'autres eaux sont ve- 
nues, et elle est claire aujourd'hui. Si la femme 
ainsi changée, oubliant le mauvais rêve de ses 
fautes involontaires où le cœur n'était pour rien, 
parvient à le trouver, ce cœur, si elle aime... tout 
est sauvé. Le plus honnête homme du monde peut 
avoir son bonheur en elle, et s'honorer d'elle 
encore. 



Je ne voulus rien ajoutera ce lugubre récit. Mes 
amis émus se levèrent. D'un seul mot, je leur rap- 
pelai ce qui l'avait précédé. 

Mes chers messieurs, la raison pour laquelle vous 
vous marierez, la plus forte pour vos cœurs, c'est 
celle que je vous disais : 

La femme ne vit pas sans l'homme. 

Pas plus que l'enfant sans la femme. Tous les 
enfants trouvés meurent. 

Et l'homme vit-il sans eux? Vous-même le disiez 
tout à l'heure : Votre vie est sombre et amère. Au 
milieu des amusements et des vaines ombres fémi- 
nines, vous ne possédez pas lu femme, ni le bon- 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME. 67 

heur, ni le repos. Vous n'avez pas la forte assiette, 
l'équilibre harmonique, qui sert tant la produc- 
tion. 

La nature a formé la vie d'un nœud triple et 
absolu : l'homme, la femme et l'enfant. On est sûr 
de périr à part, et on ne se sauve qu'ensemble. 

Toutes les disputes des deux sexes, leurs fiertés 
ne servent à rien. Il faut en finir sur ce point. Il ne 
faut pas faire commel'Italie,commela Pologne, l'Ir- 
lande, l'Espagne, où l'affaiblissement delà famille, 
et l'ôgoïsme solitaire, ont tant contribué à perdre 
l'Etat. Dans l'unique livre du siècle où il y ait une 
grande conception poétique (le poëme du Dernier 
Homme), l'auteur croit le monde épuisé, et la Terre 
près de finir. Mais il y a un sublime obstacle : La 
Terre ne peut pas finir, si un seul homme aime encore. 

Ayez pitié de la Terre fatiguée, qui sans l'amour 
n'aurait plus de raison d'être. Aimez, pour le salut 
du monde. 



Si je vous ai bien compris, vous en auriez as- 
sez envie, mais la crainte vous arrête. Franche- 
ment, vous avez peur des femmes. Si la femme 
restait une chose, comme jadis, vous vous marie- 



68 INTRODUCTION. 

riez. Mais alors, mes chers amis, il n'y aurait pas 
mariage. C'est l'union de deux personnes. Voici 
que le mariage commence à devenir possible, jus- 
tement parce qu'aujourd'hui elle est une persoune 
et une âme. 

Sérieusement, êtes vous des hommes? Cette puis- 
sance que vous prenez maintenant sur la nature 
par votre irrésistible génie d'invention, est-ce 
qu'elle vous manquera ici? Un seul être, celui qui 
résume la nature et qui est tout le bonheur, sera 
hors de votre portée ! Par la science, vous atteignez 
les scintillantes beautés delà voie lactée; est-ce 
que celles de la terre, plus indépendantes de vous, 
vont vous renvoyer (comme la Vénitienne renvoya 
Rousseau) aux mathématiques? 

Votre grosse objection sur l'opposition de la foi, 
la difficulté d'amener la femme à la vôtre, elle ne 
me semble pas bien forte pour qui envisage froide- 
ment, pratiquement, la difficulté. 

La fusion ne s'opérera complètement qu'en deux 
mariages, deux générations successives. 

La femme qu'il faut épouser, c'est celle que j'ai 
donnée dans le livre de l'Amour, celle qui, simple 
et aimante, n'ayant pas encore reçu une empreinte 
définitive, repoussera le moins la pensée moderne, 
celle qui n'arrive pas d'avance ennemie de la science 
et de la vérité. Je l'aime mieux pauvre, isolée, peu 



LA FEMME NE VIT PAS SANS L'HOMME. 69 

entourée de famille. La condition, l'éducation, est 
chose fort secondaire. Toute Française naît reine 
ou près de le devenir. 

Comme épouse, la femme simple que l'on peut 
élever un peu. Et, comme fille, la femme croyante, 
qu'un père élèvera tout à fait. Ainsi se trouvera 
rompu ce misérable cercle où nous tournons, où 
la femme empêche de créer la femme. 

Avec celte bonne épouse, associée, de cœur au 
moins, à la foi de son mari, celui-ci, suivant la 
voie fort aisée de la nature, exercera sur son en- 
fant un incroyable ascendant d'autorité et de ten- 
dresse. La fille est si croyante au père! A lui d'en 
faire tout ce qu'il veut. La force de ce second 
amour, si haut, si pur, doit faire en elle la Femme, 
l'adorable idéal de grâce dans la sagesse, par le- 
quel seul la famille et la société elle-même vont être 
recommencées. 



PREMIÈRE PARTIE 



DE LÉDUCATION 



LE SOLEIL, L'AIR ET LA LUMIÈRE 



Un illustre observateur affirme que nombre 
d'êtres microscopiques, qui, tenus à l'ombre, res- 
tent végétaux, s'animalisent au soleil, et deviennent 
de vrais animaux. Ce qui est sûr, incontesté, ac- 
cepté de tout le monde, c'est que, loin de la lu- 
mière, tout animal végète; que le végétal n'arrive 
guère à la floraison, et que la fleur reste pâle, lan- 
guissante, avorte et meurt. 

La fleur humaine est, de toutes, celle qui veut 
le plus de soleil. Il est pour elle le premier et le 
suprême initiateur de la vie. Comparez l'enfant d'un 
jour, qui n'a connu que les ténèbres, avec l'enfant 
d'une année; la différence est énorme entre ce fils 
de la nuit et ce fils de la lumière. Le cerveau de ce 
dernier, mis en face de celui de l'autre, offre le 



74 LE SOLEIL, L'AIR ET LA LUMIÈRE. 

miracle palpable d'une transfiguration complète. 
On ne s'en étonne pas, quand on voit que dans le 
cerveau l'appareil de la vision tient à lui seul plus 
de place que tous les organes des sens réunis. La 
lumière inonde la tête, la traverse de part en part 
jusqu'aux nerfs, profonds, reculés, d'où sort la 
moelle épinière de tout le système nerveux, tout 
l'appareil de la sensibilité et du mouvement. Même 
au-dessus des conduits optiques où la lumière cir- 
cule, la masse centrale du cerveau (la couronne 
rayonnante) semble encore en être pénétrée et sans 
doute en tient ses rayons. 



Le premier devoir de l'amour, c'est de donner à 
l'enfant, et aussi à la jeune mère, hier enfant, chan- 
celante, ébranlée par l'accouchement, fatiguée de 
l'allaitement, beaucoup, beaucoup de lumière, la 
salubrité, la joie d'une bonne exposition, que le 
soleil égayé de ses premiers regards, qu'il aime et 
regarde longtemps, tournant autour à midi, même 
à deux heures, s'il se peut, l'échauffant, l'illumi- 
nant encore, ne la quittant qu'à regret. 

A ceux qui vivent du monde, de la vie artificielle, 
laissez la splendeur des appartements tournés vers 
le soir. Les rois, les grands, les oisifs, ont cherché, 



LE SOLEIL, L'AIR ET LA LUMIÈRE. 75 

dans leurs Versailles l'exposition du couchant, qui 
glorifiait leurs fêtes. Mais celui qui sanctifie la vie 
par le travail, celui qui aime et met sa fête dans 
l'enfant et la femme aimés, celui-là vit le matin. 
A lui-même il assure la fraîcheur des premières 
heures où la vie, tout entière encore, est éner- 
gique et productive. À eux, il donne la joie, la 
prime-fleur de gaieté qui enchante toute la nature 
dans le bonheur de son réveil. 

Que comparer à la grâce innocente et délicieuse 
de ces scènes du malin, lorsque le bon travailleur, 
ayant prévenu le soleil, le voit qui, sous les ri- 
deaux, vient admirer la jeune mère et l'enfant 
dans le berceau? Elle est surprise, elle s'étend : 
« Quoi ! si tardl » — Elle sourit : « Oh! que je suis 
paresseuse! » — « Ma chère, il n'est que cinq 
heures. L'enfant t'a souvent réveillée; je le prie, 
dors une heure encore. » Elle ne se fait pas trop 
prier, et les voilà rendormis. 

Fermons, doublons les rideaux, et baissons la 
jalousie. Mais le jour, dans sa triomphante et rapide 
ascension, ne se laisse pas exclure. Un charmant 
combat s'établit entre la lumière et l'ombre. Et ce 
serait bien dommage si l'on refaisait la nuit. Quel 
tableau on y perdrait! Elle, penchée vers l'enfant, 
elle arrondit sur sa tèle la courbe d'un bras amou- 
reux... Un doux rayon cependant parvient à s'in- 



76 LE SOLEIL, L'AIR ET LA LUMIÈRE. 

sinuer. Souffre-le, laisse autour d'eux cette tou- 
chante auréole de la bénédiction de Dieu. 



J'ai parlé dans un de mes livres d'un arbre fort 
et robuste (c'était un châtaignier, je crois) que j'ai 
vu vivre sans terre, et de l'air uniquement. Nous 
suspendons dans des vases certaines plantes élégan- 
tes qui végètent également sans autre aliment que 
l'atmosphère. Nos pauvres cultivateurs ne leur res- 
semblent que trop , leur très-faible nourriture, qui la 
supplée? Qui leur permet de faire, si peu nourris, 
des travaux si longs, si rudes? La perfection de l'air 
où ils vivent et la puissance qu'il leur donne de tirer 
de cette alimentation tout ce qu'elle a de nutritif. 

Eh bien, toi qui as le bonheur d'élever et de 
nourrir ces deux arbres du paradis, la jeune femme 
qui vit en toi, et son enfant, qui est toi, — songe 
bien que, pour qu'elle vive, qu'elle fleurisse et ali- 
mente le cher petit de bon lait, il faut lui assurer 
d'abord l'aliment des alimenls, l'air vital. Quel 
malheur serait-ce, quelle triste contradiction, delà 
mettre, ta pure, la chaste et charmante femme, 
dans la dangereuse atmosphère qui flétrirait son 
corps, son âme? Non, ce n'est pas impunément 
qu'une personne délicate, impressionnable et péné- 



LE SOLEIL,, L'AIR ET LA LUMIÈRE. 77 

trable, recevra le fâcheux mélange de cent choses 
viciées, vicieuses, qui montent de la rue à elle, le 
souffle des esprits immondes, le pêle-mêle de fu- 
mées, d'émanations mauvaises et de mauvais rêves 
qui plane sur nos sombres cités ! 

Il faut faire un sacrifice, mon ami, et à tout prix, 
les mettre où ils puissent vivre. S'il se peut, sors de 
la ville. — Tu verras moins tes amis? Ils feront 
bien un pas de plus, si ce sont de vrais amis. — Tu 
iras peu au théâtre? On en désire moins les plaisirs 
(agitants et énervants), quand on a à son foyer 
l'amour, ses joies rajeunissantes, sa Divine Comé- 
die. — Tu perdras moins de temps le soir, à traîner 
dans les salons, à jaser. En récompense, le matin, 
frais, reposé, tout ce que tu n'auras pas dépensé 
en vaines paroles, tu le mettras en travail, en œu- 
vres solides de résultats durables qui ne s'envole- 
ront pas. 



Je veux un jardin, non un parc ; un petit jardin. 
L'homme ne croit pas aisément hors de ses harmo- 
nies végétales. Toute les légendes d'Orient com- 
mencent la vie dans un jardin. Le peuple des forts, 
des pui-s, la Perse, met le monde d'abord dans un 
jardin de lumière. 



7* LE SOLEIL, L'AIR ET LÀ LUMIÈRE. 

Si tu ne peux quitter la ville, loge aux étages les 
plus hauts. Plus heureux que le premier, le cin- 
quième et le sixième se font des jardins sur les 
toits. Tout au moins, la lumière abonde. J'aime que 
ta jeune femme enceinte ait une vaste et noble vue, 
dans les rêveries de l'attente, pendant tes longues 
heures d'absence. J'aime que les premiers regards 
de l'enfant, lorsqu'on le tiendra au balcon, tombent 
sur les monuments, sur les effets majeslueux du 
soleil qui tourne autour et leur donne aux heures 
différentes des aspects si divers. Quand on n'a pas 
sous les yeux les montagnes, les hauts ombrages, 
les belles forêts, on reçoit des grands édifices (où 
est la vie nationale, l'histoire en pierres de la Pa- 
trie) des émotions précoces dont la trace subsiste 
toujours. Les petits enfants ne savent le dire, mais, 
de bonne heure, leur âme vibre aux effets de l'ar- 
chitecture, ainsi transfigurée. Tel rayon, tel coup 
de lumière qui, à telle heure, frappe un temple, 
leur reste à jamais présent. 

Pour moi, je puis affirmer que rien dans ma 
première enfance ne me fit plus d'impression que 
d'avoir vu une fois le Panthéon entre moi et le 
soleil. C'était le matin. L'intérieur, révélé par ses 
vitraux , rayonnait comme d'une gloire mysté- 
rieuse. Entre les colonnes légères du charmant 
temple ionique, si énormément élevé sur les grands 



LE SOLEIL. L'AIR ET LA LUMIÈRE. 73 

murs austères et sombres, l'azur circulait, mais 
rosé d'une inexprimable lueur. Je fus saisi, ravi, 
atteint, et plus que je ne l'ai été de très-grands 
événements. Ils ont passé; celle lueur me reste et 
m'illumine encore. 



II 



DE L'ÉCHANGE DU PREMIER REGARD ET DE 
COMMENCEMENT DE LA EOl 



Ledivin ravissement du premier regard maternel, 

l'extase de la jeune mère, son innocente surprise 
d'avoir enfanté un Dieu, sa religieuse émotion de- 
vant ce merveilleux rêve, qui est si réel pourtant, 
c'est ce qu'on voit tous les jours, mais ce qui sem- 
blait impossible à peindre. Corrége a su le saisir 
inspiré de la nature, libre de la tradition, dont 
jusqu'à lui l'art était contenu et refroidi. 

Il y a des spectateurs autour du berceau, cl ce- 
pendant la scène est solitaire, tout entre elle cl 
lui qui sont la même personne. Elle le regarde fré- 
missante. D'elle à lui, de lui à elle, un rayonnement 
électrique se fait, unéblouissement, qui les confond 
l'un avec l'autre. Mère, enfant, c'est même chose 



DE L'ÉCHANGE DU PREMIER REGARD, ETC. Kl 

dans cette vivante lumière qui rétablit leur primi- 
tive, leur si naturelle unité ! 

Si elle n'a plus le bonheur de le contenir palpi- 
tant au fond de son sein, en récompense elle a cet 
enchantement, cette féerie, de l'avoir en face d'elle 
sous son avide regard. Penchée sur lui, elle tres- 
saille. Jeune et innocente qu'elle est, par les signes 
les plus naïfs elle révèle sa jouissance de s'assimiler 
par l'amour ce fruit divin d'elle-même. Naguère, il 
s'est nourri d'elle ; maintenant elle se nourrit de 
lui, l'absorbe, le boit et le mange. Echange déli- 
cieux de la vie ; l'enfant la donne et la reçoit, ab- 
sorbant sa mère à son tour, comme lait, comme 
chaleur et lumière. 

Grande, très-grande révélation. Ce n'est pas ici 
un vain spectacle d'art et de sensibilité, simple 
volupté du cœur et des yeux. Non, c'est un acte de 
foi, un mystère, mais non absurde, la base sérieuse 
et solide de religion, d'éducation, sur lequel va 
s'élever tout le développement de la vie humaine. 
Quel est ce mystère? Le voici : 

Si l'enfant n'était pas Dieu, si le rapport de la 
mère à lai n'était pas un culte, il ne vivrait pas. — 
C'est un être si fragile, qu'on ne l'eût jamais élevé 
s'il n'eût eu dans celte mère la merveilleuse idolâ- 
trie qui le divinise, qui lui rend doux et désirable, 
à elle, de s'immoler pour lui. Elle le voit beau, bon 



82 DE L'ÉCHANGE DU PREMIER REGARD 

et parfait. Et ce serait peu dire encore, elle le voit 
comme idéal, comme absolu de beauté et de bonté, 
la fin de la perfection. 

Dans quel étonnement douloureux tomberait-elle 
si quelque esprit chagrin, quelque malencontreux 
sophiste, se hasardait à lui dire que « l'enfant est né 
méchant, que l'homme est dépravé avant de naître, » 
et tant de belles inventions philosophiques ou légen- 
daires! Les femmes sont douces et patientes. Elles 
font la sourde oreille. Si elles avaient cru cela, si 
un seul moment elles avaient pris ces idées au sé- 
rieux, tout eût été bientôt fini. Incertaines et décou- 
ragées, elles n'auraient pas mis leur vie toute dans 
ce berceau ; l'enfant négligé eût péri. Il n'y eût 
pas eu d'humanité ; l'histoire eût été finie dès ses 
premiers commencements. 



Dès que l'enfant voit la lumière et se voit dans 
l'œil maternel, il reflète, instinctivement il renvoie 
le regard d'amour, et dès lors, le plus profond et 
le plus doux mystère de vie vient de s'accomplir 
entre eux. 

Le temps y ajoutera-t-il ? Peut-elle croître, la béa- 
titude d'un si parfait mariage? Par une seule chose 
peut-être, c'est que tous deux l'aient compris ; que 



ET DU COMMENCEMENT DE LA FOI. 83 

lui il se dégage de l'immobilité divine, agisse et 
veuille correspondre, aille à elle de tout son petit 
cœur, qu'il ait l'élan de se donner. 

Ce second moment de l'amour et de la foi mu- 
tuelle est saisi dans une œuvre unique, que la 
France possède au Louvre. L'auteur, Solari (de Mi- 
lan), se survit par ce seul tableau ; tous les autres 
ont péri. Il avait vécu longues années chez nous, et 
il eut le double sens, l'âme des deux nations sœui s. 
Autrement eût-il trouvé l'exquis de la vie nerveuse, 
son délicat frémissement? 

Ici, point d'effet magique, point de mystérieux 
combat entre la lumière et la nuit. Au grand jour, 
sans artifice, sous un arbre, dans un paysage agréa- 
ble et médiocre, une mère et son enfant ; rien de 
plus. iMême çà et là la crudité de tel ton (effet des 
restaurations?) blesse les yeux. Et comment le 
cœur est-il si troublé? 

La jeune mère, fine et jolie, singulièrement déli- 
cate, veut bien plus qu'elle ne peut. Non que son 
sein manque de lait; il est beau de sa plénitude, 
beau de tendresse visible et d'un doux désir d'al- 
laiter. Mais si frêle est celte personne charmante ! 
On se demande comment elle nourrira la belle 
source, sinon de sa propre vie. 

Qui est-elle? Une fleur italienne, chancelante, un 
peu épuisée? ou une nerveuse Française (je le 



84 DE L'ECHANGE DU PREMIER REGARD 

croirais bien tout autant). La nation du reste pa- 
raît ici bien moins que l'époque. C'est le temps 
cruel des guerres, des misères, où l'art sentit, 
exprima l'attrait pénétrant que la douleur donne à 
la grâce, ces sourires de femmes souffrantes qui 
s'excusent de souffrir et voudraient ne pas pleurer. 



Le bel et puissant enfant, la magnifique créature, 
sur qui celle-ci se penche, repose sur un coussin. 
A peine elle pourrait le porter. Frappante dispro- 
portion, qui n'a ici nul sens mystique. Mais l'enfant 
est de grande race, d'un père qui sans doute appar- 
tint aux temps héroïques encore. Et elle, la toute 
jeune mère, elle est de l'âge souffrant, affaibli et 
affiné de l'Italie duCorrége. Dernière goutte d'élixir 
divin, sous le pressoir de la douleur. 

Notez aussi qu'aux mauvais temps, la mère, quoi- 
que mal nourrie, allaite longtemps son enfant. Et 
plus il a de v connaissance, plus il trouve cela très- 
doux et moins il veut y renoncer. Elle, elle n'a pas 
la force de ce grand détachement. Elle s'épuise, elle 
le sent; mais elle ira tout de même, tant qu'elle 
en aura une goutte. Elle s'épuise, elle mourra pour 
ne pas faire pleurer l'enfant. 



ET Dl' COMMENCEMENT DE I.A FOI. 85 

Celle de Solari dit trois choses. 

Faible qu'elle est, ne donnant pas son superflu, 
mais plutôt son nécessaire, sa substance, elle n'en 
sourit pas moins, et dit avec passion : « Bois, mon 
enfant! bois, c'est ma vie ! » 

Mais soit que le charmant enfant, d'une inno- 
cente avidité, ail un peu blessé ce beau sein, soit 
que la succion puissante retentisse à la poitrine et 
tire ses fibres intérieures, elle a souffert, elle souf- 
fre. N'importe, elle dit encore : « Jouis, bois... 
C'est ma douleur. » 

Et cependant le lait qui monte, qui gonfle et qui 
tend le sein, sort et se plaît à couler. La douleur, 
se taisant, fait place à un doux engourdissement 
qui n'est pas sans quelque charme, comme celui 
du blessé qui se plaît à voir écouler sa vie. Mais ici 
c'est un bonheur; si elle diminue en elle, elle se 
sent augmenter en lui. Elle en éprouve un étrange 
et profond ébranlement jusqu'aux sources de son 
être, et dit : « Bois, c'est mon plaisir! » 



Lui, son invincible puissance qui fait que, quoi 
qu'il advienne, elle ne peut plus s'en détacher, 
c'est que, la connaissant, l'aimant, il est, et de sa 

à. 



80 DE L'ECHANGE DU PREMIER REGARD, ETC. 

vie physique, et déjà de son jeune cœur, tout en 
elle, en elle absorbé. 

Amour qui peut sembler calme, dans l'innocence 
de cet âge, et qui n'est pas comme celui de sa 
mère, aiguisé de toutes les flèches de délices et de 
douleurs, mais fort de sa grande unité. S'il pouvait 
dire, il dirait : « Toi seule es mon infini, mon monde 
absolu et complet ; rien en moi qui ne soit de toi, 
et qui ne veuille aller à toi... Je ne sais si je vis, 
mais j'aime ! » 

L'ïnde symbolise le cercle de la vie parfaite et 
divine par l'attitude dun Dieu qui de la main se 
prend le pied, se concentre et se forme en arc. 
Ainsi font souvent les petits enfants, ainsi fait celui- 
ci, doucement soulevé au sein. Elle l'aide à aller à 
elle. Mais lui, il le veut tout autant, y fait ce qu'il 
peut. Par ce mouvement gracieux, charmant, d'in- 
stinct naturel où l'on sent poindre pourtant l'élan 
voulu de la tendresse, il ramasse tout son corps, 
bande en arc toute sa personne, aussi grande qu'elle 
puisse être et sans en réserver rien. Il se fait un, 
pour s'offrir et se donner tout entier. 



III 



LE JEU. — L'ENFANT ENSEIGNE LA MÈRE. 



Rien do plus joli, rien de plus touchant que l'em- 
barras d'une jeune mère, toute neuve à la mater- 
nité, pour manier son enfant, l'amuser, le faire 
jouer, entrer en communication avec lui. Elle ne 
sait pas trop bien par où prendre le bijou, l'être 
adoré, mystérieux, la vivante énigme, qui gît là et 
semble attendre qu'on le remue, qu'on devine ses 
désirs, ses volontés. Elle l'admire, elle tourne au- 
tour, elle tremble de le toucher trop fort. Elle le 
fait prendre par sa mère. Son admirable gaucherie 
fait sourire le témoin discret qui les observe en 
silence, et se dit que la jeune dame, pour avoir 
eu un enfant, n'est pas moins une demoiselle. Les 
vierges sont maladroites, la grâce et la facilité n'ar- 



88 LE JEU. — L'ENFANT ENSEIGNE LA MÈRE. 

rivent guère qu'à celle qui est vraiment la femme, 
déjà assouplie par l'amour. 

Eh bien, madame, puisque enfin vous êtes ma- 
dame déjà, y a-t-il donc tant d'années que vous 
n'êtes plus petite fille? A quinze ans, s'il m'en sou- 
vient, sous prétexte d'essayer des modes, vous 
jouiez encore aux poupées. Même, quand vous étiez 
bien seule (convenez-en), il vous arrivait de les 
baiser, de les bercer. — La voici, la poupée vivante, 
qui ne demande qu'à jouer... Eh ! jouez donc, pau- 
vre petite ! on ne vous regardera pas. 

« Mais je n'ose... Avec celle-ci, j'ai peur. Elle est 
si délicate ! Si je la touche, elle crie. Et, si je la 
laisse, elle crie... Je tremble de la casser! » 



Il est des mères tellement idolâtres, tellement 
perduesdans l'extase deceltecontemplation, qu'elles 
resteraient tout le jour à genoux devant leur en- 
fant. Par le lait, par le regard, quelque petit chant 
de nourrice, elles se sentent unies avec lui, et n'en 
demandent pas plus. Ce n'est pas assez ; l'union est 
bien plus encore dans la volonté agissante, dans le 
concours d'action. S'il n'agit avec loi, sauras-tu s'il 
t'aime? C'est le jeu qui va créer entre vous ce rap- 
prochement plus intime que l'allaitement même, et 



LE JEU. — L'ENFANT ENSEIGNE LA MÈRE. b9 

qui aura tous les effets d'un allaitement de l'esprit. 

Éveille, en jouant, sa jeune âme, sa pensée et sa 
volonté. En lui repose une personne, évoque-la. Et 
tu auras ce bonheur que cette âme et cette per- 
sonne, ce désir et ce vouloir, n'auront d'abord 
d'autre but que toi-même. Sa liberté, aidée de toi, 
n'aura son premier élan que pour retourner à loi.. . 
Ah! qu'il a raison! et que tous, après avoir traversé 
les faux bonheurs de ce monde, nous retournerions 
volontiers vers le paradis maternel ! Sortis du sein 
de la femme, notre ciel d'ici-bas n'est autre que de 
revenir à son sein. 

« Mais que ferais-je?... Sans doute, je me trou- 
verais bien heureuse de devenir son amie et son petit 
camarade. Que faire? » — Peu ou rien, ma chère, 
surtout ce qu'il fera lui-même. — Observons-le, — 
posons-le doucement dans l'herbe soleillée et sur ce 
lapis de fleurs. Tu n'as qu'à le regarder ; ses pre- 
miers mouvements te guideront. Il va l'enseigner.» 

Ces mouvements, ces cris, ces essais d'abord 
impuissants d'action, les petits jeux qui les suivent , 
ne sont point du tout arbitraires. Ce n'est pas ton 
nourrisson tout seul que tu vois ici, c'est l'huma- 
nité enfant, comme elle fut. — « Cette première 
activité, dit Frœbel, nous raconte et nous renou- 
velle les penchants, les idées, les besoins, que noire 
espèce eut d'abord. Il peut s'y mêler sans doute 



90 LE JEU. — L'ENFANT ENSEIGNE LA MÈRE. 

quelque élément trouble, dans nos races altérées 
par une société factice. Mais ce n'en est pas moins, 
au total, la révélation très-grave du passé lointain 
de l'humanité et de ses instincts d'avenir. Le jeu est 
un miroir magique où tu n'as qu'à regarder pour 
apprendre ce que fut l'homme, et ce qu'il sera, ce 
qu'il faut faire pour le mener à son but. » 

Tirons de là sans hésiter le premier principe de 
l'éducation qui déjà contient tous les autres : La 
mère n'enseigne à ï enfant que ce que l'enfant d'abord 
doit lui avoir enseigné. Cela veut dire que, de lui, 
elle tire les premiers germes de ce qu'elle déve- 
loppe en lui. Cela veut dire qu'en cet enfant, elle a 
vu d'abord passer par lueur, ce qui à la longue, 
elle aidant, deviendra lumière. 

« Ainsi, ces germes sont bons, dit-elle, et ces 
lueurs sont saintes?... Merci... Oh ! je l'avais pensé. 
On m'avait dit durement que l'enfant ne naît pas 
bon. Jamais je n'en voulus rien croire. Je sentais 
si bien Dieu en lui! 

« Aimable, charmant conseil ! qu'il va à mon 
cœur! Tenir bien mes regards sur lui, et de lui faire 
en tout ma règle, ne vouloir rien que ce qu'il veut! » 

Doucement, chère petite, doucement. Observons 
d'abord s'il est sûr qu'il veuille et sache bien ce 
qu'il veut. Voyons plutôt si, accablé d'un chaos de 
choses confuses qui lui arrivent à la fois, il n'attend 



LE JEU — L'ENFANT ENSEIGNE LA MÈR'E. 01 

pas ton secours pour lui choisir, lui éclaircir les 
objets de sa volonté. 

C'est ici le coup de génie du bon Frœbel, et c'est 
ici que vraiment, à force de simplicité, il a trouvé 
ce que les sages avaient cherché vainement, le 
mystère de l'éducation. 

Tel fut l'homme, telle fut la doctrine. Ce paysan 
d'Allemagne eut beau devenir un habile, il retint 
un don singulier d'enfance, et la faculté unique de 
retrouver nettement les impressions de son ber- 
ceau. « J'étais, dit-il, enveloppé d'un obscur et 
profond brouillard. Ne rien voir, ne rien entendre, 
c'est d'abord une liberté ; mais, à mesure que nos 
sens nous transmettent tant d'images, tant de sons, 
la réalité nous opprime. Un monde de choses in- 
comprises, sans ordre et sans suite, nous arrivent 
à la fois et sans consulter nos forces ; nous sommes 
étonnés, inquiets, obsédés, trop excités. De tant 
d'impressions éphémères la fatigue nous reste 
seule. C'est un secours, un bonheur, si une provi- 
dence amie, de la foule de ces objets, en choisit, en 
ramène fréquemment tels et tels, qui, devenant fa- 
miliers, n'occupent qu'en délassant, et nous déli- 
vrent de cette babel. » 

Ainsi cette première éducation, loin d'être une 
gène pour l'enfant, lui est un secours, une déli- 
vrance du chaos des impressions trop diverses 



92 LE JEU. — L'ENFANT ENSEIGNE LA MÈRE. 

qui l'accablaient. La mère en lui amenant les 
choses par ordre, une à une, pour considérer à 
l'aise, observer et manier tel petit objet qui lui 
plaît, lui crée la vraie liberté que demande alors 
son use. 



Pour se faire, dans cette voie, une méthode bonne 
et sûre, il suftit de bien comprendre ses tendances. 
Chose facile pour celle qui, nuit et jour, penchée 
sur lui, le regarde, s'informe uniquement de ce 
qu'il est, de ce qu'il veut, du bien qu'elle peut lui 
faire. 

Premièrement, il veut être aimé, que tu t'occu- 
pes de lui et lui témoignes de l'amour. . . — Oh ! que 
cela est facile ! 

Deuxièmement, il veut vivre, vivre beaucoup, 
toujours davantage, agrandir le cercle de sa petite 
action, remuer, varier sa vie, la transporter ici et 
là, être libre... Ne t'effraye pas ; libre autour de toi, 
chérie ; au plus près de toi, toujours à portée de 
toucher ta robe, libre surtout de t'embrasser. 

Troisièmement, déjà lancé aux voyages de dé- 
couvertes, il n'est pas peu préoccupé de tant d'ob- 
jets nouveaux. 11 veut connaître, — par toi, et tou- 
jours il va à toi, — non par un instinct seulement de 



LE JEU. — L'ENFANT ENSEIGNE LA MÈRE. «. .". 

faiblesse et d ignorance, mais par je ne sais quel 
sens qui lui dit que par toi tout arrive, doux, ai- 
mable et bon, que tu es le lait de la vie et le miel 
de la nature. 

Quatrièmement, si petit, parlant à peine, à peine 
marchant, il est déjà comme nous ; son cœur, ses 
veux jugent de même, et il te trouve très-belle. 
Chaque chose est belle pour lui selon qu'elle te res- 
semble. Tout ce qui de près ou de loin rappelle les 
tormes suaves de sa mère, il dit nettement : « C'est 
joli. » Quand ce sont des choses inertes, il en sai- 
sit moins le rapport avec la beauté vivante. Mais 
même en ces choses elle influe puissamment sur 
son jugement. La symétrie des organes et des for- 
mes doubles, de tes mains, de les yeux, fait son 
idée d'harmonie. 

Du reste, ce qui est en lui magnifique et vraiment 
divin, c'est qu'il est si riche de vie, qu'il en prêle 
libéralement à tous les objets. Les plus simples lui 
vont le mieux. Dus êtres organisés, vivants, pour- 
raient l'amuser, mais leur action indépendante le 
gênerait : il les briserait sans malice, pour les con- 
naître uniquement et par simple curiosité. 

Donne-lui plutôt des choses de formes élémen- 
taires (il est encore un élément), et de figure régu- 
lière, qu'il puisse grouper en jouant. La nature, au 
premier essai d'association, donne des cristaux. Fai< 



0$ LE JEU. — L'ENFÀST ENSEIG.NE LA MÈKE. 

comme elle, donne à l'enfant des formes analogues 
aux cristaux. Tu es sûre qu'il s'en servira, comme 
d'autant de matériaux, les juxtaposant, les super- 
posant. Son instinct est tel. Si on ne lui donne 
rien, il s'essaye avec du sable, qui fuit, s'écroule 
toujours. 

Surtout, jamais de modèle sous ses yeux qui l'as- 
sujettisse. N'en fais pas un imitateur. Sois sûre que 
dans son esprit, tout au moins dans son souvenir, il 
trouvera les jolis types de sa petite architecture. 
Un matin, émerveillée, tu reconnaîtras ta maison. 

« Miracle! t'écrieras-tu. C'est lui qui a fait cela... 
Mon fils est un créateur ! » 

C'est le nom propre do l'homme que lu viens de 
trouver là. 

Ajoutez qu'en créant quelque chose, il va se 
créer lui-même. Il est son vrai Prométhée. 

Et c'est pour cela, jeune mère, que du pur in- 
stinct de ton cœur, sans oser le dire, tout d'abord 
tu sentis bien qu'il était Dieu. 

Mais voilà qu'elle a déjà peur : « S'il en est ainsi, 
dit-elle, il est déjà indépendant, tout à l'heure il va 
m'échapper ! » 

Non, ne crains rien : bien longtemps, il reste dé- 
pendant de l'amour, il t'appartient, c'est son bon- 
heur. S'il crée, c'est toujours pour toi. « Regarde, 
maman, regarde (rien ne serait beau pour lui sans 



LE JEU. — L'E.Nl ANT BNSEIGSB LA MÈRE. l>5 

la caresse de ton regard, la bénédiction de les 
yeux). Vois ce que j'ai fait pour toi... Si cela n'est 
pas joli, je le ferai autrement. » — 11 met pierre sur 
pierre, bois sur bois... « Voilà une petite chaise où 
maman pourra s'asseoir... Deux montants et une 
traverse, c'est un toit, c'est la maison où maman 
pourra demeurer avec son petit enfant. » 

Donc, tu es son cercle complet. Il part de toi et 
y retourne. L'essai, le premier effort de sa jeune 
invention, c'est de te loger dans son œuvre, de 
t'avoir à son tour chez lui. 

Vie enfantine et bienheureuse, tout entière dans 
l'amour encore!... Qui s'en souviendra sans re- 
gret? 



ÏY 



COMBIEN L'ENFANT EST FRAGILE ET SACRÉ 



Quand on pense que les cnfanis vivent si peu gé- 
néralement, on éprouve un vif désir de les rendre 
heureux à lout prix. 

Un quart meurt avant un an, — disons, avant 
d'avoir vécu, avant d'avoir reçu le baptême divin 
de lumière qui transfigure le cerveau dans celte 
première année. 

Un tiers meurt avant deux ans, avant presque 
d'avoir connu les douces caresses de la femme, et 
goûté dans une mère le meilleur des biens d'ici- 
bas. 

La moitié (dans plusieurs pays) n'atteint pas la 
puberté, la première aurore d'amour. Accablés de 
travaux précoces, d'études sèches et de rigueurs, 



COMBIEN L'ENFANT EST IT, AGI LE ET SACLÉ. 91 

ils ne peuvent pas arriver à cette seconde nais- 
sance, ce bonheur, cet enchantement. 

On peut dire que les meilleurs hospices d'enfants 
trouvés sont des cimetières. Celui de Moscou, sur 
57,000, en vingt ans, en sauve 1,000. Celui de Du- 
blin 200 sur 12,000, c'est-à-dire un soixantième. 
Que dire de celui de Paris? Je l'ai vu et admiré, 
mais les résultats n'en sont pas bien positivement 
connus. On y trouve réunis deux classes d'enfants 
très-différentes : 1° des orphelins qu'on amène tout 
élevés, et ceux-là ont chance de vivre; 2° les enfants 
trouvés proprement dits, les nouveau-nés apportés 
à la naissance ; on les envoie en nourrice, et l'on 
prolonge ainsi leur vie pendant quelques mois. 



Ne parlons que des heureux, de ceux qui ont une 
mère, de ceux qu'on entoure de tendresse, de soins, 
d'avenir. Regardons-les : tous sont jolis à quatre 
ans, et laids à huit. Dès que nous commençons à 
vouloir les cultiver, ils changent, ils se vulgarisent, 
se déforment. Nous en accusons la nature: nous ap- 
pelons cela l'âge ingrat. Ce qui est ingrat, stérile, 
desséchant, c'est la maladresse avec laquelle on lait 
passer l'enfant d'une vie toute mobile à une fixité 
barbare, passer une petite tète, toute sensible, tout 



Oà COMBIEN L'ENFANT EST FRAGILE ET SACRÉ. 

Imaginative, à des choses aussi abstraites que la 
lecture ou le calcul. Il faudrait plusieurs années de 
transitions bien ménagées, de petits travaux fort 
courts, très-faciles, mêlés de mouvements et d'ac- 
tion (mais non pas automatique). Nos asiles sont 
encore loin de remplir ces conditions. 



Ce problème de l'éducation qui n'est pas seule- 
ment celui du développement futur, mais qui est 
pour la plupart une question de vie ou de mort, 
m'a souvent attristé l'esprit. J'ai vu défaillir à la 
fois les deux systèmes contraires d'éducation qui 
se partageaient le monde. 

L'éducation d'enseignemen!, de tradition et d'au- 
torité, telle qu'elle est dans les écoles, collèges (ou 
petits séminaires, tous suivent les mêmes métho- 
des), est partout affaiblie en Europe. A cette im- 
puissance trop bien constatée, les récents essais 
d'amélioration ont ajouté le chaos. 

D'autre part, les libres écoles qui s'occupaient 
de former l'homme plus encore que de l'instruire, 
celles qui, inspirées de Rousseau, de Pestalozzi, 
faisaient appel à sa spontanéité, n'ont brillé un 
moment en Suisse, en Allemagne, que pour être 
abandonnées. 



COMBIEN L'ENFANT EST FI'.AGILE ET SACRE. GO 

Celles-ci allaient au cœur des mères. L'enfant, 
; quoi qu'il arrivât, en attendant était heureux. Les 
1 pères trouvent que ces écoles, dans leurs méthodes 
très-lentes, enseignent trop peu, instruisent trop 
peu. Donc, malgré les pleurs des mères, tous les 
enfants vont au collège (laïques ou ecclésiastiques). 
Beaucoup s'y flétrissent et meurent. Peu, très-peu 
apprennent, et par de mortels efforts. Un ensei- 
gnement si varié, où chaque étude arrive a part, 
sans qu'on donne jamais leurs rapports, use et 
énerve l'esprit. 

Les filles, dont je parlerai tout à l'heure plus spé- 
cialement, ne sont pas plus élevées qu'aux temps 
où Fénelon a fait son aimable livre, qu'aux temps 
où l'auteur d'Emile a esquissé sa Sophie. Rien qui 
les prépare à la vie. Parfois, des talents pour bril- 
ler, parfois (dans les classes moins riches), quel- 
ques études viriles qui la mènent à l'enseignement. 
Mais nulle culture propre à la femme, à l'épouse 
et à la mère, nulle éducation spéciale à leur sexe. 



J'ai tant lu sur ces matières, tant de choses mé- 
diocres et vaines, que j'étais lassé des livres. D'autre 
part, la vie des écoles, ma propre pratique de l'en- 
seignement, me laissaient bien des choses obscures. 



100 COMBIEN L'ENFANT EST FRAGILE ET SACRÉ. 

Je résolus, celte année, de remonter au plus haut, 
d'étudier la première organisation physique de 
l'homme, de toucher les réalités, de retremper mon 
esprit par l'observation matérielle. Le corps en dit 
beaucoup sur l'âme. C'est beaucoup de voir, de pal- 
per l'instrument sacré dont la jeune âme s'essaye à 
jouer, instrument qui peut révéler ses tendances, 
nous donner des signes de la mesure de ses forces. 
C'était au printemps. Les travaux anatomiques 
tinissaient à Clamarl, et il y avait déjà, dans ce lieu 
si peuplé l'hiver, de la solilude. Les arbres étaient 
pleins d'oiseaux, le parterre qui embellit ces fu- 
nèbres galeries élait tout en fleurs. Mais nulle n'é- 
tait comparable à la fleur hiéroglyphique que j'al- 
lais étudier. Ce mot n'est nullement ici une vague 
comparaison — mon impression fut telle. — Nul 
dégoût. Tout au contraire, un sentiment d'admi- 
ralion, de tendresse et de pitié. Le cerveau d'un 
enfant d'un an, vu la première fois, par sa base (la 
face inférieure qu'il présente en le renversant), a 
tout l'effet d'un large et puissant camellia, avec 
des nervures d'ivoire, veiné d'un rose délicat, et 
ailleurs d'un pâle azur. J'ai dit ivoire faute de 
mieux. C'est un blanc immaculé, et pourtant d'une 
molle douceur, unique et attendrissante, dont rien 
ne donne l'idée et qui, à mon sens, laisse bien 
loin lout autre objet de la terre. 



COMBIEN L'ENFANT EST FRAGILE ET SACUÉ. LOI 

Je ne me trompe pas ici. Les premières émo- 
tions, fortes sans cloute, cependant ne m'ont pas 
fait illusion. M. le docteur Beraud et un artiste 
fort habile, qui peint tout le jour des planches ana- 
tomiques, quelque habitués qu'ils fussent à voir ces 
objets, jugeaient comme moi. C'est très-réellement 
la tleur des Heurs, l'objet délicat, innocent, char- 
mant entre tous, la plus louchante beauté qu'ail 
réalisée la Nature. 

Le vaste établissement où j'étudiais me permet- 
tait de suivre une méthode prudente, de renouveler 
et vérifier mes observations, d'établir des comparai- 
sons entre des enfants d'âge et de sexe différents, 
et d'autre partde considérer les enfantselles adultes, 
jusqu'à la vieillesse même. En peu de jours j'eus 
sous les veux des cerveaux de tous les âges, qui me 
permirent de suivre, d'année en année, le progrès 
du lemps. 

Les plus jeunes, c'était une fille qui avait vécu 
peu de jours; des garçons d'un an au plus. Elle 
n'avait pas vu la lumière, et eux ils avaient eu le 
temps d'en être imprégnés. Elle avait le cerveau 
tlottant, à l'état rudimentaire ; eux, au contraire, 
ils l'avaient aussi fort, aussi fixé, presque aussi riche 
déjà que les enfants plus âgés et même les grandes 
personnes. 

Passé celle grande révolution de la première an- 



102 COMBIEN L'ENFANT EST FRAGILE ET SACRÉ. 

née, le développement de l'esprit (d'ailleurs visible 
sur la face) modifiait bien plus que l'âge la physio- 
nomie du cerveau. Une petite fillede quatre ou cinq 
ans, de figure intelligente, l'avait plus accidente 
de volutes et de replis, plus nettement dessiné, plus 
finement découpé que celui de plusieurs femmes 
vulgaires de vingt-cinq ans, trente-cinq ans. Les 
mystérieux dessins qu'offre le cervelet dans son 
épaisseur et qu'on appelle arbres de vie, étaient 
bien mieux arborisés dans cette enfant encore si 
jeune, plus jolis, plus arrêtés. 

Ce n'était pas cependant une chose exception- 
nelle. Sur plusieurs enfants d'âge analogue, je re- 
trouvai à peu près le même caractère. J'en vins à 
cette conclusion qu'à quatre ans, non-seulement le 
cerveau, mais la moelle épinière, et tout le système 
nerveux ont leur plus grand développement. Si 
longtemps avant que les muscles aient le leur, et 
quand l'être est si faible encore, il est, pour les nerfs 
de la sensibilité et du mouvement, ce qu'il sera un 
jour; c'est déjà, dans sa plus charmante harmonie, 
la personne humaine. 

Mais, quoique déjà si élevée, elle est encore 
excessivement dépendante et toute à notre merci. 
Le cerveau, pur et table rase, de cette enfant de 
quatre ans, comme une tablette d'ivoire, de sen- 
sibilité visible, avait l'air d'attendre qu'on gravât 



COMBIEN L'ENFANT EST FRAGILE ET SACRE. 105 

dessus, de dire : « Écrivez ici ce que vous voulez... 
Je croirai, j'obéirai. Je suis là pour obéir. Je dé- 
pends tellement encore et j'appartiens tellement! » 

Incapacité absolue d'éviter aucune souffrance, 
incapacité de pourvoir à ce qui lui est nécessaire, 
voilà l'enfant à cet âge. Celle-ci surtout très-avan- 
cée, capable d'aimer et de comprendre, semblait 
implorer l'assistance. On eût dit la prière même. 
Morte, elle priait encore. 

Je fus fortement ému, mais éclairé en même 
temps. Les nerfs de la pauvre petite me donnèrent 
la révélation et l'intuition très-nette de la contra- 
diction réelle qui fait le destin de l'enfant. 

D'une part, c'est la créature mobile entre toutes, 
qui remue fatalement. Les nerfs de la motilité sont 
développés et actifs avant les forces d'équilibre, 
qui y feraient contre-poids. Cette agitation constante 
nous gêne et souvent nous irrite ; nous ne songeons 
pas qu'à cet âge, elle est la vie elle-même. 

D'autre part, les nerfs de la sensibilité sont com- 
plets, par conséquent la capacité de souffrir, celle 
même d'aimer bien plus qu'on ne le croit commu- 
nément. On le voit aux Enfants trouvés : beaucoup 
de ceux qu'on apporte à quatre ou cinq ans sont 
inconsolables et meurent. 

Chose plus étonnante, à cet âge si tendre, la sen- 
sibilité amoureuse est exprimée dans les nerfs plus 



104 COMBIEN L'ENFANT EST FRAGILE ET SACRÉ. 

fortement que chez l'adulte. J'en fus effrayé. L'a- 
mour, endormi encore dans les organes sexuels, 
semble déjà tout éveillé aux points de la moelle 
épinière qui agissent sur le sexe. Nul doule qu'aux 
moindres appels ils n'en donnent les pressenti- 
ments. Il ne faut donc pas s'étonner de ces coquet- 
teries innocentes, de ces timidités subites, de ces 
furtifs mouvements de pudeur sans sujet. 

Voilà le nœud de la pitié et ce qui doit faire trem- 
bler. Cet être infiniment mobile, n'oubliez pas qu'en 
même temps il est infiniment sensible. Grâce! 
patience! je vous prie. 

Nous les brisons par la rudesse, souvent par la 
tendresse aussi. Les mères, passionnées, variables, 
mûrissent, énervent l'enfant par la fougue de leurs 
transports. Je leur voudrais l'impression doulou- 
reuse et salutaire que donne la vue d'un organisme 
si tendre. Il a besoin d'être entouré d'un amour 
calme et doux, sérieux, d'un monde d'harmonie 
pure. La petite créature, d'elle-même déjà toute 
amoureuse, a à craindre les vives caresses presque 
autant que les rigueurs. Épargnez-la, et qu'elle 
vive ! 



L'AMOUR A CINQ ANS. — LA POUPÉE. 



On s'étonne de voir l'excellente madame Necker 
de Saussure penser que, jusqu'à dix ans, les tilles 
et les garçons sont à peu près la même chose, et 
que ce qu'on dit pourles uns servira pour les autres. 

Quiconque observe, sait bien que cet ù peu près 
est une différence énorme, infinie. 

Les petites filles, dans la légèreté même de leur 
âge, sont déjà bien plus posées. Elles sont aussi 
plus tendres. Vous ne les verrez guère faire mal à 
un petit chien, étouffer, plumer un oiseau. Ellesont 
de charmants élans de bonté et de pitié. 

Une fois, indisposé, j'étais couché sur un di- 
van, à demi couvert d'un manteau. Une charmante 
petite fille que sa mère avait amenée chez nous en 
visite, accourt et se met à vouloir me couvrir mieux 

6 



106 L'AMOUR A CINQ ANS. — LA POUPÉE. 

et me border dans mon lit. Comment défendre son 
cœur de ces délicieuses créatures? Cependant on 
doit se garder de le leur témoigner trop, et de trop 
les attendrir. 

Le petit garçon est tout autre. Ils ne jouent pas 
longtemps ensemble. S'ils ont commencé d'abord à 
faire une maison, le garçon voudrait bientôt qu'elle 
devienne une voiture; il lui faut un cheval de bois 
qu'il frappe et qu'il dompte. Alors elle jouera à 
part. H a beau être son frère, ou bien son petit mari. 
Quand même il serait plus jeune, elle désespère de 
lui, se résigne à sa solitude, et voici ce qui arrive. 

C'est surtour l'hiver, au foyer, que vous observe- 
rez la chose, quand on est plus renfermé, qu'on ne 
court pas et qu'il y a moins de mouvement exté- 
rieur. Un jour qu'on l'a un peu grondée, vous la 
voyez dans un coin envelopper tout doucement le 
moindre objet, un petit bâton peut-être, de quel- 
ques linges, d'un morceau d'une des robes de sa 
mère, le serrer d'un fil au milieu, et d'un autre un 
peu plus haut, pour marquer la taille et la tête, 
puis l'embrasser tendrement et le bercer. « Toi, tu 
m'aimes, dit-elle à voix basse ; lu ne me grondes 
jamais. » 

Voici un jeu, mais sérieux, et bien plus sérieux 
qu'on ne pense. Quelle est cette nouvelle per- 
sonne, celte enfant de notre enfant? Examinons 



L'AMOUR A CINQ ANS. — LA POUPÉE. 107 

tous les rôles que joue cette créature mystérieuse. 

Vous croyez que c'est simplement une imitation 
de maternité, que, pour être déjà grande, aussi 
grande que sa mère, elle veut avoir aussi une petite 
fille à elle, qu*elle régente et gouverne, qu'elle 
embrasse ou qu'elle gronde. Il y a cela, mais ce 
n'est pas tout : à cet instinct d'imitation il faut en 
ajouter un autre, que l'organisme précoce donne 
à toutes, à celles même qui n'auraient pas eu de 
mère pour modèle. 

Disons la chose comme elle est : c'est ici le pre- 
mier amour. L'idéal en est, non un frère (il est trop 
brusque, trop bruyant), mais une jeune sœur, 
douce, aimable, à son image, qui la caresse et la 
console. 

Autre point de vue, non moins vrai. C'est ici tin 
premier essai d'indépendance , l'essai timide de 
l'individualité. 

Sous cette forme toute gracieuse, il y a, à son 
insu, une velléité de poser à part, quelque peu 
d'opposition, de contradiction féminine. Elle com- 
mence son rôle de femme; toujours sous l'autorité, 
elle gémit un peu de sa mère, comme plus tard de 
son mari. Il lui faut une petite, toute petite confi- 
dente, avec qui elle soupire. De quoi? De rien au- 
jourd'hui peut-être, mais de je ne sais quoi qui 
viendra dans l'avenir. Eh! que lu as raison ! ma 



108 L'A&ODR A INQ ANS —LA POUPÉE. 

fille. HéJas ! que tes petits bonheurs seront mêlés 
de douleurs! Nous autres qui vous adorons, com- 
bien nous vous faisons pleurer ! 



11 ne faut pas plaisanter, c'est une passion sé- 
rieuse. La mère doit s'y associer, accueillir avec 
bonté l'enfant de sa fille. Loin de mépriser la pou- 
pée, elle insistera pour que l'enfant capricieuse lui 
ç oit toujours bonne mère, la tienne proprement ha- 
billée, qu'elle ne soit gâtée ni battue, mais tenue 
raisonnablement comme elle l'est elle-même. 

Grands enfants qui lisez ceci, père, frères, pa- 
rents, je vous prie, ne riez pas de votre enfant. 
Examinez-vous vous-mêmes, ne lui ressemblez-vous 
pas ? Que de fois, dans les affaires que vous croyez 
les plus graves, une lueur de réflexion vous vient, 
et vous souriez... vous avouant à demi que 'vous 
jouiez à la poupée. 

Notez bien que plus la poupée de la petite fille 
est son œuvre, plus elle est sa fabrication simple, 
élémentaire, mais aussi personnelle, plus elle y a 
mis son cœur, et plus il y a danger de la contrister. 

Dans une campagne du Nord de la France, pays 
pauvre et de travail dur, j'ai vu une petite fille fort 
sage, raisonnable avant le temps. Elle n'avait que 



L'AMOUR A CINQ ANS. — LA POUPÉE. 109 

des frères qui étaient tous plus âgés. Elle était 
venue fort tard, et ses parents, qui alors ne comp- 
taient plus avoir d'enfants, semblaient ne pas lui 
savoir bon gré d'être née. Sa mère, laborieuse, 
austère, la tenait toujours près d'elle au travail, 
pendant que les autres jouaient. D'ailleurs les gar- 
çons plus âgés, avec la légèreté sèche que leur sexe 
a dans l'enfance, ne se seraient guère prêtés aux 
jeux de la jeune sœur. Elle aurait voulu d'elle-même 
faire un peu de jardinage, mais on riait de ses es- 
sais, on marchait dessus. Elle en vint naturellement 
à se faire, avec quelques chiffons de coton, une pe- 
tite consolatrice à qui elle racontait les espiègleries 
de ses frères, ou les gronderies maternelles. Vives, 
extrêmes étaient les tendresses. La poupée était 
sensible, elle répondait à merveille et de la plus jolie 
voix. Aux épanchements trop tendres, aux récits 
émus, elle s'attendrissait aussi, et toutes deux s'em- 
brassant, elles finissaient par pleurer. 

On s'en aperçut un dimanche. On rit fort, et les 
garçons, la lui arrachant des bras, trouvèrent plai- 
sant delà lancer sur les plus hautes branches d'un 
arbre, et si haut qu'elle y resta. Les pleurs, les cris 
n'y tirent rien. La petite lui fut lidèle, et, dans sa 
douleur, refusa d'en refaire jamais une autre. Pen- 
dant la mauvaise saison, elle y pensait, attristée de 
la sentir là à la neige, aux gelées. Lorsqu'au prin- 



110 L'AMOUR A CINQ ANS. — LA POUPÉE. 

temps on tailla l'arbre, elle pria le jardinier de la 
chercher. Inutile de dire que dès longtemps la pau- 
vre sœur s'était envolée au souffle du vent du nord. 
Deux ans après, la mère achetant des habits pour 
les aînés, la marchande, qui vendait aussi des jouets, 
remarqua la petite qui les regardait. Par un mou- 
vement de bon cœur, elle voulut donner quelque 
chose à celle pour qui on n'achetait rien, et lui mit 
entre les bras une petite poupée d'Allemagne. Sa 
surprise fut si forte, et tel le ravissement que, chan- 
celante sur ses jambes, à peine elle put la rappor- 
ter. Celle-ci, mobile, obéissante, suivait toute 
volonté. Elle se prêtait à la toilette. Sa maîtresse 
ne pensait plus qu'à la faire belle et brillante. Et 
c'est ce qui la perdit. Les garçons la firent danser, 
à mort; ses bras s'arrachèrent; elle devint impo- 
tente ; on la soigna, on la coucha. Nouveaux sujets 
de douleur, — la petite fille en maigrit. 

Cependant une demoiselle la voyant si triste, si 
triste, s'émut et chercha, retrouva dans ses rebuts 
une superbe poupée qui avait été. la sienne. Quoi- 
que maltraitée par le temps, elle faisait illusion 
bien plus que celle de bois. Elle avait des formes 
complètes; même nue, elle paraissait vivante. Les 
amies la caressaient fort, et déjà dans ses amitiés 
elle avait des préférences, les lueurs, les premiers 
signes d'une vie précoce de passion. Pendant une 



L'AMOUR A CINQ ANS. — LA POUPÉE. 111 

courte maladie que iil l'enfant, je ne sais qui, peut- 
être par jalousie, brisa cruellement la poupée. Sa 
maîtresse, relevée du lit, la trouva décapitée. Cette 
troisième tragédie était trop, elle tomba dans un 
tel découragement qu'on ne la vit plus jamais rire, 
jamais jouer. Toujours trompée dans ses rêves, elle 
désespéra de la vie, qu'elle avait à peine effleurée, 
et rien ne put la sauver. Elle mourut, laissant un 
vrai deuil à tous ceux qui avaient vu celle douce, 
cetle suave et innocente créature, qui n'avait guère 
été heureuse, et qui pourtant était déjà si tendre 
et le cœur plein d'amour. 



VI 



LA FEMME EST UNE RELIGION. 



Le père, dans l'éducation, est beaucoup trop do- 
miné par l'idée de l'avenir, c'est-à-dire de l'incer- 
tain. La mère veut surtout le présent, que l'enfant 
soit heureux, qu'il vive. Je suis du parti de la mère. 

Qu'il vive ! C'est en réalité le plus difficile. Les 
hommes ne s'en doutent pas. Même quand ils ont 
sous les yeux le spectacle des efforts, des veilles, des 
soins inquiets, qui chaque jour sauvent, prolongent 
la fragile créature, ils raisonnent avec sang-froid 
sur ce qu'elle fera dans dix ans. Qu'ils compren- 
nent donc au moins les chiffres incontestés, offi- 
ciels, de la mortalité effroyable des enfants. Celui 
qui naît est longtemps un mort probable; sans la 
mère, un mort certain. Le berceau est pour la plu- 



LA FEMME EST UNE RELIGION. 113 

part un petit moment de lumière entie la nuit et la 
nuit. 

Les femmes qui écrivent, impriment, ont fait des 
livres éloquents sur le malheur de leur sexe. Mais si 
les enfants écrivaient, que de choses ils auraient à 
direl Ils diraient : « Ménagez-nous, épargnez-nous, 
dans ce peu de mois et de jours que nous donne gé- 
néralement la sévérité de la nature. Nous sommes 
si dépendants de vous! Vous nous tenez tellement 
par la supériorité de force, de raison, d'expérience! . . . 
Pour peu que vous y mettiez d'art et de bons ména- 
gements, nous serons bien obéissants, nous ferons 
ce que vous voudrez. Mais n'abrégez pas l'heure 
unique où nous sommes sous la tiède lumière du 
soleil et dans la robe de nos mères... Demain nous 
serons dans la terre. Et de tous les biens d'ici-bas 
nous n'emporterons que leurs larmes. » 



Les esprits impatients vont conclure de là que je 
désire pour l'enfant la liberté illimitée qui serait 
pour nous une servitude, que je m'en remets uni- 
quement à ses tendances instinctives, que je veux 
qu'on lui obéisse. 

Au contraire, mon point de départ a été, comme 



tM LA FEMME EST UNE RELIGION. 

un l'a vu, L'idée profonde, originale, que Frœbel 
posa le premier. « L'enfant, laissé au chaos des 
premières impressions, en serait très-malheureux. 
C'est pour lui une délivrance qu'à cette confusion 
fatigante la mère substitue un petit nombre d'objets 
harmoniques, qu'elle en ait l'initiative et les lui 
amène par ordre. L'ordre est un besoin de l'esprit, 
un bonheur pour l'homme enfant. » 

Les mouvements déréglés, l'agitation effrénée, 
ne sont pas plus nécessaires au bonheur de l'enfant 
giandi que le chaos des sensations confuses ne l'a 
été au nourrisson. J'ai bien souvent observé les pe- 
tits malheureux qu'on laisse au hasard de leur fan- 
taisie, et j'ai été frappé de voir combien la vaine 
exaltation, le dévergondage, les fatiguaient bientôt 
eux-mêmes. Au défaut de contrainte humaine, ils 
rencontraient à chaque instant la contrainte des 
choses, l'obstacle muet, mais fixe, des réalités; ils 
se dépitaient en vain. Au contraire, l'enfant dirigé 
par une providence amie et dans l'ordre naturel, 
ne rencontrant que rarement la tyrannie de l'im- 
possible, vit dans la vraie liberté. 

L'usage habituel de la liberté dans Tordre a cela 
d'admirable que tôt ou lard il donnera à la nature 
la noble tentation de subordonner la nature même, 
de dompter la liberté par une liberté plus haute, de 
vouloir l'effort et le sacrifice. 



LA FEMME EST UNE RELIGION. 115 

V effort même est dans la nature, et il en est le 
meilleur. J'entends l'effort libre et voulu. 



J'ai donné cette explication avant l'heure, et pour 
répondre à ceux qui critiquent avant d'avoir lu. Je 
suis fort loin maintenant d'imposer l'effort à la 
petite créature que j'ai dans les mains. Elle est in- 
telligente, aimante. Mais c'est encore un élément. 
Dieu me garde, ah ! pauvre petite ! de le parler de 
tout cela. Ton devoir aujourd'hui, c'est vivre, gran- 
dir, manger bien, dormir mieux, courir dans les 
blés, dans les fleurs. Maison ne peut courir toujours, 
et tu seras bien heureuse si ta mère, ta sœur aînée, 
jouent avec toi, te rendent habile à ces travaux qui 
sont des jeux. 

Le devoir, c'est l'àme intérieure, c'est la vie de 
l'éducation. L'enfant le sent de très-bonne heure ; 
nous avons tous, presque en naissant, inscrite au 
cœur l'idée du juste. Je pourrais lui faire appel. 
Mais je ne le veux pas encore. Il faut que la vie au 
complet soit déjà bien constituée, avant qu'on lui 
crée sa barrière et qu'on limite son action. Ceux qui 
font grand bruit de morale, d'obligation, avec l'en- 
fant qui n'est pas sûr de vivre encore, qui travaillent 
à resserrer, circonscrire ce qui, au contraire, aurait 



116 LA FEMME EST UNE RELIGION. 

besoin de s'étendre, ne sont que des insensés. Eh ! 
malheureux, laissez donc là vos ciseaux ; pour re- 
trancher, couper, tailler, attendez au moins que 
l'étoffe existe. 

L'appui de l'éducation, son âme et sa vie con- 
stante, c'est ce qui de très-bonne heure apparaît 
dans la conscience, le bon, le juste. Le grand art, 
c'est que, par l'amour, la douceur, l'ordre et l'har- 
monie, l'âme enfantine, obtenant sa vraie vie saine 
et complète, de plus en plus aperçoive la justice, 
qui est en elle, inscrite au fond de l'amour. 

Des exemples, et point de préceptes (du moins 
dans les commencements). L'enfant, de lui-même, 
ira aisément de l'un à l'autre. Il trouvera, sans 
chercher, ceci : « Je dois bien aimer ma mère qui 
m'aime tant. » — Voilà le devoir. Et rien de plus 
naturel. 



Je ne iais pas ici un livre sur l'éducation, et je 
ne dois pas m'arrêter sur les points de vue géné- 
raux, mais insister sur mon sujet spécial, Y éduca- 
tion de la fille. Abrégeons ce qui est commun entre 
la fille et le garçon. Insistons sur la différence. 

Elle est profonde. La voici : 

L'éducation du garçon, dans l'idée moderne, c'est 



LA FEMME EST UNE RELIGION. 117 

d'organiser une force, force efficace et productive, 
de créer un créateur. L'homme moderne n'est pas 
autre chose. 

L'éducation de la fille est de faire une harmonie, 
à' harmoniser une religion. 

La femme est une religion. 

Sa destinée est telle que, plus elle restera haut 
comme poésie religieuse, plus elle sera efficace 
dans la vie commune et pratique. 

Dans l'homme, l'utilité peut se trouver séparée 
de l'idéal ; l'art qui donne de nobles produits, peut 
avoir parfois cet effet que l'artiste se vulgarise et 
ne garde que fort peu du beau qu'il met dans ses 
œuvres. 

Jamais rien de tel pour la femme. 

La femme au cœur prosaïque, celle qui n'est pas 
une poésie vivante, une harmonie pour relever 
l'homme, élever l'enfant, sanctifier constammeni et 
ennoblir la famille, a manqué sa mission, et n'aura 
aucune action, même en ce qui semble vulgaire. 



La mère, assise au berceau de sa fille, doit ?e 
dire : « Je tiens ici la guerre ou la paix du monde, 
ce qui troublera les cœurs ou leur donnera la paix 
et la haute harmonie de Dieu. 



118 LA FEMME EST UNE RELIGION. 

« C'est elle qui, si je meurs, sur mon tombeau, 
à douze ans, relèvera son père de ses petites ailes, 
le reportera au ciel (V. !a Vie de Manin). 

« C'est elle qui, à seize ans, d'un mot de fière 
exigence, met l'homme au-dessus de lui-même, lui 
fait dire : « Je serai grand. » 

« C'est elle qui, à vingt ans, à trente et toute la 
vie, chaque soir ravive son mari, amorti par le 
métier, et dans l'aridité des intérêts, des soucis, 
lui fait surgir une fleur. 

« Elle qui, dans les mauvais jours où l'horizon se 
ferme, où tout se désenchante, lui rend Dieu, le lui 
fait loucher et retrouver sur son sein. » 

Élever une fille, c'est élever la société elle-même. 
La société procède delà famille dont l'harmonie est 
la femme. Élever une fille, c'est une œuvre sublime 
et désintéressée. Car tu ne la crées, ù mère, que 
pour qu'elle puisse te quitter et te faire saigner le 
cœur. Elle est destinée à un autre. Elle vivra pour 
les autres, non pour toi, et non pour elle. C'est ce 
caractère relatif qui la met plus haut que l'homme, 
et en fait une religion. Elle est la flamme d'amour 
et la flamme du foyer. Elle est le berceau d'avenir, 
elle est l'école, autre berceau. D'un seul mot : Elle 
est /' autel. 



LA FEMME EST U>"E RELIGION. 119 

Grâce à Dieu, tous les systèmes débattus pour 
l'éducation du garçon finissent ici. Ici cessent les 
disputes. La grande lutte des méthodes, des théo- 
ries, expire dans la culture paisible de cette fleur 
bénie. Les discordes désarmées se sont embrassées 
dans la Grâce. 

Celle-ci n'est pas condamnée à l'action forte et 
violente. Elle ne doit pas subir le monde effrayant 
du détail, qui va croissant, au delà de toutes les 
forces de l'homme. 

Ira-t-elle jusqu'aux sommets de la haute spécu- 
lation? Pourquoi pas? Mais nullement en passant 
par nos filières. Nous lui trouverons des voies pour 
qu'elle arrive à l'idée, sans que son âme charmante 
passe par la torture préalable où se perd l'esprit 
de vie. 

Que doit-elle être? Une harmonie. D'après quel 
miroir, ô mère! sur qui se réglera-t-elle? 

Chaque matin et chaque soir , tu feras cette 
prière : « Mon Dieu, faites-moi très-belle!.. Et que 
ma fille, pour l'être, n'ait besoin que de regar- 
der. » 



Le but de la femme ici-bas, sa vocation évidente, 
c'est l'amour. Il faut être bien tristement né, bien 



120 Là FEMME EST UNE RELIGION. 

ennemi de la nature, bien aveugle et d'esprit tortu, 
pour prononcer, contre Dieu même, que ce char- 
mant organisme et cette tendresse de cœur ne la 
vouent qu'à l'isolement. « Élevons-la, disent-ils, 
pour être seule, c'est le plus sûr. L'amour est l'ex- 
ception, mais l'indifférence est la règle. Qu'elle 
sache se suffire à elle-même, travailler, prier, mou- 
rir et faire son salut dans un coin. » 

Et moi, je réponds que l'amour ne lui manquera 
jamais. Je soutiens que, comme femme, elle ne fait 
son salut qu'en faisant le bonheur de l'homme. Elle 
doit aimer et enfanter, c'est là son devoir sacré. 
Mais entendons-nous sur ce mot. Si elle n'est pas 
épouse el mère, elle sera éducatrice, donc n'en sera 
pas moins mère, et elle enfantera de l'esprit. 

Oui, si le malheur voulait qu'elle fût née dans 
un temps maudit où la plus aimable ne fût pas ai- 
mée, d'autant plus ouvrira-t-elle ses bras, son cœur, 
au grand amour. Pour un enfant qu'elle aurait eu, 
elle en aura mille, et les serrant contre elle-même, 
elle dira[: « Je n'ai rien perdu. » 



Que les hommes sachent bien une chose, un 
mystère noble et charmant que la nature a caché 



LA FEMME EST UNE RELIGION. 121 

au sein de la femme, c'est la divine équivoque où 
chez elle flotte l'amour. Pour eux, c'est toujours le 
désir. Mais pour elle, à son insu même, dans ses plus 
aveugles élans, l'instinct de la maternitédomine en- 
core tout le reste. Et quand un orgueil égoïste dit à 
l'amant qu'il a vaincu, il pourrait voir le plus sou- 
vent qu'elle ne cède qu'à son propre rêve, l'espoir 
et l'amour de l'enfant, que, presque dès sa nais- 
sance, elle avait conçu de son cœur. 

Haute poésie de pureté. A chaque âge de l'amour 
où les sens ont un mot à dire, les instincts de ma- 
ternité les éludent et portent l'amour dans une 
région supérieure. 

Élever la femme, c'est seconder sa transforma- 
tion, — c'est, à chaque degré de la vie, en lui don- 
nant l'amour à la mesure de son cœur, l'aider à 
l'étendre ainsi et l'élever à cette forme si pure, et 
pourtant plus vive. 

Pour dire d'un mot cette sublime et délicieuse 
poésie : dès le berceau, la femme est mère, folle 
de maternité. Pour elle, toule chose de nature, vi- 
vante et même non vivante, se Iransforme en petits 
enfants. 



m F-A FEMME EST UNE RELIGION. 

Ou sentira de plus en plus combien cela est 
heureux. Seule, elle peut élever l'homme, surtout 
dans les années décisives où il faut, avec une ten- 
dresse prudente, ménager, en l'harmonisant, sa 
jeune liberté. Pour briser brutalement et casser la 
plante humaine, comme on l'a fait jusqu'ici, il n'é- 
tait besoin des femmes. Mais elles seront reconnues 
comme les seules éducatrices possibles, à mesure 
que l'on voudra cultiver dans chaque enfant le génie 
propre et natif qui varie infiniment. Nul que la 
femme n'est assez lin, assez doux, assez patient, 
pour sentir tant de nuances et pour en tirer parti. 



Le monde vit de la femme. Elle y met deux élé- 
ments qui font toute civilisation : sa grâce, sa déli- 
catesse, — mais celle-ci est surtout un reflet de 
sa pureté. 

Que serait-ce du monde de l'homme, si ces deux 
choses manquaient? Ceux qui semblent y tenir le 
moins ignorent que, sans cette grâce, ces formes 
an moins de pureté, l'amour s'éteindrait ici-bas, 
l'amour, l'aiguillon tout-puissant de nos activités 
humaines. Heureux tourment! trouble fécond! sans 
vous, qui voudra de la vie? 

11 faut, il faut absolument que la femme soit gra- 



LA FEMME EST INE RELIGION. 125 

cieuse. Elle n'est pas tenue d'être belle. Mais la 
grâce lui est propre. Elle la doit à !a nature qui la 
fait pour s'y mirer. Elle la doit à l'humanité. La 
grâce charme les arts virils et donne un sourire 
divin à la société tout entière. 

Que faut-il pour qu'elle soit gracieuse, cette 
enfant? Qu'elle sente toujours qu'elle est aimée. 
Qu'elle soit menée également. Point d'alternative 
violente de rigueur et de tendresse. Rien de brus- 
que, de précipité, un progrès très-gradué; nul 
saut, et nul grand effort. Il ne faut pas l'embellir 
d'ornements surajoutés; mais, par une douce im- 
bibition, faire que peu à peu du dedans fleurisse 
une beauté nouvelle. 



La grâce est un reflet d'amour sur un fond de 
pureté. La pureté, c'est la femme même. 

Telle doit être la constante pensée de la mère, 
dès que lui est née sa fille. 

La pureté de l'enfant est d'abord celle de la mère. 
Il faut que l'enfant y trouve à toute heure une 
candeur, une lumière, une absolue transparence, 
comme d'une glace accomplie que nul souffle ne 
ternit jamais. 



124 LA FEMME EST UNE RELIGION. 

L'une et l'autre, le matin, le soir, font d'abon- 
dantes ablutions, tièdes, ou plutôt un peu froides. 
Tout se tient. Plus la petite verra sa mère attentive 
à se tenir nette, plus elle voudra l'être elle-même 
de corps, et bientôt de cœur. 

Pureté d'air et de milieu. Pureté, unité d'in- 
fluences. Point de bonne qui gâte en dessous tout 
ce qu'on fait en dessus, flattant la petite et lui fai- 
sant trouver la maman sévère. 

Pureté surtout de régime et de nourriture. Que 
doit-on entendre par là? 

J'entends que la petite fille ait une nourriture 
d'enfant, qu'elle continue le régime lacté, doux, 
calme, peu excitant; que, si elle mange à votre 
table, elle soit habituée à ne point toucher à vos 
aliments, qui sont des poisons pour elle. Une révolu- 
tion s'est faite; nous avons quitté le sobre régime 
français, adopté de plus en plus la cuisine lourde 
et sanglante de nos voisins, appropriée à leur climat 
bien plus qu'au nôtre. Le pis, c'est que nous infli- 
geons ce régime à nos enfants. Spectacle étrange de 
voir une mère donner à sa fille, qu'hier encore elle 
allaitait, celle grossière alimentation de viandes 
sanglantes, et les dangereux excitants, le vin, l'exal- 
tation même, le cafél Elle s'étonne de la voir vio- 
lente, fantasque, passionnée. C'est elle qu'elle en 
doit accuser. 



LA FEMME EST UNE RELIGION. 125 

Ce qu'elle ne voit pas encore, et ce qui est bien 
autrement grave, c'est que, chez cette race française, 
si précoce (où j'ai vu des nourrissons amoureux 
dans le berceau), l'éveil des sens est provoqué di- 
rectement par ce régime. Loin de fortifier, il agite, 
il affaiblit et énerve. La mère trouve plaisant, joli, 
d'avoir une enfant si vive, qui déjà a des reparties, 
et une enfant si sensible qui, au moindre mot, 
s'attendrit. Tout cela vient d'elle. Surexcitée elle- 
même, elle veut que l'enfant soit telle, et elle est, 
sans le savoir, la corruptrice de sa fille. 

Tout cela ne vaut rien pour elle, madame, et 
guère mieux pour vous. Vous n'avez pas le cou- 
rage, dites-vous, de manger rien, sans qu'elle ait 
sa part. Eh bien, vous même abstenez-vous, ou 
du moins modérez-vous dans l'usage de ce ré- 
gime, bon pour l'homme fatigué peut-être, mais 
funeste à la femme oisive, régime qui la vulga- 
rise, la trouble, la rend violente, ou somnolente, 
alourdie. 

Pour la femme et pour l'enfant, c'est une grâce, 
une grâce d'amour, d'être surtout frugivore, d'é- 
viter la fétidité des viandes et de vivre plutôt des 
aliments innocents qui ne coûtent la mort à per- 
sonne, des suaves nourritures qui flattent l'odorat 
autant que le goût. La raison fort raisonnable qui 
fait que ces chères créatures n'inspirent repu- 



VU) LA FEMME EST UNE RELIGION. 

gnance en nulle chose, mais nous semblent éthé- 
rées, en comparaison de l'homme, c'est surtout 
leur préférence pour les herbes et pour les fruits, 
cette pureté de régime qui ne contribue pas peu à 
celle de l'âme et vraiment les assimile à l'inno- 
cence des fleurs. 



Vil 



L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 



Dès le temps où le bon Frœbel avait mis dans la 
jolie main, un peu gauche, de ma chère petite, les 
formes élémentaires par où commence la nature 
(les cristaux, etc.), il l'avait appelée aussi à l'a- 
mour de la vie végétale. Bâtir une maison, c'est 
beau. Mais combien plus beau de faire venir une 
plante, de créer une vie nouvelle, une fleur qui va 
s'épanouir, vous récompenser de vos soins! 

Un superbe haricot rouge, admiration de l'en- 
fance, avait été mis en terre, non sans quelque so- 
lennité. Mais, attendre! c'est l'impossible à cinq 
ans. Comment attendre inactif ce que Nature fait 
d'elle-même? Dès le lendemain, on alla le visiter, 
ce haricot. Remis soigneusement en terre, il ne s'en 



128 L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 

porta pas mieux. Les tendres inquiétudes de sa 
jeune nourrice ne le laissèrent pas reposer; elle 
remuait au moins la superficie du sol ; d'un arrosoir 
infatigable elle sollicitait la paresse du nonchalant 
végétal. La terre buvait à merveille, semblait tou- 
jours avoir soif. Si bien soigné, abreuvé, le haricot 
succomba. 

C'est une œuvre de vertu, de patience, que de jar- 
diner. Cela prépare très-bien le caractère de l'en- 
fant. Mais à quel âge peut-on commencer réelle- 
ment ? Les petits Allemands de Frœbel doivent com- 
mencer à quatre ans, les nôtres un peu plus tard 
sans doute. Je crois que nos petites filles peuvent 
(bien plus que les garçons), par bon cœur et par 
tendresse pour la plante favorite, prendre sur elles 
d'attendre, de la ménager, de l'épargner. Dès qu'un 
essai a réussi, dès qu'elles ont vu, admiré, touché, 
baisé le petit être, tout est fait. Elles désirent tant 
renouveler le miracle, qu'elles deviennent pa- 
tientes. 

La vraie vie de l'enfant est celle des champs. 
Même à la ville, il faut, tant qu'on peut, l'associer 
au monde végétal. 

Et, pour cela, un grand jardin, un parc, n'est 
pas nécessaire. Celle qui a peu, aime plus. Elle n'a 
sur son balcon, sur un prolongement de toit, 
qu'une giroflée de muraille. Eh bien, elle pro- 



L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 429 

filera par son unique giroflée plus que l'enfant 
gâtée des riches, lancée dans de grands parterres 
qu'elle ne sait que dévaster. Le soin, la contem- 
plation assidue de cette fleur, les rapports qu'on 
lui montrera entre sa plante et telle influence d'at- 
mosphère ou de saison, avec cela seul on ferait 
une éducation tout entière. Observation, expé- 
rience, réflexion, raisonnement, tout peut y ve- 
nir. Qui ne sait le parti admirable que Bernar- 
din de Saint-Pierre a tiré de ce fraisier né par 
hasard sur une fenêtre dans un pot de terre ? Il y 
a vu un infini, et pris là le point de départ de ses 
harmonies végétales, simples, populaires, enfan- 
tines, parfois non moins scientifiques. (V. Alex, 
de Humboldt.) 

Cette fleur est tout un monde, pur, innocent, pa- 
cifiant. La petite fleur humaine s'y harmonise d'au- 
tant mieux qu'elle ne lui est pas semblable dans le 
point essentiel. La femme, surtout la femme enfant, 
est toute dans la vie nerveuse ; la plante qui n'a 
pas de nerfs, lui est un doux complément, un cal- 
mant, un rafraîchissant, une innocence relative. 

11 est vrai que cette plante, à l'état de fleur sur- 
excitée au-dessus d'elle-même, parait annualisée. 
Et dans certaines espèces (petites et vues au mi- 
croscope), elle affecte, pour l'organe d'amour, une 
surprenante identité avec les vies supérieures. Mais 



150 L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 

l'enfant n'est guère avertie de ce charmant délire 
des plantes que par leur enivrante odeur. Sa mo- 
bilité la préserve de s'en imprégner longtemps. 

La petite fille, qui de bonne heure est un être 
si complet, bien plus fine que le garçon, plus sus- 
ceptible de recevoir des impressions délicates, a 
un sens de plus, celui des parfums, des arômes. 
Elle en serait pénétrée, et par moments y trouverait 
un épanouissement sensuel, mais cette fleur n'est 
pas pour elle un objet d'amour oisif, de jouissance 
paresseuse ; elle est une occasion de travail et 
d'activité, d'inquiétude, de succès, de joie, une 
occupation de cœur et d'esprit. Enfin, pour dire 
d'un mot la chose : ici encore, la maternité balance 
et guérit l'amour. La fleur n'est pas son amant ; 
pourquoi? c'est qu'elle est sa fille. 



Mauvaise et dangereuse ivresse pour la petite 
demoiselle, tenue assise, privée du grand air et du 
mouvement, que d'aspirer dans un salon l'émana- 
tion concentrée d'un amoureux bouquet de fleurs. 
Et ce n'est pas la tète seule qui chancelle. Un de 
nos romanciers s'est plu à montrer la vertu incer- 
taine d'une jeune femme qui cède à ces influences. 
Elles ne seraient pas moins puissantes pouMrou- 



L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 151 

bler la petite fille, pour hâter en elle la crise des 
sens, précipiter la floraison qu'il vaut bien mieux 
retarder. 

Le dirai-je? (mais quel paradoxe ! que les dames 
vont être choquées! ) il est trois choses que j'aime 
peu : les babels de peintures qu'on appelle des mu- 
sées, où les tableaux se tuent l'un l'autre; — les 
babels de ramages qu'on appelle des volières, où 
le rossignol, mêlé aux chanteurs vulgaires, risque 
de tomber au patois ; — en troisième lieu, les bou- 
quets mêlés de couleurs, de parfums, qui se com- 
battent et s'annulent. 

Quiconque a le sentiment vif et délicat de la vie 
ne souffre pas volontiers ces confusions, ces chaos, 
quelque brillants qu'ils puissent être. Chaque odeur 
est suave à part, dit un mystère, parle un langage. 
Toutes ensemble, ou frappent la tète, ou donnent 
un trouble sensuel dont les nerfs souffrent comme 
de certaines vibrations de l'harmonica. C'est volup- 
tueux et affadissant. On sourit et le cœur tourne. 
Les odeurs discrètes y périssent barbarement as- 
phyxiées. « Hélas! dit la marjolaine, étouffée des 
puissantes roses, vous ne voulez donc pas savoir la 
divine senteur d'amertume qui se mêle au parfum 
d'amour? » 

Certaine femme que je sais bien n'a jamais 
coupé une fleur qu'à regret et malgré elle, en lui 



152 L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 

demandant pardon. Chacune a sa gentillesse à elle, 
si elle est à part. Elle a son harmonie propre, un 
charme qui lui vient de la terre sa mère et qu'elle 
n'aura plus arrachée. Que saura-t-on maintenant 
du port, de la désinvolture, de l'air aimable et dé- 
gagé dont elle portait sa tête? Les fleurs simples, 
qui sont les fleurs amoureuses, dans leurs grâces 
modestes et légères, pâlissent ou plutôt disparais- 
sent entre les grosses corolles de ces vierges 
luxueuses que nos jardiniers amplifient par leur 
art de stérilité. 

Replaçons, pour notre enfant, dans sa vérité 
naïve et sainte, le monde végétal. Que de bonne 
heure elle sente, aime et comprenne la plante dans 
la légitimité de sa vie complète. Qu'elle ne connaisse 
point la fleur comme luxe et coquetterie, mais 
comme un moment de la plante, comme la plante 
à l'état de fleur. C'est une grande injustice d'y 
prendre le plaisir passager d'une vaine décoration, 
comme d'une fleur de papier, tandis qu'on oublie 
la merveille réelle, le miracle progressif caché au 
petit sanctuaire, la sublime opération d'avenir et 
d'immortalité par laquelle la vie chaque année 
échappe et rit de la mort. 



L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 133 

Dans une promenade d'hiver, en février, la petite, 
regardant aux arbres les bourgeons rougeâlres, 
soupirait et demandait : « Serait-ce bientôt le prin- 
temps? » Tout à coup elle s'écrie... Elle l'avait à 
ses pieds... Une petite clochette d'argent, marquée 
d'un point vert au bord, le perce-neige, disait le 
réveil de l'année. 

Le soleil reprend bientôt force. Dès mars, à ses 
premiers rayons, variables et capricieux, tout un 
petit monde éclôl, les jeunettes, les pressées, pri- 
mevères et pâquerettes, fleurs enfants qui cepen- 
dant, par leur petit disque d'or, se disent enfants 
du soleil. Elles n'ont pas grand parfum, sauf, je 
crois, la seule violette. La terre est trop mouillée 
encore. Narcisses, jacinthes et muguets apparaissent 
aux prés humides, dans l'ombre humide des bois. 

Quelle joie! et que de surprises!... Cette végé- 
tation innocente semble faite pour celle-ci. Chaque 
jour, elle en fait la conquête, recueille, amasse, 
lie, rapporte des bottes de petites fleurs qu'il faudra 
jeter demain. Elle va saluer une à une toutes les 
nouvelles venues, leur donner le baiser de sœur. 
Gardons-nous de la troubler dans cette fête du prin- 
temps. Mais, lorsque, un mois, deux mois passés, 
elle se sera satisfaite, je lui dirai : « Pendant que lu 
jouais, enfant, le grand jeu de la nature, la superbe 
et splendide transformation de la terre s'est accom- 



134 L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 

plie. La voilà vêtue de sa robe verle aux plis im- 
menses qu'on appelle des montagnes et des coteaux. 
Crois-tu que ce soit seulement pour te donner des 
marguerites, qu'elle a versé de son sein cet océan 
d'herbe et de fleurs? Non, amie; la grande nourrice, 
la maman universelle, a d'abord servi ce banquet à 
nos humbles frères et sœurs par lesquels elle nous 
nourrit. La bonne vache, la douce brebis, la sobre 
chèvre qui vit de si peu et fait vivre le plus pauvre, 
c'est pour elles que sont préparées ces belles prai- 
ries... Du lait virginal de la terre elles vont com- 
bler leurs mamelles, te donner le l'ait, le beurre... 
Reçois-les, et remercie. » 

A ces aliments frais et doux va se joindre la frai- 
cheur des premières plantes potagères, des premiers 
fruits. Avec la chaleur apparaît à point nommé la 
groseille, la petite fraise des bois qu'une autre, 
petite gourmande, découvre à son exquise odeur. 
L'aigrelet de la première, le fondant de la seconde, 
et la douceur de la cerise, ce sont les prévoyants 
remèdes qui nous viennent aux jours brûlants où 
l'été s'exalte, s'enivre, où commencent sous un so- 
leil accablant les grands travaux de récolte. 

Cet le ivresse a apparu d'abord aux parfums de 
la rose, suaves mais trop pénétrants, dont la tête 
est alourdie. La coquette reine des fleurs amène 
triomphalement la légion plus sérieuse de ses 



L AMOUK A DIX ANS. — LES FLEURS. 135 

sœurs, fleurs médicinales ci piaules de pharmacie, 
utiles et salutaires poisons. 

Mais voici l'œuvre souveraine de la grande ma- 
ternité. Elles arrivent celles qui doivent nourrir 
les populations entières, les vénérables tribus des 
légumineuses (E. Noël). Elles arrivent les grami- 
nées, les pauvres du règne végétal, qui en sont 
aussi, dit Linné, la vaillance, la force héroïque; 
qu'on les maltraite et qu'on les fouie, elles multi- 
plieront davantage ! 

« Leurs deux feuilles nourricières (ou cotylédons) 
sont des mamelles. Cinq ou six pauvres graminées, 
du trop plein de leurs mamelles nourrissent l'es- 
pèce humaine. » (E. Noël.) 

Ma fille, n'imite pas l'enfant léger, étourdi, qui, 
voyant flotter au vent cette mouvante mer d'or, que 
le coquelicot et le bluet égayent de leur éclat sté- 
rile, va au travers chercher ses fleurs. Que ton petit 
pied suive bien la ligne étroite du sentier. Respecte 
notre père nourricier, ce bon blé, qui, de faible tige, 
soutient avec peine sa tête pesante où est notre pain 
de demain. Chaque épi que tu détruirais ôlerait la 
vie aux pauvres, au méritant travailleur, qui, toute 
l'année, a pàti pour le faire venir. Le sort de ce blé 
lui-même mérite ton plus tendre respect. Tout l'hi- 
ver, enclos dans la terre, il a patienté sous la neige; 
puis, aux froides pluies du printemps, sa petite tige 



156 L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 

verte a lutté, blessée parfois d'un retour de gelée, 
parfois de la dent du mouton; il n'a grandi qu'en 
supportant les cuisants rayons du soleil. Demain, 
tranché de la faucille, battu, rebattu des fléaux, 
froissé, écrasé de la pierre, Grain d'orge, le pauvre 
martyr, réduit en poudre impalpable, cuit comme 
pain, ira sous la dent, ou, distillé comme bière, 
sera bu. De toute façon sa mort fera vivre l'homme. 
Toutes les nations ont chanté dans de joyeuses 
complaintes ce martyre et celui de la vigne, sa 
sœur. Dans le blé déjà résidait avec la plus haute 
puissance nutritive de nos climats, quelque chose 
de la force sucrée, enivrante, que sa sœur va nous 
donner. La vertu de faire du sucre, qui est un trait 
singulier de l'organisation humaine, existe dans 
ces végétaux qu'on dirait humanisés. C'est l'effort 
dernier de l'année. A mesure que l'homme fatigue, 
faiblit, se fond en sueurs, la mère Nature lui a 
donné une plus vivante nourriture. 



A l'âge printanier des prairies el du lait a suc- 
cédé l'âge substantiel et fort du froment, et celui-ci 
est à peine coupé et battu, que l'humble petite vi- 
gne (traînante et rampante ici, d'autant plus tine 



L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 137 

et plus exquise) prépare son breuvage divin. Que 
de travaux ici, ma fille! Que ce modeste végétal, 
ce mauvais petit bois tortu que tu méprisais au prin- 
temps, exerce les forces de l'homme! Dès mars, si 
tu parcourais l'immensité de la Champagne, de la 
Bourgogne et du Midi, une si grande partie de la 
France, tu verrais des millions d'hommes replan- 
tant les échalas, relevant, liant, coupant la vigne, 
puis buttant la terre autour, et toute l'année sur 
pied pour mener à bien cette délicate personne. 
Pour la tuer, un brouillard suffit. 

C'est la sévère alternative de la vie et de la mort. 
Chaque plante meurt et nourrit les autres. N'as-tu 
pas vu, en automne, vers la fin, quand la saison 
avait pâli, comme tombaient doucement les feuilles, 
sans même attendre le vent? Chacune, en tournant 
un peu, descendait toute résignée, sans bruit, sans 
réclamation. La plante (si elle ne le sait) sent au 
moins qu'elle a charge de nourrir sa sœur, et qu'il 
faut mourir pour cela. Donc, elle meurt de bien 
bonne grâce, se pose, et de son débris alimentant 
l'air qui l'emporte ou la terre qui s'en pénètre, elle 
prépare la vie des amies qui viennent la renouveler. 
Elle s'en va consolée, et qui sait? peut-être joyeuse, 
de reposer, son devoir fait, et de suivre la loi de 
Dieu. 

Ainsi, chère, si tu m'as compris, (u as vu que, 

8 



13S L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 

sous ce cercle brillant de révolution annuelle où 
chacune a un moment pour se montrer au soleil, un 
cercle muet, plus sombre, se fait dans l'intime inté- 
rieur par l'échange des douces sœurs, chacune se 
retirant sans jalousie et passant la vie aux autres. 

Monde de paix et d'innocence, de résignation. 
Mais les êtres supérieurs, soumis à la même loi, 
ont peine à s'y prêter de même. — « Cependant, 
dit la Nature, qu'y faire? ce n'est pas ma faute. Je 
n'ai que cela de substance à partager entre vous 
tous, mais pas plus ; je ne puis pas augmenter à vo- 
lonté. Il est juste que chacun en ait un peu à son tour. 

« Donc, dit-elle aux animaux, vous, favoris de 
la vie, tellement privilégiés d'organisme supérieur, 
vous n'êtes pas pour cela exempts de nourrir vos 
sœurs les plantes, qui, reconnaissantes, gracieuses, 
en revanche vous nourrissent chaque jour. A vous 
de payer un tribut (seulement ce qui ne vous pro- 
file). Vos mues, à certaines saisons, seront un (ri- 
but encore. Vos débris enfin, à la mort... Ce sera 
le plus tard possible. Je vous ai donné des moyens 
d'aviser à le retarder. Mais il faudra bien y venir, 
car je ne puis pas faire mieux. » 

Voilà qui est raisonnable, n'est-ce pas, ma fille? 
Et le père de la nature, Dieu qui t'a faite et douée, 
qui t'a donné des mains adroites (ou propres à le 
devenir), qui t'a donné une tête, légère encore, 



L'AMOUR A DIX ANS. — LES FLEURS. 159 

mais peu à peu susceptible de penser, te permet 
l'honneur insigne de participer au travail. Tu pour- 
ras couver, élever des nourrissons végétaux, et de 
petites filles-lleurs. Tu susciteras la vie, en t'unis- 
sant de tout cœur aux grandes opérations de Dieu. 
Plus tard, femme, et peut-être mère, quand il sera 
temps, volontiers tu passeras la vie aux autres, lu 
sauras de bonne grâce vivifier la bonne nourrice, 
la Nature, et la nourrir à ton tour. 



VIII 



LE PETIT MÉNAGE. — LE PETIT JARDIN. 



Si on donne à la petite fille le choix entre les 
jouets, elle choisira certainement des miniatures 
d'ustensiles de cuisine et de ménage. C'est un in- 
stinct naturel, le pressentiment d'un devoir que la 
femme aura à remplir. La femme doit nourrir 
l'homme. 

Haut devoir, devoir sacré ! Il l'est surtout dans 
nos climats où le soleil, moins puissant que celui 
de l'équateur, n'achève pas la maturité de heaucoup 
de végétaux, ne les mûrii pas au point où l'homme 
puisse les assimiler. La femme continue le soleil; 
elle sait à quel degré l'aliment, cuit et adouci, peut 
être approprié à lui, passer dans sa circulation, 
refaire son sang et ses forces. 



LE PETIT MÉNAGE. — LE PETIT JARDIN. 411 

C'est comme un autre allaitement. Si elle pou- 
vait suivre son cœur, elle nourrirait son mari, ses 
enfants, d'elle-même, du lait de ses mamelles. Ne 
le pouvant, elle emprunte l'aliment à la nature, 
mais elle le leur donne bien autre, mêlé d'elle et 
par la tendresse devenu délicieux. Du pur froment, 
solide et fort, elle fait le gâteau sacré où la famille 
communie de son amour. Le lait prend cent formes 
par elle, elle y met sa fine douceur, ses parfums, et 
il devint crème légère et éthérée, un aliment de 
volupté. Les fruits éphémères que l'automne verse 
à torrents pour les perdre, elle les fixe, les enchante. 
Dans un an encore, ses enfants émerveillés verront 
sortir du trésor de sa prévoyance les fugitives dé- 
lices qu'ils croyaient fondues bien avant les pre- 
mières neiges d'hiver. Les voici, à son image, inal- 
térablement fidèles, purs et limpides comme sa 
vie, transparents comme son cœur. 

la belle et douce puissance! Véritable enfan- 
tement. Création, de chaque jour, lente, partielle, 
mais continue. — Elle les fait et les refait corps et 
âme, humeur, énergie. Elle augmente, diminue leur 
activité, tend le nerf et le détend. Les changements 
sont insensibles, et les résultats profonds. — Que 
ne peut-elle? L'enfant léger, joueur et rebelle, 
change, est disciplinaire et doux. L'homme, en- 
tamé par le travail et l'excès de volonté, peu à peu 



142 LE PETIT MENAGE. — LE PETIT JARDIN 

rajeunit par elle. Un matin, le cœur plein d'amour, 
il dit : « Je revis tout en toi. » 

Au reste, quand cette grande puissance est sage- 
ment exercée, elle n'a pas besoin de refaire, de 
guérir. Elle n'a que faire de médecine. Elle est la 
suprême médecine, créant la santé jour par jour, 
l'équilibre harmonique, et fermant la porte à la 
maladie. Quel cœur de femme, de mère, pourrait, 
en songeant à cela, marchander avec la nature, al- 
léguer quelques dégoûts! 

L'amour est spiritualiste, et dans tout ce que 
demande la vie de l'objet aimé, il ne voit rien que 
l'esprit. Les nobles et hauts résultats que ces hum- 
bles soins obtiennent, les élèvent, les ennoblissent 
et les rendent chers et doux. 

Une jeune dame distinguée, délicate et maladive, 
n'aurait cependant laissé à personne la cuisine de 
son rossignol. Cet artiste ailé est comme l'homme; 
pour refaire son foyer brûlant, ii voudrait la moelle 
des lions. 11 lui faut la viande et le sang. La domes- 
tique de celle dame y aurait eu répugnance. Elle 
aucune; elle n'y voyait que le chant, l'âme amou- 
reuse à qui elle allait rendre force. Il recevait de 
sa main le banquet de l'inspiration (le sang, le 
chanvre et le pavot), la vie, l'ivresse el l'oubli. 



LE PETIT MÉNAGE. — LE PETIT JARDIN. 147. 

Fourier a très-bien remarqué que les enfants ont 
le goût de la cuisine et y aident volontiers. Est-ce 
singerie ? gourmandise ? 

Mais je ne suis pas d'avis d'encourager la singerie, 
comme il le conseille. Je n'aime pas non plus, 
lorsqu'il s'agit d'une chose qui sera si grave, 
qu'on habitue cette enfant à s'en faire un jeu, à 
perdre le temps en petits gâchis pour le repas de 
sa poupée. J'aime mieux qu'on attende un peu 
plus, et que, quand elle est devenue adroite, et 
déjà sérieuse par ses essais de jardinage, sa mère 
l'initie à une fonction où la vie de son père est in- 
téressée, où celui qui les nourrit est nourri par 
elles, où pour la première fois l'enfant peut le 
servir, heureuse de l'entendre dire au repas : 
« Merci, ma fille. » 

Chaque art développe en nous quelques qualités 
nouvelles. Le ménage et ia cuisine exigent la pro- 
preté la plus exquise, et passablement de dexté- 
rité. L'égalité d'humeur et de caractère y fait 
beaucoup plus qu'on ne croit. Nulle personne brus- 
que, variable, n'y peut mener à bien les choses. 
Un sens juste de mesure précise y est nécessaire. 
Ajoutez au plus haut degré, l'à-propos, la déci- 
sion, pour finir où il faut finir et savoir s'arrêter à 
point. 

Mettez en face les dons, plus graves encore, 



144 LE TETIT MÉNAGE. — LE PETIT JARDIN. 

qu'exige la culture du jardin. Il n'était qu'un amu- 
sement, mais, dès qu'il est compris, soigné, dans 
son rapport avec la vie, la santé de ceux qu'on 
aime, quand le jardin est l'auxiliaire du ménage, il 
devient chose importante, et on le cultive bien 
mieux. Observer et tenir compte de nombre de cir- 
constances variables; respecter le temps et domp- 
ter ses impatiences puériles, soumettre sa jeune 
volonté à la loi générale : employer son activité, 
mais savoir qu'elle n'est pas tout, et reconnaître le 
concours de la nature ; linalement, manquer sou- 
vent, ne se décourager jamais ; — c'est la culture, 
c'est le travail mêlé de tous les travaux ; — c'est, 
au complet, la vie humaine. 

Cuisine et jardin sont deux pièces du même labo- 
ratoire, travaillant pour le même but. La première 
achève au foyer la maturation que l'autre com- 
mença par le soleil. Ils échangent entre eux leurs 
puissances. Le jardin nourrit la cuisine, la cuisine 
nourrit le jardin. Les simples eaux de ménage qu'on 
jette au loin avec dégoût sont acceptées (si^j'en 
crois un horticulteur distingué), comme un excel- 
lent aliment par les pures et nobles fleurs. Ne mé- 
prisez rien. Le dernier rebut, le moindre débris 
du café, est avidement saisi par les végétaux, 
comme une flamme, un esprit de vie ; au bout de 
lroisannéesentières,ilsensentent encorela chaleur. 



LE PETIT MÉNAGE. — LE PETIT JARDIN. 145 

Il faut dire à votre enfant ces lois nécessaires de 
la vie. Ce serait une sotte réserve de lui laisser 
ignorer l'alternation de la substance, sa circulation 
naturelle. Nos dédaigneuses demoiselles, qui ne con- 
naissent les plantes que pour les couper, ne savent 
pas que la fleur mange aussi bien que l'animal. 
Comment vivent-elles, elles-mêmes? Elles se gar- 
dent de le deviner. Elles ont un bon appétit, absor- 
bent, mais sans reconnaissance, sans songer au 
devoir de restituer. 11 le faut pourtant, par la mort 
surtout; et il le faut constamment par la série de 
sueurs, de mues, de diminutions de nous-mêmes, 
de pertes et petites morts quotidiennes que nous 
impose la nature, au profit des vies inférieures. 

Ce circalus fatal n'est pas certes sans grandeur. 
Il a un côté fort grave, qui touchera le cœur de 
l'enfant d'une salutaire émotion, c'est que notre 
affaiblissement de chaque jour nous condamne à 
chercher la force où elle est accumulée, chez les 
animaux nos frères, et à vivre de leur vie. 

Double leçon. Nullement inutile à la jeune fille, 
au premier élan d'orgueil que donneront l'âge et 
la beauté, l'intensité de la vie, qui leur font penser 
par moments : « Je suis; le reste est peu de chose. 
La Heur et le charme du monde, c'est moi, et le 
reste un rebut. » 

Fleur? beauté? jeunesse? d'accord. Oui, mais 



146 LE PETIT MÉNAGE. — LE PETIT JARDIN. 

n'oublie pas à quel prix. Sois modeste, souviens- 
toi des conditions humbles, sévères, auxquelles la 
nature vend la vie. Mourir un peu chaque jour, 
avant de mourir tout à fait; et chaque jour, à cette 
table riante et parée, renaître, hélas! par la mort 
d'innocentes créatures. 



Que du moins ils soient heureux, ces animaux, 
tant qu'ils vivent. Enseignons bien à l'enfant leur 
droit d'exister, le regret et la pitié qu'on leur 
doit, même lorsque le besoin de notre organisa- 
tion nous force de les détruire. Il faut lui appren- 
dre avec soin les utilités qu'ils ont, ou eurent 
tous, même ceux qui aujourd'hui peuvent nous 
nuire. L'enfant est très-poétique, mais peu poêle. 
Cependant, elle sentira, ma petite, par l'instinct 
de son cœur charmant, ce qui loucherait moins 
son esprit. La maternité héroïque de l'oiseau, con- 
struisant son nid avec tant de peine, subissant 
pour ses enfants tant d'épreuves si pénibles, la 
frappera à coup sûr. Et ce n'est pas sans respect, 
une sorte de religion, qu'elle verra chez la fourmi, 
chez l'abeille, un génie bien autrement arlisle 
encore, que la maternité inspire. L'immense tra- 
vail de la fourmi, remontant, descendant ses œufs 



LE PETIT M'ÊHAGÈ. - LE l'ETIT JARDIN. 147 

par l'échelle bien calculée de ses trente ou qua- 
rante étages, selon l'air et le soleil et toutes les 
variations de température, la remplira d'admira- 
tion. Dans ces infiniment petits, elle verra la pre- 
mière lueur, le ravissant premier rayon du haut 
mystère qu'on lui ajourne, le grand, l'universel 
Amour. 



Comme je sais qu'il n'y a ici-bas de bonheur 
qu'un seul, créer et créer toujours, j'ai taché à 
loul âge qu'elle fût heureuse, c'est-à-dire qu'elle 
créât. 

A qualre ans, dans ses jolies mains, j'ai mis des 
matériaux, formes régulières (analogues aux pre- 
miers essais d'association que fait la nature, aux 
cristaux), et avec ces cristaux de bois , associés à 
sa manière, elle fit de petites maisons et autres 
oeuvres enfantines. 

Plus tard, on lui a montré comment Nature, as- 
sociant la sympathie des opposés, fait de véritables 
cristaux, brillants, colorés, et si beaux! elle en a 
fait elle-même. 

Dès lors, de sa jeune main elle semait, faisait 
des plantes, et par les soins, l'arrosemeiit, elle les 
amenait à l'amour, à la floraison. 



148 LE PETIT MÉNAGE. — LE PETIT JARDIN. 

Les vers à soie, innocemment, elle en cueille la 
petite graine (semence de papillon), la soigne, la 
garde sur elle, la mûrit de sa chaleur, la tient jour 
et nuit dans l'abri de son sein, qui n'est pas encore. 
Un matin, elle a le bonheur de voir un monde nou- 
veau, éclos d'elle, de son jeune amour. 

Ainsi, elle va toujours heureuse et créant. Con- 
tinue, aime, enfante, ma fille. Associe-toi, chère 
petite, à la grande maternité. Il n'en coûte rien 
encore à ton tendre cœur. Tu crées, et dans la paix 
profonde. Demain, il t'en coûtera davantage, ton 
cœur saignera... Ah ! le mien aussi, crois-le bien. 
Mais pour aujourd'hui, jouissons. Je n'aurai rien 
de plus doux que de voir, en si grand repos, dans 
l'attendrissante innocence, ta petite fécondité. Cela 
me rassure pour toi. Quoi qu'il arrive, tu auras eu 
ta part en ce monde. Cette part, c'est, dans l'œuvre 
divine, de concourir et de créer. 



IX 



MATERNITÉ DE QUATORZE ANS. 
LA MÉTAMORPHOSE. 



Je n'ai craint pour celle enfant qu'une chose, 
c'est la rêverie. J'en vois qui rêvent à quatre ans. 
Mais, heureusement, celle-ci en a été préservée : 
1° par sa vie active; 2° parce qu'en naissant elle eut 
une confidente pour penser tout haut, sa mère. 

La femme a toute sa vie un besoin d'épanche- 
ment. 

Donc, toute petite encore, sa mère la prenait sur 
elle chaque soir, et, cœur contre cœur, la faisait 
parler. 

Oh! quel bonheur de s'épancher, s'alléger, et 
s'accuser même... « Dis, mon enfant, dis toujours! 
Si c'est bien, je t'embrasserai. Et, si cela n'est pas 
bien, demain, toutes deux ensemble, nous tache- 
rons de faire mieux. » 

Elle dit tout. Eh! que risque- l-elle'.' — « Beau- 



15(1 MATERNITÉ DE QUATORZE AINS. 

coup, car maman souffrira si je fais mal... — Non, 
ma chère, dis-le tout de même. Et, quand j'en de- 
vrais pleurer, laisse en moi couler ton cœur. » 

La confession filiale est tout le mystère de l'en- 
fance. Celle-ci, par sa confession de chaque soir, a 
dicte elle-même son éducation. 



Avec un si doux chevet, elle a profondément 
dormi. Mais, qu'est-ce donc? elle s'éveille. Treize 
ans et demi sont dépassés, et la voilà languissante. 
Que te faut-il, chère petite? Jusqu'ici, rien ne le 
manque pour jouer et t'amuser. — Quand ta pou- 
pée n'a plus suffi, je t'en ai donné de vivantes; tu 
as joué à la poupée avec toute la nature. Tu as bien 
aimé les fleurs, et tu en as été aimée. Tes oiseaux 
libres te suivent, jusqu'à oublier leur nid, et l'autre 
jour le bouvreuil (ceci n'est pas inventé) a quitté 
sa femme pour toi. 

Je devine, il lui faudrait quelque ami, — non pas 
oiseau, ni fleur, ni papillon, ni chien, — un ami de 
son espèce. A quatre ans, cinq ans, sa mère la me- 
nait jouer aux Jardins d'enfants. Mais maintenant, 
à la campagne, elle n'a plus de petites filles. Elle 
avait bien encore son frère, plus jeune, qu'elle ai- 



LA MÉTAMORPHOSE. 1J1 

niait tant, et qui ne la quittait pas. Mais elle en eût 
l'ait une fille, ou il eut fait d'elle un garçon. On l'a 
placé de bonne h'eure, loin des gâteries excessives 
de la mère et de la sœur, dans une maison plus vi- 
rile, chez un ami, en attendant qu'il aille aux écoles 
publiques. La compagnie de garçons qu'il amenait 
rendait d'ailleurs la maison inhabitable. La petite 
en a conservé une grande antipathie pour cette 
gent tapageuse; leurs cris, leurs coups, leurs bat- 
teries, la faisaient fuir. Toute semblable à sa douce 
et discrète mère, elle aime l'ordre, la paix, le si- 
lence, les jolis jeux à demi-voix. 

Je la vois cependant là-bas qui se promène seu- 
lelte dans une allée du jardin. Je l'appelle. Obéis- 
sante, elle vient un peu lentement, mais le cœur 
gonflé, les yeux humides. Pourquoi? sa mère a beau 
la baiser, la caresser, elle est muette. Elle ne peut 
pas répondre, car elle ne sait ce que c'est. Nous qui 
le savons bien mieux, nous devons y trouver re- 
mède, faire encore ce qui, à chaque âge, lui a 
réussi déjà, lui donner un amour nouveau. 

Sa mère, qui en a pitié, veut dès ce jour la tirer 
de cet état trouble, inquiet, lui mettre, non pas 
quelque chose, mais plutôt quelqu'un dans les bras. 

Elle la mènera tout droit aux écoles du village, 
et lui montrera les petits enfants. La grande tille 
d'abord la jeune rêveuse, trouverait ces petits un 



1.52 MATERNITÉ DE QUATORZE AXS. 

peu insipides. Mais on lui fait remarquer qu'ils 
n'ont pas tout ce qu'il leur faut. Celle-ci est bien peu 
vêtue; il lui faudrait une robe. Celle-là est venue 
à l'école sans apporter son déjeuner, car sa mère 
n'avait pas de pain. Cette autre n'a pas de mère, et 
son père est mort aussi. La voilà seule à quatre 
ans. On la nourrit comme on peut... Là s'éveille le 
jeune cœur... Sans rien dire, elle la prend et se 
met à l'arranger. Elle n'est pas maladroite. On di- 
rait qu'elle a tenu des enfanls loute sa vie. Elle la 
lave, elle la baise, elle va lui chercher du pain, du 
beurre, des fruits, lout ce qu'elle a... Werther 
aima en voyant Charlotte donner une tartine aux 
petits. Il m'en fût arrivé autant. 

L'orpheline l'intéresse aux autres. L'une esljolie, 
l'autre si sage! en voici une de malade, une autre a 
été battue, et il faut la consoler. Toutes lui plaisent, 
toutes l'amusent. Quel bonheur d'avoir en main ces 
délicieuses poupées, qui parlent, celles-ci rient et 
mangent, qui ont déjà des volontés, qui sont pres- 
que des personnes! quel plaisir de les faire jouer! 
Et, sous ce prétexte, voilàqu'clle se remet elle-même 
à jouer, la grande innocente. — Même à la maison, 
elle y pense ; plus de rêveries, elle est vive, elle est 
gaie et sérieuse à la fois, comme on le devient lors- 
qu'on a tout à coup un vif intérêt dans la vie. Elle 
ne va plus seule maintenant, elle cherche sa mère, 



LA MÉTAMORPHOSE. 153 

lui parle, elle a besoin d'elle, désire obtenir ceci, 
négocie cela. Chaque jour, tout le temps qu'elle a 
de libre, elle va le passer avec les enfants. Elle vil 
toute dans ce petit monde, très-varié, lorsqu'on le 
voit de près et qu'on s'y mêle. Elle a là des ami- 
tiés, des demi-adoptions, des préférences, des ten- 
dresses avivées par la charité, de légers soucis par- 
fois, puis des gaietés, puis des transports, et que 
sais-je? même des larmes. — Mais elle sait pour- 
quoi elle pleure. Le pis, pour les jeunes filles, c'est 
de pleurer sans savoir pourquoi. 



Elle venait d'avoir quatorze ans en 

mai. C'étaient les premières roses. La saison, après 
quelques pluies, désormais belle et fixée, étalait tou- 
tes ses pompes. Elle aussi, elle avait eu un petit 
moment d'orage, de la fièvre et quelques souffran- 
ces. Elle sortait pour la première fois, un peu fai- 
ble encore, un peu pâle. Une imperceptible nuance 
d'un bleu finement teinté (d'un faible lilas peut- 
être?) marquait sous ses yeux. Elle n'était pas bien 
grande ; mais sa taille avait changé, s'était gracieu- 
sement élancée. Couchée enfant, en peu de jours, 



154 MATERNITÉ DE QUATORZE ANS 

elle s'était levée demoiselle. Plus légère, et pourtant 
moins vive, elle ne méritait plus le nom que lui 
donnait sa mère : « Mon oiseau ! mon papillon! » 

Son premier soin, en revoyant son jardin, changé 
comme elle, et tellement embelli, ce fut d'y pren- 
dre quelques fleurs pour son père et pour sa mère, 
qui l'avaient soignée, gâtée, encore plus qu'à l'ordi- 
naire. Elle les rejoignit souriante, avec son petit 
hommage. Elle les trouva tout attendris, ne se di- 
sant rien l'un à l'autre, muets d'une même pensée. 

Pour la première fois peut-être depuis bien long- 
temps ils la mirent entre eux. Quand elle était toute 
petite et apprenait à marcher, sans être tenue, elle 
avait besoin de les voir ainsi à portée de droite et 
de gauche. Mais ici, devenue grande, et presque 
autant que sa mère, elle sentit bien doucement que 
c'étaient eux maintenant qui avaient besoin de l'a- 
voir entre eux, ils l'enveloppaient de leur cœur, et 
d'un amour si ému, que sa mère avait quelque 
peine à s'empêcher de pleurer. 

« Chère maman! qu'avez-vousdonc? » Et elle se 
pendit à son cou. Sa mère l'accablait de caresses, 
mais ne lui répondait pas, craignant que son cœur 
n'échappât. Enfin, un peu affermie, quoique une 
larme charmante lui noyât encore les yeux, la mère 
dit en souriant : « Je racontais à ton père ce que 
j'ai rêvé cette nuit. Tu étais seule au jardin, tu t'é- 



IA MÉTAMORPHOSE. 155 

lais piquée au rosier. Je voulais soigner la bles- 
sure, et je ne le pouvais pas : tu restais blessée 
pour la vie..... J'étais morte, et je voyais tout. — 
maman, ne mourez jamais! » Et elle se jeta, 
rougissante, dans les bras de sa mère. 

Ces trois personnes, à ce moment, étaient bien 
unies de cœur. Et que j'ai tort de dire trois ! Non, 
c'était une personne. Ils vivaient d'amour dans leur 
fille, elle en eux. Ce n'était la peine de rien dire, 
s'entendant si bien. On ne se voyait guère non 
plus, car c'était déjà le soir. Ils allaient obscurs, 
indistincts, le père l'appuyant de son bras, la mère 
enlaçant la petite, s'appuyant sur elle. 

On n'entendait plus de chants, mais quelques 
légers bruits d'oiseaux, leurs dernières causeries 
intimes en se serrant dans le nid. Cela très-char- 
mant, très-divers. Les uns bruyants et pressés, tout 
joyeux de se retrouver. D'autres, plus mélancoli- 
ques, inquiets des ombres de la nuit, semblaient se 
dire : « Qui est sûr de se réveiller demain? » f.e 
rossignol, confiant, regagna son nid presque à terre, 
croisa l'allée, presque à leurs pieds , et la mère 
émue lui dit ce bonsoir : « Dieu te garde, mon 
pauvre petit ! » 



150 MATERNITÉ DE QUATORZE ANS. 

Rien de plus simple que la révélation du sexe à 
l'enfant préparée ainsi. Pour celle qu'on laisse igno- 
rante des lois générales, qui apprend tout en une 
fois, c'est une chose grande et dangereuse. Que 
penser de l'imprudence des parents qui s'en remet- 
tent au hasard? Car, qu'est-ce que le hasard? c'est 
souvent une compagne nullement innocente, nulle- 
ment pure d'imagination. Le hasard, c'est encore 
(et plus souvent qu'on ne croit) un mot léger, sen- 
suel, du jeune, du plus proche parent. Les mères 
diront non, et s'indigneront; tous leurs enfants 
sont parfaits. Elles sont trop assolies de leurs fils, 
pour croire l'évidence même. 

Quoi qu'il en soit, cette révélation, si elle n'est 
donnée par la mère, est saisissante et foudroyante ; 
elle tue la volonté ; à cette heure la pauvre petite, 
avant de revenir à elle, est comme à discrétion. 

Quant à celle-ci, qui, de honne heure, a très- 
froidement appris la génération des plantes , la 
génération des insectes, elle qui sait qu'en toute 
espèce la vie se refait par l'œuf, et que la nature 
enlière est dans le travail éternel de l'ovulation, 
elle n'est point du tout étonnée d'être dans la règle 
commune. La mue pénible qui chaque mois accom- 
pagne ce phénomène semble aussi fort naturelle 
quand on a vu des mues si laborieuses dans le> 
espèces inférieures. 



LA METAMORPHOSE. 157 

Tout cela apparaît noble, grand, pur, dans la 
généralité de la loi du monde, plus grand encore 
quand on y voit la constante réparation de ce que 
détruit la mort. « La mort nous pousse, elle nous 
presse, ma chère fille, lui dit sa mère. Le remède, 
c'est le mariage. Ton père et moi, nous mourrons, 
el, pour compenser cela, il faudra bien probable- 
ment que, même avant, tu nous quittes et que lu 
sois mariée. Comme moi, tu accoucheras avec de 
vives douleurs, et tu amèneras à la vie des enfants 
qui nevivront pas, ou, s'ils vivent, ils te quilteronf... 
Voilà ce que je vois d'avance, et ce qui me fail 
pleurer.... J'ai tort; c'est notre sort à toutes, et 
Dieu veut qu'il en soit ainsi. » 



X 



J/HISTOIRE COMME BASE DE FOI. 



Rousseau, qui, chez les modernes, a posé le pre- 
mier avec force le problème des méthodes en édu- 
cation, ne me semble pas voir assez que la mélhorle 
n'est pas tout. Il cherche seulement comment on doit 
diriger l'élève, ou plutôt comment l'élève, aidé 
dans sa libre action, pourra se former lui-même 
et devenir capable d'apprendre toute chose. — Je 
n'examine pas son livre. Je remarque seulemenl 
qu'il ne dit pas un seul mot du second problème de 
l'éducation : quel sera l'objet principal de l'étude? 
qu'apprendra-t-ilcet élève? En supposant queRous- 
seau ait réussi à former un esprit énergique, actif, 
indépendant des routines ordinaires, à quoi s'ap- 
pliquera-t-il? n'est-il pas quelque connaissance où 
il trouve son développement, sa gymnastique natu- 



L'HISTOIRE COMME CASE DE FOI. IV 

re'le? Ce n'est pas assez de créer \e sujet; il faut dé- 
terminer Vobjet sur lequel il s'exercera avec le plus 
d'avantage. J'appellerai cet objet : la substance de 
l'éducation. 

Selon moi elle doit êlre tout autre pour le gar- 
çon et pour la fille. 

Si l'on veut mieux réussir dans l'éducation qu'on 
ne l'a fait jusqu'ici, il faut marquer sérieusement 
les différences profondes qui non-seulement sépa- 
rent les deux sexes, mais les opposent même, les 
constituent symétriquement opposés. 

Autres sont leurs vocations et leurs tendances na- 
turelles. Autre aussi leur éducation, — différente 
dans la méthode, harmonisante pour la fille, pour 1» 
garçon fortifiante, — différente en son objet, pour 
l'étude principale où s'exercera leur esprit. 

Pour l'homme qui est appelé au travail, au com- 
bat du monde, la grande étude c'est Y Histoire, le 
récit de ce combat. L'Histoire, aidée par les lan- 
gues, dont chacune donne le génie d'nn peuple 
l/llistoire dominée par le Droit, écrivant sous lui 
et pour lui, constamment éclairée, corrigée et rec- 
tifiée par la justice éternelle. 

Pour la femme, doux médiateur entre la nature 
et l'homme, entre le père et l'enfant, son étude 
toute pratique, rajeunissante, embellissante, c'ësl 
celle de la Nature. 



160 L'HISTOIRE COMME BASE DE FOI. 

Lui, il marche de drame en drame, dont pas un 
ne ressemble à l'autre, d'expérience en expérience, 
et de bataille en bataille. V Histoire va, s'allonge 
toujours... et lui dit toujours... « En avant! » 

Elle, au contraire, elle suit la noble et sereine 
épopée que la Nature accomplit dans ses cycles har- 
moniques, revenant sur elle-même, avec une grâce 
touchante de constance et de fidélité. Ces retours, 
dans son mouvement, mettent la paix, et si j'osais 
dire, une immobilité relative. Voilà pourquoi les 
études naturelles ne lassent, ne flétrissent jamais. 
La femme peut s'y livrer en confiance; car Nature 
est une femme. L'Histoire, que nous mettons très- 
sottement au féminin, est un rude et sauvage mâle, 
un voyageur hâlé, poudreux. Dieu me garde d'asso- 
cier trop cette enfant aux pieds délicats à ce rude 
pèlerinage; elle se fanerait bientôt, halèterait, et, 
défaillante, s'assoirait sur le chemin. 

L'histoire! ma fille, l'histoire ! il faut bien que je 
t'en donne. Et je te la donnerai, franche et forte, 
simple, vraie, amère, comme elle est ; ne crains pas 
que, par tendresse, je l'édulcore d'un miel faux. 
Mais il ne m'est pas imposé, pauvre enfant, de te 
faire boire tout, de te prodiguer à flot ce terrible 
fortifiant où dominent les poisons, de te donner 
jusqu'à la lie la coupe de Mithridate. 



L'HISTOIRE COMME BASE DE FOI. I(H 

Ce que je te dois de l'histoire, c'est la tienne d'a- 
bord, ce que j'ai dû te révéler de ton berceau, et ce 
qui appuie la base même de ta vie morale. Je t'ai 
dit d'abord comment tu naquis, les douleurs, les 
Foins infinis de ta mère, et toutes ses veilles, com- 
bien de fois elle souffrit, pleura, mourut presque 
pour toi. Cette histoire, mon enfant, que ce soit ta 
chère légende, ton souvenir religieux et ton premier 
culte ici-bas. 

Puis, je t'ai sommairement dit ce qu'est et fut ta 
seconde mère, la grande mère, la Patrie. — Dieu t'a 
fait cette noblesse de naître en ce pays de France, 
dont toute la terre, mon enfant, enrage et raffole, 
— personne n'est froid pour elle, — tous en disent 
du bien et du mal, — à tort? à raison? qui lésait? 
Nous, nous n'en disons qu'un mot : « On ne souffre 
gaiement qu'en France. — C'est le peuple qui sait 
mourir. » 

De la longue vie de tes pères, tu sauras la grande 
chose, si tu sais qu'au moment sacré où la Patrie 
fut sur l'autel, Paris vint dire à la France le vœu, 
la volonté de tous : « Se perdre dans le grand 
tout. » 

C'est de cet effort d'unité que la France fut une 
personne. Elle sentit son cœur qui battait, l'inter- 
rogea, trouva dans ce premier battement la sainte 
fraternité du monde, le vœu de délivrer la terre. 



162 L'HISTOIRE COMME lî A S E DE FOI. 

Voilà les origines, ô fille! Soutiens-les, et puisses- 
tu n'aimer jamais que les héros ! 



De la France, tu iras au monde. Nous prépare- 
rons ensemble, tout comme dans ton jardinage, des 
terrains appropriés pour y planter les nations. 
Agréable et vivante étude du sol, des climats, des 
tormes du globe, qui de tant de façons ont déter- 
miné l'action des hommes, souvent fait l'histoire 
d'avance. Ici la terre a commandé, l'homme obéi; 
et parfois, tel végétal, tel régime, a fait telle civili- 
sation. Parfois la force intérieure de l'homme a pu 
réagir, lutter contre. En ces combats, ta bonne amie 
d'enfance, la nature et les sciences naturelles, vont 
se liant, se rencontrant avec les sciences morales 
où la vie doit {'initier. 



L'enseignement de l'histoire est-il le mémo pour 
les garçons et pour les filles? 

Oui, sans doute, comme base de foi. Aux uns, 
aux autres, elle donne son grand fruit moral, le 
soutien du cœur et l'aliment de la vie : à savoir, la 
magnifique identité de frime humaine sur la question 



L'HISTOIRE COMME BASE DE FOI 163 

du juste, la concordance historique des croyances 
du genre humain sur le devoir et sur Dieu. 

Mais qu'il soit entendu de plus que l'homme 
étant appelé aux affaires, au combat du monde, 
l'histoire doit spécialement l'y préparer. Elle est 
pour lui le trésor de l'expérience, l'arsenal des 
armes de tout genre dont il se servira demain. Pour 
la fille, l'histoire est surtout une base religieuse et 
morale. 

La femme qui semble si mobile, et qui physique- 
ment mois par mois se renouvelle sans doute, doit 
cependant ici-bas remplir, bien plus que l'homme, 
deux conditions de fixité. Toute femme est un autel, 
la chose pure, la chose sainte, où l'homme, ébranlé 
par la vie, peut à chaque heure trouver la foi, re- 
trouver sa propre conscience, conservée plus pure 
qu'en lui. Toute femme est une école, et c'est 
d'elle que les générations reçoivent vraiment leur 
croyance. Longtemps avant que le père songe à 
l'éducation, la mère a donné la sienne, qui ne s'ef- 
facera plus. 

Il faut qu'elle ait une foi. 

Les embûches vont bientôt venir. Les plus dan- 
gereuses viennent par l'ébranlement des croyances. 
Elle n'aura pas vingt ans, peut-être deux ans de 
mariage, un enfant, — qu'on commencera à exa- 
miner le terrain. Les agréables viendront causer. 



104 L'HISTOIRE COMME HASE HE FOI. 

rire do toute chose, railler tout ce que son père 
put lui enseigner de bon, la simple foi de sa mère, 
le sérieux de son mari, lui faire croire qu'il faut 
rire de tout et que rien n'est sûr ici-bas. 

Il faut qu'elle ait une foi, — et que ces légèretés 
perfides et intéressées ne trouvent en elle que le 
dégoût, qu'elle leur oppose le sérieux, la douce 
fermeté d'une àme qui a par devers soi une base 
fixe de croyances enracinée dans la raison, dans la 
simplicité du cœur, dans la voie concordante, una- 
nime, du cœur des nations. 



11 faut que, de très-bonne heure, le père et la 
mère soient d'accord, et que, sous les formes suc- 
cessives où l'histoire, selon son âge, lui sera admi- 
nistrée, elle en sente toujours l'accord moral et 
l'unité sainte. 

Sa mère, sous forme lactée, je veux dire par le 
doux milieu d'un langage approprié à sa faiblesse, 
lui en aura conté d'abord quelques grands faits 
capitaux qu'elle écrira à sa manière. — Son père, 
dans l'âge intermédiaire (dix ans? douze ans?), lui 
aura fait quelques bonnes lectures choisies d'é- 
crivains originaux, tel et tel récit d'Hérodote, la 
Retraite des Dix mille, la Vie d'Alexandre le Grand, 



[/HISTOIRE COMME DASE DE FOI. IG5 

quelques beaux récits de la Bible, ajoutez-y l'Odys- 
sée, et nos odyssées modernes, nos bons voya- 
geurs. Tout cela lu fort lentement; toujours dans 
le même esprit, c'est-à-dire en lui montrant sous 
ces différences extérieures de mœurs, d'usages, 
de cultes, combien peu l'homme a changé. La 
plupart des discordances ne sont qu'apparentes, ou 
parfois nécessitées par des singularités de races ou 
de climats. Le bon sens éclaire tout cela. 

Pour la famille, par exemple, on sent bien 
qu'elle ne peut être la môme sous la fatalité physi- 
que de cette fournaise de l'Inde où la femme est 
une enfant qu'on épouse à huit ou dix ans. Mais, 
dès qu'on se place dans un monde libre et naturel, 
l'idéal de la famille est absolument identique. Tel 
il est dans Zoroastre, dans Homère, tel pour So- 
crate (Y. l'admirable passage des Économiques de 
Xénophon), tel enfin à Rome et chez nous. On 
voit dans Aristophane que les femmes grecques, 
nullement dépendantes, régnaient chez elles, et 
souvent influaient puissamment dans l'Etat. On le 
voit dans Thucydide, où, les hommes ayant volé le 
massacre de Lesbos, mais se retrouvant chez eux le 
soir en face de leurs femmes, se déjugèrent, ré- 
tractèrent cet arrêt. 

Les lois nous trompent beaucoup. On croit par 
exemple que, partout où le gendre paye le père, il 



ICO L'HISTOIRE COMME BASE DE FOI. 

y a achat de la femme, et qu'elle est esclave. 11 n'en 
est rien. Cette forme de mariage existe encore en 
Afrique, et c'est justement chez des tribus où la 
femme, libre et reine, gouverne, et non l'homme 
iLivingstone). Ce prix n'est point un achat de la 
femme, mais une indemnité qui dédommage la fa- 
mille du père pour les enfants futurs qui ne profi- 
leront pas à cette famille, mais à celle où la femme 
va entrer. 

Il est curieux de voir comment les sceptiques s'y 
prennent pour créer des discordances, des excep- 
tions à la règle, et dire qu'il n'est point de règle. 
Les ennemis du sens moral et de la raison hu- 
maine n'ont d'autre moyen que de chercher dans 
los sources les plus suspectes des faits mal com- 
pris. 



« Mais, dit le père, où prcndrais-je assez de pé- 
nétration pour m'orienter moi-même et pour gui- 
der mon enfant parmi tant de choses obscures! » 

La forte et simple critique se prend dans le 
cœur plus que dans l'esprit. Elle se prend dans la 
loyauté, dans la sympathie impartiale que nous de- 
vons à nos frères du présent et du passé. Avec cela, 
vous aurez beaucoup de facilité à distinguer dans 



L'HISTOIRE COMME BASE DE FOI. Ifô 

l'histoire le grand courant identique de la moralité 
humaine. 

Voulez-vous en croire quelqu'un qui a fait plus 
d'une fois cette grande navigation? Voici ce qu'on 
y éprouve : exactement la même chose qui arrive 
au voyageur qui sort de la mer des Antilles; l'in- 
fini des eaux au premier coup d'ceil ; au second, 
sur le vert immense, une grande rue bleue se des- 
sine; c'est l'énorme fleuve d'eaux chaudes qui tra- 
verse l'Atlantique, arrive encore tiède à l'Irlande, 
et qui, même à la pointe de Brest, n'est pas tout à 
fait refroidi. On le voit parfaitement, et mieux en- 
core sur la route on en ressent la chaleur. 

Tel vous apparaîtra le grand courant de la Ira 
dition morale, si vous portez sur l'histoire un re- 
gard un peu attentif. 



Mais bien avant qu'on arrive à cette haute sim- 
plification où l'histoire devient identique avec la 
morale elle-même, je voudrais que ma jeune vierge 
eût été doucement nourrie de lectures saines et vir- 
ginales, empruntées surtout à l'antiquité, même au 
primitif Orient. Comment se fait-il qu'on ne mette 
aux mains des enfants que les livres des peuples 



168 L'HISTOIRE COMME DASE DE FOI 

vieux, tandis qu'on leur laisse ignorer l'enfance, 
la jeunesse du monde? Si l'on recueillait quelques 
hymnes vraiment éthérées desYèdas, telles prières, 
telles lois de la Perse, si pures et si héroïques, en 
y joignant plusieurs des louchantes pastorales bi- 
bliques (Jacob, Ruth, Tobie, etc.), on donnerait à 
la jeune fille un merveilleux bouquet de fleurs, 
dont le parfum, de bonne heure respiré et lente- 
ment, imprégnerait son âme innocente et lui reste- 
rait toujours. 

Point de choses compliquées de longtemps. Loin, 
loin les Dp.nte et les Shakspeare, les sophistes et 
les magiciens de la vieillesse du monde. Plus loin, 
les romans historiques, funeste littérature, qu'on 
ne peut plus désapprendre et qui fait solidement 
ignorer l'histoire à jamais. 

Je veux des chants de nourrice, comme V Iliade 
et Y Odyssée. Celle-ci est le livre de tous, le meil- 
leur pour un jeune esprit. Livre jeune aussi, mais 
si sage ! 

Du reste, pour savoir les livres qui lui vont, il 
faut les classer par le degré de lumière qui les 
éclaire et les colore. Chaque littérature semble 
répondre à quelque moment du jour. Hérodote, 
Homère, ont partout comme un reflet du malin, 
et il en reste dans tous les souvenirs de la Grèce. 
L'aurore semble toujours luire sur ses monuments. 



L HISTOIRE COMME BASE LE FOI. 10'J 

C'est toujours une transparence, une sérénité mer- 
veilleuse, une gaieté héroïque qui gagne et fait rire 
l'esprit. 

Dans les poèmes et drames indiens, modernes 
relativement en comparaison des Yèdas, il y a 
mille choses qui raviraient l'imagination de l'en- 
tant, charmerait son cœur de fille!... Mais je ne 
suis pas pressé. Tout cela a la chaleur languis- 
sante de l'heure de midi. Ce monde de ravissants 
mensonges a été rêvé sous l'ombre des forêts fas- 
cinatrices. A son amant bienheureux, je laisse la 
volupté de lui lire Sakountala sous quelque berceau 
de fleurs. 

C'est le soir, c'est dans la nuit, que semblent 
avoir été écrits la plupart des livres bibliques. 
Toutes les questions terribles qui troublent l'es- 
prit humain y sont posées âprement, avec une 
crudité sauvage. Le divorce de l'homme avec Dieu, 
et du fils avec son père, le redoutable problème de 
l'origine du mal, toutes ces anxiétés du peuple 
dernier-né de l'Asie, je me garderai d'en troubler 
trop tôt un jeune cœur. Que serait-ce, grand Dieu 
de lui lire les rugissements que David poussait dans 
l'ombre, en battant son cœur déchiré des souvenirs 
du meurtre d'L'ric? 

Le vin fort est pour les hommes et le lait pour 
les enfants. Je suis vieux et ne vaux guère. Ce 



ITU L'HISTOIRE COMME BASE DE FOI. 

livre me va. L'homme y tombe, se relève, et c'est 
pour tomber encore. Que de chutes! Comment 
ièrais-je pour expliquer tout cela à ma chère in- 
nocente? Puisse-t-elle ignorer longtemps le com- 
bat de ïlwmo duplex! Ce n'est pas que ce livre-ci 
ait l'énervante mollesse des mystiques du moyen 
âge. Mais il est trop orageux, il est trouble, il est 
inquiet. 



Une des causes encore qui me feront hésiter de 
faire trop tôt cette lecture, c'est la haine de la na- 
ture qu'expriment partout les Juifs. Ils y craignent 
visiblement les séductions de l'Egypte ou de Baby- 
lone. N'importe. Cela donne à leurs livres un ca- 
ractère négatif, critique, de sombre austérité, qui 
pourtant n'est pas toujours pure. Dispositions 
toutes contraires à celles que je veux chez l'enfant, 
qui ne doit être qu'innocence, gaieté et sérénité, 
sympathie pour la nature, spécialement pour les 
animaux que les Juifs fort cruellement nomment 
d'un vilain nom : les velus. Puisse ma petite avoir 
plutôt le doux sentiment du haut Orient qui bénit 
toute vie. 

Ma lille, lisons ensemble, dans la bible de la lu- 
mière, le Zend-Avesla, la plainte antique et sacrée 



L'HISTOIRE COMME BA^E DE FOI. 111 

de ia vache à l'homme pour lui rappeler ses bien- 
faits. Lisons les fortes paroles, toujours vraies et 
subsistantes, où l'homme reconnaît ce qu'il doit à 
ses compagnons de travail, le fort taureau, le vail- 
lant chien, la bonne terre nourricière. Elle n'est 
pas insensible, cette terre, et ce qu'elle u*it au la- 
boureur restera éternellement. iZend, 11, 284.) 

Etre pur pour être fort, — être fort pour être fé- 
cond, c'est tout le sens de cette loi, l'une des plus 
humaines, des plus harmoniques que Dieu ait don- 
nées à la terre. 

Chaque matin avant l'aurore, et quand rôde en- 
core le tigre, partent les deux camarades, je veux 
dire l'homme et le chien. Il s'agit du chien pri- 
mitif, de ce dogue colossal, sans lequel la terre 
alors eût été inhabitable, être secourable et ter- 
rible qui, seul, vint à bout des monstres. On en 
montra encore un à Alexandre, et il étrangla un 
lion devant lui. 

L'homme n'avait d'armes alors que la grosse et 
courte épée qui est sur les monuments, et dont, 
face à face, poitrine contre poitrine, on le voit poi- 
gnarder le lion. 

Tout le jour, il dompte la terre, sous la garde 
du chien tidèle : il lui donne la bonne semence ; il 
lui distribue les eaux salutaires, il la pénètre par 
le soc, la réjouit par les fontaines ; et lui-même ré- 



172 L'UISTOIRE COMME lî.VSE DE FOI. 

jouit son cœur de la bonne œuvre de la Loi : il eu 
revient sanctifié. 

Compagne de cette grande vie de travail et de 
danger, la femme, sa puissante épouse, la maîtresse 
de maison, le reçoit au seuil, le refait des aliments 
de sa main : il mange ce qu'elle lui donne, se laisse 
nourrir comme un entant. C'est elle qui sait toute 
chose, les vertus de toutes plantes, celles qui font 
fleurir la santé, celles qui relèvent le cœur. 

La femme est mage, elle est reine. Elle domptera 
le vainqueur des lions. 

Ce monde de l'ancienne Perse est un monde de 
fraîcheur : c'est comme la rosée d'avant 1 aube; j'y 
sens circuler partout ces quarante mille canaux 
souterrains dont parle Hérodote, veines cacltées 
qui, par-dessous, ranimaient la ferre, et dérobaient 
les eaux vives à la soif du brûlant soleil. 



XI 



LA PALLAS. — LE RAISONNEMENT 



Chère enfant, tu n'as guère été encore aux gale- 
ries de sculpture. Ta mère les trouve trop froides, 
et toujours nous montons plutôt à l'éloge supérieur 
du Louvre, au monde chaud, vivant, des lableaux. 
Cependant, l'été surtout, c'est un lieu de noble 
repos, de silence où l'on pourrait méditer, étu- 
dier, mieux que dans le musée d'en haut. Aujour- 
d'hui que certaine affaire retient ta mère à la mai- 
son, faisons ensemble ce voyage au grave pays des 
morts. 

Les peuples, les écoles, ne sont pas classés ici 
comme au Musée des peintures. La haute et pure 
antiquité s'y trouve trop souvent rapprochée des 
œuvres de la décadence. Et rien ne se confond 
pourtant. Si tiers, si nobles, si simples, sont les 
vrais enfants de la Grèce, qu'au milieu môme des 

10 



174 LA PALLAS. — LE RAISONNEMENT. 

Romains, empereurs et sénateurs, ils éclatent, do- 
minent, et ce sont les Grecs qui semblent les maî- 
tres du monde. Les basses passions qui marquent 
les bustes de l'Empire (les Agrippa, les Vitel- 
lius, etc.) n'apparaissent pas encore chez leurs 
nobles devanciers. Une sérénité sublime est l'attri- 
but de ces tils de l'idéal. Leur front a encore le 
reflet dont l'aurore illuminait le faite de l'Acropole 
d'Athènes, tandis que leurs yeux profonds indi- 
quent, non la molle rêverie, mais la perçante in- 
tuition et le mâle raisonnement. 

Tu as lu les Yies de Plutarque ; tu cherches ici 
les grands morts, objets de ta prédilection. Ces 
biographies de la décadence, intéressantes etroma. 
nesques, nous donnent une idée très-contraire au 
génie de l'antiquité. Elles proclament le héros, 
l'intronisent et le divinisent. Or la beauté de la Cité 
grecque, c'est d'être un monde héroïque où l'on ne 
voit point de héros. Nul ne l'est, et tous le sonl. 
Par la gymnastique du corps et par celle de l'esprit, 
tout citoyen doit obtenir l'apogée de sa beauté, at- 
teindre la hauteur héroïque, ressembler de très-près 
aux dieux. D'une incessante activité, par les com- 
bats, ou les disputes de la place et de l'école, par 
le théâtre, par les fêtes qui sont des jeux et des com- 
bats, L'homme évoque de sa nature tout ce qu'elle 
a de beau, de fort, se sculpte infatigablement à 1 i- 



LA PALI.AS. — LE RAISON N EM El IT. 17.'» 

mage d'Apollon, d'Hercule, emprunte l'énergie du 
second, la svelte élégance de l'autre, sa haute har- 
monie, ou les puissances méditatives de la Minerve 
d'Athènes. 

Les Grecs naissaient-ils tous beaux? On serait 
bien fou de le croire. Mais ils savaient se faire beaux . 
« Socrate naquit un vrai satyre. Mais, du dedans 
au dehors, il se transforma tellement, par cette 
sculpture de raison, de vertu, de dévouement, il 
refit si bien son visage, qu'au dernier jour un dieu 
s'v vit, dont s'illumina le Phéilon. » 



Entrons dans cette grande salle où l'on voit au 
fond le colosse de la Melpomène, et, sans aller jus- 
qu'à elle, arrêtons nous un moment devant celui de 
la Pallas. C'est une sculpture des temps romains, 
mais copiée d'une Pallas grecque, de celle de Phi- 
dias peut-être. On y trouve précisément l'expres- 
sion des figures connues de Périclès, de Thémis- 
tocle. Pour la nommer de son vrai nom, c'est la 
pensée, c'est la sagesse, ou plutôt la réflexion. 

Réfléchir, c'est retourner sa pensée vers elle- 
même, la prendre pour son propre objet, la regar- 
der comme en un miroir. Il faut fictivement qu'elle 
se double, et que la pensée regardante fixe la peu- 



170 LA PALLAS. — LE RAISONNEMENT. 

sée regardée, l'étende, la développe par l'analyse 
du langage, ou par le langage intérieur du raison- 
nement muet. 

Le haut génie de la Grèce, ce ne fut pas l'habileté 
des Ulysse et des Thémistocle qui les fit vainqueurs 
de l'Asie, ce fut cette invention des méthodes de la 
raison qui fit d'eux les suprêmes initiateurs de l'hu- 
manité à venir. 



L'intuition poétique et prophétique, ce procédé 
de l'Orient, si sublime dans les livres juifs, n'en 
suivait pas moins une voie scabreuse, pleine de 
brouillards et de mirages. Elle était fatale d'ail- 
leurs, dépendant du hasard tout involontaire de 
l'inspiration. 

A ce procédé obscur la Grèce substitue un art 
viril de chercher et de trouver, d'arriver avec cer- 
titude en pleine lumière par des voies connues de 
tous, où l'on peut passer, repasser, et faire toute 
vérification. L'homme devient son fabricateur et 
l'artisan même de sa destinée. Quel homme? un 
homme quelconque, non l'élu, non le prophète, 
non le rare favori de Dieu. Avec les arts de la rai- 
son, Athènes donne à toute la terre les moyens de 
l'égalité. 



LA PALLAS. — LE RAISONNEMENT. 177 

Jusque-là, rien do lié. L'aveugle élan du senti- 
ment, des essais de réflexion, mais qui avortaient 
bientôt. Tout décousu, tout fortuit, rien de régu- 
lier. 

Jusque-là tout le progrès par secousses et par 
saccades, Point d'histoire possible en réalité du 
mouvement, du genre humain. L'Asie est peu histo- 
rique. Ses rares annales donnent des faits isolés, 
dont on ne peut tirer de conclusion. Que conclure 
de choses fatales et que la sagesse ne sait diriger? 

Mais du jour où la raison devient un art, une 
méthode ; du jour où la vierge Pallas enfante, dans 
sa forme pure, la puissance de déduction et de 
calcul, une génération régulière non interrompue 
existe pour les œuvres humaines. Le fleuve coule, 
ne s'arrête plus, cl de Solon à Papinien, et de Sn- 
crate à Descartes, et d'Archimède à Newton. 



Elle est en toi, comme en nous tous, enfant, cette 
grande puissance. Il ne faut que la cultiver. Je ne 
demande pas que tu l'appliques aux sujeis les plus 
abstraits, que tu traduises Newton, comme une 
femme célèbre de l'autre siècle. Je ne demande pas 
qu'au milieu d'un cercle d'hommes attentifs et d'é- 
lèves respectueux tu enseignes les hautes mathéma- 

10. 



178 LA PALLAS. — LE RAISONNEMENT. 

tiques, comme j'ai vu une dame le faire à Graiwille 
en 1859. Mais je serais bien heureux si, dans les 
traverses qui peuvent affliger ta vie, tu trouvais un 
refuge vers ceo hautes et pures régions. L'amour 
du beau est chose tellement propre au cœur de la 
femme, que se sentir devenir belle, c'est pour se 
consoler detouh La pureté, la noblesse, l'élévation 
d'une vie tournée tout entière vers le vrai, voilà 
un dédommagement de tous les bonheurs de la 
terre. Oui sait ? s'en souvient-on encore? 



Nous avons eu ce spectacle dans une admirable 
enfant, la jeune Emilia, fille de Manin. Elle avait 
été de bonne heure frappée des coups les plus 
cruels, et de la perte de sa mère, et de la ruine de 
son père, du drame terrible de Venise, dont elle eut 
les contre-coups. L'exil et la pauvreté, la vie sombre 
des villes du Nord, devaient achever. Mais le plus 
terrible, c'est que cette souffrante image du mar- 
tyre de l'Italie, qui en eut tous les tressaillements, 
subissait les accès meurtriers d'une cruelle ma- 
ladie nerveuse. Eh bien, à travers tout cela, la 
jeune vierge de douleur gardait sa pensée haute et 
libre, aimant le pur entre le pur, l'algèbre et la 
géométrie. C'est elle qui soutenait son père de sa 



LA PAMAS. — LE RAISONNEMENT. 17" 

noble sérénité. Il consultait cette enfant, et, même 
après qu'il l'eut perdue, se réglait sur son juge- 
ment. « Il me semble, nous disait-il sur une affaiie 
patriotique, que ma fille doit m'approuver. » 



Entre Dieu et la Raison, est-il une différence? Il 
serait impie de le croire. Et de toutes les formes de 
l'Amour éternel ibeauté, fécondité, puissance), nul 
doute que la Raison ne soit la première, la plus 
haute. C'est par elle qu'il est l'harmonie, l'ordre 
qui fait prospérer tout, l'ordre bienfaisant, bien- 
veillant. Dans la Raison, qui parait froide, il n'est 
pas moins l'Amour encore. 

Nous ne vivrons pas toujours pour L'aimer et te 
protéger. Peut-être, comme bien d'autres femmes, 
seras-tu seule sur la terre. Eh bien, que le cœur 
paternel te donne une protectrice, une patronne 
sérieuse et fidèle qui ne te manquera pas. Je le 
voue et te dédie, ô chère! à la Vierge d'Athènes, je 
veux dire à la Raison. 



XII 



LA CHARITÉ D'ANDRÉ DEL SARTE. 



Les esprits attentifs, je pense, ont pu saisir le 
double fil des méthodes que j'ai suivies dans ces 
trois derniers chapitres, méthodes également aus- 
tères, quoique l'une semblât ménager et caresser 
la nature, et l'autre la contrarier. Du jour où ma 
jeune enfant, au pas délicat des deux âges, se trouve 
à son tour atteinte de cette maladie charmante qui 
n'est autre que l'amour, j'ai employé concurrem- 
ment deux médecins, non pour guérir, mais pour 
modifier, transformer. Je ne veux pas frauder 
l'amour, pour qui j'ai le tendre respect qu'on doit 
aux bonnes choses de Dieu, mais l'étendre et le 
satisfaire mieux qu'il ne ferait lui-même, l'enno- 
blir et le grandir vers les plus dignes objets. 

On a vu qu'au moment d<* la crise (vers 14 ans), 



LA CHARITÉ D'ANDRÉ DEL SARTE. 181 

ou plutôt un peu avant, lorsque je la sentais venir, 
j'ai employé des moyens qu'on peut dire homœopa- 
thiques, balançant et détournant le semblable par 
le semblable. A l'émoliondu sexe, j'ai donné pour 
contre-poids l'émotion maternelle et le soin des 
petits enfants. 

Mais dans les années qui suivent, par un art 
aUopathique, j'ai occupé son esprit d'études nou- 
velles, de lectures pures et sereines. Dans la va- 
riété amusante des voyages et des histoires, je lui 
ai fait trouver elle-même la sérieuse base morale 
où sa vie va s'appuyer : V unité de la foi humaine 
sur le devoir et sur Dieu. 

Elle a vu Dieu dans la nature, elle le voit dans 
l'histoire. Elle sent dans l'amour éternel le lien de 
ces deux mondes qu'elle étudiait séparés. Quelle 
vive et tendre émotion !... Mais n'ai-je pas créé ici 
moi-même mon propre danger? Ce jeune cœur 
amoureux ne va-l-il pas délirer, et sous ombre de 
pureté, dans une sphère supérieure, suivre un 
tourbillon d'orages non moins dangereux? 

Tout dépend ici de sa mère. Aux premiers fré- 
missements de la nature, l'enfant, troublée, amol- 
lie, était toute dans les bras maternels; elle ïï 
trouvé là non-seulement les vives caresses, mais 
les rêves aussi. La femme est si attendrie quand 
son enfant devient femme, qu'elle-même en rede- 



18-2 LA CHARITÉ D'ANDRÉ DEL SARTE. 

vient enfant. Elle craint pour l'objet adoré, alors 
chancelant, fragile, prie et pleure, retourne aisé- 
ment aux faiblesses du mysticisme dont toutes deux 
peuvent être énervées. 

Et moi, alors, que deviendrais-je? que me ser- 
virait d'avoir donné h cette fleur l'eau saine et for- 
tifiante, si une faible mère devait la tenir attiédie 
de lait et de larmes, et, ce qui est pis, languis- 
sante des breuvages des empiriques? 

De tous les romans corrupteurs, les pires sont 
les livres mystiques, où l'âme dialogue avec l'âme, 
aux heures dangereuses d'un faux crépuscule. Elle 
croit se sanctifier, et elle va s'attendrissant, s'amol- 
lissant, se préparant à toute faiblesse humaine. Ce 
débat, rude et sauvage, violent, dans les livres juifs, 
devient malsain, fiévreux, dans ceux du moyen âge. 
Combien plus dans les copies, si tristement équivo- 
ques ! Ma jeune fille, qui, d'âge en âge, par une tout 
autre voie, a monté vers l'idée de Dieu (du Dieu 
fort, vivant, créateur), a moins à craindre qu'une 
autre. Cependant, c'est à ce moment que j'ai cru 
devoir l'armer, abriter sa jeune tête de ce qui fait 
fuir les songes, le lumineux casque d'acier de la 
vraie vierge Pallas. 'Le dialogue intérieur que je 
veux commencer en elle, ce n'est point du tout ce- 
lui d'une dangereuse rêverie, c'est l'austère conver- 
sation de la pensée, bien éveillée, avec la pensée 



LA CHARITÉ D'ANDRÉ DEL SARTE. Is5 

elle-même. Là, plus haut que le raisonnement, 
elle a aperçu la Raison. Au-dessus des sphères de 
vie qu'elle a traversées, elle a vu la sphère de cris- 
tal, où l'Idée, en pleine lumière, est pénétrée de 
part en part. Et cela, si beau, si pur, qu'elle en a 
aimé, adoré la Pureté pour elle-même. 

Voilà l'amour qui chez elle a transfiguré l'amour 
et comment j'ai gardé son cœur. 



Cela servira-t-il toujours? Je ne dois pas m'en 
flatter. Chère enfant! ce n'est pas sa faute. C'est 
celle de la nature, qui chaque jour l'enrichit de 
forces, l'embellit d'un luxe de sève, et fait d'elle 
un enchantement. Vierge, pure et haute de cœur, 
de digne et sage volonté, par cette pureté même il 
semble qu'elle donne une prise plus forte à ces 
puissances impérieuses. L'œil et la pensée sont au 
ciel, son cœur est aux grandes choses, et son es- 
prit vertueux, qui sait se dompter lui-même, ne 
fuit poinl l'abstraction. Mais voilà que bien souvent, 
au sein de ces nobles études, quelqu'un (et qui 
donc?) l'agite ; sa joue tout à coup se colore, ses 
beaux yeux errent et se troublent, un flot de vie a 
monté, et comblé son jeune sein. 

Elfe est femme... Que faire à cela? Elle rayonne 



184 LA CHARITÉ D'ÀHDttÉ bEL SARTfi. 

tout autour d'une électricité charmante. Sous les 
forêts de lÉquateur, l'amour, chez des myriades 
d'êtres, éclate par la flamme môme, par la magie 
des feux ailés dont sont transfigurées les nuits. 
Naïves révélations, mais non plus naïves que le 
charme innocent, timide de la vierge qui croit ca- 
cher tout. Une adorable lueur émane d'elle à son 
insu, une voluptueuse auréole, et justement quand 
elle a honte el qu'elle rougit d'être si belle, elle ré- 
pand autour d'elle le vertige du parfum d'amour. 



chère enfanl, je ne veux pas, je ne peux le 
laisser ainsi! Tu passerais comme une lampe. A 
cette dangereuse lièvre où lu te consumerais, il 
faut en mêler une autre, qui fera diversion. Une dé- 
vorante puissance e>t en loi, mais je m'en vais lui 
donner un aliment. J'aime mieux tout, lille chérie, 
que te voir brûler solitaire. Reçois de moi un cor- 
dial, une flamme qui guérit la flamme. Reçois (c'est 
ton père qui verse) l'amertume et la douleur... 

Abritée de notre amour, enfermée de ta pensée, 
de ton travail, tu ne sais guère ce qu'est le travail 
du monde, l'immensité de ses misères. Sauf un re- 
gard sur l'enfant qui pleure el sitôt se console, tu 
n'as pu soupçonner encore L'infini des maux d'ici- 



LA CHARITÉ D'ANDRÉ DLL SARTE. 185 

bas. Tu étais faible et délicate. Nous n'osions, ta 
mère et moi, te mettre aux prises avec tant d'émo- 
tions navrantes , mais aujourd'hui nous serions 
coupables de ne pas te dire tout. 



Alors, je la prends avec moi, et je la mène har- 
diment à travers cette mer de pleurs qui coule à 
côté de nous, sans que nous y prenions garde. Je 
lui déchire le rideau, sans égard au dégoût physi- 
que, aux fausses délicatesses. Regarde, regarde, ma 
fille, voilà la réalité ! ... En présence de telles choses, 
il faudrait être doué d'une merveilleuse puissance 
d'abstraction égoïste pour mener tout seul ses rêves, 
et son idylle personnelle, une navigation paresseuse 
sur le fleuve de Tendre et ses bords semés de fleurs. 

Elle rougit d'avoir ignoré, elle se trouble et elle 
pleure. Puis, la force lui revenant, elle rougit de 
pleurer et de n'agir pas; la flamme de Dieu lui 
monte. Et dès lors, elle ne nous laisse plus repo- 
ser. Toutes les forces de l'amour, la chaleur de son 
jeune sang, tournée vers la charité, lui donne une 
activité, un élan, une impatience, une tristesse de 
faire si peu. Comment la calmer, maintenant? A sa 

mère de la diriger, de la suivre, de la contenir. 

il 



186 LA CHARITÉ D'ANDRÉ DEL SAUTE. 

Car, de cet aveugle élan, elle pourrait se jeter dans 
des dangers inconnus. 



L'ivresse de la charité et sa chaleur héroïque, 
cette ravissante passion des vierges pleines d'amour, 
elle n'a jamais été dite. Elle a été peinte une fois. 

Un exilé italien, reconnaissant, ému au cœur de 
la charité de la France, nous fit ce don inestimable, 
la plus chaude peinture, je crois, qui soit dans le 
Musée du Louvre. Hélas ! comment laisser là, 
parmi tant de vulgaires chefs-d'œuvre, cette chose 
de haute sainteté! Et comment l'avoir altérée! Bar- 
bares! impies! grâce à vous, cette merveille ado- 
rable, elle a presque péri sur la toile. Mais, dans 
mon ardent souvenir elle est toujours flamboyante, 
et jusqu'à mon dernier jour, plus qu'aucune image 
pieuse elle me gardera la chaleur. 



Voici, sans y changer rien, la note grossière, in- 
forme, que j'écrivais le 21 mai dernier, quand je 
l'ai vue la dernière fois : 

« Œuvre infiniment hardie. Ni convenance, ni 



LA CHARITÉ D'ANDRÉ DKL SARÎE. 187 

ménagement. On y sent ce temps terrible de la ca- 
tastrophe de l'Italie. C'est quand on est mort plu- 
sieurs fois qu'on peut dire ou peindre ainsi. 

« Avec cette belle mamelle pleine, c'est une 
vierge, et non une femme. Les femmes sont plus 
timides. Celle-ci n'a pas été domptée ; elle n'a rien 
de sinueux, ne flotte à droite ni à gauche. Elle n'a 
ni peur ni doute. Voilà de pauvres affamés... C'est 
tout... Elle les nourrit. 

« Il faut savoir qu'à cette époque un homme, tra- 
versant les Alpes, trouva un troupeau immense de 
milliers d'enfants, dont les parents étaient morts, 
et qui broutaient à quatre pattes, conduits par une 
vieille femme. 

« Devant cette masse horrible de misère, de sa- 
leté, une autre eût pleuré, mais eût fui. Celle-ci, 
jeune, héroïque, qui n'a peur ni dégoût de rien, 
en ramasse à pleines mains, cl les met à sa ma- 
melle. 

« Un est à ses pieds, fort maigre, et les côtes 
toutes marquées; il est recru, épuisé, n'en peut 
plus, de fatigue et de sommeil, il est tombé sur 
une pierre. Comme elle n'a que deux bras, elle n'a 
pris que deux enfants. Elle en a mis un à son sein, 
son riche sein, gonflé de lait : il est en pleine joui:: 
sance ; sa bouche, avide et gloutonne (il y a si long- 
temps qu'il pâtit!) presse le beau jeune mamelon, 



188 LA CHARITÉ D'ANDRÉ DEL SARTE. 

rouge de vie, rouge d'amour, de sang pur et gé- 
néreux. 

« Qu'elle verse ce lait d'un grand cœur, d'une 
superbe volonté ! Un trait naïf témoigne bien la 
précipitation charmante avec laquelle elle a pris à 
elle l'enfant affamé. Ce n'est pas là une nourrice. 
Elle se l'est appliqué, tout comme il s'est présenté. 
Elle le tient soulevé de la main gauche, qu'elle lui 
a passée dessous, avec une force délicate, sans son- 
ger à la convenance. Mais qui donc oserait rire?... 
On ne rit pas davantage de la négligence hardie 
avec laquelle la jeune sainte, tout entière à la pas- 
sion, a mis son bonnet de travers. 

« L'enfant qu'elle tient de la droite près de la 
mamelle vêtue, et qui attend impatiemment que 
l'autre ait fait place, est plus grand, plus fort, plus 
décent, j'allais dire plus corrompu ; il a une cein- 
ture aux reins et ne montre pas son sexe; il a l'air 
craintif et flatteur déjà d'un petit mendiant; sa 
bouche aiguë, frémissante, semble faire entendre 
une stridente et âpre prière, qui lui fait serrer les 
dents. Il tient à la main, je crois, quelques grains 
de mauvais raisin, d'aigre verjus; il a hâte d'ou- 
blier dans les douceurs du bon lait sucré de la 
femme l'agaçante nourriture. Il n'en est pas loin; 
le premier qui telle en a tant pris, que son corps 
est enflé comme une sangsue. 



LA CHARITÉ D'ANDRÉ DEL SARTE 189 

« Près d'elle, à terre, un réchaud, un feu rouge 
de charbon, de braise, — mais si froid en compa- 
raison du feu qui lui brûle le cœur!... 

« Elle brûle, et elle a un grand calme de force, 
une ferme assiette héroïque, un trône dans la grâre 
de Dieu. » 



XIII 



REVELATION DE L'HÉROÏSME 



Frœbel a dans l'éducation des enfants une bien 
heureuse exigence. Il lui faut pour les élever, indé- 
pendamment de l'institutrice, une adorable demoi- 
selle, accomplie, et justement la femme désirable 
à l'homme... Qu'on remerciera les enfants! 

Il veut que la jeune fille aille beaucoup aux éco- 
les, seconde l'institutrice, et en prenne les quali- 
tés. — Celle-ci doit être soigneuse, aimable, intel- 
ligente, d'une patience infinie que donne seule la 
tendresse. Les demoiselles qui l'aideront seront 
telles, ou peu à peu le deviendront par la grâce de 
ce qui rend la femme capable de toul, l'amour des 
enfants, l'instinct maternel. Faut-il qu'elles soient. 
parfaites? Dans ce but elles le deviendront... Heu- 



RÉVÉLATION DE L'HEROÏSME. 191 

reux enfants qui seront dans ces douces mains I Et 
combien plus heureux encore l'amant qui va re- 
cevoir le plus divin des dons du ciel. 

Madame Necker est du même avis. Elle sent 
que cette maternité prépare admirablement la 
jeune tille au mariage. 



Ces pauvres petits qui n'ont rien, que de choses 
ils peuvent donner à la demoiselle ! ils lui donne- 
ront d'abord la connaissance de la vie, des réa- 
lités, des misères, lui feront voir le monde au vrai. 
Ils lui affermiront le caractère, lui feront perdre 
les mauvaises délicatesses. Elle ne sera pas la bé- 
gueule, la dégoûtée, la renchérie, qu'on rencontre 
à chaque instant. Elle deviendra adroite, coura- 
geuse, sentira l'humanité sainte et la dignité de la 
charité, n'aura pas les sottes pudeurs de celles qui 
n'en valent pas mieux ; on la verra calme et noble 
faire les choses les plus vulgaires, nourrir, laver, 
habiller, déshabiller, au besoin, ces innocents. 

Une demoiselle sérieuse qui a ainsi tout à la fois 
et l'idéal de l'étude et le réel de la vie, s'affermit 
par l'un et par l'autre et prend un bon jugement. 
Plus tard elle n'estimera pas un monsieur sur ses 
gants jaunes, ou sur ses chevaux, ses voilures. Elle 



192 RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 

l'estimera par ses actes, par le cœur et la bonté. 
Elle n'aimera qu'à bon escient, s'arrètant moins 
ou dehors, mais voulant savoir le fonds : ce qu'on 
fnit et ce qu'on peut. 



Supposé que par hasard il entre là un jeune 
homme, qu'il la surprenne avec sa mère dans ces 
saintes fonctions. Les enfants, un peu effarés de 
l'entrée du beau monsieur, se serrent, se groupent 
autour d'elle, derrière sa chaise, à ses genoux et 
jusque dans ses vêlements, d'où, rassurés, ils re- 
gardent et montrent leurs têtes charmantes. Elle, 
surprise et souriante, quoiqu'elle rougisse un peu, 
croyez-vous qu'elle va aller se réfugier sous sa 
mère? Non, elle est mère elle-même, occupée de 
les rassurer, plus occupée d'eux que de l'étranger. 
C'est lui qui se trouble, il voudrait se mettre à ge- 
noux, voudrait leur baiser les mains. Il n'ose abor- 
der la fille. Il va à la mère : « Ah! madame, quelle 
douce vue! Charmante scène! Comment vous dire 
combien mon cœur vous bénit!... » 

Puis il dit à la jeune fille : « Heureux, heureux, 
mademoiselle, qui pourrait vous seconder!... Mon 
Dieu, que pourrais-je faire? » 

Mais elle, tout à fait remise et nullement décon- 



RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 193 

certée : « Monsieur, cela est facile... La plupart 
sont orphelins ; trouvez quelques bonnes gens, sans 
enfants, qui veuillent bien recueillir celui-ci. 11 a 
cinq ans. Je ne puis le consoler... Il lui faut une 
mère, mais qui le soit tout à fait. J'ai beau faire, 
je suis trop jeune, trop loin de l'âge qu'avait sa 
mère quand il l'a perdue... » 



11 y a beaucoup d'hommes du monde, pour sentir 
cela un instant, pour admirer en artistes la grâce 
d'expression ou de pose qne peut avoir la demoi- 
selle. Mais il n'y en a pas beaucoup pour s'y associer 
de cœur, et en garder la durable et solide impres- 
sion. La vie est variée, mobile ; elle les emporte 
bien loin ! Tout au plus diront-ils le soir : « J'ai vu 
une chose charmante ce matin... C'était mademoi- 
selle***, un vrai tableau d'André del Sarte. Rien 
de plus joli... » 

Elle sait très-bien elle-même ce que valent ces 
admirateurs, le peu de compte qu'on doit (aire de 
leurs légères émotions. D'autant plus elle se rejette 
au saint des saints de la famille, d'autant mieux 
elle s'y trouve et désire bien peu d'en sortir. 
Chaque fois qu'elle entrevoit le monde, elle sent 
plus profondément la douceur de ce nid. 

il. 



194 RÉVÉLATION DE [/HÉROÏSME. 

Petit, bien petit! et pourtant complète y est la 
vie humaine, dans ce charmant équilibre d'une 
mère qui ennoblit par le cœur les plus humbles 
soins, et d'un père sérieux dont la tendresse con- 
tenue se trahit souvent malgré lui. A ces éclairs 
passionnés, elle vibre, la jeune fille, etplus profon- 
dément encore, elle est touchée de sa constance à 
lui transmettre, chaque jour, ce qu'il y a de bon 
et de grand. 

Elle est femme ; elle est heureuse d'avoir si près 
trouvé un homme. Elle ne connaissait pas son père, 
du moins autant qu'aujourd'hui. Elle le voyait tous 
les jours, écoutait ses instructions, ses fortes et 
brèves paroles. Mais elle n'en connaissait pas le 
profond et le meilleur. Chacun de nous est devenu 
ce qu'ont voulu les circonstances, l'exigence des 
précédents, de l'éducation, la fatalité du métier. 
Il a fallu sacrifier beaucoup à la position, aux né- 
cessités de famille. Et ainsi l'homme intérieur, 
souvent tout autre et bien plus grand, reste au 
ond presque étouffé. Dans la monotonie de la vie 
vulgaire où tout cela dort, une vague tristesse 
accuse la sourde réclamation de cet autre, de ce 
meilleur moi. Quel doux réveil est-ce donc, plein 
de charme quand cette jeune âme qui n'a rien su 
de nos misères, fait appel à ces puissances conte- 
nues, à cette poésie captive, et lui demande ^er.ours, 



RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 195 

quand, tout entière à la famille, et toute craintive 
du monde, elle se tourne uniquement vers son 
père et semble lui dire : 

« Je t'écoute... Je n'ai foi qu'en toi ! ... » 



C'est sans nul doute le moment sublime de la 
paternité, le plus haut et le plus doux. Enfant par 
la docilité, elle est femme par la chaleur et par la 
tendresse avide dont elle reçoit toute chose. Comme 
elle comprend vivement tout ce qui est noble et 
bon ! Lui-môme la reconnaît à peine : « Quoi ! 
dit-il, c'est là ma petite qui n'allait pas à mon 
genou, et qui me disait : Porte-moi! » 

Voilà un cœur bien attendri... Qu'il parle, qu'il 
parle en ce moment... Il sera éloquent! Je suis 
bien tranquille là-dessus et n'ai pas le moindre 
doute. 

Profitons de ces belles heures, et de ces tête-à- 
tête uniques. Je les vois qui se promènent entre 
deux charmilles sombres qui ferment le petit jar- 
din. Ils marchent d'un pas vif et ferme, plus vile 
qu'on ne l'attendrait de cette chaude saison de 
juillet; mais ils suivent le mouvement de leurs 
cœurs, et de leur pensée. Elle qui sait le goût de 
son père, elle a mis dans ses cheveux noirs quel- 



1% RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 

ques épis, quelques bleuets. Écoutons. Le sujet est 
grave, il s'agit du droit et de la justice. 

Dès longtemps la jeune fille est préparée à le 
comprendre ; de bonne heure elle a suivi dans 
l'histoire l'unanimité des nations sur l'idée du 
juste. Son père, dans la grande Rome, lui montra 
le monde du droit. Mais ici il ne s'agit plus d'étude, 
d'histoire, de science. Il s'agit de la vie même. Il 
veut, dans la crise imminente, dans l'amour qui 
va venir (violent peut-être, aveugle), qu'elle garde 
une lumière de justice, de sagesse et de raison. 
Au fond la femme est notre juge; son charme, sa 
séduction, si elle est injuste et fantasque, ne sont 
pour nous que désespoir. Elle jugera demain, cette 
belle fille. Dans la tonne la plus modeste, d'un petit 
mot à sa mère, prononcé à demi-voix, elle arra- 
chera des larmes à tel qui ne pleura jamais, — et 
tel peut-être en mourra. 



Celle-ci est si bien préparée et par l'exemple de 
sa mère, et par les leçons de son père, par l'atmo- 
sphère de raison où elle a vécu, qu'elle se livrera 
moins qu'une autre aux caprices de son sexe. Mais, 
pour la généralité, on peut dire le mot de Prou- 
dhon : « La femme est la désolation rlu juste. » 



RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 197 

Dites-lui, en effet, si elle aime : « Sans doute, ce 
préféré, vous l'avez cru le plus digne? Vous aurez 
découvert en lui quelque chose de bon, de grand? » 
— Elle dira naïvement : « Je l'ai pris, parce qu'il 
m'a plu. » 

En religion, elle est la même. Elle fait Dieu à 
son image, un Dieu de préférence et de caprice, 
qui sauve celui qui lui a plu. L'amour lui semble 
plus libre quand il tombe sur l'indigne, celui qui 
n'a pas de mérite pour forcer de l'aimer. En théo- 
logie féminine, Dieu dirait : « Je t'aime, car tu es 
pécheur, car tu n'as pas de mérite; je n'ai nulle 
raison de t'aimer, mais il m'est doux de faire 
grâce. » 



Que je remercie le père de lui enseigner la jus- 
tice, à celle-ci! c'est lui enseigner l'amour vrai. 
Je le remercie au nom de tous les cœurs aimants 
qui bientôt seront troublés d'elle, dépendront de sa 
jeune sagesse , attendront l'arrêt de sa bouche. 
Qu'ils sachent bien qu'éclairée ainsi elle n'appar- 
tient qu'au plus digne, au méritant et au juste, 
à l'homme surtout des œuvres fortes où son père 
lui apprend à voir la haute beauté, je veux dire la 
justice héroïque. 



198 RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 

Qu'est-ce que c'est, cette justice ? — C'est le droit 
par-dessus le droit, et qui lui semble contraire, l'in- 
justice de Décrus qui découvrit qu'il était juste que 
le meilleur mourût pour tous, c'est le mystère supé- 
rieur du dévouement, du sacrifice. 

Jamais jusqu'à ce jour son père ne lui parlait de 
son temps, du grand dix-neuvième siècle, le plus 
grand pour l'invention, mais l'un des plus riches 
aussi en dévouements héroïque?. Aujourd'hui, il 
lui révèle ce côté sanglant, vénérable, du monde où 
elle a vécu tout en l'ignorant. Il lui dit la Légende 
d' Or, les martyrs et morts et vivants. Grand jour 
pourun jeune cœur! comme elle en est transfigurée! 
comme elle rayonne, cette vierge! Et qui alors ne 
la prendrait pour la figure de l'avenir? 

Non! elle est femme. Elle a pâli... et son effort 
sur elle-même n'a pu retenir une larme... Cette 
perle orienta 1 ^ a roulé de ses beaux yeux. 

Vous êtes payés, héros, qui en mourant, en don- 
nant à la patrie tous vos rêves, aviez dit : « Dans 
l'avenir, les vierges en pleureront. » 



Mais assez, assez pour un jour. Une douce per- 
sonne avance, lentement, en souriant, et les inter- 
rompt. Elle est heureuse, cette mère, de voir le 



RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 199 

père et la tille dans une si étroite union. Elle les 
contemple, les bénit. Elle dit : « la pauvre 
petite !... ce sera son meilleur amour. » 

Mais voudra-t-elle aimer ailleurs? Il a une prise 
bien forte, ce père, ce maître, ce pontife, quia ré- 
vélé l'héroïsme à un jeune cœur héroïque, et se 
trouve avoir pénétré à ce qu'elle a de plus profond. 
On ne parle bien des héros qu'en l'étant soi-même 
un moment. Tel il apparaît, en effet, à cette enfant 
qui lui est comme suspendue. Il veut former son 
idéal, mais elle n'en voit d'aulre que lui. 

On sait l'amour enthousiaste que madame de 
Staël eut pour son père, et je ne doute nullement 
que cette jeune fdle, alors toute nature, toute pas- 
sion, puissante, éloquente, adorable, ne l'ait mis 
au-dessus de lui. Elle le vit grand, et le fit tel, ou 
du moins y contribua. Médiocre avant et après, 
mais dans cette heure solennelle, jeune, hardi et 
transfiguré, il s'éleva à l'idée généreuse de 89, 
l'espoir infini de l'égalité. Il put changer, il put 
baisser ; elle aussi, par telle intluence. N'importe, 
le rêve de l'enfant, un moment réalisé, parcourut 
toute la terre. 



200 RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 

Ce lien est bien fort alors, si fort que tout autre 
paraît faible, triste, insuffisant. J'ai vu d'autres 
demoiselles, moins connues, non moins éminentes, 
pour qui ce premier sentiment semblait avoir fermé 
le cœur. La suavité, la délicatesse, la profonde 
intimité qu'on y goûtait, ne semblait plus pouvoir 
se retrouver jamais. L'une avait son père presque 
aveugle, et elle était sa lumière ; il voyait par elle, 
elle aimait par lui. Pour l'autre, le monde avait 
péri et son père seul existait. Elle assurait qu'avec 
lui elle eût accepté au pôle la plus profonde soli- 
tude. « Ne me parlez pas, disait-elle, du divorce 
qu'on appelle mariage. » 



Pour la nôtre dont il s'agit, c'est un sérieux de- 
voir de l'avertir de la destinée commune. Hélas ! 
cette pure et tendre union ne peut être que passa- 
gère ; la nature nous pousse en avant, et ne permet 
pas à l'amour de revenir vers lui-même. 

Opération douloureuse, de séparer le cœur du 
cœur, dé calmer, d'harmoniser ce naïf élan de 
l'enfant, de l'amener à la sagesse : 

« Chère enfant, dans ce bel âge de vie puissante 
et rayonnante qui te vivifie toute chose, une t'é- 
chappe qu'il faut bien te rappeler parfois, la mort ! 



RÉVÉLATION DE L'HÉROÏSME. 201 

« Notre amour immortel pour toi n'y peut rien; 
ta mère et moi, bientôt nous t'échapperons... Que 
serait-ce, si, m'aimant trop tu épousais en moi... 
le deuil?... » 

« Ces derniers temps , l'intimité de l'initiation 
morale, le bonheur profond que j'eus de te ré- 
véler ce qui fait la grandeur de l'homme, ont trop 
ravi ton cœur, enfant, et le voilà mêlé au mien. 
Tu m'as vu, tout à la fois, par ton illusion filiale, 
jeune de l'éternelle jeunesse des héros que je ra- 
contais, en même temps mûr, calme et sage, avec 
le don que tu appelles la suavité de l'automne. 
Tout cela, jeune fille, n'est pas ce que Dieu veut 
pour toi. Il te faut ce qui commence, non ce qui 
finit. Il te faut la sève âpre et forte de ceux qui 
ont beaucoup à faire ; en qui l'âge peut travailler, 
diminuer, améliorer. Leurs défauts d'aujourd'hui, 
souvent, sont des qualités d'avenir. Ta douceur 
n'est que trop portée à chérir la douceur d'un 
père... Je veux, je demande à Dieu pour toi l'éner- 
gie d'un époux. 

« Tu es encore jusqu'ici le commencement d'une 
femme; une autre initiation t'attend et d'autres 
devoirs. Épouse, et mère, et sage amie, consola- 
trice universelle, tu es née pour le bonheur et le 
salut de plusieurs. 

« Prends donc un cœur ferme, ma fille, et cette 



202 REVELATION DE L'HEROÏSME. 

gaieté courageuse qu'on a quand on marche au 
devoir... Si mon cœur souffre à t'enseigner ces 
sérieuses loi de la vie, il se porte haut cependant... 
« Existe-t-il cet amant que nous voudrions pour 
toi? Je ne sais. Mais quoi qu'il arrive, l'amour 
ne te manquera pas. Etre mère c'est le meilleur 
de l'amour, et tu le seras pour tous. Tous recon- 
naîtront en toi le plus doux reflet de la Provi- 
dence. » 



LIVRE DEUXIÈME 



LA FEMME DANS LE MARIAGE 



QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? CELLE DE 
RACE DIFFÉRENTE. 



Avant de reprendre le iil de la jeune destinée 
qu'a préparée le premier livre, jetons un coup 
d'œil général sur le mariage, sur les questions phy- 
siologiques de races et de croisements. 

L'amour est le médiateur du monde et le ré- 
dempteur de toutes les races humaines. Qui dit l'a- 
mour, dit la paix, la concorde et l'unité. C'est le 
grand pacificateur. Hostilités politiques, discor- 
dances, intérêts contraires, tout cela n'est rien 
pour lui. Il les efface et les surmonte, ou passe 
outre, et rit, s'en moque. La diversité justement, 
c'est le moyen dont il se sert; le contraste est un 
attrait, l'inconnu un charme, un mystère, qu'on 



206 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

veut percer ; l'étrangeté qui semblait devoir éloi- 
gner, enfonce l'aiguillon du désir. 

Tous ceux qui ont été à Berne y ont vu le rude 
portrait de Magdalena Nageli avec ses gros gants de 
chamois. Forte femme et féconde mère, qui fut 
aimée pour sa force. Fille d'un patricien de Berne, 
elle faisait à la fontaine la lessive de sa famille avec 
ses suivantes. Passe un jeune noble d'une maison 
toujours ennemie à la sienne, d'une hostilité sécu- 
laire, comme celle des Montaigus et des Capulets 
dans Roméo et Juliette. Ce jeune homme s'arrêta, 
en voyant cette belle fille battre le linge d'une main 
de fer et le tordre d'un bras d'acier. Il comprit qu'il 
sortirait d'elle une race d'homme forts comme 
des ours. Il courut sans s'arrêter à l'hôtel de son 
ennemi, lui dit qu'il lui demandait son amitié et sa 
fille, n'espérant pas en trouver une aussi fortement 
trempée. 

Les races les plus énergiques qui ont paru sur la 
terre sont sorties du mélange d'éléments opposés 
(qui semblaient opposés?) : exemple, le mélange 
du blanc et de la femme noire, qui donne le pro- 
duit mulâtre, de vigueur extraordinaire ; — ou, 
tout au contraire d'éléments identiques : exemples, 
les Perses, les Grecs, etc., qui épousaient leurs 
très-proches parentes. C'est justement le procédé 
par lequel on fortifie les chevaux de course; ne leur 



CELLE DE RACE DIFFÉRENTE. 207 

permettant d'autres épouses que leurs nobles sœurs 
on exalte en eux la sève héroïque. 

Dans le premier cas, la puissance tient à ce que 
les éléments opposés sont d'autant plus avides. La 
négresse adore le blanc. 

Dans le second cas, elle vient de la parfaite har- 
monie des semblables qui coopèrent. La spécialité 
native s'accumule et augmente de mariage en ma- 
riage. 



Les races qu'on croit inférieures ne paraissent 
telles que parce qu'elles ont besoin d'une culture 
contraire à la nôtre, et surtout besoin d'amour. 
Qu'elles sont touchantes en cela, et combien elles 
méritent le retour des races aimées qui trouvent 
en elles une source infinie de régénération phy- 
sique et de rajeunissement ! 

Le fleuve a soif des nuées, le désert a soif du 
fleuve, la femme noire de l'homme blanc. Elle est, 
de toutes, la plus amoureuse et la plus génératrice, 
et cela ne tient pas seulement à la jeunesse de son 
sang, mais il faut aussi le dire, à la richesse de son 
cœur. Elle est tendre entre les tendres, bonne entre 
les bonnes (demandez aux voyageurs qu'elle a sau- 
vés si souvent). Bonté, c'est création ; bonté, c'est 



208 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

fécondité, c'est la bénédiction même de l'acte sacré. 
Si cette femme est si féconde, je l'attribue surtout 
à ces trésors de tendresse, à cet océan de bonté 
qui s'épanche de son sein. 

Africa est une femme. Ses races sont des races 
femmes, dit très-bien Gustave d'Eichthall. La révé- 
lation de l'Afrique par la race rouge d'Egypte, c'est 
le règne de la grande Isis. (Osiris est secondaire.) 
Chez beaucoup de tribus noiresdel'Afriquecentrale, 
ce sont les femmes qui régnent. Elles sont intelli- 
gentes, autant qu'aimables etdouces. On le voit bien 
en Haïti, où, non-seulement elles improvisent aux 
fêtes de charmantes petites chansons, inspirées de 
leur bon cœur , mais font de tête , pour leurs 
affaires de commerce, des calculs fort compliqués. 

Ce fut un bonheur pour moi d'apprendre qu'en 
Haïti, par la liberté, le bien-être, la culture intel- 
ligente, la négresse disparaît, sans mélange même. 
Elle devient la vraie femme noire, au nez fin, aux 
lèvres minces; même les cheveux se modifient. 

Les traits gros et boursouflés du nègre des côtes 
d'Afrique sont (comme la boursouflure de l'hippo- 
potame) l'effet de ce climat brûlant, qui, par sai- 
sons, est noyé de torrenls d'eaux chaudes. Ces dé- 
luges comblent les vallées de débris qui s'y putré- 
fient. La fermentation y lait gonfler, lever, toute 
chose, comme la pâte lève au four. Rien de tout cela 



CELLE DE RACE DIFFÉRENTE. 209 

dans les climats plus secs de l'Afrique centrale. 
L'affreuse anarchie de petites guerres et la traite 
qui désolent les côtes ne contribuent pas peu à 
cette laideur, et elle est la même dans les colonies 
d'Amérique avec l'abrutissement de l'esclavage. 



Là même où elle reste négresse et ne peut affi- 
ner ses traits, la noire est très-belle de corps. Elle 
a un charme de jeunesse suave que n'eut pas la 
beauté grecque, créée par la gymnastique, et tou- 
jours un peu masculinisée. Elle pourrait mépriser 
non-seulement l'odieuse Hermaphrodite, mais la 
musculeuse beauté de la Vénus accroupie (V. au 
jardin des Tuileries). La noire est bien autrement 
femme que les fières citoyennes grecques ; elle est 
essentiellement jeune, de sang, de cœur et de 
corps, douce d'humilité enfantine, jamais sûre de 
plaire, prête à tout faire pour déplaire moins. Nulle 
exigence pénible ne lasse son obéissance. Inquiète 
de son visage, elle n'est nullement rassurée par 
ses formes accomplies de morbidesse touchante el 
de fraîcheur élastique. Elle prosterne à vos pieds 
ce qu'on allait adorer. Elle tremble et demande 
grâce ; elle est si reconnaissante des voluptés qu'elle 

12 



210 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

donne!... Elle aime, et, dons sa vive étreinte, son 
amour a passé tout entier. 



Qu'on l'aime, et elle fera tout, elle apprendra 
tout. C'est la femme d'abord qu'il faut élever dans 
celte race, et, par la force de l'amour, elle élèvera 
l'homme et l'enfant. Bien entendu, une éducation 
tout opposée à la nôtre. Cultivez d'abord en elle ce 
qu'elles ont tellement, le sens du rhythme (danse, 
musique, etc.), et par les arts du dessin, menez-les 
à la lecture, aux sciences et aux arts agricoles. Elles 
raffoleront de la nature, dès qu'on la leur ensei- 
gnera. Quand elles connaîtront vraiment la Terre 
(si belle, si bonne, si femme), elles en tomberont 
amoureuses, et, bien plus énergiquement qu'on ne 
l'attend du climat, elles s'entremettront du mariage 
entre la Terre et l'Homme. L'Afrique n'eut que 
l'Isis rouge ; l'Amérique aura l'Isis noire, un brû- 
lant génie femelle, et pour féconder la nature, et 
pour raviver les races épuisées. 



Telle est là vertu du sang noir : où il en tombe 



CELLE DE RACE DIFFÉRENTE. 211 

une goutte, tout refleurit. Plus de vieillesse, une 
jeune et puissante énergie, c'est la fontaine de Jou- 
vence. Dans l'Amérique du Sud et ailleurs, je vois 
plus d'une noble race qui languit, faiblit, s'éteint ; 
comment cela se fait-il, quand ils ont la vie à côté ? 
Les républicains espagnols, vrais nobles et parfaits 
gentilshommes, avaient été de meilleurs maîtres 
que tous les autres colons ; des premiers, ils ont 
généreusement aboli l'esclavage. Eh bien, en re- 
tour, cette bonne Afrique peut leur rendre la sève 
et la vie. En présence du torrent trouble des na- 
tions confondues qui se précipitent sous le faux dra- 
peau des États-Unis, il faut créer pour barrière un 
puissant inonde mulâtre. Ce Nord, répudié du Nord 
même, émigrant, marchand, pirate, ne vous appor- 
terait rien que violence et stérilité. 

Nous aimions les États-Unis ; ce serait avec dou- 
leur que nous les verrions avorter. Peu importent 
leurs conquêtes, si les mélanges étrangers, l'escla- 
vage, l'alcool, l'argent, anéantissent ce qui fut 
leur vie, leur âme. Ce n'est pas l'argent, c'est l'a- 
mour qui fait et refait le monde, qui doue l'homme 
et qui l'ingénié. 

Voyez-vous la race africaine, si gaie, si bonne et 
si aimante? Du jour de la résurrection, à ce pre- 
mier contact d'amour qu'elle eut avec la race blan- 
che, elle fournit à celle-ci un accord extraordinaire 



212 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

des facultés qui font la force, un homme d'inlaris. 
sable sève, un homme? non, un élément, comme 
un volcan inextinguible ou un grand fleuve d'Ame" 
rique. Jusqu'où n'eût-il pas été sans l'orgie d'im- 
provisation qu'il fait depuis cinquante ans? N'im- 
porte, il n'en reste pas moins et le plus puissant 
machiniste, et le plus vivant dramaturge qui ait été 
depuis Shakspeare. 



Une source inconnue de beauté nous vient par 
la race noire. La rose rose, que jadis on admirait 
seule, est peu variée pourtant, ilfaut l'avouer. Grâce 
aux mélanges, nous avons les nuances si multiples 
des innombrables roses thé, des roses plus déli- 
cates encore qui se veinent ou se teintent de bleu 
léger. Notre grand peintre Prudhon n'a rien peint 
avec plus d'amour que la belle dame de couleur 
qui est au Salon du Louvre. Elle est dans le som- 
bre encore, comme un mystère qui se débrouille. 
Sa beauté sort du nuage. Ses beaux yeux ne sont 
pas bien grands, mais profonds et pleins de pro- 
messes. Le spectateur, qui peut-être y voit ce qu'il 
a au cœur, se figure que cette nuit est enténêbrée 
de désirs. 

Profonde et brûlante peinture. Mais, à un degré 



CELLE DE RACE DIFFÉRENTE. 215 

plus clair, j'ai vu plus joli encore. L'hiver der- 
nier, visitant un Haïtien éminent, qui a marqué 
dans les lettres autant que dans les affaires, je fus 
reçu en son absence par une demoiselle aussi 
modeste que charmante, dont la rare beauté m'in- 
terdit. Une imperceptible nuance d'un délicieux li- 
las mettait dans ses roses un mystère, une magie, 
qu'on ne peut dire. Dans un moment, elle rougit, 
et la flamme de ses yeux aurait ébloui les deux 
mondes. 



Mille vœux pour la France noire ! j'appelle ainsi 
Haïti, puisque ce bon peuple aime tant celui qui fil 
souffrir ses pères. Reçois tous mes vœux, jeune 
Étati Et puissions-nous te protéger, en expiation 
du passé! Puisses-tu développer ton libre génie, 
celui de cette grande race, si cruellement calom- 
niée, et dont tu es l'unique représentant civilisé 
sur la terre! — Tu n'es pas à moindre titreceluidu 
génie de la femme. C'est partes charmantes femmes, 
si bonnes et si intelligentes, que tu dois te cultiver, 
organiser tes écoles. Elles sont de si tendres mères, 
qu'elles deviendront, j'en suis sûr, d'admirables 
éducatrices. Une forte école normale pour former 
des institutrices et des maîtresses d'école (par les 

12. 






214 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

méthodes surtout, si aimables, de Frœbel) est la 
première institution que je voudrais en Haïti. 



Que la France a été bien aimée! Et que je regrette 
encore l'accueil d'amour et d'amitié que nous 
trouvions chez les tribus de l'Amérique du Nord. 
Race haute et fière, s'il en fut. C'est une vraie gloire 
pour nous que ces hommes, d'un regard perçant et 
d'une seconde vue de chasseur, nous aient préférés 
pour leurs filles, et compris ce qui est réel, c'est 
que le Français est un mâle supérieur. Comme 
soldat, il vit partout, et, comme amant, il crée 
partout. 

L'Anglais et l'Allemand, qui semblent forts, bien 
nés, sont et moins robustes et bien moins généra- 
teurs. Ils ne peuvent rien avec l'étrangère. Si la 
femme anglaise, allemande, n'est pas là toujours 
derrière, pour les suivre dans leurs voyages, leur 
race finit. 11 ne restera rien bientôt de l'Anglais 
dans l'Inde, pas plus qu'il ne reste chez nous 
des Francs de Clovis, ni des Lombards en Lom- 
bard ie. 

L'amour de la lemme noire pour les nôtres est 
tout naturel. Celui de la femme rouge, de l'In- 
dienne américaine, étonne davantage. Elle esl se- 



CELLE DE RACE DIFFÉRENTE. 215 

rieuse, fière et sombre. Le Français, avec sa gaieté, 
quelquefois un peu légère, pouvait l'effaroucher. 
Ses hautes facultés sibylliques ne semblaient guère 
s'arranger avec nos joyeux danseurs, qui, jusque 
dans le désert, avec un hiver de huit mois, dan- 
saient aux chansons de Paris. Mais elles les sa- 
vaient très-braves ; elles les voyaient très-sobres, 
bons, aimables et serviables, devenant frères tout 
à coup de ces tragiques guerriers. Cela leur faisait 
trouver grâce devant elles. A l'audace de nos étour- 
dis, qui parfois abusaient de la solitude, si elles 
opposaient des refus, c'était par des mots délicats, 
nobles et nullement blessants. On connaît celui 
d'une tille déjà engagée : « L'ami que j'ai devant 
les yeux m'empêche de te voir. » 

Elles nous prenaient un peu comme des enfants 
trop vifs, dont la mère, la sœur, peuvent parfois 
souffrir un peu: mais elles ne nous aimaient pas 
moins. 

De ces amours, il reste encore des métis, franco- 
indiens, mais dispersés, peu nombreux, qui se fon- 
dront peu à peu. Elle périt, cette noble race. Qu'en 
restera-t-il dans cent ans? peut-être un buste de 
Préault. 

Image amère (oh ! si amère) que ce grand sculp- 
teur des tombeaux a saisi d'instinct, avec une igno- 
rance de génie, et qui reste pour conserver à l'ave- 



21C QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

nir la pauvre femme, la noble femme de ces races 
caricaturées par M. de Chateaubriand. 

Il y a une dizaine d'années, un spéculateur amé- 
ricain imagina d'exhiber en Europe une nombreuse 
famille d'Iovays. Les hommes étaient magnifiques, 
d'une beauté superbe et royale, dans leurs colliers 
de griffes d'ours qui constatent leurs combats. 
Très-forts, non avec de gros muscles de forgerons 
ou de boxeurs, mais avec d'admirables bras qui 
semblaient des bras de femmes. Un enfant de dix 
ans aussi semblait une jolie statue d'Egypte, ac- 
complie, de marbre rouge, mais d'un terrible sé- 
rieux. On ne pouvait par le voir sans dire : « C'est 
le fils d'un héros. » 

Ce qui consolait ces rois d'être montrés sur l'es- 
trade comme des singes, c'était, je crois, leur mé- 
pris intérieur pour la riche populace de beaux 
messieurs qui étaient là à lorgner, légers, mobiles 
gesticulateurs, vrais singes d'Europe. 

La seule personne de la bande qui parût triste 
était une femme, la femme d'un renommé guerrier, 
le Loup, la mère de l'enfant. Elle avait bien souffert 
là-bas! combien plus ici! Elle languit. Elle mourut. 
Qu'est-ce que la France pouvait pour l'une des der- 
nières, hélas ! de ces femmes infortunées qui ont 
tant aimé la France? Rien, qu'un tombeau qui con- 
servât la flamme de ce génie éteint. 



CELLE DE RACE DIFFÉRENTE. 217 

L'antiquité (même juive) n'a jamais eu, ni connu, 
ni rêvé, rien de si sombre. On sent un être supé- 
rieur qui non-seulement a rencontré tout malheur, 
toute douleur individuelle, mais souffert aussi de 
n'avoir pas eu l'expansion légitime de sa race. Dou- 
leur souterraine, immense, de ce monde américain. 
Flottant dans la guerre éternelle du désert et les 
guerres atroces ( chasse à l'ours et chasse à 
l'homme ), il n'a pas pu arriver à se révéler tout 
à fait. Puis s'est dressée devant lui la force pro- 
saïque de la vieille Europe, avec le fusil, l'alcool, 
toute machine de surprise ou de combat. 

Elle est en face de tout cela, cette femme, comme 
un sphinx âpre et amer.. Et pourtant, sous cette 
amertume, oh ! quel cœur de mère et de femme. 
Combien aisément celle-ci, dans les longues fa- 
mines d'hiver, eut, pour nourrir sa couvée, coupé 
sur son corps des morceaux sanglants ! Avec quelle 
joie, pour la sauver, elle se fût fait brûler vive 
par la tribu ennemie! Et quel insondable amour 
aurait pu trouver en elle le héros qu'elle eût pré- 
féré ! 

On sent bien, en la regardant, l'infini mystérieux 
qu'elle a caché de fierté, de silence. Sa vie fut aussi 
muette que sa mort. Toutes les tortures du monde, 
pas plus que l'aiguillon d'amour, n'en auraient tiré 
un soupir. Elle n'a pas perdu la parole. Elle parle, 



218 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS, ETC. 

comme elle parlait, par l'expression saisissante de 
l'étrange monde énigmatique et ténébreux qu'elle 
contient. 

Étrange, mais nul plus grand peut-être dans la 
région des Esprits. 



Il 



MIELLE FEMME AIMEKA LE PLIS? CELLE DE 
MÊME RACE. 



L'Amour a son plan pour la terre. Son but sérail 
d'en mêler, d'en fondre toutes les races dans un 
immense mariage. Ainsi de la Chine à l'Irlande, du 
pôle nord au pôle sud, tous seraient frères, beaux- 
frères, neveux. On connaît les parentés écossaises, 
par exemple les six mille Campbell, tous cousins. 
Il en serait de même pour l'humanité. Nous ne fe- 
rions plus qu'un seul clan. 

Beau rêve! mais nous ne devons pas y céder trop 
facilement. Dans une telle unité, où le sang de 
toutes les races se trouverait mêlé ensemble, eu 
supposant, chose difficile, qu'il s'en fit une har- 
monie, je crois qu'elle serait très-pàle. In certain 
élément neutre* incolore, blafard, en résulterai!. 



220 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

Un nombre immense de dons spéciaux, très-exquis, 
auraient péri. Et la victime définitive de l'amour, 
dans cette fusion totale, serait fatale à l'amour 
même. 



Un livre fort et raisonné sur l'art des croisements 
humains nous serait bien nécessaire. Il ne faut pas 
croire qu'on puisse faire impunément ces mé- 
langes. Faits d'une manière indiscrète, ils abaissent 
les races, ou avortent. Ceux qui réussissent n'ont 
guère lieu qu'entre des races sympathiques, qui 
peuvent sembler opposées, mais ne le sont pas au 
fond. Du nègre au blanc, nulle opposition anato- 
mique qui soit d'importance. Les métis vivent et 
sont très-forts. Au contraire, entre le Français et 
l'Anglais, qui semblent si proches parents, il y a, 
dans le squelette même, une différence profonde. 
Leurs métis ou sont peu viables, ou sont nains, 
ou, dans l'ensemble, offrent une discordance vi- 
sible. 

Entre le Français et l'Allemande, les résultats 
varient beaucoup. Lui, il trouve un grand attrait 
dans ce mariage. Sec, aduste, ardent d'esprit, il 
jouit fort par contraste de cette fraîcheur morale. 
La musique, le sens de la nature, une grande dé- 



CELLE DE MÊME RACE. 221 

bonnaireté, lui rendent la vie fort douce, quoique 
peut-être un peu monotone. L'enfant (s'il y a en- 
fant) ne vit pas toujours. Le plus souvent il est 
faible, agréable. Rarement il conserve l'étincelle 
paternelle. Ni Français, ni Allemand, il devient 
européen. 

Je demandai un jour à un très-habile homme 
qui dressait des oiseaux savants à lire et à calculer, 
si ses petits héros n'étaient pas ainsi surélevés 
au-dessus de leurs espèces par des croisements 
habiles, s'ils n'étaient point des métis? « Au con- 
traire, disait-il, ils sont de race très-pure, non 
mêlés, non mésalliés. » 

Ceci me fit réfléchir sur la tendance actuelle 
que nous avons aux croisements, et sur la croyance 
souvent inexacte, que le métis, cumulant les dons 
des deux éléments simples, est nécessairement su- 
périeur. 

Entre ceux de nos grands écrivains que j'ai pu 
connaître, trois seulement sont des métis. Six sont 
de très-purs Français. Et encore les trois métis n'é- 
tant pas étrangers de père, mais seulement de 
grands-pères, ont trois quarts d'éléments français, 
une très-forte prédominance de la sève nationale. 



13 



222 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

Une chose fort à considérer, qui semblera un 
paradoxe, c'est que les femmes étrangères, de races 
très-éloignées de nous, sont plus faciles à connaître 
que les Européennes, surtout plus que les Fran- 
çaises. 

Si j'épouse une Orientale, je devine assez aisé- 
ment ce que sera mon mariage. Là, on peut juger, 
prévoir, par grandes classes (race, peuple, tribu), 
ce que sera la femme d'Asie. Même en Europe, ce- 
lui qui épouse une Allemande, qui se l'approprie, 
la transplante, est à peu près sûr d'avoir la vie 
douce. L'ascendant de l'esprit français met toutes 
les chances pour lui. 

Mais les races où la personnalité est très-forte ne 
peuvent pas rassurer ainsi. On dit que les Cir- 
cassiennes désirent elles-mêmes être vendues, 
sûres de régner où qu'elles aillent, et de mettre 
leur maître à leurs pieds. I! en est à peu près ainsi 
de la Polonaise, de la Hongroise, de la Française, 
énergies supérieures de l'Europe. Elles ont sou- 
vent l'esprit viril, souvent épousent leurs maris, 
bien plus qu'elles n'en sont épousées. 

Donc, il faut les bien connaître, les étudier 
d'avance, savoir si elles sont femmes. 

La personnalité française est la plus vive, la plus 
individuelle de l'Europe. Donc, aussi, la plus mul- 
tiple, la plus difficile à connaître. Je parle surtout 



CELLE DE MÊME RACE. 225 

des filles. Les hommes différent bien moins, mou- 
lés qu'ils sont par l'armée, par la centralisation, 
par un cadre d'éducation quasi identique. 

D'une Française à une Française, la différence 
est infinie ; et, de la fille française à la même de- 
venue femme, grande encore est la différence. 
Donc, la difficulté du choix n'est pas petite, — 
mais petite est la prévision de l'avenir. 

En revanche, quand elles se donnent et quand 
elles persévèrent, elles permettent une communi- 
cation plus réelle, je crois, et plus forte, qu'aucune 
femme de l'Europe. L'Anglaise, une excellente 
épouse, obéit-matériellement, mais reste toujours 
un peu têtue et ne change guère. L'Allemande, si 
bonne et si douce, veut appartenir, veut s'assimi- 
ler, mais elle est molle, elle rêve, et, malgré elle, 
elle échappe. La Française donne une prise, la Fran- 
çaise réagit; et, quand elle reçoit en elle le plus 
fortement vos pensées, elle vous renvoie le charme, 
le parfum personnel, intime, de son libre cœur de 
femme. 

Un jour que je revoyais, après vingt années d'ab- 
sence, un Français établi en pays étranger et qui s'y 
était mariée, je lui demandai en riant s'il n'avait pas 
épousé quelque superbe rose anglaise, ou une belle 
blonde Allemande. Il répondit sérieusement, non 
sans quelque vivacité : « Oui, monsieur, elles sont 



•2-2 i QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

très-belles, plus éclatantes que les nôtres. Je les 
compare à ces fruits splendides que les jardiniers 
amènent au plus grand développement, les magni- 
fiques fraises ananas. La saveur n'y manque pas, 
et cela emplit la bouche ; on n'y regrette que le 
parfum. J'ai préféré la Française, et celle du Midi 
encore ; car c'est la fraise des bois. » 



Quoi qu'il en soit de cette comparaison poétique 
d'un nouveau marié, il reste sûr et certain que la 
personnalité de la Française est très-forte en bien 
et en mal. Donc, les mariages en France devraient 
être circonspects, préparés par une étude sérieuse. 
Et c'est le pays de l'Europe où l'on se marie le 
plus vite. 

Cela ne vient pas uniquement des rapides calculs 
d'intérêts, qui, une fois arrangés, entraînent la 
conclusion du mariage ; cela tient au grand défaut 
de la nation, l'impatience. Nous avons hâte en toute 
chose. 

Je crois que le mal s'aggrave. A mesure que dans 
les affaires, nous devenons plus sérieux, il semble 
que la précipitation augmente dans les choses du 
cœur. Notre langue à perdu nombre de mots élé- 
gants, gracieux, qui marquaient les degrés, les 



CELLE DE MÊME RACE 225 

nuances de l'amour. Aujourd'hui, tout est bref et 
dur. Le fond du cœur n'a pas changé ; mais ce 
peuple, surmené par les guerres, les révolutions, la 
violence des événements, esttrop tenté devoir en tout 
une exécution, un coup de main. Le mariage deRo- 
mulus, par enlèvement, n'aurait que trop plu à ceux- 
ci. Il leur faut des razzias. C'est, je dirais presque, 
le viol par contrat. Les victimes en pleurent parfois, 
pas toujours; elles s'étonnent peu, en ce temps de 
loteries (loteries de bourse, de guerre, de plaisir, 
de charité, etc.), d'être aussi mises en loterie. Le 
lendemain , il n'est pas rare que ces mariages fortuits 
vous démasquent brusquement comme un batterie 
imprévue d'irréparables malheurs, de ruine et de 
ridicule, qui vous frappent en pleine poitrine. 

Physiologiquement, de telles unions, souvent 
impossibles, créent des avortons, des monstres, 
qui meurent ou qui tuent leur mère, la rendent 
malade à jamais, enfin qui font un peuple laid. 
Moralement, c'est bien pis. Le père, en mariant 
ainsi sa iille, n'ignore pas la consolation qu'elle 
acceptera bientôt. Le mariage, dans ces conditions, 
constitue, régularise l'universalité de l'adultère, le 
divorce dans l'intimité, trente années souvent d'en- 
nui, et dans la couche conjugale un froid à geler le 
mercure. 



226 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

Nos paysans d'autrefois tenaient fort à épouser 
celle qu'iis connaissaient le mieux, la parente. Pen- 
dant tout le moyen âge, ils ont lutté contre l'Église, 
qui leur défendait la cousine. La défense, d'abord 
excessive (jusqu'au septième degré, plus tard jus- 
qu'au quatrième), n'existe plus réellement; on a 
tant qu'on veut, dispense pour épouser et sa cou- 
sine germaine, et sa nièce, et ia sœur de sa pre- 
mière femme. Qu'arrive-t-il? c'est que maintenant 
qu'on en a la facilité, très-peu de gens en profitent. 

Les casuistes, esprits faux qui presque en tout 
ont eu l'art de trouver l'envers du bon sens, disent 
plaisamment ici : « Si l'amour du mariage s'ajoute 
à l'amour de la parenté, cela fera trop d'amour. » 
L'histoire dit précisément que c'était tout le con- 
traire. Chez les Hébreux, qui d'abord avaient le 
mariage des sœurs, on voit que les jeunes gens, loin 
de s'en soucier , cherchaient hors de la famille, 
hors du peuple même, couraient les filles philis- 
lines. Chez les Grecs, où l'on pouvait épouser la 
demi-sœur, ces mariages étaient très-froids, infini- 
ment peu productifs. Solon se croit obligé d'écrire 
dans la loi que les maris sont tenus de se souvenir 
de leur femme, une fois seulement par décade. On 
renonça au mariage des sœurs. Les Romains n'é- 
pousèrent plus que leurs cousines. 

En réalité, le mariage doit être une renaissance. 



CELLE DE MÊME RACE l 227 

Le beau moment où la fiancée entre dans la mai- 
son de noces manquait avec la sœur. Cette noble 
citoyenne grecque, telle que nous la voyons encore 
aux marbres du Parthénon, elle n'entrait pas dans 
cette maison; elle y était, dès sa naissance, assise 
au foyer paternel; elle représentait fidèlement 
l'esprit du père et de la mère, la vieille tradition 
connue ; elle devait se prêter peu aux jeunes idées 
du frère époux, à la mobilité d'Athènes. Toute ma- 
gnifique qu'elle fût, elle était un peu ennuyeuse. 
La race n'y perdait pas, ce fut la plus belle du 
monde, mais l'amour y perdrait trop; il renouve- 
lait peu la famille. 

La Grèce ne s'en souciait guère. Elle craignait la 
fécondité. Elle ne voulait rien autre chose que for- 
tifier le génie natif, en portant au plus haut degré 
la vigueur de chaque lignée et son originalité pro- 
pre. Elle visait — nullement au nombre, — mais 
simplement au héros. Elle l'obtint et par la concen- 
tration des races énergiques, et par un crescendo 
inouï d'activité, qui, il est vrai, en peu de temps, 
usa et tarit ces races. 

Les éleveurs de chevaux de course n'ont pas 
d'autre art que celui-là . C'est par des mariages per- 
sévérants entre très-proches parents qu'ils créent 
des spécialités étonnantes de bètes héroïques. En les 
unissant entre eux, ils v accumulent la sève de race. 






228 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

Une persévérance d'un siècle dans cette voie finit 
(vers 89) par conduire Éclipse, ce mâle des mâles, 
celte flamme qui courait plus vite que la voix et 
le regard, avec qui aucun cheval n'affronta plus le 
concours, et qui, par ses quatre cents fils, pendant 
vingt ans, emporta les prix de toute l'Europe. 

J'ai lu tout ce qu'on a écrit, dans les derniers 
temps, sur cette matière. Ce qui paraît vraisem- 
blable, c'est que les mariages entre parents qui 
peuvent affaiblir les faibles et les faire dégénérer, 
fortifient au contraire les forts. J'en juge, non pas 
seulement par l'ancienne Grèce, mais par la France 
de nos côtes. Nos marins, gens avisés, qui vont 
partout, connaissent tout, et ne se décident pas, 
comme des paysans, par les routines locales, épou- 
sent généralement leurs cousines, et n'en sont pas 
moins une élite de force, d'intelligence et de beauté. 
Le vrai danger dans ses unions, c'est un danger 
moral. Il est réel pour tout autre que le marin, af- 
franchi, par sa vie errante, des influences trop fortes 
du foyer. Ce n'est pas sans raison grave que, de 
moins en moins, en France, on épouse les parentes 
(voyez la statistique officielle). Par le charme des 
souvenirs communs, ce mariage risquait de retenir 
fortement l'homme dans les liens du passé. 

La Française, particulièrement, qui influe par 
son énergie, par le bien qu'elle a apporté (car la 



CELLE DE MÊME RACE. '229 

loi la favorise plus qu'aucune femme d'Europe) , si 
de plus elle est parente, et appuyée des parents, 
peut devenir au foyer un puissant instrument de 
réaction, un sérieux obstacle au progrès. Imaginez 
ce que peut être la double force de la tradition à la 
fois domestique et religieuse, pour entraver, arrê- 
ter tout. A chaque pas réclamation, discussion, tout 
au moins tristesse, force d'inertie. Dès lors, on ne 
peut rien faire, on ne peut plus avancer. — Un joli 
Véronèse, au Louvre, exprime cela parfaitement. 
La tille de Loth est si lente à quitter la vieille cité 
qui s'écroule sur sa tète, que l'ange la prend par le 
bras, la traîne, et avec tout cela elle trouve encore 
moyen de n'avancer point, disant: « Attendez seu- 
lement que j'ai~remis mon soulier. » 

Nous n'avons plus le temps, ma belle. — Reste 
là en statue de sel, avec madame ta mère. Nous de- 
vons aller en avant. — Mais non, nous n'irons pas 
seuls. Laisse-toi porter seulement, si tu ne peux pas 
marcher. La vigueur de l'homme moderne qui en- 
traine avec lui des mondes, pour t' enlever, faible et 
légère, n'en sera pas bien retardée. 



Si la parente n'a pas l'éducation spéciale qui 

13. 



230 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

l'associe au progrès, il faut préférer l'étrangère (je 
ne dis pas l'inconnue i. 

Il faut, dis-je, la préférer en deux cas où on la 
connaît mieux que la parente même. 

Le premier cas est celui que j'ai posé au livre 
de l'Amour, lorsqu'on se crée soi-même sa femme. 
C'est le plus sûr. On ne connaît bien que ce qu'on 
a fait. J'en ai sous les yeux des exemples. 

Deux de mes amis, l'un artiste éminent, l'autre 
écrivain distingué, fécond, ont adopté, épousé deux 
jeunes personnes toutes neuves, sans parents, sans 
culture aucune. Simples, gaies, charmantes, uni- 
quement occupées de leur ménage, mais associées 
peu à peu aux idées de leurs maris, elles ont, en dix 
ou douze ans, eu leur transformation complète. 
Même simplicité extérieure, mais ce sont intérieu- 
rement des daines de vive intelligence, qui com- 
prennent parfaitement les choses les plus difficiles. 
Qu'a-t-on fait pour arriver là? Rien du tout. Ces 
hommes occupés et exl reniement productifs n'ont 
donné à leurs femmes aucune éducation expresse. 
Mais ils ont pensé tout haut, à toute heure commu- 
niqué leurs sentiments, leurs projets, lUntention 
de leurs travaux. Et l'amour a fait le reste. 

Le succès n'est pas toujours le même, je le sais. 
Un de mes parents échoua dans une semblable ten- 
tative. Il se choisit pour femme une enfant créole, 



CELLE DE MÊME RACE. 231 

d'une classe bourgeoise et mondaine, avec une 
belle-mère coquette, qui de bonne heure gâta tout. 
Il avait fort couru le monde, el alors il était devenu 
fonctionnaire, employé aux Finances. Il rentrait 
triste et fatigué. Il n'avait nullement l'entrain, l'ar- 
deur de ces grands producteurs qui, étant toujours 
en travail, ont toujours beaucoup à dire et peuvent 
vivifier incessamment un jeune cœur. Je reviendrai 
sur tout cela. 



L'autre cas est celui où, de deux hommes unis 
de cœur, de foi, de principes, l'un donne sa fdle à 
l'autre, une enfant élevée, formée dans ces prin^ 
cipes et cette foi. 

Cela supposerait un père tel qu'on l'a vu dans 
notre premier livre, sur l'éducation. Cela suppose- 
rait une mère. Deux phénix. Si on les trouvait, à la 
seconde génération, on pourrait réaliser une chose 
aujourd'hui impossible, et qui le sera moins dans 
l'avenir : l'hypothèse de deux enfants élevés l'un 
pour l'autre, non pas ensemble, mais dans une 
heureuse harmonie, se connaissant de bonne heure, 
se revoyant par moments, à de grands intervalles, 
de manière à devenir leur rêve mutuel. 

Tout cela (bien entendu), libre pour les deux 



252 QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS? 

jeunes cœurs. Mais avec un peu d'adresse, on crée, 
on cultive l'amour. La nature est une si aimable 
conciliatrice! L'éducation en partie double semble, 
au fond, la seule logique pour l'homme et la femme 
dont chacun n'est qu'une moitié. 

L'idéal oriental d'un même être divisé qui veut 
toujours se rejoindre, c'est le vrai. Il faut compatir, 
les aider, ces pauvres moitiés, à retrouver leur pa- 
renté et refaire l'unité perdue. 



III 



QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 



S'il est dans la vie de la femme une époque re- 
doutable, c'est le mariage de sa fille. Le meilleur, 
le plus doux mariage est pour elle le renversement 
de l'existence. La maison hier était pleine, et la 
voilà vide. On ne s'était pas aperçu de toute la 
place qu'occupait celle enfant, on était trop habi- 
tué à un bonheur si naturel ; on ne s'aperçoit 
pas non plus de la vie, de la respiration. Mais 
qu'une minute seulement la respiration nous 
manque, on étouffe, on va périr. 

Combien différente est la situation pour la mère 
qui dit : « Mon fils se marie, » et pour celle qui 
dit: « Je marie ma fille. « L'une reçoit et l'autre 
donne. L'une enrichit sa famille d'une aimable 
adoption. L'autre, après le bruit de la noce, va 



234 QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 

rentrer chez elle si pauvre! Dirai-je sevrée de sa 
fille? dirai-je veuve de son enfant? non, on ne peut 
pas le dire. Il faut regretter toujours un mot qui 
manque à nos langues, ce mot grave, plein de 
deuil : orba. 



Ce qu'elle livre, c'est elle-même. Et c'est elle qui 
va être bien ou mal traitée dans cette maison étran- 
gère. Elle y vit d'imagination. Cet homme, amou- 
reux aujourd'hui, comment sera-t-il demain?... Et 
encore, lui-même, le gendre, c'est le plus facile. 
Mais, comment sera sa famille, sa mère qu'il aime, 
qui le gouverne, qui règne dans la maison? Que de 
moyens elle aurait de désoler la jeune femme, peut- 
être de la briser pour peu qu'elle lui déplût ! Donc, 
la mère de celle-ci doit, pour protéger sa fille, la 
ménager, lui faire sa cour. 

Jecomprends bien l'inquiétude, la vive préoccu- 
pation de celle qui, la première fois, aperçoit son 
futur gendre, je veux dire du moins le jeune homme 
qui pourrait le devenir. Oh! que je suis de moitié 
dans ses sentiments intérieurs! Elle est souriante, 
gracieuse, mais au fond combien émue!... Vrai- 
ment, c'est sa vie ou sa mort. Ce jeune homme, 



QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 235 

quel est-il? son rival. Plus il sera aimable, aimé, 
et plus il fera oublier la mère. 

Moment curieux à observer, jamais la femme 
n'est si intéressante. Ce combat d'émotions, con- 
tenu, mais transparent, lui donne un charme de 
nature dont on ne peut se défendre. Elle est belle 
de sa tendresse et de son abnégation, belle de tant 
de sacritices. Que n'a-t-elle pas fait et souffert pour 
créer cette fleur accomplie? Une telle fille, c'est la 
vertu visible de sa mère, sa sagesse et sa pureté. 
Comme toute femme, elle a pu avoir ses ennuis, ses 
rêves ; et elle a tout repoussé avec ce seul mot : 
« Ma fille ! » Elle s'est tenue au foyer entre Dieu et 
son mari, donnant ses belles années au devoir, à 
la culture de cette douce espérance. Et, mainte- 
nant, comment sétonner si le pauvre cœur bat si 
fort?... Il est, ce cœur, sur son visage, quoi qu'elle 
fasse, et par moment, il éclate, attendrissant, ado- 
rable, dans le rayonnement de ses beaux yeux 
humides. Grâce, madame, soyez moins belle! Ne 
voyez-vous pas qu'on se trouble et qu'on ne sait 
plus ce qu'on dit? 



C'est une tentation bien forte pour elle d'user de 
ce pouvoir. Elle voit qu'il ne tient qu'à elle d'enve- 



236 QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 

lopper le jeune homme, d'en faire tout ce qu'elle 
voudra. Elle deviendrait maîtresse absolue du futur 
ménage, elle débarrasserait sa fille des intluences 
tyranniques de sa nouvelle famille. Elle lui ferait, 
jour par jour ( que ne peut une femme d'esprit? ) 
un bon mari, doux, docile. Lui confier la chère 
idole, avant d'être sûre de lui, cela lui semble im- 
possible. Il faut le conquérir, ce gendre. Et la voilà 
jeune encore, qui, à l'étourdie, se lance dans d'im- 
prudentes coquetteries. Elle croit pouvoir s'arrêter, 
se retirer à volonté. Qu'arrive-t-il? Il perd la tète, 
parfois veut des choses insensées, ou bien s'éloigne 
et se retire. Cependant le mariage est annoncé, 
déjà publié, la demoiselle compromise. Comment se 
tirer de là? 

Est-ce un roman que je fais? Non, c'est ce que 
j'ai vu plus d'une fois, et ce que l'on voit fréquem- 
ment. La mère aime tant sa tille que, pour la bien 
marier, il lui arrivera de subir les plus étranges 
conditions. Déplorable arrangement qui bientôt les 
laisse tous trois pleins de tristesse et de dégoût. 



Les plus sages, les plus raisonnables, ont pres- 
que toutes ce défaut de chercher, de choisir un 
gendre, comme pour elles, et non pour leurs filles, 



QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 237 

de consulter leur fantaisie, un certain idéal, plus 
ou moins romanesque, que la plupart ont dans l'es- 
prit. 

Double idéal, mais toujours faux. Qu'on me per- 
mette de parler franchement. 

Elles aiment l'énergie mâle, la force, et elles ont 
raison. Mais c'est beaucoup moins la force produc- 
tive et créatrice, que l'énergie destructive. Étran- 
gères aux grands travaux, ignorant parfaitement 
ce qu'il y faut de force d'âme, elles ne comprennent 
de vaillance que les audaces éphémères qui suffisent 
aux champs de bataille, et croient, comme les en- 
fants, que le beau, c'est de casser tout. Notez encore 
que les braves en paroles, près d'elles, ont tout l'a- 
vantage. Elles comptent peu le vrai brave qui se 
tait, hausse les épaules. 

Elles ne jugent pas plus sainement dans le doux 
que dans le fort. Elles placent un grand attrait 
clans celui qui leur ressemble, la poupée qui n'est 
d'aucun sexe. Elles placent fort maladroitement 
un petit roman sensuel sur celui qui n'est bon à rien, 
un page fille, Chérubin, un berger d'opéra-comique, 
Némorin, plus femme qu'Estelle. Dans les ro- 
mans qu'elles écrivent, dit très-bien Proudhon, 
elles n'arrivent jamais à créer un homme, un vrai 
mâle ; leur héros est un homme-femme. 

Maintenant, dans la vie réelle, et dans cette 



23S QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 

grande affaire où la mère choisit pour la fille, elles 
font comme dans leurs romans. Leur préférence est 
souvent, presque toujours pour V homme- femme, le 
bon sujet qui pense bien. D'abord, elles sont flat- 
tées de se sentir plus énergiques, vraiment plus 
hommes que lui. Elles croient qu'elles le gouverne- 
ront. En quoi souvent elles se trompent. Le fade et 
doucet personnage est le plus souvent un matois 
qui s'aplatit pour arriver, au dedans fort égoïste, 
et qui demain paraîtra ce qu'il est, dur, sec et 
faux. 



Madame, en chose si grave, où il s'agit de votre 
vie, bien plus, de celle à qui cent fois vous sacri- 
fieriez cette vie, me permettez-vous de laisser les 
précautions, les vains détours, de dire des paroles 
vraies? 

Savez-vous bien ce qu'il faut à votre charmante 
fille, qui ne dit rien, ne peut rien dire... Mais son 
âge parle, et la nature. Respectez ces voix de Dieu ! 

Eh bien! il lui faut un homme. 

Ne riez point. Cela n'est pas aussi commun que 
vous croyez. 

Il faut un homme amoureux. — J'entends, qui 
reste amoureux, qui le doive être toujours. 



QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 239 

Il lui faul un bras et un cœur, — un bras solide 
qui l'appuie et lui aplanisse la vie, — un cœur riche 
où elle puisse, où elle n'ait qu'à toucher pour voir 
jaillir l'étincelle. 



La femme est conservatrice. Elle désire la soli- 
dité. Et quoi de plus naturel? Il faut un sol ferme 
et sûr pour le foyer, pour le berceau. 

Tout remue. Où trouverons-nous la fermeté que 
vous voulez? 

Nulle place, et nulle propriété, dans le temps où 
nous vivons, ne peut promettre cela. Regardez, non 
pas la France, non le continent, cette mer de sable, 
où tout va et vient. Non, regardez l'île sainte de la 
propriété, la vieille Anglelerre. Si vous exceptez 
cinq ou six maisons, et fort peu anciennes, toute 
propriété à changé de main, et souvent, depuis 
deux cents ans. 

Une seule chose est solide, madame, et nulle au- 
tre : la foi. 

Il vous faut un homme de foi. 

Mais j'entends : de foi active. 

« C'est-à-dire : un homme d'action? » — Oui, 
mais d'aclion productive, — un producteur, un 
créa leur. 



240 QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 

Le seul homme qui ait quelque chance de stabi- 
lité en ce monde, c'est celui dont la forte main en 
fait le renouvellement, celui qui le crée, jour par 
jour; — et, détruit, pourrait le refaire. 

Les hommes qui ont celte action, qui, dans l'art 
ou dans la science, dans l'industrie, dans les affaires, 
opèrent avec cette énergie, — peu importe qu'ils 
formulent leur credo, — ils en ont un. 

Ils ne sont plus dans les brouillards du vieux fan- 
tastique, qui doutait des réalités et ne donnait foi 
qu'aux songes. Ils croient fortement que ce qui est 
est. 

« Belle merveille! » direz-vous. Oui, madame, 
belle et très-récente. C'est la foi aux choses prou- 
vées, c'est la foi dans l'observation, dans le calcul, 
dans la raison. 

Voulez-vous savoir le secret du crescendo de 
l'activité moderne, qui fait que, depuis trois cents 
ans, chaque siècle agit, invente, infiniment plus 
que le siècle qui précède? Cela tient à ce que, sous 
nos pieds, s'affermit la certitude. La vigueur de 
notre action augmente par la sécurité que nous 
donne un sol plus solide. Au seizième, Montaigne 
doutait. Je l'excuse encore ; l'ignorant ne soupçon- 
nait pas l'affermissement d'esprit que donnaient 
déjà les grands précurseurs. Pascal, au dix-sep- 
tième, douta parce qu'il voulait douter ; par Galilée 



QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 241 

et tant d'autres, le terrain était solide. Aujour- 
d'hui, trente sciences nouvelles, bâties de milliards 
de faits, observés et calculés, ont fait de ce terrain 
un roc. Frappez du pied fortement ; ne craignez 
rien, c'est le roc inébranlable du vrai. 

L'homme moderne sait ce qu'il veut, ce qu'il 
fait et où il va. 

Quels sont les sceptiques aujourd'hui? ceux qui 
ont intérêt à l'être, ceux qui ne veulent pas s'in- 
former, ni savoir dans quel temps ils vivent ; ceux 
qui, se réservant toujours de varier, craignent 
d'avouer qu'il y a tant de choses invariables. Quand 
ilsprofessentledoute,je dis : «Combien votre doute 
vous rapporte-t-il? » 



Est-ce à dire que les hommes actifs et productifs 
de ce temps ont la connaissance complète de cette 
trentaine de sciences qui font notre sécurité? Non, 
ils en savent seulement les grands résultats, ils en 
ont l'esprit, ils les sentent sous eux, et solides, et 
vivantes, ces sciences. A tout moment, s'ils se 
baissent, ils reprendront dans la terre maternelle 
de la vérité, une incalculable force. 

Et voilà la vraie différence entre nos pères et 
nous. Ils s'agitaient dans un marais, eau terreuse 



242 QUEL HOMME AIMERA LE MIEUX? 

ou terre aqueuse, et, comme leur pied glissait, ils 
ne faisaient rien de leurs mains. Mais nous, comme 
nous ne glissons plus, nous faisons beaucoup de nos 
mains et beaucoup de notre esprit, beaucoup de 
notre invention. Nous inventons dix fois plus que 
le siècle de Voltaire, qui inventa dix fois plus que 
le siècle de Galilée, qui inventa dix fois plus que 
le siècle de Luther. Voilà ce qui nous rend gais, 
quoi qu'il arrive, voilà ce qui nous fait rire, et 
nous fait arpenter la vie d'un ferme pas de géants. 

Quiconque se sent en puissance, c'est-à-dire plein, 
fort, productif, créateur et générateur, a un fonds 
inépuisable et de gaieté sérieuse (c'est la vraie), et 
de courage, et d'amour aussi, madame. 

Donnez cet homme à votre fille, un homme qui 
soit toujours au-dessus de ses affaires, qui la mêle 
à son action, qui l'entraîne en son tourbillon. 
J'ose répondre qu'il aimera, et qu'à toute heure de 
jour, de nuit (cet unique point contient tout), il 
aura beaucoup à lui dire. 



1Y 



L'ÉPREUVE 



Si Dieu m'avait fait naître fille, j'aurais bien su 
me faire aimer. Comment? En exigeant beaucoup, 
en commandant des choses difficiles, mais nobles 
et juste. 

A quoi sert la royauté, si on ne l'emploie? Il est 
sans nul doute un moment où la femme peut beau- 
coup sur l'homme, où celle qui sent sa valeur le 
charme en lui faisant de hautes conditions, en 
voulant qu'il prouve sérieusement qu'il est amou- 
reux. 

Quoi, monsieur ! toute la nature à ce moment fait 
effort, tous les êtres montent d'un degré, le végétal 
dans la fleur montre la sensibilité, le charme de la 
vie animale, l'oiseau prend un chant divin, et dans 
l'insecte l'amour s'exalte jusqu'à la flamme!... et 



'244 L'ÉPREUVE. 

vous pourriez croire que l'homme n'est pas tenu 
de changer, d'être alors un peu plus qu'homme?... 
Des preuves! monsieur, des preuves!... Autre- 
ment je me soucie peu de vos fades déclarations ; 
je ne vous demande pas, comme ces princesses 
des romans de chevalerie, que vous m'apportiez la 
tête d'un géant ou la couronne de Trébizonde. Ce 
sont là des bagatelles. J'exige bien davantage. 
J'exige que, du jeune bourgeois, de l'étudiant vul- 
gaire, vous me fassiez la créature noble, royale, 
héroïque, que j'ai toujours eue dans l'esprit ; et. 
cela, non pas pour un jour, mais, par une trans- 
formation définitive et radicale. 

Quelle que soit votre carrière, portez-y un haut 
esprit et une grande volonté. Alors, je prendrai 
confiance, je pourrai vous croire sincère; et, à mon 
tour, je verrai ce que je puis faire pour vous. Celui 
qui ne peut rien pour moi, que l'amour même ne 
peut soulever au-dessus de la prose, du terre à 
terre de ce temps, Dieu me garde de l'avoir pour 
mari ! — Si vous ne pouvez changer, c'est que vous 
n'êtes pas amoureux. 



« Hélas ! disent ici les mères, qu'adviendrait-il si 
l'on osait tenir un si ferme langage?... L'amour 



L'ÉPREUVE. '245 

n'est pas à la mode, les jeunes gens sont si blasés, 
si froids, ils trouvent partout tant d'occasions de 
plaisir, désirent si peu se fixer ! ... Les temps de la 
chevalerie sont aujourd'hui bien loin de nous. » 

Madame, dans tous les temps, l'homme ne dé- 
sire vivement que le difficile. Dans ces temps che- 
valeresques, pensez-vous donc que le jeune écuyer 
n'eût pas à discrétion toutes les serves du voisi- 
nage ? Dans le singulier pêle-mêle et l'entassement 
confus de la maison féodale, le page avait à volonté 
force filles, force demoiselles. Eh bien, la seule 
qu'il voulût, c'est la plus fière, l'impossible, — 
celle qui lui faisait la vie dure. Pour celle-là, dont 
il n'avait rien, il voulait être un chevalier. Pour 
elle, il allait mourir à Jérusalem et lui léguait son 
cœur sanglant. 



Aujourd'hui, la croisade est autre, elle est sur- 
tout dans le travail et l'élude, dans l'effort immense 
que le jeune homme doit faire et pour se creuser le 
sillon d'une spécialité forte, et pour éclairer cette 
spécialité par toute la science humaine. Tout se 
tient, et, désormais, celui qui ne saura pas tout 
ne peut savoir une chose. 

Je vois d'ici, rue Saint Jacques, par le hasard 

14 



246 L'EPREUVE. 

opportun de cette fenêtre entr'ouverte, un jeune 
homme matinal, qui n'a pas eu à se lever; il a 
veillé cette nuit, mais n'en est pas plus fatigué. 
Est-ce donc l'air du matin qui l'a si vivement re- 
monté? >'on. Je crois que c'est une lettre qu'il lit, 
relit, use et dévore. Jamais feu Champollion n'étu- 
dia l'écriture trilingue avec plus d'acharnement. 
Lettre de femme, à coup sûr. Elle est courte, mais 
éloquente. Je me contente d'en donner ici une 
ligne : « Maman, qui a mal à la main, me charge de 
vous écrire, — de vous dire qu'on entend ici que 
vous avanciez vos vacances et que vous passiez au 
plus tôt votre dernier examen : Réussissez et venez.» 



Il ne faut pas oublier ce que c'est qu'un pauvre 
jeune homme sur le pavé de Paris, n'en pas oublier 
les tristesses, la langueur et la nostalgie. La science 
est belle, à coup sûr, pour le maître, pour l'inven- 
teur lancé au champ des découvertes, mais com- 
bien sèche et abstraite, comme la prend l'étudiant ! 
Certes, les amis paresseux, légers, qui ne man- 
quent pas d'arriver dans ces moments de tiédeur, 
auraient belle prise... Mais la lettre est là. Pendant 
la conversation de ces étourdis, il la voit du coin 
de l'œil . Elle le tient, elle le fixe, elle lui vaut fièvre, 



L'ÉPREUVE. 247 

migraine, tout ce qui le dispenserait de sortir avec 
eux ce soir. Ils s'en vont, et mon jeune homme se 
met à relire sa lettre, à l'étudier sérieusement, dans 
la forme et dans le fond, tâchant devoir par l'écri- 
ture si la personne était émue, saisissant tel trait 
manqué ou telle virgule oubliée comme chose si- 
gnificative. Mais la même lettre, lue à telle heure, 
à tel moment, est tout autre ; hier elle fut passion- 
née, aujourd'hui d'un froid parfait ; orageuse un 
jour, l'autre jour, on la croirait indifférente. 

Je ne sais qui disait ne regretter rien de sa jeu- 
nesse « qu'un beau chagrin dans une belle prai- 
rie. » Ajoutons la peine charmante qu'on a à étu- 
dier, déchiffrer, interpréter de cent façons l'écriture 
de la bien-aimée. 



« Quoi ! une jeune demoiselle hasarde d'écrire à 
un jeune homme? » Oui, monsieur, sa mère le vent. 
Cette sage mère veut à tout prix soutenir et garder 
le jeune homme. Mais elle ne goûte nullement la 
méthode anglaise, qui croit orgueilleusement qu'on 
i approche sans danger la flamme et la flamme. Les 
Suisses, les hommes du Nord, allaient plus loin 
dans leur grossièreté: ils trouvaient bon quel'amant 
passât des nuits avec la fille, qui, donnant tout, 



248 !/ ÉPREUVE. 

moins une chose, ne manquait jamais, dit on, de 
se lever vierge. Vierge? peut-être, mais non pure. 

Chaque nation a ses vices. Les races germaniques, 
avant tout absorbantes et gloutonnes, sont d'autant 
moins inflammables. Cependant, aujourd'hui que 
le régime lacté des Pamélas anglaises s'est telle- 
ment chargé de viande, même de liqueurs alcooli- 
ques, ces vierges sanguines et surnourries doivent 
désirer elles-mêmes qu'on les garde mieux et qu'on 
les défende de leurs propres émotions. 

Je ne dis pas que parfois il ne faille donner aux 
amants le bonheur de se rencontrer, de se parler, 
de s'entendre. Mais ces communications trop fré- 
quentes, quelque pures qu'on les suppose, auraient 
un inconvénient, de précipiter leur amour, de les 
brûler à petit feu et de les martyriser. Prolongeons, 
s'il se peut, un si beau moment de la vie. Que les 
lettres y suppléent, celles de la mère d'abord, et, 
quand les choses avanceront, deviendront plus 
sûres, un mot parfois de la fille, écrit sous les yeux 
de la mère. 



Mais j'ai oublié de dire comment l'amour a com- 
mencé. 

Heureux ceux qui n'en savent rien! qui, nés au 



L'EPREUVE. 249 

même berceau, nourris au même foyer, commen- 
cèrent ensemble l'amour et la vie ! comme Isis et 
Osiris, les divins jumeaux, qui s'aimèrent au sein 
de leur mère, et s'aimèrent même après la mort. 

Mais la Fable nous apprend qu'enfermés encore 
dans leur mère, encore dans les ténèbres de leur 
douce prison, ils mirent le temps à profit, que cet 
amour si précoce fut déjà fécond, et qu'ils créèrent 
même avant d'être. Nous ne voulons pas pour les 
nôtres que les choses aillent si vite que pour ces 
dieux brûlants d'Afrique. Il faut une initiation, il 
faut de la patience, il faut mériter d'être dieux, 
pour savourer profondément le moment divin dans 
sa plénitude. 

Il est très-bon, il est charmant, qu'ils aient vécu, 
joué ensemble, à trois ans, quatre ans, cinq au plus. 
Au delà, je crois très-utile de séparer les deux sexes. 

Qu'il l'ait vue petit, bien petit, qu'il ait joué avec 
elle, quelque part qu'il aille, il se souviendra de la 
jolie petite fille, — cousine? amie? je ne sais (à 
quatre ans, on est tous parents), de la douce créa- 
ture avec qui il élail méchant, qu'il a souvent con- 
trariée, — et il y aura regret, se rappelant sa com- 
plaisance, son bon cœur, sa jeune sagesse. Tout 
insouciant qu'il esl, comme sont les petits garçons, 
il lui reviendra parfois, avec le joli souvenir des 
jeux, des goûters d'alors, quelque envie delà revoir. 



250 L'ÉPREUVE. 

Et, en effet, à la longue, quand elle aura douze 
ans peut-être, il la reverra, mais plus sérieuse, déjà 
n'osant plus tant jouer, dans le charme et la no- 
blesse de cette première réserve que montre la 
jeune demoiselle, assise près de sa mère aux fêtes 
de famille. Béatrix des Portinari avait justement 
douze ans, et portait une robe de pourpre (c'est-à- 
dire d'un rouge violet), lorsque Dante la vit pour la 
première fois. Elle lui resta au cœur avec cet âge et 
cette robe, et jusqu'à la mort il la vit comme une 
enfant reine, vêtue de lumière. 

Que mon collégien emporte l'idée de sa petite 
Béatrix. Il est sauvé de bien des choses, de la vul- 
garité surtout. Si le plaisir s'offre à l'enfant (ce qui 
n'est que trop ordinaire) par quelque basse com- 
plaisance, il en aura la nausée. Plus haut déjà est 
son cœur. 

Que deux ans, trois ans se passent, qu'il la voie 
enjouée, jolie. L'accomplissement de cette rose, la 
charmante vivacité de la Perdita de Shakspeare, qui 
va, vient, aide sa mère, est bergère, princesse à la 
fois, voilà un nouvel idéal qui gardera mon jeune 
homme. Si des dames peu délicates épient son pre- 
mier sentiment, elles arriveront trop tard. En les 
comparant , il dira : « Ma cousine est bien autre 
chose ! » 



L'ÉPREUVE. 251 

Pétrarque, dans un très-beau sonnet, de naïve 
confession, dit à sa Laure qu'elle est pour lui un 
sublime pèlerinage vers lequel, lui pèlerin, il mar- 
che toute la vie. Et il avoue cependant qu'aux cha- 
pelles qui marquent la route, il fait halte, et fait 
aux madones de courtes prières. — Moi, je ne veux 
point de chapelles, point de madones de passage. 
Je veux qu'à chaque point de la route notre homme 
voie au loin sa Laure et ne s'en détourne pas. 

Je me trompe, Laure elle-même veut qu'il ait 
d'autres maîtresses. Elle n'en est pas jalouse et con- 
sent de partager. Elle sait bien que le cœur de 
l'homme a besoin de diversité. Elle sait qu'au Jar- 
din des Plantes siège cette ravissante dame aux 
belle? mamelles, la grande Isis ou la Nature, qui 
enivre les jeunes cœurs. Elle sait qu'aux écoles du 
Panthéon et partout, son amant poursuivra d'amour 
la vierge Justice. Bien plus, elle est de leur partie, 
elle s'intéresse pour elles. Elle le prie, par sa mère, 
de l'oublier, s'il se peut, pour ses sublimes rivales. 

Beau moment, noble moment, où la femme 
garde la femme! où cette jeune fille absente donne 
courage à celui-ci dans l'élude, les privations ! 
Grand et très-grand avantage de prolonger les tra- 
vaux si fructueux de cet âge, de conserver l'énergie 
au moment où elle est complète, de tenir la coupe 
pleine. La vie âpre, la sauvagerie d'étude qui fait 



252 L'ÉPREUVE. 

les grandes choses, est bien autrement soutenue 
quand ce Robinson de Paris peut dire, dans un 
double alibi de toute vie basse et vulgaire : « J'ai 
ma maîtresse et ma pensée. » 



« Mariage, c'est confession. » J'ai dit et répété 
ce mot; il est très-vrai, très-fécond. 

Oh! quelle chose délicieuse, émouvante et sauve- 
gardante, d'avoir pour confesseur une fille de dix- 
huit ans, à qui on est libre de dire, mais qui, elle, 
est libre aussi de ne pas comprendre encore tout à 
fait, et de ne pas trop diriger. La mère s'attendrit 
parfois, et dit : « N'est-il pas malade?... Je le croi- 
rais, il est triste... Ajoute une ligne pour lui. » 

Il est bien permis du moins au jeune homme de 
conter à la demoiselle les aventures de son esprit, 
les hauts, les bas, les espoirs, les joies, les tris- 
tesses : « Hier, j'ai appris cela... Cela m'ouvre un 
monde... 11 me semble que, dans cette voie, moi 
aussi je trouverai... Aidez-moi, encouragez-moi! 
Je serai un homme, peut-être. » 

Savez-vous ce que je pense? Ce jeune homme est 
un habile et un profond séducteur. C'est une très- 
vive jouissance pour un cœur de femme de créer un 
homme, de s'apercevoir, jour par jour, des progrès 



L'ÉPREUVE. 253 

qu'on lui fait faire. Dans la tiède vie du foyer de fa- 
mille, d'une mère infiniment tendre, d'un père âgé 
et très-bon, grande est la nouveauté pour elle de 
s'associer peu à peu à la vie ardente d'un jeune 
homme d'aventure, qui l'embarque sur son vais- 
seau. 

Elle se sent très-engagée. Elle a peur. Elle se re- 
jette émue vers le sein maternel... 

Un beau jour, elle l'arrête, elle l'étonné, en lui 
écrivant : « Il y a toujours plaisir à converser, 
échanger des idées. Et tout ceci prouve suffisam- 
ment votre esprit... Mais votre cœur? » 



COMMENT ELLE DONNE SON CŒUR 



« Que de choses invraisemblables dans le récit 
qui précède! Un étudiant amoureux! un étudiant 
qui prend sa maîtresse pour confesseur! un étu- 
diant qui ne s'en tient pas à préparer ses examens! 
un étudiant qui étudie!... Oh! cela est trop absurde! 
L'auteur ignore évidemment ce que c'est que les 
écoles. Il oublie ce temps si long qui doit passer 
encore pour arriver au métier, pour acheter une 
charge, se faire une clientèle, » etc., etc. 

Vous m'éclairez. J'oubliais que tous les jeunes 
Français doivent être tous notaires, avoués, fonc- 
tionnaires, plumitifset paperassiers, s'enlasserindé- 
lîniment dans deux ou trois professions effroyable- 
ment encombrées, dont le long noviciat fait qu'ils 
se marient très-tard, la plupart déjà usés. 



COMMENT ELLE DONNE SON CŒUR. 255 

Qui fait cela? C'est surtout la prudence des mères 
qui veulent un gendre bien posé. Fonctionnaire est 
pour elles synonyme de stabilité, — sur cette terre 
de révolutions! — Notaire! comme ce mot-là sonne 
bien à leur oreille ! C'est pourtant le plus souvent 
l'homme d'avance obéré par l'acquisition de sa 
charge. 

C'est ainsi que l'aveuglement de l'esprit de réac- 
tion, l'ignorance et la peur des femmes, font du 
peuple le plus aventureux de la terre le plus sotte- 
ment timide, le plus inerte, le mollusque sur son 
rocher. L'Anglais, l'Américain, le Russe, ont la 
terre entière pour théâtre de leur activité. L'An- 
glaise trouve naturel d'épouser un négociant de 
Calcutta, de Canton. Elle suit son époux, officier, 
dans les dernières îles de l'Océanie. La Hollandaise, 
également acceptera un mari de Java ou de Suri- 
nam. La Polonaise ne craint pas, pour consoler 
l'exilé, d'aller vivre en Sibérie ; la persévérance de 
ces dévouements a créé, par delàTobolsk, une ad- 
mirablePologne, qui parle mieux que Varsovie. Mais 
prenons l'Allemagne même, qui chérit tant l'inté- 
rieur ; vous la voyez se répandre au loin dans les 
deux Amériques. Partout où la famille est forte, elle 
en est plus voyageuse, sûre de porter le bonheur 
avec elle. L'amour crée partout la Patrie ; il l'élend, 
la multiplie. Avec l'Amour l'homme a des ailes. 



2à6 COMMENT ELLE DONNE SON" CŒUR. 

Vous seuls en Europe ignorez que, si l'on ne vous 
habille en soldats, vous êtes le peuple sédentaire, 
le peuple prudent. Vous traînez où vous naquîtes; 
maison périt fort bien sur place, dans votie vie 
de loterie, dans vos tempêtes de bourse, et l'huître 
même y fait naufrage. Voilà votre stabilité, voilà les 
positions sûres pour lesquelles le mariage s'ajourne 
jusqu'à l'âge mûr, jusqu'à l'âge où la plupart, finis, 
n'ont plus que faire d'amour. 



La Gaule et la vieille France furent le pays de 
l'espoir. On se fiait à l'avenir et on le faisait. On 
aimait, on épousait jeune. A l'âge où ceux-ci, érein- 
tôs, font une fin et prennent femme, on avait déjà 
depuis longtemps maison, famille et postérité. 

Les enfants ne vivaient pas tous. Cependant ce 
peuple gai, amoureux et prolifique, a mis partout 
trace de soi. Nos Gaulois, aux temps anciens, 
avaient fait je ne sais combien de peuples en Eu- 
rope et en Asie. Nos croisés du douzième siècle 
créèrent nombre de colonies. Nos Français du sei- 
zième et du dix-septième, par leur énergie, leur 
sociabilité facile, conquéraient le nouveau monde, 
et francisaient les sauvages. Qui arrête cela? Uni- 
quement Louis XIV, qui, attaquant la Hollande, la 









COÏÏMKKI LLLL DOSSE SOîi CŒUll. 2J7 

donna à l'Angleterre, des lors mailies^e dos mers. 
Sans lui, nous aurions les deux Indes. El pourquoi' 
3»ous étions aimés; nous avions des enfants partout. 
Elles Anglais n'en ont nulle pari (sauf un point, 
les États-Unis, où se porta, eu corps de peuple, 
toute la masse des puritains'). 



Songez à loul cela, jeune homme. El, bur le pavé 
de Paris, où vous avez tant de ressources d'idées, 
d'arts et mille moyens de vous faire un homme, 
orientez-vous un peu, observez de tous côtés. Em- 
brassez d'un regard hardi, sage, et l'ensemble de 
la science, et la totalité du globe, la généralité 
humaine. Aimez, et aimez la même, une femme ai- 
mante et dévouée, qui vous aime d'un grand cœur 
et dans l'incertain de la destinée, et dans l'audace 
inventive de vos courageuses pensées. 

.Mais, monsieur, dit le jeune homme, veuillez 
comprendre pourquoi nous devenons si prudents, 
et d'une prudence de femmes. C'est que les fem- 
mes, les mères, nous font de (elles condition . 
Ces belles lois qui, dans les partagi s, les égalent a 
l'homme, les fontriches et influentes, plus influentes 
que le père; car celui-ci peut n'avoir qu'une for- 
tune engagée, en jeu, et hypothétique, Unda que 



258 COMMENT ELLE DONHE SON CŒUR. 

celle de sa femme, souvent gardée par un cou Irai, 
reste à part. Voilà pourquoi elle règne et fait ce 
qu'elle veut. Elle tire ses garçons du collège, pour les 
inettre je ne sais où. Elle donne sa fille à celui qui 
lui plaît. — Moi, par exemple, qui suis-jeV que 
serai-je? ou que ferai-je? Je ne le sais pas encore. 
Cela dépend d'une femme. Je suis favorisé de loin; 
mais, de près, si je vais montrer la moindre au- 
dace d'esprit, elle aura peur, cette mère, reculera, 
gardera sa fille pour un homme posé et rangé. » 

Il a raison, ce jeune homme. Une grande respon- 
sabilité, en ce moment , est à la mère. Elle a une 
énorme puissance pour faire ou défaire. Un mol 
d'elle peut opérer une profonde transformation. Le 
héros peut se ranger, devenir le bon sujet. D'autre 
part aussi, sur ce mot, s'il lui affermit le courage, 
un cœur jeune, amoureux, d'un seul bond, peut 
devenir grand. 

Vous èles femme et jeune encore, madame, mais 
déjà dans cette seconde jeunesse où augmente la 
prudence, où bien des choses ont pâli, où Ton se dé- 
fie delà vie. De grâce, n'imposez pas déjà tant de 
sagesse à ceux-ci. N'exigez pas que ce jeune homme 
commence par la vieillesse. Vous l'aimiez, vous 
preniez plaisir à ses lettres enthousiastes. Eh bien, 
acceptez-le lui-même, comme il csl, jeune et cha- 
leureux. Voire tille n'y perdra pas. Agissez un peu 



COMMENT ELLE DONNE SUN CŒUR. 259 

pour elle. Consultez-la. Je parie qu'elle n'a pas tant 
peur que vous. Et, au fond, elle a raison d'être 
courageuse. Ces âmes-là, aupremier essor, peuvent 
paraître excentriques par l'excès de leurs qualités • 
Mais il faut qu'il y ait trop pour qu'an jour il en 
reste assez. Mûries, bientôt elles arrivent à la véri- 
table force. Ce sont elles qui ménagées, donneront 
l'idéal humain, de l'énergie dans la sagesse. 



Voici nos jeunes gens rapprochés. J'aimerais à 
m'arrêter sur ce moment ravissant, agité, inquiet. 
Au reste, cela ne se dit guère. On est toujours trop 
au-dessous. On n'en saisit que la surface, le joli dé- 
bat, ce doux semblant de dispute où se jouel'amour. 
Il tient un peu de la guerre, et dans une foule d'es- 
pèces, on ne s'approche qu'en tremblant. Il en esl 
ainsi de la nôtre. L'allure vive de la force étonne 
un peu la demoiselle. Et d'autre part, le jeune 
homme, pour peu qu'il aime vraiment, est dans une 
crainte extrême qu'on ne se moque de lui. 

À tort. La femme, la vraie femme, est trop tendre 
pour être moqueuse. Notre demoiselle surtout, éle- 
vée comme on a vu, n'est nullement la bavarde, 
l'effrontée Rosalinde de Shakespeare; — pas davan- 
tage la rieuse étourdie, à tête vide, qu'on voit trop 



2G0 COMMENT ELLE DOJNNE S02\ CŒUfi. 

souvent ici. Sa censure badine est légère, une si 
douce petite guerre ne serait pas même sentie de 
nos jeunes gens à la mode. Mais celui-ci, moins 
blasé, s'émeut, frémit aux moindres choses. D'elle 
il ne supporte rien. 11 se trouble, répond de tra- 
vers, llsoutîre. Et, au même instant, voilà qu'elle 
souffre aussi. Etre sensible à ce point l'un pour 
l'autre, n'est-ce pas de l'amour'.' 



L'amour, qu'est-ce? et comment vient-il? 

Comme on a écrit là-dessus ! et combien inuti- 
lement! Ni le récit, ni l'analyse, n'y sert, ni la 
comparaison. L'amour est l'amour, une chose qui 
ne ressemble à aucune. 

Une comparaison ingénieuse est celle que fait 
M. de Stendhal, celle du rameau qu'on jette aux 
sources salées de Saltzbourg. Deux mois après, on 
Je retire changé, embelli d'une riche et fantastique 
cristallisation, girandoles , diamants, fleurs de 
givre. Tel est l'amour jeté aux sources profondes 
de l'imagination. 

La comparaison allait à son joli livre, ironique et 
sensuel, sur L'Amour. Le fond pour lui est fort sec; 
c'est une pauvre branche de bois, un bâton; voilà 



COMMENT ELLE DONNE SON CŒUR. 2GI 

le réel: et le resle serait le rêve, la broderie de 
vaine poésie, que nous y faisons à plaisir. 

Excellente théorie pour stériliser à fond le plus 
fécond des sujets. Théorie banale, en réalité, mal- 
gré le piquant de la forme. C'est toujours la vieille 
Ihèse : « L'amour n'est qu'illusion. » 

L'amour! je n'ai rien trouvé do plus réel en ce 
monde. 

Réel, comme seconde vue. Seul il donne la puis- 
sance devoir cent vérités nouvelles, impossibles à 
voir autrement. 

Réel, comme création. Ces choses vraies, qu'il 
voyait, il les* faisait telles. Pour la femme, par 
exemple, il est si doux d'être aimée, que, quand elle 
s'en aperçoit, ravie et transfigurée, elle devient in 
finiment belle. Belle on la voit, mais elle l'est. 
f- Réel, comme création double et réfléchie, où le créé 
crée à son tour. Ce rayonnement de la beauté que 
notre amour fait dans la femme, il agit et rayonne 
en nous par nos puissances toutes nouvelle- de dé- 
sirs, de génie et d'invention. 

Comment le nommerons-nous? Qu'importe?... 
C'est le maître, le puissant et le fécond... Qu'il nous 
reste, et nous sommes forts. Lui de moins, sur cette 
terre, nou^ n'aurions rien fait de grand. 



262 COMMENT ELLE DONNE SON CŒUR. 

La surprise aide à sa puissance. Heureux, bien- 
heureux le jeune homme si le hasard montre en 
lui quelque beauté imprévue! Cela avance bien ses 
affaires. 

Exemple : on trouvait qu'à Paris notre homme 
dépensait trop. Il se laissait accuser. On découvre 
que sur sa pension, se réduisant au minimum des 
premiers besoins, il nourrissait une famille pauvre. 
La demoiselle est attendrie. Elle parle peu ce jour- 
là et n'ose le regarder. 

De crime en crime, on découvre que ce coupable 
jeune homme, tandis qu'on le pressait le plus de 
se poser dans sa carrière par les premiers succès 
d'école, qui de loin devaient amener le grand succès 
d'établissement, s'est conduit comme l'ont fait le 
grand peintre Prudhon et notre illustre physiolo- 
giste, M. Serres. Tous deux, sans autre fortune que 
leurs talents, dans un concours, s'ôtèrentle prix à 
eux-mêmes, travaillèrent pour un concurrent. 
Prudhon envoya ainsi à Rome un rival qui, sans 
lui, n'eût pu continuer ses études. Serres, au con- 
cours de médecine, en 1813, ayant parmi ses ca- 
marades un pauvre Anglais interné, qui ne recevait 
rien de chez lui et mourait de faim, imagina de 
concourir pour lui, réussit contre lui-même, et le 
lit ainsi placer élève à l'Hôtel-Dieu. 

Dn acte d'intrépidité, accompli dans un but hu- 



GOMMENT ELI. F. DONNE SON CŒDR. 26.1 

main, c'est encore un joli bouquet à offrir à celle 
qu'on aime. On n'a pas toujours ces hasards. Mais 
ils viennent à ceux qui sont dignes. Un homme 
tombé à la rivière, un incendie, un naufrage, cent 
choses en donnent l'occasion. 

De tels actes emportent l'amour. Là, la femme 
est faible et très- tendre. Je confie celte recette à 
ceux qui ne sont pas aimés. Le seul moyen, c'est 
d'être beau. Du jour où luit cet éclair, elle recon- 
naît son maître, et elle se trouve sans force... A 
lui de n'en pas abuser. 



Comment cela s'est-il fait? je ne sais. Point de 
noce encore, mais il y a mariage. 

Le père et la mère, amoureux de lui presque au- 
tant, l'ayant en si haute estime, respectent leurs 
trie à tête. Ils se fient... Ils ont raison. 

Quelle sage conversation, quoique si tendre, si 
émue? Elle cause insaliablement de ménage et d'ar- 
rangement, des soins de la maison future; lui d'a- 
mour, des futurs enfants. Elle écoute, les yeux 
baissés, mais résignée, docilement. Elle n'a garde 
de l'arrêter et n'objecte pas un mot. Faut-il le dire'.' 
elle est si douce, elle parait si soumise, que lui, il 
se trouble, est tenté de savoir au vrai ce qu'il peut. 



2fli COMMENT ELLE DONNE miX CŒUR. 

La pauvrette pâlit Tort. Elle ne lutte pas, mais pal- 
pite, n'en peut plus, l'haleine lui manque. Com- 
ment insister? Elle chancelle, s'appuie sur lui, 
et enfin s'as.-eoit vaincue d'émotion : « Epargne- 
moi, je t'en prie. C'est ta femme qui, pour quel- 
ques jours, te demande grâce ! » Elle met les 
deux mains dans sa main. « Après ce que tu as 
fait, je ne pourrais te résister. Mais tu me ferais 
du chagrin... Tu vois qu'il se fient à toi... à toi 
seul. Ils m'ont vue si attendrie, qu'ils savent bien 
que je suis faible... Sauve-moi de moi, mon ami, 
défends-moi, protége-moi. Je ne me garde plus 
moi-m A me. » 



VI 

TU QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE 



Les adieux de Sakontala à la maison naiale, à ses 

sœurs, à ses fleurs, aux oiseaux favoris, aux ani- 
maux chéris, ce n'est pas là nue vaine comédie, 
c'est la nature lui mairie. On a désir!'', et on pleure ; 
on a compté les jours, et, le jour venu, c'est trop lot. 
Elle sent bien alors tout ce qu'il fut, ce nid qu'il 
faut quitter, combien suave ci doux. Celle belle 
table de famille, celle couronne déjeunes frères et 
sœurs, qui l'adoraient, la faiblesse de son père, sé- 
vère pour tous et désarmé pour elle, une personne 
enfin, unique, attendrissante, la victime réelle en 
cotte immolation, la pauvre mère, qui se contient 
si bien et ne pleure presque pas... Oh ! c'est trop 
pour la jeune fille ! 

10. 



•266 Tl QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE. 

Nul rêve de bonheur, nul mirage d'imagination, 
ne peut balancer tout cela. La veille encore à table, 
les yeux sur son assiette, elle ose les regarder à 
peine, de peur de se troubler. On descend au jar- 
din. Elle, non. Sous quelque prétexte, elle reste, 
elle traverse de chambre en chambre cette maison 
de sa jeunesse qu'elle va quitter pour toujours. 
Elle dit adieu à chaque meuble, à toute chose amie, 
au piano, aux livres, au fauteuil de son père... 
Mais le lit de sa mère l'arrête... elle éclate en san- 
glots. 

« Quoi donc! elle n'aime pas? » — Ne le croyez 
point. Non, elle aime. Chose bizarre, pourtant na- 
turelle : au moment de le suivre époux, elle le re- 
grette amant. La chambre où elle le rêva, la table 
où elle lui écrivit, entrent dans ses regrets. Les al- 
ternatives orageuses de son amour de tant d'années 
lui reviennent au souvenir. De son bonheur nou- 
veau, elle jette un regard à ce monde de soupirs, 
de songes, de vaines craintes, dont se repait la 
passion; elle en regrette tout, jusqu'aux douceurs 
amères qu'elle trouva souvent dans les pleurs. 

Rien ne la touche plus que de voir sesamisd'en- 
fance, personnages muets à qui l'on n'a rien dit, 
le chien, le chat de la maison, parfaitement infor- 
més de tout. Le chien la suit de longs regards ; le 
chat, morne, immobile, a cessé de manger et reste 



TU 01' ir TER AS TON PÈRE ET TA MÈRE. -20? 

sur son lit, ce petit lit de fille qui sera vide de- 
main. 

Ils ont l'air de lui dire : « Tu pars, et nous res- 
tons. Tu pars pour l'inconnu... Tu quittes la mai- 
son de la douceur et de la grâce, où tout te fut 
permis. Quoi que tu fisses, c'était bien; quoi que 
tu disses, c'était beau. Ta mère, ton père et tous 
étaient suspendus à tes lèvres, recueillaient avide- 
ment tout ce qui t'échappait. Tes sœurs, comme 
raison suprême, alléguaient ta parole, tranchaient 
d'un mot : « Elle l'a dit. » Tes frères étaient tes 
chevaliers, t'admiraient sans mot dire, n'imagi- 
naient rien au delà, n'aimaient dans les autres 
femmes que ce qui te ressemblait. 

«Maîtresse! protectrice! douce nourrice! qui 
tant de fois nous faisais manger dans ta main ! où 
vas-tu et que deviens-tu?... Tu vas donc avoir un 
maître. Tu vas jurer obéissance. Tu vas vivre avec 
l'étranger, avec celui qui t'aime... oui, un jeune 
homme fier et rude... Son énergique activité, tour- 
née au dehors, que lui laissera-t-elle bientôt pour 
.sa femme et pour le foyer? L'efforl du jour le ramè- 
nera souvent triste le soir, souvent amer. Les dés- 
appointements, les non-succès, te reviendront en 
injustes caprices... Cette maison d'amour où tu 
vas, oh ! que de fois elle sera plus sombre que ta 
chère maison paternelle! Tout était si serein ici ! 



2ûS TU QUITTERAS T N P È RE F. T TA M i . R E . 

Dès que tu riais, tout riait. Ta folâtre gaieté, ta 

fraîche jeune voix, ta bonté à faire tous heu- 
reux, cela faisait un paradis, une maison de béa- 
titude. Tout était amour, indulgence ; tous étaient 
enhardis de toi... Car ton père et ta mère n'avaient 
pas le courage de gronder les enfants, ni nous... 
Le chien le savait bien, à certaines heures, que 
tout était permis. Le chat le savait bien. A tels mo- 
ments d'effusion, au desserl de famille, nous nous 
glissions, nous étions de la iète... VA les oiseaux 
venaient, battant des ailes, cueillir à ta lèvre un 
baiser. » 



La femme est née peur la souffrance. Chacun des 
grands pas de la vie est pour elle une blessure. Elle 
croît pour le mariage; c'est son rêve légitime. 
Mais celte vit a nuova, c'est l'arrachement de son 
passé. Pour donner à l'amour l'infini du plaisir, il 
faul qu'elle souffre en sa chair. Combien plus, 
grand Dieu! quand bientôt 1 '«vu Ire époux, l'autre 
amanl, l'enfant, plus cruel, du fond de ses entrail- 
les, reviendra déchirer son sein!... Est-ce tout? 
"nos aïeux eurent ce proverbe sombre : « Mal de 
mère dure longtemps ! » Mère voulait dire matrice, 
et le sens du proverbe, c'esl que la pauvre femme, 



TI" QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE. 26'J 

après la torture et les cris de l'accouchement, n'en 
est pas quitte, que la maternité, de fatigue et d'in- 
quiétude, de chagrins, de douleurs, la suit et la 
suivra; — bref, qu'elle accouche toute la vie. 



Quel jour, à quel moment mène-ton la victime 
à l'autel? 

Que nous importe? dit le législateur. — Que nous 
importe? dit le prêtre. 

L'astrologue du moyen âge disait : « 11 importe 
beaucoup. » 

Lui seul avait rnison. 

Mais ce jour, comment le choisir? Il mettait des 
lunettes, et regardait au ciel, ne voyait rien, puis 
décidait. 

Ce qu'il faut regarder, c'est la femme elle-même, 
la chère créature qui quille tout, qui souffre et se 
dévoue. Il faut aimer, vouloir qu'elle souffre moin 
de son sacrifice. S'il était un jour, une semaine, 
propices et doux, choisissons-les. 



Qu'on me permette de m'arrêter ici, et de de- 
mander comment il se fait que les innombrables 



-'70 TL QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE. 

auleurs qui ont traité de l'amour et du mariage ne 
se soient jamais occupés de ces questions. Mais c'é- 
tait justement le fond de leur sujet, tout au moins 
le point tte départ nécessaire sans lequel ils ne pou- 
vaient parler, raisonner qu'au hasard. 

La nalure, heureusement, ne se fie pas à nous 
pour les grandes fonctions de la vie qui la conser- 
vent. Elless'accomplissentd'instinctetcommesous 
l'empire du sommeil. Notre chimie physiologique, 
si prodigieusement compliquée, va son chemin sans 
demander conseil. Il en a été ainsi de la perpétuité 
de l'espèce humaine, opérée par l'amour et le ma- 
riage, par la constitution de la famille. Tout cela 
n'a presque en rien changé, et l'homme est resté, 
pour ces grandes choses essentielles, dans la ligne 
raisonnable. La déraison ne s'est trouvée que dans 
les hauts esprits, les hommes de pensée et d'auto- 
rité, dans les guides de l'espèce humaine. 

Exemple les économistes, les profonds politiques, 
qui se sont figurés pouvoir réglementer l'amour, 
retarder ou précipiter le cours de la fécondité. Pas 
un ne s'est informé de ce quec'est que fécondation. 
Ils ignorent que l'on a tranché la thèse Malthu- 
sienne, où ils vont toujours à tâtons. 

Exemple les théologiens, qui ont si merveilleuse- 
ment éclairci la Conception sans connaître ce que 
c'est que conception. Exemple les casuisles, qui ont 



TU QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE. 271 

si parfaitement dirigé, purifié la vie conjugale, sans 
savoir ce que c'est que le mariage. 

Ajoutons les littérateurs, ceux qui, dans tant de 
livres éloquents, ontdisculé le droit et le fait, accusé 
ou la femme ou l'homme, pesé la question de la 
supériorité d'un sexe sur l'autre. Notre grand ro- 
mancier, cette femme d'admirable puissance ; notre 
grand discuteur, cet homme de bras fort et terrible, 
qui, secouant le pour et le contre, fait partout jail- 
lir l'étincelle, le monde les contemple en ce grand 
plaidoyer. N'est-il pas étonnant qu'aucun des deux 
n'ait descendu au fond du sujet même, à la base 
inférieure, d'où pourtant fleurit tout le reste? 

Inférieure? Rien n'est inférieur. Laissons là ces 
vielles idées d'échelle, et de haut, et de bas. Dieu est 
sphérique, a dit un philosophe. Le ciel est sous nos 
pieds autant que sur nos tètes. Jadis, on méprisait 
l'estomac, pour relever le cerveau. On a trouvé 
1 1848) que le cerveau digère ; sans lui, du moins, 
on ne fait pas le sucre, qui seul permet de digérer. 



Pour revenir, avant 1850, où l'on posa le fait 
de l'œuf, de la crise d'amour, la théorie ne disait 
que sottise. Avant 1840, où la loi fut posée, et 



272 TU QUITTERAS TON PÈRE ET T\ HÈRE. 

les temps féconds indiqués, toute pratique fut 
aveugle . L'observation persévérante des grands 
anatomistes, l'autorité de l'Académie des sciences 
(vrai pape en ces matières), enfin l'enseigne- 
ment souverain du Collège de France, de 1840 
à iS50, imposèrent à l'Europe ces découvertes, 
acceptées désormais comme article de la foi hu- 
maine. 

Que la science est venue à temps! La médecine, 
en présence du fléau du siècle ! l'universalité des 
maladies de la matrice), après avoir usé en vain des 
brutalités de la chirurgie, bégayait, tournoyait. 
L'ovologie vient au secours. C'est la profonde étude 
des fonctions qui doit ouvrir la voie pour com- 
prendre les altérations. Et qui sait? les premières, 
doucement veillées par l'amour, peut-être prévien- 
draient les secondes. 

Pardonne-moi, jeune homme, ces discours sé- 
rieux à l'heure où, sans nul doute, ton cœur a bien 
d'autres pensées. Mais, mon ami, l'amour est in 
quiet. Tour toi, pour elle, je voudrais, de ton 
ciel poétique, le ramener au réel. Et le réel, c'est 
elle; donc c'est le ciel encore. Il s'agit d'elle, et de 
votre avenir. Quand la santé, la vie de ce cher 
objet est en jeu, ce n'est pas loi qui nous re- 
procheras un excès de . c -ages ç e et de tendres pré- 
cautions. 



TU QUITTERAS TON ['ÈRE ET TA MBI'.E. 27: 

N'est-ce pas un obstacle à l'aire songer que de 
voir tout autour de nous la femme, jeune et char- 
manie, frappée dans l'amour même, condamnée 
aux refus, aux fuites involontaires, ou (contraste 
odieux i donnant le plaisir dans les pleurs? Déso- 
lante situation, qui de bonne heure assombrit le 
mariage, et bientôt le supprime ; qui fait craindre 
la génération. On frémit d'engendrer, quand on 
sait qu'aux épreuves de la maternité le mal s'aigrit, 
s'aggrave. Aux épanchements les plus tendres des 
cœurs qui ne font qu'un, apparaît un tiers, la dou- 
leur, l'effroi de l'avenir (et la mort !) entre deux 
baisers. 

Ce fléau marqua moins jadis, d'abord, parce 
qu'on mourait plus vite et qu'on comptait moins la 
douleur; mais aussi pour une autre cause. La 
femme, nullement affinée, vivant moins de vie céré- 
brale, pouvait réagir davantage physiquement 
contre les chagrins et contre les mauvais traite- 
ments. J'appelle ainsi surtout ce que doucereuse- 
ment on nomme empressements amoureux, mais 
qu'il faut mieux nommer, les exigences de plaisir 
égoïste qui veut trop, qui veut mal et ne s'informe 
pas des temps ni des souffrances. — Celle-ci, faible 
et délicate, ressent tout et profondément. 11 n'y a 
pas à rire ici. Il faut une sérieuse attention, c'est-à- 
dire un amour de (ou- les moments. Ce que je di- 



•274. TU QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE. 

rais à la mère, je le dis bien plus à l'amant. 
Plus fragile au fond que l'enfant, la femme de- 
mande absolument qu'on l'aime pour elle, qu'on la 
ménage fort, et qu'on sente à toute heure qu'en 
serrant trop on n'est bien sûr de rien. Cet ange 
adoré, souriant, florissant de vie, souvent à la terre 
il ne tient que du bout de l'aile; l'autre déjà l'em- 
porte ailleurs. 



Ne demandons pas à l'ignorance du passé ce 
que l'on peut faire dans ce grand intérêt, si cher ! 
11 ne sni t et ne dira rien. A la science seule de ré- 
pondre, à l'amour seul d'exécuter. 

La science dit d'abord une chose simple : qu'il 
faut aimer à l'heure de celle qu'on aime, snns rien 
précipiter, laisser les choses se faire, se succéder 
dans l'ordre naturel, n'en faire qu'une à la fois, 
craindre toute congestionet toute irritation durable. 

Dès lors on sait le vrai moment légitime et sacré, 
où doit se faire le mariage. Dans un mémoire que 
l'Académie des sciences a couronné, autorisé de sa 
haute approbation, il est dit qu'on ne doit marier la 
jeune fille que dix jours après le travail de V ovula 
lion, c'est-à-dire dans la semaine calme, sereine et 



TU QUITTERAS TON PÈRF. ET TA MÈRE. 275 

stérile qu'elle a entre les deux époques. (Raci- 
borski, 4844, p. 155.) 

Cette excellente observation, humaine autant 
que raisonnable, n'est point de pratique empirique. 
Elle est hautement scientifique. Elle dérive des 
faits établis, des lois formulées de l'ovologie. Elle 
en est la déduction naturelle. Elle aussi, elle restera 
invariable, comme loi naturelle et nécessaire du 
mariage. 

Rien de plus sage en etfet. Il faut prendre le mo- 
ment stérile, dit l'auteur, parce qu'elle souffrirait 
trop d'être enceinte dès le premier mois. Quelle 
dureté ne serait-ce pas de faire coïncider pour elle 
trois malaises et trois douleurs : l'indisposition 
mensuelle, l'initiation du mariage, et l'ébranlement 
d'une première grossesse ! 

« La mère y pensait, » dira-t-on. Point du toul. 
Elle laissait passer l'époque, mais la mariait sou- 
vent trois ou qualre jours après, c'est-à-dire pré- 
cisément lorsque la femme est plus féconde. Toul 
d'abord elle était enceinte. 

Les dix jours pleins qu'on surajoute lui seronl 
un bienfait. La science se met ici entre elle el la 
passion impatiente, la garde dans les bras de sa 
mère, et mieux que celle-ci ne faisait. — Ainsi, ton le 
grande découverte, toute grande vérité, qui d'a- 
bord n'est qu'une lumière el ne parle qu'à la rai- 



27C Ti' QUITTERAS TOK PÈRE ET TA MÈRE. 

son, ne tarde pas à aboutir aux touchants résullats 
pratiques qui en fonl une chose de cœur. 



A chaque jour suffi! sa peine. Assez d'un travail 
à la fois. Dispensez, je vous prie, la mariée, dans 
une [elle journée, de ces bruyants repas des noces 
de province, où les sots voudraient l'étouffer. Ils 
diront, si elle ne mange : « Voyez-vous! elle est 
triste... On la force... Elle n'aime pas beaucoup 
son mari. » 

Je vois que le bon sens de nos aïeux voulait, 
tout au contraire, qu'elle ne vînt à cette épreuve 
de séparation et de larmes, de douleur morale et 
physique, que maternellement préparée, bien dé- 
tendue, fraîche et légère, d'autant moins vulné- 
rable. 

Les rites et les symboles du mariage sont bien 
incomplets jusqu'ici. Ils s'occupent surabondam- 
ment d'enseigner au faible qu'il est faible, donc 
qu'il doit être dépendant. Il serait bien plus in- 
structif, plus original, plus humain, d'enseigner 
au fort qu'il ne doit pas ici se montrer fort, lui 
inspirer, à ce moment, les ménagements et la 
compassion. « L'amour v pourvoira, » dit-on. Mais 
c'est tout le contraire , il change étrangement, 



TU QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE. 'J77 

avouons-le. A certaines heures, une bêle sauvage 
rugit d'impatience en l'homme, la férocité du désir. 

Les médecins commencent à soupçonner que la 
précipitation, l'insistance aveugle ( faut-il le dire'.' 
l'orgueil cruel) sont très-souvent la première cause 
d'irritations durables, d'inguérissables congestions. 
— « Inguérissables? » belle demande! Comment 
guérirait-on, si chaque jour revient aggraver? 

Qu'une seule chose te soit présente à ce moment 
si décisif,' la chose pieuse, la chose religieuse, et 
le souverain exorcisme qui chassera le diable plus 
qu'aucune formule. C'est le mot des jurisconsultes : 
« Mariage, c'est consentement. » 

Ce ne serait pas grand'chose de t'en souvenir à 
midi, si tu ne t'en souviens pas le soir, à l'heure 
émue où ton trouble est si grand. C'est alors, c'est 
alors qu'il faut t'en souvenir : « Mariage, c'est con- 
sentement. » 

Je l'aimerais bien si, la veille, tu avais l'esprit 
d'y penser, si, meltant de côté l'orgueil et ses 
sottises, consultant l'amour et le cœur, pensant à la 
pauvre petite, lu te fusses entendu avec la mère, 
qui, sans toi, n'ose rien vouloir. Il faut adoucir, 
assouplir ces épines, sinon les aplanir. Le rite 
compatissant de l'Inde parle ici comme nos mo- 
ins. 

La iiile de France est rieuse, moqueuse parfois à 



'278 TU QUITTERAS TON PÈRE ET TA MÈRE. 

nos dépens, mais en même temps la plus nerveuse 
de toute la terre, si prenable d'imagination ! Elle 
devrait ne pas craindre celui dont elle est mai- 
tresse absolue. Et pourtant elle frémit. Cela va à ce 
point que, n'y eût-il presque aucune difficulté, il y 
en aurait encore par la construction de l'esprit. 
Les hommes, si égoïstes et ne pensant qu'à eux, se 
sont plaints très-souvent de la sorcellerie, qui, 
disent-ils, paralysait tout. Mais les frayeurs de 
femme, plus vraies, vous ne les comptez pas? Il 
faudrait remettre l'esprit, c'est le grand point, 
il faudrait être patient, magnanime, et vouloir... 
non pas contre soi-même, mais pour deux... 
vouloir qu'elle aussi elle fût heureuse ; la consulter, 
lui obéir, et désirer ce doux triomphe : que la dou- 
leur ne déplût pas. 

Heureux qui sait préparer son bonheur! qui le 
veut libre et désiré, se fie à la tendresse, à la bonne 
nature! Adorateur sincère, de dévotion vraie, il 
honore les abords du temple, il en couvre l'accès 
d'une tendre et patiente insistance. D'elles-mêmes, 
pour lui, elles vibreront, les portes saintes. Du 
dieu qu'on croit si loin, la vive étincelle est au 
seuil. 



TU QUITTERAS TON PÈRE ET TA HÈRE. '279 

Dans un état plus haut, plus avancé, où nous 
arriverons, on comprendra pourtant que cette douce 
initiation vaut surtout par la voie nouvelle qu'elle 
donne pour aller au cœur, qu'elle n'est qu'un degré 
des progrès que l'amour fait dans la conquête suc- 
cessive de l'objet aimé. Ces progrès, en toute union 
^rieuse, ont précédé de loin la tète qui en est la 
proclamation. Le mariage d'âmes doit exister long- 
temps avant la noce, pour continuer après et aug- 
menter de plus en plus. 

Effaçons de la langue ce mot immoral et funeste : 
consommation du mariage. Celui-ci, état progres- 
sif, n'a sa consommation que dans l'ensemble de 
la vie. 

La noce est le moment public de cette longue 
initiation. Utile, indispensable, comme garantie, 
elle a souvent, comme fête bruyante et éclatante, 
un très-mauvais effet, de faire tort au mariage. Ce 
bruit fait croire qu'un jour a tout fini, et que l'a- 
mour a tout donné. Les lendemains sont ternes et 
froids. La fêle a le tort de dater ce qui devrait être 
éternel. 

Non, même à ce moment divin, sache bien qu'il 
n'est tel que parce qu'il ne consomme rien, ne finit 
rien ; il est divin, parce qu'il commence. La douce 
idole s'est donnée en ce qu'elle a pu ; donnée en t'ac- 
ceptant d'amour; donnée en disant qu'elleest tienne; 



280 II QUITTERAS TON PÈRE El TA MÈRE. 

donnée en ouvrant à ton plaisir une des profondes 
portes de l'âme. Mais eetle âme est tout un royaume 
île délices qu'il faut maintenant parcourir. Le monde 
de découvertes à faire qui est en elle et qui t'at- 
tend, comment le saurais-tu d'avance? Elle ne le 
connaît pas elle-même. Elle veut seulement de pas- 
sion que tu eu sois maître et seigneur. Possédée, 
elle sent d'instinct qu'elle peut l'être bien davan- 
tage. Elle fera ce qu'elle pourra, pour que cette 
mer insondée de sentiments vierges encore, de 
chastes et délicats désirs, tu la pénétres tout en- 
tière par l'infini des sens nouveaux que va créer en 
toi l'Amour. 



VII 



LA JEUNE ÉPOUSE. — SES PENSÉES SOLITAIRES 



Au livre du l'Amour, j'ai marqué les grands Irails 
extérieurs de la situation. Ici, je voudrais davan- 
tage : observer la femme elle-même, elle surtout 
qui eut de fortes racines de famille, et que le ma- 
riage le plus désiré déracine pourtant du sol où par 
mille fibres elle était engagée. Passage dramatique. 
Des parents regrettés à l'époux adoré, elle passe, 
non pas hésitante, ni combattue, mais déchirée. 
Aime-l-elle moins? infiniment plus, de toute l'éten- 
due de son sacrifice. Elle se donne avec sa douleur, 
et, d'un amour immense, d'une foi sans réserve, 
lui met en main son cœur sanglant. 

Je ne sais si cet homme éperdu de bonheur con- 
serve assez de lucidité pour sentir tout cela. Mais, 

16 



282 LA JfcOKE ÉPOUSE. 

pour moi, je ne connais aucun speclacle plus tou- 
chant que cette fille émue (faut-il dire vierge ou 
femme?) qui tout à coup se trouve transplantée hors 
de ses habitudes et de tout son monde connu, dans 
une autre maison. — C'est, ce sera la sienne. Mais 
encore faut-il bien qu'elle en prenne connaissance. 
Jusque-là, tout est étranger." Elle ne sait où tout 
pose. Chaque meuble neuf lui rappelle le bon vieux 
meuble de famille qu'elle a laissé là-bas. Son mari, 
il ( st vrai, de sa vive personnalité, de sa jeune cha- 
leur, de sa charmante ivresse, illumine et réchauffe 
tout. Mais, quoi qu'il fasse, il n'est pas toujours là. 
Qu'il s'absente un moment, toul change, tout parait 
vide et solitaire. 

L'autre maison, dans sa grande harmonie d'affec- 
tions multiples, père, mère, frères, sœurs, servi- 
teurs, animaux aimés, était un monde tout fait. Et 
ceci est un monde à faire. Heureusement, il est 
ici, l'ardent, le puissant créateur, le vivificateur : 
Amour. 

Il est jaloux. « Si vous voulez, dit-il, créer, com- 
mencer avec moi; si vous voulez que, de mon aile, 
je vous porte dans l'avenir, ne me liez pas de ce til 
trop fort, trop chéri, du passé. La première loi du 
drame, Y unité d'action, c'est la première loi dans la 
vie. N'espérez rien de fort que ce qui sera simple. 

« Bien fou qui croit le cœur immense, qui croit 



SES PENSÉES SOLITAIRES. 283 

qu'en partageant, chaque part est toujours un en- 
tier ! Que sera-ce de toi si elle est toujours là, cette 
mère plaintive, je ne dis pas jalouse, avec qui ta 
femme vivra, à qui tout le jour elle se confiera? 
Qu'un nuage vous vienne, elle en parle et reparle ; 
elle 9e console par sa mère ; le nuage prend corps, 
subsiste à l'horizon. Autrement, c'est toi-même, 
c'est l'amour, c'est la nuit qui seule aurait tout 
dissipé... 

« Et ses frères, crois-tu donc qu'ils ne soient pas 
un peu jaloux de l'homme qui enlève celle qui fut la 
joie de la famille, son charme attendrissant? Jeunes 
et pures émotions, non condamnables, certes. Mais 
cela même fait le lien plus fort, plus naturelle l'hos- 
tilité secrète. L'intime génie de la famille, un mo- 
ment éclipsé, peut revenir plus tard. Avoir grandi 
ensemble ! avoir tant de souvenirs communs ! pou- 
voir se dire (entre eux) mille choses de rien, si pré- 
cieuses pourtant et si chères, dont lu n'as pas eu 
connaissance, c'est un demi-mariage. Le passé a 
cela de fort, de dangereux, qu'embelli par le temps, 
par les perles et les regrets, par les douces larmes 
qu'on lui donne, il est cent fois plus cher que quand 
il était le présent. La sainte lueur du foyer com- 
mun, du berceau où ensemble ils dormirent, s'é- 
veillèrent ensemble, elle ramène toujours les re- 
gards en arrière, Le cœur est double et partagé. La 



28 i LA JEUNE ÉPOUSE. 

tradition, l'antiquité, la pensée rétrograde, com- 
battront l'amour heure par heure... 

« Nature dit : En avant ! . . . Enlève donc ta femme ! 
Sans rompre ses liens de famille, vis avec eile à 
part. Plus sa famille est loin, plus ta femme est à 
toi. Plus aussi tu as ce devoir, ce bonheur, d'être 
tout pour elle. Tu ne peux pas la négliger. Tu es 
son père, et jour par jour tu engendreras son esprit. 
Tu es son frère pour la soutenir de causerie amicale 
et de douce camaraderie. Tu es sa mère pour la soi- 
gner en ses petits besoins de femme, la caresser, la 
gâter, la coucher. Sous ta main maternelle, autant 
que conjugale, elle croira, souffrante, retrouver 
son berceau. El, par toutes ces choses minimes, 
humbles, enfantines, enveloppant la chère enfant, 
tu relèveras d'autant plus avec toi aux aspirations 
de l'avenir. » 



Cela est un peu dur, mais vrai, mais grave. C'esl 
la loi même du mariage. Donc, elle aura des heu- 
res de solitude. Elle en a, dès le lendemain. Car, 
comme on se croyait dans la sécurité du plus doux 
tête-à-tête, voici le médecin, intime ami commun, 
qui force la consigne et voudrait emmener l'époux. 
11 prétexte cent choses vaines, certaine affaire à 
lui, pressée et importante, où le mari seul peut 



SES PENSÉES SOLITAIRES. 285 

l'aider. Celui-ci le maudit, el il le suit pourtant. 
Elle est si raisonnable, que : même en un tel jour, 
elle ne voudrait pas que l'on manquât à l'amitié. 
En réalité, c'est pour elle qu'on agit en ceci, lu 
usage antique et fort sage, c'était de laisser respirer 
un peu la mariée. Plût au ciel qu'on put obtenir 
les trois jours d'abstinence que jadis on leur im- 
posait (sauf échappées furtives). L'amour reprenait 
force et croissait de désir. Et elle, elle avait le temps 
de se remettre. La bonne nature répare vile, adou- 
cit, raffermit. A quelle condition pourtant? Qu'il 
y ait un peu de repos. 

L'amour n'y perdait pas. On le voit au Cantique 
des cantiques. Car la vierge dolente, dès qu'elle 
n'était plus assiégée et persécutée, languissait d'ê- 
tre déjà veuve, voulait qu'il revint à tout prix. Elan 
naïf et si touchant!... Elle était bien paisible jus- 
que-là, cette chaste fille. Et pourquoi l'avez-vous 
troublée? Ne riez pas, méchant ! mais aimez, ado- 
rez... La voilà éperdue (dans ce poëme ardent de 
Syrie) qui se lève la nuit, court le chercher dans 
les rues sombres, au risque de mauvaises rencon- 
tres. . . Protégez-la, conduisez-la. Ramenons-le 
plutôt, cet époux... Ah ! qu'il est heureux ! On ne 
se plaindra plus. La douleur de l'absence rendrait 
douce toule autre douleur. 



16. 



286 f.A JEUHE ÉPOUSE, 

Pour revenir à celle-ci, qui ne court pas les rues 
la nuit, la voilà pour la première fois seule dans sa 
nouvelle maison, en présence de sa pensée. Elle se 
recueille religieusement. Elle couve ce prodigieux 
rêve, et s'en reproduit les détails. Elle revient à son 
mari, si tendre, si généreux, si bon ; et ses yeux 
en sont moites. Elle repasse sa douceur, sa patience, 
son infinie délicatesse, telle mystérieuse circon- 
stance, et elle rougit... Parfois, il lui vient en esprit 
que tout cela est une illusion, un songe, et elle a 
peur de s'éve lier. Mais non, le doute est impossi- 
ble. Un signe fort sensible le lui rappelle assez, un 
signe qui ne passera pas : « Tant mieux ! c'est pour 
toujours, dit-elle (ce pénétrant bonheur, .aiguil- 
lonné d'épines, lui parle de moment en mo- 
ment!... Tnnt mieux! je suis sa chose, marquée 
de son amour... C'est fait... Dieu n'y pourrait plus 
rien. » 

Si fière avant ! et si digne toujours ! Elle est 
femme pourtant, elle est tendre, elle s'attache 
parce qu'elle souffre, veut appartenir et dépendre; 
elle savoure solitairement les humilités de la pas- 
sion. Si les épines durent, elle s'exalte encore plus 
par la difficulté et le devoir. C'est comme la mère 
blessée en allaitant, et qui veut allaiter. Un étrange 
combat se fait, où celui qui désire résiste au dé- 
vouement. S'il est fort, magnanime, s'il se prive. 



SES PENSÉES SOLITAIRES. 281 

à force d'amour, oh! son cœur fond, à elle, et, 
dans son attendrissement, elle paye surabondam- 
ment de caresses, de baisers, de larmes, et le com- 
ble, et l'enivre. Elle ne compte plus avec lui, se 
donne en cent choses charmantes, bref, rend la 
sagesse impossible. Le vertige l'emporte. Il prend 
dans le remords la volupté amère. Mais, n'ayant de 
l'amour que le côté sublime, elle, dans ta douleur, 
elle goûte la divine unité. 



Situation nullement rare, qu'une fatalité sen- 
suelle ne prolonge que trop, parfois des semaines 
et des mois, au grand péril de la victime dévouée. 
L'un en est attristé, humilié, plein de regrets, et 
n'en pèche pas moins. L'autre est fière et pure, 
courageuse; mais elle exige qu'on ne consulte pas. 
Le seul remède qu'on n'ose dire serait, si le mari 
est militaire, marin, un ordre de départ, les ar- 
rêts pour un mois, que sais-je? Mais quel serait le 
désespoir! Au premier mot d'absence, elle éclate, 
elle pleure... « Que je meure ! peu importe ! C'est 
mourir que de le quitter. » 



«S LA JEUNE ÉPOUSE. 

Elle est bien haut en tout ceci! avoue-le, mon 
ami. Mais de toi! je ne sais que dire. Je te plains, 
pauvre serf du corps, je plains notre nature esclave. 

Elle, combien noble et poétique ! C'est la poésie 
du ciel qui est tombée chez toi. Puisses-tu le sentir, 
et l'entourer d'un digne culte !. . Celte frêle et ra- 
vissante émanation d'un meilleur monde, elle t'est 
remise, pourquoi? Pour te changer et te faire un 
autre homme. Tu en as grand besoin. Car, fran- 
chement, tu es un barbare. Civilise-loi un peu. A 
ce contact si doux, tu réformeras les dehors. A cet 
amour si pur, tu sanctifieras le dedans. 

Hier encore, lu étais dans une société d'amis 
bruyants et de plaisir sans gêne, et te voilà avec (a 
jeune sainle, ta vierge, ta charmante sibylle, qui 
sait, comprend, devine toute chose, entend l'herbe 
pousser sous la terre. Elle a toujours vécu à un 
loyer si harmonique, doux et réglé, silencieux. Ta 
force jeune, ta vivacité mâle lui plaisent fort, mais 
l'ébranlent. Ton pas résolu, ion allure un peu 
brusque en fermant portes et fenêtres, étonnent son 
oreille. Sa mère allait si doucement; son père par- 
lait peu, à voix basse. Ton éclatante voix, de tim- 
bre militaire, bonne pour commander des soldais, 
au premier jour, la faisait tressaillir, je ne dis pas 
trembler; car elle souriait tout (Je suite. 

Adoucis-toi pour la douce compagne. Elle veut 



SES PENSÉES SOLITAIRES. 289 

l'être en toul. Eile veut l'aider elle servir, être ton 
jeune ami, dit-elle. Elle est cela, mais autre chose 
encore de faible el de tendre qu'il faut d'autant plus 
ménager qu'elle ne veut pas déménagement. « Moi 
délicate? nullement. Moi malade? jamais. » Elle dit 
à sa mère : « Tout va bien. » Yn jour par mégarde, 
très-pressé de sortir et retardé par elle, parle soin 
excessif qu'elle a de ta toilette, tu as parlé trop 
fort . voilà le pauvre cœur qui s'est gonflé, et, je no 
sais comment, il est venu unelarmc... Justement, 
sa mère arrivait. Surprise, elles'accusc : « Non, ma- 
man, ce n'est rien... Il m'a corrigée; j'avais tort.» 



Le travailleur, forcé de s'absenter de longues 
heures, trouve à cette tristesse la belle et délicieuse 
compensation d'être tellement attendu, désiré. 
Qu'elle est touchante, ici, la tienne ! et quel mal- 
heur qu'alors lu ne puisses revenir te cacher, assis- 
ter à son agitation, surtout aux dernières heures. 
Comme alors tu lirais sur son visage candide, dans 
ses yeux si parlants, tout ce qu'elle a au cœur pour 
loi !... Elle n'a besoin de rien dire! J'entends toul : 
«Que n'esl-il là; il y a si longtemps qu'il est 
parti !... Il va rapporter quelque chose! des nou- 
velles, de quoi m'amuscr ! . . . Oh! c'esl lui que je 



■290 LA JE USE ÉPOUSE. 

veux ! l' entendre monter l'escalier, vite et fort, 
comme il va toujours!... En un moment tout va 
être changé, la maison pleine de rire et de gaieté. 
Tout tremblera dejoie. La table, le foyer, tout rira 
de lumière. Grand appétit, récits rapides! Son cou- 
vert sera là... Non, mieux ici! Voilà bien son 
mets favori, le nôtre, à nous deux seuls (Fido n'en 
aura pas), un baiser par bouehL'e...Silefeu m'en- 
dormait, ou si je faisais semblant, lui qui ne dort 
jamais saura bien m'éveiller... J'ai la coiffure 
qu'il trouvait si jolie... Mais j'ai tort. S'il est fati- 
gué?... ou bien, s'il allait dire que je l'ai prise 
exprès pour la nuit?... Je serais si honteuse ! » 

Voilà ses naïves pensées, que peut-être j'aurais 
dû taire... Il est quatre heures, et l'on t'attend pour 
six ; mais déjà elle ne tient plus en place. Elle va, 
vient, regarde le soleil, se met à la fenêtre : «Qu'est- 
ce ceci? le jour baisse, et mes fleurs voudraient 
se fermer. Les fumées montent des toits... Ces 
gens-là sont heureux ; ils sont rentrés déjà, les fa- 
milles réunies... Que fait-il donc et où est-il?... » 

Par malheur ce jour-là, un obstacle imprévu, 
invincible t'arrête... Sept heures sonnent... Oh ! que 
le flot monte! quel torrent d'imagination, de tristesse 
et de songes !... Sa douceur naturelle en est même 
ébranlée. Une larme d'impatience lui vient, et (le 
croirai-je ! I elle a frappé du pied. Déjà dix fois, vingt 



SES PENSÉES SOLITAIRES. 291 

fois. la table et le l'eu, retouchés, améliorés, per- 
fectionnés, ne font pas revenir le maître. L'inquié- 
tude est au comble, et le pouls bat bien fort... 

Mais l'escalier a retenti. De trois marches en 
trois marches, un jeune homme s'élance. Elle 
aussi... Comme une autre saurait se contenir, se 
faire valoir, attendre ! ... Mais la pauvre petite n'al- 
tend rien et se précipite, se noie dans ton baiser et 
s'évanouit dans tes bras. 



VIII 



ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE 



J'ai entendu un jour un joli mot de paysans : 
« Voyez! il n'y a que huit jours qu'ils sont mariés, 
ils sont déjà si amoureux ! » 

Ce déjà est charmant. 11 exprime une chose bien 
vraie, profondément humaine : qu'on s'aime à me- 
sure qu'on se connaît mieux, qu'on a vécu ensem- 
ble et beaucoup joui l'un de l'autre, il étonnera les 
blasés, les malades et les fatigués. L'estomac dé- 
rangé s'imagine toujours devoir changer de nour- 
riture ; il les trouve toutes insipides et n'en a pas 
plus d'appétit. Plus sain, il sentirait que le même 
n'est jamais le même ; quand legoùl a sa rectitude 
naturelle, il perçoit à merveille de délicates nuances 
dont cette nourriture identique est incessamment 
diversifiée. 



ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 293 

Si cela est vrai du goût, du plus grossier des sens 
combien davantage du plus fin, et du plus multiple, 
l'amour ! Dans les espèces supérieures, tous sentent 
que l'on varie bien plus par les renouvellements, 
les métamorphoses d'une seule, que par l'essai bru- 
tal d'une infinité de femelles. Pour l'homme, l'a- 
mour est un voyage de découvertes, en un petit 
monde infini, et qui reste infini, étant toujours re- 
nouvelé. C'est (pour tout dire d'un mot), de mys- 
tère en mystère, l'éternel approfondissement de 
l'objet aimé, — toujours nouveau et toujours in- 
sondé ; pourquoi ? parce qu'on y crée toujours. 

Les premiers temps sont de vertige, d'aveugle 
élan; oserai-jeledire? c'est un temps d'histoire na- 
turelle. Dans ces premières morsures au fruit de 
vie, on n'en sait guère le goût. L'objet aimé serait 
bien humilié, s'il gardait assez de sang-froid pour 
voir ce qui est vrai, malgré tant de belles paroles : 
combien le sexe compte dans cet éblouissement, 
combien peu la personne. C'est à mesure qu'on ex- 
périmente celle-ci davantage qu'on peut apprécier, 
savourer cette personnalité distincte, aimante, ai- 
mée, cette femme que sa préférence pour nous fait 
supérieure à toute femme. On l'aime en elle et pour 
le plaisir qu'elle donne et pour tous ceux qu'elle a 
donnés ; on l'aime comme son œuvre, sculptée de 
soi et imprégnée de soi ; on l'aime pour ce haut 

17 



204 ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 

attribut de l'amour : qu'en sa brûlante crise il n'ait 
plus son vertige, ni son obscurité, mais sa clarté 
parfaite, sa révélation lumineuse. 



« On aime, disent-ils, parce qu'on ne se connaît 
pas encore. Dès qu'on connaît, on n'aime plus. » 

Qui donc connaît? je ne vois dans le monde que 
des gens qui s'ignorent, qui dans la même chambre 
vivent étrangers l'un à l'autre; qui, maladroits, 
ayant manqué d'abord le côté par où ils auraient 
pu se pénétrer, restent découragés, inertes, stupi- 
dement juxtaposés, comme une pierre contre une 
pierre. Qui sait? la pierre frappée eût donné l'étin- 
celle, et peut-être l'or ou le diamant. 

C'est encore une diction : « Le mariage fait, adieu 
l'amour. » 

Le mariage I et où est-il? je ne le vois presque 
nulle part. Tous les époux que je connais ne sont 
presque pas mariés. 

Ce mot de mariage est élastique. Il admet une 
immense latitude theimomélrique. Tel est marié à 
vingt degFés, tel à dix, et tel à zéro. Spécifions tou- 
jours, et disons : « De combien sont-ils mariés? » 



i 



ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 295 

Tout dépend des commencements. Et il faut 
avouer qu'en général la faute n'est pas aux femmes. 
Les demoiselles vraiment neuves , que la confession , 
le roman et le monde n'ont pas trop mûries, avan- 
cées, apportent au mariage un luxe admirable de 
cœur, de docilité instinctive, de bonne volonté. Elles 
ont une attente immense de la vie où elles entrent. 
Celle qui, près de ses parents, a bien étudié, tra- 
vaillé, et semble savoir tout, elle veut tout appren- 
dre par son mari. Et elle a bien raison. Tout va lui 
revenir dans un degré nouveau de vie et de chaleur. 
Elle avait reçu tout cela passivement, comme chose 
inerte et froide, et elle va le saisir active dans l'é- 
lectricité brûlante, par cette aimantation unique où 
se mêlent le corps et le cœur. 

Et notez que le père ne pouvait mieux faire. 
S'il eût donné une empreinte plus forte, il eût man- 
qué son but. La destinée inconnue, imprévue, de la 
fille, c'était justement ce futur mari. Il ne fallait 
donc pas que son éducation fût trop définitive, mais 
un peu élastique. Donc la famille est hésitante. La 
mère, souvent, d'ailleurs, traîne encore quelque 
peu dans les vieilles idées surannées qui ne seront 
plus celles d'aucun jeune homme. Le père, plus ar- 
rêté sans doute, n'a pu fixer sa fille sur bien des 
choses difficiles et scabreuses où le cœur, les sens, 
sont en jeu. Que de points de morale et que de faits 



296 ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 

d'histoire il lui a montrés de profil ! A l'époux seul 
d'expliquer tout. 

Ce vague, cet incomplet des traditions de la fa- 
mille, l'hésitation et le flottant qu'il y a dans cette 
vie et ces paroles de vieillards, c'est de cela juste- 
ment que la jeune femme a besoin de sortir. Elle 
veut un homme qui décide, qui ne soit pas embar- 
rassé, qui croie, agisse ferme et fort, qui, même 
aux choses obscures, pénibles, ait la sérénité, la 
bonne humeur d'un courage invariable. Elle trou- 
vera plaisir, ayant un homme, à pouvoir être une 
femme, à avoir pour sa foi, sa vie, un bon chevet (je 
ne dis pas trop mou) où elle s'appuie en confiance. 
A ce prix-là , de bien bon cœur , elle dit : « C'est 
mon maître. » — Son sourire fait entendre : « Dont 
je serai maîtresse. » Mais maîtresse en obéissant, 
jouissant de l'obéissance, qui, quand on aime, est 
volupté. 



Je ne sais plus quel législateur indien défend à la 
jeune femme, amoureuse, étonnée de regarder trop 
son mari. 

Et que veut-on qu'elle regarde? c'est son livre 
vivant, lumineux, net, où elle veut lire couramment 
et ce qu'elle croira, et ce qu'elle a à faire. 



ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. '207 

Qu'elle en sera heureuse ! quelle foi sans limite, 
quelle passion d'obéissance, elle apporte aux com- 
mencements ! La fille t'éludait. On peut voir dans 
les chants de la Perse moderne, dans le chant pro- 
vençal (V. Mireille), comme elle fuit par toute la 
nature, prend cent formes pour se faire poursuivre. 
Mais, une fois atteinte, blessée, devenue femme, 
loin de fuir, elle suit, veut suivre son vainqueur; 
elle veut être prise encore plus. Et cette fois elle 
ne ment pas. Dans cet effort naïf et si touchant, 
elle ne craint que d'être importune, va derrière, 
pas pour pas, et dit : « J'irai partout. » Invente, 
si tu peux un monde difficile et nouveau ; elle t'y 
suit. Elle se fera élément, air, mer, flamme, poin- 
te suivre dans l'infini. Mieux encore, elle sera toute 
énergie de vie qui puisse se mêlera la tienne, si tu 
veux, une fleur, si tu veux, un héros. — Charmant 
bienfait de Dieu ! Malheur à l'homme froid, inin- 
telligent, orgueilleux, qui, croyant avoir tout, ne 
.sait mettre à profit le dévouement immense , l'a- 
bandon délicieux de celle qui veut tant se donner et 
le faire jouir davantage ! 



Il faut songer que l'homme a cent pensées, cent 
affaires. Elle, une seule, son mari. Tu dois te dire 



298 ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 

en sortant le matin : « Que fera ma chère solitaire, 
la moitié de mon âme, qui va m'attendre bien des 
heures ? Que lui rapporterai-je qui l'intéresse et la 
nourrisse? C'est de moi qu'elle attend sa vie.» 
Songea cela, ne rapporte jamais, comme font beau- 
coup, la lie du jour, le résidu amer du non-succès. 
Toi, tu es soutenu par l'agitation du combat, la 
nécessité de l'effort, ou l'espoir de mieux faire de- 
main; mais, elle, cette pauvre âme de femme, si 
tendre à ce qui vient de toi, elle recevrait bien au- 
trement le coup, elle en garderait la blessure, en 
languirait longtemps. Sois jeune et fort pour deux; 
rentre sérieux si la situation est sérieuse, mais ja- 
mais triste. Épargne, épargne ton enfant. 

Ce qui la soutiendra Je plus, c'est que tout bon- 
nement tu l'associes à ton métier. Cela est prati- 
cable dans beaucoup de carrières. On restreint 
beaucoup trop le cercle de celles où peut entrer la 
femme. Plusieurs sans doute lui sont plus difficiles. 
Il y faut de l'effort, du temps et de la volonté. Nul 
temps mieux employé. Quel admirable compagnon, 
quel utile associé ! Combien les choses y gagnent, 
combien le cœur, le bonheur domestique? Être un, 
c'est la vraie force, le repos et la liberté. 

Elle veut travailler avec loi. Eh bien, prends-la 
au mot, n'y mets pas les ménagements de la petite 
galanterie, mais l'amour fort, profond. Sache qu'à 






ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 299 

ce premier moment, elle est très-capable d'effort, 
d'application suivie, qu'elle fera tout pour être 
aimée. J'en citerai les plus nobles exemples, et les 
plus surprenants. 



Chacun, selon son art, selon le génie de la 
femme, peut se communiquer, mais tous le doi- 
vent plus ou moins. L'artiste ne doit pas, absorbé 
du côté technique, du détail spécial, de l'effort 
minutieux de l'exécution, s'enfermer en lui-môme, 
sevrer sa compagne de l'idée générale qui lui in- 
spire cette œuvre, et qui l'aurait elle-même inté- 
ressée et soutenue. Le légiste, le politique, ne peut 
la laisser étrangère à ce qui fait sa vie. Rarement, 
elle peut s'y associer utilement, mais elle ne peut 
l'ignorer. Elle s'harmonise encore mieux aux 
choses de la nature. Le médecin qui rentre fatigué 
et dans l'agitation morale de sa grande responsa- 
bilité, ne peut être homme du monde; ce n'est 
guère aux salons qu'il peut passer son moment de 
repos. Combien heureusement il respirerait au foyer 
dans les études pacifiques des sciences de la vie, 
qui indirectement le servent dans son combat contre 
la mort ! 



500 ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 

Infiniment variées sont les âmes des femmes. 
L'homme, je l'ai déjà remarqué, subit le même 
moule, est fait un par l'éducation ; mais les femmes 
sont bien plus nature, plus diverses. Pas une ne 
ressemble. Rien de plus charmant. 

Les navigateurs qui traversent certaines mers des 
tropiques voient parfois les eaux , sur des espaces 
immenses, semblables à de brillants parterres, di- 
versifiées à l'infini de créations vivement colorées. 
Sont-ce des plantes? des fleurs? Non pas, — des 
fleurs vivantes, une merveilleuse iris de vies gra- 
cieuses, comme fluides, mais organisées, mobiles, 
actives, ayant des volontés. Il en est tout ainsi du 
parterre social que le monde féminin présente. 
Sont-ce des fleurs? Non, ce sont des âmes. 

Pour la plupart, les hommes sensuels et aveu- 
gles, tout en louant et caressant, disent : « Ce sont 
des fleurs... Coupons-les. Jouissons, absorbons 
leurs parfums .Elles fleurissent pour nos voluptés ! » 
— Oh! que ces voluptés auraient été plus grandes, 
en ménageant la pauvre fleur, la laissant sur sa 
tige et la cultivant selon sa nature ! quel charme 
de bonheur elle donnerait chaque jour à qui y ver- 
serait son âme? 

Mais diverse est la fleur, diverse est la culture. 
L'une a besoin de greffe, et qu'on y mette une 
autre sève; elle est encore jeune et sauvage. Celle- 



ELLE VEUT S'ASSOCIER ET DÉPENDRE. 301 

ci, molle et douce, tout ù fait perméable, n'a be- 
soin que dimbibition ; rien à faire avec elle que 
d'infiltrer la vie. Telle est plus que fluide, elle est 
légère, ailée ; sa poussière d'amour vole au vent ; 
il faut bien l'abriter, la concentrer, surtout la fé- 
conder. 



17. 



IX 



DES ARTS ET DE LA LECTURE. — DE LA FOI 
COMMUNE 



Un chant d'oiseau de nos aïeux, dit l'idéal léger 
d'alors : 

J'étais petite et simplette. 
Quand à l'école on me mit. 
J'étais petite et simplette, 
Quand à l'école on me mit. 
Et je n'y ai rien appris... 
Qu'un petit mot d'amourette !... 
Et toujours je le redis, 
Depuis qu'ai un bel ami ! 

Mais ce petit mot d'amour, toi, lu dois le déve- 
lopper. Que contient-il ? les trois mondes, tout le 
réel, — pas davantage. 



DE LA FOI COMMUNE. 505 

Elle ne serait que trop portée à te laisser faire, 
agir, raisonner seul. Elle se contenterait aisément 
de n'être qu'une chose charmante qui te donnât du 
plaisir. Tu dois en faire une personne, l'associer de 
plus en plus à ta vie de réflexion. Plus elle devien- 
dra une âme, et plus elle aura de moyens pour 
s'unir à toi davantage. Rends-la forte, aie con- 
fiance. Elle sera attendrie de se sentir par toi plus 
libre, heureuse d'avoir plus à donner, et d'être 
une volonté, afin de mieux se r rclre en toi. 



Apprends une chose nouvelle qui s. : a un des 
bonheurs de l'avenir dans un monde lus civilisé. 
C'est que chaque art, chaque science-, nous offre 
une voie spéciale pour pénétrer davantage dans la 
personnalité. Il n'est pas aisé à deux âmes de s'at- 
teindre au fond et de se mêler. Mais chacune de 
ces grandes méthodes qu'on appelle sciences oa 
arls, est un médiateur qui touche une fibre nou- 
velle , ouvre un organe d'amour inconnu dans 
l'objet aimé. 

Apprends encore une chose, trop peu observée, 
et qui rend la communion des idées délicieuse avec 
la femme. C'est qu'elle les reçoit par des sens qui 
ne sont point du tout les nôtres, et nous les ren- 



30i DES ARTS ET DE LA LECTURE. 

voie sous des formes très-charmantes et très-émou- 
vantes que nous n'aurions pas attendues. Ce qui à 
l'homme est lumière, à la femme est surtout cha- 
leur. L'idée s'y fait sentiment. Le sentiment, s'il 
est vif, vibre en émotion nerveuse. Telle pensée, 
telle invention , telle nouveauté utile , t'affectait 
agréablement au cerveau, te faisait sourire, comme 
d'une aimable surprise. Mais elle, elle a senti de 
suite le bien qui en résulterait, un bonheur nou- 
veau pour l'humanité. Cela l'a touchée au sein, elle 
palpite, — à l'épine, elle a froid, et près de pleurer. 
Tu t'empresses de la raffermir, tu lui prends ten- 
drement la main. L'émotion ne diminue pas; comme 
un cercle dans un milieu fluide fait des cercles 
toujours plus grands , de l'épine, elle rayonne à 
tous ces organes, aux entrailles, aux bases de l'être, 
— se mêle avec sa tendresse, et, comme tout ce 
qui est en elle, se fond en amour pour toi... Elle 
se rejette sur loi et te serre entre ses bras. 



Quel infini de bonheur tu vas trouver à traverser 
avec elle le monde des arts ! Ils sont tous des ma- 
nières d'aimer. Tout art, surtout dans ses hau- 
teurs, se confond avec l'amour, — ou avec la reli- 
gion, qui est de l'amour encore. 



DE LA FOI COMMUNE. 505 

Quiconque enseigne une femme à ces degrés 
supérieurs, est son prêtre et son amant. La Légende 
d'Héloïse et de la Nouvelle Héloïse n'est pas chose 
du passé, mais du présent, de l'avenir, en un mot 
d'histoire éternelle. 

Voilà pourquoi la vierge ne peut pénétrer dans 
l'art que jusqu'àun certain degré. Et voilà pourquoi 
le père est un précepteur incomplet. Il ne peut pas, 
ne veut pas qu'elle dépasse avec lui certaines ré- 
gions sérieuses, froides encore. Il l'y conduit. Mais 
quand elle avance au delà dans sa chaleur jeune 
et pure, il s'arrête et se retire. Il s'arrête au seuil 
redoutable d'un nouveau monde, l'Amour. 

Exemple. Pour les arts du dessin, il lui donne, 
dans sa noblesse, l'ancienne école florentine, telles 
madones de Raphaël et de sages tableaux du Pous- 
sin. Ce serait une impiété s'il lui enseignait le 
Corrége, ses frissons, son frémissement. Ce serait 
chose immorale de lui dire la profondeur mala- 
dive, la grâce fiévreuse, sinistre, de la mourante 
Italie dans le sourire de la Joconde. 

Même la vie, la vie émue ne s'enseigne que par 
l'amour. Quand la superbe Néréide, la blonde po- 
telée de Rubens, dans la bouillonnante écume, 
trépigne, murmure l'hyménée, et déjà conçoit l'a- 
venir, tant pis pour la demoiselle qui sentirait ce 
mouvement, entendrait ce je ne sais quoi qui sort 



306 DES ARTS ET DE LA LECTURE. 

de sa bouche amoureuse! En conscience, elle en 
saurait trop. 

Même le chef-d'œuvre de la Grèce, de noblesse 
pure et sublime, si loin, si loin des sensualités du 
peintre d'Anvers, les femmes évanouies, les mères 
défaillantes du temple de Thésée, quelle vierge osera 
les copier? Telle en est la palpitation, tel le batte- 
ment du cœur, visible sous ces beaux plis, qu'elle 
en resterait troublée. Cette contagion d'amour, 
de maternité, la bouleverserait. Oh! mieux vaut 
qu'elle attende encore. C'est sous les yeux de son 
amant, c'est dans les bras de son mari qu'elle peut 
s'animer de ces choses et s'en approprier la vie, 
en recevoir les effluves et la chaude fécondation, y 
boire à longs traits la beauté, s'en embellir elle- 
même, en doter le fruit de son sein. 



La musique est la vraie gloire, l'âme même du 
monde moderne. Je définis cet art-là : / art de la 
fusion des cœurs, l'art de la pénétration mutuelle, 
et d'un si intime intérieur, que, par elle, au sein 
de la femme aimée, possédée, fécondée, tu iras 
plus loin encore. 

Ce que Dumesnil, Alexandre, ont dit des grandes 
symphonies, de la musique d'amitié, de la musique 



DE LA FOI COMMUNE. 307 

de chambre, je l'admire trop pour le redire. Je n'y 
ajoute qu'un mot. — C'est que de l'homme à la 
femme tout est musique d'amour, musique de foyer 
et d'alcôve- Un duo, c'est un mariage. On ne prête 
pas son cœur, mais on le donne un moment, on se 
donne, et plus qu'on ne \eut. Que dire de celle qui 
chaque soir chante avec le premier venu ces choses 
émues, pathétiques, qui mêlent les existences au- 
tant que le baiser suprême? L'amant, le mari, vien- 
dront tard; d'elle ils n'auront rien de plus. 



Heureux celui dont la femme refait tous les jours 
le cœur par la musique du soir! «Tout ce que j'ai, 
je te le donne, dit-elle... Mes idées? non, je suis en- 
core si ignorante! mais je saurai tout avec toi... 
Ce que je puis te donner, c'est le souffle de mon 
cœur, c'est la vie de ma poitrine, âme flottante où 
mon amour nage comme une ombre indécise, un 
rêve. — Eh bien, prends mon rêve et prends-moi. » 

« Ah ! que le rhythme m'a manqué ! dit-il. Quelle 
vie sauvage j'ai vécu... » 

Elle veut, elle lâche, elle se livre... ne peut au- 
tant qu'elle voudrait. Car c'est si pur! car c'est si 
haut!... 

Il plane sur des ailes d'or dans le ciel profond de 



308 DES ARTS ET DE LA LECTURE. 

l'amour. 11 voudrait bien aussi la suivre un peu de 
la voix, n'ose d'abord et chante bas... Il modère sa 
force timide. 

Puis, peu à peu, se lançant, il la fait vibrer à son 
tour. Émue, elle essaye de suivre, palpite,.. Oh! 
qu'ils sont unis! 

Mais l'émotion est trop forte, la voix manque, et 
le chant expire dans l'abîme d'harmonie profonde. 



La musiqueest le couronnement, la suprême fleur 
des arts. Mais la prendre pour base principale de 
l'éducation, comme on fait, c'est chose insensée, 
infiniment dangereuse. 

Art moderne presque sans passé. Au contraire, 
les arts du dessin sont de tous les temps, et repré- 
sentés à tout âge de l'histoire. Ils fournissent par 
cela seul une carrière riche et variée. A toute épo- 
que, la sculpture, la peinture, offrent non-seule- 
ment des modèles à l'imitation, mais les textes les 
plus féconds à l'initiation intellectuelle. Ces textes 
se marient à merveille à ceux de la littérature, les 
suppléent. Ce que Rabelais, Shakspeare, ne peu- 
vent exprimer de telle idée, de telle nuance, de tel 



DE LA FOI COMMUNE. 309 

aspect de leur siècle, est dit par Vinci, par Corrége, 
par Michel-Ange ou Jean Goujon. 

Tous les livres trop ardents que le père a évités, 
dont il n'a osé donner tout au plus que des pas- 
sages, ils te sont ouverts à toi. Et quel bonheur 
sera-ce donc de mettre entre toi et ta bien-aimée 
tous les trésors de la vie, et les Bibles de l'histoire 
et les Bibles de la nature! Leur ravissante concor- 
dance lui fera un oreiller pour y reposer sa foi. 
Chaque soir, sans trop l'agiter et sans faire tort à sa 
nuit, une douce et nourrissante lecture, mêlée de 
paroles tendres, lui révélera quelque chose de l'a- 
mour universel, et quelque aspect nouveau de Dieu. 
Elle peut maintenant chastement savoir tout, car 
c'est une femme. Ce qui eût troublé la fille, lui 
sanctifiera le cœur et lui donnera près de toi un doux 
somme et de nobles rêves. 



C'estpar l'amour que la femmereçoit loutechose. 
Là est sa culture d'esprit. 

En prendras-tu l'aliment dans le petit, le mé- 
diocre? Sous prétexte de facilité, c'est ce que Ion 
fait toujours. On ne sait pas qu'au contraire le 
grand, le fort, c'est le simple. La femme dit mo- 
destement : « Je laisse aux hommes ces grandes 



510 DES ARTS ET DE LA LECTURE. 

choses : je m'en tiens aux petits romans. » Mais ces 
romans, faibles et fades, ces pâles images d'amour, 
n'en sont pas moins laborieux d'incidents et d'im- 
broglios. 

Non, visons toujours au plus haut. Là est la 
grande lumière, là aussi la force du cœur, même la 
vraie pureté. 

L'amour, où le prendrons-nous? Telle femme 
Tirait chercher dans Balzac. Mieux vaudrait ma- 
dame Sand. Il y a là du moins toujours un élan vers 
l'idéal. Et mieux encore, pourquoi pas dans le Cid 
et dans Roméo! pourquoi pas dans Sacontaht et 
dans la Bidon de Virgile?... 

Mais, à une énorme hauteur, par-dessus toutes 
œuvres humaines, les grandes légendes antiques 
dominent tout, humilient tout. 

Nos idées sur le progrès ne peuvent faire illusion . 
L'antiquité nous a laissé à creuser l'infini de l'ana- 
lyse, et c'est le champ du progrès. Mais, dans sa 
force synthétique, dans la chaleur organique qui 
la poussait en avant, ce jeune géant, en deux 
pas, toucha les deux pôles, atteignit les bornes du 
monde. Elle a créé les grands types de simplicité 
divine. Ainsi, le mariage héroïque a son type si 
haut dans la Perse, que celui de Rome même en est 
un amoindrissement, prosaïsé, vulgarisé. Ainsi, la 
bonté, la chaleur, l'adorable force de vie et de ten- 



DE LA FOI COMMUNE. 311 

dresseinstinctive, l'amour (si vous voulez) physique, 
mais s'épanchant en torrents de bienfaisance uni- 
verselle, c'est la légende d'Egypte. Rien n'y ajouta 
jamais, et l'on n'a pu qu'adorer. 



X 



LA GRANDE LÉGENDE D'AFRIQUE. — LA FEMME 
COMME DIEU DE BONTÉ 

(Fragment de l'Histoire de V Amour.) 



Le chef-d'œuvre de Tari égyptienne Ramsès, que 
l'on voit à Ipsamboul, à Memphis et au musée de 
Turin, offre un caractère unique de bonté dans la 
puissance, et de placidité sublime. Cette expres- 
sion, qu'on pourrait croire particulière à cette 
figure, j'en ai retrouvé quelque chose dans une 
bellemomiedeLeyde,quiestaussiunjeunehomme. 
C'est un caractère de race, fort contraire à la sé- 
cheresse du maigre profil arabe, qui semble taillé 
au rasoir. Ici une douceur extrême, une plénitude 
qui n'a rien de lourd, mais semble l'épanouisse- 
ment pacifique de toutes les qualités morales. Le 
cœur est sur le visage, sanctifiant, béatifiant la 
forme matérielle par le rayon intérieur. 



LA GRAHDB LÉGENDE D'AFRIQUE, ETC. 515 

Cette extraordinaire bonté est plus qu'indivi- 
duelle; c'est la révélation d'un monde. On y sent 
que la grande Egypte fut comme la fête morale, 
la joie et le divin sourire de ce profond monde 
africain, fermé de tout autre côté. 

La forme supérieure de l'Afrique, au-dessus du 
nègre, au-dessus du noir, parait être l'Égyptien. 
Si malheureux, s constamment déprimé, depuis 
le temps de Joseph jusqu'à Méhémet-Ali, jusqu'à 
nous, le pauvre fellah d'Egypte est un homme 
d'une intelligence, dune adresse peu commune. 
Un mécanicien, employé au service du pacha, nous 
disait que les indigènes qu'il admit dans ses ate- 
liers lui prêtaient une attention extraordinaire, 
l'imitaient parfaitement, et devenaient, en quinze 
jours, d'aussi excellents ouvriers qu'un Européen 
en deux ans. 

Cela même tient à leur douceur, à leur grande 
docilité, au besoin qu'ils ont de plaire et de satis- 
faire. Cette race excellente d'hommes ne veut qu'ai- 
mer et être aimée. Dans l'immolation cruelle que 
le pouvoir a toujours faite de l'individu et de la 
famille, leur tendresse mutuelle semble être d'au- 
tant plus grande. La mort précoce de l'homme qui 
succombe à un travail excessif, l'enfant enlevé par 
les cruelles razzias de la milice, c'est une suite non 
interrompue de pleurs, de sanglots et de deuil. 



31Î LA GRANDE LÉGENDE D'AFRIQUE. 

L'antique lamentation d'Isis, cherchant sonOsiris, 
n'a jamais cessé en Egypte ; le long du fleuve , à 
chaque instant, vous l'entendez recommencer. 

Cette lamentation, on la retrouve peinte, sculp- 
tée, par tout le pays. Qu'est-ce que ces monuments 
de deuil, ce soin infini de sauver ce qu'on peut 
sauver, la dépouille, d'entourer le mort de prières 
écrites sur les bandelettes, de recommander aux 
dieux celui dont on est séparé? Je n'ai pas visité 
l'Egypte; mais quand je parcours nos musées égyp- 
tiens, je sens que cet immense effort d'un peuple, 
ces dépenses excessives que s'imposaient les plus 
pauvres, c'est l'élan le plus ardent qu'ait montré 
le cœur de l'homme pour retenir l'objet aimé et le 
suivre dans la mort. 

Les religions jusque-là déroulaient leur épopée ; 
mais, silence, voici le drame. Un génie nouveau se 
dresse sur l'Europe et sur l'Asie. 



Posons la scène d'abord. Cette terre de travail et 
de larmes, l'Egypte en soi est une fête, et c'est le 
pays de la joie. Du sein brûlé de l'Afrique, matrice 
ardente du monde noir, s'ouvre à la brise du nord 
une vallée de promission. Des monts inconnus des- 
cend le torrent de fécondité. On sait la joie fréné- 



LA FEMME COMME DIEU DE BONTÉ. 315 

tique du voyageur mourant de soif, qui parvient 
enfin à franchir les sables, qui touche l'oasis dési- 
rée, et l'Egypte, enfin, cette grande oasis pour les 
pays africains. 

Le premier mot de l'Egypte c'est Isis, et Isis, 
c'est le dernier. La femme règne. Un mot remar- 
quable est resté par Diodore : Qu'en Egypte les 
maris juraient obéissance à leurs femmes. Expres- 
sion exagérée d'une chose réelle, la prédominance 
féminine. 

Le haut .génie de l'Afrique, la reine de l'ancienne 
Egypte, Isis, trône éternellement parée des attri- 
buts de la fécondation. Elle porte le lotus à son 
sceptre, le calice de la fleur d'amour. Elle porte 
royalement sur la tête, en guise de diadème, l'avide 
oiseau, le vautour, qui ne dit jamais : Assez. Et, 
pour montrer que celte avidité ne sera pas vaine, 
dans cette coiffure étrange, l'insigne de la vache 
féconde se dresse par-dessus le vautour, et dit la 
maternité. — La fécondité bienfaisante, l'infinie 
bonté maternelle, voilà ce qui glorifie, purifie ces 
ardeurs d'Afrique. Tout à 1 heure, la mort et le 
deuil, et l'éternité du regret, vont trop bon les 
sanctifier. 

Les religions sont-elles sorties uniquement de la 
nature, du climat, du génie fatal de la race et de la 
conlrée? oh I bien plus, des besoins du cœur. 



316 LA GRANDE LÉGENDE D'AFRIQUE. 

Presque toujours, elles jaillirent des souffrances de 
l'âme blessée. Sous la piqûre d'un trait nouveau, 
l'homme, comme un arbre de douleurs, arracha de 
lui un fruit de consolation nouvelle. Jamais nulle 
religion n'a mieux témoigné de ceci que celle de 
l'ancienne Egypte : elle est manifestement la conso- 
lation sublime d'un pauvre peuple laborieux, qui, 
travaillant sans relâche, sentant d'autant plus la 
mort que la famille est tout pour lui, chercha 
quelque allégement dans la nature immortelle, 
se fia à ses résurrections, et lui demanda l'espé- 
rance. 

Et la nature attendrie lui jura qu'on ne meurt 
jamais. 

L'originalité puissante de cette grande concep- 
tion populaire, c'est que, pour la première fois, 
l'âme humaine, la terre et le ciel, associèrent leur 
triple drame dans le cadre de l'année. L'année ne 
meurt que pour renaître. L'amour se prit à cette 
idée, et crut l'éternelle renaissance et la résurrec- 
tion de l'âme. 

Quand je vois, dans les montagnes, tel pic de 
basalte qui a percé toutes les couches, et domine 
tous les sommets, je me demande de quelle profon- 
deur immense, et par quelle énorme force, a donc 
pu surgir ce géant. La religion de l'Egypte me 
donne cet étonnement. De quelle profondeur jaillit- 



LA FEMME COMME DIEU DE BONTE. 517 

elle, et de tendresse physique, et d'amour et de 
douleur?... Abîmes delà nature!... 



Dans la mère universelle, la Nuit, furent conçus, 
avant tous les temps, une fille, un fils, Isis-Osiris, 
mais qui déjà s'aimaient tant dans le sein mater- 
nel, et qui étaient tellement unis, qu'Isis en devint 
féconde. Même avant d'être, elle était mère. Elle 
eut un fils qu'on nomme Horus, mais qui n'est 
autre que son père, un autre Osiris de bonté, de 
beauté, de lumière. Donc, ils naquirent trois (mer- 
veille I : mère, père et fils, de même âge, de même 
amour, de même cœur). 

Quelle joie! les voilà sur l'autel, la femme, 
l'homme et l'enfant. — Notez que ce sont des per- 
sonnes, des êtres vivants, ceux-ci. Non la trinité 
fantastique où l'Inde fait l'hymen discordant de 
trois anciennes religions. Non la trinité scolastique 
où Byzance a subtilement raisonné sa métaphysique. 
[ Ici, c'est la vie, rien de plus; du jet brûlant de la 
nature sort la triple unité humaine. 

Oh ! que les dieux jusque-là étaient sauvages et 
terribles! Le Siva indien ferme l'œil, carie monde 
périrait sous son dévorant regard. Le dieu des 
purs, le Feu des Perses, a faim de tout ce qui 

18 



318 LA GRANDE LÉGENDE D'AFRIQUE. 

existe. Ici, c'est la nature même qui est sur Tau- 
tel, dans son doux aspect de famille, bénissant la 
création d'un œil maternel. Le grand dieu, c'est une 
mère. — Combien me voilà rassuré! j'avais peur 
que le monde noir, trop dominé de la bête, saisi, 
dans son enfantement, des terrifiantes images du 
lion et du crocodile, ne fît jamais que des monstres. 

Mais le voilà attendri, humanisé, féminisé. L'a- 
moureuse Afrique, de son profond désir, a sus- 
cité l'objet le plus touchant des religions de la 
terre... Quel? la réalité vivante, une bonne et 
féconde femme. 

Que c'est ardent! mais que c'est pur ! Ardent, si 
on le rapproche des froids dogmes ontologiques. 
Pur, si on le met en face des raffinements mo- 
dernes, de nos blêmes conceptions, de la corrup- 
tion pieuse, du monde de l'équivoque. 



La joie éclate, immense et populaire, toute naïve. 
Une joie d'Afrique altérée, c'est l'eau, un déluge 
d'eau, une mer prodigieuse d'eau douce qui vient 
de je ne sais où, mais qui comble cette terre, la 
noie de bonheur, s'infiltrant et s'insinuant en ses 
moindres veines, en sorte que pas un grain de 
sable n'ait à se plaindre d'être à sec. Les petits 



LA FEMME COMME DIEU DE BONTÉ. 519 

canaux desséchés sourient à mesure que l'eau ga- 
zouillante les visite et les rafraîchit. La plante rit 
de tout son cœur quand cette onde salutaire mouille 
le chevelu de sa racine, assiège le pied, monte à la 
feuille, incline la tige qui mollit, gémit doucement. 
Spectacle charmant, scène immense d'amour et de 
volupté pure. Tout cela, c'est la grande Isis, inon- 
dée de son bien aimé. 

Il travaille le bon Osiris. Il fait l'Egypte elle- 
même. Cette terre, c'est son enfant. Il fait la cul- 
ture d'Egypte. Il lui engendre les Arts sans les- 
quels elle eût péri. 

Mais rien ne dure. Les dieux s'éclipsent. Le vi- 
vant soleil de bonté qui sema au sein d'Isis tout 
fruit, toute chose salutaire, il a pu tout créer de 
lui, sauf le temps, sauf la durée. Un matin, il dis- 
paraît... Oh! vide immense! où donc est-il! Isis, 
éperdue le cherche. 

La sombre doctrine, répandue dans l'occident de 
/'Asie, que les dieux même doivent mourir, ce dogme 
de la Syrie, de l'Asie Mineure et des Iles, n'eût pas 
dû, ce semble, approcher de cette robuste Afrique. 
qui a un sentiment si fort et si présent de la vie. 

Mais, comment le méconnaître? Tout meurt. Le 
père de la vie, le Nil tarit, se dessèche. Le soleil, à 
certains mois, n'en peut plus; le voilà défait et 
pâle; il a perdu ses rayons. 



320 LA GRANDE LÉGENDE D'AFRIQUE. 

Osiris, la vie, la bonté, meurt, et d'un trépas 
barbare, ses membres sont dispersés. L'épouse 
éplorée retrouve ses débris ; un seul lui manque 
qu'elle cherche en s'arrachantles cheveux. « Hélas! 
celui-ci, c'est la vie, l'énergie de vie !... Puissance 
sacrée d'amour, si vous manquez, qu'est-ce du 
monde?... Où vous retrouver maintenant? » Elle 
implore le Nil et l'Egypte. L'Egypte n'a garde de 
rendre ce qui sera pour elle le gage d'une fécondité 
éternelle. 

Mais une si grande douleur méritait bien un mi- 
racle. Dans ce violent combat de la tendresse et de 
la mort, Osiris, tout démembré qu'il est, et si 
cruellement mutilé, d'une volonté puissante, res- 
suscite, revient à elle. Et, si grand est l'amour du 
mort, que, par la force du cœur, il retrouve un 
dernier désir. Il n'est revenu du tombeau que pour 
la rendre mère encore. Oh ! combien avidement 
elle reçoit cet embrassement ! mais ce n'est plus 
qu'un adieu. Et le sein ardent d'Isis ne réchauf- 
fera pas ce germe glacé. Qu'importe? Le fruit qui 
en naîl, tristeet pâle, n'en ditpasmoinsla suprême 
victoire de l'amour, qui fut fécond avant la vie, et 
l'est encore après la vie. 



Les commentaires qu'on a faits sur celte légende 



LA FEMME COMME DIEU DE BONTÉ. T.M 

si simple lui prêtent un sens profond de symbolisme 
astronomique. Et certainement, de bonne heure, on 
sentit la coïncidence de la destinée de l'homme avec 
lecoursdel'année, la défaillance du soleil, etc., etc. 
Mais tout cela est secondaire, observé plus tard, 
ajouté. L'origine première est humaine, c'est la 
très-réelle blessure de la pauvre veuve d'Egypte et 
son inconsolable deuil. 

D'autre part, que la couleur africaine et maté- 
rielle ne vous fasse pas illusion. Il y a ici bien autre 
chose que le regret des joies physiques et le désir 
inassouvi. La nature, à cette souffrance, sans doute, 
avait de quoi répondre. Maislsis ne veut pas un mâle, 
elle veut celui qu'elle aime seul, le sien et non pas 
un autre, le même, et toujours le même. Sentiment 
tout exclusif, et tout individuel. On le voit aux soins 
infinis qui se prend de la dépouille, pour qu'un seul 
atome n'y manque, pour que la mort n'y change 
rien et puisse un jour restituer, dans son intégra- 
lité, cet unique objet d'amour. 

« Je veux celui qui fut mien, qui fut moi, et ma 
moitié. Je le veux, et il revivra. Le scarabée renaît 
bien, et le phénix renaît bien ; le soleil, l'année re- 
naissent. Je le veux, et il renaîtra. Est-ce que je ne 
suis pas la vie, et la Nature éternelle? Il a beau s'é- 
clipser un jour, il faut bien qu'il me revienne. Je 
le sens, je le porte en moi. En moi, je l'eus avant 

18. 



522 LA GRANDE LÉGENDE D'AFRIQUE. 

d'être... Si vous voulez le savoir, je fus sa sœur et 
son amante, mais j'étais sa mère aussi. » 

Vérité naïve et profonde. Sous forme mytholo- 
gique, c'est le triple mystère d'amour exprimé pour 
la première fois. Épouse, vraie sœur de l'homme 
dans le travail de la vie, plus que sœur et plus 
qu'épouse pour le consoler le soir et reposer sa tête, 
elle le berce, fatigué, l'endort comme un nourris- 
son, et, le reprenant dans son sein, l'enfante d'une 
vie nouvelle, oublieux de tout, rajeuni, pour l'éveil 
joyeux de l'aurore. C'est la force du mariage (non 
des voluptés éphémères). Plus il dure, et plus l'é- 
pouse est mère de l'époux, plus il est son fils. 



Garantie d'immortalité. Mêlés à ce point, qui 
donc parviendrait à les disjoindre! Isis contient 
Osiris, et l'enveloppe tellement de sa tendre mater- 
nité, que toute séparation n'est évidemment qu'un 
songe. 

Dans cette légende si tendre, toute bonne et toute 
naïve, il y a une saveur étonnante d'immortalité 
qui ne fut dépassée jamais. Ayez espoir, cœurs 
affligés, tristes veuves, petits orphelins, vous pleu- 
rez, mais Isis pleure, et elle ne désespère pas. Osi- 



LA FEMME COMME DIEU DE BONTÉ. 523 

ris, mort, n'en vit pas moins. Il est ici renouvelé 
constamment dans son innocent Apis. 11 est là-bas, 
pasteur des âmes, débonnaire gardien du monde 
des ombres, et votre mort est près de lui. Ne crai- 
gnez rien, il est bien là. Il va revenir un jour vous 
redemander son corps. Enveloppons-la avec soin, 
cette précieuse dépouille. Embaumons-la de par- 
fums, de prières, de brûlantes larmes. Conservons- 
la bien près de nous. beau jour, où le Père des 
âmes, sorti du royaume sombre, vous rendra l'âme 
chérie, la rejoindra à son corps, et dira : « Je vous 
l'ai gardé. » 

La permanence de Tâme, — non vague et imper- 
sonnelle comme dans le dogme d'Asie, — mais de 
l'âme individu, de l'âme aimée, consacrée et éter- 
nisée dans l'amour, la fixité impérissable du moi 
adoré, la tendre bonté de Dieu lié par les pleurs 
d'une femme et tenu de restituer, — ce bienfait im- 
mense, dès lors a été reçu de tous. Et il ne passera 
pas. 

Dieu est tenu, mais pour les bons. Il les distin- 
guera des méchants. — Ainsi, pour la première 
fois, apparaît nettement le Jugement et la Justice 
divine. 

En attendant, travaillons, bâtissons des choses 
éternelles, perpétuons notre mémoire, parlons aux 
âges futurs en langue de marbre et de granit. L'L- 



324 LA GRANDE LÉGENDE D'AFRIQUE. 

gypte entière est comme un livre, où tous les sages, 
un à un, viennent étudier. 

Dès lors, toute nation imite, prend l'émulation 
de durée. On entasse, on accumule. Chaque jour 
va s'enrichissant l'héritage du genre humain. 



Ainsi, de moral et d'art, de travail, d'immor- 
talité, cette adorable légende féconda toute la 
terre. 



XI 



COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME 



Le bonheur de l'initiateur, c'est de se voir dé- 
passé par l'initié. La femme, cultivée incessam- 
ment de l'homme, fécondée de sa pensée, croit 
bientôt, et un matin se trouve au-dessus de lui. 

Elle lui devient supérieure, et par ces éléments 
nouveaux, et par des dons personnels, qui, sans 
la chaleur de l'homme, auraient eu peine à éclore. 
Aspirations mélodiques, attendrissement de la na- 
ture, ces choses étaient en elles : mais elles ont 
fleuri par l'amour. Ajoutez un don (si haut, que 
c'est, de tous, celui qui met le plus notre espèce à 
part des autres) : un bon et charmant cœur de 
femme, riche de compassion, d'intelligence pour 
le soulagement de tous, la divination delà pitié. 

Elle est docile, elle est modeste, ne sent pas sa 



526 COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 

jeune grandeur ; mais, à chaque instant, elle éclate. 

Tu la mènes au Jardin des Plantes, et elle y rêve 
les Alpes, les forêts vierges d'Amérique. Tu la mènes 
au Musée des tableaux, et elle pense au temps où il 
n'y aura plus de musées, les villes entières étant 
musées, ayant toutes les murailles peintes à l'instar 
du Campo Santo. Aux laborieux concerts d'artistes, 
elle pressent les concerts de peuples qui se feront 
dans l'avenir, les grandes Fédérations où l'âme du 
genre humain s'unira dans l'accord final de l'uni- 
verselle Amitié. 

Tu es fort. Elle est divine, comme fille et sœur 
de la nature. Elle s'appuie sur ton bras, et pour- 
tant elle a des ailes. Elle est faible, elle est souf- 
frante, et c'est justement lorsque ses beaux yeux 
languissants témoignent qu'elle est atteinte, c'est 
alors que ta chère sibylle plane à de grandes hau- 
teurs sur des sommets inaccessibles. Comment elle 
est là, qui le sait? 

Ta tendresse y a fait beaucoup. Si elle garde 
cette puissance, si, femme et mère, mêlée de 
l'homme, elle a en plein mariage la virginité si- 
byllique, c'est que ton amour inquiet, enveloppant 
le cher trésor, a fait deux parts de la vie, — pour 
toi-même le dur labeur et le rude contact du 
monde, — pour elle la paix et l'amour, la mater- 
nité, l'art, les doux soins de l'intérieur. 






COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 327 

Que tu as bien fait I que je t'en sais gré !... Oh ! 
la femme, le vase fragile de l'incomparable albâtre 
où brûle la lampe de Dieu, il faut bien le ménager, 
le porter d'une main pieuse ou le garder au plus 
près dans la chaleur de son sein ! 

C'est en lui sauvant les misères du travail spé- 
cial où s'usent tes jours, cher ouvrier, que tu la 
tiens dans cette noblesse qu'ont seuls les enfants 
et les femmes, aimable aristocratie de l'espèce hu- 
maine. Elle est ta noblesse, à toi, pour te relever 
de toi-même. Si tu reviens de ta forge, haletant, 
brisé d'efforts, elle, jeune et préservée, elle te 
verse la jeunesse, te rend un flot sacré de vie, et 
te refait Dieu, d'un baiser. 

Près de cet objet divin, tu ne suivras pas à l'a- 
veugle l'entraînement qui te retient sur ton âpre et 
étroit sentier. Tu sentiras à chaque instant l'heu- 
reuse nécessité d'élever, d'étendre tes conceptions, 
pour suivre la chère élève là où tu l'as fait monter. 
Ton jeune ami, ton écolier, comme elle dit mo- 
destement, ne te permet pas, ô maître, de t'en- 
fcrmer dans ton métier. Elle te prie à chaque in- 
stant d'en sortir et de l'aider, de rester en harmonie 
avec toute chose noble et belle. Pour suffire aux 
humbles besoins de ton petit camarade, lu seras 
forcé d'être grand. 



028 COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOjMME. 

Elle est pelite et elle est haute. Elle a des octaves 
de plus, dans le haut et dans le bas. C'est une lyre 
plus étendue que la tienne, mais non complète; car 
elle n'est pas bien forte dans les cordes du milieu. 

Elle atteint dans le menu des choses qui nous 
échappent. D'autre part, en certains moments, elle 
voit par-dessus nos têtes, perce l'avenir, l'invisible, 
pénètre à travers les corps dans le monde des 
esprits. 

Mais la faculté pratique qu'elle a pour les petites 
choses, et la faculté sibyllique qui parfois la mène 
aux grandes, ont rarement un milieu fort, calme, 
harmonique, où elles puissent se rencontrer, se 
féconder. Chez la plupart, elles alternent rapide- 
ment sans transition, selon l'époque du mois. La 
poésie tombe à la prose, la prose monte à la poésie, 
souvent par brusques orages, par coups subits de 
mistral. C'est le climat de Provence. 



Un illustre raisonneur rit des facultés sibylliques. 
Il nie cette puissance si incontestable. Pour la dé- 
précier, il semble confondre l'inspiration spontanée 
delà femme avec le somnambulisme, étal dangereux, 
maladif, d'asservissement nerveux, que lui impose 



COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 329 

le plus souvent l'ascendant de l'homme. 11 demande 
le cas qu'on peut faire d'une faculté si incertaine, 
« d'ailleurs physique et fatale. » 

L'inspiration, je le sais, même la plus spontanée, 
n'est pas libre entièrement ; elle est toujours mixte, 
et marquée d'un peu de fatalité. Si, pour cela, on 
la dégrade, il faudra dire que les artistes éminents 
ne sont pas hommes. Il faudra apparemment ren- 
voyer avec les femmes Rembrandt, Mozart et Cor- 
rége , Beethoven , Dante , Shakspeare , tous les 
grands écrivains. Est-il bien sûr que ceux même 
qui croient exclusivement s'appuyer de la logique 
ne donnent rien à cette puissance féminine de l'in- 
spiration ? J'en trouve la trace jusque chez les plus 
déterminés raisonneurs. Pour peu qu'ils devien- 
nent artistes, ils tombent, à leur insu, sous la ba- 
guette de cette fée. 

On ne peut dire (comme Proudhon) que la femme 
n'est que réceptive. Elle est productive aussi par son 
influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, 
et dans le réel. Mais son idée n'arrive guère à la 
forte réalité. C'est pourquoi elle crée peu. 

La politique lui est généralement peu accessible. 
Il y faut un esprit générateur et très-mâle. Mais 
elle a le sens de l'ordre, et elle est très-propre à 
l'administration. 

Les grandes créations de l'art semblent jusqu'ici 

19 



530 COMMENT LA FEMME DEPASSE L'HOMME. 

lui êlre impossibles. Toute œuvre forte de civilisa- 
tion est un fruit du génie de l'homme. 

On a fait fort sottement de tout cela une question 
d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux 
êtres incomplets et relatifs, n'étant que deux, moitiés 
d'un tout. Ils doivent s'aimer, se respecter. 

Elle est relative. Elle doit respecter l'homme, qui 
crée tout pour elle. Elle n'a pas un aliment, pas un 
bonheur, une richesse, qui ne lui vienne de lui. 

// est relatif. Il doit adorer, respecter la femme, 
qui fait l'homme, le plaisir de l'homme, qui par 
l'aiguillon de l'élernel désir a tiré de lui, d'âge en 
âge, ces jets de flammes qu'on appelle des arts, 
des civilisations. Elle le refait chaque soir, en lui 
donnant tour à tour les deux puissances de vie : — 
en l'apaisant, l'harmonie; en l'ajournant, l'étin- 
celle. 

Elle crée ainsi le créateur. Et il n'est rien de 
plus grand. 



Je ne reproche pas à la femme de ne point donner 
les choses pour lesquelles elle n'est pas faite. Je 
l'accuse seulement de sentir parfois trop exclusive- 
ment sa haute et charmante noblesse, et de ne pas 
tenir compte du monde de création, du sens gêné- 



COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 531 

rateur de l'homme, de son énergie féconde, des 
efforts prodigieux de ce grand ouvrier. Elle ne les 
soupçonne même pas. 

Elle est la beauté et n'aime que le beau, mais 
snns effort, le beau tout fait. Il y a une autre beauté 
qu'elle a peine à saisir, celle de l'action, du travail 
héroïque, qui a fait cette belle chose, mais qui est 
plus belle elle-même, et souvent jusqu'au sublime. 

Grande tristesse pour ce pauvre créateur de voir 
qu'en admirant l'effet (l'œuvre réussie i, elle n'ad- 
mire pas la cause, et trop souvent la dédaigne î que 
ce soit justement l'effort qu'on a fait pour elle qui 
refroidisse son cœur, et qu'en méritant davantage, 
on commence à lui plaire moins ! 



« J'ai beau faire, je ne la tiens pas. Elle est à 
moi depuis longtemps et je ne l'aurai jamais. » 

C'est le mot assez bizarre qu'un homme de vrai 
mérite, d'un cœur aimant et fidèle, toujours épris 
de sa femme, disait un jour. Celle-ci, brillante, 
mais bonne et douce, complaisante, aimable pour 
lui, ne pouvait être l'objet d'aucun reproche sérieux. 
Elle n'avait d'autre défaut que sa supériorité et sa 
distinctioncroissante.il sentait, non sans tristesse, 
qu'elle n'était plus enveloppée de lui comme d'à- 



532 COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 

bord, cette chère idole, et que, le voulût-elle ou 
non, elle planait dans une sphère indépendante de 
celle où il avait concentré son activité. 

Ils exprimaient parfaitement les types que j'ai 
posés aux chapitres de l'Éducation : « L'homme 
moderne, essentiellement, est un travailleur, un 
producteur. La femme est une harmonie. » 

Plus l'homme devient créateur, plus ce con- 
traste est saillant. Il explique bien des refroidisse- 
ments qu'on aurail tort d'expliquer par la légèreté 
du cœur, l'ennui, la satiété. Ils n'arrivent pas tou- 
jours parce que les époux se fatiguent de se retrou- 
ver les mêmes, de ne pas changer, mais, — au con- 
traire, parce qu'ils ont changé, progressé en mieux. 
Ce progrès qui pourrait leur être une nouvelle rai- 
son de s'aimer, fait pourtant que, ne retrouvant 
plus leurs anciens points de jonction , ils n'ont 
guère d'action l'un sur l'autre et désespèrent d'en 
reprendre. 



Resteront-ils ainsi posés froidement à côté, indif- 
férents, réunis uniquement par les intérêts? Non, 
l'écartement augmente. Le cœur prendra parti 
ailleurs. En France, il est très-absolu, veut l'union 



COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 533 

la plus unie, ou un autre amour. 11 dit : « Tout ou 
rien. » 

Qu'on me permette un paradoxe. Je soutiens 
qu'en dépit de la gaieté insouciante que l'on simule 
en ces choses, notre temps est celui où l'amour 
est le plus exigeant et le plus insatiable. S'il s'en 
tient à un objet, il aspire à le pénétrer à une pro- 
fondeur infinie. Prodigieusement cultivés, pourvus 
de tant d'idées nouvelles, d'arts nouveaux, qui 
Lont des sens pour goûter la passion, si peu que 
nous l'ayons en nous, nous la sentons par mille 
points insensibles à nos aïeux. 

Mais il arrive trop souvent que l'objet aimé 
éehappe, — soit par défaut de consistance, fluidité 
féminine, — soit par transformation brillante et 
progrès de distinction, — soit enfin par des ami- 
tiés, des relations secondaires qui partagent son 
cœur et le ferment. 

L'homme en est humilié, découragé. Très-sou- 
vent il en reçoit dans son art et dans son activité le 
fâcheux contre-coup. Il s'en estime moins lui-même. 
Alors, plus souvent qu'on ne croit, un amour-propre 
passionné anime et double l'amour. Il voudrait 
reconquérir, posséder cette chère personne, qui 
parfois, sans ironie, mais dans une grande froideur, 
dit en souriant : « Fais ce que lu peux. » 

«Terlotum fervidus ira, lustrât Avenlini mon- 



331 COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 

lem, tersaxea tentât liminanequicquam, terfessus 
valle resedit. » 

« Trois fois, bouillant, il tourne autour du mont, 
trois fois secoue le froid rempart de pierre, trois 
fois retombe, s'asseoit dans la vallée. » 

L'entrave, la mystérieuse influence négative, 
l'empêchement dirimant, vient presque toujours du 
dehors. Mais elle ne se trouve pas toujours dans 
une personne malveillante. C'est une mère, c'est 
une sœur, un salon d'amis, que sais-je? La cause 
la plus honorable a parfois de ces effets. Il suffit, 
pour qu'il n'y ait plus mariage, qu'une amitié vé- 
hémente détourne la sève d'amour. 



J'ai vu deux dames accomplies liées d'une étroite 
amitié. Une seule étaitmariée. L'autre resta demoi- 
selle pour se donner tout entière à cette affection. 
Le mari, homme d'esprit, écrivain brillant, léger, 
avait apporté un don admirable. Grande question 
de savoir si ce don des fées se fixerait, s'affer- 
mirait. Il réalisait, par moments, d'instinct, j'allais 
dire, par hasard. Alors, son œuvre éclipsait tout. 
Que serait-il arrivé si la fantasque étincelle eût été 
bénie, couvée de l'amour ? 



COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 535 

Elle était extrêmement belle, et de cœur plus 
belle encore. Elle avait un sens moral élevé, mais 
fort sérieux, qui lui faisait sentir peu ces capri- 
cieuses lueurs. Elle avait, pour s'y confirmer, 
l'amitié... non, l'adoration d'une femme adorable 
elle-même. En présence de ce couple si uni et si 
parfait, le mari pouvait-il tenir? Il n'y venait pas 
en tiers. Ses qualités fines et flottantes, mêlées de 
défauts exquis qui marquent quelquefois les génies 
de la décadence, n'allaient guère à la ligne droite 
sur laquelle on les appliquait. Les deux amies, ver- 
tueuses, pures et transparentes comme la lumière 
à midi, goûtaient médiocrement la grâce indécise 
et sensuelle, le fuyant crépuscule. 

Cette indécision augmenta. Il avait un tort bien 
grave, c'était de ne pas croire en lui. Ses amis y 
avaient foi, le sommaient de tenir parole. Mais rien 
ne supplée à l'appui intérieur. La femme est le 
grand arbitre, le souverain juge. Il s'en fût tiré 
mieux peut-être avec une femme vulgaire. Celle-ci, 
par sa noble beauté, par sa pureté candide, par ses 
talents estimables, commandait trop de respect, 
Celte perfection excessive ne laissait guère la voie 
d'appel contre ses jugements. Jugements toujours 
bienveillants, mais sincères. 

Cet bomme singulier et charmant ne pouvait rien 
qu'à l'aveugle. Il fallait que la main aimée, lui ban- 



336 COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 

dant les yeux, aidât à cet aveuglement qui le ren- 
dait productif. Au contraire, il vécut toujours ayant 
à côté de lui la réflexion judicieuse. Solitaire, au 
moment sacré, il sentait cette prudence qui rec- 
tifiait l'inspiration... Il s'arrêtait court, ratait. 



Les femmes me permettront-elles de dire ici un 
petit mot? Elles ont l'oreille plus fine, entendront 
mieux. D'ailleurs elles ont plus de temps, pour la 
plupart. L'homme, ce martyr du travail, dans l'en- 
traînementet l'effort, étourdi, ne m'entendrait pas: 

Madame, ne soyez pas parfaite. Gardez un tout 
petit défaut, assez pour consoler l'homme. 

La nature veut qu'il soit fier. Il faut, dans votre 
intérêt, dans celui de la famille, qu'il le soit, qu'il 
se croie fort. 

Quand vous le voyez baisser, attristé, découragé, 
le plus souvent le remède serait de baisser vous- 
même, d'être plus femme, et plus jeune, — même, 
au besoin, d'être enfant. 

Second conseil : — Madame , ne partagez pas 
votre cœur. 



COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOMME. 537 

Je vous dirai ce que j'ai vu à Hyéres, en Pro- 
vence, dans un magnifique jardin. Il était planté 
d'orangers, bien soignés, convenablement espacés, 
dans la meilleure exposition ; ils n'avaient point à se 
plaindre ; dans ce pays, où l'on aime à entremêler 
les cultures, on s'était abstenu pourtant de mettre 
aucun plant entre eux, aucun arbre, aucune vigne 
qui pût leur faire tort. Seulement, quelque bor- 
dures de fraises se voyaient le long des allées. 
Fraises admirables, délicieuses, parfumées. Comme 
on sait, elles ont peu de racines; elles tracent à la 
superficie, et traînent, sans enfoncer, leurs faibles 
et grêles chevelures. Cependant les orangers lan- 
guirent et devinrent malades. On s'inquiéta, on 
regarda ce qui pouvait les chagriner. On eût tout 
sacrifié. On ne soupçonna jamais que les inno- 
cents fraisiers fussent la cause de la maladie. Ces 
arbres robustes eux-mêmes, si on les eût consultés, 
n'auraient pas, je crois, avoué que leur énervation 
tînt à si petite cause. Ils ne se plaignirent pas, 
moururent. 

A Cannes, non loin de là, on sait que l'oranger 
n'a force que là où il est solitaire. Non-seulement 
on ne lui donne aucun camarade ni grand, ni petit, 
mais, avant d'en planter un, on fouille d'abord le 
terrain à huit pieds de profondeur. On le fouille 
par trois fois pour savoir s'il est net et vide, s'il ne 

19. 



338 COMMENT LA FEMME DÉPASSE L'HOM ME. 

contient pas de racine oubliée, quelque herbe 
vivante qui prendrait sa part de la sève. 

L'oranger veut être seul, madame, — et l'amour 
aussi. 



XII 



LES HUMILITÉS DE L'AMOUR 
CONFESSION 



L'amour est chose bien diverse, et d'espèce et 
de degré. De nation à nation, il est extrêmement 
différent. 

La Française est pour son mari un admirable 
associé, en affaires, môme en idées. S'il ne sait 
pas l'employer, il peut se faire qu'elle l'oublie. 
Mais qu'il soit embarrassé, elle se souvient qu'elle 
l'aime, se dévoue, et quelquefois (on l'a vu en 95) 
elle se ferait tuer pour lui. 

L'Anglaise est la solide épouse, courageuse, in- 
fatigable, qui suit partout, souffre tout. Au pre- 
mier signe elle est prête. « Lucy, je pars aujour- 



340 LES HUMILITÉS LE L'AMOUR. 

d'hui pour l'Océnnie. —Donnez-moi seulement, 
mon ami, le temps de mettre un chapeau. » 

L'Allemande aime, et aime toujours. Elle est 
humble, veut obéir, voudrait obéir encore plus. 
Elle n'est propre qu'à une chose, aimer. Mais c'est 
l'infini. 

Vous pouvez avec l'Anglaise aisément changer 
les milieux, et, si celui-ci est mauvais, émigrerau 
bout du monde. Vous pouvez, avec l'Allemande, 
vivre tout seul, s'il vous plail, dans une campagne 
éloignée, dans la profonde solitude. La Française 
n'en est capable qu'autant qu'elle est très-occupée 
et qu'on a su lui créer une grande activité d'esprit. 
Sa forte personnalité est bien plus embarrassante, 
mais la rend capable d'aller loin dans le sacrilice, 
même d'immoler la vanité et le besoin de briller. 

C'est tout fait pour l'Allemande, qui ne veut rien 
que de l'amour. 

Un esprit ultra-français, très-opposé à l'Allema- 
gne et qui s'en moque à chaque instant, Stendhal, 
fait cette remarque très-juste : « Le meilleur ma- 
riage c'est celui qu'on voit dans l'Allemagne pro- 
testante. » 

Telle il vit l'Allemagne en 1810, telle je la vis 
en 1850, et souvent depuis. Les choses ont pu 
changer pour les hautes classes et pour quelques 
grandes villes, non pour l'ensemble du pays ; c'est 



CONFESSION. 541 

toujours l'épouse humble, obéissante, passionnée 
pour obéir ; c'est, d*un mot, la femme amoureuse. 



L'amour vrai, l'amour profond se reconnaît à 
cela qu'il tue toutes les passions : orgueil, ambi- 
tion, coquetterie, tout s'y perd, tout disparait. 

Il est si loin de l'orgueil, que souvent il passe au 
plus loin, se place juste à l'autre pùle. Désireux de 
s'absorber, il fait bon marché de lui, il oublie fort 
aisément ce qu'on appelle dignité, sacrifie sans 
hésitation les beaux côtés qu'on montre au monde. 
Il ne cache rien des mauvais, et parfois les exa- 
gère, ne voulant plaire par nul mérite que par 
l'excès de l'amour. 

Les amoureux et les mystiques ici tout à fait se 
confondent. Dans les uns et les autres, excessive 
est l'humilité, le désir de se rabaisser pour grandir 
d'autant plus le dieu; que ce soit une femme aimée, 
que ce soit un saint favori, l'effet est le même. Je 
ne sait quel dévot disait : « Si j'avais pu seulement 
élre le chien de saint Paulin ! » Plus d'une fois 
j'ai entendu des amants dire la même chose : « Si 
seulement j'étais son chien ! » 

Mais ces ravalements de l'âme, ces voluptés d'a- 
baissement, l'amour ne doit pas les souffrir. Son 



3i2 LES HUMILITÉS DE L'AMOUR. 

effort, au contraire, est d'élever la personne ai- 
mante, tout au moins de la maintenir à son niveau, 
de cultiver l'union par ce qui la resserre, ce qui 
seul la rend réelle : l'égalité. Si les deux âmes 
étaient si disproportionnées, nul échange ne serait 
possible, nul mélange. On ne parviendra jamais à 
harmoniser tout et rien. 



C'est le supplice que le colonel Selvcs (Soliman- 
Pacha) ne craignait pas d'avouer. « Comment sa- 
voir qu'on est aimé, disait-il, avec la femme d'O- 
rient? » — Nous qui avons le bonheur de posséder 
dans nos femmes d'Europe des âmes et des volon- 
tés, quelque embarras que parfois ces volontés nous 
suscitent, nous devons éviter pourtant tout ce qui 
pourrait les briser, rompre en elles le ressort de 
lame. Deux choses surtout y seraient infiniment 
dangereuses. 

La première, dont on abuse beaucoup trop au- 
jourd'hui surles femmes imprudentes, c'estl'ascen- 
dant magnétique. La facilité malheureuse qu'elles 
ont aie subir est une maladie véritable qui les trou- 
ble profondément et s'aggrave en la cultivant. Ce 
danger n'exislàt-il pas, c'est une honte de voir un 
homme qui n'est point aimé, et qui n'a rien 



CONFESSION. 343 

pour le cœur, prendre une puissance sans bornes 
sur les volontés d'une femme. Elle devient sa pro- 
priété, forcée de mouvoir à son signe, ou de dire 
devant témoin le plus humiliant secret. Elle le suit 
fatalement. Pourquoi? Elle ne saurait le dire. Il 
n'est supérieur en rien pour l'esprit, ni pour l'é- 
nergie, mais elle s'est laissé surprendre, sous pré- 
texte de médecine, d'amusement de société, etc., 
et la voilà livrée à mille chances inconnues. Ces 
victimes ont-elles vraiment l'inspiration médicale? 
Le temps le dira. Mais, quoi qu'il en soit, ce don est 
payé bien cher, puisqu'il fait une malade, une ma- 
lade humiliée, qui perd la diposition de sa vo- 
lonté. Celui même qui est aimé, son amant, son 
mari, si elle le prie de prendre ce pouvoir sur 
elle, doit y regarder longtemps. Au lieu d'évoquer 
en elle cette passiveté d'esclavage et d'inspiration 
ténébreuse, il l'associera aux facultés actives qui 
sont celles de la liberté, et ne voudra exercer sur 
elle qu'un genre d'attraction, l'amour en pleine 
lumière. 



Un autre ascendant que tout homme généreux, 
au cœur bien placé, se gardera d'exercer, c'est 



344 LES HUMILITÉS DE L'AMOUR. 

celui de la violence, la fascination de la crainte. 

Les femmes, par toute l'Asie (on peut dire pres- 
que par toute la terre), sont traitées comme des 
enfants. Mais il faut considérer qu'excepté dans 
notre Europe, elles sont mariées enfants, dans les 
pays chauds à douze ans, à dix ans, et même dans 
l'Inde quelquefois à huit. Le mari d'une femme 
de huit ans est obligée d'être son père, en quelque 
sorte, son maître pour la former. De là la conlra- 
diclion apparente des lois indiennes, qui, d'une 
part, défendent de frapper la femme, et ailleurs per- 
mettent delà corriger «comme un petit écolier. » 
Elles sont toujours enfants, et celte discipline pué- 
rile (non servile ni violente), elles la subissent pa- 
tiemment. Dans l'état polygamique, elles restent 
craintives et sensuelles, s'attachent un peu par la 
crainte, en recevant tout du même, caresses et sé- 
vérités. 

Nos femmes du Nord, au contraire, n'étant nu- 
biles que très-tard, sont tout à fait des personnes, 
et nullement des enfants, au moment du mariage. 
A les traiter en enfants, il y aurait le plus horrible 
abus de la force. Ajoutons le plus dangereux. Il se 
trouve généralement que les moments où leur hu- 
meur difficile provoque la brutalité de l'homme, 
ce sont les époques du mois où elles sont le plus 
vulnérables, où toute émotion violente pourrait leur 



CONFESSION. 345 

donner la mort. Elle ont alors des heures, des 
jours d'agitation cruelle, où elles souffrent elles- 
même (elles l'avouent) du démon de la contradic- 
tion, où tout conspire à leur déplaire, où elles 
ont besoin de choquer. Il faut compatir, ne point 
s'irriter. C'est un état très-mobile, et comme au 
fond, malgré ces aigreurs, il cache une émotion 
de nature nullement haineuse, il suffit souvent 
d'un régime un peu détendu, d'un peu d'adresse 
et d'amour pour changer cette fière personne tout 
à coup, et la faire passer à la plus charmante dou- 
ceur, aux réparations, aux larmes, au plus amou- 
reux abandon. 

L'homme y doit bien réfléchir. La femme est 
plus sobre que lui; l'abus des spiritueux, qu'il ne 
fait que trop, doit le mettre singulièrement en 
garde contre lui-même . Elle, quand elle est exaltée, 
violente, c'est le plus souvent la cause la plus na- 
turelle (et au fond la plus aimable) qui l'agite, lui 
fait piquer l'homme par des mots aigus, des 
défis. Les Français le savent bien. Il ne s'agit pas 
d'amour-propre, mais d'amour. Il ne faut pas se 
heurter front contre front (comme on fait trop 
en Angleterre). Il ne faut pas rire non plus, ni 
vouloir un brusque passage de la querelle aux ca- 
resses. Mais tourner un peu, louvoyer. Un entr'acle 
de faiblesse, de relâchement naturel, arrive; la 



540 LES HUMILITÉS DE L'AMOUR. 

bonne grâce revient, on avoue qu'on est méchante, 
et l'on vous paye d'être bon. 



Aux temps barbares, le gouvernement intérieur 
de la famille, comme le gouvernement public, ne 
vivait que de coups d'État. Passons, je vous prir, 
aux temps civilisés de l'entente cordiale, du libre 
et doux gouvernement qui se ferait par l'accord de 
la volonté. 

Le coup d'Etat domestique de l'homme, c'est 
i'ignoble brutalité qui met la main sur la femme, 
c'est la violence sauvage qui profane un objet sacré 
(si délicat, si vulnérable!) c'est l'ingratitude impie 
qui peut outrager son autel. 

Le coup d'Étal de la femme, la guerre que fait 
le faible au fort, c'est sa propre honte à elle, l'a- 
dultère, qui humilie le mari, lui inflige l'enfant 
étranger, qui les avilit tous les deux, et les rend 
misérables dans l'avenir. 

Ni l'un ni l'autre de ces crimes ne sérail com- 
mun, si l'unité était assurée par l'épanchement de 
chaque jour, par une communion permanente où 
les plus légères dissidences aperçues, fondues tout 
d'abord, n'auraient pas le temps de créer de telles 
tempêtes. On se veillerait davantage soi-même par 



CONFESSION. 347 

l'obligation de dire tout. Les tentations non cou- 
vées ont bien moins de prise. 



La confession conjugale (un sacrement de l'ave- 
nir) est l'essence du mariage. A mesure que nous 
sortirons de l'état grossier, barbare, où nous 
sommes encore plongés, on sentira qu'on se marie 
précisément pour cela, pour s'épanclier tous les 
jours, pour se tout dire sans réserve, affaires, idées, 
sentiments, pour ne garder rien à soi, pour mettre 
en commun son âme tout entière, même en ces 
nuages confus qui peuvent devenir de grands 
orages pour un cœur qui les fomente, au lieu de 
les confier. 



Je le répète, c'est cela qui est le fond du ma- 
riage. 

Est-ce dans la génération qu'il est essentielle- 
ment? Non. Lors même qu'il est stérile, il peut 
être très-uni. Sans enfants, il y a mariage. 

Est-ce dans l'échange du plaisir qu'on le fera 
consister? Non. Lors même que le plaisir cesse par 
l'âge ou la maladie, il y a tout autant mariage. 



348 LES HUMILITÉS DE L'AMOUR. 

Il consiste dans l'échange quotidien de la pen- 
sée, de la volonté, dans le mélange et l'accord per- 
manent des deux âmes. Le beau mot des juriscon- 
sultes : Mariage, cest consentement, il faut qu'il se 
reproduise jour par jour, qu'une confiance de 
chaque instant assure qu'on est dans cette voie où 
chacun consent à ce que veut et fait l'autre. 

Qui devez-vous épouser? Celle ou celui qui veut 
vivre, devant vous, en pleine lumière, ne cachant 
nulle pensée, nul acte, donnant et communiquant 
tout. 

Qui devez- vous éviter? Celle ou celui qui, pro- 
mettant de se donner, se garde encore, qui, dans 
une enceinte réservée de l'âme, se fait un bien 
exclusif dans la propriété commune, qui sous clef 
tient un sentiment, une idée à soi tout seul. 



Les femmes pures, douces et fidèles, qui n'ont 
rien à dissimuler, rien à expier, ont pourtant plus 
que les autres besoin de la confession d'amour, 
besoin de se verser sans cesse dans un cœur ai- 
mant. 

Comment se fait-il que l'homme profite généra- 
lement si peu d'un tel élément de bonheur? 11 
faut vraiment qu'une jeunesse blasée ou l'étour- 



CONFESSION. 349 

dissement du monde nous rendent aveugles et 
brutes, vrais ennemis de nous-mêmes, pour ne 
pas senlir dès la première fois qu'une communica- 
tion si tendre est la plus fine jouissance qu'une 
femme puisse donner d'elle-même. 

Ah! la plupart en sont indignes! Ils sourient, 
écoutent à peine, parfois se montrent sceptiques à 
ces révélations naïves, qui devraient être non-seu- 
lement accueillies, mais adorées. 

Ce n'est pas chose si nouvelle. Pour les intérêts 
et pour les affaires, les époux communiquent et se 
confient. Il faut pour le cœur, pour les choses de 
religion et d'amour, pour les agitations intérieures 
et la vie secrète dimaginalion, qu'ils prennent 
aussi confiance. On n'est uni, marié, que par cette 
chose extrême, définitive et périlleuse : « livrer son 
dernier secret, et se donner puissance Vun sur l'autre, 
en se disant tout. » 

>"e la laissez pas aller, celte chère femme, si elle 
est un peu malade, si elle a le cœur troublé d'un 
petit rêve, comme il en vient à la plus pure, ne 
la laissez pas en défiance de son mari, qu'elle aime 
pourtant. Il vaut bien mieux qu'elle se fie à son 
indulgence et lui demande conseil, que de livrer 
ce grand secret (qui au fond n'est rien) à je ne 
sais quelle personne qui dès lors aura une arme 
contre elle et contre vous, la tiendra par là, el, 



3j0 le.s humilités de lamoip, 

sans rien dire, n'aura qu'à la regarder, cette pau- 
vre innocente, pour la faire rougir, lui faire baisser 
les yeux. 



Cela aura l'avantage de vous faire aussi réfléchir. 
Une femme bonne et raisonnable, si elle a un léger 
caprice, il faut bien que son mari se demande 
pourquoi, et si ce n'est pas sa faute, à lui-même. 
Au milieu de la vie, dans l'entraînement, le vertige 
où nous sommes, nous nous négligeons pour les 
choses essenlielles, et nous négligeons ce que nous 
aimons le plus. 

Il faut se dire : « Elle a raison peut-être; je de- 
viens ennuyeux, trop absorbé d'une chose. » 

Ou bien : 

« Respeclé-je assez sa délicatesse en certain rap- 
port physique? Ne suis-je point déplaisant? » 

Ou encore : 

« Elle me voit, avec raison, sous un fâcheux as- 
pect moral, — je suis dur, avare... 

« Eh bien, je reprendrai son cœur, je serai plus 
charitable , plus généreux , — magnanime, — je 
serai au-dessus de moi. — Il faudra bien qu'elle 
reconnaisse qu'au total, je vaux mieux encore que 



CONFESSION. ".51 

celui qui lui semble aimable, el surtout que j'aime 
bien plus. » 



Faut-il beaucoup de paroles pour cela? Infini- 
ment peu. Parfois, il suffit que, le soir, on s'aime 
et on se regarde. 

Un artiste qui a eu deux ou trois fois du génie, 
Dœlmud, dans une gravure qu'il appelle le Café, 
a fort bien donné le regard de deux Ames intelli- 
gentes, qui n'ont presque pas besoin de parler, 
s'entendent tout à fait, se comprennent. 

J'y voudrais un rayon de plus, surtout du coté 
de l'homme, et quelque chose qui dît : « Ne crois 
pas que tu puisses avoir un plus profond abri 
qu'en moi. » 



XIII 



LÀ COMMUNION DE L'AMOUH. — OFFICES DE LÀ 
NATURE 



Je ne puis me passer de Dieu. 

L'éclipsé momentanée de la haute Idée centrale 
assombrit ce merveilleux monde moderne des 
sciences et des découvertes. Tout est progrès, tout 
est force, et tout manque de grandeur. Les carac- 
tères en sont atteints, ébranlés. Les conceptions 
faiblissent, isolées, dispersées; il y a certes poé- 
sie; mais l'ensemble, l'harmonie, le poème, où 
sont-ils? je ne les vois pas. 

Je ne puis me passer de Dieu. 



Je disais, il y a dix ans, à un illustre penseur 



LA COMMUNION DE L'AMOUR, ETC. 35Ô 

dont j'aime l'audace et lenergique austérité : Vous 
êtes décentralisateur. Et je le suis en un sens, car 
je veux vivre ; et la centralisation rigoureuse tuerait 
toute vie individuelle. Mais l'aimante Unité du 
monde, loin de la tuer, la suscite ; c'est par cela 
que cette Unité est l'Amour. Une telle centralisa- 
tion, qui ne la veut? qui ne la sent, d'ici-bas jus- 
qu'aux étoiles ? 

De ce que nous avons quitté la thèse, insoutena- 
ble, d'une providence arbitraire qui vivrait, au jour 
le jour, d'arrêts individuels et de petits coups d'É- 
tat, est-ce dire que nous ne sentons pas le haut 
Amour impartial qui règne par ces grandes lois 9 Et 
pour être la Raison, n'est-ce pas l'Amour encore? 
Pour moi, j'en ai le flot puissant qui par-dessous me 
_ soulève. Des profondeurs de la vie, je ne sais quelle 
chaleur monte, une féconde aspiration. Un souffle 
m'en passe à la face, et je me sens mille cœurs. 

Réduire toutes les religions à une tête pour la 
couper, c'est un procédé trop facile. Quand même 
vous auriez, de ce monde, effacé la dernière trace 
des religions historiques, du dogme daté, resterait 
le dogme éternel. La providence maternelle de Na- 
ture, adorée en des milliers de religions mortes et 
vivantes, de passé ou d'avenir, auxquelles vous ne 
pensez pas, elle subsiste immuable. Et, quand un 

dernier cataclysme briserait notre petit globe, elle 

20 



554 LA COMMUNION DE L'AMOUR 

n'en durerait pas moins, indestructible comme le 
monde, dont elle est le charme et la vie. 

Que le sentiment de la Cause aimante disparaisse, 
et je n'agis plus. Que je n'aie plus le bonheur de 
sentir ce monde aimé, de me sentir aimé moi-même 
dès lors je ne veux plus vivre ; couchez-moi dans le 
tombeau. Le spectacle du progrès n'a plus d'inté- 
rêt pour moi. Que l'élan de la pensée, de l'art, soit 
plus grand encore, je n'en ai plus pour le sui- 
vre. Aux trente sciences créées d'hier, ajoutez-en 
trente encore, mille, tout ce que vous voudrez, je 
n'en veux pas; qu'en ferais-je, si vous m'éteignez 
l'Amour? 



L'Orient, l'humanité dans sa belle lumière d'au- 
rore, avant les âges sophistes qui l'ont ingénieuse- 
ment obscurcie, était parti d'une idée qui reviendra 
dominante dans notre seconde enfance, apogée de 
la sagesse. C'est que la Communion d'amour, le plus 
doux des mystères de Dieu, en est aussi le plus 
haut, et que son profond éclair nous rouvre un 
moment l'infini. Ténébreux chez l'être inférieur (et 
tels nous sommes d'abord), il est de plus en plus 
lumière à mesure que cette flamme est illuminée 
par l'Amour qui l'épure et la sanctifie. 



OFFICES DE LA NATURE. 555 

Je ne reviens pas ici sur ce que j'ai dit l'an 
dernier, sur ce sujet, grand entre tous, sur le mys- 
tère touchant, terrible, où la femme, pour donner 
la vie, joue la sienne, où le plaisir, le bonheur, la 
fécondité nous font voir de si près la mort. Nous le 
sentons, à cette heure-là, dans un ébranlement si 
profond, nous le sentons dans notre chair frémis- 
sante, dans nos os glacés... Le tonnerre qui tom- 
berait n'y ajouterait rien du tout... Au moment où 
l'objet aimé est si près de nous échapper, où le 
froid de l'agonie nous passe, si la voix nous restait, 
ce serait pour dire un mot arraché du fond de 
l'être et des profondeurs de la vérité : « La femme 
est une religion. » 

Nous le dirions à ce moment. Nous pouvons le 
dire à tous les moments, et ce sera toujours vrai. 



Je l'avais dit de ma petite, tout enfant encore: 
« Une religion de pureté, de douceur, de poésie. » 

Combien plus le dirai-je maintenant que, vrai- 
ment femme et mère, elle rayonne de tous côtés, 
par sa grâce, comme une puissance harmonique 
qui du cercle de la famille, peut dans la société 
projeter des cercles plus grands! Elle est une reli- 
gion de bonté, de civilisation. 



55G LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

C'est surtout dans les éclipses religieuses, quand 
la tradition du passé pâlit à l'horizon, quand un 
monde nouveau, compliqué, entravé de sa gran- 
deur même, tarde à s'organiser encore, c'est alors 
que la femme peut beaucoup pour soutenir et con- 
soler. A l'appui de l'idée centrale qui, se dégageant 
peu à peu, va apporter l'unité de lumière, elle, sans 
savoir ce qu'elle fait, elle est l'unité charmante de 
la vie et de l'amour, et la religion elle-même. 

Dans les grandes réunions d'hommes, qui n'ont 
pas pour objet le culte, dans les concerts popu- 
laires de l'Allemagne (à cinq ou six mille musi- 
ciens), dans les vastes fraternités politiques ou mi- 
litaires de la Suisse ou de la France (telle qu'elle 
fut et sera), la présence de la femme ajoute une 
émotion sainte. La patrie même n'est pas là, tant 
que nos mères, nos femmes n'y sont pas avec leurs 
enfants. Les voici, et l'on y sent Dieu. 






Pour ne parler que de la famille, du bonheur 
individuel, je dirai simplement la chose dans les 
termes où un bon travailleur l'a dit un jour devant 
moi : « Elle est le dimanche de l'homme. » 

C'est-à-dire, non le repos seulement, mais la 
joie, le sel de la vie, et ce pourquoi l'on veut vivre. 



OFFICES DE LA NATURE. 557 

Le dimanche ! la joie, la liberté, la fête, et la part 
chérie de l'âme. Part sacrée. Est-ce la moitié? le 
tiers? le quart? Non, le tout. 

Pour bien approfondir la force de ce mot di- 
manche, dont l'oisif ne saura jamais le secret, il 
faudrait connaître tout ce qui se passe dans la tète 
du travailleur le samedi soir, tout ce qui y flotte 
de rêves, d'espoir et d'aspiration. 

Est-ce la femme en général, est-ce la gentille 
maîtresse, qui motive la comparaison? Non, c'est 
votre femme à vous, l'épouse aimée, aimable et 
bonne. Pourquoi? parce que avec celle-ci, il se 
mêle aux jouissances un sentiment de certitude de 
possession définitive, qui permet d'approfondir et 
de savourer le bonheur. La perception pénétrante 
et la fine appréciation de la dévouée personne qui 
vous donna tant de plaisirs, loin de refroidir, vous 
ouvrent, dans mille nuances délicieuses, un vaste 
inconnu de béatitude. 



Toute émotion douce et sacré est en elle. Vos 
impressions religieuses d'enfance, elle vous les 
rend, et plus pures. 

Tel de vos réveils, à douze ans, qui vous est 

resté en mémoire, la fraîcheur matinale de l'aube, 

20. 



358 LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

je no sais quelle cloche argentine de village qui 
sonnait alors, tout cela vous semble bien loin, éva- 
noui sans retour, Mais, le matin du dimanche, 
ayant travaillé dans la nuit, et vous éveillant un 
peu tard, vous apercevez le sourire attendri de 
votre femme qui dès longtemps vous regarde, et 
qui de sa fraîche voix, de son bras arrondi sur 
vous, vous salue et vous bénit. Elle attendait, priait 
pour vous. Et vous, vous vous écriez : « mon 
aube ! ô mon angélus !... Quel doux sentiment du 
matin tu me rends ! Yingt ans de ma vie sont effacés 
je le sens... Oh ! que par toi je suis jeune! oh ! que 
je veux l'être pour toi ! » 

Mais elle, par une adresse qui ajourne et qui 
élude, elle t'offre une diversion, l'idée chérie dont 
naguère tu l'entretenais, quelque projet favori qui 
t'obsédait hier môme. De là aux intérêts communs, 
à la famille, aux enfants, la transition est facile. 
Puis, voyant bien que tu es dans un moment de 
grâce et de favorable audience, elle mêle à ses 
discours quelque chose qui te fera bien au cœur et 
sanctifiera ce jour, la bonne œuvre à faire. Le temps 
est dur, la chose est forte; mais, en travaillant si 
bien, comme tu fais, et Dieu aidant, on pourrait 
encore faire cela. Tu ne dis pas non, tu veux plaire. 
Mais avant que tu aies le temps d'expliquer toute 
ta pensée, son enjouement raisonnable a pris les 



OFFICES DE LA NATURE. 559 

devants : « Mon ami, voilà Charles réveillé, Edouard 
jase; lapelile, depuis longtemps ne dort pas, et elle 
écoute... Oh! qu'il est tard!... Il faut que je les 
habille. » 



Temps sombre, ténébreux. Il neige, grand vent. 
Les oiseaux du Nord, qui ont passé de bonne heure, 
nous annoncent un grand hiver. Il n'y aura pas de 
visite. Triste dimanche? — Point du tout. Où elle 
est, qui serait triste? Ce n'est pas la tlamme claire 
du foyer, le déjeuner chaud, qui réchauffe la niai- 
son. C'est elle, sa vivacité tendre, qui remplit lout, 
anime tout. Elle pense tellement aux siens, les 
aime, et les enveloppe, et les ouate si doucement 
qu'il n'y a que de la joie au nid. 

La joie est doublée par l'hiver. Ils se félicitent 
du mauvais temps qui les enferme et de la belle 
journée qu'ils vont passer ensemble. Peu de bruit. 
Lui, il profile de ce jour pour faire quelque chose 
de son choix. Il est là, comme au petit tableau du 
Menuisier de Rembrandt. S'il ne rabote pas comme 
lui, il lit et relit un livre. Mais en lisant, il les sait 
là qui, par moments, discrètement, disent un petit 
mol tout bas. Il sent derrière sans le voir, par la 
divination du cœur, ce qui nefait aucun bruit, son 



560 LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

mouvement onduleux et doux, à elle, et son petit 
pas. Elle ne fait que l'indispensable, et d'un doigt 
mis sur la bouche leur fait signe d'être bien sages 
et de ne pas le troubler. 

Que font-ils là, ces enfants? je suis curieux de le 
savoir. Ils font une pieuse lecture. Ils lisent les 
grandes aventures, les audaces et les sacrifices des 
voyageurs d'autrefois qui nous ont ouvert le globe 
et ont tant souffert pour nous. « Ce café qu'a pris 
votre père, le sucre, enfants, que vous mettez dans 
le lait abondamment, trop peut-être, tout cela a 
été acheté par l'héroïsme et aussi par la douleur. 
Soyons donc reconnaissants. Nous devons à la Pro- 
vidence ces providences humaines des grandes âmes 
qui peu à peu parviennent à relier le globe, l'éclai- 
rent, le fécondent, l'amènent ou l'amèneront bien- 
tôt vers l'accord, vers l'unité qu'aurait une seule 
âme d'homme. » Peu à peu, elle leur dit la com- 
munion matérielle (qui en prépare une morale), la 
navigation, le commerce, et les voies, les canaux, 
les rails, le télégraphe électrique. 

Matérielles? je me conforme au sot langage du 
temps. Il n'est rien de matériel. Ces choses sorti- 
rent de l'esprit, elles retournent à l'esprit, dont 
elles sont les moyens, les formes. En mêlant les 
nations, supprimant les ignorances et les anti- 
pathies aveugles, elles sont également des puis- 






OFFICES DE LA NATURE. 361 

sances morales et religieuses, je l'ai dit, des com- 
munions. 

Les enseigner peu à peu, dans leur véritable 
sens, avec le temps, la lenteur, la précaution con- 
venables, c'est donner aux enfants l'instruction re- 
ligieuse, les élever à l'Esprit divin, esprit de bonté, 
de tendresse. 

Qui ne le sentira au cœur, quand cette révéla- 
tion nous vient de la bouche adorée? Les enfants 
sont émerveillés. Mais lui-même qui sait tout cela, 
en le reprenant par elle avec ce charme atten- 
drissant, se tait dans une heureuse extase et sent 
que tous nos arts nouveaux sont des puissances 
d'amour. 

Père, enfants, ils sont nourris de son âme, de sa 
douce sagesse. Ils écoutent et elle a fini. Ils se ré- 
veillent comme d'un rêve... Un bruit, un petit tac- 
tac a retenti aux carreaux. Pétition d'un voisin ailé. 
Le moineau du toit leur dit dans sa franchise pétu- 
lante : « Quoi donc, petits égoïstes, dans un aussi 
mauvais jour vous vous tiendrez enfermés ! » Cette 
harangue a grand effet, on ouvre, et l'on jette du 
pain. Mais quelle est l'émotion, quand un hôte plus 
confiant, profitant de cette ouverture, entre et bra- 
vement sautille au fond de la chambre I 

« Oh! merci, cousin Rouge-gorge, qui, sans fa- 
çon, nous rappelles la grande parenté oubliée. Tu 



362 LA COMMUiNIOiN DE L'AMOUR. 

as raison; en effet, chez nous, n'est-ce pas chez 
toi? » On n'ose plus respirer. La mère, avec dis- 
crétion, sans l'effrayer, jette des miettes. Et lui, 
nullement humilié, ayant picoté, et même approché 
un peu du foyer, s'envole, et laisse cet adieu : « Au 
revoir, mes bons petits frères ! » 

Si l'heure du repas n'approchait, lanière aurait 
beaucoup à dire. Mais il faut bien vous nourrir, 
vous aussi, petits rouges-gorges. 

Au dessert, elle leur explique le banquet de la 
Nature, où Dieu fait asseoir tous les êtres, grands 
et petits, les plaçant selon l'esprit, l'industrie, la 
volonté et le travail, mettant très-haut la fourmi, 
très-bas tel géant (rhinocéros, hippopotame). Si 
l'homme siège à la première place, c'est par une 
chose unique, le sens de la 'grande harmonie, et 
l'amour du divin Amour, la tendre solidarité avec 
tout ce qui en émane, le sublime don de Piété. 

Ces discours pourraient glisser. Ce qui les fait 
entrer au cœur, ce qui pour les enfants émus grave 
cette heure dans le souvenir, c'est que devant eux 
les parents consomment l'acte de fraternité que la 
prière de la mère a préparé le matin. Le travailleur, 
pour son frère, donnera de son travail, donc de sa 
vie et de son âme. Elle l'embrasse, les yeux hu- 
mides. Et la table est sanctifiée. 

Assez pour un jour. Seulement, enfants, réjouis- 



OFFICES DE LA NATURE. 363 

sez le cœur de votre père d'un double chant : le 
chant de la patrie française en ses jours de grands 
sacrifices, qu'au besoin vous imiterez; et l'hymne 
de reconnaissance pour le Dieu bienfaiteur du 
monde, qui nous a donné ce jour, et peut-être son 
lendemain. 

Donc, reposons. Votre père, bien fatigué, n'est 
pas loin de s'endormir. 11 s'est couché si tard hier, 
pour achever son samedi! Dormez, amis, dormez, 
enfants. Dieu vous garde pendant le sommeil! 

Elle les a bénis tous. Elle recouvre avec soin le 
feu, ne fait nul bruit, ne souffle plus, et légère- 
ment se couche près de lui, très-attentive à ne pas 
le réveiller. Il dort, mais sent bien qu'elle est là, 
elle son printemps d'amour , son été dans le 
sombre hiver. Elle seule fait toutes les saisons. 
Au prix de son charme sacré, qu'est-ce de toute la 
nature? 



XIV 



SUITE. — OFFICES DE LA NATURE 



Les deux côtés légitimes, raisonnables, de la re- 
ligion, sont marqués dansles tendances de l'homme 
et de la femme, représentés par chacun d'eux. 
L'homme sent l'infini par les Lois invariables du 
monde qui sont comme des formes de Dieu. La 
femme dans la Cause aimante et le Père de la Na- 
ture qui l'engendre de bien en mieux. Elle sent Dieu 
par ce qui en est la vie, l'âme et l'acte éternel ; 
l'amour et la génération. 

Sont-ce des points de vue contradictoires? Point 
du tout. Les deux s'accordent en ceci, que le Dieu 
de la femme, Amour, ne serait pas Amour, s' il n'était 



OFFICES DE LA NATURE. 365 

F Amour pour tous, incapable de caprice, de préfé- 
rence arbitraire, s'il ri aimait selon la Loi, la Raison 
et la Justice, c'est-à-dire selon l'idée que l'homme 
a de Dieu. 

Ces deux colonnes du temple sont si profondé- 
ment fondées, que personne n'y portera atteinte. 
Le monde alterne pourtant. Parfois, il ne voit que 
les Lois, parfois il ne voit que la Cause. Il oscille 
éternellement entre ces pôles religieux, mais il ne 
les change pas. 

La science pour le moment n'étant pas centrali- 
sée, comme elle le sera bientôt, beaucoup ne voient 
que les Lois, et oublient la Cause aimante, imagi- 
nant que la machine pourrait aller sans moteur. 
Cet oubli fait la triste éclipse religieuse dont nous 
sommes assombris. Elle ne peut durer beaucoup. 
La belle lumière centrale qui fait toute la joie du 
monde reparaîtra. Nous reprendrons le sentiment 
de la Cause aimante, pour le moment, affaibli. 

Non, des lois ne sont pas des causes. Que nous 
serviraient nos progrès, si nous ne reprenions le 
sens de la causalité et de la vie? 

Il n'y a ni gaieté, ni bonheur ici-bas, hors l'idée 

de production. Je l'ai dit pour les enfants. On ne 

peut les développer et les ren Ire heureux qu'en 

les faisant créateurs. Eh bien, de leur petit monde, 

étendons cela au grand. Quand vous le sentez im- 

21 



366 LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

mobile, quand vous n'y percevez plus la chaleur 
vitale, un grand ennui saisit le cœur. Nous ne re- 
deviendrons heureux qu'en retrouvant le senti- 
ment du grand mouvement fécond, quand, libres, 
et pourtant soumis à la haute Raison aimante, ou- 
vriers de l'amour créateur, nous créerons aussi 
dans la joie. 



Ce mot était nécessaire pour nous introduire au 
plus intime intérieur de l'homme et de la femme, 
dans leur duo religieux, où chacun fait une partie 
différente et fort délicate, chacun craignant de 
blesser l'autre. Car ils ne savent pas communément 
combien au fond ils s'accordent. De là ces tâtonne- 
ments, ces hésitations pleines de craintes, ce léger 
débat de deux âmes , qui réellement n'en font 
qu'une. Jamais le jour devant témoins ne se fait 
cette douce lutte. 11 faut que les enfants dorment, 
même que la lumière soit éteinte. C'est la dernière 
pensée de l'oreiller. 

Mais, quoique tous les deux soutiennent un côté 
vrai et sacré de la religion (lui, les lois, elle, la 
cause), il y a cette grande différence qu'en Dieu 
l'homme sent plutôt ses modes, ses manières d'a- 
gir, la femme son amour, qui sans cesse fait son 



OFFICES DE LA NATURE. 567 

action. Elle est plus au sanctuaire de Dieu, j'allais 
dire, plus près de son cœur. 

Ayant l'amour à ce point, elle a tout, et com- 
prend tout. Elle monte, descend comme elle veut 
tous les tons de ce clavier immense, dont l'homme 
n'a le plus souvent que des notes successives. Elle 
traduit à volonté toutes les manifestations natu- 
relles de Dieu, du grave au doux, du fort au ten- 
dre. Elle est souveraine maîtresse dans cet art di- 
vin, et elle l'enseigne à l'homme... «Où donc, dit-il, 
puisa-t-elle tout cela? où prend-elle ce trésor des 
choses amoureuses, ce torrent d'enchantements? » 
— Où? mais dans ton propre amour, dans celui 
qu'elle a pour toi, dans les richesses réservées d'un 
cœur que nulle effusion, nulle génération ne sou- 
lage assez. Un monde en sort tous les jours, cl l'in- 
fini reste encore. 



Si simple en tout, si modeste, qu'elle est pour- 
tant supérieure ! Tandis que toi, l'œil attaché à la 
terre, à ton travail, tu vas aveugle, jour par jour, 
sans mesurer la voie du temps ; — elle, elle en sent 
bien mieux le cours. Elle lui est harmonisée. Elle 
le suit heure par heure, obligée de prévoir pour 
toi, pour ton besoin, pour ton plaisir, pour tes re- 



C6S LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

pas, pour ton repos. A chaque moment son devoir, 
mais aussi sa poésie. De mois en mois, avertie par 
la souffrance d'amour , elle scande le temps , en 
suit le progrès, la marche sacrée. Quand sonnent 
les grandes heures de l'année, aux passages des 
saisons, elle entend le chant solennel qui sort du 
fond de la Nature. 

Celle-ci a son rituel, nullement arbitraire, qui de 
lui-même exprime la vie de la contrée dans ses im- 
muables rapports avec la grande vie divine. On ne 
touche pas aisément à cela. La tradition, l'autorité 
qui impose à un peuple les rites de l'autre n'opére- 
rait rien au fond que désharmonie, dissonance. Les 
chants du haut Orient, si beaux, sont discordants 
en Gaule. Celle-ci a son chant d'alouette qui n'en 
monte pas moins à Dieu. 

Notre aurore n'est pas une aurore d'Amérique 
ou de Judée. Nos brouillards ne sont pas les 
brumes pesantes de la Baltique. Eh bien , tout 
cela a sa voix. Ce climat, ces heures, ces saisons, 
cela chante à sa manière. Elle l'entend bien, ta 
femme, ta fine oreille de France. Ne l'interroge 
pas, pourtant; elle dirait le chant convenu. Mais, 
lorsque seule au ménage, un peu triste de ton 
absence, et travaillant doucement, dans son bon- 
heur mélancolique, elle commence à demi voix, 
elle trouve, sans l'avoir cherché, la chose naïve et 



OFFICES DE LA NATURE. 569 

sainte, le vrai psaume du jour et de l'heure, ses 
humbles vêpres à elle, un chant du cœur pour 
Dieu, pour toi. 

Oh! qu'elle sait bien les fêtes, les vraies fêles 
de l'année ! Laisse-la te conduire en cela. Elle seule 
sent les jours de la grâce où le ciel aime la terre, 
les hautes indulgences divines. Elle les sait, car elle 
les fait, elle l'aimable sourire de Dieu, elle la fête 
et le noël, l'éternelle pàque d'amour, dont vit et 
revit le cœur. 



Sans elle, qui voudrait du printemps? Que cette 
chaleur féconde dont fermente alors toute vie serait 
pour nous maladive, sombre ! Mais qu'elle soit avec 
nous, alors c'est un enchantement. 

Émancipés de l'hiver, ils sortent. Elle a sa robe 
blanche, quoique, le soleil puissant soit encore neu- 
tralisé par moments d'un peu de bise. Tout est vie, 
mais tout est combat. Sur la prairie reverdie, les 
petits jouent et se battent; chevreaux contre che- 
vreaux essayent leurs cornes naissantes. Les rossi- 
gnols, qui sont venus quinze jours avant leurs maî- 
tresses, règlent par des duels de chant le droit qu'ils 
auront a l'amour. 

Dans cette lutte gracieuse d'où l'harmonie va 



570 LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

sortir, elle apparaît, elle , la paix, la bonté, la 
beauté... vivante joie du monde!... Elle avance. 
Son tendre cœur se partage, est à deux choses. On 
lui parle de deux côtés. Ses enfants courent aux 
fleurettes, en rapportent les mains pleines, crient : 
« Maman i voyez! voyez! » — Plus près d'elle, à 
son oreille, quelqu'un lui parle plus bas, et elle 
sourit aussi... C'est qu'on n'est pas impunément 
au bras de la charmante femme, si près de son sein, 
de son cœur. Bat-il fort? bien doucement; elle n'est 
pas insensible, elle entend tout, bonne et tendre ; 
elle veut tant qu'ils soient tous heureux ! Elle répond 
tour à tour : « Oui, mes petits... Oui, mon ami. » 
— A eux : « Jouons. » — Et à lui : « Oh ! tout ce 
que tu voudras ! » 

Mais, dans son extrême bonté qui la rend tout 
obéissante, et faible à ses enfants même, qui sau- 
rait la regarder verrait, derrière son sourire, un 
aparté méditatif. Il pense à elle, elle à Dieu. 



Cela revient encore plus tendre, plus ardent, à 
la jolie fête des fleurs des champs, aux travaux de 
la fenaison. Elle aussi, elle est venue, comme les 
autres, avec son râteau, et elle veut aussi travailler. 
Mais, toute belle qu'elle est toujours, elle a pris un 



OFFICES DE LA NATURE. 37! 

luxe aimable de formes qui renouvelle sa fraîcheur 
et l'appesantit un peu. Sa blanche et abondante gorge 
où ses enfants ont bu la vie, ces trésors que celui 
même qui sans doute les connaît le mieux couve 
pourtant du regard, tout cela rend la chère femme 
un peu lente, un peu paresseuse. On la voit bientôt 
fatiguée; on lui défend de travailler. Mais on tra- 
vaille pour elle. Ses enfants, gais et heureux, son 
mari tout ému d'elle, ne peuvent rencontrer des 
fleurs sans les rapporter, les donner à la souveraine 
rose. On en remplit son tablier, on en charge son 
sein, sa tête. Elle disparait sous la pluie odorante : 
« Assez! assez! »Mais qui l'écoute? Elle a peine à 
y voir encore, et ne peut plus se défendre. Elle est 
est enveloppée d'eux, et submergée de caresses, 
noyée de baisers, de fleurs. 



La chaleur est déjà forte. Ces ardeurs ne laissent 
pas de l'inquiéter, la tendre épouse. Les trois mois 
qui vont se passer, de la fenaison aux vendanges, 
sont pesants, terribles à l'homme. Celui qui tra- 
vaille des bras, et l'ouvrier de la pensée, sont frap- 
pés également. Il frappe durement, fortement au 
cerveau, le puissant soleil. El cela, de deux façons. 
En même temps qu'il nous soustrait une si grande 



572 LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

partie de nos forces, il augmente le désir. L'homme 
faiblit par la saison, il faiblit par le travail, faiblit 
par les jouissances. Elle le sent, elle le craint. 
Elle hasarde un mot de sagesse, un mot de vraie 
religion. A ce temps où Dieu fait son œuvre, ac- 
complit dans chaque année la nourriture du genre 
humain, ne réclame-t-il pas l'emploi exclusif des 
forces de l'homme ? 

Mais cela n'est pas bien pris. On devient froid, 
on s'irrite. Que de saintes ruses il lui faut pour se 
sevrer elle-même! Fuites charmantes, humbles 
prières pour éluder, ajourner. L'inexorable juillet 
arrive, et en même temps les fêtes de la moisson, 
le triomphe de l'année, le banquet de la plénitude. 
Tout est gai, fort et puissant. L'aiguillon de la 
chaleur, comme un trait de guêpe, irrite. Elle 
semble un peu malade, et, comme telle, obtient 
grâce, se fait un tout petit lit près du berceau des 
enfants. 



Heureux automne ! temps promis de bonheur et 
d'indulgence! La fin des travaux arrive. L'amour, 
qui, aux mois meurtriers, faisait la guerre à l'a- 
mour , peut enfin laisser la prudence et suivre 
l'élan du cœur. On ne lui dira jamais, à celui qui 



OFFICES DE LA NATUP.K. 373 

s'irritait de ces refus, à qui ils ont le plus coûté. 

Elle, elle n'a qu'une parole. Elle revient à lui 
tout entière. Au jour marqué par la promesse, il 
en veut l'accomplissement. « Mais, mon ami, le 
travail ne doit-il point passer avant? Ce temps gris, 
léger, voilé des gazes d'un brouillard transparent, 
est si joli pour la vendange! Hâtons-nous. Un doux 
soleil pâle qui va percer tout à l'heure, jetant un 
dernier regard sur la grappe ambrée, en ôtera la 
rosée. C'est le moment de cueillir. Bien entendu 
que, ce soir, nous ne nous séparerons plus. Il fait 
moins chaud, je te reviens, et je veux me réfugier 
auprès de toi pour l'hiver. » 

Ceci, c'est la joie de tous. Les singes, en cer- 
tains pays, les ours, s'enivrent de raisin. Com- 
ment l'homme pourrait-il n'avoir pas la tête ébran- 
lée? L'ivresse a déjà saisi celui-ci avant d'avoir 
bu. Elle le calme. « Doucement, doucement... 
Donnons-leur le bon exemple, et travaillons, nous 
aussi. » 

Nulle occasion plus aimable de fraterniser. Tous 
sont égaux en vendange, et la supériorité n'est 
qu'aux bons travailleurs. C'est un grand bonheur 
pour elle de faire avec tout un peuple la Cène de 
l'amitié! Que tous viennent, et même encore ceux 
qui n'ont rien fait, s'ils veulent. Elle en sera re- 
connaissante. Elle connaît le village, et sait bien 

21. 



574 LA COMMUNION DE L'AMOUR. 

ceux qui lui manquent. « Et celui-là? — Il est 
malade. — Eh bien, on lui enverra. — Tel autre? 
— Il est en voyage. » Elle s'informe ainsi de tous, 
voulant les avoir ensemble, les rapprocher, les 
réunir. 

La place est grande heureusement, un de ces 
amphithéâtres de collines, comme en ont certains 
vignobles qui de haut voient la mer. Le temps est 
doux. On peut manger en plein air. Un vent tiède 
règne et favorise le départ des voyageurs ailés qui 
traversent le ciel. Le jour est court; quoique peu 
avancé encore, il semble déjà incliner vers la mé- 
lancolie du soir. 

Jamais elle n'a été plus belle. Ses yeux rayonnent 
d'affectueuse douceur. Chacun sent qu'il est vu 
d'elle, bien voulu, qu'elle pense à lui, à tous. Son 
tendre regard bénit toute la contrée. 

Sa fille lui avait tressé une délicieuse couronne 
de pampre vert, de délicat héliotrope lilas et de 
rouge verveine. Couronne royale et féminine qui 
de loin embaumait l'air. Elle la repoussa d'abord, 
mais son mari l'exigeait. Il eût voulu mettre sur 
elle toutes les couronnes de la terre. 

Pourlant elle lui semblait triste. 

— Qu'as-tu ? 

— Ah ! je suis trop heureuse 1 

— Tous nos amis, tous nos parents, y sont... 



OFFICES DE LA NATURE. 375 

Et toutes ces bonnes gens. Pas un n'aurait voulu 
manquer. 

— Hélas ! mon ami, c'est le monde, le monde 
entier de ceux qui souffrent et qui pleurent, voilà 
ce qui manque... Pardonne... 

Elle n'en dit pas plus... Son émotion l'arrête... 
une larme lui tombe, et, pour la dérober aux yeux, 
elle s'incline sur son verre qui la reçoit, dans la 
vendange pressée, cette adorable larme... 

Son mari enlève le verre à ses lèvres, et le boit 
d'un trait... 

Mais tous ceux qui n'en avaient pas, l'ayant vue 
pleurer, s'attendrirent, et se trouvèrent un aver 
elle. 

Et tous communiaient de son cœur. 



LIVRE TROISIÈME 



LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ 



LA FEMME COMME ANGE DE PAIX 
ET DE CIVILISATION 



La femme, considérée dans son aspect supérieur, 
c'est le médiateur d'amour. 

Profonde et charmante puissance, qui a deux 
révélations. A mesure que la première, l'attrait du 
sexe, du plaisir, et l'orage sanguin de la vie, pâlit, 
cède, — alors la seconde paraît dans sa douceur 
céleste, l'influence de paix, de consolation, de médi- 
cation. 

L'homme est, plus qu'aucune autre chose, la 
force de création. Il produit, mais en deux sens. Il 
produit aussi la guerre, la discorde et le combat. 
Parmi les arts et les idées, le torrent de biens qui 



580 LA FEMME COMME ANGE DE PAIX 

sort de sa forle et féconde main, un torrent de maux 
coule aussi, que ia femme vient par derrière adou- 
cir, consoler, guérir. 



Je traverse une forêt, un pas dangereux, et j'en- 
tends un léger pas. — Cela pourrait bien être 
un homme, et je me tiens sur mes gardes. Mais 
voici que c'est une femme. Salut, doux ange de 
paix! 

Dans un voyage consciencieux qu'un Anglais fit 
en Irlande, il y a trente ans, pour examiner les 
maux et en rechercher les remèdes, il peint l'ex- 
trême défiance de ces pauvres créatures indi- 
gentes, qu'un homme entrant dans leurs huttes 
misérables inquiétait fort. Était-ce un agent du 
fisc: un espion?... Mais, heureusement, il n'était 
pas seul. On entrevoyait derrière lui un visage de 
femme. Et dès lors, tout était ouvert, on se rassu- 
rait, on prenait confiance. On n'eut pu imaginer 
qu'il eût emmené sa temme, s'il eût voulu faire du 
mal. 

C'est, à peu près la même chose dans l'admirable 
voyage de Livingslon aux régions inexplorées de 
l'Afrique (1859). Un homme seul y serait suspect, 
et beaucoup y ont péri. Mais la vue d'une famille 



ET DE CIVILISATION 381 

rassure, calme et pacifie. La paix ! la paix ! c*cst 
le vœu, le cri de ces bonnes gens. Ce qu'ils expri- 
maient naïvement à ce missionnaire de l'Europe 
qui leur en apportait les arts protecteurs: Les 
femmes lui disaient ce mot : a Donne-nous le som- 
meil ! » — Eh bien, ce sommeil, cette paix, cette 
profonde sécurité, ils les voyaient derrière lui qui 
s'avançaient sur ses bœufs avec sa maison roulante : 
ils les voyaient dans mistress Livingston, entourée 
de ses trois enfants. Cette vue en disait assez. On 
sentait bien qu'il n'avait pas amené ce cher nid 
au monde des lions, sinon pour faire du bien aux 
hommes. 

Si la vue muette d'une femme a cet effet, que 
sera-ce de sa parole ? de cette puissance d'accent 
qui pénètre du cœur au cœur? 

La parole de la femme, c'est le dictame univer- 
sel, la verlu pacificatrice, qui partout adoucit, gué- 
rit. Mais ce don divin n'est libre chez elle que 
quand elle n'est plus l'esclave, la muette de la 
pudeur, quand le progrès des années l'émancipé, 
lui délie la langue, lui donne toute son action. 



Dans un moment do vraie noblesse et de magna- 
nimité, une femme d'un beau génie a caractérisé, 



282 LA FEMME COMME ANGE DE PAIX 

envisagé dignement ce que nulle femme ne voit 
qu'avec effroi, l'âge mûr, et l'approche même de la 
vieillesse. Cet âge tellement redouté lui parait avoir 
ses douceurs, une calme grandeur que la jeunesse 
n'a pas. 

Le jeune âge, dit-elle à peu près (je regrette de 
ne pouvoir me rappeler exactement ses paroles), 
c'est comme un paysage alpestre, plein d'accidents 
imprévus, qui a ses rochers, ses torrents, ses 
chutes. La vieillesse, c'est un grand, un majestueux 
jardin français, de nobles ombrages, à belles et 
longues allées, où l'on voit de loin les amis qui 
viennent vons visiter. Larges allées pour marcher 
plusieurs de front, causer ensemble, enfin un ai- 
mable lieu de société, de conversation. 



Celte belle comparaison aurait seulement le tort 
de faire croire que la vie devient alors uniforme el 
monotone. C'est justement le contraire. La femme 
prend une liberté qu'elle n'eut point à un autre 
âge. Les convenances la tenaient captive. Il lui fal- 
lait éviter certaines conversations. Elle devait se 
priver de telles communications. Les démarches 
de charité même lui étaient souvent difficiles, ha- 



ET DE CIVILISATION. 583 

sardeuses. Le monde injuste en eût médit. Plus 
âgée, elle est affranchie, jouit de tous les privilèges 
d'une liberté honnête. Et il en résulte aussi qu'elle 
a tout son essor d'esprit, pense et parle d'une ma- 
nière bien autrement indépendante et originale. 
Alors, elle devient elle-même. 

Les jeunes et jolies femmes ont toute permission 
d'être sottes, étant sûres d'être admirées toujours. 
Mais non pas la femme âgée. Il faut qu'elle ait de 
l'esprit. Elle en a, et elle est souvent agréable et 
amusante. 

Madame de Sévigné dit cela de jolie façon (je cite 
encore de mémoire) : « Jeunesse et printemps, dit- 
elle, ce n'est que vert, et toujours vert ; mais nous, 
les gens de l'automne, nous sommes de toutes les 
couleurs. » 



Cela permet à la dame d'exercer autour d'elle 
ces aimables influences de société qui sont surtout 
propres à la France. Qu'est-ce au fond, sinon une 
disposition bonne et sympathique qu'on sent et qui 
met à l'aise, qui donne de l'esprit à ceux même qui 
n'en auraient pas, les rassurant, imposant aux sols 
rieurs qui se donnent le plaisir facile d'embarrasser 
les timides? 



384 LA FEMME COMME ANGE DE PAIX 

Celte royauté de bonté illumine son salon comme 
d'un doux rayonnement. Elle encourage l'homme 
spécial, que les beaux diseurs faisaient taire, et qui, 
sous le regard d'une femme d'esprit qui l'autorise, 
prend une modeste fermeté. Alors la conversation 
n'est point le vain bavardage que nous entendons 
partout, l'éternel sautillement où lescervaux vides 
ont tout l'avantage. Lorsque l'homme delà chose a 
bien posé la question, sans développement prolixe 
et sans pédanlisme, elle ajoute un mot de cœur 
qui souvent l'éclairé lui-même, donnant et cha- 
leur et lumière à ce qu'il a dit, le rendant facile, 
agréable. On se regarde, on sourit. Tous se sont 
entendus. 



On ne sait pas assez que parfois un simple mot 
d'une femme peut relever, sauver un homme, le 
grandir à ses propres yeux, lui donner pour tou- 
jours la force qui jusque-là lui a manqué. 

Je voyais un jour un enfant sombre et cbétif. 
d'aspect timide, sournois, misérable. Pourtant il 
avait une flamme. Sa mère, qui était fort dure, me 
dit : « On ne sait ce qu'il a. — Et moi je le sais, 
madame. C'est qu'on ne l'a baisé jamais. » — Cela 
n'était que trop vrai. 



ET DE CIVILISATION. 385 

Eh bien, dans la société, cette mère fantasque 
des esprits, il y en a beaucoup qui avortent (et non 
pas des moindres), parce qu'elle ne les a jamais 
baisés, favorisés, encouragés. On ne sait comment 
cela se fait. Personne ne leur en veut; mais, dès 
qu'ils hasardent un mol timidement, tout devient 
froid, on passe outre, on n'en tient compte, ou 
bien on se met à rire. 

Cet homme noué, repoussé, prenez-y garde, il 
peut se faire que ce soit un génie captif. Oh ! si, à 
ce moment-là, une femme autorisée par l'esprit, 
la grâce, l'élégance, relevait le mot (parfois fort, 
parfois profond) qui échappe à ce paria, si, le re- 
prenant, en main, elle le faisait valoir, montrait aux 
distraits, aux moqueurs, que ce caillou est un dia- 
mant... une grande métamorphose serait opérée. 
Vengé, relevé, vainqueur, il pourrait parfois mon- 
trer qu'entre ces hommes lui seul est homme, et 
le reste un néant. 



Il 



DEKN1ER AMOUR. — AMITIÉS DES FEMMES 



Le grand divorce delà mort est si accablant pour 
la femme, laissée seule, sans consolation, lui est si 
amer qu'elle veut, désire, espère suivre son mari 
au tombeau. «J'en mourrai, » dit-elle. Hélas! il 
est bien rare qu'on en meure. Si la veuve ne se tue 
au bûcher de son mari, comme elles le font dans 
l'Inde, elle risque de survivre longtemps. La nature 
semble se plaire à humilier la plus sincère, lui fait 
dépit en la conservant jeune et belle. Les effets phy- 
siques du chagrin sont variés, opposés même, selon 
les tempéraments. J'ai vu une dame, noyée de 
douleur et de larmes, irréparablement frappée, 
véritablement perdue pour la vie, fleurir pourtant 



DERNIER AMOUR, ETC. ^87 

de santé. L'absorption où elle était, son immobile 
accablement, avait donné à sa beauté ce qui lui 
manquait, un luxe admirable. Elle en rougissait, 
elle en gémissait, et la honte qu'elle avait de ce 
semblant d'indifférence ajoutait à son désespoir. 

C'est un arrêt de la nature. Dieu ne veut pas 
qu'elle meure, qu'elle se fane, celte aimable fleur. 
Elle demande la mort, et ne l'aura pas. La vie lui 
est imposée. Elle est obligée encore de faire le 
charme du monde. Celui même qu'elle veut suivre 
lui défend ce sacrifice. L'amour qui avait mis sur 
elle tant d'espoir et tant de vœux, qui a tant fait 
pour développer son cœur et faire d'elle une per- 
sonne, n'entend pas enfouir tout cela, ni l'entraî- 
ner dans la terre. S'il est le véritable amour, il lui 
permet, quelquefois lui enjoint d'aimer encore. 

Dans nos populations des côtes , supérieures à 
tant de titres, j'observe deux choses : que la femme, 
souvent inquiète, toujours préoccupée de son mari, 
l'aime et lui est très-fidèle; mais qu'aussitôt qu'il 
périt, elle contracte un second mariage. Chez nos 
marins qui vont à la pêche dangereuse de Terre- 
Xeuve, ceux de Granville par exemple, dans celte 
vaillante population où il n'y a pas d'enfants natu- 
rels (sauf ceux d'émigrants étrangers), les femmes 
se remarient immédiatement, dès que l'homme ne 
revient pas. 11 le faut ; autrement, les enfants inouï- 



588 DERNIER AMOUR. 

raient. Si parfois le mort revient, il trouve fort bon 
que son ami a,it adopté et nourri sa famille. 

N'y eùt-il pas d'entants à nourrir, il est impos- 
sible que celui qui aime, que cette femme a rendu 
heureux, désire, en reconnaissance, la laisser mal- 
heureuse pour toujours. Elle dira non aujourd'hui. 
Elle croira de bonne foi pouvoir toujours se sou- 
tenir par sa douleur et la force de son souvenir. 
Mais lui qui la connaît mieux qu'elle-même, il peut 
souvent prévoir qu'un changement violent de toutes 
habitudes est au-dessus de ses forces, qu'elle va 
rester désolée. 

Ne souffre-t-il pas à la voir dans l'avenir, quand, 
seule, elle rentrera le soir, ne trouvera personne 
chez elle, pleurera à son foyer éteint?... 

S'il réfléchit, s'il a quelque expérience de la na- 
ture humaine, il songera avec compassion à un 
mystère de souffrance qu'on traite fort légèrement, 
mais que les médecins constatent et déplorent. 
C'est que le besoin d'amour, qui passe vite chez 
l'homme blasé, au contraire chez la femme pure, 
conservée, souvent augmente. La circulation moins 
rapide, une vie moins légère et moins cérébrale, 
moins variée par la fantaisie, un peu d'embonpoint 
dont elle est (dans le jeûne et les larmes mêmei 
fortifiée, embellie, tout cela l'agite ou l'accable. Le 
bouillonnement sanguin, la surexcitation nerveuse, 



AMITIÉS DES FEMMES, 389 

l'idée fixe du temps passé dont on a profité si peu, 
créent chez plusieurs une existence pénible et hu- 
miliante dont elles gardent le secret, un martyre 
de rêves avortés. Punies de leur vertu même, et 
d'avoir ajourné la vie, elles sont trop souvent frap- 
pées des cruelles maladies du temps. Ou bien, ces 
pauvres isolées, jouets de la fatalité, après une vie 
austère , tombent dans quelque honte imprévue, 
dont rit un monde sans pitié. 

Celui qui l'aime et qui meurt doit voir l'avenir 
pour elle, mieux qu'elle ne le peut à travers ses 
larmes. Il faut qu'il prévoie et pourvoie, qu'il ne 
lui impose rien, mais la délivre des scrupules, 
même que magnanimement il se constitue son 
père, l'affranchisse, cette chère fille, la dirige, et 
l'éclairé d'avance, lui arrange sa vie. 

Ainsi la première union ne passe pas. Elle dure 
par l'obéissance, la reconnaissance et l'affection. 
Remariée, loin d'oublier, au contraire vivant par 
lui, et dans le calme du cœur, elle se dit : « Je fais 
ce qu'il veut. Ce qui me revient de bonheur, je le 
lui dois. Sa providence m'a donné la consolation, 
la douceur du dernier amour. » 

Le grand intérêt de la veuve, si elle doit se rési- 
gner à un second mariage, c'est de prendre le 
proche parent. Je n'entends pas le parent selon la 
chair, comme la loi juive ; mais le parent selon l'es- 

22 



390 DERNIER AMOUR. 

prit. J'entends celui qui aima le mort, celui qui en 
est son àme, et pour qui la veuve, par cela même 
qu'elle lui a appartenu, loin de perdre, possède 
au contraire un charme de plus. La puissance de 
transformation, inhérente au mariage, qui fait que 
la femme à la longue, physiquement, moralement, 
contient une autre existence, elle lui nuirait peut- 
être, à cette épouse irréprochable, si le second 
mari n'était la même personne dans l'amour et 
dans l'amitié. 



Pourquoi généralement les veuves sont-elles plus 
jolies que les filles ? On l'a dit : « L'amour y passa. » 
Mais, il faut le dire aussi : « C'est que l'amour y 
est resté. » On y voit sa trace charmante. Il n'a pas 
perdu son temps à cultiver cette fleur. Du bouton, 
peu expressif, il a fait la rose à cent feuilles. A 
chaque feuille, l'attrait d'un désir. Tout est grâce 
ici, tout est àme. La possession ôte-t-elle? Non. elle 
ajoute plutôt. Si celle-ci fut heureuse, gardée par 
une main digne, rendez-la heureuse encore. Dans 
la brillante fraîcheur, bien plus riche, du second 
âge, vous n'aurez guère à regretter l'indigente et 
grêle beauté de sa première jeunesse. La virginité 



AMITIÉS DES FEMMES. 391 

elle-même refleurit chez la femme pure, qu'une 
vie douce a consolée. Elle s'harmonise innocente 
dans l'accord de ses deux amours. 

Un homme ne vit-il qu'une fois? l'âme n'a-t-elle 
qu'un seul mode de perpétuité? Outre la durée 
persistante de notre énergie immortelle, n'avons- 
nous' pas en même temps quelque émanation do 
nous-mêmes en nos amis qui reçurent nos pensées, 
et parfois continuent les plus chères affections de 
notre cœur? Le chaleureux écrivain qui hérita du 
dernier amour de son maître Bernardin de Saint- 
Pierre avait quelque reflet de lui. Et dans l'austé- 
rité critique d'un éminent historien de ce temps, 
on eût cru pouvoir reconnaître un grand héritage, 
s'il est vrai qu'il ait eu le glorieux bonheur de com- 
munier avec l'âme du dix-huitième siècle, en ma- 
dame de Cordorcet. 



Plusieurs, ou déjà âgées, ou libres parfaitement 
des soucis de jeunesse, n'accepteraient pas un se- 
cond mariage. Il leur suffirait d'une adoption. 

La veuve peut continuer l'âme du premier époux 
dans un fils spirituel qu'il lui aurait recommandé. 
Cette préoccupation peut lui remplir le cœur, lui 



592 DERNIER AMOUR. 

donner un but dans la vie. Il est tant d'enfants sans 
parents, tant d'autres dont les parents sont loin ! On 
ne sait pas assez combien, dans nos dures écoles, 
un enfant abandonné a besoin de la pitié d'une 
femme. Pour celui qui est perdu dans ces collèges 
immenses qui sont déjà des armées, le meilleur 
correspondant, c'est une dame qui le suit d'un œil 
maternel, qui va le voir, le console, s'il est puni, 
parfois intercède, surtout le fait sortir, lui fait 
prendre l'air, le promène, l'instruit plus qu'il ne le 
sera peut-être dans le travail de la semaine, et enfin 
le fait jouer sous ses yeux avec des enfants choisis. 
Elle lui est plus utile encore quand il passe aux 
hautes écoles. Elle lui sauve bien des périls qu'une 
mère ne lui sauverait pas. Il lui confiera mille 
choses dont cette mère, un peu crainte, n'aurait 
nullement le secret. Son habile enveloppement le 
gardera, lui fera passer cette époque intermé- 
diaire où la furie du plaisir, aveugle, fait avorter 
l'homme. 

Mission délicate, au total, qui souvent donne au 
jeune homme un admirable affinement, un peu fé- 
minin peut-être, et qui d'autre part laisse parfois 
un pauvre cœur de femme en grande amertume. Il 
lui est bien difficile de se croire tout à fait la mère. 
Et parfois, elle aime autrement. Je voudrais, pour 
son bonheur, qu'elle s'attachât plutôt, celle bonne 



AMITIÉS DES FEMMES. 395 

et tendre créature, à la protection maternelle d'une 
classe, bien malheureuse et la moins consolée des 
femmes. Je parle des femmes elles-mêmes. 



Les femmes, qui savent si bien ce que souffre 
leur sexe, devraient s'aimer, se soutenir. Mais c'est 
le contraire. Quoi ! l'esprit de concurrence, les 
jalousies , sont donc bien fortes ! L'hostilité est 
instinctive. Elle survit à la jeunesse. Peu de dames 
pardonnent à la pauvre ouvrière, à la servante, 
d'être jeunes et jolies. 

Elles se privent en cela d'un bien doux privilège 
que leur donnerait l'âge (et qui vaut l'amour pres- 
que), celui de protéger l'amour. Quel bonheur 
pourtant d'éclairer, diriger les amants, de les rap- 
procher ! de faire comprendre à ce jeune ouvrier 
que sa vie de café lui est plus coûteuse, plus fâ- 
cheuse en tous sens que la vie de famille. Souvent 
un mot suffit d'une personne qui a ascendant pour 
faire naître l'amour, ou pour le raffermir. Bien des 
fois j'ai vu le mari se figurer qu'il s'ennuyait, s'é- 
loigner de sa femme. Un éloge fortuit qu'il enten- 
dait en faire, un mouvement d'admiration qu'il 
surprenait, l'exclamation d'un tiers qui enviait son 
bonheur, c'élait assez pour lui fare voir ce (|ue 



594 DERNIER AMOUR. 

tous auraient vu, qu'elle était plus charmante que 
jamais, lui réveiller le cœur qui n'était qu'en- 
dormi et le faire souvenir qu'il était toujours 
amoureux. 

Il est dans les ménages des heures de crises qu'une 
amie pénétrante surprend, devine, et où elle inter- 
vient heureusement. Elle confesse sans confesser 
la jeune, dirige sans diriger. Quand celle-ci vient, 
le cœur gros, muette et fermée de chagrin, elle la 
desserre doucement, la délace, si je puis dire. Et 
alors tout éclate, telle dureté de son mari, le peu 
d'égards qu'il a pour elle, tandis que tel autre, au 
contraire... le reste se devine. A ces moments, il 
faut qu'on l'enveloppe, qu'on s'empare d'elle. Ce 
n'est pas difficile pour une femme d'esprit, d'expé- 
rience, de prendre cette enfant en larmes sur son 
sein, de la contenir, de lui ôter pour le moment la 
disposition d'elle-même. Retrouver une mère ! ce 
honheur imprévu peut la sauver de telle démarche 
folle, de telle vengeance aveugle, qu'ensuite elle 
pleurerait toujours. 

Parfois, plus orgueilleuse, elle ne daigne se 
venger ainsi. Elle réclame la séparation. C'est ce 
que nous voyons trop souvent aujourd'hui. Aux 
premières incartades d'un jeune homme violent 
qui aurait pu mûrir, se corriger, la femme, celle 
surtout qui se sent riche, n'entend rien, ne sup- 



AMITIÉS DES FEMMES. 395 

porte rien, éclate, veut rentrer dans son bien. Sa 
famille influente sollicite. Ses domestiques, à elle, 
témoignent contre le mari. Elle reprendra sa dot. 
Mais sa liberté? Non. Si jeune encore, la voilà 
veuve. Et reprend-elle aussi (s'il faut le dire) l'inti- 
mité qu'elle a donnée, cette communion définitive 
qui livre la personne même, la transforme? Non, 
non, elle ne peut la reprendre. Rien de plus dou- 
loureux. 

Quoi donc ! n'est-il point de remise? ne peut-on 
ramener le jeune homme? Tout son vice, c'est l'âge. 
Il n'est ni méchant, ni avare. Cette dot, que les 
parents la gardent. C'est, elle qu'il aimait et re- 
grette. Il sent bien (et surtout étant séparé d'elle) 
qu'il n'en retrouvera pas une aussi désirable. Et 
cette fierté même qui leur fut si fatale, n'est-ce pos 
un attrait pour l'amour? 

« L'amour? Mais nous n'avons que cela en ce 
monde... et demain nous mourrons. Aimez donc 
aujourd'hui... Je jure que vous aimez encore. » 

Voilà ce qu'elle dit, cette tendre amie, et elle 
fait mieux que dire. Pendant qu'elle caresse et con- 
sole la petite femme à sa campagne, un jour elle 
lapare, bon gré, mal gré, la fait jolie. Des visiteurs 
viendront. Un seul vient, et lequel? Devinez-le, si 
vous pouvez. 

« Le mari ? » 



596 DERNIER AMOUR. 

Un amant. De visage peut-être il ressemble, mais 
d'âme, il est tout autre. Si c'était le mari, aurait- 
il ce trouble charmant? tant d'amour et d'empres- 
sement, un si violent retour de passion?... Oh! 
nul moyen de s'expliquer... Des deux côtés, on ne 
sait ce qu'on dit, on balbutie, on promet et l'on 
jure... Bref, tous deux ont perdu l'esprit. L'amie 
rit, les dispense d'avoir le sens commun. 11 est 
tard, le souper es! court, car elle a la migraine, 
elle ne peut leur faire compagnie, et ils veulent 
bien l'en tenir quitte, eux-mêmes si fatigués d'é- 
motions. On peut les laisser seuls. Ils ne se battront 
pas. Que l'on plaide là-bas, à la bonne heure, mais 
ici qu'ils reposent. 

Est-ce tout? Non. L'aimable providence qui re- 
noue leurs amours ne veut pas que l'orage puisse 
revenir à l'horizon. D'eux elle obtient deux choses. 
D'abord, de sortir du milieu où cet orage se forma. 
Il ne vient guère de ceux qui aiment, mais de leurs 
entourages. Si l'un des deux a un défaut, presque 
toujours il dure, augmente, sous l'influence de 
quelque funeste amitié dont il faut s'éloigner. 
Changer de lieu, parfois, c'est changer tout. 

L'autre mal, bien fréquent, qu'elle essaye de 
guérir, c'est le désœuvrement. Dans une vie flot- 
tante, trop peu remplie, je ne sais combien de 
tristesses, de pensées malsaines, d'aigreurs, vien- 



AMITIÉS DES FEMMES. 397 

nent infailliblement. Ce qui mêle et l'âme et la 
vie, c'est de coopérer, de travailler ensemble, tant 
qu'on peut ; tout au moins de travailler à part, et 
de se regretter, et de souffrir un peu de n'être pas 
ensemble, — de sorte qu'on reste avide l'un de 
l'autre, impatient de l'heure où l'on se reverra, 
demandant, désirant le soir. 



III 



LA FEMME PROTECTRICE DES FEMMES 
CAROLÏNA 



La cinquième partie du monde, l'Australie, n'a 
jusqu'ici qu'un saint, une légende. Ce saint est 
une femme anglaise, morte, je crois, cette année. 

Sans fortune et sans secours, elle a fait plus 
pour ce monde nouveau que toutes les sociétés 
d'émigration et le gouvernement britannique. Le 
plus riche et le plus puissant des gouvernements 
de la terre, maître des Indes et d'un empire de cent 
vingt millions d'hommes, échouait dans cette co- 
lonisation qui doit réparer ses pertes. Une simple 
femme réussit et emporta l'affaire par sa bonté 
vigoureuse et par la force du cœur. 

Rendons hommage ici à cette race persévérante. 
Une Française, une Allemande, eût eu autant de 



CAROLINA. 399 

bonté, de généreuse pitié, mais je ne sais si elle 
eût persisté contre tant d'obstacles. Il y fallait une 
obstination admirable dans le bien, un sublime 
entêtement. 

Carolina Jones naquit vers 1800, dans une ferme 
du comté de Northampton. A vingt ans, elle fut 
épousée, emmenée par un officier de la Compagnie 
des Indes. Brusque passage. Élevée dans les mœurs 
décentes, sérieuses, des campagnes d'Angleterre, 
elle tomba dans ces babylones militaires où tout est 
permis. Les fdles de soldats, laissées orphelines, 
étaient à vendre dans les rues de Madras. Elle se 
mita lesramasser et en remplit sa maison. On eut 
beau se moquer d'elle ; elle subsiste cette maison, 
et elle est devenue un orphelinat royal. 

La santé de son mari, le capitaine Chisholm, 
exigeant un climat plus sain, il obtint d'aller quel- 
que temps se refaire en Australie et y passa en 
1858 avec sa femme et ses enfants. Mais, obligé 
bientôt de retourner à son poste, il l'y laissa seule, 
et c'est alors qu'elle commença sa courageuse en- 
treprise. 

Personne n'ignore que Sidney, et l'Australie en 
général, a été surtout peuplé de cunvicts, de con- 
damnés, dont beaucoup seraient parmi nous des 
forçats. La déportation constante y amenait des 
masses d'hommes, peu de femmes relativement. 



400 LA FEMME PROTECTRICE DES FEMMES. 

On peut deviner combien elles étaient recherchées, 
poursuivies. Chaque vaisseau qui arrivait chargé 
de femmes était attendu au débarquement, salué 
de clameurs sauvages , qu'on eût dit des cris de 
famine. Les actes les plus violents, les plus révol- 
tants étaient ordinaires. Même les femmes d'em- 
ployés, dont les maris étaient absents, n'avaient 
nulle sûreté chez elles. Quant aux filles déportées, 
elles tombaient dans cette foule comme un gibier 
qu'on relançait. 

Pour comprendre l'horreur de cette situation, il 
faut savoir ce que c'est qu'une Anglaise. Elles n'ont 
nullement l'adresse, l'esprit de ressources et d'ex- 
pédients, qui caractérise les nôtres. Elles ne savent 
pas travailler : elle ne sont bonnes absolument 
qu'aux enfants et au ménage. Elles sont très-dépen- 
dantes, modestes (n'apportant pas de dot). Mariées, 
elle sont fort battues. Mais celle qui n'est pas ma- 
riée, c'est une malheureuse créature, qui ne sait se 
tirer d'affaire, effarée, qui heurte, tombe, se fait 
mal partout. Quelqu'un a dit : « un chien perdu, » 
qui erre et cherche son maître, et ne sait pas s'en 
faire un. 

Leurs filles publiques elles-mêmes sont plus à 
plaindre que celles d'ici. Celles-ci, dans leur triste 
état, se défendent par l'ironie et peuvent encore 
relativement si' faire un peu respecter. La fille an- 



GAROLINA. 401 

glaise n'a pas le moindre ressort, aucune arme 
contre la honte, rien à dire (celles qui parlent sont 
des Irlandaises). L'Anglaise ne peut se soutenir, 
dans son abattement moral, qu'en buvant du gin de 
quart d'heure en quart d'heure, et se maintenant 
ainsi dans les demi-ténèbres où elle voit à peine 
elle-même ce qu'elle reçoit d'affronts. 

Des filles, hélas! de quinze ans, douze ans, qu'on 
oblige à ce métier et à faire de petits vols, c'était 
en bonne partie la matière des razzias, que la police 
taisait et qu'une condamnation rapide envoyait en 
Australie. On les entassait souvent sur de vieux 
mauvais vaisseaux, comme Y Océan, qui sombra de- 
vant Calais même, et nous jeta quatre cents corps 
de femmes, très-jeunes et jolies presque toutes. 
Ceux qui le virent en pleurèrent et s'en arrachaient 
les cheveux. 

On peut juger de ce que devenait ce pauvre bé- 
tail humain, comme déjeunes brebis sans défense, 
jeté au monde des forçats. Traquées dans les rues 
de Sidney, elles n'échappaient aux outrages conti- 
nuels qu'en allant coucher la nuit à la belle étoile, 
hors la ville et dans les rochers. 

Carolina fut blessée, et dans sa pudeur anglaise 
et dans sa bonté de femme, par ce révoltant spec- 
tacle. Ella invoqua l'autorité ; mais celle-ci, tout 
occupée de la surveillance de tant d'hommes dan- 

23 



402 LA FEMME PROTECTRICE DES FEMMES. 

gereux, avait autre chose à faire qu'à songer à ces 
petites misérables. Elle invoqua le clergé; mais 
l'Église anglicane, comme toute Église, croit trop 
à la perversité héréditaire de la nature pour espé- 
rer beaucoup du remède humain. Elle s'adressa à 
la presse, et s'attira dans les journaux des réponses 
ironiques. 

Cependant elle dit, redit tant qu'il n'en coûte- 
rait pas un sou, que le gouvernement, magnifique- 
ment, lui prêta un vieux magasin. Elle y abrita de 
suite une centaine de jeunes filles, qui au moins 
eurent ainsi un toit sur la tête. Des femmes ma- 
riées, dans l'absence de leurs maris, obtinrent de 
camper au moins dans la cour, pour n'avoir pas 
à craindre d'attaque de nuit. 

Comment nourrir ce troupeau de filles, la plu- 
part ne sachant rien faire? Carolina, femme d'un 
simple capitaine et chargée de trois enfants, était 
bien embarrassée. Elle chercha à la campagne des 
gens mariés, des familles, qui pussent les employer. 
Ainsi, elles firent place à d'autres. Avant un an, 
elle en avait sauvé sept cents; trois cents Anglaises 
protestantes, quatre cents Irlandaises catholiques. 
Beaucoup d'entre elles se marièrent et ouvrirent 
à leur tour chez elles un abri à leurs pauvres sœurs 
déportées. 

Ayant tout rempli autour de Sidney, il lui fallu I 



CAHOLIN A. 405 

chercher au loin des placements. Les voyages ne 
semblaient guère faits pour une jeune femme, dans 
un pays peuplé ainsi, et où les habitations, souvent 
à grandes distances, excluent toute surveillance, 
toute protection publique. Elle osa. Sur un bon 
cheval, qu'elle appelait le Capitaine (en souvenir do 
son mari absent), elle alla à la découverte, par 
les routes, ou bien sans route souvent franchissant 
les torrents. Le plus hardi, c'est qu'elle menait des 
filles avec elles, et parfois jusqu'à soixante, poul- 
ies placer comme servantes dans les familles, ou les 
marier. Elle fut reçue partout, de ces hommes trop 
mal jugés, comme la Providence elle-même, avec 
égard, avec respect. Mais elle ne couchait qu'en 
lieu sûr, et toujours avec ces filles, aimant mieux 
passer la nuit dans des chariots mal couverts, plu- 
tôt que de s'en séparer. 

On commença à entrevoir la grandeur, la beauté 
de l'entreprise. Jusque-là on ne faisait rien, et tout 
était viager, on renouvelait incessamment ces colo- 
nies stériles qui allaient toujours s'éteignant. Bien 
plus, on ne changeait rien aux âmes, aux mœurs, 
aux habitudes. Le vice restait le vice ; la prostitution, 
plus qu'à Londres, honteuse et stérile. La révolu- 
tion opérée par cette femme admirable put se qua- 
lifier ainsi : Mort à la mort, à la stérilité, à l'im- 
monde célibat \bachelorism) . 



404 LA FEMME PROTECTRICE DES FEMMES. 

Le gouverneur avait dit, aux premières demandes 
qu'elle lui adressa : « Que m'importe ! suis-je fait 
pour leur trouver des femmes ?» — El cependant 
tout était là. C'était le secret de la vie, de la per- 
pétuité pour ce nouveau monde. Donc, elle n'hé- 
sita pas, cette femme chaste et sainte entre toutes, 
à se faire l'universel agent des amours de la colonie, 
le ministre du bonheur. Elle tâchait de bien diriger 
les choix dans ces mariages rapides. Mais que faire': 
elle croyait que, dans une grande solitude, lorsqu'il 
n'y a pas là des tiers pour intriguer et brouiller, 
la bonne nature arrange tout ; on veut s'aimer et 
l'on s'aime ; on s'attache parle temps; on finit par 
s'adorer. 

Elle travaillait surtout à recomposer les familles. 
Elle aidait la jeune fille, bien mariée, devenue une 
maîtresse de maison, à faire venir ses parents. Elle 
faisait aussi venir d'Angleterre les malheureuses 
ouvrières à l'aiguille qui déjà mouraient de faim 
comme les nôtres aujourd'hui. 

La récompense qu'elle trouva, c'est qu'on faillit 
la tuer. La populace de Sidney trouva fort mauvais 
qu'elle attirât tant d'émigrantes,qui faisaient bais- 
ser le prix des salaires. Des bandits s'attroupaient 
sous ses fenêtres et voulaient sa vie. Elle parut 
courageusement, les prêcha, leur fit entendre rai- 
son. Ils s'éloignèrent pleins de respect. 



CAROLINA. 405 

Au bout de sept ans, elle alla à Londres pour 
convertir le ministère à ses idées, et fit un cours 
public pour les répandre. Le ministre Grey et les 
comités de la chambre des lords voulurent l'en- 
tendre et la consultèrent. Une chose rare, admi- 
rable, c'est que son mari, devenu son premier 
disciple, retourna en Australie. Ces deux époux,- si 
unis, s'imposèrent une cruelle séparation pour 
faire plus de bien. Elle était allée le rejoindre 
quand elle tomba malade, et, dit-on, mortellement. 
(Blosseville, II, 170; 1859.) 

Elle est la légende d'un monde. Son souvenir 
grandira d'âge en âge. 



Une singularité qu'on ne peut négliger, c'est que 
cette sainte était l'esprit le plus positif, le plus 
éloigné de toute chimère, de toute exagération. 
Elle avait au plus haut degré l'esprit administratif, 
écrivait tout, tenait un détail immense des choses, 
des sommes, des personnes, une comptabilité 
exacte. En voici un trait tout anglais. Se croyant 
responsable du petit patrimoine de famille envei s 
son mari, ses enfants, elle a calculé qu'au total, 
malgré les avances infinies qu'elle faisait, tout était 



* 
40G LA FEMME PROTECTRICE DES FEMMES. 

rentré, moins une fort petite somme. Dans tout 
son apostolat, elle n'avait appauvri sa famille que 
de seize livres. 

Ce n'est pas cher pour faire un monde. 



IV 



CONSOLATION DES PRISONNIÈRES 



Dans son mémoire couronné par l'Institut, ma- 
dame Mallet disait en 1845 : « Dix mille femmes 
entrent chaque année dans nos prisons de France. 
Les plus coupables, qui sont les mieux traitées, 
remplissent les maisons centrales. Les moins cou- 
pables, au nombre de huit mille, sont dans les pri- 
sons départementales, vieux couvents humides, 
où on les laisse souvent sans ouvrage, dans un 
désœuvrement désolant, corrupteur, — sans linge, 
et quelquefois sans lit. » — Espérons que depuis 
ce temps on y a mieux pourvu. 

Jusqu'en 1840, elles étaient gardées par des 
hommes ! et aujourd'hui encore, une femme arrêtée 
et mise au corps de garde a pour protection la sa- 



408 CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 

gesse de dix garçons de vingt ans. (Y. la triste af- 
faire d'Oslinda, jugée le 14 septembre 1858.) 

Dans le compte général des crimes et délits, les 
femmes sont pour bien peu (dix-sept pour cent), 
chose étonnante, car elles gagnent bien moins que 
l'homme, et doivent être bien plus tentées par la 
misère. Quand on entre, avec madame Mallet,dans 
le détail des causes, ce chiffre diminue encore, s'é- 
vanouit en grande partie. Nombre de ces crimes 
ou délits sont forcés. Ici, des mères prostituées 
battent des enfants de douze ans, leur cassent les 
dents à coups de poing, pour les mettre au trottoir 
et les rendre voleuses. Là, ce sont des amants qui 
ne font pas le crime eux-mêmes, mais le font faire, 
forcent la femme de voler pour leur compte ; si- 
non, éreintée à coups de bâton. Ailleurs, c'est la 
faim uniquement qui la conduit au mal. D'autres, 
c'est leur bon cœur, leur piété, elles se prostituent 
pour nourrir leurs parents, et leurs vices mérite- 
raient le prix de vertu. 

La plupart sont de bonnes créatures, tendres et 
charitables. Les pauvres le savent bien. Ils s'adres- 
sent avec confiance, et de préférence, à ces filles. 
Reinarquons-le, dans cette lie des villes, il y a 
Une bonté infinie. Dans les campagnes beaucoup de 
dureté. On donne un peu, de peur de l'incendie, 
mais on laisse mourir ses parents de faim. 



CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 400 

La cause vraie, profonde, générale, qui les mène 
au vice et au crime même, c'est l'ennui, la tristesse 
de leur vie. La vertu pour une fille, c'est d'être 
quatorze heures par jour assise, faisant le même 
point (on l'a vu , pour gagner dix sous) , la tète 
basse et l'estomac plié, le siège échauffé, fatigué. 
Sedet œternumque sedebit. Ajoutez, pour l'hiver, 
ce misérable brasero qu'elles ont, grelottantes, 
pour tout chauffage, et qui fait tant de maladies. 
Le cinquième des crimes de femmes est fait par les 
causeuses. 

Ce pauvre enfant, la femme, a besoin de mou- 
voir, de varier ses attitudes. Toute sensation nou- 
velle lui est charmante; mais il ne lui faut pour- 
tant pas grande nouveauté pour être heureuse ; le 
petit mouvement du ménage, travail alterné, soins 
d'enfants, voilà son paradis. Aimez-la, rendez-lui 
la vie un peu plus douce, un peu moins ennuyeuse, 
et elle ne fera rien de mal. Otez-lui de la main, au 
moins pour quelques heures par jour, l'aiguille, 
ce supplice de monotonie éternelle. Qui de nous 
le supporterait? 



Madame Mallel a vu et bien vu les prisons. C'est 
un très-grand mérite. Qu'il est à souhaiter que nos 

23. 



410 CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 

dames l'imitent, qu'elles dominent leur répugnance, 
abordent cet enfer, qui, tel quel, contient bien des 
anges, — anges déchus , dont plusieurs sont plus 
près du ciel que telle sainte. 

Le tort de ce bon livre, c'est sa timidité, ses mé- 
nagements. Elle veut et ne veut pas de surveillantes 
religieuses. Elle suit la mode du temps et l'opinion 
de ses juges, la plupart favorables au système cel- 
lulaire. Dès lors, peu d'air, peu de lumière; des 
créatures étiolées et tout artificielles. 

Le remède, au contraire, c'est d'aballre les murs, 
c'est l'air et le soleil. La lumière moralise. 

Le remède, c'est le travail dans des conditions 
tout autres, sévère, mais un peu varié et coupé 
de musique (cela réussit à Paris , par les soins de 
quelques dames protestantes). Les prisonnières 
sont folles de musique. Elle les harmonise, leur 
rend l'équilibre moral ; elle soulage la flamme in- 
térieure. 

Léon Faucher l'a très-bien dit : il faut rendre au 
travail des champs les prisonniers et les prison- 
nières qui sont de la campagne, ne pas les enterrer 
dans vos horribles murs, manufacture de pulmo- 
niques. Oui, remettez la paysanne au travail de la 
terre (en Algérie, du moins). J'ajoute : L'ouvrière 
même peut utilement être colonisée dans des éta- 
blissements demi-agricoles, où, plusieurs heures 



CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 411 

par jour, elle fasse un peu de jardinage qui aidera 
à la nourrir. 

?\ous n'avons pas besoin d'avoir, comme les An- 
glais, de coûteux pénitentiaires au bout du monde. 
Colonisons la Méditerranée. VAfrica nourrissait 
l'Empire. Elle sera encore très-peuplée, très-fé- 
conde, du jour qu'on voudra sérieusement l'as- 
sainir. 

Mais le grand, le décisif, le souverain remède, 
c'est l'amour et le mariage. 



« Le mariage ! et qui en voudra ? » Plus d'un qui 
saura réfléchir. 

Broussais a dit : « La maladie de l'un, qui chez 
lui est excès de force, serait faiblesse en l'autre. 
Si le tempérament est différent., différentes les 
circonstances physiques, ce n'est plus maladie. » 

Je crois aussi que telle personne qui, dans l'é- 
touffement de nos villes et d'une société si serrée, 
a péché par violence et parfois par excès de force, 
serait bien à sa place et peut-être admirable dans 
les libertés de l'Atlas, dans une vie aventureuse do 
colonies militaires. Madame Mallet remarque qu'en 
général, les femmes sanguines qui, dans la colère 
on la jalousie ont fait un acte criminel, ne sont 



412 CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 

pas du tout corrompues. Employez-les selon leur 
énergie, elles la mettront toute dans Famour et 
dans la famille, et ce seront de vraies brebis. 

Et les martyres, les saintes de la prostitution qui 
l'ont subie par piété filiale ou devoir maternel, qui 
les croira souillées? Ah ! les infortunées à qui la 
vertu même infligea ces tortures, sachez qu'elles 
sont vierges entre toutes. Leur cœur brisé, mais 
pur, plus que nul cœur de femme, a soif d'honneur, 
d'amour, et nulle n'a plus droit d'être aimée. 

Les vraies coupables même, si on les sort de 
notre Europe, qu'on les mette sous un nouveau 
ciel, sur une terre qui ne saura rien de leurs 
fautes, si elles sentent dans L la société une mère 
qui punit, mais une mère, si elles voient au bout 
de l'épreuve, l'oubli, l'amour peut-être... leur 
cœur fondra, et, dans leurs abondantes larmes, 
elles seront purifiées. 

Quand je vois ces chauves rivages méditerra- 
néens, ces montagnes arides, mais qui, gardant 
leurs sources, peuvent toujours être reboisées, je 
sens que vingt peuples nouveaux vont naître là, si 
on y aide. Au lieu de revenir ici misérable ouvrier, 
notre soldat d'Afrique, d'Asie, sera propriétaire 
là-bas. Il aimera bien mieux, comme femme et 
auxiliaire, prendre, non une statue d'Orient, mais 
une vraie femme vivante, une âme et un esprit. 



CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 413 

une Française énergique, adoucie par 1* épreuve et 
jolie de bonheur. 

Yoilà mon roman d'avenir. Il suppose, je l'avoue, 
une condition, c'est que la médecine s'occupe des 
grands objets de ce siècle : Vart d'acclimater l'homme 
et l'art des croisements, l'art d'harmoniser les fa- 
milles par l'association des différences de races, 
de conditions, de tempéraments. Pour les nôtres, 
il faut de l'adresse plus que pour les mariages an- 
glais qu'improvisait Carolina. Je voudrais là une 
Carolina française, qui, entourée -des lumières de 
la science, éclairée des médecins, placerait habi- 
lement les femmes libérées dans les conditions 
les plus sages. Si, par exemple, la vive, la san- 
guine, est mariée dans l'air vif des montagnes avec 
un homme violent, on peut craindre de nouveaux 
excès; mettez- la plutôt dans la plaine avec un 
homme calme en qui elle respecte la force douce 
et la mâle énenrie. 



Ce sont là les seuls remèdes sérieux. L'état ac- 
tuel ne corrige rien, de l'aveu de l'autorité (Mallet), 
il multiplie les récidives. Le silence imposé dans 
les maisons centrales, pour les femmes est une 
torture, plusieurs en deviennent folles (p. 188). 



414 CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 

Que propose pourtant cette dame? D'aggraver cet 
état qui fait des folles, en les mettant dans des 
cellules. Là elles seront catéchisées par l'aumônier. 

En général, qne leur apporte-t-il? de vagues gé- 
néralités (Mallet). Il ne varie pas sa parole selon 
les classes et les personnes. L'ouvrière n'y trouve 
qu'ennui, la paysanne n'entend pas un mot. Teut- 
on parler de même à la fille vicieuse, endurcie 
dans le mal , et à la fille violente , nullement 
vicieuse, qui a frappé un mauvais coup? Le meil- 
leur aumônier, qui fait profession d'ignorer l'a- 
mour, le monde et la vie, est-il propre à compren- 
dre des précédents si compliqués, des situations si 
diverses? Combien moins les religieuses, qu'on 
employait pour surveillantes ! Madame Mallet, qui 
les recommande , avoue qu'elles n'y comprennent 
rien, qu'elles haïssent les détenues, n'ayant au- 
cune idée des circonstances qui les ont menées là, 
des tentations de la pauvreté, etc. 

Tout membre de corporation, par cela seul, est, 
moulé dans un certain moule général, et il a infi- 
niment moins le sens du spécial, de l'individuel, 
qui serait tout dans cette médecine des âmes. 
L'homme, même laïque, avec notre uniformité 
d'éducation, etc., y convient bien moins que la 
femme. J'entends la dame du monde, qui a de 
l'âge et de l'expérience, qui a beaucoup vu et senti, 



CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 415 

qui sait la destinée, qui a manié plus d'un cœur, 
qui connaît mille secrets délicats dont les hommes 
ne se douteront jamais. 



« Croyez-vous donc qu'on trouvera beaucoup de 
dames si dévouées , si courageuses, pour visiter 
souvent ces sombres lieux, pour affronter le contact 
de ces tristes créatures? Sans doute, c'est beau- 
coup de sentir que l'on fait le bien. Cependant, il 
faut là bien de la force pour persévérer. » 

J'ose dire qu'onle trouvera, cet appui nécessaire, 
non dans le cœur seulement, mais dans l'esprit. 
Pour une intelligence haute, pure, éclairée, qui 
par l'âge arrive aux régions d'où Ton domine, c'est 
une étude merveilleusement instructive, émou- 
vante au plus haut degré, de lire dans ce livre vi- 
vant. Laissez-moi là vos drames et vos spectacles, 
le grand drame est ici. Réservez donc votre intérêt, 
vos pleurs. Toute fiction pâlit en présence de telles 
réalités, — si fortes, hélas! si délicates aussi; ce 
sont des destinées de femmes. Ces fils que je vous 
mets, madame, dans vos bonnes mains, n'est-ce 
pas un bonheur d'en éclaircir doucement les té- 
nébreux écheveaux? et, s'il était possible à votre 



410 CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 

adresse de les reprendre, ces pauvres fils cassés, 
et de les rattacher... madame, les anges seront 
jaloux de vous. 



Ange de Dieu, pardonnez-moi de vous parler 
d'un sujet sombre, du plus choquant, du plus ter- 
rible. Mais tout se purifie au feu de charité qui vous 
brûle le cœur. 

Nul amendement dans les prisons, si l'on ne 
trouve moyen d'y rappeler l'état de nature, d'y 
finir l'exécrable tyrannie des forts sur les faibles, 
ceux-ci battus et jouels des premiers. 

Tout le monde le sait et personne ne veut le dire. 
Un homme de funèbre mémoire (de grandes fautes 
politiques, mais qui avait un cœur), l'homme qui 
sut le mieux les prisons, quand nous étions amis, 
m'a plus d'une fois expliqué avec rougeur et lar- 
mes ce mystère du Tartare, les boues sans fond du 
désespoir. 

L'effet est différent ; l'homme tombe si bas qu'un 
enfant le ferait trembler; la femme devient une 
furie. 

Ce n'est pas avec des maçons, des murs et des 
cachots qu'on finira cela. On n'aurait à la place 
que le suicide honteux, le cul-de-jatle et l'idiot. Ce 



CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 41" 

qu'il faut, c'est l'air, le travail, le travail fatigant. 
Et, pour le prisonnier marié, il faut lui rendre ce 
que nul n'avait le droit de lui ôter : le mariage. 

Je soumets aux jurisconsultes, mes illustres 
confrères de l'Académie des sciences morales, la 
question suivante : La loi, en condamnant cet 
homme à la prison, en supprimant les effets civils 
de son mariage, entend-elle le condamner au céli- 
bat? Pour moi, je ne le crois nullement. 

Et ce que je sais certainement, c'est que l'autre 
conjoint, innocent et non condamné, conserve son 
droit immuable. 

Plusieurs de ces infortunés tiennent extrême- 
ment à la famille et continuent de lui faire les plus 
honorables sacrifices. J'ai vu, au Mont-Saint-Mi- 
chel, un prisonnier, chapelier très-habile, qui, du 
fond de sa prison, en se privant de toute chose, 
travaillait pour nourrir sa femme, et qui attendait 
impatiemment l'heure de se réunir à elle. 

L'Église catholique croit le mariage indissoluble, 
donc son droit permanent. Comment n'a-t-elle pas 
réclamé ici au nom de la religion, de la morale, de 
la pitié? 

La chose, je le sais, a des difficultés pratiques. 
Il y faut un sage arbitraire. On ne peut indiscrète- 
ment introduire chez la prisonnière un mari per- 
vers, corrupteur, qui a pu la mener au mal. Une 



418 CONSOLATION DES PRISONNIÈRES 

administration, chargée de tant de choses géné- 
rales, ne peut pas aisément entrer dans l'informa- 
tion minutieuse que ceci demanderait, chercher 
souventauloindes renseignements, suivre pour une 
seule personne une correspondance délicate et coû- 
teuse. C'est ici qu'il faudrait la providence d'une 
dame de cœur, de vertu éprouvée. 

Si la prison est dans une grande ville ou pas 
bien loin, elle y chercherait de l'ouvrage au mari, 
les rapprocherait ainsi, de sorte que la prisonnière 
eût le bonheur de sa visite tel jour du mois qu'in- 
diquerait l'intelligente protectrice. 

La femme n'est qu'amour. Rendez-le-lui, vous 
en ferez tout ce que vous voudrez. Elles en valent 
la peine; elles conservent beaucoup de ressort, 
sont parfois très-exaltées et très-bizarrement amou- 
reuses, mais jamais apaisées, comme l'homme, ni 
ignoblement aplaties. Celle qui leur donnerait un 
éclair de bonheur, en serait tellement aimée et 
adorée, qu'elle mènerait, tout comme elle voudrait, 
ce faible troupeau. 

Madame Mallet le sent très-bien. C'est là le grand 
moyen de discipline, de régénération. Elle veut 
qu'on en use, que la prisonnière reçoive son mari. 
Mais elle y met de telles entraves et tant de gênes 
que se revoir ainsi, c'est peut-èlre souffrir encore 
plus. 



CONSOLATION DES PRISONNIÈRES. 410 

11 ne faut pas leur envier ce qu'on leur donne. 
La surveillance, s'il y en a, ne peut être exercée 
par les personnes officielles qui auraient des 
oreilles et des yeux, épieraient leurs épanchements, 
et dont le visage seul les glacerait. Il faut qu'on 
s'en rapporte à la bonté officieuse d'une personne 
sûre et respectée, qui prendra tout sur elle, et dont 
l'indulgente vertu abritera sa pauvre sœur humi- 
liée dans cette consolation suprême, et n'en comp- 
tera qu'avec Dieu. 



PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 



Tout le monde connaît à Lyon mon bon et savant 
ami, ledocteur Lortet, le plus riche cœur de la terre 
pour l'énergie dans le bien. Sa mère, au fond, en 
est cause. Tel il est, tel elle le fit. Celte dame est 
restée en légende pour la science et la charité. 

Le père de madame Lorlet, Richard, ouvrier de 
Lyon, grenadier, et qui ne fut rien autre chose, 
s'avisa au régiment d'apprendre les mathématiques, 
et bientôt en donna leçon à ses officiers et à tous. 
Rentré à Lyon et marié, il donna à sa fille cette 
éducation. Elle commença justement comme les 
bambins de Frœbel par une étude qui charme les 
enfants, la géométrie (l'arithmétique, au contraire, 
les fatigue extrêmement). Femme d'un industriel, 



PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 421 

vivant en plein monde ouvrier, dans les convulsions 
de Lyon, elle se hasarda pour tous, sauvant tantôt 
des royalistes, et tantôt des jacobins, forçant intré- 
pidement la porte des autorités et leur arrachant 
des grâces. On sait l'épuisement terrible qui suivit 
ces agitations. Vers 1800, il semblait que le monde 
défaillit. Sénancourt écrivit son livre désespéré de 
l'Amour, et Granville le Dernier homme. Madame 
Lortet elle-même, quel que fût son grand courage, 
sur tant de ruines, faiblit. Une maladie nerveuse la 
prit, qui semblait incurable. Elle avait trente ans. 
Le très-habile Gilibert, qu'elle consulta, lui dit : 
a Vous n'avez rien du tout. Demain, avec votre 
enfant, vous irez, aux portes de Lyon, me cueillir 
telle et telle plante. Rien de plus. » Elle ne pouvait 
pas marcher, le fit à grand'peine. Le surlendemain, 
autres plantes qu'il l'envoya recueillir à un quart 
de lieue. Chaque jour il augmentait. Avant un an, 
la malade, devenue botaniste, avec son garçon de 
douze ans, faisait ses huit lieues par jour. 

Elle apprit le latin pour lire les botanistes et 
pour enseigner son fils. Pour lui encore, elle suivait 
des cours de chimie, d'astronomie et de phvsiquc. 
Elle le prépara ainsi aux éludes médicales, l'envoya 
étudier à Paris et en Allemagne. Elle en fut bien 
récompensée. D'un même cœur, le fils et la mère, 
à toutes les batailles de Lyon, pansèrent, cachèrent 



422 PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 

et sauvèrent des blessés de tous les partis. Elle fat 
en tout associée à la générosité aventureuse du 
jeune docteur. Si elle n'eût vécu avec lui, et dans 
un grand centre médical, elle aurait étendu de ce 
côté ses études, et les aurait moins circonscrites 
dans la botanique. Elle fut l'herboriste des pauvres. 
Elle en aurait été le médecin. 

Tout ceci m'a été remis en mémoire par ce que 
j'ai sous les yeux. J'écris dans un très-beau lieu sur 
les bords de la Gironde. Mais, ni ici, ni ailleurs dans 
les villages, il n'y a point de médecin. Ils sont plu- 
sieurs, réunis dans une petite ville, nullement cen- 
trale, où ils n'ont presque rien à faire. Avant d'en 
l'aire venir un et de payer un déplacement coûteux, 
les pauvres meurent. Souvent le mal, pris à temps, 
n'eût été rien , c'est une fièvre qu'un peu de quin- 
quina aurait arrêtée ; c'est une angine d'enfant, qui, 
cautérisée à l'instant, aurait disparu ; mais on 
tarde, l'enfant meurt. — Où est madame Lortet? 



Une dame Américaine, qui a cent mille livres de 
rentes, mais cependant riche de cœur, de connais- 
sances variées, et qui, de plus, a l'esprit délicat, les 
réserves craintives de la pudeur anglaise, n'en a pas 
moins résolu de donner à sa fille une éducation 



PUISSANCES .MÉDICALES HE LA FEMME. 423 

médicale. Dans ce pays d'action, de migrations, où 
les circonstances vous portent souvent fort loin des 
grands centres civilisés, si celte demoiselle épouse 
(je suppose) un industriel établi sur je ne sais quel 
cours d'eau de l'Ouest, il faut que ces mille ou- 
vriers, ces milliers de défricheurs qui seront autour 
d'elle, trouvent quelques secours provisoires à la 
grande usine, et ne ineurent pas en attendant le 
médecin, qui peut-être demeure à vingt lieues delà. 
Dans leurs hivers, fort rigoureux, il n'y a nul se- 
cours à attendre. Combien moins en d'autres pays, 
en Russie par exemple, où les fanges du printemps 
et de l'automne suspendent au moins six mois toute 
communication ! 

Les leçons d'anatomie sont suivies aux États-Unis 
par les deux sexes également. Si le préjugé em- 
pêche de disséquer, on supplée par les admirables 
imitations du docteur Auzoux. Il m'a dit qu'il en 
fabriquait autant pour les États-Unis que pour tout 
le reste du monde. 



« En supposant la science égale, quel est le 
meilleur médecin? — Celui qui aime le plus. » 

Ce très-beau mol d'un grand maître nous porte- 
rait à en induire : « La femme est le vrai médecin. » 



1U PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 

Elle l'est chez tous les peuples barbares. C'est, 
chez eux, la femme qui sait les secrets des simples, 
les applique. Il en fut de même chez des peuples 
non barbares, et de haute civilisation. Dans la 
Perse, la dépositaire de toutes sciences, fut la mère 
des mages. 

En réalité, l'homme, qui compatit beaucoup 
moins, qui, par l'effet de sa culture philosophique 
et généralisatrice, se console si facilement de l'indi- 
vidu, rassurerait le malade infiniment moins que 
la femme. 

Celle-ci est bien plus touchée. Le malheur, c'est 
qu'elle l'est trop, qu'elle est sujette à s'attendrir, à 
subir la contagion nerveuse des maux qu'elle voit, 
cl à devenir la malade elle-même. 11 y a tel acci- 
dent cruel, sanglant, repoussant, qu'on n'oserait 
mettre sous ses yeux à certaines époques du mois, 
ou encore, si elle est enceinte. Donc, il faut que 
nous renoncions à celte aimable perspective. Quoi- 
qu'elle soit certainement la puissance consolante, 
réparatrice, curatrice, médicative, du monde, elle 
n'est pas le médecin. 

Mais combien utilement elle en serait l'auxi- 
liaire! Combien sa divination, en mille choses dé- 
licates, suppléerait à celle de l'homme! L'éduca- 
tion de celui-ci développe en lui plus d'un sens, 
mais elleen éleintplusieurs. Cela est visible surtout 



PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 425 

dans Jes maladies de femmes. Pour en pénétrer le 
fuyant secret, le protée mystérieux, il faut soi- 
même être femme ou aimer infiniment. 

Le sacerdoce médical demande des dons si variés, 
et même si opposés que, pour l'exercer, il faudrait 
l'être double, disons mieux complet, homme- femme, 
la femme associée au mari , comme mesdames 
Pouchet, Hahnemann, etc. ; la mère associée au 
fils, comme fut madame Lortet. Je comprends 
aussi qu'une dame veuve et âgée exerce la méde- 
cine avec un fils d'adoption qu'elle aurait formé 
elle-même. 

Les médecins (première classe de France incon- 
testablement, la plus éclairée) voudraient-ils per- 
mettre à un ignorant qu'eux-mêmes ont instruit 
et fait réfléchir, de dire ce qu'il a au cœur? Eh bien, 
voici ce qu'il lui semble : 

La médecine a deux parties dont on ne parle pas 
assez : 1° la confession, l'art de faire dire au malade 
tous les précédents qui expliquent la crise physi- 
que ; 2° la divination morale, pour compléter ces 
aveux, voir au delà, l'obliger de livrer le petit noyau, 
imperceptible souvent, qui est le fond même du 
mal, et qui, restant toujours là, malgré tous les 
plus beaux remèdes, le ferait toujours revenir. 

Oh! que la femme, une bonne femme, pas trop 
jeune, mais d'un cœur jeune, ému, tendre (qui 

24 



426 PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 

trouve l'adresse, la patience, dans sa pitié), vient 
mieux à bout de cela ! L'homme y est fort né- 
cessaire. Il faut que froidement, gravement, il ob- 
serve et conjecture, sur l'aspect physique et le peu 
que le malade veut dire. Mais la femme du doc- 
teur, si elle était là aussi, si elle restait après lui, 
comme elle en saurait bien plus! Combien sa com- 
passion obtiendrait davantage , et surtout d'une 
autre femme! Parfois, pour résoudre tout, faire 
fondre toutes les glaces, obtenir l'histoire complète, 
il suffirait de pleurer. 



J'avais pour voisin, à Paris, un charbonnier dé 
trente ans qui avait du bien en Auvergne et ici une 
boutique qui n'allait pas mal. De son pays, il fit 
venir une épouse, une gentille Auvergnate, un peu 
courte, mais jolie , dont le visage, noirci par mo- 
ments, n'en brillait pas moins de petits yeux pleins 
de flammes. Elle était sage, mais voyait qu'on la 
regardait beaucoup, et n'en était pas lâchée. Ils ha 
bitaient une rue sale, étroite, obscure et peu saine. 
Par moments le charbonnier, jeune et fort, n'en 
avait pas moins des accès de fièvre. Ils devinrent 
plus habituels. Il pâlissait, maigrissait. Un bon 
médecin appelé vit de suite une chose probable, que 



PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 427 

l'humidité du logis avait commencé la fièvre, que 
les brouillards de Paris ne valaient rien à un homme 
qui avait longtemps respiré l'air vif et froid du 
Cantal. Il lui dit qu'il lui couperait sa fièvre, mais 
qu'elle reviendrait, s'il ne retournait au pays. Le 
charbonnier ne dit rien, sa fièvre augmenta. 

Une dame du voisinage que la charbonnière four- 
nissait, vit que, derrière l'observation judicieuse du 
médecin, il y avait pourtant autre chose. Et elle 
lui dit : « Ma petite, sais-tu pourquoi ton mari a la 
fièvre, et la gardera et l'aura de plus en plus? c'est 
parce que tes jolis yeux aiment trop à être regar- 
dés... Et sais-tu pourquoi la fièvre a augmenté ces 
jours-ci? c'est par le combat que se livrent en lui 
l'amour et l'avarice. Il croit gagner trop peu là-bas. 
Il ne pourra pas s'en tirer. Il restera et mourra. » 

Ni la femme ni l'homme n'auraient jamais pris 
un parti. Ce fut la dame qui le prit. Elle avertit les 
parents, qui de là-bas firent écrire au charbonnier 
que son bien était en mauvaise main, qu'il dépé- 
rissait; que, pendant qu'il croyait faire à Paris de 
bonnes affaires, il se ruinait en Auvergne. Cela ré- 
veilla notre homme, trancha tout. Il n'eut plus de 
fièvre, céda sa petite boutique, emmena sa petite 
femme, partit. Tous deux furent sauvés. 



428 PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME 

Sauver les autres, c'est se sauver soi-même. 
Grande douceur pour un cœur blessé d'exercer 
cette puissance, de se guérir en guérissant. Une 
femme qui a un grand deuil, de vifs chagrins, de 
grandes pertes, ne sait pas toujours assez que ce 
fonds de douleur, c'est (permettez-moi le mol) une 
merveilleuse pharmacie pour les maux des autres. 
Une mère a perdu un enfant. La dame y va, et elle 
pleure. La mère n'ose presque plus pleurer, son- 
geant que la dame a perdu tous les siens, et reste 
seule. Et, elle, dans ce malheur du jour, elle a 
pourtant la douceur de voir encore autour d'elle 
une belle et brillante famille. Elle a son mari ; elle 
a les consolations d'un amour ravivé, réveillé par 
les pertes même. Elle se compare, et dit : « J'ai 
beaucoup encore ici-bas. » 



Nous marchons vers des temps meilleurs, plus 
intelligents, plus humains. Cette année même, 
Y Académie de médecine a discuté une grande chose, 
la décentralisation des hôpitaux. On détruirait ces 
lugubres maisons, foyers morbides, imprégnés 
des miasmes de tant de générations, où la maladie 
et la mort vont s'aggravant, se décuplant, par un 
terrible encombrement. On soignerait le pauvre 



PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 429 

à domicile ; bonheur immense pour lui, car on le 
connaîtrait, on le verrait dans ses besoins, dans 
les milieux qui font la maladie et qui la recom- 
mencent dès qu'il revient à l'hôpital. Enfin, pour 
des cas peu nombreux, où il doit sortir de chez lui, 
on créerait autour de la ville de petits hôpitaux, 
où le malade, n'étant plus perdu et noyé dans les 
foules, serait bien autrement compté, redeviendrait 
un homme, ne serait plus un numéro. 

Je ne suis jamais entré qu'avec terreur dans ces 
vieux et sombres couvents qui servent d'hôpitaux 
aujourd'hui. La propreté des lits, des parquets, 
des plafonds, a beau être admirable. C'est des 
murs que j'ai peur. J'y sens l'âme des morts, le 
passage de tant de générations évanouies. Croyez- 
vous que ce soit en vain que tant d'agonisants aient 
fixé sur les mômes places leur œil sombre, leur 
dernière pensée ? 

La création des petits hôpitaux, salubres, hors 
de la ville, entourés de jardins, la spécialité des 
soins surtout, ces réformes humaines, doivent se 
faire d'abord pour les femmes. Les accouchées 
sont enlevées en masse par des fièvres conta- 
gieuses. La femme, en général, est bien plus pre- 
nable que l'homme aux contagions. Elle est plus 
imaginalive, plus affectée de se voir là, perdue 
dans cet océan de malades, près des mourants, des 

'21. 



430 PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 

morts; cela seul la ferait mourir. Les parents 
n'entrent que deux fois par semaine, s'il y a des 
parents. Les sœurs sont occupées de soins maté- 
riels, un peu blasées d'ailleurs par la vue de tant 
de douleurs. L'interne est un jeune homme. Ce 
serait lui pourtant, et justement parce qu'il est 
jeune et non blasé encore, s'il était bon, ce serait 
lui qui pourrait le plus moralement. Et quel fruit 
immense d'instruction il en tirerait ! quel agran- 
dissement du cœur! 

Le docteur L..., alors jeune et interne dans un 
hôpital de Paris, vit venir dans sa salle une fille 
de vingt ans au dernier degré de la pulmonie. 
Nulle amie, nulle parente. Dans son absolue soli- 
tude, au milieu de cette triste foule, dans la mé- 
lancolie d'une fin prochaine, elle vit bien, sans 
qu'il lui parlât, elle vit dans ses yeux un éclair de 
compassion. Dus lors elle le regardait toujours, 
allant, venant par la salle, et elle ne se croyait pas 
tout à fait seule. Elle s'éteignait doucement dans 
cette pure et dernière sympathie. Un jour, il passe, 
elle fait signe. 11 dit : « Que voulez-vous? — Votre 
main. » Elle meurt. — Ce serrement de main n'a 
pas été stérile; ce fut le passage d'une âme. Une 
âme en profila. Même avant de savoir ceci, en re- 
gardant cet homme charmant autant qu'habile, 
j'avais senti qu'il est de ceux que la femme a 



PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 431 

doués, et qui trouvent des trésors de médication 
dans la tendresse du cœur. 



Le meilleur homme est homme, et une femme 
ne peut lui tout dire. Il y a surtout une semaine 
par mois où la malade, deux fois malade, est vul- 
nérable à tout, faible, émue, et pourtant n'ose 
parler. Elle a honte, alors, elle a peur, elle pleure, 
elle rêve. Ce n'est pas a la sœur, personne offi- 
cielle, qu'elle dira tout cela ; comme vierge, la 
sœur n'y voudrait rien comprendre, et n'a pas le 
temps d'écouter. Il faut une vraie femme, une 
bonne femme, qui sache tout, sente tout, qui lui 
fasse tout dire, lui donne bon espoir, lui dise : 
« N'aie pas d'inquiétude, j'irai voir tes enfants, 
je te chercherai de l'ouvrage; lu ne seras pas em- 
barrassée à la sortie. » — Celte femme, fine et 
pénétrante autant que bonne, devinera aussi ce 
qu'elle n'ose dire, qu'ayant vu mourir sa voisine , 
elle a peur de la mort : « Toi, tu ne mourras pas, 
ne crains rien, ma petite, nous l'empêcherons 
bien... » Et mille autres choses folles et tendres 
que trouve un cœur de mère. La malade est 
comme une enfant. Il faut lui dire ce qu'on dit à 
un nourrisson, la caresser ei la bercer. De femme 



452 PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME. 

à femme, les caresses, un tendre enveloppement, 
c'est souvent chose toute-puissante. Et si la dame 
a influence, autorité, ascendant d'esprit, de posi- 
tion, d'autant plus sa bonté agit. La pauvre, dans 
son lit, est tout heureuse, reprend force et cou- 
rage, et guérit pour lui faire plaisir. 



VI 



LES SIMPLES 



Les bons meurent souvent seuls, et ceux qui 
consolèrent ne sont pas toujours consolés. Leur 
douceur, leur résignation, leur harmonie, les con- 
servent, et plus qu'ils ne voudraient. Trop souvent 
la femme innocente qui n'a vécu que pour le bien, 
et qui devrait être entourée, soutenue dans l'âge de 
faiblesse, voit tout s'éteindre, amitiés, parentés, 
et se trouve avancer seule vers le terme solennel. 

Elle n'a pas besoin d'être traînée; elle va, elle 
marche d'elle-même. Elle ne veut qu'obéira Dieu. 
Elle se sent en bonne main, elle espère, elle se fie. 
Tout ce qu'elle a encore d'aspirations tendres et 
saintes, ce qu'elle rêva, voulut en vain pour le 
bonheur des autres, ce qu'elle avait préparé et ne 
put, tout cela semble une promesse d'avenir et 
l'enlrée d'un monde nouveau. 



434 LES SIMPLES. 

Les éloquentes paroles des hommes religieux de 
ce temps, les migrations de J. Reynaud et les con- 
solations de Dumesnil, la soutiennent, lui donnent 
espoir. Au livre des métamorphoses (V Insecte), 
n'a-t-elle pas lu : « Que de choses élaient chez moi 
qui ne furent point développées ! Une autre âme 
et meilleure peut-être, y fut, et n'a pas pu surgir. 
Pourquoi les élans supérieurs, pourquoi les ailes 
puissantes, que parfois je me suis senties, ne se 
sont-ils pas déployés dans la vie et dans l'ac- 
tion? Ces germes ajournés me restent, tard pour 
cette vie avancée, mais pour une autre sans doute. 
Un Écossais (Ferguson) a dit ce mot ingénieux, 
mais grave, de vérité frappante: « Si l'embryon, 
« captif au sein maternel, pouvait raisonner, il di- 
« rait : Je suis pourvu d'organes qui ne me ser- 
« vent guère ici, de jambes pour ne pas marcher, 
« et de dents pour ne pas manger. Patience ! ces 
« organes me disent que la Nature m'appelle au 
« delà de ma vie présente. Un temps viendra où je 
« vivrai ailleurs, où ces outils auront emploi. Ils 
« chôment, ils attendent encore. Je ne suis d'un 
« homme que la chrysalide. » 



De ces sens prophétiques, celui qui veut le plus, 
qui hésite le moins, qui résolument nous promet, 



LES SIMPLES. 435 

c'est l'amour. « Pour ce globe, l'amour est la vraie 
« raison d'être ; tant qu'on aime, il ne peut mou- 
« rir. » (Grainville.) Telle la terre, tel l'homme. 
Comment peut-il finir, quand il a tellement en lui 
cette profonde raison de durer? Comment, enrichi 
de tendresses, de charité, de toute sympathie, au- 
rait-il amassé ce trésor de vitalité, pour voir briser 
tant de cordes vibrantes? 

Donc celle-ci n'a pas peur de Dieu. Elle avance 
paisible vers lui, et ne voulant que ce qu'il veut, 
mais sûre de la vie à venir, et disant : « Seigneur, 
j'aime encore. » 



Telle est la foi de son cœur. Cela n'empêche pas 
que la faiblesse de l'âge, du sexe, n'agisse par- 
fois et qu'elle n'ait des heures de mélancolie. Alors 
elle va voir ses fleurs, leur parle et se confie à elles. 
Elle pacifie sa pensée dans cette société discrète, 
qui n'est pas importune, qui sourit et se tait. Du 
moins, les fleurs parlent si bas qu'on a peine à enten 
dre. On croirait voir en elles des enfants silencieux. 

En les soignant, elle leur dit : « Mes chères 
muettes! A moi qui vous dis tant de choses, vous 
pourriez avoir confiance. Si vous couvez un mys- 
tère d'avenir, parlez, et je n'en dirai rien. » 

A quoi l'une des plus sages, vieille sibylle des 



436 LES SIMPLES. 

Gaules (verveine ou bruyère, n'importe) : « Tu nous 
aimes... Eh bien, nous t'aimons, nous t'atten- 
dons... Sache-le, nous sommes ton avenir même, 
ton immortalité d'ici-bas. Ta vie pure, ton souffle 
innocent, ton corps sacré, nous reviendront. Et, 
quand ton génie supérieur, affranchi, dépliera ses 
ailes, ce don d'amie nous restera. Ta chère et sainte 
dépouille, veuve de toi, va fleurir en nous. » 



Ce n'est pas une vainc poésie. C'est la vérité lit- 
térale. Notre mort physique n'est rien qu'un re- 
tour aux végétaux. Peu, très-peu est chose solide 
dans cette mobile enveloppe; elle est fluide et s'é- 
vapore. Exhalés, en bien peu de temps, nous 
sommes avidement recueillis par l'aspiration puis- 
sante des herbes, des feuilles. Le monde si varié de 
verdure dont nous sommes environnés, c'est la 
bouche, le poumon absorbant de la nature, qui sans 
cesse a besoin de nous, qui trouve son renouvelle- 
ment dans l'animal dissous. Elle attend, elle a 
hâte. Elle ne laisse pas ce qui lui est si néces- 
saire. Elle l'attire de son amour, le transforme 
de son désir, et lui donne le bienfait de l'aimable 
métamorphose. Elle nous aspire en végétant, et 
nous respire en fleurissant. Pour le corps, ainsi 



f 






LES SIMPLES. 437 

que pour l'âme, mourir c'est vivre. Et il n'y a rien 
que de la vie en ce monde. 

L'ignorance des temps barbares avait fait de la 
Mort un spectre. La Mort est une fleur. 

Dès lors, elles disparaissent, ces répugnances, 
ces terreurs du sépulcre. C'est l'homme qui a fait 
le sépulcre, et ensuite il en a peur. La nature ne 
fit rien de tel. Que me parlez-vous d'ombre, de pro- 
fondes ténèbres et du sein de la terre? Grâce à 
Dieu, j'en puis rire. Rien ne m'y retiendra. A peine 
y laisserai-je trace. Entassez donc encore pierre, 
marbre, bronze. Vous ne me tenez point. Pendant 
que vous pleurez et me cherchez en bas, déjà 
plante, arbre et fleur, enfant de la lumière, j'ai 
ressuscité vers l'aurore. 

L'antiquité si pénétrante, et vraiment éclairée 
d'avance d'une aimable lueur de Dieu, avait for- 
mulé ce simple mystère en images gracieuses. 
Daphné devient laurier-rose, et n'en est pas moins 
belle. Narcisse, en larmes distillé, reste le charme 
des fontaines. C'est poésie, ce n'est pas mensonge. 
Lavoisier l'eût pu dire. Berzélius n'aurait pas 
mieux parlé. 

Science ! science! douce consolatrice du monde, 
et vraie mère de la joie!... On la dit froide, indif- 
férente, étrangère aux choses morales ! mais quel 
repos du cœur se trouverait dans la nuit d'igno- 

25 



458 LES SIMPLES. 

ronce, peuplée de chimères et de monstres? Nulle 
joie que dans le vrai, dans la lumière de Dieu. 



Les débris les plus résistants de la vie animale, 
ceux qui le plus obstinément gardent leurs formes, 
les coquilles, finissent par céder, et passant en pous- 
sière, en atomes, entrent elles-mêmes dans l'at- 
traction végétale. J'ai ce spectacle sous les yeux. Au 
lieu même où j'écris, à cette porte de la France où 
l'Océan et la vaste Gironde font leur combat d'a- 
mour et la lutte éternelle qui les marie sans cesse, 
les rochers déchirés donnent aux flots le vieux 
peuple de pierre, devenu sable. Cent plantes vigou- 
reuses fixent de leur pied cette arène, se l'appro- 
prient, s'en font une vie forte, si odorante au loin 
que le voyageur sur la route, le marin dans sa 
barque, l'aspirent, sont étonnés. Et la mer s'en 
enivre. Quels sont ces puissants végétaux?... Les 
plus petits et les plus humbles, nos vieux simples 
des Gaules, romarins, sauges, menthes, thym, 
serpolets en foule, et tant, tant d'immortelles qu'il 
semble indifférent de vivre ou de mourir. 



La Gaule espérait et croyait. Le premier mot 



LES SIMPLES. 439 

qu'on trouve d'elle, c'est Espoir, écrit sur une 
médaille antique. 

Le second mot, sur le grand livre qui inaugure 
la Renaissance, c'est celui-ci : « Espoir y gît. » 

Puissions-nous, vous et moi, l'avoir dans le 
tombeau ! 

Mais la femme, bonne, douce, qui reste seule, 
qui, sans le mériter, est frappée de la destinée, 
où lira-t-elle Espoir? 

Je la voudrais ici aux sables de ces dunes, dans 
cette terre pauvre et parfumée, qui n'est pas une 
terre ; c'est le sable des mers, qui jadis fut vivant. 
Point de terre, rien que vie. 

La pauvre petite âme de toutes ces vies marines 
se fait fleur, s'exhale en parfums. 



Aux clairières soleillées, gardées au Nord par 
le rideau des chênes, bien tard dans la saison, elle 
aspire encore les odeurs et le vivace esprit des 
simples. Leurs salubres parfums, austères et agréa- 
bles, n'affadissent nullement le cœur, comme font 
ceux du Midi. Les nôtres sont de vrais esprits, des 
âmes. Ce sont des êtres persistants, qui nous por- 
tent au cerveau des envies de vivre. La fantasma- 
gorie des plantes des tropiques, leur fluidité éphé- 



440 LES SIMPLES. 

mère, ne peut inspirer que langueur. C'est ici, 
dans le Nord, une végétation de vertus, qui nous 
conseille de créer dans nos œuvres de nouvelles 
raisons de durer. 

Non pas de durer seuls, mais de continuer nos 
groupes naturels, des groupes d'âmes, amantes et 
amies, qui agissent ensemble, V immortalité compo- 
sée, où plusieurs se cotisent. Faibles chacun peut- 
être, ils s'associent, s'arrangent pour durer par 
l'amour. 

La médecine peut rire de nos simples. Cepen- 
dant, s'ils ont peu d'action sur les corps endurcis 
aux remèdes héroïques et tristement blasés ^hé- 
roïque alimentation, ils sont très-bons pour des 
gens sobres, pour une femme surtout de mœurs 
douces, de vie uniforme, d'organes purs, sensi- 
bles, vierges malgré le temps. 

Laissez-la donc, cette innocente, ramasser cré- 
dulement tout cela. C'est une grâce de femme de 
cueillir , préparer ces charmants trésors de la 
France. 

De bonne heure, aux coteaux pierreux bien abri- 
tés, elle partage avec les abeilles le romarin dont la 
fleur bleue aromatise le miel de Narbonne. Elle 
en tire l'eau céleste qui console le cerveau le plus 
affligé. Bien avant dans l'automne, de société avec 
l'oiseau , elle cueille les baies des arbustes. Elle 



LES SIMPLES. 441 

le prie de ne pas manger tout et de laisser la part 
des pauvres. Elle fait pour ceux-ci les conserves 
utiles que nous avons trop oubliées. 

Doux soins qui charment et prolongent la vie. 
Si ces planfes ne guérissent pas toujours le corps, 
elles soutiennent le cœur, le préparent, aplanis- 
sent le grand passage à la vie végétale. 

Chaque matin, toute seule, lorsqu'au soleil levant 
elle a donné son cœur à Dieu, rêvé son cher passé, 
le prochain avenir, elle pose un bienveillant regard 
sur ses aimables héritières, les fleurs en qui bientôt 
sera sa vie. Ces touchantes figures de l'Amour vé- 
gétal sont celles aussi de notre absorption, de ce que 
nous nommons la Mort. Qui pourrait la haïr si fraî- 
che et si charmante, plus douce en ces gazons que 
le plus doux sommeil! La vie lasse, agitée, sent en 
ce peuple ami l'attraction de la paix profonde. 

En attendant, tout ce qu'une sœur peut faire ou 
demander de bons offices, tout échange d'amitié se 
fait. Elle les abreuve elle-même, les couvre, les 
défend de l'hiver. Elle entasse autour d'elles les 
feuilles et fleurs tombées, qui leur sont à la fois un 
abri et un aliment. Elle n'y prend les siens qu'avec 
reconnaissance. Si sa main, belle encore, cueille 
sur le cerisier, sur le pêcher, un fruit, elle leur 
dit en souriant : « Prêtez à votre sœur... De bon 
cœur, à son tour, elle vous restituera bientôt. » 



Y II 



LES ENFANTS. — LA LUMIERE. — L'AVENIR 



La première impression du berceau revient toute- 
puissante au dernier âge. La lumière dont l'enfant 
eut les tièdes caresses à l'éveil delà vie, cette mère 
universelle qui l'accueillit avant sa mère, qui lui 
révéla sa mère même dans l'échange du premier 
regard, elle réchauffe, charme son déclin, des dou- 
ceurs du couchant, d'une aube d'avenir. 

Nous la trouvons d'avance, la future Vita nuova, 
dans la société des enfants. Voilà déjà les anges, 
les âmes à l'état pur, que nous espérons voir. La 
puissance de vie est si forte dans ces fleurs mobi- 
les, dans ces ardents petits oiseaux, de jeu infati- 
gable, que je ne sais quelle jouvence émane d'eux. 
Le cœur le plus atteint, celui qui le mieux couve 
le trésor de ses souvenirs et chérit ses blessures, 
se trouve malgré lui rafraîchi et renouvelé. En- 



LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 443 

levé à lui-même par leur naïve joie, il s'étonne et 
s'écrie : « Eh quoi!... J'avais tout oublié. 



Si Dieu a permis ce malheur qu'il y ait des or- 
phelins, il semble que ce soit tout exprès pour la 
consolation des femmes restées sans famille. Elles 
aiment tous les enfants, mais combien plus ceux 
dont une mère n'accapare point l'affection! L'im- 
prévu, la bonne aventure de cette maternité tar- 
dive, l'exclusive possession d'un jeune cœur, heu- 
reux de se jeter au sein d'une femme aimante, 
c'est souvent pour celle-ci une félicité plus vive 
qu'aucun bonheur de la nature. A la joie d'être 
mère encore, se joint quelque chose d'ardent comme 
l'élan du dernier amour. 

Rien ne rapproche plus de l'enfance et ne la fait 
plus aimer que la seconde enfance, expérimentée, 
réfléchie, qu'on appelle la vieillesse, et qui, avec 
cette sagesse, n'entend que mieux les voix du pre- 
mier âge. C'est leur tendance naturelle ; enfants et 
personnes âgées se cherchent, celles-ci charmées 
de la vue de l'innocence, et les enfants attirés parce 
qu'ils sont sûrs de trouver là l'indulgence infinie. 
Cela compose une des belles harmonies de ce monde. 



444 LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 

Pour la réaliser, je voudrais, c'est mon rêve, que 
les orphelines surtout ne fussent pas réunies en 
grandes maisons, mais réparties en petits établis- 
sements à la campagne, sous la direction morale 
d'une dame qui en ferait son bonheur. 

Etudes, couture et culture, j'entends un peu de 
jardinage (pour aider la maison à vivre, comme 
font les Enfants de Rouen), tout cela serait conduit 
par une jeune maîtresse d'école, aidée de son mari. 
Mais la partie religieuse et morale de l'éducation, 
ce qu'elle a de plus libre, lectures d'amusement et 
d'édification, récréations et promenades, ce serait 
l'affaire de la dame. 

Avec des enfants, des filles surtout, il faut cer- 
taines douceurs, quelque chose d'un peu élastique, 
et tout ne peut être prévu. La maîtresse, représen- 
tant de l'ordre absolu, en jugerait mal. Il faut à 
côté l'amie des enfants, qui ne décide jamais sans 
la maîtresse, mais en obtienne telle concession, 
telle faiblesse raisonnable que demande la nature. 
Une femme d'esprit laisserait ainsi à celle qui a 
la grande assiduité et tout le mal l'honneur du 
gouvernement; mais, se faisant aimer d'elle, ren- 
dant de bons offices à ce ménage», elle influerait 
tout doucement, dirigerait sans qu'il y parût, et, 
à la longue, formerait la maîtresse elle-même, lui 
donnerait son empreinte morale. 



LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIIl. 4i5 

N'ayant point à punir, au contraire, n'intervenan t 
que pour adoucir les sévérités de la discipline, la 
dame obtiendrait des enfants une confiance infinie. 
Elles seraient heureuses de lui ouvrir leurs petits 
cœurs, ne lui cacheraient rien de leurs chagrins, 
ni de leurs défauts même, lui donneraient ainsi 
les moyens d'aviser. C'est tout que de savoir. Dès 
qu'on sait et qu'on voit le fond, on peut, en modi- 
fiant souvent très-peu les habitudes, rendre les pu- 
nitions superflues, faire que l'enfant se réforme 
lui-même. Il le voudra, surtout s'il veut plaire, être 
aimé. 

Il est, dans une telle maison, cent choses déli- 
cates que la maîtresse ne peut faire, des choses de 
bonté, de patience, de tendresse ingénieuse. Qu'une 
enfant de quatre ans, je suppose, soit amenée, dans 
la douleur éperdue, les frayeurs imaginatives que 
lui donne le délaissement, la grande affaire, c'est 
qu'elle vive. Il faut quelqu'un qui l'enveloppe de 
bonté, de caresses, qui, peu à peu, la calme par de 
légères distractions, qu'enfin la fleur coupée, arra- 
chée de sa tige, reprenne à une autre par une 
espèce de greffe. Cela est difficile et ne se fait ja- 
mais par des soins collectifs. J'ai vu un de ces 
pauvres désolés qui se mourait dans la grande mai- 
son de Paris. Les sœurs compatissantes lui avaient 
bien mis sur son lit quelques jouets. Mais il n'y 

25. 



440 LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 

louchait pas. Ce qu'il fallait, c'était une femme qui 
le tint, le baisât, se mêlât de cœur avec lui, lui 
rendit le sein maternel. 

Quand ils survivent et durent, vient un autre 
danger. C'est une sorte d'endurcissement. Ceux qui 
se sentent abandonnés, qui savent que leurs parents 
ont été si cruels, se trouvent entrés dans la vie 
par une rude porte de guerre, et sont disposés à 
croire la société ennemie. Qu'un autre enfant leur 
jette à la tête le nom de bâtard, ils s'aigrissent, 
s'irritent, haïssent l'humanité, la nature, leurs ca- 
marades. Les voilà en grand chemin de mal faire, 
et de mériter ce mépris, d'abord si injuste. Tel est 
misanthrope à dix ans. Si cet enfant est une fille, 
il suffit qu'on l'ait méprisée pour qu'elle s'aban- 
donne elle-même, ne se garde point, cède au mal. 
11 est bien nécessaire qu'un bon cœur soigne la 
jeune âme, lui fasse sentir par la tendresse tout ce 
qu'elle a de prix encore, lui montre que, malgré 
son malheur, le monde lui est ami, et qu'elle doit 
se respecter et faire honneur à ceux qui l'aiment. 

Il y a un moment surtout, une crise de l'âge, 
où les soins collectifs sont tout à fait insuffisants, 
où il faut une affection. Imaginez la pauvre enfant 
souffrante dans la dure éducation des tables com- 
munes, des grandsdortoirs communs, de ceslongues 
galeries où l'on n'obtient la salubrité que par une 



LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 447 

netteté glaciale. Soumise aux règles sévères, levée 
de bonne heure et lavée à froid, frissonnante et 
n'osant rien dire, ayant honte de souffrir, et pleu- 
rant sans savoir pourquoi. Que de précautions, à 
ce moment dans les familles !.Le cœur des mères se 
fond en douces caresses, en gâteries, en mille soins 
utiles et inutiles ; la petite trouve tout autour un 
milieu tiède, une attention empressée, une inquiète 
prévoyance. L'orpheline, pour mère et famille, a 
l'hôpital, ses grands murs sérieux et les personnes 
officielles, qui par devoir se partagent entre tous, 
ne font acception de personne, et pour tous restent 
froides. 11 n'est pas même aisé, dans ces maisons 
où l'ordre est tout, d'être bon sans paraître injuste 
et partial. Or, c'est cela que voudrait la nature, 
une bonté toute personnelle, l'ardeur de la ten- 
dresse et celle chaude douceur on la mère met 
l'enfant entre sa chair et sa chemise. Qu'il est donc 
nécessaire qu'au moins il y ait là une amie, une 
femme bonne et tendre, entendue, qui supplée un 
peu, et pourvoie! 

Le plus grave, c'est que précisément, vers ce 
moment de crise, l'unique mère de l'orpheline, 
la loi, l'administration va lui manquer. L'Etat a 
fait ce qu'il a pu. Son froid abri, l'hospice va l'ex- 
clure, se fermer pour elle. Elle va entrer dans 
l'inconnu, — le monde, le vaste monde, dont elle 



448 LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 

ne sait rien, et qui d'autant plus lui semble un ef- 
frayant chaos. 

Oùva-t-on la placer? dans une famille agricole? 
ce serait le meilleur; mais ces rudes paysans qui 
s'exterminent, la traiteront comme eux, la tueront 
de travail. Elle n'est guère préparée à cette vie 
terrible, chancelante qu'elle est encore de ce mo- 
ment de transition. Autres dangers, plus grands, 
si on la jette dans les centres industriels, s'il 
faut qu'elle affronte la corruption des villes, 
ce monde sans pitié où toute femme est une 
proie. On respecte si peu la fille sans parenls ! 
Le chef même de famille à qui on la confie abusera 
souvent de son autorité. L'homme en fera un jeu, 
la femme la battra, les fils de la maison courront 
sus, et la voilà prise. Ou bien elle trouvera une 
implacable guerre, un enfer autour d'elle. Au de- 
hors, autre chasse des passants et de tous, et (le 
pis) des amies qui attirent et consolent, qui cares- 
sent afin de livrer. 

Je ne connais sur la terre rien de plus digne de 
pitié que ce pauvre oiseau sans nid et sans refuge, 
cette jeune fleur innocente, ignorante de tout, in- 
capable de se proléger, pauvre petite femme (car 
elle l'est déjà) au moment dangereux où la nature 
la doue d'un charme et d'un péril, — et qui, tout 
justement alors, est jetée aux événements ! La voilà 



LES ENFANTS, LA LUMIÈRE. L'AVENIR. 449 

seule, au seuil de l'hôpital qu'elle n'a jamais 
passé, et qu'elle franchit en tremblant, son petit 
paquet à la main, déjà grande et jolie, hélas ! 
d'autant plus exposée, elle va... vers quelle des- 
tinée? Dieu le sait. 

Non, elle n'ira pas ; la bonne fée qui lui sert 
de marraine trouvera moyen de l'empêcher. Si 
notre orphelinat a une vie demi-rurale, vit un 
peu de l'aiguille, un peu de jardinage, la charge 
n'est pas forte pour la maison de garder quelque 
peu une jeune fille adroite et qui sait travailler. 
Elle se nourrira elle-même. Pendant ce temps, 
la dame l'achèvera, la cultivera, lui donnera un 
complément d'éducation, qui la rendra très-ma- 
riable, désirable au bon travailleur, ouvrier, mar- 
chand ou fermier. Combien il y a plus de sûreté 
pour eux de prendre là, dans une telle maison et 
de ces mains respectées, une fille élevée justement 
pour s'associer à la vie de travail ! N'ayant pas eu 
de foyer, de iamille, elle goûtera d'autant plus le 
chez soi, et sera tout heureuse, même dans une 
condition très-pauvre, plus gaie cent fois et plus 
charmante que la fille gâtée, qui croit toujours l'aire 
grâce, n'est jamais contente de rien. Nos bons fer- 
miers, en ce moment, ont peine à trouver des bour- 
geoises, ou, s'ils en trouvent, elles les ruinent. Elles 
visent plus haut, veulent épouser un habit noir, 



4J0 LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 

un employé (demain sans place). Elles n'ont ni les 
habitudes simples et fortes, ni l'intelligence que 
demande celte noble vie d'agriculture. L'orpheline, 
instruite de toule chose utile, zélée pour son mari, 
charmée de gouverner une grande maison rurale, 
ferait le bonheur de cet homme, et sa fortune de 
plus. 



Si noire bonne dame n'était que bonne, elle 
adopterait simplement : elle prendrait l'aimable 
fille chez elle, en ferait son bijou ; elle aurait, à 
toute heure, comme une fête d'innocence et de 
gaielé, en possédant une enfant qui l'adore et qui 
deviendrait dans ses mains une élégante demoi- 
selle. Elle se garde bien de le faire, elle aime 
mieux se priver d'elle, et ne pas la faire passer à 
une condition où le mariage est plus difficile. 
Qu'elle eût mis un chapeau, un seul jour, tout 
serait perdu. On la laisse en bonnet, ou mieux, 
dans ses jolis cheveux, on la laisse demi-paysanne; 
ce qui n'empêche rien , ni lecture, ni musique ; nous 
le voyons en Suisse, en Allemagne. Mais cela, en 
même temps, rend l'avenir bien plus facile. Elle 
montera fort aisément, descendra s'il le faut; elle 
reste à mi-chemin de tout. 

C'est un don de l'âge avancé, de la grande expé- 



LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 451 

rience et d'une vie pure, de voir ce qui n'est pas 
encore. Or la sage et charmante femme dont ce 
livre 'est la vie pressent fort nettement l'avenir 
prochain des sociétés de l'Europe. De grands et 
profonds renouvellements ne manqueront pas de 
s'y faire. Les femmes et les familles seront bien 
obligées de s'arranger de ces circonstances nou- 
velles. La femme simple (du livre de V Amour), la 
dame cultivée (du livre de la Femme) suffiront-elles? 
Nullement. Cette dernière sent elle-même que l'é- 
pouse de l'homme à venir doit être plus complète 
et plus forte, harmonisée, équilibrée de pensée et 
d'action ; et telle elle veut son orpheline. 

Son effort, sa sagesse, c'est de faire cette enfant 
qu'elle aime différente d'elle-même, et prête pour 
un monde meilleur, pour une société plus mâle de 
travail et d'égalité. 



Quoi donc? serait-ce un rêve? Dans les réalités 
vivantes, n'avons- nous pas déjà quelque ombre, 
quelque image imparfaite de celte beauté de l'a- 
venir? 

Aux États-Unis de l'Ouest, aux confins des sau- 
vages, l'Américaine, épouse ou veuve, qui le jour 
travaille et cultive, le soir n'en lit pas moins, ne 
commente pas moins la Bible à ses enfants. 



452 LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENp. 

Moi-même, entrant un jour en Suisse par une de 
nos plus tristes frontières, par nos sapinières du 
Jura, je fus émerveillé de voir dans les prairies 
les filles d'horlogers, belles et sérieuses filles, fort 
cultivées et quasi demoiselles, en corset de ve- 
lours, travailler à la fenaison. Rien n'était plus 
charmant. Dans l'aimable alliance de l'art et de 
l'agriculture, la terre semblait fleurir sous leurs 
mains délicates, et manifestement la fleur avait 
orgueil d'être touchée par un esprit. 

Mais ce qui me frappa bien plus, ce qui me fit 
croire un moment que j'assistais déjà au prochain 
siècle, ce fut une rencontre que je fis au lac de 
Lucerne d'une riche famille de paysans d'Alsace. 
Elle n'était nullement indigne de ce cadre sublime 
où j'eus le bonheur de la voir. Le père, la mère, 
la jolie demoiselle, portaient avec une noble sim- 
plicité l'antique et si beau costume de leur pays. 
Les parents, vrais Alsaciens, de grand cœur et de 
bon esprit, têtes sages, carrées et fortes. Elle , 
bien plus Française, affinée de Lorraine, comme 
passée du fer à l'acier. Fort jeune, elle était svelle, 
vive et saisissant tout; avec sa mince taille, ses 
jeunes bras, étonnamment forte. Mais ses bras 
étaient bruns. Son père dit : « C'est qu'elle veut 
cultiver elle-même; elle vitaux champs, y laboure, 
el y lit... Oh! ses bœufs la connaissent bien et 



LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 455 

l'aiment. Quand elle est fatiguée, elle saute des- 
sus , s'y assoit, ils n'en tirent que mieux. Cela 
n'empêche pas que le soir la petite ne me lise 
Gœthe ou Larmartine, ou ne me joue Weber et 
Mozart. » 

J'aurais bien voulu que la dame, la patronne de 
mes orphelines eût vu ce charmant idéal réalisé, 
vivant. C'est vers un type analogue où semblable 
que s'acheminera sans nul doute le monde à venir. 



Former un tel trésor, réaliser en elle le rêve de 
la vie pure et forte, d'égalité féconde, de simplicité 
haute, qui affranchira l'homme, et lui fera faire, 
pour l'amour, les œuvres de la liberté, — c'est la 
grande chose religieuse. Tant que la femme n'est 
pas l'associée du travail et de l'action, nous sommes 
serfs, nous ne pouvons rien. 

Donnez cela au monde, madame. Que ce soit 
votre chère pensée, la digne occupation de vos der- 
nières années. Mettez là vos grâces de cœur, votre 
maturité de sagesse, une grande et noble volonté. 
Que vous plairez à Dieu, de faire tant de bien à la 
terre ! dans quelle sécurité vous pourrez revenir à 
lui ! 



454 LES ENFANTS, LA LUMIÈRE, L'AVENIR. 

Je me figure que cette femme aimée, par un beau 
jour d'hiver, un doux soleil, ayant eu quelque peu 
de fièvre, faible, mais mieux pourtant, veut descen- 
dre, s'asseoir au jardin. Au bras de sa charmante 
fille d'adoption, elle va revoir dans leurs jeux les 
chères petites qu'elle n'a pas \ues de huit jours. 
Les jeux cessent. Elle a autour d'elle cette aimable 
couronne, les regarde, les voit un peu confusément, 
mais les caresse encore, et baise celles de quatre ou 
cinq ans. Souffre-t-elle? Nullement. Mais elle dis- 
tingue moins. Elle veut voir surtout la lumière, un 
peu pâle, qui pourtant se reflète dans ses cheveux 
d'argent. Elle y tend son regard, en vain, voit 
moins encore. Je ne sais quelle lueur a rosé ses 
joues pâles, et elle a joint les mains... Les petites 
de dire tout bas : Ah! comme elle a changé!... 
Ah ! qu'elle est belle et jeune ! » Et un jeune sou- 
rire en effet a passé sur ses lèvres, comme d'intel- 
ligence avec un invisible Esprit. 

C'est que le sien, encouragé de Dieu, a repris 
son vol libre, et remonté dans un rayon. 



FIN 



NOTES 



Note 1 . — Caractère moral de ce livre. — Il présente deux 
lacunes qu'on a déjà reprochées au livre de V Amour. 11 ne 
traite point del'adjiJii^ejjUle-kt^roslituiion. J'ai cru pou- 
voir nïen remettre à la littérature du temps, inépuisable là- 
dessus. J'ai donné la ligne droite, et laisse à d'autres le 
plaisir d'étudier les courbes. Dans leurs livres ils ont sura- 
bondamment parlé de la divagation, jamais marqué la grande 
voie, simple, féconde, de l'initiation que l'amour, mieux in- 
spiré, continuerait jusqu'à la mort. Il est arrivé justement à 
ces ingénieux romanciers ce qui arriva jadis aux casuistes 
(grands analyseurs aussi]. Escobar et Busenbaura, qui eurent 
le succès de Balzac (chacun cinquante éditions; dans leurs re- 
cherches subtiles, n'oublièrent rien de ce qui faisait le fond 
même deleur science. Ilsont perdu le mariage de vue, etrégle- 
glementé le libertinage. — Le présent livre ne s'éloigne pas moins 
des romans sérieux de nos illustres utopistes (Saint-Simon, 
Fourier, etc.). Ils ont invoqué la nature, mais l'ont prise Irês- 
bas.dansla misère de leur temps; et ils se confient ensuite 
à l'attraction naturelle, à la pente vers cette nature abaissée. 
Dans un âge d'admirable effort, de création héroïque, ils ont 
cru supprimer l'effort. Mais chez un èlre tel que l'homme, 



456 NOTES. 

énergique, créateur, artiste, V effort est dans la nature, et il 
en est le meilleur. L'instinct moral du public sent cela, et 
voilà pourquoi ces grands penseurs ne peuvent faire école. — 
L'art, le travail et l'effort dominent tout, et ce que nous ap- 
pelons nature en nous, c'est le plus souvent notre création per- 
sonnelle. Nous nous faisons jour par jour. Je le sentais cette 
année dans mes études anatomiques, spécialement sur le 
cerveau. Il est manifestement l'œuvre, l'incarnation de notre 
activité (V. Éloge de Petit, édit. Dubois). De là la vive expres- 
sion, et, j'ose le dire, l'éloquence du cerveau, chez les indi- 
vidus supérieurs. Je n'ai pus craint de l'appeler la plus 
triomphante fleur, la plus touchante beauté de la nature, at- 
tendrissante chez l'enfant, parfois sublime dans l'homme. — 
Qu'on appelle cela réalisme, il ne m'en soucie. Il y a deux 
réolismes. L'un vulgarise, aplatit. L'autre, dans le réel, at- 
teint l'idée qui en est l'essence et la vérité la plus haute, donc 
aussi sa vraie noblesse. Si cette poésie du vrai, la seule pure, 
fait gémir la pruderie, cela ne nous touche guère. Quand, 
dans le livre de V Amour, nous avons brisé la sotte barrière 
qui séparait la littérature de la liberté des sciences, nous nous 
sommes peu informé de l'avis de ces pudibonds, plus chastes 
que la Nature, plus purs apparemment que Dieu. 

La femme veut une foi, l'attend de nous pour élever l'enfant. 
Nulle éducation sans croyance. Le moment est venu. Cet âge 
peut formuler sa foi. Rousseau n'a pu, rien n'était mûr. Le 
juge du vrai est la conscience. Mais il faut des contrôles, 
l'histoire, conscience du genre humain, et l'histoire natu- 
relle, conscience instinctive de la nature. Or, aucune des. 
deux n'existait. On les a construites en un siècle (1760-1 SOU). 
Quand les trois s'accordent, croyez. 



Note 2. Éducation. Ateliers et jardins d'enfants. — Le vrai 
nom du moyen âge est Parole, Imitation. Le vrai nom du 
temps présent est Acte et création. Quelle est l'éducation 



y 



NOTES. 457 

propre à un âge créateur ? Celle qui habitue à créer. 11 ne 
suffit pas de faire appel à l'activité spontanée (Rousseau, Pes- 
talozzi, Jacotol, Fourier, Coignet, Issaurat, etc.), il faut l'aider 
en lui trouvant son rail, où elle doit glisser. C'est ce qu'a fait 
le génie de Frœbel. Lorsqu'en janvier dernier son aimable 
disciple, madame de Marenholz, m'expliqua sa doctrine, je 
vis, au premier mot, que c'était l'éducation du temps et la 
vraie. Rousseau fait un Robinson, un soltiaire. Fourier veut 
profiter de l'instinct de singerie, et fait l'enfant imitateur. 
Jacotot développe l'instinct parleur et discuteur. Frœbel finit 
le bavardage, proscrit l'imitation. Son éducation n'est ni ex- 
térieure ni imposée, mais tirée de l'enfant même ;— ni arbi- 
traire ; l'enfant recommence l'histoire, l'activité créatrice du 
genre humain. Lire le charmant Manuel de madame de Ma- 
renholz (chez Hachette), non pour le suivre servilement, mais 
pour s'en inspirer. 



Note 5. De la justice dans l'amour et des devoirs du mari. 
— Dans un siècle qui semble froid, l'amour n'en a pas moins 
révélé mille aspects nouveaux de la passion. Jamais il ne jeta 
des voix plus puissantes, de tels soupirs vers l'infini. Elle vi- 
vait encore hier, elle écrivait ses vers brûlants, la muse de 
l'orage, du sanglot, de l'inextinguible amour (madame Val- 
more). C'est le grand trait de notre temps, l'amour souffre, 
pleure, pour une profession profonde, absolue, qu'avant nous 
on ne désirait et ne comprenait même pas. — A cela a ré- 
pondu la science par cette adorable révélation : « Tu veux 
l'unité ! Mais tu l'as. L'échange absolu de la vie, la transhu- 
manation, est le fait du mariage. Voilà l'amour satisfait? 
Pas encore. Ce mélange fatal du sang serait impie, s'il ne s'y 
joint le libre mélange du cœur. Pour que xelui-ci existe, il 
faut que, par l'éducation de toute la vie, les amants se créent 
le fonds d'idées commun, la langue qui leur donnera désir de 



7* 



458 NOTES. 

communiquer sans cesse. Il faut que la langue muette de l'A- 
mour, sa communion, reprenne son caractère sacré, qui ex- 
clut tout plaisir égoïste, implique le concours de deux 
volontés. 

La casuistique, qui n'eut ni cœur ni âme, n'a point stipulé 
pour la femme. Mais aujourd'hui c'est l'homme même, dans 
sa justice généreuse, qui doit plaider pour elle, s'il le faut, 
conlre lui. Elle a droit à trois choses : 

1° Nulle grossesse sans son consentement exprès. A elle 
seule de savoir si elle peut accepter cette chance de mort. 
Si elle est malade, épuisée, mal conformée, son mari doit 
l'épargner au temps surtout où l'œuf vient au-devant, pen- 
dant les règles et les dix jours qui suivent. Le temps inter- 
médiaire est-il stérile? 11 doit l'être, puisque l'œuf manque. 
Mais si la passion l'évoquait et le faisait reparaître ? M. Coste 
pense qu'il en est ainsi, au moins pour les trois jours qu 
précèdent les règles. C'est aussi l'opinion du Mémoire cou- 
ronné par V Académie des sciences. 

2° On doit à la femme ce respect d'amour de n'en pas faire 
un instrument passif. Nul plaisir, sinon partagé. Un médecin 
catholique de Lyon, professeur autorisé, dans un livre popu- 
laire de cette année, émet cette opinion grave, que le fléau 
qui décime les femmes tient surtout à ce que, même ma- 
riées, la plupart sont veuves. Solitaire dans le plaisir , l'é- 
goïste impatience de l'homme ne veut que pour soi-même 
et ne veut qu'un moment, n'éreille l'émotion que pour la 
laisser avorter. Commencer et toujours en vain, c'est défier la 
maladie , irriter le corps, sécher l'âme. La femme subit 
cela, mais est triste, ironique, et son aigreur altère son sang. 
Sauf quelques paroles d'affaires, plus de société ; au fond, 
plus de mariage. Il n'est réel que clans une culture régulière 
de ce devoir de cœur, dans la communauté des émotions sa- 
lutaires qui renouvellent la vie. Qu'elle manque, et les époux 
s'éloignent, se déshabituent l'un de l'autre. Plaignons l'en- 
fant, car la famille se dissout.— Est-ce à dire que l'homme soit 



NOTES. 459 

heureux du court plaisir forcé qu'il prend sur la glace el le 
marbre ? Il n'en emporte que regret. Matérialiste en actes, il a 
les exigences d'esprit d'un temps très-avancé, qui veut en tout 
le fonds du fonds; bref, il voudrait aller à l'âme. 

5° Un médecin, excellent mari, médisait : i Dans votre livre, 
le meilleur, c'est ce qui a fait rire, les soins quasi mater- 
nels de l'amour, les servitudes volontaires qui suppriment 
la femme de chambre. Ce tiers ennuyeux, dangereux, est un 
mur entre les époux qui rend leurs rapports fortuits. On est 
chez sa femme en visite, comme chez une maîtresse entrete- 
nue. L'avantage du mariage est d'avoir tout le temps, donc les 
rares moments favorables où une femme, comme elles sont 
toutes un peu lentes, peut être amenée à l'émotion réelle. 
Le cœur, la gratitude, y font beaucoup. Elles s'émeuvent 
plus aisément pour celui qui a su prendre l'intendance des 
petits mystères et qui les soigne tendrement dans leurs fai- 
blesses de nature. Voulez-vous comprendre la femme, rap- 
pelez-vous qu'en histoire naturelle, la mue fait la faiblesse, la 
défaillance des êtres. Terrible dans les espèces inférieures, 
elles les livre sans défense à leurs ennemis. L'homme, chez qui 
heureusement elle n'est pas violente, mue constamment de la 
peau, même de l'épidémie intérieur, bans sa mue intes- 
tinale de chaque jour, il donne beaucoup de lui et se trouve 
faible. La femme perd bien davantage, ayant de plus la mue 
vaginale de chaque mois. Elle a ce qu'ont tous les êtres à leurs 
mues, le besoin de se cacher, mais aussi de s'appuyer. C'est 
la .Mélusine du conte, la belle fée, qui était souvent p;ir en 
bas une jolie couleuvre timide, se cachait pour muer. Heu- 
reux qui peut rassurer Mélusine, lui donner confiance et se 
faire sa nourrice ! Et qui le suppléerait? C'est une profanation 
d'exposer cette chère personne, craintive (en chose si inno- 
cente), aux malices d'une fille indiscrète qui en fera risée. On 
tel excès d'intimité doit revenir à celui seul pour qui c'est 
bonheur et faveur. Cette faveur coûte d'abord, mais peu à peu 
elle trouve cela très^doux, et ne peut s'en passer. Nature 



460 NOTES. 

aime habitude, et s'aide fort des libertés absolues de l'en- 
fance. Ce sont d'heureux instants, de grâce et de favorable 
audience, d'attendrissement facile, où le cher confident a 
l'ascendant d'un magnétisme nullement dangereux. L'hu- 
milité charmante (où l'on sent si bien qu'on est reine) n'a 
nulle défense et se rend tout à fait. Oubli profond, abandon 
sans réserve. L'amour, comme en un demi-rêve, y rencontre 
parfois la chance rare du bonheur au complet, la crise 
salutaire (si profonde chez elles) où la vie se donne toute, pour 
se renouveler bientôt et se trouver rajeunie, embellie, selon 
le vœu de la nature. » 

Note A. La femme dans la société. — Quelle société? De 
passé ou d'avenir? — Je n'ai pas parlé de la première, ni fait 
l'histoire des salons. Je la fais assez dans mon Louis XIV. On 
parle toujours du bien que les salons ont fait, mais point de 
celui qu'il ont empêché, des esprits qu'ils ont étoufiés. Ma- 
dame (Henriette) eut dix ans une heureuse influence. Madame 
de Montespan par sa méchanceté, madame de Maintenon 
par sa médiocrité , négative , stérilisèrent pendant qua- 
rante ans. — Pour la société d'avenir, nous ne pouvons 
qu'entrevoir, deviner. J'ai voulu seulement, au troisième livre, 
marquer le rôle que la veuve, la femme isolée, y aura, celui 
à' émanciper par la bonté toutes les âmes captives. Même 
dans une société libre, il y aura toujours des captifs, ceux de 
la misère, ceux de l'âge, ceux des préjugés, des passions. Une 
femme de grand cœur, dans la cité la plus parfaite, serait le 
bon génie d'arbitraire maternel qui apparaîtrait partout où la 
loi n'atteint pas, le complément de la Liberté, une Liberté 
supérieure, et l'intervention de Dieu même. 



FIN DES XOTES 



TABLE 



INTRODUCTION 

I. Pourquoi l'on ne se marie pas. Page 5. — Misère de la fille 
pauvre, l'amour au rabais. 10. — Orgueil de la fille dotée; la 
forte personnalité de la Française augmentée par nos lois de 
succession. — Son éducation religieuse. 15. 

II. L'ouvrière. P. 22. — Vie terrible de la paysanne. Elle se 
réfugie dans les villes. — La domestique. — Combien L'ouvrier 
est moins misérable que l'ouvrière. — La machine à filer; la 
machine à coudre. — Enquête. La couseuse ne peut gagner 
(jue dix sous. — L'homme prend les métiers de la femme, et 
elle ne peut faire ceux de l'homme. — Elle ne peut que mourir 
ou descendre dans la rue. 

III. La femme lettrée. P. 35. — Gênes et misères de la femme 
seule. — Les examens. — La gouvernante. — La femme de 
lettres. — Le cercle de feu. — Les servitudes de l'actrice. — 
L'humilité. — La dame au camellia plus misérable que la fille 
publique. 

IV. La femme ne vit pas sans l'homme. P. 53. — Étude anato- 
mique du cerveau. Combien l'anatomie humanise et moralise. 

26 



462 TABLE. 

— Le carnaval remplit de femmes les hôpitaux et les cimetiè- 
res. — Destinée et mort d'une femme. Elle eût vécu, si elle 
eût eu un foyer. — Comment le livre de la Femme continue le 
livre de V Amour. 



PREMIERE PARTIE 

de l'éducation 

I. Le soleil, l'air et la lumière. P. 75. — Le cerveau de l'enfant 
est transfiguré en un an par la lumière. — Il lui faut beaucoup 
de lumière et un jardin. Les petits jardins aériens de Paris. 

II. L'échange du premier regard et le commencement de la foi. 
P. 80. — L'enfant ne vivrait pas sans l'idolâtrie de la mère. 
— L'Ext ase de Corrége . — L'Allaitement de Solari. 

III. Le jeu. L'enfant enseigne la mère. P. 87. — La révélation 
de Frœbel. L'éducation n'est pas une gène, mais une délivrance 
du chaos tumultueux où l'enfant se trouve d'abord. — Il faut 
lui mettre en main des formes élémentaires et régulières, comme 
celles des cristaux, qui lui permettent de bâtir, — puis le faire 
jardinier. 

IV. Combien l'enfant est fragile et sacré. P. 96. — Mortalité im- 
mense des enfants. — Il faut les amener lentement à la fixité 
d'une vie d'études. — Mes études anatomiques. Extrême beauté /C 
du cerveau de l'enfant. — A quatre ans, l'appareil nerveux est 
complet pour la sensibilité et le mouvement. — Cette mobilité 
fatale de l'enfant doit être ménagée à tout prix. 

V. L'amour à cinq ans. La poupée. P. 105. — La poupée est : 1° 
une maternité; 2° le premier amour; 3° le premier essai d'indé- 
pendance. — Histoire de trois poupées. 

^ VI. La femme est. une religion. P. 112. — L'éducation de l'homme, 
c'est d'organiser une force, de créer un créateur. Celle de la 
femme, de faire une harmonie, d'harmoniser une religion. — Le 
but delà femme ici-bas, c'est l'amour, la maternité, ou cette ma- 
ternité qu'on appelle éducation. — Ce qui la rend très-pure, 
c'est qu'en elle la maternité domine et élève l'amour. — Pureté 
physique et morale, d'éducation, d'alimentation 



TABLE. 463 

VII. L'amour à dix ans. Les Fleurs. P. 1-27. — La fleur végétale 
et la fleur humaine s'harmonisent parce qu'elles sont contraires, 
et se complètent. Point de bouquet, mais une fleur. Point de 
fleur, mais une plante, dans son développement successif. — Le 
cycle de l'année. Le blé et la vigne. Martyre de Grain-d'Orge et 
de Jean Raisin. — Comment nous devons homme et plantes) 
mourir pour nourrir les autres. 

VIII. Lepetit ménage. Le petit jardin. P. 140. — La cuisine continue 
la maturation naturelle du soleil. — C'est comme un autre allaite- 
ment, l'une des plus hautes fonctions de l'épouse et de la rnère. 

— Échange et circulas de la vie entre la cuisine et le jardin. — 
Que l'enfant apprenne l'humble et sévère condition de la vie : 
Mourir constamment, vivre delà mort — Qu'elle fraternise avec 
toute vie animale, et saisisse un premier rayon de l'Amour créa- 
teur. — Elle a élé heureuse jusqu'ici (treize ans' , car elle a tou- 
jours créé. 

IX. Maternité de quatorze ans. La métamorphose. P. 149. — Com- 
ment sa mère l'a confessée chaque soir. — Son trouble (vers 
quatorze ans,. — On donne pour aliment à sa sensibilité l'amour 
des petits enfants. — La révélation du sexe ne trouble pas celle 
qui déjà est instruite des lois universelles de la nature. 

X. L histoire comme base de foi. P. 158. — L'étude spécialement fé- 
minine est celle de la Nature. Cependant l'Histoire est nécessaire 
aux deux sexes comme base morale. — Combien la femme a besoin 
que sa foi soit solidement fondée. Elle trouve ce fondement dans 
l'accord du genre humain sur le devoir et sur Dieu. — Pour pré- 
parer la jeune fille à cette étude morale, il faut des lectures très- 
pures, virginales, et colorées de la lumière du matin. — Le génie 
matinal d'Homère. — La Bible de la lumière, le peuple des purs. 

XI. La Pallas. Le raisonnement. P. 173. — Musée des sculptures, 

— Comment la Grèce a substitué aux tâtonnements prophétiques 
de l'Orient les méthodes directes et certaines du raisonnement 
inventif. La Vierge d'Athènes enfante le monde des sciences. La 
haute et pure sphère de Raison. Bonheur sublime de la pureté. 

XII. La charité d'André del Sarte. P. 180. — Nous avons ajourné 
l'amour tantôt par homœopathie, tantôt par allopathie. — Le dan- 
ger du cœur, au moment où il s'attendrit pour Dieu. Nouvel 



464 TABLE. 

ajournement de l'amour : on lui montre les misères du monde. 
— Le haut symbole italien : Ivresse héroïque de la charité. 

XIII. Révélation de l'héroïsme. P. 190. — Combien le soin des en- 
fants pauvres élève la jeune fille, lui donne le sens des réalités 
sérieuses, l'éloigné du monde. Elle met toute sa foi dans son 
père. Il lui enseigne la justice dans l'amour (à n'aimer que le 
plus digne). Il lui révèle le martyre et la tragédie du siècle. Il 
ne lui permet pas de se prendre uniquement à la famille et de 
renoncer au mariage. 



LIVRE DEUXIEME 

LA FEMME DANS LE MARIAGE 

I. Quelle femme aimera le plus? Celle de race différente? P. 205.— 
Les races énergiques sortent d'éléments très-opposés (exemple, 
le nègre et le blanc), ou identiques (exemple, les Grecs antiques, 
nos marins de France, etc.). Bonté ardente de la femme noire. 
Héroïsme de la femme rouge. 

II. Quelle femme aimera le plus ? Celle de même race ? P. 219. — 
On a fort exagéré les facilités et les avanlages des croisements. 
Avantage et inconvénient d'épouser une Française. Précipitation 
odieuse et immonde du mariage actuel. Les mariages entre 
parents fortifient les forts, affaiblissent les faibles. Si la parente 
n'est pas spécialement élevée pour toi, l'étrangère, élevée par 
toi, s'associera davantage. 

III. Quel homme aimera mieux ? P. 173. — Que la mère prenne 
garde de rendre son futur gendre amoureux d'elle-même. 
Qu'elle élève son idéal, cl choisisse pour sa fille un homme de 
foi et d'énergie productive. La puissance incalculable de création 
que montre ce siècle tient à ce que la science lui a assuré sa mar- 
che et lui a mis sous les pieds le solide terrain de la certitude. 

IV. L'épreuve. P. 243. — La fiancée doit commander, et soutenir son 
amant dans l'attente, le garder par l'amour, de concert avec sa 
mère. Danger de la méthode anglaise, qui compromet aveuglé- 
ment la fille. 



TABLE. 4G5 

Y. Comment elle donne son cœur. P. 254. —'Les mères françaises 
sont imprudentes par excès de prudence. Elles n'aiment que les 
hommes finis. Il faut prendre l'homme amoureux (Qu'est-ce 
que l'amour?, et l'homme héroïque, s'il se peut. 

VI. Tu quitteras ton père et ta mère. P. '265. — La jeune fille s'ar- 
rache à la famille. — Quel jour on doit la marier. — Ménagements 
infinis qu'on lui doit.— La noce ivest nullement une consomma- 
tion, un fin; c'est le commencement d'une longue initiation qui 
doit durer autant que la vie. 

VII. Im jeune épouse. Ses pensées solitaires. P. 281.— Une faut 
pas l'obséder, mais la laisser se raffermir. Son dévouement. Le 
bonheur d'obéir. L'attente du retour. 

MIL Elle veut s'associer et dépendre. P. 292.— La possession aug- 
mente l'amour. La femme veut être possédée davantage, — par 
l'association aux affaires et aux idées. 

IX. des arts et de la lecture. P. 502.— Chaque art ouvre un nouvel 
organe d'amour.— La femme reçoit les idées par des sens qui ne 
sont point ceux de l'homme. —Le mari, et non le père, peut faire 
son éducation. — Peinture, musique. Les Bibles de l'histoire et 
de la nature. — On doit révéler à la femme les hautes légende? 
primitives qui restent au-dessus de tout. 

X.'La grande légende d'Afrique, la femme comme dieu de bonté 
(fragment de Y Histoire de l Amour). P. 312.— Isis, Osiris, Ho- 
rus. — La mort des dieux. — Toute-puissance de la femme qui, 
par la force de la douleur et du désir, rend la vie à l'âme aimée 
ressuscite son dieu et le monde.— Le Jugement et la renaissance 
des bons. 

M. Comment la femme dépasse l'homme. P. 525.— La femme, dis- 
pensée du métier et de la spécialité, garde à l'homme un trésor 
de noblesse et de rajeunissement. Elle a des octaves déplus dans 
le haut et dansle bas, mais elle a moins les qualités moyennes qui 
font la force. Elle ne crée par l'art, mais l'artiste. Elle comprend-^ 
rarement les créations laborieuses de l'homme. Parfois l'amitié 
l'éloigné de l'amour.— Comment elle pourrait relever l'homme 
dans ses fatigues morales. 



466 TABLE. 

XII. Des humilités de l'amour. Confession. P. 339.— Celui quiaime 
ne doit pas permettre à l'objet aimé une abnégation trop complète. 
— L'homme ne doit prendre sur la femme nul ascendant non con- 
senti, ni l'ascendant magnétique, ni celui delà crainte.— Du coup 
d'Etat domestique. Y substituer le gouvernement de l'entente 
cordiale et delà confiance. — La femme a besoin d'épancbement 
et de confession. S'aimer, c'est se donner puissance l'un sur 
l'autre en se disant tout. 

XIII. La communion de l'amour. Offices delà nature. P. 352. — 
Dieu est la haute nécessité de la nature. — La communion de l'a- 
mour vrai donne une lueur de l'éternel Amour. — La femme est 
une religion, et, dans les éclipses religieuses, nous garde le sen- 
timent de Dieu. — Vie religieuse d'une famille dans un dimanche 
d'hiver. 

XIV. Suite. Offices de la nature. P. 292. — Les deux pôles de la 
religion (la loi, la cause) sont représentés, soutenus par l'homme 
et la femme. — Comme agent de la Cause aimante, elle a le côté 
le plus tendre du pontificat. Elle sait les heures sacrées et du jour 
et de l'année, le rituel de la nature en chaque pays, les vrais 
psaumes de la contrée. — Fêtes de la renaissance. Fêtes des fleurs 
de la Moisson, de la Vendange. 



LIVRE TROISIÈME 

LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ 

I. La femme comme ange de paix et de civilisation. P. 579.— Com- 
bien la vue d'une femme rassure dans les pays sauvages. — L'âge 
émancipe la femme et lui permet un ministère debonlé et de 
sociabilité. Elle met dans les salons la vraie liberté, lait valoir 
tout le monde, protège les timides. 

II. Dernier amour. Amitié des femmes. P. 586. — La veuve ne 
veut pas se remarier; mais la nature, la famille peuvent l'y obli- 
ger.— Le mari mourant doit prévoir pour elle, et, s'il se peut, 
la léguer au proche parent (selon l'esprit). — Adoptions. Le fils 



TABLE. 467 

spirituel. — Elle protégera la jeune femme, réunira les époux 
séparés. 

III. La femme protectrice des femmes. Carolina. P. 398. — En 
mariant les femmes déportées et faisant des familles de ce qui 
n'était qu'individus, Carolina Home a fondé solidement la grande 
colonie d'Australie. 

IV. Consolation des prisonnières. P. 407. — Les crimes des femmes 
sont rares, et, le plus souvent, involontaires. La vie désolante 
qu'elles mènent les pousse au mal. La régénération des prison- 
nières ne s'opérera que par l'air, le soleil, la vie demi-rurale, la 
colonisation, le mariage. Nulle voix officielle ne peut agir sur 
elles. Il faut la bonté, l'expérience et la pénétration d'une dame 
qui connaisse le monde. Elle doit demander pour les prison- 
nières mariées la consolation de voir leur maris. 

V. Puissances médicales de la femme, p. 420. — Histoire de ma- 
dame Lortet. — La femme est le médecin naturel des pays où il 
n'y a pas de médecin. — Elle ne peut le suppléer en tout, mais 
elle est son auxiliaire naturel. — Le vrai médecin est un en deux 
personnes, homme-femme. Elle continue par la confession et la 
divination. — Elle trouve en ses propres douleurs un remède 
homœopalhique. — Ses visites aux malades (si solitaires) des 
hôpitaux. 

VI. Les simples. P. 435. — De l'immortalité de l'âme. — La mort 
du corps n'est que son passage à la vie Tégétale. La mort est une 
Heur. — Nos vieux simples des Gaules. — La femme s'harmonise 
à leurs puissances vivifiantes, est leur intermédiaire entre elles 
et l'homme. 

VII. Ixs enfants. La lumière. L'avenir. P. 442.— Vif attrait qu'ont 
les orphelins pour la femme restée sans famille. — Orphelinat 
demi-rural, dirigé moralement par la dame âgée. Elle garde et 
marie l'orpheline, idéal de simplicité noble qui affranchira 
l'avenir» — L'âme bénie remonte à Dieu dans la lumière. 



468 



TABLE. 



NOTES 

Note 1 . Caractère moral de ce livre 455 

Note 2. Éducation. Ateliers et jardins d'enfants 456 

Note 3. La justice dans l'amour. Trois devoirs du mari. 457 

Note 4. La femme dans la société 460 



FIN DE LA TABLE 




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