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Full text of "La femme chez les Mormons : relation écrite par l'épouse d'un Mormon, révenue récemment de l'Utah"

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Americana Collection 


BX 

8688.3 
.W21 ff 
1856 


L. Tom Perry Spécial Collections 
Harold B. Lee Library 
Brigham Young University 


BRIGHAM YOUNG UNIVERSITY 
































, < • 







ILLUSTRATIONS PAR J.-A. BEAUCE. 


I. 

Les deHx Murides. 


Vers la fin de l’année 1831, par une nuit splendi¬ 
dement éclairée des rayons éclatants de la lune, deux 
hommes gravissaient à pas rapides et pressés les sen¬ 
tiers escarpés qui mènent des gorges formées par le 
Tiouss-Tan et le Ssolo-Tan aux sommets sur les¬ 
quels a été bâtie la ville d’Himri, du district d’Arrakan. 

Le premier pouvait avoir une quarantained’années; 
il était grand, alerte, et d’une corpulence robuste. 
Il marchait en s’aidant d’un bâton noueux. 

Le second avait trente cinq ans environ ; il était 


de taille moyenne, mais souple et vigoureux; son 
nied petit et fin comme un pied d’Européenne, s ap¬ 
puyait sur le sol avec un bruit nerveux et sonore, et 
tout en lui annonçait 1a. force, la.résolution et 1 au¬ 
dace. Son costume, fort pittoresque, se composait 
d’une redingote en drap gris, ornée de fourrures en 
peau d’agneau et très-serrée à la taille, d’un pan¬ 
talon à la turque fait d’une étoffe de couleur vive, 
d’un bonnet en feutre gris, avec une bordure de peau 
d’agneau à longs poils frisés. Un manteau de feutre, 
tombant de ses épaules, servait à l’envelopper et à le 
garantir contre le froid, la pluie ou la neige. 

11 était minuit, ils marchaient depuis les premières 
ombres du soir; il y avait bien deux heures qu’ils 
n’avait pas échangé une parole. 


Scliamyl ordonna aux murides de lui donner les quatre-vingl-qulnze coups qui restaient à recevoir. 


SGHAMYL 


BIBLIOTHEK 

der Genossenschaft dèr 

BILDENDEa KÜ STI Wr.VS 


LE LIBÉRATEUR DU CAUCASE 

PAR PIERRE ZACCONE. 


GUSTAVE HAVARD, ÉDITEUR. 


PAIU 9 . ■—IMPRIMEIUE WAI.DEE, EUE BONAPARTE, 44 . 


1 







































































































































2 


SCHAMYL. 


Ils s’arrêtèrent. 

Le spectacle qui s’offrit alors à leurs regards, ne 
peut être comparé, à aucune autre page de la'nature. 

A leurs pieds des précipices d’une profondeur in¬ 
sondable, et au fond desquels mugissaient, en bon¬ 
dissant, quelques torrents fougueux échappés des 
hauteurs; au dessus de leur tête Vaoul (i) d’Himri, 
perché comme un nid d’aigle/ ou un repaire de vau¬ 
tour sur un roc presque inaccessible, et entouré 
d’une triple ceinture de murailles; à droite et à gau¬ 
che des montagnes, aux flancs desquelles pendait une 
végétation souffreteuse et malingre ; enfin, au loin, 
bien loin, le miroitement de quelque lac artificiel, 
qui, commençant comme un fleuve, allait bientôt 
s’élargissant comme une mer. 

La vaste chaîne du Caucase a des sites bizarres et 
inattendus. 

Le pays que l’on traverse pour y arriver n’est com¬ 
posé en grande partie que de steppes inféconds, de 
stériles plaines couvertes de poussière en été, de boue 
en hiver, sans autres élévations que les petits mon¬ 
ticules de terre amassés par la taupe et le rat. Parfois 
seulement, le voyageur rencontre un des mohillcs ou 
tertres funéraires des tribus mongoles qui erraient 
dans les plaines avant les jours de la toute-puis¬ 
sance du czar. Des ruisseaux fangeux serpentent 
dans toutes les directions et forment çà^ et là de 
grands marécages et des lacs . Aucun arbre n’anime ces 
solitudes; mais les bords des rivières sont couverts 
de joncs assez hauts et assez touffus pour cacher un 
cavalier. 

Quand on a traversé ce pays, l’aspect change tout 
à coup, et la chaîne neigeuse du Caucase et ses mille 
pics se dressent à l’horizon dans toute leur sauvage 
majesté. 

Aussi loin que l’œil peut s’étendre au nord ouest et 
au sud-ouest, des montagnes aux dentelures fantas¬ 
tiques, des cônes, des colonnes de granit, des blocs 
étranges, séparés par de profonds ravins, se détachent 
et se découpent à jour sur le beau ciel de l’Asie : c’est 
une autre nature, un monde nouveau. 

A l’ouest, les pics jumeaux de l’Elbrus, entourés 
d’un cercle de montagnes vassales, s’élèvent à une 
hauteur de seize mille pieds. Les habitants du Cau¬ 
case appellent l’Elbrus le Dsching Padischah , le 
Roi des Esprits D’après la légende, l’arche y aurait 
touché avant d’atteindre le mont Ararat. 

Qu’ajouter encore ? 

Plus loin, le regard se porte vers les hautes terres 
du Leghistan, amas de crêtes montagneuses et de ra¬ 
vins au fond desquels des ruisseaux, alimentés par 
les neiges et les pluies, vunt rejoindre en bouillon- 
nanties affluents du Koissu, qui a quatre grands em¬ 
branchements. — Ici, la nature change encore, et 
prend un caractère distinct; d’épaisses forêts s’éten¬ 
dent à perte de vue, des plantes grimpantes enlacent 
les arbres et les unissent; de vastes quartiers de ro¬ 
che, détachés, par des milliers d’hivers, du granit et 
du porphyre des sommets supérieurs, et entraînés 
par les torrents dans les vallées et les gorges, entra¬ 
vent la marche d’une armée d’mvasion et protègent 
la retraite du montagnard alerte et légèrement 
équipé (2). 

Nos deux voyageurs nocturnes contemplèrent un 
moment le tableau qui se déroulait devant eux dans 
toute sa sauvage beauté, et reprenant bientôt leur 
marche rapide et silencieuse, ils se remirent à gravir 
le sentier étroit et rocailleux qui devait les mener à 
Himri. 

Cependant, à mesure qu’ils approchaient de YAoul, 
leurs stations devenaient plus fréquentes, et leurs re- 

(1) Nom donné aux villages circassiens qui, par leur éten¬ 
due et leur population, ont parfois l'importance de grandes 
bourgades et de villes. 

(2) Reçue Britannique, mai 18 oL 


gards semblaient interroger l’horizon avec plus d’at¬ 
tention. Cet examen parut médiocrement satisfaire 
le plus vieux des deux voyageurs, car, au moment 
dépasser la première enceinte, il se retourna vers son 
compagnon, et lui montra divers sentiers qui, venant 
de directions différentes, aboutissaient tous à la 
même porte de la ville. 

— Je ne vois venir aucun des nôtres, dit-il à son 
compagnon. 

— En effet, répondit ce dernier. 

— C’est d’un mauvais augure. 

— Peut-être. 

— Que faut-il faire ? 

— Attendre. 

— Et s’ils ne viennent pas ? 

— Nous mourrons sans eux!... 

Ces paroles avaient été dites à voix basse, et comme 
s’ils eussent craint qu’on ne les entendit, mais à peine 
eurent -ils cessé de parler qu’ils tressaillirent et échan¬ 
gèrent un regard rapide. 

— Les voici! dirent-ils en même temps. 

— Partons ! ajouta le plus jeune, et hâtons -nous d 
rejoindre Khasi-Mollah qui nous attend. 

Ils disparurent. 

Alors, et par tous les sentiers qu’ils avaient dési¬ 
gnés, on vit s’avancer vers Vaoul plusieurs hommes 
couverts d’un costume étrange, et qui, enveloppés 
majestueusement dans leurs manteaux, marchèrent 
d’une façon imposante et théâtrale vers la seule porte 
qui fût ouverte. 

Un homme veillait à cette porte armé de son sclias- 
kas, vêtu du costume des Mursclüdes ou Murides , et 
à chaque nouvel arrivant, la même question tombait 
invariablement de ses lèvres : 

— Au nom d’Allah, que venez-vous faire dans 
Vaoul d’Himri ?... 

Et chaque arrivant passait en répondant d’une voix 
calme et grave : 

— La volonté d’Allah soit faite. Nous venons mou¬ 
rir auprès du Prophète ! 

Cinquante murides passèrent ainsi, et tous se diri¬ 
gèrent un à un, du même pas lent et majestueux, 
vers la saltia du prophète , maison bâtie de fragments 
de roche sans ciment et située à peu près au centre 
de Vaoul. 

Mais avant de continuer ce récit, et pour l’intelli¬ 
gence de ce qui va suivre, il est important de remon¬ 
ter un moment de quelques années en arrière , et de 
jeter un coup d’œil sur ce qu’était la Circassie vers 

1831. 


II. 

L’Insurreclion du Caucase. 

11 y a déjà longtemps que dure cette terrible guerre 
du Caucase dans laquelle la Russie a, dit-on, perdu 
jusqu’à ce jour plus de cent cinquante mille soldats. 
La Russie marchait vers l’Orient, il a suffi d’une poi¬ 
gnée d’hommes pour l’arrêter et la tenir en échec 
pendant un demi-siècle. Cette lutte d’un peuple qui 
défend avec tant d’énergie et de courage son indé¬ 
pendance et sa nationalité, a une certaine grandeur 
dont le caractère sauvage ne déplaît pas. ' 

Le Circassien est doué d’une rare intrépidité; il est 
capable du dévouement sans bornes à ses chefs, che¬ 
valeresque dans la guerre et fidèle aux engagements 
loyalement contractés; les montagnards du Caucase 
sont sobres et robustes; ils vivent du produit de leui s 
troupeaux et de leurs récoltes d’orge, de blé et de 
maïs; ils aiment les chevaux, et semblent nobéir 


UPB 
























SCHAMYL. 


qu'à deux mobiles, la soif du sang et l’amour du 
gain. Depuis que la lutte est engagée, ils n’ont de¬ 
mandé ni paix ni trêve; ils se sont fait tuer souvent, 
ils ont vaincu quelquefois, et aujourd’hui, ils sont 
debout, alertes, encore résolus, audacieux, repoussant 
la plupart du temps les attaques de leurs ennemis, et 
semant dans leurs rangs la terreur et le décourage¬ 
ment. 

L’organisation sociale des tribus occidentales du 
Caucase , dit le recueil que nous avons déjà cité, est 
essentiellement féodale. Chez les tribus orientales, au 
| contraire, le gouvernement, d’abord démocratique, 
s’est transformé en théocratie. Dans l’ouest, chaque 
tribu ou clan a son chef ou Pschi , ses nobles, les 
Vork , ses hommes libres, Tschokoti, et ses serfs, les 
Pschill. Les chefs jouissent de la plus grande consi¬ 
dération; jamais leur volonté n’est contestée parles 
hommes de leur tribu qui, dans les rencontres avec 
les Russes, se sont souvent sacrifiés par centaines 
pour recouvrer le cadavre d’un Pschi; mais la plus 
grande indépendance, ou pour mieux dire, la plus 
ombrageuse rivalité règne entre les chefs des divers 
clans. Dans le Caucase oriental, chaque vallée du 
Leghistan formait naguère une véritable confédé¬ 
ration démocratique indépendante, dont les membres, 

| égaux et frères, avaient mis leurs biens en commun. 

Le Tcherkesse est un peuple qui forme un des types 
les plus curieux à observer. Est-il né gentilhomme 
ou seigneur, il passe son enfance et sa jeunesse chez 
un noble qui l’élève. Venu l’époque du mariage, 
toute mésalliance est soigneusement évitée _ : mêler 
son sang à celui d’une serve serait considéré comme 
un crime. Le Tcherkesse porte une chemise de toile 
; blanche et de taffetas rouge, une longue robe de soie, 
une veste courte dont il serre la taille, un bonnet, et 
; des bottines rouges à talons très-hauts. — Les talons 
ronges de Versailles sont encore au Caucase. — Il ne 
sait ni lire ni écrire, parce que son métier est de 
j monter un bon cheval, de faire la guerre, d’avoir un 
ceinturon au ventre, un casque sur 1a. tète, une cui¬ 
rasse sur la poitrine, un sabre, un poignard et des 
J pistolets. Quand un étranger réclame de lui l’hospi¬ 
talité, il l’examine, le détaille avec attention, puis 
s’il le croit digne de cette faveur, il le reçoit sous son 
toit, et répond de lui sur sa tète. 11 est, en un mot, 
seigneur féodal, ayant le droit de piller , de prendre 
sa part, du butin “et de prélever les impôts sur les 
marchandises. 

Quant au serf, c’est lui qui garde le bétail dans les 
pâturages du Terek et du Kouban. L’agriculture est 
son affaire. Il ne s’appartient pas à lui-même, il est 
la propriété du seigneur ; sa cabane est sur la pente 
des montagnes : il "la ûxe au sol par des pieux, l’in¬ 
vestit d’osiers entrelacés, la recouvre de chaume et la 
laisse ainsi suspendue, bien certain qu’elle saura ré¬ 
sister aux vents et à l’orage. 

Les Circassiennes sont, comme chacun le sait, les 
plus belles femmes du monde; elles font l’ornement 
des harems de l’Orient. Dès l’enfance, elles savent la 
destinée qui les attend; elles vivent sobrement, ap¬ 
prennent à broder, à coudre, à tresser de la paill* 
et à faire de petites corbeilles. Quand une Circassienne 
se marie, elle passe, dit-on, une année sans voir 
son époux à la clarté du jour; elle le reçoit seule¬ 
ment la nuit, comme les anciens Spartiates, et l’o¬ 
blige à entrer dans la chambre par la fenêtre. Elle ne 
se montre elle-même à ses parents que lorsqu’il 
existe un gage de leur union. 

Nous disions plus haut que les Circassiennes fai- 
| saient l’ornement des harems de l’Orient. C’est là, en 
| effet, un vice social chez ce peuple que tant de qua¬ 
lités recommandent à l’admiration du monde civilisé. 
— Les Circassiens vendent leurs enfants sur les 
marchés de Trébisonde! 

Un témoin oculaire, M. de Valois, qui habite cette 


'•‘i ;j 


dernière ville depuis longtemps, a donné récemment, 
au sujet de cette traite des blancs, des détails du plus 
haut intérêt. 

Selon lui, les enfants, tous beaux de forme et de 
visage, n’ont rien de cette grâce enfantine qü’on re¬ 
marque chez les enfants d’Europe. Ils ont tous , au 
contraire, une expression de gravité, un regard sou¬ 
cieux qui les font ressembler à de petits hommes 
déjà rompus aux misères de la vie. Ils viennent de 
naître, et on dirait déjà qu’ils ont vécu. Leur air pro¬ 
fondément réfléchi, leur démarche lente et posée, leur 
bouche pincée et sérieuse, tout atteste les inquiétudes 
de l’avenir et les regrets anticipés de la montagne. 

Quand on demande,à un Tcherkesse les raisons 
pour lesquelles il se livre à un pareil trafic, il répond 
qu’il veut être en mesure de combattre les Russes, et 
qu’il vend ses enfants pour acheter des fusils, des 
balles et de la poudre. 

« Il nous en coûte bien, disent-ils, de nous séparer 
de nos chers enfants; mais la pensée que cette sépa¬ 
ration leur est utile nous console bientôt. Dans nos 
montagnes, nos filles souffrent d’une misère effroya¬ 
ble. Nous n’avons ni pain ni vêtements à leur donner. 
Une fois vendues, elles deviennent des dames; elles 
ont dans les maisons des Turcs une vie douce et fa¬ 
cile, elles ne manquent pas d’habits pendant l’hiver, 
elles ont toujours du pain pour leurs repas. Celles 
que le sort place dans les harems des grands ont 
non-seulement des habits et du pain , mais encore le 
luxe, la grandeur, la puissance ; elles ont pour se di¬ 
vertir les bains d’ambre, les parures de perles, les 
parfums, la musique et tout ce que peut inventer la 
tendresse et l’amour de leurs maîtres. De leur côté , 
nos fils, élevés par les Turcs, peuvent devenir des offi¬ 
ciers de l’armée, des capitaines, des cadis, des pachas, 
des vizirs. Us bénissent alors leurs parents qui ont eu 
le courage et la raison de les affranchir d’une vie de 
peines, de luttes et de cruels labeurs. Et puis, nous 
les élevons pour être vendus; ils savent que le bon¬ 
heur pour eux n’est pas dans leur patrie, et ils l’aban¬ 
donnent sans chagrin. Les Russes, qui voulaient nous 
asservir parce que nous vendions nos enfants, ne sont 
pas meilleurs que nous. Nous vendons nos enfants 
parce que la terre de notre pays est une terre in ¬ 
grate, inféconde, parce que nous ne pouvons leur 
offrir qu’une existence d’incessantes fatigues et d’in¬ 
vincible misère; mais nous avons des mœurs douces, 
nous nous aimons, nous nous obligeons, nous nous 
entraidons fraternellement. Il n’y a chez nous ni 
knout ni prisons. La volonté de nos vieillards est 
respectée. L’étranger qui se hasarde dans nos mon¬ 
tagnes est toujours certain d’être protégé et secouru 
par les Tcherkesses. » 

Le trafic dont il est ici question est fort blâmable, 
et nousnecbercherons pas à Uexcuser^mais il importe, 
surtout dans une pareille question, de tenir compte 
des mœurs de l’Asie. Chez les Circassiens, comme cer¬ 
tains peuples beaucoup plus civilisés, le mariage est 
une opération de commerce. Là, ce n’est pas la femme 
qui achète le mari, en lui apportant une dot, c’est au 
contraire la mari qui achète la femme. Deux perspec¬ 
tives s’ouvrent aux jeunes Circassiennes, la vie miséra¬ 
ble et le rude labeur du toit paternel, ou un brillant 
établissement dans le harem turc. On ne les vend 
pas pour être esclaves et maltraitées, mais bien pour 
vivre dans une oisiveté qui charme leur indolence 
native. 

Un fait curieux encore, c’est la manière dont les 
Russes ont envisagé le commerce des femmes et des 
enfanfs, et l’ont fait tourner à leur profit, tout en 
ayant l’air de le prohiber. Leur manière de procéder, 
en cette circonstance, est essentiellement moscovite. 
On permet aux navires turcs de venir à Anapa, pour 
acheter autant de Circassiens et de Circassiennes 
qu il leur plaît; mais les captifs doivent être inscrits 


















4 SCHAMYL. 

comme sujets russes allant faire un voyage à Trébi- 
sonde ou à Constantinople., et munis de passe-ports 
russes qui leur donnent le droit de réclamer la pro¬ 
tection,des ambassadeurs ou des consuls de la Russie. 
La philanthropie est ainsi d’accord avec la politique; 
car cette simple formalité tend à faire regarder le 
czar comme un protecteur naturel par des personnes 
répandues dans tous les harems ou remplissant de 
hautes fonctions dans l’Etat, ce qui arrive souvent 
aux jeunes Circassiens et aux jeunes Géorgiens. 

Disons de suite cependant que cet état de choses est 
profondément modifié aujourd’hui, et cette amélio¬ 
ration est due encore au libérateur que le Dieu ven¬ 
geur des peuples opprimés a envoyé au secours de ce 
malheureux peuple. 

De longues années s'étaient écoulées depuis que les 
tribus montagnardes se voyaient enfermées dans un 
cercle fatal de baïonnettes russes et de lances cosa¬ 
ques, qui allaient toujours se rétrécissant; les chré¬ 
tiens aux chevelures de chanvre, comme ils appelaient 
les enfants du Nord, menaçaient incessamment leur 
sol, et il était à craindre que les Circassiens ne suc¬ 
combassent bientôt sous la force numérique de leurs 
ennemis. 

Il y avait bien de temps à autre de sanglantes es¬ 
carmouches entre les montagnards et les Russes; on 
s’épiait, on s’observait, on se tenait de part et d’au¬ 
tre dans un état permanent de défiance et d’attente. 
Une série de colonies cosaques avait été établie sur la 
frontière septentrionale du Caucase, depuis l’embou¬ 
chure du Ivouban jusqu’à celle du Terek. Chaque 
stanitza ou village militaire habité par un certain 
nombre de familles cosaques et par un petit corps 
d’infanterie était protégé par un krepost ou fort 
composé d’un simple mur de terre ou de pierre en¬ 
touré d’un fossé. Là, on ne dormait guère : une sen¬ 
tinelle, perchée sur une élévation qui dominait le 
pays, sondait jour et nuit, du regard, les buissons et 
les joncs qui bordent la rivière. Au moindre mouve¬ 
ment suspect, un signal partait, et toutes les colonies 
voisines accouraient en armes près du village me¬ 
nacé. Les enfants, les femmes, l’infanterie allaient 
s’enfermer dans le krepost, et les Cosaques, montés 
sur des chevaux dressés à cette guerre, s’élancaient 
hardiment à la rencontre de l’ennemi. 

Pendant plus de trente années on ne connut pas, 
en Circassie, d’autre manière de se battrè. 

Quelquefois ce sont les Cosaques qui étaient vain¬ 
cus, plus souvent c’était les montagnards. — Le Kou- 
ban seul les séparait, et les flots de la rivière ont été, 
à de nombreuses reprises, rougis du sang des deux 
partis. De sinistres combats y eurent lieu. 

Souvent il arrivait, en effet, que les Tcherkesses ou 
Circassiens, plus familiarisés que leurs ennemis avec 
les habitudes du climat, traversaient le Kouban à la 
faveur de l’obscurité ou des brouillards impénétrables 
qui régnent dans certaines saisons.— Alors point de 
signarpossible : — leur présence n’était annoncée que 
par le cri sauvage des assaillants, qui allait réveiller 
et frapper de stupeur les habitants de la stanitza. 
L’œuvre de destruction commençait : en quelques ins- ‘ 
tants un nuage de fumée enveloppait le village, et le 
lendemain, aux premiers rayons du jour, l’infanterie, 
enfermée inactive et épouvantée dans le krepost, 
voyait la horde sauvage s’enfuir en toute hâte, fran - 
chissant les steppes sur des vigoureux cheveux char ¬ 
gés de butin, de femmes et d’enfants. 

Mais ces combats partiels, quelque sanglants qu’ils 
fussent, n’étaient pas de nature à amener aucun ré¬ 
sultat décisif. Les Russes étaient nombreux ; battus 
un jour, ils reprenaient l’avantage le lendemain, et 
les Circassiens ne voyaient pas sans appréhension ap¬ 
procher l’instant où le pays tout entier tomberait au 
pouvoir des Giaours! 

Vers cette époque vivait, à Jarach, Mohammed le 

mollah, le plus sage des ulémas du Daghestan. Sui¬ 
vant un vieil usage, les prêtres musulmans ont géné¬ 
ralement autour d’eux un certain nombre de disci¬ 
ples ou murides qu’ils préparent à leur succéder dans 
leur saint ministère, et à répandre et faire fructifier 
après eux les doctrines du Ivoran. 

Mohammed était un fier montagnard, jaloux de 
son indépendance et de sa liberté, et qui n’avait pu 
voir sans indignation le sol de son pays foulé par les 
chevaux des Cosaques. 

La doctrine qu’il enseignait était plus empreinte de 
patriotisme que de mysticisme. — C’était un.homme 
énergique, résolu, et qui ne demandait qu’à appliquer 
sa foi aux événements extérieurs. On le croyait adonné 
au souféisme , sorte de secte qui consiste dans un dé¬ 
veloppement particulier du mahométisme sunnite. 
Ses disciples allaient à lui, attirés par un esprit élevé, 
une raison supérieure, une nature expansive et droite. 
Mohammed ne les détrompait pas de suite sur le but 
qu’il se proposait 

Le sou fi, enseignait-il, doit passer par quatre pé¬ 
riodes d’existence spirituelle. 

Dans la première, il est enjoint d’observer rigou¬ 
reusement le scharyat, loi qui oblige tous les musul¬ 
mans ; mais pour les esprits doués d’inspirations plus 
hautes, une seconde période s’ouvre ensuite, le lary- 
kat (le sentier), où l’on échange l’esclavage de la lettre 
de la loi contre la liberté de la foi et de l’esprit. Par 
ce sentier, le croyant arrive à la troisième période, le 
halcykat (la vérité), en fortifiant sa puissance d’intui¬ 
tion intérieure. L’extase lui révèle les choses telles 
qu’elles sont. De là il passe enfin au dernier et au plus 
sublime état, le maarisat , la fusion immédiate avec la 
Divinité. 

Il y a dans ces religions de l’Orient certaines ten¬ 
dances qui exaltent l’imagination et poussent à l’en¬ 
thousiasme par le mysticisme. On se perd dans l’in¬ 
fini, on oublie la réalité, et l’homme disparaît! C’est 
l’homme que Mohammed cherchait au contraire, mais 
l’homme préparé, fanatisé, propre à toutes les subli¬ 
mes folies du patriotisme. 

Quand il en arrivait à la quatrième période, il dé¬ 
couvrait hardiment le but vers lequel il tendait, l’es¬ 
clavage qui les menaçait, la honte où leur pays était 
plongé, et finissait par leur offrir la plénitude de la li¬ 
berté et de la foi. 

Le choix des fiers montagnards ne fut pas un ins¬ 
tant douteux, et l’on se mit aussitôt à l’œuvre. 

Mohammed, d’ailleurs, ne se borna pas à cette sim¬ 
ple propagande ; il envoya ses murides dans toutes 
les directions, et sa parole et ses doctrines se répan¬ 
dirent avec la rapidité de l’éclair, et furent accueillies 
de toutes parts avec enthousiasme. 

Deux choses, selon le mollah, étaient nécessaires à 
tous les croyants, garder le scharyat et détruire les 
infidèles. 

« Toutes vos aumônes, toutes vos veilles, disait-il, 
tous vos pèlerinages à la Mecque ne vous servent de 
rien aussi longtemps que l’œil du Moscovite est sur 
vous. Vos mariages sont illégitimes, vos enfants sont 
► bâtards, et le Koran est votre destruction tant qu’il y 
a parmi vous un Moscovite. Qui peut servir à la fois 
Allah et les Moscovites?» 

En moins d’un mois, le pays tout entier fut pro¬ 
fondément ému et troublé par cette prédication in ¬ 
cendiaire qui touchait la fibre la plus sensible du mu¬ 
sulman : la foi et la liberté! et bientôt un immense 
cri réveilla les sonores échos des montagnes. 

Mohammed déployait une activité sans égale. 

De tous les points du pays, des pèlerins accouraient 
à Jarach, et les disciples qui paraissaient le plus s’at¬ 
tacher aux préceptes du mollah étaient élevés à la. di¬ 
gnité du muridc. Les murides se fabriquaient eux- 
mêmes des sabres, et dans un coin de la maison de 
Mohammed s’élevait un autel dont un muride s’appro- 














SCHAMYL. 


chait d’heure en heure. Là, il tournait le visage vers 
l’orient et s’écriait d’une voix forte en frappant l’au¬ 
tel : «Musulmans! guerre à l’infidèle! mort et des¬ 
truction au Giaour ! » 

Et les autres disciples se répandaient par les rues, 
par les plaines, par les montagnes, en répétant le 
même cri. 

Ces événements prirent en peu de temps de telles 
proportions, que les Russes s’en inquiétèrent. On ré¬ 
solut de s’emparer de la personne du mollah, et l’on 
mit sa tète à prix. Mais ces mesures ne firent qu’exal¬ 
ter le patriotisme des montagnards et irriter leur co¬ 
lère. Alors on tenta d’apaiser ce commencement d’in¬ 
surrection par une convention entre les chefs que 
l’on convoqua à cet effet. Malheureusement cette ten ¬ 
tative eut une funeste issue. 

Les chefs étaient venus au rendez vous, au nombre 
de cent environ, ayant à leur tête un mollah qui fut 
seul admis à la conférence. Grekow, un général russe, 
fut assez mal inspiré pour l’insulter. Le mollah tira 
son poignard, tua Grekow, et eut le temps de blesser 
plusieurs officiers avant d’expirer lui même sous les 
baïonnettes russes. 

On comprend que cet incident n’était pas de nature 
à calmer les esprits. 

Mohammed tomba bientôt, il est vrai, au pouvoir 
de ses ennemis, qui l’envoyèrent dans un couvent de 
la mer Noire, où il mourut; mais il s’était choisi d’a¬ 
vance un successeur parmi ses murides les plus capa¬ 
bles, et la guerre qu’il avait commencée put être con¬ 
tinuée. 

Khasi-Moliah, le successeur choisi par Mohammed, 
commença aussitôt, avec une ardeur digne de la cause 
qu’il servait. Les Russes avaient jusqu’alors entretenu 
parmi les tribus du Caucase des rivalités qui servaient 
leurs intérêts. -Khasi-Mollah résolut de couper court 
aux menées de ses ennemis, en allant prêcher la con¬ 
corde à tous les montagnards. Un général russe qui 
commandait alors, le général Yermololf, avait rem¬ 
porté par la ruse d’assez grands avantages, en oppo¬ 
sant les tribus aux tribus, en flattant celles-ci au dé¬ 
triment de celles-là. Khasi-Mollah vit le danger à 
temps, et grâce à son énergie , à son patriotisme, les 
montagnards comprirent bientôt qu’ils n’avaient 
qu’un seul ennemi à combattre. 

Khasi-Mollah voulait porter un coup décisif; il pré¬ 
parait peu à peu les tribus à une prochaine levée de 
boucliers, et en attendant, il entretenait l’exaltation 
dans les esprits. 

La guerre sainte reprit donc de plus belle, et dès 
que le mollah eut concerté toutes ses mesures, il con¬ 
voqua les guerriers et alla mettre le siège devant la 
forteresse de Tarku ou Tarki. 

Ce fut l’affaire de quelques jours, et dès que la for¬ 
teresse se fut rendue, Khasi-Mollah marcha vers la 
mer Caspienne et assiégea Burnaja. 

Burnaja ne fut sauvée par les Russes qu’avec de 
grandes difficultés et de grandes pertes. Khasi-Mollah 
ravagea ensuite les environs de Salak, défit le général 
Emmanuel et dévasta le Tabasseran. En automne, il 
assiégea Derbend , dont les Russes le contraignirent 
à lever le siège ; mais il détruisit complètement Kuban, 
la principale ville des bords du Terek. 

De pareils résultats étaient trop sérieux pour que 
les Russes les vissent avec indifférence. Le bruit des 
succès de Khasi-Mollah s’était d’ailleurs répandu jus¬ 
que dans les gorges les plus profondes du Caucase, il 
était à craindre que les triomphes des insurgés n’en¬ 
traînassent les quelques tribus qui hésitaient encore. 

On résolut d’arrêter cette insurrection redoutable, 
avant qu’elle eût pris un trop grand développement. 

Le général von Rosen commandait alors en chef 
les troupes du Caucase Dans l’espoir de mettre 
fin à la guerre, il s’avança avec une forte colonne par 
les défilés de Ternir Chauschura, surleversantoriental 


.. — 


du Kaitach, et descendit sur Himri, renversant toute 
résistance. La majeure partie des adhérents de Khasi- 
Mollah, trompés par les faux messages que faisaient 
circuler les Russes parmi les montagnards, s’étaient 
retirés à la hâte dans l’aoul d’Himri. Khasi-Mollah 
comprit que la dernière heure de sa puissance allait 
sonner, mais énergique et courageux jusqu’au bout, 
il s’enferma avec ses murides et un petit nombre de 
sectateurs dans l’aoul saint, et attendit l’assaut des 
Russes; ni la victoire ni la fuite n’étaient possibles.— 
Il fallait mourir! 

Les choses en étaient à ce point au moment où com¬ 
mence notre récit. Les explications qui précèdent 
étaient indispensables pour l’intelligence de ce qui 
va suivre; nous pouvons maintenant poursuivre 
sans interruption. 


III. 


Mort de Khasi-Mollah. 


Des deux voyageurs dont nous avons parlé plus 
haut, l’un était le principal appui de Khasi-Mollah , 
celui sur lequel il comptait le plus : — il s’appelait 
Amulad-Bey. L’autre, plus jeune de cinq années en¬ 
viron, s’était déjà fait remarquer par un courage ré¬ 
fléchi, une audace que rien n’étonnait, une promp¬ 
titude de jugement, une grande élévation de vue : — 
on l’appelait Schamyl. 

Tous deux étaient allés chercher les murides, leurs 
frères, attardés dans les environs, et ils revenaient se 
ranger autour du mollah, leur maître, pour combattre 
et mourir à ses côtés. 

Le moment était solennel. 

L’aoul était cerné de toutes parts par des troupes 
nombreuses, animées d’un vif désir de vengeance, 
appuyées d’une artillerie redoutable , avec laquelle 
les Tcherkesses n’avaient pas encore eu le temps de se 
familiariser. Les Russes avaient apporté à faire le siège 
du malheureux aoul tout le soin et toute l’attention 
qu’ils auraient déployés pour se rendre maîtres d’une 
place forte comme leur Sébastopol. On eût dit que 
Himri était devenue la clef de toute la ligne du Cau¬ 
case... Mais ce n’est pas la ville dont ils voulaient 
s’emparer... Ils savaient que Khasi-Mollah s’y était re¬ 
tiré, et ils n’ignoraient pas en outre qu’ils prendraient 
du même coup les premiers et les plus dangereux de 
ses murides. Là était tout le secret de ce déploiement 
considérable de forces. — Il fallait que Khasi-Mollah 
succombât et que tous ses disciples le suivissent dans 
sa chute. 

Le combat fut sanglant. Le général Rosen n’avait 
reculé devant aucun obstacle; la forteresse devant 
laquelle il venait de s’arrêter passait pour inaccessi¬ 
ble ; on savait que les hommes chargés de la défendre 
étaient disposés à vendre chèrement leur vie; aucune 
précaution ne fut négligée pour rendre les résultats 
de la bataille décisifs. 

L’artillerie russe commença. 

Dans chaque aoul s’élevaient, à cette époque, des 
tours d’une élévation prodigieuse, du haut desquelles 
les Circassiens avaient souvent obligé leurs ennemis à 
reculer. Mais que faire contre vingt bouches à feu 
qui vomissent à tout instant la mitraille et les bou¬ 
lets? En moins d’une heure les tours s’écroulèrent et 
entraînèrent la plupart de ceux qui s’y étaient ren¬ 
fermés. 

Amulad-Bey était sur l’une d’elles, entouré de quel¬ 
ques murides, et debout, impassible, au milieu des 
balles qui pleuvaient autour de lui, il continuait de 
chanter d’une voix forte et vibrante les versets du 

















6 


SCHAMYL. 


Ivoran. Les murides n’interrompaient leurs chants 
que pour faire des décharges sur l’ennemi. — A cha¬ 
que instant un homme tombait frappé mortellement, 
un pan de muraille s’écroulait soulevant des tour¬ 
billons de fumée et de poussière, mais les chants des 
fanatiques s’élevaient toujours vers le ciel. Pendant 
quatre jours et quatre nuits , sur tous les points 
d’Himri, le meme spectacle s’offrit aux regards des 
Russes, et les mêmes acclamations montèrent vers 
; Allah! 

C’était à désespérer. Le sol était disputé pied à pied; 
chaque halle des montagnards faisait un vide dans 
les rangs des assaillants ; il fallut prendre les redoutes 
une à une, forcer chaque sakia comme une forteresse, 
et quand enfin la ville tomba au pouvoir des ennemis, 
on trouva le cadavre de Khasi-Mollah entouré de tous 
ses murides : pas un ne manquait à l’appel ; ils n’a¬ 
vaient pu vaincre,* mais ils étaient morts ! 

Le mollah avait été atteint au moment où, tom¬ 
bant à genoux, il étendait une main vers le ciel, 
comme pour en appeler à sa justice contre ses oppres¬ 
seurs. A ses côtés gisait son principal muricle, Scha- 
myl, percé de deux balles et d’un coup de" baïon¬ 
nette, mort aussi selon toute apparence. 

Les Russes emportèrent le cadavre de Khasi-Mollah, 
comme un trophée, et laissèrent là celui du muride! 

Comment ce dernier parvint il à s’enfuir? par 
quelle mystérieuse protection, par quel miracle d’au¬ 
dace ou de ruse échappa t-il aux vainqueurs ? — On 
ne l’a jamais su. — Mais quand cet homme, qu’on 
croyait tué par les balles russes, reparut quelque 
temps après, ce fut une admiration et un enthou¬ 
siasme universels. Son salut fut attribué à un mira¬ 
cle, et à partir de ce jour, il sembla happé d’un sceau 
providentiel, et devint le premier des murides auprès 
du successeur de Khasi-Mollah. 

La victoire ne raisonne pas; l’ivresse du triomphe 
grise comme un vin fermenté ; les Russes ne compri¬ 
rent pas la portée du succès qu’ils venaient de rempor¬ 
ter, et ils en compromirent imprudemment les ré¬ 
sultats. 

Ils crurent frapper les montagnards de terreur, en 
promenant dans leurs villages le cadavre de Khasi- 
Mollah : « Vous le voyez, disaient ils, votre prophète 
n’était point invincible, comme il vous l’avait fait 
croire ; le seul prophète invincible, c’est le czar , et il 
n’y a au monde que le czar, le seul représentant de 
Dieu ! » 

Ces paroles produisirent l’effet, ordinaire d’un bulle¬ 
tin russe; personne n’y crut; la vue du cadavre de 
l’iman vaincu réveilla ou entretint la colère des Cir- 
cassiens ; la haine s’enfonça plus profondément encore 
dans leur cœur, des conciliabules secrets eurent lieu, 
et tous jurèrent de tirer bientôt une vengeance écla¬ 
tante des crimes de leurs oppresseurs. 

Hamsad-Bey avait remplacé Khasi-Mollah. C’était le 
chef le plus éminent parmi ceux qui avaient embrassé 
la cause de ce dernier, mais il semblerait qu’il man¬ 
quait des qualités essentielles qui avaient distingué 
son prédécesseur. 

Hamsad-Bey, dit la Revue Britannique, n’avait ni 
le zèle religieux ni le génie militaire de Khasi- 
Mollah. Son gouvernement orageux ne constitue 
qu’un court épisode dans l’histoire de l’indépendance 
du Caucase. Scs efforts furent moins dirigés contre les 
Russes mêmes que contre les tribus lentes à lui prêter 
leur appui ou directement hostiles. Paeha-Biké, la 
khanesse de Chausach, avec ses trois fils, tenait tou¬ 
jours pour les Russes; or, il était impossible d’entre¬ 
prendre aucune opération importante contre ces der¬ 
niers, tant que les chefs de la moitié de l’Avarie 
seraient favorablement disposés pour eux. Un autre 
motif faisait fortement sentir la nécessité de porter un 
ccup dans cette direction. 11 était temps de décider si 
le traditionnel respect d’une tribu pour son prince ne 


devait pas céder à l’autorité spirituelle du murschide. 
Hamsad-Bey tenta l’expérience en faisant marcher 
une armée contre Chausach ; il fit plus, il attira deux 
des fils de Paeha-Biké dans son camp, où ils furent 
traîtreusement assassinés. Hamsad-Bey, prenant alors 
possession de l’aoul sans opposition, fit décapiter Pa- 
cha-Bilcé elle-même. Le troisième fils de la khanesse, 
Balatseh-Khan, encore enfant, fut adopté par le père 
d’un des chefs tués dans la mêlée qu’occasionna le 
meurtre des deux frères du jeune prince. 

Hamsad-Bey, après avoir ainsi violemment détruit 
l’idée de l’inviolabilité des princes de l’Avarie, fut im¬ 
molé lui-même à un préjugé plus profondément en¬ 
raciné encore, la vengeance dü sang. On excita contre 
lui une formidable conspiration, et il fut assassiné 
dans la mosquée de Chausach. Cet assassinat fut suivi 
d’un massacre général des murides, dont trente seu¬ 
lement parvinrent à se réfugier dans un fort bâti en 
bois, le château des-khans, où ils firent une défense 
désespérée. Les assiégeants finirent par emporter la 
place, et tous ses défenseurs périrent, à l’exception de 
Schamyl, qui,cette fois encore, échappa mystérieuse¬ 
ment à une mort certaine. Bientôt on le vit à la tête 
des forces dispersées de Hamsad-Bey; il attaqua Had- 
ji-Murad, qui recherchait l’alliance'des Russes, et s’é¬ 
tait fortifié dans Chausach. Le premier assaut échoua ; 
le second ne fut pas plus heureux, mais lladji-Murad 
voyant qu’il lui serait impossible de tenir plus long¬ 
temps tète à son opiniâtre adversaire, dépêcha de 
pressants messages à Rosen, le commandant russe, 
-qui fit les dispositions nécessaires pour le secourir im¬ 
médiatement. La contre-mesure prise par Schamyl fut 
de mettre en campagne cinq ou six de ses émissaires 
avec ordre de chercher partout Balatseh-Khan, de lui 
couper la tète et de la jeter dans le Koissu. Cet ordre, 
exécuté à la lettre, ôta à la Russie le prétexte qu’elle 
donnait à la guerre, celui de rétablir l’héritier du 
khanat d’Avarie. 


IV. 

Scliamyl. 

Schamyl est le héros de l’indépendance du Caucase; 
depuis qu’il a pris en main la cause de ce peuple hé¬ 
roïque, son ardeur ne s’est pas ralentie un instant ; 
il a poursuivi son œuvre avec une infatigable fermeté, 
et quand on considère les faits accomplis par cet 
homme depuis une vingtaine d’années, on se de¬ 
mande avec admiration ce que l’on doit le plus admi¬ 
rer de son courage ou de son génie. 

Schamyl est né à Himri, en 1797. Tout avait con¬ 
couru pour le préparer au rôle actif qu’il devait 
jouer un jour. Dès sa plus tendre jeunesse, son amour 
de l’étude, sa gravité, son intelligence l’avaient dis¬ 
tingué de ses compagnons. Des habitudes stoïques, 
une grande sobriété, une volonté ferme, une fierté 
indomptable, avaient suffisamment compensé les in¬ 
convénients de l’organisation délicate et faible qu’il 
tenait de la nature. En dépit de cette faiblesse de 
complexion, il ne reculait jamais devant les plus ru¬ 
des fatigues, se livrait comme les jeunes gens de son 
âge à tous les exercices du corps, et ne manifestait 
jamais qu’une seule ambition, celle de l’emporter sur 
ses camarades. Souvent dans les luttes qu’il enga¬ 
geait avec ces derniers, s’il lui arrivait d’être vaincu, 
il se retirait triste, abattu, désespéré, et allait pleurer 
sa honte à l’écart. Un jour qu’il avait été attaqué et 
blessé par plusieurs de ses rivaux, il en ressentit une 
si vive douleur, qu’il faillit, dit-on, se laisser mourir 
plutôt que de révéler ce qu’il considérait comme une 
disgrâce. 


















SCHAMYL. 


7 


Il avait étudié longtemps chez un mollah d’une 
grande renommée, Dscheial-Eldin. C’est lui qui 
expliquait le sens mystérieux que le Prophète a caché 
dans les versets du Koran. De bonne heure, on déve¬ 
loppa chez lui l’enthousiasme religieux, il s’imprégna 
peu à peu des préceptes de la philosophie arabe, et fut 
initié ainsi aux mystères du souféisme. 

Schamyl a toujours conservé une profonde tendresse 
pour celui qui, le premier, a ouvert son esprit à la 
science. Dscheial-Eldin vit encore, et parvenu à un 
grand âge, il reçoit du Sultan-Prophète les mêmes té¬ 
moignages de respect et d’obéissance. 

Il est d’une taille moyenne; ses cheveux sont 
d’un blond ardent; ses yeux, couverts de sourcils 
noirs et épais, lancent l’éclair; sa barbe est presque 
blanche. 11 possède l’éloquence entraînante et persua ¬ 
sive des peuples d’Orient ; on a dit de lui : qu’il avait 
: des éclairs dans les yeux et des fleurs sur les lèvres. 

Le prophète a-t-il eu tout d'abord le pressentiment de 
sa destinée, et s’est-il préparé lentement au rang 
, qu’il devait occuper plus tard?— 11 est permis d’en 
: clouter. De pareils hommes naissent marqués de Dieu 
pour des desseins inconnus; l’avenir est fermé à tous, 

; et c’est le patriotisme seul qui a indiqué à Schamyl 
la voie dans laquelle il s’est jeté hardiment, en traî- 
: nant toute une vaillante population sur ses pas.— 
Le succès a noblement répondu à ses efforts.— Entre 
j les Cosaques impurs de la mer Noire et les héroïques 
défenseurs du Caucase, Dieu n’a pas dû hésiter. 

; Schamyl est l’inspiré de Dieu, disent les Circassiens 
1 fanatisés; il se retire souvent au fond d’une caverne 
où il demeure cinq ou six jours pour écouter les con¬ 
seils qu’un ange vient lui donner. 11 est un lion dans 
la guerre. Les Russes n’ont pu voir l’éclat de sa face, 
car, en entendant sa voix tonnante, ils se détournent, 

: et prennent la fuite. Avant peu de temps, aucun 
! Russe ne se montrera autour de nos montagnes. Le 
1 grand prince (Schamyl) l’a prédit, et ses prédictions 
ne mentent pas. 

Pendant quelque temps, Schamyl ne donna pas si¬ 
gne de vie, et se prépara dans une retraite et un 
silence apparents à la grande lutte qu’il méditait 
déjà. 

Plusieurs engagements eurent lieu cependant dans 
lesquels il ne fut pas d’abord heureux; toutefois il 
veillait et attendait le moment favorable. 

11 avait fixé sa résidence dans la petite forteresse 
d’Akhulgo. Quelques Russes faits prisonniers dans les 
dernières rencontres lui avaient servi a se faire bâtir 
une maison à l’européenne. Pendant plusieurs an¬ 
nées, il quitta cette résidence. Sans trésor, presque 
sans ressources, ne pouvant solder ses troupes, il 
était cependant plus puissant sur son peuple que s’il 
eût eu à sa disposition toutes les richesses de la terre; 
on le révérait presqu’à l’égal du Prophète : Dieu est 
grand, disaient les Circassiens., Mohammed est son 
premier prophète, et Schamyl est le second 1 Cha ¬ 
que jour son autorité s’étendait davantage; jamais 
chef n’avait exercé un pareil empire dans le Dag¬ 
hestan, chacun espérait en lui. 

On approchait alors de 1839. 

Récemment Schamyl avait éprouvé quelques échecs, 
etpouren atténuer l'effet, il avait, par ses murides, ré¬ 
pandu des proclamations nombreuses dans les mon¬ 
tagnes. Ces proclamations sont des modèles d’adresse 
et de tactique ; on y reconnaît le génie tout entier de 
l’homme qui devait tenir en échec la colossale puis¬ 
sance du czar. 

« Vous avez vu, disait-il, combien était faible le 
nombre de nos guerriers en comparaison des armées 
de l’ennemi, et cependant ces armées ont fléchi de¬ 
vant nous, car la force est avec les vrais croyants. 

« Les Russes ont pris Aschiltach et rasé ses murs. 
Allah l’a permis pour châtier votre incrédulité, car il 
j connaît toutes vos pensées et tous vos projets. Mais je 


me suis ri de la force de nos ennemis, je les ai chas¬ 
sés d’Aschiltach, je les ai écrasés à Tiletli, et j’ai 
tourné leurs efforts en confusion. Quand plus tard, 
le pacha (le général Fesi) avec sa grande armée s’est 
approché de Tiletli pour venger les morts, et quand, 
malgré notre courageuse résistance, il est parvenu à 
s’emparer de la moitié de l’aoul, en sorte que, jour et 
nuit, nous nous attendions à une bataille décisive; 
c’est alors que soudainement Allah a paralysé son 
bras et obscurci sa vue. Au lieu de profiter de ses 
avantages, il s’est hâté de reprendre le chemin par où 
il était venu. Nul n’a chassé nos ennemis que leur 
mauvaise conscience; c’est leur incrédulité qui a 
causé leur frayeur. Ils se sont enfuis, parce qu’ils 
n’osâient soutenir la vue des vrais croyants. 

« Faux est le regard des Russes ; mensongères sont 
leurs paroles. Nous devons détruire les œuvres de 
leurs mains, et les tuer eux-mêmes partout où nous 
les rencontrerons, dans les maisons ou aux champs, 
par la force ou par la ruse, en sorte que leurs essaims 
s’évanouissent de la face de la terre; car ils se multi¬ 
plient comme la vermine, et iis sont aussi venimeux 
que les serpents qui rampent dans le steppe de Mu- 
han. Vous avez vu la colère de Dieu les poursuivre. » 

Schamyl ne se borna pas à ces proclamations, il 
pressentait que la lutte allait recommencer plus ter¬ 
rible encore que par le passé, et il s’y préparait ave: 
une activité et une énergie sans seconde. 

Au baron de Rosen avait succédé comme comman¬ 
dant en chef de l’armée russe du Caucase, le général • 
Golowin. Celui-ci, instruit par les difficultés qu’avaient 
rencontrées ses prédécesseurs en allant chercher les 
montagnards sur leurs pics et dans leurs défilés, 
s’était borné à faire une guerre défensive. Le czar, 
impatient d’en finir, ne comprenant pas qu’une poi¬ 
gnée de montagnards pût arrêter ses armées nom¬ 
breuses, avait rappelé Golowin et l’avait remplacé 
par le général Grabbe. Ce dernier était un officier 
distingué, plein d’activité, et qui, las lui-même 
de tant d’hésitation vis-à-vis d’un adversaire qui pa¬ 
raissait si faible, résolut de frapper un coup décisif, 

En conséquence, il concentra neuf bataillons, dix-sept 
pièces d’artillerie, et marcha sur Akliulgo. 

11 voulait prendre le linn dans son antre. 

Schamyl vit le danger et tenta de le conjurer en 
faisant opérer une diversion; mais il fut battu une 
première fois sur le versant septentrional de la chaîne 
des Andis, et une seconde fois sur le versant méri¬ 
dional, à Arguacci. Enfin, défait de nouveau, il perd 
quinze cents hommes, et faisant retraite par l’Audi- 
Kossu,il court s’enfermer dans Akliulgo, avec ses 
principaux murides et guerriers. C’est là ce que vou¬ 
lait le général Grabbe; dès que Schamyl se fut retiré 
dans son aoul, il fit investir la place, et commença 
le siège. 


V. 


S!<5ge d’Aklialgo. 


Ce siège est un des plus importants et des plus 
meurtriers que le libérateur du Caucase ait eus à sou¬ 
tenir. Akhulgo était bâti sur des rochers inacces¬ 
sibles et d’un aspect si bizarre, que Bodenstedt l’ap¬ 
pelle une conception fantastique du diable, à qui 
Dieu semble avoir permis de la tailler en pierre. Scha¬ 
myl y avait accumulé des provisions de bouche et 
munitions de guerre. Trop bien instruit des effets de 
l’artillerie qui rendait les hautes tours plus formida • 















SCHAMYL. 


Schamyl. 


blés pour leurs défenseurs que pour les assaillants, 
et assisté par des déserteurs polonais, il avait entouré 
l’aoul de tranchées, de parapets, de chemins couverts, 
et perfectionnant même la construction des saluas 
qui sont d’ordinaire à moitié cachées, dans des exca¬ 
vations naturelles, il avait couvert Akhulgo de vé¬ 
ritables casemates. 

Du haut des fortifications l’œil embrassait les gor¬ 
ges profondes creusées au pied des rochers et cou¬ 
vertes de forêts impénétrables — spectacle inouï ! — 
des défilés d’arbres séculaires qui grimpent le long 
des montagnes, ou d’étroits et sombres cachots qui 
serpentent entre des murailles naturelles d’une éléva¬ 
tion prodigieuse : à droite et à gauche, des vallons 
d’une végétation féconde, avec leurs gigantesques 
décors de rochers, sentinelles de granit coiffées, 
comme dit le poëte, d’un turban d’éclairs et d’ava¬ 
lanches : çlus loin enfin, les solitudes empestées du 
Muhan, où rampent autant de maladies que de rep¬ 
tiles. 

C’est là queSchamyl avait établi son quartier gé¬ 
néral ; on était alors au commencement du mois de 


juin de l’année 1839. Le généralGrabbe avait fait des 
efforts inouïs pour concentrer la guerre autour des 
rochers d’Akhulgo, et dès le 9, la place se trouvait in¬ 
vestie. 

Les Russes espéraient réduire les défenseurs de la 
forteresse par la famine, mais ils apprirent bientôt 
que des munitions considérables s’y trouvaient accu¬ 
mulées, et ils durent renoncer à cet espoir. 

Le général Grabbe se décida dès lors à donner l’as¬ 
saut ; plus d’un mois s’était écoulé en hésitations de 
toutes sortes, et Schamyl en avait profité pour se 
fortifier. Toutefois, il ne pouvait se dissimuler que 
la situation était éminemment critique, et il put 
craindre un moment de finir comme son prédéces¬ 
seur, c’est-à-dire, d’être contraint de s’ensevelir sous 
les ruines fumantes de son aoul. 

Le 16 juillet, les hostilités commencèrent avec une 
certaine ardeur, et les Russes se virent repoussés 
avec des pertes considérables; mais le général Grabbe 
était opiniâtre, il avait juré d’avoir raison de cette 
poignée de fanatiques; il redoubla l’activité des batte¬ 
ries russes, et lorsque Schamyl, réduit aux abois, lui 

























SCHAMYL. 



On eût dit des furies vengeresses portées sur les nuages et semant la destruction. 


9 


fit offrir de imiter, il demanda le fils du prophète en 
otage et en garantie de sa soumission. 

Schamyl n’était pas sincère, quand il sollicitait la 
paix ; il comprit qu’il avait affaire à un homme de 
fermeté et de courage, il ne poussa pas plus loin la 
négociation, et attendit le prochain assaut. 

Le général Grabbe poursuivit ses succès. 

Avec les moyens redoutables dont il pouvait dispo¬ 
ser, l’issue du siège ne devait pas être longtemps 
douteuse. Le 17 août, les Russes s’emparèrent des ou¬ 
vrages extérieurs, resserrèrent encore le cercle dans 
lequel ils enfermaient Raoul, et pendant quatre 
jours Akhulgo devint le théâtre de combats acharnés. 

L’amour-propre des assiégeants était piqué au vif ; 
les assiégés avaient leur vie et leur indépendance à 
sauver. On connaissait les Russes, on savait avec 
quelle cruauté ils traitent d’habitude leurs prison¬ 
niers ; on se rappelait avec terreur les razzias san¬ 
glantes qu’ils avaient effectuées dans le Caucase à 
d’autres époques; il fallait vaincre ou mourir. Et 
puis, il se mêlait à l’ardeur des soldats de Schamyl 
une haine implacable pour le Giaour, un amour pro¬ 


fond de la liberté. — L’ardeur du sang animait les 
uns, l’ivresse du fanatisme exaltait les autres. — Ce 
fut la lutte du lion qui défend son antre contre le 
tigre! 

U y a dans l’histoire de la prise d’Akhulgo des faits 
d’une étrange énergie, et qui attestent, à force de 
cruauté et d’inhumanité, avec quel désespoir plein 
d’oubli les habitants de Raoul disputèrent le terrain 
aux chiens moscovites. Un témoin oculaire russe ra¬ 
conte ainsi un épisode de ce siège : 

« Peu de temps avant la fin du combat, suivant le 
capitaine, aujourd’hui le colonel Schultz, le plus in¬ 
trépide entre les braves, à la tête des débris de mon 
bataillon je gravis une montée escarpée. Le feu d’en 
haut avait cessé. Le vent dispersait les épais nuages 
de fumée qui s’étendaient comme un rideau entre 
nous et la forteresse. Au-dessus de ma tète, je voyais 
un certain nombre de femmes circassiennes, debout 
sur une petite plate-forme, en face du rocher que 
nous gravissions. L’approche lente mais continue de 
nos troupes leur annonçait trop sûrement leur des¬ 
tinée ; mais bien résolues à ne pas tomber vivantes 










10 


SCHAMYL. 


dans nos mains, elles employaient le reste de leur 
énergie à détruire les assaillants. Enveloppées par la 
fumée qui s’éclaircissait à mesure que nous gagnions 
du terrain, on eût dit des furies vengeresses portées 
sur les nuages et semant la destruction. 

« Dans la chaleur du combat, elles avaient rejeté 
loin d'elles leurs vêtements supérieurs ; leurs lon¬ 
gues et épaisses chevelures flottaient sur leur cou et 
leurs seins nus. Apres des efforts surhumains, qua¬ 
tre de ces femmes parvinrent à faire rouler sur nous 
un vaste quartier de roche, qui passa à quelques pas 
de moi avec un bruit de tonnerre, et alla écraser plu¬ 
sieurs de mes soldats. Je vis une autre femme les 
yeux un instant fixés sur la sanglante tragédie et 
son immobile spectatrice, saisir soudain le petit en ¬ 
fant qui se tenait accroché à ses vêtements, lui briser 
la tête contre un angle de rocher, et le lançant avec 
un cri sauvage dans Un précipice, s’y jeter après lui. 
Beaucoup d’autres femmes suivirent son exemple. » 

Cet épisode donne la mesure de l’exaltation qui 
régnait parmi les habitants d’Akhulgo ; les murides 
s’étaient battus avec le même courage qu’à Himri ; 
ils tombèrent en chantant les versets du Koran, le 
front ceint de leur turban blanc, serrés comme une 
vaillante et sainte phalange autour du prophète, et 
quand les Russes pénétrèrent dans l’aoul, ils n’y 
trouvèrent vivants aucun de ceux qu’ils y cirer' 
chaient. 

La stupéfaction fut profonde 1 

C’est Schamyl surtout que l’on aurait voulu décou¬ 
vrir ; on remua les monceaux de cadavres, on fouilla 
les environs, on visita avec acharnement les lieux 
circonvoisins qui pouvaient offrir un refuge aux 
fuyards, mais on ne trouva de lui aucune trace. 

Cette fois encore un mystère impénétrable envelop¬ 
pait cet homme et le protégeait... On l’avait vu ce¬ 
pendant, au plus fort de la mêlée , semant de toutes 
parts la mort et le carnage... Par quelle intervention 
avait il été sauvé?... C’était la troisième fois qu’il 
disparaissait mystérieusement, quand ses ennemis 
croyaient avoir le mieux pris leurs mesures. 

Le général Grabbe mit sa tête à prix, et aussitôt, à 
dix lieues à la ronde, des espions se mirent en cam • 
pagne, dans l’espoir de gagner la récompense pro¬ 
mise. 

Une nuit, le général russe se trouvait seul dans la 
tente qui lui servait d’abri, quand un homme du 
pays, un Tchétchène, demanda à lui parler. 

Ce Tchétchène était un homme d’une cinquantaine 
d’années ; il avait été muride, mais, maltraité un jour 
par le prophète, il avait juré d’en tirer vengeance. 

Cet homme était lâche; il s’était fait traître. 

— Que me veux-tu? lui dit le général Grabbe dès 
qu’il le vit entrer. 

Le Tchétchène s’inclina. 

— Maître, répondit- il, vous avez promis une récom¬ 
pense à celui qui vous livrerait le prophète. 

— Et je la promets encore. 

— Eh bien, cette récompense, c’est moi qui la ga¬ 
gnerai ! 

Le général fit un bond sur son siège et alla au Tchét¬ 
chène. 

— Tu as découvert la retraite de Schamyl ? demanda- 
t il vivement. 

— Oui. 

— Loin d’ici ? 

— Tout près, au contraire. 

— Où cela? 

— Dans Akhulgo. 

— Dis-tu vrai? 

— Si vous voulez me suivre, je vous y conduirai. 

Le général se leva à la hâte et suivit son guide avec 

quelques hommes des plus déterminés. 

Le trajet fut court. — Une demi-heure après, tout 


au plus, on arrivait sur les bords du Koissu, au pied 
de rochers inaccessibles. 

Le Tchétchène s’arrêta. 

— C’est ici, dit-il à voix basse. 

Et en parlant ainsi il indiqua au général russe une 
grotte creusée dans le flanc d’un rocher qui surplom¬ 
bait le Koissu, et où l’on n’avait accès qu’à l’aide d’une 
échelle. 

C’était là en effet que Schamyl s’était réfugié avec 
deux ou trois de ses fidèles; — seulement ils avaient 
retiré après eux l’échelle dont ils s’étaient servie. 

Le général Grabbe eut bientôt son plan arrête. 

Dès la nuit même, un nombre considérable de ca¬ 
valiers et de fantassins étaient postés autour du rocher, 
avec ordre de surveiller attentivement l’entrée de la 
grotte. Une ligne de sentinelles fut placée en outre le 
long des bords du Koissu, et toute communication se 
trouva dès lors forcément interceptée entre le dehors 
et la retraite de Schamyl. 

La nuit se passa au milieu de ces préparatifs, puis 
le jour suivant, puis l’autre nuit encore, jusqu’à deux 
heures environ du matin. 

Rien ne bougeait. L’entrée de la grotte était tou¬ 
jours béante, mais aucun incident ne vint donner lieu 
de soupçonner qu’elle fût habitée. 

Schamyl et ses murides attendaient. 

La deuxième nuit, cependant, vers deux heures du 
matin, la lune venait de se lever à l’horizon, glissant 
ses pâles rayons à travers l’ombre épaisse; les senti¬ 
nelles veillaient debout sous les armes; pas un souffle 
dans l’air, pas un cri, pas un murmure. 

En ce moment un muride parut à l’entrée de la 
grotte ; on le reconnut facilement à son turban blanc; 
on le vit se pencher à droite et à gauche avec précau¬ 
tion, comme pour s’assurer que le moment était op¬ 
portun, et un instant après, croyant sans doute le 
moment propice, aidé d’un de ses compagnons, il 
descendit un petit radeau, à l’aide de cordes, dans la 
rivière. Un des murides se laissa ensuite glisser en bas 
du rocher et donna un signal. Bientôt un second mu¬ 
ride prit la même route, et ne tarda pas enfin à être 
suivi d’un troisième personnage vêtu de blanc, comme 
l’était ordinairement le prophète. 

Un instant après, les amarres du radeau étaient 
coupées, et les fugitifs .descendaient le cours rapide 
du Koissu. 

C’est là ce que les Russes attendaient. 

A peine le radeau s’était-il mis en marche, que de 
tous les points des deux rives surgit une multitude 
d’assaillants, le fusil armé et la lance en arrêt : l’in¬ 
fanterie multiplia ses décharges; les Cosaques pous¬ 
sèrent leurs chevaux dans la rivière, et, après une 
défense énergique, les trois hommes du radeau furent 
égorgés. 

Les Russes chantèrent victoire, et portèrent en 
triomphe les trois cadavres à leur général. 

Seulement, quand on voulut s’assurer de leur iden¬ 
tité, on s’aperçut, avec une sorte de religieuse épou¬ 
vante, que Scliamyl manquait à l’appel... 

Pendant que l’attention se trouvait détournée de 
l’entrée de la grotte par le départ du radeau, Scha¬ 
myl s’était à son tour glissé le long de la corde, et, 
traversant le Koissu à la nage, il avait disparu dans 
les forêts du bord opposé. 

Le dévouement des trois murides sauvait ainsi la 
vie du prophète et l’indépendance du Caucase. 


YI. 

On Amour ds Schainyi. 

Akhulgo fut l’épreuve la plus rude de la destinée 
de Schamyl. Un moment, son grand cœur faiblit sous 














SCHAMYL. 


U 


le poids d’une si terrible calamité, et le doute cruel 
pénétra pour la première fois dans son esprit. 

Sa foi fut ébranlée. Il se demanda si Dieu l’avait 
réellement fait naître pour rendre la liberté à son 
pays, ou s’il devait passer comme un de ces obscurs 
murschides que la mort avait déjà moissonnés. Il avait 
fait un rêve sublime, et le jour de la réalité venait 
lui enlever une à une toutes ses illusions, jusqu’à la 
dernière. Il avait voulu soutenir une lutte insensée, 
et voilà qu’il était vaincu, que ses troupes étaient dis¬ 
persées, et que l’avenir s’assombrissait, présageant 
encore des jours plus mauvais. C’était à désespérer ! 

Pendant longtemps il erra au milieu des profon¬ 
deurs des forêts de l’Itchkérie, exposé à toutes les tra¬ 
hisons, vivant de racines, dormant dans les antres 
des bêtes fauves, sans trêve ni repos. Vingt fois l’a¬ 
battement s’empara de son cœur, et il fut souvent 
tenté de ne pas aller plus loin dans cette voie san¬ 
glante qu’il s’était ouverte, et dans laquelle il ten¬ 
tait d’entraîner son pays. 

Un soir, il s’était arrêté sur les bords d’un torrent 
impétueux, au pied d’une haute montagne, à deux 
pas d’une grotte creusée dans le roc. 11 avait marché 
toute la journée, il était accablé de lassitude et de 
faim : il y avait déjà un mois entier qu’il menait 
cette existence vagabonde. 

11 s’assit triste et pensif au seuil de la grotte, et 
promena un moment son regard sur les objets envi¬ 
ronnants, que les premiers voiles de la nuit com¬ 
mençaient à lui dérober. 

Tout bruit s’était tu; on n’entendait plus à cette 
heure de calme et de paix que le bruit du torrent 
qui allait se perdre dans quelque précipice prochain; 
mais ce bruit monotone et régulier était plutôt fait 
pour bercer la rêverie du prophète, et il prit sa tête 
dans ses mains, et il se mit à songer à tout ce qu’il 
avait fait jusqu'alors et à tout ce qui lui restait à 
faire 

Schamyl était seul au monde; il avait vécu jus¬ 
qu’alors sans ami, sans confident; il avait passé à 
travers les peuplades du Caucase éveillant l’admira- 
tion et le dévouement, mais jamais l’amitié, jamais 
Famour. 

Il était seul, et sa tête venait d’être mise à prix ! 

Combien de temps demeura-t-il dans cette atti¬ 
tude recueillie; Dieu le sait! La nuit était venue, la 
lune s’était levée à l’horizon, le plus profond silence 
régnait alentour; quand il revint à lui, qu’il re¬ 
monta de cet abîme amer du passé dans lequel il s’é¬ 
tait plongé un instant, il s’aperçut qu’il n’était pas 
seul à l’entrée de la grotte. 

Une femme se tenait debout à ses côtés. 

11 ne l’avait point entendue venir; son visage se 
dérobait sous un voile épais, elle semblait attendre 
avec recueillement que Schamyl lui adressât la parole. 

Ce dernier ne savait que penser de cette apparition; 
il se leva cependant, et s’approcha de la femme, en 
lui tendant la main : 

— Femme! lui dit-il d’une voix douce, depuis 
combien de temps es-tu ici, et que viens-tu y cher¬ 
cher ? 

— Il y a huit jours que je suis partie d’Akhulgo, 
répondit la femme, et depuis huit jours je suis à ta 
recherche. 

— Désires-tu donc gagner l’or des Giaours en leur 
découvrant ma retraite? 

— J’aurais déjà pu vingt fois te trahir, si je l’avais 
voulu. 

— Et tu ne l’as pas fait ? 

— Tu le vois. 

Schamyl la considéra un moment avec attention, 
puis l’ayant fait asseoir, il prit place à ses côtés. 

— Quel est ton nom? reprit-il bientôt après. 

— On m’appelle Asan. 

— Et de quel pays viens-tu? 


— Des bords du Terek. 

— Mais dans quel but? 

— Je voulais te voir. 

— Tu me connaissais donc? 

— Les échos du Caucase ne savent plus qu’un nom 
aujourd’hui, et c’est celui de Schamyl le prophète ! 

Schamyl tressaillit : la voix qui lui parlait ainsi 
avait une douceur sympathique qui pénétrait jus¬ 
qu’à son cœur; jamais encore il n’avait rien éprouvé 
de pareil. 

— Asan, lui dit-il alors avec une certaine vivacité 
qui ne lui était pas habituelle, es-tu sincère quand 
tu parles ainsi? 

— Tu doutes de moi? 

— Le cœur de la femme ressemble à une digue per - 
cée de mille brèches; il ne sait garder aucun des bons 
sentiments qu’Allah y a déposés. 

— Je n’ai jamais divulgué un secret. 

— C’est que peut-être l’occasion t’a manqué. 

— Tu me crois capable de te trahir ? 

— Pourquoi pas, Asan; n’es-tu pas une femme? 

Asan ne répondit pas, mais d’un geste à la fois no¬ 
ble et simple, elle écarta le voile qui cachait ses traits, 
et laissa voir à Schamyl son visage sur lequel cou¬ 
laient lentement deux iarmes silencieuses. 

Schamyl demeura confondu d’étonnement et d’ad¬ 
miration . 

Cette femmeétait belle et jeune, et malgré sa con¬ 
tenance modeste et retenue, un certain air de fierté 
digne éclatait dans son regard. 

Son œil, grand ouvert, était plein d’assurance et 
de sérénité, son front pur était couronné de candeur; 
elle avait à peine dix-sept ans. 

Ce qui frappait le plus en elle, c’était surtout la 
grâce, l’harmonie, la distinction native de sa physio¬ 
nomie. Il y avait de la Velleda dans son maintien. 
Avec une couronne de chêne au front, on l’eût prise 
volontiers pour une prêtresse de l’antiquité druidi¬ 
que. Cette vierge des montagnes, née sur les cimes 
neigeuses du Caucase, portait une robe de drap 
bleu, façonnée à la turque, dont le corsage, brodé de 
soie de diverses couleurs, s’entr’ouvrait sur le devant 
pour laisser deviner le trésor d’une gorge aussi blan¬ 
che que le marbre. 

Quand Schamyl eut admiré cette blanche et pure 
apparition,, il se sentit un moment plus ému qu’il 
n’eût voulu le paraître. 

— Tues belle, dit-il enfin, et bien heureux sera 
l’époux qui te choisira. 

Asan sourit, et remua la tète avec fierté : 

— Je mourrai vierge, répondit-elle avec un mou¬ 
vement dédaigneux des lèvres, car aucun de ceux 
que je connais ne m’a paru digne de mon amour. 

Il y eut un silence : Schamyl ne savait que penser 
de cette belle enfant qui était venue à lui à travers 
mille dangers et mille fatigues : quel sentiment l’a¬ 
vait soutenue dans ce voyage; était-ce la haine? était- 
ce la trahison? était-ce l’amour? 

Il frissonna. 

L’amour!... dans la vie si agitée qu’il avait menée 
jusqu’alors, ce sentiment n’avait tenu aucune place 
dans son cœur. La patrie avait eu toutes ses pensées; 
emporté par les événements, il n’avait pu un seul 
moment reposer son esprit ni son cœur; c’était un 
monde nouveau, des sensations nouvelles. 

Il passa sa main rapide sur son front, et resta 
quelques secondes pensif. 

Enfin, et comme un dernier doute pesait encore 
sur sa pensée, il fixa sur la jeune fille deux regards 
ardents qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond 
de son âme. 

— Asan, dit-il à voix lente, tu es venue seule vers 
moi? 

— Seule, répondit la jeune fille. 















12 SCHAMYL. 


— Cependant voilà huit jours que tu me cherches 
à travers les forêts de l’Itchkérie. 

— C’est vrai. 

— Et quel était ton but? 

La jeune fille rougit à cette question, et baissa les 
yeux pendant que Schamyl prenait une de ses mains 
dans les siennes. 

— Asan, dit ce dernier, pourquoi rougir ainsi, et 
trembler devant moi? 

— Je n’ose. 

— Est-ce donc que tu as peur? 

— Je ne sais. 

— Regrettes-tu de m’avoir trouvé? 

— Oh! non. 

— Est-ce le remords? 

— Ne le croyez pas. 

— C’est donc le plaisir alors? 

— Peut-être. 

— Enfant!... 

Asan fit un effort sur elle-même pour vaincre sa ti¬ 
midité et son émotion, et elle baisa pieusement les 
mains de Schamyl. 

— Tenez, lui dit-elle avec naïveté, j’ai dix-huit an¬ 
nées bientôt, et voilà cinq ans que j’entends parler de 
vous, de vos exploits, de votre génie... J’étais une 
pauvre fille des montagnes, destinée comme mes 
compagnes à partir pour Trébisonde, où des maîtres 
cruels m’auraient emmenée à Constantinople ! Je n’ai 
pas voulu de cette destinée qui paraissait séduire si 
fort mes compagnes, et je me suis enfuie. Moi, je ne 
reconnaissais qu’un maître au monde, le héros de ma 
patrie, le dieu de ces sauvages solitudes, et ce mai • 
tre, ce héros, ce dieu, c’est vous, Schamyl, vous seul ! 

En parlant ainsi la pauvre enfant s’était agenouil¬ 
lée aux pieds du prophète qui la releva avec bonté, 
presque avec amour. 

— Relève-toi, lui dit-il d’une voix attendrie, tu se¬ 
ras l’étoile de mes yeux, le cœur de mon cœur. Scha¬ 
myl comprend ton dévouement, et Dieu bénira ton 
amour! 

Et comme Asan pleurait encore, penchée sur sa poi¬ 
trine : 

— Ne pleure pas ainsi, ajouta-t-il, ne déchire pas 
ton voile, ne souille pas tes beaux cheveux ; j’étais 
découragé, et ta foi a relevé la mienne; tu seras mon 
conseil et ma joie dans ce rude labeur que j’accomplis, 
et c’est Allah sans doute qui t’a inspiré la pensée de 
venir vers moi, à cette heure de doute cruel... 

Le lendemain de cette rencontre Schamyl résolut 
de quitter les forêts qui lui servaient de retraite, et 
de recommencer les hostilités que sa disparition avait 
un moment suspendues. 

Les bruits les plus singuliers avaient couru sur son 
compte, à l’occasion de cette disparition. Aujourd’hui 
encore il n’est pas rare d’entendre raconter comme 
quoi Schamyl fut pris par les Russes, conduit à Saint- 
Pétersbourg, promu au grade d’officier et envoyé 
pour faire la guerre à ses compatriotes; mais s’étant 
pris de querelle avec ses supérieurs, il aurait quitté 
le service pour rentrer dans son ancienne condition. 
On parle même d’un officier moscovite tombé plus 
tard en son pouvoir et relâché par lui, en souvenir 
de l’amitié qui les avait unis à Saint-Pétersbourg. 
L’aventure a un fondement vrai, seulement ce n’est 
pas à Schamyl quelle s’applique, mais à Daniel -Bey, 
qui devint, en effet, général russe, et déserta pour 
passer sous les drapeaux de Schamyl, dont il est au¬ 
jourd’hui l’ami et l’aide de camp. 

Schamyl avait hâte de reparaître sur la scène, et 
d’appeler à lui toutes les forces actives des monta¬ 
gnes. Pendant huit jours il erra avec Asan à travers 
les forêts, craignant à chaque instant de donner dans 
quelque embûche. Enfin, après bien des hésitations, 
bien des fatigues, bien des terreurs, il parvint sur le 
territoire des Tchétchènes. Chez un homme comme 


Schamyl l’abattement n’avait pu être que passager; 
dès qu’il se revit au milieu des anciens compagnons 
de ses exploits, il retrouva toute son énergie, et rede¬ 
vint plus infatigable, plus audacieux qu’il ne l’avait 
jamais été. 


VII. 


La Mère .du prophète. 

Tout le pays fut inondé de proclamations portées 
par les murides, et, comme naguère, elles produi¬ 
sirent un effet presque instantané. — Il y a toujours 
de l’écho pour de pareils appels dans le cœur d’un 
peuple jaloux de sa liberté. 

« Au nom .d’Allah, disait le prophète, au nom d’Al¬ 
lah, le tout miséricordieux, dont la parole pleine de 
grâce coule comme une source sous les yeux du voya¬ 
geur altéré dans le désert, et qui a fait de nous les 
principaux piliers du temple de sa foi, les porteurs 
du flambeau de la liberté , guerriers de la grande et 
de la petite Kabardah , pour la dernière fois j’envoie 
vers vous des messagers pour vous rappeler vos ser¬ 
ments et vous décider à faire la guerre aux mécréants 
moscovites. Nombreux sont les messages que je vous 
ai déjà adressés, nombreuses les paroles que je vous 
ai déjà dites; mais vous avez dédaigné mes messages 
et vous n’avez pas rempli mes commandements. C’est 
pourquoi Allah vous a livrés vous-mêmes aux mains 
de vos ennemis et vos aouls au glaive et au spolia¬ 
teur; car le Prophète a dit : « Dieu traitera comme 
les pires des animaux les hommes qui ne veulent 
croire d’aucune manière. » 

« Ne dites pas : Nous croyons; nous avons tenu 
pour saints les enseignements du Prophète. En vé¬ 
rité, Dieu vous punira, menteurs que vous êtes ! 

« Ne dites pas : Nous accomplissons fidèlement nos 
obligations et nos prières, nous pratiquons l’aumône 
et le jeûne, comme il est écrit dans le Ivoran. En vé ¬ 
rité, je vous le dis, malgré tout cela, vous comparaî¬ 
trez la face noire devant le tribunal d’Allah. L’eau 
se tournera en boue dans vos mains; vos aumônes 
deviendront les gages du péché et vos prières des ma¬ 
lédictions. 

« Le vrai croyant a la foi dans son cœur et l’épée 
dans sa main; celui qui est fort dans la foi est fort 
dans le combat. Vous êtes plus dignes de malédictions 
que nos ennemis, car ils sont ignorants; ils errent 
dans les ténèbres; mais la lumière de la foi a été allu¬ 
mée devant vous, et vous ne l’avez pas suivie. 

« Pourquoi avez-vous douté de la vérité de ma 
mission? pourquoi avez-vous prêté l’oreille aux me¬ 
naces de l’ennemi plutôt qu’à mes avertissements? 
Est-ce moi qui ai réuni en un seul corps les tribus 
des montagnes, ou est-ce la puissance de Dieu opérant 
par moi des merveilles? Ne croyez pas qu’Allah soit 
avec le grand nombre; il est avec les bons, et les bons 
sont toujours moins nombreux que les méchants. 

« Regardez autour de vous. Voyez si mes paroles 
ne sont pas conformes à la vérité. N’y a-t-il pas moins 
de bons chevaux que de mauvais? N’y a-t-il pas moins 
de roses que de mauvaises herbes? N’y a-t-il pas plus 
de boue que de perles? plus de vermine que de bé¬ 
tail? L’or n’est-il pas plus rare que le fer? Et ne 
sommes-nous pas plus nobles que l’or, les roses, les 
perles, les chevaux et le bétail mis ensemble? Tous 
les trésors de la terre passeront, mais nous sommes 
immortels. Si les mauvaises herbes sont plus nom ¬ 
breuses que les roses , leur permettrons-nous pour 
cela, quand nous pouvons les arracher, d’étouffer les 




















SCHAMYL. 


13 


nobles fleurs? Et si les ennemis sont plus nombreux 
que nous, souffrirons-nous pour cela, quand nous 
pouvons les moissonner, qu’ils nous prennent dans 
leurs pièges ? 

« Ne dites pas : L’ennemi a conquis Tscherkei, dé¬ 
truit Akhulgo et pris possession de l’Avaria. Lorsque 
la foudre frappe un arbre, est-ce que tous les arbres 
courbent la tête et se renversent eux-mêmes de peur 
d’être aussi frappés? O hommes de peu de foi ! que ne 
prenez-vous exemple du bois vert ! En vérité, les 
arbres de la forêt vous feraient honte s’ils avaient 
une langue. 

« Ne vous étonnez pas que les infidèles s’accrois¬ 
sent si vite et mettent des troupes de plus en plus 
nombreuses en campagne pour remplacer celles que 
nous exterminons; car, je vous le dis, des milliers de 
champignons et d’herbes vénéneuses sortent de terre 
en moins de temps qu’un seul bon arbre n’en met à 
atteindre sa maturité. Je suis la racine de l’arbre de 
la liberté, mes murides en sont le tronc et vous êtes 
ses branches. En vérité, Allah retranchera les bran¬ 
ches pourries et les jettera dans le feu de l’enfer, car 
il est bon jardinier. 

« Repentez-vous donc et revenez parmi les guer • 
riers de la foi ; ma miséricorde et ma protection vous 
ombrageront. Mais si vous continuez de céder aux 
séductions de ces chiens de chrétiens à la chevelure 
de chanvre plutôt qu’à mes avertissements, j’accom¬ 
plirai certainement ce dont Khasi-Mollah vous a me¬ 
nacés autrefois. Mes troupes fondront sur vos aouls 
comme de noires nuées, et prendront de force ce que 
vous refusez de bonne grâce. Le sang marquera ma 
trace ; la terreur et la désolation suivront mes pas ; 
car où les paroles ne suffisent pas, il faut des actes. » 

Comme on le voit, le prophète se remettait à prê¬ 
cher laguerresainte; il ne s’en rapportait pas d’ail¬ 
leurs à ses murides, et pendant que ces derniers allaient 
d’un côté, il alla lui-même visiter certaines tribus 
qui paraissaient devoir être moins faciles à entraîner. 

A ce moment, la Tchétchénie se voyait plus parti¬ 
culièrement menacée par les Russes, et déjà elle avait 
prêté l’oreille à des propositions de paix qui lui 
avaient été faites. Schamyl le savait, mais il.ne vou¬ 
lut en rien faire paraître. Seulement nul n’ignorait 
qu’il avait juré de punir de mort quiconque oserait 
parler de se soumettre aux Giaours moscovites. 

Les Tchétchènes se trouvaient donc fort embarras¬ 
sés, et quoique fort désireux de faire la paix avec 
l’ennemi, ils n’osaient cependant faire part de leurs 
désirs à Schamyl. Plusieurs fois déjà ils s’étaient as¬ 
semblés en conciliabules secrets, et toujours la peur 
avait arrêté leurs résolutions. 

D’ailleurs, tous les Tchétchènes n’étaient pas du 
même avis, et quelques-uns des guerriers qui avaient 
blanchi dans ces luttes du patriotisme contre l’op¬ 
pression , soutenaient de leurs discours le courage 
chancelant des uns, ou gourmandaient la lâcheté 
égoïste des autres : « Où est notre pays, disaient-ils 
avec amertume ? où sont les milliers de tentes qui 
abritaient la tête de nos peuples ? où sont nos trou¬ 
peaux? où sont nos enfants? Ah! les Moscov , Tuna- 
Moscov ont jeté leur cendre aux quatre vents du ciel ! 
Et tel sera votre destin, ô enfants des Adighé (c’est le 
nom que se donnent les Circassiens), si vous cessez 
de tirer l’épée contre les oppresseurs. Voyez vos frè¬ 
res, les Jugouches, les Ossèthes, les Goudamakaris, 
les Awares, les Mirtdyeghis, autrefois si puissants, 
et dont les sabres s’élancaient d’eux-mêmes hors du 
fourreau, lorsqu’on parlait de courber la tête sous 
un joug étranger ; que sont-ils maintenant ! des 
esclaves! O Adighé! c’est parce qu’ils ont laissé aux 
Tuna-Moscov le libre passage de leur territoire. Ils 
bâtirent d’abord des maisons de pierre pour 'leurs 
soldats, puis ils volèrent les terres aux habitants 


trompés, les dépouillèrent de leurs armes, et enfin les 
forcèrent à grossir les armées oppressives. 

« J’entends dire que le grand-padiscliah des mers 
et-des Indes nous a tendu la main de l’alliance ! Sou¬ 
venez-vous de votre indépendance et ne permettez 
jamais à un étranger de vous mettre le joug sur le 
cou. Vous avez déjà permis aux Osmanlis de bâtir de 
fortes maisons sur vos côtes ; que vous ont-ils donné 
en retour? la guerre et la peste pour dévorer vos en¬ 
fants; puis, à l’heure du péril, ils se sont enfuis, vous 
laissant seuls pour arrêter le torrent qui se précipi¬ 
tait sur vous. 

« Quelques semaines encore et mon corps infirme 
sera réduit en cendres, mais mon âme montera à la 
demeure de mes pères, la terre des bienheureux; là, 
elle criera vengeance contre nos persécuteurs devant 
le grand Tkha, l’esprit éternel. Quand ceci arrivera, 
ô Adighé, protégez les restes de mon peuple!... » 

C’est ainsi que parlaient les anciens, et leurs pa¬ 
roles ébranlaient bien des convictions; mais que peut 
l’autorité de la vieillesse et de la raison contre les 
conseils de la peur? Les Tchétchènes étaient mus par 
leur seul intérêt personnel ; ils ne pensaient pas à la 
patrie ; ils craignaient pour leur vie, ils faisaient bon 
marché de leur liberté. 

Cependant, ainsi que nous le faisions observer, les 
malheureux Tchétchènes ne se dissimulaient pas le 
péril de la situation; ils étaient bien résolus à en¬ 
voyer une ambassade à Schamyl pour le prier de ve¬ 
nir à leur secours ou de les autoriser à se soumettre ; 
mais quels étaient ceux qui oseraient aller porter de 
semblables paroles au redoutable prophète? 

Enfin on se décida à tirer au sort le nom des am¬ 
bassadeurs, et le sort tomba sur quatre hommes de 
l’aoul de Gunnoi. 

Une fois désignés, il n’y avait plus à reculer, et les 
quatre ambassadeurs se mirent aussitôt en route pour 
Dargo, qui était alors la résidence de Schamyl. 

Au nombre de ces quatre hommes, il y en avait 
un, âgé d’au moins dix années de plus que les autres, 
et qui paraissait exercer par son âge autant que par 
son expérience une grande influence sur ses com¬ 
pagnons. Comme les autres,il savait les dangers de la 
mission dont il s’était chargé, et pendant le trajet, 
il ne cessa de chercher un moyen de sortir sain et 
sauf de la position critique dans laquelle il se trou¬ 
vait enfermé. D’ailleurs, à mesure qu’ils approchaient 
de Dargo, les chances de succès leur paraissaient de 
plus en plus faibles, et les suites d’un échec.plus ter¬ 
ribles. 

Ils réfléchirent. 

Ils savaient quel’iman habitait l’aoul avec sa mère, 
pour laquelle il nourrissait une sorte de vénération ; 
la khanesse (nom qu’on donne à la femme ou à la mère 
d’un khan ou chef) passait généralement pour être 
très-sensible à l’appât de l’argent, et les quatre mes¬ 
sagers, sur l’insinuation qui leur en fut faite, résolu¬ 
rent de la gagner à l’aide d’un don considérable. 

Le moyen était bon, et il réussit. 

La khanesse se laissa facilement séduire, et elle 
promit de saisir la première occasion pour entretenir 
son fils de la mission des quatre Tchétchènes. 

Un soir donc que Schamyl, plus sombre et plus ré¬ 
servé encore que de coutume, s’était accoudé pensif 
sur la plate-forme de sa demeure, et laissait son re¬ 
gard incertain plonger dans les profondeurs pleines 
de verdure que dominait l’aoul, sa mère s’approcha 
doucement de lui, et s’appuyant familièrement sur 
son épaule, elle lui montra, au loin, les pics neigeux 
du Caucase qui étincelaient aux premières clartés de 
la lune. 

— Mon fils, dit-elle d’une voix émue, vous êtes 
triste et préoccupé, ce soir? 

— Oui, ma mère, répondit Schamyl en passant sa 













SCHAMYL. 


14 


main rapide sur son front comme pour en chasser 
une pensée importune. 

— Cette guerre que vous soutenez avec tant d’éner¬ 
gie lasse votre courage et ébranle votre foi. 

— Je ne sais... 

— Vous êtes pâle, Schamyl. 

— C’est l’insomnie sans doute. 

— Vous êtes triste aussi. 

— C’est le doute peut-être. 

Il y eut un moment de silence. 

Depuis quelque temps le héros de la Circassie avait 
été bien cruellement éprouvé ; le dernier revers d’A- 
khulgo avait déchiré son grand cœur , et bien qu’il 
eût puisé dans son amour pour la patrie assez de 
force pour recommencer la lutte, cependant cette 
-crise l’avait, à de certaines heures, trouvé abattu et 
découragé. 

Sa douleur avait été profonde, d’autant plus amère, 
qu’il s’était vu contraint de la cacher à tous les re¬ 
gards. 

Il n’avait versé aucune larme, proféré aucune 
plainte. La blessure qu’il portait dans son cœur s’élar¬ 
gissait et devenait d’instant en instant plus profonde; 
mais aucun symptôme de douleur ne se trahissait sur 
son visage. Son pas s’appuyait aussi ferme dans le 
chemin qu’il parcourait, son front s’éclairait, au 
contraire, d’un nouveau "rayonnement d’amour di¬ 
vin , et le sourire de sublime tristesse qui restait 
stéréotypé sur ses lèvres pâlies disait assez quelle 
charité puissante, quelle rms'ricordieuse sensibilité 
reposaient encore dans son âme. Il était prêt à de 
nouvelles luttes , et ne songeait déjà plus aux ter¬ 
ribles combats qu’il venait d’essuyer. 

— Schamyl, reprit alors la khanésse, cette guerre 
que vous soutenez contre un ennemi redoutable épuise 
vos forces et votre enthousiasme ; chaque jour les 
amis que vous avez sauvés, et pour lesquels vous avez 
versé votre sang généreux, vous abandonnent et vous 
trahissent; encore quelques jours peut-être, et vous 
aurez le sort de Hamsad-Bev. O mon fils, le rêve que 
vous avez fait n’était pas de” ce monde, et maintenant 
il m’arrive souvent de demander à Allah qu’une paix 
généreuse vienne mettre fin à toutes les souffrances 
que je vous vois endurer pour une patrie ingrate et 
déshéritée. 

Schamyl se retourna vivement vers sa mère sur les 
dernières paroles qu’elle venait de prononcer, et un 
éclair fauve sillonna son regard. 

— Mère, lui dit-il en saisissant ses deux mains 
dans les siennes, on vous a parlé. 

— Moi ! 

— Ne me cachez rien. 

— Je vous jure. 

— Oh! ne jurez pas, ma mère : il y a depuis deux 
jours à Dargo quatre hommes du pays des Tchétchè¬ 
nes; ces hommes sont venus ici pour des desseins 
mystérieux. 

— Qui vous l’a dit? 

— Je les ai devinés. 

— Quand cela serait. 

— Les lâches ! 

Schamyl réprima un geste violent, quitta la plate¬ 
forme et rentra dans sa demeure; et le lendemain 
quand les hommes de Gunnoi interrogèrent la kha¬ 
nesse sur le résultat de son entretien, tout ce que' 
cette dernière put leur dire, c’est que son fils avait 
résolu de prendre conseil d’Allah. 

En effet, dès le matin, on proclama dans l’aoul que 
l’iman, enfermé dans la mosquée, ordonnait à tout 
le peuple d’attendre dans le jeûne et la prière sa ré¬ 
apparition. 

Durant trois jours et trois nuits Schamyl demeura 
invisible, tandis que la multitude, prosternée à l’en¬ 
tour de la mosquée, restait en proie à une exaltation 
fanatique d’autant plus grande que les corps étaient 


épuisés de fatigue et de besoin. On se perdait d’ail 
leurs en conjectures sur les causes de ce jeûne et d 
ces prières, et l’on avait hâte d’apprendre la pensée 
secrète de Schamyl. 

Enfin, dans là matinée du quatrième jour, le pro¬ 
phète , entouré de ses murides et de ses gardes, les 
murlosigators , apparut sur la plate-forme de la 
mosquée. 

Son visage, habituellement impassible. é‘ait sillonné 
de rides profondes et soucieuses, et la pâleur de son 
front attestait la lutte douloureuse qu’il soutenait 
contre lui-même. Quelque chose d’inaccoutumé, se 
passait dans son cœur , et la foule avide, curieuse, 
inquiète, se rangea silencieuse et morne autour 
de lui. 

Schamyl se tourna alors vers le peuple, et ayant 
ordonné d’amener sa mère près de lui : 

— La volonté d’Allah soit faite! s’écria-t-il d’une 
voix émue, mais forte; peuple de Dargo, les Tchét¬ 
chènes ont conçu la pensée de se soumettre au Giaour 
moscovite ; ils ri’ont pas craint de m’envoyer des mes¬ 
sagers dans l’espoir d’obtenir mon consentement. 
Ces messagers, ayant la conscience de leur faute et 
n’osant paraître devant ma face, ont tenté la faiblesse 
de ma vieille mère qui s’est faite leur médiatrice. 
Secondé par vos prières, j’ai demandé à Mohammed, 
le prophète d’Allah , sa volonté souveraine, et sa 
volonté est que la première personne qui m’a parlé 
de soumission soit punie de cent coups du lourd 
fouet ; or, cette personne, c’est ma mère ! 

Un long cri d’étonnement et d’admiration fana¬ 
tique circula à ces mots dans tous les rangs de la 
foule assemblée; Schamyl ne tremblait plus”; l’exal¬ 
tation religieuse s’était emparée de lui aussi, et il fit 
signe à ses murides, qui saisirent la vénérable kha¬ 
nesse et la lièrent à l’un des piliers de la mosquée. 

Cent cris furent près de s’échapper de toutes ces 
poitrines haletantes et oppressées; mais la crainte de 
Schamyl, la honte de paraître faible, et lâche arrê¬ 
tèrent cis expressions spontanées d’amour et de com¬ 
passion, et tous se turent. 

Le supplice commença. 

La khanessen’avaitplusfaitentendreaucune plainte; 
le courage lui était revenu avec le remords de la faute 
qu’elle avait commise, et d’ailleurs, elle aimait son 
fils plus encore que la vie; elle se laissa attacher au 
pilier, et attendit. 

Seulement, la pauvre mère avait trop présumé de 
ses forces, car dès le cinquième coup, elle s’évanouit, 
dans les bras des murides. 

Tous les regards se tournèrent alors vers le pro¬ 
phète, mais déjà ce dernier s’était précipité aux ge¬ 
noux de la victime, en poussant des cris de douleur, 
et en baignant ses mains de larmes amères. 

— Dieu est grand! s’écria-t-il d’une voix formi¬ 
dable, et Mohammed est son prophète! il a entendu 
ma prière, et il permet que je subisse la peine à la¬ 
quelle ma pauvre mère a été condamnée... oh! je la 
subirai avec joie, saint prophète ! c’est une nouvelle 
marque de ta miséricorde envers ton serviteur. 

En parlant ainsi il se dépouilla rapidement de ses 
vêtements supérieurs, et ordonna aux murides de lui 
donner les quatre-vinat-quinze coups qui restaient à 
recevoir. — On était loin de s’attendre à un pareil 
dénoûment, il s’éleva en un instant une immense 
clameur d’enthousiasme, toutes les mains s’élevèrent 
vers le ciel, tous les fronts se penchèrent vers le sol, 
et l’émotion se prolongea longtemps encore après 
que le dernier coup de fouet eut déchiré les épaules 
du prophète. 

Quand le châtiment fut accompli, Schamyl se re¬ 
leva et promena son regard sur le peuple stupéfait 
qui l’entourait; puis, il" fit avancer les envoyés des 
Tchétchènes. 

Ces derniers avaient assisté à la scène étrange qui 











SCHAMYL. 


15 


venait de se passer; ils étaient presque morts de 
frayeur. Quand ils se présentèrent, les murides les 
reçurent le schaska au poing et le bras levé : justice 
allait être faite sans doute, et ils n’eussent jamais 
revu leur aoul deGunnoi, si l’on n’avait écouté que 
le sentiment populaire. Mais le prophète était là , il 
ordonna aux messagers, prosternés à ses pieds, de se 
relever, et leur dit avec le plus grand calme : 

— La volonté d'Allah soit faite! — Schamyl ne 
veut point de vengeance inutile, et il abandonne les 
lâches à leurs remords. — Retournez donc vers votre 
* peuple, hommes de peu de foi, et pour toute réponse 
aux propositions que vos amis ont osé nous faire, 
qu’ils apprennent de vous ce que vous avez vu! 

Les messagers courbèrent la tête sous ces paroles 
sévères, et passèrent en se retirant dans les rangs 
pleins de menace des gens de Dargo. Une fois rentrés 
dans Gunnoi, ils furent pour longtemps guéris de la 
pensée de faire la paix avec la Russie. 

Schamyl a donné ainsi cent exemples de courage, 
d’énergie et de fermeté sublime. 


VIII. 

Scliamyl législateur. 

Quand on étudie cette grande figure du prophète , 
quand on considère les immenses travaux qu’il a ac¬ 
complis , les luttes gigantesques qu'il a soutenues 
avec une poignée d’hommes et contre une puissance 
qui avait à sa disposition des moyens formidables, 
on se sent, malgré soi, frappé d’admiration devant 
tant de grandeur et d’héroïsme. Grâce au génie d’un 
seul homme, les bandes du Caucase, jusqu’alors in¬ 
soumises, divisées, jalouses l’une de l’autre, se sont 
unies dans un même sentiment, l’amour de la patrie, 
et elles forment aujourd’hui un peuple compacte, or¬ 
ganisé, inébranlable, une nation enfin, contre la¬ 
quelle viendront se briser tous les efforts de la Russie. 
La gloire de ce résultat inespéré revient tout entière à 
Schamyl. 

Le libérateur du Caucase n’a pas seulement joué le 
rôle d’un prophète inspiré, il a été de plus un législa¬ 
teur profond. En donnant des lois à son pays, Sclia- 
myl a peut-être fait plus encore qu’en relevant son 
courage, et en lui donnant la victoire. 

11 a organisé le pays sur des bases entièrement 
nouvelles. 

« Aujourd’hui le Daghestan est partagé en vingt 
districts, gouvernés chacun par un officier nommé 
INaïb, dont la mission est de maintenir l’ordre, de 
lever les taxes et les recrues, d’apaiser les querelles, 
de réprimer les vengeances et de veiller à la stricte 
observance du Scharyat. Cinq de ces districts sont 
placés sous un gouverneur unissant le pouvoir spiri¬ 
tuel au pouvoir temporel, et directement responsable 
envers Schamyl, qui accorde à certains de ses favo¬ 
ris seulement le droit de vie et de mort, tandis que 
les autres gouverneurs doivent en référer à l’iman en 
pareil cas. Chaque naïb a un lieutenant, un coadju¬ 
teur. Dans tous les aouls, un cadiou ancien est char¬ 
gé d’adresser des rapports réguliers à son naïb sur 
les événements importants , et d’exécuter ce qu’il 
peut recevoir de lui, tandis que le mollah de la même 
localité a la charge spirituelle de l’aoul. Tout homme 
capable de porter les armes jouit d’un libre accès 
près du cadi ou du naïb aux heures fixées pour les 
affaires. Dans chaque aoul, plusieurs bons chevaux 
sont constamment tenus sellés et bridés, et lorsqu’ar- 
rive un messager porteur d’un passe-port scellé par 


le naïb du district, le devoir du cadi est de lui fournir 
immédiatement un cheval frais et un guide jusqu’à 
la poste voisine ; les ordres de Schamyl se transmet¬ 
tent ainsi, avec la rapidité de l’éclair. 

« L’armée permanente, de cinq à six mille hommes, 
est formée de la manière suivante : dix maisons 
doivent fournir un cavalier : une maison arme l'hom¬ 
me et les neuf autres son cheval, son équipement ; 
elles pourvoient aussi à son entretien. La famille à 
laquelle il appartient est affranchie, tant qu’il vit, de 
toute taxe; mais il doit se tenir prêt, jour et nuit, à 
marcher au premier signal. Tous les hommes de 
quinze à cinquante ans sont en outre sujets à être 
appelés à la défense de l’aoul, et dans les cas extra¬ 
ordinaires, à l’armée générale. Dans ces derniers cas, 
chaque cavalier de dix maisons commande les hom¬ 
mes qu’elles fournissent à la levée en masse. 

« La garde du corps de Schamyl se compose d’un 
choix de murides nommés Murtosigators. Les plus 
chauds enthousiastes, des hommes entièrement dé¬ 
voués au prophète, sont seuls promus à ce poste, 
que les Circassiens regardent comme éminemment 
honorable. Le prophète place toute sa confiance dans 
les élus, et de leur côté, ils renoncent à tout autre 
lien et lui vouent leur vie. En temps de paix, les 
murtosigators sont les apôtres du prophète; en temps 
de guerre, ils constituent le noyau. le cœur de l’ar¬ 
mée , et ils sont la terreur des Russes, qui n’en ont 
jamais pris un seul vivant. 

« Dans l’origine Schamyl n’avait d’autres revenus 
que le produit de ses razzias. Aujourd’hui toutes les 
tribus lui paient une dîme annuelle, et lorsqu’un 
guerrier meurt sans laisser d’héritier direct, l’Etat 
hérite de la propriété. Schamyl a également confisqué 
ce qu’on pourrait appeler les biens ecclésiastiques 
dans le Leghistan , biens composés des dons des per¬ 
sonnes pieuses aux mosquées. Les mollahs reçoivent, 
en échange, un traitement régulier, et les derviches 
vagabonds, qui vivaient de ces fondations, ont été 
incorporés dans l’armée ou éloignes du pays. 

« Le grand principe financier de Schamyl est une 
extrême économie ; on dit qu’il amasse de grands tré¬ 
sors; mais s’agit il de récompenser une action vail¬ 
lante ou de gagner une tribu hostile, sa main s’ouvre 
largement. Il a fondé un système régulier de récom¬ 
penses et de décorations; il distribue des médailles, 
des épaulettes, et d’autres insignes. Son code criminel 
contient une gradation non moins exacte des châti¬ 
ments, depuis le haillon autour du bras droit, styg- 
mate attaché au lâche, jusqu’à la décapitation.—Dans 
certains cas, le coupable est fusillé ou poignardé.— 
Une justice impartiale et rigide caractérise tous les 
jugements de Schamyl. Depuis longtemps il serait, 
comme Hamsad-Bey, tombé victime des vendette 
ainsi créées contre lui, sans la vigilance et le dévoue¬ 
ment de ses murtosigators. » 

Tel est Schamyl... un héros! il porte l’avenir de 
tout un pays dans sa main, et les rapsodes futurs 
diront un jour la grande mission qu’il a accomplie. 
Aujourd’hui, les faits sont encore confusément rap¬ 
portés; pendant longtemps le bruit des prodiges de 
valeur de ces peuplades vagabondes est resté étroite¬ 
ment étouffé dans les gorges profondes de leurs mon¬ 
tagnes inaccessibles; les blessures faites à l’empire 
russe, les défaites essuyées par les Cosaques appre¬ 
naient seules au monde étonné le courage de la dé¬ 
fense; on se demandait avec stupéfaction quelle force 
surhumaine soutenait cette poignée de braves qui 
entretenaient là-bas, bien loin,une lutte insensée. On 
voyait partir des armées entières de soldats disci¬ 
plinés, traînant après eux une artillerie formidable, 
et on les voyait revenir mutilés, décimés, le front 
baissé, le cœur découragé. 

Ce qui faisait la force de ces fiers montagnards, on 
le sait mieux aujourd’hui ; le héros mystérieux, 














16 


S CI! AM VL. 



Elle écarta le voile qui cachait ses traits, cl laissa voir à Scliamyl son visage 


Sa résolution fut vite prise; il renonça aux fortifi¬ 
cations dont les Européens lui avaient donné l'idée 
dans le principe, et décidé à user de toutes les res¬ 
sources que la nature du sol lui offrait, il établit son 
quartier général à Dargo, aoul ouvert , situé sur le 
versant nord-est des Andis, dans la profondeur des 
forêts de l’Itchkérie. 

Dargo, comme Himri, est situé au milieu de rochers 
escarpés, au sommet d’une montagne vers laquelle 
on ne se dirige que par des défilés tortueux, à travers 
des forêts impénétrables. Schamyl avait transformé 
le pays en une vaste colonie militaire, et concentré de 
cette façon toutes ses forces sur un même point. Il 
avait résolu d’éviter avec soin toute rencontre avec 
les Russes sur un terrain découvert, et dès le com¬ 
mencement il put se convaincre de l’efficacité d’un 
pareil système. 

Le général Grabbe avait été encouragé par son pre¬ 
mier succès. La prise d’Alchulgo l’avait alléché, et 
quand il vit que Schamyl s’était retiré à Dargo, il 
voulut s’emparer de ce dernier aoul comme il s’était 
emparé du premier. 

C’est là que l’attendait Schamyl. 


l’iman redoutable, le dieu invincible de ce peuple, 
c’était Schamyl.... ! 

« Il avait des éclairs dans les yeux et des fleurs sur 
les lèvres. » Dieu n’abandonne jamais les opprimés; il 
est la suprême justice, comme il est la Vengeance ter ¬ 
rible! Le jour venu, il a suscité le vengeur attendu, 
et depuis dix années, le colosse russe use la gueule 
de ses canons et le fer de ses baïonnettes à entamer 
les rochers séculaires derrière lesquels se sont enfer¬ 
més les sauvages du Daghestan. 

Schamyl ri’a pas déserté une heure, une minute 
seulement la sainte cause qu’il avait prise en main ; 
il ne s’est laissé abattre par aucun revers, ni éblouir 
par aucun succès. Le lendemain du jour où Akhulgo 
futdétruit et rasé, il recommençait le combat avec une 
énergie nouvelle. Seulement, il avait compris à quel 
ennemi il avait affaire, et dès ce moment il changea 
de tactique. 

Jusqu’alors il avait loyalement accepté la bataille 
sur le terrain choisi par l’ennemi même; ce système 
avait pour inconvénient grave de l’exposer à de fré¬ 
quents échecs, et de l’empêcher de profiter des défenses 
naturelles que le pays mettait à sa disposition. 































SCHAMYL. 




Le ministre de la guerre, Tschernicheff, se trouvait 
alors dans le Caucase, et Grabbe n’était pas fâché de 
lui faire admirer de visu le système auquel il avait 
dû son précédent succès. Il concentra des forces consi¬ 
dérables, marcha à travers les forêts de l’Itchkérie, et 
vint mettre le siège devant Dargo. 

Schamyl avait été averti, et il ne tenta pas la moin¬ 
dre opposition ; il laissa l’ennemi s’avancer en toute 
sécurité, et quand il le vit bien engagé dans les 
défilés et les forêts, il tomba sur lui avec une telle 
furie que le général Grabbe eut toutes les peines du 
monde à regagner l’aoul de Gersel. — 11 avait perdu 
deux mille hommes et trente-six officiers. 

Schamyl avait pris sa revanche. La défaite d’Akhul- 
go était vengée ; Grabbe rentra en vaincu quand on 
l’attendait en vainqueur. L’année suivante, il fut rap¬ 
pelé et remplacé par le général Neidhart qui 1 , lui- 
même, dut céder la place au comte Woronzoff, gou¬ 
verneur de la Crimée. 

On était alors en 1845, l’année des plus glorieux 
exploits de Schamyl ; il allait avoir affaire à un ad¬ 
versaire redoutable, et c’est dans cette lutte surtout 


qu'il déploya toutes les ressources de son génie. 

Voilà neuf ans, dit M. Saint-René-Taillandier,que 
le prince Michel Woronzow et le prophète Schamyl 
sont en présence ; depuis cette époque l’héroïque au¬ 
dace de Schamyl n’a pas faibli. Depuis vingt ans, on 
avait envoyé à Tifflis des hommes éminents à divers 
titres, on n’avait pas encore trouvé le véritable gouver¬ 
neur du Caucase. Aucun des généraux russes, depuis 
Yermoloff, n’avait paru embrasser toute l’étendue de 
sa tâche. Paskewitch, connu par ses campagnes contre 
les Perses et les Turcs, méritait sa réputation d’admi¬ 
nistrateur irréfléchi. Rosen,au contraire, ne se distin¬ 
guait que comme un négociateur adroit. Golowin 
avait la dignité et le calme qui plaisent aux Orien¬ 
taux, mais ses facultés étaient médiocres. Neidhart 
était l’homme le plus consciencieux et le plus in¬ 
tègre !... 

Personne ne songeait au prince Woronzow, gou¬ 
verneur de la Nouvelle-Russie, qui passait pour être 
fort mal en cour. C’était une opinion accréditée en 
Crimée que le général avait autour de lui, dans son 
état-major, dans son palais, à sa table, des espions 


riîus. — I»PR1»BRIE WÀLDEB, iuje bohapartb, 44. 


2 




























18 


SCHAMYL. 


chargés de rapporter au czar toutes ses paroles, et / 
qu’on n’attendait qu’un prétexte pour destituer un 
homme dont l’indépendance avait excité d’implaca¬ 
bles inimitiés. La nomination de Woronzow au gou¬ 
vernement du Caucase fit tomber tous ces bruits. Ja¬ 
mais depuis Potemkin, le favori de Catherine II, un 
sujet russe n’a. été investi de pouvoirs aussi étendus 
que les siens. Le prince Woronzow a reçu du czar 
une autorité dictatoriale, et il commande toutes les 
provinces conquises entre le Pruth et l’Aras ; il a con¬ 
servé en effet, bien que gouverneur du Caucase, son 
gouvernement de la Nouvelle-Russie et celui de la 
Bessarabie. 11 a droit de vie et de mort sur les indi¬ 
gènes Il peut nommer et destituer à volonté tous les 
fonctionnaires jusqu’au sixième grade. Il peut distri¬ 
buer les récompenses et les décorations de l’armée sans 
les faire confirmer parle czar. Il peut enfin livrer aux 
tribunaux les f.mctionnaires et oflîciers de tout grade. 
Le czar, comme on le voit, a abandonné à son repré¬ 
sentant la plus grande partie de ses privilèges aristo¬ 
cratiques. Une telle faveur est sans exemple. Le ma¬ 
réchal Paskewitch lui-mème, quand il gouvernait la 
Pologne, n’avait pas une autorité comparable à celle 
du prince Woronzow... 

Les immenses pouvoirs de ce dernier lui ont sur¬ 
tout été donné.- pour mettre un terme, s’il est possible, 
à l’épouvantable corruption des fonctionnaires de 
tous ordres. Déjà, à plusieurs reprises, on avait fait jus¬ 
tice de bien (les abus. C’est ainsique, sous l’adminis¬ 
tration du baron de Rosen, son gendre, le prince Da- 
dian, apostrophé par le czar au milieu d’une revue, 
fut dégradé publiquement et condamné à quitter son 
brillant uniforme pour endosser la casaque au simple 
soldat. Les désordres, la concussion, le pillage des 
caisses publiques étaient presque passés à l’état de 
choses régulières. Le général Neidharf, le plus intè¬ 
gre des généraux, était taxé de protestantisme parce 
qu’il voulait tout voir de près ; armé de la souveraine 
autorité du czar, le prince Woronzow a procédé à son 
œuvre avec une resolution inflexible. L’étable d’Au- 
gias est aujourd’hui nettoyée en partie : des cen¬ 
taines d’officiers ont été dégradés, et quelques-uns 
de ceux-là occupaient les positions les plus hautes. 
Presque tous les fonctionnaires civils, préfets, sous- 
gouverneurs, administrateurs de districts, qui pil¬ 
laient à la fois le trésor public et les malheureux 
indigènes, ont été traînés devant les juges sur le banc 
des voleurs. La plupart des Adhigés lui sont dévoués; 
il envoie des présents aux chefs ; il leur donne même 
des secours en argent et leur fournit, par mainte con¬ 
cession habile, ie moyen de bien vendre leurs denrées 
sur les marchés moscovites. Quant aux Tchétchènes, 
il a compris que ce serait une duperie de vouloir 
nouer des relations amicales avec eux. Tant que 
Scharnyl sera vivant, il ne faut pas s’attendre à voir 
cesser la guerre sainte! 

Dès que Scharnyl se trouva en présence du prince 
Michel Woronzow, il comprit que les choses devaient 
changer, et que de nouvelles épreuves allaient 
ébranler le courage de ses montagnards. Cependant 
sa grande âme ne se laissa pas abattre un seul instant ; 
son énergie grandit au contraire avec le danger, et il 
se multiplia avec une étrange habileté pour faire face 
à toutes les attaques. 

Woronzow avait reçu de Saint-Pétersbourg des in¬ 
structions précises et des ordres formels. Le czar s’im¬ 
patientait d’une résistance qu’il ne pouvait compren¬ 
dre; il cherchait avec irritation la cause mystérieuse 
qui avait jusqu’alors paralysé les efforts de ses géné¬ 
raux, et il voulait venger une bonne fois les échecs 
peu honorables que l’on avait fait subir à ses armes. 

Malgré l’opinion de Woronzow, il fut décidé que 
l’on renouvellerait l'entreprise dans laquelle Grabbe 
avait échoué en 1842, et que l’on vengerait ainsi le 
désastre de l’armée russe. 


Woronzow partit donc de Wuessapuia avec dix 
mille hommes bien résolus, et s’engagea dans la gorge 
du Koissu, en prenant la direction de Dargo. 

Son intention était de suivre le versant oriental des 
Andis, de maintenir les communications ouvertes sur 
ses derrières par une chaîne de postes dans le Gombet 
et le Ssolo-Tau, de traverser les Andis, de descendre 
sur l’aoul de Dargo situé sur le versant occidental, et 
de revenir par fltchkérie. 

Le plan était bien conçu, et devait réussir, selon 
toutes les probabilités. 

On se mit en marche, plein d’espoir, et pendant les 
premiers jours, la campagne s’annonça comme une 
simple promenade militaire. 


IX. 


Massacre des Russes à Dargo. 


Rien n’est pittoresque comme les défilés de Retscliel, 
qui séparent le Gombet de fltchkérie Les Cosaques et 
les Russes,habitués à leurs steppes inféconds, ne pou¬ 
vaient rassasier leurs yeux des paysages variés dont 
le tableau mobile passait devant eux, à mesure qu’ils 
avançaient. Tantôt,c’étaient des forêts épaisses qui s’é¬ 
tendaient au loin dans les gorges baignées d’ombre, 
ou pendaient aux flancs des rochers aux formes bi¬ 
zarres et presque menaçantes; tantôt, c’étaientdes tor¬ 
rents qui, bondissant de cime en cime et secouant j 
leur poussière d’albâtre et leurs flocons d’écume, ve¬ 
naient tomber en mugissant dans quelque précipice j 
sans fond. Les sentiers étaient souvent étroitement 
resserrés entrelesflancs dedeuxmontagnesgigantes - j 
ques, ou,d’autres fois, ils allaient s’élargissant comme 
une route de grande communication. D’énormes cre ¬ 
vasses sillonnaient le sol, creusant à droite et à gauche 
des précipices redoutables, et de temps à autre on 
voyait passer à quelque distance les hôtes de ces soli¬ 
tudes éternelles, i’auroch, le chat sauvage, le lynx, 
l’ours, qui, inq ietset troublés, suivaient d’un regard 
fauve et irrité cette colonne humaine que leur sau¬ 
vage instinct leur désignait déjà comme une pâture 
prochaine. 

Il régnait de toutes parts un calme qui éloignait 
toute inquiétude, et la petite, armée de Woronzow 
avançait sans éveiller un écho dans ces déserts na¬ 
guère encore si redoutés. Bientôt l'avant-garde s’en¬ 
gagea dans les épaisses forêts du pays, et là encore 
le même silence, la même solitude les accueillit. 

.Tout être humain semblait avoir fui à l’approche 
des Russes; on eût dit que Scharnyl avait renoncé à 
la lutte, et qu’il laissait ses ennemis prendre paisible¬ 
ment possession de ses montagnes. Toutes les huttes 
étaient abandonnées, on ne rencontra t que des vil¬ 
lages presque déserts et muets , et les soldats qui s’a¬ 
venturaient à droite et à gauche pour sonder le pays, 
revenaient sans avoir rien vu. 

Le prince Woronzow avait compté sur une résis¬ 
tance énergique, il commença à s’inquiéter de ce 
calme qui lui parut plus menaçant que la lutte, et il 
fit donner l’ordre de n’avancer qu’avec les plus gran¬ 
des précautions. 

Au bout de quelques jours cependant, la face des 
choses changea sensiblement. 

De temps a autre, la route que suivait l’armée russe 
se trouva tout à coup barrée par d’énormes arbres 
renversés, qui formaient comme autant de barrica¬ 
des placées de distance en distance. Ces obstacles 
commencèrent à ralentir la marche de la colonne ; il 
s’y joignit peu après quelques coups de fusil tirés par 


















SCHAMYL. 


19 


les tirailleurs de Schamyl avec autant d’adresse que 
de ménagement. 

Ils ne brûlaient pas beaucoup de poudre, dit un 
officier russe, mais chaque coup abattait son homme. 
Les Circassiens sont avares de leurs munitions; les 
marchés de Trébisonde nous ont fait connaître à quel 
piix ils les achètent!... 

Les Russes ne faisaient plus guère qu’un mille à 
l’heure, tant les obstacles étaient devenus fréquents ; 
d’un autre côté, les tirailleurs se multipliaient sur 
leurs flancs, et cachés derrière d’épais massifs, ou 
perchés sur des cimes inaccessibles, ils tuaient sans 
pitié tout ce qui se trouvait à la portée de leurs 
armes. 

Il n’y a pas de guerre plus terrible que celle où 
l’on se bat contre un ennemi invisible et. insaisissable. 
Le sol est, dans le Caucase, merveilleusement disposé 
pour une guerre de ce genre , et Schamyl en avait 
tiré le meilleur parti. Chaque barricade nécessitait 
une lutte acharnée; elle retardait la marche des 
Russes , jetait le désordre dans leurs rangs , et per¬ 
mettait aux montagnards de les décimer sans danger: 
Schamyl l’avait bien compris. 

Cependant le prince Woronzow s’irritait de toutes 
ces lenteurs que la nature du pays et l'activité de ses 
adversaires opposaient à sa marche; il gourmandait 
les uns, châtiait les autres, s’en prenait à tous des 
retards qu’il rencontrait à chaque pas. Il s’était promis 
de s’emparer de Dargo; il espérait, grâce aux mesu¬ 
res arrêtées, que l’aoul 11 e pourrait tenir longtemps 
conti e l’artillerie qu’il traînait à sa suite , et il avait 
hâte d’envoyer un bulletin de victoire à Saint-Péters¬ 
bourg. 

Malheureusement pour le prince, son ennemi avait 
pris d’extrêmes précautions à ce sujet, et quand l’ar¬ 
mée qu’il commandait se présenta devant uargo, des 
colonnes de fumée l’enveloppaient comme d’un épais 
linceul! — Schamyl avait entassé dans les saklias 
toute la paille, tout le blé, tout le bois qu’il avait pu 
trouver, et il y avait mis le feu avant de se retirer. 

Le prince Woronzow établit son bivouac au milieu 
des ruines , pendant que le prophète canonnait s^s 
soldats des hauteurs d’une montagne voisine. Ce ne 
fut qu’après une vive attaque à la baïonnette que 
l’on parvint à le déloger de la position qu’il occupait, 
et que l’armée russe put se croire en sûreté. 

11 y avait loin de la réalité aux espérances que l’on 
nourrissait au départ sur l’issue de l’expédition : on 
s’attendait à de brillants faits d’armes, à des exploits 
sanglants; le tout se bornait à l’occupation d’une 
ville incendiée. 

11 y avait lieu d’être médiocrement satisfait. 

D’ailleurs la position était non-seulement pleine de 
dangers pour l’avenir, mais elle se trouvait encore 
tourmentée d’appréhensions pour le présent. 

Les provisions de la colonne s’étaient épuisées 
beaucoup plus vite qu’on ne s’y attendait, en raison 
des obstacles que l’on avait rencontrés en route, et 
des ruines au milieu desquelles on se trouvait con¬ 
traint de s’arrêter. Le prince Woronzow se fortifia à 
la hâte dans l’aoul ouvert, et certain de pouvoir se 
défendre, le cas échéant, contre une attaque impré¬ 
vue, il ordonna au général Klüke von lvlugenau de 
rebrousser chemin par le défilé de Uetschel, et d’aller 
chercher des vivres auprès de la première tribu 
alliée. 

Schamyl, qui veillait sur tous les mouvements de 
l’armée, ne mit aucun obstacle au départ de ce déta¬ 
chement, mais. en revanche, il prit toutes ses mesures 
pour le bien recevoir au retour. 

Les choses se passèrent d’abord, pour le détache¬ 
ment , comme elles s’étaient passées pour l’armée 
quelques jours auparavant. Klüke von Klugenau ga¬ 
gna une tribu voisine à petites journées et sans avoir 
vu le moindre ennemi, et il revint en toute hâte 


conduisant un convoi considérable de provisions de 
toutes sortes. 

Pendant les premières heures tout alla pour le 
mieux ; quelques tirailleurs isolésallaientet venaient, 
et envoyaient leurs balles du haut des rochers 
voisins; ces balles tuaient quelques hommes, mais 
n’empêchaient pas la colonne de poursuivre sa route 
Le général Klüke pouvait espérer rejoindre bientôt 
l’aoul, et il n’en demandait pas davantage. Malheu¬ 
reusement il ne devait pas en être ainsi.^ 

Le second jour, dès que le soleil s’élança de l’ho¬ 
rizon, les Russes aperçurent toutes les hauteurs qui 
les environnaient couronnées d’une multitude de Cir- 
cassiens. le fusil à la main, et dirigeant leurs canons 
sur le détachement. 

Le combat commença. 

Cette guerre de buissons, qui consiste à suivre son 
ennemi pas à pas, prudemment abrité du haut d’un 
rocher inaccessible, ou derrière des taillis impénétra¬ 
bles, est laseuleque les montagnards fassent actuelle¬ 
ment à la Russie; c’est aussi la plus meurtrière et la 
plus redoutable; on tire à coup sûr de cette façon; 
chaque coup porte, et toute balle qui s’élance du fusil 
va faire un trou dans les rangs ennemis. 

L’infortunée colonne eut comme un pressentiment 
de sa destinée, mais l’honneur militaire était engagé, 
et l’on ne pouvait reculer. 

On continua d’avancer. 

Jusqu’alors cependant, les montagnards s’étaient 
bornés à entretenir un feu bien dirigé, et qui faisait 
un mal considérable au détachement ; seulement d’in¬ 
tervalle en intervalle , on voyait passer à travers les 
arbres qui pendaient aux flancs des montagnes, ou 
sur les crêtes élevées des rochers, le blanc turban des 
murtosigators de Schamyl. — Le prophète était là!... 
le combat promettait d’être terrible. 

Tout à coup un mouvement considérable s’opéra 
sur les flancs de la colonne en marche; le feu redou¬ 
bla d’activité, un tournillon de poussière s’éleva, et 
les tribus rapaces du Leghistan et de la grande Tchét¬ 
chénie se précipitèrent sur les Russes, le schaska et 
le kuisclial à la main, et en poussant des cris de ven¬ 
geance. 

Rien ne peut donner une id A e de l’extrême impé¬ 
tuosité d’une charge de cavalerie circassienne, dit 
M. Spencer , un voyageur anglais : elle serait ef¬ 
frayante pour les plus braves troupes d’Europe, tant 
elle est exécutée avec la rapidité de l’éclair. Telle est 
l’admirable éducation de l’homme et du cheval, que 
l’on voit tous les jours les moindres soldats exécuter 
des tours de force supérieurs à tout ce que Ton n’a 
jamais vu en Europe, même sur les théâtres consa¬ 
cré^ aux représentations équestres. Par exemple, un 
guerrier circassien saute à terre, plonge son poignard 
dans le poitrail du cheval de son ennemi, et se "remet 
aussitôt en selle ; puis, se tenant debout, il frappe son 
adversaire ou met une balle dans le but qu’il vise, 
tout cela pendant que le cheval est au grand galop. 

L’impétuosité de l’attaque laissa à peine aux Russes 
le temps de se reconnaître ; toutefois ils se défendi¬ 
rent avec un acharnement qui dut coûter cher aux 
assaillants. Deux des plus intrépides généraux russes, 
Wiktoroffet Passek, moururent en combattant comme 
des soldats , c’est-à dire sous une grêle de balles et 
percés par des sabres circassiens, dans la mêlée gé¬ 
nérale. 

Ils ne pouvaient faire plus. 

Ce fut une véritable boucherie; Schamyl y com¬ 
mandait, dit-on, en personne, et, d’ailleurs, lestribus 
du Leghistan avaient pris leur élan, avides de sang 
et de pillage, et en ce moment aucune puissance hu¬ 
maine n’eût pu leur résister; tout ce qu’ils rencon¬ 
traient était foulé aux pieds ou tué sans pitié; c’était 
comme un ouragan, une trombe! Le général Klüke 
l’avait déjà éprouvé, et quand il comprit l’impossi- 













SCHAMYL. 


20 


bilité de défendre le convoi, il en sacrifia une partie 
et abandonna en même temps plusieurs canons. 

Malheureusement encore pour les Russes, en con¬ 
centrant leur colonne pour mieux tenir tête à l’enne¬ 
mi, une partie de l’infanterie légère tomba dans une 
embuscade. 

Schamyl avait l’œil sur tous les incidents de cette 
journée, et avec une merveilleuse spontanéité il tirait 
parti des moindres épisodes. 

Un trompette russe avait été fait prisonnier, il 
allait être tué ; Schamyl le fit venir. 

— Tu es à nous, lui dit-il d’un ton bref et du haut 
de son cheval tout fumant encore ; le sort t’a trahi, 
je puis te faire tuer. 

— Je le sais. 

— Mais je t’accorde la vie. 

Le trompette ne comprenait pas. Schamyl poursui¬ 
vit : 

— Seulement, lui dit-il, avant de t’éloigner, tu vas 
suivre ces deux hommes, et tu feras ce qu’ils te com¬ 
manderont. 

Deux murtosigators s’emparèrent alors du malheu¬ 
reux trompette, et l’emportèrent sur leur cheval 
jusque dans les profondeurs de la forêt. Une fois 
arrivés là, ils lui ordonnèrent de sonner le rappel 
des tirailleurs. 

Bon nombre de tirailleurs se laissèrent prendre à 
cette ruse; égarés, dans la nuit, par cet appel trom¬ 
peur , ils marchaient droit à la mort. Quand la co¬ 
lonne atteignit Dargo, elle se trouvait dans le plus 
déplorable état ; elle avait perdu plus de treize cents 
hommes. — Un grand nombre de voitures, et plus de 
trois cents chevaux et mulets chargés, étaient, en 
outre, devenus le butin de l’ennemi. 

Woronzow resta une semaine à Dargo, après quoi, 
il reprit la route qu’avait suivie Grahbe lors de son 
expédition. Nous n’en finirions pas, s’il nous fallait 
raconter tous les détails de cette campagne si désas¬ 
treuse pour les Russes. Schamyl traita le gouver¬ 
neur général comme il avait traité Kiüke de Kluge- 
nau , et l’armée se trouva réduite à une condition si 
misérable, que le comte dut faire halte dans l’aoul 
de Schangal. Il y aurait probablement fini ses jours 
avec cette armée affamée, si l’or russe n’avait gagné 
deux Tchétchènes qui se chargèrent d’une dépêche 
pour le général Freitay. Ce général, s’avançant à la 
tête de six mille hommes au secours de Woronzow, 
le tira de sa position désespérée, et la colonne attei¬ 
gnit enfin l’aoul de Gersel. 

Ses pertes s’évaluaient au moins à trois mille 
hommes. 

Cette guerre de guérillas est, comme nous le disions 
plus haut, la seule qui convienne à la nature du sol 
et à la nature des hommes qui l’habitent. Souvent on 
a vu les chefs entreprendre ainsi les expéditions les 
plus téméraires, les plus romanesques, et leur acti¬ 
vité et leur adresse leur assurent presque toujours le 
succès. 

Ainsi, quand les Russes tentent une expédition 
comme celle du prince Woronzow, jamais on ne s’op¬ 
pose à leur entrée dans les défilés, les rusés monta¬ 
gnards restent cachés durant des jours entiers, aux 
portes mêmes des forteresses, mais dès que les gorges 
se rétrécissent et que le terrain devient plus difficile, 
une fusillade bien nourrie se fait entendre, sans que 
l’on puisse voir les ennemis auxquels on a affaire ; 
peu à peu la fusillade augmente, c’est bientôt un feu 
roulant auquel il faut rester exposé; enfin, quand le 
moment leur semble favorable, des nuées de sauvages 
lesghiens ou tchétchènes se précipitent sur leur proie 
comme des tigres altérés de sang, et ne disparaissent 
qu’après avoir fait un terrible carnage et s’être char¬ 
gés de butin. 

Telle est la guerre du Caucase. 

Un ennemi invisible, impétueux, insaisissable, un 


sol coupé de précipices sans nombre, peuplé de ro¬ 
chers géants, un peuple que l’amour de l’indépen¬ 
dance et la soif des combats rendent presque toujours 
invincible : c’est une lutte insensée de la part de la 
Russie ! 


X. 


Une Visite à la résidence de Schamyl. 


Plusieurs voyageurs ont tenté à diverses reprises de 
pénétrer dans les montagnes de la Circassie, et d’ar- 
riyer ainsi jusqu’à cet homme dont la publicité a 
porté si loin le renom. Quelques-uns ont réussi, mais 
ce n’est qu’après des difficultés inouïes, en surmon¬ 
tant des dangers qui ont mis plusieurs fois leur vie en 
péril, qu’ils ont pu parvenir jusqu’à l’iman du Cau¬ 
case. Plusieurs de ces derniers nous ont laissé des ré¬ 
cits pleins d’intérêt; les détails abondent, et c’est là 
seulement que l’on peut chercher avec fruit des do¬ 
cuments propres à jeter la lumière sur cette grande 
individualité dont beaucoup parlent aujourd hui, et 
que bien peu connaissent. . 

Quelque temps après la révolution de février, deux 
voyageurs l’un Français, l’autre Anglais, partirent de 
Tifflis, un matin du mois de mai, et se dirigèrent à pe - 
tites journées vers les montagnes. Ils avaient pris avec 
eux quelques cavaliers des villages voisins ; ils sՎ 
taient, par précaution, armés jusqu’aux dents, et, 
pourvus abondamment de vivres et d’argent, après 
avoir recommandé leur âme à Dieu, ils étaient partis, 
insouciants et gais comme on peut l’être quand on a 
à peine trente ans, que l’on est seul au monde, et que 
l’on est sûr, en cas d’accident, de ne laisser derrière 
soi ni larmes ni regrets. 

Le Français s’appelait Octave, et il était peintre; il 
avait vingt-huit ans au plus; il avait quitté Paris au 
sortir de la révolution, et sans savoir précisément où 
il allait, il avait marché devant lui jusqu’à Marseille. 
A Marseille, il s’était embarqué sur un steamer qui 
l’avait conduit à Constantinople. De là, il avait sauté 
à Trébisonde, puis de Trébisonde à Tifflis. 

C’est dans cette dernière ville qu’il avait connu 
sir John Bentick — un singulier original !... 

Le gentleman avait trente ans à peine; il possédait 
à un haut degré cet extérieur particulièrement aris¬ 
tocratique qui semble être sinon le meilleur, du moins 
le plus incontestable privilège de la vieille noblesse 
d’Angleterre; il était grand, mince et fluet, et portait 
avec une réelle distinction les vêtements fort simples 
dont il était revêtu. 

Sir John Bentick s’était acquis parmi la haute aris¬ 
tocratie de son pays une réputation qu’il avait mis de¬ 
puis longtemps tous ses soins à justifier. Dès l’âge de 
vingt ans, il avait commis ostensiblement toutes les 
folies, toutes les excentricités qui mettent un homme 
à la mode de l’autre côté du détroit. — Le gentleman 
avait, du reste, une fortune telle qu’il pouvait, sans 
danger, se permettre les plus coûteuses extrava¬ 
gances. 

C'est lui qui possédait le plus bel hôtel de Londres, 
les plus séduisantes maîtresses, le plus délicieux yacht. 
Lord Seymour n’avait jamais eu d’aussi beaux che¬ 
vaux, lord Bolingbroke des grooms plus microsco¬ 
piques, lord Brougham de plus délicieux coupés. 

Avec une audace inouïe et qui ne s excuse que par 
le succès qu’elle obtenait, sir John Bentick avait in¬ 
troduit de notables changements dans les mœurs de 
la fashion britannique. L’été, il se faisait promener, à 







SCHAMYL. 


21 


travers les rues de Londres, dans un somptueux pa¬ 
lanquin qui arrivait directement de l’Inde, sur les 
épaules de quatre esclaves qu’il avait achetés exprès 
pour cet usage. Et nul, dans la perfide Albion, n’a¬ 
vait trouvé à redire à cette extravagance, tant la 
mode a d indulgence et de faiblesse pour ceux qui sa¬ 
vent exagérer ses caprices et renchérir sur ses élé¬ 
gantes folies. 

Sir John était parti d’Angleterre, un matin, après 
avoir perdu au jeu ses chevaux, ses yachts, son hô¬ 
tel et ses maîtresses. Le spleen l’avait pris au sortir 
du jeu ; il était monté dans le premier steamer qu’il 
avait trouvé, et s’en était allé. 

Il espérait ne plus revenir. 

Il avait parcouru ainsi la France, l’Allemagne, 
l’Autriche, la Hongrie, avait traversé toutes les villes 
russes du littoral de la mer Noire, et après avoir ré- 
solûrnent pénétré dans le Caucase, il venait d’arriver 
à Tifflis. 

Il y avait près d’une année qu’il avait quitté Lon¬ 
dres, et il allait poursuivre sa route vers les Indes, à 
travers l’Asie, quand il rencontra Octave. 

Ce dernier était précisément le contraire de John 
Bentick. Il voyageait avec amour, étudiait avec obs¬ 
tination, et recherchait avec ardeur tout ce que la vie 
peut offrir de jouissances intellectuelles et artistiques. 

Il plut à John dès la première entrevue ; il le dérida 
tout à fait à la seconde ; à la troisième, il lui avait 
voué une amitié et un dévouement à toute épreuve. 

— Vous venez de traverser le Caucase, lui dit un 
jour Octave d’un ton ironique, et c’est un des voyages 
qui me semblent le plus dignes de séduire un esprit 
intelligent. Mais vous avez négligé l’objet le plus cu¬ 
rieux à visiter. 

— Quoi donc ! fit Bentick étonné. 

— Il n’y a pas que des montagnes, des précipices, 
des défilés dans le Caucase... 

— Qu’y a-t-il encore? 

— Schamyl. 

L’Anglais remua la tête, et essaya un sourire. 

/ — Tenez-vous beaucoup à la vie, monsieur Octave? 
répondit-il flegmatiquement. 

— Mais certainement que j’y tiens. 

— Alors je ne vous engage pas à tenter de voir le 
prophète. 

— Et pourquoi cela ? 

— Parce que je l’ai tenté, moi! 

—- Eh bien. 

— Eh bien, je n’ai pas réussi. 

— Cela se voit. 

— Comment? 

— Puisque vous n’ètes pas mort... 

— C’est juste... 

Sir John sourit, et haussa les épaules. 

— Les Français sont tous les mêmes, reprit-il aussi¬ 
tôt; la vie est pour eux une plaisanterie, comme la 
mort... Mais c’est égal, j’en suis pour ce que j’ai dit. 

Pendant que son interlocuteur parlait, Octave avait 
paru réfléchir profondément : un nuage passa un mo¬ 
ment sur son front, puis il releva la tête, et jeta un 
regard singulier sur John. 

— Tenez, dit-il alors avec un accent de gaieté de 
bon aloi, voulez-vous, sir John, que je vous fasse une 
proposition. 

— Faites... faites, monsieur Octave. 

— Je ne vous connais que depuis peu de temps. 

— Cela ne fait rien. 

— Mais vous me plaisez. 

— Comme vous à moi. 

— Cela tombe à merveille... Eh bien, voyons, se¬ 
riez-vous fâché de voir Schamyl ? 

— C’est à-dire que je donnerais pour le rencontrer 
vingt-cinq mille livres. 

" — Cela ne coûtera pas aussi cher. 

— Tant pis... 


— Seulement, il y aura du danger. 

— Tant mieux. 

— Nous pourrons y laisser nos os. 

— Je ne les regretterai pas. 

— Ma foi... ni moi... 

— Alors, rien ne nous arrête ? 

— Absolument rien. 

— Nous partirons demain. 

— Demain, si vous voulez... 

Les préparatifs ne furent pas longs ; nos voyageurs 
prirent quelque argent, un costume complet de Cir- 
cassien, un fusil, des pistolets, et, munis d'une quan¬ 
tité de poudre et de balles suffisante, ils se dirigèrent 
vers les montagnes. 

Le trajet n’était pas exempt de dangers ; les envi¬ 
rons de Tifflis sont infestés de brigands de toutes na¬ 
tions dont l’unique industrie est de dévaliser le pas¬ 
sant, et, pour atteindre la Tchétchénie, il y a une 
bonne distance à franchir. 

Mais Octave et sir John étaient résolus ; ils avaient 
pris certaines lettres de recommandation pour les 
naïbs de la route, et, d'ailleurs, les hasards d’une ren¬ 
contre avaient été prévus, et l’un et l’autre savaient 
manier avec habileté le fusil dont ils étaient armés. 

Pendant les premiers jours, tout alla assez bien. 

Ilss’étaientfaitaccompagnerdetroiscavaliersindigè- 
nes, dont l’un était leur leounak (hôte) et devait leur 
servir de guide; et comme, après tout, ils n’avaient 
point encore quitté les peuplades soumises aux Russes, 
ils se trouvaient presque en pays de connaissance. 

La nuit, ils campaient dans quelque grotte, ou 
sous une tente dressée à la hâte; le jour, ils s’abri¬ 
taient sous les arbres des bois, ou sur le bord des tor¬ 
rents fougueux. 

Le spectacle de cette nature exceptionnelle plaisait 
singulièrement à Octave, et sir John lui- même y trou¬ 
vait un charme très-vif. Octave apportait d’ailleurs 
dans ce voyage toute la gaieté d’un enfant de Paris, 
et les heures passaient rapides sans laisser dans leur 
cœur le moindre germe d’ennui ou de regret... 

Et puis, le but du voyage exerçait sur leur esprit 
une étrange, fascination. 

Schamyl ! 

Ils allaient voir le héros du Caucase, le géant de ces 
montagnes qui avait arrêté l’élan du colosse russe, 
l’iman, le prophète, le demi-dieu ! 

Quels périls n’auraient-ils pas bravés pour attein¬ 
dre ce but ! 

Toutefois, quand ils eurent passé les limites des 
possessions russes, et qu’ils pénétrèrent sur le terri¬ 
toire de tribus sinon hostiles, du moins insoumises, 
nos deux voyageurs remarquèrent avec une sorte 
d’appréhension que certains détails ne se présentaient 
plus sous les mêmes couleurs. 

Leurs guides n’avançaient maintenant qu’avec une 
extrême circonspection ; de temps à autre, à travers 
les fentes des rochers qui surplombaient la route, on 
apercevait le regard curieux autant qu’inquiet de 
quelquesCircassiens armésjusqu’aux dents ; plusieurs 
fois, des interpellations leur furent adressées, aux¬ 
quelles ils se virent obligés de répondre, sous peine 
d’entendre une balle siffler à leurs oreilles... 

Octave riait de ces dangers dont son insouciance 
narguait la gravité ; mais sir John commençait à trou¬ 
ver 'ces retards et ces lenteurs fort désagréables : il 
ne comprenait pas bien pourquoi on n’avait pas en-, 
core posé de rail-way à travers ces gorges profondes, 
ou sur la cime élevée de ces montagnes; le millet au¬ 
quel il se voyait réduit pour toute nourriture, lui 
semblait plutôt fait pour des serins que pour des hom¬ 
mes, et il eût volontiers échangé toute l’eau des 
sources vives auxquelles il se désaltérait, contre un 
simple verre de whisky ou de porter. — L’absence 
prolongée du comfort finissait par lui donner une 
triste idée des mœurs de ces peuplades primitives. 










22 


SCHAMYL. 


Il ne fallut rien mo ; ns que la gaieté de son com¬ 
pagnon, et le nom magique de Schamyl, pour le rap¬ 
peler à la persévérance. 

Huit jours se passèrent de la sorte, pendant les¬ 
quels ils marchèrent presque sans interruption. 

Ils rencontraient fréquemment des lcoutnns ou fer¬ 
mes appartenant à des montagnards ennemis des 
Russes; la route était devenue difficile et montueuse, 
Lordée de rochers abrupts ou de bois épais, en sorte 
qu’il leur fallait à chaque instant descendre de che¬ 
val. Ces bois sont habités par des troupeaux de porcs 
sauvages qui se nourrissent de l’écorce du platane 
( fschinar ). arbre qui croit en foule et atteint quelque¬ 
fois une hauteur prodigieuse. 

Vers le soir du huitième jour, ils parvinrent à la 
montagne du Schbut,espèce de rocher presque impra¬ 
ticable, et au pied duquel ils s’arrêtèrent. 

Le lîounali qui les accompagnait leur conseilla alors 
d’envoyer un de leurs cavaliers vers l’aoul prochain, 
afin d’y faire connaître leur intention d’être présenté 
à Schatnyl, et d’attendre en cet endroit la réponse 
qui leur ser ait faite. 

Octave se rendit à cette invitation, et deux jours 
après on vint lui annoncer que des émissaires de 
Schamyl l’attendaient lui et son compagnon à une 
distance d’environ une lieue. Ils se remirent donc en 
marche et gravirent aussitôt le Schbut. 

Ils étaient partis à la pointe du jour, et ce ne fut 
qu’avec des difficultés inouïes qu’ils atteignirent le 
liourçiau, ou petite colline derrière laquelle une quin¬ 
zaine de Circassiens semblaient les attendre. 

Le lioimah et les deux cavaliers qui les avaient ac¬ 
compagnés .jusque-là refusèrent alors d’aller plus 
loin ; ils prétendirent qu’ils étaient en hostilité avec 
les gens de Schamyl, et qu’ils ne voulaient avoir rien 
de commun avec eux. Ils prirent donc congé de nos 
deux voyageurs, et s’éloignèrent en toute hâte. 

Octave fit entendre à sir John que le moment était 
venu de se montrer résolu et ferme, et ils s’avancè¬ 
rent d’un pas décidé vers le naïb de la troupe, qu’ils 
distinguèrent facilement *à la couleur jaune de son 
turban. 

— Salut, naïb!... s’écria Octave à haute voix, et 
dans la langue des Tchétchènes. 

— Salut à toi, hôte de mon maître ! répondit le 
naïb. 

fuis ils s’approchèrent l’un de l’autre, à pas lents 
et avec certaine circonspection, car il y avait des em¬ 
bûches à redouter. Quand Octave se trouva près du 
naïb, il s’élança vers lui, en présentant, la main, et le 
salua à la manière des montagnards du Daghestan. 

Le naïb demanda aussitôt à Octave et à sir John si 
leur intention était d’aller eux-mêmes trouver Scha ¬ 
myl, ou s’ils voulaient simplement lui faire parvenir 
quelque nouvelle. 

— Nous n'avons d’autre intention que celle de voir 
le prophète du Caucase, répondit Octave; le bruit des 
exploits de vos guerriers est venu .jusqu’en France et 
en Angleterre, et nous serions heureux d’être pré¬ 
sentés à votre chef. 

— Vos vœux seront exaucés! .. répondit le naïb, 
du moins ferons-nous notre possible pour cela... 

Sur ces mots, toute la troupe se leva, et l’on reprit 
la route à travers les montagnes. 

Sir John était satisfait; l’intérêt du voyage grandis¬ 
sait maintenant à chaque pas; l’aspect de ces guerriers 
du Caucase qui avaient vieilli dans une lutte héroïque 
lui inspirait un enthousiasme dont on croit généra¬ 
lement nos voisins d’outre-Manche incapables Cha¬ 
cun de ces hommes portait le front haut, l’œil fier, 
l’attitude noble, comme il convient à un peuple libre 
ou indompté; l’air vif et pénétrant des montagnes 
avait développé leurs membres robustes, le soleil avait 
brûlé leur visage aux traits caractérisés; c’était un 


monde nouveau,inconnu, que la liberté avait décou¬ 
vert et. qu’elle protégeait. 

Octave n’était ni moins ému, ni moins enthousiaste 
que son compagnon ; — seulement, il se mêlait à 
son admiration quelque chose d’amer et de troublé. 

Ce n’est pas sans une tristesse inquiète qu’il son¬ 
geait à l’avenir réservé à ces peuplades énergiques; 
Ja lutte qu’elles soutiennent est terrible, pensait il ; la 
Russie peut bien essuyer échec sur échec, défaite sur 
défaite; qu’importe! elle a de l’or et des soldats... elle 
peut ne jamais s’arrêter!... Qui sait! un jour viendra 
sans doute où la Circassie, lasse de tant de victoires, fi¬ 
nira par succomber sous les efforts sans cesse renouvelés 
de ses ennemis... et, dans cette hypothèse,à quoi aura 
servi tant de dévouement, tant découragé, tant d’hé¬ 
roïsme !... 

Octave en était là de ses réflexions, quand une voix 
s’éleva an milieu des vastes solitudes qu’ils traver¬ 
saient, et se mit à chanter une des légendes les plus 
connu s du Caucase. 

Tout avait fait silence à l'entour, et la voix chantait 
sur un rhuhrne monotone et doux, comme celui des 
mélopées sauvages des Indiens (1). 


I. 

« Ce qui faisait autrefois la gloire des princes de l’Ab- 
chasie n’est plus II n’y a plus, comme autrefois, de 
ces cavaliers intrépides formant la suite du prince, de 
CrS nuker ou serviteurs à cheval, hardis et fidèles. 
Jadis, par une nuit sombre, le voyageur pouvait s’en¬ 
dormir au carrefour de la forêt, sur une roche ou dans 
une gorge profonde, à deux pas de l’abime. Pendant 
ce temps, le vent sifflait, s’amusait, le railleur! à dé¬ 
tacher et à lancer dans l’abime soit un pin, soit un 
bloc de pierre. Le chacal poussait des hurlements, et 
se glissait sur les flancs de la montagne. Le bandit 
aventureux, l’oreille au guet comme un lièvre, aussi 
clairvoyant que le hibou dans les ténèbres, rampait 
lentement; il allait égorger le voyageur sans dé¬ 
fense . tout à coup le |»oignard s’échappait de ses 
mains et il roulait au fond du précipice. Malgré les 
dangers qui le menaçaient, le voyageur ne s’était pas 
réveillé. Qui donc avait protégé son paisible som¬ 
meil — qui? — La garde fidèle du prince, les vigi¬ 
lants et infatigables nuker ! Aujourd'hui, le voyageur 
n’oserait, plus s’endormir ainsi sous les voûtes som¬ 
bres de la forêt ; car on ne voit plus de pareils servi¬ 
teurs ; leur race a disparu ! 

Chatym, le serviteur aimé du célèbre Nussyr-Um, 
prince de Zebelda. district de l’Abchasie, était un de 
ces nuker dont nous venons de parler. 

Dur comme une lame de sabre, ferme comme une 
carabine, Chatym accompagnait partout son maître. 
Jamais le prince ne comptait ses chevaux ni ses trou¬ 
peaux de brebis ; il ignorait le prix de son collier 
d’or, le prix de ses armes et de ses poignards de Ko- 
rasan (2). C’était le fidèle Chatym qui veillait à tous 
ces détails, Chatym, la main droite, l’œil droit du I 
prince. 

Mais l’envie, cette rouille du cœur de l’homme, 
trouve toujours une place dans l’œil d’un ami comme 
dans celui d’un ennemi. « Eh! disaient entre eux les 
autres nuker du prince, pourquoi donc Chat ym est il 

(l)Nous empruntons coite légende à un opuscule dit major 
Warner sur Schamyl : elle est intitulée les Trois Proverbes, 
et donnera au lecteur une idée de la littérature caucasienne. 

(-2J Le Tclieikesse n'a, pour ainsi dire, pas d’antre richesse 
que ses armes; aussi l-s transmet-il comme uri héritage pré¬ 
cieux à sa postéri é. C’est dans le Caucase que l’on voit les 
sabres les plus riches, les poignards les plus rares, des lan¬ 
ces provenant du temps des croisades, des pistolets italiens 
avec des inscriptions latines, rappelant les noms de l’armu¬ 
rier et des premiers propriétaires. 
















SCHAMYL. 


23 


plus en faveur que nous? Est-ce que son sabre coupe 
les cailloux comme il coupe la chair du sanglier? 
Est-ce que sa carabine porte une mort certaine à 
chaque ballequ’il envoie?Satan a-t il affilé lui-même 
le tranchant de son poignard? — Là! là! repartit 
un jour Chatym, qui surprit les paroles envieuses de 
ses camarades ; avant de tirer, il faut bien observer le 
but, sans quoi toute la charge se perd... Vous ne 
pensez pas que plus on donne et plus on exige. Qu’un 
de vous autres commette une faute, le prince le 
chasse de son camp, et voilà tout. Mais moi, que je me 
rende coupable de quelque délit, et le jour même on 
dresse en l’air le timon d’un chariot, et on en fait un 
gibet, et adieu le pauvre Chatym! Ainsi vont les 
choses. Je suis un homme bâti comme vou£, je mar¬ 
che dans les mêmes chaussures, je suis sujet aux 
mêmes erreurs. Il y a parmi nous trois proverbes 
célèbres : Ne te fie pas aux amis ; — Ne con fie pas tes 
secrets aux femme ; — Ne prends jamais d'enfant adop¬ 
tif. Aujourd’hui, les camarades vous flattent, et de¬ 
main ils vous maltraitent. Voilà pour le premier 
point. Quant au second, chacun de vous en a fait 
l’expérience ; et pour le troisième, rien de plus facile 
que.de le prouver. J'ai moi-même adopté un enfant, 
le petit Asret, garçon qui n’est pas sans intelligence. 
Il a mangé mon pain, bu mon lait; eh bien, montrez- 
lui deux abasas (pièces de monnaie), et il vendra son 
père adoptif comme il ferait d’un vieux manteau de 
feutre usé jusqu’à la corde. — Bien parlé, Chatym, 
remarqua l’un des nulcer. Seulement cela ne peut s’ap¬ 
pliquer à toi. — Hum ! hum ! frères ; le soleil de l’Ab- 
chasie ne se lèvera pas dix fois à l’horizon avant que 
vous ne reconnaissiez, par mon exemple, la justesse 
de ces trois proverbes; car, quoi que vous en disiez, je 
ne suis pas plus que vous en dehors des règles com¬ 
munes. 

Là-dessus on se dit adieu, et chacun rentra dans 
sa demeure. 

Deux jours s’écoulèrent. Le prince partit pour la 
montagne, où l’attendaient de graves négociations, si 
graves qu’il ne put emmener avec lui, comme d’ha¬ 
bitude, son fidèle serviteur qui resta au logis, chargé 
du faucon favori du prince. 

JL 

— Qu’as tu donc ce matin. Chatym? Quel air sou¬ 
cieux et sévère! Pourquoi froncer tes noirs sourcils ! 
lui demanda sa jeune épouse en l’accablant de ca¬ 
resses. — J’en ignore moi-même la cause... je ne suis 
pas comme à l’ordinaire. Je pense... —■ Tu penses, 
étoile de mon âme, et tu ne veux pas me communi¬ 
quer tes pensées? — Je me méfie; car le cœur des 
femmes est infidèle. — Ainsi, tu me crois capable 
d’aller rapporter ce qui m’est confié. — Et pourquoi 
pas? n’es-tu pas une femme? 

Ainsi froissée dans son amour-propre, la jeune 
femme fit une petite moue avec ses lèvres de rose, 
puis elle alla se blottir à l’autre extrémité de la tente, 
en essayant de répandre quelques larmes. 

Le vieillard (nous avons oublié de dire que Chatym 
était vieux) sourit à ce spectacle. — Allons, ne te 
fâche pas, dit-il, le secret que tu brûles de savoir peut 
me coûter la vie. — Eh bien, ta vie ne m’est-elle pas 
plus chère que la mienne? — Je n’en doute pas.... 
Mais si, par hasard, tu te trahissais, bonsoir, Chatym ! 
— Non ! non ! s’écria la jeune femme en s'élançant 
vers son époux. Compte sur ma discrétion. Je conser¬ 
verai le secret aussi soigneusement que je conserve 
ma beauté —En ce cas, on peut se fier au serment.. 
écoute donc ce que j’ai à te dire. 

A ces mots, la curieuse enfant frissonna de plaisir ; 
Chatym parla en ces termes: 

« Hier, un de ces sorciers qui parcourent les villages 


est venu au camp. Tu sais que ces gens là sont au 
courant de tout. Impossible de leur rien cacher, ni 
les pièces d’or qui sont dans la poche, ni les pensées 
qui sont dans le cœur. Il se tourna vers moi, et me 
dit : « Tu es un brave garçon, Chatym. Tu astoujours 
eu du bonheur. Il y a pourtant une chose que Dieu 
t’a refusée : tu n’as pas d’enfant, et je sais que ta 
femme et toi vous en désirez depuis longtemps. » 

— Bah! Chatym ! comment cet homme connaît-il 
si bien ce que je pense ? 

— Ne t’ai je pas dit, âme de mon âme, que c’est un 
sorcier? 

— c’est vrai, et après ? 

Chatym continua : 

Donc il me dit : « Tu es un brave garçon ; aussi 
je veux te rendre service, et t’indiquer un moyen in¬ 
faillible pour avoir un fils. » 

— Un fils ! s’écria la jeune femme, qui, dans son 
enthousiasme naïf, se mit à battre des mains... Oh! 
que c’est beau cela, Chatym, mon amour! et ce moyen 
quel est-il ? — Le voici : « Il faut, me dit le sorcier, 
que tu te procures un faucon bien apprivoisé, en¬ 
suite le plumer, le rôtir.» — Et sans doute, c’est moi 
qui dois le manger. — Précisément, tu l’as dit. 

A peine le nuker avait-il prononcé ces paroles, que 
la jeune femme, à qui une idée subite venait de tra¬ 
verser l’esprit, s’écria : — J’ai trouvé. Je sais comment 
il faut s’y prendre pour avoir un faucon. — Chut ! 
plus bas, plus bas, si on t’entendait... Tu dis que...— 
Si nous prenions celui du prince, Chatym, mon 
amour, tu sais, celui du prince. 

Chatym secoua tristement la tète. 

— Ah ! ma colombe, dit-il avec un profond soupir, 
c’est déjà fait. — Quoi ! tu as le faucon, vraiment, 
l’as-tu? — Il est déjà plumé et rôti, le faucon favori 
du prince. — Où est-il? où est-il? Vite, Chatym, 
donne-le-moi, que je n’en fasse qu’une bouchée. — Il 
est là sur le banc, enveloppé dans un de tes voiles. 
Mais surtout pas un mot... Autrement, je suis perdu ! 
— Ne crains rien. Je ne dévoilerai pas un pareil se¬ 
cret pour tout l’or du monde. Merci, Chatym , cria- 
t elle pendant que son époux franchissait le seuil de la 
tente. » 

Cependant la petite troupe avait continué de mar¬ 
cher, tout en écoutant la légende psalmodiée par un 
des Tcherkesses. Vers le milieu du jour, et comme le 
soleil était le plus brûlant, ils atteignirent le village 
de Datsche-Barsa, où habitait le naïd, et dans la maison 
duquel descendirent Octave et sir John. 

La maison était simple; elle avait un étage et était 
ornée d’une galerie ouverte ( tschardag ). sous laquelle 
le naïb venait le soir prendre le thé et fumer. Dans 
la cour, une sentinelle veillait près d’un canon 
chargé. 

On collationna sous la galerie, puis quand la cha¬ 
leur commença à s’apaiser, la troupe se remit en 
route. 

C’étaient toujours de hautes montagnes, d’épaisses 
forêts, des précipices affreux. Ils traversèrent un bras 
de l’Argoun, laissèrent derrière eux les villages de 
Mchta et de Tchik, et pénétrèrent enfin dans une 
riche vallée au fond de laquelle s’élève l’aoul de We- 
denno. 

Le soir était venu : on dressa les tentes derrière un 
énorme quartier de rocher, et comme l’air était calme, 
le vent frais, les indigènes s’étaient assis autour du 
campement ft devisaient entre eux. 

Octave et John se tenaient à l’écart, vivement im- 
pressionnésf d’un côté par tout ce qu’ils avaient vu et 
de l’autre par l’attente où ils étaient de leur prochaine 
présentation. 

La résidence de Schamyl n’était plus qu’à une 
faible distance, et dès le lendemain ils devaient y 
arriver. 


















SCHAMYL. 


Une fois arrivés là, ils lui ordonnèrent de sonner le rappel des tirailleurs. 


En ce moment, la même voix, qui le matin avait 
commencé la légende des Trois Proverbes, s’éleva de 
nouveau, et reprenant son récit au moment où elle 
l’avait interrompu, elle le continua en ces termes : 


III. 

« Restée seule, la femme de Chatym porta autour 
d’elle des regards inquiets, comme si elle eût craint 
d’être épiée, comme si elle eût craint que l’oiseau rôti 
ne s’envolât par la fenêtre; puis elle se dirigea vers 
l’endroit indiqué avec mille précautions. 

Son visage brillait d’une rougeur pourprée, ses 
yeux lançaient des éclairs de joie et de bonheur; d’une 
main tremblante elle déplia le voile et, souriant 
comme une espiègle, elle saisit l’oiseau appétissant. 

Au môme instant la portière de la tente se souleva, 
et sur le seuil apparut Jusefi, l’amie et la sœur de la t 
de la jeune femme. Rapide comme l’éclair, celle-ci 
replia le voile pour cacher son trésor ; mais son agi¬ 


tation et son air distrait, en répondant aux compli¬ 
ments d’usage de Jusefi, ne pouvaient échapper aux 
regards rusés de la nouvelle venue. 

— Qu’est-ce que tu tiens donc là dans ton voile, 
âme de mon âme? 

— Moi... rien... rien du tout... Assieds-toi, Jusefi, 
et raconte-moi des nouvelles qui se disent à la fon¬ 
taine. 

— Rien de nouveau, chère. Mais c’est toi qui as du 
nouveau que tu t’efforces de cacher. 

Et tout en parlant, Jusefi ne quittait pas le voile 
des yeux. 

— Il n’y a rien, absolument rien. 

— Alors, montre- le-moi. 

— C’est impossible, tout à fait impossible, chère 
Jusefi. C’est un secret terrible ! 

— Et tu crains de me le confier? C’est bon. Alors je 
ne te dirai pas tous les cadeaux que mon époux m’a 
rapportés ! 

— Ne te fâche pas, chère Jusefi; je ne puis te dé- 



















SCHAMYL. 


2S 



Un instant après, Scüamyl entrait. 


voiler ce secret. Si je le trahis, Chatym sera perdu. 
Juge par là de son importance. 

— C’est bon, ne parle pas... Mais aussi dorénavant 
j’aurai soin de cacher tout, de même que je cache 
n on visage sous le voile pour éviter les regards du 
Giaour. 

— Allons, je vais te dire deux mots... mais pas da¬ 
vantage. 11 y a... dans ce voile... un... faucon rôti, et 
le sorcier m’a appris qu’il fallait le manger si je vou¬ 
lais avoir un fils. 

— Bien vrai? 

La jeune femme fit avec sa jolie tête un signe affir¬ 
matif, accompagné d’un clignement d’yeux impossible 
à décrire. 

— Lumière de mes yeux! s’écria Jusefi, donne-m’en 
un tout petit morceau. 

— Pour rien au monde. 

— Je t’en prie. 

— Impossible. 

— Une cuisse, rien qu’une cuisse, 'cœur de mon 
cœur ! 


— Non ! non ! pas la moindre bouchée. 

— Si tu me donnais seulement un aileron, ma ché¬ 
rie, je pourrais devenir mère. Dis, cœur de mon 
cœur, un morceau, rien qu’un tout petit, un rien. 

Et Jusefi se mit à caresser sa sœur de lait et à lui 
prodiguer les noms d’amitié les plus tendres. Elle 
était si humble dans sa prière, il y avait tant de lar¬ 
mes dans sa voix que l’épouse de Chatym se laissa 
fléchir et consentit à donner à son amie l’aileron tant 
désiré. 

— Ah! quel goût délicieux!... 

Et les deux femmes se regardèrent malicieusement. 

— Comme nos amies Marcha et Jusleila vont nous 
porter envie ! 

— Oui, ellps vont enrager ! Mais pas un mot de 
l’affaire, Jusefi, pas une syllabe. 

— Quoi! tu pourrais supposer... 

— Car, vois-tu ? c’est le faucon favori du prince. 

— Oh! oh! c’est épouvantable! Comment feras-tu 
pour... 

























































































































26 


SGHAMYL. 


— Bah! Chatym dira qu’il s’est envolé, et il n’en 
sera plus question. 

Les deux femmes jacassèrent à qui mieux mieux, 
s’entretenant de leur félicite à venir. Le faucon y pas¬ 
sa jusqu’au dernier morceau; après quoi on se sépara. 

Mais.en dépit de ses promesses, Jusefi ne put tenir 
l’aventure cachée, et la première amie qu’elle ren¬ 
contra, elle se hâta de lui conter son bonheur, natu¬ 
rellement sous le sceau du secret. Le soir du même 
jour, toute la population connaissait l’histoire du 
faucon volé, plumé, rôti et mangé. 

Cependant le prince est de retour. Il mande Cha¬ 
tym et s’informe de son oiseau. Le nuher se jette à 
ses genoux en lui apprenant que le faucon s’est en¬ 
volé par-delà les montagnes, où il est sans doute de¬ 
venu la proie d’un aigle. « Que veux-tu? répond le 
prince; relève-toi, Chatym. Ce n’est pas un si grand 
malheur; l'oiseau est parti, nous en retrouverons 
bien un autre. » 

Mais pendant ce temps, l’envie ne sommeillait pas; 
les amis de Chatym, les autres imiter, vinrent trouver 
le prince, et lui dévoilèrent la fraude dont Chatym 
s’était rendu coupable. Nussyr-Um interrogea" la 
femme, celle ci fit retomber la faute sur son époux. 
Le prince entra dans une violente colère. Il appela son 
serviteur : « Pendant vingt ans, lui dit-il, je me suis 
reposé sur toi comme sur ma conscience; et toi, vil 
serpent, tu ne rougis pas de descendre à une super¬ 
cherie aussi honteuse;! Qui me répond que tes ser¬ 
vices passés n’étaient pas fondés sur le mensonge et 
la ruse? Prépare-toi à mourir demain au point du 
jour; tu seras pendu pour servir d’exemple aux au¬ 
tres. » 


La foule des nuher entoura Chatym et lui fit cor¬ 
tège tandis qu’on menait l’infortuné en prison pour 
qu’il y attendit l’heure du supplice. « Ne pleure point, 
femme, disait Chatym, que ne trahissait aucune émo¬ 
tion, tandis que son épouse bien-aimée éclatait en 
sanglots. La volonté de Dieu soit faite 1 je te par¬ 
donne. Quant à vous, frères, continua-t-il en se tour¬ 
nant vers ses camarades, asseyez-vous ici, car j’ai à 
causer avec vous. » 

Il dit et posa sur un banc deux grands sacs remplis 
de pièces d’or : « Toute ma richesse est enfermée là. 
Maintenant je n’en ai plus besoin ; je vais la partager 
entre ceux que j’aime. » 

A ces mots, la foule se pressa autour de Chatym en 
un cercle étroit, et tous dévorèrent avec des yeux 
avides le monceau d’or. 

Le vieux nuher, jetant un regard ironique sur ses 
amis, commença lentement à répartir son or en plu¬ 
sieurs tas : « Celui de droite est pour ma femme, dit- 
il ; celui de gauche pour mes compagnons, les nuher 
du prince; l’autre devant moi est pour mon fils 
adoptif Asret; et ce dernier, le plus gros de tous, 
pour celui qui me pendra. » 

Les assistants se regardèrent, tandis que le vieil¬ 
lard jouait négligemment avec quelques pièces d'or. 
L’éclat du métal les aveuglait; déjà ils chuchotaient 
entre eux. « Voyons, qui de vous!... — ,4rréte, père, 
s’écria le petit Âsret, se frayant un passage à travers 
la foule compacte des nuher. Nous qui sommes tes 
parents, devons-nous permettre à un étranger, à un 
! indifférent, de te pendre? Va, laisse-moi, père, je me 
j charge de cette besogne. — Voyez-vous la petite vi¬ 
père ! s’écria Chatym, je m’y attendais, du reste. » 


Et ramassant froidement les pièces d’or il les fourra 
dans Je sac. Puis, continuant : 

Eh bien, frères, il me semble que je vous ai clai¬ 
rement prouvé la justesse des trois proverbes : Ae te 
fie pas au r anus ; — A e confie pas de secrets aux fem~ 
mes ; — Ne prends jamais d’enfant adoptif. 

— C'est vrai! repondirent les nuher d’une seule 
voix. 

, — Ah! ah! vous n’avez plus maintenant sujet 
d’être jaloux de moi. Et je vais reprendre mon ser¬ 
vice auprès du prince. 

— Comment ! et le faucon ? s’écria le chœur des 
assistants. 

Le faucon est en parfaite santé, caché en lieu 
sur... Va trouver le prince, femme, mon amour, 
cœur de mon cœur, et dis-lui la vérité. Car ce que 
tu as mangé, c’était tout simplement un coq de 
bruyère... » 

Le chant avait cessé depuis quelques minutes déjà, 
que nos deux voyageurs écoutaient encore. 

La nuit était profonde, la lune montait pâle et 
voilée à l’horizon, jetant sur les méandres lointains 
les deux rayons de sa clarté vaporeuse; le ciel s’illu¬ 
minait d’étoiles, mille bruits plaintifs s’élevaient de 
temps à autre du silence de toutes choses : c’était un 
spectacle incomparable, une nuit enchantée. 

Jamais sous le ciel de Provence, de Grèce ou d’Ita¬ 
lie, ni Octave ni sir John n’avaient rien vu de 
pareil. 

Le lendemain, dès l’aube, ils furent réveillés par 
leurs compagnons impatients. A quelques lieues à 
peine, au milieu de la montagne qui borne la vallée, 
s’ouvre une énorme crevasse entourée d’un côté par 
des roches boisées, de l’autre par un dangereux pré¬ 
cipice, où mugissent les ondes du Chlilo. Dans cette 
crevasse de la montagne est un terrain plat, au mi¬ 
lieu duquel s’élève un château fort, flanqué de con¬ 
structions diverses. C’est Dargo!... la tanière du lion 
du Caucase, la résidence du redoutable Schamyl !... 

« Le château n’a qu’une porte, en face de laquelle, 
à l’intérieur drs remparts, se dresse une tour avec un 
canon pour en défendre l’entrée. Deux rangées de pa¬ 
lissades, jointes par du mortier, entourent le rem¬ 
part. A droite est un emplacement particulier pour 
les murides. La poudrière, qui se voit à quelque dis¬ 
tance, est gardée par des sentinelles. Devant le rem¬ 
part se trouve un petit aoul exclusivement habité 
par des artisans. Une source a été amenée de la mon¬ 
tagne dans le château et reçue dans un grand bassin 
en terre; bêtes et gens viennent s’y baigner pêle- 
mêle ; au sortir de là, l’eau tombe dans un ravin pro¬ 
fond et s’en va rejoindre le torrent de Chlilo. 11 v a 
aussi un magasin pour les provisions de maïs, de blé 
et de millet conservées dans d’énormes tonneaux. 

Oclave et sir John furent introduits dans la rési¬ 
dence du prophète par la porte du Nord, et conduits 
immédiatement dans la maison des étrangers, située 
au milieu de la forteresse, où on les traita à la ma¬ 
nière des musulmans. Vers la fin du jour, on leur 
servit le pilau, des gâteaux de farine de maïs, et une 
boisson qui, pour n’être pas excellente, n’enétaitpas 
moins fort agréable au goût. Puis on les laissa seuls 
avec le naïb qui les avait accompagnés. 

Ce dernier paraissait inquiet, il regarda à plu¬ 
sieurs reprises, autour de lui, si personne ne pouvait 
l’entendre, puis il entraîna enfin Octave et John dans 
l’embrasure d’une fenêtre. 

Ces derniers étaient assez intrigués de ce manège, 
et ils en attendaient l’explication avec impatience : 

— Vous voici chez Schamyl, dit alors le naïb à voix 
basse, maintenant tout dépendra de la manière dont 



















SCHAMYL. 27 


vous vous comporterez ; seulement voulez-vous que 
je vous donne un conseil? 

— Donnez ! dit sir John. 

— SiSchamyl vous reçoit, ce qui me paraît probable, 
et qu’il vous parle, ne racontez à personne l’objet de 
votre entretien, ne dites pas même qu’il vous a parlé.. . 
Quand vous serez hors d’ici, vous pourrez parler à 
votre aise. 

— Pourquoi cela? fit Octave, est-ce que les vôtres 
se moqueraient de nous? 

— Ils ne se moqueront pas de toi, repartit le naïb, 
mais ils vous massacreront sans pitié s’ils viennent 
à s’apercevoir que vous avez eu des relations avec 
Schamyl. 

— Mais quel motif? 

— La loi. 

— Quelle loi? 

— Celle qui défend à un iman de s’asseoir à la 
même table qu’un giaour. Maintenant fais ce que tu 
voudras; mais si tu tiens à sortir d’ici sain et sauf, 
impose un frein à ta langue. s 

Et sur ces mots, le naïb s’éloigna en saluant ses 
hôtes. 

— Singulier pays !... murmura Octave dès qu'il se 
trouva seul avec sir John. 

— Ce sera la page la plus curieuse de mes voyages, 
repartit l’Anglais. 

— Pardieu ! ne vous le disais-je pas? 

— C’est vrai! et pourvu que vous reteniez votre 
langue, nous sommes assurés de nous en retirer sains 
et saufs. 

— Je ferai mon possible pour cela. 

L’appartement qu’on leur avait octroyé était orné 
de tapis ; les sièges et les lits de repos n’y manquaient 
pas : Octave et sir John se jetèrent sur un de ces tacht, 
et ne tardèrent pas à s’endormir, tout en devisant des 
diverses impressions qu’avait éveillées dans leur es¬ 
prit la confidence du naïb. 

Ainsi que l’avait prévu ce dernier, Schamyl avait 
consenti à recevoir les deux Européens, et le lende¬ 
main après la première prière du jour, un muride, 
son secrétaire, accourut vers les étrangers, apportant 
l’ordre de les conduire sans délai au palais du pro¬ 
phète. 

Octave et sir John ne se firent pas répéter un pa¬ 
reil ordre; ils s’équipèrent à la hâte, et se dirigèrent 
sur les pas de leur guide, vers la forteresse où sont 
gardés les trésors et les femmes du chef du Daghes¬ 
tan. Ses trois femmes habitent des corps de logis 
séparés, entourés de balcons à l’européenne. 

A la porte de la forteresse, ils rencontrèrent deux 
sentinelles murides, l’une en dehors, l’autre à l’inté¬ 
rieur. Schamyl ne néglige aucune mesure de précau¬ 
tion ; quand il se rend à la mosquée, c’est toujours à 
travers une haie de murides, tenant à la main leurs 
sabres nus. Dans la cour, il y avait quatre pièces 
d’artillerie et des canons de même calibre sur le haut 
des murailles. 

« On voit par là que Schamyl possède maintenant 
de l’artillerie. Dans les premiers temps, ses soldats 
ne connaissaient point l’usage du canon ; quand ils 
entendaient tonner les bouches à feu des Russes, ils 
ressentaient une certaine frayeur, mais ils finirent 
par s’y accoutumer. Dans leur langage figuré, ils ap¬ 
pelaient un canon les mille guerriers, voulant sans 
doute dire par là que cet instrument de guerre pou¬ 
vait remplacer un millier de combattants. Ils disaient 
encore, en manière de plaisanterie, que c’étaient les 
pùtnlets de poche de l’empereur. » 

Octave et son compagnon furent enfin introduits 
dans une salle de grande dimension, ornée comme les 
autres appartements de la forteresse, de tapis et de 


lits de repos, et leur guide leur ayant dit d’attendre, 
ils s’assirent sur un des tacht. 

Un instant après, la porte du vestibule s’ouvrait 
avec vivacité, et Schamyl entrait. 

.Nos deux voyageurs se levèrent aussitôt précipi¬ 
tamment-de leur siège, et comme leur guide baisait 
humblement la main de son chef, ils voulurent sui¬ 
vre son exemple, mais l’iman s'y refusa. Il s’assit sur 
le tacht, et demanda aux deux Européens à quel ha¬ 
sard il devait leur visite, et de quel pays ils venaient 
ainsi. 

Schamyl était vêtu d’une casaque de satin foncé 
ou beschmet, et d’un manteau de drap rouge, comme 
on a coutume d’en porter dans le haut clergé maho- 
métan ; il avait pour toute coiffure un fez rouge, orné 
d’un gland énorme. Toutefois, cette coiffure n'est pas 
la seule qu’il porte, et il ne se-rend jamais à la mos¬ 
quée que le front couvert d’un large turban blanc. 

— Nous voyageons depuis longtemps déjà, dit Oc¬ 
tave en s’inclinant, nous connaissions le nom de Scha- 
myl, nous avons été émus souvent au récit de ses 
exploits, et nous avons tenté de voir le héros que 
l’Europe entière admire et applaudit Nous sommes 
heureux que vous ayez bien voulu nous recevoir. 

— Cette grâce, répondit Schamyl, je la ferai à beau¬ 
coup d’autres; seulement je ne sais qui serait assez 
hardi pour entreprendre le voyage. Vous êtes Fran¬ 
çais, m’a-t-on dit? 

— Et tout ce qui tient à la France fait des vœux 
pour le succès de vos armes. 

— Vous êtes généreux. 

— Nous voudrions prendre notre part de vos dan¬ 
gers. 

— Us sont grands. 

— Dites qu’ils sont glorieux. 

— Vous êtes enthousiastes. 

— Je ne m’en défends pas, repartit vivement Oc¬ 
tave, nous avons en France l’amour de tout ce qui est 
beau, l’admiration de tout ce qui est grand : la gloire 
est le culte de notre pays, et tôt ou tard, croyez-le 
bien, notre sympathie, pour l’œuvre que vous accom- i 
plissez, cessera d’être stérile. 

Schamyl s’inclina et sourit : 

— Je choisirais avec joie mes alliés dans un peuple 
qui comprend et pratique la vraie liberté; mais pour 
le moment, vous le voyez, je n’en ai pas besoin ; — 
mes amis, à moi, les alliés qui me défendent et me 
protègent, c’est le sol même du Caucase, ce sont nos 
montagnes inaccessibles, le courage de mes guerriers, 
et, plus que tout cela peut-être encore, leur indomp¬ 
table amour de l’indépendance. Avec de pareilles 
forces, on est invincible, on repousse toute invasion, 
on fonde une nationalité!... 

Octave et sir John ne se lassaient pas d’écouter cet 
homme singulier en qui résidait l’énergie de tout un 
peuple. Schamyl parlait d’ailleurs avec une éloquence 
peu commune, avec ce langage animé et imagé des 
poètes orientaux. C’était comme une mélodie mâle, où 
l’on retrouvait parfois l'accent sauvage et pénétrant 
des montagnes. Ils causèrent ainsi une heure entière, 
qui s'écoula comme une seconde. Quand ils s’éloignè¬ 
rent, ils étaient encore sous le charme. 

— C’est bien vraiment un héros! dit sir John sen¬ 
tencieusement en regagnant la maison des étrangers. 

— Il est plus grand encore que je ne l’avais rêvé... 
ajouta Octave. 

— Heureux l’homme qui commande à un tel 
peuple... 

— Heureux plutôt le peuple qui a pour chef un pa¬ 
reil homme! 

Nos deux voyageurs restèrent encore deux jours à 

























SCHAMYL. 


28 


la forteresse, puis Schamyl leur envoya à chacun un 
bon cheval, et le secrétaire de l’iman vint leur an¬ 
noncer qu'ils auraient une escorte de trente cavaliers 
qui les ramèneraient sur les possessions russes. 

Ils partirent le jour suivant, et comme on leur fit 
suivre un chemin beaucoup moins long et moins 
difficile, vingt-quatre heures après, ils arrivaient à 
leur destination. 


XI. 


Détails sur la guerre ilu Caucase. 


Un officier anglais qui a été témoin de la guerre 
caucasienne, déclare que la Russie ne réussirait pas à 
subjuguer les Circassiens, même avec une force de 
trois cent mille hommes. Ce nombre serait nécessaire, 
rien que pour occuper les passages des montagnes, 
afin d’empêcher les communications entre les chefs; 
après quoi, il faudrait lancer de fortes colonnes à la 
poursuite des guérillas. Mais la nature du pays est si 
-favorable à la défense, que quand les Circassiens se¬ 
raient chassés des vallées et des défilés, le sommet 
des montagnes presque toujours fertile leur offrirait 
une retraite sûre pour eux et leurs troupeaux. 

L’organisation militaire du Caucase, du moins de 
la partie soumise à Schamyl, a été nouvellement éta¬ 
blie par le prophète. Les soldats y sont sobres et tou¬ 
jours prêts au combat. En temps de guerre, il n’y a 
plus de distinction entre les chefs; ils sont traités, à 
peu de chose près, comme de simples soldats. Pour 
toute provision, ils portent un sac de millet et une 
bouteille de cuir pleine d’une espèce de lait aigri. Que 
le millet vienne à manquer, le Tchétchène n’est pas 
embarrassé ; tant qu’il a un fusil chargé sur l’épaule, 
il est bien certain de souper le soir de quelque oiseau 
ou de quelque bête sauvage. Son manteau lui sert 
tour à tour de vêtement, de tente et de lit. 

M. Spencer, que nous avons déjà cité, et qui a bien 
étudié le pays, donne de singuliers détails sur le3 
mœurs de ces bandes nomades dont le génie de Scha¬ 
myl a fait un peuple. Le plus beau spectacle, dit-il, 
que puisse présenter la guerre de guérillas que font 
les montagnards, est un combat singulier entre un 
de ces hardis guerriers et un Cosaque tchernemorski, 
le seul cavalier de l’armée russe qui puisse leur tenir 
tète. Ces combats ont lieu avec toutes les formalités 
d’un duel et à l’honneur des deux armées, la plus 
stricte neutralité y est observée. Les combattants, iso¬ 
lés, sont suivis peu à peu de tous leurs compagnons, 
jusqu’à ce que tout le corps soit engagé. 

Ces usages rappellent les temps héroïques que nous 
trouvons rapportés dans l’Iliade, et attestent la sim¬ 
plicité antique de ces peuples dont la civilisation n’a 
point encore adouci les mœurs. En général, les Cir¬ 
cassiens ne suivent jamais une attaque; leur usage 
est, après une charge impétueuse, de disparaître 
comme l’éclair et de rentrer dans les bois, où ils em¬ 
portent leurs morts et leurs blessés C’est seulement 
quand les Tchétchènes sont occupés de l’inhumation 
de leurs morts, que les Russes ont pu obtenir contre 
eux quelques avantages sérieux. 

La population entière du Caucase ne dépasse pas un 
million et demi d’âmes; le pouvoir de Schamyl ne 
s’étend guère que sur six cent mille. Les forces dont 


il dispose ne vont pas au-delà de vingt mille guer¬ 
riers. 

C’est donc en réalité contre une poignée d’hommes 
que la Russie use ses armées depuis cinquante an¬ 
nées, sans avoir obtenu le moindre résultat. Les bul¬ 
letins russes, les Te Deuvi chantés à Saint-Pétersbourg 
n’empêchent pas la vérité de se faire jour et de se ma¬ 
nifester dans tout son éclat. Le czar est aujourd’hui 
moins avancé qu’il ne pouvait l’être il y a vingt ans. 

Ainsi, durant les deux dernières années, l’armée 
du Caucase s’est composée de plus de 150,000 hom¬ 
mes, pourvus de tous les moyens modernes de faire 
la guerre, couverts à droite et à gauche par des côtes 
que commandent les croiseurs cosaques, et dirigés 
par un gouvernement qui ne tient aucun compte de 
la vie humaine quand il s’agit d’atteindre un but. 

Le czar veut s’ouvrir à travers le Caucase une route 
vers les Indes; il ne recule, pour en arriver là, devant 
aucun sacrifice. Les fièvres et les balles circassiennes 
coûtent, assure t-on, tous les ans, 20,000 hommes à 
la Russie, et aujourd’hui, quand le czar envoie un 
délinquant politique servir parmi les recrues du Cau¬ 
case, il compte bien ne le revoir jamais. C’est une 
guerre atroce, implacable, dans laquelle on ne fait 
d’économies ni sur la poudre ni sur les hommes On 
compte que dans l’année 1840, il a été dépensé 11,344 
gargousses d’artillerie, et i .206,575 cartouches de fu¬ 
sil!... quelle guerre d’Europe en coûterait autant! et 
cependant peut-on dire que l’on soit parvenu à ébran¬ 
ler seulement le Caucase! 

Ce n'est pas d’aujourd’hui, d’ailleurs, que la Russie 
tourne des regards de convoitise vers ces montagnes 
abruptes qui doivent lui ouvrir une route vers un 
monde nouveau ; cette guerre, qu’elle entretient avec 
tant de peine et au prix de tant de sang, n’est pas 
l’œuvre de la diplomatie moderne ; et dès Pierre le 
Grand même, tout a été mis en action pour atteindre 
ce but. 

« Onze ans après la bataille de Pultawa, dit l’auteur 
des Progrès de la Russie dans VOricnt , Pierre le Grand 
établit une ligne de postes du Volga au Don, pour pro¬ 
téger son empire contre les incursions des tribus in¬ 
soumises du sud. Les postes-frontières russes sont au¬ 
jourd’hui situés sur les bords de l’Arake et au-delà, à 
sept cents milles en avant de la position qu’ils occu¬ 
paient alors.» 

Lorsque Pierre le Grand traça ce cordon, les Cosa¬ 
ques Zaporogues habitaient la plus riche contrée fron¬ 
tière de la Pologne, l’Ukraine. La Russie protégea les 
Cosaques contre les Polonais, leurs suzerains, et de¬ 
puis longtemps la fertile Ukraine est une des innom¬ 
brables provinces de la Russie. Les Cosaques Zaporo¬ 
gues, transformés en Cosaques Tchernomorsques, et 
transportés sur la ligne du Kouban, se battent aujour¬ 
d’hui, pour le czar, contre les Tcherkesses, qui leur 
sont unis par le sang. 

Pierre échoua complètement dans ses tentatives 
pour obtenir un port sur la mer d’Azof ; mais par le 
traité de Kainardji, en 1474, Catherine acquit les 
steppes du Don et du Dniéper, et le rivage de la mer 
d’Azof, avec la libre navigation de la mer Noire, tan¬ 
dis qu’elle proclamait la Crimée indépendante sous 
sa protection. 

Ce nouvel arrangement n’amena que des désordres. 

Enfin le khan, ne se trouvant pas de force à lutter 
contre les Turcs, réclama l’assistance de ses protec¬ 
teurs officiels. Une armée russe occupa la péninsule; 
et bientôt ses baïonnettes se tournèrent, non contre 
les Turcs, mais contre les Tartares eux-mêmes, fort 
désagréablement surpris du tour que prenaient les 
choses. Pour pacifier le pays, Potemkin massacra 
trente mille hommes, femmes et enfants ; le khan, 
détrôné, reçut une pension, et depuis lors, la Crimée 









SCHAMYL. 


29 


est; comme l’Ukraine, une des plus riches provinces 
de la Russie. 

A défaut de grands ports de mer, Pierre le Grand 
comprit que la seule voie de prospérité commerciale, 
pour la Russie, était la route de terre des Indes orien- 
taies. L’Inde a deux chemins pour les Russes; l’un 
par Astrakan, à travers la Caspienne, et par Khiva; 
l’autre par le Caucase, la Géorgie, la Perse et Hérat. 

La persévérance mise par Pierre et ses successeurs 
à se rendre maîtres de ces deux grandes routes com¬ 
merciales, ne mériterait que des éloges, sans l’iniquité 
des moyens employés pour atteindre le but. 

La honteuse et perfide tentative de Pierre sur Khiva, 
en 1717, échoua comme elle méritait d’échouer; mais 
il prit possession du rivage occidental de la Caspienne 
jusqu’à Derbend, et il sema la dissension et la guerre 
civile parmi les Persans. De ce côté, l’élévation de 
Nader-Shah arrêta les prétentions de la Russie, et en 
1739, le traité conclu avec la Turquie assura l’indé¬ 
pendance de la province de Kabardah, au pied du 
Caucase : c’est-à-dire qu’il en arriva comme pour la 
Crimée; le traité suivant, celui de Kainardji, con¬ 
vertit la Kabardah en province russe. 

Deux années plus tard, fut érigée la première ligne 
de forteresses entre la mer Noire et la Caspienne. 

Comme on le voit, la Russie poursuivait son œuvre 
et marchait vers son but avec une persévérance que 
rien n’arrêtait ni rebutait. Peu à peu elle a gagné du 
terrain, agrandi son territoire, et formé l’immense 
et colossal empire que nous connaissons. 

Heureusement le Caucase s’est trouvé sur sa route, 
le Caucase avec sa vaillante population, le Caucase 
avec son héroïque prophète!... 

Certes, il ne faut pas se le dissimuler, la magnifi¬ 
cence des résultats obtenus, jusqu’à ce jour, est due 
tout entière à Schamyl. Le jour où ce héros vien¬ 
dra à mourir, le lien qui unit actuellement ces 
tribus diverses se relâchera insensiblement, et le 
sabre russe pourra facilement le couper. Schamyl 
a su exercer autour de lui une influence énorme, 
inouïe; son nom seul vaut une armée, l’ennemi 
contre lequel il se bat est. d’avance à moitié vaincu. 
Il a fait passer son ardeur, son courage, sa foi, 
dans l’âme de ceux qui le suivaient, et s’il venait à 
manquer au Caucase, le Caucase serait perdu. 

Schamyl entretient d’ailleurs avec soin la vénéra¬ 
tion dont il est l’objet, et qui fait sa force. Une ou 
deux fois l’an, il se retire dans quelque grotte ou 
s’enferme dans le lieu le plus solitaire de sa demeure. 
Un cordon de vigilants murtosigators ferme tout ac¬ 
cès vers lui. Il passe trois semaines dans les jeûnes, 
les prières et la lecture du Koran. Le soir seulement 
du dernier jour de cette retraite, les principaux mol¬ 
lahs, les principaux murides et de nombreux pèle¬ 
rins, réunis dans l’attente d’une grande révélation, 
sont enfin admis à le voir. 

Après leur avoir raconté que Mohammed lui est 
apparu sous la forme d’une colombe pour lui révéler 
les mystères de la foi, lui donner tels ou tels com¬ 
mandements, et lui ordonner de persévérer dans la 
guerre sainte, il se montre à la foule assemblée, la 
harangue avec l’éloquence qui l’a rendu célèbre, et 
excite au plus haut degré son enthousiasme religieux, 
sa haine contre l’oppresseur giaour. Tous les assis¬ 
tants entonnent avec lui un hymne solennel. Les 
hommes tirent leurs schaskas, renouvellent le ser¬ 
ment de défendre la foi contre les Moscovites, et se 
dispersent en criant: «Dieu est grand! Mohammed 
est son premier prophète, et Schamyl le second! » 

Au sortir de ces assemblées, les Russes seraient mal 
venus de tenter la chance des combats. 

Ce qui a surtout distingué le rôle joué par Schamyl 


dans le Caucase, c’est moins l’exaltation patriotique 
qu’il y a soulevée, que l’activité qu’il a su y entrete¬ 
nir. Jamais il ne s’est lassé, et depuis vingt ans, c’est 
à peine s’il a laissé respirer les tribus guerrières. Il 
savait bien qu’il ne faut pas longtemps a la trahison 
pour se glisser dans le cœur des plus braves ; grâce 
aux luttes incessantes qui ont ensanglanté toutes les 
voies du Caucase, il a continuellement entretenu 
l’ardeur de ses guerriers , et le lendemain d’une dé¬ 
faite, c’est par une victoire qu’il parvenait à relever 
leur moral abattu. 

C’est vers 1846 que Schamyl accomplit le" plus 
brillant peut-être de tous ses exploits. 

Avec une armée de dix mille cavaliers et fantassins, 
il fondit sur la Kabardie, laissant avec un souverain 
mépris derrière lui la ligne des forteresses du Sund- 
scha ; il emporta d’assaut la Stanitza d’Uruch, dé¬ 
vasta les villages russianisés de la Kabardie et força 
des multitudes d’habitants à suivre son étendard. En¬ 
suite, il assiégea Valtsochik, le principal fort du 
centre de l’armée du Caucase. S’il ne put réduire la 
place elle-même, il ravagea tout le pays d’alentour; 
les Russes accoururent à la défense de Valtsochik; 
mais Schamyl, trouvant ses mouvements embarrassés 
et ralentis par sa propre infanterie, la dispersa dans 
les forêts, tandis que sa magnifique cavalerie portait 
le fer et le feu jusqu’aux portes de Jekaterinograd. 
Chargés d’un énorme butin, ses cavaliers tournèrent 
enfin bride dans la direction d’où ils étaient venus, 
traversèrent le Terek et le Sundcha, et regagnèrent 
l’abri de leurs forêts, avant que les Russes, surpris 
par la soudaineté de l’invasion, eussent arrêté la con¬ 
duite à tenir. 

Depuis lors, il est difficile de dire d’une manière 
précise ce qui s’est passé dans le Caucase. M. René 
Taillandier, écrivant en 1853 (I), rapporte, d’après 
l’autorité d’un officier de l’armée du Caucase, que 
les Russes venaient d’essuyer une sanglante défaite, 
et que Schamyl avait enlevé des munitions d’artille¬ 
rie considérables et reconquis huit lieues de terri¬ 
toire : on ne dit pas dans quelle partie des mon¬ 
tagnes. Les communications seront plus faciles 
entre ces pays et le nôtre, et nous ne tarderons 
pas à être édifiés sur la véritable situation du Cau¬ 
case. 

Schamyl est aujourd’ui parvenu à l’âgede58 ans, il 
est encore plein de vigueur ; il est rare cependant 
qu’il dirige en personne les expéditions militaires; ce 
n’est qu’aux jours des grandes occasions qu’il sort 
de la retraite qu’il a choisie, et qu’il se montre en¬ 
core aux yeux de ses guerriers dévoués. Il continue 
d’habiter Dargo, où il s’est fait bâtir par des déser¬ 
teurs russes une maison à deux étages et d’architec¬ 
ture russe. Il a, dit-on, trois femmes, dont la prin¬ 
cipale est une Arménienne d’une grande beauté. 

Une vieille légende promet aux peuples du Cau¬ 
case, qu’un puissant sultan viendra un jour de l’Occi¬ 
dent les soustraire au joug du padischah moscovite. 
Il ne faut pas trop médire des légendes ; celle ci 
pourrait bien se réaliser, et avant même qu'il soit 
longtemps. Ne lisait-on pas dernièrement ces mots si¬ 
gnificatifs dans une correspondance de Constanti¬ 
nople : 

« L’escadre turque reconduit dans leur pays les 
fameux chefs circassiens Seffer et Bechchet-Pacha. 
Ils sont accompagnés par un nombreux état-major 
d’officiers européens, et par la députation circas- 
sienne qui était venue offrir au sultan l’appui des 
Circassiens. Le célèbre guerrier Hafus-Pacha a reçu 
aussi l’ordre de partir. Il partira la semaine pro¬ 
chaine sur le Taif. Les bâtiments à vapeur du gou- 

( 1 ) Revue des Deux Mondes. 






30 


SCHAMYL. 


vernement turc emportent une très-grande quantité 
de munitions de guerre, 23,000 fusils et 20 belles 
pièces de canon. Ces armes seront distribuées aux 
Circassiens de la côte, qui seront disciplinés par des 
officiers européens et transportés soit au sud, soit au 
nord, selon le besoin. Bechchet-Pacha est porteur 
d'un sabre d'honneur que le sultan envoie au chef 
Daghestan-Schamyl. 11 a des instructions pour ou 
vrir des communications directes entre les pays qui 
bordent la mer Caspienne et Batoum. » 

Qu’ajouter à ces mots ? La légende s’accomplit, les 
puissances civilisées de l’Occident ont reconnu qu’il 
était de leur intérêt de venir en aide au Caucase 
dans la lutte qu’il soutient pour sa liberté et son 
indépendance. Schamyl peut aujourd’hui mourir 
sans appréhension; son œuvre ne périra pas, et 
les siècles à venir béniront sa mémoire, non pas 
peut-être à titre de prophète et d’iman, mais à titre 
de héros et de libérateur !... 


XII. 


Les PotHes devant Scliainji. 


Depuis que la renommée est venue étonner l’Eu¬ 
rope du bruit des exploits de Schamyl, tous les es¬ 
prits enthousiastes se sont à l’envi tournés de ce côté 
du monde, et artistes ou poètes, tout ce qui a le culte 
du grand et du beau, a voulu chanter le prophète et le 
héros ! 

Le sujet était fécond, l’inspiration ne pouvait man¬ 
quer; l’intérêt qu’avait éveillé Schamyl tenait la cu¬ 
riosité suspendue, on écouta les poètes et l’on ap¬ 
plaudit. 

M. Ed. Texier a cité une pièce de vers de M. André 
van Asseth. Cette pièce est en effet, remarquable ; elle 
porte l’empreinte d’un esprit élevé, et ne manque ni 
de couleur ni de mouvement : nous ne pouvons ré¬ 
sister au désir de la faire passer sous les yeux de nos 
lecteurs. Tout ce qui est de nature à ajouter un trait 
à la physionomie de notre héros, trouve naturellement 
sa place ici : 

Le bon Schamyl, debout à sa fenêtre ouverte, 

L’œil tourné vers le nord, 

Dit au Kouban : « Pourquoi gémit ton onde verte, 

Et quelle plainte en sort? » 

Le bon Schamyl, debout sur le seuil de sa case, 

Tourné vers l'orient, 

Demande: «Où volez-vous, ô vautours du Caucase, 

Qui passez en criant?« 

Le bon Schamyl, debout sur l’auvent de sa porte, 
Tourné vers le midi, 

Crie aux brises du sud : « Quel bruit lointain m’apporte 
Votre souffle attiédi? » 

Le bon Schamyl, debout au seuil de la ravine, 

Tourné vers l’occident, 

Demande : « Quel éclair, ô mer Noire, illumine 
Ton flot pâle et grondant? » 


Le Kouban lui répond : « C’est que Schamyl m’oublie 
Sans honte et sans remords; 

Le Danube, ô Schamyl, vois comme il m'humilie, 
il ronge seul les morts. » 

Et les vautours pressés, qui nagent dans les nues, 
Répondent en passant : 

" Schamyl, que ferions-nous dans tes montagnes nues? 
Nons avons soif de sang?» 

Et les brises : « Du sol où dorment les esclaves, 

Mous arrivons ici 

Pour savoi. dans ces monts, peuplés de tant de braves, 

Si vous dormez aussi. » 

Et l'Euxin : « Vois ta honte en mon flot qui s’écoule 
Pur le Bosphore ouvert. 

Car Stamboul vainement regarde si j’y roule 
Un uniforme vert. » 

Alors le bon Schamyl, frémissant de colère, 

Tout à coup tressaillit, 

Et prit son yatagan, sa lame ardente et claire 
D’où la flamme jaillit. 

Il prit ses pistolets, dont les balles dans l’ombre 
Font tant de coups hardis, 

Et cria : « Sus ! allons, car nous sommes en nombre : 
Un homme contre dix ! » 

Pendant un mois entier, ce fut comme une fête 
De Boulaïs à Dschelu ; 

L’Elbrouz sentit frémir de sa base à son faîte 
Ses arbres chevelus; 

Et l’aigle du Karbek, fri=onnant dans son aire 
Auprès de ses aiglons, 

Demanda : « D’où vient donc ce grand bruit de tonnerre 
Qui trouble mes vallons? » 

Puis Schamyl, le soldat aux vaillantes surprises, 
L’homme aux faits éclatants : 

« O Kouban ! ô mer Noire! ô mes vautours! ô brises 1 
N'êtes-vous pas contents?» 

« Hourra! dit le Kouban, je charrie en mes ondes 
Drapeaux et régiments. » 

Et la mer Noire : « Us ont dans mes vagues profondes 
Leurs linceuls écumants. » 

Et les vautours : «Schamyl, pour bien longtemps nous 

r.epus de sang humain ; » [sommes 

Et les brises: «Schamyl commande à de vrais hommes ; 
Passons notre chemin. » 


M. Paul Meurice, un autre poète, ne s’est, pas con¬ 
tenté d’une pièce de vers, il a taillé tout un drame 
dans l’épopée de la guerre du Caucase. 

La forme même de l’œuvre a obligé l’auteur à al¬ 
térer un peu les faits; il y aurait bien même beau¬ 
coup à redire à quelques-unes des péripéties du 
drame, mais la grande figure de Schamyl a été trai¬ 
tée par lui avec un véritable talent. L’illusion est 








SCHAMYL. 


31 


complète, et l’on sent passer en soi dans son cœur 
comme un frémissement d’enthousiasme quand, inter¬ 
pellé par llamsad sur l’opportunité de faire avec les 
Russes une paix avantageuse, il répond avec cette 
fierté d’allure et cette inspiration du geste qui con¬ 
viennent au muride d’Himri. 

« Moi, j’avais pour eux d’autres ambitions... Jerê- 
« vais les bivouacs dans la neige, les marches dans 
« l’ouragan, la souffrance héroïque et le danger su¬ 
it blime! Je rêvais la lutte, le sacrifice, la chanson de 
« guerre qui tient heu de pain, la fièvre de gloire qui 
« tient lieu de feu' Je rêvais l’ivresse de la poudre, 

« le rire s’ous la mitraille, et les fusils noircis, et les 
« sabres ébiéchés. et les fières cicatrices au front que 
« les brus font baiser aux petits enfants !... » 

Et comme la foule émue le supplie de parler encore, 

«Non! non! reprend Schamyl, préférez la paix 
« honteuse! choisissez la prospérité servile! assurez- 
« vous les banquets, les danses, les plaisirs de l’oisi 
« veté, les fêtes de l’ennui... Mes offres, à moi, mes 
« visions, mes chimères — c’était dévouement, fati- 
« gue, patrie libre et victoire juste ! c’était le froid, la 
«faim, l’indéppndance et l’honneur! c’était la terre 
« natale affranchie, et la tombe dessous plutôt que 
« l’étranger dessus! c’étaient des batailles inégales par 
« des triomphes inouisl toute une histoire, tout un 
« poème! Quel exemple grandioseà donner au monde! 
« le Daghestan contre la Ru-sie ! David contre Goliath! 
« le défaut de l’armure du géant barbare à montrer 
« à l’univers civilisé, Lt un jour, je ne sais pas quand, 
« dans dix ans, dans vingt ans peut-être, l’Europe 
« prêtant l’oreille à notre lointaine fusillade et se di- 
« saut : 11 parait que décidément il se passe de gran- 
« des choses là-bas!... » 

N’est-ce pas bien là le Schamyl quia des éclairs dans 
les yeuv et des fleurs su- les lèvres? et de semblables 
p:irôles suffiraient au besoin àfaire le succès du drame 
de M. Paul Meurice. 

Une autre scène qui n’est pas sans intérêt, et dont 
le spectacle donne une bonne idée des mœurs de ces 
peuples primitifs, est celle qui s’intitule les Jeux cir- 
cassiens. 

Les Adighés se sont mêlés aux Russes pour célébrer 
une de leurs fêtes populaires. Des gouzlars, rapsodes 
et musiciens arrivent, suivis de porteurs de bannières 
aux couleurs circassiennes, jaune, blanc et noir ba¬ 
riolé de rouge; et pendant que des Circassiens com¬ 
posent quelques tableaux animés, les gouzlars les 
expliquent en chantant : 

PREMIER GOUZLAR. 

L’âge d’or! on aimo, on travaille; 

Le ciel rit, la terre tressaille ; 

Elle a la paix, il a le jour. 

DEUXIÈME GOUZLAR. 

Les rois de ces temps sans querelles 

Ce sont les enfants doux et frêles 

Dont le pins charmant est l’Amour. 

schamyl, le visage caché, mêlé aux gouzlars. 

Seul, Murad à l’écart, incrédule à l’ivresse, 

Ecoute au loin gronder le Mongol ennemi... 

Il n’a que son épée au inonde pour maîtresse 
Et son cheval de guerre est son unique ami ! 


Ce premier tableau mimé disparait; un autre lui 
succède Trois ou quatre Mongols se précipitent sur 
les Circassiens. Les enfants fuient dans les bras des 
mères et de l’aïeul, les hommes saisissent leurs ar¬ 
mes. — Combat. — Les Circassiens sont terrassés et 
liés, et les femmes emportées par les vainqueurs. 

PREMIER GOUZLAR. 

La défaite a puni la joie ! 

Les Mongols fondent sur 'eur proie 
Comme des lions ravisseurs. 

DEUXIÈME GOUZLAR. 

Forgeant nos sabres en entraves, 

Il : font de nos fils leurs esclaves 
Et leurs servantes de nos sœurs. 

schamyl, toujours caché. 

Seul, Murad n'est pas pris ! — Malheur à qui le touche! 

Il s’est fait, un rempart de morts accumulés. 

Fuyez, vainqueurs! Il va sanglant, sombre et farouche, 
Jusque dans votre camp vous poursuivre.., tremblez! 

Ce tableau symbolique s’efface comme le premier, 
et le troisième commence : — c’est la captivité. — 
Djengeskan, couronné de fleurs,tient une Cireassienne 
sur ses genoux, tandis qu’une seconde esclave lui 
verse à boire, et qu’une troisième fait de la musique 
à ses pieds. A droite, les Mongols forcent un Circas- 
sien à labourer la terre; à gauche, ils frappent de 
verges un tout jeune homme. 

PREMIER GOUZLAE. 

Murad au camp mongol se glisse: 

Faut-il s’ faire son complice, 

On du maître avoir la faveur? 

DEUXIÈME GOUZLAR 

Devons-nous ne n as le connaître? 

Où trahirons-nous pour le maître 
Notre frère et notre sauveur ? 

schamyl, rejetant son capuchon en arrière, d’une voix 
éclatante: 

Ils ne l’ont pas trahi ! — Seul, front haut dans l’enceinte, 
Portant sous son manteau, citez le maître haï, 

Et la suinte pitrieet la liberté sainte, 

Murad passa sans peur. — Ils ne l’ont pas trahi !... 

A chaque mot de cette dernière strophe Schamyl 
fait un pas au milieu des Adighés stupéfaits et sub¬ 
jugués. Tous le reconnaissent, et tous s’inclinent si¬ 
lencieux et respectueux devant lui !... 

Ajoutez à ce qui précède, le mirage éblouissant 
d’une mise en scène splendide, et vous n’aurez encore 
qu’une idée affaiblie de la puissance et de l’effet de 
ces jeux circassiens. 

Bien d’autres auteurs ont exalté notre héros, et 
M Pierre Dupont vient de publier lui-même sur 
Schamyl quelques strophes d’une poésie énergique et 
franche. En Angleterre, en France, en Allemagne, en 




















32 


SCHAMYL. 


Russie, partout on s’est ému, partout on a été frappé 
d’admiration! Les Russes eux-mêmes sont obligés, 
à cette heure, de ne plus traiter à la légère l’iman de 
la Gircassie. 

Il ne nous appartient pas de discuter ce qui s’ef¬ 
fectue en ce moment, mais on peut penser, avec quel¬ 
que apparence de raison, que le Caucase est appelé à 
jouer un grand rôle dans les destinées de l’Asie. Un 
seul homme a donc, en réalité, suffi pour arrêter 


des armées entières, et cet homme, c’est Schamyl. 

Hâtons-nous d’ajouter que cet iman, ce prophète, 
ce héros, était soutenu par la foi qui soulève des 
montagnes, et qu’il portait dans le cœur cet amour de 
la liberté, ce dévouement à la chose publique, contre 
lesquels les efforts de toutes les oppressions se sont 
successivement brisés jusqu’à ce jour. 

Protégé à cette heure par la France et l’Angleterre, 
Schamyl peut achever son œuvre en toute sécurité ! 



FIN DE SCHAMYL. 























Quoi! c’est vous Monsieur, vous dont le père m’a souvent envoyé à la .salle de police. — Page 2, col. 2. 



AIAMIE BEHI 

( NOUVELLE DU XVIII e SIÈCLE ) 

PAH M. HÛGEH BE BEAUVOIR 


“ La singulière femme! m’écriai-je cette fois 
devant une assez grande miniature d’Augustin, que 
le chevalier de la Maison-Fleur laissait se perdre sur 
sa table, avec une admirable négligence d’anti¬ 
quaires, au milieu d’une foule d’autres portraits. 

Un étui de galuchat vert renfermait soigneusement 
celui-ci, et quand je l’eus ouvert, je lus sur l’un des 
côtés : A M. Arouel de Voltaire, chambellan de S. M. 
le roi deTrusse, gentilhomme ordinaire delà chambre 
du roi. 

La personne représentée dans celte miniature 
avait certainement la cinquantaine; je ne pus m’em¬ 
pêcher de le regarder avec un sourire de malicieuse 
compassion. 

Son visage bouffi était recouvert sur les joues 
d une immense plaque de rouge, que le peintre s’é- 
tait bien gardé de fondre avec les lis également 
apocryphes de son cou, dont quelques rides traî¬ 
tresses se cachaient sous un collier de veloufs noir, 
orne a son milieu d’un gros cœur en marcassite. 

Elle avait une robe de dauphine à bouquets par- 
tilés d or, les bras nus, et, à ces bras, deux médail- 

Monlmartre. — lmp. Pilloy, 


Ions; l’un, où il n’était pas difficile de reconnaître 
M. de Voltaire; l’autre, conservant les traits d’un 
homme de physionomie assez bourgeoise, avec un 
habit gorge de pigeon, un toupet à l’escalade et un 
énorme bouquet de fleurs à la boutonnière. 

Je pensai que cette honnête figure représentait un 
nouveau marié; je priai alors le chevalier de la 
Maison-Fleur de me dire son nom. 

— Ce monsieur-ïà, me répondlit-il, est tout bonne¬ 
ment le neveu de M. de Voltair e ! 

Ce neveu d’un grand homme , ce neveu en habit 
gorge de pigeon, me considéra it alors au fond de 
son cadre, rivé au bras de mada me Denis, avec une 
bonhomie si fade, si voisine de U i bêtise; il avait un 
sourire si fade, si heureux, si important, que je 
m’expliquais difficilement comnu ml M. de Voltaire 
avait pu souscrire, sa vie durant , à un pareil être 
dans sa famille. 

— Quand ce digne mortel épous a madame Denis, 
reprit alors le chevalier de la Maiso n-Fleur, Voltaire 
était mort, et il n’eut point la d ouleur d’entendre 
appeler sa nièce madame Duvivier.v 


i 



















































































































































2 


MADAME DENIS. 


— Duvivier? demandai-je, et quel état exerçait 
donc ce neveu posthume de M. de Voltaire? 

— Ma tante, qui l’a connu, vous lediramieux que 
moi, répondit le chevalier; elle m’a laissé, dans des 
mémoires inédits, une relation assez longue de cet 
étrange mariage; elle allait beaucoup chez madame 
Denis, et elle recevait chez elle l’abbé Mignot... 

Le chevalier courut à un petit meuble en bois de 
rose, orné de délicieuses plaques en porcelaine de 
Sèvres; il ouvrit un livre, et tomba bientôt sur plu¬ 
sieurs notes qu’il me lut. 

Ce manuscrit n’étant point destiné à l’impression, 
j’ai pris la liberté d’en modifier bon nombre de 
passages, notamment ceux où la tante du èhevalier 
de la Maison-Fleur élevait le philosophe dp Fcrney 
au troisième ciel, béatification qui doit sembler très- 
douteuse. 

Le nom de la jeune demoiselle qui figure dans ce 
récit a été également converti en un autre pour des 
raisons de famille. 

I 

Le château de Ferney -semblait, depuis quelques 
semaines, voilé d’un crêpe de deuil; on eut dit que 
M. de Voltaire était parti pour Postdam ou pour 
Paris, abandonnant les Délices à sa vieille gouver¬ 
nante Barrabas (1), ou à Zurich, son suisse. 

Aucun bruit, aucun pas n’ébranlait alors en effet le 
pavé qui conduisait au perron sur lequel les gens du 
pays avaient pu voir souvent le patriarche en large 
perruque à la Louis XIV deviser au malin, roulé 
dans sa grande chaise, entre le duc de Villars, le 
marquis d’Argens,. Le Kain et le libraire Crammer 
de Genève. Trois heures de l’après-midi venaient de 
sonner à l’humble paroisse, témoin des sacrilèges 
dévotions de ce prince des apostats, et le vieux curé 
prenait son modeste repas, comme à l’ordinaire, 
lorsqu’un jeune homme se présenta au presbytère, 
en demandant au pasteur s’il était encore loin de 
Ferney. - ' 

— Celte allée de grands ormes que vous voyez 
mène au château, répondit le digne prêtre; vous y 
trouverez quelques gens de M. de Voltaire; mais 
pour lui, monsieur, il est allé faire un autre voyage 
que son voyage accoutumé de Ferney à Paris ; il y a 
six semaines que nous avons reçu ici la nouvelle de sa 
mort. 

— Et depuis ce temps, nu? curieux n’a visité le 
château ? demanda le jeune ho.mme. 

— Aucun, à ma connaissance, du moins. Le vieux 
suisse Zurich a seul les clefs de l’appartement de 
M. de Voltaire, à la .grande colère de la gouvernante 
dame Barrabas; mais madame Denis les lui a ôtées. 

— Et nulle autrep-ersonne n’habite le château? 

— Si fait... unejeume fille... mademoiselle Berthe, 
la filleule de M. de Voltaire. 

, Un ange de candeur et de bonté, mon cher mon¬ 
sieur; tenez, je suis bien sûr que c’est grâce à elle 
qu’il s’est confessé à l’abbé Gautier, elle lui écrivait 
d’ici des exhortationis si candides et si touchantes. 

— Elle vous les n montrait ? 

— Je le crois; Pierthe aurait-ei’le un secret pour 
son vieil ami?C’es t moi qui l’ai baptisée, il y a de 
cela dix-huit ans. [fieu sait devant quel parrain! 

«Je vois encore ? M. de Voltaire ré] londanl aux ques¬ 
tions de son paste ur devant les fon ts baptismaux; la 
marquise du Chât ,elet était marraino ; elle me donna 
cette bourse de q uête brodée par «lia. 

(1) Le vrai nom fie cette femme était Barbaras, mais 
Voltaire se plaisait -à l'appeler Barrabas. 


«Regardez, monsieur, se peut-il rien voir de plus 
beau? » 

Et le bon pasteur, dans son naïf enthousiasme, se 
crut obligé d’exhumer d’une vieille armoire une 
bourse aux cordons fanés, dans laquelle était tombée 
plus d’une fois, de la main ridée de Voltaire, l’au¬ 
mône seigneuriale du châtelain de Ferney. Lejeune 
homme se prit à sourire. 

— Je ne connais point madame du Châtelet, ré¬ 
pondit-il, mais je désire beaucoup connaître made¬ 
moiselle Berthe... 

Le pasteur considéra l’inconnu avec défiance. 

Il pouvait avoir vingt-trois ans, et il était vêtu à 
la dernière mode de Versailles. 

11 fut bientôt rejoint par un domestique à cheval, 
lequel tenait par la bride une autre monture. 

Un air de bienveillance naturelle et une aisance 
charmante de tournure accompagnaient les moindres 
gestes du jeune homme; seulement, cet air était dé¬ 
paré par un certain amour-propre sur lequel avait 
dû souffler le vent de la cour; ce visiteur sémillant 
n’avait rien à coup sûr d’un habitant de Genève, 
dont chaque habitant passait alors pour être réglé 
comme les horloges qu’on y fabrique. 

D’où venait-il, et qu’allait-il cherchera Ferney, 
le curé n’osa le lui demander; seulement il le suivit 
quelque temps des yeux, quand il eut enfourché de 
nouveau son cheval, et il vit bientôt son palefrenier 
sonner à la porte de la grille. 

Au tintement de la sonnette, un vieillard aussi 
maigre qu’un sqùélètte, et qui portait un habit jadis 
rouge et un baudrier digne en tout de celui du suisse 
du château d’if, vint ouvrir à l’étranger, qu’il salua 
respectueusement après avoir jeté un coup d’œil 
sur la livrée de son domestique. 

A l’étonnement que cette visite lui causait, suc¬ 
céda bientôt un véritable élan de joie, quand il en¬ 
tendit le nom du jeune homme sortir de la bouche 
de son palefrenier; il envisagea le nouveau venu, et 
se redressant devant lui comme un invalide devant 
son colonel : 

— M. le comte deCernay!... Quoi, c’est vous, 
monsieur, vous dont le père m’a souvent envoyé à la 
salle de police. 

— Que veux-tu dire? mon brave; explique-toi 
donc. 

_Je veux dire, monsieur, que j’ai eu l’insigne 

avantage de servir douze ans sous les ordres de 
M. votre père. 

«U commandait le régiment de Château-Vieux, 
dont j’étais, je puis le dire, une des plus fermes co¬ 
lonnes... quand le vin ne me jouait pas de mauvais 
tours» 

«Mais il m’en a joué, ce coquin de vin!... et M. vo¬ 
tre père, qui était à cheval sur la discipline, me met¬ 
tait alors en lieu sûr... 

« Tarlaif! le pauvre Zurich en a vu de cruelles avec 
un colonel comme celui-là ! » 

_ Tu es donc de nos montagnes? 

— D’Altorf, monsieur le comte ; ce qui fait, je ne 
sais pourquoi, qu’on me nomma Zurich. 

«Votre père était de Lausanne, mais quel homme 
sévère, bon Dieu! J’ai fait deux campagnes avec lui, 
celle d’Allemagne, entre autres, et il ne buvait que 
de l’eau... Quand j'ai appris son décès, je me suis 
dit: 

«Leciel n’est pas juste; il laisse vivre Zurich et il 
prend M. de Cernay. 

« Mais comment se fait-il, poursuivit Zurich, en 







MADAME DENIS. 


3 


prenant le chemin du château et en regardant avec 
complaisance le trousseau de clefs âppendu à sa 
ceinture, que vous ignoriez la mort de M. de Vol¬ 
taire? elle a fait assez de bruit... » 

— Honnête Zurich, répondit le jeune homme, je 
suis loin de l’ignorer. 

«Seulement, vois-tu, il est nécessaire, il faut qu’au- 
jourd’hui, dans une heure, peut-être, M. de Vol¬ 
taire ne soit pas mort. » 

Le comte tira l’une de ses montres et observa 
l’aiguille avec attention en prononçant ces paroles; 
de son côté Zurich demeura ébahi en le regardant: 
il crut rêver. 

— Vous vous gaussez de moi, reprit-il ; ai-je donc 
le pouvoir de vous montrer des revenants? 

— Assurément, dit le comte, je suis brave et ne 
les crains point, digne Zurich. 

« Tu vois cette bourse, elle est assez ronde; mais 
j’en ai parié dix comme celle-ci, que je ferais voir 
aujourd’hui même à sir Georges Falmouth et à son 
neveu, le révérend sir Edwards Crafton, M. de Vol¬ 
taire, dont ils sont les fanatiques admirateurs. 

« Us viennent pour le voir du fond des Etats-Unis, 
la patrie du docteur Franklin. 

«Je leur ai soutenu qu’il avait fait courir lui-même 
le bruit de sa mort, pour mettre la main à une tra¬ 
gédie nouvelle. » 

— Vous voulez donc, monsieur, que dame Barra- 
bas ou moi, nous allions déterrer notre illustre maî¬ 
tre à l’abbaye de Sellières, où M. Mignot, son ne¬ 
veu, a fait transporter son corps ? 

«Ahl monsieur le comte, laissons-le tranquille, 
par pitié ! 

« De son vivant il était célèbre, c’est vrai, et de¬ 
puis sa mort cela ne fait que croître et embellir; 
mais aussi, voyez-vous, il était quinteux, bizarre, 
irascible ; n’allons pas, je vous en supplie, le ré¬ 
veiller. » 

— Je t’expliquerai ce que j'attends de toi, Zurich ; 
en attendant, prends cette bourse. 

« A propos, reprit le comte, il y a un mois, sur la 
place du Dôme, à Milan, j’ai entendu dire, à je ne 
sais plus quel Allemand, que M. de Voltaire cachait 
ici, à Ferney, une perle plus belle que tous les dia¬ 
mants de la couronne, une jeune fille du nom de... 
aide-moi donc! » 

— Du nom de Berthe, monsieur le comte ; c’est 
vrai, répondit Zurich en prenant un air de sévérité 
et de protection; elle est en ce moment-ci dans sa 
chambre avec dame Barrabas,où elle brode, je pense, 
une chasube pour notre curé. 

-Conduis-moi vite à elle, mon cher Zurich, je 
suis curieux de savoir si tout le bien qu’on m’en a 
raconté n’est point une fable. 

— Pour cela, monsieur, vous pouvez vous en rap¬ 
porter à un philosophe comme moi. 

« Après nos vallées de Suisse qui valent, vous le 
savez, la peine d’être vues, il n'y a rien au monde de 
plus charmant que mademoiselle Berthe... 

« Voilà dix-huit ans qu’elle habite Ferney, et l’on 
peut dire que c’est la bénédiction du château ; elle 
est jolie, très-jolie, et avec cela si bonne !... 

— N’a-t-elle point d’autre nom? / 

— Ma foi, je ne lui connais que celui-là... 

« Je l’ai vue grandir ici comme les frênes etlesaca- 
ciasdu parc; elle est aussi droite et aussi blanche 
qu’un beau lys, elle que M. de Voltaire lui-même 
écoutait parfois plus que madame Barrabas ou ma- j 
dame Denis, sa nièce. 


« Si vous l’aviez vue courir ce matin sous les aubé¬ 
pines du pré! Quand elle marche, elle flotte; quand 
elle chante, elle nous met du baume au cœur! 

« Seulement elle est bien pâle, la pauvre petite, si 
pâle que j’en ai peur quand je la vois se baisser 
pour cueillir nos violettes blanches! Et puis toujours 
en marche, toujours par les glaciers et les ravins! 

« Ah! ce serait un fier guide, allez! 'elle connaît 
les chemins mieux qu’une .chèvre. » 

— Tu l’accompagnes souvent? 

— Trop souvent, monsieur; elle croit toujours à 
mes jambes de quinze ans! Et pourtant, voyez, je 
suis maigre, maigre que cela fait pitié rien qu’à me 
voir; je relève de la fièvre. 

« L’autre soir je lui criais de ne pas aller si vite, 
que la nuit nous surprendrait et que nous courrions 
le risque de la passer la nuit loin du château, sous la 
calotte du ciel, et par un froid dont la seule pen¬ 
sée me gèle ! 

— Eh bien 1 laisse-moi seule ici, a-t-elle répliqué, 
en me montrant deux charmants petits pistolets qui 
étaient cachés sous son mantelet ; retourne sans moi, 
Zurich, retourne à Ferney, je n’ai point peur? 

« Et, comme un jeune faon, elle gravissait les ro¬ 
ches pour y trouver ces petites fleurs qui y croissent 
sous l’œil de Dieu, tandis que moi, monsieur, j’eusse 
mieux aimé trouver un bon verre de vieux Bourgo¬ 
gne pour me reconforter de mes ascensions monta¬ 
gnardes. 

« Ah! c’est une étrange fille!» 

— Madame Barrabas me logera bien au Château 
pour cette nuit, et nous aurons le temps de causer 
d’elle, n’est-ce pas? 

« Je viens de trois lieues d’ici.., et, par le temps 
qui se prépare, madame Barrabas n’aura pas l’inhu¬ 
manité... » 

Le comte indiquait du doigt, au vieux suisse, de 
gros nuages noirs se formant déjà en corps de ba¬ 
taille à l'horizon. 

— Madame Barrabas! s’exclama Zurich, en levant 
les mains, vous la connaissez bien, en vérité! Mé¬ 
chante, acariâtre, impérieuse, et bossue pàr dessus 
le marché, cette aimable gouvernante de feu M. de 
Voltaire a jugé prudent encore de renchérir sur ma¬ 
dame Denis: c’est un dragon! 

«Si vous l’entendiez, quand elle entamé urte dis¬ 
cussion avec notre curé! on dirait une furie... Elle 
traite mademoiselle Berthe comme une créole du 
Cap traiterait sa mulâtresse.... 

— Mademoiselle Berthe n’a-t-elle donc point de 
parents, d’amis % 

— Pour ses parents, monsieur, je ne lui en sais 
point; pour ses amis,elle a moi, Zurich, moi, son 
compagnon, son serviteur, qui me mettrais au feu ou 
à l'eau pure si cela pouvait l’aider en rien. 

—N’oublie pas, Zurich, de me présenter à cette ai¬ 
mable dame Barrabas, reprit le comte; n’est-ce pas 
elle qui caresse en ce moment un mouton au bout 
de cette allée? 

— Ma fine, monsieur, c’est elle en personne, je 
ne l’avais pas aperçue. C’est l’heure de sa prome¬ 
nade, et ce mouton-là est à madame Denis. 

— Madame Denis aime les moutons? 

— Celui-là surtout, monsieur, il vient de M. de 
Marmontel. Elle ale goût de la bergerie et des hou- 

Ig tt6S* 

«Une vieille fée carabosse dont, grâce à la mort de 
M. son oncle, nous n’avons plus rien à souffrir de¬ 
puis un mois à peu près ! 





4 


MADAME DENIS. 


— Ali ! ça, Zurich, il faut, pendant que je causerai 
avec ces dames, que tu songes à mon pari? 

— Vous y repensez ? 

— Je le crois, morbleu, un pari de trois mille 
livres sterling? Ce qui doit te rassurer, ajouta le 
comte, après avoir glissé tout bas quelques mots à 
l’oreille de Zurich, c’est que ces dignes gentlemen 
ne connaissent M. de Voltaire que par ses portraits! 
Tu es aussi vieux, aussi jaune que lui, aussi... 

— Grand merci, monsieur, je ne me sens pas de 
vocation pour ces choses-là ! Ce n’est pas certaine¬ 
ment que la fourbe ne soit facile. 

« L’appartement de mon maître est encore dans le 
même état où le pauvre homme l’a laissé; un bureau 
de chêne, un vaste fauteuil, sa perruque sur un b⬠
ton, sa robe de chambre à fourrures sur son lit, ses 
luneLtes sur son papier... 

«Cela fend lecœur rien que d’y penser,ajouta Zurich, 
en essuyant la larme sacramentelle qu’essuient les 
concierges en pareil cas. 

« Mais, reprit-il bientôt, en s’exaltant par degrés, 
touchera ce qui lui a appartenu, et jouer le rôle que 
vous me proposez, jamais! »> 

— Tu veux donc que je perde? 

— Non assurément; mais ce pari... 

— La bourse que je t'ai donnée, Zurich, vaut-elle 
donc celle-ci, reprit le comte en tirant de sa poche 
un nouvel argument très-capable de déterminer le 
suisse. 

— Mais les convenances... ditZurichen acceptant. 

— Je n’ai plus qu’une demi-heure, objecLa à son 
tour le comte, en consultant de nouveau sa montre. 

—- M. de Cernay, ce que vous me faites faire ici 
est bien terrible, reprit Zurich. Si l’on me surpre¬ 
nait... si madame Barrabas!... Four mademoiselle 
Berthe, passe encore; mais la duègne! la duègne!.. 

— Sois tranquille; je me charge de détourner 
son attention... 

— Vous me le promettez! 

— Val 

Le comte poussa Zurich par le chemin opposé à 
celui de la vieille gouvernante. 

Tenant alors son chapeau d’une main, de l’autre 
balançant sa badine à pomme d’or, il s’approcha de 
madame Barrabas et de son mouton. 

II 

Le mouton de la vieille gouvernante portait au 
cou un charmant nœud de couleur ponceau, sa laine 
était aussi blanche que la peau de dame Barrabas 
était noirâtre, huileuse et coupée déridés ; il poussa 
un bêlement plaintif quand le comte s’en approcha. 

C’était alors la mode des moutons et des églogues; 
madame Barrabas renchérissait sur cette mode par 
un ajustement de bergère qui faisait bien d’elle la 
caricature la plus bouffonne que le comte se souvint 
d’avoir rencontrée; son visage ne ressemblait pas 
mal à un pastel, ses mains et ses pieds aux enseignes 
des marchands de gants ou de bas. 

Un sourire de contentement personnel rayonnait 
sur sa physionomie froide et commune; elle avait 
élé, sa vie durant, gouvernante de confiance de 
M. de Voltaire, et s’attendait bien àêtre dédommagée 
par le testament du grand homme, de tous les tracas 
qu'elle avait essuyés de lui, et des hauteurs de ceux 
qui l’approchaient. 

Par une clause explicité, le testament ne devait 
tre ouvert que dans six jours, et ces six jours, la 


Barrabas les attendait avec une impatience de vieille 
fille. 

En voyant venir à elle le comte de Cernay, elle 
s’imagina un instant qu’il arrivait de Paris en droite 
ligne. 

— Monsieur est peut-être un ami de la famille. 

c’est singulier comme monsieur ressemble au fils du 
marquis d’Argens? 

Le jeune homme déclina son nom et son titre, et 
celte déclaration fit effet sur la Barrabas. 

M. deCernay crut devoirajouter qu’il venait visiter 
le château en simple acquéreur, le bruit public lui 
ayant appris que madame Denis, principale légataire 
de M. son oncle, désirait vendre la propriété de Fer- 
ney. 

La Barrabas releva le front et se disposa intérieu- 
rementà faire subir aucomle touteslesconséquences 
de sa démarche. 

Quant au jeune homme, il songeait, de son côté, 
qu’il n’avait pas de temps à perdre pour éloigner la 
gouvernante qui n’çût pas manqué de s’élever contre 
la comédie indécente que le comte de Cernay comp¬ 
tait faire jouer à Zurich. 

Il commença donc par la féliciter de quelques em¬ 
bellissements que la vieille déclarait être dus à elle 
seule pour le parc et les jardins de Ferney ; en devi¬ 
sant de la sorte, il l’écartait insensiblement du ch⬠
teau. 

La Barrabas aimait la louange par dessus tout, le 
comte ne se fit donc pas faute de la louer elle et son 
mouton; elle y pril tantde plaisir que malgré l’averse 
qui se préparait, elle continuait de marcher vers la 
laiterie. 

Ce bâtiment isolé de tous les autres avait été con¬ 
struit, disait-elle, d’après ses conseils; elle et 
M. Vagnières, le secrétaire du philosophe et son 
bras droit, s’en étaient seuls mêlés. 

Il fallait voir l’admirable propreté de son châlet, 
l’étable à grandes glaces sans tain, qui laissaient 
errer la vue sur les plus beaux sites, et puis c’était 
là que demeurait la famille de son cher mouton Pala- 
mède, c’élait là que madame Denis et la Barrabas 
récitaient à qui mieux mieux des vers d 'Irène, quand 
M. de Voltaire était parti pour ce malencontreux 
voyage de Paris, d’où il ne devait pas revenir. 

Le comte écoutait à peine ce que lui racontait cette 
vieille folle, il pensait à son pari; puis, après son 
pari, il pensait à Berthe, cette jeune fille qu’il brûlait 
de voir. 

M. de Cernay était jeune, il était noble, il était 
bien fait, et, comme il revenait alors d’un voyage en 
Italie entrepris sous la conduite de son oncle, il 
avait hâte de comparer peut-être les beaux yeux de 
France à ceux de Naples. 

Etourdi, vaniteux, mais au demeurant bon et loyal, 
il commençait la vie en homme enchanté de vivre et 
de se produire, il aimait par dessus tout les aven¬ 
tures et la singularité. 

La pluie commençait à tomber cependant à l’ârri- 
vée de nos deux personnages dans le châlet, dont 
Barrabas allait expliquer au comte les merveilles, 
quand le bruit d’une chaise de poste retentit aux 
oreilles de M. de Cernay. 

De son côté, la Barrabas s’émut à ce bruit, et elle 
allait quitter sans doute, malgré la pluie, le temple 
pastoral où elle se trouvait, quand M. de Cernay eut 
tout d’un coup recours à un parti désespéré; il la 
renferma à double avec son mouton dans la 







MADAME DENIS. 


O 


première pièce du chalet, qui n’était autre que l’é¬ 
table. 

Cela fait, il en prit la clef. 

Puis, sans avoir pitié des bêlementsdePalamède et 
des cris furieux de dame Barrabas, il partit d’un 
seul bond, et arriva, mouillé jusqu’aux os, sur le 
perron de Ferney. 

III 

L’appartement de Vollaire, ainsi que nous l’avons 
dit, demeurait encore dans le même état quand le 
suisse Zurich s’y introduisit; il en poussa sans bruit 
les persiennes, et se prépara de son mieux a jouer 
son personnage... 

11 avait eu soin de fermer auparavant la grille 
d’entrée, de façon à ce que nul ne vint l’interrompre, 
et quand la chaise de poste ébranla le pavé de la 
cour, il se trouvait déjà placé devant le grand bureau 
de chêne de M. de Voltaire. 

A vrai dire, Zurich n’ignorait pas qu’il allait com¬ 
mettre un grand sacrilège; mais les libéralités du 
comte l’avaient étourdi; il ne craignait plus d’ailleurs 
la Barrabas, car il avait vu deloin l’emprisonnement 
de la gouvernante. 

D’ailleurs, il n’était nullement fâché d’essayer de 
ce manège qui pouvait, par la suite, arrondir la 
maigre fortune qu’il avait eu si grand’peine à amas¬ 
ser. 

11 revêtit donc la robe de chambre classique dans 
laquelle il avait pu voir tant de fois le philosophe 
attablé devant ses livres; seulement, comme il pouvait 
attendre longtemps et que l’heure de son dîner ap¬ 
prochait, il crut ne pas mal faire que d’emporter 
avec lui une bouteille afin de se reconforter pour 
son rôle. 

Le révérend sir Edwards Crafton et son oncle, sir 
Georges Falmouth, trouvèrent sur le perron le comte 
de Cernay, l'air ouvert et riant comme de coutume ; 
il les conduisit, d’après les instructions de Zurich, 
dans un cabinet assez obscur, fermé par une petite 
porte vitrée. 

— Messieurs, leur dit-il, je sais à merveille que 
de tous côtés les nouvellistes ont fait sonner haut la 
mort de notre grand philosophe. 

« Vous, sir Georges, vous l’avez apprise au Havre, 
n’est-il pas vrai? et vous, sir Edwards, vous en 
avez lu l’annonce dans la Gazette de Genève; ah bien! 
tous les deux vous voilà victimes de l’une de ces 
mille ruses du vénérable patriarche. Il vient de me 
recevoir, moi qui vous parle; il vient de m’adresser 
lui-même quelques-unes de ces paroles pour les¬ 
quelles on ferait comme vous le voyage d’Amérique, 
car vous désirez voir à tout prix l’auteur de Zaïre 
et d ’Oresle, n’est-ce pas? et ce n’est pas pour un 
misérable pari de quelques mille livres... 

— Non, certainement, ce n’est pas pour cela, re¬ 
prit sir Edwards Crafton; mais enfin vous nous avez 
promis de nous le montrer, nous voulons être les 
seuls qui puissions dire : Nous l’avons vu I Oh ! le 
voir ! lui parler comme vous venez de le faire, en¬ 
tendre un homme qui parle la langue de Pope, de 
Dryden, quel beau jour pour nous, quel... 

— Un instant, interrompit le comte, un instant, 
vous allez le voir, mais vous ne lui parlerez pas. 11 
travaille, il étudie. 

« Contentez-vous de lever ce simple rideau, et 
surtout ne faites point de bruit. 

« L’appartement est vaste, mais il pourrait vous 
entendre. » 


— Eh quoi ! nous sommes aussi près ?... 

— Du plus grand génie du globe, du flambeau de 
la philosophie et du monde, de l’homme qui corres¬ 
pond avec les plus grandes célébrités de l’univers; 
recueillez-vous, messieurs, voici le dieu, l’astre, le 
soleil des intelligences, voyez ! 

Et le comte, après avoir fini, non sans une secrète 
envie de rire, cette magnifique tirade, souleva par 
un des coins le rideau, et les deux Anglais se collèrent 
contre la vitre. 

Tous deux virent alors un personnage qui se te¬ 
nait dans l’ombre, le dos contre la fenêtre. 

11 était en robe de velours doublée d’hermine, le 
chef orné d’une perruque noire et sans poudre, dans 
laquelle sa figure amaigriesemblait tellement enter¬ 
rée qu’on ne découvrait que deux yeux brillants 
comme des escarboucles. 

Sa tête était surmontée d’un bonnet carré à gland, 
ses mains osseuses et jaunes froissaient en ce mo¬ 
ment plusieurs papiers. 

— Il travaille ainsi huit heures de suite, mur¬ 
mura le comte à voix basse : quelle mine lui trouvez- 
vous? 

— Par ma foi, mon cher, la^mined’un homme 
qui relève de maladie... 

— Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne ressemble 
guère à ses portraits. 

— Les peintres ont beau faire, ajouta sir Georges, 
ils n’attrapent jamais la physionomie d’un grand 
homme. 

— Mais, dites, mon cher comte, est-il prévenu de 
notre visite ? 

— Je la lui ai tue, sans cela il n’eût point laissé 
Zurich, son suisse, m’ouvrir si facilement ses appar¬ 
tements. 

« N’écartez le rideau que chacun à votre tour, 
songez que s’il vous surprenait en flagant délit... 

— Vous avez raison; et cependant nous ne pou¬ 
vons, malgré nous, détacher notre vue d’un pareil 
homme. 

— C’est qu’il est encore en état de doter son pays 
d’une longue suite de chefs-d’œuvre... 

— On lui disait de l’enflure aux jambes, mais re- 
marquez-le donc, il se promène, ma foi, de long en 
large dans l’appartement, dit sir Georges. 

— Et, Dieu me pardonne, ajouta son neveu, il 
s’apprête à manger une tranche de jambon qui n’est 
pas mince 1 

Il ne travaille jamais que de cette façon... c’est 
son usage, reprit le comte légèrement étonné lui- 
même de l’incartade gastronomique de Zurich. 

— Il a un appétit véritable, poursuivit sirGeorges. 

— Très-décidément il n’est pas mort, et n’a pas 
l’air de vouloir mourir, fit sir Edwards. 

— Si vous lui demandiez, cher comte, à travers 
la porte, la permission de nous présenter? 

— Silence, objecta Cernay, le voi.àqui se rappro¬ 
che d’un air inquiet de la fenêtre. 

— Une rimequ’il cherche sans doute... 

— Remarquez-vous qu’il lit sans lunettes, sir Ed¬ 
wards? Cola est prodigieux? car notre Franklin en 
met. 

IV 

En ce moment, l’éclat de plusieurs voix retentit à 
deux pas de nos visiteurs, et la porte de la pièce où 
ils se tenaient fut rudement poussée. 

Deux figures étrangères parurent surle seuil, l’une 








6 


MADAME DENIS. 


en costume ecclésiastique, celle de l’abbé Mignot; 
l’autre, en habit de ville, celle de M. d’Ornoy. 

Ces deux personnages, tous deux neveux de 
M. de Voltaire, précédaient une femme d’une cin¬ 
quantaine d’années, qui tenait un trousseau de clefs 
dans la main et se dirigeait rapidement vers la porte 
vitrée communiquant au cabinet de philosophie. 

— Que veut dire ceci? fit la dame en élevant la 
voix; personne ici pour nous recevoir, ni Zurich, ni 
dame Barra bas? 

« Et vous, messieurs, que venez-vous faire h For- 
ncy ? » 

Le ton impérieux avec lequel furent prononcées 
ces paroles déconcerta quelque peu les spectateurs 
de celte scène;, la voix aigre de l’abbé Mignot, sou¬ 
tenue de celle de M. d’Ornoy, s’y mêla. 

Le comte ne savait trop quelle contenance garder 
en tout ceci; il ignorait le nom de la dame et de ses 
deux accolytes, mais ce nom ne se fit pas attendre; 
il tomba sur le trio observateur comme un coup de 
foudre. 

— Savez-vous bien, messieurs, que celle qui vous 
parle ici est madame Denis, la propre nièce deM. de 
Voltaire? s’écria-t-elle avec un ton d’écrasante su¬ 
périorité. 

« Vous seriez-vous introduits d’aventure à Ferney 
pour y dérober les manuscrits de mon oncle? 

« Vos noms, messieurs, vos noms; j’ai le droit de 
les savoir! 

« E’abbé, ajouta-t-elle en s’adressant à Mignot, 
sonnez vous-même la cloche à pleines volées, puis¬ 
que ce misérable Zurich ne vient pas! et vous, mon¬ 
sieur d’Ornoy, retenez ici ces messieurs, pendant 
que je vais dans le cabinet de mon oncle et m’assu¬ 
rer par mes yeux... » 

Et, sans attendre davantage, madame Denis poussa 
la porte du cabinet de Voltaire; cette pièce n’avait 
qqe celte entrée. 

Elle jeta un cri de stupeur et d’indignation en 
voyant qu’on en avait ouvert les volets, puis tout 
d’un coup elle recula dès que Zurich crut devoir se 
lever pour s’enfuir à l’apparition, fort inattendue 
pour lui, de sa maîtresse... 

— L’abbé! s’écria-t-elle, monsieur d’OrnoyI ac¬ 
courez! c’est un fantôme alVreux, qn fantôme que je 
viqns dé voir ! 

Elle passa son bras au cordon d’une sopnette, et 
se laissa couler à demi mourante dans up fauteuil. 

M. d’Qrppy et les deux Anglais ne savaient que 
penser de ceRe scène ; le comte se mordait les lèvres; 
pour Zurich, il eût voulu se voir à cent pieds sous 
terre... 

Le malheureux étouffait dans la robe de chambre 
de M. de Voltaire; son bonnet lui brûlait le front. 

Au bruit delà sonnette, couvert bientôt par celui 
de la cloche que tintait l’abbé, une jeune fille appa¬ 
rut alors dans l’appartement. 

Madame Denis etM.d’Ornoy reconnurent Berthe... 

Elle tenait encore son aiguille etsapelotte desoie 
à la main; en voyant Zurich ainsi accoutré, elle eut 
si peur qu’elle laissa tomber sur le parquet ses ins¬ 
truments de travail. 

Le comte ramassa ces objets épars et les lui rendit 
galamment. La jeune fille rougit. 

— M’expliqùerez-vous, mademoiselle, demanda 
madame Denis, comment il se fait que, madame Bar¬ 
rabas et vous, vous prêtiez la main à de semblables 
scandales? 


« Où est à cette heure l’ex-gouvernante de M. de 
Voltaire, répondez? » 

—Jenesais ..madame... mais vous pouvez croire... 
Je proteste ici... balbutia Berthe. 

— Taisez-vous, interrompit madame Denis d'un 
ton aigre et bref, et en lançant a Berthe un coup 
d’œil qui la fit trembler ; vous êtes une sotte, voilà 
tout. 

« Et toi, misérableI reprit-elle en enfonçant ses 
doigts crispés de rage sur le bras de Zurich , qui a 
pu te pousser à cette criminelle supercherie? 

« La présence de ces trois étrangers t’accuse assez; 
tu auras voulu leur extorquer de l’argent en mettant 
au jour, sous leurs yeux, l’habillement de feu 
M. Arouet de Voltaire. 

« Il ne tient qu’à moi de te livrer à M. Lenoir, 
et de te faire enfermer pour le reste de tes jours à 
la Bastille ! 

« Moi qui avais en toi une confiance si aveugle. 

« Si M. d'Ornoy avait du cœur... il t’appliquerait 
vingt coups de canne... 

— Par pitié, madame, répondit Zurich, accordez- 
moi ma grâce... 

« Ce n’est que par respect pour mon digne maî¬ 
tre... 

— Que tu oses revêtir ses habils devant ces mes¬ 
sieurs? 

« Réponds ! Et cette Barrabas, ta complice, sans 
doute, où se cache-t-elle? 

« L’abbé, repritalors madame Denis à Mignot, qui 
survenait aussi fatigué qu’un sonneur de profession, 
assemblez mes paysans, partez, courez, allez et ra- 
menez-moi la Barrabas! je la veux. » 

L’abbé Mignot sortit, et toute la fureur de madame 
Denis se tourna alors sur M. d’Ornoy. 

— Voilà ce que c’est, monsiepr pion frère, que 
de payer et de nourrir à Ferney des gens qui vous 
pillent! 

« R ne manquerait plus en vérité qu’une chose, 
c’est que M. de Voltaire les eût mis sur son testa¬ 
ment ! 

« Up ivrogne comme celui-ci, fit-elle en montrant 
Zurich; une fausse personne comme la Barrabas, et 
une fille de rien comme mademoiselle que voici, 
ajouta-t-elle en désignant Berthe. 

a Vive Dieu! il était bien temps que je vinsse et 
que je prisse un parti. 

« C’est votre faute, a vous, monsieur mon frère, 
à vous, mon aîné, qui ne cessez de me contrecarrer 
depuis un mois, 

« Je voulais, j’aurais dû faire maison nette de tout 
ce monde, à commencer par cette petite aventurière 
pour laquelle mon oncle daignait avoir des bontés!...» 

A ces derniers mots de madame Denis, Berthe se 
cacha le front dans ses deux mains et se mit à pleurer 
amèrement. 

La pauvre enfant se sentait blessée au cœur du 
mépris insolent de celte femme, qui la traitait avec 
tant d’injustice et de dureté; elle implorait alors par 
un coup d’œil la pitié et la défense de ceux qui se 
trouvaient là; le comte répondit seul à 1 appel de 
Berthe. 

— C’est bien à tort, madame, reprit-il, que vous 
accusez mademoiselle; souffrez que je vous le dise. 

« Elle est innocente de tout ceci; c’est moi, c’est 
moi seul qui ai commis la faute et qui dois la pren¬ 
dre sur moi... 

« Messieurs, ajouta le comte, en se tournant vers 




MADAME DENIS. 


7 


ses deux amis; j’ai perdu mon pari et je me mets de 
bon cœur à votre disposition. 

«Me permettrez-vous maintenant,madame, dit-il à 
madame Denis, d’espérer moi-même ma grâce? » 

— Répondez donc à monsieur, mon frère, répliqua 
madame Denis en secouant M. d’Ornoy, répondez- 
lui comme vous le devez! 

« Souffrirez-vous qu’on se joue ainsi de la mé¬ 
moire de M. de Voltaire, votre oncle et le mien? » 

L’embarras visible de M. d’Ornoy menaçait de se 
prolonger un bon temps, lorsque des exclamations 
violentes, coupées de temps à autre par une voix en 
fausset, interrompirent son silence. 

C’était la Barrabas que l’abbé Mignot cherchait 
vainement à apaiser. 

— C’est une horreur! une indignité! où est ce 
comte du diable? s’écriait-elle en arrivant versM. de 
Cernay, les yeux hagards et les poings fermés. 

— L'a... là... chère madame Barrabas, disait le bon 
apôtre en se retirant prudemment de deux pas en 
arrière... 

— Madame Barrabas, fit madame Denis, je n’ai 
pas besoin d’explication, je vous chasse. 

— Mais, madame, reprenait la Barrabas, veuillez 
écouter... 

— Je n’écoute rien; vous et Zurich, est-ce ainsi 
que vous tenez Ferney pendant mon absence? 

« Et cependant vos lettres me protestaient toutes 
de vos soins, de votre prudence ! Personne à la 
grille pour me recevoir, j’ai dû faire le tour du parc, 
et sans la clef de la petite porte, qui ne me quitte 
jamais... 

« Et mon mouton Palamède, qu’en avez-vous fait? 

« Que dira M. de Marmontel? 

« Fi ! quelle conduite pour une femme que M. de 
Voltaire honorait de sa confiance! 

« Oserez-vous me dire que vous ignoriez l’outrage 
d’une telle mascarade? 

« Vous me rendrez vos comptes dès ce soir, je 
les attends! 

« Aussi bien, puisqu’il faut vous le déclarer, je ne 
suis plus seule, grâce au ciel, à porter le fardeau de 
la succession, j’épouse dans six jours, oui, madame 
Barrabas, j’épouse, et l’homme que j’ai cru devoir 
choisir me délivrera de votre tyrannique présence !» 

— Madame!... quoi! Madame 1... murmura la Bar¬ 
rabas. 

— Pas un mot de plus. 

« Quant à vous, Zurich, je vous casse aux gages. 
Mon intendant vous paiera demain ce qui vous 
est dû. 

« Et pour mademoiselle, fit madame Denis en je¬ 
tant un regard dédaigneux sur Berthe, il m’est avis 
qu’avec ses dix-huit ans et sa tournure, elle aurait 
beaucoup trop de périls 'a courir dans mon nouvel 
hôtel du quai d’Anjou... 

« Je la remercie donc également de ses services... 

« Mon nouvel époux, M. Buvivicr, lui fera passer 
des secours. » 

Après celte dernière phrase, qui ne pouvait man¬ 
quer son effet sur la jeune fille, madame Denis prit 
le bras de l’abbé Mignot, sans saluer Je comte de 
Cernay, et sortit. 

^ M. d’Ornoy suivit la nouvelle propriétaire de 
Ferney, qui repartait le même soir pour Paris. 

— Zurich, dit alors le comte à l’oreille du suisse, 
ta maîtresse te chasse, je te prends! 

— Et mademoiselle Berthe? fit Zurich en mon¬ 
trant au comte la pauvre jeune fille toute en larmes. 


— Dès demain, Zurich, tu la prendras avec toi ! 

V 

Six jours après ceci, dans un vaste hôtel du quai 
d’Anjou, peu éloigné de l’hêtel de Pimodan, un mou¬ 
vement extraordinaire avait lieu, et chaque bour¬ 
geois de ce quartier semblait attendre avec impa¬ 
tience, sur le devant de sa porte, le retour d’un 
large carrosse qui venait de partir une demi-heure 
auparavant pour conduire deux mariés à l’église de 
Sainte-Marine. 

L’équipage parut bientôt, et quand son marche¬ 
pied se déroula, les curieux et les bonnes gens du 
faubourg purent voir descendre un homme d’une 
cinquantaine d’années qui donnait le bras à une 
grosse femme, plaquée d’un rouge aussi cru que les 
roues de sa voiture, et dont l’ampleur s’augmen¬ 
tait encore d’un étalage inouï de dentelles et de ru¬ 
bans sur une robe entièrement noire. 

— C’est madame Denis, murmurait-on autour 
d’elle, madame Denis, la nièce de feu M. de Vol¬ 
taire; voilà qui est scandaleux, inouï, abominable, 
après les bontés que le défunt a eues pour elle ! 

— Se remarier, il fallait qu’elle eût le veuvage sur 
le cœur ! 

— Il n’y a pas six semaines que M. de Voltaire 
est enterré ! 

— Et son prétendu ressemble à un magot de la 
Chine ! 

— Quel est son état? un auteur, un académicien, 
un faiseur de poèmes ? 

— Il a servi, dit-on, dans la marine, d’autres di¬ 
sent dans l’armée... 

— En tout cas, il n’a guère d’amis et de parents 
autour de lui, et cependant le jour d’un mariage... 
les amis sont lâ. 

— Voyez donc un peu son équipement ! il porte 
l’épée, la poudre, les manchettes, on dirait d’un 
exempt, ma parole d’honneur ! 

— Oui, mais quel beau brillant il a aussi à son 
doigt! 

—Vous verrez qu’il mènera madame Denis par le 
nez ! 

— Et qu’il se frotte les mains d’être le neveu d’un 
grand homme! de M. de Voltaire le neveu, dame! 
c’est que tout le monde ne l’est pas ! 

Ce fut au milieu de ces sots commérages que le 
nouvel époux de madame Denis traversa la foule ; 
il se trouva bientôt dans le plus complet isolement’, 
car, excepté sa femme et deux parents éloignés, que 
la nièce de Voltaire avait pris pour ses témoins, 
personne ne l’assistait en ce jour illustre. 

L’abbé Mignot ayant jeté feu et flamme, et M. d’Or¬ 
noy s’étant retiré dans sa terre, pour n’être pas té¬ 
moin de ce qu’il nommait une indignité de sa sœur. 

Le salon dans lequel entrait alors M. Duvivier 
était en parfaite harmonie avec les idées qui l’as¬ 
siégeaient, les panneaux en étaient d’un gris froid, 
les fenêtres sombres et les meubles séculaires, un 
feu pétillant brûlait toutefois dans l’âtre ; sur la che¬ 
minée on voyait un buste du philosophe portant en¬ 
core la couronne qu’on lui jeta à sa tragédie d'Irène. 

Les deux témoins s’éloignèrent bientôt, et les 
nouveaux époux demeurèrent seuls. 

— Eh bien ! monsieur, fit madame Denis avec un 
soupir, nous voilà donc mariés ! 

« Je n’ai pas besoin de vous dir<\ çpmbien je suis 
révoltée du procédé étrange des deux neveux de 
M. de YoUairo à mon égard. 









8 


MADAME DENIS. 



11 s’approchaule madame Barrabas et de son mouton. — Page 4, col. l r «. 


« Puis-je compter du moins sur vos serments au 
pied des autels et me rendrez-vous heureuse? » 

■ — Madame, répondit M. Duvivier en cherchant à 
donner à sa phrase un ton de solennité poétique qui 
jurait avec sa tournure, je proteste ici devant les m⬠
nes ,de M. votre oncle... que vous avez fait choix 
d’un mari qui ne vous laissera pas marcher sur le 
pied... 

« J’ai servi, madame, j’ai servi... et chacun sait 
que les militaires. 

« Enfin, me voilà donc en tête-à-tête avec ma 
femme... dans la demeure des Grâces... » 

— Dites plutôt, monsieur, dans celle du génie! 

« Celte pièce était autrefois le cabinet de mon on¬ 
cle; c’est ici qu’il a enfanté tant de chefs-d’œuvre, 
Mérope, Sèmiramis , Adélaïde Duguesclin. » 

— J’ai entendu parler très-vaguement de ces da¬ 
mes. 

— Mais Y Orphelin de la Chine? vous le connais¬ 
sez, n’est il pas vrai? C’est avec cette plume qu’il 
l’a écrit. 

— La plume est fort belle, reprit Duvivier en 
l’examinant; quand j’étais secrétaire de M. de 
Maillebois, j’en avais une semblable... 

— Ah ! vous avez été secrétaire de M, de Maille- 
bois?... 

— Assurément, et je puis dire que je détachais 
une majuscule comme le premier écrivain du char¬ 
nier des Innocents 1 

« Ah! que je regrette de n’avoir pas connu M. vo¬ 
tre oncle avant qu’il ne descendît dans la fosse ! 


— J’ai là quelques objets qui viennent de lui ; je 
veux vous en faire présent... 

« D’abord, cette tabatière, dit madame Denis en 
ouvrant une cassette en marqueterie.... 

« Elle lui fut donnée par Sa Majesté Frédéric de 
Prusse, pour lequel il travaillait... 

— Ah ! M. de Voltaire a travaillé pour le roi de... 

— Certainement; comment se fait-il que vous 
ignoriez ces choses-là ? 

— J’étais à l’armée, chère madame Denis, et à 
l’armée on s’occupè assez peu de littérature. C’est 
égal, j’accepte la tabatière. 

— Ensuite, mon ami, voici sa canne et son cha¬ 
peau. 

— M. votre oncle avait la tête plus forte que 
moi... fit Duvivier en essayant le tricorne du grand 
homme... Après tout, cela n’est pas étonnant! 

— Je vous donnerai encore, ajouta-t-elle, cet en¬ 
crier, que lui apporta un jour Du Belloy. . Un en- 
erier superbe, comme vous voyez. 

— Quel est ce Du Belloy? 

— Vous le savez bien, celui qui a fait le Siège de 
Calais. 

— Le siège de Calais à lui tout seul? Allons donc, 
c’est un faquin. 

— A lui tout seul ; pourquoi pas? 

— Voilà un rude gaillard ! n’importe ; je ne serais 
pas fâché de faire connaissance avec lui. 

— Hélas! il vient de mourir aussi. 

— Alors, je prends l’encrier... Mais quejenez- 
vous donc là? 

























MADAME DENIS. 


9 



Les deux Anglais se collèrent contre la vitre. — Page 5, col 2, 


— Une bonbonnière que Sophie Arnoud avait don¬ 
née à mon oncle. 

— Sophie Arnoud ! attendez donc 1 une brune que 
l’on m’a montrée à l’Opéra, dans le temps ! 

« M. de Maillebois m’a conduit un jour chez elle; 
je m’en souviens, il me présenta dans son cercle en 
disant : « Messieurs, voilà un homme qui vous fera 
rire... » 

« Et, de fait, elles ont ri beaucoup, jusqu’au mo¬ 
ment où je suis parti ! » 

— Il est charmant, pensa madame Denis; mais, 
ajouta-t-elle, j’y songe, monsieur; il vous faut 
écrire à MM. de l’Académie. 

— A MM. de l’Académie? Pourquoi faire? 

— Mais pour les inviter au repas de noces... 

« Oh 1 un repas décent, car je suis encore sous le 
coupde la perte terrible qui vient de m’affliger... la 
mort de M. de Voltaire... 

«Plusieurs savants et auteurs, au nombre des¬ 
quels était M. Marmonlel, briguaient ma main... 

« 11 faut empêcher leurs clabauderies sur mon ma¬ 
riage; il faut les inviter en corps pour demain; pour 
demain, entendez-vous? » 

— Je ne demande pas mieux ; un dîner de sept à 
huit couverts, n’est-ce pas? 

«Je ne serai pas fâché de faire connaissance avec 
la cave de M. de Voltaire. » 

— Y pensez-vous? huit couverts! mais ils sont 
quarante, et ils ont tous reçu la nouvelle de notre 
mariage... 

— Alors nous serons quarante-deux. N’imporlc 


a salle à manger est vaste, reprit Duvivier en ou¬ 
vrant l’un des battants de la porte. 

« Ah çà 1 puisque m’y voici dans cette pièce au¬ 
guste, ne pourrions-nous pas manger un morceau ? 

« Ça, madame Denis, vous avez, je l’espère, un 
cordon bleu ? 

« Et votre suisse? comment se fait-il que je ne 
l’aie pas encore vu? Sonnez un peu, je vais passer 
toute ma livrée en revue... » 

— Pour le moment, reprit madame Denis un peu 
troublée, je n’ai que ma cuisinière. 

« J’ai renvoyé Zurich et une vieille gouvernante 
de mon oncle, la Barrabas. » 

— Si elle était vieille... elle n’a eu que ce qu’elle 
méritait, murmura Duvivier en allant lui-même tirer 
un pâté du buffet. 

Puis il reprit en voyant l’étonnement de madamo 
Denis : 

— Nous autres militaires, nous sommes pour les 
jolies femmes. 

« Ainsi, vous, madame; vous un modèle d’attraits, 
de perfection et de grâce !... » 

En ce moment, une voix nasillarde retentit dans 
l’escalier; elle psalmodiait ce refrain connu: 

J’étais mise en satin blanc, 

Souvencz-vous-cn, souvenez-vous-en ! 

— C’est la voix de Zurich ! s’écria madame De ¬ 
nis, l'insolent! 

Oser se représenter devant moi, quand je l’a 




































































































































10 


MADAME DENIS. 


chassé ! quand mon intendant a dû le payer, il y a 
deux jours, lui et cette petite fille que mon oncle 
élevait par charité! 

« N’importe, je m’en vais le recevoir, mon ami, 
pendant que vous écrirez le modèle des lettres d’in¬ 
vitation que je ferai copier ensuite à quarante exem¬ 
plaires. 

« Voici de l’encre et du papier. 

« Déjeunez à votre aise, et Bahet, ma nouvelle 
femme de chambre, introduira ce Zurich dans le sa¬ 
lon. r> 

Duvivier ne se le fit pas dire à deux fois, il se re¬ 
trancha dans la salle à manger, déposa sur (a table 
son bouquet de noces et se mit en devoir d’attaquer 
le pâté de canards qü’jl avait 1 trouvé dans l'office! 

L’encrier de M.Du'Bèlloy se trouvait devant lui, 
et il le regardait avec un certain embarras. 

Ecrire à des académiciens ne lui semblait pas chose 
facile; il prit doné des forces pour ce rude travail; il 
mangea et but avec ardeur, sè félicitant tout bas du 
coup de filet qu’il venait de faire. 

Duvivier avait bien, cri effet, vingt mille livres de 
rente ; mais la fortune dé madame Denis était du 
triple, et le testament de son oncle, testament qui, 
par une clause bizarre, ne devait être ouvert que 
dans trois jours, lui assurait encore d’autres va¬ 
leurs. 

Cependant madame Denis voyait introduire Zu¬ 
rich dans le salon où elle venait de passer. 

VI 

Le digne suisse était vêtu,' cette fois, avec une 
recherche inaccoutumée ; il portait un magnifique 
habit de bouracan, un jabot d’une irréprochable 
blancheur et des manchettes dignes d’un conseiller 
ou d’un président. 

Madame Denis, en le recevant, se renferma dans 
la plus altière dignité; seulement elle ne vit pas le 
sourire narquois de Zurich. 

Une pensée secrète amenait sur le front de son 
ex-concierge un rayon de joie et de bonheur; on 
eût dit qu’il avait vingt ans. 

En remontant dans sa voilure, madame Denis 
avait aperçu Zurich près du bénitier de la petite 
église de Sainte-Marine, et la présence du suisse 
l’avait étonnée. 

— Madame Duvivier, fit-il en saluant respectueu¬ 
sement son ancienne maîtresse, permettez que je 
vous félicite. 

« Bien que je ne sois plus à votre service, je n’en 
prends pas moins part à ce qui vous touche, et le 
mérite de M. Duvivier... » 

En parlant ainsi, l’honnête Zurich appuyait telle¬ 
ment sur le mot de mérite, que madame Denis se 
radoucit. 

Elle quitta son air de grande dame, haute sur ses 
patins, et touchant la joue du suisse : 

— Tu le trouves donc bien, mon vieux Zurich? 
lui dit-elle. 

— Fort bien, madame, je vous jure. 

« Il n'y a d’abord qu’une voix sur lui, continua 
Zurich d’un air patelin; oui, tout le monde se dit 
que vous ne pouviez mieux tomber... » 

— Tu le connaissais? 

— Nullement, madame, répondit Zurich avec as¬ 
surance, mais il suffit de le voir... 

« Enfin, madame Denis, c’est un bien beau jour, 
u n grand jour que celui qui... » 


—11 suffit, Zurich, je ne t’oublierai pas, mon ami. 
Mais tu es trop vieux, vois-tu, et il était urgent que 
tu prisses ta retraite ! 

« D’ailleurs, ajouta-t-elle, mon oncle, M. de Vol¬ 
taire, ne t’aura pas, j’en suis sûre, oublié sur son 
testament. 

« L’ouverture, tu le sais, s’en doit faire dans peu; 
on te préviendra, mon bon Zurich. 

« El] attendant, voyons, veux-tu une tranche de 
jambon ou un verre de vin... tu n’as qu’à parler...» 

— Mille remerciements , madame; je m’en vais 
rejoindre lé comte de Gernay, qui m’a pris mainte¬ 
nant à son service. 

« Tartaif! c’est bien le moins qu’il m’ait dédom¬ 
magé, celui-là, de perdre une maîtresse si bonne, 
si... » 

Madame Denis allait s’attendrir, quand, par bon¬ 
heur pour sa sensibilité, M. Duvivier parut à la porte 
du salon sa lettre d’invitation à la main. 

— Il faudrait, ma chère, faire porter ceci pour 
qu’on le copiât, dit-il, sans trop prendre garde à 
l’examen de Zurich, dont le regard ne le fixait pas; 
oufl j’ai eu du mal à libeller cette invitation, mais 
elle est en règle. 

« Je pense qu’il n’est pas besoin de la revoir en¬ 
semble; vous n’avez pas un instant à perdre, et 
voilà un homme tout porté pour la remettre à son 
adresse, reprit Duvivier en montrant du doigt Zu¬ 
rich. 

« Allons, ajouta-t-il, tu vas remettre cela à l’écri¬ 
vain dont l’échoppe flanque le bout du quai. 

« Voici les adresses de ces messieurs, écrites de 
votre main, chère madame; le copiste devra les 
transcrire sur l’enveloppe. » 

— N’oublie pas, Zurich, n’oublie pas les adresses, 
dit madame Denis en éconduisant le suisse. 

—11 y aura pour toi un bon pour-boire, reprit Du¬ 
vivier. 

— Je n’aurai garde,, monsieur et madame, répon¬ 
dit Zurich en s’éloignant. 

— Quel honneur ! murmura Duvivier , lorsque 
Zurich fut sorti, je vais donc me voir accueillir par 
ce corps illustre, ce corps dont faisait partie M. vo¬ 
tre oncle ! et ce sera à vous, madame, à vous seule 
que je devrai cet éclat 1 

« Mais, voyons un peu, que vais-je leur dire à ces 
académiciens ? 

« Si vous me donniez quelques vers tout faits de 
M. votre oncle!... 

«Je pense qu’il ne serait pas mal d’avoir une cou¬ 
ronne. 

« Vous la passeriez adroitement à Babet, votre 
fille de chambre, et au dessert je recevrais ainsi la 
consécration du génie. 

a A propos, il faudra leur servir de ce vin de l’Er¬ 
mitage, cachet vert, que je viens de déguster... sa¬ 
vez-vous qu’il est parfait? Je brûle d’impatience, je 
voudrais savoir si tous les membres invités ont ac¬ 
cepté ! 

« Ah çà ! maintenant que nous sommes seuls, par¬ 
lons un peu de la fortune de M. votre oncle... 

« Je sais que la nièce d’un philosophe ne doit pas 
regarder à l’argent, mais il faut qu’elle repré¬ 
sente. 

« D’abord , il faudra vous montrer en logo au 
Grand-Opéra... puis il nous faudra tenir grand jeu... 
c’est de ton. 

« 11 ne serai tpas mal que vous m’achetiez aussi une 







MADAME DENIS. 


11 


charge ou un titre... ce qu’ils nomment ici une sa¬ 
vonnette à vilain. 

« M. de Voltaire était bien, lui, chambellan du 
roi de Prusse! » 

— Mais mon oncle, monsieur, objecta la Denis, 
quelque peu piquée et en reculant son fauteuil, 
était le dieu de la poésie et du théâtre! 

—Je ne tiens pas à être dieu, je tiens à être baron. a 

« Le baron et la baronne Duvivier! qu’en pensez-* 
vous? » 

Pendant cette belle conversation, Zurich avait at¬ 
teint le coin du quai d’Anjou; en cet endroit, il 
trouva le comte de Cernay. 

— Eh bien! Zurich, eh bien, tu as vu le mariage 
de cette vieille folle? 

— Et j’ai vu le mari, ajouta Zurich, se tenant les 
côtes; allez, monsieur le comte, je suis bien vengé! 

— Que veux-tu dire? parle. 

— Que madame Denis croit épouser, monsieur, 
un César ou un Turenne, elle épouse... 

« Ah! permettez-moi d’en rire à mon aise, mon¬ 
sieur, reprit Zurich, elle épouse un perruquier I 

— Un perruquier! 

— Oui, un simple frater, un ancien soldat que j’ai 
connu, et qui m’a fait souvent la queue à la cham¬ 
brée ! 

— Voilà le futur neveu de M. de Voltaire ! 

— Mais la lettre que tu tiens là ! 

— La lettre que je tiens, monsieur, je l’ai reçue 
des mains de M. Duvivier... je veux dire de Nicolas 
Toupet, car c’était son nom au régiment. 

— Et qu’en dois-tu faire? 

— Je dois la faire copier et tirer à une infinité 
d’exemplaires. 

« Pour qui? je l’ignore, mais si M. le comte veut 
voir l’écriture de ce Duvivier... 

Le comte de Cernay parcourut la lettre, et partit 
bientôt d’un immense éclat de rire. 

— Quelle orthographe, bon Dieu ! on dirait que 
c’est une gageure! 

« L’excellente idée! reprit-il bientôt; madame Du¬ 
vivier ne m’a pas invité à sa noce, il y a plus, elle 
m’a fait perdre un pari, voilà un procédé dont je 
dois lui tenir compte. 

« Entrons tous deux, Zurich, dans l’échoppe de cet 
écrivain public, et demain nous rirons à ses dépens I 

VII 

Le lendemain, sur les trois heures de l’après- 
midi, M. Duvivier en habit de gala, et madame 
Duvivier, en commencement de grande toilette, fal¬ 
balas, guirlande de roses et robe de linon, prési¬ 
daient encore eux-mêmes, vers les cinq heures 
du soir, au majestueux arrangement d’une table de 
quarante couverts, lorsqu’un coup de sonnette re¬ 
tentit dans l’appartement. 

— Je me sauve, dit madame Duvivier; quelques 
mouches à ajouter... 

— Voici un académicien bien chatouilleux sur 
l’exactitude, pensa Duvivier; il est à l’avance, ce 
doit être un vieux; allons voir. 

Duvivier se trouva bientôt devant un homme d’une 
trentaine d’années, qui le salua froidement, mais avec 
respect. 

La tournure du nouveau venu ne portait en rien 
le cachet delà science; Duvivier seulement remar¬ 
qua une certaine recherche dans l’ajustement de sa 
perruque. 


—Vous êtes parent du marié, monsieur? demanda 
!e visiteur avec circonspection. 

— Un ami seulement, monsieur, réponditDuvivier, 
auquel il sembla plaisant de profiter de la question 
et de l’incognito. 

« Un ami, un savant, modeste comme vous. 

— Oh! pour moi, monsieur, je ne suis point un 
savant, bien que mon père ait eu dans le temps des 
relations avec M. de Voltaire, votre oncle... 

« Je suis le fils de celui à qui M. votre oncle dai¬ 
gnait écrire. (Nous gardons encore la lettre dans la 
famille.) 

« Une lettre de quatre pages, monsieur. 

— Une lettre de quatre pages! 

— Une lettre remarquable où se trouve celte belle 
et simple phrase : 

« Faites des perruques! monsieur, faites des per¬ 
ruques! » 

«Mon père, maître André, perruquier et auteurdu 
Tremblement de terre de Lisbonne, relut vingt fois 
cette lettre; malheureusement nous l’avons perdu! 

— La lettre? 

— Non; mon père... un génie à part, un homme... 

— Eh quoi ! monsieur, votre père était perruquier? 

— Je m’en glorifie, monsieur, et je m’étonne que 
connaissant l’état glorieux et honorable deM. Duvv 
vier... 

— Son état ! reprit Duvivier stupéfait : que voulez- 
vous dire, monsieur? viendriez-vous ici dans l’in¬ 
tention de l’insulter. 

— A Dieu ne plaise, monsieur! je viens dans la 
simple intention de dîner avec un confrère. 

« Ne m’a-t-il point invité, ainsi que mon oncle et 
mon beau-père qui vont venir? lisez plutôt vous- 
même cette épître... 

Duvivier prit la lettre que lui présentait le jeune 
homme, et il tomba de son haut; il avait reçu la 
veille, dans la soirée, plusieurs messages de l’Aca¬ 
démie et grand nombre de membres s’étaient em¬ 
pressés de répondre à son invitation. 

— C’est une horreur ! une indignité ! murmura-t-il ; 
oh! je découvrirai l’auteur de ce tour! 

« En attendant, tenons-nous sur la réserve, et que 
ma femme ne soupçonne pas!... » 

La porte s’ouvrit de nouveau, et donna passage à 
un invité plus grotesque encore que le premier; il 
salua gaiement son confrère, et montrant à Duvivier 
son billet d’invitation : 

— Qn ne dira pas, monsieur, que nous sommes 
inexacts; dame! il faut de l’ordre avant tout. 

« Et quelle journée, monsieur! 

« Imaginez-vous qu’il y avait une queue de clients 
à notre porte. 

« C’était qn concert de cris et de lamentations. 

— Monsieur Flippart, — c’est mon nom, monsieur, 
— disait l’un, je n’ai pas ma perruque et je vais 
pourtant en soirée ! 

— Monsieur Flippart, n’oubliez pas de changer la 
soie de mon crapaud! 

— Monsieur Flippart, songez que je suis acadé¬ 
micien, et que nous devons ce soir nous réunir! 

« Il est bon de vous dire, monsieur, que je frise 
beaucoup de têtes illustres. 

« Il n’a vraiment tenu qu’à un cheveu que je ne 
vinsse pas, mais invité par M. Duvivier, dont vous 
êtes peut-être allié, nous nous trouvions conviés par 
lui à un repas de corps et nous ne pouvions man¬ 
quer. » 






MADAME DENIS. 


12 


A peine M. Flippart achevait-il ces paroles, qu’une 
foule d’invités se précipita dans le salon. 

Le malheureux Duvivier se croyait sur les épines. 

Pour comble de bonheur, Babet vint le prévenir 
que le coiffeur de madame Denis lui faisait défaut. 

— Au diable la vieille folle, pensa l’ex-perruquier, 
il ne manque pas ici de confrères pour l'accommoder, 
mais je vais y aller seul... 

« Gomment lui faire part de ce qui m’arrive, bon 
Dieu! » 

Duvivier trouva madame Denis furieuse, son per¬ 
ruquier lui manquait. 

Elle avait envoyé en trois endroits différents et 
Babet était venue l'avertir qu’il n’y fallait pas comp¬ 
ter. 

— Est-ce donc aujourd’hui la fête de Saint-Louis, 
le patron de MM. les coiffeurs, dit-elle à Duvivier, 
et pensez-vous, monsieur, que je puisse me présen¬ 
ter à messieurs de l’Académie sans être coiffée? 

— Ma chère amie, lu dis vrai, il ne serait pas mal 
que tu eusses la patience d’attendre pendant le dîner. 

— Attendre! attendre! monsieur Duvivier, est-ce 
qu’on attend à mon âge? 

« Je brûle de voir tant et de si excellents amis de 
M. de Voltaire, je veux, je dois... 

« Vous devez, ma chère, rester ici pendant le dî¬ 
ner, si j’ai à vous donner un bon conseil. 

« D’abord les invités ne sont pas au complet, et 
puis, croyez-moi, c’est une compagnie bien mêlée.» 

— Que voulez-vous dire? 

— Oui... je ne trouve point que ce soit là votre 
place. 

« Je viens de causer avec quelques-uns... qui sont 
à coup sûr des gens de tête; mais j’aurais peur qu’au 
dessert ils ne se prissent aux cheveux... » 

— Vous raillez? 

— Nullement; d’ailleurs, vous êtes en deuil de 
M. votre oncle; paraissez seulement à la soirée, 
cela suffira. 

— Mais qui me coiffera, monsieur, qui me coif¬ 
fera P 

— Eh! mon Dieu! moi, si vous le voulez; moi 
qui ferais pour vous des prodiges d’amour et d’au¬ 
dace conjugale I 

« Voyons, que diriez-vous de ce crêpé, hein! et 
de ce puff à l’escalade ? » 

— Je serais affreuse, abominable! fit madame De¬ 
nis en reculant. 

—- Aimez-vous mieux cette boucle ? reprit Duvi¬ 
vier; n’a-t-elle pas un bon air, dites-moi, ajouta le 
malheureux en essuyant la sueur qui découlait de 
son front. 

Et il prit le fer, il commença la coiffure. 

— Mais c’est que vous êtes un homme de res¬ 
sources, mais c’est que cela est admirable, surtout 
quand on n’en fait pas son état! s’écria madame De¬ 
nis. 

Duvivier en était à la fin de son travail, quand 
tout d’un coup Babet poussa la porte en s’écriant : 

— Venez vite, monsieur et madame, voilà mes¬ 
sieurs de l’Académie ! 

Un roulement de carrosses venait, en effet, de se 
faire entendre : l’Académie n’avait envoyé qu’une 
portion de ses plus illustres membres à ce banquet. 
Mais il faut le dire, presque tous ces savants étaient 
les ennemis passionnés de M. de Voltaire, et ils s’ap¬ 
prêtaient bien à rire, en cette qualité, aux dépens de 
ce neveu tombé du ciel, qui venait d’épouser madame 


Denis, dont plusieurs d’entre eux avaient convoité 
la fortune. 

En recevant de cette nièce du grand Voltaire des 
lettres signées du nom parfaitement vulgaire de Du¬ 
vivier, son nouvel époux, lettres dont l’orthographe 
était loin de cadrer avec celle de l’Académie, ils 
avaient tous été pris d’un rire homérique, phénomé¬ 
nal, inouï ; leur députation scientifique ressemblait 
à celle qui est chargée de constater un crocodile ou 
une girafe. 

Leur étonnement fut au comble quand ils trouvè¬ 
rent le salon rempli, et Dieu sait par quels savants! 

Un bon nombre d’immortels doctement poudrés 
par les mains de l’illustre M. Flippart, le perruquier 
à la mode, reconnaissaient déjà ce vénérable artiste, 
qui, le premier, inventa la perruque à trois mar¬ 
teaux, rue Tiquetonne, et qui, depuis, habitait l’an¬ 
gle de l’Institut, à l’enseigne des Incas. 

Tandis que, par contre-coup, beaucoup de coif¬ 
feurs, élèves ou rivaux de M. Flippart, pouvaient 
mettre un nom sur chacune de nos têtes académi¬ 
ques. 

Le salon de madame Denis devint alors une véri¬ 
table tour de Babel ; la fureur ne tarda pas à se faire 
jour des deux parts. 

Profaner des gloires pareilles en les mettant aux 
prises avec des merlans ! 

Tel était, en effet, le titre grotesque dont Paris 
affublait les perruquiers. 

Insulter à la mémoire de l’auteur d'Irène et du 
Dictionnaire encyclopédique ! 

MM. de La Harpe et Marmontel n’en pouvaient 
surtout revenir; ils songeaient peut-être à Bacliau- 
mont, le malin conteur, qui, le lendemain, ne man¬ 
querait pas de narrer le fait dans ses Nouvelles à la 
main (1). 

Il leur tardait de voir apparaître M. Duvivier et 
madame Denis; c’était aux nouveaux époux qu’ils 
voulaient tous demander compte de l’insulte. 

Les perruquiers ne se faisaient faute de leur ra¬ 
conter la sublime profession de Nicolas Toupet et 
l’honneur qui ne pouvait manquer d’en rejaillir sur 
un corps qui avait déjà produit maître André. 

Ils espéraient bien que le neveu de Voltaire ferait 
jouer au Théâtre-Français le fameux Tremblement 
de terre de Lisbonne, et cette fois ils se proposaient 
d’y assister le fer à la main. Sur ces entrefaites, le 
malheureux Duvivier parut au seuil de l’apparte¬ 
ment; il donnait le bras à sa femme. 

L’ex-frater du régiment ressemblait, par sa p⬠
leur, à un condamné à mort; il ne comprenait que 
trop à quel choc terrible cette fusion impossible al¬ 
lait donner lieu. 

Muet, immobile et résigné, il attendait l’explosion 
de madame Denis... 

Cette explosion ne se fit pas attendre, dès que la 
nièce de Voltaire eut parcouru les deux camps dis¬ 
tincts de ses invités. 

(I) Bachauutont n’y manqua point. Nous renvoyons à lui 
et aux Mémoires de la marquise de Créquy tous ceux qui 
pourraient sembler surpris de cette étrange alliance. Nous 
avons pu admettre, il y a plusieurs années, dans la Quoti¬ 
dienne, une réclamation au sujet du rôle que le manus¬ 
crit du chevalier de la Maison-Fleur assigne à M. Duvi¬ 
vier, dans la bataille de Filings-Hausen, ou il n’a point fi¬ 
guré; nous convenons encore que la fiction entoure le 
personnage de Berlhe et s’adopte à bien d’autres faits > 
authentiques, mais le mariage et le premier état du futur 
son! authentiques. 






MADAME DENIS. 


13 


La houpe et l'Académie se tenaient en effet à l’é- 
cort ; mais en apercevant le fils de maître André, 
madame Denis poussa d’abord une exclamation de 
surprise. 

— Vous ici, vous I monsieur! que signifie? 

Le jeune André et ses acolytes, pressentant l’o¬ 
rage, se mirent en devoir d’exhiber leurs lettres d’in¬ 
vitation, et les académiciens en firent autant. 

— Miséricorde! s’écria madame Denis, au secours! 
à la garde! m’insulter! me braver chez moi ! 

« Et vous, monsieur Du vivier, vous que je croyais 
un homme d’épée!... » 

— C’est un homme de peigne, chère dame, reprit 
M. de La Harpe. 

— C’est le rival de M. Flippart, dit Marmontel. 

— C’est notre confrère, notre maître à tous I s’é¬ 
crièrent les perruquiers en l’entourant et en le ser¬ 
rant à l’étouffer. 

— Là,là, mes bons amis, murmurait le pauvre 
Duvivier; eh bien! oui, c’est moi; moi, Nicolas Tou¬ 
pet, je suis obligé d’en convenir. 

a La gloire me touche peu, mais j’aime le so¬ 
lide... 

«Je ne coiffe plus pour personne. Et tenez, la 
coiffure de madame Deuis... » 

— C’est une fourberie affreuse, épouvantable ! je 
vous prends tous à témoins, messieurs, dit madame 
Denis; délivrez-moi de ce monstre! 

« Si vous le laissez un moment de plus ici, j’ap¬ 
pelle le commissaire du quartier! 

« Où fuir, où me cacher ? » ajoutait madame De¬ 
nis en sanglotant. 

— 11 n’y a plus moyen de s’en dédire, madame, 
dit à l’oreille de la pauvre femme M. de La Harpe ; 
vous êtes madame Duvivier à tout jamais ! 

— Si nous nous mettions à table, ajouta Fonta¬ 
nelle, c’est le seul moyen de fermer la bouche à la 
critique ! 

— Monsieur Duvivier, dit madame Denis avec une 
rage concentrée et pendant que Babet s’occupait à 
la délacer sur un sopha, c’est entre nous une sépa¬ 
ration éternelle. 

« Vous l’avez voulu, vous m’avez trompée; il est 
temps de mettre fin à ce mensonge! 

« Vous aurez à répondre de ceci à mes deux frè¬ 
res, monsieur ! » 

Duvivier s’était jeté aux genoux de madame De¬ 
nis ; mais elle le repoussa avec une fierté d’impéra¬ 
trice. 

Le dépit, la confusion, la colère décomposaient 
alors sa physionomie caduque; en la regardant ainsi, 
Duvivier la trouva si laide qu’il en eut peur. 

— Nous séparer ! murmura-t-il à lui-même; ma 
foi, je ne demande pas mieux. 

«Après tout, je serai toujours le neveu d’un 
grand homme, et j’y gagnerai de n’être pas le mari 
de ma femme ! » 

Quelques appétits courroucés, comme celui de 
Fontenelle, se rejetèrent alors sur le festin, et la 
salle à manger fut en un clin d’œil livrée au pil¬ 
lage. 

Mais peu à peu la foule s’éclaircit, et il ne resta 
dans le vaste hôtel du quai d’Anjou que madame 
Duvivier, qui s’était cachée dans sa chambre avec 
Babet, pendant que l’ex-perruquier, couché dans la 
Bienne, repassait en son esprit les événements cruels 
de celte journée. 


Y111 

La maison qu’occupait le comte de Cernay était si¬ 
tuée rje Vendôme ; c’était un large et pompeux hô¬ 
tel dans le goût d’alors; seulement, par suite du 
décès de M. de Cernay père, il se ressentait alors de 
l’abandon et de la tristesse qui avaient suivi cette 
mort. 

Depuis quelques jours, dans une de ses mansar¬ 
des donnant sur la cour, entièrement fermée de gril¬ 
les, une vieille et longue figure se montrait aux pre¬ 
mières lueurs de l’aube; c’était celle de Zurich, la 
main droite armée d’un arrosoir, la gauche d’un ci¬ 
seau de jardinier, car le brave suisse s’était fait l’in¬ 
tendant du jardin de mademoiselle Berthe, jardin 
établi dans la gouttière. 

Ce parterre suspendu se composait de capucines, 
de tournesols et de clématites; mais ce n’était guère 
qu’à de rares intervalles que la jolie lête de Berthe 
apparaissait à travers ce rideau de feuilles, et encore 
le visage de la pauvre enfant était si pâle, qu’on eût 
dit vraiment qu’elle relevait alors de maladie. 

Et cela n’était que trop vrai ; Berthe avait été ma¬ 
lade huit grands jours; malade de ne plus voir ses 
magnifiques pelouses vertes, où son pied glissait près 
des ravins de la Suisse; malade de rencontrer un 
alignement de maisons, au lieu de ces magnifiques 
étages de glaciers sur lesquels son regard planait du 
haut des collines. 

La jeune fille regretlait Ferney, Ferney dont ma¬ 
dame Denis l’avait si injustement chassée; elle son¬ 
geait, dans cette chambre triste et nue, à ses mon¬ 
tagnes, à ses lacs, qui faisaient hier encore toute sa 
joie. 

Car Berthe était simple comme les fleurs modestes 
de cette douce contrée, elle ignorait sa valeur et sa 
beauté, elle s’était gardée intacte et pure dans cette 
périlleuse habitation de Ferney, où le vice trônait 
en maître. 

C'était l’ange auprès du démon , une joyeuse et 
candide nature, qu’on ne pouvait voir sans compas¬ 
sion à côté de ce squelette vivant appelé M. de Vol¬ 
taire. 

Insouciante à tout ce qui ne lui rappelait pas les 
beautés divines de la création, Berthe habitait Fer¬ 
ney, comme un oiseau voyageur habile son nid, 
c’est-à-dire qu’aux premiers rayons du soleil épars 
dans la vallée, aux premiers frissons de l’air sur le 
coteau, aux chansons matinales des voiturins, elle 
descendait vite le grand escalier du château et cou¬ 
rait retrouver ses chers sentiers de la veille. 

Pendant que le philosophe penchait son front ridé 
sur ses livres et faisait voler autour de lui la poudre 
littéraire de vingt manuscrits, Berthe levait la tête 
et bondissait par les herbes, de sorte qu’il arrivait 
souvent à Voltaire de demander à la Barrabas : 

« — Où donc est Berthe ? » 

Et la Barrabas haussait les épaules en lui mon¬ 
trant, par l’une des fenêtres de Ferney, une forme 
blanche au sommet d’un roc. 

Les guides et les bergers la connaissaient; mais 
celui qui la connaissait le mieux, c’était Nictal, un 
superbe chien que M. de Choiseul avait donné au 
philosophe. 

Nictal arrivait parfois au château, l’œil ardent et 
les poil3 trempés de pluie ; il était descendu de la 
montagne avec l’orage, quand le vent du nord souf¬ 
flait sur les neiges, et il précédait Berthe de quel¬ 
ques pas. 









14 


MADAME DENIS. 


M. de Vilette grondait Berthe, mais madame de 
Vilette la faisait bien vite excuser. 

Il y avait des jours où Voltaire n’osait la regar¬ 
der, et c’étaient peut-être les jours où il avait mé¬ 
dité des sublimes ouvrages de Dieu, cet ouvrier cé¬ 
leste, dont Berthe était à coup sûr une des plus bel¬ 
les et plus douces œuvres. 

Un soir, le marquis d’Argens voulut la plaisanter, 
parce quelle lisait l’Imitation; mais Voltaire fronça 
le sourcil en disant que nul ne devait contrarier sa 
protégée. 

Que le vent de l’automne soufflât sur les noires 
bruyères, ou que levai fût jauni par les tranchantes 
clartés d’un beau soleil, Berthe prenait son manLeau, 
mais avec elle et Nictal elle prenait aussi Zurich. 

Zurich ne courait pas comme Nictal, mais Zurich 
était si bon ! c’était lui qui se penchait pour décou¬ 
vrir sous les neiges les petites fleurs que demandait 
Berthe; lui qui, près du torrent roulant ses rochers 
avec fracas, entonnait parfois une vieille chanson 
pour se donner du cœur à lui-même contre la fati¬ 
gue. 

Les étoiles de la nuit naissante, les ondes qu’ar¬ 
gente la lune , les vers luisants perdus dans la 
mousse, les murmures du moindre filet d’eau dans 
la montagne, Zurich les écoutait encore ce soir-là, 
comme Berthe dans cette mansarde du vaste hôtel 
de Cernay, car Zurich et Berthe causaient alors tous 
deux de la Suisse devant la petite table où le souper 
de Berthe se trouvait servi. 

Seulement Berthe était assise, tandis que Zurich 
se tenait debout respectueusement, la serviette sous 
le bras gauche. 

Neuf heures sonnaient alors h l’église Sainte-Eli¬ 
sabeth; la bise soufflait, et la pluie commençait à 
tinter aux vitres. 

Zurich s’aperçut que Berthe ne mangeait pas. 

— Qu’avez-vous donc, mam’zelle? serait-ce ce 
beau temps-là qui vous attriste pour M. le comte ? 

« Il est parti d’hier pour la chasse ; mais rassu¬ 
rez-vous, nous le reverrons ce digne jeune homme, 
et nous le reverrons d’autant plus que j’ai à lui de¬ 
mander compte de certain envoi, murmura Zurich 
d'un-air résolu. » r 

— Que veux^tu dire? 

— Mam’zelle, v’ià le fait : 

» Jusqu’ici, M. le comte de Cernay, dont j’ai servi 
le digne père, en nous offrant l’hospitalité, s’était 
conduit en galant homme... voyez-vous bien. 

«D’abord, il n’était jamais chez lui et nous lais¬ 
sait tranquilles, puisque, comme vous le savez, sa 
charge d’écuyer de M. de Conli le retient une partie 
de ce mois-Gi à Versailles ; puis, nous n’avions guère 
de rapports qu’avec mon compagnon Fischet, son 
suisse de père en fils, qui fait la cuisine assez joli¬ 
ment pour un Vaudois; enfin, nous étions heureux, 
et respectés, n’est-ce-pas? « 

— Eh bien 1 oui, après? 

— Après? Il y a que, pas plus lard que ce soir, 
arrive un coureur de M, de Cernay, brodé sur toutes 
les coutures, un coureur avec un énorme bouquet... 

— Un bouquet? oh! donne, donne vite, mon bon 
Zurich! c’est un bouquet pour M. de Cernay, j’en 
aurai bien soin; voyons-le ! 

— Le bouquet, reprit Zurich d’un air grave et en 
redressant sa maigre charpente, comme l’eût fait un 
respectable maître d’écolo, le bouquet n’est pas pour 
lui, il est pour vous! 


— Pour moi, Zurich, pour moi! tu te trompes, 
c’est impossible 1 

« J’ai à peine vu le comte de Çernay, Zurich ; il y 
a erreur. » 

— Où as-tu donc mis ce bouquet? 

— Le voici, reprit Zurich, après avoir ouvert la 
porte de l’antichambre modeste qui précédait cette 
pièce. 

« Oh! mais nous allons en faire un beau feu de 
paille, ajouta le digne homme, car voyez, M. le comte 
a écrit votre nom sur ie papier...» 

Ce que disait Zurich était vrai; Berthe prit le bou¬ 
quet, et elle reconnut son nom. 

Les fleurs les plus belles et les plus rares for¬ 
maient l’assortiment de ce bouquet, qui sortait de 
l’une des serres du prince de Conti. 

Berthe l’admirait encore avec complaisance, quand 
Zurich le lui prit des mains avec douceur. 

— Et voilà, mademoiselle, ce qu’il ne faut pas; 
un bouquet, mon Dieu ! mais savez-vous ce que 
c’est qu’un bouquet; on le prend, on le caresse, on 
cause avec lui, on l’effeuille, on lui donne de l’eau 
tant qu’il en veut; oui, mais sous ces fleurs-la il y a 
le diable, le diable aussi laid, aussi affreux que ma¬ 
dame veuve Barrabas, votre gouvernante à Fcr- 
ney 1 

« Voilà ce qu’il y aurait pour vous, mam’zelle, 
sous le bouquet dcM. le comte I » 

— Cependant, Zurich... objecLa Berthe en regar¬ 
dant de nouveau les fleurs qu’on lui envoyait. 

— Laissez-moi faire, mam’zelle; je veille ici sur 
vous ni plus ni moins que si vous couriez le long 
d’un glacier de la Suisse, ou que si vous traversiez 
la nuit le pont du Diable... 

« Je consens à vous laisser votre bouquet jusqu’à 
l’arivée de M. le comte ; mais quand il soulèvera le 
marteau de cette porte, par tout ce qu’il y a de ra¬ 
vins en Suisse et de bateliers à la fête de l'Arc, je 
vous le prends... 

« Non! continua-t-il en frappant du pied, non, il 
ne faut pas qu’on trompe un cœur aussi honnête, 
aussi elevé que le vôtre 1 » 

— Tu crois donc, Zurich, que ie comte voudrait 
me tromper 1 

— Jusqu’ici, mademoiselle, rien ne me donne lieu 
de trembler pour vous; mais ces étourneaux de la 
cour... 

« J’en ai tant vu chez mon ancien maître, M. de 
Lauraguais I 

« Mais encore un coup, mam’zelle Berthe, fit Zu¬ 
rich en s’interrompant, à quoi bon vous servir à 
souper, puisque vous ne mangez pas?... » 

Cette phrase du brave Zurich fut interrompue par 
un violent coup de marteau; Zurich mit le nez à la 
fenêtre; mais on avait déjà refermé la grille... 

IX 

— Tarlaif 1 mam’zelle, s’écria le vieux suisse, il 
n’y a ici ni piqueur ni carrosse; ce n’est pas M. le 
comte qui peut monter ainsi jusqu’à nous avec maî¬ 
tre Fischer, car voici maître Fischer qui éclaire 
quelqu’un sur l’escalier. 

«Miséricorde ! ajouta bientôt Zurich en manquant 
de tomber à la renverse, c’est la Barrabas ! » 

Zurich et Berthe ne tardèrent pas en effet à voir 
entrer chez eux la Barrabas, en longue robe noire ; 
elle avait des pleureuses et des barbes de veuve à 
son bonnet, un air de tristesse et de componction 





MADAME DENIS. 


15 


plus propre à faire rire que pleurer; sa respiration 
était pressée, si pressée, que Zurich n’eut que le 
temps .de lui avancer un fauteuil. 

— Ouf! s'écria-t-elle en s’adressant h Berthe, ce 
n’est pas sans peine que je parviens à découvrir vo¬ 
tre nid, colombe fugitive I 

« Mais où voüs relrouvé-je, bon Dieu ! dans la 
maison de ce darqné comte, qui m’a valu mon congé 
de chez madame Denis ! 

« Oh! je m’en doutais bien, qu’il vous offrirait fin 
asile! Service intéressé, ma chère petite*éai\M. de 
Cernay n’a pas l’âge de M. de Voltaire, et je né sa¬ 
che pas, poursuivit la Barrabas en calculant l’effet de 
sa phrase, qu’il ait le dessein de vous épouser. 

« Mais, poursuivit-elle envoyant le nüage mélan¬ 
colique qui se répandit sur la figure de Berthe, je ne 
viens pas ici pour vous attrister, riià chère enfant; 
j’arrive, au contraire, pour me réjouit 1 avec vous de 
la mésaventure de cette bonne madame Denis 1 

«Tout le monde en rit dans le quartier, si ce n’est 
M. d'Ornoy, qui est monté sur ses grands chevaux 
et qui prétend couper les oreilles à ce Duvivier. 

« Dès qu’il a appris, en effet, que l’époux de ma¬ 
dame Denis n’avait pas servi dans la marine, mais 
dans la poudre, il s’est bien promis de le faire 
sauter. 

« Demain, à six heures du matin, ils doivent tous 
deux se rencontrer à la.porte Maillot, et je me se¬ 
rais fait un vrai plaisir d’assister à ce tournoi ca¬ 
rieux, si demain, 12 du courant, on ne devait ou¬ 
vrir le testament de M. de Voltaire. 

«Or, mademoiselle Berthe, vous, Zurich, èt moi, 
il est impossible que nous ne soyons pas couchés 
sur ce testament. 

« 11 a deux ans de date, et a été fait conséquem¬ 
ment avec toute la maturité de jugement que pos¬ 
sédait alors notre ancien maître. 

« L’ouverture en aura lieu chez maître Dupont, 
notaire;c’est son premier clerc, M. Coquereau, qui 
vient de m’en prévenir. » 

La Barrabas s’éventa, car elle avait prononcé ce 
flux de paroles sans prendre haleine, et elle atten¬ 
dait la résolution que Berthe et Zurich allaient pren¬ 
dre pour le lendemain. 

— Madame Denis connaît-elle l’auteur de ce tour 
sanglant? demanda Zurich avec une compassion hy¬ 
pocrite. 

— Oui et non, reprit la Barrabas ; elle soupçonne 
un certain écrivain public de son quartier, auquel 
vous avez dû remettre vous-même les lettres d’in¬ 
vitation. 

« Mais il est parti, et on n’en a plus de nouvelles. 

« Je suis arrivée ce matin au milieu de la ba¬ 
garre. 

« M. d’Ornoy secouait rudement le Duvivier, qui 
se contentait de lui répondre : 

«— Vous parlez à un militaire, monsieur; j’ai 
servi à la bataille de Filings-Hausenl... » 

— A Filings-Hausen ?... En effet, je crois me 
souvenir... murmura Zurich. 

«Ah! c’est lui; il n’aura plus affaire qu’à moi! » 

— Eh bien ! qu’avez-vous donc ? demanda la 
Barrabas a Zurich. 

— Moi, rien... absolument rien... 

« Rassurez-vous, madame Barrabas; je serai de¬ 
main chez le notaire... 

« Oui, j’assisterai 'a l’ouverture du testament... 

« Dieu veuille que M. Arouet de Voltaire s’y soit 
souvenu de nous!» 


Pendant toute cette scène, que Berthe avait à 
peine écoutée, la jeune fdle ne pouvait détacher ses 
yeux du bouquet; elle le contemplait encore avec un 
rayonnement d’orgueil et de joie, quand un bruit de 
chevaux se fit entendre à la grille. 

Cette fois, c’était bien le comte de Cernay, mais 
le comte ému, agité, car il venait de lui arriver, à la 
chasse du roi, une aventure'extraordinaire... 

La chasse était à peine ouverte, et le jeune écuyer 
du prince de Conti se tenait à la portière de son 
carrosse, quand tout à coup le prince, tirant de sa 
poche un almanach, avait dit : 

— Monsieur de Cernay, je vous conjure de ne pas 
chasser. 

— Et pourquoi,cela,monseigneur? avait demandé 
respectueusement le jeune homme. 

— Parce que j’ignorais la date de ce jour, mon¬ 
sieur. 

Et le prince avait fait rentrer brusquement son 
équipage. 

Quand il s’était Vu seul avec le comte de Cernay : 

—Vous pouvez appeler cela une bizarrerie, mon¬ 
sieur le comte; mais chaque année, à pareille épo¬ 
que, j’évite de suivre la chasse du roi. 

« Par un rapprochement fatal ; deux de mes meil¬ 
leurs amis sont morts, il y a seize ans, à celte épo¬ 
que, tous deux au meme jour : l’un, à l’He-Adam, 
où je chassais; l’autre, dans uti petit village de 
Suisse, prés dé Férue y ! 

— Et peut-on savoir, monseigneur, comment se 
nommaient ces deux gentilshommes? avait demandé 
le comte. 

— MM. de Vaudois, deux excellents noms d’An¬ 
jou. 

« Le premier mourut sous les pieds de son che¬ 
val ; le second, dans les bras d’un aubergiste, à la 
frontière de Suisse.» 

Toute la cour savait M. le prince de Conti sou¬ 
vent en proie à son humeur noire; mais, soit que 
le jeune comte de Cernay se vît contrarié de ne pas 
suivre la chasse et de n’y pas montrer son bel uni¬ 
forme, soiL que ces paroles de M. le prince de Conti 
l’eussent frappé, il revint à son hôtel dans un état 
d’anxiété difficile à rendre. 

Tout le long de la route, il se persuadait que Ber¬ 
the l’appelait à son aide dans ce vaste et silencieux 
hôtel, qu’on voulait la lui ravir, l’éloigner de lui 
peut-être, que sais-je enfin, mille rêves d’amoureux 
dont son imagination ne pouvait alors se défendre. 

— Après tout, se disait-il, je sens que je l’aime, 
je sens que je ne puis imposer en rien aux mouve¬ 
ments de mon cœur. 

« Oui, elle ignore sans doute, la belle et naïve 
enfant, l’avantage immense qu’il y a pour certaines 
femmes à se trouver pauvres, à être dépourvues de 
tout, car, pour les natures généreuses, il n’est pas 
de plus grand bomheur que de savoir placer un 
bienfait, car c’est vraiment alors qu’on est le magi¬ 
cien et qu’on souffle sur le néant. 

« Oui, le bonheur de Berthe, c’est là mon vœu le 
plus cher ; mais puis-je résister moi-même à l’attrait 
de sa beauté; puis-je oublier que là, sous mon toit, 
dans cette demeure, où je n’ai jamais entendu re¬ 
tentir que le pas hautain du comte de Cernay, mon 
père, existe une jeune et douce fille, dont tous les 
roués de la cour ignorent le visage, et que moi- 
même, hélas! je n’appprocherai qu’en tremblant, 
comme si je devais lui demander pardon de l’avoir 
mise h l’abri du désespoir et de la misère. » 





16 


MADAME DENIS. 



En proie à ces pensées, le comté ne put maîtriser 
Un sentiment de curiosité naturelle; il voulut savoir 
ce que Berthe faisait à celte heure, et de quelle fa¬ 
çon elle avait reçu ce bouquet, qu’il avait envoyé par 
son coureur avant la chasse. 

Quand il poussa la porte de la chambre où se trou¬ 
vait Berthe, il vit la jeune fille, triste et suppliante, 
implorant à mains jointes le vieux Zurich qu’il vou¬ 
lût bien lui rendre ses fleurs, car, à l’arrivée du 
comte, le suisse s’était emparé du bouquet. 

Berthe rougit quaud le comte survint; outre qu’il 
la surprenait dans ce combat enfantin avec Zurich, 
il était lui-même si beau et si noble dans son équi¬ 
pement de chasse, que la pauvre petite ne pouvait 
s’empêcher de le regarder avec de grands yeux. 

Elle allait ouvrir la bouche pour lui demander de 
ses nouvelles ; mais Zurich ne lui en laissa pas le 
temps, et montrant au comte la Barrabas : 

— Monsieur le comte, dit-il, voilà une digne 
femme qui vient ici solliciter vos bontés. 

—■ Moi!... balbutia la Barrabas... 

— Vous, certainement. 

« Avec votre physique, on sait bien que vous ne 
prétendez pas être lingère ou femme de chambre 
chez M. le comte; mais vous lui servirez de garde- 
malade en cas de besoin, et comme il vous a fait ren¬ 
voyer, ainsi que moi, de chez l’excellente madame 
Denis... » 

— Qu’à cela ne tienne, répondit M. de Cernay ; 
nous lui trouverons ici une condition meilleure. 

« Zurich, en attendant, reconduisez madame Bar¬ 


rabas; elle né peut Sortir raisonnablement par un 
temps pareil ! 

« Allons, prenez ce flambeau et ouvrez-lui le nu¬ 
méro 12! » 

Il entrait dans cet ordre, donné à Zurich, moins 
de pitié pour la vieille gouvernante de M. de Vol¬ 
taire que d’impatience à se trouver seul pour la 
première fois avec Berthe, le digne suisse le com¬ 
prit, et, prenant le jeune comte à l’écart : 

— Monsieur, lui dit-il sans que les deux femmes 
puissent l’entendre, lorsque votre père me faisait 
l’honneur de me consulter sur quelque plan d’atta¬ 
que, au régiment de Château-Vieux, il avait coutume 
de me faire souper le soir avec lui. 

« Cela vous va-t-il? \ 

«Nouscauserons.» . 

— Mais... reprit Cernay, qui te dit que je veuille 
te consulter? 

— Vous avez besoin de me consulter, monsieur ; 
prenez-y garde , je réponds de Berthe, mais je ré¬ 
ponds aussi de vous à votre père, ni plus ni moins 
que s’il devait revenir souper avec nous ! 

— Il suffit, dit Cernay; viens me débotter, et nous 
souperons après. 

Zurich prit un flambeau, donna l’autre à la Barra¬ 
bas; puis, souhaitant le bonsoir à Berthe : 

— Mademoiselle, dit-il, je vous enferme ici jus¬ 
qu’après le coucher de M. le comte. 

«Je reviendrai ensuite dans ma niche, car je suis 
votre chien de garde, voyez-vous bien, et je rem¬ 
place Nictal, notre ancien ami à nous deux! 






































































MADAME DENIS. 


17 



Le comte détacha alors un médaillon qu : 


M. le comte est si fatigué, quhl va dormir tout 
d’un somme. 

«En attendant, je vous laisse votre bouquet; 
mais, prenez-y garde, à Paris, les fleurs se faiient 
vite ! » 

Et Zurich, serrant la main de Berthe, fit passer le 
comte devant lui ; puis après avoir conduit la Barra- 
bas dans une vieille chambre occupée jadis par la 
grand’tante de M. de Cernay : 

— A nous deux maintenant, dit-il au jeune 
homme, après l’avoir débotté dans son fauteuil. 

« Vous n’êtes pas de ceux, monsieur le comte, 
dont les bienfaits doivent faire rougir... 

« Vous êtes jeune et beau, mademoiselle Berthe 
est jeune et belle... 

« Il ne lui manque que la noblesse, c’est vrai; 
mais elle a celle du cœur : celle-là est la première. 

« Maintenant que vous voilà prévenu, je vous en 
conjure, ne lui envoyez plus de bouquet. 

« Je connais une vieille dame d’honneur de ma¬ 
dame Victoire, qui se chargera, voyez-vous, de la 
marier convenablement. 

« Une situation comme la sienne ne peut durer. 

« Vous le comprenez bien, vous qui faites le roué, 
mais qui, au fond, avez le cœur d’un Cernay, un 
cœur excellent. 

€ ® ^ Maintenant, de deux choses l’une : ou vous 
allez vous-même ouvrir cette porte et même dire : 

« — Sortez, Zurich ! 

« Attendu que vous en avez le droit et que vous 
croirez que j’ai eu tort. 

Montmartre.—Imp. Pruov 


t’il portait au cou. — Page 21, col. 2, 

« Ou vous allez me dire : 

« — Soupez, Zurich! 

« Et alors vous croirez que j’aurai raison! » 

Il attendait, debout, immobile, comme un canon-* 
nier près de sa mèche fumante... 

Le jeune comte s’était d’abord mordu les lèvres 
en écoutant ce singulier sermonneur ; puis, bientôt, 
réprimant l’élan impétueux de son dépit en voyant 
le calme du vieillard, il se contenta de dire : 

— Soupez, Zurich! 

X 

Le lendemain, l’étude de maître Dupont voyait, 
dès les sept heures du matin, son local pacifique de¬ 
venu en un instant une arène véritable ; aucun des 
assistants ne s’était salué en passant le seuil de cette 
pièce vénérable, et l’on échangeait entre soi de du¬ 
res paroles, quand maître Coquereau, le premier 
clerc, annonça, d’une voix flûtée, que, par suite de 
l’enrouement survenu à maître Dupont, il allait faire 
lecture de l’acte devant les parties intéressées. 

Ces parties se composaient de madame Denis, à 
cette heure madame Duvivier ; de MM. Duvivier,, 
d’Ornoy et Mignot, neveux du philosophe ; d’un 
M. Durieu, homme inconnu dans la littérature, les- 
beaux-arts et même les salons; de M. Vagnières, 
celui que Voltaire appelait son fidus Achates ; de 
madame Barbaras, dite Barrabas, et de Zurich, le 
suisse. 

11 est bon de se reporter maintenant aux émotions 
çliverses que devaient éprouver ces personnages. 



































































































































18 


MADAME DENIS. 


Chez madame Denis, c’était l’orgueil du triomphe, 
car elle comptait bien, en sa qualité de légataire 
universelle, écraser M. Duvivier des quatre-vingt- 
mille livres de rente et des quatre cent mille livres 
d’argent comptant que son oncle lui laissait. 

Chez le malheureux Duvivier, c’étaient la rage, 
l’humiliation, la fureur, car il n’avait pu encore dé¬ 
couvrir l’auteur du tour indigne que l’on s’était plu 
à lui jouer, et il se voyait, de plus, exposé à croiser 
le fer contre M. d’Ornoy, monté alors au diapazon 
aigu d’un neveu qui hérite d’une faible somme et à 
qui un mariage lui enlève tout ce qui lui restait 'a 
espérer de sa sœur. 

Pour l’abbé Mignot, on ne saurait dire à quels pen- 
sers amers, absorbants, il se livrait ; c’était lui, en 
effet, qui avait rendu les derniers devoirs au vieil¬ 
lard de Ferney et était monté en poste, près de 
son cadavre, quand on l’avait transporté à SqI- 
lières, suspendu par-dessous les bras au moyen 
d’une corde, à ce qu’assure madame de Créquy. 

L’abbé Mignot, par la seule profession qu’il exer¬ 
çait, devait déplaire à M. de Voltaire, et s’attendait, 
ainsi que M. d’Ornoy, à être fort réduit sur ce tes¬ 
tament. 

Quant à la Barrabas, la pauvre vieille ne pouvait 
pardonner a M. son maître d’avoir pris à Paris une 
autre garde-malade jeune et fringante ; elle s’était 
crue toujours assez bonne pour empaqueter ce vieux 
singe, d’après une lettre remplie de fautes d’ortho¬ 
graphe, que nous avons sous les yeux(l). 

Le silence le plus glacial s’établit, dès que maî¬ 
tre Dupont rompit les cachets, et le clerc Coquereau 
lut alors les principaux articles qui suivent (2) : 

« A M. Vagnières, son secrétaire, huit mille li¬ 
vres une fois payées, mais rien à sa femme et à ses 
enfants. 

« Aux pauvres de Ferney, trois cents livres une 
fois payées. 

« A M.Durieu, six livres anglaises. 

« A madame Denis, quatre-vingt mille livres de 
rente et quatre cent mille livres argent comptant; 
de plus, sa bibliothèque et ses manuscrits. 

« A M. l’abbé Mignot et à M. d’Ornoy, ses ne¬ 
veux, cent mille livres une fois payées. 

« A la Barbaras, dite Barrabas, gouvernante de 
confiance, huit cent livres payées une fois seule¬ 
ment. 

« A Zurich, son suisse, sa Bible. » 

Le clerc de maître Dupont venait à peine d’énon¬ 
cer ces divers legs, que deux des assistants se le¬ 
vèrent par un élan simultané de stupeur; c’étaient 
la Barrabas et Zurich... 

— Huit cents livres de rente! s’écriait la pre¬ 
mière ; huit cents livres une fois payées ! 

« A-t-il donc oublié, le vieux ladre, toutes les 
nuits passées à son chevet et les vieilles chansons du 
pays avec lesquelles je ne manquais pas de l’endor¬ 
mir! Huit cents livres! ah! c’est une indignité. » . 

—N’y a-t-il donc rien pour mademoiselle Berthe? 
demanda honnêtement Zurich au notaire, tout en 
recevant la Bible de son ancien maître. 

— Rien que je sache, répondit Coquereau; con¬ 
tentez-vous, brave homme, d’emporter chez vous 
une Bible dorée et toute neuve... car M. de Voltaire 
l’ouvrait rarement, je suppose... 

La séance terminée, M. d’Ornoy s’était approché : 
de Duvivier et lui avait dit : 


(1) Cette lettre provient de la 

(2) Textuel. V. Bàchaumonl, 


succession de M Amelot» 
t. 12, année 1777. 




— Puisque vous prétendez, monsieur, avoir été 
militaire, nous nous promènerons demain, au lever 
du jour, à la Porte-Maillot. 

XI 

Duvivier n’avait pas cru devoir se soustraire à la 
rencontre. 

Après tout, le perruquier trouvait cette façon d’en 
finir aussi commode et aussi sûre qu’une autre, car 
il se voyait devenu la fable de la cour et de la ville. 

Il était bien vrai qu’il avait été employé dans les 
bureaux de M. de Maillebois, malgré son orthogra¬ 
phe plus que douteuse; mais il était aussi très-vrai 
qu’il avait été frater au régiment de Picardie, qui 
marchait toujours, dans la guerre d’Allemagne, en 
compagnie de celui de Château-Vieux. 

Zurich ayant quitté ce dernier corps l’année même 
où Duvivier y entrait, il n’était pas étonnant que Ni¬ 
colas Toupet n’eût pas reconnu le vieillard ; l’âge et 
les infirmités avaient changé d’ailleurs tellement le 
pauvre Zurich, que son capitaine eût été lui-même 
fort empêché de renouer connaissance avec son an¬ 
cien tambour-major. 

C’était le grade que notre suisse occupait à l’ar¬ 
mée du prince de Soubise et du maréchal de Bro- 
glie, titre suffisamment justifié par sa haute taille. 

— Une Bible à moi! une Bible à Zurich! mur¬ 
mura-t-il;' voilà une étrange plaisanterie de M. de 
Voltaire i 

— Si ce n’est pas sa meilleure, ce sera du moins 
sa dernière, reprit l’abbé Mignot, qui se retirait lui 
-même, fort vexé, de l’étude de maître Dupont. 

Zurich et la Barrabas rentrèrent à l’hôtel de Cer- 
nay, Zurich songeant à ce qu’il allait dire à made¬ 
moiselle Berthe pour la consoler, la vieille gouver¬ 
nante projetant une foule d'outrages contre le phi¬ 
losophe de Ferney, dont la dureté de cœur et l’é¬ 
goïsme perçaient, il esL vrai, jusqu’en ses dernières 
volontés. 

— Pauvre mademoiselle Berthe! murmurait-elle, 
l’avoir oubliée, le monstre! Cela est abominable! 

« N’était-elle point sa filleule, et ne te disait-il pas 
souvent : 

« — Zurich, tu verras si je ne songe pas à made¬ 
moiselle Berthe ? » 

« Je gage que madame Denis lui aura fait peur, et 
qu’elle l’aura fait reculer devant une bonne ac¬ 
tion I » 

— Ne vous semble-t-il pas cependant, dame Bar¬ 
rabas, qu’il eût pu faire pour Berthe ce qu’il fit 
dans le temps pour la nièce du grand Corneille,! 

« Celle fois-là madame Denis n’a pu l’empêcher 
d’être juste... » 

— Oui, mais Berthe est orpheline, et la vanité de 
M. de Voltaire n’avait rien à espérer de son au¬ 
mône. 

« Enfin, il est mort, Zurich, et Dieu l’a jugé. 

« Si tu crains de ne pouvoir apprendre cette nou¬ 
velle à mademoiselle Berthe, je m’en charge, moi, 
et j’y vais... » 

Une voix fraîche et jeune se faisait alors entendre 
à travers les vitres de la petite mansarde : c’était 
Berthe, Berthe éveillée avec l’aube, Berthe heu¬ 
reuse cette fois, car, en voyant partir le brave suisse 
pour se rendre chez maître Dupont, elle espérait 
bien partager au retour, avec lui, ce qu’il lui pro¬ 
mettait des libéralités de son parrain. 

La pauvre enfant ignorait sans doute que la cupi- 






MADAME DENIS. 


19 


dité, chez les vieilles femmes, est le dernier et le 
plus vif amour de leur nature; elle n’avait pas 
compté sur la vigilance inquiète de madame De¬ 
nis. 

C’était elle, en effet, qui avait fait rayer à la main 
glacée de Voltaire la petite rente qu’il voulait léguer 
à Berthe; elle encore qui venait de la renvoyer de 
Ferney, pour qu’elle ne fût point désormais à sa 
charge. 

Berthe, la jolie fille, était loin de soupçonner tout 
ce calcul; elle arrangeait encore avec une joie en¬ 
fantine chaque fleur du bouquet reçu la veille, quand 
la Barrabas entra dans sa chambre... 

Il existe une sorte de pitié blessante que les âmes 
communes n’épargnent jamais aux gens qu’elles 
prétendent plaindre ou consoleç; celle de la Barra¬ 
bas était faite ainsi; elle se répandit ainsi du pre¬ 
mier coup en doléances si étranges, en considéra¬ 
tions si humiliantes pour Berthe, que la jeune fille 
sentit les larmes arriver au bord de sa paupière. 

Ce n’était pas le chagrin de n’être en rien sur ce 
testament, c’était une tristesse profonde et comme 
retirée au fond de son âme qui la saisissait, en se 
voyant soumise désormais au contrôle et à l’examen 
de tout le monde. 

— Qu’allez-vous devenir? lui avait dit la Barra¬ 
bas, vous allez dépendre ici du caprice et de l’hu¬ 
meur de tout le monde. 

«Vous n’appartenez à personne, ma chère en¬ 
fant. 

« L’avarice sordide de madame Denis vous a per¬ 
due. 

« Vous êtes orpheline, et vous ne pouvez préten¬ 
dre à vous marier. 

« M. de Cernay, à ce que Zurich m’a conté, va 
bientôt recevoir ici plusieurs de ses parents; quelle 
figure pourrez-vous faire ici, et pensez-vous bien 
qu’on n’en jase pas ! 

« Le comte est jeune, il est riche, il lui faut une 
fille de condition, et dussiez-vous lui imspirer de 
l’attachement, il ne fera pas la sottise de vous épou¬ 
ser. 

« Il est bien malheureux, vraiment, que l’on ne 
vous ait point gardée à Ferney! » 

De pareils discours, que la Barrabas s’obstinait à 
croire convenables à la circonstance, épouvantaient 
Berthe et l’affligeaient; elle voyait l’instant où elle 
allait être méprisée et rebutée... 

— Si quelque jour, pensa-t-elle, on devait me 
chasser d’ici comme de Ferney ! 

Cette idée, apres l’avoir laissée un moment comme 
morte en présence de la Barrabas, prit bientôt chez 
elle, à la sortie de cette femme, un tel développe¬ 
ment de désespoir, quelle résolut de quitter l’bôtel 
du comte. 

11 pourrait m’aimer, se dit-elle, mais ensuite il me 
mépriserait! 

« Oui, partons, marchons, reprit-elle bientôt en 
ramassant dans un petit paquet les hardes de sa 
chambre ; mais courons sans retourner la tête, car 
je ne sais pourquoi, si je le revoyais, j’aurais peur; 
si je lui parlais, à lui, mes pieds s’arrêteraient, et je 
sentirais fléchir mon courage! Le comte ! 

«Après tout, cette femme le calomnie! 

« N’importe, fuyons! l’asile que je vais choisir 
ne me verra pas du moins sortir un jour de ses gril¬ 
les, chassee, méprisée, comme je suis sortie des 
grilles de Ferney! 


« Mon Dieu! soutenez-moi, vous qui connaissez 
ma vie; soutenez-moi, vous qui savez que je n’ai 
rien éprouvé de plus cruel que ce qui se passe au 
fond de mon cœur! » 

Et là-dessus, Berthe serra son bouquet de la 
veille contre sa poitrine; elle prit son coqueluchon, 
son petit paquet de hardes, et elle sortit... 

Dans toutes les résolutions soudaines, il y a des 
grâces d’état;Berthe ne fut pas vue, car elle avait 
remarqué, la veille, une petite porte, celle de l’hô¬ 
tel, qui aboutissait rue Chariot. 

En sortant ainsi, en proie à la révolution subite 
qui venait de.s’opérer dans son esprit, la jeune fille 
rencontra un homme qui marchait comme elle préci¬ 
pitamment et qui faillit la renverser; elle le consi¬ 
déra machinalement : c’était Du vivier. 

Le frater du régiment de Picardie était dans un 
grand désordre; il tenait sous le bras une épée de 
combat, achetée sans doute chez le fourbisseur du 
coin, car l’étiquette figurait encore à sa garde. 

Il se dirigeait à pas pressés vers l’hôtel du comte 
de Cernay. 

— Mademoiselle, fit-il en la saluant à peine, 
n’est-ce point ici que reste le nommé Zurich? 

— Ici même, monsieur, répondit Berthe, le visage 
encore baigné de larmes, vous le trouverez sans 
doute, car il vient de rentrer. 

« Si vous le voyez, ajouta Berthe avec émotion... 
ne lui dites pas que vous m’avez rencontrée... » 

Et la jeune fille prit le chemin du Temple ; Duvi- 
vier, stupétait de son agitation, la suivit des yeux et 
l’y vit entrer dans l’aile des appartements de M. le 
prince de Conti, qui était alors grand-prieur. 

Duvivier ne connaissait pas Berthe, et, l’eût-il 
connue, il avait alors bien autre chose à faire qu’à 
la plaindre ; il demanda donc maître Zurich au suisse 
de l’hôtel, son compatriote, et Fischer le conduisit 
au digne homme qui était en train de déjeuner dans 
une salle basse. 

— Qu’y a-t-il pour le service de monsieur? fit Zu¬ 
rich en voyant venir à lùi Nicolas Toupet, et en re¬ 
fermant précipitamment sa Bible avec un sourire ma¬ 
licieux. 

— Il y a, Zurich, que je me bats et qu’il faut que 
tu me serves de témoin... 

— Tiens, vous êtes donc brave ? reprit le suisse 
avec un sourire qu’il affecta de rendre niais, j’aurais 
dû m’en douter à l’air martial de votre coiffure. 

« A la campagne d’Allemagne, il y avait, au régi¬ 
ment, un certain frater qui m’accommodait joliment, 
avec une queue à la Sabrait. 

« Comme celle que vous portez-là. » 

— Tu as servi, Zurich, reprit Duvivier en se mor¬ 
dant les lèvres. 

— Eh! oui, certainement que j’ai servi... j’étais à 
la bataille de Filings-Hausen, monsieur. 

—A Filings-Hausen, fit Duvivier devenu pâle. Où 
le comte de Vaudois manqua d’être fusillé... 

—A Filings-Hausen. 

— Comment... que dis-tu... balbutia Duvivier, tu 
connais cette aventure? 

— Parbleu ! sans doute ! Nous marchions alors 
contre les alliés sous le prince de Soubise et le ma¬ 
réchal de Broglie... rien que cela 1 

« Deux fiers gaillards, allez, s’ils avaient pu s’en¬ 
tendre ! 

« Mais voilà le malheur; ils étaient toujours cha¬ 
cun d’un avis contraire, et ce jour-là, tenez, l’un 
voulait commencer l’attaque plus tôt que l’autre. 









20 


MADAME DENIS. 


« Sur ces entrefaites, le prince de Soubisechargea 
M. le comte de Vaudois, mon capitaine, d’un ordre 
qui pouvait sauver un corps d’armée et assurer la 
victoire pour le lendemain. 

« Nous venions de bivouaquer dans le village de 
Filings-Hausen. 

« Très-bien! mais voilà que pour faire tenir cet or¬ 
dre au capitaine du régiment de Rougé, le régiment 
le plus exposé au feu ennemi, il fallait un homme 
qui sût parler l’allemand et qui arrivât jusqu’au camp 
du maréchal de Broglie, à Osting-Hausen. 

« M. de Vaudois promit quatre cents livres au por¬ 
teur de cet ordre, et il jeta les yeux sur le perruquier 
Nicolas Toupet. 

« Vous le connaissez, n’est-ce pas? 

— Poursuivez. 

— Or, ce Nicolas Toupet, que tous croyaient 
brave (peut-être parce qu’il était gascon), partit en 
faisant claquer son fouet, mais l’on ne sut que plus 
tard qu’il s’était caché dans les marais et que, par 
suite de sa poltronnerie, le régimennt de Rougé 
n’ayant pas été prévenu à temps, avait été coupé et 
fait prisonnier dans la retraite. 

« A son retour en France, M. le comte de Vaudois 
se vit destitué, et il en mourut de douleur. 

« Pour le Nicolas Toupet, on ne le trouva plus, mais 
peut-être, monsieur, pourriez-vous me dire ce qu’il 
est devenu, vous? » 

— Maitre Zurich, répondit alors Duvivier, vous 
feriez mieux de vous taire, car ces choses-là ne sont 
nullement bonnes à rappeler. 

« Ce Nicolas Toupet est aujourd’hui un homme 
riche et qui peut vous aider dans l’occasion à titre 
d’ancien camarade. 

« M. de Voltaire ne vous a laissé que sa Bible, 
voilà ce qu’il vous donne, lui, pour être son témoin 1» 

Et Duvivier présenta à Zurich une poignée de 
pièces d’or. 

— Tartaif! reprit le suisse en riant; vous êtes gé¬ 
néreux, monsieur Duvivier? 

« Eh bien ! en échange de vos procédés, je vous 
en prie, permettez-moi de vous lire ce papier-ci qui 
vient de tomber de l’une des pages de la Bible sus¬ 
dite. 

« Il est d’une personne dont vous connaissez le 
nom. » 

— Que veux-tu dire? demanda l’époux de ma¬ 
dame Denis, en courant à la signature, et comment 
ce papier se trouve-t-il dans cette Bible? 

— Ecoutez d’abord la lecture, fit Zurich avec une 
tranquillité impassible, nous verrons ensuite. 

— Eh bien! soit, j’écoute. 

Zurich déploya le papier jauni, en forme de lettre, 
qui contenait les lignes qui suivent : 

« Moi, Honoré-Paul de Vaudois, je déclare ici 
que, mourant sur la frontière de Suisse, dans les 
bras de Joseph Solm, mon aubergiste, au moment où 
je me disposais à passer en Italie avec ma chère pe¬ 
tite fille, âgée de trois ans, le seul bien qui me reste 
et qui pût, hélas I me consoler de l’iniquité des hom¬ 
mes, je la confie à Solm, pour qu’il la remette entre 
les mains de M. de Voltaire, dont le château est pro¬ 
che, et qui, m’ayant connu particulièrement à la cour 
du roi Frédéric de Prusse, où je me trouvais alors, 
sait mieux que personne combien j’ai été en butte, 
ma vie durant, 'a la malignité de mes ennemis. 

« La poltronnerie d’un lâche m’a enlevé en der¬ 
nier lieu l’honneur d’un fait militaire, et la destitu¬ 
tion la plus injuste m’a mis au tombeau, 


« Je meurs ici tout en pardonnant à l’homme qui 
a trahi à la fois l’honneur du nom français et du 
mien, le laissant à sa honte et à ses remords. 

« Quant à Berthe, ma pauvre enfant, je prie in¬ 
stamment M. de Voltaire de ne pas lui faire porter 
le nom de son père, tant que ce nom ne sera pas 
réhabilité. 

« Fait à deux lieues de Ferney, 7 avril 1762. 

« Honoré-Paul, comte de Vaudois. » 

La lecture de ce papier avait fait passer l’époux de 
madame Denis par une foule de sentiments opposés, 
mais en voyant qu’il pouvait encore réparer un tort, 
il prit la main de Zurich et le regardant avec tris¬ 
tesse : 

— Tout ceci est la vérité, dit-il, oui, j’ai été lâche, 
j’ai été coupable. 

« Mais, outre que je suis prêt à le confesser de¬ 
vant tous, je suis prêt aussi à réparer de tout mon 
pouvoir le tort que j’ai fait au comte de Vaudois. 

« Dans une heure, Zurich, je vais me battre, dans 
une heure, je ne serai peut-être plus, mais je veux 
du moins que mademoiselle de Vaudois n’ait pas le 
droit de me maudire autant que son père. 

« Voici la donation de toute la fortune de madame 
Denis, j’y joins celle de la mienne; donne-moi de 
l’encre, et sur ce même papier où le comte traça ces 
lignes... 

— Y pensez-vous, monsieur, fit Zurich avec fierté, 
mademoiselle de Vaudois ne doit rien accepter de 
vous sans avoir été consultée... 

« Mais que veut dire ceci? continua Zurich en 
apercevant tout d’un coup le comte et la jeune fille 
qui rentraient dans le carrosse de M. le prince de 
Èonli,d’où viennent-ils donc? 

— De la chapelle du Temple, bon Zurich, répondit 
M. de Cernay; j’étais chez madame la princesse de 
Conti quand Berthe, tout en pleurs, est venue lui de¬ 
mander de la faire admettre comme pensionnaire 
dans un couvent. 

« Un couvent ! me suis-je écrié, oh ! jamais, jamais! 

« Tous deux alors nous avons suivi la princesse 
dans sa chapelle... » 

— Mon cher Eernay, m’a dit madame de Eonti, en 
se détournant vers moi après la inesse, votre père 
est mort et vous ne dépendez de qui que ce soit. 

« Berthe n’est pas noble, mais elle vous aime; 
jurez-vous de l’aimer toujours? » 

— Qh 1 toute ma vie, ai-je répondu. 

« Qu elle n’ait pas de nom, de fortune, rien ne 
m’arrête 1 » 

•— Monsieur le comte, reprit Zurich, mademoiselle 
a un nom. 

— Elle a une fortune! reprit Duvivier. 

Le comte ne comprenait pas, Zurich lui présenta 
le papier. 

— Mademoiselle de Vaudois, reprit-il, mademoi¬ 
selle de Vaudois ! 

« üh ! que le prince de Conti va être heureux, 
lui qui me parlaiL hier encore de votre père I 

— De mon père P... murmura Berthe. 

Le comte lui passa la lettre, Berthe la parcourut 
et elle pleura. 

Jamais la vie ne lui avait été si chère et si cruelle 
à la fois qu’en cet instant. 

—Nous ne voulons pas de votre fortune, monsieur, 
dit le comte à Duvivier en lui jetant un regard sé¬ 
vère. 

« Rassurez-vous seulement, ou ne vous poursu - 








MADAME DENIS. 


n 


vrapas; car, je le vois à votre repentir, vous êtes 
assez puni ! 

« Quant à toi, Zurich, je t’achète ta Bible, et te 
donne en revanche un chalet en Suisse... » 

« Berthe ne regrettera plus ses chères monta¬ 
gnes, nous parlons pour les revoir! 

« Allons, honnête Zurich, baisez la main de votre 
maîtresse, de madame de Cernay ! 

Berthe était confuse d’étonnement, de bonheur; 
elle imposait silence à toutes les voix de son âme. 

En ce moment, le bruit d’une voiture retentft à la 
grille, on en vît descendre M. d’Ornoy. 

— Je vous attends, monsieur, dit-il 'a Duvivier, 
sortons! 

Le comte intervint avec générosité, ses paroles 
bienveillantes ramenèrent le calme chez le neveu du 
philosophe... 

M. Duvivier promit de partir en poste la nuit 
même et de ne jamais revoir sa femme. 

Il se réfugia dans la petite ville d’Argentan, où i 1 
mourut. 

En 1784, on voyait encore en Suisse, près du vil¬ 
lage de Lauterbrunnen, un chemin connu seulement 
des montagnards et des chasseurs de chamois; à 
l’angle de ce chemin s’élevait le chalet de Zurich, 
le chalet que le comte lui avait fait bâtir l’année de 
son mariage. 

Lorsque la tourmente de 93 éclata sur la France, 
un voyageur aux traits décomposés, l’œil hagard, 
frappa un soir au chalet de Zurich. 

Le vent sifflait alors à travers les planches de la 
cabane, et le bruit de l’avalanche promenait ses éclats 
retentissants. 

Le voyageur, n’entendant sortir aucune réponse, 


poussa la porte; il trouva le chalet désert, seulement, 
sur la table en bois blanc, il y avait un verre à moitié 
rempli. 

Le comte de Cernay, car c’était lui, appela vaine¬ 
ment Zurich; il ne le trouva pas, le pauvre vieillard 
n’existait plus. 

Le comte détacha alors un médaillon qu’il portait 
au cou, il le regarda à la lueur de la lune, le baisa 
à plusieurs reprises, puis il écouta le craquement des 
glaciers avec une sorte de satisfaction. 

La pluie tombait à flots, l’orage était dans sa 
fougue. 

Ceux qui auraient pu voir le comte de Cernay ne 
l’auraient pas reconnu. 

Il poussa le vitrail à mailles do plomb, du châlet; 
il y avait au-dessous un torrent blanchi incessam¬ 
ment par l’écume... 

M. de Cernay le contempla quelques secondes, 
poussa un rire de fou, puis il s’y précipita... 

Nous apprîmes que deux semaines auparavant la 
comtesse Berthe de Cernay avait péri sur l’échafaud 
révolutionnaire. 

Pour madame Denis, elle mourut, elle, dans son 
lit, après avoir vendu une à une les lettres et nippes 
de son oncle, et tiré bel et bon lucre de sa biblio¬ 
thèque cédée à Catherine de Russie. 

MM. d’Ornoy et Mignot furent tentés de mettre 
sur son tombeau les vers peu galants de M. Arouet 
de Voltaire à cette même nièce : 

Si vous pouviez, pour argent ou pour or, 

A vos boutons trouver quelque remède, 

Ma nièce, vous seriez moins laide, 

•Mais vous seriez bien laide encor. 


FIN DE MADAME DENIS. 


I3ABEAU ET ISABELLE" 

PAR M. ROGER DE BEAUVOIR. 


I 

Au milieu de vingt portraits encombrant la table à 
pieds de biche du chevalier delà Maison-Fleur, j’en 
vis un qui représentait deux femmes unies dans le 
même médaillon, toutes deux charmantes et fines, 
bien que fort dissemblables de visage. 

L’une était coiffée du madras que portent à la fois 
la mulâtresse de l’île de Bourbon et celle du Cap, 
celle de Cayenne et celle du Sénégal; elle avait aux 
doigts une infinité de bagues, et à ses oreilles des 
boucles de jargon entourées d’émeraudes et de rubis. 

Le type irrécusable de l’esclavage était inhérent à 
cette figure brillamment illuminée par deux yeux 
d’un blanc mat, qui ne manquaient ni d’intelligence 
ni de bonté. Un jupon d’étoffe siamoise dessinait ses 
plis lustrés autour de sa taille mince et flexible 

(1) Nous devons prévenir le lecteur, qu’à l’exception du 
nom d’Isabeau, tous les autres noms de famille qui se re¬ 
trouvent en ce récit ont été changés. 


comme celle d’un jeune orme. Son col et ses bras 
nus laissaient distinguer, sous l’apparente rudesse 
de sa peau, un appareil de veines admirable, le mo¬ 
dèle de sa poitrine, était divin. Elle montrait non¬ 
chalamment à la jeune fdle qui l’accompagnait la 
chaîne enflammée du Morne-Rouge, voilée à demi 
par la poussière rougeâtre du sol qui tournoie à 
Saint-Domingue. 

Cette jeune fille me parut blanche au premier 
abord, cependant il n’était pas impossible qu’il y eût 
en elle du sang mulâtre. Etait-ce l’ivoire de la mi¬ 
niature jaunie par le temps, qui donnait à sa peau 
cette couleur d’ambre, ou bien était-elle véritable¬ 
ment la fille d’une femme noire? Quoiqu’il en pût 
être, je considérais encore ce double médaillon avec 
une singulière curiosité, quand le chevalier" de la 
Maison-Fleur commença ainsi : 

L’existence des deux personnes que le peintre a 
réunies dans ce portrait vous fera battre le cœur. 












22 


ISABEAU ET ISABELLE. 


vous qui n’ignorez pas, mon ami, que le dix-huitième 
siècle, si injustement décrié, tendit souvent la main 
au découragement et à la misère. Ceci est une his¬ 
toire du temps que vous aimez, et vous me mettez 
bien à l’aise. L’époque dont il est question allia tou¬ 
jours aux frivolités de l’esprit les instincts généreux 
du cœur; elle fut à la fois une impitoyable railleuse 
et une mère facile à tous. Tour à tour elle se moqua 
et elle accepta sans examen. 

De là des erreurs et même des crimes; mais là 
aussi une compassion véritablement noble et géné¬ 
reuse. Quoiqu’on en ait dit, ce fut dans la cour que 
résidèrent surtout alors les lumières et la raison. La 
bonté n’est point un vain mot, la protection une 
phrase vide de sens. Reportez-vous à ce simple fait, 
que ce fut Louis XVI qui, le premier, toléra, malgré 
d’étranges plaintes, la représentation du Mariage de 
Figaro, comme Louis XIV avait autorisé auparavant 
celle de Tartufe. Tout ce qu’il y eut de beau, d’ad¬ 
mirable au dix-huitième siècle, tout ce qu’il y eut 
de vrai, de profondément tolérant, partit de la cour, 
pendant que la philosophie se complaisait dans ses 
dictionnaires en un débordement d’axiômes et de 
paroles. Nous demandons ici que l’on nous op¬ 
pose une indulgence et une royauté comparables à 
celles de ce règne, une loyauté plus chevaleresque 
et plus haute. La cour du dix-huitième siècle ne te¬ 
nait au sol que par des bienfaits; il y eût à la fois de 
l’ingratitude et de la folie à l’en arracher. On n’ou¬ 
bliera jamais que ce même peuple qui a immolé 
Louis XVI pouvait l’entendre répondre en 1786, à. 
Cherbourg, aux cris de Vive le roi! par le cri de 
Vive mon peuple! 

La saison de l’année 1783 fut marquée, à Paris, 
par les bals de l’Opéra les plus somptueux et les 
plus courus; c’était, parmi la noblesse, comme parmi 
la bourgeoisie d’alors, à qui se donnerait rendez-vous 
dans la nouvelle salle des Boulevards, ouverte au 
public l’hiver d’avant. Tout ce qu’il y avait de ri¬ 
che, d’élégant, de titré se pressait alors à ces mer¬ 
veilleux spectacles, à ces fêtes nocturnes dans les¬ 
quelles la cour, malgré de salutaires avertissements, 
ne craignait pas de poser le pied. Les entrepreneurs 
de ces saturnales, concédées depuis peu au peuple 
de Paris, prétendaient même effacer alors, par leur 
seul programme, la magnificence de celui que le 
comte d’Artois avait déroulé, en 1775, à Versailles, 
pour l’archiduc, frère de Marie-Antoinette. Des ga¬ 
leries spacieuses avaient été disposées, et les diffé¬ 
rentes loges des princes du sang, des ambassadeurs 
et des ministres, s’étaient vues bientôt transformées 
en autant de salons pleins de recherche et de goût. 
Le carnaval de larue, ce masque'hideux aux allures 
sales et populacières, au cynisme impudent, à la 
parole rauque et triste, n’avait pas encore obtenu, 
comme en 1830, droit de cité dans les bals de l'O¬ 
péra. En faisant, au contraire, des avances réelles à 
la cour, les fermiers de ces fêtes espéraient y rame¬ 
ner l’élégance aristocratique. La reine de France, 
cette jeune et belle fille de l’Autriche, ne dédaigna 
point de s’y montrer quelquefois, et le frère de Sa 
Majesté les honora même d’une protection splendide. 
L’élan une fois donné à ces bals par la mode, la fré¬ 
nésie fut telle, que des femmes de cour, au dire des 
mémoires du temps, engagèrent plusieurs mois de 
leur revenu, à titre de rente viagère, afin d’y paraî¬ 
tre dans tout l'éclat de leurs pierreries et de leur 
toilette, pierreries souvent louées, toilette d’emprunt, 
comme l’esprit qui circulait alors sous le masque’ 


mais dont nul ne se (ût alors avisé de contester la 
légitime possession à celles qui les portaient, ni plus 
ni moins que s’il se fût agi pour elles de se montrer 
à Versailles. 

La salle des boulevards était donc, ce jour-là 
(avant-dernier bal de l’année 1783), le plus fidèle mi¬ 
roir de la vogue parisienne; on était alors à la fin 
de février, et le gouvernement, qui profitait du re¬ 
tour de la paix pour favoriser le commerce intérieur, 
peu content de donner des ordres pour la réparation 
des grands chemins, encourageait de toutes ses for¬ 
ces cette nouvelle ère des jouissances carnavales¬ 
ques de l’Opéra. Les gentilshommes de la chambre 
avaient la,main haute sur ces sortes de représenta¬ 
tions, comme sur celles du Théâtre-Français et de 
la Comédie-Italienne. Quelques dames étaient en 
teilette, in fiocchi ,• quelques hommes avec le cha¬ 
peau, le cadogan, l’épée et le masque. Des désor¬ 
dres ayant eu lieu récemment, on avait interdit l’ha¬ 
bit de Poissarde; mais les costumes de caractères 
n'en avaient pris qu’avec plus de fureur, et Le grand 
escalier était encombré déjà d’une foule de Panta¬ 
lons, de Cassandres et de Turcs, quand un domino 
gris-de-perle, à la taille mince et souple, coquette¬ 
ment ruché et rabattant sur son front sa chauve- 
souris, entra résolûment dans la mêlée, après avoir 
quitté un carrosse de belle apparence vers l'une des 
rues latérales de la porte Saint-Martin. 

Le domino en question ne tarda pas à se voir en¬ 
touré, puis coudoyé bientôt par une foule de mas¬ 
ques, car le bal se trouvait alors à sa plus grande' 
période d’effervescence. Un groupe animé attira d’a¬ 
bord son attention. 

— On te reconnaît, Genlis, car tu prends trop de 
tabac! 

— Et toi, mon cher Laclos, tu prends trop le bras 
de Morande le pamphlétaire. 

— Insolent1 

— Tu vas me griffer, parce que tu es en ours. 
Prends garde! on dira que tu es un courtisan à 
quatre pattes ! 

— Monsieur de Genlis, vous feriez mieux de sur¬ 
veiller votre femme... La Harpe peut être ici ! 

— Liaison dangereuse, c’est vrai; je te remer¬ 
cie, mais trêve de conseils! Vois plutôt là-bas no¬ 
tre aimable duc qui cause avec ce gros créancier du 
prince Guéménée. 

— C’est ma foi vrai ; il est peut-être en train de 
lui louer une de ses boutiques du Palais-Royal, 
même avant quelles ne soient faites ! 

— Ah çà I poursuit Genlis mystérieusement, tu 
sais que nous ne sommes pas ici pour compter seu¬ 
lement le nombre d’arlequins et de sultans à barbe 
postiche que peut contenir le bal... Le prince, frère 
du roi, doit venir au bal cette nuit; il s’agit de ven¬ 
ger ici le duc de l’affront que la reine lui a fait à 
Fontainebleau... 

— C’est, parbleu! vrai; et le duc, notre maître, 
lui ménage sans doute un plat de sa façon, je de¬ 
vine : Morande m’a dit deux mots de la chose... 

Et le chevalier Laclos montra à Genlis un domino- 
perroquet qu’il tenait alors emboîté à son bras. Puis, 
se dégageant de ce masque par un mouvement ra¬ 
pide : 

— Je te laisse avec monsieur, dit-il à Genlis; je 
n’aime point à mettre la main dans les ragoûts ; 
charge-t’en. 

Laclos pirouetta sur les talons, et Genlis 







ISABEAU ET ISABELLE. 


23 


rouva face à face d’un homme aussi taciturne que 
grotesque. 

C’était un personnage efflanqué, dont le domino 
eût pu seul contenir deux tailles comme la sienne; 
sa main sèche, osseuse, formait mille plis à travers 
son gant; sa bouche exhalait une odeur vineuse de 
taverne. L’échine du masque susdit était pliée si 
avant, qu’on eût dit qu’il avait dû recevoir des coups 
de bâton toute sa vie... Il réprima d’abord un léger 
frisson en apercevant Genlis; mais, comme au nœud 
rouge qu’il aperçut sur sa poitrine, il le reconnut 
pour quelqu’un du Palais-Royal : 

— Bravo! mon cher Genlis! lui dit-il; je suis 
Morande ! 

Genlis recula comme s’il se fût agi pour lui de son 
accouplement avec un reptile. Le gazetier Morande, 
chassé maintes fois de France pour escroqueries et 
pour libelles outrageux, revenait alors de Londres, 
et il espérait, à la faveur du masque, mener à Paris, 
pendant la saison des bals, cette vie périlleuse et 
sourde que menaient, à Venise, pendant le carna¬ 
val, plusieurs exilés de la République des Doges. 
Quelle était alors la protection cachée qui l’enhar¬ 
dissait, quelle haine venait-il servir, et quelle ré¬ 
compense attendait-il de ses nouveaux maîtties? 
Ceci était sans doute un secret que Morande avait 
tout intérêt à cacher, car il prit, malgré lui, le 
bras de Genlis et l’entraîna bientôt sous l’une des 
colonnes de la salle, à quelques pas de la loge, alors 
fermée, du duc d’Orléans. 

Le domino dont nous avons parlé se trouvait ac¬ 
culé, par la foule, en cet endroit, et il se fût gardé 
de prêter la moindre attention aux deux discoureurs, 
si, tout en les suivant assez machinalement, un nom 
prononcé par Morande, qu’il ne connaissait en rien, 
n’eût alors frappé son oreille. 

— C’est ainsi que Brisacier est mort ; ne me par¬ 
lez pas de cela davantage, mon cher Genlis. J’ai 
reçu l’argent, que diable! et il ne me reste plus rien 
à faire ici... 

— Pardon, vos conventions avec monseigneur 
sont formelles; ce n’est pas tout d’avoir rédigé ce 
pamplet, vous devez encore le placarder à la loge de 
la reine. 

Cette conversation, et surtout le nom de Brisacier, 
parut produire sur le domino une profonde impres¬ 
sion. Par un instinct subit, il se rapprocha de Mo- 
rande et de Genlis. 

— Bien que l’histoire ait seize ans, je ne l’ai point 
oubliée... reprenait Morande. Brisacier était un 
mousquetaire de mes amis. Lui aussi avait une po; 
sition analogue à la mienne... 

Le domino fit alors un pas vers Morande; à son 
allure mâle et déterminée, on eût dit que c'était un 
homme. Mais il n’eut pas le temps de s’adresser à 
l’interlocuteur de Genlis, car, à l’instant même, il 
se vit pressé par un escadron de masques qui tous 
entouraient un domino brun, portant sur la poitrine 
un nœud rouge en signe de ralliement. A l’arrivée 
de ces nouveaux acteurs, Morande avait pris le parti 
de s’éclipser. 

— Peste ! mon cher Genlis, murmura le domino 
brun en saisissant le bras du masque à robe gris-de- 
perle, tu es là, je crois, en flagrant délit de conspi¬ 
ration! voilà un masque qui ne porte point la ro¬ 
sette rouge! 

A cette interpellation, le domino gris-dc-perle crut 
d’abord devoir garder le silence ; mais ce silence lui 
profita peu, car Genlis, lui ayant saisi la main, fit 


observer à la bande qui l’entourait les bagues que 
l’inconnu portait à son gant. 

— Ne voulez-vous pas nous apprendre, beau 
masque, dit alors le chevalier de Laclos, ce que vous 
voulez être ce soir? Allons, de la franchise, vous 
voici tombé en parti ennemi, et si vous vous taisez, 
nous voilà forcés de nous assurer de votre personne 
dans cette loge... 

Le domino gris-de-perle balbutia alors quelques 
paroles, en essayant de se dégager des mains de 
ceux qui l’obsédaient. A sa voix, qui avait tout le 
charme et toute la douceur d’une voix créole, cha¬ 
cun s’écria : «C’est une femme 1 » et le cercle inexo¬ 
rable se forma de nouveau autour d’elle ; on l’acca¬ 
bla de questions si pressées, qu’elle eut d’abord 
quelque peine à se remettre. 

— C’est divin ! une femme muette à l’Opéra! 

— Et qui ne laisse rien voir de ses bras, quand 
voici mademoiselle Guimard en Diane chasseresse ! 

— Messieurs, interrompit alors le domino brun, 
il me souvient d'avoir été bafoué fort proprement à 
Versailles, en 1770, par uno femme qui m’a tenu 
deux grandes heures. Celte femme n’était autre 
chose que Ter-ray. Il est vrai qu’aujourd’hui nous 
n’avons à faire qu’à Turgot. Si tu m’en crois, Gen¬ 
lis, tu reverras ce silencieux domino ; nous avons 
ici d’autre gibier à poursuivre. 

—Et monseigneur le duc d’Orléans, répliqua alors 
le masque gris-de-perle, est heureux à la chasse, 
chacun le sait; mais c’est surtout quand tout le 
monde rabat sur lui... 

— PesteI tu fais, je crois, de l’épigramme. 

— Pourquoi pas? Je sais la dernière que l’on a 
répandue sur monseigneur. 

— Je le sais aussi. Et tu sais de qui elle est? 

— Peut-être. 

— Alors, dis-le-moi. 

— Eh bien! monseigneur, continua le domino, 
elle est d’un certain domino-perroquet, qui, tout à 
l’heure encore, causait avec monsieur, ajouta-t-elle 
en indiquant Genlis ; elle est de Morande !.,. 

— De Morande! reprit le duc stupéfait. Mais non! 
c’est un mensonge! Morande m’est attaché! 

— Gomme le nègre au commandeur qui tient le 
fouet. 

— Tu es créole, la belle? 

— Monseigneur, je suis un masque et ressemble 
en ceci à tous les amis qui vous entourent. 

— De l’esprit et du meilleur. Me voilà forcé de le 
louer. 

— Louez vos boutiques, si vous le pouvez, mon¬ 
seigneur; cela vaudra beaucoup mieux. 

Le domino gris-de-perle s’échappa sur ce quoli¬ 
bet, qui provoqua les éclats de rire d’un autre groupe 
entièrement opposé à celui du duc d'Orléans, et qui 
venait alors de quitter le coin de la reine. 

Le personnage qui en formait le centre était vêtu 
d’un domino rose à plis très-amples; il brillait par 
la grâce et l’aménité de son ensemble. La noblesse 
de la taille était relevée encore en lui par un port de 
tête doux et noble; c’était certainement un des plus 
charmants cavaliers qui se pussent voir. Dès qu’il 
apparut, un murmure-de louange à peine comprimé 
faillit trahir son incognito, chacun le nomma tout 
bas. Il y avail tout au plus deux secondes que l’on 
s’entretenait de Lauzun, qui était dans le bal, et sa 
seule entrée fit taire les admirateurs de la beauté 
de Lauzun. 

— C’est lui ! c’cst le prince, murmura-l-on bientôt 



24 


ISABEAU ET ISABELLE. 



autour du domino gris-de-perle, qui s’était appuyé 
contre le socle soutenant le buste de rameau pour 
mieux voir le nouvel arrivé. 

Comme le soleil écarte la limpe épaisse des nua¬ 
ges, l’arrivée du prince en domino rose avait dis¬ 
sipé le cortège ténébreux des favoris, entourant le 
duc d’Orléans ; ce dernier s’était, à l’instant même, 
réfugié dans sa loge, dont les grilles restèrent fer¬ 
mées. On ne manqua pas d’attribuer à une rancune 
ce signe manifesle de mécontentement; le duc était, 
en effet, l’ennemi personnel de la reine et du comte 
d’Artois, son beau-frère. Dans une entrevue ré¬ 
cente, à Fontainebleau, Marie-Antoinette avait laissé 
percer devant lui le mécontentement que lui inspi¬ 
raient ses procédés, et la reine, on le disait, devait 
venir au bal cette nuit même. 

Le comte d’Artois causait encore avec le duc de 
Villequier, premier gentilhomme de la chambre du 
roi, et le prince de Poix, capitaine des gardes de Sa 
Majesté, lorsque le domino gris-de-perle se trouva 
sur son passage. 

Pour comprendre toute l’émotion qui devait bou¬ 
leverser le cœur de la femme qui examinait de près, 
pour la première fois de sa vie, le jeune et noble 
frère de Louis XVI, il eût fallu d’abord lever le mas¬ 
que qui recouvrait alors le visage de l’inconnue. 
Vers cette époque, où le comte d’Artois tenait une 
place si élégante dans les fastes de la société de 
France, une destinée étrange et mystérieuse avait 
amené à Paris, du fond de la Guadeloupe, une mu- 
âtresse du nom d’Isabeau, sur laquelle mille ver¬ 


sions extraordinaires circulaient. Suivant ceux-ci, 
elle était du Cap et libre ; on l’avait vue chargée de 
bijoux et de dentelles magnifiques. A son arrivée, 
elle avait visité madame de Clugny, l’ancienne in¬ 
tendante de Saint-Domingue, et elle en était reve¬ 
nue dans son propre vis-à-vis. Elle avait, conti- 
nuaien-ils, une instruction et un esprit surprenants 
pour une fille de sa caste. Sa maison était tenue sur 
un grand pied; on y avait vu des valets, de la vais¬ 
selle, du luxe. Elle vivait seule et retirée, mais ce¬ 
pendant elle ne manquait guère l’Opéra les jours de 
gala, et principalement ceux où la famille royale 
devait assister au spectacle. Comme elle était mu¬ 
lâtresse, et que les bourgeoises la méprisaient, le 
surnom de la belle Jsabeau était bien vite devenu 
pour elle un sobriquet plutôt qu’un éloge. Du reste, 
aucun homme n’était admis dans sa maison, et elle 
ne parlait, aux Tuileries, à qui que ce fût. 

Suivant d’autres, Isabeau n’était qu’une esclave 
échappée au fouet des colonies. Son obstination à ne 
jamais parler du Cap, son faste, son affectation à se 
trouver sur le passage des princes, en faisaient une 
des aventurières trop communes dans Paris ; on 
voulait qu’elle arrivât ici chargée de la dépouille de 
riches colons qu’elle avait pillés ou empoisonnés à 
la Guadeloupe, d’où elle venait. 

Dans un siècle épris de tout ce qui tranchait sur 
la teinte monotone des cercles, l’arrivée d’Isabeau 
devait produire à Paris une grande sensation, même 
après le brouhaha déchaîné par le chevalier de 
Saint-Georges. Un jour, on avait vu un carrosse à 








































































ISABEAU ET ISABELLE. 


25 



Excusez-moi, si je dis monsieur ou monseigneur.. 


grande livrée s’arrêter à la porte de la mulâtresse ! 
c’était le carrosse de madame Dubarry, éloignée 
alors de la cour; voulait-elle se faire dire sa bonne 
aventure par Isabeau? On s’était perdu en conjec¬ 
tures sur un tel fait. 

Le cœur de la mulâtresse palpitait si fort à la vue 
du prince, qu’elle crut un moment que ses forces la 
trahiraient. Le comte d’Artois se dirigeait alors vers 
la loge de la reine. * 

La reine de France n’avait que vingt-six ans; elle 
aimait les fêtes et les plaisirs, plus encore parce 
qu’ils la rapprochaient de son peuple, que parce 
qu’ils étaient de son âge. Elle venait d’entrer dans 
la salle de l’Opéra, accompagnée de mesdames de 
Polignac et de Tourzel; le duc de Coigny, premier 
écuyer de Sa Majesté, et le prince de Montbarrey, 
servaient, ce soir-là, de chevaliers d’honneur 'a l’au¬ 
guste p: incesse... 

Tout d’un coup un bruit confus se forma autour 
de la loge de Marie-Antoinette, et quelques curieux 
encombraient déjà le corridor sur lequel venait de 
se fermer la loge de Sa Majesté, lorsque, par un mou¬ 
vement aussi rapide qu’énergique, Isabeau s’élança 
vers la porte de la reine et en arracha un morceau 
de papier que la main d’un inconnu, qui s’était perdu 
dans la multitude, venait 'a l’instant même d’y ap¬ 
poser. 

L’œil de la mulâtresse avait tout vu ; ce papier, 
c’était le placard infâme de Morande; son premier 
mouvement avait été de le déchirer, mais voyant le 


.. mais comme je suis aveugle, — Page 27, col. 2, 


prince s’avancer à deux pas d’elle, Isabeau le ploya 
et le mit sous son domino. 

Une main s’appuya en ce moment sur la sienne : 
c’était celle du comte d’Artois, qui, lui aussi, venait 
de tout voir, et qui commença à presser de questions 
le domino gris-de-perle. Il n’avait fallu qu’une se¬ 
conde au prince pour surprendre le secret de cet 
odieux complot émané du Palais-Royal ; seulement 
il ignorait à quelle généreuse intervention il devait 
la suppression d’un tel délit. A peine, en effet, 
avait-on eu le temps de le soupçonner dans le bal, 
et la reine ne pouvait même s’en douter encore. 

— Qui que vous soyez, dit alors le prince, entrez 
dans ma loge avec confiance; il ne vous sera fait 
aucun mal. Loin delà! je vous remercie. 

Le prince avait prononcé ces mots d’une voix trem- 
blanle; il était alors partagé'a la fois entre l’indi¬ 
gnation, la reconnaissance et la suprise. A peine en¬ 
tré, il donna des ordres à voix basse à l’un de ses 
officiers; puis, abaissant sur lui la portière qui sé¬ 
parait sa loge du salon d’attente, il examina quel¬ 
ques instants le domino dans un silence recueilli. 
A la seule finesse de la taille, le prince vit bien vite 
qu’il avait affaire à une femme. 

— Ue que vous venez de faire, madame, est vrai¬ 
ment noble, vraiment digne ; ce n’est pas la première 
fois que je trouve un ami sous le masque; veuillez 
lever le vôtre, et croyez que si vous avez une grâce 
à demander... 

Isabeau garda le silence... seulement le prince 
pouvait entendre, sous la soie de son domino, les 







































































































































































26 


ISABEAU ET ISABELLE 


battements pressés de sa poitrine; il put voir aussi 
deux larmes furtives briller dans les yeux de celle 
qui venait de se jeter à ses genoux. 

— Encore une fois, madame, reprit-il en la rele¬ 
vant avec douceur, ce n’est pas là votre place. Que 
vous me refuseriez de voir vos traits, voilà qui est 
juste, puisque nous sommes à l’Opéra, mais au moins 
j’ai le droit de savoir ici votre nom pour l’apprendre 
moi-même dès ce soir au roi. 

— Monseigneur, balbutia Isabeau, mon nom 
comme mon visage doivent rester mon secret, trop 
heureuse d’avoir pu m’acquitter envers la reine 
d’un devoir que tout gentilhomme français lui eût 
rendu à ma place. Un hasard providentiel m’a livré 
le secret de ces misérables, mais ce n’est point un 
hasard qui m’a fait entrer ce soir au bal, monsei¬ 
gneur, car il y a deux mois que je cherchais l’occa¬ 
sion de vous parler... 

— Vous! 

— Moi, monseigneur, arrivée depuis peu en 
France... 

— Votre accent est créole, seriez-vous des colo¬ 
nies ? 

— Des colonies, monseigneur, où, bien jeune en¬ 
core, j’appris à entendre bénir votre nom. Et ce¬ 
pendant ce nom si digne qu’il soit, monseigneur, de 
la vénération et de l’amour de ceux qui le pronon¬ 
cent, ce nom a été là-bas fatal à l’un de vos servi¬ 
teurs, à un homme qui aurait donné son sang pour 
vous et qui, bien avant moi, se fût précipité sur le 
lâche assez osé pour coller un pareil écrit sur une 
loge royale ! 

— De qui voulez-vous parler? 

— Un gentilhomme, monseigneur, que vous ai¬ 
mez autant que vous-même, d’un noble cœur que 
l’on a calomnié, comme l’on calomnie à eette heure 
ma souveraine... Mais lisez d’abord ce pamphlet, 
que, dans mon trouble, j’oublie de présenter à Vo¬ 
tre Altesse. Peut-être exige’t-il de vous des mesu¬ 
res promptes, répressives, et l’histoire que j’ai à 
vous raconter vous importunerait en ce moment. 

En parlant ainsi, la mulâtresse tendit au prince 
le papier qu’elle Lira de son domino. Le comte d’Ar¬ 
tois se leva et s’approcha de l’un des candélabres de 
la loge... 

— Cela est infâme... reprit-il après avoir lu,- in¬ 
sulter une femme, la reine! une reine de France! 
Ce pamphlet sortirait-il donc de la môme main?... 
Non; celui-ci a dû être forgé au Palais-Royal... 
Mais par qui?Morande est à Londres. Morande est 
banni, et les autres créatures du duc d’Orléans n’ont 
rien de cette bave et de ce style. La reine, ô la reine! 
mais c’est le second libelle que l’on ose ici vomir 
contre elle; jusque-là, ce n’était qu’à moi et au roi 
qu’on s’adressait. Oui, je m’eu souviens, il y a de 
cela deux ans; un écrit injurieux parut aussi con¬ 
tre la reine. Il était d’un ami, d’un homme que ja- 
vais admis dans ma familiarité. Jeune encore, et 
déjà trouver autour de moi le poison de- la calom¬ 
nie! Mais le ciel m’a vengé; cet ami est mort; cet 
ami a fui aj France, et je n’ai pas eu la douleur de 
livrer à la justice du roi l’infàme qui m'avait trahi | 
Cette fois encore, c’est peut-être sous le masque de 
l’amitié que se cache un traître; c’est du sein de la 
cour même que part l’offense. Ah! Dieu m’est té¬ 
moin que si elle ne regardait que moi, je répondrais 
à cette bassesse par le mépris ! Mais il s’agit de la 
reine, de la reine que l’on accuse de conspirer, 
parce qu’elle est étrangère! On l’accuse de vouloir 


affamer le peuple; on veut que la cherté des blés 
soit son œuvre! La reine, la reine de France accu¬ 
sée par ses sujets! Mais, oh! non, continua le 
prince, combattu à la fois entre la surprise et la dou¬ 
leur, ce ne sont point les sujets de Sa Majesté qui 
l’accusent! Leduc d’Orléans est ici, et il faudra 
bien qu’il me réponde, lui qui se tait ! 

L’agitation du prince, sa douleur concentrée, son 
trouble incessant, tout donnaitàcettescèneun carac¬ 
tère de solennité si imposant qu’Isabeau demeurait 
anéantie... La noble figurequ’elleavait alors devant 
les yeux appartenait à une grande et illustre géné¬ 
ration de monarques. Alors il y avait à l’approche 
d’un héritier du trône une impression si réelle et si 
soudaine que toute parole serait pâle et impuissante 
pour la peindre. 

Quand une personne du sang royal de France était 
devant vous, on éprouvaitjene saisquelle conviction 
irrésistible et profonde de sa puissance. Dieu avait 
de bonne heure marqué ces élus de la gloire et du 
malheur d’une auréole douce etsainle. A l’altération 
des traits du prince, Isabeau comprit tout ce qu’il 
devait souffrir; elle eût voulu boire avec amour les 
larmes qu’elle ignorait devoir être suivies de tant 
d’autres. Cependant le prince avait écrit à la hâte 
quelques lignes au crayon et les avait confiées à 
l’un des valets de service. Sa physionomie exprimait 
une sorte de contentement intérieur. Les grilles de 
sa loge étaient fermées, mais à travers leur réseau 
doré, il pouvait voir l’effet que son message allait 
produire sur le front de la reine. Imposant silence 
à sa douleur, il la prévenait qu’il quitterait la salle 
de l’Opéra dans un quart d’heure, et il lui offrait un 
carrosse pour regagner son palais. Il ajoutait que se 
trouvant retenu dans sa loge pour affaire considéra¬ 
ble, il priait Sa Majesté de l’excuser, si, comme As- 
modée, il ne lui montrait pas du doigt les originaux 
de la fête. La présence de la reine retenait en effet 
au bal les plus brillantes mascarades de celte nuit, 
et, malgré l’heure avancée, chacun ne songeait qu’à 
l’intrigue et au plaisir. 

II 

L’humble contenance de la femme qui demeurait 
en sa loge comme une personne abîmée dans les pro¬ 
fondeurs de ses réflexions jetait alors le prince dans 
un étonnement singulier; évidemment, pour lui, 
elle n’élait pas de la cour, et cependant il y avait en 
elle une distinction et une élégance particulières. Le 
prince avait cru d’abord à quelque rapprochement 
banal autorisé par le masque, et il se préparait à 
reconnaître dignement l’acte généreux d’une incon¬ 
nue; mais peu à peu ses idées changèrent, il se trouva 
distrait, à son insu, de sa propre douleur; par l’afflic¬ 
tion profonde de celle qui lui parlait. Avant de com¬ 
mencer le récit qu’elle devait faire, les sanglots bri¬ 
saient sa poitrine, tout son corps tremblait, et il 
semblait qu’elle-même fût coupable. Rassurée bientôt 
par l’exquise bonté du prince, elle s’enhardit, et 
après avoir désigné au comte d’Artois le gazetier 
Morande comme l’auteur de cet odieux pamphlet : 

— Maintenant, ajouta-t-elle, monseigneur, c’est à 
vous de faire ici un acte de double justice : je viens 
de vous nommer un coupable, mais je dois aussi 
rappeler à votre souvenir un innocent. Je suis du 
Cap, et c’est au Cap, monseigneur, que j’ai connu le 
fidàl : serviteur dont je vous parle. Cet homme, c’est 
. le com'e de Luccnay ! 







ISABEAU ET ISABELLE. 


Wt 


— Le comte de Lucenay, s’écria le prince en se 
levant; mais c’est lui, madame, c’est lui qui, le pre¬ 
mier, se rendit coupable, il y a deux ans, contre moi, 
d’une offense pareille à celle de ce misérable à la 
solde de mes ennemis! Seulement, le comte de Lu- 
cenay était gentilhomme... 

— Gentilhomme , monseigneur, et, comme tel, 
croyez-le, incapable de l’oublier. Monseigneur, reprit 
Isabeau en se jetant aux genoux du comte d’Artois, 
votre religion a été surprise; monseigneur, le comte 
de Lucenay est innocent ! 

— Madame... répondit le prince en cherchant à 
dominer une indicible émotion, ne me parlez jamais 
de cet homme ! 

« 11 m’en coûte de vous refuser la première grâce 
que vous me demandez, mais je le dois! » 

A ces mots, le prince sortit brusquement de la 
loge. A peine sorti, la bonté de son cœur reprit le 
dessus, et des larmes abondantes s’échappèrent de 
ses yeux. 

— Monsieur d’Heirneville, dit-il à voix basse à 
l’un de ses gentilshommes, connaissez-vous le do¬ 
mino que je laisse dans ma loge? 

— Je l’y ai vu entrer, monseigneur, mais rien ne 
me met sur la trace. 

— Monsieur d’Ileirneville, vous devez suivre cette 

personne.Demain vous lui porterez ceci de ma 

part. 

Et le prince remit à-l’officier une bague qu’il tira 
lui-même de son doigt. 

—Si cette femme est malheureuse, qu’elle se réclame 
de moi avec ce bijou, ajouta-t-il. 

Pendant que le prince échangeait ces paroles avec 
M. d’Iieirneville, Isabeau était retombée sans force 
sur les coussins de la loge royale; la malheureuse 
ne voyait plus, sa langue demeurait collée à son pa¬ 
lais. 

— Et pas une preuve! répétait-elle en mordant de 
rage le satin de sa robe, pas une preuve, mon Dieu! 
qui puisse convaincre le prince! lui si bon, lui en 
qui j’avais placé toutes mes espérances! Oh! la 
comtesse de Lucenay ne m’avait que trop dit la vé¬ 
rité! Le comte est regardé ici comme un parjure, un 
infâme. Oh ! pour que le prince n’ait pas pardonné, 
il faut qu’il le croie plus coupable encore que ces 
lâches... Et moi, moi, je l’ai connu cependant, je l’ai 
vu là-bas... je le vois encore chaque nuit dans l’an¬ 
goisse de mes rêves! Lui, coupable! lui, oh! non 
jamais ! 

Et, soulevant la barbe de son masque, Isabeau 
pleura amèrement. Un bruit de voitures se faisait 
entendre dans la rue, la reine et le prince venaient 
de quitter le bal. Peu à peu la foule des masques 
s’éclaircissait, peu à peu le tumulte faisait place à un 
froid silence. 

— Mon Dieu, s’écria la mulâtresse en tombant 
alors à deux genoux, mon Dieu, vous que j’invoque 
dans ce lieu profane où je isuis venue — vous savez 
pour quel motif — donnez-moi la force d’accomplir 
ma mission! Me voici tombée dansun mondeoù tout 
est piège, un monde que je n’ose sonder... La tris¬ 
tesse serre mon cœur, les larmes m’étouffent en son¬ 
geant aux ennemis que j’ai à combattre. J’ai promis 
a ma bienfaitrice de m’acquitter; je lui ai promis de 
faire réhabiliter la mémoire de son époux. Mémoire 
auguste et chère, mémoire vénérée que je porte en¬ 
core brûlante au fond de mon cœur! Oui, c’est dans 
un bal pareil que devait briller autrefois ce noble 
jeune seigneur qui fut mon maître; c’est pour une 


offense pareille à celle du lâche Morande que sa 
mémoire fut flétrie! lui, comparé à Morande; lui, 
mon Dieu!... Ah! si les fleuves de mon pays, si les 
sentiers de la case où il arrêta tant de fois le bâton 
du maître levé sur nous pouvaient parler ! Mais non, 
rien ne parle ici que la délation, lahaine, l’injustice 
le comte de Lucenay est un misérable aux yeux de 
tous ! 

En prononçant ces mots, à peine articulés, Isabeau 
semblait jetef un regard en arrière; elle était en proie 
à une sorte d’extase frénétique. 

L’atmosphère embaumée de cette loge, le silence 
qui succédait au bruit, le spectre de cette fête, 
morte si vite, tout avait' plongé la mulâtresse dans 
une torpeur qu’elle essayait vainement de secouer... 
Il fallait qu’une grande et généreuse pensée fît vibrer 
alors les cordes de son cœur pour qu’elle se trouvât 
encore soutenue dans l’égarement de son désespoir 
et qu’elle rencontrât dans sa volonté un remède à 
sa douleur. Epuisée, vaincue, elle ouvrit la porte de 
la loge, et se précipita sur l’escalier, clairsemé de 
masques rares. Le froid du matin commençait déjà 
à la sàisir, quand elle appela son carrosse d’une voix 
faible. Le cocher était à son poste; un jour d’ardoise 
éclairait la rue de Bondy. La mulâtresse, enveloppée 
d’un long châle des Indes, commença à ne plus rien 
sentir ni rien entendre. Un sommeil lourd, absor¬ 
bant, ferma sesbri nés paupières; mille images con¬ 
fuses tourbillonnaient alors devant son regard. Le 
carrosse toucha enfin la rue Saint-Louis au Marais; • 
le marche-pied s’abaissa. 

L’hôtel qu’occupait Isabeau dans cette rue était 
entre cour et jardin. Deux valets accoururent bientôt 
recevoir leur maîtresse, que leur brusque apparition 
réveilla de sa léthargie momentanée. 

Presque au même instant, une persienne du pre¬ 
mier étage donnant sur la rue s’ouvrit doucement, et 
une délicieuse tête de jenne fille se montra... L’in¬ 
quiétude la plus vive était peinte sur tous ses traits, 
et au cercle bleuâtre étendu sous son œil charmant , 

on devinait qu’elle avait dû attendre et veiller. _ 

Isabeau la rassura d’un geste, puis elle pénétra ra¬ 
pidement dans sa chambre... 

Un homme à cheval, et couvert du masque qu’il 
portait à l’Opéra, avait cependant suivi le carrosse; 
Isabeau ne le vit pas arriver près d’elle et se tenir 
quelque temps en extase sous la fenêtre à laquelle il 
supposait l’avoir elle-même entrevue. 

Le lendemain, vers les quatre heures, un coup lé¬ 
ger retentissait à la porte de la mulâtresse, et un 
jeune officier, en habit des plus galants, descendait 
d’un charmant vis-à-vis doré, pendant que son la¬ 
quais lui déroulait d'un air obséquieux le marchepied, 
tout en maugréant contre le froid. 

— Madame est-elle visible? demanda l’inconnu à 
un domestique nègre qui traversait alors la cour. 

— Oui, monsieur... ou monseigneur... répondit le 
noir. Excusez-moi si je dis' monsieur ou monsei¬ 
gneur... mais comme je suis aveugle... 

Le jeune gentilhomme put vérifier en effet ce que 
venait de lui dire le nègre. C’était un vieillard dont 
les cheveux blancs et crépus ressemblaient à de la 
laine, il se dirigeait vers le jardin. 

— C’est que j’allais, sauf votre respect, à la serre 
de mademoiselle, voyez-vous. 

— Mademoiselle, se dit le jeune homme, je ne 
m’étais pas trompé! Oui, c’est bien elle que j’ai 
aperçue hier à cette fenêtre, une charmante tête, des 
yeux comme mademoiselle Bosalban’en fait à aucune 













28 


ISABEAU ET ISABELLE. 


femme de la cour dans ses pastels; je brûle de la 
voir et de l’entendre! 

Le nègre marchait devant le jeune homme, il 
marchait seulement avec précaution et avec ce tact 
merveilleux qui est la véritable science des aveugles. 
Il introduisit bientôt lé visiteur dansun salon octogone 
décoré avec un luxe dont jusque-là peu de tapissiers 
du temps se fussent douté, car il consistait surtout 
dans une étoffe de tenture d’un goût exquis, tenture 
venue des Indes en droite ligne, et en jardinières de 
bois de rose ornées de plantes exotiques. Les fenê¬ 
tres de celte pièce donnaient sur un jardin de quel¬ 
ques toises, mais dont le pinceau du décorateur avait 
habilement dissimulé les murs sous un treillage où 
les plus radieux oiseaux des tropiques étalaient leurs 
ailes brillantes comme des saphirs. Dans le fond de 
cet eldorado en miniature dont chaque arbre était 
alors par malheur poudré à blanc, en raison de l’hi¬ 
ver, le regard distinguait la vue de Sainte-Marie à 
Saint-Domingue, et, sur les côtés, différents aspects 
de la ville du Cap. À défaut d’autre végétation im¬ 
possible dans ce jardin exigu, on avait prodigué sur 
les murs de cette paisible enceinte, les tamarins et 
les citronniers, le bambou et le palmiste. A l’extré¬ 
mité s’élevait une serre en forme de galerie à travers 
de laquelle notre jeune gentilhomme pouvait obser¬ 
ver une famille d’oiseaux rares, hôtes ailés, écrins 
mobiles et vivants qu’un rayon du soleil pâle dorait 
alors avec complaisance. 

— Vous admirez tout cela, j’en suis sûr, dit le 
noir au nouveau visiteur ; il est de fait que cela doit 
être bien beau, car le portier m’a dit qu’on y avait 
peint Sainte-Marie, ma paroisse... Je donnerais bien 
ee qui me resteà vivre pour la revoir en peinture, ne 
fût-ce qu’un jour... Ce n’est pas que j’y aie encore 
beaucoup d’amis, ajouta l’aveugle, en se parlant à 
lui-même; mais j’ai encore là-bas une pauvre vieille 
sœur qui aurait besoin de moi. Il est vrai que made¬ 
moiselle est bonne, mademoiselle m’aime bien, et 
comme je suis ici son protégé, voyez-vous, je lui 
ferai passer, bien sûr, quelque argent... Oh 1 oui, je 
lui en ferai passer. 

— Ajoute donc ce louis d’or à ce que tu veux lui 
envoyer, reprit le jeune homme, et cours prévenir ta 
maîtresse que je l’attends... 

— Un louis d’or, monsieur, un louis d’or! peste 1 
est-ce bien vrai que vous ne me trompez pas? un 
louis d’or à moi Socrate? Vous le voyez, j’aurais dû 
vous dire monseigneur au lieu de monsieur... oh! 
ma vue, ma maudite vue!... 

Le vieillard venait de placer la pièce du jeune 
homme dans son gousset, tout en remerciant son 
bienfaiteur inconnu, quand un valet de chambre en 
livrée orange entra dans l’appartement. 

— Ce n’est pas ici votre place, vieux Socrate, 
allez arroser les fleurs de mademoiselle. Est-ce à un 
aveugle de votre façon qu’il convient de faire le 
clairvoyant, et savez-vous seulement la couleur du 
vis-à-vis de monsieur. 

— Si j’ignore la couleur du vis-à-vis de monsei¬ 
gneur, repartit Socrate en grommelant, je sais tou¬ 
jours celle de son argent, monsieur de La Pierre; 
vous êtes avant moi ici, parce que je suis aveugle, 
mais il n’en a pas été toujours de la sorte... n’im¬ 
porte, je sais ce que je sais, et je m’cn vais... 

— Qui annoncerai-je ? demanda La Pierre aujeune 
homme, lorsque le vieillard fut sorti. 

— Un gentilhomme de monseigneur le comte 
d’Artois, allez. 


Le valet s’inclina, et le vicomte d’Heineville (car 
c’était lui) s’en fut mirer son habit à l’une des gla¬ 
ces de l’appartement. 

— Par ma foi ! vicomte, se dit-il d’un air satisfait, 
il faut convenir que tu es heureux 1 Tu n’as que 
vingt ans à peine, et te voilà lancé du premier coup, 
sans que tu t’en mêles ; hier tu t’ennuyais comme 
un mort à ce bal de l’Opéra où, grâce aux morceaux 
de carton noir ou rose qui couvrent les gens, tu n’as 
pas eu la moindre petite aventure, et aujourd’hui ton 
prince te députe en ambassadeur vers unecharmante 
inconnue ! si Richelieu ton maître (car il prétend 
l’être, ce vieux beau de Richelieu I) le voyait comme 
je te vois, là, dans cette glace, il te trouverait l’air 
lumineux au possible. Tu as les dents blanches, le 
nez bien fait, tu possèdes quelques écus, grâce au 
comte d’IIeirneville, ton père, qui ne t’en laisse pas 
chômer; mais pour de l’esprit, ah! voici le cas d’en 
avoir ! que vas-tu dire à ce domino du bal d’hier, à 
cette créole, car maintenant, j’en suis sûr, c’est une 
créole. Oui, cet appartement, ces cactus, ce perro¬ 
quet par dessus le marché, ce nègre que j’ai vu !... 
Ma foi, je n’ai pas été aux colonies comme mon père, 
mais je me mettrai bien vite au courant! j’ai bien 
fait, parbleu, de ne pas me nommer à ce grand gueux 
de valet, pour deux raisons d’abord : la première, 
c’est que je commence un siège dans les règles et 
qu’il serait indécent qu’un héros vînt dire son nom 
tout de suite; la seconde, c’est que je ne me soucie 
nullement que mon brave père sache la chose... il a 
sur moi des idées... Ma mission est écrite, et ce n’est 
qu’à monseigneur seul... 

Le vicomte d’Heirneville arrangeait encore de¬ 
vant la glace quelques boucles rebellesde sa coiffure, 
quand un léger frôlement de robe se fit entendre à 
deux pas de lui... 11 retourna la tête vivement, un 
peu confus de s’être vu surprendre en flagrant délit 
de fatuité, puis il recula tout à coup en se trouvant 
alors devant la mulâtresse. 

Isabeau portait une robe d’étoffe blanche, à lon¬ 
gues raies, qui faisait encore ressortir la couleur 
brune de sa peau, ses bras étaient nus et chargés 
d’anneaux entre lesquels il y en avait un fermé par 
un magnifique rubis d’Orient. Deux perles d’énorme 
grosseur étaient suspendues à ses oreilles, et une 
chaîne en filigrane d’or décrivait autour de son cou 
des cercles pareils à ceux d’un jongleur de l’Inde. 

La mulâtresse avait alors trente-six ans. A cet 
âge, Isabeau conservait encore le charme indéfinis¬ 
sable des filles de son pays; l’admirable éclat de ses 
dents, la grâce nonchalante de sa pejsonne, le tim¬ 
bre émouvant de sa voix et surtout une pénétration 
infinie dans le regard, en faisaient une créature ex¬ 
traordinaire. Fidèle au mauvais goût habituel de sa 
caste, si elle recherchait pour sa toilette les couleurs 
vives et tranchées, elle rachetait du moins cette exa¬ 
gération de costume par une profusion et une ri¬ 
chesse de dentelles qui eurent étonné à Paris, même 
la femme d’un financier. Elle balançait alors en 
main un charmant magnolia, tiré sans doute de la 
serre que le comte avait entrevue... 

— Veuillez m’excuser, monsieur, dit-elle alors au 
jeune homme, si je vous-ai fait attendre... et cela 
contre mon gré ! je n’étais pas seule, mais enfin me 
voici libre... 

La stupeur du vicomte était à son comble; ce 
n’était pas là certainement la femme du balcon, 
celle qu’il avait entrevue la veille à la suite du bal. 
Comme Isabeau se teaiait debout devant lui en avan- 






ISABEAU ET ISABELLE. 


29 


OanL un fauteuil, le vicomte se prit à penser que ce 
pouvait être une soubrette. 

— Au fait, se dit-il en se ravissant, c’est la mode; 
toutes les dames ont des négresses? Celle-ci, pour 
êLre importante au premier abord, doit aimer à 
causer comme toutes les Lisetles blanches ou noires 
de bonne maison. 11 faut que je l’interroge. 

— Mademoiselle, reprit-il, je suis un homme bien 
mal tombé, je l’avoue; je suis sûr que je dérange 
votre maîtresse. 

— Ma maîtresse 1 répondit Isabeau un peu piquée; 
asseyez-vous donc, monsieur, c’estmoiqui suis ici la 
maîtresse ; vous êtes chez moi. 

Le vicomte tomba de son haut. 

— Quoi! c’est vous, madame... ou'mademoiselle... 
qui vous trouviez hier revenir en carrosse... ici... du 
bal de l’Opéra ?... 

— C’est moi, en carrosse, ici. 

— Vous étiez au bal, et vous avez parlé à une 
personne... 

— J’ai eu cet honneur, reprit Isabeau avec tris¬ 
tesse. 

— Vous aviez un domino gris-de-perle? 

— Le voici, dit-elle, en écartant un rideau. 

— La personne en question était un domino rose. 

— C’est vrai. 

— Alors, c’est bien à vous, poursuivit le vicomte 
avec un air accablé, c’est à vous... que je dois re¬ 
mettre ceci de la part deSon Altesse. C’est moi qu’elle 
en a chargé. 

Et le vicomte tirade sa basque un objet soigneu¬ 
sement cacheté qu’il remit à Isabeau. La négresse le 
reçut; et l’ayantdégagé deson enveloppe, elle trouva 
la bague que le prince avait confiée à d’Heirneville. 
Isabeau considéra la bague froidement; aucun éton¬ 
nement, aucun signe de joie ne se fit jour dans ses 
traits... 

■—Au moins, s’est-il souvenu de moil murmura- 
t-elle, après un instant de réflexion; mais ce n’est 
pas là ce que j’espérais 1 

— Je me suis acquitté de mon message, repartit 
le vicomte, maintenant il ne me reste plus qu’à me 
retirer. 

Et le vicomte se disposait à lever le siège et à 
rejoindre sa voiture, après une aussi malheureuse 
ambassade, quand le son d’une harpe retentit sou¬ 
dain à l’étage supérieur. La gamme sonore se pro¬ 
longea une seconde, puis elle s’éteignit bientôt sous 
un mouvement vif et impatient comme celui d’une 
jeune élève que sa leçon ennuie ou fatigue. Un in¬ 
stant après, une délicieuse jeune fille parut dans 
l’appartement. 

— Quand je le disais, s’écria le vicomte en frap¬ 
pant les mains, voilà le domino de monseigneur, le 
domino gris-de-perle, le vrai, le seul domino! Vous 
êtes sa soubrette jaune, encore un coup, et ce vous 
est déjàbeaucoup d’honneur, ma chère amie. Allons, 
cessons cejeu etrendez à mademoiselle la bague que 
monseigneur m’a chargé de lui remettre... 

Isabeau toisa le comte avec un tel air d’autorité, 
que le jeune homme demeura convaincu de la sincé¬ 
rité de la mulâtresse. 

Emu, transporté à la vue de la nouvelle personne 
dont l’aspect l’éblouissait, il fut quelques moments 
dans un tel trouble qu’il put à peine articuler une 
excuse. 

L’aimable enfant, devant lequel se trouvait le vi¬ 
comte, était bien fait, à coup sûr, pour déconcerter, 
par sa merveilleuse beauté, un ambassadeur plus 


résolu que d’Heirneville... Elle était coiffée d’un sim¬ 
ple madras de couleur, sous lequel ses cheveux sem¬ 
blaient emprisonnés à regret, une robe lilas compo¬ 
sait toute sa parure. Des yeux d’un azur charmant, une 
taille souple et fine, une bouche sur laquelle il sem¬ 
bla, tout d’abord, au jeune vicomte, que les colibris 
des îles devaient se poser, étaient ses moindres agré¬ 
ments; elle était créole dans toute l’acception du 
terme, créole par une beauté native, qui porte avec 
elle son parfum comme la fleur ; créole par le geste, 
par le regard, par l’organe. D’Heirneville interrogeait 
vainement ses souvenirs, et il ne se rappelait avoir 
vu nulle part à la cour tant de grâce et de fraîcheur. 
Elle s’avança vers la mulâtresse avec une agilité de 
biche et avant que celle-ci n’eût pu seulement remuer 
les lèvres, elle lui sauta au cou et l’embrassa devant 
le vicomte... 

— Quel est cet étranger? demanda-t-elle à voix 
basse à Isabeau. 

— Un gentilhomme qui avait à me parler. Mais 
pourquoi donc avoir quitté ta leçon? 

— Mon maître de harpe marie sa fille aujourd’hui, 
et je n’ai pas cru devoir le retenir plus longtemps. 
Cela doit être si amusant, un mariage! continua-t- 
elle en arrêtant ses deux yeux bleus sur le vicomte. 

— Moins amusant, mademoiselle, que le bal où 
vous assistiez peut-être hier. 

— Le bal de l’Opéra? Oh! je n’y suis point allé, 
monsieur; mais c’est égal, cela doitêtre ennuyeux. 

— Ennuyeux, pourquoi? demanda le vicomte. 

— Dame! pour moi, du moins; si tu crois, bonne 
mère, que je me suis couchée pendant que tu étais làl 

Ce mot de bonne mère, adressé à la mulâtresse, fit 
passer un frisson de glace dans les veines du vicomte. 
Il lui semblait injuste qu’une si ravissante créature 
fût la fille de la femme qu’il examinait alors avec un 
sourire d’étonnement et de dédain. La couleur d’Isa- 
beau marquait son front comme une véritable flétris¬ 
sure; celui de la jeune personne, bien qu’il fût em¬ 
preint d’une transparence fauve, ordinaire au climat 
des tropiques, ne semblait point au vicomte d’Heir¬ 
neville accuser autant l’esclavage. 

Son col aussi délicat que le col d’un signe, sa 
peau douce et nuancée de bleus reflets formait un 
contraste avec celle de la mulâtresse; mais le vi¬ 
comte ne se rappelait pas non plus, sans un vérita¬ 
ble effroi, plusieurs histoires qui couraient alors la 
capitale au sujet des colonies. Une jeune et char¬ 
mante personne était sur le point de contracter ma¬ 
riage à la Guadeloupe ou à Saint-Domingue, et le 
jour del’hyménée un nègre marron était venu révé¬ 
ler à l’assemblée qu’elle était fille de couleur à la 
septième génération. Cette marque ineffaçable de 
l’esclavage avait changé bien vite les fiançailles 
joyeuses en un deuil profond; la pauvre enfant était 
revenue de droit à l’habitation du comte de Noé. 

Lejeune vicomte ne contemplait donc pas Isabelle 
sans une secrète frayeur; peu à peu, cependant, ce 
sentiment fit place à la bienveillance et à l’intérêt. 
La grâce naturelle de cette belle créole, sa voix mo¬ 
dulée, sa langueur suave disposaient le vicomte à 
une adnwration tacite. 

Toutefois il ne pouvait s’expliquer le luxe de cette 
maison, les pierreries de la mulâtresse et l’atmos¬ 
phère enivrante qu’il respirait. Comme il est difficile 
de se former une idée sur une simple entrevue, 
d’Heirneville aima mieux penser que ces deux fem¬ 
mes étaient des aventurières venues du Gap ou de 
la Pointe-à-Pitre; il bâtit dans sa tête un roman 





30 


ISABEAU ET ISABELLE. 


commode, et s’imagina que l’intrigue, la vénalité, le 
jeu, peut-êlre, étaient l’unique ressource des deux 
femmes qu’il avait devant les yeux. 

Paris était alors le théâtre de fortunes pareilles; 
il suffisait à l’appétit blasé du public que l’on eût 
quelque parenté secrète avec un singe, avec Asta- 
roth ou Cagliostro, pour que l’on dût réussir. C’était 
le temps des étonnements ; aussi le vicomte trouva- 
t-il plus simple et plus court de ne pas s'étonner du 
tout. La contenance altière et presque morose d’I- 
sabeau, qu’il voyait alors pour la première fois de 
sa vie, lui parut un jeu calculé, la naïveté de la 
jeune fille, une condescendance aux idées de la mu¬ 
lâtresse. Cette beauté presque idéale d’Isabelle l’a¬ 
vait d’abord ébloui; il en vint peu à peu à la trouver 
comédienne. Une angoisse horrible, inexplicable, 
tenaillait pendant cet examen le cœur de l’idole in¬ 
génue, et ses longs cils demeuraient abaissés sur 
ses joues plus pâles. Le vicomte n’avait d’abord été 
pour elle qu’un futil objet de curiosité et d’attention; 
Isabeau s’était divertie à examiner sa figure, son 
habit, ses cachets de montre; peu à peu elle en eut 
peur. Une lèvre imberbe de Richelieu était bien faite 
pour l’intimider. Elle ne le vit pas sans une secrète 
anxiété percer du regard les profondeurs de son 
âme; ce roué de vingt ans avait déjà du mépris,'un 
mépris profond, enraciné, pour toute vertu, et ce¬ 
pendant, au fond du cœur, il était loyal et bon; mais 
alors chaque jeune homme se croyait obligé de 
bonne heure à prendre un masque : alors l’incrédu¬ 
lité ou le sarcasme était de bon air. 

Habitué de bonne heure 'a toutes les prodigalités, 
le vicomte d’Heirneville était loin cependant d’être 
aussi coupable et aussi perverti; il n’aimait que les 
chevaux, le jeu et le luxe. On ne se souvenait pas 
de l’avoir vu lever son verre contre le ciel comme 
don Juan, il ne raillait point les cheveux blancs de 
son père et semblait au contraire un fils respectueux 
et soumis. Les côtés sceptiques du dix-huitième 
siècle l’avaient à peine atteint, grâce 'a une franchise 
innée de caractère, et tout au plus pouvait-on lui re¬ 
procher sa fureur d’anglomanie et ses paris aux 
courses des Sablons. Loger, vaniteux, il rêvait seu¬ 
lement une distinction hyperbolique en toutes cho¬ 
ses ; il applaudissait de toutes ses forces aux folies du 
prince de Galles, et tenait 'a honneur d’avoir montré le 
premier à Longchamps un carrosse en porcelaine. 
Une tournure distinguée et je ne sais quel parfum inné 
de gentilhomme étaient sa meilleure excuse. Mais la 
protection de M. le ducdePenthièvre, grand veneur 
de la maison du roi, avait été sans nul doute sa re¬ 
commandation la plus efficace près de monseigneur 
le comte d’Artois, qui se 1 était attaché de bonne 
heure parmi les gardes de la porte, dont le capitaine 
était, cette année là, M. le marquis de Bercy . Le jeune 
vicomte devait se voir bientôt à la tète d une haute 
fortune, et on le citait dans Paris comme l’un des 
plus riches et des plus aimables héritiers sur qui 
l’œil d’un père ou d’un tuteur pût s’arrêter avec com¬ 
plaisance. 

Isabeau l’envisageait alors avec non moins de cu¬ 
riosité qu’lsabelle, seulement cet examen cachait 
des pensées toutes differentes. La mulâtresse inter¬ 
rogeait chaque ligne de cette physionomie de jeune 
homme, comme une sorcière suivrait celle d’une 
personne qui la consulte. Au premier abord, elle 
avait trouvé dans le vicomte un air de fatuité qui lui 
déplaisait; sa mission l’avait chagrinée, et elle ne 
doutait pas que d’Heirneville eût voulu l’humilier 


devant Isabelle. Le jeune homme n’avait point di* 
son nom, et celte réticence avait paru cacher un 
piège à celle qui le recevait. Isabelle était pour la 
mulâtresse un trésor si précieux que, sauf cet étran¬ 
ger, nul seigneur ne pouvait jusque-là se vanter de 
l’avoir vue. Elle demeurait cachée, enfouie chez elle, 
comme une perle en son écrin. La présence du vi¬ 
comte, et surtout l’admiration que lui causait le seul 
aspect de la jeune fille, jetaient alors Isabeau dans 
une vague inquiétude. Elle n’ignorait pas les façons 
des roués d’alors; aussi se résolut-elle à mettre elle- 
même un terme à cette entrevue; elle ne répondit 
au visiteur que par des monosyllabes glacés. Le vi¬ 
comte s’en aperçut, et comme il tenait sans doute à 
se montrer en tout un adepte des beaux de la ville. 

— Par ma foi, mesdames, s’écria-t-il en se dandi¬ 
nant et en chassant le makouba qui barbouillait alors 
son nez d’une poudre fine et brune, je puis dire que, 
pour ma première ambassade, le prince en agit fort 
libéralement envers moi. S’il a tenu d’aventure à 
me faire voir les colonies, je suis ici calciné à l’a¬ 
vance par le rayon de vos yeux; s’il m’a voulu d’au¬ 
tre part envoyer au Marais comme Christophe Colomb 
ou comme Vespuce, pour y découvrir ce que Paris 
.ade plus parfait, il ne se trompe pas davantage. Vous 
êtes deux princesses de roman! parole d’honneur! 
Son Altesse m’avait chargé d’assurer l’une de vous 
de sa protection, ajoutant que, si elle était dans le 
besoin, elle n’avait qu’à tourner cet anneau comme 
celui de Cygès... Mais, grâce à Dieu, rien ne vous 
manque, vous avez ici une maison charmante, et je 
me fais fête d’y venir, malgré tout le danger qu’il y 
a pour moi à vous revoir. 

Et le vicomte d’Heirneville fit claquer sur cette 
phrase ses doigts chargés de bagues, il se pavana 
dans le délicieux uniforme qu’il portait, et allacha 
son regard triomphant sur Isabelle. 

La mulâtresse ne tarda pas à relever le gant que 
lui jetait le vicomte. 

—11 se peut, lui dit-elle après une pause, que ce 
que vous venez de nous dire, monsieur, soit écrit 
déjà quelque part, en ce cas, j’en sais gré à votre 
mémoire. Permettez-moi seulement de trouver cette 
invitation, que vous vous faites à vous-même, en 
dehors de nos usages; un si grand empressement a 
de quoi nous surprendre, et nous n’avons aucun 
droit à vos visites. Solitaires et tristes, nous vivons 
ici d’une vie qui brave le reproche, de grâce, ne 
nous condamnez pas à l’encourir. Vous appartenez 
au prince, monsieur, ce n’est pas ainsi que s’expri¬ 
mait votre seul, votre véritable maître. Encore une 
fois, le soupçon peut être aujourd’hui de mise parmi 
les jeunes désœuvrés, mais, grâce au ciel, nous pou¬ 
vons le défier ! vous sommes étrangères, demeurez 
aussi étranger à nos habitudes; nous ne sommes pas, 
nous ne devons pas être rangées par vous dans la 
classe de celles qu’on méprise. La calomnie s’atta¬ 
quera à notre existence, je ne le prévois que trop, 
mais Dieu nous voit et nous juge! 

L’amertume ironique dont ces paroles d’Isabeau 
portaient l’empreinte, firent bientôt rentrer le jeune 
vicomte en lui-même; il craignit d’avoir froissé une 
personne qui, après tout, disposait peut-être de celle 
qu’il aimait déjà. Une pâleur étrange s’était répandue 
sur les traits d’Isabelle, à cette sortie de la mul⬠
tresse; elle semblait implorer alors M. d’Heirneville. 

— A Dieu ne plaise, reprit-il, que je paie aussi 
mal votre hospitalité. Je ne suis pas, madame, ajoula- 
t-il, en se retournant vers Isabeau, un créole de vos 





ISABEAU ET ISABELLE. 


31 


îles; je n’ai point voulu abuser ici de l’aristocratie 
de mon nom; ce nom, je sens que j’ai fait une faute 
de vous le cacher; mais comme, après tout, une 
aventure de bal masqué sent toujours le roman, je 
n’étais pas mécontent de filer aussi le mien. A dater 
de ce jour, je suis, je veux être votre défenseur. Dis¬ 
posez donc de moi, et si jamais vous réclamez l’ap¬ 
pui du vicomte d’Heirneville... 

— D’Heirneville I murmura la mulâtresse, d'Heir- 
neville! vous vous nommez d’Heirneville!,.. 

— Je voudrais avoir un nom qui vous agréât, mais 
en vérité, il m’est difficile, vous en conviendrez vous- 
même, d’en changer. Le vicomte d’Heirneville garde 
la porte de Son Altesse; encore un coup, c’est moi, 
et je ne prends pas le nom d’un autre... 

Isabeau n’écoutait plus déjà le vicomte, mais en 
revanche, elle concentrait sur lui tout le feu de son 
regard. L’ambre de sa peau venait de faire place 
tout d’un coup à une pâleur mortelle, sa voix se 
mourait sur ses lèvres, sa poitrine se gonflait. 

— D’Heirneville 1 continua-t-elle dans une sorte 
d’égarement maladif, oui, c’est bien ce ftom, c’est 
lui !... 

Et la mulâtresse se rejetant en arrière sur son 
fauteuil, plongea de nouveau dans l’âme du jeune 
homme par un regard pareil à celui de l’alligator. 
Vainement le vicomte cherchait-il à éviter la puis¬ 
sance magnétique de cette prunelle ; il lui semblait 
que cette peau noire cachait le feu. La nuit était ve¬ 
nue, et le valet de chambre venait d’apporter un 
candélabre allumé; la silhouette brune d’Isabeau 
se détachait sur la tapisserie de la chambre, tapisse¬ 
rie du Gap semée de mornes et d'oiseaux fantasti¬ 
ques. Le vicomte crut un instant avoir affaire à quel¬ 
que bohémienne qui voulait peut-être l’intimider. 

—Vous avez un oncle ou un père en France, lui dit- 
elle, sans que son regard cessât d’obséder celui du 
jeune homme. 

— Mon père seul me reste, répondit-il, de la voix 
d’un homme qui eût tremblé machinalement devant 
un juge. 11 loge, comme moi, à l’hôtel d’Heirneville... 

—11 suffit, vicomte d’Heirneville, reprit-elle alors; 
nous nous verrons! 

Elle prononça ces mots avec un tel accent de so¬ 
lennité, que le jeune homme demeura muet quelques 
secondes. Son humeur ordinaire reprit bientôt le 
dessus, et s’adressant à Isabelle, que cette scène ne 
paraissait pas surprendre alors moins que lui : 

— Madame votre mère, dit-il à voix basse, est 
peut-être superstitieuse. Elle aura vu mon père ou 
peut-être mon aïeul un vendredi. On dit que les 
femmes du Cap ont la-dessus des idées fort arrêtées. 
Quoiqu’il en soit, mademoiselle, vous voyez qu’elle 
ne me chasse pas, bien au contraire! puisqu’elle tient 
à me voir et 'a me parler, et que votre présence la 
gêne peut-être; je me ferai, dites-le lui, un devoir 
de revenir demain après la chasse de Meudon. Souf¬ 
frez-vous que, pour l’instant, j’aille reprendre mon 
service?... Je vous quitte, mais, puisqu’à présent 
vous savez mon nom, vous n’ignorez pas que vous 
avez un ami de plus. 

Le vicomte salua et se retira aussitôt ; Isabelle le 
suivit des yeux. Pour la mulâtresse, elle ne le vit 
pas même s’éloigner, absorbée comme elle l’était 
• alors dans un monologue intérieur, et qui tenait du 
délire. Ses sourcils se rapprochaient en effet de 
temps à autre comme deux arcs d’ébène; son œil 
était fixe, et elle poursuivait des mots sans suite en 
regardant les crépitements du foyer. On <eut dit vrai¬ 


ment qu’une pensée fatale et inexorable l’accablait, 
car elle ressemblait, par son immobilité glaciale, à 
un fétiche. Tout d’un coup elle se leva, et, par un 
geste à la fois doux et résolu, elle ordonna'a Isabelle 
de la laisser seule. La naïve enfant avait vu tant de 
fois sa mère en proie à ce frissonnement maladif 
qn’elle se hâta d’obéir, sachant que la mulâtresse 
recherchait, en de pareils moments, la solitude la 
plus grande. Un léger nuage de préoccupation plissa 
son front d’ange, et elle essuya une larme furtive. 

Demeurée seule, Isabeau courut à un petit meuble 
en bois des iles, elle y saisit un coffret dont la triple 
serrure ne la rassurait pas sans doute assez, car il 
était lui-même soigneusement enveloppé d’une serge 
noire. 

Isabeau avait le coffret, elle en tira une miniature 
de diamants de la plus belle eau. La mulâtresse baisa 
le portrait à plusieurs reprises, et se contenta de les 
admirer au feu des bougies... En reportant ses re¬ 
gards sur le fauteuil occupé l’instant d’avant par le 
jeune vicomte, un sourire d’espoir ineffable éclaira 
ses lèvres; elle joignit les mains comme si elle eût 
entrevu un rayon dans sa misère, puis cachant le 
coffret sous un châle rayé qu’elle jeta rapidement 
sur ses épaules, elle sonna et demanda son carrosse. 

—A l’hôtel d’Heirneville, cria-t-elle à son cocher, 
pendant que ses chevaux l’emportaient. 

III 

Une semaine s’était écoulée, et l’intérieur de cette 
maison n’avait guère subi de changement. Isabelle 
y poursuivait, comme à l’ordinaire, le cours de ses 
études, car les meilleurs maîtres lui avaient été 
donnés; la mulâtresse n’épargnait rien pour qu’elle 
devînt une jeune fille accomplie. 

Par une singulière délicatesse d’attention, Isabeau 
n’entrait jamais dans la chambre de sa fille, quand 
un maître choisi par elle lui donnait leçon, non qu’il 
y eût chez la mulâtresse inaptitude à s’instruire, 
mais il lui semblait qu’Isabelle devait seule avoir en 
partage ce qui peut plaire et charmer; elle se con¬ 
tentait de jouir de son perfectionnement et de ses 
progrès. 

Dans l’amour d’Isabeau pour cette jeune plante, 
plus rare et plus admirable à ses yeux que toutes 
celles des tropiques, il entrait un respect mêlé 
d’anxiété; il lui semblait si naturel que l’on dût 
adorer Isabelle, qu’elle frissonnait par moment à 
l’idée qu’on pourrait aussi la lui ravir. De là des 
précautions infinies et renaissantes; Isabelle sortait 
à peine et ne sortait jamais qu’avec Isabeau ; pour 
le vieux nègre Socrate, il ne la quittait pas d’une 
seconde, à moins que ce ne fût pour s’occuper en¬ 
core d’elle. La mulâtresse avait dans ce noir infirme 
une confiance autorisée sans doute par le temps ; elle 
l’avait connu à Saint-Domingue, et le même vaisseau 
les avait tous deux ramenés en France. 

Socrate était aveugle; mais Socrate aimait Isa¬ 
belle comme le chien blessé aime son maître. Son 
plus grand bonheur était d’entendre Isabelle jouer 
de la harpe et lui chanter quelques airs créoles du 
Cap; le vieillard se sentait alors rajeuni; la musi¬ 
que lui rappelait tout. Diverses circonstances avaient 
influé sans doute, d’une façon puissante sur sa vie, 
car, en écoulant les mélodies de la jeune fille, il 
nommait souvent des lacs oubliés, des mornes habi¬ 
tés jadis par lui, mais jusque-là enfuis et perdus dans 
ses souvenirs. 






Veuillez m’excuser, monsieur, dit-elle alors au jeune homme. — Page 28, col. 2. 


Quelquefois encore, en touchant la main d’Isabelle j 
par aventure, il s’arrêtait tout à coup, respirait l’ha- 
leine et l’air répandus comme un parfum autour de 
l’aimable enfant, et se mettait à pleurer. 

— Qu’as-tu donc, Socrate? lui demandait alors 
Isabelle. 

— Ohl rien, moi... mam’zelle... rien... moi, pas 
me plaindre, je me souviensI 

A plusieurs reprises d’autres actions du vieil aveu¬ 
gle avaient sérieusement surpris Isabelle... Un jour 
qu’elle filait des sons et perlait des cadences à son 
ordinaire, Socrate lui avait dit : 

— Voyez-vous, mam’zelle, il y a des instants où 
je vous vois, et alors vous n’êtes pas seule. 

— Comment cela ? 

■—Oui, tenez, aujourd’hui, avait repris Socrate 
comme en extase, vous avez près de vous une per¬ 
sonne en belle robe blanche; elle a des ailes, et elle 
vous écoute chanter! 

Et le nègre montrait du doigt celle qu’il croyait 
voir; malgré le bandeau éternel qui couvrait ses 
yeux, il s’approchait de cette ombre imaginaire, et 
il se mettait à genoux en marmottant des mots inin¬ 
telligibles. lsablelle avait fini par le croire fou. 

Sa mère, après tout, n’aimant que ce seul domes¬ 
tique, Isabelle l’aimait aussi ; les autres laquais 
étaient au nombre de trois, et la jeune fille leur adres¬ 
sait rarement la parole. 

— Et vous avez raison, reprenait Socrate en¬ 
chanté de ce qui était pour lui une véritable préfé¬ 
rence, les autres vous voient, et c’est bien assez 


pour qu’ils soient contents; moi, mam’zelle, je ne^ 
puis vous voir, et c’est pour cela qu’il faut toujours 
me parler. 

La maison dans laquelle vivait Isabeau avait un 
grand luxe d’intérieur ; on eût dit un palais éclos 
pour Isabelle sous la baguette d’une fée noire. Mais; 
aussi Isabelle était le plus bel oiseau de cette cage 
dorée; elle seule répandait la vie et le mouvement 
dans ce silence. Elle avait des fleurs des îles sur les¬ 
quelles son arrosoir seul jetait parfois des perles de- 
rosée, des herbiers charmants qu’elle feuilletait 
comme autant de livres, une harpe qui donnait cha¬ 
que matin au pauvre Socrate l’idée d’un beau nid de- 
rossignols, et puis, si elle sortait peu, la belle en¬ 
fant, en revanche, elle s’occupait beaucoup. Parmi 
tous ces maîtres, Isabelle n’avait eu garde d’oublier- 
celui de peinture, ses progrès, dans cet art, étaient 
déjà avancés. A tous ces efforts studieux et vrais, la 
mulâtresse répondait souvent par un sourire dans 
lequel perçait la tristesse, elle couvrait parfois ses 
yeux de son éventail, et dans ses yeux roulaient 
alors deux grosses larmes. 

— Pourquoi pleurer, bonne mère, demandait alors 
Isabelle avec une charmante petite moue, est-ce que 
mes progrès le font de la peine ? Tout ce que j’ap¬ 
prends ne te revient-il pas de droit? Songe donc que 
je dois me dépêcher, j’ai perdu là-bas tant de temps! 
Tu sais, il est vrai, que je rie m’occupais guère aux 
colonies qu’à me faire de bonne heure des jalousies 
de cannes ou de roseaux pour préserver mon teint 
du hàle. Dame! j’étais déjà un peu coquette I Tandis 








































































































































































































ISABEAU ËT ISABELLE. 


33 



que toi, ton madras sur la tête, tu courais agile au 
marché, bravant le soleil et la chaleur, et tu m’en 
rapportais les plus beaux fruits! Et puis te souvient- 
il que nous n’avons pas toujours été heureuses? Toi, 
surtout, car pour moi tu te dépouillais de tout. Isa¬ 
belle, voici une jolie jupe orange, Isabelle, voici 
des pendants d’oreilles, Isabelle, tu dois marcher 
avec des souliers et des bas fins, tu dois prendre ce 
parasol.—Et cependant, bonne mère, tu sais que 
les mulâtresses vont pieds nus, tu sais qu’elles n’ont 
point l’ombrelle aux franges de soie. Tu allais bien, 
toi, les jambes en sang par les ronces et les cail¬ 
loux. 

— Ah ! je regrette ce temps-là, murmurait la mu¬ 
lâtresse en fixant sur Isabeau un regard plein d’a¬ 
mertume, je n’avais pas vu encore échouer mes es¬ 
pérances ! j’étais pauvre, mais j’ignorais l’avenir, et 
mon avenir est désormais en cet enfant, ajouta-t-elle 
avec un soupir. Fasse le ciel qu’il ne soit pas à ja¬ 
mais brisé ! 

La tristesse d’Isabeau plongeait par instant la 
jeune fille dans un dédale de superstitions chagri¬ 
nes ; elle craignait que ce luxe, cet intérieur bril¬ 
lant ne recouvrissent l’emprunt et les sacrifices pé¬ 
nibles. Isabelle avait seize ans, et jamais sa mère ne 
l’avait mise dans le secret de sa fortune. Elle se 
souvenait des mauvais jours et de la misère, mais 
aussi elle se rappelait le changemant complet sur¬ 
venu dans leur état; ce changement datait de dix 
mois à peine. Elle aimait Isabeau d’un amour saint 
et profond; il lui fallait ce visage penché chaque 
Montmartre.—Imp. Pilloy 


soir sur sa couche, pour qu’elle pût s’endormir. 
Jusque-là, Paris n’avait pas eu d’influence sur ses 
habitudes; elle en avait à peine effleuré les joies. 11 
n’y avait guère que la promenade qui lui plût vrai¬ 
ment jusque-là, et cette promenade se bornait pour 
elle à un jardin fort proche, au paisible enclos de 
la place Royale. C’était là qu’Isabeau venait de la 
conduire un dimanche, quand la jeune fille rentra 
avec elle, les traits en désordre, les lèvres crispées, 
le front pâle. Un chagrin violent bouleversait son 
beau visage ; elle poussa vivement la porte de la 
serre où se tenait le vieux Socrate, qui jouait alors 
avec un magnifique chien de Terre-Neuve. A la vi¬ 
vacité de sa démarche, Socrate comprit bien vite 
que sa jeune maîtresse devait souffrir; il connais¬ 
sait en effet la franchise et l’impétuosité de son 
caractère, et plus d’une fois sa décision l’avait 
étonné. 

— Qu’avez-vous donc, mademoiselle? demanda 
l’aveugle en cherchant à saisir la main d’Isabelle... 
Et mais, vous tremblez ! continua-t-il en comptant 
les pulsations de cetle jolie main. 

— Socrate, cher Socrate, je viens d’avoir assez 
d’empire sur moi pour cacher mon trouble à ma 
mère; elle repose, je crois, car c’est le moment de 
sa sieste ; mais à toi, Socrate, oh ! à toi, je veux tout 
dire. 

— Parlez, mam’zolle, parlez... mon Dieu ! vos 
mains sont brûlantes I Encore une fois, nul ne peut 
venir ici, et, à défaut de mes yeux, j’ai ceux de 
Marf, mon chion. 

3 



































































































































































34 


ÏSABEAU ET ISABELLE. 


Isabelle tira légèrement le verrou de la serre; 
puis, glissant comme une ombre à travers les haies 
de plantes, elle fit asseoirauprès d’elle le vieil aveu¬ 
gle. 

Isabelle commença ainsi, après s’être remise d’elle- 
même du premier mouvement de trouble qu’elle 
éprouvait : 

— Tu sais, mon bon Socrate, que je n’ai jamais 
eu de secret pour toi, depuis dix mois bientôt que 
nous nous connaissons, et ma mère te connaît avant 
moi. C’est à Saint-Domingue que je t’ai vu pour la 
première fois; mais, hélas! Socrate, tu ne pus me 
voir, tu étais privé depuis seize ans de la lumière! 
Ah! si tu avais pu lire ce qu’il y eut de joie et de 
bonheur dans mon regard dès que je te vis; je 
compris bien vite qu’il me venait un ami dans notre 
détresse. Chose étrange! ma mère ne pleura plus 
dès que tu vins avec nous ; notre foyer te reçut, no¬ 
tre maison fut la tienne. Le navire qui nous rame¬ 
nait tous trois en France avait pour moi des brises 
et des parfums pleins d’attraits. En approchant de 
cette terre dont j'avais souvent entendu parler, je 
croyais aborder une île magique. En ce lieu, me 
disais-je, où du moins je serai libre, ma pauvre mère 
ne gémira plus des dédains forcés dont nous acca¬ 
blaient au Cap ou à la Guadeloupe tant de créoles 
orgueilleux et durs; la France, c’est la terre de li¬ 
berté, c’est l’oasis du désert, c’est l’étoile adorée 
vers laquelle se tournent les yeux de l’esclave, la 
contrée de Dieu, la patrie qui n’est point marâtre. 
Ainsi j’aimais la France comme une sœur qu’on as¬ 
pire à voir et à connaître, je l’appelais de mes' 
vœux ; toute petite, hélas ! je l’avais aimée. Tu vas 
voir maintenant, mon cher Socrate, ce que c’est que 
cette France si hospitalière à la douleur. Nous som¬ 
mes sorties ce matin avec ma mère pour jouir un peu 
de ce soleil si rare ici; je donnais le bras à Isabeau, 
et nous avons pris le chemin de notre prome¬ 
nade ordinaire. La foule était grande, une foule com¬ 
pacte comme il s’en serait faite une à la porte d’un 
théâtre. Plusieurs marchands attirés par le gain éta¬ 
laient aux yeux, autour de ce jardin de la place 
Royale, des étoffes et des colliers. Attirée par l’une 
des belles écharpes dont les couleurs chatoyantes 
lui rappelaient sans dou.e les colonies, ma mère s’a¬ 
vança pour en marchander une sous les arcades. 
Plusieurs personnes étaient assises en ce lieu sur 
des chaises et jouissaient du coup d’œil que leur pré¬ 
sentait la promenade. Au moment où ma mère mar¬ 
chandait l’étoffe dont elle voulait sans doute me 
faire présent, —je le voyais bien à ses yeux, — un 
jeune homme est venu insolemment la lui disputer : 
ce jeune homme donnait le bras à une femme; ma 
mère a voulu se récrier ; mais lui, se tournant alors 
vers moi et me montrant avec mépris un châle plus 
modeste : 

« — Ceci, a-t-il dit, est assez bon pour une mul⬠
tresse, pour la fille d’Isabeau ! 

« Tu peux juger, Socrate, de l’indignation de ma 
mère à ces paroles outrageantes; elle s’est vue en¬ 
tourée, cernée par la foule, et moi, je n’ai eu que le 
temps de prendre son bras. Pendant ce tumulte, au¬ 
quel se mêlait la voix arrogante de plusieurs la¬ 
quais, ravis sans doute de chercher dispute aux nô¬ 
tres, il m’a semblé voir... oh! c’est ici, Socrate, que 
j’ai besoin de tout mon courage, il m’a semblé voir 
un officier qui s’approchait de l’injurieux chaland et 
lui parlait avec fermeté. Ce qu’ils ont pu se dire, je 
l’ignore; mais il me souvient aussi qu’à la Guade¬ 


loupe, j’ai vu deux créoles se prendre ainsi sous le 
bras comme ils l’ont fait, après s’être parlé du même 
air, et l’un d’eux seul est revenu, l'autre était mort! 
Maintenant, Socrate, comprends ma douleur, ce 
jeune officier, c’est le vicomte d’Heirneville ! » 

— Le vicomte d’Heirneville ? quoi ? vous avez vu, 
vous croyez?... 

— J’en suis trop sûre, cher Socrate. Tu sais que, 
depuis sa première entrevue avec ma mère, il a été 
autorisé par elle à continuer ici ses visites; ma mère 
éprouve même une secrète joie quand elle l’entend 
annoncer, et moi, bon Socrate, moi, je partage en 
ceci les idées de ma mère... Il est si jeune et déjà si 
brave! 11 est bon, ce qui vaut mieux, car hier en¬ 
core, je le sais, il s’est informé de toi, mais tu étais 
malade et tu n’as pas pu descendre au salon... Aussi, 
vois-tu, c’est moi qui dois te remettre son offrande... 
Voilà, a-t-il dit, pour la sœur du vieil aveugle! 11 
n’y a pas de mal à ce que l’on prie un peu pour moi 
sur une terre de laquelle me vient ce que je possède, 
ma fortune, mes biens, mon rang, car tu ne le sais 
peut-être pas, toi, mon bon Socrate, le vicomte 
d’Heirneville était cousin de ce pauvre M. de Lu- 
cenay, dont ma mère a le portrait. Mais que fais-tu 
donc, Socrate ? tu parais refuser ce qu’il te donne. 
C’est de bien bon cœur pourtant! 

— Mam’zelle, reprit l’aveugle, après un instant de 
silence, je suis bien fâché de vous désobliger, 
croyez-le, mais je ne dois rien accepter de M. le vi¬ 
comte d’Heirneville... 11 y a plus, voyez-vous, con¬ 
tinua Socrale dans un état d’exaltation impossible à 
rendre et qui effraya presque Isabelle, je le hais, je 
veux le fuir, et s'il ose jamais m’offrir de l’ar¬ 
gent!... 

-Es-tu fou, mon vieux serviteur? M. d’Heirne¬ 
ville n’a jamais prétendu t’humilier. Ses intentions 
sont pures, et ton dédain, ta répugnance en celte 
occasion m’affligent. Ce jeune homme aime ma 
mère; il a vainement essayé de l’introduire auprès du 
comte son père; toutes ses démarches ont jusqu’ici 
été inutiles. Lui en voudrais-tu, ainsi qu’elle, de ce 
qui n’est sans doute qu’un hasard? Le comte a 
une place dans la maison de monseigneur le duc 
d’Orléans, mais sa santc chancelante le tient sou¬ 
vent dans une de ses terres. En vérité, je ne puis 
concevoir, ton aversion pour une personne que ma 
mère et moi nous nous faisons un plaisir de distin¬ 
guer. Et c’est quand il se bat peut-être pour nous, 
à l’heure qu’il est, c’est quand il expose ses jours... 

— Pour cela, mam’zelle, il ne fait que son de¬ 
voir, un officier ! 

— Oui, tu connais la sévérité de la cour pour les 
duels. Son Altesse elle-même, monseigneur le comte 
d’Artois, qui avait à venger un affront que sa loyauté 
et son courage ne lui permettaient pas de laisser 
impuni, blâmerait, chez un de ses gentilshommes, 
un exemple qu’il s’est vu à regret forcé de donner 
lui-même. 

— Je sais ce que je sais, mam’zelle, répliqua le 
vieillard en levant les mains avec angoisse... Je sais 
que vous ne pouvez, que vous ne devez peint aimer 
M. d’Heirneville. 

— Et qui te dit que j’aime le vicomte! objecta 
Isabelle, vivement piquée. Ma mère le reçoit, et il 
s’est encore employé l’autre jour pour elle a j : ès de 
monseigneur le comte d’Artois. Niais le pi r.ee al¬ 
lait partir pour Fontainebleau, et il s’est contenté de 
le remercier d’avoir bien rempli sa mission. Vous 
êtes d’étranges gens, vous qui demandez à un pau- 





ISABEÀU ET ISABELLE. 


35 


vre jeune homme de faire réussir vos moindres dé¬ 
marches I Le pourrait-il seulement ? Ne sommes- 
nous pas ici, comme au Cap, injuriées, méprisées? 
Un insolent, un roué', ne vient-il pas nous livrer en 
pâture aux désœuvrés, aux méchants? une mul⬠
tresse 1 a-t-il dit. Et cependant, Socrate, toute 
mulâtresse que je suis, mon miroir me dit que 
jû suis aussi belle que ces femmes blanches qui 
m’entourent. Ne suis-je pas blanche, moi aussi, 
Socrate ? voyons, parle, me trouves-tu digne des 
mépris que l’on me prodigue ? Non, ma figure 
n’a même rien, n’est-ce pas? de ces filles du Cap, 
mes compagnes ; ma vue ne glace pas le sou¬ 
rire, mes joues ne portent point l’empreinte éter¬ 
nelle de l’anaissement et de la pâleur. Sur le navire 
où nous nous trouvions, des passagers m’ont dit que 
j’étais aussi blanche que les Françaises leurs sœurs; 
il y a même des moments où je surprends en moi 
des instincts tout étrangers. Et d’ailleurs, mon bon 
Socrate, le vicomte lui-même n’eùt-il pas détourné 
sa vue de moi, au lieu de tenir, chaque fois qu’il 
vient ici, ses regards fixés sur les miens ? non, ce 
miroir ne ment pas, non; regarde-moi dans la trans¬ 
parence de son cristal, mais regarde donc! ajouta- 
t-elle en entraînant le vieillard vers une glace qui 
formait le fond de la serre. 

« Ah! j’oubliais, reprit-elle avec un mouvement 
de dépit, j’oubliais qu’il est aveugle 1 
« Mais à défaut de lui, coutinua-t-elle en arra¬ 
chant feuille à feuille les blanches pétales d’une 
marguerite et en se parlant à elle-même, comme si 
elle eût voulu se rassurer, il y en a d’autres qui me 
disent assez que je suis jolie; non, je ne me suis 
point abusée sur les intentions de M. d’Heirueville; 
il m’aime, lui, il m’aime ; et hier encore, lorsque je 
chantais en m’accompagnant de ma harpe, n’a-t-il 
point osé me le dire? En sa présence, cependant, je 
ne sais quel frémissement singulier agite ma mère ; 
elle a tour à tour l’air de le haïr et de l’aimer. S’a¬ 
baisserait-il en songeant à moi? Hélas ! oui, peut- 
être, aux yeux du monde et des discoureurs de mon 
pays; mais, encore une fois, je suis libre ici, libre 
en touchant la terre de France, et il saura bien, lui, 
faire respecter ma liberté 1 
« Ma liberté I ajoutait alors la naïve enfant ; mon 
Dieul dans les mornes du Cap, habités par moi, n’é- 
lais-je donc pas libre comme l’oiseau des savanes? 
Quand ai-je senti le poids de l’esclavage? Quand ai- 
je vu se lever le fouet du commandeur, dont Socrate 
m’a souvent parlé? Non, ma mère elle-même, atta¬ 
chée jadis, m’a-t-elle dit, à l’habitation du comte de 
Lucenay, ne ployait plus déjà sous le joug lorsque 
je suis née : un incendie arrivé chez son maître l’a¬ 
vait affranchie ; l’habitation avait été brûlée, sacca¬ 
gée de fond en comble. Je suis née libre, oui, tout 
le monde me le dit; le vicomte peut donc m’aimer 
sans crainte. Dès que je l’ai vu, j’ai senti vibrer, au 
fond de mon âme, une corde inconnue à moi jusque- 
là; il m’a semblé que c’était à lui que Dieu remet¬ 
tait, à l’avenir, le soin de me protéger ! Hélas ! j'i¬ 
gnorais seulement qu’il dût s’exposer si tôt pour 
moi, car, je n’en puis douter, il se bat, il me venge 
à l’heure qu’H est ! Ma mère ne l’a pas vu ; mais, 
moi, j’ai tout pressenti et je me suis tue. Mon Dieu! 
s’il était vrai qu’il ne dût pourtant revenir que pour 
me mépriser et me fuir ! » 

Celte dernière réflexion semblait avoir brisé le 
courage de la jeune fille; éperdue, tremblante, elle 
regardait tristement Socrate, qui demeurait immo¬ 


bile depuis quelques secondes, comme un homme 
que la foudre aurait frappé 1 

— Elle aime d’Heirneville! répétait tout bas l’a¬ 
veugle; elle ne sait pas, elle ne peut savoirl... 

En ce moment, un bruit léger retentit à la porte 
de la serre ; les oiseaux de la volière, effarouchés 
par ce son, battirent des ailes. La porte s’ouvrit et 
donna passage au jeune vicomte, qu’Isabeau accom¬ 
pagnait. 

A la pâleur étrange répandue sur le visage du 
jeune homme, à sa main cachée dans l’entournure 
de sa soubreveste, Isabelle poussa un cri : d’Heirne¬ 
ville était blessé! La mulâtresse voulait le faire as¬ 
seoir sur un fauteuil de cannes, mais il se jeta sou¬ 
dain aux pieds d’Isabelle avec des signes du plus 
violent désespoir. 

— Eh bien! oui, dit-il, mademoiselle, je me suis 
battu pour vous. Ne parlons pas, je vous prie, d’une 
légère égratignure. J’ai fait mon devoir; mais il y 
a par malheur quelqu’un qui me rappelle au sien en¬ 
vers lui, et les devoirs d’un fils ne sont pas de ceux 
qu’on élude. Mon père m’avait fait suivre; il me 
mande à l’instant même. Que veut-il m’apprendre? 
je ne le prévois que trop, à l’horrible crainte qui 
s’empare de moi; mon père, le comte d’Heirneville, 
arrive pour moi seul de sa terre; il est accompagné 
de son procureur et veut me parler. 

— Il arrive 1 il est icil s’écria Isabeau, dont le 
regard brillait alors d’une flamme singulière. 

— Il m’attend à son hôtel, reprit le vicomte d’un 
son de voix altéré. 

— Je ne vous quitte plus, mon cher vicomte I j’i¬ 
rai, oui, je veux aller avec vous chez le comte 
d’Heirneviile 1 reprit vivement la mulâtresse. Jus¬ 
qu’ici, vous le savez, toutes mes démarches n’ont 
abouti à rien pour pénétrer jusqu’à votre père ; vous- 
même n’avez pu lever les obstacles; aujourd’hui, 
vicomte, j’attends de votre générosité, de votre 
bonté pour moi... de me faire parler à M. d’Heirne¬ 
ville ! Ce que vous venez de faire pour de pauvres 
femmes sans appui vous assure à jamais leur recon¬ 
naissance la plus profonde; cependant, vicomte, 
j’ose dire que l’entrevue tant de fois réclamée par 
moi entre M. votre père et Isabeau, la mulâtresse, 
est un service autrement précieux. J’ai passé les 
mers avec ce nom sur les lèvres, avec le souvenir 
de M. d’Heirneville au fond du cœur... avec une in¬ 
dicible ironie de sourire que le jeune vicomte n’eût 
pu sonder. 

Il m’est, hélas! impossible de vous conduire 
aujourd’hui jusqu’à mon père, reprit le vicomte 
avec tristesse ; ce n’est que pour moi qu’il vient ici. 
Le comte d’Heirneville, dont la vie est pour moi- 
même un mystère et une énigme, veut de moi une 
chose qu’il lui importe d’obtenir; cette chose, con¬ 
tinua le vicomte en regardant Isabelle, j’eusse^ pu la 
lui accorder, peut-être, il y a un mois; mais à pré¬ 
sent, mais en ce jour... Mademoiselle, ajouta-t-il, il 
est inutile de feindre ou de vous tenir en suspens ; 
mon père exige que je me marie dans huit jours ! 

Une pâleur subite venaitdes’emparerd’lsabelleaux 

dernières paroles du vicomte; l’âme de la pauvre en tant 
était prête à s’envoler sur ses lèvres; Isabeau la 
contint d’un regard à la fois sévère et doux. Le dés¬ 
espoir sincère d’Heirneville, sa grâce et son action 
courageuse attendrissaient alors jusqu’au fond de 
l’âme la mulâtresse. Peu à peu l’empire mystérieux 
reprit le dessus, et elle considéra le jeune homme 
avec une sorte de joie sauvage. Pour Socrate, il 





36 


ISABEAU ET ISABELLE. 


avait écouté celte scène dans un silence glacé. Le 
vicomte ne sortit qu’après avoir assuré Isabelle de sa 
résistance courageuse aux ordres de son père ; l’ai¬ 
mable fille ne lui répondit que par des soupirs et des 
sanglots. Chez les natures primitives, la passion n’a 
rien de fardé, les deux jeunes gens s’aimaient, et 
cet amour leur révélait déjà des obstacles infran¬ 
chissables. Isabeau embrassa tendrement sa fille, 
puis, tirant Socrate à part, elle s’entretint quelques 
secondes avec l’aveugle... 

L’hôtel du comte d’Heirneville avait les abords 
sombres et désolés d’un morne hôtel du Marais ; il 
était situé dans la rue des Vieilles-Audriettes. Cette 
rue pacifique a subi aujourd’hui un bon nombre de 
transformations : d’abord l’étal d’un boucher, puis 
une foule d’autres replâtrages. L’hôtel du comte oc¬ 
cupait le coin de la rue du Chanme, et les précau¬ 
tions extraordinaires dont s’entourait sa mystérieuse 
existence avaient éveillé de bonne heure la curio¬ 
sité maligne des gens du quartier. 

Le comte d’Heirneville était un ancien beau du 
Palais-Royal, de quarante-six à quarante-sept ans. 
Sa grâce, sa bonne mine, son esprit, en avaient fait 
de bonne heure l’un des complaisants de monsei¬ 
gneur d’Orléans; il était alors un de ses conseillers 
du conseil. 

Une assez mince fortune lui donnait d’abord as¬ 
sez peu de droits, à lui, simple gentilhomme nor¬ 
mand, de s’incorporer, pour ainsi dire, au meilleur 
rang du favoritisme et de la noblesse ; mais l’a¬ 
mitié du duc avait suppléé à la médiocrité de ses 
avantages, jusqu’à ce que M. d’Heirneville se fût 
vu, il y avait au plus deux années, à la tête de biens 
immenses, après la mort de M. de Lucenay, son 
cousin; mort inexplicable pour ses amis eux-mê¬ 
mes, et à laquelle chacun prêtait des circonstances 
aventureuses. Depuis ces deux années, l’existence 
du comte d’Heirneville était devenue le plus beau 
thème de broderies et de conjectures que l’on pût 
trouver. Lecomte, en homme prudent, s’était sous¬ 
trait de bonne heure aux explications et aux re¬ 
cherches ; confiné dans un vieil hôtel du Marais, il 
n’y recevait guère que ses amis les plus intimes et 
son fils. 

Les médisants, et la cour n’en manque guère, s’é¬ 
taient d’abord égayés sur M. d’Heirneville; suivan 
eux, c’était un père avare et dur, un homme désoiét 
des prodigalités de son fils; suivant d’autres, c’était 
un père indulgent et bon, fournissant, comme le 
plus honnête des caissiers, aux-mille caprices du 
jeune vicomte. —Or, malheureusement, et comme 
on le verra par la suite de ce récit, rien de tout ceci 
n’était vrai. 

Par son seul aspect empreint de sérieux et de di¬ 
gnité, le comte d’Heirneville représentait à la lettre 
un de ces gentilshommes durs et rogues du temps 
de la Ligue; on n’avait pas mémoire que l’un de ses 
valets lui eût manqué. Pour ses amis, il en usait 
prudemment, d’après le vénérable principe de Ma¬ 
chiavel, qu’un verre de Malvoisie ou de Chypre vaut 
tous les amis du monde. Il lui arrivait souvent d’ha¬ 
biter seul son château de Brie, où il se tenait avec 
un intendant. Aux jours de fête, on invitait le curé ; 
mais ce médecin de l’âme avait malheureusement 
compris de bonne heure qu’il n’y avait rien à faire 
avec le comte d’Heirneville ; le comte, en effet, se 
vantait, d après une folie alors trop a la mode, de 
n’être qu’un sceptique et un athée. 

L’éducation du jeune vicomte Ernest d’Heirne¬ 


ville ne s’était que trop ressentie des dispositions 
de son père; il n’avait trouvé dans la bibliothèque 
du château que des livres marqués au coin de la mo¬ 
querie religieuse, des pamphlets véritables de Vol¬ 
taire ou de Laclos, comme si en ce temps miséra¬ 
ble, où l’on s’attaquait déjà aux majestés de la terre, 
celle de Dieu lui-même n’eût pas dû se voir épar¬ 
gnée. 

Le comte d’Heirneville défiait, par sa vie seule, 
l’examen des plus profonds; il était tour à tour in¬ 
crédule et religieux à ses heures, ou plutôt, ce qu’il 
faut penser peut-être, — il se repentait déjà. 

Son visage exprimait à la fois, par un rare con¬ 
traste, l’alliance des passions nobles et mauvaises ; 
c’était un homme de quarante-six ans, qui semblait 
déjà un vieillard. Vieillesse anticipée, stigmate af¬ 
freux, que ces rides empreintes au front du comte 
d’Heirneville! Evidemment, ce seigneur avait été 
jeune et beau, fier et passionné; il n’avait pas ob¬ 
tenu sans peine ce degré d’égoïsme où il semblait se 
complaire.Parfois unnuagepassaitsursesyeux,un fré¬ 
missement étrange agitait son corps ; sa mansuétude 
était factice et son sourire contraint. Il avait eu le vi¬ 
comte d’un premier mariage, et depuis ce temps, 
malgré les instances de plusieurs nobles familles, 
malgré des propositions aussi avantageuses qu’il¬ 
lustres, le comte d’Heirneville n’avait pas voulu for¬ 
mer de nouveaux nœuds. 

Etait-ce donc pour une tombe ou une mémoire 
trop chère qu’il imposait silence aux mille senti¬ 
ments qui pouvaient encore germer en lui? Les in¬ 
firmités précoces l’avaient-elles amené à refuser un 
avenir qui est souvent le dernier rêve des vieil¬ 
lards? Chacun ignorait les motifs du comte, mais 
chacun se rappelait l’avoir vu risquer de grosses 
sommes au jeu, il n’y avait pas encore deux ans ; es¬ 
sayer de tout, même de Saint-Germain et de Ca~ 
gliostro, dont il avait tenu à honneur de se procla¬ 
mer l’adepte, et tenir son fils unique en charte pri¬ 
vée de sa terre. Le vicomte en avait d’abord murmuré 
tout haut, puis tout d’un coup, et par un revirement 
d’amour inexplicable , son père avait fourni lui- 
même complaisamment à ses dépenses, de façon à 
faire croire que sa dureté résolue cachait l’amour, 
et que, dans cette assistance, il entrait pour lui un 
orgueil particulier. En effet, le vicomte n’avait qu à 
exprimer un désir, et sa volonté faisait loi ; il était 
entouré de toutes les illustrations jeunes et superbes 
d’une vie active, dorée, pendant que son père habi¬ 
tait un vieux château. A de rares intervalles, le 
comte d’Heirneville venait pourtant à Paris; mais, 
comme nous l’avons dit, il s’y entourait alors de voi¬ 
les et de ténèbres impénétrables. 

Et d’abord, c’étaient des figures chagrines de va¬ 
lets, assez comparables, pour notre étourdi de vi¬ 
comte, aux visages lugubres des domestiques do 
M. de Pourceaugnac. La livrée du comte était des 
plus sombres, et son appartement se ressentait lui- 
même de sa froide régularité. Une vieille carte do 
Saint-Domingue, des tableaux de famille, — un 
surtout dans lequel M. d’Heirneville était peint en 
intendant de la généralité du Cap, attiraient à peine 
le regard du visiteur. Des meubles fané ; , une ta¬ 
pisserie du temps de Louis XIV, un escalier large 
mais humide, un jardin qui n’avait pas le moindre 
souvenir de l’arrosoir, des communs abandonnés, 
une cour où poussait l’herbe, tel était l’aspect offert 
par l’hôtel du comte.Une berline, dont l’attelage sa- 
ramentel faisait parfois sourire les habitants du 




ISABEAU ET ISABELLE. 


37 


Marais eux-mêmes, le transportait aux jours dits 
jusqu’à la chambre du conseil de monseigneur le 
duc d’Orléans, avec lequel il aimait à s’entretenir. 
Parfois encore, on le voyait arriver brusquement de 
sa terre pendant la nuit, et il s’enfermait dans ce 
vaste hôtel comme en un sépulcre. 

Ceux qui l’approchaient, et ces personnes étaient 
rares, pouvaient seuls témoigner de l’humeur altière 
et sombre du comte, qui ressemblait plus au reste 'a 
un moribond qu’à un être vivant. Aucun ne pouvait 
se vanter d’avoir le moindre empiresur son esprit, et 
son fils lui-même le redoutait à l’égal d’un spectre. 

M. d’Heirneville ne parlait en effet au vicomte que 
fort rarement, et, dans chacun de ses gestes, dans la 
moindre de ses paroles, résidait pour le jeune homme 
un empire ténébreux et absolu. 

Lorsqu’il entra pâle et triste dans la chambre de 
son père, lorsqu’il le vit seul et assis devant une 
immense table chargée de papiers, une terreur in¬ 
vincible s’empara du vicomte, et bien qu’il fût pré¬ 
venu de l’unique motif de cette entrevue, il sentit 
ses forces le quitter. 

— C’est vous, cher Ernest, dit le comte d’Heirne¬ 
ville en indiquant du doigt un siège 'a son fils,; c’est 
vous que j’avais fait prévenir... vous êtes venu, c’est 
bien. 

Le vicomte, à ces paroles, reprit un peu de cou¬ 
rage,. 

— Mon fils, mon cher fils, continua le comte 
d’Heirneville, l’objet de cette entrevue est des plus 
graves; vous êtes jeune, mais vous n’avez pas d’a¬ 
venir. 

— Quoi! mon père, votre fortune?... 

— Est soumise, Ernest, comme les meilleures, aux 
chances du hasard; mais rassurez-vous, ce n’est pas 
de votre fortune qu’il s’agit, c’est de votre père, de 
votre père qu’il faut aider aujourd’hui. Vous savez que 
toute votre fortune et la mienne proviennent de la 
mort du vicomte de Lucenay, notre parent 'a tous 
deux. 

— Je le sais, mon père, le comte fut mon ami, un 
ami dont tout nous oblige à taire les fautes. Il en a 
fait une que le plus indulgent des pères ne saurait 
pardonner, il s’est rendu coupable envers la reine et 
le prince que je sers; vous me l’avez dit souvent, 
et, bien après vous, beaucoup d’ennemis du comte 
me l’ont répété. 

— Le crime de Lucenay, notre parent, n’est, hé¬ 
las! que trop vrai, reprit le comte d’Heirneville, 
après une pause glacée, etcomme s’il eût cherché à 
faire un effort sur lui-même; vous ne l’ignorez pas, 
mon fils, mais ce que vous ignorez peut-être, c’est 
que la concession de sa haute fortune, qu’eussent pu 
se disputer des collatéraux avides, est due en partie 
aux bontés de monseigneur le comte d’Artois. Tou¬ 
ché de ma détresse, de mes larmes, de mes revers, 
le prince a daigné reporter sur vous l’attention dont 
il honorait le coupable, il m’a mis à la tête de cette 
périlleuse liquidation. Mes soins, mes efforts ont 
triomphé des obstacles, et je suis heureux de vous 
apprendre qu’aujourd’hui vous êtes le maître de la 
fortune du comte, votre cousin. Un scrupule hono¬ 
rable me retenait cependant, j’appartiens à la maison 
de monseigneur le duc d’Orléans, et il m’est cruel, 
je vous l’avoue, de devoir autant'a l’un des frères de 
Sa Majesté. 

« Le duc me dégage en voulant bien lui-même 
vous choisir pour femme une noble héritière d’Alle¬ 
magne, dont la fortune surpasse la vôtre. C’est à 


masollici tation particulière qu’il a daigné faire ce ma¬ 
riage que vous accepterez, je n’en doute pas. La com¬ 
tesse de Fersthauzen est riche, elle est même appa¬ 
rentée à cetie cour ; j’attends donc de votre sagesse 
et de votre amour pour moi de donner les mains h 
celte offre avantageuse. Attaché, comme je le suis, 
depuis longtemps, au parti de monseigneur le duc 
d’Orléans, je suis heureux de vous proposer, moyen¬ 
nant cette alliance, del’avancementdans ses gardes. 
Officier de la maison du comte d’Artois, vous auriez 
peut-être vieilli chez le prince dans l’oubli, mais 
époux de la comtesse de Fersthauzen et protégé du 
duc, vous portez à une femme un nom etune mémoire 
sans tache. Hésiteriez-vous? J’attends ! 

IV 

Lecomte avait prononcé ces mots d’une voix si 
ferme, que le jeune homme se sentit d’abord ébranlé. 
L’union qui lui était proposée eût alors ébloui plus 
d’un gentilhomme à la mode; mais le vicomte était 
trop épris pour que les paroles insidieuses de 
M. d’Heirneville portassent coup. L’image d’Isabelle 
le charmait, et il avait encore cette chère imago 
comme un ange de lumière devant les yeux. Résolu 
d’avance à tout supporter en vue d’elle, et se souve¬ 
nant qu’il sortait en ce moment d’un duel des plus ha¬ 
sardeux, le jeune homme se révolta 'a ta seule idée 
qu’un prince qu’il détestait pût intervenir dans la 
ruine de son bonheur. 

— En vérité, mon père, j'approuve ici la délica¬ 
tesse de vos procédés; mais vous ne sauriez m’impo¬ 
ser à la fois deux sacrifices. Deux amours, en effet, 
partagent mon cœur, et ces deux amours je ne puis 
les quitter qu’avec la vie. Le premier est celui d’un 
prince à qui je dois tout (vous venez vous-même d’en 
convenir ou plutôt de me l’apprendre), et je ne sau¬ 
rais me condamner envers un tel maître à l’ingrati¬ 
tude et à l’oubli. 

« Jeune encore, je m’en souviens et il doit vous 
en souvenir aussi, son altesse royale monseigneur le 
comte d’Artois me prit dans ses gardes, et depuis ce 
temps des paroles de cœur et de bonté sont toujours 
sorties de ses lèvres : « Lucenay m’a trahi, disait-il 
encorehier.maislecousinde Lucenay me vengerai» Et 
le prince ne se trompe pas, mon père; le prince a, dans 
moi, un de ces serviteurs dont le dévouement est la 
vie, ce n’est pas de l’exaltation que j’éprouve à le 
servir, c’est delà foi. 

« Donner mon épée à un autre que lui, à un 
homme qui se fait un jeu d’une lutte basse et infâme 
avec le prince,jamais,mon père, jamais, ne l’espérez 
pas! Si vous voulez, ce que je ne puis croire, que la 
rougeur me monleau front, que le dédain m’opprime 
et que les justes colères des hommes de cœur me 
poursuivent, commandez, forcez-moi la main, vous 
êtes mon père, j’obéis. Je passerai, dès ce soir, au 
service de monseigneur le duc d’Orléans, je quitte¬ 
rai ce palais où le prince lui-même m’a appris à être 
fidèle; j’irai, ma femme au bras, remercier votre 
maître à vous de ce qu’il fait pour moi. Mais aussi, 
quand un de mes jeunes compagnons d’armes pas¬ 
sera auprès de moi, il pourra me regarder et me dire 
en face : Tu es un lâche! Mon père, je suis le cousin 
de Lucenay, — son cousin, comme vous; c’est assez, 
croyez-le, d’une lâche dans la famille. J’appartiens au 
prince, je ne le quitterai pas. Libre à vous d’assister 
aux conciabules secrets de monseigneur leduc d’Or¬ 
léans contre la famille royale, libre à vous de pren- 







38 


1LABEAU ET ISABELLE. 


dre l’hypocrisie pour le respect et la fausseté pour 
la droiture; je suis, je dois être du camp qui tient 
pour la France et pour le roi ; ce n’est point une 
majesté coupable que je sers, ce n’est point un con¬ 
spirateur déshonoré, c’est le digne frère de mon 
roi ? » 

Le vicomte d’Heirneville s’arrêta; sa figure, sa 
voix, ses moindres gestes, pendant ces paroles, 
avaient eu ce caractère sacré, plein de grandeur 
instinctive qui fit plus tard les La Rochejacquelin et 
les Bonchampsdans les plaines de la Vendée. 

Le comte d’Heirneville avait ressenti la blessure, 
mais il conservait la plus impassible des contenances. 
Un sourire sardonique et dédaigneux effleura sa 
lèvre, et il laissa tomber avec une nonchalance cal¬ 
culée cette interrogation de sa bouche : 

—Voilà qui est bien, monsieur, mais vous ne m’avez 
parlé ici que d’un seul amour, et, cependant, à 
vous entendre, vous en avez deux. Certes, ce n’est 
pas moi qui désire éteindre le feu sacré dans votre 
âme, ce n’est pas moi qui vous empêcherai d’aimer 
le prince. Le duc d’Orléans vous recherchait, non 
qu’il voulût faire de vous un instrument, comme 
vous semblez le croire, mais bien pour reconnaître 
et récompenser en vous le dévouement d’un père 
qu’il aime et protège ! Au reste, je ne suis pas dupe 
de ce dévouement chevaleresque, et je voudrais sa¬ 
voir quelle est cette autre passion qui vous donne la 
force de résistera mes ordres. 

Le vicomte parut déconcerté ; il était venu de lui- 
même se prendre au piège, il avait déclaré à son 
père qu’il aimait quelqu’un; condamné par sa pro¬ 
pre loyauté à lui répondre, il n’hésita pas et lui dit : 

— Eh bien! oui, mon père, un autre amour s’est 
emparé de mon cœur. Je suis tendrement épris 
d’une .personne qui a bouleverse mon cœur et mes 
idées, depuis quelques jours. Elle est jeune, elle est 
belle, elle a seize ans. Si je refuse le mariage que 
vous m’offrez c’est que je l’aime, mon père, c’est qu’à 
mes yeux ce n’est point une femme, c’est un ange I 

« Elle arrive des colonies, ce sol enchanté dont 
vous m’avez si souvent parlé, c’est une àme naïve et 
douce! Sa beauté n’est rien près des trésors de son 
cœur, sa grâce éclipserait nos plus charmantes ido¬ 
les. Quand je suis venu chez elle j’arrivais avec des 
paroles fardées sur mes lèvres, j’en suis sorti honteux 
et embarrassé. En un mot, mon père, si vous me 
condamniez à la perdre, ce serait moi que vous per¬ 
driez ; ma vie c’est la sienne, et mon amour c’est le 
sien! Ah! si vous l’aviez vue plus belle que ces 
mille étoiles du ciel des îles, sous lequel, m’avez-vous 
dit, vous avez vous-même rêvé dans votre jeunesse, 
si vous pouviez savoir ce qu’il y a de charme dans 
sa voix, d’orgueil noble et doux dans sa démarche. 
Mon plus grand bonheur, mon rêve le plus cher se¬ 
rait de m’envoler avec elle vers ces rives inconnues, 
d’y cacher ma vie et de l’y servir avec amour! Elle 
serait si bonne, si filiale pour vous! Ce n’est pas 
elle, j’en suis sûr, qui vous laisserait veiller souvent 
la nuit de longues heures, consumer votre santé 
dans des veilles accablantes, elle aussi pénétrerait 
peut-être le secret de vos pensées; pensées qui vous 
pèsent et que, cependant, vous vous refusez toujours 
à me dire! Mon père, je suis votre fils unique, je 
n’ai pas de sœur, donnez-moi celle-ci, et je vous 
promets de vous apporter tant de bonheur, que 
votre vie ne sera jamais qu’une vie tranquille et 
douce! Laissez-moi donner mon nom à Isabelle, et 
vous pouvez être sûr que sa seule fortune me suf¬ 


fira... Gardez la mienne, mon père, c’est le bonheur 
qu’il me faut, et le mien sera le vôtre. » 

Le vicomte avait mis dans ce tendre épanchement, 
une ardeur bien faite pour émouvoir le cœur de tout 
autre quelecom!ed’Heirneville,mais celui-ci persista 
dans sa morne immobilité. 

— Amour de jeune homme, reprit-il avec une 
froide ironie. Vous êtes jeune et beau, mon cher vi¬ 
comte, et vous avez un père qui ne se refuse jamais 
à vos caprices. Celui-ci a dû vous piquer, je le con¬ 
çois. Une créole, sans doute une femme qui compte 
sur la nouveauté de ses attraits pour refaire ici sa 
fortune. De mon temps, elles nous distinguaient 
aussi, et nous leur en étions reconnaissants. M. de 
Lauraguais donna un jour une plantation de cannes 
et deux cents nègres à une fille de couleur qui, dans 
un souper, dansa devant lui le bamboula. 

— Mon père... interrompit le jeune homme, 
froissé de cette raillerie. 

— Comme je pense que votre idole a des talents 
non moins remarquables, soyez, monsieur, plus 
magnifique que le comte de Lauraguais, et donnez-lui 
votre habitation nouvelle du Blanc-Diamant, elle y 
gagnera cent nègres de plusl 

Le sarcasme du comte venait de faire courir une 
mortelle pâleur sûr le visage du jeune homme. De¬ 
puis longtemps il savait que la moquerie et le dédain 
étaient les armes habituelles de son père, mais cette 
fois le trait lancé touchait une personne qu’il aimait 
et respectait tout à la fois, une jeune fille que lui- 
même venait de venger d'une insulte. 

Abîmé dans sa douleur et son désespoir.et craignant 
de manquer au respect dû à son père, il se dirigea 
vers la porte de l’appartement. Celte sortie imprévue 
annonçait chez lui une décision trop ferme pour que 
M. d’Heirneville n’en vît point accroître le courroux 
qu’il contenait. Perdant alors toute mesure, il se leva 
subitement, et, marchant vers son fils, il le saisit 
par le bras. 

— Restez, monsieur, restez; c’est votre père qui 
l’ordonne I 

Un soupir étouffé sortit de la poitrine du jeune 
homme, sa blessure s'était rouverte sous la pression 
nerveuse du comte... 

— Du sang! s’écria M. d’Heirneville, du sang! 

En même temps le comte retomba sans force sur 
un fauteuil en se cachant le visage dans ses deux 
mains. 

Depuis une seconde il paraissait en proie à une 
hallucination fougueuse... son regard se reportait 
tantôt sur json fils, tantôt sur la flamme ardente qui 
pétillait au brâsier de l’âlre. 

— Du sang et du feu ! murmura-t-il d’une voix 

sourde. Oui ! ce sont eux.je les vois.ils ont 

été fidèles à mon appel, à ma vengeance... Courez 
par ici, courez! bien, la flamme se lève... le veut la 
pousse... Et la comtesse... ah! ah ! la comtesse... je 
suis vengé ! 

Un rîre aigu, strident, accompagnait ccs paroles 
entrecoupées; pendant ce temps le jeune homme 
regardait son père avec angoisse. Le vicomte avait 
oublié sa blessure et s’occupait à peine de rebander 
le linge entourant son bras. 

L’état singulier dans lequel se trouvaitM. d’Heir¬ 
neville, sa pâleur, son air hagard le remplissait de 
consternation et de frayeur. Ce n’était pas la pre¬ 
mière fois qu’il avait surpris dans le château de son 
père des bruits mystérieux et des plaintes étouffées; 
ce n’était pas le premier jour où il s’était aperçu 







ISABEAU ET ISABELLE. 


39 


d’une sorte de dérangement mental dans les facultés 
de M. d’Heirneville. Quel impitoyable souvenir 
pouvait donc ainsi torturer son âme, quelle vision 
fatale passait devant les yeux de son père? En plu¬ 
sieurs occasions, le comte l’avait éloigne d’auprès de 
lui, il avait des manies étranges et inexplicables 
pour ses domestiques eux-mêmes. Ainsi, il y avait 
des jours où il ne pouvait souffrir la vue du feu; 
d’autres encore où l’aspect d’une épée nue lui faisait 
détourner les yeux. Le vicomte éprouvait déjà au 
fond de l’âme un son Liment de compassion généreuse, 
quand tout d’un.coup son regard rencontra la foudre 
dans celui de M. d’Heirneville. 

— Sors d’ici! cria-t-il en se levant, sors, misérable! 
Va, va-t-en, je n’ai rien ditl 

Le jeune homme s’élança d’un bond vers la porte 
de l’antichambre, dont son père avait tiré le verrou, 
saus doute afin qu'ils fussent seuls en cette impor¬ 
tante conférence. Éperdu, haletant, il appela les 
domestiques, et comme ils semblaient eux-mêmes 
consternés à la vue du comte dont l’écume couvrait 
les lèvres, il courut lui-même à la recherche d’un 
médecin. Puis, craignant le courroux et l’irritation de 
son père, il se jeta dans une voiture de place et se fit 
conduire chez Isabeau. 

V 

Le vicomte trouva la mulâtresse agenouillée au 
fond d’un petit boudoir qu’il ne connaissait pas jus¬ 
qu’alors, et dans lequel Isabeau elle-même parut 
contrariée de s’être vue surprendre. La mulâtresse 
était à terre sur une natte, les yeux en larmes, les 
mains jointes. Le portrait devant lequel elle priait 
éta t celui d’un homme, du vicomte, et celui-ci n’eut 
pas de peine à le reconnaître. 

— Lucenay! Lucenay ! murmura-t-il en considé¬ 
rant la toile. 

Le jeune comte de Lucenay, mort à l’âge de trente- 
six ans à Paris même, et après avoir perdu sa femme 
d’une manière affreuse aux colonies, était représenté 
dans ce cadre avec toutes les couleurs de la santé et 
de la vie; il avait alors vingtannées. Un front noble, 
des yeux pleins de vivacité et de flamme, des mains 
si charmantes et si blanches qu on les eût prises 
vraiment pour celles d’un’e femme, formaient les 
traits principaux de son ensemble, mais un sourire 
triste, et dans lequel semblait glisser un peu de son 
âme, paraissait témoigner de la défiance du comte 
dans l’avenir. 

Peu d’hommes, en effet, avaient rencontré de plus 
cruelles épreuves et de plus poignantes douleurs que 
le comte de Lucenay, pende natures avaient échoué 
plus tristement et plus vile. 

— Gomment ce portrait se trouve-t-il chez vous ? 
balbutia le vicomte d’Heirneville. 

Isabeau s’était relevée, elle avait essuyé les pleurs 
qui voilaient sa vue lorsque le jeune homme était 
entré; ce fut seulement alors qu’elle s’aperçut que 
lui aussi était pâle, qu’il souffrait, et pouvait à peine 
sc soutenir. 

— Que vous est-il donc arrivé? lui demanda-t-elle 
avec intérêt, ceLte blessure se serait-elle rouverte; 
bon Dieu, oh! laissez-moi voir, monsieur le vicomte, 
nous autres femmes du Gap, nous savons panser et 
guérir; voyons votre bras! 

— Je vous rermercie, répondit le jeune homme, 
mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, encore une fois, 
c’est de ce portrait, Isabeau. Voici la première fois 


que j’entre dans cette pièce, ajouta-t-il, et j’y trouve 
l’image de mon parent, le comte de Lucenay 1 1 

— Oui, de votre parent, de votre cousin, M. de 
Lucenay, de celui enfin dont vous recevrez peut- 
être, ce soir même, les biens passés par sa mort en¬ 
tre les mains du comte d’Heirneville, votre père; car 
vous vous mariez sans doute, ajouta Isabeau, en 
cherchant à lire dans l’âme du jeune homme, vous 
vous efforcez de me cacher ce secret; je le vois à 
votre trouble... 

— Je ne me marie point, reprit le vicomte; Isa- 
beau, vous voyez en moi le plus malheureux des 
hommes ! 

— Vous, malheureuxI et pourquoi? que manque- 
t-il au noble vicomte d’Heirneville, la jennesse, jla 
grâce, la fortune, en un mot, tout ce qui fait la vie 
belle! Hélas! celui devant lequel vous m’avez sur¬ 
prise les yeux en larmes, tout à l’heure, possédait 
aussi tout cela, et cependant il est mort! Mort, con¬ 
tinua-t-elle, en mirant ses yeux fixes et .chagrins 
dans ceux de celle toile inanimée. 

— Isabeau, vous auriez connu le comte de Luco- 
nay, vous l’auriez vu aux colonies, vous l’auriez 
aimé, peut-être... ajoula le jeune homme en baissant 
la voix d’un air louché. 

— Oui, je l’ai connu, oui, je l’ai aimé, car il fut 
mon bienfaiteur plus que mon maître. 

— Vous étiez au Cap lorsqu’un incendie, allumé 
par la main des nègres marrons?... 

—■ J’y étais, dit Isabeau, dont le front prit à l’in¬ 
stant la couleur d’un linge pâle. 

— Mon père m’a parlé quelquefois de cet affrepx 
désastre; Use trouvait alors sur les lieux mêmes. 

— Cela est vrai, monsieur le vicomte; il s'y trou¬ 
vait ,continua la mulâtresse avec uneeffrayante immo¬ 
bilité, en appuyant sur ce mot. 

— La comtesse de Lucenay était, dit-on, une ad¬ 
mirable personne... bonne autant que belle. C’est 
ainsi qu’on m’en a parlé. 

— Bonne autant que belle, reprit Isabeau, avec 
des larmes qui se firent jour à travers sa voix. 

— Vous pleurez, Isabeau? Je m’en veux d’avoir 
réveillé chez vous un souvenir douloureux, moi qui 
voudrais au prix démon sang vous épargner le moin¬ 
dre chagrin. Lucenay était mon aîné de seize ans, 
lorsqu’il est mort, et il me fut à peine donné de le 
connaître. Quand je le vis la première fois, il arrivait 
alors d’Italie, et Son Altesse, rnonseigneur le comte 
d’Artois, venait de l’attacher à sa personne. Tout à 
coup, un jour, le bruit circula dans notre propre 
maison qu’il était l’auteur d’un pamphlet odieux 
contre la reine; il venait de croiser l’épée contre un 
mousquetaire nommé Brisacier, et cet homme, en 
mourant de la main du comte, avait déclaré que cet 
ignoble écrit était dû à Lucenay. Je vois encore ici 
la figure pâle de mon père, lorsqu’il m’apprit le pre¬ 
mier, il y a deux ans, cette fatale nouvelle; Lucenay 
s’était battu à la frontière de Suisse, et mon pore 
lui-même l’assistait dans ce duel. On s’attendait à le 
voir revenir en France pour se disculper ; mais après 
je combat et cette accusation, il retint son passage 
sur un bâtiment qui devait se rendre aux colonies ; 
avant de toucher Saint-Domingue il mourut dans la 
traversée. Depuis ce temps, on en parle à peine dans 
la famille, où son portrait même ne figure plus; 
; U orez maintenant de ma surprise en apercevant chez 
vo°us ce portrait 1 Tout en désavouant, comme je dois 
le faire, cl comme mon père le fait, une mémoire à 

jamais flétrie, j’avoue qu’il y a des moments où le 








40 


ISABEAU ET ISABELLE 



visage de Lucenay me revient à la pensée, non 
comme l’ombre d’un coupable, mais comme celle 
d’un infortuné gentilhomme qui implore la clémence 
et le pardon ! 

— Et il n’en a pas besoin, soyez-en sûr, reprit- 
vivement Isabeau ; supposer une lâcheté semblable 
dans l’âme du comte, mais ce serait, monsieur, ac¬ 
cuser vous-même votre propre sang, ce serait in¬ 
jurier toute la noblesse de France en la personne de 
M. de Lucenay ! Croyez-moi, ajouta-t-elle avec un 
ton pénétré de douleur et d’amertume, votre parent 
ne fut pas coupable, monsieur ; mais le vrai coupa¬ 
ble, celui du moins que je soupçonne, existe, et 
c’est à moi de le découvrir! Oui, monsieur le vi¬ 
comte , vous venez de me donner une preuve de 
votre dévouement et de votre courage ; que diriez- 
vous si, moi, je vous en donnais une de ma discré¬ 
tion et de ma pitié? 

— Votre discrétion... votre pitié... que veulent 
dire ces paroles? répondit d’Heirneville en se re¬ 
dressant avec fierté; raillez-vous, Isabeau, ou pré¬ 
tendez-vous, égarée par votre amour... votre re¬ 
connaissance pour Lucenay, détourner de lui une 
accusation légitime? 

—Dites injuste, monsieur le vicomte; si les preu¬ 
ves de l’innocence de M. de Lucenay me manquent; 
si je ne puis, moi qui lui dois tout, le laver encore, 
aux yeux du monde, d’une tache infâme, je puis du 
moins signaler déjà à la justice de Dieu, comme à 
celle des hommes, un autre coupable : c’est le comte 
d’Heirneville, c’est votre père! 


— Mon père! murmura le jeune homme; quoi? 
vous osez accuser mon père! C’en est trop, ma¬ 
dame; je suis ici chez vous; j’y étais venu pour dire 
un dernier adieu à Isabelle, c’est à vous que je l’a¬ 
dresse en me retirant. Oui, j’en conviens, mon père, 
il y a à peine un instant, vient d’être dur, injuste, 
emporté même avec moi ; mais le laisser accuser, 
oh ! non ! expliquez-vous, madame, ou vous me 
ferez regretter de vous avoir pu défendre, vous 
vous ferez de moi un ennemi déclaré. 

Le vicomte, en parlant ainsi, semblait en proie 
tout ensemble au découragement et à la fureur; il 
laissa tomber son bras sur la garde de son épée, puis 
il demeura absorbé quelque temps dans un silence 
douloureux, 

— 11 n’est peut-être pas encore temps, reprit Isa- 
beau, de vous dire ce que vous avez le premier un in¬ 
térêt véritable à ignorer. Ce que vous me demandez, 
vicomte, est courageux, car c’est un secret de honte 
et de ruine pour vos espérances. 

— Parlez, que m’importe ! parlez, je le veux. 

— Puisque vous le voulez, reprit Isabeau, sachez 
donc, vicomte, que cette fortune dont M. d’Heirne 
ville se croit à tout jamais le possesseur assuré, cett 
fortune est celle d’une autre, et qu’elle doit lui re¬ 
venir. 

— Que me dites-vous? Le comte de Lucenay et 
la comtesse ne sont-ils pas morts? 

— Oui, cela est vrai, répondit Isabeau avec un 
sourire amer; mais il faut cependant que leurs 
biens, leurs esclaves, leurs plantations, leur héri- 













































































ISABEAU ET ISABELLE. 


41 



tage, en un mot, n’appartiennent point à la famille 
d’Heirneville... car M. d’Heirneville, ajouta Isa- 
beau, M. d’Heirneville, votre père, a d’autres comp¬ 
tes 'a rendre à Dieu et à la justice; autrement 1^ 
mémoire qu’il vous laisserait serait un plus redouta¬ 
ble legs que celui du nom deM. deLucenay, sa mé¬ 
moire serait celle d’un assassin I 

— Malheur sur vous, madame ! malheur sur vous, 
si vous outragez encore mon père ! s’écria le jeune 
homme pâle d’indignation et de colère. 

— Malheur sur lui, vicomte ! car, le premier, il a 
appelé le malheur sur un homme qui le valait bien 
du côté de la naissance et du sang, il a brisé l’exis¬ 
tence de Lucenay. 

— Lui ! mon père ? 

— Lui, votre père, continua Isabeau. Mais encore 
un coup, vous existez, ét il y a encore dans ce cœur 
ulcéré assez de résignation donnée par Dieu, pour 
qu’en vue du fds je n’épargne pas le père! j’ai pour 
vous, hélas! sans que vous le sachiez, cet amour 
qui pardonne et soutient. D’un mot, d’un seul mot, 
je pourrais briser le fragile édifice de votre bon¬ 
heur, vous rendre pauvre, misérable, et ce mot, vi¬ 
comte, je ne le dirai pas, je me tairai. Oui, je me 
tairai, ajouta Isabeau en regardant avec une indici¬ 
ble compassion le jeune d’Heirneville; je me tairai, 
parce que j’ai su lire dans votre cœur. Tous aimez 
Isabelle, et l’homme qui aime cette enfant devient 
mon fils. Pour lui comme pour elle j’irais au-devant 
d’une mort certaine, du jour où j’aurais la conviction 
que ses paroles ne recouvrent ni l’astuce ni le men¬ 


songe. Si je hais votre père, c’est que lui-même ne 
m’en a que trop donné le droit ; mais vous, malheu¬ 
reux jeune homme, vous ne savez rien de ses arti¬ 
fices et de ses crimes. 11 faut que je lui parle, il faut 
qu’il m’entende ; son avenir et le vôtre sont à ce 
prix. Ne me considérez pas avec des yeux conster¬ 
nés, c’est moi qui dois vous sauver, oui, moi seule ; 
qu’Isabelle ignore notre conversation, la voici ! 

La jeune fille entrait, en effet, dans l’apparte¬ 
ment; elle vint se poser sur un escabeau devant la 
mulâtresse. Isabelle ne laissait que trop lire sur son 
front l’émotion chagrine qui l’agitait; elle tremblait 
d’entendre tomber de la bouche du vicomte une 
nouvelle accablante. D’Heirneville avait-il souscrit 
à ce mariage qu’on lui imposait, et venait-il leur 
apprendre déjà le jour fixé pour sa célébration? La 
pauvre enfant n’osait interroger le vicomte, et ses 
yeux, tristement baissés à terre, y suivaient encore 
la trace de quelque morne pensée, quand un coup 
léger retentit à la porte du boudoir. 

En même temps, un homme vêtu de noir, et que 
d’Heirneville connaissait, se présenta à lui le regard 
troublé, l’air en désordre ; cet homme était le méde¬ 
cin du comte son père. 

— Voici ce que M. d’Heirneville m’a remis pour 
vous, monsieur le vicomte, dit-il au jeune homme 
en lui présentant un papier. 

Ernest le lut précipitammennt, et, pendant celle 
lecture, Isabelle put voir passer, tour à tour, sur 
son front, la rougeur de la honte et les plis de la co¬ 
lère. 






















































































































































































42 


ISABEAU ET ISABELLE. 


— Lisez, lisez vous-même, dit le vicomte en don¬ 
nant le papier à Isabeau. 

Isabeau parcourut la lettre à son tour, et la pâleur 
de la mort couvrit ses joues. Dans ce billet, tracé 
d’une main que faisait encore trembler la colère, le 
comte menaçait son fils de le déshériter s’il ne se 
rendait pas à ses volontés ; il ajoutait que les deux 
femmes chez lesquelles il se trouvait étaient justi¬ 
ciables à la fois de l’opinion et de la vindicte publi¬ 
ques ; que les suborneuses ne manquaient pas à Pa¬ 
ris aux fils de famille, et qu’il le jugeait bien aveuglé 
par elles pour qu’il n’eût pas vu le piège qu’on lui 
tendait. Le comte d’Heirneville terminait sa lettre en 
assurant son fils qu’il saurait bien le sauver en dépit 
de lui, et que Saint-Lazar.e ou le Fort-l’Evêque n’a¬ 
vait pas été inventé pour rien. 

« J’ai appris, poursuivait-il, par un de vos pro¬ 
pres domestiques, le coup d’épée au-devant duquel 
vous êtes allé vous-même, comme un sot, pour éta¬ 
blir la réputation effleurée de vos deux princesses 
jaunes. Si la fille ressemble à la mère, mon cher 
vicomte, je ne vous en fais pas mon compliment; 
aux colonies que j’ai habitées, j’eusse fait châtier 
leur insolence à toutes deux par cinquante coups 
de fouet; ici, je me contenterai de les faire loger 
aux frais du roi. » 

Le ton menaçant d’une pareille lettre, le dédain 
profond quelle-respirait, tout, jusqu’à son écriture 
heurtée qui ne trahissait que trop l'irritation de 
M. d’Heirneville, plongeait le vicomte dans là plus 
affreuse perplexité. A peine venait-il d’essuyer rem- 
portement de son père et sa raillerie cruelle, son 
sarcasme, son m'épris le poursuivaient jusqu’en cette 
maison, devant celle-là même qu’il idolâtrait et à la¬ 
quelle il aurait voulu taire ses douleurs. L’amour le 
plus vrai, le plus dévoué, le seul qu’il eût encore 
éprouvé, livré de la sorte à la vengeance pater¬ 
nelle; l’injure prodiguée à deux femmes sans dé¬ 
fenseurs! Le vicomte déchira la lettre et la foula 
sous ses pieds: il avait lui-même, l'instant d’avant, 
défendu l’honneur de son père, qu’une accusation de 
la mulâtresse entamait, et ce père avait recours en¬ 
vers lui à des voies de rigueur et à la menace 1 

Ernest d’Heirneville se préparait à suivre le doc¬ 
teur, qui demeurait encore immobile de surprise, 
lorsque celui-ci ajouta en regardant Isabeau : 

— 11 m’est pénible, madame, de vous donner un 
conseil pour la première fois que je vous approche; 
mais je sais de bonne part l’amitié étroite qui unit 
M. le comte d’Iieirneville à M. Lenoir ; il peut obte¬ 
nir contre vous et mademoiselle un ordre d’arresta¬ 
tion; de grâce, épargnez à M. le vicomte Ernest la 
douleur de vous voir conduire dans le cabinet de M. le 
lieutenant de police. Toute étrangère est soumise à 
son examen, à ses interrogations; fuyez, fuyez, 
madame, et n'irritez pas le chef unique d’une fa¬ 
mille que monseigneur le duc d’Orléans couvrira 
toujours de sa protection spéciale. 

Le docteur avait articulé ces mots d’une voix 
mielleuse et comme il convient à tout docteur pru¬ 
dent, qui désire, avant tout, conserver sa clientèle. 
Isabeau ne l’écoutait pas, elle venait d’ouvrir un pe- 
lit pupitr e on bois de sandal et avait écrit quelques 
lignes àTa hâte... 

— Voici ma réponse à la lettre indirecte de votre 
père, dit-elle au jeune homme en lui présentant ce 
billet; jusqu’ici, le comte d’Heirneville ne me con¬ 
naît pas; jusqu’ici, le comte n’a pas daigné me re- j 
cevoir; cette fois, vicomte, il va me connaître et me ! 


recevoir ! Jurez-moi de lui remettre vous-même ce 
papier ! 

— Je le jure 1 dit le vicomte en le prenant des 
mains de la mulâtresse. Isabelle, adieu ; malgré les 
menaces de mon père, vous me reverrez bientôt! 

Et il suivit le docteur, avec lequel il monta en 
voiture. 11 croyait trouver son père à l’hôtel d’Hcir- 
neville, lorsque son compagnon lui apprit que le 
comte, por ses ordres, venait de se voir transporté 
à sa campagne. La terre de M. d’Heirneville était 
distante de trois lieues de la capitale; cet espace 
fut bientôt franchi. Pendant la route, Ernest osait à 
peine parler au docteur, et, de son côté, le docteur 
gardait le plus glacial des silences. Ils arrivèrent 
enfin, devant une large grille; un valet du comte 
se tenait en ce lieu avec sa lanterne, comme pour 
épier leur arrivée. La nuit était venue, et des que 
cet homme aperçut le carrosse : 

— Accourez, docteur, s’écria-t-il, accourez ! l’état 
de M. le comte réclame des soins 1 

Le docteur traversa en. grande hâte, avec le vi¬ 
comte, une longue suite de pièces d’un aspect mo¬ 
rose et froid, avant que d’arriver au seuil de la cham¬ 
bre où reposait son malade. L’air était vif et mena¬ 
çait d’éteindre à chaque pas la lumière que le valet 
de chambre portait. Avant d’entrer chez le comte, le 
docteur saisit le bras d’Ernest, et l’attirant dans 
l’embrasure de la fenêtre : 

— Permettez-moi, lui dit-il, de pénétrer seul d’a¬ 
bord auprès du comte. La scène de ce matin l’a vio¬ 
lemment ému, et je doute que votre présence... 

— Vous avez raison, docteur ; il faut que mon 
père ignore... Mon Dieu! magré son injustice, je 
voudrais donner ici ma vie pour le sauver! ajouta 
Ernest avec une effusion sincère de cœur. Allez, doc¬ 
teur, allez, je vais me retirer sans bruit dans ma 
chmbre; mais, à làTpremière crise, prévenez-moi... 

Le docteur entra chez le comte ; Ernest monta 
l’escalier qui conduisait à son appartemeut ordi¬ 
naire. Cette pièce, tapissée de panneaux épais, dans 
le style de celles du Louis XIV, était à l’extrémité 
de l’aile gauche du château, et le comte d’Heirne¬ 
ville habitait l’aile droite, sans qu’il eût jamais per¬ 
mis au vicomte de se rapprocher de lui. Ernest lui 
avait un jour demandé gaiement s’il avait peur qu’il 
l’entendît marcher ou parler, et M. d’Heirnèvillo 
avait lancé à son fils un coup d’œil de sévérité et 
de méfiance. Le château était grand, mais toutes les 
salles en paraissaient tristes et délabrées; c’était 
l’ancien château du comte de Lucenay, et il formait 
à lui seul un magnifique apanage. Le comte avait 
laissé le château de son cousin dans l’état où lui- 
même l’avait trouvé; le vieux manoir recevait, à de 
rares interVales, Lucenay,, qui, à la suite de la mort 
de sa femme et de la ruine de sa maison du Gap, 
s’était fixé en Italie. 

L’araignée avait eu le temps de suspendre sa toile 
aux volets fermés ; la poussière avait terni les cadres 
de famille qui paraient les riches galeries; les her¬ 
bes parasites avaient couvert les marches du per¬ 
ron d’honneur, lorsque, un soir, le concierge avait 
entendu la cloche du château, et une ombre pâle 
lui avait apparu à la grillle. 

Cette ombre, c’était Lucenay, Lucenay inconsola¬ 
ble encore de la mort d’une femme à laquelle rien 
ne pouvait succéder en son cœur, et dont il avait 
emporté le souvenir dans scs voyages comme le 
trait enfoncé dans la blessure. Lucenay avaiL à peine 
pas-c quelques jours dans le château, et il en était 










ISABEAU ET ISABELLE. 


43 


reparti pour aller se battre à la frontière de Suisse, 
où s’était déroulée la partie de l’histoire déjà connue 
du lecteur. 

Le comte d’Heirneville, le nouveau propriétaire, 
semblait avoir peur, lui-même, de son pas dans ces 
salles désertes et sonores ; leur solitude n’avait été 
égayée par aucune fête; tout au plus Ernest se per¬ 
mettait-il la chasse aux alentours. Plusieurs cham¬ 
bres de ce château, silencieux comme un cloître, 
n’avaient pu être ouvertes depuis longues années; 
mais l’inventaire n’y avait constaté que des meu¬ 
bles séculaires; le concierge en avait la clef à sa 
ceinture, par forme d’ornement, et leur cliquetis 
monotone faisait souvent l’effet d’une clochette de 
chevrier perdu dans les bois, quand son pas caduc 
ébranlait les corridors. 

La pièce où se trouvait le vicomte aboutissait à la 
partie du château habitée jadis par M. de Lucenay 
dans ses courtes visites à cette terre ; elle donnait 
sur des eaux et des bois admirables pendant l’été, 
mais sur lesquels l’hiver avait étendu alors son man¬ 
teau de deuil. Mille sentiments agitaient Ernest 
d’Heirneville lorsqu’il^ y entra ; il repassait alors 
dans sa mémoire les deux scènes les plus mémora¬ 
bles de sa journée, celle où son père l’avait re¬ 
poussé et presque chassé, celle encore où il n’avait 
pas reculé devant l’idée de le déshonorer et de le 
maudire, après avoir traité sa passion avec le ton 
du mépris. 

Mais ce qui domina bientôt ces impressions, ce 
fut le souvenir des paroles d’Isabeau avant que le 
docteur ne fût entré chez elle pour apporter la lettre 
de son père. L’accusation de cette femme faisait alors 
tressaillir le vicomte; elle venait de lui porter un 
coup terrible. Tremblant, oppressé, le jeune homme 
tenait la lettre de la mulâtresse, cettre lettre qu’il 
avait promis de remettre au comte, et il lui semblait 
qu’elle devait contenir un secret de mort. 

— Que voulait-elle dire en parlant ainsi de moi 
avec intérêt, de mon père avec horreur? Quelle est 
cette accusation qui, suivant elle, deviendrait la 
source de ma ruine? Mon père aurait-il raison? 
cctlc femme ne serait-elle qu’une misérable aven¬ 
turière? Qui pourra, mon Dieu! dissiper les ténè¬ 
bres jetées par elle autour de mon coeur? Depuis 
qu’elle m’a parlé, des voies inconnues m’agitent et 
m’obsèdent; si j’ouvrais cette lettre, si j’allais... 

Le vicomte s’arrêta, l’horloge du château son¬ 
nait l’heure accoutumée, les bruits s’étaient éteints 
peu à peu. Son père reposait sans doute. Ernest prit 
la lettre; il lui sembla qu’elle brûlait sa main ; il la 
reposa sur le marbre de la cheminée, puis il la 
ressaisit de nouveau. 

—Un secret de mort... a-t-elle dit; un secret qui 
compromettrait mon avenir, ma carrière 1 C’est à 
mon père seul qu’elle écrit, et cela, dit-elle, pour me 
sauverl Ah ! quoi qu’il advienne, lisons! 

Et le vicomte approcha la lettre d’un flambeau. 
Elle était ainsi conçue : 

« Je ne conçois guère vos injures, monsieur le 
comte; vous n’avez pas eu toujours pour les gens 
il ; ma couleur une aversion aussi marquée. Il faut 
que je vous voie, que je vous parle. Tous ceux de 
1.incendie des lslets ne sont pas morts; il y a de 
vo.j morts qui vivent! J’attends votre réponse. 

« Isabeau, la mulâtresse. » 

L’étonnement du vicomte tenait à la fois de fan¬ 
ge': se et du délire. Uue pareille lettre écrite à son 
père par une pareille femme l’épouvantait. Il n’igno¬ 


rait pas que son père avait habité les colonies, et 
et que l’habitation des lslets appartenait autrefois à 
M. de Lucenay, son parent. Isabeau s’étant servi 
devant lui du mot horrible d 'assassin, Ernest sentit 
ses forces défaillir, et il retomba épuisé sur un fau¬ 
teuil. 

11 relut la lettre et l’intrepréta de vingt façons. 
C’était pour ce cœur généreux et bon une douleur 
horrible que celle de voir retomber sur son père une 
accusation aussi monstrueuse. Elle dépassait celle in¬ 
tentée à M. de Lucenay, celle qui n’avait pas tardé 
peut-être à le conduire au tombeau ! La mulâtresse 
ne suppliait point dans cette lettre, elle exigeait. Que 
faire, que résoudre? Donner, en pareil moment, une 
telle missive au comte d’Heirneville, c’était l’exposer 
à une rechute et encourir soi-même les effets de sa 
colère. Il est vrai qu’Ernest se fût bien gardé de 
dire qu’il connaissait le contenu de la lettre d’Isa- 
beau ; mais son père n’eût pas manqué de s’en pren¬ 
dre au messager de l’audace d’un tel message. Le 
vicomte réfléchissait encore au moyen de sortir de 
cctle cruelle perplexité, quand le docteur lui-même 
vint le prévenir que son père le faisait appeler. 

Le jeune homme trouva M. d’Herneville plus 
calme, son visage était reposé; le docteur même 
l’avait prouvé si bien, qu’il comptait quitter le ch⬠
teau dès le lendemain. Le comte avait repris cette 
sérénité apparente, qui ne le quittait jamais au mi¬ 
lieu des infirmités; il y avait même alors une dignité 
remarquable dans sa personne : M. d’Heirneville s’é¬ 
tait appliqué de bonne heure à prendre ces dehors 
imposants de gentilhomme ; sa parole, ses gestes, 
sen regard possédaient une souveraine autorité. Il 
fit signe au docteur de le laisser seul avec son fils ; 
puis, avec un sourire d’indulgence et de bonté : 

— Vous devez trouver, mon cher vicomte, lui 
dit-il, que la scène d’hier n’a rien laissé de dur et 
d’amer en mes souvenirs; j’en remercie Dieu et je 
n’en suis que plus à l’aise pour l’ouverture que je 
désire vous faire. 

— Parlez, mon père, parlez. 

— Il se présente, Ernest, une occasion excellente 
pour vous de connaître par vous-même la personne 
dont je vous ai parlé hier : la comtesse de Ferthau- 
seu est en ce moment à Vienne. Une mission vous 
sera donnée, et cette mission, je ne puis vous la ca¬ 
cher, c’est à la sollicitation de monseigneur le duc 
d’Orléans que vous l’obtiendrez. 11 serait donc con¬ 
venable de vous rendre demain à Paris et de faire 
une visite à monseigneur. Je vous connais assez 
pour savoir que ma lettre d’hier, au sujet de vos 
nouvelles amours d’Opéra, n’a pu vous froisser en 
rien; j’ai rempli le devoir d’un père ; il m’importait, 
il m’importe encore aujourd’hui de vous préserver 
d’un vrai péril. J’entends que vous teniez à Vienne 
le rang d’un brillant gentilhomme ; disposez de moi, 
parlez. Comme il vous faut un train convenable, Hôr- 
nel, mon intendant, vous comptera dès demain la 
somme que vous lui demanderez. Ainsi que vous, 
Ernest, j’ai été jeune et j’ai fait quelques folies, 
mais je n’ai jamais négligé une occasion de fortune 
aussi belle que celle qui s’offre à vous. Des scru¬ 
pules que je respecte, mais dont vous reconnaîtrez 
vous-même le danger, ne vous retiendront pas, je 
l’espère, auprès du prince dont vous êtes le servi- 
teer ; ainsi donc, Ernest, disposez-vous demain à 
m’accompagner chez monseigneur le duc d’Or¬ 
léans ! 

M. d’Hcirneville avait apporté à ce discours, pré- 






44 


ISABEAU ET ISABELLE, 


paré à l’avance, tout le flegme qu’il comportait; il 
arrêta, en finissant, son regard clair et froid sur le 
vicomte. Ernest garda le silence quelques secondes ; 
il se passait en lui un combat intérieur qui brisait 
ses forces. Résolu à vider à la fois deux questions 
de vie ou de mort pour lui, il répondit alors en re¬ 
gardant à son tour fixement M. d’Heirneville : 

— Avant de m’occuper de moi-même, mon père, 
avant de vous quitter, comme vous le demandez, je 
dois m’occuper de vous. 

— De moi? 

— Oui, de vous, mon père. Vous m’avez adressé 
hier, chez une personne qui me recevait alors, une 
lettre qu’elle a lue, car il m’a semblé qu’elle ne de¬ 
vait rien ignorer de son contenu. Cette personne, 
qui, vous le savez peut-être, a cherché vainement, 
jusqu’ici, à pénétrer jusqu’à vous, m’a chargé de 
vous remettre ceci. 

— Une lettre ouverte, une lettre dont on a brisé 
le cachet, reprit le comte en recevant le billet d’I- 
sabeau des mains de son fils, qui a pu se rendre 
coupable d’un pareil abus? 

— Moi seul, mon père; moi qui remercie le ciel 
d’avoir ouvert ce papier, car il me donne l’occasion 
d’entendre ici votre justification de votre bouche. 

— Ma justification? répondit le comte avec un 
sourire d’incrédulité et de mépris. 

— Votre justification; lisez! 

M. d’Heirneville parcourut le billet, et une sueur 
froide perla son front. 

— Isabeaul répéta-t-il en froissant l’écrit entre 
ses mains, Isabeau !... je ne connais pas ce nom... 

Et il cherchait à le renouer à des souvenirs qui 
paraissaient le poursuivre et le troubler. Tout son 
corps tremblait, comme s’il eût vu se dresser de¬ 
vant lui quelque fantôme. 

— Et vous avez lu ceci? balbutia-t-il en se tour¬ 
nant vers le vicomte, vous avez lu ceci, vous!... 

— Je l’ai lu , répondit Ernest, et vous voyez 
maintenant, mon père, si je puis partir d’ici. Une 
accusation injuste, je n’en doute pas, pèse sur vous, 
et cette accusation, la mulâtresse Isabeau ne s’est 
pas fait faute de me la répéter en termes assez 
précis. Je ne ferai pas, moi, comme Lucenay ; je 
ne fuirai point, je reste. Cette femme m’a dit que 
ma fortune et la vôtre provenaient d’un crime , 
elle sait que j’aime sa fille, et c’est à ma con¬ 
sidération seule qu’elle ne veut pas vous perdre. 
Vous l’avez blessée, vous avez été vous-même 
au-devant de ses injures. Jusqu’ici, j'ai dû croire 
que l’origine de notre fortune était pure; J je le 
crois encore, mon père; mais vous vous devez 
à vous-même de recevoir cette femme, vous de- ' 
vez la voir : je me charge de la conduire jusqu’à 
vous. 

— Une aventurière, une misérable ! murmura le 
comte entre les dents serrées par la rage. Est-ce 
que je connais de pareilles créatures? Allons, vi¬ 
comte, vous raillez. Qu’elle ne s’avise point de 
mettre le pied dans ce château, ou je la fais garrot¬ 
ter, elle et sa fille I II est inouï que la police soit si 
mal faite! 

— Je dois vous faire part encore, reprit le vi¬ 
comte, des dernières paroles articulées par cette 
femme lorsque j’ai quitté sa maison. Si le comte 
d’Heirneville ne me répond pas dès ce soir, il re¬ 
cevra demain une lettre plus terrible. 

— Imagination que tout cecil Comment, vous, 
mon fils, vous croyez à de pareilles folies ? La mu¬ 


lâtresse Isabeau est une fille du Cap, qui veut jouer 
à Paris le rôle du divin Cagliostro. Elle imagine 
des trappes, des apparitions, des sortilèges; c’est 
là, si vous l’ignorez, le grand amusement des né¬ 
gresses de Saint-Domingue, qui appellent un sor¬ 
cier Zombi et le tonnerre Maribarou! Si elle se ren¬ 
contre avec moi, je m’attends à la voir avec un cra¬ 
paud vert sur la poitrine et des dents de caïman 
autour du cou! 

Et le comte se prit à rire d’un rire forcé, écla¬ 
tant... Toutefois, le jeune homme put juger de son 
angoisse secrète à la contraction de ses traits et au 
tremblement nerveux qui ébranlait sa parole. Le 
comte d’Heirneville se remit bientôt; il assura son 
fils de la sincérité et de la droiture qui avaient pré¬ 
sidé aux moindres circonstances de sa vie. Ce n’était 
pas sa faute, après tout, ajouta-t-il, si Lucenay, 
dont il était l’ami plus encore que le parent, avait 
écrit ce détestable pamphlet qui entachait sa mé¬ 
moire. Héritier de ses biens, le comte d’Heirneville 
se bornait à le plaindre et à chercher d’assurer un 
avenir à son fils. 11 était plus désolé qu’irrité de le 
voir prêter créance à des intrigantes dont, vingt fois 
dans sa vie, il avait été la dupe. De l’aveu d’Ernest 
lui-même, la fille d’Isabeau ne pouvait être qu’une 
mulâtresse comme sa mère, et que dirait la noblesse 
de France, que diraient ses propres amis, en lui 
voyant résoudre une pareille mésalliance? La froide 
habileté de M. d’Heirneville, sa tendresse réelle pour 
lui ébranlaient Ernest, qui commençait à trouver 
chez son père un grand fond de raison et de géné¬ 
rosité. Prêt à remonter le soir dans sa chambre, il 
demanda à son père s’il n’allait pas répondre cepen¬ 
dant àIsabeau. 

— Et que veux-tu, bon Dieu, que je lui réponde 
à cette folle? reprit d’Heirneville avec tranquillité. 

Ernest se contenta de cette assurance, et il rega¬ 
gna la pièce où il avait l’habitude de coucher. Il 
écouta longtemps le silence du vaste château, en- 
tr’ouvrit les rideaux de sa fenêtre et regarda la nappe 
noire de l’étang où se brisaient alors quelques re¬ 
flets de la lune. Aucun bruit ne se faisait entendre 
dans l’aile opposée du château qu’habitait M. d’Hcir- 
neville. • 

— Que fait maintenant Isabelle, pensait le vicomte, 
en arrangeant les tisons de l’àtre. 

11 ajouta bientôt en s’arrachant lui-même violem¬ 
ment à ses pensées : 

— Cependant Isabeau n’a pu mentir. 

Le lendemain, en entrant dans l’appartement de 
son père, il trouva le comte l’air abattu, le front 
pâle. Il serrait convulsivement entre ses mains une 
lettre qu’un courrier venait de lui apporter. Les yeux 
de M. d’Heirneville paraissaient vitrés, ses mains 
avaient la couleur de la cire, sa nuit devait sans doute 
avoir été horrible, car une bougie brûlait encore 
sur la table à côté de lui, au milieu de plusieurs fio¬ 
les narcotiques, à la seule aide desquelles il parve¬ 
nait d’ordinaire à s’endormir. Quand son fils entra, 
il le reconnut à peine; Ernest se pencha vers lui, 
et le comte voulut alors machinalement ouvrir les 
bras pour l’embrasser; dans ce mouvement, la letlre 
glissa de son lit. 

Cédant à un mouvement irrésistible, le vicomte 
se baissa, il reconnut l’écriture. La lettre d’Isabcau 
ne contenait qu’une simple phrase. 

« Lucenay existe, il sera ce soir chez vous. » 






ISABEAU ET ISABELLE. 


45 


VI 

Le vicomte avait lu si rapidement le billet, que 
M. d’Heirneville ne pût s’en apercevoir, il gardait 
une pose allangine, stupide, et ne paraissait enten¬ 
dre aucun des mouvements qui pouvaient se faire 
autour de lui. A la fin, et voyant Ernest qui demeu¬ 
rait debout devant ses rideaux, il l’appela d’une voix, 
faible. 

— Le docteur... murmura-t-il, le docteur; il n’y a 
que vous, mon fils, qui puissiez me rendre le service 
de me l’amener. Partez! 

Et sa tête retomba sur ses oreillers comme un 
fardeau, ses lèvres continuaient à remuer, mais de 
leur mouvement machinal il ne sortait aucun son. 

Ernest d’Heirneville demeura consterné de trou¬ 
ver si peu de vie sur ce visage, si peu d’éclairs en 
ces yeux qui, la vielle encore, étincelaient de cour¬ 
roux; il fut effrayé et il enfourcha un cheval pour 
aller chercher le médecin. 

Il ne venait pas en idée au vicomte que son père 
pût l’éloigner, il se mit donc en campagne à l’ins¬ 
tant même. L’espoir de revoir Isabelle entrait bien 
un peu dans cette précipitation, chaque coup qu’il, 
donnait à sa monture semblait le rapprocher de l’ai¬ 
mable enfant, son cœur battait avec force, et dans 
sa douleur même il trouvait moyen de sourire en¬ 
core à ses rêves. 

— Oui, je la reverrai, se disait-il; j’éclaircirai cette 
trame maudite. Lucenay existe; c’ëst Isabeau qui 
l’assure. Eh bien! Lucenay reprendra ses biens, son 
héritage, tout ce que je possède enfin; mais il ne 
pourra pas me prendre cette perle devenue le seul 
trésor de mon naufrage! Protégez-moi, mon Dieu, 
et faites qu’elle m’aime encore! 

Le vicomte, en ce moment, ne ressemblait pas mal 
à Grandisson ou à Werther; mais, à vingt ans, les 
obstacles sont le meilleur engrais pour l’amour, et 
celui-là, nous l’avons dit, était son premier. 

Pendant ce temps, il se passait une toute autre 
scène au château de M. d’Heirneville. Le comte s’é¬ 
tait levé, son valet de chambre l’avait coiffé et rasé; 
il se tenait de la sorte à demi-vêtu sur son lit, et 
deux pistolets, croisés sur une table voisine, témoi¬ 
gnaient assez de l'accueil résolu qu’il voulait faire 
au revenant d’Isabeau. 

— Quelque jongleur habile que l’on va me mettre 
en avant, murmurait-il en se préparant d’avance au 
nouveau siège qu’il allait subir. J’ai, dans le temps, 
assisté, moi treizième, à un étrange souper servi par 
Caglioslro à monseigneur le duc d’Orléans: Caglios- 
tro évoquait, au gré de la compagnie, des figures 
d’aïeux, ou de morts illustres, scellés depuis long¬ 
temps dans la tombe, et l’on mangeait de son mieux 
à côté de ces fantômes. 11 me souvient même fort 
bien que le duc pâlit, ce soir-là, parce que Cagliostro 
le fit trouver vis-à-vis Ravaillac... Par la sambleu! 
ce sont de sottes imaginations, et il faut que cette 
mulâtresse soit la sœur du diable! Elle aura connu 
Lucenay, elle aura su peut-être... Mais, reprit-il, oh! ( 
non, c’est impossible, et celte femme ne sait rien. 

« Pourtant, reprenait-il, si Lucenay, comme elle 
m’écrit, n’était pas mort dans celle traversée à Saint- 
Domingue 1 S’il vivait! s’il venait ici!... Allons, je 
suis un fou de m’arrêter à cette idée... N’ai-je donc 
pas lu le rapport du capitaine. Ne sais-je pas mieux 
que personne?... » 

Le comte d’Heirneville toucha dans ce moment la 
batterie de ses pistolets. C’était deux pistolets d’ar¬ 


çon, dont les hures de sanglier, formant l’ornement 
du boi£, avaient des yeux d’améthiste; ils avaient 
appartenu jadis au comte de Lucenay, qui les avait 
donnés à son parent et témoin après son duel. -— 
Serait-ce un duel? se demanda-t-il de nouveau. Lu¬ 
cenay viendrait-il à moi avec des paroles de défi ? 
S’il en était ainsi, arrière ces armes, reprit-il en les 
repoussant; ce sont elles qui ont tué Brisacier, le 
mousquetaire; elles étaient alors dans les mains de 
Lucenay... et je ne sais pourquoi aujourd’hui elles 
m’épouvantent ! 

« Mais, continua-t-il bientôt, trêve à de folles vi¬ 
sions : Lucenay est bien mort, je suis le comte 
d’Heirneville! j'ai ici des valets, des gens prêts, sur 
un geste, à me défendre; vienne donc l’ennemi avec 
tout l’arsenal de ses mensonges, de ses ruses, j’ai 
de quoi le recevoir! » 

Le comte rapprocha les armes de son chevet, puis 
ses idées, prenant peu à peu un autre cours, il se 
mit à considérer un portrait en pied dans lequel lui- 
même était peint en intendant de la généralité de la 
ville du Cap français. 

— C’est bien moi, c’est moi ; j’avais alors le même 
âge que Lucenay! Lucenay jeune et beau, Lucenay 
qui a passé souvent avec moi de longues heures ! 
Heures fatales et terribles !... Je me vois encore pré¬ 
senté sous cet habit à la famille Saint-Croix, dont 
tout le Cap français parlait alors... Cruel souvenir 
auquel je ne puis échapper J Mademoiselle de Saint- 
Croix était belle, mademoiselle de Saint-Croix est 
devenue l’épouse de Lucenay 1 C’est ici, devant ce 
portrait, que je sens bouillonner mon sang et se ré¬ 
veiller ma vengeance I Oui, que Lucenay se présente, 
qu’il vienne me disputer ici son propre héritage; 
moi, je lui reprocherai mon malheur; il a épousé la 
femme que j’aimais, il a... Mais quel bruit? Des pas 
ont, ce me semble, retenti dans ce corridor; à moi, 
Germain, à moi, faisons bonne défense! 

— Ce n’est rien, poursuivit le comte, dont la peur 
marbrait alors le visage, ce n’est rien... rien que le 
bruissement des feuilles qui tournaient sur l’eau... 
Lucenay est mort, bien mort! Et d’ailleurs s’il exis¬ 
tait, j’ai lu que don Juan mit sa main dans celle du 
destin, j’ai lu que son flambeau éclaira le pâle visage 
de la statue! Comte d’Heirneville, courage! comte 
d’Heirneville, appelle à toi les forces endormies de 
ton cœur! mais le voilà... c’est lui... non, je ne me 
trompe pas, cette fois ! 

Et le comte, éperdu, hors d’haleine, prêta l’o¬ 
reille... le bruit d’un carrosse venant de se faire en¬ 
tendre sous la voûte, des torches de résine couraient 
le perron; d’Heirneville regarda, mais cette rumeur 
se perdit bientôt sous les pilliers sombres. 

— En vérité, repritf le comte, il y a des jours où 
je doute de moi-même... Je me suis battu cinq fois 
dans ma vie, et la dernière fois je me battais contre 
un Hongrois dont la force était reconnue ; cependant 
je n’ai pas tremblé! Aujourd’hui, mon sang se glace, 
mon haleine est froide, ma poitrine n’a plus de sang... 
je ne suis plus moi-même; mais en vérité que suis- 
je donc! J’ai dû éloigner mon fils de ce spectacle 
dont j’ignore même les acteurs; mais, quels qu’ils 
pussent être, je les ferai repentir de leur impru¬ 
dence ! 

Le comte d’Heirneville venait de se renfermer dans 
le plus sceptique des courages; il avait ranimé la 
lampe placée auprès de son lit, et armé scs pistolets, 
quand un frôlement de robe parut retentir à sa porte... 

[ Le comte était sur son séant, sa chambre était 




46 


ISABEAU ET ISABELLE. 


plongée dans une sorte d'obscurité mystérieuse; il 
se leva et alluma les deux candélabres de la che¬ 
minée... 

— Il faut voir les démons, pensa-t-il, il faut les 
confondre, il faut... 

La porte de la pièce où il était couché glissa sur 
ses gonds comme par miracle, et en même temps 
deux ombres se trouvèrent au pied du lit du comte 
d’Heirneville... 

VII 

— Que veut dire ceci? murmura-t-il pendant 
qu’une sueur glacée mouillait ses tempes. 

— Ceci veut dire, comte, que vous avez devant 
vous deux spectres implacables, deux fantômes atta¬ 
chés désormais à la moindre de vos démarches, l’un 
est Isabeau, la mulâtresse du Cap, l’autre est Luce- 
nay, voyez! 

En même temps la mulâtresse avait enlevé le ca¬ 
puchon qui voilait encore les traits d’Isabelle... 

Jamais, il faut le dire, une plus pareille conformité 
de ressemblance n’avait existé, jamais le comte de 
Lucenay n’avait revécu plus noble et plus fier que 
dans cette enfant ingénue. Surpris, absorbé, le comte 
balbutia quelques paroles, puis il se prit à considérer 
les traits d’Isabelle. 

La jeune fille portait une robe entièrement noire 
qui doublait alors la pâleur admirable de* son visage; 
son œil était vif, hardi, bien quo voilé, de temps à 
autre, par un nuage de tristesse. Ses cheveux sՎ 
chappaient en boucles folles de son capuchon qui 
ressemblait à celui d’un moine. Le comte d’Heirne¬ 
ville crut voir Lucenay, Lucenay le beau gentil¬ 
homme, Lucenay plein de force, d’espérance et d’a¬ 
venir; Lucenay à seize ans, Lucenay le fixant d’un 
air sévère et calme. Cet aspect le foudroya; il eût 
voulu crier, mais sa langue se colla à son palais. I 
essuya son front livide avec un mouchoir; il lui sem¬ 
blait alors que son ht s'affaissait sur ses épaules. 
Isabeau le vit, et véritablement la mulâtresse en eut 
pitié. 

— Eh bien! comte d’Heirneville, vous ai-je trompé; 
suis-je encore une aventurière qui joue aux évoca¬ 
tions de l’autre monde? Est-ce un visage de cire que 
celui-ci? Est-ce un éclair factice que celui de ce re¬ 
gard? Je vous ai promis d’amener le comte de Luce¬ 
nay à votre couche, le voici ! 

— Oui, c’est Lucenay, Lucenay!... murmura le 
comte en détournant le front à l’aspect d’Isabelle. 

Pour elle, elle se contentait de redresser la tête 
avec un mouvement indicible de noblesse et de 
bonté. Isabelle venait d’être instruite de tout; Isa¬ 
belle savait de quel sang et de quel homme elle sor¬ 
tait. Cet-instinct de sa valeur native l’avait pour¬ 
suivie déjà tant de fois, qu’elle avait ressaisi sa place 
avec une étonnante lucidité, sa vie lui apparaissait 
sous un aspect tout nouveau. Ce n’était plus la mu¬ 
lâtresse de Saint-Domingue, irrévocablement ployée 
sous le poids d’une tache originelle, c’était la fille 
du comte de Lucenay, belle d’une beauté révélatrice, 
traduisant sa volonté et son empire par une fierté 
souveraine. Encore une fois, M. d’Heirneville crut 
voir Lucenay. 

Le malheureux secoua cependant les ténèbres de 
la vision; il se raffermit sur son séant et il parla. 

— Isabeau, reprit-il encore en examinant la mul⬠
tresse, comme il eût fait du tranchant d’un glaive 
acéré, que vous ai-je fait pour me jouer cette co¬ 
médie ? 


— Ce que vous m’avez fait? comte d’Heirncville, 
ce que vous m’avez fait, vous osez le demander ? 

— Isabeau, c’est la première fois que je vous vois, 
et voire aspect me donne à la fois le frisson et la 
pâleur. Encore un coup, parlez, vous me croyez 
dupe d’une illusion, mais si Lucenay était véritable¬ 
ment ici... devant moi... croyez-vous qu’il ne m’eût 
pas déjà interrogé? 

. — Ce soin me regarde, reprit Isabeau, c’est à moi 
seule que vous devez répondre, comte d’Heirneville 1 
Vous paraissez douter de la vérité ; il vous faut donc, 
comte, des coups de tonnerre? Eh bien! touchez 
vous-même la main de Lucenay, et vous pourrez 
voir si c’est une ombre, un fantôme 1 Mais aupara¬ 
vant, comte, effacez le sang qui tache encore votre 
main, effacez-le, autrement la main de M. de Luce¬ 
nay, mon maître, broierait la vôtre. 

Par un mouvement machinal, un instinct de crainte, 
dont M. d’Heirneville ne fut point maître, il passa sa. 
main glacée sous les draps du lit, puis il la présenta 
à Isabelle... Le contact de cette peau suave et fine 
le fit reculer, son sang battit avec violence dans ses 
artères; il dégagea sa main de celle de la jeune fille 
avec effroi, en s’écriant: 

— Mon Dieu 1 mais c’est une femme 1 

El il se prit à considérer Isabelle avec un senti¬ 
ment inexplicable à lui-même... Il trouva d’abord 
que cette main restait brûlante dans la sienne comme 
un fer rougi au feu, puis il essaya de se persuader 
que la ressemblance pouvait exister, et alors il flaira 
Isabelle du regard comme un tigre flaire sa proie... 
Mais elle ne baissa pas les yeux devant cet étrange 
fascinateur, elle le terrifia de toute la puissance de 
la vérité. 

— C’est la fille de Lucenay, s’écria-t-il. 

— Oui, sa fille, sa fille, répondit la mulâtresse. 
Comte d’Heirneville, je t’avais écrit que dans cet 
incendie du Cap tous ceux que tu croyais morts ne 
fêlaient pas. Voici Marie de Lucency, baisse le front 
devant elle! 

Le front du comte était inondé d’une sueur horri¬ 
ble, il se courba. 

— Comte d’Heirneville, continua lentement Isa^ 
beau, en donnant à sa voix la sonorité d’un glas fu¬ 
nèbre, tu dois te souvenir de la comtesse de Luce¬ 
nay ? 

— Oui, je m’en souviens, dit le comte, ébloui, 
terrassé à la vue de cet enfant qui le regardait avec 
câline. 

— Tu aimais la comtesse de Lucenay, et tu vins 
dans l’île, il y a seize ans, pour l’épouser; est-ce 
vrai ? 

— C’est vrai. 

— Oui, mais tu rencontras un gentilhomme plus 
beau que toi, plus noble que toi, comte d’Heirneville. 

Le comte fit un mouvement. 

— Laisse-moi t’arracher une confession que tu de¬ 
vrais m’avoir déjà faite, continua Isabeau avec dé¬ 
dain ; laisse-moi te rappeler des circonstances que 
tu ne peux avoir oubliées, car le remords n’oublie 
pas... comte d’Heirneville! 

— Où veux-tu en venir? 

— A te rappeler que tu fus reçu, fêté même par la 
famille du marquis de Saint-Croix, le père de ma¬ 
dame de Lucenay. Un parti plus beau, plus considé¬ 
rable ne pouvait exister au Cap; lu le savais et tu 
vins. Ta fortune était perdue, dilapidée par l’usure 
qui t’arrachait alors journellement tes dernières res¬ 
sources. Tu vins et lu plus d’abord à la fille du mar- 








ISABEAU ET ISABELLE.' 


47 


quis de Saint-Croix; mais, dès que Lucenay parut, 
il n’eut pas de peine à l’emporter. Le marquis de 
Saint-Croix t’avait donné sa parole; il la retira, 
ne voulant pas compromettre à tout jamais l’exis¬ 
tence et l’avenir de Mathilde, sa fille. Ton rival pré¬ 
féré, ce fut Lucenay, et tu juras dès-lors de te ven¬ 
ger de ce rival. Tu le ménageais en apparence, et tu 
n’osais l’outrager, car Lucenay eût lavé dans ton 
sang une telle insulte : il venait de s’unir à la fille 
du marquis, et lu voulus, toi, le punir de son bon¬ 
heur. Saint-Domingue était alors travaillé par un 
fléau plus horrible mille fois que la fièvre jaune, 
par l’Angleterre!.., Tu te fis l’agent, que dis-je, 
l’espion de ces intérêts, et, de concert avec quelques 
blancs du Cap, envieux de la prospérité de Lucenay, 
tu armas contre ses possessions de l’île les nègres 
marrons. Il te souvient, du reste... Tu ne peux avoir, 
comte, oublié cet incendie dont tu attisas le premier 
la flamme; au milieu de cet incendie qui ruinait le 
comte de Lucenay, mon maître, tu espérais enlever 
la comtesse... Mais la comtesse était mère.... 

— Assez! Isabeau! assez 1 

— La comtesse était mère, et son enfant n’avait 
alors que six mois. Profitant du départ précipité de 
Lucenay, qu’un ordre de Sa Majesté rappelait en 
France pour rendre compte des menées anglaises 
aux colonies, tu ne craignais pas, toi, le protecteur 
né de tout ce qui était français, toi le représentant 
du roi aux colonies, d’ameuter des misérables à qui 
l’appât menteur de la liberté souffla toujours l’idée 
du vol et du crime. 

« Tu voulais devenir le ravisseur de ma maîtresse 
ou l’ensevelir sous les ruines de cette habitation où 
le marquis de Saint-Croix, en mourant, avait exigé 
que lu ne reparusses jamais. L’incendie eut lieu par 
tes ordres, par ta vengeance. Tu le protégeais de 
ton silence, tu le couvris de ton hypocrite pitié. Mal¬ 
heureusement pour toi, tu n’avais pas tout prévu. 
Un homme qui alors t’élait dévoué, un homme à ta 
solde, avait reculé devant une pareille violation de 
toutes les lois divines et humaines. Cet homme 
existe, et je n’ai qu’un geste à faire pour qu’il t’ap¬ 
paraisse, d’Heirneville, avec des preuves irrécusa¬ 
bles et foudroyantes. Il te vit, pendant cette nuit 
fatale, courir toi-même à l’appartement de la comtesse, 
il l'aida à placer l’échelle qui devait te guider à la 
partie de la case qu’elle habitait. Mais tu avais reçu 
trop tard un avis de lui, comte d’Heirneville, la peur, 
ou plutôt le remords, avait glacé le sang de cet 
homme. 

« A peine la comtesse eut-elle vu les flammes ga¬ 
gner son habitation, que, guidée par cet instinct cou¬ 
rageux qui n’abandonnera jamais les mères, elle 
trouva moyen de s’enfuir pieds nus, emportant sa 
fille entre ses bras. Le sol où la malheureuse femme 
marchait était déjà semé de débris fumants et noircis; 
à chaque instant son pied délicat se heurtait contre 
un obstacle de mort. La courageuse mère n’en tint 
compte; fuyant à travers la fumée de l’incendie, 
puisée, haletante, elle arriva jusqu’à mon ajoupa (I ), 
distante d’une lieue au moins. Les craquements de 
a vaste case, la lueur du feu, le tumulte me retenaient 
alors éveillée, je m’étais jetée à genoux, demandant 
au ciel que cet incendie n’atteignit pas l’habitation 
de ma bienfaitrice, car la comtesse de Lucenay était 
la mienne... Toutes deux, nous avions souvent passé 
de longues heures devant un pauvre feu de cardas¬ 
ses, à bercer sa pauvre enfant, sur laquelle sa mère 
fl) Cabane. 


laissait alors retomber son œil plein d’amour, toutes 
deux, nous avions bien des fois demandé à Dieu 
qu’il veillât sur sa chère Marie! La comtesse de Lu¬ 
cenay semblait créée pour racheter aux colonies les 
fautes de ces créoles dédaigneuses, dont la parole 
est un ordre et quelquefois aussi une condamnation 
irrévocable. Elle était bonne, généreuse; souvent 
elle détournait de moi le châtiment, la menace. 

« Toutes deux nous avions grandi au milieu d« 
ce jardin aimé du ciel, mais que les hommes seuls 
ont pu changer en enfer, toutes deux nous avions la 
mémoire des jeunes années.—Isabeau, me disail-t-He 
quelquefois, si je dois mourir avant que tu ne meu¬ 
res, Isabeau, je te confierai Marie. Ainsi parlait-nvlq* 
la pauvre et touchante femme, ainsi m’accoutuma-t- 
elle, dès le jour de sa naissance, à dire à Marie : Ma 
fille ! Je ne pouvais croire seulement que les impéné¬ 
trables desseins de la Providence dussent me charger 
si tôt d’une aussi douloureuse tutelle. Tout d’un 
coup, je la vois arriver, pâle et tremblante, elle avait 
couru comme une biche que traquerait le chasseur, 
elle tenait Marié enveloppée de ses langes entre les 
bras : 

«—Isabeau, me dit-eiie, d’une voix entrecoupée et 
en tournant vers moi un regard plein d’angoisse, 
Isabeau reçois ma fille!... Elle n’en put dire davan¬ 
tage, le voile de la mort couvrait déjà son regard; 
elle tomba. Lorsqu’elle tomba ainsi, je m’aperçus 
seulement alors que les pieds de la comtesse avaient 
été brûlés par le feu, la robe de l’enfant était elle- 
même nuire de fümée. Soudain je me penchai vers 
ma maîtresse, et je lui jetai l’eau de ma gourde sur 
le visage... elle rouvrit ses yeux où se mirait la 
veille encore l’azur du ciel, puis elle me dit : 

« — U’est un misérable, je n’en puis douter, qui a 
fait le coup, un homme dont tu devras te detier à 
tout jamais, pour Marie, c’est... 

« Avide de l’entendre, je me penchai; la mort avait 
clôt ses lèvres; je restai muette-, desespérée, immo¬ 
bile. Je ne fus tirée de ma stupeur que par des cris 
de Tentant qui semblait demander sa mère. En 
voyant un autre visage que celui de sa mère, il pleura, 
et moi je me mis à pleurer aussi devant une image 
de la vierge. Je présentai mon sein à la pauvre pe¬ 
tite, puis, quand je la vis dormir sur ma natte, je 
m’occupai alors d’ensevelir de mes mains sa mal¬ 
heureuse mère... Mon amie, ma meilleure amie 
monta au séjour des anges, et moi, je restai sur 
terre. Le tambour battait, la case des lslets, appar¬ 
tenant à la comtesse, n’offrait qu’un monceau de 
ruinesf dont les étincelles volaient par l’air; je fer¬ 
mai mon ajoupa, ma cabane de feuilles que j’aimais 
tant? __je baisai la terre Où dormait ma bienfaitrice, 
puis, berçant la petite avec le chant créole qu’elle 
aimaitet que cette fois j’interrompais avec des pleurs, 
je m’enfuis, comme si moi-même j’eusse été coupa¬ 
ble, je descendis en toute hâte vers le port et je pris 
passage sur un navire qui faisait voile pour la Gua¬ 
deloupe. 

«L’idée ne m’était pas venue d’aller déclarer moi- 
même aux magistrats de l’île l’épouvantable fin de 
la comtesse do Lucenay, je la savais victime d’une 
lâche vengeance, et je craignais que ses auteurs ne 
réservassent à l’enfant le même sort qu’à la mère. 
La petite Marie était un trésor que je devais cacher 
à tous les yeux ; j’étais pauvre, mais j’avais du cœur, 
je me mis d’abord à travailler dans une cotonnerie 
pour la nourrir. Il m’arrivait souvent de la regarder 
et de la comparer au portrait que m’avait laissé sa 








48 


ISABEÂÜ Et ISABELLE. 



mère, et je versais alors des larmes amères. M. de 
Lucenay, auquel j’avais écrit, avait-il reçu seule¬ 
ment mes lettres, savait-il que la pauvre enfant exis¬ 
tait? Un journal du Cap avait raconté les détails de 
la catastrophe, M. de Lucenay l’avait lu sans doute, 
et il avait dû voir que sa femme et sa fille avaient 
péri dans l’incendie des Islets. Une mulâtresse 
comme moi a peu de ressources; je savais à peine 
lire et compter, je gardai la petite à qui je donnai le 
nom d’Isabelle. 

« La modicité de mes ressources ne me permit pas 
de l’élever autrement que comme ma fille, elle se 
crut mulâtresse. Cependant elle grandissait, et avec 
elle mon ambition et ma crainte. J'aurais voulu me 
voir privée de case pour toute ma vie, et la voir ha¬ 
billée comme une princesse; le ciel en avait décidé 
autrement: c’était à grand’peine que je pouvais la 
nourrir. 11 me vint en pensée de retourner au Cap ; 
là, peut-être, je trouverais le comte de Lucenay, là, 
peut-être, je pourrais rendre ce précieux enfant à 
son pèrel Je travaillai si ardemment que je parvins 
à payer mon passage sur un brick anglais qui devait 
toucher au Cap. Marie, ou plutôt Isabelle, n’était 
plus alors une petite fille, elle avait treize ans révo¬ 
lus. Le silence obstiné de M. de Lucenay m’avait 
accablée ; en arrivant au Cap, je demandai à tout le 
monde de ses nouvelles : il voyage, me répondit-on, 
nous n’en avons reçu aucune nouvelle ; mais qu’elle 
est donc la jolie enfant qui vous accompagne ? Hélas! 
je me vis forcée de me taire, aucun papier ne con¬ 
statait la naissance de Marie; je me bornai à répon¬ 


dre, comme on me pressait de questions, que c’était 
ma fille. 

« Quel spectacle m’offrit mon retour au Cap, 6 
mon Dieu 1 l’habitation des Islets, l’une des plus ma¬ 
gnifiques de l’île, n'était plus alors qu’un champ 
désert, où le serpent se glissait vers le tronc de 
quelque mapou noirci; la forêt de bambous et de 
palmiers avait disparu; les décombres avaient été 
enlevées, et j’eus peine d’abord à reconnaître la 
place où s’élevait jadis le domaine de la comtesse. 
Pendant que je pleurais sur tant de malheurs et de 
revers, Marie jouait, insouciante, à côté de moi; 
elle jouait à deux pas de la fosse de ma bienfaitrice 1 
Mon ajoupa lui-même avait disparu, et je cherchais 
vainement quel chemin avait dû prendre la com¬ 
tesse de Lucenay pour y parvenir. Le souffle de 
Dieu semblait avoir lui-même recouvert les sentiers 
d’une poussière maudite, et les noirs auxquels je 
m’adressais me répondaient en chantant. Ainsi doit 
s’effacer la trace même des bienfaits, ainsi périssent 
les mémoires aimées, me disais-je. En parlant ainsi, 
je m’arrêtai haletante de soif et de fatigue. Aucun 
arbre, aucune case ne répandait sur moi une ombre 
salutaire; la nuit vint. 

«Il me sembla alors entendre les pas d’un homme. 
Ces pas nocturnes me glacèrent d’abord d’effroi ; j’é¬ 
tais seule, sans asile; était-ce donc un nouveau 
malheur que me réservait le ciel, allait-on me voler 
Marie? Je fis taire de mon mieux les cris de ma 
chère fille, qui commençait à vouloir appeler du se¬ 
cours. C’est peut-être un nègre marron, me disais- 


































































































































ÎSABEÀU ET ISABELLE. 


.43 



Elle trouva moyen de s’enfuir pieds nus, emportant sa fille entre ses bras, (page 47, die col.) 


je. Le pauvre homme, il fuit pour aller,conquérir sa 
part de soleil et de liberté ; cachons-nous 1 Moi 
aussi, j’ai couru bien jeune par les mornes désolés; 
moi aussi, j’ai couché entre les roseaux des fleu¬ 
ves. Mais c’est peut-être aussi un misérable comme 
celui qui a incendié la case de maîtresse. Donnez- 
moi, grand Dieul la force de la louve qui défendrait 
ses petits; sauvez, sauvez Isabelle 1 

« Isabelle et Marie, c’étaient deux noms que je 
confondais dans ma pensée, mais jamais je ne m’é¬ 
tais trahie, donnant l’un pour l’autre 'a la fille de la 
comtesse. Ne valait-il pas mieux qu’elle ignorât le 
pas'é, puisque nous restions toutes deux incertaines 
de l'avenir? 

« L’homme approchait cependant; c’était un noir, 
un noir marchant sans flambeaux. Il passa à côté de 
nous et ne nous vit pas ; mais moi, je l’envisageai 
à la clarté de la lune ; j’aperçus qu’il était aveu¬ 
gle. 

« Il avait appartenu autrefois à l’habitation de ma¬ 
dame de Lucenay; il avait été témoin de l’incendie 
et du désastre. A dater de cette époque fatale, une 
seule idée semblait le poursuivre, celle de retrouver 
une cassette que la comtesse avait perdue en s’en¬ 
fuyant de la case avec Marie. Au moment où le noir, 
qui n’était pas alors privé de l'usage de la vue, avait 
vu tomber cette cassette dans la galerie embrasée 
qui faisait suite à l’appartement de madame de Lu¬ 
cenay, il s'était précipité courageusement au sein 
des flammes; mais, hélas! elles l’enveloppèrent, 
elles le rendirent aveugle. Cet homme, c’était le nè- 
Montmartre. — lmp. Pilloy. 


gre Socrate, et vous le connaissez, comte d’Heit- 
neville !... C’était lui qui devait vous aider à péné¬ 
trer jusqu’à la chambre de la comtesse; ce fut lui 
qui recula devant un incendie et un rapt; c’est lui 
que vous pouvez interroger maintenant, si bon vous 
semble, car il est à mon service. » 

— Socrate!... Socrate 1... 

—- Oui, Socrate 1 que je n’eus pas de peine à ren¬ 
dre bientôt, à mon tour, l’esclave de ma volonté. 11 
m’avait parlé de cette cassette; elle pouvait conte¬ 
nir des renseignements précieux sur le sort de Ma¬ 
rie. Nous cherchâmes longtemps; nous nous déses¬ 
périons souvent, nous recommencions toujours. La 
jeune fille ne pouvait rien comprendre à notre ar¬ 
deur d’investigation, à nos courses, à nos fatigues, 
mais l’aveugle me comprenait, luil Un soir, enfin, 
je m'étais jetée à genoux et me livrais à mon déses¬ 
poir sur la place même où s’élevait jadis la case de 
ma protectrice, j’accusais le ciel, j’accusais le père 
de Marie, et, cédant à ma douleur, je me laissai 
rouler jusqu’à terre, lorsque, sur le sol, une éléva¬ 
tion presque impercepiible frappa ma vue. J’appelle 
Socrate, il accourt, et nous voici tous les deux à 
gratter alors le terrain, comme s’il se fût agi pour 
nous de déterrer une fortune. C’en était une en ef¬ 
fet... les rayons de la lune me firent bientôt recon¬ 
naître une cassette assez lourde, enfouie à peine 
dans le sol : c’était la cassette dont Socrate m’avait 
parlé! Nousl’ouviîmes, et j’y trouvai bientôt l’écrin 
de mariage de la comtesse, et, entre plusieurs pa¬ 
piers de famille, l’acte de naissance de mademoiselle 

4 









































































































































































50 


ISABEAU ET ISABELLE. 


Marie de Lucenay. Let acte, je le possède ; dès de¬ 
main, je puis vous le faire voir, monsieur .le comte ; 
il est signé de votre propre nom, comme témoin. 

« Cette seconde decouverte, qui assurait enfin un 
avenir à celle que, jusque-l'a, j’appelais du nom d’I¬ 
sabelle, ranima l’espoir éteint déjà dans mon cœur; 
je partis sur-le-champ pour la France avec Socrate 
et Marie. J’étais riche, ou plutôt Marie l’était deve¬ 
nue; je cherchai partout M. de Lucenay dès que je 
fus arrivée. Mais, hélas! pendant que j’arrivais ainsi 
le cœur dilaté par la joie et le triomphe, le comte 
de Lucenay, flétri dans l'opinion publique après un 
duel dont la victime l’avait accusé, s’était vu contraint 
de se cacher et de fuir; blessé dans ce duel, il al¬ 
lait, d après l’ordre des médecins, respirer un air 
plus pur, et se dirigeait vers son ancienne patrie de 
prédilection , Saint-Domingue, quand la nouvelle 
parvint à Paris qu’il était mort dans la traversée... 
Ma douleur fut mortelle, car le ciel lui-même sem¬ 
blait se faire un jeu de mes espérances... Socrate ne 
m avait-il pas révélé la part que vous aviez prise à 
tous les malheurs de cette famille? M’adresser à 
vous eûi été perdre Marie; la déclarer tille de Lu- 
eeuay, c’eût été, monsieur, c’est encore lui faire 
échanger son nom d lsabelle contre un nom désho¬ 
nore? Mais enfin le ciel prit pitié de moi, le ciel 
amena votre propre tils en ma maison, le ciel lui in¬ 
spira pour Marie cet amour que vous avez ressenti, ; 
vous, pour sa mèrel L’est à vous, monsieur, de les 
unir; c’est à vous de faire vous-même à votre lils ! 
une confession qui 11 e serait jamais sortie de 111 a j 
bouche sans le désir que j’ai de voir Marie à jamais | 
heureuse ! Lomte d’Heirneville, songez-y! avant d’ac¬ 
complir celte alliance, vous devez faire tout au monde j 
pour réhabiliter, aux yeux de sa fille, un père que j 
l’opinion poursuit encore; comte dlieirneville, vous 
fûtes son ami aux yeux du monde, mais descendez 
en vous-même et dites si jamais le comte de Luce¬ 
nay eut un plus mortel ennemi. Vous êtes l’héritier 
de sa fortune ; mais comment l’avez vous acquise? 
Comte d’Heirueville, nous sommes seuls ici tous 
trois; mais, entre nous trois, il y a une ombre qui 
vous écoute et vous voit! cette ombre est celle de j 
Lucenay qui attend I » 

La mulâtresse s’arrêta; ses deux yeux, d’un blanc 
mat, au milieu desquels semblait ressortir un char¬ 
bon ardent, fixaient 1 e comte atterré. Le silence de 
cette chambre était affreux; l’obscurité l'avait en¬ 
vahie peu à peu ; la lampe de la console se mou¬ 
rait; les rideaux du lit avaient l’air d’avoir revêtu 
une teinte de sang... Le comte 11 e répondit pas; 
seulement, d'un geste rapide, il indiqua qu’il vou¬ 
lait demeurer seul. Isabelle avait gardé le silence 1 
pendant le récit de la mulâtresse ; quand Isabeau j 
eut cessé de parler, elle se jeta à sou cou : 

— Ma mèrel... Oh 1 c’est toi qui seras toujours | 
ma mère ! 

Le comte avait sonné ; un de ses domestiques pa¬ 
rut. Par ses ordres, il reconduisit Isabeau jusqu’à j 
l’un des appartements du château, qu’il indiqua a la 
mulâtresse. Les pas do deux chevaux se faisaient | 
presque en même temps entendre dans la cour; c’e- 
tait Ernest qui rentrait avec le docteur, lis trouvè¬ 
rent M. d’Heirneville dans un état d’agitation diiti- j 
cile à rendre; il priait le docteur de 1 accompagner à 
Paiis, ou il voulait être ramené. 

— J’ai à parler à quelqu’un... disait-il au milieu 
de sa fièvre et de sou délire. 

Le docteur engagea vivement son malade au re- I 


pos; il demanda un exprès, s’enferma seul une 
demi-heure pour écrire, et le courrier repartit 
bientôt, chargé d’une lettre pui semblait avoir rendu 
le calme à M. d’Heirneville. 

— Maintenant, reprit-il en serrant la main du 
docteur, qu’on me laisse, je puis dormir ! 

Le vicomte et le docteur se retirèrent. L’étonne- 
mept du jeune homme égala celui du médecin en 
apprenant qu’Isabelle et sa mère étaient au château. 
Ernest demeura sur pied avec le docteur toute la 
nuit; il ne lui parla que d’Isabelle. 

— Fi 1 monsieur le vicomte, s’écria celui-ci, épou¬ 
ser une mulâtresse 1 

Le médecin achevait à peine sa phrase, quand le 
bruit d’un carrosse qui tournait sous le vestibule 
frappa son oreille, il descendit bientôt; quand il 
remonta, il était pale. Il raconta à Ernest que ce 
carrosse amenait la personne à qui le comte d’Hèir- 
neville avaE écrit ; l’exprès du comte précédait en 
ellêt la voiture. Le personnage qu’elle renfermaitfut 
iutroduit près du comte avec une foule de précau¬ 
tions mystérieuses, et le docteur supplia Ernest de 
ne pas songer une seule minute à l’entrevoir. Err 
nest le lui promit, et, une heure après, il put enten¬ 
dre de nouveau le bruit du carrosse. 

Le lendemain, vers minuit, lecbàieau de M. d’Heir¬ 
neville voyait deux jeunes tètes se courber avec un 
pieux recueillement devant son tabernacle. Les deux 
jeunes gens, qui tenaient leurs mains unies en si¬ 
gne d’alliance, en attendant la bénédiction du prê¬ 
tre, c’étaient Ernest et Isabelle. Ernest, qui savait 
tout, avait supplié Marie de conserver à jamais ce 
dernier nom. Derrière eux se tenait Isabeau, qui li¬ 
sait pieusement dans un livre d Heures, pendant que 
Socrate baisait avec ferveur le pavé de la chapelle. 
M. d’Heirneville, soutenu par le docteur, assistait à 
cette cérémonie, le regard éteint et les lèvres décolo¬ 
rées. L’office achevé, le seul témoin de ce mariage 
s'approcha de la jeune fille et déposa sur son front 
un baiser qui retentit dans son cœur. Isabeau l’a¬ 
vait à peine entrevujusque-ïà dans l’obscurité de la 
chapelle; lorsqu’il sortit, elle jeta un cri de sur¬ 
prise : 

— C’est lui !.., dit-elle au jeune vicomle. 

— Oui, lui, lui, le prince, lui qui a entendu la 
confession du... lui qui a eu puur M. d’Heirneville 
l’indulgence d’un prêtre, quand il eût pu déployer la 
sévérité du juge. 11 m’a tout dit, Isabeau ; ton cœur 
avait deviné l’innocence de Lucenay. Un autre seul 
fut coupable; cet autre existe, lu le vois ici; il est 
assez puni par ses remords I Le fut, hélas! à sa 
coupable instigation que brisacier écrivit ce pam- 
phl.t; ce fut encore d’après ses conseils perfides 
que cet hommine, en mourant par la main de Luce¬ 
nay, de Lucenay assez généreux pour le provoquer 
et venger son prince, osa le charger en mourant de 
son propre crime... Tu sais le reste maintenant. L in¬ 
térêt seul a été la cause d’un double crime; Isabelle 
avait donc une double raison d refuser 111 a main et 
de repousser mon amour. La première condition que 
j’ai dû mettre au pardon d.s fautes dont j’héritais, 
c’est qu’elle reprendrait sa fortune et que je ne 
pourrais en jouir; Isabelle a îeLisé. 1 oui quil ne 
soit pas dit que les biens de mademoiselle de Luce¬ 
nay m’ont poussé a cet hymen, pour qu 011 ne m ac¬ 
cuse pas a mou tour, moi qui sais quelles larmes et 
quels malheurs entraîne une accusation, Isabeau, 
voici un acte qui t’assure le partage de cette for- 





ISABEAU ET ISABELLE. 


51 


tune. Trop heureux de payer ainsi une dette que la 
comtesse de Lucenay eût acquittée. 

Nous ajouterons peu de mois à ce récit. Isabeau, 
désormais attachée à la personne de madame d’H; ir- 
neville, se vit bientôt soumise à la plus cruelle des 
épreuves. Les mauvais jours de la France arrivés, 
elle vit décréter d’accusation sa noble maîtresse et 
son mari. Le comte d’Heirneville était mort avant 


93; la comtesse, pour éviter la tourmente révolu¬ 
tionnaire, crut devoir passer a*vec le comte en Ita¬ 
lie. E'ie partit; mais Isabeau, retenue par ses infir¬ 
mités, ne put la suivre. Elle s’éteignit à Paris même 
pendant l’émigration des princes, mais emportant 
dans la tombe le souvenir du seul bienfait qui l’eut 
accueillie et relevée dans sa misère; elle mourut en 
demandant au ciel de bénir le comte d’Artois ! 


FIN DE ISABEAU ET ISABELLE. 


\ 



PAR MACKENSIE. 


Quand nous examinons avec impartialité les cho- j 
ses auxquelles les principales classes de la société | 
donnent le nom de plaisirs, nous sommes surpris de 
voir combien il y entre peu de sentiment naturel et 
de véritable satisfaction. L’homme du monde, dont 
le goût et le jugement ne sont pas en ièrement g⬠
tés, avouera, dans ses moments de réflexion, que 
souvent l’insipidité ou la fatigue de ses jouissances 
lui ont été à charge, et que, dans l’intérêt môme de 
son plaisir, si ce n’était la crainte d’être raillé, on 
devrait bien parfois moins s’éloigner du chemin de 
la vertu. 

Sir Edouard, c’ ez qui, à Florence, on me fit l’hon¬ 
neur de me présenter, était, par sa nature, supérieur 
à la plupart des jeunes voyageurs anglais. Son his¬ 
toire me fut racontée par un de ses compatriotes qui 
savait parfois s'entretenir d’autre chose que de ta¬ 
bleaux et d’opéras. 

Souvent fastueux et quelquefois prodigue, on ne 
pouvait pourtant pas le taxer d’extravagance, et 
quoiqu’on l'ait signalé comme un homme dissipé et 
aimant le plaisir, il donna plus de preuves de bien¬ 
faisance que d’inconduite. La considération et l’es¬ 
time générales lui étaient acquises, et l’on croyait 
qu’il les devait en partie à la société de celui qui avait 
dirigé ses études à l’Université et qui le traitait plu¬ 
tôt en ami qu’en tuteur. Cet ami lui fut enlevé à 
Marseille par une maladie de langueur, laissant notre 
héros pouisuivre seul son tour d’Europe. 

Comme il descendait dans une des vallées du Pié¬ 
mont, son cheval fit malheureusement un faux pas 
et tomba en entraînant avec lui son cavalier. Lors¬ 


qu’il fut relevé par ses domestiques, c’est à peine 
s’il donnait signe de vie. La maison la plus voisine 
était celle d’un paysan devant la porte duquel plu¬ 
sieurs voisins se livraient à des amusements cham¬ 
pêtres, quand on amena sir Edouard dans l’état 
pitoyable que vous connaissez. Il excita la compas¬ 
sion de tous, mais le maître de l’habitation, nommé 
Venoni, pn fut particulièrement touché. 11 lui pro¬ 
digua sur-le-champ les soins que réclamait son état. 
Aidé de sa fille qui, avec empressement, venait de 
quitter la danse où elle était engagée, il rendit bien¬ 
tôt sir Edouard au sentiment et à la vie. Le malade, 
après avoir été saigné, fut mis au lit et soigné avec 
une attention touchante. Un lort accès de fièvre fut 
la suite de cet accident, mais il diminua de jour en 
jour, et, au bout d’une semaine, sir Edouard put 
jouir de la société de Venoni et de sa fille. 

Il ne put s’empêcher d’exprimer son étonnement 
en remarquant le ton distingué et la conversation de 
Louise, conversation bien supérieure à en que sa 
position semblait promettre. Son père lui expliqua 
que Louise avait été élevée par une dame qui, tra¬ 
versant la vallée, s’était reposée dans sa chaumière; 
c’était le jour même de la naissance de Louise. Lors¬ 
que je perdis ma femme, continua Venoni, la signera, 
dont nous avions donné le nom à notre enfant, la 
prit auprès d’elle, et lui enseigna une foule de choses 
qui sont inutiles ici. Cependant, Louise n’est pas 
fière de son instruction et se plaît auprès de son 
père, dont elle égaie la vieillesse et auprès duquel 
elle sera, je l’espère, bientôt fixée pour la vie. 

Sir Edouard était déjà à même de connaître Louise 









52 


LOUISE VENONI. 


beaucoup mieux que par les récits de son père. La 
musique et la peinture, arts dans lesquels elle était 
assez habile, avaient été étudiés avec succès par le 
jeune Anglais. Louise trouvait dans ses propres des¬ 
sins uu charme inconnu jusque-là lorsqu’elle enten¬ 
dait sir Edouard en faire l’éloge, et les concerts de 
famille de Venoni furent tout différents de ce qu’ils 
élaient autrefois, lorsque son hôte fut assez bien por¬ 
tant pour pouvoir en faire partie. 

La flûte de Venoni était plus harmonieuse que 
toutes celles des habitants de la vallée, le luth de sa 
fille était plus doux encore ; le violon désir Edouard 
les surpassait tous deux. Mais quand il se mariait au 
luth de Louise, il produisait des accords divins. 
Goût, art, expression, tout y était réuni. Loui e n’a¬ 
vait jamais entendu de pareils accents. Au milieu du 
silence de la vallée, c’était comme un enchante¬ 
ment. La belle figure de sir Edouard ajoutait encore 
au charme de ses accents; sa physionomie, à la fois 
animée et touchante, dont la vivacité était peut-être 
un peu altérée par la maladie, n’en paraissait que 
plus intéressante. 

Les traits de Louise n’étaient pas moins faits pour 
plaire, et sir Edouard ne put les contempler longtemps 
sans émotion. Premièrement il prit cette émotion 
pour de la reconnaissance, et quand sa passion de¬ 
vint plus forte, il chercha à la vaincre en songeant 
à la position de Louise et à tout ce qu’il lui devait; 
mais cette lutte était impossible, et son amour ne fit 
que s’en accroître. La fierté de sir Edouard ne lui 
laissait entrevoir qu’un seul moyen de le satisfaire. 
11 le trouvait vil et indigne de lui, mais, esclave des 
préjugés, il capitula longtemps, et résolut enfin d’ou, 
blier Louise, s’il le pouvait, et, dans le cas conlraire- 
d’abjurer toute reconnaissance et de secouer le joug 
de la vertu. 

Louise, qui comptait sur celle de sir Edouard, lui 
confia alors un secret important. Un jour, après 
avoir exécuté avec lui un morceau de musique en 
l’absence de Venoni, elle reprit son luth et joua un 
petit air mélancolique quelle avait composé en mé¬ 
moire de sa mère. 

— Personne, dit-elle, n’a jamais entendu cet air- 
là, si ce n’est mon père ; je le joue quelquefois quand 
je suis seule et dans mes accès de trisLesse. Je ne 
sais pourquoi j’y ai pensé tout à l’heure. Ah ! c’est 
que j’ai sujet d’être triste! 

Edouard lui en demanda la cause, et, après avoir 
hésité quelque temps, elle lui avoua tout. Son père 
voulait lui faire épouser le fils d’un de leurs voisins 
fort riche en fonds de terre, mais grossier et sans 
éducation. Elle avait résisté autant que les sentiments 
du devoir et sa douceur naturelle le lui avaient per¬ 
mis. Mais Venoni persistait dans sa résolution, et 
l’idée de ce mariage rendait Louise malheureuse. 

— Epouser quelqu’un qu’on no peut aimer'.. 
Epouser un homme comme celui-lè, sir Edouard!..' 

Il ne put résistera cette occasion de se déclarer; 
il pressa la main de Louise, dit qu’un tel mariage 
serait une profanadon, fit l’éloge de sa beauté, exalta 
ses vertus, et finit par lui avouer qu’il l’adorait. Elle 
l’ecouta avec un plaisir sans défiance que sa rougeur 
cachait à peine. Sir Edouard profita de cet instant 
favorable, peignit l’ardeur de sa passion, représenta 
combien étaient insignifiantes les cérémonies et les 
vaines formalités, assura qu’un engagement légal 
ne servait à rien, et qu’il n’y avait d’éternels que les 
liens d'un amour réciproque; enfin, il la pressa de 
juir avec lui et de faire ainsi le bonheur de tous deux. 


Cette proposition fit tressaillir Louise; elle voulut 
lui faire des reproches, mais elle n’en eut pas la 
force, elle ne put que pleurer. 

Ils furent interrompus par l’arrivée de Venoni qui 
revenait avec son gendre futur. C’était un homme 
précisément tel que Louise l’avait dépeint, grossier, 
sans manières et sans éducation; mais Venoni,quoi¬ 
qu’il lui fût bien supérieur sous tous les rapports, 
excepté sous celui de la fortune, le regardait comme 
les gens pauvres regardent souvent les gens riches, 
et n’apercevait aucune de ses imperfections. Il prit 
sa fille à part, lui dit qu’il lui amenait son prétendu 
et qu’il voulait que le mariage se fit dans une se¬ 
maine au plus tard. 

Le lendemain, Louise fut indisposée et garda la 
chambre. Sir Edouard était alors parfaitement réta¬ 
bli. Venoni le pria de sortir avec lui; il y consentit; 
mais avant de sortir, il prit son violon et en tira 
quelques sons plaintifs : Louise lus entendit. 

Le soir, elle erra à l’aventure pour se livrer seule 
à sa douleur. Elle avait atteint un endroit isolé, cù 
quelques peupliers formaient une touffe épaisse sur 
le bord d’un petit ruisseau qui arrosait la vallée. Un 
rossignol perché sur l’un de ces arbres avait com¬ 
mencé son chant habituel. Louise s’assied sur un 
tronc d’arbre desséché, laissant tomber sa tête sur 
sa main. Un instant après, l’oiseau quitte sa branche 
et fuit à tire d’aile. Louise se lève et fond en larmes; 
elle se retourne et aperçoit sir Edouard... Son ex¬ 
térieur avait quelque chose de languissant et d'abattu, 
et quand il prit la main de Louise dans la sienne, il 
baissa tristement les yeux et parut n’avoir pas la 
force d’exprimer ce qu’il éprouvait. 

-Est-ce que vous ne vous sentez pas bien, sir 
Edouard? dit Louise d’une voix faible et tremblante. 

— Je souffre, répliqua-t-il; mais mon mal part du 
cœur. Cette fois, Louise ne peut me guérir. Je suis 
malheureux ; je mérite de l’être. J’ai violé toutes les 
lois de l’hospitalité, rosnpu tous les liens de la recon¬ 
naissance; j’ai osé désirer un bonheur dont je ne 
dois point jouir; j’ai osé déclarer ces désirs coupa¬ 
bles, et blesser ainsi le cœur de ma bienfaitrice. Mais 
je veux m’en punir sévèrement; je vous quitte, 
Louise; je vais vivre dans le malheur; mais vous... 
puissiez-vous être heureuse en obéissant à votre pèrel 
heureuse dans les bras d’un mari quue la possession 
d’une femme telle que vous peut rendre délicat et 
sensible! Je retourne dans mon pays natal; je vais 
me précipiter dans le tourbillon des affaires et des 
plaisirs insipides, pour tâcher d’oublier le bonheur 
que je laisse derrière moi ; pour supporter, quoique 
avec dégoût, une vie qui, passée auprès de Louise, 
eût été une suite de délices. 

Elle ne put répondre que par un torrent de larmes. 
Les domestiques de sir Edouard parurent, ainsi que 
la voiture disposée pour son départ. Il lira deux por¬ 
traits de sa poche : l’un était celui de Louise; il l’at¬ 
tacha autour de son cou, le baisa avec transport, et 
le mit dans son sein. Il tendit l’autre avec quelque 
hésitation. 

—Si Louise veut accepter ce portrait, dit-il, il lui 
rappellera l’homme qui l’a offensée une fois, mais 
qui ne cessera jamais de l’adorer. Peut-être elle re¬ 
gardera la copie longtemps encore après que celui 
dont les traits y sont tracés aura fini sa triste exis¬ 
tence; apres que ce cœur, en cessant de battre, aura 
cessé d’aimer et de souffrir. 

Louise ne put résister à ce langage. Elle devint 













LOUISE VENONI. 


53 


pâle comme la mort, puis une rougeur subite vint 
colorer ses joues. 

— O sir Edouard ! dit-elle, que voulez-vous que je 
fasse?... 

Il-saisit vivement sa main et l’entraîna vers la voi¬ 
ture. Ils montèrent, les chevaux partirent ventre à 
terre, et tous deux perdirent bientôt de vue les col¬ 
lines où paissaient les troupeaux du malheureux Ve- 
noni. 

Edouard avait triomphé de la vertu de Louise, et 
pourtant le sentiment intime de la vertu n’était pas 
éteint en elle. Ni les serments d’une éternelle fidélité 
que lui faisait son séducteur, ni les soins assidus et 
respectueux qu’il lui prodigua pendant son retour 
précipité en Angleterre, ne purent apaiser les tour¬ 
ments que lui causait le souvenir du passé et la pen¬ 
sée de sa situatien actuelle. La vue de sa beauté et 
de sa douleur faisait sur sir Edouard la plus vive im¬ 
pression. 11 n’était pas fait pour jouer le rôle qu’il 
avait cru probablement être en état de remplir; son 
âme était encore sensible aux remords, à la pitié, à 
l'amour. Il aurait peut-être triomphé de ces émo¬ 
tions, si on l’eût accablé de reproches et d’injures; 
mais la douleur calme et sans amertume de Louise 
fortifiait encore l’attachement et la tendresse que son 
ravisseur avait pour elle. Jamais il n’échappait à 
cette pauvre fille une parole qui reprochât à son 
amant ses torts cruels à son égard : quelques larmes 
étaient les seules plaintes de Louise, et quand le 
temps lui eut rendu un peu de tranquillité, son luth 
faisait entendre parfois des accents plaintifs. 

A leur arrivée en Angleterre, sir Edouard mena 
Louise à sa maison de campagne. Elle y fut traitée 
comme sa femme, et, si elle en avait eu le désir, elle 
y aurait commandé avec une autorité aussi absolue 
que si elle eût eu véritablement ce titre; mais elle 
ne voulut pas se prêter aux vœux de sir Edouard et 
masquer, sous un dehors de magnificence, cette 
fausse position qu’elle voulait cacher, ou du moins 
oublier autant que possible. Les livres et la musique 
étaient tous ses plaisirs, si l’on peut appeler plaisirs 
les occupations qui adoucissaient un instant sa dou¬ 
leur et émoussaient les traits aigus du repentir. 

Ce repentir était encore aggravé par le souvenir 
d’un père infortuné, qui allait passer sa vieillesse à 
déplorer ses propres malheurs et le déshonneur de 
sa fille. 

Sir Edouard était trop généreux pour ne pas as- 
surer un sort à Venoni. 11 tenta d’expier l’outrage 
qu’il lui avait fait par cette libéralité barbare qui 
n’est une réparation qu’envers les gens sans hon¬ 
neur et semble une insulte de plus aux âmes vrai¬ 
ment honnêtes; mais il ne put accomplir son des¬ 
sein. 11 apprit que Venoni, peu après l’enlèvement 
de sa fille, avait quitté sa demeure, et ses voisins 
assuraient qu’il était mort dans un village de Sa¬ 
voie. 

Cette nouvelle causa à Louise le chagrin le plus 
vif, et sa douleur refusa longtemps toute consola¬ 
tion. Sir Edouard, par sa tendresse et scs soins, 
chercha à adoucir ce chagrin ; et, quand les pre¬ 
miers transports furent passés , il la conduisit à 
Londres , dans l’espoir que la vue d’objets nou¬ 
veaux à ses yeux, et séduisants pour tous, pourrait 
contribuer à sécher ses larmes. 

Auprèsd’un homme aussi sensible que sir Edouard, 
l’affliction de Louise était un titre au respect. 11 
choisit pour elle un appartement séparé du sien, et 
la traita avec la délicatesse et l’attachement le plus 


sincère et le plus pur; mais les soins qu’il prit pour 
la consoler cl la distraire étaient infructueux. Elle 
sentait toute i’horreur d’une faute qui avait attiré le 
déshonneur sur sa tête et la mort sur celle de son 
père. 

A Londres, sir Edouard trouva sa sœur, qui avait 
épousé un homme d’une grande fortune et d’un rang 
distingué. Ce lord en avait fait sa femme, parce que 
c’était une belle personne universellement admirée. 
Elle l’avait pris pour mari, parce qu’il était le plus 
riche de tous ses prétendants. Ils vivaient comme 
vivent la plupart des gens dans cette position, pau¬ 
vres avec un revenu considérable, malheureux au 
milieu de plaisirs continuels. Ce tableau était telle¬ 
ment opposé à l’idée que sir Edouard s’était formée 
de la réception qu’il trouverait dans son pays et 
parmi ses amis, que la société de ses égaux fut pour 
lui une source constante de dégoûts. Leur conver¬ 
sation était fantasque sans être bien relevée; leurs 
idées, frivoles; leurs connaissances, superficielles; 
et, avec tout l’orgueil de la naissance et l’insolence 
de leurs richesses, leurs principes étaient bas et 
leurs âmes sans noblesse. Dans leurs liaisons, qu’ils 
honoraient du nom d’amitié, tout était égoïsme, et 
leurs plaisirs étaient aussi trompeurs que leur ami¬ 
tié. ûaus la société de Louise, au contraire, il trou¬ 
vait de la sensibilité, de la bonne foi. Le cœur de 
cette aimable fille était le seul qui s’intéressât vrai¬ 
ment à son bonheur. Elle vit sir Edouard revenir à 
la vertu et fut sensible à l’attachement qu’il lui té¬ 
moignait. 

Quelquefois, quand elle le voyait triste elle, jouait 
sur son luth quelques gaies chansonnettes et affec¬ 
tait un air d’enjouement qui ne lui éiait pas ordi¬ 
naire. Le cœur de Louise n’en était pas moins dé¬ 
chiré par une douleur cruelle, que par générosité 
elle cachait à sir Edouard. Elle était d’une consti¬ 
tution trop délicate pour lutter contre ses souffran¬ 
ces : elle en paraissait accablée; elle perdait le re¬ 
pos; scs couleurs se fanaient : on voyait s’éteindre 
l’éclat do ses yeux. Edouard s’aperçut de ces symp¬ 
tômes effrayants, et ses remords en devinrent plus 
cuisants. Souvent il maudissait ces fausses idées de 
plaisir qui lui avaient fait considérer la ruine d’une 
jeune fille tendre, sans art et sans défiance, comme 
un but qu’il serait glorieux d’atteindre. Souvent il 
désirait pouvoir effacer de sa vie quelques mois d’é¬ 
garement, afin de retrouver l’occasion de rendre 
heureuse une famille dont il avait payé les soins gé¬ 
néreux par la trahison d’un fourbe et la cruauté 
d’un assassin. 

Un soir qu’il était assis avec Louise dans une 
chambre basse, tourmenté et attendri tour à tour par 
des impressions diverses, un orgue d’un son ex¬ 
trêmement mélodieux se fit entendre dans la rue. 
Louise posa son luth et prêta l’oreille. Les airs 
qu'on jouail étaient ceux de son pays natal; en les 
écoutant, elle répandit quelques larmes qu’elle s’ef¬ 
força de cacher.' Sir Edouard ordonna à un domes¬ 
tique de faire entrer le joueur d’orgue; on l’intro¬ 
duisit, et il s’assit à la porte de l’appartement. 

Il joua deux ou trois airs vifs et sautillants, au 
son desquels Louise avait souvent dansé dans son 
enfance. Elle se livra à ce souvenir, et ses pleurs cou¬ 
lèrent sans contrainte. Tout à-coup le musicien, 
changeant de ton et de mesure, entama un air plain¬ 
tif et mélancolique. Louise tressaillit, se leva préci¬ 
pitamment et s’élança vers l’étranger. Il se débar¬ 
rassa d’un manteau déguenillé, d’un emplâtre noir 








54 


LOUISE VENONI. 




qui déguisait son visage... C’était Venoni!... Louise 
voulut l’embrasser ; il se détourna quelques moments 
et refusa de la serrer dans ses bras; mais la nature 
finit par triompher de son ressentiment. Il fondit sn 
larmes et pressa sur son cœur une fille si longtemps 
perdue pour lui. 

La surprise et la confusion rendaient sir Edouard 
immobile. 

— Je ne viens pas pour vous adresser des repro¬ 
ches, dit Venoni. Je ne suis qu’un pauvre et faible 
vieillard; des plaintes seraient mal placées dans ma 
bouche. Je ne viens que pour revoir mon enfant, lui 
pardonner et mourir. Les temps sont bien changes, 
sir Edouard, depuis que vous nous avez vus pour 
la première fois. Vous nous avez trouvés ver¬ 
tueux et fortunés; nous dansions, nous chantions, ! 
il n’y avait pas un seul cœur triste dans notre val¬ 
lée. Cependant nous avons oublié nos chants et nos 
danses; vous étiez blessé, souffrant, nous avons eu 
pitié de vous!... Vous disparûtes, et depuis ce 
temps la flûte de Venoni ne s’est pas fait entendre 
dans nos campagnes ; la douleur, une maladie cruelle ! 
l’ont conduit aux portes du tombeau, et ses voisins, ! 
qui l’aimaient et le plaignaient, n’ont plus connu ni- 
plaisirs ni gaieté. 11 me semble pourtant qu’en nous 
enlevant notre bonheur, vous n’avez pas ajouté au 
vôtre. Je le vois à votre air triste et abattu qui se • 
peint sur vos traits au milieu de toute votre magni- [ 


licence, aux pleurs que cette malheureuse fille vient 
de laisser couler sur ses riches habits. 

— Elle n’en versera plus! s’écria Edouard. Nous 
allons être heureux, et moi je vais être juste. Par¬ 
donnez-moi, ma Louise, de vous avoir indignement 
rabaissée. J’ai vu ces femmes d’un rang élevé, avec 
lesquelles une alliance semblait m’ètre prescrite. 
Leurs vices me font rougir, leurs folies me dégoû¬ 
tent : corrompues au fond du cœur, quoique affec¬ 
tant l’austérité, elles sont esclaves du plaisir, sans 
même avoir la bonne foi des passions; et, tout en 
ayant le mot cl’honneur à la bouche, elles sont in¬ 
sensibles aux charmes de la vertu. Vous, au con¬ 
traire, ma Louise!... Mais je ne veux pas réveiller 
des souvenirs qui me rendraient moins digne de 
votre estime à l’avenir. Continuez h aimer votre 
Edouard; vous avez déjà l’affection d’une épouse : 
encore quelques heures, et vous en aurez le titre. 
La tendresse et les soins de votre époux rendront à 
votre esprit son repos, à votre teint sa fraîcheur. 
Nous resterons quelque temps ici pour exciter l’ad¬ 
miration et l’envie des cercles les plus brillants; 
puis nous rendrons votre père à son pays natal, et 
sous son toit rustique je retrouverai le bonheur, un 
bonheur sans mélange, parce que cette fois il sera 
mérité. Le son de la flûte, la danse folâtre égaie¬ 
ront encore la vallée; l’innocence et la paix embel¬ 
liront encore la chaumière de Venoni. 


FIN DE LOUISE VENONI « 
















ÉGLISE SAINT-MÉDARD. 


55 


f- 



PAR M. CAMPAN. 


Cette église, une des plus anciennes de Paris, fut 
fondée par le chapitre de Sainte-Geneviève. L’his¬ 
torien Sauvai fait remonter son origine au delà du 
dixième siècle ; il cite, à l’appui de ses assertions, 
des diplômes des rois Robert 1er, Henri l e r et Phi¬ 
lippe 1 er . Mais le premier monument qui en fasse 
réellement mention.est une bulle du 24 février 1163, 
où cette église se trouve indiquée comme faisant 
partie des possessions de l’abbaye Sainte-Gene¬ 
viève. 

On croit que le nom de Saint-Médard lui vient de 
quelques reliques de ce saint, qui furent apportées 
du Soissonnais après l’invasion des Normands. 

Reconstruite dans le quinzième et le seizième siè¬ 
cle, cette église eut beaucoup à souffrir, en 1561, 
de la part des protestants. Dans les environs, s’éle¬ 
vait un bâtiment appe'é Maison du Patriarche, parce 
qu’il avait été bâti par le cardinal Bertrand, évêque 
de Jérusalem. ' 

Les protestants louèrent cette maison pour y te¬ 
nir leurs assemblées; sous prétexte qu’ils étaient 
gênés par le bruit des cloches, ils envahirent l’é¬ 
glise et commirent toutes sortes d’excès. 

Les amendes judiciaires imposées aux coupables 
furent consacrées à l’agrandissement de l’église, 
qu’on augmenta de la longueur du choeur et des cha¬ 
pelles latérales. 

Au dix-septième siècle, on fit d’importantes ré¬ 
parations. En 1615, on rétablit à neuf la chapelle de 
la communion; cinquante ans après, on agrandit le 
choeur et on donna au maître-autel une forme nou¬ 
velle. 

Nous n’avons pas besoin de dire que l’église Saint- 
Médard présente des échantillons de plusieurs gen¬ 
res d’architecture. L’intérieur est d’une simplicité 
extrême ; il ressemble à une humble église de vil¬ 
lage. 

Le grand autel est disposé à la romaine et con¬ 
struit en marbre. Des colonnes cannelées et sans 


bases, supportant des arcades à plein cintre entou¬ 
rent le sanctuaire. 

La chaire est ornée de trois sujets en bois, re¬ 
présentant le bon pasteur, la sainte Vierge, saint 
Médard. Vers la porte d’entrée, on aperçoit au-des¬ 
sus de l’orgue un Christ d’une assez belle sculpture, 
avec deux anges à ses pieds. 

Les côtés de l’édifice sont sillonnés de douze cha¬ 
pelles. Dans une de ces chapelles, on remarque un 
des beaux tableaux de Dupré, le Premier couronne¬ 
ment de la Rosière, qui figura à l’exposition du Lou¬ 
vre, en 1837. 

Saint-Médard renfermait autrefois les tombeaux 
de plusieurs personnages. Mais la sépulture qui tient 
la place la plus importante dans les annales de cette 
modeste église est celle du fameux diacre Paris, fils 
d’un conseiller au parlement. Ce diacre mourut, en 
1727, à i’âge de trente-six ans, après avoir passé 
les dernières années de sa vie à tricoter des bas pour 
les pauvres. Il avait partagé les opinions des plus 
exaltés jansénistes, qui allèrent prier sur sa tombe. 
Bientôt le bruit se répandit qu’il s’y opérait des mi¬ 
racles. Ce fut alors qu’on vit s’établir une secte de 
convulsionnaires qui se donnèrent des chefs, des sta¬ 
tuts, une organisation. 

A diverses reprises, le gouvernement, par me¬ 
sure de sûreté publique, fit emprisonner les princi¬ 
paux instigateurs ; mais la persécution eut pour ré¬ 
sultat d’augmenter le nombre des convulsionnaires; 
enfin, l’autorité publique fit fermer le cimetière , 
et, sur la porte, un plaisant écrivit le distique qui 
suit : 

De par le roi, défense à Dieu 
De faire miracle en ce lieu. 

On assure que la secte janséniste compte encore 
de nombreux adhérents dans la paroisse Saint-Mé¬ 
dard. On les reconnaît en ce que les femmes por¬ 
tent une coiffure très-aplatie sur les tempes et sur 
les joues, et cachent presque complètement des 























5G 


ÉGLISE SAINT-MÉDARD 


cheveux tressés en bandeaux. L’extérieur des hom¬ 
mes est empreint d’un profond caractère de rigidité 
qui les rend semblables aux quakers américains. 

Le cimetière où se trouve le tombeau du diacre 
Pâris est toujours fermé; il se trouve situé derrière 
l’église, un peu à droite. Le tombeau de Pâris était 
une table de marbre noir ornée d’une épitaphe en 
lettres d’or : tout a disparu. 

Succursale de Saint-Elienne-du-Mont jusqu’en 
1830, Saint-Médard est, depuis cette époque, cure 
titulaire de seconde classe. N’y cherchez pas les co¬ 
lonnades de la Madeleine, les splendeurs de Notre- 
Dame-de-Lorette et de Saint-Vincent-de-Paul, les 
richesses de Saint-Roch, les tours de Notre-Dame, 
la belle architecture de Saint-Sulpice. 

Jetée à travers la région de Paris la plus indi¬ 
gente, cette église est modese ou plutôt pauvre 
comme le quartier où elle s’élève. Là, point de pom¬ 
pes’, point de solennités magnifiques, et les clo¬ 


ches n’y sonnent pas pour fêter les grands de la 
terre. 

Cependant, s’il vous arrive de diriger vos pas vers 
la rue Mouffetard, vous vous arêterez avec un se¬ 
cret plaisir, même avec une douce émotion, devant 
le modeste portique de Saint-Médard enclavé et à 
moitié caché derrière les maisons qui l’avoisinent. 
Hâtons-nous de dire qu’on travaille en ce moment à 
dégager cette façade; le vieux faubourg Saint-Mar¬ 
ceau voit avec reconnaissance les réparations qu’on 
fait à sa vieille basilique. 

N’oubliez pas surtout, en visitant Saint-Mcdard, 
que ses paroissiens sont pour la plupart ouvriers à 
la manufacture desGobelins, où l’industrie natio¬ 
nale a déjà produit tant de chefs-d’œuvre. 

Paris est la ville des contrastes. Les Gobelins à 
côté des haillons du faubourg Saint-Marceau ! Les 
magnifiques splendeurs de l’art à côté de rues tor¬ 
tueuses qui rappellent la vieille Lutèce ! Voilà pour¬ 
quoi Saint-Médard est en quelque sorte un but de 
pèlerinage pour le chrétien et pour l’artiste! 









Vue de Tunis, 

























































LA FEMME 


AU COLLIER DE VELOURS 

L'A R 

ALEXANDRE DUMAS 


i 

L’ARSENAL 


c 4 décembre 1846, mon 
bâtiment étant à l’ancre 
depuis la veille dans la 
baie de Tunis, je me ré¬ 
veillai vers cinq heures 
du matin avec une de ces 
impressions de profonde 
mélancolie qui font, pour 
tout un jour, l’œil humide et la poitrine gonflée. 


Cette impression venait d’un rêve. 

Je sautai en bas de mon cadre, je passai un 
pantalon à pieds, je montai sur le pont et je re¬ 
gardai en face et autour de moi. 

J’espérais que le merveilleux paysage qui se 
déroulait sous mes yeux allait distraire mon es¬ 
prit de cette préoccupation, d’autant plus obsti- 
* née, qu’elle avait une cause moins réelle. 

J’avais devant moi, à une portée de fusil, la 



Paris. — lmp. Simon llaron i C", rue il'F.rfurlh, 1., 


1 










































































































































































2 


LA FEMME 


jetée qui s’étendait du fort de la Goulelte au fort 
de l’Arsenal, laissant un étroit passage aux bâti¬ 
ments qui veulent pénétrer du golfe dans le lac. 
Ce lac aux eaux bleues, comme l’azur du ciel 
qu’elles réfléchissaient, était tout agité, dans cer¬ 
tains endroits, par les battements d’ailes d’une 
troupe de cygnes, tandis que, sur des pieux plan¬ 
tés de distance en distance pour indiquer des 
bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces oi¬ 
seaux qu’on sculpte sur les sépulcres, un cormo¬ 
ran qui, tout à coup, se laissait tomber comme 
une pierre, plongeait pour attraper sa proie, 
revenait à la surface de l’eau avec un poisson au 
travers du bec, avalait ce poisson, remontait sur 
son pieu, et reprenait sa taciturne immobilité 
jusqu’à ce qu’un nouveau poisson, passant à sa 
portée, sollicitât son appétit, et, l’emportant sur 
sa paresse, le fît disparaître de nouveau pour 
reparaître encore. 

Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq 
minutes, l’air était rayé par une fde de flamands 
dont les ailes de pourpre se détachaient sur le 
blanc mat de leur plumage, et, formant un des¬ 
sin carré, semblaient un jeu de cartes composé 
d’as de carreau seulement, et volant sur une 
seule ligne. 

A l’horizon était Tunis, c’est-à-dire un amas 
de maisons carrées, sans fenêtres, sans ouver¬ 
tures, montant en amphithéâtre, blanches comme 
de la craie, et se détachant sur le ciel avec une 
netteté singulière. A gauche s’élevaient, comme 
une immense muraille à créneaux, les montagnes 
de Plomb, dont le nom indique la teinte sombre; 
à leur pied rampaient le marabout et le village 
des Sidi-Fathallah ; à droite, on distinguait le 
tombeau de saint Louis, et la place où fut Car¬ 
thage, deux des plus grands souvenirs qu’il y ait 
dans l’histoire du monde. Derrière nous se ba- 
! lançait à l’ancre le Montézuma, magnifique fré- 
1 gâte à vapeur de la force de quatre cent cinquante 
chevaux. 

Certes, il y avait bien là de quoi distraire 
l’imagination la plus préoccupée. A la vue de 
toutes ces richesses, on eût oublié et la veille, et 
le jour et le lendemain. Mais mon esprit était, 
à dix ans de là, fixé obstinément sur une seule 
pensée qu’un rêve avait clouée dans mon cerveau. 

Mon œil devint fixe. Tout ce splendide pano¬ 
rama s’effaça peu à peu dans la vaguité de mon 
regard. Bientôt je ne vis plus rien de ce qui exis¬ 
tait. La réalité disparut; puis, au milieu de ce 
vide nuageux, comme sous la baguette d’une 
fée, se dessina un salon aux lambris blancs, dans 


l’enfoncement duquel, assise devant un piano où 
ses doigts erraient négligemment, se tenait une 
femme inspirée et pensive à la fois, une muse et 
une sainte. Je reconnus cette femme, et je mur¬ 
murai comme si elle eût pu m’entendre : 

— Je vous salue, Marie, pleine de grâces, 
mon esprit est avec vous. 

Puis, n’essayant plus de résister à cet ange 
aux ailes blanches qui me ramenait aux jours 
de ma jeunesse, et, comme une vision char¬ 
mante, me montrait cette chaste figure de jeune 
fille, de jeune femme et de mère, je me laissai 
emporter au courant de ce fleuve qu’on appelle 
la mémoire, et qui remonte le passé au lieu de 
descendre vers l’avenir. 

Alors je fus pris de ce sentiment si égoïste, et I 
par conséquent si naturel à l’homme , qui le 
pousse à ne point garder sa pensée à lui seul, de 
doubler l’étendue de ses sensations en les com¬ 
muniquant, et de verser enfin dans une autre 
âme la liqueur douce ou amère qui remplit son 
âme. 

Je pris une plume et j’écrivis : 

« A bord du Véloce, en vue de Carthage et de 
Tunis, le 4 décembre '1846. 

« Madame, 

« En ouvrant une lettre datée de Carthage et 

O ! 

de Tunis, vous vous demanderez qui peut vous 
écrire d’un pareil endroit, et vous espérerez re¬ 
cevoir un autographe de Régulus ou de Louis IX. 
Hélas ! madame, celui qui met de si loin son 
humble souvenir à vos pieds n’est ni un héros, 
ni un saint, et s’il a jamais eu quelque ressem ¬ 
blance avec l’évêque d’iïippone, dont il y a trois 
jours il visitait le tombeau, ce n’est qu’à la pre¬ 
mière partie de la vie de ce grand homme que 
cette ressemblance peut être applicable. Il est 
vrai que, comme lui, il peut racheter cette pre¬ 
mière partie de la vie par la seconde. Mais il est 
déjà bien tard pour faire pénitence, et, selon 
toute probabilité, il mourra comme il a vécu, 
n’osant pas même laisser après lui ses confes-- 
sions, qui, à la rigueur, peuvent se laisser ra¬ 
conter, mais qui ne peuvent guère se lire. i 

«Vous avezdéjà couru à la signature, n’est-ce 
pas, madame, et vous savez'à qui vous avez affaire; ; 
de sorte que maintenant vous vous demandez 
comment, entre ce magnifique lac qui est le tom¬ 
beau d’une ville, et le pauvre monument qui est 
le sépulcre d’un roi, l’auteur des Mousquetaires 
et de Monte-Cristo a songé à vous écrire, à vous 
justement quand, à Paris, à votre porte, il de- j 




















AU COLLIER DE VELOURS. 


5 


meure quelquefois un an tout entier sans aller 
vous voir. 

« D’abord, madame, Paris est Paris, c’est-à- 
dire une espèce de tourbillon où l’on perd la 
mémoire de toutes choses, au milieu du bruit 
que fait le monde en courant et la terre en tour¬ 
nant. A Paris, voyez-vous, je fais comme le 
monde et comme la terre ; je cours et je tourne, 
sans compter que, lorsque je ne tourne ni ne 
cours, j’écris. Mais alors, madame, c’est autre 
chose, et, quand j’écris, je ne suis déjà plus si sé¬ 
paré de vous que vous le pensez , car vous êtes 
une de ces rares personnes pour lesquelles j’écris, 
et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas, 
lorsque j’achève un chapitre dont je suis content, 
ou un livre qui est bienvenu : — Marie Nodier, 
cet esprit rare et charmant, lira cela, — et je 
suis fier, madame, car j’espère qu’après que 
Vous aurez lu ce que je viens d’écrire, je gran¬ 
dirai peut-être encore de quelques lignes dans 
votre pensée. 

« Tant il y a, madame, pour en revenir à ma 
pensée, que, cette nuit, j’ai rêvé, je n’ose pas 
dire à vous, mais de vous, oubliant la houle qui 
balançait un gigantesque bâtiment à vapeur que 
le gouvernement me prête, et sur lequel je donne 
l’Jiospitalité à un de vos amis et à un de vos ad¬ 
mirateurs , à Boulanger, et à mon fils, sans 
compter Giraud, Maquet, Chancel et Desbarolles, 
qui se rangent au nombre de vos connaissances; 
tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans 
songer à rien, et comme je suis presque dans le 
pays des Mille et une Nuits, un génie in’a visité 
et m’a fait entrer dans un rêve dont vous avez été 
la reine. Le lieu où il m’a conduit, ou plutôt ra¬ 
mené, madame, était bien mieux qu’un palais, 
était bien mieux qu’un royaume; c’était cette 
bonne et excellente maison de l’Arsenal, au 
temps de sa joie et de son bonheur, quand notre 
bien-aimé Charles en faisait les honneurs avec 
toute la franchise de l’hospitalité antique, et 
notre bien respectée Marie, avec toute la grâce 
de l’hospitalité moderne. 

« Ah! croyez bien, madame, qu’en écrivant 
ces lignes, je viens de laisser échapper un bon 
gros soupir. Ce temps a été un heureux temps 
pour moi. Votre esprit charmant en donnait à 
tout le monde, et quelquefois, j’ose le dire, à 
moi plus qu’à tout autre. Vous voyez que c’est 
un sentiment égoïste qui me rapproche de vous. 
J’empruntais quelque chose à votre adorable 
gaieté, comme le caillou du poète Saadi em¬ 
pruntait une part du parfum de la rose. 


« Vous rappelez-vous le costume d’archer de 
Paul? vous rappelez-vous les souliers jaunes de 
Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils 
en débardeur? vous rappelez-vous cet enfonce¬ 
ment où était le piano et où vous chantiez Laz- 
zara, cette merveilleuse mélodie que vous m’avez 
promise, et que, soit dit sans reproches, vous 
ne m’avez jamais donnée? 

« Oh ! puisque je fais appel à vos souvenirs, | 
allons plus loin encore : vous rappelez-vous Fon- 
taney et Alfred Johannot, ces deux figures voi¬ 
lées qui restaient toujours tristes au milieu de 
nos rires, car il y a dans les hommes qui 
doivent mourir jeunes un vague pressentiment 
du tombeau? Vous rappelez-vous Taylor, assis 
dans un coin, immobile, muet et rêvant dans 
quel voyage nouveau il pourra enrichir la France 
d’un tableau espagnol, d’un bas-relief grec ou 
d’un obélisque égyptien? Vous rappelez-vous de 
Vigny, qui, à cette époque, doutait peut-être de 
sa transfiguration et daignait encore se mêler à 
la foule des hommes? Vous rappelez-vous La¬ 
martine, debout devant la cheminée, et laissant 
rouler jusqu'à nos pieds l’harmonie de ses beaux 
vers; vous rappelez-vous Hugo le regardant et 
l’écoutant comme Étéocle devait regarder et 
écouter Polynice, seul parmi nous avec le sourire 
de l’égalité sur les lèvres; tandis que madame 
Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait 
à demi couchée sur le canapé, comme fatiguée 
de la part de gloire qu’elle porte? 

« Puis, au milieu de tout cela, votre mère, 
si simple, si bonne, si douce ; votre tante, ma¬ 
dame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante; 
Dauzats, si fantasque, si hâbleur, si verveux; 
Barye, si isolé au milieu du bruit, que sa pensée 
semble toujours envoyée par son corps à la re¬ 
cherche d’une des sept merveilles du monde ; 
Boulanger, aujourd’hui si mélancolique, demain 
si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si 
grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté 
comme dans sa tristesse ; puis enfin cette petite 
fille se glissant entre les poètes, les peintres, les 
musiciens, les grands hommes, les gens d’esprit 
et les savants; cette petite fille que je prenais 
dans le creux de ma main et que je vous offrais 
comme une statuette de Barre ou de Pradier ? 
Oh! mon Dieu! qu’est devenu tout cela, madame? 

« Le Seigneur a soufflé sur la clef de voûte, et 
l’édifice magique s’est écroulé, et ceux qui le 
peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à 
cette même place où tout était vivant, épanoui, 
florissant. 























LA FEMME 


4 


« Fontaney et Alfred Johannot sont morts, 
Taylor a renoncé aux voyages, de Vigny s’est fait 
invisible, Lamartine est député, Hugo pair de 
France, et Boulanger, mon fds et moi, sommes à 
Carthage, d’où je vous vois, madame, en pous¬ 
sant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout 
à l’heure, et qui, malgré le vent qui emporte 
comme un nuage la fumée mourante de notre 
bâtiment, ne rattrapera jamais ces chers sou¬ 
venirs que le temps aux ailes sombres entraîne 
■silencieusement dans la brume grisâtre du passé. 

«O printemps, jeunesse de l’année! ô jeu¬ 
nesse, printemps de la vie ! 

« Eh bien, voilà le monde évanoui qu’un rêve 
m’a rendu, cette nuit, aussi brillant, aussi visi¬ 
ble, mais en même temps, hélas! aussi impalpa¬ 
ble que ces atomes qui dansent au milieu d’un 
rayon de soleil, infiltré dans une chambre som¬ 
bre par l’ouverture d’un contrevent entrebâillé. 

« Et maintenant, madame, vous ne vous éton¬ 
nez plus de celte lettre, n’est-ce pas? Le présent 
chavirerait sans cesse s’il n’était maintenu en 
équilibre par le poids de l’espérance et le contre¬ 
poids des souvenirs, et malheureusement ou 
heureusement peut-être, je suis de ceux chez les¬ 
quels les souvenirs l’emportent sur les espé¬ 
rances. 

« Maintenant parlons d’autre chose ; car il est 
permis d’être triste, mais à la condition qu’on 
n’embrunira pas les autres de sa tristesse. Que 
fait mon ami Bonifàce? — Ah ! j’ai, il y a huit 
ou dix jours, visité une ville qui lui vaudra bien 
des pensums, quand il trouvera son nom dans le 
livre de ce méchant usurier qu’on nomme Sal- 
luste. Cette ville, c’est Conslantine, la vieille 
Cyrla, merveille bâtie au haut d’un rocher, sans 
doute par une race d’animaux fantastiques ayant 
i des ailes d’aigles et des mains d’hommes comme 
! Hérodote et Levaillant, ces deux grands voya- 
| geurs, en ont vu. 

« Puis, nous avons passé un peu à Utique et 
beaucoup à Byzerte. Giraud a fait dans cette der¬ 
nière ville le portrait d’un notaire turc, et Bou¬ 
langer de son maître clerc. Je vous les envoie, 
madame, afin que vous puissiez les comparer aux 
notaires et aux maîtres clercs de Paris. Je doute 
que l’avantage reste à ces derniers. 

ê 


« Moi, j’y suis tombé à l’eau en chassant les 
flamands et les cygnes, accident qui, dans la Seine, 
gelée probablement à cette heure, aurait pu avoir 
des suites fâcheuses, mais qui, dans le lac de Ca¬ 
ton, n’a eu d’autre inconvénient que de me faire 
prendre un bain, tout habillé, et cela au grand 
étonnement d’Alexandre, de Giraud et du gou¬ 
verneur de la ville, qui, du haut d’une terrasse, 
suivaient notre barque des yeux, et qui ne pou¬ 
vaient comprendre un événement qu’ils attri¬ 
buaient à un acte de ma fantaisie, et qui n’était 
que la perte de mon centre de gravité. 

« Je m’en suis tiré comme les cormorans dont 
je vous parlais tout à l’heure, madame ; comme 
eux j’ai disparu, comme eux je suis revenu sur 
l’eau ! seulement, je n’avais pas, comme eux, un 
poisson dans le bec. 

« Cinq minutes après je n’y pensais plus, et 
j’étais sec comme M. Valéry, tant le soleil a mis 
de complaisance à me caresser. 

« Oh ! je voudrais, partout où vous êtes, ma¬ 
dame, conduire un rayon de ce beau soleil, ne 
fut-ce que pour faire éclore sur votre fenêtre une 
touffe de myosotis. 

« Adieu, madame, pardonnez-moi celte longue 
lettre; je ne suis pas coutumier de la chose, et, 
comme l’enfant qui se défendait d’avoir fait [e 
monde, je vous promets que je ne le ferai plus; 
mais aussi, pourquoi le concierge du ciel a-t-il 
laissé ouverte cette porte d’ivoire par laquelle sor- 
tentles songes dorés? 

« Veuillez agréer, madame, l’hommage de 
mes sentiments les plus respectueux. 

«Alexandre Dumas. 

« Je serre bien cordialement la main de 
Jules. » 

Maintenant, à quel propos cette lettre tout in¬ 
time? C’est que, pour raconter à mes lecteurs 
l’histoire de la femme au collier de velours, il me 
fallait leur ouvrir les portes de l’Arsenal : c’est-à- 
dire de la demeure de Charles Nodier. 

Et maintenant que cette porte m’est ouverte 
par la main de sa fille, et que par conséquent 
nous sommes sûrs d’être les bienvenus : « qui 
m’aime me suive. » 


























AU COLLIER UE VELOURS. 



JABEUCE. 


Le baron Taylor. — Page 3. 


II 

L’ARSENAL (SUITE) 



l’extrémité de Paris, fai¬ 
sant suite au quai des Cé- 
lestins, adossé à la rue 
Morland, et dominant la 
rivière, s’élève un grand 
bâtiment sombre et triste 
d’aspect nommé l’Ar¬ 
senal. 

Une partie de terrain sur lequel s’étend cette 


lourde bâtisse s’appelait, avant le creusement des 
fossés de la ville, le Champ-au-Plâtre. Paris, un 
jour qu’il se préparait à la guerre, acheta le champ 
et fit construire des granges pour y placer son ar¬ 
tillerie. Vers 1535, François 1 er s’aperçut qu’il 
manquait de canons et eut l’idée d’en faire fondre. 
Il emprunta donc une de ces granges à sa bonne 
ville, avec promesse, bien entendu, delà rendre 
dès que la fonte serait achevée ; puis, sous prétexte 










































































































LA FEMME 


6 


d’accclérer le travail, il en emprunta une seconde, 
puis une troisième, toujours avec la même pro¬ 
messe ; puis, en vertu du proverbe qui dit que ce 
qui est bon à prendre est bon à garder, il garda 
sans façon les trois granges empruntées. 

Vingt ans après, le feu prit à une vingtaine de 
milliers de poudre qui s’y trouvaient enfermés. 
L’explosion fut terrible : Paris trembla comme 
tremble Catane les jours où Encelade se remue. 
Des pierres furent lancées jusqu’au bout du fau¬ 
bourg Saint-Marceau ; les roulements de ce terri¬ 
ble tonnerre allèrent ébranler Melun. Les mai¬ 
sons du voisinage oscillèrent un instant, comme 
si elles étaient ivres, puis s’affaissèrent sur elles- 
mêmes. Les poissons périrent dans la rivière, tués 
par cette commotion inattendue; enfin, trente 
personnes, enlevées par l’ouragan de flammes, 
retombèrent en lambeaux : cent cinquante furent 
blessées. D’où venait ce sinistre ? Quelle était la 
cause de ce malheur? On l’ignora toujours ; et, 
en vertu de cette ignorance, on l’attribua aux 
protestants. 9 

Charles IX fit reconstruire, sur un plus vaste 
plan, les bâtiments détruits. C’était un bâtisseur 
que Charles IX : il faisait sculpter le Louvre, 
tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon , 
qui y fut tué, comme chacun sait, par une balle 
perdue. Il eût certainement mis fin à tout, le 
grand artiste et le grand poète, si Dieu, qui avait 
certains comptes à lui demander à propos du 
24 août 1572, ne l’eût, rappelé. 

Ses successeurs reprirent les constructions où 
il les avait laissées, et les continuèrent. Henri III 
fit sculpter, en 1584, la porte qui fait face au 
quai des Célestins ; elle était accompagnée de 
colonnes en forme de canons, et sur la table de 
marbre qui la surmontait, on lisait ce distique 
de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait à 
acheter au prix de la potence : 

Œtr.a hæc Henrico vulcania tela ministrat 
Tela giganleos debellatura furores. 

Ce qui veut dire en français : 

« L’Etna prépare ici les traits avec lesquels 
Henri doit foudroyer la fureur des géants. » 

Et, en effet, après avoir foudroyé les géants 
de la Ligue, Henri planta ce beau jardin qu’on 
y voit sur les cartes du temps de Louis XIII, 
tandis que Sully y établissait son ministère et 
faisait peindre et dorer les beaux salons qui 
font, encore aujourd’hui, la bibliothèque de 
l’Arsenal. 

En 1823, Charles Nodier fut appelé à la direc¬ 


tion de cette bibliothèque, et quitta la rue de 
Choiseul, où il demeurait, pour s’établir dans 
son nouveau logement. 

C’était un homme adorable que Nodier, sans 
un vice, mais plein de défauts, de ces défauts 
charmants qui font l’originalité de l’homme de I 
génie, prodigue, insouciant flâneur, flâneur 
comme Figaro était paresseux! avec délices. 

Nodier savait à peu près tout ce qu’il était 
donné à l’homme de savoir; d’ailleurs, Nodier 
avait le privilège de l'homme de génie : quand il 
ne savait pas il inventait, et ce qu’il inventait 
était bien autrement ingénieux, bien autrement 
coloré, bien autrement probable que la réalité. 

D’ailleurs, plein de systèmes, paradoxal avec 
enthousiasme, mais pas le moins du monde pro¬ 
pagandiste, c’était pour lui-même que Nodier 
était paradoxal, c’était pour lui seul que Nodier 
se faisait des systèmes ; ses systèmes adoptés, ses 
paradoxes reconnus; il en eût changé, et s’en fût 
immédiatement fait d’autres. 

Nodier était l’homme de Térence, à qui rien 
d’humain n’est étranger. 11 aimait pour le bon¬ 
heur d’aimer; il aimait comme le soleil luit, 
comme l’eau murmure, comme la fleur parfume : 
tout ce qui était bon, tout ce qui était beau, tout 
ce qui était grand lui était sympathique ; dans 
le mauvais même, il cherchait ce qu’il y avait 
de bon, comme, dans la plante vénéneuse, le 
chimiste, du sein du poison même, tire un re- ; 
mède salutaire. 

Combien de fois Nodier avait-il aimé? c’est ce 
qu’il lui eût été impossible de dire à lui-même; 
d’ailleurs, le grand poète qu’il était, il confondait 
toujours le rêve avec la réalité. Nodier avait ca¬ 
ressé avec tant d’amour les fantaisies de son 
imagination, qu’il avait fini par croire à leur 
existence. Pour lui, Thérèse Aubert, la Fée aux 
Miettes, Inès de la Sierra, avaient existé. C’étaient j 
ses filles, comme Marie ; c’étaient les sœurs de 
Marie; seulement, madame Nodier n’avait été 
pour rien dans leur création ; comme Jupiter, 
Nodier avait tiré toutes ces Minerves-là de son 
cerveau. 

Mais ce n’étaient pas seulement des créatures 
humaines, ce n’étaient pas seulement des filles 
d’Eve et des fils d’Adam que Nodier animait de 
son souffle créateur. Nodier avait inventé un 
animal, il l’avait baptisé. Puis, il l’avait, de sa 
propre autorité, sans s’inquiéter de ce que Dieu 
en disait, doté de la vie éternelle. 

Cet animal c’était le taratantaleo. 

Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n’est-ce 























AU COLLIER DE VELOURS. 


7 


pas? ni moi non plus ; mais Nodier le connais¬ 
sait, lui, Nodier le savait par cœur. Il vous ra¬ 
contait les mœurs, les habitudes, les caprices du 
taratantaleo. Il vous eût raconté ses amours si, 
du moment où il s’était aperçu que le taratantaleo 
portait en lui le principe de la vie éternelle, il ne 
l’eût condamné au célibat, la reproduction étant 
inutile là où existe la résurrection. 

Comment Nodier avait-il découvert le taratan¬ 
taleo? 

Je vais vous le dire: 

A dix-huit ans, Nodier s’occupait d’entomo¬ 
logie. La vie de Nodier s’est divisée en six phases 
différentes : 

D’abord, il fit de l’histoire naturelle : la Bi¬ 
bliothèque entomologique ; 

Puis de la linguistique : le Dictionnaire des 
Onomatopées ; 

Puis de la politique : la Napoleone; 

Puis de la philosophie religieuse : les Médi¬ 
tations du Cloître ; 

Puis des poésies : les Essais d'un jeune barde ; 
Puis du roman: Jean Sbogar , Smarra , Trilbij. 
le peintre de Sahbourg, Mademoiselle de Mar¬ 
san., Adèle , le Vampire, le Songe d’or, les Sou¬ 
venirs de Jeunesse , le Roi de Bohême et ses 
sept Châteaux , les Fantaisies du docteur Néo- 
phobus , et mille choses charmantes encore que 
vous connaissez, que je connais, et dont le nom 
ne se retrouve pas sous ma plume. 

Nodier en était donc à la première phase de 
ses travaux; Nodier s’occupait d’entomologie, 
Nodier demeurait au sixième, — un étage plus 
haut que Béranger ne loge le poêle. —11 faisait 
des expériences au microscope sur les infiniment 
petits, et, bien avant Raspail, il avait découvert 
I tout un monde d’animalcules invisibles. Un 
'our, après avoir soumis à l’examen l’eau, le 
vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous les 
objets enfin sur lesquels on fait habituellement 
des expériences, il prit un peu de sable mouillé 
dans la gouttière, et le posa dans la cage de son 
microscope, puis il appliqua son œil sur la len¬ 
tille. 

Alors il vit se mouvoir un animal étrange, 
ayant la forme d’un vélocipède, armé de deux 
roues qu’il agitait rapidement. Avait-il une ri¬ 
vière à traverser? ses roues lui servaient comme 
j celles d’un bateau à vapeur; avait-il un terrain 
sec à franchir? ses roues lui servaient comme 
celles d’un cabriolet. Nodier le regarda, le dé¬ 
tailla, le dessina, l’analysa si longtemps, qu’il 
se souvint tout à coup qu’il oubliait un rendez- 


vous, et qu’il se sauva, laissant là son micros¬ 
cope, sa pincée de sable et le taratantaleo dont 
elle était le monde. 

Quand Nodier rentra, il était tard; il était fa¬ 
tigué, il se coucha, et dormit comme on dort à 
dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement, 
en ouvrant les yeux, qu’il pensa à la pincée de 
sable, au microscope et au taratantaleo. 

Hélas! pendant la nuit le sable avait séché, et 
le pauvre taratantaleo qui, sans doute, avait be¬ 
soin d’humidité pour vivre, était mort. Son petit 
cadavre était couché sur le côté, ses roues étaient 
immobiles. Le bateau à vapeur n’allait plus; le 
vélocipède était arrêté. 

Mais, tout mort qu’il était, l’animal n’en était 
pas moins une curieuse variété des éphémères, 
et son cadavre méritait d’être conservé aussi bien 
que celui d’un mahmouth ou d’un mastodonte ; 
seulement, il fallait prendre, on le comprend, 
des précautions bien autrement grandes pour 
manier un animal cent fois plus petit qu’un 
ciron, qu’il n’en faut prendre pour changer de 
place un animal dix fois gros comme un éléphant. 

Ce fut donc avec la barbe d’une plume que 
Nodier transporta sa pincée de sable de la cage 
de son microscope dans une petite boîte de 
carton, destinée à devenir le sépulcre du tara¬ 
tantaleo. 

11 se promettait de faire voir ce cadavre au 
premier savant qui se hasarderait à monter ses 
six étages. . 

11 y a tant de choses auxquelles on pense à dix- 
huit ans, qu’il est bien permis d’oublier le ca¬ 
davre d’un éphémère. Nodier oublia pendant 
(rois mois, dix mois, un an peut-être, le cadavre 
du taratantaleo. 

Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main. 
11 voulut voir quel changement un an avait pro¬ 
duit sur son animal. Le temps était couvert, il 
tombait une grosse pluie d’orage. Pour mieux 
voir, il approcha le microscope de la fenêtre, et 
vida dans la cage le contenu de la petite boite. 

Le cadavre était toujours immobile et couché 
sur le sable; seulement le temps, qui a tant de 
prise sur les colosses, semblait avoir oublié l’in- 
finiment petit. 

Nodier regardait donc son éphémère, quand 
tout à coup une goutte de pluie, chassée par le 
vent, tombe dans la cage du microscope et hu¬ 
mecte la pincée de sable. 

Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante, 
il semble à Nodier que son taratantaleo se ra¬ 
nime, qu’il remue une antenne, puis l’autre: 






















8 


LA FEMME 



Isaac 


qu ( il fait tourner une de ses roues, qu’il fait 
tourner ses deux roues, qu’il reprend son centre 
de gravité, que ses mouvements se régularisent, 
qu’il vit enfin. 

Le miracle de la résurrection vient de s’ac¬ 
complir, non pas au bout de trois jours, mais 
au bout d’un an. 

Dix fois Nodier renouvela la même épreuve, 
dix fois le sable sécha, et le taratantaleo mourut; 
dix fois le sable fut humecté et dix fois le tara- 
tantaleo ressuscita. 

Ge n’était pas un éphémère que Nodier avait 



— Page 13 . 


découvert, c’était un immortel. Selon foute pro¬ 
babilité, son taratantaleo avait vu le déluge, et 
devait assister au jugement dernier. 

Malheureusement, un jour que Nodier, pour 
la vingtième fois peut-être, s’apprêtait à renou¬ 
veler son expérience, un coup de vent emporta 
le sable séché, et, avec le sable, le cadavre du 
phénoménal taratanta 1 eo. 

Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé 
sur sa gouttière et ailleurs, mais ce fut inutile¬ 
ment, jamais il ne retrouva l’équivalent de ce 
qu’il avait perdu : le taratantaleo était le seul de 


























AU COLLIER i)E VELOURS. 


0 


son espèce, et, perdu pour tous les hommes, il 
ne vivait plus que dons les souvenirs de Nodier. 

Blais aussi là vivait-il de manière à ne jamais 
s’en effacer. 

Nous avons parlé des défauts de Nodier ; son 
défaut dominant, aux yeux de madame Nodier, 
du moins, c’était sa bibliomanie; ce défaut, qui 
faisait le bonheur de Nodier, faisait le désespoir 
de sa femme. 

C’est que tout l’argent que Nodier gagnait 
passait en livres; combien de fois Nodier, sorti 
i pour aller chercher deux ou trois cents francs, 
absolument nécessaires à la maison, rentra-t-il 
avec un volume rare,avec un exemplaire unique! 

L’argent était resté chez Techener ou Guil¬ 
lemot. 

Bladame Nodier voulait gronder; mais Nodier, 
tirait son volume de sa poche, il l’ouvrait, le 
fermait, le caressait, montrait à sa femme une 
faute d’impression qui faisait l’authenticité du 
livre. 

Et cela tout en disant ; 

— Songe donc, ma bonne amie, que je re¬ 
trouverai trois cents francs, tandis qu’un pareil 
livre, hum! un pareil livre est introuvable; 
demande plutôt à Pixérécourt. 

Pixérécourt, c'était la grande admiration de 
Nodier, qui a toujours adoré le mélodrame. No¬ 
dier appelait Pixérécourt le Corneille des boule¬ 
vards. 

Presque tous les matins Pixérécourt venait 
rendre visite à Nodier. 

Le matin, chez Nodier, était consacré aux vi¬ 
sites des bibliophiles. C’était là que se réunis¬ 
saient le marquis de Ganay, le marquis de Chà- 
teau-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de 
Labédoyère, Bérard, l’homme des Elzevirs, qui, 
dans ses moments perdus, refit la Charte de 1830; 
le bibliophile Jacob, le savant Wess de Besan¬ 
çon, l’universel Peignot de Dijon ; enfin les sa¬ 
vants étrangers, qui, aussitôt leur arrivée à Paris, 
se faisaient présenter ou se présentaient seuls à 
ce cénacle, dont la réputation était européenne. 

Là on consultait Nodier, l’oracle de la réu¬ 
nion; là on lui montrait des livres; là on lui 
demandait des notes : c’était sa distraction favo- 
j rite. Quant aux savants de l’Institut, ils ne ve¬ 
naient guère à ces réunions; ils voyaient Nodier 
avec jalousie. Nodier associait l’esprit et la poésie 
j à l’érudition, et c’était un tort que l’Académie 
des sciences ne pardonne pas plus que l’Acadé¬ 
mie française. 

Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait 


quelquefois. Un jour il avait fait le Roi de Bohême 
et ses sept Châteaux ; cette fois-là, il avait em¬ 
porté la pièce. On crut Nodier à tout jamais 
brouillé avec l’Institut. Pas du tout : l’Académie 
de Tombouctou fit entrer Nodier à l’Académie 
française. 

On se doit quelque chose entre sœurs. 

Après deux ou trois heures d’un travail tou¬ 
jours facile; aprèsavoir couvert dix ou douze pages 
de papier de six pouces de haut sur quatre de 
large, à peu près, d’une écriture lisible, régu¬ 
lière, sans rature aucune, Nodier sortait. 

Une fois sorti, Nodier rôdait à l’aventure, sui¬ 
vant néanmoins presque toujours la ligne des 
quais, mais passant et repassant la rivière, selon 
la situation topographique des étalagistes; puis 
des étalagistes il entrait dans les boutiques de 
libraires, et des boutiques de libraires dans les 
magasins de relieurs. 

C’est que Nodier se connaissait non-seulement 
eu livres, mais en couvertures. Les chefs-d’œuvre 
de Gascon sous Louis XIII, de Desseuil sous 
Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de 
Derome sous Louis XV et Louis XVI, lui étaient 
si familiers, que, les yeux fermés, au simple 
toucher, il les reconnaissait. C’était Nodier qui 
avait fait revivre la reliure, qui, sous la Révolu¬ 
tion et l’Empire, cessa d’être un art ; c’est lui qui 
encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet 
art, les Touvenin, les Bradel, les Niedée, les 
Bozonnet et les Legrand. Touvenin, mourant de 
la poitrine, se levait de son lit d’agonie pour 
jeter un dernier coup d’œil aux reliures qu’il 
faisait pour Nodier. 

La course de Nodier aboutissait presque tou¬ 
jours chez Cro/.et ou Techener, ces deux beaux- 
frères désunis par la rivalité, et entre lesquels 
son placide génie venait s’interposer. Là, il y 
avait réunion de bibliophiles ; là, on s’assem¬ 
blait pour parler livres, éditions, ventes; là, on 
faisait des échanges; puis, dès que Nodier pa¬ 
raissait, c’était un cri ; mais, dès qu’il ouvrait 
la bouche, silence absolu. Alors Nodier nar¬ 
rait, Nodier paradoxait, de omni re scibili et 
quibusdam aliis. 

Le soir, après le dîner de famille, Nodier tra¬ 
vaillait d’ordinaire dans la salle à manger entre 
trois bougies posées en triangle , jamais plus, 
jamais moins ; nous avons dit sur quel papier et 
de quelle écriture , toujours avec des plumes 
d’oie; Nodier avait horreur des plumes de fer, 
comme, en général, de toutes les inventions 
nouvelles ; le gaz le mettait en fureur, la vapeur 


Taris. — lmp. Simon ltaj;ou i C‘\ rue iTErfurlli, 1. 























Aussitôt le marquis de Chalabre se mit à la 
recherche de cet exemplaire. 


l’exaspérait, il voyait la tin du monde infaillible 
et prochaine dans la destruction des forêts et 
dans l'épuisement des mines de houille. C’est 
dans ces fureurs contre le progrès de la civili¬ 
sation que Nodier était resplendissant de verve 
et foudroyant d’entrain. 

Vers neuf heures et demie du soir, Nodier 
sortait; cette fois, ce n’était plus la ligne des 
| quais qu’il suivait, c’était celle des boulevards; 
il entrait à la Porte-Saint-Martin, à l’Ambigu ou 
aux Funambules, aux Funambules de préfé¬ 
rence. C’est. Nodier qui a divinisé Debureau ; 
pour Nodier, il n’y avait que trois acteurs au 
inonde : Debureau, Potier et Talma ; Potier et 
Tahna étaient morts, mais Debureau restait, et 
consolait Nodier de la perte des deux autres. 

Nodier avait vu cent fois le Bœuf enragé. 

Tous les dimanches, Nodier déjeunait chez 
Pixérécourt : là. il retrouvait ses visiteurs : le 
bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n’était 
pas là, vice-roi quand Nodier paraissait; le mar¬ 
quis de Ganay, le marquis de Chalabre. 

Le marquis de Ganay, esprit changeant, ama¬ 
teur capricieux, amoureux d’un livre comme un 
roué du temps de la régence était amoureux 
| d’une femme, pour l’avoir : puis, quand il l'avait, 
fidèle un mois, non pas lidèle, enthousiaste, le 
portant sur lui, et arrêtant ses amis pour le leur 
montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et 
se réveillant la nuit, rallumant sa bougie pour 
le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours ja¬ 
loux des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt 
refusait de lui vendre à quelque prix que ce lut; 
se vengeant de son refus en achetant, à la vente 
de madame de Castellane, un autographe que 
Pixérécourt ambitionnait depuis dix ans. 

— N’importe, disait Pixérécourt furieux, je 
l’aurai. 

— Quoi? demandait le marquis de Ganay. 

— Votre autographe. 

— Et quand cela? 

— A votre mort, parbleu 1 

Et Pixérécourt eût tenu sa parole si le mar¬ 
quis de Ganay n’eût jugé à propos de survivre à 
Pixérécourt. 

Quant au marquis de Chalabre, il n’ambi¬ 
tionnait qu’une chose : c’était une Bible que 
personne n’eût, mais aussi il l’ambitionnait ar¬ 
demment. 11 tourmenta tant Nodier pour que 
Nodier lui indiquât un exemplaire unique, que 
Nodier finit par faire mieux encore que ne dé¬ 
sirait’le marquis de Chalabre; il lui indiqua un 
exemplaire qui n’existait pas. 


Jamais Christophe Colomb ne mit plus d’a¬ 
charnement à découvrir l’Amérique. Jamais 
Vasco de Gama ne mit plus de persistance à re¬ 
trouver l’Inde que le marquis de Chalabre à 
poursuivre sa Bible. Mais l’Amérique existait 
entre le 70 e degré de latitude nord et les 57> e et 
54 e de latitude sud. Mais l’Inde gisait véritable¬ 
ment en deçà et au delà du Gange, tandis que la 
Bible du marquis de Chalabre n’était, située sous 
aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà, ni au 
delà de la Peine, il en résulta queVasco de Gama 
retrouva l’Inde, que Christophe Colomb décou¬ 
vrit l’Amérique, mais que le marquis eut beau 
chercher, du nord au sud. de l’orient à l’occi¬ 
dent; il ne trouva pas sa Bible. 

Plus la Bible était introuvable, plus le mar¬ 
quis de Chalabre mettait d’ardeur à la trouver. 

11 en avait offert cinq cents francs; il en avait of¬ 
fert mille francs; il en avait offert deux mille, qua¬ 
tre mille, dix mille francs. Tous les bibliographes 
étaient sans dessus dessous à l’endroit de celte 
malheureuse Bible. On écrivit en Allemagne et 
eu Angleterre. Néant. Sur une note du marquis 
de Chalabre, on ne se serait pas donné tant de 
peine, et. on eût simplement répondu : Elle 
n’existe pas. Mais, sur une note de Nodier, 
c’était autre chose. Pi Nodier avait dit : la Bible 
existe, incontestablement La Bible existait. Le 
pape pouvait se tromper; mais Nodier était in¬ 
faillible. 

Les recherches durèrent trois ans. Tous les di¬ 
manches le marquis de Chalabre, en déjeunant 
avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait : 

Eh bien, cette Bible, mon cher Charles... 

— Eh bien? 

— Introuvable! 

— Qitære, et inventes, répondait Nodier. 

Et, plein d’une nouvelle ardeur, le bibliomane 
se remettait à chercher, mais ne trouvait pas. 

Enfin on apporta au marquis deChalabre une 
Bible. 

Ce n’était pas la Bible indiquée par Nodier; 
mais il n’y avait que la différence d’un an dans 
la date; elle n’était pas imprimée à Kehl, mais 
elle était imprimée à Strasbourg; il n’y avait que 
la distance d’une lieue; elle n’était pas unique, 
il est vrai ; mais le second exemplaire, le seul 
qui existât, était dans le Liban au fond d’un mo¬ 
nastère druse. Le marquis de Chalabre porta la 
Bible à Nodier et lui demanda son avis : 

—- Dam ! répondit Nodier, qui voyait le mar- 


















AU COLLIER HE VELOURS. H 


quis prêt à devenir fou s’il n'avait pas une Bible, 
prenez celle-là, mon cher ami, puisqu’il est im¬ 
possible de trouver l’autre. 

Le marquis de Chalabre acheta la Bible 
moyennant la somme de deux mille francs, la fit 
relier d’une façon splendide et la mit dans une 
cassette particulière. 

Quand il mourut, le marquis de Cbalabre 
laissa sa bibliothèque à mademoiselle Mars. Ma¬ 
demoiselle Mars, qui n’était rien moins que bi- 
bliomane, pria Merlin de classer les livres du 
défunt et d’en faire la vente. Merlin, le plus hon¬ 
nête homme de la terre, entra un jour chez ma¬ 
demoiselle Mars avec trente ou quarante mille 
francs de billets de banque à la main. 


Il les avait trouvés dans une espèce de porte¬ 
feuille pratiqué dans la magnifique reliure de 
cette Bible presque unique. 

— Pourquoi, demandai-je à Nodier, avez-vous 
fait cette plaisanterie au pauvre marquis de Cha¬ 
labre, vous si peu mystificateur? 

— Parce qu’il se ruinait, mon ami, et que, 
pendant les trois ans qu’il a cherché sa Bible, il 
n’a pas pensé à autre chose ; au bout de ces trois 
ans il a dépensé deux mille francs ; pendant ces 
trois ans-là il en eût dépensé cinquante mille. 

Maintenant que nous avons montré notre bien- 
aimé Charles pendant la semaine et le dimanche 
matin, disons ce qu’il était le dimanche depuis 
six heures du soir jusqu’à minuit. 


-- 


m 


omment avais-je connu 
Nodier ? 

Comme on connaissait 
Nodier. 11 m’avait rendu 
un service, — c’était en 
1827, — je venais d’a¬ 
chever Christine; je ne 
connaissais personne dans 
les ministères, personne au théâtre ; mon admi¬ 
nistration, au lieu de m’être une aide pour arriver 
à la Comédie-Française, m’était un empêche¬ 
ment. J’avais écrit, depuis deux ou trois jours, 
ce dernier vers, qui a été si fort sifflé et si fort ap¬ 
plaudi : 

Eli bien.. )’en ai pitié, mon père : qu’on l’achève ! 

En dessous de ce vers, j’avais écrit le mot fin : 
il ne me restait plus rien à faire que de lire ma 
pièce à MM. les comédiens du roi et à être reçu 
ou refusé par eux. 

Malheureusement, à cette époque, le gouver¬ 
nement de la Comédie-Française était* comme 
le gouvernement de Venise, — républicain, mais 
aristocratique, et n’arrivait pas qui voulait près 
des sérériissimes seigneurs du comité. 

11 y avait bien un examinateur chargé de lire 
les ouvrages des jeunes gens qui n’avaient encore 
rien fait, et qui, par conséquent, n’avaient droit 


(SUITE] 

à une lecture qu’après examen; mais il existait 
dans les traditions dramatiques de si lugubres 
histoires de manuscrits attendant leur tour de 
lecture pendant un ou deux ans, et même trois 
ans, que moi, familier duDanteetdeMilton, je n’o¬ 
sais point affronter ces limbes, tremblant que ma 
pauvre Christine n’allât augmenter tout simple¬ 
ment le nombre de 

Quesli sciaurati. ehe mai non l'nr vivi. 

J’avais entendu parler de Nodier, comme pro¬ 
tecteur né de tout poète à naître. Je lin deman¬ 
dai un mot d’introduction près du baron Taylor. 
11 me l’envoya ; huit jours après j’avais lecture au 
Théâtre-Français, et j’étais à peu près reçu. 

Je dis à peu près, parce qu’il y avait dans 
Christine, relativement au temps où nous vi¬ 
vions, c’est-à-dire à l’an de grâce 1827, de telles 
énormités littéraires, que MM. les comédiens or¬ 
dinaires du roi n’osèrent me recevoir d’emblée 
et subordonnèrent leur opinion à celle de M. Pi¬ 
card, auteur de la Petite Ville. 

M. Picard était un des oracles du temps. 

Firmin me conduisit chezM. Picard. M. Pi¬ 
card me reçut dans une bibliothèque garnie de 
toutes les éditions de ses œuvres et ornée de son 
buste. 11 prit mon manuscrit, me donna rendez- 
vous à huit jours et nous congédia. 




























12 LA FEMME 


Au bout de huit jours, heure pour heure, je 
! me présentai à la porte de M. Picard. M. Picard 
m’attendait évidemment : il me reçut avec le sou¬ 
rire de Rigobert dans Maison à vendre, 

— Monsieur, me dit-il en me tendant mon ma¬ 
nuscrit proprement roulé, avez-vous quelques 
moyens d’existence? 

Le début n’était pas encourageant. 

— Oui, monsieur, répondis-je; j’ai une pe¬ 
tite place chez M. le duc d’Orléans. 

-—Eh bien, mon enfant, fit-il en me mettant af¬ 
fectueusement mon rouleau entre les deux mains 
et me prenant les mains du môme coup, allez à 
votre bureau. 

Et, enchanté d’avoir fait un mot, il se frotta les 
j mains en m’indiquant du geste que l’audience 
i était terminée. 

Je n’en devais pas moins un rcmerciment à 
Nodier. Je me présentai à l’Arsenal. Nodier me 
reçut, comme il recevait, avec un sourire aussi... 
Mais ily a sourire et sourire, comme dit Molière. 

Peut-être oublierai-je un jour le sourire de 
Picard, mais je n’oublierai jamais celui de Nodier. 

Je voulus prouver à Nodier que je n’étais pas 
: tout à fait aussi indigne de sa protection qu’il eùtpu 
| le croire d’après la réponse que Picard m’avait 
laite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain 
je reçus une lettre charmante, qui me rendait 
tout mon courage, et qui m’invitait aux soirées 
de l’Arsenal. 

Ces soirées de l’Arsenal, c’était quelque chose ! 
de charmant, quelque chose qu’aucune plume ne 
rendra jamais. Elles avaient lieu le dimanche et 
commençaient en réalité à six heures. 

A six heures, la table était mise. 11 y avait les 
} dîneurs de fondation ; Cailloux, Taylor, Francis 
Wey, que Nodier aimait comme un fils; puis, 
par hasard, un ou deux invités, — puis qui vou¬ 
lait. 

Une fois admis à cette charmante intimité de 
la maison, on allait dîner chez Nodier à son plai¬ 
sir. 11 y avait toujours deux ou trois couverts 
attendant les convives de hasard. Si ces trois cou- 
I verts étaient insuffisants, on en ajoutait un qua- 
j trième, un cinquième, un sixième. S’il fallait al- 
! longer la table, on l’allongeait. Mais malheur à 
celui qui arrivait le treizième! Celui-là dînait 
impitoyablement à une petite table, à moins 
qu’un quatorzième ne vint le relever de sa pé¬ 
nitence. 

Nodier avait ses manies : il préférait le pain 
bis au pain blanc, l’étain à l’argenterie, la chan¬ 
delle à la boueie. 


Personne n’y faisait attention que madame No¬ 
dier, qui le servait à sa guise. 

Au bout d’une année ou deux, j’étais un de 
ces intimes dont je parlais tout à l’heure. Je 
pouvais arriver, sans prévenir, à l’heure du dî¬ 
ner; on me recevait avec des cris qui ne me lais¬ 
saient pas de doutes sur ma bienvenue, et l’on 
me mettait à table, ou plutôt je me mettais à ta¬ 
ble entre madame Nodier et Marie. 

Au bout d’un certain temps, ce qui n’était 
qu’un point de fait devint un point de droit. Ar¬ 
rivais-je trop tard, était-on à table, ma place était- 
elle prise : on faisait un signe d’excuse au con¬ 
vive usurpateur, ma place m’était rendue, et, ma 
foi! se mettait où il pouvait celui que j'avais 
déplacé. 

Nodier alors prétendait que j’étais une bonne 
fortune pour lui, en ce que je le dispensais de I 
causer. Mais, si j’étais une bonne fortune pour 
lui, j’étais une mauvaise fortune pour les autres. 
Nodier était le plus charmant causeur qu’il y eût 
au monde. On avait beau faire à ma conversation 
tout ce qu’on a fait à un feu pour qu’il flambe, 
l’éveiller, l’attiser, y jeter celte limaille qui fait 
jaillir les étincelles de l’esprit comme celles de 
la forge; c’était de la verve, c’était de l’entrain, 
c’était de la jeunesse; mais ce n’était point celte 
bonhomie, ce charme inexprimable, celte grâce 
infinie, où, comme dans un filet tendu, l’oise¬ 
leur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce 
n’était pas Nodier. 

C’était un pis-aller dont on se contentait, voilà 
tout. 

Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais ! 
pas parler, et, à mon refus de parler, il fallait 
bien, comme il était chez lui. que Nodier parlât; 
alors tout le monde écoutait, petits enfants et 
grandes personnes. C’était à la fois Walter Scott 
et Perrault, c’était le savant aux prises avec le 
poète, c’était la mémoire en lutte avec l’imagi¬ 
nation. Non-seulement alors Nodier était amu¬ 
sant à entendre, mais encore Nodier était char¬ 
mant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs 
bras maigres, ses longues mains pâles, son long 
visage plein d’une mélancolique bonté, tout cela 
s’harmoniait avec sa parole un peu traînante, 
que modifiait sur certains tons ramenés périodi¬ 
quement un accent franc-comtois que Nodier n’a 
jamais entièrement perdu. Oh ! alors le récit était 
chose inépuisable, toujours nouvelle, jamais ré¬ 
pétée. Le temps, l’espace, l’histoire, la nature, 
étaient pour Nodier cette bourse de Fortunatus 
d’où Pierre SchUnnll tirait ses mains toujours 



























K 



L’Arsenal, 



















































AU COLLIER 


pleines. Il avait connu tout le monde, Danton 
Charlotte Corday, Gustave III, Cagliostro, Pic VI, 
Catherine II, le grand Frédéric, que sais-je? 
comme le comte de Saint-Germain et le ta- 
i ratantaleo, il avait assisté à la création du 
! monde et traversé les siècles en se transfor- 
| mant. 11 avait même, sur cette transformation, 

[ une théorie des plus ingénieuses. Selon Nodier, 
{ les rêves n’étaient qu’un souvenir des jours 
écoulés dans une autre planète, une rémi¬ 
niscence de ce qui avait été jadis. Selon Nodier, 
les' songes les plus fantastiques correspondaient 
à des faits accomplis autrefois dans Saturne, 
dans Vénus ou dans Mercure : les images les 
plus étranges n’étaient que l’ombre des formes 
qui.avaient imprimé leurs souvenirs dans notre 
âme immortelle. En visitant, pour la première 
fois, le Musée fossile du Jardin des Plantes, il 
s’est écrié, retrouvant des animaux qu’il avait 
vus dans le déluge de Deuealion et de Pyrrha, et 
parfois il lui échappait d’avouer que, voyant la 
tendance des Templiers à la possession univer¬ 
selle, il avait donné, à Jacques Molay le conseil de 
maîtriser son ambition. Ce n’était pas sa faute 
si Jésus-Christ avait été crucifié ; seul parmi ses 
auditeurs, il l’avait prévenu des mauvaises in¬ 
tentions de Pilate à son égard. C’était surtout le 
Juif errant que Nodier avait eu l’occasion de ren¬ 
contrer : la première fois à Rome, du temps de 
Grégoire VII; la seconde fois à Paris, la veille de 
la Saint-Barthélemy, et la dernière fois à Vienne 
en Dauphiné, et sur lequel il avait les documents 
les plus précieux. Et à ce propos il relevait une 
erreur, dans laquelle étaient tombés les savants 
et les poètes, et particulièrement Edgar Quinet : 
ce n’était pas Ahasvérus, qui est un nom moitié 
grec moitié latin, que s’appelait l’homme aux 
cinq sous, c’était Isaac Laquedem : de cela il 
pouvait en répondre, il tenait le renseignement 
tle sa propre bouche. Puis de la politique, de la 
philosophie, de la tradition, il passait à l’histoire 
naturelle. Oh ! comme dans cette science Nodier 
distançait Hérodote, Pline, Marco Polo, Buffon 
et Lacépède ! il avait connu des araignées près 
desquelles l’araignée de Pelisson n’était qu’une 
drôlesse, il avait fréquenté des crapauds près 
desquelsMathusalem n’était qu’un enfant; enfin, 
il avait été en relation avec des caïmans près 
desquels la tarasque n’était qu’un lézard. 

Aussi il tombait à Nodier de ces hasards 
comme il n’en tombe qu’aux hommes de génie. 
Un jour qu’il cherchait des lépidoptères, — 
c’était pendant son séjour-en Styrie, pays des 


DE VELOURS. 13 


roches granitiques et des arbres séculaires, — il 
monta contre un arbre afin d’atteindre une cavité 
qu’il apercevait, fourra sa main dans cette cavité, 
comme il avait l’habitude de le faire, et cela as¬ 
sez imprudemment, car un jour il retira d’une 
cavité pareille son bras enrichi d’un serpent qui 
s’était enroulé à l’entour; — un jour donc 
qu’ayant trouvé une cavité il fourrait sa main 
dans cette cavité, il sentit quelque chose de flas¬ 
que et de gluant qui cédait à la pression de ses 
doigts. Il ramena vivement sa main à lui, et re¬ 
garda : deux yeux brillaient d’un feu terne au 
fond de cette cavité. Nodier croyait au diable; 
aussi, en voyant ces deux yeux qui ne ressem¬ 
blaient pas mal aux yeux de braise de Caron, 
comme dit Dante, Nodier commença par s’enfuir, 
puis il réfléchit, se ravisa, prit une hachette, et, 
mesurant la profondeur du trou, il commença 
de faire une ouverture à l’endroit où il présu¬ 
mait que devait se trouver cet objet inconnu. Au 
cinquième ou sixième coup de hache qu’il frappa, 
le sang coula de l’arbre, ni plus ni moins que, 
sous l’épée de Tancrède, le sang coula de la forêt 
enchantée du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle 
guerrière qui lui apparut, ce fut un énorme cra¬ 
paud encastré dans l’arbre où, sans doute, il avait 
été emporté par lèvent, quand il était de la taille 
d’une abeille. Depuis combien de temps était-il 
là? Depuis deux cents ans, trois cents ans, cinq 
cents ans peut-être. 11 avait cinq pouces de long 
sur trois de large. 

Une autrefois, c’était en Normandie, du temps 
où il faisait avec Taylor le voyage pittoresque de 
la France, il entra dans une église ; à la voûte de 
cette église étaient suspendus une gigantesque 
araignée et un énorme crapaud. 11 s’adressa à un 
paysan pour demander des renseignements sur 
ce singulier couple. 

Et voilà ce que le vieux paysan lui raconta, 
après l'avoir mené près d’une des dalles de 
l’église, sur laquelle était sculpté un chevalier 
couché dans son armure. 

Ce chevalier était un ancien baron, lequel 
avait laissé dans le pays de si méchants souvenirs, 
que les plus hardis se détournaient afin de ne 
pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non 
point par respect, mais par terreur. Au-dessus 
de cette tombe, à la suite d’un vœu fait par ce ! 
chevalier à son lit de mort, une lampe devait 
brûler nuit et jour, une pieuse fondation ayant j 
été faite par le mort, qui subvenait à cette dé- j 
pense et bien au delà. 

Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, pen- j 



















LA FEMME 


14 


dant laquelle, par hasard, le curé ne dormait pas. 
il vit de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur 
celle de l’église, la lampe pâlir et s’éteindre. 11 
attribua la chose à un accident et n’y fit pas cette 
nuit une grande attention. 

Mais, la nuit suivante, s’étant, réveillé vers 
les deux heures du matin, l’idée lui vint de s’as¬ 
surer si la lampe brûlait. Il descendit de son lit, 
s’approcha de la fenêtre, et constata de visu que 
l’église était plongée dans la plus profonde obs¬ 
curité. 

Cet événement, reproduit deux fois en qua¬ 
rante-huit heures, prenait une certaine gravité. 
Le lendemain au point du jour, le curé fit venir 
le bedeau et l’accusa tout simplement d’avoir 
mis l’huile dans sa salade, au lieu de l’avoir 
mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands 
dieux qu’il n’en était rien ; que tous les soirs, 
depuis quinze ans qu’il avait l’honneur d’être 
bedeau, il remplissait consciencieusement la 
lampe, et qu’il fallait que ce fût un tour de ce 
méchant chevalier qui, après avoir tourmenté 
les vivants pendant sa vie, recommençait à les 
tourmenter trois cents ans après sa mort. 

Le curé déclara qu’il se fiait parfaitement à la 
parole du bedeau, mais qu’il n’en désirait pas 
moins assister le soir au remplissage de la lampe ; 
en conséquence, à la nuit tombante, en présence 
du curé, l’huile fut introduite dans le récipient, 
et la lampe allumée : la lampe allumée, le curé 
ferma lui-même la porte de l’église, mit la clef 
dans sa poche, et se retira chez lui. 

Puis il prit son bréviaire, s’accommoda près 
de sa fenêtre dans un grand fauteuil, et, les yeux 
alternativement fixés sur le livre et sur l’église, 
il attendit. 

Vers minuit, il vit la lumière qui illuminait 
les vitraux diminuer, pâlir et s’éteindre. 

Cette fois, il y avait une cause étrangère, mys¬ 
térieuse, inexplicable, à laquelle le pauvre bedeau 
ne pouvait avoir aucune part. 

Un instant, le curé pensa que des voleurs s’in¬ 
troduisaient dans l'église et volaient l’huile. Mais 
en supposant le méfait commis par des voleurs, 
c’étaient des gaillards bien honnêtes de se bor¬ 
ner à voler l’huile, quand ils épargnaient les 
vases sacrés. 

Ce n’étaient donc pas des voleurs ; c’était donc 
une autre cause qu’aucune de celles qu’on pou¬ 
vait imaginer, une cause surnaturelle peut-être. 
Le curé résolut de reconnaître cette cause, quelle 
qu’elle fût. 

Le lendemain soir il versa lui-même l’huile 


pour bien se convaincre qu’il n’était pas dupe 
d’un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir, 
comme il l’avait, fait la veille, il se cacha dans un 
confessionnal. 

Les heures s’écoulèrent, la lampe éclairait 
d’une lueur calme et égale : Minuit sonna... 

Le curé crut entendre un léger bruit, pareil 
à celui d’une pierre qui se déplace, puis il vit 
l’ombre d’un animal avec des pattes gigantes¬ 
ques, laquelle ombre monta contre un pilier, 
courut le long d’une corniche, apparut un instant 
à la voûte, descendit le long de la corde, et fit 
une station sur la lampe, qui commença de pâlir, 
vacilla et s’éteignit. 

Le curé se trouva dans l’obscurité la plus com¬ 
plète. I! comprit que c’était une expérience à 
renouveler, en se rapprochant du lieu où se pas¬ 
sait la scène. 

Bien de plus facile : au lieu de se mettre dans 
le confessionnal, qui était dans le côté de l’église 
opposé à la lampe, il n’avait qu à se cacher dans 
le confessionnal qui était placé à quelques pas 
d’elle seulement. 

Tout fut donc fait, le lendemain comme la 
veille; seulement le curé changea de confessionnal 
et se munit d’une lanterne sourde. 

Jusqu’à minuit, même calme, même silence, 
même honnêteté de la lampe à remplir ses fonc¬ 
tions. Mais aussi, au dernier coup de‘minuit, 
même craquement que la veille. Seulement, com¬ 
me le craquement se produisait à quatre pas du 
confessionnal, les yeux du curé purent immédia¬ 
tement se fixer sur remplacement d’où venait le 
bruit. C’était la tombe du chevalier qui craquait. 

Puis la dalle sculptée qui recouvrable sépulcre 
se souleva lentement, et, par T entre-bâillement 
du tombeau, le curé vit sortir une araignée de 
la taille d’un barbet, avec un poil long de six 
pouces, des pattes longues d’une aune, laquelle 
se mit incontinent, sans hésitation, sans chercher 
un chemin qu’on voyait lui être familier, à gravir 
le pilier, à courir sur sa corniche, à descendre 
le long de la corde, et, arrivée là, à boire l’huile 
de la lampe, qui s’éteignit. 

Mais alors, le curé eut recours à sa lanterne j 
sourde, dont il dirigea les rayons vers la tombe 
du chevalier. 

Alors il s’aperçut que l’objet qui la tenait en- 
tr’ouverte était un crapaud gros comme une 
tortue de mer, lequel, en s’enflant, soulevait la 
pierre et donnait passage à l’araignée, qui allait 
incontinent pomper l’huile, qu elle revenait par¬ 
tager avec son compagnon. 
























AU COLLIER DE VELOURS. 


15 


Tous deux vivaient ainsi depuis des siècles 
dans cette tombe, où ils habiteraient probable¬ 
ment encore aujourd’hui si un accident n’eût 
révélé au curé la présence d’un voleur quelcon¬ 
que dans son église. 

Le lendemain le curé avait requis main-forte, 
on avait soulevé la pierre du tombeau, et l’on 
avait mis à mort l’insecte et le reptile, dont les 
cadavres étaient suspendus au plafond et faisaient 
foi de cet étrange événement. 


D’ailleurs, le paysan qui racontait la chose à 
Nodier était un.de ceux qui avaient été appelés 
par le curé pour combattre ces deux commensaux 
de la tombe du chevalier, et, comme lui, s’était 
acharné particulièrement au crapaud. Une goutte j 
de sang de l’immonde animal, qui avait jailli sur | 
sa paupière, avait failli le rendre aveugle comme j 
Tobie. 

Il en était quitte pour être borgne. 




IV 

L ARSENAL (SUITE) 


our Nodier, les histoires 
de crapauds ne se bor¬ 
naient pas là, il y avait 
quelque chose de mysté¬ 
rieux dans la longévité de 
cet animal qui plaisait à 
l’imagination de Nodier. 
Aussi toutes les histoires 
de crapauds centenaires ou millénaires, les savait- 
il ; tous les crapauds découverts dans des pierres 
ou dans des troncs d’arbres, depuis le crapaud 
trouvé en 1756 par le sculpteur Leprince , à 
Eretteville , au milieu d’une pierre dure où il 
était encastré, jusqu’au crapaud enfermé par 
Hérissant, en 1771, dans une case de plâtre, et 
qu’il retrouva parfaitement vivant, en 1774, 
étaient-ils de sa compétence. Quand on deman- 
• dait à Nodier de quoi vivaient les malheureux 
prisonniers : — ils avalent leur peau, répondait- 
il. 11 avait étudié un crapaud petit-maître qui 
avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et 
qui six fois avait avalé la vieille. Quant à ceux 
qui étaient dans des pierres de formation pri¬ 
mitive depuis la création du monde, comme le 
crapaud, que l’on trouva dans la carrière de 
Bourswick, en Gothie, l’inaction totale dans la¬ 
quelle ils avaient été obligés de demeurer, la 
suspension de la vie dans une température qui 
ne permettait aucune dissolution, et qui ne ren¬ 
dait nécessaire la réparation d’aucune perte, 
l’humidité du lieu, qui entretenait celle de l’ani¬ 
mal, et qui empêchait sa destruction par le des¬ 
sèchement , tout cela paraissait à Nodier des 


raisons suffisantes à une conviction dans laquelle 
il y avait autant de foi que de science. 

D’ailleurs Nodier avait, nous l’avons dit, une 
certaine humilité naturelle, une certaine pente 
à se faire petit lui-même qui l’entraînait vers 
les petits et les humbles. Nodier bibliophile 
trouvait parmi les livres des chefs-d’œuvre igno¬ 
rés qu’il tirait delà tombe des bibliothèques; 
Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants 
des poètes inconnus, qu’il mettait au jour et 
qu’il conduisait à la célébrité; toute injustice, 
toute oppression le révoltait, et, selon lui, on 
opprimait le crapaud, on était injuste envers 
lui, on ignorait ou l’on ne voulait pas connaître 
les vertus du crapaud. Le crapaud était bon 
ami; Nodier l’avait déjà prouvé par l'association 
du crapaud et de l’araignée, et, à la rigueur, il 
le prouvait deux fois en racontant une autre j 
histoire de crapaud et de lézard, non moins fan¬ 
tastique que la première, — le crapaud était 
donc, non-seulement bon ami, mais encore bon 
père et bon époux. En accouchant lui-même sa 
femme, le crapaud avait donné aux maris les 
premières leçons d’amour conjugal ; en envelop¬ 
pant les œufs de sa famille autour de ses pattes 
de derrière ou en les portant sur son dos, le 
crapaud avait donné aux chefs de famille la pre¬ 
mière leçon de paternité; quant à cette bave 
que le crapaud répand ou lance même quand 
on le tourmente, Nodier assurait que c’était la 
plus innocente substance qu’il y eût au monde, 
et il la préférait à la salive de bien des critiques 
de sa connaissance. 






























LA FEMME 


Ce n’était pas que ces critiques ne lussent 
reçus chez lui comme les autres, et ne fussent 
même Lieu reçus; mais, peu à peu, ils se reti¬ 
raient d’eux-mêmes, ils ne se sentaient point à 
l’aise au milieu de cette bienveillance qui était 
l’atmosphère naturelle de l’Arsenal, et à travers 
laquelle ne passait la raillerie que comme passe 
la luciole au milieu de ces belles nuits de Nice 
et de Florence, c’est-à-dire pour jeter une lueur 
et s’éteindre aussitôt. 

On arrivait ainsi à la lin d’un dîner char¬ 
mant, dans lequel tous les accidents, excepté le 
renversement du sel, excepté un pain posé à 
l’envers, étaient pris du côté philosophique; 
puis on servait le café à table. Nodier était sy¬ 
barite au fond, il appréciait parfaitement ce sen¬ 
timent de sensualité parfaite qui ne place aucun 
mouvement, aucun déplacement, aucun déran¬ 
gement entre le dessert et le couronnement du 
dessert. Pendant ce moment de délices asia¬ 
tiques, madame Nodier se levait et allait faire 
allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais 
point de café, je l’accompagnais. Ma longue, 
taille lui était d’une grande utilité, pour éclairer 
le lustre sans monter sur les chaises. 

Alors, le salon s’illuminait, car avant le dîner 
et les jours ordinaires on n’était jamais reçu 
que dans la chambre à coucher de madame No¬ 
dier; alors le salon s’illuminait et éclairait des 
lambris peints en blanc avec des moulures 
Louis XV, un ameublement des plus simples, 
se composant de douze fauteuils et d’un canapé 
en Casimir rouge, de rideaux de croisées de 
même couleur , d’un buste d’Hugo, d’une statue 
de Henri IV, d’un portrait de Nodier et d’un 
paysage alpestre de Régnier. 

Dans ce salon, cinq minutes après son éclai¬ 
rage, entraient les convives, Nodier venant le 
dernier, appuyé soit au bras de Dauzatz, soit au 
bras deBixio, soit au bras de Francis Wey, soit 
au mien, Nodier toujours soupirant et se plai¬ 
gnant comme s’il n’eût eu que le souffle; alors 
il al.ait s’étendre dans un grand fauteuil à droite 
de la cheminée, les jambes allongées, les bras 
pendants, ou se mettre debout devant le cham¬ 
branle, les mollets au feu, le dos à la glace. S’il 
s'étendait dans le fauteuil, tout était dit; Nodier, 
plongé dans cet instant de béatitude que donne 
le calé, voulait jouir en égoïste de lui-même, et 
suivre silencieusement le rêve de son esprit; s’il 
s’adossait au chambranle, c’était, autre chose : 
c’est qu’il allait conter ; alors tout le monde se 
taisait, alors se déroulait une de ces charmantes 


histoires de sa jeunesse, qui semblent un roman j 
de Longus, une idylle de Théocrite, ou quelque 
sombre drame de la révolution, dont un champ i 
de bataille de la Vendée ou la place de la Ré¬ 
volution était toujours le théâtre; ou entin quel- ! 
que mystérieuse conspiration de Cadoudal ou 
d’Oudet, de Staps ou de Lahorie; alors ceux qui 
entraient faisaient silence, saluaient de la main, ! 
et allaient s’asseoir dans un fauteuil ou s’adosser 
contre le lambris; puis l’histoire finissait, comme 
finit toute chose. On n’applaudissait pas; pas 
plus qu’on n’applaudit le murmure d’une ri¬ 
vière, le chant d’un oiseau; mais, le murmure 
éteint, mais le chant évanoui, on écoutait encore. 
Alors, Marie, sans rien dire, allait se mettre à 
son piano, et, tout à coup, une brillante fusée 
de notes s élançait dans les airs comme le 
prélude d’un feu d’artifice; alors les joueurs, re¬ 
légués dans des coins, se mettaient à des tables 
et jouaient. 

Nodier n’avait longtemps joué qu’à la bataille, 
c’était son jeu de prédilection, et il s’y prétendait 
d’une force supérieure; enfin, il avait fait une 
concession au siècle et jouait à l’écarté. 

Alors Marie chantait des paroles d’IIugo, de 
Lamartine ou de moi, mises en musique par 
elle; puis, au milieu de ces charmantes mélo¬ 
dies, toujours trop courtes, on entendait tout 
à coup éclore la ritournelle d’une contredanse, 
chaque cavalier courait à sa danseuse, et un bal 
commençait. 

Bal charmant dont Marie faisait tous les 
frais, jetant, au milieu de trilles rapides brodés 
par ses doigts sur les touches du piano, un mot 
à ceux qui s’approchaient d’elle, à chaque tra¬ 
versé , à chaque chaîne des dames, à chaque 
chassé-croisé. A partir de ce moment, Nodier 
disparaissait, complètement oublié, car lui, ce 
n’était pas un de ces maîtres absolus et bougons 
dont on sent la présence et dont on devine l’ap¬ 
proche. C’était l’hôte de l’antiquité, qui s’efface 
pour faire place à celui qu’il reçoit, et qui se con¬ 
tentait d’être gracieux, faible et presque féminin. 

D’ailleurs Nodier, après avoir disparu un peu, 
disparaissait bientôt tout à fait., Nodier se cou¬ 
chait de bonne heure, ou plutôt, on couchait No¬ 
dier de bonne heure. C’était madame Nodier 
qui était chargée de ce soin. L’hiver, elle sor¬ 
tait la première du salon; puis quelquefois, quand 
il n’y avait pas de braise à la cuisine, on voyait 
une bassinoire passer, s’emplir et entrer dans la 
chambre à coucher. Nodier suivait la bassinoire, 
et tout était dit. 






















AU COLLIER DE VELOURS. 


17 



Que regardait-il? — Page 22. 


Dix minutes après, madame Nodier rentrait. 
Nodier était couché, et s’endormait aux mélodies 
de sa fille, et au bruit des piétinements et aux 
rires des danseurs. 

Un jour nous trouvâmes Nodier bien autre¬ 
ment humble que de coutume. Celte fois, il était 
embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec 
inquiétude ce qu’il avait. 

Nodier venait d’être nommé académicien. 

Il nous fit ses excuses bien humbles, à Hugo 
et à moi. 

Mais il n’y avait pas de sa faute, l’Académie 


l’avait nommé au moment où il s’y attendait le 
moins. 

C’est que Nodier, aussi savant à lui seul que 
tous les académiciens ensemble, démolissait 
pierre à pierre le dictionnaire de l’Académie ; il 
racontait que l’immortel chargé de faire l’article 
écrevisse lui avait un jour montré cet article, en 
lui demandant ce qu’il en pensait. 

L’article était conçu dans ces termes : 

« Écrevisse, petit poisson rouge qui marche à 
reculons. » 

— Il n’y a qu’une erreur dans votre défini- 


Ppm. — lmp. Sijuoii Ha^oa * m OrCurib, 4, 


J 




















































































































































































































































LA FEMME 


18 


| tion, répondit Nodier, c’est que l’écrevisse n’est J 
pas un poisson, c’est que l’écrevisse n’est pas j 
^ rouge, c’est que l’écrevisse ne marche pas à re¬ 
culons... le reste est parfait. 

J’oublie de dire qu’au milieu de tout cela Ma¬ 
rie Nodier s’était mariée, était devenue ma¬ 
dame Ménessier; mais ce mariage n’avait abso¬ 
lument rien changé à la vie de l’Arsenal. Jules J 
était un ami à tous : on le voyait venir depuis 
longtemps dans la maison: il y demeura au lieu 
d’y venir, voilà tout. 

Je me trompe, il y eut un grand sacrifice ac¬ 
compli : Nodier vendit sa bibliothèque, Nodier 
aimait ses livres, mais il adorait Marie. 

Il faut dire une chose aussi, c’est que personne 
ne savait faire la réputation d’un livre comme 
Nodier. Youlait-il vendre ou faire vendre un li¬ 
vre, il le glorifiait par un article : avec ce qu’il 
découvrait dedans, il en faisait un exemplaire 
unique. Je me rappelle l’histoire d’un volume 
intitulé le Zombi du grand Pérou , que Nodier 
prétendit être imprimé aux colonies, et dont il 
détruisit l’édition de son autorité privée; le livre 
valait cinq francs; il monta à cent écus. 

Quatre fois Nodier vendit-ses livres, mais il 
gardait toujours un certain fonds, un noyau pré¬ 
cieux à l’aide duquel, au bout de deux ou trois 
ans, il avait reconstruit sa bibliothèque. 

Un jour, toutes ces charmantes fêtes s’inter¬ 
rompirent. Depuis un mois ou deux, Nodier était 
plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l’habi¬ 
tude qu’on avait d’entendre plaindre Nodier fai¬ 
sait qu’on n’attachait pas une grande attention à 
ses plaintes. C’est qu’avec le caractère de Nodier 
il était assez difficile de séparer le mal réel d’avec 
les souffrances chimériques. Cependant, cette fois, 
il s’affaiblissait visiblement. Plus de flâneries sur 
les quais, plus de promenades sur les boulevards, 
un lent acheminement seulement, quand du ciel 
gris filtrait un dernier rayon du soleil d’automne, 
un lent acheminement vers Saint-Mandé. 

Le but de la promenade était un méchant ca¬ 
baret, où, dans les beaux jours de sa bonne 
santé, Nodier se régalait de pain bis. Dans ses 
courses, d’ordinaire, toute la famille l’accompa¬ 
gnait, excepté Jules, retenu à son bureau. C’était 
madame Nodier, c’était Marie, c’étaient les deux 
enfants, Charles et Georgette ; tout cela ne vou¬ 
lait plus quitter le mari, le père et le grand-père. 
On sentait qu’on n’avait plus que peu de temps à 
rester avec lui, et l’on en profitait. 

Jusqu’au dernier moment , Nodier insista pour 
la conservation du dimanche; puis, enfin, on 


s’aperçut que de sa chambre le malade ne pou¬ 
vait plus supporter le bruit et le mouvement qui 
se faisait dans le salon. Un jour, Marie*nous an¬ 
nonça tristement que, le dimanche suivant, l'Ar¬ 
senal serait fermé; puis tout bas elle dit aux in¬ 
times : Venez, nous causerons. 

Nodier s’alita enfin pour ne plus se relever. 

J’allai le voir. 

— Oh ! mon cher Dumas, me dit-il en me ten¬ 
dant les bras du plus loin qu’il m’aperçut, du 
temps où je me portais bien, vous n’aviez en moi 
qu’un ami; depuis que je suis malade, vous avez 
en moi un homme reconnaissant. Je ne puis plus 
travailler, mais je puis encore lire, et, comme 
vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigué, 
j’appelle ma fille, et ma fille vous lit. 

Et Nodier me montra effectivement mes livres 
épars sur son lit et sur sa table. 

Ce fut un de mes moments d’orgueil réel. No¬ 
dier isolé du monde, Nodier ne pouvant plus tra¬ 
vailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait 
tout, Nodier me lisait et s’amusait en me lisant. 

Je lui pris les mains, j’eusse voulu les baiser, 
tant j’étais reconnaissant. 

A mon tour, j’avais lu la veille une chose de 
lui, un petit volume qui venait de paraître, en 
deux livraisons delà Revue des Deux-Mondes . 

C’était Inès de las Sierras. 

J’étais émerveillé. Ce roman, une des dernières 
publications de Charles, était si Mis, si coloré, 
qu’on eût dit une œuvre de sa jeunesse que No¬ 
dier avait retrouvée et mise au jour, à l’autre ho¬ 
rizon de sa vie. 

Cette histoire d’Inès, c’était une histoire d’ap¬ 
parition de spectres, de fantômes ; seulement, 
toute fantastique durant la première partie, elle 
cessait de l’être dans la seconde; la fin expliquait 
le commencement. Oh! de cette explication je me 
plaignis amèrement à Nodier. 

— C’est vrai, me dit-il, j’ai eu tort ; mais j’en 
ai une autre; celle-là je ne la gâterai pas, soyez 
tranquille. 

— A la bonne heure, et quand vous y met¬ 
trez-vous, à cette œuvre-là? 

Nodier me prit la main. 

— Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce 
n’est pas moi qui l’écrirai, dit-il. 

— Et qui l’écrira ? 

— Vous. 

. —Comment! moi, mon bon Charles? mais je , 
ne la sais pas, votre histoire. 

— Je vous la raconterai. Oh! celle-là, je la 
gardais pour moi, ou plutôt pour vous. 




























19 


AU COLLIER DE VELOURS. 


— Mon bon Charles, vous la raconterez, vous 
l’écrirez, vous l’imprimerez. 

Nodierfecoua la tête. 

— Je vais vous la dire, fit-il ; vous me la ren¬ 
drez, si j’en reviens. 

— Attendez à ma prochaine visite, nousavons 
le temps. 

— Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un 
créancier, quand je lui donnais un à-compte: — 
Prenez toujours. 

Et il commença. 

Jamais Nodier n’avait raconté d’une façon si 
charmante. 

Oh! si j’avais eu une plume, si j’avais eu du 
papier, si j’avais pu écrire aussi vite que la pa¬ 
role ! 

L’histoire était longue, je restai à dîner. 

Après le dîner, Nodier s’était assoupi. Je sortis 
de l’Arsenal sans lè revoir. 

Je ne le revis plus. 

Nodier, que l’on croyait si facile à la plainte, 
avait au contraire caché jusqu’au dernier mo¬ 
ment ses souffrances à sa famille. Lorsqu’il dé¬ 
couvrit la blessure, on reconnut que la blessure 
était mortelle. 

Nodier était non-seulement chrétien, mais bon 
et vrai catholique. C’était à Marie qu’il avait fait 
promettre de lui envoyer chercher un prêtre lors¬ 
que l’heure serait venue. L’heure était venue, 
Marie envoya chercher le curé de Saint-Paul. 

Nodier se confessa. Pauvre Nodier ! il devait 
y avoir bien des péchés dans sa vie, mais il n’y 
avait, certes, pas une faute. 

La confession achevée, toute la famille entra. 

Nodier était dans une alcôve sombre, d’où il 

j t 7 

étendait les bras sur sa femme, sur sa fille et sur 
ses petits-enfants. 

Derrière la famille étaient les domestiques. 

Derrière les domestiques, la bibliothèque, 
c’est-à-dire ces amis qui ne changent jamais, — 
les livres. 

Le curé dit à haute voix les prières, auxquelles 
Nodier répondit aussi à haute voix en homme 
j familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les 
prières finies, il embrassa tout le monde, rassura 
chacun sur son état, affirma qu'il se sentait en¬ 
core de la vie pour un jour ou deux, surtout si 
on le laissait dormir pendant quelques heures. 

On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures. 

Le 26 janvier au soir, c’est-à-dire la veille de 
sa mort, la fièvre augmenta et produisit un peu 
de délire; vers minuit, il ne reconnaissait per¬ 
sonne, sa bouche prononça des paroles sans I 


j suite, dans lesquelles on distingua les noms de 
i Tacite et de Fénelon. 

! Vers deux heures, la mort commençait de 
frapper à la porte : Nodier fut secoué par une 
crise violente, sa fille était penchée sur son che¬ 
vet et lui tendait une tasse pleine d’une potion 
calmante; il ouvrit les yeux, regarda Marie et la 
reconnut à ses larmes; alors il prit la tasse de 
ses mains et but avec avidité le breuvage qu’elle 
contenait. 

— Tu as trouvé cela bon? demanda Marie. 
— Oh oui ! mon enfant, comme tout ce qui 
vient de toi. 

Et la pauvre Marie laissa tomber sa tète sur 
le chevet du lit, couvrant de ses cheveux le front 
humide du mourant. 

— Oh ! si tu restais ainsi, murmura Nodier, 
je ne mourrais jamais (1). 

La mort frappait toujours. 

Les extrémités commençaient à se refroidir ; 
mais, au fur et à mesure que la vie remontait, 
elle se concentrait au cerveau, et faisait à Nodier 
un esprit plus lucide qu’il ne l’avait jamais eu. 

Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis 
il demanda le quantième du mois. 

— Le 27 janvier, dit madame Nodier. 

— Vous n’oublierez pas cette date, n’est-ce 
pas, mes amis? dit Nodier. 

Puis, se tournant vers la fenêtre : 

— Je voudrais bien voir encore une fois le 
jour, fit-il avec un soupir. 

Puis il s’assoupit. 

Puis son souffle devint intermittent. 

Puis enfin, au moment où le premier rayon 
du jour frappa les vitres, il rouvrit les yeux, fit 
des lèvres, fit du regard un signe d’adieu et 
expira. 

Avec Nodier tout mourut à l’Arsenal, joie, vie 
et lumière; ce fut un deuil qui nous prit tous; 
chacun perdait une portion de lui-même en per¬ 
dant Nodier. 

Moi, pour mon compte, je ne sais comment 
dire cela, mais j’ai quelque chose de mort en moi 
depuis que Nodier est mort. 

Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle 
de Nodier. 

Voilà pourquoi j’en parle si souvent. 
Maintenant l’histoire qu’on va lire, c’est celle 
que Nodier m’a racontée. 

: 1) l'ïancis Wëy a publié, sur les derniers moments de No¬ 
dier, une notice pleine d’intérêt, mais écrite pour les amis, 
cl tirée à vingt-cinq exemplaires seulement. 



























20 LA FEMME 


V 

LA FAMILLE D’HOFFMANN. 


u nombre de ces ravis¬ 
santes cités qui s’épar¬ 
pillent auxbords duRhin, 
comme les grains d’un 
chapelet dont le fleuve 
serait le fil, il faut comp¬ 
ter Manheim, la seconde 
capitale du grand-duché 
de Bade, Manheim, la seconde résidence du 
grand-duc. 

Aujourd’hui que les bateaux à vapeur qui 
montentet descendent le Rhin passentà Manheim, 

* aujourd’hui qu’un chemin de fer conduit à Man- 
i heim, aujourd’hui que Manheim, au milieu du 
| pétillement de la fusillade, a secoué, les cheveux 
! épars et la robe teinte de sang, l’étendard de la 
! rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus 
ce qu’est Manheim ; mais, à l’époque où com¬ 
mence cette histoire, c’est-à-dire il y a bientôt 
cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle 
était. 

C’était la ville allemande par excellence, calme 
et politique à la fois, un peu triste, ou plutôt un 
peu rêveuse ; c’était la ville des romans d’Auguste 
Lafontaine et des poëmes de Goethe, d’Henriette 
Belmann et de Werther. 

En effet, il ne s’agit que de jeter un coup d’œil 
sur Manheim, pour juger à l’instant, en voyant 
ses maisons honnêtement alignées, sa division en 
j quatre quartiers, ses rues larges et belles où 
pointe l’herbe, sa fontaine mythologique, sa pro¬ 
menade ombragée d’un double rang d’acacias 
| qui la traverse d’un bout à l’autre ; pour juger, 
dis-je, combien la vie serait douce et facile dans 
un semblable paradis, si parfois les passions 
amoureuses ou politiques n’y venaient mettre un 
pistolet à la main de Werther ou un poignard à 
la main de Sand. 

Il y a surtout une place qui a un caractère 
tout particulier, c’est celle où s’élèvent à la fois 
l’église et le théâtre. 

Eglise et théâtre ont dû être bâtis en meme 
temps, probablement par le même architecte; 
probablement encore vers le milieu de l’autre 
siècle, quand les caprices d’unefavorite influaient 
sur l’art, à ce point que tout un côté de l’art 
prenait son nom, depuis l’église jusqu’à la petite 


maison, depuis la statue de bronze de dix cou¬ 
dées jusqu’à la figurine en porcelaine de Saxe. 

L’église et le théâtre de Manheim sont donc 
dans le style pompadour. 

L’église a deux niches extérieures : dans l’une j 
de ces deux niches est une Minerve, et dans l’autre 
est une Hébé. 

La porte du théâtre est surmontée de deux 
sphinx*. Ces deux sphinx représentent, l’un la 
Comédie, l’autre la Tragédie. 

Le premier de ces deux sphinx tient sous sa 
patte un masque, le second un poignard. Tous 
deux sont coiffés enracine droite avec un chignon 
poudré; ce qui ajoute merveilleusement à leur 
caractère égyptien. 

Au reste, toute la place, maisons contournées, 
arbres frisés, murailles festonnées, est dans le 
même caractère, et forme un ensemble des 
plus réjouissants. 

Eh bien, c’est dans une chambre située au 
premier étage d’une maison dont les fenêtres 
donnent de biais sur le portail de l’église des 
jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, 
en leur faisant seulement observer que nous les 
rajeunissons de plus d’un demi-siècle, et que 
nous en sommes, comme millésime, à l’an de 
grâce ou de disgrâce 1795, et comme quantième 
au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc 
en train de fleurir : les algues au bord du fleuve, 
les marguerites dans la prairie, l’aubépine dans 
les haies, la rose dans les jardins, l’amour dans 
les cœurs. 

Maintenant ajoutons ceci : c’est qu’un des 
cœurs qui battaient le plus violemment dans la 
ville de Manheim et dans les environs était celui 
du jeune homme qui habitait cette petite cham¬ 
bre dont nous venons de parler, et dont les fe¬ 
nêtres donnaient de biais sur le portail de l’église 
des jésuites. 

Chambre et jeune homme méritent chacun 
une description particulière. 

La chambre, à coup sûr, était celle d’un esprit 
capricieux et pittoresque tout ensemble, car elle 
avait à la fois l’aspect d’un atelier, d’un magasin 
de musique et d’un cabinet de travail. 

Il y avait une palette, des pinceaux et un che¬ 
valet, et sur ce chevalet une esquisse commencée. 






















AU COLLIER DE VELOURS. 


Hoffmann disait les avoir vus. — Fage 22. 


Il y avait une guitare, une viole d’amour et 
un piano, et sur ce piano une sonate ouverte. 

Il y avait une plume, de l’encre et du papier, 
et sur ce papier un commencement de ballade 
griffonné. 

Puis, le long des murailles, des arcs, des 
flèches, des arbalètes du quinzième siècle, des 
gravures du seizième, des instruments de mu¬ 
sique du dix-septième, des bahuts de tous les 
temps, des pots à boire de toutes les formes, des 
aiguières de toutes les espèces, enfin des colliers 
de verre, des éventails de plumes, des lézards 


empaillés, des fleurs sèches, tout un monde en¬ 
fin ; mais tout un monde ne valant pas vingt- 
cinq thalers de bon argent. 

Celui qui habitait cette chambre était-il un 
peintre, un musicien ou un poète? Nous l’igno¬ 
rons. 

Mais, à coup sûr, c’était un fumeur ; car, au 
milieu de toutes ces collections, la collection la 
plus complète, la plus en vue, la collection oc¬ 
cupant la place d’honneur et s’épanouissant au 
soleil au-dessus d’un vieux canapé, à la portée 
de la main, était une collection de pipes. 




































































































99 


LA FEMME 


Mais, quel qu’il fût, poète, musicien, peintre 
ou fumeur, pour le moment, il ne fumait, ni ne 
peignait, ni ne notait, ni ne composait. 

Non, il regardait. 

11 regardait, immobile, debout, appuyé contre 
la muraille, retenant son souffle; il regardait 
par sa fenêtre ouverte, après s’être fait un rem¬ 
part du rideau, pour voir sans être vu ; il regar¬ 
dait comme on regarde, quand les yeux ne sont 
que la lunette du cœur ! 

Que regardait-il ? 

Un endroit parfaitement solitaire pour le mo¬ 
ment, le portail de l’église des jésuites. 

Il est vrai que ce portail était solitaire parce 
que l'église était pleine. 

Maintenant quel aspect avait celui qui habi¬ 
tait cette chambre, celui qui regardait derrière 
ce rideau, celui dont le cœur battait ainsi en 
regardant? 

C’était un jeune homme de dix-huit ans tout 
au plus, petit de taille, maigre de corps, sau- 
| vage d’aspect. Ses longs cheveux noirs tom¬ 
baient de son front jusqu’au-dessous de ses 
yeux, qu’ils voilaient quand il ne les écartait 
pas de la main, et, à travers le voile de scs che¬ 
veux, son regard brillait fixe et fauve, comme le 
regard d’un homme dont les facultés mentales 
ne doivent pas toujours demeurer dans un par¬ 
fait, équilibre. 

Ce jeune homme, ce n’était ni un poète, ni un 
peintre, ni un musicien : c’était un composé de 
tout cela ; c’était la peinture, la musique et la 
poésie réunies; c’était un tout bizarre, fan¬ 
tasque, bon et mauvais, brave et timide, actif et 
paresseux : ce jeune homme, enfin, c’était Er¬ 
nest-Théodore-Guillaume Hoffmann. 

Il était né par une rigoureuse nuit d’hiver, en 
177G, tandis que le vent sifflait, tandis que la 
[ neige tombait, tandis que tout ce qui n’est pas 
riche souffrait; il était né à Kœnigsberg, au fond 
de la Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si 
pauvrement bâti, que F exiguïté de sa personne 
fit croire à tout le monde qu’il était bien plus 
pressant de lui commander une tombe que de 
lui acheter un berceau ; il était né la même année 
* où Schiller, écrivant son drame des Brigands , 

! signait : Scihlleii, esclave de Klopstock; né au 
milieu d’une de ces vieilles familles bourgeoises 
comme nous en avions en France du temps de 
i la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, 
mais comme il n’y en aura bientôt plus nulle 
part; né d’une mère au tempérament maladif, 
mais d’une résignation profonde, ce qui donnait 


à toute sa personne souffrante l’aspect d’une 
adorable mélancolie ; né d’un père g la démarche 
et à l’esprit sévères, car ce père était conseiller 
criminel et commissaire de justice près le tribu¬ 
nal supérieur provincial. Autour de cette mère 
et de ce père, il y avait des oncles juges, des 
oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes 
jeunes encore, belles encore, coquettes encore ; 
oncles et tantes, tous musiciens, tous artistes, 
tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann di¬ 
sait les avoir vus ; il se les rappelait exécutant 
autour de lui, enfant de six, de huit, de dix ans, 
des concerts étranges où chacun jouait d’un de 
ces vieux instruments dont on ne sait même plus 
les noms aujourd’hui : tympanons, rebèques, ci¬ 
thares, cistres, violes d’amour, violes de gamba. 
Il est vrai que personne autre qu’Hoffmann 
n’avait jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes 
musiciennes, et qu’oncles et tantes s’étaient re¬ 
tirés les uns après les autres comme des spectres, 
après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui 
brûlait sur leurs pupitres. 

De tous ces oncles, cependant, il en restait un. 
De toutes ces tantes, cependant, il en restait une. 

Cette tante , c’était un des souvenirs char¬ 
mants d’Hoffmann. 

Dans la maison où Hoffmann avait passé sa 
jeunesse, vivait une sœur de sa mère, une jeune 
femme aux regards suaves et pénétrant au plus 
profond de l’âme ; une jeune femme douce, spi¬ 
rituelle, pleine de finesse, qui, dans l’enfant que 
chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, 
pour un enragé, voyait un esprit éminent ; qui 
plaidait seule pour lui, avec sa mère, bien en¬ 
tendu ; qui lui prédisait le génie, la gloire ; pré¬ 
diction qui plus d’une fois fit venir les larmes 
aux yeux de la mère d’Hoffmann ; car elle savait 
que le compagnon inséparable du génie et de la 
gloire, c’est le malheur. 

Cette tante, c’était la tante Sophie. 

Celte tante était musicienne comme toute la 
famille, elle jouait du luth. Quand Hoffmann 
s’éveillait dans son berceau, il s’éveillait inondé 
d’une vibrante harmonie; quand il ouvrait les 
yeux il voyait la forme gracieuse de la jeune 
femme, mariée à son instrument. Elle était or¬ 
dinairement vêtue d’une robe vert-d’eau avec 
nœuds roses; elle était ordinairement accompa¬ 
gnée d’un vieux musicien à jambes torses et à 
perruque hlanche qui jouait d’une basse plus 
grande que lui, à laquelle il se cramponnait, 
montant et descendant comme fait un lézard le 
long d’une courge. C’est, à ce torrent d’harmonie 






















AU COLLIER DE VELOURS. 


23 


tombant comme une cascade de perles des doigts 
de la belle Euterpe qu’IIoffmann avait bu le 
philtre enchanté qui l’avait lui-même fait mu¬ 
sicien. 

Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un 
des charmants souvenirs d’Hoffmann. 

Il n’en était pas de même de son oncle. 

La mort du père d’IIoffmann, la maladie de sa 
mère, l’avaient laissé aux mains de cet oncle. 

C’était un homme aussi exact que le pauvre 
Hoffmann était décousu, aussi bien ordonné que 
le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, 
et dont l’esprit d’ordre et d’exactitude s’était 
éternellement exercé sur son neveu, mais tou¬ 
jours aussi inutilement que s’était exercé sur ses 
pendules l’esprit de l’empereur Charles-Quint : 
l’oncle avait beau faire, l’heure sonnait à la fan¬ 
taisie du neveu, jamais à la sienne. 

Au fond, ce n’était point cependant, malgré 
son exactitude et sa régularité, un trop grand 
ennemi des arts et de l'imagination que cet on¬ 
cle d’Hoffmann ; il tolérait même la musique, la 
poésie et la peinture; mais il prétendait qu’un 
homme sensé ne devait recourir à de pareils dé¬ 
lassements qu’aprcs son dîner, pour faciliter la 
digestion. C’était sur ce thème qu’il avait réglé 
la vie d’Hoffmann : tant d’heures pour le som¬ 
meil, tant d’heures pour l’étude du barreau, 
tant d’heures pour le repas, tant de minutes 
pour la musique, tant de minutes pour la pein¬ 
ture, tant de minutes pour la poésie. 


Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, 
et dire : tant de minutes pour le barreau, et tant 
d’heures pour la poésie, la peinture et la mu¬ 
sique; mais Hoffmann n’était pas le maître ; il 
en était résulté qu’IIoffmann avait pris en hor¬ 
reur le barreau et son oncle, et qu’un beau jour 
il s’était sauvé de Kœnigsberg avec quelques 
thalers en poche, avait gagné Heidelberg, où il 
avait fait une halte de quelques instants, mais 
où il n’avait pu rester, vu la mauvaise musique 
que l’on faisait au théâtre. 

En conséquence, de Heidelberg il avait gagné 
Manheim, dont le théâtre, près duquel, comme 
on le voit, il s’était logé, passait pour être le ri¬ 
val des scènes lyriques de France et d’Italie ; 
nous disons de France et d’Italie, parce qu’on 
n’oubliera point que c’est cinq ou six ans seule¬ 
ment avant l’époque à laquelle nous sommes ar¬ 
rivés qu’avait eu lieu, à l’Académie royale de 
musique, la grande lutte entre Gluck ctPiccini. 

Hoffmann était donc à Manheim, où il logeait 
près du théâtre, et où il vivait du produit de sa 
peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à 
quelques frédérics d’or que sa bonn&mière lui 
faisait passer de temps en temps, au moment 
où, nous arrogeant le privilège du Diable boi¬ 
teux, nous venons de lever le plafond de sa 
chambre et de le montrer à nos lecteurs debout, 
appuyé à la muraille, immobile derrière son ri¬ 
deau, haletant, les yeux fixés sur le portail de 
l’église des jésuites. 


—c )d oeffcrf <•—- 

VI 


UN AMOUREUX ET UN FOU. 


ans l’instant où quelques 
personnes, sortant de 
l’église des jésuites, quoi¬ 
que la messe fût à peine 
à moitié de sa célébra¬ 
tion, rendaient l’attention 
d’Hoffmann plus vive que 
jamais, on heurta à sa 
porte. Lejeune homme secoua la tête et frappa 
du pied avec un mouvement d’impatience, mais 
j ne répondit pas. 

O 11 heurta une seconde fois. 

Un regard torve alla foudroyer l’indiscret à 
travers la porte. « 


On frappa une troisième fois. 

Cette fois, le jeune homme demeura tout à 
fait immobile; il était visiblement décidé à ne pas 
ouvrir. 

Mais, au lieu de s’obstiner à frapper, le visi¬ 
teur se contenta de prononcer un des prénoms 
d’Hoffmann. 

— Théodore, dit-il. 

— AhI c’est toi, Zacharias Werner, murmura 
Hoffmann. 

— Oui, c’est moi; tiens-tu à être seul? 

— Non, attends. 

Et Hoffmann alla ouvrir. 

Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond. 



























24 


LA FEMME 



un peu effaré, entra. Il pouvait avoir trois ou 
quatre ans de plus qu’Hoffmann. Au moment où 
la porte s’ouvrait., il lui posa la main sur l’épaule 
et les lèvres sur le front, comme eût pu faire un 
| rère aîné. 

C'était, en effet, un véritable frère pour Hoff- 
! manu. Né dans la même maison que lui, Zacha- 
rias Wcrner, le futur auteur de Martin Luther, 
de Y Attila, du 24 Février, de la Croix de la Bal¬ 
tique, avait grandi sous la double protection de 
sa mère et de la mère d’Hoffmann. 

Les deux femmes, atteintes toutes deux d’une 


affection nerveuse qui se termina par la folie, 
avaient transmis à leurs enfants cette maladie, 
qui, atténuée par la transmission, se traduisit 
en imagination fantastique chez Hoffmann, et en 
disposition mélancolique chez Zacharias. La 
mère de ce dernier se croyait, à l’instar de la 
Vierge, chargée d’une mission divine. Son en¬ 
fant, son Zacharie, devait être le nouveau Christ, 
le futur Siloé promis par les Écritures. Pendant 
qu’il dormait, elle lui tressait des couronnes de 
bluets, dont elle ceignait son front; elle s’age¬ 
nouillait devant lui, chantant, de sa voix douce 









































AU COLLIER DE VELOURS. 


et harmonieuse, les plus beaux cantiques de 
Luther, espérant, à chaque verset, voir la cou¬ 
ronne de bluets se changer en auréole. 

Les deux enfants furent élevés ensemble; 
c’était surtout parce que Zacharie habitait Hei¬ 
delberg, où il étudiait, que-Hoffmann s était enfui 
de chez son oncle, et à son tour Zacharie ren¬ 
dant à Hoffmann amitié pour amitié, avait quitté 
Heidelberg et était venu rejoindre Hoffmann à 
Manheim, quand Hoffmann était venu chercher 
à Manheim une meilleure musique quecelie qu’il 
trouvait à Heidelberg. 

Mais, une fois réunis, une fois à Manheim, 

! loin de l’autorité de cette mère si douce, les deux 
! jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce 
complément indispensable de l’éducation de 
l’étudiant allemand, et ils avaient résolu de vi¬ 
siter Paris : 

Werner, à cause du spectacle étrange que de¬ 
vait présenter la capitale de la France au milieu 
de la période de terreur où elle était parvenue; 

Hoffmann, pour comparer la musique fran¬ 
çaise à la musique italienne, et surtout pour 
étudier les ressources de l’Opéra français, comme 
mise en scène et décors, Hoffmann ayant dès 
cette époque l’idée qu’il caressa toute sa vie de 
se faire directeur de théâtre. 

Werner, libertin par tempérament, quoique 
religieux par éducation, comptait bien en même 
temps profiter pour son plaisir de cette étrange 
libcrlé de mœurs à laquelle on était arrivé en 
1795, et dont un de ses amis, revenu depuis 
peu d’un voyage à Paris, lui avait fait une pein¬ 
ture si séduisante, que cette peinture avait tourné 
la tête du voluptueux étudiant. 

Hoffmann comptait voir les musées dont on 
lui avait dit force merveilles, et, flottant encore 
dans sa manière, comparer la peinture italienne 
à la peinture allemande. 

Quels que fussent d’ailleurs les motifs secrets 
qui poussassent les deux amis, le désir de visiter 
la France était égalée liez tous deux. 

Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait 
qu’une chose, l’argent. Mais, par une coïnci¬ 
dence étrange, le hasard avait voulu que Za¬ 
charie et Hoffmann eussent le même jour reçu 
chacun de sa mère cinq frédérics d’or. 

Dix frédérics d’or faisaient à peu près deux 
cents livres; c’était une jolie somme pour deux 
étudiants qui vivaient logés, chauffés et nourris, 
pour cinq thalers par mois. Mais celle somme 
était bien insuffisante pour accomplir le fameux 
• voyage projeté. 


--- 



1! était venu une idée aux deux jeunes-gens, 
et, comme celte idée leur était venue à tous 


deux à la fois, ifs l’avaient prise pour une inspi¬ 
ration du ciel. 

C’était d’aller au jeu et de risquer chacun les 
cinq frédérics d’or. 

•Avec ces dix frédérics il n’y avait pas de 
voyage possible. En risquant ces dix frédérics, 
on pouvait gagner une somme à faire le tour du 
monde. 

Ce qui fut dit fut fait : la saison des eaux ap¬ 
prochait, et, depuis le 1 er mai, les maisons de 
jeu étaient ouvertes; Werner et Hoffmann en¬ 
trèrent dans une maison de jeu. 

" 0 

Werner tenta le premier la fortune, et perdit, 
en cinq coups, ses cinq frédérics d’or. 

Le tour d’Hoffman était venu. 

Hoffmann hasarda en tremblant son premier 
frédériç d'or et gagna. 

Encouragé par ce début, il redoubla. Hoff¬ 
mann était dans un jour de veine; il gagnait 
quatre coups sur cinq, et le jeune homme était 
de ceux qui ont confiance dans la fortune. Au 
lieu d’hésiter, il marcha franchement de parolis 
en parolis; on eut pu croire qu’un pouvoir sur¬ 
naturel le secondait ; sans combinaison arrêtée, 
sans calcul aucun, il jetait son or sur une carte, 
et son or se doublait, se triplait, se quintuplait. 
Zacharie, plus tremblant qu’un fiévreux, plus 
pâle qu’un spectre , Zacharie murmurait : — 
Assez, Théodore, assez; — mais le joueur rail¬ 
lait cette timidité puérile. I/or suivait l’or, et 
1 or engendrait l’or. Enfin, deux heures du ma¬ 
tin sonnèrent, c’était l’heure de la fermeture de 
l'établissement, le jeu cessa; les deux jeunes 
gens, sans compter, prirent chacun une charge 
d’or. Zacharie, qui ne pouvait croire que toute 
cette fortune était à lui, sortit le premier; Hoff¬ 
mann allait le suivre, quand un vieil officier, qui 
ne l’avait pas perdu de vue pendant tout le 
temps qu’il avait joué, l’arrêta comme il allait 
franchir le seuil de la porte. 

— Jeune homme, dit-il en lui posant la main 
sur l’épaule et en le regardant fixement, si vous 
y allezde ce train-là, vous feiyez sauter la banque, 
j’en conviens ; mais, quand la banque aura sauté, 
vous n’en serez qu’une proie plus sure pour le 
diable. 


i 

j 

i 




Et, sans attendre la réponse d’Hoffmann, il 
disparut. Hoffmann sortit à son tour, mais il 
n’était plus le même. La prédiction du vieux 
soldat l’avait refroidi comme un bain glacé, et 
cet or, dont ses poches étaient pleines, lui pesait. 


liiip Snn ui liamn \ r. \ me «rKiTiifili, l. 























LA FEMME 


26 


11 lui semblait porter son fardeau d’iniquités. 1 

Werner l’attendait joyeux. Tous deux re¬ 
vinrent ensemble chez Hoffmann, l’un riant, : 
dansant, chantant; l’autre rêveur, presque 
sombre. 

Celui qui riait, dansait, chantait, c’était 
Werner. — Celui qui était rêveur et pivsrffie 
sombre, c’était Hoffmann. 

Tous deux, au reste, décidèrent de partir te 
lendemain soir pour la France. 

lisse séparèrent en s’embrassant. 

Hoffmann, resté seul, compta son or. 

11 avait cinq mille t h a lers, vingt-trois ou 
vingt-quatre mille francs. 

il réfléchit longtemps et sembla prendre une 
résolution difficile. 

Pendant qu’il réfléchissait à la lueur d'une 
lampe de cuivre éclairant la chambre, son visage 
I était pâle et son front ruisselait de sueur, 

A chaque bruit qui se faisait autour de lui, 

J ce bruit fût-il aussi insaisissable que le frémis¬ 
sement de l’aile du moucheron, Hoffmann tres¬ 
saillait, se retournait et regardait autour de lui 
avec terreur. 

La prédiction de l’officier lui revenait à l’es- 
pril, il murmurait tout bas des vers de Faust, 
cl ii lui semblait voir, sur le seuil de la porte, 
le rat rongeur; dans l’angle de sa chambre, le 
barbet noir. 

Enfin son parti fut pris. 

il mit à part mille thalers, qu’il regardait 
co une la somme grandement nécessaire pour 
son voyage, fit un paquet des quatre mille autres 
thalers ; puis, sur le paquet, colla une carte avec 
de la cire et écrivit sur cette carte : 

A Monsieur le bourgmestre de Kœnigsberg , 
pour être partages entre les familles les plus 
pauvres de la ville. 

Puis, content de la victoire qu’il venait de 
remporter sur lui-même, rafraîchi par ce qu’il 
venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et 
dormit tout d une pièce jusqu’au lendemain à 
sept heures du matin. 

À sept heures il se réveilla, et son premier re¬ 
gard fut pour ses mille thalers visibles cl ses 
quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir 
! fait un rêve. 

La vue des objets l'assura de la réalité de ce 
qui était arrivé la veille. 

Mais ce qui était une réalité surtout, pour 
j Hoffmann, quoique aucun objet matériel ire fût 
là pour la lui rappeler, c était la prédiction du 
vieil officier. 


Aussi, sans regret aucun, s’Iiabilla-t-il comme 
de coutume; et, prenant ses quatre mille thalers 
; sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à la 
diligence de Koenigsherg, après avoir pris le soin 
cependant de serrer les mille thalers restant dans i 
son tiroir. 

Puis, comme il était convenu, ou s’en sou¬ 
vient , que les deux amis partiraient le même 
soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses 
préparatifs de voyage. 

Tout en allant, tout en venant, tout en épous¬ 
setant un habit, en pliant une chemise, en assor¬ 
tissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux 
dans la rue et demeura dans la pose où il était. 

Une jeune fille de seize à dix-sept ans, char¬ 
mante, étrangère bien certainement à la ville de 
Manheim, puisque Hoffmann ne la connaissait 
pas, venait de l’extrémité opposée de la rue et 
s'acheminait vers l’église. 

Hoffmann, dans ses rêves de poète, de pein¬ 
tre et de musicien, n’avait jamais rien vu de pa¬ 
reil. 

C’était quelque chose qui dépassait non-seu¬ 
lement tout ce qu’il avait vu, mais encore tout ce 
qu’il espérait voir 

Et cependant, à la distance où i! était, il ne 
voyait qu’un ravissant ensemble : les déiails lui 
échappaient. 

La jeune fille était accompagnée d’une vieille 
servante. 

Toutes deux montèrent lentement les marches 
de l’église des jésuites, et disparurent sous le 
portail. 

Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un 
habit lie-de-vin à moitié battu, sa redingote à 
brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile 
derrière son rideau. 

C’est là que nous l’avons trouvé, attendant la 
sortie de celle qu’il avait vue entrer. 

11 ne craignait qu’une chose : c’est que ce ne 
fût un ange, et qu’au lieu de sortir' par la porte, 
elle ne s’envolât par la fenette pour remonter aux 
cieux. 

C’est dans cette situation que nous l’avons 1 
pris, et que son ami Zacharias Werner vint le 
prendre après nous. 

Le nouveau venu appuya du même coup, 
comme nous l’avons dit, sa main sur l’épaule et 
ses lèvres sur le front de son ami. 

Puis il poussa un énorme soupir. 

Quoique Zacharias Werner fût toujours trcs- 
pâle, il était cependant encore plus pâle que d’ha¬ 
bitude. 


























AU COLLIER 


-Qu as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec 
une-inquiétude réelle. 

— Oh! mon ami! s’écria Werner... Je suis 
un brigand! je suis un misérable! je mérite la 
mort... fends-moi la tète avec une hache... perce- 
moi le cœur avec une flèche. Je ne suis plus di¬ 
gne de voir la lumière du ciel. 

— Bah! demanda Hoffmann avec sa placide 
distraction de l’homme heureux; qu’est-il donc 
arrivé, cher ami? 

— Il est arrivé... ce qui est arrivé, n’est-ce 
pas?... tu me demandes ce qui est arrivé?... Eh 
bien ! mon ami, le diable m’a tenté! 

— Que veux-tu dire? 

— Que quand j’ai vu tout mon or ce matin, 
il y en avait tant, qu’il me semble que c'est un 
j rêve. 

— Comment ! un rêve? 

— Il y en avait une pleine table, toute cou¬ 
verte, continua Werner. Eh bien, quand j’ai vu 
cela, une véritable fortune, mille frédérics d’or, 
mon ami. Eh bien! quand j’ai vu cela, quand 
de chaque pièce j’ai vu rejaillir un rayon, la rage 
m’a repris, je n’ai pas pu y résister, j’ai pris le 
tiers de mon or et j’ai été au jeu. 

— Et tu as perdu? 

— Jusqu’à mon dernier kreutzer. 

— Que veux-tu? c’est un petit malheur, puis¬ 
qu’il te reste les deux tiers. 

— Ah bien oui, les deux tiers ! Je suis revenu 
chercher le second tiers, et... 

— Et tu r ’as perdu comme le premier? 

— Plus vite, mon ami, plus vite. 

— Et tu es revenu chercher ton troisième 
! tiers? 

i 

— Je ne sms pas revenu, j’ai volé; j’ai pris 
les quinze cents thalers restant, et je les ai posés 
sur la rouge. 

— Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, 
n’est-ce pas? 

— Ah ! mon ami, la noire, l’horrible noire, 
sans hésitation, san^remords, comme si en sor¬ 
tant elle ne m’enlevait pas mon dernier espoir! 
Sortie, mon ami, sortie! 

— Et tu ne regrettes les mille frédérics qu’à 
cause du voyage? 

— Pas pour autre chose. Oh ! si j’eusse seule¬ 
ment mis de côté de quoi aller à Paris, — cinq 
cents thalers ! 

— Tu te consolerais d’avoir perdu le reste? 

— A l’instant même. 

— Eh bien, qu’à cela ne tienne, mon cher 
Zacharias, dit Hoffmann en le conduisant vers 


1)E VELOURS. c 27 


son tiroir; tiens, voilà les cinq cents thalers, 
pars. 

— Comment ! que je parte? s’écria Werner, 
et toi? 

— Oh ! moi, je ne pars plus. 

— Comment! tu ne pars plus? 

*— Non, pas dans ce moment-ci, du moins. 

— Mais pourquoi? pour quelle raison? qui 
t'empêche de partir? qui le relient à Manheim? 

Hoffmann entraîna vivement son ami vers la 
fenêtre. On commençait à sortir de l’église, la 
messe était finie. 

— Tiens, regarde, regarde, dit-il en désignant 
du doigt quelqu’un à 1 attention de Werner. 

Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait 
au haut du portail, descendant lentement les de¬ 
grés de l’église, son livre de messe posé contre sa 
poitrine, sa tête baissée, modeste et pensive 
comme la Marguerite de Gœthe. 

— Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu? 

— Certainement que je vois. 

— Eh bien, que dis-tu? 

— Je dis qu’il n’y a pas de femme au monde 
qui vaille qu’on lui sacrifie le voyage de Paris, 
fût-ce la belle Antonia, fût-ce la fille du vieux 
Gottlieb Murr, le nouveau chef d’orchestre du 
théâtre de Manheim. 

— Tu la connais donc? 

— Certainement. 

— Tu connais donc son père? 

— Il était chef d’orchestre au théâtre de Franc¬ 
fort. 

— Et tu peux me donner une lettre pour lui? 

— A merveille! 

— Mets-toi là, Zacharias, et écris. 

Zacharias se mit à la table et écrivit . 

Au moment départir pour la France, il recom¬ 
mandait son jeune ami Théodore Hoffmann à son 
vieil ami Gottlieb Murr. 

Hoffmann donna à peine à Zacharias le temps 
d'achever sa lettre; la signature apposée, il la lui 
prit et, embrassant son ami, il s’élança hors de là 
chambre. 

— C’est égal, lui cria une dernière fois Zacha¬ 
rias Werner, lu verras qu’il n’y a pas de femme, 
si jolie qu’elle soit, qui puisse te faire oublier 
Paris. 

Hoffmann entendit les paroles de son ami, 
mais il ne jugea pas même à propos de se retour¬ 
ner pour lui répondre, même par un signe d’ap¬ 
probation ou d’improbation. 

Quant à Zacharias W erner, il mit ses cinq cents 
thalers dans sa poche, et, pour n’être plus tenté 

















28 


LA -FEMME 


par le démon du jeu, il courut aussi vite vers Hoffmann frappait à la porte de maître Gotl- 
l’hôlel des Messageries que Hoffmann courait j lieh Murr juste au même moment où Zacharias 
vers la maison du vieux chef d’orchestre. j Werner montait dans la diligence de Strasbourg. 


--- 


Vil 


MAITRE ÜO'iTLIEB MURR. 


! 


e fut le chef d’orchestre 
qui vint ouvrir en per¬ 
sonne à Hoffmann. 

Hoffmann n’avait ja¬ 
mais vu maitreGotllieb, et 
cependant il le reconnut. 

Cet homme, tout gro¬ 
tesque qu’il était, ne pou¬ 
vait être qu’un artiste, et même un grand artiste. 

C’était un petit vieillard de cinquante-cinq à 
soixante ans, ayant une jambe tordue, et cepen¬ 
dant ne boitant pas trop de cette jambe, qui res¬ 
semblait à un tire-bouchon. Tout en marchant, 
ou plutôt tout en sautillant, et son sautillement 
ressemblait fort à celui d’un hochequeue, tout en 
sautillant et en devançant les gens qu’il introdui¬ 
sait chez lui, il s’arrêtait, faisait une pirouette 
sur sa jambe torse, ce qui lui. donnait l’air d’en¬ 
foncer une vrille dans la terre, et continuait son 
chemin. 

Tout en le suivant, Hoffmann l’examinait et 
gravait dans son esprit un de ces fantastiques et 
merveilleux portraits dont il nous a donné, dans 
ses œuvres, une si complète galerie. 

Le visage du vieillard était enthousiaste, fin et 
spirituel à la fois, recouvert d’une peau parche¬ 
minée, mouchetée de rouge et de noir comme 
une page de plain-chant. Au milieu de cet étrange 
faciès brillaient deux yeux vifs dont on pouvait 
d’autant mieux apprécier le regard aigu, que les 
lunettes qu’il portait et qu’il n’abandonnait ja¬ 
mais, même dans son sommeil, étaient constam¬ 
ment relevées sur son front, ou abaissées sur le 
bout de son nez. C’était seulement quand il jouait j 
du violon en redressant la tête et en regardant à 
distance, qu’il finissait par utiliser ce petit meu¬ 
ble qui paraissait être chez lui plutôt un objet de 
luxe que de nécessité. 

Sa tête était chauve et constamment abritée 
sous une calotte noire, qui était devenue une par¬ 



tie inhérente à sa personne. — Jour et nuit 
maître Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa 
calotte. Seulement, lorsqu’il sortait, il se conten¬ 
tait de la surmonter d’une petite perruque à la 
Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait 
prise entre le crâne et la perruque. 11 va sans dire 
que jamais maître Gottlieb nes’inquiétait le moins j 
du monde de la portion de velours qui apparais¬ 
sait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus 
d’affinité avec le chapeau qu’avec la tête, accom- 
pagnaientlechapeau dans son excursion aérienne, 
toutes les fois que maître Gottlieb saluait. 

Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne 
vit personne. 

Il suivit donc maître Gottlieb où maître Gott¬ 
lieb, qui, comme nous l’avons dit, marchait de¬ 
vant lui, voulut le mener. 

Maître Gottlieb s’arrêta dans un grand cabinet j 
plein de partitions empilées et de feuilles de mu¬ 
sique volante; sur une table étaient dix ou douze 
boîtes plus ou moins ornées, ayant toutes cette 
forme à laquelle un musicien ne se trompe pas, 
c’est-à-dire la forme d’un étui de violon. 

Pour le moment, maître Gottlieb était en train 
de disposer pour le théâtre de Manheim, sur le¬ 
quel il voulait faire un essai de musique italienne, 
le Matrmonio segreto de Cimarosa. 

Un archet, comme la batte d’Arlequin, était 
passé dans sa ceinture, ou plutôt maintenu par 
le gousset boutonné de sa culotte, une plume se 
dressait fièrement derrière son oreille, et ses 
doigts étaient tachés d’encre. 

De ces doigts tachés d’encre il prit la lettre que 
lui présentait Hoffmann, puis, jetant un coup 
d’œil sur l’adresse, et reconnaissant l’écriture : 

— Ah! Zacharias Werner, dit-il, poète, poète 
celui-là, mais joueur. Puis, comme si la qualité 
corrigeait un peu le défaut, il ajouta : Joueur, 
joueur, mais poëtc. 

Puis, décachetant la lettre : 



















AU COLLIER 


— Parti, n’est-ce pas? parti! 

— Il part, monsieur, en ce moment même. 

— Dieu le conduise! ajouta Goltlicb en levant 
les yeux au ciel comme pour recommander son 
ami à Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les voya¬ 
ges forment la jeunesse, et, si je n’avais pas voyagé, 
je ne connaîtrais pas, moi, l’immortel Paësicllo, 
le divin Cimarosa. 

— Mais, dit Hoffmann, vous n’en connaîtriez 
pas moins bien leurs œuvres, maître Gottlieb. 

— Oui, leurs œuvres, certainement : mais 
qu’est-ce que connaître l’œuvre sans ^ artiste 
c’est connaître l’âme sans le corps; l’œuvre, c’est 
le spectre, c’est l’apparition ; l’œuvre c’est ce qui 
reste de nous après notre mort.Maisle corps, voyez- 
vous, c’est ce qui a vécu : vous ne comprendrez 
jamais entièrement l’œuvre d’un homme si vous 
n’avez pas connu l’homme lui-même. 

Hoffmann fit un signe de la tète. 

— C’est vrai, dit-il, et je n’ai jamais apprécié 
complètement Mozart qu’après avoir vu Mozart. 

— Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; 
mais pourquoi a-t-il du bon? parce qu’il a voyagé 
en Italie. La musique allemande, jeune homme, 
c’est la musique des hommes; mais retenez bien 
ceci, la musique italienne, c’est la musique des 
dieux. 

— Ce n’est pourtant pas, reprit Hoffmann en 
souriant, ce n’est pourtant pas en Italie que Mo¬ 
zart a fait le Mariage de Figaro et Don Juan , 
puisqu’il a fait l’un à Vienne pour l’empereur, cl 
l’autre à Prague pour le théâtre italien. 

— C’est vrai, jeune homme, c’est vrai, et j’aime 
à voir en vous cet esprit national qui vous fait dé¬ 
fendre Mozart. Oui, certainement, si le pauvre dia¬ 
ble eût vécu,et s’ileûtfaitencoreunou deux voya¬ 
ges en Italie, c’eût été un maître, un très-grand 
maître. Mais ce Don Juan , dont vous parlez, ce 
Mariage de Figaro , dont vous parlez, sur quoi les 
a-t-il faits ? Sur des libretti italiens, sur des pa¬ 
roles italiennes, sous un reflet du soleil de Bolo¬ 
gne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi, jeune 
homme, ce soleil, il faut l’avoir vu, l’avoir senti, 
pour l’apprécier à sa valeur. Tenez, moi, j’ai 
quitté l’Italie depuis quatre ans ; depuis quatre 
ans je grelotte, excepté quand je pense à l’Italie; 
la pensée seule de l’Italie me réchauffe; je n’ai 
plus besoin de manteau quand je pense à l’Italie; 
je n’ai plus besoin d’habit, je n’ai plus besoin de 
calotte même. Le souvenir me ravive : ô musique 
de Bologne ! ô soleil de Naples ! ohj... 

Et la figure du vieillard exprima, un moment, 
une béatitude suprême, et tout son corps parut 


DE VELOURS. 29 


frissonner d’une jouissance infinie, comme si les 
torrents du soleil méridional, inondant encore sa 
tête, ruisselaient de sou front chauve sur ses 
épaules, et de ses épaules sur toute sa personne. 

Hoffmann se garda bien de le tirer de son ex¬ 
tase, seulement il en profita pour regarder tout 
autour de lui, espérant toujours voir Anlonia. 
Mais les portes étaient fermées et l’on n’entendait 
aucun bruit, derrière aucune de ces portes, qui 
y décelât la présence d’un être vivant. 

Il lui fallut donc revenir à maître Gottlieb, 
dont l’extase se calmait peu à peu, et qui finit 
par on sortir avec une espèce de frissonnement. 

— Brrrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites 
donc? 

Hoffmann tressaillit. 

— Je d is, maître Gottlieb, que je viens de la 
part de mon ami Zacharias Werner, lequel m’a 
parlé de votre bonté pour les jeunes gens, et 
comme je suis musicien... 

— Ah ! vous êtes musicien ! 

El Goltlicb se redressa, releva la tête, la ren¬ 
versa en arrière, et, à travers ses lunettes, momen¬ 
tanément posées sur les derniers confins de son 
nez, il regarda Hoffmann. 

— Oui, oui, ajouta-t-il, tête de musicien, 
front de musicien, œil de musicien; et qu’êtes- 
vous? compositeur ou instrumentiste? 

— L’un et l’autre, maître Gottlieb. 

— L’un et l’autre! dit maître Gottlieb, l’un et 
l’autre! cela ne doute de rien, ces jeunes gens! Il 
faudrait toute la vie d’un homme, de deux hom¬ 
mes, de trois hommes, pour être seulement l’un 
ou l’autre, et ils sont l’un et l’autre! 

Et il fit un tour sur lui-même, levant les bras 
au ciel et ayant l’air d’enfoncer dans le parquet 
le tire-bouchon de sa jambe droite. 

Puis, après la pirouette achevée, s’arrêtant de¬ 
vant Hoffmann : 

— Voyons, jeune présomptueux, dit-il, qu’as- 
lu fait en composition? 

— Mais des sonates, des chants sacrés, des 
quintetti. 

— Des sonates après Sébastien Bach ! des 
chants sacrés après Pergolèse ! des quintetti après 
François-Joseph Haydn! Ah! jeunesse! jeu¬ 
nesse ! 

Puis, avec un sentiment de profonde pitié : 

— Et, comme instrumentiste, continua-t-il, 
comme instrumentiste, de quel instrument jouez 
vous ? 

— De tous à peu près, depuis le rebec jusqu’au 
clavecin, depuis la violed’amourjusqu’autbéorbe; 

















LA FEMME 


30 


mais l'instrument dont je me suis particulière¬ 
ment occupé, c’est du violon. 

— En vérité, dit maître Gottlieb d’un air rail¬ 
leur, en vérité tu lui as fait cet honneur-là, au 
violon! c’est ma foi bien heureux, pour lui, 
pauvre violon ! Mais, malheureux, ajouta-t-il en 
revenant vers Hoffmann en sautillant sur une seule 
jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que c’est 
que!eviolon?Leviolon! et maître Gottlieb balança 
son corps sur cette seule jambe dont nous avons 
parlé, l’autre restant en l’air comme celle d’une 
grue, le violon 1 mais c’est le plus difficile de 
tous les instruments, le violon a été inventé; par 
Satan lui-même pour damner l’homme, quand 
Satan a été au bout de ses inventions. Avec le 
violon, vois-tu, Satan a perdu plus d’âmes 
qu’avec les sept péchés capitaux réunis. Il n’v a 
que l’immortel Tartini, Tartini, mon maître, 
mon héros, mon dieu ! il n’y a que lui qui ait 
! jamais atteint la perfection sur le violon ; mais 
lui seul sait ce qu’il lui a coûté dans ce monde 
et dans l’autre pour .avoir-joué toute une nuit 
avec le violon du diable lui-même, et pour avoir 
gardé son archet. Oh! le violon! sais-tu, mal¬ 
heureux profanateur, que cet instrument cache 
sous sa simplicité presque misérable les plus 
inépuisables trésors d’harmonie qu’il soit pos¬ 
sible à l’homme de boire à la coupe des dieux. 
As-tu étudié ce bois, ces cordes, cet archet, ce 
crin, ce crin surtout? espères-tu réunir, assem¬ 
bler, dompter sous tes doigts ce tout merveil¬ 
leux, qui depuis deux siècles résiste aux efforts 
des plus savants, qui se plaint, qui gémit, qui se 
lamente sous leurs doigts, et qui n’a jamais 
chanté que sous les doigts de l’immortel Tartini, 
mon maître? Quand tu as pris un violon pour 
la première fois, as-tu bien pensé à ce que tu fai¬ 
sais, jeune homme? Mais tu n’es pas le pre¬ 
mier, ajouta maître Gottlieb avec un soupir tiré 
du plus profond de ses entrailles, et tu ne seras 
pas le dernier que le violon aura perdu ; violon, 
tentateur éternel ! d’autres que toi aussi ont cru 
à leur vocation, et ont perdu leur vie à râcler le 
boyau, et tu vas augmenter le nombre de ces 
malheureux, déjà si nombreux, si inutiles à la 
société, si insupportables à leurs semblables. 

Puis, tout à coup, et sans transition aucune, 
saisissant un violon et un archet comme un 
maître d’escrime prend deux fleurets, et les pré¬ 
sentant à Hoffmann : 

— Eh bien, dit-il d’un air- de défi, joue moi 
quelque chose; voyons, joue, et je te dirai où tu 
en es, et, s’il est encore temps de te retirer du pré¬ 


cipice, je t’en tirerai, comme j’en ai tiré le pauvre 
Zacharias Werner. Il en jouait aussi lui, du vio¬ 
lon ; il en jouait avec fureur, avec rage. Il rêvait 
des miracles, mais je lui ai ouvert l’intelligence. Il 
brisa son violon en morceaux, et il en fit du feu. 
Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela 
acheva de le calmer. Là, il y avait de la place 
pour ses longs doigls maigres. Au commence¬ 
ment, il leur faisait faire dix lieues à l’heure, et- 
maintenant, — maintenant, il joue suffisam¬ 
ment de la basse pour souhaiter la fête à son 
oncle, tandis qu’il n’eût jamais joué du violon 
que pour souhaiter la fête au diable. Allons, al¬ 
lons, jeune homme, voici un violon, montre-moi 
ce que tu sais faire. 

Hoffmann prit le violon et l’examina. 

— Oui, oui, dit maître Gottlieb, tu examines ! 
de qui il est, comme le gourmet flaire le vin 
qu’il va boire. Pince une corde, une seule, et, 
si ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a 
fait le violon, tu n’es pas digne de le toucher. 

Hoffmann pinça une corde qui rendit un son 
vibrant, prolongé, frémissant. 

— C’est un Antonio Stradivarius, dit-il. 

— Allons, pas mal ; mais de quelle époque de 
la vie de Stradivarius ? Voyons un peu ; il en a 
fait beaucoup de violons de 1698 à 1728. 

— Ah! quant à cela, dit Hoffmann, j’avoue 
mon ignorance, et il me semble impossible... 

— Impossible, blasphémateur ! impossible ! 
c’est comme situ me disais, malheureux, qu’il 
est impossible de reconnaître l’âge du vin en le 
goûtant. Ecoute bien : aussi vrai que nous 
sommes aujourd’hui le 10 mai 1793, ce violon 
a été fait pendant le voyage que l’immortel An¬ 
tonio fit de Crémone à Mantoue en 1705, et où 
il laissa son atelier à son premier élève. Aussi, 
vois-tu, ce Stradivarius-là, je suis bien aise de te 
le dire, n’est que de troisième ordre; mais j’ai 
bien peur que ce ne soit encore trop bon pour 
un pauvre écolier comme toi. A T a, va, va ! 

Hoffmann épaula le violon, et. non sans un 
vif battement de cœur, commença des variations 
sur le thème de Don Juan : 

La si darem’ la niano. j 

Maître Gottlieb était debout près d’Hoffmann, 
battant à la fois la mesure avec sa tête et avec le 
bout du pied de sa jambe torse. A mesure qu’Hoff- 
rnann jouait, sa figure s’animait, ses yeux bril¬ 
laient, sa mâchoire supérieure mordait la lèvre in¬ 
férieure, et aux deux côtés de cette lèvre aplatie, 
sortaient deux dents, que dans la position ordi- 





















AU COLLIER DE VELOURS. 


31 


| Maire elle était destinée à cacher, mais qui en ce 
moment se dressaient comme deux défenses de 
sanglier. Enfin, un allegro, dont Hoffmann 
triompha assez vigoureusement, lui attira de la 
part de maître Goltlieb un mouvement de tète 
qui ressemblait presque à un signe d’approba¬ 
tion . 

Hoffmann finit par un démanché qu’il croyait 
des plus brillants, mais qui, loin de satisfaire 
le vieux musicien, lui lit faire une affreuse gri¬ 
mace. 

Cependant sa figure se rasséréna peu à peu, et 
frappant sur l’épaule du jeune homme': 

— Allons, allons, dit-il, c’est moins mal que 
je ne croyais; quand tu auras oublié tout ce que 
I lu as appris, quand tu ne feras plus de ces bonds 
à la mode, quand lu ménageras ces traits sau- 
! f illants et ces démanchés criards, on fera quelque 
! chose de toi. 

Cet éloge, de Ja part d’un homme aussi difficile 
que le vieux musicien, ravit Hoffmann. Puis il 
n’oubliait pas, tout noyé qu’il était dans l’océan 
musical, que maître Goltlieb était le père delà 
belle Antonia. 

Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient 
de tomber de la bouche du vieillard : 

— Et qui se chargera de faire quelque chose 
de moi? demanda-t-il, est-ce vous, maître Gott- 
lieb? 

— Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi 
pas, situ veux écouter le vieux Murr? 

— Je vous écouterai, maître, et tant que vous 
voudrez. 

— Oh ! murmura le vieillard avec mélancolie, 
car son regard se rejetait dans le passé, car sa 
mémoire remontait les ans révolus, c’est que j’en 
ai bien connu des virtuoses! j’ai connu Corelli, 
par tradition, c’est vrai ; c’est lui qui a ouvert la 
roule, qui a frayé le chemin; il faut jouer à la 
manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le pre¬ 
mier, il a deviné que le violon était, sinon un 
dieu, du moins le temple d’où un dieu pouvait 
sortir. Après lui vient Pugnani, violon passable, 
intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans 
certains appoggiamenü ; puis Germiniani, vigou¬ 
reux celui-là, mais vigoureux par boutades, sans 
transition, j’ai été à Paris exprès pour le voir, 
comme lu veux, toi, aller à Paris pour voir l’O¬ 
péra : un maniaque, mon ami, un somnambule, 
mon enfant, un homme qui gesticulait en rêvant, 
entendant assez bien le tempo rubato, fatal tempo 
rubato, qui tue plus d'instrumentistes que la pe¬ 
tite vérole, (pie la fièvre jaune, que la peste. Alors 


je lui jouai mes sonates à la manière de l’immor¬ 
tel Tartini, mon maître, et alors il avoua son er¬ 
reur. Malheureusement l’élève était enfoncé jus¬ 
qu’au cou dans sa méthode. Il avait soixante-onze 
ans, le pauvre enfant! Quarante ans plus tôt, je 
l’eusse sauvé, comme Giardini ; celui-là, je l’avais 
pris à temps, mais malheureusement il était in¬ 
corrigible; le diable en personne s’était emparé 
de sa main gauche, etalorsil allait , il allait , il allait 
un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le 
suivre, C’étaient des extravagances, des sautille¬ 
ments, des démanchés à donner la danse de Saint- 
Guy à un Hollandais. Aussi, un jour qu’en pré¬ 
sence de Jomelli il gâtait un morceau magnifique, 
le bon Jomelli, qui était le plus brave homme du 
monde, lui allongea-t-il un si rude soufflet, que 
Giardini en eut la joue enflée pendant un mois, 
Jomelli le poignet luxé pendant trois semaines. 
C’est comme Lulli, un fou, un véritable fou, un 
danseur de corde, un faiseur de sauts périlleux, 
un équilibriste sans balancier et auquel on de¬ 
vrait mettre dans la main un balancier au lieu 
d’un archet. Hélas! hélas! hélas! s’écria doulou¬ 
reusement le vieillard, je le dis avec un profond 
désespoir, avec Nardini et avec moi s’eteindra le 
bel art de jouer du violon ; cet art avec lequel no- j 
tre maître à tous, Orpheus, attirait les animaux, 
remuait les pierres et bâtissait les villes. Au lieu 
de bâtir comme le violon divin, nous démolis¬ 
sons comme les trompettes maudites. Si les 
Français entrent jamais en Allemagne, ils n’au¬ 
ront, pour faire tomber les murailles de Philips- 
bourg, qu’ils ont assiégée tant de fois, ils n’au¬ 
ront qu’à faire exécuter, par quatre violons de 
ma connaissance, un concert devant ces portes. 

Le vieillard reprit haleine et ajouta d’un ton 
plus doux : 

— Je sais bien qu’il y a Viotti, un de mes élè¬ 
ves, un enfant plein de bonnes dispositions, mais 
impatient, mais dévergondé, mais sans règle. 
Quant à Giarnowicki, c’est un fat et un ignorant, 
et la première chose que j’ai dite à ma vieille 
Lisbelh, c’était, si elle entendait jamais ce nom- 
là prononcé à ma porte, de fermer ma porte avec 
acharnement. Il y a trente ans que Lisbeth est 
avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune homme, 
je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi ; 
Giarnowicki; un Sarmate, un Welche, qui s’est j 
permis de dire du mal du maître des maîtres, de 
l’immortel Tartini. Oh! à celui qui m’apportera 
la tète de Giarnowicki je promets des leçons et 
des conseils tant qu’il en voudra. Quant à toi, 
mon garçon, continua le vieillard en revenant à 



















LA FEMME 


| Hoffmann, quant à toi tu n’es pas fort, c’est vrai; 
mais Rode et Krutzer, mes élèves, n’étaient pas 
plus forts que toi ; quant à toi, je disais donc 
qu’en venant chercher maître Gotllieb, qu’en t’a¬ 
dressant à maître Gottlieb, qu'en te faisant re¬ 
commander à lui par un homme qui le connaît 
et qui l’apprécie, par le fou de Zacharias Werner, 
tu prouves qu’il y a dans cette poitrine-là un 
cœur d’artiste. Aussi maintenant, jeune homme, 
voyons, ce n’est, plus un Antonio Stradivarius que 
je veux mettre entre tes mains; non, ce n’est 
même plus un Gramulo, ce vieux maître que 
l’immortel Tartini estimait si fort, qu’il ne jouait 



Antonio Amati, c’est sur l’aïeul, c’est sur l’ancè- 
! tre, c’est sur la tige première de tous les violons 
qui ont été laits, c’est sur l’instrument qui sera 
la dot de ma fille Àntonia, que je veux t’entendre, 
c’est l’arc d’Ulysse, vois-tu, et qui pourra bander 
l’arc d’Ulysse est digne de Pénélope. 

El alors le vieillard ouvrit la boîte de velours 
toute galonnée d’or, et en tira un violon comme 
il semblait qu’il ne dût jamais avoir existé de 
violons, et comme Hoffmann seul, peut-être, se 
rappelait en avoir vu dans les concerts fantas¬ 
tiques de ses grands-oncles et de ses grandes- 
tantes. 

Puis il s’inclina sur l'instrument vénérable et 
le présentant à Hoffmann : 

— Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop 
indigne de lui. 

Hoffmann s'inclina, prit l’instrument avec res¬ 
pect, et commença une vieille étude de Sébastien 
Bach. 

— Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe en¬ 
core pour l’orgue, mais il n’entendait rien au 
violon. N’importe. 

Au premier son qu’Hoffmann avait tiré de 
l’instrument, il avait tressailli, car lui, l’éminent 
musicien, il comprenait quel trésor d’harmonie 
on venait de mettre entre ses mains. 


L’archet, semblable à un arc, tant il était 
courbé, permettait à l’instrumentiste d’embras¬ 
ser les quatre cordes à la fois, et la dernière de 
ces cordes s’élevait à des tons célestes si merveil¬ 
leux, que jamais Hoffmann n’avait pu songer 
qu’un son si divin s’éveillât sous une main hu¬ 
maine. 

Pendant ce temps, le vieillard se tenait près de 
lui, la tête renversée en arrière, les yeux cligno¬ 
tants, disant pour tout encouragement : 

— Pas mal, pas mal, jeune homme; la main 
droite, la main droite ! la main gauche n’est (pie 
le mouvement, la main droite c’est l’âme. Al¬ 
lons, de l’âme! de l’âme, de l'âme! ! ! 

Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb 
avait raison, et il comprenait, comme il lui avait 
dit à la première épreuve, qu’il fallait désappren¬ 
dre tout ce qu’il avait appris; et, par une transi¬ 
tion insensible, mais soutenue, mais croissante, 
il passait du pianissimo au fortissimo, de la ca¬ 
resse à la menace, de l’éclair à la foudre, et il se 
perdait dans un torrent d’harmonie qu’il soule¬ 
vait comme un nuage, et qu’il laissait retomber 
en cascades murmurantes, en perles liquides, en 
poussière humide, et il était sous l’influence 
d’une situation nouvelle, d’un état touchant à 
l’extase, quand tout à coup sa main gauche s’af¬ 
faissa sur les cordes, l’archet mourut dans sa 
main, le violon glissa de sa poitrine, ses yeux de¬ 
vinrent fixes et ardents. 

La porte venait de s’ouvrir, et dans la glace 
devant laquelle il jouait, Hoffmann avait vu ap¬ 
paraître, pareille à une ombre évoquée par une 
harmonie céleste, la belle Antonia, la bouche en- 
tr’ouverte, la poitrine oppressée, les yeux hu¬ 
mides. 

Hoffmann jeta un cri de plaisir, et maître Golt- 
lieb n’eut que le temps de retenir le vénérable 
Antonio Amati qui s’échappait de la main du 
jeune instrumentiste. 



















AU COLLIER DE VELOURS 




7 ) 7 ) 



C’était un petit vieillard de cinquante-cinq à soixante ans. — I'aoü 2o. 


Vf ! I 


ANTON IA. 


ntonia avait paru mille 
fois plus belle encore à 
Hoffmann au moment où 
il lui avait vu ouvrir la 
porte et en franchir le 
seuil qu’au moment où 
il lui avait vu descendre 
les degrés de l’église, 
ace où la jeune fille venait 

Piris — lmp. Signa Haro» t C", rue l'trfurlh, I. 


de réfléchir son image et qui était à deux pas 
; seulement d’Hoffmann, Hoffmann avait pu dé¬ 
tailler d’un seul coup d’œil toutes les beautés qui 
lui avaient échappé à distance. 

Antonia avait dix-sept ans à peine; elle était de 
taille moyenne, plutôt grande que petite, mais si 
mince sans maigreur, si flexible sans faiblesse, 
que toutes les comparaisons de lis se balançant 
sur leur tige, de palmier se courbant au vent, 





































































































34 LA FEMME 


eussent été insuffisantes pour peindre cette mor- 
bidezza italienne, seul mot de la langue expri¬ 
mant à peu près l’idée de douce langueur qui 
s’éveillait à son aspect. Sa mère était, comme Ju¬ 
liette, une des plus belles fleurs du printemps de 
Vérone, et l’on retrouvait dans Antonia, non pas 
fondues, mais heurtées, et c’est ce qui faisait le 
charme de cette jeune fille, les beautés des deux 
races qui se disputent la palme de la beauté. 
Ainsi, avec la finesse de peau des femmes du 
Word, elle avait la matité de peau des femmes du 
Midi; ainsi ses cheveux blonds, épais et légers à 
la fois, flottant au moindre vent, comme une va¬ 
peur dorée, ombrageaient des yeux et des sour¬ 
cils de velours noir. Puis, chose plus singulière 
, encore, c’était dans sa voix surtout que le mé- 
1 lange harmonieux des deux langues était sensi¬ 
ble. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand,* la 
douceur de la belle langue où, comme dit Dante, 

| résonne le si, venait adoucir la rudesse de l’ac¬ 
cent germanique, tandis qu’au contraire, quand 
clic parlait italien, la langue un peu trop molle 
de Métastase et do Goldoni prenait une fermeté 



I langue de Schiller et de Gœthe. 


Mais ce n’était pas seulement au physique que 
se faisait remarquer cette fusion; Antonia était 
au moral un type merveilleux et rare de ce que 
peuvent’ réunir de poésies opposées le soleil de 
l'Italie et les brumes de l’Allemagne. On eût dit 
à la fois une muse et une fée, la Lorelay de la 
ballade et la Béatrice de la Divine Comédie. 

C’est qu’Antonia, l’artiste par excellence, était 
tille d’une grande artiste. Sa mère, habituée à la 
musique italienne, s était un jour prise corps à 
corps avec la musique allemande. La partition de 
Y Alceste de Gluck lui était tombée entre les mains, 
et elle avait obtenu de son mari, maître Gottlieb, 
de lui faire traduire le poème en italien, et, le 
poème traduit en italien, elle était venue le chan¬ 
ter à Vienne; mais elle avait trop présumé de 
J* ses forces, ou plutôt, l’admirable cantatrice, elle 
ne connaissait pas la mesure de sa sensibilité : à 
la troisième représentation de l’opéra qui avait 
eu le plus grand succès, à l’admirable solo à'Al- 
! cesic : 

I 

Divinités du Slyx, ministres de la mûri, 

Je n’invoquerai pas votre pitié cruelle. 

J'enlève un tendre époux à son luncslc sort, 

Mais Je vous abandonne une épouse fidèle. 

quand elle atteignit le re, qu’elle donna à 
pleine poitrine, elle pâlit, chancela, s’évanouit. 


un vaisseau s’était brisé dans cette poitrine si gé¬ 
néreuse; le sacrifice aux dieux infernaux s’était 
accompli en réalité : la mère d’Antonia était 
morte. 

Le pauvre maître Gottlieb dirigeait l’orchestre; 
de son fauteuil, il vit chanceler, pâlir, tomber 
celle qu’il aimait par-dessus toute chose ; bien 
plus, il entendit se briser dans sa poitrine celte 
fibre à laquelle tenait sa vie, et il jeta un cri 
terrible qui se mêla au dernier soupir de la vir¬ 
tuose. 

De là venait peut-être celte haine de maître 
Gottlieb pour les maîtres allemands ; c’était le 
chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait 
tué sa Térésa, mais il n’en voulait pas moins 
au chevalier Gluck mal de mort, pour cette 
douleur profonde qu’il avait ressentie, et qui ne 
s’était calmée qu’au fur et à mesure qu’il avait 
reporté sur Antonia grandissant tout l’amour 
qu’il avait pour sa mère. 

Maintenant, à dix-sept ans qu’elle avait, la 
jeune fille en était arrivée à tenir lieu de tout au 
vieillard; il vivait par Antonia, il respirait par 
Antonia. Jamais l’idée de la mort d’Antonia ne 
s’était présentée à son esprit; mais, si elle se 
fût présentée, il ne s’en serait pas fort inquiété, 
attendu que l’idée ne lui fût pas même venue 
qu’il pouvait survivre à Antonia. 

Ce n’était donc pas avec un sentiment moins 
enthousiaste qu’Hoffmann, quoique ce sentiment 
fût bien autrement pur encore, qu’il avait vu op- | 
paraître Antonia sur le seuil de la porte de son 
cabinet. 

La jeune fille s’avança lentement; deux larmes 
brillaient à sa paupière : et, faisant trois pas vers 
Hoffmann, elle lui tendit la main. 

Puis, avec un accent de chaste familiarité, et 

! 

comme si elle eût connu le jeune homme depuis 
dix ans : 

— Bonjour, frère, dit-elle. 

Maître Gottlieb, du moment où sa tille avait 
paru, était resté muet et immobile; son âme, 
comme toujours, avait quitté son corps et, volti¬ 
geant autour d’elle, chantait aux oreilles d’Anto¬ 
nia toutes les mélodies d’amour et de bonheur 
que chante l’âme d’un père à la vue de sa tille 
bien-aimée. 

Il avait donc posé son cher Antonio Amati sur 
la table, et, joignant les deux mains comme il 
eût fait devant la Vierge, il regardait venir son 
enfant. 

Quant à Hoffmann, il ne savait s’il veillait ou 
dormait, s’il était sur la terre ou au ciel, si c’é- 



























AU COLLIER DE VELOURS. 


lait une femme qui venait à,lui, ou un ange qui 
lui apparaissait. 

Aussi fit-il presque un pas en arrière lorsqu’il 
vit Antonia s’approcher de lui et lui tendre la 
main en l’appelant son frère. 

— Vous, ma sœur! dit-il d’une voix étouffée. 

— Oui, dit Antonia, ce n’est pas le sang qui 
fait la famille, c’est l’âme. Toutes les fleurs sont 
sœurs par le parfum, tous les artistes sont frères 
par l’art. Je ne vous ai jamais vu, c’est vrai, 
mais je vous connais; votre archet vient de me 
raconter votre vie. Vous êtes poëte, un peu fou, 
pauvre ami! Hélas! c’est cette étincelle ardente 
que Dieu enferme dans notre tête ou dans notre 
poitrine qui nous brûle le cerveau ou qui nous 
consume le cœur. 

Puis, se tournant vers maître Gottlieb : 

— Bonjour, père, dit-elle; pourquoi n’avez- 
vous pas encore embrassé votre Antonia? Ah! 
voilà, je comprends, il Matrimonio segrelo, le 
Stabat mater , Cimarosci, Pergolese, Porpora! 
qu'est-ce qu’Antonia auprès de ces grands gé¬ 
nies? une pauvre enfant qui vous aime, mais que 
vous oubliez pour eux. 

— Moi t’oublier! s’écria Gottlieb, le vieux 
Murr oublier Antonia! Le père oublier sa fille? 
Pourquoi? pour quelques méchantes notes de 
musique, pour un assemblage de rondes et de 
croches, de noires et de blanches, de dièses et 
de bémols ! Ah bien oui ! regarde comme je t’ou¬ 
blie ! 

Et tournant, sur sa jambe torse avec une agi¬ 
lité étonnante, de son autre jambe et de ses deux- 
mains, le vieillard fit voler les parties d’orches¬ 
tration del Matrimonio segrelo toutes prêtes à 
être distribuées aux musiciens de l’orchestre. 

— Mon père ! mon père ! dit Antonia. 

— Du feu! du feu! cria maître Gottlieb, du 
feu, que je brûle tout cela ; du feu, que je brûle 
Pergolese! du feu, que je brûle Ctmarosa! du 
feu, que je brûle Paisiello ! du feu, que je brûle 
mes Stradivarius ! mes Gramulo! du feu, que je 
brûle mon Antonio Amati! Ma fille, mon Anto 
nia n’a-t-elle pas dit que j’aimais mieux des cor¬ 
des, du bois et du papier, que ma chair et mon 
sang? Du feu ! du feu ! ! du feu ! ! ! 

Et le vieillard s’agitait comme un fou et sautait 
| sur sa jambe comme le diable boiteux, faisait 
aller ses bras comme un moulin à vent. 

Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce 
doux sourire d’orgueil filial satisfait. Elle savait 
bien, elle qui n’avait jamais fait de coquetterie 
qu’avec son père, elle savait bien qu’elle était 


55 


toute-puissante sur le vieillard, que son cœur 
était un royaume où elle régnait en souveraine 
absolue. Aussi arrêta-t-elle le vieillard au milieu 
de ses évolutions, et, l’attirant à elle, déposa-t-elle 
un simple baiser sur son front. 

Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans 
ses bras, l’enleva comme il l’eût fait d’un oiseau, 
et alla s’abatlre, après avoir tourné trois ou qua¬ 
tre fois sur lui-même, sur un grand canapé où 
il commença de la bercer comme une mère fait 
de son enfant. 

D’abord Hoffmann avait recrardé maître Gott- 

o 

lieb avec effroi; en lui voyant jeter les partitions 
en l’air, en lui voyant enlever sa fille entre ses bras, 
il l’avait cru fou furieux, enragé. Mais, au sou¬ 
rire paisible d’Antonia, il s’était promptement 
rassuré, et, ramassant respectueusement les par¬ 
titions éparses, il les replaçait sur les tables et 
sur les pupitres, tout en regardant du coin de 
l’œil ce groupe étrange, où le vieillard lui-même 
avait sa poésie. 

Tout à coup quelque chose de doux, de suave, 
d’aérien, passa dans l’air, c’était une vapeur, 
c’était une mélodie, c’était quelque chose de plus 
divin encore, c’était la voix d’Antonia qui atta¬ 
quait, avec sa fantaisie d’artiste, cette merveil¬ 
leuse composition de Stradella qui avait sauvé la 
vie à son auteur, le Pieta S'ignore. 

Aux premières vibrations de cette voix d’ange, 
Hoffmann demeura immobile, tandis que le 
vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de ! 
dessus ses genoux ; la déposait, toute couchée j 
comme elle était, sur le canapé; puis, courant à j 
son Antonio Amati, et accordant l’accompagne- 
ment avec les paroles, commença, de son côté, à 
faire passer l’harmonie de son archet sous le ! 
chant d’Antonia, et à le soutenir comme un 
ange soutient l’âme qu’il porte au ciel. 

La voix d’Anlonia était une voix de so¬ 
prano , possédant toute l’étendue que la pro¬ 
digalité divine peut donner, non pas à une j 
voix de femme, mais à une voix d’ange. An¬ 
tonia parcourait cinq octaves et demie; elle 
donnait avec la même facilité le contre-wL 
cette note divine qui semble n’appartenir qu’aux 
concerts célestes, et Yut de la cinquième oc¬ 
tave des notes basses. Jamais Hoffmann n’a¬ 
vait entendu rien de si velouté que ccs quatre 
premières mesures chantées sans accompagne¬ 
ment, Pieta , Signore, di me dolente. Cette aspi¬ 
ration de l’âme souffrante vers Dieu, cette prière 
ardente au Seigneur d’avoir pitié de cette souf¬ 
france qui se lamente, prenaient dans la bouche 

























ï,A FEMME 


d'Antonia un sentiment de respect divin qui res¬ 
semblait à la terreur. De son côté l’accompagne¬ 
ment, qui avait reçu la phrase flottante entre le 
ciel et la terre, qui l’avait, pour ainsi dire, prise 
entre ses bras, après le la expiré, et qui, piano , 
piano , répétait comme un écho de la plainte, 
l’accompagnement était en tout digne de la voix 
lamentable et douloureux comme elle. Il disait, 
lui, non pas en italien, non pas en allemand, 
non pas en français, mais dans cette langue uni¬ 
verselle qu’on appelle la musique : 

« Pitié, Seigneur, pitié de moi, malheureuse ! 
pitié, Seigneur, et, si ma prière arrive à toi, que 
ta rigueur se désarme et que tes regards se re¬ 
tournent vers moi moins sévères et plus clé¬ 
ments'. » 

Et cependant, tout en suivant, tout en ernboî- 
! tant la voix, l’accompagnement lui laissait toute 
sa liberté, toute son étendue; c’était une caresse 
! et non pas une étreinte, un soutien et non une 
gêne; et quand.au premier sforzando, quand, 
sur le re et les deux fa, la voix se souleva comme 
pour essayer de monter au ciel, l’accompagnement 
parut craindre alors de lui peser comme une 
chose terrestre, et l'abandonna presque aux ailes 
de la foi, pour ne la soutenir qu’au mi bécarre, 

! c’est-à-dire au diminuando, c’est-à-dire quand, 
lassée de l’effort, la voix retomba comme affais¬ 
sée sur elle-même, et, pareille à la madone de Ca- 
nova, à genoux, assise sur ses genoux, et chez 
laquelle tout plie, âme et corps, affaissé sous ce 
j doute terrible : que la miséricorde du Créateur 
soit assez grande pour oublier la faute de la 
créature. 

Puis, quand d’une voix tremblante elle conti¬ 
nua : Qu'il n arrive jamais que je sois damnée 
et précipitée dans le feu éternel de ta rigueur, 
ô grand Dieu! alors l’accompagnement se ha» 
sarda à mêler sa voix à la fois frémissante qui, 
entrevoyant les flammes éternelles, priait le Soi» 
gneur de l’en éloigner. Alors l’accompagnement 
pria de son côté, supplia, gémit, monta avec elle 
jusqu’au fa, descendit avec elle jusqu’à Yut, l’ac¬ 


compagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans 
sa terreur; puis, tandis qu’haletante et sans force 
la voix mourait dans les profondeurs de la poi¬ 
trine d’Antonia, l’accompagnement continua seul 
après la voix éteinte, comme, après l’âme envolée 
et déjà sur la route du ciel, continuent murmu 
rantes et plaintives les prières des survivants. 

Alors aux supplications du violon de maître 
Gottlieb commença de se mêler une harmonie 
inattendue, douce et puissante à la fois, presque 
céleste. Anlonia se souleva sur son coude, maître 
Gottlieb se tourna à moitié et demeura l’archet 
suspendu sur les cordes de son violon. Hoffmann, 
d’abord étourdi, enivré, en délire, avait compris 
qu’aux élancements de cette âme il fallait un 
peu d’espoir et qu’elle se briserait si un rayon 
divin ne lui montrait le ciel, et il s’était élancé 
vers un orgue, et il avait étendu ses dix doigts 
sur les touches frémissantes, et l’orgue, poussant 
un long soupir, venait de se mêler au violon de 
Gottlieb et à la voix d’Antonia. 

Alors ce fut une chose merveilleuse que ce re¬ 
tour du motif Pieta, Signore, accompagné par 
cette voix d’espoir, au lieu d’être poursuivi 
comme dans la première partie par la terreur, 
et quand, pleine de foi dans son génie comme 
dans sa prière, Antonia attaqua avec toute la vi¬ 
gueur de sa voix le fa du Volgi, un frisson passa 
par les veines du vieux Gottlieb, et un cri sՎ 
chappa de la bouche.. d’Hoffmann, qui, écrasant 
l’Antonio Amati sous les torrents d’harmonie qui 
s échappaient de son orgue, continua la voix d’An¬ 
tonia après qu’elle eut expiré, et sur les ailes, non 
plus d’un-ange, mais d’un ouragan, sembla por¬ 
ter le dernier soupir de cette âme aux pieds du 
Seigneur tout-puissant et tout miséricordieux. 

Puis il se fit un moment de silence ; tous trois 
se regardèrent et leurs mains se joignirent dans 
une étreinte fraternelle, comme leurs âmes s’é¬ 
taient jointes dans une commune harmonie. 

Et, à partir de ce moment, ce fut non-seule¬ 
ment Antonia qui appela Hoffmann son hère, 
mais le vieux Gottlieb Murr, qu i appela Hoffmann 
son fils 1 



L 
























Churlcs Nodier. 
































































































™ Allons, allons, jeune homme, voici un violon, montre-moi ce que tu sais faire. — 


Page 30. 



IX 

LE SERMENT. 


eut-être le lecteur se de¬ 
mandera-t-il; ou plutôt 
nous demandera-t-il com¬ 
ment, la mcre d’Àntonia 
étant morte enchantant, 
maître GoUlieb Murr per¬ 
mettait que sa fille, c’est- 
à-dire que cette âme de 
son âme, courut le risque d’un danger sem¬ 


blable à celui auquel avait succombé la mère. 

Et d’abord, quand il avait entendu Antonia 
essayer son premier chant, le pauvre père avait 
tremblé comme la feuille près de laquelle chante 
un oiseau. Mais c’était un véritable oiseau qu’An¬ 
tonia, et le vieux musicien s’aperçut bientôt que 
le chant était sa langue naturelle. Aussi Dieu, eu 
lui donnant une voix si étendue, qu'elle n’avait 
peut-être pas son égale au monde, avait-il indiqué 























































































LA FEMME 


que sous ce rapport maître Gottlieb n’avait du 
moins rien à craindre; en effet, quand à ce don 
naturel du chant s’était jointe l’étude de la musi¬ 
que, quand les difficultés les plus exagérées du 
solfège avaient été mises sous les yeux de la jeune 
fille et vaincues aussitôt avec une merveilleuse fa¬ 
cilité, sans grimace, sans efforts, sans une seule 
corde au cou, sans un seul clignotement d’yeux, 
il avait compris la perfection de l’instrument, et 
comme Antonia, en chantant les morceaux notés 
pour les voix les plus hautes, restait toujours en 
deçà de ce qu’elle pouvait faire, il s’était con¬ 
vaincu qu’il n’y avait aucun danger à laisser al¬ 
ler le doux rossignol au penchant de sa mélodieuse 
vocation. 

Seulement maître Gottlieb avait oublié que la 
corde de la musique n’est pas la seule qui résonne 
dans le cœur des jeunes filles, et qu’il y a une 
autre corde bien autrement frêle, bien autrement 
vibrante, bien autrement mortelle : celle de l’a¬ 
mour! 

Celle-là s’était, éveillée chez la pauvre enfant 
au son de l’archet d’Hoffmann ; inclinée sur sa 
broderie dans la chambre à côté de celle où se 
tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait 
relevé la tète au premier frémissement qui avait 
passé dans l’air. Elle avait écouté ; puis peu à peu 
une sensation éîrange avait pénétré dans son 
âme, avait couru en frissons inconnus clans ses 
veines. Elle s’était alors soulevée lentement, ap- 
! puyant une main à sa chaise, tandis que l’autre 
laissait échapper la broderie de ses doigts en- 
tr’ouverts. Elle était restée un instant immobile ; 
puis, lentement, elle s’ôtait avancée vers la porfe, 
et, comme nous l’avons dit, ombre évoquée de la 
vie matérielle, elle était apparue, poétique vision, 
à la porte du cabinet de maître Gottlieb Murr. 

Nous avons vu comment la musique avait fondu 
à son ardent creuset ces trois âmes en une seule, 
et comment, à la fin du concert, Hoffmann était 
devenu commensal de la maison. 

C’était l’heure où le vieux Gottlieb avait l’habi- 
tude de se mettre à table. 11 invita Hoffmann à 
| dîner avec lui, invitation qu’Hoffmann accepta 
avec la même cordialité qu’elle était faite. 

Alors, pour quelques instants, la belle et poé¬ 
tique vierge des cantiques divins se transforma en 
une bonne ménagère. Antonia versa le thé 
comme Clarisse Harlowe, fit des tartines de beurre 
comme Charlotte, et finit par se mettre elle-même 
à table et par manger comme une simple mor- 
j telle. 

Les Allemands n’entendent pas la poésie comme 


1 nous. Dans nos données de monde maniéré, la 
femme qui mange et qui boit se dépoétise. Si une 
jeune et jolie femme se met à table, c’est pour 
présider le repas; si elle a un verre devant elle, 
c’est pour y fourrer ses gants, si toutefois elle ne 
conserve pas ses gants ; si elle a une assiette, c’est 
pour y égrainer, à la fin du repas, une grappe de 
raisin, dont l’immatérielle créature consent par¬ 
fois à sucer les grains les plus dorés, comme fait 
une abeille d’une fleur. 

On comprend, d’après la façon dont Hoffmann 
avait été reçu chez maître Gottlieb, qu’il y revint 
le lendemain, le surlendemain et les jours sui¬ 
vants. Quant à maître Gottlieb, cette fréquence 
de visites d’Hoffmann ne paraissait aucunement 
l’inquiéter : Antonia étaiftrop pure, trop chaste, 
trop confiante dans son père, pour que le soupçon 
vînt au vieillard que sa fille pût commettre une 
faute. Sa tille, c’était sainte Cécile, c’était la vierge 
Marie, c’était un ange des cieux ; l’essence divine 
l’emportait tellement en elle sur la matière ter¬ 
restre, que le vieillard n’avait jamais jugé à pro¬ 
pos de lui dire qu’il y avait plus de danger dans 
le contact de deux corps que dansfunion de deux 
âmes. 

Hoffmann était donc heureux, c’est-à-dire aussi 
heureux qu’il est donné à une créature mortelle 
de l’être. Le soleil de la joie n’éclaire jamais en¬ 
tièrement le cœur de l’homme ; il y a toujours, 
sur certains points de ce cœur, une tache sombre 
qui rappelle à l’homme que le bonheur complet 
n’existe pas en ce monde, mais seulement au 
ciel. 

Mais Hoffmann avait un avantage sur le com¬ 
mun de l'espèce. Souvent l’homme ne peut pas 
expliquer la cause de celte douleur qui passe au 
milieu de son bien-être, de cette ombre qui se 
projette, obscure et noire, sur sa rayonnante fé¬ 
licité. 

Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheu¬ 
reux. 

C’était cette promesse faite à Zacharias YVer- 
ner d’aller le rejoindre à Paris; c’était ce désir 
étrange de visiter la France, qui s’effaçait dès 
qu’IIoffmann se trouvait en présence d’Anlonia, 
mais qui reprenait tout le dessus aussitôt qu’Hoff¬ 
mann se retrouvait seul ; il y avait même plus : 
c’est qu’au fur et à mesure que le temps s’écou¬ 
lait et que les lettres de Zacharias, réclamant la 
parole de son ami, étaient plus pressantes, Hoff¬ 
mann s’attristait davantage. 

En effet, la présence de la jeune fille n’était 
plus suffisante à chasser le fantôme qui poursui- 































AU COLLIER DE VELOURS. 


oD 


—, 


vait maintenant Hoffmann jusqu’aux côtés d’An- 
I toma. Souvent, près d’Antonia, Hoffmann tom¬ 
bait dans une rêverie profonde. A quoi rêvait-il? 
à Zacbarias Werner, dont il lui semblait enten¬ 
dre la voix ; souvent son œil. distrait d’abord, fi¬ 
nissait par se fixer sur un point de l’horizon. 
Que voyait cet œil, ou plutôt que croyait-il voir ? 
la route de Paris, puis, à un des tournants de 
cette route, Zacbarias marchant devantlui et fai¬ 
sant signe de le suivre. 

Peu à peu, le fantôme qui était apparu à Hoff 
manu à des intervalles rares et inégaux revint 
avec plus de régularité et finit par le poursuivre 
d’une obsession continuelle. 

Hoffmann aimait Antonia de plus en plus 
Hoffmann sentait qu’Antonia était nécessaire à sa 
vie, que c’était le bonheur de son avenir; mais 
Hoffmann sentait aussi qu’avant <ie se lancer dans 
| ce bonheur, et pour que ce bonheur fût durable, 
il lui fallait accomplir le pèlerinage projeté, ou, 
sans cela, le désir renfermé dans son cœur, si 
étrange qu’il fût, le rongerait. 

Un jour, qu’assis près d'Antonia, pendant que 
maître Gotllicb notait dans son cabinet le Stabat 
de Pergolèse, qu’il voulait exécuter à la Société 
philharmonique de Francfort, Hoffmann était 
tombé dans une de ses rêveries ordinaires, Anio- 
ma, après l’avoir regardé longtemps, lui prit les 
deux mains. 

— 11 faut y aller, mon ami, dit-elle. 

Hoffmann la regarda avec étonnement. 

— Y aller? répéta-t-il, et où cela? 

— En France, à Paris. 

— Et qui vous a dit, Antonia, celle secrète 
pensée de mon cœur, que je n’ose m’avouer à 
moi-même? 

— Je pourrais m’attribuer près de vous le 
pouvoir d’une fée, Théodore, — et vousdire : — 
J’ai lu dans votre pensée, j’ai lu dans vos yeux, 
j’ai lu dans votre cœur; mais je mentirais. Non, 
je me suis souvenue, voilà tout. 

— Et de quoi vous êtes-vous souvenue, ma 
bien-aimée Antonia ? 

— Je me suis souvenue que, la veille du jour où 
vous êtes venu chez mon père, Zacbarias Werner 
y était venu et nous avait raconté votre projet de 
voyage, votre désir ardent de voir Paris ; désir 
nourri depuis près d’un an, et tout prêt à s’ac¬ 
complir. Depuis, vous m’avez dit ce qui vous 
avait empêché de partir. Vous m’avez dit com¬ 
ment, en me voyant pour la première fois, vous 
avez été pris de ce sentiment irrésistible donl j’ai 
été prise moi-même en vous écoutant, et mainte¬ 


nant il vous reste à me dire ceci : que vous m’ai¬ 
mez toujours autant. 

Hoffmann fit un mouvement. 

— Ne vous donnez pas la peine de me le dire, 
je le sais, continua Antonia, mais qu’il y a quel¬ 
que chose de plus puissant que cet amour, c’est 
le désir d’aller en France, de rejoindre Zacbarias, 
de voir Paris enfin. 

— Antonia! s’écria Hoffmann, tout est vrai dans 
ce que vous venez de dire, hors un point : c’est 
qu’il y avait quelque chose au monde déplus fort 
que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, 
ce désir-là, désir étrange auquel je ne comprends 
rien, je l’eusse enseveli dans mon cœur si vous 
ne l’en aviez tiré vous-même. N ous ne vous trom¬ 
pez donc pas, Antonia ! Oui, il y a une voix qui 
m’appelle à Paris, une voix plus forte que ma 
volonté, et cependant, je vous le répète, à laquelle 
je n’eusse pas obéi ; cette voix est celle de la des¬ 
tinée! 

— Soit; accomplissons notre destinée, mon 
ami. Vous partirez demain. Combien voulez- 
vous de temps? 

— Un mois, Antonia ; dans un mois, je serai 
de retour. 

— Un mois ne vous suffira pas, Théodore; 
en un mois vous n’aurez rien vu ; je vous en 
donne deux; je vous en donne trois ; je vous 
donne le temps que vous voudrez, enfin ; mais 
j’exige une chose, ou plutôt deux choses de vous. 

— Lesquelles, chère Antonia, lesquelles? 
dites vite. 

— Demain, c’est dimanche, demain, c’est 
I jour de messe ; regardez par votre fenêtre comme 
vous avez regardé le jour du départ de Zachacias 
Werner, et, comme cejour-là, mon ami, seule¬ 
ment plus triste, vous me verrez monter les ; dc- 
grés de l’église; alors venez me rejoindre à ma 
place accoutumée, alors asseyez-vous près de 
moi, et, au moment où le prêtre consacrera le 
sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux ser¬ 
ments, — celui de me demeurer fidèle, celui île 
ne plus jouer. 

— Oh! tout ce que vous voudrez, à l’instant 
même, chère Antonia ! je vous jure... 

— Silence, Théodore, vous jurerez demain. 

— Antonia, Antonia, vous êtes un ange ! 

—■ Au moment de nous séparer, Théodore, 
n’avez-vous pas quelque chose à dire à mon père? 

— Oui, vous av.z raison. Mais, en vérité, je 
vous avoue, Antonia, que j’hésite, que je trem¬ 
ble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser es¬ 
pérer?. .. 


i 





























40 


LA FEMME 



— Où vas-tu comme ceh? — Page 43, 


— Vous êtes l’homme que j'aime, Théodore. 
Allez trouver mon père, allez. 

Et, faisant à Hoffmann un signe de la main, elle 
ouvrit la porte d’une petite chambre transformée 
par elle en oratoire. 

Hoffmann la suivit des yeux jusqu’à ce que la 
porte fût refermée, et, à travers la porte, il lui 
envoya, avec tous les baisers de sa bouche, tous 
les élans de son cœur. 

Puis il entra dans le cabinet de maître Gottlieb. 

Maître Gottlieb était si bien habitué au pas 
d’ilolîmann, qu’il ne souleva même pas les yeux 


de dessus le pupitre où il copiait le Stubat. Le | 
jeune homme entra et se tint debout derrière lui. 

Au bout d’un instant, maître Gottlieb, n’en¬ 
tendant plus rien, même la respiration du jeune 
homme, maître Gottlieb se retourna. 

— Ah! c’est toi, garçon, dit-il en renversant 
sa tète en arrière pour arriver à regarder Hoff¬ 
mann à travers ses lunettes. Que viens-tu me 
dire? 

Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma j 
sans avoir articulé un son. 

— Es-tu devenu muet? demanda le vieillard ; 



































































AU COLLIER DE VELOURS 41 


peste ! ce serait malheureux ; un gaillard qui en 
découd comme toi lorsque tu t’y mets, ne peut 
pas perdre la parole comme cela, — à moins 
que ce ne soit par punition d’en avoir abusé! 

— Non, maître Gottlieb, non, je n’ai point 
perdu la parole, Dieu merci. Seulement, ce que 
j'ai à vous dire... 

— Eh bien? 

— Eh bien !... me semble chose difficile. 

— Bah! est-ce donc chose bien difficile que 
de dire : maître Gottlieb, j’aime votre fille? 

— Vous savez cela, maître Gottlieb ! 

•— Ah çà mais! je serais bien fou, ou plutôt 
bien sot, si je ne m’en étais pas aperçu, de ton 
amour. 

— Et cependant, vous avez permis que je 
continuasse de l’aimer. 

— Pourquoi pas? puisqu’elle t’aime. 

— Mais, maître Gottlieb, vous savez que je 
n’ai aucune fortune. 

— Bah ! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? 
Ils chantent, ils s’accouplent, ils bâtissent un nid, 
et Dieu les nourrit. Nous autres, artistes, nous 
ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons, et 
Dieu vient à notre aide. Quand le chant ne suffira 
pas, tu te feras peintre ; quand la peinture sera 
insuffisante, tu te feras musicien, Je n’étais pas 
plus riche que toi quand j’ai épousé ma pauvre 
Térésa; eh bien! ni le pain, ni l’abri ne nous 
ont jamais fait faute. J’ai toujours eu besoin 
d’argent, et je n’en ai jamais manqué. Es-tu 
riche d’amour? voilà tout ce que je te demande; 
mérites-tu le trésor que tu convoites? voilà tout 
ce que je désire savoir. Aimes-tu Antonia plus 
que ta vie, plus que ton âme? alors je suis tran- 
| quille, Antonia ne manquera jamais de rien. Ne 
l'aimes-tu point? c’est autre chose; eusses-tu 
cent mille livres de rentes, elle manquera tou¬ 
jours de tout. 

Hoffmann était près de s’agenouiller devant 
cette adorable philosophie de l’artiste. Il s’in¬ 
clina sur la main du vieillard, qui l’attira à lui 
et le pressa contre son coeur. 

— Allons, allons, lui dit-il, c’est convenu; 
fais ton voyage, puisque la rage d’entendre cette 
horrible musique deM. Méhulet deM. Dalayrac 
te tourmente; c’est une maladie de jeunesse qui 
sera vite guérie. Je suis tranquille; fais ce voyage, 

; mon ami, et reviens ici, tu y retrouveras Mozart, 
Beethoven, Cimarosa, Pergolèse, Paesiello, le 
Porpora, et, de plus, maître Gottlieb et sa fille, 
c’est-à-dire un père et une femme. Va, mon en¬ 
fant, va. 


Et maître Gottlieb embrassa de nouveau Hoff¬ 
mann, qui, voyant venir la nuit, jugea qu’il 
n’avait pas de temps à perdre, et se retira chez 
lui pour faire ses préparatifs de départ. 

Le lendemain, dès le matin, Hoffmann était à 
sa fenêtre. 

Au fur et à mesure que le moment de quit¬ 
ter Antonia approchait, cette séparation lui sem¬ 
blait de plus en plus impossible. Toute cette - 
ravissante période de sa vie qui venait de s’é¬ 
couler, ces sept mois qui avaient passé comme 
un jour, et qui se représentaient à sa mémoire, 
tantôt comme un vaste horizon qu’il embrassait 
d’un coup d’œil, tantôt comme une série de jours 
joyeux, venaient les uns après les autres, sou¬ 
riants, couronnés de fleurs; ces doux chants 
d’Antonia, qui lui avaient fait un air tout semé 
de douces mélodies ; tout cela était un attrait si 
puissant, qu’il luttait presque avec l’inconnu, ce 
merveilleux enchanteur qui attire à lui les cœurs 
les plus forts, les âmes les plus froides. 

A dix heures, Antonia parut au coin de la rue 
où, à pareille heure, sept mois auparavant, Hoff¬ 
mann l'avait vue pour la première fois. La bonne 
Lisbeth la suivait comme de coutume; toutes 
deux montèrent les degrés de l’église. Arrivée au 
dernier degré, Antonia se retourna, aperçut 
Hoffmann, lui fit de la main un signe d’appel et 
entra dans l’église. 

Hoffmann s’élança hors de la maison et y 
entra après elle. 

Antonia était déjà agenouillée et en prière. 

Hoffmann était protestant, et ces chants dans 
une autre langue lui avaient toujours paru assez 
ridicules; mais lorsqu’il entendit Antonia psal¬ 
modier ce chant d’église si doux et si large à Ja 
fois, il regretta de ne pas en savoir les paroles 
pour mêler sa voix à la voix d’Antonia, rendue 
plus suave encore par la profonde mélancolie à 
laquelle la jeune fdle était en proie. 

Pendant tout le temps que dura le saint sa¬ 
crifice, elle chanta de la même voix dont là-haut 
doivent chanter les anges ; puis enfin, quand la 
sonnette de l’enfant de chœur annonça la consé¬ 
cration de l’hostie, au moment où les fidèles se 
courbaient devant le Dieu qui, aux mains du 
prêtre, s’élevait au-dessus de leurs têtes, seule 
Antonia redressa son front. 

— Jurez, dit-elle. 

— Jejure, ditHoffmannd’unevoixtremblante, 
je jure de renoncer au jeu. 

— Est-ce le seul serment que vous veuillez me 
faire, mon ami? 


Taris. — lmp. Simon ltaçon 4 C“\ rue i t.rm t 


G 



























42 


LA FEMME 


— Oh! non, attendez. Je jure de vous rester 
fidèle de cœur et d’esprit, de corps et d’âme. 

— Et sur quoi jurez-vous cela? 

— Oh ! s'écria Hoffmann au comble de l’exal¬ 
tation, sur ce que j’ai de plus cher, sur ce que 
j’ai de plus sacré, sur votre vie! 

— Merci, s’écria à son tour Antonia, car si 
vous ne tenez pas votre serment, je mourrai. 

Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout 
son corps, il ne se repentit pas, seulement il eut 
peur. 

Le prêtre descendait les degrés de l’autel, em¬ 
portant le saint sacrement dans la sacristie. 

Au moment où le corps divin de Notre-Sei- 
gneur passait, elle saisit la main d’Hoffmann. 

— Vous avez entendu son serment, n’est-ce 
pas, mon Dieu ? dit Antonia. 

Hoffmann voulut parler. 


— Plus une parole, plus une seule; je veux 
que celles dont se composait votre serment, étant 
les dernières que j’aurai entendues de vous, 
bruissent éternellement à mon oreille. Au revoir, 
mon ami, au revoir. 

Et, s’échappant, légère comme une ombre, la 
jeune fille laissa un médaillon dans la main de 
son amant. 

Hoffmann la regarda s’éloigner comme Orphée 
dut regarder Eurydice fugitive ; puis lorsque 
Antonia eut disparu, il ouvrit le médaillon. 

Le médaillon renfermait le portrait d’Anto- 
nia, tout resplendissant de jeunesse et de beauté. 

Deux heures après, Hoffmann prenait sa place 
dans la même diligence que Zacharias Werner, 
en répétant : 

— Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne 
jouerai pas! oh ! oui, je te serai fidèle! 


UNE BARRIÈRE DE PARIS EN 1793. 



e voyage du jeune homme 
fut assez triste dans cette 
France qu’il avait tant 
désirée. — Ce n’était pas 
qu’en se rapprochant du 
centre il éprouvât autant 
de difficultés qu’il en avait 
A. rencontré pour se rendre 
aux lrontières; — non, la République française 
faisait meilleur accueil aux arrivants qu’aux par¬ 
tants. 

Toutefois on n’était admis au bonheur de sa¬ 
vourer cette précieuse forme de gouvernement 
qu’après avoir accompli un certain nombre de 
formalités passablement rigoureuses. 

Ce fut le temps où les Français surent le moins 
écrire, — mais ce fut le temps où ils écrivirent le 
plus. — Il paraissait donc, à tous les fonction¬ 
naires de fraîche date, convenable d’abandonner 
leurs occupations domestiques ou plastiques, 
pour signer des passe ports, composer des signa¬ 
lements, donner des visa, accorder des recom¬ 


mandations et faire, en un mot, tout ce qui con¬ 
cerne l’état de patriote. 

Jamais la paperasserie n’eut autant de dévelop¬ 
pement qu’à cette époque. Cette maladie endémi¬ 
que de l’administration française, se greffant sur 
le terrorisme, produisit les plus beaux échantil¬ 
lons de calligraphie grotesque dont on eût ouï 
parler jusqu’à ce jour. 

Hoffmann avait sa feuille de route d’une exi¬ 
guïté remarquable. C’était le temps des exiguïtés : 
journaux, livres, publications de colportage, tout 
se réduisait au simple in-octavo pour les plus 
grandes mesures. La feuille de route du voyageur, 
disons-nous, fut envahie dès l’Alsace par des si¬ 
gnatures de fonctionnaires, qui ne ressemblaient 
pas mal à des zigzags d’ivrognes qui toisent dia- 
gonalement les rues en battant l’une et l’autre 
muraille. 

Force fut donc à Hoffmann de joindre une 
feuille à son passe-port, puis une autre en Lor¬ 
raine, où surtout les écritures prirent des pro¬ 
portions colossales. Là où le patriotisme était le 
























AU COLLIER DE VELOURS. 


plus chaud, les écrivains étaient plus naïfs. Il y 
y eut un maire qui employa deux feuillets, recto 
et verso, pour donner à Hoffmann un autographe 
ainsi conçu : 

« Auphemanne, chune Allemans, ami de la 
libreté, se rendan à Pari ha pié. 

! « Signé, Goder. » 

Muni de ce parfait document sur sa patrie, 
son âge, ses principes, sa destination et ses 
| moyens de transport, Hoffmann ne s’occupa plus 
; que du soin de coudre ensemble tous ces lam¬ 
beaux civiques, et nous devons dire qu’en arri¬ 
vant à Paris il possédait un assez joli volume, que, 
disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il 
tentait un nouveau voyage, parce que, forcé d’a¬ 
voir toujours ces feuilles à la main, elles risquaient 
trop dans un simple carton. 

Partout on lui répétait : 

— Mon cher voyageur, la province est encore 
habitable, mais Pans est bien remué. Défiez- 
vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse 
à Paris, et, en votre qualité d’Allemand, vous 
pourriez n’être pas traité en bon français. 

A quoi Hoffmann répondait par un sourire 
fier, réminiscence des fiertés Spartiates quand les 
espions de Thessalie cherchaient à grossir les 
forces de Xercès, roi des Perses. 

Il arriva devant Paris ; c’était le soir, les bar¬ 
rières étaient fermées. 

Hoffmann parlait passablement la langue fran¬ 
çaise, mais on est Allemand où on ne l’est pas; 
si on ne l’est pas, on a un accent qui, à la lon¬ 
gue, réussit à passer pour l’accent d’une de 
nos provinces; si on l’est, on passe toujours pour 
| un Allemand. 

Il faut expliquer comment se faisait la police 
I aux barrières. 

D’abord, elles étaient fermées ; ensuite, sept ou 
huit sectionnâmes, gens oisifs et pleins d’intelli¬ 
gence, Lavaters amateurs, rôdaientpar escouades, 
en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois 
agents delà police municipale. 

Ces braves gens qui, de députations en députa¬ 
tions, avaient fini par hanter toutes les salles de 
clubs, tous les bureaux de districts, tous les en- 
I droits où la politique s’était glissée par le côté 
actif ou le côté passif; ces gens qui avaient vu à 
i l’Assemblée nationale ou à la Convention chaque 
! député, dans les tribunes tous les aristocrates 
mâles et femelles, dans les promenades tous les 
élégants signalés, dans les théâtres toutes les célé¬ 


brités suspectes, dans les revues tous les officiers, 
dans les tribunaux tous les accusés plus ou moins 
libérés d’accusation, dans les prisons tous les 
prêtres épargnés; ces dignes patriotes savaient si 
bien leur Paris, que tout visage de connaissance 
devait les frapper au passage, et disons-le, les 
frappait presque toujours. 

Ce n’était pas chose aisée que de se déguiser 
alors : trop de richesse dans le costume appelait 
l’œil, trop de simplicité appelait le soupçon. 
Comme la malpropreté était un des insignes de 
civisme les plus répandus, tout charbonnier, tout 
porteur d’eau, tout marmiton pouvait cacher un 
aristocrate; et puis la main blanche aux beaux 
ongles, comment la dissimuler entièrement? 
Cette démarche aristocratique, qui n’est plus sen¬ 
sible de nos jours, où les plus humbles portent 
les plus hauts talons, comment la cacher à vingt 
paires d’yeux plus ardents que ceux du limier en 
quête? 

Un voyageur était donc, dès son arrivée, fouillé, 
interrogé, dénudé, quant au moral, avec une fa¬ 
cilité que donnait l’usage, et une liberté que don¬ 
nait... la liberté. 

Hoffmann parut devant ce tribunal vers six 
heures du soir, le 7 décembre. Le temps était 
gris, rude, mêlé de brume et de verglas ; mais les 
bonnets d’ours et de loutre emprisonnant les têtes 
patriotes leur laissaient assez de sang chaud à la 
cervelle et aux oreilles, pour qu’ils possédassent 
toute leur présence d’esprit et leurs précieuses fa¬ 
cultés investigatrices. 

Hoffmann fut arrêté par une main qui se posa 
doucement sur sa poitrine. 

Le jeune voyageur était vêtu d’un habit gris 
defer, d’une grosse redingote, et ses bottes alle¬ 
mandes lui dessinaient une jambe assez coquette, 
car il n’avait pas rencontré de boue depuis la 
dernière étape, et le carrosse nepouvant plus mar¬ 
cher à cause du grésil, Hoffmann avait fait six 
lieues à pied, sur une route légèrement saupou¬ 
drée de neige durcie. 

— Où vas-tu comme cela, citoyen, avec tes 
belles bottes? dit un agent au jeune homme. 

— Je vais à Paris, citoyen. 

— Tu n’es pas dégoûté, jeune Prusssssien, ré¬ 
pliqua le sectionnaire, en prononçant cette épi¬ 
thète de Prussien avec une prodigalité d’s qui fit 
accourir dix curieux autour du voyageur. 

Les Prussiens n’étaient pas à ce moment de 
moins grands ennemis pour la France que les 
Philistins pour les compatriotes de Sam se la Fis- j 
raélite. ' 

















44 


LA FEMSE 


— Eli bien ! oui, je suis Pruzien, répondit 
Hoffmann, en changeant les cinq s du sectign- 
naire en un z; après? 

— Alors, si tu es Prussien, tu es bien en 
même temps un petit espion de Pitt et Cobourg, 
hein ? 

— Usez mes passe-ports, répondit Hoffmann 
en exhibant son volume à l’un des lettrés de la 
barrière. 

— Viens, répliqua celui-ci en tournant les 
talons pour emmener l’étranger au corps de 
garde. 

Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillité 
parfaite. 

Quand, à la lueur des chandelles fumeuses, 
les patriotes virent ce jeune homme nerveux, 
l’œil ferme, les cheveux mal ordonnés, hachant 
son français avec le plus de conscience possible, 
l’un d’eux s’écria : 

-— 11 ne seniera pas aristocrate, celui-là; a-t-il 
des mains et des pieds ! 

— Vous êtes un bête, citoyen, répondit Hoff¬ 
mann, je suis patriote autant que vous, et de 
! plus, je suis une artiste. 

Eu disant ces mots, il tira de sa poche une de 
| ces pipes effrayantes dont un plongeur de l’Alle¬ 
magne peut seul trouver le fond. 

Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sec- 
lionnaires, qui savouraient leur tabac dans leurs 
petits réceptacles. 

Tous se mirent à contempler le petit jeune 
homme qui entassait dans cette pipe, avec une 
habileté, fruit d’un grand usage, la provision de 
tabac d’une semaine. 

11 s’assit ensuite, alluma le tabac méthodi¬ 
quement jusqu’à ce que le fourneau présentât 
une large croûte de feu à sa surface, puis il aspira 
à temps égaux des nuages de fumée qui sortirent 
gracieusement, en colonnes bleuâtres, de son nez 
et de ses lèvres. 

— Il fume bien, dit un des sectionnaires. 

Et il paraît que c’est un fameux, dit un 
j autre; vois donc ses certificats. 

— Qu’ es-tu venu faire à Paris? demanda un 
troisième. 

:— Etudier la science de la liberté, répliqua 
Hoffmann. 

— Et quoi encore? ajouta le Français peu 
('mu de l’héroïsme d’une telle phrase, proba¬ 
blement à cause de sa grande habitude. 

— Et la peinture, ajouta Hoffmann. 

— Ah ' tu es peintre, comme le citoyen David? 

— Absolument. 


— Tu sais faire les patriotes romains tout nus 
comme lui ? 

— Je les fais tout habillés, dit Hoffmann. 

— C’est moins beau. 

— C’est selon, répliqua Hoffmann avec un 
imperturbable sang-froid. 

— Fais-moi donc mon portrait, dit le section- 
naire avec admiration. 

— Volontiers. 

Hoffmann prit un tison au poêle, en éteignit 
à peine l’extrémité rutilante, et, sur le mur 
blanchi à la chaux, il dessina un des plus laids 
visages qui eussent jamais déshonoré la capitale 
du monde civilisé. 

Le bonnet à poil et la queue de renard, la 
bouche baveuse, les favoris épais, la courte pipe, 
le menton fuyant, furent imités avec un si rare 
bonheur de vérité dans sa charge, que tout le 
corps de garde demanda au jeune homme la 
faveur d’être portraituré par lui. 

Hoffmann s’exécuta de bonne grâce et croqua 
sur le mur une série de patriotes aussi bien 
réussis, mais ftioins nobles, assurément, que les 
bourgeois de la Ronde nocturne de Rembrandt. 

Les patriotes une fois en belle humeur, il ne 
fut plus question de soupçons, l’Allemand fut 
naturalisé Parisien ; on lui offrit la bière d’hon¬ 
neur, et lui, en garçon bien pensant, il offrit à 
ses hôtes du vin de Bourgogne, que ces messieurs 
acceptèrent de grand cœur. 

Ce fut alors que l’un d’eux, plus rusé que les 
autres, prit son nez épais dans le crochet de son 
index, et dit à Hoffmann en clignant l’œil gauche: 

— Avoue-nous une chose, citoyen Allemand. 

— Laquelle, notre ami? 

Avoue-nous le but de ta mission. 

Je te l’ai dit : la politique et la peinture. 

- Non, non, autre chose. 

— Je t’assure, citoyen.. . 

— Tu comprends bien que nous ne t’accusons 
pas; tu nous plais, et nous te protégerons; mais 
voici deux délégués du club des Cordeliers, deux 
des Jacobins; moi, je suis des Frères et Amis; 
choisis parmi nous celui de ces clubs auquel tu 
feras ton hommage. 

— Quel hommage? dit Hoffmann surpris. 

— Qh! ne t’en cache pas, c’est si beau, que 
tu devrais t’en pavaner partout. 

— Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique- 
toi. 

— Regarde et juge si je sais deviner, dit le 
patriote. 

Et ouvrant le livre des passe-ports, il montra, 




























Le chevalier Gluck 



























































AU COLLIER 


de son doigt gras, sur une page, sous la rubri¬ 
que Strasbourg, les lignes suivantes : 

—■ Hoffmann, voyageur, venant de Manheim, 
a pris à Strasbourg une caisse étiquetée ainsi 
qu’il suit : O. B. 

— C’est vrai, dit Hoffmann. 

— Eh bien! que contient cette caisse? 

— J’ai fait ma déclaration à l’octroi de Stras¬ 
bourg. 

— Regardez, citoyens, ce que ce petit sour¬ 
nois apporte ici... Vous souvenez-vous de l'envoi 
de nos patriotes d’Auxerre? 

— Oui, dit l’un d’eux, une caisse de lard. 

— Pourquoi faire? 

— Pour graisser la guillotine, s'écria un chœur 
de voix satisfaites. 

— Eh bien! dit Hoffmann un peu pâle, quel 
rapport cette caisse que j’apporte peut-elle avoir 
avec l’envoi des patriotes d’Auxerre? 

— Lis, dit le Parisien en lui montrant son 
passe-port ; lis, jeune homme :« Voyageant pour 
la politique et pour l’art. » C’est écrit! 

— O République! murmura Hoffmann. 

— Avoue donc, jeune ami de la liberté, lui 
dit son protecteur. 

— Ce serait me vanter d’une idée que je n’ai 
pas eue, répliqua Hoffmann, je n’aime pas la 
fausse gloire ; non, la caisse que j’ai prise à 
Strasbourg, et qui m’arrivera par le roulage, ne 
contient qu’un violon, une boîte à couleurs et 
quelques toiles roulées. 

Ces mots diminuèrent beaucoup l’estime que 
certains avaierfTconçue d’Hoffmann. On lui ren¬ 
dit ses papiers, on fit raison à ses rasades, mais 
on cessa de le regarder comme un sauveur des 
peuples esclaves. 

L’un des patriotes ajouta même : 

-— 11 ressemble à Saint-Just, mais j’aime 
mieux Saint-Just. 

Hoffmann, replongé dans sa rêverie qu’échauf¬ 
faient le poêle, le tabac et le vin de Bourgogne, 
demeura quelque temps silencieux. Mais soudain, 
relevant la tête : 

— On guillotine donc beaucoup ici?dit-il. 

— Pas mal, pas mal; cela a baissé un peu 
depuis les Brissotins, mais c’est encore satis¬ 
faisant. 

-— Savez-vous où je trouverais un bon gîte, 
mes amis ? 

— Partout. 

— Mais pour tout voir. 

— Ah ! alors loge-toi du côté du quai aux 
Fleurs. 


DE VELOURS. 45 


— Bien. 

— Sais-tu où cela se trouve, le quai aux 
Fleurs? 

— Non, mais ce mot de fleurs me plaît. Je 
m’y vois déjà installé, au quai aux Fleurs. Par 
où y va-t-on? 

-— Tu vas descendre tout droit la rue d’Enfer, 
et lu arriveras au quai. 

— Quai, c’est-à-dire que l’on touche à l’eau ! 
dit Hoffmann. 

— Tout juste. 

-- Et l’eau, c’est la Seine? 

— C’est la Seine. 

— Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors? 

— Tu connais Paris mieux que moi, citoyen 
Allemand. 

— Merci. Adieu; puis-je passer? 

- Tu n’as plus qu’une petite formalité à ac¬ 
complir. 

— Dis. 

— Tu passeras chez le commissaire de police, 
et tu te feras délivrer un permis de séjour. 

-— Très-bien ! Adieu. 

— Attends encore. Avec ce permis du com¬ 
missaire, tu iras à la police, 

— Ah ! ah ! 

— Et tu donneras l’adresse de ton logement, 

- Soit î c’est fini? 

— Non, tu te présenteras à la section. 

— Pourquoi faire? 

Pour justifier tes moyens d’existence. 

— Je ferai tout cela, et ce sera tout? 

— Pas encore, il faudra faire des dons patrio¬ 
tiques, 

— Volontiers. 

- Et ton serment de haine aux tyrans fran- 
çias et étrangers. 

— De tout mon cœur. Merci de ces précieux 
renseignements. 

— Et puis, tu n’oublieras pas d’écrire lisible¬ 
ment tes nom et prénoms sur une pancarte, à 
ta porte. 

— Cela sera fait. 

— Va-t’en, citoyen, tu nous gênes. 

Les bouteilles étaient vides. 

— Adieu, citoyens, grand merci de votre po¬ 
litesse. 

Et Hoffmann partit, toujours en société de sa 
pipe, plus allumée que jamais. 

Voici comment il fit son entrée dans la capitale 
de la France républicaine. 

Ce mot charmant, — quai aux Fleurs,—l’avait 
affriandé. Hoffmann se figurait déjà une petite 















46 LA FEMME 


chambre dont le balcon donnait sur ce merveil¬ 
leux quai aux Fleurs. 

- 11 oubliait décembre et les vents de bise, il 
oubliait la neige et cette mort passagère de toute 
la nature. Les fleurs venaient éclore dans son 
imagination sous la fumée de ses lèvres; il ne 
voyait plus que les jasmins et la rose, malgré les 
cloaques du faubourg. 

Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux 
Fleurs, lequel était parfaitement sombre et dé¬ 
sert, ainsi que le sont les quais du nord en hiver. 
Toutefois, cette solitude était, ce soir, plus noire 
et plus sensible qu’autre part. 

Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid 
pour philosopher en chemin; mais pas d’hôtel¬ 
lerie sur ce quai. 

Levant les yeux, il aperçut enfin, au coin du 
quai et de la rue de la Barillerie, une grosse 
lanterne rouge, dans les vitres de laquelle trem¬ 
blait un lumignon crasseux. 

Ce fanal pendait et se balançait au bout d’une 
potence de fer, fort propre, en ces temps dՎ 
meute, à suspendre un ennemi politique. 

Hoffmann ne vit que ces mots écrits en lettres 
vertes sur le verre rouge : 




Logis à pied. — Chambres et cabinets meu¬ 
blés. 

Il heurta vivement à la porte d’une allée; la 
porte s’ouvrit ; le voyageur entra en tâtonnant. 

Une voix rude lui cria : 

— Fermez votre porte. Et un gros chien, 
aboyant, sembla lui dire : 

— Gare à vos jambes! 

Prix fait avec une hôtesse assez avenante, 
chambre choisie, Hoffmann se trouva possesseur 
de quinze pieds de long sur huit de large, for¬ 
mant ensemble une chambre à coucher et un 
cabinet, moyennant trente sols par jour, payables 
chaque matin, au lever. 

Hoffmann était si joyeux, qu’il paya quinze 
jours d’avance, de peur qu’on ne vînt lui con¬ 
tester la possession de ce logement précieux. 

Cela fait, il se coucha dans un lit assez hu¬ 
mide; mais tout lit est lit pour un voyageur de 
dix-huit ans. 

Et puis, comment se montrer difficile quand 
on a le bonheur de loger quai aux Fleurs? 

Hoffmann invoqua , d’ailleurs, le souvenir 
d’Antonia, et le Paradis n’est-il pas toujours là 
où l’on invoque les anges? 


XI 

COMMENT LES MUSEES ET LES BIBLIOTHÈQUES ÉTAIENT FERMÉS, MAIS COMMENT LA PLACE 

DE LA RÉVOLUTION ÉTAIT OUVERTE. 


a chambre qui pendant 
quinze jours devait servir 
de paradis terrestre à 
Hoffmann renfermait un 
lit, nous le connaissons, 
une table et deux chaises. 

Elle avait une cheminée 
ornée de deux vases de 
verre bleu meublés de fleurs artificielles. Un gé¬ 
nie delà Liberté en sucre s’épanouissait sous une 
cloche de cristal dans laquelle se réflétaient son 
drapeau tricolore et son bonnet rouge. 

Un chandelier en cuivre, une encoignure en 
vieux bois de rose, une tapisserie du douzième 


siècle pour rideau, voilà tout l’ameublement tel 
qu’il apparut aux premiers rayons du jour. 

Cette tapisserie représentait Orphéus jouant 
du violon pour reconquérir Eurydice, et le violon 
rappela tout naturellement Zacharias Werner à 
la mémoire d’Hoffmann. 

— Cher ami, pensa notre voyageur, il est à 
Paris, moi aussi; nous sommes ensemble et je le 
verrai aujourd’hui ou demain au plus tard. 

Par où vais-je commencer? Comment vais-je 
m’y prendre pour ne pas perdre le temps du bon 
Dieu, et pour tout voir en France? 

Depuis plusieurs jours je ne vois que des ta¬ 
bleaux vivants très-laids, allons au salon du Lôu- 


































AU COLLIER 


vre, de l’ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux 
qu’il avait, les Rubens, les Poussin; allons vite. 

Il se leva pour examiner, en attendant, le ta¬ 
bleau panoramique de son quartier. 

Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des 
arbres blancs, une population affairée, avide de 
courir, et un certain bruit, pareil au murmure 
de l’eau qui coule. Voilà tout ce qu’il découvrit. 

C’était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre, 
déjeuna et sortit pour voir d’abord l’ami Zacha- 
rias Werner. 

Mais, sur le point de prendre une direction, il 
se rappela que Werner n’avait jamais donné son 
adresse, sans laquelle il était difficile de le ren 
contrer. 

Ce ne fut pas un mince désappointement pour 
Hoffmann. 

Mais bientôt : 

— Fou que je suis! pensa-t-il : ce que j’aime, 
Zacharias 1 aime aussi. J’ai envie de voir de la 
peinture, il aura eu envie de voir de la peinture. 
Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Al¬ 
lons au Louvre. 

Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann 
se dirigea droit vers le monument. 

Mais il eut la douleur d’apprendre à la porte 
que les Français, depuis qu’ils étaient libres, 
ne s’amollissaient pas à voir de la peinture d'es¬ 
claves, et que, en admettant, ce qui n’est pas 
probable, que la commune de Paris n’eût pas 
déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les fon¬ 
deries d’armes de guerre, on se garderait bien de 
ne pas nourrir de toute cette huile des rats des¬ 
tinés à la nourriture des patriotes, du jour où les 
Prussiens viendraient assiéger Paris. 

Hoffmann sentit que la sueur lui montait au 
front ; l’homme qui lui parlait ainsi avait une 
certaine façon de parler qui sentait son impor¬ 
tance. 

On saluait fort ce beau diseur. 

Hoffmann apprit d’un des assistants qu’il avait 
eu l’honneur de parler au citoyen Simon, gou¬ 
verneur des enfants de France, et conservateur 
des musées royaux. 

— Je ne verrai point de tableaux, dit-il en sou¬ 
pirant, ah ! c’est dommage ! mais je m’en irai à 
la Bibliothèque du feu roi, et, àdéfaut depeinture, 
j’y verrai des estampes, des médailles et des ma¬ 
nuscrits ; j’y verrai le tombeau de Childéric, père 
de Clovis, et les globes céleste et terrestre du père 
Coronelli. 

Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d’ap¬ 
prendre que la nation française, regardant comme 


DE VELOURS. 47 


une source de corruption et d’incivisme la science 
et la littérature, avait fermé toutes les officines 
où conspiraient de prétendus savants et de pré¬ 
tendus littérateurs, le tout par mesure d’huma¬ 
nité, pour s’épargner la peine de guillotiner ces 
pauvres diables. D’ailleurs, même sous le tyran, 
la bibliothèque n’était ouverte que deux fois la 
semaine. 

Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu ; il 
dut même oublier de demander des nouvelles de 
son ami Zacharias. 

Mais comme il était persévérant, il s’obstina et 
voulut voir le musée Sainte-Avoie. 

On lui apprit alors que le propriétaire avait été 
guillotiné l’avant-veille. 

Il s’en alla jusqu’au Luxembourg; mais ce pa¬ 
lais était devenu prison. 

A bout de forces et de courage, il reprit le che¬ 
min de son hôtel, pour reposer un peu ses jambes, 
rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer dans la 
solitude une bonne pipe de deux heures. 

Mais, ô prodige! ce quai aux Fleurs, si calme, 
si désert, était noir d’une multitude de gens ras¬ 
semblés, qui se démenaient et vociféraient d’une 
façon inharmonieuse. 

Hoffmann, qui n’était pas grand, ne voyait 
rien par-dessus les épaules de tous ces gens-là; il 
se hâta de percer la foule avec ses coudes pointus 
et de rentrer dans sa chambre. 

11 se mit à sa fenêtre. 

Tous les regards se tournèrent aussitôt vers 
lui, et il en fut embarrassé un moment, car il re¬ 
marqua combien peu de fenêtres étaient ouvertes. 
Cependant la curiosité des assistants se porta 
bientôt sur un autre point que la fenêtre d’Hoff¬ 
mann, et le jeune homme fit comme les curieux, 
il regarda le porche d’un grand bâtiment noir à 
toits aigus, dont le clocheton surmontait une 
grosse tour carrée. 

Hoffmann appela l’hôtesse. 

— Citoyenne, dit-il, qu’est-ce que cet édifice, 
je vous prie? 

— Le Palais, citoyen. 

■— Et que fait-on au Palais? 

— Au Palais de Justice, citoyen, on y juge. 

— Je croyais qu’il n’y avait plus de tribu¬ 
naux. 

— Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire. 

— Ah ! c’est vrai... et tous ces braves gens ? 

— Attendent l’arrivée des charrettes. 

— Comment des charrettes? je ne comprends 
pas bien, excusez-moi, je suis étranger. 

— Citoyen, les charrettes, c’est comme qui 

















LA FEMME 


48 


dirait des corbillards pour les gens qui vont mou¬ 
rir. 

— Ah ! mon Dieu ! 

—- Oui, le matin arrivent les prisonniers qui 
viennent se faire juger au tribunal révolution¬ 
naire. 

— Bien. 

— A quatre heures tous les prisonniers sont 
jugés, on les emballe dans les charrettes que le 
citoyen Fouquier a requises à cet effet. 

— Qu’est-ce que cela, le citoyen Fouquier? 

— L’accusateur public. 

— Fort bien, et alors? 

— Et alors les charrettes s’en vont au petit 
trot à la place de la Révolution, où la guillotine 
est en permanence. 

— En vérité ! 

— Quoi! vous êtes sorti et vous n’êtes pas allé 
voir la guillotine ! c’est la première chose que les 
•étrangers visitent en arrivant; il paraît que nous 
autres Français nous avons seuls des guillotines. 

— Je vous en fais mon compliment, madame. 

— Dites citoyenne. 

— Pardon. 

— Tenez, voici les charrettes qui arrivent. 

— Vous vous retirez, citoyenne? 

— Ou, je n’aime plus voir cela. 

Et l’iiôtesse se retira. 

Hoffmann la prit doucement par le bras. 

— Excusez-moi si ie vous fais une question 
dit-il. 

— Faites. 

— Pourquoi dites-vous que vous n’aimez plus 
voir cela ? j’aurais dit, moi, je n’aime pas. 

— Voici l’histoire, citoyen. Dans le commen¬ 
cement on guillotinait des aristocrates très-mé¬ 
chants, à ce qu’il paraît. Ces gens-là portaient la 
tète si droite, ils avaient tous l’air si insolent, si 
provocateur, que la pitié ne venait pas facilement 
mouiller nos yeux. On regardait donc volontiers. 
C’était un beau spectacle que cette lutte des cou¬ 
rageux ennemis de la nation contre la mort. Mais 
voilà qu’un jour j’ai vu monter sur la charrette 
un vieillard dont la tête battait les ridelles de la 
voiture. C’était douloureux. Le lendemain je vis 
des religieuses. Un autre jour je vis un enfant de 
quatorze ans, et enfin je vis une jeune fille dans 
une charrette, sa mère était dans l'autre, et 
ces deux pauvres femmes s’envoyaient des bai¬ 
sers sans se dire une parole. Elles étaient si pâles, 
elles avaient le regard si sombre, un si fatal sou¬ 
rire aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls 
pour pétrir le baiser sur leur bouche étaient si 


tremblants et si nacrés, que jamais je n’oublierai 
cet horrible spectacle et que j’ai juré de ne plus 
m’exposer à le voir jamais. 

— Ah ! ah ! dit Hoffmann en s’éloignant de la 
fenêtre, c’est comme cela? 

— Qui, citoyen. Eh bien! que faites-vous? 

— Je ferme la fenêtre, citoyenne 

—- Pourquoi faire? 

— Pour ne pas voir. 

— Vous ! un homme! 

— Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris 
pour étudier les arts et respirer un air libre. Eh 
bien ! si par malheur, je voyais un de ces spec¬ 
tacles dont vous venez de me parler, si je voyais 
une jeune fille ou une femme traînée à la mort 
en regrettant la vie, citoyenne, je penserais à ma 
fiancée, que j’aime, et qui, peut-être... Non, ci¬ 
toyenne, je ne resterai pas plus longtemps dans 
cette chambre ; en avez-vous une sur les derriè¬ 
res de la maison? 

— Chut ! malheureux, vous parlez trop haut ; 
si mes officieux vous entendent... 

— Vos officieux! qu’est-ce que cela, officieux? 

—- C’est un synonyme républicain de valet. 

— Eh bien ! si vos valets m’entendent, qu’ar¬ 
rivera-t-il ? 

— 11 arrivera que, dans trois ou quatre jours, 
je pourrais vous voir de cette fenêtre sur une des 
charrettes à quatre heures de l’après-midi. 

Cela dit avec mystère, la bonne dame descen¬ 
dit précipitamment, et Hoffmann l’imita. 

11 se glissa hors de la maison, résolu à tout 
pour échapper au spectacle populaire. 

Quand il fut au coin du quai, le sabre des 
gendarmes brilla, un mouvement se fit dans la 
foule, les masses hurlèrent et se prirent à.courir. 

Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint- 
Denis, dans laquelle il s’enfonça comme un fou ; 
il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes dans 
différentes petites rues et disparut dans ce dédale 
de ruelles qui s’embrouillent entre le quai de la 
Ferraille et les balles. 

Il respira enfin en se voyant rue de la Ferron¬ 
nerie, où, avec la sagacité du poète et du pein¬ 
tre, il devina la place célèbre par l’assassinat de 
Henri IV. 

Puis, toujours marchant, toujours cherchant, 
il arriva au milieu de la rue Saint-Honoré. Par¬ 
tout les boutiques se fermaient sur son passage. 
Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier; 
les boutiques ne se fermaient pas seules, les fe¬ 
nêtres de certaines maisons se calfeutraient avec 
mesure, comme si elles eussent reçu un signal. 


















11 dessina nn des plus laids visages qui eussent déshonoré la capitale du monde civilisé. — Page'44. 



Cette manœuvre fut bientôt expliquée à Hoff¬ 
mann ; il vit les fiacres se détourner et prendre 
les rues latérales; il entendit un galop de che¬ 
vaux et reconnut des gendarmes; puis derrière 
eux, dans la première brume du soir, il entrevit 
un pêle-mêle affreux de haillons, de bras levés, 
de piques brandies et d’yeux flamboyants. 

Au-dessus de tout cela, une charrette. 

De ce tourbillon qui venait à lui sans qu’il pût 
se cacher ou s’enfuir, Hoffmann entendit sortir 
des cris tellement aigus, tellement lamentables, 


que rien de si affreux n’avait jusqu’à ce soir-là 
frappé ses oreilles. 

Sur la charrette était une femme vêtue de blanc. 
Ces cris s’exhalaient des lèvres, de l’âme, de tout 
le corps soulevé de cette femme. 

Hoffmann sentit scs jambes lui manquer. Ces 
hurlements avaient rompu les faisceaux nerveux, 
il tomba sur une borne, la tête adossée à des 
contrevents de boutique mal joints encore, tant 
la fermeture de cette boutique avait été préci¬ 
pitée. 


Ml. — lmp Simon Raçon i C u , rut d’Erfurth, 


1 
































































































































LA FEMME 


aO 


i 


La charrette arriva au milieu de son escorte de 
bandits et de femmes hideuses, ses satellites ordi¬ 
naires; mais, chose étrange ! toute cette lie ne 
bouillonnait pas, tous ccs reptiles ne croassaient 
pas, la victime seule se tordait entre les bras de 
deux hommes et criait au ciel, à la terre, aux 
hommes et aux choses. 

Hoffmann entendit soudain dans son oreille, 
par la fente du volet, ces mots prononcés triste- 
fement par une voix d’homme jeune : 

— Pauvre du Barry ! te voilà donc ! 

— Madame du Barry! s’écria Hoffmann, c’est 
elle, c’est elle qui passe là sur cette charrette? 

— Oui, monsieur, répondit la voix basse et 
dolente à l’oreille du voyageur, et, de si près, 
qu’à travers les planches il sentait le souffle 
chaud de son interlocuteur. 

La pauvre du Barry se tenait droite et cram¬ 
ponnée au col mouvant de la charrette; ses che¬ 
veux châtains, l’orgueil de sa beauté, avaient été 
coupés sur la nuque, mais retombaient sur les 
tempes en longues mèches trempées de sueur; 
belle avec ses grands yeux hagards, avec sa pe¬ 
tite bouche, trop petite pour les cris affreux 
qu’elle poussait ; la malheureuse femme secouait 
de temps en temps la tète par un mouvement 
convulsif, ppur dégager son visage des cheveux 
qui le masquaient. 

Quand elle passa devant In borne où Hoffmann 
s était affaissé, elle cria : Au secours! sauvez- 
moi! je n’ai pas fait de mal ! au secours! et fail¬ 
lit renverser l’aide du bourreau qui la soute¬ 
nait. 

Ce cri, au secours! elle ne cessa de le pousser 
au milieu du plus profond silence des assistants. 
Ces Curies, accoutumées à insulter les braves 
condamnés, se sentaient remuées par l’irrésistible 
élan de l’épouvante d’une femme ; elles sen¬ 
taient que leurs vociférations n’eus: eut pas réussi 
à couvrir les gémissements de cette fièvre qui 
touchait à la folie el atteignait le sublime du ter¬ 
rible. 

Hoffmann se leva, ne sentant plus son cœur 
dans sa poitrine; il se mit à courir après la char¬ 
rette comme les autres, ombre nouvelle ajoutée 
à. celte procession dempectres qui faisaient la der¬ 
nière escorte d’une favorite royale. 

Madame du Barry le voyant, cria encore : 


— La vie! la vie!... je donne tout mon bien 
à la nation! Monsieur!... sauvez-moi ! 

— Oh ! pensa le jeune homme, elle m’a parlé! 
Pauvre femme, dont les regards ont valu si cher, 
dont les paroles n’avaient pas de prix : elle m’a 
parlé! 

11 s’arrêta. La charrette venait d’atteindre la 
place delà Révolution. Dans l’ombre épaissie par 
une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus 
que deux silhouettes : l’une blanche, c’était 
celle de la victime, l’autre rouge, c’était l’écha¬ 
faud. 

11 vit les bourreaux traîner la robe blanche 
sur l’escalier, il vit cette forme tourmentée se 
cambrer pour la résistance, puis soudain, au mi¬ 
lieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit 
l’équilibre et tomba sur la bascule. 

Hoffman, l'entendit crier : Grâce, monsieur le j 
bourreau, encore une minute, monsieur le bour¬ 
reau... Et ce fut tout, le couteau tomba, lançant 
un éclair fauve. 

Hoffmann s’en alla rouler dans le fossé qui 
horde la place. 

C’était un beau tableau pour un artiste qui ve¬ 
nait en France chercher des impressions et des 
idées. 

Dieu venait de lui montrer le trop cruel châti¬ 
ment de celle qui avait contribué à perdre la 
monarchie. 

Cette lâche mort de la du Barry lui parut 
l’absolution de la pauvre femme. F.llc n’avait i 
donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait 
même pas mourir! Savoir mourir, hclas! en ce 
temps-là ce fut la verîu suprême do ceux qui n’a¬ 
vaient jamais connu le vice. 

Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s’il était 
venu en France pour voir des choses extraordi- i 
naires, son voyage n'était pas manqué. 

Alors, un' peu consolé par la philosophie de 
l’histoire: — Il reste le théâtre, se dit-il, allons au 
théâtre. Jesais hienqu’aprèr lectrice que je viens 
de voir, celles de l’opéra ou de la tragédie ne me 
feront pas d’effet, mais je serai indulgent. Il ne 
faut pas trop demander à des femmes qui ne 
meurent que pour rire. 

Seulement, je vais lâcher de bien reconnaître 
cette place pour n’y plus jamais passer de ma 
vie. 


•>°o . c - > 

























I 


AU COLLIER RE VELOURS. 


51 


XII 


LE JUGEMENJ DE TAPIS. 


i 


I 


offmann était l’homme 
des transitions brusques. 
Après la place de la Ré¬ 
volution et le peuple tu¬ 
multueux groupé autour 
d’un échafaud , le ciel 
sombre et le sang, il lui 
fallait l’éclat des lustres, 
la foule joyeuse, les Heurs, la vie enfin. Il nՎ 
tait pas bien sur que le spectacle auquel il avait 
assisté s’effacerait de sa pensée par ce moyen ; 
mais il voulait au moins donner une distraction 
à ses yeux, et se prouver qu’il y avait encore 
dans le monde des gens qui vivaient et qui 
liaien t. 

Il s’achemina donc vers l’Opéra ; mais il y ar¬ 
riva sans savoir comment il y était arrivé. Sa dé¬ 
termination avait marché devant lui, et il l’avait 
suivie comme un aveugle suit son chien, tandis 
que son esprit voyageait dans un chemin opposé 
à travers des impressions toutes contraires. 

Comme sur la place de la Révolution il y avait 
foule sur le boulevard où se trouvait, à cette épo¬ 
que, le théâtre de l’Opéra, là où est aujourd’hui 
le théâtre de la Porte-Saint-Martin. 

Hoffmann s’arrêta devant celte foule et regarda 
Labiche. 

On jouait le Jugement de Paris, ballet-panto¬ 
mime en trois actes, de M. Gardel jeune, lils du 
maître de danse de Marie-Antoinette, et qui de¬ 
vint plus tard maître des ballets de l’empereur. 

— Le Jugement de Paris, murmura le poète 
en regardant fixement l’affiche comme pour se 
graver dans l’esprit, à l’aide des yeux et de l’ouïe, 
la signification de ces trois mots, le Jugement de 
Paris ! 

Et il avait beau répéter les syllabes qui com¬ 
posaient le titre du ballet, elles lui paraissaient 
vides de sens, tant sa pensée avait de peine à re¬ 
jeter les souvenirs terribles dont elle était pleine, 
pour donner place à l’oeuvre empruntée par 
M Gardel jeune à l 'Iliade d’Homère. 



Quelle étrange époque que cette épDque, où, j 
dans une même journée, on pouvait voir con¬ 
damner le matin, voir exécuter à quatre heures, 
voir danser le soir, et où l’on courait la chance 
d’être arrêté soi-même en revenant de toutes ces 
émotions! 

Hoffmann comprit que, si un autre que lui 
ne lui disait pas çe qu’on jouait, il ne parvien¬ 
drait pas à le savoir, et que peut-être il devien¬ 
drait fou devant cette affiche. 

Il s’approcha donc d’un gros monsieur qui 
faisait queue avec sa femme, car de tout temps 
les gros hommes ont eu la manie de faire queue 
avec leurs femmes, et il lui dit : 

— Monsieur, que joue-t-on ce soir? 

— Vous le voyez bien sur l’affiche, monsieur, 
répondit le gros homme; on joue le Jugement de 
Paris. 

— Le jugement de I'âris... répéta Hoffmann. 
Ah! oui, le jugement de Paris, je sais ce que 
c’est. 

Le gros monsieur regarda cet étrange ques- J 
honneur et leva les épaules avec l’air du plus \ 
profond mépris pour ce jeune homme qui, dans j 
ce temps tout mythologique, avait pu oublier un j 
instant ce que c’était que le jugement de Pâris. 

— Voulez vous l’explication du ballet, citoyen? 
dit un marchand de livrets en s’approchant d’Hoff¬ 
mann. 

— Qui, donnez! 

G’était pour notre héros une preuve de plus 
qu’il allait, au spectacle, et il en avait besoin. 

11 ouvrit le livret et jeta les yeux dessus. 

Gc livret était coquettement imprimé sur beau 
papier blanc, et enrichi d'un avant-propos de 
l’auteur. 

— Quelle chose merveilleuse que l’homme! 
pensa Hoffmann en regardant les quelques ligues 
de cet avant-propos, lignes qu’il n’avait pas en¬ 
core lues, mais qu’il allait lire, et comme, tout 
en faisant partie de la masse commune des hom¬ 
mes, il marche seul, égoïste et indifférent, dans j 




























LA FEMME 


5 2 


le chemin de ses intérêts et de ses ambitions ! 
Ainsi, voici un homme, M. Gardel jeune, qui a 
! fait représenter ce ballet le 5 mars 1793, c’est- 
à-dire six semaines après la mort du roi, c’est- 
à-dire six semaines après un des plus grands 
événements du monde; eh bien! le jour où ce 
ballet a été représenté, il a eu des émotions par¬ 
ticulières dans les émotions générales; le cœur 
lui a battu quand on a applaudi; et si, en ce mo¬ 
ment, on était venu lui parler de cet événement 
qui ébranlait encore le monde et qu’on lui eût 
; nommé le roi Louis XVI, il se fût écrié : 
Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis, 
comme si, à partir du jour où il avait livré son 
ballet au public, la terre entière n’eût plus dû 
j être préoccupée que de cet événement chorégra¬ 
phique, il a fait un avant-propos à l’explication 
de sa pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant- 
propos,-fit voyons si, en cachant la date du jour 
où il a été écrit, j’y retrouverai la trace des cho- 
! ses au milieu desquelles il venait au jour. 

Hoffmann s’accouda à la balustrade du théâtre, 
j et voici ce qu’il lut : 

« J’ai toujours remarqué dans les ballets d’ac- 
! tion que les effets de décorations et les divertisse- 
1 monts variés et agréables étaient ce qui attirait 
le plus la foule et les vifs applaudissements. » 

—-11 faut avouer que voilà un homme qui a 
| fait là une remarque curieuse, pensa Hoffmann, 
sans pouvoir s’empêcher de sourire à la lecture 
de cette première naïveté. Comment! il a remar¬ 
qué que ce qui attire dans les ballets, ce sont les 
effets de décorations et les divertissements va¬ 
riés et agréables. Comme cela est poli pour 
MM. Haydn, Pleyel et Méhul, qui ont fait la mu¬ 
sique du Jugement de Paris! Continuons. 

« D’après cette remarque, j’ai cherché un su¬ 
jet qui pût se plier à faire valoir les grands ta¬ 
lents que l’Opéra de Paris seul possède en danse, 
et qui me permît d’étendre les idées que le ha¬ 
sard pourrait m’offrir. L’histoire poétique est 
le terrain inépuisable que le maître de ballet 
doit cultiver ; ce terrain n'est pas sans épines ; 
mais il faut savoir les écarter pour cueillir la 
rose. » 

— Ah ! par exemple? voilà une phrase à met- 
| tredans un cadre d’or, s’écria Hoffmann, ii n’y 
a qu’en France qu’on écrive de ces choses-là! Et 
il se mit à regarder le livret, s’apprêtant à conti¬ 
nuer cette intéressante lecture qui commençait 
j à l’égayer; mais son esprit, détourné de sa véri¬ 
table préoccupation, y revenait peu à peu; les 
caractères se brouillèrent sous les yeux du rê¬ 


veur, il laissa tomber la main qui tenait le Ju¬ 
gement de Paris, il fixa les yeux sur la terre, et 
murmura : 

— Pauvre femme ! 

i 

C’était l’ombre de madame du Barry qui pas- ; 
sait encore une fois dans le souvenir du jeune 
homme. 

Alors il secoua la tête comme pour en chasser j 
violemment les sombres réalités, et, mettant dans 
sa poche le livret de M. Gardel jeune, il prit une 
place et entra dans le théâtre. 

La salle était comble et ruisselante de fleurs, 
de pierreries, de soie et d’épaules nues. En im¬ 
mense bourdonnement, bourdonnement de fem¬ 
mes parfumées, de propos frivoles, semblable au 
bruit que- feraient un millier de mouches volant 
dans une boîte de papier, et plein de ces mots qui 
laissent dans l’esprit la même trace que les ailes 
des papillons aux doigts des enfants qui les pren- ; 
nent et qui, deux minutes après, ne sachant plus ' 
qu’en faire, lèvent les mains en l’air et leur ren- ! 
dent la liberté. 

Hoffmann prit une place à l’orchestre, et do¬ 
miné par l’atmosphère ardente de la salle, il par¬ 
vint à croire un instant qu’il y était depuis le 
matin, et que ce sombre décès que regardait sans 
cesse sa pensée était un cauchemar et non pas 
une réalité. Alors sa mémoire, qui, comme la 
mémoire de tous les hommes, avait deux verres 
réflecteurs, l’un dans le cœur, l’autre dans l’es¬ 
prit, se tourna insensiblement, et par la grada¬ 
tion naturelle des impressions joyeuses, vers cette 
douce jeune fille qu’il avait laissée là-bas et dont 
il sentait le médaillon battre, comme un autre 
cœur, contre les battements du sien. Il regarda 
toutes les femmes qui l’entouraient, toutes ces 
blanches épaules, tous ces cheveux blonds et 
bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains 
jouant avec les branches d’un éventail ou rajus¬ 
tant coquettement les fleurs d’une coiffure, et il 
se sourit à lui-même en prononçant le nom d’An- 
tonia, comme si ce nom eût suffi pour faire dis¬ 
paraître toute comparaison entre celle qui le por¬ 
tait et les femmes qui se trouvaient là, et pour 
le transporter dans un monde de souvenirs mille ! 
fois plus charmants que toutes ces réalités, si 
belles quelles fussent. Puis, comme si ce n’eût 
point été assez, comme s’il eût eu à craindre que 
le portrait, qu’à travers la distance lui retraçait 
sa pensée, ne s’effaçât dans l’idéal par où il lui 
apparaissait, Hoffmann glissa doucement la main 1 
dans sa poitrine, y saisit le médaillon comme 
une fille craintive saisit un oiseau dans un nid, 




















AU COLLIER DE VELOURS. 


53 





Zaclianas Werner. 


et après s’être assuré que nul ne pouvait le voir, 
et ternir d’un regard la douce image qu’il pre¬ 
nait dans sa main, il amena doucement le por¬ 
trait de la jeune fille, le monta à la hauteur de 
ses yeux, l’adora un instant du regard, puis, 
après l’avoir posé pieusement sur ses lèvres, il le 
cacha de nouveau tout près de son cœur, sans 
que personne pût deviner la joie que venait d’a¬ 
voir, en faisant le mouvement d’un homme qui 
met la main dans son gilet, ce jeune spectateur 
aux cheveux noirs et au teint pâle. 


En ce moment on donnait le signal, et les pre¬ 
mières notes de l’ouverture commencèrent à cou¬ 
rir gaiement dans l’orchestre, comme des pinsons 
querelleurs dans un bosquet. 

Hoffmann s’assit, et tâchant de redevenir un 
i homme comme tout le monde, c’est à-dire un 
spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la 
musique. 

Mais, au bout de cinq minutes, il n’écoutait 
plus et ne voulait plus entendre : ce n otait pas 
avec cette musique-là qu’on fixait l’attention 































LA FEMME 


d Hoffmann, d’autant plus qu’il l’entendait deux 
fois, -vu qu’un voisin, habitué sans doute de l'O¬ 
péra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et 
Méhul, accompagnait d’une petite voix en demi- 
ton de fausset, et avec une exactitude parfaite, 
les différentes mélodies de ces messieurs. Le di¬ 
lettante joignait à cet accompagnement de la bou- 
clîc un autre accompagnement des doigts, en 
frappant en mesure, avec une charmante dexté¬ 
rité, ses ongles longs et eflilés sur la tabatière 
qu’il tenait dans sa main gauche. 

Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui 
est naturellement la première qualité de tous les 
observateurs, se mit à examiner ce personnage 
qui se faisait un orchestre particulier greffé sur 
l’orchestre général. 

En vérité, le personnage méritait l’examen. 

Figurez-vous un petit homme portant habit, 
gilet et culotte noirs, chemise et cravate blan¬ 
ches, mais d'un blanc plus que blanc, presque 
aussi fatigant pour les yeux que le reflet ar¬ 
genté de la neige. Mettez sur la moitié des mains 
de ce petit homme, mains maigres, transparentes 
comme la cire et se détachant sur la culotte 
noire comme si elles eussent, été intérieurement 
éclairées, mettez des manchettes de fine batiste 
plissées avec le plus grand soin, et souples com¬ 
me des feuilles de lis, et vous aurez l’ensemble 
du corps. Regardez la tète, maintenant, et re- 
gardez-la comme le faisait Hoffmann, c’est-à-dire 
avec une curiosité mêlée d’étonnement. Figurez- 
vous un visage de forme ovale, au front poli 
comme l’ivoire, aux cheveux rares et fauves 
ayant poussé de distance en distance, comme 
des touffes de buissons dans une plaine. Suppri¬ 
mez les sourcils, et, au-dessous de la place où ils 
devraient être, faites deux trous, dans lesquels 
vous mettrez un œil froid comme du veire, pres¬ 
que toujours fixe, et qu’on croirait d’autant 
plus volontiers inanimé, qu’on chercherait vai¬ 
nement en eux le point lumineux que Dieu a mis 
dans l’œil comme une étincelle du foyer de la vie. 
Cès yeux sont bleus comme le saphir, sans dou¬ 
ceur, «ans dureté. Ils voient, cela est certain, 
mais ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, 
long et pointu, une bouche petite, aux lèvres 
entrouvertes sur des dents non pas blanches, 
mais de la même couleur cireuse que la peau, 
comme si elles eussent reçu une légère infiltra¬ 
tion de sang pâle et s’en fussent colorées, un 
menton pointu, rasé avec le plus grand soin, 
des pommettes saillantes, des joues creusées 
chacune par une cavité à y mettre une noix, tels 


étaient les traits caractéristiques du spectateur I 
voisin d’Hoffmann. 

Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante 
ou trente ans. 11 en eût eu quatre-vingts, que la 
chose n’eût pas été extraordinaire; il n’eu eût 
eu que douze, que ce n’eût pas encore été bien 
invraisemblable. Il semblait qu’il eût dû venir 
au monde tel qu’il était. Il n’avait sans doute 
jamais été plus jeune, et il était possible qu’il ! 
parût plus vieux, 

II était probable qu’en touchant sa peau on 
eût éprouvé la même sensation de froid qu'en 
touchant la peau d’un serpent ou d’un mort. 

Mais, par exemple, il aimait bien la musique. 

De temps à autre sa bouche s’écartait un peu 
plus sous une pression de volupté mélophilc, et 
trois pefils plis, identiquement les mêmes de 
chaque côté, décrivaient un demi-cercle à l'extré¬ 
mité de ses lèvres, et y restaient imprimés pen¬ 
dant cinq minutes, puis ils s’effaçaient graduel¬ 
lement comme les ronds que fait une pierre qui 
tombe dans l’eau et qui vont s’élargissant tou¬ 
jours jusqu’à ce qu’ils se confondent tout à fait 
avec la surface. 

Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet 
homme, qui se sentait examiné, mais qui n’en 
bougeait pas plus pour cela. Cette immobilité ! 
était telle, que notre poète, qui avait déjà, à celte 
époque, le germe de l’imagination qui devait j 
enfanter Goppelius, appuya ses deux mains sui¬ 
te dossier de la stalle qui était devant lui, pencha 
son corps en avant, et, tournant la tôle à droite, 
essaya de voir de face celui qu’il n’avait encore 
vu que de profil. 

Le petit homme regarda Hoffmann sans éton¬ 
nement, lui sourit, lui fit un petit salut amical, 
et continua de fixer les yeux sur le même point, 
point invisible pour tout autre que pour lui, et 
d’accompagner l’orchestre. 

—- C’est étrange, fit Hoffmann en se rasseyant, 
j’aurais parié qu’il ne vivait pas. 

Et comme si, quoiqu’il eût vu remuer la tête 
de son voisin, le jeune homme n’eût pas été bien 
convaincu que le reste du corps était animé, il 
jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce 
personnage. Une chose le frappa alors, c’est que 
sur la tabatière avec laquelle jouaient ces mains, 
tabatière d’ébèrie, brillait une petite tête de 
mort en diamant. 

Tout, ce jour-là, devait prendre des teintes 
fantastiques aux yeux d'Hoffmann; mais il était 
bien résolu à en venir à ses fins, et, se penchant 
en bas comme il s’étail penché en avant, il co'la 




























AU COLLIER DE VELOURS. 



ses yeux sur celte tabatière au point que ses 
lèvres touchaient presque les mains de celui qui 
la tenait. 

L’homme ainsi examiné, voyant que sa taba¬ 
tière était d’un si grand intérêt pour son voisin, 


la lui passa silencieusement, afin qu’il pût la 
regarder tout à son aise. 

Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt 
fois, puis il l’ouvrit. 

Il y avait du tabac dedans! 



XIII 


ARSÈNE. 


près avoir examiné la 
tabatière avec la plus 
grande attention, Hoff¬ 
mann la rendit à son 
propriétaire en le remer¬ 
ciant d’un signe silen¬ 
cieux de la tête, auquel j 
le propriétaire répondit par un signe aussi cour¬ 
tois, mais, s’il est possible, plus silencieux encore. 

Voyons maintenant s’il parle, se demanda 
Hoffmann; et se tournant vers son voisin, il lui 
dit : 

— Je vous prie d’excuser mon indiscrétion, 
monsieur, mais celte petite tête de mort en dia¬ 
mant qui orne votre tabatière m’avait étonné 
tout d’abord, car c'est un ornement rare sur une 
boîte à tabac. 

— En effet, je crois que c’est la seule qu’on 
ait faite, répliqua l’inconnu d’une voix métal¬ 
lique, et dont les sons imitaient assez le bruit de 
pièces d’argent qu’on empile les unes sur les 
autres; elle me vient d’héritiers reconnaissants 
dont j’avais soigné le père. 

— Vous êtes médecin? 

— Oui, monsieur. 

— Et vous aviez guéri le père de ces jeunes 
gens ? 

— Au contraire, monsieur, nous avons eu le 
malheur de le perdre. 


— Je m’explique le mot reconnaissance. j 

Le médecin se mit à rire. 

Ses réponses ne l’empêchaient pas de fre¬ 
donner toujours, et tout en fredonnant : 

— Oui. reprit-il, je crois bien que j’ai tué ce 
vieillard. 

— Comment, tué? 

— J’ai fait sur lui l’essai d’un remède nou¬ 
veau. Oh! mon Dieu! au bout d’une heure il 
était mort. C’est vraiment fort drôle. 

ht il se remit à chantonner. 

— Vous paraissez aimer la musique, mon¬ 
sieur? demanda Hoffmann. 

— Celle-ci surtout; oui, monsieur. 

— Diable! pensa Hoffmann, voilà un homme 
qui se trompe en musique comme en méde¬ 
cine. 

En ce moment on leva la toile. 

L’étrange docteur huma une prise de tabac, 
et s’adossa le plus commodément possible dans 
sa stalle, comme un homme qui ne veut rien 
perdre du spectacle auquel il va assister. 

Cependant, il dit à Hoffmann, comme par 
réflexion : 

— Vous êtes Allemand, monsieur? 

— En effet. 

i 

— J’ai reconnu votre pays à votre accent, j 
Dean pays, vilain accent. 

Hoffmann s’inclina devant celle phrase faite 






























Modeste et pensive eomme la Marguerite de Gœthe. — Page 27. 


d’une moitié de compliment et d’une moitié de 
critique. 

™ Et vous êtes venu en France, pourquoi ? 
— Pourvoir. 

— Et qu’est-ce que vous avez déjà vu? 

— J’ai vu guillotiner, monsieur. 

— Etiez-vous aujourd’hui à la place de la 
Révolution ? 

— J’y étais. 

— Alors vous avez assisté à la mort de madame 
I du Barry? 


— Oui, lit Hoffmann avec un soupir. 

— Je l’ai beaucoup connue, continua le doc¬ 
teur avec un regard confidentiel, et qui poussait 
le mot connue jusqu'au bout de sa signification. 
C’était une belle fille, ma foi. 

Est-ce que vous l’avez soignée aussi? 

— Non, mais j’ai soigné son nègre Zamore. 

— Le misérable! on m’a dit que c’est lui qui 
a dénoncé sa maîtresse. 

— En effet, il était fort patriote, ce petit né¬ 
grillon. 










































































































































































































AU COLLIER DE VELOURS. 


57 


— Vous auriez bien dû faire de lui ce que 
.vous avez lait du vieillard, vous savez, du vieil¬ 
lard à la tabatière. 

— À quoi bon? il n’avait point d’héritiers, lui. 

Et le rire du docteur tinta de nouveau. 

— Et vous, monsieur, vous n’assistiez pas à 
cette exécution, tantôt? reprit Hoffmann qui se 
sentait pris d’un irrésistible besoin de parler de 
la pauvre créature dont l’image sanglante ne le 
quittait pas. 

— Non. Était-elle maigrie? 

— Qui? 

— La comtesse. 

— Je ne puis vous le dire, monsieur. 

— Pourquoi cela? 

— Parce que je l’ai vue pour la première fois 
sur la charrette. 

— Tant pis. J’aurais voulu le savoir, car, moi 
je l’avais connue très-grasse ; mais demain j’irai 
voir son corps. Ah! tenez! regardez cela. 

Et en même temps le médecin montrait la scène 
où, en ce moment, M. Vestns, qui jouait le rôle 
de Paris, apparaissait sur le mont Ida, et faisait 
toutes sortes de marivaudages avec la nymphe 
OEnone. 

Hoffmann regarda ce que lui montrait son voi¬ 
sin ; mais, après s’ètre assuré que ce sombre mé¬ 
decin était réellement attentif à la scène, et que ce 
qu’il venait d’entendre et de dire n’avait laissé au¬ 
cune trace dans son esprit : 

— Cela serait curieux de voir pleurer cet 
homme-là, se dit Hoffmann. 

— Connaissez-vous le sujet de la pièce?reprit 
le docteur, après un silence de quelques minutes. 

— Non, monsieur. 

— Oh! c’est très-intéressant. 11 y a même des 
situations touchantes. Un de mes amis et moi nous 
avions l’autre fois les larmes aux yeux. 

— Un de ses amis ! murmura le poète ; qu'est- 
ce que cela peut être que l’ami de cet homme-là? 
Cela doit être un fossoyeur. 

— Ah! bravo, bravo, Vestris, criota le petit 
homme en tapotant dans ses mains. 

Le médecin avait choisi pour manifester son 
admiration le moment où Paris, comme le disait 
le livret qu’Hoffmann avait acheté à la porte, sai¬ 
sit son javelot et vole au secours des pasteurs qui 
fuient épouvantés devant un lion terrible. 

— Je ne suis pas curieux, mais j’aurais voulu 
voir le lion. 

Ainsi se terminait le premier acte. 

Alors le docteur se leva, sejfetourna, s’adossa à 
la stalle placée devant la sienne, et, substituant 


une petite lorgnette à sa tabatière, il commença 
à lorgner les femmes qui composaient la salle. 

Hoffmann suivait machinalement la direction 
de la lorgnette, et il remarquait avec étonnement 
que la personne sur qui elle se fixait tressaillait 
instantanément et tournait aussitôt les yeux vers 
celui qui la lorgnait, et cela comme si elle y eût 
été contrainte par une force invisible. Elle gardait 
cette position jusqu’à ce que le docteur cessât de 
la lorgner. 

— Est-ce que cette lorgnette vous vient encore l 
d’un héritier, monsieur? demanda Hoffmann. 

— Non, elle me vient de M. de Voltaire. 

— Vous l’avez donc connu aussi? 

—- Beaucoup, nous étions très-liés. 

— Vous étiez son médecin? 

—11 ne croyait pas à la médecine. Il est vrai 
qu’il ne croyait pas à grand’chose. 

— Est-il vrai qu’il soit mort en se confessant? 

— Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc ! 
non-seulement il ne s’est pas confessé, mais en¬ 
core il a joliment reçu le prêtre qui était venu 
l’assister! Je puis vous en parler savamment, j’é¬ 
tais là. 

— Que s’est-il donc passé? 

— Arouet allait mourir; Tersac, son curé, ar¬ 
rive étlui dit tout d’abord, comme un homme qui 
n’a pas de temps à perdre : Monsieur, reconnais¬ 
sez-vous la trinité de Jésus-Christ? 

— Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je 
vous prie, lui répond Voltaire. 

— Cependant, monsieur, continue Tersac, il 
importe que je sache si vous reconnaissez Jésus- 
Christ comme fils de Dieu. 

— Au nom du diable, s’écrie Voltaire, ne me 
parlez plus de cet homme-là. Et, réunissant le 
peu de force qui lui restait, il flanque un coup de 
poing sur la tète du curé, et il meurt. Ai-je ri, 
mon Dieu! ai-je ri. 

— En effet, c’était risible, fit Hoffmann d’une 
voix dédaigneuse, et c’est bien ainsi que devait 
mourir l’auteur de la Pucelle. 

— Ah ! oui, la PucelleI s’écria l’homme noir, 
quel chef-d’œuvre! monsieur, quelle admirable 
chose! Je ne connais qu’un livre qui puisse riva- ! 
User avec celui-là. I 

— Lequel? 

— Justine, de M. de Sades, connaissez-vous j 

Justine? j 

— Non, monsieur. 

— Et le marquis de Sades? j 

— Pas davantage. 

— Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur 


Paris. — Iinp. Simon Rarau J C", ru.’ d'ErPi.-tj, ( 


8 




















58 


LA FEMME 




avec enthousiasme, Justine, c’est tout ce qu’on 
peut lire de plus immoral, c’est du Grébillon fils 
tout nu, c’est merveilleux. J’ai soigné une jeune 
fille qui l’avait lue. 

— Et elle est morte comme votre vieillard? 

— Oui, monsieur, mais elle est morte bien 
, heureuse. 

Et l’œil du médecin pétilla d’aise au souvenir 
des causes de cette mort. 

On donna le signal du second acte. Hoffmann 
n’en fut pas fâché, son voisin l’effrayait. 

— Ah ! fit le docteur en s’asseyant, et avec 
un sourire de satisfaction, nous allons voir Ar¬ 
sène. 

— Qui est-ce, Arsène? 

— Vous ne la connaissez pas? 

— Non, monsieur. 

— Ah çà! vous ne connaissez donc rien, jeune 
homme? Arsène, c’est Arsène, c’est tout dire; 
d’ailleurs, vous allez voir. 

Et, avant que l’orchestre eût donné une note, 
le médecin avait recommencé à fredonner l’intro¬ 
duction du second acte. 

La toile se leva. 

Le théâtre représentait un berceau de fleurs et 
de verdure , qui traversait un ruisseau qui prenait 
sa source au pied d'un rocher. 

Hoffmann laissa tomber sa tête dans sa main. 

Décidément, ce qu’il voyait, ce qu’il entendait 
ne pouvait parvenir à le distraire de la doulou¬ 
reuse pensée et du lugubre souvenir qui l’avaient 
amené là où il était. 

— Qu’est-ce que cela eût changé? pensa-t-il en 
rentrant brusquement dans les impressions de la 
journée, qu“est-ce que cela eût changé dans le 
monde, si l’on eût laissé vivre celte malheureuse 
femme ! Quel mal cela aurait-il fait si ce cœur eût 
continué de battre, cette bouche de respirer? 
quel malheur en fût-il advenu? Pourquoi inter¬ 
rompre brusquement tout cela? De quel droit 
arrêter la vie au milieu de son élan? Elle serait 
bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu’à 
cette heure son pauvre corps, le corps qui fut 
aimé d’un roi, gît dans la boue d’un cimetière, 
sans fleurs, sans croix, sans tête. Comme elle 
criait, mon Dieu, comme elle criait, puis tout à 
coup... 

Hoffmann cacha son front dans ses mains. 

— Qu’est-ce que je fais ici, moi? se dit-il, oh! 
je vais m’en aller. 

Et il allait peut-être s’en aller en effet, quand, 
en relevant la tête, il vit sur la scène uncManseuse 
j qui n’avait pas paru au premier acte, et que la 


salle entière regardait danser sans faire un mou¬ 
vement, sans exhaler un souffle. 

— Oh ! que cette femme est belle ! s’écria 
Hoffmann assez haut pour que ses voisins et la 
danseuse même l’entendissent. 

Celle qui avait éveillé cette admiration subite 
regarda le jeune homme qui avait, malgré lui, 
poussé cette exclamation, et Hoffmann crut 
qu’elle le remerciait du regard. 

Il rougit et tressaillit comme s’il eût été touché 
de l’étincelle électrique. 

Arsène, car c’était elle, c’est-à-dire cette dan¬ 
seuse dont le petit vieillard avait prononcé le 
nom, Arsène était réellement une bien admirable 
créature, et d’une beauté qui n’avait rien de la 
beauté traditionnelle. 

Elle était grande, admirablement faite et d’une 
pâleur transparente sous le rouge qui couvrait 
ses joues. Ses pieds étaient tout petits, et quand 
elle retombait sur le parquet du théâtre, on eût 
dit que la pointe de son pied reposait sur un 
nuage, car on n’entendait pas le plus petit bruit. 
Sa taille était si mince, si souple, qu’une couleu¬ 
vre ne se fût pas retournée sur elle-même comme 
celte femme le faisait. Chaque fois que, se cam¬ 
brant, elle se penchait en arrière, on pouvait 
croire que son corset allait éclater, et l’on devi¬ 
nait, dans l’énergie de sa danse et dans l’assu¬ 
rance de son coprs, et la certitude d’une beauté 
complète et cette ardente nature qui, comme 
celle de la Messaline antique, peut être quelque¬ 
fois lassée, mais jamais assouvie. Elle ne sou¬ 
riait pas comme sourient ordinairement les dan¬ 
seuses, ses lèvres de pourpre ne s’entr’ouvraient 
presque jamais, non pas qu’elles eussent de vi¬ 
laines dents à cacher, non, car, dans le sourire 
qu’elle avait adressé à Hoffmann quand il l’avait 
si naïvement admirée tout haut, notre poète avait 
pu voir une double rangée de perles si blanches, 
si pures, qu’elle les cachait sans doute derrière 
ses lèvres pour que l’air ne les ternit point. Dans 
ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets 
bleus, s’enroulaient de larges feuilles d’acanthe, 
et se suspendaient des grappes de raisin dont 
l’ombre courait sur ses épaules nues. Quant aux 
yeux, ils étaient grands, limpides, noirs, bril¬ 
lants, à ce point qu’ils éclairaient tout autour 
d’eux, et qu’eût-elle dansé dans la nuit, Arsène 
eût illuminé la place où elle eût dansé. Ce qui 
ajoutait encore à l’originalité de cette fille, c’est 
que, sans raison aucune, elle portait dans ce 
rôle de nymphe, ^ir elle jouait ou plutôt elle 
dansait une nymphe, elle portait, disons-nous, 


I 


























AU COLLIER DE VELOURS. 59 


un petit collier de velours noir, fermé par une 
boucle ou, du moins, par un objet qui paraissait 
avoir la forme d’une boucle, et qui, fait en dia¬ 
mants, jetait des feux éblouissants. 

Le médecin regardait cette femme de tous ses 
yeux, et son âme, l’âme qu’il pouvait avoir, sem¬ 
blait suspendue au vol de la jeune femme. II est 
bien évident que, tant qu’elle dansait, il ne res¬ 
pirait pas. 

Alors Hoffmann put remarquer une chose cu¬ 
rieuse : qu’elle allât à droite, à gauche, en ar¬ 
rière ou en avant, jamais les yeux d’Arsène ne 
quittaient la ligne des yeux du docteur, et une vi¬ 
sible corrélation était établie entre les deux re¬ 
gards. Bien plus, Hoffmann voyait très-distincte¬ 
ment les rayons que jetait la boucle du collier 
d’Arsène, et ceux que jetait la tète de mort du 
docteur, se rencontrer à moitié chemin dans une 
ligne droite, se heurter, se repousser et rejaillir 
en une même gerbe faite de milliers d’étincelles 
blanches, rouges et or. 

— Voulez-vous me prêter votre lorgnette, mon¬ 
sieur? dit Hoffmann, haletant et sans détourner 
la tête, car il lui était impossible à lui aussi de 
cesser de regarder Arsène. 

Le docteur étendit la main vers Hoffman, sans 
faire le moindre mouvement de la tête, si bien 
que les mains des deux spectateurs se cherchèrent 
; quelques instants dans le vide avant de se ren¬ 
contrer. 

Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla 
ses yeux. 

— C’est étrange, murmura-t-il. 

— Quoi donc? demanda le docteur. 

— Rien, rien, répondit Hoffmann, qui voulait 
donner toute son attention à ce qu’il voyait; en 
réalité, ce qu’il voyait était étrange. 

La lorgnette rapprochait tellement les objets 
à ses yeux, que deux ou trois fois Hoffmann éten¬ 
dit la main, croyant saisir Arsène qui ne parais¬ 
sait plus être au bout du verre qui la reflétait, 
mais bien entre les deux verres de la lorgnette. 
Notre Allemand ne perdait donc aucun détail de 
la beauté de la danseuse, et ses regards, déjà si 
brillants de loin, entouraient son front d’un cer¬ 
cle de feu, et faisaient bouillir le sang dans les 
veines de ses tempes. 

L’âme du jeune homme faisait un effroyable 
bruit dans son corps. 

— Quelle est cette femme ? dit-il d’une voix 
faible sans quitter la lorgnette et sans remuer. 

— C’est Arsène, je vous l’af déjà dit, répliqua 
le docteur dont les lèvres seules semblaient vi¬ 


vantes et dont le regard immobile était rivé à la 
danseuse. 

— Cette.femme a un amant, sans doute? 

— Oui. 

— Qu’elle aime? 

— On le dit. 

— Et il est riche? 

— Très-riche. 

— Qui est-ce ? 

— Regardez à gauche dans l'avant-scène du 
rez-de-chaussée. 

—- Je ne puis pas tourner la tête. 

— Faites un effort. 

Hoffmann fit un effort si douloureux, qu’il 
poussa un c^, comme si les nerfs de son cou 
étaient devenus de marbre et se fussent brisés 
dans ce moment. 

Il regarda dans l’avant-scène indiquée. 

Dans cette avant-scène il n’y avait qu’un 
homme, mais cet homme, accroupi comme un 
lion sur la balustrade de velours, semblait à lui 
seul remplir cette avant-scène. 

C’était un homme de trente-deux ou trente- 
l trois ans, au visage labouré par les passions; on 
eût dit que, non pas la petite vérole, mais l’érup¬ 
tion d’un volcan, avait creusé les vallées dont les 
•profondeurs s’entre-croisaient sur cette chair toute 
bouleversée ; ses yeux avaient dû être petits, mais 
ils s’étaient ouverts par une espèce de déchire- ! 
ment de l’âme ; tantôt ils étaient atones et vides j 
comme un cratère éteint, tantôt ils versaient des I 
flammes comme un cratère rayonnant. Il n’ap- i 
plaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de 
l’autre, il applaudissait en frappant sur la balus¬ 
trade, et, à chaque applaudissement, il semblait 
ébranler la salle. 

— Oh ! fit Hoffmann, est-ce un homme que je 
vois là? 

— Oui, oui, c’est un homme, répondit le petit 
hom^ne noir; oui, c’est un homme et un fier 
homme, même. 

— Comment s’appelle-t-il? 

— Vous ne le connaissez pas? 

- Mais, non, je suis arrivé hier seulement. 

- Eh bien ! c’est Danton. 

—■Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! 
oh ! Et c’est l’amant d’Arsène? 

— C’est son amant. 

— Et sans doute il l’aime? 

— A la folie. Il est d’une jalousie féroce. 

Mais si intéressant à voir que fût Danton, Hoff¬ 
mann avait déjà reporté les yeux sur Arsène, dont 



























la danse silencieuse avait une apparence fantas¬ 
tique, 

— Encore un renseignement, monsieur? 

— Parlez. 

— Quelle forme a l’agrale qui ferme son col- 

- -• _ty» 

** ~>k. • 

— C’est une guillotine. 

— Une guillotine ! 

— Oui. On en fait de charmantes, et toutes 
nos élégantes en portent au moins une. Celle que 
porte Arsène, c’est Danton qui la lui a donnée. 

— Une guillotine, une guillotine au cou d’une 
danseuse! répéta Hoffmann, qui sentait son cer¬ 
veau se gonfler; une guillotine, pourquoi?... 

Et notre Allemand, qu’on eut pu prendre pour 
un fou, allongeait les bras devai^ lui, comme 
pour saisir un corps, car, par un effet étrange 
d’optique, la distance qui le séparait d'Arsène 
dispai aissait par moment, et il lui semblait sentir 
l’haleinc de la danseuse sur son front, et enten¬ 
dre la brûlante respiration de cette poitrine, dont 
les seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous 
une étreinte de plaisir. Hoffmann en était à cet 
état d’exaltation où l’on croit respirer du feu, et 
où l’on craint que les sens ne fassent éclater le 
corps. 

— Assez! assezl disait-il. 

Mais la danse continuait, et l’hallucination était 
lelle, que, confondant ses deux impressions les 
plus fortes de la journée, l’esprit d’Hoffmann mê¬ 
lait à cette scène le souvenir de la place de la Ré¬ 
volution, et que tantôt il croyait voir madame du 
Darry, pâle et la tête tranchée, danser à la place 
d’Arsène, ettantôt Arsène arriver en dansant jus¬ 


qu’au pied de la guillotine et jusqu’aux mains du 
bourreau. 

Il se faisait dans l’imagination exaltée du jeune 
homme un mélange de Heurs et de sang, de danse 
et d’agonie, de vie et de mort. 

Mais ce qui dominait tout cela, c’était l’attrac¬ 
tion électrique qui le poussait vers celte femme. 
Chaque fois que ces deux jambes fines passaient 
devant ses yeux, chaque fois que cette jupe trans¬ 
parente se soulevait un peu plus, un frémisse¬ 
ment parcourait tout son être, sa lèvre devenait 
sèche, son haleine brûlante et le désir entrait en 
lui comme il entre dans un homme de vingt 
ans. 

Dans cet état, Hoffmann n’avait plus qu’un re¬ 
fuge, c’était le portrait d’Antonia, c’était le mé¬ 
daillon qu’il portait sur sa poitrine, c’était l’a¬ 
mour pur à opposer à l’amour sensuel, c’était la 
force du chaste souvenir à mettre en face de l’exi¬ 
geante réalité. 

Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres : 
mais à peine avait-il fait ce mouvement, qu’il 
entendit le ricanement aigu de son voisin qui 
le regardait d’un air railleur. 

Alors Hoffmann replaça, en rougissant, le 
médaillon où il l’avait pris, et, se levant comme 
mû par un ressort : 

— Laissez-moi sortir, s’écria-t-il; laissez-moi 
sortir, je ne saurais rester plus longtemps ici! 

Et, semblable à un fou, il quitta l’orchestre, 
marchant sur les pieds, heurtant les jambes des 
tranquilles spectateurs qui maugréaient contre 
cet original à qui il prenait ainsi fantaisie de 
sortir au milieu d’un ballet. 


I 



















AU COLLIER UE VELOURS. 


G1 


XIV 


LA DEUXIÈME REPRÉSENTATION DU JUGEMENT DE PARIS. 



ais l’clan d’Hoffmann ne 
le poussa pns bien loin. 
Au coin de la rue Saint- 
Martin il s’arrêta. 

Sa poitrine était hale¬ 
tante, son front ruisselant 
de sueur. 

Il passa la main gauche 
sur son front, appuya sa main droite sur sa poi¬ 
trine et respira. 

En ce moment on lui toucha sur l’épaule. 

11 tressaillit. 

— Ah! pardieu, c’est lui! dit une voix. 

Il se retourna et laissa échapper un cri. 

C’était son ami Zacharias Werner. 

Les deux jeunes gens se jetèrent dans les bras 
l’un de l’autre. 

Puis ces deux questions se croisèrent : 

— Que faisais-tu là? 

— Où vas-tu? 

— Je suis arrivé d’hier, dit Hoffmann, j’ai vu 
guillotiner madame du Barry, et, pour me dis¬ 
traire, je suis venu à l’Opéra. 

— Moi, je suis arrivé depuis six mois, depuis 
cinq je vois guillotiner tous les jours vingt ou 
vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je 
vais au jeu. 

— Ah! 

— Viens-tu avec moi? 

— Non, merci. 

— Tu as tort, je suis en veine; avec ton bon¬ 
heur habituel, tu ferais fortune. Tu dois t’en¬ 
nuyer horriblement à l’Opéra, toi qui es habitué 
à de la vraie musique; viens avec moi, je t’en 
ferai entendre, 

— De la musique? 

— Oui, celle de l’or, sans compter que là où 
je vais tous les plaisirs sont réunis, des femmes 
charmantes, des soupers délicieux, un jeu fé¬ 
roce! 

— Merci, mon ami, impossibleI j’ai promis, 
mieux que cela, j’ai juré. 


— A qui? 

— A Antonia. 

— Tu l’as donc vue? 

— Je l’aime, mon ami, je l’adore. 

— Ah ! je comprends, c’est cela qui t’a retardé, 
et tu lui as juré...? 

— Je lui ai juré de ne pas jouer, et... 

Hoffmann hésita. 

— Et puis quoi encore? 

— Et de lui rester fidèle, balbutia-t-il. 

— Alors il ne faut pas venir au 143. 

— Qu’est-ce que le 113? 

—- C’est la maison dont je parlais tout à 
l’heure; — moi, comme je n’ai rien juré, j’y 
vais. — Adieu, Théodore. 

— Adieu, Zacharias. 

Et Werner s’éloigna, tandis qu’Hoffmann de¬ 
meurait cloué à sa place. 

Quand Werner fut à cent pas, Hoffmann se 
rappela qu’il avait oublié de demander à Zacha¬ 
rias son adresse, et que la seule adresse que Za¬ 
charias lui eût donnée, c’était celle de la maison 
de jeu. 

Mais cette adresse était écrite dans le cerveau 
d’Hoffmann, comme sur la porte de la maison 
fatale, — en chiffres de feu ! 

Cependant ce qui venait de se passer avait 
un peu calmé les remords d’Hoffmann. La na¬ 
ture humaine est ainsi faite, toujours indulgente 
pour soi, attendu que son indulgence c’est de 

l'égoïsme. 

il venait de sacrifier le jeu à Antonia, et il se 
croyait quitte de son serment : oubliant que 
c’était parce qu’il était tout prêt à manquer à la 
moitié la plus importante de ce serment, qu’il 
était là, cloué au coin du boulevard et de la 
rue Saint-Martin. 

Mais, je l’ai dit, sa résistance à l’endroit de 
Werner lui avait donné de l’indulgence à l’endroit 
d’Arsène. Il résolut donc de prendre un terme 
moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle de 
l’Opéra, action à laquelle le poussait de toutes 
































m 


LA FEMME 


scs forces son démon tentateur, d’attendre à la 
porte des acteurs pour la voir sortir. 

Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait 
trop la topographie des théâtres pour ne pas la 
trouver bientôt. Il vit, rue de Bondy, un long 
couloir éclairé à peine, sale et humide, dans 
lequel passaient, comme des ombres, des hom¬ 
mes aux vêtements sordides, et il comprit que 
c’était par cette porte qu’entraient et sortaient 
les pauvres mortelsque le rouge, le blanc, le bleu, 
la gaze, la soie et les paillettes transformaient 
en dieux et en déesses. 

Le temps s’écoulait, la neige tombait, mais 
Hoffmann était si agité par cette étrange appari¬ 
tion, qui avait quelque chose de surnaturel, qu’il 
n’éprouvait pas cette sensation de froid qui sem¬ 
blait poursuivre les passants. Vainement con- 
densait-il en vapeurs presque palpables le souffle 
qui sortait de sa bouche, ses mains n’en restaient 
pas moins brûlantes et son front humide. Il y a 
plus, arrêté contre la muraille, il y était resté immo¬ 
bile, les yeux fixés sur le corridor; de sorte que 
la neige, qui allait toujours tombant en flocons 
plus épais, couvrait lentement le jeune homme 
comme d’un linceul, et du jeune étudiant, coiffé 
de sa casquette et vêtu de la redingote allemande, 
faisait peu à peu une statue de marbre. Enfin 
commencèrent à sortir, par ce vomitoire, les 
premiers libérés par le spectacle, c’est-à-dire la 
garde de la soirée, puis les machinistes, puis 
tout ce monde sans nom qui vit du théâtre, puis 
les artistes mâles, moins longs à s’habiller que 
les femmes, puis enfin les femmes, puis enfin la 
belle danseuse, qu’Hoffmann reconnut non-seu¬ 
lement à son charmant visage, mais à ce souple 
mouvement de hanches qui n’appartenait qu’à 
elle, mais encore à ce petit collier de velours 
qui serrait son col, et sur lequel étincelait l’é¬ 
trange bijou que la Terreur venait de mettre à la 
mode. 

A peine Arsène apparut-elle sur le seuil de la 
porte, qu’avant même qu’Hoffmann eût eu le 
temps de faire un mouvement, une voiture 
s’avança rapidement, la portière s’ouvrit, la 
jeune fille s’y élança aussi légère que si elle bon¬ 
dissait encore sur le théâtre. Une ombre apparut 
à travers les vitres, qu’Hoffmann crut reconnaître 
pour celle de l’homme de l’avant-scène, laquelle 
ombre reçut la belle nymphe dans ses bras; 
puis, sans qu’aucune voix eût eu besoin de dé¬ 
signer un but au cocher, la voiture s’éloigna au 
galop. 

Tout ce que nous venons de raconter en quinze 


à 

ou vingt lignes s’était passé aussi rapidement 
que l’éelair. 

Hoffmann jeta une espèce de cri en voyant fuir 
la voiture, se détacha de la muraille, pareil à 
une statue qui s’élance de sa niche, et, secouant 
par le mouvement la neige dont il était couvert, 
se mit à la poursuite de la voiture. 

Mais elle était emportée .par deux trop puis¬ 
sants chevaux, pour que le jeune homme, si ra¬ 
pide que fût sa course irréfléchie, pût les rejoindre. 

Tant qu’elle suivit le boulevard, tout alla bien; 
tant qu’elle suivit même la rue de Bourbon-Vil¬ 
leneuve, qui venait d’être débaptisée pour pren¬ 
dre le nom de rue N.euve-Ég alité, tout alla bien 
encore; mais, arrivée à la place des Victoires, 
devenue la place de la Victoire Nationale , elle 
prit à droite, et disparut aux yeux d’Hoffmann. 

N’étant plus soutenue ni par le bruit ni par 
la vue, la course du jeune homme faiblit; un 
instant il s’arrêta au coin de la rue Neuve-Eus- 
tache, s’appuya à la muraille pour reprendre 
haleine, puis, ne voyant plus rien, n’entendant 
plus rien, il s’orienta, jugeant qu’il était temps 
de rentrer chez lui. 

Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que 
de se tirer de ce dédale de rues, qui forment un 
réseau presque inextricable de la pointe Saint- 
Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, grâce 
aux nombreuses patrouilles qui circulaient dans 
les rues, grâce à son passe-port bien en règle, 
grâce à la preuve qu’il n’était arrivé que la veille, 
— preuve que le visa de la barrière lui donnait 
la facilité de fournir, il obtint de la milice ci¬ 
toyenne des renseignements si précis, qu’il par¬ 
vint à regagner son hôtel et à retrouver sa petite 
chambre, où il s’enferma seul en apparence, 
mais, en réalité, avec le souvenir ardent de ce 
qui s’était passé. 

A partir de ce moment, Hoffmann-fut émi¬ 
nemment en proie à deux visions : dont l’une 
s’effaçait peu à peu, dont l’autre prenait peu à 
peu plus de consistance. 

La vision qui s’effaçait, c’était la figure pâle et 
échevelée de la du Barry, traînée de la Concierge¬ 
rie à la charrette et de la charrette à l’échafaud. 

La vision qui prenait de la réalité, c’était la fi¬ 
gure animée et souriante de la belle danseuse, 
bondissant du fond du théâtre à la rampe, et 
tourbillonnant de la rampe à l’une et à l’autre 
avant-scène. 

Hoffmann fit tous ses efforts pour se débarras¬ 
ser de cette vision. II tira ses pinceaux de sa 
malle et peignit ; il tira son violon de sa boîte et 

















AU COLLIER DE VELOURS. 


joua du violon ; il demanda une plume et de 
l’encre et fit des vers. Mais ces vers qu’il compo¬ 
sait, c’était des versa la louange d’Arsène ; cet air 
qu’il jouait, c’était l’air sur lequel elle lui était 
apparue, et dont les notes bondissantes la soule¬ 
vaient, comme si elles eussent eu des ailes ; enfin, 
les esquisses qu’il faisait, c’était son portrait avec 
ce même collier de velours, étrange ornement 
fixé au cou d’Arsène par une si étrange agrafe. 

Pendant toute la nuit, pendant toute la jour¬ 
née du lendemain, pendant toute la nuit et toute 
la journée du surlendemain, Hoffmann ne vit 
qu’une chose ou plutôt que deux choses: c’était, 
d’un côté, la fantastique danseuse ; et de l’autre 
côté, le non moins fantastique docteur, il y avait 
entre ces deux êtres une telle corrélation, qu’Hoff- 
mann ne comprenait pas l’un sans l’autre. Aussi 
n’était-ce pas pendant cette hallucination qui lui 
offrait Arsène toujours bondissant sur le théâtre, 
l’orchestre qui bruissait à ses oreilles; non, c’é¬ 
tait le petit chantonnement du docteur, c’était le 
petit tambourinemenl de ses doigts sur la taba¬ 
tière d’ébène ; puis, de temps en temps, un éclair 
passait devant ses yeux, l’aveuglant d’étincelles 
jaillissantes; c’était le double rayon qui s’élan¬ 
çait delà tabatière du docteur et du collier de la 
danseuse ; c’était l’attraction sympathique decette 
guillotine de diamants avec cette tète de mort en 
diamants ; c’était enfin la fixité des yeux du mé¬ 
decin qui semblaient à sa volonté attirer et re¬ 
pousser la charmante danseuse, comme l’œil du 
serpent attire et repousse l’oiseau qu’il fascine. 

Vingt fois, cent fois, mille fois, l’idée s’était 
présentée à Hoffmann de retourner à l’Opéra ; 
mais, tant que l’heure n’était pas venue, Hoffmann 
s’était bien promis de ne pas céder à la tentation; 
d’ailleurs, cette tentation, il l’avait combattue de 
toutes manières, en ayant recours à son médaillon 
d’abord, puis ensuite en essayant d’écrire à Au- 
tonia ; mais le portrait d’Antonia semblait avoir 
pris un visage si triste, qu’IIoffmann refermait le 
médaillon presque aussitôt qu’il l’avait ouvert; 
mais les premières lignes de chaque lettre qu’il 
commençait étaient si embarrassées, qu’il avait 
déchiré dix lettres avant d’être au tiers de la pre¬ 
mière page. 

Enfin ce fameux surlendemain s’écoula ; enfin 
l’ouverture du théâtre s’approcha ; enfin sept 
heures sonnèrent, et, à ce dernier appel, Hoff¬ 
mann, enlevé comme malgré lui, descendit tout 
courant son escalier, et s’élança dans la direction 
de la rue Saint-Martin. 

Cette fois, en moins d’un quart d’heure, celte 


615 


fois sans avoir besoin de demander son chemin à 
personne, cette fois, comme si un guide invisible 
lui eût montré sa route, en moins de dix minutes 
il arriva à la porte de l’Opéra. 

Mais, chose singulière, cette porte, comme deux 
jours auparavant, n’était pas encombrée de spec¬ 
tateurs, soit qu’un incident inconnu d’Hoffmann 
eût rendu le spectacle moins attrayant, soit que 
les spectateurs fussent déjà dans l’intérieur du 
théâtre. 

Hoffmann jeta son écu de six livres à la bura¬ 
liste, reçut son carton et s’élança dans la salle. 

Mais l’aspect de la salle était bien changé. D’a¬ 
bord elle n’était qu’à moitié pleine ; puis, à la 
place de ces femmes charmantes, de ces hommes 
élégants qu’il avait cru revoir, il ne vit que des 
femmes en casaquin et des hommes en carma¬ 
gnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins 
nus s’enflant et se désenflant sous cette atmos¬ 
phère voluptueuse des théâtres aristocratiques ; 
des bonnets ronds et des bonnets rouges, le tout 
orné d’énormes cocardes nationales ; des couleurs 
sombres dans les vêtements, un nuage triste sur 
les figures; puis, des deux côtés delà salle, deux 
bustes hideux, deux têtes grimaçantes, l’une ie 
Rire, l’autre la Douleur, — les bustes de Voltaire 
et de Marat enfin. 

Enfin, à l’avant scène, un trou à peine éclairé, 
une ouverture sombre et vide. — La caverne 
toujours, mais plus de lion. 

Il y avait à l’orchestre deux places vacantes à 
côté l’une de l’autre. Hoffmann gagna l’une de 
ces deux places, c’était celle qu’il avait occupée. 

L’autre était celle qu’avait occupée le docteur, 
mais, comme nous l’avons dit, cette place était va¬ 
cante. 

Le premier acte fut joué sans qu’Hoffmann 
fit attention à l’orchestre ou s’occupât des ac¬ 
teurs. 

Cet orchestre, il le connaissait et l’avait appré¬ 
cié à une première audition. 

Ces acteurs lui importaient peu, il n’était pas 
venu pour les voir, il était venu pour voir Ar¬ 
sène. 

La toile se leva sur le second acte, et le ballet 
commença. 

Toute l’intelligence, toute lame, tout le cœur 
du jeune homme étaient suspendus. 

Il attendait l’entrée d’Arsène. 

Tout à coup Hoffmann jeta un cri. 

Ce n’était plus Arsène qui remplissait le rôledg 
Flore. 

La femme qui apparaissait était une ferma® 






















LA FEMME 


64 


étrangère, une femme comme toutes les femmes. 

Toutes les fibres de ce corps haletant se déten¬ 
dirent ; Hoffmann s’affaissa sur lui-mème en 
poussant un long soupir et regarda autour de 
lui. 

Le petit homme noir était à sa place; seule¬ 
ment il n’avait plus ses boucles en diamants, ses 
bagues en diamants, sa tabatière à tête de mort 
en diamants. 

Ses boucles étaient en cuivre, scs bagues en 
\ argent doré, sa tabatière en argent mat. 

11 ne chantonnait plus, il ne battait plus la me¬ 
sure. 

Comment était-il venu là? Hoffmann n’en sa¬ 
vait rien • il ne l’avait ni vu venir, ni senti passer. 

— Oh ! monsieur! s’écria Hoffmann. 

— Dites citoyen, mon jeune ami, et même tu- 
toyez-moi... si c’est possible, répondit le petit 
homme noir, ou vous me ferez couper la tête et à 
vous aussi. 

— Mais où est-elle donc? demanda Hoffmann. 

— Ah! voilà... Où est-elle? il paraît que son 
tigre, qui ne la quitte pas des yeux, s’est aperçu 
qu’avant-hier elle a correspondu par signes avec 
un jeune homme de l’orchestre. 11 parait que ce 
jeune homme a couru après la voiture ; de sorte 
que depuis hier il a rompu l’engagement d’Ar¬ 
sène, et qu’Arsène n’est plus au théâtre. 

— Et comment le directeur a-t-il souffert?... 

— Mon jeune ami, le directeur tient à conser¬ 
ver sa tête sur ses épaules, quoique ce soit une 
assez vilaine tête ; mais il prétend qu’il a l’habi¬ 
tude de celle-là et qu’une autre plus belle ne re¬ 
prendrait peut-être pas de bouture. 

— Ah ! mon Dieu ! voilà donc pourquoi celte 
salle est si triste! s’écria Hoffmann. Voilà pour¬ 
quoi il n’y a plus de fleurs, plus de diamants, 
plus de bijoux! Voilà pourquoi vous n’avez plus 
vos boucles en diamants, vos bagues en diamants, 
votre tabatière en diamants! Voilà pourquoi il y 
a, enfin, aux deux côtés de la scène, au lieu des 
bustes d’Apollon et de Terpsychore, ces deux af¬ 
freux bustes! Pouah! 

— Ah çà, mais! que me dites-vous donc là? 


demanda le docteur, et où avez-vous vu une salle 
telle que vous dites? Où m’avez-vu des bagues en 
diamants, des tabatières en diamants? où avez- 
vous vu enfin les bustes d’Apollon et de Terpsy¬ 
chore? Mais il y a deux ans que les fleurs ne fleu¬ 
rissent plus, que les diamants sont tournés en 
assignats, et que les bijoux sont fondus sur l’au¬ 
tel de la patrie. Quant à moi, Dieu merci ! je n’ai 
jamais eu d’autres boucles que ces boucles de 
cuivre, d’autres bagues que cette méchante bague 
de vermeil, et d’autre tabatière que cette pauvre 
tabatière d’argent; pour les bustes d’Apollon et 
de Terpsychore, ils y ont été autrefois, mais les 
amis de l’humanité sont venus casser le buste 
d’Apollon et l’ont remplacé par celui de l’apôtre 
Voltaire; mais les amis du peuple sont venus bri¬ 
ser le buste de Terpsychore et l’ont remplacé 
par celui du dieu Marat. 

— Oh ! s’écria Hoffmann, c’est impossible. Je 
vous dis qu’avant-hier j’ai vu une salle parfumée 
de fleurs, resplendissante de riches costumes, 
ruisselante de diamants, et des hommes élégants 
à la place de ces harengères en casaquin et de ces 
goujats en carmagnole. Je vous dis que vous aviez 
des boucles de diamants à vos souliers, des bagues 
en diamants à vos doigts, une tête de mort en 
diamants sur votre tabatière ; je vous dis... 

— Et moi, jeune homme, à mon tour je vous 
dis, reprit le petit homme noir, je vous dis qu’a¬ 
vant-hier elle était là, je vous dis que sa présence 
illuminait tout, je vous dis que son souffle faisait 
naître les roses, faisait reluire les bijoux, faisait 
étinceler les diamants de votre imagination ; je 
vous dis que vous l’aimez, jeune homme, et que 
vous avez vu la salle à travers le prisme de votre 
amour. Arsène n’est plus là, votre Cœur est mort, 
vos yeux sont désenchantés, et vous voyez du 
molleton, de l’indienne, du gros drap, des bon¬ 
nets rouges, des mains sales et des cheveux cras¬ 
seux. Vous voyez enfin le monde tel qu’il est, les 
choses telles qu’elles sont. 

— Oh! mon Dieu! s’écria Hoffmann, en lais¬ 
sant tomber sa tôle dons ses mains, tout cela est-il 
vrai, et suis-je donc si près de devenir fou? 

















AU COLLIER' DE VELOURS. 


Le Palais-de-Justice. 


L’ESTAMINET. 


ofTmann ne sortit de cette 
léthargie qu’en sentant 
une main se poser sur 
son épaule. 

Il leva la tête. Tout 
était noir et éteint autour 
de lui : le théâtre, sans 
lumière, lui apparaissait 
comme le cadavre du théâtre qu’il avait vu vi¬ 


vant. Le soldat de garde s’y promenait seul et 
silencieux comme le gardien de la mort; plus 
de lustres, plus d’orchestre, plusde rayons, plus 
de bruit. 

Une voix seulement qui marmottait à son ! 
oreille : 

— Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites- j 
vous donc? vous êtes à l’Opéra, citoyen} on dort 
ici, c’est vrai, mais on n’y couche pas. 


y 






























































































































LA FEMME 


Hoffmann regarda enfin du côté d’où venait 
la voix, et il vit une petite vieille qui le tirait par 
le collet de sa redingote. 

C’était l’ouvreuse de l’orchestre qui, ne con¬ 
naissant pas les intentions de ce spectateur ob¬ 
stiné, ne voulait pas se retirer sans l’avoir vu 
sortir devant elle. 

Au reste, une fois tiré de son sommeil, Hoff¬ 
mann ne fit aucune résistance; il poussa un sou- 
1 pir et se leva en murmurant le mot ; 

— Arsène! 

— Ah oui! Arsène, dit la petite vieille. Ar¬ 
sène! vous aussi,'jeune homme, vous en êtes 
amoureux comme tout le monde. C’est une 
grande perte pour l’Opéra et surtout pour nous 
autres ouvreuses. 

— Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoff¬ 
mann, heureux de se rattacher à quelqu’un qui 
lui parlât de la danseuse, et comment donc est-ce 
une perte pour vous qu’Arsène soit ou ne soit 
plus au théâtre? 

Ah dame! c’est bien facile à comprendre cela : 
d’abord, toutes les fois qu’elle dansait elle fai- 
i sait salle comble; alors c’était un commerce 
de tabourets, de chaises et de petits bancs; à 
l'Opéra, tout se paye; on payait les petits bancs, 
les chaises et les tabourets de supplément, c’é¬ 
taient nos petits profits. Je dis petits profits, 
ajouta la vieille d’un air malin, parce qu’à côté 
de ceux-là, citoyen, vous comprenez, il y avait les 
grands. 

— Les grands profits? 

— Oui. 

Et la vieille cligna de l’œil. 

— Et quels étaient les grands profits? voyons, 
ma bonne femme. 

— Les grands profits venaient de ceux qui 
demandaient des renseignements sur elle, qui 
voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient 
passer des billets. 11 y avait prix pour tout, vous 
comprenez : tant pour les renseignements, tant 
pour l’adresse, tant pour le poulet; on faisait 
I son petit commerce, enfin, et l’on vivait honnê¬ 
tement. 

Et la vieille poussa un soupir qui, sans désavan¬ 
tage, pouvait être comparé au soupir poussé par 
Hoffmann au commencement du dialogue que 
nous venons de rapporter. 

— Ah! oh! fit Hoffmann, vous vous chargiez 
de donner des renseignements, d’indiquer l’a¬ 
dresse, de remettre les billets; vous en chargez- 
vous toujours? 

— Hélas! monsieur, les renseignements que 


je vous donnerais vous seraient inutiles main¬ 
tenant ; personne ne sait plus l’adresse d’Arsène, 
et le billet que vous me donneriez pour elle 
serait perdu. Si vous voulez pour une autre? 
madame Vestris, mademoiselle Bigottini, made¬ 
moiselle... 

— Merci, ma bonne femme, merci ; je ne dé¬ 
sirais rien savoir que sur mademoiselle Arsène. 

Puis, tirant un petit écu de sa poche : 

— Tenez, dit Hoffmann, voilà pour la peine 
que vous avez prise de m’éveiller. 

Et, prenant congé de la vieille, il reprit d’un 
pas lent le boulevard, avec l’intention de suivre 
le même chemin qu’il avait suivi la surveille, 
l’instinct qui l’avait guidé pour venir n’existant 
plus. 

Seulement, ses impressions étaient bien diffé¬ 
rentes, et sa marche se ressentait de la différence 
de ces impressions. L’autre soir sa marche était 
celle de l’homme qui a vu passer l’Espérance et 
qui court après elle, sans réfléchir que Dieu lui 
a donoé ses longues ailes d’azur, pour que les 
hommes ne l’atteignent jamais. 11 avait la bouche 
ouverte et haletante, le front haut, les bras 
étendus; cette fois, au contraire, il marchait 
lentement comme l’homme qui, après l’avoir 
poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; 
sa bouche était serrée, son front abattu, ses bras 
tombants. L’autre fois il avait mis cinq minutes 
à peine pour aller de la porte Saint-Martin à la 
rue Montmartre; celte fois il mit plus d’une 
Iiqjn’o, et plus d’une heure encore pour aller de 
la rue Montmartre à son hôtel ; car., dans l’espèce 
d'abattement où il était tombé, peu lui importait 
de rentrer tôt ou tard, peu lui importait même 
de ne pas rentrer du tout. 

On dit qu’il y a un Dieu pour les ivrognes et 
les amoureux; ce Dieu-là, sans doute, veillait sur 
Hoffmann. Il lui fit éviter les patrouilles ; il lui 
fil trouver les quais, puis les ponts, puis son 
hôtel, où il rentra, au grand scandale de son hô¬ 
tesse, à une heure et demie du matin. 

Cependant, au milieu de tout cela, une petite 
lueur dorée dansait au fond de l’imagination 
d’Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. 
Le médecin lui avait dit, si toutefois ce médecin 
existait, si ce n’était pas un jeu de son imagina¬ 
tion, une hallucination de son esprit; le médecin 
lui avait dit qu’Arsène avait été enlevée au théâtre 
par son amant, attendu que cet amant avait été 
jaloux d'un jeune homme placé à l’orchestre, 
avec lequel Arsène avait échangé de trop tendres 
regards. 




























AU COLLIER DE VELOURS. 


07 


Ce médecin avait ajouté, en oulre, que ce 
oui avait porté la jalousie du tyran à son comble, 
c’est que ce même jeune homme avait été vu 
embusqué en face de la porte de sortie des ar¬ 
tistes; c’est que ce même jeune homme avait 
couru en désespéré derrière la voiture; or ce 
jeune homme qui avait échangé de l’orchestre 
des regards passionnés avec Arsène, c’était lui, 
Hoffmann ; or, ce jeune homme qui s’était em¬ 
busqué à la porte de sortie des artistes, c’était 
encore lui, Hoffmann; enfin, ce jeune homme 
qui avait couru désespérément derrière la voi¬ 
ture, c’était toujours lui, Hoffmann. Donc Arsène 
l’avait, remarqué, puisqu’elle payait la peine de 
sa distraction; donc Arsène souffrait pour lui; 
il était entré dans la vie de la belle danseuse par 
la porte de la douleur, mais il y était entré, 
c’était le principal; à lui de s’y maintenir. Mais 
comment? par quel moyen ? par quelle voie cor¬ 
respondre avec Arsène, lui donner de ses nou¬ 
velles, lui dire qu’il l’aimait? C’eût été déjà une 
grande tâche pour un Parisien pur sang, que de 
retrouver cette belle Arsène perdue dans cette 
immense ville. C’était une tâche impossible pour 
Hoffmann, arrivé depuis trois jours et ayant 
grande peine à se retrouver lui-même. 

Hoffmann ne se donna donc même pasla peine 
de chercher, il comprenait que le hasard seul 
pouvait venir à son aide. Tous les deux jours, il 
regardait l’affiche de l’Opéra, et, tous les deux 
jours, il avait la douleur de voir que Pâris rendait 
son jugement en l’absence de celle qui méritait 
la pomme bien autrement que Vénus. 

Dès lors il ne songea plus à aller à l’Opéra. 

Un instant il eut bien l’idée d’aller soit à la 
Convention, soit aux Cordeliers, de s’attacher 
aux pas de Danton, et, en l’épiant jour et nuit, 
de deviner où il avait caché la belle danseuse. 
Il alla même à la Convention, il alla même aux 
Cordeliers; mais Danton n’y était pas : depuis 
sept ou huit jours Danton n’y venait plus ; las 
de la lutte qu’il soutenait depuis deux ans, vaincu 
par l’ennui bien plus que par la supériorité, 
Danton paraissait s’être retiré de l’arène poli¬ 
tique. 

Danton, disait-on, était à sa maison de cam¬ 
pagne. Où était cette maison de campagne? on 
n’en savait rien : les uns disaient à Rueil, les 
autres à Auteuil. 

Danton était aussi introuvable qu’Arsène. 

On eût cru peut-être que cette absence d’Ar¬ 
sène eût dû ramener Hoffmann à Antonia ; mais, 
chose étrangel il n’en était rien. Hoffmann avait 


beau faire tous scs efforts pour ramener son esprit 
à la pauvre fille du chef d’orchestre de Manheim. 

Un instant, par la puissance de sa volonté, tous 
ses souvenirs se concentraient sur le cabinet 
de maître Gottlieb Murr; mais, au bout d’un 
moment, partitions entassées sur les tables et 
sur les pianos, maître Gottlieb trépignant devant 
son pupitre, Antonia couchée sur son canapé, 
tout cela disparaissait pourfaire place à un grand 
cadre éclairé, dans lequel se mouvaient d’abord 
des ombres; puis ces ombres prenaient des 
corps, puis ces corps affectaient des formes my¬ 
thologiques, puis enfin toutes ces formes mytho¬ 
logiques, tous ces héros, toutes ces nymphes, 
tous ces dieux, tous ces demi-dieux, disparais¬ 
saient pour faire place à une seule déesse, à la 
déesse des jardins, à la belle Flore, c’est-à-dire 
à la divine Arsène, à la femme au collier de ve¬ 
lours et à l’agrafe de diamants ; alors Hoffmann 
tombait, non plus dans une rêverie, mais dans 
une extase dont il ne venait à sortir qu’en se re¬ 
jetant dans la vie réelle, qu’en coudoyant les pas¬ 
sants dans la rue, qu’en se roulant enfin dans j 
la foule et dans le bruit. j 

Lorsque cette hallucination, à laquelle Hoff¬ 
mann était en proie, devenait trop forte, il sor¬ 
tait donc, se laissait aller à la pente du quai, 
prenait le Pont-Neuf, et ne s’arrêtait presque 
jamais qu’au coin de la rue de la Monnaie. Là, 
Hoffmann avait trouvé un estaminet, rendez-vous 
des plus rudes fumeurs de la capitale. Là, Hoff¬ 
mann pouvait se croire dans quelque taverne 
anglaise, dans quelque musico hollandais ou 
dans quelque table d’hôte allemande, tant la 
fumée de la pipe y faisait une atmosphère impos¬ 
sible à respirer pour tout autre que pour un 
fumeur de première classe. 

Une fois entré dans l’estaminet de la Frater¬ 
nité, Hoffmann gagnait une petite table sise à 
l’angle le plus enfoncé, demandait une bouteille 
de bière de la brasserie de M. Santerre, qui ve¬ 
nait de se démettre, en faveur de M. Henriot, de 
son grade de général de la garde nationale de 
Paris, chargeait jusqu’à la gueule cette immense 
pipe que nous connaissons déjà, et s’enveloppait 
en quelques instants d’un nuage de fumée aussi 
épais que celui dont la belle Vénus enveloppait 
son fils Eriée, chaque fois que la tendre mère 
jugeait urgent d’arracher son fils bien-aimé à la 
colère de ses ennemis. 

Hui! ou dix jours s’étaientécoulés depuis l’aven¬ 
ture d’Hoffmann à l’Opéra, et, par conséquent 
depuis la disparition de la belle danseuse; 




















LA FEMME 


68 


était une heure de l’après-midi ; Hoffmann, de- | 
puis une demi-heure à peu près, se trouvait dans 
son estaminet, s’occupant, de tdhte la force de 
ses poumons, à établir autour delui cette enceinte 
de fumée qui le séparait de ses voisins, quand 
il lui sembla, dans la vapeur, distinguer comme 
une forme humaine, puis, dominant tous les 
bruits, entendre le double bruit du chantonne- 
ment et du tambourinement habituel au petit 
homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, 
il lui semblait qu’un point lumineux dégageait 
des étincelles; il rouvrit ses yeux à demi fermés 
par une douce somnolence, écarta ses paupières 
avec peine, et en face delui, assis sur un tabouret, 
il reconnut son voisin de l’Opéra, et cela d’autant 
mieux que le fantastique docteur avait, ou plutôt 
semblait avoir, ses boucles en diamants à ses 
doigts et sa tête de mort sur sa tabatière. 

— Bon, dit Hoffmann, voilà que je redeviens 
fou. 

Et il ferma rapidement les yeux. 

Mais, les yeux une fois fermés, plus ils le furent 
hermétiquement, plus Hoffmann entendit, et le 
petit accompagnement de chant, et le petit tam¬ 
bourinement des doigts. Le tout de la façon la 
plus distincte, si distincte qu’Hoffmann comprit 
qu’il y avait un fond de réalité dans tout cela, et 
que la différence était du plus au moins. Voilà 
tout. 

Il rouvrit donc un œil puis l’autre; le petit 
homme noir était toujours à sa place. 

— Bonjour, jeune homme, dit-il à Hoffmann; 
vous dormez, je crois; prenez une prise, cela 
vous réveillera. 

Et, ouvrant sa tabatière, il offrit du tabac au 
jeune homme. 

Celui-ci, machinalement, étendit la main, 
prit une prise et l’aspira. 

A l’instant même il lui sembla que les parois 
de son esprit s’éclairèrent. 

=*-Ab! s’écria Hoffmann! c’est vous, cher 
! docteur? que je suis aise de vous revoir! 

“* Si vous êtes si aise de me revoir, demanda 
i le docteur, pourquoi ne m’avez-vous pas cher¬ 
ché? 

— Est-ce que je savais votre adresse? 

— OhI la belle affaire! au premier cimetière 
venu on vous l’eût donnée. 

— Est-ce que je savais votre nom? 

— Le docteur à la tète de mort, tout le monde 
me connaît sous ce nom-là. Puis il y avait un 
endroit où vous étiez toujours sûr de me trou- i 
ver. 


— Où cela? 

— A l’Opéra. Je suis médecin de l’Opéra. 
Vous le savez bien, puisque vous m’y avez vu 
deux fois. 

— Oh! l’Opéra, dit Hoffmann en secouant la 
tête et en poussant un soupir. 

— Oui, vous n’y retournez plus? 

— Je n’y retourne plus, non. 

— Depuis que ce n’est plus Arsène qui remplit 
le rôle de Flore ? 

— Vous l’avez dit, et tant que ce ne sera pas 
elle, je n’y retournerai pas. 

— Vous l’aimez, jeune homme, vous l’aimez. 

— Je ne sais pas si la maladie que j’éprouve 
s’appelle de l’amour, mais je sais que si je ne la 
revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je 
deviendrai fou. 

— Peste ! il ne faut pas devenir fou ! peste 1 il 
ne faut pas mourir ! A la folie il y a peu de re¬ 
mèdes, à la mort il n’y en a pas du tout. 

— Que faut-il faire alors? 

— Dame ! il faut la revoir. 

— Comment cela, la revoir? 

— Sans doute ! 

— Avez-vous un moyen ? 

— Peut-être. 

— Lequel ? 

— Attendez. 

Et le docteur se mit à rêver en clignotant des 
yeux et en tambourinant sur sa tabatière. 

Puis, après un instant, rouvrant les yeux et 
laissant ses doigts suspendus sur l’ébène : 

—- Vous êtes peintre, m’avez-vous dit? 

-— Oui, peintre, musicien, poète. 

— Nous n’avons besoin que de la peinture pour 
le moment. 

— Eh bien? 

— Eh bien ! Arsène m’a chargé de lui chercher 
un peintre. 

~~ Pourquoi faire? 

— Pourquoi cherehe«l-on un peintre, pardieu! 
pour lui faire son portrait. 

Le portrait d'Arsène ! s’écria Hoffmann en 
se levant, oh! me voilà! me voilà ! 

— Chut ! pensez donc que je suis un homme 
grave. 

— Vous êtes mon sauveur! s’écria Hoffmann 
en jetant ses bras autour du cou du petit homme 
noir. 

— Jeunesse, jeunesse, murmura celui-ci en 
accompagnant ces deux mots du même rire dont 
eût ricané sa tête de mort si elle eût été de gran¬ 
deur naturelle. 

























Lu Luxembour 













































AU COLLIER Ï)E VELOURS 


CO 


I 


i 

i 



l e petit homme noir. — Page C8. 


— Allons! allons! répétait Hoffmann. 

-=^Mais il vous faut une boîte à couleurs, des 
pinceaux, une toile. 


— J'ai tout cela, chez moi, allons! 

— Allons! dit le docteur. 

Et tous deux sortirent de l'estaminet. 











































































70 LA FEMME 


XYÎ 

LE PORTRAIT. 


n sortant de l’estaminet, 
Hoffmann fit un mouve¬ 
ment pour appeler un 
fiacre; mais le docteur 
frappa ses mains sèches 
l’une contre l’autre, et 
à ce bruit, pareil à ce¬ 
lui qu’eussent fait deux 
mains de squelette, une voiture tendue de noir, 
attelée de deux chevaux noirs, et conduite par un 
cocher tout vêtu de noir, accourut : où station¬ 
nait-elle? d’où était-elle sortie? C’eût été aussi 
difficile à Hoffmann de le dire qu’il eût été diffi¬ 
cile à Cendrillon de dire d’où venait le char dans 
lequel elle se rendait au bal du prince Mirli- 
flore. 

Un petit groom, non-seulement noir d’habits, 
mais de peau, ouvrit la poriière. Hoffmann et le 
docteur y montèrent, s’assirent l’un à côté de 
l’autre, et tout aussitôt la voiture se mit à rouler 
sans bruit vers l'hôtellerie d’Hoffmann. 

Arrivé à la porte, Hoffmann hésita pour savoir 
s’il monterait chez lui ; il lui semblait qu’aussi- 
tôt qu’il allait avoir le dos tourné, la voiture, les 
chevaux, le docteur et ses deux domestiques al¬ 
laient disparaître comme ils étaient apparus. Mais 
à quoi bon docteur, chevaux, voiture et domes¬ 
tiques se fussent-ils dérangés pour conduire Hoff¬ 
mann de l’estaminet de la rue de la Monnaie au 
quai aux Fleurs? Ce dérangement n’avait pas de 
but. 

Hoffmann, rassuré par le simple sentiment 
de la logique, descendit donc de la voiture, entra 
dans l’hôtellerie, monta vivement l’escalier, se 
précipita dans sa chambre, y prit palette, pin¬ 
ceaux, boîte à couleurs, choisit la plus grande de 
ses toiles, et redescendit du même pas qu’il était 
monté. 

La voiture était toujours à la porte. 

Pinceaux, palette et boîte à couleurs furent mis 
dans l’intérieur du carrosse : le groom fut chargé 
de porter la toile. 


Puis la voiture se mit à rouler avec la même 
rapidité et le même silence. 

Au bout de dix minutes elle s’arrêta en face 
d’un charmant petit hôtel situé rue de Hano¬ 
vre, 15. 

Hoffmann remarqua la rue et le numéro, afin, 
le cas échéant, de pouvoir revenir sans l’aide du 
docteur. 

La porte s’ouvrit : le docteur était connu sans 
doute, car le concierge ne lui demanda pas même 
où il allait; Hoffmann suivit le docteur avec scs 
pinceaux, sa boîte à couleurs, sa palette, sa toile, 
et passa par-dessus le marché. 

On monta au premier, et l’on entra dans une 
antichambre qu’on eût pu croire le vestibule de 
la maison du poète à Pompeïa. 

On s’en souvient, à cette époque la mode était 
grecque ; l’antichambre d’Arsène était peinte à 
fresque, ornée de candélabres et de statues de 
bronze. 

De l’antichambre, le docteur et Hoffmann pas¬ 
sèrent dans le salon. 

Le salon était grec comme l’antichambre, 
tendu avec du drap de Sedan à soixante-dix francs 
l’aune, le tapis seul coûtait six mille livres ; le 
docteur fit remarquer ce tapis à Hoffmann ; il re¬ 
présentait la bataille d’Arbelles copiée sur la fa¬ 
meuse mosaïque de Pompeïa. 

Hoffmann, ébloui de ce luxe inouï, ne compre¬ 
nait pas que l’on fît de pareils tapis pour marcher 
dessus. 

Du salon, on passa dans le boudoir ; le boudoir 
était tendu de cachemire. Au fond, dans un en¬ 
cadrement, était un lit bas, faisant canapé pareil 
à celui sur lequel M. Guérin coucha depuis Didon 
écoutant les aventures d’Énéas. C’était là qu’Ar- 
sène avait donné l’ordre de faire attendre. 

— Maintenant, jeune homme, dit le docteur, 
vous voilà introduit, c’est à vous de vous con¬ 
duire d’une façon convenable. Il va sans dire que 
si l’amant en titre vous surprenait ici vous seriez ! 
un homme perdu. 


























AU COLLIER DE VELOURS. 


71 


— Oh ! s’écria Hoffmann, que je la revoie, que 
je la revoie seulement, et... 

La parole s’éteignit sur les lèvres d’Hoffmann; 
il resta les yeux fixés, les bras étendus, la poitrine 
haletante. 

Une porte, cachée dans la boiserie, venait de 
s’ouvrir, et, derrière une glace tournante, appa¬ 
raissait Arsène, véritable divinité du temple dans 
lequel elle daignait se faire visible à son adora¬ 
teur. 

C’était le costume d’Aspasic dans tout son luxe 
antique, avec ses perles dans les cheveux, son 
manteau de pourpre brodé d’or, sa longue robe 
blanche maintenue à la taille par une simple cein¬ 
ture de perles, des bagues aux pieds et aux mains, 
et, au milieu de tout cela, cet étrange ornement 
qui semblait inséparable de sa personne, ce col¬ 
lier de velours, large de quatre lignes à peine, et 
retenu par sa lugubre agrafe de diamants. 

— Àli! c’est vous, citoyen, qui vous chargez de 
faire mon portrait? dit Arsène. 

— Oui, balbutia Hoffmann ; oui, madame, et 
le docteur a bien voulu se charger de répondre de 
moi. 

Hoffmann chercha autour de lui comme pour 
demander un appui au docteur, mais le docteur 
avait disparu. 

— Eli bien! s’écria Hoffmann tout troublé; 
eh bien ! 

— Que cherchez-vous, que demandez-vous, 
citoyen ? 

— Mais, madame, je cherche, je demande... 
je demande le docteur, la personne enfin qui m’a 
introduit ici. 

— Qu’avez-vous besoin de votre introducteur, 
dit Arsène, puisque vous voilà introduit? 

— Mais, cependant, le docteur, le docteur? fit 
Hoffmann. 

— Allons! dit avec impatience Arsène, n’al¬ 
lez-vous pas perdre le temps à le chercher? Le 
docteur est à ses affaires, occupons-nous des 
nôtres. 

— Madame, je suis à vos ordres, dit Hoffmann 
tout tremblant. 

— Voyons, vous consentez donc à faire mon 
i portrait? 

— C’est-à-dire que je suis l’homme le plus 
heureux du monde d’avoir été choisi pour une 
telle faveur; seulement je n’ai qu’une crainte. 

— Bon! vous allez faire de la modestie. Eh 
I bien! si vous ne réussissez pas, j’essayerai d’un 
autre. 11 veut avoir un portrait de moi. J’ai vu que 
vous me regardiez en homme qui deviez garder ma 


ressemblance dans votre mémoire, et je vous ai 
donné la préférence. 

— Merci, merci cent fois! s’écria Hoffmann 
dévorant Arsène des yeux. Oh! oui, oui, j’ai 
gardé votre ressemblance dans ma mémoire : là, 

là, là. 

Et il appuya sa main sur son cœur. 

Tout à coup il chancela et pâlit. 

— Qu’avez-vous? demanda Arsène d’un petit 
air tout dégagé. 

— Rien, répondit Hoffmann, rien; commen¬ 
çons. 

Et mettant sa main sur son cœur, il avait 
senti entre sa poitrine et sa chemise le médaillon 
d’Antonia. 

— Commençons, poursuivit Arsène. C’est bien 
aisé à dire. D’abord, ce n’est point sous ce cos¬ 
tume qu’il veut que je me fasse peindre. 

Ce mot il, qui était déjà revenu deux fois, pas¬ 
sait à travers le cœur d’Hoffmann comme eût fait 
une de ces aiguilles d’or qui soutenaient la coif¬ 
fure de la moderne Aspasie. 

— Et comment donc alors veut-il que vous 
vous fassiez peindre? demanda Hoffmann avec 
une amertume sensible. 

— En Erigone. 

— A merveille. La coiffure de pampre vous ira 
à merveille. 

— Vous croyez? fit Arsène en minaudant. Mais 
je crois que la peau, de panthère ne m’enlaidira 
pas non plus. 

Et elle frappa sur un timbre. 

Une femme de chambre entra. 

— Eucharis, dit Arsène, apportez le tliyrsc, 
les pampres et la peau de tigre. 

Puis, tirant les deux ou trois épingles qui sou¬ 
tenaient sa coiffure, et secouant la tête, Arsène 
s’enveloppa d’un flot de cheveux noirs qui tomba 
en cascades sur son épaule, rebondit sur scs han¬ 
ches et s’épandit, épais et onduleux, jusque sur- 
le tapis. 

Hoffmann jeta un cri d’admiration. 

— Ilein ! qu’y a-t-il? demanda Arsène. 

— 31 y a, s’écria Hoffmann, il y a que je n’ai ja¬ 
mais vu pareils cheveux. 

— Aussi veut -il que j’en tire parti, c’est pour 
cela que nous avons choisi le costume d’Érigone, 
qui me permet de poser les cheveux épars. 

Cette fois le il et le nous avaient frappé le cœur 
d’Hoffmann de deux coups au lieu d’un. 

Pendant ce temps, mademoiselle Eucharis 
avait apporté les raisins, le thyrse et la peau de 
tigre. 






























7 2 


LA FEMME 





J1 prit la main d’Arsène et la couvrit de baisers. — Page lo, 


i 


-j 


— Est-ce tout ce dont nous avons besoin? de¬ 
manda Arsène. 

— Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann. 

— C’est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez 
que si je vous sonne. 

Mademoiselle Eucharis sortit et referma la porte 
derrière elle. 

— Maintenant, citoyen, dit Arsène, aidez-moi 
un peu à poser cette coiffure ; cela vous regarde. 
Je me fie beaucoup, pour m’embellir, à la fantai¬ 
sie du peintre. 


— Et vous avez raison ! s’écria Hoffmann. 
Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous allez être belle! 

Et saisissant la branche de pampre, il la tordit 
autour de la tète d’Arsène avec cet art du peintre 
qui donne à chaque chose une valeur et un reflet; 
puis il prit, tout frissonnant d’abord, et du bout 
des doigts, ces longs cheveux parfumés, en fit 
jouer le mobile ébène, parmi les grains de topaze, 
parmi les feuilles d’émeraude et de rubis de la 
vigne d’automne ; et, — comme il l’avait promis, 
— sous sa main, — main de poète, de peintre 






















































































































! 


AU COLLIER DE VELOURS. 


75 


et d'amant, la danseuse s’embellit de telle façon, 
qu’en ?c regardant dans la glace elle jeta un 
cri de joie et d’orgueil. 

— Ohl vous avez raison, dit Arsène, oui, je 
suis belle, bien belle. — Maintenant, continuons. 

— Quoi? que continuons-nous? demanda 
Hoffmann. 

— Eh bien! mais ma toilette de bacchante? 

Hoffmann commençait à comprendre. 

— Mon Dieu ! murmura-t-il, mon Dieu ! 

Arsène détacha en souriant son manteau de 
pourpre, qui demeura retenu par une seule 
épingle, à laquelle elle essaya vainement d’attein¬ 
dre. 

— Mais aidez-moi donc! dit-elle avec impa¬ 
tience, ou faut-il que je rappelle Eucharis? 

— Non, non ! s’écria Hoffmann. Et s’élançant 
vers Arsène, il enleva l’épingle rebelle : le man¬ 
teau tomba aux pieds de la belle Grecque. 

— Là! dit le jeune homme en respirant. 

— Oh! dit Arsène, croyez-vous donc que cette 
peau de tigre fasse bien sur cette longue robe de 
mousseline? moi je ne crois pas ; d’ailleurs il veut 
une vraie bacchante, non pas comme on les voit 
au théâtre, mais comme elles sont dans les ta¬ 
bleaux des Carraehe et de l’Albane. 

— Mais, dans les tableaux des Carraehe et de 
l’Albane, s’écria Hoffmann, les bacchantes sont 
nues. 

— Eh bien ! il me veut ainsi, à part la peau 
de tigre que vous draperez comme vous vou¬ 
drez, cela vous regarde. 

Et, en disant ces mots, elle avait dénoué le 
ruban de sa taille et ouvert l’agrafe de son col, 
de sorte que la robe glissait le long de son beau 
corps, qu’elle laissait nu, au fur et à mesure 
qu’elle descendait des épaules aux pieds. 

— Oh! dit Hoffmann, tombant à genoux, ce 
n’est pas une mortelle, c’est une déesse. 

Arsène poussa du pied le manteau et la robe. 

Puis, prenant la peau de tigre : 

— Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? 

I Mais aidez-moi donc, citoyen peintre, je n’ai pas 
l’habitude de m’habiller seule. 

La naïve danseuse appelait cela s’habiller. 

Hoffmann approcha chancelant, ivre, ébloui, 
prit la peau de tigre, agrafa ses ongles d’or sur 
l’épaule de la bacchante, la fit asseoir ou plutôt 
coucher sur le lit de cachemire rouge, où elle 
eût semblé une statue de marbre de Paros si sa 
respiration n’eût soulevé son sein, si le sourire 
n’eût entr’ouvert ses lèvres. 


-Sllis-lfi Lion ainsi 1 ) rlpinfinil'i-t'-nllr» an 



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rondissant son bras au-dessous de sa tête et en 
prenant une grappe de raisin qu’elle parut pres¬ 
ser sur ses lèvres. 

— Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoff¬ 
mann. 

Et l’amant, l’emportant sur le peintre, il tomba j 
à genoux, et, d’un mouvement rapide comme la 
pensée, il prit la mam d’Arscne et la couvrit de 
baisers. 

Arsène retira sa main avec plus d’étonnement 
que de colère. 

— Eh bien ! que faites-vous donc? demanda- 
t-elle au jeune homme. 

La demande avait été faite d’un ton si calme 
et si froid, qu’Hoffmann se renversa en arrière, 
en appuyant les deux mains sur son front. 

— Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, 
je deviens fou. 

— Oui, en effet, dit-elle. 

— Voyons, s’écria Hoffmann, pourquoi m’a¬ 
vez-vous fait venir? dites, dites! 

— Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas 
pour autre chose. 

— Oh! c’est bien, dit Hoffmann, oui, vous 
avez raison ; pour faire votre portrait, pas pour 
autre chose. 

Et, imprimant une profonde secousse à sa vo¬ 
lonté, Hoffmann posa sa toile sur le chevalet, prit 
sa palette, ses pinceaux, et commença d’esquisser 
l’enivrant tableau qu’il avait sous les yeux. 

Mais l’artiste avait trop présumé de ses forces : 
lorsqu’il vit le voluptueux modèle posant, non- 1 
seulement dans son ardente réalité, mais encore 
reproduit par les mille glaces du boudoir ; quand, 
au lieu d’une Érigone, il se trouva au milieu de 
dix bacchantes; lorsqu’il vit chaque miroir répé¬ 
ter ce sourire enivrant, reproduire les ondula¬ 
tions de cette poitrine que l’ongle d’or de la pan¬ 
thère ne couvrait qu’à moitié, il sentit qu’on 
demandait de lui au delà des forces humaines, et, 
jetant palette et pinceaux, il s’élança vers la belle 
bacchante, et appuya sur son épaule un baiser, 
où il y avait autant de rage que d’amour. 

Mais, au môme instant, la porte s’ouvrit, et la 
nymphe Eucharis se précipita dans le boudoir en 
criant : 

— Lui ! lui ! lui ! j 

Au même instant, avant qu’il eût eu le temps 
de se reconnaître, Hoffmann, poussé par les 
deux femmes, se trouva lancé hors du boudoir, 
dont la porte se referma derrière lui, et cette fois, 
véritablement fou d’amour, de rage et de jalou¬ 
sie, il traversa le salon tout chancelant, glissa le 


10 























LA FEMME 


74 


long de la rampe plutôt qu’il ne descendit l’esca¬ 
lier, et, sans savoir comment il était arrivé là, il 
se trouva dans la rue, ayant laissé dans le bou¬ 


doir d’Arsène ses pinceaux, sa boîte à couleurs 
et sa palette, ce qui n’était rien, mais aussi son 
chapeau, ce qui pouvait être beaucoup. 



LE TESTATEUR. 


e qui rendait la situation 
d’Hoffmann plus terrible 
encore, en ce qu’elle 
ajoutait l’humiliation à la 
douleur, c’est qu’il n’a¬ 
vait pas, la chose était 
évidente pour lui, été ap¬ 
pelé chez Arsène comme 
un homme qu’elle avait remarqué à l’orchestre 
de l’Opéra, mais purement et simplement comme 
un peintre, comme une machine à portrait, comme 
un miroir qui réfléchit les corps qu'on lui pré¬ 
sente. De là cette insouciance d’Arsène à laisser 
tomber l’un après l’autre tous ses vêtements 
devant lui; de là cet étonnement quand il lui 
avait baisé la main ; de là cette colère quand, au 
milieu de l’âcre baiser dont il lui avait rougi l’é ¬ 
paule, il lui avait dit qu’il l’aimait. 

Et, en effet, n’était-ce pas folie à lui, simple 
étudiant allemand, venu à Paris avec trois ou 
quatre cents thalers, c’est-à-dire avec une somme 
insuffisante à payer le tapis de son antichambre, 
n’était-ce pas une folie à lui d’aspirer à la dan¬ 
seuse à la mode, à la fille entretenue par le pro¬ 
digue et voluptueux Danton? Cette femme, ce 
n’était point le son des paroles qui la touchait, 



c’était le son de l’or; son amant, ce n’était pas 
celui qui l’aimait le plus, c’était celui qui la payait 
davantage. Qu’Hoffmann ait plus d’argent que 
Danton, et ce serait Danton que l’on mettrait à 
la porte lorsque Hoffmann arriverait. 

En attendant, ce qu’il y avait de plus clair, 
c’est que celui qu’on avait mis à la porte, ce n’é¬ 
tait pas Danton, mais Hoffmann. 

Hoffmann repritlecheminde sa petite chambre, 
plus humble et plus attristé qu’il ne l’avait jamais 
été. 

Tant qu’il ne s’était pas trouvé en face d’Ar¬ 
sène, il avait espéré ; mais ce qu’il venait de voir, 
cette insouciance vis-à-vis de lui comme homme, 
ce luxe au milieu duquel il avait trouvé la belle 
danseuse, et qui était non-seulement sa vie physi¬ 
que, mais sa vie morale, tout cela, à moins d’une 
s mine folle, inouïe, qui tombât entre les mains 
d’Hoffmann, c’est-à-dire à moins d’un miracle, 
rendait impossible au jeune homme, même l’es¬ 
pérance de la possession. 

Aussi rentra-t-il accablé; le singulier senti¬ 
ment qu’il éprouvait pour Arsène , sentiment 
tout physique, tout attractif, et dans lequel le 
coeur n’était pour rien, s’était traduit jusque-là 
par les désirs, par l’irritation, par la fièvre. 
























AU COLLIER DE VELOURS. 


/n 


A cette heure, désirs, irritation et fièvre s’é¬ 
taient changés en profond accablement 

Un seul espoir restait à Hoffmann, c’était de 
retrouver le docteur noir et de lui demander avis 
sur ce qu’il devait faire, quoiqu’il y eût dans cet 
homme quelque chose d’étrange, de fantastique, 
de surhumain, qui lui fit croire qu’aussitôt qu’il 
le côtoyait il sortait de la vie réelle pour en¬ 
trer dans une espèce de rêve où ne le suivaient 
ni sa volonté, ni son libre arbitre, et où il deve¬ 
nait le jouet d’un monde qui existait pour lui sans 
exister pour les autres. 

Aussi, à l’heure accoutumée, retourna-t-il le 
lendemain à son estaminet de la rue de la Mon¬ 
naie; mais il eut beau s’envelopper d’un nuage 
de fumée, nul visage ressemblant à celui du doc¬ 
teur n’apparut au milieu de cette fumée; mais 
il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu’il les 
rouvrit, n’était assis sur le tabouret qu’il avait 
placé de l’autre côté de la table. 

Huit jours s’écoulèrent ainsi. 

Le huitièmejour, Hoffmann, impatient, quitta 
l'estaminet de la rue de la Monnaie une heure 
plus tôt que de coutume, c’est-à-dire vers quatre 
heures de l’après-midi, et par Saint-Germain- 
l’Auxerrois et le Louvre gagna machinalement la 
rue Saint-Honoré. 

A peine y fut-il, qu’il s’aperçut qu’un grand 
mouvement se faisait du côté du cimet ière des In¬ 
nocents, et allait s’approchant vers la place du 
Palais-Royal. 11 se rappela ce qui lui était arrivé 
le lendemain du jour de son entrée à Paris et re¬ 
connut le même bruit, la même rumeur qui l’a¬ 
vait déjà frappé lors de l’exécution de madame du 
Rarry. En effet, c’étaient les charrettes de la Con¬ 
ciergerie, qui, chargées de condamnés, se ren¬ 
daient à la place de la Révolution. 

On sait l’horreur qu’Hoffmann avait pour ce 
spectacle ; aussi, comme les charrettes avançaient 
rapidement, s’élança-t-il dans un café placé au 
coin delà rue de la Loi, tournant le dos à la rue, 
fermant les yeux et se bouchant les oreilles, car 
les cris de madame du Barry retentissaient en¬ 
core au fond de son cœur; puis, quand il supposa 
que les charrettes étaient passées, il se retourna 
et vit, à son grand étonnement, descendant d’une 
chaise où il était monté pour mieux voir, son 
ami Zacharias YVerner. 

— Werner! s’écria Hoffmann en s’élançant 
vers le jeune homme, Werner! 

— Tiens, c’est toi, fit le poète, où étais-tu 
donc? 

— Là, là, œs'is les mains sur mes oreilles pour 


ne pas entendre les cris de ces malheureux, mais 
les yeux fermés pour ne pas les voir. 

— En vérité, cher ami, tu as eu tort, dit War¬ 
ner, tu es peintre ! Et ce que tu eusses vu t’eût 
fourni le sujet d’un merveilleux tableau. 11 y avait 
dans la troisième charrette, vois-tu, il y avait une 
femme, une merveille, un cou, des épaules et des 
cheveux, coupés par derrière, c’est vrai, mais de 
chaque côté tombant jusqu’à terre. 

— Ecoute, dit Hoffmann, j’ai vu sous ce rap¬ 
port tout ce que l’on peut voir de mieux ; j’ai vu 
madame du Barry, et je n’ai pas besoin d’en voir 
d’autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois- 
moi, cet original-là me suffira; d’ailleurs, je ne 
veux plus faire de tableaux. 

— Et pourquoi cela ? demanda Werner. 

— J’ai pris la peinture en horreur. 

— Encore quelque désappointement. 

—■ Mon cher Werner, si je reste à Paris, je de¬ 
viendrai fou. 

— Tu deviendras fou partout où tu seras, mon 
cher Hoffmann ; ainsi autant vaut à Paris qu’ail- 
leurs: en attendant, dis-moi quelle chose te rend 
fou. 

— Oh ! mon cher Werner, je suis amoureux. 

— D’Antonia, je sais cela, tu me l’as dit. 

—- Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, 
Antonia, c’est autre chose, je l’aime! 

— Diable! la distinction est subtile; conte- 
moi cela. Citoyen officieux, de la bière et des 
verres ! 

Les deux jeunes gens bourrèrent leurs pipes, 
et s’assirent aux deux côtés de la table la plus en¬ 
foncée dans l’angle du café. 

Là Hoffmann raconta à Werner tout ce qui 
lui était arrivé depuis le jour où il avait été à 
l’Opéra et où il avait vu danser Arsène, jusqu’au 
moment où il avait été poussé par les deux fem¬ 
mes hors du boudoir. 

— Eh bien? fit Werner quand Hoffmann eut 
fini. 

— Eh bien ! répéta celui-ci, tout étonné que 
son ami ne fût pas aussi abattu que lui. 

— Je demande, reprit Werner, ce qu’il y a de 
désespérant dans tout cela 

— il y a, mon cher, que maintenant que je sais 
qu’on ne peut avoir cette femme qu’à prix d’ar¬ 
gent, il y a que j’ai perdu tout espoir. 

— Et pourquoi as-tu perdu tout espoir? 

—• Parce que je n’aurai jamais cinq cents louis 
à jeter à ses pieds. 

— Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai 
























LA FEMME 


76 


; bien eus, moi, cinq cents louis, mille louis, deux 
mille louis. 

— Et où veux-tu que je les prenne? bon Dieu ! 
s’écria Hoffmann. 

— Mais dans l’Eldorado dont je t’ai parlé, à la 
source du Pactole, mon cher, au jeu. 

— Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais 
tu sais bien que j’ai juré à Anlonia de ne pas 
jouer. 

— Bah ! dit Werner en riant, tu avais bien juré 
i de lui être fidèle ! 

Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le 
| médaillon contre son cœur. 

— Au jeu, mon ami ! continua Werner. Ah •' 
voilà une banque! Ce n’est pas comme celle de 
Manheim ou de Hombourg, qui menace de sauter 
pour quelques pauvres mille livres. Un million! 
mon ami, un million ! des meules d’or! C’est là 
que s’est réfugié, je crois, tout le numéraire de la 
France : pas de ces mauvais papiers, pas de ces 
pauvres assignats démonétisés, qui perdent les 
trois quarts de leur valeur... de beaux louis, de 
beaux doubles louis, de beaux quadruples ! Tiens, 
en veux-tu voir? 

Et Werner tira de sa poche une poignée de 
louis qu’il montra à Hoffmann, et dont les rayons 
rejaillirent à travers le miroir de ses yeux jusqu’au 
fond de son cerveau. 

— Oh, non! non ! jamais! s’écria Hoffmann, 
se rappelant à la fois la prédiction du vieil officier 
et la prière d’Antonia, jamais je ne jouerai ! 

— Tu as tort; avec le bonheur que tu as au 
jeu tu ferais sauter la banque. 

— Et Anlonia ! Antonia ! 

— Bah ! mon cher ami, qui le lui dira, à An¬ 
tonia, que tu as joué, que tu as gagné un million : 
qui le lui dira, qu’avec vingt-cinq mille livres, 
tu t’es passé la fantaisie de ta belle danseuse? 
Crois-moi, retourne à Manheim, avec neuf cent 
soixante-quinze mille livres, et Antonia ne te de¬ 
mandera ni où tu as eu tes quarante-huit mille 
cinq cenls livres de rentes, ni ce que tu as fait des 
vingt-cinq mille livres manquant. 

Et en disant ces mots Werner se leva. 

— Où vas-tu? lui demanda Hoffmann. 

— Je vais voir une maîtresse à moi, une dame 
de la Comédie-Française qui m’honore de ses 
bontés, et que je gratifie de la moitié de mes 
bénéfices. Dame, je suis poète, moi, je m’adresse 
à un théâtre littéraire; tu es musicien, toi,lu fais 
ton choix dans un théâtre chantant et dansant. 
Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compli¬ 


ments à mademoiselle Arsène. N’oublie pas le 
numéro de la banque, c’est le 115. Adieu. 

— Oh ! murmura Hoffmann, tu me l’avais dit 
et je ne l’avais pas oublié. 

Et il laissa s’éloigner son ami Werner, sans 
plus songer à lui demander son adresse qu’il ne 
l’avait fait la première fois qu’il l’avait rencontré. ; 

Mais, malgré l’éloignement de Werner, Hoff¬ 
mann ne resta point seul. Chaque parole de son 
ami s’était faite pour ainsi dire visible et palpable : 
elle était là brillante à ses yeux, murmurante à 
ses oreilles. 

En effet, où Hoffmann pouvait-il aller puiser 
de l’or, si ce n’était à la source de l’or ! La seule 
réussite possible à un désir impossible, n’était- 
elle pas trouvée? Eh ! mon Dieu ! Werner l’avait 
dit, Hoffmann n’était-il pas déjà infidèle à une 
partie de son serment? qu’importait donc qu’il le 
devint à l’autre? 

Puis, Werner l’avait dit, ce n’était pas vingt- 
cinq mille livres, cinquante mille livres, cent mille 
livres, qu’il pouvait gagner. Les horizons maté¬ 
riels des champs, des bois, de la mer elle-même, 
ont une limite : l’horizon du tapis vert n’en a 
pas. 

Le démon du jeu est comme Satan, il a le pou¬ 
voir d’emporter le joueur sur la plus haute mon¬ 
tagne de la terre, et de lui montrer de là tous les 
royaumes du monde. 

Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, 
quand Hoffmann rentrerait chez Arsène, dans ce ) 
même boudoir dont on l’avait chassé! de quel 
suprême dédain il écraserait cette femme et son 
terrible amant, quand, pour toute réponse à ces 
mots : Que venez-vous faire ici? il laisserait, nou¬ 
veau Jupiter, tomber une pluie d’or sur la nou¬ 
velle Danaé! 

Et tout cela ce n’était plus une hallucination 
de son esprit, un rêve de son imagination, tout 
cela, c’était la réalité, c’était le possible. Les 
chances étaient égales pour le gain comme pour 
la perte ; plus grandes pour le gain ; car, on le 
sait, Hoffmann était heureux au jeu. 

Oh! ce numéro 115! ce numéro 115! avec 
son chiffre ardent, comme il appelait Hoffmann, 
comme il le guidait, phare infernal, vers cet 
abîme au fond duquel hurle le vertige en se rou¬ 
lant sur une couche d’or ! 

Hoffmann lutta pendant plus d’une heure con¬ 
tre la plus ardente de toutes les passions. Puis, 
au bout d’une heure, sentant qu’il lui était im¬ 
possible de résister plus longtemps, il jeta une 





















I.c Louvre. 






















AU COLLIER DE VELOURS. 


77 


à rofficieux de la différence, et tout courant, sans 
s’arrêter, gagna le quai aux Fleurs, monta dans 
sa chambre, prit les trois cents lhalers qui lui res¬ 


taient, et, sans se donner le temps de réfléchir, 
sauta dans une voiture en criant : 

— Au Palais-Égalité J 



XVIII 


LE N° 113. 



e Palais-Royal, qu'on ap¬ 
pelait à cette époque le 
Palais-Égalité, et qu’on a 
nommé aussi le Palais- 
National, car, chez nous, 
la première chose que 
font les révolutionnaires, 
c’est de changer les noms 
des rues et des places, quitte à les leur rendre 
aux restaurations; le Palais-Royal, disons-nous, 
c’est sous ce nom qu’il nous est le plus familier, 
n’était pas à cette époque ce qu’il est aujourd’hui; 
mais, commepittoresque,commeélrangeté même, 
il n’y perdait rien, surtout le soir, surtout à 
l’heure où Hoffmann y arrivait. 

Sa disposition différait peu de celle que nous 
voyons maintenant, à cette exception que ce qui 
s’appelle aujourd'hui la galerie d Orléans, était 
occupée par une double galerie de charpente, ga¬ 
lerie qui devait faire place plus tard à un prome¬ 
noir de six rangs de colonnes doriques; qu’au 
lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le 
jardin, et que là où est le bassin, se trouvait un 
cirque, vaste édifice tapissé de treillages, bordé 
de carreaux, et dont le comble était couronné 
d’arbustes et de fleurs. 


N’allez pas croire que ce cirque fût ce qu’est 
le spectacle auquel nous avons donné ce nom. 
Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui 
s’escrimaient dans celui du Palais-Egalité, étaient 
d’un autre genre que cet acrobate anglais, 
M. Price, qui, quelques années auparavant, avait 
tant émerveillé la France, et qui a enfanté les 
Mazurier et les Auriol. 

Le Cirque était occupé dans ce temps-là par les 
Amis de la vérité qui y donnaient des représen¬ 
tations et que l’on pouvait voir fonctionner pourvu 
qu’on fut abonné au journal la Bouche de fer. 
Avec son numéro du matin, on était admis le soir 
dans ce lieu de délices, et l’on entendait les dis¬ 
cours de tous les fédérés, réunis, disaient-ils, dans 
le louable but de protéger les gouvernants et les 
gouvernés, d ’impartialiser les lois et d’aller cher¬ 
cher dans tous les coins du monde un ami de la 
vérité, de quelque pays, de quelque couleur, de 
quelque opinion qu’il fût, puis, la vérité décou¬ 
verte, on l’enseignerait aux hommes. 

Comme vous le voyez, il y a toujours eu en 
France des gens convaincus que c’était à eux 
qu’il appartenait d’éclairer les masses et que 
le reste de l’humanité n’était qu’une peuplade 
absurde. 














































78 


LA FEMME 


Qu’a fait le vent qui a passé, du nom, des 
idées et des vanités de ces gens-là? 

Cependant le Cirque faisait son bruit dans le 
Palais-Égalité au milieu du bruit général et mê¬ 
lait sa partie criarde au grand concert qui sՎ 
veillait chaque soir dans ce jardin. 

Car, il faut le dire, en ces temps de misère, 
d’exil, de terreurs et de proscriptions, le Palais- 
Loyal était devenu le centre où la vie, comprimée 
tout le jour dans les passions et dans les luttes, 
venait, la nuit, chercher le rêve et s’efforcer d’ou¬ 
blier cette vérité à la recherche de laquelle s’é¬ 
taient mis les membres du Cercle-Social et les ac¬ 
tionnaires du Cirque. Tandis que tous les quar¬ 
tiers de Paris étaient sombres et déserts, tandis 
que les sinistres patrouilles, faites des geôliers 
du jour et des bourreaux du lendemain, rôdaient, 
comme des bêtes fauves, cherchant une proie 
quelconque, tandis qu’autour du foyer, privé d’un 
ami ou d’un parent mort ou émigré, ceux qui 
étaient restés chuchotaient tristement leurs 
craintes ou leurs douleurs, le Palais-Royal 
rayonnait, lui, comme le dieu du mal, il allumait 
ses cent quatre-vingts arcades, il étalait ses bi¬ 
joux aux vitraux des joaillers, il jetait enfin au 
milieu des carmagnoles populaires et à travers la 
misère générale ses fdles perdues, ruisselantes 
de diamants, couvertes de blanc et de rouge, vê¬ 
tues juste ce qu’il fallait pour l’être, de velours 
ou de soie, et promenant sous les arbres et dans 
les galeries leur splendide impudeur. 11 y avait 
dans ce luxe de la prostitutionune dernière ironie 
contre le passé, une dernière insulte faite à la mo¬ 
narchie 

Exhiber ces créatures avec ces costumes royaux 
c’était jeter la boue après le sang au visage de cette 
charmante cour de femmes si luxueuses, dont 
Marie-Antoinette avait été la reine et que l’oura¬ 
gan révolutionnaire avait emportées de Trianon 
à la place de la guillotine, comme un homme 
ivre qui s’en irait traînant dans la boue la robe 
blanche de sa fiancée. 

Le luxe était abandonné aux filles les plus 
viles; la vertu devait marcher couverte de hail¬ 
lons. 

C’était là une des vérités trouvées par le Cer¬ 
cle-Social. 

Et cependant, ce peuple, qui venait de donner 
au monde une impulsion si violente, ce peuple 
parisien, chez lequel, malheureusement, le rai¬ 
sonnement ne vient qu’a près l’enthousiasme, ce 
qui fait qu’il n’a jamais assez de sang-froid que 
pour se souvenir des sottises qu’il a faites, le 


peuple, disons-nous, pauvre, dévêtu, ne se ren¬ 
dait pas parfaitement compte de la philosophie 
de cette antithèse, et ce n’était pas avec mépris, 
mais avec envie, qu’il coudoyait ces reines de 
bouges, ces hideuses majestés du vice. Puis quand 
les sens animés par ce qu’il voyait, quand, l’œil 
en feu, il voulait porter la main sur ces corps qui 
appartenaient à tout le monde, on lui demandait | 
de l’or, et, s’il n’en avait pas, on le repoussait 
ignominieusement. Ainsi se heurtait partout ce 
grand principe d’égalité proclamé par la hache, 
écrit avec le sang, et sur lequel avaient le droit de I 
cracher en riant ces prostituées du Palais- 
Royal. 

Dans des jours comme ceux-là la surexcitation 
morale était arrivée à un tel degré, qu’il fallait à 
la réalité ces étranges oppositions. Ce n’était plus 
sur le volcan, c’était dans le volcan même que 
l’on dansait, et les poumons, habitués à un air de 
soufre et de lave, ne se fussent plus contentés des 
tièdes parfums d’autrefois. 

Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs , 
éclairant tout avec sa couronne de feu. Entre¬ 
metteur de pierre, il hurlait au-dessus de la 
grande cité morne : 

— Voici la nuit, venez! J’ai tout en moi, la 
fortune et l’amour, le jeu et les femmes ! Je vends 
de tout, même le suicide et l’assassinat. Vous 
qui n’avez pas mangé depuis hier, vous qui 
souffrez, vous qui pleurez, venez chez moi ; vous 
verrez comme nous sommes riches, vous verrez 
comme nous rions. Avez-vous une conscience ou 
une fdle à vendre? venez! vous aurez de l’or 
plein les yeux, des obscénités plein les oreilles ; 
vous marcherez à pleins pieds dans le vice, dans 
la corruption et dans l’oubli. Venez ici ce soir, 
vou-s serez peut-être morts demain. 

C’était là la grande raison. 11 fallait vivre ! 
comme on mourait, vite. 

Et l’on venait. 

Au milieu de tout cela, le lieu le plus fré- | 
quenté était naturellement celui où se tenait 
le jeu. C’était là qu’on trouvait de quoi avoir le 

reste. 

De tous ces ardents soupiraux, c’était donc le 
n° i 1 o qui jetait le plus de lumière avec sa lanSerne 
rouge, œil immense de ce cyclope ivre qu’on ap¬ 
pelait le Palais-Egalité. 

Si l’enfer a un numéro, ce doit être le n° 113. j 

Oh! tout y était prévu. 

Au rez-de-chaussée, il y avait un restaurant; 
au premier étage, il y avait le jeu : la poitrine 
du bâtiment renfermait le cœur, c’était tout j 

























AU COLLIER DE VELOURS. 


naturel ; au second, il y avait de quoi dépen¬ 
ser la force que le corps avait prise au rez-de- 
chaussée, l’argent que la poche avait gagné au- 
dessus. 

Tout était prévu, nous le répétons, pour que 
l’argent ne sortit pas de la maison. 

Et c’était vers cette maison que courait Hoff¬ 
mann, le poétique amant d’Antonia. 

Le 113 était où il est aujourd’hui, à quelques 
boutiques de la maison Corcelet. 

A peine Hoffmann eut-il sauté à bas de sa voi- 
t; re et mis le pied dans la galerie du palais, 
qu’il fut accosté par les divinités du lieu, grâce à 
son costume d’étranger qui, en ce temps comme 
de nos jours, inspirait plus de confiance que le 
costume national. 

Un pays n’est jamais tant méprisé que par 
j lui-même. 

— Où est le n° 113? demanda Hoffmann à la 
fille qui lui avait pris le bras. 

— Ah ! c’est là que tu vas, fit l’Aspasie avec 
dédain ! eh bien, mon petit, c’est là où est cette 
lanterne rouge. Mais tâche de garder deux louis 
i et sou viens-toi du 115. 

Hoffmann se plongea dans l’allée indiquée 
comme Curlius dans le gouffre, et une minute 
après il était dans le salon du jeu. 

Il s’y faisait le même bruit que dans une vente 
publique. 

11 est vrai qu’on y vendait beaucoup de 

choses. 

Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, 
de fleurs et de femmes plus belles, plus somp¬ 
tueuses, plus décolletées que celles d’en bas. 

Le bruit qui dominait tous les autres était le 
bruit de l’or. C’était là le battement de ce cœur 
immonde. 

Hoffmann laissa à sa droite la salle où l’on tail- 
! lait le trente-et-quarante, et passa dans le salon 
| de la roulette. 

Autour d’une grande table verte étaient ran¬ 
gés les joueurs, tous gens réunis pour le même 
! but et dont pas un n’avait la même physio¬ 
nomie. 

Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, 
il y en avait dont les coudes s’étaient, usés sur celte 
table. Parmi ces hommes il y en avait qui avaient 
perdu leur père la veille, ou le matin ou le soir 
même, et dont toutes les pensées étaient tendues 
vers la bille qui tournait. Chez le joueur, un seul 
sentiment continue à vivre, c’est le désir, et ce 
sentiment se nourrit et s’augmente au détriment 
de tous les autres. M. de Bassompierre, à qui l’on 


79 


venait dire, au moment où il commençait à danser 
avec Marie deMédicis : «Votre mère est morte, » 
et qui répondait : « Ma mère ne sera morte que 
quand j’aurai dansé, » M. de Bassompierre était 
un fils pieux à côté d’un joueur. Un joueur en état 
de jeu, à qui l’on viendrait dire pareille chose, 
ne répondrait même pas le mot du marquis : 
d’abord parce que ce serait du temps perdu, et 
ensuite parce qu’un joueur, s’il n’a jamais de 
cœur, n’a jamais non plus d’esprit, quand il 
joue. 

Quand il ne joue pas, c’est la même chose, il 
pense à jouer. 

Le joueur a toutes les vertus de son vice. 11 est ; 
sobre, il est patient, il est infatigable. Un joueur 
qui pourrait tout à coup détourner au profit d’une 
passion honnête, d’un grand sentiment, l’énergie 
incroyable qu’il met au service du jeu, devien¬ 
drait instantanément un des plus grands hommes 
du monde. Jamais César, Annibal ou Napoléon 
n’ont eu, au milieu même de l’exécution de leurs 
plus grandes choses, une force égale à la force du 
joueur le plus obscur. L’ambition, l’amour, les 
sens, le cœur, l’esprit, l’ouïe, l’odorat, le tou¬ 
cher, tous les ressorts vitaux de l’homme enfin, 
se réunissent sur un seul mot et sur un seul but : 
jouer. Et n’allez pas croire que le joueur joue 
pour gagner ; il commence par là d’abord, mais 
il finit par jouer pour jouer, pour voir des cartes, 
pour manipuler de l or, pour éprouver ces émo¬ 
tions étranges qui n’ont leur comparaison dans 
aucune des autres passions de la vie ; qui font 
que, devant le gain ou la perte, ces deux pôles de 
l’un à l’autre desquels le joueur va avec la rapi¬ 
dité du vent, dont l’un brûle comme le feu, dont 
l’autre gèle comme la glace, qui font, disons- 
nous, que son cœur bondit dans sa poitrine sous 
le désir ou la réalité, comme un cheval sous l’é¬ 
peron, absorbe comme une éponge toutes les fa¬ 
cultés de l’âme, les comprime, les relient, et le 
coup joué, les rejette brusquement autour de lui 
pour les ressaisir avec plus de force. 

Ce qui fait la passion du jeu plus forte que 
toutes les autres, c’est que, ne pouvant jamais 
être assouvie, elle ne peut jamais être lassée. 
C’est une maîtresse qui se promet toujours et qui 
ne se donne jamais. Elle tue, mais elle ne fatigue 
pas. 

La passion du jeu c’est l’hystérie de l’homme. 

Pour le joueur tout est mort, famille, amis, 
patrie. Son horizon, c’est la carte et la bille. Sa 
patrie, c’est la chaise où il s’assied, c’est le tapis 
vert où il s’appuie. Qu’on le condamne au gril 

























80 LA FEMME 


comme saint Laurent, et qu’on l’y laisse jouer, je 
parie qu’il ne sent pas le feu et qu’il ne se retourne 
même pas. 

Le joueur est silencieux. La parole ne peutlui 
servir à rien. Il joue, il gagne, il perd; ce n’est 
! plus un homme : c’est une machine. Pourquoi 
parlerait-il? 

Le bruit qui se faisait dans les salons ne pro¬ 
venait donc pas des joueurs, mais des croupiers 
qui ramassaient l’or et qui criaient d’une voix na¬ 
sillarde : 

— Faites vos jeux. 

En ce moment, Hoffmann n’était plus un ob- 
! servateur, la passion le dominait trop, sans quoi 
il eût eu là une série d’études curieuses à faire. 

Il se glissa rapidement au milieu des joueurs 
et arriva à la lisière du tapis. Il se trouvalà entre 
un homme debout, vêtu d’une carmagnole, et 
un vieillard assis et faisant des calculs avec un 
crayon sur du papier. 

Ce vieillard, qui avait usé sa vie à chercher 
une martingale, usait ses derniers jours à la 
; mettre en œuvre, et ses dernières pièces à la voir 
i échouer. La martingale est introuvable comme 
I lame. 

Entre les têtes de tous ces hommes, assis et 
debout, apparaissaient des tètes de femmes qui 
s’appuyaient sur leurs épaules, qui pataugeaient 
dans leur or, et qui, avec une habileté sans pa¬ 
reille et ne jouant pas, trouvaient moyen de 
gagner sur le gain des uns et sur la perte des 
autres. 

À voir ces gobelets pleins d’or et ces pyrami- 
j des d’argent, on eût eu bien de la peine à croire 
| que la misère publique était si grande, et que l’or 
coûtait si cher. 

L’homme en carmagnole jeta un paquet de pa¬ 
piers sur un numéro. 

— Cinquante livres, dit-il pour annoncer son 
jeu. 

— Qu’est-ce que c’est que cela? demanda le 
croupier en amenant ces papiers avec son râteau, 
et en les prenant avec le bout des doigts. 

— Ce sont des assignats, répondit l’homme. 

■— Vous n’avez pas d’autre argent que celui-là? 
* fit le croupier. 

— Non, citoyen. 

— Alors vous pouvez faire place à un autre. 

— Pourquoi? 

— Parce que nous ne prenons pas ça. 

— C’est la monnaie du gouvernement. 

—- Tant mieux pour le gouvernement s’il s’en 
sert ! nous, nous n’en voulons pas. 


— Ah! bien! dit l’homme en reprenant scs 
assignats, en voilà un drôle d’argent, on ne peut ! 
même pas le perdre. 

Et il s’éloigna en tortillant ses assignats dans 
ses mainë. 

— Faites vos jeux! cria le croupier. 

Hoffmann était joueur, nous le savons ; mais, 
cette fois, ce n’était pas pour le jeu, c’était pour 
l’argent qu’il venait. 

La fièvre qui le brûlait faisait bouillir son âme 
dans son corps comme de l’eau dans un vase. 

— Cent thalers au 26! cria-t-il. 

Le croupier examina la monnaie allemande 
comme il avait examiné les assignats. 

— Allez changer, dit-il à Hoffmann; nous ne 
prenons que l’argent français. 

Hoffmann descendit comme un fou, entra chez 
un changeur qui se trouvait justement être un 
Allemand, et changea ses trois cents thalers con¬ 
tre de l’or, c’est-à-dire contre quarante louis en¬ 
viron. 

La roulette avait tourné trois fois pendant ce 
temps. 

— Quinze louis au 26 ! cria-t-il en se précipi¬ 
tant vers la table, et en s’en tenant, avec cette in¬ 
croyable superstition des joueurs au numéro qu’il 
avait d’abord choisi par hasard, et parce que c’é¬ 
tait celui sur lequel l’homme aux assignats avait 
voulu jouer. 

— Rien ne va plus ! cria le croupier. 

La bille tourna. 

Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poignées 
d’or et les jeta dans son chapeau qu’il tenait en¬ 
tre ses jambes, mais le croupier râtissa les quinze 
louis d’Hoffmann et bien d’autres. 

C’était le numéro 16 qui avait passé. 

Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir 
le front comme un filet aux mailles d’acier. 

— Quinze louis au 26! répéta-t-il. 

D’autres voix dirent d’autres numéros, et la I 
bille tourna encore une fois. 

Cette fois, tout était à la banque. La bille avait 
roulé dans le zéro. 

— Dix louis au 26 ! murmura Hoffmann d’une 
voix étranglée; puis, se reprenant, il dit : 

— Non, neuf seulement; et il ressaisit une 
pièce d’or pour se laisserun dernier coup à jouer, 
une dernière espérance à avoir. 

Ce fut le 50 qui sortit. 

L’or se retira du tapis, comme la marée sau¬ 
vage pendant le reflux. 

Hoffmann, dont le cœur haletait, et qui, à tra¬ 
vers les battements de son cerveau, entrevoyait 






























la tête railleuse d’Arsène et le visage triste d'An- 
tonia; Hoffmann, disons-nous, posa d’une main 
crispée son dernier louis sur le 20. 

Le jeu fut fait en une minute. 

— Rien ne va plus! cria le croupier. 

Hoffmann suivit d’un œil ardent la bille qui 
tournait comme si c’eût été sa propre vie qui eût 
tourné devant lui. 

Tout à coup il se rejeta en arrière, cachant sa 
tête dans ses deux mains. 

Non-seulement il avait perdu, mais il n’avait 
plus un denier ni sur lui, ni chez lui. 


Une femme qui était là et qu’on eût pu avoir 
pour vingt francs, une minutp auparavant, poussa 
un cri de joie sauvage et ramassa une poignée 
d’or qu’elle venait de gagner. 

Hoffmann eût donné dix ans de sa vie pour un 
des louis de cette femme. 

Par un mouvement plus rapide que la ré¬ 
flexion, il tâta et fouilla ses poches, comme pour 
n’avoir aucun doute sur la réalité. 

Les poches étaient bien vides, mais il sentit 
quelque chose de rond comme un écu sur sa poi¬ 
trine, et le saisit brusquement. 


Paris. — lmp, Simon Itojou k C 1 ', rue 4’Fxfurlb, l 


11 














































XIX 

LE MÉDAILLON. 


c croupier prit le méclail- j 
Ion d’or et l’examina : 

— Monsieur, dit-il à 
Hoffmann, car au n° lio ! 
on s’appelait encore mon¬ 
sieur; monsieur, allez 
vendre cela si vous vou- 
! z, et jouez-cn l’argent; 
mais, je vous le répète, nous ne prenons que l’or 
ou l’argent monnayés. 

Hoffmann saisit son médaillon, et, sans dire 
une syllabe, il quitta la salle de jeu. 

Pendant le temps qu’ii lui fallut pour descen¬ 
dre l’escalier, bien des pensées, bien des conseils, 
bien des pressentiments bourdonnaient autour 
de lui ; mais il se fit sourd à toutes ces rumeurs 
vagues, et entra brusquement cliez le changeur 
qui venait, un instant auparavant, de lui donner 
des louis pour ses thalers. 

Le brave homme lisait, appuyé nonchalam¬ 
ment sur son large fauteuil de cuir, ses lunettes 
posées sur le bout de son nez, éclairé par une 
lampe basse aux rayons ternes, auxquels venait se 
j joindre le fauve reflet des pièces d’or couchées 
dans leurs cuvettes de cuivre, et encadré dans 
un fin treillage de fil de fer, garni de petits ri¬ 


deaux de soie verte, et orné d’une petite porte à 
hauteur de la table, laquelle porte ne laissait passer 
que la main. 

Jamais Hoffmann n’avait tant admiré l'or. 

Il ouvrait des yeux émerveillés, comme s’il fût 
entré dans un rayon de soleil, et cependant il ve¬ 
nait de voir au jeu plus d’or qu’il n’en voyait là; 
mais ce n’était pas le même or, philosophique¬ 
ment parlant. 11 y avait entre l’or bruyant, ra¬ 
pide, agité du 115, et l’or tranquille, grave, 
muet du changeur, la différence qu’il y a entre 
les bavards creux et sans esprit, et les penseurs 
pleins de méditation. On ne peut rien faire de 
bon avec l’or de la roulette ou des cartes, il n’ap¬ 
partient pas à celui qui le possède; mais celui 
qui le possède lui appartient. Venu d’une source 
corrompue, il doit aller à un but impur. Il a la 
vie en lui, mais la mauvaise vie, et il a hâte de 
s’en aller comme il est venu. îl ne conseille que 
le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que mal¬ 
gré lui; il inspire des désirs quatre fois, vingt 
fois plus grands que ce qu’il vaut, et, une fois 
possédé, il semble qu’il diminue de valeur; bref, 
l’argent du jeu, selon qu’on le gagne ou qu’on 
l’envie, selon qu’on le perd ou qu’on le ramasse, 
a une valeur toujours fictive. Tantôt une poignée 




LA FEMME 


C’était le médaillon d’Antonia qu’il avait ou¬ 
blié. 


—Je suis sauvé! cria-t-il ; et îl jeta le médail- 
on d’or comme enjeu sur le numéro 20. 


es- 















































AU COLLIER DE VELOURS. 


d’or ne représente rien, tantôt une seule pièce 
renferme la vie d’un homme ; tandis que l’or 
commercial, l’or du changeur, l’or comme celui 
que venait chercher Hoffmann chez son compa¬ 
triote, vaut réellement le prix qu’il porte sur sa 
face ; il ne sort de son nid de cuivre que contre 
une valeur égale et même supérieure à la sienne; 
il ne se prostitue pas en passant, comme une 
courtisane sans pudeur, .sans préférence, sans 
amour, de la main de l’un à la main de l’autre ; 
il a i’estime de lui-même ; une fois sorti de chez 
le changeur, il peut se corrompre, il peut fréquen¬ 
ter la mauvaise société, ce qu’il faisait peut-être 
avant d’y venir, mais tant qu’il y est, il est res¬ 
pectable et doit être considéré. 11 est l’image du 
besoin et non du caprice. On l’acquiert, on ne le 
gagne pas ; il n’est pas jeté brusquement comme 
de simples jetons par la main du croupier, il est 
méthodiquement compté pièce à pièce, lentement 
par le changeur, et avec tout le respect qui lui est 
dû. 11 est silencieux et c’est là sa grande élo¬ 
quence : aussi Hoffmann, dans l’imagination du¬ 
quel une comparaison de ce genre ne mettait 
qu’une minute à passer, se mit-il à trembler que 
le changeur ne voulût jamais lui donner de l’or 
si réel contre son médaillon. H se crut donc forcé, 
quoique ce fût une perte de temps, de prendre des 
■j périphrases et des circonlocutions pour en arriver 
à ce qu’il voulait, d'autant plus que ce n’était pas 
une affaire qu’il venait proposer, mais un service 
qu’il venait demander à ce changeur. 

— Monsieur, lui dit il, c’est moi qui, tout à 
1 heure, suis venu changer des thalers pour de 
or. 

— Oui, monsieur, je vous reconnais, ht le 
changeur. 

— Vous êtes Allemand, monsieur? 

— Je suis d’Heidelberg. 

— C’est là que j’ai fait mes études. 

— Quelle charmante ville ! 

— En effet. 

Pendant ce temps, le sang d’Hoffmann bouil¬ 
lait. 11 lui semblait que chaque minute qu’il don¬ 
nait à cette conversation banale était une année 
de sa vie qu’il perdait. 

11 reprit donc en souriant : 

- J’ai pensé qu’à titre de compatriote vous 
voudriez bien me rendre un service. 

— Lequel? demanda le changeur, dont la fi¬ 
gure se rembrunit à ce mot. Le changeur n’est 
pas plus prêteur que la fourmi. 

— C’est de me prêter trois louis sur ce mé¬ 
daillon d’or. 


-1 

85 | 

En même temps, Hoffmann passait le médail¬ 
lon au commerçant, qui, le mettant dans une ba¬ 
lance, le pesa : 

— N’aimericz-vous pas mieux le vendre? de¬ 
manda le changeur. 

— Oh ! non, s’écria Hoffmann ; non, c’est, déjà 
bien assez de l’engager : je vous prierai même, 
monsieur, si vous me rendez ce service, de vou¬ 
loir bien me garder ce médaillon avec le plus 
grand soin, car j’y tiens plus qu’à ma vie, et je 
viendrai le reprendre dès demain : il faut une 
circonstance comme celle où je me trouve pour 
que je l’engage. 

— Alors je vais vous prêter trois louis, mon¬ 
sieur. 

Et le changeur, avec toute la gravité qu’il 
croyait devoir à une pareille action, prit trois 
louis et les aligna devant Hoffmann. 

— Oh! merci, monsieur, mille fois merci ! s’é¬ 
cria le poëte ; et, s’emparant des trois pièces d’or, 
il disparut. 

Le changeur reprit silencieusement sa lecture, 
après avoir déposé le médaillon dans un coin de 
son tiroir. 

Ce n’est pas à cet homme que fût venue l’idée 
d’aller risquer son or contre l’or du 113. 

Le joueur est si [très d’être sacrilège, qu’Iîoiï- 
rnann, en jetant sa première pièce d’or sur le nu¬ 
méro 26, car il ne voulait les risquer qu’une à 
une, qu’Hoffmann, disons-nous, prononça le nom 
d’Antonia. 

Tant que la bille tourna Hoffmann n’eut pas 
d’émotions, quelque chose lui disait qu’il allait 
gagner. 

Le 26 sortit. 

Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis. 

La première chose qu’il fit fut d’en mettre 
trois à part dans le gousset de sa montre pour 
être sûr de pouvoir reprendre le médaillon de sa 
fiancée, au nom de laquelle il devait évidemment 
ce premier gain. 11 laissa trente-trois louis sur le 
même numéro, et le même numéro sortit. C’était 
donc trente-six fois trente-trois louis qu’il ga¬ 
gnait, c’est-à-dire onze cent quatre-vingt-huit 
louis, c’est-à-dire plus de vingt-cinq mille francs. 

Alors Hoffmann, puisant à pleines mains dans 
le Pactole solide, et le prenant par poignées, joua 
au hasard, à travers un éblouissement sans fin. A 
chaque coupqu il jouait, le monceau de son gain 
grossissait, semblable à une montagne sortant 
tout à coup de l’eau. 

Il en avait dans ses poches, dans son habit, 
dans son gilet, dans son chapeau, dansses mains, 






















LA FEMME 


Simon. 


i \ 

f 

sur la table, partout enfin. L’or coulait devant 
lui de la main des croupiers comme le sang 
d’une large blessure. 11 était devenu le Jupiter de 
toutes les Dnnaées présentes et le caissier de tous 
j les joueurs malheureux. 

Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille 
i francs. 

Enfin, ramassant tout l’or qu’il avait devant 
lui, quand il crut en avoir assez, il s’enfuit, lais¬ 
sant, pleins d’admiration et d’envie tous ceux 
j qui se trouvaient là, et courut dans la direction 
■ de la maison d’Arsène. 


Il était une heure du matin ; mais peu lui im¬ 
portait. 

Venant avec une pareille somme, il lui sem¬ 
blait qu’il pouvait venir à toute heure de la nuit, 
et qu’il serait toujours le bien venu. 

Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or 
ce beau corps qui s’était dévoilé devant lui, et 
qui, resté de marbre devant son amour, s’ani¬ 
merait devant sa richesse, comme la statue de 
Promélhéc quand il eut trouvé son âme vérita¬ 
ble. 

11 allait entrer chez Arsène, vider ses poches 































































































AU COLLIER UE VELOURS. 


85 



lit elle plongea dans le monceau de métal ses mains pâles. — Page 90. 


jusqu’à sa dernière pièce, et lui dire : Mainte¬ 
nant aimez-moi. Puis le lendemain il repartirait, 
pour échapper, si cela était possible, au souvenir 
de ce rêve fiévreux et intense. 

11 frappa à la porte d’Arsène comme un maître 
qui rentre chez lui. 

La porte s’ouvrit. 

Hoffmann courut vers le perron de l’escalier. 

— Qui est là? cria la voix du portier. 

Hoffmann ne répondit pas. 

— Où allez-vous, citoyen? répéta la même 
voix ; et une ombre vêtue, comme les ombres le 


sont la nuit, sortit de la loge et courut après 
Hoffmann. 

En ce temps on aimait fort à savoir qui sortait 
et surtout qui entrait. 

— Je vais chez mademoiselle Arsène, répon¬ 
dit Hoffmann en jetant au portier trois ou quatre 
louis pour lesquels une heure plus tôt il eût donné 
son âme. 

Cette façon de s’exprimer plut à l’officieux. 

— Mademoiselle Arsène n’est plus ici, mon¬ 
sieur, répondit-il, pensant avecraisonqu’on devait 
substituer le mot monsieur au mot citoyen quand 
















































































LA FEMME 


80 


on avait affaire à un homme qui avait la main si 
l'ieile. Un homme qui demande peut dire : Ci¬ 
toyen; mais un homme qui reçoit ne peut dire 
que : Monsieur. 

— Comment ! s’écria Hoffmann, Arsène n’est 
plus ici? 

— Non, monsieur. 

— Vous voulez dire qu’elle n’est pas rentrée 
ce soir? 

— Je veux dire qu’elle ne rentrera plus. 

— Où est-elle, alors? 

— Je n’en sais rien. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! fit Hoffmann; et il 
prit sa tête dans ses deux mains comme pour 
contenir sa raison près de lui échapper. Tout ce 
qui lui arrivait depuis quelque temps était si 
étrange, qu’à chaque instant il disait : Allons, 
voilà le moment où je vais devenir fou ! 

— Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit 
le portier. 

— Quelle nouvelle? 

— M. Danton a été arrêté. 

-— Quand? 

— Hier. C’est M. Rosbespicrre qui a fait cela. 
Quel grand homme que le citoyen Robespierre ! 

— Eh bien ! 

— Eh bien! mademoiselle Arsène a été for¬ 
cée de se sauver; car, comme maîtresse de Dan¬ 
ton, elle aurait pu être compromise dans toute, 
celte affaire. 

— C’est juste. Mais comment s’est-elle sau- 
vée? 

—- Comme on se sauve quand on a peur d’a¬ 
voir le cou coupé, tout droit devant soi. 

— Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il 
disparut après avoir encore laissé quelques pièces 
dans la main du portier. 

Quand il fut dans la rue, Hoffmann se de¬ 
manda ce qu’il allait devenir, et à quoi allait 
maintenant lui servir tout son or; car, comme 
on le pense bien, l’idée qu’il pourrait retrouver 
Arsène ne lui vint pas à l’esprit, pas plus que l’i¬ 
dée de rentrer chez lui et de prendre du repos. 

Il se mit donc, lui aussi, à marcher tout droit 
devant lui, faisant résonner le pavé des rues 
mornes sous le talon de ses bottes et marchant 
tout éveillé dans son rêve douloureux , 

La nuit était froide, les arbres étaient déchar¬ 
nés et tremblaient au vent de la nuit comme des 
malades en délire qui ont quitté leur lit et dont 
la fièvre agite les membres amaigris. 

Le givre fouettait le visage des promeneurs 
nocturnes, et à peine si, de temps en temps, 


dans les maisons qui confondaient leur masse 
avec le ciel sombre, une fenêtre éclairée trouait 
l’ombré. 

Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son 
âme se dépensait peu à peu dans cette course ra¬ 
pide, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, son effer¬ 
vescence morale se volatilisait. Dans une cham¬ 
bre il eût étouffé; puis, à force d’aller en avant, 
il rencontrerait peut-être Arsène; qui sait? en se 
sauvant elle avait peut-être pris le même chemin 
que lui en sortant de chez elle. 

11 longea ainsi le boulevard désert, traversa la 
rue Royale, comme si, au défaut de ses yeux qui 
ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu 
d’eux-mêmes le lieu où il était; il leva la tête, 
et il s’arrêta en s’apercevant qu’il marchait droit 
vers la place de la Révolution, vers cette place où 
il avait juré de ne jamais revenir. 

Tout sombre qu’était le ciel, une silhouette 
plus sombre encore se détachait sur l’horizon 
noir comme de l’encre. C’était la silhouette de la 
hideuse machine, dont le vent de la nuit séchait 
la bouche humide de sang, et qui dormait en at¬ 
tendant sa file quotidienne. 

C’était pendant le jour qu’Hoffmaun ne voulait 
plus revoir cette place; c’était à cause du sang 
qui y coulait, qu’il ne voulait plus s’y trouver; 
mais, la nuit, ce n’était plus la même chose ; il 
y avait pour le poète, chez qui, malgré tout, 
l’instinct poétique veillait sans cesse, il y avait 
de l’intérêt à voir, à toucher du doigt, dans le si- 
ience et dans l’ombre, le sinistre échafaudage 
dont l’image sanglante devait, à l’heure qu’il était, 
se présenter à bien des esprits. 

Quel plus beau contraste, en sortant de la 
salle bruyante du jeu, que cette place déserte, et 
dont l’échafaud était l’hôte éternel ! après le spec¬ 
tacle de la mort, de l’abandon, de l’insensibi¬ 
lité! 

Hoffmann marchait donc vers la guillotine 
comme attiré par une force magnétique. 

Tout à coup, et presque savoir comment cela 
s’était fait, il se trouva face à face avec elle. 

Le vent sifflait dans les planches. 

Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et 
regarda. 

Que de choses durent naître dans l’esprit de 
cet homme, qui, les poches pleines d’or, et comp¬ 
tant sur une nuit de volupté, passait solitaire¬ 
ment cette nuit en face d’un échafaud ! 

Il lui sembla, au milieu de ses pensées, qu’une 
plainte humaine se mêlait aux plaintes du vent. 

I! pencha la tête en avant et prêta l’oreille. 























AU COLLIER DE VELOURS- 


87 


La plainte se renouvela, venant non pas de 
loin, mais de bas, 

Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit per¬ 
sonne. 

Cependant un troisième gémissement arriva 
jusqu’à lui. 

— On dirait une voix de femme, murmura- 
t-il, et l’on dirait que cette voix sort de dessous 
cet échafaud. 

Alors se baissant, pour mieux voir, il com¬ 
mença à faire le tour de la guillotine. Comme il 
passait devant le terrible escalier, son pied heurta 
quelque chose; il étendit les mains et toucha un 
être accroupi sur les premières marches de cet 
escalier et tout vêtu de noir. 


— Qui êtes-vous, demanda Hoffmann, vous 
qui dormez la nuit auprès d’uu échafaud? 

Et en même temps il s’agenouillait pour voir 
le visage de celle à qui il parlait. 

Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes ap¬ 
puyés sur les genoux, elle reposait sa tète sur ses 
mains. 

Malgré le froid de la nuit, elle avait les épau¬ 
les presque entièrement nues, et Hoffmann put 
voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc. 

Cette ligne, c’était un collier de velours. 

— Arsène! cria-t-il. 

— Eh bien! oui, Arsène! murmura d’une 
voix étrange la femme accroupie, en relevant la 
tête et regardant Hoffmann. 




XX 


UN HOTEL DE LA RUE SAINT-HONORÉ. 


oftmann recula épou¬ 
vanté ; malgré la voix, 
malgré le visage, il dou¬ 
tait encore. Mais, en re¬ 
levant la tête, Arsène 
laissa tomber ses mains 
sur ses genoux, et déga¬ 
geant son col, scs mains 
laissèrent voir l’étrange agrafe de diamants qui 
réunissait les deux bouts du collier de velours, 
et qui étincelait dans la nuit. 

— Arsène! Arsène! répéta Hoffmann. 

Arsène se leva. 

— Que faites-vous ici, à cette heure? demanda 
le jeune homme. Comment! vêtue de cette robe 
grise! Comment! les épaules nues ! 

— 11 a été arrêté hier, dit Arsène, on est venu 
pour m’arrêter moi-même, je me suis sauvée 
comme j’étais, et cette nuit, à onze heures, trou¬ 


vant ma chambre trop petite et mon lit trop 
froid, j’en suis sortie, et suis venue ici. 

Ces paroles étaient dites avec un singulier ac¬ 
cent, sans gestes, sans inflexions ; elles sortaient 
d’une bouche pâlie qui s’ouvrait et se refermait 
comme par un ressort : on eût dit d’un auto¬ 
mate qui parlait. 

— Mais, s’écria Hoffmann, vous ne pouvez 
rester ici. 

— Où irais-je? — Je ne veux rentrer d’où 
je sors que le plus tard possible ; j’ai eu trop 
froid. 

—- Alors venez avec moi, s’écria Hoffmann. 

— Avec vous ! fit Arsène. 

Et il sembla au jeune homme que de cet œil 
morne tombait sur lui, à la lueur des étoiles, un 
regard dédaigneux, pareil à celui dont il avait 
déjà été écrasé dans le charmant boudoir de la 
rue de Hanovre. 

















88 


LA FEMME 



~ Tenez, dit-il, voyez. — I’age 92, 


— Je suis riche, j’ai de For, s’écria Hoffmann. 

L’œil de la danseuse jeta un éclair, 

— Allons, dit-elle, mais où? 

- Où! 

En effet, où Hoffmann allait-il conduire cette 
femme de luxe et de sensualité, qui, une fois sor¬ 
tie des palais magiques et des jardins enchantés 
de l’Opéra, était habituée à fouler les tapis de 
Perse et à se rouler dans les cachemires de l’Inde. 

Certes, ce n’était pas dans sa petite chambre 
d'étudiant qu’il pouvait la conduire; elle eût été 


là aussi à l’étroit et aussi froidement que dans 
cette demeure inconnue dont elle parlait tout à 
l’Heure, et où elle paraissait craindre si fort de 
rentrer. 

— Où, en effet? demanda Hoffmann, je ne 
connais point Paris. 

— Je vais vous conduire, dit Arsène. 

— Oh! oui, oui, s’écria Hoffmann. 

— Suivez-moi, dit la jeune femme. 

Et de cette meme démarche roide et automa¬ 
tique qui n’avait rien de commun avec cette 







































AU COLLIER DE VELOURS. 


souplesse ravissante qu’IIoffmann avait admirée 
dans la danseuse, elle se mit à marcher devant 
lui. 

Il ne vint pas l’idée au jeune homme de lui 
offrir le bras; il la suivit. 

Arsène prit la rue Royale, que l’on appelait à 
cette époque la rue de la Révolution, tourna à 
droite, dans la rue Saint-Honoré, que l’on ap- 
1 pelait la rue Honoré tout court; et, s’arrêtant 
devant la façade d’un magnifique hôtel, elle 
frappa. 

La porte s’ouvrit aussitôt. 

Le concierge regarda avec étonnement Arsène. 

— Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne 
me laisseront pas entrer, et je. serai obligée de 
relourner m’asseoir au pied de la guillotine. 

— Mon ami, dit vivement Hoffmann en pas¬ 
sant entre la jeune femme et le concierge, comme 
je traversais les Champs-Elysées, j’ai entendu 
crier au secours ; je suis accouru à temps pour 
empêcher madame d’être assassinée, mais trop 
tard pour l’empêcher d’être dépouillée. Donnez- 
moi vite votre meilleure chambre; faites-y al¬ 
lumer un grand leu, servir un bon souper. Voici 
un louis pour vous. 

Et il jeta un louis d’or sur la table où était po¬ 
sée la lampe, dont tous les rayons semblèrent 
se concentrer sur la face étincelante de Louis XV. 

Un louis était une grosse somme à cette épo¬ 
que, il représentait neuf cent vingt-cinq francs en 
assignats. 

Le concierge ôta son bonnet crasseux et sonna. 
Un garçon accourut à cette sonnette du con¬ 
cierge. 

— Vite! vite! une chambre! la plus belle de 
l’hôtel pour monsieur et madame. 

— Pour monsieur et madame? reprit le gar¬ 
çon étonné, en portant alternativement son re¬ 
gard du costume plus que simple d’Hoffmann au 
costume plus que léger d’Arsène. 

— Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus 
belle; surtout qu elle soit bien chauffée et bien 
éclairée : voici un louis pour vous. 

Le garçon parut subir la même influence que 
le concierge, se courba devant le louis, et, mon¬ 
trant un grand escalier, à moitié éclairé seule¬ 
ment à cause de l’heure avancée de la nuit, 
mais sur les marches duquel, par un luxe bien 
extraordinaire à cette époque, était étendu un 
tapis. 

— Montez, dit-il, et attendez à la porte du nu¬ 
méro o. 

Puis il disparut tout courant. 


r.iris. — lmp Simon Rares S G 1 *, ru- J'ïrfiis'J. i. 


80 


A la première marche de l’escalier Arsène s'ar¬ 
rêta . 

Elle semblait, la légère sylphide, éprouver une 
difficulté invincible à lever le pied. 

On eût dit que sa légère chaussure de satin 
avait des semelles de plomb. 

Hoffmann lui offrit le bras. 

Arsène appuya sa main sur le bras que lui 
présentait le jeune homme, et quoiqu’il ne sen¬ 
tit pas la pression du poignet de la danseuse, il 
sentit le froid qui se communiquait de ce corps 
au sien. 

Puis avec un effort violent Arsène monta la 
première marche et successivement les autres ; 
mais chaque degré lui arrachait un soupir. 

— Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, 
comme vous avez dû souffrir I 

— Oui, oui, répondit Arsène, beaucoup... J’ai 
beaucoup souffert. 

Us arrivèrent à la porte du numéro 3. 

Mais, presque aussitôt qu’eux, arriva le garçon 
porteur d’un véritable brasier; il ouvrit la porte 
de la chambre, et en un instant la cheminée s’en¬ 
flamma et les bougies s’allumèrent. 

— Vous devez avoir faim? demanda Hoff¬ 
mann. 

— Je ne sais pas, répondit Arsène. 

—- Le meilleur souper que l’on pourra nous 
donner, garçon, dit Hoffmann. 

— Monsieur, fit observer le garçon, on ne dit 
plus garçon, mais officieux. Après cela, monsieur 
paye si bien, qu’il peut dire comme il voudra. 

Puis, enchanté de la facétie, il sortit en disant : 

—- Dans cinq minutes le souper ! 

La porte refermée derrière l’officieux, Hoff¬ 
mann jeta avidement les yeux sur Arsène. 

Elle était si pressée de se rapprocher du feu, 
qu’elle n’avait pas pris le temps de tirer un fau¬ 
teuil près de la cheminée ; elle s’était seulement 
accroupie au coin de l’àtre dans la même position 
où Hoffmann l’avait trouvée devant la guillotine, 
et, là, les coudes sur ses genoux, elle semblait 
occupée à maintenir de ses deux mains sa tête 
droite sur ses épaules. 

— Arsène! Arsène! dit le jeune homme, je t’ai 
dit que j’étais riche, n’est-ce pas? Regarde et tu 
verras que je ne t’ai pas menti. 

Hoffmann commença par retourner son cha¬ 
peau au-dessus de la table; le chapeau était plein 
de louis et de doubles louis, et ils ruisselèrent du 
chapeau sur le marbre, avec ce bruit de l’or si 
remarquable et si facile à distinguer entre tous les 
bruits. 



12 





















90 


LA FEMME 


Puis, après le chapeau, il vida ses poches, et 
l’une après l’autre, ses poches dégorgèrent l’im¬ 
mense butin qu’il venait de faire au jeu. 

Un monceau d’or mobile et resplendissant s’en¬ 
tassa sur la table. 

A ce bruit, Arsène sembla se ranimer; elle 
tourna la tète, et la vue parut achever la résur¬ 
rection commencée par l’ouïe. 

Elle se leva, toujours roide et immobile; — 
mais sa lèvre pâle souriait, — mais ses yeux vi¬ 
treux, s’éclaircissant, lançaient des rayons qui se 
croisaient avec ceux de l'or. 

■— Oh ! dit-elle, — c’est à toi tout cela ? 

— Non, pas à moi, mais à toi, Arsène'. 

— A moi 1 fit la danseuse. 

Et elle plongea dans le monceau de métal ses 
mains pâles. 

Les bras de la jeune fille disparurent jusqu’au 
coude. 

Alors, cette femme, dont l’or avait été la vie, 
sembla reprendre la vie au contact de l’or. 

— A moi ! disait-elle, à moi ! et elle pronon¬ 
çait ces paroles avec un accent vibrant et métal¬ 
lique qui se mariait d’une incroyable façon avec 
le cliquetis des louis. 

Deux garçons entrèrent portant une table toute 
servie, qu’ils faillirent laisser tomber en aperce¬ 
vant cet amas de richesses que pétrissaient les 
mains crispées de la jeune fille. 

— C’est bien, dit Hoffmann, du vin de Cham¬ 
pagne, et laissez-nous. 

Les garçons apportèrent plusieurs bouteilles 
de vin de Champagne et se retirèrent. 

Derrière eux, Hoffmann alla pousser la porte, 
qu’il ferma au verrou. 

Puis, les yeux ardents de désirs, il revint vers 
Arsène, qu’il retrouva près delà table continuant 
de puiser la vie, non pas à cette fontaine de Jou¬ 
vence, mais à cette source du Pactole. 

— Eh bien? lui demanda-t-il. 

— C’est beau, l’or! dit-elle, il y avait long¬ 
temps que je n’en avais touché. 

— Allons ! viens souper, fit Hoffmann, et puis 
après, tout à ton aise, Danaé, tu te baigneras dans 
l’or si tu veux. 

Et il l’entraîna vers la table. 

— J’ai froid ! dit-elle. 

Hoffmann regarda autour de lui : les fenê¬ 
tres et le lit étaient tendus en damas rouge : il 
arracha un rideau de la fenêtre et le donna à 
Arsène. 

Arsène s’enveloppa dans le rideau, qui sembla 
se draper de lui-même comme les plis d’un man¬ 


teau antique, et sous cette draperie rouge sa tête 
pâle redoubla de caractère. 

Hoffmann avait presque peur. 

11 se mit à table, se versa et but deux ou trois 
verres de vin de champagne coup sur coup. Alors 
il lui sembla qu’une légère coloration montait 
aux yeux d’Arsène. 

Il lui versa à son tour, et à son tour elle but. 

Puis il voulut la feire manger; mais elle re¬ 
fusa. 

Et comme Hoffmann insistait : 

— Je ne pourrais avaler, dit-elle. 

—-Buvons, alors. 

Elle tendit son verre. 

— Oui, buvons. 

Hoffmann avait à la fois faim et soif ; il but et 
mangea. 

o . 

Tl but surtout ; il sentait qu’il avait besoin de 
hardiesse; non pas qu’Arsène, comme chez elle, 
parût disposée à lui résister, soit par la force, soit 
par le dédain, mais parce que quelque chose 
de glacé émanait du corps de la belle convive. 

A mesure qu’il buvait, à ses yeux du moins, 
Arsène s’animait ; seulement, quand à son tour 
Arsène vidait son verre, quelques gouttes rosées 
roulaient de la partie inférieure du collier de ve¬ 
lours sur la poitrine de la danseuse. Hoffmann 
regardait sans comprendre ; puis, sentant quel¬ 
que chose de terrible et de mystérieux là-dessous, 
il combattit ses frissons intérieurs en multipliant 
les toasts qu’il portait aux beaux yeux, à la belle 
bouche, aux belles mains de la danseuse. 

Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, 
et paraissant s’animer, non pas du vin quelle 
buvait, mais du vin que buvait Hoffmann. 

Tout à coup un tison roula du feu. 

Hoffmann suivit des yeux la direction du bran¬ 
don de flamme, qui ne s’arrêta qu’en rencontrant 
le pied nu d’Arsène. 

Sans doute, pour se réchauffer, Arsène avait 
tiré ses bas et ôté ses souliers; son petit pied, 
blanc comme le marbre, était posé sur le marbre 
de l’àtre, blanc aussi comme le pied avec lequel 
il semblait ne faire qu’un. 

Hoffmann jeta un cri. 

— Arsène, Arsène! dit-il, prenez garde! 

— A quoi? demanda la danseuse. 

— Ce tison... ce tison qui touche votre pied... 

Et, en effet, il couvrait à moitié le pied d’Ar¬ 
sène. 

— Otez-le, dit-elle tranquillement. 

Hoffmann se baissa, enleva le tison et s’aperçut 
avec effroi que ce n’était pas la jaraise qui avait 



















AU COLLIER DE VELOURS. 


brûlé le pied de la jeune fdle, — mais le pied de 
la jeune fille qui avait éteint la braise. 

— Buvons! dit-il. 

— Buvons ! dit Arsène. 

Et elle tendit son verre. 

La seconde bouteille fut vidée. 

Cependant Hoffmann sentait que l’ivresse du 
vin ne lui suffisait pas. 

11 aperçut un piano. 

— Bon!... s’écria-t-il. 

11 avait compris la ressource que lui offrait l’i¬ 
vresse de la musique. 

Il s’élança vers le piano. 

Puis sous ses doigts naquit tout naturellement 
l’air sur lequel Arsène dansait ce pas de trois dans 
l’opéra de Paris, lorsqu’il l’avait vue pour la pre¬ 
mière fois. 

Seulement il semblait à Hoffmann que les 
cordes du piano étaient d’acier. L’instrument à 
lui seul rendait un bruit pareil à celui de tout un 
orchestre. 

— Ah! fit Hoffmann, à la bonne heure. 

Il venait de trouver dans ce bruit l’enivrement 
qu’il cherchait ; de son coté, Arsène se leva aux 
premiers accords. 

Ces accords, comme un réseau de feu, avaient 
semblé envelopper toute sa personne. 

Elle rejeta loin d’elle le rideau de damas rouge, 
et, chose étrange, comme un changement magi¬ 
que s’opère au théâtre sans que l’on sache par 
quel moyen, un changement s’était opéré en elle, 
et au lieu de sa robe grise, au lieu de ses épaules 
veuves d’ornements, elle reparut avec le costume 
de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux 
de gaze, tout frissonnant de volupté. 

Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d’éner¬ 
gie, il sembla faire jaillir une vigueur infernale 
de cette poitrine du clavecin, toute résonnante 
sous ses fibres d’acier. 

Alors le môme mirage revint troubler l’esprit 
d’Hoffmann. Cette femme bondissante, qui s’é¬ 
tait animée par degrés, opérait sur lui avec une 
attraction irrésistible. Elle avait pris pour thé⬠
tre tout l’espace qui séparait le piano de l’alcôve, 
et, sur le fond rouge du rideau, elle se détachait 
comme une apparition de l’enfer. Chaque fois 
qu’elle revenait du fond vers Hoffmann, Hoff¬ 
mann se soulevait sur sa chaise; chaque fois 
qu’elle s’éloignait vers le fond, Hoffmann se sen¬ 
tais entraîné sur ses pas. Enfin, sansqu’Hoffmann 
comprît comment la chose se faisait, le mouve¬ 
ment changea sous ses doigts, ce ne fut plus l’air 
qu’il avait entendu qu’il joua, ce fut une valse : 


91 


cette valse, c’était le Désir, de Beethoven; elle 
était venue, comme une expression de sa pensée, 
se placer sous ses doigts. De son côté, Arsène 
avait changé de mesure; elle tourna sur elle- 
même d’abord, puis, peu à peu, élargissant le 
rond qu’elle traçait, elle se rapprochad’Hoffmann; 
Hoffmann, haletant, la sentait venir, la sentait se 
rapprocher, il comprenait qu’au dernier cercle 
elle allait le toucher, et qu’alors force lui serait 
de se lever à son tour et de prendre part à cette 
valse brûlante. C’était à la fois chez lui du désir 
et de l’effroi. Enfin Arsène, en passant, étendit la 
main, et du bout des doigts l’effleura. Hoffmann 
poussa un cri, bondit comme si l’étincelle élec¬ 
trique l’eût touché, s’élança sur la trace de la 
danseuse, la joignit, l’enlaça dans ses bras, con¬ 
tinuant dans sa pensée l’air interrompu en réa¬ 
lité, pressant contre son cœur ce corps qui avait 
repris son élasticité, aspirant les regards de ses 
yeux, le souffle de sa bouche, dévorant de ses as¬ 
pirations à lui ce cou, ces épaules, ces bras, tour¬ 
nant non plus dans un air respirable, mais dans 
une atmosphère de flamme qui, pénétrant jus¬ 
qu’au fond de la poitrine des deux valseurs, finit 
par lesjeter, haletants et dans l’évanouissement 
du délire, sur le lit qui les attendait. 

Quand Hoffmann se réveilla le lendemain, un 
de ces jours blafards des hivers de Paris venait 
de se lever et pénétrait jusqu’au lit, par le rideau 
arraché de la fenêtre. U regarda autour de lui, j 
ignorant où il était, et sentit qu’une masse inerte 
pesait, à son bras gauche. Il se pencha du côté où 
l’engourdissement gagnait son cœur, et reconnut, 
couchée près de lui, non plus la belle danseuse 
de l’Opéra, mais la pâle jeune fille de la place de 
la Révolution. 

A lors il se rappela tout, tira de dessous ce corps 
roidi son bras glacé, et voyant que ce corps de¬ 
meurait immobile, il saisit un candélabre, où 
brûlaient encore cinq bougies, et à la double lueur 
du jour et des bougies, il s’aperçut qu’Arsène 
était sans mouvement, pâle et les yeux fermés. 

Sa première idée fut que la fatigue avait été 
plus forte que l’amour, que le désir, que la vo¬ 
lonté, et que la jeune fille s'était évanouie. Il prit 
sa main, sa main était glacée ; il chercha les bat¬ 
tements de son cœur, son cœur ne battait plus. 

Alors une idée horrible lui traversa l’esprit ; il 
se pendit au cordon d’une sonnette, qui se rompit 
entre ses mains, puis s’élançant vers la porte, il 
l’ouvrit, et se précipita par les degrés en criant : 

— A l’aide ! au secours ! 

Un petit homme noir montait justement à la 
















92 


LA FEMME 




même minute l’escalier que descendait Hoffmann. 
îl leva la tête, Hoffmann jeta un cri. Il venait de 
J reconnaître le médecin de l’Opéra. 

— Ah ! c’est vous, mon cher monsieur, dit le 
docteur en reconnaissant Hoffmann à son tour ; 

! 

qu’y a-t-il donc et pourquoi tout ce bruit ? 

— Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant 
pas la peine d’expliquer au médecin ce qu’il at¬ 
tendait de lui et espérant que la vue d’Arsène ina¬ 
nimée ferait plus sur le docteur que toutes ses pa¬ 
roles. — Venez ! 

Et il l’entraîna dans la chambre. 

Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l’au¬ 
tre il saisissait le candélabre qu’il approcha du 
visage d’Arsène : 

— Tenez, dit-il, voyez. 

Mais, loin que le médecin parût effrajé : 

— Ah ! c’est bien à vous, jeune homme, dit-il, 
c’est bien à vous d’avoir racheté ce corps afin 
qu’il ne pourrît pas dans la fosse commune... 
Très-bien ! jeune homme, très-bien ! 

— Ce corps... murmura Hoffmann, racheté... 
j la fosse commune... que dites-vous donc là ? mon 
i Dieu ! 

— Je dis que notre pauvre Arsène, arrêtée 
' hier à huit heures du matin, a été jugée hier à 
deux heures de l’après-midi, et a été exécutée 
i hier à quatre heures du soir. 

Hoffmann crut qu’il allait devenir fou; il saisit 
le docteur à la gorge. 

— Exécutée hier à quatre heures! cria-t-il en 
étranglant lui-même; Arsène exécutée! 

Et il éclata de rire, mais d’un rire si étrange, 


si strident, si en dehors de toutes les modulations 
du rire humain, que le docteur fixa sur lui des 
yeux presque effarés. 

— En doutez-vous? demanda-t-il. 

— Comment! s’écria Hoffmann, si j’en doute! j 
Je le crois bien. J’ai soupé, j’ai valsé, j’ai couché 
cette nuit avec elle. 

— Alors, c’est un cas étrange, et que je consi¬ 
gnerai dans les' annales de la médecine, dit le 
docteur, et vous signerez au procès-verbal, n’est- 
ce pas? 

— Mais je ne puis signer, puisque je vous dé¬ 
mens, puisque je dis que cela est impossible, 
puisque je dis que cela n’est pas. 

— Ah ! vous dites que cela n’est pas, reprit le 
docteur ; vous dites cela à moi, le médecin des 
prisons; à moi qui ai fait tout ce que j’ai pu pour 
la sauver, et qui n’ai pu y parvenir; à moi, qui 
lui ai dit adieu au pied de la charrette. Vous dites 
que cela n’est pas ! Attendez! 

Alors le médecin étendit le bras, pressa le pe¬ 
tit ressort en diamant qui servait d’agrafe au col¬ 
lier de velours, et tira le velours à lui. 

Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant dՐ 
tre maintenue par le seul lien qui la rattachait 
aux épaules, la tête de la suppliciée roula du lità 
ferre et ne s'arrêta qu’au soulier d’Hoffmann, 
comme le tison ne s’était arrêté qu’au pied d’Ar¬ 
sène. 

Lejeune homme fit un bond en arrière, et se 
précipita par les escaliers en hurlant : 

— Je suis fou ! 


I 


























































AU COLLIER DE VELOURS. 93 


XXI 

i 

i 

UN HOTEL DE LA RUE SAINT-HONORÉ (SUITE). 


'exclamation d’Hoffmann 
n’avait rien d’exagéré : 
celte faible cloison qui, 
chez le poète, exerçant 
outre mesure scs facultés 
cérébrales, cette faible 
cloison, disons-nous, qui, 
séparant l’imagination de 
la folie, semble parfois prête à se rompre, cra¬ 
quait dans sa tête avec le bruit d’une muraille 
qui se lézarde. 

Mais, à cette époque, on ne courait pas long¬ 
temps dans les rues de Paris sans dire pourquoi 
l’on courait; les Parisiens étaient devenus très- 
curieux en l’an de grâce 1793; et, toutes les fois 
qu’un homme passait en courant, on arrêtait cet 
homme pour savoir après qui il courait ou qui 
! courait après lui. 

On arrêta donc Hoffmann en face de l’église 
de l’Assomption, dont on avait fait un corps de 
garde, et on le conduisit devant le chef du poste. 

Là, Hoffmann comprit le danger réel qu’il cou¬ 
rait : les uns le tenaient pour un aristocrate pre¬ 
nant sa course afin de gagner plus vite la fron¬ 
tière, les autres criaient : A l’agent de Pitt et Co¬ 
bourg! Quelques-uns criaient : A la lanterne! ce 
qui n’était pas gai; d’autres criaient : Au tribunal 
1 révolutionnaire! ce qui était moins gai encore. 
On revenait quelquefois de la lanterne, témoin 
l’abbé Maury; du tribunal révolutionnaire, ja¬ 
mais. 

Alors Hoffmann essaya d’expliquer ce qui lui 
était arrivé depuis la veille au soir. 11 raconta le 
jeu, le gain. Comment, de l’or plein scs poches, 
il avait couru rue de Hanovre; comment la 
femme qu’il cherchait n’y était plus; comment, 
sous l’empire de la passion qui le brûlait, il avait 
couru les rues de Paris; comment, en passant 
sur la place de la Révolution, il avait trouvé cette 
femme assise au pied de la guillotine; comment 
elle l’avait conduit dans un hôtel de la rue Saint- 


Honoré, et comment là, après une nuit pendant 
laquelle tous les enivrements s’étaient succédé, il 
avait trouvé non-seulement, reposant entre ses 
bras une femme morte, mais encore une femme 
décapitée. 

Tout cela était bien improbable ; aussi le récit 
d’Hoffmann obfintril peu de croyance : les plus 
fanatiques de vérité crièrent au mensonge, les plus 
modérés crièrent à la folie. i 

Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet 
avis lumineux : 

— Vous avez passé, dites-vous, la nuit dans 
un hôtel de la rue Saint-Honoré? 

— Oui. 

— Vous y avez vidé vos poches-pleines d’or 
sur une table? 

— Oui. 

— Vous y avez couché et soupé avec la femme 
dont la tête, roulant à vos pieds, vous a causé ce 
grand effroi dont vous étiez atteint quand nous 
vous avons arrêté? 

— Oui. 

— Eh bien! cherchons l’hôtel; on ne trou¬ 
vera peut-être plus l’or, mais on trouvera la 
femme. 

— Oui, cria tout le monde, cherchons, cher¬ 
chons ! 

Hoffmann eût bien voulu ne pas chercher; 
mais force lui fut d’obéir à l’immense volonté ré¬ 
sumée autour de lui par ce mot cherchons. 

Il sortit donc de l’église, et continua de des¬ 
cendre la rue Saint-Honoré en cherchant. 

La distance n’était pas longue de l’église de 
l’Assomption à la rue Royale. Et cependant Hoff¬ 
mann eut beau chercher, négligemment d’abord, 
puis avec plus d’attention, puis enfin avec volonté 
de trouver, il ne trouva rien qui lui rappelât 
l’hôtel où il était entré la veille, où il avait passé 
la nuit, d’où il venait de sortir. Comme ces pa¬ 
lais féeriques qui s’évanouissent quand le ma¬ 
chiniste n’a plus besoin d’eux, l’hôtel de la rue 

































LA FEMME 


94 


Saint-Honoré avait disparu après que la scène 
infernale que nous avons essayé de décrire avait 
été jouée. 

Tout cela ne faisait pas l’affaire des badauds 
qui avaient accompagné Hoffmann et qui vou¬ 
laient absolument une solution quelconque à leur 
dérangement ; or cette solation ne pouvait être 
que la découverte du cadavre d’Arsène ou l’arres¬ 
tation d’Hoffmann comme suspect. 

Mais, comme on ne retrouvait pas le corps 
d’Arsène, il était fortement question d’arrêter 
Hoffmann, quand tout à coup celui-ci aperçut 
dans la rue le petit homme noir et l’appela à son 
secours, invoquant son témoigage sur la vérité 
du récit qu’il venait de faire. 

La voix d’un médecin a toujours une grande 
autorité sur la foule. Celui-ci déclina sa profes¬ 
sion, et on le laissa s’approcher d’Hoffmann. 

— Ah! pauvre jeune homme, dit-il en lui pre¬ 
nant la main, sous prétexte de lui tâter le pouls, 
mais en réalité pour lui conseiller, par une pres¬ 
sion particulière, de ne pas le démentir, pauvre 
jeune homme, il s’est donc échappé! 

— Echappé d’où? échappé de quoi? s’écriè¬ 
rent vingt voix toutes ensemble. 

— Oui, échappé d’où? demanda Hoffmann, 
qui ne voulait pas accepter la voie de salut que 
lui offrait le docteur et qu’il regardait comme 
humiliante. 

— Parbleu! dit le médecin, échappé de l’hos¬ 
pice. 

—- De l’hospice! s’écrièrent les mêmes voix, 
et quel hospice? 

— De l’hospice des fous! 

— Ah ! docteur, docteur, s’écria Hoffmann , 
pas de plaisanterie. 

-—Le pauvre diable! s’écria le docteur sans 
paraître écouter Hoffmann, le pauvre diable aura 
perdu sur l’échafaud quelque femme qu’il ai¬ 
mait. 

— Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l’aimais 
bien, mais pas comme Antonia cependant. 

— Pauvre garçon! dirent plusieurs femmes 
qui se trouvaient là et qui commençaient à plain¬ 
dre Hoffmann. 

— Oui, depuis ce temps, continua le docteur, 
il est en proie à une hallucination terrible ; il 
croit jouer... il croit gagner... Quand il a joué et 
qu’il a gagné, il croit pouvoir posséder celle qu’il 
aime ; puis, avec son or, il court les rues; puis il 
rencontre une femme au pied de la guillotine ; 
puis il l’emmène dans quelque magnifique pa¬ 
lais, dans quelque splendide hôtellerie, où il passe 


la nuit à boire, à chanter, à faire de la musique 
avec elle ; après quoi il la trouve morte. N’est-ce 
pas cela qu’il vous a raconté? 

— Oui, oui, cria la foule, — mot pour mot. 

— Eh bien ! eh bien! dit Hoffmann, le regard 
étincelant, direz-vous que ce n’est pas vrai, vous, 
docteur? — vous qui avez ouvert l’agrafe de dia¬ 
mants qui fermait le collier de velours. Oh ! 
j’aurais dû me douter de quelque chose, quand 
j’ai vu le vin de Champagne suinter sous le col¬ 
lier; quand j’ai vu le tison enflammé rouler sur 
son pied nu ; — et son pied nu, son pied de 
morte, au lieu d’être brûlé par le tison; — l’é¬ 
teindre. 

■— Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec 
des yeux pleins de pitié et avec une voix lamen¬ 
table, — voilà sa folie qui lui reprend. 

— Comment, ma folie ! s’écria Hoffmann ; 
comment, vous osez dire que ce n’est pas vrai ! 
Vous osez dire que je n’ai pas passé la nuit avec 
Arsène qui a été guillotinée hier ! Vous osez dire 
que son collier de velours n’était pas la seule 
chose qui maintînt sa tête sur ses épaules! Vous 
osez dire que, lorsque vous avez ouvert l’agrafe 
et enlevé le collier, la tête n’a pas roulé sur le ta¬ 
pis ! — Allons donc, docteur, allons donc, vous 
savez bien que ce que je dis est vrai, vous. 

— Mes amis, dit le docteur, vous êtes bien 
convaincus maintenant, n’est-ce pas? 

— Oui, oui, crièrent les cent voix de la foule. 

Ceux des assistants qui ne criaient pas re¬ 
muaient mélancoliquement la tête en signe d’ad¬ 
hésion. 

— Eh bien ! alors, dit le docteur, faites avan¬ 
cer un fiacre, afin que je le reconduise. 

— Où cela? cria Hoffmann; où voulez-vous 
me reconduire? 

— Où? dit le docteur, à la maison des fous, 
dont vous vous êtes échappé, mon bon ami. 

Puis, tout bas : 

— Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, 
ou je ne réponds pas de vous. Ces gens-là croi¬ 
ront que vous vous êtes moqué d’eux, et ils vous 
mettront en pièces. 

Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber 
ses bras. 

—' Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, 
maintenant le voilà doux comme un agneau. La 
crise est passée... Là, mon ami, là.. 

Et le docteur parut calmer Hoffmann de la 
main, comme on calme un cheval emporté ou un 
chien rageur. 




















VELOURS. 


Pendant ce temps on avait arrêté un fiacre et 
on l’avait amené. 

— Montez vite, dit le médecin à Hoffmann. 

Hoffmann obéit; toutes ses forces s’étaient 
usées dans cette lutte. 

— A Bicêtre ! dit tout haut le docteur en mon¬ 
tant derrière Hoffmann. » 

Puis, tout bas au jeune homme : 

— Où voulez-vous qu’on vous descende? de¬ 
manda-t-il. 

— Au Palais-Egalité, articula péniblement 
Hoffmann. 

— En route, cocher, cria le docteur. 

Puis il salua la foule. 

— Vive le docteur! cria la foule. 

li faut toujours que la foule, iorsqu’ePe est 
sous l’empire d’une passion, crie vive quelqu’un 
ou meure quelqu’un. 

Au Palais-Égalité le docteur fit arrêter le fia¬ 
cre. 

— Adieu, jeune homme, dit le docteur à Hoff¬ 
mann, et, si vous m’en croyez, partez pour l’Al¬ 
lemagne le plus vite possible ; il ne fait pas bon 
en France pour les hommes qui ont une imagi¬ 
nation comme la vôtre. 

Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, 
tout abasourdi encore de ce qui venait de lui 
arriver, s’en allait tout droit sous une charrette 
qui faisait chemin en sens inverse du fiacre, si 
un jeune homme qui passait ne se fût précipité 
et n’eùt retenu Hoffmann dans ses bras au mo¬ 
ment où, de son côté, le charretier faisait un 
effort pour arrêter ses chevaux. 

Le fiacre continua son chemin. 

Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tom¬ 
ber et celui qui l’avait ret nu, poussèrent ensem¬ 
ble un seul et même cri : 

— Hoffmann ! 

— Werner ! 

Puis, voyant l’état d’atonie dans lequel se trou¬ 
vait son ami, Werner l’entraîna dans le jardin du 
Palais-Pioyal. 

Alors la pensée de tout ce qui s’était passé re¬ 
vint plus vive au souvenir d’Hoffmann, et il se 
rappela le médaillon d’Antonia mis en gage chez 
le changeur allemand. 

Aussitôt il poussa un cri en songeant qu’il 
avait vidé toutes ses poches sur la table de mar¬ 
bre de l’hôtel. Mais en même temps il se souvint 
qu’il avait mis, pour le dégager, trois louis à part 
dans le gousset de sa montre. 

Le gousset avait fidèlement gardé son dépôt ; 
les trois louis y étaient toujours. 


Hoffmann s’échappa des bras de Werner en 
lui criant : Attends-moi! et s’élança dans la di- 
reclion de la boutique du changeur. 

A chaque pas qu’il faisait, il lui semblait, sor¬ 
tant d’une vapeur épaisse, s’avancer à travers 
un nuage toujours s’éclaircissant, vers une at¬ 
mosphère pure et resplendissante. 

A la porte du changeur, il s’arrêta pour respi¬ 
rer; l’ancienne vision, la vision de la nuit avait 
presque disparu. 

Il reprit haleine un instant et entra. 

Le changeur était à sa place, les sébiles en cui¬ 
vre étaient à leur place. 

Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le chan¬ 
geur leva la tête. 

— Ah! ah ! dit-il, c’est vous, mon jeune com¬ 
patriote; ma foi, je vous l’avoue, je ne comptais 
pas vous revoir. 

— Je présume que vous ne me dites pas cela 
parce que vous avez disposé du médaillon, s’écria 
Hoffmann. 

— Non, je vous avais promis de vous le gar¬ 
der, et, m’en eût-on donné vingt-cinq louis, au 
lieu de trois, que vous me devez, le médaillon ne 
serait pas sorti de ma boutique. 

— Voici les trois louis, dit timidement Hoff¬ 
mann; mais je vous avoue que je n’ai rien à vous 
offrir pour les intérêts. 

— Pour les intérêts d’une nuit, dit le chan¬ 
geur, allons donc, vous voulez rire; les inté- i 
rêts de trois louis pour une nuit, et à un com¬ 
patriote ! jamais. 

Et il lui rendit le médaillon. 

— Merci, monsieur, dit Hoffmann , et, main¬ 
tenant, continua-t-il avec un soupir, je vais cher¬ 
cher de l’argent pour retourner à Manlieim. 

—- A Manheim, dit le changeur, tiens, vous 
è.cs de Manheim ? 

— Non, monsieur, je ne suis pas de Manheim, 
mais j’habite Manheim : ma fiancée est à Man¬ 
heim ; elle m’attend, et je retourne à Manheim 
pour l’épouser. 

— Ah! fit le changeur. 

Puis, comme le jeune homme avait déjà la 
main sur le bouton de la porte : 

— Connaissez-vous, dit le changeur, à Man¬ 
heim, un ancien ami à moi, un vieux musicien? 

— Nommé Gottlieb Murr? s’écria Hoffmann. 

— Justement! Vous le connaissez? 

— Si je le connais ! je le crois bien, puisque 
I c’est sa fille qui est ma fiancée. 

— Ântonia! s’écria à son four le changeur. 

— Oui, Antonia, répondit Hoffmann. 
























96 


LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS. 


— Comment, jeune homme! c’était pour 
épouser Antonia que vous retourniez à Man- 
heim ? 

— Sans doute. 

— Restez à Paris, alors, car vous feriez un 
voyage inutile. 

— Pourquoi cela ? 

— Parce que voilà une lettre de son père qui 
m’annonce qu’il y a huit jours, à trois heures de 
l’après-midi, Antonia est morte subitement en 
jouant de la harpe. 

C’était juste le jour où Hoffmann était allé 
chez Arsène pour faire son portrait ; c’était juste 
l'heure où il avait pressé de ses lèvres son épaule 
nue. 


Hoffmann, pâle, tremblant, anéanti, ouvrit le 
médaillon pour porter l’image d’Antonia à ses 
lèvres, mais l’ivoire en était redevenu aussi blanc 
et aussi pur que s’il était vierge encore du pin¬ 
ceau de l’artiste. 

Il ne restait rien d’Antonia à Hoffmann deux 
fois infidèle à son serment, pas meme l'image de 
celle à qui il avait juré un amour éternel. 

Deux heures après, Hoffmann, accompagné de 
VVerner et du bon changeur, montait dans la 
voiture de Manheim, où il arriva juste pour 
accompagner au cimetière le corps de Gotllieb 
Murr, qui avait recommandé en mourant qu’on 
l’enterrât côte à côte de sa chère Antonia. 




























MARESCQ ET C ie , ÉDITEURS. 



LA FEMME 


CHEZ LES MORMONS, 

RELATION ÉCRITE PAR L’ÉPOUSE D’UN MORMON, REVENUE RÉCEMMENT DE L'UTAH. 

TRADUIT DE L’ANGLAIS, 

PAR CHARLES ÉVERARI). 

ILLUSTRATIONS PAR ED. COPP1N. 

Connaissant, comme je les connais, les maux et les hor¬ 
reurs du système mormon, la dégradation qu’il impose 
aux femmes, et les vices qu’il développe dans tous les 
rangs de la société, le sentiment du devoir envers le 
monde m’a poussée à écrire ce livre. Beaucoup de gens 
jugeront invraisemblables les incidents romanesques ra¬ 
contés par moi. 

A ceux-là, je me bornerai à répondre que ce récit de 
ma vie confirme une vérité qui pouvait se passer de ce 
surcroît de preuves, à savoir, que « la réalité est parfois 
plus étrange que la fiction. » 

l’auteur. 


PRÉFACE. 

C’est une vérité incontestable et rebattue, qu’une moi¬ 
tié du monde ne sait pas comment l’autre moitié vit. 
Si nous considérons les images toujours mobiles des 
passions humaines et les éléments discordants dont toutes 
les sectes nouvelles et fanatiques sont formées, il peut à 
peine paraître surprenant qu’un tableau fidèle d’événe¬ 
ments actuels dépasse en étrangeté les conceptions les 
plus extravagantes du roman, ou que des crimes à peine 
concevables soient commis dans un pays lointain, aux 
limites extrêmes de la civilisation. 


TARIS- 1111. tIMOM KAyON tl UVMI’., 1 . Rut U EfU UllTII. 




























2 LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


CHAPITRE PREMIER. 


INTRODUCTION. 

I 

Mes premières années s’écoulèrent dans cette belle et 
pittoresque région qui borde le lac Skeneateles, dans l’E¬ 
tat de New-York. Mon enfance fut relativement heureuse, 
mais des circonstances que je ne pus maîtriser me mirent 
en contact avec des ennemis qui cherchèrent, par les rap¬ 
ports les plus calomnieux, à souiller ma réputation; entre¬ 
prise dans laquelle ils réussirent. Indignée de la conduite de 
mes amis d’autrefois, je résolus d’abandonner ma demeure 
et de visiter quelques parents de ma mère, lesquels rési¬ 
daient près d’Albany. Je ne les avais pas avertis de cette 
visite projetée, parce que je craignais d’instruire mes en¬ 
nemis de ma direction; et je ne me sentais pas à l’abri 
de leur malice, malgré la grande distance qui pouvait nous 
séparer. 

Je pris une voiture. Le seul passager que j’y trouvai fut 
un gentleman d’un âge moyen, avec de beaux traits et une 
apparence séduisante. La Bible et les opinions des Mor¬ 
mons étaient, à celte époque, le sujet commun des con¬ 
versations; et, après quelques remarques générales sur 
l’état des routes, la pluie et le beau temps, il me demanda 
avec un regard perçant ce que je pensais des Mormons. 

— Je pense qu’ils se trompent, répliquai-je. 

— Pourquoi pensez-vous cela? demanda-t-il. 

— Pour beaucoup de raisons, répondis-je. 

— Vous plait-il de les dire? 

— Eh bien, en premier lieu, j’ai vu ce Joseph Smith, 
Fauteur de la Bible mormonienne; et je n’ai pu rien dé¬ 
couvrir dans son extérieur qui me parût répondre au carac¬ 
tère divin qu’on lui prête. 

— Cependant, si je suis bien informé, beaucoup de 
gens pensent autrement dans le canton où vous demeurez? 

— 11 est vrai que beaucoup de gens de ma connaissance 
ont embrassé le Mormonisme, mais chaque illusion, quel¬ 
que absurde que nous la supposions, trouvera des per¬ 
sonnes crédules. 

— Il y avait, à Caldbrook, une famille portant le nom 
de Cbeeny, n’est-ce pas? 

— Oui. Les membres de la famille de M. Cbeeny pas¬ 
saient pour être très-respectables. Ils appartenaient à 
l’Eglise presbytérienne; et les Pulsifers aussi, Pulsifer, 
l’Ange du Marais! 

Et j’éclatai de rire. 

— L’Ange du Marais! s’exclama mon compagnon de 
voyage ; qu’est-ce que cela? 

— 11 y avait deux familles du nom de Pulsifer, toutes 
deux suivant le culte mormonisle. Un enfant mourut dans 
l’une d'elles, et les mormons publièrent qu’une certaine 
nuit un ange viendrait et emporterait le corps au ciel. Le 
temps fixé arrive, les parents du défunt sont assemblés, 
quand une figure vêtue de blanc, et avec de petites 
sonnettes attachées à ses vêtements, apparait tout à coup. 
Quelques incrédules, cachés dans un buisson, lui donnent 

| immédiatement la chasse. Le fantôme court vers un marais 
' voisin, mais il est poursuivi, saisi, dépouillé de sa robe i 
d ange, et l’on reconnaît Pulsifer, l’oncle du défunt. 

— Eh bien, dit le gentleman, tous les Mormons ne sont 
pas responsables des folies que quelques-uns de leurs par- 
! tisuns peuvent commettre. 

— Non ! répondis-je; ils ont assez des leurs. 

— Avez-vous connu Elder Gould? demanda-t-il. 

— Oui. 11 avait l’habitude de prêcher à Spafford. Et la 
pauvre madame Maxson fut poussée à abandonner son 
mari, ses enfants, et à aller avec lui rejoindre les Mor¬ 


mons. Et Maria Ripley, une jeune femme, a suivi son 
exemple et a délaissé son vieux père infirme. 

— Elles sont parfaitement justifiables, répondit le gent¬ 
leman. Ecoutez la Bible : « Celui qui aime son père, ou sa 
mère, ou son mari, ou sa femme plus que moi, n’est pas 
digne de moi.» 

— Vous êtes donc un Mormon? demandai-je. 

— Je le suis, ou je ne le suis pas. 

— Belle réponse! répliquai-je. 

Et la conversation fut interrompue. 

Je n’étais pas familiarisée, à celte époque, avec la doc¬ 
trine de l’inlluence magnétique. Mais je sentis bientôt le 
pouvoir mystérieux exercé sur moi par mon compagnon 
de voyage. Sa présence était une fascination irrésistible. 
Ses yeux brillants étaient fixés sur les miens; son souflle 
faisait soulever ma poitrine; je me sentis enivrée, ensor¬ 
celée, et, en partie au moins, je perdis la conscience de 
mon être et le pouvoir de remuer. 

Le conducteur arrêta la voilure pour changer les che¬ 
vaux. Le temps était très-froid, et mon compagnon me 
proposa de descendre dans l’auberge pour nous y réchauf¬ 
fer. Je ne fis aucune objection; je me sentais incapable de 
résistance. On nous introduisit dans une chambre assez 
confortable. Mon compagnon me pria de m’asseoir et fit ve¬ 
nir des rafraîchissements. J’obéis mécaniquement. Il devint 
communicatif. 11 m’apprit qu’il se nommait Ward ; qu’il 
était propriétaire, veuf, avec deux enfants; qu’il connais¬ 
sait beaucoup de monde à Scott, mon lieu de naissance, 
et qu’il avait entendu souvent le nom de mon père cité 
comme celui d’un homme d’une grande réputation. 

Je fis alors la remarque que la voiture s'arrêtait bien 
longtemps. Il médit que l’état de la route en était la cause, 
et que, pour sa part, il préférerait ne pas aller plus loin 
ce jour-là. 

— Je suppose que vous pouvez rester si cela vous plait, 
dis-je. 

— Pas sans vous, répondit-il en me regardant de nou¬ 
veau avec ses yeux perçants. 

Je sentis plus que jamais l’inlluence d’une attraction 
inexplicable qui m’attirait vers lui. En vain j’essayai de 
rompre le charme. Je me débattais comme le faible oiseau 
devant le serpent fascinateur. 

Enfin, par un effort puissant de ma volonté, je réussis 
à relâcher les liens de ma captivité; et, me levant, 
j’allai vers la porte pour demander si la voiture était prête. 
Je rencontrai un garçon qui me dit : 

— Mais, madame, la voiture est partie, et elle ne revien¬ 
dra qu’après-demain. 

M. Ward était derrière moi. 

— C’est étrange, dit-il. Conçoit-on qu’un coquin de co¬ 
cher vous laisse de cette façon? 

L’idée me vint que AI. Ward avait arrangé cela. Je me 
tournai pour l’accuser; mais la maîtresse de l’hôtel, à ce 
moment, vint s’informer auprès de moi de quoi je pou¬ 
vais avoir besoin. 

— Après tout, dit M. Ward, il est peut-être heureux que 
la voiture soit partie sans nous. Il fait trop froid pour 
voyager. 

—"Le temps est certainement froid, dit la maîtresse. Et 
nous serons heureux de vous garder jusqu’au retour de la 
voiture. Ferai-je allumer le feu pour madame dans un ap¬ 
partement séparé? 

— Certainement, dis-je vivement. 

Et la maîtresse sortit. 

— Pour beaucoup de raisons, reprit Ward, je suis heu¬ 
reux de notre aventure. Les Mormons doivent se réunir 
précisément ici, ce soir même. 

— Que m’importe ! dis-je en l’interrompant. 






















LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


5 


— Cela peut, cela doit vous intéresser, répondit-il. Vous 
verrez et vous entendrez par vous-même. 

— Comment! répondis-je, étonnée de l’audace de la 
proposition ; j’irais dans une assemblée qui m’est tout à 
I fait étrangère ? 

— Pourquoi pas? ces étrangers vous effrayent-ils? 

— Non, balbutiai-je. 

— Alors, pourquoi refuseriez-vous? Cela sera plus gai 
que de rester emprisonnée dans une chambre d’auberge. 

— C’est vraisemblable... 

— Donc, n’est-ce pas, vous viendrez avec moi? 

M. Ward sortit, et je commençai d’examiner les livres 
déposés sur la table. Le premier que je pris était le livre 
des Mormons, et, pendant mon examen, M. Ward revint. 
Il me félicita de mon occupation, et ajouta que ma cham¬ 
bre serait bientôt prête. Il mentait : j’ai eu des raisons de 
1 croire depuis qu’il contremanda mes ordres. Quoi qu’il 
en soit, les heures s’écoulèrent, et la nuit me surprit dans 
le même petit salon. M. Ward, dans l’intervalle, n’avait 
épargné aucune peine pour gagner ma confiance. Il por¬ 
tait, disait-il, des lettres de recommandation pour quel¬ 
ques-uns des hommes les plus considérés du pays. Ces 
assertions, je l’ai su depuis, étaient fausses. 

— La maîtresse de l’hôtel est bien longue à apprêter 
| votre chambre, dit-il enfin. Elle n’attend pas, je pense, 
que vous allez rester toute la nuit dans cette pièce. 

— Je vais m'en informer, dis-je. 

— C’est inutile, répliqua-t-il; j’irai pour vous. 

Et il disparut. 

Il revint bientôt avec la nouvelle désagréable que toutes 
les chambres étaient occupées. C’était en contradiction 
avec ce que j’avais entendu auparavant; et ma surprise se 
peignit sur mon visage, quand M. Ward. pour éloigner 
mes soupçons, me dit que les parents du propriétaire, 
après avoir célébré un mariage, venaient justement d’arri¬ 
ver, et que la chambre qui m’était destinée était occupée 
par la fiancée. 

— Mais, continua-t-il, vous serez satisfaite de savoir 
que j’ai trouvé votre malle. Le stupide cocher n’a pas com¬ 
pris vos ordres, et a pensé que vous étiez à la fin de votre 
voyage. 

— Mais son salaire? demandai-je. 

— S'il s’en est allé sans être payé, tant pis pour lui! Il 
était ;i moitié gris, je suppose. 

— N’v a-t-il pas une autre auberge dans le village? 
dis-je. 

— Non, que je sache. Mais, si vous le voulez, je puis vous 
introduire chez une dame respectable de ma connaissance, 
qui sera heureuse de vous recevoir. 

J’acceptai. Pouvais-je faire autrement? 


CHAPITRE II. 

l’assemblée des mormons. 

Pendant que nous marchions à la lueur d’une lune pâle, 
le long des rues glissantes, M. Ward reprit : 

— La dame chez qui je vais vous introduire est une Mor¬ 
mone, et l’assemblée dont je vous ai parlé doit se tenir 
i chez elle. 

— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt? 

— A quoi bon? Vous êtes forcée de quitter l'hôtel : vous 
n’avez pas d’amis ici. Je ne pourrais pas vous faire connaî- 
; tre une personne plus hospitalière. Puis, excusez-moi, j’ai 
j pensé que l'occasion était bonne pour vous initier à quel- 
i ques-uns de nos principes. 

I Ce mot « nos! » Il était donc un Mormon ; et j’étais au 
pouvoir de celte secte fanatique. Cependant il était trop tard 
pour reculer: ma sympathie appartenait à M. Ward ; d’ail¬ 
leurs, une curiosité inexplicable s’empara de mon esprit. 
J’avais entendu beaucoup parler des réunions des Mormons, 
des miracles et des apparitions surnaturelles qu’on leur 
| prête, et j’ayais l’occasion alors d’en juger par moi- 
j même, t.ette idée me plut; mais je ne voulus pas le mon- 
! trer à mon compagnon. Comme nous continuions notre 


chemin, deux ou trois personnes joignirent M. Ward à di¬ 
verses reprises, et échangèrent avec lui des signes rapides 
et des mots inarticulés. 

La maison de madame Bradish était située à quelque j 
distance de la route, au milieu d’une grande cour bornée au 
nord par un bois épais et profond. L’édifice était une vieille 
et vaste construction, élevée longtempsavant la Révolution, 
et servant, à cette époque, d’habitation aux seigneurs héré¬ 
ditaires du sol. 

Madame Bradish nous reçut avec une hospitalité cordiale. 
C’était une femme de belle apparence, avec une physiono¬ 
mie très intelligente. Elle me conduisit dans un apparte¬ 
ment élégant, quoique de vieux style, où l’on me servit à 
souper. Elle s’assit auprès de moi, et voulut me servir elle- 
même. La conversation, très-intéressante, contint une lon¬ 
gue exposition des principes des Mormons. 

— Et vous restez celte nuit avec nous, n’est-ce pas? me 
dit-elle en terminant. 

— J’hésite encore, madame Bradish, répondis-je ; quel- i 
que chose me dit que je ferais mieux d’y renoncer. 

— Ce quelque chose, c’est l’esprit du mal, mon enfant. 

Le tentateur cherche votre ruine. 

Je pus à peine éviter de sourire. 

— Ne souriez pas, reprit-elle avec solennité; ne jouez 
pas avec votre salut. Puis nous devons avoir un miracle 
cette nuit. 

— Un miracle? 

— Oui, une résurrection. 

— Impossible! Vous plaisantez, madame. 

— Je ne plaisante pas, dit-elle gravement. Lazare ne 
fut-il pas ressuscité ? Pensez-vous que le bras du Seigneur 
soit diminué? Pourquoi les miracles qui ont accompagné 
la première révélation seraient-ils devenus impossibles? 
Nous sommes dans l’attente d’événements beaucoup plus 
grands que celui-là. 

— Qu’est-ce qui peut être plus grand? demandai-je. 

— La résurrection des vivants. 

— Expliquez-vous. 

— Par la résurrection des vivants, j'entends l’adoption 
de la foi des Mormons. Vous me comprenez ? 

Je n’en étais pas bien sure; mais, quand elle m’eut invi¬ 
tée de nouveau à la réunion, je consentis. Alors elle se re¬ 
tira pour faire quelques préparatifs, en m’informant qu’elle 
viendrait me chercher à minuit, heure de Rassemblée. 

Laissée seule avec mespensées, je fus fortement impres¬ 
sionnée par la singularité, pour ne pas dire le danger, de 
ma situation, et je regrettai plus d’une fois mon départ 
précipité de chez moi. Mais ce n’a jamais été mon habitude 
de me complaire dans des réflexions désagréables; si bien 
que je cherchai autour de moi quelque livre amusant. Je 
trouvai un volume de Swedenborg. Plongée dans les songes 
qu’il évoque, je ne pris pas garde à la fuite du temps, jus¬ 
qu’à ce que l’horloge sonna onze heures. Une heure man¬ 
quait encore au temps désigné pour la réunion. Je me 
sentis quelque peu assoupie, et je me levai pour examiner 
ma chambre. Elle contenait un lit garni de rideaux d’une i 
blancheur de neige, une table massive d’ancien style avec 
des pieds et des jambes sculptés figurant ceux d’un ours, 
une toilette du même modèle, deux ou trois chaises, une com¬ 
mode et un petit miroir. Il y avait aussi une large cheminée 
où flambait un feu pétillant. A côté se trouvait une fenêtre 
tendue d’épais rideaux; à l’autre extrémité de l’apparte- 1 
ment, et juste en face de la fenêtre, s’ouvrait une porte; 
elle était fermée, mais la clef était sous mes yeux. C’était 
peut-être une violation de l’hospitalité, mais ma curiosité 
vainquit ma discrétion. J’appliquai la clef à la serrure : le 
pêne remua et la porte s'ouvrit. Je vis une longue salle 
avec des portes de chaque côté. Je m’avançai vers l’une 
d’elles : jjaperçus de la lumière à travers les crevasses, 
et j’entendis un murmure confus de voix. L’une, plus 
bruyante que les autres, et que je reconnus être celle de 
M. Ward, s’écria : « C’est merveilleux! » — « C’est mira¬ 
culeux! » dit une autre. « Dieu soit loué! » 

L’horloge sonna minuit : il y eut un mouvement dans 
la chambre, et je me retirai dans mon appartement en fer¬ 
mant derrière moi la porte à la clef. 

Quinze minutes s’écoulèrent avant l’arrivée de madame 




















4 LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


Rradish. Son visage avait une expression solennelle inusi¬ 
tée. Elle me prit par la main et me dit d’une voix basse 
qui tremblait légèrement : 

— La puissance du Très-Haut éclatera cette nuit ; mais 
n’en soyez point alarmée. 

Je répondis que je ne craignais rien, et nous descendî¬ 
mes ensemble. La pièce où les Mormons étaient assemblés 
était une salle grande et oblongue; l’ameublement con¬ 
sistait en quelques bancs grossiers ; une table ressem¬ 
blant à un gros pupitre, sur laquelle une chandelle jetait 
une lueur faible, se trouvait en face de nous, à l’autre ex¬ 
trémité. 11 était impossible de se former une idée du nom¬ 
bre précis des personnes réunies, à cause de l’obscurité. 
Je pouvais apercevoir seulement un mélange d’hommes et 
de femmes, parmi lesquels beaucoup étaient fantastique¬ 
ment déguisés. Quelques-uns étaient assis, d’autres debout; 
le grand prêtre n’était pas encore arrivé. 

Je dis à madame Bradish : 

— Qui est-ce qui préside la réunion cette nuit? 

— Frère Smith, répondit-elle. Le monde n’a pas vu un 
aussi grand homme depuis l’avénement de Jésus-Christ. Je 
suis prête à m’écrier avec Siméon le Vieux : « Maintenant, 
Seigneur! laisse ton serviteur partir en paix, carmes yeux 
ont vu ton salut ! » 

—Est-il possible, pensai-je, qu’une femme, douée d’un 
visage si intelligent, puisse être la dupe d’un tel intri¬ 
gant ! 

Je me souvins de Smith comme d’un ignorant dont la 
présence ne fut jamais toiérée dans la bonne société. 

Madame Bradish troubla ma rêverie en m’avertissant que 
frère Smith venait d’arriver. Il y eut un murmure de satis¬ 
faction dans l’assemblée. Je levai les yeux : je vis, à l’ex¬ 
trémité de la pièce, à côté de M. Ward, un homme élégant, 
d’une taille élevée, avec des yeux noirs et perçants, et des 
traits qui, sans être beaux, étaient imposants; ses maniè¬ 
res aussi s’étaient tout à fait améliorées. Bien qu’il fût le 
point de mire de tous les yeux, il ne paraissait ni timide 
ni réservé, et il n’y avait rien non plus d’effronté dans sa 
contenance. Combien il était différent du Joseph Smith 
d’autrefois, si paresseux, si impudent ! Je murmurai à ma¬ 
dame Bradish : 

— D’où vient ce monsieur Smith? 

— Il a été dans l’Ouest, répondit-elle, en compagnie 
d'une troupe de saints qui se sont établis dans la Terre 
promise, dans le Chanaan, de l’autre côté du Jourdain. 

Je fis tous mes efforts pour ne pas rire. Smith, alors, 
commença de parler, et un profond silence s’établit. Son 
discours traitait de la nature des miracles, de la promesse 
faite par le Christ à ses disciples qu’ils jouiraient d’un 
pouvoir sans bornes jusqu’à la fin du monde. 

Le sermon fut très-court, afin d’employer plus de temps 
à l’accomplissement des miracles. Smith, ayant terminé, 
s’agenouilla : toute la compagnie suivit son exemple et 
demeura quelque temps en prières. Enfin il se leva, les 
autres restant toujours agenouillés. Après un moment de 
silence, il prononça ces paroles solennelles : « C’est ma 
parole, dit le Seigneur, que vous serez délivrés de la mort 
qui appartient au démon, et aussi de la douleur et des an¬ 
goisses. C’est pourquoi, je vous le commande, au nom de 
l’Esprit, ressuscitez vos morts! » 

Le profond silence qui suivit ces paroles fut très-impo¬ 
sant.La porte s’ouvrit lentement, et deux hommes entrèrent 
portant un cadavre : c’était le corps d'une jeune et belle 
femme enveloppée d’un linceul et regardant, oh! avec quel 
regard de spectre! les ombres de la salle à peine combat¬ 
tues par des lueurs pâles. Les membres étaient roides, les 
yeux et la bouche étaient à demi ouverts, et la mort ren¬ 
dait le visage terrible. Les porteurs étendirent le corps sur 
la table. Sinith se tourna vers eux avec une expression sur 
son visage que je ne pus qu’entrevoir. Ward se tenait près 
de lui, et je le surpris plus d’une fois me regardant, 
j — A qui est cette enfant? dit Smith. 

— A moi, répondit gravement un homme. 

— Est-elle morte tout à coup? 

— Oui. 

— Quand? 

— Celte après-midi. 


— Crois-tu ? 

— Je crois. 

— Cette enfant croyait-elle? 

— Cette enfant croyait. 

— Bien. Ton enfant ressuscitera. 

Un faible cri partit d’un groupe; et une femme, la mère 
de la morte, se dégagea de la foule et alla se précipiter 
aux pieds de Smith. 

— Rendez-moi mon enfant ! cria-t-elle. Elle était trop 
jeune, trop bonne, trop belle pour mourir. Rendez-la-moi, 
et je vous adorerai à jamais. 

— Femme! je l’ai promis, répliqua-t-il. 

Puis, se tournant vers l’assemblée, il ajouta : 

— Que quelques personnes veillent sur cette femme, il 
ne doit pas lui être permis d’intervenir. 

Madame Bradish s’avança, et, relevant la femme, la 
conduisit vers un siège. 

— Que les croyants se lèvent, reprit Smith, et chan¬ 
tent le chant de Y Alléluia ! 

Un moment après, le chant commença, sourd d’abord, 
puis tumultueux et puissant à mesure que les passions de 
rassemblée augmentaient elles-mêmes. 

L’intérêt intense de la situation, cependant, ne permit 
pas de continuer longtemps. Chaque voix s’éteignit succes¬ 
sivement jusqu’à ce que le plus profond silence régnât 
dans l’assemblée. Pendant ce temps, Smith se tenait à 
côté du cadavre. Il palpa et frappa la tête, souffla dans la 
bouche, et frotta les membres glacés, en disant, d’une 
voix basse : « Revis, jeune femme! que la vue revienne 
à tes yeux, et la force à tes membres! que la vie, la force 
et le souflle reviennent à ce corps épuisé ! » 

Alors il y eut un léger mouvement des muscles, les 
yeux s’ouvrirent et se fermèrent, les bras se balan¬ 
cèrent, et, enfin, le corps se leva. L’effet fut électri¬ 
que. La mère tomba dans un violent accès; quelques 
femmes poussèrent des cris, d’autres sanglotèrent, ma¬ 
dame Bradish trembla violemment; et que dirai-je de 
moi-même? je me tenais haletante, stupéfiée, presque in¬ 
capable de remuer; mon intelligence était anéantie devant 
un pareil mystère. Une voix murmura à mon oreille : 
« Croyez-vous maintenant? » 

Je me tournai. M. Ward était près de moi. 

— Je suis étonnée, sinon convaincue, répondis-je. 

— Vous avez vu la morte ressuscitée. Regardez, elle 
parle et marche. 

Je regardai ; il disait vrai. Elle était descendue de la 
table, et, vêtue de son linceul, elle fit le tour de la salle, en 
s’appuyant sur le bras de Smith. Oh! quel langage pour¬ 
rait exprimer mes sentiments lorsqu’elle s’approcha de 
moi! Le respect,la terreur, accompagnaient celle qui avait 
sondé le mystère de la mort et qui avait été arrachée à la 
main du roi des Terreurs; qui avait connu par unehredou- 
table expérience le terrible combat avec le dernier grand 
ennemi des hommes : cependant il n’y avait rien alors en 
elle appartenant à la mort. La vie et la santé respiraient 
sur son visage ; ses yeux étincelaient, et ses formes rondes 
et voluptueuses contrastaient étrangement avec son vête¬ 
ment lugubre. Elle se relira, accompagnée d’une sœur, 
pour changer de toilette, pendant que Smith reprit de nou¬ 
veau sa place à l’extrémité de la table. 

— Si quelque croyant est boiteux, sourd, aveugle, ou 
paralytique, qu’il ait foi, et qu’il s’avance pour être guéri. 
Le pouvoir exercé sur la terre par Jésus de Nazareth m’a 
été délégué, dit-il d’une voix forte. 

Un moment après, un vieillard s’avança péniblement; il 
était boiteux et souffrait d’un rhumatisme. 

Crois-tu ? dit Smith. 

— Seigneur, je crois ! et il posa gravement la main sur 
sa poitrine. 

— Depuis quand êtes-vous boiteux? 

— Depuis bien longtemps, hélas! _ 

— Aie foi en Dieu, et tu seras guéri ! — Et il s’inclina 
pour frotter et manipuler la partie malade. 

Puis-je en croire mes yeux? au bout de quelques minutes, 
le malade marcha autour delà salle sans béquille ni bâton. 
Un sourd s’avança ensuite. Les mêmes questions lui furent 
adressées, et il y fut répondu de la même manière. Smith 



















LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


5 


i 


souffla sur lui, fit quelques passes, mit les doigts dans les 
oreilles du patient, et lui parla à voix basse. Il entendit 
parfaitement : sa surdité avait disparu. De la même ma¬ 
nière, une femme presque aveugle fut guérie ; et d’autres 
croyants, qui étaient ou se croyaient malades, recouvrè¬ 
rent la santé. A cette époque, j’étais ignorante de l’in¬ 
fluence magnétique, et les étranges phénomènes que je 
venais de voir ne m’en paraissaient que plus inexplicables 1 . 
Je regardai comme impossible de concilier ce que j’avais 
vu avec aucune loi naturelle connue; mon esprit était en 
proie à une cruelle perplexité. 

— Frère Babcock, reprit Smith, prenez cette chaise. 
Vous n’avez rien à craindre, vous êtes mon ami. Mais je 
désire manifester devant tous le pouvoir que le Tout-Puis¬ 
sant m’a accordé, et montrer comment, quand il me 
plaît, je puis agir aveb mes ennemis. 

Babcock s’avança timidement ; il craignait de refuser, et 
il hésitait à obéir. Smith s’assit en face de lui, le regarda 
fixement, et passa ses mains le long du corps et des extré¬ 
mités du sujet. Quand les yeux de celui-ci se fermèrent, 
ses membres devinrent paralysés sans qu’il parût éprou¬ 
ver aucune sensation ou faire aucun mouvement. 

— Vous voyez maintenant, dit Smith en montrant Bab¬ 
cock, vous voyez la puissance que Dieu m’a donnée; vous 
ne pouvez douter que par un signe, que par un regard, 
je puis réduire mes ennemis en un morceau d’argile ; 
que je puis les priver de leurs sens et les contraindre à 
exécuter tous mes ordres. 

— Mais nous sommes amis ! s’écrièrent plusieurs Mor¬ 
mons, évidemment effrayés qu’il ne voulût les rendre vic¬ 
times de sa puissance. 

— Certainement, répondit-il, je guéris mes amis; mais je 
frappe mes ennemis comme Paul frappa Elymas le sorcier. 

Alors Smith, par le seul mouvement des mains, rendit 
Babcock à la santé. 

Pendant la dernière demi-heure, il m’avait semblé plu¬ 
sieurs fois que quelque chose d’inusité se passait en dehors. 
Tout à coup un bruit éclata dans la maison, puissant 
comme le grondement du tonnerre ou la décharge de 
l’artillerie; les fenêtres furent ébranlées, la porte s’ouvrit 
violemment, et une bande d’hommes à moitié ivres et 
d’enfants se précipita dans la salle. Une seule voix amie, 
qui était celle de M. Ward, s’écria: «Retirez-vous! vous 
êtes menacés! » J'entendis les portes s’ouvrir et se refer¬ 
mer, les cris des femmes et les vociférations des hommes. 

La lumière était éteinte, et tout se passait dans la plus 
profonde obscurité. Je sentis un bras fort étreindre ma 
taille, et moi-même entraînée le long d’un passage dans 
un autre appartement. Alors une voix murmura: «Ne 
craignez rien ; vous êtes en sûreté. » C’était celle de ma¬ 
dame Bradish. 

— Qn’est-ce que cela signifie? demandai-je. 

— Nous avons été obligés pendant longtemps de tenir 
nos assemblées à une heure avancée de la nuit, et de gar¬ 
der le plus grand secret possible, à cause de la populace 
qui cherche toutes les occasions de faire du scandale. Mais 
les saints doivent être satisfaits d’endurer la persécution. 
C’a été leur lot dans tous les temps. 

—- Chère madame, répliquai-je, vous voyez les choses 
sous un jour trés-favorable. 

— Troubles, épreuves et tribulations dans ce monde, ou 
jusqu’à ce que nous atteignions la Terre promise, reprit- 
elle; paix et bonheur dans le ciel! 

— Mais pourquoi M. Smith n’exerce-t-il pas sa merveil¬ 
leuse puissance contre ses ennemis? 

— Oh! il est trop miséricordieux pour cela ! Mais écou¬ 
tez! les scélérats reviennent plus nombreux. 

_ Nous pûmes parfaitement entendre le trépignement des 
pieds, un mélange confus de voix jetant des imprécations; 
puis une volée de pierres brisa les carreaux et ébranla les 
portes. 

— Ils sont maintenant dans la maison, dit madame 
Bradish; mais, si nous restons parfaitement tranquilles, 
j’ai peine à croire qu’ils puissent nous découvrir. 

’ Joseph Smith était un magnétiseur très-habile, et son talent 
contribua à lui amener des disciples. 


Je frémis de tout mon corps. 

— Est-il possible, dis-je, qu’ils nous cherchent? 

— Pas nous, répondit-elle. Quand la populace s'est 
ruée dans la maison, les frères ont fui; elle les a pour¬ 
suivis; et, ne trouvant pas probablement ceux qu’elle voulait 
outrager, elle revient pour faire de nouvelles recherches. 

— Est-ce qu’il y en a de cachés dans la maison ? 

— Je le suppose, repondit-elle. Dieu les protège! 

— Amen ! m’écriai-je de tout mon cœur; car le tumulte 
devenait de plus en plus effrayant. 

— Ils brisent vos meubles... écoutez! 

— Oui, j’entends... 

Les cris perçants d’une femme s’élevèrent et couvrirent 
les autres voix. 

— Grâce ! grâce ! je ne sais pas où il se cache ! 

— C’est faux ! c’est faux ! vous nous le direz ! nous arra¬ 
cherons plutôt jusqu’au dernier de vos cheveux. Où est 
Joseph Smith?... 

— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! 

Il y eut un éclat de rire sauvage, et les cris devinrent j 
plus aigus.. 

— Je ne peux pas, je ne veux pas supporter cela ! s’écria ! 
madame Bradish. Demeurez ici pendant que ie cours nour I 
la protéger. 

— Si vous sortez, je vous accompagne ! 

— Eh bien ! prenez ceci, alors. 

Elle mit dans ma main un pistolet chargé, et murmura : 

— Gardez le plus grand silence. 

Je pris son bras, et nous nous glissâmes jusqu’à la 
chambre d’où le bruit semblait partir. 

Nous nous arrêtâmes un instant près de la porte. Un 
feu brillant était allumé à l'intérieur, car les pillards 
avaient brisé les chaises et d’autres meubles et les fai¬ 
saient brûler. La malheureuse victime était entourée de ses 
persécuteurs, et je reconnus en elle la femme ressuscitée. 
Ils la menaçaient, ils la brutalisaient... Les yeux de 
madame Bradish se dilatèrent et brillèrent dans ï’ombre, 
l’indignation la jeta hors d’elle-même, et elle s’écria 
comme une pylhonisse : « Arrêtez ! » 

Tous les yeux se tournèrent vers elle. 

— Osez-vous, reprit-elle, pénétrer chez moi, à celte heure, 
et vous conduire d’une façon aussi barbare? Sortez tous ! 

— Nous cherchons Joseph Smith! où est-il?... s’écrié- 
rent-ils. 

— Je l’ignore, et je ne vous le dirais pas si je le savais 

— Vous le savez, et vous nous le direz! dit quelqu’un 
qui paraissait être le chef. 

— Mettez-la devant le feu jusqu’à ce qu’elle brûle, dit 
un autre. 

— Oui ! oui! brùlons-la ! crièrent-ils. Une femme hon¬ 
nête qui cache ce vagabond-là ! 

— Le premier qui s’approche de moi est un homme 
mort! dit madame Bradish. 

— En avant, garçons, nous ne sommes pas effrayés des 
jupons ! 

Us se précipitèrent sur elle. Deux pistolets firent feu 
au même instant. Deux des lâches chancelèrent et tom¬ 
bèrent en gémissant; deux autres reçurent les armes mê¬ 
mes, lancées énergiquement; les autres reculèrent, car 
madame Bradish, calme, cependant terrible, brandissait 
un couteau long et reluisant. 

— Avancez! cria-t-elle avec la voix d’une lionne, avan¬ 
cez! Oh! il y aura deux ou trois lâches de plus qui rou¬ 
leront par terre. Brigands! meurtriers! vous n’ètes pas 
préparés à combattre! lâches ! misérables ! je vous hais et 
je vous méprise ! sortez vile, chiens ! et dites à vos aco¬ 
lytes que vous avez été vaincus par une femme. 

La pauvre fille, aussitôt quelle aperçut madame Bradish, 
se rua sur elle, et s’agenouilla en sé* cramponnant à ses 
vêtements et en pleurant comme une enfant. 

— Ne pleurez pas ainsi, pauvre enfant! dit la première 
tendrement. Ils ne vous tortureront plus. Gh! ils peuvent 
jouer avec les cris et l’agonie d’un être inoffensif, lâches 
et assassins nocturnes qu’ils sont! 

Un des plus résolus s’avança vers elle, et reçut une 
blessure à l’épaule. La bande parut en avoir assez* et bat¬ 
tit en retraite en emportant les blessés. 

















6 LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


— Nous sommes sauvées, dit madame Bradish. Vous 
, ont-ils grièvement blessée, chère Hélène? 

— En vérité, je l’ignore, j’étais si effrayée... 

— Remettez-vous, chère amie, et vous aussi, mademoi¬ 
selle B***, dit madame Bradish en se tournant vers moi. 
Nous avons toutes besoin de repos, ajouta-t-elle. 

El, allumant une lampe, elle m’accompagna jusqu’à ma 
chambre; Héléne devait demeurer avec elle; toutes deux 
me souhaitèrent affectueusement une bonne nuit. Le jour 
était proche; mais, accablée de fatigue, je me jetai sur 
mon lit, et tombai bientôt dans un profond sommeil. 


CHAPITRE 111. 

PERSÉCUTIONS CONTRE LES MORMONS. 

La matinée était déjà trés-avancée. c^uand un léger coup 
frappé à la porte me réveilla. Je me levai immédiatement, 
je terminai en hâte ma toilette et j’allai ouvrir. Madame 
Bradish me tendit la main en souriant, et me dit : 

— Votre santé, chère amie ? 

— Excellente. 

Elle m'apprit alors que M. Ward s’était informé de 
moi, et serait heureux de me voir à déjeuner. Est-il be¬ 
soin d’ajouter que je fus satisfaite de l’attention et que je 
mis un certain soin à faire ma toilette? 

Nous trouvâmes M. Ward avec Héléne. 

— Je suis très-chagrin, dit le premier en m’apercevant, 
que vous ayez été exposée à la furie de la populace. Quand 
les misérables nous poursuivirent, je ne pouvais imaginer 
qu’ils reviendraient à la maison. 

— Pour ma part, dit joyeusement madame Bradish, je 
crois que cet événement aiira un effet salutaire sur made¬ 
moiselle B“‘ ; elle a vu la bassesse et la violence de nos 
ennemis. 

— Madame Bradish est brave comme une lionne, dis-je. 

— Je le sais, répondit M. Ward. 

— Quelqu’un de vos compagnons a-t-il été violenté cette 
nuit? lui demandai-je. 

— Personne mortellement. Mais Anna Donnelly a été 
renversée; ils lui ont lié le cou et les pieds, et l’ont 
roulée dans la neige. 

— Les misérables! s’écria madame Bradish; si j’avais 
été là ! 

— Là et ailleurs, dit M. Ward, car ils ont enterré Betty 
Basset dans la neige; car ils ont creusé un trou dans la 
glace et ils y ont plongé notre frère Bradney à diverses 
reprises. 

— A-t-on jamais vu de pareilles indignités? s’écria ma¬ 
dame Bradish ; et nous n’avons d’autre tort cependant que 
de différer d’opinion avec nos persécuteurs. 

— Ils cherchaient partout ici M. Smith, fis-je observer, 
et s’ils avaient pu le saisir ils se seraient contentés cer¬ 
tainement de celte seule proie. 

— Sans doute, dit M. Ward; mais il est hors de leur at¬ 
teinte. 

— Le croyez-vous? 

— J’en suis sûr. Christ fut tourmenté par le démon, 
mais sans être vaincu par lui. J’ai vu Joseph Smith au 
milieu de périls qui auraient fait frissonner le plus cou¬ 
rageux des hommes, et il s’en est toujours tiré sain et 
sauf. 

— Beaucoup de Mormons s’en vont vers l’Ouest, ajouta- 
t-il, et d’autres se préparent à les suivre. Le plan est ex¬ 
cellent, et ne peut manquer de rallier toute la commu¬ 
nauté. 

— J’y ai beaucoup songé moi-mème, dit madame Bra¬ 
dish, et j’en suis venue à la conclusion de suivre mes frères; 
et comme je n’ai ni enfant ni attachement dans le monde, 
je veux abandonner mes propriétés à notre Eglise: par là, 
j’aiderai à fonder la prospérité temporelle de Sion. 

— Très-bien, dit M. Ward. 

— Votre père viendra avec nous, Héléne? dit madame 
Bradish. 

— Je le suppose, répondit Hélène d’un air pensif. 


— Mais, mon amour, pourquoi êtes-vous si triste ce 
matin ? dit madame Bradish ; vous avez à peine dit un mot 
jusqu’à présent, et nous pouvons tous certifier que vous 
n’avez pris aucune nourriture. 

Héléne sourit tristement, et, après quelque temps, se 
leva de table et dit qu’elle se sentait très-mal. 

— Ce sont les effets de votre récente frayeur, dit ma¬ 
dame Bradish. Allez dans ma chambre et reposez-vous. 

Hélène nous quitta. 

— Pauvre fille! je la plains, dit madame Bradish. 

— Et je l’envie presque, répondis-je. 

— Pourquoi? demanda madame Bradish avec un regard 
d’étonnement. 

— Comment pouvez-vous le demander, après ce que 

nous avons vu cette nuit ! Combien je brûlais de lui de¬ 
mander quelles sont les sensations d’une mourante ! 
quelles notions elle a rapportées de l’inconnu redoutable, 
et si elle ne regrette pas sa résurrection sur la terre. Mais 
j’ai craint de la tourmenter et je n’ai pas le courage delui 
adresser une question. j 

Une expression particulière, que je ne pus démêler, 
passa rapidement sur le visage de M. Ward. 

— Vous avez eu raison, me dit madame Bradish ; elle a 
plus de chagrin que nous. 

— Elle paraît jeune. 

— Oui, et la jeunesse est favorable à l’amour. Ses af¬ 
flictions viennent de celte source... 

— Comment cela? 

— Héléne fut fiancée à Henry Manners, il y a un an en¬ 
viron. Le jeune homme paraissait aimable, et il y avait 
toutes raisons de croire que le mariage serait heureux, 
lorsque Hélène, avec toute sa famille, embrassa la foi des 
Mormons. Cela irrita Ilenry. 11 chercha une entrevue avec 
elle pour constater le fait, et alors, sévèrement et immé¬ 
diatement, révoqua sa promesse, lui dit énergiquement 
qu’elle appartenait désormais à une troupe de coquins et 
qu’elle ne le reverrait plus. 

— Pauvre fille ! 

— Mais il s’adoucit ensuite; il obtint une autre entre¬ 
vue et chercha par des menaces, par des supplications, 
et même par des larmes, à obtenir son pardon; mais elle 
resta inflexible... 

— C’est étrange, interrompis-je. 

— Depuis ce temps, le jeune homme à son tour l’a traitée 
avec une négligence étudiée. Un effort a été tenté pour le 
décider à se joindre à nous; mais il a reçu brutalement le 
frère quia fait cette démarche et a fini par le chasser hon¬ 
teusement, en accusant Joseph Smith de toutes sortes de 
fraudes. 

— Est-ce qu’Héléne ne pouvait pas devenir sa femme en 
retenant sa croyance? demandai-je. 

— Oh! non, dit madame Bradish; il n’est pas permis 
aux saints d’épouser des païens. 

— Et tous ceux qui ne sont pas des Mormons sont pour 

vous des païens? I 

— Les Ecritures les appellent ainsi. 

— Pas exactement, dit M. Ward eu voyant que j’avais '• 
peine à goûter l’appellation. 

Ils échangèrent un coup d’œil rapide, et madame Bra¬ 
dish reprit : 

— Oh ! bien, il est possible que j’aie été un peu vive en 

faisant cette assertion. Mais combien nous serions heu¬ 
reux, mademoiselle B*“, de vous compter comme une de 
nos sœurs ! Pourquoi ne renoncez-vous pas à visiter vos 
parents? et pourquoi ne devenez-vous pas une des nô¬ 
tres? . . 

— Je ne ferais pas une bonne dévote, répondis-je. Je 
n’ai pas de foi dans les visions; et je comprends quelles 
sont la base du Mormonisme. 

— Mais, ma chère, vous ne devez pas croire à des 
calomnies sans preuves, répliqua madame Bradish. Vous 
êtes surtout la personne que je désire pour compagne de 
voyage. Vos parents ne peuvent pas être meilleurs pour 
vous que je ne le serai. Depuis quand les avez-vous vus? 

— 11 y a quelques années. 

— Les avez-vous instruits de votre visite projetée? 

— Non. 





















LA FEMME CHEZ 


— Permeltez-moi, alors, chère amie, à liIre de personne 
plus expérimentée que vous ne l’êtes, de vous engager à 
leur écrire une lettre, en insistant sur une réponse immé¬ 
diate; jusqu’à ce que vous ayez cette réponse, restez avec 
nous. 

— Pourquoi agirais-je ainsi? 

— Si vous recevez une réponse avec une invitation, 
vous serez certaine d’une réception cordiale; s’il ne vous 
arrive pas de réponse, vous vous épargnerez la honte 
d’être traitée avec négligence ou avec indifférence. Je 
parle franchement; mais un de mes amis a subi lui-même 
dernièrement une déception de cette nature. 

Je n’étais que trop portée à partager ces craintes. Je 
pensai que la calomnie avait peut-être indisposé mes pa¬ 
rents aussi contre moi. En conséquence, remerciant ma¬ 
dame Bradish de l’intérêt qu'elle me témoignait, je lui dis 
que j’acceptais sa gracieuse proposition. 

— Il vous faut écrire immédiatement, dit M. Ward. 
Je porterai moi-même la lettre à la poste. 

J’écrivis donc une lettre, et je la lui remis. 


CHAPITRE IV. 

DIVERS SUJETS MORMONS. 

Pendant que j'attendais la réponse de mes parents, 
j’avais de fréquentes occasions de voir les chefs des Mor¬ 
mons. Ils professaient une grande piété et une grande foi, 
parlaient beaucoup des persécutions dont ils avaient été les 
victimes, semontraient fort bruyants dans leurs louanges de 
la Terre promise, et trés-confiants dans la félicité qu’elle 
devait leur procurer. Madame Bradish, à cause de sa for¬ 
tune, était tenue par eux en grande considération. Elle 
éprouvait de la joie à être regardée comme une sorte de 
prêtresse, et ils caressaient complaisamment sa vanité. 
Smith vint une ou deux fois, mais il fut très-réservé. 
L’éducation ou la nature ne l’avait pas appelé à briller 
dans la conversation, de sorte qu’il évitait sagement d’y 
prendre part. 

M. Ward était un visiteur assidu ; et, avant qu’une 
semaine se fù.t écoulée, il me fit l’offre de sa main, et me 
présenta ses enfants. J’avais prévu cette démarche, et je 
m’y étais préparée. 

— Je rie peux pas embrasser le Mormonisme, dis-je. 

— Je ne vous le demande pas, répondit-il. Soyez ma 
femme et la mère de ces orphelins, et je serai trop heu¬ 
reux de tenter, par voie de conseils, votre conversion à 
celte foi. 

— Mais je pensais que le mariage était interdit entre 
les membres de celte Eglise et les incrédules? 

— En effet, si le mari, ou celui qui aspire à ce titre, 

I est un incrédule. Mais pour les femmes, c’est différent. 

— Pourquoi cette dilférence? 

— Les cas varient avec les circonstances, vous savez. 

Il fit alors une peinture séduisante des pays de l’Ouest. 
Il dit que nous n’avions pas besoin de vivre au milieu des 
! établissements des Mormons, mais seulement dans les fau- 
! bourgs, et fil ressortir les avantages variés de la richesse, 
de la position et de la considération qui nous attendaient. 

— M. Ward, répondis-je sincèrement, il est inutile de 
nier que vous avez fait une impression sur mon esprit; et 
cependant je ne puis me résoudre à vous épouser après 
des relations si courtes, surtout quand je me représente 
que vous êtes un Mormon. 

— Mais vous ne voudriez pas refuser un honnête homme 
à cause de ses opinions? 

Je ne fis aucune réponse. 

— Vous ne le devez pas, reprit-il. Notre foi est fondée 
sur des preuves, et non sur de simples assertions. Vous 
avez vu de vos propres yeux l’exhibition miraculeuse de la 
puissance de Joseph Smith. En votre présence, la morte 
a été ressuscitée, le sourd, l’aveugle, le boiteux ont été 
guéris. Si je regarde ces témoignages comme suffisants 
pour asseoir ma foi, et que vous ne les jugiez pas tels, en 
quoi suis-je plus à blâmer que vous ? 


LES MORMONS. 7 


— Il n’y a rien à blâmer dans l’un ou l’autre cas, répon¬ 
dis-je. Mais comment.deux personnes peuvent-elles s’ac¬ 
corder sans qu’il y ait entre elles une certaine communauté j 
d’opinions? 

— Par la tolérance mutuelle. Vous êtes parfaitement 1 
libre de croire ce qu’il vous plaît; d’assister aux réunions 
des Mormons, seulement quand vous le jugerez convena¬ 
ble. Je réclame la même liberté ; si elle m’est donnée, tout 
ira bien. 

Ces raisons refoulèrent mes objections. Je demandai 
une semaine pour rélléchir, et je résolus d’être gouvernée 
par les circonstances liées à mon voyage projeté. J’attendis 
toute la semaine; rien ne vint... Alors je consentis «deve¬ 
nir la femme de M. Ward. 

Madame Bradish fut prodigue de félicitations, et insista 
pour que nous demeurassions avec elle jusqu’à notre dé¬ 
part pour l’Ouest. Les enfants de M. Ward vivaient aussi 
avec nous. Le mariage fut célébré entre nous. La cérémo¬ 
nie fut accomplie par un personnage qui prit la qualité 
d'officier municipal. Madame Bradish me servit de témoin. 
Elle pressa ma main avec effusion, m’embrassa, m’appela 
sa sœur spirituelle, et me dit qu’elle était sûre maintenant 
de me retrouver dans le ciel, parce que la femme incré¬ 
dule serait sanctifiée par le mari. 

Vous me demanderez si je me sentis heureuse. Mes im¬ 
pressions variaient, car il semblait que quelque influence 
occulte se fût exercée sur moi, quoique le caractère m’en 
restât inconnu. 

Les enfants de mon mari étaient dociles, aimables et 
affectionnées; elles s’appelaient Marie et Marthe ; toutes 
deux étaient belles et instruites pour leur âge; l’ainée 
avait neuf ans et l’autre sept. Leur mère était morte 
lors de la naissance de la cadette; mais leur tante avait eu 
pour elles les plus tendres soins. La bonne dame pleura 
amèrement en leur disant adieu, et me conjura de leur 
servir de mère; je le lui promis de tout mon cœur. 

— Votre visage respire la bonté, me dit-elle en me re¬ 
gardant avec des yeux pleins de larmes. Je suis quelque 
peu physionomiste”, et je crains que vous n’ayez été déçue, 

— Par qui? 

— Par les Mormons. 

— Je n’appartiens pas à leur secte. 

— Mais vous vivez au milieu d’eux, et vous êtes exposée 
à toutes leurs ruses. 

— J’espérc que je saurai m’en préserver. 

— Tant mieux I Mais c’est ma plus grande peine que 
ces chères enfants doivent être élevées par ces gens-là ! 

Puis elle les embrassa de nouveau, et me dit adieu. 

Madame Bradish trouva bientôt un acheteur de sa pro 
priété. M. Ward eut la même chance; mais, à ma grande 
surprise, je n’assistai pas à la consommation du marché. 
M. Ward me dit que c’était inutile. 

— Vous êtes ma femme spirituellement, ajouta-t-il, ma 
femme dans ce monde et dans l’autre; mais vous devez 
croire en moi, et m’accepter comme votre guide spirituel. 

— Excusez-moi, répliquai-je timidement, je ne sais si 
je vous ai bien compris. Ne suis-je pas aussi votre femme 
temporelle? 

Craignant probablement de m’initier plus avant aux 
mystères du mariage mormoniste à celte première période 
de notre union, il s’avança vers moi les bras tendus : 

— Vous êtes ma bien-aimée, dit-il, et nul pouvoir sur 
terre, excepté votre volonté, ne peut nous séparer. 

— Est-ce que notre volonté a cette puissance? 

— Certainement, nous ne cohabitons qu’aulant que nous ! 
le voulons. 

— Mais la cohabitation n’est pas le mariage? 

— Si, dans un sens. 

— Pas dans le sens légal, répliquai-je. Car les époux, 
à travers la vie, sont liés l’un à l’autre, et ni l’absence, ni 
la distance ne peuvent rompre leur union. 

— Bien, ne discutons pas sur des bagatelles. 

— Le mariage en est-il une ? 

— Non le mariage, mais la forme particulière sous 
laquelle il est célébré. Cependant, pour mieux vous éclairer, 
consultez madame Bradish sur les matières de religion ou 
d économie domestique; vous agirez sagement. 



















LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


8 



Dites à vos acolytes que vous avez é 


Sur ces paroles, il se leva et quitta la maison. Je réflé¬ 
chis longtemps à cette conversation, sans pouvoir en venir 
à une conclusion définitive quanta sa signification exacte. 
Je ne pus me dépouiller d’une pénible impression. Je ne 
savais rien alors des vues des Mormons sur le mariage : je 
les ai connues depuis à mes dépens. 

Quoique les Mormons n’eussent plus de réunions, ils 
faisaient sans cesse de nouveaux prosélytes, principa¬ 
lement parmi les membres désaffectionnés des autres 
Eglises; ils recrutaient aussi quelques femmes. Une ma¬ 
dame Clarke fut une de ces dernières; elle était initiée 
depuis peu de temps aux dogmes des Mormons. Son mari 
était un homme qui jouissait d’une belle fortune, et elle 
était la mère de trois beaux enfants. Elle vint, en compa¬ 
gnie de Smith, à la résidence de madame Bradish, et il la 
présentait cette dame comme une fille chérie de l’Eglise, 
qui était prête à abandonner tout pour l’amour de la vérité. 
Ils causèrent ensemble pendant quelque temps, et il fut 
décidé que madame Clarke résiderait avec sa sœur spiri¬ 
tuelle. J’appris que son mari était ignorant de sa retraite 
et de son attachement aux Mormons. Il réussit à la dé¬ 
couvrir cependant; car, au bout de quelques jours, il vint 
pour la chercher. D’abord elle refusa de le voir; mais, 
comme il la menaça d’en appeler au magistrat, madame 
Bradish lui conseilla de consentir à cette entrevue. 

— Vous savez, chère amie, qu’il ne peut pas vous con¬ 



vaincus par une femme.—PaSeS- 


traindre à retourner avec lui, à moins que vous n’y consen¬ 
tiez. 

— Je ne dois pas, je ne peux pas consentir, répondit- 
elle; j’ai fait un serment redoutable que je veux tenir. 

— Calmez-vous, chère amie, votre mari vient. 

M. Clarke entra. Il paraissait pâle et triste. Il s’avança 
vers sa femme, qui détourna son visage. 

— Regardez-moi, Laure, dit-il; en quoi vous ai-je of¬ 
fensée ? 

— Vous êtes le serpent qui voudrait m’écarter de mon 
devoir, répliqua-t-elle. 

— Dites plutôt qui voudrait vous y ramener. Vous avez 
une famille, et votre véritable devoir est de prendre soin 
d'elle. 

— Non ! non ! 

— Etes-vous folle, madame? Ce n’est pas le devoir d’une 
mère de prendre soin de ses enfants? 

— Cela dépend des circonstances. 

— A quel enseignement de démon avez-vous ajouté foi? 

Puis, prenant le ton de la supplication, il dit, en éten¬ 
dant la main : 

— Oh! reviens, Laure, reviens avec moi! Ton pauvre 
petit Guillaume l’appelle chaque jour en pleurant, et Paul 
et Sarah ont été presque fous de joie quand je leur ai dit 
que j’allais te chercher pour te ramener à la maison. 
Laure! Laure! je ne peux pas m’en aller sans toi, pour 











































LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 




Comme vous m avez abandonne, vous serez abandonnée, 

■ 

. 




; 


être témoin du chagrin de nos pauvres enfants! je ne le 
peux pas. 

Et l’infortuné, vaincu par l’émotion, tomba à genoux en 
sanglotant. 

Madame Bradish paraissait sévère et solennelle; madame 
Clarke couvrit son visage et trembla; quant à moi, je pleu¬ 
rais abondamment. 

— Tu viendras, n’est-ce pas? dit-il enfin en se levant 
et en avançant vers elle. 

— Ne me pressez pas davantage; je ne puis aller avec 
vous. 

— C’est votre dernière résolution? dit-il assez sévère¬ 
ment. 

— Oui. 

— Mais vous n’avez donc ni affection pour moi, ni pitié 
pour vos enfants, ni respect pour les liens sacrés du ma¬ 
riage? Pour un vagabond sans cœur, vous abandonnez 
voire famille, votre foyer, vos amis! Ne vous ai-je pas tou¬ 
jours bien traitée? n’ai-je pas pourvu à tous vos besoins? 
n'ai-je pas veillé sur vous quand vous avez été malade? 

— C’est vrai! c’est vrai!... Mais pourquoi me torturez- 
vous maintenant? 

— C’est votre conscience qui vous torture! Le ciel 
veuille que ce ne soit pas l’avant-goût des flammes éternelles 
cl des supplices sans fin! Et rappelez-vous mes paroles. 

— Ne me maudissez pas! c‘ria-t-elle en l’implorant. 


— Vous maudire? vous vous êtes maudite vous-même! 
Comme vous m’avez abandonné, vous serez abandonnée ; 
comme vous avez déserté vos enfants, vous serez désertée. 
Et maintenant, lâche créature, restez avec votre vagabond 
jusqu’à ce qu’il vous méprise et qu’il vous haïsse; restez 
avec lui jusqu’à ce qu’il vous chasse, pendant la nuit, au 
milieu d’un orage, et presse sur son sein une femme plus 
belle et plus jeune; et que ces paroles résonnent à vos 
oreilles comme le glas de la mort’? 

Puis il nous quitta précipitamment. Madame Clarke 
poussa un cri d’angoisse, et tomba inanimée sur le plan¬ 
cher. 

Nous nous précipitâmes pour la secourir. 

— Pauvre enfant! dit madame Bradish; la lutte a été 
rude, mais la vérité a triomphé! 

Nous la plaçâmes sur le sopha. Madame Bradish lui fit 
respirer des sels, tout en disant gravement qu’elle aimait 
ces grands sacrifices accomplis pour le devoir; que ceux-là 
seulement étaient dignes de la couronne qui avaient porté 
la croix, et qu’elle était certaine qu’une glorieuse récom¬ 
pense l’attendait dans ce monde, et une plus grande encore 
dans l’autre! 

— Madame Bradish, m’écriai-je à la fin, hors de moi, 
tout cela est affreux ! C’était le devoir de cette femme de 
retourner avec son mari. « Les hommes ne peuvent sépa¬ 
rer ceux que Dieu a unis. L’épouse n’abandonnera pas 


PAHl». -.MP. SIMON II AVON ET COMP ,1, PIE D'EMT'UTII. 










































10 


LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


, l’époux. » Vous ne pourrez me persuader que le devoir 
! d’une femme consiste à abandonner ses faibles et innocents 
enfants, ou son bon et honnête mari ; vous ne pouvez 
croire que le devoir puisse la contraindre jamais à plonger 
sa famille et ses amis dans le plus profond désespoir. Il y 
a, d'une part, quelque chose de palpable et de réel; il n’ÿ 
a, de l’autre, qu’opinion arbitraire et que fantôme. S’il lui 
plaît de partager la foi des Mormons, libre à elle! mais, 
en même temps, laissez-la accomplir ses devoirs de mère 
et d’épouse; laissez-la consoler et chérir son mari, et éle¬ 
ver scs enfants pour la vertu : là est le devoir d’une femme 
et d’une mère. 

Madame Clarke montra bientôt des signes de repentir. 
Elle ouvrit les yeux avec égarement : 

— Où suis-je? dit-elle; je croyais que mon mari était ici 
et qu’il m’avait maudite. 

— Oh ! non,, dit madame Bradish avec douceur; c’est un 
songe, chère amie. 

— Est-ce qu’il n’v a personne ici? 

— Voici madame Ward. 

— Mais il y avait une autre personne : mon mari! mon 
mari... qui ne l’est plus! 

— Calmez-vous, mon amie, dit madame Bradish; vous 
avez besoin de repos. 

Madame Clarke s'efforça d’obéir, mais il était évident 
qu’elle souffrait d’une violente lutte intérieure. Quand 
M. Ward fut informé de ces circonstances, il l’appela une 
héroïne et une martyre, et unit ses efforts à ceux de ma¬ 
dame Bradish pour essayer de fixer sa conviction encore 
flottante. Oh! combien je brûlais de la persuader de re¬ 
tourner dans sa famille! mais je craignais de déplaire à 
mon mari, et je restai silencieuse. 

Plus tard, madame Clarke me dit comment elle avait 
connu Smith. Il tenait des réunions dans son voisinage, où 
elle allait par curiosité, sans le dire à son mari. Et ce fut 
sa première faute. Il aurait dù être son confident et son 
compagnon. La moitié des orages du mariage pourraient 
être évités, si les femmes voulaient se confier davantage à 
leur mari et un peu moins à leur force. Sans doute elle 
aurait souri, et se serait crue insultée, si quelqu’un lui 
avait donné ce conseil à celte époque. Sous le prétexte de 
visiter un parent malade, elle allait chaque nuit écouter 
les enseignements de Smith et assister à ses miracles; 
enfin elle se convertit aux doctrines des Mormons. Il l’ob¬ 
serva attentivement, lut sur son visage les agitations de 
son esprit, chercha et obtint une entrevue. Ce qui se passa 
entre eux, le ciel seul le sait! mais, dés ce moment, elle 
se déclara liée à lui pour l’éternité. 

Un jour, un gentleman, le frère Norris, vient chez ma- 
j dame Bradish. Il ne paraissait pas heureux. J’en fis la re¬ 
marque. 

— Peut-être, dit madame Bradish, est-ce à cause de sa 
femme. 

— A cause de sa femme? est-il veuf? 

— Pas précisément; sa femme est seulement morte pour 
; lui. 

— Je ne vous comprends pas bien. 

— Pour parler nettement, il a abandonné sa femme pour 
devenir un des nôtres. 

— Encore un lien brisé! 

I — La femme est retournée chez son père. Ils disent 
| qu’elle décline, et qu’elle ne peut pas vivre longtemps. 

— Combien il a été cruel d’abandonner celle qu’il avait 
juré de chérir et de protéger! 

— Cela devait être. Elle n’a pas voulu céder à ses solli¬ 
citations et embrasser nos doctrines. Il ne pouvait pas lui 
| sacrifier son âme, et il l’a répudiée. On dit qu’elle a été 
l conseillée par son pasteur. 

— Est-ce que de pareils événements se répètent souvent? 
demandai-je. 

— Mais... de temps en temps. Le frère Weatherby, par 
exemple, a quitté sa femme et ses dix enfants. Naturelle¬ 
ment, plusieurs d’entre eux étaient en état de gagner leur 
vie. Mais les autres se trouvèrent embarrassés. 

— Que sont-ils devenus? 

— Ils sont dispersés çà et là. Quelques-uns sont allés à 


la maison des pauvres; madame Weatherby s’est faite 
blanchisseuse, et soutient le plus jeune. 

— Est-ce qu’ils n’ont pas de ressource? 

— Non, les propriétés appartenaient au mari. En vérité, 
elle doit se repentir d’avoir refusé de recevoir la vérité! 

— Et moi, je dis qu’il a été bien cruel. 

— Il s’est conduit saintement. 

— Qui dit cela? 

— Dieu ! 

— Comment, Dieu ! 

— Dieu ! par l’organe de frère Smith ! 

— Oh! madame Bradish, pensez-vous... 

— Je vois, madame Ward, dit-elle en m’interrompant, 
je vois que vous êtes ignorante des principes les plus es¬ 
sentiels des Mormons. Frère Smith est pour nous ce qu’était 
Moïse pour les enfants d’Israël. Dans l’un et l’autre cas, 
Dieu parle par la bouche de ses serviteurs. Moïse avait le 
pouvoir de faire des miracles et de conduire le peuple élu 
de Dieu à la Terre promise. N’a-l-il pas commandé aux 
Israélites de dépouiller les Egyptiens ? Supposez que quel¬ 
ques Juifs aient eu des épouses païennes, ou que quelques 
Juives aient été unies à des Egyptiens. Qu’est-ce que Dieu 
aurait commandé dans ce cas? assurément que les croyants 
et les croyantes cessassent d’être unis aux païennes et aux 
païens. 

— Mais nous ne sommes pas des Juifs, en face des 
Egyptiens? 

— Cela ne peut faire aucune différence, les circon¬ 
stances sont les mêmes. 

— Je ne vois pas cela. 

— Alors, vous êtes une de celles qui ont des yeux pour 
ne pas voir. Puisque frère, Smith est doué, comme Moïse, 
de la faculté divine de la révélation, n’est-il pas clair qu’il 
peut toujours nous instruire des desseins de Dieu? 

— Est-ce qu’il prétend avoir des entrevues avec le Très- 
Haut? 

— Il le voit comme Moïse le vit dans le buisson; il 
comprend sa volonté au moyen de visions, et la traduit 
dans le langage des hommes. 

A ce moment, M. Ward entra. 

— Je m’efforce d’instruire madame Ward dans les prin¬ 
cipes du Mormonisme, et elle me paraît bien rétive à rece¬ 
voir la semence de la vérité, dit madame Bradish d’un ton 
de reproche. 

M. Ward parut considérer ce sujet comme indifférent; 
et, d’autres personnes venant à entrer, la conversation de¬ 
vint générale, tout en continuant de se rapporter aux 
matières qui intéressaient les Mormons : conversions, gué¬ 
risons, et bonheur futur dans la Terre promise. 

Il y avait quelque temps que je n’avais vu Hélène : 
quand je la revis, la pauvre fille me parut souffrante, et 
cependant personne ne la plaignait. 

— Est-ce que vos chefs ne pourraient pas relâcher la sé¬ 
vère discipline de leurs dogmes en faveur de cette jeune 
fille? demandai-je à madame Bradish. Combien je serais 
heureuse de la voir unie à son amoureux ! 

— Je suis étonnée, répondit madame Bradish, d’une de¬ 
mande aussi étrange. Nos dogmes ne sont pas de création 
humaine; ils ne peuvent, par conséquent, être modifiés. 
Les femmes peuvent être sauvées seulement par leurs ma¬ 
ris. Le mari est sauvé par la foi. Vous voyez donc bien 
qu’IIélènc ne pourrait être sauvée si elle épousait un in¬ 
crédule. 

— Mais quand les femmes n’ont pas de maris? 

— Elles doivent devenir les femmes spirituelles de quel¬ 
que frère. 

— Voudrez-vous m’éclairer sur le sujet de ce mariage 
spirituel? 

— J’ai peine à croire que vous soyez assez initiée aux 
mystères de notre foi pour être en état de le comprendre. 
Plus tard, seulement, il sera opportun de vous instruire 
sur ce point. 

Ainsi, je fus laissée dans mes perplexités. 


















LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


11 


CHAPITRE Y. 

DÉPART DES MORMONS. 

Le printemps vint, doux, chaud et balsamique. Les Mor¬ 
mons avaient fait leurs préparatifs de départ. Ils comptaient 
quatorze familles, outre quelques personnes qui avaient 
quitté leurs parents, ou qui n’en avaient pas. Smith était 
l’âme et la vie de la troupe. 11 dirigeait chaque chose et 
gouvernait chacun. Dans tous les différends, il se posait en 
révélateur, et cela suffisait à les trancher. Il était le roi, 
le prophète et le grand prêtre; il était consulté comme un 
oracle et obéi comme un dieu. Une certaine portion de la 
propriété avait été placée dans les mains de Smith, à sa 
discrétion; l'autre restait en possession de ses proprié¬ 
taires. Afin d’éviter tout contact avec les païens, il fut dé¬ 
cidé qu’on s’en irait en xvaggons, qu’on emporterait la 
quantité nécessaire de provisions, et qu’on achèterait seu¬ 
lement les articles absolument indispensables et qui ne 
pouvaient être obtenus par d’autres moyens. Madame Bra- 
dish paraissait se trouver dans son élément. 11 est impos¬ 
sible de se former une idée de l’activité de cette femme, 
volant d’une chose à une autre, avertissant l’un, conseil¬ 
lant l’autre, et réprimandant un troisième avec bonté. Une 
sœur désira de prendre son tapis, et madame Bradish con¬ 
sidéra ce désir comme déplacé. 

— Prendre un tapis! en vérité, quand j'ai vendu tous 
i les miens! Le sien n’est qu’un haillon! A quoi pense-l-elle 
! donc? Mais voilà la manière d’agir de certaines gens! ils 
; sont si effrayés du moindre sacrifice! Us doivent savoir ce 
| que j’ai sacrifié, moi, mon service de Chine, mes tableaux, 

I mon mobilier antique! 

Le tapis fut interdit. En vérité, il semblait que chacun 
eût fait son choix de quelque objet préféré, pour ne pas 
s’en séparer. Mais il est également certain que cela ne 
convenait pas aux autres membres de la communauté. Cela 
occasionna des délais et des querelles dans lesquels Smith 
et madame Bradish étaient tour à tour appelés comme ar¬ 
bitres. 

Les Mormons désiraient s’éloigner secrètement pendant 
la nuit, parce qu’ils é'.aient menacés par la populace, et 
que les principaux ponts dans le voisinage, disait-on, 
étaient soigneusement gardés. Madame Bradish s’arma de 
poignards et de pistolets, et ressembla à une véritable hé¬ 
roïne de roman. Elle résolut d’emmener un cheval, afin 
de se reposer de temps en temps du waggon; et personne 
: n’y mit obstacle. 

Je demandai à madame Bradish si elle avait entendu 
parler des hommes contre lesquels elle avait si courageu¬ 
sement lutté. 

— Du tout, répondit-elle. Je suppose qu’ils n’étaient pas 
trés-désireux de divulguer cet événement, et qu’ils ont été 
dangereusement blessés. 

— Si c’est ainsi, ils l’ont mérité. Et si nous étions atta¬ 
qués de nouveau, je suppose qu’ils se briseraient encore 
contre votre résistance héroïque. 

— Certainement! je suis en mesure contre une telle 
éventualité. Vous aussi, soyez courageuse, si l’on veut 
empêcher votre marche vers la Terre promise. 

Rladame Bradish devait nous accompagner dans le même 
waggon, M. Ward, les deux enfants et moi. Un autre wag¬ 
gon devait recevoir madame Clarke, Hélène et deux autres 
femmes que je n’avais pas encore vues. L'ordre de la mar¬ 
che étant fixé, la troupe effectua so^départ vers minuit. 
Le ciel était trés-sombre; pas un nuage, pas un rayon de 
lune, pas un son, si ce n’est le piétinement lourd des che¬ 
vaux, le bruit des roues des waggons, et le mugissement 
des bœufs. De temps en temps, un mot de commandement. 

I 11 y avait plusieurs hommes à cheval, et le reste de la 
j troupe était bien armé. Nous avions fait déjà quelque che¬ 
min, et je commençais à espérer qu’il n’y avait plus de dan¬ 
gers à craindre, lorsqu’un des cavaliers joignit notre wag¬ 
gon, et murmura quelques mots à l’oreille de M. Ward... 

Ce dernier abandonna immédiatement les rênes à la 
garde de madame Bradish, descendit sans dire un mot, et 
disparut. 


— Qu’est-ce que cela signifie? demandai-je. 

— Nous le saurons bientôt probablement, répondit- 
elle. 

La voiture roula lentement. Puis un cri long et grave, 
comme celui d’un oiseau de nuit, retendit dans l’air. C’é- ! 
lait un signal convenu, et les waggons s’arrêtèrent. Cinq 
minutes environ s'écoulèrent, cinq minutes d'anxiété, 
quand les rideaux de notre waggon furent soulevés tout à' 
coup; une femme entra précipitamment. Je ne pus pas 
voir son visage; mais j’entendis le bruissement de sa toi¬ 
lette et ses sanglots étouffés. Les rideaux furent de nou¬ 
veau baissés; elle trouva une place dans l’obscurité, et 
madame Bradish lui demanda à voix basse pourquoi elle 
pleurait. 

— Mon mari me poursuit, dit la femme, et j’en suis 
effrayée. Us m’ont placée dans ce waggon comme dans un 
lieu qui m’offrait plus de sécurité, ils ont placé Irène dans 
un autre. Oh ! mon Dieu ! 

— Qui est cette Irène? demandai-je curieusement. 

— Irène est une jeune femme de notre voisinage. Son [ 
père est trés-irrilé contre elle parce qu’elle s’est jointe à 
nous, et a menacé de la tuer s’il la rencontrait. 

— Que font-ils donc maintenant? dit madame Bradish 
avec impatience. Nous ne pouvons rester ici toute la nuit. I 
Si nos ennemis nous menacent, eh bien, nous leur ré¬ 
pondrons ! 

Il y eut alors un mouvement parmi les autres waggons, 
et l’on fit changer de direction. 

— Il est réellement inconcevable que M. Ward ne vienne 
pas nous dire ce que tout cela signifie, ajoute madame 
Ward. 

— Je puis satisfaire votre curiosité, dit notre nouvelle 
compagne. 

— Mais qu’est-ce donc? dit madame Bradish. 

— Eh bien, nos ennemis gardent le pont que nous 
avons à traverser. 

— En êtes-vous sûre? 

— Trop sûre ! 

Madame Bradish parut réfléchir. 

Nous avançâmes lentement à travers bois. Bientôt 
M. Ward vint nous informer que nos ennemis étaient réu¬ 
nis en grand nombre, à la distance d'un demi-mille en¬ 
viron. 

— M. Gable et Harley Cook, dit-il, paraissent être les 
chefs; ils demandent qu’Irène et que madame Cook soient 
rendues immédiatement à leur père et à leur mari. Si 
nous acceptons ces conditions, ils nous laisseront conti¬ 
nuer tranquillement notre voyage; sinon, ils enlèveront 
les femmes par la violence. 

— S’ils peuvent réussir! dit madame Bradish. Et quelle 
réponse leur a-t-on donnée? 

— Que nous ne connaissions pas ces femmes. Certes 
nous n’aurons pas la faiblesse de les livrer si elles pré¬ 
fèrent rester avec nous. 

— Je préféré rester, dit la dame; je suis trop effrayée 
de mon mari. Cependant, s’il le faut, pour éviter une 
lutte cruelle, je retournerai avec lui. 

— Non certainement. Nous pouvons rassembler vingt 
hommes armés. 

— Comptez-moi pour deux, dit madame Bradish. 

M. Ward reprit : 

— Ma plus grande crainte est que le pays entier ne se 
lève, et que nous ne soyons écrasés parle nombre. 

Madame Cook sanglotait. 

— Séchez vos larmes, femme, dit sévèrement madame 
Bradish; car c’est le temps de l’action. Monsieur Ward, 
j’ai un plan à proposer. 

— Lequel? 

— Je prendrai madame Cook derrière moi sur un che¬ 
val ; que quelque autre femme courageuse suive mon 
exemple. Nous pouvons suivre une roule sombre, peu fré¬ 
quentée, à travers les bois d’érable, et qui coupe le tour¬ 
niquet à deux ou trois milles au delà de l’endroit où les 
païens sont rassemblés. 

— Après? 

— Allez en avant, et dites que les femmes qu’ils cher¬ 
chent ne sont pas avec nous. 






















12 LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


— Ils ne nous croiront pas. 

— Invitez-les à venir, et à chercher eux-mêmes. 

— Ils menacent de tuer Smith s’ils le trouvent. 

— Us feraient mieux de dire s’ils peuvent le reconnaître. 

— Je pense comme vous. Il est si bien déguisé, que sa 
mère ne le reconnaîtrait pas. 

— Il a l’air d’un vieillard plus que centenaire, dit ma¬ 
dame Bradish. Mais, allons, j’ai hâte de partir. 

_— Je vais communiquer votre plan, et tâcher de le 
faire accepter. Mais ne craignez-vous rien? 

— Anna Bradish craindre ! dit-elle avec hauteur. 

— Je sais que vous êtes faite d’une étoffe plus rude 
qu’aucune autre femme. 

M. Ward nous quitta précipitamment. 11 revint bientôt 
pour nous informer que le plan était accepté, et que ma¬ 
dame Stone escorterait volontiers Irène. 

On détacha le cheval du vvaggon, et les deux femmes 
j s’assirent dessus. Elles furent rejointes bientôt par ma- 
j dame Stone et par Irène. 

! — Maintenant, donnez-moi une longue corde, dit ma¬ 

dame Bradish. 

— Pourquoi faire? demandai-je. 

— Nouez-en l’extrémité au pommeau de ma selle. Don¬ 
nez l’autre bout à madame Stone. Nous pourrons diffici¬ 
lement nous voir dans la nuit sombre, et nous ne devons 
j pas nous séparer. Maintenant monsieur Ward, vous savez 
j où la roule que nous devons suivre coupe l’autre. Les pre- 
I miers arrivés attendront les autres. Voilà le signal,— et 
J elle poussa un cri comme un oiseau de nuit, 
j — Cela se fera comme vous le dites, et que la Provi¬ 
dence nous protège ! 

— Amen ! répondirent-ils tous avec ferveur. 

Et les femmes disparurent. 

— Je déclare, dit M. Ward, que l'héroïsme de celte 
femme me fait honte. Et maintenant, à notre tour. 

Il esta peine nécessaire de dire que je n’avais pas une 
parcelle de cet esprit héroïque qui animait madame Bra¬ 
dish, et que j’aurais sollicité M. Ward de rester avec moi, 
si la honte n’avait pas retenu sur mes lèvres cet aveu de 
ma faiblesse. 11 revint bientôt, en disant qu’une députation 
avait été envoyée à nos ennemis pour les engager à faire 
eux-mêmes les recherches. 

— Est-ce que nous n’avons aucune violence à craindre? 
demandai-je en tremblant. 

— Je l’espére, répondit-il. Des hommes influents et 
respectables sont au milieu d’eux... Il faut convenir que 
les femmes converties par frère Smith nous occasionnent 
beaucoup de dangers! 

Nous vîmes bientôt apparaître une bande conduite par 
Cook et Gable. Us fouillèrent tous les waggons : ni la femme 
ni la fille ne furent retrouvées. 

— Messieurs, dit alors M. Gable en s’adressant à ses 
camarades, nous sommes tout a fait déçus. U est certain 
que les personnes que nous cherchons ne sont pas ici. On 
nous a trompés; et, maintenant, je crois que nous devons 
faire nos excuses à ces gentlemen pour le trouble et les 
retards que nous leur avons causés. 

M. Ward exprima son plaisir de les voir satisfaits, et, 
après quelques échanges de politesses, nous pûmes conti¬ 
nuer notre route. 

— Et maintenant, demandai-je, où* allons-nous rencon¬ 
trer madame Bradish? 

— A trois milles en avant. 

M. Ward rit beaucoup en pensant à la manière dont nos 
ennemis avaient été dupés. 

Les nuages s’étaient dissipés en partie, et, de temps en 
temps, une petite étoile scintillait dans le firmament. L’obs¬ 
curité devint de moins en moins intense, à mon grand 
soulagement. Puis mes pensées se portèrent sur la route 
dangereuse que madame Bradish et ses compagnes de¬ 
vaient suivre. 

— Est-ce qu’il n’y a pas de bêtes féroces dans les bois 
d'érable? demandai-je. 

— Je crois qu’il y en a. Les journaux rapportaient ré¬ 
cemment qu’un homme avait été poursuivi par une bande 
de loups, et qu’il n’avait dû son salut qu’à la vitesse de 
son cheval. Mais la Providence protégera madame Bradish ! 


— Dieu le veuille! Et ne peut-elle s’égarer? 

— Elle connaît bien la route. 

— Ah! j’ai peur que nous ne la revoyions jamais! 

— Ne jugez pas de son courage par le vôtre. 

Nous voyageâmes en silence. A la fin, les waggons s’ar¬ 
rêtèrent â l’endroit convenu. On donna le signal. Nous 
écoutâmes tous avec anxiété... Pas de réponse! Mais, au 
bout de quelques minutes, un faible son se fit entendre. 
Il devint de plus en plus intense, et nous entendîmes le 
galop des chevaux. On répéta le signal, et il y eut celte 
fois une réponse. Bientôt nous vîmes apparaître les qua¬ 
tre dames. 

— Grâce au ciel ! dis-je en saisissant la main de ma¬ 
dame Bradish, vous êtes sauvée! 

— Je ne sais pas ce que nous ferions sans vous ! dil 
M. Ward. 

Madame Bradish reçut les félicitations de toute la com¬ 
pagnie; et je remarquai cette fois, et souvent ensuite, 
qu’elle était respectée presque à l’égal de Smith. 

Nous voyageâmes pendant le reste de la nuit, et, au 
lever du soleil, nous fîmes halte dans une délicieuse val¬ 
lée. Nous déjeunâmes sur l’herbe. Smith garda son dégui¬ 
sement, et j’observai que ses attentions se partageaient 
entre madame Clarke et madame Cook. Hélène parut né¬ 
gligée par tout le monde; elle s’assit à part, et fut si triste, 
que mon cœur se brisa en la contemplant. Rarement, 
même, sa mère la regardait ou lui parlait... 

Nous nous reposâmes pendant deux heures, et nous re¬ 
prîmes ensuite notre route. 

Il y a peu d’accidents romanesques dans un voyage vers 
l’Ouest. Toujours une route monotone, des chemins tor¬ 
tueux et interminables à travers les vallées et les collines; 
des villages si uniformes, que l’on croit à la sorcellerie, et 
que l’on doute si on marche en avant ou si on parcourt 
un cercle. Partout les habitants venaient en masse pour 
nous voir passer : ils semblaient vouloir s’assurer si nous 
étions faits comme d’autres gens. 

Lorsque nous campâmes à la nuit, nous fûmes assiégés 
de visiteurs; ils étaient trés-curieux d’assister à nos céré¬ 
monies. 

Je crois que nous serions restés paisibles si Joseph Smith, 
comme d’habitude, n’avait pas eu la manie de vouloir faire 
des conversions- Ses enseignements s’adressaient toujours 
à de jeunes et belles filles. Un soir, deux sœurs vinrent 
pour nous visiter en compagnie de leurs parents. Le lieu 
de notre campement était sur la lisière d’un bois, prés 
d’un ruisseau. Je me tenais à l’écart, assise derrière un 
massif de lauriers; de là, je pouvais voir sans être vue. 

Une des deux jeunes filles, interrogée par une dame 
mormone, dit en riant qu’elle aimerait assez faire partie 
de notre troupe. Et, tout en parlant ainsi, elle jeta un coup 
d’œil sur un groupe de jeunes gens, parmi lesquels je sup¬ 
posai qu’elle avait un amoureux. 

— Eh bien! dit Irène, venez avec nous. 

— Au fait ! pourquoi pas? répondit-elle en badinant. 

Smith s’approcha d’elle : je le reconnus sous son dé¬ 
guisement. 

— Ma fille, dit-il en imitant la voix d’un vieillard, as¬ 
seyez-vous ici, et venez causer avec un grand-pére mor¬ 
mon, mais qui avait autrefois une belle fille, exactement 
comme vous. 

— En vérité ! 

— En vérité. 

— Qu’esl-elle devenue? 

— Elle est morte. 

— Morte? c’est affreux! 

— La mort n’est pas affreuse pour le juste. Mais as¬ 
seyez-vous prés de moi, vous dis-je, et nous causerons. 

Elle s’assit. La sœur fut emmenée par Irène. Ce que 
Smith a pu dire, on l’ignore; quelles séductions il a pu 
déployer, personne ne le sait. Elles devaient être, toute¬ 
fois, d’un caractère peu commun, comme la suite l’a 
prouvé. 

Pendant ce temps, le ciel se couvrit, et les parents dési¬ 
rèrent s’en retourner; mais on ne put retrouver Anna, la 
jeune fille. Des informations étant prises, Irène dit qu’elle 




















LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


13 


était partie avec une autre jeune fille, sa cousine, et qu’elle 
ne reviendrait pas avant le jour suivant. 

— C'est étrange, dit la vieille mère : pourquoi ne m’a- 
t-elle pas avertie ? 

— Je l’ignore, dit Irène froidement. 

— Allons, il faut bien nous résigner. 

Et ils s’éloignèrent. 

Où était Smith pendant celte conversation ? 11 se tenait 
à l’écart, immobile et observant... 

Unerévélation spéciale lui enseigna qu’il devaitavoir cette 
nuit un waggon approprié particulièrement à son usage. 
En conséquence, les dames oui l’avaient occupé précédem¬ 
ment se placèrent çâ et là. Hélène vint avec nous, et j’en 
fus aise : cela me donna l’occasion de causer avec elle. 
Madame Bradish était montée dans un autre waggon, et 
M. Ward aussi. 

Nous étions seules. 

— La vieille dame, dis-je, ne paraissait pas satisfaite du 
départ singulier de sa fille. 

— Sa fille n’est pas partie, dit Hélène. 

— Où est-elle, alors? 

— Dans ce waggon, là-bas. 

— Hélène, êtes-vous sûre de ce que vous dites? 

— Certainement. J’ai vu Smith qui l’y plaçait; je l’ai 
entendu ordonner à Irène de forger un mensonge... Oh! 
madame Ward, je pourrais vous dire des choses de cet 
homme qui vous feraient frémir! 

— Diles-les-moi, Hélène. Je soupçonne depuis long¬ 
temps qu’un secret pénible pèse sur votre esprit! Je suis 
votre amie, confiez-vous à moi comme à une sœur. 

— Oh! je n’ose pas! il me tuerait! 

— Qui vous tuerait, ma pauvre enfant? 

— Je suis effrayée de le dire. Il me semble qu’il peut 
lire dans ma pensée, et je crains de le regarder. Ma mère 
est irritée contre moi, parce qu’elle dit que je n’ai pas foi 
en lui ; mais puis-je avoir foi dans un homme dont je con¬ 
nais la perversité?... Je crois, reprit-elle après quelque 
temps, je crois que je puis me fier à vous. Vous n’êtes pas 
Mormone. Vous n’avez pas subi la puissance de cet homme 
redoutable que je hais. 

— Non, je ne suis pas Mormone. Cependant, je crois 
que Smith est doué de facultés au-dessus du vulgaire. 

— Certes ! dit Hélène ; et c’est ce qui m’effraye. 

— J’ai longtemps souhaité de connaître quelles furent 
vos sensations pendant cette nuit terrible de la réunion des 
Mormons. Excusez-moi, Hélène; mais... étiez-vous vrai¬ 
ment morte? 

— Je l’ignore. 

— Etiez-vous malade? 

— Je vais tout vous dire. Smith s’était souvent vanté de 
pouvoir ressusciter les morts, dans de certaines circonstan¬ 
ces. Plusieurs fois, sollicité par des mères, il avait été sur 
le point d’essayer; mais une révélation venait toujours 
l’en empêcher. Les frères commençaient à perdre pa¬ 
tience. Enfin il s'engagea à ressusciter le premier croyant 
qui tomberait au pouvoir de l’ennemi ; et les choses en 
restèrent là. Smith vint nous voir le jour en question. 
J’étais seule; je causais près de la fenêtre. Sa contenance 
était grave, et quelque pensée importante semblait le pré¬ 
occuper. J’avais un pressentiment que cela me concernait, 
et les pressentiments trompent rarement ! Enfin, il parla, 
et sa voix fit passer un frisson d’horreur dans mon cœur. 

« — Hélène, dit-il, vous êtes sur le point de mourir. 

« — Comment?... Quand?... Moi, mourir! 

« — Oui, immédiatement. Une révélation m’est venue 
celle nuit; et, sachant que vous étiez seule, j’ai voulu 
vous aider et vous consoler. Mais ne craignez rien, mon 
enfant; la présence de Dieu est avec vous, — regardez- 
moi. » 

Je fus saisie d’une terreur inexprimable. Cependant, 
j’obéis à son commandement. Je fus fascinée par son re¬ 
gard, si profond, si ardent, si énergique. Une sensation 
étrange d’assoupissement vainquit mes sens; je voulais, et 
je ne pouvais pas la combattre. La conscience que je me 
mourais vint me saisir; et cependant combien c’était dif¬ 
férent de ce que j’avais imaginé de la mort! Pas de dou¬ 
leur, pas de torture, pas de convulsions ; une suspension 


graduelle du sentiment et de la perception; une confusion 
d’images indistinctes, comme les objets dans un songe, qui 
se confondent et arrivent au néant. Cependant je savais 
qu’une main brûlante fermait mes yeux ; que la même 
main parcourait doucement mes extrémités, — et je ne 
sentis plus rien. 

— Et Smith, appela-t-il vos parents? 

— Oui. 11 leur dit que la Providence l’avait envoyé vers 
moi pour adoucir mes derniers moments, et qu’il lui avait 
été révélé que je ressusciterais. 

— C’est étrange, tout à fait étrange, dis-je en réfléchis¬ 
sant. 

— J’ai lu autrefois, dit Hélène, qu’un homme fit un 
marché avec le démon. Il eut une puissance surnaturelle; 
mais son âme ne lui appartint plus. Il me semble quel¬ 
quefois qu’il a employé les mêmes moyens pour accomplir 
ses desseins. Qu’il ait reçu son pouvoir du ciel, comme 
il le proclame, je ne puis le croire. Ah ! si je vous disais 
tout!... 

— Courage, Hélène ! 

— Quand je vis Joseph Smith, j’étais pure et heureuse, 
fiancée à un jeune homme qui m’aimait, et que j’aimais... 
Smith, par ses artifices diaboliques, réussit à faire croire 
à mes parents que, pour assurer mon salut, le mariage 
devait être rompu, à moins que mon fiancé ne devînt un 
Mormon. C’était impossible, ils le savaient bien; de sorte 
qu’il me fut interdit de le voir. Il est vrai qu’en entendant 
continuellement vanter Smith, et en constatant l’étendue 
de son pouvoir, je sentis pour lui un sentiment de véné¬ 
ration. Sa présence, pour moi, était celle d’un basilic. Il 
exerçait sur moi une influence mystique et magique, une 
sorcellerie irrésistible qui m’enlevait mon libre arbitre. Il 
n’entrait pas dans mon esprit qu’il pût avoir des motifs 
impurs; qu’un homme professant une telle sainteté pût 
chercher la satisfaction de passions illégitimes. Aucune 
voix amie ne vint m’avertir, et... 

— Hélène, vous m’effrayez... 

— Je devins mère !... 

— C’est affreux ! 

— Mais je ne vous ai pas dit le pire. 

— Qu’est devenu votre enfant? 

— Je l’ignore... Je confiai tout à ma mère; pouvais-je 
faire autrement? Mais son respect pour Smith était si 
grand, qu’elle refusa de me croire. Et lui-même nia tout... 
Enfin il devint nécessaire de prendre des mesures, et on 
convoqua une réunion. Quatre personnes seulement y as¬ 
sistaient. 

— Qui étaient-elles? 

— Je vous affligerai en vous le disant! 

— Parlez. 

— M. Ward... mon père, Smith et madame Bradish. 

— Et que décida-t-on? 

—■ Madame Bradish me prit chez elle. Je demandai, après 
la crise, des nouvelles de mon enfant, et... ils ricanèrent; 
ils me dirent que j’étais folle; que j’avais fait un rêve ; et, 
enfin, ils me menacèrent de m’emprisonner dans une mai¬ 
son de fous, s’il m’arrivait jamais de faire encore une telle 
demande. Imaginez mon angoisse ! elle ne peut être dé¬ 
crite! Je n’objectai rien, car je les craignais; mais je t⬠
chai de me rappeler les événements des dernières heures. 
J’avais certainement entendu le faible vagissement d’un en¬ 
fant pendant les cruelles souffrances dont j’avais été saisie; 
je crus alors entendre madame Bradish qui disait : « Il peut 
rester là pendant quelque temps. » Quelqu’un ferma une 
porte et vint dire : « Tout va bien : nous aurions été dés¬ 
honorés aux yeux des païens. » Mon enfant était donc mort ! 
Je devinai que cela devait être! Cependant il n’était pas 
mort en naissant, car j’avais pu saisir son faible cri ! Mort 
maintenant! et comment! La pensée était horrible! Je 
restai calme en apparence; mais mon cœur était tordu par 
l’angoisse et s’absorbait dans l’idée de mon enfant. Le 
brûlant désir de le voir vivre me faisait plonger dans leurs 
sinistres desseins. Je crus alors qu’ils voulaient l’enterrer 
pendant mon sommeil. Eh bien, je nedormirai plus! pen¬ 
sai-je; et j’eus la ferme volonté d’accomplir mon dessein. 
Madame Bradish me conseilla de prendre du repos, et 
voulut me faire boire un narcotique; mais je me défiais 






















LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


d’elle. Faible, malade, épuisée comme je l’étais, je vain¬ 
quis celte femme résolue. Elle sembla réellement exaspé¬ 
rée. Puis il vint une étrangère ; elles parlèrent ensemble 
à voix basse, et je pus saisir ces mots qui confirmèrent 
mes soupçons : « Quand elle sera endormie. » 

— Qui était celte étrangère? 

— Je ne l’avais jamais vue auparavant, et je ne l’ai ja¬ 
mais revue depuis. Elle était probablement une de ces mi¬ 
sérables femmes qui, pour quelque argent, sont disposées 
à commettre les crimes les plus monstrueux. Cependant, 
en dépit de l’horreur que sa présence m’inspirait, je ne 
portai aucune accusation, car je sentais la nécessité d’en¬ 
dormir ses soupçons... Elle était chargée de veiller sur 
moi, et je la voyais s’assoupir. Je l’engageai alors à som¬ 
meiller à son aise, en lui assurant que je n’avais besoin 
de rien pour le moment. Elle me remercia en bâillant et 
tomba bientôt dans le plus profond sommeil. 

Alors, j’eus la force de me lever. Mes membres chance¬ 
lants refusèrent de me porter, et je tombai sur le plancher. 
Je me traînai à genoux vers l’endroit où, d’après mes 
soupçons, ils avaient déposé mon enfant. J’ouvris la porte, 
je vis une forme emmaillottée que mon cœur me révéla 
cire les os de mes os et la chair de ma chair. Je m’en sai¬ 
sis avec transport, et je découvris un enfant bâillonné par 
un linge... 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! 

— Alors j’eus le vertige, je criai, je me débattis..., et 
tout retomba dans l’obscurité ! 

Quand je repris mes sens, madame Bradish était auprès 
de moi. Je craignis de la regarder, et je me couvris le 
visage avec les draps. 

« Etes-vous mieux, chère amie? dit-elle avec dou¬ 
ceur. Vous avez beaucoup souffert ! » 

Je ne répondis rien. Elle continua : 

« Voulez-vous prendre quelque nourriture? Je m’a¬ 
perçois que vous êtes trop faible pour me répondre. » 

Et, sans plus de cérémonie, elle se dirigea vers un buf¬ 
fet, emplit un verre de vin, et, me le présentant en soule¬ 
vant ma tète de l’autre main, elle me força de le boire. 

— Quoi ! toutes ces horreurs ont pu être commises? 

Hélène continua : 

— Quand je fus rétablie, Smith consentit à me recevoir 

comme sa femme spirituelle pour un temps. De la même 
manière, il a reçu Irène et ces femmes coupables qui ont 
abandonné leur famille pour lui. Anna va s’ajouter au 
nombre; et, quand il en sera fatigué, il la répudiera ou la 
donnera à quelque autre. ♦ 

— Ses parents la réclameront peut-être. 

— N’espérons pas qu’ils réussissent. Une fois dans ses 
mains, ils ne la reverront plus. 

Quelle révélation ce fut pour moi! moi, étroitement liée 
à l’un des fauteurs de ces crimes! Après un violent com¬ 
bat avec moi-même, je conclus que le silence et une appa¬ 
rente ignorance seraient la meilleure politique, puisque je 
ne pouvais trahir la confidence d'Hélène et fournir aucune 
preuve. 

' Le matin suivant, la caravane partit deux heures plus 
tôt que d'habitude ; j’en devinai la raison. Le prétexte fut 
que la matinée était charmante, et qu’on aurait plus de 
temps pour se reposer pendant la chaleur du jour. Je dé¬ 
couvris bientôt que quelque chose d’inaccoutumé se pas¬ 
sait, et je ne fus pas longtemps sans en découvrir la 
cause. 

— Je crois, dit madame Bradish, qu’un petit tour de ga¬ 
lop, ce matin, sera très-agréable. 

— Est-ce que vous vous promènerez seule à cheval ? 
demandai-je. 

— Je ne suis pas encore décidée. Quelques-unes des 
femmes peuvent m’accompagner si elles veulent. 

Bientôt je la vis de loin, à cheval et une femme derrière 
elle, prendre un chemin détourné. 

Nous avions fait déjà plusieurs milles, quand nous 
vîmes accourir à nous, au grand galop, une dizaine 
d’hommes bien armés. Le cavalier qui précédait la troupe 
nous cria d’arrêter : 

— Où est ma sœur? nous demanda-t-il. 


— Votre sœur? comment le saurions-nous? répondit 
Smith sans émotion apparente. 

— Vous le savez ! dit le jeune homme en furie. Et si 
vous ne me le dites pas sur l’heure, je vous brûle la cer¬ 
velle. 

M. Ward s'avança vers le jeune homme, et dit du tonie 
plus conciliant : 

— En vérité, monsieur, la colère vous égare! comment ■ 
voulez-vous que nous révélions une chose que nous igno- 1 
rons? 

— C’est faux. Vous avez dit à ma mère qu’Anna était 
partie avec son cousin, c’est un mensonge. L’un de nous 
affirme qu’il l’a vue dans un de vos waggons. 

— Eh bien, cherchez! 

— Certainemeni, nous chercherons! 

Une idée me vint. Je dessinais passablement. Je pris j 
un crayon et du papier. J’étais seule avec les enfants. J’eus | 
bientôt représenté un cheval emportant deux femmes à | 
travers les collines. Quand le jeune homme vint pour fouil¬ 
ler notre waggon, j’essayai de glisser le papier dans sa 
main, et, par un geste, je lui enjoignis le silence. 11 
fourra le papier dans sa poche, et, un moment après-, 
trouva le moyen de s’isoler. 11 revint ensuite, en me jetant 
un regard de remercîment; je montrai du doigt la direc¬ 
tion qu’elles avaient prise, et il me fil un signe d’intelli¬ 
gence. 

— Etes-vous satisfait? dit alors M. Ward. 

— Non, répondit le jeune homme. Toute votre compa¬ 
gnie n’est pas ici. 

— Qui donc est absent? 

— Cette dame grande et distinguée, dont l’aspect est 
si imposant et qui monte un cheval que j’ai voulu acheter 
deux cents dollars la nuit dernière. L’animal est robuste, 
et il porterait aisément deux femmes. 

Et, donnant un coup de sifflet, il disparut en un clin 
d’œil, escorté de sa troupe. 

Les Mormons furent paralysés. 

— 11 faut que quelqu’un lui ait donné un avis, dit 
Smith en secouant la tête. 

— Qui donc? dirent plusieurs hommes. 

— Je ne sais..., répliqua-t-il en jetant autour de lui un 
regard de défiance. 

Nous reprimes notre route; mais les appréhensions fi¬ 
rent garder le plus grand silence. Chaque visage portait 
des traces d’anxiété' chaque regard était dirigé vers le 
même point dans l’espace. Deux heures s’écoulèrent 
ainsi, quand nous entendîmes le son d’armes à feu qu’on 
venait de décharger dans un bois voisin. Puis des éclats 
de voix, plusieurs cris, et le silence revint. 


CHAPITRE VI. 

LA REPRISE. 

— Je pense, dit M. Ward, qu’il faut envoyer quelques 
hommes à la découverte. 

Trois cavaliers se dirigèrent alors vers le bois. Ils re¬ 
parurent bientôt, apportant madame Bradish grièvement 
blessée et suffoquant de rage. 

Je fus sérieusement alarmée, car elle avait au bras une 
blessure profonde d’où le sang coulait abondamment. Ses 
cheveux étaient épars et sa robe était déchirée. Nous l’en¬ 
tourâmes tous en la pressant de questions. 

— Oh ! les misérables, s’écria-t-elle; pourrai-je vivre 
avec la honte d’avoir été vaincue par ces gens-là ? 

— Üiles-nous donc, s’écria M. Ward, comment cela 
est arrivé ? 

— Madame Ward, vous me brisez le bras 1... 

J’essayai, assistée de M. Ward, d’examiner la blessure. 

Je craignis que l'os ne lût brisé. Il fallut faire venir un 
chirurgien du village voisin, et nous campâmes sur la li¬ 
sière du bois pour attendre. Madame Bradish relusa de se 
coucher, et voulut seulement s’asseoir dans un fauteuil. 

— Où est Smith? dit-elle, je ne le vois pas. 

Elle était irritée, et omit le nom de frère. 





















LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


15 


— Ah ! je comprends, dit-elle ironiquement. Il a honte... 
cela ne m’étonne pas. Voilà ce que nous a valu sa nou¬ 
velle convertie. 

— Madame Bradish, vous vous oubliez, dit M. VVard. 

— Je veux à tout prix qu'il entende comment j’ai été 
outragée à cause de lui. 

— A cause de la vérité, suggéra M. VVard. 

Smith s’approcha de madame Bradish. Il la plaignit 
beaucoup et déclara qu’il avait été retenu par une vision 
dans laquelle il avait reçu la promesse pour elle d’une 
compte guérison dans ce monde-ci, et des plus grands 
onneurs, des plus brillantes récompenses dans l’autre. 
Quelques-uns des plus convaincus le prièrent de la rendre 
sur-le-champ à la santé par un miracle. Il répondit que 
cela lui était interdit, à cause de leur manque de foi; 
qu’il devait y avoir un Achan parmi eux, et qu’il fallait 
découvrir cet être maudit et le chasser. 

Madame Bradish ne parut point satisfaite, et reprit : 

— Frère Smith, mon avis est que vous ne tentiez plus 
de conversion parmi les païennes; il en résulte toujours 
du mal. Votre pauvre cheval est tué, et je suis blessée à 
cause d’Anna, cette stupide créature. 

Smith, qui craignait de diminuer son autorité aux yeux 
de ses disciples en étant plus longtemps l’objet des obser¬ 
vations critiques de madame Bradish, s’efforça de détour¬ 
ner le cours des idées de celle-ci. Heureusement pour lui, 
elle se borna à faire le récit sommaire de son aventure. 

Elle reposait dans les bois lorsqu’elle entendit le bruit 
des chevaux. Elle n’eut pas le temps de fuir. Son cheval 
reçut plusieurs balles, et tomba mort. Anna fut reprise 
malgré ses efforts désespérés. 

Hélène l’écoutait avec une expression sur son visage que 
je ne pus bien définir. C’était un mélange de joie, de tris¬ 
tesse et de surprise. 

Le chirurgien arriva. Après l’examen, il exprima la 
crainte qu’une amputation ne lût nécessaire. 

Elle refusa fermement. Elle voulut se confier à la Pro¬ 
vidence, en dépit de tous nos raisonnements. Dans tous les 
cas, la continuation immédiate du voyage était impossible. 

— Celle blessure provient d’une chute de cheval, dites- 
vous? demanda le chirurgien. 

— Oui. 

— Pardon, madame, c’est une balle qui vous a blessée. 

— Monsieur le chirurgien, dit madame Bradish, je com¬ 
prends votre curiosité. Votre village, comme tous les au¬ 
tres, a ses bavards, sans doute. Nous autres, Mormons, 
nous sommes méprisés et persécutés. On fait circuler des 
mensonges, des calomnies. Quant à moi, je n’attends rien 
de la justice des hommes : j’attends tout de Dieu! 

Le chirurgien parut un peu étonné de celte sortie, et je 
le vis se détourner pour rire. 

L’aventure de madame Bradish causa une grande sensa¬ 
tion dans le pays. 

Le lendemain, ce même chirurgien revint pour nous 
avertir qu’il fallait précipiter notre départ. 

— Mais, dit M. VVard, la santé de madame Bradish ne 
sera-t-elle pas remise en péril? 

— Le danger sera plus grand peut-être si elle reste que 
si elle s’en va. Tout le monde est furieux contre vous. 

— Qu’y a-t-il? dit madame Bradish, qui, de sa litière, 
put saisir un mot ou deux de noire conversation. 

— Je dis à vos amis qu’on est exaspéré contre vous. 

M. VVard remercia le chirurgien de son avis amical, et 
nous fimes nos préparatifs de départ. On plaça madame 
! Bradish dans un lit, sur l’un des waggons, et/une demi- 
i heure après, nous partîmes. 

| Le chirurgien nous accompagna pendant quelque temps; 

, avant de nous séparer, il dit: 

I — Puisque vous reconnaissez que je ne vous ai pas été 
inutile, je veux vous demander une faveur. 

— Parlez. 

— Je voudrais savoir qui est le prophète parmi vous ? 

— Mais vous promettez de ne pas révéler la confidence 
que je vais vous faire. 

Je le promets. 

— Le prophète est cet homme que vous vovez dans ce 
waggon au milieu de ces femme-'. 


— Ce vieillard ? 

— Oui. 

— Je le croyais jeune? 

— Ne devinez-vous pas qu’il est déguisé? 

— Ah ! très-bien ! 

Et il s’éloigna trés-surpris, et en ricanant. Nous avions 
parmi nous un nommé Pierre Sbort, qui unissait à une ru¬ 
desse excessive dans les manières la physionomie la plus 
répulsive et les dispositions les plus rebutantes. Il était 
extrêmement ignorant, il îfavait pas reçu même les pre¬ 
miers rudiments de l’éducation. Mais, ce qui n’étonnera 
pas, il croyait fermement aux visions et aux miracles du 
prophète, il était marié et père de dix enfants. La grâce 
et la beauté d’Hélène le touchèrent. Il ne pouvait se las¬ 
ser de la regarder, de lui parler, quoiqu’il fût visible 
qu’elle le détestât. Elle évitait de jeter les yeux sur lui, 
répondait à ses questions par monosyllabes, et manifes¬ 
tait tous les symptômes du dégoût pour sa personne. 

J’avais souvent l’occasion de l’observer, et j’eus quelque 
appréhension des suites de cette répugnance. Un jour, 
Hélène accourut vers moi, pâle et tremblante ; 

— Oh! madame Ward, dit-elle, je viens à vous comme 
à la seule personne sur terre à qui j’ose me confier. Que 
vais-je faire? pouvez-vous me sauver? 

— Qu’avez-vous, Iléléne? 

— Oh! cet affreux Pierre Short! Ils veulent certainement 
me tuer, ou ils me protégeraient contre lui. 

— Chère amie, dis-je avec douceur, remettez-vous et ex¬ 
pliquez-vous. 

— Pierre Short veut faire de moi sa femme spirituelle. 
Smith lui a donné son consentement, et il me commande 
maintenant d’obéir. Devenir la femme de cet homme que 
je méprise et que je hais comme je n’ai jamais haï un 
homme auparavant ! 

— Est-ce que votre mère ne peut pas vous sauver? 

— Ma mère est aveugle et fanatique; elle dit que je dois 
obéir aux commandements du Prophète, parce qu’il ne peut 
jamais faillir. Mais elle se trompe, n’est-ce pas? N’a-t-il 
pas trempé dans le meurtre et dans la trahison? N’a-t-il 
pas perdu mon âme et mon corps? N’a-t-il pas fait de moi 
un être méprisable et abhorré par les honnêtes gens? Mais 
ceci fait déborder la coupe. J’aurais pu supporter tout le 
reste; j’aurais pu cacher ma honte et ma douleur, et re¬ 
trouver enfin le calme, sinon le bonheur. Mais la pensée 
d’être ainsi en possession d’un nouveau misérable est hor¬ 
rible! 

— Mais qu’entendent-ils par femme spirituelle? 

— Vous savez que Smith enseigne que les femmes sont 
sauvées seulement par leurs maris, et que les femmes non 
mariées doivent toujours être exclues des joies des élus. 
En conséquence, chaque femme doit avoir un mari spiri¬ 
tuel. Smith a eu ainsi pour épouse madame Cook, madame 
Clarke et Irène. Maintenant, il est las de moi; leur tour 
viendra aussi bientôt. 

Je plaignis beaucoup celle pauvre femme; mais que 
pouvais-je faire pour la consoler? Je me contentai de l’as¬ 
surer de mon amitié et de mon dévouement, et d’essayer 
de lui faire espérer une intervention providentielle. 

Le lendemain, Hélène fut absente. On fit des recherches, j 
et on ne retrouva que son cadavre ; elle s’était jetée dans i 
un étang voisin. On la déposa sur l’herbe : chacun à son 
tour voulut examiner son pâle et charmant visage et pres¬ 
ser sa main glacée. Smith vint, et Pierre Short aussi. Cepen¬ 
dant la bouche de la morte ne s’ouvrit pas pour proférer 
un cri de vengeance; ses beaux yeux noirs ne lancèrent 
pas un éclair d’indignation. Elle sommeillait pour ne plus 
se réveiller! 

— Ah ! elle est bien morte celte fois! pensai-je; et Joseph 
Smith n’essayera pas de la ressusciter! 

La mère d’Hélène avait une autre opinion que moi. Elle 
dit avec la plus entière confiance : 

— Ma fille revivra. 

— Pas avant le jugement dernier! répondit une voix. 

C’était Smith lui-même qui prononçait cette condamna¬ 
tion. 

La pauvre mère poussa un cri. 



















IC 


LA FEMME CHEZ LES MORMONS 



— Le suicide est maudit, reprit-il avec la plus brutale 
indifférence pour la douleur de celte mère infortunée. 

— Mais vous ne savez pas, s’écria-t-elle, vous ne savez 
j pas si elle s’est suicidée. 

— On ne peut se noyer involontairement où on l’a 
trouvée. 

Je m’approchai d’eux et je dis en le regardant sévére- 
! ment : 

— Et pourquoi une pareille action est-elle volontaire? 
Si une femme, comme Hélène, jeune et belle, se lasse pré¬ 
maturément de la vie, la dépravation et la cruauté de qui 
faut-il accuser? Quel fanatique a détruit les espérances de 
cette femme si pure, a dégradé ses aspirations vers le bien 
et l’amour, et a tourné la douceur de sa vie en fiel et en 
absinthe? Le suicide est maudit! Dites plutôt que ces 
hommes sont maudits, dont la perfidie fait de la mort la 
dernière ressource pour le faible, contre le crime et l’op¬ 
pression. 

— Et qui osera témoigner qu’Hélène a été dans ce cas? 
dit Smith avec stupéfaction. 

— Moi ! Elle m'a raconté vos persécutions et votre bas¬ 
sesse! Joseph Smith, prophète et prêtre, votre victime 
vous échappe ! La mort est devenue votre rivale. 

Il s’éloigna en murmurant des imprécations. 

Madame Bradlev, la mère d’Hélène, semblait confondue 


j de ma hardiesse. Je me contentai de la regarder avec pitié ; 
j et mépris. 

! Quand Hélène fut enterrée, Smith ne voulut pas assister , 
à la cérémonie; aucune prière ne fut dite, on ne lut aucun I 
passage de l’Écriture. 


CHAPITRE VII. 

IA COI. O.ME DES MO RM OS S. 

Quand nous atteignîmes l’établissement mormon dans 
l’Illinois, madame Bradish était guérie. Une constitution 
forte, unevolonté très-ferme, avaient accompli sa guérison, 
indépendamment de toute intervention miraculeuse. 

Le village mormon parut beaucoup plaire à mes com¬ 
pagnons ; je ne dirai pas la même chose en ce qui me con¬ 
cerne. Il contenait environ cinquante maisons, chacune 
pouvant loger deux ou trois familles. Il y en avait de tonie 
dimension et de toute forme, depuis la maison de bois élé¬ 
gante, jusqu’à la plus pauvre chaumière; un grand nom¬ 
bre n’avaient ni plancher ni cheminée; beaucoup manquaient 
de portes et de fenêtres. Les Mormons étaient générale¬ 
ment pauvres, et le nombre des enfants dépassait toute 
croyance. Ceux-ci étaient à peine initiés aux coutumes les 



























































LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


17 



Elle marchait dans la boue et dans la neige fondue... — Tagc 20. 


plus élémentaires de la civilisation. Ils ressemblaient à de 
jeunes sauvages beaucoup plus qu’à la progéniture d’un 
peuple élu. 

Toute correspondance avec les païens étant interdite, on 
se servait d’épines au lieu d’épingles; il n’y avait qu’une 
aiguille dans le village, et on l’employait rarement. De 
grandes filles de douze ans avaient presque oublié l’usage 
du miroir. Le calicot le plus grossier était considéré comme 
un luxe. Les verres et les assiettes étaient en bois. 

Nous avions plus de confort que les autres; car, nou¬ 
veaux venus, nos provisions n’étaient pas épuisées. Mais 
nous étions persécutés incessamment par les emprunteurs. 
Tous les objets de toilette et de cuisine y passèrent. Notre 
maison était supérieure à celles des autres sous beaucoup 
de rapports. Cependant notre escalier était une échelle. Ce 
1 détail fera comprendre la commodité du reste. 

Il fut décidé,un peu plus tard que l’Eglise ouvrirait un 
magasin. Par Eglise, je veux désigner ies prêtres, avec 
Smith à leur tête. La vente des marchandises formait leur 
bénéfice commun. Nous nous aperçûmes bientôt qu'ils les 
vendaient très-cher, et qu’elles étaient de la plus mau¬ 
vaise qualité. Les trois quarts des articles étaient gâtés. 

Madame Bradish avait mené jusque-là une vie de luxe : 
elle fut singulièrement déroutée. Elle proposa de trafiquer 
avec les païens : c’était là une hérésie. Smith et les prêtres 
furent orthodoxes. Ils défendirent aux fidèles de transgres¬ 


ser leur loi religieuse, sous peine d’excommunication et 
d’anathéme. En réalité, le commerce n’était pas autre 
chose, de la part des chefs, qu’une rapine organisée. 

On établit une école quelque temps après notre arrivée, 
et Irène devint une institutrice. Cette école n’était pas peu 
plaisante, et elle procurait un grand soulagement aux ma¬ 
trones de l’endroit : on ne vit jamais rassemblés tant de 
haillons, de saleté et d’ignorance. Smith donna un petit 
volume manuscrit à Irène, lequel lui servit à instruire les 
enfants dans les devoirs et les principes du Mormonisme. 
C’était, par le style, une imitation du catéchisme. 

Les Mormons, pour assurer leur indépendance future, 
résolurent d’organiser une banque. Us désiraient inspirer 
de la confiance aux païens, tout en les méprisant. En con¬ 
séquence, quand la construction fut élevée, on fit venir un 
profane qui vit déposer le capital dans les caves ; c’est-à- 
dire qu’il vit les piles supérieures, qui étaient d’or, conte¬ 
nues dans des sacs : le dessous, comme il fut reconnu plus 
tard, était de plomb. 

J’avais une amie dans le village, une bonne et tendre 
femme qui était venue l’année dernière de New-York. Nous 
avions de fréquentes conversations. Je sus bientôt que les 
pratiques des Mormons lui répugnaient profondément. Son 
mari et elle-même comptèrent parmi les premiers conver¬ 
tis. Us avaient été trompés par les artifices de Smith et par 
son prétendu pouvoir de faire des miracles. Naïfs, géné- 




FAtUîv l!U» 


uuoa u,\yuu> e.» 



























LA FEMME CHEZ LES MORMONS. 


ceux, passionnés, tous deux embrassèrent la causeavec ar¬ 
deur, engagèrent leur propriété dans l’entreprise, et dé¬ 
couvrirent, mais trop tard, qu’il y avait plus d’apparence 
que de substance, et plus d’illusion que de réalité, dans le 
Mormonisme; du moins la femme pensa ainsi. 

Quant au mari, il devint ambitieux, il voulut devenir un 
prêtre et un chef, et se crut même favorisé par des'com¬ 
munications divines. 

— Oh ! monsieur Murray, lui dit-elle un jour en ma pré¬ 
sence, combien vous vous abusez ! 

— C’est impossible, répondit-il sèchement. 

— C’est possible, mon ami, répliqua-t-elle doucement. 

— Est-ce qu’une femme peut comprendre quelque chose 
à tout cela? 

— M. Murray parle légèrement des femmes, dis-je. 

— Oui, dit madame Murray, c’est une habitude qu’il a 
prise récemmenL. Je crains quelquefois que mes jours les 
j plus heureux ne soient passés! 

— Le bien peut sortir du mal, dis-je en essayant de la 
consoler. 

— Mon mari n’est plus pour moi ce qu’il était, reprit- 
elle. Il néglige nos enfants. Il déserte la maison, et quel¬ 
quefois pendant plusieurs jours de suite. 

J’eus une pensée pénible. 

— Madame Murray, dis-je, veuillez excuser ma position: 

1 est-ce que votre mari est converti à la théorie des femmes 
spirituelles? 

— Je l’ignore, mais je le crains. Oh! cette idée vient 
j du diable ! 

— Toutes les doctrines des Mormons viennent-elles 
: d’ailleurs? répondis-je. 

— Autrefois, dit madame Murray, j’ai eu la sottise 
d’attribuer à Smith le pouvoir de la divinité; mais les 
! écailles sont tombées de mes yeux, et je le regarde main¬ 
tenant comme un imposteur de la plus vile espèce. 

— Croyez-vous qu’il serait prudent de parler ainsi de lui 
en public? 

— Non, certes! 

— Est-ce qu’on encourrait la peine d’excommunication? 

— Quelque chose de pis ! murmura-t-elle à mon oreille. 

Je tressaillis. L’enfant d’Hélène me revint en mémoire. 

— Quoi donc? demandai-je. 
j — Un disparaît! 

— Vous m’effrayez? 

— On disparait.", comment? je ne le sais pas. 

— Etes-vous sûre de ce que vous dites? 

— Ecoutez bien. Un jeune homme nommé Ilarrison se 
joignit aux Mormons il y a quelque temps. Il était brave, 
loyal et intelligent. Je m’aperçus tout de suite qu’il avait 
été trompé par leurs professions captieuses de piété. Tout 
se passa bien pendant un mois environ. Au bout de ce 
temps, l’orage menaça. Je l’ignorais, quand, un jour, Ilar- 
rison vint ici. 

I So