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Full text of "L'Antechrist"

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HISTOIRE 

DES ORIGINES 

DU CHRISTIANISME 



LIVRE QUATRIÈME 

QUI COMPREND DEPUIS L'ARRIV^E DE SAINT PAUL A HOME 
JUSQD*A LA FIN DE LA RéVOLDTlON JUIVE 

(61-73) 



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CHEZ LES MÊMES ÉDITEUnS 



ŒUVRES COMPLETES 

D'ERNEST RENAN 



PORIIAT llf.80 



Vr di JésuB, — 18* édUUm 1 Tolume. 

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àVBRBote BT l'avbrkoIsmb, esssi historique. — 8> édition 1 volume. 

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collègues. — 8« édition. Brochure. 



HisTOiRB LrrT^RAiRB DB LA Francb AU xtv* siftcLB, par Victor Le 

Clerc et Ernest Renan * Tolumes. 



PARIS. — '. CLAYB, IMPRIMBUn, 7, RUB 8 A INT - DRÎfOIT. — (18331 



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L'ANTECHRIST 



PAB 



ERNEST RENAN 

mMBRI DE L'ilIBTITOT 



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PARIS 

MICHEL LËYY FRÈRES, ÉDITEURS 

ROB AOBBR, 3, PLACB BB L*OPéBA 



LIBRAIRIE NOUVELLE 

BOCLBTARO DBB ITALIINS, 15» AU COIN DB LA RUB OB ORAMIiOMT 

1873 

I>rQiCf de reproduction et de traduction réserrés 



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INTRODUGTION 



T^ CRITIQUE DBS PRINCIPAUX DOCUMENTS ORIGINAUX 

W EMPLOYÉS DANS CE LIVRE. 

r 



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Après les trois ou quatre ans de la vie publique 

de Jésus, la période que le présent volume embrasse 

fut la plus extraordinaire de tout le développement 

du christianisme. On y verra, par un jeu étrange de 

ce grand artiste inconscient qui semble présider 

^ aux caprices apparents de Phistoire, Jésus et Néron, 

c le Christ et TAntechrist opposés, affrontés, si j'ose le 

^ dire, comme le ciel et l'enfer. La conscience chré-^ 

tienne est coniplète. Jusqu'ici elle n'a guère su 

qu* aimer; les persécutions des juifs, quoique assez 

rigoureuses, n*ont pu altérer le lien d'affection et de 

reconnaissance que l'Église naissante garde dans son 

cœur pour sa mère la Synagogue, dont elle est à 






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II L'ANTECHRIST. 

peine séparée. Maintenant, le chrétien a de quoi 
haïr. En face de Jésus, se dresse un monstre qui est 
l'idéal du mal, de même que Jésus est Tidéal du 
bien. Réservé comme Hénoch, comme Élie, pour jouer 
un rôle dans la tragédie finale de T univers, Néron 
complète la mythologie chrétienne, inspire le* pre- 
mier livre saint du nouveau canon, fonde par un 
hideux massacre la primauté de TÉglise romaine, 
et prépare la révolution qui fera de Rome une ville 
sainte, une seconde Jérusalem. En même temps, 
par une de ces coïncidences mystérieuses qui ne sont 
point rares aux moments des grandes crises de 
l'humanité, Jérusalem est détruite, le temple dispa- 
raît; le christianisme, débarrassé d'une attache de- 
venue gênante pour lui, s'émancipe de plus en plus, 
et suit, en dehors du judaïsme vaincu, ses propres 
destinées. 

Les dernières épîtres de saint Paul, l'épître aux 
Hébreux, les épîtres attribuées à Pierre et à Jacques, 
l'Apocalypse, sont, parmi les écrits canoniques, les 
documents principaux de cette histoire. La première 
épttre de Clément Romain, Tacite, Josèphe, nous 
fourniront aussi des traits précieux. Sur une foule 
de points, notamment sur la mort des apôtres et les 
relations de Jean avec l'Asie, notre tableau restera 
dans le demi-jour; sur d'autres, nous pourrons con- 



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INTRODUCTION. ni 

centrer de véritables rayons de lumière. Les faits 
matériels des origines chrétiennes sont presque tous 
obscurs ; ce qui est clair, c'est l'enthousiasme ardent^ 
la hardiesse surhumaine, le sublime mépris de la 
réalité, qui font de ce mouvement le plus puissant 
effort vers l'idéal dont le souvenir ait été conservé. 
Dans l'Introduction de notre Saint Paul, nous 
avons discuté l'authenticité de toutes les épîtres qu'on 
attribue au grand apôtre. Les quatre épîtres qui se 
rapportent à ce volume, les épîtres aux Philippiens, 
aux Colossiens, à Philémon, aux Éphésiens, sont de 
celles qui prêtent à certains doutes. Les objections 
élevées contre l'épîlre aux Philippiens sont de si peu 
de valeur, que nous y avons à peine insisté. On a vu 
et on verra par la suite que l'épître aux Colossiens 
donne beaucoup plus à réfléchir, et que Tépître aux 
Éphésiens, quoique très-autorisée, présente une phy-- 
sionomie à part dans l'œuvre de Paul. Nonobstant 
les graves difficultés qu'on peut soulever, je tiens 
répître aux Colossiens pour authentique. Les interpo- 
lations qu'en ces derniers temps d'habiles critique* 
ont proposé d'y voir ne sont pas évidentes *. Le sys- 
tème de M. Holtzmann, à cet égard, est digne de 
son savant auteur ; mais que de dangers dans cette 

1. H. J. HoUzmann, Krilik der Epheser- und Kolosserbriefe, 
Leipzig, 4872. 



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IV L'ANTECHRIST. 

méthode, trop accréditée en Allemagne, ou l'on part 
d'un type a priori qui doit servir de critérium absolu 
pour l'authenticité des œuvres d'un écrivain ! Que 
rinterpolation et la supposition des écrits apostoli- 
ques aient été souvent pratiquées durant les deux 
premiers siècles du christianisme, on ne saurait le 
nier. Mais faire en pareille matière un strict discer- 
nement du vrai et du faux, de l'apocryphe et de l'au- 
thentique, est une tâche impossible à remplir. Nous 
voyons avec certitude que les épîtres aux Romains, 
aux Corinthiens, aux Galates sont authentiques. Nous 
voyons avec la même certitude que les épîtres à Timo- 
thée et à Tite sont apocryphes. Dans l'intervalle, 
entre ces deux pôle de l'évidence critique, nous 
tâtonnons. La grande école sortie de Christian Baur 
a pour principal défaut de se figurer les juifs du 
i" siècle comme des caractères entiers , nourris de 
dialectique, obstinés en leurs raisonnements. Pierre, 
Paul, Jésus même, ressemblent, dans les écrits de 
cette école, à des théologiens protestants d'une uni- 
versité allemande, ayant tous une doctrine, n'en 
ayant qu'une et gardant toujours la même. Or ce 
qui est vrai, c'est que les hommes admirables qui 
sont les héros de cette histoire changeaient et se 
contredisaient beaucoup ; ils usaient dans leur vie 
trois ou quatre théories; ils faisaient des emprunts à 



J 



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INTRODUCTION. v 

ceux de leurs adversaires envers qui , à une autre 
époque, ils avaient été le plus durs. Ces hommes, 
enviss^gés à notre point de vue, étaient susceptibles, 
personnels, irritables, mobiles; ce qui fait la fixité 
des opinions, la science, le rationalisme, leur était 
étranger. Ils avaient entre eux, comme les juifs de 
tous les temps, des brouilles violentes, et néanmoins 
ils faisaient un corps très-solide. Pour les compren- 
dre, il faut se placer bien loin du pédantisme inhé- 
rent à toute scolastique; il faut étudier plutôt les 
petites coteries d*un monde pieux, les congréga- 
tions anglaises et américaines, et principalement 
ce qui s'est passé lors de la fondation de tous les 
ordres religieux. Sous ce rapport, les facultés de 
théologie des universités allemandes, qui seules pou- 
vaient fournir la somme de travail nécessaire pour 
débrouiller le chaos des documents relatifs h ces 
curieuses origines, sont le lieu du monde ou il était 
le plus difficile qu'on en fît la vraie histoire. Car This- 
toire, c'est l'analyse d'une vie qui se développe, d'un 
germe qui s'épanouit, et la théologie, c'est l'inverse 
de la vie. Uniquement attentif à ce qui confirme ou 
infirme ses dogmes, le théologien, même le plus 
libéral, est toujours, sans y penser, un apologiste; 
il vise à défendre ou à réfuter. L'historien, lui, ne 
vise qu'à raconter. Des faits matériellement faux, 



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VI L'ANTECHRIST. 

des documents même apocryphes ont pour lui une 
valeur, car ils peignent T âme, et sont souvent plus 
vrais que la sèche vérité. La plus grande erreur, à 
ses yeux, est de transformer en fauteurs de thèses 
abstraites ces bons et naïfs visionnaires dont les rêves 
ont été la consolation et la joie de tant de siècles. 

Ce que nous venons de dire de l'épître aux Colos- 
siens, et surtout de l'épître aux Éphésiens, il faut 
le dire à plus forte raison de la première épître attri- 
buée à saint Pierre, et des épîtres attribuées à Jac- 
ques, à Jude*. La deuxième épître attribuée à Pierre 
est sûrement apocryphe. On y reconnaît au premier 
coup d'œil une composition artificielle, un pastiche 
composé avec des lambeaux d'écrits apostoliques, 
surtout de l'épître de Jude*.. Nous n'insistons pas sur 
ce point, car nous ne croyons pas que la 11^ Pétri ait,'* 
parmi les vrais critiques, un seul défenseur. Mais la 
fausseté de la //* Pétri, écrit dont l'objet principal est 

h. Sur celte dernière, voir Saint Paul, p. 300 et suiv. 

%. Comparez surtout le second chapitre de la //« Pelri à 
réptire de Jude. Des traits comme //« Pelri, i, U, 46-<8; m, 4, 
î, 5-7, 15-16, sont aussi des indices certains de fausseté. Le style 
n'a aucune ressemblance avec celui de la l^ Pelri (observa- 
tion de saint Jérôme, Epist. ad Hedib., c, hh \ cf. De viris ili, 
c. 4). Enfin Tépltre n'est pas citée avant le m* siècle. Irénée 
{Adv, hœr., IV, ix, «) et Origène (dansEusèbe,//. E., VI, ÎS) 
iie la connaissent pas ou Texcluent. Cf. Eus., H. E., \V, 25. 



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INTRODUCTION. vu 

de faire prendre patience aux fidèles que lassaient les 
longs relards de la réapparition du Christ, prouve 
en un sens Tauthenticilé de la A" Pétri. Car, pour 
être apocryphe, la /f* Pétri est un écrit assez an- 
cien; or l'auteur de la //* Pétri ci-oyait bien que la 
/* Pétri élait l'œuvre de Pierre, puisqu'il s'y réfère 
et présente son écrit comme une « seconde épître », 
faisant suite à la première (m, 1-2) *. La A* Pétri est 
un des écrits du Nouveau Testament qui sont le plus 
anciennement et le plus unanimement cités comme 
authentiques*. Une seule grave objection se tire des 
emprunts qu'on y remarque aux épîtres de saint Paul 
et en particulier à l'épître dite aux Éphésiens*. Mais 
le secrétaire dont Pierre dut se servir pour écrire la 
lettre, si réellement il récrivit, put bien se permettre 
de tels emprunts. A toutes les époques, les prédica- 
teurs et les publicistes ont été sans scrupules pour 

4 . Les imitations que Fauteur des épUres à Timothée et à Tite 
ferait, dit-on, de la /« Pétri, en ce qui concerne les devoirs des 
femmes et des anciens, ne sont pas évidentes. Comp. cep?Qdant 
1 Tim., II, 9 et suiv.; m, 41, à I Pétri, m, 4 et suiv.; I Pétri, 
V, \ et suiv., à lit., i, 5 et suiv. 

2. Ptipias, dans Eusèbe, //. E., lU, 39; Polycarpe, Epi$t., h 
(cf. I Pétri, I, 8; Eusèbe, H. E.,Vf, 44); ïrénée, Adv. hœr,, 
iV, IX, 2; XVI, 5 (cf. Eusèbe, //. E., V, 8); Clément d'Alex., 
Sirom., ill, 48; IV, 7; TerlulKen, Scorpiace, 42; Ori gène, dans 
Eusèbe, H. E,, VI, 25; Eusèbe, //. E,, III, 25. 

3. Voir ci-dessous, p. 4 1 2-1 4 3. 



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VIII L'ANIECHRIST. 

s'approprier ces phrases tombées au domaine public, 
qui sont en quelque sorte dans Tair. Nous voyons de 
même le secrétaire de Paul qui a écrit Tépître dite 
aux Éphésiens copier largement Tépître aux Colos- 
siens. Un des traits qui caractérisent la littérature des 
épîtres est d'offrir beaucoup d'emprunts aux écrits du 
même genre composés antérieurement*. 

Les quatre premiers versets du chapitre v de la 
I" Pelri excitent bien quelques soupçons. Ils rappel- 
lent les recommandations pieuses, un peu plates, 
empreintes d'un esprit hiérarchique, qui remplissent 
les fausses épîtres à Timothée et à Tite. En outre, 
l'affectation que met l'auteur à se donner pour « un 
témoin des souffrances du Christ » soulève des ap- 
préhendions analogues à celles que nous causent les 
écrits pseudo-johanniques par leur persistance à se 
présenter comme les récits d'un acteur et d'un spec- 
tateur. Il ne faut pourtant point s'arrêter à cela. 
Beaucoup de traits aussi sont favorables à l'hypo- 
thèse de l'authenticité. Ainsi les progrès vers la hié- 
rarchie sont dans la /* Pétri à peine sensibles. Non- 
seulement il n'y est pas question d'episcopos*; chaque 

i. Voir, outre les épîtres insérées au Canon, les épîtres de 
dénient Romain, dignace, de Polycarpe. 
\ 2. I Pétri, ii, 25, montre que le sens du mot n'élait pas encore 
spécialisé. 



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INTRODUCTION. ix 

Église n'a même pas un presbyleros ; elle a des près- 
byleri ou « anciens » , et les expressions dont se 
sert l'auteur n'impliquent nullement que ces anciens 
formassent un corps distinct*. Une circonstance qui 
mérite d'être notée, c'est que l'auteur*, tout en cher- 
chant à relever l'abnégation dont Jésus fit preuve 
dans sa Passion, omet un trait essentiel raconté par 
Luc, et donne ainsi à croire que la légende de Jésus 
n'était pas encore arrivée*, lorsqu'il écrivait, à tout 
son développement. 

Quant aux tendances éclectiques et conciliatrices 
qu'on remarque dans TÉpître de Pierre, elles ne consti- 
tuent une objection que pour ceux qui, avec Chris- 
tian Baur et ses disciples, se figurent la dissidence de 
Pierre et de Paul comme une opposition absolue. Si 
la haine entre les deux partis du christianisme pri- 
mitif avait été aussi profonde que le croit cette école, 
la réconciliation ne se serait jamais faite. Pierre n'était 
point un juif obstiné comme Jacques. Il ne faut pas, 
en écrivant cette histoire, songer seulement aux Ho- 
mélies pseudo-clémentines et à l'Épîtreaux Galates; 
il faut aussi rendre compte des Actes des apôtres. 
L'art de l'historien doit consister à présenter les 

\. I Peiri, V, \ : «ptcSuTe^ouç Jv 6jûv, leçon de Va^etSiw.; 
TcpioÊuTepcu; tco; £v &aîv, leçon reçue. 
2. I Pelri, ii, 23. Cf. Luc, xxiii, 34. U 



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X L'ANTECHRIST. 

choses d'une façon qui n'atténue en rien les divi- 
sions des partis (ces divisions furent plus profondes 
que nous ne saurions l'innaginer) , et qui permette 
néanmoins d'expliquer comment de pareilles divi- 
sions ont pu se fondre en une belle unité. 

L'Épître de Jacques se présente à la critique à 
peu près dans les mêmes conditions que TEpître de 
Pierre. Les difficultés de détail qu'on peut y oppo- 
ser n'ont pas beaucoup d'importance. Ce qui est 
grave, c'est cette objection générale tirée de la facilité 
des suppositions d'écrits, dans un temps où il n'exis- 
tait aucune garantie d'authenticité, et où l'on ne se 
faisait aucun scrupule des fraudes pieuses. Pour des 
écrivains comme Paul, qui nous ont laissé, de l'aveu 
de tout le monde, des écrits certains, et dont la bio- 
graphie est assez bien connue, il y a deux critérium 
sûrs pour discerner les fausses attributions : c'est 
i* de comparer l'œuvre douteuse aux œuvres univer- 
sellement admises, et 2° de voir si la pièce en litige 
répond aux données biographiques que l'on possède. 
Mais s'il s'agit d'un écrivain dont nous n'avons que 
quelques pages contestées et dont la biographie est 
peu connue, on n'a le plus souvent pour se décider que 
des raisons de sentiment, qui ne s'imposent pas. En 
se montrant facile, on risque de prendre au sérieux 
bien des choses fausses. En se montrant rigoureux, 



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INTRODUCTION. \i 

on risque de rejeter comme fausses bien des choses 
vraies. Le théologien, qui croit procéder par des cer- 
titudes, est, je le répète, un mauvais juge pour de 
telles questions. L'historien critique a la conscience 
en repos, quand il s'est étudié à bien discerner les 
degrés divers du certain, du probable, du plausible, 
du possible. S'il a quelque habileté, il saura être 
vrai quant â la couleur générale, tout en prodiguant 
aux allégations particulières les signes de doute et 
les « peut-être » . 

Une considération que j'ai trouvée favorable à ces 
écrits (première épître de Pierre, épîtres de Jacques 
et de Jude) trop rigoureusement exclus par une cer- 
taine critique, c'est la façon dont ils s'adaptent à un 
récit organiquement conçu. Tandis que la deuxième 
épître attribuée à Pierre, les épîtres prétendues de 
Paul à Timothée et à Tite sont exclues du cadre d'une 
histoire logique, les trois épîtres que nous venons de 
nommer y rentrent pour ainsi dire d'elles-mêmes. 
Les traits de circonstance qu'on y rencontre vont au- 
devant des faits connus par les témoignages du dehors, 
et s'en laissent embrasser. L' Épître de Pierre répond 
bien à ce que nous savons, surtout par Tacite, de la 
situation des chrétiens à Rome vers l'an 63 ou 6ft. 
L'Épître de Jacques, d'un autre côté, est le tableau 
parfait de l'état des ébionim à Jérusalem dans les 



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XII L'ANTECHRIST. 

années qui précédèrent la révolte; Josèphe nous donne 
des renseignements tout à fait du même ordre * . L'hy- 
pothèse qui attribue TÉpître de Jacques à un Jacques 
différent du frère du Seigneur n'a aucun avantage. 
Cette épître, il est vrai, ne fut pas admise dans les 
premiers siècles d'une façon aussi unanime que celle 
de Pierre*; mais les motifs de ces hésitations pa- 
raissent avoir été plutôt dogmatiques que critiques ; 
le peu de goût des Pères grecs pour les écrits 
judéo-chrétiens en fut la cause principale. 

Une remarque du moins qui s'applique avec 
évidence aux petits écrits apostoliques dont nous 
parlons, c'est qu'ils ont été composés avant la chute 
de Jérusalem. Cet événement introduisit dans la situa- 
tion du judaïsme et du christianisme un tel change- 
ment, qu'on discerne facilement un écrit postérieur 
à la catastrophe de l'an 70 d'un écrit contemporain 
du troisième temple. Des tableaux évidemment rela- 
tifs aux luttes intérieures des classes diverses de la 
société hiérosolymitaine, comme celui que nous pré- 



4. Voir ci-dessous, p. 52-53. 

2. Clément Romain (/ ad Cor., c. 40 et H ; cf. Jac, ii, 24, 
23, 2o), l'auteur du Pasteur (mand., xii, % 5; cf. Jac, iv, 7), 
Irénée {Adv. hœr., IV, xvi, 2; cf. Jac, ii, 23) paraissent l'avoir 
lue. Origène [In. Joh., tom. XIX, 6), Eusèbe [H. E , II, 23), 
saint Jérôme [De viris ilL, 2) expriment des doutes. 



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INTRODUCTION. xiii 

sente TÉpître de Jacques (v, i et suiv.), ne se con- 
çoivent pas après la révolte de Tan 66, qui mit fin au 
règne des sadducéens. 

De ce qu'il y eut des épîtres pseudo-apostoli- 
ques, comme les épîtres à Timothée, à Tite, la 
11^ Pétri y l'épître de Bainabé, ouvrages où l'on eut 
pour règle d'imiter ou de délayer des écrits plus 
anciens, il suit donc qu'il y eut des écrits vraiment 
apostoliques, entourés de respect, et dont on dési- 
rait augmenter le nombre*. De même que chaque 
poète arabe de l'époque classique eut sa kasida, 
expression complète de sa personnalité; de même 
chaque apôtre eut son épître, plus ou moins authen- 
tique, où l'on crut garder la fine fleur de sa pensée. 

Nous avons déjà parlé de l'Épître aux Hébreux *. 
Nous avons prouvé que cet ouvrage n'est pas de saint 
Paul, comme on l'a cru dans certaines branches de 
la tradition chrétienne ; nous avons montré que la 
date de sa composition se laisse fixer avec assez de 
vraisemblance vers l'an 66. Il nous reste à examiner 
si l'on peut savoir qui en fut le véritable auteur, d'où 
elle a été écrite , et qui sont ces « Hébreux » aux- 
quels, selon le titre, elle fut adressée. 

4. Voir y/« Pelri, m, 45-16, où les épitres de Paul sont 
expressément mises parmi les Écritures sacrées. 
2. Saint Paul, p. li-lxi. 



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XIV L'ANTECHRIST. 

Les traits de circonstance que présente Tépître 
sont les suivants. L'auteur parle à l'Église destina- 
taire en maître bien connu d'elle. Il prend à son 
égard presque un ton de reproche. Cette Église a reçu 
depuis longtemps la foi ; mais elle est déchue sous 
le rapport doctrinal, si bien qu'elle a besoin d'in- 
struction élémentaire et n'est pas capable de com- 
prendre une bien haute théologie*. Cette Église, du 
reste, a montré et montre encore beaucoup de cou- 
rage et de dévouement, surtout en servant les saints*. 
Elle a souffert de cruelles persécutions, vers le temps 
où elle reçut la pleine lumière de la foi ; à cette épo- 
que, elle a été comme en spectacle \ Il y a de cela 
peu de temps ; car ceux qui composent actuellement 
l'Église ont eu part aux mérites de cette persécution, 
en sympathisant avec les confesseurs, en visitant les 
prisonniers, et surtout en suppoi tant courageusement 
la perte de leurs biens. Dans l'épreuve, cependant, 
il s'était trouvé quelques renégats, et on agitait la 
question de savoir si ceux qui par faiblesse avaient 
apostasie pouvaient rentrer dans l'Église. Au moment 
où l'apôtre écrit, il semble qu'il y a encore des 



4. ïlebr., v, 4N44; vi, 41-4?; x, 24-25; xiii entier. 

2. ÀixKcynaxvrc; tcî; à-yiciç xal ^loxov&ûvri;. vi, 40. 

3. Hebr., x, 32 et suiv. ; cf. xn, 4 et^uiv., 23. 



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INTRODUCTIOX. xv 

membres de l'Église en prison ^ Les fidèles de 
l'Église en question ont eu des chefs * illustres, qui 
leur ont prêché la parole de Dieu et dont la mort a 
été particulièrement édifiante et glorieuse \ L'Église 
a néanmoins encore des chefs, avec lesquels l'auteur 
de la lettre est eji rapports intimes*. L'auteur de 
la lettre, en effet, a connu l'Église dont il s'agit, et 
paraît y avoir exercé un ministère élevé ; il a l'in- 
tention de retourner près d'elle, et il désire que ce 
retour s'effectue le plus tôt possible*. L'auteur et 
les destinataires connaissent Timothée; Timothée a 
été en prison dans une ville différente de celle où 
l'auteur réside au moment ou il écrit; Timothée vient 
d'être mis en liberté. L'auteur espère que Timothée 
viendra le rejoindre ; alors tous deux partiront ensem- 
ble pour aller visiter l'Église destinataire®. L'auteur 
termine par ces mois : âaiçàJ^ovrai ujxaç ot iizh txç 'ira- 
\ioL<;\ mots qui ne peuvent guère désigner que des 
Italiens demeurant pour le moment hors de l'Italie*. 
Quant à l'auteur lui-même, son trait dominant 

4. Hebr., xiii, 3. 

3. Hebr., xiii, 7. 

4. Hebr., xiii, 47, 24. 
' 5. Hebr., xiii, 49. 

6. Hebr., xiii, Î3. 

7. Hebr., xiii, 24. 

8. Telle est k force de ano. Opposez ci îv Tf Âaîa (Il Tim., 



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XVI L'ANTECHRIST. 

est un usage perpétuel des Écritures, une exégèse 
subtile et allégorique, un style grec plus abondant, 
plus classique, nioins sec, mais aussi moins natu- 
rel que celui de la plupart des écrits apostoliques. 
Il a une n^édiocre connaissance du culte qui se pra- 
tique au temple de Jérusalem S et pourtant ce culte 
lui inspire une grande préoccupation. Il nô se sert 
que de la version alexandrine de la Bible, et il fonde 
des raisonnements sur des fautes de copistes grecs *. 
Ce n'est pas un juif de Jérusalem; c'est un helléniste, 
en rapport avec l'école de PauP. L'auteur, enfin, se 
donne non pour un auditeur immédiat de Jésus, mais 
pour un auditeur de ceux qui avaient vu Jésus, pour 
un spectateur des miracles apostoliques et des pre- 
mières manifestations du Saint-Esprit*. Il n'en tenait 
pas moins un rang élevé dans l'Église : il parle avec 
autorité * ; il est très-respecté des frères auxquels 
il écrit®; Timothée paraît lui être subordonné. Le 
seul fait d'adresser une épître à une grande Église 

I, <o), y, iv BaêuXwvi (rjvexXïXTiî (I Pétri, V, 13). Notez cependant 
Acl.j XVII, 13. 

1. Hebr., ix, 1 etsuiv. 

2. Hebr., x, 5, 37-38. 

3. llebr., m, 23. 

4. Hebr., ii, 3-4. 

5. Hebr., v, H-12; vi, 11-12; x, 24 25; xiii entier. 

6. Hebr., xiii, 19-24. 



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INTRODUCTION. xvii 

indique un homme important, un des personnages 
qui figurent dans Thistoire apostolique et dont le nom 
est célèbre. 

Tout cela néanmoins ne suffît pas pour se pronon- 
cer avec certitude sur l'auteur de notre épître. On Fa 
atlribuée avec plus ou moins de vraisemblance à 
Barnabe, à Luc, à Silas, à ÂpoUos, à Clément 
Romain. L'attribution à Barnabe est la plus vraisem- 
blable. Elle a pour elle l'autorité de Tertullien S qui ' 
présente le fait comme reconnu de tous. Elle a sur- 
tout pour elle cette circonstance que pas un seul des 
traits particuliers que présente l'épître ne contredit 
une telle hypothèse. Barnabe était un helléniste chy- 
priote, à la fois lié avec Paul et indépendant de Paul. 
Barnabe était connu de tous, estimé de tous. On 
conçoit, enfin, dans cette hypothèse que l'épître ait 
été attribuée à Paul : ce fut, en effet, le sort de Bar- 
nabe d'être toujours perdu en quelque sorte dans les 

4. De pudicitia, 20. « Exstat enim et Barnabae titulus ad 
Uebraeos. » Ces mois prouvent que le manuscrit dont se servait 
Tertullien offrait en tète de l'épître le nom de Barnabe. Cf. saint 
Jérôme, De viris ilL, 5. C*est à tort qu*on a présenté Tassertion 
de Tertullien comme une conjecture personnelle, mise en avant 
pour renforcer Tautorité d*un écrit qui servait ses idées monta- 
nistes. Sur l'argument tiré de la slîchométrie du Codex claro- 
mmUmus, voyez Saint Paul, p. liii-liv, note. L'épître d'ordi- * 
naire attribuée à saint Barnabe est un ouvrage apocryphe, écrit 
vers Tan 440 après J.-C. 



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XVIII L'ANTECHRIST. 

rayons de la gloire du grand apôtre, et si Barnabe a 
composé quelque écrit, comme cela paraît bien pro- 
bable, c'est parmi les œuvres de Paul qu'il est natu- 
rel de chercher les pages sorties de lui. 

La détermination de l'Église destinataire peut être 
faite avec assez de vraisemblance. Les circonstances 
que nous avons énumérées ne laissent guère de choix 
qu'entre l'Église de Rome et celle de Jérusalem *. Le 
titre npoç 'EêpaCouç fait d'abord songer à l'Église de 
Jérusalem*. Mais il est impossible de s'arrêter à 
une telle pensée. Des passages comme v, ii-14; 
\ VI, 11-12, et même vi, 10 % sont des non-sens, si 1 
on les suppose adressés par un élève dés apôtres à 
cette Église mère, source de tout enseignement. Ce 
qui est dit de Timothée * ne se conçoit pas mieux ; 
des personnes aussi engagées que l'auteur et que 

4. G*est bien gratuitement qa'on a pensé à PÉgiise d'Alexan- 
drie. D*abord, il n'est pas prouvé qu'Alexandrie eût déjà une 
Église vers Tan 66. Cette Église, en tout cas, si elle existait, n'eut 
aucun rapport avec Técole de Paul; elle ne devait pas connaître 
Timothée. Les passages v, 42 ; x, 32 et suiv., et bien d*autres 
encore, ne conviendraient pas à une telle Église. 

2. Comp. Act., VI, 4; Irénée, Adv. hœr,, III, i, 4; Eusèbe, 
Hist. eccL, III, 24, 25. 

3. Aïootcviiv Tcî; à^ictç (cf. Surtout Rom., xv, 25) s'applique aux 
devoirs de toutes les Églises envers l'Église de Jérusalem, et ne 
convient pas bien à T Église de Jérusalem. 

4. Hebr., xni, 23. 



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INTRODUCTION. \ix 

Timothée dans le parti de Paul n'auraient pu adresser 
èi l'Église de Jérusalem un morceau supposant des 
relations intimes. Comment admettre, par exemple, 
que l'auteur, avec cette exégèse uniquement fondée 
sur la version alexandrine, cette science juive incom- 
plète, cette connaissance imparfaite des choses du 
temple, eût osé faire la leçon de si haut aux maîtres par 
excellence, à des gens parlant hébreu ou à peu près, 
vivant tous les jours autour du temple, et qui savaient 
beaucoup mieux que lui tout ce qu'il leur disait? 
Comment admettre surtout qu'il les eût Iraités en 
catéchumènes à peine initiés et incapables d'une forte 
théologie? — Au contraire, si l'on suppose que les 
destinataires de l'épttre sont les fidèles de Rome, tout 
s'arrange à merveille. Les passages, vi, 10 ; x, 32 et 
suiv. ; XIII, 3, 7, sont des allusions à la persécution 
de l'an 64 * ; le passage xiii, 7 s'applique à la mort 
des apôtres Pierre et Paul ; enfin o.t cctto ttîç 'ira^iaç 
se justifie alors parfaitement; car il est naturel que 
l'auteur porte à l'Église de Rome les salutations de 
la colonie d'Italiens qui était autour de lui. Ajoutons 
que la première épître de Clément Romain * (ouvrage 

I. eiarpiCoiAsvci surtout prend alors un sens précis. 

î. Comp. Epist.Clem. Ro:n, al C9i\ /, ch. 17, à llebr., xi, 
37; — c. 36àHdbr., i, 3, 5,7, 13; —«.9 à Hibr., xi, 5, 7; — 
«. 42 à Hebr., xi, 31. 



\- 



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x\ L'ANTECHRIST. 

certainement romain) fait à TÉpître aux Hébreux des 
emprunts suivis, et en calque le mode d'exposition 
d'une manière évidente. 

Une seule difficulté reste à résoudre : Pourquoi le 
titre de l'épître porte-t-il npoç 'Eêpaiou;? Rappelons 
que ces titres ne sont pas toujours d'origine aposto- 
tique, qu'on les mit assez tard et quelquefois à faux, 
comme nous l'avons vu pour l'épître dite npoç 'Eçe<yîou;. 
L'épître dite aux Hébreux fut écrite, sous le coup de 
la persécution, à l'Église qui était la plus poursuivie. 
En plusieurs endroits (par exemple, xni, 23), on 
sent que l'auteur s'exprime à mots couverts. Peut- 
être le titre vague npoç 'Eêpaîouç fut-il un mot de 
passe pour éviter que^a lettre ne devînt une pièce 
compromettante. Peut-être aussi ce titre vint-il de ce 
qu'on regarda, au ii® siècle, l'écrit en question comme 
une réfutation des ébionites , qu'on appelait 'Eêpaioi. . 
Un fait assez remarquable, c'est que l'Église de Rome 
eut toujours sur cetle épître des lumières toutes par- 
ticulières ; c'est de là qu'elle émerge, c'est là qu'on 
en fait d'abord usage. Tandis qu'Alexandrie se laisse 
aller à l'attribuer à Paul, l'Église de Rome maintient 
toujours qu'elle n'est pas de cet apôtre, et qu'on a 
tort de la joindre à ses écrits *. 

De qielle ville TËpître aux Hébreux fut-elle 

4. Voir Saml Paul, p. lvii. 



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INTRODUCTION. xxi 

écrite? Il est plus difficile de le dire. L'expression 
ot fltiro TYjç 'iTaXiaç montre que l'auteur était hors 
d'Italie. Une chose certaine encore, c'est que la ville 
d'où l'épître fut écrite était une grande ville, où il 
y avait une colonie de chrétiens d'Italie, très-liés 
avec ceux de Rome. Ces chrétiens d'Italie furent pro- 
bablement des fidèles qui avaient échappé à la persé- 
cution de l'an 64. Nous verrons que le courant de 
l'émigration chrétienne fuyant les fureurs de Néron 
se dirigea vers Éphèse. L'Eglise d'Ephèse, d'ail- 
leurs, avait eu pour noyau de sa formation primitive 
deux juifs venus de Rome, Aquila et Priscille ; elle f /^ 
resta toujours en rapport direct avec Rome. Nous ^j. 
sommes donc portés à croire que l'épître en question ' 
fut écrite d'Éphèse. Le verset xiii, 23, est, il faut 
l'avouer, alors assez singulier. Dans quelle ville, dif- 
férente d'Éphèse et de Rome, et cependant en rap- 
port avec Éphèse et Rome, Timothée avait-il été em- 
prisonné? Quelque hypothèse que l'on adopte, il y a 
là une énigme difficile à expliquer. 

L'Apocalypse est la pièce capitale de cette his- 
toire. Les personnes qui liront attentivement nos 
chapitres xv, xvi, xvii, reconnaîtront, je crois, qu'il 
n'est pas un seul écrit dans le canon biblique dont 
la date soit fixée avec autant de précision. On peut 
déterminer cette date à quelques jours près. Le lieu 



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XXII L'ANTECHRIST, 

OÙ l'ouvrage fut écrit se laisse aussi entrevoir avec 
probabilité. La question de Tauteur du livre est sujette 
à de bien plus grandes incertitudes. Sur ce point, on 
ne peut, selon moi, s'exprimer avec une pleine assu- 
rance. L'auteur se nomme lui-même en tête du livre 
(i, 9) * : « Moi, Jean, votre frère et votre compagnon 
de persécution, de royauté et de patience en Christ.» 
Mais deux questions se posent ici : 1° l'allégation 
est-elle sincère, ou bien ne serait-elle pas une de ces 
fraudes pieuses dont tous les auteurs d'apocalypses 
sans exception se sont rendus coupables ? Le livre, en 
d'autres termes, ne serait-il pas d'un inconnu, qui 
aurait prêté à un homme de premier ordre dans 
l'opinion des Églises, à Jean l'apôtre, une vision 
conforme à ses propres idées? — 2° Étant admis que 
le verset 9 du chapitre i de l'Apocalypse soit sincère, 
ce Jean ne serait-il pas un homonyme de l'apôtre? 

Discutons d'abord cette seconde hypothèse ; car 
c'est la plus facile à écarter. Le Jean qui parle ou 
qui est censé parler dans l'Apocalypse s'exprime avec 
tant de vigueur, il suppose si nettement qu'on le 
connaît et qu'on n'a pas de difficulté à le distinguer 
de ses homonymes*, il sait si bien les secrets des 
Églises, il y entre d'un air si résolu, qu'on ne peut 

4. Coup. Apoc, I, 4, et xxii, 8. C. i, 4-?. 
t. Apoc, xicii, 8. 



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INTRODUCTION. xxnr 

guère se refuser à voir en lui un apôtre ou un dignU 
taire ecclésiastique tout à fait hors de ligne. Or Jean | 
l'apôtre n'avait, dans la seconde moitié du pre^ ^ 
mier siècle, aucun homonyme qui approchât de son 
rang. Jean-Marc, quoi qu'en dise M. Hitzig, n'a rien à 
faire ici. Marc n'eut jamais des relations assez suivies 
avec les Églises d'Asie pour qu'il ait osé s'adresser à 
elles sur ce ton. Reste un personnage douteux, ce 
Presbyteros Johannes, sorte de sosie de l'apôtre,- 
qui trouble comme un spectre toute l'histoire de 
l'Église d'Éphèse, et cause aux critiques tant d'em-^ 
barras *. Quoique l'existence de ce personnage ail été 
niée, et qu'on ne puisse réfuter péremptoirement 
l'hypothèse de ceux qui voient en lui une ombre de 
l'apôtre Jean, prise pour une réalité, nous inclinons 
à croire que Presbyteros Johannes a en effet son idenn 
tité à part * ; mais qu'il ait écrit l'Apocalypse en 68 

4. Voir Vie de Jésus, 43« édit., p. lxxii-lxxui et p. 460. 

2. Papias, dans Eus., H. E., III, 39; Denys d'Alexandrie, dans 
Eus., H. E,, VII, 25. Ces deux passages ne créent pas la certi** 
tude. En effet, Denys d'Alexandrie se contente d'induire a priori 
de la différence du quatrième Évangile et de TApocalypse la 
dislinclioD de deux Jean, hypothèse dont il trouve la confirmai 
iiOD dan» deux tombeaux « qu'on dit avoir existé à Éphèse et 
porter tous les deux le nom de Jean. » Le passage de Papias est 
peu précis, et, en toute hypothèse, paraît avoir besoin de correo» 
ion. Le passage Const, apost,, VII, 46, est de médiocre autorité; 
Quant à Eusèbe (//. E., III, 39), il fait simplement un rappro^ 



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/ 



XXIV L'ANTECHRIST. 

OU 69, comme le soutient encore M. Ewald, nous le 
nions absolument. Un tel personnage serait connu 
autrement que par un passage obscur de Papias et une 
thèse apologétique de Denys d'Alexandrie. On trou- 
verait son nom dans les Évangiles, dans les Actes, 
dans quelque épître. On le verrait sortir de Jérusalem. 
L'auteur de l'Apocalypse est le plus versé dans les 
Écritures, le plus attaché au temple, le plus hébraïsant 
des écrivains du Nouveau Testament ; un tel person- 
nage n'a pu se former en province; il doit être ori- 
ginaire de Judée; il tient par le fond de ses entrailles 
à l'Église d'Israël. Si Presbyteros Johannes a existé, 
il fut un disciple de l'apôtre Jean, dans l'extrême 
vieillesse de ce dernier*; Papias paraît l'avoir tou- 
ché d'assez près ou du moins avoir été son contem- 
porain *. Nous admettons même que parfois il tint la 

chement entre le passage de Papias et celui de Denys, et il n'affirme 
nullement l'existence des doux tombeaux. Saint Jérôme, De viris 
ilL, 9, 48, affirme la réalité des tombeaux; mais il nous apprend 
que de son temps beaucoup de personnes y voyaient deux memO' 
riœ de Tapôtre Jean. 

4. Étant admis que le passage ConsUl. apost., VII, 46, se rap- 
porte à lui, et que ce passage ait quelque valeur, Presbyteros au- 
rait été le successeur de Fapôlre Jean dans Tc^piscopat d'Éphèse. • 

2. Papias, dans Eus., H, E., III, 39. W semble qu'il faut lire, 

dans ce passage, cl tou xuptou [(xa(b]TÛv] p,a6TiTeii Xe-^cjoiv. Car Xt^ou- 

<nv suppose Aristion et Presbyteros Johannes vivant vers le temps 
de Papias. La phrase met Aristion et Presbyteros Johannes dans 



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INTRODUCTION. sxv 

plume pour son maître, et nous regardons comme 
plausible Topinion qui lui attribuerait la rédaction du 
quatrième Évangile et de la première épître dite de 
Jean. La deuxième et la troisième épître dites de 
Jean , où l'auteur se désigne par les mots i irpea- 
êiîtepoç, nous paraissent son œuvre personnelle et 
avouée pour telle*. Mais certainement, à supposer que 
Presbyteros Johannes soit pour quelque chose dans la 
seconde classe des écrits johanniques (celle qui com- 
prend le quatrième Évangile et les trois épîtres), il 
n'est pour rien dans la composition de l'Apocalypse. 
S'il y a quelque chose d'évident, c'est que l'Apoca- 
lypse, d'une part, l'Évangile et les trois épîtres, 
d'autre part, ne sont pas sortis de la même main *. 
L'Apocalypse est le plus juif, le quatrième Évangile 
est le moins juif des écrits du Nouveau Testament '*. 
En admettant que l'apôtre Jean soit l'auteur de quel- 
une autre calégorie que les apôtres, « disciples du Seigneur ». 
Eusèbe exagère, en tout cas, en concluant de la phrase de Papias 
que ce dernier a été auditeur d'Âristion et du Presbyteros. 

4. Nous reviendrons sur tous ces points dans notre tome Y. 

î. (Test ce que Denys d'Alexandrie, dans la seconde moitié du 
m* siècle, avait déjà parfaitement aperçu. Sa thèse, bornée à cela, 
est un modèle de dissertation philologique et critique. Eusèbe, 
H. £., VII, 25. 

3. Le nom de « Juif », toujours pris comme synonyme 
a d'adversaire de Jésus », dans le quatrième Évangile, est dans 
TÂpocalypse le litre suprême d'honneur (n, 9 ; m, 9). 



l 



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XXVI L'ANTECHRIST. 

qu^un des écrits que la tradition lui attribue, c'est 
sûrement de TApocalypse, non de TÉvangile. L'Apo- 
calypse répond bien à l'opinion tranchée qu'il semble 
avoir adoptée dans la lutte des judéo-chrétiens et de 
Paul; l'Évangile n'y répond pas. Les efforts que 
firent, dès le m' siècle, une partie des Pères de 
l'Église grecque pour attribuer l'Apocalypse au Pres- 
bytères S venaient de la répulsion que ce livre 
inspirait alors aux docteurs orthodoxes *. Ils ne 
pouvaient supporter la pensée qu'un écrit dont ils 
trouvaient le style barbare et qui leur paraissait tout 
empreint des haines juives fût l'ouvrage d'un apôtre. 
Leur opinion était le fruit d'une induction a priori 
sans valeur, non l'expression d'une tradition ou d'un 
raisonnement critique. 

Si Tsyà) Iwavvyiç du premier chapitre de l'Apoca- 
lypse est sincère, l'Apocalypse est donc bien réelle- 
ment de l'apôtre Jean. Mais l'essence des apocalypses 
est d'être pseudonymes. Les auteurs des apocalypses 
de Daniel, d'Hénoch, de Baruch, d'Esdras, se pré- 
sentent comme étant Daniel, Hénoch, Baruch, Esdras, 
en personne. L'Église du ii* siècle admettait sur le 
même pied que l'Apocalypse de Jean une Apocalypse 

4. Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, H, E., VU, 25; Eusèbe, 
H. E., m, 39; saint Jérôme, De viris ill., 9. 

2. Vie de Jésus, 43" édit., p. 897, note 3, et ci-après, p. 460. 



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INTRODUCTION. xxvu 

de Pierre, qui était sûrement apocryphe *. Si, dans 
l'Apocalypse qui est restée canonique, l'auteur donne 
son nom véritable, c'est là une surprenante exception 
aux règles du genre. — Eh bien, cette exception, 
nous croyons qu'il faut l'admettre. Une différence 
essentielle sépare, en effet, l'Apocalypse canonique 
des autres écrits analogues qui nous ont été conser- 
vés. La plupart des apocalypses sont attribuées à des 
auteurs qui ont fleuri ou sont censés avoir fleuri des 
cinq et six cents ans, quelquefois des milliers d'années 
en arrière. Au n*^ siècle, on attribua des apocalypses 
aux hommes du siècle apostolique. Le Pasteur et les 
écrits pseudo-clémentins sont de cinquante ou soixante 
ans postérieurs aux personnages à qui on les attribue. 
L'Apocalypse de Pierre fut probablement dans le 
même cas ; au moins, rien ne prouve qu'elle eut rien de 
particulier, de topique, de personnel. L'Apocalypse 
canonique, au contraire, si elle est pseudonyme, 
aurait été attribuée à l'apôtre Jean du vivant de ce 
dernier, ou très-peu de temps après sa mort. N'était 
les trois premiers chapitres, cela serait strictement 
possible ; mais est-il concevable que le faussaire eut 
eu la hardiesse d'adresser son œuvre apocryphe aux 

4. Canon de Muralori, lignes 70-72; sticbométrie du Codex 
claromontanus, dans Credner, Gesch. der neulesL Kanon, 
p. 477. 



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XXVIII L'ANTECHRIST. 

sept Églises qui avaient été en rapport avec l'apôtre? 
Et si l'on nie ces rapports, avec M. Scholten, on 
tombe dans une diiBculté plus grave encore ; car il 
faut admettre alors que le faussaire, par une ineptie 
sans égale, écrivant à des Églises qui n'ont jamais 
connu Jean, présente son prétendu Jean comme ayant 
été à Patmos, tout près d'Éphèse S comme sachant 
leurs secrets les plus intimes et comme ayant sur 
elles une pleine autorité. Ces Églises, qui, dans l'hy- 
polhèse de M. Scholten, savaient bien que Jean 
n'avait jamais été en Asie ni près de l'Asie, se fussent- 
elles laissé tromper à un artifice aussi grossier ? Une 
chose qui ressort de l'Apocalypse, dans toutes les 
hypothèses*, c'est que l'apôtre Jean fut durant quelque 
temps le chef des Églises d'Asie. Cela établi, il est 
bien difficile de ne pas conclure que l'apôtre Jean 
fut réellement l'auteur de l'Apocalypse ; car, la date 
du livre étant fixée avec une précision absolue, on ne 
trouve plus l'espace de temps nécessaire pour un 
faux. Si l'apôtre, en janvier 69, vivait en Asie, ou 
seulement y avait été, les quatre premiers chapitres 
sont incompréhensibles de la part d'un faussaire. En 

4. Supposer l'apôtre venu à Patmos, c*est le supposer venu à 
' Éphèse, Patmos étant en quelque sorte une dépendance d'Éphèse, 
au point de vue de la navigation. 

2. Voir l'appendice à la fin du volume, p. 559 et suivantes. 



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INTRODUCTION. xxix 

supposant, avec M. Scholten, l'apôtre Jean mort au 
commencement de l'an 69 (ce qui ne paraît pas 
conforme à la vérité), on ne sort guère d'embarras. 
Le livre, en effet, est écrit comme si le révélateur était 
encore vivant; il est destiné à êlre répandu sur-le- 
champ dans les Églises d'Asie; si l'apôtre eût été 
mort, la supercherie était trop évidente. Qu'eût-on 
dit à Éphèse, vers février 69, en recevant un pareil 
livre comme censé provenir d'un apôtre qu'on savait 
bien ne plus exister, et que, selon M. Scholten, on 
n'avait jamais vu? 

L'examen intrinsèque du livre, loin d'infirmer 
cette hypothèse, l'appuie fortement. Jean l'apôtre 
paraît avoir été, après Jacques, le plus ardent des 
judéo-chrétiens ; l'Apocalypse, de son côté, respire 
une haine terrible contre Paul et contre ceux qui se 
relâchaient dans Tobservance de la loi juive. Le livre 
répond à merveille au caractère violent et fanati- 
que qui paraît avoir été celui de Jean *. C'est bien là 
l'œuvre du « fils du tonnerre », du terrible boa- 
nergcy de celui qui ne voulait pas qu'on usât du 
nom de son maître si on n'appartenait au cercle le 
plus étroit des disciples, de celui qui, s'il l'avait 
pu, aurait fait pleuvoir le feu et le soufre sur les 

4. Voir ci-dessous, p. 347-348. 



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XXX L'ANTECHRIST. 

Samaritains peu hospitaliers. La description de ia 
cour céleste, avec sa pompe toute matérielle de trônes 
et de couronnes, est bien de celui qui, jeune, avait 
mis son ambition à s'asseoir, avec son frère, sur des 
trônes à droite et â gauche du Messie. Les deux 
grandes préoccupations de l'auteur de l'Apocalypse 
sont Rome (ch. xm et suiv.) et Jérusalem (ch. xi 
et XII ). Il semble qu'il a vu Rome, ses temples, ses 
statues, la grande idolâtrie impériale. Or un voyage 
de Jean à Rome, à la suite de Pierre, se laisse facile- 
ment supposer. Ce qui concerne Jérusalem est plus 
frappant encore. L'auteur revient toujours à a la 
ville aimée » ; il ne pense qu'à elle ; il est au courant 
de toutes les aventures de l'Église hiérosol y mitaine 
durant la révolution de Judée (qu'on se rappelle le 
beau symbole de la femme et de sa fuite au désert) ; 
on sent qu'il avait été une des colonnes de cette 
Église, un dévot exalté du parti juif. Cela convient 
très-bien à Jean *. La tradition d'Asie Mineure semble 
de même avoir conservé le souvenir de Jean comme 
celui d'un sévère judaïsant. Dans la controverse de 
la Pâque, qui troubla si fortement les Églises durant 
ia seconde moitié du ii* siècle, l'autorité de Jean 
est le principal argument que font valoir les Églises 

4 . Gai., II, 9. Jean paraît très-souvent en compagnie de Pierre : 
Act., m, 4, 3, 4, M; iv, 43, 49; viii, 44. 



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IHTRODUCTIOX. ixii 

d*Asie pour mamtenir la célébration de la P&que, 
couronnement à la loi juive, au ili de nisan. Poly- 
carpe, en 160, et Polycrate, en 190, font appel à 
son autorité pour défendre leur usage antique contre 
les novateurs qui, s'appuyant sur le quatrième Évan- 
gile, ne voulaient pas que Jésus, la vraie pâque, eût 
mangé l'agneau pascal la veille de sa mort, et qui 
transféraient la fête au jour de la résurrection ^ 

La langue de l'Apocalypse est également une 
raison pour attribuer le livre à un membre de l'Église 
de Jérusalem. Cette langue est tout à fait à part dans 
les écrits du Nouveau Testament. Nul doute que l'ou- 
vrage n'ait été écrit en grec * ; mais c'est un grec 
calqué sur l'hébreu, pensé en hébreu, et qui ne pou- 
vait guère être compris et goûté que par des gens 
sachant l'hébreu'. L'auteur est nourri des prophéties 
et des apocalypses antérieures à la sienne à un degré 
qui étonne; il les sait évidemment par cœur. 11 est 
familier avec la version grecque des livres sacrés * ; 

4 . Polycrate et Irénée, dans Eusèbe, //. E.j V, 24. 

2. ff Je suis Talpha et l'oméga. » — L^ mesures et les poids 
sont grec3. 

3. Sans parler des mots sacramentels et du chiffre de la Bète, 
qui sont en hébreu (ix, 41 ; xvi, 16), les hébraïsmes se remarquent 
à chaque ligne. Nolez en particulier, i, 4, rindéclinabilité de la 
traduction grecque du nom de Jëhovah. 

4. n adopte plusieurs des expressions des Septante, même 



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xxxii L'ANTECHRIST. 

mais c*est dans le texte hébreu que les passages 
bibliques se présentent à lui. Qjelle différence avec 
le style de Paul, de Luc, de Fauteur de l'Épître aux 
Hébreux, et même des Évangiles synoptiques! Un 
homme ayant passé des années à Jérusalem, dans 
les écoles qui entouraient le temple, pouvait seul être 
à ce point imprégné de la Bible et participer aussi 
vivement aux passions du peuple révolutionnaire, 
à ses espérances, à sa haine contre les Romains. 

Enfin, une circonstance qu'il n'est pas permis de 
négliger, c'est que l'Apocalypse présente quelques 
traits qui ont du rapport avec le quatrième Évangile 
et avec les épîires attribuées à Jean. Ainsi l'expres- 
sion 6 >ayoç toO ôeoO, si caractéristique du quatrième 
Évangile, se trouve pour la première fois dans l'Apo- 
calypse *. L'image des « eaux vives » * est commune 
aux deux ouvrages. L'expression d' « agneau de 
Dieu », dans le quatrième Évangile', rappelle l'ex- 

dans ce qu'elles ont d'inexact : ojcyivtj tcO [laprupioo := tj^^q Sni<; 
6 iravToxpaTwp = Jéhovah Seboolh. Le verset du Ps. ii, qu'il cite 
souvent: « Il les fera pattre avec une houlette de fer, » est entendu 
d'aprèfi les Septante, et non d'après l'hébreu, sans doute parce que 
le passage était passé sous celte forme dans l'exégèse messianique 
des chrétiens. 

4. Apoc, XIX, 43. 

2. Apoc., XXI, 6; xxn, 4, 47. Cf. Jean, iv ot x. 

3. Jean, i, $9, 36. 



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INTRODUCTIOxN. xxxiii 

pressioîi d^Agneau, qui est ordinaire dans l'Apoca- 
lypse pour désigner le Christ. Les deux livres appli- 
quent au Messie le passage de Zacharie, xii, 10, et 
le traduisent de la même manière *. Loin de nous la 
pensée de conclure de ces faits que la même plume 
ait écrit le quatrième Évangile et l'Apocalypse; 
mais il n'est pas indifférent que le quatrième Évan- 
gile, dont l'auteur n'a pu être sans lien quelconque 
avec l'apôtre Jean, offre dans son style et ses images 
quelques rapports avec un livre attribué pour des 
motifs sérieux à l'apôtre Jean. 

La tradition ecclésiastique est hésitante sur la 
question qui nous occupe. Jusque vers l'an 150, l'Apo- 
calypse ne semble pas avoir eu dans l'Église l'im- 
portance qui, d'après nos idées, aurait dû s'attacher à 
un écrit où l'on eût été assuré de posséder un mani- 
feste solennel sorti de la plume d'un apôtre. Il est dou- 
teux que Papias l'admît comme ayant été rédigéepar 
l'apôtre Jean. Papias était millénaire de la même ma- 
nière que l'Apocalypse ; mais il paraît qu'il déclarait 
tenir cette doctrine « de la tradition non écrite ». S'il 
avait allégué l'Apocalypse, Eusèbe le dirait*, lui qui 
relève avec tant d'empressement toutes les citations 

4, Apoc , I, 7; Jean, xix, 37. Celte traduction diffère de celle 
des Seplanle, et est plutôt conforme à l'hébreu. 

2. Hist. eccl., Ill, 39. Les témoignages d'André et d'Aréthas 
de Gappadoce sur ce point sont peu concluants. 



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XXXIV L'ANTECHRIST. 

que cet ancien Père fait d'écrits apostoliques. L'auteur 
du Pasteur d'Hermas connaît, ce semble, l'Apocalypse 
et l'imite*; mais il ne suit pas de là qu'il la tînt pour 
un ouvrage de Jean l'apôtre. C'est saint Justin qui, 
vers le milieu du if siècle, déclare le premier haute- 
ment que l'Apocalypse est bien une composition de 
l'apôtre Jean * ; or saint Justin, qui ne sortit du sein 
d'aucune des grandes Églises, est une médiocre auto- 
rité en fait de traditions. Méliton, qui commenta cer- 
taines parties de l'ouvrage', Théophile d'Antioche* 
et Apollonius % qui s'en servirent beaucoup dans leurs 
polémiques, semblent cependant, comme Justin, l'a- 
voir attribué h l'apôtre. Il en faut dire autant du 
Canon de Muratori^. A partir de l'an 200, l'opinion 



4. Voir surtout Vis., iv, 4,2; Simil., ix, 4 et suiv. 
t. Dial. cum Tryph,, 81 . 

3. Eusèbe, H. E., IV, 26; saint Jérôme, De viris ilL, 2i. 
Comp* Méliton, De verilale, sub fin. 

4. Eus., H. E., IV, 24. On peut se demander si le mot 'ittoCv- 
vcu, dans les deux passages d'Eusèbe relatifs à Méliton et à Théo- 
pbile« n'est pas une addition explicative de Thistorien ecclésias- 
tique. Mais Eusèbe étant attentif à relever les passages d'où il 
résulte qu'on a douté de l'authenticité de l'Apocalypse^ on doit 
supposer qu'il n'eût pas ajouté le mot 'luawou, s'il ne l'eût ren- 
contré dans les auteurs dont il parle. 

5. Eusèbe, ^.7?.^ V, 48. 

6. Lignes 47-48, 70-72. Ce second passage semble cependant 
marquer une tendance à placer le livre parmi les apocryphes* 



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INTRODUCTION. xxw 

la plus répandue est que le Jean de l'Apocalypse est 
bien l'apôtre. Irénée *, Tertullien*, Clément d'Alexan- 
drie', Origène*, l'auteur des Philosophumena^j n'ont 
là-dessus aucune hésitation. L'opinion contraire est 
toutefois fermement soutenue. Pour ceux qui s'écar- 
taient de plus en plus du judéo-christianisme et du 
millénarisme primitifs, l'Apocalypse était un livre 
dangereux, impossible à défendre, indigne d'un 
apôtre, puisqu'il renfermait des prophéties qui ne 
s'étaient pas accomplies. Marcion, Cerdon et les 
gnostiques la rejetaient absolument • ; les Constitua 
lions apostoliques l'omettent dans leur Canon'; la 
vieille Peschilo ne la contient pas. Les adversaires 
des rêveries montanistes, tels que le prêtre Caïus % les 

4. Adv. hcBT. ,iy^ XX, 44 ; V, xxvi, 4 ; xxvin, 2; xxx, 4 ; xxxiv, 
î, etc. Cf. Eusèbe, H, E„ V, 8. 

2. Adv, Marc, m, 44; IV, 5, 

3. Strom., VI, 43; Pœdag., Il, 42. 

4. Dans Eus., H, E., VI, 25; In MaHh,, tom. XVr, 6; în 
Joh., lom. 1, 44; II, 4, etc. 

5. Philosopha VII, 36. 

6. Terlullien, ^Irfu. J^arc, IV, 5; livre Adv. omnes hœreses, 
parmi les œuvres de Terlullien, 6. 

7. Cmislit. apost,, II, 57; Vlir, 47 (Canons apost*, n° 85)* 

8. Caïus, dans Eusèbe, H, E., III, 28. Les doutes que peut 
laisser ce passage sont levés par le fragment de Denys d'Alexan- 
drie, dans Eusèbe, VU, 25, et par ce qu'Êpiphane dit des aloges* 
La traduction • comme s'il était un grand apôtre » est insoutenable. 
Cf. Théodoret, Hcer. fab., II, 3. 



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XXXVI L'ANTECHRIST. 

alogesS feignirent d'y voir l'œuvre de Cérinlhe. 
Enfin, dans la seconde moitié du m* siècle, l'école 
d'Alexandrie, en haine du millénarisme renaissant 
par suite de la persécution de Valérien, fait la cri- 
tique du livre avec une excessive riguteur et une 
mauvaise humeur non dissimulée; l'évéque Denys 
démontre parfaitement que l'Apocalypse ne saurait 
être du même auteur que le quatrième Évangile, et 
met à la mode l'hypothèse du Presbyteros * . Au 
IV* siècle, l'Église grecque est tout à fait partagée '. 
Eusèbe, quoique hésitant, est en somme défavorable 
à la thèse qui attribue l'ouvrage au ûls de Zébédée. 
Grégoire de Nazianze et presque tous les chrétiens 
lettrés du même temps refusèrent de voir un écrit 
apostolique dans un livre qui contrariait si vivement 
leur goût, leurs idées d'apologétique et leurs préjugés 
d'éducation. On peut dire que, si ce parti avait été 
le maître, il eût relégué l'Apocalypse au rang du 
Pasteur et des àvTi>.cYO(jLeva dont le texte grec a 
presque disparu. Heureusement, il était trop tard 
pour que de telles exclusions pussent réussir. Grâce 

4. Épiph., haer. li, 3-4, 32-35. 

2. Hist. eccL, Yll, 25. Il est probable que la question avait 
déjà été discutée par saint Hippolyte. Voir la liste de ses écrits 
dans Corpus inscr, gr,, n» 86«3, A, 3. 

3. Eus., H. E,j 111, 24; saint Jérôme, Epist, cxxix, ad Darda- 
num, 3. 



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INTRODUCTION. xxxvii 

à d'habiles contre-sens, un livre qui renferme d'atroces 
injures contre Paul s'est conservé à côté des œuvres 
mêmes de Paul, et forme avec celles-ci un volume 
censé provenir d'une seule inspiration. 

Cette protestation persistante, qui constitue un 
fait si important de l'histoire ecclésiastique, est-elle 
d'un poids bien considérable aux yeux de la critique 
indépendante? On ne saurait le dire. Certainement 
Denys d'Alexandrie est dans le vrai, quand il établit 
que le même homme n'a pas pu écrire le quatrième 
Évangile et l'Apocalypse. Mais, placée devant ce 
dilemme, la critique moderne a répondu tout autre- 
ment que la critique du ih* siècle. L'authenticité de 
l'Apocalypse lui a paru bien plus admissible que celle 
de l'Évangile, et si, dans l'œuvre johannique, il 
faut faire ime part à ce problématique Presbyteros 
Johannes, c'est bien moins l'Apocalypse que l'Évan- 
gile et les épîtres qu'il conviendrait de lui attribuer. 
Quel motif eurent, au m* siècle, ces adversaires du 
montanisme, au rv* siècle, ces chrétiens élevés dans 
les écoles helléniques d'Alexandrie, de Césarée, d'An- 
tioche, pour nier que l'auteur de l'Apocalypse fût 
réellement l'apôtre Jean? Une tradition, un souvenir 
conservé dans les Églises? En aucune façon. Leurs mo- 
tifs étaient des motifs de théologie a priori. D'abord, 
l'attribution de l'Apocalypse à l'apôtre rendait 



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xxxvin L'ANTECHRIST. 

presque impossible pour un homme instruit et sensé 
d'admettre l'authenticité du quatrième Évangile, et 
Ton eût cru alors ébranler le christianisme en doutant 
de l'authenticité de ce dernier document. En outre, 
la vision attribuée à Jean paraissait une source d'er- 
reurs sans cesse renaissantes ; il en sortait des recru- 
descences perpétuelles de judéo-christianisme, de 
prophétisme intempérant, de millénarisme auda- 
cieux? Quelle réponse pouvait-on faire aux monta- 
nistes et aux mystiques du même genre, disciples par- 
faitement conséquents de l'Apocalypse, à ces troupes 
d'enthousiastes qui couraient au martyre, enivrés 
qu'ils étaient par la poésie étrange du vieux livre de 
l'an 69? Une seule : prouver que le livre qui servait 
de texte à leurs chimères n'était pas d'origine apo- 
stolique. La raison qui porta Caïus, Denys d'Alexan- 
drie et tant d'autres à nier que l'Apocalypse fût 
réellement de l'apôtre Jean est donc justement celle 
qui nous porte à la conclusion opposée. Le livre est 
judéo-chrétien, ébionite; il est l'œuvre d'un enthou- 
siaste ivre de haine contre l'empire romain et le 
monde profane; il exclut toute réconciliation entre le 
christianisme, d'une part, l'empire et le monde, de 
l'autre ; le messianisme y est tout matériel ; le règne 
des martyrs pendant mille ans y est affirmé; la fin du 
monde est déclarée très-prochaine. Ces motifs, ou les 



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INTRODUCTION. xxxix 

chrétiens raisonnables, sortis de la direction de Paul, 
puis de récole d'Alexandrie, voyaient des difficultés 
insurnoontables, sont pour nous des marques d'an- I 
cienneté et d'authenticité apostolique. L'ébionisme et 
le montanisme ne nous font plus peur; sinoples histo- 
riens, nous affirmons même que les adhérents de ces 
sectes, repoussés par l'orthodoxie, étaient les vrais 
successeurs de Jésus, des Douze et de la famille du 
Maître. La direction rationnelle que prend le christia« 
nisme par le gnosticisme modéré, par le triomphe 
tardif de l'école de Paul, et surtout par l'ascendant y 
d'hommes tels que Clément d'Alexandrie et Origène, \ 
ne doit pas faire oublier ses vraies origines. Les chi- 
mères, les impossibilités, les conceptions matéria- 
listes, les paradoxes, les énormités, qui impatien- 
taient Eusèbe, quand il lisait ces anciens auteurs 
ébionites et millénaristes, tels que Papias, étaient le — 
vrai christianisme primitif. Pour que les rêves de ces 
sublimes illuminés soient devenus une religion sus- 
ceptible de vivre, il a fallu que des hommes de bon 
sens et de beaux génies, comme étaient ces Grecs 
qui se firent chrétiens à partir du m* siècle, aient 
repris l'œuvre des vieux visionnaires, et, en la repre- 
nant, l'aient singulièrement modifiée, corrigée, amoin- 
drie. Les monuments les plus authentiques des naïve- 
tés du premier âge devinrent alors d'embarrassants 



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XL L'ANTECHRIST. 

témoins, que Ton essaya de rejeter dans l'ombre. Il 
arriva ce qui arrive d'ordinaire à l'origine de toutes 
les créations religieuses, ce qui s'observa en parti- 
culier durant les premiers siècles de Tordre francis- 
cain : les fondateurs de la maison furent évincés par 
les nouveaux venus; les vrais successeurs des pre- 
miers pères devinrent bientôt des suspects et des 
hérétiques. De là ce fait que nous avons eu souvent 
occasion de relever, savoir que les livres favoris du 
judéo-christianisme ébionite et millénaire* se sont 
bien mieux conservés dans les traductions latines et 
orientales que dans le texte grec, PÉglise grecque 
orthodoxe s'étant toujours montrée fort intolérante à 
l'égard de ces livres et les ayant systématiquement 
supprimés. 

Les raisons qui font attribuer l'Apocalypse à 
l'apôtre Jean restent donc très-fortes, et je crois que 
les personnes qui liront notre récit seront frappées 
de la manière dont tout, en cette hypothèse, s'ex- 
plique et se lie. Mais, dans un monde où les idées 
en fait de propriété littéraire étaient si différentes de 



4. Livre d*Hénoch, Apocalypse de Banich, Assomption de 
WoYse, Ascension d'ïsaïe, 4« livre d'Esdras, et jusqu*à ces derniers 
temps, le Pasteur, l'Épttre de Barnabe. Par là 8*explique aussi la 
perte plus ou moins complète du- texte grec de Papias, de saint 
Ifénée. 



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INTRODUCTION. xli 

ce qu'elles sont de nos jours, un ouvrage pouvait ap- 
partenir à un auteur de bien des manières. L'apôtre 
Jean a-t-il écrit lui-n)ême le manifeste de l'an 69? On 
en peut certes douter. Il suffit pour notre thèse qu'il 
en ait eu connaissance, et que, l'ayant approuvé, il 
l'ait vu sans déplaisir circuler sous son nom. Les trois 
premiers versets du chapitre i^, qui ont l'air d'une 
autre main que celle du Voyant, s'expliqueraient 
alors. Par là s'expliqueraient aussi des passages 
comme xvm, 20; xxi, 14, qui inclinent à croire que 
celui qui tenait la plume n'était pas apôtre. Dans 
Eph., n, 20, nous trouvons un trait analogue, et là 
nous sommes sûrs qu'entre Paul et nous il y a l'in- 
termédiaire d'un secrétaire ou d'un imitateur. L'abus 
qui a été fait du nom des apôtres pour donner de la 
valeur à des écrits apocryphes* doit nous rendre 
très-soupçonneux. Beaucoup de traits de l'Apocalypse 
ne conviennent pas à un disciple immédiat de Jésus*. 
On est surpris de voir un des membres du comité in- 
time où s'élabora l'Évangile nous présenter son ancien 
ami comme un Messie de gloire, assis sur le trône de 



4 . Aux preuves tant de fois alléguées, ajoutez Caïus et Denys 
d'Alexandrie, dans Eusèbe, H, E., III, 28. 

2. Le verset Apec., i, 2, ne signifie pas que l'auteur ait été 
lénioin de la vie de Jésus. Comp. i, 9, 49, 20; vi, 9; xx, 4; 
XXII, 8. 



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XLii L'ANTECHRIST. 

Dieu, gouvernant les peuples, et si totalement diffé- 
rent du Messie de Galilée que le Voyant à son aspect 
frissonne et tombe à demi mort. Un homme qui avait 
connu le vrai Jésus pouvait difficilement, même au 
bout de trente-six ans, avoir subi une telle modification • 
dans ses souvenirs. Marie de Magdala, apercevant 
Jésus ressuscité, s'écrie : « mon maître ! » et Jean ne *> ^ 
verrait le ciel ouvert que pour y retrouver celui qu'il '^ 
aima transformé en Christ terrible!... Ajoutons que 
Ton n'est pas moins étonné de voir sortir de la plume 
d'un des principaux personnages de l'idylle évangé- 
lique une composition artificielle, un vrai pastiche, 
où l'imitation à froid des visions des anciens prophètes 
se montre à chaque ligne. L'image des pêcheurs de 
Galilée qui nous est offerte par les Évangiles synop- 
tiques ne répond guère à celle d'écrivains, de lecteurs 
assidus des anciens livres, de rabbins savants. Reste 
à savoir si ce n'est pas le tableau des synoptiques 
qui est faux, et si l'entourage de Jésus ne fut pas 
beaucoup plus pédant, plus scolastique, plus ana- 
logue aux scribes et aux pharisiens, que le récit de 
Matthieu, Marc et Luc ne porterait à le supposer. 

Si l'on admet l'hypothèse que nous avons dite, et 
d'après laquelle Jean aurait plutôt accepté l'Apoca- 
lypse qu'il ne l'aurait écrite de sa main, on obtient 
un autre avantage, c'est d'expliquer comment le livre 



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INTRODUCTION. xtui 

fut si peu répandu, durant les trois quarts de siècle 
qui suivirent sa composition. Il est probable que l'au- 
teur, après Tan 70, voyant Jérusalem prise, les Fla- 
vius solidement établis , l'empire romain reconstitué, 
et le monde obstiné à durer, malgré le terme de 
trois ans et demi qu'il lui avait assigné, arrêta lui- 
même la publicité de son ouvrage. L'Apocalypse, 
en effet, n'atteignit toute son importance que vers 
le milieu du ii* siècle, quand le millénarisme 
devint un sujet de discorde dans l'Église, et sur- 
tout quand les persécutions redonnèrent aux invec- 
tives contre la Bête du sens et de l'à-propos *. La 
fortune de l'Apocalypse fut ainsi attachée aux alter- 
natives de paix et d'épreuves que traversa l'Église. 
Chaque persécution lui donna une vogue nouvelle; 
c'est quand les persécutions sont finies que le livre 
court de véritables dangers, et se voit sur le point 
d'être chassé du Canon, comme un pamphlgt men- 
songer et séditieux. 

Deux traditions dont j'ai admis en ce volume la 
plausibilité, savoir la venue de Pierre à Rome et 
le séjour de Jean à Éphèse, ayant donné lieu a de 
longues controverses, j'en ai fait l'objet d'un appen- 
dice à la fin du volume. J'ai en particulier discuté le 

4 . Voir la lettre des Églises de Vienne et de Lyon, dans Eusèbe, 
H, E., V, I, 40, 58 (notez -h 7P*çio). 



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XLiv L'ANTECHRIST. 

récent mémoire de M. Scholten sur le séjour des apô- 
tres en Asie avec le soin que méritent tous les écrits 
de réminent critique hollandais. Les conclusions aux- 
quelles je suis arrivé, et que je ne tiens, du reste, 
que pour probables, exciteront certainement, comme 
l'emploi que j'ai fait du quatrième Évangile en écri- 
vant la Vie de Jéms, les dédains d'une jeune école 
présomptueuse, aux yeux de laquelle toute thèse est 
prouvée dès qu'elle est négative, et qui traite pé- 
remptoirement d'ignorants ceux qui n'admettent pas 
j d'emblée ses exagérations. le prie le lecteur sérieux 
de croire que je le respecte assez pour ne rien négli- 
ger de ce qui peut servir à trouver la vérité dans 
l'ordre des études dont je l'entretiens. Mais j'ai pour 
principe que l'histoire et la dissertation doivent être 
distinctes l'une de l'autre. L'histoire ne peut être bien 
faite qu'après que l'érudition a entassé des biblio- 
thèques entières d'essais critiques et de mémoires; 
mais, quand l'histoire arrive à se dégager, elle ne 
doit au lecteur que l'indication de la source originale 
sur laquelle chaque assertion s'appuie. Les notes 
occupent le tiers de chaque page dans ces volumes 
que je consacre aux origines du christianisme. Si 
j'avais dû m'obliger à y mettre la bibliographie, les 
citations d'auteurs modernes, la discussion détaillée 
des opinions, les notes eussent rempli au moins 



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INTRODUCTION. xlv 

les trois quarts de la page. Il est vrai que la mé- 
thode que j'ai suivie suppose des lecteurs versés dans 
les recherches sur l'Ancien et le Nouveau Testament, 
ce qui est le cas de bien peu de personnes en France. 
Mais combien de livres sérieux auraient le droit 
d'exister si, avant de les composer, l'auteur avait dû 
être sûr qu'il aurait un public pour les bien com- 
prendre? J'affirme d'ailleurs que même un lecteur qui 
ne sait pas l'allemand, s'il est au courant de ce qui a 
été écrit dans notre langue sur ces matières, peut fort 
bien suivre ma discussion. L'excellent recueil inti- 
^ f tulé Rexfae de théologie^ qui s'imprimait jusqu'à ces 

dernières années à Strasbourg, est une. encyclopédie 
d'exégèse moderne, qui ne dispense pas sûrement 
de remonter aux livres allemands et hollandais, mais 
où toutes les grandes discussions de la théologie sa- 
vante depuis un demi-siècle ont eu leur écho. Les 
écrits de MM. Reuss, Réville, Scherer, Kienlen, 
Coulin, et en général les thèses de la faculté de 
Strasbourg* offriront également aux lecteurs dési- 

4. Où m*a si souvent reproché les courtes listes bibliogra- 
phiques d'ouvrages français que j'ai données dans les volumes 
antérieurs, bien que j'eusse formellement averti que ces listes 
n'avaient d'autre but que de répondre à ceux qui m'accusaient de 
supposer chez le lecteur français des connaissances antérieures 
qu'il ne pouvait avoir, que je me les interdis celle fois-ci. Le 
pédantisme, l'ostentation du savoir, le soin de ne négliger aucun 



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XLVi L'ANTECHRIST. 

reux de plus amples renseignements une solide in- 
struction. Il va sans le dire que ceux qui pourront 
lire les écrits de Christian Baur, le père de toutes 
ces études, de Zeller, de Schwegler, de Volkmar, 
de Hilgenfeld, de Lûcke, de Lipsius, de Holtzmann, 
d'Ewald, de Keim, de Hausralh, de Scholten, se- 
ront mieux édifiés encore. J'ai proclamé toute ma 
vie que TAllemagne s'était acquis une gloire éter- 
nelle en fondant la science critique de la Bible et les 
études qui s'y rapportent. Je l'ai dit assez haut pour 
qu'on n'eût pas dû m' accuser de passer sous silence 
des obligations que j'ai cent fois reconnues. L'école 
des exégètes allemands a ses défauts ; ces défauts 
sont ceux qu'un théologien , quelque libéral qu'il soit, 
ne peut éviter; mais la patience, la ténacité d'es- 
prit, la bonne foi qui ont été déployées dans cette 
œuvre d'analyse sont chose vraiment admirable. 
Entre plusieurs très-belles pierres que l'Allemagne 
a posées dans l'édifice de l'esprit humain, élevé à 
frais communs par tous les peuples, la science bi- 
de ses avantages, sont tellement devenus la règle de certaines 
écoles, qu'on n*y admet plus l'écrivain sobre qui, selon la maxime 
de nos vieux maîtres de Port-Royal, sait se borner, ne fait jamais 
profession de science, et dans un livre ne donne pas le quart des 
recherches que ce livre a coûtées. L'élégance, la modestie, la 
politesse, Talticisme passent maintenant pour des manières de 
gens arriérés. 



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INTRODUCTION. xlvu 

blique est peut-être le bloc qui a été taillé avec le 
plus de soin, celui qui porte au plus haut degré le 
cachet de l'ouvrier. 

Pour ce volume, comme pour les précédents, je 
dois beaucoup à l'érudition toujours prêle et à l'iné- 
puisable complaisance de mes savants confrères et 
amis, MM. Egger, Léon Renier, Derenbourg, Wad- 
dington, Boissier, de Longpérier, de Witte, Le Blant, 
Dulaurier, qui ont bien voulu me permettre de les 
consulter journellement sur les points se rapportant 
à leurs études spéciales. M. Neubauer a revu la 
partie talmudique. Malgré ses travaux à la Chambre, 
M. Noël Parfait a bien voulu ne pas me discontinuer 
ses soins de correcteur accompli. Enfin, je dois ex- 
primer ma vive reconnaissance à MM. Amari, Pietro 
Rosa, Fabio Gori, Fiorelli, Minervini, de Luca, qui, 
durant un voyage d'Italie que j'ai fait l'année der- 
nière, ont été pour moi les plus précieux des guides. 
On verra comment ce voyage se rattachait par plu- 
sieurs côtés au sujet du présent volume. Quoique je 
connusse déjà l'Italie, j'avais soif de saluer encore 
une fois la terre des grands souvenirs, la mère savante 
de toute renaissance* Selon une légende rabbinique, 
il y avait à Rome, durant ce long deuil de la beauté 
qu'on appelle le moyen âge, une statue antique 
conservée en un lieu secret, et si belle que les 



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XLViii L'ANTECHRIST. 

Romains venaient de nuit la baiser furtivement. Le 
fruit de ces embrassements profanes fut, dit -on, 
l'Antéchrist *. Ce fils de la statue de marbre est 
bien certainement au moins un fils de l'Italie. Toutes 
les grandes protestations de la conscience humaine 
contre les excès du christianisme sont venues autre- 
fois de cette terre ; de là encore elles viendront dans 
. l'avenir. 

Je ne cacherai pas que le goût de l'histoire, la 
jouissance incomparable qu'on éprouve à voir se 
dérouler le spectacle de l'humanité, m'a surtout 
entraîné en ce volume. J'ai eu trop de plaisir à le 
faire pour que je demande d'autre récompense que 
de l'avoir fait. Souvent je me suis reproché de tant 
jouir en mon cabinet de travail, pendant que ma 
pauvre patrie se consume dans une lente agonie; 
mais j'ai la conscience tranquille. Lors des élections 
de 1869, je m'offris aux suffrages de mes conci- 
toyens ; toutes mes affiches portaient en grosses let- 
tres : « Pas de révolution; pas de guerre; une 
guerre sera aussi funeste qu'une révolution. » Au 
mois de septembre 1870, je conjurai les esprits éclai- 
rés de ^Allemagne et de l'Europe de songer à l'af- 
freux malheur qui menaçait la civilisation. Pendant 
le siège, dans Paris, au mois de novembre 1870, je 

\ VoirBuxtoïf, Lex. chald. talm. rabb.j p. t%î. 



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INTRODUCTION. \li% 

m'exposai à une forte impopularité en conseillant la 
réunion d'une assemblée, ayant les pouvoirs pour 
traiter de la paix. Aux élections de 1871, je répondis 
aux ouvertures qu'on me fit : « Un tel mandat ne 
peut être ni recherché, ni refusé. » Après le réta- 
blissement de Tordre, j'ai appliqué tout ce que j'ai 
d'attention aux réformes que je considère comme les 
plus urgentes pour sauver notre pays. J'ai donc fait 
ce que j'ai pu. Nous devons à notre patrie d'être 
sincères avec elle; nous ne sommes pas obligés d'em- 
ployer le charlatanisme pour lui faire accepter nos 
services ou agréer nos idées. 

Peut-être, d'ailleurs, ce volume, bien que s'adres- 
sant avant tout aux curieux et aux artistes, contien- 
dra-t-il plus d'un enseignement. On y verra le crime 
poussé jusqu'à son comble et la protestation des 
saints élevée à des accents sublimes. Un tel spec- 
tacle ne sera pas sans fruit religieux. Je crois autant 
que jamais que la religion n'est pas une duperie 
subjective de notre nature, qu'elle répond à une 
réalité extérieure, et que celui qui en aura suivi les 
inspirations aura été le bien inspiré. Simplifier la 
religion n'est pas l'ébranler, c'est souvent la fortifier. 
Les petites sectes protestantes de nos jours, comme le 
christianisme naissant, sont là pour le prouver. La 
grande erreur du catholicisme est de croire qu'on 

d 



J- 



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L L'ANTECHRIST. 

peut lutter contre les progrès du matérialisme avec 
une dogmatique compliquée, s'encombrant chaque 
jour d'une nouvelle charge de merveilleux. 

Le peuple ne peut plus porter qu'une religion 
sans miracles; mais une telle religion pourrait être 
bien vivante encore, si, prenant leur parti de la dose 
de positivisme qui est entrée dans le tempérament 
intellectuel des classes ouvrières, les personnes qui 
ont charge d'âmes réduisaient le dogme autant qu'il 
est possible, et faisaient du culte un moyen d'éduca- 
tion niorale, de bienfaisante association. Au-dessus 
de la famille et en dehors de l'État, l'homme a be- 
soin de l'Église. Les États-Unis d'Amérique ne font 
durer leur étonnante démocratie que grâce à leurs 
sectes innombrables. Si, comme on peut le suppo- 
ser, le catholicisme ultramontain ne doit plus réussir, 
dans les grandes villes, à ramener le peuple à ses 
temples, il faut que l'initiative individuelle crée des 
petits centres oîi le faible trouve des leçons, des se- 
cours moraux, un patronage, parfois une assistance 
matérielle. La société civile, qu'elle s'appelle com- 
mune, canton ou province, État ou patrie, a des 
devoirs pour l'amélioration de l'individu; mais ce 
qu'elle fait est nécessairement limité. La famille doi t 
beaucoup plus; mais souvent elle est insuffisante; 
quelquefois elle manque tout à fait. Les associations 



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INTRODUCTION. li 

créées au nom d'un principe moral peuvent seules 
donner à tout homme venu en ce monde un lien qui 
le rattache au passé, des devoirs envers Tavenir, 
des exemples à suivre, un héritage de vertu à rece- 
voir et à transmettre, une tradition de dévouement 
à continuer. 



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L'ANTECHRIST 



CHAPITRE PREMIER. 



PAUL CAPTIF A ROME. 



Les temps étaient étranges, et jamais peut-être 
Tespèce humaine n'avait traversé de crise plus 
extraordinaire. Néron entrait dans sa vingt-quatrième 
année. La tête de ce malheureux jeune homme, placé 
à dix-sept ans par une mère scélérate à la tête du 
monde, achevait de s'égarer. Depuis longtemps bien 
des indices avaient causé de l'inquiétude à ceux qui le 
connaissaient. C'était un esprit prodigieusement dé- 
clamatoire, une mauvaise nature, hypocrite, légère, 
vaniteuse; un composé incroyable d'intelligence 
fausse, de méchanceté profonde, d'égoïsme atroce 
et sournois, avec des raffinements inouïs de sub- 
tilité. Pour faire de lui ce monstre qui n'a pas de 

1 



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2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61J 

second dans l'histoire et dont on ne trouve l'ana- 
logue que dans les annales pathologiques de Técha- 
faud, il fallut cependant des circonstances par- 
ticulières*. L'école de crime oîi il avait grandi, 
t' exécrable influence de sa mère, l'obligation où 
cette femme abominable le mit presque de débuter 
dans la vie par un parrifiide, lui firent bientôt conce- 
voir le monde comme une horrible comédie, dont il 
était le principal acteur. A l'heure où nous sommes, 
il s'est détaché complètement des philosophes, ses 
maîtres ; il a tué presque tous ses proches, mis à la 
mode les plus honteuses folies; une partie de la 
société romaine, à son exemple, est descendue au 
dernier degré de la dépravation. La dureté antique 
arrivait à son comble ; la réaction des justes instincts 
populaires commençait. Vers le moment où Paul 
entra dans Rome, la chronique du jour était celle-ci : 
Pedanius Secundus, préfet de Rome, personnage 
cansulaire, venait d'être assassiné par un de ses 
esclaves, non sans qu'on pût alléguer en faveur du 
coupable des circonstances atténuantes. D'après la 
k)î, tous les esclaves qui, au moment du crime, avaient 
habité sous le même toit que l'assassin devaient être 
mis à mort. Près de quatre cents malheureux étaient 

4. Voir la réflexion de Pausanias, VU, xvii, 3. 



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[An 61] L'ANTECHRIST. 3 

dans ce cas. Quand on apprit que Tatroce exécution 
allait avoir lieu, le sentiment de justice qui dort 
sous la conscience du peuple le plus avili se révolta. 
Il y eut une émeute; mais le sénat et l'empereur 
décidèrent que la loi devait avoir son cours*. 

Peut-être parmi ces quatre cents innocents, immo- 
lés en vertu d'un droit odieux, y avait-il plus d'un chré- 
tien. On avait touché le fond de l'abîme du mal; on ne 
pouvait plus que remonter. Des faits moraux d'une 
nature singulière se passaient jusque dans les rangs les 
plus élevés de la société*. Quatre ans auparavant, on 
s'était fort entretenu d'une dame illustre, Pomponia 
Graecina, femme d'Aulus Plautius, le premier con- 
quérant de la Bretagne*. On l'accusait de « supersti- 
tion étrangère ». Elle était toujours vêfue de noir et 
ne sortait pas de son austérité. On attribuait bien 
cette mélancolie à d'horribles souvenirs, surtout à la 
mort de Julie, fille de Dnisus, son amie intime, que 
Messaline avait fait périr; un de ses fils parait aussi 
avoir été victime d'une des monstruosités les plus 
énormes de Néron*; mais il était clair que Pomponia 



4. Tac, Aim., XIV, 42 etsuiv. 
t. Tertullien, Apolog., I . 

3. Voir Borgbesi, Œuvres compK, t. II, p. 17-27; Ovide, 
Ponliques, I, vi; II, vi; IV, ix. Cf. Tacite, Agricola, 4. 

4. Suétone, Néron j 35. 



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4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

Graecina portait au cœur un deuil plus profond et 
peut-être de mystérieuses espérances. Elle fut re- 
mise, selon l'ancienne coutume, au jugement de son 
mari. Plautius assembla les parents, examina l'af- 
faire en famille et déclara sa femme innocente. Celte 
noble dame vécut longtemps encore, tranquille sous 
la protection de son mari, toujours triste, et fort 
respectée. Il semble qu'elle ne dit son secret à per- 
sonne*. Qui sait si les apparences que des observa- 
teurs superficiels prenaient pour une humeur sombre 
n'étaient pas la grande paix de l'âme, le recueil- 
lement calme, l'attente résignée de la mort, le 
dédain d'une société sotte et méchante, l'ineffable 
joie du renoncement à la* joie? Qui sait si Pomponia 
Graecina ne fut pas la première sainte du grand 
monde, la sœur aînée de Mélanie, d'Eustochie et de 
Paula*? 

Cette situation extraordinaire , si elle exposait 
rÉglise de Rome aux contre-coups de la politique, lui 
donnait en retour une importance de premier ordre, 

4. Tac, .4;tn.,Xni, 38. 

t, La famille des Pomponius Grœcinus, selon cerlainBs hypo- 
thèses, aurait eu, durant des siècles, une grande importance dans 
rÉglise de Rome; ce nom figurerait au cimetière de Saint-Cal- 
liste (inscription du m* «a iv* siècle, d'une restitution dou- 
teuse : de Kossi, Roma êotterranea, I, p. 306 et suiv. ; II, p. 360 
et suiv.; inscr. tav. xlix-l, q* S7). L'identification de Pomponia 



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[Aa 61] L'ANTECHRIST. 5 

quoiqu'elle fût peu nombreuse*. Rome, sous Néron, 
ne ressemblait nullement aux provinces. Quiconque 
aspirait à une grande action devait y venir. Paul 
avait, à cet égard, une sorte d'instinct profond qui 
le guidait. Son arrivée à Rome fut dans sa vie un évé- 
nement presque aussi décisif que sa conversion. Il 
crut avoir atteint le sommet de sa vie apostolique, et 
se rappela sans doute le rêve où, après une de ses 
journées de lutte. Christ lui apparut et lui dit: 
« Courage! comme tu m*as rendu témoignage ^ 
Jérusalem, tu me rendras témoignage à Rome*. » . 
Dès qu'on fut près des murs de la ville éternelle, 
le centurion Julius conduisit ses prisonniers aux 
castra prœtoriana, bâtis par Séjan, près de la voie 
Nomentane, et les remit au préfet du prétoire*. Les 
appelants à l'empereur étaient, en entrant dans Rome, 
tenus pour prisonniers de l'empereur, et comme tels 
confiés à la garde impériale*. Les préfets du pré- 
toire étaient d'ordinaire au nombre de deux ; mais à 

Grœcina avec la Luoina dont le souvenir est rattaché aux plus 
anciennes sépultures chrétiennes nous parait plus que hasardée. 
Il n'y a eu qu'une seule Lucina, celle du m* siècle. 
^ 4. Act,, XXVIII, 21 etsuiv. 

i. AcL, XXIII, 41. Cf. XIX, 21 ; xxvii, 24. 

3. Phil., I, 13; AcL, xxviii, 16; Suétone, Tibère, 37. 

4. Comp. Pline, EpisL, X, 65; Jos-, Anl., \.Sl\\y vi, 6,7; 
Philostrate, Soph., II, xxxii, 4. 






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6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

ce moment il n'y en avait qu'un*. Cette charge 
capitale était depuis l'an 51 entre les mains du 
noble Afranius Burrhus*, qui, un an après, devait 
expier par une mort pleine de tristesse le crime 
d'avoir voulu faire le bien en comptant avec le mal. 
Paul n'eut sans- doute aucun rapport direct avec 
lui. Peut-être cependant la façon humaine dont 
l'apôtre paraît avoir été traité fut-elle due à l'in- 
fluence que cet homme juste et vertueux exerçait 
autour de lui. Paul fut constitué à l'état de custodia 
militaris, c'est-à-dire confié à un frumentaire préto- 
rien', auquel il était enchaîné, mais non d'une façon 
incommode ou continue. Il eut la permission de 
vivre dans une pièce louée à ses frais, peut-être 
dans l'enceinte des castra prœtoriana, oîi tous venaient 
librement le voir*. Il attendit deux ans en cet état 
l'appel de sa cause. Burrhus mourut en mars 62; il 
fut remplacé par Fenius Rufus et par l'infâme 
Tigellin, le compagnon de débauches de Néron, 
l'instruipent de ses crimes. Sénèque, à partir de ce 

4 . V. Tillemont, Hist. des emp., I, p. 702. 
t. Cf. Jos., AnL, XX, VIII, 9. 

3. Act., xxvni, 20. Comp. Saint Paul, p. 536; Jos., Anl., 
XVIII, VI, 7; Sénèque, De trmq, animœ, 10. On trouve des 
frumenteires appartenant à tous les corps [Renier] . 

4. Act., xvfiii, 16, 47, 20, 23, 30; Phil., i, 7, 13, U, 17, 30; 
Col., IV, 3, 4, 48; Eph., ii, 4 ; m, 4; vi, 49-20. 



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[An OIJ L'ANTECHRIST, 7 

moment, se retire des affaires. Néron n'a plus pour 
conseils que les Furies. 

Les relations de Paul avec les fidèles de Rome 
avaient commencé, nous Pavons vu, pendant le der- 
nier séjour de l'apôtre à Corinthe. Trois jours après 
son arrivée, il voulut, conmie il en %vait Tbabitude, 
se mettre en rapport avec les principaux hakamim. 
Ce n'est pas au sein de la synagogue que la chré- 
tienté de Rome s'était formée; c'étaient des croyants 
débarqués à Ostîe ou à Pouzzoles qui en se grou- 
pant avaient constitué la première Église de la capi- 
tale du monde; cette Église n'avait presque aucune 
liaison avec les diverses synagogues de la même ville*. 
L'immensité de Rome et la masse d'étrangers qui s'y 
-rencontraient* étaient cause que l'on s'y connaissait 
peu et que des idées fort opposées pouvaient s'y pro- 
duire côte à côte sans se toucher. Paul fut donc 
amené & se comporter selon la règle qu'il suivait, lors 
de sa première et de sa seconde mission, dans les 
villes où il apportait le germe de la foi. Il fit prier 
quelques-uns des chefs de synagogue de venir le 



1. AcL, xxvui, t\ et suiv. 

2. La population juive de Rome pouvait être de vingt ou trente 
mille âmes, en comptant les femmes et les enfants. Jos., AnU, \ 
XVII, XI, 4 ; XVIII, III, 5 ; Tacite, Ann,, II, 85. Le passage célèbro 
du Pro Flacco suppose à peu près le même chiffre. 



I 



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8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An GIJ 

trouver. Il leur présenta sa situation sous le jour le 
plus favorable, protesta qu'il n'avait rien fait et ne 
voulait rien faire contre sa nation, qu'il s'agissait 
de l'espérance d'Israël, e' est-à-dire de la foi en la 
résurrection. Les juifs lui répondirent qu'ils n'avaient 
jamais entendu parler de lui, ni reçu de lettre de 
Judée à son sujet, et exprimèrent le désir de l'en- 
tendre exposer lui-môme ses opinions. « Car, ajou- 
tèrent-ils, nous avons ouï dire que la secte dont 
tu parles provoque partout de vives contradictions. » 
On fixa l'heure de la discussion, et un assez grand 
nombre de juifs se réunirent dans la petite chambre 
occupée par l'apôtre pour l'entendre. La conférence 
dura une journée presque entière; Paul énuméra tous 
les textes de Moïse et des prophètes qui prouvaient, 
selon lui, que Jésus était le Messie. Quelques-uns 
crurent; le plus grand nombre resta incrédule. Les 
juifs de Rome se piquaient d'une très-exacte obser- 
vance*. Ce n'est pas là que Paul pouvait avoir beau- 
coup de succès. On se sépara en grand discord; Paul, 
mécontent, cita un passage d'Isaïe*, très-familier aux 
prédicateurs chrétiens', sur l'aveuglement volontaire 

4. <»a^vToXoi. Voir Saint Paul, p. 404 et suiv. 
8. Is., vi, 6 et suiv. 

3. Mattb.) XIII, 44; Marc, xiv, 42; Luc, viii, 40; JeaD, xii, 
40; Rom., xi, 8. 



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|An 61] L'ANTECHRIST. 9 

des hommes endurcis qui ferment leurs yeux et bou- 
chent leurs oreilles pour ne voir ni entendre la vérité. 
Il termina, dit-on, par sa menace ordinaire de porter 
aux gentils, qui le recevraient mieux, le royaume de 
Dieu, dont les juifs ne voulaient pas. 

Son apostolat parmi les païens fut, en effet, cou- 
ronné d'un bien plus grand succès. Sa cellule de 
prisonnier devint un foyer de prédication ardente. 
Pendant les deux ans qu'il y passa, il ne fut pas gêné 
une seule fois dans l'exercice de ce prosélytisme*. 
11 avait près de lui quelques-uns de ses disciples, au 
moins Timothée et Aristarque*. Il semble que tour 
à tour ses amis demeuraient avec lui et partageaient 
sa chaîne'. Les progrès de l'Évangile étaient surpre- 
nants*. L apôtre faisait des miracles, passait pour | 
disposer de la puissance céleste et des esprits". La 
prison de Paul fut ainsi plus féconde que ne Tavait 
été sa libre activité. Ses chaînes, traînées au prétoire 
et qu'il montrait partout avec une sorte d'ostenfa- 

4. Act., XXVIII, 30-31 ; Phil., i, 7. 

2. PhiL, I, 4 ; ii, 19 et suiv. ; Col., iv, 10; Philem., 24. Luc 
dut faire une absence; car Paul n'envoie pas son salut aux Philip- 
piens. 

3. Col., IV, 10; Philem , 13, 23. 

4. Phil., i, 12. 

5. Rom., XV, 18-19, mis en rappbrt avec la légende de Simon 
le Magicien. 



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10 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 6i] 

tion, étaient à elles seules comme une prédication*. 
A son exemple, et animés par la façon dont il sup- 
portait la captivité, ses disciples et les autres 
chrétiens de Rome prêchaient hardiment. 

Us ne rencontrèrent d'abord aucun obstacle *. La 
Campanie même et les villes du pied du Vésuve 
reçurent, peut-être de l'Église de Pouzzoles, les 
germes du christianisme, qui trouvait là les condi- 
tions où il avait accoutumé de croître, je veux dire un 
premier sol juif pour le recevoir*. D'étranges con- 
quêtes se firent. La chasteté des fidèles était un 
attrait puissant; ce fut par celte vertu que plusieurs 

4. Phil., I, 48. 

2. Ibid,, I, 14. 

3. Garrucci, dans le BulleUino archeologico napolUano, nouv. 
série, V année, p. 8; de Rossi, Bull, di arch. crisl., 4864, p. 69 
et suiv., 92 et suiv.; Zangemeister, Inscr. parielariœ, n® 679. 
Pour les juifs à Pouzzoles, voir Minervini, dans le BulleUino 
archeologico napolUano, nouv. série, 3« année, p. 405. Pour les 
juifs à Pompéi, voir Garrucci, même recueil, 2« année, p. 8 (Ques 
tioni pompeiane, p. 68) . Sur les Tyriens, Syriens, Nabatéens, 
Alexandrins, Maltais de Pouzzoles, voir SaiyU Paul, p. 444; 
Mommsen, Inscr. regni neapoU, n« 2462 ; Fiorelli, Iscr, laL del 
museo di Nap., W^ 694, 692, 693; Minervini, Monum, antichi 
inedili, I (Naples, 4852), p. 40-43; append., p. vii-ix; Zeilschrifl 
der d, m. G., 4869, 450 et suiv.; Journal asiatique, avril 4873. 
Cf. Gervasio dans les Mem. délia R, Accad. Ercolanese, t. IX ; 
Scherillo, La venula di S, f^ielro in Napoli (Naples, 4859), 
p. 97-449. Notez Terlullien, ApoU, 40. 



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[An 61) L'ANTECHRIST. Il 

dames romaines furent amenées au christianisme*; 
les bonnes familles, en effet, conservaient encore 
pour les femmes une solide tradition de modestie et 
d'honnêteté. La secte nouvelle eut des adeptes jusque 
dans la maison de Néron*, peut-être parmi les juifs, 
qui étaient nombreux ' dans les rangs inférieurs du 
service, parmi ces esclaves et ces affranchis, consti- 
tués en collèges, dont la condition confinait à ce qu'il 

1. Cette idée sert de base aux Actes de Pierre, tels qu'ils 
sont rapportés par le Pseudo-Lin. 

2. Phil., IV, Î2 (cf. Philosophumena, IX, 12; Gruter, 648,8; 
Cardinali, Dipl., p. 224, n*> 410). Ce que disent saint Jean Chry- 
sostome (Opp., 1, p. 48; II, p. 168; IX, p. 349; XI, p. 673, 722, 
édit. Montfaucon), saint Astère (édit. CombeGs, p. 168), Tbéophy- 
lacte (in II Tim., iv, 16), Glycas {Ann., p. 236, édit. de Paris) des 
rapports de Paul avec une des maltresses et avec un domestique 
favori de Néron provient d'anciens actes de Pierre et Paul. Comp. 
les Passions apocryphes de Pierre et de Paul attribuées à saint 
Lin, dans BibL patrum maxima, t. II, 1'« part., p. 67etsuiv.; 
les actes de saint Tropez, dans Acla 55. Maii, IV, l'^part., p. 6 
(où l'expression d'Adon, magnus in ojficio Cœsaris Neronis, est 
notable; cf. Gruter, 599, 6; Rhein. Muséum, nouv. série, t. VI, 
p. 16); Acta Pétri et Pauli, publiés par Tischendorf [Acta 
apost, apocr,), $31,80, 84 (ms. de Paris). C'est sans motif qu'on 
a identifié cette courtisane légendaire avec Acte. Cependant Tin- 
scription, Orelli, 735, n'est pas une objection. Cette inscription 
n'est pas Fépitaphe d'Acte, ainsi qu'on Ta cru. Greppo, Trois 
mémoires (Paris, 18i0), 1" mém. et additions. 

3. Voir ci-après, p. 157 et suiv. Rappelons la juive Acmé, ser- 
vante de Livie; le samaritain Thallus, affranchi de Tibère (Jos., 
Ant., XVII, V, 7; XVIIÎ, vi, 4; B. J., I, xxxiii, 6;xxxiii, 7.) 



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12 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

y avait de plus infime et de plus élevé, de plus bril- 
lant et de plus misérable*. Quelques vagues indices 
feraient croire que Paul eut des relations avec des 
membres ou des affranchis de la famille Annœa*. Une 

1. Tac, Hist,,U,n. 

2. On a découvert il y a quelques années à Ostie Tinscription 
suivante, laquelle parait du iii« siècle : 

D^M (I>e Rossi, BulL, 1867, 

M-ANNEO- p. 6 et suiv. ; cf. Defys 

PAVLO-PETRO* <i'AIex dans E«sèbe,^i.^ 

eccl., VIÏ, XXV, U; dès le 
M-ANNEVS-PAVLVS- „,. gièCe, ii y a de nom- 

FILIO'CARISSIMQ ' breux Pierre : Pierre de 
Lampsaque, Pierre d'Alexandrie, Pierre qu'on associe à Marcel- 
lin ; les Paul sont plus nombreux encore : Paul de Samosale, etc.) 
A partir du iv« siècle , Topinion de rapports entre Sénèque et 
saint Paul est reçue, et amène la fabrication d'une correspon- 
dance apocryphe (saint Jérôme, De viris ilL, 42; Augustin, 
Epist,, cLiii, ad Macedon., 44; cf. Pseudo-Lin, p. 70-71). 
Cette opinion venait de ressemblances qu'on avait cru remar- 
quer entre les doctrines du philosophe et celles de Papôtro 
(Tertullien, De anima j 20), ressemblances qui ne supposent 
'nullement un emprunt. Paul eut des rapports avec Gallion, 
frère de Sénèque, et des relations officielles (non peut-être 
personnelles) avec Burrhus, ami de Sénèque; mais le peu de souci 
que ces gens d'esprit avaient des superstitions populaires {Act,, 
xviii, 42 et suiv.) ne nous laisse pas le droit de supposer a prîori 
que la curiosité de Sénèque ait été le moins du monde éveillée 
sur Paul. L'opinion d'après laquelle Sénèque aurait dû, comme 
consul du second semestre de l'an 57 (de Rossi, B(//Z., i866,^p. 60, 
62), juger de l'appel de saint Paul repose sur une chronologie 
insoutenable de la vie de l'apôtre. Dans son livre perdu Contre les 



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[An 61] L'ANTECHRIST. 13 

chose hors de doute, en tout cas, c'est que dès cette 
époque la distinction nette des juifs et des chrétiens 
se fit à Rome pour les personnes bien informées. Le 
christianisme parut une « superstition » distincte, 
sortie du judaïsme, ennemie de sa mère et haïe de 
sa mère*. Néron, en particulier, était assez au cou- 
rant de ce qui se passait, et s'en faisait rendre compte 
avec une certaine curiosité. Peut-être déjà quelqu'un 
des intrigants juifs qui Tentouraient enflammait-il 
son imagination du côté de TOrient, et lui avait-il 
promis ce royaume de Jérusalem qui fut le rêve de 
.— ses dernières heures, sa dernière hallucination*. 

Nous ne savons avec certitude le nom d'aucun 
des membres de cette Église de Rome du temps de 
Néron. Un document de valeur douteuse énumère, 
comme amis de Paul et de Timothée, Eubule, Pudens, 

superstitions, Sénèque parlait des juifs, non des chrétiens (saiut 
Augustin, 7>e civit. Dei, VI, 4 4}. L'antipathie qu'il avait contre les 
juifs (saint Augustin, loc, cit.) lui eût fait mal accueillir saint 
Paul et les chrétiens, s'il avait été en rapport avec eux. Un 
homme qui parle du judaïsme comme il le fait n'a ^u être disciple 
de Paul. 

4. < Has superstitiones , licet contrarias sibi, iisdem tamen ' 
auctoribus profectas; christianos ex judaeis exstitisse. » Phrase , 
de Tacite ^ conservée par Sulpice Sévère. Bernays, Ueher die 
Chrofiik des Sulpicius Severus (Berlin, 4861), p, 57. Cf. Tac, 
i4wt.^XV, 44. 

t. Suétone, Néron, 40. 



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14 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

Claudia et ce Linus que la tradition ecclésiastique pré- 
sentera plus tard comme le successeur de Pierre dans 
répiscopat de Rome*. Les éléments nous manquent 
également pour apprécier le nombre des fidèles, même 
d'une manière approximative '. 

Tout semblait aller au mieux ; mais l'école 
acharnée qui avait pris pour tâche dé combattre 
jusqu'au bout du monde l'apostolat de Paul ne 
s'était pas endormie. Nous avons vu les émissaires 
de ces ardents conservateurs le suivre en quelque 
sorte à la piste, et l'apôtre des gentils laisser der- 
rière, lui dans les mers ou il passe un long sillage 
de haine. Paul, présenté sous les traits d'un homme 
funeste, qui enseigne à manger des viandes sacrifiées 
aux idoles et à forniquer avec des païennes, est 



1. II Tim., IV, 21. Ce passage a servi plus tard de base aux 
légendes relatives au sénateur Pudens et à sa famille. Sur le nom 
de Linus, voir Le Bas, Imcr,, III, n*" 1084. Ces noms grecs à 
Rome indiquent, en général, des esclaves ou des affranchis. Cf. Sué- 
tone, Claude, 25; Galba, 14 ; Tacite, Hist,, I, <3. Le cognomen 
genlililium des affranchis pouvait seul être latin. Pour Claudia, 
comp. Claudia Asler (ci-après, p. 458-159), KXôu^ta moH (inscr. 
à Rome, Orelli, I, p. 367). Notez aussi, parmi les affranchis d'Acte, 
Claudia (Orelli, n*» 735; Fabrelti, Inscr., p. 124-426). Sur Rom., 
XVI, voir Saint Paul, p. lxv et suiv. 

2. Pour le chiffre de la population juive de Rome, voir ci-dessus, 
p. 7, note 2. La population chrétienne n'était sans doute qu'une 
faible fraction de la population juive. 



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[Xm Cl] L'ANTECHRIST. 15 

signalé d'avance et désigné à la vindicte de tous. 
On a peine à le croire, mais on n'en peut douter , 
puisque c'est Paul lui-même qui nous l'apprend*. 
Même à ce moment solennel, décisif, il trouva encore 
devant lui de mesquines passions. Des adversaires, 
des membres de cette école judéo-chrétienne que 
depuis dix ans il rencontrait partout sous ses pas, 
entreprirent pour lui faire pièce une sorte de contre- 
prédication de l'Évangile. Envieux, disputeurs, aca- 
riâtres, ils cherchaient les occasions de le contra- 
rier, d'aggraver la position du prisonnier, d'exciter 
les juifs contre lui, de rabaisser le mérite de ses 
chaînes. La bonne volonté, l'amour, le respect que 
lui témoignaient les autres, leur conviction haute- 
ment proclamée que les chaînes de Tapôtre étaient 
la gloire et la meilleure défense de l'Évangile, le 
consolaient de tous ces déboires. « Qu'importe, d'ail- 
leurs? » écrivait-il vers ce temps' 

Pourvu que le Christ soit prêché, que le prédicateur soit 
sincère ou que la prédication soit pour lui un prétexte, je 
me réjouis et je me réjouirai toujours. Quant à moi, j'ai le 
ferme espoir que cette fois-ci encore les choses tourneront 
à mon plus grand bien, à la liberté de l'Évangile, et 

I 4. Phil., I, l5-t7; u, 20-21. 
2. Ibid., I, ISetsuiv. 



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id ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61J 

que mon corps, soit que je vive, soit que je meure, servira 
à la gloire de Christ. D*ud côté, Christ est ma vie, et mou- 
rir est pour moi un avantage; de l'autre, si je vis, je verrai 
fructifier mon œuvre; aussi ne sais-je lequel choisir. Je 
suis comprimé entre deux désirs contraires : d'une part, 
quitter ce monde et aller rejoindre Christ; de l'autre, 
rester avec vous. Le premier serait meilleur pour moi; 
mais le second vaut mieux pour vous. 

Cette grandeur d'âme lui donnait une assurance, 
une gaieté, une force merveilleuses. « Si mon sang, 
écrit-il h une de ses Églises, est la libation dont 
doit être arrosé le sacrifice de votre foi, tant mieux, 
tant mieux! Et vous aussi, dites : tant mieux! avec 
moi*. » Il croyait cependant plus volontiers à son 
acquittement, et même à un prompt acquitte- 
ment*; il y voyait le triomphe de l'Évangile, et 
partait de là pour de nouveaux projets. Il est vrai 
qu'on ne voit plus sa pensée se diriger vers l'Occi- 
dent. C'est à Philippes, c'est à Colosses qu'il songe 
à se retirer jusqu'au jour de l'apparition du Sei- 
gneur. Peut-être avait-il acquis une connaissance 
plus précise du monde latin, et avait-il vu que, hors 
de Rome et de la Campanie, pays devenus par l'immi- 
gration syrienne fort analogues à la Grèce et à l'Asie 

4. Phi)., II, 47-48. 

t. Phîl., I, «5; II, Î4; Col., iv, 3-4; Philem., 22. 



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lAn 61] L'ANTECHRIST. 17 

Mineure, il rencontrerait, ne fût-ce qu'à cause de la 
langue, de grandes difficultés. Il savait peut-être un 
peu de latin*; mais il n'en savait pas assez pour une 
prédication fructueuse. Le prosélytisme juif et chré- 
tien, au premier siècle, s'exerça peu dans les cités vrai- 
ment latines ; il se renferma dans des villes telles que 
Rome, Pouzzoles, où, par suite des constants arrivages 
d'Orientaux, le grec était très-répandu. Le programme 
de Paul était suffisamment rempli; l'Évangile avait été 
prêché dans les deux mondes* ; il avait atteint, selon 
les larges images du langage prophétique % les extré- 
mités de la terre, toutes les nations qui sont sous 
le ciel. Ce que Paul rêvait maintenant, c'était de 
prêcher librement à Rome*, puis de revenir vers 
ses Églises de Macédoine et d'Asie % et d'attendre 
patiemment avec elles, dans la prière et l'extase, la 
venue du Christ. 

En somme, peu d'années dans la vie de l'apôtre 
furent plus heureuses que celles-ci*. D'immenses 
consolations venaient de temps en temps le trouver; 

4. Le trait rapporté par Dion Gassius, LX, 47, porterait à le 
croire par induclion. 

t. AcLj I, 8; XXIII, M ; Col., i, 23. 

3. Comp. Rom., XV, 49. 

4. Col., IV, 3-4. 

5. Phil., I, 26-27; ii, 24; Philem., 22. 

6. Phil., I, 7. 

2 



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18 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An (MJ 

il n'avait rien à craindre de la malveillance des 
juifs. Le pauvre logement du prisonnier était le 
centre d'une étonnante activité. Les folies de la Rome 
profane, ses spectacles, ses scandales, ses crimes, 
les ignominies de Tigellin, le courage de Thraséas, 
l'horrible destin de la vertueuse Octavie, la mort de 
Pallas louchaient peu nos pieux illuminés. La figure de 
ce monde passe, disaient-ils. La grande image d'un 
avenir divin leur faisait fermer les yeux sur la boue 
pétrie de sang où leurs pieds étaient plongés. Vrai- 
ment, la prophétie de Jésus était accomplie. Au 
milieu des ténèbres extérieures, ou règne Satan, au 
milieu des pleurs et des grincements de dents, est 
fondé le petit paradis des élus. Ils sont là, en leur 
monde fermé, revêtu à l'intérieur de lumière et 
d'azur, dans le royaume de Dieu leur père. Mais au 
dehors, quel enfer!... Dieu, qu'il est affreux de 
demeurer dans ce royaume de la Bête, oîi le ver ne 
meurt pas, où le feu ne s'éteint pas ! 

Une des plus grandes joies que Paul ressentit à 
cette époque de sa vie fut l'arrivée d'un message de sa 
chère Église de Phih'ppes *, lapremière qu'il eût fondée 
en Europe, et où il avait laissé tant d'affections dé- 
vouées. La riche Lydie, celle qu'il appelait « sa vraie 

4. Phil., I, 43, etn, 83, semblent indiqaer que ceci eut lieu 
peu de temps après Tarrivée de Paul à Rome. 



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[An 61) L'ANTECHRIST. 19 

épouse* », ne l'oubliait pas. Épaphrodite, envoyé de 
l'Église, apportait une somme d'argent*, dont l'apôtre 
devait avoir grand besoin, vu les frais qu'entraînait 
son nouvel état. Paul, qui avait toujours fait uneexcep- 
tion pour l'Église de Philippes, et reçu d'elle ce qu'il ne 
voulait devoir à aucune autre', accepta encore cette 
fois avec bonheur. Les nouvelles de l'Église étaient 
excellentes. A peine quelques petites querelles entre les 
deux diaconesses Evhodie et Syntyché étaient-elles 
venues troubler la paix * . Des tracasseries suscitées par 
des malveillants, et d'où il résulta quelques emprison- ' 
nements , ne servirent qu'à montrer la patience des 
fidèles'. L'hérésie des judéo-chrétiens, la préten- 
due nécessité de la circoncision, rôdait autour d'eux 
sans les entamer ®. Quelques mauvais exemples de 
chrétiens mondains et sensuels , dont l'apôtre parle 
avec larmes*^, ne venaient pas, à ce qu'il semble, de 
leur Église. Epaphrodite resta quelque temps auprès 
de Paul et fit une maladie, conséquence de son 

4. Voir dans Satnr Paul, p. U8-149, les doutes qui restent 
sur ce point. 

î. Phil., 11, Î5, 30; iv, 40 et suiv. 

3. Voir Saint Paul, p. U8. 

4. Phil., I, Î7; ii, « et suiv.; iv, 2. 

5. Phil., 1, Î8-30. Corap. Act,, xvi, 23, 

6. Phil., m, t et suiv. 

7. /6k/., 111, 48-49. 



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20 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

dévouement, qui faillît le conduire à la mort. Un vif 
désir de revoir Philippes s'empara de cet homme 
excellent; il souhaita calmer lui-même les inquié- 
tudes que concevaient ses amies. Paul , de son 
côté, voulant faire cesser au plus vile les craintes 
des pieuses dames, le congédia promptement*, en 
lui remettant pour les Philîppiens une lettre pleine 
de tendresse % écrite de la main de Timothée. 
Jamais il n'avait trouvé de si douces expressions 
pour rendre l'amour qu'il portait à ces Églises 
toutes bonnes et toutes pures, qu'il portait en son 
cœur. 

Il les félicite, non-seulement de croire au Christ, 
mais d'avoir souffert pour lui. Ceux d'entre eux qui 
sont en prison doivent être fiers de subir le traitement 
qu'ils ont vu autrefois infliger à leur apôtre et auquel ils 
savent qu'il est actuellement soumis. Ils sont comme 
un petit groupe élu d'enfants de Dieu au milieu d'une 
race corrompue et perverse, comme des flambeaux 

4. Phil., II, 25 et suiv. 

2. On a supposé que Tépltre aux Philippiens telle que nous 
Tavons se compose de deux épltres cousues ensemble, et dont la 
première finirait aux mots : to Xotîrôv, iBtXc^ jxcu, x^?**^* ^'* xuptu 
(m, 4), le préambule de la deuxième ayant été supprimé. Ta aura 
semble en effet se rapporter à une épttre antérieure, et Polycarpe 
admet qu'il y eui plusieurs épltres de Paul aux Philippiens 
{AdPhil,,Z). 



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[An 6!1 L'ANTECHRIST. 21 

au milieu d'un monde obscur*. II les prémunit 
contre l'exemple des chrétiens moins parfaits*, c'est-à- 
dire de ceux qui ne sont pas dégagés de tout préjugé 
juif. Les apôtres de la circoncision sont traités avec 
la plus grande dureté* : 

Gare aux chiens , aux mauvais ouvriers , à tous ces 
mutilés! C'est nous qui sommes les vrais circoncis, nous 
qui adorons selon Tesprit de Dieu, qui mettons notre 
gloire et notre confiance en Christ Jésus, non en la chair. 
Si je voulais me relever par ces distinctions charnelles, je 
le pourrais à meilleur droit que personne ; moi, circoncis 
le huitième jour, de la pure race d'Israël , de la tribu de 
Benjamin, Hébreu fils d'Hébreux, ancien pharisien, ancien 
persécuteur, ancien observateur zélé des justices légales. 
Eh bien , tous ces avantages, je les tiens au point de vue 
du Christ pour des infériorités, pour des ordures, depuis 
que j'ai appris ce qu'a de transcendant la 'connaissance 
du Christ Jésus. Pour gagner Christ, j'ai perdu tout le reste ; 
j'ai échangé ma propre justice, venant de t'observation de 
la Loi, contre la vraie justice selon Dieu , qui vient de la 
foi en Christ, afin de participer à sa résurrection et de 
ressusciter, moi aussi, d'entre les morts, comme j'ai parti- 
cipé à ses souffrances, et comme j'ai pris sur moi l'image 
de sa mort. Je suis loin d'avoir atteint ce but; mais je le 

I. Phil., I, 29-30; ii, 1î-<8. 
î. Ihid,, IV, 18-49. 

3. lbid,,\\\, 45-17. 

4. Ibid,, ni, t et suiv. * . 1 



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n ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An Ci] 

poursuis. Oubliant ce qui est en arrière, toujours tendu vers 
ce qui est en avant, j'aspire comme le coureur au prix de 
la victoire placé à Textrémité de la carrière. Tel est le sen- 
timent des parfaits. 

Et il ajoute : 

Notre patrie est dans le ciel, d'où nous attendons pour 
sauveur le Seigneur Jésus-Christ, qui transformera notre 
corps misérable et le rendra semblable à son corps glo- 
rieux, par rétendue de sa puissance et grâce au décret 
divin qui lui a soumis toute chose. Voilà, frères que j'aime 
et regrette de ne plus voir, vous, ma joie et ma couronne, 
voilà la doctrine à laquelle il faut nous tenir, mes bien- 
aimés ^. 

Il les exhorte surtout à la concorde et à Tobéis- 
sance. La forme de vie qu'il leur a donnée, la façon 
dont ils Font vu pratiquer le christianisme est la 
bonne ; mais, après tout, chaque fidèle a sa révéla- 
tion, son inspiration personnelle, qui vient aussi de 
Dieu*. Il prie « sa vraie épouse » (Lydie) de récon- 
cilier Evbodie et Syntyché, de leur venir en aide, de 
les seconder dans leur office de servantes des pauvres'. 
Il veut qu'on se réjouisse* : « lb Seigneur est pro- 

4. PhiL, 111,30,24; iv, 4. 

2. Ibid., m, 45-17. 

3. Jbid., IV, 2-3. 

4. Ibié,, II, 4 , 48 ; m, 4 ; iv, 4. 



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[An 6iJ L*AMKCHRIST. 23 

CHE *. » Son remercîment pour l'envoi d'argent que lui 
ont fait les riches dames de Philippes est un modèle 
de bonne grâce et de vive piété : 

J'ai éprouvé une grande joie dans le Seigneur à propos 
de cette refloraison tardive de votre amitié, qui vous a fait 
enfin penser à moi; vous y pensiez bien; mais vous n'aviez 
pas d'occasion. Je ne dis pas cela pour insister sur ma 
pauvreté; j'ai appris à me contenter de ce que j'ai. Je 
sais être dans la pénurie et je sais avoir du. superflu; je 
suis habitué à tout, à être rassasié et à souffrir la faim, à 
surabonder et à manquer du nécessaire. Je puis tout en 
celui qui me fortifie. Mais vous, vous avez bien fait de con- 
tribuer à soulager ma détresse. Ce n'est pas au don que je 
regarde, mais au profit qui en résulte pour vous. J'ai tout 
ce qu'il me faut, je surabonde même, depuis que j'ai reçu 
par Épaphrodite votre offrande, sacrifice de bonne odeur, 
hostie bien accueillie, agréable à Dieu * ! 

Il recommande l'humilité, qui nous fait regarder 
les autres comme supérieurs à nous, la charité, qui 
nous fait songer aux autres plus qu'à nous, selon 
l'exemple de Jésus. Jésus avait en lui toute la divi- 
nité en puissance; il aurait pu, durant sa vie ter- 
restre, se montrer dans sa splendeur divine; mais 
l'économie de la rédemption eût alors été renversée. 

1. Phil., iv,5. 
t. /W(/.^ IV, 40-18. 



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«4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6i] 

Aussi s'est-il dépouillé de son éclat naturel, pour 
prendre l'apparence d'un esclave. Le monde l'a vu 
semblable à un homme; à ne regarder que les dehors, 
on l'eût pris pour un homme. « Il s'est humilié 
lui-même, se faisant obéissant jusqu'il, la mort, et à 
la mort de la croix. Voilà pourquoi Dieu l'a exalté, et 
lui a donné un nom au-dessus de tout autre, voulant 
qu'au nom de Jésls tout genou fléchisse au ciel, 
sur la terre et dans les enfers, et que toute langue 
confesse le Seigneur Jésus-Christ, à la gloire de Dieu 
le Père*. » 

Jésus, on le voit, grandissait d'heure en heure 
dans la conscience de Paul. Si Paul n'admet pas 
encore sa complète égalité avec Dieu le Père, il 
croit à sa divinité et présente toute sa vie terrestre 
comme l'exécution d'un plan divin, réalisé par une 
incarnation. La prison faisait sur lui l'eiTet qu'elle 
produit d'ordinaire sur les fortes âmes. Elle Texal- 
tait, et provoquait dans ses idées de vives et pro- 
fondes révolutions. Peu après avoir expédié la lettre 
aux Philîppiens, il leur envoya Timolhée, pour s'in- 
former de leur état et leur porter de nouvelles 
instructions*. Timothée dut revenir assez promp- 

(4. PhiL, 11,4-44. 
2. Phil., II, 49-23. Il n'est pas sûr cependant que Paul ait 
exécuté le projet qu*il énonce dans ce passage. 



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fAo 61] L^ANTECHRIST. 25 

tement * . Luc paraît aussi vers ce temps avoir fait 
une absence de courte durée*. 



4 . Il est près de Paul, en effet, quand celui-ci écrit aux Goios- 
siens et à Philémon. 

2. Il ne figure pas dans Tépllre aux Pbilippiens, et il figure 
dans les épitres aux Golossiens et à Philémon. 



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CHAPITRE IF. 



PIERRE A ROME. 



Les chaînes de Paul, son entrée à Rome, toute 
triomphale selon les idées chrétiennes, les avantages 
que lui donnait sa résidence dans la capitale du monde 
ne laissaient point de repos au parti de Jérusalem. Paul 
était pour ce parti une sorte de stimulant, un émule 
actif, contre lequel on murmurait et que Ton cher^ 
chait néanmoins à imiter. Pierre, notamment, toujours 
partagé, envers son audacieux confrère, entre une 
vive admiration personnelle et le rôle que son entou- 
rage lui imposait, Pierre, dis-je, passait sa vie, tra- 
versée aussi par de nombreuses épreuves*, à copier 
Paul, à le suivre de loin dans ses courses, à trouver 
après lui les fortes positions qui pouvaient assurer le 
succès de l'œuvre commune. Ce fut probablement à 
l'exemple de Paul qu'il se fixa, vers l'an 54, à An- 

4. Glém. Rom., Ad Cor. I, cb. 5. 



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[Au 01] L'ANTKCHHIST. 27 

lioche. Le bruit répandu en Judée et en Syrie, dans la 
seconde moitié de l'an 61, de l'arrivée de Paul à Rome 
put de même lui inspirer l'idée d'un voyage vers l'Oc- 
cident. 

11 semble qu'il vint avec toute une société aposto- 
lique. D'abord son interprète Jean-Marc, qu'il appelait 
« son fils » , le suivait d'ordinaire*. L'apôtre Jean, nous 
l'avons plus d'une fois remarqué, paraît aussi en 
général avoir accompagné Pierre*. Quelques indices 

1. Col., IV, 40; Philem., 24; I Pelri, v, 43. Cf. Papias, dans 
Eus.j H, E„ III, 39; Irénée, Adv. hœr.j III, i, 1; Tertullien, 
Adv. Marc, IV, 5; Clément d'Alex., dans Eusèbe, H, £., VI, U; 
Origène, dans Eusèbe, //. E., VI, 25; Eusèbe, //. E„ II, 15; 
Épipb., Adv. hœr,, li, 6; saint Jérôme, ep. 450, ad Hedibiam, 
c. 4 4 . Notez un personnage appelé Mapxo; n^rpoç, probablement 
chrétien. Fan 278 à Bostra (Waddington, Inscr,, n»4909). 

2. Act., I, 43; III, 4, 3, 4, 44 ; IV, 43, 49; vui, 44; Jean, xxi 
entier; Gai., ii, 9. L'impression des massacres de Fan 64 et Tbor- 
reur de la ville de Rome sont si vives dans TÂpocalypse, qu'on est 
porté à croire que l'auteur de ce livre s'était trouvé mêlé auxdits 
événements, ou du moins qu'il avait vu Rome (notez surtout les 
ch. xiii, xvii). Le choix qu'il fait de Patmos pour y placer sa 
vision s'explique bien aussi dans cette hypothèse, Patmos étant 
un bon port de relâche et en quelque sorte la dernière station pour 
celui qui va en cabotant de Rome à Éphèse. Nous montrerons, 
quand il s'agira de l'Apocalypse, que ce choix ne peut guère 
s'expliquer par aucun autre motif. Nous discuterons plus tard la 
tradition sur Jean devant la porte Latine. Quoique le quatrième 
Évangile ne soit pas l'œuvre personnelle de Jean, relevons cepen- 
dant ce qu'a de particulier le passage Jean, xxr, 45-23 (voir les 



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28 ORlGlxNES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

portent même à croire que Barnabe fut du voyage*. 
Enfin, il n'est pas impossible que Simon de Gilton se 
soit de son côté transporté dans la capitale du 
monde*, attiré par l'espèce de charme que cette ville 
exerçait sur tous les chefs de secte*, les charlatans, 
les magiciens et les thaumaturges*. Rien n'était 

Apôtres, p. 33-3i). Cela est bien de quelqu'un qui a vu Pierre, 
a reçu ses confidences, a été témoin de sa mort. 

\ . L'auteur de PÉpUre aux Hébreux semble avoir été k Rome ; 
or Barnabe paraît Tauteur de TËpUre aux Hébreux. Voir Tintrod. 

2. Justin, Apol, /, 86, 56 ; ïrénée, Adv, hœr,, I, xxiii, 4; PM- 
losophufti^na, VI, 20 ; Conslit. aposl,, VI, 9; Eusèbe, H, E., II, \ 3- 
44. li est vrai que les indices sur lesquels Justin et ïrénée se fondent 
provenaient de singulières bévues. Voir les Apôtres,^, 266 et suiv. 
La présence de Simon à Rome est la base des Actes apocryphes 
de Pierre (Tischendorf, Acla aposL apocr,,p, 4 3 et suiv.; cf. Réco- 
gnitiom, II, 9.; Ill, 63-64), dont la première rédaction fut ébio- 
nite. Eusèbe en admet la donnée fondamentale (H, E., II, 44). 
Ïrénée môme (I. c.) semble sV rapporter. Cf. Constit, apost., 1. c, 
et Philosoph,, I. c. La façon dont Tauteur des Actes des apôtres 
parle de Simon, laissant croire à la possibilité de sa conversion 
(viii, 24), semble supposer que Simon vivait encore quand il écri- 
vait. Le passage Tacite, Ann., XII, 52, n'est pas une objection 
contre le séjour de Simon à Rome. Cf. Tac, Ann., XIV, 9; 
Hisl.j I, 22. L'emploi abusif qui fut fait au ii* siècle du nom 
de Simon pour désigner Paul ne prouve ni contre l'existence 
réelle dé Simon, ni même contre son voyage à Rome. 

3. Les chefs de sectes gno3tiquesdu w siècle viennent presque 
tous à Rome. 

4. Jamais les mathenuUici, les chaldcei, les ^ouTtc de toute 
sorte n'avaient abondé à Rome autant qu'à ce moment. Tac^^nn.^ 



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[An 61] L'ANTECHRIST. 29 

plus familier aux Juifs que le voyage d'Italie. L'his- 
torien Josèphe vint à Rome en Tan 62 ou 63 pour 
obtenir la délivrance de prêtres juifs, très-saints per- 
sonnages qui, pour ne rien manger d'impur, ne 
vivaient en pays étranger que de noix et de figues, et 
que Félix avait envoyés rendre raison d'on ne sait 
quel délit à l'empereur*. Qui étaient ces prêtres ? Leur 
affaire était-elle sans lien avec celle de Pierre et de 
Paul? Le matîque de preuves historiques laisse planer 
sur tous ces points beaucoup de doutes. Le fait même 
sur lequel les catholiques modernes font reposer l'édi- 
fice de leur foi est loin d'être certain*. Nous croyons 

XIÏ, 52; Hisl,, I, Î2; II, 62; Dion Cassius, LXV, i ; LXVf, 9 ; Sué- 
tODe, 7i6.^36; Vilellius^ 44; Juvénal, vi, 542 et suiv.; Eusèbe, 
Chron,, année 9 de Domitien ; Zonaras, Ann., VI, 5. 

4. Jos., Vila,3, 

2. U est bien sûr que Pierre n*était pas à Rome quand Paul 
écrivit Fépître aux Romains (cf. Denys de Cor., dans Eus., //. E,, 
11,25). Paul ne se mêlait jamais des Églises fondées par les apôtres 
de la circoncision (Gai., n, 7-8; II Cor., x, 16; Rom., xv, 
48-20}. Il n'y était pas non plus quand Paul y arriva. Jc(.^ xxviii, 
47 et suiv., le prouve. Le système d'Eusébe (Chron,, ad ann. 2 
Claudii; //. E,, II, 44) et de saint Jérôme {De viris illustr., 4) 
sur la venue de Pierre à Rome Tan 42 est par conséquent insou- 
tenable. Mais rien ne s'oppose à ce qu'il y soit venu plus tard, 
et certains indices rendent cela probable : 4» une tradition établie 
dès le second siècle (Denys de Corinthe, Caïus, Clément d'Alexan- 
drie, Origène, cités dans Eusèbe, H. E,, II, 45, 25; III, 4 ; VI, 44; 
Ignace, Ad Rom., 4 ; Irénée, Ado. hcer,, III, i, 4 ; m, 3 ; Terlul- 



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30 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61J 

cependant que les « Actes de Pierre », tels que les 
racontaient les ébionites, n'étaient fabuleux que 
dans le détail. La conception fondamentale de ces 
Actes, Pierre courant le monde à la suite de Simon le 
Magicien pour le réfuter, apportant le vrai Évangile 



lien, Scorp., 15; Prœscr,, 36; KiîpuTpwt liauXou, cité dans le De 
non iterando baplismo,^ la suite des Œuvres de saint Cyprien, 
p. 439, édit. Rigault), et qui n'est pas sans poids, bien qu'on y 
ait mêlé des erreurs évidentes et qu'on y puisse voir un parti pris 
a priori de donner le prince des apôtres pour fondateur à l'Église 
de la capitale du monde (l'Église de Gorinthe voulut aussi avoir 
Pierre pour fondateur; or Pierre n'a certainement pas fondé 
l'Église de Gorinthe) ; i? le fait certain que Pierre est mort martyr 
(voir ci-après, ch. viii) ; or ce n est guère qu'à Rome qu'un tel mar- 
tyre se conçoit ; 3« l'épUre / Pétri, qui se donne cx)mme ayant été 
écrite à Rome; cet argument garde toute sa force, même si Tépttre 
est l'œuvre d'un faussaire; il raterait bien remarquable, en effet, | 
que le faussaire, pour donner de la créance à son attribution, 
datât l'épttre de Rome; 4^ le système, légendaire dans la forme, 
mais très-sérieux au fond, qui veut que Pierre ait suivi par 
tout le monde les traces de Simon le Magicien (entendez : Paul), 
et soit venu à Rome pour le combattre (iTipic^ci et Ktipu-^a 
n^Tpcu, ouvrages qui servirent de base aux Récognitions et 
aux Homélies pseudo-clémentines, puis au ntrpcu xol HaûXcu 
xYipuTp^a, déjà cité par Héracléon et Clément d'Alexandrie : Lip- 
sius, Rœmische Pelrussagcip, 13 efsuiv.; Hilgenfeld, Nov. Test, 
extra can, rec, IV, 52 et suiv.; cf. Eus., H, E,, II, U; Philo- 
8ophum,j VIÏ, ÎO; Consl. apost., VI, 9; comp. le Kiip^^ft* 
syriaque de Pierre, dans Cureton, Ane. syr, doe.y p. 35-44). — 
Quant aux lieux de Rome où l'on rattache les souvenirs du séjour 
de Pierre, tels que la maison de Pudens sur le Viminal, la maison 



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fAn 61] L'ANTECHRIST. 31 

qui doit renverser l'Évangile de l'imposteur *, « venant 
après lui comme la lumière après les ténèbres, comme 
la science après l'ignorance, comme la guérison après 
la maladie », cette conception est vraie, quand on a 
mis le nom de Paul à la place de celui de Simon, et 
qu'au lieu de la haine féroce que les ébionites témoi- 
gnèrent toujours contre le prédicateur des gentils, on 
se figure entre les deux apôtres une simple opposition 
de principes, n'excluant ni la sympathie ni l'accord 
sur le point fondamental, l'amour de Jésus. Dans ce 
voyage entrepris par le vieux disciple galiléen pour 
suivre la trace de Paul, nous admettons même vo- 
lontiers que Pierre , suivant Paul de près, toucha à 
Corinthe, oîi il avait avant sa venue un parti consi- 
dérable*, et qu'il y donna beaucoup de force aux 

de Prisca sur rAventin, l'endroit dit ad nymphas B. Pétri, ubi 
baplizaba4j sur la voie Nomentane, leurs titres sont faibles ou nuls, 
bien que ce dernier endroit soit un très-vieux centre chrétien. 
V. Bosio, Roma sait,, édit. de 4650, p. 400-402 ; de Rossi, Roma 
soU., [, p. 189 et suiv.; BulL, 1867, p. 37 et suiv., 48, 49 et 
suiv. ; Actes de sainte Pudentienne et de sainte Praxède, AcL 55. 
Maii^ IV, I" partie, p. 299 et suîv. (pour Pio, lisez Paulo); Actes 
de saint Marcel, Acla 55. /an.^ II, p. 7. L'inscription publiée dans 
le numéro du 47 mars 1870 du journal de Naples, // Irionfo délia 
Chiesa caltolica, est une fraude grossière. Voir l'appendice à la 
fîn du volume. 

1. Hom. pseudo-clém., n, 17; m, 59. 

2. I Cor., I, 12; m, 22; ix, 5. 



v 



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32 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

judéo-chrétiens, de telle sorte que plus tard 
l'Église de Corinthe put prétendre avoir été fondée 
par les deux apôtres, et soutenir, en faisant une 
légère erreur de date, que Pierre et Paul avaient été 
chez elle en même temps et de là étaient partis de 
compagnie pour trouver la mort à Rome*. 

Quelles furent à Rome les relations des deux 
apôtres? Certains indices portent à croire qu'elles 
furent assez bonnes*. Nous verrons bientôt Marc, 
le secrétaire de Pierre, chargé d'une mission de son 
maître, partir pour l'Asie avec une recommandation 
de Pauls en outre, l'épître attribuée à Pierre, écrit 
d'une authenticité très-soutenable, présente de nom- 
breux emprunts faits aux épîtres de Paul. Deux véri- 
tés sont nécessaires à maintenir dans toute cette his- 
toire : la première est que des divisions profondes (bien 
plus profondes que celles qui furent jamais, dans la 
suite de l'histoire de l'Église, la matière d'aucun 
schisme) partagèrent les fondateurs du christianisme, 

4. Denys de Corinthe, dans Eusèbe, llist. eccLj II, 25 (édit. 
Heinichen; le texte est incertain et obscur). Ori gène, Ëusèbe, Epi* 
pbane, saint Jérôme adnaettent une prédication de Pierre en Asie 
Mineure, uniquement à cause de / Pelrij i, 4, motif tout à fait 
insuffisant. 

2. Cf. le Kiap'Jifaa HoûXtu, cité dans l'ouvrage De non lier. 
hapL, I. c. 

3. Col., IV, 10. 



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lAn W] L'ANTECHRIST. 33 

et que la forme de la polémique, conformément aux 
habitudes des gens du peuple, fut entre eux singu- 
lièrement âpre*; la seconde, c'est qu'une pensée 
supérieure réunit, même de leur vivant, ces frères 
ennemis, en attendant la grande réconciliation que 
l'Église devait opérer d'office entre eux après leur 
mort. Cela se voit souvent dans les mouvements 
religieux. Il faut aussi, dans l'appréciation de ces 
débats, tenir grand compte du caractère juif, vif et 
susceptible, porté aux violences de langage. Dans 
ces petites coteries pieuses, on se brouillait, on se 
raccommodait sans cesse; on avait des mots aigres, 
et néanmoins on s'aimait. Parti de Pierre, parti de 
Paul, ces divisions n'avaient pas beaucoup plus de 
conséquence que celles qui séparent de nos jours les 
différentes fractions de l'Église positiviste. Paul avait 
à ce sujet un mot excellent :<( Que chacun reste dans 
le type d'enseignement qu'il a reçu*; » règle admi- 
rable que rÉglise romaine ne suivra guère plus tard. 
L'adhésion à Jésus suffisait; les divisions confession- 
nelles, si l'on peut s'exprimer ainsi, étaient une 

4. Voir rÉpître de Jude, les chapitres ii et ni de TApocalypse, 
les traits fanatiques attribués à Jean (II Job., 4 (Ml ; Irénée^ Adv. 
hœr., m, in, 4), sans parler des duretés que présentent à cbaque 
page les épttres de Paul. 

t. Bhhf «ofi^^ttiiTt TuKOv ^i^ax^^ (Rom., VI, 47). T 

3 



M 



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34 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61J 

sknple questiwi d'origine indépendante des mérites 
personnels du croyant. 

Un fait pourtant qui a sa gravité, et qui porterait 
à croire que les bwis rapports ne se rétablirent pas 
entre les deux apôtres, c'est que, dans le souvenir de 
la génératk)n suivante, Pierre et Paul sont les chefs 
de partis opposés au sein de l'Église ; c'est que l'au^ 
teur de l'Apocalypse, le lendemain de la mort des 
apôtres, au moins de la mort de Pierre, est, de tous 
les judéo-chrétiens, le plus haineux contre Paul*. 
Paul se regardait comme le chef des païens convertis 
partout oU il y en avait ; c'était là son interprétation 
du pacte d'Antioche; les judéo-chrétiens Tenten- 
daient évidemment d'une façon différente. Il est pro- 
bable que ce dernier parti, qui avait toujours été très- 
fort à Rome, tira de l'arrivée de Pierre une grande 
cause de prépondérance. Pierre devint son chef et le 
chef de l'Église de Rome. Or le prestige sans égal de 
Rome donnait à un pareil titre la plus grande impor- 
tance. On voyait quelque chose de providentiel 
dans le rôle de cette ville extraordinaire*. Par 
suite de la réaction qui se produisait contre Paul, 
Pierre devenait de plus en plus, en vertu d'une 

4. Voir Saint Paul, p. 367 et suiv. Notez surtout Apec, xxi» 
U, qui exclut Paul du nombre des apôtres. 

5. Voir TApocalypse tout entière. 



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[An 61] L'ANTECHRIST. 35 

sorte d'opposition, le chef des apôtres *. Le rappro- 
chement se fit bien vite chez des esprits faciles à frap- 
per. Le chef des apôtres dans la capitale du monde I 
quoi de plus parlant ? La grande association d'idées 
qui devait dominer les destinées de l'humanité pen- 
dant des milliers d'années venait de se constituer. 
Pierre et Rome deviennent inséparables ; Rome est 
prédestinée à être la capitale du christianisnae 
latin; la légende de Pierre, premier pape, est écrite 
d'avance; mais il faudra quatre ou cinq siècles pour 
que cela se débrouille. Rome, en tout cas, ne se 
douta guère, le jour où Pierre y mit le pied, que ce 
jour réglait son avenir, et que le pauvre Syrien qui 
venait d'entrer dans ses murs prenait possession d'elle 
pour des siècles. 

La situation morale, sociale, politique, s'aggra- 
vait de jour en jour. On ne parlait que de prodiges et 
de malheurs*; les chrétiens en étaient plus aiTectés 
que personne'; l'idée que Satan est le dieu de et 



4. Leitre de Clément à Jacques, en tôte des Homélies pseudo- 
clémentines, 4 . 

8. Tacite, Ann., XIV, 12, 22; XV, 22; Suétone, Néron, 
36, 39; Dion Cassius, LXI, 16, 18 ; Philostrtte, ApolL, IV, 43; 
Sénèque^ Quœsl. nat.,\ly 1, p. 454; Eusèbe, Chron., aux années 
7,9, 10 de Néron. 

3. Voir TApocalypse. 



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36 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

monde s'enracinait chez eux de plus en plus*. Les 
spectacles leur paraissaient démoniaques. Ils n'y 
allaient jamais; mais ils entendaient les gens du 
peuple en parler. Un Icare qui, dans l'amphithéâtre 
en bois du Champ de Mars, prétendit se soutenir en 
l'air, et qui s'en vint tomber sur la stalle même de 
Néron, en le couvrant de son sang *, les frappa beau- 
coup, et devint l'élément capital d'une de leurs 
légendes. Le crime de Rome atteignait les dernières 
limites du sublime infernal; c'était déjà un usage 
dans la secte, soit par précaution contre la police, 
soit par goût du mystère, de ne désigner cette ville 
que par le nom de Babylone'. Les juifs avaient cou- 
tume d'appliquer ainsi à des choâes modernes des 
noms propres symboliques empruntés à leur vieille 
littérature sacrée*. 

Cette antipathie peu dissimulée pour un monde 
qu'ils ne comprenaient pas devenait le trait caraclé- 
•ristique des chrétiens. « La haine du genre humain « 

i. n Cor., iv, 4; Eph., vi, 12 ; Jean, xii, 3i ; xiv, 30. 
S. Suétone, Néron, M. V. ci-après, p. 44. 

3. I Pétri, v, 43. Comp. Apocal., xiv-xviu; Carm. sihyll., 
V, 442, 458. 

4. C'est ainsi ({M'Èdom servit à désigner Rome et l'empire 
romain. V. Buxtorf, Lex. chald., latm., rabb,, au mot DTTH. 
Il en fut de môme du nom de CtUhéen, appliqué aux Samaritains 
et en général aux gentils. 



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[Aq 61J L'ANTECHRIST. 37 

' passait pour le résumé de leur doctrine*. Leur 
mélancolie apparente était une injure à a ia féli- 
cité du siècle » ; leur croyance à la fin du monde 
contrariait l'optimisme officiel, selon lequel tout 
renaissait. Les signes de répulsion qu'ils faisaient en 
passant devant les temples donnaient Tidée qu'ils ne 
songeaient qu'à les brûler*. Ces vieux sanctuaires de 
la religion romaine étaient extrêmement chers aux 
patriotes; les insulter, c'était insulter Évandre, Numa, 
les ancêtres du peuple romain, les trophées de ses 
victoires'. On chargeait les chrétiens de tous les 
méfaits; leur culte passait pour une superstition 
sombre, funeste à l'empire; mille récits atroces ou 
honteux circulaient sur leur compte ; les hommes les 
plus éclairés y croyaient et regardaient ceux qu'on 
désignait ainsi à leur haine comme capables de tous 
les crimes. 

Les nouveaux sectaires ne gagnaient guère d'adhé- 
rents que dans les basses classes; les gens bien élevés 
évitaient de prononcer leur nom, ou, quand ils y 
étaient obligés, s'excusaient presque*; mais, dans 



4. Tacite, Ann.,\Y, 44 (cf. Hisl.^Y, 5); Suétone, Néron, ^6. 

2. Cf. I Pétri, iv, 4. a Pessimus quisque, spretis religiooibus 
patriis... » Tacite, Hist.,^^ 5. 

3. Tacite, Am., XV, 41, 44 ; Hist.^ V, 5. 

4. aQuos... vulgus christianos appellabat.»Tacite, Anru,^N^ 44. 



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38 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 611 

le peuple, les progrès étaient extraordinaires; on eût 
dit une inondation, quelque temps endiguée, qui fai- 
sait irruption ^ L'Église de Rome était déjà tout un 
peuple*. La cour et la ville commençaient sérieuse- 
ment à parler d'elle; ses progrès furent quelque 
temps la nouvelle du jour^ Les conservateurs son- 
geaient avec une sorte de terreur à ce cloaque d'im- 
mondices qu'ils se figuraient dans les bas-fonds de 
Rome; ils parlaient avec colère de ces espèces de 
mauvaises herbes indéracinables, qu'on arrache tou- 
jours, qui repoussent toujours*. 

Quant à la populace malveillante, elle rêvait des 
forfaits impossibles pour les attribuer aux chrétiens. 
On les rendait responsables de tous les malheurs 
publics. On les accusait de prêcher la révolte contre 
l'empereur et de chercher à soulever les esclaves *. 
Le chrétien arrivait à être dans l'opinion ce que 
fut par moments le juif du moyen âge, le bouc 
émissaire de toutes les calamités, l'homme qui ne 

4 . « Rursus erumpebat. » Tacile, Ann., XV, 44. 

5. « Multiludo ingODS. » Tacite, ibid. 

3. « Genushominum superstilionis novae acmaleficœ. » Sué- 
tone, Néron, 16. 

4. « Genus hominum in civilate nostra et vetabitur semper et 
retinebitur. » Tac, Hist., I, 22; cf. Ann., XII, 52. KoXouoOiv (Uv 
iroXXflpttC, aùÇiiOfv ik iicl irXuorov. Dion Cassius, XXX YII, 47. 

5. Rom., XIII, 4 et suiv.; I Pétri, ii, 13, 48. 



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lAn 6iJ L'ANTECHRIST. 39 

pense qu'au mal, l'empoisonneur de fontaines, le 
mangeur d'enfants, l'allumeur d'incendies*. Dès qu'un 
crime était commis, le plus léger indice suffisait pour 
arrêter un chrétien et le faire mettre à la torture. 
Souvent le nom seul de chrétien suffisait pour ame- 
ner l'arrestation. Quand on les voyait s'éloigner des 
sacrifices païens, on les injuriait*. L'ère des persécu- 
tions était ouverte en réalité; elle durera désormais 
avec de courts intervalles jusqu'à Constantin. Dans 
les trente années qui se sont écoulées depuis la pre- 
mière prédication chrétienne, les Juifs seuls ont per- 
sécuté l'œuvre de Jésus ; les Romains ont défendu 
les chrétiens contre les Juifs; maintenant les Romains 
se font persécuteurs à leur tour. De la capitale, ces 
terreurs, ces haines se répandaient dans les provinces 
et provoquaient les plus criantes injustices ^ Il s'y 
mêlait d'atroces plaisanteries; les murs des lieux où 
se réunissaient les chrétiens étaient couverts de cari- 
catures et d'inscriptions injurieuses ou obscènes 
contre les frères et les sœurs*. L'habitude de repré- 

1. Tacite, Am., XV, 44; Suétone, Néron, 16; Sénèque, cité 
par saint Augustin, De civ. Dei, Vï, 44 ; I Pétri, ii, 42, 45; m, 
46; cf. II Pétri, ii, 48. 

2. I Pétri, IV, 4. 

3. I Pétri, 1, 6; ii, 49-20; m, 44; iv, 42 et suiv.; v, 9, 48; 
Jac, II, 6; TertuUien, Ad ncU.,!^ 7. 

4. De Rossi, Bull, di arch. crist., 4864, p. 69 etsuiv. 



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40 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 61] 

senter Jésus sous la forme d'un homme à tête d*âne 
était déjà peut-être établie*. 

Personne ne doute aujourd'hui que ces accusa- 
tions de crimes et d'infamie ne fussent calomnieuses ; 
mille raisons portent même à croire que les directeurs 
de l'Église chrétienne ne donnèrent pas le moindre 
prétexte au mauvais vouloir qui allait bientôt amener 
contre eux de si cruelles violences. Tous les chefs 
des partis qui divisaient la société chrétienne étaient 
d'accord sur l'attitude à garder envers les fonction- 

4. M. de Rossi (BulLj 4864, p. 72) croit avoir lu sur les murs 
d'une salle de Pompéi qui lui semble avoir servi à des réunions 
chrétiennes : Mulus hic mmcellas docuil (V. Zangemeister, Inscr. 
parielariœ, n* 2046 : mtisciiUas). Comp. la pierre gravée publiée 
par Stefanone (Gemmœ, Venise, 4646, tab. xxx), représentant un 
âne faisant le maître d'école devant quelques enfants respeciueu- 
sèment inclinés (republiée par Fr. MUnter, Primordia Ecclesiœ 
africanœ, Hafniae, 48Î9, p. 248 [cf. p. 467 et suiv.], et par F.-X. 
Kraus, Dos SpoU-crucifix vom Palaiin, Vienne, 4869, traduit par 
Ch.de Linas, Arras, 1870). Le musée de Luynes (Bibl. nat., cabinet 
des antiques, terres cuites, n» 779) possède une terre cuite, pro- 
venant de Syrie, qui semble représenter Jésus en caricature, sous 
la forme d'un petit homme à longue robe, tenant un livre ; grosse 
tète d'âne, longues oreilles, yeux auxquels on a voulu donner une • 
expression mystique et doucereuse, détail obscène. Gomp. aussi 
le cruciûx grotesque du Palatin (Garrucci, Il crocifiêso graffio, 
Rome, 4857; Kraus-Linas précité; Comptes rendus de FAcad. 
des inscr,, 4870, p, 32-36 : le? doutes dé la page 36 se sont, for- 
tifiés pour nous). VoirTôrtuUien, Apol,,^6; Minutius Félix, 9, 28 
Celse, dans Origène, Contra Celsum, VI, 31 • 



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[An 6IJ L'ANTECHRIST. 41 

naires romains. On pouvait bien au fond tenir ces 
magistrats pour suppôts de Satan, puisqu'ils proté- 
geaient l'idolâtrie et qu'ils étaient les soutiens d'un 
monde livré à Satan ^; mais, dans la pratique, les 
frères étaient pour eux pleins de respect. La faction 
ébionite seule partageait les sentiments exaltés des 
zélotes et autres fanatiques de Judée. Les apôtres, en 
politique, se montrent, à nous comme essentiellement 
conservateurs et légitimistes. Loin de pousser l'esclave 
à la révolte, ils veulent que l'esclave soit soumis au 
maître, même le plus injuste et le plus dur, comme 
s'il servait Jésus -Christ en personne, et cela non 
par nécessité, pour échapper aux châtiments, mais 
par conscience, parce que Dieu le veut. Derrière 
le maître, il y a Dieu lui-même. L'esclavage était 
si loin de paraître contre nature, que les chrétiens 
avaient des esclaves, et des esclaves chrétiens*. 
Nous avons vu Paul réprimer la tendance aux sou- 
lèvements politiques qui se manifestait vers l'an 57, 
prêcher aux fidèles de Rome et sans doute de bien 
d'autres Églises la soumission aux puissances, quelle 
que soit leur origine , établir en principe que le gen- 
darme est un ministre de Dieu et qu'il n'y a que les 

4. Luc, IV, 6; Jean, xii, 3i ; Eph., vi, it. 
t. I Pétri, II, 18; Col., ni, 22, Î5; iv, 1 ; Eph., vi,5 et suiv., 
I et répisode d'Onésime. 



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42 ORIGINES DO CHRISTIANISME. [An 61| 

méchants qui le redoutent. Pierre, de son côté, était 
le plus tranquille des hommes; nous allons bientôt 
trouver la doctrine de la soumission aux puissances 
enseignée sous son nom, presque dans les mêmes 
termes que chez Paul*. L'école qui se rattacha plus 
tard à Jean partageait les mêmes sentiments sur 
[l'origine divine de la souveraineté*. Une des plus 
grandes craintes des chefs était de voir les fidèles 
compromis dans de mauvaises affaires, dont Todieux 
vînt à retomber sur l'Église tout entière ^ Le langage 
des apôtres, à ce moment suprême, fut d'une extrême 

prudence. Quelques malheureux mis à la torture, 

* 

quelques esclaves fustigés s'étaient laissés aller à 
l'injure, appelant leurs maîtres idolâtres, les me- 
naçant de la colère de Dieu*. D'autres, par excès 
de zèle, déclamaient tout haut contre les païens et 
leur reprochaient leurs vices; les confrères plus 
sensés les appelaient avec esprit « évoques » ou « sur- 
veillants de ceux du dehors* ». Il leur arrivait de 
cruelles mésaventures; les sages directeurs de la 
communauté, loin de les exalter, leur disaient assez 



4. I Pétri, ii, 43 et suiv. 

5. Jean, iix, 44.<^ • 

3. I Pétri, ii, 44-42; iv, 45. 
4» IbicL, II, 83. 
5. ÂXXcTpicimoxoiroc. 



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|An 6IJ L'ANTECHRIST. 43 

clairement qu'ils n'avaient que ce qu'ils méritaient*. 
Toutes sortes d'intrigues que l'insuffisance des docu- 
ments ne nous permet pas de démêler aggravaient la 
position des chrétiens. Les Juifs étaient très-puissants 
auprès de l'empereur et de Poppée*. Les « mathémati- 
ciens » , c'est-à-dire les devins, entre autres un certain 
Balbillus d'Éphèse, entouraient l'empereur, et, sous 
prétexte d'exercer la partie de leur art qui consistait à 
détourner les fléaux et les mauvais présages, lui don* 
naient d'atroces conseils'. La légende qui mêle à tout 
ce monde de sorciers le nom de Simon le Magicien* est- 
elle sans aucun fondement? Cela se peut sans doute; 
mais le contraire se peut aussi. L'auteur de l'Apoca- 
lypse est fort préoccupé d'un « faux prophète », qu'il 
représente comme un suppôt de Néron, comme un 
thaumaturge faisant tomber le feu du ciel, donnant 

4. I Pétri, iv, 45. 

2. Voir ci-dessous, p. 457-459. 

3. Suét., Nér., 34, 36, 40 ; Tac, HisL, I, M. 

4. Homélies pseudo-clém., ii, 3i ; Récognitions, I, 74 ; III, 47, 
57, 63, 64 ; Faux actes de Pierre, Tischendorf, p. 30 et suiv. ; 
Pseudo-Lin, en Bibl. max. Palrum,\\^ 4" partie, p. 67; Pseudo- 
Marcellus, dans Fabricius, Codex apocr. N. T., lU, p. 635 et 
suiv. ; Pseudo-Abdias, I, 46 et suiv. ; Const, apost,, VI, 9; Iré- 
née, Adv. hœr,, I, xxiii, 4 ; Eusèbe, H. E., Il, 44; Pseudo- 
Hégésippe, De excidio Hieros,, III, S; Ëpipbane, haer. xxi, 5; 
Ârnobe, Adv. génies, II, 43; Philastre, bser. xxix; Sulpice 
Sévère, H, S8, etc. Cf. de Rossi, BulleUino, 4867, p. 70-74. 



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44 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [AnôlJ 

(la vie et la parole à des statues, marquant les hommes 
*du caractère de la Bête*. C'est peut-être de Bal- 
billus qu'il s'agît; il faut reconnaître cependant que 
les prodiges attribués au Faux Prophète par l'Apoca- 
lypse ont beaucoup de ressemblance avec les tours 
d'escamotage que la légende attribue à Simon*. L'em- 
blème d'un agneau-dragon, sous lequel le Faux Pro- 
phète est désigné dans le même livre % convient mieux ^ 
également k un faux Messie le! qu'était Simon de Gitton - 
qu'à un simple sorcier. D'un autre côté , la légende 
de Simon précipité du ciel n'est pas sans analogie 
avec un accident qui arriva dans l'amphithéâtre, 
sous Néron, à un acteur qui jouait le rôle d'Icare*.-^— 
Le parti arrêté chez l'auteur de l'Apocalypse de s' ex- . 
primer en énigmes jette sur tous ces événements 
beaucoup d'obscurité; mais on ne se tronjpe pas 
en cherchant derrière chaque ligne de ce livre 
étrange des allusions aux circonstances anecdoliques 
les plus minutieuses du règne de Néron. 

Jamais, du reste, la conscience chrétienne ne fut 

' '4. Apoc., xm, 44-47; xvi, 43; xix, 20. 

%. Récognitions, II, 9; Philosophumena, VI, 20; Constil. 
aposL, VI, 9. 

3. Âpoc, XIII, 44. 
— ' 4. Suétone, Néron, 42; Dion Chrysostome, Orat. xxi, 9; Ju- 
vénal, m, 78-80. Cf. Récognitions, H, 9. Juvénal suppose le faux 
Icare né en Grèce. 



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fAn 61] L'ANTECHRIST. 45 

plus oppressée, plus haletante qu'à ce moment. On se 
croyait en un état provisoire et de très^courte durée. 
On attendait chaque jour F apparition solennelle. « Il 
vient!... Encore une heure !^.. Il est proche!... » 
étaient les mots qu'on se disait à tout instant ^ 
L'esprit du martyre, cette pensée que le martyr 
glorifie le Christ par sa mort, et que cette mort est 
une victoire, était déjà universellement répandu*. 
Pour le païen, d'un autre côté, le chrétien devenait 
une chair naturellement dévolue au supplice. Un 
drame qui avait vers ce temps beaucoup de succès 
était celui de Laureolus^oh l'acteur principal, sorte de 
Tartuffe fripon, était crucifié sur la scène aux applau- 
dissements de l'assistance et mangé par un ours. Ce 
drame était antérieur à l'introduction du christianisme 
à Rome ; on le trouve représenté dès l'an 41 ; mais 
il semble au moins qu'on en fit l'application aux mar- 
tyrs chrétiens ; le petit nom de LaureoluSj répondant 
à StéphanoSj pouvait provoquer ces allusions '. 

1. Phil., IV, 5; Jac., v, 8; I Pétri, iv, 7; Hebr, x, 37 ; I Joh., 
II, 48. 

2. Phil., I, 20 ; Jean, xxi, 49. Gomp. Pexpression rpoTrota dans 
Caïus, cité par Eus., //. E., II, 25. 

3. Suétone, CaiuSj 57; Juvénal, via, 486 et suiv.; Martial, 
Speclac., VII. 



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CHAPITRE III. 



éTAT DES ÉGLISES DE JUDÉE. ^ MORT DE JACQUES. 



Le mauvais vouloir dont TEglise chrétienne était 
l'objet à Rome, peut-être même en Asie Mineure et 
en Grèce, se faisait sentir jusqu'en Judée * ; mais la 
persécution avait ici de tout autres causes. C'étaient 
les riches sadducéens, l'aristocratie du temple, qui se 
montraient acharnés contre les bons pauvres et blas- 
phémaient le nom de « chrétien* ». Vers le temps où 
nous sommes, se répandit une lettre de Jacques, 
« serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ », 
adressée « aux douze tribus de la dispersion ^ » . C'est 
un des plus beaux morceaux de la première littéra- 
ture chrétienne, rappelant tantôt l'Évangile, tantôt la 

i. Jac, I, î-i, 4 J; IV, 9; v, 7 et suiv. L'épUre de Jacques et 
celle de Pierre débutent par une exhortation à la patience. 
^. Jac, II, 6-7; v, I et suiv. 
3. Voir ci-après, p. IIM'iS. 



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[An 62J L'ANTECHRIST. 47 

sagesse douce et reposée de TEcclésiaste^ L'authen- 
ticité de tels écrits, vu le nombre des fausses lettres 
apostoliques qui circulaient*, est toujours douteuse. 
Peut-être le parti judéo-chrétien, habitué à faire 
jouer à son gré l'autorité de Jacques, lui attribua-t-il 
ce manifeste, où le désir de contredire les novateurs 
se fait sentir ^ Certainement, si Jacques y eut quelque 
part, il n'en fut pas le rédacteur. Il est douteux que 
Jacques sût le grec; sa langue était le syriaque*; or 
rÉpître de Jacques est de beaucoup l'ouvrage le mieux 
écrit du Nouveau Testament; la grécité en est pure 
^.-^t presque classique*. A cela près, le morceau con- 
vient parfaitement au caractère de Jacques. L'auteur 
est bien un rabbin juif; il tient fortement à la Loi; 
pour désigner la réunion des fidèles, il se sert du mot 
de a synagogue* »; il est adversaire de Paul; son 
épître ressemble pour le ton aux Évangiles synop- 
tiques, que nous verrons plus tard sortir de la 
famille chrétienne dont Jacques avait été le chef. ^^ 
Et néanmoins, le nom du Christ y est mentionné ^ 

4. Voir surtout le ebap. m, sur la langue, cbarmant petit mor- 
ceau dans le goût des anciens parabolistes hébreux. 

2. II Thess., II, «. 

3. Comp. Rom., m, «7-28; iv, 2-5; v, 4, à Jac, ii, 21-24. 

4. Eusèbe, Demonstr, evang.j III, 5 et 7. 

5. UÉpître de Jude a le même caractère. 

6. Jac., II, 2. Plus loin, v, 4 4, il emploie bUknM. 



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48 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

à peine deux ou trois fois, avec la simple qualité 
de Messie, et sans aucune des hyperboles ambi- 
tieuses qu'entassait déjà Tardente imagination de 
Paul. 

Jacques, ou le moraliste juif qui a voulu se cou- 
vrir de son autorité, nous introduit tout d'abord dans 
un petit cénacle de persécutés. Les épreuves sont un 
bonheur, car, en mettant la foi au creuset, elles 
produisent la patience ; or la patience est la perfec- 
tion de la vertu ; Thomme éprouvé recevra la cou- 
ronne de vie*. Mais ce qui préoccupe surtout notre 
docteur, c'est la différence du riche et du pauvre. Il 
avait dû se produire dans la communauté de Jéru- 
salem quelque rivalité entre les frères favorisés de 
la fortune et ceux qui ne Tétaient pas. Ceux-ci se 
plaignaient de la dureté des riches, de leur superbe, 
et gémissaient entre eux\ 

Que le frère humble songe à sa noblesse et le riche à 
sa bassesse; car la richesse passera comme la fleur des 
champs^... Mes frères, point de différence de personnes en la 
foi de Notre-Seigneur Jésus, le Christ de gloire. Je suppose 
qu'il entre dans votre synagogue un homme ayant un 
anneau d'or au doigt et revêtu d'habits brillants, qu'il 

4. Jac, 1,2-4, 12. 

2. Cf. Jac, IV, 4<; V, 9. 

3. Jac, 1,9-41. 



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[An 62] L*ANTEGHRIST. 49 

entre aussi un pauvre en habits sales, que vous disiez au 
preD#er : tt Toi« prends cette bonne place, » et que vous 
disiez au pauvre : « Toi, reste debout, » ou bien a Assieds- 
toi sous l'escabeau de mes pieds » ; n'est-ce pas là ce qut 
s'appelle faire des distinctions entre frères, vous établir 
juges, dans le mauvais sens 7 Écoutez , mes frères bien- 
aimés. Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres selon le monde 
pour les enrichir selon la foi et les constituer héritiers du 
royaume qu'il a promis à ceux qui Taiment? Et après cela, 
vous faites affront au pauvre I Ne sont-ce pas les riches qui 
vous tyrannisent et qui vous traînent devant les tribunaux? 
Ne sont-ce pas eux qui blasphèment le beau nom^ qu'on 
prononce en vous nommant*?... 

L* orgueil, la corruption, la brutalité, le luxe des 
riches sadducéens étaient, en effet, arrivés à leur 
comble •. Les femmes achetaient d' Agrippa II le 
pontificat pour leur mari à prix d'or *. Martha, 
fille de Boêthus,rune de ces simoniaques, quand elle 
allait voir officier son mari, faisait étendre des tapis 



4. C'est-à-dire le nom de c Christ », d'où christianui est 
dérivé. 

2. Jac, II, 4 et saiv. 

3. Talm. de Bab., loma, 9 a, 35 b; Derenbourg, Hist. de 
la PaUsl,, p. 234-236. 

4. Ainsi Martha, fille de Boëthus, pour Jésus fils de Gamala. 
•^Mischna, Jebamoth, vi, 4 ; Talm. de Bab., Jebamoth, 61 a; loma, 

48 a; Jos., AnU, XX, ix, 4, 7; Derenbourg, Hw(. de la Pal, 

p. 248-49. 

4 



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50 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62J 

depuis la porte de sa maison jusqu'au sanctuaire ^ 
Le pontificat s'était ainsi singulièrement abaissé#Ges 
prêtres mondains rougissaient de ce que leurs fonctions 
avaient de plus saint. Les pratiques du sacrifice étaient 
devenues repoussantes pour des gens raffinés, que leur 
devoir condamnait au métier de boucher et d'équar- 
risseur ! Plusieurs se faisaient faire des-gants de soie, 
pour ne pas g&ter parle contact des victimes la peau 
de leurs mains. Toute la tradition talmudique, d'ac- 
cord sur ce point avec les Évangiles et avec l'Épître de 
Jacques, nous représente les prêtres des dernières 
années avant la ruine du temple comme gourmands, 
adonnés au luxe, durs pour le pauvre peuple. Le 
Talmud contient la liste fabuleuse de ce qu'il fallait 
pour l'entretien de la cuisine d'un grand prêtre ; cela 
dépasse toute vraisemblance, mais indique l'opinion 
dominante. « Quatre cris sortirent des parvis du 
temple, dit une tradition; le premier : « Sortez d'ici, 
« descendants d'Éli ; vous souillez le temple de l'Éter- 
cc nel; » le second: « Sortez d'ici, Issacharde Kaphar- 
« Barkaï, qui ne respectez que vous-même, et qui 
« profanez les victimes consacrées au ciel » (c'était 
celui qui s'enveloppait les mains de soie en faisant 
son service) ; le troisième : « Ouvrez-vous, portes ; 

4. Mldrasch EA-a, 1, 46. 



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[An 62J L'ANTECHRIST. 51 

« laissez entrer Ismaël, fils de Phabi, le disciple 
« de PinehasS pour qu'il remplisse les fonctions du 
« pontificat ; » le quatrième : « Ouvrez-vous, portes ; 
a laissez entrer Jean, fils de Nébé^ée, le disciple des 
« gourmands, pour qu'il se gorge de victimes *. » 
Une sorte de chanson ou plutôt de malédiction contre 
les familles sacerdotales, qui courut vers le même 
temps les rues de Jérusalem, nous a été conservée : 

Peste soit de la maison de Boëthus! 
Peste soit d'eux à cause de leurs bâtons I 

Peste soit de la maison de Hanan ! 
Peste soit d'eux à cause de leurs complots! 

Peste soit de la maison de Canthéras I 
Peste soit d'eux à cause de leurs kalams! 

Peste soit de la famille d'Ismaël fils de Phabi ! 
Peste soit d'eux à cause de leurs poings 1 

ns sont grands prêtres, leurs fils sont trésoriers, leurs gendree 
préposés, et leurs valets frappent sur nous avec des bâtons'. 

La guerre était ouverte entre ces prêtres opu- 

4. Allusion au fils d'ËIi, qui profitait des sacrifices, et non au 
pontife modèle des temps mosaïques. Ce Pinebas, fils d'ÉIi, n'est 
pas, il est vrai, un personnage légendaire; son frère Hophni avait 
autant de droits d'être cité que lui; mais on a pu choisir Pinebas 
pour amener un jeu de mots. V. Derenbourg, Hist. de la PalesL, 
p. 233-234, note. 

2. Talm. de Bab., Pesachim, 57 a; Kerilholh, 28 a. 

3. Tosifla Menachotk, ad calcem; Talm. de Bab., Pesachim, 
57 a. Derenbourg, Hisl. de la Pal., p. 233 et suiv. 



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59 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

lents, amis des Romains, prenant les emplois lucra- 
tifs pour eux et leur famille, et les prêtres pauvres, 
soutenus par le peuple. C'étaient tous les jours des 
rixes sanglantes. L'impudence et Taudace des familles 
pontificales alla jusqu'à envoyer leurs gens sur les 
aires pour enlever les dîmes qui appartenaient au 
haut clergé; ils battaient ceux qui refusaient; les 
pauvres prêtres étaient dans la misère*. Qu'on se 
figure les sentiments de l'homme pieux, du démo- 
crate juif, riche des promesses de tous les prophètes, 
maltraité dans le temple (sa maison!) par les laquais 
insolents de prêtres épicuriens et incrédules! Les 
chrétiens groupés autour de Jacques faisaient cause 
commune avec ces opprimés, qui probablement étaient 
comme eux de saintes gens {hasidim)^ très-agréables 
au peuple. La mendicité semblait devenue une vertu 
et le signe du patriotisme. Les classes riches étaient 
amies des Romains, et, à vrai dire, la grande fortune 
dépendant des Romains, on ne pouvait guère y 
arriver que par une sorte d'apostasie et de trahi- 
son. Haïr les riches était ainsi une marque de piété. 
Forcés pour ne pas mourir de faim de travailler à 
ces constructions des Hérodiens, où ils ne voyaient 
qu'un pompeux étalage de vanité, les hasiditn se con- 

4. Jos., Ant,, XX, viii, 8 ; ix, 2. 



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[An 62J L'ANTECHRIST. 53 

sidéraient comme victimes des infidèles. « Pauvre » 
passait pour synonyme de « saint* ». 

Maintenant, riches, pleurez, hurlez sur les malheurs qui 
vont vous arriver. Vos richesses sont pourries ; vos habits 
sont mangés aux vers ; votre or, votre argent sont rouilles; 
leur rouille rendra témoignage contre vous^, et mangera vos 
chairs comme un feu. Vous avez thésaurisé dans les derniers 
jours' I Voilà que le salaire des ouvriers qui ont mois- 
sonné vos campagnes crie, et la voix des faucheurs est 
venue jusqu'aux oreilles du Seigneur Sabaoth. Vous avez 
fait bonne chère sur la terre, vous avez vécu dans les 
délices; vous avez été comme les bêtes, qui mangent le 
jour où on doit les égorger. Vous avez condamné, vous 
avez tué le juste qui ne vous résistait pas^. 

On sent déjà fermenter dans ces curieuses pages 
Tesprit des révolutions sociales qui allaient dans 
quelques années ensanglanter Jérusalem. Nulle part 
ne s'exprime avec autant de force le sentiment 
d'aversion pour le monde qui fut l'âme du christia- 
nisme primitif. « Se garder immaculé du monde » 



4. Voir Vie dejénus, p. 487 et suiv. (43« édit.). ^ 

5. Cette rouille prouve, en effet, que le riche est avare et «> 
amasse depuis très-longtemps. 

3. Thésauriser, quand la fin du monde est si évidemment 
proche, ne peut passer que pour de la folie. 

4. Jac, V, 4 et suiv. 



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54 X)RIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62J 

est le précepte suprême *• « Celui qui veut être Tami 
du monde est constitué l'ennemi de Dieu*. » Tout 
désir est une vanité, une illusion^. La fin est si 
proche! Pourquoi se plaindre les uns des autres? 
Pourquoi se faire des procès? Le vrai juge arrive ; il 
est à la porte*. 

Et maintenant, vous autres qui dites : <( Aujourd'hui 
ou demain, nous irons dans telle ville, et nous y passerons 
un an, et nous ferons le commerce, et nous gagnerons de 
Targent, » sans savoir ce que sera demain votre vie (car 
vous n^êtes qu'une vapeur visible un moment, puis dispa- 
raissant), que vous feriez bien mieux de dire : « Si le 
Seigneur veut et si nous vivons, nous ferons ceci ou cela'I )) 

Quand il parle de Thumilité, de la patience, de 
la miséricorde, de l'exaltation des humbles, de la joie 
^ qui est au fond des larmes % Jacques semble avoir 
gardé le souvenir des propres paroles de Jésus. On 
sent néanmoins qu'il tenait beaucoup à la Loi''. Tout 
un paragraphe de son épître® est consacré à prému- 

4. Jac, I, 27. 

%. Jbid., IV, 4. 

3. Jbid,, I, 44 et suiv.; iv, 4 etsuiv. 

4. Ibid., IV, 4 ; v, 7-9. 

h, Jac, IV, 43-45. Gomp. Luc, xii, 45 et suiv. 
6é Jàc, II, 8 et suiv.; iv, 6 et suiv.; v, 7 et suiv. 
7. Ibid., Il, 40 et suiv.; iv, 44, 
%4 Jbid.y II, 44 et suiv. 



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[An 62] L*ANTECHRIST. 55 

nir les fidèles contre la doctrine de Paul sur Tinutilité 
des œuvres et sur le salut par la foi*. Une phrase 
% I de Jacques (ii, 24) est la négation directe d'une 
\ 1 phrase de TÉpître aux Romains (m, 28). En opposi- 
tion avec Tapôtre des gentils (Rom., iv, i et suiv.), 
Tapôtre de Jérusalem soutient (n, 21 et suiv.) 
qu'Abraham fut sauvé par les œuvres, que la foi 
sans les œuvres est une foi morte. Les démons ont la 
foi, et apparemment ne sont pas sauvés. Sortant ici 
de sa modération habituelle ^ Jacques appelle son 
( adversaire un « homme creux* ». Dans un ou deux 
autres endroits •, on peut voir une allusion détournée 
aux débats qui divisaient déjà l'Église, et qui rempli- 
ront l'histoire de la théologie chrétienne quelques 
siècles plus tard. 

Un esprit de haute piété et de charité touchante 
animait cette Église de saints. « La religion pure et 
immaculée devant le Dieu Père, disait Jacques, est 
de veiller sur les orphelins et les veuves dans leur 
détresse*. » Le pouvoir de guérir les maladies, sur- 



i. En cela Jacques est ébionite. Voir PhUosophmma, YII^ 
34; X, «2. 

2. Jac, II, 20. Comparez le mot de Rabbi Siméon, contem- 
'porain de Jacques. Pirke aboth, i, 47. 

3. Jac, I, 22 et suiv., v, 49-20. 

4. Ibid., I, 27. 



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M ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

tout par des onctions d'huile ^ , était considéré 
comme de droit commun parmi les fidèles ; même 
les non-croyants voyaient dans cette médicamen- 
tation un don particulier aux chrétiens^. Les anciens 
furent censés en jouir au plus haut degré, et devin- 
rent ainsi des espèces de médecins spirituels. Jac- 
ques attache à ces pratiques de médecine surnaturelle 
la plus grande importance. Le germe de presque tous 
les sacrements catholiques était déjà posé. La con- 
fession des péchés, depuis longtemps pratiquée par 
les juifs', était regardée comme un excellent moyen 
de pardon et de guérison, deux idées inséparables 
dans les croyances du temps*. 

4 Cf. Grégoire de Tonrs, I, 44 . La médeciDe par Fhuile et la 
prière a toujours été par excellence la médecine sémitique. On la 
retrouve chez les Arabes. 

2. Voir les récits des guérisons opérées par des minim de 
Capbar-Nahum (chrétiens) , dans le Talmud. Le guérisseur en 
pareil cas s'appelle presque toujours Jacques (Jacob de Caphar- 
Schekania, Jacob de Gaphar-Naboria, Jacob de Caphar-Hanania), 
et la guérison s'opère au nom de Jésus, 61s de Pandéra. Midrasch 
Kohéleth, i, 8; vu, Î6; Talm. de Babyl., Aboda zara, Î7 h; 
Talmud de Jérusalem, Aboda zara, ii, fol. 40 d; Schabbalh,xiy, 
sub fin. Ces traditions se rapportent au premier siècle. Cf. Vie de 
Jésus, 43« édit., p. 506, note 3. 

3. II Sam., XII, 43 ; Lévit., v, 4 ; Ps. xxxu; Jos., i4«^, VIII, 
V, 6; Mischna, loma, m, 9; iv, «; vi, 3. 

4. Math., m, 6; Marc, i, 5; Aci., xix, 48. Cf. Vie de Jésus, 
p. 260 et suiv. 



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[An 62) L*AN1ECHRIST. 57 

Quelqu'un parmi vous est-il dans la peine? qu*il prie. 
Quelqu'un est-il dans la joie? qu'il chante. Quelqu'un 
parmi vous est-il malade? qu'il appelle les anciens de 
l'Église, et que ceux-ci prient sur lui, en Toignant d'huile 
au nom du Seigneur, et la prière de la foi sauvera le 
malade, et le Seigneur le rétablira, et, s'il a commis des 
péchés, ils lui seront remis. Confessez donc vos péchés les 
uns aux autres, et priez l'un sur l'autre, afin que vous 
guérissiez. Car la prière d'un juste est bien forte, quand 
elle s'applique à un objet déterminé. 

Les apocalypses apocryphes, où les passions reli- 
gieuses du peuple s'exprimaient avec tant de force, 
étaient avidement accueillies dans ce petit groupe 
de juifs exaltésS ou plutôt naissaient à côté de lui, 
presque dans son sein, de telle sorte que le tissu de 
ces écrits singuliers et celui des écrits du Nouveau 
Testament sont souvent difficiles à démêler l'un de 
l'autre*. On prenait réellement ces pamphlets, nés 
de la veille, pour des paroles d'Hénoch, de Baruch, 
de Moïse. Les croyances les plus étranges sur les 
enfers, sur les anges rebelles, sur les géants cou- 
pables qui amenèrent le déluge, se répandaient et 
avaient pour source principale les livres d'Hénoch*. 



O 



\. Jud., 6, 9, 44-45; I Pelri, m, 49-20. 

t. Voir Vie de Jésus, 43« édit., p. xui-xun, note 4. •^. ■* 

3. I Pelri, m, 49-«0, t%\ Jud., 6, 9; Apoc., xx, 7; H Pétri, 



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H 



58 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

Il y avait en toutes ces fables de vives allusions aux 
événements contemporains. Ce prévoyant Noé, ce pieux 
Hénoch, qui ne cessent de prédire le déluge à des 
étourdis qui, pendant ce temps-là,, mangent, boivent, 
se marient, s'enrichissent S que sont-ils, si ce n'est 
les voyants des derniers jours, avertissant en vain une 
génération frivole, qui ne veut pas admettre que le 
monde est près de finir ? Une branche entière, une sorte 
de période de vie souterraine s'ajoutait à la légende 
de Jésus. On se demandait ce qu'il fit durant les 
trois jours qu'il passa dans le tombeau*. On voulut 
que pendant ce temps il fût descendu, en livrant un 
combat à la Mort , dans les prisons infernales où étaient 
renfermés les esprits rebelles ou incrédules *; que là 
il eût prêché les ombres et les démons, et préparé leur 
délivrance*. Cette conception était nécessaire pour 



II, 4, 4<. Voir Hénoch, ch. 6 et suiv., en comparant Gen., v, %t; 
VI, 4 et suiv.; Etienne de Byz., au mot txoviov. 
4. Cf. Luc, XVII, Î6 et suiv. 

%. Pour Tacheminement de l'imagination vers ce dogme, voir 
Acl.,ïU «4, «7,31. 

^ 3. I Pétri, m, tî, Vulgale. 

4. I Pétri, m, 49-20, 28; iv, 6; passage interpolé de Jérémie; 
Justin, Dial, cum Tryph., 72; Irénée, III, xx, 4; IV, xxii, 4 ; 
xxvii, 2; xxxui, 4, 42; V, xxxi, 4^ Tertullien, De anima, 7^ 65; 
Clém. d'Alex., Strom., VI, 6; Origène, Contra Cels., II, 43 ; 
Hippolyte, De Antichristo, c. 26. Les efforts des théologiens pro- 



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[An 62] L'ANTECHRIST. 59 

que Jésus fût, dans toute la force du terme, l'univer- 
sel sauveur; aussi saint Paul s'y prétait-il en ses 
derniers écrits*. Pourtant les fictions dont il s'agit 
ne prirent point leur place dans le cadre des Évan- 
giles synoptiques, sans doute parce que ce cadre était 
déjà fixé quand elles naquirent. Elles restèrent flot- 
tantes hors des textes évangéliques, et ne trouvèrent 
leur forme que bien plus tard dans l'écrit apocryphe 
dit « Évangile de Niçodème* ». 

Le travail par excellence de la conscience chré- 
tienne s'accomplissait cependant dans le silence en 
Judée ou dans les pays voisins. Les Évangiles synop- 
tiques se créaient membre par membre, comme un 
organisme vivant se complète peu à peu et atteint, 
sous l'action d'une mystérieuse raison intime, la 
parfaite unité. Â la date oii nous sommes, y avait-il 
déjà quelque texte écrit sur les actes et les paroles de 
Jésus? L'apôtre Matthieu, si c'est de lui qu'il s'agit, 
avait-il rédigé en hébreu les discours du Seigneur? 

testants poar atténuer ce vieux mythe chrétien pèchent contre 
toute critique. 

4. Phil., II, 40; Col., i, JO; Ephes., i, 40; iv, 9. Voir déjà 
Rom., XIV, 9. Cf. Hermas, PasL, Sim.j ix, 46; Clém. d'Alex., 
Slrom., 11,9; VI, 6. 

i. Deuxième partie de cet écrit. Cette partie peut n'être que 
du IV* siècle. Comp. symbole de Sirmium, dans Socrate, Hist. \ 
eccL, II, 37. 



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M , 



r. 



60 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

Marc, ou celui qui prit son nom, avait-il confié au 
papier ses notes sur la vie de Jésus*? On en peut 
douter. Paul, en particulier, n'avait sûrement entre 
les mains aucun écrit sur les paroles de Jésus. Possé- 
dait-il du moins une tradition orale, et en quelque 
sorte mnémonique, de ces paroles ? On remarque chez 
lui une telle tradition pour le récit de la Cène^, peut- 
être pour celui de la Passion, et jusqu'à un certain 
point .pour celui de la Résurrection', mais non pour 
les paraboles et les sentences. Jésus est à ses yeux 
une victime expiatoire, un être surhumain, un ressus- 
cité, non un moraliste. Ses citations des paroles de Jésus 
sont indécises et ne se rapportent pas aux discours 
que les Évangiles synoptiques mettent dans la bouche 
de Jésus*. Les épîtres apostoliques que nous possé- 
dons, outre celles de Paul, ne font non plus supposer 
l'existence d'aucune rédaction de ce genre. 

Ce qui paraît résulter de là, c'est que certains 



4. Papias, dansEusèbe, H. E,, III, 39. Que TÉvangile de Luc 
n^existât pas, c'est ce que I Pétri, ii, 23, comparé à Luc, xxni, 
34, suffirait pour prouver. 

t. I Cor., XI, 23 et suiv. La version de Paul se rapproche 
surtout de celle de Luc. 

3. I Cor., XV, 3 et suiv. 

4. I Thess., IV, 8, 9; v, 2, 6 jaL, v, U; I Cor., vu, 40, 
4Î, Î5, 40; XIII, 2; Il Cor., m, 6; Rom., xii, 44, 49; xiii, 9, 40. 
Act.j XX, 35, ne prouve rien pour Paul. 



•-\ 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 61 

récits 9 comme celui de la Cène, de la Passion 
et de la Résurrection, étaient sus par cœur, en des 
termes qui n'admettaient que peu de variantes*. 
Le plan des Évangiles synoptiques était déjà proba- 
blement arrêté* ; mais, tandis que les apôtres vivaient, 
des livres qui eussent prétendu fixer la tradition dont 
ils se croyaient les seuls dépositaires n'auraient eu 
aucune chance de se faire accepter*. Pourquoi, d'ail- 
leurs, écrire la vie de Jésus? Il va revenir. Un monde 
à la veille de finir n'a pas besoin de livres nouveaux. 
C'est quand les témoins seront morts qu'il sera capital 
de rendre durable par l'écriture une image qui va 
s'effaçant chaque jour*. A cet égard, les Églises 
de Judée et des pays voisins avaient une grande * 
supériorité. La connaissance des discours de Jésus 
y était bien plus exacte et plus étendue qu'ailleurs. 

4. I Cor., XI, 23 et suiv. Notez la ressemblance du récit de C 
la Passion dans le quatrième Évangile et dans les synoptiques. 

2. Il est bien remarquable que la légende de la vie souter- 
raine de Jésus n'entre pas dans ce plan. Or la légende de la vie 
souterraine se forma vers Tan 60. 

3. Irénée, Adv, hosr,, 111,4, veut que Marc n'ait écrit qu'après 
la mort de Pierre. 

4. L*ÉgIise saint-simonienne présente de nos jours un phé- 
nomène du même ordre. La mort d'Enfantin a été le signal d'ou- 
vrages sur Saint-Simon et les origines de la secte; de son vivant, 
Enfantin n'eût pas souffert de tels écrits, qui eussent été une 
diminution de son importance. 



1 ' 



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62 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (Aq 62] 

On remarque sous ce rapport une certaine différence 
entre TÉpître de Jacques et les épîtres de Paul. Le 
petit écrit de Jacques est tout imprégné d'une sorte de 
parfum évangélique; on y entend parfois comme un 
écho direct de la parole de Jésus; le sentiment de la 
vie de Galilée s'y retrouve encore avec viyacité*. 

Nous ne savons rien d*historique sur les missions 
envoyées directement par l'Église de Jérusalem. Cette 
Église, d'après ses principes mêmes, devait n'être 
I guère portée à la propagande. En général, il y eut 
1 peu de missions ébionites et judéo-chrétiennes. L'es- 
V prit étroit des ébionim n'admettait que des mission- 
naires circoncis. D'après le tableau qui nous est tracé 
par des écrits du second siècle, suspects d'exagéra- 
tion, mais fidèles à l'esprit hiérosolymitain, le pré- 
dicateur judéo-chrétien était tenu dans une sorte de 
suspicion; on s'assurait de lui; on lui imposait des 
épreuves, un noviciat de six ans * ; il devait avoir 
des papiers en règle, une sorte de confession de foi 
libellée, conforme à celle des apôtres de Jérusalem. 



I 



i. Notez Jac, i, 6, 27; ii, 4 et suiv., 8, 40, 43; iv, 41 et 
suiv., 43ret suiv.; v, 42, et surtout le passage v, 14 et suiv., si con- 
forme aux idées des synoptiques sur les guérisons de malades et 
la rémission des péchés. Notez aussi dans Jacques l'exaltation de 
la pauvreté et la haine des riches. 

2. Attestation de Jacques, en tête des Homélies pseudo-clémen- 
tines, S <- Cf. Saint Paul, p. 292. 



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[An 62] L'ANTECHRIST. 63 

De telles entraves étaient un obstacle absolu à un 
apostolat fécond; dans de pareilles conditions, le 
christianisme n'eût jamais été prêché. Aussi les 
envoyés de Jacques nous paraissent-ils bien plus 
occupés de renverser les fondations de Paul que de 
fonder pour leur compte. Les Églises de Bithynie, 
de Pont, de Cappadoce, qui apparaissent vers ce 
temps h côté des Églises d'Asie et de Galatie S ne 
provenaient pas, il est vrai, de Paul ; mais il n'est 
pas probable qu'elles fussent davantage l'œuvre de 
Jacques ou de Pierre ; elles durent sans doute leur 
fondation à cette prédication anonyme des fidèles qui 
fut la plus efficace de toutes. Nous supposons, au 
contraire, que la Batanée, le Hauran, la Décapole et 
en général toute la région à l'est du Jourdain, qui 
sera bientôt le centre et la forteresse du judéo- 
christianisme, furent évangélisés par des adeptes 
de l'Église de Jérusalem. On trouvait bien vite de 
ce côté la limite de la puissance romaine. Or les pays 
arabes ne se prêtaient nullement à la prédication 
nouvelle, et les terres soumises aux Arsacides étaient 
peu ouvertes aux efforts venant des pays romains. 
Dans la géographie des apôtres, la terre est fort 

petite. Les premiers chrétiens ne songent jamais au 

\ 

4. I Pétri, i, 4. 



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64 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

monde barbare ni au monde persan ; le monde arabe 
lui-même existe à peine pour eux. Les missions de 
saint Thomas chez les Partbes, de saint André chez les 
Scythes, de saint Barthélemi dans l'Inde appar- 
tiennent à la légende. L'imagination chrétienne des 
premiers temps se tourne peu vers l'Est ; le but des 
pérégrinations apostoliques était l'extrémité de l'Oc- 
cident*; à l'Orient, on dirait que les missionnaires 
regardent déjà le terme comme atteint. 

Édesse entendit-elle dès le premier siècle le nom 
de Jésus? Y eut-il dès cette époque du côté de l'Os- 
rhoène une chrétienté parlant syriaque? Les fables 
dont cette Église a entouré son berceau ne permettent 
pas de s'exprimer sur ce point avec certitude*. 11 est 



4 . V. Saint Paul, p. 493 et suiv. 

2. La liste régalière des évéques d'Édesse commence vers Taa 
300. V.Âssémani, B%bl,or.,\^ p.424 et suiv. Ce qu*on lit dansCu reton., 
Ancient syriac documents relative to tfie earliest establishment 
of christianity in Edessa (Londres, 4 864] , p. 23, 61 , 71 -72 , est plein 
d'anachronismes et de contradictions. Tout ce qui concerne Tapo- 
stolatde Thaddée ou Adée (ce deuxième nom n'est qu'une altération 
du premier) et le christianisme de l'Abgar Ucbamas est apocryphe 
et fabuleux. Le faux Leboubna d'Édesse, dansCureton, ouvr. cité, 
p. 6-23 (cf. ibid., 408-142); le même, traduit de Tarménien, 
publié par Alishan (Venise, 4868), et dans V.Langlois, Coll. des 
hist, de l'Arm.j I, p. 34 3 et suiv. (cf. Cureton, p. 4 66). Comp. Moïse 
de Khorène, Hist, d'Arm., II, ch. 26-36; Fauslus de Byzance, 
III, 4 ; Généal. de la fam. de saint Grég,, 4 (Langlois, Coll. 



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[An 62] L'ANTECHRIST. 65 

bien probable cependant que les fortes relations- que le 
judaïsme avait de ce côté* servirent à la propagation 
du christianisme. Samosate et la Comagène eurent de 
bonne heure des personnes instruites faisant partie 
de rÉglise ou du moins très-favorables à Jésus*. Ce 
fut d'Antioche en tout cas que cette région de l'Eu- 
phrate reçut la semence de la foi*. 

Les nuages qui s'amoncelaient sur TOrient trou- 
blèrent le cours de ces prédications pacifiques. La 
bonne administration de Festus ne put rien contre le 
mal que la Judée portait dans son sein. Les brigands, 
les zélotes, les sicaires, les imposteurs de toute espèce 

précitée, t. II); Eusèbe, H, E., 1, 43; II, h ; Âssém., BibL or,, I, 
318; III, k^ part., p. 289, 302, 614 ; Nicéphore, II, 7, 40; saint 
Ëphrem, Carmina nisibena, p. 438 (édit. Bickell); Lequien, 
Oriens christ., II, col. 4101-4402. Les actes des martyrs Scherbil 
et Barsamia, qui auraient souffert sous Trajan (Curetoo, ouvr. 
cité, p. 44-72; cf. Acla SS. Jan,, II, p. 4026), n'ont pas beaucoup 
de valeur. La version Peschilo est de la 6 n du second siècle. 
Bardesane, il est vrai, suppose avant lui un assez long établisse- 
ment du christianisme. 

4 . Se rappeler tout ce qui concerne le séjour de la famille royale 
de l'Adiabène à Jérusalem. 

2. Lettre de Mara, fils de Sérapion, dans Cureton, Spicil. 
syr., p. 73-74. Cet écrit est probablement de Tan 73. 

3. Le faux Leboubna, dans Cureton, op. cit., p. 23 ; dans 
Langlois, p. 325. Édesse et même Séleucie sur le Tigre recon- 
nurent d'abord la suprématie ecclésiastique d'Anlioche. Assémani, 
Bibl. or., II, p. 396; III, %• partie, p. dcm; Lequien, Or, 
christ., U, col. 4404-4.405. 

5 



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66 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Âa 62] 

couvraient le pays. Un magicien se présenta, après 
vingt autres, promettant au peuple le salut et la fin 
de ses maux, s'il voulait l'accompagner au désert. 
Ceux qui le suivirent furent massacrés par les soldats 
romains ^ ; mais personne ne fut désabusé des faux 
prophètes. Festus mourut en Judée vers le commen- 
cement de l'an 62. Néron lui donna pour successeur 
Albinus. Vers le même temps, Hérode Agrippa II 
ôta le pontificat à Joseph Cabi pour le donner à 
Hanan, fils du célèbre Hanan ou Anne, qui avait con- 
tribué plus que personne à la mort de Jésus. Ce 
fut le cinquième des fils d'Anne qui occupa cette 
dignité*. 

Hanan le Jeune était un homme hautain, dur, 
audacieux. C'était la fleur du sadducéisme, la com- 
plète expression de cette secte cruelle et inhumaine, 
toujours portée à rendre l'exercice de l'autorité 
insupportable et odieux. Jacques, frère du Seigneur, 
était connu dans tout Jérusalem comme un âpre 
défenseur des pauvres, comme un prophète à la façon 



\ L J08., AnL, XX, VIII, ^0;B. J., If, xiv, I. 

S. Jos., Ant., XX, IX, I. Josèphe, dans la Guerre des Juifs, 
parle de Hanan le Jeune avec beaucoup d'éloges {B, J,, lY, y, t); 
mais on sent, dans la Guerre^ la tendance à relever tous ceux que 
les révolutionnaires de Jérusalem ont assassinés. Les Antiquités 
méritent ici plus de créance. 



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l 



[An 62] L'ANTECHRIST. 67 

antique, invectivant contre les riches et les puis- 
sants*. Hanan résolut sa mort. Profitant de l'absence 
d'Agrippa et de ce que Albinus n'était pas encore 
arrivé en Judée, il rassembla le sanhédrin judiciaire, 
et fit comparaître devant lui Jacques et quelques 
autres saints. On les accusait de violation de la Loi ; 
ils furent condamnés à la lapidation. L'autorisation 
d'Agrippa était nécessaire pour rassembler le sanhé- 
drin *, et celle d'Albinus eût du être légalement re- 
quise pour procéder au supplice ; mais le violent Hanan 
passait par-dessus toutes les règles. Jacques fut en 
effet lapidé, près du temple. Comme on avait peine 
à l'achever, un foulon lui cassa la tête avec le bâton 
qui lui servait po,ur apprêter les étoffes. Il avait, 
dit-on, quatre-vingt-seize ans *. 

La mort de ce saint personnage fit le plus mau- 
vais effet dans la ville. Les dévots pharisiens, les 

4. Jac, V, 4 et suiv. II n'est pas impossible que ce morceau 
ait été publié dans Jérusalem comme une sorte de propliétie. Le 
verset 4 semble contenir une allusion au fait raconté par losèphe^ 
AnL, XX, VIII, 8 ; ix, 2. 

2. Dans le membre de phrase x«*p''Ç '^î wutvcu 7veif/.r,î, Uiiu^ 
parait se rapporter au roi; cette explication est plus conforme à 
ce qu'on sait de la constitution d'alors. 

3. Jos., Ant.,XX^ IX, 4 ; Hégésippe, dans Eus., //. E., If, Î3, 
et IV, 22; Clément d'Alex., dans Eus., H. E., II, 4; Épiph., 
haer. lxxviii, 44. Le récit d'Hégésippe est légendaire dans les 
détails. 



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68 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62J 

stricts observateurs de la Loi furent très-mécontents. 
Jacques était universellement estimé; on le tenait 
pour un des hommes dont les prières avaient le plus 
d'efficacité. On prétend qu'un réchabite (probable- 
ment un essénien) ou, selon d'autres, Siméon, fils de 
Clopas, neveu de Jacques, s'écria pendant qu'on le 
lapidait : « Cessez; que faites-vous? Quoi! vous tuez 
le juste, qui prie pour vous ? » On lui appliqua le 
passage d'Isaïe, m, 10, tel qu'on l'entendait alors : 
V Supprimons, disent-ils, le juste, parce qu'il nous 
est incommode; voilà pourquoi le fruit de leurs 
œuvres est dévoré. » On fit sur sa mort des élégies 
hébraïques, pleines d'allusions à des passages bibli- 
ques et à son nom d'Obliam^ Presque tout le monde 
enfin se trouva d'accord pour inviter le roi Hérode 
Agrippa II à mettre des bornes à l'audace du grand 
prêtre. Albinus fut informé de l'attentat de Hanan, 
quand il était déjà parti d'Alexandrie pour la Judée. 
Il écrivit à Hanan une lettre menaçante, puis il 
le destitua. Hanan n'occupa ainsi le pontificat que 
trois mois. Les malheurs qui fondirent bientôt sur 
la nation furent regardés par beaucoup de per- 
sannes comme la conséquence du meurtre de Jac- 
ques*. Quant aux chrétiens, ils virent dans cette 

^. On en sent des traces dans le morceau d'Hégésippe. 

2. Josèphe et Eusèbe, endroits cités. V. Saint Paul, p. 80, 



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[An 62] L'ANTECHRIST. 69 

mort un signe des temps, une preuve que les cata- 
strophes finales approchaient*. 

L'exaltation, en effet, prenait à Jérusalem des 
proportions étranges. L'anarchie était à son comble; 
les zélotes, quoique décimés par les supplices, étaient 
maîtres de tout. Albinus ne ressemblait nullement à 
Festus; il ne songeait qu'à faire argent de sa conni- 
vence avec les brigands ^ De toutes parts, on voyait 
les pronostics de quelque chose d'inouï. Ce fut sur la 
fm de l'an 62 qu'un nommé Jésus, fils de Hanan, 
sorte de Jérémie ressuscité, commença à courir jour 
et nuit les rues de Jérusalem en criant : « Voix de 
l'Orient ! Voix de TOccident 1 Voix des quatre vents! 
Voix contre Jérusalem et le temple ! Voix contre les 
mariés et les mariées ! Voix contre tout le peuple! » 
On le fouetta: il répéta le même cri. On le battit de 
verges jusqu'à ce qu'on lui découvrit les os ; à chaque 
coup, il répétait d'une voix lamentable : « Malheur! 
malheur sur Jérusalem ! » On ne le vit jamais parler 
à personne. Il allait répétant toujours : « Malheur! 
malheur sur Jérusalem ! » sans injurier ceux qui le 

note 4, pour ce qui concerne Taddition faite par Origène au pas- 
sage de Josèphe. 

1 . Il est permis de voir des allusions à la mort de Jacques dans 
Matlh., XXIV, 9; Marc, xiii, 9 et suiv.; xxi, 42 et suiv. 

2. Jos., Ant.jXK, ix; B.J., II, xiv, 4. 



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70 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62| 

battaient, ni remercier ceux qui lui donnaient Tau- 
mône. Il continua ainsi jusqu'au siège, sans que sa 
voix parût jamais affaiblie ^ 

Si ce Jésus, fils de Hanan, ne fut pas disciple de 
Jésus, son cri fatidique fut au moins l'expression vraie 
de ce qu'il y avait au fond de la conscience chré- 
tienne* Jérusalem avait comblé la mesure. Cette 
ville qui tue les prophètes , lapide ceux qu'on lui 
envoie, flagelle les uns, crucifie les autres, est désor- 
mais la ville de l'anathèmc. Vers le temps où nous 
sommes arrivés, se formaient ces petites apocalypses 
que les uns attribuaient à Hénoch', les autres à Jésus, 
et qui offrent les plus grandes analogies avec les 
exclamations de Jésus, fils de Hanan \ Ces morceaux 
entrèrent plus tard dans le cadre des Évangiles 
synoptiques; on les présenta comme des discours 
que Jésus aurait tenus en ses derniers jours*. Peut- 
être déjà le mol d'ordre était-il donné de quitter la 



•-* t, Josèphe, B. J., VI, r, 3. 

2. Cf. Ëpttre de Barnabe, 4, 16 (texte grec), en comp. Matth., 
XXIV, «2; Marc, xiii, 20. Voir Vie de Jésus, 43« édit., p. xlii- 
XLiii, note 4. 

3. Comparez surtout çuvyi inl vujxçicu; xou vù{xça( (Jos., /. c.) à 
Matth. XXIV, 49; Marc, xiii, 47; Luc, xxi, 23. 

4. Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 3 et suiv.; Luc, xxi, 7 
; t suiv. 



/ 



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[An 62] L'ANTECHRIST. 71 

Judée et de fuir vers les montagnes ^ Toujours est-il 
que les Évangiles synoptiques portèrent profondé- 
ment le signe de ces angoisses; ils en gardèrent 
comme une marque de naissance, une empreinte 
indélébile. Aux tranquilles axiomes de Jésus, se 
mêlèrent les couleurs d'une apocalypse sombre, les 
pressentiments d'une imagination inquiète et trou- 
blée. Mais la douceur des chrétiens les mit à Fabri 
des folies qui agitaient les autres parties de la nation 
possédées comme eux des idées messianiques. Pour 
eux, le Messie était venu; il avait été au désert; il 
était monté au ciel depuis trente ans; les impos- 
teurs ou les exaltés qui cherchaient à entraîner le 
peuple derrière eux étaient de faux christs et de faux 
prophètes*. La mort de Jacques et peut-être de 
quelques autres frères* les portait, d'ailleurs, de 
plus en plus à séparer leur cause de celle du ju- 
daïsme. En butte à la haine de tous, ils se con- 
solaient en songeant aux préceptes de Jésus. Selon 
plusieurs, Jésus avait prédit qu'au milieu de toutes 



4. Malth., XXIV, 46; Marc, xiii, U; Luc, xxi, 24. 

t. Comp. Jos., Anl,,\X, viii, 6, 40, à MaUh., xxiv, 6, 44, 23, 
26; Marc, xui, 6, 24, 22; Luc, xxi, 8. 

3. Tivà; éTtpooç, dit Josèphe, Ant,, XX, ix, 4. Mais il n'est pas 
sûr que ces « quelques autres & fussent chrétiens. 



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72 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

ces épreuves, un seul de leui's cheveux ne tom- 
berait pas ^ 

La situation était si précaire, on sentait si bien 
qu'on était à la veille d'une catastrophe, qu'il ne fut' 
pas donné de successeur immédiat à Jacques dans la 
présidence de l'Église de Jérusalem*. Les autres 
« frères du Seigneur », tels que Jude, Siméon, fils 
de Clopas, continuèrent d'être les principales auto- 
rités dans la communauté. Après la guerre, nous 
les verrons servir de point de ralliement à tous les 
fidèles de Judée'. Jérusalem n'a plus que huit ans 
à vivre, et même, bien avant l'heure fatale, l'érup- 
tion du volcan lancera au loin le petit groupe de 
Juifs pieux que rattachait les uns aux autres le sou- 
venir de Jésus. 

\4. Luc, XXI, 18-19. 

2. Easèbe,^w/. eccL,lll, 11. 

3. Eusèbe, Hist. eccL, III, 11 ; IV, 5, 20, 22 (d'après Hégé- 
sippe); Const, apost., Vn, 46. 



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CHAPITRE IV. 



DERNIÈRE ACTIVITE DE PAUL. 



Paul, cependant, subissait en prison les lenteurs 
d*une administration à moitié détraquée par l'extra- 
vagance du souverain et son mauvais entourage. 
Timothée, Luc, Aristarque et, selon certaines tradi- 
tions, Titus, étaient avec lui, Tychique l'avait rejoint 
de nouveau. Un certain Jésus, surnommé /li^/u^ S 
lequel était circoncis, un Démétrius ou Démas, pro- 
sélyte in circoncis*, qui était, ce semble, de Thes- 
salonique, un personnage douteux du nom de Cres- 
cent, figurent encore près de sa personne et lui 
servent de coadjuteurs*. Marc, qui, selon notre hypo- 

4. Cf. pour ce nom chez les juifs, Corp, inscr. gr., n«9922; 
Bereschith rabba, sect. vi. 

2. Cette circonstance se conclut des versets Col., iv, 44 et 
44, comparés entre eux. 

3. Col., I, 4 ; IV, 7, 40, 44, 44 ; Philémon, 4, J4; Eph., vi, 
24 ; II Tim. (apocryphe), iv, 9-42. 



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74 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

thèse, était venu à Rome en compagnie de Pierre, 
se réconciliaj paraît-il, avec celui dont il avait par- 
tagé la première activité apostolique, et dont il 
s'était séparé violemment*; il servait probablement 
d'intermédiaire entre Pierre et l'apôtre des gentils*. 
En tout cas, Paul, vers ce temps, était très-mécon- 
tent des chrétiens de la circoncision ; il les jugeait 
peu bienveillants envers lui, et déclarait ne pas trouver 
parmi eux de bons collaborateurs \ 

D'importantes modifications, amenées peut-être 
par les relations nouvelles qu'il eut dans la capitale 
de l'empire, centre et confluent de toutes les idées, 
s'accomplissent, vers le temps où nous sommes, dans 
la pensée de Paul, et rendent les écrits de cette 
époque de sa vie sensiblement différents de ceux 
qu'il composa durant sa deuxième et sa troisième 
mission. Le développement interne de la doctrine 
chrétienne s'opérait rapidement. En quelques mois 
de ces années fécondes, la théologie marchait plu» 
vite qu'elle ne le fit ensuite en des siècles. Le dogme 
nouveau cherchait son équilibre, et se créait de tous 
les côtés, pour appuyer ses parties faibles, des sup- 

4. \o\r Saint Paul, p. 20, 32. 

%. Col., IV, 40; Pbilémon, 24; II Tim., iv, 44; I Petri, 
V, 43. 

3. Col, IV, 44. 



\f- 



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[An 62J L'ANTECHaiST. 75 

pléments, des étais. On eût dit un animal dans sa 
crise génétique, se poussant un membre, se transfor- 
mant un organe, se coupant un appendice, pour 
arriver à l'harmonie de la vie, c'est-à-dire à Télat 
où tout dans l'être vivant se répond, s'épaule et se 
lient. 

Le feu d'une activité dévorante n'avait jamais 
jusque-là laissé à Paul le loisir de mesurer le temps, 
ni de trouver que Jésus tardait beaucoup à reparaître; 
mais ces longs mois de prison le forcèrent à se replier 
sur lui-même. La vieillesse, d'ailleurs, commençait à 
venir pour lui*; une sorle de maturité triste succédait 
aux ardeurs de sa passion. La réflexion se faisait 
jour et l'obligeait à compléter ses idées, à les réduire 
en théorie. Il devenait mystique, théologien, spécu- 
latif, de pratique qu'il était. L'impétuosité d'une 
conviction aveugle et absolument incapable de revenir 
en arrière ne pouvait l'empêcher de s'étonner par- 
fois que le ciel ne s'ouvrît pas plus vile, que la 
trompette finale ne retentît pas plus tôt. La foi de 
Paul n'en était pas ébranlée, mais elle voulait 
d'autres points d'appui. Son idée du Christ se mo- 
difiait. Son rêve désormais, c'est moins le Fils de 
l'homme, apparaissant sur les nuées, et présidant 

1 . Philéroon, 9. . 



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70 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 02] 

à la résurrection générale, qu'un Christ établi dans 
la divinité, incorporé à elle, agissant en elle et 
avec elle. La résurrection pour lui n'est plus dans 
l'avenir; elle a l'air d'avoir eu déjà lieu*. — Quand 
on a changé une fois, on change toujours; on peut être 
à la fois le plus passionné et le plus mobile des 
hommes. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les grandes 
images de l'apocalypse finale et de la résurrection, 
qui étaient autrefois si familières à Paul, qui se 
présentent en quelque sorte à chaque page des lettres 
de la seconde et de la troisième mission, et même dans 
l'épître aux Philippiens*, ont une place secondaire 
dans les derniers écrits de sa captivité '. Elles y sont 
remplacées par une théorie du Christ, conçu comme 
une sorte de personne divine, théorie fort analogue à 
celle du Logos^ qui, plus tard, trouvera sa forme 
définitive dans les écrits attribués à Jean. 

Le même changement se remarque dans le style. 
La langue des épîtres de la captivité a plus d'am- 
pleur; mais elle a perdu un peu de sa force. La 
pensée est menée avec moins de vigueur. Le diction- 
naire diffère notablement du premier vocabulaire de 
Paul. Les termes favoris de l'école johannique, 

4. Col., II, 42; lu, 4. Voir cependant II Tim., ii, 48. 
«. Phil., i, 6; II, 40; m, 20 et suiv.; iv, 5. 
3. Col., III, 4. 



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-.1 



[An 62] L'ANTECHRIST. 77 

« lumière», « ténèbres », « vie », « amour », etc., 
deviennent dominants ^ La philosophie syncrétique 
du gnosticisme se fait déjà sentir. La question de la 
justification par Jésus n'est plus aussi vive; la guerre 
de la foi et des œuvres semble apaisée au sein de 
l'unité de la vie chrétienne, composée de science et 
de grâce*. Christ, devenu l'être central de l'univers, 
concilie en sa personne divinisée Tantinomie des deux 
christianismes. Certes, ce n'est pas sans motifs qu'on 
a suspecté l'authenticité de tels écrits; ils ont pour 
eux cependant de si fortes preuves', que nous aimons 
mieux attribuer les différences de style et de pensée 
dont nous venons de parler à un progrès naturel 
dans la manière de Paul. Les écrits antérieurs et cer- 
tainement authentiques de Paul contiennent le germe 
de ce langage nouveau. « Christ » et « Dieu » s'y 
échangent presque comme des synonymes; Christ y 
exerce des fonctions divines; on l'invoque comme 
Dieu; il est l'intermédiaire obligé auprès de Dieu. 
L'ardeur avec laquelle on s'attachait à Jésus faisait 
qu'on lui rapportait toutes les théories qui avaient 

4. Col., ij 2, 43; m, 4; Ephe3.,v, 8,44,43.Corap. Phil.,u,46. 

2. Col., I, 40, m, 9-40; Eph., ii, 8-40. Notez'tÇ fp^wv, et non 
plus il ^n«^ vofAou (Gai., n, 46), qui n'aurait guère eu de sens pour 
les hellénistes purs. 

3. Voir Sainl Paul, introd., p. vu et suiv. 



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78 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 02) 

de la vogue dans quelque partie du monde juif. Sup- 
posons qu'un homme répondant aux aspirations assez 
diverses de la démocratie s'élève de nos jours. Ses 
partisans diraient aux uns : « Vous êtes pour Forga- 
nisalion du travail ; c'est lui qui est l'organisation du 
travail ; » aux autres : « Vous êtes pour la morale 
indépendante; c'est lui qui est la morale indépen- 
dante; » à d'autres: « Vous êtes pour la coopération; 
c'est lui qui est la coopération ; » à d'autres : «Vous êtes 
pour lu solidarité ; c'est lui qui est la solidarité. » 

La nouvelle théorie de Paul peut se résumer à 
peu près ainsi qu'il suit * : 

Ce monde est le règne des ténèbres, c'est-à-dire 
de Satan et de sa hiérarchie infernale, laquelle rem- 
plit l'atmosphère. Le règne des saints, au contraire, 
sera le règne de la lumière. Or les saints sont ce 
qu'ils sont, non par leur propre mérite (avant Christ, 
tous étaient ennemis de Dieu), mais par Tapplication 
que Dieu leur fait des mérites de Jésus-Christ, le fils 
de son amour. C'est le sang de ce fils, versé sur 
la croix, qui efface les péchés, réconcilie avec Dieu 
toute créature et fait régner la paix au ciel et sur 
la terre. Le Fils est l'image du Dieu invisible, le 



4. Épttre aux Golossiens et ÉpUre aux Éphésiens, tout 
entières. 



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[An 62] L'ANTECHRIST. 79 

premier-né des créatures; tout a été créé en lui, 
par lui et pour lui, choses célestes et terrestres, 
visibles et invisibles, trônes, puissances, domina- 
lions*. Il était avant toute chose, et tout existe en 
lui. L'Église et lui forment un seul corps, dont il est 
la tête. Comme en toute chose il a toujours tenu le 
premier rang, il le tiendra aussi dans la résurrection. 
Sa résurrection est le commencement de Funiverselle 
résurrection. La plénitude de la divinité habite cor- 
porellement en lui. — Jésus est ainsi le dieu de 
l'homme, une sorte de premier ministre de la créa- 
lion, placé entre Dieu et l'homme*. Tout ce que le 
monothéisme dit des rapports de l'homme avec Dieu 
peut, selon la théorie actuelle de Paul, être dit des 
rapports de l'homme avec Jésus*. La vénération 
pour Jésus, qui chez Jacques ne dépasse pas le 
culte de dulie ou d'hyperdulie*, atteint chez Paul 
la proportion d'un véritable culte de latrie, comme 



\i 



4. Qasses d'anges. Gomp. Rom., vm, 38; I Cor., xv, S4; 
I Pelri, in, 22 ; Test, des douze pair., Lévi, 3 et suiv. 

2. C'est ainsi que Philon appelle le Verbe iô^«v tôv àrtXôv Oco'ç. 
Legis aUeg., III, 73. 

3. Je fais abstraction du verset Col., ii, 2. La complète incer- 
titude de la vraie leçon de la 6n de ce verset empêche qu'on 
paisse raisonner dessus. 

4. Jac, 1, 4 . ^ 



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80 ORIGINES DU CHRISTIAxNISME. [Aa 62J 

aucun Juif n'en avait jusque-là voué au fils d'une 
femme. 

Ce mystère, que Dieu préparait depuis l'éternité, 
la maturité des temps étant venue, il l'a révélé à ses 
saints des derniers jours. Le moment est arrivé où 
chacun doit compléter pour sa part l'œuvre de Christ; 
or on complète l'œuvre de Christ par la souffrance; la 
souffrance est donc un bien dont il faut se réjouir, se 
glorifier. Le chrétien, en participant de Jésus, est rem- 
pli comme lui de la plénitude^ de la divinité. Jésus, 
en ressuscitant, a tout vivifié avec lui. Le mur de sé- 
paration que la Loi créait entre le peuple de Dieu et 
les gentils, Jésus l'a fait tomber; avec les deux por- 
tions de l'humanité réconciliées, il' a fait une nou- 
velle humanité; toutes les vieilles haines, il les a 
tuées sur la croix. Le texte de la Loi était comme le 
billet d'une dette dont l'humanité ne pouvait s'acquit- 
ter; Jésus a détruit la valeur du billet, en le clouant 
à sa croix. Le monde créé par Jésus est donc un 
monde entièrement nouveau; Jésus est la pierre 
angulaire du temple que Dieu se bâtit. Le chrétien 
est mort à la terre, enseveli avec Jésus au tombeau ; 
sa vie est cachée en Dieu avec Christ. En attendant 
que Christ apparaisse et l'associe à sa gloire, il mor- 

4. uxi^v^a. Col., II, 40; Ephes., m, 49; comp. Jean, i, 46. 



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(Aa 0'2J L'ANTECHRIST. 81 

lifie son corps, éteignant tous ses désirs naturels, 
prenant en tout le contre-pied de la nature, dépouil- 
lant le « vieil homme », revêtant « le nouveau », 
renouvelé selon l'image de son Créateur. A ce point 
de vue, il n'y a plus de Grec ni de Juif, de cir- 
concis ni d'incirconcis, de barbare ni de «Scythe, 
d esclave ni d'homme libre; Christ est tout; Christ 
est en tous. Les saints sont ceux à qui Dieu, par don 
gratuit, a fait TappHcation des mérites de Christ, et 
qu'il a ainsi prédestinés à l'adoption divine, avant 
même que le monde existât. L'Église est une, comme 
Dieu lui-même est un ; son œuvre est l'édification du 
corps de Christ ; le but final de toutes choses est la 
réalisation de l'homme parfait, l'union complète de 
Christ avec tous ses membres, un état où Christ sera 
vraiment la tête d'une humanité régénérée selon son 
propre modèle, d'une humanité recevant de lui le 
mouvement et la vie par une série de membres liés 
entre eux et subordonnés les uns aux autres. Les 
puissances ténébreuses de l'air combattent pour empê- 
cher cet avènement. Une lutte terrible aura lieu entre 
elles et les saints. Ce sera un mauvais jour; mais, 
armés des dons du Christ, les saints triompheront. 

De telles doctrines n'étaient pas entièrement ori- 
ginales. C'étaient en partie celles de l'écolç juive 



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»2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 02] 

d'Egypte, et notamment celles de Philon. Ce 
Christ devenu une hypostase divine est le logos de 
la philosophie juive alexandrine , le mémera des 
paraphrases chaldaïques, prototype de toute chose, 
par qui tout a été créé *. Ces puissances de l'air *, 
auxquelles l'empire du monde a été donné ^, ces 
hiérarchies bizarres, célestes et infernales*, sont 
celles de la cabbale juive et du gnosticisme. Ce plé- 
roma mystérieux, but final de l'œuvre de Christ, 
ressemble fort au pléroma divin que la gnose place 
au sommet de l'échelle universelle. La Ihéosophie 
gnostique et cabbaliste, qu'on peut regarder comme 

4. Philon, De profilais, 2, 49, 20, 26; VUa Mosis, II, 42; 
De mundi opif.j 4-8; De confxis, ling.j 44, 49, 28; De migr. 
Abr,,k-%\ De somniis,\^ 43, 37, 44; II, 37; De motiarchia, 
'^ \\y 3; Quod Deus immui., 6, 36: De agric, Noe, 42; De plant. 
- Noe,t^ 4; Legis alleg., J, 48; III, 34, 59-61; De cherubim, 
44, 35; De mundoj 2, 3; Quis rer. div, hœres, 26, 38, 42, 44, 48; 
De poêler. Caini, 35; fragm. dans Eus., Prœp, evang., VII, 43; 
dans Jean Damascène (Mangey, II, p. 655). 

^. Pbilon, De sonvms, I, 22; Teslam. des douze pair., 
Lévi, 3; Benjamin, 3; Mischna, Abolhj v, 6; Talmud de Baby- 
lone, Beracolh, 6 a; Tanhuma, fin de la section Mischpalim; 
lalkout sur Job, § 943. Comp. Plutarque, Quœsl. rom., 44. 

3. Cf. Jamblique, De mysL ^gypL, IF, 3, p. 44-43, Gale; 
Teslanienl de Salomon, dans Fabricius, Cod, pseud. V, T., l, 
4047. 

4. Cf. I Pétri, m, 22 ; Ignatii (ut fertur) ad Trallianos 
Bpist.,4, 5. 



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[An 62J L'ANTECHRIST. 83 

la mythologie du monothéisme, et que nous avons 
cru voir poindre chez Simon de Gilton, se pré- 
sente dès le i" siècle avec ses caractères princi- 
paux. Rejeter systématiquement au ii' siècle tous 
les documents où Ton trouve des traces d'un pareil [ \ 
esprit est fort téméraire. Cet esprit était en germe 
dans Philon et dans le christianisme primitif. La 
conception théosophique du Christ devait sortir 
nécessairement de la conception messianique du Fils 
de l'homme, quand il serait bien constaté, après une 
longue attente, que le Fils de l'homme ne venait 
pas. Dans les épîtres les plus incontestablement au- 
thentiques de Paul, il y a certains traits qui restent 
peu en deçà des exagérations que présentent les 
épîtres écrites en prison *. L'Épître aux Hébreux , 
antérieure à Tan 70, montre la même tendance à 
placer Jésus dans le monde des abstractions méta- 
physiques. Tout cela deviendra sensible au plus 
haut degré quand nous parlerons des écrits johan- 
niques. Chez Paul, qui n'avait point connu Jésus, 
cette métamorphose de l'idée du Christ était en 
quelque sorte inévitable. Tandis que l'école qui pos- 
sédait la tradition vivante du maître créait le Jésus 



4. Par exemple, II Cor., iv, 4, Satan est appelé a le dieu de 
ce monde ». Gomp. Jean, \ii, 34. 



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8i ORIGINES DU CHRISTIANISME. fAii G2J 

(les Évangiles synoptiques, l'homme exalté qui n'avait 
vu le fondateur du christianisme que dans ses rêves le 
transformait de plus en plus en un être surhumain, 
en une sorte d'archée métaphysique qu'on dirait 
n'avoir jamais vécu. 

Cette transformation, du reste, ne s'opérait pas 
seulement dans les idées de Paul. Les Eglises issues 
de lui marchaient dans le même sens. Celles d'Asie 
Mineure, surtout, étaient poussées par une sorte de 
travail secret aux idées les plus exagérées sur la divi- 
nité de Jésus. Cela se conçoit. Pour la fraction du 
christianisme qui était sortie des entretiens familiers 
du lac de Tibériade, Jésus devait toujours rester 
l'aimable fils de Dieu qu'on avait vu passer parmi les 
hommes avec cette attitude charmante et ce fin sourire ; 
mais, quand on prêchait Jésus aux gens de quelque 
canton perdu de la Phrygie, quand le prédicateur dé- 
clarait ne l'avoir jamais vu et affectait presque de ne 
rien savoir de sa vie terrestre S que pouvaient penser 
ces bons et naïfs auditeurs de celui qu'on leur prê- 
chait? Comment pouvaient-ils se le figurer ? — Comme 
un sage? comme un maître plein de charme? Ce 
n'est nullement ainsi que Paul présentait le rôle de 
Jésus. Paul ignorait ou feignait d'ignorer le Jésus 



U 4. II Cor., v, 46. 



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(Au 62] L'ANTECHRIST. 85 

historique. — Comme le Messie, comme le Fils de 
rhomme devant apparaître dans les nues au grand 
jour du Seigneur? Ces idées étaient étranges pour 
les gentils et supposaient la connaissance des livres 
juifs. — Évidemment, l'image qui devait le plus sou- 
vent s'offrir à ces bons provinciaux était celle d'une 
incarnation, d'un Dieu re vêlant une forme humaine 
et se promenant sur la terre *. Celte idée était très- 
familière à TAsie Mineure; Apollonius de Tyane allait 
bientôt l'exploiter à son profit. Pour concilier une 
telle manière de voir avec le monothéisme, un seul 
parti restait : concevoir Jésus comme une hypostase 
divine incarnée, comme une sorle de dédoublement 
du Dieu unique, ayant pris la forme humaine pour 
l'accomplissement d'un plan divin. 11 faut se rappeler 
que nous ne sommes plus en Syrie. Le christianisme 
a passé de la terre sémitique aux mains de races 
ivres d'imagination et de mythologie. Le prophète 
Mahomet, dont la légende est si purement humaine 
chez les Arabes, est devenu de même, chez les schiites 
[de la Perse et de l'Inde, un être complélement sur- 
Inaturel, une sorte de Vischnou et de Bouddha. 

Quelques relations que l'apôtre eut avec ses 
Églises d*Asie Mineure, justement vers ce temps, lui 

4 . Voir Fépisode de Paul à Lystres. Saint Paul, p. 44-46. 



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80 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62J 

fournirent Toccasion d'exposer la nouvelle forme 
qu'il s'était habitué à donner à ses idées. Le pieux 
Épaphrodite ou Épaphras, docteur et fondateur de 
l'Église de Colosses, et chef des Eglises des bords du 
Lycus, arriva près de lui avec une mission desdites 
Églises *. Paul n'avait jamais été dans cette vallée; 
mais on y admettait son autorité *. On l'y recon- 
naissait même pour l'apôtre du pays, et chacun s'en- 
visageait comme lui devant la foi '. Apprenant sa 
captivité, les Églises de Colosses, de Laodicée sur le 
Lycus, d'Hiérapolis députèrent Épaphras pour par- 
tager sa chaîne *, le consoler, l'assurer de l'amitié 
des fidèles et probablement lui offrir les secours 
d'argent dont il pouvait avoir besoin *. Ce que rap- 
portait Épaphras du zèle des nouveaux convertis 
remplit Paul de satisfaction® ; la foi, la charité, l'hos- 
pitalité étaient admirables ^; mais le christianisme 
prenait dans ces Églises de la Phrygîe une direction 
singulière. Loin du contact des grands apôtres, 

4. Col., I, 7^; II, 4; iv, 4 M 3, 45-46. 

2. Col,, II, 4, 5; Ephes., m, 2; iv, 21. 

3. PhiL, 49. 

4. Philem., 23. 

5. Col., I, 7. Je lis Orip uowv, avec Griesbach, Tischendorf, le 
texte reçu et le Sinatiicus. 

6. Col., I, 4, 9; Ephes., i, 45. 

7. Col., I, 4. 



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[Au CiJ L'ANTECHRIST. «7 

soustraites à toute influence juive, composées presque 
uniquement de païens S ces Églises inclinaient à 
une sorte de mélange du christianisme, de la philo- 
sophie grecque et des cultes locaux *. Dans cette 
paisible petite ville de Colosses, au bruit des 
cascades, au milieu des gouffres d'écume, en face 
d'Hiérapolis et de son éblouissante montagne % 
grandissait chaque jour la croyance à la pleine divi- 
nité de. Jésus -Christ. Rappelons que la Phrygie était 
un des pays qui avaient le plus d'originalité reli- 
gieuse. Ses mystères renfermaient ou avaient la pré- 
tention de renfermer un symbolisme élevé. Plusieurs 
des rites qu'on y pratiquait n'étaient pas sans 
analogie avec ceux du culte nouveau*. Pour des 
chrétiens sans tradition antérieure, n'ayant pas tra- 
versé le même apprentissage de monothéisme que 
les juifs, la tentation devait être forte d'associer le 
dogme chrétien à de vieux symboles, qui se présen- 

4. Ephes., II, 49 elsuiv. ; m, 4 etsuiv. ; iv, 17, 22 ; en se rap- 
pelant que répUre dile aux Éphésiens fut, à ce qu'il semble, des- 
tinée aux Églises de la vdlée du Lycus. V. Saint Paul, p. xiv et 
suiv., et ci-après, p. 91-93. 

2. Col. II, 4, 8. 

3. Voir Saini Paul, p. 358-360. 

4. Gamicci, Tre sepolcri (Naples, 4852), et Les mystères da 
syncrétisme phrygien, dans les AféL d'arch. des PP. Cahier et 
Martin, vol. IV (4856), p. 4 et suiv. 



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88 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62J 

taient ici comme un legs de la plus respectable anti- 
quité. Ces chrétiens avaient été de dévots païens, 
avant d'adopter les idées venues de Syrie ; peut-être 
en les adoptant n'avaient-ils pas cru rompre formel- 
lement avec leur passé. Et d'ailleurs, quel est l'homme 
vraiment religieux qui répudie complètement l'en- 
seignement traditionnel à l'ombre duquel il sentit 
d'abord l'idéal, qui ne cherche pas des conciliations, 
souvent impossibles, entre sa vieille foi et celle à 
laquelle il est arrivé par le progrès de sa pensée? 
Au II* siècle, ce besoin de syncrétisme prendra 
une importance extrême et amènera le plein déve- 
loppement des sectes gnostiques. Nous verrons, à la 
fin du I" siècle, des tendances analogues remplir 
l'Église d'Éphèse de troubles et d'agitation. Cé- 
rinthe et l'auteur du quatrième Évangile partaient 
au fond d'un principe identique, de l'idée que la 
conscience de Jésus fut un être céleste distinct de son 
apparence terrestre *• Dès l'an 60, Colosses était déjà 
atteint du même mal. Une théosophie mêlée de 
croyances indigènes % de judaïsme ébionite % de phi- 
losophie *, et de données empruntées à la prédication 

4. Irénée, Adv, hœr., T, xxvi, 4. 

«. Concile de Laodicée de Tan 364, canons 35 et 36 ; Théo- 
dorel, sur Col., u, 47 et 48. 
3. Col., II, 44-4Î, 46-Î3. 
4 Col., II, 8. 



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(An 62] L'ANTECHRIST. 89 

nouvelle, y trouvait déjà d'habiles interprètes *. Un 
culte d'éons incréés, une théorie très-développée 
d'anges et de démons *, le gnosticîsme, enfin, avec 
ses pratiques arbitraires, ses abstractions réalisées, 
commençait à se produire, et, par ses trompeuses 
douceurs, minait la foi chrétienne en ses parties les 
plus vives et les plus essentielles. Il s'y mêlait des 
renoncements contre nature, un faux goût de l'hu- 
miliation, une prétendue austérité refusant son droit 
à la chair ', en un mot toutes les aberrations du 
sens moral qui devaient produire les hérésies phry- 
giennes du II* siècle (montanistes, pépuziens, cata- 
phryges), lesquelles se rattachaient elles-mêmes au 
vieux levain mystique des galles, des corybantes, et 
dont les derniers survivants sont les derviches de ( 
nos jours. La différence des chrétiens d'origine 
païenne et des chrétiens d'origine juive se marquait 
ainsi de jour en jour. La mythologie et la métaphy- 
sique chrétiennes naissaient dans les Églises de Paul. 
Sortis de races polythéistes , les païens convertis i / 
trouvaient toute simple l'idée d'un Dieu fait homme, ( ^ 

4. Col., H, 4,8. 

2. Col., 1, 46; II, 40, 45, 48; Eph., i, 24 ; vi, 42. Comp. I Tim., i, 
4; VI, 20; Epiph., hœr. xxi, 2; Tertullien, Prœscr., 33; Irénée, 
I, XXXI, 2. 

3. Col., Il, 48, 22, 23. 



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DO ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

tandis que rincarnation de la divinité était pour les 
juifs quelque chose de blasphématoire et de révol- 
tant. 

Paul, voulant garder près de lui Épaphras, dont 
il songeait à utiliser l'activité S résolut de répondre 
à la dépulation des Colossiens en leur envoyant 
Tychique d'Éphèse, qu'il chargea en même temps de 
commissions pour les Églises d'Asie *• Tychique 
devait faire une tournée dans la vallée du Méandre*, 
visiter les communautés, leur donner des nou- 
velles de Paul , leur transmettre de vive voix sur 
la situation de l'apôtre à l'égard des autorités ro- 
maines des détails qu'il ne croyait pas prudent de 
confier au papier *, enfin remettre à chacune des 
Églises des lettres séparées que Paul leur adres- 
sait \ Il était recommandé à celles de ces Églises 



1. Col., IV, 42-13; Pliilem., 23. 

2. Col., IV, 7-8; Ephes., vi, 21-22; cf. II Tim., iv, 42. Voir 
Saint Paul, p. 539. 

3. La route la plus commode pour aller de Rome en cette par- 
lie de la Phrygie était d'aborder à Éphèse ou à Milet et de remon- 
ter les vallées du Méandre et du Lycus. 

4. Ces sortes de précautions se remarquent dans plusieurs 
épîtres, dans les Actes et dans TApocalypse. Cf. l Job., 12; 
lIJob., 13. 

5. Col., IV, 13, 16. Les deux villes de Laodicée et de Hiéra- 
polis sont si voisines, qu*on peut supposer que la môme épître 



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[An G'iJ I/ANTEGHRIST. 91 

qui étaient voisines les unes des autres de se com- 
muniquer réciproquement leurs lettres, et de les lire 
tour à tour en assemblée *. Tychique put, en outre, 
être porteur d'une espèce d'encyclique, calquée sur 
répître aux Colossiens, et préservée pour les Églises 
auxquelles Paul n'avait rien de particulier à dire. 
L'apôtre paraît avoir laissé à ses disciples ou secré- 
taires le soin de rédiger cette circulaire % sur le plan 
qu'il leur donna, ou d'après le type qu'il leur montra'. 
L'épître adressée dans cette circonstance ai\^ 
Colossiens nous a été conservée *. Paul la dicta à 
Timothée% la signa et ajouta de son écriture : Souve- 
nez'vous de mes chaînes ®. Quant à l'épître circu- 
laire que Tychique remit sur son chemin aux Eglises 

servit à toutes les deux. Paul les associe, iv, 43. Si, au verset 
IV, 16, il ne nomme que Laodicée, c est que Laodicée est un peu 
plus près de Colosses que Hiérapolis. 
4. Col., IV, 46. 

2. Il est remarquable que la suscription de Tépllre dite aux 
Éphésiens ne porte pas le nom de Timolhée. Le style de cette 
épUre diffère non-seulement du style ordinaire de Paul, mais 
même du style particulier de Tépltre aux Colossiens. 

3. Voyez Saint Paul, p. xx et suiv. L'épître aux Romains 
parait avoir eu le même caractère de circulaire. 

4. Pour les doutes sur rauthenticité de cette épîtro, voir Sa<n( 
Paulj p. VII et suiv. 

5. Col., I, 4. 

6. Col., IV, 48. 



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92 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aii.62J 

qui n'avaient pas de lettre nominative, il semble que 
nous l'avons dans l'épître dite aux Ephésiens *. 
Certainement, celte épître n'eut pas les Ephésiens 
pour destinataires, puisque l'apôtre s'y adresse 
exclusivement à des païens convertis *, èi une Église 
qu'il n'avait jamais vue %et à laquelle il n'a pas d'avis 
spécial à donner. Les anciens manuscrits de l'épître 
dite aux Ephésiens portaient en blanc dans la sus- 
cription la désignation de l'Église destinataire * ; le 
manuscrit du Vatican et le Codex sinaïlicus olTrent 
une particularité analogue *. On a supposé que celte 
prétendue lettre aux Ephésiens est en réalité la lettre 
aux Laodicéens, qui fut écrite en même temps que 
celle aux Colossiens ^ Nous avons dit ailleurs ' les 
raisons qui nous empêchent d'admettre cette opinion, 

4. Voir Saint Paul, p. xu et suiv. 

2. Il, 44 et suiv., 49 et suiv.; m, 4 et suiv.; iv, 47, 22. 

3. 1, 45; m, 2; iv, 24. 

4. Saint Basile, Contra Eunomium, II, 49; saint Jérôme, 
sur Eph., I, 4 . Remarquez aussi le vague des formules finales, vi, 
23, 24. 

5. Dans ces deux manuscrits, iv tc^iatA a été ajouté par une 
m ain plus moderne. Le manuscrit de Vienne (67} présente les 
mots h Éçcfftt biffés. 

6. Col., IV, 46. C'était Fopinion deMarcion. Tertullien, Adv. 
Marc, V, 44 ; Épiphane, hser. xlii, 9, 44. Cf. Canon de Muratori, 
lignes 62 et suiv. 

7. Saint Paul, p. xx-xxi, note. 



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|Aa C2J L'ANTECHRIST. 93 

et qui nous portent à voir plutôt dans la pièce dont 
il s'agît une lettre doctrinale que saint Paul aurait 
fait reproduire à plusieurs exemplaires et répandre 
en Asie. Tychique, en passant à Éphèse, sa patrie, 
put montrer un de ces exemplaires aux anciens; 
ceux-ci purent le garder comme morceau d'édifica- 
tion, et il est parfaitement admissible que ce soit cette 
copie qui ait servi, quand on fit la collection des 
lettres de Paul * ; de là viendrait le titre que l'épîlre 
en question porte aujourd'hui. Ce qu'il y a de cer- 
tain, c'est que l'épîlre dite aux Éphésiens n'est guère 
qu'une imitation paraphrasée de l'épître aux Colos- 
siens, avec quelques additions tirées d'autres épîtres 
de Paul et peut-être d' épîtres perdues. 

Cette lêpître dite aux Éphésiens forme, avec 
l'épître aux Colossiens, le meilleur exposé des théories 
de Paul vers la fin de sa carrière. Les épîtres aux 
Colossiens et aux Éphésiens ont, pour le dernier 
période de la vie de l'apôtre, le même prix qu'a 
l'épître aux Romains pour l'âge de son grand apo- 
stolat. Les idées du fondateur de la théologie chré- 
tienne y sont arrivées au plus haut degré d'épura- 
tion. On sent ce dernier travail de spiritualisation | 



4 . Pour réplire aux Romains, ce fut aussi Texemplaire de 
l'Église la plus célèbre qui fit loi. 



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04 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62J 

que les grandes âmes près de s'éteindre font subir 
à leur pensée, et au delà duquel il n'y a plus que la 
mort. 

Certes, Paul était dans le vrai en combattant cette 
dangereuse maladie du gnosticisme, qui allait bientôt 
menacer sérieusement la raison humaine, cette chi- 
mérique religion des anges S à laquelle il oppose 
son Christ supérieur à tout ce qui n'est pas Dieu *. 
On lui sait gré encore du dernier assaut qu'il livre 
à la circoncision, aux vaines pratiques, aux préjugés 
juifs '. La morale qu'il tire de sa conception trans- 
cendante du Christ est admirable à beaucoup d'égards. 
Mais que d'excès, grand Dieu ! Que cet audacieux 
dédain de toute raison, ce brillant éloge de la folie,^ 
cette fougue de paradoxe préparent de'#evers à la 
parfaite sagesse, qui fuit toute extrémité ! Ce « vieil 
homme », que Paul secoue si rudement, réagira; il 
démontrera qu'il ne méritait pas tant d'anathèmes. 
Tout ce passé frappé d'une injuste sentence rede- 
viendra un principe de « renaissance » pour le 
monde, amené par le christianisme au dernier degré 
de l'épuisement. Paul sera en ce sens un des plus dan- 



4. Col., n, 48. 

î. Col., I, 46; II, 40,45; Ephes.,1,24; vi, 42. 

3. Col., Il, 44-42, 46-23; Eph., net m. 



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(An 62] L'ANTECHRIST. 95 

gereux ennemis de la civilisation. Les recrudescences 
de l'esprit de Paul seront autant de défaites pour 
l'esprit humain. Paul mourra quand l'esprit humain 
triomphera. Ce qui sera le triomphe de Jésus sera la 
mort de Paul. 

L'apôlre terminait son épître aux Colossiens en 
envoyant à ces derniers les compliments et les vœux 
de leur saint et dévoué catéchiste Épaphras. Il les 
priait en même temps de. faire un échange de lettres 
avec l'Église de Laodicée*. A Tychique, qui devait 
porter la correspondance, il adjoignit comme mes- 
sager un certain Onésime, qu'il appelle « un fidèle et 
cher frère* ». Rien de plus touchant que l'histoire 
de cet Onésime. 11 avait été l'esclave de Philémon, . 
un des principaux de l'Église de Colosses; il s'enfuit 
de chez son maître, en le volant, et alla se cacher à • 
Rome. Là, il entra en relations avec Paul, peut-êlre ; 
par l'intermédiaire d'Épaphras, son compatriote. ; 
Paul le convertit, le décida à retourner vers son ^ 
maître, et le fit partir pour l'Asie en compagnie de 
Tychique. Afin de calmer les appréhensions qui pou- | 
valent rester au pauvre Onésime, Paul dicta à , 



4. Col., IV, it et suiv. Voir ci-dessus, p. 90-91. 
t. Col., IV, 9 et Philetn. entier. Onésime était un nom d'es- 
clave. Suétone, Galba, \3. 



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96 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62] 

Timolhée pour Philémon un billet, vrai petit chef- 
d'œuvre de Fart épistolaire, qu'il remit entre les 
mains du délinquant : 

Paul, prisonnier de Jésus-Christ, et frère Timothée, a 
Philémon, notre bien-aimé et notre collaborateur, et a 
SOEUR Appu, et a Archippe, notre compagnon d'armes, et 
A l'église qui est dans ta maison. 

Grâce et paix descendent sur vous tous des mains de 
Dieu notre père et du Seigneur Jésus-Christ. 

Je rends sans cesse grâces à mon Dieu, quand ton 
souvenir se présente à moi dans mes prières. J'entends 
parler, en effet, de ta foi au Seigneur Jésus, de ta charité 
pour tous les saints. Puisse ta foi se communiquer effica- 
cement et te révéler toujours ce qui pour nous est le bien, 
en vue de Christ I Ta charité, en effet, m'a causé beaucoup 
de joie et de consolation ; car les entrailles des saints ont 
été réjouies par toi, frère. Voilà pourquoi, bien que j'eusse 
beaucoup de droits en Christ de te prescrire ce que tu dois 
faire, j'aime mieux te le demander au nom de la charité, 
et en mon nom,... au nom de Paul vieux et maintenant 
prisonnier de Christ Jésus. 

Je viens donc te prier pour mon fils, qae j'ai engendré 
dans les fers, pour Onésime, qui autrefois ne t'a guère été 
utile*, mais qui maintenant peut l'être beaucoup à toi et 
à moi. Je te l'ai renvoyé, lui, c'est-à-dire mes entrailles. 
Je voulais d'abord le garder près de moi, pour qu'il 

1. Allusion au nom d' Onésime, qui veut dire « utile ». 



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[An62j L'ANTECHRIST. 97 

me servît à ta place dans les chaînes de TÉvangile; 
mais je n'ai rien voulu faire sans ton avis, de peur que 
cette bonne action n'eût l'air de t'avoir été imposée, et ne 
vînt pas de ton plein gré. Peut-être, en effet, Onésime 
n'a-t-il été quelque temps séparé de toi qu'aûn que tu le 
retrouves à jamais S non plus comme esclave, mais comme 
frère bien-aimé au lieu d'esclave. Il est cela pour moi; à 
combien plus forte raison doit-il l'être pour toi, et selon 
la chair et selon Christ I Si donc tu es en communion avec 
moi, reçois-le comme moi-même. Et s'il t'a fait quelque 
tort, s'il te doit quelque chose, passe-le à mon compte. 

Paul prit alors la plume, et, pour donner à sa 
lettre la valeur d'une vraie créance, ajouta ces mots : 

Moi, Paul, j'ai écrit ceci de ma main. Je payerai 
sans reproche et sans te rappeler ce que, de ton côté, 
tu me dois. Oui, frère, puissé-je être content de toi 
dans le Seigneur ! Réjouis mes entrailles en Christ. 

Puis il se remit à dicter : 

Ck)nûant en ton obéissance, je t'ai écrit, sachant que tu 
feras plus que je ne te dis. Prépare-toi aussi à me recevoir ; 
car j'espère que, grâce à vos prières, je vous serai rendu. 
Épaphras, mon compagnon de chaîne en Christ Jésus, Marc , 
Aristarque, Démas, Luc, mes collaborateurs, te saluent. 

4. Il y a peut-être ici une allusion au Lévitique, xxv, 46, pas- 
sage qui servait de base à'beaucoup de disputes rabbiniques. 

7 



11 



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98 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62J 

Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec voire 
esprit! 

On voit que Paul se faisait de singulières illu- 
sions. Il se croyait à la veille d'une délivrance, il 
formait de nouveaux plans de voyages, et se voyait 
au centre de l'Asie Mineure S au milieu des Églises 
qui le révéraient comme leur apôtre sans l'avoir 
jamais entendu. Jean-Marc, aussi, se préparait à 
visiter l'Asie, sans doute au nom de Pierre. Déjà les 
Églises de la Phrygie avaient été informées de la 
prochaine arrivée de ce frère. Dans la lettre aux 
Colossiens, Paul inséra une nouvelle recommandation 
à son sujet *. Le tour de cette recommandation est 
assez froid. Paul craignait que les dissentiments 
qu'il avait eus avec Jean-Marc et plus encore les 
Maisons de Marc avec le parti de Jérusalem ne 
missent ses amis d'Asie dans l'embarras, que ceux-ci 
n'hésitassent à recevoir un homme dont ils avaient 
appris jusqu'alors à se défier. Paul alla au-devant 
de ces malentendus et ordonna à ses Églises de com- 

4. Il est vrai que ceci répond médiocrement à Act., xix, %\ ; 
Rom., XV, 23-Î4. Corop. Phil., i, 25; ii, 24. Peut-être Paul, pour 
tenir en éveil ses disciples et ses Églises, leur parlait-il do pro- 
chains voyages, môme quand il ne faisait qu'en entrevoir la pos< 
sibilité. 

%. Col., nr, 40. Cf. I Pétri, v, 43. - 



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[An 62] L'ANTECHRIST. M 

munier avec Marc, dans le cas où il passerait par 
leur pays. Marc était cousin de Barnabe, dont le 
nom, cher aux Galates, ne devait pas être inconnu 
aux gens de la Phrygie*. On ignore la suite de ces 
incidenls. Un effroyable tremblement de terre venait 
justement d'ébranler toute la vallée du Lycus. L'opu- 
lente Laodicée se rebâtit avec ses propres res- * 
sources*; mais Colosses ne sut se relever; elle dis- s 
parut presque du nombre des Églises'; l'Apocalypse, 
en G9, ne la mentionne pas. Laodicée et Hiérapolis 
héritèrent de toute son importance dans l'histoire du 
christianisme. 

Paul se consolait par son activité apostolique 
des tristesses qui l'assaillaient dé toutes parts. Il se 
disait qu'il souffrait pour ses chères Églises; il s'en- 
visageait comme la victime qui ouvrait aux gentils 
les portes de la famille d'Israël *. Vers les derniers 
mois de sa prison, il connut pourtant le décourage- 
ment et l'abandon ^ Déjà, écrivant aux Philippiens, 
il disait, en opposant la conduite de son cher et 

4. Colosses est à une quarantaine de lieues d'Antioche de 
Pisidie, qui faisait partie de la province de Galatîe. 

2. Tacite, Arm,, XIV, S7; cf. Apoc., m, 47 et suiv. V. Sainl 
Paul, p. 357-358. 

3. Colosses n*a pas de monnaies impériales [Waddington]. V 

4. Col, I, Î4; Eph., m, 4. 

I 5. Coi., IV, 44 ; IITim., i, 45; u, 47-48; m, 4 et suit., 43 



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iOO ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 62] 

fidèle Timothée à celle de quelques autres : « Chacun 
cherche son intérêt, non l'intérêt de Christ Jésus*. » 
Timothée seul paraît n'avoir jamais excité aucune 
plainte chez ce maître sévère, aigri, difficile à 
contenter. II n'est pas admissible que Aristarque, 
Épaphras, Jésus dit /ti^^t/^^ l'aient délaissé ^ mais plu- 
sieurs d'entre eux purent se trouver absents à la fois ; 
Titus était en mission '; d'autres qui 4ui devaient 
tout, notamment des gens d'Asie, entre lesquels on 
cite Phygelle et Hermogène, cessèrent de le fré- 
quenter*. Lui, autrefois si entouré, il se vit dans 
l'isolement. Les chrétiens de la circoncision l'évi- 
taient*. Luc, à certains moments, fut seul avec lui*. 
Son caractère, qui avait toujours été un peu morose, 
s'exaspérait; on ne pouvait presque plus vivre en sa 
compagnie. Paul eut de la sorte un cruel sentiment 
de l'ingratitude des hommes. Chaque mot qu'on lui 
prête vers ce temps est plein de mécontentement et 

3 etsuiv., 6-16. Ce dernier écrit n'est pas de Paul; mais il peut 
contenir des renseignements vrais. 

4. Phil., II, «0-24. 

t. Les épltres aux Colossiens et à Philémon, en eiïet, les pré- 
sentent bomme fidèles. 

3. II Tim., IV, 40. 

4. II Tim., I, 45. 

5. Col., IV, 44, selon le sens le plus probable. Cf. Tit., i, 40. 

6. II Tim., IV, 44. 



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(An 62] L'ANTECHRIST. iOl 

\ d'aigreur*. L'Église de Rome, étroitement afiTiIiée à 
celle de Jérusalem, était pour la plus grande partie 
judéo-chrétienne. Le judaïsme orthodoxe, très-fort à 
Rome, devait lui faire une rude guerre. Le vieil 
apôtre, le cœur brisé, appelait la mort*. 

S'il s'agissait d'une autre nature et d'une autre 
race, nous essayerions de nous figurer Paul, en ces 
derniers jours, arrivant èi reconnaître .qu'il a usé sa 
vie pour un rêve, répudiant tous les prophètes sacrés 
pour un écrit qu'il n'avait guère lu jusque-là, VEcdé- 
siaste (livre charmant, le seul livre aimable qui ait 
été composé par un juif), et proclamant que l'homme 
heureux est celui qui, après avoir coulé sa vie en 
joie jusqu'à ses vieux jours avec la femme de sa jeu- 
nesse, meurt sans avoir perdu de fils*. Un trait qui 
caractérise les grands hommes européens est, à cer- 
taines heures, de donner raison à Épicure, d'être 
pris de dégoût tout en travaillant avec ardeur, et, 

■ 4. IITim., tout entière. 

2. U Tim., IV, 6-8, très-beau passage, que plusieurs tiennent 
pour réellement sorti de la plume de Paul, mais qui parait en 
contradiction avec les projets de voyage que Paul ne cessait de 
former. Il ne semble pas que, dans sa prison, Paul ait jamais eu 
un pressentiment si net de sa fin prochaine. 

3. 6àp9ti* Ttdvipca; ^k^ àirtvfhaToïc im t^xvgiç, 

Inscr. de Beyrouth {Mission de Phénicie, p. 347 



*-).\ 



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102 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 62j 

après avoir réussi, de douter si la cause qu'ils ont 
servie valait tant de sacrifices. Beaucoup osent se 
dire, au fort de l'action, que le jour où l'on com- 
mence à être sage est celui où, délivré de tout souci, 
on contemple la nature et l'on jouit. Bien peu du 
moins échappent aux tardifs regrets. Il n'y a guère 
de personne dévouée, de prêtre, de religieuse qui, à 
cinquante ans, ne pleure son vœu, et néanmoins ne 
persévère. Nous ne comprenons pas le galant homme 
sans un peu de scepticisme; nous aimons que l'homme 
vertueux dise de temps à autre . « Vertu, tu n'es 
qu'un mot ; » car celui qui est trop sûr que la vertu 
sera récompensée n'a pas beaucoup de mérite ; ses 
bonnes actions ne paraissent plus qu'un placement 
avantageux. Jésus ne fut pas étranger à ce sentiment ' ; 
exquis ; plus d'une fois il semble que son rôle divin | 
lui pesa. Sûrement, il n'en fut point ainsi pour saint 
Paul ; il n'eut pas son agonie de Gethsémani, et c'est 
une des raisons qui nous le rendent moins aimable. 
Tandis que Jésus posséda au plus haut degré ce que 
nous regardons comme la qualité essentielle d'une 
personne distinguée, je veux dire le don de sourire 
de son œuvre, d'y être supérieur, de ne pas s'en 
laisser obséder, Paul ne fut pas à l'abri du défaut 
qui nous choque dans les sectaires; il crut lourde- // 
ment. Nous voudrions que par moments, comme nous, 



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[An 63] L'ANTECHRIST. m 

il se fût assis fatigué au bord du chemin, et qu'il eût 
aperçu la vanité des opinions arrêtées. Marc-Aurèle, 
le représentant le plus glorieux de notre race, ne le / I 
cède à personne en vertu , et cependant il ne sut ( t 
pas ce que c'est que le fanatisme. Cela ne s'est » 
jamais vu en Orient; notre race seule est capable de^^^,^ 
réaliser la vertu sans la foi, d'unir le doute à l'espé-n^ 
rance. Livrées à l'entraînement terrible de leur tem- 
pérament, exemptes des vices délicats de la civilisa- 
tion grecque et romaine, ces fortes âmes juives étaient 
comme de puissants ressorts, qui ne se détendaient 
jamais. Jusqu'au bout sans doute, Paul vit devant lui 
la couronne impérissable qui lui était préparée, et, 
comme un coureur, redoubla d'efforts à mesure qu'il 
approchait du but*. Il avait d'ailleurs des instants 
de consolation. Onésiphore d'Éphèse, étant venu à 
Rome, le chercha et, sans rougir de sa chaîne, le 
servit et rafraîchit son cœur*. Démas, au contraire, 
se dégoûta des doctrines absolues de l'apôtre et le 
quitta'. Paul paraît l'avoir toujours traité avec une 
certaine froideur*. 

4. II Titn., IV, 6 et saiv. Nous asons de cette épttre comme 
d'uDe sorte de roman historique^ fait avec un sentiment très-juste 
de la situation de Paul en ses derniers temps. 

2. JITim., I, 46H8. 

3. II Tim., lY, 9. 

4. Col., IV, U. l 



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104 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Au 63] 

Paul comparut-il devant Néron ou, pour mieux 
dire, devant le conseil auquel ressortissait son appel 9 
Cela est presque certain*. Des renseignements, d'une 
valeur douteuse, il est vrai, nous parlent d'une « pre- 
mière défense », où personne ne l'assista, et d'où, 
fort de la grâce qui le soutenait, il sortit à son avan- 
Jtage, si bien qu'il se comparait à un homme qui a 
été sauvé d'entre les dents d'un lion*. Il est très- 
probable que son affaire se termina, au bout de deux, 
ans de prison à Rome^ (commencement de l'an 63), 
. par un acquittement \ On ne voit pas quel intérêt 
aurait eu l'autorité romaine à le condamner pour 
une querelle de secte, qui la touchait peu. De solides 



4. Dion Cassius, LUI, S2. 

t. L'auteur des Actes, en effet, savait ce qu'il en fut. Il n'eût 
pas mis dans la bouche de Paul, ^c^^xxiii, 44, et xxvii, 24, une 
prophétie qu'il eût su ne pas s'être réalisée. Maprupîioftt, dans le 
premier de ces passages, désigne un témoignage public et solennel, 
à cause du parallélisme avec le premier membre du verset. Ma?- 
Topiiaa^ iiti T«v ifryGuaivwv (Clem. Rom., Ad Cor. I, ch. 5; comp. 
Luc, XXI, k%) paraît se rapportera la comparution devant le con- 
seil de Néron. Cf. I Pétri, ii, 43 et suiv. 

3. II Tim., lY, 46-47, en observant que, quand Paul est censé 
écrire cette épltre, il est toujours prisonnier (i, 8, etc.). 

4. Act., XXVIII, 30. 

5. Act., XXVIII, 34 , serait bien singulier, si la prison de Paul 
se termina par une exécution. On peut dire, d'un autre côté, que, 
si Paul eût été acquitté, l'auteur des Actes, toujours désireux de 



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[An 63J L»ANTECHRIST. 105 

indices, d'ailleurs^ prouvent que Paul, avant de 
mourir, exécuta encore une série de voyages apo- 
stoliques et de prédications, mais non dans les pays 
de Grèce et d'Asie qu'il avait déjà évangélisés^ 

Il y a cinq ans, peu de mois avant son arresta- 
tion, Paul, écrivant de Corinthe aux fidèles de Rome, 
leur annonçait l'intention d'aller en Espagne. Il ne 
voulait pas, disait-il, exercer chez eux son ministère; 
c'est seulement en passant qu'il comptait les voir et 
jouir d'eux quelque temps; puis ils lui feraient la con- 
duite et faciliteraient son voyage vers les pays situés 
au delà *. Le séjour de l'apôtre à Rome était ainsi 
subordonné à un apostolat lointain, lequel paraissait 



montrer les Romains favorables au christianisme et de prouver 
que celui-ci a des antécédents qui établissent sa légalité, n'eût pas 
manqué de le dire, et eût continué son récit. Nous montrerons 
bientôt que Clément Romain, la deuxième Épttreà Timothée et le 
Cauon de Muratori supposent dans la vie de Paul des voyages posté- ; 
rieurs à sa captivité. Cf. Eusèbe, H, E., II, 22; saint Jérôme,; 
De viris ill., 5; Euthalius, dans Zaccagni, Coll. monum, veL 
EccL gr,, p. 531 et suiv., témoignages faibles, sans doute, puis- 
qu'ils ne reposent sur aucune tradition directe, et qu'on y sent 
un système ayant pour base Tautbenticilé des Épttres à Timothée 
et de rÉpltre à Tite. 

4. Acl., XX, 25, exclut tout retour de Paul dans les pays qu'il 
avait visités. L'auteur des Actes connaissait bien la suite de la 
vie de Paul, et ne lui eût pas prêté un langage erroné. 

2. Rom., XV, 24, 28. 



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106 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An C3] 

être son but principal. — Durant sa prison de Rome, 
Paul semble parfois avoir changé d'intention rela- 
tivement à ses courses occidentales. Il exprime aux 
Philippiens et au Colossien Philémon l'espérance de 
venir les voir*; mais sûrement il n'exécuta pas ce 
dessein*. — Sorti de prison, que fit-il ? Il est naturel 
de supposer qu'il suivit son premier plan, et se 
mit en route dès qu'il put. De sérieuses raisons 
portent à croire qu'il réalisa son projet de voyage en 
Espagne'. Ce voyage avait dans son esprit une 

4. Phil., I, 2&-27; ii, 24; Philém., 22. 

2. Act., XX, 25. 

3. 4«Le Canon dit de Muratori, pièce de la seconde moitié du 
II' siècle et écrite à Rome, en parle comme d'une chose bien 
connue (lignes 37-38; voir la lecture de Laurent, Neulest. Slud., 
p. 408-440, 200). — 2« La première épître de Clément Romain 
(cb. 5) dit que Paul a prècbé im tô rep^a r^c ^d^smu expression 
peu naturelle pour désigner Rome, dans un écrit composé à Rome. 
Il est vrai que, dans PépUre apocryphe de Clément à Jacques, qui 
est en tète des Homélies, et qui, elle aussi, a été écrite à Rome, des 
expressions plus fortes encore sont employées à propos de Pierre, 
qui pourtant, de l'aveu de l'auteur, n'avait été que jusqu'à Rome 
(cb. 4). Ajoutons que saint Paul, Rom., xvi, 26, affirme que le 
mystère de Christ a été révélé lî; Trdrra rà l»v>j, quoique lui-même 
avoue dans la même épltre qu*il n'a prêché que jusqu'en Illyrie 
(xv, 49), expression qui doit même être restreinte d'après II Cor., 
X, 44, 46, où il dit qu'il n'a pas prêché au delà d'eux. — 3<» Le 
partisan de Paul qui a composé la deuxième épltre à Timothée 
croyait qu'après sa sortie de prison, Paul compléta sa mission 
apostolique en visitant les pays qui lui manquaient pour avoir 



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[An63J L'ANTECHRIST. 107 

haute signification,dogmatique ; il y tenait beaucoup*. 
11 s'agissait de pouvoir dire que la bonne nouvelle 
avait touché Textrémilé de l'Occident, de prouver 
que rÉvangile était accompli, puisqu'il avait été 
entendu au bout du monde*. Cette façon d'exagérer 
un peu rétendue de ses voyages était familière à 
PauP. L'idée générale des fidèles était qu'avant l'ap- 
parition du Christ, le royaume de Dieu devait avoir 
été prêché partout*. D'après la manière de parler 

évangélisé a toutes les nations » (iv, 47}. Ces nouveaux voyages 
ne se firent pas du côté de TOrient {Ad., xx, 25). — Cf. saint 
Épipbane, hœr. xxvii, 6; saint Âlhanase, Episl. ad Dracontiutn, 
0pp., t. r, r* partie, p. 265 (Paris, 4698); saint Jean Chryso- 
stome, 0pp., t. Vir, p. 725; XI, p. 724 ; Théodorel, in PhiJ., i, 25, 
et in II Tim., iv, 47; Hippolyte de Thèbes, De duodecim 
aposL (dans Gallandi, Bibl. palrum, vol. XIV, p. 447). Tous ces 
passages prouvent peu de chose, car ils reposent non sur une tra- 
dition directe, mais sur une interprétation de Rom., xv, 28. 
Eusèbe ne veut rien savoir d'un tel épisode. En général, la tradi- 
tion du voyage de Paul en Espagne a été frappée, dans l'opinion 
ecclésiastique du m* et du iv* siècle, d'une sorte de défaveur, 
parce qu'on a préféré a priori la version d'après laquelle saint 
Paul mourait martyr avec saint Pierre à Rome, et que le voyage 
d'Espagne semblait contredire cette version. 

4. Comp. saint Ignace, Ad Rom,, 2. 
I 2. Apoc., XIV, 6. Comp. Méliton, De veritale,p. xl, lignes 4 8-4 9 
{Spicil. Sol., t. II). 

3. V. Saint Paul, p. 492-495. 

4. Kal Kn^MyJUrfltrai tcûto th t\iCCf(tXict ttc PoLcikuoLi tv tki^ rf cixcup.tv^ 
ùç pApTOpicv irâoiv Toîç COvio»^' xal to'ti r.Çii to tiXcç. Mattb., XXIV, 44. 



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108 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 63] 

des apôtres, il suffisait qu'il eût été prêché dans une 
ville pour qu'il eût été prêché dans un pays, et il 
suffisait qu'il eût élé prêché à dix personnes pour .^ 
que toute la ville l'eût entendu. 

Si Paul fit ce voyage, il le fit sans doute par mer. 
Il n'est pas absolument impossible que quelque port 
du midi de la Gaule ait reçu l'empreinte du pied 
de l'apôtre. En tout cas, il ne resta de cette course 
problématique vers l'Occident aucun fruit appré- 
ciable. 



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CHAPITRE V. 



LES APPROCHES DE LA CRISE. 



 la Gn de la captivité de Paul, les Actes des 
Apôtres et les Épttres nous manquent à la fois. Nous 
tombons dans une nuit profonde, qui contraste sin- 
gulièrement avec la clarté historique des dix années 
qui précèdent. Sans doute pour ne pas être forcé de 
raconter des faits où l'autorité romaine jouait un 
rôle odieux*, Fauteur des Actes, toujours respec- 
tueux pour cette autorité, et désireux de montrer 
qu'elle a été bien des fois favorable aux chrétiens, 
s'arrête tout à coup. Ce fatal silence répand une 
grande incertitude sur des événements que nous aime- 
rions tant à savoir. Heureusement, Tacite et l'Apo- 
calypse vont introduire dans cette grande nuit un 
rayon de vive lumière. Le moment est venu où le 
christianisme, jusqu'ici tenu dans le secret des petites 

4 . Voir les Apôtres, introd., p. xxn-xxiii. 



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110 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An G3] 

gens qui lui devaient leur joie, va éclater dans l'his- 
toire par un coup de tonnerre, dont le retentissement 
sera long. 

Nous avons vu que les apôtres ne négligeaient 
aucun effort pour ramener à la modération leurs 
frères exaspérés par les iniquités dont ils étaient les 
victimes. Ils n'y réussissaient pas toujours. Diverses 
condamnations avaient été prononcées contre des 
chrétiens, et on avait pu présenter ces sentences 
comme des répressions de crimes ou de délits. Avec 
une admirable droiture de sens, les apôtres tracèrent 
le code du martyre. Est-on condamné pour le nom 
de « chrétien », il faut se réjouir ^ On croyait se 
rappeler que Jésus avait dit : « Vous serez en haine 
à tous à cause de mon nom^. » Mais, pour avoir le 
droit d'être fier de cette haine, il faut être irrépro- 
chable. Ce fut en partie pour calmer des efferves- 
cences inopportunes, prévenir des actes d'insubordi- 
nation envers l'autorité publique, et aussi pour bien 
établir son droit de parler à toutes les Églises, que 
Pierre, vers ce temps, crut devoir imiter Paul et écrire 
aux Églises d'Asie Mineure, sans distinction de juifs ni 
de païens converti.- une lettre circulaire ou catéché- 
tique. Les épîtres étaient à la mode : de simple cor- 

4. I Pétri, iv, U etsuiv. 

2. Matth., X, 22; xxiv, 9; Marc, xiii, 43; Luc, xxi, 42, 47. 



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(An 63J L'ANTECHRIST. 111 

respondance, Tépîlre était devenue un genre de lit- 
térature, une forme fictive servant de cadre à des 
petits traités de religion ^ Nous avons vu saint Paul 
sur la fin de sa vie adopter cet usage. Chacun des 
apôtres, un peu à son exemple, voulut avoir son 
épîlre, spécimen de son style et de sa manière d'en- 
seigner, contenant ses maximes favorites, et, quand 
l'un d'eux n'en avait pas, on lui en prêta. Ces nou- 
velles épîtres, qu'on appela plus tard « catholiques », 
ne supposaient pas qu'on eût quelque chose à man- 
der h quelqu'un; elles étaient la pièce personnelle 
de l'apôtre, son sermon, sa pensée dominante, sa 
petite théologie en huit ou dix pages. Il s'y mêlait 
des lambeaux de phrases tirées du trésor commun 
de l'homilétique et qui, à force d'avoir été citées, 
avaient perdu toute signature, et n'appartenaient 
plus à personne. 

Marc était de retour du voyage d'Asie Mineure* 
qu'il avait entrepris sur l'ordre de Pierre et avec des 
recommandations de Paul', voyage qui avait peut-être 
été le signe de la réconciliation des deux apôtres. 



4. Voir Sainl Paul, introd., p. lxxu. Les doutes qui restent 
sur rauthenticité de la /^ PelH sont examinés dans Tintroduction 
du présent volume. 

2. I Pétri, v, 43. 

3. Col., IV, 40. 



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112 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 63J 

Ce voyage avait mis Pierre en rapport avec les 
Églises d'Asie et l'autorisait à leur adresser un ensei- 
gnement doctrinal. Marc, selon son habitude, servit 
de secrétaire et d'interprète à Pierre pour la rédac- 
tion de l'épître. Il est douteux que Pierre sût 
parler ou écrire le grec et le latin ; sa langue était 
' le syriaque *. Marc était à la fois en relation avec 
Pierre et avec Paul, et c'est là peut-être ce qui 
explique un fait singulier que présente l'Épître de 
Pierre, je veux parler des emprunts que fait l'auteur 
de cette épître aux écrits de saint PauP. Il est 
certain que Pierre ou son secrétaire (ou le faus- 
saire qui a usurpé son nom) avait sous les yeux 
l'épître aux Romains et l'épître dite aux Éphésiens% 

4 . Eusèbe, Demonslr, emng,, IH, 5 et 7. 

2. On peut entendre I Pétri, v, 4i, comme si Silvanus avait 
servi de secrétaire pour la rédaction de Fépître. Si le Silvanus en 
question est identique au Silvanus ou Silas, compagnon de Paul, l 
rinduclion que nous croyons pouvoir tirer de la collaboration de , 
Marc aurait encore plus de force en s'appliquant à lui. * 

3. Comp. I Pétri, i, 1 etsuiv., à Eph., i, 4-7; I Pétri, i, 3, à 
Eph., I, 3; I Pétri, i, U, à Eph., ii, 3, et Rom., xn, 8; I Pétri, i, 
2i, à Rom., IV, 24; ï Pétri, ii, 6, à Rom., xii, 4 ; I Pétri, ii, 6-40. 
à Rom., IX, 25, 32 et suiv.; I Pétri, ii, 41, à Rom., vu, 23; 
I Pelri, rt, 43, à Rom., xui, 4-4; 1 Pétri, ii, 48, à Eph., vi, 5; 
I Pétri, III, 4, à Eph., v, 22; 1 Pétri, m, 9, à Rom., xii, 47; 

Pelri,iii, 22, à Rom., viu, 3i, et Eph., i, 20; I Pétri, iv, 4 , à Rom., 
VI, 6; I Pétri, iv, 40 et suiv., à Rom., xii, 6 et suiv.; I Pétri, 



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[An 03] L'ANTECHRIST. 113 

justement les deux épîtres « catholiques » de Paul, 
celles qui sont de vrais traités généraux, et qui étaient 
universellement répandues. L'Église de Rome pou- 
vait avoir un exemplaire de Tépître dite aux Éphé- 
siens, écrit récent, sorte de formulaire général 
de la foi dernière de Paul, adressé en guise de 
circulaire à plusieurs Églises; à plus forte raison 
possédait-elle l'Épître aux Romains. Les autres écrits 
de Paul, qui ont bien plus le caractère de lettres 
particulières, ne devaient pas se trouver à Rome. 
Quelques passages, moins caractérisés, de FÉpître 
de Pierre paraissent empruntés à Jacques*. Pierre, 
que nous avons toujours vu tenir dans les contro- 
verses apostoliques une position assez flottante, 
voulut-il, en faisant, si l'on peut s'exprimer ainsi, 
parler Jacques et Paul par la même bouche, mon- 
trer que les contradictions de ces deux apôtres 
n'étaient qu'apparentes? Comme gage de conciliation, 
voulut-il se faire le démonstrateur d'idées pau- 
liennes, mitigées, il est vrai, et privées de leur cou- 
ronnement nécessaire, la justification par la foi? Il 

V, 4, à Rom., VIII, 48; I Pétri, v, 5, à Eph., v, 24, etc. Cf. Saint 
Paul, p. xxn, note; lxxii, note 4 . 

4. Coinp. I Petri, i, 6-7, à Jac, i, 2; I Pétri, i, 24, à Jac, i, 
40 et suiv.; I Petri, iv, 8, à Jac, v, 20; I Petri, v, 5, 9, à Jac, 
IV, 6,7, 40. 

8 



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114 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 03] 

est plus probable que Pierre, peu habitué à écrire 
et ne se dissimulant pas sa stérilité littéraire, n*hésita 
pas à s'approprier des phrases pieuses qui se répé- 
taient sans cesse autour de lui, et qui, bien que par- 
ties de systèmes différents, ne se contredisaient pas 
d'une manière formelle. Pierre semble, heureuse- 
ment pour lui, être resté toute sa vie un théologien 
fort médiocre; la rigueur d'un système conséquent 
ne doit pas être cherchée dans son écrit. 

La différence des points de vue où se plaçaient 
habituellement Pierre et Paul se trahit, du reste, 
dès la première ligne de cet écrit : « Pierre, apôtre 
de Jésus-Christ, aux élus expatriés de la dispersion 
de Pont, de Galatie, etc. » De telles expressions 
sont toutes juives. La famille d'Israël, selon les idées 
palestiniennes, se composait de deux fractions : 
d'une part, ceux qui habitaient la terre sainte; de 
l'autre, ceux qui ne l'habitaient pas*, compris sous 
le nom général de « la dispersion* ». Or, pour 
Pierre et pour Jacques % les chrétiens, même païens 
d'origine *, sont si bien une portion du peuple 

4 . Toschabim = irapiiit^v)(Mt. 
•^2. Galoulha = ^laciropà. Cf. Jean, vu, 35. 

3. Comp. Jac, 1, 4. 

4. Les passages I Petri, i, U, 48; ii, 9, 40; m, 6; iv, 3, 
s^adressent notoirement à des païens convertis. 



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(An 63] L'ANTECHRIST. 115 

d'Israël, que toute l'Église chrétienne hors de Jéru- 
salem rentre à leurs yeux dans la catégorie des 
expatriés. Jérusalem est encore le seul point du 
monde où, d'après eux, un chrétien n'est pas exilé *. 
L'Épître de Pierre, malgré son mauvais style, bien 
plus analogue à celui de Paul qu'à celui de Jacques 
et de Jude, est un touchant morceau, où se reflète 
admirablement l'état de la conscience chrétienne vers 
la fin du règne de Néron *. Une tristesse douce, une 
confiance résignée la remplit. Les temps suprêmes 
approchent ^ Il faut qu'ils soient précédés d'épreuves, 
d'où les élus sortiront épurés comme par le feu. 
Jésus, que les fidèles aiment sans l'avoir vu, auquel 
ils croient sans le voir, va bientôt apparaître pour 
les remplir de joie. Prévu par Dieu de toute éternité, 
annoncé par les prophètes, le mystère de la rédemp- 
tion s'est accompli par la mort et la résurrection de 
Jésus. Les élus, appelés à renaître dans le sang de 
Jésus, sont un peuple de saints, un temple spirituel, 

4. Cf. I Pétri, II, 44-i2. 

2. Si la lettre est supposée, hypothèse que lo grand nombre 
de fausses lettres apostoliques qui circulèrent oblige toujours de 
mentionner, il faut dire au moins que le faussaire sut se pla- 
cer avec une grande justesse dans l'esprit du temps où la lettre 
aurait pu être écrite. Le synchronisme de cette lettre avec l'Apo- 
calypse est frappant. Voir surtout iv, 7, 44, 45, 46; v, 13. 

3. I Pétri, i, 7, 43; iv, 7, 43; v, 4, 40. 



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UQ ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 63J 

un sacerdoce royal offrant des victimes spirituelles. 



Mes très-chers, je vous supplie de vous comporter 
parmi les gentils comme il convient à des étrangers, à des 
expatriés, veillant soigneusement sur votre conduite, afin 
que ceux qui vous calomnient et vous présentent comme des 
malfaiteurs, à la vue de vos bonnes œuvres, glorifient Dieu 
au jour de sa visite. Soyez soumis à toute humaine créature, 
à cause du Seigneur; au roi, comme souverain; aux gouver- 
neurs, comme délégués par le roi pour châtier les malfai- 
teurs et louer ceux qui font le bien. Cest la volonté de 
Dieu que, par votre bonne conduite, vous fermiez la bouche 
à des détracteurs aveugles et ignorants. Comportez-vous 
comme de vrais hommes libres; non comme des hommes 
pour lesquels la liberté est un manteau qui couvre leur 
malice, mais comme des serviteurs de Dieu. Soyez respec- 
tueux pour tout le monde, aimez les frères, craignez Dieu, 
respectez le roi. Esclaves, soyez soumis avec crainte à vos 
maîtres, non-seulement à ceux qui sont bons et humains 
mais encore à ceux qui sont méchants. C'est une grâce de 
souffrir injustement pour sa foi. Si, après avoir commis une 
faute, vous supportez patiemment les soufflets, quel est 
votre mérite ? Mais si, après avoir fait le bien, vous sup- 
portez patiemment les sévices, voilà ce qui s'appelle une 
grâce aux yeux de Dieu. Christ a souffert pour vous, vous 
laissant ainsi un exemple à suivre. Outragé, il n'outragea 
pas; maltraité, il ne menaça pas; il remit sa cause à celui 
qui juge avec justice ^ 



■( 



4. I Pétri, ii, 41 et suiv. 



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[.\n 631 L'ANTECHRIST. 117 

L'idéal de la Passion, ce touchant tableau de 
Jésus souffrant sans rien dire, exerçait déjà, on le voit, 
une influence décisive sur la conscience chrétienne. 
On peut douter que le récit en fût déjà écrit; ce récit 
se chargeait tous les jours de circonstances nou- 
velles*; mais les traits essentiels, fixés dans la 
mémoire des fidèles, étaient pour eux de perpé- 
tuelles exhortations à la patience. Une des princi- 
pales thèses chrétiennes était « que le Messie devait 
souffrir* ». Jésus et le vrai chrétien se présentaient 
de plus en plus à l'imagination sous la forme d'un 
agneau silencieux entre les mains du boucher. On 
l'embrassait en esprit, ce doux agneau tué jeune par 
les méchants ; on renchérissait sur les traits d'affec- 
tueuse compassion, d'amoureuse tendresse d'une 
Madeleine auprès du tombeau. Cette innocente vic- 
time, avec le couteau enfoncé dans la plaie, arra- 
chait des larmes à tous ceux qui l'avaient connue. 
L'expression d' « Agneau de Dieu » pour désigner 
Jésus était déjà formée'; on y mêlait l'idée de 



-Il 



^ \ 4. Le passage I Pétri, ii, 23, suppose que le trait de Jésus 
priant pour ses bourreaux (Luc, xxiii, 34} n'était pas connu de 
i Pierre ou de l'auteur deFépître quel qu'il soit. 

2. Luc, xxrv, 26; AcL, xvii, 3; xxvi, 23. 

3. I Pelri, i, 49; ii, 22-25; -4c(.^ viii, 32 ; Jean, i, 29, 36; Apo- 
calypse tout entière ; Epistola Bamahœ^ c. 5. 



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118 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Au 63] 

l'agneau pascal * ; un des symbolismes les plus 
essentiels de Tart chrétien était en germe dans ces 
figures. Une telle imagination, qui frappait tant 
François d'Assise et le faisait pleurer, venait de 
ce beau passage où le second Isaïe, décrivant 
l'idéal du prophète d'Israël (l'homme de douleur), 
le montre comme une brebis que l'on conduit à la 
mort et qui n'ouvre pas la bouche devant celui qui 
la tond*. 

Ce modèle de soumission, d'fiumilité, Pierre 
en fait la loi de toutes les classes de la société 
chrétienne. Les anciens doivent gouverner leur trou- 
peau avec déférence, en évitant les airs de comman- 
dement; les jeunes doivent être soumis aux anciens ' ; 
la femme surtout, sans faire la prêcheuse, doit être, 
par le charme discret de sa piété, le grand mission- 
naire de la foi. 

Et vous, femmes, serablablement, soyez soumises à vos 
maris, afin que ceux d'entre eux qui seraient rebelles à la 
prédication soient gagnés, en dehors de la prédication, par 
la considération de votre vie pure et timorée. Cherchez non 
la parure du dehors, qui consiste dans des cheveux entre- 
lacés avec art, des bijoux d'or, de riches vêtements, mais 

1. Jean, xix, 36; Justin, Z>»a/. cum Tryph., 40. 

2. Is., LUI, 7. 

3. IPeIri, v, 4-5. 



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[An 63] L'ANTECHRIST. 119 

la beauté cachée du cœur, le charme impérissable d'un 
esprit tranquille et doux ; telle est la vraie richesse devant 
Dieu. C'p-st ainsi qu'autrefois séparaient les saintes femmes, 
espérant en Dieu et soumises à leur mari; c'est ainsi que 
Sara, dont vous êtes devenues les bonnes filles,... obéissait à 
Abraham, l'appelant « son seigneur )>. — Et vous, hommes, 
de votre côté, traitez les femmes comme un être plus 
éclairé doit traiter un être plus faible; respectez -les 
comme les cohéritières de la grâce de vie. Enfin, soyez 
tous pleins de concorde, de sympathie, de fraternité, de 
miséricorde, d'humilité, ne rendant pas le mal pour le mal, 
Toutrage pour l'outrage, au contraitre toujours bénissant... 
Qui pourra vous faire du mal, si vous ne cherchez que 
le bien? Et si vous souffrez quelque chose pour la justice, 
félicitez- vous-en M 

L'espérance du royaume de Dieu, avouée par les 
chrétiens, donnait lieu à des malentendus *. Les 
païens s'imaginaient qu'ils parlaient d'une révolu- 
tion politique sur le point de s'accomplir. 

Ayez une apologie toujours prête pour ceux qui vous 
demandent des explications sur vos espérances ; mais faites 
cette apologie avec douceur et timidité, forts de votre bonne 
conscience, afin que ceux qui calomnient la vie honnête que 
vous menez eo Christ rougissent de leurs injures; car il 
vaut mieux souffrir en faisant le bien (si telle est la volonté 

4. I Pétri, m, 4 etsuiv. 

t. Cf. Hégésippe, dans Eus., //. £., IIÏ, 20. 



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120 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 63J 

de Dieu) qu'en faisant le mal *... Assez longtemps vous avez 
fait la volonté des païens, en vivant dans le libertinage, 
les mauvais désirs , Tivrognerie, les orgies, les festins, les 
cultes idoiâtriques les plus coupables. Ils s'étonnent main- 
tenant de ce que vous évitez de vous précipiter avec eux 
dans ce débordement de crimes, et ils vous injurient. Ils 
rendront raison à celui qui est près de juger les vivants et 
les morts... La fin de toute chose approche*... Mes très- 
chers, ne vous étonnez pas de l'incendie qui s'allume 
pour vous éprouver, comme si c'était là quelque chose 
d'étrange; mais réjouissez-vous d'avoir part aux souffrances 
du Christ, afin que vous triomphiez au jour de la révélation 
de sa gloire. Si vous êtes injuriés au nom de Christ, vous 
êtes heureux... Que personne de vous ne soit puni comme 
meurtrier, comme voleur, comme malfaiteur, comme cri- 
tique indiscret de ceux du dehors; mais, si quelqu'un 
souffre comme « chrétien», qu'il ne rougisse pas; au con- 
traire, qu'il glorifie Dieu en ce nom; car le temps est venu 
où le jugement va commencer par la maison de Dieu. 
S'il commence par nous, quelle sera la fin de ceux 
qui n'obéissent pas à l'Évangile de Dieu? Le juste ne sera 
sauvé qu'à peine; que deviendront l'impie, le pécheur? 
Que ceux donc qui souffrent selon la volonté de Dieu 
recommandent au Créateur fidèle leurs âmes en toute 
nnocence^... Humiliez-vous sous la main puissante de 
Dieu, pour qu'il vous exalte, quand le temps sera venu... 



<• I Pétri, m, 45 et suiv. 

2. I Petri, iv, 3 et suiv. 

3. I Petri, iv, 12 et suiv. 



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(An 63] L'ANTECHRIST. 121 

Soyez sobres, veillez; votre adversaire, le diable, comme 
un lion rugissant, rôde cherchant une proie. Résistez-lui, 
fermes en la foi, sachant que les mômes souffrances que 
vous éprouvez, vos frères répandus dans le monde entier 
les éprouvent aussi. Le Dieu de toute grâce, après un 
peu de souffrance, vous guérira, vous confirmera, vous 
fortifiera. A lui soit la force dans tous les siècles. Amen^. 

Si cette épître, comme nous le croyons volon- 
tiers, est vraiment de Pierre, elle fait beaucoup 
d'honneur à son bon sens, à sa droiture, à sa sim- 
plicité. Il ne s'y arroge aucune autorité ; parlant aux 
anciens, il se présente comme un d'entre eux*. Il 
ne se relève que parce qu'il a été témoin des souf- 
frances du Christ et qu'il espère participer à la 
gloire qui sera bientôt révélée \ La lettre fut portée 
en Asie par un certain Silvanus, lequel peut n'avoir 
pas été distinct* du Silvanus ou Silas qui fut compa- 
gnon de Paul *. Pierre l'aurait alors choisi comme 
étant déjà connu des fidèles d'Asie Mineure, par suite 
du voyage qu'il avait fait chez eux avec Paul *. Pierre 
envoie les salutations de Marc à ces Églises lointaines 

1 . I Pétri, V, 6 et suiv. 

3. I Pétri, v, 4. 

4. hç Xo^î^opuai, I Pétri, v, 42, incline aie croire. 

5. Il est cependant difficile d'entendre le passage comme s'il 
y avait toO Ojmv marw. 



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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An C3J 

d'une façon qui suppose également que Marc n'était 
pas pour elles un inconnu *. La lettre se terminait 
par les souhaits d'usage. L'Église de Rome y est 
désignée par ces mots : « l'élue qui est à Babylone. » 
La secte était surveillée de près; une lettre trop 
claire, interceptée, pouvait amener d'affreux mal- 
heurs. Afin de dépister les soupçons de la police, 
Pierre choisit pour désigner Rome le nom de l'an- 
tique capitale de l'impiété asiatique, nom dont la 
signification symbolique n'échappait à personne et 
qui allait bientôt fournir la donnée fondamentale d'un 
poëme tout entier *. 

1. I Pétri, V, 43.Gf. Col., iv, 40. 

2. I Pelri, v, 43; Eusèbe, //. E., 11, xv, 2. Comp. Apoc, 
XIV, 8; XVI, 49; xvii, 5; xviii, 2, 10, 21 ; Carmvia sib,, V, 442, 
458; Midrasch Schir hasschirim rabba, i, 6; Commodien, Inslr., 
acrost. XLi, 42 ; Apocalypse d'Esdras, i, 4, 28, 32. Il est invraisem- 
blable qu*il s'agisse, dans la /« Pétri, de Babylone sur TEuphrale. 
Le christianisme, au i*** siècle, ne s'étendH nullement vers la 
Babylonie. Peu d'années avant Tépoque où nous sommes arrivés, 
les juifs avaient été chassés de Babylone, et même ils avaient dû 
abandonner Séleucie et Ctésiphon pour Néhardéa et Nisibe (Jos., 
^n^^XVlH, IX, 8, 9). Au m* siècle, il n'y a pas encore de minim 
à Néhardéa. Talm. de Bab., Pesachim, 56 a. Rien de plus 
commun chez les Juifs que ces noms symboliques : Ësther, m, 
4, 40; vin, 3, 5; Apec, xi, 8. C'est ainsi qu'ils ont quelquefois 
désigné Rome par Ninive (Buxtorf, Lex. clmld., col. 224), l'em- 
pire romain par Edoin, les chrétiens par Couihimj les Slaves par 
Chanaan. V. ci-dessus, p. 36. 



x/ 



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CHAPITRE VI. 



L*1NCEXDIE DE ROUE. 



La manie furieuse de Néron était arrivée k son 
paroxysme. C'était la plus horrible aventure que le 
monde eût jamais courue. L'absolue nécessité des 
temps avait tout livré à un seul, à l'héritier du grand 
nom légendaire de César; un autre régime était 
impossible, et les provinces, d'ordinaire, se trou- 
vaient assez bien de celui-ci; mais il recelait un 
immense danger. Quand le césar perdait l'esprit, 
quand toutes les artères de sa pauvre tête, troublée 
par un pouvoir inouï, éclataient en même temps, 
alors c'étaient des folies sans nom. On était livré à 
un monstre. Nul moyen de le chasser; sa garde, 
composée de Germains, qui avait tout à perdre s'il 
tombait, s'acharnait autour de lui ; la bête acculée 
se baugeait et se défendait avec rage. Pour Néron, 
ce fut quelque chose à la fois d'épouvantable et de 



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124 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 64] 

grotesque, de grandiose et d'absurde. Comme le 
césar était fort lettré, sa folie fut principalement 
littéraire. Les rêves de tous les siècles, tous les 
poëmes, toutes les légendes, Bacchus et Sardana- 
pale, Ninus et Priam, Troie et Babylone, Homère et 
la fade poétique du temps, ballottaient comme un 
chaos dans un pauvre cerveau d'artiste médiocre, 
mais très-convaincu S à qui le hasard avait confié 
le pouvoir de réaliser toutes ses chimères. Qu'on se 
figure un homme à peu près aussi sensé que les 
héros de M. Victor Hugo, un personnage de mardi 
gras, un mélange de fou, de jocrisse et d'acteur, 
revêtu de la toute-puissance et chargé de gouverner le 
monde. Il n'avait pas la noire méchanceté de Domi- 
tien % l'amour du mal pour le mal; ce n'était pas 
non plus un extravagant comme Caligula ; c'était un 
romantique consciencieux, un empereur d'opéra, un 
mélomane tremblant devant le parterre et le faisant 
trembler % ce que serait de nos jours un bourgeois 
dont le tjpn sens aurait été perverti par la lecture 
des poètes modernes et qui se croirait obligé d'imiter 
dans sa conduite Han d'Islande et les Burgraves. Le 
gouvernement étant la chose pratique par excel- 

^. Suétone, Néron, 20, 49. 

2. Suétone, Néron, 39. Cf. Jos., Ant,, XX, vin, 3. 

3. Suétone, Néron, 23, 24. 



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[An U] L'ANTECHRIST. 125 

lence, le romantisme y est tout à fait déplacé. Le 
romantisme est chez lui dans le domaine de l'art; 
mais l'action est Tinverse de l'art. En ce qui touche 
à l'éducation d'un prince surtout, le romantisme est 
funeste. Sénèque, sous ce rapport, fit bien plus de 
mal à son élève, par son mauvais goût littéraire, 
que de bien par sa belle philosophie. C'était un 
grand esprit, un talent hors de ligne, et un homme 
au fond respectable, malgré plus d'une tache, mais 
tout gâté par la déclamation et la vanité littéraire, 
incapable de sentir et de raisonner sans phrases. A 
force d'exercer son élève à exprimer des choses qu'il 
ne pensait pas, à composer d'avance des mots su- 
blimes, il en fit un comédien jaloux, un rhéteur 
méchant, disant des paroles d'humanité quand il 
était sûr qu'on l'écoutait^ Le vieux pédagogue voyait 
avec profondeur le mal de son temps, celui de son 
élève et le. sien propre, quand il s'écriait dans ses 
moments de sincérité : Literarum intemperantia labo- 
^ ramus *. 

Ces ridicules parurent d'abord chez Néron assez 
inoffensifs ; le singe s'observa quelque temps et garda 
la pose qu'on lui avait apprise. La cruauté ne se 



4. Suélone, Nèron^ 40. 

2. Sénèque, Leiire^ à Lucilius, cvi, 42. 



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126 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

déclara chez lui qu'après la mort d'Agrippine ; elle 
renvahit bien vite tout entier. Chaque année mainte- 
nant est marquée par ses crimes : Burrhus n'est plus, 
et tout le monde croit que Néron Ta tué ; Octavie a 
quitté la terre abreuvée de honte ; Sénèque est dans la 
retraite, attendant son arrêt à chaque heure, ne rêvant 
que tortures, endurcissant sa pensée à la méditation 
des supplices, s'évertuant à prouver que la mort est 
une délivrance *. Tigellin maître de tout, lasatumale 
est complète. Néron proclame chaque jour que l'art 
seul doit être tenu pour chose sérieuse , que toute 
vertu est un mensonge, que le galant homme est 
celui qui est franc et avoue sa complète impudeur, que 
le grand homme est celui qui sait abuser de tout, 
tout perdre, tout dépenser*. Un homme vertueux est 
pour lui un hypocrite, un séditieux, un personnage 
dangereux et surtout un rival; quand il découvre 
quelque horrible bassesse qui donne raison à ses 
théories, il éprouve un accès de joie. Les dangers 
politiques de l'enflure et de ce faux esprit d'émula- 
tion, qui fut dès l'origine le ver rongeur de la culture 
latine, se dévoilaient. Le cabotin avait réussi à se 
donner droit de vie et de mort sur son auditoire; 



4 . Comparez ConsoL ad Marciam, 20. 

2. Suétone, Néron, 20, 29, 30; Dion Cassius, LXI, 4, 5. 



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|An 64] L'ANTECHRIST. 127 

le dilettante menaçait les gens de la torture s'ils 
n'admiraient ses vers. Un monomane grisé par la 
gloriole littéraire, qui tourne les belles maximes 
qu'on lui a fait apprendre en plaisanteries de canni- 
bale, un gamin féroce visant aux applaudissements 
des turlupins de carrefour, voilà le maître que 
l'empire subissait. On n'avait pas encore vu de pa- 
reille extravagance. Les despotes de l'Orient, ter- 
ribles et graves, n'eurent point de ces fous rires, de 
ces débauches d'esthétique perverse* La folie de Cali- 
gula avait été courte; ce fut un accès, et puis 
Caligula était surtout un bouffon; il avait vraiment 
de l'esprit; au contraire, la folie de celui-ci, d'ordi- 
naire niaise, était parfois épouvantablement tragique. 
Ce qu'il y avait de plus hon'ible était de le voir, par 
manière de déclamation, jouer avec ses remords, en 
faire des matières de vers. De cet air mélodrama- 
tique qui n'appartenait qu'à lui, il se disait tour- 
menté par les Furies, citait des vers grecs sur les 
parricides. Un dieu railleur paraissait l'avoir créé 
pour se donner l'horrible charivari d'une nature 
humaine où tous les ressorts grinceraient, le spec- 
tacle obscène d'uiî monde épileptique, comme doit 
être une sarabande des singes du Congo ou une 
orgie sanglante d'un roi du Dahomey. 

A son exemple, tout le monde semblait pris de 



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128 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64J 

vertige. Il s'était formé une compagnie d'odieux 
espiègles, qu'on appelait les « chevaliers d'Auguste », 
ayant pour occupation d'applaudir les folies du césar, 
d'inventer pour lui des farces de rôdeurs de nuit \ 
Nous verrons bientôt un empereur sortir de cette 
école*. Un déluge d'imaginations de mauvais goût, 
de platitudes , de mots prétendus comiques, un argot 
nauséabond, analogue à l'esprit de nos plus petits 
journaux, s'abattirent sur Rome et y firent la mode^. 
Caligula avait déjà créé ce genre funeste d'histrion 
impérial. Néron le prit hautement pour modèle*. Ce 
ne fut pas assez pour lui de conduire des chars dans 
le cirque, de s'égosiller en public, de faire des tour- 
nées de chanteur en province* ; on le vit pêcher avec 
des filets d'or, qu'il tirait avec des cordes de pourpre % 
dresser lui-même ses claqueurs, mener de faux 
triomphes, se décerner toutes les couronnes de la 



4. Pline, H. N., XIII, xxii (43). 

2. Suétone, Olhon, %. 

3. Tacite, Annales, XIV, 44, 45, 46. Voir les mots de Néron 
dans Suétone, pour comprendre le genre de plaisanteries qu'il 
affectionnait. Cf. Tacite, Annales, XIV, 57 ; Dion Cassius, LXII, 
44;LXIII, 8. 

4. Suétone, Néron, 30. 

5. Tacite, Ann., XV, 33 et suiv., Suétone, Néron, 20, 22, 
24, 25. 

6. Eusèbe, Chron,, an 6 de Néron. 



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[An 6iJ L'AxMECHRIST. 12» 

Grèce antique, organiser des fêtes inouïes, jouer 
au théâtre des rôles sans nom *. 

La cause de ces aberrations était le mauvais 
goût du siècle, et l'importance déplacée qu'on accor- 
dait à un art déclamatoire, visant à l'énorme, ne 
rêvant que monstruosités*. En tout, ce qui dominait, 
c'était le manque de sincérité, un genre fade comme 
celui des tragédies de Sénèque, l'habileté à peindre 
des sentiments non sentis, l'art de parler en homme 
vertueux sans l'être. Le gigantesque passait pour 
grand; l'esthétique était tout à fait dévoyée : c'était 
le temps des statues colossales, de cet art matéria- 
liste, théâtral et faussement pathétique, dont le chef- 
d'œuvre est le Laocoon^, admirable statue assuré- 
ment, mais dont la pose est trop celle d'un premier 
"^ ténor chantant son canticum, et ou toute l'émotion est 
tirée de la douleur du corps* On ne se contentait 
plus de la douleur toute morale des Niobides, rayon- 

4. Suétone, Néron, hh, 20, t\, 23, 24, 25, 27, 30; Tacite, 
Ann., XY, 37, etc.; Dion Cassius, LXI, 17-21; LXII, 4 5. 
% 2. Juvénal, Sot,, i, init.; Martial, Speclac. 

3. Nous ne prétendons pas trancher la question de la date de . 
cet ouvrage; mais c'est vers le temps où nous sommes qu'on com- , 
mence d'y voir un chef-d'œuvre sans égal. Pline, H. N., XXXVI, \ 
V (4). Cf. Overbeck, Die anliken Schriftquellen zur Gesch, der 1 
bild Kmsle, p. 391-392; H. Brunn, Gesch. der griech. Kuns- 
lier, T, p. 469 et suiv., 495 et suiv. 

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130 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64J 

nante de beauté; on voulait l'image de la torture 
physique; on s'y complaisait, comme le xvii* siècle 
dans un marbre de Puget. Les sens étaient usés; 
des ressources grossières, que les Grecs s'étaient à 
peine permises dans leurs représentations les plus 
populaires, devenaient l'élément essentiel de l'art. Le 
peuple était, à la lettre, affolé de spectacles, non de 
spectacles sérieux, de tragédies épurantes, mais de 
scènes à effet, de fantasmagories. Un goût ignoble 
de « tableaux vivants »> s'était répandu. On ne se 
contentait plus de jouir en imagination des récits 
exquis des poêles ; on voulait voir les mythes repré- 
sentés en chair, dans ce qu'ils avaient de plus féroce 
ou de plus obscène ; on s'extasiait devant les groupes, 
les attitudes des acteurs; on y cherchait des effets 
de statuaire. Les applaudissements de cinquante 
mille personnes, réunies dans une cuve immense, 
s' échauffant réciproquement, étaient chose si eni- 
vrante, que le souverain lui-même en venait à 
porter envie au cocher, au chanteur, à l'acteur ; la 
gloire du théâtre passait pour la première de toutes. 
Pas un seul des empereurs dont la tête eut quelque 
partie faible ne sut résister à la tentation de cueillir 
les couronnes de ces tristes jeux. Caligula y avait 
laissé le peu de raison qu'il eut en partage; il pas- 
sait la journée au théâtre à s'amuser avec les 



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[An 64J L'ANTECHRIST. 131 

oisifs*; plus tard, Commode, Caracalla disputeront 
à Néron sur ce point la palme de la folie. On fut 
obligé de faire des lois pour défendre aux sénateurs 
et aux chevaliers de descendre dans l'arène, de lutter 
comme gladiateurs, ou de se battre contre les bêtes* 
Le cirque était devenu le centre de la vie; le reste 
du monde ne semblait fait que pour les plaisirs de 
Rome. C'étaient sans cesse de nouvelles inventions 
plus étranges les unes que les autres, conçijes et 
ordonnées par le chorége souverain. Le peuple allait 
de fête en fête, ne parlant que de la dernière jour- 
née*, attendant celle qu'on lui promettait, et finissait 
par être très-attaché au prince qui faisait ainsi de 
sa vie une bacchanale sans fin. La popularité que 
Néron obtint par ces honteux moyens ne saurait être 
mise en doute ; elle suffit pour qu'après sa mort Othon 
ait pu arriver à l'empire en relevant son souvenir, en 
l'imitant, en rappelant que lui-même avait été l'un 
des mignons de sa coterie. 

On ne peut pas dire précisément que le mal- 
heureux manquât de cœur, ni de tout sentiment du 
bien et du beau. Loin d'être incapable d'amitié, il 

1. Suétooe, Caius, ^S, 
^ t. Voir les épigrammes de Martial, surtout le Liber de spec-- 
laculis, qui représentent à beaucoup d'égards les petits journaux 
du temps. 





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132 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

se montrait souvent bon camarade, et c'était là jus- 
tement ce qui le rendait cruel ; il voulait être aimé 
et admiré pour lui-même, et s'irritait contre ceux qui 
n'avaient pas envers lui ces sentiments. Sa nature 
était jalouse, susceptible, et les petites trahisons le 
mettaient hors de lui. Presque toutes ses vengeances 
s'exercèrent sur des personnes qu'il avait admises 
dans son cercle intime (Lucain, Vestinus), mais qui ^ 
abusèrent de la familiarité qu'il encourageait pour 
le percer de leurs railleries*; car il sentait ses ridi- 
cules et craignait qu'on ne les vît. La principale cause 
de sa haine contre Thraséas fut qu'il désespéra d'ob- 
tenir son affection*. La citation grotesque du mau- 
vais hémistiche 

Sub terris tonuisse pules 

perdit Lucain ^ Sans se priver jamais des services d'une 
Gai via Crispinille*, il aima vraiment quelques femmes ; 
et ces femmes, Poppée, Acte, Taimèrent. Après la mort 
de Poppée, arrivée par sa brutalité, il eut une sorte 
de repentir des sens presque touchant; il fut long- 

4. Tacite, Ann,,Xy, 68. 

2. Plutarque, Prœc, ger, reip., xiv, 40. Comp. Tacite, Ann,, 
XVI, t% ; Dion Cassius, LXII, 26. 

3. Suétone, fragm. de Ja Vie de Lucain, 

4. Magistra Hbidinum Neronis. Tac, HisL, I, 78; cf. Dion 
Cassius, LXIII, ht. 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 133 

lemps SOUS l'obsession d'un sentiment tendre, chercha 
tout ce qui lui ressemblait, poursuivit des substitu- 
tions insensées *. Poppée, de son côté, eut pour lui 
des sentiments qu'une femme si distinguée n'aurait 
pas avoués pour un homme vulgaire. Courtisane du 
plus grand monde, habile à relever par des re- 
cherches de modestie calculée les attraits d'une rare 
beauté et d'une suprême élégance', Poppée con- 
servait dans le cœur, malgré ses crimes, une religion 
instinctive qui l'inclinait vers le judaïsme^ Néron 
semble avoir été très-sensible chez les femmes au 
charme qui résulte d'une certaine piété associée à 
la coquetterie* Ces alternatives d'abandon et de 
fierté, cette femme qui ne sortait que le visage en 
partie voilé*, ce parler aimable, et surtout ce culte 
touchant de sa propre beauté qui fit que, son miroir 
lui ayant un jour montré quelques taches, elle eut 
un accès de désespoir tout féminin, et souhaita de 



4. Dion Cassius, LXII, 88; LXffl, 42, 13; Pline, XXXVII, 
III (42). 

2. Tacite, Ann., XIII, 45. Voir le buste du Capitole (n" 47) et 
celui du Vatican (n» 408). 

•^ 3. eicoieTjç ^àp h. Jos., Ant,, XX, viii, 44 ; cf. Vita, 3. Ce que 
dit Tacite {Ann.j XVI, 6 ; cf. Hist.j V, 5) de ses funérailles con- 
firme tout à fait cette hypothèse. Cf. Pline, XII, xviii (44 ). Obser- 
vez aussi son goût pour les devins. Tac, Hisl., I, 22. 

4. « Ne satiaret adspectum, vel quia sic decebat. » 



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13i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64J 

mourir*, tout cela saisit vivement Timaginalion ardente 
d'un jeune débauché, sur qui les semblants de la 
pudeur exerçaient une illusion toute-puissante. Nous 
verrons bientôt Néron, dans son rôle d'Anlechrist, 
créer en un sens l'esthétique nouvelle et repaître 
le premier ses yeux du spectacle de la pudicilé chré- 
tienne dévoilée, La dévote et voluptueuse Poppée le 
tenait dans un ordre de sentiments analogues. Le 
reproche conjugal qui amena sa mort* suppose que, 
dans ses relations les plus intimes avec Néron, elle 
n'abandonna jamais la hauteur qu'elle affectait au 
début de leurs relations ^ — Quant à Acte, si elle ne 
fut pas chrétienne, ainsi qu'on l'a supposé, il ne s'en 
fallut pas de beaucoup. C'était une esclave originaire 
d'Asie, c'est-à-dire d'un pays avec lequel les chré- 
tiens de Rome avaient des relations journalières. On 
a souvent remarqué que les belles affranchies qui 
eurent le plus d'adorateurs étaient fort adonnées 
aux religions orientales*. Acte garda toujours des 
goûts simples, et ne se détacha jamais complètement 
de son petit monde d'esclaves*. Elle appartint d'abord 

4. Dion Gassius, LXIÎ, 28. 

2. Suétone, Néron, 35. 

3. Tacile, Ann., XIII, 46. 

4. Ovide, Properce, les peintures de Pompéi, nous montrent 
la vogue qu'avait dans ce monde le culte d'Isis. 

6. Tacite, Ann,, XIII, 46. 



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[An 6SJ L'ANTECHRIST. 135 

à la famille Annœaj autour de laquelle nous avons 
vu les chrétiens s'agiter et se grouper ; ce fut poussée 
par Sénèque qu'elle joua, dans la plus monstrueuse 
et la plus tragique des circonstances, un rôle qui, 
vu sa condition servile, ne peut être qualifié que 
d'honnête*. Cette pauvre fille", humble, douce, et 
que plusieurs monuments nous montrent entourée 
d'une famille de gens portant des noms presque chré- 
tiens [Claudia, Felicula, Stephanus, Crescens, Phœhe, 
Onesimus, Thallus, ArtemaSj Helpis) % fut le pre- 
mier amour de Néron adolescent. Elle lui fut fidèle 
jusqu'à la mort; nous la retrouverons, à la villa de 
Phaon, rendant pieusement les derniers devoirs au 
cadavre dont tout le monde s'écartait avec horreur. 

Et disons-le, en effet, quelque singulier que 
cela puisse paraître, on conçoit que, malgré tout, 
les femmes l'aient aimé. Ce fut un monstre, une 
créature absurde, mal faite, un produit incongru de 
la nature; mais ce ne fut pas un monstre vulgaire. 
On eût dit que le sort, par un caprice étrange, avait 
voulu réaliser en lui Xhircocerf &qs logiciens, un être 

1. Tacite, Ann., XIII, 13; XIV, î. Voir ci-dessus, p. 12-13. 

2. Tacite, Ann., XIII, 12, 13, 46; Suétone, Séron, 28; Dion 
Cassius, LXI, 7. 

3. Fabretti, In$cr., p. 124-126; Orelli, no» 735, 2885; Hen- 
zen, n*»» 5412, 5413. 



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136 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 04] 

hybride, bizarre, incohérent, le plus souvent haïs- 
sable, mais que cependant par moments on ne pou- 
vait s'empêcher de plaindre. Le sentiment des femmes 
reposant plus sur la sympathie et le goût personnel \ 
que sur les rigoureuses appréciations de Téthique, î 
il leur suffit d'un peu de beauté ou de bonté \ 
morale, même souverainement faussées, pour que 1 
leur indignation s'éteigne dans la pitié. Elles sont * 
surtout indulgentes pour l'artiste égaré par l'ivresse • 
de son art, pour un Byron , victime de sa chimère, 
et poussant la naïveté jusqu'à traduire en actes son 
inoffensive poétique. Le jour oîi Acte déposa le 
cadavre sanglant de Néron dans la sépulture des ' 
Domitius, elle pleura sans doute sur la profanation 
des dons naturels connus d'elle seule; le même 
jour, plus d'une chrétienne, on peut le croire, pria 
pour lui. 

Quoique d'un talent médiocre, il avait des par- 
ties de l'âme d'un artiste : il peignait bien, sculptait 
bien ; ses vers étaient bons., nonobstant une certaine 
emphase d'écolier*, et, malgré tout ce que l'on put 
dire, il les faisait lui-même; Suétone vit ses brouil- 
lons autographes couverts de ratures*. Il comprit le 



4. Suétone, fragm. de la Vie de Lucain. 
2. Suétone, Néron, 52. 



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[An 6i] L'ANTECHRIST. 137 

premier l'admirable paysage de Subiaco et s'y fit 
une délicieuse résidence d'été. Son esprit, dans 
l'observation des choses naturelles, était juste et 
curieux; il avait le goût des expériences, des nou- 
velles inventions, des choses ingénieuses*; il voulait 
savoir les causes, et démêla très-bien le charlata- 
nisme des sciences prétendues magiques, ainsi que 
le néant de toutes les religions de son temps *.- 
Le biographe que nous citions tout à l'heure nous a 
conservé le récit de la manière dont s'éveilla en lui 
la vocation de chanteur ^ Il dut son initiation au 
cithariste le plus renommé du siècle, à Terpnos, On 
le vit passer des nuits entières assis à côté du musi- 
cien, étudiant son jeu, perdu dans ce qu'il entendait, 
suspendu, haletant, enivré, respirant avidement l'air 
d'un autre monde qui s'ouvrait devant lui au contact 
d'un grand artiste. Ce fut là aussi l'origine de son 
dégoût pour les Romains, en général faibles connais- 
seurs, et de sa préférence pour les Grecs, selon lui 
seuls capables de l'apprécier, et pour les Orientaux, 
qui l'applaudissaient à tout rompre. Dès lors, il n*ad- 

4. Sénèque, Quœst. nat., VI, 8; Pline, //. iV.^XI, xux (409); 
XÏX, III (45); XXXVII, m (44). 

2. Suétone, Néron, ^^\ Pline, XXX, ii (5); Pausanias, II, 
xxxvii, 5. 

3. Suétone, Néron, «0. 



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138 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 04] 

mit plus d'autre gloire que celle de l'art; une nou- 
velle vie se révélait à lui; l'empereur s'oublia; nier 
son talent fut le crime d'État par excellence ; les enne- 
mis de Rome furent ceux qui ne l'admiraient pas.. 

Son affectation d'être en tout le chef de la mode 
était sûrement ridicule. Cependant il faut dire qu'il 
y avait en cela plus de politique qu*on ne pense. 
Le premier devoir du césar (vu la bassesse des temps) 
était d'occuper le peuple. Le souverain était avant 
tout un grand organisateur de fêtes ; l'amuseur en 
chef devait être amené à payer de sa personne*. 
Beaucoup des énormités qu'on reprochait à Néron 
n'avaient toute leur gravité qu'au point de vue des 
mœurs romaines et de la sévère tenue à laquelle on 
avait été habitué jusque-là. Ce monde viril était 
révolté de voir l'empereur donner audience au sénat 
en robe de chambre brodée, passer des revues dans 
un^négligé insupportable, sans ceinture, avec une 
sorte de foulard autour du cou, pour la conservation 
de sa voix*. Les vrais Romains s'indignaient avec 
raison de l'introduction des habitudes de l'Orient. 
Mais il était inévitable que la civilisation la plus 
vieille et la plus usée domptât par sa corruption la 

4 . Voir les causes de mccootenlement contre Galba : Suétone, 
Galba, \% 43. 

«. Dion Cassius, LXXIII, 43, «0, 83; Suétone, m'on, 54. 



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[An C4J L'A^TECHRIST. 139 

plus jeune. Déjà Cléopâtre* et Antoine avaient rêvé 
un empire oriental. On suggérait à Néron lui-même 
une royauté du même genre*; réduit aux abois, il 
songera à demander la préfecture de TÉgypte. D'Au- 
guste à Constantin, chaque année représente un pro- ^ 
grès dans les conquêtes de la partie de l'empire qui ^^"^ 
parlait grec sur la partie qui parlait latin. 

Il faut se rappeler, d'ailleurs, que la folie était 
dans l'air. Si l'on excepte l'excellent noyau de société 
aristocratique qui arrivera au pouvoir avec Nerva 
et Trajan, un manque général de sérieux faisait que 
les hommes les plus considérables jouaient en quelque 
sorte avec la vie. Le personnage qui représentait et 
résumait le temps, « l'honnête homme » de ce règne ^ 5 
de l'immoralité transcendante, c'était Pétrone*. H ^ * ; 
donnait le jour au sommeil, la nuit aux affaires et 
aux amusements. Il n'était point de ces dissipateurs 
qui se ruinent en débauches grossières; c'était un 
voluptueux profondément versé dans la science du 
plaisir. L'aisance naturelle et l'abandon de ses dis- 
cours et de ses actions lui donnaient un air de sim- 
plicité qui charmait. Pendant qu'il fut proconsul en 
Bithynie et plus lard consul, il se montra capable 

K . Horace, Odes, I, xxxvii. 

t. Suétone, Néron, 40; Tacite, Ann., XV, 36. 

3. Tacite, .4»n.,XVI, 18-20. 



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IW ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6tJ 

des plus grandes affaires. Revenu au vice ou à la fan- 
faronnade du vice, il fut admis dans la cour intime 
de Néron, et devint l'arbitre du bon goût en toute 
chose*; rien n'était galant, délicieux que Pétrone ne 
l'eût approuvé. L'affreux Tigellin, qui régnait par sa 
bassesse et sa méchanceté, craignit un rival qui le 
surpassait dans la science des voluptés; il réussit h 
le perdre. Pétrone se respectait trop pour lutter 
contre ce misérable. Il ne voulut point cependant 
quitter brusquement la vie. Après s'être ouvert les 
veines, il les fit refermer, puis se les ouvrit de nou- 
veau, s' entretenant de bagatelles avec ses amis, les 
écoutant causer, non de l'immortalité de l'âme et des 
opinions des philosophes, mais de chansons et de 
poésies légères. Il choisit ce moment pour récom- 
penser quelques-uns de ses esclaves, et en faire 
châtier d'autres. Il se mit à table et dormit. Ce 
Mérimée sceptique, au ton froid et exquis, nous a 
laissé un roman " d'une verve, d'une finesse accom- 
plies, en même temps que d*une corruption raffinée, 
qui est le parfait miroir du temps de Néron. Après 
tout, n'est pas roi de la mode qui veut. L'élégance de 
la vie a sa maîtrise, au-dessous de la science et de la i 

4 . Eleganliœ arbiler, 

%, L'opinion qui attribue le Salyricon à Varbiler eleganliœ i 
de Néron me parait au moins très-probable. J 



I 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 141 

/morale. La fête de l'univers manquerait de quelque \ 
chose, si le monde n'était peuplé que de fanatiques 
iconoclastes et de lourdauds vertueux. 

On ne saurait nier que le goût de Tart ne fût 
chez les hommes de ce temps vif et sincère. On ne 
faisait plus guère de belles choses; mais on recher- 
chait avidement les belles choses des siècles passés. 
Ce même Pétrone , une heure avant de mourir, faisait 
casser son vase myrrhin, pour que Néron ne l'eût ^ 
pas*. Les objets d'art atteignaient des prix fabuleux. 
Néron en raffolait". Épris de l'idée du grand, mais 
y joignant aussi peu de bon sens qu'il est possible, il 
rêvait des palais chimériques, des villes comme Baby- 
lone, Thèbes et Memphis. La demeure impériale sur 
le Palatin (l'ancienne maison de Tibère) avait été 
assez modeste et d'un caractère essentiellement privé 
jusqu'au règne de Caligula •. Ce dernier, qu'il faut 
considérer en tout comme le créateur de l'école de 
gouvernement où l'on croit trop volontiers que Néron 
n'eut pas de maître, agrandit considérablement la 
maison de Tibère*. Néron affectait de s'y trouver 

4. Pline, XXXVII, II (7). 

2. Suétone, Néron, 47. 

3. Voir les plans photographiés des fouilles de M. Rosa. Étudier 
surtout la maison de Livie. 

. 4. Suétone, Caius, 22. 



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142 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

à l'étroit, et n'avait pas assez de railleries pour ses 
prédécesseurs, qui s'étaient contentés de si peu. Il 
se fit ébaucher en matériaux provisoires une rési- 
dence qui égalait les palais de la Chine et de l'Assy- 
rie, Cette maison, qu'il appelait « transitoire » et 
qu'il méditait de rendre bientôt définitive, était tout 
un monde. Avec ses portiques de trois milles de 
long, ses parcs où paissaient des troupeaux, ses soli- 
tudes intérieures, ses lacs entourés de perspectives de 
villes fantastiques, ses vignes, ses forêts, elle couvrait 
un espace plus grand que le Louvre, les Tuileries et 
les Champs-Elysées réunis*: elle s'étendait depuis 
le Palatin jusqu'aux jardins de Mécène, situés sur les 
hauteurs des Esquilies*. C'était une vraie féerie; les 
ingénieurs Sévère et Celer s'y étaient surpassés. Néron 
voulait la faire exécuter de telle sorte qu'on pût l'ap- 
peler « la Maison d'or » . On le charmait en l'entrete- 
nant de folles entreprises qui pussent éterniser sa 
mémoire\ Rome surtout le préoccupait. Il voulait la 
rebâtir de fond en comble et qu'elle s'appelât Néro- 
polis. 

1. Suétone, Néron, 34; Tacite, Ann,, XV, 39, 42; Pline, 
XXXIII, m (46); XXXVI, xv (24). 

2. Vers l'égHse Saint-Eusèbe. 

3. Suétone, Néron, 46, 34; Tacite, Ann., XV, 42, 46; Pline, 
^. A^., IV, IV (5) ; XIV, VI (8). 



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[An 64] I/ANTECHRIST. 143 

Rome, depuis un siècle, devenait la merveille du 
monde; elle égalait pour la grandeur les anciennes 
capitales de l'Asie, Ses édifices étaient beaux, forts 
et solides; mais les rues paraissaient mesquines aux 
gens à la mode, car le goût se portait chaque jour 
de plus en plus vers les constructions banales et 
décoratives ; on aspirait à ces effets d'ensemble qui 
font la joie des badauds, on en venait à rechercher 
mille frivolités inconnues aux anciens Grecs. Néron 
était à la tête du mouvement ; la Rome qu'il imagi- 
nait eût été quelque chose comme le Paris de nos 
jours, une de ces villes artificielles, bâties par ordre 
supérieur, dans le plan desquelles on a visé surtout à 
obtenir l'admiration des provinciaux et des étrangers. 
Le jeune insensé s'enivrait de ces plans malsains, H 
désirait aussi voir quelque chose d'étrange, quelque 
spectacle grandiose, digne d'un artiste; il voulait un 
événement qui marquât une date pour son règne, 
a Jusqu'à moi, disait-il, on ne savait pas l'étendue 
de ce qui est permis à un prince *.» Toutes ces 
suggestions intérieures d'une fantaisie désordonnée 
semblèrent prendre un corps dans un événement 
bizarre, qui a eu pour le sujet qui nous occupe les 
conséquences les plus importantes. 

4. Suétone, Néron, 37. 



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14i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

La manie incendiaire étant contagieuse et sou- 
vent compliquée d'hallucination, il est très-dange- 
reux de la réveiller dans les tètes faibles où elle 
dort. Un des traits du caractère de Néron était de 
ne pouvoir résister à l'idée fixe d'un crime. L'incen- 
die de Troie, qu'il jouait depuis son enfance S l'ob- 
sédait d'une manière terrible *. Une des pièces qu'il 
fit représenter dans une de ses fêtes était Ylncendium 
d'Afranius, où l'on voyait sur la scène un embrase- 
ment'. Dans un de ses accès de fureur égoïste contre 
le sort, il s'écria : « Heureux Priam, qui a pu voir 
de ses yeux son empire et sa patrie périr à la fois * ! » 
Dans une autre circonstance, entendant citer un vers 
grec du Bellérophon d'Euripide qui signifiait : 

Moi mort, puissent la terre et le feu se confondre I 

— « Oh, non! dit-il, mais bien moi vivant M » La 
tradition selon laquelle Néron brûla Rome uniquement 
pour avoir la répétition de l'incendie de Troie ® est 

1. Ces jeux étaient fort à la mode. Dion Cass., XLVIH, 20; 
UV, 26; Suét., JuL, 39; Aug,, 43; Tib,,%; Caiuif, 48; Claude, 
24 ; Néron, 7; Servius, ad Virg. /En., V, 602. Cf. Perse, i, 4, 54. 

2. Suétone, Néron, 7, 44, 22, 47; Tacile, Ann,,\y, 39; Dion 
Cassius, LXII,46, 48,29. 

3. Suétone, Néron, 44. 

4. Dion Cassius, LXII, 46. Cf. LVIII, 23. 

5. Suétone, Néron, 38. Cf. Dion Cassius, LVIII, 23. 

6. Eusèbe, Chron., à l'année 65; Orose, VII, 7. Le mot rap- 



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[An 641 L'ANTECHRIST. 145 

sûrement exagérée, puisque, comme nous le montre- 
rons, Néron était absent de la. ville quand le feu se 
déclara; cependant cette version n'est pas dénuée 
de toute vérité ; le démon des drames pervers, qui 
s'était emparé de lui, fut, comme chez les scélérats 
d'une autre époque, un des acteurs essentiels de 
l'horrible attentat. 

Le 19 juillet de l'an 64, le feu prit à Rome avec 
une violence extrême ^ Il commença près de la porte 
Capène, dans la partie du Grand Cirque contiguè 
au mont Palatin et au mont Cœlius. Ce quartier 
renfermait beaucoup de boutiques, pleines de ma- 
tières inflammables, où l'incendie se répandit avec 
une prodigieuse rapidité. De là, il fit le tour du 
Palatin, ravagea le Vélabre*, le Forum, les Ca- 

porté par Dion Cassius (LXfl, 46} fut dit sans doute dans le 
feu roulant des paradoxes littéraires, et ne doit pas être pris trop 
au sérieux. Des conversations de gens de talent, racontées par des 
domestiques ou des philistins qui écoutent aux portes, peuvent 
sortir de là bien transformées. 

4. Tacite, Ann.,XYy 38-44, 52; Suétone, Néron, 34, 38, 39; 
Vesp,, 8; Dion Cassius, LXIÏ, 46-48; Pline, Hist. natur,, 
XVII, I (4); Eusèbe, Chron,, adann. 65; Orelli, Imcr., n» 736, 
qui parait bien authentique. Sulpice Sévère (IT, 29} copie Tacite 
presque textuellement. Orose (VÏI, 7) copie principalement Suétone. 

2. Le temple d'Hercule mentionné par Tacite, Ann,, XV, 44, 
était sur l'emplacement de Féglise actuelle de Sainte-Anastasie. La 
Regia et le temple de Vesta étaient également au pied du Palatin. 

10 



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146 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

rinesS monta sur les collines, endommagea fortement 
le Palatin*, redescendit dans les vallées, dévorant pen- 
dant six jours et sept nuits des quartiers compactes 
et percés de rues tortueuses. Un énorme abatis de 
maisons que Ton fit au pied des Esquilies ^ Tarrêla 
quelque temps ; puis il se ralluma et dura trois jours 
encore. Le nombre des morts fut considérable. De qua- 
torze régions dont la ville était composée, trois furent 
entièrement détruites, sept autres furent réduites à 
des murs noircis. Rome était une ville prodigieu- 
sement serrée, d'une population très-dense*. Le 
désastre fut effroyable et tel qu'on n'en avait jamais 
vu de pareil. 

Néron était à Antium quand l'incendie éclata. 
Il ne rentra dans la ville que vers le moment où 
le feu approchait de sa maison « transitoire ». Il 
fut impossible de rien arracher aux fla^nmes. Les 

4 . C'était le quartier des consulares dont parle Suétone, Né- 
rorij 38. 

2. Tacite, Ann., XV, 39, 41; Dion Casai us, LXÏI, 18. Le 
temple de Jupiter Stator était sur le Palatin. Le feu gagna sans 
doute la colline par Tespèce d'isthme qui, à la hauteur de Tare de 
Titus, joint le plateau du Palatin à la Summa sacra via. 

3. Vers le bas de la rue Saint-Jean-de-Latran. 

4. Voir Saint Paul, p. 107, note 3. On peut se figurer l'an- 
cienne Rome par le Corpo di Napoli, Les pauvres gens passaient 
leur vie en plein air, et ne rentraient chez eux que pour coucher 
par chambrées de huit et dix personnes. 



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[Aa 6i] L'ANTECHRIST. 147 

maisons impériales du Palatin, la maison « tran- 
sitoire » elle-même, avec ses dépendances, tout le 
quartier environnant, furent abîmés *• Néron évidem- 
ment ne tenait pas beaucoup à ce qu on sauvât sa 
résidence. La sublime horreur du spectacle le trans- 
portait. On voulut plus tard que, monté sur une 
tour, il eût contemplé l'incendie, et que là, en habit 
de théâtre, une lyre à la main, il eût chant?, sur le 
rhythme touchant de Télégie antique , la ruine 
d'ilion *. 

4. Pour rétendue de Tincendie, voir la discussion topogra- 
phique de Noël des Vergers, art. Néron, dans la Nouvelle biogr. 
générale, t. XXXVII, col. 719-730. 

5. Le récit de Tacite (Ann,, XV, 39) exclut cette circon- 
stance. Tacite parle, il est vrai, d'un bruit selon lequel Néron, pen- 
dant l'incendie, aurait chanté la ruine de Troie « sur son théâtre do- 
mestique ». Ce fait, s'il était exact, n'aurait pu se passer qu'à Antium ; 
ce qui serait bien gauche. Il est évident que Tacite rapporte ce bruit 
sans l'adopter. Les récits de Suétone et de Dion ne concordent pas 
dans les détails : l'un place la scène aux Esquilles, l'autre au Pala- 
tin. — L'anecdote vint sans doute du poëme intitulé Troica, que 
Néron composa et lut en public l'année suivante, et qui offrait un 
double sens, comme le poëme de Lucain intitulé Calacausmos 
Iliacus, composé vers le même temps. Dion Cassius, LXII, 29; 
Servius ad Virg., Georg., III, 36; ^n,, V, 370; Perse, i, IÎ3; 
Stace, Silv., II, vu, 58-64; Juvénal, viii, tU ; Pétrone, p. 106 
(édit. BQcheler). L'inconvenance de pareilles allusions frappa tout 
le monde, et fit dire que Néron a jouait de la lyre sur les ruines 
de la patrie ». (L'expression patrio? ruinis est dans Tacite, Ann,, 
XV, 43.) Cette phrase sera devenue une anecdote, et, comme la 



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lis ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq OiJ 

C'était là une légende, fruit du temps et des exa- 
gérations successives ; mais un point sur lequel l'opi- 
nion universelle se prononça tout d'abord, ce fut 
que l'incendie avait été ordonné par Néron, ou du 
moins ravivé par lui quand il allait s'éteindre*. On 
crut reconnaître des personnes de sa maison l'allu- 
mant de divers côtés. En certains endroits, le feu fut 

légende naît d'ordinaire d*un mol juste, d'un sentiment vrai, trans- 
formé en réalité au moyen de violences faites au temps et à l'espace, 
on aura rapporté le chant des Troica aux jours de la catastrophe. 
L'anecdote offrait une difficulté capitale à ceux qui, comme Tacite, 
savaient qu^au début de l'incendie Néron était à Antium ; pour ! 
rendre leur récit moins inconsistant, ils supposèrent que Néron j 
avait chanté son élégie <c sur une scène domestique ». Ceux qui 
ne savaient pas que Néron se trouva pendant la plus grande partie 
de l'incendie à Antium transportèrent l'historiette à Rome, où 
chacun choisit pour la placer le point le plus théâtral. La prétendue 
Torre di Nerone qu'on montre aujourd'hui est du moyen âge. --*- 

4. Suétone (38), Dion Gassius (LXXII, 46} et Pline l'Ancien, 
HisL naL, XVII, i (4), le disent positivement. Tacite (Ann., XV, 
38) ne se prononce pas. Plus loin cependant (XV, 67), « Tincendie » 
est reproché à Néron comme un crime notoire. Dans ses derniers 
jours, Néron voulut encore brûler Rome. Suétone, Néron, 43. 
Certes, il faut faire dans de pareils bruits la part des bavardages 
populaires et delà malveillance. Ce qu'il y a de grave contre Néron, 
c'est qu'il est difficile d'admettre que la propagation d'un incendie 
aussi extraordinaire se soit faite sans qu'on y ait aidé, dans une 
ville comme Rome, bâtie çn pierre pour la plus grande partie. L'in- 
scription Orelli, n« 736, prouve bien le caractère exceptionnel de 
l'incendie. Les incendies sous Titus et sous Commode, quoique 
très-considérables, restèrent bien au-dessous de celui-ci. 



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[Au 64] L'ANTECHRIST. 449 

mis, dit-on, par des hommes feignant l'ivresse. 
La conflagration avait eu Tair de naître simulta- 
nément sur plusieurs points à la fois. On raconta 
que, pendant l'incendie, on avait vu les soldats 
et les veilleurs chargés de l'éteindre l'attiser et 
empêcher les efforts qu'on faisait pour le circon- 
scrire, tout cela avec un air de menace et à la façon 
de gens qui exécutent des ordres officiels \ De grosses 
constinictions de pierre, voisines de la demeure 
impériale, et dont Néron convoitait l'emplacement, 
furent renversées comme dans un siège. Lorsque le 
feu reprit, il commença par des bâtiments qui appar- 
tenaient h Tigellin. Ce qui confirma les soupçons, 
c'est qu'après l'incendie, Néron, sous prétexte de 
nettoyer les ruines à ses frais pour laisser la place 
libre aux propriétaires, se chargea d'enlever les 
démolitions, si bien qu'il ne fut permis à personne 
d'en approcher. Ce fut bien pis, quand on le vit tirer 
bon parti des ruines de la patrie, quand on vit le 
nouveau palais de Néron, cette « Maison d'or » qui 
était depuis longtemps le jouet de son imagination 
en délire, se relever sur l'emplacement de l'ancienne 
résidence provisoire, agrandi des espaces que l'in- 



4. Peut-être étaienl-ce des malfaiteurs, augmentant le désastre 
pour profiter du pillage. 



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150 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64J 

cendie avait déblayés*. On pensa qu'il avait voulu 
préparer les terrains de ce nouveau palais, justifier la 
reconstruction qu'il projetait depuis longtemps, se 
procurer de l'argent en s'appropriant les débris de 
Tincendie, satisfaire enfin sa folle vanité, qui lui fai- 
sait désirer d'avoir Rome à rebâtir pour qu'elle datât 
de lui et qu'il pût lui donner son nom. 

Tout porte à croire que ce n'était point là une 
calomnie. Le vrai, quand il s'agit de Néron, peut 
n'être guère vraisemblable. Qu'on ne dise pas qu'a- 
vec son pouvoir il avait des moyens plus simples que 
l'incendie pour se procurer les terrains qu'il désirait. 
Le pouvoir des empereurs, sans bornes en un sens, 
trouvait d'un autre côté bientôt sa limite dans les 
usages, les préjugés d'un peuple conservateur au 
plus haut degré de ses monuments religieux. Rome 
était pleine de sanctuaires, de lieux saints, d'arew, 
d'édifices qu'aucune loi d'expropriation n'aurait pu 
faire disparaître. César et plusieurs autres empereurs 
avaient vu leurs desseins d'utilité publique, surtout en 
ce qui concerne la rectification du cours du Tibre, 
traversés par cet obstacle. Pour exécuter ses plans 
insensés, Néron n'avait réellement qu'un moyen, 
Tincendie. La situation ressemblait à ce qu'elle est à 

4. Suétone, Néron, 31, 38. 



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[An 6i] L'ANTECHRIST. 151 

Gonstantînople et dans les grandes villes musulmanes, 
dont le renouvellement est empêché par les mosquées 
et les ouakouf. En Orient, Tincendie n*est qu'un 
faible expédient; car, après Tincendie, le terrain, con- 
sidéré comme une sorte de patrimoine inaliénable des 
croyants, reste sacré. A Rome, où la religion s'at- 
tachait à l'édifice plus qu'à l'emplacement, la mesure 
se trouva efficace. Une nouvelle Rome, & rues larges 
et alignées, se reconstruisit assez vite d'après les 
plans de l'empereur et sur les primes qu'il offrit. 

Tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes dans la 
ville fut outré. Les plus précieuses antiquités de Rome, 
les maisons des anciens capitaines décorées encore de 
dépouilles triomphales, les objets les plus saints, les 
trophées, les ex-voto antiques, les temples les plus 
respectés, tout le matériel du vieux culte des Romains 
avait disparu. Ce fut comme le deuil des souvenirs 
et des légendes de la patrie. Néron avait beau se mettre 
en frais pour soulager la misère dont il était la cause; 
on avait beau faire remarquer que tout s'était borné en 
dernière analyse à une opération de nettoyage et d'as- 
sainissement, que la nouvelle ville serait bien supé- 
rieure à l'ancienne; aucun vrai Romain ne voulut le 
croire ; tous ceux pour lesquels une ville est autre chose 
qu'un amas de pierres furent blessés au cœur; la 
conscience de la patrie était atteinte. Ce temple bâti 



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152 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

par Évandre, cet autre élevé par Servius Tullius, l'en- 
ceinte sacrée de Jupiter Stator, le palais de Nuroa, 
ces pénates du peuple romain, ces monuments de tant 
de victoires, ces chefs-d'œuvre de l'art grec, com- 
ment en réparer la perte? Que valaient auprès de 
cela des somptuosités de parade, de vastes perspec- 
tives monumentales, des lignes droites sans fin? On 
fit des cérémonies expiatoires, on consulta les livres 
de la Sibylle, les dames surtout célébrèrent divers 
piacula. Mais il restait le sentiment secret d'un crime, 
d'une infamie. Néron commençait à trouver qu'il avait 
été un peu trop loin. 



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CHAPITRE VII. 



MASSACRK DES CHRÉTIEXS. ^ L^ESTHÉTIQCE DE N^RON. 



Une idée infernale lui vînt alors à l'esprit. Il 
chercha s'il n'y avait pas au monde quelques misé- 
rables, encore plus détestés que lui de la bourgeoisie 
romaine, sur lesquels il pût faire tomber l'odieux de 
l'incendie. Il songea aux chrétiens. L'horreur que ces 
derniers témoignaient pour les temples et pour les 
édifices les plus vénérés des Romains rendait assez 
acceptable l'idée qu'ils fussent les auteurs d'un incen- 
die dont l'effet avait été de détruire ces sanctuaires. 
Leur air triste devant les monuments paraissait une 
injure à la patrie. Rome était une ville très-religieuse, 
et une personne protestant contre les cultes natio- 
naux se reconnaissait bien vite. Il faut se rappeler 
que certains juifs rigoristes allaient jusqu'à ne pas 
vouloir toucher une monnaie présentant une efBgie 



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154 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

et voyaient un aussi grand crime dans le fait de regar- 
der ou de porter une image que dans celui de la sculp- 
ter. D'autres refusaient de passer par une porte de ville 
surmontée d'une statue *. Tout cela provoquait les rail- 
leries et le mauvais vouloir du peuple. Peut-être les dis- 
cours des chrétiens sur la grande conflagration finale S 
leurs sinistres prophéties, leur affectation à répéter 
que le monde allait bientôt finir, et finir par le feu, 
contribuèrent-ils à les faire prendre pour des incen- 
diaires. II n'est même pas inadmissible que plusieurs 
fidèles aient commis des imprudences et qu'on ait 
eu des prétextes pour les accuser d'avoir voulu, en 
préludant aux flammes célestes, justifier à tout prix 
leurs oracles. Quel piaculum^ en tout cas, pouvait 
être plus efficace que le supplice de ces ennemis des 
dieux? En les voyant atrocement torturer, le peuple 
dirait : « Ah ! sans doute, voilà les coupables! » Il 
faut se rappeler que l'opinion publique regardait 
comme choses avérées les crimes les plus odieux 
que Ton prêtait aux chrétiens \ 

Repoussons bien loin de nous l'idée que les pieux 
disciples de Jésus aient été coupables & un degré 

4 . Philosophumena^ IX, 26. « Non Cacsaribus honor. » Tac, 
HisL, V, 5. 

2. Comp. Carmina sibyllina, IV, 472 et suiv. (morceau écrit 
vers Tan 75). Cf. II Pétri, m, 7-n. 

3. Tacilo, Ann., XV, 44. 



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[An 64J L'ANTECHRIST. 155 

quelconque du crime dont on les accusait; disons 
seulement que bien des indices purent égarer l'opi- 
nion. Cet incendie, ils ne l'avaient pas allumé , mais 
[1 sûrement ils s'en réjouirent*. Les chrétiens dési- 
raient la fin de la société et la prédisaient. Dans 
l'Apocalypse, ce sont les prières secrètes des saints 
qui brûlent la terre, la font trembler*. Pendant le 
désastre, l'attitude des fidèles dut paraître équivoque ; 
quelques-uns sans doute manquèrent de témoigner 
du respect et du regret devant les temples consumés, 
ou même ne cachèrent pas une certaine satisfaction. 
On conçoit tel conventicule au fond du Transtévère, 
où l'on se soit dit ; « N'est-ce pas là ce que nous 
prédisions? » Souvent il est dangereux de s'être 
montré trop prophète. « Si nous voulions nous ven- 
ger, dit Tertullien, une seule nuit, quelques flam- 
beaux suffiraient '. » L'accusation d'incendie était 
élevée fréquemment contre les juifs, à cause de leur 
vie à part*. Le même crime était un de ces flagitia 
cohœrentia nomini * qui faisaient partie de la défini- 
tion d'un chrétien. 

j 4. Apoc., XVIII. 
/"î. Apec., VIII, 3-3. 

3. TerluIIien, Apol., 37. 

4. Les Juifs, en 67, fureni accusés d'avoir voulu brûler 
Antioche. Jos., B, J,, VII, m, 2-4. 

^ 5. Pline, Episl,, X, 97. 



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156 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64| 

Sans avoir contribué eh rien à la catastrophe du 
19 juillet, les chrétiens pouvaient donc être tenus, 
si Ton peut s'exprimer ainsi, pour des incendiaires 
de désir. Dans quatre ans et demi, TApocalypse 
nous oiTrira un chant sur l'incendie de Rome, auquel 
probablement l'événement de 64 fournit plus d'un 
trait. La destruction de Rome par les flammes fut 
bien un rêve juif et chrétien ; mais ce ne fut qu'un 
rêve; les pieux sectaires se contentèrent sûrement de 
voir en esprit les saints et les anges applaudir du 
haut du ciel à ce qu'ils regardaient comme une juste 
expiation*. 

On a peine à croire que l'idée d'accuser les chré- 
tiens de l'incendie du mois de juillet soit venue 
d'elle-même à Néron. Certes, si le césar eût connu 
de près les bons frères, il les eût étrangement haïs. 
Les chrétiens ne pouvaient naturellement comprendre 
le mérite qu'il y avait h poser ainsi en « jeune pre- 
mier » sur l'avant-scène de la société de son temps; 
or ce qui exaspérait Néron, c'était qu'on méconnût 
son talent d'artiste et de chef de rôle. Mais Néron 
ne fit sans doute qu'entendre parler des chrétiens ; 
il ne se trouva jamais en rapport personnel avec 
eux. Par qui l'atroce expédient dont il s'agit lui fut-il 
suggéré? II est probable d'abord que de plusieurs 

4. Apoc, XVIII. 



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[An 61) L'ANTECHRIST. 157 

côtés dans la ville on conçut des soupçons *. La secte, 
à cette époque, était fort connue dans le monde offi- 
ciel. On en parlait beaucoup '. Nous avons vu que 
Paul avait des relations avec des personnes attachées 
au service du palais impérial •. Une chose bien 
extraordinaire, c'est que, parmi les promesses que 
certaines personnes avaient faites à Néron, pour le 
cas où il viendrait à être destitué de l'empire , était 
celle de la domination de l'Orient et nommément du 
royaume de Jérusalem *. Les idées messianiques 
prenaient souvent chez les juifs de Rome la forme de 
vagues espérances d'un empire romain oriental; 
Vespasien profita plus tard de ces imaginations *. 
Depuis Tavénement de Caligula jusqu'à la mort de 
Néron, les cabales juives ne cessèi^ent pas à Rome \ 
Les juifs avaient beaucoup contribué à Tavénement 
et au maintien de la famille de Germanicus. Soit 
par les Hérodes, soit par d'autres intrigants, ils 

4. Dion Cassius, LXII, 48 (rcî; ich ikXiv ijAitpii<Ta<n xara- 

2. « Cum maxime Romœ orientem. » Tertullien, Apolog., 5. 

3. Phll., IV, 22. 

4. Suétone, JVéron, 40. Cf. Tacite, Aiin., XV, 36. 

5. Tacite, Hisl,, I, 40; V, 43; Suét., Vesp., 4. Cf. Jos., B. J., 
m, VIII, 9; Talm. deBab., GiUin, 56 a. 

6. Notez l'importance des juifs aux yeux de Martial, de Perse 
et de Juvénal. Voyez surtout Perse, v, 479 et suiv. 



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158 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 04] 

assiégeaient le palais, trop souvent pour perdre leurs 
ennemis \ Agrippa II avait été très-puissant sous 
Caligula et sous Claude ; quand il demeurait à Rome, 
il y jouait le rôle d'un personnage influent. Tibère 
Alexandre, d'un autre côté, occupait les plus hautes 
fonctions *. Josèphe enfin se montre assez favorable 
à Néron ; il trouve qu'on l'a calomnié, il rejette tous 
^> ses crimes sur son mauvais entourage. Quant à Pop- 
pée, il en fait une pieuse personne, parce qu'elle était 
favorable aux juifs, qu'elle appuyait les requêtes des 
zélés, et aussi peut-être parce qu'elle adopta une 
partie de leurs rites. II la connut en l'an 62 ou 63, 
obtint par elle la grâce de prêtres juifs arrêtés, et 
garda d'elle le plus reconnaissant souvenir \ Nous 
avons la touchante épitaphe d'une juive nommée 
Esther, née à Jérusalem et affranchie de Claude ou 
de Néron, qui charge son camarade Arescusus de 
veiller à ce qu'on ne mette rien sur sa pierre sépul- 
crale de contraire à la Loi, comme par exemple les 
lettres D. M*. Rome possédait des acteurs et des 

4. Josèphe, .4n^, XVin, XIX, XX. 

2. Mém. de V Académie des inscr. et belles-lettres^ XXVI, 
4'« partie, p. 294 et suiv. 

3. Jo8., Ant„ XX, VIII, 3, 44 ; XI, 4 ; B, J., IV, ix, 2; Vita, 3. 
Voir ci-dessus, p. 29. 

4. tfommseD, Inscr. regni Neap,, n° 6467 (sans égard pour 
les observations do Garrucci, Cimilero, p. 24-25; j'ai vérifié l'in- 



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[An 64J L'ANTECHRIST. 159 

actrices d'origine juive * ; sous Néron, c'était là un 
moyen naturel d'arriver à l'empereur. On nomme 
en particulier un certain Alityrus, mime juif, fort aimé 
de Néron et de Poppée ; c'est par lui que Josèphe fut 
introduit auprès de l'impératrice *. Néron, plein de 
haine pour tout ce qui était romaân, aimait à se tour- 
ner vers l'Orient, à s'entourer d'Orientaux % à nouer 
des intrigues en Orient *. 

Tout cela sufBt-il pour fonder une hypothèse plau- 
sible? Est- il permis d'attribuer à la haine des juifs 
contre les chrétiens le caprice féroce qui exposa les 
plus inoiïensifs des hommes aux supplices les plus 
monstrueux? Il est sûrement fâcheux pour les juifs 
d'avoir eu leurs entrées secrètes chez Néron et Pop- 
pée au moment où l'empereur conçut contre les 
disciples de Jésus une odieuse pensée \ Tibère 

scriptioQ au musée de Naples). Pour le nom d'Aster, v. Renier, 
In$c. de VAlg., q» 3340. 

4. C'est à tort, cependant, qu'on a conclu des larves funé> 
raires qui se voient sur le couvercle du sarcophage de la juive 
Faustina (Lupi, Epii. Sev,, p. 177-178; Corpus ïnscr. gr., 
D» 9920} que cette Faustina était actrice. 

î. Jos., Vila, 3. 

3. Hélius, Polyclète, Icèle, Palrobius, Épaphrodite. Cf. Taciie, 
Hisl., n, 95. 

4. Tac, Ann., XV, 36; Suét., NéroUj 34, 36, 40, il\Carm. 
sib.j V, 146 etsuiv. 

5. L'hypothèse d'une jalousie de la juive Poppée et de la 



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160 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 61] 

Alçxandre, en particulier, était alors dans sa pleine 
faveur *, et un tel homme devait détester les saints. 
Les Romains confondaient d'ordinaire les juifs et les 
chrétiens *. Pourquoi cette fois la distinction fut-elle 
si bien faite? Pourquoi les juifs, contre lesquels les 
Romains avaient la même antipathie morale et les 
mêmes griefs religieux que contre les chrétiens % ne 
furent-ils pas touchés cette fois? Des supplices de 
juifs eussent été un piaculum tout aussi efficace. Clé- 
ment Romain, ou l'auteur (certainement romain) de 
répître qu'on lui attribue, dans le passage où il fait 
I allusion aux massacres des chrétiens ordonnés par 
\ Néron, les explique d'une manière trôs-obscure pour 
nous, mais bien caractéristique. Tous ces malheurs 
sont « l'effet de la jalousie* », et ce mot « jalou- 
sie )) sîgnifle évidemment ici des divisions inté- 
rieures, des animosilés entre membres de la même 



chrétienne Acte est bien peu probable, puisque le christianisnse 
d'Acte est douteux. 

4. Jos., B, J., II, XV, 4, 

2. Tertullien, âpcL, 24. Sénèque ne les distinguait pas; les 
\/T chrétiens n'eurent jamais d'individualité pour lui. Augustin, De 

civiL Deij VI, c. 44. 

3. Corap. Tac, Ann,, XV, 44; Hist.j V, 5, et la phrase resti- 
tuée, d'après Sulpice Sévère, par Bernays, Uber die Chronik de 
Sulp, Severus, p. 57. 

4. Ali ÇtiXov. Clém. Rom., Ad Cor, ï, eh. 3, o et 6. 



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(An C41 I/ANTECHRIST. 101 

confrérie *. De là naît un soupçon, corroboré par 
ce fait incontestable que les juifs, avant la destruc- 
tion de Jérusalem, furent les vrais persécuteurs des 
chrétiens et ne négligèrent rien pour les faire dispa- 
raître*. Une tradition très-répandue au iv* siècle 
voulait que la morl de Paul et même celle de Pierre, 
qu'on ne séparait pas de la persécution de Tan 64, 
eussent eu pour cause la conversion d'une des maî- 
tresses et d'un favori de Néron ^. Une autre tradition 
y vit une conséquence de la défaite de Simon le 
Magicien*. Avec un personnage aussi fantasque que 
Néron, toute conjecture est hasardée. Peut-être le 
choix des chrétiens pour l'affreux massacre ne fut-il 
qu'une lubie de l'empereur ou de Tigellin'. Néron 
n'avait besoin de personne pour concevoir un des- 
sein capable de déjouer par sa monstruosité toutes 
les règles ordinaires de l'induction historique. 

1. Cléra. Rom., épUre citée, c. 3. 

2. Actes des Apôtres à chaque page. Comp. Actes de saint 
Polycarpe, 47-18. Notez licet contrarias sibi, dans le discours 
de Titus. Sulp. Sev. (Tacite), II, xxx, 6. 

3. Voir ci-dessus, p. 44, note 2. 

4. Acta Pétri et Pauli, 78; Pseudo-Marcellus ; Pseudo-Lin; 
Pseudo-Abdias, I, 48; Pseudo-Hégésippe, III, 2 ; Grégoire de 
Tours, Hist. eccL, I, 24. 

5. L'intervention de Tigeliin y compromettrait Poppée. «Pop- 
paea et Tigellino coram, quod erat ssevienli principi intimum 
consiliorum. » Tacite, Ann., XV, 64 . 

11 



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162 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6i] 

On arrêta d'abord un certain nombre de per- 
sonnes soupçonnées de faire partie de la secte nou- 
velle , et on les entassa dans une prison % qui était 
déjà un supplice à elle seule*. Elles confessèrent leur 
foi, ce qui put être considéré comme un aveu du crime 
qu'on en jugeait inséparable. Ces premières arresta- 
tions en amenèrent un très-grand nombre d'autres '. 
La plupart des inculpés paraissent avoir été des pro- 
sélytes observant les préceptes et les conventions du 
pacte dp Jérusalem*. Il n'est pas admissible que de 
vrais chrétiens aient dénoncé leurs frères; mais on 
put saisir des papiers ; quelques néophytes à peine 
initiés purent céder à la torture. On fut surpris de la 
multitude des adhérents qu'avaient réunis ces doc- 
trines ténébreuses; on en parla non sans épouvante. 
Tous les hommes sensés trouvèrent l'accusation 
d'avoir mis le feu extrêmement faible, a Leur vrai 
crime, disait-on, c'est la haine du genre humain. » 
Quoique persuadés que l'incendie était le crime de 
Néron, beaucoup de Romains sérieux virent dans ce 
coup de filet de la police une façon de délivrer la 

4 . luvuôpoîoOïi. Cléra. Rom., Ad Cor, 1, 6. 

2. Pasteur d'Hermas, I, vis. m, t. 

3. Multitudo ingens. Tacite, Ann., XV, 4i; wcXù i;\fMz txXu- 
T«v, Clém. Rom., -4rf Cor. /, 6; 5yXo; iroXÛ;, Apoc, vu, 9, 14. 

4. Apoc., XII, 47, qui paraît une allusion aux atrocités de 
l'an 64. 



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n 



[AnC4] L'ANTECHRIST. 163 

ville d'une peste très-meurtrière. Tacite , malgré ([ 
quelque pitié, est de cet avis*. Quant à Suétone, 
il range parmi les mesures louables de Néron les 
supplices qu'il fit subir aux partisans de la nouvelle 
et malfaisante superstition \ 

Ces supplices furent quelque chose d'effroyable. 
On n'avait jamais vu de pareils raffinements de 
cruauté. Presque tous les chrétiens arrêtés étaient 
des humilioresy des gens de rien. Le supplice de ces 
malheureux, quand il s'agissait de lèse-majesté ou 
de sacrilège, consistait à être livrés aux bêtes ou 
brûlés vifs dans l'amphithéâtre', avec accompagne- 
ment de cruelles flagellations^ Un des traits les plus 
hideux des mœurs romaines élait d'avoir fait du sup- 
plice une fête, et de la vue de la tuerie un jeu public'. 

4. Ann.,Xy, 44. 
î. Néron, 16. 

3. Paal, Sentent., V, xxu , 1 : « Humiliores bestiis objiciuntur 
vel viviexuruntur; honesUorescapite puniunlur. » Ulpien, Digeste, 
1. 6, pr., ad legem Juliam peculatus (xlvhi, 13). Comp. Siarpi- 
toaivM, Hebr., x, 33; Jos., B, J., VII, ni, 1 ; lettre des Églises de 
Lyon et de Vienne, dans Eus., H, E., V, 1; Mart. Polyc, 11-13; 
Tertullien, Apol^, 12 ; Lactance, De mortibus persecut., 13, 21. 
Mourir dans le cirque était aussi la peine des esclaves criminels. 
Pétrone, p. 145-146 (éd. BUcheler). 

4. Past. d'Herra., I, vis. ni, 2. Comp. les Actes des martyrs do 
Lyon (Eus., H. E., V, i, 38) et d'Afrique, S 4» (Ruinant, p. 100). 

5. Philott, In Flaccum, S 10; Jos., B, J., VIII, m, 1 ; Suétone, 
Néron, 42. 



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164 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6i] 

La Perse, à ses moments de fanatisme et de terreur, 
avait connu d'affreux déploiements de tortures ; plus 
d'une fois elle y avait goûté une sorte de volupté 
sombre; mais jamais avant la domination romaine 
on n'avait été jusqu'à chercher dans ces horreurs un 
divertissement public, un sujet de rires et d'ap- 
plaudissements. Les amphithéâtres * étaient devenus 
les lieux d'exécution; les tribunaux fournissaient 
l'arène. Les condamnés du monde entier étaient 
acheminés sur Rome pour l'approvisionnement du 
cirque et l'amusement du peuple*. Que l'on joigne h 
cela une atroce exagération dans la pénalité, qui fai- 
sait que de simples délits étaient punis de mort; 
qu'on y ajoute de nombreuses erreurs judiciaires, 
résultat d'une procédure criminelle défectueuse, on 
concevra que toutes les idées fussent perverties. Les 
suppliciés étaient considérés bien plutôt comme des 
malheureux que comme des criminels ; en bloc, on 
les tenait pour presque innocents, innoxia corpora^. 
A la barbarie des supplices, cette fois, on ajouta 
la dérision. Les victimes furent gardées pour une 

4. Les amphithéâtres de ce temps étaient en bois. La con- 
■ ,r^ struction des amphithéâtres en pierre date des empereurs fla- 
viens. Suét., Vesp.j 9. 

2. Martyrium S. Ignatii, % : tî; T£p<J»iv tgû Hilw, 

3. Manilius, Astron., Y, 646 et suiv. Comparez les idées 
que le moyen âge attacha aux mots marturiare, martroL \ 



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[An 64J L'ANTECHRIST. 1C5 

fête, à laquelle on donna sans doute un caractère 
expiatoire. Rome compta peu de journées aussi 
extraordinaires. Le ludus matutinus, consacré aux 
combats d'animaux*, vit un défilé inouï. Les con- 
damnés, couverts de peaux de bêtes fauves, furent 
lancés dans l'arène, où on les fit déchirer par des 
chiens; d'autres furent crucifiés*; d'autres, enfin, 
revêtus de tuniques trempées dans l'huile, la poix ou 
la résine, se virent attachés à des poteaux et réservés 
pour éclairer la fête de nuit. Quand le jour baissa, on 
alluma ces flambeaux vivants. Néron offrit pour le 
spectacle les magnifiques jardins qu'il possédait au 
delà du Tibre et qui occupaient l'emplacement actuel 
du Borgo, de la place et de l'église Saint-Pierre^"'■■' 
Il s'y trouvait un cirque, commencé par Caligula, 
continué par Claude, et dont un obélisque, tiré d'Hé- 
liopolis (celui-là même qui marque de nos jours le j | 
centre de la place Saint-Pierre), était la borne*. Cet 

4. Sénèque, Epnt,,l\ Suétone, Claude, 34; Martial, X, xxv; 
Xra, xcv; Tertullien, Apol, 15. Cf. Ovide, Melam., XF, Î6; 
Virgile {redeunt spectacula mane) ; Orelli, n" 2553, 2554. Les 
martyrs de Garthage (S 17) font leur dernier repas le soir. 

2. La leçon aul flammandi atque donne lieu à des doutes 
(v. Bernays, Ueher die Chronik des Sulp. Sev., p. 54-55, note), 
mais sans grave conséquence. Peut-être le second aut est-il de 
trop. Flammandi, au sens de ul flammarenlur, est bon. 

3. Le « Pré Noiron » du moyen âge. 

4. Suétone, Claude, %i ; Tacite, Ann., XIV, 44; Pline, Hist, 



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!66 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64J 

endroit avait déjà vu des massacres aux flambeaux. 
Caligula, en se promenant, y fit décapiter à la lueur 
des torches un certain nombre de personnages con- 
sulaires, de sénateurs et de dames romaines*. L'idée 
de remplacer les falots par des corps humains 
imprégnés de substances inflammables put paraître 
ingénieuse. Comme supplice, cette façon de brûler 
vif n'était pas neuve ; c'était la peine ordinaire des 
incendiaires, ce qu'on appelait la tunica molesta*; 
mais on n'en avait jamais fait un système d'illumina- 
tion. A la clarté de ces hideuses torches, Néron, qui 
avait mis à la mode les courses du soir*, se montra 
dans l'arène, tantôt mêlé au peuple en habit de 
jockey, tantôt conduisant son char et recherchant 
les applaudissements. Il y eut pourtant quelques 
signes de compassion. Même ceux qui croyaient les 
chrétiens coupables et qui avouaient qu'ils avaient 



naL, XVI, XL (76) ; XXXVI, xi (15). Ce cirque est la « nauma- 
cbie » dont parlent les Actes de Pierre. Cf. Platner et Bunsen, 
Beschreibung der Sladl Rom, II, i, 39. L'obélisque a été déplacé 
par Sixte Y. Il était autrefois dans la sacristie de Saint-Pierre. 

4. Sénèque, De ira, Hî, 48. 

t. Juvénal, Sol., i, 455-456; viii, Î33-235; Martial, Epigr., 
X, XXV, 5. Comp. Sénèque, De ira, III, 3. Notez Tttrtde rengage- 
ment des gladiateurs. Hor., Sat., II, vii, 58; Pétrone, p. 449 
(BUcheler); Sénèque, Epist., 37. 

3. »Sué(one, Néron, 35. 



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[An 64J L'ANTECHRIST. 107 

mérité le dernier supplice eurent horreur de ces 
cruels plaisirs. Les hommes sages eussent voulu 
qu'on fît seulement ce qu'exigeait l'utilité publique, 
qu'on purgeât la ville d'hommes dangereux, mais 
qu'on n'eût pas l'air de sacrifier des criminels à la 
férocité d'un seul*. 

Des femmes, des vierges furent mêlées à ces 
jeux horribles*. On se fit une fête des indignités sans 
nom qu'elles souffrirent. L'usage s'était établi sous 
Néron de faire jouer aux condamnés dans l'amphi- 
théâtre des rôles mythologiques, entraînant la mort 

4. Tacite, Ann., XV, 44; Suét., Néron, 46; Clém. Rom., Ad 
Cor, /, c. 6; Tertullien, ApoL, 5 (il en appelle aux commen- 
tara officiels); Ad naL, I, 7; Scorpiace, 45; Eus., H. E., II, 
22, 25; Chron., ad ann. 43 Ner.; Lactance, De mort, persec, 2 ; 
Sulpice Sévère, HisL sacra, IF, 29; Orose, VIF, 7; Grégoire de 
Tours, F, 24 ; Georges le Syncelle, Chron,, p. 339. L'écho de ceUe 
persécution et les allusions aux supplices qu'on Gt souffrir aux 
chrétiens se trouvent dans Apec, vi, 9 et suiv.; vu, 9 et suiv.; 
XII, 40-42 et nïôme 47; xni, 7, 40, 45-46; xiv, 42-43; xvi, 6; 
XAni, 6; xvni, 24; xx, 4; Hebr., x, 32 et suîv.; Pasteur d'Her- 
mas, I, Visio ni, c. 2; Carm. sibyll., IV, 136; V, 136 et suiv., 
885 et suiv., peut-être MaUh., xxiv, 9 (6Xî4^;). Nous montrerons 
bientôt que TApocalypse est sortie directement de la persécu- 
tion de Néron. L'inscription relative à cette persécution (OrellI, 
n» 730) est fausse. 

2. Clém. Rom., Ad Cor* I, c. 6. Aià WXc; ^icox^tlacu pvoïxi; 
Aavai^iC xflu Aipxoi, aîxîop.xTa ^itvà xal àWaia ira06Ûaou îiri tov t^; 
moTiwç pîGouov ^po'jx&v xarnmjaav, xai IXaGcv ^ipoç -yiwoî&v ai à^ôivil; 
Tto aûpiart. 



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168 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64J 

de Facteur. Ces hideux opéras, où la science des 
machines atteignait à des effets prodigieux S 
étaient chose nouvelle; la Grèce eût été surprise, si 
on lui eut suggéré une pareille tentative pour appli- 
quer la férocité à l'esthétique, pour faire de Fart 
avec la torture. Le malheureux était introduit dans 
l'arène richement costumé en dieu ou en héros voué 
à la mort, puis représentait par son supplice quelque 
scène tragique des fables consacrées par les sculp- 
teurs et les poètes*. Tantôt c'était Hercule furieux, 
brûlé sur le mont Œta, arrachant de dessus sa peau 
la tunique de poix enflammée ; tantôt Orphée mis 
en pièces par un ours. Dédale précipité du ciel et 
dévoré par les bêtes, Pasiphaé subissant les étreintes 
du taureau, Attys ' meurtri; quelquefois, c'étaient 
d'horribles mascarades, où les hommes étaient 
accoutrés en prêtres de Saturne, le manteau rouge 
sur le dos, les femmes en prêtresses de Cérès, por- 
tant les bandelettes au front* ; d'autres fois enfin, des 

4. Martial, Speclac., xxi. 

2. Martial, Speclac, v (cf. Suétone, Néron, 42; Apulée, 
Melam., 1, 40), viii (cf. Suét., /. c), xxi; Tertullien, Apolog,, 45 
(cf. 9) ; Ad naliones, I, 40. La tunica molesta impliquait d'ordi- 
naire la représentation d'Hercule sur le mont Œta (Juv.,vni, 235; 
Martial, X, xxv, 5). 

3. Peut-être le confondait-on avec Adonis tué par un sanglier. 

4. Actes des martyrs d'Afrique, % 48. 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 109 

pièces dramatiques, au courant desquelles le héros 
était réellement mis à mort, comme Lauréolus*, ou bien 
des représentations d'actes tragiques comme celui de 
Mucius Scaevola*. A la fin. Mercure, avec une verge 
de fer rougie au feu , touchait chaque cadavre pour 
voir s'il remuait; des valets masqués, représentant 
Pluton ou VOrcus^ traînaient les morts par les pieds, 
assommant avec des maillets tout ce qui palpitait 
encore '. 

Les dames chrétiennes les plus respectables 
durent se prêter à ces monstruosités. Les unes 
jouèrent le rôle des Danaïdes, les autres celui de 
Dircé*. Il est difficile de dire en quoi la fable 
des Danaïdes pouvait fournir un tableau sanglant. Le 
supplice que toute la tradition mythologique attribue 
à ces femmes coupables, et dans lequel on les repré- 
sentait*^, n'était pas assez cruel pour suffire aux 
plaisirs de Néron et des habitués de son amphithéâtre. 
Peut-être défilèrent-elles portant des .urnes % et 

4 . V. ci-dessus, p. 43. 

2. Martial, Epigr., VIII, xxx ; X, xxv. 

3. TertuUien, ApoL, 45. Cf. Suétone, Néron, 36. 

4. Clém. Rom., Ad Cor. I, c. 6. 

5. Pausanias, X, xxxi, 9, 11 ; Musée Pio^lém,, t. IV, tab. 36. 

6. Muêée Pio-Clémentin, II, 2;Guigniaut, Rel. de VanL, 
pi., n» 606 a. Cf. BuUeUino deW Insl. di corr, arch., 1843, 
p. 119-123. 



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170 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Au 6iJ 

reçurent -elles le coup fatal d'un acteur figurant 
Lyncée *. Peut-être vit- on Amymone, l'une des 
Danaïdes, poursuivie par un satyre et violée par 
Neptune *. Peut-être enfin ces malheureuses traver- 
sèrent-elles successivement devant les spectateurs la 
série des supplices du Tarlare, et moururent-elles 
après des heures de tourments. Les représentations 
de l'enfer étaient à la mode. Quelques années aupa- 
ravant (l'an 41), des Égyptiens et des Nubiens 
vinrent à Rome et eurent un grand succès, en don- 
nant des séances de nuit, où l'on montrait par ordre 
les horreurs du monde souterrain', conformément 
aux peintures des syringes de Thèbes, notamment du 
tombeau de Séthi I'^ 

Quant aux supplices des Dircés, il n'y a pas de 
doute. On connaît le groupe colossal désigné sous le 
nom de Taureau Farnèse^ maintenant au musée de 
Naples. Amphionet Zéthus attachent Dircé aux cornes 
d'un taureau indompté, qui doit la traîner à travers 
les rochers et les ronces du Cithéron *. Ce médiocre 

<. Schol. d^Euripide, Hécuhe, v. 886; comp.Servius, adVîrg. 
^n., X, 497. 

t. Hygin, Fabulœ, 469. Comp. ci-après, p. 479. 

3. Suétone, Cahis, 57. 

4. Real Museo Borbonico, t. XIV, tav. iv et v; Guigniaut, 
Relig. de l'antiquité, pi. 728, 7i8 a; Gargiulo, t. I, n^ 4-3; 
III, ii« Î3. Comparez Memorie délia R, Accademia Ercolanese, 



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[An 04] L'ANTECHRIST. 171 

marbre rhodign, transporté à Rome dès le temps 
d'Auguste, était l'objet de l'universelle admiration*. 
Quel plus beau sujet pour cet art hideux que la 
cruauté du temps avait mis en vogue et qui con- 
sistait à faire des tableaux vivants avec les statues 
célèbres? Un texte et une fresque de Pompéi sem- 
blent prouver que cette scène terrible était souvent 
représentée dans les arènes, quand on avait à sup- 
plicier une femme*. Attachées nues par les che- 
veux' aux cornes d'un taureau furieux*, les mal- 
heureuses assouvissaient les regards lubriques d'un 
peuple féroce. Quelques-unes des chrétiennes immo- 

t. m, p. :s86 et suiv. ; t. IV, 1" partie; t. VU, p. 4 et suiv.; Raoul- 
RocheUe, Choix de peint, de Pompéi, pl.xxiii.p. 277-Î88 ; i4wn. 
de l'hisUtul de corr. arch,, t. XI (4 839), p. 287-Î92; Helbig, 
Wandgemàldey n°« 1151, 1152, 1153; Jahn, Archœol. Zeilung, 
1853, n"» 36 et suiv. 

1. Pline, XXXVI, v (4). Voir Brunn, cité ci-dessus, p. 129, 
note 3. 

2. « Videt... memorandi spectaculi scenam, non tauro sed 
asino dependentem Dircen aniculam. » Apulée, Melam,, VI, 1 27 
(édit. Oudendorp, p. 435-436). Cf. Lucien, Lucius, 23 (lisez 7pauv 
Aîpxr,v oùx U raûpoo àxx* il Jvcu). Voir Surtout Memorie délia 
R. Accademia Ercolanese, vol. VU, planche du 1" mémoire, où 
le supplice paraît représenté comme un spectacle [observation de 
M. Minervini]. 

3. « Dircen ad taurum crinibus religatam necant. » Hygin, 
FabulŒj fab. 8. 

4. Comparez le supplice de sainte Blandine, exposée dans un 



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172 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 04] 

lées de la sorte étaient faibles de corps*; leur 
courage fut surhumain; mais la foule infâme n'eut 
d'yeux que pour leurs entrailles ouvertes et leurs 
seins déchirés. 

Néron fut sans doute présent h ces spectacles. 
Comme il était myope, il avait coutume de porter 
dans l'œil, quand il suivait les combats des gladia- 
v/^ teurs, une émeraude concave qui lui servait de lor- 
gnon*. Il aimait à faire parade de ses connaissances de 
sculpteur; on prétend que sur le cadavre de sa mère 
il émit d'odieuses remarques, louant ceci, blâmant 
cela. Une chair palpitant sous la dent des bêtes, 
une pauvre fille timide, voilant sa nudité d'un geste 
chaste, puis soulevée par un taureau et mise en lam- 
beaux sur les cailloux de l'arène, devaient offrir des 
formes plastiques et des couleurs dignes d'un con- 
naisseur comme lui. Il était là, au premier rang, sur 
le podium^ y mêlé aux vestales et aux magistrats 
curules, avec sa mauvaise figure, sa vue basse, ses 
yeux bleus, ses cheveux châtains, bouclés en étages, 



filet à un taureau, et celui de sainte Perpétue et de sainte Félicité, 
exposées également dans un filet à une vache furieuse. Lettre dans 
Eusèbe, H. E., V, 4 ; Martyrs d'Afrique, S 20. 
4. Clém. Rom., Ad Cor. I, c. 6. 

2. Pline, H. A^., XXXVII, v (46). 

3. Suétone, Néron, 42. 



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(An 64] L'ANTECHRIST. 173 

sa lèvre redoutable, son air méchant et béte à la fois 
de gros poupard niais, béat, bouffi de vanité*, 
pendant qu'une musique d'airain * vibrait dans Pair, 
ondulé par une buée de sang. Il raisonnait sans 
doute en artiste sur l'attitude pudique de ces nou- 
velles Dircés, et trouva, j'imagine, qu'un certain air 
de résignation donnait à ces femmes pures, près 
d'être déchirées, un charme qu'il n'avait pas connu 
jusque-là. 

On se souvint longtemps de celte scène hideuse, 
et sous Domitien encore, quand on voyait un acteur 
mis à mort dans son rôle, surtout un Lauréolus, 
mourant effectivement sur la croix, on pensait aux 
piacula de l'an 64, on supposait que c'était un 
incendiaire de la ville de Rome*. Les noms de sar- 
mentitii ou sarmentarit (gens sentant le fagot), de 
semaxii (poteaux de bûcher)*, le cri populaire : 
« Les chrétiens aux lions * 1 » paraissent aussi dater 
de ce temps. Néron, avec une sorte d'art savant, 
avait frappé le christianisme naissant d'une empreinte 

4. Voir ses portraits aux musées du Capitole, du Vatican, du 
Palatin, du Louvre. Cf. Pline, //. A^., XI, xxvii (54). 

2. Voir la mosaïque de Nennig. 

3. Martial, Speclac, vu, 40; Juvénal, viii, 233-235. 

4. De semaxis, demi-ais, auquel on aUachait les malheureux 
condamnés à être brûlés vifs. 

6. Tertullien, ApoL, c. 44, 40. 



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174 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

indélébile; le nœvus sanglant inscrit au front de 
l'Église martyre ne s'effacera plus. 

Ceux des frères qui ne furent pas torturés eurent 
en quelque sorte leur part dans les supplices des 
autres par la sympathie qu'ils leur témoignèrenf et 
le soin qu'ils prirent de les visiter dans les fers. Ils 
achetèrent souvent cette dangereuse faveur au prix de 
tous leurs biens. Les survivants de la crise furent entiè- 
rement ruinés. A peine y songeaient-ils; ils ne voyaient 
que les biens durables du ciel et se disaient sans cesse: 
(( Encore un peu, et celui qui doit venir viendra*. » 

Ainsi s'ouvrit ce poëme extraordinaire du martyre 
chrétien, cette épopée de l'amphithéâtre, qui va durer 
deux cent cinquante ans, et d'où sortiront l'ennoblis- 
sement de la femme, la réhabilitation de l'esclave, 
par des épisodes comme ceux-ci : Blandine en croix, 
éblouissant les yeux de ses compagnons qui voient 
dans la douce et pâle servante l'image de Jésus cru- 
cifié; Potamiène défendue contre les outrages par le 
jeune officier qui la conduit au supplice; la foule saisie 
d'horreur quand elle aperçoit les seins humides de 
Félicité; Perpétue épinglant dans l'arène ses cheveux 
piétines par les bêtes, pour ne pas paraître affligée '. 

1. Hebr., x, 32 etsuiv. 

2. a Disperses capiiios inûbulavit; non enim decebat marty- 
rem dispersis capillis pati, ne in sua gloria plangere videretur. » 



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[AnG4] L'ANTECHRIST. 175 

La légende raconte qu'une de ces saintes, marchant 
au supplice, rencontra un jeune homme qui, touché 
de sa beauté, eut pour elle un regard de pitié. Vou- 
lant lui laisser un souvenir, elle tire le mouchoir qui 
couvrait son sein et le lui donne; enivré de ce gage 
d'amour, le jeune homme court un instant après au 
martyre. Tel fut, en effet, le charme dangereux de 
ces drames sanglants de Rome, de Lyon, de Car- 
thage. La volupté des patients de l'amphithéâtre 
devint contagieuse, comme sous la Terreur la rési- 
gnation des « victimes ». Les chrétiens se présentent 
avant tout à l'imagination du temps comme une race 
obstinée à souffrir; le désir de la mort est désormais 
leur signe *. Pour arrêter le trop d'empressement 
au martyre, il faudra la menace la plus terrible, la 
note d'hérésie, l'expulsion de l'Église. 

La faute que commirent les classes éclairées de 
l'empire en provoquant cette exaltation fiévreuse ne 
saurait être assez blâmée. Souffrir pour sa croyance 
est quelque choSfe de si doux à l'homme, que cet 
attrait seul suffit pour faire croire. Plus d'un incrédule 

1 . Moriendi conlemplus de Tacite, UisL, V, 5, s'applique, il 
est vrai, aux juife, non aux chrétiens (Tacite fait bien la distinc- 
tion des deux religions). Ce que Épiclète et Marc-Âurèle disent 
des Galiléens s'applique aussi aux fanatiques du siège. Voir les 
Apôtres, p. Î35, note 4. 



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470 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

s'est converti sans autre raison que celle-là; en Orient 
même, on a vu dès imposteurs mentir pour le plaisir 
de mentir et d'être victimes de leur mensonge. Il n'y 
a pas de sceptique qui ne regarde le martyr d'un 
œil jaloux, et ne lui envie le bonheur suprême, qui 
est d'affirmer quelque chose. Un secret instinct nous 
porte, d'ailleurs, à être avec ceux qui sont persécutés. 
Quiconque s'imagine arrêter un mouvement religieux \ 
ou social par des mesures coercitives fait donc 
preuve d'une complète ignorance du cœur humain, . 
et témoigne qu'il ne connaît pas les vrais moyens 1 
d'action de la politique. 

Ce qui est arrivé une fois peut arriver encore. 
Tacite se fût détourné avec indignation, si on lui eût 
montré l'avenir de ces chrétiens qu'il traitait de 
misérables. Les honnêtes Romains se fussent récriés, 
si quelque observateur doué d'esprit prophétique 
eût osé leur dire : « Ces incendiaires seront le salut 
du monde. » De là une objection éternelle contre 
le dogmatisme des partis conservateurs, un gauchis- 
sement sans remède de la conscience, une secrète 
perversion du jugement. Des misérables, honnis par 
tous les gens comme il faut, sont devenus des saints. , 
Il ne serait pas bon que les démentis de cette sorte 
fussent fréquents. Le salut de la société veut que 
ses sentences ne soient pas trop souvent réformées. 



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[An 64 L'ANTECHRIST. 177 

Depuis la condamnation de Jésus, depuis que les 
martyrs se sont trouvés avoir eu gain de cause dans 
leur révolte contre la loi, il y a toujours eu, en 
fait de crimes sociaux, comme un appel secret de la 
chose jugée. Pas de condamné qui n'ait pu dire : 
« Jésus aussi fut frappé; les martyrs furent tenus 
pour des hommes dangereux dont il fallait purger la 
société, et pourtant les siècles suivants leur ont 
donné raison. » Grave blessure pour ces lourdes 
affirmations par lesquelles une société cherche à se 
figurer que ses ennemis manquent de toute raison et 
de toute moralité ! 

Après le jour où Jésus expira sur le Golgotha, le 
jour de la fêle des jardins de Néron (on peut le fixer 
vers le l*' août de Tan 64) fut le plus solennel dans 
rhistoire du christianisme. La solidité d'une con- 
struction est en proportion de la somme de vertu, de 
sacrifices, de dévouement qu'on a déposée dans ses 
bases. Les fanatiques seuls fondent quelque chose; le 1 
judaïsme dure encore, à cause de la frénésie intense 
de ses prophètes , de ses zélateurs ; le christianisme, 
à cause du courage de ses premiers témoins. L'orgie 
dé Néron fut le grand baptême de sang qui désigna 
Rome, comme la ville des martyrs, pour jouer un 
rôle à part dans l'histoire du christianisme, et en être 
la seconde ville sainte. Ce fut la prise de posses- 

12 



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178 ORIGINES DV CHRISTIANISME. [An 6i] 

sion de la colline Yaticane par ces triomphateurs 
d'un genre inconnu jusque-là. L'odieux écervelé qui 
gouvernait le nionde ne s'aperçut pas qu'il était le 
fondateur d'un ordre nouveau , et qu'il signait pour 
l'avenir une charte, écrite avec du cinabre, dont 
les effets devaient être revendiqués au bout de 
dix-huit cents ans. Ronie, rendue responsable de 
tout le sang versé % devint conime Babylone une 
sorte de ville sacramentelle et symbolique. Néron 
prit, en tout cas, ce jour-là une place de premier 
ordre dans l'histoire du christianisme. Ce miracle 
d'horreur, ce prodige de perversité fut pour tous 
un signe évident. Cent cinquante ans après, Tertullien 
s'écrie : « Oui, nous sommes fiers que notre mise hors 
la loi ait été inaugurée par un tel homme ! Quand on 
a bien appris à le connaître, on comprend que ce qui 
fut condamné par Néron n'a pu être qu'un grand 
bien*. » Déjà l'idée s'était répandue que la venue 
du vrai Christ serait précédée de la venue d'une 
sorte de Christ infernal, qui serait en tout le con- 
traire de Jésus*. Il n'y avait plus à douter; VAn-- 
tichrists le Christ du mal, existait. V Antichrist, 
c'était ce monstre à face humaine, composé de 

4. Apoc., XVIII, 24; XIX, 2. 

3. Apolog,j 5; Ad naliones, [, 7. Cf. Sulpice Sévère^ il, 18. 

3. Voir Saint Paul, p. 252 et suiv. 



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(An G4] L'ANTECHRIST. 179 

férocité, d'hypocrisie, d'impudicité , d'orgueil, qui 
courait le monde en héros ridicule, éclairait ses 
triomphes de cocher avec des flambeaux de chair 
humaine, s'enivrait du sang des saints, peut-être 
faisait pis encore. On est tenté de croire, en effet, 
que c'est aux chrétiens que se rapporte un pas- 
sage de Suétone sur un jeu monstrueux que Néron 
avait inventé. On attachait nus aux poteaux de l'arène 
des adolescents, des hommes, des femmes, des 
jeunes filles. Une bête sortait de la cavea, s'assou- 
vissait sur chacun de ces corps * . L'affranchi 
Doryphore faisait semblant d'abattre la bête. Or la 
bêle, c'était Néron revêtu d'une peau d'animal fauve. 
Doryphore était un infâme *, à qui Néron s'était 
marié, en poussant les cris d'une vierge qu'on 
outrage \.. Le nom de Néron est trouvé; ce sera la 
Bête. Caligula a été YAnli-Dieu^ Néron sera V Anti- 
Christ. L'Apocalypse est conçue. La vierge chrétienne 

4. a Inguina invadebat, et cum afTatim desœvisset... a 

2. Doryphore était probablement son nom de théâtre. Tacite 
{Am,, XV, 37) et Dion Cassius (LXII, %%; LXIII, 43, 22) rap- 
pellent Pylhagore. V. cependant Dion Cassius, LXÎ, 5. 

3. Suétone, A^e'ron, 29; Dion Cassius, LXIIÏ, 43 [cf.LXIF, 28; 
* LXIII, 42). Rapprocher Tacite, Aim., XV, 44; Clém. Rom., Ad 
■ Cor. I, C. 6. (pvaûw;... autîff jMtTa îiivà xai âvo'ata iraOoûaai), et surtout 

le rôle de Néron dans TApocalypse sous le nom de tô ÔYjpicv. Cf. 

Hebr., x, 33; Carm. sibyll,, livre V (écrit vers Tan 440), v. 385 
I 
\ et suiv. 



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180 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

qui, attachée au poteau, a subi les hideux embrasse- 
ments de la Bête, portera cette affreuse image avec 
elle dans l'éternité. 

Ce jour fut également celui où se créa, par une 
antithèse étrange, la charmante équivoque dont l'hu- 
manité a vécu des siècles et en partie vit encore. Ce 
fut une heure comptée au ciel que celle où la chasteté 
chrétienne, jusque-là si soigneusement cachée, appa- 
rut au grand jour, devant cinquante mille spectateurs, 
et posa comme en un atelier de sculpteur, dans Tatti- 

. tude d'une vierge qui va mourir. Révélation d'un 
secret qu'ignora l'antiquité, proclamation éclatante 
de ce principe que la pudeur est une volupté et à elle 

* seule une beauté ! Déjà nous avons vu le grand ma- 
gicien qu'on appelle l'imagination, et qui modifie de 
siècle en siècle l'idéal de la femme, travailler inces- 
samment à mettre au-dessus de la perfection de la 
forme l'attrait de la modestie (Poppée ne régna qu'en 
s'en donnant les dehors) et d'une humilité résignée 
(là fut le triomphe de la bonne Acte). Habitué à 
marcher toujours à la tête de son siècle dans les voies 
de l'inconnu, Néron eut, ce semble, la primeur de ce 
sentiment, et découvrit, en ses débauches d'artiste, le 
philtre d'amour de l'esthétique chrétienne. Sa passion 
pour Acte et pour Poppée prouve qu'il était capable 
de sensations délicates, et, comme le monstrueux se 



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[An C4] L'ANTECHRIST. * 181 

mêlait à tout ce qu'il touchait, il voulut se donner 
le spectacle de ses rêves. L'image de l'aïeule de 
Cymodocée se réfracta, comme l'héroïne d'un camée 
antique, au foyer de son émeraude. En obtenant les 
applaudissements d'un connaisseur aussi exquis, d'un 
ami de Pétrone, qui peut-être salua la moritura de 
quelqu'une de ces citations de poètes classiques qu'il 
aimait, la nudité timide de la jeune martyre devint 
rivale de la nudit^, sûre d'elle-même, d'une Vénus 
grecque. Quand la main brutale de ce monde épuisé, 
qui cherchait sa fête dans les tourments d'une pauvre 
fille, eut arraché les voiles de la pudeur chrétienne, 
celle-ci put dire : Moi aussi, je suis belle. Ce fut le 
principe d'un art nouveau. Éclose sous les yeux de 
Néron, l'esthétique des disciples de Jésus, qui s'igno- 
rait jusque-là, dut la révélation de sa magie au crime 
qui, déchirant sa robe, lui ravit sa virginité. 



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CHAPITRE VIII. 



MORT DE SAIXT PIERRE ET DE SAINT PAUI 



On ne sait avec certitude le nom d'aucun des 
chrétiens qui périrent à Rome dans l'horrible événe- 
ment d'août 64. Les personnes arrêtées étaient con- 
verties depuis peu et se connaissaient à peine. Ces 
saintes femmes qui avaient étonné l'Église par leur 
constance, on ne savait pas leur nom. On ne les 
nomma dans la tradition romaine que « les Danaïdes 
et les Dircés* ». Cependant les images des lieux 
restèrent vives et profondes. Le cirque ou nauma- 
chie*, les deux bornes, l'obélisque, mi térébinthe, 
qui servirent de point de ralliement aux souvenirs des 
premières générations chrétiennes % devinrent les 

4. Clem. Rom., Ad Cor. I, c. 6. 

2. Plus lard on crut voir dans ce cirque un palais de Néron. 
Becker, Jlandbuch der rœmischen AUerlhumer (Leipzig, 1843), 
I, 674 ; Lîpsius, Rœm. Petrussage, p. 404, note. 

3. V. ci-après, p. 488, note; 495, notes. 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 183 

éléments fondamentaux de toute une topographie 
ecclésiastique, dont le résultat fut la consécration 
du Vatican et la désignation de cette colline pour 
une destinée religieuse de premier ordre. 

Quoique l'affaire eût été particulière à la ville de 
Rome, et qu'il s'agît avant tout d'apaiser l'opinion 
publique des Romains, irrités de l'incendie, l'atrocité 
commandée par Néron dut avoir des contre-coups 
dans les provinces et y exciter une recrudescence 
de persécution*. Les Églises d'Asie Mineure notam- 
ment furent gravement éprouvées * , les populations 
païennes de ces contrées étaient promptes au fana- 
tisme*. Il y eut des emprisonnements à Smyrne*. 
Pergame eut un martyr, qu'on nous désigne par le 
nom d'Antipas % lequel paraît avoir souffert près 

i. Suétone {i\ëron,^G) et Tertullien [Ad nai,, I, 7) s'expri- 
ment d'une façon générale. 

2. Apec, I, Il et m, vi, 11, et peut-être xx, 4 (les martyrs 
de Rome ne périrent point par la hache). Si ]'auteur de l'Apoca- 
lypse n*a pas été à Rome, Tétat d'exaltation où il est prouve que 
la persécution fut très-forte en Asie. Lui-même a souffert (i, 9). 
Mais nous croyons que l'auteur de l'Apocalypse a été à Rome. 

3. Mari. Polyc, 3 et suiv., M. Cf. Acl.,\\\, 23 et suiv. 

4. Apoc., II, 9-<0.Cf. Mari. Polyc, 17-48. 

5. Apoc. II, 13. Voir ci-après, p. 365. L'habitude qu'a l'auteur 
de l'Apocalypse de se servir de noms symboliques ou anagramma- 
tiques répand beaucoup d'incertitude sur ce nom ; mais il n'est 
pas douteux qu'il n'y ait là-dessous an martyr. 



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\U ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

du fameux temple d'Esculape, peut-être dans un 
amphithéâtre en bois non loin du temple * , à pro- 
pos de quelque fête. Pergame était avec Cyzique* 
la seule ville d'Asie Mineure qui eût une organisa- 
tion régulière des jeux de gladiateurs. Nous savons 
justement que ces jeux étaient placés à Pergame 
sous l'autorité des prêtres \ Sans qu'il y eût d'édit 
en forme interdisant la profession du christianisme*, 
cette profession mettait en réalité hors la loi ; hostis, 

4. V. Mém, de VAcad. de Berlin, 1872, p. 48-58. 

2. Texier, Aaie Mineure, p. 247 et suiv. Ces deux villes sont 
les seules qui offrent des ruines d'amphithéâtres. Il y avait pour- 
tant des jeux de bètes à Smyrne. Mari. Polyc, \\ et 4 2. 

3. Galien, t. XIII, p. 600; t. XVIII, V partie, p. 557 (édit. 
Kuhn). 

4. Commodien, Carwe»^ ch. xl-xli; Eus., H. E., II, 25; 
Chron,, ad ann. 43 Ner.; Lactance, De morl, persec, 2; Sulpice 
Sévère, Hisl. sacra, II, 28 et 29; Orose, VU, 7, Eulhalius, dans 
Zaccagni, p. 532, présentent à tort la chose ainsi. M. de Rossi (Bull, 
di arch. crisL, 4864, p. 69 et suiv., 92 et suiv.; 4866, p. 93) a 
cru voir dans une inscription charbonnée sur les murs d'une 
caupana à Pompéi quelques traces des railleries sanglantes que 
la populace fit des chrétiens. L'inscription (Zangemeister, Inscripl. 
parielariœ, n« 679) a disparu, et l'explication de M. de Rossi est 
des plus douteuses. Voir Comptes rendus de VAcad., 4866, 
p. 489 et suiv. On est tenté de croire que ce griffonnage, où on 
lit le mot viNA, se rapporte aux comptes du marchand de vin. 
En tout cas, Tinscription devait être de l'an 78 ou 79; car de 
telles inscriptions se conservent peu de temps. Tertullien nie qu'il 
y eût des chrétiens à Pompéi avant 79. ApoL, 40. 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 185 

hostis patriœ^ hostis publictiSj humani generts inimicus, 
hoslis deorum atque hominum, autant d'appellations 
écrites dans les lois pour désigner ceux qui mettaient 
la société en péril, et contre lesquels tout homme, 
selon l'expression de TertuUien, devenait un soldat *. 
Le nom seul de chrétien était de la sorte un crime *. 
Comme l'arbitraire le plus complet était laissé aux 
juges pour l'appréciation de pareils délits ', la vie 
de tout fidèle, à partir de ce jour, fut entre les 
mains de magistrats d'une horrible dureté, et remplis 
contre eux de féroces préjugés *. 

Il est permis, sans invraisemblance, de rattacher 
à révénement dont nous venons de faire le récit la 
mort des apôtres Pierre et Paul '. Un sort vraiment 



4. Tertullien, ApoL, î, 25, 35, 37; Ad Scapulam, 4. Cf. Cod. 
Theod., 1.3, 6, 7, 9, de Maleficis et malhemalicis (IX, xvni). 
Cf. Acles du martyre de saint Cyprien, % 4, dans Ruinart, Acta 
sincera, p. 217. 

2. I Pétri, iv, U. Cf. Matth., x, 22; xxiv, 9; Marc, xiii, 43; 
Luc, XXI, 42, 47. 

3. Digeste, 1. 6, ad legem Juliam peculaltcs (XLVIII, xiii). 
Cf. ibid., I. 4, S «. 

4. Paul, Sentent., Y, xxix, 4. Luc, xxi, 42, est écrit sous la 
préoccupation de ces vexations judiciaires. 

5. C'est lliypothèse d*Eusèbe {Chron., ann. 43 de Nér.), 
parfaitemeut d*accord avec Clément Romain, Ad Cor, I, 5 et 6, 
et confirmée par Âpoc., xvni, 20. Cf. Euthalius, p. 532; Georges 
le Syncelle, p. 339. 



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rt86 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 64J 

! étrange a voulu que la disparition de ces deux hommes 
/ extraordinaires fût enveloppée de mystère. Une 
chose certaine, c'est que Pierre est mbrt martyr *. 
Or on ne conçoit guère qu'il ait été martyr ailleurs 
qu'à Rome *, et, à Rome, le seul incident historique 
connu par lequel on puisse expliquer sa mort 
est l'épisode raconté par Tacite \ Quant à Paul, 
des raisons solides portent aussi à croire qu'il est 
mort martyr, et mort à Rome *. Il est donc naturel 



4. Jean, xxi, 48-49, comparée xii, 32-33, et xiu; 36, passages 
en toute hypothèse écrits avant Tan 450, et d'autant plus forts 
qu*ils sont indirects et supposent le fait en question connu de 
tous; II Pétri, i, 44; Canon de Muratori, lignes 36-37; Ciém. 
Rom., Ad Cor, I, ch. 5; Denys de Corinthe et Caïus, prêtre 
de Rome, cités paf Eusèbe, H, E., H, 25; Tertullien, Prœscr., 
36; Adv. Marc, IV, 5; Scorpiace, 45. Luc, xxii, 32-33, com- 
paré au passage précité du Canon de Muratori, et à Jean, xiii, 
36-38, donne aussi beaucoup à réfléchir. Cf. Macarius Magnés, 
I. IV, S 4 (encore inédit). 

2. Si Pierre n'a pas été martyrisé à Rome, il Ta été t 
Jérusalem ou à Antioche ; deux hypothèses également invraisem-J 
blables. Âpoc., xviii, 20, est très-fort pour notre thèse. 1 

3. Ann., XV, 44. Lire attentivement Clément Romain, Adi 
Cor. I, S 5 et 6, dans l'édition de Hilgenfeld. Le troXù irXf.Osd 
sxXfXTcbv, les Danaïdes et les Dircés souffrirent sûrement à Rome ;j 
or ces martyrs sont réunis comme en las (<Ttivy,6pGîo6v)) aux apôtre^ 
Pierre et Paul. 

4. Les mots de Clément Romain : iMtpTupiâaflt; iirt t«v ^touuivwv, 
coT»; à.iTn^>à^ To5 xoafjwu, n'impliquent pas la mort violente (cf. 
Act,, wiïXy 44); mais l'ensemble du passage, surtout f»; dovâ- 



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[An 04] L'ANTECHRIST. 187 

de rapporter également sa mort à l'épisode de juillet- 
août 64 *. Ainsi fut cimentée par le supplice la ré- 
conciliation de ces deux âmes, Tune si forte, l'autre si 

To[u ^(kvj, en partie conjectural, Timplique probablement, et le 
parallélisme avec le (txprupxoo; de Pierre l'indique aussi. Denys 
de Corinlhe, Caïus, prêtre de Rome, et Tertullien {loc, cU, 
note 4), croient que Paul a été martyr. De môme, rauteur de 
Tépttre d'Ignace aux Éphésiens, $ 42 (passage manquant dans le 
syriaque). Cf. Commodien, Carmen, vers 821. 

4. La plus forte raison pour cela est Clém. Rom., Ad Cor, /, 
cb. 5 et 6. L'auteur de cette éptlre, écrite certainement à 
Rome, peu d'années après la mort des apôtres (cb. 5, iniiio), 
probablement de 93 à 96, établit un lien entre le supplice de 
Pierre, celui de Paul, celui du woXî» iîX^ôoç ixXtxrwv, celui des 
Danaïdes et des Dircés, par l'expression : tcûtoi; t&Tç àv^pâaiv ouvr.- 
OpotoÔTi... (impliquant une fournée d'arrestations tumultuaires), et 
surtout par la cause commune qu'il attribue à Iputes ces morts, 
a la jalousie ». Or il est clair que le ircXù iTXviO&( ixXixTûv, les 
Danaïdes et les Dircés souffrirent dans la persécution de juillet- 
août 64. Denys de Corinthe, cité par Eusèbe {H. E,, II, 25) veut 
que Pierre et Paul soient morts à Rome vers le même temps (xarà 
Tov aÙTov xaipo'v) ; il est vrai que son témoignage est affaibli par ce 
qu'il semble raconter sur l'apostolat de Pierre à Corinthe et sur 
les voyages de Pierre et de Paul opérés de conserve. On sent chez 
lui un parti pris systématique pour associer Pierre et Paul dans 
l'apostolat des gentils. — Tertullien, Prœscr., 36; Adv. Marc, 
IV, 5; et Commodien, Carmen, v. 824, associent aussi les deux 
apôtres dans leur mort. Cf. Irénée, Adv. hcer., III, i, 4 ; m, 3; 
Eusèbe, //. E,, II, 22, 25; IN, 4 : Chran., 43* année de Néron; 
Lactance, De mort, per$ec„%\ Imiit, div., IV, 21 ; saint Jérôme, 
De viris ilL, 5 ; Euthalius, dans Zaccagni, ColU monum. veL 
EccL gr., p. 532; Sulpice Sévère, Hist. sacra, II, 29; Bède, De 



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188 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (Au 64] 

b onne ; ainsi fut établie par autorité légendaire (c'est-à- 
dire divine) cette touchante fraternité de deux hommes 
que les partis opposèrent, mais qui, on peut le croire, 
furent supérieurs aux partis et s'aimèrent toujours. 
La grande légende de Pierre et Paul, parallèle à celle 
de Romulus et Rémus, fondant par une sorte de col- 
laboration ennemie la grandeur de Rome S légende 



rat. temp,, p. 303, édit. Giles. Toute la tradition romaine (Caïus 
dans Eusèbe, H, E., Il, 25; Liber pontificalis, édit. Bianchini, 
art. Pierre et Corneille, en remarquant les contradictions; Actes 
de Pierre et Paul attribués à saint Lin, BibL max, pair,, 11, 
l*^ part., p. 69 c; Actes publiés par Tischendorf, $84; autres Actes 
de Pierre cités par Bosio, Roma soU., p. 74 et suiv.) place le mar- 
tyre ou la sépulture de Pierre au cirque de Néron (« inter duas 
metas, sub Terebintho, prope Naumachiam, in Vaticano, juxta 
obeliscum Neronis in monte, juxta Palatium Neronianum [le 
cirque], in territorio triumphali »), c'est-à-dire à l'endroit qui fut 
justement le théâtre des atrocités d'août 64. (Voir Platner et 
Bunsen, II, i, 39-41.) Enfin, la tradition de Pierre cruciaé la tète 
en bas répond bien à Tac, XV, 44. L'opinion que Pierre et Paul 
souffrirent le même jour s'établit à Rome non sans contradiction. 
(Conc. de Rome, sousGélase, Labbe, Concil., IV, col. 4SI6Î ; saint 
Jérôme, De virisilL,^,) Prudence, saint Augustin et d'autres veulent 
que les deux apôtres soient mort« le môme jour du calendrier, à un 
an d'intervalle. Eusèbe [Chron,, ad ann. 43 Ner.)et saint Jérôme 
(I. c.) assignent pour date à la mort des deux apôtres l'an 68, par 
raisonnement, non par tradition. Voir Tillemont, Mém., I, note 40 
sur saint Pierre; Zonaras, XI, 43; Land, Anecd, syr., I, p. H 6. 

4. Clément Romain, Denys de Corinthe, le prêtre Caïus, Ter- 
tullien, endroits cités; le Kiîsj-yax n<xOXou, cité par Lactance, 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 189 

qui en un sens a eu dans l'histoire de l'humanité 
presque autant d'importance que celle de Jésus, date 
du jour qui, selon la tradition, les vit mourir ensemble. 
Néron, sans le savoir, fut encore en ceci l'agent le 
plus efficace de la création du christianisme, celui qui 
posa la pierre angulaire de la cité des saints. 

Quant au genre de mort des deux apôtres, nous 
savons avec certitude que Pierre fut crucifié ^ Selon 
d'anciens textes, sa femme fut exécutée avec lui, et il 
la vit mener au supplice *. Un récit accepté dès le 

InsUL div., IV, 24, et dans l'ouvrage De bapt. non iter.j à 
la suite des œuvres de saiotGyprien, édit. de Rigault, p. 439j saint 
Ignace, Ad Rom., 4; Irénée, Adv. hœ7\, III, i, 4 ; m, 2-3; Ter- 
tullien, Prœscr,, 23. Notez surtout Tinscription w. anneo. 
PAVLO. PETRO (ci-dessus, p. 42, note 2), en observant que 
Pelrus ne peut être qu'un agnomen chrétien (nonobstant ala 
Pelriana, Orelli, 516, 5455, qui vient d'un individu surnommé 
Peira), Pour les monuments figurés, voir de Rossi, BulL, 4864, 
p. 81 et suiv.; 4866, p. 52; Martigny, Dict., p. 537 etsuiv. 

4. Jean, xxi, 48-494 (corap. Jean, xii, 32-33; xiii, 36); Ter- 
tullien, Adv, Marc, IV, ^\Prœ$cr,, 36; Scorpiace, 45; Eusèbe, 
//. E., II, 25; Lactance, De mort, persec, t;Orose, Vil, 7. Notez, 
en effet, que Tacite, Aim., XV, 44, compte parmi les suppliciés 
des crticibus affixi. II est vrai que les changements qu'on a propo- 
sés pour le texte en cet endroit (Bernays, ci-dessus, p. 465, note 2) 
feraient disparaître ia catégorie des simples crucifiés ; mais Sulpice 
Sévère (II, 29), qui copie presque Tacite (et un Tacite plus 
correct que le nôtre), d'accord avec Hermas, I, vis. m, 2, met 
expressément cruces (oroupouç) parmi les supplices. 

2. Clém. d'Alex., S(ro»»., VII, 41. 



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490 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

m* siècle voulut que, trop humble pour s'égaler à 
'vt" Jésus, il eût demandé à être crucifié la tête en bas \ 
Le trait caractéristique de la boucherie de 64 ayant 
été la recherche d'odieuses raretés en fait de tor- 
tures, il est possible qu'en effet Pierre ait été offert 
à la foule dans celte hideuse attitude. Sénèque men- 
tionne des cas oii l'on a vu des tyrans faire tourner 
vers la terre la tête des crucifiés *. Puis la piélé 
chrétienne aura vu un raffmement mystique ' dans 
ce qui ne fut qu'un bizarre caprice des bourreaux. 
Peut-être le trait du quatrième Évangile : « Tu éten- 
dras les mains, et un autre te ceindra, et te mènera 
où tu ne veux pas, » renferme-t-il quelque allusion à 
une particularité du supplice de Pierre *. — Paul, en 
sa qualité dUhonestior, eut la tête tranchée *. Il est | 
probable, du reste, qu'il y eut pour lui un jugement 

4. Acta Pelri et Paiili, c. 84 (cf. le Pseudo-Lin, p. 69-70) ; 
Eusèbe, H. E., lïl, 4 (d'après Origène); Eus., Dent, ev., III, 5; 
saint Jérôme, De viris ilL, 4 . 
**^. Coruol, ad Marciam (écrite sous Claude), iO. 

3. Rufîn, trad. d*Eus., H. E., I. c. 

4. La précinction des reins avec une serviette n'était nulle- 
ment de règle dans le crucifiement. Le passage Écatig, de Mco- 
dème, 4'* part. A, ch. 40, se rapporte à une conception très- 
moderne de la crucifixion de Jésus. 

3. Tertullien, Prœscr., 36; Scorp., 45; Eusèbe, //. E., H, . 
25; Lactance, De mort, persec, % ; Orose, VIÎ, 7; Eulhalius, dans 
Zaci'agni, p. 427, 522, 534-537. Cf. Paul, Sentent., V, xxix, 4. 



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[An6i] L'ANTECHRIST. 191 

régulier *,et qu'il ne fut pas enveloppé dans la con- 
damnation sommaire des victimes de la fête de Néron. 
Timothée fut, selon certaines apparences, arrêté avec 
son maître et gardé en prison *. 

Au commencement du m* siècle, on voyait déjà 
près de Rome deux monuments auxquels on atta- 
chait les noms des apôtres Pierre et Paul. L'un était 
situé au pied de la colline Vaticane : c'était celui de 
saint Pierre ; l'autre sur la voie d'Ostie : c'était 
celui de saint Paul. On les appelait en style oratoire 
c( les trophées » des apôtres '. C'étaient probable- 
ment des cellœ ou des memoriœ consacrées aux 
deux saints. De pareils monuments existaient en 
public avant Constantin * ; on a le droit d'ailleurs 
de supposer que ces « trophées » n'étaient connus 
que des fidèles; peut-être même n'étaient-ils pas 
autre chose que ce Térébinthe du Vatican auquel on 

4. Clétn. Rom., Ad Cor. J, 5, fxxprup'naft; îici twv Ti-ycup.tvwv. 
Voyez ci-dessus, p. 486-187, note 4. 

2. Hebr., xiii, Î3. Voyez cependant ci-après, p. 210. 

3. GaTus, cité par Eusèbe, H. E., If, 25. Ce qui concerne la 
construction de la memoria de saint Pierre au Vatican par Anen- 
K^^ (Liber p(mt%ficali8,diTi, Anenclet) est légendaire. Voir Lipsius, 
ChranoL der rœm. Bischôfe, p. 269 et suiv., en comparant le 
texte de Bianchini. 

4. Eusèbe, Vitn Consi., II, 40; cf. de Rossi, Rom. solL, I, 
p. 209-240. La publicité dont jouissaient les cimetières chrétiens 
est un fait hors de doute. 



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192 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64J 

associa durant des siècles la mémoire de Pierre, ce 
Pin des Eaux Salviennes, qui fut, selon certaines tra- 
ditions, le centre des souvenirs relatifs à Paul *. Plus 
tard, ces « trophées » deviennent les tombeaux des 
apôtres Pierre et Paul. Vers le milieu du m* siècle, 
en effet, apparaissent deux corps que l'universelle 
vénération tient pour ceux des apôtres*, et qui semblent 

1. V. ci-dessus, p. 488, note; Acta Pelri et Pauli, 80 (texte 
des manuscrits de Paris, Tischendorf, p. 35, note). Les Eaux Sal- 
viennes, cependant, sont trop loin de la basilique de Saintr-Paul- 
hors-Ies-Murs pour qu'on puisse identifier les deux localités. 

2. Kalendarium liherianum, 3 kal. jun. {Abh. der kœn. 
sàchs. Cr6«.^phil.-hist. Classe, I, p. 632); inscription de Damase, 
Gruter, II, 4163; Liber pontificalis (texte de Bianchinl et de 
Lipsius), art. Pelrus, Cornélius, Damasus, et tous les articles de . 
Lin à Victor, excepté deux. Le Liber pontificalis se contredit. 
Rien de plus obscur que ce qui concerne les translations opérées 
par saint Corneille. On prétend qu'il ne fit que ramener les corps 
des apôtres à leur premier gîte. Pourquoi en auraient-ils été dis- 
traits? La raison qu'on allègue en ce qui concerne le corps de 
Pierre, tirée de Lampride, Héliog., 23, est très-faible; on n'en 
allègue aucune en ce qui concerne Paul. La proximité du cime- 
tière juif de la Yigna Randanini m'incline à croire que les deux 
corps qu'on fît passer pour ceux des apôlres furent tirés des 
catacombes de la voie Âppienoe par saint Corneille (254-253), 
quand la grande persécution de Dèce eut érigé le soin des corps 
des martyrs en œuvre ecclésiastique, et suscité le zèle de la bonne 
Lucine, qui put se contenter d'indices légers et peut-être même 
ne pas s'interdire quelques petites fourberies pieuses. Les tra- 
ditions sur le séjour des corps des apôtres à la calacombe de 
Saint-Sébastien , à Tendroit qui s'appelait par excellence Cata- 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 193 

provenir des catacombes de la voie Appienne, où il 
y avait effectivement plusieurs cimetières juifs*. Au 
iv* siècle, ces cadavres reposent à l'endroit des deux 
« trophées » *. Au-dessus des « trophées » s'élèvent 

^y^cumbas (xarà lumhas) (Marchi, Monum. délie arli cris liane pri- 
mitive, p. 499-220), se trouvent ainsi expliquées. Voir Liber pon- 
tificalis, aux articles Corneille, Damase, Adrien I et Nicolas I; 
Bède, De lemp. rat,, p. 309 (édit. Giles] ; Acles de saint Sébas- 
tien, et autres, Bosio, p. 247-248, 254-256, 259-260 ; Acta SS. Jan., 
n, p. 258, 278; Gruter, 1472, n<»42;deRQSsi, Romasolt.,1, 236 et 
suiv.; 240-242 ; CataL imp. rom,, dans Roncalii, Vettistiora latin, 
script, chronica (Padoue, 4787), t. II, p. 248.— Quelques manu- 
scrits des Acta Pétri et Pauli offrent un système de conciliation 
entre les versions opposées qui circulaient. Tischendorf, Acta 
apost, apocr., p. 38 et 39, note; Lipsius, Die Quellen der rœm, 
. Petrussage, p. 99; Mabillon, Lilurgia gallicana, p. 459. Cf. Grég. 
le Grand, EpisL, IV, xxx (0pp. t. II, col. 740, édit. Béuéd.); 
Actes de Mar Scberbil, dans Cureton, Ancient syr, docum,, p. 64 
et suiv. (irad.). 

4. Onr en connaît deux, à une distance de 2 ou 300 mètres, 
Tun au nord, Tautre au sud, de Tendroit {ad Catacumbas) d'où 
la tradition veut que soient sortis les corps de Pierre et de Paul. 
Rossi, BulL, 4867, p. 3, 46. Grande preuve que Fendroit appelé 
xarà TUfA^aç OU od tumbas, OÙ Ton croyait, au commencement du 
III* siècle, reconnaître les tombeaux des deux apôtres, faisait partie 
d'une vaste nécropole juive souterraine, située dans le pli que fait 
vers Saint-Sébastien la voie Appienne. Le centre des sépultures 
chrétiennes des trois premiers siècles fut de ce côté. De Rossi, 
Roma sott,, II entier. 

2. Eusèbe, H, E., II, 25, en observant que le sens de xoipni- 
TTptcv est « tombe ». Eusèbe admet que Caïus entend par T^oVoua 
des tombeaux. Une grande partie de la tradition romaine voulut, 

13 



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t 

io* ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An 64] 

I 

/alors deux basiliques, dont l'une est devenue la basi- 
' lique actuelle de Saint-Pierre, et dont l'autre, Saint- 
Paul-hors-les-Murs, a gardé ses formes essentielles 
f jusqu'à notre siècle. 

Les « trophées » que les chrétiens vénéraient vers 
l'an 200 désignaient-ils réellement les places où souf- 
frirent les deux apôtres? Cela se peut. Il n'est pas 
invraisemblable que Paul, sur la fm de sa vie, 
demeurât dans la banlieue qui s'étendait hors de la 
porte Lavernale, sur la voie d'Ostie *. L'ombre de 
Pierre, d'un autre côté, erre toujours, dans la légende 

en effet, que Pierre et Paul eussent été enterrés tous les deux près 
de l'endroit où ils furent mis à mort (Bosîo, Roma sotl,, p. "îi et 
suiv., p. 497 et suiv.). Le lieu de sépulture et le lieu d^exécution 
se confondaient souvent pour les martyrs. V. Hégésippe, dans 
Eusèbe, H, E., 11, xxin, 48; Liber pontif., art. Pierre et Cor- 
neille; Acta Pétri ei Pauli, $ 84. Il est probable cependant que 
ladite tradition vint de ce qu'après la translation déBnitive des 
deux corps et la construction des basiliques, on dut être induit à 
prétendre que les reliques avaient toujours été à Fendroit où on 
les offhiit à la piété des croyants. Cf. Eulhalius, dans Zaccagni, 
p. 52Î-5Î3. 

4. Cf. Kalendarium Lih., I. c; Liber pontificaliSj art. Cor- 
neille; Acta Pétri et Paulij 80. Le lieu indiqué par ces textes 
est celui où s*éleva la basilique de saint Paul, qui a succédé sans 
doute au Tpôirouov de Caïus. C'est à une époque relativement 
moderne qu'on voulut que saint Paul eût été décapité près de deux 
milles plus loin, ad Aquas Salvias^ ou Ad gutlam jugiler mor 
nanlem (aujourd'hui Saint-Paul-aux-trois-Fontainos), un des sites 
les plus frappants de la campagne de Rome. Grég. le Grand, Epist.j 



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[An 64] LWNTECHRIST. 195 

chrétienne, vers le pied du Vatican, des jardins et 
du cirque de Néron, en particulier autour de l'obé- 
lisque*. Cela vint, si l'on veut, de ce que le cirque 
en question gardait le souvenir des martyrs de 64, 
auxquels, à défaut d'indication précise, la tradition 
chrétienne put joindre Pierre; nous aimons mieux 
croire cependant qu'il se mêla en tout ceci quelque 
renseignement*, et que l'ancienne place de l'obé- 
lisque, dans la sacristie de Saint-Pierre, marquée 
aujourd'hui par une inscription, indique à peu près 
l'endroit où Pierre en croix rassasia de son affreuse 
agonie les yeux d'une populace avide de voir souffrir. 
Les corps eux - mêmes qu'entoure depuis le 
m® siècle une tradition non interrompue de respect 
sont-ils ceux des deux apôtres? Nous le croyons à 
peine. Il est certain que l'attention à garder la 
mémoire des tombeaux des martyrs fut très-ancienne 
dans l'Église ' ; mais Rome fut, vers 100 et 120, 
le théâtre d'un immense travail légendaire, relatif 

XIV, XIV (0pp., t. Il, col. 4 273, édit. Bénéd.) ; Acla Pelri et Pauli, 
80 (selon certains manuscrits, Tischendorf, p. 33, note) ; Acta 
SS, Jmii, V, p. 435. 

4. Bosio, Roma soU., p. 74 et suiv.; Lipsius, Rœm, Pelrus- 
sage, p. 402 et suiv. 

2. V. ci-dessus, p. 488, note. Le Montorio paraît n*avoir dans 
la question que des titres usurpés. 

3. Hégésippe, dans Eusèbe, HisL eccL, II, xxni, 4 8. 



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196 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 64] 

surtout aux deux apôtres Pierre et Paul, travail où 
les prétentions pieuses eurent beaucoup de part. Il 
n'est guère croyable que, dans les jours qui suivirent 
l'horrible camage arrivé en août 64, on ait pu reven- 
diquer les cadavres des suppliciés. Dans la masse 
hideuse de chair humaine pétrie, rôtie, piétinée, qui 
fut ce jour-là traînée au croc dans le spoliaire*, puis 
jetée dans les puticuli '^ il eut peut-être été difficile 
de reconnaître l'identité de chacun des martyrs. 
Souvent sans doute on obtenait l'autorisation de 
retirer des mains des exécuteurs les restes des 
condamnés * ; mais, en supposant (ce qui est fort 
admissible) que des frères eussent bravé la mort 

4. Le hasard nous a conservé le nom du « curateur du spo- 
liaire » qui probablement surveilla cette horrible opération. Il 
s'appelait Primitivus. Nous avons l'épitaphe du tombeau où il 
reposa en compagnie du laniste Claude, du rétiaire Télesphore et 
du médecin adjoint au ludus matulinus, Claude Agathocle. Tous 
ces personnages paraissent avoir été des esclaves ou affranchis de 
Néron (Orelli, h? 2554). Le marbre impassible ajoute : Sit vobis 
terra levis. Nous avons l'épitaphe d'un autre medicus ludi 
matulini, Eutychus, qui fut aussi esclave de Néron, et de sa 
femme Irène (Orelli, n» 2553). Il est remarquable que tous ces 
fonctionnaires de l'arène portent les mêmes noms que les chré- 
tiens, sans doute parce qu'ils venaient en grand nombre de l'Asie. 

2. ZuynOpo^aOi). 

3. Digeste, de Cadaveribus punilorum, XLVIII, xxiv, 4 et 3 ; 
Diocl. el Max., Cod. Just., conslit. 41, ûfc Religiosis et sumptibus 
funerum (IH, xliv). 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 497 

pour aller redemander les précieuses reliques, il est 
probable qu'au lieu de les leur rendre, on les eût 
envoyés eux-mêmes rejoindre le tus de cadavres*. 
Durant quelques jours, le nom seul de chrétien fut 
un arrêt de mort*. C'est là, du reste, une question 
bien secondaire. Si la basilique Vaticane ne couvre 
pas réellement le tombeau de l'apôtre Pierre, elle 
n'en désigne pas moins à nos souvenirs l'un des lieux 
les plus réellement saints du christianisme. La place 
où le mauvais goût du xvii** siècle a construit un 
cirque d'une architecture théâtrale fut un second 
calvaire, et même, en supposant que Pierre n'y ait 
pas été crucifié, là du moins, on n'en peut douter, 
souffrirent les Danaïdes, les Dircés. 

Si, comme il est permis de le croire, Jean accom- 
pagna Pierre à Rome, nous pourrons trouver un 
fond plausible à la vieille tradition d'après laquelle 
Jean aurait été plongé dans l'huile bouillante ^ vers 

1. Ce qui dans les traditions romaines concerne une dame 
nommée Lucine, qui est censée recueillir les corps des victimes 
de la persécution de Néron, vient d*une confusion de date. Le 
Liber pcmti/icalis (à Tarticle Corneille) fait de ceUe Lucine la 
conseillère du pape saint Corneille, en 252. On lui continue ce 
rôle légendaire jusqu'à la persécution de Dioctétien (Actes de saint 
Sébastien, Acta SS. Jan., II, p. 858, 278). 

2. Tacite, Ann„ XV, 44. 

3. Tertullien, Prœscr., 36 (cf. saint Jérôme, in McUlh., xx, 23 ; 
Adv. Jovinian., ï, 26. Cf. Eus., H. E,, VI, 5). Tertullien ne fixe 



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198 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6i] 

l'endroit où exista plus tard la porte Latine*. Jean 
paraît avoir souffert pour le nom de Jésus*. Nous 
sommes portés à croire qu'il fut témoin et jusqu'à 
un certain point victime du sanglant épisode auquel 
l'Apocalypse doit son origine. L'Apocalypse est pour 
nous le cri d'horreur d'un témoin, qui a demeuré à 
Babylone, qui a connu la Bête, qui a vu les corps 
sanglants de ses frères martyrs, qui lui-même a subi 
l'étreinte de la mort'. Les malheureux condamnés à 
servir de flambeaux vivants* devaient être préala- 
blement plongés dans l'huile ou dans une substance 
inflammable (non bouillante^ il est vrai). Jean fut 
peut-être voué au même supplice que ses frères et 
destiné à illuminer le soir de la fête le faubourg de 

aucun lieu; mais il semble bien rapporter à cet endroit une tra- 
dition romaine (cf. Plalner et Bunsen, Beschreibung der Siadt 
Rom,, III, 4" partie, p. 604-605]. On a d'autres exemples de 
martyrs plongés dans Ttiuilé bouillante. Cf. Eus., H* E., 
VI, 5. 

4. Faux Prochore, ch. 10 et 14 (trad. lat.). La porte Latine 
fait partie du rempart d'Âurélien, commencé en 274 . Il n'y avait 
pas dans Fancien mur de porte de ce nom. 

2. Apoc., I, 9, passage qui a ici force probante, même dans 
rhypothèse où l'auteur >de l'Apocalypse ne serait pas l'apôtre, mais 
voudrait se faire passer pour l'apôtre. Polycrate appelle Jean {&af ru; 
xxl WàoxaXo; (dans Eus., //. E., III, xxiv, 3; V, xxiv, 3) ; il est 
vrai que cela peut venir de Apoc., i, 9. 
"*-. 3. Voir en particulier Apoc, i, 9; vi, 9; xin, 40; xx, 4. 

4. Tacite, Ann,, XV, 4i. 



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[An 64] L'ANTECHRIST. 499 

la voie Latine; un hasard, un caprice l'aura sauvé. 
La voie Latine est, en effet, située dans le quartier 
oïl se passèrent les incidents de ces jours terribles. 
La partie méridionale de Rome (porte Capène, voie 
d'Ostie, voie Appienne, voie Latine) forme la région 
autour de laquelle semble se concentrer, du temps 
de Néron, l'histoire de l'Église naissante. 

Un sort jaloux a voulu que, sur tant de points 
qui sollicitent vivement notre curiosité, nous ne pus- 
sions jamais sortir de la pénombre oîi vit la légende. 
Répétons-le encore : les questions relatives à la mort 
des apôtres Pierre et Paul ne prêtent qu'à des hypo- 
thèses vraisemblables. La mort de Paul, en parti- 
culier, est enveloppée d'un grand mystère. Cer- 
taines expressions de l'Apocalyse, composée à la fin 
de 68 ou au commencement de 69, inclineraient à 
penser que l'auteur de ce livre croyait Paul vivant 
quand il écrivait ^ Il n'est nullement impossible 
que la fin du grand apôtre ait été tout à fait ignorée. 
Dans la course que certains textes lui attribuent 
du côté de l'Occident, un naufrage, une maladie, 
un accident quelconque purent l'enlever*. Comme 



A 



4. Apoc., II, 2, 9; m, 9. 

5. Le Canon de Muratori parle de la passio Pelri, non de la 
passio Pauli, Ce document présente la profeclio Pauli ab Urbe 
Spaniam proficiscenlis comme le dernier acte de la vie de Paul et 
comme un fait corrélatif à la passio Pelri. Le passage de Clé- 



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200 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 04] 

il n'avait pas à ce moment autour de lui sa bril- 
lante couronne de disciples, les détails de sa mort 
seraient restés inconnus; plus tard, la légende y 
aurait suppléé, en tenant compte^ d'une part, de la 
qualité de citoyen romain que les Actes lui donnent, 
de Tautre, du désir qu'avait la conscience chrétienne 
d'opérer un rapprochement entre lui et Pierre. Certes, 
une mort obscure pour le fougueux apôtre a quelque 
chose qui nous sourit. Nous aimerions à rêver Paul 
sceptique, naufragé, abandonné, trahi par les siens, 
seul, atteint du désenchantement de la vieillesse ; il 
nous plairait que les écailles lui fussent tombées une 
seconde fois des yeux, et notre incrédulité douce 
aurait sa petite revanche si le plus dogmatique des 
hommes était mort triste, désespéré (disons mieux, 
tranquille), sur quelque rivage ou quelque route de 
l'Espagne, en disant lui aussi : Ergo errari/ Mais 
ce serait trop donner à la conjecture. Il est sûr que 
les deux apôtres étaient morts en 70; ils ne virent 
pas la ruine de Jérusalem, qui eût fait sur Paul 
une si profonde impression. Nous admettrons donc 
comme probable, dans toute la suite de cette his- 
toire, que les deux champions de l'idée chrétienne dis- 
parurent à Rome, pendant l'orage terrible de l'an 64. 

ment Romain {Ad Cor, 1, % 5) s'accommoderait aussi à quelques 
égards d'une telle hypothèse. 



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[An 64J L'ANTECHRIST. v 201 

Jacques était mort, il y avait un peu plus de deux 
ans. Des « apôtres-colonnes », il ne restait donc plus 
que Jean. D'aulres amis de Jésus vivaient sans doute 
encore à Jérusalem, mais oubliés et comme perdus 
dans le sombre tourbillon où la Judée allait être 
plongée durant plusieurs années. 

Nous montrerons dans le. livre suivant de quelle 
manière l'Église consomma entre Pierre et Paul une 
réconciliation que la mort avait peut-être ébauchée. 
Le succès était à ce prix. En apparence inalliables, 
le judéo-christianisme de Pierre et l'hellénisme de 
Paul étaient également nécessaires au succès de 
l'œuvre future. Le judéo-christianisme représentait 
Tesprit conservateur, sans lequel il n'y a rien de 
solide; l'hellénisme, la marche et le progrès, sans 
quoi rien n'existe véritablement. La vie est le résultat 
d'un conflit entre des forces contraires. On meurt 
aussi bien par l'absence de tout souffle révolutionnaire 
que par l'excès de la révolution. 



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CHAPITRE IX. 



LE LENDEMAIN DE LA CRISE. 



La conscience d'une réunion d'hommes est comme 
celle d'un individu. Toute impression dépassant un 
certain degré de violence laisse dans le sensorium 
du patient une trace qui équivaut à une lésion, et le 
met pour longtemps, si ne n'est pour toujours, sous 
le coup d'une hallucination ou d'une idée fixe. Le 
sanglant épisode d'août 64 avait égalé en horreur 
les rêves les plus hideux qu'un cerveau malade pût 
concevoir. Durant plusieurs années, la conscience 
chrétienne en sera comme obsédée. Elle est en proie 
à une sorte de vertige ; des songes monstrueux la 
tourmentent ; une mort cruelle paraît le sort réservé 
à tous les fidèles de Jésus*. Mais cela même n'est-il 
pas le signe le plus, certain de la proximité du grand 
jour?... Les âmes des victimes de la Bête étaient 

4. Apoc, VI, <4. 



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[An 64J L'ANTECHRIST. 203 

conçues comme attendant l'heure sainte sous Tautel 
divin et criant vengeance. L'ange de Dieu les calmé, 
leur dit de se tenir en repos et d'attendre encore un 
peu ; le moment n'est pas loin où leurs frères désignés 
pour l'immolation seront tués à leur tour. Néron s'en 
chargera. Néron est ce personnage infernal à qui 
Dieu abandonnera pour un moment sa puissance, à la 
veille de la catastrophe; il est ce monstre d'enfer 
qui doit apparaître comme un effrayant météore à 
l'horizon du soir des derniers jours*. 

L'air était partout comme imprégné de l'esprit 
du martyre. L'entourage de Néron semblait animé 
contre la niorale d'une sorte de haine désintéressée; 
c'était d'un bout à l'autre de la Méditerranée la 
lutte à mort du bien et du mal. Cette dure société 
romaine avait déclaré la guerre à la piété sous toutes 
ses formes; celle-ci se voyait réduite à déserter un 
monde livré à la perfidie, à la cruauté, h la 
débauche; il n'y avait pas d'honnêtes gens qui ne 
courussent des dangers. La jalousie de Néron contre 
la vertu est arrivée à son comble. La philosophie 
n'est occupée qu'à préparer ses adeptes aux tor- 
tures; Sénèque, Thraséa, Baréa Soranus, Musonius, 
Cornutus ont subi ou sont près de subir les consé- 
quences de leur noble protestation. Le supplice paraît 

^, Comp. saint Cyprien, De exhorta martyr.,, ^vd^t. 



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204 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An WJ 

le sort naturel de la vertu*. Même le sceptique 
Pétrone, parce qu'il est d'une société polie, ne peut 
vivre dans un monde oîi règne Tigellin. Un touchant 
écho des martyrs de cette Terreur nous est arrivé par 
I les inscriptions de l'île des déportations religieuses, 
d'où l'on ne revenait pas*. Dans une grotte sépulcrale 
qui se voit près de Cagliari% une famille d'exilés, 
peut-être vouée au culte d*Isis*, nous a légué sa 
touchante plainte, presque chrétienne. Dès que ces 
infortunés arrivèrent en Sardaigne, le mari tomba 
malade par suite de l'effroyable insalubrité de l'île ; 
la femme Benedicta fit un vœu, pria les dieux de la 
prendre au lieu de son mari ; elle fut exaucée. 

L'inutilité des massacres se vit du reste claire- 
ment en cette circonstance. Un mouvement aristo- 
cratique, résidant en un petit nombre de têtes, est 
arrêté par quelques exécutions ; mais il n'en va pas 
de même d'un mouvement populaire; car un tel 
mouvement n'a pas besoin de chefs ni de maîtres 
savants. Un jardin où l'on coupe les pieds de fleur 



I. Sénèque, Lettres 4, 42, 24, 26, 30, 36, 54, 61, 70, 77, 78, 
93, 404, 402, àLucilius. 
^2. Tacite, Ann., II, 86. 

3. Corp, inscr. gr„ n<» 5759. 

4. Le nom ou plutôt Tépithète de Benedicta, que porte la 
femme, sdnsi que les sculptures de la grotte, inclinent à le croire. 



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[An 641 L'ANTECHRIST. 205 

^ n'existe plus; un pré fauché repousse mieux qu'au- 
paravant. Ainsi le christianisme, loin d'être arrêté 
par le lugubre caprice de Néron, pullula plus vigou- 
reusement que jamais; un surcroît de colère monta 
au cœur des survivants; tous n'eurent plus qu'un 
seul rêve, devenir les maîtres des païens, pour les 
I gouverner comme ils le méritaient, avec la verge de 
l fer*. Un incendie, bien autre que celui qu'on les 
accuse d'avoir allumé, dévorera cette ville impie, 
devenue le temple de Satan. La doctrine de l'em- 
brasement final du monde prenait chaque jour de 
plus fortes racines. Le feu seul sera capable de 
purger la terre des infamies qui la souillent; le feu 
paraissait la seule fin juste et digne d'un tel amas 
d'horreurs. 

La plupart des chrétiens de Rome que n'atteignit 
pas la férocité de Néron quittèrent sans doute la 
ville*. Durant dix ou douze ans, l'Église romaine se 
trouva dans un extrême désarroi ; une large porte fut 
ainsi ouverte à la légende. Cependant il n'y eut pas 
d'interruption complète dans l'existence de la com- 
munauté. Le Voyant de l'Apocalypse, en décembre 68 

I K, Apoc., n, 26-27. 
2. Cela résulte de l'ÉpItre aux Hébreux, v, 41-44, et surtout 
XIII, 24. Ces cl àffo T^( troXio; paraissent être des fugitifs de 
l'Église de Rome. 



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206 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 64) 

\ OU janvier 69, donne ordre à son peuple de quitter 
Roaie\ Même en faisant dans ce passage la part de 
la fiction prophétique, il est difficile de n'en pas 
conclure que l'Église de Rome reprit vite son impor- 
tance. Seuls, les chefs abandonnèrent définitivement 
une ville où pour le moment leur apostolat ne pouvait 
porter de fruits. 

Le point du monde romain ou la vie était alors 
le plus supportable pour les juifs était la province 
d'Asie. II y avait entre la juiverie de Rome et celle 
d'Éphèse des communications perpétuelles *. Ce fut de 
ce côté que se dirigèrent les fugitifs. Éphèse va être 
le point où le ressentiment des événements de 
l'an 64 sera le plus vif. Toutes les haines de Rome 
vont y être concentrées; de là partira dans quatre 
ans l'invective furibonde par laquelle la conscience 
chrétienne répondra aux atrocités de Néron. 

Il n'y a pas d'invraisemblance à placer parmi 
les notables chrétiens qui sortirent de Rome, pour 
échapper aux rigueurs de la police, l'apôtre que 
nous avons vu suivre en tout la destinée de Pierre. 
Si les récits relatifs à l'incident qu'on plaça plus tard 
près de la porte Latine ont quelque vérité, il est 
permis de supposer que l'apôtre Jean, échappé au 

\ 1. Apoc., XVIII, 4. 
2. Nous Tavons montré à propos d'Aquila et de Priscille. 



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[An 04] L'ANTECHRIST|. 207 

supplice comme par miracle, aura quitté la ville 
sans délai; dès lors on peut trouver naturel qu'il 
se soit réfugié en Asie. Comme presque toutes les 
données relatives à la vie des apôtres, les traditions 
sur le séjour de Jean à Éphèse sont sujettes au doute; 
elles ont cependant aussi leur côté plausible, et nous 
inclinons plutôt à les admettre qu'à les rejeter ^ 

1. Le principal argument se tire de l'Apocalypse. Si le livre 
est de Jean Tapôtre, la chose est certaine. Si le livre est de 
quelqu'un qui a voulu le faire passer pour un ouvrage de Jean 
rapôti;e (on suppose alors l'apôtre mort avant 68 ; car un tel faux 
n'est guère admissible de son vivant), on est frappé de la cir- 
constance que la vision de Tapôtre est censée avoir Heu àPatmos, 
endroit où Ton ne s'ari^^tait qu'en allant en Asie ou en revenant 
d'Asie ; il est remarquable surtout que le faussaire fait parler 
l'apôtre aux Églises d'Asie comme ayant autorité sur elles et con- 
naissant leurs plus intimes secrets. Conçoit-on l'effet qu'eussent 
produit les trois premiers chapitres sur des gens qui savaient par- 
faitement que Tapôtre Jean n'avait jamais été à Patmos ni chez eux? 
Denys d'Alexandrie (dans Eus., H, E., VII, S5} a bien vu cela, et 
pose en principe que l'auteur de l'Apocalypse ne peut être qu'un 
des hommes apostoliques qui ont été en Asie. Reste l'hypothèse 
où l'Apocalypse serait l'ouvrage d'un homonyme de l'apôtre Jean, 
hypothèse de toutes la plus invraisemblable. — Les témoignages 
directs sur le séjour de Jean à Éphèse sont du dernier quart du 
second siècle. Apollonius, d'après Eusèbe, //. E.^Y, 48; Polycrate, 
évêque d'Éphèse (circonstance à noter), dans Eus., III, 31 ; V, 
24; Irénée, Adv. hœr,, II, xxii, 5 ; III, î, 4 ; m, 4 ; xi, 1 ; V, 
xxvi, 4; XXX, 4, 3; xxxiii, 4; lettre à Victor (Eus., H. E., V, 
24), et surtout lettre à Florinus (Eus., //. E,, Y, 20), morceau capital 
dans la question, dont l'authenticité n'est guère douteuse, depuis 



\ 

\ 



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208 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6i] 

L'Égfise d'Éphèse était mixte ; une partie devait 
la foi à Paul; une autre était judéo-chrétienne. Cette 
dernière fraction dut prendre la prépondérance par 
l'arrivée de la colonie romaine, surtout si ladite 
colonie amenait avec elle un compagnon de Jésus, un 
docteur hiérosolymite, un de ces maîtres illus- 
tres devant lesquels Paul lui-même s'inclinait. 
Jean était, depuis la mort de Pierre et de Jacques, 
le seul apôtre de premier ordre qui vécût encore; 
il était devenu le chef de toutes les Églises judéo- 
chrétiennes; un respect extrême s'attachait à lui ; 
on se prit à croire (et sans doute l'apôtre lui-même 
le disait) que Jésus avait eu pour lui une affection 
particulière. Mille récits se fondaient déjà sur cette 



"^x- que M. WaddingtOD a fixé le martyre de Polycarpe au Î3 fé- 
^^ vrier 455 {Mém. de VAcad. des inscr,, t. XXVI, 4'» partie, p. Î33 
etsuiv.); Clément d'Alex., Quis dives salvelur, 42; Origène, 
in MaUh., t. XVI, 6, et 0pp., II, p. 24 A, édit. Delarue; Denys 
d'Alexandrie, dans Eusèbe, H,E.,yi\, 25; Eusèbe, H. £.. HT, 4, 
48, 20, 23, 31,39; V, 24; CAro».^ à Fan 98 ; Épipb., hmr. Lxxviii, 
44 ; MarL de saint Ignace, 4,3; saint Jérôme, De viris ilL,9; 
Adv. Jovin., I, 26, et sur Gai., vi. L'omission de la mention de 
ce séjour dans Papias (cf. Eus., H, E., III, 39, rectifiant Chron., 
à Tan 98, contre Iréné^), dans Hégésippe et dans les épltres aUri- 
buées à saint Ignace, est sûrement un fait grave. Les confusions 
qui paraissent avoir été très-anciennement faites entre Tapôtro 
Jean et un certain Preshyteros Johannes laissent aussi planer des 
doutes sur tout ceci. Voir Fappendice, à la fin du volume. 



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[An 65] L'ANTECHRIST. 209 

donnée; Éphèse devenait pour un temps le centre de 
la chrétienté, Rome et Jérusalem étant, par suite de 
la violence des temps, des séjours presque interdits 
au culte nouveau. 

La lutte fut bientôt vive entre la communauté 
judéo-chrétienne, présidée par Tami intime de Jésus, 
et les familles de prosélytes créées par Paul. Cette 
lutte s'étendit à toutes les Églises d'Asie\ Ce n'étaient 
que déclamations acerbes contre ce Balaam, qui avait 
semé lé scandale devant les fils d'Israël, qui leur avait 
appris qu'on pouvait sans crime communier avec les 
païens, épouser des païennes. Jean, au contraire, était 
de plus en plus considéré comme un grand prêtre 
juif*. De même que Jacques, il porta le péialon, c'est-{i 
à-dire la plaque d'or sur le front*. Il fut le docteur 
par excellence; on s'habitua même, peut-être par 
suite de Tincident de l'huile bouillante, à lui donner 
le titre de martyr*. 



4. V. Saint Paul, p. 367 et suiv. 

2. ttps6c. 

3. Cf. Saint Paul, p. 307. Polycrate, dans Eusèbe, //. E,, III, 
\xxi, 3 ; V, XXIV, 3. Des documents apocryphes attribuent ce 
même insigne à Marc (Passion de Marc, citée par Â. de Valois, 
dans sa note sur Eusèbe, I. V, ch. xxiv, p. 491). Cf. Suicer, 
Thés. eccL, au mot irtroXov. 

4. Polycrate, L c. Maptuçxal ^i^awxXc;. Cf. Maltli., XX, 22-23; 
Marc, X, 38-39. 

14 



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210 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 05] 

Il semble qu'au nombre des fugitifs qui vinrent 
de Rome à Éphèse se trouva Barnabe *. Timothée 
vers le même temps était emprisonné, nous ne savons 
en quel endroit, peut-être à Corinlhe*, Au bout de 
quelques mois, il fut délivré, Barnabe, dès qu'il 
apprit cette bonne nouvelle, voyant la situation plus 
calme, forma le projet de regagner Rome avec Timo- 
thée, qu'il avait connu et aimé dans la compagnie de 
Paul \ La phalange apostolique dispersée par l'orage 
de 64 essayait de se reformer. L'école de Paul était la 
moins consistante ; elle cherchait, privée de son chef, 
à s'appuyer sur des parties plus solides de l'Église. 
Timothée, habitué à être conduit , dut être peu de 
chose après la mort de Paul. Barnabe, au contraire, [ 
qui s'était toujours tenu dans une voie moyenne entre 
les deux partis, et qui n'avait pas une seule fois 
péché contre la charité, devint le lien des débris 
épars après le grand naufrage. Cet homme excellent 
fut ainsi encore une fois le sauveur de l'œuvre de 
]ésus, le bon génie de la concorde et de la paix. 

C'est aux circonstances dont il s'agit qu'il faut. 



4. C'est la conséquence de notre système sur l'Éptlre aux 
Hébreux. Voir ci-après, p. 21 1 . 

2. Hebr., xiii, 83. Ce n'était ni à Rome ni à Éphèse. L'en- 
droit ne devait pas être bien loin d'Ëphèse. 

3. Hebr., xiii, 19, «3. 



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[An 65] L'ANTECHRIST. 211 

selon nous, rapporter l'ouvrage qui porte le titre, 
difficile à comprendre, d'Épîlre aux Hébreux, Cet . 
écrit paraît avoir été composé à Éphèse par Barnabe* 
et adressé à l'Église de Rome*, au nom de la petite 
communauté de chrétiens italiotes qui s'était réfugiée 
dans la capitale de l'Asie. Par sa position, en quelque 
sorte intermédiaire, au point de croisement de beau- 
coup d'idées jusque-là non encore associées, l'Épître 
aux Hébreux revient de droit à l'homme conciliant 
qui tant de fois empêcha les tendances diverses exis- • 
tant au sein de la jeune communauté d'arriver à une 
rupture ouverte. L'opposition des Eglises de juifs et 
des Églises de gentils semble, quand on lit ce petit 
traité, une question résolue ou plutôt perdue dans un 
flot débordant de métaphysique transcendante et de 
pacifique charité. Comme nous l'avons dit, le goût 
des midraschim ou petits traités d'exégèse reli- 
gieuse, sous forme épistolaire, avait fait de grands 
progrès, Paul s'était mis tout entier dans son épître 
aux Romains; plus tard, TÉpître aux Éphésîens avait 
été la formule la plus avancée de sa doctrine, L'Épître 



4. Voir rintroduclion en tête de ce volume. 

%, C'est ce qui explique comment TÉglise de Rome a toujours i 
mieux su que les autres Églises de qui cette épltre n'était pas. 
Y. Saint Paul, p. lvii. La première épître de Clément, écrite à Rome » 
versr^n 95, est pleine de réminiscences de l'Épître aux Hébreux. . 



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212 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 65] 

aux Hébreux paraît un manifeste du même ordre. Au- 
cun livre chrétien ne ressemble autant aux ouvrages 
de l'école juive d'Alexandrie, en particulier aux opus- 
cules de Philon. Apollos était déjà entré dans celte 
voie*. Paul prisonnier s'y était singulièrement complu. 
Un élément étranger à Jésus, l'alexandrinisme, s'in- 
fusait de plus en plus au cœur du christianisme. Dans 
les écrits johanniques, nous verrons cette influence 
s'exerçant d'une façon souveraine. Dans TÉpître aux 
Hébreux, la théologie chrétienne se montre fort ana- 
logue à celle que nous avons trouvée dans les épîtres 
de la dernière manière de Paul. La théorie du Verbe 
se développe rapidement. Jésus devient de plus en 
plus le « Dieu second », le métati^ne, l'assesseur de 
la Divinité, le premier-né de la droite de Dieu, infé- 
rieur à Dieu seul. — Sur les circonstances du temps 
oïl il écrit, l'auteur né s'explique qu'à mots couverts. 
On sent qu'il craint de compromettre le porteur de sa 
lettre et ceux à qui elle est destinée*. Un poids dou- 
loureux semble l'oppresser; son angoisse secrète 
s'échappe en traits courts et profonds. 

Dieu, après avoir autrefois communiqué sa volonté 

I. C'est ce qui a porté beaucoup de critiques à croire que 
rËpItre aux Hébreux est Touvrage d* Apollos. 

t. De là peut-être ce titre vague irpè; t:Sp«{cu;, et aussi Tab- 
sence de salutations personuelles et de suscriptiou. 



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(Ad 65J L'ANTECHRIST. 213 

aux hommes par le ministère des prophètes, s*est 
servi dans ces derniers temps de Torgane du Fils, par 
lequel il avait créé le monde * et qui soutient tout 
de sa parole. Ce Fils, reflet de la gloire du Père, et 
empreinte de son essence, que le Père s'est plu à 
constituer héritier de l'univers, a expié les péchés par 
son apparition en ce monde, puis est allé s'asseoir 
dans les régions célestes à la droite de la Majesté*, 
avec un titre supérieur à celui des anges. La loi 
mosaïque a été annoncée par les anges'; elle ne con- 
tenait que l'ombre des biens à venir; la nôtre a été 
annoncée d'abord par le Seigneur, puis nous a été 
transmise d'une manière* sûre par ceux qui l'avaient 
entendue de lui, Dieu appuyant leur témoignage par 
des signes, des prodiges et toutes sortes de miracles, 
ainsi que par les dons du Saint-Esprits Grâce à 
Jésus, tous les hommes ont été faits fils de Dieu. 

4 . Tcù; oùâva;. Aiwv est pris ici dans le sens de l*hébreu ôlam, | 
du phénicien oulom, ûeVarabeâlam (1" verset du Coran), et | 
sert de biais pour introduire les seons gnostiques. 

2. Notez ces commencements du style cabbaliste. Comparez 
Matth., xxYi, 64. 

3. Cf. Ga!., m, 19; Acl., vu, 53. La théologie du temps, 
comme nous le voyons par les versions grecques et chaldéennes 
de la Bible et par Josèphe, substituait des anges à Dieu dans cer- 
tains endroits où le texte biblique faisait intervenir visiblement le 
Très-Haut. Voir la version grecque du Deutér., xxxin, ?• 



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214 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 65] 

Moïse a été un serviteur; Jésus a été le Fils; Jésus 
a surtout été par excellence le grand prêtre selon 
l'ordre de Melchisédech*. 

Cet ordre est fort supérieur au sacerdoce lévitique, 
et a totalement abrogé ce dernier, Jésus est prêlre 
pour réternilé. 

C'était bien un pareil grand prêtre qu*il nous fal- 
lait, saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, et 
élevé au-dessus des cieux, qui n'a pas besoin chaque jour, 
comme les autres prêtres, d'offrir des sacrifices, d'abord 
pour ses péchés, ensuite pour ceux du peuple... La loi 
ancienne établissait grands prêtres des hommes sujets à 
faillir; la loi nouvelle Institue le Fils, consommé pour 
réternité... Nous avons ainsi un grand prêtre qui s'est assis 
dans le ciel à la droite du trône de la Majesté, en qualité 
de ministre du vrai sanctuaire et du vrai tabernacle que 
le Seigneur a construit... Christ est le grand prêtre des 
biens à venir... Si le sang des boucs et des taureaux, si la 
cendre d'une génisse, dont on asperge ceux qui sont souil- 
lés, les sanctifient de manière à leur donner la pureté char- 
nelle; combien plus le sang de Christ, qui s'est offert lui- 
même à Dieu, victime sans défaut, purifiera-t-il notre 
conscience des œuvres mortes!... C'est pour cela qu'il est 
le médiateur d'un nouveau testament;... pour qu'il y ait 
testament, en effet, il est nécessaire que la mort du testa- 
teur soit constatée, un testament n'ayant pas d'effet tant 
que le testateur vit. Le premier pacte, lui aussi, fut 

1. Hebr., iv, 44 et suiv. 



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[An 65J L'ANTECHRIST. 215 

inauguré avec du sang... C'est au moyen du sang que 
tout est légalement puriflé, et sans effusion de sang il n'y 
a point de pardon *. 

Nous sommes donc sanctifiés une fois pour toutes 
par le sacrifice du corps de Jésus-Christ, qui appa- 
raîtra une seconde fois pour sauver ceux qui l'atten- 
dent. Les anciens sacrifices n'atteignaient jamais leur 
but, puisqu'on les recommençait sans cesse. Si le 
sacrifice expiatoire revenait chaque année à jour fixe, 
n'est-ce pas la preuve que le sang des victimes était 
impuissant? Au lieu de ces perpétuels holocaustes, 
Jésus a ofl'ert son unique sacrifice, qui rend les autres 
inutiles. De la sorte, il n'est plus question de sacrifice 
pour le péché *. 

Le sentiment des dangers qui environnent l'Église 
remplit l'auteur; il n'a devant les yeux qu'une per- 
spective de supplices ; il pense aux tortures qu'ont 
endurées les prophètes et les martyrs d'Antiochus*. 
La foi de plusieurs succombait. L'auteur est très- 
sévère pour ces chutes. 

Il est impossible que ceux qui ont été illuminés une 
fois, qui ont reçu le don céleste, qui ont eu part au Saint- 
Esprit, qui ont goûté la précieuse parole de Dieu et les 

4. Hebr., ix, 44 et suiv. 

2. Hebr., ix, 23 et suiv. 

3. Hebr., xi, 32-40; xn, 4-44. 



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216 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 65J 

biens du monde à venir, et qui ensuite sont tombés, de 
manière à crucifier et à outrager encore une fois le Fils de 
Dieu, autant qu'il est en eux, soient de nouveau amenés 
à la repentance. Une terre qui ne donne que des ronces 
et des chardons est jugée mauvaise et digne d'être mau- 
dite; on finit par y mettre le feu... Certes, Dieu n'est pas 
injuste; il n'oubliera pas votre conduite et Tamour que 
vous avez montré pour son nom, en servant les saints, 
comme vous l'avez fait et le faîtes encore. . . Redoublez de zèle 
jusqu'à la fin, pour que vos espérances soient accomplies, 
à l'exemple de ceux qui par la foi et la persévérance ont 
conquis rhéritage promis ^ 

Quelques fidèles mettaient déjà de la négligence 
à se rendre à l'église pour les réunions *. L'apôtre 
déclare que ces réunions sont l'essence du christia- 
nisme, que c'est là qu'on s'exhorte, qu'on s'excite, 
qu'on se surveille, et qu'il y faut être d'autant plus 
assidu que le grand jour de l'apparition finale 
approche. 

Si nous péchons volontairement après avoir reçu la con- 
naissance de la vérité, comme il n'y a plus désormais de sacri- 
fice pour les péchés, il ne nous reste que l'attente terrible du 
jugement et du feu qui dévorera les rebelles... C'est chose 
horrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant '. 

4. Hebr., vi, 4 et suiv. 

2. Hebr., x, 25. 

3. Hebr., x, 26 et suiv. 



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[An 65] L'ANTECHRIST. 217 

Souvenez-vous des jours passés, où, à la suile de votre 
illumination, vous avez supporté maint combat douloureux, 
les uns exposés en plein théâtre * aux outragps et aux sup- 
plices, les autres participant au sort de ceux qui furent 
ainsi traités. En effet, vous avez montré votre sympathie 
» ^ pour les prisonniers *, et vous avez accepté avec joie la 
spoliation de vos biens, sachant que vous en possédez 
d'autrement excellents et durables... Courage, pour que 
vous obteniez la récompense qui vous a été promise! Encore 
un petit, un tout petit espace de temps, et celui qui doit 
venir viendra. 

La foi résume rattiiude du chrétien '. La foi, 
c'est la ferme attente de ce qui est promis, la cer- 
titude de ce qu'on n'a pas vu. C'est la foi qui a 
fait les grands hommes de Tancienne loi, lesquels 
moururent sans avoir obtenu les thoses promises, 
les ayant seulement vues et saluées de loin, se con- 
fessant étrangers et passagers sur cette terre, toujours 
à la recherche d'une patrie meilleure, qu'ils ne trou- 
vaient pas, la céleste. L'auteur cite à ce sujet les 

4 . eXi^'Cdiv Oiarpt^opitvot peut sans doate n'être qu'une méla- 
pbore; cependant nous préférons voir là une allusion aux horribles 
jeux du cirque de Néron. Comp. _6xî«|/»iç ui^oXaç dans Hermas, 
Pasteur, vis. m, 8, passage qui se rapporte sûrement aux 
épreuves de Fan 64. V. ci-après, p. 390, note 3. 

2. Tout le monde est d'accord qu'il faut lire ^•<j|aîoiç pour l 

3. Hebr., xi, \ et suiv. 



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218 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad C5J 

exemples d'Abel, d'Hénoch, de Noé, d'Abraham, de 
Sara, d'Isaac, de Jacob, de Joseph, de Moïse, de 
Rahab la prostituée. 

Quoi de plus? Le temps me manquerait si je voulais 
parler de Gédéon, de Barak, de Samson, de Jephté, de 
David, de Samuel et des prophètes, qui par la foi vain- 
quirent des royaumes, exercèrent la justice, obtinrent des 
promesses, fermèrent la gueule aux lions, éteignirent la 
violence du feu, échappèrent au tranchant de Tépée, repri- 
rent des forces après la maladie, devinrent puissants dans 
la guerre, repoussèrent des invasions étrangères,.,, furent 
tympanisés * et préférèrent à la vie une résurrection meil- 
leure, subirent Tignominie, la flagellation, les chaînes, le 
cachot, furent lapidés, sciés*, tourmentés, moururent frap- 
pés du glaive, marchèrent couverts de peaux de chèvres, 
manquant du nécessaire, opprimés, maltraités (eux dont 
le monde n'était pas digne!), errant dans les déserts et les 
montagnes, dans les cavernes et les antres de la terre. 
Tous ces saints personnages, bien que d'une foi éprouvée, 
n'ont pas vu la réalisation des promesses, Dieu nous 
réservant un sort plus heureux et ne voulant pas qu'ils arri- 
vassent à l'accompli ssement final sans nous. Ayant donc 
répandue autour de nous une pareille nuée de témoins,... 
poursuivons avec persévérance la lutte qui nous est propo- 
sée, tenant les yeux toujours fixés sur Jésus, chef et con- 

r Allusion au supplice des martyrs dits Macchabées. 
2. Allusion au genre de mort d'Isaïe, selon la tradition apo- 
cryphe. 



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|\a 05] L'AMKCHRIST. 219 

servateur de la foi... Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au 
sang dans votre combat contre le mal. 

L'auteur explique ensuite aux confesseurs que les 
souffrances qu'ils endurent ne sont pas des punitions, 
mais qu'elles doivent être prises comme des correc- 
tions paternelles, telles qu'un père en administre à son 
fils et qui sont un gage de sa tendresse. 11 les invile 
à se tenir en garde contre les esprits légers, qui, à 
l'exemple d'Ésaû, donneraient leur céleste patrimoine 
en échange d'un avantage terrestre et momentané. 
Pour la troisième fois, l'auteur revient sur sa pensée 
favorite * qu'après une chute qui vous a mis hors du 
christianisme, il n'y a plus de retour. Ésaù aussi 
chercha à ressaisir la bénédiction paternelle; mais 
ses larmes et ses regrets furent inutiles. On sent 
qu'il y avait eu, dans la persécution de 64, quelques 
renégats par faiblesse % lesquels après leur apostasie 
auraient désiré revenir à l'Église, Notre docteur veut 
qu'on les repousse. Quel aveuglement, en effet, égale 
celui du chrétien qui hésite ou renie, « après s'être 
approché de la montagne sainte de Sion et de la 
ville du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste et des 

4. Comp. VI, 4 et suiv.; x, 26 et suiv. Ces passages jouèrent 
plus tard un grand rôle dans la controverse du montanisme et du 
novatianisme. 

2. Comp. Mattb., xxiv, 40. 



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220 ORIGINES DU CHRISTIANISxME. [An 65] 

myriades d'anges en chœur, de l'Église de ses 
aînés inscrits au ciel et de Dieu juge universel, des 
esprits justes déjà consommés* et de Jésus le média- 
teur de la nouvelle alliance, — après avoir été puri- 
fié par le sang de propitiation qui parle mieux que 
celui d'Afael?... » 

L'apôtre termine en rappelant à ses lecteurs les 
membres de l'Église qui étaient encore dans les 
cachots de l'autorité romaine % et surtout la mémoire 
de leurs chefs spirituels qui ne sont [Mus, de ces 
grands initiateurs qui leur ont prêché la parole de 
Dieu et dont la mort a été un triomphe pour la foi. 
Qu'ils considèrent la fin de ces saintes vies, et 
ils seront raffermis '. Qu'ils prennent garde aux 
fausses doctrines, surtout à celles qui font consis- 
ter la sainteté en d'inutiles pratiques rituelles, telles 
que les distinctions d'aliments*. Le disciple ou l'ami 
de saint Paul se retrouve ici. A vrai dire, l'épître 
entière est, comme toutes les épîlres de Paul, une 
longue démonstration de l'abrogation complète de la 
loi de Moïse par Jésus. Porter l'opprobre de Jésus; 

4. Hebr., xii, 48 et suiv. L'^xxXvioCa irpMTcràcuv et les ^ucxioi 
Ti7iXttci>p.ivot sont probablement les martyrs de la persécution 
de Néron, 

2. Hebr., xin, 3. 

3. Hebr., xiii, 7. 

4. Hebr., xiii, 9; cf. ix, 40. 



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[Aa 05J L'ANTECHRIST. 221 

sortir du monde, « car nous n'y avons point de cité 
permanente, nous cherchons celle qui est à venir » ; 
obéir aux chefs ecclésiastiques, être pour eux pleins 
de respect, rendre leur tâche facile et agréable, 
« puisqu'ils veillent sur les âmes et doivent en rendre 
compte », voilà pour la pratique. Aucun écrit ne 
montre peut-être mieux que celui-ci le rôle mystique 
de Jésus grandissant et finissant par remplir unique- 
ment la conscience chrétienne. Non-seulement Jésus 
est le Logos qui a créé le monde, mais son sang est 
l'universelle propitiation, le sceau d'une alliance nou- 
voile. L'auteur est si préoccupé de Jésus, qu'il fait 
des fautes de lecture pour le trouver partout. Dans 
son manuscrit grec * des Psaumes, les deux lettres Ti 
du mot OTiA, au Ps. xl (xxxix), v. 6, étaient un . 
peu douteuses ; il y a vu un M, et, comme le mot \ 
précédent finit par un 2, il a lu cwj^a, ce qui lui four- ^ ' 
nit le beau sens messianique : « Tu n'as plus voulu \ 
de sacrifices; mais tu m'as donné un corps; alors \ 
j'ai dit : « Voilà que je viens *•.. » 

Chose singulière! la mort de Jésus prenait ainsi 
dans l'école de Paul une bien plus grande impor- 
tance que sa vie. Les préceptes du lac de Géné- 

4. Il ne savait guère que le grec. Yoir ses raisonnements sur 
^aOrpcD, considéré comme équivalent de n>13. 
2. llebr., x, 5. 



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222 ORIGINBS DU CHRISTIANISME. [An 65] 

sareth intéressaient peu cette école, et il semble, 
qu'elle ne les connaissait guère; ce qu'elle voyait au 
premier plan, c'était le sacrifice du fils de Dieu 
s'iramolant pour l'expiation des péchés du monde. 
Idées bizarres, qui, relevées plus tard dans toute 
leur rigueur par le calvinisme, devaient faire grave- 
ment dévier la théologie chrétienne de l'idéal évan- 
gélique primitif! Les Evangiles synoptiques, qui sont 
la partie vraiment divine du christianisme, ne sont 
pas l'œuvre de l'école de Paul, Nous les verrons 
bientôt éclore de la douce petite famille qui conser- 
vait encore en Judée les vraies traditions sur la vie et 
la personne de Jésus. 

Mais ce qu'il y a d'admirable dans les origines 
du christianisme, c'est que ceux qui tiraient le plus 
obstinément le char en sens contraire étaient ceux 
qui travaillaient le mieux pour le faire avancer. 
L'Épître aux Hébreux marque définitivement, dans 
l'histoire de l'évolution religieuse de l'humanité, la dis- 
parition du sacrifice, c'est-à-dire de ce qui avait fait 
jusque-là l'essence de la religion. Pour l'homme pri- 
mitif, le dieu est un être très-puissant, qu'il faut 
apaiser ou corrompre. Le sacrifice venait de la peur 
ou de l'intérêt. Pour gagner le dieu *, on lui offrait 

4. a Tcnui popano corruptus Osiris. »- . 



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[An 65J L'ANTECHRIST. 223 

un présent capable de le toucher, un beau mor- 
ceau de viande, de la bonne graisse, une coupe de 
soma ou de vin. Les fléaux, les maladies étant consi- 
dérés comme les coups d'un dieu irrité, on s'imagina 
qu'en substituant une autre personne aux personnes 
menacées, on détournerait le courroux de l'être supé- 
rieur; peut-être même, se disait-on, le dieu se con- 
tentera-t-il d'un animal, si la bête est bonne, utile 
et innocente. On jugeait le dieu sur le patron de 
l'homme, et de même qu'aujourd'hui encore, dans cer- 
taines parties de l'Orient et de l'Afrique, l'indigène 
croit gagner la faveur d'un étranger en tuant à ses 
pieds un mouton, dont le sang coule sur ses bottes et 
dont la chair servira ensuite à sa nourriture, de même 
on supposait que l'être surnaturel devait être sensible 
à l'offrande d'un objet, surtout si par cette offrande 
l'auteur du sacrifice se privait de quelque chose. 
Jusqu'à la grande transformation du prophétisme au 
VIII' siècle avant J.-C, l'idée des sacrifices ne fut 
pas chez les Israélites beaucoup plus relevée que 
chez les autres peuples. Une ère nouvelle commence 
avec Isaïe, s'écriant au nom de Jéhovah : « Vos sa- 
crifices me dégoûtent; que m'importent vos chèvres 
et vos boucs M » Le jour où il écrivit celte page 

4. Isaïe, ch. I. 



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224 ORIGINES DU CHRISTIANISME. jAn CSJ 

admirable (vers 740 avant J.-C), Isaïe fut le vrai 
fondateur du christianisme. 11 fut décidé ce jour-là 
que, des deux fonctions surnaturelles qui se dispu- 
taient le respect des tribus antiques, le sacrificateur 
héréditaire et le sorcier, libre inspiré qu'on croyait 
dépositaire de secrets divins, c'était le second qui 
déciderait de l'avenir de la religion. Le sorcier des 
tribus sémitiques, le nabi, devint le « prophète », 
tribun sacré, voué au progrès de l'équité sociale, et, 
tandis que le sacrificateur (le prêtre) continua de 
vanter l'efficacité des tueries dont il profitait, le pro- 
phète osa proclamer que le vrai Dieu se soucie bien 
plus de la justice et de la pitié que de tous les bœufs 
du monde. Édictés cependant par d'antiques rituels 
dont il n'était pas facile de se défaire, et maintenus 
par l'intérêt des prêtres, les sacrifices restèrent une 
loi du vieil Israël. Vers le temps où nous sommes, et 
même avant la destruction du troisième temple, 
l'importance de ces rites baissait. La dispersion des 
juifs amenait à envisager comme quelque chose de 
secondaire des fonctions qui ne pouvaient s'accomplir 
qu'à Jérusalem *. Philon avait proclamé que le culte 
consiste surtout en hymnes pieux, qu'il faut chanter 
de cœur plutôt que de bouche; il osait dire que de 

1. Remarquez Ad,, xxiv, 47. 



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[An 65] L'ANTECHRIST. 225 

telles prières valent mieux que les offrandes *. 
— Les esséniens professaient la même doctrine*. Saint 
Paul, dans TÉpître aux Romains % déclare que la 
religion est un culte de la raison pure. L'Épître aux 
Hébreux, en développant cette théorie que Jésus est 
le vrai grand prêtre, et que sa mort a été un sacri- 
fice abrogeant tous les autres, porta le dernier coup 
aux immolations sanglantes. Les chrétiens, même 
d'origine juive, cessaient de plus en plus de se croire 
tenus aux sacrifices légaux, ou ne s'y pliaient que 
par condescendance. L'idée génératrice de la messe, î 
la croyance que le sacrifice de Jésus se renouvelle 
par l'acte eucharistique, apparaît déjà, mais dans un * >; 
lointain encore obscur. 

4. Philon, De planlatione Noe, $ 25, 28-31. Comp. Théo- 
phraste, De pietale, édit. Bernays, Berlin, 4866. 

2. Josèphe, Ant., XVIII, i, 5; Philon, Quod omnis probus 
liber, $ 12. 

3. Voir Saint Paul, p. 474. 



15 



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CHAPITRE X. 



LK RÉVOLUTION EN JUDÉE. 



L'état d'exaltation que traversait l'imagination 
chrétienne fut bientôt compliqué par les événements 
qui se passaient en Judée. Ces événements semblaient 
donner raison aux visions des cerveaux les plus fré- 
nétiques. Un accès de fièvre qu'on ne peut comparer 
qu'à celui qui saisit la France durant la Révolution, 
et Paris en 1871, s'empara de la nation juive tout 
entière. Ces « maladies divines », devant lesquelles la 
médecine antique se déclarait impuissante, semblaient* 
devenues le tempérament ordinaire du peuple juif. 
On eût dit que, décidé aux outrances, il voulait aller 
jusqu'au bout de l'humanité. Durant quatre ans, 
l'étrange race qui semble créée pour défier également 
celui qui la bénit et celui qui la maudit fut dans une 
convulsion en face de laquelle l'historien, partagé 
entre l'admiration et l'horreur, doit s'arrêter avec 



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(An 66] L'ANTECHRIST. 227 

respect comme devant tout ce qui est mystérieux. 

Les causes de cette crise étaient anciennes, et la 
crise elle-même était inévitable. La loi mosaïque, 
œuvre d'ulopistes exaltés, possédés d'un puissant 
idéal socialiste, les moins politiques des hommes, 
était, comme l'islam, exclusive d'une société civile 
parallèle à la société religieuse. Cette loi, qui semble 
être arrivée à l'état de rédaction oîi nous la lisons au 
vil* siècle avant J.-C, aurait, même indépendamment 
de la conquête assyrienne, fait voler en éclats le 
petit royaume des descendants de David. Depuis la 
prépondérance . prise par l'élément prophétique, le 
royaume de Juda, brouillé avec tous ses voisins, pris 
d'une rage permanente contre Tyr, en haine avec 
Édom, Moab et Ammon, n'était plus capable de vivre. 
Une nation qui se voue aux problèmes religieux et 
sociaux se perd en politique. Le jour où Israël devint 
« un pécule de Dieu, un royaume de prêtres, une 
nation sainte* », il fut écrit qu'il ne serait pas un 
peuple comme un autre. On ne cumule pas des des- 
tinées contradictoires ; on expie toujours une excel- 
lence par quelque abaissement. 

L'empire achéménide mit Israël un peu en repos. 
Cette grande féodalité tolérante pour toutes les diver- 

\. Exode, XIX, 5-6. 



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^8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

sites provinciales, fort analogue au califat de Bagdad 
et à l'empire ottoman, fut l'état où les Juifs se trou- 
vèrent le plus à Taise. La domination ptolémaïque, 
au m* siècle avant J.-C., semble également leur avoir 
été assez sympathique. Il n'en fut pas de même des 
Séleucides. Antioche était devenue un centre d'ac- 
tivé propagande hellénique ; Antiochus Épiphane se 
croyait obligé d'installer partout, comme signe de sa 
puissance, l'image de Jupiter Olympien. Alors éclata 
la première grande révolte juive contre la civilisation 
profane. Israël avait supporté patiemment la dispa- 
rition de son existence politique depuis Nabuchodo- 
nosor; il ne garda plus aucune mesure, quand il 
entrevit un danger pour ses institutions religieuses. 
Une race en général peu militaire fut prise d'un 
accès d'héroïsme ; sans armée régulière, sans géné- 
raux, sans tactique, elle vainquit les Séleucides, main- 
tint son droit révélé, et se créa une seconde période 
d'autonomie. La royauté asmonéenne néanmoins fut 
toujours travaillée par de profonds vices intérieurs ; 
elle ne dura qu'un siècle. La destinée du peuple juif 
n'était pas de constituer une nationalité séparée ; ce 
peuple rêve toujours quelque chose d'international ; 
son idéal n'est pas la cité; c'est la synagogue; c'est 
la congrégation libre. Il en est de même pour 
l'islam, qui a créé un empire immense, mais qui a 



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[An «6J L'ANTECHRIST. 229 

détruit toute nationalité chez les peuples qu'il a 
O subjugués, et ne leur laisse plus d'autre patrie que 
la mosquée et la zaouia. 

On applique souvent à un tel état social le nom 
de théocratie, et on a raison, si l'on entend dire 
par là que l'idée profonde des religions sémitiques 
et des empires qui en sont sortis est la royauté de 
Dieu, conçu comme unique maître du monde et 
suzerain universel ; mais théocratie chez ces peuples 
n'est pas synonyme de domination des prêtres. Le 
prêtre proprement dit joue un faible rôle dans l'his- 
toire du judaïsme et de l'islamisme. Le pouvoir 
appartient au représentant de Dieu, à celui que Dieu 
inspire, au prophète, au saint homme, à celui qui a 
reçu mission du ciel et qui prouve sa mission par le 
miracle ou le succès. A défaut de prophète, le pouvoir 
est au faiseur d'apocalypses et de livres apocryphes 
attribués à d'anciens prophètes, ou bien au docteur 
qui interprète la loi divine, au chef de synagogue, et 
plus encore au chef de famille, qui garde le dépôt de 
la Loi et le transmet à ses enfants. Un pouvoir civil, 
une royauté n'ont pas grand chose à faire avec une 
telle organisation sociale. Cette organisation ne fonc- 
tionne jamais mieux que dans le cas où les individus 
qui s'y soumettent sont répandus, à l'état d'étrangers 
tolérés, dans un grand empire où ne règne pas l'uni- 



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S30 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

formité. Il est dans la nature du judaïsme d'être 
subordonné, puisqu'il est incapable de tirer de son 
sein un principe de pouvoir militaire. Le môme fait 
se remarque chez les Grecs de nos jours; les com- 
munautés grecques de Triesle, de Smyme, de Con- 
stantinople, sont bien plus florissantes que le petit 
royaume de Grèce, parce que ces communautés sont 
dispensées de l'agitation politique, où une race vive, 
mise prématurément en possession de la liberté, 
trouve sa perte assurée. 

La domination romaine, établie en Judée Tan 63 { 
avant J.-C. par les armes de Pompée, sembla d'abord 
réaliser quelques-unes des conditions de la vie juive. 
Rome, à cette époque, n'avait pas pour règle d'assi- 
miler les pays qu'elle annexait successivement à son 
vaste empire. Elle leur enlevait le droit de paix et de 
guerre, et ne s'arrogeait guère que l'arbitrage sur les 
grandes questions politiques. Sous les restes dégé- 
nérés de la dynastie asmonéenne et sous les Hérodes, 
la nation juive conserva cette demi-indépendance qui 
aurait dû lui suffire, puisque son état religieux y était 
respecté. Mais la crise intérieure du peuple était trop 
forte. Au delà d'un certain degré de fanatisme reli- 
gieux, l'homme est ingouvernable. Il faut dire aussi 
que Rome tendait sans cesse à rendre son pouvoir 
plus effectif en Orient. Les petites royautés vassales, 



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[Aa 06] L^ANTECHRIST. 231 

qu'elle avait d'abord conservées, disparaissaient de 
jour en jour, et les provinces faisaient retour pur et 
simple à l'empire. Depuis l'an 6 après J.-C, la Judée 
fut gouvernée par les procurateurs, subordonnés aux 
légats impériaux de Syrie, et ayant à côté d'eux le 
pouvoir parallèle des Hérodes. L'impossibilité d'un 
tel régime se dévoilait de jour en jour. Les Hérodes 
étaient peu considérés en Orient des hommes vrai- 
ment patriotes et religieux. Les habitudes adminis- 
tratives des Romains, même dans ce qu'elles avaient 
de plus raisonnable, étaient odieuses aux Juifs. En 
général, les Romains montraient la plus grande 
condescendance à l'égard des scrupules méticuleux 
de la nation ^ ; mais cela ne suffisait pas ; les choses 
en étaient venues à un point où l'on ne pouvait plus 
rien faire sans toucher à une question canonique. Ces 
religions absolues, comme l'islamisme, le judaïsme, 
ne souffrent pas de partage. Si elles ne régnent ( \ 
pas, elles se disent persécutées. Si elles se sentent 
protégées, elles deviennent exigeantes, et cherchent 
à rendre la vie impossible aux autres cultes au- 
tour d'elles. Cela se voit bien en Algérie, ou les 
Israélites, se sachant appuyés contre les musul- 
mans, deviennent insupportables pour ceux-ci, et 

4. Se rappeler rinscription découverte par M. Ganneau. Revue 
archéoU, avril et mai 4872; Journal asiatique^ août-sept. 487Î. 



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232 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66J 

occupent sans cesse l'autorité de leurs récriminations. 
Certes, nous voulons croire que, dans celte expé- 
rience d'un siècle que firent les Romains et les Juifs 
pour vivre ensemble, et qui aboutit à un si terrible 
déchirement, les torts furent réciproques. Plusieurs 
procurateurs furent de malhonnêtes gens * ; d'autres 
purent être brusques, durs, et se laisser aller à 
l'impatience contre une religion qui les agaçait et 
dont ils ne comprenaient pas l'avenir. Il aurait fallu 
être parfait pour ne pas s'irriter de cet esprit borné, 
hautain, ennemi de la civilisation grecque et romaine, 
malveillant pour le reste du genre humain, que 
les observateurs superficiels tenaient pour l'essence 
d'un Juif. Que pouvait penser d'ailleurs un adminis- 
trateur d'administrés toujours occupés à l'accuser 
auprès de l'empereur et à former des cabales contre 
lui, même quand il avait parfaitement raison ? Dans 
cette grande haine qui, depuis plus de deux mille ans, 
existe entre la race juive et le reste du monde, qui a 
eu les premiers loris ? Une telle question ne doit pas 
être posée. En pareille matière, tout est action et 
réaction, cause et effet. Ces exclusions, ces cadenas 
du ghettOy ces costumes à part, sont choses injustes ; 
mais qui les a d'abord voulues? Ceux qui se 

4 . Voir le proverbe juif sur la justice qui se rendait à Césarée. 
Midrasch Eslher, i, init. 



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(An 66] L*ANTECHR1ST. 235 

croyaient souillés par le contact des païens, ceux qui 
cherchèrent pour eux la séparation, la société à part. 
Le fanatisme a créé les chaînes, et les chaînes ont 
redoublé le fanatisme. La haine engendre la haine, 
et il n'y a qu'un seul moyen pour sortir de ce cercle 
fatal, c'est de supprimer la cause de la haine, ces 
séparations injurieuses qui, d'abord voulues et cher- 
chées par les sectes, deviennent ensuite leur opprobre. 
A regard du judaïsme, la France moderne a résolu 
le problème. En abaissant toutes les barrières légales 
qui entouraient l'israélite, elle a enlevé au judaïsme 
ce qu'il avait d'étroit et d'exclusif, je veux dire 
ses pratiques et sa vie séquestrée, si bien qu'une 
famille juive transportée à Paris cesse à peu près 
de mener la vie juive au bout d'une ou deux géné- 
rations. 

Il serait injuste de reprocher aux Romains du 
premier siècle de n'avoir point agi de la sorte. Il y 
avait opposition absolue entre l'empire romain et le 
judaïsme orthodoxe. C'étaient les juifs qui le plus 
souvent étaient insolents, taquins, agresseurs. L'idée 
d'un droit commun, que les Romains portaient en 
germe avec eux, était antipathique aux stricts obser- 
vateurs de la Thora. Ceux-ci avaient des besoins mo- 
raux en totale contradiction avec une société pure- 
ment humaine, sans nul mélange de théocratie, comme 



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234 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 66] 

était la société romaine. Rome fondait TÉtat; la jui- 
verie fondait l'Église. Rome créait le gouvernement 
profane et rationnel ; les juifs inauguraient le royaume 
de Dieu. Entre cette théocratie étroite, mais féconde, 
et la proclamation la plus absolue de l'État laïque qui 
ait jamais existé, une lutte était inévitable. Les juifs 
avaient leur loi, fondée sur de tout autres bases que 
le droit ronrtdn, et au fond inconciliable avec ce droit. 
Avant d'avoir été cruellement matés, ils ne pouvaient 
se contenter d'une simple tolérance, eux qui croyaient 
avoir les paroles de l'éternité, le secret de la consti- 
tution d'une cité juste. Il en était d'eux comme des 
musulmans d'Algérie à l'heure présente. Noli-e so- 
ciété, quoique infiniment supérieure, n'inspire à ces 
derniers que de la répugnance. Leur loi révélée, à la 
fois civile et religieuse, les remplit d'orgueil, et les 
rend incapables de se prêter à une législation philo- 
sophique, fondée sur la simple notion des rapports 
des hommes entre eux. Ajoutpz à cela une profonde 
ignorance, qui empêche les sectes fanatiques de se 
rendre compte des forces du monde civilisé et les 
aveugle sur Tissue de la guerre qu'elles engagent 
avec légèreté. 

Une circonstance contribuait beaucoup à main- 
tenir la Judée à l'état d'hostilité permanente contre 
l'empire ; c'est que les Juifs ne prenaient point de part 



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[An 6C] L'ANTECHRIST. 235 

au service militaire. Partout ailleurs, les légions 
étaient formées de gens du pays, et c'est ainsi qu'a- 
vec des armées numériquement faibles les Romains 
tenaient des régions immenses *. Le soldat des Ro- 
mains et les habitants de la contrée se trouvaient 
compatriotes. Il n'en était pas ainsi en Judée. Les 
légions qui occupaient le pays étaient recrutées pour 
la plus grande partie à Césarée et à Sébaste, villes 
opposées au judaïsme. De là l'impossibilité d'une en- 
lente quelconque entre l'armée et le peuple. La force 
romaine était à Jérusalem cernée dans ses retran- 
chements et comme en un état de siège permanent. 

11 s'en faut, du reste, que les sentiments des 
diverses fractions du monde juif fussent les mêmes à 
l'égard des Romains. Si l'on excepte des mondains 
comme Tibère Alexandre, devenus indifférents à 
leur vieux culte et regardés par leurs coreligionnaires 
comme des renégats, tout le monde était malveillant 
pour les dominateurs étrangers ; mais tous étaient 
loin de pousser à la révolte. On pouvait distinguer à 
cet égard quatre ou cinq partis dans Jérusalem * : 

1*^ Le parti sadducéen et hérodien, les restes de 
la maison d'Hérode et de^sa clientèle, les grandes 

4. Voir le curieux discours prèle par Josèphe à Agrippa II, 
B. J., H, XVI, 4. 

î. Josèphe, B, J., II, xvi, 4 ; Vila, 3. 



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236 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

familles de Hanan et de Boêthus, en possession du 
sacerdoce; monde d'épicuriens et de voluptueux 
incrédules, haï du peuple à cause de sa fierté, de 
son peu de dévotion, de ses richesses; ce parti, 
essentiellement conservateur, trouvait une garantie 
de ses privilèges dans l'occupation romaine, et, sans 
aimer les Romains, était fortement opposé à toute 
révolution ; 

2*» Le parti de la bourgeoisie pharisienne, parti 
honnête, composé de gens sensés, établis, calmes, 
rangés, aimant leur religion, l'observant exactement, 
dévots même, mais sans imagination, assez instruits, 
connaissant le monde étranger et voyant clairement 
qu'une révolte ne pouvait aboutir qu'à la destruction 
de la nation et du temple : Josèphe est le type de cette 
classe de personnes, dont le sort fut celui qui semble 
toujours réservé aux partis modérés en temps de 
révolution, l'impuissance, la versatilité et le suprême 
désagrément dé passer pour des traîtres aux yeux de 
la plupart ; 

3° Les exaltés de toute espèce, zélotes, sicaires, 
assassins, amas étrange de fanatiques mendiants, 
réduits à la dernière misère par l'injustice et la 
violence des sadducéens, s'envisageant comme les 
seuls héritiers des promesses d'Israël, de ce « pau- 
vre » chéri de Dieu ; se nourrissant de livres prophé- 



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[An C6J L'ANTECHRIST. 237 

tiques tels que ceux d'Hénoch, d'apocalypses vio- 
lentes, croyant le royaume de Dieu près de se révéler, 
arrivés enfin au degré d'exaltation le plus intense 
dont l'histoire ait gardé le souvenir ; 

4*^ Brigands, gens sans aveu, aventuriers, pali- 
cares dangereux, fruit de la complète désorganisation 
sociale du pays ; ces gens, pour la plupart d'origine 
iduméenne ou nabatéenne, étaient assez peu soucieux 
de la question religieuse ; mais ils étaient des fauteurs 
de désordre et ils avaient avec le parti exalté une 
alliance toute naturelle ; 

5*" Rêveurs pieux, esséniens, chrétiens, éhionim^ 
attendant tranquillement le royaume de Dieu, dévotes 
personnes groupées autour du temple, priant, pleu- 
rant. Les disciples de Jésus étaient de ce nombre; 
mais ils étaient encore si peu de chose aux yeux du- 
public, que Josèphe ne les compte pas parmi les élé- 
ments de la lutte*. On voit tout d'abord qu'au jour 
du danger ces saintes gens ne sauront que fuir. L'es- 
prit de Jésus, plein d'une divine efficacité pour tirer 
l'homme hors du monde et pour le consoler, ne pou- 
vait inspirer le patriotisme étroit qui fait les sicaires 
Jettes héros. 

4. Juste de Tibériade, qui écrivit l'histoire de la guerre des 
Juifs, ne parlait pas non plus des ctirétieus. Ptiotius, Biblioth,, 
cod. XXX 111. 



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238 ORIGINES DU CHRISTIAiNISMK. [Au 66] 

Les arbitres de la situation allaient naturellement 
être les exaltés. Le côté démocratique et révolution- 
naire du judaïsme se manifestait en eux d'une façon 
effrayante. Ils étaient persuadés, avec Judas le Gaulo- 
nite, que tout pouvoir vient du mal, que la royauté 
est une œuvre de Satan (théorie que des souverains, 
tels que Caligula, Néron, vrais démons incarnés, ne 
justifiaient que trop), et ils se laissaient hacher plutôt 
que de donner à un autre. que Dieu le nom de 
maître*. Imitateurs de Mattathias, le premier des 
zélotes, qui, voyant un Juif sacrifier aux idoles, le 
tua*, ils vengeaient Dieu à coups de poignard. Le 
seul fait d'entendre un incirconcis parler de Dieu ou 
de la Loi leur suffisait pour qu'ils cherchassent à le 
surprendre seul ; alors ils lui donnaient le choix 
entre la circoncision ou la mort*. Exécuteurs de ces 
sentences mystérieuses qu'on abandonnait à « la 
main du ciel », et se croyant chargés de rendre 
effective cette peine redoutable de l'excommuni- 
cation, qui équivalait à la mise hors la loi et à la 
mort*, ils formaient une armée de terroristes, en 
pleine ébullition révolutionnaire. On pouvait prévoir 

<. Cf. Vie de Jésus ^ p. 61-64. 

2. I Macch., II, 27. 

3. Philosophumena, IX, 26. ^ 

4. Notez les formules D^DV nu, U D>3/aS D>K3p, niT^SJ 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 239 

d'avance que ces consciences troubles, incapables de 
distinguer leurs grossiers appétits de passions que 
leur frénésie leur représentait saintes, iraient aux 
derniers excès et ne s'arrêteraient devant aucun degré 
de la folie. 

Les esprits étaient sous le coup d'une sorte 
d'hallucination permanente ; des bruits terrifiants se 
répandaient de toutes parts. On ne rêvait que pré- 
sages; la couleur apocalyptique de l'imagination 
juive teignait tout d'une auréole de sang. Comètes, 
épées au ciel, batailles dans les nues, lumière spon- 
tanée brillant de nuit au fond du sanctuaire , vic- 
times engendrant au moment du sacrifice des pro- 
duits contre nature, voilà ce qu'on se racontait avec 
terreur. Un jour, c'étaient les énormes portes d'airain 
du temple qui s'étaient ouvertes d'elles-mêmes et 
refusaient de se laisser fermer. A la pâque de 
l'an 65, vers trois heures après minuit, le temple fut 
durant une demi-heure tout éclairé comme en plein 
jour; on crut qu'il se consumait intérieurement. Une 
autre fois, le jour de la Pentecôte, les prêtres enten- 
dirent le bruit de plusieurs personnes faisant dans 
l'intérieur du sanctuaire comme les préparatifs d'un 
déménagement, et se disant les unes aux autres : 

nmv^ KMH VSan. cf. Journal asiatique, août-sept. 187Î, 
p. 478 et 8uiv. Comp. Jos., B, J., If, viii, 8. 



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240 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 66] 

« Sortons d'ici ! sortons d'ici * ! » Tout cela ne fut 
rapproché qu'après coup ; mais le trouble profond 
des âmes était le meilleur signe qu'il se préparait 
quelque chose d'extraordinaire. 

C'étaient surtout les prophéties messianiques qui 
excitaient dans le peuple un invincible besoin d'agi- 
tation. On ne se résigne pas à une destinée médiocre, 
quand on s'attribue la royauté de l'avenir. Les 
théories messianiques se résumaient pour la foule 
en un oracle qu'on disait tiré de l'Écriture, et selon 
lequel « il devait sortir vers ce temps-là de la Judée 
un prince qui serait maître de l'univers* ». Il est i 
inutile de raisonner contre l'espérance obstinée ; 1 
l'évidence n'a aucune force pour combattre la chimère î 
qu'un peuple a embrassée de toutes les forces de son j 
cœur. 

Gessius Florus, de Clazomènes, avait succédé à 
Albinus comme procurateur de Judée vers la fin de 
64 ou le commencement de 65. C'était, à ce qu'il 
semble, un assez méchant homme ; il devait la fonc- 
tion qu'il occupait à l'influence de sa femme Cléopâtre, 
laquelle était amie de Poppée'. Uanimosité entre lui 

4. Jo8., B. J.j II, xxii, 1; VI, V, 34; Tacite, Hisl , V, 43; 
Talm. de Bab., Pesachinij 57 a; Kerithôlh, 28 a; loma, 39 b. 

t. Josèphe, B.J., YI, v, 4; Suétone, Ve$p., 4, 5; Tacite, 
HUL, V, 43. 

3. Jos., AnL, XX, XI, 4 ; B. J,, II, xrv, 2, 3. Certainement 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 241 

et les Juifs arriva bientôt au dernier degré de l'exas- 
pération. Les Juifs lui étaient devenus insupportables 
par leur susceptibilité, leur habitude de se plaindre 
pour des vétilles et le peu de respect qu'ils témoi- 
gnaient, aux autorités civiles et militaires; mais il 
paraît que, de son côté, il prenait plaisir à les nar- 
guer et qu'il en faisait parade- Le 16 et le i*) mai 
de l'an 66, une collision eut lieu entre ses troupes 
et les Hiérosolyinites pour des motifs assez futiles. 
Florus se retira à Césarée , ne laissant qu'une co- 
horte dans la tour Antonia. Ce fut là un acte très- 
blâmable; Un pouvoir armé doit à une ville qu'il 
occupe, et où se manifeste une révolte populaire, de 
ne l'abandonner à ses propres fureurs qu'après avoir 
épuisé tous ses moyens de résistance. Si Florus fût 
resté dans la ville, il n'est nullement probable que les 
Hiérosolymites l'eussent forcé, et tous les malheurs 
qui suivirent auraient été évités. Florus une fois parti, 

Josèpbe est partial contre Ge&^sius Florus. Josèphe écrit ad pro- 
bandum. Son système est : 4° que la guerre a été amenée (notez tov 

iro).e{ACv d xxrocva'^pcacraç i^uàç jpaoOat... tax ^pâv iQva']pcaoOr,{jLCv, Ant,j 

XX, XI, 4) par les excès de Florus; 2*» que celte guerre a élô 
non Foeuvre de la nation, mais le fait d'une bande de brigands et 
d'assassins, qui terrorisaient la nation. H faut se déûer des men- 
songes que ce système lui fait commettre. Cependant, en ce qui 
concerne Florus, Tacite {Uist,, V, 9, 40) parait d'accord avec 
Josèphe. 11 fuit peser au moins une grande responsabilité sur les 
procurateurs. 

16. 



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242 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66j 

il était écrit que l'armée romaine ne rentrerait dans 
Jérusalem qu'à travers l'incendie et la mort. 

La retraite de Florus était loin, cependant, de 
créer une rupture déclarée entre la ville et l'autorité 
romaine. Agrippa II et Bérénice étaient en ce. moment 
à Jérusalem. Agrippa fit des efforts consciencieux pour 
calmer les esprits; tous les modérés se joignirent à 
lui ; on usa même de la popularité de Bérénice , dans 
laquelle l'imagination du peuple croyait voir revivre 
sa bisaïeule, Mariamne l'Asmonéenne. Pendant 
qu'Agrippa haranguait la foule dans le xyste, la 
princesse se montra sur la terrasse du palais des As- 
monéens, qui dominait le xyste. Tout fut inutile. Les 
hommes sensés représentaient que la guerre serait la 
ruine certaine de la nation ; on les traita de gens de 
peu de foi. Agrippa, découragé ou effrayé, quitta la 
ville, et se retira dans ses domaines de Batanée. Une 
bande des plus ardents partit sur-le-champ, et s'em- 
para par surprise de la forteresse de Masada\ située 
sur le bord de la mer Morte, à deux journées de Jéru- 
salem, et presque inexpugnable*. 

C'était là un acte d'hostilité bien caractérisé. Dans 

1. Saulcy, Voy, autour de la mer Morte, I, p. 499 et suiv.; 
pi. XI, XII, XIII ; Rey, Voy. dans le IJaouran, p. 284 et suiv.; 
pi. XXV et XXVI. 

%. Jos., B, J.j II, ch. xiv-xvii. 



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[An 66J L'ANTECHRIST. 243 

Jérusalem, la lutte s'établit, de jour en jour plus vive, 
entre le parti de la paix et celui de la guerre. Le pre- 
mier de ces deux partis était composé des riches, qui 
avaient tout à perdre dans un bouleversement; le 
second, oulre les enthousiastes sincères, comprenait 
cette masse de prolétaires auxquels un état dé crise 
nationale, supprimant les conditions ordinaires de la 
vie, apporte plus d'un profit. Les modérés s'ap- 
puyaient sur la petite garnison romaine, logée dans la 
tour Antonia. Le grand prêtre était un homme obscur, 
Matthias, fils de Théophile*. Depuis la destitution de 
Hanan le Jeune, qui fit mourir saint Jacques, il semble 
qu'on eut pour système de ne plus prendre le grand 
prêtre dans les puissantes familles sacerdotales des 
Hanan, des Canthéras, des Boëthus. Mais le vrai chef 
du parli sacerdotal était l'ancien grand prêtre Ana- 
nie, fils de Nébédée, homme riche, énergique, peu 
populaire à cause de la rigueur impitoyable avec 
laquelle il poursuivait ses droits, haï surtout pour 
l'impertinence et la rapacité de ses valets*. Par une 
singularité qui n'est pas rare en temps de révolution, 
le chef du parti de l'action fut justement Éléazar, fils 
de ce même Ananie'. Il exerçait la charge importante 

1. Jos., Ant., XX, IX, 7. 

2. Voir Saini Paul, p. 528, et ci-dessus, p. 52. 

3. C'est bien ici la preuve de ce qu'il y a de faux dans le sys- 



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244 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

de capitaine du temple. Son exaltation religieuse 
paraît avoir été sincère. Poussant à l'extrême le 
principe que les sacrifices ne pouvaient être offerts 
que par des juifs et pour des juifs, il fit supprimer les 
vœux qu'on offrait pour l'empereur et pour la prospé- 
rité de Rome ^ Toute la jeunesse était pleine d'ardeur. 
C'est un des traits du fanatisme qu'inspirent les reli- 
gions sémitiques de se montrer avec le plus de vivacité ( *^ 
chez les jeunes gens*. Les membres des anciennes * 
familles sacerdotales, les pharisiens, les hommes rai- 
sonnables et assis voyaient le danger. On mit en avant 
des docteurs autorisés, on fit des consultations de 
rabbins, des mémoires de droit canonique, bien 
en pure perte; car il était visible que le bas clergé 
faisait déjà cause commune avec les exaltés et avec 
Éléazar. 

Le haut clergé et l'aristocratie, désespérant de rien 
gagner sur une masse populaire livrée aux sugges- 
tions les plus superficielles, envoyèrent supplier Florus 
et Agrippa de venir au plus vite écraser la révolte, 

lème deJosèphe, prétendant que le parli de la guerre se compo- 
sait uniquement de brigands et de jeunes gens voulant s'enrichir 
dans le trouble. 

4. Cf. Talmud deBabylone, Gillin, 56 b; Tosiphtha Schab- 
bathj XVII. 

t. Chez les musulmans, le fanatisme est paiticulièremenl sen- t 
sible dans les enfants de dix à douze ans. ' 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 245 

leur faisant remarquer que bientôt il ne serait plus 
temps. Florus, selon Josèphe, voulait une guerre 
d'extermination, qui fît disparaître du monde la race 
juive tout entière; il se garda de répondre. Agrippa 
envoya au parti de Tordre un corps de trois mille cava- 
liers arabes. Le parti de Tordre, avec ces cavaliers, 
occupait la ville haute (le quartier arménien et le 
quartier juif actuels*). Le parti de Taction occupait la 
villeT)asse et le temple (quartier musulman, mogha- 
ribi, haram actuels). Une véritable guerre s'engagea 
entre les deux quartiers. Le 14 août, les révolution- 
naires, commandés par Éléazar et par Menahem, fils 
de ce Juda le Gaulonite qui le premier, soixante ans 
auparavant, avait soulevé les Juifs en leur prêchant 
que le véritable adorateur de Dieu ne doit recon- 
naître aucun homme pour supérieur, forcèrent la 
ville haute, brûlèrent la maison d'Ananie, les palais 
d' Agrippa et de Bérénice. Les cavaliers d' Agrippa, 
Ananie, son frère et tous les notables qui purent se 
joindre à eux se réfugièrent dans la plus haute par- 
tie du palais des Asmonéens. 

4. Pour la topographie de Jérusalem à celte époque, voir 
VogUé, Le temple de Jér.jpï. xxxvi; Saulcy, Les derniers jours 
de Jérus. (plans et nivellement de M. Gélis) ; plan de Jérus. de 
Tobler et Van de Velde (4858); Ordnance Survey of Jerur 
salem, by captain Ch. Wilson (486i-65); Bibelatlas de Menke, 
n*5. 



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246 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 66] 

Le lendemain de ce succès, les insurgés attaquè- 
rent la tour Antonia; ils la prirent en deux jours et y 
mirent le feu. Ils assiégèrent ensuite le haut palais et 
le forcèrent (6 septembre) . Les cavaliers d*Agrippa 
furent laissés libres de sortir. Quant aux Romains, ils 
se renfermèrent dans les trois tours dites d'Hippicus, 
de Phasaël et de Mariamne. Ananie et son frère 
furent tués*. Selon la règle des mouvements popu- 
laires, la discorde se mit bientôt entre les chefs de la 
faction victorieuse. Menahem se rendit insupportable 
par son orgueil de démocrate parvenu. Éléazar, fils 
d' Ananie, irrité sans doute de l'assassinat de son 
père, le chessa et le tua; les débris du parti de 
Menahem se sauvèrent à Masada, qui va être jusqu'à 
la fin de la guerre le rempart du parti le plus exalté 
des zélateurs. 

Les Romains se défendirent longtemps dans leurs 
tours. Réduits à l'extrémité, ils ne demandèrent que 
la vie sauve. On la leur promit ; mais, dès qu'ils 
eurent rendu les armes, Éléazar les fit tous tuer, à 
l'exception de Métilius, primipilaire de la cohorte, qui 
promit de se faire circoncire. Ainsi Jérusalem fut per- 
due par les Romains vers la fin de septembre de 66,) \ 
un peu plus de cent ans après sa prise par Pom- » » 

4, Comp. AcL, XXIII, 3. 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 247 

\ \ pée. La garnison romaine du château de Machéro.. 
craignant de se voir couper la retraite, capitula. Le 
château de Kypros, qui domine Jéricho S tomba aussi 
aux mains des insurgés*. Il est probable qu'Héro- 
dium fut occupé par les révoltés vers le même 
temps ^ La faiblesse que montrèrent les Romains 
dans toutes ces rencontres est quelque chose de sin- 
gulier, et donne une certaine vraisemblance à l'opi- 
nion deJosèphe, selon laquelle le plan deFlorus aurait 
été de tout pousser à l'extrême. Il est vrai que les 
premiers élans révolutionnaires ont quelque chose 
d'entraînant, qui rend très-diÛTicile de les arrêter et 
fait que les esprits sages préfèrent les laisser s'user 
par leurs excès. 

En cinq mois, l'insurrection avait réussi à s'établir 
d'une façon formidable. Non-seulement elle était 
maîtresse de la ville de Jérusalem ; mais, par le désert 
de Juda, elle se trouvait en communication avec la 
région de la mer Morte, dont elle tenait toutes les 
forteresses ; par là elle donnait la main aux Arabes, 
aux Nabatéens, plus ou moins ennemis de Rome. La 
Judée, ridumée, la Pérée, la Galilée étaient avec les 
révoltés. A Rome, pendant ce temps, un odieux 

4. RiUer, Erdkunde,X\, p. 458-459. 
î. Jos., B, J., II, xvii; XVIII, 6. 
3. Jos., B. y., IV, IX, 5; VII, vi, 4. 



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248 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66} 

souverain livrait les fonctions de l'empire aux plus 
ignobles et aux plus incapables. Si les Juifs avaient pu 
grouper autour d'eux tous les mécontents de l'Orient, 
c'en était /ait de la domination romaine en ces pa- 
rages. Malheureusement pour eux, l'effet fut tout 
contraire; leur révolte inspira aux populations de la 
Syrie un redoublement de fidélilé à l'empire. La haine 
qu'ils avaient inspirée à leurs voisins suffit, pendant 
l'espèce d'engourdissenient de la puissance romaine, 
pour exciter contre eux des ennemis non moins dan- 
gereux que les légions. 



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CHAPITRE XI. 



MASSACRES EN SYRIE ET EN EGYPTE. 



Une sorte de mot d'ordre général, en effet, paraît 
à cette époque avoir couru l'Orient, provoquant par- 
tout de grands massacres de Juifs. L'incompatibilité 
de la vie juive et de la vie gréco-romaine s'accusait 
de plus en plus. L'une des deux races voulait exter- 
miner l'autre; entre elles, il semblait qu'il n'y eût 
pas de merci. Pour concevoir ces luttes, il faut avoir 
compris à quel point le judaïsme avait pénétré toute 
la partie orientale de l'empire romain. « Ils ont 
envahi toutes les cités, dit Strabon S et il n'est pas 
facile de citer un lieu du monde qui n'ait accueilli 
cette tribu, ou pour mieux dire qui ne soit occupé par 
elle*. L'Egypte, la Cyrénaîque, beaucoup d'autres 

4. Cité par Jos., Ant., XIV, vu, 2. 



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X 



250 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 06] 

pays ont adopté leurs mœurs, observant avec scru- 
pule leurs préceptes et tirant grand profit de l'adop- 
tion qu'ils ont faite de leurs lois nationales. En Egypte, 
ils sont admis à habiter légalement, et une grande 
partie de la ville d'Alexandrie leur est assignée; ils 
y ont leur ethnarque, qui administre leurs affaires, 
leur rend la justice, veille à l'exécution des contrats 
et des testaments, comme s'il était le président d'un 
État indépendant. » Ce voisinage de deux éléments 
aussi opposés que l'eau et le feu ne pouvait man- 
quer d'amener les explosions les plus terribles. 

Il ne faut pas soupçonner le gouvernement 
romain d'y avoir trempé; les mêmes massacres eurent 
lieu chez les Parthes*,dont la situation et les intérêts 
étaient tout autres que ceux de l'Occident. C'est une 
des gloires de Rome d'avoir fondé son empire sur la 
paix, sur l'extinction des guerres locales, et de 
n'avoir jamais pratiqué le détestable moyen de gou- 
vernement, devenu l'un des secrets politiques de l'em- 
pire turc, qui consiste à exciter les unes contre les 
autres les diverses populations des pays mixtes. 
Quant au massacre pour motif religieux, jamais idée 
ne fut plus éloignée de l'esprit romain; étranger à 
toute théologie, le Romain ne comprenait pas la secte, 

4. Jos., i4n^, XVm, IX. 



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(An 66] L'ANTECHRIST. 251 

et n'admettait pas qu'on se divisât pour aussi peu de 
chose qu'une proposition spéculative. L'antipatliie 
contre les Juifs était, d'ailleurs, dans le monde an- 
tique, un sentiment si général, qu'on n'avait nul 
besoin d'y pousser. Cette antipathie marque un des 
fossés de séparation qu'on ne comblera peut-être 
jamais dans l'espèce humaine. Elle tient à quelque 
chose de plus que la race; c'est la haine des fonc- 
tions diverses de l'humanité, de l'homme de paix, 
content de ses joies intérieures, contre l'homme de 
guerre, — de l'homme de boutique et de comptoir 
contre le paysan et le noble. Ce ne peut être sans 
raison que ce pauvre Israël a passé sa vie de 
peuple à être massacré. Quand toutes les nations et 
tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu'il y 
ail à cela quelque motif. Le juif, jusqu'à notre temps, 
s'insinuait partout en réclamant le droit commun; 
mais en réalité le juif n'était pas dans le droit com- 
mun; il gardait son statut particulier; il voulait avoir 
les garanties de tous, et par-dessus le marché ses 
exceptions, ses lois à lui. Il voulait les avantages 
des nations, sans être une nation, sans participer aux 
charges des nations. Aucun peuple n'a jamais pu tolé- 
rer cela. Les nations sont des créations militaires, fon- 
dées et maintenues par l'épée ; elles sont l'œuvre de 
paysans et de soldats ; les juifs n'ont contribué en 



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252 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66| 

rien à les établir. Là est le grand malentendu impli- 
qué dans les prétentions israélites. L'étranger toléré 
peut être utile à un pays, mais à condition que le pays 
ne se laisse pas envahir par lui. Il n'est pas juste de 
réclamer les droits de membre de la famille dans une 
maison qu'on n'a pas bâtie, comme le font ces oiseaux 
qui viennent s'installer dans un nid qui n'est pas le 
leur, ou comme ces crustacés qui prennent la coquille 
d'une autre espèce*. 

Le juif a rendu au monde tant de bons et tant de 
mauvais services, qu'on ne sera jamais juste pour 
lui. Nous lui devons trop, et en même temps nous 
voyons trop bien ses défauts, pour n'être pas impa- 
tientés de sa vue. Cet éternel Jérémie, cet « homme 
de douleurs », se plaignant toujours, présentant le 
dos aux coups avec une patience qui nous agace; 
cette créature étrangère à tous nos instincts d'hon- 
neur, de fierté, de gloire, de délicatesse et d'art; ce 
personnage si peu soldat, si peu chevaleresque, qui 
n'aime ni la Grèce, ni Rome, ni la Germanie, et à 
qui pourtant nous devons notre religion, si bien que 
le juif a le droit de dire au chrétien : « Tu es un juif 
de petit aloi ; » cet être a été posé comme le point 

4. Certains docteurs avouent naïvement que le devoir d'Israël 
est d'obsen^er la Loi, et qu'alors Dieu fait travailler le reste du 
monde pour lui. Talm. de Bab., Berakolh, 35 6. 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 2S3 

de mire de la contradiction et de l'antipathie ; antipa- 
thie féconde qui a été l'une des conditions du progrès 
de rhumanîté! Au premier siècle de notre ère, il sem- 
ble que le monde eût une conscience obscure de ce 
qui se passait. Il voyait son maître dans cet étranger 
gauche, susceptible, timide, sans noblesse extérieure, 
mais honnête, moral, appliqué, droit en affaires, doué 
des vertus modestes, non militaire, mais bon mar- 
chand, ouvrier souriant et rangé. Cette famille juive, . 
illuminée d'espérance, cette synagogue où la vie en 
commun était pleine de charme, faisaient envie. 
Tant d'humilité, une acceptation si tranquille de la 
persécution et de l'avanie, une façon si résignée de se 
consoler de n'être pas du grand monde parce qu'on a 
une compensation dans sa famille et son Église, une 
douce gaieté comme celle qui de nos jours distingue 
en Orient le raïa et lui fait trouver son bonheur en son 
infériorité même, en ce petit monde ou il est d'autant 
plus heureux qu'il souffre au dehors persécution et 
ignominie, — tout cela inspirait à l'aristocratique 
antiquité des accès de profonde mauvaise humeur, 
qui parfois aboutissaient à des brutalités odieuses. 
L'orage commença de gronder à Césarée*, presque 
au moment même ou la révolution achevait de se 



4. Josèphe, B. J,, II, xviii, 4-8; Vita, 6. 



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254 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An G6J 

rendre complètement maîtresse de Jérusalem. Césa- 
rée était la ville où la situation des juifs et des non- 
juifs (ceux-ci compris sous le nom général de 
Syriens) présentait le plus de difficultés *. Les juifs 
composaient, dans les villes mixtes de Syrie, la partie 
riche de la population; mais cette richesse, comme 
nous l'avons dit, venait en partie d'une injustice, de 
Texemption du service militaire. Les Grecs et les 
• Syriens, chez qui se recrutaient les légions, étaient 
blessés de se voir primés par des gens exempts des 
charges de l'État et qui se faisaient un privilège de la 
tolérance qu'on avait pour eux *. C'étaient des rixes 
perpétuelles, des réclamations sans On portées aux 
magistrats romains. Les Orientaux prennent d'ordi- 
naire la religion comme un prétexte de taquineries ; 
les moins religieux des hommes le deviennent sin- 
gulièrement dès qu'il s'agit de vexer leur voisin ; de 
nos jours, les fonctionnaires turcs sont assaillis de 
doléances de ce genre. Depuis l'an 60 environ, la 
bataille était sans trêve entre les deux moitiés de 
la population de Césarée. Néron trancha les" ques- 
tions pendantes contre les juifs ^ ; la haine ne fit que 

4. Comp. lalkout, I, \\0\ Midrasch Eka, i, 5; iv, 84; Talm. 
de Bab., Megilla, 6 a. 

t. Jos., Ant,, XX, VIII, 7; B, J., Il, xiii, 7. 
3. Jos., Ant., XX, viii, 7-9 ; B, J., II, xiii, 7. 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 255 

s*envenimer. De misérables espiègleries ou peut- 
être des inadvertances de la part des Syriens deve- 
naient des crimes, des injures aux yeux des juifs. 
Les jeunes gens menaçaient, se battaient ; les honmies 
graves se plaignaient à l'autorité romaine, qui d'or- 
dinaire faisait donner la bastonnade aux deux par- 
ties*. Gessius Florus y mettait plus d'humanité : il 
commençait par se faire payer des deux côtés, puis 
se moquait des demandeurs. Une synagogue qui 
avait un mur mitoyen, une cruche et quelques 
volailles tuées qu'on trouva à la porte de la syna- 
gogue et que les juifs voulurent faire passer pour 
les restes d'un sacrifice païen, étaient les grosses 
affaires de Césarée, au moment oii Florus y rentra, 
furieux de l'insulte que lui avaient faite les gens de 
Jérusalem. 

Quand on apprit, quelques mois après, que ces 
derniers avaient réussi à chasser complètement les 
Romains de leurs murs, l'émotion fut très-vive. La 
guerre était ouverte entre la nation juive et les Ro- 
mains ; les Syriens en conclurent qu'ils pouvaient 
impunément massacrer les Juifs. En une heure, il y 
en eut vingt mille d'égorgés ; il n'en resta pas un 
seul dans Césarée ; Florus, en effet, ordonna de saisir 

4. Jo?., Anl.j XX, vin, 7; B. J., 11, xiii, 7. 



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256 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

et de conduire aux galères tous ceux qui avajent 
échappé par la fuite. Ce crime provoqua d'affreuses 
représailles*. Les Juifs se formèrent en bandes et se 
mirent de leur côté à massacrer les Syriens dans les 
villes de Philadelphie, d'Hésébon, de Gérase, de 
Pella, de Scythopolis ; ils ravagèrent la Décapole et 
la Gaulonilide, mirent le feu à Sébaste et à Ascalon, 
ruinèrent Anthédon et Gaza. Ils brûlaient les villages, 
tuaient tout ce qui n'était pas Juif. Les Syriens de leur 
côté tuaient tous les Juifs qu'ils rencontraient. La 
Syrie méridionale était un champ de carnage ; chaque 
ville était divisée en deux armées, qui se faisaient 
une guerre sans merci ; les nuits se passaient dans 
la terreur. Il y eut des épisodes atroces. A Scy- 
thopolis, les Juifs combattirent avec les habitants 
païens contre leurs coreligionnaires envahisseurs ; ce 
qui ne les empêcha pas d'être ensuite massacrés par 
les Scythopolitains. 

Les boucheries de Juifs reprirent avec une nouvelle 
violence à Ascalon, à Acre, à Tyr, à Hippos, à Ga- 
dare. On emprisonnait ceux qu'on ne tuait pas. Les 
scènes d'enragés qui se passaient à Jérusalem fai- 
saient voir en tout Juif une sorte de fou dangereux 
dont il fallait prévenir les actes de fureur. 

4. Jos., B. J,,ll, xvm, \ et suiv.; Vita, 6,65. 



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f An 66J L'ANTECHRIST. 257 

L'épidémie de massacres s'étendit jusqu'à l'E- 
gypte. La haine des Juifs et des Grecs était là por- 
tée à son comble. Alexandrie était à moitié une ville 
juive ; les Juifs y formaient une vraie république 
autonome*. L'Egypte avait justement depuis quelques 
mois pour préfet un juif, Tibère Alexandre*, mais un 
juif apostat, peu disposé à être indulgent pour le 
fanatisme de ses coreligionnaires. La sédition éclata 
à propos d'une réunion dans l'amphithéâtre. Les pre- 
mières injures vinrent, à ce qu'il paraît, des Grecs. 
Les Juifs y répondirent d'une atroce manière. S'ar- 
mant de torches, ils menacèrent de brûler dans 
l'amphithéâtre* les Grecs jusqu'au dernier. Tibère 
Alexandre essaya en vain de les calmer. Il fallut faire 
venir les légions; les Juifs résistèrent; le carnage fut 
effroyable. Le quartier juif d'Alexandrie qu'on appe- 
lait le Delta fut à la lettre encombré de cadavres; on 
porta le nombre des morts à cinquante mille. 

Ces horreurs durèrent environ un mois. Au nord, 
elles s'arrêtèrent à la hauteur de Tyr; car au delà les 
juiveries n'étaient pas assez considérables pour faire 



4. Strabon, cité par Josèphe, Ant.jud,, XIV, vu, 2. 

5. Mém. de VAcad. des inscr, et belles-lettres, t. XXVI, 
4" part., p. 296 et suiv. 

3. Les amphithéâtres à cette époque étaient en bois. Y. ci- 
dessus, p. 164, note 1. 

. 17 



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258 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

ombrage aux populations indigènes. La cause du mal, 
en effet, était plus sociale que religieuse. Dans toute 
ville oîi le judaïsme arrivait à dominer, la vie deve- 
nait impossible aux païens. On comprend que le 
succès obtenu par la révolution juive durant l'été 
de 66 ait causé à toutes les villes mixtes qui avoisi- 
naient la Palestine et la Galilée un moment de 
terreur. Nous avons insisté plusieurs fois sur ce 
caractère singulier qui fait que le peuple juif renferme 
en son sein les extrêmes et, si on ose le dire, le com- 
bat du bien et du mal. Rien n^égale en fait de 
méchanceté la méchanceté juive; et pourtant le 
judaïsme a su tirer de son sein l'idéal de la bonté, 
du sacrifice, de l'amour. Les meilleurs des hommes 
ont été des juifs ; les plus malicieux des hommes ont 
aussi été des juifs. Race étrange, vraiment marquée 
du sceau de Dieu, qui a su produire parallèlement et 
comme deux bourgeons d'une même tige l'Église 
naissante et le fanatisme féroce des révolutionnaires 
de Jérusalem, Jésus et Jean de Gischala, les apôtres 
et les zélotes sicaires, l'Évangile et le Talmud! Faut-il 
s'étonner si cette gestation mystérieuse fut accompa- 
gnée de déchirements, de délire, et d'une fièvre 
comme on n'en vit jamais? 

Les chrétiens furent sans doute impliqués en plus 
d'un endroit dans les massacres de septembre 66. 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 259 

Il est problable cependartt que la douceur de ces 
bons sectaires et leur caractère inoffensif les pré- 
servèrent souvent. La plupart des chrétiens des villes 
syriennes étaient ce qu'on appelait des « judaïsants*», 
c'est-à-dire des gens du pays convertis, non des Juifs 
de race. On les regardait avec défiance; mais on 
n'osait les tuer; on les considérait comme des espèces 
de métis, étrangers à leur patrie *. Quant à eux, en 
traversant ces mois terribles, ils avaient l'œil au ciel, 
croyant voir dans chaque épisode de l'effroyable 
orage les signes du temps fixé pour la catastrophe : 
« Prenez compai-aison du figuier : quand ses pousses 
deviennent tendres et que ses feuilles naissent, vous 
en concluez que l'été est proche; de même, quand 
vous voirez ces choses arriver, sachez qu'il est pro- 
che, qu'il est à la porte M » 

L autorité romaine se préparait cependant à ren- 
trer par la force dans la ville qu'elle avait imprudem- 
ment abandonnée. Le légat impérial de Syrie, Ceslius 
Gallus. marchait d'Anlioche vers le sud avec une 
armée considérable. Agrippa se joignit à lui comme 

4. Jos., B, J.j H, xviu, 2. 

2. Cette phrase importante parait un peu altérée dans Josèphe: 

«vi/alv n; irpcxiipu; Or^jAcvi xal p.iu.i'yj/iv&v w; piCat'œ; oXXo^uacv 

C(ipoCtÎ70. 

3. MaUh., XXIV, 32-33. 



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260 ORIGINES BU CHRISTIANISME. [An 66] 

guide de l'expédition ; les villes lui fournirent des 
troupes auxiliaires, chez lesquelles une haine invé- 
térée contre les Juifs suppléait à ce qui manquait en 
fait d'éducation militaire. Cestius réduisit sans beau- 
coup de peine la Galilée et la côte; le 24 octobre, il 
arriva à Gabaon*, à dix kilomètres de Jérusalem. 

Avec une hardiesse surprenante, les insurgés 
allèrent Tatlaquer dans cette position, et lui firent 
subir un échec. Un tel fait serait inconcevable, si on 
se représentait l'armée hiérosolymite comme un ramas 
de dévots, de mendiants fanatiques et de brigands ; 
elle possédait des éléments plus solides et vraiment 
militaires : les deux princes de la famille royale 
d'Adiabène, Monobaze et Cénédée ; un Silas de Baby- 
lone, lieutenant d'Agrippa II, qui s'était mis dans le 
parti national; Niger de Pérée, militaire exercé; 
Simon, fils de Gioras, qui commençait dès lors sa 
carrière de violence et d'héroïsme. Agrippa crut l'oc- 
casion favorable pour parlementer. Deux de ses émis- 
saires vinrent promettre aux Hiérosolymites un plein 
pardon s'ils voulaient se soumettre. Une grande par- 
tie de la population désirait qu'on acceptât; mais les 
exaltés tuèrent les parlementaires. Quelques personnes 
qui s'indignaient d'une pareille félonie furent maltrai- 

4. Aujourd'hui El-Djib. 



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[Aq 66] I/ANTECHRIST. 261 

tées. Cette division donnaàCeslius un moment d'avan- 
tage. Il quitta Gabaon et vint camper à l'endroit 
nommé Sapha ou Scopus, poste important situé au 
nord de Jérusalem, à une petite heure, et d'oîi l'on 
apercevait la ville et le temple. Il y resta trois jours, 
attendant le résultat des intelligences qu'il avait dans 
la place. Le quatrième jour (30 octobre), il rangea son 
armée et marcha en avant. Le parti de la résistance 
abandonna toute la ville neuve*, et se replia dans la 
ville intérieure (haute et basse) et dans le temple. 
Gestius entra sans obstacle, occupa la ville neuve, le 
quartier de Bézétha, le Marché aux bois, où il mit le 
feu, aborda la ville haute et disposa ses lignes 
devant le palais des Asmonéens. 

Josèphe prétend que, si Gestius Gallus avait 
voulu à l'heure même donner l'assaut, la guerre 
était finie. L'historien juif explique l'inaction du gé- 
néral romain par des intrigues dont le principal" 
mobile aurait été l'argent de Florus. Il paraît que 
l'on put voir sur la muraille des membres du parti 
aristocratique, conduits par un des Hanans, qui appe- 
laient Gestius et offraient de lui ouvrir les portes. Sans 

4 . La partie réunie à Tancienne ville par le mur d' Agrippa, 
le quartier chrétien actuel. L'enceinte de Jérusalenn, à la date des 
événements dont il s'agit ici, ne différait de Tenceinte actuelle que 
vers le sud. Même de c« côté, l'écart n'était pas très-considérable. 



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202 ORIGINES DU CHRISTIAxMSME. [An 66J 

doute le légat craignait quelque embûche. Pendant 
cinq jours, il essaya vainement de forcer le mur. Le 
sixième jour (5 novembre), il attaqua enfin Tenceinte 
du temple par le nord. Le combat fut terrible sous 
les portiques; le découragement s'emparait des 
révoltés ; le parti de la paix se disposait à accueillir 
Cestius, quand celui-ci tout à coup fit sonner la 
retraite. Si le récit de Josèphe est vrai, la conduite 
de Cestius est inexplicable. Peut-être Josèphe, pour 
le besoin de sa thèse *, exagère-t-il les avantages que 
Cestius remporta d'abord sur les Juifs, et diminue-t-il 
la force réelle de la résistance. Ce qu'il y a de sûr, 
c'est que Cestius regagna son camp du Scopus et 
partit le lendemain pour Gabaon, harcelé par les 
Juifs. Deux jours après (8 novembre), il décampa, 
toujours poursuivi jusqu'à la descente de Bethoron*, 
abandonna tout son bagage et se sauva non sans peine 
à Antipatris •. 

4 . II faut se rappeler que le système de Josèphe consiste à 
charger Florus et à faire tomber sur lui la responsabilité des excès 
de la révolution, en le montrant comme eelui qui à rorigine 
empêcha la répression et rendit inutiles les efforts du parti de la 
paix. 

2. Voir Guérin, Dezcr. de la Pal., Judée, I, p. 338 et suiv., 
346 et suiv. 

3. Jos., B. J,, II, xvni, 9-xix; Vita, 5-7 (oùnWo; estproba^ 
blement pour Ki<meç) ; Tacite, Hisl., V, 40; Suétone, Vesp,, 4. 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 263 

L'incapacité que Cestius montra dans cette cam- 
pagne est vraiment surprenante. Il faut que le mau- 
vais gouvernement de Néron eût bien abaissé tous 
les services de l'État pour que de tels événements 
aient été possibles. Cestius, du reste, survécut peu à 
sa défaite ; plusieurs attribuèrent sa mort au cha- 
grin*. On ne sait ce que devint Florus. 

4. Tacite, Hist,, V, 40. 



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CHAPITRE XII. 



VESPASIEN EN GALILÉE. — LA TERREUR A jéRUSALEM. 
Fl'ITE DES CHRÉTIENS. 



Pendant que l'empire romain subissait en Orient 
le plus sanglant affront, Néron, ballotté de crime en 
crime, de folie en folie, était tout entier à ses chi- 
mères d'artiste prétentieux. Tout ce qui peut s'ap- 
peler goût, tact, politesse, avait disparu d'autour de 
lui avec Pétrone. Un amour-propre colossal lui don- 
nait une soif ardente d'accaparer la gloire du monde 
entier*; son envie contre ceux qui occupaient l'at- 
tention du public était féroce; réussir en quoi que 
ce soit devenait un crime d'État; on prétend qu'il 
voulut arrêter la vente des ouvrages de Lucain*. 
Il aspirait à des célébrités inouïes ' ; il roulait dans sa 

4. « Omnium œmulus qui quoquo modo animum vulgi move- 
rent. » Suétone, Néron, 53. 

2. Tacite, Ann., XV, 49. 

3. Cupitor incredibilium. Tacite, Arm., XV, 42. 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 265 

tête des projets grandioses, le percement de l'isthme 
de Corinthe, un canal de Baïa jusqu'à Ostie, la dé- 
couverte des sources du NiP. Un voyage de Grèce 
était depuis longtemps son rêve, non par le désir 
sérieux qu'il eût de voir les chefs-d'œuvre d'un art 
incomparable, mais par la grotesque ambition qu'il 
avait de se présenter aux concours fondés dans les 
différentes villes et d'y remporter le prix. Ces con- 
cours étaient, à la lettre, innombrables : la fon- 
dation de pareils jeux avait été une des formes de la 
libéralité grecque : tout citoyen un peu riche trou- 
vait là, comme cela se voit dans la fondation de nos 
prix académiques, une manière sûre de transmettre 
son nom à l'avenir*. Les nobles exercices qui contri- 
buèrent si puissamment à la force et à la beauté de 
l'ancienne race, et furent l'école de l'art grec, étaient 
devenus, comme devinrent plus tard les tournois du 
moyen âge, la pâture de gens de métier, qui faisaient 
profession de courir les agones, et d'y gagner des cou- 
ronnes. Au lieu de bons et beaux citoyens, on n'y 
voyait figurer que d'odieux bellâtres inutiles, ou des 



4. Les centurions qu'il envoya paraissent avoir remonté jus- 
qu'aux grands lacs. Sénèque, Quœst. nat., VI, 8. 

2. Voir Pinscriplion de Larisse, Acad, des inscr,, séance 
du ^"juillet 4870. Voir aussi Aîeu. arch., juillet-août 4872, p. 409 
et suiv. 



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266 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

gens qui s'en créaient une spécialité lucrative. Ces 
prix, dont les vainqueurs faisaient montre comme d'es- 
pèces de décorations, empêchaient de dormir le césar 
vaniteux ; il se voyait déjà rentrant à Rome en triomphe 
avec le titre extrêmement rare de periodonice ou vain- 
queur dans le cycle complet des jeux solennels*. 

Sa manie de chanteur arrivait au comble de la 
folie*. Une des raisons de la mort de Thràséa fut 
qu'il ne sacrifiait pas à la « voix céleste » de Tem- 
pereur^ Devant le roi (|es Parthes, son hôte, il ne 
voulut se faire taloir que par son talent à la course 
des chars*. On montait des drames lyriques où il 
avait le principal rôle, et où les dieux, les déesses, 
les héros, les héroïnes étaient masqués et drapés à 
son image et à l'image de la femme qu'il aimait. 
Il jouait ainsi Œdipe, Thyeste, Hercule, Alcméon, 
Oreste, Canacé; on le voyait sur la scène enchaîné 
(de chaînes d'or), guidé comme un aveugle, imitant 
un fou, faisant le personnage d'une femme qui ac- 
couche. Un de ses derniers projets fut de paraître au 

4. Voir Comptes rendus de VAcad. des inscr., 487î, p. 4U 
et suiv. Cf. Dion Cassius, LXIII, 8, 20, t\ . 

«. Suétone, Néron, 6, 7, 20, 22, 40, 44 , 42, 44, 47 ; Dion Cas- 
sius, LXIII, 26, 27; Eusèbo, Chron., à Tannée 64; Carmina 
sibyll.,y, 440-144. 

3. Tacite, Ann,, XVI, 22; Dion Cassius, LXII, 26. 

4. Dion Cassius, LXIII, 6. 



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[An 66] L'ANTECHRIST. 267 

théâtre, nu, en Hercule, écrasant un lion entre ses bras 
ou le tuant d'un coup de massue; le lioji était, dit-on, 
déjà choisi et dressé, quand l'empereur mourut*. Quit- 
ter sa place pendant qu'il chantait était un si grand 
crime, que l'on prenait pour le faire en cachette les 
plus ridicules précautions. Dans les concours, il déni- 
grait ses rivaux, cherchait à les décontenancer; si 
bien que les malheureux chantaient faux pour échap- 
per au danger de lui être comparés. Les juges l'en- 
courageaient, louaient sa timidité. Si ce grotesque 
spectacle faisait monter à quelqu'un la rougeur au 
front et la tristesse au visage, il disait qu'il y avait 
des personnes dont l'impartialité lui était suspecte. 
Du reste, il obéissait aux règlements des prix comme 
un écolier, tremblait devant les agonothètes et les 
mastigophores, et payait pour qu'on ne le fouettât 
pas quand il se trompait. Avait-il commis quelque 
bévue qui aurait dû le faire exclure, il pâlissait; il 
fallait lui dire tout bas que cela n'avait pas été re- 
marqué au milieu de l'enthousiasme et des applau- 
dissements du peuple. On renversait les statues des 
lauréats antérieurs pour ne pas exciter chez lui des 
accès de jalousie effrénée. Aux courses, on avait soin 
de le laisser arriver le premier, même quand il tom- 

4. Suétone, AVron^53. 



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208 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

baitdeson char; quelquefois, cependant, il se faisait 
battre exprès, pour que Ton crut qu'il jouait de franc 
jeu*. En Italie, nous l'avons déjà dit, il était humilié 
de ne devoir ses succès qu'à une bande de claqueurs, 
savamment organisés et chèrement payés, qui le sui- 
vait partout. Les Romains lui devenaient insuppor- 
tables; il les traitait de rustres, disait qu'un artiste 
qui se respecte ne peut avoir en vue que les Grecs. 
Le départ tant désiré eut lieu en novembre 66. 
Néron était depuis quelques jours en Achaïe, quand 
la nouvelle de la défaite de Gestius lui parvînt. Il 
comprit que cette guerre demandait un capitaine d'ex- 
périence et de valeur; mais il y voulait par-dessus 
tout quelqu'un qu'il ne craignît pas. Ces conditions 
semblèrent se trouver réunies dans Titus Flavius Ves- 
pasianus, militaire sérieux, âgé de soixante ans, qui 
avait toujours eu beaucoup de bonheur et à qui sa 
naissance obscure ne pouvait inspirer de grands des- 
seins. Vespasien était en ce moment dans la disgrâce 
de Néron, parce qu'il ne témoignait pas assez admi- 
rer sa belle voix; quand on vint lui annoncer qu'il 
avait le commandement de l'expédition de Palestine, 
il crut un moment qu'il s'agissait d'un arrêt de mort. 



^. Dion Cassius, LXIIÏ, 4, 8 el suiv.; Suélone, Néron, «- 
24, 53. 



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[An 66] L*ANTECHRIST. 269 

Son fils Titus le rejoignit bientôt. Vers le même 
temps, Mucien succédait à Cestius dans la charge de 
légat impérial de Syrie. Les trois hommes qui, dans 
deux ans, seront les maîtres du sort de Tempire se 
trouvèrent ainsi portés ensemble en Orient*. 

La complète victoire que les révoltés avaient 
remportée sur une armée romaine, commandée par un 
légat impérial, exalta à un très-haut degré leur au- 
dace. Les gens les plus intelligents et les plus instruits 
de Jérusalem étaient sombres; ils jugeaient avec 
évidence que l'avantage en définitive ne pouvait 
rester qu'aux Romains; la ruine du temple et de la 
nation leur parut inévitable* ; l'émigration commença. 
Tous les hérodiens, tous les gens attachés au service 
d' Agrippa se retirèrent auprès des Romains*. Un 
grand nombre de pharisiens, d'un autre côté, uni- 
quement préoccupés de l'observation de la Loi et de 
l'avenir pacifique qu'ils rêvaient pour Israël, étaient 
d'avis qu'on se soumît aux Romains, comme on s'était 
soumis aux rois de Perse, aux Ptolémées. Ils se sou- 
ciaient peu d'indépendance nationale; Rabbi Johanan 
ben Zakai*, le pharisien le plus célèbre du temps, 

4, Jos., B.J., proœm., 8; II, xli, 4 ; 111, r, Suétone, Vesp., 4; 
Tacite, A^w^^ V, 40. 

2. Jos., Vita, 4. 

3. Jos., B. J., II, XX, 4 ; Viia, 6. 



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270 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

vivait à l'écart de la politique*. Beaucoup de doc- 
teurs se retirèrent probablement dès lors à Jamnia, 
et y fondèrent ces écoles talmudiques, qui eurent 
bientôt une grande célébrité*. 

Les massacres, cependant, recommencèrent et 
s'étendirent à des parties de la Syrie qui jusque-là 
avaient été à l'abri de l'épidémie de sang. A Damas, 
tous les juifs furent égorgés. La plupart des femmes 
de Damas professaient la religion juive, et sûrement, 
dans le nombre, il y en avait de chrétiennes; on prit 
des précautions pour que le massacre se fît par sur- 
prise et à leur insu'. 

Le parti de la résistance déployait une prodigieuse 
activité. Les lièdes même étaient entraînés. Un conseil 
fut tenu dans le temple pour former un gouverne- 
ment national, composé de l'élite de la nation. Le 
groupe modéré à cette époque était loin d'avoir abdi- 
qué. Soit qu'il espérât encore diriger le mouvement, 
soit qu'il eût un de ces secrets espoirs contre toutes 
les suggestions de la raison dont on se berce si faci- 
lement aux heures de crise, il se laissa porter presque 

4. Mechilta sur Exode, xx, %%\ Talm. de Bab., GUlin, 56 a 
et b\ Aholh derahbi Nathan, c. iv; Midrasch rabba sur Kok,, 
vu, 44 et sur Eka, i, 5. 

î. Derenbourg, Hist. de la Pal,, p. Î88. 

3. Jos., B. J., II, XX, 2; Vila, 6. 



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[An 60] L'ANTECHRIST. 271 

partout aux affaires. Des personnages très-considé- 
rables, plusieurs membres des familles sadducéennes 
ou sacerdotales, les premiers des pharisiens*, c'est-à- 
dire la haute bourgeoisie, ayant à sa tête le sage et 
honnête Siméon ben Gamaliel* (le fils du Gamaliel 
des Actes et Tarrière-petit-fils de Hillel), adhérèrent 
à la révolution. On agit constitutionnellement; on 
reconnut la souveraineté du sanhédrin. La ville et le 
temple restèrent entre les mains des autorités éta- 
blies, Hanan (fils du Hanan qui condamna Jésus), le 
plus ancien des grands prêtres', Josudben Gamala, 
Siméon ben Gamaliel, Joseph ben Gorion. Joseph 
ben Gorion et Hanan furent nommés commissaires à 
Jérusalem. Éléazar, fils de Simon, démagogue sans 
conviction, dont l'ambition personnelle était rendue 
dangereuse par les trésors dont il s'était emparé, fut 
écarté à dessein. On choisit en même temps des 
commissaires pour les provinces ; tous étaient modérés 
à l'exception d'un seul, Éléazar, fils d'Ananîe, qu'on 
envoya en Idumée. Josèphe, qui depuis se créa une 
si brillante renommée comme historien, fut préfet de 
Galilée. Il y avait dans ces choix beaucoup d'hommes 
sérieux, qui acceptèrent en grande partie pour essayer 

4 . Josèphe, VUa, 5. 
t. Josèphe, VUa,3H. 
3. Jos., B. J., IV, III, 7. • 



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212 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66] 

de maintenir Tordre et avec l'espoir de dominer les élé- 
ments anarchlques qui menaçaient de tout détruire*. 
L'ardeur à Jérusalem était extrême. La ville res- 
semblait à un camp, à une fabrique d'armes; de tous 
les côtés, retentissaient les cris des jeunes gens qui 
s'exerçaient * . Les juifs des parties reculées de l'Orient, 
surtout du royaume des Parthes, y accouraient, per- 
suadés que l'empire romain avait fait son temps'. On 
sentait que Néron touchait à sa 6n, et on était per- 
suadé que l'empire disparaîtrait avec lui*. Ce dernier 
représentant du titre de César, s' abîmant dans la honte 
et le mépris, paraissait un signe évident. En se plaçant 
à ce point de vue, on devait trouver l'insurrection 
beaucoup moins folle qu'elle ne nous semble, à nous 
qui savons que l'empire avait encore en lui la force 
nécessaire pour plusieurs renaissances futures. On 
pouvait très-réellement croire que l'œuvre d'Auguste 
se disloquait; on s'imaginait à chaque instant voir 
les Parthes se ruer sur les terres romaines*, et c'est 

4. Jos., B. J,, U, XX, 3 et suiv.; xxii, K ; Viia, 7, en obser- 
vant que Josèphe cherche à dissimuler la part qu'il prit à la révo- 
lution et se fait après coup plus modéré qu'il ne fut. 

2. Jos., B. J,, II, XXI, 4. 

3. Josèphe, B. J,, proœra., 2; VI, vi, 2; Dion Cassius, LXVI, 4. 
\ 4. La môme idée domine dans l'Apocalypse. Voir ci-après, 
;p. 434 et suiv. 

5. Apoc, IX, 44-24 ; xvi, 12-16. Cf. Jos., B. J,, VI, vi, 2. 



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(An 66] L'ANTECHRIST. 273 

ce qui fût arrivé en effet, si par diverses causes la 
politique arsacide n'eût été à ce moment très-^affai- 
blie. Une des plus belles images du livre d*Hénoch 
est celle où le prophète voit Tépée donnée aux brebis, 
et les brebis ainsi armées poursuivre à leur tour les 
bêtes sauvages, et les bêtes s'enfuir*. Tel fut bien le 
sentiment des Juifs. Leur manque d'éducation mi- 
litaire ne leur permettait pas de comprendre ce 
qu'avaient de trompeur les succès remportés sur 
Florus et sur Cestius. Ils frappèrent des monnaies 
iniitées du type des Macchabées, portant l'effigie du 
temple ou quelque emblème juif, avec des légendes 
en caractère hébreu archaïque*. Datées par les 
années « de la délivrance » ou « de la liberté de 

4. Ch, xc, 49 (Dillmann); lxxxix, 27-28 (anc. div.). 

2. Il est extrêmement difficile de distinguer, dans la numisma- 
tique juive, les pièces qui appartiennent à la première révolte de 
celles qui appartiennent à la seconde, et même de celles qui appar- 
tiennent à la révolte des Macchabées. Voir Madden, Hislôry of 
jewish coinage, p. 454 et suiv., qui résument tous les travaux 
antérieurs. Madden adopte en général les hypothèses de Levy, su- 
jettes elles-mêmes aux plus grands doutes. Il est à craindre que 
ces doutes ne soient toujours insolubles ; car il se peut que, dans 
la première révolte, on ait contrefait des monnaies asmonéennes, 
et que, dans la seconde, on ail contrefait des monnaies de la pre- 
mière. Toute pièce portant Teffigie du temple, ou datée « de la 
liberté de Jérusalem » ou « de la liberté de Sion », est de la pre- 
mière révolte ou faite à Timitation d'une pièce de la première 
révolte; la seconde révolte, en effetj ne fût jamais maîtresse de 

18 



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274 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 66J 

Sion », ces pièces furent d'abord anonymes ou émises 
au nom de Jérusalem^ ; plus tard, elles portèrent les 
noms des chefs de parti qui exercèrent au gré de 
quelque faction une autorité suprême* Peut-être 
même, dès les premiers mois de la révolte, Éléazar, 
fils de Simon, qui était en possession d'une énorme 
masse d'argent, osa-t-il battre monnaie en se don- 
nant le titre de « grand prêtre* »• Ces émissions 
monétaires durent, en tout cas, être assez considé- 
rables; c'est ce qu'on appela ensuite « l'argent de 
Jérusalem » ou « l'argent du danger* ». 

Hanan devenait de plus en plus le chef du parti 
modéré. Il espérait encore amener la masse du 
peuple à la paix ; il cherchait sous main à ralentir la 

Jérusalem. Il ne semble pas que, lors de la première révolte, on ait 
surfrappe la. monnaie romaine, comme on fit à la seconde (Madden, 
p. 174,476, Î03-t0o). 

{. Madden, p. 464, 473-474, 480. 

2. Éléazar, fils de Simon, et Simon, fils de Gioras. On n'a pas 
la certitude que Jean de Gischala ait battu monnaie (Madden, 
p. 482). C'est à tort qu'on attribue des monnaies à Hanan et à 
Siméon ben Gamaliel. Ce dernier ne fut qu'un bourgeois, un doc- 
teur très-considéré, et n'eut rien des attributs de la souveraineté. 
Derenbourg, Hist. de la Pal., p. 270, 274, 286, 423-424. 

3. Madden, p. 456, 464 et suiv. Cf. Josèphe, B. J,, II, xx, 3. 

4. Tosiphtha Maaser scheni, i; Talmud de Jérusalem, même 
traité, i, 2; Talm. de Bab., Baba kama, 97 h; Bechoroth, 50 a; 
Ahoda zara, 52 h. Cf. Levy, Gesch. der jûd. Munzen, p. 426 
et suiv. 



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[An 66J L'ANTECHRIST. ÎIS 

fabrication des armes, à paralyser la résistance «h 
se donnant l'air de Torganiser. C'est le jeu te plus 
redoutable en temps de révolution; Hanan était bien 
ce que les révolutionnaires appellent un traître*. Il 
avait aux yeux des exaltés le tort de voir clair; aux 
yeux de l'histoire, on ne peut l'absoudre d'avoir 
accepté la plus fausse des positions, celle qui consiste" 
à faire la guerre sans y croire, uniquement parce 
que Ton est poussé par des fanatiques ignorants. Le 
trouble était affreux dans les provinces. Les régions 
tout arabes* à l'orient et au sud de la mer Morte 
jetaient sur la Judée des masses de bandits, vivant de 
pillage et de massacres. L'ordre dans de telles cir- 
constances était impossible ; car, pour établir Tordre, 
il eût fallu expulser les deux éléments qui faisaient 
la force de la révolution, le fanatisme et le brigan- 
dage. Situations terribles que celles où l'on n'a de choix 
qu'entre l'appel de l'étranger et l'anarchie! Dans 
l'Acrabatène*, un jeune et brave partisan, Simon, 
fils de Gioras, pillait et torturait les riches*. Bki 
Galilée , Josèphe essayait en vain de maintenir 

4. Jos., B, J., II, xxn, I. 

2. La langue des inscriptions nabatéennes est le syriaque; 
mais les noms propres qu'on y trouve sont arabes, Obéis, 
Jamer, etc. 

3. Pays silué sur les confins de la Judée et de la Saroari^. 

4. Jos., B. J., H, XXII, 2; IV, ix, 3 et suiv. 



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276 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 67] 

quelque raison ; un certain Jean de Gischala, fourbe 
et audacieux agitateur, joignant une personnalité 
implacable à un ardent enthousiasme, réussit à le 
contrecarrer en tout, Josèphe fut réduit, selon l'éter- 
nel usage de FOrient, à enrôler les brigands et à 
leur payer une solde régulière comme rançon du 
pays \ 

Vespasîen se préparait à la difficile campagne 
qui lui avait été confiée. Son plan fut d'attaquer 
l'insurrection par le nord , de l'écraser d'abord en 
Galilée, puis dans la Judée, de la rabattre en quelque 
sorte sur Jérusalem, et, quand il l'aurait refoulée 
tout entière vers ce point central, où l'entassement, 
la famine, les factions ne pouvaient manquer d'ame- 
ner des scènes effroyables, d'attendre, ou, si cela ne 
suffisait pas, de frapper un grand coup. Il se rendit 
d'abord à Antioche, où Agrippa II vint se joindre à 
lui avec toutes ses forces. Antioche n'avait pas eu 
jusque-là son massacre de Juifs, sans doute parce 
qu'elle comptait dans son sein une foule de Grecs 
qui avaient embrassé la religion juive (le plus sou- 
vent sous forme chrétienne), ce qui amortissait les 
haines. A ce moment, cependant, forage éclata; 
la folle accusation d'avoir voulu incendier la ville 

1. Jo5., B. J., II, XX, 5-xxi; Vila, 8 et suiv. 



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[An 67] L'ANTECHRIST. 277 

amena des tueries, suivies d'une assez rigoureuse 
persécution, où sans doute beaucoup de disciples de 
Jésus souffrirent, confondus avec les adeptes d'une 
foi qui n'était plus la leur qu'à demi *. 

L'expédition partit en mars 67, suivit la route 
ordinaire le long de la mer, établit son quartier prin- 
cipal à Ptolémaïde (Acre). Le premier choc tomba 
sur la Galilée. La population fut héroïque. La petite 
ville de Joudifat ou Jotapata*, récemment fortifiée, fit 
une résistance prodigieuse. Pas un de ses défenseurs 
ne voulut survivre ; acculés dans une position sans 
issue, ils se tuèrent les uns les autres. « Galiléen » 
devint dès lors synonyme de fanatique sectaire, 
cherchant la mort de parti pris avec une sorte 
d'opiniâtreté*. Tibériade, Tarichées, Gamala ne 
furent enlevés qu'après de véritables boucheries. Il 
y a dans l'histoire peu d'exemples d'une race entière 
ainsi broyée. Les flots du paisible lac où Jésus avait 

4. Jos., J5. y., VII, 111,3-4. 

2. Aujourd'hui Jéfat, ou Tell Jéfat, ou Tell Djeflah. Cf. 
Schultz, dans la Zeilschrifl der d. m. G,, 4849, p. 49 et suiv., 
59 et suiv., 61 ; RiUer, XVI, p. 764 et suiv.; Robinson, IIÏ, 
p. 405 et suiv.; Aug. Parent, Siège de Jotapata (1866), p. 3 et 
suiv.; Neubauer, Gëogr. du Talmvd, p. 493, 203-204. Le Gopon 
tala de Reiand est une Haute de copiste; Jflah-el de Josué n'a 
rien à faire ici. 

3. V. les Apôtres, p. 235, note 4. 



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21g ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 07] 

rêvé le royaume de Dieu furent eux-mêmes tachés 
de sang* La rive se couvrit ^de cadavres en putré- 
faction, l*air fut empesté. Des foules de Juifs s'étaient 
réfugiés sur des barques ; Vespasîen les fit tous tuer 
ou noyer. Le reste de la population valide fut vendu ; 
six mille captifs furent envoyés à Néron en Achaïe 
pour exécuter les travaux les plus difiBciles du per- 
cement de risthme de Corinthe * ; les vieillards furent 
égorgés. Il n'y eut guère qu'un transfuge : Josèphe, 
dont la nature avait peu de profondeur et qui du 
reste s'était toujours douté de l'issue de la guerre, 
se rendit aux Romains, et fut bientôt dans les bonnes 
grâces de Vespasien et de Titus. Toutes ses habi- 
letés d'écrivain n'ont pas réussi à laver une telle 
conduite d'un certain vernis de lâcheté *. 

Le cœur de l'année 67 fut employé à cette guerre 
d'extermination. La Galilée ne s'en releva jamais; 
les chrétiens qui s'y trouvaient se réfugièrent sans 
doute au delà du lac ; désormais il ne sera plus ques- 
tion du pays de Jésus dans l'histoire du christianisme. 

4. Jos., B. J., m, X, 10; Lucien ou plulôt Philostrate, Nero 
seu de islhmo perfodiendo, 3. Notez la préoccupation de ce 
percement chez les Sibyllins, V, 32, 138, 247; VIH, 45B; XII, 
84. a. Philostrate, ApolL, V, 49. 

2. Vila, 38, 39 (explication bien peu admissible des déûance 
qu'il inspire aux hommes les plus autorisés de Jérusalem). Juste 
de Tibériade était très-défavorable à Josèphe (Vila, 65). 



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[An 67] L'ANTECHRIST. 279 

Gischala, qui tint la dernière, tomba en novembre 
ou décembre. Jean de Gischala, qui l'avait défendue 
avec fureur, se sauva et put gagner la Judée. Ves- 
pasien et Titus prirent leurs quartiers d'hiver à 
Césarée, se préparant à faire Tannée suivante le 
siège de Jérusalem S 

La grande faiblesse des gouvernements provi- 
soires organisés pour une défense nationale, c'est de 
ne pouvoir supporter de défaite. Sans cesse minés par 
les partis avancés, ils tombent le jour où ils ne don- 
nent pas à la foule superficielle ce pour quoi ils ont^ 
été proclamés : la victoire. Jean de Gischala et les 
fugitifs de Galilée, arrivant chaque jour à Jérusa- 
lem, la rage dans Tânie, élevaient encore le diapason 
de fureur où vivait le parti révolutionnaire. Leur 
respiration était chaude et haletante : « Nous ne 
sommes pas vaincus, disaient-ils ; mais nous cher- 
chons des postes meilleurs; pourquoi s'user dans 
Gischala et des bicoques, quand nous avons la ville 
mère à défendre? » — « J'ai vu, disait Jean de Gis- 
chala, les machines des Romains voler en éclats 
contre les murs des villages de Galilée; à moins 
qu'ils n'aieat des ailes, ils ne franchiront pas les 
remparts de Jérusalem. » Toute la jeunesse était pour 

4. Jos., B. J., m-IV, n; VUa, 65, 74-75 (en faisant très- 
large la part de la vanité de Josèphe); Tacite, Hisl., V, 40. 



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o 



280 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 67] 

la guerre à outrance. Des troupes de volontaires tour- 
nent facilement au pillage; des bandes de fanatiques, 
soit religieux, soit politiques, ressemblent toujours à 
des brigands *. Il faut vivre, et des corps francs ne 
peuvent guère vivre sans vexer la population. Voilà 
pourquoi brigand et héros, en temps de crise natio- 
nale, sont presque synonymes. Un parti de la guerre 
est toujours tyrannique; la modération n'a jamais 
sauvé une patrie; car le premier principe de la modé- 
ration est de céder aux circonstances, et Théroïsme 
consiste d'ordinaire à ne pas écouter la raison. 
Josèphe, l'homme d'ordre par excellence, est proba- 
blement dans le vrai quand il nous présente la réso- 

4. II est remarquable que Barabbas, présenté par rÉvangile de 
Marc, XV, 7, comme un sicaire politique ou religieux, est quali* 
fié ).tj<mi; dans Jean, xviii, 4. Se rappeler les Vendéens, les t bri- 
gands de la Loire », et jusqu'à un certain point les volontaires de 
la révolution française, en observant que Josèphe, par lequel nous 
savons toute cette histoire, est une espèce de Dumouriez. Sa par- 
tialité contre ses adversaires politiques éclate sans cesse. Si on vou- 
lait le croire, les boute-feu n'eussent été qu'une poignée de misé- 
rables, ne répondant à aucun sentiment national. Tacite et Dion 
Cassius présentent tout autrement les choses. Selon eux, c'est bien 
la nation qui fut fanatisée. Il est clair que Josèphe veut atténuer 
aux yeux des Romains la faute que ses compatriotes ont commise, 
et croit les excuser en diminuant le courage et le patriotisme 
qu'ils montrèrent. Il faut se rappeler, en outre, que l'histoire de 
la guerre des Juifs subit la censure de Titus, et reçut le visa 
d' Agrippa II. Josèphe, du moins, le prétend {Vila, 65). 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 281 

lution de ne pas reculer comme ayant été le fait 
d'un petit nombre d'énergumènes, entraînant de 
force après eux des bourgeois tranquilles, qui n'eus- 
sent pas mieux demandé que de se soumettre. Il en 
est le plus souvent ainsi; on n'obtient de grands 
sacrifices d'une nation sans dynastie * qu'en la terro- 
risant. La masse est par essence timide; mais le 
timide ne compte pas en temps de révolution. Les 
exaltés sont toujours en petit nombre, mais ils s'im- 
posent en coupant les voies à la conciliation*. La loi 
de pareilles situations est que le pouvoir tombe 
nécessairement aux mains des plus ardents et que 
les politiques y sont fatalement impuissants. 

Devant cette -fièvre intense, grandissant chaque 
jour, la position du parti modéré * n'était plus tenable. 
Les bandes de pillards, après avoir ravagé la cam- 
pagne, se repliaient sur Jérusalem ; ceux qui fuyaient 
les armes romaines venaient à leur tour s'entasser 
dans la ville, et l'affamaient. Il n'y avait aucune 



i . Une dynastie n'est elle-même au fond qu'un terrorisme per- | 
manent et réglé. 

2. Voir en particulier ce qui se passa dans Tibériade. Jos., 
B. J.j III, IX, 7-8; VUa, 6o. Le fanatisme musulman est de même, 
dans la plupart des cas, le fait d'une minorité, qui domine toute 
une population. 

3. Ot ^Irpiot, comme les appelle quelquefois Josèpbe. 



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282 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68J 

autorité effective; les zélotes* régnaient; tous ceux 
qui paraissaient suspects de « modérantisme n se 
voyaient massacrer sans pitié. Jusqu'à présent, la 
guerre et les excès s'étaient arrêtés aux barrières du 
temple. Maintenant, zélotes et brigands habitent pêle- 
mêle la maison sainte ; toutes les règles de la pureté 
légale semblent oubliées; les parvis sont tachés de 
sang; on y marche les pieds souillés*. Aux yeux des 
prêtres, il n'y eut pas de forfait plus horrible. Pour 
plusieurs dévots, ce fut là cette « abomination » pré- 
dite par Daniel, comme devant s'installer dans le lieu 
saint, à la veille des jours suprêmes. Les zélotes, 
comme tous les fanatiques militants, faisaient peu 
de cas des rites et les subordonaaient à l'œuvre 
sainte par excellence, le combat. — Ils commirent 
un attentat non moins grave en changeant l'ordre du 
pontificat. Sans avoir égard au privilège des familles 
dans le sein desquelles on avait coutume de prendre 
les grands prêtres, ils choisirent une branche peu 
considérée de la race sacerdotale, et ils eurent recours 

4. Ce nom de « zélote » (hébr. kanna) avait été jusque-là 
pris en bonne part. Ce furent les terroristes du temps de la 
révolte qui se l'appliquèrent, et le rendirent de la sorte synonyme 
de sicaire. (Jos., B. J,, IV, m, 9; VIII, viii, 4.) Sur le nom de 
« sicaires ù dans le Talmud, voir Derenbourg, p. 279, 284, 285, 
475-478. Cf. Josèphe, B. J., II, xiii, 3; AnL, XX, viii, 5. 

2. Jos., B. J,, IV, III, 6. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 283 

'à la voie toute démocratique du sort*. Le sort, natu- 
rellement, donna des résultats absurdes; il tomba 
sur un rustre, qu'il fallut traîner à Jérusalem et 
revêtir malgré lui (^s vêtements sacrés; le pontificat 
se vit profané par des scènes de carnaval. Tous les 
gens sérieux, les pharisiens, les sadducéens, les 
Siméon ben Gamaliel, les Joseph ben Gorion, furent 
blessés dans ce qu'ils avaient de plus cher. 

Tant d'excès décidèrent enfin le parti sadducéen 
aristocratique à tenter un essai de réaction. Avec 
beaucoup d'habileté et de courage, Hanan essaya de 
réunir la bourgeoisie honnête et tout ce qu'il y avait 
de sensé, pour renverser la monstrueuse alliance du 
fanatisme et de l'impiété. Les zélotes furent serrés 
de près et obligés de se renfermer dans le temple, 
devenu une ambulance de blessés. Pour sauver la 
révolution, ils eurent recours à un moyen suprême, 
ce fut d'appeler dans la ville les Iduméens, c'est-à- 
dire des troupes de bandits, habitués à toutes les vio- 
lences, qui rôdaient autour de Jérusalem. L'entrée 
des Iduméens fut signalée par un massacre. Tous les 
membres de la caste sacerdotale qu'on put trouver 
furent tués. Hanan et Jésus, fils de Gamala, subirent 



4. Tosiphtha Ioma,\\ Sifra, sur L^mr^ xxi, 40; TaDhouma» 
48 a. 



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281 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68) 

d'affreuses insultes; leurs corps furent privés de 
sépulture, outrage inouï chez les Juifs. 

Ainsi périt le fils du principal auteur de la mort 
de Jésus. Les Beni-Hanan resteront fidèles jusqu'au 
bout à leur rôle, et, si j'ose le dire, à leur devoir. 
Comme la plupart de ceux qui cherchent à faire digue 
aux extravagances des sectes et du fanatisme, ils furent 
emportés; mais ils périrent noblement. Le dernier 
Hanan semble avoir été un homme de grande capa- 
cité * ; il lutta près de deux ans contre l'anarchie. 
C'était un véritable aristocrate, dur parfois*, mais 
grave, pénétré d'un réel sentiment de la chose pu- 
blique, hautement respecté, libéral en ce sens qu'il 
voulait le gouvernement de la nation par sa noblesse 
et non par les factions violentes. Josèphe ne doute 
pas que, s'il eût vécu, il n'eut réussi à amener entre les 
Romains et les Juifs une composition honorable, et il 
regarde le jour de sa mort comme le moment ou la 
ville de Jérusalem et la république des Juifs furent 
définitivement condamnées. Ce fut au moins la fin du 
parti sadducéen, parti souvent hautain, égoïste et 
cruel, mais qui représentait après tout la seule opi- 

4. Jos., fi.y., IV, V, 2. 

t. Comp. Ant,, XX, ix, 4, et B. J., IV, v, 2. Il y a dans ces 
passages quelque contradiction. Nul doute cependant qu'il ne 
s'agisse du même personnage (cf. B. J», IV, lu, 9). 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 285 

nion raisonnable et capable de sauver le pays^ 
Par la mort de Hanan, on pourrait être tenté de dire, 
selon l'expression vulgaire, que Jésus fut vengé. 
C'étaient les Beni-Hanan qui, en présence de Jésus, 
avaient fait celte réflexion : « La conséquence de tout 
cela, c'est que les Romains viendront, détruiront le 
temple et la nation, » et qui avaient ajouté : « Mieux 
vaut la mort d'un homme que la ruine d'un peuple*. » j 
Gardons-nous cependant d'une expression si naïve- 
ment impie. Il n'y a pas plus de vengeance dans 
l'histoire que dans la nature; les révolutions ne sont 
pas plus justes que le volcan qui éclate ou l'avalanche ^ 
qui roule. L'année 1793 n'a pas puni Richelieu, 
Louis XIV ni les fondateurs de l'unité française ; mais 
elle a prouvé qu'ils furent des hommes à vues bornées, 
s'ils ne sentirent pas la vanité de ce qu'ils faisaient, 
la frivolité de leur machiavélisme, l'inutilité de leur 
profonde politique, la sotte cruauté de leurs raisons 
d'État. Seul l'Ecclésiaste fut un sage, le jour où il 
s*écria désabusé : « Tout est vain sous le soleil. » 

Avec Hanan (premiers jours de 68) périt le vieux 
sacerdoce juif, inféodé aux grandes familles saddu- 
céennes, qui avaient fait une si vive opposition au 
christianisme naissant. Grande fut l'impression, 

4. Jos., B. J., IV, iii-v, 2. 
2. Jean, xi, 4S-50 ; xviii, \ i. 



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286 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

quand on contempla, jelés nus hors de la ville, livrés 
aux chiens et aux chacals, ces aristocrates si haute- 
ment respectés, qu'on avait vus naguère revêtus de 
leurs superbes habits pontificaux, présidant à des 
cérémonies pompeuses, entourés de la vénération des 
nombreux pèlerins qui du monde entier venaient à 
Jérusalem. C'était un monde qui disparaissait. Le 
pontificat démocratique inauguré par les révoltés fut 
éphémère. Les chrétiens crurent d'abord relever deux 
ou trois personnages en leur ornant le front du péta- 
Ion sacerdotal. Tout cela n'eut pas de conséquence. 
Le sacerdoce, pas plus que le temple, dont il dépen- 
dait, n'était destiné à être la chose capitale du ju- 
daïsme. La chose capitale, c'était l'enthousiaste, le 
prophète, le zélote, l'envoyé de Dieu. Le prophète 
avait tué la royauté; l'enthousiaste, l'ardent sectaire 
tua le sacerdoce. Le sacerdoce et la royauté une fois 
tués, il reste le fanatique, qui, durant deux ans et 
demi encore, va lutter contre la fatalité. Quand le 
fanatique aura été écrasé à son tour, il restera le 
docteur, le rabbin, l'interprète de la Thora. Le prêtre 
et le roi ne ressusciteront jamais. 

Ni le temple non plus. Ces zélotes, qui, au grand 
scandale des prêtres amis des Romains, faisaient du 
lieu saint une forteresse et un hôpital, n'étaient pas 
aussi loin qu'il semble d'abord du sentiment de Jésus. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 287 

Qu'importent ces pierres? L'esprit est la seule chose 
qui compte, et celui qui défend l'esprit d'Israël, la 
révolution, a le droit.de souiller les pierres. Depuis 
le jour où Isaïe avait dit : « Que m'importent vos 
sacrifices? ils me dégoûtent; c'est la justice du cœur 
que je veux, » le culte matériel était une routine arrié- 
rée, qui devait disparaître. 

L'opposition entre le sacerdoce et la partie de la 
nation, au fond toute démocrate, qui n'admettait pas 
d'autre noblesse que la piété et l'observation de la 
Loi, est sensible dès le temps de Néhémie, qui est 
déjà un pharisien ^ Le véritable Aaron, dans la 
pensée des sages, c'est l'homme de bien*. Les 
Asmonéens, èi la fois prêtres et rois, n'inspirent que 
de l'aversion aux hommes pieux. Le sadducéisme, 
chaque jour plus impopulaire et plus rancunier, n'est 
sauvé que par la distinction que le peuple fait entre 
la religion et ses ministres \ Pas de rois, pas de 
prêtres, tel était au fond l'idéal du pharisien. 

4 . Néhémie, xiu, 4 et suiv. 

2. Anecdote sur Schemaïa et Abtalion : Talmud de Babylone, 
loma,1k b, 

3. Strabon, XVI, ii, 37, 40. Strabon tenait ses renseignements 
d*UD juif libéral, opposé au sacerdoce et au pouvoir temporel. Sa 
phrase rend très-bien les deux sentiments contraires qu'éprouvait 
un juif démocrate envers le temple :... »; tupawiwv Pîi).utto[X£V6)v..., 
«K {(f^v 9i(tvuvovr«*v xoct 9i6cpiv6iv« 



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288 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An 68) 

Incapable de former un État à lui seul, le judaïsme 
devait en arriver au point où nous le voyons depuis 
dix-huit siècles, c'est-à-dire à. vivre en guise de para- 
site, dans la république d'autrui. Il était également 
destiné à devenir une religion sans temple et sans 
prêtre. Le temple rendait le prêtre nécessaire; sa 
destruction sera une sorte de débarras. Les zélotes 
qui. Tan 68, tuèrent les pontifes et souillèrent le 
temple pour défendre la cause de Dieu n'étaient donc 
pas en dehors de la véritable tradition d'Israël. 

Mais il était clair que, privé de tout lest conser- 
vateur, livré à un équipage frénétique, le vaisseau 
irait à une effroyable perdition. Après le massacre des 
sadducéens, la terreur régna dans Jérusalem sans 
frein ni contre-poids ^ L'oppression était si grande, 
que personne n'osait ouvertement ni pleurer ni enter- 
rer les morts. La compassion devenait un crime. On 
porte à douze mille le nombre des suspects de con- 
dition distinguée qui périrent par la Truauté des for- 
cenés. Sans doute il faut se défier ici des apprécia- 
tions de Josèphe. Le récit de cet historien sur la 
domination des zéloles a quelque chose d'absurde; des 
impies et des misérables ne se seraient pas fait tuer 
comme ceux-ci firent. Autant vaudrait chercher à 

4. Pour rimpression que cette fureur de guerre civile causa 
sur les Romains, voir Pline, Hisl. naL, XÏI, xxv (54). 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 289 

expliquer la révolution française par la sortie du bagne 
de quelques milliers de galériens. La pure scélératesse 
n'a jamais rien fait dans le monde. Le vrai, c'est que 
les soulèvements populaires, étant l'œuvre d'une con- 
science obscure et non de la raison, se compromettent 
par leur propre victoire. Selon la règle de tous les 
mouvements du même genre, la révolution de Jérusa- 
lem n'était occupée qu'à se décapiter elle-même. Les 
meilleurs patriotes, ceux qui avaient le plus contribué 
aux succès de l'an 66, Gorion, Niger le Péraïte, 
furent mis à mort. Toute la classe aisée périt*. On fut 
surtout frappé de la mort d'un certain Zacharie, fils de 
Baruch, le plus honnête homme de Jérusalem, et fort 
aimé de tous les gens de bien. On le traduisit devant 
un jury révolutionnaire, qui l'acquitta à l'unanimité. 
Les zélotes le massacrèrent au milieu du temple. Ce 
Zacharie, fils de Baruch, put être un ami des chré- 
tiens; car on croit remarquer une allusion à lui dans 
les paroles prophétiques que les évangélistes prêtent 
à Jésus sur les terreurs des derniers jours*. 

Les événements extraordinaires dont Jérusalem 
était le théâtre frappaient, en effet, au plus haut 
degré les chrétiens. Les paisibles disciples de Jésu«, 

1. Jos., B.J., lY, V, 3-vu, 3. 

t. Malth., xxni, 34-36. Voyez cependant Vie de Jésus, 
43« édit., p. 366. 

19 



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290 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68J 

privés de leur chef, Jacques, frère du Seigneur, con- 
tinuèrent d'abord de mener dans la ville sainte leur 
vie ascétique, et, serrés autour du temple, d'attendre 
la grande apparition. Ils avaient avec eux les restes 
survivants de la famille de Jésus, les fils de Clopas, 
entourés de la plus grande vénération, même par les 
Juifs. Tout ce qui arrivait devait leur sembler une 
évidente confirmation des paroles de Jésus. Que pou- 
vaient être ces convulsions, si ce n'est le commence- 
ment de ce qu'on appelait « les douleurs du Messie * » , 
les préludes de l'enfantement messianique? On était 
persuadé que l'arrivée triomphante du Christ serait 
précédée de l'entrée en scène d'un grand nombre de 
faux prophètes*. Aux yeux des présidents de la com- 
munauté chrétienne, ces faux prophètes furent les 
chefs des zélotes'. On appliqua au temps présent les 
phrases terribles que Jésus avait souvent à la bouche 
pour exprimer les fléaux qui doivent annoncer le juge- 
ment. Peut-être vit-on s'élever au sein de l'Église quel- 
ques illuminés, prétendant parler au nom de Jésus * ; 

4, n^VDH >73n, à^viç, — HcÉvra ^k t«5t« dpx^ ù^vttv. MaUh., 
XXIV, 8 ; Marc, xiii, 8. 

2. MaUh., XXIV, 4 et suiv. Cf. Matlb., vii, 45. 

3. Acl., V, 36-37; viii, 9-40; xxi, 38; Jos., Ant.j XX, v, 4 ; 
vni, 6; B. J,, II, xiii, 5 ; VU, xi. 

4. MaUh.,^xiv, 4-5, 4 4 , 23-26. La circonstance ht i^i^ (v. 26) 
semble faire allusion à des séducteurs zélotes. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 291 

les anciens leur firent une vive opposition ; ils assu- 
rèrent que Jésus avait annoncé la venue de tels séduc- 
teurs, et prescrit de se garder d'eux. Cela suffit; la 
hiérarchie, déjà forte dans TÉglise, l'esprit de doci- 
lité, héritage de Jésus, arrêtèrent toutes ces impos- 
tures ; le christianisme bénéficiait de la haute habileté 
avec laquelle il avait su créer une autorité au cœur 
même d'un mouvement populaire. L'épiscopat nais- 
sant (ou, pour mieux dire, le presbytérat) empêchait 
les grandes aberrations auxquelles n'échappe jamais 
la conscience des foules, quand elle n'est pas dirigée. 
On sent dès lors que l'esprit de l'Église dans les 
choses humaines sera une sorte de bon sens moyen, 
un instinct conservateur et pratique, une défiance des 
chimères démocratiques, contrastant étrangement 
avec l'exaltation de ses principes surnaturels. 

Cette sagesse politique des représentants de 
l'Église de Jérusalem ne fut pas sans^ mérite. Les 
zélotes et les chrétiens avaient les mêmes ennemis, 
savoir les sadducéens, les Beni-Hanan. L'ardente foi 
des zélotes ne pouvait manquer d'exercer une grande 
séduction sur l'âme non moins exaltée des judéo-chré- 
tiens. Ces enthousiastes qui entraînaient les foules au 
désert pour leur révéler le royaume de Dieu ressem- 
blaient beaucoup à Jean-Baptiste et un peu à Jésus. 
Quelques fidèles, à ce qu'il paraît, s'affilièrent au parti 



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292 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68J 

et se laissèrent entraîner* ; toutefois l'esprit pacifique 
inhérent au christianisme l'eniporta. Les chefs de 
rÉglisé combattirent ces dangereuses tendances par 
des discours qu'ils soutenaient avoir été tenus par 
Jésus : « Prenez garde de vous laisser séduire; car plu- 
sieurs viendront en mon nom, disant: « Jesuis leMes- 
« sie, » et ils égareront un grand nombre de gens... 
Alors, si quelqu'un vient vous dire : « Le Messie est 
« ici, il est là, » ne croyez pas. Car il s'élèvera des faux 
messies et des faux prophètes, et ils feront de grands 
miracles, jusqu'à séduire, si c'était possible, même 
les élus. Rappelez-vous que je vous l'ai annoncé 
d'avance. Si donc on vient vous dire : « Venez voir, 
tt il est dans le désert, » ne sortez pas ; « Venez voir, 
« il est dans une cachette, » ne croyez pas... » 

Il y eut sans doute quelques apostasies et même 
des trahisons de frères par leurs frères; les divisions 
politiques amenèrent un refroidissement de charité '; 
mais la majorité, tout en ressentant d'une façon pro- 
fonde la crise d'Israël, ne donna aucun gage à l'anar- 
chie, même colorée d'un prétexte patriotique. Le 
manifeste chrétien de cette heure solennelle fut un 

4 . MaUh., XXIV, 4-5 ; Marc, xiii, 5-6. Un des apôtres est qua- 
lifié de Cr.>.<«>7T.; (Luc, VI, 45 ; Ad., i, 13) ou xavavoloç = kanna 
(MaUh., X, 4; Marc, m, 48). 

2. MaUh., XXIV, 10, 42. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 293 

discours attribué à Jésus S espèce d'Apocalypse, rat- 
tachée peut-être à quelques paroles en effet pronon- 
cées par le maître, et qui expliquait les liens de la cata- 
strophe finale, désormais tenue pour très-prochaine, 
avec la situation politique que Ton traversait. Ce n'est 
que plus lard, après le siège, que le morceau entier fut 
écrit ; mais certains mots qu'on y place dans la bouche 
de Jésus se rapportent au moment oîi nous sommes 
arrivés. « Quand vous verrez l'abomination de la déso- 
lation dont a parlé le prophète Daniel *, étaljlie dans le 

4 . Ce beau morceau, formant une pièce à part, nous a été j 
conservé dans Matth., xxiv, et dans Marc, xiii. Luc a modifié . 
ses originaux, ici comme d'ordinaire (xix, 43-44; xxi, 20-36). ^ 
Comp. Assomption de Moïse, c. 8, 40. 

2. Dan., ix, 27; xi, 31 ; xii, 4 4, dans la traduction grecque. 
Quel que soit le sens du passage hébreu de Daniel, l'expression 
grecque fj^ÉXuffxa rîj; ipTdfxwaewç indiquait certainement pour les i 
lecteurs du premier siècle de notre ère une profanation du temple. J 
Comp Matlh., xxiv, 45 ; Marc, xiii, 44 ; I Macch., i, 54. Èoto; ou 
ïtrdwTOL de Matthieu et Marc conduiraient à l'idée d'une statue; 
mais c'est gratuitement qu'on a supposé que Titus dressa une 
statue sur l'emplacement du temple; en outre, il s'agit ici d'une 
profanation antérieure à la prise de la ville par Titus, comme 
cela résulte évidemment, et des passages synoptiques précités, 
et de la fin du paragraphe Jos., B. J., IV, vi, 3. Les prophéties 
dont Josèphe parle vaguement en cet endroit paraissent être celles 
\du p^ix«7p^ T^ç ipr.[x«ji««. En tout cas, ce passage montre que 
la profanation commise par les zélotes et la destruction de la ville 
étaient regardées comme deux choses inséparables. 



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294 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

lieu saint (que le lecteur ici comprenne * !) , alors, que 
ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes ; 
que celui qui est sur le toit ne descende pas dans sa 
maison pour prendre quelque chose ; que celui qui 
est aux champs ne revienne pas chez lui chercher sa 
tunique. Malheur aux femmes qui porteront dans leur 
sein ou qui nourriront en ces jours-là! Et priez pour 
que votre fuite n'ait pas lieu en hiver ou le jour du 
sabbat; car il y aura alors une tribulation comme il 
n'y en a pas eu depuis le commencement du monde 
jusqu'à présent et comme il n'y en aura plus. » 

D'autres apocalypses du même genre circulèrent, 
ce semble, sous le nom d'Hénoch , et offraient avec 
le discours prêté à Jésus des croisements singuliers. 
Dans l'une d'elles, la Sagesse divine, introduite comme 
un personnage prophétique, reprochait au peuple ses 
crimes, ses meurtres de prophètes, la dureté de son 
cœur*. Des fragments qu'on en peut supposer conser- 
vés paraissent faire allusion au meurtre de Zacharie, 
fils de Baruch*. Il y était aussi question d'un « comble 

4. Phrase familière aux Apocalypses.^ 

2. Épltre de Barnabe, c. rv, xvi (d'après le Codex sinaïli- 
eus)] Luc, XI, 49. Voir Vie de Jésus, 43« édit., p. xiv, xui, lv 
note, 40 note, 366. 

3. Il est vrai que les Évangiles portent <r Zacharie, fils de Bara- 
chie », et il peut y avoir là une confusion avec Zacharie, fils de 
Joïada. Voir Vie de Jésus, 13« édit., p. 366. 



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An 68] L'ANTECHRIST. 295 

du scandale*», qui serait le plus haut degré d'hor- 
reur où la malice humaine pût s'élever, et qui paraît 
bien être la profanation du temple par les zélotes. 
Tant de monstruosités prouvaient que la venue du 
bien-aimé était proche et que la vengeance des justes 
ne se ferait pas attendre. Les fidèles judéo-chrétiens, 
en particulier, tenaient encore trop au temple pour 
qu'un tel sacrilège ne les remplît pas d'épouvante. 
On n'avait rien vu de pareil depuis Nabuchodonosor. 
Toute la famille de Jésus pensa qu'il était temps 
de fuir. Le meurtre de Jacques avait déjà fort affai- 
bli les liens des chrétiens de Jérusalem avec l'ortho- 
doxie juive; le divorce entre l'Église et la Synagogue 
se préparait chaque jour. La. haine des Juifs contre 
les pieux sectaires, n'étant plus retenue par la léga- 
lité romaine, amena sans doute plus d'un acte vio- 
lent*. La vie des saintes gens qui avaient pour habi- 
tude de demeurer dans les parvis et d'y faire leurs 
dévotions était d'ailleurs fort troublée, depuis que 
les zélotes avaient transformé le temple en une 



1. Ti TtXiiov oxav^oXov tj-pfixiv, wipl o5 -yt^pairrai, «; Èv«x ^V^* 

Tfltxvflp é à-^fltmîuivo; aOtou Kcd iirLrriv xXupovopuov f.Ç^. Barnabe, C. IV 
(d*aprèâ le Sin.), Ce passage ne se trouve pas dans le livre d*Uénoch 
que noas connaissons. Comparez, au contraire, Matth., xxiv, 2S. 
t. Eusèbe, Hisl, eccl., III, v, % (faible autorité). 



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296 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

place d'armes et Tavaient souillé par des assas- 
sinats. Quelques-uns se laissaient aller à dire que 
le nom qui convenait à la ville ainsi profanée n'était 
plus celui de Sion, mais celui de Sodome, et que la 
situation des vrais israélites y ressemblait à celle de 
leurs ancêtres captifs en Egypte *. 

Le départ semble avoir été décidé dans les pre- 
miers mois de 68*. Pour donner plus d'autorité à cette 
résolution, on répandit le bruit que les principaux de 
la communauté avaient reçu à cet égard une révéla- 
tion; selon quelques-uns, cette révélation s'était 
faite par le ministère d'un ange'. Il est probable que 

/ 1. Apoc., XI, 8. 

t. Matth., XXIV, 15 et suiv.; Marc,xiii, U etsuiv. Marc, xiii, 
7, prouve que la fuite n^eut pas lieu dès le commencement de la 
guerre. Luc, xxi, 20-21 , est peu concordant avec les passages pré- 
cités de Matthieu et de Marc, et sûrement de bien moindre 
autorité. Luc rattache Tordre de la fuite au moment où la ville 
sera entourée de lignes de clrconvallation ; mais il aurait été 
trop tard pour fuir quand la ville eût été xuxXoujiivti imh (rrpaTOîséîwt. 
Cf. Luc, XIX, 43-44. Enfin, ce qui est décisif, TApocalypse, à 
la fin de 68 ou au commencement de 69, suppose que la fuite a 
déjà eu lieu (xii, 6, 13-17). Comparez Eusèbe, Hist. eccL, 01, 
5 (irpo TcS iroXt^w, vague) ; Épiph., haer. xxix, 7 (sirii^Tj ^^ùXt 
rà *lipo9oXuf&oi irà(jx«v «o>iopjt{«v, vient de Luc, XXI, 20); xxx, 2; 
De mensuris et ponderibus, 15 [hrx.% (\L%Kktt -h woXiç àxîoxtoO*; 
&iro râv i*A}p.aiù»v..., rvic i7oXi»( (xsXXcu<ni( £p^Y]v ifcoXXuaOsu). 

3. Kara nva xpTîa|Aèv rot; aÙTodt ^oxtpLctf ^i* dbroxaXu<^io>c Ix^C'OfrTfli 
(Eusèbe, H, E., III, 5); irpoixpn|A«ti<ydïjoav 6ffb dhpfiXou (saint 



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[An 68] L»ANTECHRIST. 297 

tous se rendirent à Tappel des chefs et qu'aucun des 
frères ne resta dans la ville, qu'un instinct très-juste 
leur montrait comme vouée à l'extermination. 

Des indices portent à croire que la fuite de la 
troupe pacifique ne s'opéra pas sans danger. Les 
Juifs, à ce qu'il paraît, la poursuivirent * ; les terro- 
ristes, en effet, exerçaient une surveillance active sur 
les chemins, et tuaient comme traîtres tous ceux qui 
cherchaient à s'échapper, à moins qu'ils ne pussent 
verser une forte rançon*. Une circonstance qui ne 
nous est indiquée qu'à mots couverts sauva les 
fuyards : « Le dragon vomit après la femme (l'Église ' ' 
de Jérusalem) un fleuve pour l'emporter et la noyer; ^ 
mais la terre aida la femme, ouvrit sa bouche et 
but le fleuve que le dragon avait lancé derrière 
elle, et le dragon fut rempli de colère contre la \ 
femme\ » Peut-être les zélotes* essayèrent-ils de 

Épiph., De mensuris, 15). La phrase d*Épipbane (haer. xxix, '7), 
XpiOTOù çin^avro; k%t%Ki1^m rk *IipoaoXu[xx xoci àvocx,ci>p^<rou, j:7it^Ti îifMXXi 
ira^xw» woXiopxiav, peut s'entendre d'un ordre du Christ qu'on sup- 
poserait donné avant le départ, ou se rapporter à Luc, xxi, 20. 
Cependant, dans ce second cas, il faudrait pktXXx<rit ou (AiXX^vett. Le 
passage du De mensuris, d'ailieur?, n'admet que le premier sens. 

\. Apec., XII, 43, 43. 

S. Jos., B,J., lY, VII, 3. 
J 3. Apec, XII, 45-46. 

4. Le dragon, à cet endroit de l'Apocalypse, figure le génie 
du mal, tantôt représenté par la puissance romaine, tantôt par 



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208 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68j 

jeter la troupe sainte dans le Jourdain, et celle-ci 
réussit-elle à passer le fleuve par un endroit où Teau 
était basse ; peut-être l'escouade envoyée pour l'at- 
teindre s'égara-t-elle et perdit-elle ainsi la piste de 
ceux qu'elle poursuivait. 

Le lieu choisi par les chefs de la commu- 
nauté pour servir d'asile principal à l'Église fugi- 
tive fut Pella*, une des villes de la Décapoje, située 
près de la rive gauche du Jourdain, dans un site 
admirable, dominant d'un côté toute la plaine du Ghor, 
de l'autre des précipices, au fond desquels roule un 
torrent*. On ne pouvait faire un choix plus raison- 
nable. La Judée, l'Idumée, la Pérée, la Galilée appar- 
tenaient à l'insurrection ; la Samarie et la côte étaient 
profondément troublées par la guerre ; Scythopolis 
et Pella se trouvaient ainsi les deux villes neutres les 
plus rapprochées de Jérusalem. Pella, par sa position 
au delà du Jourdain, devait offrir bien plus de tranquil- 
les sicaires de Jérusalem. Il est peu probable que la mésaven- 
ture des fugitifs soit venue des Romains. 

4 . Aujourd'hui Fahl ou Tabakât FahiL Y. Rilter, Erdkunde, 
XY, p. 786, 4003, 4025 et suiv.; Robinson, III, p. 320 et suiv., 
carte de Yan de Yelde. Comp. les passages d'Eusèbe et de saint 
Épiphane, précités. Une des victoires qui assurèrent aux musul- 
mans la possession de la Syrie se livra en cet endroit. 

2. Irby et Mangles, Traveh, p. 304-305 (Londres^ 4823}; 
Robinson, 1. c. 



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[An 68] L»ANTECHRIST. 299 

lité que Scythopolîs *, devenue Tune des places d*armes 
des Romains. Pella fut une cité libre, comme toutes 
les places de la Décapole; mais il semble qu'elle 
s'était donnée à Agrippa IL S'y réfugier, c'était 
avouer hautement Thorreur de la révolte. L'impor- 
tance de la ville datait de la conquête macédo- 
nienne. Une colonie de vétérans d'Alexandre y fut 
établie, et changea le nom sémitique du lieu en un 
autre nom, qui rappelait aux vieux soldats leur 
patrie*. Pella fut prise par Alexandre Jannée; les 
Grecs qui l'habitaient refusèrent de se laisser cir- 
concire, et souffrirent beaucoup du fanatisme juif*. 
Sans doute, la population païenne y avait repris ses 
racines; car, dans les massacres de 66, Pella figure 
comme une ville des Syriens, et se voit de nouveau 
saccagée par les Juifs*. Ce fut dans cette ville anti- 
juive que l'Église de Jérusalem eut sa retraite durant 
les horreurs du siège. Elle s'y trouva bien, et regarda 
ce séjour tranquille comme un lieu sûr, comme un 
désert que Dieu lui avait préparé pour attendre en 

4 . V. Menke, BibelalUiSj n*» 5. 

î. Georges le Syncelle, p. Î74, Paris. Apamée fut appelée 
Pella pour la même raison. Strabon, XVI, ii, 40. On donna à 
notre Pella le surnom de « riche en eau » (Pline, V, 48), pour la 
distinguer de ses homonymes. 

3. Jos., Anl.,XlU^ XV, 4. 

4. Jos., B. y., ir, xvin, 4 ; III, m, 5. 



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300 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 68J 

repos, loin des agitations des hommes, Theure de 
l'apparition de Jésus. La communauté vécut de 
ises épargnes; on crut que Dieu lui-même prenait 
ijsoin de la nourrir*, et plusieurs virent dans un 
pareil sort, si différent de celui des juifs, un miracle 
que les prophètes avaient prédit *. Sans doute les 
chrétiens de Galilée, de leur côté, avaient passé à 
l'orient du Jourdain et du lac, dans la Batanée et 
la Gaulonitide. De la sorte, les terres d'Agrippa II 
furent un pays d'adoption pour les judéo-chrétiens de 
Palestine. Ce qui donna une rare importance à cette 
chrétienté réfugiée, c'est qu'elle emmenait avec elle 
les restes de la famille de Jésus, entourés du plus 
profond respect et désignés en grec par le nom de 
desposyni, « les proches du Maître * » . Nous verrons 
bientôt, en effet, la chrétienté transjordanique con- 
tinuer rébionisme, c'est-à-dire la tradition même de 
la parole de Jésus*. Les Évangiles synoptiques naî- 
tront d'elle. 



•1. Apoc, xn, 6, <4. 

2. Eusèbe, Demonstr. evang,, VI, 18. 

3. Aiffwoouvoi. Eus., //. E., I, VII, H. 

4. Épiph., hœr. xxix, 7; xxx, t. 



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CHAPITRE XIII. 



MORT DE NÉRON. 



Dès la première apparition du printemps de 
l'an 68, Vespasien reprit la campagne. Son plan, 
nous l'avons déjà dit, était d'écraser le judaïsme pas 
à pas, en procédant du nord et de l'ouest vers le 
sud et l'est, de forcer les fugitifs à se renfermer à 
Jérusalem, et là d'égorger sans merci cet amas de 
séditieux. Il s'avança ainsi jusqu'à Emmaûs*, à 
sept lieues de Jérusalem, au pied de la grande mon- 

4. Cet EmmaUs ou Ammaiis eât certaiaement la ville qui 
s'appela plus tard Nicopolis, et qui répond au village actuel 
d'Amwas, non loin de la route de Jaffa à Jérusalem, à peu près à 
moitié chemin. Nous croyons qu'il y eut un autre Emmaus, répon- 
fiant au village actuel de Kulonié = EoXuvia, à une lieue et demie 
Mie Jérusalem, auquel se rapportent Luc, xxiv, 1 3 ; Josèphe, B. J., 
VU, VI, 6, et dont le nom viendrait de Hammoça, « la source r- 
(Josué, xviii, 26; Talm. de Bab., Sukka, 45 a). Voir les Apôtres, 
p. 48-19, note, nonobstant Robinson, III, 446 et suiv.; Guérin, 
Palest., I, p. 257 et suiv., 293 et suiv. ; Neubauer, Géogr, du 



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302 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

tée qui mène de la plaine de Lydda à la ville sainte. 
Il ne jugea pas que le temps fût encore venu d'atta- 
quer cette dernière; il ravagea Tldumée, puis la 
Samarie, et, le 3 juin, établit son quartier général à 
Jéricho, d'où il envoya massacrer les Juifs de la 
Pérée. Jérusalem était serrée de toutes parts; un 
cercle d'extermination l'entourait. Vespasien revînt 
à Césarée pour rassembler toutes ses forces. Là 
il apprit une nouvelle qui Tarrêta court, et dont 
l'effet fut de prolonger de deux ans la résistance et 
la révolution à Jérusalem*. 

Néron était mort le 9 juin. Pendant les grandes 
luttes de Judée que nous venons de raconter, il avait 
continué en Grèce sa vie d'artiste; il ne rentra dans 
Rome que vers la fin de 67. Il n'avait jamais tant joui; 
on fit coïncider pour lui tous les jeux en une seule 
année; toutes les villes lui envoyèrent les prix de leurs 
concours; à chaque instant, des députations venaient 
le trouver pour le prier d'aller chanter chez elles. Le 
grand enfant, badaud (ou peut-être moqueur) comme 
on ne le fut jamais, était ravi de joie : « Les Grecs seuls 

Talm., p. 4 00-4 OS. Uanecdote de Luc perd toat sens, si Emmaus 
est à sept lieues de Jérusalem. *£xaTbv iJ^w^xa. du Sinaîticus est 
une correction apologétique. KiUonié ou Kulondié ne peut être 
le KcuXov de Josué, xv, 60 (Septante) ; c'est sûrement un motjaiîii. 
Cf. Monalsschrifl de GrœU, <869, p. 147-181. 
1. Jos., B. y.^IV, viii-ix, 2. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 303 

savent écouter, disait-il ; les Grecs seuls sont dignes 
de moi et de mes efforts. » Il les combla de privilèges, 
proclama la liberté de la Grèce aux jeux Isthmiques, 
paya largement les oracles qui prophétisèrent à son 
gré, supprima ceux dont il ne fut pas content, fit, 
dit-on, étrangler un chanteur qui ne rabaissa pas sa 
voix comme il fallait pour faire valoir la sienne*. 
Hélius, un des misérables à qui, lors de son départ, il 
avait laissé les pleins pouvoirs sur Rome et le sénat, 
le pressait de revenir ; les symptômes politiques les 
plus graves commençaient à se manifester ; Néron 
répondit qu'il se devait avant tout à sa réputation, 
obligé qu'il était de se ménager des ressources pour 
le temps oii il n'aurait plus l'empire. Sa constante 
préoccupation était, en effet, que, si la fortune le ré- 
duisait jamais à l'état de particulier, il pourrait très- 
bien se suffire avec son art*; et quand on lui faisait 
remarquer qu'il se fatiguait trop, il disait que l'exer- 
cice qui n'était maintenant pour lui qu'un délassement 
de prince serait peut-être un jour son gagne-pain. Une 
des choses qui flattent le plus la vanité des gens du 
monde qui s'occupent un peu d'art ou de littérature 
est de s'imaginer que, s'ils étaient pauvres, ils 
vivraient de leur talent. Avec cela, il avait la voix 

4. Lucien, Nero, seu de islhmo, 9. 

2. Suétone, Néron, 40; Dion Gassius, LXIII, 27. 



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aOi ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

faible et sourde, quoiqu'il observât pour la conserver 
les ridicules prescriptions de la médecine d'alors; son 
phonasque ne le quittait pas, et lui conimandait à 
chaque instant les précautions les plus puériles. On 
rougit de songer que la Grèce fut souillée par celle 
ignoble mascarade. Quelques villes cependant se tin- 
rent assez bien ; le scélérat n'osa pas enlrer dans 
Athènes ; il n'y fut pas invité*. 

Les nouvelles les plus alarmantes cependant lui 
arrivaient ; il y avait près d'un an qu'il avait quitté 
Rome*; il donna l'ordre de revenir. Ce retour fut à 
l'avenant du voyagea Dans chaque ville, on lui rendit 
les honneurs du triomphe; on démolissait les murs 
pour le laisser entrer. A Rome, ce fut un carnaval 
inouï. Il montait le char sur lequel Auguste avait 
triomphé; à côté de lui était assis le musicien Diodore ; 
sur la tête, il avait la couronne olympique ; dans sa 
droite, la couronne pythique; devant lui, on portait les 
autres couronnes et, sur des écriteaux, l'indication de 
ses victoires, les noms de ceux qu'il avait vaincus, 

4. Suétone, Néron, 20-25, 53-55; Dion Cassius, LXIÏI, 8-«8; 
Eus., CAron.^ ann. 12 de Néron; Carmina sibyllina, V, 136 et 
suiv.; XII, 90-92; Philoslrate, ApolL, IV, 39; V, 7, 8, 22, 23; 
Theraistius, oratio xix, p. 276 (édit. G. Dindorf); Lucien, Nerc; 
Julien, Cœs,, p. 310, Spanh. 

2. Tillemont, Hisl. des emp,, I, p. 320. 

3. Dion Cassius, LXUI, 19-21. 



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[An 68] L*ANTECHRI$T. a05 

les titres des pièces oii il avait joué ; les claqueurs, 
disciplinés aux trois genres de claque qu'il avait 
inventés, et les chevaliers d'Auguste suivaient; on 
abattit Tare du Grand Cirque pour le laisser entrer. 
On n'entendait que les cris : « Vive l'olympionice ! le 
pythionice! Auguste! Auguste! A Néron-Hercule! 
A Néron-Apollon M Seul périodonice! seul qui l'ait 
jamais été ! Auguste ! Auguste ! voix sacrée I 
heureux qui peut t'enlendre! » Les mille huit cent 
huit couronnes qu'il avait remportées furent étalées 
dans le Grand Cirque et attachées à l'obélisque 
égyptien qu'Auguste y avait placé pour servir de 
meta *. 

Enfin la conscience des parties nobles du genre 
humain se souleva. L'Orient, à l'exception de la 
Judée, supportait sans rougir cette honteuse tyrannie, 
et s'en trouvait même assez bien; mais le sentiment 

r. Eckhel, />. n. u., t. VF, p. 275-276; Suét., Nér,, 25. Musée 
du Vatican : buste (n® 308), statue en Apollon citharède. 

2. On voudrait croire qu'il s'agit ici (Dion Cassius, LXIII, 24) 
du cirque et de Pobélisque qui, quatre ans auparavant, avaient vu 
les scènes d'horreur des Danaïdes, des Dircés et peut-être de 
Pierre crucifié. Mais le Circus maximus, qui possédait, comme 
celui du Vatican, un obélisque d' Héliopolis (c'est aujourd'hui 
*l'obélisque de la place du Peuple), convenait mieux à l'exhibition 
de Néron. Si, pour les piacula d'août 64, Néron préféra son 
cirque du Vatican, c'est que le Circus maximus devait être à ce 
moment impraticable par suite de Tincendie. 

20 



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306 ORIGINES DU CHRI3TIANISME. (An 68] 

de rhonneur vivait encore dans l'Occident. C*est une 
des glqires de la Gaule que le renversement d'un 
pareil tyran ait été son ouvrage*. Pendant que les 
soldats germains, pleins de haine contre les républi- 
cains et esclaves de leur principe de fidélité, jouaient 
auprès de Néron, comme auprès de tous les empe- 
reurs, le rôle de bons suisses et de gardes du corps *<- 
le cri de révolte fut poussé par un Aquitain, descen- 
dant des anciens rois du pays. Le mouvement fut vrai- 
ment gaulois'; salis en calculer les conséquences, les 
légions gallicanes se jetèrent dans la révolution avec 
entraînement. Le signal fut donné par Vindex aux 
environs du 15 mars 68. La nouvelle en arriva vite 
à Rome. Les murs furent bientôt charbonnés d'in- 
scriptions injurieuses : « A force de chanter, dirent * 
les mauvais plaisants, il a réveillé les coqs (gallos) *. w j 

4 . a Talem principem paulo minus quatluordecim annos per- 
pessus terrarum orbis tandem destiluit, initium facientibusGaflis. • 
Suétone, Néf07i, 40. 

t, Suétone, Caius, 43, 58; Galba, 42; Tacite, Hisl., I, 34; 
m, 69; Plutarque, Galba, 5, 6, 48. Cf. Uenzen, ddtus les Annales 
de VlnsUiul archéoU de Rome, t. XXII, p, 43 et suiv. Voir sur- 
tout les inscriptions, Orelli, n<" 2909 et 3539 (à la Biblioth. natio- 
nale); Fabretti, Inscr., p. 687, n«* 97 et 98. 

3. Tacite, HisL, 1, 54; lY, 47; Suétone, Néron, 40, 43, 45; 
Dion Cassius, LXlïI, tt. Comparez Josèphe, B. J*, proœm., 2; 
IV, vin, 4. 

4. Suétone, Nérofi, 45. 



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(An 68] L'ANTECHRIST. 3a7 

Néron ne fit d'abord qu'en rire ; il témoigna même 
être bien aise qu'on lui fournît l'occasion de s'enrichir 
du pillage des Gaules. Il continua de chanter et de 
se divertir jusqu'au moment où Vindex fit afficher des 
proclamations où on le traitait d'artiste pitoyable. 
L'histrion écrivit alors, de Naples, où il était, au sénat 
pour demander justice, et se mit en route pour Rome. 
II affectait cependant de ne s'occuper que de cer- 
tains instruments de musique, nouvellement inventés, 
et en particulier d'une espèce d'orgue hydraulique, 
sur lequel il consulta sérieusement le sénat et les 
chevaliers. 

La nouvelle de la défection de (Jalba (3 avril) et 
de la jonction de l'Espagne à la Gaule, qu'il reçut 
pendant son dîner, fut pour lui un coup de foudre. 
Il renversa la table où il. mangeait, déchira la lettre, 
brisa de colère deux vases ciselés d'un grand prix, 
où il avait accoutumé de boire. Dans les préparatifs 
ridicules qu'il commença, son principal souci fut pour 
ses instruments, pour son bagage de théâtre S pour 
ises femmes, qu'il fit habiller en amazones, avec des 
peltes, de& haches et des cheveux coupés ras. 
C'étaient des alternatives étranges d'abattement et de 
bouffonnerie lugubre, qu'on hésite également à pren- 

4. Suélone, Néron, 44; Dion Cassius, LXIII, 36. 



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308 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

dre au sérieux et à traiter de folie, tous les actes de 
Néron flottant entre la noire méchanceté d'un nigaud 
cruel et Tironie d'un blasé. II n'avait pas une idée 
qui ne fût puérile*. Le prétendu monde d'art oii il 
vivait l'avait rendu complètement niais. Parfois, il 
songeait moins à combattre qu'à aller pleurer sans 
armes devant ses ennemis, s'imaginant les toucher; 
il composait déjà Vepinicium qu'il devait chanter 
avec eux le lendemain de la réconciliation ; d'autres 
fois, il voulait faire massacrer tout le sénat, brûler 
Rome une seconde fois, et pendant l'incendie lâcher les 
bêles de l'amphithéâtre sur la ville. Les Gaulois sur- 
tout étaient l'objet de sa rage ; il parlait de faire 
égorger ceux qui étaient à Rome, comme fauteurs de 
leurs compatriotes et comme suspects de vouloir se 
joindre à eux*. Par intervalles, il avait la pensée de 
changer le siège de son empire', de se retirer à 
Alexandrie; il se rappelait que des prophètes lui 
avaient promis Tempire de l'Orient et en particulier 
le royaume de Jérusalem; il songeait que son talent 
musical le ferait vivre, et cette possibilité, qui serait 
la meilleure preuve de son mérite, lui causait une 
secrète joie. Puis il se consolait par la littérature; 

1. Suétone, Néron, 43, 47; Dion Cassius, LXIII, «7. 

î. Suétone, Néron, 43. 

3. Aurélius Victor, De Cœs., Nér., 14. 



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(An 68J L'ANTECHRIST. 309 

il faisait remarquer ce que sa situation avait de par- 
ticulier : tout ce qui lui arrivait était inouï ; jamais 
prince n'avait perdu vivant un si grand empire. Môme 
aux jours de la plus vive angoisse, il ne changea 
rien à ses habitudes; il parlait plus de littérature 
que de Taffaire des Gaules; il chantait » faisait de 
Tesprit, allait au théâtre incognito , écrivait sous 
main à un acteur qui lui plaisait : « Retenir un homme 
si occupé! C'est mal *. » 

Le peu d'accord des armées de la Gaule, la mort 
de Vindex, la faiblesse de Galba eussent peut-être 
ajourné la délivrance du monde, si l'armée de Rome 
à son tour ne se fût prononcée. Les prétoriens se 
révoltèrent et proclamèrent Galba dans la soirée 
du 8 juin. Néron vit que tout était perdu. Son esprit 
faux ne lui suggérait que des idées grotesques : 
se revêtir d'habits de deuil, aller haranguer le peuple 
en cet accoutrement, employer toute sa puissance 
scénique pour exciter la compassion, et obtenir ainsi 
le pardon du passé ou, faute de mieux, la préfecture 
de l'Egypte. Il écrivit son discours*; on lui fit remar- 
quer qu'avant d'arriver au forum, il serait mis en 
pièces. Il se coucha : se réveillant au milieu de la 
nuit, il se trouva sans gardes ; on pillait déjà sa 

4. Suétone, /Véron, 40, 4î. 

2. On trouva le brouillon après sa mort. Suétone, Néron, 4T. 



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310 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

chambre. Il sort, frappe à diverses portes, personne 
ne répond. Il rentre, veut mourir, demande le myr- 
millon Spiculus, brillant tueur, une des célébrités de 
l'amphithéâtre. Tout le monde s'écarte. Il sort de 
nouveau, erre seul dans les rues, va pour se jeter dans 
le Tibre, revient sur ses pas. Le monde semblait faire 
le vide autour de lui. Phaon, son affranchi, lui offrit 
alors pour asile sa villa située entre la voie Salaria et 
la voie Nomentane, vers la quatrième borne milliaire^ 
Le malheureux, à peine vêtu, couvert d'un méchant 
manteau, monté sur un cheval misérable, le visage 
enveloppé pour n'être pas reconnu, partit accompa- 
gné de trois ou quatre de ses affranchis, parmi les- 
quels étaient Phaon, Sporus, Épaphrodite, son secré- 
taire. Il ne faisait pas encore jour ; en sortant par la 
porte Colline, il entendit au camp des prétoriens, 
près duquel il passait, les cris des soldats qui le 
maudissaient et proclamaient Galba. Un écart de son 
cheval, amené par ja puanteur d'un cadavre jeté sur 
le chemin, le fit reconnaître. Il put cependairt atteindre 
la villa de Phaon, en se glissant à plat ventre sous 
les broussailles et en se cachant derrière les roseaux. 



4. Environ une lieue et demie. La villa 9e Phaon devait être 
un peu au delà de TAnio, entre le ponte Nomenlano et le ponte 
Salaro, sur la via Patinaria, Platner et Bunsen, Beschreibung 
der Stadt Rom, III, î« partie, p. 455; cf. F, p. 676. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 311 

Son esprit drolatique, son argot de gamin ne 
Tabandonnèrent pas. On voulut le blotiir dans un 
trou à pouzzolane comme on en voit beaucoup en 
ces parages. Ce fut pour lui Toccasion d'un mot à 
effet! « Quelle destinée! dit- il; aller vivant sous 
terre! » Ses réflexions étaient comme un feu rou- 
lant de citations classiques, entremêlées des lourdes 
plaisanteries d'un bobèche aux abois. Il avait sur 
chaque circonstance une réminiscence littéraire, une 
froide antithèse : « Celui qui autrefois était fier de 
sa suite nombreuse n'a plus maintenant que trois 
affranchis. » Par moments, le souvenir de ses victimes 
lui revenait , mais n'aboutissait qu'à des figures de 
rhétorique, jamais à un acte moral de repentir. Le 
comédien survivait h tout. Sa situation n'était pour lui 
qu'un drame de plus, un drame qu'il avait répété. 
Se rappelant les rôles où il avait figuré des parri- 
cides, des princes réduits à l'état de mendiants, il 
remarquait que maintenant il jouait tout cela pour 
son compte, et chantonnait ce vers qu'un tragique 
avait mis dans la bouche d'(Sldipe : 

Ma femme, ma mère, mon père 
ProDODceDt mon arrêt de mort ^ 

Incapable d'une pensée sérieuse, il voulut qu'on creu- 

1. Dion Cassiaa, LXIH, 28 (cf. Suét., Néron, 46). 



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312 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 08] 

sât sa fosse à la taille de son corps, fit apporter des 
morceaux de marbre, de l'eau, du bois pour ses funé- 
railles ; tout cela, pleurant et disant : « Quel artiste 
va mourir! » 

Le courrier de Phaon, cependant, apporte une 
dépêche; Néron la lui arrache. II lit que le sénat Ta 
déclaré ennemi public et Ta condamné à être puni 
a selon la vieille coutume ». — « Quelle est cette 
coutume? » demande-t-il. On lui répond que la tête 
du patient tout nu est engagée dans une fourche, 
qu'alors on le frappe de verges jusqu*à ce que mort 
s'ensuive, puis que le corps est traîné par un croc 
et jeté dans le Tibre. Il frémit, prend deux poi- 
gnards qu'il avait sur lui, en essaye la pointe, les 
resserre, disant que « l'heure fatale n'était pas encore 
venue ». Il engageait Sporus à commencer sa nénie 
funèbre, essayait de nouveau de se tuer, ne pouvait. 
Sa gaucherie, cette espèce de talent qu'il avait pour 
faire vibrer faux toutes les fibres de l'âme, ce rire à 
la fois bête et infernal, cette balourdise prétentieuse 
qui fait ressembler sa vie entière aux miaulements 
d'un sabbat grotesque, atteignaient au sublime de la 
fadeur. Il ne pouvait réussir à se tuer. « N'y aura- 
t-il donc personne ici, demanda-t-il, pour me donner 
l'exemple? » Il redoublait ds citations, se parlait en 
grec, faisait des bouts de vers. Tout à coup on entend 



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(An 68J L'ANTECHRIST. 313 

le bruit du détachement de cavalerie qui vient pour 
le saisir vivant. 

Le pas des lourds chevaux me frappe les oreilles ^, 

dit-il. Épaphrodite alors pesa sur le poignard et le 
lui fit entrer dans la gorge. Le centurion arrive pres- 
que au même moment, veut arrêter le sang, cherche 
à faire croire qu'il -vient le sauver. « Trop tard! » 
dit le mourant, dont les yeux sortaient de la tête et 
glaçaient d'horreur. « Voilà où en est la fidélité! » 
ajouta-t-il en expirant*. Ce fut son meilleur trait 
comique. Néron laissant tomber une plainte mélan- 
colique sur la méchanceté de son siècle, sur la dis- 
parition de la bonne foi et de la vertu!... Applau- 
dissons. Le drame est complet. Une seule fois, nature 
aux mille visages, tu as su trouver un acteur digne 
d'un pareil rôle. 

Il avait beaucoup tenu à ce qu'on ne livrât pas sa 
tête aux insultes et qu'on le brûlât tout entier. Ses 
deux nourrices et Acte, qui l'aimait encore, l'enseve- 
lirent secrètement, en un riche linceul blanc, broché 
d'or, avec le luxe qu'elles savaient qu'il eut aimé. 
On mit ses cendres dans le tombeau des Domitius, 

1. Iliade, Xy 535. 

2. Suéloue, Néron, 40-50; Dion Cassius, LXIII, 2Î-Î9 ; 
Zooaras, XI, 43; Pline, Hist nat,, XXXVII, ii (10). 



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314 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68) 

grand mausolée qui dominait la colline des Jardins 
(le Pincio)^ et faisait un bel effet du Champ de Mars^ 
De là son fantôme hanta le moyen âge comme un 
vampire ; pour conjurer les apparitions qui trou- 
blaient le quartier, on bâtit l'église Sanla-Maria del 
popolo. 
. Ainsi périt à trente et un ans, après avoir régné 
' treize ans et huit mois, le souverain, non le plus fou ni 
le plus méchant, mais le plus vain et le plus ridicule 
que jamais le hasard des événements ait porté aux 
premiers plans deThistoire. Néron est avant tout une 
perversion littéraire. 11 était loin d'être dépourvu de 
tout talent, de toute honnêteté, ce pauvre jeune 
homme, enivré de mauvaise littérature, grisé de 
déclamations, qui oubliait son empire auprès de 
Terpnos; qui, recevant la nouvelle de la révolte des 
Gaules, ne se dérangea pas du spectacle auquel il 
assistait, témoigna sa faveur à l'athlète, ne pensa 
durant plusieurs jour^qu'à sa lyre et à sa voix*. Le 

4 . Pour que Lactance ne connût pas ce monument quand il 
écrivait son traité De morlibus persecutorum (chap.2 : « ut ne 
sepuUurœ quidem locus in terra tam malae bestiœ appareret »), il 
fallait qu'il n'eût pas encore été à Rome. On croit voir de nos 
jours les traces de la villa des Domitius dans le mur de Rome à 
l'extrémité de la promenade du Pincio. (Platner et Bunsen, 
Beschreibung der Stadl Rom, III, 2« partie, p. 569-574.) 

«. Dion Gassius, LXIII, 26. 



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[An 08] L'ANTECHRIST. • 316 

plus coupable en tout ceci fut le peuple avide de 
plaisirs, qui exigeait avant tout que son souverain 
Tamusât, et aussi le faux goût du temps, qui avait 
interverti les ordres de grandeur, et donnait trop de 
prix à la renommée de Thomme de lettres et de l'ar- 
tiste. Le danger de Téducation littéraire est d'inspi- 
rer un désir immodéré de la gloire, sans donner tou- 
jours le sérieux moral qui fixe le sens de la vraie 
gloire. Il était écrit qu'un naturel- vaniteux, subtil, 
voulant l'immense, l'infini, mais sans nul jugement, 
ferait un déplorable naufrage. Même ses qualités, 
telles que son aversion pour la guerre, devinrent 
funestes, en ne lui laissant de goût que pour des ma- 
nières de briller qui n'auraient pas dû être les 
siennes. A moins qu'on ne soit un Marc-Aurèle, il \ 
n'est pas bon d'être trop au-dessus des préjugés de î 
sa caste et de son état. Un prince est un militaire ; \ 
un grand prince peut et doit protéger les lettres; il 
ne doit pas être littérateur. Auguste, Louis XIV, pré- 
sidant à un brillant développement de l'esprit, sont, 
après les villes de génie, comme Athènes et Flo- 
rence, le plus beau spectacle de l'histoire; Néron, 
Chilpéric, le roi Louis de Bavière, sont des carica- 
tures. Dans le cas de Néron, l'énormité du pouvoir 
impérial et la dureté des mœurs romaines firent que 
la caricature sembla esquissée en traits de sang. 



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316 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68) 

On répète souvent, pour montrer Tirrémédiable 
immoralité des foules, que Néron fut populaire à 
quelques égards. Le fait est qu'il y eut sur son 
compte deux courants d'opinion opposés ^ Tout ce 
qu'il y avait de sérieux et d'honnête le détestait; les 
gens du bas peuple l'aimèrent, les uns naïvement et 
^ par le sentiment vague qui porte le pauvre plébéien 
à aimer son prince, s'il a des dehors brillants *; les 
autres, parce qu'il les enivrait de fêtes. Durant ces 
fêtes, on le voyait mêlé à la foule, dînant, mangeant 
au théâtre, au milieu de la canaille '. Ne haïssait-il 
pas, d'ailleurs, le sénat, la noblesse romaine, dont le 
caractère était si rude, si peu populaire? Les viveurs 
qui l'entouraient étaient au moins aimables et polis. 
Les soldats des gardes conservèrent aussi toujours de 
Taffection pour lui. Longtemps on trouva son tombeau/ 
orné de fleurs fraîches, et ses images déposées aux/ 
Rostres par des mains inconnues *. L'origine de la 
fortune d'Othon fut qu'il avait été son confident, et 
qu'il imitait ses manières. Vitellius, pour se faire t 
accepter à Rome, affecta aussi hautement de prendre • 



4. Josèphe, AnL, XX, viu, 3. 
t, Suétone, Néron, 56. 

3. Suétone, Néron, 20, 23; Tacite, Htst., l, 4, o, 46. 78; U, 
95; Dion Cassius, LXIII, 40. 

4. Suétone, Néron, 57. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 317 

Néron pour modèle et de suivre ses maximes de gou- 
vernement. Trente ou quarante ans après, tout le 
monde désirait qu'il fut encore vivant et souhaitait 
son retour*. 

Cette popularité, dont il n'y a pas trop lieu d'être 
surpris, eut, en effet, une singulière conséquence. Le 
bruit se répandit que l'objet de tant de regrets n'était 
pas réellement mort. Déjà du vivant de Néron, on 
avait vu poindre, dans l'entourage même de l'empe- 
reur, l'idée qu'il serait détrôné à Rome, mais qu'alors 
commencerait pour lui un nouveau règne, un règne 
oriental et presque messianique*. Le peuple a tou- 
jours de la peine à croire que les hommes qui ont 
occupé longtenips l'attention du monde sont défini- 
tivement disparus. La mort de Néron à la villa de 
Phaon, en présence d'un petit nombre de témoins', 
n'avait pas eu un caractère bien public ; tout ce qui 
concernait sa sépulture s'était passé entre trois 
femmes qui lui étaient dévouées ; Icélus presque 
seul avait vu le cadavre * ; il ne restait rien de sa 



4. Dion Chrysostome , Orat. xxi, 40 (édit. d'Ëmperius ) : 
ôv ^t xfltl vuv in irsvTi; iin(K){/i.cvi9i ^îîv, cl ^i îcXiîotoi xal ciovroii. 

t. Suétone, Néron, 40; cf. Tacite, Ann., XV, 36. Le faux 
Néron ne rêve que la Syrie et TÉgypte. Tacite, HisL, II, 9. 

3. Quatre, selon Suélone, Néron, 48-50. 

4. Plutarque, Vie de Galba, 7; Suétone, Nér,, 49. 



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318 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

personne qui fût reconnaissable. On pouvait croire à 
une substitution ; les uns affirmaient qu'on n'avait 
pas trouvé le corps ; d'autres disaient que la plaie 
qu'il s'était faite au cou avait été bandée et guérie *. 
Presque tous soutenaient que, à l'instigation de Fam- 
bassadeur parthe à Rome, il s'était réfugié chez les 
Ârsacides, ses alliés, ennemis étemels des Romains, 
ou auprès de ce roi d'Arménie, Tiridate, dont le 
voyage à Rome en 66 avait été accompagné de fêtes 
magnifiques, qui frappèrent le peuple *. Là, il tramait 
la ruine de l'empire. On allait bientôt le voir revenir 
à la tète des cavaliers de l'Orient, pour torturer ceux 
qui l'avaient trahi '. Ses partisans vivaient dans cette 

4. Tacite, Uisl., U, 8; Sulpice Sévère, Hist., 1. U, c. 29; 
Laclance, De morl. pers., c. 2. 

2. Néron avait certainement eu l'idée de se sauver chez 
Yologèse ; et en effet les Parthes se montrent toujours néroniens. 
Suétone, Néron, 43, 30, 47, 57; Aurélius Victor, De Cœs,, Néron, 
44; Epil., Néron, 8 ; Carm. sib., V, U7. Tiridate avait justement 
visité les villes d'Asie (Dion Cassius, LXIll, 7, leçon à tort con- 
testée). En tout cas, l'opinion à cet égard était si bien arrêtée, que 
tous les faux Nérons parurent chez les Parthes ou furent des agents 
des Parthes. Zonaras, XI, 4 8 ; Tac, IHsL, !, t ; Suélone, Néron, 57. 

3. Carmina sibylL, IV, 449 et suiv., 437 et suiv.; V, 33-34. 
93 et suiv., 400 et suiv., 437, 442, 446 et suiv., 245-223, 362 el 
suiv., 385; VIIJ, 70 et suiv., 446, 452 et suiv.; XII, 93-94i 
Aicemion d'Isaïe, iv, 2 et suiv.; Gommodien, Carmen, v. 820 el 
suiv., 862, 925 et suiv. (édit. Pilra). Comp. Suétone, Néron, 57; 
Tac, Hist., I, 2; Laclance, De morl, pers., 2; Zonaras, XI, 48. 



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[An 08] L'ANTECHRIST. 3W 

espérance ; déjà ils relevaient ses statues, et faisaient 
même courir des édits avec sa signature ^ Les chré- 
tiens, aucontriaire, qui le considéraient comme un 
monstre, en entendant de pareils bruits, auxquels ils 
croyaient en tant que gens du peuple, étaient frappés 
de teiTeur. Les imaginations dont il â^agit durèrent 
fort longtemps, et, conformément à ce qui arrive 
presque toujours en de semblables circonstances, il 
y eut plusieurs faux Néron*. Nous verrons bientôt le 
contre-coup de cette opinion dans l'Église chrétienne 
et la place qu'elle tient dans la littérature prophétique 
du temps. 

!• Suétone, Néron, 57 ; Tacite, llist,. II, 8. 

2. Il y en eut au moins deux : \'* celui qui fut tué à Gythnos 
et dont nous aurons beaucoup occasion de parler; V celui qui 
parut sous Doraitien, vers l'an 88 (Tacite, Hist., I, % ; Suétone, 
Néron, 57). L'indication de Zonaras (Xf, 48) sur un autre faux 
Néron, qui aurait paru sous Titus, semble provenir d'une erreur 
de date; les données de Zonaras peuvent être rapportées au faux 
Néron de 88. Celerorum de Tac, Hisl., II, 8, supposerait, il 
est vrai, plus é'un faux Néron après celui de Cyltmos; mais il 
est peu probable que la politique parthe ait commis deux fois 
de suite la môme faute, et ait été dupe à quelques années de dis- 
tance de deux imposteurs jouant la même farce. Dion Chryso- 
stome, sous Trajan, atteste que plusieurs croyaient encore fer- 
mement que Néron vivait (Oral, xxi, 40). L'auteur du quatrième 
livre sibyllin, qui écrit vers l'an 80, croit que Néron est chez 
les Parlhes (vers 449-424, 437-439), et qu'il va bientôt venir. 
Tort (vers 437) inviterait à placer un faux Néron sous Titus 



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320 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6»] 

Uélrangeté du spectacle auquel on assistait lais- 
sait peu d'âmes dans le droit sens. On avait poussé la 
nature humaine aux limites du possible ; il restait le 
vide au cerveau qui suit les accès de fièvre ; partout 
des spectres, des visions de sang. On racontait qu'au 
moment oîi Néron sortit de la porte Colline pour se 
réfugier à la villa de Phaon, un éclair lui donna dans 
les yeux, qu'en même temps la terre trembla, comme 
si elle se fût entr' ouverte et que les âmes de tous 
ceux qu'il avait tués fussent venues se précipiter sur 
lui ^ Il y avait dans l'air comme une soif de ven- 
geance. Bientôt nous assisterons à l'un des inter- 
mèdes du grand drame céleste, où les âmes des égor- 
gés, serrées sous l'autel de Dieu, crient à haute voix : 
« Jusques à quand, Seigneur, ne redemanderas-tu pas 
notre sang à ceux qui habitent la terre * ? » Et il leur 
sera donné une robe blanche, pour qu'ils attendent 
encore un peu. 

(cf. vers 430-136) ; mais le sibylliste semble parler ici d'un événe- 
ment futur. S'il prophétisait post evenlum, il verrait Tinanité 
de ce qu'il annonce comme un grand événement. 
- .1 . Suélone, Néron, 48; DionCassius, LXIII, 28. 
j t. Apoc.^ VI, 9 et suiv. 



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CHAPITRE XIV 



FLÉAUX ET PRONOSTICS. 



La première impression des juifs el des chrétiens 
à la nouvelle de la révolte de Vindex avait été une 
joie extrême. Ils crurent que l'empire allait finir avec 
la maison de César, et que les généraux révoltés,.^ 
pleins de haine pour Rome S ne songeaient qu'à se i 
rendre indépendants dans leurs provinces respectives. 
Le mouvement des Gaules fut accueilli en Judée 
comme ayant une signification analogue à j^elui des 
Juifs eux-mêmes*. C'était la une profonde erreur. 
Aucune partie de l'empire, la Judée exceptée, ne 
voulait voir se dissoudre la grande association qui 
donnait au monde la paix et la prospérité matérielle. 
Tous ces pays des bords de la Méditerranée, autre- 
fois ennemis, étaient enchantés de vivre ensemble 

\ ^. Apoc, XVII, 16. 

1 Josèphe, U. J., proœm., 2; VI, vi, 2. 

21 



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322 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

La uaule elle-même, bien que moins pacifiée que le 
reste, bornait ses velléités révolutionnaires à renver- 
ser les mauvais empereurs, à demander la réforme, 
à souhaiter Tempire libéral. Mais on conçoit que des 
gens habitués aux royautés éphémères de l'Orient 
aient regardé comme fini un empire dont la dynastie 
venait de s'éteindre, et aient cru que les diverses 
nations subjuguées depuis un ou deux siècles allaient 
former des États séparés sous les généraux qui en 
avaient le commandement. Pendant dix-huit mois, 
en effet, aucun des chefs de légions révoltées ne 
réussit à primer ses rivaux d'une manière durable. 
Jamais le monde n'avait été pris d'un tel tremble- 
ment : à Rome, le cauchemar à peine dissipé de 
Néron ; à Jérusalem, une nation entière à l'état de 
délire ; les chrétiens sous le coup de l'affreux mas- 
sacre de l'an 64 ; la terre elle-même en proie aux 
convulsions les plus violentes : tout le monde avait 
le vertige. La planète semblait être ébranlée et ne 
pouvoir plus vivre. L'horrible degré de méchanceté 
où la société païenne était arrivée, les extravagances 
de Néron, sa Maison Dorée, son art insensé, ses 
colosses, ses portraits de plus de cent pieds de 
haut * avaient à la lettre rendu le monde fou. Des 

4. Pline, XXXIV, vu (8); XXXV, vu (33); Dion Cassius, 
LXVI, 15. 



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[An 68) L'ANTECHRIST. 323 

fléaux naturels se produisaient de toutes parts S et 
tenaient les âmes dans une espèce de terreur. 

Quand on lit l'Apocalypse sans en connaître la 
date et sans en avoir la clef, un tel livre paraît l'œuvre 
de la fantaisie la plus capricieuse et la plus indivi- 
duelle; mais, quand on replace l'étrange vision en 
cet interrègne de Néron à Vespasien, où l'empire 
traversa la crise la plus grave qu'il ait connue, 
l'œuvre se trouve dans un merveilleux accord avec 
l'état des esprits * ; nous pouvons ajouter avec l'état 
du globe; car nous verrons bientôt que l'histoire phy- 
sique de la terre à la même époque y fournit des élé- 
ments. Le monde était affolé de miracles ; jamais on 
ne fut si occupé de présages. Le Dieu Père paraissait 
avoir voilé sa face ; des larves impures, des monstres 
sortis d'un limon mystérieux semblaient errer dans 
l'air. Tous se croyaient à la veille de quelque chose 
d'inouï. La croyance aux signes du temps et aux 
prodiges était universelle; à peine quelques cen- 
taines d'hommes instruits en voyaient-ils la vanité'. 
Des charlatans, dépositaires plus ou moins authen- 
tiques des vieilles chimères de Babylone, exploitaient 

4. Juvénai, vi, 409-411. 

2. Voir surtout Tacite, Hist., I, 3, 18. Cf. Ann.j XV, 47. 

3. Pline TADcien, le savant du temps, est d'une extrême 
crédulité. Les historiens les plus Eéricux, Suétone, Dion Cassius 



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324 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

l'ignorance du peuple, et prétendaient interpréter 
les pronostics *. Ces misérables devenaient des per- 
sonnages ; le temps se passait à les chasser et à les 
rappeler*; Othon' et Vitellius*, en particulier, leur 
furent livrés tout entiers. La plus haute politique 
ne dédaignait pas ' de tenir compte de ces puériles 
rêveries*. 

Une des branches les plus importantes de la 
divination babylonienne était l'interprétation des 

(LXI, 46; LXV, 4, etc.), admettent la valeur des présages. 
Tacite {Hisl.,l, 18, 86) somble en voir la vanité. Galba les 
dédaigna {Uisi.,\y 48; cf. cependant Plut., Galba, 23). Vespasien 
en riait aussi parfois {Snéi., Vesp., 13). 

4. Vie d'Apollonius par Philostrata, en particulier V, 43. 

2. Valère Maxime,'_I, 3. 

3. Suétone, Olhon, 4, 6; Tacite, Ilist., I, 22. 

4. Suétone, Vilellius, 44; Tacite, Hist., II, 62; DionCassius, 
LXV, 4 ; Zona: as, Ann,, VI, 5. 

5. Suétone, Tibère, 74; Caius, 57 ; Claude, 46; Néron, 6, 36, 
40, 46; Galba, 4, 9, 48; Olhon, 4, 6, 7, 8; Vit., 44; Vesp., 5, 
7, 25; Tacite, Ann., XII, 6i; XIV, 9, 42, 22; XV, 22, 47; HiaL, 
I, 3, 40, 48, 22, 38, 86: II, 78 ; Dion Cassius, LX, 35; LXI, 2, 
46, 48; LXII, 4; LXI», 46, 26, 29; LXIV, 4, 7, 40; LXV, 4, 8, 
9, 44, 43; LXVI, 4, 9 ; Pline, //. N., Il, lxx (72), lxxxui (85), 
cm (406) ; Nicéphore, Uisl. eccL, I. I, ch. 47; Plutarque, Galba, 
23; Olhon, kt\ Eusébe, Chron,, ad ann. 4973 Abrah., 7 Ner., 
9 Ner.; Zonaras, XI, 46; Philostrate, ApolL, IV, 43; Jos., B. /., 
VI, V, 3, 4. Cf. Virgile, Géorg., I, 463 et suiv.; Carmim 
sibylL, III, 334, 337, 41 1 et suiv.; IV, 4 28 et suiv., 472 et suiv. 
Coup. Tite-Live, XXX, 2. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 325 

naissances monstrueuses, considérées comme impli- 
quant l'indice d'événements prochains*. Celle idée 
avait envahi plus qu'aucune autre le monde romain ; 
les fœtus à plusieurs têtes surtout étaient tenus pour 
des présages évidents, chaque tôte, selon un symbo- 
lisme que nous verrons adopté par l'auteur de l'Apo- 
calypse, représentant un empereur*. Il en était de 
même des formes hybrides, ou que l'on pré- 
tendait telles, A cet égard encore, les visions mal- 
saines, les images incohérentes de l'Apocalypse sont 
le reflet des contes populaires qui remplissaient les 
esprits. Un pourceau à serres d'épervier fut tenu pour 
la parfaite image de Néron'. Néron lui-même était 
fort curieux de ces monstruosités *. 

On était aussi très-préoccupé des météores, des 
signes au ciel. Les bolides faisaient la plus grande 
impression. On sait que la fréquence des bolides est 
un phénomène périodique, qui revient à peu près 
tous les trente ans. A ces moments, il est des nuits 
où, à la lettre, les étoiles ont l'air de tomber du ciel. 
Les comètes, les éclipses, les parhélies, les aurores 



1. Journal asialique , ocL^nov^-^éc. \S1\, p. 449 et suiv. 
^ 2. Philostr., Apoll, V, 43; Tac, Ann., XV, 47; Ilist., I, 86. 

3. Tacite, Ann,, Xlf, 64. 

4. rhlégon, De rébus mirab., c. xx; Pline, endroits cités 
ci-dessus, p. 137, note I. 



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320 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

boréales, ou Ton croyait voir des couronnes, des 
glaives, des stries de sang; les nuées chaudes, aux 
formes plastiques, où se dessinaient des batailles, 
des animaux fantastiques, étaient avidement remar- 
quées et paraissent n'avoir jamais eu autant d'inten- 
sité qu'en ces tragiques années. On ne parlait que de 
pluies de sang, d'effets surprenants de la foudre, 
de fleuves remontant leur cours, de rivières sangui- 
nolentes. Mille choses auxquelles on ne fait pas 
attention en temps ordinaire recevaient de l'émotion 
fiévreuse du public une importance exagérée *. L'in- 
fâme charlatan Balbillus exploitait l'impression que 
ces accidents faisaient quelquefois sur l'empereur 
pour exciter ses soupçons contre ce qu'il y avait de 
plus illustre et tirer de lui les ordres les plus cruels*. 
Les fléaux du temps % au reste, justifiaient jus- 
qu'à un certain point ces folies. Le sang coulait à 
flots de tous côtés. La mort de Néron, j^ui fut une 
délivrance k tant d'égards, ouvrit une période de 
guerres civiles. La lutte des légions de la Gaule sous 

4. Tacite, Ann., XV, 47; Hisl., I, 48, 86; Dion Cassius, 
LXIH, 26; Eusèbe, Chron., à Tannée de J.-C. 33; Carmina 
sibyll, IV, Ml et suiv.; V, 454. 

î. Suétone, Néron, 36, 56 ; Tacite, Ann,, XV, 47 ; Pline, II, 
XXV (23); Dion Cassius, LXI, 48. 

3. Carmina sihyll., Ill, 29ael suiv., 323 et suiv., 467 et suiv.; 
IV, 440 cl suiv., etc. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 327 

Vindex et Verginius avait été effroyable ; la Galilée 
était le théâtre d'une extermination sans exemple ; la 
guerre de Corbulon chez les Parlhes avait été très- 
meurtrière. On pressentait pis encore dans l'avenir : 
les champs de Bédriac et de Crémone vont bientôt 
exhaler une fumée de sang. Les supplices faisaient 
des amphithéâtres autant d'enfers. La cruauté des 
mœurs militaires et civiles avait banni du monde 
toute pitié. Retirés tremblants au fond de leurs asiles, 
les chrétiens se redisaient sans doute déjà des mots / 
que l'on prêtait à Jésus * : « Quand vous entendrez 
parler de guerres et de bruits de guerre, ne vous 
en troublez pas ; il faut que cela soit ; ce n'est pas 
encore la fin. On verra se lever nation contre nation, 
royaume contre royaume; il y aura de grands trem- 
blements de terre, des épouvantements, des famines, 
des pestes de tous les côtés et de grands signes 
dans le ciel. Ce sont là les commencements des dou- 
leurs*. » 

La famine, en effet, se joignait aux massacres. 

— 4. Matth., XXIV, 6-8; Marc, xiii, 7-9; Luc, xxi, 9-n. 

2. Sur les fléaux et en particulier sur la famine, envisagés 
comme signes de la venue du Messie, voyez Mischna, SotOj ix, 15 ; 
Taira, de Bab., Sanhédrin, 97 a; Pesikla derabbi Kahtm (édil. 
Buber], 51 b; Pesikla rabbalhi, ch. i, sub fin., et cbf xv; le 
midra$ch Olholh ham-maschiak, dans le Belh ham-midrasch de 
Jellinek, II, p. 58-6J. 



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328 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 6«] 

En l'année 68, les arrivages d'Alexandrie furent in- 
suffisants'. Au commencement de mars 69, une inon- 
dation du Tibre fut très-désastreuse*. La misère était 
extrême '. Une irruption soudaine de la mer couvrit 
de deuil la Lycie*. En Tan 65, une poste horrible 
affligea Rome' ; durant l'automne, on compta trente 
mille morts. La même année, le monde s'entretint 
du terrible incendie de Lyon % et la Campanie fut 
ravagée par des trombes et des cyclones, dont les 
ravages s'étendirent jusqu'aux poi-tes de Rome \ 
L'ordre de la nature paraissait renversé ; des orages 
aflreux répandaient la terreur de toutes parts*. 

Mais ce qui frappait le plus, c'étaient les tremble- 
ments de terre. Le globe traversait une convulsion 
parallèle à celle du monde moral ; il semblait que la 
terre et l'humanité eussent la fièvre à la fois'. C'est 



1. Suétone, Néron, 45. Cf. Tacile, Ann.,\\\, 43; Carmina 
sibyll.j m, V. 475 et suiv. 

2. Tacite, IJist., 1, 86; Suétone, Olhon, 8; Plularque, Olhon, 4. 

3. Suétone, XéroUj 45 ; Tacite, Ilist., I, 86. 

4. Dion Cassius, LXIII, tQ. 

5. Tac, Ann., XVI, 43; Suét., Néron, 39; Orose, VU, 7. 

6. Tacite, Ann,, XVI, 43; Sénèque, Episl., xci. 

7. Tacile, ^nw., XVÏ, 43. 

8. Tacite, Ann,, XV, 47; Sénèque, Qwœs^ nat,, VI, 28. 

9. « Mundus ipse concutilur ingens timor consternatio 

omnium. » Sénèque, Quœst, nat,, Vf, I . 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 329 

le propre des mouvements populaires de mêler en- 
semble tout ce qui agite l'imagination des foules, au 
moment où ils s'accomplissent ; un phénomène 
naturel, un grand crime, une foule de choses acci- 
dentelles ou sans lien apparent sont liées et fon- 
dues ensemble dans la grande rapsodie que Thuma- 
nité compose de siècle en siècle. C'est ainsi que 
l'hisloire du christianisme s'est incorporé tout ce qui, 
aux diverses époques, a ému le peuple, Néron et la 
Solfatare y ont autant d'importance que le raisonne- 
ment théologique ; il y faut faire une place à la 
géologie et aux catastrophes de la planète. De tous 
les phénomènes naturels, d'ailleurs, les tremblements 
de terre sont ceux qui portent le plus l'homme à 
s'humilier devant les forces inconnues; les pays où 
ils sont fréquents, Naples, l'Amérique centrale, ont 
la superstition à l'état endémique; il en faut dire 
autant des siècles où ils sévissent avec une violence 
particulière. Or, jamais ils ne furent plus communs 
qu'au premier siècle. On ne se souvenait pas d'un 
temps où l'écorce du vieux continent eût été si fort 
agitée *. 

Le Vésuve préparait son effroyable éruption de 79. 

4. Juvénal, vi, 411 ; Carm. sibylL, IIF, 341, 401, 449, 457, 
459 etsuiv.;lV, 428-129. M. Julius Schmidt, directeur deTobser- 
vatoire d'Alhènes, qui a fait un catalogue des tremblements de 



/ 



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330 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

Le 5 février 63, Pompéi fut presque abîmée par un 
tremblement de terre ; une grande partie des habi- 
tants ne voulut plus y rentrer ^ Le centre volcanique 
de la baie de Naples, au temps dont il s'agit, était 
vers Pouzzoles et Cumes. Le Vésuve était encore 
silencieux * ; mais cette série de petits cratères qui 
constitue la région à l'ouest de Naples, et qu'on 
appelait les Champs Phlégréens % offrait partout la 
trace du feu. L'Averne, YAcherusiapalus (lacFusaro), 
le lac Agnano, la Solfatare, les petits volcans éteints 
d'Astroni, de Camaldoli, d'Ischia, de Nisida, offrent 
aujourd'hui quelque chose de mesquin ; le voyageur 
en rapporte une impression plutôt gracieuse que ter- 
rible. Tel- n'était pas le sentiment de l'antiquité. Ces 
étuves, ces grottes profondes, ces sources thermales, 
ces bouillonnements, ces miasmes, ces sons caver- 
neux, ces bouches béantes {bocche d'infemo) vomis- 
sant le soufre et des vapeurs en feu, inspirèrent 

terre, a bien voulu me communiquer la partie de son catalogue 
relative aux temps qui nous occupent. 

4. Tacite, Ann., XV, tl ; Sénèque, QuœsL nat., VI, 4. 

2. II y avait eu, aux époques antéhistoriques, des cruplioos 
du Vésuve; mais la montagne était depuis longtemps en repos, 
quand éclala l'éruption de 79. (Diod. Sic, IV, î« ; Slrabon, V, 
IV, 8; Dion Cassius, LXVI, 24, 22; Vitruve, II, vi, 2; Pline, 
Lellres, VI, 46.) La culture montait jusqu'au sommet; le plateau 
seul offrait Taspect phlégrëen. 

3. Strabon, V, iv, 4-9; Diod. Sic, IV, 24-22. 



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(An C8] L'ANTECHRIST. 331 

Virgile; ils furent également l'un des facteurs essen- 
tiels de la littérature apocalyptique. Le juif qui 
débarquait à Pouzzoles, pour aller trafiquer ou intri- 
guer à Rome % voyait cette terre fumante par tous ses 
pores, sans cesse ébranlée, qu'on lui disait peuplée 
dans ses entrailles de géants et de supplices*; la 
Solfatare surtout lui paraissait le puits de l'abîme, le 
soupirail à peine fermé de l'enfer. Le jet continu de 
vapeur sulfureuse qui s'échappe de son ouverture 
n'était-il pas à ses yeux la preuve manifeste de 
l'existence d'un lac de feu souterrain, destiné évi- 
demment, comme le lac de la Pentapole, à la punition 
des pécheurs'? — Le spectacle moral du pays ne 
l'élonnait pas moins. Baïa était une ville d'eaux et de 
bains, le centre du luxe et des plaisirs, l'endroit des 
maisons dé campagne à la mode, le séjour favori de 
la société légère*. Cicéron se fit du tort auprès des 



4. V. SaM Parti, p. 443-444, et ci-dessus, p. 40, note 3. 
2. Slrabon, V, iv, 4, 5, 6, 9; VI, m, 5; Diod. Sic, IV, 24. 
Ces mythes, titaniques grecs avaient été adoptés par les Juirs. 
Voir Hénoch, x, 42. 
I 3. Apec, XIV, 40; xix, 20; xx, 9; xxi, 8. L'aspect de la Sol- 
I fatare parait avoir été dans Taotiquilé plus volcanique qu'aujour- 
d'hui ; la plaine qui en fait le fond était couverte de soufre à l'état 
1 pulvérulent; il semble qu'on n'y voyait pas de végétation (Stra- 
bon, V, IV, 6). 

4. Cicéron, Pro Cœlio, 20. 



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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 08] 

gens graves en ayant sa villa au milieu de ce royaume 
des mœurs brillantes et dissolues*. Properce ne 
voulait pas que sa maîtresse y demeurât* ; Pétrone y 
place les débauches de Trimalcion\ Baïa, Baules, 
Cumes, Misène virent, en effet, toutes les folies, tous 
les crimes. Le bassin de flots d'azur compris dans le 
contour de cette baie délicieuse fut la sanglante nau- 
maclîie où s'abîmèrent les milliers de victimes des 
fêtes de Galigula et de Claude. Quelle réflexion 
pouvait naître dans l'esprit du juif pieux, du chrétien 
qui appelait avec ferveur la conflagration universelle- 
du monde, à la vue de ce spectacle sans nom, de 
ces folles constructions au milieu des flots, de ces 
bains, objet d'horreur pour les puritains*? Une 
seule. « Aveugles qu'ils sont! devaient-ils se dire, 
leur futur séjour est sous eux; ils dansent sur l'enfer 
qui doit les engloutir. » 

Nulle part une telle impression, qu'elle s'applique 
à Pouzzoles ou à d'autres lieux du même caractère, 

4. Hœc puteolana et cumana régna. Cic, atl AU., XIV, 16. 
Cf. ibid., I, 46, et Strabon, V, iv, 7. 

2. « Tu modo corruptaa quaraprimum desere Baias » 

3. Sénôque Tdppelle diversorium vUioru/n. Epist., 3 1 . Cf. Mar- 
tial, I, LXllI. 

4. Rapprochez la haine des moines contre Frédéric U, au 
treizième siècle, parce qu*il rétablit les bains d'eanx thermales à 
Pouzzoles. 



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[An 08] L'ANTECHRIST. 333 

n'est plus frappante que dans le livre d'Hénoch*. 
Selon l'un des auteurs de celle bizarre apocalypse, 
le séjour des anges déchus est une vallée souterraine, 
située à l'ouest, près de la « montagne des métaux ». 
Cette montagne est remplie de flots de feu; une 
odeur de soufre s'en exhale ; il en sort des sources 
bouillonnantes et sulfureuses (eaux thermales) qui 
servent à guérir les maladies, et près desquelles les 
rois et les grands de la terre se livrent à toute sorte 
de voluptés*. Les insensés! ils voient chaque jour 

4. Ch. Lxvii, 4-13, édit. Dillmann. On a conclu de ce passage 
que la partie du livre d'Hénoch où il se trouve a été écrite après 
ran 79 ; mais, outre qu*il est douteux qu'il y ait là une allusion à 
des phénomènes volcaniques occidentaux, qu'on lise Diodore de 
Sicile, IV, 21 ; Strabon, V, iv, 8, passages écrits certainement avant 
l'an 79, on y trouvera presque les mômes images. Diodore, en par- 
ticulier, met les Champs Phlégréens en rapport direct avec le 
Vésuve, quoique la distance soit de sept ou huit lieues. L'allusion 
du livre d'Hénoch peut donc se rapporter simplement aux phéno- 
mènes volcaniques deCumes et deBaïa. L'expression « montagne 
des métaux en fusion », où Ton a voulu voir le Vésuve en éruption, 
est suffisamment justi6ée, ou par la Solfatare de Pouzzoles, ou par 
rétat du Vésuve avant 79 (cf. Strabon, loc. cit.). L'aspect du 
Vésuve était bien celui d'un fourneau éteint. V. Beulé, Le drame 
du Vésuve, p. 61 et suiv. Ajoutons que l'idée de fusion n'est pas 
si nettement exprimée qu'on ra cru dans le texte éthiopien ; en 
tout cas, ce texte ne dit nullement que de la vallée « sortiront un 
jour » des torrents de feu. 

2. Comp. Strabon, V, IV, 5 : ai Datât xal rà 6£pp.à ô^ara Ta xxt 



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33^1 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

leur châtiment qui se prépare, et néanmoins ils ne 
prient pas Dieu, Cette vallée de feu peut être la vallée 
de la Géhenne à T Orient de Jérusalem, reliée à la 
dépression de la mer Morte par le Ouadi en-nâr 
(la vallée du feu); alors les sources thermales sont 
celles de Callirrhoé, lieu de plaisance des HérodesS 
et de la région toute démoniaque de Machéro, qui en 
est voisine *. Mais, grâce à Télasticilé de la topogra- 
phie apocalyptique, les bains peuvent aussi être ceux 
de Baïa et de Cumes; dans la vallée de feu, on peut 
reconnaître la Solfatare de Pouzzoles ou les Champs 
Phlégréens ' ; dans la montagne des métaux , le 
Vésuve tel qu'il était avant l'éruption de 79*. Nous 
verrons bientôt ces lieux étranges inspirer l'auteur de 
l'Apocalypse, et le puits de l'abîme se révéler à lui, 
dix ans avant que la nature, par une coïncidence 
singulière, rouvrît le cratère du Vésuve. Pour le 
yf^ peuple, il n'y a pas de rapprochement fortuit. Ce fait 



4. Jos., Anl,, XVII, VI, 5; B. J., I, xxxm, 5; II, xxi, 6. 

2. Jos., B. J., VII, VI, 3. 

3. La Soirutare n'étant qu'à cent mètres au-dessus du niveau 
de la mer, son cratère peut bien s'appeler une « vallée », expres- 
sion qui serait impropre pour un point aussi élevé que le cratère 
de la Somma. 

4. Cette montagne de métaux ne se justifie par aucune particu- 
larité physique de la région de la mer Morte. Voir cependant 
Neubauer, Géogr, du Talm., p. 37 et 40. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 335 

que la contrée la plus tragique du monde, celle qui 
fut le théâtre de la grande orgie des règnes de Cali- 
gula, de Claude , de Néron , se trouvait en même 
temps le pays par excellence des phénomènes que 
presque tout le monde alors considérait comme infer- 
naux, ne pouvait être sans conséquence*. 

Ce n'était pas, du reste, seulement l'Italie, c'était 
toute la région orientale de la Méditerranée qui trem- 
blait. Pendant deux siècles, l'Asie Mineure fut dans un 
ébranlement perpétuel*. Les villes étaient sans cesse 
occupées à se reconstruire; certains endroits comme 
Philadelphie éprouvaient des secousses presque tous 
les jours*; Traites était dans un état d'éboulement 
perpétuel*; on avait été obligé d'inventer pour les 

4. Naturellement les apocalypses postérieures à Tan 79 in- 
sistent plus encore sur ces images. Carmina sibyllina, 1. IV, 430 
saiv. Comp. 4* livre d'£sdras, vi et suiv., selon Pélhiopien. 

2. « Nusquam orbe loto tam assidues terrœ motus et tam 
crebras urbium demersiones quam in Asia. » Solin, Polyh., 40. Cf. 
Texier, Asie Min., pp. Î28, 256, 263, 269, 279, 329 et suiv.; 
439 et suiv.; Strabon, index, lerrœ molus; Pbiloslrate, ApolL, 
IV, 6. C'est ce qui explique pourquoi il y a en Asie Mineure 
relativement peu de monuments antérieurs au premier siècle de 
notre ère. 

3. Strabon, XII, iv, 40. Cf. XII, vui, 46, H, 48. 

4. Les traces de ces déchirements sont visibles encore sur les 
versants du Tmolus et du Messogis. On ne saurait voir des mon- 
tagnes plus bizarrement déchiquetées, fendues, crevassées. Voir 
surtout les environs de Tralles (Aïdin). 



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330 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 08] 

maisons un système d'épaulemenl réciproque*. En 
Tan 17, eut lieu la destruction des quatorze villes 
de la région du Tmolus et du Messogis ; ce fut la 
plus terrible catastrophe de ce genre dont on eût 
jamais entendu parler jusque-là*, L'an 23^, l'an 
33*, Tan 37», l'an 46% Tan b! % l'an 53% il y eul 
des malheurs partiels en Grèce, en Asie, en Italie. 
Théra élail dans une période d'actif travail • ; An- 
tioclie était incessamment ébranlée *% A partir de 

• 4. Pour le premier siècle avanl J.-C., voir surtout Jos., AuL, 
XV, V, 2; B. J,, I, XIX, 3; Justin, XL, 2; Eusèbe, Chron., années 
40,25, 39 d'Auguste. 

2. Tacite, Anii., H, 47; Pline, II, lxxxiv (86) ; Dion Cassius, 
LVII, 47; Eusèbe, Chron., année 4 de Tibère; Sénèque, QuœsL 
ml., VI, 4; Strabon, XII, viii, 46, 47, 48; XIII, m, 5; iv, 8; 
Phlégon, Mir., xiii, xiv; Solin, 40; le Syncelle, p. 319; Corpus 
inscr. gr,, n'» 3450 (Le Bas et Wadd., III, 620; ; Orelli, n« 687 
(Mommsen, Inscr. regni A^ca;î.^n°24S6); Nicéphore, Ilist. eccL, 
I, ch. 47. Cf. Carmina sibyllina, III, 341 et suiv.; V, 286-29L 
Comparez la catastrophe qui arriva dans le même pays douze ans 
avant J.-C. Dion Cassius, LIV, 30. 

3. Tac, Ann.,\\, 43. 

4. Eusèbe, Chron., à cette année. 

5. Suétone, Tibère, 74. 

6. Dion Cassius, LX, 29; Eus., Chron., an 5 do Claude; Sé- 
nèque, QuœsL nal.. Il, 26; VI, 24 ; Aur. Victor, Cœs.^ Claude, 4 i. 

7. Tacite, Ann., XII, 43. 

8. Tacite, Ann., XII, 58. Comp. le Syncelle, p. 336, Paris. 

9. Voir la note pour l'an 46, ci-dessus. 

40. Malala, 1. X, 243 (40i,, 246 (404), 265 (4 4 2), édU. de Bonn. 



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[An C8J L'ANTECHRIST. 337 

Tan 59, enfin, il n'y a presque plus d'année qui ne 
soit marquée par quelque désastre*. La vallée du 
Lycus, en particulier, avec ses villes chrétiejmes de 
Laodîcée, de Colosses, fut abîmée en Tan 60*. Quand 
on songe que c'était là justement le centre des idées 
millénaires, le cœur des sept Églises, le berceau de 
l'Apocalypse, on se persuade qu'un lien étroit exista 
entre la révélation de Palmos jet les bouleversements 
du globe ; si bien que c'est ici l'un des rares exem- 
ples qu'on peut citer d'une influence réciproque 
entre l'histoire matérielle de la planète et Thistoire 
du développement de l'esprit. L'impression des cata- 
strophes de la vallée du Lycus se retrouve également 
dans les poèmes sibyllins '• Ces tremblements d'Asie 
répandaient partout l'effroi; on en parlait dans le 
monde entier*, et le nombre de ceux qui ne voyaient 
pas dans ces accidents les signes d'une divinité 
courroucée était bien peu considérable ^ 



< . Eusèbe, CIvron., aux années 62 et 65; Suétone, Néron, tO : 
l>hiloslrate, ApollonitéS, IV, 34; VI, 38, 4i; Sénèque, Quœsl, 
nat., VI, 4; Pline, HisL nal.. Il, lxxxiii (85). 

2. Voir Saint Paul, p. 357-358, note, et ci-dessus, p. 99. 
Eusèbe et Orose se trompent sur la date de cet événement. 
Tacite, XÏV, 27, tranche la question. 

3. Carmina sibylL, III, 471 et suiv.; V, 286-291. 

4. Juvénal, vi, 414. 

5. Passages sibyllins précités; Dion Cassius, LXVIII, 25. 

'22 



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33S ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

Tout cela faisait une soi-te d'atmosphère sombre, 
où l'imagination des chrétiens trouvait une forte exci- 
tation. Comment, à la vue de ce détraquement du 
monde physique et du monde moral, les fidèles ne se 
fussent-ils pas écriés avec plus d'assurance que 
' r^ jamais : Maranalha ! Maranalha ! « Notre- Seigneur 
vient ! Notre-Seigneur vient ! » La terre leur parais- 
sait s'écrouler, et déjà ils croyaient voir les rois, les 
puissants et les riches s'enfuir, en criant : « Monta- 
gnes, tombez sur nous ; collines, cachez-nous. » Une 
constante habitude d'esprit des anciens prophètes 
était de prendre occasion de quelque fléau naturel 
pour annoncer la prochaine apparition du « jour de 
Jéhovah ». Un passage de Joël*, qu'on appliquait 
aux temps messianiques*, donnait comme pronos- 
tics certains de ce grand jour des signes dans le ciel 
et sur la terre, des prophètes s'élevant de toutes 
parts, des fleuves de sang, du feu, des palmiers de 
fumée', le soleil obscurci, la lune sanglante. On 
croyait également que Jésus avait annoncé les trem- 
blements de terre, les famines et les pestes comme 
Touverture des grandes douleurs*, puis, comme 

4 . Ch. m (selon les Septante et la Valgale, u, 28-32}. 
-'^. Ad. j II, n-24. 

3. TimroL Pline, Lettres, VI, 4 6, compare de même la colonne 
de fumée du Vésuve à un pin parasol. 
^^,^^. MaUh., XXIV, 7; Marc, xin, 8; Luc, xxi, 1 . Ces idées étaient, 



! 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 339 

indices précurseurs de sa venue, des éclipses, la lune 
obscurcie, les astres tombant du firmament, tout le 
ciel troublé, la mer mugissante, les populations fuyant 
éperdues, sans savoir de quel côté est la mort ou 
le salut*. L'épouvante devint ainsi un élément de 
toute apocalypse*; on y associa l'idée de persécu- 
tion* : il fut admis que le mal, près de finir, allait 
redoubler de rage et faire preuve d'un art savant 
pour exterminer les saints. 

comme toales les données apocalyptiques, empruntées aux anciens 
prophètes Isaïe et Ézéchiel. Voir Isaïe, xxxiv, 4;' Ézech., xxxii, 
7-8. Comp. Carmina sibyll., IV, Mt et suiv. 

\, Matth., XXIV, 29; Marc, xiii, 24-25; Luc, xxi, 25-26. Com- 
parez, en particulier, les traits de Luc à la description du tremble* 
ment de terre de Pompéi en 63, telle que la donne Sénèque, 
QuœsL nai., VI, \ . 

2. Voir Assomption de Moïse, c. 40 (Ceriani, I, Motium. 
sacra et prof., p. 60), etc.; Âpoc. de Daruch, dans Ceriani, I, 
p. 80, et V, p. 430. 

3. Assomption de Moïse, 8. 



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CHAPITRE XV. 



LES APÔTRES EN ASIE. 



La province d'Asie était la plus agitée par ces 
terreurs. L'Église de Colosses avait reçu un coup 
mortel de la catastrophe de l'an 60 ^ Hiérapolis, 
quoique bâtie au milieu des déjections les plus bi- 
zarres d'un bubon volcanique, ne souffrit pas, ce 
semble. Ce fut peut-être là que se réfugièrent les 
fidèles de Colosses. Tout nous montre, dès celte 
époque, Hiérapolis comme une ville à part. La pro- 
fession du judaïsme y était publique. Des inscrip- 
tions, encore existantes parmi les ruines si merveil- 
leusement conservées de celte ville extraordinaire, 
mentionnent les distributions annuelles qui doivent 
se faire à des corporations d'ouvriers, lors de « la 
fête des azymes » et de « la fête de la Pentecôte* ». 

4 . Voir ci-de3sus, p. 99. 

2. Inscr. publiée par Wagener, dans h Revue de Vinstr^publ. 
en Delg., mai 1868, p. 4 et suiv. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 3il 

Nulle part les bonnes œuvres, les institutions cha- 
ritables S les sociétés de secours mutuels entre gens 
exerçant le même métier*, n'eurent autant d'impor- 
tance. Des espèces d'orphelinats, de crèches ou 
d'asiles pour les enfants' attestent des soucis de phi- 
lanthropie singulièrement développés. Philadelphie 
offrait un spectacle analogue; les corps d'états y 
étaient devenus la base des divisions politiques*. Une 
démocratie pacifique d'ouvriers, associés entre eux, 
ne s'occupant pas de politique, était la forme sociale 
de presque toutes ces riches villes d'Asie et de 
Phrygie. Loin d'être interdite à l'esclave, la vertu y 
était considérée comme l'apanage spécial de celui 
qui souffre. Vers le temps où nous sommes, naissait 
à Hiérapolis même un enfant si pauvre, qu'on le tTT 
vendit au berceau et qu'on ne le connut jamais que 
sous le nom d' « esclave acheté », Epictetos, nom qui 
grâce à lui est devenu synonyme de la vertu même. 
Un jour sortira de ses leçons ce livre admirable, 
manuel des âmes fortes qui répugnent au surnaturel 

\, Wagener, /. c., p. 7 et suiv. 

î. V. Saint Paul, p. 354-355. Voir surtout Waddinglon, 
Inscr., n» 4687. 

3. Ép^atjîa epi{i|xa7i)ct5. Waddinglon, n« 4687; Wagener, p. 7-8; 
cf. Corpus inscr. gr.jU" 3348, et Xoiices et extraits, t. XXVIII, 
2* partie, p. 425. 

4. Corpus inscr, gr., n' 3422; Wagener, /. c, p. 40-44. 



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312 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

deFÉvangile, et qui croient qu'on fausse le devoir en 
lui créant uït autre charme que celui de son austérité. 
Aux yeux du christianisme, Hiérapolis eut un 
honneur qui surpasse de beaucoup celui d'avoir vu 
naître Épictèle. Elle donna Thospitalité à l'un des 
rares survivants de la première génération, chrétienne, 
à l'un de ceux qui avaient vu Jésus, à l'apôtre Phi- 
lippe *. On peut supposer que Philippe vint en Asie 
après les crises qui rendirent Jérusalem inhabitable 
pour les gens paisibles, et en chassèrent les chré- 
tiens*. L'Asie était la province où les juifs étaient le 
plus tranquilles ; ils y affluaient. Les rapports entre 
Rome et Hiérapolis étaient également faciles et régu- 
liers *. P hilip pe était un personnage sacerdotal et 
d'ancienne école, assez analogue à Jacques. On lui 
prélait des miracles, même des résurrections de 
morts. Il avait eu quatre filles, qui toutes furent 
prophélesses. Il semble qu'une d'elles était morte 

1 . Passages cilés ci-dessous, et Théodoret, in Ps. cxvi, 4 ; Nicé- 
pliore, //. £:.^II, 39. Sur la distinction de Philippe le diacre et de 
Philippe Tapôtre, voir les Apôires, p. 451, note; Sainl Paul, 
p. 506-607. 

2. Leménologe grec (Urbin, 47Î7, 4" part., p. 4 4) le fait venir 
en Asie après la mort de Jean; mais ce sont là des combinaisons 
bien modernes. 

3. Corpusinscr.gr,, n<» 3920, négociant qui fit soixanle-douze 
fois le voyage d*Hiérapolis en Iialie par le cap Malée. 



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[An 08) L'ANTECHRIST. 3« 

avant que Philippe vînt en Asie. Des trois autres, 
deux vieillirent dans la virginité; la quatrième se 
maria du vivant de son père, prophétisa comme ses 
sœurs, et mourut à Éphèse *. Ces femmes étranges 
devinrent fort célèbres en Asie *. Papias, qui fut vers 
Tan 130 évêque d'Hiérapolis, les avait connues; mais 
►il ne vit pas Tapôtre lui-môme. 11 apprit de ces 
vieilles filles exaltées, sur les miracles de leur père, 
des faits extraordinaires, des récits merveilleux \ 
Elles savaient aussi beaucoup de choses sur d'autres 
apôtres ou personnages apostoliques, en particulier 

1. Les Actes des apôtres, et Proclus, qui les suit, comptent 
quatre ûlles prophétesses ; Proclus les enterre toutes à Uiérapolis 
avec leur père. Polycrale, le mieux informé, n'en connaît que 
trois, deux vierges, une prophétesse; il enterre cette dernière à 
Éphèse. Clément semble les marier toutes. Le ménologe grec 
amène deux des quatre filles en Asie, et en enterre une au moins 
à Éphèse. 

î. Acl., XXI, 9 (cf. les Apôtres, p. 451, note); Papias d'Hiéra- 
polis, dans Eusèbe, //. E., III, 39; Polycrate d'Éphèse, ibid,, III, 
3i; V, 24; Clément d'Alex., Slrom,, III, 6; Proclus, dans Caïus, 
dans Eusèbe, III. 31; Ëusèbe, III, 30, 31, 37; V, 47; saint Jérôme, 
0pp., t. IV, 2« partie, col. 481-182, 673, 785, édit. Martianay; 
Nicéph., /y. E., n, 44; ménologes grecs, au 4 septembre (celui 
d'Urbin, précité; Canisius, Lect^ ant,, édit. Basnage, III, 4" par- 
tie, p. 464). Quand Irénée appuie les données traditionnelles sur 
le témoignage de Jean et « d'autres apôtres », ces mots « autres 
apôtres» peuvent désigner Philippe. Notez aussi le rôle développé 
de Philippe dans le quatrième Évangile. 

3. Ai'nyviTiv OoufAoïoiav. 



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3ii ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

sur Joseph Barsabas, qui, selon elles, avait bu un 
poison mortel sans en éprouver aucun effet *• 

Ainsi , à côté de Jean , se constitua en Asie un 
second centre d'autorité et de tradition apostoliques. 
Jean et Philippe élevèrent le pays qu'ils avaient 
choisi pour séjour presque au niveau de la Judée. 
« Ces deux grands astres de l'Asie, » comme on les 
appelait *, furent durant quelques années le phare de 
l'Église, privée de ses autres pasteurs. Philippe 
mourut à Hiérapolis, et y fut enterré. Ses filles vierges 
arrivèrent à un âge très-avancé, et furent dépo- 
sées près de lui ; celle qui se maria fut enterrée à 
Éphèse ; on voyait, dit-on , toutes ces sépultures au 
n* siècle. Hiérapolis eut ainsi ses tombeaux apo- 
stoliques, rivaux de ceux d'Ephèse. La province 
paraissait ennoblie par ces corps saints, qu'on s'ima- 
ginait voir se lever de terre le jour où le Seigneur 
viendrait, plein de gloire et de majesté, ressusciter 
ses élus '. 

La crise de Judée, en dispersant, vers 68, les apô- 
tres et les hommes apostoliques, put porter encore à 
Éphèse et dans la vallée du Méandre d'autres person- 
nages considérables de l'Église naissante. Un très- 

4. Papias, dansEusèbe, //. E., III, 39. 

2. Polycrate, dans Eusèbe, //. E., III, 31. 

3. Polycrale, /, c. 



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[An 6«] L'ANTECHRIST. 3^5 

grand nombre de disciples, en tout cas, qui avaient 
vu les apôtres à Jérusalem, se retrouvèrent en Asie, 
et semblent y avoir mené cette vie vagabonde de ville 
en ville qui était si fort dans le goût des juifs\ Peut- 
être les mystérieux personnages appelés Presbyteros 
Johannes et Aristion furent-ils du nombre des émi- 
grés S Ces auditeurs des Douze répandirent en Asie 
la tradition de l'Église de Jérusalem, et achevèrent 
d*y donner la prépondérance au judéo-christianisme. 
On les questionnait avidement sur les dires des 
apôtres et sur les paroles authentiques de Jésus, Plus 
tard, ceux qui les avaient vus étaient si fiers d'avoir 
pu puiser à celte source pure, qu'ils dédaignaient les 
petits écrits qui avaient la prétention de rapporter les 
discours de Jésus '. 

C'était quelque chose de bien particulier que 
l'état d'âme où vivaient ces Églises, perdues au fond 
d'une province dont le climat tranquille et le ciel 
profond semblent porter à la mysticité. Nulle part 



<. Papia?, dansEu?èbo, //. E., III, 39. La môme chose résulte 
de rappel incesâant que Tait Irénée à la tradition des a anciens » 
qui avaient vécu avec les apôlres, et dont il a reçu les dires par 
son maître Polycarpe. 

2. Papias, ibid. Je regarde cependant comme plus probable que 
Presbyteros Johannes et Aristion Turent d'une génération posté- 
rieure et qu'il faut lire dans Papias : et t&O xupiVi [ptaOuT&v] jxaftïiTat 

3. Papias, ibid. 



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3iO ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68) 

les idées messianiques ne préoccupaient autant les 
esprits. On se livrait à des calculs extravagants^ Les 
paraboles les plus bizarres, provenant de la tradi- 
tion de Philippe et de Jean, se propageaient. L'Évan- 
gile qui se formait de ce côté avait q^uelque chose de 
mythique et de singulier*. On se figurait, en général, 
qu'après la résurrection des corps, laquelle était 
proche, il y aurait un règne corporel' du Christ sur le 
monde, qui durerait mille ans. On décrivait les délices 
de ce paradis d'une façon toute matérielle ; on mesu- 
I rait la grosseur des grappes de raisin et la force des 
I épis sous ce règne du Messie*. L'idéalisme, qui don- 
. nait aux plus, naïves paroles de Jésus un velouté si 
charmant, était perdu pour la plus grande part'. 

4 . Les juifs de certains pays d'Orient, très-préoccupés de mes- 
sianisme, passent encore leur temps de nos jours à rechercher les 
signes du Messie dans les événements qui surviennent, et à sup- 
puter les jours de sa venue au moyen de folles gfœmalriolh. Aussi 
le nombre des imposteurs qui se font passer pour le Messie est-il 
considérable, surtout dans TYémen. 

2. Eusèbe, //. E., lil, 39. napa^o^a, ... (ivo; iropxCoXà; xot 
^t^ftoxoXta;, ... àXXa p.!>Oix«»ripx, 

3. 2<i>p.an)Cb>;. Eusèbe, impatienté dans son rationalisme hellé- 
nique par ce millénarisme effréné, ne veut voir en tout cela que des 
erreurs personnelles de Papias. 

4. Papias, dans Irénée, V, xxxni, 3-4; Apocalypse de Barucb, 
dans Ceriani, Monum, sacra et prof., I, p. 80, et V, p. 431-138. 
Voir Vie de Jésus, 43«édit., intr., p. xui-xliii, note. 

5. Il est remarquable que, dans les synoptiques (Matth., xx, 



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[An 6S] L'ANTECHRIST. 347 

Jean, à Éphèse, grandissait chaque jour*. Sa 
suprématie fut reconnue dans toute la province, sauf 
peut-être à Hiérapolis, ou habitait Philippe*. Les 
Églises de Smyrne, de Pergame, de Thyatires, de 
Sardes, de Philadelphie, de Laodicée l'avaient adopté 
pour chef, écoulaient avec respect ses avertissements, • 
ses conseils, ses reproches. L'apôtre, ou ceux qui se 
donnaient le droit de parler pour lui, prenaient en 
général le ton sévère. Une grande rudesse, une into- 
lérance extrême, un langage dur et grossier contre 
ceux qui pensaient autrement que lui, paraissent avoir 
été une partie du caractère de Jean '. C'est, dit-on, 
en vue de lui que Jésus promulgua ce principe : 
« Qui n'est pas contre nous est pour nous*. » La série 
d'anecdotes qu'on raconta plus tard afin de relever sa 



? 20-2^ ; Marc, x, 35-37), le royaume de Dieu des fils de Zébédée 
.' est également tout charnel. 

4. Les légendes qui placent à côté de lui, à Éphèse, Marie 

mère de Jésus, sont sans valeur. Saint Épiphane [hser. lxwiii, 41) 

les repousse. 

2. C'est sans doute pour cela \\\xe Uiérapolis ne compte pas 
parmi les sept villes à qui Tapôtre, dans l'Apocalypse, adresse des 

. admonitions. 

3. Irénée, Adv. hœr., Ill, m, 4; Eusèbe, //. E.j III, 
xxviii, 6. Comparez Apoc., ch. ii et m ; H Job., 40>4 1 ; III Job., 
9-<0. 

4. Marc, ix, 38-40. / 



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3i8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68) 

douceur et son indulgence* semble avoir été inventée 
conformément au type qui résulte des épttrès johan- 
niques, épttres dont Tauthenlicité est plus que dou- 
teuse. Les traits d'un caractère tout opposé, et qui 
révèlent beaucoup de violence, sont mieux d'accord 
avec les récits évangéliques * , avec l'Apocalypse, 
et prouvent que Temportement d'où lui était venu 
le surnom de « fils du tonnerre » n'avait fait que 
s'exaspérer avec l'âge. Il se peut, du reste, que 
ces qualités et ces défauts opposés ne se soient pas 
exclus aussi nécessairement qu'on le croirait. Le 
fanatisme religieux produit souvent dans le même 
sujet les extrêmes de la dureté et de la bonté; tel 
inquisiteur du moyen âge qui faisait brûler des mil- 
liers de malheureux pour d'insignifiantes subtilités 
était en même temps le plus doux et en un sens le 
plus humble des hommes. 

C'est surtout contre les petits conventicules des 
disciples de celui qu'on appelait le nouveau Balaam 
que l'animosité de Jean et de son entourage paraît 
avoir été vive et profonde'. Telle est l'injustice inhé- 

4. Clément d'Alexandrie, Quis dives salvelur, 48 ; Eus., H, E., 
111, 23 ; saint Jérôme, in Gai., c. vi. 

î. Marc, m, 47; ix, 37-38; Luc, ix, 49,54. 

3. Voir Saint Paul, p. 367 et suiv. Plus lard, chez les juife, 
Jésus fut aussi appelé Balaam (Geiger, Judische ZeilschHfl, 
6* année, p. 31-37), le nom de ce dernier personnage étant devenu 



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(An 68] L'ANTECHRIST. 349 

rente à tous les partis, telle était la passion qui rem- 
plissait ces fortes natures juives, que probablement 
la disparition du « Destructeur de la Loi * » fut saluée 
par les cris de joie de ses adversaires. Pour plusieurs, 
la mort de ce brouillon, de ce trouble-fête, fut un 
véritable déban-as. Nous avons vu que Paul à Éphèse 
se sentait entouré d'ennemis* ; les derniers discours 
qu'on lui prêle en Asie sont pleins de tristes pressen- 
timents*. Au commencement de l'an 69, nous allons 
trouver la haine contre lui vivace encore. Puis la 
controverse s'apaisera; le silence se fera autour de 
sa mémoire. Au moment où nous sommes, nul ne 
paraît l'avoir soutenu , et c'est là justement ce qui 
plus tard le sauva. La réserve, ou, si l'on veut, la 
faiblesse de ses partisans amena une conciliation; 
les pensées les plus hardies finissent par se faire 
accepter, pourvu qu'elles subissent longtemps sans 
répondre les objections des conservateurs. 

La rage contre l'empire romain, la joie des mal- 
heurs qui lui arrivaient, l'espérance de le voir bien- 
tôt se démembrer étaient la pensée la plus intime de 

typique pour signiûer quelqu'un jouant le rôle do prophète à 
l'égard des païens, et de séducteur à l'égard d'Israël. 

4. Primasius, Comment, sur les épîtres de /'au/^ dans la 
liihL max. Patrum (Lugd.), t. X, p. Ui. 

2. Voir5aw^ Paul, p. 4?5. 

3. Act.j XX, 29-30. 



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350 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

tous les croyants. On sympathisait avec l'insurrection 
juive, et on était persuadé que les Romains n'en 
viendraient pas complètement à bout. Le temps était 
loin où Paul et peut-être Pierre prêchaient Taccep- 
lation de l'autorité romaine, attribuant même à cette 
autorité une sorte de caractère divin. Les principes 
des juifs exaltés sur le refus de l'impôt, sur l'origine 
diabolique de tout pouvoir profane, sur l'idolâtrie 
impliquée dans les actes de la vie civile selon les 
formes romaines, l'emportaient. C'était la consé- 
quence naturelle de la persécution; les principes 
modérés avaient cessé d'être applicables. Sans être 
aussi violente qu'elle le fut en l'an 64, la persécution 
continuait sourdement*. L'Asie était la province où 
la chute de Néron avait fait le plus d'impression. 
L'opinion générale était que le monstre, guéri par 
une puissance satanique, se tenait caché quelque 
part et allait reparaître. On conçoit quel effet de 
telles rumeurs produisaient parmi les chrétiens. 
Plusieurs des fidèles d'Éphèse, à commencer peut- 
être par leur chef, étaient des échappés de la grande 
boucherie de 64. Quoi! l'horrible bête, pétrie de 
luxure, de fatuité, de vaine gloire, va revenir! La 
chose est claire, durent penser ceux qui doutaient 

<. Apoc.,xn, 47; xvii, 44. 



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[An 68] L'ANTECHRIST. 3M 

encore que Néron fût rAntechrist. Le voilà, ce nriys- 
tère dlniquilé, cet antipode de Jésus, qui doit pa- 
raître pour assassiner, martyriser le nîonde, avant 
l'apparition lumineuse*. Néron est ce Satan incarné 
qui achèvera de tuer les saints. Quelque temps 
encore, et le moment solennel sera venu. — Les 
chrétiens adoptaient d'autant plus volontiers cette 
idée, que la mort de Néron avait été trop mesquine 
pour un Antiochus ; les persécuteurs de cette espèce 
ont coutume de périr avec plus d'éclat. On en con- 
cluait que l'ennemi de Dieu était réservé à une mort 
plus grandiose, qui lui serait infligée à la vue du 
monde entier et des anges, assemblés par le Messie. 
Cette idée, mère de l'Apocalypse, prenait chaque 
jour des formes plus arrêtées; la conscience chrétienne 
était arrivée au comble de son exaltation, quand un 
fait qui se passa dans les îles voisines de l'Asie 
donna du corps à ce qui jusque-là n'avait été qu'une 
imagination. Un faux Néron venait d'apparaître et 
inspirait dans les provinces d'Asie et d'Achaïe un vif 
sentiment de curiosité, d'espérance ou d'effroi ^- 



< . Voir Saint Paul, p. 252 et suiv. 

%. L'histoire de cet incident nous est racontée par Tacite, Hisl., \ 
If, 8-9. Dion Gassius la donnait aussi (LXIY, 9); mais Xiphilin 
a résumé son récit en une phrase sommaire. Zonaras, qui, comme 
Xiphilin, ne fait ici qu'abréger Dion, nous offre un peu plus de 



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352 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 68] 

C'était, paraît-il, un esclave du Pont; selon d'autres, 
un Italien, de condition servile, 11 ressemblait beau- 
coup à l'empereur défunt; il avait ses gros yeux, sa 
forte chevelure, son air hagard, sa tête farouche et 
théâtrale; il savait comme lui jouer de la cithare et 
chanter. L'imposteur forma autour de lui un premier 
noyau composé de déserteurs et de vagabonds, osa 
prendre la mer pour gagner la Syrie et l'Egypte, et 
fut jeté par la tempête dans l'île de Cythnos, l'une 
des Cyclades. Il fit de cette île le centre d'une pro- 
pagande assez active, grossit sa bande en racolant 
quelques soldats qui retournaient d'Orient, fit des 
exécutions sanglantes, pilla des marchands, arma 
des esclaves. L'émotion fut grande, surtout chez les 
gens du peuple, ouverts par leur crédulité aux bruits 
les plus absurdes. Depuis le mois de décembre 68, 
l'Asie et la Grèce n'eurent pas d'autre entretien*. 

détails. C'est à tort que Zonaras a lu : Êv Ku^vu ^c irtpeu&uaivcv. 

Il faut Iv ]Lu6vtt. 

4. La mort de ce faux Néron eut lieu sous Othon, par consé- 
quent du 15 janvier au 45 avril 69; mais tout porte à croire que 
cet événement arriva à un moment bien plus rapproché de la 
première date que de la seconde. En effet, Sisenna trouva l'im- 
posteur à Cylknos, comme il venait de Syrie à Rome adhérer au 
mouvement des prétoriens qui avaient proclamé Othon. Une nou- 
velle allait de Rome en Syrie en une dizaine de jours; Sisenna 
dut partir dès que le pronunciamento de Syrie fut accompli. On 
peut donc placer son arrivée à Cythnos vers le 6 février. Aspré- 



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[An 60] L'ANTECHRIST. 353 

L'attente et la terreur grandissaient chaque jour ; ce 
nom, dont la célébrité avait rempli le monde, tour- 
nait de nouveau les têtes, et faisait croire que ce 
qu'on avait vu n'était rien auprès de ce qu'on allait 
voir. 

D'autres faits qui se passèrent en Asie ou dans 
l'Archipel, et que nous ne pouvons préciser faute de 
renseignements suffisants * , augmentèrent encore l'agi- 
tation. Un ardent néronien, qui joignait à sa passion 
politique des prestiges de sorcier, se déclara haute- 
ment soit pour l'imposteur de Cythnos, soit pour 
Néron censé réfugié chez les Parthes. Il forçait appa- 
remment les gens paisibles à reconnaître Néron ; il 
rétablissait ses statues, obligeait h les honorer; on 
serait même par moments tenté de croire qu'une 
monnaie fut émise au type de Nero redux. Ce qu'il y 
a de certain, c'est que les chrétiens s'imaginèrent 
qu'on voulait leur faire adorer la statue de Néron; 
la monnaie, tessère* ou estampille au nom de « la 
Bête », u sans laquelle on ne pouvait ni vendre ni 

nas, qui arrive après lui, naviguait encore porteur d'un mandat 
de Galba, assassiné le 45 janvier. Le faux Néron fut donc jeté à 
Cythnos au plus tard en janvier 69. Comme ses intrigues en terre 
ferme furent assez longues, il faut supposer qu'il commença de 
remuer vers la un de 68. 

4. Voir ci- après, p. 444 et suiv, 

23 



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354 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

acheter », leur causait d'insurmontables scrupules*. 
L'or marqué au signe du grand chef de l'idolâtrie 
leur brûlait la main. Il semble que, plutôt que de se 
prêter à de pareils actes d'apostasie, quelques fidèles 
d'Éphèse s'exilèrent ; on peut supposer que Jean fut 
du nombre *• Cet incident, obscur pour nous, joue 
un grand rôle dans l'Apocalypse, et en fut peut-être 
Torigine première : « Attention ! dit le Voyant, c'est ici 
qu'est le terme de la patience des saints, qui gardent 
les commandements de Dieu et la foi de Jésus'. » 

Les événements de Rome et de l'Italie donnaient 
raison à cette attente fiévreuse. Galba ne réussissait 
pas à s'établir. Jusqu'à Néron, le titre de légitimité 
dynastique créé par Jules César et par Auguste avait 
étouffé la pensée d'une compétition à l'empire parmi 
les généraux ; mais depuis que ce titre était périmé, 
tout chef militaire put aspirer à l'héritage de César. 
Vindex était mort ; Verginius s'était loyalement sou- 
mis; Nymphidius Sabinus, Macer, Fonteius Capiton 
avaient expié par la mort leurs idées de révolte; rien 
n'était fait cependant. Le 2 janvier 69, les légions de 

4. Apoc., XIII et XIV. Notez surtout, xiv, 9-48, Tinsistance 
que Fauteur y met, et, v. 42, Wouovii. Comparez xx, 4, où ceux 
qui ont refusé d'adorer la Bè(e sont mis sur le même pied que 
les martyrs de Tan 64. 

%. Apoc, ï, 9, et XX, 4. 

3. Apoc., XIV, 48. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 355 

Germanie proclament Vitellius; le 10, Galba adopte 
Pison; le 15, Olhon est proclamé à Rome; durant 
quelques heures, il y eut trois empereurs; le soir, 
Galba est tué, La foi à Tempire était profondément 
ébranlée; on ne croyait pas que Othon pût arriver à 
régner seul; les espérances des partisans du faux 
Néron de Cythnos et de ceux qui s'imaginaient 
chaque jour voir l'empereur tant regretté revenir 
d'au delà de TEuphrate ne se dissimulaient plus. C'est 
alors (fin de janvier de l'an 69) * que fut répandu 
parmi les chrétiens d'Asie un manifeste symbolique, 
se présentant comme une révélation de Jésus lui-même. 
L'auteur savait-il la mort de Galba, ou seulement la 
prévoyait-il*? Il est d'autant plus difficile de le dire 
qu'un des traits des apocalypses, c'est que l'écrivain 
exploite parfois, au profit de sa prétendue clair- 
voyance, une nouvelle récente, qu'il croit connue 

< . Une objection peut être élevée contre cette date : les pas- 
sages Apoc., XI, 2 ; XX, 9, semblent supposer le blocus de Jérusa- 
lem déjà formé, ce qui n*eut lieu qu'en mars 70; mais ces pas- 
sages, en style poétique, sont suffisamment justifiés par Tétat où 
les campagnes de Yespasien en 67 et 68 (voir ci-dessus, p. ^77-279, 
304-302) avaient mis Tinsurreclion juive. Luc, xxi, 20-21, exige 
une explication analogue. H est clair que, quand F Apocalypse fut 
écrite, le temple existait encore; Tauteur ne craint même pas qu'il 
^ 1 soit détruit.— Apec, xvii, 46, ne se rapporte pas non plus néces- 
Isairement à l'incendie du Capitole arrivé le 49 décembre 69. 

2. Apec, XVII, 40. 



A: 



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356 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 69J 

de lui seul. Ainsi le publiciste qui a composé le livre 

de Daniel paraît avoir eu quelque vent de la mort 

d'Anliochus*. Notre Voyant semble de même posséder 

des renseignements particuliers sur l'état politique de 

son temps. Il est douteux qu'il connaisse Othon ; il croit 

que la restauration de Néron suivra immédiatement la 

chute de Galba. Ce dernier se montre à lui comme déjà 

condamné. On est donc à la veille du retour de la 

Bête. L'imagination ardente de l'auteur lui ouvre alors 

un ensemble de vues sur « ce qui doit arriver sous 

peu* », et ainsi se déroulent les chapitres successifs 

d'un livre prophétique, dont le but est d'éclairer la 

conscience des fidèles dans la crise que l'on traverse, 

de leur révéler le sens d'une situation politique qui 

troublait les plus fermes esprits, et surtout de les 

rassurer sur le sort de leurs frères déjà tués. Il faut . 

se rappeler, en effet, que les crédules sectaires dont 

nous cherchons à retrouver les sentiments étaient à i ' 

4 . Commodlen peut aussi avoir eu connaissance de la dé&ite 
et de la mort de Dèce. 

2. Âpoc, I, 4; XXII, 6. Les juifs du temps étaient très-portés 
à former de telles conjectures sur la succession des empereurs 
(rà iripi Toù; t^upiaîcAv paotXtî; j(rop.tva) et sur ce qui devait arriver 
è chacun d'eux, conjectures tirées des images terribles de leurs 
songes, combinées avec des passages de l'Écriture. Le talent d'in- 
terpréter ces indices obscurs (rà àfi^têoXc»; Oiro TcS Oitou Xtp'orraJ 
était fort estimé. C'est ainsi que Josèphe prétendit avoir su 
d'avance l'avènement des Flavius. Jos., D,J,, III, viii, 3. 



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\1 



[An 60J L»ANTECHRIST. 357 

mille lieues des idées de Timmortalité de rame, qui sont 
sorties de la philosophie grecque. Les martyres des 
^ dernières années furent une crise terrible pour ur 
société qui tremblait naïvement quand un saint mou- 
rait, et se demandait si celui-là verrait le royaume 
de Dieu*. On éprouvait un besoin invincible de se 
représenter les fidèles trépassés à couvert et déjà 
heureux, quoique d'un bonheur provisoire, au milieu 
des fléaux qui allaient frapper la terre*. On entendait 
leurs cris de vengeance; on comprenait leurs saintes 
impatiences ; on appelait le jour où Dieu se lèverait 
enfin pour venger ses élus. 

La forme d' « apocalypse » adoptée par l'auteur 
♦ n'était pas neuve en Israël. Ézéchiel avait déjà inau- 
guré un changement considérable dans le vieux style 
prophétique, et on peut en un sens le regarder comme 
le créateur du genre apocalyptique. A l'ardente 
prédication, accompagnée parfois d'actes allégoriques 
extrêmement simples, il avait substitué, sans doute 
sous l'influence de l'art assyrien, la vision, c'est-à- 
dire un symbolisme compliqué, où l'idée abstraite 
était rendue au moyen d'êtres chimériques, conçus 
en dehors de toute réalité. Zacharie continua de 
marcher dans la même voie ; la vision devint le cadre 

\ . Cf. Sainl Paul, p. 249 et suiv. 
2. Apoc, XIV, 13. 



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358 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

obligé de tout enseignement prophélicpie. L'auteur 
du livre de Daniel, enfin, par la vogue extraordinaire 
qu'il obtint, fixa définitivement les règles du genre. 
Le livre d'Hénoch, l'Assomption de Moïse, certains 
poëmes sibyllins * furent le fruit de sa puissante ini- 
tiative. L'instinct prophétique des Sémites*, leur 
tendance à grouper les faits en vue d'une certaine 
philosophie de l'histoire, et à présenter leur pensée 
individuelle sous la forme d'un absolu divin, leur 
aptitude à voir les grandes lignes de l'avenir, trou- 
vaient dans ce cadre fantastique de singulières faci- 
lités. A toute situation critique du peuple d'Israël 



1 . On peut classer ainsi par approximation les spécimens de la 
littérature apocalyptique que nous possédons ou dont rexistence 
nous est attestée : l^" livre de Daniel (vers 464 avant J.-C.}; 
2« poëme sibyllin juif (livre III, S * et S 4); 3» livre d'Hénoch; 
4® Assomption de Moïse; 5* Apocalypse de Jean; 6* poëme sibyU 
lin de Tan 80 (livre IV); ?• Apocalypse d'Esdras (an 97) ; 8* Apo- 
calypse de Baruch; 9<> Ascension d'Isaïe; «O** divers poëmes sibyl- 
lins du second siècle; W** Apocalypse de Pierre (Canon de 
Muratori, lignes 70, 71 ; Hilgenfeld, Nov, Test, extra can. 
rec, IV, 74 et suiv.); <i*» Apocalypse d'un certain Juda, sous 
Seplime-Sévère (Eusèbe, //. E., VI, 7.); <3«» Carmen de Com- 
modien (vers 850). On y peut rattacher le Testament des douze 
patriarches, et le Pasteur d'Hermas. Les autres apocalypses 
publiées par Tischendorf {Apocalypses apocryphes, Leipzig, 4 866) 
sont des imitations plus modernes. 

J. Voir une lettre d'Abd-el-Kader, sur la future fin de rislaoïf 
Journal des Débats, 44 juillet 4860, 



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[An 69] L*ANTECHRIST. 359 

répondit désormais une apocalypse. La persécution 
d'Antiochus, l'occupation rbnoaine, le règne profane 
d'Hérode avaient suscité d'ardents visionnaires. Il 
était inévitable que le règne de Néron et le siège de 
Jérusalem eussent leur protestation apocalyptique, 
comme plus tard les rigueurs de DomitieUj d'Adrien, 
de Septime-Sévère, de Dèce, et l'invasion des Goths 
en 250, provoqueront la leur. 

L'auteur de cet écrit bizarre, qu'un sort plus 
bizarre encore destinait à des interprétations si 
diverses, le composa dans le mystère, y déposa tout 
le poids de la conscience chrétienne, puis l'adressa 
sous forme d'épître aux sept principales Églises 
d'Asie *. Il demandait que lecture en fut faite, comme 
c'était l'usage pour toutes les épîtres apostoliques, 
aux fidèles assemblés*. Il y avait peut-être en cela 
une imitation de Paul , qui aimait mieux agir par 
lettres que de près '. De telles communications, en 
tout cas, n'étaient point rares, et c'était toujours la 
venue du Seigneur qui en faisait l'objet. Des révé- 
lations prétendues sur la proximité du dernier jour 
circulaient sous le nom de divers apôtres, si bien que 

4 . On a expliqué ci-dessus pourquoi Colosses et Hiérapolîs ne 
figurent pas dans le nombre. 
^ %. Apoc., I, 3. 

3. 11 Cor., X, 40. ' 



\ 



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360 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

Paul se vit obligé de prémunir ses Églises contre 
l'abus qu'on pouvait faire de son écriture pour appuyer 
de telles fraudes *. L'ouvrage débutait par un titre 
qui expliquait son origine et sa haute portée : 

RÉVÉLATION* DE JÉSUS- ChRIST, DONT DlEU l'a PAVORISB 
POUR MONTRER A SES SERVmSURS CE QUI DOIT ARRIVER BIENTÔT, ET 

QUE Christ a transmise par le ministère d'un ange' a son 
SERVITEUR Jean, qui se porte, comme témoin oculaire, garant 
de la parole de Dieu et de la manifestahon qu'en a PAm 
Jésus-Christ*. 

Heureux celui qui lira^, heureux ceux qui entendront 
les paroles de celle prophétie et qui s'y conformeront; car le 
temps est proche! 

Jean aux sept Églises d'Asie. Grâce et paix vous viennent 

DE la part de celui QUI EST, QUI ÉTAIT, QUI SERA, ET DE LA PART 
DES SEPT ESPRITS QUI SE TIENNENT DEVANT SON TRONE ', ET DE LA 

PART DE Jésus-Christ, le témoin hdèle, le premier-né des 

«MORTS^, le prince DES ROIS DE LA TERRE, QUI NOUS AIME ET 
NOUS A LAVÉS DE NOS PÉCHÉS DANS SON SANG, QUI NOUS A fUTS 
ROIS ET PRÊTRES DE DiEU SON PÈRE, A QUI SOIT LA GLOIRE ET U 
FORCE DANS TOUS LES SIÈCLES. AMEi\. 

4. Uthess., II, 2. 

2. JLiroxoiXuftç. 

3. Comp. XIX, 9, 40; xii, 6. 

4. On pourrait être tenté de traduire: a Quia rendu témoignage 
à la parole de Dieu et à la prédication de Jésus-Christ, dont il a 
été témoin oculaire. » Mais Apoc, i, 49, 20, détournent d'atlri- 

. buer ce sens à tl^tv. Comp. xx, 4. 
' 1 \r 6. Il s'agit ici de la lecture dans Téglise par Yanagnosle. 
. 6. Tobie, xii, 45; Apoc., vui, 2. 
^ • .7. Cest-à-dire le premier des morts q i soit ressuscité» 






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[An 69] L'ANTECHRIST. 361 

Voilà qu'il vient sur les nuées, et tout œil le verra, et 
ceux qui l'ont percé * le contempleront, et toutes les tribus 
de la terre se lamenteront à sa vue. Oui amen. « Je suis 
Yalpha et Voméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui 
était, qui sera, le Tout-Puissant. » 

Moi Jean, votre frère et votre compagnon dans les per- 
sécutions, dans la royauté et la ferme attente de Christ, je 
me trouvai en Tile qu'on appelle Patmos à cause de la 
parole de Dieu et du témoignage de Jésus *. Je tombai en 
extase un dimanche, et j'entendis derrière moi une grande 
voix comme le son d'une trompette, qui disait : « Ce que tu 
vas voir, écris-le dans un livre, et envoie-le aux sept Églises, 
à Éphèse, à Smyme, à Pergame, à Thyatires, à Sardes, à 
Philadelphie, àLaodicée. » Et je me retournai pour chercher 
la voix qui me parlait, et, m'étant retourné, je vis sept 
chandeliers d'or, et au milieu des chandeliers un être qui 
ressemblait à un Fils de l'homme*, revêtu d'une robe 
longue * et ceint à la hauteur de la mamelle * d'une ceinture 
d'or. Sa tète et ses cheveux resplendissaient comme une 
laine blanche, comme de la neige ; ses yeux étaient comme 
la flamme; ses pieds comme l'orichalque dans une four- 

i. Allusion à Zacharie, xii, 40. Cf. Jean, xix, 37. 

2. Atàrôv Xô^cv tcu OicO xoi -rnv (^opTupîxv tri9cu. Apoc., I, 9. Cf. I, 
2; VI, 9; xi, 7; xii, H, 47; xix, 40; xx, 4. Cette formule est mal- 
heureusement un peu vague. 

3. Désignation ordinaire du Messie dans les Apocalypses. Dan« 
vu; 43. Cf. Matlh., vni, 20. 

n 4. Comme le grand prôlre juif. Jos., Ant,, III, vu, 4; XX, i, I. 

î Cf. Daniel, x, 5. 

* 5. Jos., AnL, III, VII, 2, xarà ot^vov. 



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362 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

naise ardente ; sa voix semblait la voix des grandes eaux * ; ^ 
dans sa droite étaient sept étoiles; de sa bouche sortait un 
glaive aigu, à deux tranchants, et son aspect était celui du 
soleil dans toute sa force. Et quand je le vis, je tombai à 
ses pieds comme mort, et il posa sa main droite sur moi, 
disant : « Ne crains pas ; je suis le premier et le dernier, le 
vivant; j'ai été mort, et voilà que maintenant je vis pour 
les siècles des siècles, et je tiens les clefs de la mort et de 
l'enfer. Écris donc ce que tu as vu, ce qui est, ce qui sera. 
Le sens du symbole des sept étoiles que tu as vues dans 
ma main et des sept chandeliers d'or, le voici : les sept 
étoiles sont les anges des sept Églises, et les chandeliers 
sont les sept Églises. » 

Dans les conceptions juives, à demi gnostiques et 
cabbalistes, qui dominaient vers ce temps, chaque 
personne', et même chaque être moral, comme la 
mort, la douleur, a son ange gardien : il y avait 
l'ange de la Perse, Fange de la Grèce % Tange des 
eaux*, Fange du feu% Fange de Fabîme^ Il était 



4. Tout ceci est imité de Daniel, x, 5 et suiv. 

2. Matth., xvni, 40. 

3. Daniel, x, 43, 20. Cf. Deuter., xxxn, 8 (Septante). Selon 
Schir hasschirim rabba, vers la fin, aucun peuple n'est puni 
sans que son ange soit auparavant puni. Comparez les yW et 
les i^pTi^opci de Daniel, d'Hénoch, etc. 

4. Apec., XVI, 5. 

5. Apoc, XIV, 48. 

6. Apec, IX, 44. Comp. les anges des vents, Apec., vu, C; 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 363 

donc naturel que chaque Église eût aussi son repré- 
sentant céleste. C'est à cette espèce de ferouer ou de 
^enius* de chaque communauté que le Fils de l'homme 
adresse tour à tour ses avertissements : 

A range de l'Église d'Éphèse : 

Voici ce que dit celui qui tient les sept étoiles dans sa 
droite, qui marche au milieu des sept chandeliers d*or : 

Je sais tes œuvres, et la peine que tu te donnes, et ta 
patience, et que tu ne peux supporter les méchants. Et tu 
as mis k Tépreuve ceux qui se disent apôtres et qui ne le 
Vs^sont pas*, et tu les as trouvés menteurs, et tu as tout sup- 
porté pour mon nom, sans te fatiguer jamais. Mais j'ai 
contre toi que tu t'es relâché de ton premier amour. Sou- 
viens-loi d'où tu es tombé, et repens-toi, et reviens à tes 
premières œuvres. Sinon, je viens à toi, et je change ton 
chandelier de place. Mais tu as en ta faveur que tu hais 
les œuvres des ni çois es *, que moi aussi je hais. 

Hénoch, eh. xx; Tange de la mer, Talm, de Bab., Baba bathra, 
74 b; range de la pluie, Talm. de Bab., Taanilh, 25 b; l'ange de 
la grêle, Talm. de Bab., Pesachim, 418 o. Voir aussi Apoc. 
d'Adam, dans le Joum, asiat,, nov.-déc. 4853, et surtout le Divan 
des Mendaîles, analysé dans le Dictionnaire des apocryphes de 

" Migne, I, col.* 283-285. 

4 . Comparez le « Génie des contributions indirectes. » Comptes 
rendus de l'Acad,, 4868, p. 409. 

% 2. Allusion à saint Paul. Voir Saint Paul, p. 303 et suiv.,367 
et suiv. 

N, 3. Les partisans de saint Paul. Voir Saint Pdul, endroits cités. 



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364 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

Que celui qui a des oreilles écoute ce que 1* Esprit dit 
aux sept Églises I Au vainqueur je permettrai de manger de 
Tarbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu. 

A l'ange de l'Eglise de Smyrne : 

Voici ce que dit le premier et le dernier, qui était mort 
et qui est revenu à la vie : 

Je connais tes souffrances et ta pauvreté (en réalité tu 
es riche), et les injures que t'adressent ceux qui se disent 
juifs, et qui ne le sont pas S mais qui sont une synagogue 
de Satan*. Ne t*effraye pas de ce que tu as à souffrir. Voilà 
que le diable va en jeter plusieurs d'entre vous en prison, 
pour que vous soyez éprouvés et que vous ayez une détresse 
de dix jours '. Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai 
la couronne de vie. 

Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit 
aux Eglises! Le vainqueur n'aura rien à souffrir de la 
seconde mort*. 

•^ ^ 4. Les partisans de saint Paul. Voir Saint Paul, endroits 
cilés p. 363, note 2. 

2. Satan représente ici ridolâtrie. Les réunions religieuses 
des partisans de Paul sont pour notre auteur des fêtes d*id(H 
làtres, puisqu'on y mange des viandes impures et sacriûées aui 
idoles, comme dans les repas que font les païens après leurs 
sacrlGces. 

3. Daniel, i, 44-45. 

4. Tous les hommes meurent une fois; mais les méchants 
mourront deux fois, car, après la résurrection et le jugement, ils 
seront replongés dans le néant. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 365 

A l'ange de TÉglise de Pergame : 

Voici ce que dit celui qui tient le glaive aigu, à deux 
tranchants : 

Je sais qu'où tu habites, là est le trône de Satan *. Et tu 
as gardé mon nom, et tu n'as pas nié ma foi, même en ces 
jours où Antipas, mon témoin fidèle', a été tué parmi 
vous, à Tendroit où Satan habite'. Mais j'ai contre toi 
quelque chose ; c'est que tu as là des gens qui tiennent la 
doctrine de Balaam, qui enseignait à Balac à jeter le scan- 
dale devant les fils d'Israël, à manger des viandes immo* 
lées aux idoles et à forniquer^. Ainsi font ceux des tiens 
qui professent la doctrine des nicolaîtes. Repens-toi donc ; 
sinon, je viens à toi tout à l'heure, et je combats contre 
eux avec le glaive de ma bouche. 

Que celui qui a des oreilles écoute ce que TEsprit dit 
aux Églises! Au vainqueur je donnerai de la manne 
cachée ', et je lui remettrai une tessère blanche, sur laquelle 
sera écrit un nom nouveau, que nul ne connaîtra si ce n'est 
celui qui l'aura reçu •. 

4. Allusion au culte d'Esculape à Pergame. Le serpent d'Es- 
culape dut être pris par les juifs pour un symbole tout parlicu- 
^ I lier de Satan. 

8. MartjT de Pergame, inconnu d'ailleurs. 

3. Voir ci-dessus, p. 484. 

4. Cf. Nombres, xxv, rapproché de xxiv. Nouvelle allusion 
aux partisans de saint Paul. Voir les endroits cités p. 363, note 2. 

6. Cf. Exode, xvi, 33, et Carmina sib,, proœm., 87. 

6. Dans les jugements, le caillou blanc était le signe de Tabso- 
iution; dans les tirages au sort, on écrivait aussi les noms sur des 
cailloux blancs. Les vainqueurs aux jeux olympiques et aux autres 



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366 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69| 

A l'ange de l'Eglise de Thyatires : 

Voici ce que dit le ûis de Dieu, celui qui a les yeux de 
flamme et dont les pieds sont semblables à Toricbalque : 

Je sais tes œuvres, et ton amour, et ta foi, et ton minis- 
tère de charité et ta patience, et que tes dernières œuvres 
remportent sur les premières. Mais j'ai contre toi que tu 
laisses faire la femme Jézabel S qui se dit prophétesse, et 
qui dogmatise, et qui induit mes serviteurs à fomit[uer et 
à manger des viandes sacriûées aux idoles. Et je lui ai donné 
le temps pour qu'elle se repente, et elle n'a pas voulu se 
repentir de sa fornication. Voilà que je la jette au lit *, et ^ 
les complices de ses adultères, je les plonge dans une grande 
tribulation, s'ils ne se repentent pas de leurs œuvres; et ses 
enfants, je les tuerai de mort, et toutes les Églises appren- 
dront alors que je suis celui qui sonde les reins et les 
cœurs ; et je rendrai à chacun selon ses œuvres. Quant à 
vous autres de Thyatires, qui ne tenez pas cette doctrine 
et ne connaissez pas « les profondeurs de Satan », comme 
ils disent ', je ne veux pas vous imposer d'autre fardeau *. 

jeux recevaient des tessères qui donnaient droit à divers secours 
en nature; enQn on distribuait dans les loteries des tessères en 
échange desquelles on recevait certains objets (Suétone, Caius, 48; 
Dion Cassius, LXVI, 25). — Quant au nom nouveau, c'est le nom 
que relu portera dans le royaume céleste. 

4. Le SinaîUcus omei ocu. Il s'agit ici de quelque femme in- 
fluente de Thyatires, disciple de Paul. Y. Saint Paul, p. 446. 
■ 2. C'est-à-dire je la punis par une* maladie. 

3. Cf. ICor., II, 40. 

4. Jean est de la plus grande sévérité sur les viandes immo- 
lées aux idoles et sur la iropvtta. Les païens convertis pouvaient 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 367 

Cependant, ce que vous avez, tenez-le bien, jusqu'à ce que 
je vienne. 

' Celui qui vaincra et gardera mes œuvres jusqu'à la un,' 
je;-^iii donnerai puissance sur les nations, et il les conduira 
avec une verge de fer * ; il les brisera comme des vases 
d'argile, ainsi que j'en ai moi-même reçu le pouvoir de 
mon père, et je lui donnerai en propre l'étoile du matin. 
Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux 
Églises 1 

A l'ange de TÉglise de Sardes : . 

Voici ce que dit celui qui lient les sept esprits de Dieu 
et les sept étoiles : 

Je connais tes œuvres ; tu passes pour vivant, mais tu es 
mort. Sois vigilant, et fortifie ce qui allait mourir ; car je 
«'ai pas trouvé tes œuvres parfaites devant mon Dieu. Sou- 
viens-toi donc comment tu reçus et entendis la parole, et 
garde-la, et repens-toi. Si tu ne veilles pas, je viendrai 
comme un voleur ', et tu ne sauras pas à quelle heure je 
viendrai. Tu as pourtant quelques personnes à Sardes qui 
n'ont pas souillé leurs vêtements ; ceux-là marcheront avec 
moi en robe blanche, car ils en sont dignes. 

conclure de là qu'il allait leur imposer tout le fardeau des lois 
mosaïques. Jean les rassure: ceux qui repoussent la ircpvtta et le 
çaryilv tC^wXoOura, ceux en un mot qui s'en tiennent au concordat 
de Actes; xv, n'ont rien à craindre. 

4. Allusion au passage Ps. ii, 9, considéré comme messia- 
nique, et ponctué autrement qu'il ne l'est dans le texte hébreu. Ce 
passage préoccupe beaucoup notre Voyant. Apoc, xii, 5; xix, 45. 

2. Corop. Malth., xxiv, 43; I Thess., v, 2. 



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308 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

Le vainqueur sera ainsi vêtu de vêtements blancs, et je 
n'effacerai pas son nom du livre de vie S et je Tavouerai 
devant mon père et devant ses anges. Que celui qui a des 
oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Églises 1 



A l'ange de l'Église de Philadelphie : 

Voici ce que dit le saint, le vrai, celui qui tient la clef 
de David, qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et 
personne n'ouvre * : 

Je connais tes œuvres : j'ai ouvert devant toi une porte •, 
que personne ne pourra fermer; bien que faible, tu as gardé 
ma parole, et tu n'as pas renié mon nom. Vois-tu ces gens 
de la synagogue de Satan , qui se disent juifs et qui ne le 
sont pas, mais qui mentent? Je ferai qu'ils viennent et se 
prosternent devant tes pieds, et qu'ils sachent que je t'aimeV 
Parce que tu as gardé ma parole d'attente, moi aussi je te 
garderai de l'heure de l'épreuve qui doit venir sur tout le 
monde, pour éprouver ceux qui habitent la terre. J'arrive 
bientôt; tiens bien ce que tu as, pour que personne ne prenne 
ta couronne. 

Le vainqueur, je le ferai colonne dans le temple de mon 
Dieu, et il n'en sortira plus, et j'écrirai sur cette colonne le 



^. Daniel, xii, 4 ; Hénoch, x* vu, 3. 

2. AllusioD à Isaïe, xxii, 22. 

3. Pour la propagation de rÉvangile. 

4. Nouvelle allusion aux disciples de Paul, qui seront obligés 
de venir demander pardon aux judéo-chrétiens et de reconnaître 
que ceux-ci sont la vraie Église. 



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[An 60] L'ANTECHRIST. 369 

nom de mon Dieu S et le nom de la ville de mon Dieu, a 
nouvelle Jérusalem, qui descend du ciel d'auprès de mon 
Dieu, ainsi que mon nouveau nom ^ Que celui qui a des 
oreilles écoute ce que TEsprit dit aux Églises I 

A l'ange de l'Église de Laodicée : 

Voici ce que dit YAmen^, le témoin fidèle et vrai, le prin- 
cipe de la création de Dieu : 

Je connais tes œuvres ; tu n'es ni froid ni chaud. Plût à 
Dieu que tu fusses l'un ou l'autre; mais, parce que tu es tiède, 
j'ai envie de te vomir de ma bouche. Tu te dis à toi-même : 
Je suis riche, je surabonde et n'ai besoin de rien ^, » et tu 
ne vois pas que lu es malheureux et misérable, et pauvre, 
et aveugle, et nu. Je te conseille d'acheter de moi l'or passé 
au feu *, pour que tu sois vraiment riche, ainsi que des 
habits blancs pour te vêtir et pour cacher la honte de ta 
nudité, et un collyre pouf oindre tes yeux, afin que tu y 
voies clair. Je réprimande et je châtie ceux que j'aime ; du 
zèle donc, et repens-toi. 

Voilà que je me tiens à la porte et que je frappe ; si 
quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entre 
auprès de lui, et je mange avec lui et lui avec moi. Au vain- 

4. Le nom ineffable de Jéhovah. 

2. Gomp. Âpoc., XIX, 42. 

3. Le Christ, en qui tout est affirmé et vérifié. Cf. Isaïe, 
Lxv, 46. 

4. Allusion à la richesse de la ville. Tacite, Ann., XIV, 27. 

5. Cf. Isaïe, lv, 4. 

24 



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370 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao CO] 

queur je donnerai de s'asseoir avec moi sur mon trône, de 
môme que moi aussi j'ai vaincu et me suis assis avec mon 
père sur son trône. Que celui qui a des oreilles écoute ce 
que l'Esprit dit aux Églises I 

Quel est ce Jean qui ose se faire l'interprète des 
mandats célestes, qui parle aux Églises d'Asie avec 
tant d'autorité, qui se vante d'avoir traversé les 
mêmes persécutions que ses lecteurs*? C'est ou 
l'apôtre Jean, ou un homonyme de l'apôtre Jean, ou 
quelqu'un qui a voulu se faire passer pour l'apôtre 
Jean. Il est bien peu admissible qu'en l'an 69, du 
vivant de l'apôtre Jean ou peu après sa mort, quel- 
qu'un ait usurpé son nom sans son consentement pour 
des conseils et des réprimandes aussi intimes. Parmi* 
les homonymes de l'apôtre, aucun n'aurait non plus 
osé prendre un tel rôle. Le Presbyteros Johannes, le 
seul qu'on allègue, s'il a jamais existé, était, à ce qu'il 
semble, d'une génération postérieure *. Sans nier les 
doutes qui restent sur presque toutes ces questions 
d'authenticité d'écrits apostoliques, vu le peu de 
scrupule qu'on se faisait d'attribuer à des apôtres et 
à de saints personnages les révélations auxquelles 
on voulait donner de l'autorité % nous regardons 

4. Apoc., I, 9. Cf. I, 2, passage dont le sens est équivoque. 

2. Papias, dans Eus., //. E,, III, 39. 

3. II Thess., H, «; Apec, xxu, 48-49. Comparez lai livres de 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 371 

comme probable que l'Apocalypse est Touvrage de 
l'apôtre Jean, ou du moins qu'elle fut acceptée par lui 
et adressée aux Églises d'Asie sous son patronage *. 
La forte impression des massacres de Tan* 64, le 
sentiment des dangers que l'auteur a courus, l'hor- 
reur de Rome, nous semblent bien convenir à l'apôtre 
qui, selon notre hypothèse, avait été à Rome et pou- 
vait dire, en parlant de ces tragiques événements : 
Quorum pars magna fui*. Le sang l'étouffé, injecte 
ses yeux , l'empêche de voir la nature. L'image des 
monstruosités du règne de Néron l'obsède comme 
une idée fixe. — Mais des objections graves rendent 
ici la tâche du critique bien délicate. Le goût du mys- 
tère et de l'apocryphe qu'avaient les premières géné- 
rations chrétiennes a couvert d'une impénétrable 
obscurité toutes les questions d'histoire littéraire re- 
latives au Nouveau Testament. Heureusement, l'âme 
éclate en ces écrits anonymes ou pseudonymes par 
des accents qui ne sauraient mentir. La part de chacun 
est, dans les mouvements populaires, impossible à 

Daniel, d'Hénoch, en observant toutefois que, pour ces sortes de 
livres, Fauteur prétendu est séparé de l'auteur réel par des siècles, 
tandis que, dans le cas de l'Apocalypse, Fauteur réel et l'auteur 
prétendu auraient été contemporains. 

4. Voir rinlroduction, en tète de ce volume. 

8. Comparez la position d'Èlie Marion en Angleterre après les 
massacres des Gé venues. 



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373 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60] 

discerner; c'est le sentiment de tous qui constitue le 
véritable génie créateur. 

Pourquoi Tauteùr de l'Apocalypse, quel qu'il 
soit, à-t-il choisi Patmos pour le lieu de sa vision? 
C'est ce qu'il est difficile de dire*. Patmos ou Patnos' 
est une petite île de près de quatre lieues de long, 
mais fort étroite \ Elle fut dans l'antiquité grecque 
florissante et très-peuplée*. A l'époque romaine, elle 

4 . On n'a pu trouver dans ce choix aucune signification sym- 
bolique. 

t. D*où la forme populaire Patiiio, 

3. Voir L. Ross, Reisen auf griechischm Insein des œgœis- 
chen Meeres, t. H, 4843; Tischendorf, Reise in den Orient, 4846, 
II, S58-265; le même, Terre sainte (traduct. française, 4868), 
p. Î78-284; V. Guérin, Description de Vite de Patmos, Paris, 
4856; Stanley, Sermons in the £as^ Londres, 4 863, p. 225 etsuiv.; 
Petit de Julleville, dans la Revue des cours littéraires, 2 mars 
4867. L'tle a aujourd'hui environ quatre mille habitants. Elle se 
compose de trois massifs reliés par des isthmes étroits. Les alti- 
tudes des sommets sont d'un peu moins de trois cents mètres. 

4. Les mentions de Patmos dans Tantiquité sont rares : Stra- 
bon, X, V, 43; Pline, IV, 23, et, par conjecture du scoliasle, 
Thuqdide, III, 33. Mais les inscriptions sont instructives : Cor- 
pus inscr. gr,, n~ 2264, 2262; Ross, Inscr. grœcœ inedilœ, fas- 
cic. II, n»* 489 et 490; Guérin, op. cit., p. 85 et 86, sans parler 
de deux (p. 9 et 86^ effacées. La ville antique, dont Tacropole, en 
partie cyclopéenne, en partie hellénique, existe encore, était au 
port actuel (la Scala). La principale légende de la ville grecque 
était celle d'un temple élevé par Oreste à TArtémis de Scythie 
(inscription n« 490 de Ross]. Ce temple était probablement sur 
remplacement du monastère élevé par saint Christodole au xi* siè- 



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(An69J L'ANTECHRIST. 373 

garda toute l'importance que comportait sa petitesse, 
grâce à son excellent port, formé au centre de l'île 
par l'isthme qui joint le massif rocheux du nord au 
massif du sud. Patmos était, selon les habitudes du 
cabotage d'alors, la première ou la dernière station 
pour le voyageur qui allait d'Éphèse à Rome ou de 
Rome à Éphèse. On a tort de la représenter comme 
un écueil, comme un désert. Patmos fut et redevien- 
dra peut-être une des stations maritimes les plus 
importantes de l'Archipel ; car elle est à Tembran- 
chement de plusieurs lignes. Si l'Asie renaissait, 
Patmos serait pour elle quelque chose d'analogue 
à ce qu'est Syra pour la Grèce moderne, à ce 
qu'étaient dans l'antiquité Délos et Rhénée parmi 
les Cyclades, une sorte d'entrepôt en vue de la 
marine marchande, un point de, correspondance 
utile aux- voyageurs. 

C'est là probablement ce qui valut à cette petite 
île le choix d'où est plus tard résultée pour elle une 
si haute célébrité chrétienne, soit que l'apôtre ait dû 

de. VWe renferme de nombreux restes anciens, dont quelques- 
uns d'époque reculée (Guérin,p. 9-45, 85-93; Ross, Reise^ip 438). 
Elle paraît avoir eu autrefois plus d'arbres et plus d'eau qu'au- 
jourd'hui. M. Guérin évalue la population de la ville hellénique à 
douze ou treize mille habitants. L'Ile avait en outre plusieurs vil- 
lages, dont le même voyageur évalue la population à trois ou 
quatre mille âmes. 



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374 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

s'y retirer pour fuir quelque mesure persécutrice 
des autorités d'Éphèse*; soit que, revenant d'un 
voyage à Rome*, et à la veille de revoir ses fidèles, 
il ait préparé , dans quelqu'une des cauponœ qui 
devaient border le port% le manifeste dont il voulait 

4. Apoc., 1,9, en comparant vi, 9; xx,4.yoircî-dessus, p.353- 
354, et ci-après, p. 444 et suiv. L'idée d'un exil proprement dit 
(Tertullien, Prœscr,, 36) doit être écartée. Nous connaissons les 
ties qui servaient de lieu de déportation, Gyaros, Pandatarie, Pon- 
tia, Pianasie. Patmos n^a jamais été de ce nombre. Les Iles de 
déportation étaient choisies exprès parce qu'elles n'avaient ni port 
ni ville; or Patmos a de très-bons mouillages (Guérin, p. 90-94, 
94} et possédait une ville assez considérable. Gyare, par exemple, 
ne ressemble en rien à Patmos. La tradition ecclésiastique sur 
le bannissement de Jean à Patmos par Domitien renferme un 
anachronisme. — L'idée de solitude n'a non plus rien à faire ici. 
L'Ile était fort peuplée. 

2. L'entrée du port de Patmos est facile aux navires qui vien- 
nent de Rome et difficile à ceux qui viennent d'Éphèse. J'en ûs 
Texpérience; après un jour d'efforts, notre barque dut renoncer à 
franchir la passe. 

3. La grotte est une invention du moyen âge. A peine est-il 
nécessaire de faire remarquer que Apec, i, 9-40, n'implique pas 
que l'Apocalypse ait été écrite à Patmos; la nuance de iTtvouDv 
indique plutôt le contraire. Telle fut, du reste, la défiance que 
r Église grecque eut longtemps à Tégard de l'Apocalypse, que le 
faux Prochore (iv* siècle}, racontant avec prolixité le séjour de 
Jean à Patmos, ne dit pas un mot de TApocalypse, et ne conduit 
Jean dans celte lie que pour y écrire l'Évangile (manuscrit de 
Patmos, analysé par Guérin, op, cil,, p. 27 et suiv., 34, 39 et suiv., 
44; ce texte parait le plus conforme au texte primitif; comparez 



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(An 60J L'ANTECHRIST. 375 

se faire précéder en Asie *; soit que, prenant une sorte 
de recul pour frapper un grand coup, et jugeant que 
le lieu de la vision ne pouvait être placé à Éphèse 
même, il ait choisi l'île de l'Archipel qui, éloignée 
d'environ une journée, était reliée à la métropole 
d'Asie par une navigation quotidienne'; soit qu'il 
eût gardé le souvenir de la dernière escale du 
voyage plein d'émotions qu'il fit en 64; soit enfin 
qu'un simple accident de mer l'ait forcé de relâcher 
plusieurs jours dans ce petit port*. Ces navigations 
de l'Archipel sont pleines de hasard; les traversées 
de l'Océan n'en peuvent donner aucune idée^ car 
dans nos mers régnent des vents constants qui vous 
secondent, même quand ils sont contraires. Là, ce 

les éditions de Michel Neander, à la suite de Catechesis M, Lutheri 
parva, grœcolatina, Bâie, Oporin, 4567, in-4t, p. 526-663; de 
Grynaeus, Monum. PP. orthodoxograph., I, p. 85 et suiv.; de 
Birch, Auclarium Cod. apocr. N. T., p. 262-307, et la trad. 
latine dans BibL max. Pair,, H, 46 et suiv.). Il ne semble pas 
qu'avant saint Ghrislodule, nie ait été Tobjet d'une vénération 
spéciale. 

4 . Ce ne pouvait être son premier voyage à Éphèse ; car les 
rapports de l'auteur de l'Apocalypse avec les Églises d'Asie obli- 
gent de supposer qu'il avait antérieurement résidé dans ce pays. 

2. On peut aller aujourd'hui de Scala-Nova à Patmos en six 
heures, avec les moyens de navigation du pays, qui diffèrent peu 
de ceux des anciens. 

3. C'est bien la nuance de i^tvofiiivY équivalent de ^D^M, dans 
Apoc., I, 9. 



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37G ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 69] 

sont tour à tour des calmes plats, et, quand on s'en- 
gage dans les canaux étroits, des vents obstinés. On 
n'est nullement maître de soi; on touche oîi Ton 
peut et non où l'on veut. 

Des hommes aussi ardents que ces âpres et fana- 
tiques descendants des vieux prophètes d'Israël por- 
taient leur imagination partout où ils se trouvaient, et 
cette imagination était si uniquement renfermée dans 
le cercle de l'ancienne poésie hébraïque, que la na- 
ture qui les entourait n'existait pas pour eux. Patmos 
ressemble à toutes les îles de l'Archipel : mer d'azur, 
air limpide, ciel serein, rochers aux sommets den- 
telés, à peine revêtus par moments d'un léger duvet 
de verdure. L'aspect est nu et stérile; mais les 
formes et la couleur du roc, le bleu vif de la mer, 
sillonnée de beaux oiseaux blancs, opposé aux teintes 
rougeâtres des rochers, sont quelque chose d'admi- 
rable. Ces myriades d'îles et d'îlots, aux formes les 
plus variées, qui émergent comme des pyramides 
ou comme des boucliers sur les flots, et dansent 
une ronde éternelle autour de l'horizon, semblent 
le monde féerique d'un cycle de dieux marins et 
d'Océanides, menant une brillante vie d'amour, de 
jeunesse et de mélancolie, en des grottes d'un vert 
glauque, sur des rivages sans mystère, tour à tour 
gracieux et terribles, lumineux et sombres. Calypso et 



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[An 69J L'ANTECHRIST. 377 

les Sirènes, les Tritons et les Néréides, les charmes 
dangereux de la mer, ses caresses à la fois volup- 
tueuses et sinistres, toutes ces fines sensations qui 
ont leur inimitable expression dans rOrfj/55^e^ échap- 
pèrent au ténébreux visionnaire. Deux ou trois parti- 
cularités , telles que la grande préoccupation de la 
mer*, l'image « d'une montagne brûlant au milieu 
de la mer* », qui semble empruntée à Théra% ont 
seules quelque cachet local*. D'une petite île, faite 
pour servir de fond de tableau au délicieux roman de 
Daphnis et Chloé, ou à des scènes de bergerie comme 
celles de Théocrite et de Moschus, il fit un volcan 
noir, gorgé de cendre et de feu. Il avait dû, cepen- 
dant, goûter plus d'une fois sur ces flots le silence 
plein de sérénité des nuits, où l'on n'entend que le 
gémissement de l'alcyon et le soufflet sourd du dau- 
phin. Des jours entiers, il fut en face du mont Mycale, 
sans songer à la victoire des Hellènes sur les Perses % 

4. Voir, en particulier, Apoc, xxi, 4. 

2. Apoc, VIII, 8. 

3. Sanlorin. Celte lie était alors dans une période de crise. 
Voir Sénèque, Quœst. nat., If, 26; VI, X\A\ paraît que, môme 
quand elle dort, elle a tout à fait l'aspect d'une montagne à demi 
brûlée. V. Stanley, Sermons, p. 230, note 8. 

4. Le mont Kynops, à Patmos, offre quelques phénomènes vol- 
caniques, mais sans grandeur. Guérin, op. cit,,^, 88-97. 

5. Un rideau d'Iles intercepte presque de Patmos la vue du 
continent; on voit cependant le mont Mycale, Milet et Priène. 



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378 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

la plus belle qui ait jamais été remportée après Mara- 
thon et lesThermopyles. A ce point central de toutes 
les grandes créations grecques, à quelques lieues de 
Samos, de Cos, de Milet, d'Éphèse, il rêva d'autre 
chose que du prodigieux génie de Pythagore, d'Hip- 
pocrate, de Thaïes, d'Heraclite; les glorieux souve- 
nirs de la Grèce n'existèrent pas pour lui. Le poëme 
de Patmos aurait dû être quelque Héro et Léandre, 
ou bien une pastorale à la façon de Longus, ra- 
contant les jeux de beaux enfants sur le seuil de 
l'amour. Le sombre enthousiaste, jeté par hasard sur 
ces rives ioniennes, ne sortit pas de ses souvenirs 
bibliques. La nature pour lui, ce fut le chariot vivant 
d'Ézéchiel, le monstrueux chémb, le difforme taureau 
de Ninive, une zoologie baroque, mettant la statuaire 
et la peinture au défi. Ce défaut étrange qu'a l'œil 
des Orientaux d'altérer les images des choses, dé- 
faut qui fait que toutes les représentations figurées 
sorties de leurs mains paraissent fantastiques et 
dénuées d'esprit de vie, fut chez lui à son comble. La 
maladie qu'il portait dans ses viscères teignait tout de 
ses couleurs. Il vit avec les yeux d'Ézéchiel, de l'au- 
teur du livre de Daniel ; ou plutôt il ne vit que lui- 
même, ses passions, ses espérances, ses colères. Une 
vague et sèche mythologie, déjà cabbaliste et gnos- 
tique, toute fondée sur la transformation des idées 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 379 

abstraites en hypostases divines, le mit en dehors 
des conditions plastiques de Tart. Jamais on ne 
s*isoIa davantage du milieu environnant; jamais on 
ne renia plus ouvertement le monde sensible pour 
substituer aux harmonies de la réalité la chimère 
contradictoire d'une terre nouvelle et d'un ciel ] 
nouveau. 



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I 



CHAPITRE XVI. 



L*APOCAI.TPSB. 



Après l'envoi aux sept Eglises, le cours de la vision 
se déroule *. Une porte s'ouvre dans le ciel ; le 
Voyant est ravi en esprit, et, par cette ouverture, 
son regard pénètre jusqu'au fond de la cour céleste. 
Tout le ciel de la cabbale juive se révèle à lui. Un seul 
trône existe, et sur ce trône, qu'entoure l'arc-en-ciel, 
est assis Dieu lui-même, semblable à Un rubis colos- 
sal dardant ses feux *. Autour du trône sont vingt- 
quatre sièges secondaires, sur lesquels sont assis vingt- 
quatre vieillards, vêtus de blanc, portant sur leur 
tête des couronnes d'or. C'est l'humanité représentée 
par un sénat d'élite, qui forme la cour permanente de 
l'Éternel '. Au-devant, brûlent sept lampes, qui sont 

4. Âpoc., c. IV. 

2. Tous les traits de la description de la majesté divine sont 
empruntés à Êzéchiel, i et x. Comp. Dan., vu, 9 et suiv. 
y^. Le chiffro 24 est emprunté aux classes de prêtres qui des- 



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[An 69J L'ANTECHRIST. 381 

les sept esprits de Dieu (les sept dons de la sagesse 
divine) *. Alentour sont quatre monstres, formés de 
traits empruntés aux chérubs d'Ézéchiel et aux 
séraphcs d'Isaïe *. Ils ont, le premier la forme d'un 
lion, le deuxième la forme d'un veau, le troisième la 
forme d'un homme, le quatrième la forme d'un aigle 
aux ailes ouvertes. Ces quatre monstres figurent 
déjà dans Ézéchiel les attributs de la Divinité : « sa- 
gesse, puissance, omniscicnce et création ». Ils ont 
six ailes et sont couverts d'yeux sur tout le corps '. 
Les anges, créatures inférieures aux grandes personni- 
fications surnaturelles dont il vient d'être parlé*, sortes 
de domestiques ailés, entourent le trône par milliers 
de milliers et myriades de myriades*. Un éternel rou- 
lement de tonnerre sort du trône. Au premier plan, 
s'étend une immense surface azurée semblable à 
du cristal (le firmament) •. Une sorte de liturgie 
divine se poursuit sans fin. Les quatre monstres, 
organes de la vie universelle (la nature), ne dorment 

servaient le sanctuaire. I Chron., xxvi. Comp. Isaïe, xxiv, 23, 
Ps. Lxxxix, 8; Tanhuma, sections schemini et kedoschim. 
•— < . Cf. Isaïe, XI, 2. 

^J. Ézéch., i; Isaïe,. VI. 

- 9. Ézéch., I, 18; x, 42. 

4. Comp. Hebr., i, 4 et suiv., 14. 

5. Apoc., V, 44 ; vu, 44. Comp. Dan., vu, 40; Ps. lxviii, 48. 
*^A Exode, XXIV, 40; Ézéchiel, i, 22 et suiv. 



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383 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

jamais et chantent nuit et jour le trisagion céleste : 
« Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu tout-puis- 
sant, qui était, qui est et qui sera *. » Les vingt- 
quatre vieillards (rhumanité) s'unissent à ce can- 
tique, en se prosterpant et en mettant leurs couronnes 
au pied du trône où réside le Créateur. . 

Christ n'a pas figuré jusqu'ici dans la cour céleste. 
Le Voyant va nous faire assister à la cérémonie de 
son intronisation *. A droite de celui qui est assis 
sur le trône, se voit un livre, en forme de rouleau, 
écrit des deux côtés % fermé de sept sceaux. C'est le 

. livre des secrets divins, la grande révélation. Per- 
sonne ni au ciel ni sur la terre n'est trouvé digne 
de l'ouvrir, ni même de le regarder. Jean alors se 
met h pleurer; l'avenir, la seule consolation du 

^^>ehrétien, ne lui sera donc point révélé ! Un des vieil- 
lards l'encourage. En effet, celui qui doit ouvrir le 
livre est bientôt trouvé ; on devine sans peine que 
c'est Jésus. Au centre même de la grande assemblée 
céleste, au pied du trône, au milieu des animaux et 
des vieillards, sur l'aire cristalline, apparaît un 
agneau égorgé. C'était l'image favorite sous laquelle 
l'imagination chrétienne aimait à se figurer Jésus : 

4. Cf. Isaïe, VI, 3. 

2. Apoc., c. v. 

3. Cf. Ézéchiel, ii, 10. 



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lAn 69] L'ANTECHRIST. .383 

un agneau tué, devenu victime pascale, toujours avec 
Dieu *. Il a sept cornes* et sept yeux, symboles des 
sept esprits de Dieu, dont Jésus a reçu la plénitude, 
et qui vont se répandre par lui sur toute la terre. 
L'Agneau se lève, va droit au trône de TÉternel, 
prend le livre. Une immense émotion remplit alors 
le ciel ; les quatre animaux, les vingt-quatre vieillards 
tombent à genoux devant TAgneau; ils tiennent à la 
main des cithares et des coupes d'or pleines d'encens 
(les prières des saints '), et chantent un cantique 
nouveau : « Toi, tu es digne de prendre le livre et d'en 
ouvrir les sceaux; car tu as été égorgé, et avec ton 
sang tu as gagné à Dieu une troupe d'élus de toute 
tribu, de toute langue, de tout peuple, de toute 
race *, et tu as fait d'eux un royaume de prêtres, et 
ils régneront sur la terre *. »' Les myriades d'anges 
se joignent à ce cantique, et décernent à l'Agneau 



4. Jean, i, 29, 36; I Pétri, i, 49; AcL, viii, 32. Comp. Jéré- 
mie, XI, 49; fsaïe, un, 7. 

2. Cf. Daniel, vu, 20 et suiv. La corne, dans la vieille poésie 
hébraïque, est toujours le symbole de la force. 

3. Comp. Apoc, VIII, 3 et suiv.; Ps. cxli, 2; Ézéch., viii, 44; ^ .-- 
Tobie, xii, 42; Ua, v^O. 

4. lia découverte du manuscrit Sinaïlicus a conûrmé la leçon 
de VAlexandrinus, et prouvé que r^ du texte reçu est une cor- 
rection. 

. 5. Le Sinaïlicus a p«<iiX!Û<you<jtv, 



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384 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

les sept grandes prérogatives (puissance, richesse, 
sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction*). 
Toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la 
terre, sous la terre, dans la mer, s'associent à la 
cérémonie céleste, et s'écrient : « A celui qui est 
assis sur le trône et à l'Agneau soient la bénédiction, 
et l'honneur, et la gloire, et la force, dans tous les 
siècles des siècles. » Les quatre animaux, repré- 
sentant la nature, de leur voix profonde disent amen; 
les vieillards tombent et adorent. 

Voilà Jésus introduit au plus haut degré de la hié- 
rarchie céleste. Non-seulement les anges % mais encore 
les vingt-quatre vieillards et les quatre animaux, qui 
sont supérieurs aux anges, se sont prosternés devant 
lui. Il a monté les marches du trône de Dieu, a pris le 
livre placé à la droite de Dieu, que personne ne pou- 
vait même regarder. Il va ouvrir les sept sceaux du 
livre; le grand drame commence *. 

Le début est brillant. Selon une conception his- 
torique des plus justes, l'auteur place l'origine 
de Tagitation messianique au moment ou Rome 
étend son empire à la Judée*. A l'ouverture du pre- 

4. Cf. VII, 42. 

9. Comparez FÉpttre aux Hébreux, ci-dessus, p. 243. 

3. Apec, c. VI. 

4. Comp. V Assomption de Moïse , dans Hilgenfeld, Nov. 
Test, extra can., I, p. 4 4 3-4 4 4. 



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[An 60J L'ANTECHRIST. 383 

mier sceau, un cheval blanc ^ s'élance; le cavalier 
qui le monte tient un arc à la main ; une couronne 
ceint sa tête; il remporte partout la victoire. C'est 
TEmpire romain, auquel, jusqu'à l'époque du Voyant, 
rien n'avait pu résister. Mais ce prologue triomphal est 
de courte durée ; les signes avant-coureurs de l'appa- 
rition brillante du Messie seront des fléaux inouïs, et 
c'est par les plus eflrayantes images que se continue 
la tragédie céleste *. Nous sommes au commence- 
ment de ce qu'on appelait « la période des douleurs 
du Messie ' ». Chaque sceau qui s'ouvre désormais 
amène sur l'humanité quelque horrible malheur. 

A l'ouverture du deuxième sceau, un cheval roux 
s'élance. A celui qui le monte il est donné d'enlever 
la paix de la terre et de faire que les hommes s'égor- 
gent les uns les autres ; on lui met en main une 
grande épée. C'est la Guerre. Depuis la révolte de 
Judée et surtout depuis le soulèvement de Vindex, le 
monde n'était, en effet, qu'un champ de carnage, et 
l'homme pacifique ne savait où fuir. 

4 . Le cheval blanc est le symbole de la victoire et du triomphe. 
Iliade^ X, 437; Plutarque, Camille,!] Virg., ^neid., III, 538, 
et Servi us sur ce vers. 

2. Comp. Zacharie, i,7-n, et vi, 4-8; Jérémie, xxi, 9; 
xxxu, 36; IV d'Esdras, v, 6 et &uiv.; vi, 22 et suiv., ix, 3 
(Vulg.). 

3. *Apx^ »^iy«j»v. Matth., xxiv, 8; Marc, xui, 9. 

25 



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c 



386 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An G9] 

A l'ouverture du troisième sceau, bondit un che- 
val noir; le cavalier tient une balance. Du milieu des 
quatre animaux, la voix qui tarife au ciel le prix des 
denrées pour les pauvres mortels dit au cavalier : 
« Un chœnix de froment, un denier * ; trois chœnix 
d'orge, un denier; l'huile et le vin, n'y touche pas*.» 
C'est la Famine *. Sans parler de la grande disette 
. qui eut lieu sous Claude, la cherté en l'an 68 fut 
extrême *. 

A l'ouverture du quatrième sceau, s'élance un 
cheval jaune. Son cavalier s'appelait la Mort; le 
Sc\\ieol le suivait, et il lui fut donné puissance de 
tuer le quart de la terre par le glaive, par la faim, 
par la peste et par les bêtes féroces. 

Tels sont les grands fléaux * qui annoncent la 
prochaine venue du Messie. La justice voudrait que 
sur-le-champ la colère divine s'allumât contre la 

4 . Le chœnix de blé était la ration journalière d*un homme. 
Thez. de H. Etienne, au mot •iC\.^^\* ^ denier était le salaire d'un 
journalier. Matlh., xx, 2; Tacite, Annales, I, 47. Le prix ordi- 
naire du chœnix de froment était bien moins élevé. Gic, in 
Verrem, III, 84 . 

2. Gomp. Suétone, Domitien, 7. 

3. Matthieu, xxiv, 7; Marc, xiii, 7. 

4. Voir ci-dessus, p. 328. 

5. Gomp. Ezech., xiv, 21 ; Matth., xxiv, 6-8 ; Marc, xiii, 8-9. 
Dans les Évangiles, Xc([m« parait, comme d ns TApocalypse, rejeté 
au second plan. 



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[An69J L'ANTECHRIST. 387 

terre. En effet, à l'ouverture du cinquième sceau, le 
Voyant est témoin d'un touchant spectacle. Il recon- 
naît sous l'autel les âmes de ceux qui ont été égorgés 
pour leur foi et pour le témoignage qu'ils ont rendu à 
Christ (sûrement les victimes de l'an 64). Ces saintes 
âmes crient vers Dieu S et lui disent 2 « Jus- 
ques à quand, Seigneur, toi le saint, le véridique, 
ne feras-tu point justice, et ne redemanderas-lu point 
notre sang à ceux qui demeurent sur la terre? » 
Mais les temps ne sont pas encore venus; le nombre 
des martyrs qui amènera le débordement de colère 
n'est pas alleint. On donne à chacune des victimes 
qui sont sous l'autel une robe blanche, gage de la 
justification et du triomphe futurs, et on leur dit de 
patienter un peu, jusqu'à ce que leurs coserviteurs 
et confrères, qui doivent être tués comme eux, aient 
rendu témoignage à leur tour. 

Après ce bel intermède, nous rentrons, non plus 
dans la période des fléaux précurseurs, mais au 
milieu des phénomènes du dernier jugement. A l'ou- 
verture du sixième sceau *, a lieu un grand tremble- 

4 . Des imagiaatioDS analogues avaient cours, même en dehors 
du cercle chrétien. Dion Cassius, LXIÎJ, Î8 : ai t»v iri<povw- 
(iivwv W «ùr&O +'JX*'- Apoc, YI, 9 : ta; ^v/àç rm ia(pa7{tiv»v. 

2. Toute la description de la catastrophe finale est composée 
de traits empruntés à Isaïe, n, 40, 49; xxxiv, 4; l, 3; Lxm, 4; 
Ézéchiel, xxxii, 7-8 ; Joël, m, 4 ; Osée, x, 8; Nahum, i, 6; Mala- 



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388 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

ment de l'univers *. Le ciel devient noir comme un 
sac de crin, la lune prend une couleur de sang, les 
étoiles tombent du ciel sur la terre, comme les fruils 
d'un figuier agité par le vent; le ciel se relire 
comme un livre qu'on roule *; les montagnes, les 
îles sont jetées hors de leur place. Les rois et les 
grands de la terre, les tribuns militaires et les riches 
et les forts, les esclaves et les hommes libres se 
cachent dans les cavernes et parmi les rochers, disant 
aux niontagnes : « Tombez sur nous, et sauvez-nous 
du regard de celui qui est assis sur le trône et de la 
colère de l'Agneau. » 

La grande exécution va donc s'accomplir '. Les 
quatre anges des vents* se placent aux quatre 
angles de la terre ; ils n'ont qu'à lâcher la bride aux 
éléments qui leur sont confiés pour que ceux-ci, sui- 
vant leur furie naturelle, bouleversent le monde. Tout 
pouvoir est donné à ces quatre exécuteurs ; ils sont 
à leur poste; mais l'idée fondamentale du poëme est 

chie, m, 2. Les anciens prophètes croyaient que le jugement de 
Dieu, môme s'exercent sur un peuple isjlé, était accompagné de 
phénomènes naturels (Joël, i, 45; ii, I et suiv.). Comp. Maltb., 
XXIV, 7, 29; Marc, xiii, 8, 24; Luc, xxi, 44, 25-26; xxiii, 30. 
4. Malth., XXIV, 7; Marc, xni, 8; Luc, xxi, 4. 

2. Isaïe, XXXI V, 4. 

3. Apoc., c. \i\. 

4. Cf. Zacharle, vi, 5; Ilénoch, ch. xviii 



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[An C9] L'ANTECHRIST. 380 

de montrer le grand jugement sans cesse ajourné, au 
moment où il semblait qu'il dût avoir lieu. Un ange, 
portant en main le sceau de Dieu (sceau qui a pour 
légende, comme tous les sceaux de rois, le nom de 
celui à qui il appartient, mn>S *), s'élève de l'Orient. 
Il crie aux quatre anges des vents destructeurs de 
retenir quelque temps encore les forces dont ils dispo- 
sent, jusqu'à ce que les élus qui vivent actuellement 
aient été marqués au front de l'estampille qui, comme 
cela eut lieu pour le sang de l'agneau pascal en 
Egypte *, les préservera des fléaux. L'ange imprime 
alors le cachet divin sur cent quarante-quatre mille 
personnes, appartenant aux douze tribus d'Israël. 
Cela ne veut pas dire que ces cent quarante-quatre 
mille élussent uniquement des juifs'. Israël est ici 

4. Gomp. Is., XLiv, 5; Apoc, xiv, 1. Tous les sceaui sémi- 
\ tiques présentent le nom du possesseur du sceau précédé de S. 
Cf. Hérodote, II, cxui, i; Ézéchiel, ix, 4. L'usage était de mar- 
<iuer les esclaves du nom de leur maître. 

2. Exode, XII, 43. 

3. L'opposition des cent quarante-quatre mille hf^^x^aiLéia 
des douze tribus et de YS/M^ wa6; du verset 9 porterait à le 

.^croire. Mais T^x^c; roXu; e&t composé de martyrs (comp. vu, 9, 
/ 44), non de païens convertis. Les cent quarante-quatre mille 
élus paraissent au chapitre xiv comme choisis pour leur vertu 
dans la terre entière (ci T^-yoçaafAtvci àitb tK; •y^ç). Comp., en outre, 
Apoc, V, 9. La distinction des païens convertis et des judéo- 
chrétiens n'existe pas pour l'auteur de l'Apocalypse. Les païens 



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390 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

cerlainement le vrai Israël spirituel, V « Israël de 
Dieu », comme dit saint Paul*, la famille élue em- 
brassant tous ceux qui se sont rattachés à la race 
d'Abraham, par la foi en Jésus et par la pratique 
des rites essentiels. Mais il y a une catégorie de 
fidèles qui est déjà introduite dans le séjour de la 
paix ; ce sont ceux qui ont souflert la mort pour 
Jésus. Le prophète les voit sous la figure d'une foule 
innombrable d'hommes de toute race, de toute tribu, 
de tout peuple, de toute langue, se tenant devant le 
Trône * et devant l'Agneau, vêtus de robes blanches, 
portant des palmes à la main, et chantant à la gloire 
de Dieu et de l'Agneau. Un des vieillards lui expli- 
que ce que c'est que cette foule : a Ce sont des gens 
qui viennent d'une grande persécution % et ils ont 

qui n*oiit pas préalablemeDt adopté les règles du jada'isme 
sont ces disciples de Balaam pour lesquels il se montre si sévère 
(eh. II et m). Tout chrétien fait pour lui partie d'Israël et a sa 
capitale spirituelle à Jérusalem (xviii, 4; xx, 9; xxi, 2, 42; comp. 
Mattb., XIX, 28; Jac, i, 4J. Les gentils viennent simplement, 
comme de bons étrangers soumis et conquis , rendre leurs hom- 
mages à Dieu dans Sion (xv, 3-4}. 
4. Gai., VI, 46. 

2. L'auteur évite de nommer l'être ineffable. Les juifs plus ou p 
moins cabbalistes se servent aussi pour désigner Dieu d'exprès- ' 
sions comme « le Nom >, « le Trône », « le Ciel ». \ 

3. ex&f'i»; (AryoXr,;, mot ordinaire pour exprimer la catastrophe 
de l'an 64. Voir ci-dessu?, p. 467, noie 4, et p. 217, note 4. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 3M 

lavé leur robe dans le sang de TAgneau^ Voilà 
pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, el ils 
l'adorent nuit et jour dans son temple, et celui qui est 
assis sur le trône habitera éternellement sur eux *. 
Ils n'auront plus faim, ils n'auront plus soif, ils 
ne souffriront plus de la chaleur. L'Agneau les fera 
paître et les conduira aux sources de la vie, et Dieu 
lui-même essuiera toute larme de leurs yeux '. » 

Le septième sceau s'ouvre*. On s'attend au 
grand spectacle de la consommation des temps *. 
Mais, dans le poème comme dans la réalité, cette 
catastrophe fuit toujours; on s'y croit arrivé, il n'en 
est rien. Au lieu du dénoûment final, qui devrait 
être l'effet de Touverture- du septième sceau, il se 
fait dans le ciel un silence d'une demi-heure, indiquant 
que le premier acte du mystère est terminé, et qu'un 
autre va commencer •. 

1. C'est-à-dire ils les ont teintes de sang par le martyre. 

2. Lévitique, xxvi, M\ Isaïe, iv, 5-6; Ézech., xxxvii, t7; 
Apoc., XXI, 3. 

3. Isaïe* XXV, 8; xlix, 10. 
à. Apoc, c. VIII. 

5. Conjparez la suspension analogue qui a lieu après l'ouver- 
ture du cinquième et du sixième sceau (ci-dessus, p. 388-389), et 
au son de la septième trompette (ci-après, p. 399-400). Voir sur- 
tout Apec, x, 7. 

6. La môme chose se remarque dans le Cantique des cantiques. 
Les cinq actes de ce petit drame ne se font pas suite. A chaque 



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302 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 69] 

Après le silence sacramentel, les sept archanges 
qui sont devant le trône de Dieu, et dont il n'a pas 
été question jusqu'ici*, entrent en scène. On leur 
donne sept trompettes, dont chacune va servir de 
•signal à d'autres pronostics*. L'imagination sombre 
de Jean n'était pas satisfaite; cette fois, c'est aux 
plaies d'Egypte que sa colère contre le monde pro- 
fane va demander des types de châtiments. Des 
phénomènes naturels arrivés vers l'an 68, et dont se 
préoccupait l'opinion populaire, lui offraient d'appa- 
rentes justifications pour de tels rapprochements. 

Avant toutefois que le jeu des sept trompettes 
commence, a lieu une scène muette d'un grand effet. 
Un ange s'avance vers l'autel d'or qui est en face 
du Trône, portant à la main un encensoir d'or. Des 
masses d'encens sont versées sur les charbons de 
l'autel, et s'élèvent en fumée devant l'Éternel. L'ange 

acte, le jeu recommence et unit. En général, la lillcrature hé- 
braïque ignore tout à fait la règle de Tunité. 

4. Daniel, x, 43; Tobie, xii, 45; Luc, i, 49; I Thess., i\\ 46. 

2. Cette idée de sons de trompe successifs, annonçant la fin 
des temps, se retrouve dans tVxa'n; coXm-yÇ de I Cor., xv, 5î, sup- 
posant des caXmfitç antérieures. C'est à tort cependant qu^on a vu 
une terlia tuba dans IV Esdr., v, 4 (voir Hilgenfeld). « Le jour 
de Jéhovah, » chez les anciens prophètes, est aussi annoncé par des 
trompettes (Joël, ii, 4, 45). L'origine première de cette image 
venait des trompettes annonçant les fêtes dlsra(^. Cf. IV Esdr., 
VK Î3. 



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[AnC9] .L'ANTECHRIST. 303 

alors remplit son encensoir des charbons de Taulel 
et les jette sur la terre ^ Ces charbons, en atteignant 
la surface du globe, produisent des tonnerres, des 
éclairs, des voix, des secousses. L'encens, Tauteur 
lui-même nous le dit, ce sont les prières des saints. 
Les soupirs de ces pieuses personnes s'élevant en si- 
lence devant Dieu, et appelant la destruction de l'em- 
pire romain, deviennent des charbons ardents pour le 
monde profane, qui Tébranlent, le déchirent, le con- 
sument, sans qu'il sache d'où viennent les coups. 

Les sept anges alors se préparent à emboucher 
la trompette. 

A l'éclat de la trompette du premier ange, une 
grêle mêlée de feu et de sang tombe sur la terre. 
Le tiers de la terre est brûlé ; le tiers des arbres est 
brûlé * ; toute herbe verte est brûlée. Eu 63, 68 et 
69, on fut en effet fort effrayé par des orages, où 
l'on vit quelque chose de surnaturel ^ 

Au son de la trompette du second ange, une 
grande montagne incandescente est lancée dans la 
mer; le tiers de la mer se change en sang ; le tiers des 
poissons meurt; le tiers des navires est détruit. Il y 

4 . Imité d'Ézécbiel, x. 

t. Pour celle manière de procéder par tiers, v. Zach., xiii, 8-9. 
3. Vis fulgurum non alias crebrior. Tacite, Ann., XV, 47; 
Hist., I, 3, 48. Comp. Exode, ix, 24; Isaïe, xxviii, 2. 



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394 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An C9J 

a ici une allusion aux aspects de Tile de Théra^que 
le prophète pouvait presque apercevoir à l'horizon 
de Patmos, et qui ressemble à un volcan noyé. 
Une île nouvelle était apparue au milieu de son cra- 
tère, en Tan 46 ou 47. Dans les moments d'activité, 
on voit aux environs de Théra des flammes sur la 
surface de la mer *. 

Au son de la trompette du troisième ange, une 
grande étoile tombe du ciel, brûlant comme un fa- 
lot; elle atteint le tiers des fleuves et les sources. Son 
nom est « Absinthe » ; le tiers des eaux se change en 
absinthe (c'est-à-dire qu'elles deviennent amères et 
empoisonnées '); beaucoup d'hommes en meurent*. 
On est porté à supposer ici une allusion à certain bo- 
lide, dont la chute fut mise en rapport avec une infec- 
tion qui put se produire dans quelque réservoir d'eau 
et en altérer la qualité. Il faut se rappeler que notre 

1. Voir ci-dessus, p. 336 et 377. Comparez Exode, vn, 47 el 
suiv., et Jérémie, li, t5; Hénoch, xvii, 43. 

î. Pline, II, LXXXVH (89); IV, xii (23); Sénèque, Quœst. 
naL, 11,26; VI, 21; Dion Cassius, LX, 29; Aurélius Victor, De 
Cœs.j Claude, 14; Philostrate, ApolL, IV, xxxiv, 4; Orose, 
VII, 6; Cedrenus, I, p. 497, Paris; Ross, Reisen auf d^n griech. 
Insein, I, 90 et suiv. Comp. Comptes rendus de l'Acad. des 
sciences j 49 février 4866, p. 392 et suiv. 

3. Cf. Exode, XV, 23 et suiv. 

4. Comp. Isaïe, xiv, 42; Daniel, viii, 10; Carmina sihyllina, 
V, 457-158. 



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[An 60] L'ANTECHRIST. 395 

prophète voit la nature à travers les récits naïfs des 
conversations populaires de l'Asie, le pays le plus 
crédule du monde. Phlégon de Trailes, un demi- 
siècle plus tard, devait passer sa vie à compiler des 
inepties de ce genre. Tacite, à chaque page, en est 
préoccupé. 

Au son de la trompette du quatrième ange, le 
tiers du soleil et le tiers de la lune et le tiers des 
étoiles sont éteints, si bien que le tiers de la lumière 
du monde est obscurci *. Ceci peut se rapporter soit 
aux éclipses qui effrayèrent ces années*, soit à 
l'orage épouvantable du 10 janvier 69 \ 

Ces fléaux ne sont rien encore. Un aigle volant 
au zénith pousse trois cris de malheur, et annonce 
aux hommes des calamités inouïes pour les trois 
coups de trompette qui restent. 

A la voix de la cinquième trompette *, une 
étoile (c'est-à-dire un ange *) tombe du ciel ; on lui 
donne la clef du puits de l'abîme (de l'enfer) *. 

4. Exode, VI, 25; x, 2<-î2; Joël, m, 4; Amos, viii, 9. 

2. Voir ci-dessus, p. 326. 

3. a Fœdum imbribus diem tonitrua et fulgura et cœlestes 
miDS ultra solitum turbaverant.sTac, Ais^^I, 48; Plut.,(7a26a^23. 

4. Apoc.,c. IX. 

5. Hënoch, xviii, 43; xxi, 3; lxxxvi, 4; xc, 24 (Dillmann). 

6. Séjour des démons, non des morts : Luc, viii, 31; Apec, 
XI, 7; XVII, 8; xx, 4, 3. 



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/ 
sJ X 



396 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 69] 

L'ange ouvre le puits de l'abîme ; il en sort de la 
fumée comme d'une grande fournaise * ; le soleil et 
le ciel sont assombris. De cette fumée naissent des 
sauterelles, qui couvrent la terre comme des esca- 
drons de cavalerie. Ces sauterelles % conduites par 
leur roi, l'ange de l'abîme, qui s'appelle en hébreu 
Abaddon^ et en grec Apollyon^y tourmentent les 
hommes pendant cinq mois (tout un été). Il est pos- 
sible que le fléau des sauterelles ait eu vers ce temps- 
là de l'intensité dans quelque province ^ ; en tout 
cas y l'imitation des plaies de l'Egypte est ici évi- 
dente*. Le puits de l'abîme est peut-être la Solfatare 
de Pouzzoles (ce qu'on appelait le Forum de Vul- 

4. Cf. Gen., xix, 28. 

2. La description étrange de ces sauterelles, si l'on tient 
compte des procédés du style oriental, n*a rien qui ne réponde à 
la sauterelle ordinaire. V. Niebuhr, Descr, de l'Arabie, p. 453 
(trad. franc., 4774); Joël, ii, 4-9. Les sauterelles à Naples s'ap- 
pellent encore cavaleUi. Elles y seraient fort nuisibles, si Ton no 
prenait des précautions pour détruire les œufs. Cf. Pline, XL 
XXIX (35); Tite-Live, XXX, 2. 
"" 3. pTafc*, a la destruction. » 
V 4. 'AiToXXôtov, a le destructeur. » 

5. Des traits comme ix, 40, porteraient à voir dans la nuée 
de sauterelles l'invasion de la cavalerie parthe; mais c'est là 
le sujet de la sixième trompette, et l'habitude de l'auteur n'est 
pas de symboliser deux fois le même fait dans un même septé- 
naire. 

6. Ezoie, X, 42elsuiv.; Joël, ii; Sagesse, xvi, 9. 



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lAû 69] L'ANTECURIST. 397 

cain*) ou Fancien cratère de la Somma*, conçus 
comme des vomiloires de l'enfer. Nous avons dit' 
que la crise des environs de Naples était alors Irès- 
violenle. L'auteur de l'Apocalypse, auquel il est 
permis d'attribuer un voyage de Rome et par con- 
séquent de Pouzzoles, pouvait avoir été témoin de 
pareils phénomènes. Il rattache les nu^es de saute- 
relles à des exhalaisons volcaniques; car, l'origine 
de ces nuées étant obscure, le peuple se trouvait 
amené à y voir un fruit de l'enfer *. Aujourd'hui, du 
reste, un phénomène analogue se passe encore à la 
Solfatare. Après une forte pluie, les flaques d'eau 
qui séjournent dans les parties chaudes donnent lieu 
à des éclosions extrêmement rapides et abondantes 
de sauterelles et de grenouilles*. Que ces généra- 
tions en apparence spontanées fussent considérées 
par le vulgaire comme des émanations de la bouche 
infernale elle-même, cela était d'autant plus naturel, 
que les éruptions, ayant d'ordinaire pour consé- 

4. StraboD, V, iv, 6. 

2. Beulé, Le drame du Vésuve, p. 62-63. 

3. Ci-dessus, p. 329-335. 

4. « Latent quinis mensibus. » Pline, IJisl. nal., IX, xxx (50). 
Cette imagination existe encore. OEdman, Samml. au$ der 
Saturkunde, II, U7. 

5. Renseignement de M. S. de Luca. Les sauterelles se voient 
en très-grand nombre dans le cratère de la Solfaiare. 



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398 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 69] 

quence de grandes pluies, qui couvrent le pays de 
mares , devaient . sembler la cause immédiate des 
nuées d*insectes qui sortaient de ces mares. 

Le son de la sixième trompette amène un autre 
fléau : c'est l'invasion des Parthes, que tout le monde 
croyait imminente*. Une voix sort des quatre cornes 
de l'autel qui est devant Dieu, et ordonne de délier 
quatre anges qui sont enchaînés aux bords de l'Eu- 
phrate\ Les quatre anges (peut-être les Assyriens, 
les Babyloniens, les Mèdes et les Perses'), qui 
étaient prêts pour l'heure, le jour, le mois et l'année, 
se mettent à la tête d'une cavalerie effroyable de deux 
cents millions d'hommes. La description des chevaux 
et des cavaliers est toute fantastique. Les chevaux qSi 
tuent par la queue sont probablement une allusion à la 
cavalerie parthe, qui tirait des flèches en fuyant. Un 
tiers de l'humanité est exterminé. Néanmoins, ceux 
qui survivent ne font pas pénitence. Ils continuent 
d'adorer des démons, des idoles d'or, d'argent, qui 

4. Voir c:-dessus, p. 318. Comp. Tacite, Hist., IV, 64; Jos., 
B, J,, VI, VI, 2. 

8. Comp. Virg., Georg., I, 509. 

3. Les auteurs d'apocalypses adoptent la vieille géographie 
biblique, même quaad cette géographie ne s'applique plus à leur 
temps. Voir Commodien, Imtr,, II, i, 45; Carmen, vers 884 et 
suiv., 900.; S. Ëpiph., bœr. u, 34. Comp. Daniel, vu, 6; Hénocb, 
Lvi, 5-8. 



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[An 09] L'ANTECHRIST. 399 

ne peuvent ni voir, ni entendre, ni marcher. Ils s'obs- 
tinent dans leurs homicides, leurs maléfices, leurs 
fornications, leurs vols. 

On s'attend à voir éclater la septième trompette ; 
mais ici, comme dans l'acte de l'ouverture des sceaux, 
le Voyant semble hésiter, ou plutôt s'arranger de 
manière à suspendre l'attente ; il s'arrête au moment 
solennel. Le secret terrible ne peut encore être livré 
tout entier. Un ange gigantesque*, la tête ceinte de 
l'arc-en-ciel , un pied sur la terre, un autre sur la 
mer, et dont les sept tonnerres* répètent la voix, dit 
des paroles mystérieuses, qu'une voix du ciel défend 
à Jean d'écrire '. L'ange gigantesque alors lève la 
main vers le ciel et jure par l'Éternel qu'il n'y aura 
plus de délai *, et qu*au bruit de la septième trom- 
pette s'accomplira le mystère de Dieu annoncé par 
les prophètes*. 

Le drame apocalyptique va donc finir. Pour pro- 
longer son livre, l'auteur se donne une nouvelle 
mission prophétique. Répétant un énergique sym- 



4. Apoc, c. X. 

i. Cf. Ps. XXIX, 3-9. Peut-être les tonnerres des sept cieux. 

3. Daniel, viii, 26; xii, 4, 9. 

4. Daniel, xu, 7. 

\ 5. Les prophètes qui, comme Isaïe, Joël, ont annoncé le « jour 
de Jébovab i. 



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400 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

bole déjà employé par Ézéchîel *, Jean se fait 
présenter un livre fatidique par Fange gigantesque, 
et le dévore. Une voix lui dit: « Il faut que tu pro- 
phétises encore sur beaucoup de races, de peuples, 
de langues et de rois. » Le cadre de la vision, qui 
allait se fermer par la septième trompette, s'élargit 
ainsi, et l'auteur se ménage une seconde partie, où 
il va dévoiler ses vues sur les destins des rois et 
des peuples de son temps. Les six premières trom- 
pettes , en effet , comme les ouvertures des §ix pre- 
miers sceaux, se rapportent à des faits qui étaient 
passés quand l'auteur écrivait*. Ce qui suit, au 
contraire, se rapporte pour la plus grande partie à 
l'avenir. 

C'est sur Jérusalem d'abord que se portent les 
regards du Voyant '. Par un symbolisme assez clair*, 
il donne à entendre que la ville va être livrée aux 
gentils; pour voir cela dans les premiers mois de 69, 
il ne fallait pas un grand effort prophétique. Le por- 
tique et la cour des gentils seront même foulés aux 

1. Ézecb., II, 8 à m, 3. Cf. Jérém., xv, 46. 

2. La sixième trompelte semble faire exception, puisque Fin- 
vasion n'eut pas lieu ; mais il est probable que Tauteur la tenait 
déjà pour un fait accompli. 

3. Apec, c. XI. 

4. Cf. Ézéchiel, xl; Zacharie, ii. 



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[An 6P] L'ANTECHRIST. 401 

pieds des profanes * ; mais rimagination d'un juif 
aussi fervent ne pouvait concevoir le temple détruit ; 
le temple étant le seul endroit de la terre où Dieu 
peut recevoir un culte (culte dont celui du ciel n'est 
que la reproduction), Jean n'imagine pas la terre 
sans le temple. Le temple sera donc conservé, et les 
fidèles marqués au front du signe de Jéhovah pour- 
ront continuer à y adorer. Le temple sera ainsi 
comme un espace sacré, résidence spirituelle de 
l'Église entière; cela durera quarante-deux mois, 
c'est-à-dire trois ans et demi (une demi-schemiUa * 
ou semaine d'années) . Ce chiffre mystique, emprunté 
^ au livre de DanieP, reviendra plusieurs fois dans la 
suite. C'est l'espace de temps qui reste encore au 
monde à vivre. 

Jérusalem, pendant ce temps, sera le théâtre d'une 
grande bataille religieuse, analogue aux luttes qui 
ont de tout temps rempli son histoire. Dieu donnera 

1. Daniel, viii, 43. Cf. Luc, xxi, 24. 

2. Une schemiUa ou période de sept années est souvent prise 
pour unité de temps, la période jubilaire se composant de sept 
schemilla. Voir le livre des Jubilés, et la Chronique samaritaine 
publiée par M. Neubauer, Journal Asiatique, déc. 1869. 

3. VII, 25; IX, 27; xii, 7, H. Cf., Luc, xxi, 24. Comp. t«; 
•h^Li^aç Txç irpoçïiTfîaç aÙTÔv (ApOC, XI, 6) avec fnj rpia xol jxiiva; i ; 

de Luc, IV, 25; Jacques, y, 47. Comp. Hénoch, x, 42; xci; xciii; 
sans oublier les semaines apocalyptiques des Ismaéliens, héritiers 
en cela de formules persanes. 

26 



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402 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An COl 

une mission à « ses deux témoins », qui prophé- 
tiseront pendant douze cent soixante jours (c'est-à- 
dire trois ans et demi), revêtus de sacs. Ces deux 
prophètes sont comparés à deux oliviers et à deux 
chandeliers debout devant le Seigneur *. Ils auront 
les pouvoirs d'un Moïse et d'un Élie; ils pourront fer- 
mer le ciel et empêcher la pluie, changer l'eau en 
sang et frapper la terre de telle plaie qu'ils voudront. 
Si quelqu'un essaye de leur faire du mal, un feu sor- 
tira de leur bouche et dévorera leurs ennemis *. Quand 
ils auront fini de rendre leur témoignage, la bête qui 
monte de l'abîme ' (la puissance romaine, ou plutôt 
Néron reparaissant en Antéchrist) les tuera. Leurs 
corps resteront trois jours et demi étendus sans 
sépulture sur les places de la grande ville qui s'ap- 
pelle symboliquement « Sodome » * et « Egypte » ', 
et où leur maître a été crucifié ^ Les mondains 

4 . Zachari», iv. 

2. II Rois, I, 40-42. 

3. Voir Apoc., xvii, 8, en comparant Daniel, vii, 7 et suiv. 
La leçon erronée du Codex alexandrinm, rh ar.pîov tô rtraprcv 
àva€aîv&v, s'explique par celle du Codex sinalUcus : th (bipiov toti 
«vaGaîvov. 

4. léaïe, 1, 40; m, 9; Jérémie, xxni, 44; Ézéchiel, xn, 48. 

5. L'Egypte est par excellence le pays ennemi du peuple de 
Dieu, qui Topprime, le réduit en esclavage.. 

6. 11 s'agit notoirement de la Jérusalem rebelle, qui tue les 
prophètes. Matth., xxiii, 37. 



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[An 09J L'ANTECHRIST. 40J 

seront dans la joie, s'adresseront des félicitations, 
s'enverront des présents * ; car ces deux prophètes 
leur étaient devenus insupportables par leurs prédi- 
cations austères et leurs miracles terribles. Mais, au 
bout de trois jours et demi, voilà que l'esprit de vie 
rentre dans les deux saints; ils se retrouvent sur leurs 
pieds, et une grande terreur saisit tous ceux qui les 
voient*. Bientôt ils montent au ciel sur les nuages, à 
la vue de leurs ennemis. Un effroyable tremblement 
de terre a lieu en ce moment; le dixième de la ville 
tombe; sept mille hommes sont tués'; les autres,* 
effrayés, se convertissent. 

Nous avons déjà rencontré plusieurs fois cette 
idée que l'heure solennelle serait précédée de l'appa- 
rition de deux témoins, qui le plus souvent sont con- 
çus comme étant Hénoch * et Élie * en personne. Ces 

4. Néhémie, viii, 10, 12; Esther, ix, 19, 22. 
2. Cf. Ézéch., XXXVII, 10; Il Rois, xiii, 21. 
«t^^ 3. Cela porte le chiffre de la population de Jérusalem à 
70,000 âmes, ce qui est assez exact. 

4. Voir Vie de Jéstis, 13« édit., p. 207; Eccli., xuv, 46 (texte 
grec); Hebr., xi, 5. Cf. Irénée, Adv. hœr,, IV, xvi, 2; V, v, I ; 
Tertullien, De anima, 50; Évang. de Nicodème, 25; Hippolyte, 
p. 21-22, 104, 105, édit. Lagarde; saint Jérôme, Ep. ad Marcel- 
/am,Opp., IV, 1" partie, col. 165-166; André de Crète etArétha' 
de Césarée, ad h. I.; NoL et exlr., t. XX, V partie, p. 236. 

5. Voir Vie de Jésus, 43« édit., p. 100, 105-106, 206; Mala- 
chie, m, 23; Eccli., xlviii, 10; Matlh., xvi, 14; xvn, 12; Jean, i, 



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40i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69) 

deux amis de Dieu passaient, en effet, pour n'être 
pas morts. Le premier était censé avoir inutilement 
prédit le déluge à ses contemporains, qui ne voulurent 
pas l'entendre; c'était le modèle d'un juif prêchant 
la pénitence parmi les païens. Quelquefois aussi, les 
témoins prennent la ressemblance de Moïse S dont 
la mort avait pareillement été incertaine *, et de Je- 
rémie '. Notre auteur semble, en outre, concevoir 
les deux témoins comme deux personnages impor- 
tants de l'Église de Jérusalem, deux apôtres d'une 
grande sainteté, qui seront tués, puis ressusciteront 
et monteront au ciel comme Élie et Jésus. Il n'est pas 
impossible que la vision ait pour sa première partie 



SI ; Justin, DiaL cum Tryph., 49. Sur le rôle d'Élie dans les 
mystères de la fin des temps, voir Séder olam rabba, c. 4 7 ; 
Mischna, Sota, ix, 45; Schekalim, ii, 5; Baba metzia, i, 8; ii, 8; 
m, 4, 5; Eduiolh, viii, 7; Carm. sib., II, 487 et suiv.; Comp. 
Commodien, Carmen^ v. 826 et suiv. Toute la mythologie d'Hé- 
noch et d'Êlie est recueillie dans le livre IX du De Antickrisio 
de Malvenda. Voir aussi Berichle de la Soc. de Leipzig, 4 866, 
p. Î43 et suiv.; Silzwigsberichte de TAcad. de Munich, 4871, 
p. 462. 

4. Apec, XI, 6. Notez dans la transfiguration de Jésus « Moïse 
et Élie causant avec lui ». Malth., xvii, 3. 

t. Comp. V Assomption de Moïse, 

3. Vie de Jésus, 43» édit., p. 207; Victorin de PetUu, dans 
la Bibl, max. Patrum, Lugd., lU, p. 418; Thilo, Codex apocr. 
N, T., I, p. 764 et suiv. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 405 

une valeur rétrospective et se rapporte au meurtre 
des deux Jacques, surtout à la mort de Jacques, frère 
du Seigneur, qui fut considérée par plusieurs à Jé- 
rusalem comme un malheur public, un événement 
fatal et un signe du temps *. Peut-être aussi l'un de 
ces prédicateurs de pénitence est-il Jean-Baptiste, 
l'autre Jésus*. Quant à la persuasion que la fin n'aura 
pas lieu avant que les juifs soient convertis, elle était 
générale chez les chrétiens ; nous l'avons également 
trouvée chez saint Paul '. 

Le reste d'Israël étant arrivé & la vraie foi, 
le monde n'a plus qu'à iinir. Le septième ange* 
embouche la trompette. Au son de cette dernière 
trompette *, de grandes voix s'écrient : « Voici venue 
l'heure où notre Seigneur avec son Christ va régner 
sur le monde pour l'éternité! » Les vingt-quatre vieil- 
lards tombent sur la face et adorent. Ils remercient 
Dieu d'avoir inauguré sa royauté, malgré la rage 
impuissante des gentils, et proclament l'heure de 
récompense pour les saints et d'extermination pour 
ceux qui corrompent la terre. Alors s'ouvrent les 



4. Voir ci-dessus, p. 67-69. 
t. Comp. Matth., xvii, 9-13. 

3. Saint Paul, p. 472-474. Cf. Commodien, Carmen, v. 83î 
et suiv., 930 et suiv. 

4. ÊoxotTii aaXwi-^Ç. 1 Cor., XV, 52 



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406 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 09] 

portes du temple céleste; on aperçoit au fond du 
temple l'arche de la nouvelle alliance. Cette scène 
est accompagnée de tremblements , de tonnerres et 
d'éclairs. 

Tout est consommé; les fidèles ont reçu la grande 
révélation qui doit les consoler. Le jugement est 
proche; il aura lieu dans une demi-année sacrée, 
équivalant & trois ans et demi. Mais nous avons déjà 
vu Fauteur, peu soucieux de l'unité de son œuvre, 
se réserver les moyens de la continuer, quand elle 
semblait achevée. Le livre, en effet, n'est qu'à moi- 
tié de son cours ; une nouvelle série de visions va se 
dérouler devant nous. 

La première est une des plus belles *. Au milieu 
du ciel, apparaît une femme (l'Église d'Israël), vêtue 
du soleil, ayant la lune sous ses pieds et autour de sa 
tête une couronne de douze étoiles (les douze tribus 
d'Israël). Elle crie, comme si elle était dans les 
douleurs de l'enfantement*, grosse qu'elle est de 
l'idéal messianique '. Devant elle se dresse un énorme 
dragon rouge, à sept têtes* couronnées, à dix cornes *, 



4. Apoc., c. XII. 

5. A^ivcuox. Se rappeler les «îîvi; du Messie, n^UQH ^bsn. 

3. Comp. Michée, iv, 10. 

4. Talm. de Bab., Kidduschin, Î9 b. Cf. Daniel, vii, 6. 

5. Daniel, vu, 7; Apoc, v, 6. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 407 

et dont la queue, balayant le ciel, entraîne le tiers 
des étoiles et les jette sur la terre *. C'est Satan 
sous les traits de la plus puissante de ses incarna- 
lions, l'empire romain : le rouge figure la pourpre 
impériale; les sept têtes couronnées sont les sept 
Césars qui ont régné jusqu'au moment où écrit l'au- 
teur : Jules César*, Auguste, Tibère, Caligula, 
Claude, Néron, Galba ' ; les dix cornes sont les dix 
proconsuls qui gouvernent les provinces *. Le Dragon 
épie la naissance de l'enfant pour le dévorer. La 



1 Comp. Daniel, viii, <0, 

2. Jules César est toujours compté par Josèphe comme empe- 
reur. Auguste est pour lui le second, Tibère le troisième, Caïus 
le quatrième (Jos., ÂnL, XVIH, ii, 2; vi, 40). H en est de même 
dans le 4* livre d'Esdras, xi, M etsuiv. (la deuxième aile, xi, 47, 
est notoirement Auguste) . Suétone, Aurélius Victor, Julien [Cœs., 
p. 308 et suiv., Sp.) comptent de même. Saint Béat (viii* siècle] 
ne connaît pas d'autre calcul : Usque in lempus quo hœc Joanni 
revelala suntj quinque reges ceciderunl; sexlus fuie Nero, sub 
quo hœc vidil in exilio (p. 493 de l'édition rarissime de Fierez ; 
cf. Didot, Des apoc. fig.j p. "î?). Béat enseigne ailleurs (p. 438) 
une autre doctrine; ces contradictions viennent peut-être de ce 
qu'il copiait des auteurs plus anciens, qui n'étaient pas d'accord 
entre eux. 

3. C'est l'auteur de l'Apocalypse lui-mêtae qui, plus loin (xvii, 
40), nous donne cette explication. 

4. Voir ci-après, p. 433, et Apoc, xvi, U; xvu, 42; xix, 19. 
L'image est empruntée à Dan., vu, 7, 24. L'auteur de l'Apocalypse 
croit voir l'empire romain dans la quatrième bête de Daniel, qui 
est en réalité l'empire des Grecs. 



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408 ORIGINES DU CHRISTIANISME. fAn 09| 

femme met au monde un fils destiné « à gouverner 
les nations avec une verge de fer », trait caractéris- 
tique du Messie *. L'enfant (Jésus) est enlevé au 
ciel par Dieu*; Dieu le place à côté de lui sur son 
trône. La femme s'enfuit au désert, oii Dieu lui a 
préparé une retraite pour douze cent soixante jours. 
C'est ici une allusion évidente soit à la fuite de 
l'Église de Jérusalem et à la paix dont elle doit 
jouir dans les murs de Pella durant les trois ans 
et demi qui restent jusqu'à la fin du monde, soit 
à l'asile que trouvèrent les chrétiens judaïsants 
et quelques apôtres dans la province d'Asie. L'image - 
de « désert » convient mieux à la première expli- 
cation qu'à la seconde* Pella, au delà du Jourdain, 
était un pays paisible , voisin des déserts d'Arabie, 
et où le bruit de la guerre n'arrivait presque pas. 
Alors a lieu dans le ciel un grand combat. Jusque- 
là Satan, le kfUv^or ^ le critique malveillant de la 
création, avait ses entrées dans la cour divine. Il en 
profitait, selon une vieille habitude qu'il n'avait pas 



4. P5. II, 9. Cf. AjOC, II, 27; xix, <5. 

2. L'auteur de l'Apocalypse croit à rascension de Jésus. Cf. xi, 
42 (ce qui concerne les deux téinoias est calqué sur ce que Fau- 
teur sait de la légende de Jésus). Voir les Apôtres ^ p. 54-55. 

3. Celte forme rabbinique du mot grec xaTiqcpo; est adoptée 
par notre auteur (xii, 10). 



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(An 69] L'ANTECHRIST. 409 

perdue depuis Tâge du patriarche Job*, pour nuire 
aux hommes pieux, surtout aux chrétiens, et attirer 
sur eux d'affreux malheurs. Les persécutions de 
Rome et d'Éphèse ont été son ouvrage. Il va main- 
tenant perdre ce privilège. L'archange Michel 
(l'ange- gardien d'Israël), avec ses anges*, lui livre 
bataille. Satan est vaincu, chassé du ciel, jeté sur la 
terre, ainsi que ses suppôts; un chant de triomphe 
éclate, quand les êtres célestes voient précipité de 
haut en bas le calomniateur, le détracteur de tout 
bien, qui ne cessait nuit et jour d'accuser et de déni- 
grer leurs frères demeurant sur la terre \ L'Église 
du ciel et celle d'ici-bas fraternisent à propos de 
la défaite de Satan. Cette défaite est due au sang de 
l'Agneau et aussi au courage des martyrs qui ont 
poussé leur sacrifice jusqu'à la mort. Mais malheur 
au monde profane! Le Dragon est descendu dans son 
sein, et on peut tout attendre de son désespoir ; car 
il sait que ses jours sont comptés. 

Le premier objet contre lequel le Dragon jeté 
sur la terre tourne sa rage est la femme (l'Église 
d'Israël) qui a mis au monde ce fruit divin que Dieu 

1. Livre de Job, prologue; I Chron., xxi, 4. Cr. le zabu- 
las (^laSoXeç) de ÏAhs, de Moïse, c. 40. 

2. Daniel, x, 43, 21 ; xii, 4 ; Jude, 9. 

3. Cotnp. Geo., ni, 4 ; Job, i et ii ; Zacbarîe, m, 4. 



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410 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

a fait asseoir à sa droite. Mais la protection d*en 
haut couvre la femme ; on lui donne les deux ailes du 
grand aigle, moyennant lesquelles elle s'envole vers 
l'endroit qui lui a été assigné, au désert, c'est-à-dire 
à Pella. Elle y est nourrie trois ans et demi, loin de 
la vue du Dragon. La fureur de celui-ci est à son 
comble. Il vomit de sa bouche après la femme un 
fleuve pour la noyer et l'emporter; mais la terre 
vient au secours de la femme; elle s'entr'ouvre et 
absorbe le fleuve (allusion à quelque circonstance de 
la fuite à Pella qui nous est inconnue *). Le Dragon, 
voyant son impuissance contre la femme (l'Église- 
mère d'Israël), tourne sa fureur contre « le reste de 
sa race », c'est-à-dire contre les Églises de la dis- 
persion, qui gardent les préceptes de Dieu * et sont 
fidèles au témoignage de Jésus. C'est là une allusion 
N^ évidente aux persécutions des derniers temps et sur- 
tout à celle de l'an 64. 

Alors ^ le prophète voit sortir de la mer une 
bête* qui ressemble à beaucoup d'égards au Dra- 
gon. Elle a dix cornes, sept têtes, des diadèmes sur 

\. Voir ci-dessus, p. «97-298. Corap. Jos., B. J., IV, vu, 5-6. 

S. Trait d'exclusion contre les Églises de Paul, lesquelles, selon 
les judéo-chrétiens, manquaient aux préceptes noacbiques et aux 
conventions de Jérusalem. 

3. Apec, c. XIII. 

4. Comp. Dan., vu, 3. 



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[An 69J L'ANTECHRIST. 411 

ses dix cornes, et sur chacune de ses têtes un nom 
blasphénoatoire *. Son aspect général est celui du 
léopard; ses pieds sont de Tours, sa bouche du lion *. 
Le Dragon (Satan) lui donne sa force, son trône, sa 
puissance. Une de ses têtes a reçu un coup mor- 
tel; mais la plaie a été guérie. La terre entière 
tombe en admiration derrière ce puissant animal, et 
tous les hommes se mettent à adorer le Dragon, parce 
qu'il a donné le pouvoir à la Bête; ils adorent 
aussi la Bête, disant : « Qui est semblable à la 
Bête, et qui peut combattre contre elle? » Et il lui 
est donné une bouche proférant des discours pleins 
d'orgueil et de blasphème, et la durée de sa toute- 
puissance est fixée à quarante-deux mois (trois ans 
et demi) . Alors la Bête se met à vomir des blas- 
phèmes contre Dieu, contre son nom, contre son 
tabernacle et contre ceux qui demeurent dans le 
ciel. Et il lui est donné de faire la guerre aux saints 
et de les vaincre *, et puissance lui est accordée sur 
toute tribu, tout peuple, toute langue, toute race. Et 
tous les hommes l'adorent, excepté ceux dont le 



1. Comp. Dan., vu, 8; xi, 36. ôvcfta {Sinatiicus) doit être 
préféré à à^op-arx. 

2. Comp. Dan., vu, 3 et suir. 

3. Dan., vii, 21. Ce membre de phrase manque dans VAlexan- 
drmus; mais il se trouve dans le SinaUicus. 



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412 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

nom est écrit depuis le commencement du monde 
dans le livre de vie de l'Agneau qui a été égorgé. 
« Que celui qui a des oreilles entende! Celui qui 
fait des captifs sera captif à son tour; celui qui 
frappe de l'épée périra par Tépée *. Ici est le secret 
de la patience et de la foi des saints. » 

Ce symbole est très-clair. Déjà, dans le poème 
sibyllin composé au n® siècle avant J.-C, la puis- 
sance romaine est qualifiée de pouvoir « aux têtes 
nombreuses* ». Les allégories tirées des bêtes poly- 
céphales étaient alors fort à la mode; le principe 
fondamental de l'interprétation de ces emblèmes 
était de considérer chaque tête comme signifiant un 
souverain '. Le monstre de l'Apocalypse est d'ailleurs 
composé par la réunion des attributs des quatre em- 
pires de Daniel *, et cela seul montrerait qu'il s'agit 
d'un empire nouveau, absorbant en lui les empires an- 
térieurs. La bête qui sort de la mer est donc l'empire 
romain, qui, pour les gens de Palestine, semblait 
venir d'au delà des mers *. Cet empire n'est qu'une 
forme de Satan (du Dragon) , ou plutôt c'est Satan 

4. Jérémie, xv, 2; Matth.,xxvi, 5î. 

2. noXÛJcpavoç. Carm, 8ib,,\\l^ 476. 

3. Tacite, Am., XII, 64; XV, 47; Philostrate, ApolL, V, 43. 
Voir ci-dessus, p. 325. Comparez Dan., vu; IV Esdras, xi-xii. 

4. Dan., vu. 

5. Comp. Carm, slb., I. c. : àcjp* lowipî&u « OoXaooYi;. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 413 

lui-même avec tous ses attributs; il tient son pouvoir 
de Satan, et il emploie toute sa puissance à faire 
adorer Satan, c'est-à-dire à maintenir Tidolâtrie, qui, 
dans la pensée de Tauteur, n'est autre chose que 
l'adoration des démons. Les dix cornes couronnées 
sont les dix provinces , dont les proconsuls sont de 
véritables rois * ; les sept têtes sont les sept empe- 
reurs qui se sont succédé de Jules César à Galba; le 
nom blasphématoire écrit sur chaque tête est le titre 
de 26êa<yToç OU Augustus ^ qui paraissait aux juifs 
sévères impliquer une injure à Dieu. La terre entière 
est livrée par Satan à cet empire, en retour des hom- 
mages que ledit empire procure à Satan ; la grandeur, 
l'orgueil de Rome, Yimperium qu'elle se décerne, 
sa divinité, objet d'un culte spécial et public*, sont 
un blasphème perpétuel contre Dieu, seul souverain 
réel du monde. L'empire en question est naturelle- 
ment l'ennemi des Juifs et de Jérusalem. Il fait une 
guerre acharnée aux saints (l'auteur paraît en somme 
favorable à la révolte juive); il les vaincra; mais il n'a 
plus que trois ans et demi à durer. — Quant à la tête 
blessée à mort, mais dont la blessure a été guérie, 

\ <. Ilalie, Achaïe, Asie, Syrie, Egypte, Afrique, Espagne, 
Gaule, Bretagne, Germanie. Apec, xvii, 42, rend ceci clair. Comp. \ 
Daniel, vu, 24. 

2. Suétone, Aug,, 52. 



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414 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

c'est Néron, récemment renversé, sauvé miraculeu- 
sement de la mort S et qu'on croyait réfugié chez 
les Parthes. L'adoration de la Bête, c'est le culte de 
« Rome et d'Auguste » , si répandu dans toute la pro- 
vince d'Asie et qui faisait la base de la religion du 
pays *• 

Le symbole qui suit est loin d'être aussi trans- 
parent pour nous. Une autre bête sort de la terre ; 
elle a deux cornes semblables à celles d'un agneau, 
mais elle parle comme le Dragon (Satan) • Elle exerce 
toute la puissance de la première bête en sa présence 
et sous ses yeux : elle remplit à son égard le rôle de 
délégué, et elle emploie toute son autorité à faire 
que les habitants de la terre adorent la première 
bête, « celle dont la plaie mortelle a été guérie ' ». 
Cette seconde bête* opère de grands miracles ; elle va 
jusqu'à faire descendre le feu du ciel sur la terre en 
présence de nombreux spectateurs; elle séduit le 
monde par les prodiges qu'elle exécute au nom et 
pour le service de la première bêle (de cette bête, 
ajoute l'auteur, qui a reçu un coup d'épée et vitnéan- 

4. Voir Sulpice Sévère, Hist., II, 29, 

2. Voir Saint Paul, p. 28-29 ; Waddinglon, Inscr. de Le Bas, 
in, n» 885, 

3. II y a ici une sorte de confusion entre la bête aux sept tètes 
tout entière (l'empire romain) et la tète frappée à mort (Néron). 

4. Cf. Apoc, XIX, 20; xx, 4. 



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[An 69) L'ANTECHRIST. 415 

moins). Et il lui fut donné (à la seconde bête) d'in- 
troduire le souffle de vie dans l'image de la pre- 
mière bête, si bien que cette image parla *. Et elle 
eut le pouvoir de faire en sorte que tous ceux qui re- 
fuseraient d'adorer la première bête fussent mis à 
mort. Et elle établit en loi que tous, petits et grands, 
riches et pauvres, libres et esclaves, porteraient un 
signe sur leur main droite ou sur leurfront. Et elle 
établit encore que personne ne pourrait acheter ni 
vendre, s'il ne portait le signe* de la Bête, soit son 
nom en toutes lettres, soit le nombre de son nom, 
c'est-à-dire le nombre que feraient les lettres de 
son nom additionnées comme des chiffres. « Ici est 
la sagesse ! s'écrie l'auteur. Que celui qui a de l'intel- 
ligence calcule le nombre de la Bête ; c'est le nom- 
bre d'un homme '. Ce nombre est 666. » 

Effectivement, si l'on additionne ensemble les 
lettres du nom de Néron, transcrit en hébreu, ^y^2 
IDp* (N^pwv Kaicap), selon leur valeur numérique, 

4 . Sur les statues parlantes chez les Romains, voyez Val. Maxime, 
I, VIII, 3-5 ; Comptes rendus de VAcad. des inscr.j \ 872, p. 285. 

3. C'est-à-dire il s'agit d'un nom propre d'homme. 

4. Le mot iDp se trouve écrit de la sorte, sans quiescentes, 
dans les inscriptions de Palmyre du iii« siècle (Vogué, Syrie cen- 
trale, Inscr. sémit.j p. 17, 26).Comp. j^ nt\(\ dans la Peschito, 
et Buxtorf, Lex, chald., col. 2084-2082; Ewald, Die johann. 



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* •- 

.v 



416 ORIGINES DO CHRISTIANISME. [An dOJ 

on obtient le nombre 666 *. Nérân Késar était bien 
le nom par lequel les chrétiens d'Asie désignaient 
le monstre; les monnaies d'Asie portent comme 

Schriflen, II, p. 263, note. L'inscription nabatéenne de Hébràn 
qui est de Tan 47, porte ^D^p (VogUé, ibid,, p. 400). M. de Vogué 
lit à tort "iif^p, prolongeant trop la barre verticale, et n'ayant pas, 
reconnu la différence du samech et du sadéen nabaléen (cf. p. IIS- 
IU). Voir Journal Asiatique, juin 4868, p. 538; avril-mai 4873, 
p. 31 6, note 4 ; Zeilschrifl der d, m. G., 4 874 , p, 43 4 . Pour bien dis- 
cerner ces deux lettres, éludiez les y certains des inscriptions de 
Bosra et de Salkhat (VogUé, pi. xiv, n<»" 4 et 6), et observez que le 
y, lettre purement sémitique, n'est guère employé en syriaque 
pour transcrire les mots grecs et latins. En palmyrénien (YogUé, 
p. 48, 20, 24, 25), en talmudique (voyez Buxlorfj, le <j de <rr?«r 
TTrjfoç, cTpaTiwTYj; est rendu par d. L'orthographe arabe ^^^ est 
d'une époque où le sodé avait perdu son cachet spécialement indi- 
gène. L'omission du y peut paraître singulière au v siècle; il est 
probable que l'auteur l'a supprimé à dessein, afin d'avoir un chiffre 
symétrique, i^oxomci i^ioxcvTa iÇ. Avec le r, il aurait eu 676, ce qui 
avait moins de physionomie. Dans les écrits talmudiques, Césarée 
s'écrit quelquefois mop (Midrasch Esiher, i). 
4. 3= 50. 

-I = 200. 

1=6. 

] = 50. 

p = 400. 

D = 60. 

1 = 200. 

666. 
La variante 646 mentionnée par saint Irénée (Y, xxx, 4) répond à 
"IDp T^J = Nero Cœsar, forme latine. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 417 

légende : NEPnN. KAIZAP*. Ces. sortes de calculs 
étaient Tamiliers aux juifs» et constituaient un jeu 
cabbalistique qu'ils appelaient ghemalria * ; les Grecs 
d'Asie n'y étaient pas non plus étrangers ' ; au 
II* siècle, les gnostiques en raffolèrent*. 

Ainsi l'empereur qui était représenté par la tète 
frappée à mort, mais non tuée (l'auteur lui-même 
nous l'apprend), est Néron*, Néron qui, selon une 
opinion populaire très-répandue en Asie, vivait en- 
core. Cela est hors de doute. Mais qu'est-ce que la 
seconde bête, cet agent de Néron, qui a les façons 
d'un juif pieux et le langage de Satan % qui est 
Yaller ego de Néron, travaille pour le profit de ce 

1. Mionnet, III, p. 93; Suppl., VI, p. 428, note a. M. Wad- 
dington m'affirme que cette légende est ordinaire sar les monnaies 
de la province d'Asie. Comp. l'inscription de Krafll, Topog. Jerut,, 
n» 34 [Corpus inscr. lat.^ Syria, n» 435). 

2. FiwjAiTpia. Comp. A88, de Moïse, 9; Carm. sib,, 1, 444 et 
suiv., 326 etsuiv.; V, 28 (à propos de Néron môme); VIII, 448- 
4 50 ; peut-être Jean, xm, 4 4 . Sur Tusage des gkematrioth à l'époque 
talmudique, voyez LiteralurblaU des Orients, 4849, col. 674-672, 
762-764; 4850, col. 446-447. 

• 3. Inscriptions iai^r.t^oi à Pergame : Corpus inscr. grœc, 
n^' 3544, 3545, 3546; cf. n«' 5443, 5449; Boissonade, Anecd. 
grœca, II, p. 459-464. 

4. Irénée, Adv. hcer., I, xiv et xv entiers. 

5. Dans les Césars de Julien, Galigula et Domitien sont au?si 
figurés i)ar deux bêles (p. 340-344, édit. Spanh.). 

6. Cf!llaUh., vu, 45. 

27 



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418 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60] 

dernier, opère des miracles et va jusqu'à faire parler 
une statue de Néron, persécute les juifs fidèles qui 
ne veulent pas rendre à Néron les mêmes honneurs 
que les païens, ni porter la marque d'affiliation à son 
parti, leur rend la vie impossible, et leur interdit les 
actes les plus essentiels, vendre et acheter? Certaines 
particularités s'appliqueraient à un fonctionnaire juif, 
tel que Tibère Alexandre, dévoué aux Romains et 
tenu par ses compatriotes pour un apostat. Le seul 
fait de payer l'impôt à l'empire pouvait être ap- 
pelé « une adoration de la Bête », le tribut aux yeux 
des juifs ayant un caractère d'offrande religieuse, 
et impliquant un culte envers le souverain *. Le signe 
ou caractère de la Bête (N^pwv Kaî^op) , qu'il faut por- 
fcter sur soi pour jouir du droit commun, pourrait être 
soit le brevet de cité romaine, sans lequel en certains 
pays la vie était difficile, et qui pour les juifs exaltés 
constituait le crime d'association à une œuvre de 
Satan ; soit la monnaie à l'effigie de Néron, monnaie 
tenue par les Juifs révoltés pour exécrable, à cause 
des images et des inscriptions blasphématoires qui s'y 
trouvaient, si bien qu'ils se hâtèrent, dès qu'ils furent 
libres à Jérusalem, d'y substituer une monnaie ortho- 
doxe. Le partisan des Romains dont il s'agit, eu 

4. Méliton, De veritaUj p. xli (7j. MélitOD, jastemenl, coin« 
menta des parties de l'Apocalypse. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 419 

maintenant l'argent au type de Néron comme ayant 
cours forcé dans les transactions % put paraître avoir 
fait une énormîté ; la monnaie au type de Néron devatt 
couvrir le marché, et ceux qui, par scrupule religieux,, 
refusaient d'y toucher étaient mis comme hors la k». 
Le proconsul d'Asie à ce moment était Fonteins 
Agrippa, fonctionnaire sérieux*, à qui il nous est in- 
terdit de penser pour sortir de notre embarras. Un 
grand prêtre d'Asie, zélateur du culte de Rome et 
d'Auguste % et usant pour vexer les juifs et les chré- 
tiens de la délégation du pouvoir civil qui lui était 
faite , répondrait à quelques-unes des exigences du 
problème. Mais les traits qui présentent la seconde 
bête comme un séducteur et un thaumaturge ne 
conviennent pas à un tel personnage. Ces traits 
font songer à un faux prophète, à un enchanteur, 
notamment à Simon le Magicien *, imitateur du 

4 . On remarqua comme une chose singulière (Zonaras, Amm*, 
XI, 46) que Yitellius laissa courir les monnaies au type de Né- 
ron, de Galba et d'Olhon môme. 

2. Waddington, Fastes des prov. osiaL, p. 440-441. 

3. Waddington, Inscr. de Le Bas, IH, n« 885. 

4. La légende conduit Simon à Rome sous Néron, et liri fm\. 
déployer ses talents magiques sous les yeux de l'empereur. One 
aventure qui arriva à Tamphithéâtre du Champ de Mars, en pré- 
sence de Néron (Suétone, Néron, 4 2 ; Dion Chrysost., orat. xxi, 9 ; 
Juvénal, in, 78-80), rappelle beaucoup la fin tragique attrilMiée à 
Simon. Les prodiges prêtés au « Faux Prophète » dans TApoca- 



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420 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (Ad 69] 

Christ*, devenu dans la légende le flatteur, le parasite 
et le prestidigitateur de Néron*, ou à Balbillus 
d'Éphèse', ou à l'Antéchrist dont parle obscurément 
Paul dans la deuxième épître aux Thessaloniciens*. Il 
est probable que le personnage visé ici par Fauteur 
de l'Apocalypse est quelque imposteur d'Éphèse, par- 
tisan de Néron, peut-être un agent du faux Néron ou 
le faux Néron lui-même. Le même personnage, en 
effet, est plus loin * appelé « le Faux Prophète », en 

lypse ne sont pas sans rapports avec ceux que le roman chrétien 
met sur le compte de Simon (Homélies pseudo-ciém., ii, 34; 
IV, 4; Recogn., II, 9; IIÏ, 47, 57; Coml, aposL, Yï, 0; Acla 
Pétri et Pauli, 32, 35, 52 et suiv., 70-77; Pseudo-Hégésippe, III, 
% ; Épiph., haer. xxi, 5; saint Maxime, dans la BibL max. Pair., 
VI, p. 36; Arnobe, Adv. génies, II, \t). C'est une des raisons 
qui ont pu porter à voir dans le Faux Prophète une désignation 
symbolique de Tapotre Paul. 

4 . De là le trait des cornes d'agneau (verset hh), 
2. Gomp. Grégoire de Tours, I, 34. Notez que le faux Icare 
(Dion Ghrys., L c.) fut aussi domestique de Néron. 

. 3. Suétone, Néron, 36; Dion Cassius, LXVI, 9; peut-être 
Ârnobe, Adv. génies, I, p. 45, édit. Rigault [Bœbulm = Balbil- 
lus?). Pour les jeux établis en son honneur {rk jv'E^tVcii 6«x6(xxita), 
cf. Corpus inscr. gr., n»» 2810, 2810 b, 3208, 3675, 5804, 59«3. 
L'expression ivûmov (Âpoc., xiii, 42, 44; xix, 20) ne signiGe pas 
nécessairement « en présence de... » dans un sens local. Le pro- 
phète qui parle pour le compte d'un autre est censé agir et parler 
devant lui (vasS). Cf. Acta Pétri et Pauli, 75. 

4. II Thess., II, 3 et suiv. 

5. Apoc., XVI, 43; xix, 20; xx, 40. Cf. Matth., xxiv, 24. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 421 

ce sens qu'il est le prôneur d'un faux dieu *, qui est 
Néron. Il faut tenir compte de l'importance qu'ont 
à cette époque les mages, les chaldéens, les « mathé- 
maticiens », pestes dont Éphèse était le foyer prin- 
cipal. Qu'on se rappelle aussi que Néron rêva un 
moment « le royaume de Jérusalem »; qu'il fut très- 
mêlé au mouvement astrologique de son temps*, et 
que, presque seul des empereurs, il fut adoré de 
son vivant %ce qui était le signe de l'Antéchrist*. 
Pendant son voyage de Grèce, en particulier, l'adula- 
tion de l'Achaïe et de l'Asie dépassa tout ce qu'il 
est possible d'imaginer. Enfin, qu'on n'oublie pas 
la gravité qu'eut en Asie et dans les îles de l'Archi- 
pel le mouvement 'du faux Néron ^ La circonstance 
que la seconde bête sort de la terre, et non comme 
la première de la mer, montre que l'incident dont il 
s'agit eut lieu en Asie ou en Judée, non à Rome. 
Tout cela ne sufiit pas pour lever les obscurités de 



4. Comp. Exode, vn, 4. 

2. Suétone, Néron, 34, 36, 40; Pline, H. iW, XXX, 2. 

3. Tacite. Am., XV, 74. 

4. il Ttiess., Il, 3-4. 

5. «r Achaia atque Asia falso exterritœ...,lateterror...,muUis... 
erectis..., gliscentem in dies famam. » Tacite, HUl., II, 8-9. TVjv 
*EXXa^a 6X1700 wàaa* ÎTdi^o^i. Zonaras, Ann., XI, 45, d'après Dion. 
L*Asie Mineure resta toujours le pays qui produisaitles faux Nérons. 
Voir Zonaras, XI, 4 8. On sent que le foyer du néronianisrae était là. 



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in ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 00] 

cette vision, qui eut sans doute dans l'esprit de l'au- 
teur la même précision matérielle que les autres, 
mais qui, se rapportant à un fait provincial que les 
historiens n'ont pas mentionné, et qui n'eut d'im- 
portance que dans les impressions personnelles du 
Voyant, reste pour nous une énigme. 

Au milieu de flots de colère apparaît main- 
tenant un îlot de verdure *. Au plus fort des 
affreuses luîtes des derniers jours, il y aura un lieu de 
rafraîchissement : c'est l'Église, la petite famille de 
Jésus. Le prophète voit, reposant sur le mont Sion, les 
cent quarante-quatre mille rachetés de la terre entière, 
portant le nom de Dieu écrit sur leur front. L'Agneau 
repose paisible au milieu d'eux. Des accords célestes 
de harpes descendent sur l'assem'blée; les musiciens 
chantent un cantique nouveau, que nul autre que 
les cent quarante-quatre mille élus ne peut répéter. 
La chasteté est le signe de ces bienheureux; tous 
sont vierges, sans souillure; leur bouche n'a jamais 
proféré de mensonge*; aussi suivent- ils l'Agneau 
partout où il va, comme prémices de la terre et 
noyau du monde futur. 

Après celte rapide échappée sur un asile de paix 
et d'innocence, l'auteur revient à ses visions terribles. 

4. Apoc., c. xiv. 

î. Cf. Sophonie, m, <3. 



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[Aa 69] L'ANTECHRIST. 423 

Trois anges traversent rapidement le ciel. Le pre- 
mier vole au zénith tenant l'Évangile éternel. 11 pro- 
clame à la face de toutes les nations la doctrine 
nouvelle, et annonce le jour du jugement. Le second 
ange célèbre par avance la destruction de Rome : 
« Elle est tombée, elle est tombée la grande Baby- 
lone S qui a enivré toutes les nations du vin de 
feu de sa fornication *. » Le troisième ange défend 
d'adorer la Bête et l'image de la Bête faite par 
le Faux Prophète ; « Ceux qui adoreront la Bête 
ou son image, qui prendront le caractère de la Bête 
sur leur front ou sur leur main, boiront du vin brû- 
lant de Dieu, du vin pur apprêté dans la coupe de 
sa colère ^ ; et ils seront tourmentés dans le feu et le 
soufre devant les anges et devant l'Agneau; et la 
fumée de leurs tourments monte dans les siècles des 
siècles, et ils n'ont de repos ni nuit ni jour *, ceux 
qui adorent la Bête ou son image, et qui prennent 
sur eux le signe de son nom. C'est ici que brille la 

4. Sur celte manière de désigner Rome, voyez ci-dessus, 
p. nt. 

2. Isaïe, XXI, 9; Jérémie, li, 7; Dan., iv, 27. La fornication 
signifie ici Texcitalion à Tidolâtrie, qui a été, selon le Voyant, le 
grand crime de l'empire romain. La fornication est, dans le lan- 
gage prophétique, toujours inséparable de l'idée d'idolâtrie. 

3. Ps. Lxxv, 9; Carm.sib., proœm., 76-78. 

4. Isaïe, XXIV, 9-40. 



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424 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 09) 

patience des saints, qui gardent les préceptes de 
Dieu * et la foi de Jésus. » Pour rassurer les fidèles 
sur un doute qui les tourmentait quelquefois relative- 
ment au sort des frères qui mouraient chaque jour ', 
une voix ordonne au prophète d'écrire : « Heureux 
dès à présent les morts qui meurent dans le Seigneur. 
Oui, dit l'Esprit, ils vont se reposer de leurs tra- 
vaux, car leurs œuvres Mes suivent'. » 

Les images du grand jugement se pressent dans 
l'imagination ardente du Voyant. Un nuage blanc 
passe au ciel; sur ce nuage est assis comme un Fils 
de rhomme (un ange semblable au Messie)*, ayant 
sur sa tête une couronne d'or et dans sa main une 
faux aiguë '. La moisson de la terre est mûre. Le Fils 
de Thomme lance sa faux, et la terre est moissonnée. 
Un autre ange procède à la vendange •; il jette 
tout dans la grande cuve de la colère de Dieu ^ ; la 



4 . Les judéo-chréliens exacts, qui observent la Loi, ou du 
moins les convertis qui gardent les préceptes noachiques. 

2. Cf. Saint Paul, p. «49-250; 413-444; I Thess., iv, 44, 16; 
ICor., XV, 48. Cf. Pliil., i, 23; Jean, v, 24; Luc, xxui, 43. 

3. Pirkéabolhj vi, 9. 

4. Daniel, vu, 43; Matth., xxiv, 30; Luc, xxi, 27; Apoc., 
I, 43. 

5. Joël, IV, 43 (m, 13); Jérémie, u, 33. 

6. Joël, IV, 43; Isaïe, xvii, 5; LXiii, 4-6. 

7. Isaïe, LXiii, 3; Michée, iv, 43; Habacuc, m, 42. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 425 

cuve est foulée aux pieds hors de la ville * ; le sang 
qui en sort monte jusqu'à la hauteur des freins des 
chevaux, sur un espace de seize cents stades. 

Après ces divers épisodes, une cérémonie céleste, 
analogue aux deux mystères de Touverture des 
sceaux et des trompettes , se déroule devant le 
Voyant *. Sept anges sont chargés de frapper la 
terre des sept dernières plaies, par lesquelles se con- 
somme la colère de Dieu. Mais d'avance nous sommes 
rassurés en ce qui touche le sort des élus : sur une • 
vaste mer cristalline mêlée de feu, on reconnaît les 
vainqueurs de la Bête, c'est-à-dire ceux qui ont refusé 
d'adorer son image et le chiffre de son nom, tenant 
entre leurs mains les harpes de Dieu, chantant le 
cantique de Moïse après le passage de la mer Rouge 
et le cantique de l'Agneau. La porte du tabernacle cé- 
leste s'ouvre, et l'on en voit sortir les sept anges, 
vêtus de lin et ceints sur la poitrine de ceintures 
d'or '. Un des quatre animaux leur donne sept coupes 
d'or, pleines jusqu'au bord de la colère de Dieu*. 

4. Allusion probable à la vallée de Josaphat, Joël, iv, 2, 44-44. 
On commençait déjà peut-être à identifier ce nom symbolif^ue avec 
la vallée de Cédron. 

2. Apec, c. XV. 

3. Costume des prêtres juifs : Ex., xxviii, 39-40; Lév., vu, 3: 

4. Ézéchiel, xxii, 3r; Sophonie, m, 8; Pi. lxxxix, 6. Cf. 
Ézéch., X, 7. 



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426 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An G9] 

Le temple alors se remplit^e la fumée de la majesté 
divine, et personne n'y peut entrer jusqu^à la fin du 
jeu des sept coupes *. 

Le premier ange * verse sa coupe sur la terre, et 
un ulcère pernicieux frappe tous les hommes qui por- 
tent le caractère de la Bête, et qui adorent son 
image. 

Le deuxième verse sa coupe dans la mer, et la 
mer est changée en sang, et tous les animaux qui 
vivent dans son sein meurent. 

Le troisième ange verse sa coupe sur les fleuves 
et sur les sources, et elles sont changées en sang. 
L*ange des eaux ne se plaint pas de la perte de son 
élément; il dit : « Tu es juste, Seigneur, être 
saint, qui es et qui étais ; ce que tu viens de faire 
est équitable. Ils ont versé le sang des saints et des 
prophètes, et tu leur as donné du sang à boire ; ils en 
sont dignes. » L'autel dit de son côté : « Oui, Sei- 
gneur Dieu tout-puissant, tes jugements sont vrais 
et justes \ » 

Le quatrième ange verse sa coupe sur le soleil, 



4. Exode, XL, 34; I Rois, vni, 40-44; Isaïe, vi, 4; et surtout 
Eccli., XXXIX, 28-34 (Vulg., 33-37). L'analogie est grande avec les 
plaies d*Égypte : Exode, vii-x. 

2. Apoc, c. XVI. 

3. Comp. Sagesse, \i, 45-16; xvi, 1, 9; xvii, t etsuiv. 



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[An 60] L'ANTECHRIST. 427 

et le soleil brûle les hommes comme un feu. Les 
hommes, loin de faire pénitence, blasphèment Dieu, 
qui a le pouvoir de frapper de telles plaies. 

Le cinquième ange verse sa coupe sur le trône 
de la Bête (la ville de Rome), et tout le royaume de 
la Bête (l'empire romain) est plongé dans les ténè- 
bres. Les hommes se broient la langue de dou- 
leur * ; au lieu de se repentir, ils insultent le Dieu 
du ciel. 

Le sixième ange verse sa coupe dans l'Euphrate, 
qui se dessèche sur-le-champ, pour préparer la voie 
aux rois venant de l'Orient*. Alors, de la bouche du 
Dragon (Satan), de la bouche de la Bête (Néron) , et de 
la bouche du Faux Prophète (?), sortent trois esprits 
impurs semblables à des grenouilles '. Ce sont des 
esprits de démons, faisant des miracles. Ces trois 
esprits vont trouver les rois de toute la terre, et les 
rassemblent pour la bataille du grand jour de Dieu. 
(« J'arrive comme un voleur, s'écrie au milieu de tout 
cela la voix de Jésus *. Heureux celui qui veille et qui 
garde ses vêtements, de peur qu'il ne soit réduit à 



4 . Sagesse, xvii, 2 et suiv. 

2. Comp. Isaïe, xi, 4o-<6, et Carmina sib., IV, 437-«39. 

3. Les grenouilles désignaient les preslidigiialeurs et les 
arlequins. Arlémidore, Onirocrit., If, 45. 

4. Comp. Malth., xxiv, 42; Luc, xn, 37-39. 



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428 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

courir nu et qu'on ne voie sa honte! "») Ils les ras- 
semblent, dis-je, dans le lieu qui est appelé en 
hébreu Harmagédon. — La pensée générale de tout 
ce symbolisme est assez claire. Nous avons déjà 
trouvé chez le Voyant l'opinion adoptée universelle- 
ment dans la province d'Asie, que Néron, après 
s'être échappé de la villa de Phaon, s'était réfugié 
chez les Parthes, et que de là il allait revenir pour 
écraser ses ennemis. On croyait, non sans motifs 
apparents*, que les princes parthes, amis de Néron 
durant son règne, le soutenaient encore, et le fait est 
que la cour des Arsacides fut durant plus de vingt 
ans le refuge des faux Nérons*. Tout cela paraît à 
l'auteur dé l'Apocalypse un plan infernal % conçu 
entre Satan, Néron et ce conseiller de Néron qui 
a déjà figuré sous la forme de la seconde bête. Ces 
créatures damnées sont occupées à former en Orient 
une ligue, dont l'armée passera bientôt l'Euphrate et 
écrasera l'empire romain. Quant à l'énigme particu- 
lière du nom de Harmagédon, elle est pour nous 
^indéchiffrable*. 

4, Suétone, Néron, 57. 

2. Tacite, Hist,, I, 2 ; Suétone, Néron, 57; Zonaras, XI, 48. 

3. Cf. I Rois, xxn, 20 et suiv. • 

4. II y a là sûrement une allusion à Zacharie, xu, 4f. 
Uauteur a probablement en vue un lieu déterminé, qu'il est 
impossible de découvrir. L'explication nSnJin HOTin = t la 



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[AnOOJ L^VNTECHRIST. % 429 

Le septième ange verse sa coupe dans l'air ; un 
cri sort de Tautel : u C'en est fait ! » Et il y eut des 
éclairs, des voix, des tonnerres, un tremblement de 
terre comme jamais on n'en vit, par suite duquel la 
grande ville (Jérusalem*) se brise en trois mor- 
ceaux; et les villes des nations s'écroulent, et la 
grande Babylone ( Rome) revient en mémoire devant 
Dieu, qui se prépare enûn à lui faire boire la coupe 
du vin de sa colère. Les îles fuient, les montagnes 
disparaissent; des grêlons du poids d'un talent tom- 
bent sur les hommes, et les hommes blasphèment à 
cause de ce fléau. 

Le cycle des préludes est achevé; il ne reste 
plus qu'à voir se dérouler le jugement de Dieu. Le 
Voyant nous fait d'abord assister au jugement du 
plus grand de tous les coupables, la ville de 
Rome '. Un des sept anges qui ont versé les 
coupes s'approche de Jean et lui dit : « Viens, et je 
vais te montrer le jugement de la grande courti- 

grande Rome » est peu vraisemblable. Presque toutes les batailles 
historiques de la Palestine se livrèrent près de Mageddo (Juges, 
V, 49; II Rois, xxiii, 29; Zach., L c). 

4. Comp. XI, 8. Notez, en effet, la manière dont -h ttoXiç i 
[w^ii est opposé à al iroXtt; tôv îdvûv. En outre, il n^est pas naturel 
que Home soit désignée deux fois dans le même verset par des 
noms différents. 

2. Apoc., c. XVII. 



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430 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

sane qui est assise sur de grandes eaux *, avec 
laquelle ont forniqué les rois de la terre *, et qui 
a enivré ie monde du vin de sa fornication. » Jean 
voit alors une femme assise sur une bête toute sem- 
blable à celle qui, sortie de la mer, figurait par son 
ensemble l'empire romain, par une de ses têtes, 
Néron. La bête est écarlate, couverte de noms de 
blasphème; elle a sept têtes et dix cornes. La prosti- 
tuée porte le costume de sa profession ; vêtue de 
pourpre, couverte d'or, de perles et de pierres pré- 
cieuses , elle tient à la main une coupe pleine des 
abominations et des impuretés de sa fornication. Et 
sur son front est écrit un nom, un mystère : « La 
grande Babylone, la mère des prostituées et des abo- 
minations de la terre. » 

Et je vis la femme enivrée du sang des saints et du sang 
des martyrs de Jésus. Et j'étais frappé d'un élonnement 
extrême. Et l'ange me dit : « Pourquoi t'étonnes-tu? Je vais 
te dire ce que signifient et la femme et la bête qui la porie 
La bote que tu as vue était et n'est plus, et elle doit remon- 
ter de l'abîme ^, puis aller à la perdition ; et les habitants 



4. Trait pris de Babylone, Jérém., li, 43, mais qui sera bieu- 
loi appliqué métaphoriquement à Rome. 
^ 2. Les Hérodes, Tiridale, roi d*Ajménie, etc., tous empressés 
à visiter Rome, à y donner des fêtes, à lui (aire leur cour. 

3. Comp. XI, 7. 'Aêuaao;, dans l'Apocalypse, est non pas le séjour 
des morts, mais celui des démons. 



/ 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 431 

de la terre dont le Dom n'est pas écrit dans le livre de yfe 
depuis le commencement du monde seront frappés de 
stupeur en voyant reparue la bête qui avait été et qui n'était 
plus. C'est ici qu'il faut un esprit intelligent! Les sept têtes 
sont sept montagnes sur lesquelles la femme est assise. 
Elles représentent aussi sept rois : cinq de ces rois sont 
tombés, un d'eux règne actuellement, l'autre n'est pas 
encore venu, et, quand il viendra, il durera peu de temps K 
Quant à la bête qui était et qui n'est plus, elle est le hui- 
tième roi, et en même temps elle fait partie des sept rois, 
et elle va droit à la perdition. Et les dix cornes que tu as 
vues sont dix rois, qui n'ont pas reçu précisément la 
royauté, mais qui reçoivent pour une heure un pouvoir égal 
à celui des rois et l'exercent conjointement avec la Bête. 
Ces dix rois n'ont tous qu'un même avis, et ils font hom- 
mage de leur puissance à la Bête. Ils combattront contre 
l'Agneau, et l'Agneau les vaincra ; car il est le seigneur des 
seigneurs et le roi des rois, et ceux qui ont été appelés et 
élus avec lui, ses fidèles enfin, les vaincront aussi. » Et il 
ajouta : « Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la cour- 
tisane est assise , sont les peuples et les nations et les 
races et les langues. Et les dix cornes que tu as vues, ainsi 
que la Bête elle-même *, poursuivront de leur haine la cour- 
tisane, et la rendront déserte et nue, et ils mangeront ses 
chairs % et ils la brûleront; car Dieu leur a mis au cœur, 

4. Comp. As8. de Moïse, c. 7. Cf. Hilgenfeld, Xoi\ Test, 
extra can., I, p. 443-414. 

2. Le texte reçu porte twi t^ 6upîôv; rautorité des manuscrits 
(Alex., Sm,, etc.) est pourxol to. 

3. C'est-à-dire ils la pilleront. 



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432 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 09] 

pour accomplir sa volonté, de suivre une pensée unique *, et 
de donner leur royaume à la Bête, jusqu'à ce que les paroles 
de Dieu soient accomplies. Et la femme que tu as vue est 
la grande ville qui exerce la royauté sur les rois de la 
terre. » 

Voilà qui est clair. La courtisane, c'est Rome, qui 
a corrompu le monde * , qui «• employé son pouvoir 
à propager et à fortifier l'idolâtrie', qui a persécuté 
les saints, qui a fait couler à flots le sang des martyrs. 
La Bête, c'est Néron, que l'on a cru mort, qui revien- 
dra, mais dont le second règne sera éphémère et suivi 
d'une ruine définitive. Les sept têtes ont deux sens : 
elles sont les sept collines sur lesquelles Rome est 
assise ; mais elles sont surtout les sept empereurs : 
Jules César, Auguste,, Tibère, Caligula, Claude, 
Néron, Galba*. Les cinq premiers sont morts; 
Galba règne pour le moment; mais il est vieux et 
faible; il tombera bientôt. Le sixième, Néron, qui 
est à la fois la Bête et un des sept rois % n'est pas 

4 . Le Codex sinatiictis porte xal Troix^iot pwfAviv {aixv. 

2. Comp. Carm. sibyllina, III, 482 et suiv., 356 et suiv.; 
V, 464 et suiv. 

3. Comparez les deux agadas sur rorigine de Rome : Taim. 
de Jér., Aboda zara, i, 3 ; Sifré, sect. Ekeb, % 52 (édit. Fried- 
mann, p. 86); Talm. de Bab., Schabbalh, 56 b; Midrasch Schir 
hasschirim, i, 6. 

4. Voir ci-dessus, p. 407, 443. 

5. Kal To Oïjpîov ô in xoù eux Conv... xal ix rôv iirra ianv. 



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[An 69J L'ANTECHRIST. 433 

mort en réalité; il régnera encore, mais peu de 
temps*, sera ainsi le huitième roi, puis périra. 
Quant aux dix cornes, ce sont les proconsuls et les 
légats impériaux des dix provinces principales, qui ne 
sont pas de vrais rois ', mais qui reçoivent de l'empe- 
reur leur pouvoir pour un temps limite', gouvernent 
conformément à une seule pensée, celle qui leur vient 
de Rome, et sont pleinement soumis à l'empire, dont 
ils tiennent leur pouvoir. Ces rois partiels sont tout 
aussi malveillants pour les chrétiens que Néron lui- 
même*. Représentants d'intérêts provinciaux, ils 
humilieront Rome, lui enlèveront le droit de disposer 
de l'empire, dont elle a joui jusque-là *, la maltrai- 
teront, y mettront le feu, se partageront ses débris*. 
Cependant Dieu ne veut pas encore le démembre- 
ment de l'empire; il inspire aux généraux com- 
mandants des armées de province, et à tous ces 
personnages qui eurent tour à tour le sort de l'empire 

i . L'auteur, en effet, veut que la catastrophe Snale ne soit 
éloignée que de trois ans et demi. 

%. Comparez le sens du mot dux dans le Midrasch rabba, 
Eka, I, 5. 

3. Mt9iv upav. 

4. Comp. Gommodicn, v. 864 et suiv. 

5. « Evulgato imperii arcano posse principem alibi quam Romae 
fieri. » (Tacite, HisL, I, 4.) 

6. Le projet de Taffamer fut au moins bien réel dans le parti 
de Mucien. Josèphe, B, J., IV, x, 5. 

28 



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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69| 

entre leurs mains (Vindex, Verginius, Nymphidius 
Sabinus, Galba, Macer, Capiton, Othon, Vitellius, 
Mucien, Vespasien), de se mettre d'accord pour 
reconstituer l'empire, et, au lieu de s'établir en sou- 
verains indépendants, ce qui semblait à l'auteur juif 
le parti le plus naturel, de faire hommage de leur 
royauté à la Bête *. 

On voit à quel point le pamphlet du chef des 
Églises d'Asie entre dans le vif d'une situation qui, 
pour des imaginations aussi faciles à frapper que 
celles des Juifs, devait sembler étrange; en effet, 
Néron, par sa scélératesse et sa folie d'un genre à 
part, avait jeté la raison hors des gonds. L'empire, 
à sa mort, se trouva comme en déshérence. Après 
l'assassinat de Caligula, il y avait encore un parti 
républicain ; en outre, la famille adoptive d'Auguste 
avait tout son prestige; après l'assassinat de Néron, 
il n'y avait presque plus de parti républicain, et la 
famille d'Auguste était finie. L'empire se trouva 
entre les mains des huit ou dix généraux qui exer- 
çaient de grands commandements. L'auteur de 
l'Apocalypse, ne comprenant rien à la chose ro- 

4 . Acuvxt rh ^aotXitav aÙTûv tô» fhr.ptu». Peut-être t'auteur sup- 
pose-t-il un moment que tes généraux des diflerentes provinces 
s'entendront pour rétablir Néron. Les règnes d'Othon et de Vitel- 
lius furent en eiïet des réactions en faveur de Néron. 



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[AnOOJ L'ANTECHRIST. 435 

maine, s'étonne que ces dix chefs, qui lui parais- 
sent des rois, ne se soient pas déclarés indépendants, 
qu'ils aient formé un concert % et il attribue ce 
résultat à une action de la volonté divine *. Il est 
évident que les Juifs d'Orient, pressés par les Ro- 
mains depuis deux ans, et qui se sentaient mollement 
serrés depuis juillet 68, parce que Mucien et Vespasien 
étaient absorbés par les affaires générales, crurent 
que l'empire allait se dissoudre, et triomphèrent un 
moment. Ce n'était pas là une vue aussi superficielle 
qu'on pourrait le croire. Tacite, entamant le récit 
des événements de l'année au seuil de laquelle fut 
écrite l'Apocalypse , l'appelle annum reipublicoe 
prope supremum \ Ce fut pour les Juifs un grand 
étonnement, quand ils virent les « dix rois » revenir 
<c à la Bête » (à l'unité de l'empire), et mettre leurs 
royautés à ses pieds. Ils avaient espéré que la con- 
séquence de l'indépendance des « dix rois » serait 
la ruine de Rome ; antipathiques à une grande orga- 
nisation centrale de l'État, ils pensaient que les pro- 
consuls et les légats haïssaient Rome, et, les jugeant 
d'après eux-mêmes, ils supposaient que ces chefs 
puissants agiraient comme des satrapes, ou bien 

\. Miavp«ar,v (xvil, 13, 47). 

2. Verset 47. 

3. Tacite, Hist., 1, 4 A Cf. Jos-,. B. J., ÏV, xi, 5. 



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43G ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60J 

comme des Hyrcans, des Jannées, rois exterminateurs 
de leurs ennemis. Ils savourèrent au moins, en pro- 
vinciaux haineux, la grande humiliation que la ville 
reine du monde éprouva, quand le droit de faire les 
souverains passa aux provinces, et que Rome reçut 
dans ses murs des maîtres qu'elle n'avait pas acclamés 
la première. 

Quelle fut la relation de l'Apocalypse avec l'épi- 
sode singulier du faux Néron, qui, juste au moment 
où écrivait le Voyant de Palmos, remplissait d'émo- 
tion l'Asie et les îles de l'Archipel*? Une telle coïn- 
cidence assurément est des plus singulières. Cythnos 
et Palmos ne sont qu'à une quarantaine de lieues 
l'une de l'autre, et les nouvelles circulent vile dans 
l'Archipel. Les jours où écrivait le prophète chrétien 
furent ceux où l'on parla le plus de l'imposteur, salué 
par les uns avec enthousiasme, entrevu par les autres 
avec terreur. Nous avons montré qu'il s'établît à 
Cythnos en janvier 69, ou peut-être en décembre 68. 
Le centurion Sisenna, qui toucha à Cythnos , dans 
les premiers jours de février, venant d'Orient et 
portant aux prétoriens de Rome des gages d'accord 
de la part de l'armée, de Syrie, eut beaucoup de 
peine à lui échapper. Très-peu de jours après, Cal- 

4, Voir ci-des8us, p. 354-353. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 437 

purnius Asprénas, qui avait reçu de Galba le gou- 
vernement de la Galatie et de la Pamphylîe, et 
qu'accompagnaient deux galères de la flotte deMisène, 
arrive à Cythnos. Des émissaires du prétendant 
essayèrent sur les commandants des navres l'effet 
magique du nom de Néron ; le fourbe , affectant un 
air triste, fit appel à la fidélité de ceux qui furent 
autrefois « ses soldats ». Il les priait au moins de le 
jeter en Syrie ou en Egypte, pays sur lesquels il 
fondait ses espérances. Les commandants, soit par 
ruse, soit qu'ils fussent ébranlés, demandèrent du 
temps. Asprénas, ayant tout appris, enleva l'im- 
posteur par surprise et le fit tuer. Son corps fut 
promené en Asie, puis porté k Rome, afin de réfu- 
ter ceux de ses partisans qui auraient voulu élever 
des doutes sur sa mort *. Serait-ce à ce malheu- 
reux que feraient allusion les mots : « la Bête 
que tu vois était et n'est plus, et elle va sortir de 
l'abîme, et elle court à sa perte;... l'autre roi n'est 
pas encore venu, et, quand il sera venu, il durera 
peu * » ? Cela est possible. Le monstre s'élevant 

4. Tacite, UisL, If, 8-9. 

2. Apoc, xvn, 8, 40, 44 . Comparez ft^uaao^IaovTou ^l xaTcix&DvTtç 
iwl Tn; pi; 5ti i^v xai oùx iTri^t xal wapiorou avec Achaïa atque Asia 
faho exlerrilœ velul Xero advenlaret... laie terror, muUis ad 
celebrilatem nominis erecUs, et autres passages cités ci-dessus, 
p. 4î4, note 5. 



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438 OIUGINES DU CHRISTIANISME. [An 60] 

de l'abîme serait une vive image du pouvoir éphé- 
mère que le sagace écrivain voyait sortir de la mer 
h, l'horizon de Patmos. On ne saurait se prononcer 
là-dessus avec certitude, car l'opinion que Néron 
était chez les Parthes sufTit pour tout expliquer; 
mais cette opinion n'excluait pas la croyance au 
faux Néron de Cythnos, puisqu'on pouvait sup- 
poser que l'apparition de celui-ci était bien le retour 
du monstre, coïncidant avec le passage de l'Euphrate 
par ses alliés d'Orient *. En tout cas, il nous paraît 
impossible que ces lignes aient été écrites après le 
meurtre du faux Néron par Asprénas. La vue du 
cadavre de l'imposteur, promené de ville en ville, la 
contemplation de ses traits éteints par la mort, 
eussent parlé trop évidemment contre les appréhen- 
sions du retour de la Bête, dont l'auteur est possédé*. 
Nous admettons donc volontiers que Jean, dans l'île 
de Patmos, eut connaissance des événements de l'île 
de Cythnos% et que l'effet produit sur lui par ces 



i . Dans les deux passages (sixième trompette et sixième coupe; 
relatifs à Tinvasion des Parthes, il n'est pas dit que Néron soit 
avec eux, mais seulement que Finvasion se fait d'accord avec lui. 

2. Ceci réfute r opinion de ceux qui croient voir dans 
I l'Apocalypse des allusions aux dernières luttes d'Olbon et do 
/ Vitellius. 

3. Les mois cGirn» ^xOiv conviendraient bien au moment où 



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[An 69] L»ANTECHRIST. 439 

rumeurs étranges fut la cause principale de la lettre- 
qu'il écrivit aux Églises d'Asie, pour leur apprendre " 
la grande nouvelle de Néron ressuscité. 

Interprétant les événements politiques au gré de 
sa haine, l'auteur, en juif fanatique, a prédit que les 
commandants de province, qu'il croit pleins de ran- 
cune contre Rome, et jusqu'à un certain point d'ac- 
cord avec Néron, ravageront la ville, la brûleront. 
Prenant maintenant le fait pour accompli, il chante la 
ruine de son ennemie *. Il n'a pour cela qu'à copier 
les déclamations des anciens prophètes contre Baby- ^ 
lone, contre Tyr'. Israël a jalonné l'histoire de ses v^ 
malédictions : à tous les grands États profanes il a 
dit : « Heureux qui te rendra le mal que tu nous as 
fait! » Un ange brillant descend du ciel, et, d'une 
voix formidable : « Tombée, tombée, dit-il, est la 
grande Babylone, et elle n'est plus qu'une demeure 
de démons % un séjour d'esprits impurs, un refuge 
d'oiseaux immondes, parce que toutes les nations 
ont bu du vin de sa fornication, et que les rois de la 

rimpostetir ne s'était pas encore dévoilé par des actes publics, 
quoiqu'on parlât de lui. 
4. Apoc , XVIII. 

2. Comp. surtout Isaïe, xiii, xxiii, xxiv, xxxiv, xlvii, xlviii, 
lu; Jérémie, xvi, xxv, li; Ézéch, xxm, xxvii. 

3. Les bétes étranges qui habitent dans les ruines passaient 
pour des démons. Isaïe, xni, 24 ; xxxiv, 4 4. 



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4i0 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Au 69] 

terre se sont souillés avec elle, et que les marchands 
de la terre se sont enrichis de son opulence. » Une 
autre voix du ciel se fait entendre ; 

Sortez d'elle, vous qui êtes mon peuple, de peur de vous 
rendre complices de ses crimes et d'être atteints par les plaies 
qui vont la frapper. Ses abominations sont arrivées jusqu'au 
ciel, et Dieu s'est souvenu de ses iniquités. Rendez-lui ce 
qu'elle a fait aux autres ; payez-la au double de ses œuvres; 
versez-lui le double de la coupe qu'elle a versée aux autres. 
Autant elle a eu de gloire et de bien-être, autant donnez- 
lui de tourment et d'affliction. « Je suis assise en reine, 
disait-elle en son cœur; je ne connaîtrai jamais le deuil. » 
Voilà pourquoi ses châtiments viendront tous en un même 
jour, mort, désolation, famine, incendie; car puissant est 
le Dieu qui la juge. Et l'on verra pleurer sur elle les rois de 
la terre qui ont participé à ses impuretés et à ses débauches ^ 
A la vue de la fumée de son embrasement: u Malheur I 
malheur I » diront ses compagnons de débauche, se tenant 
à distance frappés de terreur. « Quoi! la grande, la puis- 
sante Babylonel... En une heure est venu son jugement I...» 
Et les marchands de la terre se lamenteront; car per- 
sonne n'achète plus leurs marchandises. Objets d'or et 
d'argent, pierres précieuses, perles, fin lin, pourpre, soie, 
écarlate, bois de thuia, ivoire, airain, fer, marbre, cînname, 
amome, parfums, huiles aromatiques, encens, vin, huile, 

4. AUusioQ aux Hérodes, dont les complaisances pour les 
Romains blessaient profondément les Joifs, surtout depuis la 
révolte de l'an 66. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 441 

fleur de farine, froment, bétail, brebis, chevaux, chars, 
corps* et âmes d'hommes;... les marchands de toutes ces 
choses, qui s'étaient enrichis d'elle, se tenant à distance 
par crainte de ses tourments: «Malheur! malheur! diront- 
ils. Quoi! c'est là cette grande ville qui était vêtue d'écar- 
late, de pourpre, de fin lin, qui était décorée d'or, de pierres 
précieuses et de perles! En une heure ont péri tant de 
richesses! » Et les marins qui venaient vers elle, et tous 
ceux qui traOquent de la mer, s'arrêtant à distance, à la 
vue de la fumée de son incendie, jettent de la poussière sur 
leur tête, se répandent en cris, en pleurs et en lamentations : 
« Malheur! malheur! disent-ils. La grande ville qui enri- 
chissait de ses trésors tous ceux qui avaient des vaisseaux 
sur la mer, voilà qu'en une heure elle a été changée en 
désert. » 

Réjouis-loi de sa ruine, ô ciel; réjouissez-vous, saints, 
apôtres et prophètes; car Dieu a jugé votre cause et vous a 
vengés d'elle. 

Alors un ange d'une force extraordinaire saisit une 
pierre grosse comme une meule, et la lance dans la 
mer, disant : 

Ainsi sera précipitée Babylone, la grande ville, et on ne 

4. Quand il s'agissait d'esclaves, on comptait par <T«fi«Tft:cr 
inscriptions de Delphes (v. Joum. asiat.,\\x\n 4868, p. 530-534); 
Démostliène, Contre Everge et Mnésihule, % K\\ Tobie, x, 40; 
II Macch., viii, 44; version grecque de Gen., xxxvi, 6; comp. 
Gen., XII, 5; Ézéchiel, xxvii, 43; Jos., Vila, 75. Cf. Wescher, 
dans VAnn. de 1*088. de8 éludes grecques, 4 872, p. 88. 



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442 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60J 

retrouvera plus sa trace ; et la voix des joueurs de cithare et 
dés musiciens, le son de la flûte et de la trompette ne réson- 
neront plus dans ses murs; les métiers se tairont, et la 
meule sera muette; la lumière de la lampe ne brillera plus, 
et la voix du fiancé et celle de la fiancée ' ne se feront 
plus entendre. Car ses marchands étaient les grands de 
la terre*, et ce sont ses philtres qui ont égaré toutes 
les nations. Et à son compte a été trouvé le sang des pro- 
phètes et des saints et de tous ceux qui ont été égorgés sur 
la terre. 

La ruine de cette ennemie capitale du peuple de 
Dieu est l'objet d'une grande fêle dans le ciel '. Une 
voix comme celle d'une multitude innombrable se fait 
entendre et crie ; « Alléluia ! Salut, gloire, puissance 
à noire Dieu; car ses jugements sont justes, et il a 
jugé la grande courtisane, qui a corrompu la terre 
par sa prostitution, et il a vengé le sang de ses ser- 
viteurs versé par elle. » Et un autre chœur répond : 
« Alléluia! la fumée de son incendie monte dans les 
siècles des siècles. » Alors les vingt-quatre vieillards 
et les quatre monstres se prosternent et adorent 
Dieu, assis sur le trône, disant : Amen! alléluia! 

1. Chanson dialoguée dans le genre du Cantique des can- 
tiques, prise comme exemple des chansons populaires en général. 

2. Ce trait, qui convient médiocrement à Rome, est emprunté 
comme presque tout ce qui précède aux invectives des anciens 
prophètes contre Tyr. 

3. Apec, c. XIX. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 4i3 

Une voix sort du trône, chantant le Psaume inau- 
gural du royaume nouveau : « Louez notre Dieu, 
vous tous qui êtes ses serviteurs et qui le craignez, 
petits et grands*. » Une voix comme celle d'une 
foule, ou comme celle des grandes eaux, ou comme 
le bruit d'un fort tonnerre, répond : « i4//e/wta /C'est 
maintenant que règne le Seigneur Dieu tout-puissant. 
Réjouissons-nous et livrons-nous à l'allégresse, et 
rendons-lui gloire ; car voici l'heure des noces de 
l'Agneau ' : la toilette de la fiancée ' est prête; il lui 
a été donné de revêtir une robe de fin lin d'un éclat 
doux et pur. » (Le fin lin, ajoute l'auteur, ce sont les 
actes de vertu des saints.) 

' Délivrée, en effet, de la présence de la grande 
prostituée (Rome), la terre est mûre pour l'hymen 
céleste, pour le règne du Messie. L'ange dit au 
Voyant : « Écris : Heureux les invités au festin des 
noces de l'Agneau ! » Alors le ciel s'ouvre, et Christ, 
appelé ici pour la première fois de son nom mys- 
tique, « le Veri)ejde Dieu* », apparaît en vain- ^ 
queur % monté sur un cheval blanc. Il vient fouler 

4. Comp. Ps. cxv, 43; cxxxiv, \, 

t, Comp MaUh., xxii, % et suiv.; xxv, 4 etsuiv. 

3. L'Église. 

4. ô X070; T&5 ôio5, traduction du cbaldéen >> n KIQ^D. 

5. Toutes ces images sont empruntées à Is., lxiii, 4-3; Ps. 11, 
9 ; cf. Apoc, I, 46; vi, % ; xiv, 49. 



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441 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 69J 

le pressoir du vin de la colère de Dieu, inaugurer 
pour les païens le règne du sceptre de fer. Ses yeux 
étincellent. Ses habits sont teints de sang; il porte 
sur sa tête plusieurs couronnes, avec une inscrip- 
tion en caractères mystérieux *. De sa bouche sort 
une épée aiguë, pour frapper les gentils; sur sa 
cuisse est écrit son titre : Roi des rois, seigneur des 
SEIGNEURS. Toute l'armée du ciel le suit sur des che- 
vaux blancs, revêtue de fin lin. On s'attend à un 
triomphe pacifique ; mais il n'en est pas temps encore. 
Quoique Rome soit détruite, le monde romain, repré- 
senté par Néron l'Antéchrist, n'est pas anéanti. Un 
ange debout sur le soleil crie d'une voix forte à tous 
les oiseaux qui volent au zénith : « Venez, assem- 
blez-vous pour le grand festin de Dieu ; venez manger 
la chair des rois, et la chair des tribuns, et la chair 
des forts, et la chair des chevaux et de leurs cava- 
liers, et la chair des hommes libres et des esclaves, 
des grands et des petits*. » Le prophète voit alors 
la Bête (Néron) et les rois de la terre (les généraux 
de province, presque indépendants) et leurs ar- 
mées, réunis pour faire la guerre à celui qui est 
assis sur le cheval. Et la Bête (Néron) est saisie et 

4. ôvop.aTa -yt^pafAjiiva paraît la vraie leçon. Cf. Codex sinat- 
licus et Tischendorf. 

2. Comp. Ézéch., xxxix, 47-20. 



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|An 69] L'ANTECHRIST. 445 

avec elle le Faux Prophète * qui faisait des miracles 
devant elle; tous deux sont jelés vivants dans l'étang 
sulfureux qui bmle éternellement*. Leurs armées sont 
exterminées par le glaive qui sort de la bouche de 
celui qui est assis sur le cheval, et les oiseaux sont 
rassasiés de la chair des morts. 

Les armées romaines, le grand instrument de la 
puissance de Satan, sont vaincues; Néron TAnte- 
christ, leur dernier chef, est enfermé en enfer; 
mais le Dragon, le Serpent antique, Satan existe 
encore. Nous avons vu comment il fut jeté du 
ciel sur la terre • ; il faut maintenant en délivrer la 
terre à son tour*. Un ange descend du ciel, tenant 
la clef de l'abîme et ayant à la main une grande 
chaîne. Il saisit le Dragon, le lie pour mille ans, le 
précipite dans l'abîme % ferme à clef l'ouverture du 
gouffre et la scelle d'un sceau *. Pendant mille ans, 
le diable restera enchaîné. Le mal moral et le mal 
physique, qui en est la conséquence, seront suspen- 

4. Voir ci-dessus, p. 444-432. 

2. Les exhalaisons sulfureuses, comme celles de la Solfatare 
de Pouzzoles, de Callirrhoé et de la mer Morte, étaient tenues 
pour des émanations d*un lac infernal. Y. ci-dessus, p. 333-335. 

3. Apoc., XII, 7 et suiv. 

4. Apoc., c. XX. 

5. Cf. Jud., 6. 

6. Comp. Talm. de Bab., Giliin, 68 a. 



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i46 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 09] 

dus, non délruils. Satan ne peut plus séduire les 
peuples ; mais il n'est pas anéanti pour l'éternité. 

Un tribunal est établi pour proclamer ceux qui 
doivent faire partie du règne de mille ans *. Ce règne 
est réservé aux martyrs. La première place y appar- 
tient aux âmes de ceux qui ont été frappés de la hache 
pour rendre témoignage à Jésus et à la parole de 
Dieu (les martyrs romains de 64) ; puis viennent 
ceux qui ont refusé d'adorer la Bête et son image, et 
qui n'ont pas reçu son caractère sur leur front ni sur 
leurs mains (les confesseurs d'Éphèse, dont le Voyant 
fait partie *). Les élus de ce premier royaume ressus- 
citent et régnent mille ans sur la terre avec le Christ. 
Ce n'est pas que le reste de l'humanité ait disparu, 
ni même que le monde entier soit devenu chrétien ; 
le millenium est au centre de la terre comme un 
petit paradis. Rome n'existe plus; Jérusalem l'a rem- 
placée dans son rôle de capitale du monde ; les fidèles 
y font un royaume de prêtres '; ils servent Dieu et 
Christ; il n'y a plus de grand empire profane, de 
pouvoir civil hostile à l'Église ; les nations viennent 
à Jérusalem rendre hommage au Messie, qui les 
maintient par la terreur. Pendant ces mille années, 

i. Daniel, vu, 9, 22, 27. 

2. Comp. Apoc., I, 9. 

3. Isaïe, Lxi, 6. 



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[An C9] L^ANTECHRIST. 447 

les morts qui n'ont pas eu part à la première résur- 
rection ne vivent pas; ils attendent. Les participants 
du premier royaume sont donc des privilégiés ; outre 
réternité dans l'infini, ils auront le inillenium sur la 
terre avec Jésus ; aucune mort ne les atteindra plus. 
Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera 
délivré de sa prison pour quelque temps. Le mal 
recommencera sur la terre. Satan déchaîné éga- 
rera de nouveau les nations , les poussera d'un 
bout à l'autre du monde à des guerres épouvanta- 
bles; Gog et Magog (personnifications mythiques 
des invasions barbares *) conduiront au combat des 
armées plus nombreuses que le sable de la mer. 
L'Église sera comme noyée dans ce déluge. Les bar- 
bares assiégeront le camp des saints, la cité aimée, 

4. Ce mythe vient d'Ézcchiel, ch. xwvui et xxxix. Chez cer- 
taines tribus parlant Tossèto, Gogh a montagne » et Mug/iogh 
'Qi la grande montagne » désignent deux massifs du Caucase. On 
appliqua ensuite ces deux mots aux populations scytbiques de 
la mer Noire et de la mer Caspienne. Dans Ézéchiel (xxxvui 
et xxxix), ils personnifient l'invasion scythique ou barbare en 
général. Comparez Coran, xvnr, 94 et suiv.; xxi, 96. L'applica- 
tion messianique de ce mythe géographique commencée poindre 
dans les vers sibyllins (III, 319, 512); elle est bien plus expresse 
dans le Targum du Pseudo-Jonalhan, Lévilique, xxvi, 44; Nom- 
bres, XI, J7 (ou Targ. de Jérus., mômes endroits). Cf. Talm. de 
Bab., Sanhédrin, 94 a, 97 b; Aboda zara, \ b. V. Zeilschrifl 
derd, m. G., 1867, p. 575. 



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418 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

c'est-à-dire celte Jérusalem, terrestre encore, mais 
toute sainte, où sont les fidèles amis de Jésus; le feu 
du ciel tombera sur eux et les dévorera. Alors Satan, 
qui les avait séduits, sera jeté dans l'étang de soufre 
enflammé, où sont déjà la Bête (Néron) et le Faux 
Prophète (?), et où tous ces maudits vont désormais 
être tourmentés nuit et jour dans les siècles des 
siècles. 

La création a maintenant accompli sa tâche; il 
ne reste plus qu'à procéder au dernier jugement*. 
Un trône éclatant de lumière apparaît, et sur ce trône 
le juge suprême. A sa vue, le ciel et la terre s'en- 
fuient; il n'y a plus nulle part de place pour eux. 
Les morts grands et petits ressuscitent. La Mort 
et le Scheol rendent leurs proies; la mer de son côté 
rend les noyés qui, dévorés par elle, ne sont pas 
descendus régulièrement dans le Scheol^. Tous com- 
paraissent devant le trône. Ou apporte les grands 
livres, où est tenu le compte rigoureux des actions 
de chaque homme ' ; on ouvre aussi un autre livre, 
le c( livre de vie », où sont écrits les noms des pré- 



4. Comp. Daniel, vu, 9. 

2. Cf. Achille Talius, V, p. H 6-4 4 7, édit. Jacobs, et la curieuse 
mosaïque (encore inédite) de Torcello. 

3. Malachie, m, 46; Daniel, yii, 40. Comp. Talm. de Bab., 
Rcsch haS'Schana, 46 b. 



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[An G9] L*ANTECHRIST. 449 

destinés. Alors tous sont jugés selon leurs œuvres. 
Ceux dont les noms ne sont pas trouvés écrits dans 
le livre de vie sont précipités dans l'étang de feu. La 
Mort et le Scheol y sont jetés également*. 

Le mal étant détruit sans retour, le règne du 
bien absolu va commencer *. La vieille terre, le 
vieux ciel ont disparu; une terre nouvelle, un ciel 
nouveau leur succèdent*; il n'y a plus de mer*. 
Cette terre, ce ciel ne sont pourtant qu'un rajeunis- 
sement de la terre actuelle, du ciel d'aujourd'hui, et 
de même que Jérusalem était la perle, le joyau de 
l'ancienne terre , de même Jérusalem sera encore le 
centre rayonnant de la nouvelle. L'apôtre voit cette 
Jérusalem nouvelle descendre du ciel d'auprès de 
Dieu, vêtue comme une fiancée parée pour son époux. 
Une grande voix sort du trône : « Voici le tabernacle 
où Dieu habitera avec les hommes. Les hommes 
seront désormais son peuple, et il sera toujours pré- 

4 . Comp. Daniel, vn, 11 ; Luc, xvi, 23; I Cor., xv, t6. 

2. Apoc, XXI. 

3. Corap. Isaïe, lxv, 17; lvi, M. Cf. II Pétri, ni, 13. 

4. La mer est une anDulation, une stérilisation d'une partie 
de la terre, un reste du chaos primitif (Dinn), souvent un châ- 
timent de Dieu, engloutissant des pays coupables. Elle est abîme 
(jovaocç) ; or Tablme est le domaine de Satan (comp. xi, 7; xiii, 1). 
Dans le paradis (Gen., u), il n'y avait pas de mer. Comp. Job, 

VII, 12. 

29 



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450 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

sent au milieu d'eux S et il essuiera toute larme de 
leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus 
ni douleur, ni cris, ni peine * ; car tout ce qui était 
a disparu. » Jéhovah prend lui-même la parole 
pour promulguer la loi de ce monde éternel. « C'en 
est fait. Voilà que je renouvelle toute chose '. Je 
suis l'A et l'n, le commencement et la fin. Celui 
qui a soif, je le ferai boire gratuitement à la source 
de vie *. Le vainqueur possédera tous ces biens, et 
je serai son Dieu, et il sera mon fils *. Quant aux 
timides, aux incrédules, aux abominables, aux meur- 
triers, aux fornicateurs, aux auteurs de maléfices, 
aux idolâtres, aux menteurs, leur part sera l'étang 
de soufre et de feu. » 

Un ange s'approche alors du Voyant, et lui dit : 
« Viens; je vais te montrer la fiancée de l'Agneau.» 
Et il le transporte en esprit sur une montagne éle- 
vée, d'oii il lui montre en détail la Jérusalem idéale *, 
pénétrée et revêtue de la gloire de Dieu. Son éclat 
est celui d'un jaspe cristallin. Sa forme est celle 

4. Ézéchieî, xxxvii, 27. Comp. II Cor., vi, 4 6. 
î. Isaïe, XXV, 8; lxv, 49. 

3. Isaïe, XLin, 49; Jérém., xxxi, 22. Comp. Il Cor., v, 47. 

4. Isaïe, LV, 4. 

5. II Samuel, vu, 44. 

6. Tout ce qui suit est emprunté à Ézéchieî, xl, xlvii, xlviu. 
Comparez Hérodote, ï, 478. 



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[An 60J L'ANTECHRIST. 451 

d'un carré parfait* de trois mille stades de côté, 
orienté selon les quatre vents du ciel et entouré d'un 
mur haut de cent quarante-quatre coudées, percé de 
douze portes. A chaque porte veille un ange, et au- 
dessus est écrit le nom d'une des douze tribus d'Is- 
raël. Le soubassement du mur a douze assises de 
pierres; sur chacune des assises resplendit le nom 
d'un des douze apôtres de l'Agneau *. Chacun de ces 
lits superposés est orné de pierres précieuses % le 
premier de jaspe, le second de saphir, le troisième 
de calcédoine, le quatrième d'émeraude, le cin- 
quième de sardoine^ le sixième de cornaline, le sep- 

4 . Tb û^o;^ au verset 4 6, ne peut être pris que comme un écart 
d'imagination ou une inadvertance de rédaction. Comparez, cepen- 
dant Talm. de Bab., Baba balhra, 75 b, 

2. L'imagination peu précise des juifs se décèle ici. Le 
symbolisme entraîne Fauteur à un tableau qui n'est pas satis- 
faisant pour l'esprit. On entend d'ordinaire les ^û^exa Ofp.(Xt&uc 
comme les douze secteurs de soubassement qui vont d^une porte à 
Tautre. Nous croyons qu^il vaut mieux superposer les ^u^txa 
OefieXîouç et en faire des assises, en retrait les unes sur les autres, 
au-dessous du mur proprement dit. Les versets \S-tO impliquent 
presque nécessairement cette hypothèse. Comparez la construction 
des murs du haram de Jérusalem, (elle qu'elle ressort des fouilles 
anglaises. Palestine exploration fund, n° 4 (voir aussi Mém. de 
VAcad, des inscr., t. XXVI, 4'"« partie, pi. 2, ^ et Les dem. 
jours de Jér,, p. 246). Notez l'emploi du mot ôipiXicç dans Josèphe 
(Ant., Vn, XIV, 40; VllI, ii, 9; XV, xi, 3; B. J., V, v, 2) pour 
désigner le soubassement du temple. 
3. Exode, xxvii, 17-20; xxxix, 10-U. 



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452 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60] 

tième de chrysolithe, le huitième d'aigue-marine, le 
neuvième de topaze, le dixième de chrysoprase, le 
onzième d'hyacinthe, le douzième d'améthyste. Le 
mur lui-même est de jaspe ; la ville est d'un or pur 
semblable à un verre* transparent ; les portes sont 
composées d'une seule grosse perle ^. Il n'y a pas de 
temple dans la ville; car Dieu lui-môme lui sert de 
temple, ainsi que l'Agneau. Le trône que le prophète, 
au début de sa révélation, a vu dans le ciel est main- 
tenant au milieu de la ville, c'est-à-dire au centre 
d'une humanité régénérée et harmoniquement orga- 
nisée. Sur ce trône sont assis Dieu et l'Agneau. Du 
pied du trône sort le fleuve de vie, brillant et trans- 
parent comme le cristal, qui traverse la grande rue 
de la ville * ; sur ses bords fleurit l'arbre de vie *, 
qui pousse douze espèces de fruits, une espèce pour 
chaque mois; ces fruits paraissent réservés aux 
Israélites; les feuilles ont des vertus médicinales 
pour la guérison des gentils. La ville n'a besoin 
ni de soleil ni de lune pour l'éclairer*; car la gloire 
de Dieu Téclaire, et son lustre est l'Agneau. Les 
nations marcheront à sa lumière ^; les rois de la 

4. Isaïe, Ltv, H-^2. 
t. Apoc, XXII. 

3. Genèse, ii, 40-44. 

4. Daniel, vu, 27. 

5. Isaïe, LX, 3, 5-7, 19-80. 



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(An 69] L'ANTECHRIST. 453 

terre lui feront hommage de leur gloire, et ses portes 
ne se fermeront ni jour ni nuit, tant sera grande 
l'affluence de ceux qui viendront y porter leur tri- 
but. Rien d'impur, rien de souillé n'y entrera ^ ; 
seuls ceux qui seront inscrits au livre de vie de 
l'Agneau y trouveront place. Il n'existera plus de 
division religieuse ni d'anathème * ; le culte pur de 
Dieu et de l'Agneau ralliera tout le monde. A chaque 
heure, ses serviteurs jouiront de sa vue, et son nom 
sera écrit sur leurs fronts. Ce règne du bien durera 
dans les siècles des siècles. 

4. Isaïe, LU, 4. 

2. Zacharie, xiv, \\, 



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4' 



CHAPITRE XVII. 



FORTUNE Dl LIVRE. 



L'ouvrage se termine par cet épilogue : 

Et c'est moi, Jean, qui entendis et vis toutes ces choses; 
et, après les avoir vues et entendues, je tombai devant les 
pieds de Fange qui me les montrait, pour l'adorer. Et il me 
dit : « Garde-toi de le faire, je suis ton coserviteur; nous 
avons un môme maître, toi, moi, tes frères les prophètes 
et ceux qui gardent les paroles de ce livre ^ Adore Dieu. » 
Et il me dit ensuite : « Ne s pelle * pas les discours de la 
prophétie de ce livre, car le temps est proche! Que l'injuste 
devienne plus injuste encore; que celui qui est souillé se 
souille encore'; que le juste fasse encore plus de justice; 
que le saint se sanctifie encore! » 

Une voix lointaine, la voix de Jésus lui-même, 

4. PrécaulioD contre certaines sectes qui, comme les essé- 
niens, exagéraient le culte des anges. Col., ii, 48. 
/ %. C'est-à-dire ne tiens pas inédits. Cf. Daniel, xii, 4. 

3. Daniel, xu, 40. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 455 

est censée répondre à ces promesses et les garantir. 

« Voilà que je viens vite I Et avec moi j'apporte la récom- 
pense que je décernerai à chacun selon ses œuvres *. Je 
suis l'A et l'o, le premier et le dernier, le commencement 
et la fin. Heureux ceux qui lavent leurs robes! Ils auront 
droit à l'arbre de vie, et ils entreront dans la ville par les 
portes. Arrière les chiens, les artisans de maléfices, les im- 
pudiques, les meurtriers, les idolâtres, quiconque aime et 
commet le mensonge I Moi, Jésus, j'ai envoyé mon ange 
pour vous attester ces choses dans les Églises. Heureux qui 
garde les paroles de la prophétie de ce livre! Je suis la 
tige et le rejeton de David, l'étoile claire du matin *. » 

Puis les voix du ciel et celles de la terre s'entre- 
croisent et. arrivent moriendo h, un finale en accord 
parfait. 

« Viens, » disent l'Esprit' et l'épouse*. — Que celui qui 
entend cet appel dise aussi : « Viens. » Que celui qui a soif 
vienne ! L'eau de la vie se donne ici gratuitement à qui 
veut. 

{J'affirme a quiconque entendra les paroles de la prophétie 
contenue en ce livre que, si quelqu'un y ajoute quoi que ce soit, 
Dieu fera tomber sur lui les plaies décrites en ce livre. Et si 
quelqu'un retranche quoi que ce soit aux discours du livre de 

4. Isaïe, XL, 40. 
% Isaïe, XI, 4 . 

3. L'esprit prophétique répandu dans l'Église. 

4. L'Église. 



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456 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

cette prophétie, Dieu retranchera sa part de V arbre de*vie et 
de la ville sainte dont il est question en ce livre *.) 

— « Ouï, je vienâ vite, » dit le révélateur de tout ceci. 

Amen. Viens, seigneur Jésus. 

La grâce du seigneur Jésus soit avec tous. 

Nul doute que, présenté sous le couvert du nom le 
plus vénéré de la chrétienté, l'Apocalypse n'ait fait sur 
les Églises d'Asie une très-grande inopression. Une 
foule de détails, maintenant devenus obscurs, étaient 
clairs pour les contemporains. Ces annonces hardies 
d'une prochaine convulsion n'avaient rien qui surprît. 
Des discours non moins formels prêtés à Jésus se ré- 
pandaient chaque jour et se faisaient accepter *. Pen- 
dant un an, d'ailleurs, les événements du monde purent 
sembler une merveilleuse confirmation du livre. Vers 
le 1*' février, on apprit en Asie la mort de Galba, et 
l'avènement d'Othon. Puis chaque jour apporta quel- 
que indice apparent de la décomposition de l'empire: 
l'impuissance d'Othon à se faire reconnaître de toutes 
les provinces, Vitellius maintenant son titre contre 
Rome et le sénat, les deux sanglants combats de 
Bédriac, Othon abandonné à son tour, l'avènement de 
Yespasien, la bataille dans les rues de Rome, l'incen- 
die du Capitole allumé par les combattants, incendie 

^ >4. Deutéron.,iy, î. 
2. Matthieu, xxiv. 



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lall 



[An 09] L'ANTECHRIST. 467 

d'où plusieurs conclurent que les destinées de Rome 
tiraient à leur fin, tout cela dut paraître étonnam- 
ment conforme aux sombres prédictions du pro- 
phète. Les déceptions ne commencèrent qu'avec la 
prise de Jérusalem, la destruction du temple, l'affer- 
missement définitif de la dynastie flavienne. Mais la I \ 
foi religieuse n'est jamais rebutée dans ses espé- 
rances; l'ouvrage, d'ailleurs, était obscur, suscep- 
tible en beaucoup d'endroits d'interprétations diverses. 
Aussi, peu d'années après l'émission du livre, cher- 
cha-l-on à plusieurs chapitres un sens différent de 
celui que l'auteur y avait mis. L'auteur avait annoncé 
que l'empire romain ne se reconstituerait pas et 
que le temple de Jérusalem ne serait pas détruit. Il 
fallut sur ces deux points trouver des échappatoires. 
Quant à la réapparition de Néron , on n'y renonça 
pas de sitôt; sous Trajan encore, des gens du peuple 
s'obstinaient à croire qu'il reviendrait *. Longtemps 
on garda la notion du chiffre de la Bête ; une variante 
se répandit même dans les pays occidentaux, pour 
accommoder ce chiffre aux habitudes latines. Cer- 
tains exemplaires portaient 646, au lieu de 666*. Or 
616 répond à la forme latine lYero Cœsar (le noun 
hébreu valant 50) . 

1. Dion Chrysostome, orat. xxi, 40. 
t. Irénée, Adv, hœr,, V, xxx, 1. 



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458 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

Durant les trois premiers siècles, le sens général 
du livre se conserva, au moins pour quelques initiés. 
L'auteur du poëme sibyllin qui date à peu près de 
l'an .80 , s'il n'a pas lu la prophéllfe de Patmos, 
en a entendu parler. II vit dans un ordre d'idées 
tout à fait analogue. Il sait ce que signifie la sixième 
coupe. Pour lui, Néron est l'anti-Messie ; le monstre 
s'est enfui derrière l'Euphrate; il va revenir avec 
des milliers d'hommes ^ L'auteur de l'Apocalypse 
d'Esdras (ouvrage daté avec certitude de l'an 96, 
97 ou 98) imite notoirement l'Apocalypse de Jean *, 
emploie ses procédés symboliques, ses notations, son 
langage. On peut en dire autant de Y Ascension dlsdie 
(ouvrage du second siècle), oîi Néron, incarnation de 
Bélial, joue un rôle qui prouve que l'auteur savait le 
chiffre de la Bêle '. Les auteurs des poésies sibyllines 
qui datent du temps des Antonins pénètrent égale- 
ment les énigmes du manifeste apostolique, et en 
adoptent les utopies, même celles qui, comme le retour 
de Néron, étaient décidément frappées de caducité*. 



1. Carm, sih., IV, \M et suiv., 137-439. 

2. Comp., par exemple, IV Esdr., iv, 35 et suiv., à Apoc., vi, 
9 et suiv.; IV Esdras, vu, 32, à Apoc, xx, 43; IVEsdr., x, tiO et 
suiv., à Apoc, XXI, t et suiv. Voir aussi IV Esdras, xv, 5. 

3. Asc. d'haïe, iv, 2 et suiv. 

4. Carm. sib., V, 28 et suiv., 93 et suiv., 105 et suiv., U2 



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[An 60] L»ANTECHRIST. 459 

Saint Justin, Méliton paraissent avoir eu l'intelli- 
gence à peu près complète du livre. On en peut 
dire autant de Commodien, qui (vers 250) mêle à son 
interprétation des éléments d'une autre provenance, 
mais qui ne doute pas un instant que Néron l'Anté- 
christ ne doive ressusciter de l'enfer pour soutenir une 
lutte suprême contre le christianisme % et qui conçoit 
la destruction de Rome-Babylone exactement comme 
on la concevait deux cents ans auparavant*. Enfin, 
Victorin de Pettau (mort en 303) commente encore 
l'Apocalypse avec un sentiment assez juste. Il sait 
parfaitement que Néron ressuscité est le véritable 
Antéchrist '. Quant au chiffre de la Bête, il était 
perdu probablement avant la fin du ii* siècle. Irénée | 
(vers 190) se trompe grossièrement sur ce point, \ 
ainsi que sur quelques autres d'importance majeure, \ 
l f et ouvre la série des commentaires chimériques et des ' 
j , symbolismes arbitraires *. Quelques particularités 

et suiv., 363; VIÏI, 451 et suiy., 469 et suiv. Voir ci-dessus, 
p. 318, note 3. Cf. Carm, sib,, Ilf, 397. 

4. Inslr., acrost. xli et xlii, v. 36 et suiv. ; Carmen, v. 846 
et suiv., 834, 845, 86ï, 878, 903 et suiv. (Pitra, Spic, SoL^ I; 
voir les corrections d'Ebert dans les AbhandL der phiL-hisL 
Classe der sàchsischen GeselL der Wiss,, t. V, p. 395 et suiv.). 

2. Vers 907 et suiv. 

3. BibL max. Pair., Paris, t. T, p. 580-584. 

4. Irénée, Adv. hœr., V, xxx, 3. C'est ici la p'us forte objec- 
tion contre les rapports dlrénée avec ceux qui avaient vu l'apôlre 



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460 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60] 

subtiles, comme la signification du Faux Prophète et 
de Harmagédon^ se perdirent de très-bonne heure. 
Après la réconciliation de l'empire et de l'Église, 
au iV siècle, la fortune de l'Apocalypse fut grave- 
ment compromise. Les docteurs grecs et latins, qui 
ne séparaient plus l'avenir du christianisme de celui 
de l'empire, ne pouvaient admettre pour inspiré un 
livre séditieux, dont la donnée .fondamentale était 
la haine de Rome et la prédiction de la fin de son 
règne. Presque toute la partie éclairée de l'Église 
d'Orient, celle qui avait reçu une éducation hellé- 
nique, pleine d'aversion pour les écrits millénaires 
et judéo-chrétiens, déclara l'Apocalypse apocryphe *. 
Le livre avait pris dans le Nouveau Testament grec et 
latin * une position si forte, qu'il fut impossible de l'en 
expulser ; on eut recours, pour se débarrasser des 



JeaD. Commodien, daDS ses fnsiructiones, appelle aussi l'Ante- 
christ Lalinus. — Hippolyte, De AntichrUto, 50, 52, est bien 
dévoyé. 

1. Voir Vie de Jésus, \Z^ édition, p. 897, note 3; ci-dessus, 
p. 374-375, note 3. Déjà Denys d'Alexandrie, au iir» siècle, sans 
doute par suite de son éducation littéraire, parie de l'Apocalypse 
d'un ton très-embarrassé, et avoue qu'il n'y comprend rien. Voir^' , 
surtout Épiph., De hœr„ u, 3î et suiv.; Eus., H. E,, VII, xxv. 
Saint Jean Chrysostome n'a pas d'homélies sur l'Apocalypse. 

2. Les Syriens et les Arméniens ne Tavaient pas ancienne- 
ment. 



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[An 69] L*ANTECHRIST. 461 

objections qu'il soulevait , aux tours de force exégé- 
tiques. L'évidence cependant était écrasante. Les 
Latins, moins opposés que les Grecs au milléna- 
risme, continuèrent à identifier l'Antéchrist avec 
Néron ^ Jusqu'aux temps de Charlemagne, il y 
eut une sorte de tradition à cet égard. Saint Béat 
de Liebana, qui commente l'Apocalypse en 786, 
affirme, en y mêlant, il est vrai, plus d'une incon- 
séquence, que la Bête des chapitres xiii et xvii, 
qui doit reparaître à la tête de dix rois pour anéantir 
la ville de Rome, est Néron l'Antéchrist. Un moment 
même, il est à deux doigts du principe qui, au 
XIX' siècle, conduira les critiques à la vraie suppu- 
tation des empereurs et à la détermination de la date 
du livre *. 



4. Viclorin de Pettau, dans la Bibl. max. Pairum, Lugd., 
m, p. 448; Laclance, ImlU., VII, 44-^20; De mort, persec, J; 
Sulpice Sévère, /fii^ sacra, II, 28, 29; DiaL, II, 44. Dans ces 
écrits, la théorie primitive de TAnlechrist est modifiée de la même 
manière que dans le Carmen de Commodien. Comparez saint 
Augustin, Z)ô civ. Dei, XX, c. 49; saint Jérôme, in Dan,, 
XI, 36; inis., xvii, 42; Jean Chrysostome, in If Thess., ii (0pp., 
XI, p. 529-530). Qu'on lise le livre VI, D^ viliis Anlichrisli, 
du traité de Malvenda, De AnUchrUto; c'est encore un portrait 
de Néron. 

2. L'édition du texte de saint Béat par Fierez (Madrid, 4770) 
est presque introuvable. M. Didot a collationné les plus impor- 
tants passages de ce commentaire sur Texemplaire unique de 



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.462 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Au 69] 

Ce n'est que vers le xii* siècle, quand le moyen 
âge s'enfonce dans la voie d'un rationalisme scolas- 
tique assez peu soucieux de la tradition des Pères, 
que le sens de la vision de Jean se trouve tout à fait 
compromis ^ Joachim de Flore peut être considéré 
comme le premier qui transporta hardiment TApoca- 
lypse dans le champ de l'imagination sans limites, et 
chercha, sous les images bizarres d'un écrit de cir- ^ 
constance qui borne lui-même son horizon à trois ans 
et demi, le secret de l'avenir entier de l'humanité. 

Les commentaires chimériques auxquels a donné 
lieu cette fausse idée ont jeté sur le livre un injuste 
discrédit. L'Apocalypse a repris de nos jours, grâce 
à une plus saine exégèse, la place élevée qui lui 
appartient dans les écritures sacrées. L'Apocalypse 
est, en un sens, le sceau de la prophétie, le dernier 
mot d'Israël. Qu'on lise dans les anciens prophètes, 
dans Joël par exemple*, la description du « jour de 
Jéhovah », c'est-à-dire de ces grandes assises que le 

l'édition de Florez qui se trouve à Paris, en possession de - 
M. l'abbé Noile, et sur deux importants manuscrits, dont l'un lui 
appartient. Des apocalypses figurées manuscrites et xylogra- 
phiques (Paris, 4870), p. 3, 4 M 7, 24-25, 76-77. Édit. de Florez, 
p. 438, 498. 

1. Et encore il ne se perd pas entièrement. V. Hist, litt. de la 
Fr., t. XXV, p. 258. 

2. Joël, II, 4 et suiv. 



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[An 69] L»ANTECHRIST. 463 

justicier suprême des choses humaines tient de 
temps en temps, pour ramener Tordre sans cesse 
troublé par les hommes, on y trouvera le germe 
de la vision de Patmos. Toute révolution, toute 
convulsion historique devenait pour l'imagination du 
juif, obstiné à se passer de l'immortalité de l'âme et 
à établir le règne de la justice sur cette terre, un 
coup providentiel, prélude d'un jugement bien plus 
solennel et plus définitif encore. A chaque événe- 
ment, un prophète se levait pour crier : « Sonnez, 
sonnez de la trompette en Sion ; car le jour de Jého- 
vah vient; il est proche *. » L'Apocalypse est la suite 
et le couronnement de cette littérature étrange, qui 
est la gloire propre d'Israël. Son auteur est le der- 
nier grand prophète; il n'est inférieur à ses de- 
vanciers qu'en ce qu'il les imite ; c'est la même 
âme, le même esprit. L'Apocalypse offre le phéno- 
mène presque unique d'un pastiche de génie, d'un 
centon original. Si l'on excepte deux ou trois inven- 
tions particulières à l'auteur et d'une merveilleuse 
beauté*, l'ensemble du poëme est composé de traits 
empruntés à la littérature prophétique et apocalyp- 

4. Joël, n, 1. 

2. En particulier, Tépisode des martyrs sous Faulel (ch. vi, 
9-44), lignes toutes divines, qui suffiront éternellement à la con- 
solation de l'âme qui souffre pour sa foi ou sa vertu. 



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464 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

tique antérieure, surtout à Ézéchiel, à l'auteur du 
livre de Daniel, aux deux Isaïes. Le Voyant chrétien 
est le véritable élève de ces grands hommes ; il sait 
par cœur leurs écrits, il en tire les dernières con- 
séquences. Il est frère, moins la sérénité et l'harmo- 
nie, de ce poëte merveilleux du temps de la captivité, 
de ce second Isaîe, dont Tâme lumineuse semble 
comme imprégnée, six cents ans d'avance, de toutes 
les rosées, de tous les parfums de l'avenir. 

Comme la plupart des peuples qui possèdent un 
brillant passé littéraire, Israël vivait des images 
consacrées par sa vieille et admirable littérature. On 
ne composait presque plus qu'avec des lambeaux 
des anciens textes ; la poésie chrétienne, en particu- 
lier, ne connaissait pas d'autre procédé littéraire*. 
Mais, quand la passion est sincère, la forme, même 
la plus artificielle, prend de la beauté. Les Paroles 
d'un croyant sont à l'égard de l'Apocalypse ce que 
l'Apocalypse est à l'égard des anciens prophètes, et 
cependant les Paroles d'un croyant sont un livre d'un 
véritable effet; on ne le relit jamais sans une vive 
émotion. 

Les dogmes du temps présentaient comme le style 
quelque chose d'artificiel; mais ils répondaient à un 

^ 4 . Voir, par exemple, les cantiques des premiers chapitres de 
V rÉvangile de Luc. 



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[An 69] L*ANT£CHRIST. 465 

sentiment profond. Le procédé de l'élaboration théo- 
logique consistait en une transposition hardie, appli- 
quant au règne du Messie et à Jésus toute phrase des 
anciens écrits qui paraissait susceptible d'une rela- 
tion vague avec un idéal obscur. Comme l'exégèse 
qui présidait à ces combinaisons messianiques était 
tout à fait médiocre, les formations singulières dont 
nous parlons impliquaient souvent de graves contre- 
sens. Cela se voit surtout dans les passages de l'Apo- 
calypse qui concernent Gog et Magog, si on les 
compare aux chapitres parallèles d'Ézéchiel. Selon 
Ézéchiel, Gog, roi de Magog, viendra, « dans la suite 
du temps», »>' quand le peuple d'Israël sera de retour 
de la captivité et rétabli en Palestine, lui faire une 
guerre d'extermination. Déjà, vers l'époque des tra- 
ducteurs grecs de la Bible et de la composition du 
livre de Daniel, l'expression qui désigne simplement 
dans l'hébreu classique un avenir indéterminé signi- 
fiait (( à la fin des temps », et ne s'appliquait plus 
qu'aux temps du Messie *. L'auteur de l'Apoca- 
lypse est amené de la sorte à rapporter les cha- 
pitres XXXVIII et xxxix d'Ézéchiel aux temps mes- 



4. D>a^T nnn«2, Ezech., XXVIII, 8. 

2. V. Geseiiius, Thés,, au mot nnn«, hebr. et chald. Les 
juifs du moyen âge appliquent aussi d'ordinaire celte expression 
aux temps messianiques. CX. Dereschilh rabba, ch. lxxxviii. 

30 



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466 ORIGIiNES DU CHRISTIANISME. [Ad 60| 

sianiques, et à considérer Gog et Magog comme 
les représentants du monde barbare et païen qui 
survivra à la ruine de Rome, et coexistera avec le 
règne millénaire de Christ et de ses saints. 

Ce mode de création par voie extérieure, si j'ose 
le dire, cette façon de combiner, au moyen d'une 
exégèse d'appropriation, des phrases prises çà et là, 
et de construire une théologie nouvelle par ce jeu 
arbitraire, se retrouvent dans l'Apocalypse pour 
tout ce qui touche au mystère de la fin des temps. 
La théorie de l'Apocalypse à cet égard se distingue 
par des traits essentiels de celle qu'on trouve dans 
saint Paul et de celle que les Évangiles synop- 
tiques placent dans la bouche de Jésus. Saint Paul 
semble, il est vrai, parfois^ croire à un règne du 
Christ dans le temps, qui aura lieu avant la fin der- 
nière de toutes choses; mais il ne va jamais à la 
même précision que notre auteur. Selon l'Apocalypse, 
en efiet, l'avènement du futur règne de Christ est 
très-proche ; il doit suivre de près la destruction de 
Tempire romain. Les martyrs ressusciteront seuls & 
cette première résurrection ; le reste des morts ne res- 
suscitera pas encore. De telles bizarreries étaient la 
conséquence de la manière tardive et incohérente 

1. I Cor., xv, S4 et suiv. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 46Ï 

dont Israël forma ses idées sur l'autre vie. On peut 
dire que les juifs n*ont été amenés au dogme de 
rimmortalilé que par la nécessité d'un tel dogme 
pour donner un sens au martyre. Au deuxième livre 
des Macchabées, les sept jeunes martyrs et leur mère 
sont forts de la pensée qu'ils ressusciteront, tandis 
qu'Antiochus ne ressuscitera pas *. C'est à propos 
de ces héros légendaires qu'on trouve dans la littéra- 
ture juive les premières afiirmations nettes d'une vie 
r^lernelle', et en particulier cette belle formule : V 
« Ceux qui meurent pour Dieu vivent au point de vue 
de Dieu*. » On voit même poindre une certaine ten- 
dance à créer pour eux un sort spécial d'outre-tombe 
et à les ranger près du trône de Dieu « dès à pré- 
sent », sans attendre la résurrection*. Tacite fait 
de son côté la remarque que les juifs n'attribuent 
l'immortalité qu'aux âmes de ceux qui sont morts 
dans les combats ou dans les supplices ^ 

Le règne de Christ avec ses martyrs aura lieu sur 
la terre, à Jérusalem, sans doute, au milieu des na- 

4. II Macch., VII, 9, 44, U, 23, 36. Comp. vi, 26. 
2. II Macch., Yii, 36; Sagesse, ii-v, surtout ni, 4 et suiv.; De ' 
ralionis imperio, 9, 46, 48, 20. 
^3. Ot ^là Tov ftilv à:c66avovTi; (ôm tm Aim. De rat. imp., 46. 

4. Ttt Oittt vûv iraçiormavi ftpoW xal {Aaxocpiov aiâva Pioûot. De 
rat. imp., 48. 

5. Tacite, flist., V, 5. 



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468 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

lions non converties, mais tenues en respect autour 
des saints. Il ne durera que mille ans^ Après ces 
mille ans, il y aura un nouveau règne de Satan, où 
les nations barbares, que l'Église n'aura pas conver- 
ties, se feront des guerres horribles et seront sur le 
point d'écraser l'Église elle-même. Dieu les extermi- 
nera , et alors viendront « la seconde résurrection » , 
celle-ci générale, et le jugement définitif, qui sera 
suivi de la fin de l'univers. C'est la doctrine qu'on a 
désignée du nom de « millénarisme », doctrine fort 
répandue dans les trois premiers siècles*, qui n'a 
jamais pu devenir dominante dans l'Église, mais qui j 
a reparu sans cesse aux diverses époques de son /' 
histoire, et s'appuie sur des textes bien plus anciens ^ 



et bien plus formels que tant d'autres dogmes uni- 
versellement acceptés. Elle fut le résultat d'une exé- 
gèse matérialiste, dominée par le besoin de trouver 
vraies à la fois les phrases où le royaume de Dieu 
était présenté comme devant durer « dans les siècles 

4 . Celle manière de concevoir le règne messianique comme 
dislinct deTétat qui suivra le jugement dernier, et comme anté- 
rieur à cet élat, se retrouve dans l'Apocalypse d'Esdras, écrite 
vers Tan 97. 

t, Cérinthe, dans Eusèbe, fl. E., III, 28; Papias, dansEusébe, 
H, E., in, 39; Justin, DiaL ciim Tryphon., 80-81 ; Irénée (voir 
Eusèbe, III, 39); Tertullien, Contre Marcion, III, 24 ; Lactance, 
imiL, YII, 20. 



/• 



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[An 69] L*ANTECHRIST. 469 

des siècles », et celles où, pour exprimer la longueur 
indéfinie du règne messianique, ihétait dit qu'il dure- 
rait « mille ans ». Selon la règle des interprètes qu'on 
appelle harmonistes, on mit lourdement bout à bout 
les données qu'on ne pouvait faire bien coïncider* On 
fut guidé dans le choix du chiffre mille par une com- 
binaison de passages de psaumes, d'où il semble ré- 
sulter « qu'un jour de Dieu vaut mille ans * » . Chez les 
juifs se retrouve aussi la pensée que le règne du Messie 
sera non pas l'éternité bienheureuse, mais une ère de 
félicité durant les siècles qui précéderont la fin du 
monde. Plusieurs rabbins portent, comme l'auteur de 
l'Apocalypse, la durée de ce règne à mille ans*. L'au- 
teur de l'épître attribuée à Barnabe* prétend que, de 
même que la création a eu lieu en six jours, de même 
l'accomplissement des deslinées du monde se fera en 
six mille ans (un jour pour Dieu équivalant à mille 
ans) , et qu'ensuite, de même que Dieu se reposa le sep- 
tième jour, de même aussi, « quand viendra son fils et 

4. Vs. xc, 4, rapproché de Ps. lxxxiv, 44. Comp. épître de 
Barnabe, c. 45; II Pétri, m, 8; Justin, Dial, cum Tryph,, 81 ; 
Irénée, Adv, hœr,, V, xxiii, 2. 

2. Pesikla rahhaihi, sect. i; Jalkut sur les Psaumes, n* 806; 
Ammonius, dans Maï, Script, vei. nova coll., I, 2* partie, p. 207. 
Selon r Apocalypse d'Esdras, vu, 26 et suiv., le règne du Messie 
sera de quatre cents ans. 

3. Epist. Barmbœ, 45. 



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470 . ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

qu'il abolira le temps de Tiniquîté, et qu'il jugera les 
impies, et qu'il changera le soleil et la lune et tous 
les astres, il se reposera encore le septième jour ». 
Ce qui équivaut à dire : il régnera mille ans, le 
règne du Messie étant toujours comparé au sabbat 
qui termine par le repos les agitations successives 
d'un développement de l'univers ^ L'idée de l'éter- j^ 
nité de la vie individuelle est si peu familière aux 
Juifs, que l'ère des rémunérations futures est selon \) 
eux renfermée en un chiffre d'années considérable • 
sans doute, mais toujours fini. 

La physionomie persane de ces rêves se laisse 
apercevoir tout d'abord*. Le millénarisme et, si 
l'on peut s'exprimer ainsi, l'apocalyptîsme ont fleuri 
dans l'Iran depuis une époque fort ancienne*. Au 
fond des idées zoroastriennes est une tendance à chif- 
frer les âges du monde, à compter les périodes de la 
vie universelle par hazars, c'est-à-dire par milliers 

\. Commodien et saint Hippolyte fixent également la durée 
du monde à six mille ans. 

t. Des idées très-analogues se retrouvent chez les Étrusques \ 
et faisaient sans doute le fond des anciens livres sibyllins, si bien I 
qu'une union toute naturelle s'établit entre le sibyllinisme italiote \ 
elTapocalyptismejuif (Virg., Ed., iv). 

3. Voir y Ardai Viraf-Nameh, sorte d'apocalypse, qui n'est 
pas, comme on l'avait cru, une imitation de VA$eension d'Isaie. 
Cf. Silzungsberichte de l'Acad. de Munich, 4870, I, 3. 



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(Àii6î>] L'AXTECHRIST. «i 

d'années, à imaginer un règne sauveur, qui sera le 
couronnement final des épreuves de l'humanité *. 
Ces idées, se combinant avec les affirmations d'ave- 
nir qui remplissent les anciens prophètes hébreux, 
devinrent l'âme de la théologie juive dans les siècles 
qui précédèrent notre ère. Les apocalypses surtout 
en furent pénétrées; les révélations attribuées à Da- 
niel, à Hénoch, à Moïse sont presque des livres per- 
sans par le tour, par la doctrine, par les images. 
Est-ce à dire que les auteurs de ces livres bizarres 
eussent lu les écritures zendes , telles qu'elles exis- 
taient de leur temps? En aucune façon. Ces emprunts 
étaient indirects; ils venaient de ce que l'imagination 
juive s'était teinte aux couleurs de l'Iran. Il en fut 
de même pour l'Apocalypse de Jean. L'auteur de 
cette apocalypse, pas plus qu'aucun autre chrétien, 
n'eut de rapports directs avec la Perse; les données 
exotiques qu'il transportait dans son livre étaient déjà 
incorporées avec les midraschim traditionnels' ; notre 
Voyant les prenait de l'atmosphère où il vivait. Le fait 
est que, depuis Hoschédaret Hoschédar-mah, les deux 
prophètes qui précéderont Sosiosch, jusqu'aux plaies 
qui frapperont le monde à la veille des grands jours, 

4. Zeitschrifl der d. m. (7., 4867, p. 674 et 8uiv.; Théo- 
pompe, dans le traité De hide et Osir*, 47. 
2. Zeitschrift, endroit précité, p. 55S et suiv. 



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An ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69J 

jusqu'aux guerres des rois entre eux, qui seront les 
symptômes de la lutte suprême, tous les éléments de 
la mise en scène apocalyptique se retrouvent dans 
la théorie parsie des fins du monde *. Les sept cieux, 
les sept anges, les sept esprits de Dieu, qui re- 
viennent sans cesse dans la vision de Patmos,- nous 
transportent aussi en plein parsisme et même au delà. 
Le sens hiératique et apotélesmatique du nombre 
sept semble avoir, en effet, son origine dans la doc- 
trine babylonienne des sept planètes réglant le destin 
des hommes et des empires. Des rapprochements 
plus frappants encore se remarquent dans le mystère 
des sept sceaux '. De même que, selon la mythologie 
assyrienne , chacune des sept tables du destin * 
était dédiée à Tune des planètes; de même les 
sept sceaux ont des relations singulières avec les 
sept planètes, ave:^ les jours de la semaine et avec 
les couleurs que la science babylonienne rattachait 
aux planètes. Le cheval blanc, en effet, semble ré- 
pondre à la Lune, le cheval rouge à Mars, le che- 

i . Trailé De hide et Osir., endroit cité; Spiegel, Parsigram- 
malik, p. <94; Zeitschrifl der d. m. G., vol. cité (4867), p. 573, 
575-677. 

2. Voir aussi Apoc., i, 46; xii, 4. 

3. Nonnus, XLI, 340 et suiv.; cf. XII, 34 et suiv. Cf. J. Bran- 
dis, Die Bedeutung der sieben Thore Thebens (Berlin, 4867}, 
p. 267-268. 



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[An 60] L'ANTECHRIST. 473 

val noir à Mercure*, le cheval jaune' à Jupiter \ 
Les défauts d'un tel genre sont sensibles, et on 
essayerait vainement de se les dissimuler. Des cou- 
leurs dures et tranchées, une absence complète de 
tout sentiment plastique, l'harmonie sacrifiée au 
symbolisme, quelque chose de cru, de sec et d'inor- 
ganique, font de l'Apocalypse le parfait antipode 
du chef-d'œuvre grec, dont le type est la beauté 
vivante du corps de l'homme ou de la femme. Une 
sorte de matérialisme appesantit les conceptions 
les plus idéales de l'auteur. Il entasse l'or; il a 
comme les Orientaux un goût immodéré des pierres 
précieuses. Sa Jérusalem céleste est gauche, pué- 
rile, impossible, en contradiction avec toutes les 
bonnes règles de l'architecture, qui sont celles de la 
raison. Il la fait brillante aux yeux, et il ne songe pas 
à la faire sculpter par un Phidias. Dieu, de même, 
est pour lui une « vision smaragdine », une sorte de 
gros diamant, éclatant de mille feux, sur un trône*. 
Certes, le Jupiter Olympien était un symbole bien 

4. La couleur de Mercure étail le bleu foncé, facile à confondre 
avec le noir. 

vT^Î. XXwpôç désigne à la fois le jaune et le vert. 
-^ 3. Sur les diverses couleurs mises en rapport avec les pla- 
nètes, voir Chwolsohn, Die Ssabier, III, p. 658, 674, 676, 677. 
Comp. le manuscrit supplément turc de la Biblioth. nat., n» 242. 

4. Apec, IV, 3. 



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r 



474 ORIGINES DU CHRISTIANISME* [kn Ô9J 

supérieur à cela. L'erreur qui parfois a trop porté 
Tart chrétien vers la décoration riche. trouve sa racine 
dans l'Apocalypse. Un sanctuaire des jésuites, en or 
et en lapis-lazuli, est plus beau que le Parthénon, 
dès qu'on admet cette idée, que l'emploi liturgique 
d'une matière précieuse honore Dieu. 

Un trait plus fâcheux fut cette haine sombre du 
monde profane, qui est commune à notre auteur et à 
tous les faiseurs d'apocalypses, en particulier à l'au- 
teur du livre d'Hénoch. Sa rudesse, ses jugements 
passionnés et injustes sur la société romaine nous 
choquent, et justifient jusqu'à un certain point ceux 
qui résumaient la doctrine nouvelle en odium humani 
generis^. Le pauvre vertueux est toujours un peu porté 
à regarder le monde qu'il ne connaît pas comme plus 
méchant que ce monde n'est en réalité. Les crimes 
des riches et des gens de cour lui apparaissent singu- 
lièrement grossis. Cette espèce de fureur vertueuse, 
que certains barbares, tels que les Vandales, devaient 
ressentir quatre cents ans plus tard contre la civilisa- 
tion, les juifs de l'école prophétique et apocalyptique 
l'eurent au plus haut degré. On sent chez eux un reste 
de l'ancien esprit des nomades, dont l'idéal est la vie 
patriarcale, une aversion profonde pour les grandes 

I. Tacite, ^nn., XV, 44. 



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} 



[An 00] L'ANTECHRIST. 475 

villes envisagées comme des foyers de corruption, 
une jalousie ardente contre les puissants États, fondés 
sur un principe militaire dont ils n'étaient pas capa- 
bles, ou qu'ils n'admettaient pas. 

Voilà ce qui a fait de l'Apocalypse un livre à 
beaucoup d'égards dangereux. C'est le livre par ex- 
cellence de l'orgueil juif. Selon l'auteur, la distinction 
des juifs et des païens durera jusque dans le royaume 
de Dieu. Pendant que les douze tribus mangent des 
fruits de l'arbre de vie, les gentils doivent se con- 
tenter d'une décoction médicinale de ses feuilles *. 
L'auteur regarde les gentils, même croyant à Jésus, 
même martyrs de Jésus, comme des enfants d'adop- 
tion, comme des étrangers introduits dans la famille 
d'Israël, comme des plébéiens admis par grâce à 
s'approcher d'une aristocratie*. Son Messie est essen- 
tiellement le messie juif; Jésus est pour lui avant 
tout le fils de David % un produit de l'Église d'Is- 
raël, un membre de la famille sainte que Dieu a choi- 
sie; c'est l'Église d'Israël qui opère l'œuvre salutaire 
par cet élu sorti de son sein *. Toute pratique sus- 
ceptible d'établir un lien entre la race pure et les 

4. Apoc, xxn, 3, li; Oiparftxv tûv Id/ûv, trail ironique. 

2. Apoc, VII, 9; xiv, 3. 

3. Apoc, V, 5. 

4. Apoc, II, 9 ; III, 9 ; XI, 4 9 ; xiv, \ -3. Cf. xii et suiv.; xxi, \ 2. 



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476 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

païens (manger les viandes ordinaires, pratiquer le 
mariage dans les conditions ordinaires) lui paraît 
une abomination. Les païens en bloc sont à ses yeux 
des misérables, souillés de tous les crimes, et qui ne 
peuvent être gouvernés que par la terreur. Le monde 
réel est le royaume des démons. Les disciples de Paul 
sont des disciples de Balaam et de Jézabel. Paul lui- 
même n'a pas de place parmi « les douze apôtres de 
l'Agneau », seule base de l'Église de Dieu ; et l'Église 
d'Éphèse, création de Paul, est louée « d'avoir mis 
^ à l'épreuve ceux qui se disent apôtres sans l'être, et 
/: d'avoir trouvé qu'ils ne sont que des menteurs ». 
Tout cela est bien loin de l'Évangile de Jésus. 
L'auteur est trop passionné; il voit tout comme à tra- 
vers le voile d'une apoplexie sanguine, ou à la lueur 
d'un incendie. Ce qu'il y avait de plus lugubre à Paris, 
le 25 mai 1871, ce n'étaient pas les flammes ; c'était la 
couleur générale de la ville, quand on la voyait d'un 
point élevé : un ton jaune et faux, une sorte de 
pâleur mate. Telle est la lumière dont notre auteur 
colore sa vision. Rien ne ressemble moins au pur 
soleil de Galilée. On sent dès à présent que le genre 
apocalyptique, pas plus que le genre des épîtres, ne 
sera la forme littéraire qui convertira le monde. Ce 
sont ces petits recueils de sentences et de paraboles 
que dédaignent les traditionistes exacts, ce sont ces 



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[An 69] L'AiNTECHRIST. 477 

aide-mémoire où les moins instruits et les moins bien 
renseignés déposent pour leur usage personnel ce 
qu'ils savent des actes et des paroles de Jésus % qui 
sont destinés à être la lecture, le charme de l'avenir. 
Le simple cadre de la vie anecdotique de Jésus valait 
évidemment mieux pour enchanter le monde que le 
pénible entassement de symboles des apocalypses et 
les touchantes exhortations des lettres d'apôtres. Tant il 
est vrai que Jésus, Jésus seul, eut, dans l'œuvre mysté- 
rieuse de la croissance chrétienne, toujours la grande, 
la trfomphante, la décisive part. Chaque livre, chaque 
institution chrétienne vaut en proportion de ce qu'elle 
contient de Jésus. Les Évangiles synoptiques, où 
Jésus est tout, et dont on peut dire en un sens qu'il 
est le véritable auteur, seront par excellence le livre 
chrétien, le livre éternel *. 

L'Apocalypse, cependant, occupe dans le canon 
sacré une place à beaucoup d'égards légitime. Livre 
de menaces et de terreur, l'Apocalypse donna un 
corps à la sombre antithèse que la conscience chré- 
tienne, mue par une profonde esthétique, voulut op- 
poser à Jésus. Si l'Évangile est le livre de Jésus, 
l'Apocalypse est le livre de Néron. Grâce à l'Apoca- 

4 . Papias, dans Eusèbe, H. E._, III, 39. 
2. La rédaclioQ des Évangiles sera robjet principal de notre 
tomeV. 



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478 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Au 09] 

lypse, Néron a pour le christianisme l'impoilance 
d'un second fondateur. Sa face odieuse a été insépa- 
rable de celle de Jésus. Grandissant de siècle en 
siècle, le monstre sorti du cauchemar de Tan 6k est 
devenu l'épouvantail de la conscience chrétienne, 
le géant sombre du soir du monde*. Un in-folio de 
550 pages a été composé sur sa naissance et son 
éducation, sur ses vices, ses richesses, ses écrins, 
ses parfums, ses femmes, sa doctrine, ses miracles 
et ses festins. 

L'Antéchrist a cessé de nous effrayer, et le livre 
de Malvenda * n'a plus beaucoup de lecteurs. Nous 
savons que la fin du monde n'est pas aussi proche 
que le croyaient les illuminés du premier siècle, 
et que cette fin ne sera pas une catastrophe subite. 
Elle aura lieu par le froid, dans des milliers de 
siècles, quand notre système ne réparera plus sufTi- 
samment ses pertes, et que la Terre aura usé le trésor 
de vieux soleil emmagasiné comme une provision de 
route dans ses profondeurs. Avant cet épuisement du 
capital planétaire, l'humanité aura-t-elle atteint la 
science parfaite, qui n'est pas autre chose que le pou- 

4. Aujourd'hui encore, en arménien, le nom de rAntechrist 
t Neren, Voir le grand dictionnaire de FAcadémie arménienne 
de Saint-Lazare, au mot Neren, 

2. Th. Malvenda, DeArUichrislo UbriXI (Rome, 1604, in-fol.). 



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(An 60] L*ÂNTECHRIST. 479 

voir de maîtriser les forces du monde, ou bien la terre, 
expérience manquée entre tant de millions d'autres, 
se glacera -t-elle avant que le problème qui tuera la 
mort ait été résolu? Nous l'ignorons. Mais, avec le 
Voyant de Patmos, au delà des alternatives chan- 
geantes, nous découvrons l'idéal, et nous affirmons 
que l'idéal sera réalisé un jour. A travers les nuages 
d'un univers à l'état d'embryon, nous apercevons les 
lois du progrès de la vie, la conscience de l'être 
s'agrandissant sans cesse, et la possibilité d'un état 
oii tous seront dans un être définitif (Dieu) ce que 
les innombrables bourgeons de l'arbre sont dans 
l'arbre, ce que les myriades de cellules de l'être 
vivant sont dans l'être vivant, — d'un état, dis-je, 
où la vie du tout sera complète, et où les individus 
qui auront été revivront en la vie de Dieu, verront, 
jouiront en lui, chanteront en lui un éternel Alléluia. 
. Quelle que soit la forme sous laquelle chacun de nous 
conçoit cet avènement futur de l'absolu, l'Apocalypse 
ne peut manquer de nous plaire. Elle exprime sym- 
boliquement cette pensée fondamentale que Dieu est, 
mais surtout qu'il sera. Le Irait y est lourd, le con- 
tour mesquin; c'est le crayon grossier d'un enfant 
traçant ayec un outil qu'il ne sait point manier le 
dessin d'une ville qu'il n'a point vue. Sa naïve pein- 
ture de la cité de Dieu, grand joujou d'or et de perles. 



r 



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4S0 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

n'en reste pas moins un élément de nos songes. 
Paul a mieux dit sans doute, quand il résume le but 
final de l'univers en ces mots : « Pour que Dieu soit 
tout en tous ^ » Mais longtemps encore l'humanité 
aura besoin d'un Dieu qui demeure avec elle % com- 
patisse à ses épreuves, lui tienne compte de ses luttes, 
« essuie toute larme de ses yeux ». 

4. "ha TJi 6 tthç iràvra <v iràoiv. I Cor., XV, 28. 
2. 2xtiv«<j« jut' auTwv. ApOC., XXI, 3. 



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CHAPITRE XVIIl. 



AVéNElfENT DES FLAVIUS. 



Le spectacle du monde, nous l'avons déjà dit, ne 
répondait que trop aux rêves du Voyant de Patmos. 
Le régime des coups d'État militaires portait ses 
fruits. La politique était dans les camps, et l'empire 
était aux enchères. Il y eut des assemblées chez 
Néron où Ton put voir réunis sept futurs empereurs et 
le père d'un huitième*. Le vrai républicain Verginius, 
qui voulait l'empire pour le sénat et le peuple, n'était 
qu'un utopiste*. Galba, vieux général honnête, qui 
refuse de sq prêter à cette orgie militaire, est vite 
perdu. Les soldats un moment eurent l'idée de 
tuer tous les sénateurs, pour faciliter le gouverne- 

4. Galba, Othon, Yitellius, Yespasien, Tiius, Domitien, Nerva, 
Trajan père. 

2. Dion Gassius, LXIH, 25. 

31 



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482 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60] 

ment^ L'unité romaine semblait sur le point de se 
briser. Ce n'était pas seulement chez les chrétiens 
qu'une situation aussi tragique inspirait des prédic- 
tions sinistres. On parla d'un enfant à trois têtes, né 
en 68 à Syracuse, et on y vit le symbole des trois 
empereurs qui s'élevèrent en moins d'un an et qui 
coexistèrent même tous les trois ensemble durant 
plusieurs heures. 

Quelques jours après que le prophète d'Asie ache- 
vait d'écrire son œuvre étrange, Galba était tué et 
Othon proclamé (15 janvier 69). Ce fut comme une 
résurrection de Néron. Sérieux, économe, désa- 
gréable. Galba était en tout le contraire de celui 
qu'il avait remplacé *. S'il avait réussi à faire préva- 
loir son adoption de Pison, il eût été une sorte de 
Nerva, et la série des empereurs philosophes eût 
commencé trente ans plus tôt; mais la détestable 
école de Néron l'emporta. Othon ressemblait à ce 
monstre; les soldats et tous ceux qui avaient aimé 
Néron retrouvaient en lui leur idole. On l'avait vu à 
côté de Tempereur défunt, jouant le rôle du premier 
de ses mignons, rivalisant avec lui par son affecta- 
tion de fastueuses débauches, ses vices et ses folles 

4. Tacite, HisL, I, 80 etsuiv.; Suétone, Othon, 8; Dion Cas- 
sius, LXIV, 9, elles excerpla Vaticana, p. 444 (Sturz), 
8. Suétone, Galba, 42-45. 



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[Ad 60] L*ANTEGHRIST. 483 

prodigalités. Le bas peuple lui donna dès le premier 
jour le nom de Néron, et il paraît qu'il le prit lui- 
même dans quelques lettres. 11 souffrit en tout cas 
qu'on dressât des statues à la Bêle; il rétablit la 
coterie néronienne dans les grands emplois, et s'an- 
nonça hautement comme devant continuer les prin- 
cipes inaugurés par le dernier règne. Le premier 
acte qu'il signa fut pour procurer l'achèvement de la 
Maison Dorée *. 

Ce qu'il y avait de plus triste, c'est que l'abaisse- 
ment politique où l'on était arrivé ne donnait pas la 
sécurité. L'ignoble Vitellius avait été proclamé quel- 
ques jours avant Olhon (2 janvier 69) en Germanie. 
Il ne se désista pas. Une horrible guerre civile, comme 
il n'y en avait pas eu depuis celle d'Auguste et d'An- 
toine, parut inévitable; l'imagination publique était 
très-excitée ; on ne voyait qu'affreux pronostics * ; les 
crimes de la soldatesque répandaient partout l'effroi. 
Jamais on ne vit pareille année; le monde suait le 
sang. La première bataille de Bédriac, qui laissa 
l'empire à Vitellius seul (vers le 15 avril), coûta la vie 
à quatre-vingt mille hommes '. Les légionnaires dé- 

4. Tacite, Hist.^ I, 43, 78; Suétone, Olhon, 7; Dion Cass., 
LXIV, 8; Plutarque, Vie de Galba, 49; Vie d'Olhon, 3. 

t. Tacite, HisL, I, 86, 90; Suétone, Olhon, 7, 8, 44 ; Dion 
Cassius, LXIV, 7, 40; Plutarque, Galba, 83; Olhon, 4. 

3. Dion Cassius, LXIV, 40. 



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484 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 60] 

bandés pillaient le pays et se battaient entre euxMe& 
peuples s'en mêlaient ; on eût dit Téboulement d'une 
société. En même temps, les astrologues, les charla- 
tans de toute espèce pullulaient : la ville de Rome 
était à eux *; la raison semblait confondue devant un 
déluge de crimes et de folies qui défiait toute philo- 
sophie. Certains mots de Jésus, que les chrétiens se 
répétaient tout bas% les tenaient dans une espèce de 
fièvre continue; le sort de Jérusalem surtout était 
ppur eux l'objet d'une ardente préoccupation. 

L'Orient, en effet, n'était pas moins troublé que 
l'Occident. Nous avons vu qu'à partir du mois de 
juin de l'année 68, les opérations militaires des Ro- 
mains contre Jérusalem furent suspendues. L'anar- 
chie et le fanatisme ne diminuèrent pas pour cela 
parmi les Juifs. Les violences de Jean de Gischala et 
des zélateurs étaient au comble *. L'autorité de Jean 
reposait principalement sur un corps de Galiléens, qui 
commettait tous les excès imaginables. Les Hiéroso- 
lymites se soulevèrent enfin, et forcèrent Jean avec 
ses sicaires à se réfugier dans le temple ; mais on le 

4. Tacite, HisL, II, 66-68. Cf. Agricola, 7. 

2. DionCassius, LXV, 4 ; Tacite, Hist., II, 6î; Suét., Vit., U; 
Zonaras, VI, 6. 

3. Matlh., XXIV, 6-7. 

4. Jos., B. /., Vn, vin, 4. 



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[An 69] L'ANTECHRIST. 485 

craignait tellement que, pour se préserver de lui, on 
se crut obligé de lui opposer un rival. Simon fils de 
Gioras, originaire de Gérasa, qui s'était distingué dès 
le commencement de la guerre, remplissait Tldumée 
de ses brigandages. Déjà il avait eu à lutter contre 
les zélateurs, et deux fois il s'était montré menaçant 
aux portes de Jérusalem. Il y revenait pour la troi- 
sième fois, quand le peuple l'appela, croyant ainsi se 
mettre à l'abri d'un retour offensif de Jean. Ce nou- 
veau maître entra dans Jérusalem au mois de mars 
de l'an 69. Jean de Gischala resta en possession du 
temple. Les deux chefs cherchaient à se surpasser 
l'un l'autre en férocité. Le Juif est cruel, quand il est 
maître. Le frère des Carthaginois, à l'heure suprême, 
se montrait dans son naturel. Ce peuple a toujours 
renfermé une admirable minorité; là est sa grandeur; 
mais jamais on ne vit dans un groupe d'hommes 
tant de jalousie, tant d'ardeur à s'exterminer réci- 
proquement. Arrivé à un certain degré d'exaspéra- 
tion, le Juif est capable de tout, même contre sa 
religion. L'histoire d'Israël nous montre des gens 
enragés les uns contre les autres *. On peut dire de 
cette race le bien qu'on voudra et le mal qu'on 
voudra, sans cesser d'être dans le vrai ; car, répé- 

4. Voir, par exemple, Jos., B. J,, VU, xi; Vita^ 76. 



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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An d9] 

tons-le, le bon juif est un être excellent, et le mé- 
chant juif est un être détestable*. C'est ce qui ex- 
plique la possibilité de ce phénomène, en apparence 
inconcevable, que l'idylle évangélique et les horreurs 
racontées par Josèphe aient été des réalités sur la 
même terre, chez le même peuple, vers le même 
temps. 

Vespasien, durant ce temps, restait inactif h 
Césarée. Son fils Titus avait réussi à l'engager dans 
un réseau d'intrigues, savamment combiné. Sous 
Galba, Titus avait espéré se voir adopter par le vieil 
empereur. Après la mort de Galba, il comprit qu'il 
ne pouvait arriver au pouvoir suprême que comme 
successeur de son père. Avec l'art du politique 
le plus consommé, il sut tourner les chances en 
faveur d'un général sérieux, honnête, sans éclat, 
sans ambition personnelle, qui ne fit presque rien 
pour aider à sa propre fortune. Tout l'Orient y 
contribua. Mucien et les légions de Syrie souf- 
fraient impatiemment de voir les légions de l'Occi- 
dent disposer seules de l'empire; elles prétendirent 
faire l'empereur à leur tour; or Mucien, sorte de 
sceptique plus jaloux de disposer du pouvoir que de 
l'exercer, ne voulait pas de la pourpre pour lui-même. 
Malgré sa vieillesse , sa naissance bourgeoise, son 

4. Ceci s'appliqae surtout aux juifs d'Orient. 



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[An 69] L*ANTEGHRIST. 487 

intelligence secondaire, Yespasien se trouva ainsi dési- 
gné. Titus, âgé de vingt-huit ans, relevait d'ailleurs 
par son mérite, son adresse, son activité, ce que le 
talent de son père avait d'un peu obscur. Après la 
mort d'Othon, les légions d'Orient ne prêtèrent qu'à 
regret te serment à Vitellius. L'insolence des soldats 
de Germanie les révoltait. On leur avait fait croire 
que Yitellius voulait envoyer ses légions favorites en 
Syrie et transporter sur les bords du Rhin les légions 
de Syrie, aimées dans te pays, et que beaucoup 
d'alliances y avaient attachées. 

Néron ^ d'ailleurs, quoique mort, continuait de 
tenir le dé des choses humaines, et la fable de sa 
résurrection n'était pas sans avoir quelque vérité 
comme métaphore. Son parti lui survivait. Vitellius, 
après Othon, se posait, à la grande joie du petit 
peuple, en admirateur déclaré, en imitateur, en ven- 
geur de Néron. Il protestait que, à son avis, Néron 
avait donné le modèle du bon gouvernement de la 
république. Il lui fit faire des funérailles magnifiques, 
ordonna de jouer ses morceaux de musique, et, à la 
première note, se leva transporté, pour donner le 
signal des applaudissements *• Les personnes sensées 

4. Tacite, HisL, II, 71, 95; Suétone, VU., 41; Dion Cassius, 
LXV, 4, 7. S'il éUit permis d'admettre dans l'Apocalypse des 
retouches posl evenlum, on pourrait supposer que les versets 42, 



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488 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

et honnêtes, fatiguées de ces misérables parodies 
d'un règne abhorré, voulaient une forte réaction 
contre Néron, contre ses hommes, contre ses bâti- 
ments; elles réclamaient surtout la réhabilitation des 
nobles victimes de la tyrannie. On savait que les 
Flavius joueraient consciencieusement ce rôle. Enfin, 
les princes indigènes de Syrie se prononçaient for- 
tement pour un chef dans lequel ils voyaient un 
protecteur contre le fanatisme des Juifs révoltés. 
Agrippa II et Bérénice, sa sœur, étaient corps et 
âme aux deux généraux romains. Bérénice, bien 
qu'âgée de quarante ans, gagnait Titus par des 
secrets contre lesquels un jeune homme ambitieux, 
travailleur, étranger au grand monde, uniquement 
préoccupé jusque-là de son avancement, ne sut pas 
se mettre en garde; elle s'empara même du vieux 
Vespasien par ses amabilités et ses cadeaux. Les deux 
chefs roturiers, jusque-là pauvres et simples, furent 
séduits par le charme aristocratique d'une femme 
admirablement belle S et par les dehors d'un monde 

43 du chapitre xvii se rapporlent à ces tentatives des généraux 
pour rétablir le régime néronien. J*ai fait beaucoup d'essais pour 
voir si Othon ne serait pas la seconde Bète ou le Faux Prophète. 
Les versets xiii, 4 2, 46-47, s'expliqueraient très-bien dans cette 
hypothèse ; mais les versets 4 3-4 5 résistent à une telle interprétation. 
4. Busles, au musée de Naples, et aux Uffizj de Florence, 
n<»342 (conjecture). 



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on 

/m 



[ÂD69J L'ANTECHRIST. 489 

brillant qu'ils ne connaissaient pas. La passion que 
îtus conçut pour Bérénice ne nuisit en rien à ses 
affaires; tout indique, au contraire, qu'il trouva 
dans cette femme rompue aux intrigues de TOrient 
un agent des plus utiles. Grâce à elle, les petits rois 
d'Émèse, de Sophène, de Comagène, tous parents 
ou alliés des Hérodes, et plus ou moins convertis 
au judaïsme *, furent acquis au complot *. Le juif 
renégat Tibère Alexandre, préfet de l'Egypte, y 
entra pleinement \ Les Parthes mêmes se déclarèrent 
prêts à le soutenir*. 

Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que les 
Juifs modérés tels que Josèphe y adhérèrent aussi, et 
voulurent à toute force appliquer au général romain 
les idées qui les préoccupaient. Nous avons vu que 
l'entourage juif de Néron avait réussi à lui persuader 
que , détrôné à Rome , il trouverait à Jérusalem un 
nouveau royaume, qui ferait de lui le plus grand 
potentat de la terre ^ Josèphe prétend que, dès 
l'an 67, au moment où il fut fait prisonnier par les 

K . Jos., AnU, XIX, IX, K . 

t. Tacite, Hizl , II, 2, 8i. Cf. Suét., Titus, 7; Josèphe, B, J.^ 
XII, VII, 4-3. 

3. Voir Mém, de VAcad, des inscr., t. XXVI, 4'* part., p. 294 
et suiv. Cf. les Apôtres, p. 252; Saint Paul, p. 405-407. 

4. Tacite, i/w/., II, 82; IV, 54. 
6. Suétone, Néron, 40. 



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490 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 69] 

Romains, il prédit à Yespasien l'avenir qui l'atten- 
dait S d'après certains textes contenus dans ses Écri- 
tures sacrées. A force de répéter leurs prophéties, 
les Juifs avaient fait croire à un grand nombre de 
personnes, même non affiliées à leur secte, que 
l'Orient allait l'emporter, et que le maître du monde 
sortirait bientôt de la Judée *. Déjà Virgile avait 
endormi les vagues tristesses de son imagination 
mélancolique en appliquant à son temps un Cumœum 
Carmen qui semble avoir eu quelque parenté avec 
les oracles du second Isaïe *. Les mages, chal- 
déens, astrologues, exploitaient aussi la croyance en 
une étoile d'Orient, messagère d'un roi des Juifs, 
réservé à de hautes destinées ; les chrétiens prenaient 
fort au sérieux ces chimères*. La prophétie était à 
double sens , comme tous les oracles ' ; elle parut 

1. Jos., B, J., m, VIII, 3, 9; IV, x, 7. Cf. Suétone, Vesp,, 5; 
Dion Cassius, LXVF, \ ; Appîen, cité par Zonaras, XF, 46. Noter 
la réflexion de Zonaras. Cf. Tac, ^5^^ I, 40; II, 4, 73, 74, 78; 
Suél., Vesp,) 5; Jos.,B. J., Ill, viii, 3. 

2. Jos., B, J,, Vï, V, 4; Suétone, Vesp., 4; Tacite, HisU, V,43. 

3. Virg., Ed. iv. Comp. Suétone, Aug., 94, et le passage 
cité par Servius, sur jEn,, VI, 799. 

4. Matth., II, 4-2. Comp. Nombres, xxiv, 47. 

5. X^<i^ç «fiçiôcXo; : Jos., l, c. (cf. B, J,, IIÏ, VIII, 3) : ambages. 
Tacite, /. c. Josèphe paraît avoir surtout en vue le passage Dan., 
IX, 25-27. Ce qui prouve que la prédiction n'était pas, du reste, 
très-sérieuse dans Fesprit de Josèphe, c'est qu'on ne la trouve 



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(An 69] L'ANTECHRIST. m 

suffisamment justifiée, si le chef des légions de 
Syrie, établi à quelques lieues de Jérusalem, arrivait 
à l'empire en Syrie, par suite d'un mouvement 
syrien K Vespasien et Titus, entourés de Juifs, prê- 
taient l'oreille à ces discours, et y trouvaient plaisir. 
Tout en déployant leur talent militaire contre les fana- 
tiques de Jérusalem, les deux généraux avaient assez 
de penchant pour le judaïsme, Tétudiaient, montraient 
de la déférence pour les livres juifs *. Josèphe avait 
pénétré fort avant dans leur familiarité, surtout dans 
celle de Titus, par son caractère doux , facile, insi- 
nuant'. Il leur vantait sa loi, leur racontait les 
vieilles histoires bibliques, qu'il arrangeait souvent à 
la grecque, parlait mystérieusement des prophéties. 
D'autres Juifs entrèrent dans les mêmes sentiments *, 
et firent accepter à Vespasien une sorte de rôle 
messianique. Des miracles s'y joignirent; on parla 



que dans la Guerre des Juifs, écrite sous Vespasien. II Toiret dans 
son autobiographie, écrite en 94, époque où ses deux protecteurs 
étaient morts, et où on pouvait prévoir la chute de Domitieo. 
4. Jos., B, J,, VI, V, 4. 

2. Jos., Viia, 65, 75. 

3. Jos., B, J„ m, VIII, 8, 9; Viia, 75. 

4. Talmud de Bab , GiUin, 56 a et 6; Abolh derabbi 
Nathan, cb. iv, fin (comp. Midrasch Eka, i, 5), récit sur Johanan 
ben Zaka'f, tout à fait parallèle à celui de Josèphe, et qui peut 
être un écho de ce dernier. 



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492 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 69J 

de guérisons assez analogues à celles qui sont racon- 
tées dans les Évangiles, opérées par ce Christ d'un 
genre nouveau*. 

Les prêtres païens de Phénicie ne voulurent pas 
rester en arrière dans ce concours de flatterie. 
L'oracle de Paphos* et l'oracle du Carmel ' soutin- 
rent avoir annoncé d'avance la fortune des Flavius. 
Les conséquences de tout ceci se développèrent plus 
tard. Arrivés avec l'appui de la Syrie, les empereurs 
flaviens furent bien plus ouverts que les dédaigneux 
Césars aux idées syriennes. Le christianisme péné- 
trera au cœur même de cette famille, y comptera des 
adeptes, et grâce à elle entrera dans une phase tout 
à fait nouvelle de ses destinées. 

Vers la fin du printemps de 69, Vespasien sembla 
vouloir sortir de l'oisiveté militaire oii le tenait la 
politique. Le 29 avril , il se mit en campagne, et 
parut avec sa cavalerie devant Jérusalem. Pendant 
ce temps, Céréalis, un de ses lieutenants, brûlait 
Hébron; toute la Judée était soumise aux Romains, 
excepté Jérusalem et les trois châteaux de Masada, 



i. Tacite, Hist., IV, 81-82; Suétone, Vesp,, 7; Dion Cassius, 
LXVI, 8. 

2. Tacite, HisL^ II, «-4; Suétone, Titus, 5. 

3. Suétone, Vesp., 6; Tacite, Hisl., II, 78. Cf. faux Scylax, 
S 404; Jamblique, De pylh. vUa, U, 45. 



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[An 60] L'ANTECHRIST. 403 

d'Hérodîum et de Machéro, occupés par les sicaires. 
Ces quatre places exigeaient des sièges difficiles. 
Vespasien et Titus hésitèrent à s'y engager dans Tétat 
précaire où Ton était, à la veille d'une nouvelle guerre 
civile, où ils pouvaient avoir besoin de toutes leurs 
forces. Ainsi fut encore prolongée d'une année la 
révolution qui, depuis trois ans, tenait Jérusalem 
dans l'état de crise le plus extraordinaire dont l'his- 
toire ail gardé le souvenir^ 

Le 1" juillet, Tibère Alexandre proclama Vespa- 
sien à Alexandrie, et lui fit prêter serment; le 3, l'ar- 
mée de Judée le salua Auguste à Césarée; Mucien, 
à Antioche, le fit reconnaître par les légions de Syrie, 
et, le 15, tout l'Orient lui obéissait. Un congrès eut 
lieu à Beyrouth, où il fut décidé que Mucien mar- 
cherait sur l'Italie, pendant que Titus continuerait 
la guerre contre les Juifs, et que Vespasien attendrait 
l'issue des événements à Alexandrie. Après une san- 
glante guerre civile (la troisième qu'on eût vue depuis 
dix-huit mois), le pouvoir resta définitivement aux 
Flavius. Une dynastie bourgeoise, appliquée aux 
affaires, modérée, n'ayant pas la force de race des 
Césars, mais exempte aussi de leurs égarements, 
se substitua ainsi aux héritiers du titre créé par 

(. Tacite, HisL,\, 40. 



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494 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An G9] 

Auguste. Les prodigues et les fous avaient tellement 
abusé de leur privilège d'enfants gâtés, que l'on 
accueillit avec bonheur l'avènement d'un brave 
homme, sans distinction, péniblement arrivé par 
son mérite, malgré ses petits ridicules, son air vul- 
gaire, son manque d'usage. Le fait est que • la 
dynastie nouvelle conduisit pendant dix ans les 
affaires avec sens et jugement, sauva l'unité romaine 
et donna un complet démenti aux prédictions des 
juifs et des chrétiens, qui voyaient déjà dans leurs 
rêves l'empire démantelé , Rome détruite. L'in- 
cendie du Capitole le 49 décembre, le terrible mas- 
sacre qui eut lieu dans Rome le lendemain* purent 
un moment leur faire croire que le grand jour était 
arrivé. Mais l'établissement incontesté de Vespasien 
(à partir du 20 décembre) leur apprit qu'il fallait se 
résigner à vivre encore, et les força de trouver des 
biais pour ajourner leurs espérances à un avenir 
plus éloigné*. 

Le sage Vespasien, bien moins ému que ceux qui 
se battaient pour lui conquérir l'empire, usait le 



1. Tacite, Hist,, III, 83; Dion Gassius, LXV, 19; Josèphe, 
B. J,, IV, XI, 4. 

S. Josèphe lui-même avoue que le sort de Tempire avait paru 
désespéré, et que raffermissement de Vespasien sauva la chose 
romaine contre toute espérance (B. J,, IV, xi, 5). 



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[An 70] L'ANTECHRIST. 495 

temps à Alexandrie, auprès de Tibère Alexandre. Il 
ne revint à Rome que vers le mois de juillet* de 
Tannée 70, peu avant la ruine totale de Jérusalem. 
Titus, au lieu de pousser la guerre de Judée, avait 
suivi son père en Egypte ; il resta auprès de lui jusque 
vers les premiers jours de mars. 

Les luttes dans Jérusalem ne faisaient que s'ag- 
graver. Les mouvements fanatiques sont loin d'ex- 
clure chez ceux qui s'en font les acteurs la haine, la 
jalousie, la défiance; associés ensemble, des hommes 
très - convaincus et très - passionnés se suspectent 
d'ordinaire, et c'est là une force; car la suspicion 
réciproque crée entre eux la terreur, les lie comme 
par une chaîne de fer, empêche les défections, les 
moments de faiblesse. C'est la politique artificielle et 
sans conviction qui procède avec les apparences de 
la concorde et de la civilité. L'intérêt crée la coterie ; 
les principes créent la division, inspirent la tenta- 
tion de décimer, d'expulser, de tuer ses ennemis. 
Ceux qui jugent les choses humaines avec des idées 
bourgeoises croient que la révolution est perdue 
quand les révolutionnaires « se mangent les uns les 
aulres ». C'est là, au contraire, une preuve que la 
révolution a toute son énergie, qu'une ardeur imper- 
sonnelle y préside. — On ne vit jamais cela plus clai- 

4 . Voir Tillemonl, note 7 sur Vesp, 




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406 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 70] 

rement que dans ce terrible drame de Jérusalem. Les 
acteurs semblent avoir entre eux un pacte de mort. 
Comme ces rondes infernales où, selon la croyance 
du moyen âge, on voyait Satan formant la chaîne 
entraîner à un gouffre fantastique des files d'hommes 
dansant et se tenant par la main ; de même la révo- 
lution ne permet à personne de sortir du branle 
qu'elle mène. La terreur est derrière les com- 
parses; tour à tour exaltant les uns et exaltés par 
les autres, ils vont jusqu'à l'abîme; nul ne peut 
reculer; car derrière chacun est une épée cachée, qui, 
au moment où il voudrait s'arrêter*, le force à mar- 
cher en avant. 

Simon, fils de Gioras, commandait dans la ville* ; 
Jean de Gischala avec ses assassins était maître du 
temple. Un troisième parti se forma, sous la con- 
duite d'Éléazar, fils de Simon, de race sacerdotale, 
qui détacha une partie des zélotes de Jean de Gis- 
chala, et s'établit dans l'enceinte intérieure du temple, 
vivant des provisions consacrées qui s'y trouvaient, 
et de celles que l'on ne cessait d'apporter aux prêtres 

4 . Le pouvoir de Bar-Gioras fut plus régulier que celui de Jean 
de Gischala. On a des monnaies de lui, et non, à ce qu'il semble, de 
Jean (voir ci-dessus, p. 274, note 2, et Madden, p. \ 66 et suiv.). Bar- 
Gioras seul fut reconnu pour vrai chef (6 5px«*v oùtwv) par les Ro- 
mains, et seul exécuté (Dion Cassius, LXVI, 7). Tacite met Jean 
et Simon sur le même pied {flisl., V, 49, notez la transposition). 



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[An 70] L*ANTECHRIST. 497 

comme prémices. Ces trois partis* se faisaient 
une guerre continuelle ; on marchait sur des tas 
de cadavres; on n'enterrait plus les morts. D'im- 
menses provisions de blé avaient été faites, qui 
eussent permis de résister des années.' Jean et Simon 
les brûlèrent pour se les arracher réciproquement*. 
La situation des habitants était horrible; les gens 
paisibles faisaient des vœux pour que l'ordre fût réta- 
bli par les Romains; mais tous les passages étaient 
gardés par les terroristes; on ne pouvait s'enfuir. 
Cependant, chose étrange! du bout du monde on 
venait encore au temple. Jean et Éléazar recevaient 
les prosélytes, et profitaient de leurs offrandes. Sou- 
vent les pieux pèlerins étaient tués au milieu de leurs 
sacrifices, avec les prêtres qui faisaient la liturgie pour 
eux, par les traits et les pierres des machines de Jean. 
Les révoltés agissaient avec activité au delà de l'Eu- 
phrate, pour avoir du secours soit des juifs de ces 
contrées, soit du roi des Parthes. Ils s'étaient imaginé 
que tous les juifs d'Orient prendraient les armes. Les 
guerres civiles des Romains leur inspiraient de folles 
espérances; comme les chrétiens, ils croyaient que 

1. Tacite, HisL,\, 42. 

2. Jos, B. J,, V, I, 4; Tacite, Hist., V, 42, Midrasch rabba, sur 
Kohélethj vu, 44; Talm. de Bab., Gitlin, 56 a; Midrasch rabba, 
sur Eka, i, 5. 

32 



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498 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

l'empire allait se démembrer. Jésus, fils de Hanan, 
avait beau parcourir la ville en appelant pour la 
détruire les quatre vents du ciel ; à la veille de leur 
extermination, les fanatiques proclamaient Jérusalem 
capitale du monde, de la même manière que nous 
avons vu Paris investi, affamé, soutenir encore que 
^ y le monde était en lui , travaillait par lui , souffrait 
* / avec lui. 

Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'ils n'avaient 
pas tout à fait tort. Les exaltés de Jérusalem qui 
affirmaient que Jérusalem était éternelle, pendant 
qu'elle brûlait, étaient bien plus près de la vérité que 
les gens qui ne voyaient en eux que des assassins. 
Ils se trompaient sur la question militaire, mais 
non sur le résultat religieux éloigné. Ces jours 
troubles marquaient bien, en effet; le moment où 
Jérusalem devenait la capitale spirituelle du monde. 
L'Apocalypse, expression brûlante de l'amour qu'elle 
inspirait, a pris place parmi les écritures religieuses 
de rhunxanité, et y a sacré l'image de « la ville 
aimée ». Ah ! qu'il ne faut jamais dire d'avance qui 
/^ sera dans l'avenir saint ou scélérat, fou ou sage! Un 
brusque changement dans l'itinéraire d'un navire 
fait d'un progrès un recul, d'un vent contraire un 
vent favorable. A la vue de ces révolutions, accom- 
pagnées de tonnerres et de tremblements, mettons- 



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[An 70] L*ANTECHRIST. 499 

nous avec les bienheureux qui chantent : « Louez 
Dieu! » ou avec les quatre animaux, esprits de l'uni- 
vers, qui, [après chaque acte de la tragédie céleste, 
disent : amen. 



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CHAPITRE XIX. 



RCINE DE jénCSALEM. 



Enfin le cercle de fer se resserra autour de la 
cité maudite pour ne plus se relâcher. Dès que la 
saison le permit, Titus partit d'Alexandrie, gagna 
Césarée, et, de cette ville, à la tête d'une armée for- 
midable, s'avança vers Jérusalem. Il avait avec lui 
quatre légions, la 5* Macédoniqae, la AO* Fretensis, 
la 42' Fulminata, la 15* Apollinaris, sans parler 
de nombreuses troupes auxiliaires fournies par ses 
alliés de Syrie, et de beaucoup d'Arabes venus pour 
piller*. Tous les Juifs ralliés, Agrippa*, Tibère 

4 . Tacite, Hisi., V, K ; comp. le singulier midrasch sur Eka, 
I, 5 (Derenbourg, p. !19I). 

2. Tacite (L c.) fait assister Agrippa au siège. 11 est remar- 
quable que Josèpbe ne lui donne de rôle dans aucun épisode. La 
lettre d^Âgrippa (Jos.^ Vita, 65) semble supposer qu'il fut présent 
aux opérations. Peut-être demanda-t-il à Josèpbe d'effacer des cir- 
constances qui ne pouvaient que le rendre odieux à ses coreli- 
gionnaires. 



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(An 70] L'ANTECHRIST. 501 

Alexandre, devenu préfet du prétoire*, Josèphe, le 
futur historien, l'accompagnaient; Bérénice attendit 
sans doute à Césarée. La valeur militaire du capi- 
taine répondait à la force de l'armée. Titus était un 
remarquable militaire, et surtout un excellent officier 
du génie, avec cela homme de grand sens, profond 
politique et, vu la cruauté des mœurs du temps, assez 
humain. Vespasîen, irrité de la satisfaction que les 
Juifs témoignèrent en voyant éclater les guerres 
civiles et des efforts qu'ils faisaient pour amener une 
invasion des Par thés % avait recommandé une grande 
rigueur. La douceur, selon lui, était toujours inter- 
prétée comme une marque de faiblesse par ces races 
orgueilleuses, persuadées qu'elles combattent pour 
Dieu et avec Dieu. 

L'armée romaine arriva à Gabaath-Saùl % à une 
lieue et demie de Jérusalem, dans les premiers jours 
d'avril. On était presque à la veille des fêtes de 
pâque; un nombre énorme de juifs de tous les 
pays étaient réunis dans la ville * ; Josèphe porte le 



1. Voir Mémoires de V Académie des inscriptions, XXVI, 
4" partie, p. 299 et suiv. 
î. Jos., B. J., VI, Ti, 2. 

3. Très-probablement Tuleil el-Foul. Robinson, Bibl. Res., 
î, p. 677 et suiv. 

4. Une circonstance comme celle de Lydda (Jos., B. J., Ilf, 



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50t ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

nombre de ceux qui périrent dorant le siège à onze 
cent mille ^; il semblait que toute la nation se fût 
donné rendez- vous pour Textermination. Vers le 
10 avril, Titus établit son camp à l'angle de la tour 
Pséphina {KasT-Djaloud d'aujourd'hui). Quelques 
avantages partiels remportés par surprise et une 
blessure grave que reçut Titus donnèrent d'abord 
aux Juifs une confiance exagérée en leur force et 
apprirent aux Romains avec quel soin ils devaient se 
garder, dans cette guerre de furieux. 

La ville pouvait compter entre les plus fortes du 
monde ^ Les murailles étaient un type parfait de ces 
constructions en blocs énormes qu'affectionna toujours 
la Syrie*; à l'intérieur, l'enceinte du temple, celle de 



XIX, 4] prouve combien le concours pour les fêtes était exlraor^ 
dinaire. Cf. Jos., B. J*, ÏI, xnr, 3. 

4. Jos., VI, IX, 3 (cf. V, XIII, 7). 11 y a là beaucoup d'exa- 
gération. Tacite parle de six cent mille assiégés [Hist., Y, 13; 
cf. Orose, VU, 9; Malata, p. 260). L'enceinte, réduite encore 
au bout d'un mois par ta prise du quartier nord de la ville, 
n*eût pas contenu tant de monde, et Teau, dont Jérusalem est 
si mal fournie, n'eût pas suffi. Voir Vie de Jésus, p. 388, 
13«édit. 

t. Tacite, HtsL, Y, 4 1 . L'enceinte répondait à celle d'aujour- 
d'hui, excepté du côté du sud. Cf. Saulcy, Dern. jours de 
Jérus., plans, p. 948 etsuiv. 

3. Jos., B,J., V, nr, J, 4; VI, ix, 4 ; VH, i, 4 ; Tacite, HisL, 
V,44. 



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[An 70J L'ANTECHRIST. 503 

la ville haute, celle d'Acra formaient comme des 
murs de refend et semblaient autant de remparts*. 
Le nombre des défenseurs était très-grand; les pro- 
visions, quoique diminuées par les incendies, abon- 
daient encore. Les partis à l'intérieur de la ville 
continuaient de se battre; mais ils se réunissaient 
pour la défense. A partir des fêtes de pâque , la 
faction d'Éléazar disparut à peu près, et se fondit 
dans celle de Jean*. Titus conduisit l'opération avec 
un savoir consommé; jamais les Romains n'avaient 
montré une poliorcétique aussi savante *. Dans les der- 
niers jours d'avril, les légions avaient franchi la pre- 
mière enceinte du côté du nord, et étaient maîtresses 
de la partie septentrionale de la ville*. Cinq jours 
après, le second mur, le mur d'Acra, était forcé. La 
moitié de la ville fut ainsi au pouvoir des Romains. 
Le 12 mai, ils attaquèrent la forteresse Antonia. 
Entouré de Juifs qui tous, excepté peut-être Tibère 
Alexandre, souhaitaient la conservation de la ville et 
du temple, . dominé plus qu'il ne l'avouait par son 
amour pour Bérénice, qui paraît avoir été une juive 

1. Tacite, Hist., V, 8,14 ; Dion Cassiu8, LXVI, 4; Jos., B. J., 

V, IV et V. 

2. Jos., B. J,, V, m, I ; Tacite, V, 4 J. 

3. Tac, ^w(.^ V, 13. 

4. Pour toute cette topographie, voir Saulcy, Us dern. jours 
deJér., %18 etsuiv., et les plans cités ci-dessus, p. 245, note. 



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504 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

pieuse et fort dévouée à sa nation S Titus chercha, 
dit-on, les moyens de conciliation, fit des offres 
acceptables* ; tout fut inutile. Les assiégés ne répon- 

4. Jos., 5. J,, II, XV, 1 ; XVI, 1, 3. Ces princesses hérodiennes 
se montrent à nous dans leTalmud et dans Josèphe comme dévotes, 
portées à faire des vœux et très-attachées au temple (Deren- 
bourg, p. 253, 290, notes). Agrippa aussi parait avoir été un 
juif très-exact. Talm. de Bab., Succa, 27 a; Pesachim, 407 b. 

2. Un doute peut être élevé sur ce point; car nous verrons 
Josèphe exalter systématiquement la douceur des Flavius et sou- 
tenir que les rigueurs qu'ils ont commises, les malheurs qui ont 
eu lieu sont venus uniquement de Topiniâtreté des Juifs (B. J., 
V, IX ; VI, II, VI ; cf. VI, m, 5). Sulpice-Sévère (II, 30), qui 
parait ici, comme dans beaucoup d^autres endroits (voir ci-après, 
p. 511 , note), copier des parties aujourd'hui perdues de Tacite, dit 
tout le contraire: quianullaneque pacis neque dedilionis copia 
dabalur. Certainement, un parti pris de détruire Jérusalem est 
plus conforme, chez Titus, et aux règles générales de la politique 
romaine et à l'intérêt de sa famille, Tintention d'asseoir la dynastie 
nouvelle sur un exploit éclatant et sur une entrée triomphale dans 
Rome se montrant chez lui avec évidence. Jérusalem aurait ainsi 
payé en quelque sorte les frais d'établissement de la dynastie nou- 
velle. D'un autre côté, il ne faut pas oublier TinQuence qu'a- 
vaient prise sur son esprit Agrippa, Bérénice et même des pei^ 
sonnages de second ordre tels que Josèphe, lesquels pouvaient 
très-bien faire valoir à ses yeux la reconoaissaoce qu'au- 
raient les juifs modérés de Rome, d'Alexandrie et de Syrie 
envers le sauveur du temple. Tacite, ici comme dans l'affaire 
du conseil de guerre, prête peut-être a priori à Titus un idéal 
de dureté romaine, conforme aux idées qui avaient prévalu depuis 
Trajan. Dion Gassius (LXVI, 4 et 5) est tout à fait d'accord 
avec Josèphe; mais son témoignage, outre qu'il n'est peut-être 



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[An 70] L'ANTECHRIST. 505 

dirent aux propositions du vainqueur que par des 
sarcasmes. 

Le siège alors prit un caractère d'horrible cruauté. 
Les Romains déployèrent l'appareil des plus hideux 
supplices; l'audace des. Juifs ne fit que s'accroître. 
Le 27 et le 29 mai, ils brûlèrent les machines des 
Romains et les attaquèrent jusque dans leur camp. 
Le découragement se mit parmi les assiégeants; 
plusieurs se persuadèrent que les Juifs disaient vrai, 
que Jérusalem était en effet imprenable ; la désertion 
commença. Titus, renonçant à l'espérance d'emporter 
la place de vive force, la bloqua étroitement. Un 
mur de contrevallation, rapidement élevé* (commen- 

qu'une reproduction des assertions de Thistorien juif, prouve 
simplement qu'à côté de la version de Tacite, il y avait une autre 
version destinée à montrer Thumanité de Titus. La tradition tal- 
mudique semble savoir quelque chose des négociations en vue 
d'empêcher la ruine complète de. la ville [Aboth derahbi Nor- 
ihan, c. iv et vi). Il est remarquable que Josèphe fui largement 
récompensé, dès Tan 70 [Vita, 76), d'avoir servi d'instrument à 
des essais de conciliation. Peut-être Titus laissait-il poursuivre ces 
tentatives, tout en sachant bien qu'elles ne réussiraient pas, et 
en réservant sa liberté d'action. Une très-grande part, en tout 
cas, doit être faite dans les récits de Josèphe à Texagération, au 
désir de se donner de l'importance et à la prétention d'avoir 
rendu des services considérables à sa nation. Certains de ses coreli- 
gionnaires lui reprochaient sa trahison. N'était-ce pas une excel- 
lente réponse que de se montrer usant do la faveur de Titus pour 
détourner de son pays le plus de mal possible (Viia, 75)? 



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500 ORIGINES DU CHRISTIANISME. |Àn 70] 

cemenl de juin), et doublé du côté de la Pérée d'une 
ligne de castella, couronnant les sommets du mont 
des Oliviers, sépara totalement la ville du dehors*. 
Jusque-là on s'était procuré des légumes des en- 
virons; la famine maintenant devint terrible*. Les 
fanatiques, pourvus du nécessaire^ s'en souciaient 
peu*; des perquisitions rigoureuses, accompagnées 
de tortures, étaient faites pour découvrir le blé 
caché. Quiconque avait sur le visage un certain air 
de force passait pour coupable de receler des vivres. 
On s'arrachait de la bouche les morceaux de pain. 
Les plus terribles maladies se développèrent au 
sein de cette masse entassée, affaiblie, enfiévrée. 
D'affreux récits circulaient et redoublaient la ter- 
reur. 

A partir de ce moment, la faim, la rage, le 
désespoir, la folie habitèrent Jérusalem. Ce fut une 
cage de fous furieux, une ville de hurlements et de 

1 . Voir Saulcy, Les dem, jours de Jér., p. 309 et suiv., et le 
plan p. lit. 

%. Cest à quoi Luc (xix, 43} fait allusion. 

3. Le souvenir de cette famine est très-vif dans les traditions 
talmudiques. Tatm. de Bab., GUlin, 56 a et b; Aboih derabln 
Nathan, c. vi; Midrasch sur Koh,, vu, 14; sur Eka, i, 5. Gomp. 
Jos., B. J., Vf, m, 3; Sulp. Sév., II, 30 (probablement d'après 
Tacite). 

4. Les raffinements de férocité gratuite que leur prête Josèphe 
(I. V et VI) sont peu vraisemblables. 



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[An 70] L'ANTECHRIST. 507 

cannibales, un enfer. Titus, de son côté, était atroce; 
cinq cents malheureux par jour étaient crucifiés à la 
vue de la ville avec des raffinements odieux ; le bois 
ne suffisait plus pour faire les croix, et la place man- 
quait pour les dresser. 

Dans cet excès de maux, la foi et le fanatisme 
des Juifs se montraient plus ardents que jamais. 
On croyait le temple indestructible *. La plupart 
étaient persuadés que, la ville étant sous la protec- 
tion spéciale de l'Éternel, il était impossible qu'elle 
fût prise^ Des prophètes se répandaient parmi le 
peuple, annonçant un prochain secours. La confiance 
à cet égard était telle, que plusieurs qui eussent pu se 
sauver restaient pour voir le miracle de Jéhovah. Les 
frénétiques, cependant, régnaient en mattres. On tuait 
tous ceux qui étaient soupçonnés de conseiller la 
capitulation. Ainsi périt, par ordre de Simon, fils de 
Gioras, le pontife Matthias, qui avait fait recevoir ce 
brigand dans la ville. Ses trois fils furent exécutés 
sous ses yeux. Plusieurs personnes de marque furent 
également mises à mort. II était défendu de former 
le moindre rassemblement ; le seul fait de pleurer 
ensemble, de tenir une réunion était un crime. 
Josèphe, du camp des Romains, essayait vainement 

1 . Hénochj cxui, 7. 

J. Josèphe, B, J,, VI, ii, 1; v, î. 



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508 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

de nouer des intelligences dans la place ; il était sus- 
pect des deux côtés *. La situation en était venue 
au point où la raison et la modération n'ont plus 
aucune chance de se faire écouter. 

Titus cependant s'ennuyait de ces longueurs; il ne 
respirait que Rome, ses splendeurs et ses plaisirs* ; 
une ville prise par la famine lui paraissait un exploîti 
insuffisant pour inaugurer brillamment une dynastie. 
Il fit donc construire quatre nouveaux aggeres pour 
une attaque de vive force. Les arbres des jardins de 
la banlieue de Jérusalem furent coupés jusqu'à une 
distance de quatre lieues. En vingt et un jours, tout 
fut prêt. Le J" juillet, les Juifs essayèrent l'opération 
qui leur avait réussi une première fois : ils sortirent 
pour brûler les tours de bois ; mais leur manœuvre 
échoua complètement. Dès ce jour, le sort de la ville 
fut irrévocablement écrit. Le 2 juillet, les Romains 
commencèrent à battre et à saper la tour Ântonia. 
Le 5 juillet, Titus en fut maître et la fit presque 
entièrement démolir, pour ouvrir un large passage à 
sa cavalerie et à ses machines vers le point oii con- 
vergeaient tous ses efforts et oii devait se livrer la 
lutte suprême. 

Le temple, ainsi que nous l'avons dit, était, par 

4 . Comparez Abotk derabbi Nathan, iv. 
%, Tacite, Hist.,Y,hh. 



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[An 70] L*ANTECHRIST, 509 

son mode particulier de construction, la plus redou- 
table des forteresses ^ Les Juifs qui s'y étaient 
retranchés avec Jean de Gischala se préparèrent à la 
bataille. Les prêtres eux-n)êmes étaient sous les 
armes. Le 17, le sacrifice perpétuel cessa, faute de 
ministres pour l'offrir. Cela fit une grande impression 
sur le peuple*. On le sut hors de la ville. L'inter- 
ruption du sacrifice était pour les Juifs un phéno- 
mène aussi grave que l'eût été un arrêt dans la 
marche de l'univers. Josèphe saisit cette occasion 
pour essayer de nouveau de combattre l'obstination 
de Jean. La forteresse Ântonia n'était qu'à soixante 
mètres du temple. Des parapets de la tour, Josèphe 
cria en hébreu, par ordre de Titus (si du moins le 
récit de la Guerre des Juifs n'est pas mensonger), 
que Jean pourrait se retirer avec tel nombre de ses 
hommes qu'il voudrait, que Titus se chargeait de 
faire continuer par des Juifs les sacrifices légaux, 
qu'il laissait même à Jean le choix de ceux qui les 
offriraient. Jean refusa d'entendre. Ceux que n'aveu- 
glait pas le fanatisme se sauvèrent à ce moment au- 
près des Romains. Tout ce qui resta choisit la mort. 
Le 12 juillet, Titus commença les approches 

4. Tacite, HisL,S,\t. 
y t. C'est robjet d'un jeûne le 47 du dixième mois (tammuz). 
^M\T Mischna, Taanilhj iv, 6. 



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MO ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 70| 

contre le temple ^ La lutte fut des plus acharnées. 
Le 28, les Romains étaient maîtres de toute la gale- 
rie du nord, depuis la forteresse Antonia jusqu'au 
val de Cédron. L'attaque commença alors contre le 
temple lui-même. Le 2 août; les plus puissantes 
machines se mirent à battre les murs, admirablement 
construits, des exèdres qui entouraient les cours inté- 
rieures; l'effet en fut à peine sensible; mais, le 8 août, 
les Romains réussirent à mettre le feu aux portes. La 
stupeur des Juifs fut alors inexprimable ; ils n'avaient 
jamais cru que cela fût possible; à la vue des 
flammes qui pétillaient , ils versèrent sur les Romains 
un flot de malédictions. 

Le 9 août, Titus donna ordre qu'on éteignît le 
feu et tint un conseil de guerre où assistaient Tibère 
Alexandre, Céréalis et ses principaux officiers*. Il 
s'agissait de savoir si l'on brûlerait le temple. Plu- 
sieurs étaient d'avis que, tant que l'édifice subsiste- 
rait, les Juifs ne demeureraient point en repos. Quant 
à Titus, il est difficile de savoir comment il opina; 
car nous avons sur ce point deux récits opposés. 
Selon Josèphe, Titus fut d'avis de sauver un ouvrage 

4 . Pour la topographie, voir VogUé, Le temple de Jér,j p. 60- 
61; pi. XV, XVI. 

2. Voir Léon Renier, dans les Mëm. de l'Acad. des inscr,, 
t. XXVI, 1'« partie, p. 269 et suiv. 



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An 70] L'ANTECHRIST. 511 

si admirable, dont la conservation ferait honneur à 
son règne et prouverait la modération des Romains. 
Selon Tacite*, Titus aurait insisté sur la nécessité de 
détruire un édifice auquel se rattachaient deux 
superstitions également funestes, celle des juifs et 
celle des chrétiens. « Ces deux superstitions, aurait- 
il ajouté, bien que contraires Tune à l'autre, ont la 
même source; les chrétiens viennent des juifs; la 
racine arrachée, le rejeton périra vite. » 

Il est difficile de se décider entre deux versions 
aussi absolument inconcih'ables; car, si Topinion 
prêtée à Titus par Josèphe peut très-bien être regar- 
dée comme une invention de cet historien, jaloux de 
montrer la sympathie de son patron pour le judaïsme, 
de le laver aux yeux des juifs du méfait d'avoir 
détruit le temple, et de satisfaire l'ardent désir 
qu'avait Titus de passer pour un homme très-mo- 

4. M. Bernaye (Ueber die Chronik des Sulpicius Severus, 
BerliD, 4864, p. 48 et suiv.) a démontré que le passage de Soi- 
pice-Sévère, II, xxx, 6-7, est tiré presque mot à mot de la partie 
perdue des Histoires de Tacite. Tacite aurait lui- môme puisé ses 
renseignements dans le livre qu'Antonius Julianus, Tun des offi- 
ciers du conseil de guerre,, composa sous le litre De Judœis 
(Minucius Félix, Oclav.j 33;TilIemonl, Hist, des emp.,\, p. 588). 
Orose, comme Sulpice-Sévère, eut entre les mains le texte complet 
des Histoires; mais il reste dans le vague : diu deliberavit,., l\ 
unit cependant par attribuer Tincendie à Titus : incendit ac 
diruit (VII, 9). 



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512 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 70] 

déré *, on ne saurait nier que le bref discours mis par 
Tacite dans la bouche du capitaine victorieux ne soit, 
non-seulement pour le style, mais pour Tordre des 
idées, un reflet exact des sentiments de Tacite lui- 
même. On a le droit de supposer que l'historien latin, 
plein contre les juifs et les chrétiens de ce mépris, 
de cette mauvaise humeur qui caractérise l'époque de 
Trajan et des Antonins, a fait parler Titus comme un 
aristocrate romain de son temps, tandis qu'en réalité 
le bourgeois Tilus eut pour les superstitions orientales 
plus de complaisance que n'en avait la haute noblesse 
qui succéda aux Flavius*. Vivant depuis trois ans 
avec des Juifs, qui lui avaient vanté leur temple 
comme la merveille du monde, gagné par les ca- 
resses de Josèphe% d'Agrippa, et plus encore de 
Bérénice, il put très -bien désirer la conservation 
d'un sanctuaire dont plusieurs de ses familiers lui 
présentaient le culte comme tout pacifique. II est 

1 . Se rappeler que V Histoire de la guerre des Juifs fut (Jo- 
sèphe du moins nous Tassure) soumise à la censure de Tilus, à 
l'approbation d'Âgrippa, qu'elle fut en un mot rédigée dans le 
sens qui pouvait le plus flatter l'amour-propre de Titus et servir 
la politique des Flavius. Jo^ Vila, 63; Contre Apion,\^ 9. 

2. Suétone, TiluSjii; Philostrate, i4/)o//.^ VI, 29. Voir ci-après, 
p. 531-632. 

3. La fortune de Josèphe vint de la sympathie particulière que 
Titus avait pour lui. B. J., III, viii, 8 et 9. 



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[An 701 L'ANTECHRIST. 513 

donc possible que, comme le veut Josèphe, des 
ordres aient été donnés pour que le feu allumé la 
veille fût éteint, et pour que, dans l'effroyable tumulte 
que l'on prévoyait, des mesures fussent prises contre 
l'incendie. Il entrait dans le caractère de Titus, à 
côté d'une réelle bonté, beaucoup de pose et un peu 
d'hypocrisie. La vérité est sans doute qu'il n'ordonna 
pas l'incendie, comme le dit Tacite, qu'il ne l'in- 
terdit pas, comme le veut Josèphe, mais qu'il 
laissa faire, en réservant des apparences pour toutes 
les thèses qu'il lui conviendrait de laisser sou- 
tenir dans les régions diverses de la publicité. Quoi 
qu'il en soit de ce point, difficile à trancher, un 
assaut général fut décidé contre l'édifice, déjà privé 
de ses portes. Pour des militaires exercés, ce qui 
restait à faire n'était plus qu'un effort sanglant peut-* 
être, mais dont l'issue n'offrait rien de douteux. 

Les Juifs prévinrent l'attaque. Le JO août*, au 
matin, ils engagèrent un combat furieux, sans succès. 
Titus se retira dans l'Antonia pour se reposer et se 
préparer à l'assaut du lendemain. Un détachement 
fut laissé pour empêcher que l'incendie ne se rallu- 

4. Le grand jeûn& des juifs pour la destruction du temple se 
célèbre le 9 du mois de ab, qui répond à peu près au mois 
d*aoùt. Jos., B, J,, VI, iv, 5 ; Mischna, Taanilhj ly, 6 (cf. Dion Cas- 

sius,LXVI,7). 

33 



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514 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

mât. Alors eut lieu, selon Josèphe, l'incident qui 
amena la ruine du bâtiment sacré. Les Juifs se je- 
tèrent avec rage sur le détachement qui veillait près 
du feu ; les Romains les repoussent, entrent pêle-mêle 
dans le temple avec les fuyards. L'irritation des 
Romains était au comble. Un soldat, « sans que per- 
sonne le lui commandât, et comme poussé par un 
mouvement surnaturel, » prit une solive tout en feu, 
et, s'étant fait soulever par un de ses compagnons, 
jeta le tison par une fenêtre qui donnait sur les exèdres 
du côté septentrional*. La flamme et la fumée s'éle- 
vèrent rapidement. Titus reposait à ce moment sous 
sa tente. On courut le prévenir. Alors, s'il en faut 
croire Josèphe, une sorte de lutte se serait établie 
entre lui et ses soldats. Titus, de la voix et du geste, 
ordonnait d'éteindre le feu ; mais le désordre était 
tel, qu'on ne le comprenait pas ; ceux qui ne pou- 
vaient douter de ses intentions affectaient de ne 
pas Tentendre. Au lieu d'arrêter l'incendie , les 
légionnaires l'attisaient. Entraîné par le flot des 
envahisseurs, Titus fut porté dans le temple même. 
Les flammes n'avaient pas atteint l'édifice central. Il 
vit intact ce sanctuaire dont Agrippa, Josèphe, Béré- 
nice lui avaient parlé tant de fois avec admiration, 

4. Voir le plan et la restauration du temple, par M. de Vogiié. 
Le temple de Jérus,, pi. xv et xvi. 



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[An 70] L'ANTECHRIST. 515 

et le trouva supérieur encore à ce qu'on lui en avait 
dit. Titus redoubla d'efforts, fit évacuer l'intérieur, et 
donna même ordre à Liberalis, centurion de ses 
gardes, de frapper ceux qui refuseraient d'obéir. 
Tout à coup un jet de flammes et de fumée s'élève 
de la porte du temple. Au moment de l'évacuation 
tumultuaire, un soldat avait mis le feu à l'intérieur. 
Les flammes gagnaient de tous les côtés ; la position 
n'était plus tenable; Titus se retira. 

Ce récit de Josèphe renferme plus d'une invrai- 
semblance. Il est difficile de croire que les légions 
romaines se soient montrées aussi indociles envers 
I un chef victorieux. Dion Cassius prétend, au con- 
traire, que Titus eut besoin d'employer la force 
pour déterminer les soldats à pénétrer dans un lieu 
entouré de terreurs*, et dont tous les profanateurs 
passaient pour avoir été frappés de mort. Une seule 
chose est certaine, c'est que Titus, quelques années 
après, était bien aise que, dans le monde juif, on 
racontât la chose comme le fait Josèphe, et qu'on 
attribuât l'incendie du temple à l'indiscipline de ses 
soldats, ou plutôt à un mouvement surnaturel de 

4. Dion Cassius, LXVI, 6. Comp. Josèphe lui-même, XI, n, 3. 
Josèphe, ayant été témoin des événements, est très-exact dans 
certains tableaux; mais Tensemble de son récit est faussé par 
toutes sortes d'inventions et d'arrière-pensées. 



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510 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

quelque agent inconscient d'une volonté supérieure*. 
V Histoire de la guerre des Juifs fut écrite vers la fin 
du règne de Vespasien, en 76 au plus tôt, quand déjà 
Titus aspirait à être les « délices du genre humain », 
et voulait passer pour un modèle de douceur et de 
bonté. Dans les années précédentes, et dans un autre 
monde que celui des Juifs, il avait sûrement accepté 
des éloges d'un ordre différent. Parmi les tableaux 
qu'on promena au triomphe de l'an 71, était l'image 
tt du feu mis aux temples* », sans qu'assurément on 
cherchât alors à présenter ce fait autrement que 
comme glorieux. Vers le même temps, le poète de 
cour Valerius Flaccus propose à Domitien comme le 
plus bel emploi de son talent poétique de chanter la 
guerre de Judée, et de montrer son frère semant par- 
tout les torches incendiaires : 

Solymo nigrantem pulvere fratrem, 

Spargentemque faces et in omnî turre furenlem '. 

La lutte pendant ce temps était ardente dans les 

4 . Aoiptovi» l^^Lf nvi xpwf^wcç (Jo9., B. J., VI, IV, 5); Dei nutu 
(Sulp. Sev., H, 30). Josèphe va jusqu'à présenter les Juifs comme 
la cause première du malheur. AflCfiiSàvcvai ^'at çXr^; ix tûv oixtiuv 
TTBv d^xw xad rh aittav (Jos., l, C; cf. VI, U, 9). 

t. Jos., B. J., VU, V, 6. 

3. ^r^onoudca^ 1,43. Dans le Talmud, rincendie du temple 
est attribué à « Titus le méchant ». Talm. de Bab., Giiiin, 56 a. 



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[An 70] L'ANTECHRIST. 517 

cours et les parvis. Un affreux carnage se faisait 
autour defautel, sorte de pyramide tronquée, sur- 
montée d'une plate-forme, qui s'élevait devant le 
temple; les cadavres de ceux qu'on tuait sur la plate- 
forme roulaient sur les degrés et s'entassaient au 
pied. Des ruisseaux de sang coulaient de tous côtés; 
on n'entendait que les cris perçants de ceux qu'on 
égorgeait et qui mouraient en adjurant le ciel. Il 
était temps encore de se réfugier dans la ville haute ; 
plusieurs aimèrent mieux se faire tuer, regardant 
comme un sort digne d'envie de mourir pour leur 
sanctuaire ; d'autres se jetaient dans les flammes ; 
d'autres se précipitaient sur les épées des Romains ; 
d'autres se perçaient eux-mêmes ou s'entre-luaient*. . 
Des prêtres qui avaient réussi à gagner la crête de 
la toiture du temple, arrachaient les pointes qui s'y 
trouvaient avec leurs scellements de plomb, et les lan- 
çaient sur les Romains; ils continuèrent jusqu'au mo- 
ment où la flamme les enveloppa. Un grand nombre 
de Juifs s'étaient assemblés autour du lieu saint, sur 
la parole d'un prophète qui leur avait assuré que 
c'était là le moment même où Dieu allait faire appa- 
raître pour eux les marques du salut*. Une galerie où 
s'étaient retirés six mille de ces malheureux (presque 

4. Dion Cassius, LXYI, 6. 
t. Jos., B. J., YI, V, 2. 



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518 ORIGINES DU CHRISTIANISME. |Aa 70] 

tous des femmes, des enfants) fut brûlée. Deux 
portes du temple et une partie de Tenceinte réservée 
aux femmes furent seules conservées pour le moment. 
Les Romains plantèrent leurs enseignes sur la place 
oU avait été le sanctuaire et leur offrirent le 'culte 
qu'ils avaient accoutumé. 

Restait la vieille Sion, la ville haute, la partie 
la plus forte de la cité, ayant ses remparts encore 
intacts, où s'étaient sauvés Jean de Gischala, Simon, 
fils de Gioras, et un grand nombre de combattants 
qui avaient réussi à se frayer un chemin à travers les 
vainqueurs. Ce repaire de forcenés exigea un nou- 
veau siège. Jean et Simon avaient établi le centre 
de leur résistance dans le palais des Hérodes , situé 
vers l'emplacement de la citadelle actuelle de Jéru- 
salem, et couvert par les trois énormes tours d'Hip- 
picus, de Phasaël et de Mariamne. Les Romains 
furent obligés, pour enlever ce dernier refuge de 
l'obstination juive, de construire des aggeres contre 
le mur occidental de la ville, vis-à-vis du palais*. 
Les quatre légions furent occupées à ce travail 
l'espace de dix-huit jours (du 20 août au 6 sep- 
tembre). Pendant ce temps, Titus fit promener 

1. Cest-à-dire contre le mur qui part de la citadelle actuelle 
et enclôt les jardins des Arméniens. Saulcy, Les derru jours de 
Jér., p. 409-440, et plan, p. t%%. 



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[An 70) L'ANTECHRIST. 519 

l'incendie sur les parties de la ville qui étaient en son 
pouvoir. La ville basse surtout et Ophel jusqu'à 
Siloam furent détruits systématiquement. Beaucoup 
de Juifs appartenant à la bourgeoisie purent s'échap- 
per. Quant aux gens de condition inférieure, on les 
vendit à très-bas prix. Ce fut l'origine d'une nuée 
d'esclaves juifs, qui, s'abattant âur l'Italie et les 
autres pays de la Méditerranée, y portèrent les élé- 
ments d'une nouvelle ardeur de propagande. Jo- 
sèphe en évalue le nombre à quatre-vingt-dix-sept 
mille *. Titus accorda leur grâce aux princes de 
l'Adiabène. Les habits pontificaux, les pierreries, les 
tables, les coupes, les candélabres, les tentures lui 
furent remis. Il ordonna de les conserver soigneu- 
sement, pour les faire servir au triomphe qu'il se 
préparait, et auquel il voulait donner un cachet par- 
ticulier de pompe étrangère en y étalant le riche 
matériel du culte juif. 

Les aggeres étant achevés, les Romains commen- 
cèrent à battre le mur de la ville haute; dès la 
première attaque (7 septembre), ils en renversèrent 
une partie, ainsi que quelques tours. Exténués par la 
faim, minés par la fièvre et la fureur, les défenseurs 
n'étaient plus que des squelettes. Les légions entrè- 

4. Jos., B. J,, VI, IX, 3. 



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520 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 70] 

rent sans difficulté. Jusqu'à la fin du jour, les soldats 
brûlèrent et tuèrent. La plupart des maisons où ils 
s'introduisaient pour piller étaient pleines de cada- 
vres. Les malheureux qui purent s'échapper se sau- 
vèrent dans Acra, que la force romaine avait presque 
évacué, et dans ces vastes cavités souterraines qui 
sillonnent le sous-sol de Jérusalem ^ Jean et Simon ^ 
faiblirent à ce moment. Ils possédaient encore les 
tours d'Hippîcus, de Phasaël et de Mariamne, les 
ouvrages d'architecture militaire les plus étonnants 
de l'antiquité *. Le bélier eût été impuissant contre 
des blocs énormes, assemblés avec une perfection 
sans égale et reliés par des crampons de fer. Égarés, 
éperdus, Jean et Simon quittèrent ces ouvrages im- 
prenables^ et cherchèrent à forcer la ligne de con- 
Irevallatîon du côté de Siloam. N'y réussissant pas, 
ils allèrent rejoindre ceux de leurs partisans qui 
s'étaient cachés dans les égouts. 

4. Dion Cassius, LXVl, 5; Jos., AnL, XV, xi, 7; JB. /., V, 
111,4; Tacite, Hist., V, 4î; Catherwood, plan;VogUé, Le 
temple de Jér., pi. i, xvii. 

2. L'accusation de lâcheté que porte contre eux Josèphe est 
peu conforme à la vraisemblance, et tient sans doute à la haine 
que rhistorien juif leur a vouée. 

3. Jos., B. J., YI, IX, 4. Les assises inférieures de l'une de 
ces tours existent encore aujourd'hui et excitent Tétonnement, 
quoique les blocs aient été descellés, puis remontés à contre- 
sens. 



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[An 70] L'ANTECHRIST. 521 

Le 8, toute résistance était finie. Les soldats 
étaient las. On tua les infirmes qui ne pouvaient 
marcher. Le reste, femmes, enfants, fut poussé conrnie 
un troupeau vers l'enceinte du temple et enfermé 
dans la cour intérieure qui avait échappé à l'incendie ^ 
Dans cette multitude parquée pour la mort ou l'escla- 
vage, on fit des catégories. Tout ce qui avait com- 
battu fut massacré. Sept cents jeunes gens, les plus 
beaux de taille et les mieux faits, furent réservés pour 
suivre le triomphe de Titus. Parmi les autres, ceux 
qui avaient passé Tâge de dix-sept ans furent envoyés 
en Egypte, les fers aux pieds, pour les travaux forcés, 
ou répartis entre les provinces pour être égorgés 
dans les amphithéâtres. Ceux qui avaient moins de 
dix-sept ans furent vendus. Le triage des prisonniers 
dura plusieurs jours, durant lesquels il en mourut, 
dit-on, des milliers, les uns parce qu'on ne leur 
donna pas de nourriture, les autres parce qu'ils 
refusèrent d'en accepter. 

Les Romains employèrent les jours suivants à 
brûler le reste de la ville, à en renverser les murailles, 
à fouiller les égouts et les souterrains. Ils y trou- 

4. Cette enceinte avait environ cent dix mètres de long sur 
quatre-vingt-dix de large. C'est bien peu pour la foule que 
Josèphe y renferme. Cependant il fut à cet égard témoin tout à 
fait oculaire, Vitajlh. . 



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522 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

vèrent de grandes richesses, beaucoup d'insurgés 
vivants qui furent tués sur-le-champ, et plus de deux 
mille cadavres, sans parler de quelques prisonniers 
que les terroristes y avaient enfermés. Jean de Gis- 
chala, contraint par la faim à sortir, demanda quar- 
tier aux vainqueurs, qui le condamnèrent à une prison 
perpétuelle. Simon, fils deGioras, qui avait des provi- 
sions, resta caché jusqu'à la fin d'octobre. Manquant 
de vivres alors, il prit un parti singulier. Revêtu d'un 
justaucorps blanc, avec un manteau de pourpre, 
il sortit inopinément de dessous terre, à l'endroit ou 
avait été le temple*. Il s'imaginait par là étonner les 
Romains, simuler une résurrection, peut-être se faire 
passer pour le Messie. Les soldats furent, en effet, 
un peu surpris d'abord; Simon ne voulut se nommer 
qu'à leur commandant Terentius Rufus. Celui-ci le 
fit enchaîner, manda la nouvelle à Titus, qui était à 
Panéas, et fit diriger le prisonnier sur Césarée. 

Le temple et les grandes constructions furent 
démolis jusqu'aux fondements. Le soubassement du 
temple fut cependant conservé * , et constitue ce 



4 . Le terre-plein du haram renferme, en effet, beaucoup de 
réduits souterrains. 

î. Saint Jérôme, In Zach., xiv, 2. L'extraordinaire hauteur 
de ce soubassement n*a pu être comprise que depuis les fouilles 
des Anglais. Les fondations du temple lui-même furent visibles 



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[An 70j L'ANTECHRIST. 523 

qu'on appelle aujourd'hui le Haram esch-scMrif. 
Titus voulut aussi garder les trois tours d'Hippicus, 
de Phasaël et de Mariamne, pour faire connaître à la 
postérité contre quels murs il avait eu à lutter. La 
muraille du côté occidental fut laissée debout pour 
abriter le camp de la légion 10* Fretensis, qui était 
destinée à t^ir garnison sur les ruiiies de la ville 
prise. Enfin, quelques édifices de l'extrémité du mont 
Sion échappèrent à la destruction et restèrent à 
l'état de masures isolées*. Tout le reste disparut*. 
Du mois de septembre 70 jusque vers l'an 122, où 
Adrien la rebâtit sous le nom d'^lia Capitolina, 
Jérusalem ne fut qu'un champ de décombres', dans 
un coin duquel se dressaient les tentes d'une légion*, 

jusqu'au temps de Julien. Comp. Hégésippe, dans Eus., H, E., 
II, XXIII, 48. 

4 . Êpiphane, De mensuris, c. 4 4. 

2. Jos., B, J,, vu, 1, 4 ; Luc, xix, 44; Êpiphane, De mensuris, 
c. 44; Lactance, InsL div., IV, 24 ; Orose, VIÏ, 9. Les assertions 
contraires d'Eusèbe (Demonstr, evang,, VI, 48) et de saint Jérôme 
(/n Zach,, c. xiv) viennent du désir de voir réalisées certaines 
prophéties. II est évident, du resle, qu'une telle destruction se 
borna pour le moment à descoller les pierres et à les renverser. 

3. Nous examinerons plus tard avec détail quel fut l'état de 
Jérusalem durant ces cinquante-deux années, et en quel sens il 
put être question pendant ce temps d'une Église de Jérusalem. 

4. Sur l'emplacement actuel du patriarcat latin. Jos., B, J,, 
VII, i, 4 ; Clermont-Ganneau, Comptes rendus de l'Acad, des 
inscr., 4872, p. 458 et suiv. 



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524 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70] 

veillant toujours. On croyait voir à chaque instant se 
rallumer Tincendie qui couvait sous ces pierres cal- 
cinées ; on tremblait que l'esprit de vie ne revînt en 
ces cadavres qui semblaient encore, du fond de leur 
charnier, lever le bras pour affirmer qu'ils avaient 
avec eux les promesses de l'élernité. 



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CHAPITRE XX. 



CONSÉQUENCES DE LA RUINE DE JÉRUSALEM 



Titus paraît être resté environ un mois aux envi- 
rons de Jérusalem, offrant des sacrifices, récompensant 
ses soldats*. Les dépouilles et les captifs furent envoyés 
à Césfitrée. La saison déjà fort avancée empêcha le 
jeune capitaine de partir pour Rome. Il employa 
l'hiver à visiter diverses villes d'Orient, et à donner 
des fêtes. Il traînait avec lui des troupes de prison- 
niers juifs qu'on livrait aux bêtes, qu'on brûlait vifs, 
ou qu'on forçait de combattre les uns contre les 
autres*. A Panéas, le 24 octobre, jour de la nais- 
sance de son frère Domitien, plus de deux mille cinq 
cents Juifs périrent dans les flammes ou dans des jeux 
horribles. A Beyrouth, le i7 novembre, le même 

4. Inscription dans Mém. de VAcad. des inscr., t. XX VI, 
4" partie, p. 290. 

î. B.J., VII, II; 111,4 ; V, 4. 



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r^ 



526 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 71] 

nombre de captifs fut sacrifié pour célébrer le jour 
de naissance de Yespasien. La haine des Juifs était le 
sentiment dominant des villes syriennes; ces hideux 
massacres étaient salués avec joie. Ce qu'il y a de 
plus affreux peut-être, c'est que Josèphe et Agrippa 
V^ ne quittèrent pas Titus durant ce temps et furent 
témoins (îe ces monstruosités. 

Titus fit ensuite un long voyage en Syrie et 
jusqu'à l'Euphrate. A Antioche, il trouva la popula- 
tion exaspérée contre les juifs. On les accusait d'un 
incendie qui avait failli consumer la. ville. Titus se 
contenta de supprimer les tables de bronze où ét&ie&t 
gravés leurs privilèges *. Il fit présent à la ville d' An- 
tioche des chérubim ailés qui recouvraient l'arche. 
Ce trophée singulier fut placé devant la grande porte 
occidentale de la ville, qui prit de là le nom de porte 
des Chérubim. Près de là, il consacra un quadrige à 
la Lune, pour le secours qu'elle lui avait prêté durant 
le siège. A Daphné, il fit élever un théâtre sur l'em- 
placement de la synagogue ; une inscription indiquait 
que ce monument avait été construit avec le butin 
fait en Judée*. 

D' Antioche, Titus revint à Jérusalem. Il y trouva 
la 10* Fretensis, sous les ordres de Terentius Rufus, 

4. Jos., B, J., VII, III, 2-4. 

t. Malala, p. 261; cf. p. 281 [édit. de Bonn). 



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[An 71) L'ANTECHRIST. 527 

toujours occupée à fouiller les caves de la ville 
détruite. L'apparition de Simon, fils de Gioras, sor- 
tant des égouts, lorsqu'on croyait qu'il ne s'y trouvait 
plus personne, avait fait recommencer les battues 
souterraines; en effet, chaque jour on découvrait 
quelque malheureux et de nouveaux trésors. En voyant 
la solitude qu'il avait créée, Titus ne put, dit-on, se 
défendre d'un mouvement de pitié. Les Juifs qui 
l'approchaient exerçaient sur lui une influence crois- 
sante; la fantasmagorie d'un empire oriental, que 
Ton avait fait briller aux yeux de Néron et de Vespa- 
sien, reparaissait autour de lui, et allait jusqu'à exci- 
ter des ombrages à Rome *. Agrippa, Bérénice, 
Josèphe, Tibère Alexandre étaient plus en faveur que 
jamais, et plusieurs auguraient pour Bérénice le rôle 
d'une nouvelle Cléopâtre. Au lendemain de la défaite 
des révoltés, on s'irritait de voir des gens de la 
même sorte honorés, tout-puissants*. Quant à Titus, 
il acceptait de plus en plus l'idée qu'il remplissait une 
mission providentielle; il se complaisait à entendre 
citer les prophéties où l'on disait qu'il était ques- 
tion de lui. Josèphe* prétend qu'il rapporta sa victoire 

4. Suétone, Titus, h. 

2. Juvénal, sat. i, 4ÎW30, passage qui se rapporte à Tibère 
Alexandre. 

3. B. J., Yl, IX, 4. Sans doute on peut soupçonner ici une 



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528 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 71] 

à Dieu, et reconnut qu'il avait été l'objet d'une faveur 
surnaturelle. Ce qu'il y a de frappant, c'est que Philo- 
'BtrateS cent vingt ans après, admet pleinement cette 
donnée et y prend l'occasion d'une correspondance 
apocryphe entre Titus et son Apollonius. A l'en croire, 
Titus aurait refusé les couronnes qu'on lui offrait, 
alléguant que ce n'était pas lui qui avait pris Jérusa- 
lem, qu'il n'avait fait que prêter son ministère à un 
dieu irrité. Il n'est guère admissible que Philostrate 
ait connu le passage de Josèphe. II puisait à la 
légende, devenue banale, de la modération de Titus. 
Titus revint à Rome vers le mois de mai ou de 
juin 71. Il tenait essentiellement à un triomphe qui 
surpassât tout ce qu'on avait vu jusque-là. La sim- 
plicité, le sérieux, les façons un peu communes de 
Yespasien n'étaient pas de nature à lui donner du 
prestige auprès d'une population qui avait été habi- 
tuée à demander avant tout à ses souverains la pro- 
digalité, le grand air. Titus pensa qu'une entrée 

arrière-pensée systématique de Josèphe (voyez ci-dessus, p. 504- 
505, oote,509et 51 0-51 3). Cependant Titus, quelques années après, 
ayant, dit-on, approuvé de tels passages (Jos., VUa, 65), on peut 
en conclure qu'ils répondaient par quelques côlés à sa nalure et à 
sa pensée. Et, si Ton doute de la réalité d'une telle approbation, 
il reste au moins que Josèphe crut faire sa cour en écrivant 
ainsi. 

1. Vie d'ApolL, \l, t^. 



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fAû 71] L'ANTECHRIST. 529 

solennelle serait d'un excellent effet, et parvint à sur- 
monter à cet égard les répugnances de son vieux père. 
La cérémonie fut organisée avec toute l'habileté des 
décorateurs romains de ce temps ; ce qui la distin- 
gua fut la recherche de la couleur locale et de la 
vérité historique*. On se plut aussi à reproduire les 
rites simples de la religion romaine, comme si on eût 
voulu l'opposer à la religion vaincue. Au début de la 
cérémonie, Vespasien figura en pontife, la tête plus 
qu'à demi voilée dans sa toge, et fit les prières solen- 
nelles; après lui, Titus pria selon le même rite. Le 
défilé fut une merveille ; toutes les curiosités, toutes 
les raretés du monde, les précieux produits de l'art 
oriental, à côté des œuvres achevées de l'art gréco- 
romain, y figurèrent; il semble qu'au lendemain 
du plus grand danger que l'empire eût couru, on 
tînt à faire un pompeux étalage de ses richesses. Des 
échafaudages roulants, s'élevant à la hauteur de trois 
et quatre étages, excitaient l'universelle admiration; 
on y voyait représentés tous les épisodes de la 
guerre; chaque série de tableaux se terminait par 
la vive effigie de l'apparition étrange de Bar-Gioras 
et de la façon dont il fut pris. Le visage pâle et les 
yeux hagards des captifs étaient dissimulés par les 



4. Jos., ^. /.. Vir, V, 3-7. 

34 



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530 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 71) 

superbes vêlements dont on les avait revêtus. Au 
milieu d'eux était Bar-Gioras, mené en grande 
pompe à la mort. Puis venaient les dépouilles du 
temple, la table d'or, le chandelier d'or h sept bran- 
ches, les voiles de pourpre du Saint des saints, et, 
pour clore la série des trophées, le captif, le vaincu, 
le coupable par excellence, le livre de la Thora. Les 
triomphateurs fermaient la marche. Vespasien et 
Titus montaient deux chars séparés*. Titus était 
rayonnant; quant à Vespasien, qui ne voyait en tout 
cela qu'un jour perdu pour les affaires, il s'ennuyait, 
ne cherchait pas à dissimuler sa vulgaire tournure 
d'homme occupé, exprimait son impatience de ce que 
la procession ne marchait pas plus vite, et disait à 
mi-voix : « C'est bien fait!... Je l'ai mérité!... Ai-je 
été assez inepte!... A mon âge*! » Domilien, riche- 
ment costumé, monté sur un cheval magnifique, cara- 
colait autour de son père et de son frère aîné. 

On arriva ainsi par la voie Sacrée au temple de 
Jupiter Capitolin, terme ordinaire de la marche triom- 
phale. Au pied du clivus capitolinuss on faisait une 
halte pour se débarrasser de la partie triste de la 

h. Josèphe, qui vit la cérémonie, le dit formellement. Zonaras 
(XI, 47) les place sur un môme char; encore le dit-il d'une ma- 
nière peu expresse. 

î. Suétone, Vesp., 4î. 



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[An 71] L'ANTECHRIST. 531 

cérémonie, l'exécution des chefs ennemis. Cet odieux 
usage fut observé de point en point. Bar-Gioras, 
extrait de la troupe des captifs , se vit traîné la corde 
au cou, avec d'ignobles outrages, à la roche Tar- 
péienne; là on le tua. Quand un cri eut annoncé 
que l'ennemi de Rome n'était plus, une immense 
acclamation s'éleva; les sacrifices commencèrent. 
Après les prières accoutumées, les princes se retirè- 
rent au Palatin ; le reste de la journée s'écoula pour 
toute la ville dans la joie et les festins. 

Le volume de la Thora et les tentures du sanc- 
tuaire furent portés au palais impérial ; les objets 
d'or et en particulier la table des pains et le chan- 
delier furent déposés dans un grand édifice que 
Vespasien fit bâtir vis-à-vis du Palatin, de l'autre 
côté de la voie Sacrée, sous le nom de temple de la 
Paix, et qui fut en quelque sorte le musée des Fla- 
vius*. Un arc de triomphe en marbre pentélique, qui 
existe encore aujourd'hui, garda le souvenir de cette 
pompe extraordinaire et l'image des objets princi- 
paux qui y furent portés *. Le père et le fils prirent à 
cette occasion le titre d'imperalores; mais ils récusè- 

4. Ce temple, dédié en 75, fut brûlé entièrement sous Com- 
mode. Il y a donc bien peu de fond à faire sur ce que dit Procope 
{De bello vand,. H, 9}. 

2. Il ne fut achevé que sous Domitîen. Voir rinscriptîon dan» 
Orelli, n» 758. 



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532 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 71] 

rent l'épithète de Judaïque S soit parce qu'il s'atta- 
chait au nom de judœi quelque chose d'odieux et de 
ridicule *; soit pour indiquer que cette guerre de 
Judée avait été, non pas une guerre contre un peuple 
étranger, mais une simple révolte d'esclaves com- 
primée; soit par suite de quelque pensée secrète 
analogue à celle dont Josèphe et Philostrate nous ont 
transmis l'expression exagérée. Un monnayage où 
figurait la Judée enchaînée, pleurant sous un palmier, 
avec la légende IVDAEA CAPTA, IVDAEA DEVICTA. 
garda le souvenir de l'exploit fondamental de la 
dynaijtie des Flavius. On continua de frapper des 
pièces à ce type jusque sous Domitien '. 

La victoire était complète, en effet. Un capitaine 
de notre race, de notre sang, un homme comme 
nous^, à la tête de légions dans le rôle desquelles 
nous rencontrerions, si nous pouvions le lire, plu- 
sieurs de nos aïeux, venait d'écraser la forteresse du 
sémitisme, d'infliger à la théocratie, cette redoutable 

4 . Dion Cassius, LXVF, 7. 

2. Voir la plaisanterie de Cicéron sur Hierosolymariui (Ad 
AtL, II, IX). 

3. Madden, Jewish coinage, p. 483-197. 

4. Les Flavius étaient originaires de la Gaule cisalpine. Les 
N portraits de Titus et de Yespasien nous montrent deux figures 

communes, du genre de celles auxquelles nous sommes le plus 
habitués. 



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[An 71] L'ANTECHRIST. 533 

ennemie de la civilisation, la plus grande défaite 
qu'elle eût jamais reçue. C'était le triomphe du droit 
romain, ou plutôt du droit rationnel, création toute 
philosophique, ne présupposant aucune révélation, 
sur la Thora juive, fruit d'une révélation. Ce droit, 
dont les racines étaient en partie grecques, mais où 
le génie pratique des Latins eut une si belle part, 
était le don excellent que Rome faisait aux vaincus en 
retour de leur indépendance. Chaque victoire de Rome 
était un progrès de la raison ; Rome apportait dans 
le 'monde un principe meilleur à plusieurs égards 
que celui des Juifs, je veux dire l'État profane, repo- 
sant sur une conception purement civile de la société. 
Tout effort patriotique est respectable ; mais les zélotes 
n'étaient pas seulement des patriotes ; c'étaient des 
fanatiques, sicaires d'une tyrannie insupportable. Ce 
qu'ils voulaient, c'était le maintien d'une loi de sang, 
qui permettait de lapider le mal pensant. Ce qu'ils 
repoussaient, c'était le droit commun, laïque, libéral , 
qui ne s'inquiète pas de là croyance des individus. La 
liberté de conscience devait sortir à la longue du droit 
romain, tandis qu'elle ne fût jamais sortie du ju- 
daïsme. Du judaïsme ne pouvait sortir que la syna- 
gogue ou l'Église, la censure des mœurs, la morale 
obligatoire, le couvent, un monde comme celui du 
V* siècle, oU l'humanité eût perdu toute sa vigueur. 



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53i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 71] 

si les barbares ne l'eussent relevée. Mieux vaut, en 
effet, le règne de Thonome de guerre que le règne 
teniporel du prêtre ; car l'homme de guerre ne gêne 
pas l'esprit ; on pense librement sous lui, tandis que 
le prêtre demande à ses sujets l'impossible, c'est-à- 
dire de croire certaines choses et de s'engager à les 
trouver toujours vraies. 

Le triomphe de Rome était donc légitime à quel- 
ques égards. Jérusalem était devenue une impossibi- 
lité ; laissés à eux-mêmes, les Juifs l'eussent démolie. 
Mais une grande lacune devait rendre cette victoîi'e 
de Titus infructueuse. Nos races occidentales, malgré 
leur supériorité, ont toujours montré une déplorable 
nullité religieuse. Tirer de la religion romaine ou 
gauloise quelque chose d'analogue à l'Église était 
une entreprise impossible. Or tout avantage remporté 
sur une religion est inutile, si on ne la remplace par 
une autre, satisfaisant au moins aussi bien qu'elle le 
faisait aux besoins du cœur. Jérusalem se vengera 
de sa défaite; elle vaincra Rome par le christianisme, 
la Perse par l'islamisme, détruira la patrie antique, 
deviendra pour les meilleures âmes la cité du cœur. 
La plus dangereuse tendance de sa Thora, loi en 
même temps morale et civile, donnant le pas aux 
questions sociales sur les questions militaires et poli- 
tiques, dominera dans l'Église. Durant tout le moyen 



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[An 71] L'ANTECHRIST. 535 

âge, l'individu, censuré, surveillé par la communauté, 
redoutera le prône, tremblera devant Texcommuni- 
cation; et ce sera là un juste retour après l'indif- 
férence morale des sociétés païennes, une protes- 
tation contre l'insuffisance des institutions romaines 
pour améliorer l'individu. C'est certainement un dé- 
testable principe que le droit de coercition accordé 
aux communautés religieuses sur leurs membres; 
c'est la pire erreur de croire qu'il y a une religion 
qui soit exclusivement la bonne, la bonne religion 

^' 1 étant pour chaque homme celle qui le rend doux , 

* juste, humble et bienveillant; mais la question .du 

gouvernement de l'humanité est difficile; l'idéal est 

^ bien haut et la terre est bien bas ; à moins de ne 
hanter que le désert du philosophe, ce qu'on ren- 
contre à chaque pas, c'est la folie, la sottise et la 
passion. Les sages antiques ne réussirent à s'attri- 
buer quelque autorité que par des impostures qui, à 
défaut de la force matérielle, leur donnaient un pou- 
voir d'imagination. Où en serait la civilisation, si 
durant des siècles on n'avait cm que le brahmane 
foudroyait par son regard, si les barbares n'avaient 
été convaincus des vengeances terribles de saint 
Martin de Tours? L'homme a besoin d'une pédagogie 
morale, pour laquelle les soins de la famille et ceux 
de l'État ne suffisent pas. 



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533 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 72] 

Dans renivrement du succès, Rome se souve- 
nait à peine que rinsurrection juive vivait encore dans 
le bassin de la mer Morte. Trois châteaux, Héro- 
dium*, Machéro* et Masada* étaient toujours entre 
les mains des Juifs. Il fallait avoir pris son parti de 
fermer les yeux à l'évidence pour garder encore 
quelque espoir après la prise de Jérusalem. Les re- 
belles se défendirent avec autant d'acharnement que 
si la lutte en avait été à son début. Hérodium n'était 
guère qu'un palais fortifié ; il fut pris sans de grands 
efforts par Lucilius Bassus. Machéro présenta beau- 
coqp de difficultés; les atrocités, les massacres, les 
ventes de troupeaux entiers de Juifs recommencèrent. 
Masada fit une des plus héroïques résistances dont 
l'histoire militaire se souvienne. Éléazar, fils de Jaïre, 
petit-fils de Judas le Gaulonite, s'était emparé de 
cette forteresse dès les premiers jours de la révolte, 
et en avait fait un repaire de zélotes et de sicaires. 
Masada occupe le plateau d'un immense rocher de 
près de cinq cents mètres de haut, sur le bord de la 
mer Morte. Pour s'emparer d'une telle place, il fallut 

4. Saulcy, Voyage en terre sainte^ 1, p. 468 et suiv.; Guério, 
Descr, de la Pal,, III, p. 4 22 et suiv. ^ 

2. Parent, Machœrous (Paris, 4868); Vignes, notes. 

3. Saulcy, Voy. autour de la mer Morte, ï, p. 499 et suiv.; 
pi. XI, XII et XIII ; G. Rey, Voy, dans le Haouran, p. 285 et 
suiv.; pi. XXV et xxvi. 



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[An 72] L'ANTECHRIST. 537 

que Fulvius Silva fît de véritables prodiges. Le 
désespoir des Juifs fut sans bornes, quand ils se 
virent forcés dans un asile qu'ils avaient cru impre- 
nable. A l'instigation d'Éléazar, ils se tuèrent les 
uns les autres , et mirent le feu au monceau qu'ils 
avaient fait de leurs biens, ^euf cent soixante per- 
sonnes périrent ainsi. Ce tragique épisode arriva le 
J 5 avril 72. 

La Judée, par suite de ces événements, fut bou- 
leversée de fond en comble. Vespasien ordonna de 
vendre toutes les terres qui étaient devenues sans 
maître par la mort ou la captivité de leurs proprié- 
taires*. On lui suggéra, paraît-il, l'idée qui vint 
plus tard à Adrien, de rebâtir Jérusalem sous un 
autre nom et d'y établir une colonie. Il ne le voulut 
pas, et annexa tout le pays au domaine propre de 
l'empereur*. Il donna seulement à huit cents vétérans 
le bourg d'Emmaùs, près de Jérusalem^, et en fit 
une petite colonie, dont la trace s'est conservée jus- 
qu'à nos jours dans le nom du joli village de Kulo- *^/^ 

i. Jos., B, /v VII, VI, 6. 

2. i^av aOrû tvjv x<â^ap* tfMïÀrcm (l. c). Cela conlredit un peu 
xiXtuuv xâaov pv àiro^ooOai. <x>uXarrei>v doit sans doute s^appliquer au 
prix de vente. Sur le sens de {^t«v, comp. Corpus inscr. grœc, 
n<» 3754; Mommsen, Inscr, regni Neap,, n'» 4636; Henzen, 
n» 6926 ; Slrabon, XVII, i, 42. 

3. Voir ci-dessus, p. 301-302, note. 



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538 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 73] 

XT'-nié. Un tribut spécial (fiscus) fut imposé aux Juifs. 
Dans tout l'empire, ils durent payer annuellement au 
Capitole la somme de deux drachmes qu'ils avaient 
accoutumé de payer jusque-là au temple de Jérusa- 
lem*^ La petite coterie des Juifs ralliés, Josèphe, 
Agrippa, Bérénice, Tibère Alexandre, choisit Rome 
pour séjour. Nous la verrons continuer d'y jouer un 
rôle considérable, tantôt amenant pour le judaïsme 
des moments de faveur à la cour, tantôt poursuivie 
par la haine des croyants exaltés, tantôt concevant 
plus d'une espérance, notamment quand il s'en fallut 
de peu que Bérénice ne devînt la femme de Titus et 
ne tînt le sceptre de l'univers. 

Réduite en solitude, la Judée resta tranquille; 
mais l'énorme ébranlement dont elle avait été le 
théâtre continua de provoquer des secousses dans les 
pays voisins. La fermentation du judaïsme dura 
jusque vers la fin de Tan 73. Les zélotes échappés 
au massacre, les volontaires du siège, tous les fous 
de Jérusalem se répandirent en Egypte et en Cyré- 
naïque. Lés communautés de ces pays, riches, con- 
servatrices, fort éloignées du fanatisme palestinien, 



4. Jos., B. J., vu, VI, 6; Dion Cassius, LXVI, 7; Suétooe, 
DomiUen, M\ Appien, Syr., 50; Origène, EpisL ad A fric,, de 
Susanna, vol. I, p. 28 a, édit. de la Rue; Martial, VIF, uv; la 
célèbre monnaie de Nerva, Madden, p. 499. 



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[An 73] L'ANTECHRIST. 539 

sentirent le danger que leur apportaient ces forcenés. 
Elles se chargèrent elles-mêmes de les arrêter et de 
les livrer aux Romains. Beaucoup s'enfuirent jusque 
dans la haute Egypte, où ils furent traqués comme des 
bêtes fauves*. A Cyrène, unsicaire nommé Jonathas, 
tisserand de son métier, fit le prophète, et, comme 
tous les faux messies, persuada à deux mille ébionim 
ou pauvres de le suivre dans le désert, où il promettait 
de leur faire voir des prodiges et d'étonnantes appa- 
ritions*. Les Juifs sensés le dénoncèrent à Catulle, 
gouverneur du pays; mais Jonathas s'en vengea par 
des délations, qui amenèrent des maux sans fin. 
Presque toute la juiverie de Cyrène, l'une des plus 
florissantes du monde % se vit exterminée; ses biens 
furent confisqués au nom de l'empereur. Catulle, qui 
montra en cette affaire beaucoup de cruauté, fut 
désavoué par Yespasien ; il mourut dans d'affreuses 
hallucinations, qui, selon certaines conjectures, au- 
raient fourni le sujet d'une pièce de théâtre à décors 
fantastiques, « le Spectre de Catulle* ». 

Chose incroyable ! Cette longue et terrible agonie 
ne fut pas immédiatement suivie de la mort. Sous 

4. Jos., B. J., VII, X, 4 ; Eusèbe, Chron., adann. 73. 
SI. Jos., B. J., VII, XI, 4. 

3. Strabon, cilé par Jos., Anl,, XIV, vn, î. 

4. Juvéoal, sat. viii, v. 186. 



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540 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 731 

Trajan, sous Adrien, nous verrons le judaïsme natio- 
nal revivre et livrer encore de sanglants combats; 
mais le sort était évidemment jeté; le zélote était 
vaincu sans retour. La voie tracée par Jésus, com- 
prise d'instinct par les chefs de l'Église de Jérusa- 
lem, réfugiés en Pérée, devenait décidément la véri- 
table voie d'Israël. Le royaume temporel des Juifs 
avait été odieux, dur, cruel; l'époque des Asmo- 
néens, où ils jouirent de Tindépendance, fut leur plus 
triste époque. Était-ce l'hérodianisme , le saddu- 
céisme, celte honteuse alliance d'un principat sans 
grandeur avec le sacerdoce, qu'il fallait regretter? 
Non certes; là n'était pas le but du « peuple de 
Dieu » . Il fallait être aveugle pour ne pas voir que 
les institutions idéales que poursuivait « l'Israël de 
Dieu » ne comportaient pas l'indépendance nationale. 
Ces institutions, étant incapables de créer une armée, 
ne pouvaient exister que dans la vassalité d'un grand 
empire, laissant beaucoup de liberté à ses raîas, les 
débarrassant de la politique, ne leur demandant 
aucun service militaire. L'empire achéménide avait 
entièrement satisfait à ces conditions de la vie juive; 
plus tard, le califat, Tempire ottoman y satisferont 
encore, et verront se développer dans leur sein des 
communautés libres comme celles des Arméniens, des 
Parsis, des Grecs, nations sans patrie, confréries 



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[An 73J L'ANTECHRIST. 541 

suppléant à l'autonomie diplomatique et militaire par 
l'autonomie du collège et de l'Église. 

L'empire romain ne fut pas assez flexible pour 
se prêter ainsi aux nécessités des communautés qu'il 
englobait. Des quatre empires, ce fut, selon les juifs, 
le plus dur et le plus méchant *. Comme Antiochus 
Épiphane, l'empire romain fit dévoyer le peuple juif 
de sa vocation véritable en le portant par réaction à 
former un royaume ou un État séparé. Cette ten- 
dance n'était nullement celle des hommes qui repré- 
sentaient le génfe de la race. A quelques égards, ces 
derniers préféraient les Romains. L'idée d'une natio- 
nalité juive devenait chaque jour une idée arriérée, 
une idée de furieux et de frériétiques, contre laquelle 
des hommes pieux ne se faisaient pas scrupule de 
réclamer la protection des conquérants. Le vrai juif, 
attaché à la Thora, faisant des livres saints sa règle 
et sa vie, aussi bien que le chrétien, perdu dans l'es- 
pérance de son royaume de Dieu, renonçait de plus 
en plus à toute nationalité terrestre. Les principes 
de Judas le Gaulonite qui furent l'âme de la grande 
révolte, principes anarchiques, d'après lesquels, 
Dieu seul étant a maître », aucun homme n'a le droit 



i. Apocalypse de Baruch, dans Ceriani, Monum. sacra et 
prof,, I, p. 82, et V, p. <36. 



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542 ^ ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 73] 

de prendre ce titre*, pouvaient produire des bandes 
de fanatiques analogues aux Indépendants de Crom- 
well; ils ne pouvaient rien fonder de durable. Ces 
éruptions fébriles étaient l'indice du profond travail 
qui minait le sein d'Israël, et qui, en lui faisant suer 
le sang pour l'humanité, devait nécessairement l'ame- 
ner à périr dans d'affreuses convulsions. 
j Les peuples doivent choisir, en effet, entre les 
destinées longues, tranquilles, obscures de celui qui 
vit pour soi, et la carrière troublée, orageuse de 
f celui qui vit pour l'humanité. La nation qui agite 
' dans son sein des problèmes sociaux et religieux est 
; presque toujours faible comme nation. Tout pays qui 
rêve un royaume de Dieu, qui vit pour les idées 
générales , qui poursuit une œuvre d'intérêt univer- 
sel, sacrifie par là même sa destinée particulière > 
affaiblit et détruit son rôle comme patrie terrestre. Il 
en fut ainsi de la Judée, de la Grèce, de l'Italie; il 
en sera peut-être ainsi de la France. On ne porte 
jamais impunément le feu en soi. Jérusalem, ville de 
bourgeois médiocres, aurait poursuivi indéfiniment 
sa médiocre histoire. C'est parce qu'elle eut l'incom- 
parable honneur d'être le berceau du christianisme 
qu'elle fut victime des Jean de Gischala, des Bar- 

1. Jos., B. y., VII, VIII, 6; X, 4. 



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(An 73] L'ANTECHRIST. 543 

Gioras, en apparence fléaux de leur patrie, en réa- 
lité iïtttruments de son apothéose. Ces zélateurs qu« 
Josèphe traite de brigands et d'assassins étaient des 
politiques du dernier ordre, des militaires peu capa- 
bles ; mais ils perdirent héroïquement une patrie qui 
ne pouvait être sauvée. Ils perdirent une ville maté- 
rielle ; ils ouvrirent le règne de la Jérusalem spiri- 
tuelle, assise, en sa désolation, bien plus glorieuse 
qu'elle ne le fut aux jours d'Hérode et de Salomon. 
Que voulaient, en effet, les conservateurs, les 
sadducéens? Ils voulaient quelque chose de mesquin : 
la continuation d'une ville de prêtres, comme Émèse, 
Tyane ou Gomane. Certes, ils ne se trompaient pas, 
quand ils affirmaient que les soulèvements d'enthou- 
siastes étaient la perte de la nation. La révolution et 
le messianisme ruinaient l'existence nationale du 
peuple juif; mais la révolution et le messiam'sme 
étaient bien la vocation de ce peuple, ce par quoi il 
contribuait à l'œuvre universelle de la civilisation. 
Nous ne nous trompons pas non plus, quand nous 
disons à la France : a Renonce à la révolution , 
ou tu es perdue ; » mais, si l'avenir appartient à 
quelqu'une des idées qui s'élaborent obscurément au 
sein du peuple, il ae trouvera que la France aura 
justement sa revanche par ce qui fit en 1870 et 
en 1871 sa faiblesse et sa misère. A moins de bien 



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\; 



5U ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 73] 

violentes entorses données à la vérité (tout en ce 
genre est possible), nos Bar-Gioras, nos Jtan de 
Gischala ne deviendront jamais de grandâ citdflbns ; 
mais on fera leur part, et on verra peut-être que , 
mieux que les gens sensés, ils étaient dans les secrets / 
du destin. 

(Comment le judaïsme, privé de sa ville sainte 
et de son temple, va-t-il se transformer? Comment 
le talmudisme sortira-t-il de la situation que les évé- 
nements ont faite à l'Israélite ? C'est ce que nous ver- 
rons dans notre cinquième livre. En un sens, après 
la production du christianisme, le judaïsme n'avait 
plus de raison d'être. Dès ce moment, l'esprit de vie 
est sorti de Jérusalem. Israël a tout donné au fils 
de sa douleur, et s'est épuisé dans cet enfantement. 
Les élohim qu'on crut entendre murmurer dans le 
sanctuaire : « Sortons d'ici ! sortons d'ici ! » disaient 
vrai. La loi des grandes créations est que le créateur 
expire virtuellement en transmettant l'existence à un 
autre : après l'inoculation complète de la vie à celui 
qui doit la continuer, l'initiateur n'est pluâ||iqu'une 
tige sèche, un être exténué. Il est rare cependant que 
celte sentence de la nature s'accomplisse sur-le- 
champ. La plante qui a portlksa fleur ne consent 
pas à mourir pour cela. Le monde est plein de ces 
squelettes ambulants qui survivent à l'arrêt qui les a \ 



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[An 73] L'ANTECHRIST, 545 

I frappés. Le judaïsme est du nombre. L'histoire n'a 
pas de spectacle plus étrange que celui de cette con- 
servation d'un peuple à l'état de revenant, d'un 
peuple qui, pendant près de mille ans, a perdu le 
sentiment du fait, n'a pas écrit une page lisible, ne 
nous a pas transmis un renseignement acceptable. 
Faut-il s'étonner qu'après avoir ainsi vécu des siè- 
cles hors de la libre atmosphère de l'humanité, dans 
une cave, si j'ose le dire, à l'état de folie partielle, il 
' en sorte pâle, étonné de la lumière, étiolé ? 

Quant aux conséquences qui résultèrent pour le 
christianisme de la ruine de Jérusalem, elles sont si 
évidentes que dès à présent on peut les indiquer. 
Déjà même plusieurs fois nous avons eu l'occasion de 
les laisser entrevoir*. 

La ruine de Jérusalem et du temple fut pour le 
christianisme une fortune sans égale. Si le raison- 
nement prêté par Tacite à Titus est exactement rap- 
porté*, le général victorieux crut que la destruction 
du temple serait la ruine du christianisme aussi bien 
que celle du judaïsme. On ne se trompa jamais plus 
complètement. Les Romains s'imaginaient, en arra- 
chant la racine, arracher en même temps le rejeton; 
mais le rejeton était déjà un arbuste qui vivait de sa 

i, \o\t Saint Paul, p. 493-496. 
2. Yoir ci-dessus, p. 5H. 

35 



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V; 



546 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 73j 

vie propre. Si le temple avait survécu, le cliristia- 
nisme eût été certainement arrêté dans son dévelop- 
pement. Le temple survivant aurait continué d'être 
le centre de toutes les œuvres judaïques. On n'eût 
jamais cessé de l'envisager comme le lieu le plus 
saint du monde S d'y venir en pèlerinage, d'y appor- 
ter des tributs. L'Église de Jérusalem, groupée autour 
des parvis sacrés , eût continué, au nom de sa pri- 
mauté, d'obtenir les hommages de toute la terre, de 
persécuter les chrétiens des Églises de Paul, d'exiger 
que, pour avoir le droit de s'appeler disciple de 
Jésus, on pratiquât la circoncision et on observât le 
code mosaïque. Toute propagande féconde eût été in- 
terdite; des lettres d'obédience signées de Jérusalem 
eussent été exigées du missioniaiire *. Un centre 
d'autorité irréfragable, un patriarcat composé d'une 
sorte de collège de cardinaux, sous la présidence de 
personnes analogues à Jacques, juifs purs, apparte- 
nant à la famille de Jésus, se fût établi % et eût 
constitué un immense danger pour l'Église naissante. 

<. Voir ci -dessus, p. 401. 

S. Voir Saint Paul, p. 292, et surtout les lettres en tète des 
Homélies pseudo-clémentines. 

3. De nos jours, un fait analogue se produit dans le judaïsme, 

et semble susceptible d'acquérir beaucoup de gravité. Les juifs de 

\ ^ Jérusalem passent tous pour des hakamim ou savants, n'ayant 

d'autre métier que la méditation de la Loi. Comme tels, ils ont droit 



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[An 73] L'ANTECHRIST. M7 

Quand on voit saint Paul, après tant de mauvais 
procédés, rester toujours attaché à l'Église de Jérusa- 
lem, on conçoit quelles difficultés eût présentées une 
rupture avec ces saints personnages. Un tel schisme 
eût été considéré comme une énormité, équivalant 
à l'abandon du christianisme. La séparation d'avec le 
judaïsme eût été impossible ; or cette séparation était 
la condition indispensable de l'existence de la reli- 
gion nouvelle, comme la section du cordon ombilical 
est la condition de l'existence d'un être nouveau. La 
mère allait tuer l'enfant. Le temple, au contraire, 
une fois détruit, les chrétiens n'y pensent plus; 
bientôt même ils le tiendront pour un lieu profane * ; 
Jésus sera tout pour eux. 

L'Église de Jérusalem fut du même coup réduite 
h une importance secondaire. Nous la verrons se 

à l'aumône, et s'envisagent comme devant être nourris par les 
juifs du monde entier. Leurs quêteurs circulent dans tout TOrient, 
et même les riches Israélites de TEurope se regardent comme 
obligés de subvenir à leurs besoins. Voir Saint Paul, p. 94, 4S4 et 
suiv. D'un autre côté, les décisions du grand rabbin de Jérusalem 
tendent à obtenir une autorité universelle, tandis qu'autrefois les 
docteurs étaient égaux ou que du moins leur crédit dépendait de 
leur réputation. De la sorte se formera peutrêtre dans l'avenir 
pour le judaïsme un centre doctrinal à Jérusalem. 

4 . « Ecclesia Dei jam per totum orbem uberrime germinante, 
hoc (templum) tanquam effœtum ac vacuum nullique usui bono 
commodum arbitrio Dei auferendum fuit. » Orose, VII, 9. 



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518 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 73] 

reformer autour de Télément qui faisait sa force, les 
desposynij les membres de la famille de Jésus, les fils 
de Clopas; mais elle ne régnera plus. Ce centre de 
haine et d'exclusion une fois détruit, le rapproche- 
ment des partis opposés de l'Église de Jésus devien- 
î dra facile. Pierre et Paul seront réconciliés d'office, 
I et la terrible dualité du christianisme naissant ces- 
i sera d'être une plaie mortelle. Oublié au fond de la 
, Batanée et du Hauran, le petit groupe qui se ratta- 
, chait aux parents de Jésus, aux Jacques, aux Clopas, 
devient la secle ébionite, et meurt lentement d'insi- 
\ gnifiance et d'infécondité. 

La situation ressemblait en bien des choses à celle 
du catholicisme de nos jours. Aucune communauté 
religieuse n'a jamais eu plus d'activité intérieure, 
plus de tendance à émettre hors de son sein des 
créations originales que le catholicisme depuis soixante 
ans. Tous ces efforts sont pourtant restés sans résultat 
pour une seule cause ; cette cause, c'est le règne absolu 
de la cour de Rome. C'est la cour de Rome qui a 
chassé de l'Église Lamennais, Hennés, Dœllinger, le 
^ P. Hyacinthe, tous les apologistes qui l'avaient défen- 
due avec quelque succès. C'est la cour de Rome qui 
a désolé et réduit à l'impuissance Lacordaire, Mon- 
talembert. C'est la cour de Rome qui, par son Sylla^ 
bus et son concile, a coupé tout avenir aux catho- 



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[An 731 L'ANTECHRIST. 549 

liques libéraux. Quand est-ce que ce triste état de 
choses changera? Quand Rome ne sera plus la ville 
pontificale, quand la dangereuse oligarchie qui s'est 
emparée du catholicisme aura cessé d'exister. L'oc- 
cupation de Rome par le roi d'Italie sera probable- 
ment un jour comptée dans l'histoire du catholicisme 
pour un événement aussi heureux que la destruction 
de Jérusalem l'a été dans l'histoire du christianisme. 
Presque tous les catholiques en ont gémi, de même 
sans doute que les judéo-chrétiens de l'an 70 re- 
gardèrent la destruction du temple comme la plus 
sombre calamité. Mais la suite montrera combien ce 
jugement est superficiel. Tout en pleurant sur la fin 
de la Rome papale, le catholicisme en tirera les plus 
grands avantages. A l'uniformité matérielle et à la 
mort on verra succéder dans son sein la discussion, 
le mouvement, la vie et la variété. 



FIN DE VANTBCHBIST 



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APPENDICE 



DE LA VENUE DE SAINT PIERRE A ROME ET DU SEJOUR 
DE SAINT JEAN A ÉPHÈSE. 



Tout le monde convient que, dès la fin du second 
siècle, la croyance générale des Églises chrétiennes était 
que Tapôtre Pierre souffrit le martyre à Rome, et que 
Tapôtre Jean vécut à Éphèse jusqu'à un âge avancé. Les 
théologiens protestants, dès le xvi* siècle, se prononcèrent y 
vivement contre le voyage de saint Pierre à Rome*. Quant à 
l'opinion du séjour de Jean à Éphèse, c'est seulement de 
nos jours qu'elle a trouvé des contradicteurs. 

La raison pour laquelle les protestants attachèrent tant 
d'importance à nier la venue de Pierre à Rome est facile 
à saisir. Durant tout le moyen âge, la venue de Pierre à 
Rome fut la base des prétentions exorbitantes de la papauté. 
Ces prétentions se fondaient sur trois propositions qu'on 
tenait pour être de foi : \^ Jésus conféra lui-môme à Pierre 

i. La première thèse à cet égard est de 1520. Luther ne Papprouva 
pas. Flacius Illyricus, Saumaise readirent ropinion dont il s*agit clas- 
sique dans l'école protestante. 



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5Sa L*ANTECHRIST. 

j^une primauté dans son Église; 2* cette primauté a dû se 
1 transmettre aux successeurs de Pierre; Z^ les successeurs 
de Pierre sont les évoques de Rome, Pierre, après avoir 
' résidé à Jérusalem, puis à Antioche, étant venu déûnitive- 
^''"TQttent fixer son séjour à Rome. — Ébranler ce dernier fait, 
c'était donc renverser de fond en comble l'édifice de la 
théologie romaine. On y dépensa beaucoup de savoir ; on 
montra que la tradition romaine n'était pas appuyée sur 
des témoignages directs bien solides ; mais on traita 
légèrement les preuves indirectes; on s'engagea surtout 
dans une voie fâcheuse à propos du passage / Pelri^ v, 13. 
Que Baêu^wv en ce passage désigne réellement Babylone 
sur l'Euphrate, c'est là une thèse insoutenable, d'abord parce 
que vers cette époque « Babylone », dans le style secret 
des chrétiens, dé^^igne toujours Rome; en second lieu, parce 
que le christianisme au i^' siècle sortit à peine de l'empire 
romain et se répandit fort peu chez les Parthes. 

Pour nous, la question a bien moins d'importance qu'elle 
n'en avait pour les premiers protestants S et elle est plus 
facile à résoudre avec impartialité. Nous ne croyons nulle- 
ment que Jésus ait eu le dessein d'établir un chef dans son 
Église, ni surtout d'attacher cette primauté à la succession 
épiscopale d'une ville déterminée. L'épiscopat, d'abord, 
n'existait guère dans la pensée de Jésus ; en outre, s'il fut 
une ville au monde, parmi celles dont Jésus connut le 
nom, à laquelle il ne pensa pas pour y attacher la série des 
chefs de son Église, c'est sans doute Rome. On lui eût pro- 
bablement fait honeur, si on lui eût dit que cette ville de 



i. La dernière et la plus savante forme des doutes protestants sur 
ce point se trouve dans les deux essais de M. Lipsius : Chronologie der 
rœmischen Bischôfe bis xur Mitte der vierten Jahrhun(Urtt (Kiel, 1800} 
Diê QuêUen der rœmischen Petrussage (Kiel, 1872). «.^ 1 



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APPENDICE. 553 

perdition, cette cruelle ennemie du peuple de Dieu, se tar- 
guerait un jour de sa royauté satanique pour réclamer le 
droit d'hériter du nouveau titre de puissance fondé par le 
Fils. Que Pierre ait été à Rome, ou qu'il n'y ait pas été, 
cela n'a donc pour nous aucune conséquence morale ou 
politique ; c'est là une curieuse question d'histoire ; il n'y 
faut chercher rien de plus. 

Disons d'abord que les catholiques se sont exposés aux 
objections les plus péremptoires de la part de leijrs adver- 
saires avec leur malheureux système de la venue de Pierre f 
à Rome en Tan 42, système emprunté à Eusèbe et à saint i 
Jérôme, et qui porte la durée du pontificat de Pierre à f 
vingt-trois ou vingt-quatre ans. Rien de plus inadmissible. 
Il suffit, pour ne garder aucun doute à cet égard, de consi- 
dérer que la persécution dont Pierre fut l'objet à Jérusalem 
de la part d'Hérode Agrippa I {Act., xii) eut lieu Tannée 
même où mourut Hérode Agrippa, c'est-à-dire en Tan hh * 
(Jos.,i4fî(., XIX,viii, 2)*. Apollonius l'anti-montaniste* (fin 
du n* siècle), Lactance' (commencement du iv«), ne croyaient 
pas non plus certainement que Pierre eût été à Rome en 42, . 
le premier, quand il affirme avoir appris par tradition que 
Jésus-Christ avait défendu à ses apôtres de sortir de Jérusa- 
lem avant douze ans révolus depuis sa mort ; le se:x)nd , quand 
il dit que les apôtres employèrent les vingt-cinq années 
qui suivirent la mort de Jésus-Christ à prêcher l'Évangile 
dans les provinces, et que Pierre ne vint à Rome qu'après 
l'avènement de Néron. Il serait superflu de combattre lon- 
guement une thèse qui ne peut plus avoir un seul défen- 
seur raisonnable. On peut aller beaucoup plus loin, en effet. 



1. Voir Ut Apôtres, p. 249. 

2. Cité parEusèle, H. -B., V, xvin, 14. 

3. De morUbus persecutorum, 2. 



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551 L'ANTECHRIST. 

et affirmer que Pierre n'était pas encore venu à Rome quand 
Paul y fut amené, c'est-à-dire en Tan 61. L'épître de Paul 
aux Romains, écrite vers Tan 58, ou du moins qui n'a pas 
pu être écrite plus de deux ans et demi avant l'arrivée de 
Paul à Rome, est ici un argument très-considérable ; on ne 
concevrait guère saint Paul écrivant aux fidèles dont saint 

^ . Pierre était le chef, sans qu'il fit la moindre mention de ce 
dernier. Ce qui est encore plus démonstratif, c'est le der- 
nier chapitre des Actes des apôtres. Ce chapitre, surtout les 

\f^ versets 12^29, ne se comprennent pas, si Pierre était à Rome 
quand Paul y arriva. Tenons donc pour absolument certain 
que Pierre ne vint pas à Rome avant Paul, c'est-à-dire avant 
l'an 61, à peu près. 

Mais n'y vint-il pas après Paul 7 Voilà ce que les cri- 
tiques protestants n'ont jamais réussi à prouver. Non-seu- 
lement ce voyage tardif de Pierre à Rome n'offre aucune 
impossibilité, mais de fortes raisons militent en sa faveur. 
Je crois que les personnes qui liront notre récit avec suite 
trouveront que tout s'arrange assez bien dans cette 
hypothèse. Outre que les témoignages des Pères du u* et 
du m* siècle ne sont pas sans valeur dans la question, 
voici trois raisonnements dont la force ne me parait pas à 
dédaigner. 

1^ Upe chose incontestable, c'est que Pierre est mort 
martyr. Les témoignages du quatrième Évangile, de Clément 
Romain, du fragment qu'on appelle Canon de Muratori, de 
Denys de Corinthe, de Caîus, de Tertullien ne laissent aucun 
doute à cet égards Que le quatrième Évangile soit apo- 
cryphe, que le xxi« chapitre y ait été ajouté postérieure- 
ment; n'importe. 11 est clair que nous avons, dans les versets 
où Jésus annonce à Pierre qu'il mourra du même supplice 

1. Voir ci-dessus, p. 1S6 et suiv. 



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APPENDICE. 555 

que lui, l'expression d'une opinion établie dans les Églises 
avant Tan 120 ou 130, et à laquelle on faisait des allusions 
comme à une chose connue de tous. Or on ne se figure ^ 
pas que saint Pierre soit mort martyr ailleurs qu'à Rome. " 
Ce n'est guère qu'à Rome, en effet, que la persécution de 
Néron eut de la violence. A Jérusalem, à Antioche, le 
martyre de Pierre s'explique beaucoup moins bien. 

2* Le second raisonnement se tire du verset v, 13, de 
répltre attribuée à Pierre. « Babylone, » en ce passage, dési- 
gne évidemment Rome. Si l'épître est authentique, le pas- 
sage est décisif. Si elle est apocryphe, l'induction qui se 
tire dudlt passage n'est pas moins forte. L'auteur, en effet, 
quel qu'il soit, veut faire croire que l'ouvrage en question 
est bien l'ouvrage de Pierre. Il a dû par conséquent, pour 
donner de la vraisemblance à sa fraude, disposer les cir- 
constances de lieu d'une façon conforme à ce qu'il savait 
et à ce que l'on croyait de son tencips sur la vie de Pierre. • 
Si, dans une telle disposition d'esprit, il a daté la lettre 
de Rome, c'est que l'opinion reçue au temps où cette 
lettre fut écrite était que saint Pierre avait résidé à Rome. 
Or, en toute hypothèse, la I« Pétri est un ouvrage fort 
ancien, et qui jouit très-vite d'une haute autorité *. 

30 Le système qui sert de base aux Actes ébionites de 
saint Pierre est aussi bien digne de considération. Ce système 
nous montre saint Pierre suivant partout Simon le Magi- *• 
cien (entendez par là saint Paul) pour combattre ses fausses 
doctrines. M. Lipsius* a porté dans l'analyse de cette 
curieuse légende une admirable sagacité de critique. Il a 



1. Voir rintrodactioo en tète de ce yolume, p. vu. 

2. Rœmische Petrussage, p. 13 et suiv., surtout p. 16, 18, 41-42. Cf. 
Recognit., I, 74; III, 65; Épitre apocryphe de Clément à Jacques, en tête 
des HoméUes, cb. 1. 



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556 L»ANTECHRIST. 

montré que la base des rédactions diverses qui nous en 
sont arrivées fut un récit primitif, écrit vers l'an 130, 
récit dans lequel Pierre venait à Rome pour vaincre Si- 
mon-Paul au centre de sa puissance, et trouvait la mort, 
après avoir confondu ce père de toutes les erreurs. Il 
paraît difficile que l'auteur ébionite, à une date aussi 
reculée, eût pu donner tant d'importance au voyage 
de Pierre à Rome, si ce voyage n'avait pas eu quelque 
réalité. Le système de la légende ébionite doit avoir un 
fond de vérité, malgré les fables qui s'y mêlent. Il est 
très-admissible que saint Pierre soit venu à Rome, comme 
il vint à Antioche, à la suite de Paul et en partie pour neu- 
traliser son influence. La communauté chrétienne, vers 
l'an 60, était dans un état d*âme qui ne ressemblait en 
rien à la tranquille attente des vingt années qui suivirent 
la mort de Jésus. Les missions de Paul et les facilités que 
les Juifs trouvaient dans leurs voyages avaient mis à la 
mode les expéditions lointaines. L'apôtre Philippe est de 
même désigné par une tradition ancienne et persistante 
comme étant venu se fixer à Hiérapolis. 

Je regarde donc comme probable la tradition du séjour 
de Pierre à Rome ; mais je crois que ce séjour a été de courte 
durée, et que Pierre souffrit le martyre peu de temps après 
son arrivée dans la ville éternelle. Une coïncidence favorable 
à ce système est le récit de Tacite, Annales, XV, 44. Ce récit 
ofire une occasion toute naturelle pour y rattacher le mar- 
tyre de Pierre. L'apôtre des judéo-chrétiens fit sans doute 
partie de la catégorie des suppliciés que Tacite désigne par 
crucibus affixi, et ce n^est pas sans raison que le Voyant 
de l'Apdcalypse place « les apôtres ^ » parmi les saintes 



i. Apoc, xvnr, \ 



1 



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APPENDICE. 557 

victimes de l'an 6A, qui applaudissent à la destruction 
de la ville qui les a tués. 

La venue de Jean à Éphèse, ayant une valeur dogma- 
tique bien moins considérable que la venue de Pierre à 
Home, n'a pas excité d'aussi longues controverses. L'opi- 
nion généralement reçue jusqu'à ces derniers temps était 
que l'apôtre Jean, fils de Zébâdée, mourut très-vieux dans 
la capitale de la province d'Asie. Même ceux qui refusaient 
de croire que durant ce séjour l'apôtre eût écrit le quatrième 
Ëvangile et les épîtres qui portent son nom , môme ceux 
qui niaient que l'Apocalypse fût son ouvrage, continuaient 
de croire à la réalité du voyage attesté par la tradition. 
Le premier, Lûtzelberger, en 1840, éleva sur ce point des 
doutes raisonnes ; mais il fut peu écoulé. Des critiques 
auxquels on ne peut pas reprocher un excès de crédulité, 
Baur, Strauss, Schwegler, Zeller, Hilgenfeld, Volkmar, tout 
en faisant une large part à la légende dans les récits sur 
le séjour de Jean à Éphèse, persistèrent à regarder comme 
historique le fait même de la venue de l'apôtre en ces 
parages. C'est en 1867, dans le premier volume de sa Vie de^\/ \y 
Jésus ^, que M. Keim a dirigé contre cette opinion tradi- * 
tionnelle une attaque tout à fait sérieuse. La base du sys- 
tème de M. Keim est qu'on a confondu Preshyteros Johannes 
avec Jean l'apôtre, et que les récits des écrivains ecclésias- 
tiques sur celui-ci doivent s'entendre du premier. Il fut 
suivi par MM. Wittichen et Holtzmann. Plus récemment 
M. Scholten, professeur à l'université de Leyde, dans un 
travail étendu, s'est efforcé de ruiner les unes après les 
autres toutes les preuves de la thèse autrefois reçue, et de 

1. Pages 161-107. Comparez tomem (1871-72), p. 41-45, 477, notes. 



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5S8 L'ANTECHRIST. 

démontrer que l'apôtre Jean n*a jamais mis les pieds en 
Asie*. 

L'opuscule de M. Scholten est un vrai chef-d'œuvre d'ar- 
gumentation et de méthode. L'auteur passe en revue, non- 
seule ment tous les témoignages qu'on allègue pour ou contre 
la tradition, mais encore tous les écrits où il pourrait et, selon 
lui, où il devrait en être question. Le savant professeur de 
Leyde avait été autrefois d'un avis différent. Dans ses longues 
argumentations contre l'authenticité du quatrième Évan- 
gile, il avait fortement insisté sûr le passage où Polycrate 
d'Éphèse, vers la fin du second siècle, présente Jean comme 
ayant été en Asie une des colonnes du parti juif et quar- 
todéciman. Mais ce n'est pas à un ami de la vérité qu'il en 
coûte, dans ces difficiles questions, de se modifier et de se 
réformer. 

Les arguments de M. Scholten ne m'ont pas convaincu. 
Ils ont mis le voyage de Jean en Asie au nombre des faits 
douteux ; ils ne l'ont pas mis au nombre des faits certai- 
nement apocryphes; je trouve même que les chances de 
vérité sont encore en faveur de la tradition. Moins probable, 
selon moi, que le séjour de Pierre à Rome, la thèse du 
•séjour de Jean à Éphèse garde sa vraisemblance, et je 
pense que, dans plusieurs cas, M. Scholten a fait preuve 
d'un scepticisme exagéré. Comme je me suis plus d'une 
fois permis de le dire, un théologien n'est jamais un cri- 
tique parfait. M. Scholten a l'esprit trop élevé pour se 
laisser jamais dominer par des vues d'apologétique ou de 
dogmatique; mais le théologien est si habitué à subor- 
donner le fait à l'idée, que rarement il se place au simple 

^ i. De apostel Johannes in Klein-Axië. Leyde, 187L M. Holtzmann a 
repris la question daus sa Krittk der Eph, und Kolosserbtiefe (Leipzig, 
1872), p. 314-324. 



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APPENDICE. 559 

j337-T)oint de vue de l'historien. Depuis vingt-cinq ans, en parti- 
culier, nous voyons l'école protestante libérale se laisser 
emporter à des excès de négation, où nous doutons que la 
science laïque, qui ne voit en ces études que de simples 
recherches intéressantes, doive la suivre. La situation reli- 
gieuse en est venue à ce point qu'on croit rendre la défense y 
des croyances surnaturelles plus facile en faisant bon 
marché des textes et en les sacrifiant largement qu'en 
maintenant leur authenticité. Je suis persuadé qu'une cri- 
tique dégagée de toute préoccupation théologique trouvera 
un jour que les théologiens protestants libéraux de notre 
siècle ont été trop loin dans le doute, et qu'elle se rappro- j 
chera, non certes pour l'esprit, mais pour quelques résul- ' 
tats, des anciennes écoles traditionnelles. 

Entre les écrits passés en revue par M. Scholten, l'Apo- 
calypse tient naturellement le premier rang. C'est ici le 
point où l'illustre critique se montre le plus faible. De trois 
choses l'une : ou l'Apocalypse est de l'apôtre Jean,— ou elle 
est d'un faussaire qui a eu l'intention de la faire passer pour 
un ouvrage de l'apôtre Jean, — ou elle est d'un homonyme de 
l'apôtre Jean, tel que Jean-Marc ou l'énigmatique PresbyUros 
Johannes. Dans la troisième hypothèse, il est clair que l'Apoca- 
lypse n'a rien à voir avec le séjour de l'apôtre Jean en Asie; 
mais cette hypothèse est bien peu plausible, et en tout cas, 
ce n'est pas celle qu'adopte M. Scholten. M. Scholten est 
pour la seconde hypothèse. 11 croit l'Apocalypse apocryphe 
à la manière du livre de Daniel ; il pense que le faussaire 
a voulu, selon un procédé très-ordinaire chez les juifs du 
temps, se couvrir du prestige d'un personnage respecté, qu'il 
a choisi l'apôtre Jean comme une des colonnes de l'Église de 
Jérusalem, et qu'il s'est présenté aux Églises d'Asie sous ce 
nom vénérable. Un tel faux ne se concevant guère du vivant 
de l'apôtre, M. Scholten admet que Jean était mort avant 68. 



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560 L'ANTECHRIST. 

Mais ce système renferme de vraies impossibilités. Quoi 
qu'il en soit de l'authenticité de l'Apocalypse, j'ose dire 
que les arguments qu'on tire de cet écrit pour établir la 
vérité d'un séjour de Jean en Asie sont aussi forts dans la 
seconde des hypothèses ci-dessus énoncées que dans la 
première. 11 ne s'agit pas ici d'un livre se produisant 
comme le livre de Daniel, d3S siècles après la mort de 
l'auteur à qui on l'attribue. L'Apocalypse fut répandue 
parmi les fidèles d'Asie dans l'hiver de 68 -69, pendant que 
les grandes luttes entre les généraux pour la compétition de 
l'empire et l'apparition du faux Néron de Cythnos tenaient 
tout le monde dans une attente fiivreuse. Si l'apôtre Jean 
était mort, comme le veut M. Scholten, c'était depuis p3U; 
en tout cas, dans l'hypothèse de M. Scholten, les fidèles 
d'Éphèse, de Smyrne, etc., savaient parfaitement à cette 
date que l'apôtre Jean n'avait jamais visité l'Asie. Quel 
accueil durent-ils faire au récit d'une vision donnée comme 
ayant eu lieu à Patmos, à quelques lieues d'Éphèse, récit 
adressé aux sept principales Églises d'Asie par un homme 
qui est censé connaître les replis cachés de leur conscience, 
qui distribue aux unes les plus durs reproches, aux autres 
les él )ges les plus exaltés, qui prend avec elles le ton d'une 
autorité incontestée, qui se présente comme ayant été le co- 
partageant de leurs souffrances, si cet homme n'avait jamais 
été ni à Patmos ni en Asi'3, si leur imagination se l'était tou- 
jours représenté sédentaire à Jérusalem? 11 faut supposer le 
faussaire doué de bien peu de sens pour avoir créé de gaieté 
de cœur à son livre de telles raisons de défaveur. Pourquoi 
place-t-il à Patmos la scène de la prophétie? Cette île n'avait 
eu jusque-là aucune importance, aucu le signification. On n'y 
abordait jamais que quand on allait d'Éphèie à Rome ou 
de Rome à Éphèse. Pour ces sortes de traversées, Patmos 
offrait un très-bon port de relâche, à une petite journée 



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APPENDICE. 561 

d*Éphëse. C'était la première ou la dernière escale, selo 
les règles de la petite navigation décrite dans les Actes, et 
dont le principe essentiel était de s'arrêter autant que 
possible tous les soirs. Patmos ne pouvait être un but 
de voyage; un homme allant à Éphèse ou venant d'Éphèse 
a seul pu y toucher. Même en admettant la non-authen- 
ticité de l'Apocalypse, les trois premiers chapitres de 
ce livre constituent donc une forte probabilité en faveur 
de la thèse du séjour de Jean en iVsie, de la même ma- 
nière que la /** Pétri, même apocryphe, est un très-bon 
argument pour le séjour de Pierre à Rome. Le faussaire, 
quelle que soit la crédulité du public auquel il s'adresse, 
cherche toujours à créer pour son écrit des conditions 
où il soit acceptable. Si l'auteur de la /* Pelri se croit 
obligé de dater son écrit de Rome; si l'auteur de TApoca- 
lypse se figure donner un boa exorde à sa vision en la 
faisant écrire au seuil de l'Asie, presque en face d'Éphèse, 
et en l'adressant avec des conseils qui rappellent ceux d'un 
directeur de conscience aux Églises d'Asie, c'est que Pierre 
a été à Rome, c'est que Jean a été en Asie. Denys d'Alexan- 
drie, dès la un du m^ siècle,'sentit parfaitement ce que la 
question ainsi posée avait d'embarrassante Éprouvant 
contre l'Apocalypse cette antipathie que ressentirent tous les 
Pères grecs possédés du véritable esprit hellénique, Denys 
accumule les objections contre l'attribution d'un pareil 
écrit à l'apôtre Jean ; mais il reconnaît que l'ouvrage ne 
peut avoir été composé que par un personnage ayant vécu 
en Asie, et il se rabat sur les homonymes de l'apôtre ; tant 
ressort avec évidence cette proposition que l'auteur vrai 
ou supposé de l'Apocalypse s'est trouvé en rapport avec 
l'Asie. 

1. Cf. Eusèbe, H:^E., VII, 25. 

36 



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562 L'ANTECHRIST. 

La discussion de M. Scholten, relative au texte de 
Papias, est très-importante. C'a été le sort de cet âp^^aîoç 
(Mif d*étre mal compris, depuis Irénée, qui en fait à tort cer- 
tainement un auditeur de l'apdtre Jean, jusqu'à Eusèbe, qui 
suppose à tort aussi qu'il a connu directement Preshyteros 
Johannes. M. Keim avait déjà montré que le texte de Papias 
bien entendu prouve plutôt contre que pour le séjour de 
Tapôtre Jean en Asie. M. Scholten va plus loin; il conclut 
du passage en question que môme Preshyteros Johannes 
n'a pas demeuré en Asie. 11 croit que ce personnage, distinct 
pour lui de Tapôtre Jean, demeurait en Palestine et était 
contemporain de Papias. Nous convenons avec M. Scholten 
que, si le passage de Papias est correct, il est une objec- 
tion contre le séjour de l'apôtre en Asie. Mais est-il cor- 
rect? Les mots vi ti twawyiç ne sont-ils pas une interpola- 
tion? A ceux qui trouveraient ce retranchement arbitraire, je 
répondrai que, si Ton maintient yi tv îoflfwTiç, les mots ot Toiï 
xupiou (XraOriTai, placés après ÀptdTioïv xal 6 irpèdétÎTepoç 
ia>awy]ç, font de la phrase de Papias un ensemble bizarre et 
incohérent. Ce qui confirme pourtant les doutes de M. Schol- 
ten, c'est un passage de Papias cité par Georges Hamarto- 
lus\ et d'après lequel Jean aurait été tué par les Juifs. Cette 
tradition parait avoir été créée pour montrer la réalisation 
f d'une parole du Christ (Matth., xx, 23; Marc, x, 39); elle 
n'est pas conciliable avec le séjour de Jean à Éphèse, et si 
Papias l'a vraiment adoptée *, c'est qu'il n'avait pas la 

i. Publié pour la première fois par M. Tabbé Nolte, dans la Theol, 
Quartalschnft (journal de théologie cathoUque de Tubiogne), 1862, 
p. 466. Cf. Holtimann, Krilik der Eph> und KoL, p. 322 ; Keim, Gesch. 
Jêsu von Nazara, III, p. 4i-45, note; et les nouvelfes observations 
de M. Scholten, Thêologisch Tijdschrift (Amsterdam et Lcyde), 1872, 
p. 325 et suiv. 

2. n reste sur ce point quelque doute. Georges Hamartolul ajoute 
qu*Origène était également de cet avis; ce qui est tout à fait faux. Voir 



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APPENDICE. 563 

moindre notion de la venue de Jean dans la province d'Asie. 
Or il serait bien surprenant qu'un homme zélé comme Pa- 
pias pour la recherche des traditions apostoliques eût ignoré 
un fait aussi capital, qui se serait passé dans le pays même 
qu'il habitait. 

L'omission de toute mention relative au séjour de Jean en 
Asie dans les épitres attribuées à saint Ignace et dans Hégé- 
sippe donne certainement à réfléchir. A partir de l'an 180, au 
contraire, la tradition est déflnitivement fixée. Apollonius 
Tanti-montaniste, Polycrate, Irénée, Clément d'Alexandrie, 
Origène n'ont pas un doute sur l'honneur insigne dont la 
ville d'Éphèse a joui. Parmi les textes qu'on peut alléguer*, 
deux sont surtout remarquables : celui de Polycrate, évoque 
d'Éphèse (vers 196) et celui d'Irénée (même temps), dans sa 
lettre à Florinus. M. Scholten se débarrasse trop légèrement 
du texte de Polycrate. 11 est grave de trouver à Éphèse au 
bout d'un siècle la tradition si nettement affirmée. « Le 
peu d'esprit critique de Polycrate, dit M. Scholten, ressort 
de cette circonstance qu'il nous présente Jean comme 
orné du ireraXov, faisant ainsi remonter par anachronisme 
jusqu'à l'âge apostolique l'usage existant déjà de son temps ^ 
de reporter à l'évêque chrétien la dignité de grand prêtre. » 
Autrefois M. Scholten n'en jugeait pas ainsi; il voyait dans 
ce ir^TaXov, et dans le titre de Upeuç donné à l'apôtre Jean 
par Polycrate, la preuve que l'apôtre fut en Asie le chef du 
parti judéo-chrélien. Il avait raison. Le TOraXov, loin d'être 
un insigne épiscopal du second siècle, n'est attribué qu'à 
deux personnages, et à deux personnages du i*^' siècle, savoir 

Origène, In Matth., tomus XVI, 6. Héracléon met aussi Jean parmi les 
apôtres martyrs. Clém. d*Alex., Strom., IV, 9. Des faits comme le miracle 
deThuile bouillante et le passage Apec, i, 0, suffisaient pour Justifier 
de telles assertions. 

1. Voir ci-dessus, p. 207-208, note. 



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564 L'ANTECHRIST. 

à Jacques et à Jean, tous deux appartenant au parti judéo- 
chrétien, et que ce parti crut exalter en leur aitribuant les 
prérogatives des grands prêtres juifs. M. Keim et M. Schol- 
ten reprochent également à Poljcrate de croire que le Phi- 
lippe qui viut se ûxer à Hiérapolis avec ses ûlies prophétesses 
est l'apôtre Philippe. Je crois que Polycrate a raison, et que, 
si Ton compare attentivement le verset Actes, xxi, 8, aux 
passages de Papias, de Proclus, de Polycrate, de Clément 
d'Alexandrie, sur Philippe et ses filles résidant à Hiérapolis*, 
on se convaincra que c'est de Tapôtre qu'il s'agit. Le verset 
des Actes a tout l'air d*uue interpolation. M. Hoitzmann' 
semble adopter sur ce point l'hypothèse que j'avais proposée 
dans mes Apôtres; j'y tiens plus que jamais. 

Le passage le plus curieux des Pères de l'Église sur 
la question qui nous occupe est le fragment de l'épître 
d'irénée à Florinus, qu'Eusèbe nous a conservé*. C'est 
une des belles pages de la littérature chrétienne au se- 
cond siècle : « Ces opinions-là, Florinus, ne sont pas d'une 
saine doctrine;... ces opinions ne sont pas celles que 
te transmirent les anciens qui nous ont piécédés et qui 
avaient connu les apôtres. Je me souviens que, quand 
j'étais enfant, dans l'Asie inférieure, où tu brillais alors par 
ton emploi à la cour, je l'ai vu près de Polycarpe, cher- 
chant à acquérir son estime. Je me souviens mieux des 
choses d'alors que de ce qui est arrivé depuis, car ce 
que nois avons appris dans l'enfance croît avec l'âme, 
s'identifie avec elle ; si bien que je pourrais dire l'endroit 
où le bienheureux Polycarpe s'asseyait pour causer, sa 
démarche, ses habitudes, sa façon de vivre, les traits de 

1. Voir ci-dessus, p. 342-344, et les Apôtres, p. IH, ncte. 

2. Judenthum und Christentkum, p. 710. 

3. Hist, ecd., V, 20. 



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APPENDICE. 565 

son corps, sa manière d'entretenir Tassistance, comment il 
racontait la familiarité qa*il avait eue avec Jean et avec 
les autres qui avaient vu le Seigneur. Et ce qu'il leur avait 
entendu dire sur le Seigneur, et sur ses miracles, et sur sa 
doctrine, Polycarpe le rapportait, comme Tayant reçu des 
témoins oculaires du Verbe de vie, le tout conforme aux 
Écritures. Ces choses, grâce à la bonté de Dieu, je les 
écoutais dès lors avec application, les consignant non sur 
le papier, mais dans mon cœur, et toujours, grâce à 
Dieu, je les recorde authentiquement. Et je peux attester, 
en présence de Dieu, que si ce bienheureux et apostolique 
vieillard eût entendu quelque chose de semblable à tes doc- 
trines, il aurait bouché ses oreilles et se serait écrié selon 
sa coutume : « bon Dieu, à quels temps m'as-tu réservé, 
« pour que je doive supporter de tels discours I » et il eût 
pris la fuite de Teniroit où il les aurait ouïs. )> 

On voit qu'Irénée ne fait point ici appel, comme dans la 
plupart des autres passages où il parle du séjour de l'apôtre 
en Asie, à une tradition vague ; il retrace à Florinus des 
souvenirs d'enfance sur leur maître commun Polycarpe; 
un de ces souvenirs est que Polycarpe parlait souvent 
de ses relations personnelles avec l'apôtre Jean. M. Scholten 
a bien vu qu'il faut ou admettre la réalité de ces rapports, 
ou déclarer apocryphe Tépître à Florinus. 11 se décide pour 
ce second parti. Ses raisons m'ont paru faibles. Et d'abord, 
dans le livre Contre les hérésies^, irénée s'exprime presque 
de la môme manière que dan3 la lettre à Florinus. La prin- 
cipale objection de M. Scholten se tire de ce que, pour 
expliquer de telles relations entre Jean et Polycarpe, il faut 
supposer à Tapôtie, à Polycarpe, à Iréoée une extraordi- 
naire longévité. Je ne suis pas très-frappé de cela. Jean 

1. Adv» hœr. g Ul, m, 4. 



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566 L'ANTECHRIST. 

peut n'être mort que vers Tan 80 ou 90. Irénée écrivait 
vers 180. Irénée était donc à la même distance des der- 
nières années de Jean que nous le sommes des dernières 
années de Voltaire. Or, sans aucun miracle de longévité, 
notre confrère et ami M. de Rémusat a parfaitement connu 
Tabbé Morellet, qui lui parlait longuement de Voltaire. 
La difficulté que l'on croit trouver dans le fait rapporté par 
Irénée vient de ce que l'on place le martyre de Polycarpe 
en 166, 167, 168 ou 169, sous Marc-Aurèle. Polycarpe avait 
à ce moment-là quatre-vingt-six ans; il serait donc né 
Tan 80, 81, 82 ou 83, ce qui le ferait bien jeune à la mort 
de Jean. Mais la date du martyre de Polycarpe doit être 
réformée. Ce martyre eut lieu sous le proconsulat de Qua- 
dratus. Or M. Waddington a démontré d'un façon qui ne 
laisse guère de place au doute que le proconsulat de Qua- 
dratus en Asie doit être placé en 15/i-155, sous le règne 
d'Antonin le Pieux*. Polycarpe serait donc né en 68 ou 69; 
si l'apôtre a vécu jusqu'en 90, ce à quoi rien ne s'oppose 
(il pouvait avoir une dizaine d'années de moins que Jésus), 
il n'est pas invraisemblable que Polycarpe ait eu dans son 
enfance des entretiens avec lui. Ce ne sont pas les Actes 
du martyre de Polycarpe qui assignent pour date à ce 
martyre le règne de Marc-Aurèle; c'est Eusèbe qui, par un 
calcul erroné, dont M. Waddington rend très-bien compte, 
a cru que le proconsulat de Quadratus tomba sous ce règne. 
Une difficulté au système chronologique que nous venons 
d'exposer est le voyage que Polycarpe iit à Rome sous le 
pontificat d'Anicet*. Anicet, selon la chronologie reçue, de- 



i. Dans les Mém, de VAcoiL des inscr, et belles-lêUres, t. XXVI 
2« partie (1867), p. 232 et sui?. Comp. Waddington, Fastes des provinces 
asiatiques fl87«), !'• partie, p. 219-2^1. 

2. Eusèbe, Bist. eccl, iv, 14; Chron,, à Tannée <55. 



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APPENDICE. 567 

vint évoque de Rome en Tan 154 au plus lot. On est donc un 
peu serré pour trouver une place au voyage de Polycarpe. 
Les résultats de M. Waddington paraissant décisifs, s'il 
fallait, pour être conséquent à ces résultats, reculer un 
peu l'arrivée d'Anicet au pontificat, on ne devrait pas hésiter, 
vu surtout que les listes pontificales offrent un trouble à cet 
endroit, et que plusieurs listes mettent Anicet avant Plus. Il 
est regrettable que M. Lipsius, qui a donné récemment un 
très-bon travail sur là chronologie des évoques de Rome 
jusqu'au iv« siècle, n'ait pas connu le mémoire de M. Wad- 
dington; il y eût trouvé la matière d'une importante dis- 
cussion. 

M Est-il vraisemblable, dit M. Scholten, qu'un vieillard 
déjà presque centenaire ait entrepris un tel voyage, et 
cela dans un temps où il était plus pénible de voyager que 
de nos jours? » — Les voyages d'Éphèse ou deJSmyrne à 
Rome étaient ce qu'il y avait de plus facile. Un négociant 
d'Hiérapolis nous apprend dans son épitaphe* qu'il a fait 
soixante-douze fois le voyage d'Hiérapolis en Italie en dou- 
blant le cap Malée ; ce négociant continua par conséquent ses 
traversées jusqu'à un âge aussi avancé que celui où Polycarpe 
fit son voyage de Rome. De telles navigations en été (on 
voyageait très-peu pendant l'hiver) n'entraînaient aucune 
fatigue. 11 est possible que Polycarpe ait exécuté son voyage 
à Rome pendant Tété de 15/i, et ait souffert le martyre à 
Smyrne le 23 février 155*. L'hypothèse de M. Keim^ d'après 
laquelle le Jean qu'aurait connu Polycarpe ne serait pas Jean 
Papôtre, mais PresbyUros Johannes, est pleine d'invraisem- 
blances. Si ce Presbyteros fut, comme nous le croyons, un 



1. Corpus inscr, grœcarum, n* 3920. 

2. Mém. de VAcad., vol. cité, p. 240. 

3. Geschichte Jesu von Natara, I, p. 161 et suiv. 



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568 L*ANTëCHR1ST. 

\f" personnage secondaire, disciple de Jean Tapôtre, florissant 
de Tan 100 à l'an 120 à peu près, la confusion de Polycarpe 
ou d'Irénée serait inconcevable. Que le Presbyteros ait été 
vraiment un homme de la grande génération apostolique, 
un égal des apôtres, qu*on ait pu confondre avec eux, 
nous avons dit ailleurs nos objections contre ce système ^ 
Ajoutons que môme alors l'erreur de Polycarpe ne serait 
pas beaucoup plus facile à expliquer. 

Une des parties les plus curieuses de l'opuscule de 
M. Scholten est celle où il revient sur ia question du qua- 
trième Évangile, qu'il a déjà traitée avec tant de dévelop- 
pement, il y a quelques années. Non-seulement M. Scholten 
n'admet pas que cet Évangile soit l'œuvre de Jean ; mais 
encore il lui refuse toute relation avec Jean; il nie que Jean 
soit le disciple nommé plusieurs fois dans cet Évangile avec 
mystère et désigné comme « le disciple que Jésus aimait )>. 
Selon M. Scholten, ce disciple n'est pas un personnage 
réel. Le disciple immortel qui, en opposition avec les autres 
disciples du maître, doit vivre jusqu'à la fin des siècles 
par la force de son esprit, ce disciple dont le témoignage, 
reposant sur la contemplation spirituelle, est d'une authen- 
ticité absolue, ne doit être identifié avec aucun des apôtres 
gaiiléens; c'est un personnage idéal. 11 m'est tout à fait 
impossible d'admettre cette opinion. Mais ne compliquons 
pas une question difiicile par une autre plus difiicile encore. 
M. Scholten a ébranlé plusieurs des étais sur lesquels on 
appuyait autrefois l'opinion du séjour de l'apôtre Jean en 
Asie ; il a prouvé que ce fait ne sort pas de la pénombre 
où nous entrevoyons presque tous les faits de l'histoire 
apostolique ; en ce qui concerne Papias, il a soulevé une 
objection à laquelle il n'est pas facile de répondre; néan 

1. Voir rintrodaction en tète de ce volume, p. iiui-iivi. 



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APPENDICE. 569 

moins, il n'a pas réfuté tous les arguments qu'on peut allé- 
guer en faveur de la tradition. Les premiers chapitres de 
TApocalypse, la lettre d'Irénée à Florinus, le passage de 
Polycrate restent trois bases solides, sur lesquelles on ne 
saurait édifier une ceriitude, mais que M. Scholten, mal- 
gré sa dialectique pressante, n'a pas renversées. 



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TABLE 



DES MATIÈRES 



Pages. 

Introduction. — Critique des principaux docihekts originaix 

EMPLOYAS DANS CE LIVRE I 

Cbap. 

I. Paul captif à Rome 1 

II. Pierre il Rome 26 

III. État des Églises de Judée. — Mort de Jacques 46 

IV. Dernière activité de Paul 73 

V. Les approches de la crise 109 

Vf. L'incendie de Rome 123 

vir. Biassacre des chrétiens. — L*6Sthétique de Néron 153 

VIII. Mort de saint Pierre et de saint Paul 182 

IX. Le lendemain de la crise 202 

X. La révolution en Judée 226 

XI. Massacres en Syrie et en Égj'pte 249 

XII. Vespasien en Galilée. ^ La terreur à Jérusalem , fuite des 

chrétiens 264 

xiir. Mort de Néron 301 

XIV. Fléaux et pronostics 321 



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572 TABLE DES MATIÈRES. 

Chap. Pages. 

XV. Les apôtres en Asie 340 

xvr. L'Apocalypse 380 

XVII. Fortune du livre 454^ 

w III. Avènement des Flavius 481 

XIX. Ruine de Jérusalem 50O 

XX. Conséquences de la ruine do Jérusalem 525 

Appbrdicb. — Db la vb?icb de saint Pierre a Rohb et dc s^cr 

DE saint Jean a Éphèse ^t .^. . . '. . . 551 



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PARIS. — J. CLAYE, I ll»PK 1 M B U I» , "7, RUB SA IM T*BX)C OIT, — 118331 



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