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Full text of "L'art romantique"

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http://www.archive.org/details/lartromantiqueOObaud 



ŒUVRES COMPLETES 



DE 



CHARLES BAUDELAIRE 



LA «PRESENTE EDITION 

DES 

ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES BAUDELAIRE 

A ÉTÉ TIRÉE 

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE 

EN VERTU 

D'UNE AUTORISATION DE M. LE MINISTRE DES FINANCES 

EN DATE DU 26 MARS I917 



Il a été tiré de cette édition : 

Qu'exemplaires, numérotés i à 50, sur papier de Chine. 
50 exemplaires, numérotés 51 à 100, sur papier du Japon impérial. 



Les biographie, notes, notices, éclaircissements, index, etc., de M. Jacques CrEHET, 
complétant chacun des volumes de notre édition des œuvres de Baudelaire, sont la 
propriété exclusive de cette édition. 



(EUVRES COMPLETES 

DE 

CHARLES BAUDELAIRE 



QUELQUES-UNS DE MES CONTEMPORAINS 



L'ART 
ROMANTIQUE 



NOTICE, NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS 

DE 

M. JACQUES CRÉPET 




PARIS 

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

6, PLACE DE LA MADELEINE, 6 

MCMXXV 



L'ART 

ROMANTIQUE. 



■=5*C=- 



I 

L'CEUVRE ET LA VIE 
D'EUGÈNE DELACROIX. 



AU REDACTEUR 
DE L'OPINION NATIONALE. 



Monsieur, 

Je voudrais, une fois encore, une fois suprême, 
rendre hommage au génie d'Eugène Delacroix, et je 
vous prie de vouloir bien accueillir dans votre journal 
ces quelques pages où j'essaierai d'enfermer, aussi 
brièvement que possible, l'histoire de son talent, la 
raison de sa supériorité, qui n'est pas encore, selon 
moi, suffisamment reconnue, et enfin quelques anec- 
dotes et quelques observations sur sa vie et son ca- 
ractère. 



2 L'ART ROMANTIQUE. 

J'ai eu le bonheur d'être lié très-jeune (dès 184^, 
autant que je peux me souvenir) avec l'illustre défunt, 
et dans cette liaison, d'oij le respect de ma part et 
l'indulgence de la sienne n'excluaient pas la confiance 
et la familiarité réciproques, j'ai pu à loisir puiser les 
notions les plus exactes, non -seulement sur sa mé- 
thode, mais aussi sur les qualités les plus intimes de 
sa grande âme. 

Vous n'attendez pas, Monsieur, que je fasse ici une 
analyse détaillée des œuvres de Delacroix. Outre que 
chacun de nous l'a faite, selon ses forces et au fur et 
à mesure que le grand peintre montrait au public les 
travaux successifs de sa pensée, le compte en est si 
long qu'en accordant seulement quelques lignes à cha- 
cun de ses principaux ouvrages, une pareille analyse 
remplirait presque un volume. Qu'il nous suffise d'en 
exposer ici un vif résumé. 

Ses peintures monumentales s'étalent dans le Salon 
du Roi à la Chambre des députés, à la bibliothèque de 
la Chambre des députés, à la bibliothèque du palais 
du Luxembourg, à la galerie d'Apollon au Louvre, et 
au Salon de la Paix à l'Hôtel de ville. Ces décorations 
comprennent une masse énorme de sujets allégo- 
riques, religieux et historiques, appartenant tous au 
domaine le plus noble de l'intelligence. Quant à ses 
tableaux dits de chevalet, ses esquisses, ses grisailles, 
ses aquarelles, etc., le compte monte à un chiffre ap- 
proximatif de deux cent trente-six. 

Les grands sujets exposés à divers Salons sont au 
nombre de soixante-dix-sept. Je tire ces notes du cata- 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 5 

logue que M. Théophile Silvestre a placé à la suite de 
son excellente notice sur Eugène Delacroix, dans son 
Hvre intitulé : Histoire des peintres vivants. 

J'ai essayé plus d'une fois, moi-même, de dresser 
cet énorme catalogue; mais ma patience a été brisée 
par cette incroyable fécondité, et, de guerre lasse, j'y 
ai renoncé. Si M. Théophile Silvestre s'est trompé, ii 
n'a pu se tromper qu'en moins. 

Je crois. Monsieur, que l'important ici est simple- 
ment de chercher la quahté caractéristique du génie 
de Delacroix et d'essayer de la définir; de chercher en 
quoi il diffère de ses plus illustres devanciers, tout 
en les égalant; de montrer enfin, autant que la parole 
écrite le permet, fart magique grâce auquel il a pu 
traduire la parole par des images plastiques plus vives 
et plus appropriées que celles d'aucun créateur de 
même profession, — en un mot, de quelle spécialité 
la Providence avait chargé Eugène Delacroix dans le 
développement historique de la Peinture. 



4 L'ART ROMANTIQUE. 

I 

Qu'est-ce que Delacroix? Quels furent son rôle 
et son devoir en ce monde? Telle est la première 
question à examiner. Je serai bref et j'aspire à des 
conclusions immédiates. La Flandre a Rubens, l'Italie 
a Raphaël et Véronèse; la France a Lebrun, David et 
Delacroix. 

Un esprit superficiel pourra être choqué, au pre- 
mier aspect, par l'accouplement de ces noms, qui re- 
présentent des qualités et des méthodes si différentes. 
Mais un œil spirituel plus attentif verra tout de suite 
qu'il y a entre tous une parenté commune, une espèce 
de fraternité ou de cousinage dérivant de leur amour 
du grand, du national, de l'immense et de l'universel, 
amour qui s'est toujours exprimé dans la peinture dite 
décorative ou dans les grandes machines. 

Beaucoup d'autres, sans doute, ont fait de grandes 
machines, mais ceux-là que j'ai nommés les ont faites 
de la manière la plus propre à laisser une trace éter- 
nelle dans la mémoire humaine. Quel est le plus 
grand de ces grands hommes si divers? Chacun peut 
décider la chose à son gré, suivant que son tempéra- 
ment le pousse à préférer l'abondance prolifique, 
rayonnante, joviale presque, de Rubens, la douce 
majesté et l'ordre eurythmique de Raphaël, la couleur 
paradisiaque et comme d'après-midi de Véronèse, la 
sévérité austère et tendue de David, ou la faconde 
dramatique et quasi littéraire de Lebrun. 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 5 

Aucun de ces hommes ne peut être remplacé ; visant 
tous à un but semblable, ils ont employé des moyens 
différents tirés de leur nature personnelle. Delacroix, 
le dernier venu, a exprimé avec une véhémence et 
une ferveur admirables, ce que les autres n'avaient 
traduit que d'une manière incomplète. Au détriment 
de quelque autre chose peut-être, comme eux-mêmes 
avaient fait d'ailleurs? C'est possible; mais ce n'est 
pas la question à examiner. 

Bien d'autres que moi ont pris soin de s'appesantir 
sur les conséquences fatales d'un génie essentiellement 
personnel; et il serait bien possible aussi, après tout, 
que les plus belles expressions du génie, ailleurs que 
dans le ciel pur, c'est-à-dire sur cette pauvre terre où 
la perfection elle-même est imparfaite, ne pussent être 
obtenues qu'au prix d'un inévitable sacrifice. 

Mais enfin, Monsieur, direz-vous sans doute, quel 
est donc ce je ne sais quoi de mystérieux que Dela- 
croix, pour la gloire de notre siècle, a mieux traduit 
qu'aucun autre? C'est l'invisible, c'est l'impalpable, 
c'est le rêve, c'est les nerfs, c'est Vâme; et il a fait 
cela, — observez -le bien. Monsieur, — sans autres 
moyens que le contour et la couleur; il l'a fait mieux 
que pas un ; il l'a fait avec la perfection d'un peintre 
consommé, avec la rigueur d'un httérateur subtil, 
avec l'éloquence d'un musicien passionné. C'est, du 
reste, un des diagnostics de l'état spirituel de notre 
siècle que les arts aspirent, sinon à se suppléer l'un 
l'autre, du moins à se prêter réciproquement des 
forces nouvelles. 



6 L'ART ROMANTIQUE. 

Delacroix est le plus suggestif de tous les peintres, 
celui dont les œuvres, choisies même parmi les secon- 
daires et les inférieures, font le plus penser, et rap- 
pellent à la mémoire le plus de sentiments et de pen- 
sées poétiques déjà connus, mais qu'on croyait enfouis 
pour toujours dans la nuit du passé. 

L'œuvre de Delacroix m'apparaît quelquefois 
comme une espèce de mnémotechnie de la grandeur 
et de la passion native de l'homme universel. Ce mé- 
rite très-particulier et tout nouveau de M. Delacroix, 
qui lui a permis d'exprimer, simplement avec le con- 
tour, le geste de l'homme, si violent qu'il soit, et avec 
la couleur ce qu'on pourrait appeler l'atmosphère du 
drame humain, ou l'état de l'âme du créateur, — ce 
mérite tout origmal a toujours rallié autour de lui les 
sympathies de tous les poètes; et si, d'une pure ma- 
nifestation matérielle il était permis de tirer une véri- 
fication philosophique, je vous prierais d'observer, 
Monsieur, que, parmi la foule accourue pour lui 
rendre les suprêmes honneurs, on pouvait compter 
beaucoup plus de littérateurs que de peintres. Pour 
dire la vérité crue, ces derniers ne l'ont jamais par- 
faitement compris. 



II 



Et en cela, quoi de bien étonnant, après tout? 
Ne savons-nous pas que la saison des Michel-Ange, 
des Raphaël, des Léonard de Vinci, disons même des 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 7 

Reynolds, est depuis longtemps passée, et que le ni- 
veau intellectuel général des artistes a singulièrement 
baissé? II serait sans doute injuste de chercher parmi 
les artistes du jour des philosophes, des poètes et des 
savants; mais il serait légitime d'exiger d'eux qu'ils 
s'intéressassent, un peu plus qu'ils ne font, à la reli- 
gion, à la poésie et à la science. 

Hors de leurs ateliers que savent-ils? qu'aiment-ils? 
qu'expriment-ils? Or Eugène Delacroix était, en 
même temps qu'un peintre épris de son métier, un 
homme d'éducation générale, au contraire des autres 
artistes modernes qui, pour la plupart, ne sont guère 
que d'illustres ou d'obscurs rapins, de tristes spécia- 
listes, vieux ou jeunes; de purs ouvriers, les uns sa- 
chant fabriquer des figures académiques, les autres 
des fruits, les autres des bestiaux. Eugène Delacroix 
aimait tout, savait tout peindre, et savait goûter tous 
les genres de talents. C'était l'esprit le plus ouvert 
à toutes les notions et à toutes les impressions, le 
jouisseur le plus éclectique et le plus impartial. 

Grand liseur, cela va sans dire. La lecture des 
poètes laissait en lui des images grandioses et rapide- 
ment définies, des tableaux tout faits, pour ainsi dire. 
Quelque différent qu'il soit de son maître Guérin par 
la méthode et la couleur, il a hérité de la grande école 
républicaine et impériale l'amour des poètes et je ne 
sais quel esprit endiablé de rivalité avec la parole 
écrite. David, Guérin et Girodet enflammaient leur 
esprit au contact d'Homère, de Virgile, de Racine 
et d'Ossian. Delacroix fut le traducteur émouvant de 



8 L'ART ROMANTIQUE, 

Shakspeare,de Dante, de Bjron et d'Arioste. Ressem- 
blance importante et différence légère. 

Mais entrons un peu plus avant, Je vous prie, dans 
ce qu'on pourrait appeler l'enseignement du maître, 
enseignement qui, pour moi, résulte non-seulement 
de la contemplation successive de toutes ses œuvres 
et de la contemplation simultanée de quelques-unes, 
comme vous avez pu en jouir à l'Exposition univer- 
selle de 18^5, mais aussi de maintes conversations 
que j'ai eues avec lui. 



III 



Delacroix était passionnément amoureux de la pas- 
sion, et froidement déterminé à chercher les moyens 
d'exprmier la passion de la manière la plus visible. 
Dans ce double caractère, nous trouvons, disons- le 
en passant, les deux signes qui marquent les plus so- 
lides génies, génies extrêmes qui ne sont guère faits 
pour plaire aux âmes timorées, faciles à satisfaire, et 
qui trouvent une nourriture suffisante dans les œuvres 
lâches, molles, imparfaites. Une passion immense, 
doublée d'une volonté formidable, tel était l'homme. 

Or, il disait sans cesse : 

« Puisque je considère l'impression transmise à l'ar- 
tiste par la nature comme la chose la plus importante 
à traduire, n'est-il pas nécessaire que celui-ci soit 
armé à l'avance de tous les moyens de traduction les 
plus rapides?» 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 9 

II est évident qu'à ses jeux l'imagination était le don 
le plus précieux, la faculté la plus importante, mais 
que cette faculté restait impuissante et stérile, si elle 
n'avait pas à son service une habileté rapide, qui pût 
suivre la grande faculté despotique dans ses caprices 
impatients. II n'avait pas besoin, certes, d'activer le 
feu de son imagination, toujours incandescente; mais 
il trouvait toujours la journée trop courte pour étudier 
les moyens d'expression. 

C'est à cette préoccupation incessante qu'il faut at- 
tribuer ses recherches perpétuelles relatives à la cou- 
leur, à la qualité des couleurs, sa curiosité des choses 
de la chimie et ses conversations avec les fabricants de 
couleurs. Par là il se rapproche de Léonard de Vinci, 
qui, lui aussi, fut envahi par les mêmes obsessions. 

Jamais Eugène Delacroix, malgré son admiration 
pour les phénomènes ardents de la vie, ne sera con- 
fondu parmi cette tourbe d'artistes et de littérateurs 
vulgaires dont l'intelligence myope s'abrite derrière le 
mot vague et obscur de réalisme. La première fois que 
je VIS M. Delacroix, en 1845, )^ crois (comme les an- 
nées s'écoulent, rapides et voraces!), nous causâmes 
beaucoup de lieux communs, c'est-à-dire des questions 
les plus vastes et cependant les plus simples : ainsi, de 
la nature, par exemple. Ici, Monsieur, je vous deman- 
derai la permission de me citer moi-même, car une 
paraphrase ne vaudrait pas les mots que j'ai écrits au- 
trefois, presque sous la dictée du maître : 

La nature n'est qu'un dictionnaire, répétait- il fréquemment. 
Pour bien comprendre l'étendue du sens impliqué dans cette 



lO L'ART ROMANTIQUE. 

phrase, il faut se figurer les usages ordinaires et nombreux du 
dictionnaire. On y cherche le sens des mots, la génération des 
mots, l'étymologie des mots, enfin on en extrait tous les éléments 
qui composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais 
considéré le dictionnaire comme une composition, dans le sens 
poétique du mot. Les peintres qui obéissent à l'imagination cher- 
chent dans leur dictionnaire les éléments qui s'accommodent à leur 
conception; encore, en les ajustant avec un certain art, leur don- 
nent-ils une physionomie toute nouvelle. Ceux qui n'ont pas 
d'imagination copient le dictionnaire. Il en résulte un très-grand 
vice, le vice de la banalité, qui est plus particulièrement propre 
à ceux d'entre les peintres que leur spécialité rapproche davantage 
de la nature dite inanimée, par exemple les paysagistes, qui con- 
sidèrent généralement comme un triomphe de ne pas montrer 
ieur personnalité. A force de contempler et de copier, ils oublient 
de sentir et de penser. 

Pour ce grand peintre, toutes les parties de l'art, dont l'un 
prend celle-ci, et l'autre celle-là pour la principale, n'étaient, ne 
sont, veux-je dire, que les très -humbles servantes d'une faculté 
unique et supérieure. Si une exécution très-nette est nécessaire, 
c'est pour que le rcve soit très-nettement traduit; qu'elle soit très- 
rapide, c'est pour que rien ne se perde de l'impression extra- 
ordinaire qui accompagnait la conception ; que l'attention de l'ar- 
tiste se porte même sur la propreté matérielle des outils, cela se 
conçoit sans peine, toutes les piécautions devant être prises pour 
rendre l'exécution agile et décisive. 

Pour le dire en passant, je n'ai jamais vu de palette 
aussi minutieusement et aussi délicatement préparée 
que celle de Delacroix. Cela ressemblait à un bouquet 
de fleurs savamment assorties. 

Dans une pareille méthode, qui est essentiellement logique, 
tous les personnages, leur disposition relative, le paysage ou l'in- 
térieur qui leur sert de fond ou d'horizon, leurs vêtements, tout 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. I I 

enfin doit ser\'ir à illuminer l'idée générale et porter sa couleur 
originelle, sa livrée, pour ainsi dire. Comme un rêve est placé 
dans une atmosphère colorée qui lui est propre, de même une 
conception, devenue composition, a besom de se mouvoir dans 
un milieu coloré qui lui soit particulier. H y a évidemment un ton 
particulier attribué à une partie quelconque du tableau qui devient 
clef et qui gouverne les autres. Tout le monde sait que le jaune, 
l'orangé, le rouge, inspirent et représentent des idées de joie, de 
richesse, de gloire et d'amour; mais d y a des miUiers d'atmo- 
sphères jaunes ou rouges, et toutes les autres couleurs seront 
affectées logiquement dans une quantité proportionnelle par l'at- 
mosphère dominante. L'art du coloriste tient évidemment par de 
certains côtés aux mathématiques et à la musique. 

Cependant ses opérations les plus délicates se font par un sen- 
timent auquel un long exercice a donné une sûreté inquahfiable. 
On voit que cette grande loi d'harmonie générale condamne bien 
des papillotages et bien des crudités, même chez les peintres les 
plus illustres. Il y a des tableaux de Rubens qui non-seulement 
font penser à un feu d'artifice coloré , mais même à plusieurs feux 
d'artifice tirés sur le même emplacement. Plus un tableau est 
grand, plus la touche doit être large, cela va sans dire; mais il est 
bon que les touches ne soient pas matériellement fondues; elles se 
fondent naturellement à une distance voulue par la loi sympa- 
thique qui les a associées. La couleur obtient ainsi plus d'énergie 
et de fraîcheur. 

Un bon tableau, fidèle et égal au rêve qui l'a enfanté, doit être 
produit comme un monde. De même que la création, telle que 
nous la voyons , est le résultat de plusieurs créations dont les pré- 
cédentes sont toujours complétées par la suivante, ainsi un tableau, 
conduit harmoniquement, consiste en une série de tableaux super- 
posés , chaque nouvelle couche donnant au rcve plus de réalité et 
le faisant monter d'un degré vers la perfection. Tout au contraire, 
je me rappelle avoir vu dans les ateliers de Paul Delaroche et 
d'Horace Vernet de vastes tableaux, non pas ébauchés, mais com- 
mencés, c'est-à-dire absolument finis dans de certaines parties, 
pendant que certaines autres n'étaient encore indiquées que par 



I 2 L'ART ROMANTIQUE. 

un contour noir ou blanc. On pourrait comparer ce genre d'ou- 
vrage à un travail purement manuel qui doit couvrir une certame 
quantité d'espace en un temps déterminé, ou à une longue route 
divisée en un grand nombre d'étapes. Quand une étape est faite, 
elle n'est plus à faire; et quand toute la route est parcourue, l'ar- 
tiste est délivré de son tableau. 

Tous ces préceptes sont évidemment modifiés plus ou moins 
par le tempérament varié des artistes. Cependant je suis convaincu 
que c'est là la méthode la plus sûre pour les imaginations riches. 
Conséquemment, de trop grands écarts faits hors la méthode en 
question témoignent d'une importance anormale et injuste donnée 
à quelque partie secondaire de l'art. 

Je ne crains pas qu'on dise qu'il y a absurdité à supposer une 
même méthode appliquée par une foule d'individus différents. 
Car il est évident que les rhétoriques et les prosodies ne sont pas 
des tyrannies inventées arbitrairement, mais une collection de 
règles réclamées par l'organisation même de l'être spirituel; et 
jamais les prosodies et les rhétoriques n'ont empêché l'originalité 
de se produire distinctement. Le contraire, à savoir qu'elles ont 
aidé l'éclosion de l'originalité, serait infiniment plus vrai. 

Pour être bref, je suis obligé d'omettre une foule de corollaires 
résultant de la formule principale, oîi est, pour ainsi dire, contenu 
tout le formulaire de la véritable esthétique, et qui peut être 
exprimée ainsi : tout l'univers visible n'est qu'un magasin d'images 
et de signes auxquels l'imagination donnera une place et une va- 
leur relative; c'est une espèce de pâture que l'imagination doit 
digérer et transformer. Toutes les facultés de l'âme humaine 
doivent être subordonnées à l'imagination qui les met en réqui- 
sition toutes à la fois. De même que bien connaître le dictionnaire 
n'implique pas nécessairement la connaissance de l'art de la com- 
position , et que l'art de la composition lui-même n'implique pas 
l'imagination universelle, ainsi un bon peintre peut n'être pas un 
grand peintre. Mais un grand peintre est forcément un bon peintre, 
parce que l'imagination Universelle renferme l'intelligence de tous 
les moyens et le désir de les acquérir. 

II est évident que, d'après les notions que je viens d'élucider 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. I 3 

tant bien que mal ( il y aurait encore tant de choses à dire , parti- 
culièrement sur les parties concordantes de tous les arts et les 
ressemblances dans leurs méthodes!), l'immense classe des ar- 
tistes, c'est-à-dire des hommes qui sont voués à l'expression du 
beau, peut se diviser en deux camps bien distincts. Celui-ci qui 
s'appelle lui-même réaliste , mot à double entente et dont le sens 
n'est pas bien déterminé, et que nous appellerons, pour mieux 
caractériser son erreur, un positiviste, dit : «Je veux représenter les 
choses telles qu'elles sont, ou telles qu'elles seraient, en supposant 
que je n'existe pas.» L'univers sans l'homme. Et celui-là, l'imagi- 
natif, dit : «Je veux illuminer les choses avec mon esprit et en 
projeter le reflet sur les autres esprits.» Bien que ces deux mé- 
thodes absolument contraires puissent agrandir ou amoindrir tous 
les sujets , depuis la scène religieuse jusqu'au plus modeste paysage , 
toutefois l'homme d'imagination a dû généralement se produire 
dans la peinture rehgieuse et dans la fantaisie, tandis que la 
peinture dite de genre et le paysage devaient offrir en apparence 
de vastes ressources aux esprits paresseux et difficilement exci- 
tables 

L'imagmation de Delacroix! Celle-là n'a jamais cramt d'esca- 
lader les hauteurs difficiles de la religion; le ciel lui appartient, 
comme l'enfer, comme la guerre, comme l'Olympe, comme la 
volupté. Voilà bien le type du peintre-poëte ! Il est bien un des 
rares élus, et l'étendue de son esprit comprend la religion dans 
son domaine. Son imagination, ardente comme les chapelles ar- 
dentes, brille de toutes les flammes et de toutes les pourpres. Tout 
ce qu'il y a de douleur dans la passion le passionne; tout ce qu'il 
y a de splendeur dans l'Eglise l'illumine. Il verse tour à tour sur 
ses toiles inspirées le sang, la lumière et les ténèbres. Je crois 
qu'il ajouterait volontiers, comme surcroît, son faste naturel aux 
majestés de l'Evangile. 

J'ai vu une petite Annonciation, de Delacroix, oiî l'ange visitant 
Marie n'était pas seul, mais conduit en cérémonie par deux autres 
anges, et l'effet de cette cour céleste était puissant et charmant. 
Un de ses tableaux de jeunesse, le Christ aux Oliviers («Seigneur, 
détournez de moi ce calice»), ruisselle de tendresse féminine et 



l4 L'ART ROMANTIQUE. 

d'onction poétique. La douleur et la pompe, qui éclatent si haut 
dans la religion, font toujours écho dans son esprit. 

Et plus récemment encore, à propos de cette cha- 
pelle des Saints- Anges, à Saint- Sulpice (Héliodore 
chassé du Temple et la Lutte de Jacob avec l'Ange), son 
dernier grand travail, si niaisement critiqué, je disais : 

Jamais, même dans la Clémence de Trajan, même dans l'Entrée 
des Croisés c Constantinople , Delacroix n'a étalé un coloris plus 
splendidement et plus savamment surnaturel; jamais un dessm 
plus volontairement épique. Je sais bien que quelques personnes, 
des maçons sans doute, des architectes peut-être, ont, à propos 
de cette dernière œuvre, prononcé le mot décadence. C'est ici le 
lieu de rappeler que les grands maîtres, poëtcs ou peintres, Hugo 
ou Delacroix, sont toujours en avance de plusieurs années sur 
leurs timides admirateurs. Le public est, relativement au génie, 
une horloge qui retarde. Qui, parmi les gens clairvoyants, ne 
comprend que le premier tableau du maître contenait tous les 
autres en germe ? Mais qu'il perfectionne sans cesse ses dons na- 
turels , qu'il les aiguise avec soin , qu'il en tire des effets nouveaux , 
qu'il pousse lui-même sa nature à outrance, cela est inévitable, 
fatal et louable. Ce qui est justement la marque principale du 
génie de Delacroix, c'est qu'il ne connaît pas la décadence; il ne 
montre que le progrès. Seulement ses qualités primitives étaient si 
véhémentes et si riches, et elles ont si vigoureusement frappé les 
esprits, même les plus vulgaires, que le progrès journalier est 
pour eux insensible; les raisonneurs seuls le perçoivent claire- 
ment. 

Je parlais tout à l'heure des propos de quelques maçons. Je veux 
caractériser par ce mot cette classe d'esprits grossiers et matériels 
(le nombre en est infiniment grand) qui n'apprécient les objets 
que par le contour, ou, pis encore, par leurs trois dimensions : 
largeur, longueur et profondeur, exactement comme les sauvages 
et les paysans. J'ai souvent entendu des personnes de cette espèce 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. I > 

établir Une hiérarchie des qualités, absolument inintelligible pour 
moi; affirmer, par exemple, que la facuhé qui permet à celui-ci 
de créer un contour exact, ou à celui-là un contour d'une beauté 
surnaturelle, est supérieure à la facuhé qui sait assembler des 
contours d'une manière enchanteresse. Selon ces gens -là, la cou- 
leur ne rêve pas, ne pense pas, ne parle pas. II paraîtrait que, 
quand je contemple les œuvres d'un de ces hommes appelés spécia- 
lement coloristes, je me livre à un plaisir qui n'est pas d'une na- 
ture noble; volontiers m'appelleraient -ils matérialiste, réservant 
pour eux-mêmes l'aristocratique épithète de spiritualistes. 

Ces esprits superficiels ne songent pas que les deux facultés ne 
peuvent jamais être tout à fait séparées, et qu'elles sont toutes 
deux le résultat d'un germe primitif soigneusement cultivé. La 
nature extérieure ne fournit à l'artiste qu'une occasion sans cesse 
renaissante de cultiver ce germe; elle n'est qu'un amas incohérent 
de matériaux que l'artiste est invité à associer et à mettre en ordre , 
un incitamentum , un réveil pour les facultés sommeillantes. Pour 
parler exactement, il n'y a dans la nature ni ligne ni couleur. 
C'est l'homme qui crée la ligne et la couleur. Ce sont deux abstrac- 
tions qui tirent leur égale noblesse d'une même origine. 

Un dessinateur -né (je le suppose enfant) observe dans la na- 
ture immobile ou mouvante de certaines sinuosités, d'où il tire 
une certaine volupté, et qu'il s'amuse à fixer par des lignes sur le 
papier, exagérant ou diminuant à plaisir leurs inflexions; il ap- 
prend ainsi à créer le galbe , l'élégance , le caractère dans le dessin. 
Supposons un enfant destiné à perfectionner la partie de l'art qui 
s'appelle couleur : c'est du choc ou de l'accord heureux de deux 
tons et du plaisir qui en résulte pour lui, qu'il tirera la science 
infinie des combinaisons de tons. La nature a été, dans les deux 
cas, une pure excitation. 

La ligne et la couleur font penser et rêver toutes les deux ; les 
plaisirs qui en dérivent sont d'une nature diff'érente, mais parfai- 
tement égale et absolument indépendante du sujet du tableau. 

Un tableau de Delacroix, placé à une trop grande distance 
pour que vous puissiez juger de l'agrément des contours ou de la 
qualité plus ou moins dramatique du sujet, vous pénètre déjà 



I 6 L'ART ROMANTIQUE. 

d'une volupté surnaturelle. II vous semble qu'une atmosphère ma- 
crique a marché vers vous et vous enveloppe. Sombre, délicieuse 
pourtant, lumineuse, mais tranquille, cette impression, qui prend 
pour toujours sa place dans votre mémoire, prouve le vrai, le 
parfait coloriste. Et l'analyse du sujet, quand vous vous approchez, 
n'enlèvera rien et n'ajoutera rien à ce plaisir primitif, dont la 
source est ailleurs et loin de toute pensée concrète. 

Je puis inverser fexemple. Une figure bien dessinée vous pé- 
nètre d'un plaisir tout à fait étranger au sujet. Voluptueuse ou 
terrible, cette figure ne doit son charme qu'à l'arabesque qu'elle 
découpe dans l'espace. Les membres d'un martyr qu'on écorche, 
le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment dessinés, 
comportent un genre de plaisir dans les éléments duquel le sujet 
n'entre pour rien; si pour vous il en est autrement, je serai forcé 
de croire que vous êtes un bourreau ou un libertin. 

Mais , hélas ! à quoi bon , à quoi bon toujours répéter ces inutiles 
vérités? 

Mais peut-être , Monsieur, vos lecteurs priseront-ils 
beaucoup moins cette rhétorique que les détails que 
je suis impatient moi-même de leur donner sur la per- 
sonne et sur les mœurs de notre regrettable grand 
pemtre. 



IV 



C'est surtout dans les écrits d'Eugène Delacroix 
qu'apparaît cette dualité de nature dont j'ai parlé. 
Beaucoup de gens, vous le savez, Monsieur, s'éton- 
naient de la sagesse de ses opinions écrites et de la 
modération de son style, les uns regrettant, les autres 
approuvant. Les Variations du beau, les études sur 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 17 

Poussin, Prud'hon, Charlet, et les autres morceaux pu- 
bliés soit dans l'Artiste, dont le propriétaire était alors 
M. Ricourt, soit dans la Revue des Deux Mondes, ne 
font que confirmer ce caractère double des grands 
artistes, qui les pousse, comme critiques, à louer et 
à analyser plus voluptueusement les qualités dont ils 
ont le plus besoin, en tant que créateurs, et qui font 
antithèse à celles qu'ils possèdent surabondamment. 
Si Eugène Delacroix avait loué, préconisé ce que 
nous admirons surtout en lui, la violence, la soudai- 
neté dans le geste, la turbulence de la composition, 
la magie de la couleur, en vérité, c'eût été le cas de 
s'étonner. Pourquoi chercher ce qu'on possède en 
quantité presque superflue, et comment ne pas vanter 
ce qui nous semble plus rare et plus difficile à ac- 
quérir? Nous verrons toujours, Monsieur, le même 
phénomène se produire chez les créateurs de génie, 
peintres ou fittérateurs, toutes les fois qu'ils apph- 
queront leurs facultés à la critique. A l'époque de k 
grande lutte des deux écoles, la classique et la roman- 
tique, les esprits simples s'ébahissaient d'entendre 
Eugène Delacroix vanter sans cesse Racine, La Fon- 
taine et Boileau. Je connais un poëte, d'une nature 
toujours orageuse et vibrante, qu'un vers de Malherbe , 
symétrique et carré de mélodie, jette dans de longues 
extases. 

D'ailleurs, si sages, si sensés et si nets de tour et 
d'intention que nous apparaissent les fragments fitté- 
raires du grand peintre, il serait absurde de croire 
qu'ils furent écrits facilement et avec la certitude d'aï- 



l8 L'ART ROMANTIQUE. 

lure de son pinceau. Autant il était sûr d'écrire ce qu'il 
pensait sur une toile, autant il était^prcoccupé de ne 
pouvoir peindre sa pensée sur le papier. «La plume, 
— disait-il souvent, — n'est pas mon outil; je sens 
que je pense juste, mais le besoin de l'ordre, auquel 
je suis contraint d'obéir, m'efFraje. Croiriez-vous que 
la nécessité d'écrire une page me donne la migraine?» 
C'est par cette gêne, résultat du manque d'habitude, 
que peuvent être expliquées certaines locutions un 
peu usées, un peu poncif, empire même, qui échap- 
pent trop souvent à cette plume naturellement dis- 
tinguée. 

Ce qui marque le plus visiblement le stjle de Dela- 
croix, c'est la concision et une espèce d'mtensité sans 
ostentation, résultat habituel de la concentration de 
toutes les forces spirituelles vers un pomt donné. « Tbe 
bero is be wbo is immovably centred, » dit le moraliste 
d'outre-mer Emerson, qui, bien qu'il passe pour le 
chef de l'ennuyeuse école Bostonienne, n'en a pas 
moins une certaine pointe à la Sénèque, propre à ai- 
guillonner la méditation, a Le béros est celui-là qui est 
immuablement concentré. » — La maxime que le chef du 
Transcendantalisme américain apphque à Li conduite 
de la vie et au domaine des affaires peut également 
s'appliquer au domaine de la poésie et de fart. On 
pourrait dire aussi bien : «Le héros httéraire, c'est- 
à-dire le véritable écrivain, est cehii qui est immua- 
blement concentré. » II ne vous paraîtra donc pas sur- 
prenant, Monsieur, que Delacroix eût une sympathie 
très-prononcée pour les écrivains concis et concentrés, 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. I p 

ceux dont la prose peu chargée d'ornements a l'air 
d'imiter les mouvements rapides de la pensée, et 
dont la phrase ressemble à un geste, Montesquieu , par 
exemple. Je puis vous fournir un curieux exemple de 
cette brièveté féconde et poétique. Vous avez comme 
moi, sans doute, lu ces jours derniers, dans la Presse, 
une très- curieuse et très-belle étude de M. Paul de 
Saint-Victor sur le plafond de la galerie d'Apollon. 
Les diverses conceptions du déluge, la manière dont 
les légendes relatives au déluge doivent être inter- 
prétées, le sens moral des épisodes et des actions qui 
composent l'ensemble de ce merveilleux tableau, rien 
n'est oubhé; et le tableau lui-même est minutieusement 
décrit avec ce style charmant, aussi spirituel que co- 
loré, dont l'auteur nous a montré tant d'exemples. 
Cependant le tout ne laissera dans la mémoire qu'un 
spectre diffus, quelque chose comme la très- vague 
lumière d'une amplification. Comparez ce vaste mor- 
ceau aux quelques hgnes suivantes, bien plus éner- 
giques, selon moi, et bien plus aptes h faire tableau, 
en supposant même que le tableau qu'elles résument 
n'existe pas. Je copie simplement le programme dis- 
tribué par M. Delacroix à ses amis, quand il les invita 
à visiter l'œuvre en question : 

APOLLON VAINQUEUR DU SERPENT PYTHON. 

Le dieu, monté sur son char, a déjà lancé une partie de ses 
traits; Diane sa sœur, volant à sa suite, lui présente son carquois. 
Déjà percé par les flèches du dieu de la chaleur et de la vie, le 
monstre sanglant se tord en exhalant dans une vapeur enflammée 



20 L'ART ROMANTIQUE. 

les restes de sa vie et de sa rage impuissante. Les eaux du déluge 
commencent à tarir, et déposent sur les sommets des montagnes 
ou entraînent avec elles les cadavres des hommes et des animaux. 
Les dieux se sont indignés de voir la terre abandonnée à des 
monstres difformes, produits impurs du limon. Ils se sont armés 
comme Apollon : Minerve, Mercure, s'élancent pour les exter- 
miner en attendant que la Sagesse éternelle repeuple la solitude 
de l'univers. Hercule les écrase de sa massue; Vulcain, le dieu du 
feu, chasse devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que 
Borée et les Zéphyrs sèchent les eaux de leur souffle et achèvent 
de dissiper les nuages. Les Nymphes des fleuves et des rivières 
ont retrouvé leur ht de roseaux et leur urne encore souillée par la 
fange et par les débris. Des divinités plus timides contemplent 
à fécart ce combat des dieux et des éléments. Cependant du haut 
des cieux la Victoire descend pour couronner Apollon vainqueur, 
et Iris, la messagère des dieux, déploie dans les airs son écharpe, 
symbole du triomphe de îa lumière sur les ténèbres et sur la ré- 
volte des eaux. 

Je sais que le lecteur sera obligé de deviner beau- 
coup, de collaborer, pour ainsi dire, avec le rédacteur 
de la note; mais croyez- vous réellement, Monsieur, 
que l'admiration pour le peintre me rende vision- 
naire en ce cas, et que je me trompe absolument 
en prétendant découvrir ici la trace des habitudes 
aristocratiques prises dans les bonnes lectures, et 
de cette rectitude de pensée qui a permis à des 
hommes du monde, à des militaires, à des aventu- 
riers, ou même à de simples courtisans, d'écrire, 
quelquefois à la diable, de forts beaux hvres que 
nous autres, gens du métier, nous sommes contraints 
d'admirer? 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 2 I 



V 



Eugène Delacroix était un curieux mélange de 
scepticisme, de politesse, de dandysme, de volonté 
ardente, de ruse, de despotisme, et enfin d'une espèce 
de bonté particulière et de tendresse modérée qui 
accompagne toujours le génie. Son père appartenait 
à cette race d'hommes forts dont nous avons connu 
les derniers dans notre enfance; les uns fervents apô- 
tres de Jean-Jacques, les autres disciples déterminés 
de Voltaire, qui ont tous collaboré, avec une égale 
obstination, à la Révolution française, et dont les sur- 
vivants, jacobins ou cordeliers, se sont ralliés avec 
une parfaite bonne foi (c'est important à noter) aux 
intentions de Bonaparte. 

Eugène Delacroix a toujours gardé les traces de 
cette origine révolutionnaire. On peut dire de lui, 
comme de Stendhal, qu'il avait grande frayeur d'être 
dupe. Sceptique et aristocrate, il ne connaissait la pas- 
sion et le surnaturel que par sa fréquentation forcée 
avec le rêve. Haïsseur des multitudes, il ne les consi- 
dérait guère que comme des briseuses d'imao-es, et 
les violences commises en 1848 sur quelques-uns 
de ses ouvrages n'étaient pas faites pour le convertir 
au sentimentahsme pohtique de nos temps. II y avait 
même en lui quelque chose, comme style, manières 
et opinions, de Victor Jacquemont. Je sais que la 
comparaison est quelque peu injurieuse ; aussi je 



2 2 L'ART ROiM ANTIQUE. 

désire qu'elle ne soit entendue qu'avec une extrême 
modération. II J a dans Jacquemont du bel esprit 
bourgeois révolté et une gouaillerie aussi encline à 
mystifier les ministres de Brahma que ceux de Jésus- 
Christ. Delacroix, averti par le goût toujours inhérent 
au génie, ne pouvait jamais tomber dans ces vilenies. 
Ma comparaison n'a donc trait qu'à l'esprit de pru- 
dence et à la sobriété dont ils sont tous deux marqués. 
De même, les signes héréditaires que le dix-huitième 
siècle avait laissés sur sa nature avaient l'air empruntés 
surtout à cette classe aussi éloignée des utopistes que 
des furibonds, à la classe des sceptiques polis, les 
vainqueurs et les survivants, qui, généralement, rele- 
vaient plus de Voltaire que de Jean-Jacques. Aussi, 
au premier coup d'œil, Eugène Delacroix apparaissait 
simplement comme un homme éclairé, dans le sens 
honorable du mot, comme un parfait gentleman sans 
préjugés et sans passions. Ce n'était que par une fré- 
quentation plus assidue qu'on pouvait pénétrer sous 
le vernis et deviner les parties abstruses de son âme. 
Un homme à qui on pourrait plus légitimement le 
comparer pour la tenue extérieure et pour les ma- 
nières serait M. Mérimée. C'était la même froideur 
apparente, légèrement affectée, le même manteau de 
glace recouvrant une pudique sensibilité et une ar- 
dente passion pour le bien et pour le beau; c'était, 
sous la même hypocrisie d'égoïsme, le même dé- 
vouement aux amis secrets et aux idées de prédi- 
lection. 

II y avait dans Eugène Delacroix beaucoup du 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 23 

sauvage; c'était là la plus précieuse partie de son âme, 
la partie vouée tout entière à la peinture de ses rêves 
et au culte de son art. II y avait en lui beaucoup de 
l'homme du monde; cette partie-là était destinée à 
voiler la preniière et à la faire pardonner. C'a été, 
je crois, une des grandes préoccupations de sa vie, 
de dissimuler les colères de son cœur et de n'avoir 
pas l'air d'un homme de génie. Son esprit de domi- 
nation, esprit bien légitime, fatal d'ailleurs, avait 
presque entièrement disparu sous mille gentillesses. 
On eût dit un cratère de volcan artistement caché par 
des bouquets de fleurs. 

Un autre trait de ressemblance avec Stendhal était 
sa propension aux formules simples, aux maximes 
brèves, pour la bonne conduite de la vie. Comme 
tous les gens d'autant plus épris de méthode que leur 
tempérament ardent et sensible semble les en dé- 
tourner davantage, Delacroix aimait à façonner de 
ces petits catéchismes de morale pratique que les 
étourdis et les fainéants qui ne pratiquent rien attri- 
bueraient dédaigneusement à M. de la Palisse, mais 
que le génie ne méprise pas, parce qu'il est apparenté 
avec la simplicité; maximes saines, fortes, simples 
et dures, qui servent de cuirasse et de bouclier à celui 
que la fatalité de son génie jette dans une bataille 
perpétuelle. 

Ai-je besoin de vous dire que le même esprit de 
sagesse ferme et méprisante inspirait les opinions 
de M. Delacroix en matière politique? II croyait que 
rien ne change, bien que tout ait l'air de changer, et 



24 L'ART ROMANTIQUE. 

que certaines époques climatérfques, dans l'histoire 
des peuples, ramènent invariablement des phéno- 
mènes analogues. En somme, sa pensée, en ces sortes 
de choses, approximait beaucoup, surtout par ses 
côtés de froide et désolante résignation, la pensée 
d'un historien dont je fais pour ma part un cas tout 
particulier, et que vous-même, Monsieur, si parfai- 
tement rompu à ces thèses, et qui savez estimer le 
talent, même quand il vous contredit, vous avez été, 
j'en suis sûr, contraint d'admirer plus d'une fois. Je 
veux parler de M. Ferrari, le subtil et savant auteur 
de l'Histoire delà raison d'Etat. Aussi, le causeur qui, 
devant M. Delacroix, s'abandonnait aux enthou- 
siasmes enfantins de l'utopie avait bientôt à subir 
l'effet de son rire amer, imprégné d'une pitié sarcas- 
tique; et si, imprudemment, on lançait devant lui la 
grande chimère des temps modernes, le ballon - 
monstre de la perfectibilité et du progrès indéfinis, 
volontiers il vous demandait : «Où sont donc vos 
Phidias? où sont vos Raphaël?» 

Croyez bien cependant que et dur bon sens n'en- 
levait aucune grâce à M. Delacroix. Cette verve 
d'incrédulité et ce refus d'être dupe assaisonnaient, 
comme un sel bjronien, sa conversation si poétique 
et si colorée. Il tirait aussi de lui-même, bien plus 
qu'il ne les empruntait à sa longue fréquentation du 
monde, — de lui-même, c'est-à-dire de son génie et 
de la conscience de son génie, — une certitude, une 
aisance de manières merveilleuse, avec une politesse 
qui admettait, comme un prisme, toutes les nuances. 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGEME DELACROIX. 25 

depuis la bonhomie la plus cordiale jusqu'à l'imper- 
tinence la plus irréprochable. II possédait bien vingt 
manières différentes de prononcer ((mon cher mon- 
sieur)), qui représentaient, pour une oreille exercée, 
une curieuse gamme de sentiments. Car enfin, il faut 
bien que je le dise, puisque je trouve en ceci un nou- 
veau motif d'éloge, E. Delacroix, quoiqu'il fut un 
homme de génie, ou parce qu'il était un homme de 
génie complet, participait beaucoup du dandy. Lui- 
même avouait que dans sa jeunesse il s'était livré avec 
plaisir aux vanités les plus matérielles du dandysme, 
et racontait en riant, mais non sans une certaine glo- 
riole, qu'il avait, avec le concours de son ami Bon- 
nington, fortement travaillé à introduire parmi la 
jeunesse élégante le goût des coupes anglaises dans 
la chaussure et dans le vêtement. Ce détail, je pré- 
sume, ne vous paraîtra pas inutile; car il n'y a pas de 
souvenir superflu quand on a à peindre la nature 
de certains hommes. 

Je vous ai dit que c'était surtout la partie naturelle 
de l'âme de Delacroix qui, malgré le voile amortis- 
sant d'une civilisation raffinée, frappait l'observateur 
attentif Tout en lui était énergie, mais énergie déri- 
vant des nerfs et de la volonté; car, physiquement, 
il était frêle et délicat. Le tigre, attentif à sa proie, 
a moins de lumière dans les yeux et de frémissements 
impatients dans les muscles que n'en laissait voir notre 
grand peintre, quand toute son âme était dardée sur 
une idée ou voulait s'emparer d'un rêve. Le caractère 
physique même de sa physionomie, son teint de 



20 L'ART ROMANTIQUE. 

Péruvien ou de Malais, ses yeux grands et noirs, 
mais rapetisses par les clignotements de l'attention, 
et qui semblaient déguster la lumière, ses cheveux 
abondants et lustrés, son front entêté, ses lèvres ser- 
rées, auxquelles une tension perpétuelle de volonté 
communiquait une expression cruelle, toute sa per- 
sonne enfin suggérait l'idée d'une origine exotique. 
II m'est arrivé plus d'une fois, en le regardant, de 
rêver des anciens souverains du Mexique, de ce 
Montézuma dont la main habile aux sacrifices pou- 
vait immoler en un seul jour trois mille créatures hu- 
maines sur l'autel pyramidal du Soleil, ou bien de 
quelqu'un de ces princes hindous qui, dans les splen- 
deurs des plus glorieuses fêtes, portent au fond de 
leurs yeux une sorte d'avidité insatisfaite et une nos- 
talgie inexplicable, quelque chose comme le souvenir 
et le regret de choses non connues. Observez, je 
vous prie, que la couleur générale des tableaux de 
Delacroix participe aussi de la couleur propre aux 
paysages et aux intérieurs orientaux, et qu'elle produit 
une impression analogue à celle ressentie dans ces 
pays intertropicaux, où une immense diffusion de 
lumière crée pour un œil sensible, malgré l'intensité 
des tons locaux, un résultat général quasi crépuscu- 
laire. La moralité de ses œuvres, si toutefois il est 
permis de parler de la morale en peinture, porte aussi 
un caractère molochiste visible. Tout, dans son œuvre, 
n est que désolation, massacres, incendies; tout porte 
témoignage contre l'éternelle et incorrigible barbarie 
de l'homme. Les villes incendiées et fumantes, les 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 2/ 

victimes égorgées, les femmes violées, les enfants 
eux-mêmes jetés sous les pieds des chevaux ou sous 
le poignard des mères délirantes; tout cet oeuvre, 
dis- je, ressemble à un hymne terrible composé en 
l'honneur de la fatalité et de l'irrémédiable douleur. 
Il a pu quelquefois, car il ne manquait certes pas de 
tendresse, consacrer son pmceau à l'expression de sen- 
timents tendres et voluptueux; mais là encore l'in- 
guérissable amertume était répandue à forte dose, 
et l'insouciance et la joie (qui sont les compagnes 
ordinaires de la volupté naïve) en étaient absentes. 
Une seule fois, je crois, il a fait une tentative dans 
le drôle et le bouffon, et comme s'il avait deviné que 
cela était au delà et au-dessous de sa nature, il n'y 
est plus revenu. 



V 



Je connais plusieurs personnes qui ont le droit de 
dire : « Odi profanum vulgus » ; mais laquelle peut 
ajouter victorieusement : « et arceo » ? La poignée de 
main trop fréquente avilit le caractère. Si jamais 
homme eut une tour d'ivoire bien défendue par les 
barreaux et les serrures, ce fut Eugène Delacroix. 
Qui a plus aimé sa four d'ivoire, c'est-à-dire le secret? 
Il l'eût, je crois, volontiers armée de canons et trans- 
portée dans une forêt ou sur un roc inaccessible. Qui 
a plus aimé le borne, sanctuaire et tanière? Comme 
d'autres cherchent le secret pour la débauche, il 



28 L'ART ROMANTIQUE. 

cherche le secret pour l'inspiration, et il s'y hvrait 
à de véritables ribotes de travail. « The one prudence 
in life is concentration; tbe one evil is dissipation, » 
dit le philosophe américain que nous avons déjà 
cité. 

M. Delacroix aurait pu écrire cette maxime; mais, 
certes, il l'a austèrement pratiquée. 11 était trop homme 
du monde pour ne pas mépriser le monde; et les efforts 
qu'il y dépensait pour n'être pas trop visiblement lui- 
même le poussaient naturellement à préférer notre so- 
ciété. Notre ne veut pas seulement impliquer l'humble 
auteur qui écrit ces lignes, mais aussi quelques autres, 
jeunes ou vieux, journalistes, poètes, musiciens, au- 
près desquels il pouvait librement se détendre et 
s'abandonner. 

Dans sa délicieuse étude sur Chopin, Liszt met 
Delacroix au nombre des plus assidus visiteurs du 
musicien-poëte, et dit qu'il aimait à tomber en pro- 
fonde rêverie, aux sons de cette musique légère et 
passionnée qui ressemble à un brillant oiseau volti- 
geant sur les horreurs d'un gouffre. 

C'est ainsi que, grâce à la sincérité de notre admi- 
ration, nous pûmes, quoique très-jeune alors, pénétrer 
dans cet atelier si bien gardé, où régnait, en dépit de 
notre rigide climat, une température équatoriale, et 
où l'œil était tout d'abord frappé par une solennité 
sobre et par l'austérité particulière de la vieille école. 
Tels, dans notre enfan.ce, nous avions vu les ateliers 
des anciens rivaux de David , héros touchants depuis 
longtemps disparus. On sentait bien que cette retraite 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 29 

ne pouvait pas être habitée par un esprit frivole, titillé 
par mille caprices incohérents. 

Là, pas de panoplies rouillées, pas de kriss malais, 
pas de vieilles ferrailles gothiques, pas de bijouterie, 
pas de friperie, pas de bric-à-brac, rien de ce qui 
accuse dans le propriétaire le goût de l'amusette et le 
vagabondage rhapsodique d'une rêverie enfantine. 
Un merveilleux portrait par Jordaens, qu'il avait dé- 
niché je ne sais où, quelques études et quelques 
copies faites par le maître lui-même, suffisaient à la 
décoration de ce vaste atelier, dont une lumière 
adoucie et apaisée éclairait le recueillement. 

On verra probablement ces copies à la vente des 
dessins et des tableaux de Delacroix, qui est, m'a-t-on 
dit, fixée au mois de janvier prochain. II avait deux 
manières très-distinctes de copier. L'une, Hbre et 
large, faite moitié de fidéhté, moitié de trahison, et 
où il mettait beaucoup de lui-même. De cette mé- 
thode résultait un composé bâtard et charmant, jetant 
l'esprit dans une incertitude agréable. C'est sous cet 
aspect paradoxal que m'apparut une grande copie 
des Miracles de saint Benoît, de Rubens. Dans l'autre 
manière, Delacroix se fait l'esclave le plus obéis- 
sant et le plus humble de son modèle, et il arri- 
vait à une exactitude d'imitation dont peuvent 
douter ceux qui n'ont pas vu ces miracles. Telles, 
par exemple, sont celles faites d'après deux têtes de 
Raphaël qui sont au Louvre, et où l'expression, le 
style et la manière sont imités avec une si parfaite 
naïveté, qu'on pourrait prendre alternativement 



30 L'ART ROMANTIQUE. 

et réciproquement les originaux pour les traduc- 
tions. 

Après un déjeuner plus léger que celui d'un Arabe, 
et sa palette minutieusement composée avec le soin 
d'une bouquetière ou d'un étalagiste d'étoffes, Dela- 
croix cherchait à aborder l'idée interrompue; mais 
avant de se lancer dans son travail orageux, il éprou- 
vait souvent de ces langueurs, de ces peurs, de ces 
énervements qui font penser à la pjthonisse fuyant le 
dieu, ou qui rappellent Jean-Jacques Rousseau bague- 
naudant, paperassant et remuant ses hvres pendant 
une heure avant d'attaquer le papier avec la plume. 
Mais une fois la fascination de l'artiste opérée, il ne 
s'arrêtait plus que vaincu par la fatigue physique. 

Un jour, comme nous causions de cette question 
toujours si intéressante pour les artistes et les écri- 
vams, à savoir, de fhvgiène du travail et de la con- 
duite de la vie, il me dit : 

«Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me 
mettre au travail que quand j'avais la promesse d'un 
plaisir pour le soir, musique, bal, ou n'importe quel 
autre divertissement. Mais, aujourd'hui, je ne suis 
plus semblable aux écoliers, je puis travailler sans 
cesse et sans aucun espoir de récompense. Et puis, 
— ajoutait- il, — si vous saviez comme un travail 
assidu rend indulgent et peu difficile en matière de 
plaisirs! L'homme qui a bien rempli sa journée sera 
disposé à trouver suffisamment d'esprit au commis- 
sionnaire du coin et a jouer aux cartes avec lui.» 

Ce propos me faisait penser à Machiavel jouant 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 3 I 

aux dés avec les paysans. Or, un jour, un dimanche, 
j'ai aperçu Delacroix au Louvre, en compagnie de sa 
vieille servante, celle qui l'a si dévotement soigné et 
servi pendant trente ans, et lui, l'élégant, le raffiné, 
rérudit, ne dédaignait pas de montrer et d'expliquer 
les mystères de la sculpture assyrienne à cette excel- 
lente femme, qui l'écoutait d'ailleurs avec une naïve 
application. Le souvenir de Machiavel et de notre an- 
cienne conversation rentra immédiatement dans mon 
esprit. 

La vérité est que, dans les dernières années de sa 
vie, tout ce qu'on appelle plaisir en avait disparu, un 
seul, âpre, exigeant, terrible, les ayant tous remplacés, 
le travail, qui alors n'était plus seulement une passion, 
mais aurait pu s'appeler une fureur. 

Delacroix, après avoir consacré les heures de la 
journée à peindre, soit dans son atelier, soit sur les 
échafaudages où l'appelaient ses grands travaux déco- 
ratifs, trouvait encore des forces dans son amour de 
l'art, et il aurait jugé cette journée mal remphe si les 
heures du soir n'avaient pas été employées au coin 
du feu, à la clarté de la lampe, à dessiner, à couvrir 
le papier de rêves, de projets, de figures entrevues 
dans les hasards de la vie, quelquefois à copier des 
dessins d'autres artistes dont le tempérament était le 
plus éloigné du sien; car il avait la passion des notes, 
des croquis, et il s'y livrait en quelque lieu qu'il fût. 
Pendant un assez long temps, il eut pour habitude de 
dessiner chez les amis auprès desquels il allait passer 
ses soirées. C'est ainsi que M. Villot possède une 



3 2 L'ART ROMANTIQUE. 

quantité considérable d'excellents dessins de cette 
plume féconde. 

II disait une fois à un jeune homme de ma connais- 
sance : « Si vous n'êtes pas assez habile pour faire le 
croquis d'un homme qui se jette par la fenêtre, pen- 
dant le temps qu'il met à tomber du quatrième étage 
sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes 
machines. » Je retrouve dans cette énorme hyperbole 
la préoccupation de toute sa vie, qui était, comme 
on le sait, d'exécuter assez vite et avec assez de certi- 
tude pour ne rien laisser s'évaporer de l'intensité de 
l'action ou de l'idée. 

Delacroix était, comme beaucoup d'autres ont pu 
l'observer, un homme de conversation. Mais le plai- 
sant est qu'il avait peur de la conversation comme 
d'une débauche, d'une dissipation où il risquait de 
perdre ses forces. II commençait par vous dire, quand 
vous entriez chez lui : 

«Nous ne causerons pas ce matin, n'est-ce pas? 
ou que très-peu, très-peu.» 

Et puis il bavardait pendant trois heures. Sa cau- 
serie était brillante, subtile, mais pleine de faits, de 
souvenirs et d'anecdotes; en somme, une parole nour- 
rissante. 

Quand il était excité par la contradiction, il se re- 
pliait momentanément, et au lieu de se jeter sur son 
adversaire de front, ce qui a le danger d'introduire 
les brutalités de la tribune dans les escarmouches de 
salon, il jouait pendant quelque temps avec son adver- 
saire, puis revenait à l'attaque avec des arguments ou 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 33 

des faits imprévus. C'était bien la conversation d'un 
homme amoureux de luttes, mais esclave de la cour- 
toisie, retorse, fléchissante à dessein, pleine de fuites 
et d'attaques soudaines. 

Dans l'intimité de l'atelier, il s'abandonnait volon- 
tiers jusqu'à livrer son opinion sur les peintres ses 
contemporains, et c'est dans ces occasions-là que nous 
eûmes souvent à admirer cette indulgence du génie 
qui dérive peut-être d'une sorte particulière de naïveté 
ou de facilité à la jouissance. 

II avait des faiblesses étonnantes pour Decamps, 
aujourd'hui bien tombé, mais qui sans doute régnait 
encore dans son esprit par la' puissance du souvenir. 
De même pour Charlet. Il m'a fait venir une fois chez 
lui, exprès pour me tancer, d'une façon véhémente, à 
propos d'un article irrespectueux que j'avais commis 
à l'endroit de cet enfant gâté du chauvinisme. En vain 
essajai-je de lui expliquer que ce n'était pas le Charlet 
des premiers temps quç je blâmais " mais le Charlet de 
la décadence; non pas le noble historien des gro- 
gnards, mais le bel esprit de l'estaminet. Je n'ai jamais 
pu me faire pardonner. 

Il admirait Ingres en de certaines parties, et certes 
il lui fallait une grande force de critique pour admirer 
par raison ce qu'il devait repousser par tempérament. 
Il a même copié soigneusement des photographies 
faites d'après quelques-uns de ces minutieux portraits 
à la mine de plomb, où se fait le mieux apprécier le 
dur et pénétrant talent de M. Ingres, d'autant plus 
agile qu'il est plus à l'étroit. 

3 



34 L'ART ROMANTIQUE. 

La détestable couleur d'Horace Vernet ne l'empê- 
chait pas de sentir la virtualité personnelle qui anime 
la plupart de ses tableaux, et il trouvait des expres- 
sions étonnantes pour louer ce pétillement et cette 
infatigable ardeur. Son admiration pour Meissonier 
allait un peu trop loin. II s'était approprié, presque 
par violence, les dessins qui avaient servi à préparer 
la composition de la Barricade, le meilleur tableau de 
M. Meissonier, dont le talent, d'ailleurs, s'exprime 
bien plus énergiquement par le simple crayon que 
par le pinceau. De celui-ci il disait souvent, comme 
rêvant avec inquiétude de l'avenir : «Après tout, de 
nous tous, c'est lui qui est le plus sur de vivre!» 
N'est- il pas curieux de voir l'auteur de si grandes 
choses jalouser presque celui qui n'excelle que dans 
les petites? 

Le seul homme dont le nom eût puissance pour 
arracher quelques gros mots à cette bouche aristo- 
cratique était Paul Delaroche. Dans les œuvres de 
celui-là il ne trouvait sans doute aucune excuse, et il 
gardait indélébile le souvenir des souffrances que lui 
avait causées cette peinture sale et a.mhre , faite avec de 
l'encre et du cirage, comme a dit autrefois Théophile 
Gautier. 

Mais celui qu'il choisissait plus volontiers pour 
s'expatrier dans d'immenses causeries était l'homme 
qui lui ressemblait le moins par le talent comme par 
les idées, son véritable antipode, un homme à qui on 
n'a pas encore rendu toute la justice qui lui est due, 
et dont le cerveau, quoique embrumé comme le ciel 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 35 

charbonné de sa ville natale, contient une foule d'ad- 
mirables choses. J'ai nommé M. Paul Chenavard. 

Les théories abstruses du peintre philosophe lyon- 
nais faisaient sourire Delacroix, et le pédagogue ab- 
stracteur considérait les voluptés de la pure peinture 
comme choses frivoles, sinon coupables. Mais si éloi- 
gnés qu'ils fussent l'un de l'autre, et à cause même 
de cet éloignement, ils aimaient à se rapprocher, et 
comme deux navires attachés par les grappins d'abor- 
dage, ils ne pouvaient plus se quitter. Tous deux, 
d'ailleurs, étaient fort lettrés et doués d'un remar- 
quable esprit de sociabilité, ils se rencontraient sur 
le terrain commun de l'érudition. On sait qu'en gé- 
néral ce n'est pas la qualité par laquelle brillent les 
artistes. 

Chenavard était donc pour Delacroix une rare res- 
source. C'était vraiment plaisir de les voir s'agiter 
dans une lutte innocente, la parole de l'un marchant 
pesamment comme un éléphant en grand appareil de 
guerre, la parole de l'autre vibrant comme un fleuret, 
également aiguë et flexible. Dans les dernières heures 
de sa vie, notre grand peintre témoigna le désir de 
serrer la main de son amical contradicteur. Mais 
celui-ci était alors loin de Paris. 



VII 



Les femmes sentimentales et précieuses seront 
peut-être choquées d'apprendre que, semblable à 



36 L'ART ROMANTIQUE. 

Michel- Ange (rappelez-vous la fin d'un de ses son- 
nets : «Sculpture! divine Sculpture, tu es ma seule 
amante!»), Delacroix avait fait de la Peinture son 
unique muse, son unique maîtresse, sa seule et suffi- 
sante volupté. 

Sans doute il avait beaucoup aimé îa femme aux 
heures agitées de sa jeunesse. Qui n'a pas trop sacrifié 
à cette idole redoutable? Et qui ne sait que ce sont 
justement ceux qui l'ont le mieux servie qui s'en plai- 
gnent le plus? Mais longtemps déjà avant sa fin, il 
avait exclu la femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût 
peut-être pas chassée de la mosquée, mais il se fût 
étonné de l'y voir entrer, ne comprenant pas bien 
quelle sorte de conversation elle peut tenir avec Allah. 

En cette question, comme en beaucoup d'autres, 
l'idée orientale prenait en lui vivement et despotique- 
ment le dessus. Il considérait la femme comme un 
objet d'art, délicieux et propre à exciter l'esprit, mais 
un objet d'art désobéissant et troublant, si on lui 
livre le seuil du cœur, et dévorant gloutonnement le 
temps et les forces. 

Je me souviens qu'une fois, dans un heu pubhc, 
comme je lui montrais le visage d'une femme d'une 
origmale beauté et d'un caractère mélancolique, il 
voulut bien en goûter la beauté, mais me dit, avec 
son petit rire, pour répondre au reste : «Comment 
voulez-vous qu'une femme puisse être mélancolique?» 
insinuant sans doute par là que, pour connaître le 
sentiment de la mélancolie, il manque à la femme 
certaine chose essentielle. 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 37 

C'est là, malheureusement, une théorie bien inju- 
rieuse, et je ne voudrais pas préconiser des opinions 
diffamatoires sur un sexe qui a si souvent montré 
d'ardentes vertus. Mais on m'accordera bien que c'est 
une théorie de prudence; que le talent ne saurait trop 
s'armer de prudence dans un monde plein d'em- 
bûches, et que l'homme de génie possède le privilège 
de certaines doctrines (pourvu qu'elles ne troublent 
pas l'ordre) qui nous scandaliseraient justement chez 
le pur citoyen ou le simple père de famille. 

Je dois ajouter, au risque de jeter une oinbre sur 
sa mémoire, au jugement des âmes élégiaques, qu'il 
ne montrait pas non plus de tendres faiblesses pour 
fenfance. L'enfance n'apparaissait à son esprit que les. 
mains barbouillées de confitures (ce qui saht la toile 
et le papier), ou battant le tambour (ce qui trouble 
la méditation), ou incendiaire et animalement dange- 
reuse comme le sincre. 

o 

«Je me souviens fort bien, — disait-il parfois, — 
que quand j'étais enfant, JVfais un monstre. La connais- 
sance du devoir ne s'acquiert que très-lentement, 
et ce n'est que par la douleur, le châtiment et par 
l'exercice progressif de la raison, que Thomme dimi- 
nue peu à peu sa méchanceté naturelle. » 

Ainsi, par le simple bon sens, il faisait un retour 
vers l'idée cathoHque. Car on peut dire que l'enfant, 
en général, est, relativement à fhomme, en général, 
beaucoup pkis rapproché du péché originel. 



38 L'ART ROMANTIQUE. 



VIII 

On eût dit que Delacroix avait réservé toute sa 
sensibilité, qui était virile et profonde, pour l'austère 
sentiment de l'anfiitié. II y a des gens qui s'éprennent 
facilement du premier venu; d'autres réservent l'usage 
de la faculté divine pour les grandes occasions. 
L'homme célèbre dont je vous entretiens avec tant 
de plaisir, s'il n'aimait pas qu'on le dérangeât pour de 
petites choses, savait devenir serviable, courageux, 
ardent, s'il s'agissait de choses importantes. Ceux qui 
l'ont bien connu ont pu apprécier, en maintes occa- 
sions, sa fidélité, son exactitude et sa solidité tout an- 
glaises dans les rap ports sociaux. S'il était exigeant pour 
les autres, il n'était pas moins sévère pour lui-même. 

Ce n'est qu'avec tristesse et mauvaise humeur que 
je veux dire quelques mots de certaines accusations 
portées contre Eugène Delacroix. J'ai entendu des 
gens le taxer d'égoïsme et même d'avarice. Observez, 
Monsieur, que ce reproche est toujours adressé par 
l'innombrable classe des âmes banales à celles qui 
s'appliquent à placer leur générosité aussi bien que 
leur amitié. 

Delacroix était fort économe; c'était pour lui le seul 
moyen d'être, à l'occasion, fort généreux : je pourrais 
le prouver par quelques exemples, mais je craindrais 
de le faire sans y avoir été autorisé par lui, non plus 
que par ceux qui ont eu à se louer de lui. 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 39 

Observez aussi que pendant de nombreuses années 
ses peintures se sont vendues fort mal, et que ses 
travaux de décoration absorbaient presque la totalité 
de son salaire, quand il n'y mettait pas de sa bourse. 
II a prouvé un grand nombre de fois son mépris de 
l'argent, quand des artistes pauvres laissaient voir le 
désir de posséder quelqu'une de ses œuvres. Alors, 
semblable aux médecins d'un esprit libéral et géné- 
reux, qui tantôt font payer leurs soins et tantôt les 
donnent, il donnait ses tableaux ou les cédait à n'im- 
porte quel prix. 

Enfin, Monsieur, notons bien que l'homme su- 
périeur est obligé, plus que tout autre, de veiller 
à sa défense personnelle. On peut dire que toute 
la société est en guerre contre lui. Nous avons pu 
vérifier le cas plus d'une fois. Sa politesse, on 
l'appelle froideur; son ironie, si mitigée qu'elle 
soit, méchanceté; son économie, avarice. Mais si, 
au contraire, le malheureux se montre imprévoyant, 
bien loin de le plaindre, la société dira : «C'est 
bien fait; sa pénurie est la punition de sa pro- 
digalité. » 

Je puis affirmer que Delacroix, en matière d'argent 
et d'économie, partageait complètement l'opinion de 
Stendhal, opmion qui concilie la grandeur et la pru- 
dence. 

«L'homme d'esprit, disait ce dernier, doit s'appli- 
quer à acquérir ce qui lui est strictement nécessaire 
pour ne dépendre de personne ( du temps de Stendhal , 
c'était 6,000 francs de revenu); mais si, cette sûreté 



4o L'ART ROMANTIQUE. 

obtenue, il perd son temps à augmenter sa fortune, 
c'est un misérable. » 

Recherche du nécessaire et mépris du superflu, 
c'est une conduite d'homme sage et de stoïcien. 

Une des grandes préoccupations de notre peintre 
dans ses dernières années était le jugement de la pos- 
térité et la solidfté incertaine de ses œuvres. Tantôt 
son imagination si sensible s'enflammait à l'idée d'une 

o 

gloire immortelle, tantôt il parlait amèrement de la 
fragihté des toiles et des couleurs. D'autres fois il citait 
avec envie les anciens maîtres, qui ont eu presque tous 
le bonheur d'être traduits par des graveurs habiles, 
dont la pointe ou le burin a su s'adapter à la nature 
de leur talent, et il regrettait ardemment ne n'avoir 
pas trouvé son traducteur. Cette friabihté de l'œuvre 
peinte , comparée avec la sohdité de l'œuvre imprimée , 
était un de ses thèmes habituels de conversation. 

Quand cet homme si frêle et si opiniâtre, si ner- 
veux et si vaillant, cet homme unique dans l'histoire 
de l'art européen, l'artiste maladif et frileux, qui rêvait 
sans cesse de couvrir des murailles de ses grandioses 
conceptions, a été emporté par une de ces fluxions de 
poitrine dont il avait, ce semble, le convulsif pres- 
sentiment, nous avons tous senti quelque chose d'ana- 
logue à cette dépression d'âme, à cette sensation de 
solitude croissante que nous avaient fait déjà connaître 
la mort de Chateaubriand et celle de Balzac , sensation 
renouvelée tout récemhient par la disparition d'Alfred 
de Vigny. 11 y a dans un grand deuil national un 
affaissement de vitalité générale, un obscurcissement 



L'CEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 4' 

de l'intellect qui ressemble à une éclipse solaire, imi- 
tation momentanée de la fin du monde. 

Je crois cependant que cette impression affecte 
surtout ces hautains solitaires qui ne peuvent se faire 
une famille que par les relations intellectuelles. Qiiant 
aux autres citoyens, pour la plupart, ils n'apprennent 
que peu à peu à connaître tout ce qu'a perdu la patrie 
en perdant le grand homme , et quel vide il fait en la 
quittant. Encore faut-il les avertir. 

Je vous remercie de tout mon cœur, Monsieur, 
d'avoir bien voulu me laisser dire librement tout ce 
que me suggérait le souvenir d'un des rares génies 
de notre malheureux siècle, — si pauvre et si riche 
à la fois, tantôt trop exigeant, tantôt trop indulgent, 
et trop souvent injuste. 



II 

PEE^TURES MURALES 
D'EUGÈNE DELACROIX 

À SAINT-SULPICE. 



Le sujet de la peinture qui couvre la face gauche 
de la chapelle décorée par M. Delacroix est contenu 
dans ces versets de la Genèse : 

«Après avoir fait passer tout ce qui était à lui, 

« Il demeura seul en ce heu-Ià. Et il parut en même 
temps un homme qui lutta contre lui jusqu'au matin. 

« Cet homme, voyant qu'il ne pouvait le surmonter, 
lui toucha le nerf de la cuisse, qui se sécha aussitôt; 

«Et il lui dit : Laissez-moi aller; car l'aurore com- 
mence déjà à paraître. Jacob lui répondit : Je ne vous 
laisserai point aller que vous ne m'ayez béni. 

«Cet homme lui demanda : Comment vous 
appelez-vous? Il lui répondit : je m'appelle Jacob. 

« Et le même ajouta : On ne vous nommera plus 
k l'avenir Jacob, mais Israël : car, si vous avez été fort 



44: L'ART ROMANTIQUE. 

contre Dieu , combien le serez-vous davantage contre 
les hommes? 

«Jacob lui fît ensuite cette demande : Dites-moi, 
je vous prie, comment vous vous appelez? II lui 
répondit : Pourquoi me demandez-vous mon nom? 
Et il le bénit en ce même lieu. 

«Jacob donna le nom de Phanuel à ce lieu -là en 
disant : J'ai vu Dieu face à face et mon âme a été 
sauvée. 

«Aussitôt qu'il eut passé ce lieu qu'il venait de 
nommer Phanuel, il vit le soleil qui se levait; mais 
il se trouva boiteux d'une jambe. 

«C'est pour cette raison que, jusqu'aujourd'hui, les 
enfants d'Israël ne mangent point du nerf des bêtes, 
se souvenant de celui qui fut touché en la cuisse de 
Jacob et qui demeura sans mouvement » 

De cette bizarre légende, que beaucoup de gens 
interprètent catégoriquement, et que ceux de la Kab- 
bale et de la nouvelle Jérusalem traduisent sans doute 
dans des sens différents, Delacroix, s'attachant au sens 
matériel, comme il devait faire, a tiré tout le parti 
qu'un peintre de son tempérament en pouvait tirer. 
La scène est au gué de Jacob; les lueurs riantes et do- 
rées du matin traversent la plus riche et la plus robuste 
végétation qui se puisse imaginer, une végétation qu'on 
pourrait appeler patriarcale. A gauche, un ruisseau 
limpide s'échappe en cascades; à droite, dans le fond, 
s'éloignent les derniers rangs de la caravane qui con- 
duit vers Esau les riches présents de Jacob : «deux 
cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis et vingt 



PEINTURES MURALES D'EUGÈNE DELACROIX. 4 5 

béliers, trente femelles de chameaux avec leurs petits, 
quarante vaches, vingt taureaux, vingt ânesses et vingt 
ânons». Au premier plan, gisent, sur le terrain, les vê- 
tements et les armes dont Jacob s'est débarrassé pour 
lutter corps à corps avec l'homme mystérieux envoyé 
par le Seigneur. L'homme naturel et l'homme sur- 
naturel luttent chacun selon sa nature, Jacob incliné 
en avant comme un bélier et bandant toute sa muscu- 
lature, l'Ange se prêtant complaisamment au combat, 
cahxie, doux, comme un être qui peut vaincre sans 
effort des muscles et ne permettant pas à la colère 
d'altérer la forme divine de ses membres. 

Le plafond est occupé par une peinture de forme 
circulaire représentant Lucifer terrassé sous les pieds 
de l'archange Michel. C'est là un de ces sujets légen- 
daires qu'on trouve répercutés dans plusieurs religions 
et qui occupent une place même dans la mémoire des 
enfants, bien qu'il soit difficile d'en suivre les traces 
positives dans les saintes Ecritures. Je ne me souviens, 
pour le présent, que d'un verset d'Isaïe, qui toutefois 
n'attribue pas clairement au nom de Lucifer le sens 
légendaire; d'un verset de saint Jude, où il est sim- 
plement question d'une contestation que l'archange 
Michel eut avec le Diable louchant le corps de Moïse, 
et enfin de l'unique et célèbre verset 7 du chapitre xii 
de l'Apocalypse. Quoi qu'il en soit, la légende est in- 
destructiblement établie; elle a fourni à Milton l'une 
de ses plus épiques descriptions; elle s'étale dans tous 
les musées, célébrée par les plus illustres pinceaux. 
Ici, elle se présente avec une magnificence des plus 



46 L'ART ROMANTIQUE. 

dramatiques; mais la lumière frisante, dégorgée par la 
fenêtre qui occupe la partie haute du mur extérieur, 
impose au spectateur un effort pénible pour en jouir 
convenablement. 

Le mur de droite présente la célèbre histoire d'Hé- 
liodore chassé du Temple par les Anges, alors qu'il 
vint pour forcer la trésorerie. Tout le peuple était en 
prières; les femmes se lamentaient; chacun croyait 
que tout était perdu et que le trésor sacré allait être 
violé par le ministre de Séleucus. 

« L'esprit de Dieu tout-puissant se fit voir alors par 
des marques bien sensibles, en sorte que tous ceux 
qui avaient osé obéir à Héliodore, étant renversés par 
une vertu divine, furent tout d'un coup frappés d'une 
frayeur qui les mit tout hors d'eux-mêmes. 

((Car ils virent paraître un cheval, sur lequel était 
monté un homme terrible, habillé magnifiquement, 
et qui, fondant avec impétuosité sur Héliodore, le 
frappa en lui donnant plusieurs coups de pied de 
devant; et celui qui était monté dessus semblait avoir 
des armes d'or. 

«Deux autres jeunes hommes parurent en même 
temps, pleins de force et de beauté, brillants de gloire 
et richement vêtus, qui, se tenant aux deux côtés 
d'Héliodore, le fouettaient chacun de son côté et le 
frappaient sans relâche.» 

Dans un temple magnifique, d'architecture poly- 
chrome, sur les premières marches de l'escalier con- 
duisant à la trésorerie, Héliodore est renversé sous 
un cheval qui le maintient de son sabot divin pour le 



PEINTURES MURALES D'EUGÈNE DELACROIX. 4? 

livrer plus commodément aux verges des deux Anges ; 
ceux-ci le fouettent avec vigueur, mais aussi avec l'opi- 
niâtre tranquillité qui convient à des êtres investis 
d'une puissance céleste. Le cavalier, qui est vrai- 
ment d'une beauté angélique, garde dans son attitude 
toute la solennité et tout le calme des Cieux. Du haut 
de la rampe, à un étage supérieur, plusieurs person- 
nages contemplent avec horreur et ravissement le tra- 
vail des divins bourreaux ^^l 



('' Suivre p. 14 à «Jamais, même dans la Clémence de Trajan, etc.» 
jusqu'à : «Mais, peut-être. Monsieur. .» (p. 16). J. C. 



III 

LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 



I 

LE BEAU, LA MODE ET LE BONHEUR. 

II y a dans le monde, et même dans le monde des 
artistes, des gens qui vont au musée du Louvre, pas- 
sent rapidement, et sans leur accorder un regard, de- 
vant une foule de tableaux très-intéressants, quoique 
de second ordre, et se plantent rêveurs devant un Titien 
ou un Raphaël, un de ceux que la gravure a le plus 
popularisés; puis sortent satisfaits, plus d'un se disant : 
«Je connais mon musée.» II existe aussi des gens qui, 
ayant lu jadis Bossuet et Racine, croient posséder 
l'histoire de la littérature. 

Par bonheur se présentent de temps en temps ^es 
redresseurs de torts, des critiques, des amateurs, 
des curieux qui affirment que tout n'est pas dans 

4 



JO L'ART ROMANTIQUE. 

Raphaël, que tout n'est pas dans Racine, que lespoetœ 
minores ont du bon, du solide et du délicieux; et, 
enfin, que pour tant aimer la beauté générale, qui est 
exprimée par les poètes et les artistes classiques, on 
n'en a pas moins tort de négliger la beauté particu- 
lière , la beauté de circonstance et le trait de mœurs. 

Je dois dire que le monde, depuis plusieurs an- 
nées, s'est un peu corrigé. Le prix que les amateurs 
attachent aujourd'hui aux gentillesses gravées et colo- 
riées du dernier siècle prouve qu'une réaction a eu 
lieu dans le sens où le public en avait besoin; Debu- 
court, les Saint- Aubin et bien d'autres, sont entrés 
dans le dictionnaire des artistes dignes d'être étudiés. 
Mais ceux-là représentent le passé; or c'est à la pein- 
ture des mœurs du présent que je veux m'attacher 
aujourd'hui. Le passé est intéressant non -seulement 
par la beauté qu'ont su en extraire les artistes pour 
qui il était le présent, mais aussi comme passé, pour sa 
valeur historique. II en est de même du présent. Le 
plaisir que nous retirons de la représentation du pré- 
sent tient non-seulement à la beauté dont il peut être 
revêtu, mais aussi à sa qualité essentielle de présent. 

J'ai sous les yeux une série de gravures de modes 
commençant avec la Révolution et finissant à peu près 
au Consulat, Ces costumes, qui font rire bien des gens 
irréfléchis, de ces gens graves sans vraie gravité, pré- 
sentent un charme d'une nature double, artistique et 
historique. Ils sont-très souvent beaux et spirituelle- 
ment dessinés; mais ce qui m'importe au moins autant, 
et ce que je suis heureux de retrouver dans tous ou 



. LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 5 I 

presque tous, c'est la morale et l'esthétique du temps. 
L'idée que l'homme se fait du beau s'imprime dans 
tout son ajustement, chiffonne ou raidit son habit, ar- 
rondit ou ahgne son geste, et même pénètre subtile- 
ment, à la longue, les traits de son visage. L'homme 
finit par ressembler à ce qu'il voudrait être. Ces gra- 
vures peuvent être traduites en beau et en laid; en 
laid, elles deviennent des caricatures; en beau, des 
statues antiques. 

Les femmes qui étaient revêtues de ces costumes 
ressemblaient plus ou moms aux unes ou aux autres, 
selon le degré de poésie ou de vulgarité dont elles 
étaient marquées. La matière vivante rendait ondoyant 
ce qui nous semble trop rigide. L'imagmation du spec- 
tateur peut encore aujourd'hui faire marcher et frémir 
cette tunique et ce scball. Un de ces jours, peut-être, 
un drame paraîtra sur un théâtre quelconque, oii nous 
verrons la résurrection de ces costumes sous lesquels 
nos pères se trouvaient tout aussi enchanteurs que 
nous-mêmes dans nos pauvres vêtements (lesquels 
ont aussi leur grâce, il est vrai, mais d'une nature 
plutôt morale et spirituelle), et s'ils sont portés et ani- 
més par des comédiennes et des comédiens intelli- 
gents, nous nous étonnerons d'en avoir pu rire si 
étourdiment. Le passé, tout en gardant le piquant du 
fantôme, reprendra la lumière et le mouvement de la 
vie, et se fera présent. 

Si un homme impartial feuilletait une à une toutes 
les modes françaises depuis l'origine de la France jus- 
qu'au jour présent, il n'y trouverait rien de choquant 

4- 



52 L'ART ROMANTIQUE. 

ni même de surprenant. Les transitions j seraient aussi 
abondamment ménagées que dans l'échelle du monde 
animal. Point de lacune, donc point de surprise. Et 
s'il ajoutait à la vignette qui représente chaque époque 
la pensée philosophique dont celle-ci était le plus oc- 
cupée ou agitée, pensée dont la vignette suggère in- 
évitablement le souvenir, il verrait quelle profonde 
harmonie régit tous les membres de l'histoire, et que, 
même dans les siècles qui nous paraissent les plus 
monstrueux et les plus fous, l'immortel appétit du 
beau a toujours trouvé sa satisfaction. 

C'est ici une belle occasion, en vérité, pour étabhr 
une théorie rationnelle et historique du beau, en op- 
position avec la théorie du beau unique et absolu ; pour 
montrer que le beau est toujours, inévitablement, 
d'une composition double, bien que l'impression qu'il 
produit soit une; car la difficulté de discerner les élé- 
ments variables du beau dans l'unité de l'impression 
n'infirme en rien la nécessité de la variété dans sa 
composition. Le beau est fait d'un élément éternel, 
invariable, dont la quantité est excessivement difficile 
à déterminer, et d'un élément relatif, circonstanciel, 
qui sera, si l'on veut, tour à tour ou tout ensemble, 
l'époque, la mode, la morale, la passion. Sans ce se- 
cond élément, qui est comme l'enveloppe amusante, 
titillante , apéritive , du divin gâteau , le premier élément 
serait indigestible, inappréciable, non adapté et non 
approprié à la nature humaine. Je défie qu'on découvre 
un échantillon quelconque de beauté qui ne contienne 
pas ces deux éléments. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 53 

Je choisis, si Ton veut, les deux échelons extrêmes 
de l'histoire. Dans l'art hiératique, la duahté se fait 
voir au premier coup d'oeil; la partie de beauté éter- 
nelle ne se manifeste qu'avec la permission et sous la 
règle de la religion à laquelle appartient l'artiste. Dans 
l'œuvre la plus frivole d'un artiste raffiné appartenant 
à une de ces époques que nous qualifions trop vaniteu- 
sement de civihsées, la dualité se montre également; 
la portion éternelle de beauté sera en même temps 
voilée et exprimée, sinon par la mode, au moins par le 
tempérament particulier de l'auteur. La dualité de l'art 
est une conséquence fatale de la dualité de l'homme. 
Considérez, si cela vous plaît, la partie éternellement 
subsistante comme l'âme de l'art, et l'élément variable 
comme son corps. C'est pourquoi Stendhal, esprit 
impertinent, taquin, répugnant même, mais dont les 
impertinences provoquent utilement la méditation, s'est 
rapproché de la vérité, plus que beaucoup d'autres, en 
disant que le Beau n'est que la promesse du bonheur. Sans 
doute cette définition dépasse le but; elle soumet beau- 
coup trop le beau à l'idéal infiniment variable du bon- 
heur; elle dépouille trop lestement le beau de son ca- 
ractère aristocratique; mais elle a le grand mérite de 
s'éloigner décidément de l'erreur des académiciens. 

J'ai plus d'une fois déjà expliqué ces choses; ces 
lignes en disent assez pour ceux qui aiment ces jeux 
de la pensée abstraite; mais je sais que les lecteurs 
français, pour la plupart, ne s'y complaisent guère, et 
j'ai hâte moi-même d'entrer dans la partie positive 
et réelle de mon sujet. 



54 L'ART ROMANTIQUE. 

II 

LE CROQUIS DE MCEURS. 

Pour le croquis de mœurs, la représentation de la 
vie bourgeoise et les spectacles de la mode, le moyen 
le plus expéditif etie moins coûteux est évidemment le 
meilleur. Plus l'artiste y mettra de beauté, plus l'œuvre 
sera précieuse; mais il y a dans la vie triviale, dans la 
métamorphose journalière des choses extérieures, Un 
mouvement rapide qui commande à l'artiste une égale 
vélocité d'exécution. Les gravures à plusieurs teintes 
du dix-huitième siècle ont obtenu de nouveau les fa- 
veurs de la mode, comme je le disais tout à l'heure; 
le pastel, l'eau-forte, l'aqua-tinte ont fourni tour à tour 
leurs contingents à cet immense dictionnaire de la vie 
moderne disséminé dans les bibliothèques, dans les 
cartons des amateurs et derrière les vitres des plus 
vulgaires boutiques. Dès que la hthographie parut, 
elle se montra tout de suite très-apte à cette énorme 
tâche, si frivole en apparence. Nous avons dans ce 
genre de véritables monuments. On a justement ap- 
pelé les œuvres de Gavarni et de Daumier des com- 
pléments de la Comédie humaine. Balzac lui-même, j'en 
suis très-convaincu, n'eût pas été éloigné d'adopter 
cette idée, laquelle est.d'autant plus juste que le génie 
de l'artiste peintre de mœurs est un génie d'une na- 
ture mixte, c'est-à-dire où il entre une bonne partie 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. J 5 

d'esprit littéraire. Observateur, flâneur, philosophe, 
appelez-Ie comme vous voudrez; mais vous serez cer- 
tainement amené, pour caractériser cet artiste, à le 
gratifier d'une épithète que vous ne sauriez apphquer 
au peintre des choses éternelles, ou du moins plus 
durables, des choses héroïques ou religieuses. Quel- 
quefois il est poëte; plus souvent il se rapproche du 
romancier ou du moraliste; il est le peintre de la cir- 
constance et de tout ce qu'elle suggère d'éternel. 
Chaque pays, pour son plaisir et pour sa gloire, a 
possédé quelques-uns de ces hommes-là. Dans notre 
époque actuelle, à Daumier et à Gavarni, les pre- 
miers noms qui se présentent à la mémoire, on peut 
ajouter Devéria, Maurin, Numa, historiens des grâces 
interlopes de la Restauration, Wattier, Tassaert, Eu- 
gène Lami, celui-là presque Anglais à force d'amour 
pour les éléments aristocratiques, et même Trimolet 
et Traviès, ces chroniqueurs de la pauvreté et de la 
petite vie. 



III 
L'ARTISTE, 

HOMME DU MONDE, HOMME DES FOULES ET ENFANT. 

Je veux entretenir aujourd'hui le pubhc d'un 
homme singuher, originahté si puissante et si décidée 
qu'elle se suffit à elle-même et ne recherche même 
pas l'approbation. Aucun de ses dessins n'est signé, si 



j6 L'ART ROMANTIQUE. 

l'on appelle signature ces quelques lettres, faciles à 
contrefaire, qui figurent un nom, et que tant d'autres 
apposent fastueusement au bas de leurs plus insou- 
ciants croquis. Mais tous ses ouvrages sont signés de 
son âme éclatante, et les amateurs qui les ont vus et 
appréciés les reconnaîtront facilement à la description 
que j'en veux faire. Grand amoureux de la foule et de 
l'incognito, M. C. G. pousse l'originalité Jusqu'à la 
modestie. M.Thackeraj, qui, comme on sait, est très- 
curieux des choses d'art, et qui dessine lui-même les 
illustrations de ses romans, parla un jour de M. G. dans 
un petit journal de Londres. Celui-ci s'en fâcha comme 
d'un outrage à sa pudeur. Récemment encore, quand 
il apprit que je me proposais de faire une appréciation 
de son esprit et de son talent, il me supplia, d'une 
manière très-impérieuse, de supprimer son nom et de 
ne parler de ses ouvrages que comme des ouvrages 
d'un anonyme. J'obéirai humblement à ce bizarre 
désir. Nous feindrons de croire, le lecteur et moi, que 
M. G. n'existe pas, et nous nous occuperons de ses 
dessins et de ses aquarelles, pour lesquels il professe 
un dédain de patricien , comme feraient des savants qui 
auraient à juger de précieux documents historiques, 
fournis par le hasard, et dont l'auteur doit rester éter- 
nellement inconnu. Et même, pour rassurer complè- 
tement ma conscience, on supposera que tout ce que 
j'ai à dire de sa nature, si curieusement et si mysté- 
rieusement éclatante, est plus ou moins justement 
suggéré par les œuvres en question; pure hypothèse 
poétique, conjecture, travail d'imagination. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 57 

M. G. est vieux. Jean- Jacques commença, dit-on, 
à écrire à quarante-deux ans. Ce fut peut-être vers cet 
âge que M. G., obsédé par toutes les images qui rem- 
plissaient son cerveau, eut l'audace de jeter sur une 
feuille blanche de l'encre et des couleurs. Pour dire 
la vérité, il dessinait comme un barbare, comme un 
enfant, se fâchant contre la maladresse de ses doigts et 
la désobéissance de son outil. J'ai vu un grand nombre 
de ces barbouillages primitifs, et j'avoue que la plu- 
part des gens qui s'y connaissent ou prétendent s'y 
connaître auraient pu, sans déshonneur, ne pas devi- 
ner le génie latent qui habitait dans ces ténébreuses 
ébauches. Aujourd'hui, M. G., qui a trouvé, à lui tout 
^eul, toutes les petites ruses du métier, et qui a fait, 
sans conseils, sa propre éducation, est devenu un puis- 
sant maître, à sa manière, et n'a gardé de sa première 
ingénuité que ce qu'il en faut pour ajouter à ses riches 
facultés un assaisonnement inattendu. Quand il ren- 
contre un de ces essais de son jeune âge, il le déchire 
ou le brûle avec une honte et une indignation des 
plus amusantes. 

Pendant dix ans, j'ai désiré faire la connaissance de 
M. G., qui est, par nature, très-vojageur et très- 
cosmopolite. Je savais qu'il avait été longtemps attaché 
à un journal anglais illustré, et qu'on y avait publié 
des gravures d'après ses croquis de voyage (Espagne, 
Turquie, Cnmée). J'ai vu depuis lors une masse consi- 
dérable de ces dessins improvisés sur les lieux mêmes, 
et j'ai pu lire ainsi un compte rendu minutieux et jour- 
nalier de la campagne de Crimée, bien préférable 



5 8 L'ART ROMANTIQUE. 

à tout autre. Le même journal avait aussi publié, tou- 
jours sans signature, de nombreuses compositions du 
même auteur, d'après les ballets et les opéras nou- 
veaux. Lorsque enfin je le trouvai, je vis tout d'abord 
que je n'avais pas affaire précisément à un artiste, mais 
plutôt à un homme du monde. Entendez ici , je vous prie , 
le mot artiste dans un sens très- restreint, et le mot 
homme du monde dans un sens très-étendu. Homme du 
monde, c'est-à-dire homme du monde entier, homme 
qui comprend le monde et les raisons mystérieuses et 
légitimes de tous ses usages; artiste, c*est-à-dire spécia- 
liste, homme attaché à sa palette comme le serf à la 
glèbe. M. G. n'aime pas être appelé artiste. N'a-t-il pas 
un peu raison? Il s'intéresse au monde entier; il veut 
savoir, comprendre, apprécier tout ce qui se passe à 
la surface de notre sphéroïde. L'artiste vit très-peu, 
ou même pas du tout, dans le monde moral et poli- 
tique. Celui qui habite dans le quartier Breda ignore 
ce qui se passe dans le faubourg Saint-Germain. Sauf 
deux ou trois exceptions qu'il est inutile de nommer, 
la plupart des artistes sont, il faut bien le dire, des 
brutes très-adroites, de purs manœuvres, des intelli- 
gences de village, des cervelles de hameau. Leur con- 
versation, forcément bornée à un cercle très- étroit, 
devient très-vite insupportable à l'homme du monde, au 
citoyen spirituel de l'univers. 

Ainsi , pour entrer dans la compréhension de M. G. , 
prenez note tout de suite de ceci : c'est que la curiosité 
peut être considérée comme le point de départ de 
son ffénie. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. JC^ 

Vous souvenez-vous d'un tableau (en vérité, c'est 
un tableau !) écrit par la plus puissante plume de cette 
époque, et qui a pour titre l'Homme des foules? Der- 
rière la vitre d'un café, un convalescent, contemplant 
la foule avec jouissance, se mêle par la pensée, à toutes 
les pensées qui s'agitent autour de lui. Revenu récem- 
ment des ombres de la mort, il aspire avec délices 
tous les germes et tous les effluves de la vie; comme 
il a été sur le point de tout oublier, il se souvient et 
veut avec ardeur se souvenir de tout. Finalement, il se 
précipite à travers cette foule à la recherche d'un in- 
connu dont la physionomie entrevue l'a, en un clin 
d'œil, fasciné. La curiosité est devenue une passion 
fatale, irrésistible! 

Supposez un artiste qui serait toujours, spirituelle- 
ment, à l'état du convalescent, et vous aurez la clef 
du caractère de M. G. 

Or la convalescence est comme un retour vers 
l'enfance. Le convalescent jouit au plus haut degré, 
comme l'enfant, de la faculté de s'intéresser vivement 
aux choses, même les plus triviales en apparence. 
Remontons, s'il se peut, par un effort rétrospectif de 
l'imagination, vers nos plus jeunes, nos plus matinales 
impressions, et nous reconnaîtrons qu'elles avaient 
une singulière parenté avec les impressions, si vive- 
ment colorées, que nous reçûmes plus tard à la suite 
d'une maladie physique, pourvu que cette maladie ait 
laissé pures et intactes nos facultés spirituelles. L'en- 
fant voit tout en nouveauté; il est toujours ivre. Rien ne 
ressemble plus à ce qu'on appelle l'inspiration, que la 



6o L'ART ROMANTIQUE. 

joie avec laquelle l'enfant absorbe la forme et la cou- 
leur. J'oserai pousser plus loin; j'afFirme que l'inspira- 
tion a quelque rapport avec la congestion, et que toute 
pensée sublime est accompagnée d'une secousse ner- 
veuse, plus ou moins forte, qui retentit jusque dans 
le cervelet. L'homme de génie a les nerfs solides; 
l'enfant les a faibles. Chez l'un, la 'raison a pris une 
place considérable; chez l'autre, la sensibilité occupe 
presque tout l'être. Mais le génie n'est que l'enfance 
retrouvée a. volonté , l'enfance douée maintenant, pour 
s'exprimer, d'organes virils et de l'esprit analytique 
qui lui permet d'ordonner la somme de matériaux 
involontairement amassée. C'est à cette curiosité pro- 
fonde et joyeuse qu'il faut attribuer l'œil fixe et anima- 
lement extatique des enfants devant le nouveau, quel 
qu'il soit, visage ou paysage, lumière, dorure, cou- 
leurs, étoffes chatoyantes, enchantement de la beauté 
embellie par la toilette. Un de mes amis me disait un 
jour qu'étant fort petit, il assistait à la toilette de son 
père, et qu'alors il contemplait, avec une stupeur 
mêlée de délices, les muscles des bras, les dégrada- 
tions de couleurs de la peau nuancée de rose et de 
jaune, et le réseau bleuâtre des veines. Le tableau 
de la vie extérieure le pénétrait déjà de respect et s'em- 
parait de son cerveau. Déjà la forme l'obsédait et le 
possédait. La prédestination montrait précocement 
le bout de son nez. La damnation était faite. Ai-je be- 
soin de dire que cet enfant est aujourd'hui un peintre 
célèbre? 

Je vous priais tout à l'heure de considérer M. G. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 6l 

comme un éternel convalescent; pour compléter votre 
conception, prenez-le aussi pour un homme-enfant, 
pour un homme possédant à chaque minute le génie 
de l'enfance, c'est-à-dire un génie pour lequel aucun 
aspect de la vie n'est émoussé. 

Je vous ai dit que je répugnais à l'appeler un pur 
artiste, et qu'il se défendait lui-même de ce titre avec 
une modestie nuancée de pudeur aristocratique. Je le 
nommerais volontiers un dandy, et j'aurais pour cela 
quelques bonnes raisons; car le mot dandy implique 
une quintessence de caractère et une intelligence sub- 
tile de tout le mécanisme moral de ce monde; mais, 
d'un autre côté, le dandy aspire à l'insensibilité, et 
c'est par là que M. G., qui est dominé, lui, par une 
passion insatiable, celle de voir et de sentir, se détache 
violemment du dandysme. Amabam amare, disait saint 
Augustin. «J'aime passionnément la passion,» dirait 
volontiers M. G. Le dandj est blasé, ou il feint de 
l'être, par politique et raison de caste. M. G. a hor- 
reur des gens blasés. Il possède l'art si difficile (les 
esprits raffinés me comprendront) d'être sincère sans 
ridicule. Je le décorerais bien du nom de philosophe, 
auquel il a droit à plus d'un titre, si son amour exces- 
sif des choses visibles, tangibles, condensées à l'état 
plastique, ne lui inspirait une certaine répugnance de 
celles qui forment le royaume impalpable du méta- 
physicien. Réduisons-le donc à la condition de pur 
moraliste pittoresque, comme La Bruyère. 

La foule est son domaine, comme l'air est celui de 
l'oiseau, comme l'eau celui du poisson. Sa passion et 



6z L'ART ROMANTIQUE. 

sa profession, c'est d'épouser la foule. Pour le parfait 
flâneur, pour l'observateur passionné, c'est une im- 
mense Jouissance que d'élire domicile dans le nombre, 
dans l'ondojant, dans le mouvement, dans le fugitif 
et l'infini. Etre hors de chez soi, et pourtant se sentir 
partout chez soi; voir le monde, être au centre du 
monde et rester caché au monde, tels sont quelques- 
uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, 
passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que 
maladroitement définir. L'observateur est un prince 
qui jouit partout de son incognito. L'amateur de la 
vie fait du monde sa famille, comme l'amateur du 
beau sexe compose sa famille de toutes les beautés 
trouvées, trouvables et introuvables; comme l'ama- 
teur de tableaux vit dans une société enchantée de 
rêves peints sur toile. Ainsi l'amoureux de la vie uni- 
verselle entre dans la foule comme dans un immense 
réservoir d'électricité. On peut aussi le comparer, 
lui, à un miroir aussi immense que cette foule; à un 
kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de 
ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce 
mouvante de tous les éléments de la vie. C'est un 
moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, 
le rend et l'exprime en images plus vivantes que lia 
vie elle-même, toujours instable et fugitive. «Tout 
homme » , disait un jour M. G. dans une de ces conver- 
sations qu'il illumine d'un regard intense et d'un 
geste évocateur, «tout homme qui n'est pas accablé 
par un de ces chagrins d'une nature trop positive 
pour ne pas absorber toutes les facultés, et qui s'en- 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 6^ 

nuie au sein de la multitude, est un sot! un sot! et je le 
méprise ! » 

Quand M. G., à son réveil, ouvre les yeux et qu'il 
voit le soleil tapageur donnant l'assaut aux carreaux 
des fenêtres, il se dit avec remords, avec regrets : 
«Quel ordre impérieux! quelle fanfare de lumière! 
Depuis plusieurs heures déjà, de la lumière partout! 
de la lumière perdue par mon sommeil! Que de 
choses éclairées j'aurais pu voir et que je n'ai pas vues! » 
Et il part! et il regarde couler le fleuve de la vitalité, 
si majestueux et si brillant. II admire l'éternelle beauté 
et l'étonnante harmonie de la vie dans les capitales, 
harmonie si providentiellement mamtenue dans le 
tumulte de la liberté humaine. II contemple les 
paysages de la grande ville, paysages de pierre ca- 
ressés par la brume ou frappés par les soufflets du 
soleil. II jouit des beaux équipages, des fiers chevaux, 
de la propreté éclatante des grooms, de la dextérité 
des valets , de la démarche des femmes onduleuses , des 
beaux enfants, heureux de vivre et d'être bien habillés; 
en un mot, de la vie universelle. Si une mode, une 
coupe de vêtement a été légèrement transformée, si 
les nœuds de rubans, les boucles ont été détrônés 
parles cocardes, si le bavolet s'est élargi et si le chi- 
gnon est descendu d'un cran sur la nuque, si la cein- 
ture a été exhaussée et la jupe amplifiée, croyez qu'à 
une distance énorme son œil d'aigle l'a déjà deviné. Un 
régiment passe, qui va peut-être au bout du monde, 
jetant dans l'air des boulevards ses fanfares entraî- 
nantes et légères comme l'espérance; et voilà que 



64 L'ART ROMANTIQUE. 

l'œil de M. G. a déjà vu, inspecté, analysé les armes, 
l'allure et la physionomie de cette troupe. Harna- 
chements, scintillements, musique, regards décidés, 
moustaches lourdes et sérieuses, tout cela entre pêle- 
mêle en lui; et dans quelques minutes, le poëme 
qui en résulte sera virtuellement composé. Et voilà 
que son âme vit avec l'âme de ce régiment qui marche 
comme un seul animal, fière image de la joie dans 
l'obéissance ! 

Mais le soir est venu. C'est l'heure bizarre et dou- 
teuse où les rideaux du ciel se ferment, où les cités 
s'allument. Le gaz fait tache sur la pourpre du cou- 
chant. Honnêtes ou déshonnêtes , raisonnables ou fous, 
les hommes se disent : «Enfin la journée est finie!» 
Les sages et les mauvais sujets pensent au plaisir, et 
chacun court dans l'endroit de son choix boire la 
coupe de l'oubli. M. G. restera le dernier partout où 
peut resplendir la lumière, retentir la poésie, four- 
miller la vie, vibrer la musique; partout où une pas- 
sion peut poser pour son œil, partout où l'homme na- 
turel et l'homme de convention se montrent dans une 
beauté bizarre, partout où le soleil éclaire les joies 
rapides de V animal dépravé ! «Voilà, certes, une journée 
bien employée,» se dit certain lecteur que nous avons 
tous connu, «chacun de nous a bien assez de génie 
pour la remplir de la même façon.» Non! peu 
d'hommes sont doués de la faculté de voir; il y en a 
moins encore qui possèdent la puissance d'exprimer. 
Maintenant, à l'heure où les autres dorment, celui-ci 
est penché sur sa table, dardant sur une feuille de 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 65 

papier le même regard qu'il attachait tout à l'heure 
sur les choses, s'escrimant avec son crayon, sa plume, 
son pinceau, faisant jaillir l'eau du verre au plafond, 
essuyant sa plume sur sa chemise, pressé, violent, 
actif, comme s'il craignait que les images ne lui 
échappent, querelleur quoique seul, et se bousculant 
lui-même. Et les choses renaissent sur le papier, natu- 
relles et plus que naturelles, belles et plus que belles, 
singulières et douées d'une vie enthousiaste comme 
l'âme de l'auteur. La fantasmagorie a été extraite de 
la nature. Tous les matériaux dont la mémoire s'est 
encombrée se classent, se rangent, s'harmonisent et 
subissent cette idéalisation forcée qui est le résultat 
d'une perception enfantine, c'est-à-dire d'une percep- 
tion aiguë, magique à force d'ingénuité! 



IV 

LA MODERNITÉ. 

Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? 
A coup sûr, cet homme, tel que je l'ai dépeint, ce soli- 
taire doué d'une imagmation active, toujours voya- 
geant à travers le grand désert d'hommes, a un but plus 
élevé que celui d'un pur flâneur, un but plus général, 
autre que le plaisir fugitif de la circonstance. 11 cherche 
ce quelque chose qu'on nous permettra d'appeler la 
modernité; car il ne se présente pas de meilleur mot 
pour exprimer l'idée en question. Il s'agit, pour lui, 



66 L'ART ROMANTIQUE. 

de dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de 
poétique dans l'historique, de tirer l'éternel du tran- 
sitoire. Si nous jetons un coup d'œil sur nos exposi- 
tions de tableaux modernes, nous sommes frappés de 
la tendance générale des artistes à habiller tous les 
sujets de costumes anciens. Presque tous se servent 
des modes et des meubles de la Renaissance, comme 
David se servait des modes et des meubles romains. 
II y a cependant cette différence, que David, ayant 
choisi des sujets particulièrement grecs ou romains, 
ne pouvait pas faire autrement que de les habiller 
à l'antique, tandis que les pemtres actuels, choisissant 
des sujets d'une nature générale applicable à toutes 
les époques, s'obstinent à les affubler des costumes 
du Moyen Age, de la Renaissance ou de l'Orient. 
C'est évidemment le signe d'une grande paresse; car 
il est beaucoup plus commode de déclarer que tout 
est absolument laid dans l'habit d'une époque, que 
de s'appliquer à en extraire la beauté mystérieuse qui 
y peut être contenue, si minime ou si légère qu'elle 
soit. La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le 
contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est 
l'éternel et l'immuable. II y a eu une modernité pour 
chaque peintre ancien ; la plupart des beaux portraits 
qui nous restent des temps antérieurs sont revêtus des 
costumes de leur époque. Ils sont parfaitement harmo- 
nieux, parce que le costume, la coiffure et même le 
geste, le regard et le sourire (chaque époque a son 
port, son regard et son sourire) forment un tout 
d'une complète vitalité. Cet élément transitoire, fugi- 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 67 

tif, dont les métamorphoses sont si fréquentes, vous 
n'avez pas le droit de le mépriser ou de vous en pas- 
ser. En le supprimant, vous tombez forcément dans 
le vide d'une beauté abstraite et indéfinissable, comme 
celle de l'unique femme avant le premier péché. Si au 
costume de l'époque, qui s'impose nécessairement, 
vous en substituez un autre, vous faites un contre- 
sens qui ne peut avoir d'excuse que dans le cas d'une 
mascarade voulue par la mode. Ainsi, les déesses, les 
nymphes et les sultanes du dix-huitième siècle sont 
des portraits moralement ressemblants. 

II est sans doute excellent d'étudier les anciens 
maîtres pour apprendre à peindre, mais cela ne peut 
être qu'un exercice superflu si votre but est de com- 
prendre le caractère de la beauté présente. Les drape- 
ries de Rubens ou de Véronèse ne vous enseigneront 
pas à faire de la moire antique, du satin à la reine, ou 
toute autre étoffe de nos fabriques, soulevée, balan- 
cée par la crinoline ou les jupons de mousseline em- 
pesée. Le tissu et le grain ne sont pas les mêmes que 
dans les étoffes de l'ancienne Venise ou dans celles 
portées à la cour de Catherine. Ajoutons aussi que la 
coupe de la jupe et du corsage est absolument diffé- 
rente, que les plis sont disposés dans un système 
nouveau, et enfin que le geste et le port de la femme 
actuelle donnent à sa robe une vie et une physio- 
nomie qui ne sont pas celles de la femme ancienne. 
En un mot, pour que toute nlodemité soit digne de 
devenir antiquité, il faut que la beauté mystérieuse 
que la vie humame y met involontairement en ait été 

5- 



68 L'ART ROMANTIQUE. 

extraite. C'est à cette tâche que s'applique particuliè- 
rement M. G. 

J'ai dit que chaque époque avait son port, son 
regard et son geste. C'est surtout dans une vaste 
galerie de portraits (celle de Versailles, par exemple) 
que cette proposition devient facile à vérifier. Mais 
elle peut s'étendre plus loin encore. Dans l'unité qui 
s'appelle nation, les professions, les castes, les siècles 
introduisent la variété, non-seulement dans les gestes 
et les manières, mais aussi dans la forme positive du 
visage. Tel nez, telle bouche, tel front remplissent 
l'intervalle d'une durée que je ne prétends pas déter- 
miner ici, mais qui certainement peut être soumise à 
un calcul. De telles considérations ne sont pas assez 
familières aux portraitistes; et le grand défaut de 
M. Ingres, en particulier, est de vouloir imposer à 
chaque type qui pose sous son œil un perfectionne- 
ment plus ou moins complet, c'est-à-dire plus ou 
moins despotique, emprunté au répertoire des idées 
classiques. 

En pareille matière, il serait facile et même légitime 
de raisonner a priori, La corrélation perpétuelle de ce 
qu'on appelle l'âme avec ce qu'on appelle le corps 
explique très-bien comment tout ce qui est matériel 
ou effluve du spirituel représente et représentera tou- 
jours le spirituel d'où il dérive. Si un peintre patient 
et minutieux, mais d'une imagination médiocre, ayant 
à pemdre une courtisane du temps présent, s'inspire 
(c'est le mot consacré) d'une courtisane de Titien ou 
de Raphaël, il est infiniment probable qu'il fera une 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 69 

œuvre fausse, ambiguë et obscure. L'étude d'un chef- 
d'œuvre de ce temps et de ce genre ne lui enseignera 
ni l'attitude, ni le regard, ni la grnnace, ni l'aspect 
vital d'une de ces créatures que le dictionnaire de la 
mode a successivement classées sous les titres grossiers 
ou badins d'impures, de jilles entretenues, de lorettes et 
de biches. 

La même critique s'applique rigoureusement à 
l'étude du militaire, du dandj, de l'animal même, 
chien où cheval, et de tout ce qui compose la vie 
extérieure d'un siècle. Malheur à celui qui étudie 
dans l'antique autre chose que l'art pur, la logique, la 
méthode générale ! Pour s'y trop plonger, il perd la 
mémoire du présent; il abdique la valeur et les privi- 
lèges fournis par la circonstance; car presque toute 
notre originalité vient de l'estampille que le temps 
imprime à nos sensations. Le lecteur comprend 
d'avance que je pourrais vérifier facilement mes asser- 
tions sur de nombreux objets autres que la femme. 
Que diriez-vous, par exemple, d'un peintre de ma- 
rines (je pousse l'hypothèse à l'extrême) qui, ayant 
à reproduire la beauté sobre et élégante du navire 
moderne, fatiguerait ses yeux à étudier les formes 
surchargées, contournées, l'arrière monumental du 
navire ancien et les voilures compliquées du seizième 
siècle ? Et que penseriez-vous d'un artiste que vous 
auriez chargé de faire le portrait d'un pur- sang, 
célèbre dans les solennités du turf, s'il allait con- 
finer ses contemplations dans les musées, s'il se 
contentait d'observer le cheval dans les galeries du 



70 L'ART ROMANTIQUE. 

passé, dans Van Djck, Bourguignon ou Van der 
Meulen ? 

M. G., dirigé par la nature, tyrannisé par la cir- 
constance, a suivi une voie toute différente. II a com- 
mencé par contempler la vie, et ne s'est ingénié que 
tard à apprendre les moyens d'exprimer la vie. II en 
est résulté une originalité saisissante, dans laquelle ce 
qui peut rester de barbare et d'ingénu apparaît comme 
une preuve nouvelle d'obéissance à l'impression, 
comme une flatterie à la vérité. Pour la plupart d'entre 
nous, surtout pour les gens d'affaires , ,aux yeux de 
qui la nature n'existe pas, si ce n'est dans ses rapports 
d'utilité avec leurs affaires, le fantastique réel de la 
vie est singulièrement émoussé. M. G. l'absorbe sans 
cesse; il en a la mémoire et les yeux pleins. 



V 

L'ART MNÉMONIQUE. 

Ce mot barbarie, qui est venu peut-être trop sou- 
vent sous ma plume, pourrait induire quelques per- 
sonnes à croire qu'il s'agit ici de dessins informes que 
l'imagination seule du spectateur sait transformer en 
choses parfaites. Ce serait mal me comprendre. Je 
veux parler d'une barbarie inévitable, synthétique, 
enfantine, qui reste souvent visible dans un art par- 
fait (mexicaine, égyptienne ou ninivite), et qui dérive 
du besoin de voir les choses grandement, de les 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 71 

considérer surtout dans l'effet de leur ensemble. 
II n'est pas superflu d'observer ici que beaucoup de 
gens ont accusé de barbarie tous les peintres dont le 
regard est synthétique et abréviateur, par exemple 
M. Corot, qui s'applique tout d'abord à tracer les 
lignes principales d'un paysage, son* ossature et sa 
physionomie. Ainsi, M. G., traduisant fidèlement ses 
propres impressions, marque avec une énergie instinc- 
tive les points culminants ou lumineux d'un objet (ils 
peuvent être culminants ou lumineux au point de vue 
dramatique), ou ses principales caractéristiques, quel- 
quefois même avec une exagération utile pour la mé- 
moire humaine; et l'imagination du spectateur, subis- 
sant à son tour cette mnémonique si despotique, voit 
avec netteté l'impression produite par les choses sur 
l'esprit de M. G. Le spectateur est ici le traducteur 
d'une traduction toujours claire et enivrante. 

II est une condition qui ajoute beaucoup à la force 
vitale de cette traduction légendaire de la vie extérieure. 
Je veux parler de la méthode de dessiner de M. G. 
II dessine de mémoire, et non d'après le modèle, sauf 
dans les cas (la guerre de Crimée, par exemple) où 
il y a nécessité urgente de prendre des notes immé- 
diates, précipitées, et d'arrêter les lignes principales 
d'un sujet. En fait, tous les bons et vrais dessinateur^ 
dessinent d'après l'image écrite dans leur cerveau, et 
non d'après la nature. Si l'on nous objecte les admi- 
rables croquis de Raphaël, deWatteau et de beaucoup 
d'autres, nous dirons que ce sont là des notes, très- 
minutieuses, il est vrai, mais de pures notes. Quand 



72 L'ART ROMANTIQUE. 

un véritable artiste en est venu à l'exécution définitive 
de son œuvre, le modèle lui serait plutôt un embarras 
qu'un secours. II arrive même que des hommes tels 
que Daumier et M. G. , accoutumés dès longtemps à 
exercer leur mémoire et à la remplir d'images, trou- 
vent devant le modèle et la multiplicité de détails qu'il 
comporte, leur faculté principale troublée et comme 
paralysée. 

II s'établit alors un duel entre la volonté de tout 
voir, de ne rien oublier, et la faculté de la mémoire 
qui a pris l'habitude d'absorber vivement la couleur 
générale et la silhouette, l'arabesque du contour. Un 
artiste ayant le sentnnent parfait de la forme, mais 
accoutumé à exercer surtout sa mémoire et son imagi- 
nation, se trouve alors comme assailli par une émeute 
de détails, qui tous demandent justice avec la furie 
d'une foule amoureuse d'égalité absolue. Toute justice 
se trouve forcément violée; toute harmonie détruite, 
sacrifiée; mainte trivialité devient énorme; mainte 
petitesse, usurpatrice. Plus l'artiste se penche avec 
impartialité vers le détail, plus l'anarchie augmente. 
Qu'il soit myope ou presbyte, toute hiérarchie et 
toute subordination disparaissent. C'est un accident 
qui se présente souvent dans les œuvres d'un de nos 
peintres les plus en vogue, dont les défauts d'ailleurs 
sont si bien appropriés aux défauts de la foule, qu'ils 
ont singulièrement servi sa popularité. La même ana- 
logie se fait deviner dans la pratique de l'art du comé- 
dien , art si mystérieux , si profond , tombé aujourd'hui 
dans la confusion des décadences. M. Frédérick-Le- 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. y^ 

maître compose un rôle avec l'ampleur et la largeur 
du génie. Si étoile que soit son jeu de détails lumi- 
neux, il reste toujours synthétique et sculptural. 
M. Bouffé compose les siens avec une minutie de 
myope et de bureaucrate. En lui tout éclate, mais 
rien ne se fait voir, rien ne veut être gardé par la 
mémoire. 

Ainsi, dans l'exécution de M. G. se montrent deux 
choses : fune, une contention de mémoire résurrec- 
tioniste, évocatrice, une mémoire qui dit à chaque 
chose : « Lazare, lève-toi! »; fautre, un feu, une ivresse 
de crayon, de pinceau, ressemblant presque à une 
fureur. C'est la peur de n'aller pas assez vite , de lais- 
ser échapper le fantôme avant que la synthèse n'en 
soit extraite et saisie; c'est cette terrible peur qui pos- 
sède tous les grands artistes et qui leur fait désirer si 
ardemment de s'approprier tous les moyens d'expres- 
sion, pour que jamais les ordres de l'esprit ne soient 
ahérés par les hésitations de la main; pour que finale- 
ment l'exécution, l'exécution idéale, devienne aussi 
inconsciente, aussi coulante que l'est la digestion pour 
le cerveau de l'homme bien portant qui a dîné. M. G. 
commence par de légères indications au crayon, qui 
ne marquent guère que la place que les objets doivent 
tenir dans l'espace. Les plans principaux sont indi- 
qués ensuite par des teintes au lavis , des masses vague- 
ment, légèrement colorées d'abord, mais reprises plus 
tard et chargées successivement de couleurs plus 
intenses. Au dernier moment, le contour des objets 
est définitivement cerné par de l'encre. A moins de 



J^ L'ART ROMANTIQUE. 

les avoir vus, on ne se douterait pas des effets surpre- 
nants qu'il peut obtenir par cette méthode si simple 
et presque élémentaire. Elle a cet incomparable avan- 
tage, qu'à n'importe quel point de son progrès, chaque 
dessin a l'air suffisamment fini ; vous nommerez cela 
une ébauche si vous voulez, mais ébauche parfaite. 
Toutes les valeurs j sont en pleine harmonie, et s'il 
les veut pousser plus loin , elles marcheront toujours 
de front vers le perfectionnement désiré. II prépare 
ainsi vingt dessins à la fois avec une pétulance et une 
joie charmantes, amusantes même pour lui; les cro- 
quis s'empilent et se superposent par dizaines, par 
centaines, par milliers. De temps à autre il les parcourt, 
les feuillette, les examine, et puis il en choisit quel- 
ques-uns dont il augmente plus ou moins l'intensité, 
dont il charge les ombres et allume progressivement 
les lumières. 

II attache une immense importance aux fonds, qui, 
vigoureux ou légers, sont toujours d'une qualité et 
d'une nature appropriées aux figures. La gamme des 
tons et l'harmonie générale sont strictement observées, 
avec un génie qui dérive plutôt de l'instinct que de 
l'étude. Car M. G. possède naturellement ce talent 
mystérieux du coloriste, véritable don que l'étude 
peut accroître, mais qu'elle est, par elle-même, je 
crois, impuissante à créer. Pour tout dire en un mot, 
notre singulier artiste exprime à la fois le geste et l'atti- 
tude solennelle ou grotesque des êtres et leur explo- 
sion lumineuse dans l'espace. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 75 

VI 

LES ANNALES DE LA GUERRE. 

La Bulgarie, la Turquie, la Crimée, l'Espagne ont 
été de grandes fêtes pour les yeux de M. G. , ou plu- 
tôt de l'artiste imaginaire que nous sommes convenus 
d'appeler M. G. ; car je me souviens de temps en temps 
que je me suis promis, pour mieux rassurer sa mo- 
destie, de supposer qu'il n'existait pas. J'ai compulsé 
ces archives de la guerre d'Orient (champs de bataille 
jonchés de débris funèbres, charrois de matériaux, 
embarquements de bestiaux et de chevaux), tableaux 
vivants et surprenants, décalqués sur la vie elle-même, 
éléments d'un pittoresque précieux que beaucoup de 
peintres en renom, placés dans les mêmes circon- 
stances, auraient étourdiment néghgés; cependant, 
de ceux-là j'excepterai volontiers M. Horace Vernet, 
véritable gazetier plutôt que peintre essentiel, avec 
lequel M. G., artiste plus délicat, a des rapports 
visibles, si on veut ne le considérer que comme archi- 
viste de la vie. Je puis affirmer que nul journal, nul 
récit écrit, nul hvre, n'exprime aussi bien, dans tous 
ses détails douloureux et dans sa sinistre ampleur, 
cette grande épopée de la guerre de Crimée. L'œil se 
promène tour à tour aux bords du Danube, aux rives 
du Bosphore, au cap Kerson, dans la plaine de Bala- 



j6 L'ART ROMANTIQUE. 

klava, dans les champs d'Inkermann, dans les cam- 
pements anglais, fiançais, turcs et piémontais, dans 
les rues de Constantinople, dans les hôpitaux et dans 
toutes les solennités religieuses et militaires. 

Une des compositions qui se sont le mieux gravées 
dans mon esprit est la Consécration d'un terrain funèbre 
à Scutari par Vévèque de Gibraltar. Le caractère pitto- 
resque de la scène, qui consiste dans le contraste de 
la nature orientale environnante avec les attitudes et 
les uniformes occidentaux des assistants, est rendu 
d'une manière saisissante, suggestive et grosse de 
rêveries. Les soldats et les officiers ont ces airs ineffa- 
çables de gentlemen, résolus et discrets, qu'ils portent 
au bout du monde, jusque dans les garnisons de la 
colonie du Cap et les établissements de l'Inde : les 
prêtres anglais font vaguement songer à des huissiers 
ou à des agents de change qui seraient revêtus de 
toques et de rabats. 

Ici 'nous sommes à Schumia, chez Omer-Pacha : 
hospitalité turque, pipes et café; tous les visiteurs sont 
rangés sur des divans, ajustant à leurs lèvres des pipes, 
longues comme des sarbacanes, dont le foyer repose 
à leurs pieds. Voici les Kurdes à Scutari, troupes 
étranges dont l'aspect fait rêver à une invasion de 
hordes barbares; voici les bachi-bouzoucks, non 
moins singuliers avec leurs officiers européens, hon- 
grois ou polonais, dont la physionomie de dandies 
tranche bizarrement ^ur le caractère baroquement 
oriental de leurs soldats. 

Je rencontre un dessin magnifique oij se dresse un 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 'J'J 

seul personnage, gros, robuste, l'air à la fois pensif, 
insouciant et audacieux; de grandes bottes lui montent 
au delà des genoux; son habit militaire est caché par 
un lourd et vaste paletot strictement boutonné ; à tra- 
vers la fumée de son cigare, il regarde l'horizon 
sinistre et brumeux ; l'un de ses bras blessé est appuyé 
sur une cravate en sautoir. Au bas, je lis ces mots grif- 
fonnés au crayon : Canrobert on tbe battle jield oflnher- 
mann. Taben on tbe spot. 

Quel est ce cavalier, aux moustaches blanches, 
d'une physionomie si vivement dessmée, qui, la tête 
relevée, a l'air de humer la terrible poésie d'un champ 
de bataille, pendant que son cheval, flairant la terre, 
cherche son chemin entre les cadavres amoncelés, 
pieds en l'air, faces crispées, dans des attitudes 
étranges? Au bas du dessin, dans un coin, se font 
lire ces mots : Myself at Inbermann. 

J'aperçois M. Baraguay-d'Hilhers, avec le Séras- 
kier, passant en revue l'artillerie à Béchichtash. J'ai 
rarement vu un portrait mihtaire plus ressemblant, 
buriné d'une main plus hardie et plus spirituelle. 

Un nom, sinistrement illustre depuis les désastres 
de Syrie, s'offre à ma vue : Acbmet-Pacba, général 
en cbef à Kalafat, debout devant sa butte avec son état- 
major, se fait présenter deux officiers européens. Malgré 
l'ampleur de sa bedaine turque, Achmet-Pacha a, 
dans l'attitude et le visage, le grand air aristocra- 
tique qui appartient généralement aux races domi- 
natrices. 

La bataille de Balaklava se présente plusieurs fois 



78 L'ART ROMANTIQUE. 

dans ce curieux recueil, et sous différents aspects. 
Parmi les plus frappants, voici fhistorique charge de 
cavalerie chantée par la trompette héroïque d'Alfred 
Tennyson, poëte de la reine : une foule de cavahers 
roulent avec une vitesse prodigieuse jusqu'à fhorizon 
entre les lourds nuages de l'artiIIerie. Au fond, le 
paysage est barré par une ligne de coihnes ver- 
doyantes. 

De temps en temps, des tableaux rehgieux reposent 
l'œil attristé par tous ces chaos de poudre et ces tur- 
bulences meurtrières. Au miheu de soldats anglais de 
différentes armes, parmi lesquels éclate le pittoresque 
uniforme des Écossais enjuponnés, un prêtre anglican 
lit l'office du dimanche; trois tambours, dont le pre- 
mier est supporté par les deux autres , lui servent de 
pupitre. 

En vérité, il est difficile à la simple plume de tra- 
duire ce poëme fait de mille croquis, si vaste et si 
comphqué, et d'exprimer fivresse qui se dégage de 
tout ce pittoresque, douloureux souvent, mais jamais 
larmoyant, amassé sur quelques centaines de pages, 
dont les maculatures et les déchirures disent, à leur 
manière, le trouble et le tumulte au miheu desquels 
l'artiste y déposait ses souvenirs de la journée. Vers le 
soir, le courrier emportait vers Londres les notes et 
les dessins de M. G., et souvent celui-ci confiait ainsi 
à la poste plus de dix croquis improvisés sur papier 
pelure, que les graveurs et les abonnés du journal 
attendaient impatiemment. 

Tantôt apparaissent des ambulances oij l'atmosphère 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. J() 

elle-même semble malade, triste et lourde; chaque lit 
y contient une douleur; tantôt c'est l'hôpital de Péra, 
où je vois, causant avec deux sœurs de charité, lon- 
gues, pâles et droites comme des figures de Lesueur, 
un visiteur au costume négligé, désigné par cette 
bizarre légende : My humble self. Maintenant, sur des 
sentiers âpres et sinueux, jonchés de quelques débris 
d'un combat déjà ancien, cheminent lentement des 
animaux, mulets, ânes ou chevaux, qui portent sur 
leurs flancs, dans deux grossiers fauteuils, des blessés 
livides et inertes. Sur de vastes neiges, des chameaux 
au poitrail majestueux, la tête haute, conduits par des 
Tartares, traînent des provisions ou des munitions de 
toute sorte : c'est tout un monde guerrier, vivant, 
affairé et silencieux; c'est des campements, des bazars 
où s'étalent des échantillons de toutes les fournitures, 
espèces de villes barbares improvisées pour la circon- 
stance. A travers ces baraques, sur ces routes pier- 
reuses ou neigeuses, dans ces défilés, circulent des 
uniformes de plusieurs nations , plus ou moins endom- 
magés par la guerre ou altérés par l'adjonction de 
grosses pelisses et de lourdes chaussures. 

II est malheureux que cet album, disséminé main- 
tenant en plusieurs lieux, et dont les pages précieuses 
ont été retenues par les graveurs chargés de les tra- 
duire ou par les rédacteurs de Y Illustrated London 
News, n'ait pas passé sous les jeux de l'Empereur. 
J'imagine qu'il aurait complaisamment, et non sans 
attendrissement, examiné les faits et gestes de ses 
soldats, tous exprimés minutieusement, au jour le 



8o L'ART ROMANTIQUE. 

jour, depuis les actions les plus éclatantes jusqu'aux 
occupations les plus triviales de la vie, par cette main 
de soldat artiste , si ferme et si intelligente. 



VII 

POMPES ET SOLENNITÉS. 

La Turquie a fourni aussi à notre cher G. d'admi- 
rables motifs de compositions : les fêtes du Baïram, 
splendeurs profondes et ruisselantes, au fond des- 
quelles apparaît, comme un soleil pâle, l'ennui perma- 
nent du sultan défunt; rangés à la gauche du souve- 
rain, tous les officiers de l'ordre civil; à sa droite, tous 
ceux de Tordre militaire, dont le premier est Saïd- 
Pacha, suhan d'Egypte, alors présent à Constanti- 
nople; des cortèges et des pompes solennelles défilant 
vers la petite mosquée voisine du palais, et, parmi ces 
foules, des fonctionnaires turcs, véritables caricatures 
de décadence, écrasant leurs magnifiques chevaux 
sous le poids d'une obésité fantastique; les lourdes 
voitures massives, espèces de carrosses à la Louis XIV, 
dorés et agrémentés par le caprice oriental, d'oij jail- 
lissent quelquefois des regards curieusement fémi- 
nins, dans le strict intervalle que laissent aux yeux les 
bandes de mousseline collées sur le visage; les danses 
frénétiques des baladins du troisième sexe (jamais l'ex- 
pression bouffonne de Balzac ne fut plus applicable 
que dans le cas présent, car, sous la palpitation de ces 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 8 I 

lueurs tremblantes, sous l'agitation de ces amples 
vêtements, sous cet ardent maquillage des joues, des 
yeux et des sourcils, dans ces gestes hystériques et 
convulsifs, dans ces longues chevelures flottant sur 
les reins, il vous serait difficile, pour ne pas dire im- 
possible, de deviner la virihté); enfin, les femmes 
galantes (si toutefois Ton peut prononcer le mot de 
galanterie à propos de l'Orient), généralement com- 
posées de Hongroises, de Valaques, de Juives, de 
Polonaises, de Grecques et d'Arméniennes; car, sous 
un gouvernement despotique, ce sont les races oppri- 
mées, et, parmi elles, celles surtout qui ont le pkis à 
souffrir, qui fournissent le plus de sujets à la prostitu- 
tion. De ces femmes, les unes ont conservé le costume 
national, les vestes brodées, à manches courtes, 
l'écharpe tombante, les vastes pantalons, les babou- 
ches retroussées, les moussehnes rayées ou lamées et 
tout le clinquant du pays natal; les autres, et ce sont 
les plus nombreuses, ont adopté le signe principal de 
la civilisation, qui, pour une femme, est invariable- 
ment la crinoline, en gardant toutefois, dans un coin 
de leur ajustement, un léger souvenir caractéristique 
de l'Orient, si bien qu'elles ont l'air de Parisiennes 
qui auraient voulu se déguiser. 

M. G. excelle à peindre le faste des scènes offi- 
cielles, les pompes et les solennités nationales, non 
pas froidement, didactiquement, comme les peintres 
qui ne voient dans ces ouvrages que des corvées lucra- 
tives, mais avec toute l'ardeur d'un homme épris 
d'espace, de perspective, de lumière faisant nappe ou 

6 



82 L'ART ROMANTIQUE. 

explosion, et s'accrochant en gouttes ou en étincelles 
aux aspérités des uniformes et des toilettes de cour. 
La fête commémorative de l'indépendance dans la cathédrale 
d'Athènes fournit un curieux exemple de ce talent. 
Tous ces petits personnages, dont chacun est si bien 
à sa place, rendent plus profond l'espace qui les con- 
tient. La cathédrale est immense et décorée de ten- 
tures solennelles. Le roi Othon et la reine, debout 
sur une estrade, sont revêtus du costume traditionnel, 
qu'ils portent avec une aisance merveilleuse, comme 
pour témoigner de la sincérité de leur adoption et du 
patriotisme hellénique le plus raffiné. La taille du roi 
est sanglée comme celle du plus coquet pahkare, et sa 
jupe s'évase avec toute l'exagération du dandysme 
national. En face d'eux s'avance le patriarche, vieil- 
lard aux épaules voûtées, à la grande barbe blanche, 
dont les petits yeux sont protégés par des lunettes 
vertes, et portant dans tout son être les signes d'un 
flegme oriental consommé. Tous les personnages qui 
peuplent cette composition sont des portraits, et l'un 
des plus curieux, par la bizarrerie de sa physionomie 
aussi peu hellénique que possible, est celui d'une 
dame allemande, placée à côté de la reine et attachée 
à son service. 

Dans les collections de M. G., on rencontre sou- 
vent l'Empereur des Français, dont il a su réduire la 
figure, sans nuire à la ressemblance, à un croquis 
infaillible, et qu'il exécute avec la certitude d'un pa- 
raphe. Tantôt l'Empereur passe des revues, lancé au 
galop de son cheval et accompagné d'officiers dont 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 83 

les traits sont facilement reconnaissables, ou de princes 
étrangers, européens, asiatiques ou africains, à qui il 
fait, pour ainsi dire, les honneurs de Paris. Qiielque- 
fois il est immobile sur un cheval dont les pieds sont 
aussi assurés que les quatre pieds d'une table, ayant 
à sa gauche l'Impératrice en costume d'amazone, et, 
à sa droite, le petit Prince impérial, chargé d'un bon- 
net à poils et se tenant militairement sur un petit che- 
val hérissé comme les poneys que les artistes anglais 
lancent volontiers dans leurs paysages; quelquefois 
disparaissant au milieu d'un tourbillon de lumière et 
de poussière dans les allées du bois de Boulogne; 
d'autres fois se promenant lentement à travers les 
acclamations du faubourg Saint-Antoine. Une surtout 
de ces aquarelles m'a ébloui par son caractère ma- 
gique. Sur le bord d'une loge d'une richesse lourde 
et princière, l'Impératrice apparaît dans une attitude 
tranquille et reposée; l'Empereur se penche légère- 
ment comme pour mieux voir le théâtre; au-dessous, 
deux cent-gardes, debout, dans une immobilité mili- 
taire et presque hiératique , reçoivent sur leur brillant 
uniforme les éclaboussures de la rampe. Derrière la 
bande de feu, dans l'atmosphère idéale de la scène, 
les comédiens chantent, déclament, gesticulent har- 
monieusement; de l'autre côté s'étend un abnne de 
lumière vague, un espace circulaire encombré de 
figures humaines à tous les étages : c'est le lustre et le 
public. 

Les mouvements populaires, les clubs et les solen- 
nités de 1848 avaient également fourni à M. G. une 

6. 



«4 L'ART ROMANTIQUE. 

série de compositions pittoresques dont la plupart 
ont été gravées pour Vlllustrated London News. Il y a 
quelques années , après un séjour en Espagne , très- fruc- 
tueux pour son génie, il composa aussi un album de 
même nature, dont je n'ai vu que des lambeaux. L'in- 
souciance avec laquelle il donne ou prête ses dessins 
l'expose souvent à des pertes irréparables. 



VIII 

LE MILITAIRE. 

Pour définir une fois de plus le genre de sujets pré- 
férés par l'artiste , nous dirons que c'est la pompe de la 
vie, telle qu'elle s'offre dans les capitales du monde 
civilisé, la pompe de la vie militaire, de la vie élé- 
gante, de la vie galante. Notre observateur est tou- 
jours exact à son poste, partout oii coulent les désirs 
profonds et impétueux, les Orénoques du cœur hu- 
main, la guerre, l'amour, le jeu; partout oii s'agitent 
les fêtes et les fictions qui représentent ces grands 
éléments de bonheur et d'infortune. Mais il montre 
une prédilection très-marquée pour le militaire, pour 
le soldat, et je crois que cette affection dérive non- 
seulement des vertus et des qualités qui passent forcé- 
ment de l'âme du guerrier dans son attitude et sur son 
visage, mais aussi de. la parure voyante dont sa pro- 
fession le revêt. M. Paul de MoJènes a écrit quelques 
pages aussi charmantes que sensées, sur la coquet- 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 8 5 

terie militaire et sur le sens moral de ces costumes 
étincelants dont tous les gouvernements se plaisent à 
habiller leurs troupes. M. G. signerait volontiers ces 
lignes-Ià. 

Nous avons parlé déjà de l'idiotisme de beauté par- 
ticulier à chaque époque, et nous avons observé que 
chaque siècle avait, pour ainsi dire, sa grâce person- 
nelle. La même remarque peut s'apphquer aux pro- 
fessions; chacune tire sa beauté extérieure des lois 
morales auxquelles elle est soumise. Dans les unes, 
cette beauté sera marquée d'énergie, et, dans les au- 
tres, elle portera les signes visibles de l'oisiveté. C'est 
comme l'emblème du caractère, c'est l'estampille de 
la fatahté. Le mihtaire, pris en général, a sa beauté, 
comme le dandj et la femme galante ont la leur, d'un 
goût essentiellement différent. On trouvera naturel 
que je néghge les professions où un exercice exclusif 
et violent déforme les muscles et marque le visage de 
servitude. Accoutumé aux surprises, le militaire est 
difficilement étonné. Le signe particulier de la beauté 
sera donc, ici, une insouciance martiale, un mélange 
singuher de placidité et d'audace; c'est une beauté 
qui dérive de la nécessité d'être prêt à mourir à 
chaque minute. Mais le visage du mihtaire idéal devra 
être marqué d'une grande simphcité; car, vivant en 
commun comme les moines et les écohers, accou- 
tumés à se décharger des soucis journahers de la vie 
sur une paternité abstraite, les soldats sont, en beau- 
coup de choses, aussi simples que les enfants; et, 
comme les enfants, le devoir étant accomph, ils sont 



8(5 L'ART ROMANTIQUE. 

faciles à amuser et portés aux divertissements violents. 
Je ne crois pas exagérer en affirmant que toutes ces 
considérations morales jaillissent naturellement des 
croquis et des aquarelles de M. G. Aucun type mili- 
taire n'y manque, et tous sont saisis avec une espèce 
de joie enthousiaste : le vieil officier d'infanterie, sé- 
rieux et triste, affligeant son cheval de son obésité; le 
joh officier d'état-major, pincé dans sa taille, se dan- 
dinant des épaules, se penchant sans timidité sur le 
fauteuil des dames, et qui, vu de dos, fait penser aux 
insectes les plus sveltes et les plus élégants; le zouave 
et le tirailleur, qui portent dans kur allure un carac- 
tère excessif d'audace et d'indépendance, et comme 
un sentiment plus vif de responsabihté personnelle; 
la désinvohure agile et gaie de la cavalerie légère; la 
physionomie vaguement professorale et académique 
des corps spéciaux, comme l'artillerie et le génie, sou- 
vent confirmée par l'appareil peu guerrier des lunet- 
tes : aucun de ces modèles, aucune de ces nuances 
ne sont négligés, et tous sont résumés, définis avec le 
même amour et le même esprit. 

J'ai actuellement sous les yeux une de ces compo- 
sitions d'une physionomie générale vraiment héroïque, 
qui représente une tête de colonne d'infanterie; peut- 
être ces hommes revifennent-ils d'Itahe et font-ils une 
halte sur les boulevards devant l'enthousiasme de la 
multitude; peut-être viennent-ils d'accomplir une 
longue étape sur les routes de la Lombardie; je ne 
sais. Ce qui est visible, pleinement intelligible, c'est 
le caractère ferme, audacieux, même dans sa tran- 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 87 

qulllité, de tous ces visages hâlés par le soleil, la pluie 
et le vent. 

Voilà bien l'uniformité d'expression créée par 
l'obéissance et les douleurs supportées en commun, 
l'air résigné du courage éprouvé par les longues fati- 
gues. Les pantalons retroussés et emprisonnés dans les 
guêtres, les capotes flétries par la poussière, vague- 
ment décolorées, tout l'équipement enfin a pris lui- 
même l'indestructible physionomie des êtres qui re- 
viennent de loin et qui ont couru d'étranges aventures. 
On dirait que tous ces hommes sont plus solidement 
appuyés sur leurs reins, plus carrément installés sur 
leurs pieds, plus d'aplomb que ne peuvent l'être les 
autres hommes. Si Charlet, qui fut toujours à la re- 
cherche de ce genre de beauté et qui l'a si souvent 
trouvé, avait vu ce dessin, il en eût été singulièrement 
frappé. 

IX 

LE DANDY, 

L'homme riche, oisif, et qui, même blasé, n'a pas 
d'autre occupation que de courir à la piste du bon- 
heur; l'homme élevé dans le luxe et accoutumé dès sa 
jeunesse à l'obéissance des autres hommes, celui enfin 
qui n'a pas d'autre profession que l'élégance, jouira 
toujours, dans tous les temps, d'une physionomie 
distincte, tout à fait à part. Le dandysme est une insti- 
tution vague, aussi bizarre que le duel; très-ancienne. 



8 8 L'ART ROMANTIQUE. 

puisque César, Catilina, Alclbiade nous en fournis- 
sent des types éclatants; très-générale, puisque Cha- 
teaubriand l'a trouvée dans les forêts et au bord des 
lacs du Nouveau-Monde. Le dandysme, qui est une 
institution en dehors des lois, a des lois rigoureuses 
auxquelles sont strictement soumis tous ses sujets, 
quelles que soient d'ailleurs la fougue et l'indépen- 
dance de leur caractère. Les romanciers anglais ont, 
plus que les autres, cultivé le roman de bigb life, et 
les Français qui, comme M. de Custine, ont voulu 
spécialement écrire des romans d'amour, ont d'abord 
pris soin, et très-judicieusement, de doter leurs per- 
sonnages de fortunes assez vastes pour payer sans 
hésitation toutes leurs fantaisies; ensuite ils les ont 
dispensés de toute profession. Ces êtres n'ont pas 
d'autre état que de cultiver l'idée du beau dans leur 
personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de 
penser. Ils possèdent ainsi, à leur gré et dans une 
vaste mesure, le temps et l'argent, sans lesquels la 
fantaisie, réduite à l'état de rêverie passagère, ne peut 
guère se traduire en action. H est malheureusement 
bien vrai que, sans le loisir et l'argent, l'amour ne 
peut être qu'une orgie de roturier ou l'accomplis- 
sement d'un devoir conjugal. Au lieu du caprice brû- 
lant ou rêveur, il devient une répugnante utilité. 

Si je parle de l'amour à propos du dandysme, c'est 
que l'amour est l'occupation naturelle des oisifs. Mais 
le dandy ne vise pas à l'amour comme but spécial. Si 
j'ai parlé d'argent, c'est parce que l'argent est indis- 
pensable aux gens qui se font un culte de leurs pas- 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 89 

sions; mais le dandy n'aspire pas à l'argent comme à 
une chose essentielle; un crédit indéfini pourrait lui 
suffire; il abandonne cette grossière passion aux mor- 
tels vulgaires. Le dandysme n'est même pas, comme 
beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le 
croire, un goût immodéré de la toilette et de l'élé- 
gance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait 
dandy qu'un symbole de la supériorité aristocratique 
de son esprit. Aussi, à ses yeux, épris avant tout de 
distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle 
dans la simphcité absokie, qui est en effet la meilleure 
manière de se distinguer. Qu'est-ce donc que cette 
passion qui, devenue doctrine, a fait des adeptes do- 
minateurs, cette institution non écrite qui a formé 
une caste si hautaine? C'est avant tout le besoin ar- 
dent de se faire une originahté, contenu dans les 
limites extérieures des convenances. C'est une espèce 
de cuhe de soi-même, qui peut survivre à la recherche 
du bonheur à trouver dans autrui, dans la femme, 
par exemple; qui peut survivre même à tout ce 
qu'on appelle les illusions. C'est le plaisir d'étonner 
et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. 
Un dandy peut être un homme blasé, peut être un 
homme souffrant; mais, dans ce dernier cas, il sou- 
rira comme le Lacédémonien sous la morsure du 
renard. 

On voit que, par de certains côtés, le dandysme 
confine au spirituahsme et au stoïcisme. Mais un 
dandy ne peut jamais être un homme vulgaire. S'il 
commettait un crime, il ne serait pas déchu peut-être; 



pO L'ART ROMANTIQUE. 

mais si ce crime naissait d'une source triviale, le 
déshonneur serait irréparable. Que le lecteur ne se 
scandalise pas de cette gravité dans le frivole, et qu'il 
se souvienne qu'il y a une grandeur dans toutes les 
folies, une force dans tous les excès, htrange spiri- 
tualisme ! Pour ceux qui en sont à la fois les prêtres 
et les victimes, toutes les conditions matérielles com- 
pliquées auxquelles ils se soumettent, depuis la toi- 
lette irréprochable à toute heure du Jour et de la nuit 
jusqu'aux tours les plus périlleux du sport, ne sont 
qu'une gymnastique propre à fortifier la volonté 
et à disciphner l'âme. En vérité, je n'avais pas tout 
à fait tort de considérer le dandysme comme une 
espèce de religion. La règle monastique la plus rigou- 
reuse, l'ordre irrésistible du Vieux de la Montagne, 
qui commandait le suicide à ses disciples enivrés, 
n'étaient pas plus despotiques ni plus obéis que cette 
doctrine de l'élégance et de l'originalité, qui impose, 
elle aussi, à ses ambitieux et humbles sectaires, hom- 
mes souvent pleins de fougue, de passion, de cou- 
rage, d'énergie contenue, la terrible formule : Perindè 
ac cadaver ! 

Que ces hommes se fassent nommer raffinés, in- 
croyables, beaux, fions ou dandys, tous sont issus 
d'une même origine; tous participent du même carac- 
tère d'opposition et de révolte; tous sont des repré- 
sentants de ce qu'il y a de meilleur dans l'orgueil 
humain, de ce besoin, trop rare chez ceux d'aujour- 
d'hui, de combattre et de détruire la triviafité. De là 
naît, chez les dandys, cette attitude hautaine de caste 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. pi 

provoquante, même dans sa froideur. Le dandysme 
apparaît surtout aux époques transitoires où la démo- 
cratie n'est pas encore toute-puissante, où l'aristocratie 
n'est que partiellement chancelante et avilie. Dans le 
trouble de ces époques quelques hommes déclassés, 
dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force na- 
tive , peuvent concevoir le projet de fonder une espèce 
nouvelle d'aristocratie, d'autant plus difficile à rompre 
qu'elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, 
les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le 
travail et l'argent ne peuvent conférer. Le dandysme 
est le dernier éclat d'héroïsme dans les décadences; 
et le type du dandy retrouvé par le voyageur dans 
l'Amérique du Nord n'infirme en aucune façon cette 
idée : car rien n'empêche de supposer que les tribus 
que nous nommons sauvages soient les débris de 
grandes civiHsations disparues. Le dandysme est un 
soleil couchant; comme l'astre qui déchue, il est su- 
perbe, sans chaleur et plein de mélancohe. Mais, 
hélas! la marée montante de la démocratie, qui en- 
vahit tout et qui nivelle tout, noie jour à jour ces der- 
niers représentants de l'orgueil humain et verse des 
flots d'oubli sur les traces de ces prodigieux mirmi- 
dons. Les dandys se font chez nous de plus en plus 
rares, tandis que chez nos voisins, en Angleterre, 
rétat social et la constitution (la vraie constitution, 
celle qui s'exprime par les mœurs) laisseront long- 
temps encore une place aux héritiers de Sheridan, 
de Brummel et de Byron, si toutefois il s'en présente 
qui en soient dignes. 



5)2 L'ART ROMANTIQUE. 

Ce qui a pu paraître au lecteur une digression n'en 
est pas une, en vérité. Les considérations et les rêve- 
ries morales qui surgissent des dessins d'un artiste 
sont, dans beaucoup de cas, la meilleure traduction 
que le critique en puisse faire; les suggestions font 
partie d'une idée mère, et, en les montrant succes- 
sivement, on peut la faire deviner. Ai-je besoin de 
dire que M. G., quand il crayonne un de ses dandys 
sur le papier, lui donne toujours son caractère histo- 
rique, légendaire même, oserais-je dire, s'il n'était pas 
question du temps présent et de choses considérées 
généralement comme folâtres ? C'est bien là cette 
légèreté d'allures, cette certitude de manières, cette 
simplicité dans l'air de domination, cette façon de 
porter un habit et de diriger un cheval, ces attitudes 
toujours cahnes mais révélant la force, qui nous font 
penser, quand notre regard découvre un de ces êtres 
privilégiés en qui le joh et le redoutable se confondent 
si mystérieusement : «Voilà peut-être un homme 
riche, mais plus certainement un Hercule sans em- 
ploi. » 

Le caractère de beauté du dandy consiste surtout 
dans l'air froid qui vient de l'inébranlable résolution 
de ne pas être ému; on dirait un feu latent qui se fait 
deviner, qui pourrait mais qui ne veut pas rayonner. 
C'est ce qui est, dans ces images, parfaitement ex- 
primé. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. ^^ 

X 

LA FEMME. 

L'être qui est, pour la plupart des hommes, la 
source des plus vives, et même, disons-le à la honte 
des vokiptés philosophiques, des pkis durables jouis- 
sances; l'être vers qui ou au profit de qui tendent 
tous leurs efforts; cet être terrible et incommunicable 
comme Dieu (avec cette différence que l'infini ne se 
communique pas parce qu'il aveuglerait et écraserait 
le fini, tandis que l'être dont nous parlons n'est peut- 
être incompréhensible que parce qu'il n'a rien à com- 
muniquer); cet être en qui Joseph de Maistre voyait 
un bel animal dont les grâces égayaient et rendaient 
plus facile le jeu sérieux de lapohtique; pour qui et 
par qui se font et défont les fortunes; pour qui, mais 
surtout par qui les artistes et les poètes composent 
leurs pkis déhcats bijoux; de qui dérivent les plaisirs 
les plus énervants et les douleurs les plus fécondantes, 
la femme, en un mot, n'est pas seulement pour l'ar- 
tiste en général, et pour M. G. en particuher, la fe- 
melle de l'homme. C'est phitôt une divinité, un astre, 
qui préside à toutes les conceptions du cerveau mâle; 
c'est un miroitement de toutes les grâces de la nature 
condensées dans un seul être; c'est l'objet de l'admi- 
ration et de la curiosité la plus vive que le tableau de 
la vie puisse offrir au contemplateur. C'est une espèce 



94 L'ART ROMANTIQUE. 

d'idole, stupide peut-être, mais éblouissante, enchan- 
teresse, qui tient les destinées et les volontés suspen- 
dues à ses regards. Ce n'est pas, dis-je, un animal 
dont les membres, correctement assemblés, fournis- 
sent un parfait exemple d'harmonie; ce n'est même 
pas le type de beauté pure , tel que peut le rêver le 
sculpteur dans ses plus sévères méditations; non, ce 
ne serait pas encore suffisant pour en exphquer le 
mystérieux et complexe enchantement. Nous n'avons 
que faire ici de Winckelman et de Raphaël; et je suis 
bien sûr que M. G., malgré toute l'étendue de son in- 
telligence (cela soit dit sans lui faire injure), négh- 
gerait un morceau de îa statuaire antique , s'il lui fallait 
ainsi perdre l'occasion de savourer un portrait de Rey- 
nolds ou de Lawrence. Tout ce qui orne la femme, 
tout ce qui sert à illustrer sa beauté, fait partie d'elle- 
même; et les artistes qui se sont particuhèrement 
appliqués à fétude de cet être énigmatique raffolent 
autant de tout le mundus muliebris que de la femme 
elle-même. La femme est sans doute une lumière, un 
regard, une invitation au bonheur, une parole quel- 
quefois; mais elle est surtout une harmonie générale, 
non-seulement dans son allure et le mouvement de 
ses membres, mais aussi dans les mousselines, les 
gazes, les vastes et chatoyantes nuées d'étoffes dont 
elle s'enveloppe, et qui sont comme les attributs et le 
piédestal de sa divinité; dans le métal et le minéral 
qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui 
ajoutent leurs étincelles au feu de ses regards, ou 
qui jasent doucement à ses oreilles. Quel poëte 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 9 5 

oserait, dans la peinture du plaisir causé par l'appari- 
tion d'une beauté, séparer la femme de son costume? 
Qiiel est l'homme qui, dans la rue, au théâtre, au bois, 
n'a pas joui, de la manière la plus désintéressée, d'une 
toilette savamment composée, et n'en a pas emporté 
une image inséparable de la beauté de celle à qui elle 
appartenait, faisant ainsi des deux, de la femme et de 
la robe, une totalité indivisible? C'est ici le lieu, ce 
me semble, de revenir sur certaines questions relatives 
à la mode et à la parure, que je n'ai fait qu'effleurer 
au commencement de cette étude, et de venger l'art 
de la toilette des ineptes calomnies dont l'accablent 
certains amants très-équivoques de la nature. 



XI 

ÉLOGE DU MAQUILLAGE. 

II est une chanson, tellement triviale et inepte qu'on 
ne peut guère la citer dans un travail qui a quelques 
prétentions au sérieux, mais qui traduit fort bien, en 
style de vaudevilliste, l'esthétique des gens qui ne 
pensent pas. La nature embellit la beauté! II est présu- 
mable que le poëte, s'il avait pu parler en français, 
aurait dit : La simplicité embellit ta beauté! ce qui équi- 
vaut à cette vérité, d'un genre tout à fait inattendu : 
Le rien embellit ce qui est. 

La plupart des erreurs relatives au beau naissent 
de la fausse conception du dix-huitième siècle relative 



96 L'ART ROMANTIQUE. 

à la morale. La nature fut prise dans ce temps-là 
comme base, source et type de tout bien et de tout 
beau possibles. La négation du péché originel ne fut 
pas pour peu de chose dans l'aveuglement général de 
cette époque. Si toutefois nous consentons à en référer 
simplement au fait visible , à l'expérience de tous les 
âges et à la Gazette des Tribunaux, nous verrons que la 
nature n'enseigne rien, ou presque rien, c'est-à-dire 
qu'elle contraint l'homme à dormir, à boire, à manger, 
et à se garantir, tant bien que mal , contre les hosti- 
lités de l'atmosphère. C'est elle aussi qui pousse 
l'homme à tuer son semblable, à le manger, à le 
séquestrer, à le torturer; car, sitôt que nous sortons 
de l'ordre des nécessités et des besoins pour entrer 
dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la 
nature ne peut conseiller que le crime. C'est cette 
infailhble nature qui a créé le parricide et l'anthropo- 
phagie, et mille autres abominations que la pudeur 
et la délicatesse nous empêchent de nommer. C'est la 
philosophie (je parle de la bonne), c'est la religion 
qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et 
infirmes. La nature (qui n'est pas autre chose que la 
voix de notre intérêt) nous commande de les assom- 
mer. Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, 
toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, 
vous ne trouverez rien que d'affreux. Tout ce qui est 
beau et noble est le résultat de la raison et du calcul. 
Le crime, dont l'anjmal humain a puisé le goût 
dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. 
La vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. ()J 

puisqu'il a fallu, dans tous les temps et chez toutes les 
nations, des dieux et des prophètes pour l'enseigner 
à l'humanité animahsée, et que l'homme, seul, eût été 
impuissant à la découvrir. Le mal se fait sans effort, 
naturellement, par fatalité; le bien est toujours le pro- 
duit d'un art. Tout ce que je dis de la nature comme 
mauvaise conseillère en matière de morale, et de la 
raison comme véritable rédemptrice et réformatrice, 
peut être transporté dans l'ordre du beau. Je suis ainsi 
conduit à regarder la parure comme un des signes de 
la noblesse primitive de l'âme humaine. Les races que 
notre civiHsation, confuse et pervertie, traite volon- 
tiers de sauvages, avec un orgueil et une fatuité tout 
à fait risibles, comprennent, aussi bien que l'enfant, 
la haute spiritualité de la toilette. Le sauvage et le babj 
témoignent, par leur aspiration naïve vers le brillant, 
vers les plumages bariolés, les étoffes chatoyantes, 
vers la majesté superlative des formes artificielles, de 
leur dégoût pour le réel, et prouvent ainsi, à leur 
insu, l'immatérialité de leur âme. Malheur à celui qui , 
comme Louis XV (qui fut non le produit d'une vraie 
civilisation, mais d'une récurrence de barbarie) pousse 
la dépravation jusqu'à ne plus goûter que la simple 
nature'^^^l 

La mode doit donc être considérée comme un sym- 
ptôme du goût de l'idéal surnageant dans le cerveau 

<') On sait que M"* Dubarry, quand elle voulait éviter de rece- 
voir le roi, avait soin de mettre du rouge. C'était un signe suffisant. 
Elle fermait ainsi sa porte. C'était en s'embellissant qu'elle faisait fuir 
ce royal disciple de la nature. 



p8 L'ART ROMANTIQUE. 

humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y 
accumule de grossier, de terrestre et d'immonde, 
comme une déformation sublime de la nature, ou 
plutôt comme un essai permanent et successif de réfor- 
mation de !a nature. Aussi a-t-on sensément fait obser- 
ver (sans en découvrir la raison) que toutes les modes 
sont charmantes, c'est-à-dire relativement charmantes, 
chacune étant un effort nouveau, plus ou moins heu- 
reux, vers le beau, une approximation quelconque 
d'un idéal dont le désir titille sans cesse l'esprit humain 
non satisfait. Mais les modes ne doivent pas être, si 
l'on veut bien les goûter, considérées comme choses 
mortes; autant vaudrait admirer les défroques sus- 
pendues, lâches et inertes comme la peau de saint 
Barthélémy, dans l'armoire d'un fripier. II faut se les 
figurer vitalisées, vivifiées par les belles femmes qui 
les portèrent. Seulement ainsi on en comprendra le 
sens et l'esprit. Si donc l'aphorisme : Toutes les modes 
sont charmantes, vous choque comme trop absolu, 
dites , et vous serez sûr de ne pas vous tromper : Toutes 
furent légitimement charmantes. 

La femme est bien dans son droit, et même elle 
accomplit une espèce de devoir en s'appliquant à pa- 
raître magique et surnaturelle ; il faut qu'elle étonne , 
qu'elle charme; idole, elle doit se dorer pour être 
adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les 
moyens de s'élever au-dessus de la nature pour mieux 
subjuguer les cœurs et frapper les esprits. II importe 
fort peu que la ruse et l'artifice soient connus de tous , 
si le succès en est certain et l'effet toujours irrésistible. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 99 

C'est dans ces considérations que l'artiste philosophe 
trouvera facilement la légitimation de toutes les pra- 
tiques employées dans tous les temps par les femmes 
pour consohder et diviniser, pour ainsi dire, leur 
fragile beauté. L'énumération en serait innombrable; 
mais, pour nous restreindre à ce que notre temps ap- 
pelle vulgairement maquillage, qui ne voit que l'usage 
de la poudre de riz, si niaisement anathématisé par 
les philosophes candides, a pour but et pour résultat 
de faire disparaître du teint toutes les taches que la 
nature j a outrageusement semées, et de créer une 
unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, 
laquelle unité, comme celle produite par le maillot, 
rapproche immédiatement l'être humain de la statue, 
c'est-à-dire d'un être divin et supérieur? Quant au 
noir artificiel qui cerne l'œil et au rouge qui marque 
la partie supérieure de la joue, bien que l'usage en 
soit tiré du même principe, du besoin de surpasser la 
nature, le résultat est fait pour satisfaire à un besoin 
tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, 
une vie surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend 
le regard plus profond et plus singulier, donne à l'œil 
une apparence plus décidée de fenêtre ouverte sur l'in- 
fini; le rouge, qui enfîamme la pommette, augmente 
encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau 
visage féminin la passion mystérieuse de la prêtresse. 
Ainsi, si je suis bien compris, la peinture du visage 
ne doit pas être employée dans le but vulgaire, in- 
avouable , d'imiter la belle nature et de rivaliser avec 
la jeunesse. On a d'ailleurs observé que l'artifice n'em- 

7- 



lOO L'ART ROMANTIQUE. 

bellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la 
beauté. Qui oserait assigner à l'art la fonction stérile 
d'imiter la nature? Le maquillage n'a pas à se cacher, 
à éviter de se laisser deviner; il peut, au contraire, 
s'étaler, sinon avec affectation, au moins avec une 
espèce de candeur. 

Je permets volontiers à ceux-là que leur lourde gra- 
vité empêche de chercher le beau jusque dans ses plus 
minutieuses manifestations, de rire de mes réflexions 
et d'en accuser la puérile solennité; leur jugement 
austère n'a rien qui me touche; je me contenterai d'en 
appeler auprès des véritables artistes, ainsi que des 
femmes qui ont reçu en naissant une étincelle de ce 
feu sacré dont elles voudraient s'illuminer tout entières. 



XII 

LES FEMMES ET LES FILLES. 

Ainsi M. G. . . , s'étant imposé la tâche de chercher et 
d'expliquer la beauté dans la modernité, représente 
volontiers des femmes très-parées et embellies par 
toutes les pompes artificielles, à quelque ordre de la 
société qu'elles appartiennent. D'ailleurs, dans la col- 
lection de ses œuvres comme dans le fourmillement 
de la vie humaine, les différences de caste et de 
race, sous quelque appareil de luxe que les sujets 
se présentent, sautent immédiatement à l'œil du 
spectateur. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. lOl 

Tantôt, frappées par la clarté diffuse d'une salle de 
spectacle, recevant et renvoyant la lumière avec leurs 
yeux, avec leurs bijoux, avec leurs épaules, apparais- 
sent, resplendissantes comme des portraits, dans la 
loge qui leur sert de cadre, des jeunes filles du meil- 
leur monde. Les unes, graves et sérieuses, les autres, 
blondes et évaporées. Les unes étalent avec une insou- 
ciance aristocratique une gorge précoce, les autres 
montrent avec candeur une poitrine garçonnière. Elles 
ont l'éventail aux dents, l'œil vague ou fixe; elles sont 
théâtrales et solennelles comme le drame ou l'opéra 
qu'elles font semblant d'écouter. » 

Tantôt, nous voyons se promener nonchalamment 
dans les allées des jardins publics, d'élégantes familles, 
les femmes se traînant avec un air tranquille au bras 
de leurs maris, dont l'air solide et satisfait révèle une 
fortune faite et le contentement de soi-même. Ici 
l'apparence cossue remplace la distinction sublime. 
De petites filles maigrelettes, avec d'amples jupons, 
et ressemblant par leurs gestes et leur tournure à 
de petites femmes, sautent à la corde, jouent au 
cerceau ou se rendent des visites en plein air, répé- 
tant ainsi la comédie donnée à domicile par leurs 
parents. 

Emergeant d'un monde inférieur, fières d'apparaître 
enfin au soleil de la rampe, des filles de petits théâ- 
tres, minces, fragiles, adolescentes encore, se-couent 
sur leurs formes virginales et maladives des travestis- 
sements absurdes, qui ne sont d'aucun temps et qui 
font leur joie. 



I02 L'ART ROMANTIQUE. 

A la porte d'un café, s'appuyant aux vitres illumi- 
nées par devant et par derrière , s'étale un de ces im- 
béciles, dont l'élégance est faite par son tailleur et la 
tête par son coiffeur. A côté de lui, les pieds soutenus 
par l'indispensable tabouret, est assise sa maîtresse, 
grande drôlesse à qui il ne manque presque rien (ce 
presque rien, c'est presque tout, c'est la distinction) 
pour ressembler à une grande dame. Comme son joli 
compagnon, elle a tout l'orifice de sa petite bouche 
occupé par un cigare disproportionné. Ces deux êtres 
ne pensent pas. Est-il bien sûr même qu'ils regar- 
dent? à moins que. Narcisses de l'imbécillité, ils 
ne contemplent la foule comme un fleuve qui leur 
rend leur image. En réalité, ils existent bien plutôt 
pour le plaisir de l'observateur que pour leur plaisir 
propre. 

Voici, maintenant, ouvrant leurs galeries pleines de 
lumière et de mouvement , ces Valentinos , ces Casinos , 
ces Prados (autrefois des Tivolis, des Idalies, dès Fo- 
lies, des Paphps), ces capharnaùms oi^i l'exubérance de 
la jeunesse fainéante se donne carrière. Des femmes 
qui ont exagéré la mode jusqu'à en altérer la grâce 
et en détruire l'intention, balayent fastueusement les 
parquets avec la queue de leurs robes et la pointe de 
leurs châles; elles vont, elles viennent, passent et 
repassent, ouvrant un œil étonné comme celui des 
animaux, ayant l'air de ne rien voir, mais examinant 
tout. 

Sur un fond d'une lumière infernale ou sur un fond 
d'aurore boréale, rouge, orangé, sulfureux, rose (le 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 103 

rose révélant une idée d'extase dans la frivolité), quel- 
quefois violet (couleur affectionnée des chanoinesses, 
braise qui s'éteint derrière un rideau d'azur), sur ces 
fonds magiques, imitant diversement les feux de 
Bengale, s'enlève l'image variée de la beauté inter- 
lope. Ici majestueuse, là légère, tantôt svelte, grêle 
même, tantôt cjciopéenne; tantôt petite et pétillante, 
tantôt lourde et monumentale. Elle a inventé une élé- 
gance provoquante et barbare, ou bien elle vise, avec 
plus ou moins de bonheur, à la simplicité usitée dans 
un meilleur monde. Elle s'avance, glisse, danse, 
roule avec son poids de jupons brodés qui lui sert à 
la fois de piédestal et de balancier; elle darde son 
regard sous son chapeau, comme un portrait dans 
son cadre. Elle représente bien la sauvagerie dans la 
civilisation. Elle a sa beauté qui lui vient du Mal, 
toujours dénuée de spiritualité, mais quelquefois 
teintée d'une fatigue qui joue la mélancolie. Elle porte 
le regard à l'horizon, comme la bête de proie; même 
égarement, même distraction indolente, et aussi, par- 
fois, même fixité d'attention. Type de bohème errant 
sur les confins d'une société régulière, la trivialité de 
sa vie, qui est une vie de ruse et de combat, se fait 
fatalement jour à travers son enveloppe d'apparat. 
On peut lui appliquer justement ces paroles du maître 
inimitable , de La Bruyère : « 11 j a dans quelques 
femmes une grandeur artificielle attachée au mouve- 
ment des yeux, à un air de tête, aux façons de mar- 
cher, et qui ne va pas plus loin. » 

Les considérations relatives à la courtisane peuvent 



I04 L'ART ROMANTIQUE. 

jusqu'à un certain point, s'appliquer à la comédienne ; 
car, elle aussi, elle est une créature d'apparat, un 
objet de plaisir public. Mais ici la conquête, la proie, 
est d'une nature plus noble, plus spirituelle. II s'agit 
d'obtenir la faveur générale, non pas seulement par la 
pure beauté physique, mais aussi par des talents de 
l'ordre le plus rare. Si par un côté la comédienne 
touche à la courtisane, par l'autre elle confine au 
poëte. N'oublions pas qu'en dehors de la beauté natu- 
relle, et même de l'artificielle, il j a dans tous les 
êtres un idiotisme de métier, une caractéristique qui 
peut se traduire physiquement en laideur, mais aussi 
en une sorte de beauté professionnelle. 

Dans cette galerie immense de la vie de Londres 
et de la vie de Paris , nous rencontrons les différents 
types de la femme errante , de la femme révoltée à 
tous les étages : d'abord la femme galante, dans sa 
première fleur, visant aux airs patriciens, fière à la fois 
de sa jeunesse et de son luxe, où elle met tout son 
génie et toute son âme, retroussant délicatement avec 
deux doigts un large pan du satin, de la soie ou du 
velours qui flotte autour d'elle, et posant en avant son 
pied pointu dont la chaussure trop ornée suffirait à la 
dénoncer, à défaut de l'emphase un peu vive de toute 
sa toilette; en suivant l'échelle, nous descendons jus- 
qu'à ces esclaves qui sont confinées dans ces bouges, 
souvent décorés comme des cafés; malheureuses pla- 
cées sous la plus avare tutelle, et qui ne possèdent 
rien en propre , pas même l'excentrique parure qui 
sert de condiment à leur beauté. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. I O J 

Parmi celles-là, les unes, exemples d'une fatuité 
innocente et monstrueuse, portent dans leurs têtes 
et dans leurs regards, audacieusement levés, le bon- 
heur évident d'exister (en vérité pourquoi?). Parfois 
elles trouvent, sans les chercher, des poses d'une 
audace et d'une noblesse qui enchanteraient le sta- 
tuaire le plus délicat, si le statuaire moderne avait le 
courage et l'esprit de ramasser la noblesse partout, 
même dans la fange; d'autres fois elles se montrent 
prostrées dans des attitudes désespérées d'ennui, dans 
des indolences d'estaminet, d'un cynisme mascuhn, 
fumant des cigarettes pour tuer le temps, avec la rési- 
gnation du fatahsme oriental; étalées, vautrées sur des 
canapés, la jupe arrondie par derrière et par devant 
en un double éventail, ou accrochées en équiHbre sur 
des tabourets et des chaises ; lourdes, mornes, stupides, 
extravagantes, avec des yeux vernis par l'eau-de-vie 
et des fronts bombés par l'entêtement. Nous sommes 
descendus jusqu'au dernier degré de la spirale, jus- 
qu'à \a, fœmina simpkx du satirique latin. Tantôt nous 
voyons se dessiner, sur le fond d'une atmosphère où 
l'alcool et le tabac ont mêlé leurs vapeurs, la mai- 
greur enflammée de la phthisie ou les rondeurs de 
l'adiposité, cette hideuse santé de la fainéantise. Dans 
un chaos brumeux et doré, non soupçonné par les 
chastetés indigentes, s'agitent et se convulsent des 
nymphes macabres et des poupées vivantes dont l'œil 
enfantm laisse échapper une clarté sinistre; cependant 
que derrière un comptoir chargé de bouteilles de 
liqueurs se prélasse une grosse mégère dont la tête. 



Io6 L'ART ROMANTIQUE. 

serrée dans un sale foulard qui dessine sur le mur 
l'ombre de ses pointes sataniques, fait penser que 
tout ce qui est voué au Mal est condamné à porter 
des cornes. 

En vérité, ce n'est pas plus pour complaire au lec- 
teur que pour le scandaliser que j'ai étalé devant ses 
yeux de pareilles images; dans l'un ou l'autre cas, 
c'eût été lui manquer de respect. Ce qui les rend pré- 
cieuses et les consacre, c'est les innombrables pensées 
qu'elles font naître, généralement sévères et noires. 
Mais si, par hasard, quelqu'un malavisé cherchait, 
dans ces compositions de M. G.. . , disséminées un peu 
partout, l'occasion de satisfaire une malsaine curiosité, 
je le préviens charitablement qu'il n'y trouvera rien 
de ce qui peut exciter une imagination malade. II ne 
rencontrera rien que le vice inévitable, c'est-à-dire le 
regard du démon embusqué dans les ténèbres, ou 
l'épaule de Messaline miroitant sous le gaz; rien que 
l'art pur, c'est-à-dire la beauté particulière du mal, le 
beau dans l'horrible. Et même, pour le redire en pas- 
sant, la sensation générale qui émane de tout ce 
capharnaûm contient plus de tristesse que de drôlerie. 
Ce qui fait la beauté particulière de ces images, c'est 
leur fécondité morale. Elles sont grosses de sugges- 
tions, mais de suggestions cruelles, âpres, que ma 
plume , bien qu'accoutumée à lutter contre les repré- 
sentations plastiques, n'a peut-être traduites qu'insuf- 
fisamment. 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. I 07 

XIII 

LES VOITURES. 

Ainsi se continuent, coupées par d'innombrables 
embranchements, ces longues galeries du bigb life et 
du low life. Émigrons pour quelques instants vers un 
monde, sinon pur, au moins plus raffiné; respirons 
des parfums, non pas plus salutaires peut-être, mais 
plus délicats. J'ai déjà dit que le pinceau de M. G., 
comme celui d'Eugène Lami, était merveilleusement 
propre à représenter les pompes du dandysme et l'élé- 
gance de la lionnerie. Les attitudes du riche lui sont 
familières; il sait, d'un trait de pkime léger, avec une 
certitude qui n'est jamais en défaut, représenter la 
certitude de regard, de geste et de pose qui, chez les 
êtres privilégiés, est le résultat de la monotonie dans 
le bonheur. Dans cette série particuhère de dessins se 
reproduisent sous mille aspects les incidents du sport, 
des courses, des chasses, des promenades dans les 
bois, les /ac/iM orgueilleuses, les frêles misses, condui- 
sant d'une main sûre des coursiers d'une pureté de 
galbe admirable, coquets, brillants, capricieux eux- 
mêmes comme des femmes. Car M. G. connaît 
non-seulement le cheval général, mais s'applique aussi 
heureusement à exprimer la beauté personnelle des 
chevaux. Tantôt ce sont des hahes et, pour ainsi dire, 
des campements de voitures nombreuses, d'oii, hissés 



Io8 L'ART ROMANTIQUE. 

sur les coussins, sur les sièges, sur les impériales, des 
jeunes gens sveltes et des femmes accoutrées des cos- 
tumes excentriques autorisés par la saison, assistent à 
quelque solennité du turf qui file dans le lointain ; 
tantôt un cavalier galope gracieusement à côté d'une 
calèche découverte, et son cheval a l'air, par ses cour- 
bettes, de saluer à sa manière. La voiture emporte 
au grand trot, dans une allée zébrée d'ombre et de 
lumière, les beautés couchées comme dans une na- 
celle, indolentes, écoutant vaguement les galanteries 
qui tombent dans leur oreille et se livrant avec paresse 
au vent de la promenade. 

La fourrure ou la mousseline leur monte jusqu'au 
menton et déborde comme une vague par-dessus la 
portière. Les domestiques sont roides et perpendicu- 
laires, inertes et se ressemblant tous; c'est toujours 
l'effigie monotone et sans relief de la servilité, ponc- 
tuelle, disciplinée; leur caractéristique est de n'en 
point avoir. Au fond, le bois verdoie ou roussit, pou- 
droie ou s'assombrit, suivant l'heure et la saison. Ses 
retraites se remplissent de brumes automnales, d'om- 
bres bleues, de rayons jaunes, d'effulgences rosées, 
ou de minces éclairs qui hachent l'obscurité comme 
des coups de sabre. 

Si les innombrables aquarelles relatives à la guerre 
d'Orient ne nous avaient pas montré la puissance de 
M. G. comme paysagiste, celles-ci suffiraient à coup 
sûr. Mais ici, il ne s'agit plus des terrains déchirés de 
Crimée, ni des rives théâtrales du Bosphore; nous 
retrouvons ces paysages familiers et intimes qui font 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. I 09 

la parure circulaire d'une grande ville, et où la 
lumière jette des effets qu'un artiste vraiment roman- 
tique ne peut pas dédaigner. 

Un autre mérite qu'il n'est pas inutile d'observer en 
ce lieu, c'est la connaissance remarquable du harnais 
et de la carrosserie. M. G. dessine et peint une voi- 
ture, et toutes les espèces de voitures, avec le même 
soin et la même aisance qu'un peintre |de marines 
consommé tous les genres de navires. Toute sa carros- 
serie est parfaitement orthodoxe; chaque partie est à 
sa place et rien n'est à reprendre. Dans quelque atti- 
tude qu'elle soit jetée, avec quelque allure qu'elle soit 
lancée, une voiture, comme un vaisseau, emprunte 
au mouvement une grâce mystérieuse et complexe 
très-difficile à sténographier. Le plaisir que l'œil de 
l'artiste en reçoit est tiré, ce semble, de la série 
de figures géométriques que cet objet, déjk si com- 
phqué, navire ou carrosse, engendre successivement 
et rapidement dans l'espace. 

Nous pouvons parier à coup sûr que, dans peu 
d'années, les dessins de M. G. deviendront des 
archives précieuses de la vie civilisée. Ses œuvres 
seront recherchées par les curieux autant que celles 
des Debucourt, des Moreau, des Saint -Aubin, des 
Carie Vernet, des Lami, des Devéria, des Gavarni, 
et de tous ces artistes exquis qui, pour n'avoir peint 
que le familier et le joli, n'en sont pas moins, à leur 
manière , de sérieux historiens. Plusieurs d'entre eux 
ont même trop sacrifié au joli, et introduit quelquefois 
dans leurs compositions un style classique étranger au 



I I o L'ART ROMANTIQUE. 

sujet ; plusieurs ont arrondi volontairement des angles , 
aplani les rudesses de la vie, amorti ces fulgurants 
éclats. Moins adroit qu'eux, M. G. garde un mérite 
profond qui est bien à lui : il a rempli volontairement 
une fonction que d'autres artistes dédaignent et qu'il 
appartenait surtout à un homme du monde de rem- 
plir; il a cherché partout la beauté passagère, fugace, 
de la vie présente, le caractère de ce que le lecteur 
nous a permis d'appeler la modernité. Souvent bizarre, 
violent, excessif, mais toujours poétique, il a su con- 
centrer dans ses dessins la saveur amère ou capiteuse 
du vin de la Vie. 



IV % 

PEINTRES ET AQUA-FORTISTES. 



Depuis l'époque climatérique où les arts et la litté- 
rature ont fait en France une explosion simultanée, 
le sens du beau, du fort et même du pittoresque a 
toujours été diminuant et se dégradant. Toute la gloire 
de l'École française, pendant plusieurs années, a paru 
se concentrer dans un seul homme (ce n'est certes 
pas de M. Ingres que je veux parler) dont la fécondité 
et l'énergie, si grandes qu'elles soient, ne suffisaient 
pas à nous consoler de la pauvreté du reste. II j a peu 
de temps encore, on peut s'en souvenir, régnaient 
sans contestation la peinture proprette, le joli, le niais, 
l'entortillé, et aussi les prétentieuses rapinades, qui, 
pour représenter un excès contraire, n'en sont pas 
moins odieuses pour l'œil d'un vrai amateur. Cette 
pauvreté d'idées, ce tatillonnage dans l'expression, et 



1 I 2 L'ART ROMANTIQUE. 

enfin tous les ridicules connus de la peinture française, 
suffisent à expliquer l'immense succès des tableaux de 
Courbet dès leur première apparition. Cette réaction , 
faite avec les turbulences fanfaronnes de toute réac- 
tion, était positivement nécessaire. II faut rendre à 
Courbet cette justice, qu'il n'a pas peu contribué à 
rétablir le goût de la simplicité et de la franchise, et 
l'amour désintéressé, absolu, de la peinture. 

Plus récemment encore, deux autres artistes, jeunes 
encore, se sont manifestés avec une vigueur peu com- 
mune. 

Je veux parler de M. Legros et de M. Manet. On 
se souvient des vigoureuses productions de M. Legros, 
V Angélus (1859), qui exprimait si bien la dévotion 
triste et résignée des paroisses pauvres; YEx-Voto, 
qu'on a admiré dans un Salon plus récent et dans la 
galerie Martinet, et dont M. de Balleroj a fait l'acqui- 
sition; un tableau de moines agenouillés devant un 
livre saint comme s'ils en discutaient humblement et 
pieusement l'interprétation ; une assemblée de profes- 
seurs, vêtus de leur costume officiel, se livrant à une 
discussion scientifique, et qu'on peut admirer mainte- 
nant chez M. Ricord. 

M. Manet est l'auteur du Guitariste, qui a produit 
une vive sensation au Salon dernier. On verra au pro- 
chain Salon plusieurs tableaux de lui empreints de la 
saveur espagnofe la plus forte, et qui donnent à croire 
que le génie espagnol s'est réfugié en France. MM. Ma- 
net et Legros unissent à un goût décidé pour la réalité, 
la réalité moderne, — ce qui est déjà un bon sym- 



PEINTRES ET AQUA-FORTISTES. I I 3 

ptôme, — cette imagination vive et ample, sensible, 
audacieuse, sans laquelle, il faut bien le dire, toutes 
les meilleures facultés ne sont que des serviteurs sans 
maître, des agents sans gouvernement. 

II était naturel que, dans ce mouvement actif de 
rénovation, une part fût faite à la gravure. Dans quel 
discrédit et dans quelle indifférence est tombé ce noble 
art de la gravure, hélas! on ne le voit que trop bien. 
Autrefois, quand était annoncée une planche repro- 
duisant un tableau célèbre, les amateurs venaient s'in- 
scrire à l'avance pour obtenir les premières épreuves. 
Ce n'est qu'en feuilletant les œuvres du passé que nous 
pouvons comprendre les splendeurs du burin. Mais 
il était un genre plus mort encore que le burin ; je veux 
parler de l'eau -forte. Pour dire le vrai, ce genre, si 
subtil et si superbe, si naïf et si profond, si gai et si 
sévère, qui peut réunir paradoxalement les qualités 
les plus diverses, et qui exprime si bien le caractère 
personnel de l'artiste, n'a jamais joui d'une bien grande 
popularité parmi le vulgaire. Sauf les estampes de 
Rembrandt, qui s'imposent avec une autorité classique 
même aux ignorants, et qui sont chose indiscutable, 
qui se soucie réellement de l'eau-forte? qui connaît, 
excepté les collectionneurs, les différentes formes de 
perfection dans ce genre que nous ont laissées les âges 
précédents? Le dix- huitième siècle abonde en char- 
mantes eaux- fortes; on les trouve pour dix sous dans 
des cartons poudreux, où souvent elles attendent bien 
longtemps une main familière. Existe-t-il aujourd'hui, 
même parmi les artistes, beaucoup de personnes qui 

8 



1 l4 L»ART ROMANTIQUE. 

connaissent les si spirituelles, si légères et si mordantes 
planches dont Trimolet, de mélancolique mémoire, 
dotait, il y a quelques années, les almanachs comiques 
d'Aubert? 

On dirait cependant qu'il va se faire un retour vers 
l'eau -forte, ou, du moins, des efforts se font voir qui 
nous permettent de l'espérer. Les jeunes artistes dont 
je parlais tout à l'heure, ceux-là et plusieurs autres, se 
sont groupés autour d'un éditeur actif , M. Cadart, et 
ont appelé à leur tour leurs confrères, pour fonder 
une publication régulière d'eaux-fortes originales, — 
dont la première livraison, d'ailleurs, a déjà paru. 

II était naturel que ces artistes se tournassent sur- 
tout vers un genre et une méthode d'expression qui 
sont, dans leur pleine réussite, la traduction la plus 
nette possible du caractère de l'artiste , — une méthode 
expéditive, d'ailleurs, et peu coûteuse; chose impor- 
tante dans un temps où chacun considère le bon mar- 
ché comme la qualité dominante, et ne voudrait pas 
payer à leur prix les lentes opérations du burin. Seule- 
ment, il y a un danger dans lequel tombera plus d'un ; 
je veux dire : le lâché, l'incorrection, l'indécision, 
l'exécution insuffisante. C'est si commode de prome- 
ner une aiguille sur cette planche noire qui reproduira 
trop fidèlement toutes les arabesques de la fantaisie , 
toutes les hachures du caprice ! Plusieurs même, je le 
devine, tireront vanité de leur audace (est-ce bien le 
mot?), comme les gens débraillés qui croient faire 
preuve d'indépendance. Que des hommes d'un talent 
mûr et profond (M. Legros, M. Manet, M. Yonkind, 



PEINTRES ET AQUA-FORTISTES. I I 5 

par exemple), fassent au public confidence de leurs 
esquisses et de leurs croquis gravés, c'est fort bien, 
ils en ont le droit. Mais la foule des imitateurs peut 
devenir trop nombreuse, et il faut craindre d'exciter 
les dédains, légitimes alors, du public pour un genre 
si charmant, qui a déjà le tort d'être loin de sa portée. 
En somme, il ne faut pas oublier que l'eau-forte est 
un art profond et dangereux, plein de traîtrises, et 
qui dévoile les défauts d'un esprit aussi clairement 
que ses qualités. Et, comme tout grand art, très-com- 
pliqué sous sa simplicité apparente, il a besoin d'un 
long dévouement pour être mené à perfection. 

Nous désirons croire que , grâce aux efforts d'artistes 
aussi intelligents que MM. Sejmour-Haden, Manet, 
Legros, Bracquemond, Yonkind, Méryon, Millet, 
Daublgnj, Saint-Marcel, Jacquemart, et d'autres dont 
je n'ai pas la liste sous les yeux, l'eau-forte retrouvera 
sa vitalité ancienne; mais n'espérons pas, quoi qu'on 
dise, qu'elle obtienne autant de faveur qu'à Londres, 
aux beaux temps de V Etcbing-Cluh , quand les ladies 
elles-mêmes faisaient vanité de promener une pointe 
inexpérimentée sur le vernis. Engouement britan- 
nique, fureur passagère, qui serait plutôt de mauvais 
augure. 

Tout récemment, un jeune artiste américain, 
M. Whistler, exposait à la galerie Martinet une série 
d'eaux-fortes, subtiles, éveillées comme l'improvisation 
et l'inspiration , représentant les bords de la Tamise ; 
merveilleux fouillis d'agrès, de vergues, de cordages; 
chaos de brumes, de fourneaux et de fumées tire- 



I I 6 L'ART ROMANTIQUE. 

bouchonnées; poésie profonde et compliquée d'une 
vaste capitale. 

On connaît les audacieuses et vastes eaux-fortes de 
M. Legros, qu'il vient de rassembler en un album : 
cérémonies de l'Eglise, magnifiques comme des rêves 
ou plutôt comme la réalité; processions, offices noc- 
turnes, grandeurs sacerdotales, austérités du cloître; 
et ces quelques pages où Edgar Poe se trouve traduit 
avec une âpre et simple majesté. 

C'est chez M. Cadart que M. Bonvin mettait récem- 
ment en vente un cahier d'eaux- fortes, laborieuses, 
fermes et minutieuses comme sa peinture. 

Chez le même éditeur, M. Yonkind, le charmant et 
candide peintre hollandais , a déposé quelques planches 
auxquelles il a confié le secret de ses souvenirs et de 
ses rêveries, calmes comme les berges des grands 
fleuves et les horizons de sa noble patrie, — singuhères 
abréviations de sa peinture, croquis que sauront lire 
tous les amateurs habitués à déchiffrer l'âme d'un 
artiste dans ses plus rapides gribouillages. Gribouillages 
est le terme dont se servait un peu légèrement le brave 
Diderot pour caractériser les eaux -fortes de Rem- 
brandt, légèreté digne d'un morahste qui veut disser- 
ter d'une chose tout autre que la morale. 

M. Mérjon, le vrai type de l'aqua-fortiste achevé, 
ne pouvait manquer à l'appel. 11 donnera prochaine- 
ment des œuvres nouvelles. M. Cadart possède encore 
quelques-unes des anciennes. Elles se font rares; car, 
dans une crise de mauvaise humeur, bien légitime 
d'ailleurs , M. Méryon a récemment détruit les planches 



PEINTRES ET AQUA-FORTISTES. I I 7 

de son album Paris. Et tout de suite, à peu de dis- 
tance, deux fois de suite, la collection Mérjon se 
vendait en vente publique quatre et cinq fois plus cher 
que sa valeur primitive. 

Par l'âpreté, la finesse et la certitude de son dessin, 
M. Mérjon rappelle ce qu'il j a de meilleur dans les 
anciens aqua-fortistes. Nous avons rarement vu , repré- 
sentée avec plus de poésie , la solennité naturelle d'une 
grande capitale. Les majestés de la pierre accumulée, 
les clochers montrant du doigt le ciel, les obélisques de 
l'industrie vomissant contre le firmament leurs coafi- 
tions de fumées, les prodigieux échafaudages des 
monuments en réparation, apphquant sur le corps 
solide de l'architecture leur architecture à jour d'une 
beauté arachnéenne et paradoxale, le ciel brumeux, 
chargé de colère et de rancune, la profondeur des 
perspectives augmentée par la pensée des drames qui 
y sont contenus, aucun des éléments complexes dont 
se compose le douloureux et glorieux décor de la 
civilisation n'y est oublié. 

Nous avons vu aussi chez le même éditeur la fameuse 
perspective de San -Francisco, que M. Mérjon peut, 
à bon droit, appeler son dessin de maîtrise. M. Niel, 
propriétaire de la planche, ferait vraiment acte de 
charité en en faisant tirer de temps en temps quelques 
épreuves. Le placement en est sûr. 

Je reconnais bien dans tous ces faits un symptôme 
heureux. Mais je ne voudrais pas affirmer toutefois 
que l'eau-forte soit destinée prochainement à une totale 
popularité. Pensons-y : un peu d'impopularité, c'est 



I I 8 L'ART ROMANTIQUE. 

consécration. C'est vraiment un genre trop personnel, 
et conséquemment trop aristocratique, pour enchanter 
d'autres personnes que celles qui sont naturellement 
artistes, très-amoureuses dès lors de toute personnalité 
vive. Non-seulement l'eau-forte sert à glorifier l'indi- 
vidualité de l'artiste, mais il serait même difficile à 
l'artiste de ne pas décrire sur la planclje sa personna- 
lité la plus intime. Aussi peut-on affirmer que, depuis 
la découverte de ce genre de gravure , il y a eu autant 
de manières de le cultiver qu'il y a eu d'aqua-fortistes. 
II n'en est pas de même du burin, ou du moins la 
proportion dans l'expression de la personnalité est-elle 
infiniment moindre. 

Somme toute, nous serions enchanté d'être mauvais 
prophète, et un grand public mordrait au même fruit 
que nous que cela ne nous en dégoûterait pas. Nous 
souhaitons à ces messieurs et à leur publication un bon 
et solide avenir. 



V 
L'ART PHILOSOPHKiUE^^ 



Qu'est-ce que l'art pur suivant la conception mo- 
derne ? C'est créer une magie suggestive contenant à 
la fois l'objet et le sujet, le monde extérieur à l'artiste 
et l'artiste lui-même. 

Qu'est-ce que l'art philosophique suivant la concep- 
tion de Chenavard et de l'école allemande ? C'est un 
art plastique qui a la prétention de remplacer le livre, 
c'est-à-dire de rivaliser avec l'imprimerie pour ensei- 
gner l'histoire, la morale et la philosophie. 

II j a en effet des époques de l'histoire où l'art plas- 

(') Cet article, trouvé dans les papiers de l'auteur, n'était évidem- 
ment pas prêt pour l'impression. Toutefois, malgré ses lacunes, il nous 
a paru assez achevé dans les parties principales d'exposition et d'ana- 
lyse , pour être placé ici. Il complète les études de Charles Baudelaire 
sur l'art contemporain, en nous livrant ses idées sur un sujet qui le 
préoccupa longtemps et qui revenait souvent dans ses conversations. 
(Note des éditeurs, en 1868.) 



I20 L'ART ROMANTIQUE. 

tique est destiné à peindre les archives historiques 
d'un peuple et ses croyances religieuses. 

Mais, depuis plusieurs siècles, il s'est fait dans l'his- 
toire de l'art comme une séparation de plus en plus 
marquée des pouvoirs, il J a des sujets qui appartien- 
nent à la peinture, d'autres à la musique , d'autres à la 
littérature. 

Est-ce par une fatalité des décadences qu'aujour- 
d'hui chaque art manifeste l'envie d'empiéter sur l'art 
voisin, et que les peintres introduisent des gammes 
musicales dans la peinture, les sculpteurs, de la cou- 
leur dans la sculpture, les httérateurs, des moyens 
plastiques dans la Httérature, et d'autres artistes, ceux 
dont nous avons à nous occuper aujourd'hui, une 
sorte de philosophie encyclopédique dans l'art plas- 
tique lui-même? 

Toute bonne sculpture, toute bonne peinture, 
toute bonne musique, suggère les sentiments et les 
rêveries qu'elle veut suggérer. 

Mais le raisonnement, la déduction, appartiennent 
au livre. 

Ainsi l'art philosophique est un retour vers l'image- 
rie nécessaire à l'enfance des peuples, et s'il était 
rigoureusement fidèle à lui-même, il s'astreindrait à 
juxtaposer autant d'images successives qu'il en est 
contenu dans une phrase quelconque qu'il voudrait 
exprimer. 

Encore avons-nous le droit de douter que la phrase 
hiéroglyphique fût plus claire que la phrase typogra- 
phiée. 



L'ART PHILOSOPHIQUE. 12 1 

Nous étudierons donc l'art philosophique comme 
une monstruosité où se sont montrés de beaux ta- 
lents. 

Remarquons encore que l'art philosophique sup- 
pose une absurdité pour légitimer sa raison d'existence , 
à savoir l'intelligence du peuple relativement aux 
beaux-arts. 

Plus l'art voudra être philosophiquement clair, plus 
il se dégradera et remontera vers l'hiéroglyphe enfan- 
tin ; plus au contraire l'art se détachera de l'enseigne- 
ment et plus il montera vers la beauté pure et désinté- 
ressée. 

L'Allemagne, comme on le sait et comme il serait 
facile de le deviner si on ne le savait pas, est le pays 
qui a le plus donné dans l'erreur de l'art philoso- 
phique. 

Nous laisserons de côté des sujets bien connus, et 
par exemple, Overbeck n'étudiant la beauté dans le 
passé que pour mieux enseigner la religion ; Cornélius 
et Kaulbach, pour enseigner l'histoire et la philosophie 
(encore remarquerons-nous que Kaulbach ayant à 
traiter un sujet purement pittoresque, la Maison des 
fous, n'a pas pu s'empêcher de le traiter par catégories 
et , pour ainsi dire , d'une manière aristotélique , tant est 
mdestructible l'antinomie de l'esprit poétique pur et 
de l'esprit didactique). 

Nous nous occuperons aujourd'hui, comme pre- 
mier échantillon de l'art philosophique, d'un artiste 
allemand beaucoup moins connu, mais qui, selon 
nous, était infiniment mieux doué au point de vue de 



122 L'ART ROMANTIQUE. 

l'art pur, je veux parler de M. Alfred Réthel, mort 
fou, il y a peu de temps, après avoir illustré une cha- 
pelle sur les bords du Rhin, et qui n'est connu à Paris 
que par huit estampes gravées sur bois dont les deux 
dernières ont paru à l'Exposition universelle. 

Le premier de ses poëmes (nous sommes obhgé de 
nous servir de cette expression en parlant d'une école 
qui assimile fart plastique à la pensée écrite), le pre- 
mier de ses poëmes date de 1848 et est intitulé 
la Danse des morts en 1848. 

C'est un poëme réactionnaire dont le sujet est l'usur- 
pation de tous les pouvoirs et la séduction opérée sur 
le peuple par la déesse fatale de la mort. 

( Description minutieuse de chacune des six planches 
qui composent le poëme et la traduction exacte des 
légendes en vers qui les accompagnent. — Analyse 
du mérite artistique de M. Alfred Réthel, ce qu'il y a 
d'original en lui (génie de l'allégorie épique à la 
manière allemande), ce qu'il y a de postiche en lui 
(imitations des différents maîtres du passé, d'Albert 
Durer, d'HoIbein, et même de maîtres plus mo- 
dernes ) — de la valeur morale du poëme , caractère 
satanique etbyronien, caractère de désolation.) Ce 
que je trouve de vraiment original dans le poëme, 
c'est qu'il se produisit dans un instant oiî presque toute 
l'humanité européenne s'était engouée avec bonne foi 
des sottises de la révolution. 

Deux planches se. faisant antithèse. La première : 
Première invasion du choléra à Paris, au bal de l'Opéra. 
Les masques roides, étendus par terre, caractère 



L'ART PHILOSOPHIQUE. 123 

hideux d'une pierrette dont les pointes sont en l'air et 
le masque dénoué; les musiciens qui se sauvent avec 
leurs instruments; allégorie du fléau impassible sur 
son banc ; caractère généralement macabre de la com- 
position. La seconde, une espèce de bonne morf faisant 
contraste : un homme vertueux et paisible est surpris 
par la mort dans son sommeil; il est situé dans un 
lieu haut, un lieu sans doute où il a vécu de longues 
années ; c'est une chambre dans un clocher d'oii l'on 
aperçoit les champs et un vaste horizon , un lieu fait 
pour pacifier l'esprit ; le vieux bonhomme est endormi 
dans un fauteuil grossier, la Mort joue un air enchan- 
teur sur le violon. Un grand soleil, coupé en deux par 
la ligne de l'horizon, darde en haut ses rayons géo- 
métriques. — Oest lajin d'un beau jour. 

Un petit oiseau s'est perché sur le bord de la fenêtre 
et regarde dans la chambre ; vient-il écouter le violon 
de la Mort, ou est-ce une allégorie de l'âme prête à 
s'envoler? 

Il faut, dans la traduction des œuvres d'art philoso- 
phiques, apporter une grande minutie et une grande 
attention ; là les heux, le décor, les meubles, les usten- 
siles ( voir Hogarth ) , tout est allégorie , allusion , hiéro- 
glyphes, rébus. 

M. Michelet a tenté d'interpréter minutieusement 
la Meîancbolia d'Albert Durer; son interprétation est 
suspecte, relativement à la seringue, particulièrement. 

D'ailleurs, même à l'esprit d'un artiste philosophe, 
les accessoires s'offrent, non pas avec un caractère 
littéral et précis, mais avec un caractère poétique. 



I 24 L'ART ROMANTIQUE. 

vague et confus, et souvent c'est le traducteur qui 
invente les intentions. 



L'art philosophique n'est pas aussi étranger à la 
nature française qu'on le croirait. La France aime le 
mythe, la morale, le rébus; ou, pour mieux dire, 
pays de raisonnement, elle aime l'effort de l'esprit. 

C'est surtout l'école romantique qui a réagi contre 
ces tendances raisonnables et qui a fait prévaloir la 
gloire de l'art pur; et de certaines tendances, particu- 
hèrement celles de M. Chenavard, réhabihtation de 
l'art hiéroglyphique, sont une réaction contre l'école 
de l'art pour l'art. 

Y a-t-il des climats philosophiques comme il y a des 
climats amoureux ? Venise a pratiqué l'amour de l'art 
pour l'art; Lyon est une ville philosophique. Il y a une 
philosophie lyonnaise, une école de poésie lyonnaise, 
une école de peinture lyonnaise, et enfin une école 
de peinture philosophique lyonnaise. 

Ville singulière, bigote et marchande, catholique 
et protestante, pleine de brumes et de charbons, les 
idées s'y débrouillent difficilement. Tout ce qui vient 
de Lyon est minutieux, lentement élaboré et craintif; 
l'abbé Noireau, Laprade, Soulary, Chenavard, Jan- 
mot. On dirait que les cerveaux y sont enchiffrenés. 
Même dans Soulary je trouve cet esprit de catégorie 
qui brille surtout dan-s les travaux de Chenavard et 
qui se manifeste aussi dans les chansons de Pierre 
Dupont. 



L'ART PHILOSOPHIQUE. 125 

Le cerveau de Chenavard ressemble à la ville de 
Lyon; il est brumeux, fuligineux, hérissé de pointes, 
comme la ville de clochers et de fourneaux. Dans ce 
cerveau les choses ne se mirent pas clairement, elles 
ne se réfléchissent qu'à travers un milieu de vapeurs. 

Chenavard n'est pas peintre ; il méprise ce que nous 
entendons par peinture. II serait injuste de lui appli- 
quer la fable de La Fontaine (ils sont trop verts pour 
des goujats); car je crois que, quand bien même Che- 
navard pourrait peindre avec autant de dextérité que 
qui que ce soit, il n'en mépriserait pas moins le ragoût 
et l'agrément de l'art. 

Disons tout de suite que Chenavard a une énorme 
supériorité sur tous les artistes : s'il n'est pas assez ani- 
mal, ils sont beaucoup trop peu spirituels. 

Chenavard sait lire et raisonner, et il est devenu 
ainsi l'ami de tous les gens qui aiment le raisonnement; 
il est remarquablement instruit et possède la pratique 
de la méditation. 

L'amour des bibliothèques s'est manifesté en lui dès 
sa jeunesse ; accoutumé tout jeune à associer une idée 
à chaque forme plastique, il n'a jamais fouillé des car- 
tons de gravures ou contemplé des musées de tableaux 
que comme des répertoires de la pensée humaine 
générale. Curieux de religions et doué d'un esprit 
encyclopédique, il devait naturellement aboutir à la 
conception impartiale d'un système syncrétique. 

Quoique lourd et difficile à manœuvrer, son esprit 
a des séductions dont il sait tirer grand profit, et s'il a 
longtemps attendu avant de jouer un rôle, croyez bien 



126 L'ART ROMANTIQUE. 

que ses ambitions, malgré son apparente bonhomie, 
n'ont jamais été petites. 

(Premiers tableaux de Chenavard : — M. de Dreux- 
Brézé et Mirabeau. — La Convention votant la mort de 
Louis XVL Chenavard a bien choisi son moment 
pour exhiber son système de philosophie historique, 
exprimé par le crayon.) 

Divisons ici notre travail en deux parties, dans l'une 
nous analyserons le mérite intrinsèque de l'artiste doué 
d'une habileté étonnante de composition et bien plus 
grande qu'on ne le soupçonnerait, si l'on prenait trop 
au sérieux le dédain qu'il professe pour les ressources 
de son art — habileté à dessiner les femmes ; — dans 
l'autre nous examinerons le mérite que j'appelle extrin- 
sèque, c'est-à-dire le système philosophique. 

Nous avons dit qu'il avait bien choisi son moment, 
c'est-à-dire le lendemain d'une révolution. 

(M. Ledru-RoIIin — trouble général des esprits, et 
vive préoccupation publique relativement à la philo- 
sophie de l'histoire.) 

L'humanité est analogue à l'homme. 

Elle a ses âges et ses plaisirs, ses travaux, ses con- 
ceptions analogues à ses âges. 

(Analyse du Calendrier emblématique de Chena- 
vard. — Que tel art appartient à tel âge de l'humanité 
comme telle passion à tel âge de l'homme. 

L'âge de l'homme se divise en enfance, laquelle cor- 
respond dans l'humanité à la période historique depuis 
Adam jusqu'à Babel; en virilité, laquelle correspond 
à la période depuis Babel jusqu'à Jésus-Christ, lequel 



L'ART PHILOSOPHIQUE. I 27 

sera considéré comme le zénith de la vie humaine; en 
âge moyen, qui correspond depuis Jésus-Christ jusqu'à 
Napoléon; et enfin en vieillesse, qui correspond à la 
période dans laquelle nous entrerons prochainement 
et dont le commencement est marqué par la supré- 
matie de l'Amérique et de l'industrie. 

L'âge total de l'humanité sera de huit mille quatre 
cents ans. 

De quelques opinions particulières de Chenavard. 
De la supériorité absolue de Périclès. 

Bassesse du paysage, — signe de décadence. 

La suprématie simuhanée de la musique et de l'in- 
dustrie, — signe de décadence. 

Analyse au point de vue de l'art pur de quelques- 
uns de ses cartons exposés en 1855.) 

Ce qui sert à parachever le caractère utopique et 
de décadence de Chenavard lui-même, c'est qu'il 
voulait embrigader sous sa direction les artistes comme 
des ouvriers pour exécuter en grand ses cartons et les 
colorier d'une manière barbare. 

Chenavard est un grand esprit de décadence et 
il restera comme signe monstrueux du temps. 



M. Janmot, lui aussi, est de Lyon. 

C'est un esprit rehgieux et élégiaque, il a dû être 
marqué jeune par la bigoterie lyonnaise. 

Les poèmes de Réthel sont bien charpentés comme 
poèmes. 

Le Calendrier historique de Chenavard est une 



128 L'ART ROMANTIQUE. 

fantaisie d'une symétrie irréfutable, mais l'Histoire 
d'une âme est trouble et confuse. 

La religiosité qui y est empreinte avait donné à 
cette série de compositions une grande valeur pour 
le journalisme clérical, alors qu'elles furent exposées 
au passage du Saumon; plus tard nous les avons re- 
vues à l'Exposition universelle, où elles furent l'objet 
d'un auguste dédain. 

Une explication en vers a été faite par l'artiste, qui 
n'a servi qu'à mieux montrer l'indécision de sa con- 
ception et qu'à mieux embarrasser l'esprit des specta- 
teurs philosophes auxquels elle s'adressait. 

Tout ce que j'ai compris, c'est que ces tableaux 
représentaient les états successifs de l'âme à différents 
âges; cependant, comme il y avait toujours deux êtres 
en scène , un garçon et une fille , mon esprit s'est fatigué 
à chercher si la pensée intime du poëme n'était pas 
l'histoire parallèle de deux jeunes âmes ou l'histoire du 
double élément mâle et femelle d'une même âme. 

Tous ces reproches mis de côté, qui prouvent sim- 
plement que M. Janmot n'est pas un cerveau philo- 
sophiquement solide, il faut reconnaître qu'au point 
de vue de l'art pur il y avait dans la composition de 
ces scènes, et même dans la couleur amère dont elles 
étaient revêtues, un charme infini et difficile à dé- 
crire, quelque chose des douceurs de la solitude, de 
la sacristie, de l'église et du cloître; une mysticité 
inconsciente et enfantine. J'ai senti quelque chose 
d'analogue devant quelques tableaux de Lesueur et 
quelques toiles espagnoles. 



L'ART PHILOSOPHIQUE. I 20 



(Analyse de quelques-uns des sujets, particulière- 
ment la Mauvaise instruction, le Cauchemar, où brillait 
une remarquable entente du fantastique. Une espèce 
de promenade mystique des deux jeunes gens sur la 
montagne, etc., etc.) 



Tout esprit profondément sensible et bien doué 
pour les arts (il ne faut pas confondre la sensibilité 
de l'imagination avec celle du cœur) sentira comme 
moi que tout art doit se suffire à lui-même et en même 
temps rester dans les limites providentielles ; cepen- 
dant l'homme garde ce privilège de pouvoir toujours 
développer de grands talents dans un genre faux ou 
en violant la constitution naturelle de l'art. 

Quoique je considère les artistes philosophes comme 
des hérétiques, je suis arrivé à admirer souvent leurs 
efforts par un effet de ma raison propre. 

Ce qui me paraît surtout constater leur caractère 
d'hérétique, c'est leur inconséquence; car ils des- 
sinent très-bien, très- spirituellement, et s'ils étaient 
logiques dans leur mise en œuvre de l'art assimilé à 
taut moyen d'enseignement, ils devraient courageu- 
sement remonter vers toutes les innombrables et 
barbares conventions de l'art hiératique. 



VI 

MORALE DU JOUJOU. 



Il y a bien des années, — combien? je n'en sais 
rien ; cela remonte aux temps nébuleux de la pre- 
mière enfance, — je fus emmené par ma mère en 
visite chez une dame Panckoucke. Etait-ce la mère, 
la femme, la belle-sœur du Panckoucke actuel? Je 
l'ignore. Je me souviens que c'était dans un hôtel 
très- calme, un de ces hôtels oii l'herbe verdit les 
coins de la cour, dans une rue silencieuse, la rue des 
Poitevins. Cette maison passait pour très-hospitahère, 
et à de certains jours elle devenait lumineuse et 
bruyante. J'ai beaucoup entendu parler d'un bal mas- 
qué où M. Alexandre Dumas, qu'on appelait alors le 
jeune auteur d'Henry III, produisit un grand effet, 
avec M"* Elisa Mercœur à son bras, déguisée en 
page. 

9- 



I 3 2 L'ART ROMANTIQUE. 

Je me rappelle très-distinctement que cette dame 
était habillée de velours et de fourrure. Au bout de 
quelque temps, elle dit : «Voici un petit garçon à qui 
je veux donner quelque chose, afin qu'il se souvienne 
de moi.» Elle me prit par la main, et nous traver- 
sâmes plusieurs pièces ; puis elle ouvrit la porte d'une 
chambre oii , s'offrait un spectacle extraordinaire et 
vraiment féerique. Les murs ne se voyaient pas, telle- 
ment ils étaient revêtus de joujoux. Le plafond dis- 
paraissait sous une floraison de joujoux qui pendaient 
comme des stalactites merveilleuses. Le plancher 
offrait à peine un étroit sentier oij poser les pieds. 

II j avait là un monde de jouets de toute espèce, de- 
puis les plus chers jusqu'aux plus modestes, depuis 
les plus simples jusqu'aux plus compliqués. 

«Voici, dit-elle, le trésor des enfants. J'ai un petit 
budget qui leur est consacré, et quand un gentil 
petit garçon vient me voir, je l'amène ici, afin qu'il 
emporte un souvenir de moi. Choisissez. » 

Avec cette admirable et lumineuse promptitude qui 
caractérise les enfants, chez qui le désir, la délibéra- 
tion et l'action ne font, pour ainsi dire, qu'une seule 
faculté, par laquelle ils se distinguent des hommes 
dégénérés, en qui , au contraire , la délibération mange 
presque tout le temps, — je m'emparai immédiate- 
ment du plus beau, du plus cher, du plus voyant, du 
plus frais, du plus bizarre des joujoux. Ma mère se 
récria sur mon indiscrétion et s'opposa obstinément 
à ce que je l'emportasse. Elle voulait que je me con- 
tentasse d'un objet infiniment médiocre. Mais je ne 



MORALE DU JOUJOU. 133 

pouvais y consentir, et, pour tout accorder, je me 
résignai à un juste-milieu. 

II m'a souvent pris la fantaisie de connaître tous 
les gentils petits garçons qui, ayant actuellement tra- 
versé une bonne partie de la cruelle vie, manient de- 
puis longtemps autre chose que des Joujoux, et dont 
l'insoucieuse enfance a puisé autrefois un souvenir 
dans le trésor de M°" Panckoucke. 

Cette aventure est cause que je ne puis m'arrêter 
devant un magasin de jouets et promener mes yeux 
dans l'inextricable fouillis de leurs formes bizarres et 
de leurs couleurs disparates, sans penser à la dame 
habillée de velours et de fourrure, qui m'apparaît 
comme la Fée du joujou. 

J'ai gardé d'ailleurs une affection durable et une 
admiration raisonnée pour cette statuaire singulière, 
qui, par la propreté lustrée, l'éclat aveuglant des cou- 
leurs, la violence dans le geste et la décision dans le 
galbe, représente si bien les idées de l'enfance sur 
la beauté. II y a dans un grand magasin de joujoux 
une gaieté extraordinaire qui le rend préférable à un 
bel appartement bourgeois. Toute la vie en miniature 
ne s'y trouve-t-elle pas, et beaucoup plus colorée, 
nettoyée et luisante que la vie réelle? On y voit des 
jardins, des théâtres, de belles toilettes, des yeux 
purs comme le diamant, des joues allumées par le 
fard, des dentelles charmantes, des voitures, des écu- 
ries, des étables, des ivrognes, des charlatans, des 
banquiers, des comédiens, des polichmelles qui res- 
semblent à des feux d'artifice, des cuisines, et des 



^34 L'ART ROMANTIQUE. 

armées entières, bien disciplinées, avec de la cava- 
lerie et de l'artillerie. 

Tous les enfants parlent à leurs joujoux; les joujoux 
deviennent acteurs dans le grand drame de la vie, 
réduit par la chambre noire de leur petit cerveau. 
Les enfants témoignent par leurs jeux de leur grande 
faculté d'abstraction et de leur haute puissance ima- 
ginative. Ils jouent sans joujoux. Je ne veux pas 
parler de ces petites filles qui jouent à la madame, se 
rendent des visites, se présentent leurs enfants imagi- 
naires et parlent de leurs toilettes. Les pauvres petites 
imitent leurs mamans : elles préludent déjà à leur im- 
mortelle puérihté future, et aucune d'elles, a coup 
sûr, ne deviendra ma femme. — Mais la diligence, 
l'éternel drame de la diligence joué avec des chaises : 
la diligence-chaise, les chevaux- chaises, les voya- 
geurs-chaises; il n'y a que le postillon de vivant! 
L'attelage reste immobile , et cependant il dévore avec 
une rapidité brûlante des espaces fictifs. Quelle sim- 
phcitéde mise en scène! et n'y a-t-il pas de quoi faire 
rougir de son impuissante imagination ce public blasé 
qui exige des théâtres une perfection physique et mé- 
canique , et ne conçoit pas que les pièces de Shakspeare 
puissent rester belles avec un appareil d'une simplicité 
barbare ? 

Et les enfants qui jouent à la guerre! non pas dans 
les Tuileries avec de vrais fusils et de vrais sabres, je 
parle de l'enfant solitaire qui gouverne et mène à lui 
seul au combat deux armées. Les soldats peuvent être 
des bouchons, des dominos, des pions, des osselets- 



MORALE DU JOUJOU. 1 3 5 

les fortifications seront des planches, des livres, etc. , 
les projectiles, des billes ou toute autre chose; il y 
aura des morts, des traités de paix, des otages, des 
prisonniers, des impôts. J'ai remarqué chez plusieurs 
enfants la croyance que ce qui constituait une défaite 
ou une victoire à la guerre, c'était le plus ou moins 
grand nombre de morts. Plus tard, mêlés à la vie 
universelle, obligés eux-mêmes de battre pour n'être 
pas battus, ils sauront qu'une victoire est souvent in- 
certaine, et qu'elle n'est une vraie victoire que si elle 
est pour ainsi dire le sommet d'un plan incliné, où 
l'armée glissera désormais avec une vitesse miracu- 
leuse, ou bien le premier terme d'une progression 
infiniment croissante. 

Cette facilité à contenter son imagination témoigne 
de id, spirituahté de l'enfance dans ses conceptions 
artistiques. Le joujou est la première initiation de 
l'enfant à l'art, ou plutôt c'en est pour lui la première 
réalisation, et, l'âge mér venu, les réalisations per- 
fectionnées ne donneront pas à son esprit les mêmes 
chaleurs, ni les mêmes enthousiasmes, ni la même 
croyance. 

Et même, anal_)«sez cet immense mundus enfantin, 
considérez le joujou barbare, le joujou primitif, où 
pour le fabricant le problème consistait à construire 
une image aussi approximative que possible avec des 
éléments aussi simples, aussi peu coûteux que pos- 
sible : par exemple, le polichmelle plat, mu par un 
seul fil; les forgerons qui battent l'enclume; le cheval 
et son cavalier en trois morceaux, quatre chevilles 



136 L'ART ROMANTIQUE. 

pour les jambes, la queue du cheval formant un 
sifflet et quelquefois le cavalier portant une petite 
plume, ce qui est un grand luxe; — c'est le joujou à 
cinq sous, à deux sous, à un sou. — Croyez- vous 
que ces images simples créent une moindre réalité 
dans l'esprit de l'enfant que ces merveilles du jour 
de l'an, qui sont plutôt un hommage de la servilité 
parasitique à la richesse des parents qu'un cadeau à la 
poésie enfantine ? 

Tel est le joujou du pauvre. Quand vous sortirez 
le matin avec l'intention décidée de flâner solitaire- 
ment sur les grandes routes, remplissez vos poches de 
ces petites inventions, et le long des cabarets, au pied 
des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus 
et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs 
yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront 
pas prendre, ils douteront de leur bonheur; puis 
leurs mains happeront avidement le cadeau, et ils 
s'enfuiront comme font les chats qui vont manger 
loin de vous le morceau que vous leur avez donné, 
ayant appris à se défier de l'homme. C'est là certai- 
nement un grand divertissement. 

A propos du joujou du pauvre, j'ai vu quelque 
chose de plus simple encore, mais de plus triste que 
le joujou à un sou, — c'est le joujou vivant. Sur une 
route, derrière la grille d'un beau jardin, au bout 
duquel apparaissait un joH château, se tenait un en- 
fant beau et frais, habillé de ces vêtements de cam- 
pagne plems de coquetterie. Le hixe, l'insouciance 
et le spectacle habituel de la richesse rendent ces 



MORALE DU JOUJOU. 137 

enfants-Ià si jolis qu'on ne les croirait pas faits de la 
même pâte que les enfants de la médiocrité ou de 
la pauvreté. A côté de lui gisait sur fherbe un joujou 
splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, 
avec une belle robe , et couvert de plumets et de ver- 
roterie. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou, 
et voici ce qu'il regardait : de l'autre côté de la grille, 
sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait 
un autre enfant, sale, assez chétif, un de ces mafmots 
sur lesquels la morve se fraye lentement un chemin 
dans la crasse et la poussière. A travers ces barreaux 
de fer symbohques, l'enfant pauvre montrait à l'enfant 
riche son joujou, que celui-ci examinait avidement 
comme un objet rare et inconnu. Or ce joujou que 
le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une 
boîte grillée, était un rat vivant! Les parents, par éco- 
nomie, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. 

Je croîs que généralement les enfants agissent 
sur leurs joujoux, en d'autres termes, que leur choix 
est dirigé par des dispositions et des désirs, vagues, 
il est vrai, non pas formulés, mais très -réels. Ce- 
pendant je n'affirmerais pas que le contraire n'ait 
pas lieu, c'est-à-dire que les joujoux n'agissent pas 
sur l'enfant, surtout dans le cas de prédestination 
littéraire ou artistique. II ne serait pas étonnant 
qu'un enfant de cette sorte, à qui ses parents don- 
neraient principalement des théâtres, pour qu'il pût 
continuer seul le plaisir du spectacle et des ma- 
rionnettes, s'accoutumât déjà à considérer le théâtre 
comme la forme la plus délicieuse du beau. 



1 3 L'ART ROMANTIQUE. 

II est une espèce de joujou qui tend à se multi- 
plier depuis quelque temps, et dont je n'ai à dire ni 
bien ni mal. Je veux parler du joujou scientifique. Le 
principal défaut de ces joujoux est d'être chers. Mais 
ils peuvent amuser longtemps, et développer dans le 
cerveau de l'enfant le goût des effets merveilleux 
et surprenants. Le stéréoscope, qui donne en ronde 
bosse une image plane, est de ce nombre. II date 
maintenant de quelques années. Le phénakisticope, 
plus ancien, est moins connu. Sup'posez un mouve- 
ment quelconque, par exemple un exercice de dan- 
seur ou de jongleur, divisé et décomposé en un 
certain nombre de mouvements; supposez que cha- 
cun de ces mouvements, — au nombre de vingt, si 
vous voulez, — soit représenté par une figure entière 
du jongleur ou du danseur, et qu'ils sqient tous des- 
sinés autour d'un cercle de carton. Ajustez ce cercle, 
ainsi qu'un autre cercle troué, à distances égales, de 
vingt petites fenêtres, à un pivot au bout d'un manche 
que vous tenez comme on tient un écran devant le 
feu. Les vingt petites figures, représentant le mouve- 
ment décomposé d'une seule figure, se reflètent dans 
une glace située en face de vous. Appliquez votre œil 
à la hauteur des petites fenêtres, et faites tourner rapi- 
dement les cercles. La rapidité de la rotation trans- 
forme les vingt ouvertures en une seule circulaire, à 
travers laquelle vous voyez se réfléchir dans la glace 
vingt figures dansantes, exactement semblables et 
exécutant les mêmes mouvements avec une précision 
fantastique. Chaque petite figure a bénéficié des dix- 



MORALE DU JOUJOU. 139 

neuf autres. Sur le cercle, elle tourne, et sa rapidité 
la rend invisible; dans la glace, vue à travers la 
fenêtre tournante, elle est immobile, exécutant en 
place tous les mouvements distribués entre les vingt 
figures. Le nombre des tableaux qu'on peut créer ainsi 
est infini. 

Je voudrais bien dire quelques mots des mœurs des 
enfants relativement à leurs joujoux, et des idées 
des parents dans cette émouvante question. — II y 
a des parents qui n'en veulent jamais donner. Ce sont 
des personnes graves, excessivement graves, qui n'ont 
pas étudié la nature, et qui rendent généralement 
malheureux tous les gens qui les entourent. Je ne sais 
pourquoi je me figure qu'elles puent le protestan- 
tisme. Elle ne connaissent pas et ne permettent pas 
les moyens poétiques de passer le temps. Ce sont les 
mêmes gens qui donneraient volontiers un franc à un 
pauvre, à condition qu'il s'étouffât avec du pain, et 
lui refuseront toujours deux sous pour se désaltérer 
au cabaret. Quand je pense à une certaine classe de 
personnes ultra-raisonnables et anti-poétiques par qui 
j'ai tant souffert, je sens toujours la haine pincer et 
agiter mes nerfs. 

II y a d'autres parents qui considèrent les joujoux 
comme des objets d'adoration muette ; il y a des ha- 
bits qu'il est au moins permis de mettre le dimanche; 
mais les joujoux doivent se ménager bien autrement! 
Aussi à peine l'ami de la maison a-t-il déposé son 
offrande dans le tablier de l'enfant, que la mère féroce 
et économe se précipite dessus, le met dans une ar- 



l4o L'ART ROMANTIQUE. 

moire, et dit : C'est trop beau pour ton âge; tu t'en 
serviras quand tu seras grand! Un de mes amis m'avoua 
qu'il n'avait jamais pu jouir de ses joujoux. — Et 
quand je suis devenu grand, ajoutait-il, j'avais autre 
chose à faire. — Du reste, il J a des enfants qui font 
d'eux-mêmes la même chose : ils n'usent pas de leurs 
joujoux, ils les économisent, ils les mettent en ordre, 
en font des bibhothèques et des musées, et les mon- 
trent de temps à autre à leurs petits amis en les priant 
de ne pas toucher. Je me défierais volontiers de ces 
enfants-hommes, 

La plupart des marmots veulent surtout voir l'âme, 
les uns au bout de quelque temps d'exercice, les 
autres tout de suite. C'est la plus ou moins rapide in- 
vasion de ce désir qui fait la plus ou moins grande 
longévité du joujou. Je ne me sens pas le courage de 
blâmer cette manie enfantine : c'est une première ten- 
dance métaphysique. Quand ce désir s'est fiché dans 
la moelle cérébrale de l'enfant, il remplit ses doigts et 
ses ongles d'une agilité et d'une force singulières. 
L'enfant tourne, retourne son joujou, il le gratte, le 
secoue, le cogne contre les murs, le jette par terre. 
De temps en temps il lui fait recommencer ses mou- 
vements mécaniques, quelquefois en sens inverse. La 
vie merveilleuse s'arrête. L'enfant, comme le peuple 
qui assiège les Tuileries, fait un supirême effort; enfin 
il l'entr'ouvre, il est le plus fort. Mais où est l'âme? 
C'est ici que commencent l'hébétement et la tris- 
tesse. 

Il y en a d'autres qui cassent tout de suite le joujou 



MORALE DU JOUJOU. l4l 

à peine mis dans leurs mains, à peine examiné; et 
quant à ceux-là, j'avoue que j'ignore le sentiment 
mystérieux qui les fait agir. Sont-ils pris d'une colère 
superstitieuse contre ces menus objets qui imitent 
l'humanité, ou bien leur font-ils subir une espèce 
d'épreuve maçonnique avant de les introduire dans 
la vie enfantine ? — r Puzzling question ! 



VII 
THÉOPHILE GAUTIER. 

Quoique nous n'ayons donné à boire à aucune 
vieille, nous sommes dans la position de la jeune 
fille de Perrault; nous ne pouvons ouvrir la bouche 
sans qu'il en tombe aussitôt des pièces d'or, des 
diamants, des rubis et des perles; nous voudrions 
bien de temps en temps vomir un crapaud, une 
couleuvre et une souris rouge, ne fût-ce que pour 
varier; mais cela n'est pas en notre pouvoir. 

TKéopLile Gautier, Caprices Zigzags, 
I 

Je ne connais pas de sentiment plus embarrassant 
que l'admiration. Par la difficulté de s'exprimer conve- 
nablement, elle ressemble à l'amour. Où trouver des 
expressions assez fortement colorées, ou nuancées 
d'une manière assez délicate, pour répondre aux né- 
cessités d'un sentiment exquis ? Le respect humain est un 
Jléau dans tous les ordres de choses, dit un livre de philo- 
sophie qui se trouve par hasard sous mes yeux; mais 
qu'on ne croie pas que l'ignoble respect humain soit 
l'origine de mon embarras : cette perplexité n'a d'autre 



/, ', 



l44 L'ART ROMANTIQUE. 

source que la crainte de ne pas parler de mon sujet 
d'une manière suffisamment noble. 

II y a des biographies faciles à écrire; celles, par 
exemple, des hommes dont la vie fourmille d'événe- 
ments et d'aventures; là, nous n'aurions qu'à enre- 
gistrer et à classer des faits avec leurs dates ; — mais 
ici, rien de cette variété matérielle qui réduit la tâche 
de l'écrivain à celle d'un compilateur. Rien qu'une 
immensité spirituelle! La biographie d'un homme 
dont les aventures les plus dramatiques se jouent 
silencieusement sous la coupole de son cerveau, est 
un travail littéraire d'un ordre tout différent. Tel astre 
est né avec telles fonctions, et tel homme aussi. Cha- 
cun accomplit magnifiquement et humblement son 
rôle de prédestiné. Qui pourrait concevoir une biogra- 
phie du soleil? C'est une histoire qui, depuis que 
l'astre a donné signe, de vie, est pleine de monotonie, 
de lumière et de grandeur. 

Puisque Je n'ai, en somme, qu'à écrire l'histoire 
d'une idée jixe, laquelle je saurai d'ailleurs définir et 
analyser, il importerait bien peu, à la rigueur, que 
j'apprisse ou que je n'apprisse pas à mes lecteurs 
que Théophile Gautier est né àTarbes, en 1811. De- 
puis de longues années j'ai le bonheur d'être son ami, 
et j'ignore complètement s'il a dès l'enfance révélé ses 
futurs talents par des succès de collège, par ces cou- 
ronnes puériles que souvent ne savent pas conquérir 
les enfants sublimes, et qu'en tout cas ils sont obligés 
de partager avec une foule de hideux niais, marqués 
par la fatalité. De ces petitesses, je ne sais absolument 



THEOPHILE GAUTIER. 145 

rien. Théophile Gautier lui-même n'en sait plus rien 
peut-être, et si par hasard il s'en souvient, je suis 
bien sûr qu'il ne lui serait pas agréable de voir remuer 
ce fatras de lycéen. II n'y a pas d'homme qui pousse 
plus loin que lui la pudeur majestueuse du vrai 
homme de lettres, et qui ait plus horreur d'étaler tout 
ce qui n'est pas fait, préparé et mûri pour le public, 
pour l'édification des âmes amoureuses du Beau. 
N'attendez jamais de lui des mémoires, non plus que 
des confidences, non plus que des souvenirs , ni rien de 
ce qui n'est pas la sublime fonction. 

II est une considération qui augmente la joie que 
j'éprouve à rendre compte d'une idée fixe, c'est de 
parler enfin, et tout à mon aise, d'un homme inconnu. 
Tous ceux qui ont médité sur les méprises de l'his- 
toire ou sur ses justices tardives, comprendront ce que 
signifie le mot inconnu, appliqué à Théophile Gautier. 
II remplit , depuis bien des années , Paris et la province 
du bruit de ses feuilletons, c'est vrai; il est incontes- 
table que maint lecteur, curieux de toutes les choses 
littéraires, attend impatiemment son jugement sur les 
ouvrages dramatiques de la dernière semaine; encore 
plus incontestable que ses comptes rendus des Salons, 
si calmes, si pleins de candeur et de majesté, sont des 
oracles pour tous les exilés qui ne peuvent juger et 
sentir par leurs propres yeux. Pour tous ces publics 
divers, Théophile Gautier est un critique incompa- 
rable et indispensable; et cependant il reste un homme 
inconnu. Je veux expliquer ma pensée. 

Je vous suppose interné dans un salon bourgeois et 



l46 L'ART ROMANTIQUE. 

prenant le café, après dîner, avec le maître de la mai- 
son, \a.damçde la maison et ses demoiselles. Détestable 
et risible argot auquel la plume devrait se soustraire, 
comme l'écrivain s'abstenir de ces énervantes fréquen- 
tations! Bientôt on causera musique, peinture peut- 
être, mais littérature infailliblement. Théophile Gau- 
tier à son tour sera mis sur le tapis; mais, après les 
couronnes banales qui lui seront décernées (« qu'il a 
d'esprit! qu'il est amusant! qu'il écrit bien, et que son 
style est coulant! » — le prix de style coulant est donné 
indistinctement à tous les écrivains connus , l'eau claire 
étant probablement le sjmbole le plus clair de beauté 
pour les gens qui ne font pas profession de méditer), 
si vous vous avisiez de faire remarquer que l'on omet 
son mérite principal, son incontestable et plus éblouis- 
sant mérite, enfin qu'on oublie de dire qu'il est un 
grand poëte , vous verrez un vif étonnement se peindre 
sur tous les visages. « Sans aucun doute, il a le stjle 
très-poétique », dira le plus subtil de la bande, igno- 
rant qu'il s'agit de rhythmes et de rimes. Tout ce 
monde-là a lu le feuilleton du lundi, mais personne, 
depuis tant d'années, n'a trouvé d'argent ni de loisir 
pour Albertus, la Comédie de la Mort et Espagna. Cela 
est bien dur à avouer pour un Français, et si je ne 
parlais pas d'un écrivain placé assez haut pour assister 
tranquillement à toutes les injustices, j'aurais, je crois, 
préféré cacher cette infirmité de notre public. Mais 
cela est ainsi. Les éditions se sont cependant multi- 
pliées, facilement écoulées. Où sont-elles allées? dans 
quelles armoires se sont enfouis ces admirables échan- 



THÉOPHILE GAUTIER. I 47 

tlllons de la plus pure Beauté française? Je l'ignore; 
sans doute dans quelque région mystérieuse située 
bien loin du fauboura Saint-Germain ou de la Chaus- 
sée-d'Antin, pour parler comme la géographie de 
MM. les Chroniqueurs. Je sais bien qu'il n'est pas un 
homme de lettres, pas un artiste un peu rêveur, dont 
la mémoire ne soit meublée et parée de ces mer- 
veilles; mais les gens du monde, ceux-là mêmes qui se 
sont enivrés ou ont feint de s'enivrer avec les Médita- 
tions et les Harmonies, ignorent ce nouveau trésor de 
jouissance et de beauté. 

J'ai dit que c'était là un aveu bien cuisant pour un 
cœur français ; mais il ne suffit pas de constater un fait , 
il faut tâcher de l'exphquer. II est vrai que Lamartine 
et Victor Hugo ont joui plus longtemps d'un public 
plus curieux des jeux de la Muse que celui qui allait 
s'engourdissant déjà à l'époque où Théophile Gautier 
devenait définitivement un homme célèbre. Depuis 
lors, ce public a diminué graduellement la part légi- 
time de temps consacrée aux plaisirs de l'esprit. Mais 
ce ne serait là qu'une explication insuffisante; car, 
pour laisser de côté le poëte qui fait le sujet de cette 
étude, je m'aperçois que le public n'a glané avec soin 
dans les œuvres des poètes que les parties qui étaient 
illustrées (ou souillées) par une espèce de vignette 
politique, un condiment approprié à la nature de 
ses passions actuelles. II a su VOde à la Colonne, 
YOde à l'Arc de Triomphe, mais il ignore les parties 
mystérieuses, ombreuses, les plus charmantes de 
Victor Hugo. Il a souvent récité les ïambes d'Auguste 



l48 L'ART ROMANTIQUE. 

Barbier sur les Journées de Juillet, mais il n'a pas, 
avec le poëte, versé son pianto sur l'Italie désolée, et 
il ne l'a pas suivi dans son voyage chez le Lazare du 
Nord. 

Or le condiment que Théophile Gautier jette dans 
ses œuvres, qui, pour les amateurs de l'art, est du 
choix le plus exquis et du sel le plus ardent, n'a que 
peu ou point d'action sur le palais de la foule. Pour 
devenir tout à fait populaire, ne faut-il pas consentir 
à mériter de l'être, c'est-à-dire ne faut-il pas, par un 
petit côté secret, un presque rien qui fait tache, se 
montrer un peu populacier? En httérature comme en 
morale, il ja danger, autant que gloire, à être déhcat. 
L'aristocratie nous isole. 

J'avouerai franchement que je ne suis pas de ceux 
qui voient là un mal bien regrettable, et que j'ai peut- 
être poussé trop loin la mauvaise humeur contre de 
pauvres philistins. Récriminer, faire de l'opposition, 
et même réclamer la justice, n'est-ce pas s'empbilis- 
tiner quelque peu ? On oubhe à chaque instant qu'in- 
jurier une foule, c'est s'encanailler soi-même. Placés 
très-haut, toute fatalité nous apparaît comme justice. 
Saluons donc, au contraire, avec tout le respect et 
l'enthousiasme qu'elle mérite, cette aristocratie qui 
fait solitude autour d'elle. Nous voyons d'ailleurs que 
telle faculté est plus ou moins estimée selon le siècle, 
et qu'il y a dans le cours des âges place pour de splen- 
dides revanches. On peut tout attendre de la bizar- 
rerie humaine, même l'équité, bien qu'il soit vrai de 
dire que l'injustice lui est infiniment pîus naturelle. 



THEOPHILE GAUTIER. I 45> 

Un écrivain politique ne disait-il pas l'autre jour que 
Théophile Gautier est une réputation surfaite! 



II 



Ma première entrevue avec cet écrivain, — que 
l'univers nous enviera, comme il nous envie Chateau- 
briand, Victor Hugo et Balzac, — est actuellement 
devant ma mémoire. Je m'étais présenté chez hii pour 
lui offrir un petit volume de vers de la part de deux 
amis absents. Je le trouvai, non pas aussi prestant 
qu'aujourd'hui, mais déjà majestueux, à l'aise et gra- 
cieux dans des vêtements flottants. Ce qui me frappa 
d'abord dans son accueil, ce fut l'absence totale de 
cette sécheresse, si pardonnable d'ailleurs, chez tous 
les hommes accoutumés par position à craindre les 
visiteurs. Pour caractériser cet abord, je me servirais 
volontiers du mot bonhomie, s'il n'était pas bien tri- 
vial; il ne pourrait servir dans ce cas qu'assaisonné et 
relevé, selon la recette racinienne, d'un bel adjectif 
tel que asiatique ou oriental, pour rendre un genre 
d'humeur tout à la fois simple, digne et moelleuse. 
Quant à la conversation (chose solennelle qu'une pre- 
mière conversation avec un homme illustre qui vous 
dépasse encore plus par le talent que par l'âge!), elle 
s'est également bien moulée dans le fond de mon 
esprit. Quand il me vit un volume de poésies à la 
main, sa noble figure s'illumina d'un joli sourire; il 
tendit le bras avec une sorte d'avidité enfantine; car 



I 5 L'ART ROMANTIQUE. 

c'est chose curieuse combien cet homme, qui sait tout 
exprimer et qui a plus que tout autre le droit d'être 
blasé, a la curiosité facile et darde vivement son re- 
gard sur le non-moi. Après avoir rapidement feuilleté 
le volume, il me fit remarquer que les poètes en ques- 
tion se permettaient trop souvent des sonnets libertins, 
c'est-à-dire non orthodoxes et s'afFranchissant volon- 
tiers de la règle de la quadruple rime. II me demanda 
ensuite, avec un œil curieusement méfiant, et comme 
pour m'éprouver, si j'aimais à lire des dictionnaires. 

II me dit cela d'ailleurs comme il dit toute chose, fort 
tranquillement, et du ton qu'un autre aurait pris pour 
s'informer si je préférais la lecture des voyages à celle 
des romans. Par bonheur, j'avais été pris très-jeune de 
lexicomanie, et je vis que ma réponse me gagnait 
de l'estime. Ce fut justement à propos des diction- 
naires qu'il ajouta a que l'écrivain qui ne savait pas tout 
dire, celui qu'une idée si étrange, si subtile qu'on la 
supposât, si imprévue, tombant comme une pierre de 
la lune, prenait au dépourvu et sans matériel pour lui 
donner corps j n'était pas un écrivain)). Nous causâmes 
ensuite de l'hygiène, des ménagements que l'homme 
de lettres doit à son corps et de sa sobriété obligée. . 
Bien que pour illustrer la matière il ait tiré, je crois, 
quelques comparaisons de la vie des danseuses et des 
chevaux de course, la méthode dont il traita son 
thème (de la sobriété, comme preuve du respect dû 

à l'art et aux facultés poétiques) me fit penser à ce 
que disent les livres de piété sur la nécessité de res- 
pecter notre corps comme temple de Dieu. Nous nous 



THEOPHILE GAUTIER. I 5 I 

entretînmes également de la grande fatuité du siècle 
et de la folie du progrès. J'ai retrouvé dans des livres 
qu'il a publiés depuis lors quelques-unes des formules 
qui servaient à résumer ses opinions; par exemple, 
celle-ci : « II est trois choses qu'un civilisé ne saura 
jamais créer : un vase, une arme, un harnais. » Il va 
sans dire qu'il s'agit ici de beauté et non d'utilité. — 
Je lui parlai vivement de la puissance étonnante qu'il 
avait montrée dans le bouffon et le grotesque; mais à 
ce compliment il répliqua avec candeur qu'au fond il 
avait en horreur l'esprit et le rire, ce rire qui déforme 
la créature de Dieu ! « II est permis d'avoir quelque- 
fois de Vesprit, comme au sage de faire une ribote, 
pour prouver aux sots qu'il pourrait être leur égal; 
mais cela n'est pas nécessaire. » — Ceux que cette 
opinion proférée par lui pourrait étonner n'ont pas 
remarqué que, comme son esprit est un miroir cos- 
mopolite de beauté, où conséquemment le Moyen 
Age et la Renaissance se sont très-légitimement et 
très-magnifiquement reflétés, il s'est de très-bonne 
heure appliqué à fréquenter les Grecs et la Beauté an- 
tique, au point de dérouter ceux de ses admirateurs 
qui ne possédaient pas la véritable clef de sa chambre 
spirituelle. On peut, pour cet objet, consulter Made- 
moiselle de Maupin, où la beauté grecque fut vigoureu- 
sement défendue en pleine exubérance romantique. 
Tout cela fut dit avec netteté et décision, mais sans 
dictature, sans pédanterie, avec beaucoup de finesse, 
mais sans trop de quintessence. En écoutant cette élo- 
quence de conversation, si loin du siècle et de son 



I 5 2 L'ART ROMANTIQUE. 

violent charabia, je ne pouvais m'empêcher de rêver 
à la lucidité antique, à je ne sais quel écho socratique, 
familièrement apporte sur l'aile d'un vent oriental. Je 
me retirai conquis par tant de noblesse et de douceur, 
subjugué par cette force spirituelle, à qui la force phy- 
sique sert, pour ainsi dire, de symbole, comme pour 
illustrer encore la vraie doctrine et la confirmer par un 
nouvel argument. 

Depuis cette petite fête de ma jeunesse, que d'an- 
nées au plumage varié ont agité leurs ailes et pris leur 
vol vers le ciel avide! Cependant, à cette heure même, 
je n'y puis penser sans une certaine émotion. C'est là 
mon excellente excuse auprès de ceux qui ont pu me 
trouver bien osé et un peu parvenu de parler sans 
façon, au début de ce travail, de mon intimité avec un 
homme célèbre. Mais qu'on sache que si quelques- 
uns d'entre nous ont pris leurs aises avec Gautier, 
c'est parce qu'en le permettant il semblait le désirer. 
II se complaît innocemment dans une affectueuse et 
familière paternité. C'est encore un trait de ressem- 
blance avec ces braves gens illustres de l'antiquité, qui 
aimaient la société des jeunes, et qui promenaient 
avec eux leur solide conversation sous de riches ver- 
dures, au bord des fleuves, ou sous des architectures 
nobles et simples comme leur âme. 

Ce portrait, esquissé d'une façon familière, aurait 
besoin du concours du graveur. Heureusement Théo- 
phile Gautier a rempli, dans différents recueils des 
fonctions généralement relatives aux arts et au tiiéâtre, 
qui ont fait de lui un des personnages de Paris les 



THEOPHILE GAUTIER, I J j 

plus publiquement répandus. Presque tout le monde 
connaît ses cheveux longs et souples, son port noble 
et lent et son regard plein d'une rêverie féline. 



III 



Tout écrivain français , ardent pour la gloire de son 
pays, ne peut pas, sans fierté et sans regrets, reporter 
ses regards vers cette époque de crise féconde où la 
littérature romantique s'épanouissait avec tant de vi- 
gueur. Chateaubriand, toujours plein de force, mais 
comme couché à l'horizon, semblait un Athos qui con- 
temple nonchalamment le mouvement de la plaine; 
Victor Hugo, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, avaient 
rajeuni, plus encore, avaient ressuscité la poésie fran- 
çaise, morte depuis Corneille. Car André Chénier, 
avec sa molle antiquité à la Louis XVI, n'était pas un 
symptôme de rénovation assez vigoureuse, et Alfred 
de Musset, féminin et sans doctrine, aurait pu exister 
dans tous les temps et n'eût jamais été qu'un pares- 
seux à effusions gracieuses. Alexandre Dumas produi- 
sait coup sur coup ses drames fougueux, où l'éruption 
volcanique était ménagée avec la dextérité d'un habile 
irrigateur. Quelle ardeur chez l'homme de lettres de 
ce temps, et quelle curiosité, quelle chaleur dans le 
pubhc! O splendeurs éclipsées, O soleil descendu derrière 
l'horizon! — Une seconde phase se produisit dans le 
mouvement littéraire moderne, qui nous donna Bal- 
zac, c'est-à-dire le vrai Balzac, Auguste Barbier et 



I 54 L'ART ROMANTIQUE. 

Théophile Gautier. Car nous devons remarquer que , 
bien que celui-ci n'ait été un littérateur décidément 
en vue qu'après la pubhcation de Mademoiselle de Mau- 
pin, son premier recueil de poésies, bravement lancé 
en pleine révolution , date de 1830. Ce ne fut, je crois, 
qu'en 1832 quAlbertus fut rejoint à ces poésies. Quel- 
que vive et riche qu'eût été jusqu'alors la nouvelle 
sève littéraire, il faut avouer qu'un élément lui avait 
fait défaut, ou du moins ne s'y laissait observer que 
rarement, comme par exemple dans Notre-Dame de 
Paris, Victor Hugo faisant positivement exception 
par le nombre et l'ampleur de ses facultés; je veux 
parler du rire et du sentiment du grotesque. Les Jeune- 
France prouvèrent bientôt que l'école se complétait. 
Quelque léger que cet ouvrage puisse paraître à plu- 
sieurs, il renferme de grands mérites. Outre la beauté 
du diable, c'est-à-dire la grâce charmante et l'audace de 
la jeunesse, il contient le rire, et le meilleur rire. 
Evidemment, à une époque pleine de duperies, un 
auteur s'installait en pleine ironie et prouvait qu'il n'é- 
tait pas dupe. Un vigoureux bon sens le sauvait des 
pastiches et des religions à la mode. Avec une nuance 
de plus, une Larme du Diable continuait ce filon de 
riche jovialité. Mademoiselle de Maupin servit à définir 
encore mieux sa position. Beaucoup de gens ont long- 
temps parlé de cet ouvrage comme répondant à de 
puériles passions, comme enchantant plutôt par le 
sujet que par la forme savante qui le distingue. II faut 
vraiment que de certaines personnes regorgent de 
passion pour la pouvoir ainsi mettre partout. C'est la 



THEOPHILE GAUTIER. I 5 5 

muscade qui leur sert à assaisonner tout ce qu'elles 
mangent. Par son stjle prodigieux, par sa beauté cor- 
recte et recherchée, pure et fleurie, ce hvre était un 
véritable événement. C'est ainsi que le considérait 
Balzac, qui dès lors voulut connaître l'auteur. Avoir 
non-seulement un style, mais encore un stjle parti- 
culier, était l'une des plus grandes ambitions, sinon 
la plus grande, de l'auteur de la Peau de Chagrin et 
de la Recherche de l'Absolu. Malgré les lourdeurs et les 
enchevêtrements de sa phrase, il a toujours été un 
connaisseur des plus fins et des plus difficiles. Avec 
Mademoiselle deMaupin apparaissait dans la httérature le 
Dilettantisme qui, par son caractère exquis et super- 
latif, est toujours la meilleure preuve des facultés in- 
dispensables en art. Ce roman, ce conte, ce tableau, 
cette rêverie continuée avec l'obstination d'un peintre, 
cette espèce d'hymne à la Beauté, avait surtout ce 
grand résultat d'établir définitivement la condition 
génératrice des œuvres d'art, c'est-à-dire l'amour ex- 
clusif du Beau, l'Idée Jixe. 

Les choses que j'ai à dire sur ce sujet (et je les uirai 
très-brièvement) ont été très -connues en d'autres 
temps. Et puis elles ont été obscurcies, définitivement 
oubliées. Des hérésies étranges se sont glissées dans 
la critique littéraire. Je ne sais quelle lourde nuée, 
venue de Genève, de Boston ou de l'enfer, a inter- 
cepté les beaux rayons du soleil de l'esthétique. La 
fameuse doctrine de l'indissolubilité du Beau, du Vrai 
et du Bien est une invention de la philosophaillerie 
moderne (étrange contagion, qui fait qu'en définis- 



1^6 L'ART ROMANTIQUE. 

sant la folie on en parle le jargon!). Les différents 
objets de la recherche spirituelle réclament des facultés 
qui leur sont éternellement appropriées; quelquefois 
tel objet n'en réclame qu'une, quelquefois toutes en- 
semble, ce qui ne peut être que fort rare, et encore 
jamais à une dose ou à un degré égal. Encore faut-il 
remarquer que plus un objet réclame de facultés, 
moins il est noble et pur, plus il est complexe, plus il 
contient de bâtardise. Le Vrai sert de base et de but 
aux sciences; il invoque surtout l'intellect pur. La 
pureté de style sera ici la bienvenue, mais la beauté 
de style peut y être considérée comme un élément de 
luxe. Le Bien est la base et le but des recherches mo- 
rales. Le Beau est l'unique ambition, le but exclusif 
du Goût. Bien que le Vrai soit le but de l'histoire, il 
y a une Muse de l'histoire, pour exprimer que quel- 
ques-unes des qualités nécessaires à l'historien relèvent 
de la Muse. Le Roman est un de ces genres complexes 
où une part plus ou moins grande peut être faite 
tantôt au Vrai, tantôt au Beau. La part du Beau dans 
Mademoiselle de Maupin était excessive. L'auteur avait 
le droit de la faire telle. La visée de ce roman n'était 
pas d'exprimer les mœurs, non plus que les passions 
d'une époque, mais une passion unique, d'une nature 
toute spéciale, universelle et éternelle, sous l'impul- 
sion de laquelle le livre entier court, pour ainsi dire, 
dans le même lit que la Poésie, mais sans toutefois se 
confondre absolument avec elle, privé qu'il est dû 
double élément du rhythme et de la rime. Ce but, 
cette visée, cette ambition, c'était de rendre, dans un 



THEOPHILE GAUTIER. I 57 

Style approprié, non pas la fureur de l'amour, mais 
la beauté de l'amour et la beauté des objets dignes 
d'amour, en un mot l'enthousiasme (bien différent de 
la passion) créé par la beauté. C'est vraiment, pour un 
esprit non entraîné par la mode de l'erreur, un sujet 
d'étonnement énorme que la confusion totale des 
genres et des facultés. Comme les différents métiers 
réclament différents outils, les différents objets de 
recherche spirituelle exigent leurs facultés correspon- 
dantes. — II est permis quelquefois, je présume, de 
se citer soi-même, surtout pour éviter de. se para- 
phraser. Je répéterai donc : 

«... II est une autre hérésie... une erreur qui a la 
vie plus dure, je veux parler de Y hérésie de l'enseigne- 
ment, laquelle comprend comme corollaires inévita- 
bles, les hérésies de la passion, de la vérité et de la 
morale. Une foule de gens se figurent que le but de 
la poésie est un enseignement quelconque, qu'elle 
doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfec- 
tionner les mœurs, tantôt enfin démontrer quoi que 
ce soit d'utile... La Poésie, pour peu qu'on veuille 
descendre en soi-même, interroger son âme, rap- 
peler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre 
but qu'EIIe-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, 
et aucun poëme ne sera si grand, si noble, si véri- 
tablement digne du nom de poëme, que celui qui 
aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un 
poëme. 

«Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse pas 
les mœurs, — qu'on me comprenne bien, — que son 



I 5 8 L'ART ROMANTIQUE. 

résultat final ne soit pas d'élever l'homme au-dessus 
du niveau des intérêts vulgaires; ce serait évidemment 
une absurdité. Je dis que si le poëte a poursuivi un 
but moral, il a diminué sa force poétique; et il n'est 
pas imprudent de parier que son œuvre sera mauvaise. 
La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de dé- 
chéance, s'assimiler à la science ou à la morale; elle 
n'a pas la Vérité pour objet, elle n'a qu'EIIe-même. 
Les modes de démonstration de vérités sont autres et 
sont ailleurs. La Vérité n'a rien à faire avec les chan- 
sons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, l'irrésis- 
tible d'une chanson, enlèverait à la Vérité son autorité 
et son pouvoir. Froide, calme, impassible, l'humeur 
démonstrative repousse les diamants et les fleurs de la 
Muse; elle est donc absolument l'inverse de l'humeur 
poétique. 

« L'Intellect pur vise à la Vérité, le Goût nous montre 
la Beauté, et le Sens Moral nous enseigne le Devoir. 

II est vrai que le sens du milieu a d'intimes connexions 
avec les deux extrêmes, et il n'est séparé du Sens 
Moral que par une si légère différence, qu'Aristote n'a 
pas hésité à ranger parmi les vertus quelques-unes de 
ses délicates opérations. Aussi ce qui exaspère surtout 
l'homme de goût dans le spectacle du vice, c'est sa 
difformité, sa disproportion. Le vice^ porte atteinte 
au juste et au vrai, révolte l'intellect et la conscience; 
mais comme outrage à l'harmonie , comme dissonance, 
il blessera plus particulièrement de certains esprits 
poétiques; et je ne crois pas qu'il soit scandalisant de 
considérer toute infraction à la morale , au beau moral , 



THEOPHILE GAUTIER. 159 

comme une espèce de faute contre le rhythme et la 
prosodie universels. 

«C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau 
qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles 
comrhe un aperçu, comme une correspondance du Ciel. 
La soif insatiable de tout ce qui est au delà, et que 
révèle la vie, est la preuve la plus vivante de noti 3 
immortalité. C'est à la fois par la poésie et à travers «a 
poésie, par et à travers la musique , que l'âme entrevoit 
les splendeurs situées derrière le tombeau; et quand 
un poëme exquis amène les larmes au bord des 
yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de 
jouissance, elles sont bien plutôt le témoignage 
d'une mélancolie irritée, d'une postulation des nerfs, 
d'une nature exilée dans l'imparfait et qui voudrait 
s'emparer immédiatement, sur cette terre même, 
d'un paradis révélé. 

«Ainsi le principe de la poésie est, strictement et 
simplement, l'aspiration humaine vers une Beauté su- 
périeure, et la manifestation de ce principe est dans 
un enthousiasme, un enlèvement de l'âme; enthou- 
siasme tout à fait indépendant de la passion, qui est 
l'ivresse du cœur^^^, et de la vérité, qui est la pâture 
de la raison. Car la passion est chose naturelle, trop 

(') L'imitation de la passion, avec la recherche du Vrai et un peu 
celle du Beau (non pas du Bien), constitue l'amalgame dramatique; 
mais aussi c'est la passion qui recule le drame à un rang secondaire 
dans la hiérarchie du Beau. Si j'ai négligé la question de la noblesse 
plus ou moins grande des facultés, c'a été pour n'être pas entraîné 
trop loin; mais la supposition qu'elles sont toutes égales ne nuit en 
rien à la théorie générale que j'essaye d'esquisser. 



l6o L'ART ROMANTIQUE. 

nalureUe même, pour ne pas introduire un ton bles- 
sant, discordant, dans le domaine de la Beauté pure; 
trop familière et trop violente pour ne pas scandaliser 
les purs Désirs, les gracieuses Mélancolies et les no- 
bles Désespoirs qui habitent les régions surnaturelles 
de la Poésie. » 

Et ailleurs je disais : «Dans un pays où l'idée d'uti- 
Irté, la plus hostile du monde à l'idée de beaucé, 
prime et domine toutes choses, le parfait critique sera 
le plus honorable, c'est-à-dire celui dont les tendances 
et les désirs se rapprocheront le plus des tendances et 
des désirs de son public, — celui qui, confondant les 
facultés et les genres de production, assignera à tous 
un but unique, — celui qui cherchera dans un livre 
de poésie les moyens de perfectionner la conscience. » 

Depuis quelques années, en effet, une grande fu- 
reur d'honnêteté s'est emparée du théâtre , de la poésie , 
du roman et de la critique. Je laisse de côté la ques- 
tion de savoir quels bénéfices l'hypocrisie peut trouver 
dans cette confusion de fonctions , quelles consolations 
en peut tirer l'impuissance littéraire. Je me contente de 
noter et d'analyser l'erreur, la supposant désintéressée. 
Pendant l'époque désordonnée du romantisme, l'épo- 
que d'ardente effusion, on faisait souvent usage de 
cette formule : La poésie du cœur! On donnait ainsi 
plein droit à la passion ; on lui attribuait une sorte d'in- 
faillibilité. Combien de contre-sens et de sophismes 
peut imposer à la langue française une erreur d'esthé- 
tique! Le cœur contient la passion, le cœur contient 
le dévouement, le crime; l'Imagination seule contient 



THÉOPHILE GAUTIER. l6l 

la poésie. Mais aujourd'hui l'erreur a pris un autre 
cours et de plus grandes proportions. Par exemple 
une femme, dans un moment de reconnaissance en- 
thousiaste, dit à son mari, avocat : 

poé'te ! je t'aime ! 

Empiétement du sentiment sur le domaine de la rai- 
son ! Vrai raisonnement de femme qui ne sait pas 
approprier les mots à leur usage! Or cela veut dire : 
«Tu es un honnête homme et un bon époux; donc tu 
es poëte, et bien plus poëte que tous ceux qui se 
servent du mètre et de la rime pour exprimer des 
idées de beauté. J'affirmerai même, — continue bra- 
vement cette précieuse à l'inverse, — que tout hon- 
nête homme qui sait plaire à sa femme est un poëte 
sublime. Bien plus, je déclare, dans mon infaillibilité 
bourgeoise, que quiconque fait admirablement bien 
les vers est beaucoup moins poëte que tout honnête 
homme épris de son ménage; car le talent de com- 
poser des vers parfaits nuit évidemment aux facultés 
de répoux, qui sont la hase de toute poésie ! )) 

Mais que l'académicien qui a commis cette erreur, 
si flatteuse pour les avocats, se console. II est en nom- 
breuse et illustre compagnie; car le vent du siècle est 
à la folie ; le baromètre de la raison moderne marque 
tempête. N'avons-nous pas vu récemment un écrivain 
illustre et des plus accrédités placer, aux applaudis- 
sements unanimes, toute poésie, non pas dans la 
Beauté, mais dans l'amour! dans l'amour vulgaire, 
domestique et garde-malade ! et s'écrier dans sa haine 



1^2 L'ART ROMANTIQUE. 

de toute beauté : Un bon tailleur vaut mieux que trois 
sculpteurs classiques! et affirmer que si Raymond LuIIe 
est devenu théologien, c'est que Dieu l'a puni d'avoir 
reculé devant le cancer qui dévorait le sein d'une 
dame, objet de ses galanteries ! S'il l'eût véritablement 
aimée, ajoute-t-il, combien cette infirmité l'eût em- 
bellie à ses yeux ! — Aussi est-il devenu théologien ! 
Ma foi ! c'est bien fait. — Le même auteur conseille au 
mari-providence de fouetter sa femme, quand elle 
vient, suppliante, réclamer le soulagement de l'expiation. 
Et quel châtiment nous permettra-t-il d'infliger à un 
vieillard sans majesté, fébrile et féminin, jouant à la 
poupée, tournant des madrigaux en l'honneur de la 
maladie, et se vautrant avec délices dans le linge sale 
de l'humanité ? Pour moi, je n'en connais qu'un : c'est 
un supplice qui marque profondément et pour l'éter- 
nité; car, comme le dit la chanson de nos pères, ces 
pères vigoureux qui savaient rire dans toutes les cir- 
constances, même les plus définitives : 

Le ridicule est plus trancbant 
Que le fer de la guillotine. 

Je sors de ce chemin de traverse oii m'entraîne 
l'indignation , et je reviens au thème important. La sen- 
sibilité de cœur n'est pas absolument favorable au 
travail poétique. Une extrême sensibilité de cœur peut 
même nuire en ce cas. La sensibilité de l'imagination 
est d'une autre nature; elle sait choisir, juger, com- 
parer, fuir ceci, rechercher cela, rapidement, sponta- 
nément. C'est de cette sensibilité , qui s'appelle gêné- 



THÉOPHILE GAUTIER. 163 

ralement le Goût, que nous tirons la puissance d'éviter 
le mal et de chercher le bien en matière poétique. 
Quant à l'honnêteté de cœur, une politesse vulgaire 
nous commande de supposer que tous les hommes, 
même les poètes, la possèdent. Que le poète croie ou ne 
croie pas qu'il soit nécessaire de donner à ses travaux 
le fondement d'une vie pure et correcte, cela ne 
relève que de son confesseur ou des tribunaux; en 
quoi sa condition est absokiment semblable à celle 
de tous ses concitoyens. 

On voit que, dans les termes où j'ai posé la ques- 
tion, si nous limitons le sens du mot écrivain aux tra- 
vaux qui ressortent de l'imagination, Théophile Gau- 
tier est l'écrivain par excellence ; parce qu'il est 
l'esclave de son devoir, parce qu'il obéit sans cesse 
aux nécessités de sa fonction, parce que le goût du 
Beau est pour lui un fatum, parce qu'il a fait de son 
devoir une idée Jixe. Avec son lumineux bon sens (je 
parle du bons sens du génie, et non pas du bon sens 
des petites gens), il a retrouvé tout de suite la grande 
voie. Chaque écrivain est plus ou moins marqué par 
sa faculté principale. Chateaubriand a chanté la gloire 
douloureuse de la mélancolie et de l'ennui. Victor 
Hugo, grand, terrible, immense comme une création 
mythique, cyclopéen, pour ainsi dire, représente les 
forces de la nature et leur lutte harmonieuse. Balzac, 
grand, terrible, complexe aussi, figure le monstre 
d'une civihsation , et toutes ses luttes, ses ambitions et 
ses fureurs. Gautier, c'est l'amour exclusif du Beau, 
avec toutes ses subdivisions, exprimé dans le langage 



ï 64r L'ART ROMANTIQUE. 

le mieux approprié. Et remarquez que presque tous 
les écrivains importants, dans chaque siècle, ceux que 
nous appellerons des chefs d'emploi ou des capitaines, 
ont au-dessous d'eux des analogues , sinon des sem- 
blables, propres à les remplacer. Ainsi, quand une 
civilisation meurt, il suffit qu'un poëme d'un genre 
particulier soit retrouvé pour donner l'idée des ana- 
logues disparus et permettre à l'esprit critique de réta- 
blir sans lacune la chaîne de génération. Or, par son 
amour du Beau, amour immense, fécond, sans cesse 
rajeuni (mettez, par exemple, en parallèle les der- 
niers feuilletons sur Pétersbourg et la Neva avec lîalia 
ou Tra los montes), Théophile Gautier est un écrivain 
d'un mérite à la fois nouveau et unique. De celui-ci, 
on peut dire qu'il est, jusqu'à présent, sans doublure. 
Pour parler dignement de l'outil qui sert si bien 
cette passion du Beau, je veux dire de son style, il me 
faudrait jouir de ressources pareilles, de cette connais- 
sance de la langue qui n'est jamais en défaut, de ce 
magnifique dictionnaire dont les feuillets, remués par 
un souffle divin, s'ouvrent tout juste pour laisser 
jaillir le mot propre, le mot unique, enfin de ce sen- 
timent de l'ordre qui met chaque trait et chaque 
touche à sa place naturelle et n'omet aucune nuance. 
Si l'on réfléchit qu'à cette merveilleuse faculté Gautier 
unit une immense intelligence innée de la correspon- 
dance et du symbolisme universels, ce répertoire de 
toute métaphore, on comprendra qu'il puisse sans 
cesse, sans fatigue comme sans faute, définir l'attitude 
mystérieuse que les objets de la création tiennent 



THÉOPHILE GAUTIER. 165 

devant le regard de l'homme. H y a dans le mot, dans 
le verhe, quelque chose de sacré qui nous défend 
d'en faire un jeu de hasard. Manier savamment une 
langue, c'est pratiquer une espèce de sorcellerie évo- 
catoire. C'est alors que la couleur parle, comme une 
voix profonde et vibrante; que les monuments se 
dressent et font saillie sur l'espace profond ; que les 
animaux et les plantes, représentants du laid et du 
mal, articulent leur grimace non équivoque; que le 
parfum provoque la pensée et le souvenir correspon- 
dants; que la passion murmure ou rugit son langage 
éternellement semblable. Il y a dans le style de Théo- 
pile Gauthier une justesse qui ravit, qui étonne, et 
qui fait songer à ces miracles produits dans le jeu par 
une profonde science mathématique. Je me rappelle 
que, très-jeune, quand je goûtai pour la première fois 
aux œuvres de notre poëte, la sensation de la touche 
posée juste, du coup porté droit, me faisait tressaillir, 
et que l'admiration engendrait en moi une sorte de 
convulsion nerveuse. Peu à peu je m'accoutumai à la 
perfection, et je m'abandonnai au mouvement de ce 
beau style onduleux et brillante, comme un homme 
monté sur un cheval sûr qui lui permet la rêverie, ou 
sur un navire assez solide pour défier les temps non 
prévus par la boussole, et qui peut contempler à 
loisir les magnifiques décors sans erreur que construit 
la nature dans ses heures de génie. C'est grâce à ces 
facultés innées, si précieusement cultivées, que Gau- 
tier a pu souvent (nous l'avons tous vu) s'asseoir à 
une table banale, dans un bureau de journal, et im- 



l66 L'ART ROMANTIQUE. 

proviser, critique ou roman, quelque chose qui avait 
le caractère d'un fini irréprochable, et qui !e lende- 
main provoquait chez les lecteurs autant de plaisir 
qu'avaient créé d'étonnement chez les compositeurs de 
l'imprimerie la rapidité de l'exécution et 'la beauté 
de l'écriture. Cette prestesse à résoudre tout problème 
de style et de composition ne fait-elle pas rêver à la 
sévère maxime qu'il avait une fois laissée tomber de- 
vant moi dans la conversation, et dont il s'est fait sans 
doute un constant devoir : «Tout homme qu'une 
idée, si subtile et si imprévue qu'on la suppose, prend 
en défaut, n'est pas un écrivain. L'inexprimable 
n'existe pas. » 



IV 



Ce souci permanent, involontaire à force d'être na- 
turel, de la beauté et du pittoresque devait pousser 
l'auteur vers un genre de roman approprié à son tem- 
pérament. Le roman et la nouvelle ont un privilège de 
souplesse merveilleux. Ils s'adaptent à toutes les na- 
tures, enveloppent tous les sujets, et poursuivent à 
leur guise différents buts. Tantôt c'est la recherche 
de la passion, tantôt la recherche du vrai; tel roman 
parle à la foule, tel autre à des initiés; celui-ci retrace 
la vie des époques disparues, et celui-là des drames 
silencieux qui se jouent dans un seul cerveau. Le 
roman, qui tient une place si importante à côté du 
poëme et de l'histoire, est un genre bâtard dont le 
domaine est vraiment sans limites. Comme beaucoup 



THÉOPHILE GAUTIER. 1(^7 

d'autres bâtards, c'est un 'enfant gâté de la fortune à 
qui tout réussit. II ne subit d'autres inconvénients et 
ne connaît d'autres dangers que son infinie liberté. 
La nouvelle, plus resserrée, plus condensée, jouit 
des bénéfices éternels de la contrainte : son effet est 
plus intense; et comme le temps consacré à la lecture 
d'une nouvelle est bien moindre que celui nécessaire 
à la digestion d'un roman , rien ne se perd de la tota- 
lité de l'effet. 

L'esprit de Théophile Gautier, poétique, pitto- 
resque, méditatif, devait aimer cette forme, la caresser, 
et l'habiller des différents costumes qui sont le plus à 
sa guise. Aussi a-t-il pleinement réussi dans les divers 
genres de nouvelle auxquels il s'est appliqué. Dans le 
grotesque et le bouffon , il est très-puissant. C'est bien 
la gaieté solitaire d'un rêveur qui de temps à autre 
ouvre l'écluse à une effusion de jovialité comprimée, 
et garde toujours cette grâce suigeneris, qui veut sur- 
tout plaire à soi-même. Mais là où il s'est le plus 
élevé, où il a montré le talent le plus sûr et le plus 
grave, c'est dans la nouvelle que j'appellerai la nou- 
velle poétique. On peut dire que parmi les innom- 
brables formes de roman et de nouvelle qui ont 
occupé ou diverti l'esprit humain, la plus favorisée 
a été le roman de mœurs; c'est celle qui convient 
le mieux à la foule. Comme Paris aime surtout à en- 
tendre parler de Paris, la foule se complaît dans les 
miroirs où elle se voit. Mais quand le roman de mœurs 
n'est pas relevé par le haut goût naturel de l'auteur, 
il risque fort d'être plat, et même, comme en matière 



l68 L'ART ROMANTIQUE. 

d'art l'utilité peut se mesurer au degré de noblesse, 
tout à fait inutile. Si Balzac a fait de ce genre roturier 
une chose admirable, toujours curieuse et souvent 
sublime, c'est parce qu'il y a jeté tout son être. J'ai 
mainte fois été étonné que la grande gloire de Balzac 
fût de passer pour un observateur; il m'avait toujours 
semblé que son principal mérite était d'être vision- 
naire, et visionnaire passionné. Tous ses personnages 
sont doués de l'ardeur vitale dont il était animé lui- 
même. Toutes ses fictions sont aussi profondément 
colorées que les rêves. Depuis le sommet de l'aristo- 
cratie jusqu'aux bas-fonds de la plèbe, tous les acteurs 
de sa Comédie sont plus âpres à la vie, plus actifs et 
rusés dans la lutte, plus patients dans le malheur, plus 
goulus dans la jouissance, plus angéliques dans le dé- 
vouement, que la comédie du vrai monde ne nous 
les montre. Bref, chacun, chez Balzac, même les por- 
tières, a du génie. Toutes les âmes sont des armes 
chargées de volonté jusqu'à la gueule. C'est bien Bal- 
zac lui-même. Et comme tous les êtres du monde ex- 
térieur s'offraient à l'œil de son esprit avec un relief 
puissant et une grimace saisissante, il a fait se con- 
vulser ses figures; il a noirci leurs ombres et illuminé 
leurs lumières. Son goût prodigieux du détail, qui 
tient à une ambition immodérée de tout voir, de tout 
faire voir, de tout deviner, de tout faire deviner, l'obli- 
geait d'ailleurs à marquer avec plus de force les lignes 
principales, pour sauver la perspective de l'ensemble. 
II me fait quelquefois penser à ces aqua-fortistes qui 
ne sont jamais contents de la morsure, et qui trans- 



THÉOPHILE GAUTIER. I 69 

forment en ravines les écorchures principales de la 
planche. De cette étonnante disposition naturelle sont 
résultées des merveilles. Mais cette disposition se dé- 
finit orénéralement : les défauts de Balzac. Pour mieux 

o 

parler, c'est justement là ses qualités. Mais qui peut se 
vanter d'être aussi heureusement doué , et de pouvoir 
appliquer une méthode qui lui permette de revêtir, à 
coup sûr, de lumière et de pourpre la pure trivialité ? 
Qui peut faire cela? Or, qui ne fait pas cela, pour 
dire la vérité, ne fait pas grand'chose. 

La muse de Théophile Gautier habite un monde 
plus éthéré. Elle s'inquiète peu, — trop peu, pensent 
quelques-uns, — de lâ manière dont M. Coquelet, 
M. Pipelet, ou M. Tout-Ie-monde emploie sa journée, 
et si madame Coquelet préfère les galanteries de 
l'huissier, son voisin, aux bonbons du droguiste, qui 
a été dans son temps un des plus enjoués danseurs de 
Tivoli. Ces mystères ne la tourmentent pas. Elle se 
complaît sur des hauteurs moins fréquentées que la 
rue des Lombards : elle aime les paysages terribles, 
rébarbatifs, ou ceux qui exhalent un charme mono- 
tone; les rives bleues de l'Ionie ou les sables aveu- 
glants du désert. Elle habite volontiers des apparte- 
ments somptueusement ornés où circule la vapeur 
d'un parfum choisi. Ses personnages sont les dieux, 
les anges, le prêtre, le roi, l'amant, le riche, le pau- 
vre, etc . . . Elle aime à ressusciter les villes défuntes , et 
à faire redire aux morts rajeunis leurs passions inter- 
rompues. Elle emprunte au poëme, non pas le mètre 
et la rime, mais la pompe ou l'énergie concise de son 



I/o L'ART ROMANTIQUE. 

langage. Se débarrassant ainsi du tracas ordinaire des 
réalités présentes, elle poursuit plus librement son 
rêve de Beauté; mais aussi elle risquerait fort, si elle 
n'était pas si souple et si obéissante, et fille d'un 
maître qui sait douer de vie tout ce qu'il veut regarder, 
de n'être pas assez visible et tangible. Enfin, pour laisser 
de côté la métaphore, la nouvelle du genre poétique 
gagne immensément en dignité; elle a un ton plus 
noble, plus général; mais elle est sujette à un grand 
danger, c'est de perdre beaucoup du côté de la réa- 
lité, ou magie de la vraisemblance. Et cependant, qui 
ne se rappelle le festin du Pharaon, et la danse des 
esclaves, et le retour de l'armée triomphante, dans 
le Roman de la Momie ? L'imagination du lecteur se 
sent transportée dans le vrai; elle respire le vrai; elle 
s'enivre d'une seconde réahté créée par la sorcellerie 
de la Muse. Je n'ai pas choisi l'exemple; j'ai pris celui 
qui s'est offert le premier à ma mémoire; j'en aurais 
pu citer vingt. 

Quand on feuillette les œuvres d'un maître puis- 
sant, toujours sur de sa volonté et de sa main, il est 
difficile de choisir, tous les morceaux s'offrant à l'œil 
ou à la mémoire avec un égal caractère de précision 
et de fini. Cependant, je recommanderais volontiers, 
non-seulement comme échantillon de l'art de bien 
dire, mais aussi de déhcatesse mystérieuse (car le cla- 
vier du sentiment est chez notre poëte beaucoup plus 
étendu qu'on ne le croit généralement), l'histoire si 
connue du Roi Candaiile. Certes, il était difficile de 
choisir un thème plus usé, un drame à dénoûment 



THEOPHILE GAUTIER. 171 

plus universellement prévu; mais les vrais écrivains 
aiment ces difficultés. Tout le mérite (abstraction faite 
de la langue) gît donc dans l'interprétation. S'il est un 
sentiment vulgaire, usé, à la portée de toutes les 
femmes, certes, c'est la pudeur. Mais ici la pudeur 
a un caractère superlatif qui la fait ressembler à une 
religion; c'est le culte de la femme pour elle-même; 
c'est une pudeur archaïque, asiatique, participant de 
l'énormité du monde ancien, une véritable fleur de 
serre, harem ou gynécée. L'œil profane ne la souille 
pas moins que la bouche ou la main. Contemplation, 
c'est possession. Candaule a montré à son ami Gjgès 
les beautés secrètes de fépouse; donc Candaule est 
coupable, il mourra. Gjgès est désormais le seul 
époux possible pour une reine si jalouse d'elle-même. 
Mais Candaule n'a-t-il pas une excuse puissante? n'est- 
il pas victime d'un sentiment aussi impérieux que 
bizarre, victime de l'impossibilité pour l'homme ner- 
veux et artiste de porter, sans confident, le poids d'un 
immense bonheur ? Certainement, cette interprétation 
de l'histoire, cette analyse des sentiments qui ont en- 
gendré les faits, est bien supérieure à la fable de Pla- 
ton, qui fait simplement de Gygès un berger, posses- 
seur d'un tahsman à l'aide duquel il lui devient facile 
,de séduire l'épouse de son roi. 

Ainsi va, dans son allure variée, cette muse bizarre, 
aux toilettes muhiples, muse cosmopohte douée de 
la souplesse d'AIcibiade; quelquefois le front ceint 
de la mitre orientale, l'air grand et sacré, les bande- 
lettes au vent; d'autres fois, se pavanant comme une 



172 L'ART ROMANTIQUE. 

reine de Saba en goguette, son petit parasol de cuivre 
à la main, sur l'éléphant de porcelaine qui décore les 
cheminées du siècle galant. Mais ce qu'elle aime sur- 
tout, c'est, debout sur les rivages parfumés de la mer 
Intérieure, nous raconter avec sa parole d'or «cette 
gloire qui fut la Grèce et cette grandeur qui fut 
Rome»; et alors elle est bien «la vraie Psyché qui re- 
vient de la vraie Terre-Sainte » ! 

Ce goût inné de la forme et de la perfection dans 
la forme devait nécessairement faire de Théophile 
Gautier un auteur critique tout à fait à part. Nul n'a 
mieux su que lui exprimer le bonheur que donne à 
l'imagination la vue d'un bel objet d'art, fût-il le plus 
désolé et le plus terrible qu'on puisse supposer. C'est 
un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, 
artistement exprimé, devienne beauté, et que la dou- 
leur rhyûimée et cadencée remplisse l'esprit d'une joiV 
calme. Comme critique, Théophile Gautier a connu^ 
aimé, expliqué, dans ses Salons et daps ses admirables 
récits de voyages, le beau asiatique, le beau grec, le 
beau romain, le beau espagnol, le beau flamand, 
le beau hollandais et le beau anglais. Lorsque les 
œuvres de tous les artistes de l'Europe se rassem- 
blèrent solennellement à l'avenue Montaigne, comme 
en une espèce de concile esthétique, qui donc parla 
le premier et qui parla le mieux de cette école an- 
glaise, que les plus instruits parmi ie public ne pou- 
vaient guère juger que d'après quelques souvenirs de 
Revnolds et de Lawrence? Qui saisit tout de suite les 
mérites variés, essentiellement neufs, de Leslie, — 



THÉOPHILE GAUTIER. 173 

des deux Hunt, l'un le naturaliste, l'autre le chef du 
préraphaélitisme, — de Maclise, l'audacieux compo- 
siteur, fougueux et sûr de lui-même, — de Millais, 
ce poète minutieux, — de J. Chalon, le peintre des 
fêtes d'après-midi dans les parcs, galant comme Wat- 
teau, rêveur comme Claude, — de Grant, cet héri- 
tier de Rejnolds, — de Hook, le peintre aux rêves 
vénitiens, — de Landseer, dont les bêtes ont des yeux 
pleins de pensée, — de cet étrange Paton qui fait 
rêver à FuseH et qui brode avec une patience d'un 
autre âge des conceptions panthéistiques, — de Cat- 
termole, cet aquarelliste peintre d'histoire, — et de 
cet autre dont le nom m'échappe (Cockerell ou Ken- 
dall?), un architecte songeur qui bâtit sur le papier 
des villes dont les ponts ont des éléphants pour pihers 
et laissent passer entre leurs jambes, toutes voiles de- 
hors, des trois-mâts gigantesques? Qui sut immédia- 
tement britanniscr son génie ? Qui trouva des mots 
propres à peindre ces fraîcheurs enchanteresses et ces 
profondeurs fuyantes de l'aquarelle anglaise? Partout 
011 il y a un produit artistique à décrire et à expliquer, 
Gautier est présent et toujours prêt. 

Je suis convaincu que c'est grâce à ses feuilletons 
innombrables et à ses excellents récits de voyages, 
que tous les jeunes gens (ceux qui avaient le goût 
inné du beau) ont acquis l'éducation complémentaire 
qui leur manquait. Théophile Gautier leur a donné 
l'amour de la peinture , comme Victor Hugo leur avait 
conseillé le goût de l'archéologie. Ce travail perma- 
nent, continué avec tant de patience, était plus dur et 



174 L'ART ROMANTIQUE. 

plus méritant qu'il ne semble tout d'abord; car sou- 
venons-nous que la France, le public français, veux-je 
dire (si nous en exceptons quelques artistes et quel- 
ques écrivains), n'est pas artiste, naturellement ar- 
tiste; ce public-Ià est philosophe, moraliste, ingénieur, 
amateur de récits et d'anecdotes, tout ce qu'on vou- 
dra, mais jamais spontanément artiste. II sent ou plu- 
tôt il juge successivement, analvtiquement. D'autres 
peuples, plus favorisés, sentent tout de suite, tout à la 
fois, sjnthétiquement. 

Où il ne faut voir que le beau, notre public ne 
cherche que le vrai. Quand il faut être peintre, le 
Français se fait homme de lettres. Un jour je vis au 
Salon de l'exposition annuelle deux soldats en con- 
templation perplexe devant un intérieur de cuisine : 
«Mais où donc est Napoléon?» disait l'un (le livret 
s'était trompé de numéro, et la cuisine était marquée 
du chiffre appartenant légitimement à une bataille 
célèbre). «Imbécile! dit l'autre, ne vois-tu pas qu'on 
prépare la soupe pour son retour?» Et ils s'en allèrent 
contents du peintre et contents d'eux-mêmes. Telle 
est la France. Je racontais cette anecdote à un général 
qui y trouva un motif pour admirer la prodigieuse 
intelligence du soldat français. II aurait dû dire : la 
prodigieuse intelligence de tous les Français en ma- 
tière de peinture! Ces soldats eux-mêmes, hommes 
de lettres! 



THEOPHILE GAUTIER. 175 



Hélas! la France n'est guère poëte non plus. Nous 
avons, tous tant que nous sommes, même les moins 
chauvins, su défendre la France à table d'hôte, sur des 
rivages lointains; mais ici, chez nous, en famille, sa- 
chons dire la vérité : la France n'est pas poëte; elle 
éprouve même, pour tout dire, une horreur congé- 
niale de la poésie. Parmi les écrivains qui se servent 
du vers, ceux qu'elle préférera toujours sont les plus 
prosaïques. Je crois vraiment, — pardonnez-moi, 
vrais amants de la Muse ! — que j'ai manqué de cou- 
rage au commencement de cette étude, en disant 
que, pour la France, le Beau n'était facilement diges- 
tible que relevé par le condiment politique. C'était le 
contraire qu'il fallait dire : quelque politique que soit 
le condiment, le Beau amène l'indigestion, ou plutôt 
l'estomac français le refuse immédiatement. Cela vient 
non-seulement, je crois, de ce que la France a été 
providentiellement créée pour la recherche du Vrai 
préférablement à celle du Beau, mais aussi de ce que 
le caractère utopique, communiste, alchimique, de 
tous ses cerveaux, ne lui permet qu'une passion exclu- 
sive, celle des formules sociales. Ici, chacun veut res- 
sembler à tout le monde, mais à condition que tout 
le monde lui ressemble. De cette tyrannie contradic- 
toire résulte une lutte qui ne s'applique qu'aux formes 
sociales, enfin un niveau, une similarité générale. De 



I jd L'ART ROMANTIQUE. 

là, la ruine et l'oppression de tout caractère original. 
Aussi ce n'est pas seulement dans l'ordre littéraire que 
les vrais poètes apparaissent comme des êtres fabu- 
leux et étrangers; mais on peut dire que dans tous 
les genres d'invention le grand homme ici est un 
monstre. Xout au contraire, dans d'autres pays, l'origi- 
nalité se produit touffue, abondante, comme le gazon 
sauvage. Là les mœurs le lui permettent. 

Aimons donc nos poètes secrètement et en cachette. 
A l'étranger, nous aurons le droit de nous en vanter. 
Nos voisins disent : Shakspeare et Gœthe! nous 
pouvons leur répondre : Victor Hugo et Théophile 
Gautier ! On trouvera peut-être surprenant que sur le 
genre qui fait le principal honneur de celui-ci, son 
principal titre à la gloire, je m'étende moins que je 
n'ai fait sur d'autres. Je ne puis certainement pas faire 
ici un cours complet de poétique et de prosodie. S'il 
existe dans notre langue des termes assez nombreux, 
assez subtils, pour expliquer une certaine poésie, sau- 
rais-je les trouver? II en est des vers comme de quel- 
ques belles femmes en qui se sont fondues l'originalité 
et la correction; on ne les définit pas, on les aime. 
Théophile Gautier a continué à'un côté la grande école 
de la mélancolie, créée par Chateaubriand. Sa mé- 
lancolie est même d'un caractère plus positif, plus 
charnel, et confinant quelquefois à la tristesse antique. 

II y a des poëmes, dans la Comédie de la Mort et parmi 
ceux inspirés par le séjour en Espagne, oii se révèlent 
le vertige et l'horreur du néant. Relisez, par exemple, 
les morceaux sur Zurbaran et Valdès-Léal; l'admi- 



THEOPHILE GAUTIER. I 77 

rable paraphrase de la sentence inscrite sur le cadran 
de l'horloge d'Urrugne : Vulnerant omnes , uîtima necat; 
enfin la prodigieuse symphonie qui s'appelle Ténèbres. 
Je dis symphonie, parce que ce poëme me fait quel- 
quefois penser à Beethoven. II arrive même à ce 
poëte, accusé de sensualité, de tomber en plein, tant 
sa mélancolie devient intense, dans la terreur catho- 
lique. D'un autre côté, il a introduit dans la poésie un 
élément nouveau, que j'appellerai la consolation par 
les arts, par tous les objets pittoresques qui réjouissent 
les yeux et amusent l'esprit. Dans ce sens, il a vrai- 
ment innové; il a fait dire au vers français plus qu'il 
n'avait dit jusqu'à présent; il a su l'agrémenter de 
mille détails faisant lumière et saillie et ne nuisant 
pas à la coupe de l'ensemble ou à la silhouette géné- 
rale. Sa poésie, à la fois majestueuse et précieuse, 
marche magnifiquement, comme les personnes de 
cour en grande toilette. C'est, du reste, le caractère 
de la vraie poésie d'avoir le flot régulier, comme les 
grands fleuves qui s'approchent de la mer, leur mort 
et leur infini, et d'éviter la précipitation et la saccade. 
La poésie lyrique s'élance, mais toujours d'un mou- 
vement élastique et ondulé. Tout ce qui est brusque 
et cassé lui déplaît, et elle le renvoie au drame ou au 
roman de mœurs. Le poète, dont nous aimons si 
passionnément le talent, connaît à fond ces grandes 
questions, et il l'a parfaitement prouvé en introduisant 
systématiquement et continuellement la majesté de 
l'alexandrin dans le vers octosyîlabique (^Emaux et 
camées). Là surtout apparaît tout le résultat qu'on peut 



178 L'ART ROMANTIQUE. 

obtenir par la fusion du double élément, peinture 
et musique, par la carrure de la mélodie, et par la 
pourpre régulière et symétrique d'une rime plus 
qu'exacte. 

Rappellerai-je encore cette série de petits poëmes 
de quelques strophes, qui sont des intermèdes galants 
ou rêveurs et qui ressemblent, les uns à des sculp- 
tures, les autres à des fleurs, d'autres à des bijoux, 
mais tous revêtus d'une couleur plus fine ou plus bril- 
lante que les couleurs de la Chine et de l'Inde, et 
tous d'une coupe plus pure et plus décidée que des 
objets de marbre ou de cristal? Quiconque aime la 
poésie les sait par cœur. 



VI 



J'ai essayé (ai-je vraiment réussi?) d'exprimer l'ad- 
miration que m'inspirent les œuvres de Théophile 
Gautier, et de déduire les raisons qui légitiment cette 
admiration. Quelques-uns, même parmi les écrivains, 
peuvent ne pas partager mon opinion. Tout le monde 
prochainement l'adoptera. Devant le public, il n'est 
aujourd'hui qu'un ravissant esprit; devant la postérité, 
il sera un des maîtres écrivains, non-seulement de la 
France, mais aussi de l'Europe. Par sa raillerie, sa 
gausserie, sa ferme décision de n'être jamais dupe, il 
est un peu Français; mais s'il était tout à fait Français, 
il ne serait pas poëte. 

Dirai-je quelques mots de ses mœurs, si pures et si 



THÉOPHILE GAUTIER. I 79 

afifables, de sa serviabilité, de sa franchise quand il 
peut prendre ses franchises, quand il n'est pas en face 
du philistin ennemi, de sa ponctualité d'horloge dans 
l'accomphssement de tous ses devoirs? A quoi bon? 
Tous les écrivains ont pu, en mainte occasion, ap- 
précier ces nobles qualités. 

On reproche quelquefois à son esprit une lacune à 
l'endroit de la religion et de la politique. Je pourrais, 
si l'envie m'en prenait, écrire un nouvel article qui 
réfuterait victorieusement cette injuste erreur. Je sais, 
et cela me suffit, que les gens d'esprit me compren- 
dront si je leur dis que le besoin d'ordre dont sa 
belle intelligence est imprégnée suffit pour le pré- 
server de toute erreur en matière de politique et de 
religions, et qu'il possède, plus qu'aucun autre, le sen- 
timent d'universelle hiérarchie écrite du haut en bas 
de la nature, à tous les degrés de l'infini. D'autres 
ont quelquefois parlé de sa froideur apparente, de son 
manque d'humanité. II y a encore dans cette critique 
légèreté, irréflexion. Tout amoureux de l'humanité ne 
manque jamais, en de certaines matières qui prêtent 
à la déclamation philanthropique, de citer la fameuse 
parole : 

Homo sum ; nibil bumani a me alienum puto. 

Un poëte aurait le droit de répondre : «Je me suis 
imposé de si hauts devoirs, que quidquid humani a me 
alienum puto. Ma fonction est extra-humaine!» Mais 
sans abuser de sa prérogative, celui-ci pourrait sim- 
plement répliquer (moi qui connais son cœur si doux 



l8o L'ART ROMANTIQUE. 

et si compatissant, je sais qu'il en a le droit) : «Vous 
me croyez froid, et vous ne voyez pas que je m'im- 
pose un calme artificiel que veulent sans cesse trou- 
bler votre laideur et votre barbarie, ô hommes de 
prose et de crime ! Ce que vous appelez indifférence 
n'est que la résignation du désespoir; celui-là ne peut 
s'attendrir que bien rarement qui considère les mé- 
chants et les sots comme des incurables. C'est donc 
pour éviter le spectacle désolant de votre démence et 
de votre cruauté que mes regards restent obstinément 
tournés vers la Muse immaculée.» 

C'est sans doute ce même désespoir de persuader 
ou de corriger qui que ce soit, qui fait qu'en ces 
dernières années nous avons vu quelquefois Gautier 
faiblir, en apparence, et accorder par-ci par-là quel- 
ques paroles laudatives à monseigneur Progrès et à 
très-puissante dame Industrie. En de pareilles occa- 
sions il ne faut pas trop vite le prendre au mot, et 
c'est bien le cas d'affirmer que le mépris rend quelque- 
fois l'âme trop bonne. Car alors il garde pour lui sa 
pensée vraie, témoignant simplement par une légère 
concession (appréciable de ceux qui savent y voir 
clair dans le crépuscule) qu'il veut vivre en paix avec 
tout le monde, même avec l'Industrie et le Progrès, 
ces despotiques ennemis de toute poésie. 

J'ai entendu plusieurs personnes exprimer le regret 
que Gautier n'ait jamais rempli de fonctions officielles. 
II est certain qu'en beaucoup de choses, particulière- 
ment dans l'ordre des beaux-arts, il aurait pu rendre 
à la France d'éminents services. Mais, tout pesé, cela 



THÉOPHILE GAUTIER. l8l 

vaut mieux ainsi. Si étendu que soit le génie d'un 
homme, si grande que soit sa bonne volonté, la fonc- 
tion officielle le diminue toujours un peu; tantôt sa 
liberté s'en ressent, et tantôt même sa clairvoyance. 
Pour mon compte , j'aime mieux voir fauteur de la 
Comédie de la Mort, d'une Nuit de Cléopâtre, de la 
Morte amoureuse , de Tra las montes, d'Italia, de Caprices 
et Zigzags et de tant de chefs-d'œuvre, rester ce qu'il 
a été jusqu'à présent : f égal des plus grands dans le 
passé, un modèle pour ceux qui viendront, un dia- 
mant de plus en plus rare dans une époque ivre 
d'ignorance et de matière, c'est-à-dire un parfait 

HOMME DE LETTRES. 



VIII 
PIERRE DUPONT^^'. 



Je «viens de relire attentivement les Chants et Chan- 
sons de Pierre Dupont, et je reste convaincu que le 
succès de ce nouveau poëte est un événement grave, 
non pas tant à cause de sa valeur propre, qui cepen- 
dant est très-grande, qu'à cause des sentiments publics 
dont cette poésie est le symptôme, et dont Pierre 
Dupont s'est fait l'écho. 

Pour mieux expliquer cette pensée, je prie le lecteur 
de considérer rapidement et largement le développe- 
ment de la poésie dans les temps qui ont précédé. 
Certainement il y aurait injustice à nier les services 
qu'a rendus l'école dite romantique. Elle nous rappela 
à la vérité de l'image, elle détruisit les poncifs acadé- 

<'' Voir notre note, p. 504. (J. C.) 



l84 L'ART ROMANTIQUE. 

miques, et même au point de vue supérieur de la in- 
guistique, elle ne mérite pas les dédains dont l'ont 
iniquement couverte certains pédants impuissants. 
Mais, par son principe même, l'insurrection roman- 
tique était condamnée à une vie courte. La puérile 
utopie de l'école de l'art pour l'art, en excluant la 
morale , et souvent même la passion , était nécessaire- 
ment stérile. Elle se mettait en flaorrante contravention 
avec le génie de l'humanité. Au nom des principes 
supérieurs qui constituent la vie universelle, nous 
avons le droit de la déclarer coupable d'hétérodoxie. 
Sans doute, des littérateurs très-ingénieux, des anti- 
quaires très-érudits, des versificateurs qui, il faut 
l'avouer, élevèrent la prosodie presque à la hauteur 
d'une création, furent mêlés à ce mouvement, et ti- 
rèrent, des moyens qu'ils avaient mis en commun, des 
effets très-surprenants. Qiielques-uns d'entre eux con- 
sentirent même à profiter du milieu pohtique. Navarin 
attira leurs yeux vers l'Orient, et le philhellénisme 
engendra un livre éclatant comme un mouchoir ou un 
châle de l'Inde. Toutes les superstitions catholiques 
ou orientales furent chantées dans des rhythmes sa- 
vants et singuHers. Mais combien nous devons, à ces 
accents purement matériels, faits pour éblouir la vue 
tremblante des enfants ou pour caresser leur oreille 
paresseuse, préférer la plainte de cette individualité 
maladive, qui, du fond d'un cercueil fictif, s'évertuait 
à intéresser une société troublée à ses mélancolies 
irrémédiables. Quelque égoïste qu'il soit, le poëte me 
cause moins de colère quand il dit : Moi, je pense... 



PIERRE DUPONT. 1 b 5 

moi , je sens. . . , que le musicien ou le barbouilleur in- 
fatigable qui a fait un pacte satanique avec son instru- 
ment. La coquinerie naïve de l'un se fait pardonner; 
l'impudence académique de l'autre me révolte. 

Mais plus encore que ceiui-Ià, je préfère le poëte 
qui se met en communication permanente avec les 
hommes de son temps, et échange avec eux des pen- 
sées et des sentiments traduits dans un noble langage 
suffisamment correct. Le poëte, placé sur un des 
points de la circonférence de l'humanité, renvoie sur 
la même ligne en vibrations plus mélodieuses la pen- 
sée humaine qui lui fut transmise; tout poëte véritable 
doit être une incarnation, et, pour compléter d'une 
manière définitive ma pensée par un exemple récent, 
malgré tous ces travaux httéraires, malgré tous ces 
efforts accomplis hors de la loi de vérité, malgré tout 
ce dilettantisme, ce voluptuosisme armé de mille instru- 
ments et de mille ruses, quand un poëte, maladroit 
quelquefois, mais presque toujours grand, vint dans 
un langage enflammé proclamer la samteté de l'msur- 
rection de 1830 et chanter les misères de TAngleterre 
et de l'Irlande, malgré ses rimes insuffisantes, malgré 
ses pléonasmes, malgré ses périodes non finies, la 
question fut vidée, et l'art fut désormais inséparable 
de la morale et de futihté. 

La destinée de Pierre Dupont fut analogue. 

Rappelons-nous les dernières années de la mo- 
narchie. Qu'il serait curieux de raconter dans un Hvre 
impartial les sentiments, les doctrines, la vie exté- 
rieure, la vie intime, les modes et les mœurs de la 



l86 • L'ART ROMANTIQUE. 

jeunesse sous le règne de Louis-Philippe ! L'esprit seul 
était surexcité, le cœur n'avait aucune part dans le 
mouvement, et la fameuse parole : enrichissez -vous, 
légitime et vraie en tant qu'elle implique la moralité, 
la niait par ce seul fait qu'elle ne l'affirmait pas. La 
richesse peut être une garantie de savoir et de mora- 
lité, à la condition qu'elle soit bien acquise; mais 
quand la richesse est montrée comme le seul but final 
de tous les efforts de l'individu, l'enthousiasme, la 
charité, la philosophie, et tout ce qui fait le patrimoine 
commun dans un système éclectique et propriétariste, 
disparaît. L'histoire de la jeunesse, sous le règne de 
Louis-Philippe, est une histoire de lieux de débauche 
et de restaurants. Avec moins d'impudence, avec 
moins de prodigalités, avec plus de réserve, les filles 
entretenues obtinrent, sous le règne de Louis-Phi- 
lippe, une gloire et une importance égales à celles 
qu'elles eurent sous l'Empire. De temps en temps 
retentissait dans l'air un grand vacarme de discours 
semblables à ceux du Portique, et les échos de la 
Maison-d'Or se mêlaient aux paradoxes innocents du 
palais législatif. 

Cependant quelques chants purs et frais commen- 
çaient à circuler dans des concerts et dans des sociétés 
particulières. C'était comme un rappel à l'ordre et 
une invitation de la nature; et les esprits les plus cor- 
rompus les accueillaient comme un rafraîchissement, 
comme une oasis. Quelques pastorales (^les Paysans) 
venaient de paraître, et déjà les pianos bourgeois les 
répétaient avec une joie étourdie. 



PIERRE DUPONT. I 87 

Ici commence, d'une manière positive et décidée, 
la vie parisienne de Pierre Dupont; mais il est utile 
de remonter plus haut, non-seulement pour satisfaire 
une curiosité publique légitime, mais aussi pour mon- 
trer quelle admirable logique existe dans la genèse 
des faits matériels et des phénomènes moraux. Le 
public aime à se rendre compte de l'éducation des 
esprits auxquels il accorde sa confiance; on dirait 
qu'il est poussé en ceci par un sentiment indomptable 
d'égahté. «Tu as touché notre cœur! II faut nous dé- 
montrer que tu n'es qu'un homme, et que les mêmes 
éléments de perfectionnement existent pour nous 
tous.» Au philosophe, au savant, au poëte, à l'artiste, 
à tout ce qui est grand, à quiconque le remue et le 
transforme, le public fait la même requête. L'immense 
appétit que nous avons pour les biographies naît d'un 
sentiment profond de l'égalité. 

L'enfance et la jeunesse de Pierre Dupont ressem- 
blent à l'enfance et à la jeunesse de tous les hommes 
destinés à devenir célèbres. Elle est très-simple, et 
elle explique l'âge suivant. Les sensations fraîches de 
la famille, l'amour, la contrainte, l'esprit de révolte, 
s'y mêlent en quantités suffisantes pour créer un poëte. 
Le reste est de l'acquis. Pierre Dupont naît le 23 avril 
1821, à Lyon, la grande ville du travail et des mer- 
veilles industrielles. Une famille d'artisans, le travail, 
l'ordre, le spectacle de la richesse journalière créée, 
tout cela portera ses fruits. Il perd sa mère à l'âge de 
quatre ans; un vieux parrain, un prêtre, l'accueille 
chez lui, et commence une éducation qui devait se 



l88 L'ART ROMANTIQUE. 

continuer au petit séminaire de Largentière. Au sortir 
de la maison religieuse, Dupont devient apprenti 
canut; mais bientôt on le jette dans une maison de 
banque, un grand étouffoir. Les grandes feuilles de 
papier à lignes rouges, les hideux cartons verts des 
notaires et des avoués , pleins de dissensions, de haines, 
de querelles de familles, souvent de crimes inconnus, 
la régularité cruelle, implacable d'une maison de 
commerce, toutes ces choses sont bien faites pour 
achever la création d'un poëte. II est bon que chacun 
de nous, une fois dans sa vie, ait éprouvé la pression 
d'une odieuse tyrannie ; il apprend à la haïr. Combien 
de philosophes a engendrés le séminaire! Combien 
de natures révoltées ont pris vie auprès d'un cruel et 
ponctuel militaire de l'Empire! Fécondante discipline, 
combien nous te devons de chants de liberté! La 
pauvre et généreuse nature, un beau matin, fait son 
explosion, le charme satanique est rompu, et II n'en 
reste que ce qu'il faut, un souvenir de douleur, un 
levain pour la pâte. 

II y avait à Provins un grand-père chez qui Pierre 
Dupont allait quelquefois; là il fit connaissance de 
M. Pierre Lebrun de l'Académie, et peu de temps 
après, ayant tiré au sort, il fut obligé de rejoindre un 
régiment de chasseurs. Par grand bonheur, le livre 
Les deux Anges était fait. M. Pierre Lebrun Imagina 
de faire souscrire beaucoup de personnes à l'impres- 
sion du livre; les bénéfices furent consacrés à payer 
un remplaçant. Ainsi Pierre Dupont commença sa 
vie, pour ainsi dire publique, par se racheter de l'es- 



PIERRE DUPONT. I 89 

clavage par la poésie. Ce sera pour lui un grand 
honneur et une grande consolation d'avoir, jeune, 
forcé la Muse à jouer un rôle utile, mimédiat, dans 
sa vie. 

Ce même livre, incomplet, souvent incorrect, d'une 
allure indécise, contient cependant, ainsi que cela 
arrive généralement, le germe d'un talent futur qu'une 
intelligence élevée pouvait, à coup sûr, pronostiquer. 
Le volume obtint un prix à l'Académie, et Pierre 
Dupont eut dès lors une petite place en qualité d'aide 
aux travaux du Dictionnaire. Je crois volontiers que 
ces fonctions, quelque minimes qu'elles fussent en 
apparence, servirent à augmenter et perfectionner en 
lui le goût de la belle langue. Contraint d'entendre 
souvent les discussions orageuses de la rhétorique et 
de la grammaire antique aux prises avec la moderne, 
les querelles vives et spirituelles de M. Cousin avec 
M. Victor Hugo, son esprit dut se fortifier à cette 
gymnastique, et il apprit ainsi à connaître l'immense 
valeur du mot propre. Ceci paraîtra peut-être puéril 
à beaucoup de gens, mais ceux-là ne se sont pas rendu 
compte du travail successif qui se fait dans l'esprit des 
écrivains, et de la série des circonstances nécessaires 
pour créer un poëte. 

Pierre Dupont se conduisit définitivement avec 
l'Académie comme il avait fait avec la maison de 
banque. Il voulut être libre, et il fit bien. Le poëte 
doit vivre par lui-même; il doit, comme disait Honoré 
de Balzac, offrir une surface commerciale. Il faut que 
son cutil le nourrisse. Les rapports de Pierre Dupont 



190 L'ART ROMANTIQUE. 

et de M. Lebrun furent toujours purs et nobles, et, 
comme l'a dit Sainte-Beuve, si Dupont voulut être 
tout à fait libre et indépendant, il n'en resta pas moins 
reconnaissant du passé. 

Le recueil Les Paysans, chants rustiques, parut donc : 
une édition proprette, illustrée d'assez jolies litho- 
graphies, et qui pouvait se présenter avec hardiesse 
dans les salons et prendre décemment sa place sur les 
pianos de la bourgeoisie. Tout le monde sut gré au 
poëte d'avoir enfin introduit un peu de vérité et de 
nature dans ces chants destinés à charmer les soirées. 
Ce n'était plus cette nourriture indigeste de crèmes 
et de sucreries dont les familles illettrées bourrent 
miprudemment la mémoire de leurs demoiselles. 
C'était un mélange véridique d'une mélancolie naïve 
avec une joie turbulente et innocente, et par-ci par-là 
les accents robustes de la virilité laborieuse. 

Cependant Dupont, s'avançant dans sa voie natu- 
relle, avait composé un chant d'une allure plus dé- 
cidée et biien mieux fait pour émouvoir le cœur des 
habitants d'une grande ville. Je me rappelle encore la 
première confidence qu'il m'en fit, avec une naïveté 
charmante et comme encore indécis dans sa résolu- 
tion. Quand j'entendis cet admirable cri de douleur 
et de mélancolie (Le Chant des Ouvriers, 1846), je fus 
ébloui et attendri. Il y avait tant d'années que nous 
attendions un peu de poésie forte et vraie! Il est im- 
possible, à quelque parti qu'on appartienne, de quel- 
ques préjugés qu'on ait été nourri, de ne pas être 
touché du spectacle de cette multitude maladive 



PIERRE DUPONT. ipi 

respirant la poussière des ateliers, avalant du coton, 
s'imprégnant de céruse, de mercure et de tous les 
poisons nécessaires à la création des chefs-d'œuvre, 
dormant dans la vermine, au fond des quartiers oia 
les vertus les plus humbles et les plus grandes nichent 
à coté des vices les plus endurcis et des vomissements 
du bagne; de cette muhitude soupirante et languis- 
sante à qui la terre doit ses merveilles; qui sent un sang 
vermeil et impétueux couler dans ses veines, qui jette un 
long regard chargé de tristesse sur le soleil et i'ombre 
des grands parcs, et qui, pour suffisante consolation 
et réconfort, répète à tue-tête son refrain sauveur : 
Aimons-nous ! . . . 

Dès lors, la destinée de Dupont était faite : il n'avait 
plus qu'à marcher dans la voie découverte. Raconter 
les joies, les douleurs et les dangers de chaque métier, 
et éclairer tous ces aspects particuhers et tous ces ho- 
rizons divers de la souffrance et du travail humain par 
une philosophie consolatrice, tel était le devoir qui lui 
incombait, et qu'il accomplit patiemment. II viendra 
un temps où les accents de cette Marseillaise du tra- 
vail circuleront comme un mot d'ordre maçonnique, 
et où l'exilé, l'abandonné, le voyageur perdu, soit 
sous le ciel dévorant des tropiques, soit dans les dé- 
serts de neige , quand il entendra cette forte mélodie 
parfumer l'air de sa senteur originelle. 

Nous dont la lampe le matin 
Au clairon du coq se rallume, 
Nous tous qu'un salaire incertain 
Ramène avant l'aube à l'enclume... 



192 L'ART ROMANTIQUE. 

pourra dire : je n'ai plus rien à craindre, je suis en 
France ! 

La Révolution de Février activa cette floraison im- 
patiente et augmenta les vibrations de la corde popu- 
laire; tous les malheurs et toutes les espérances de la 
Révolution firent écho dans la poésie de Pierre Du- 
pont. Cependant la muse pastorale ne perdit pas ses 
droits, et à mesure qu'on avance dans son œuvre, on 
voit toujours, on entend toujours, comme au sein des 
chaînes tourmentées de montagnes orageuses, à côté 
de la route banale et agitée, bruire doucement et re- 
luire la fraîche source primitive qui filtre des hautes 
neiges : 

Entendez-vous au creux cîu val 
Ce long murmure qui serpente? 
Est-ce une flûte de cristal? 
Non , c'est la voix de l'eau qui chante. 

L'œuvre du poëte se divise naturellement en trois 
parties, les pastorales, les chants pohtiques et socia- 
listes, et quelques chants symbohques qui sont comme 
la philosophie de l'œuvre. Cette partie est peut-être la 
plus personnelle, c'est le développement d'une phi- 
losophie un peu ténébreuse, une espèce de mysticité 
amoureuse. L'optimisme de Dupont, sa confiance illi- 
mitée dans la bonté native de l'homme, son amour 
fanatique de la nature, font la plus grande partie de 
son talent. Il existe une comédie espagnole où une 
jeune fille demande en écoutant le tapage ardent des 
oiseaux dans les arbres : Quelle est cette voix, et que 



PIERRE DUPONT. 193 

chante-t-elle ? Et les oiseaux répètent en chœur : 
l'amour, l'amour! Feuilles des arbres, vent du ciel, 
que dites- vous, que commandez -vous? Et le chœur 
de répondre : l'amour, l'amour! le chœur des ruis- 
seaux dit la même chose. La série est longue, et le 
refrain est toujours Ip même. Cette voix mystérieuse 
chante d'une manière permanente le remède universel 
dans l'œuvre de Dupont. La beauté mélancolique de 
la nature a laissé dans son âme une telle empreinte, 
que s'il veut composer un chant funèbre sur l'abomi- 
nable guerre civile, les premières images et les pre- 
miers vers qui lui viennent à l'esprit sont : 

La France est pâle comme un lys , 
Le front cemt de grises verveines. 

Sans doute, plusieurs personnes regretteront de ne 
pas trouver dans ces chants pohtiques et guerriers 
tout le bruit et tout l'éclat de la guerre, tous les trans- 
ports de l'enthousiasme et de la haine, les cris enragés 
du clairon, le sifflement du fifre pareil à la folle espé- 
rance de la jeunesse qui court à la conquête du monde, 
le grondement infatigable du canon, les gémissements 
des blessés, et tout le fracas de la victoire, si cher à 
une nation militaire comme la nôtre. Mais qu'on y 
réfléchisse bien, ce qui chez un autre serait défaut 
chez Dupont devient qualité. En effet, comment 
pourrait-il se contredire? De temps à autre, un grand 
accent d'indignation s'élève de sa bouche, mais on 
voit qu'il pardonnera vite, au moindre signe de repen- 



I 94 L'ART ROMANTIQUE. 

tir, au premier rayon du soleil! Une seule fois, 
Dupont a constaté, peut-être à son insu, l'utilité de 
l'esprit de destruction; cet aveu lui a échappé, mais 
voyez dans quels termes : 

Le glaive brisera le glaive , 
Et du combat naîtra l'amour ! 

En définitive, quand on relit attentivement ces 
chants politiques, on leur trouve une saveur particu- 
lière. Ils se tiennent bien, et ils sont unis entre eux 
par un lien commun, qui est l'amour de l'humanité. 

Cette dernière ligne me suscite une réflexion qui 
éclaire d'un grand jour le succès légitime, mais éton- 
nant, de notre poëte. 11 y a des époques oia les moyens 
d'exécution dans tous les arts sont assez nombreux, 
assez perfectionnés et assez peu coûteux pour que 
chacun puisse se les approprier en quantité à peu près 
égale. Il y a des temps où tous les peintres savent plus 
ou moins rapidement et habilement couvrir une toile; 
de même les poètes. Pourquoi le nom de celui-ci est-il 
dans toutes les bouches, et le nom de celui-là rampe- 
t-il encore ténébreusement dans des casiers de librai- 
rie , ou dort-il manuscrit dans des cartons de journaux ? 
En un mot, quel est le grand secret de Dupont, et 
d'oij vient cette sympathie qui l'enveloppe ? Ce grand 
secret, je vais vous le dire, il est bien simple : il n'est 
ni dans l'acquis ni dans l'ingéniosité, ni dans l'habileté 
du faire, ni dans la plus ou moins grande quantité de 
procédés que l'artiste a puisés dans le fonds commun 



PIERRE DUPONT. 195 

du savoir humain ; il est dans l'amour de la vertu et de 
l'humanité, et dans ce je ne sais quoi qui s'exhale 
incessamment de sa poésie, que j'appellerais volon- 
tiers le goût infini de la Répubhque. 

II y a encore autre chose; oui, il y a autre chose. 

C'est la joie! 

C'est un fait singulier que cette joie qui respire et 
domine dans les œuvres de quelques écrivains célèbres , 
ainsi que l'a judicieusement noté Champfleurj à pro- 
pos d'Honoré de Balzac. Quelque grandes que soient 
les douleurs qui les surprennent, quelque affligeants 
que soient les spectacles humains, leur bon tempéra- 
ment reprend le dessus, et peut-être quelque chose de 
mieux, qui est un grand esprit de sagesse. On dirait 
qu'ils portent en eux-mêmes leur consolation. En effet, 
la nature est si belle, et l'homme est si grand, qu'il 
est difficile, en se mettant à un point de vue supérieur, 
de concevoir le sens du mot : irréparable. Quand un 
poëte vient affirmer des choses aussi bonnes et aussi 
consolantes, aurez-vous le courage de regimber? 

Disparaissez donc, ombres fallacieuses de René, 
d'Obermann et de Werther; fuyez dans les brouillards 
du vide, monstrueuses créations de la paresse et de 
la solitude ; comme les pourceaux dans le lac de Géné- 
zareth , allez vous replonger dans les forêts enchantées 
d'où vous tirèrent les fées ennemies, moutons attaqués 
du vertigo romantique. Le génie de l'action ne vous 
laisse plus de place parmi nous. 

Quand je parcours l'œuvre de Dupont, je sens 
toujours revenir dans ma mémoire, sans doute à cause 

'3- 



19<^ L'ART ROMANTIQUE. 

de quelque secrète affinité, ce sublime mouvement de 
Proudhon, plein de tendresse et d'enthousiasme : il 
entend fredonner la chanson lyonnaise , 

Allons , du courage , 
Braves ouvriers ! 
Du cœur à l'ouvrage ! 
Soyons les premiers. 

et il s'écrie : 

«Allez donc au travail en chantant, race prédes- 
tinée, votre refrain est plus beau que celui de Rouget 
de Lisle^^^. » 

Ce sera l'éternel honneur de Pierre Dupont d'avoir 
le premier enfoncé la porte. La hache à la main, il a 
coupé les chaînes du pont-Ievis de la forteresse; main- 
tenant la poésie populaire peut passer. 

De grandes imprécations, des soupirs profonds 
d'espérance, des cris d'encouragement infini com- 
mencent à soulever les poitrines. Tout cela deviendra 
hvre, poésie et chant, en dépit de toutes les résis- 
tances. 

C'est une grande destinée que celle de la poésie ! 
Joyeuse ou lamentable, elle porte toujours en soi le 
divin caractère utopique. Elle contredit sans cesse 
le fait, à peine de ne plus être. Dans le cachot, elle 
se fait révolte ; à la fenêtre de l'hôpital , elle est ardente 
espérance de guérison; dans la mansarde déchirée et 
malpropre, elle se pare comme une fée du luxe et de 

'') Avertissement aux propriétaires. 



PIERRE DUPONT. I 97 

l'élégance; non-seulement elle constate, mais eîle 
répare. Partout elle se fait négation de l'iniquité. 

Va donc à l'avenir en chantant, poëte providentiel, 
tes chants sont le décalque lumineux des espérances 
et des convictions populaires ! 



L'édition à laquelle cette notice est annexée con- 
tient, avec chaque chanson, la musique, qui est pres- 
que toujours du poëte lui-même, mélodies simples et 
d'un caractère libre et franc, mais qui demandent un 
certain art pour bien être exécutées. II était véritable- 
ment utile, pour donner une idée juste de ce talent, 
de fournir le texte musical, beaucoup de poésies étant 
admirablement complétées par le chant. Ainsi que 
beaucoup de personnes, j'ai souvent entendu Pierre 
Dupont chanter lui-même ses oeuvres, et comme elles, 
je pense que nul ne les a mieux chantées. J'ai entendu 
de belles voix essayer ces accents rustiques ou patrio- 
tiques, et cependant je n'éprouvais qu'un malaise irri- 
tant. Comme ce livre de chansons ira chez tous ceux 
qui aiment la poésie, et qui aussi pour la consolation 
de la famille, pour la célébration de l'hospitalité, pour 
l'allégement des soirées d'hiver, veulent les exécuter 
eux-mêmes, je leur ferai part d'une réflexion qui m'est 
venue en cherchant la cause du déplaisir que m'ont 
causé beaucoup de chanteurs. Il ne suffit pas d'avoir 
la voix juste ou belle, il est beaucoup plus important 
d'avoir du sentiment. La plupart des chants de 
Dupont, qu'ils soient une situation de l'esprit ou un 



198 L'ART ROMANTIQUE. 

récit, sont des drames lyriques, dont les descriptions 
font les décors et le fond. II vous faut donc, pour bien 
représenter l'œuvre, entrer dans la peau de l'être créé, 
vous pénétrer profondément des sentiments qu'il 
exprime, et les si bien sentir, qu'il vous semble que ce 
soit votre œuvre propre. II faut s'assimiler une œuvre 
pour la bien exprimer; voilà sans doute une de ces 
vérités banales et répétées mille fois, qu'il faut répéter 
encore. Si vous méprisez mon avis, cherchez un autre 
secret. 



IX 

RICHARD WAGNER ET TANNHAÙSER 
À PARIS. 



I 



Remontons, s'il vous plaît, à treize mois en arrière, 
au commencement de la question, et qu'il me soit 
permis, dans cette appréciation, de parler souvent en 
mon nom personnel. Ce Je, accusé justement d'im- 
pertinence dans beaucoup de cas, implique cependant 
une grande modestie; il enferme l'écrivain dans les 
limites les plus strictes de la sincérité. En réduisant sa 
tâche, il la rend plus facile. Enfin, il n'est pas néces- 
saire d'être un probabiliste bien consommé pour 
acquérir la certitude que cette sincérité trouvera des 
amis parmi les lecteurs impartiaux; il y a évidemment 
quelques chances pour que le critique ingénu, en ne 
racontant que ses propres impressions, raconte aussi 
celles de quelques partisans inconnus. 



200 L'ART ROMANTIQUE. 

Donc, il J a treize mois , ce fut une grande rumeur 
dans Paris. Un compositeur allemand, qui avait vécu 
longtemps chez nous, à notre insu, pauvre, inconnu, 
par de misérables besognes, mais que, depuis quinze 
ans déjà, le public allemand célébrait comme un 
homme de génie, revenait dans la ville, jadis témoin 
de ses jeunes misères, soumettre ses œuvres à notre 
jugement. Paris avait jusque-là peu entendu parler de 
Wagner; on savait vaguement qu'au delà du Rhin 
s'agitait la question d'une réforme dans le drame 
lyrique, et que Liszt avait adopté avec ardeur les opi- 
nions du réformateur. M. Fétis avait lancé contre lui 
une espèce de réquisitoire, et les personnes curieuses 
de feuilleter les numéros de la Revue et Gazette musi- 
cale de Paris pourront vérifier une fois de plus que les 
écrivains qui se vantent de professer les opinions 
les plus sages, les plus classiques, ne se piquent 
guère de sagesse ni de mesure, ni même de vul- 
gaire poHtesse, dans la critique des opinions qui 
leur sont contraires. Les articles de M. Fétis ne sont 
guère qu'une diatribe affligeante; mais l'exaspération 
du vieux dilettantiste servait seulement à prouver 
l'importance des œuvres qu'il vouait à fanathème et 
au ridicule. D'ailleurs, depuis treize mois, pendant 
lesquels la curiosité publique ne s'est pas ralentie, 
Richard Wagner a essuyé bien d'autres injures. II y a 
quelques années , au retour d'un voyage en Allemagne , 
Théophile Gautier, très-ému par une représentation 
de Tannbaûser, avait cependant , dans le Moniteur, tra- 
duit ses impressions avec cette certitude plastique qui 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 2 I 

donne un charme irrésistible à tous ses écrits. Mais 
ces documents divers, tombant à de lointains inter- 
valles, avaient glissé sur l'esprit de la foule. 

Aussitôt que les affiches annoncèrent que Richard 
Wagner ferait entendre dans la salle des Italiens des 
fragments de ses compositions, un fait amusant se 
produisit, que nous avons déjà vu, et qui prouve le 
besoin instinctif, précipité, des Français, de prendre 
sur toute chose leur parti avant d'avoir délibéré ou 
examiné. Les uns annoncèrent des merveilles, et les 
autres se mirent à dénigrer à outrance des œuvres 
qu'ils n'avaient pas encore entendues. Encore aujour- 
d'hui dure cette situation bouffonne, et l'on peut dire 
que jamais sujet inconnu ne fut tant discuté. Bref, les 
concerts de Wagner s'annonçaient comme une véri- 
table bataille de doctrines, comme une de ces solen- 
nelles crises de l'art, une de ces mêlées oii critiques, 
artistes et public ont coutume de jeter confusément 
toutes leurs passions; crises heureuses qui dénotent la 
santé et la richesse dans la vie intellectuelle d'une 
nation , et que nous avions , pour ainsi dire , désapprises 
depuis les grands jours de Victor Hugo. J'emprunte 
les lignes suivantes au feuilleton de M. Berhoz (9 fé- 
vrier 1860) : « Le foyer du Théâtre-Itahen était curieux 
à observer le soir du premier concert. C'éta,ient des 
fureurs, des cris, des discussions qui semblaient tou- 
jours sur le point de dégénérer en voies de fait. » Sans 
la présence du souverain, le même scandale aurait pu 
se produire, il y a quelques jours, à l'Opéra, surtout 
avec un public p/u5 vrai. Je me souviens d'avoir vu, à 



202 L'ART ROMANTIQUE. 

ia fin d'une des répétitions générales, un des critiques 
parisiens accrédités, planté prétentieusement devant 
le bureau du contrôle , faisant face à la foule au point 
d'en gêner l'issue, et s'exerçant à rire comme un 
maniaque, comme un de ces infortunés qui, dans les 
maisons de santé, sont appelés des agités. Ce pauvre 
homme, croyant son visage connu de toute la foule, 
avait l'air de dire : «Voyez comme je ris, moi, le 
célèbre S...! Ainsi ayez soin de conformer votre juge- 
ment au mien.» Dans le feuilleton auquel je faisais 
toutàl'heure allusion, M. Berlioz, qui montra cepen- 
dant beaucoup moins de chaleur qu'on aurait pu en 
attendre de sa part, ajoutait : «Ce qui se débite alors 
de non-sens, d'absurdités et même de mensonges est 
vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, 
chez nous au moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une 
musique différente de celle qui court les rues, la 
passion, le parti-pris prennent seuls la parole et em- 
pêchent le bon sens et le bon goût de parler. » 

Wagner avait été audacieux : le programme de son 
concert ne comprenait ni solos d'instruments, ni chan- 
sons, ni aucune des exhibitions si chères à un public 
amoureux des virtuoses et de leurs tours de force. Rien 
que des morceaux d'ensemble , chœurs ou symphonies. 
La lutte fut violente, il est vrai; mais le pubhc, étant 
abandonné à lui-même, prit feu à quelques-uns de 
ces irrésistibles morceaux dont la pensée était pour lui 
plus nettement exprimée, et la musique de Wagner 
triompha par sa propre force. L'ouverture de Tann- 
baûser, la marche pompeuse du deuxième acte, l'ou- 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 203 

verture de Lobengrin particulièrement, la musique de 
noces et Vépitbalame furent magnifiquement acclamés. 
Beaucoup de choses restaient obscures sans doute, 
mais les esprits impartiaux se disaient : «Puisque ces 
compositions sont faites pour la scène , il faut attendre ; 
les choses non suffisamment définies seront expliquées 
par la plastique.» En attendant, il restait avéré que, 
comme symphoniste, comme artiste traduisant par 
les mille combinaisons du son les tumultes de l'âme 
humaine , Richard Wagner était à la hauteur de ce qu'il 
j a de plus élevé, aussi grand, certes, que les plus 
grands. 

J'ai souvent entendu dire que la musique ne pou- 
vait pas se vanter de traduire quoi que ce soit avec 
certitude, comme fait la parole ou la peinture. Cela 
est vrai dans une certaine proportion, mais n'est pas 
tout à fait vrai. Elle traduit à sa manière, et par les 
moyens qui lui sont propres. Dans la musique, comme 
dans la peinture et même dans la parole écrite, qui est 
cependant le plus positif des arts, il y a toujours une 
lacune complétée par l'imagination de l'auditeur. 

Ce sont sans doute ces considérations qui ont poussé 
Wagner à considérer l'art dramatique, c'est-à-dire la 
réunion, la coïncidence de plusieurs arts, comme l'art 
par excellence, le plus synthétique et le plus parfait. 
Or, si nous écartons un* instant le secours de la plas- 
tique, du décor, de l'incorporation des types rêvés 
dans des comédiens vivants, et même de la parole 
chantée, il reste encore incontestable que plus la 
musique est éloquente, plus la suggestion est rapide 



2o4 L'ART ROMANTIQUE. 

et juste , et plus il y a de chances pour que les hommes 
sensibles conçoivent des idées en rapport avec celles 
qui inspiraient l'artiste. Je prends tout de suite un 
exemple, la fameuse ouverture de Lobengrin, dont 
M. Berlioz a écrit un magnifique éloge en style tech- 
nique; mais je veux me contenter ici d'en vérifier la 
valeur par les suggestions qu'elle procure. 

Je hs dans le programme distribué à cette époque 
au Théâtre-Itahen : 

Dès les premières mesures, l'âme du pieux solitaire qui attend 
le vase sacré plonge dans les espaces injinis, II voit se former peu à 
peu une apparition étrange qui prend un corps , une figure. Cette 
apparition se précise davantage, et la troupe miraculeuse des anges, 
portant au milieu d'eux la coupe sacrée, passe devant lui. Le samt 
cortège approche ; le cœur de l'élu de Dieu s'exalte peu à peu ; il 
s'élargit, il se dilate; d'ineffables aspirations s'éveillent en lui; i7 
cède à une béatitude croissante, en se trouvant toujours rapproché de 
la lumineuse apparition, et quand enfin le Saint-Graal lui-même 
apparaît au milieu du cortège sacré, il s'abîme dans une adoration 
extatique, comme si le monde entier eût soudainement disparu. 

Cependant le Saint-Graal répand ses bénédictions sur le saint 
en prière et le consacre son chevalier. Puis les jlammes brûlantes 
adoucissent progressivement leur éclat; dans sa sainte allégresse, la 
troupe des anges, souriant à la terre qu'elle abandonne, regagne 
les célestes hauteurs. Elle a laissé le Saint-Graal à la garde des 
hommes purs, dans le cœur desquels la divine liqueur s'est répandue, et 
l'auguste troupe s'évanouit dans les profondeurs de l'espace, de la 
même manière qu'elle en était sortie. 

Le lecteur comprendra tout à l'heure pourquoi 
je souhgne ces passages. Je prends maintenant le 
hvre de Liszt, et je l'ouvre à la page où l'imagination 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 20 5 

de l'illustre pianiste (qui est un artiste et un philo- 
sophe) traduit à sa manière le même morceau : 

Cette introduction renferme et révèle l'élément mystique, toujours 
présent et toujours caché dans la pièce. . . Pour nous apprendre 
l'inénarrable puissance de ce secret , Wagner nous montre d'abord 
la beauté ineffable du sanctuaire, habité par un Dieu qui venge les 
opprimés et ne demande qu'amour et foi à ses fidèles. II nous initie 
au Saint-Graal; il fait miroiter à nos yeux le temple de bois incor- 
ruptible, aux murs odorants, aux portes d'or, aux solives d'asbeste, 
aux colonnes d'opale, aux parois de cymopbane , dont les splendides 
portiques ne sont approchés que de ceux qui ont le cœur élevé et 
les mains pures. II ne nous le fait point apercevoir dans son im- 
posante et réelle structure, mais, comme ménageant nos faibles 
sens , il nous le montre d'abord reflété dans quelque onde azurée ou 
reproduit par quelque nuage irisé. 

C'est au commencement une large nappe dormante de mélodie , 
un étber vaporeux qui s'étend, pour que le tableau sacré s'y dessine à 
nos yeux profanes; effet exclusivement confié aux violons, divisés 
en huit pupitres différents, qui, après plusieurs mesures de sons 
harmoniques, continuent dans les plus hautes notes de leurs 
registres. Le motif est ensuite repris par les instruments à vent les 
plus doux; les cors et les bassons, en s'y joignant, préparent 
l'entrée des trompettes et des trombones, qui répètent la mélodie 
pour la quatrième fois, avec un éclat éblouissant de coloris, comme si 
dans cet instant unique l'édifice saint avait brillé devant nos regards 
aveuglés, dans toute sa magnificence lumineuse et radiante. Mais le vij 
étincellement , amené par degrés à cette intensité de rayonnement solaire , 
s'éteint avec rapidité , comme une lueur céleste, La transparente vapeur 
des nuées se referme, la vision disparaît peu à peu dans le même 
encens diapré au milieu duquel elle est apparue, et le morceau se 
termine par les premières six mesures, devenues plus étbérées encore. 
Son caractère d'idéale mysticité est surtout rendu sensible par le 
pianissimo toujours conservé dans l'orchestre, et qu'interrompt à 
peine le court moment où les cuivres font resplendir les merveilleuses 
lignes du seul motif de cette introduction. Telle est l'image qui, à 



206 L'ART ROMANTIQUE. 

l'audition de ce sublime adagio, se présente d'abord à nos sens 
émus. 

M'est-il permis à moi-même de raconter, de rendre 
avec des paroles la traduction inévitable que mon 
imagination fit du même morceau, lorsque je l'enten- 
dis pour la première fois, les jeux fermés, et que je 
me sentis pour ainsi dire enlevé de terre? Je n'oserais 
certes pas parler avec complaisance de mes rêveries, 
s'il n'était pas utile de les joindre ici aux rêveries pré- 
cédentes. Le lecteur sait quel but nous poursuivons : 
démontrer que la véritable musique suggère des idées 
analogues dans des cerveaux différents. D'ailleurs, il 
ne serait pas ridicule ici de raisonner a priori, sans 
analyse et sans comparaisons; car ce qui serait vrai- 
ment surprenant, c'est que le son ne pût pas suggérer 
la couleur, que les couleurs ne pussent pas donner l'idée 
d'une mélodie, et que le son et la couleur fussent im- 
propres à traduire des idées; les choses s'étant tou- 
jours exprimées par une analogie réciproque, depuis 
le jour où Dieu a proféré le monde comme une com- 
plexe et indivisible totalité. 

La nature est un temple où de vivants piliers 
Laissent parfois sortir de confuses paroles; 
L'homme y passe à travers des forêts de symboles 
Qui l'observent avec des regards familiers. 

Comme de longs échos qui de lom se confondent 

Dans une ténébreuse et profonde unité , 

Vaste comme la nuit et comme la clarté , 

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. 



RICHARD WAGNER ET TANNHAVSER A PARIS. 207 

Je poursuis donc. Je me souviens que, dès les pre- 
mières mesures, je subis une de ces impressions heu- 
reuses que presque tous les hommes Imaginatifs ont 
connues, par le rêve, dans le sommeil. Je me sentis 
déhvré des liens de la pesanteur, et je retrouvai par le 
souvenir l'extraordinaire volupté qui circule dans les 
lieux hauts (notons en passant que je ne connaissais 
pas le programme cité tout à l'heure). Ensuite je me 
peignis involontairement l'état délicieux d'un homme 
en proie à une grande rêverie dans une solitude abso- 
lue , mais une sohtude avec un immense horizon et une 
large lumière diffuse; l'immensité Sctns autre décor qu'elle- 
même. Bientôt j'éprouvai la sensation d'une clarté plus 
vive, d'une intensité de lumière croissant avec une telle 
rapidité, que les nuances fournies par le dictionnaire 
ne suffiraient pas à exprimer ce surcroit toujours renais- 
sant d'ardeur et de blancheur. Alors je conçus pleinement 
ridée d'une âme se mouvant dans un miheu lumineux, 
d'une extase yàzVe de volupté et de connaissance, et planant 
au-dessus et bien loin du monde naturel. 

De ces trois traductions, vous pourriez noter faci- 
lement les différences. Wagner indique une troupe 
d'anges qui apportent un vase sacré; Liszt voit un monu- 
ment miraculeusement beau, qui se reflète dans un mi- 
rage vaporeux. Ma rêverie est beaucoup moins illus- 
trée d'objets matériels : elle est plus vague et plus 
abstraite. Mais l'important est ici de s'attacher aux 
ressemblances. Peu nombreuses, elles constitueraient 
encore une preuve suffisante; mais, par bonheur, elles 
sont nombreuses et saisissantes jusqu'au superflu. 



2o8 L'ART ROMANTIQUE. 

Dans les trois traductions nous trouvons la sensation 
de la béatitude spirituelle et physique; de l'isolement; de 
la contemplation de quelque chose infiniment grand et 
infiniment beau; d'une lumière intense qui réjouit les 
yeux et l'âme jusqu'à la pâmoison; et enfin la sensation 
de l'espace étendu jusqu'aux dernières limites concevables. 

Aucun musicien n'excelle, comme Wagner, kpeindre 
l'espace et la profondeur, matériels et spirituels. C'est 
une remarque que plusieurs esprits, et des meilleurs, 
n'ont pu s'empêcher de faire en plusieurs occasions. 
Il possède l'art de traduire , par des gradations sub- 
tiles, tout ce qu'il j a d'excessif, d'immense, d'ambi- 
tieux, dans l'homme spirituel et natureh II semble 
parfois, en écoutant cette musique ardente et despo- 
tique, qu'on retrouve peintes sur le fond des ténèbres, 
déchiré par la rêverie, les vertigineuses conceptions 
de l'opium. 

A partir de ce moment, c'est-à-dire du premier 
concert, je fus possédé du désir d'entrer plus avant 

dans l'intelliorence de ces œuvres sino-ulières. J'avais 

. . . . ^ . 

subi (du moins cela m'apparaissait ainsi) une opéra- 
tion spirituelle, une révélation. Ma volupté avait été 
si forte et si terrible , que je ne pouvais m'empêcher 
d'y vouloir retourner sans cesse. Dans ce que j'avais 
éprouvé, il entrait sans doute beaucoup de ce que 
Weber et Beethoven m'avaient déjà fait connaître, 
mais aussi quelque chose de nouveau que j'étais 
impuissant à définir, et cette impuissance me causait 
une colère et une curiosité mêlées d'un bizarre déliç^. 
Pendant plusieurs jours, pendant longtemps, je me 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 20C; 

dis : «Où pourrai-je bien entendre ce soir de la mu- 
sique de Wagner?» Ceux de mes amis qui possé- 
daient un piano furent plus d'une fois mes martyrs. 
Bientôt, comme il en est de toute nouveauté, des 
morceaux sjmphoniques de Wagner retentirent dans 
les casinos ouverts tous les soirs à une foule amou- 
reuse de voluptés triviales. La majesté fulgurante de 
cette musique tombait là comme le tonnerre dans un 
mauvais lieu. Le bruit s'en répandit vite , et nous 
eûmes souvent le spectacle comique d'hommes graves 
et délicats subissant le contact des cohues malsaines, 
pour jouir, en attendant mieux, de la marche solen- 
nelle des Invités au Wartburg ou des majestueuses 
noces de Lobengrin. 

Cependant, des répétitions fréquentes des mêmes 
phrases mélodiques, dans des morceaux tirés du 
même opéra, impliquaient des intentions mysté- 
rieuses et une méthode qui m'étaient inconnues. Je 
résolus de m'informer du pourquoi, et de transformer 
ma volupté en connaissance avant qu'une représenta- 
tion scénique vînt me fournir une élucidation parfaite. 
J'mterrogeai les amis et les ennemis. Je mâchai l'indi- 
geste et abominable pamphlet de M. Fétis. Je lus le 
livre de Liszt, et enfin je me procurai, à défaut de 
l'Art et la Révolution et de l'Œuvre d'art de l'avenir, 
ouvrages non traduits, celui intitulé : Opéra et Drame, 
traduit en anglais. 



»4 



2 10 L'ART ROMANTIQUE. 



II 



Les plaisanteries françaises allaient toujours leur 
train , et le journalisme vulgaire opérait sans trêve ses 
gamineries professionnelles. Comme Wagner n'avait 
jamais cessé de répéter que la musique (dramatique) 
devait parler le sentiment, s'adapter au sentiment avec 
la même exactitude que la parole, mais évidemment 
d'une autre manière, c'est-à-dire exprimer la partie 
indéfinie du sentiment que la parole, trop positive, 
ne peut pas rendre (en quoi il ne disait rien qui ne 
fût accepté par tous les esprits sensés), une foule de 
gens, persuadés par les plaisants du feuilleton, s'ima- 
ginèrent que le maître attribuait à la musique la puis- 
sance d'exprimer la forme positive des choses, c'est- 
à-dire qu'il intervertissait les rôles et les fonctions. 
II serait aussi inutile qu'ennuyeux de dénombrer tous 
les quolibets fondés sur cette fausseté, qui venant, 
tantôt de la malveillance, tantôt de fignorance, avaient 
pour résultat d'égarer à l'avance l'opinion du public. 
Mais, à Paris plus qu'ailleurs, il est impossible d'arrê- 
ter une plume qui se croit amusante. La curiosité 
générale étant attirée vers Wagner, engendra des 
articles et des brochures qui nous initièrent à sa vie, 
à ses longs efforts et à tous ses tourments. Parmi ces 
documents fort connus aujourd'hui , je ne veux extraire 
que ceux qui me paraissent plus propres à éclairer et 
à définir la nature et le caractère du maître. Celui qui 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 2 1 I 

. a écrit que l'homme qui n'a pas été , dès son berceau, doté 
par une fée de l'esprit de mécontentement de tout ce qui existe, 
n'arrivera jamais à la découverte du nouveau, devait indu- 
bitablement trouver dans les conflits de la vie plus de 
douleurs que tout autre. C'est de cette facilité à souf- 
frir, commune à tous les artistes et d'autant plus grande 
que leur instinct du juste et du beau est plus pro- 
noncé, que je tire l'explication des opinions révolu- 
tionnaires de Wagner. Aigri par tant de mécomptes, 
déçu par tant de rêves, il dut, à un certain moment, 
par suite d'une erreur excusable dans un esprit sen- 
sible et nerveux à l'excès, établir une complicité idéale 
entre la mauvaise musique et les mauvais gouverne- 
ments. Possédé du désir suprême de voir l'idéal dans 
l'art dominer définitivement la routine, il a pu (c'est 
une illusion essentiellement humaine) espérer que des 
révolutions dans l'ordre politique favoriseraient la 
cause de la révolution dans l'art. Le succès de Wagner 
lui-même a donné tort à ses prévisions et à ses espé- 
rances; car il a fallu en France l'ordre d'un despote 
pour faire exécuter l'œuvre d'un révolutionnaire. Ainsi 
nous avons déjà vu à Paris l'évolution romantique 
favorisée par la monarchie, pendant que les hbéraux 
et les républicains restaient opiniâtrement attachés aux 
routines de la httérature dite classique. 

Je vois, par les notes que lui-même il a fournies 
sur sa jeunesse, que, tout enfant, il vivait au sein du 
théâtre, fréquentait les coulisses et composait des 
comédies. La musique de Weber et, plus tard, celle 
de Beethoven, agirent sur son esprit avec une force 

'4- 



212 L'ART ROMANTIQUE. 

irrésistible, et bientôt, les années et les études s'accu- 
mulant, il lui fut impossible de ne pas penser d'une 
manière double, poétiquement et musicalement, de 
ne pas entrevoir toute idée sous deux formes simul- 
tanées, l'un des deux arts commençant sa fonction là 
où s'arrêtent les limites de l'autre. L'instinct drama- 
tique, qui occupait une si grande place dans ses facul- 
tés, devait le pousser à se révolter contre toutes les 
frivolités, les platitudes et les absurdités des pièces 
faites pour la musique. Ainsi la Providence, qui pré- 
side aux révolutions de l'art, mûrissait dans un jeune 
cerveau allemand le problème qui avait tant agité le 
dix-huitième siècle. Quiconque a lu avec attention la 
Lettre sur la musique, qui sert de préface à Quatre 
poèmes d'opéras traduits en prose française , ne peut conser- 
ver à cet égard aucun doute. Les noms de Gluck et 
de MéhuI j sont cités souvent avec une sympathie 
passionnée. N'en déplaise à M. Fétis, qui veut abso- 
lument établir pour l'éternité la prédommance de la 
musique dans le drame lyrique, l'opinion d'esprits tels 
que Gluck, Diderot, Voltaire et Gœthe n'est pas à 
dédaigner. Si ces deux derniers ont démenti plus tard 
leurs théories de prédilection, ce n'a été chez eux 
qu'un acte de découragement et de désespoir. En 
feuilletant la Lettre sur la musique, je sentais revivre 
dans mon esprit, comme par un phénomène d'écho 
mnémonique, différents passages de Diderot qui 
affirment que la vraie musique dramatique ne peut 
pas être autre chose que le cri ou le soupir de la pas- 
sion noté et rhythmé. Les mêmes problèmes scienti- 



RICHARD WAGNER ET TANNHAÛSER A PARIS. 2 I 3 

fiques, poétiques, artistiques, se reproduisent sans 
cesse à travers les âges, et Wagner ne se donne pas 
pour un inventeur, mais simplement pour le confir- 
mateur d'une ancienne idée qui sera sans doute, plus 
d'une fois encore, alternativement vaincue et victo- 
rieuse. Toutes ces questions sont en vérité extrême- 
ment simples, et il n'est pas peu surprenant de voir 
se révolter contre les théories de la musique de l'avenir 
(pour me servir d'une locution aussi inexacte qu'ac- 
créditée) ceux-là mêmes que nous avons entendus 
si souvent se plaindre des tortures infligées à tout 
esprit raisonnable par la routine du livret ordinaire 
d'opéra. 

Dans cette même Lettre sur la musique, où l'auteur 
donne une analyse très-brève et très-limpide de ses 
trois anciens ouvrages, l'Art et la Révolution, l'Œuvre 
d'art de l'avenir et Opéra et Drame, nous trouvons une 
préoccupation très-vive du théâtre grec, tout à fait 
naturelle, inévitable même chez un dramaturge mu- 
sicien qui devait chercher dans le passé la légitimation 
de son dégoût du présent et des conseils secourables 
pour l'étabhssement des conditions nouvelles du 
drame lyrique. Dans sa lettre à Berhoz, il disait déjk, 
il y a plus d'un an : 

Je me demandai quelles devaient être les conditions de l'art 
pour qu'il pût inspirer au public un inviolable respect , et, afin de 
ne pomt m'aventurer trop dans l'examen de cette question, je fus 
chercher mon point de départ dans la Grèce ancienne. J'y ren- 
contrai tout d'abord l'œuvre artistique par excellence, le drame, 
dans lequel l'iJée, quelque profonde qu'elle soit, peut se mani- 



21 4 L'ART ROMANTIQUE. 

fester avec le plus de clarté et de la manière la plus universelle- 
ment intelligible. Nous nous étonnons à bon droit aujourd'hui que 
trente mille Grecs aient pu suivre avec un intérêt soutenu la 
représentation des tragédies d'Eschyle; mais si nous recherchons 
le moyen par lequel on obtenait de pareils résultats, nous trou- 
vons que c'est par l'alliance de tous les arts concourant ensemble 
au même but, c'est-à-dire à la production de l'œuvre artistique la 
plus parfaite et la seule vraie. Ceci me conduisit à étudier les rap- 
ports des diverses branches de l'art entre elles, et, après avoir 
saisi la relation qui existe entre la plastique et la mimique, j'exami- 
nai celle qui se trouve entre la musique et la poésie : dç cet exa- 
men jaillirent soudain des clartés qui dissipèrent complètement 
l'obscurité qui m'avait jusqu'alors inquiété. 

Je reconnus, en effet, que précisément là où l'un de ces arts 
atteignait à des limites infranchissables, commençait aussitôt, avec 
la plus rigoureuse exactitude, la sphère d'action de l'autre; que, 
conséquemment, par l'union intime de ces deux arts, on exprime- 
rait avec la clarté la plus satisfaisante ce que ne pouvait exprimer 
chacun d'eux isolément ; que , par contraire , toute tentative de 
rendre avec les moyens de l'un d'eux ce qui ne saurait être rendu 
que par les deux ensemble, devait fatalement conduire à l'obscu- 
rité, à la confusion d'abord, et ensuite à la dégénérescence et à la 
corruption de chaque art en particulier. 

Et dans la préface de son dernier livre, il revient 
en ces termes sur le même sujet : 

J'avais trouvé dans quelques rares créations d'artistes une base 
réelle oii asseoir mon idéal dramatique et musical; maintenant 
l'histoire m'offrait à son tour le modèle et le type des relations 
idéales du théâtre et de la vie publique telles que je les concevais. 
Je le trouvais, ce modèle, dans le théâtre de l'ancienne Athènes : 
là, le théâtre n'ouvrait son enceinte qu'à de certaines solennités 
où s'accomplissait une fêie religieuse qu'accompagnaient les 
jouissances de l'art. Les hommes les plus distingues de l'Etat pre- 
naient à ces solennités une part directe comme poètes ou direc- 



RICHARD WAGNER ET TANNHAÙSER A PARIS. 2 I 5 

teurs ; ils paraissaient comme les prêtres aux yeux de la popula- 
tion assemblée de la cité et du pays, et cette population était 
remplie d'une si haute attente de la sublimité des œuvres qui 
allaient être représentées devant elle, que les poëmes les plus pro- . 
fonds , ceux d'un Eschyle et d'un Sophocle, pouvaient être proposés 
au peuple et assurés d'être parfaitement entendus. 

Ce goût absolu, despotique, d'un idéal drama- 
tique, où tout, depuis une déclamation notée et sou- 
lignée par la musique avec tant de som qu'il est 
impossible au chanteur de s'en écarter en aucune syl- 
labe, véritable arabesque de sons dessmée par la pas- 
sion, jusqu'aux soins les plus minutieux, relatifs aux 
décors et à la mise en scène, où tous les détails, dis-je, 
doivent sans cesse concourir à une totalité d'effet, a 
fait la destinée de Wagner. C'était en lui comme une 
postulation perpétuelle. Depuis le jour où il s'est 
dégagé des vieilles routines du livret et où il a coura- 
geusement renié son Rienzi, opéra de jeunesse qui 
avait été honoré d'un grand succès, il a marché, sans 
dévier d'une ligne, vers cet impérieux idéal. C'est 
donc sans étonnement que j'ai trouvé dans ceux de 
ses ouvrages qui sont traduits, particulièrement dans 
Tannhaûser, Lohengrin et le Vaisseau fantôme , une mé- 
thode de construction excellente, un esprit d'ordre et 
de division qui rappelle l'architecture des tragédies 
antiques. Mais les phénomènes et les idées qui se pro- 
duisent périodiquement à travers les âges empruntent 
toujours à chaque résurrection le caractère complé- 
mentaire de la variante et de la circonstance. La 
radieuse Vénus antique, l'Aphrodite née de la blanche 



2,1 6 L'ART ROMANTIQUE. 

écume, n'a pas impunément traversé les horrifiques 
ténèbres du moyen âge. Elle n'habite plus l'OIjmpe 
ni les rives d'un archipel parfumé. Elle est retirée au 
fond d'une caverne, magnifique, il est vrai, mais illu- 
minée par des feux qui ne sont pas ceux du bienveil- 
lant Phœbus. En descendant sous terre, Vénus s'est 
rapprochée de l'enfer, et elle va sans doute, à de cer- 
taines solennités abominables, rendre régulièrement 
hommage à l'Archidémon, prince de la chair et sei- 
gneur du péché. De même, les poëmes de Wagner, 
bien qu'ils révèlent un goût sincère et une parfaite 
intelligence de la beauté classique, participent aussi, 
dans une forte dose, de l'esprit romantique. S'ils font 
rêver à la majesté de Sophocle et d'EschjIe, ils con- 
traignent en même temps l'esprit à se souvenir des 
Mystères de l'époque la plus plastiquement catholique. 
Ils ressemblent à ces grandes visions que le moyen 
âge étalait sur les murs de ses églises ou tissait dans 
ses magnifiques tapisseries. Ils ont un aspect général 
décidément légendaire : le Tannbaûser, légende; le 
Lohençfrin, légende; légende, le Vaisseau fantôme. Et ce 
n'est pas seulement une propension naturelle à tout 
esprit poétique qui a conduit Wagner vers cette appa- 
rente spécialité; c'est un parti pris formel puisé dans 
l'étude des conditions les plus favorables du drame 
lyrique. 

Lui-même, il a pris soin d'élucider la question dans 
ses livres. Tous les sujets, en effet, ne sont pas égale- 
ment propres à fournir un vaste drame doué d'un 
caractère d'universalité. Il y aurait évidemment un 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 2 I 7 

immense danger à traduire en fresque le délicieux et 
le plus parfait tableau de genre. C'est surtout dans le 
cœur universel de fhomme et dans l'histoire de ce 
cœur que le poëte dramatique trouvera des tableaux 
universellement intelligibles. Pour construire en pleine 
liberté le drame idéal, il sera prudent d'éliminer 
toutes les difficultés qui pourraient naître de détails 
techniques, politiques ou même trop positivement 
historiques. Je laisse la parole au maître lui-même : 

Le seul tableau Je la vie humaine qui soit appelé poétique est 
celui où les motifs qui n'ont de sens que pour l'intelligence 
abstraite font place aux mobiles purement humains qui gouvernent 
le cœur. Cette tendance (celle relative à l'invention du sujet poé- 
tique) est la loi souveraine qui préside à la forme et à la repré- 
sentation poétique. . . L'arrangement rhythmique et l'ornement 
(presque musical) de la rime sont pour le poëte des moyens d'as- 
surer au vers, à la phrase, une puissance qui captive comme par 
un charme et gouverne à son gré le sentiment. Essentielle au 
poëte, cette tendance le conduit jusqu'à la limite de son art, limite 
que touche immédiatement la musique, et, par conséquent, 
l'œuvre la plus complète du poëte devrait être celle qui , dans son 
dernier achèvement, serait une parfaite musique. 

De là, je me voyais nécessairement amené à désigner le mythe 
comme matière idéale du poëte. Le mythe est le poëme primitif 
et anonyme du peuple, et nous le retrouvons à toutes les époques 
repris, remanié sans cesse à nouveau par les grands poëtes des 
périodes cultivées. Dans le mythe , en effet, les relations humaines 
dépouillent presque complètement leur forme conventionnelle et 
intelligible seulement à la raison abstraite ; elles montrent ce que la 
vie a de vraiment humain, d'éternellement compréhensible, et le 
montrent sous cette forme concrète, exclusive de toute imitation, 
laquelle donne à tous les vrais mythes leur caractère individuel 
que vous reconnaissez au premier coup d'œil. 



2 I 8 L'ART ROMAiNTlQUE. 

Et ailleurs, reprenant le même thème, il dit : 

Je quittai une fois pour toutes le terrain de l'histoire et m'éta- 
blis sur celui de la légende. . . Tout le détail nécessaire pour 
décrire et représenter le fait historique et ses accidents, tout le 
détail qu'exige, pour être parfaitement comprise, une époque 
spéciale et reculée de l'histoire, et que les auteurs contemporains 
de drames et de romans historiques déduisent, par cette raison, 
d'une manière si circonstanciée, je pouvais le laisser de côté... 
La légende, à quelque époque et à quelque nation qu'elle appar- 
tienne, a l'avantage de comprendre exclusivement ce que cette 
époque et cette nation ont de purement humain, et de le présen- 
ter sous une forme originale très-saillante , et dès lors intelligible 
au premier coup d'œil. Une ballade, un refrain populaire, suf- 
fisent pour vous représenter en un instant ce caractère sous les 
traits les plus arrêtés et les plus frappants. . . Le caractère de la 
scène et le ton de la légende contribuent ensemble à jeter l'esprit 
dans cet état de rêve qui le porte bientôt jusqu'à la pleine clair- 
voyance , et l'esprit découvre alors un nouvel enchaînement des 
phénomènes du monde, que ses yeux ne pouvaient apercevoir 
dans l'état de veille ordinaire. 

Comment Wagner ne comprendrait-il pas admira- 
blement le caractère sacré, divin du mythe, lui qui 
est à la fois poëte et critique? J'ai entendu beaucoup 
de personnes tirer de l'étendue même de ses facultés 
et de sa haute intelligence critique une raison de 
défiance relativement à son génie musical , et je crois 
que l'occasion est ici propice pour réfuter une erreur 
très-commune, dont la principale racine est peut-être 
le plus laid des sentiments humains, l'envie. «Un 
homme qui raisonne tant de son art ne peut pas pro- 
duire naturellement de belles œuvres», disent quel- 



RICHARD WAGNER ET TANNHA USER A PARIS. 2 I p 

qiies-uns qui dépouillent ainsi le génie de sa rationa- 
lité, et lui assignent une fonction purement instinctive 
et pour ainsi dire végétale. D'autres veulent consi- 
dérer Wagner comme un théoricien qui n'aurait pro- 
duit des opéras que pour vérifier a posteriori la valeur 
de ses propres théories. Non-seulement ceci est par- 
faitement faux, puisque le maître a commencé tout 
jeune, comme on le sait, par produire des essais poé- 
tiques et musicaux d'une nature variée, et qu'il n'est 
arrivé que progressivement à se faire un idéal de 
drame lyrique, mais c'est même une chose absolu- 
ment impossible. Ce serait un événement tout nou- 
veau dans l'histoire des arts qu'un critique se faisant 
poëte, un renversement de toutes les lois psychiques, 
une monstruosité; au contraire, tous les grands poètes 
deviennent naturellement, fatalement, critiques. Je 
plains les poètes que guide le seul instinct; je les crois 
incomplets. Dans la vie spirituelle des premiers, une 
crise se fait infailliblement, où ils veulent raisonner 
leur art, découvrir les lois obscures en vertu des- 
quelles ils ont produit, et tirer de cette étude une 
série de préceptes dont le but divin est l'infaillibilité 
dans la production poétique. II serait prodigieux qu'un 
critique devînt poëte, et il est impossible qu'un poëte 
ne contienne pas un critique. Le lecteur ne sera donc 
pas étonné que je considère le poëte comme le meil- 
leur de tous les critiques. Les gens qui reprochent au 
musicien Wagner d'avoir écrit des livres sur la philo- 
sophie de son art et qui en tirent le soupçon que sa 
musique n'est pas un produit naturel, spontané. 



22 O L'ART ROMANTIQUE. 

devraient nier également que Vinci, Hogarth, Rey- 
nolds, aient pu faire de bonnes peintures, simplement 
parce qu'ils ont déduit et analysé les principes de 
leur art. Qui parle mieux de la peinture que notre 
grand Delacroix? Diderot, Gœthe, Shakspeare, 
autant de producteurs, autant d'admirables critiques. 
La poésie a existé, s'est affirmée la première, et elle a 
engendré fétude des règles. Telle est l'histoire incon- 
testée du travail humain. Or, comme chacun est le 
diminutif de tout le monde, comme fhistoire d'un 
cerveau individuel représente en petit l'histoire du 
cerveau universel, il serait Juste et naturel de suppo- 
ser (à défaut des preuves qui existent) que félabora- 
tion des pensées de Wagner a été analogue au tra- 
vail de l'humanité. 



III 



Tannhaûser représente la lutte des deux principes 
qui ont choisi le cœur humain pour principal champ 
de bataille, c'est-à-dire de la chair avec l'esprit, de 
l'enfer avec le ciel, de Satan avec Dieu. Et cette dua- 
lité est représentée tout de suite, par l'ouverture, avec 
une incomparable habileté. Que n'a-t-on pas déjà 
écrit sur ce morceau? Cependant il est présumable 
qu'il fournira encore matière à bien des thèses et des 
commentaires éloquents ; car c'est le propre des œuvres 
vraiment artistiques d'être une source inépuisable de 
suggestions. L'ouverture, dis-je, résume donc la pen- 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 2 2 I 

sée du drame par deux chants , le chant religieux et le 
chant voluptueux, qui, pour me servir de l'expres- 
sion de Liszt, «sont ici posés comme deux termes, et 
qui, dans le finale, trouvent leur équation». Le Chant 
des pèlerins apparaît le premier, avec l'autorité de la loi 
suprême, comme marquant tout de suite le véritable 
sens de la vie, le but de l'universel pèlerinage, c'est-à- 
dne Dieu. Mais comme le sens intime de Dieu est 
bientôt noyé dans toute conscience par les concupis- 
cences de la chair, le chant représentatif de la sain- 
teté est peu à peu submergé par les soupirs de la 
volupté. La vraie, la terrible, l'universelle Vénus se 
dresse déjà dans toutes les imaginations. Et que celui 
qui n'a pas encore entendu la merveilleuse ouverture 
de Tannbaûser ne se figure pas ici un chant d'amou- 
reux vulgaires, essayant de tuer le temps sous les 
tonnelles, les accents d'une troupe enivrée jetant à 
Dieu son défi dans la langue d'Horace. II s'agit 
d'autre chose, à la fois plus vrai et plus sinistre. Lan- 
gueurs, délices mêlées de fièvre et coupées d'an- 
goisses, retours incessants vers une volupté qui pro- 
met d'éteindre , mais n'éteint jamais la soif; palpitations 
furieuses du cœur et des sens, ordres impérieux de la 
chair, tout le dictionnaire des onomatopées de l'amour 
se fait entendre ici. Enfin le thème religieux reprend 
peu à peu son empire, lentement, par gradations, et 
absorbe l'autre dans une victoire paisible, glorieuse 
comme celle de l'être irrésistible sur l'être maladif et 
désordonné, de saint Michel sur Lucifer. 

Au commencement de cette étude, j'ai noté la 



2.2 2 L'ART ROMANTIQUE. 

puissance avec laquelle Wagner, dans l'ouverture de 
Lobengrin, avait exprimé les ardeurs de la mysticité, 
les appétitions de l'esprit vers le Dieu incommuni- 
cable. Dans l'ouverture de Tannhaûser, dans la lutte 
des deux prmcipes contraires, il ne s'est pas montré 
moins subtil ni moins puissant. Oii donc le maître 
a-t-il puisé ce chant furieux de la chair, cette connais- 
sance absolue de la partie diabolique de l'homme? 
Dès les premières mesures, les nerfs vibrent à l'unisson 
de la mélodie; toute chair qui se souvient se meta 
trembler. Tout cerveali bien conformé porte en lui 
deux infinis, le ciel et l'enfer, et dans toute image de 
l'un de ces infinis il reconnaît subitement la moitié 
de lui-même. Aux titillations sataniques d'un vague 
amour succèdent bientôt des entraînements, des 
éblouissements, des cris de victoire, des gémissements 
de gratitude, et puis des hurlements de férocité, des 
reproches de victimes et des hosannas impies de sacri- 
ficateurs, comme si îa barbarie devait toujours prendre 
sa place dans le drame de l'amour, et la iouissance 
charnelle conduire, par une logique satanique inéluc- 
table, aux délices du crime. Qiiand le thème reli- 
gieux, faisant invasion à travers le mal déchaîné, vient 
peu à peu rétablir l'ordre et reprendre l'ascendant, 
quand il se dresse de nouveau avec toute sa solide 
beauté, au-dessus de ce chaos de voluptés agonisantes, 
toute l'âme éprouve comme un rafraîchissement, une 
béatitude de rédemption; sentiment ineffable qui se 
reproduira au commencement du deuxième tableau, 
quand Tannhaûser, échappé de la grotte de Vénus, se 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 223 

retrouvera dans la vie véritable, entre le son religieux 
des cloches natales, la chanson naïve du pâtre, 
l'hymne des pèlerins et la croix plantée sur la route, 
emblème de toutes ces croix qu'il faut traîner sur 
toutes les routes. Dans ce dernier cas, il y a une puis- 
sance de contraste qui agit irrésistiblement sur l'esprit 
et qui fait penser à la manière large et aisée de 
Shakspeare. Tout à l'heure nous étions dans les pro- 
fondeurs de la terre (Vénus, comme nous l'avons dit, 
habite auprès de l'enfer), respirant une atmosphère 
parfumée, mais étouffante, éclairée par une lumière 
rose qui ne venait pas du soleil; nous étions sem- 
blables au chevaher Tannhâuser lui-même, qui, saturé 
de délices énervantes, asT^ire a la douleur! cri sublime 
que tous les critiques jurés admireraient dans Cor- 
neille, mais qu'aucun ne voudra peut-être voir dans 
Wagner. Enfin nous sommes replacés sur la terre; 
nous en aspirons l'air frais, nous en acceptons les joies 
avec reconnaissance, les douleurs avec humihté. La 
pauvre humanité est rendue à sa patrie. 

Tout à l'heure, en essayant de décrire la partie 
vokiptueuse de l'ouverture, je priais le lecteur de 
détourner sa pensée des hymnes vulgaires de l'amour, 
tels que les peut concevoir un galant en belle humeur; 
en effet, il n'y a ici rien de trivial; c'est pKitôt le 
débordement d'une nature énergique, qui verse dans 
le mal toutes les forces dues à la cuhure du bien; 
c'est l'amour effréné, immense, chaotique, élevé jus- 
qu'à la hauteur d'une contre-religion, d'une religion 
satanique. Ainsi, le compositeur, dans la traduction 



224 L'ART ROMANTIQUE. 

musicale , a échappé à cette vulgarité qui accompagne 
trop souvent la peinture du sentiment le plus popu- 
laire, — j'allais dire populacier, — et pour cela il lui 
a suffi de peindre l'excès dans le désir et dans l'éner- 
gie, l'ambition indomptable, immodérée, d'une âme 
sensible qui s'est trompée de voie. De même, dans la 
représentation plastique de l'idée, il s'est dégagé heu- 
reusement de la fastidieuse foule des victimes, des 
Elvires innombrables. L'idée pure, incarnée dans 
l'unique Vénus, parle bien plus haut et avec bien plus 
d'éloquence. Nous ne voyons pas ici un libertin ordi- 
naire, voltigeant de belle en belle, mais l'homme géné- 
ral, universel, vivant morganatiquement avec fldéal 
absolu de la volupté, avec la Reine de toutes les dia- 
blesses, de toutes les faunesses et de toutes les saty- 
resses, reléguées sous terre depuis la mort du grand 
Pan, c'est-à-dire avec l'indestructible et irrésistible 
Vénus. 

Une main mieux exercée que la mienne dans l'ana- 
lyse des ouvrages lyriques présentera, ici même, au 
lecteur, un compte rendu technique et complet de cet 
étrange et méconnu Tannbaûser'^^^ ; je dois donc me 
borner à des vues générales qui, pour rapides qu'elles 
soient, n'en sont pas moins utiles. D'ailleurs, n'est-il 
pas plus commode, pour certains esprits, de juger de 
la beauté d'un paysage en se plaçant sur une hauteur, 

(*' La première partie de cette étude a paru à la Revue euro- 
péenne, où M. Perrin, ancien directeur de l'Opéra-Comique, dont 
les sympathies pour Wagner sont bien connues, est chargé de la 
critique musicale. 



RICHARD WAGNER ET TANNHA USER A PARIS. 225 

qu'en parcourant successivement tous les sentiers qui 
le sillonnent? 

Je tiens seulernent à faire observer, à la grande 
louange de Wagner, que, malgré l'importance très- 
juste qu'il donne au poëme dramatique, l'ouverture 
de Tannbaûser) comme celle de Lohengrin, est parfaite- 
ment intelligible, même à celui qui ne connaîtrait pas 
le livret; et ensuite, que cette ouverture contient non- 
seulement l'idée mère, la dualité psychique consti- 
tuant le drame, mais encore les formules principales, 
nettement accentuées, destinées à pemdre les senti- 
ments généraux exprimés dans la suite de l'œuvre, 
ainsi que le démontrent les retours forcés de la mélo- 
die diaboliquement voluptueuse et du motif religieux 
ou Chant des pèlerins, toutes les fois que l'action le 
demande. Quant à la grande marche du second acte, 
elle a conquis depuis longtemps le suffrage des esprits 
les plus rebelles, et l'on peut kii appliquer le même 
éloge qu'aux deux ouvertures dont j'ai parlé, à savoir 
d'exprimer de la manière la plus visible, la plus colo- 
rée, la plus représentative, ce qu'elle veut exprimer. 
Qui donc, en entendant ces accents si riches et si fiers, 
ce rhythme pompeux élégamment cadencé , ces fanfares 
royales, pourrait se figurer autre chose qu'une pompe 
féodale, une défilade d'hommes héroïques, dans des 
vêtements éclatants, tous de haute stature, tous de 
grande volonté et de foi naïve, aussi magnifiques dans 
leurs plaisirs que terribles dans leurs guerres? 

Que dirons-nous du récit de Tannhaùser, de son 
voyage à Rome, où la beauté littéraire est si admira- 



2 2(5 L'ART ROMANTIQUE. 

blement complétée et soutenue par la mélopée, que 
les deux éléments ne font plus qu'un inséparable tout? 
On craignait la longueur de ce morceau, et cependant 
le récit contient , comme on l'a vu , unepuissance drama- 
tique invincible. La tristesse, l'accablement du pécheur 
pendant son rude voyage, son allégresse en voyant 
le suprême pontife qui délie les péchés, son désespoir 
quand celui-ci lui montre le caractère irréparable de 
son crime, et enfin le sentiment presque ineffable, 
tant il est terrible, de la joie dans la damnation; tout 
est dit, exprimé, traduit, par la parole et la musique, 
d'une manière si positive, qu'il est presque impossible 
de concevoir une autre manière de le dire. On com- 
prend bien alors qu'un pareil malheur ne puisse être 
réparé que par un miracle, et on excuse l'infortuné 
chevalier de chercher encore le sentier mystérieux qui 
conduit à la grotte, pour retrouver au moins les grâces 
de l'enfer auprès de sa diabolique épouse. 

Le drame de Lobengrin porte, comme celui de Tann- 
baûser, le caractère sacré, mystérieux et pourtant uni- 
versellement intelligible de la légende. Une jeune 
princesse, accusée d'un crime abominable, du meurtre 
de son frère, ne possède aucun moyen de prouver son 
innocence. Sa cause sera jugée par le jugement de 
Dieu. Aucun chevaher présent ne descend pour elle 
sur le terrain; mais elle a confiance dans une vision 
singulière : un guerrier inconnu est venu la visiter en 
rêve. C'est ce cheva.Iier-Ià qui prendra sa défense. En 
effet, au moment suprême et comme chacun la juge 
coupable, une nacelle approche du rivage, tirée par un 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSEH A PARIS. 227 

cygne attelé d'une chaîne d'or. Lohengrin, chevalier 
du Saint-Graal, protecteur des innocents, défenseur 
des faibles, a entendu l'invocation du fond de la re- 
traite merveilleuse oij est précieusement conservée 
cette coupe divine, deux fois consacrée par la sainte 
Cène et par le sang de Notre-Seigneur, que Joseph 
d'Arimathie y recueillit tout ruisselant de sa plaie. 
Lohengrin, fils de Parcival, descend de la nacelle, 
revêtu d'une armure d'argent, le casque en tête, le bou- 
clier sur l'épaule, une petite trompe d'or au côté, ap- 
puyé sur son épée. « Si je remporte pour toi la victoire , 
dit L ohengrin à Eisa , veux-tu que je sois ton époux ? . . . 
Eisa, si tu veux que je m'appelle ton époux..., il faut 
que tu me fasses une promesse : jamais tu ne m'inter- 
rogeras, jamais tu ne chercheras à savoir ni de quelles 
contrées j'arrive, ni quel est mon nom et ma nature.» 
Et Eisa: «Jamais, seigneur, tu n'entendras de moi cette 
question.» Et, comme Lohengrin répète solennelle- 
ment la formule de la promesse, Eisa répond : «Mon 
bouclier, mon ange, mon sauveur ! toi qui crois ferme- 
ment à mon innocence, pourrait-il y avoir un doute 
plus criminel que de n'avoir pas foi en toi ? Comme 
tu me défends dans ma détresse, de même je garderai 
fidèlement la loi que tu m'imposes.» Et Lohengrin, 
la serrant dans ses bras, s'écrie : « Eisa, je t'aime !» II y 
a là une beauté de dialogue comme il s'en trouve fré- 
quemment dans les drames de Wagner, toute trempée 
de magie primitive, toute grandie par le sentiment 
idéal, et dont la solennité ne diminue en rien la grâce 
naturelle. 

'5- 



22 8 • L'ART ROMANTIQUE. 

L'innocence d'Eisa est proclannée par la victoire de 
Lohengrin; la magicienne Ortrude et Frédéric, deux 
méchants intéressés à la condamnation d'Eisa, par- 
viennent à exciter en elle la curiosité féminine, à flétrir 
sa joie par le doute, et l'obsèdent mamtenant Jusqu'à 
ce qu'elle viole son serment et exige de son époux 
l'aveu de son origine. Le doute a tué la foi, et la foi 
disparue emporte avec elle le bonheur. Lohengrin 
punit par la mort Frédéric d'un guet-apens que celui- 
ci lui a tendu, et devant le roi, les guerriers et le 
peuple assemblés, déclare enfin sa véritable origine : 
«... Quiconque est choisi pour servir le Graal est aussi- 
tôt revêtu d'une puissance surnaturelle; même celui 
qui est envoyé par lui dans une terre lointaine, chargé 
de la mission de défendre le droit de la vertu, n'est 
pas dépouillé de sa force sacrée autant que reste in- 
connue sa qualité de chevalier du Graal; mais telle est 
la nature de cette vertu du Saint-Graal, que, dévoilée, 
elle fuit aussitôt les regards profanes; c'est pourquoi 
vous ne devez concevoir nul doute sur son chevalier; 
s'il est reconnu par vous, il lui faut vous quitter sur- 
le-champ. Ecoutez maintenant comment il récompense 
la question interdite! Je vous ai été envoyé par le 
Graal; mon père, Parcival, porte sa couronne; moi, 
son chevalier, j'ai nom Lohengrin, » Le cygne reparaît 
sur la rive pour remmener le chevalier vers sa mira- 
culeuse patrie. La magicienne, dans l'infatuation de sa 
haine, dévoile que le cygne n'est autre que le frère 
d'Eisa, emprisonné par elle dans un enchantement. 
Lohengrin monte dans la nacelle après avoir adressé 



RICHARD WAGNER ET TANNHAÛSER À PARIS. 229 

au Saint-Graal une fervente prière. Une colombe prend 
la place du cygne, etGodefroi,duc de Brabant, repa- 
raît. Le chevalier est retourné vers le mont Salvat. 
Eisa qui a douté, Eisa qui a voulu savoir, examiner, 
contrôler, Eisa a perdu son bonheur. L'idéal est en- 
volé. 

Le lecteur a sans doute remarqué dans cette légende 
une frappante analogie avec le mythe de la Psyché 
antique, qui, elle aussi, fut victime de la démoniaque 
curiosité, et, ne voulant pas respecter l'incognito de 
son divin époux, perdit, en pénétrant le mystère, toute 
sa félicité. Eisa prête l'oreille à Ortrude, comme Eve 
au serpent. L'Eve éternelle tombe dans l'éternel piège. 
Les nations et les races se transmettent-elles des 
fables, comme les hommes se lèguent des héritages, 
des patrimoines ou des secrets scientifiques? On serait 
tenté de le croire, tant est frappante l'analogie morale 
qui marque les mythes et les légendes éclos dans dif- 
férentes contrées. Mais cette explication est trop simple 
pour séduire longtemps un esprit philosophique. L'allé- 
gorie créée par le peuple ne peut pas être comparée 
à ces semences qu'un cultivateur communique frater- 
nellement à un autre qui les veut acclimater dans son 
pays. Rien de ce qui est éternel et universel n'a besoin 
d'être acclimaté. Cette analogie morale dont je parlais 
est comme l'estampille divine de toutes les fables 
populaires. Ce sera bien, si l'on veut, le signe d'une 
origine unique, la preuve d'une parenté irréfragable, 
mais à la condition que l'on ne cherche cette origine 
que dans le principe absolu et l'origine commune de 



230 L'ART ROMANTIQUiE. 

tous les êtres. Tel mythe peut être considéré comme 
frère d'un autre , de la même façon que le nègre est 
dit le frère du blanc. Je ne nie pas, en de certains 
cas, la fraternité ni la filiation; je crois seulement que 
dans beaucoup d'autres l'esprit pourrait être induit en 
erreur par la ressemblance des surfaces ou même par 
l'analogie morale, et que, pour reprendre notre méta- 
phore végétale , le mythe est un arbre qui croît par- 
tout, en tout climat, sous tout soleil, spontanément et 
sans boutures. Les religions et les poésies des quatre 
parties du monde nous fournissent sur ce sujet des 
preuves surabondantes. Comme le péché est partout, 
la rédemption est partout; le mythe partout. Rien de 
plus cosmopolite que l'Eternel. Qu'on veuille bien me 
pardonner cette digression qui s'est ouverte devant 
moi avec une attraction irrésistible. Je reviens à l'au- 
teur de Lohengrin. 

On dirait que Wagner aime d'un amour de prédi- 
lection les pompes féodales, les assemblées homéri- 
ques où gît une accumulation de force vitale, les foules 
enthousiasmées, réservoir d'électricité humaine, d'où 
le style héroïque jaillit avec une impétuosité naturelle. 
La musique de noces et l'épithalame de Lohengrin 
font un digne pendant à l'introduction des invités au 
Wartburg dans Tannhaûser, plus majestueux encore 
peut-être et plus véhément. Cependant le maître, tou- 
jours plein de goût et attentif aux nuances, n'a pas re- 
présenté ici laturbulence qu'en pareil cas manifesterait 
une foule roturière. Même à l'apogée de son plus vio- 
lent tumuhe, la musique n'exprime qu'un délire de 



RICHARD WAGNER ET TANNHA USER A PARIS. 2 j l 

gens accoutumés aux règles de l'étiquette; c'est une 
cour qui s'amuse, et son ivresse la plus vive garde 
encore le rhjthme de la décence. La joie clapoteuse 
de la foule alterne avec l'épithalame, doux, tendre et 
solennel; la tourmente de l'allégresse publique con- 
traste à plusieurs reprises avec l'hymne discret et 
attendri qui célèbre l'union d'Eisa et de Lohengrin. 
J'ai déjà parlé de certaines phrases mélodiques dont 
le retour assidu, dans différents morceaux tirés de la 
même œuvre , avait vivement intrigué mon oreille , lors 
du premier concert offert par Wagner dans la salle des 
Italiens. Nous avons observé que, dans Tannbaûser, la 
récurrence des deux thèmes principaux, le motif reli- 
gieux et le chant de volupté, servait à réveiller l'atten- 
tion du public et à le replacer dans un état analogue 
à la situation actuelle. Dans Lohengrin, ce système 
mnémonique est appliqué beaucoup plus minutieuse- 
ment. Chaque personnage est, pour ainsi dire, bla- 
sonné par la mélodie qui représente son caractère 
moral et le rôle qu'il est appelé à jouer dans la fable. 
Ici je laisse humblement la parole à Listz, dont, par 
occasion, je recommande le livre (Lohengrin et Tann- 
haûser) à tous les amateurs de l'art profond et raffiné, 
et qui sait, malgré cette langue un peu bizarre qu'il 
affecte , espèce d'idiome composé d'extraits de plusieurs 
langues, traduire avec un charme infini toute la rhé- 
torique du maître : 

Le spectateur, jjiéparé et résigné à ne chercher aucun de ces 
morceaux détachés qui, engrenés l'un après l'autre sur le Jil de quelque 
intrigue, composent la substance de nos opéras habituels, pourra trouver 



232 L'ART ROMANTIQUE. 

un singulier intérêt à suivre durant trois actes la combinaison pro- 
fondément réfléchie, étonnamment habile et poétiquement intelh- 
gente, avec laquelle Wagner, au moyen de plusieurs phrases princi- 
pales, a serré un nœud mélodique qui constitue tout son drame. Les 
replis que font ces phrases , en se liant et s' entrelaçant autour des 
paroles du poëme, sont d'un effet émouvant au dernier point. 
Mais si, après en avoir été frappé et impressionné à la représen- 
tation, on veut encore se rendre mieux compte de ce qui a si 
vivement affecté , et étudier la partition de cette œuvre d'un genre 
si neuf, on reste étonné de toutes les intentions et nuances qu'elfe 
renferme et qu'on ne saurait immédiatement saisir. Quels sont les 
drames et les épopées de grands poètes qu'il ne faille pas long- 
temps étudier pour se rendre maître de toute leur signification ? 
Wagner, par un procédé qu'il apphque d'une manière tout à 
fait imprévue, réussit à étendre l'empire et les prétentions de la 
musique. Peu content du pouvoir qu'elle exerce sur les cœurs en 
y réveillant toute la gamme des sentiments humains, il lui rend 
possible d'inciter nos idées, de s'adresser à notre pensée, de faire 
appel à notre réflexion , et la dote d'un sens moral et inteUectuel. . . 
II dessine mélodiquement le caractère de ses personnages et de 
leurs passions principales, et ces mélodies se font jour, dans le 
chant ou dans F accompagnement , chaque fois que les passions et les 
sentiments qu'elles expriment sont mis en jeu. Cette persistance 
systématique est jointe à un art de distribution qui offrirait, par la 
finesse des aperçus psychologiques, poétiques et philosophiques 
dont il fait preuve, un intérêt de haute curiosité à ceux aussi 
pour qui les croches et doubles croches sont lettres mortes et purs 
hiéroglyphes. Wagner, forçant notre méditation et notre mémoire 
à un SI constant exercice, arrache, par cela seul, l'action de la 
musique au domaine des vagues attendrissements et ajoute à ses 
charmes quelques-uns des plaisirs de l'esprit. Par cette méthode 
qui comphque les faciles jouissances procurées pa.r une série de chants 
rarement apparentés entre eux, il demande une singulière attention du 
public; mais, en même temps, il prépare de plus parfaites émo- 
tions à ceux qui savent les goûter. Ses mélodies sont, en quelque 
sorte, des personnifications d'idées; leur retour annonce celui des sen- 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 233 

timents que les paroles qu'on prononce n'indiquent point expli- 
citement; c'est à elles que Wagner confie de nous révéler tous les 
secrets des cœurs. II est des phrases, celle, par exemple, de la 
première scène du second acte, qui traversent l'opéra comme un 
serpent venimeux, s'enroulant autour des victimes et fuyant devant 
leurs saints défenseurs; il en est, comme celle de l'introduction, 
qui ne reviennent que rarement, avec les suprêmes et divines 
révélations. Les situations ou les personnages de quelque impor- 
tance sont tous musicalement exprimés par une mélodie qui en 
devient le constant symbole. Or, comme ces mélodies sont d'une 
rare beauté, nous dirons à ceux qui, dans l'examen d'une parti- 
tion , se bornent à juger des rapports de croches et doubles croches 
entre elles, que même si la musique de cet opéra devait être 
privée de son beau texte, elle serait encore une production de 
premier ordre. 



En effet, sans poésie, la musique de Wagner serait 
encore une œuvre poétique, étant douée de toutes les 
qualités qui constituent une poésie bien faite ; explica- 
tive par elle-même, tant toutes choses y sont bien 
unies, conjointes, réciproquement adaptées, et, s'il est 
permis de faire un barbarisme pour exprimer le su- 
perlatif d'une qualité, prudemment concaténées. 

Le Vaisseau fantôme, ou le Hollandais volant, est 
l'histoire si populaire de ce Juif errant de l'Océan, 
pour qui cependant une condition de rédemption a 
été obtenue par un ange secourable : Si le capitaine, 
qui mettra pied à terre tous les sept ans, y rencontre une 
Jemme jidèle , il sera sauvé. L'infortuné, repoussé par la 
tempête à chaque fois qu'il voulait doubler un cap 
dangereux, s'était écrié une fois : «Je passerai cette 
infranchissable barrière, dusse- je lutter toute l'éter- 



234 L'ART ROMANTIQUE. 

nité ! » Et l'éternité avait accepté le défi de l'audacieux 
navigateur. Depuis lors, le fatal navire s'était montré 
çà et là, dans différentes plages, courant sus à la tem- 
pête avec le désespoir d'un guerrier qui cherche la 
mort; mais toujours la tempête l'épargnait, et le pirate 
lui-même se sauvait devant lui en faisant le signe de 
la croix. Les premières paroles du Hollandais, après 
que son vaisseau est arrivé au mouillage, sont sinistres 
et solennelles : «Le terme est passé; il s'est encore 
écoulé sept années! La mer me jette à terre avec dé- 
goût... Ah! orgueilleux Océan! dans peu de jours il 
te faudra me porter encore! . . . Nulle part une tombe! 
nulle part la mort! telle est ma terrible sentence de 
damnation... Jour du jugement, jour suprême, quand 
luiras-tu dans ma nuit?...» A côté du terrible vais- 
seau un navire norwégien a jeté l'ancre; les deux capi- 
taines Hent connaissance, et le Hollandais demande 
au Norwégien « de lui accorder pour quelques jours 
l'abri de sa maison... de lui donner une nouvelle 
patrie». II lui offre des richesses énormes dont celui-ci 
s'éblouit, et enfin lui dit brusquement : «As-tu une 
fille?... Qu'elle soit ma femme!... Jamais je n'attein- 
drai ma patrie. A quoi me sert donc d'amasser des ri- 
chesses? Laisse-toi convaincre, consens à cette alliance 
et prends tous mes trésors.» — «J'ai une fille, belle, 
pleine de fidélité, de tendresse, de dévouement pour 
moi. » — « Qii'elle conserve toujours à son père cette 
tendresse filiale, qu'elle lui soit fidèle; elle sera aussi 
fidèle à son époux.» — «Tu me donnes des joyaux, 
des perles inestimables; mais le joyau le plus pré- 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 23 5 

cieux, c'est une femme fidèle.» — «C'est toi qui me 
le donnes!... Verrai-je ta fille dès aujourd'hui?» 

Dans la chambre du Norwégien, plusieurs jeunes 
filles s'entretiennent du Hollandais volant, et Senta, 
possédée d'une idée fixe, les yeux toujours tendus 
vers un portrait mystérieux, chante la ballade qui re- 
trace la damnation du navigateur : «Avez-vous ren- 
contré en mer le navire à la voile rouge de sang, au 
mât noir? A bord, l'homme pâle, le maître du vaisseau , 
veille sans relâche. II vole et fi.iit, sans terme, sans 
relâche, sans repos. Un jour pourtant l'homme peut 
rencontrer la délivrance , s'il trouve sur terre une 
femme qui lui soit fidèle jusque dans la mort. . . Priez 
le ciel que bientôt une femme lui garde sa foi! — Par 
un vent contraire, dans une tempête furieuse, il voulut 
autrefois doubler un cap; il blasphéma dans sa folle 
audace : Je n'y renoncerais pas de l'éternité! Satan l'a 
entendu, il l'a pris au mot! Et maintenant son arrêt 
est d'errer à travers la mer, sans relâche, sans repos!... 
Mais pour que l'infortuné puisse rencontrer encore la 
délivrance sur terre, un ange de Dieu lui annonce 
d'où peut lui venir le salut. Ah ! puisses-tu le trouver, 
pâle navigateur! Priez le ciel que bientôt une femme 
lui garde cette foi! — Tous les sept ans, il jette 
l'ancre, et, pour chercher une femme, il descend à 
terre. Il a courtisé tous les sept ans, et jamais encore 
il n'a trouvé une femme fidèle... Les voiles au vent! 
levez l'ancre! Faux amour, faux serments! Alerte! 
en mer! sans relâche, sans repos!» Et tout d'un 
coup, sortant d'un abîme de rêverie, Senta inspirée 



2^6 L'ART ROMANTIQUE. 

s'écrie : « Que je sois celle qui te délivrera par sa 
fidélité! Puisse l'ange de Dieu me montrer à toi! C'est 
par moi que tu obtiendras ton salut!» L'esprit de la 
jeune fille est attiré magnétiquement par le malheur; 
son vrai fiancé, c'est le capitaine damné que l'amour 
seul peut racheter. 

Enfin, le Hollandais paraît, présenté par le père de 
Senta; il est bien l'homme du portrait, la figure lé- 
gendaire suspendue au mur. Quand le Hollandais, 
semblable au terrible Melmoth qu'attendrit la destinée 
d'Immalée, sa victime, veut la détourner d'un dévoue- 
ment trop périlleux, quand le damné plein de pitié 
repousse l'instrument du salut, quand, remontant, en 
toute hâte, sur son navire, il la veut laisser au bonheur 
de la famille et de l'amour vulgaire, celle-ci résiste et 
s'obstine à le suivre : «Je te connais bien! je connais 
ta destinée! Je te connaissais lorsque je t'ai vu pour la 
première fois!» Et lui, espérant l'épouvanter: «Inter- 
roge les mers de toutes les zones, interroge le navi- 
gateur qui a sillonné l'Océan dans tous les sens; il 
connaît ce vaisseau, l'efFroi des hommes pieux : on me 
nomme le Hollandais volant!» Elle répond, poursui- 
vant de son dévouement et de ses cris le navire qui 
s'éloigne : «Gloire à ton ange libérateur! gloire à sa 
loi ! Regarde et vois si je te suis fidèle jusqu'à la mort ! » 
Et elle se précipite à la mer. Le navire s'engloutit. 
Deux formes aériennes s'élèvent au-dessus des flots : 
c'est le Hollandais et Senta transfigurés. 

Aimer le malheureux pour son malheur est une idée 
trop grande pour tomber ailleurs que dans un cœur 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 237 

ingénu, et c'est certainement une très-belle pensée 
que d'avoir suspendu le rachat d'un maudit à l'imagi- 
nation passionnée d'une jeune fille. Tout le drame est 
traité d'une main sûre, avec une manière directe; 
chaque situation, abordée franchement; et le type de 
Senta porte en lui une grandeur surnaturelle et roma- 
nesque qui enchante et fait peur. La simplicité extrême 
du poëme augmente l'intensité de l'effet. Chaque 
chose est à sa place, tout est bien ordonné et de juste 
dimension. L'ouverture, que nous avons entendue au 
concert du Théâtre-Italien, est lugubre et profonde 
comme l'Océan, le vent et les ténèbres. 

Je suis contraint de resserrer les bornes de cette 
étude, et je crois que j'en ai dit assez (aujourd'hui du 
moins) pour faire comprendre à un lecteur non pré- 
venu les tendances et la forme dramatique de Wa- 
gner. Outre Rienzi, le Hollandais volant, Tannhaûser et 
Lobengrin, il a composé Tristan et Isolde, et quatre 
autres opéras formant une tétralogie, dont le sujet est 
tiré des Niehelungen, sans compter ses nombreuses 
œuvres critiques. Tels sont les travaux de cet homme 
dont la personne et les ambitions idéales ont défrayé 
si longtemps la badauderie parisienne et dont la plai- 
santerie facile a fait journellement sa proie pendant 
pkis d'un an. 



IV 



On peut toujours faire momentanément abstraction 
de la partie systématique que tout grand artiste volon- 



238 L'ART ROMANTIQUE. 

taire introduit fatalement dans toutes ses œuvres; il 
reste, dans ce cas, à chercher et à vérifier par quelle 
qualité propre, personnelle, il se distingue des autres. 
Un artiste, un homme vraiment digne de ce grand 
nom, doit posséder quelque chose d'essentiellement 
sui generis, par la grâce de quoi il est lui et non un 
autre. A ce point de vue, les artistes peuvent être 
comparés à des saveurs variées, et le répertoire des 
métaphores humaines n'est peut-être pas assez vaste 
pour fournir la définition approximative de tous les 
artistes connus et de tous les artistes possibles. Nous 
avons déjà, je crois, noté deux hommes dans Richard 
Wagner, l'homme d'ordre et l'homme passionné. 
C'est de l'homme passionné, de l'homme de senti- 
ment qu'il est ici question. Dans le moindre de ses 
morceaux il inscrit si ardemment sa personnalité, que 
cette recherche de sa qualité principale ne sera pas 
très-difficile à faire. Dès le principe , une considération 
m'avait vivement frappé : c'est que dans la partie vo- 
luptueuse et orgiaque de l'ouverture de Tannbaûser, 
l'artiste avait mis autant de force, développé autant 
d'énergie que dans la peinture de la mysticité qui ca- 
ractérise l'ouverture de Lobengrin. Même ambition 
dans l'une que dans l'autre, même escalade titanique 
et aussi mêmes raffinements et même subtilité. Ce qui 
me paraît donc avant tout marquer d'une manière 
inoubliable la musique de ce maître, c'est l'intensité 
nerveuse, la violence dans la passion et dans la vo- 
lonté. Cette musique-là exprime avec la voix la plus 
suave ou la plus stridente tout ce qu'il y a de plus 



RICHARD WAGNER ET TANNHA USER A PARIS. 239 

caché dans le cœur de l'homme^ Une ambition idéale 
préside, il est vrai, à toutes ses compositions; mais 
si, par le choix de ses sujets et sa méthode drama- 
tique, Wagner se rapproche de l'antiquité, par l'éner- 
gie passionnée de son expression il est actuellement 
le représentant le plus vrai de la nature moderne. Et 
toute la science, tous les efforts, toutes les combinai- 
sons de ce riche esprit ne sont, à vrai dire, que les 
serviteurs très-humbles et très-zélés de cette irrésistible 
passion. II en résulte, dans quelque sujet qu'il traite, 
une solennité d'accent superlative. Par cette passion il 
ajoute à chaque chose je ne sais quoi de surhumain; 
par cette passion il comprend tout et fait tout com- 
prendre. Tout ce qu'impliquent les mots : volonté, 
désir, concentration, intensité nerveuse, explosion, se sent 
et se fait deviner dans ses œuvres. Je ne crois pas me 
faire illusion ni tromper personne en affirmant que je 
vois là les principales caractéristiques du phénomène 
que nous appelons ^eniV; ou du moins, que dans l'ana- 
lyse de tout ce que nous avons jusqu'ici légitimement 
appelé génie on retrouve lesdites caractéristiques. En 
matière d'art, j'avoue que je ne hais pas l'outrance; 
la modération ne m'a jamais semblé le signe d'une 
nature artistique vigoureuse. J'aime ces excès de 
santé, ces débordements de volonté qui s'inscrivent 
dans les œuvres comme le bitume enflammé dans le 
sol d'un volcan, et qui, dans la vie ordinaire, mar- 
quent souvent la phase, pleine de délices, succédant 
à une grande crise morale ou physique. 

Quant à la réforme que le maître veut introduire 



24o L'ART ROMANTIQUE. 

dans l'application de la musique au drame, qu'en 
arrivera-t-il? Là-dessus, il est impossible de rien pro- 
phétiser de précis. D'une manière vague et générale, 
on peut dire, avec le Psalmiste, que, tôt ou tard, ceux 
qui ont été abaissés seront élevés, que ceux qui ont 
été élevés seront humiliés, mais rien de plus que ce 
qui est également applicable au train connu de toutes 
les affaires humaines. Nous avons vu bien des choses 
déclarées jadis absurdes, qui sont devenues plus tard 
des modèles adoptés par la foule. Tout le public 
actuel se souvient de fénergique résistance où se heur- 
tèrent, dans le commencement, les drames de Victor 
Hugo et les peintures d'Eugène Delacroix. D'ailleurs 
nous avons déjà, fait observer que la querelle qui 
divise maintenant le public était une querelle oubliée 
et soudainement ravivée, et que Wagner lui-même 
avait trouvé dans le passé les premiers éléments de la 
base pour asseoir son idéal. Ce qui est bien certain, c'est 
que sa doctrine est faite pour rallier tous les gens d'es- 
prit fatigués depuis longtemps des erreurs de l'Opéra, 
et il n'est pas étonnant que les hommes de lettres, en 
particulier, se soient montrés sympathiques pour un 
musicien qui se fait gloire d'être poëte et dramaturge. 
De même les écrivains du dix-huitième siècle avaient 
acclamé les ouvrages de Gluck, et je ne puis m'em- 
pêcher de voir que les personnes qui manifestent le 
plus de répulsion pour les ouvrages de Wagner mon- 
trent aussi une antipathie décidée à l'égard de son 
précurseur. 

Enfin le succès où l'insuccès de Tannbaiiser ne peut 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 2^ I 

absolument rien prouver, ni même déterminer une 
quantité quelconque de chances favorables ou défa- 
vorables dans l'avenir. Tannhaûser, en supposant qu'il 
fût un ouvrage détestable, aurait pu monter aux nues. 
En le supposant parfait, il pourrait révolter. La ques- 
tion, dans le fait, la question de la réformation de 
l'opéra n'est pas vidée, et la bataille continuera; apai- 
sée, elle recommencera. J'entendais dire récemment 
que si Wagner 'obtenait par son drame un éclatant 
succès, ce serait un accident purement individuel, et 
que sa méthode n'aurait aucune influence ultérieure 
sur les destinées et les transformations du drame 
lyrique. Je me crois autorisé, par l'étude du passé, 
c'est-à-dire de l'éternel, à préjuger l'absolu contraire, 
à savoir qu'un échec complet ne détruit en aucune 
façon la possibilité de tentatives nouvelles dans le 
même sens, et que dans un avenir très-rapproché on 
pourrait bien voir non pas seulement des auteurs 
nouveaux, mais même des hommes anciennement 
accrédités, profiter, dans une mesure quelconque, 
des idées émises par Wagner, et passer heureusement 
à travers la brèche ouverte par lui. Dans quelle his- 
toire a-t-on jamais lu que les grandes causes se per- 
daient en une seule partie? 

i8 mars 1861. 



16 



242 L'ART ROMANTIQUE. 



ENCORE QUELQUES MOTS. 



« L'épreuve est faite! La musique de l'avenir est en- 
terrée! » s'écrient avec joie tous les siffleurs et caba- 
leurs. « L'épreuve est faite! » répètent tous les niais du 
feuilleton. Et tous les badauds leur répondent en 
chœur, et très-innocemment : « L'épreuve est faite ! » 

En effet, une épreuve a été faite, qui se renouvel- 
lera encore bien des milliers de fois avant la fin du 
monde; c'est que, d'abord, toute œuvre grande et 
sérieuse ne peut pas se loger dans la mémoire hu- 
maine ni prendre sa place 'dans l'histoire sans de vives 
contestations; ensuite, que dix personnes opiniâtres 
peuvent, à l'aide de sifflets aigus, dérouter des comé- 
diens, vaincre la bienveillance du public, et pénétrer 
même de leurs protestations discordantes la voix im- 
mense d'un orchestre, cette voix fût-elle égale en 
puissance à celle de l'Océan. Enfin, un inconvénient 
des plus intéressants a été vérifié, c'est qu'un système 
de location qui permet de s'abonner à l'année crée 
une sorte d'aristocratie, laquelle peut, à un moment 
donné, pour un motif ou un intérêt quelconque, 
exclure le vaste publicde toute participation au juge- 
ment d'une œuvre. Q,u'on adopte dans d'autres 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 243 

théâtres, à la Comédie-Française, par exemple, ce 
même système de location, et nous verrons bientôt, 
là aussi, se produire les mêmes dangers et les mêmes 
scandales. Une société restreinte pourra enlever au 
public immense de Paris le droit d'apprécier un ou- 
vrage dont le jugement appartient à tous. 

Les gens qui se croient débarrassés de Wagner se 
sont réjouis beaucoup trop vite; nous pouvons le leur 
affirmer. Je les engage vivement à célébrer moins 
haut un triomphe qui n'est pas des plus honorables 
d'ailleurs, et même à se munir de résignation pour 
l'avenir. En vérité, ils ne comprennent guère le jeu de 
bascule des affaires humaines, ie flux et le reflux des 
passions. Ils ignorent aussi de quelle patience et' de 
quefle opiniâtreté la Providence a toujours doué ceux 
qu'elle investit d'une fonction. Aujourd'hui la réaction 
est commencée; efle a pris naissance le jour même où 
la malveillance, la sottise, la routine et l'envie coali- 
sées ont essayé d'enterrer l'ouvrage. L'immensité de 
finjustice a engendré mille sympathies, qui mainte- 
nant se montrent de tous côtés. 



Aux personnes éloignées de Paris, que fascine et 
intimide cet amas monstrueux d'hommes et de pierres, 
l'aventure inattendue du drame de Tannbaûser doit 
apparaître comme une énigme. II serait facile de l'ex- 
pliquer par la coïncidence malheureuse de plusieurs 
causes, dont quelques-unes sont étrangères à l'art. 
Avouons tout de suite la raison principale, domi- 

16. 



244 L'ART ROMANTIQUE. 

nante : l'opéra de Wagner est un ouvrage sérieux, de- 
mandant une attention soutenue; on conçoit tout ce 
que cette condition implique de chances défavorables 
dans un pays où l'ancienne tragédie réussissait sur- 
tout par les facilités qu'elle offrait à la distraction. En 
Italie, on prend des sorbets et Ton fait des cancans 
dans les intervalles du drame où la mode ne com- 
mande pas les applaudissements; en France, on joue 
aux cartes. «Vous êtes un impertinent, vous qui vou- 
lez me contraindre à prêter à votre œuvre une atten- 
tion continue», s'écrie l'abonné récalcitrant, «je veux 
que vous me fournissiez un plaisir digestif plutôt 
qu'une occasion d'exercer mon intelligence. » A cette 
cause principale, il faut en ajouter d'autres qui sont 
aujourd'hui connues de tout le monde, à Paris du 
moins. L'ordre impérial, qui fait tant d'honneur au 
prince, et dont on peut le remercier sincèrement, je 
crois, sans être accusé de courtisanerie, a ameuté 
contre l'artiste beaucoup d'envieux et beaucoup de 
ces badauds qui croient toujours faire acte d'indépen- 
dance en aboyant à l'unisson. Le décret qui venait de 
rendre quelques libertés au journal et à la parole ou- 
vrait carrière à une turbulence naturelle, longtemps 
comprimée, qui s'est jetée, comme un animal fou, 
sur le premier passant venu. Ce passant, c'était le 
Tannbaûser, autorisé par le chef de l'Etat et protégé 
ouvertement par la femme d'un ambassadeur étran- 
ger. Quelle admirable occasion ! Toute une salle fran- 
çaise s'est amusée pendant plusieurs heures de la 
douleur de cette femme, et, chose moins connue. 



RICHARD WAGNER ET TANNHAÛSER À PARIS. 24 J 

M""* Wagner elle-même a été insultée pendant une des 
représentations. Prodigieux triomphe ! 

Une mise en scène plus qu'insuffisante, faite par un 
ancien vaudevilliste (vous figurez-vous les Burgraves 
mis en scène par M. Clairville?); une exécution molle 
et incorrecte de la part de l'orchestre; un ténor alle- 
mand, sur qui on fondait les principales espérances, 
et qui se met à chanter faux avec une assiduité déplo- 
rable; une Vénus endormie, habillée d'un paquet de 
chiffons blancs, et qui n'avait pas plus l'air de des- 
cendre de l'Olympe que d'être née de l'imagination 
chatoyante d'un artiste du moyen âge; toutes les 
places livrées, pour deux représentations, à une foule 
de personnes hostiles ou, du moins, indifférentes à 
toute aspiration idéale, toutes ces choses doivent être 
également prises en considération. Seuls (et l'occa- 
sion naturelle s'offre ici de les remercier), mademoi- 
selle Sax et Morelli ont fait tête à l'orage. Il ne serait 
pas convenable de ne louer que leur talent; il faut 
aussi vanter leur bravoure. Ils ont résisté à la déroute; 
ils sont restés, sans broncher un instant, fidèles au 
compositeur. Morelli, avec l'admirable souplesse ita- 
lienne, s'est conformé humblement au style et au goût 
de l'auteur, et les personnes qui ont eu souvent le loi- 
sir de l'étudier disent que cette docilité lui a profité, 
et qu'il n'a jamais paru dans un aussi beau jour que 
sous le personnage de Wolfram. Mais que dirons-nous 
de M. Niemann, de ses faiblesses, de ses pâmoisons, 
de ses mauvaises humeurs d'enfant gâté, nous qui 
avons assisté à des tempêtes théâtrales, où des hommes 



2.46 L'ART ROMANTIQUE. 

tels que Frederick et Rouvière, et Bignon lui-même, 
quoique moins autorisé par la célébrité, bravaient ou- 
vertement l'erreur du public, jouaient avec d'autant 
plus de zèle qu'il se montrait plus injuste, et faisaient 
constamment cause commune avec l'auteur? — Enfin, 
la question du ballet, élevée à la hauteur d'une ques- 
tion vitale et agitée pendant plusieurs mois, n'a pas 
peu contribué à l'émeute. «Un opéra sans ballet! 
qu'est-ce que cela?» disait la routine, a Qu'est-ce que 
cela?» disaient les entreteneurs de filles. «Prenez 
garde!» disait lui-même à l'auteur le ministre alarmé. 
On a fait manœuvrer sur la scène, en manière de 
consolation, des régiments prussiens en jupes courtes, 
avec les gestes mécaniques d'une école militaire; et 
une partie du public disait, voyant toutes ces jambes 
et illusionné par une mauvaise mise en scène : «Voilà 
un mauvais ballet et une musique qui n'est pas faite 
pour la danse. » Le bon sens répondait : « Ce n'est pas 
un ballet; mais ce devrait être une bacchanale, une 
orgie, comme l'indique la musique, et comm.e ont su 
quelquefois en représenter la Porte- Saint-Martm, 
l'Ambigu, rOdéon, et même des théâtres inférieurs, 
mais comme n'en peut pas figurer l'Opéra, qui ne 
sait rien faire du tout.» Ainsi, ce n'est pas une raison 
httéraire , mais simplement l'inhabileté des machinistes, 
qui a nécessité la suppression de tout un tableau (la 
nouvelle apparition de Vénus). 

Que les hommes qui peuvent se donner le luxe 
d'une maîtresse parmi les danseuses de l'Opéra, dési- 
rent qu'on mette le plus souvent possible en lumière 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER À PARIS. X^J 

les talents et les beautés de leur emplette, c'est là certes 
un sentiment presque paternel que tout le monde 
comprend et excuse facilement; mais que ces mêmes 
hommes, sans se soucier de la curiosité publique et 
des plaisirs d'autrui, rendent impossible l'exécution 
d'un ouvrage qui leur déplaît parce qu'il ne satisfait 
pas aux exigences de leur protectorat, voilà ce qui est 
intolérable. Gardez votre harem et conservez-en reli- 
gieusement les traditions; mais faites-nous donner un 
théâtre où ceux qui ne pensent pas comme vous pour- 
ront trouver d'autres plaisirs mieux accommodés à 
leur goût. Ainsi nous serons débarrassés de vous et 
vous de nous, et chacun sera content. 



On espérait arracher à ces enragés leur victime en 
la présentant au public un dimanche, c'est-à-dire un 
jour oii les abonnés et le Jockey-Club abandonnent 
volontiers la salle à une foule qui profite de la place 
hbre et du loisir. Mais ils avaient fait ce raisonnement 
assez juste : « Si nous permettons que le succès ait heu 
aujourd'hui, l'administration en tirera un prétexte 
suffisant pour nous imposer l'ouvrage pendant trente 
jours. » Et ils sont revenus à la charge, armés de toutes 
pièces, c'est-à-dire des instruments homicides confec- 
tionnés à l'avance. Le pubhc, le pubhc entier, a lutté 
pendant deux actes, et dans sa bienveillance, doublée 
par l'indignation, il applaudissait non-seulement les 
beautés irrésistibles, mais même les passages qui 
l'étonnaient et le déroutaient, soit qu'ils fussent 



248 L'ART ROMANTIQUE. 

obscurcis par une exécution trouble , soit qu'ils eussent 
besoin, pour être appréciés, d'un impossible recueil- 
lement. Mais ces tempêtes de colère et d'enthousiasme 
amenaient immédiatement une réaction non moins vio- 
lente et beaucoup moins fatigante pour les opposants. 
Alors ce même public, espérant que l'émeute lui sau- 
rait gré de sa mansuétude, se taisait, voulant avant 
toute chose connaître et juger. Mais les quelques sif- 
flets ont courageusement persisté, sans motif et sans inter- 
juption; l'admirable récit du voyage à Rome n'a pas 
été entendu (chanté même? je n'en sais rien) et tout 
le troisième acte a été submergé dans le tumulte. 

Dans la presse, aucune résistance, aucune protes- 
tation, excepté celle de M. Franck Marie, dans la 
Patrie. M. Berlioz a évité de dire son avis; courage 
négatif. Remercions-le de n'avoir pas ajouté à l'injure 
universelle. Et puis alors, un immense tourbillon 
d'imitation a entraîné toutes les plumes, a fait délirer 
toutes les langues, semblable à ce singulier esprit qui 
fait dans les foules des miracles alternatifs de bravoure 
et de couardise; le courage collectif et la lâcheté col- 
lective; l'enthousiasme français et la panique gauloise. 

Le Tannbaûser n'avait même pas été entendu. 



Aussi, de tous côtés, abondent maintenant les 
plaintes; chacun voudrait voir l'ouvrage de Wagner, 
et chacun crie à la tyrannie. Mais l'administration a 
baissé la tête devant quelques conspirateurs, et on 
rend l'argent déjà déposé pour les représentations 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 2,49 

suivantes. Ainsi, spectacle inouï, s'il en peut exister 
toutefois de plus scandaleux que celui auquel nous 
avons assisté, nous voyons aujourd'hui une direction 
vaincue, qui, malgré les encouragements du public, 
renonce à continuer des représentations des plus 
fructueuses. 

II paraît d'ailleurs que l'accident se propage, et que 
le public n'est plus considéré comme le juge suprême 
en fait de représentations scéniques. Au moment 
même où j'écris ces lignes, j'apprends qu'un beau 
drame , admirablement construit et écrit dans un excel- 
lent stjle, va disparaître, au bout de quelques jours, 
d'une autre scène oi!i il s'était produit avec éclat et 
malgré les efforts d'une certaine caste impuissante, qui 
s'appelait jadis la classe lettrée, et qui est aujourd'hui 
inférieure en esprit et en délicatesse à un public de 
port de mer. En vérité, l'auteur est bien fou qui a pu 
croire que ces gens prendraient feu pour une chose 
aussi impalpable, aussi gazéiforme que Yhonneur. Tout 
au plus sont-ils bons à Y enterrer. 

Quelles sont les raisons mystérieuses de cette 
expulsion? Le succès gênerait-il les opérations futures 
du directeur? D'inintelligibles considérations offi- 
cielles auraient-elles forcé sa bonne volonté, violenté 
ses intérêts? Ou bien faut-il supposer quelque chose de 
monstrueux, c'est-à-dire qu'un directeur peut feindre, 
pour se faire valoir, de désirer de bons drames, et, 
ayant enfin atteint son but, retourne bien vite à son 
véritable goût, qui est celui des imbéciles, évidem- 
ment le plus productif? Ce qui est encore plus 



250 L'ART ROMANTIQUE. 

inexplicable, c'est la faiblesse des critiques (dont 
quelques-uns sont poètes), qui caressent leur prin- 
cipal ennemi, et qui, si parfois, dans un accès de 
bravoure passagère, ils blâment son mercantilisme, 
n'en persistent pas moins, en une foule de cas, à 
encourager son commerce par toutes les complai- 
sances. 



Pendant tout ce tumulte et devant les déplorables 
facéties du feuilleton, dont je rougissais, comme un 
homme délicat d'une saleté commise devant lui, une 
idée cruelle m'obsédait. Je me souviens que, malgré 
que j'aie toujours soigneusement étouffé dans mon 
cœur ce patriotisme exagéré dont les fumées peuvent 
obscurcir le cerveau, il m'est arrivé, sur des plages 
lointaines, à des tables d'hôte composées des éléments 
humains les plus divers, de souffrir horriblement 
quand j'entendais des voix (équitables ou injustes, 
qu'importe?) ridiculiser la France. Tout le sentiment 
filial, philosophiquement comprimé, faisait alors ex- 
plosion. Quand un déplorable académicien s'est avisé 
d'introduire, il J a quelques années, dans son dis- 
cours de réception, une appréciation du génie de 
Shakspeare, qu'il appelait familièrement le vieux 
Williams, ou le bon Williams, — appréciation digne 
en vérité d'un concierge de la Comédie-Française, — 
j'ai senti en frissonnant le dommage que ce pédant 
sans orthographe allait faire à mon pays. En effet, 
pendant plusieurs jours, tous les journaux anglais se 



RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER A PARIS. 2 5 I 

sont amusés de nous, et de la manière la plus navrante. 
Les littérateurs français, à les entendre, ne savaient 
pas même l'orthographe du nom de Shakspeare; ils 
ne comprenaient rien à son génie, et la France abêtie 
ne connaissait que deux auteurs, Ponsard et Alexandre 
Dumas fils, les poêles favoris du nouvel Empire , ajoutait 
Ylllustrated London News. Notez que la haine politique 
combinait son élément avec le patriotisme httéraire 
outragé. 

Or, pendant les scandales soulevés par l'ouvrage 
de Wagner, je me disais : « Qu'est-ce que l'Europe va 
penser de nous, et en Allemagne que dira-t-on de 
Paris? Voilà une poignée de tapageurs qui nous dés- 
honorent collectivement! » Mais non, cela ne sera pas. 
Je crois, je sais, je jure que parmi les httérateurs, les 
artistes et même parmi les gens du monde, il "y a 
encore ,bon nombre de personnes bien élevées, 
douées de justice, et dont l'esprit est toujours libéra- 
lement ouvert aux nouveautés qui leur sont offertes. 
L'Allemagne aurait tort de croire que Paris n'est peu- 
plé que de polissons qui se mouchent avec les doigts, 
à cette fin de les essuyer sur le dos d'un grand 
homme qui passe. Une pareille supposition ne serait 
pas d'une totale impartialité. De tous les côtés, comme 
je l'ai dit, la réaction s'éveille; des témoignages de 
sympathie des plus inattendus sont venus encourager 
l'auteur à persister dans sa destinée. Si les choses 
continuent ainsi, il est présumable que beaucoup 
de regrets pourront être prochainement consolés, et 
que Tannbaûser reparaîtra, mais dans un lieu oi^i les 



252 L'ART ROMANTIQUE. 

abonnés de l'Opéra ne seront pas intéressés à le pour- 
suivre. 



Enfin l'idée est lancée, la trouée est faite, c'est 
l'important. Plus d'un compositeur français voudra 
profiter des idées salutaires émises par Wagner. Si 
peu de temps que l'ouvrage ait paru devant le public, 
l'ordre de l'Empereur, auquel nous devons de l'avoir 
entendu, a apporté un grand secours à l'esprit fran- 
çais, esprit logique, amoureux d'ordre, qui reprendra 
facilement la suite de ses évolutions. Sous la Répu- 
blique et le premier Empire, la musique s'était élevée 
à une hauteur qui en fit, à défaut de la littérature 
découragée, une des gloires de ces temps. Le chef du 
second Empire n'a-t-il été que curieux d'entendre 
l'œuvre d'un homme dont on parlait chez nos voisins, 
ou une pensée plus patriotique et plus compréhensive 
l'excitait-elle? En tout cas, sa simple curiosité nous 
aura été profitable à tous. 

8 avril 1861. 



PHILIBERT ROUVIERE. 



Voilà une vie agitée et tordue, comme ces arbres, 
— le grenadier, par exemple, — noueux, perplexes 
dans leur croissance, qui donnent des fruits compli- 
qués et savoureux, et dont les orgueilleuses et rouges 
floraisons ont l'air de raconter l'histoire d'une sève 
longtemps comprimée. H y a des gens par milliers 
qui, en littérature, adorent le style coulant, l'art qui 
s'épanche à l'abandon, presque à l'étourdie, sans mé- 
thode, mais sans fureurs et sans cascades. D'autres, — 
et généralement ce sont des littérateurs, — ne lisent 
avec plaisir que ce qui demande à être relu. Ils jouis- 
sent presque des douleurs de l'auteur. Car ces ouvrages 
médités, laborieux, tourmentés, contiennent la saveur 
toujours vive de la volonté qui les enfanta. Ils con- 
tiennent la grâce littéraire suprême, qui est l'énergie. 
Il en est de même de Rouvière; il a cette grâce su- 



2 54 L'ART ROMANTIQUE. 

prême, décisive, — l'énergie, l'intensité dans le geste, 
dans la parole et dans le regard. 

Philibert Rouvière a eu, comme je le faisais pres- 
sentir, une existence laborieuse et pleine de cahots. 
II est né à Nîmes, en 1809. Ses parents, négociants 
aisés, lui firent faire toutes ses études. On destinait le 
jeune homme au notariat. Ainsi il eut, dès le principe, 
cet inestimable avantage d'une éducation libérale. Plus 
ou moins complète, cette éducation marque, pour 
ainsi dire , les gens ; et beaucoup d'hommes , et des plus 
forts, qui en ont été privés, ont toujours senti en eux 
une espèce de lacune que les études de la maturité 
étaient impuissantes à combler. Pendant sa première 
jeunesse, son goût pour le théâtre s'était manifesté avec 
une ardeur si vivace, que sa mère, qui avait les pré- 
jugés d'une piété sévère, lui prédit avec désespoir 
qu'il monterait sur les planches. Cependant ce n'était 
pas dans les pompes condamnables du théâtre que 
Rouvière devait d'abord abnuer sa jeunesse. Il débuta 
par la peinture. II se trouvait jeune, privé de ses pa- 
rents, à la tête d'une petite fortune, et il profita de sa 
liberté pour entrer à l'atelier de Gros , en 1827. En 1830 , 
il exposa un tableau dont le sujet était emprunté au 
spectacle émouvant de la révolution de Juillet; cet 
ouvrage était, je crois, intitulé la Barricade, et des ar- 
tistes, élèves de Gros, m'en ont parlé honorablement. 
Rouvière a plus d'une fois depuis lors, dans les loisirs 
forcés que lui faisait sa vie aventureuse de comédien, 
utilisé son talent de peintre. II a disséminé çà et là 
quelques bons portraits. 



PHILIBERT ROUVIERE. 2 5 5 

Mais la peinture n'avait fait qu'une diversion. Le 
goût diabolique du théâtre prit impérativement le des- 
sus, et en 1837 il pria Joanny de l'entendre. Le vieux 
comédien le poussa vivement dans sa nouvelle voie, 
et Rouvière débuta au Théâtre-Français. II fut quelque 
temps au Conservatoire; — on n'est pas déshonoré 
pour une pareille naïveté, et il nous est permis de sou- 
rire de ces amusantes indécisions d'un génie qui ne se 
connaîtra que plus tard. — Au Conservatoire , Rouvière 
devint si mauvais qu'il eut peur. Les professeurs ortho- 
pédistes-jurés, chargés d'enseigner la diction et la ges- 
ticulation traditionnelle, s'étonnaient de voir leur en- 
seignement engendrer l'absurde. Torturé par l'école, 
Rouvière perdait toute sa grâce native, et n'acquérait 
aucune des grâces pédagogiques. Heureusement il fuit 
à temps cette maison dont l'atmosphère n'était pas faite 
pour ses poumons; il prit quelques leçons de Michelot 
(mais qu'est-ce que des leçons? des axiomes, des pré- 
ceptes d'hygiène, des vérités impudentes; le reste, le 
reste, c'est-à-dire tout, ne se démontre pas), et entra 
enfin à i'Odéon, en 1839, sous la direction de 
MM. d'Epagny et Lireux. Là, il joua Antiochus dans 
Rodogune, le roi Lear, le Macbeth de Ducis. Le Médecin 
de son honneur fui; l'occasion d'une création heureuse, 
singulière, et qui fit date dans la carrière de l'artiste. 
— Il marqua dans le Ducd'Albeei dans le Vieux Consul; 
et dans le Tirésias de VAntigone traduite il montra une 
intelligence parfaite de ces types grandioses qui nous 
viennent de l'antiquité, de ces types synthétiques qui 
sont comme un défi à nos poétiques modernes contra- 



2j6 L'ART ROMANTIQUE. 

dictoires. Déjà, dans le Médecin de son honneur, il avait 
manifesté cette énergie soudaine, éruptive, qui carac- 
térise une littérature tout à fait opposée, et il a pu dès 
lors concevoir sa pleine destinée; il a pu comprendre 
quelle intime connexion existait entre lui et la littéra- 
ture romantique; car, sans manquer de respect à nos 
impitoyables classiques, je crois qu'un grand comé- 
dien comme Rouvière peut désirer d'autres langues à 
traduire, d'autres passions à mimer. II portera ailleurs 
ses passions d'interprète, il s'enivrera d'une autre 
atmosphère, il rêvera, il désirera plus d'animalité et 
plus de spiritualité ; il attendra , s'il le faut. Douloureuse 
solidarité! lacunes qui ne se correspondent pas! Tantôt 
le poëte cherche son comédien, comme le peintre son 
graveur; tantôt le comédien soupire après son poëte. 

M. Bocage, homme économe et prudent, homme 
égalitaire d'ailleurs, se garda bien de rengager Rou- 
vière; et ici commence l'abominable épopée du comé- 
dien errant. Rouvière courait et vagabondait; — la 
province et l'étranger, exaspérantes consolations pour 
celui qui rêve toujours de ses juges naturels, et qui 
attend comme des envoyés les types vivifiants des 
poètes! 

Rouvière revint à Paris et joua sur le théâtre de 
Saint-Germain le Hamlet de MM. Dumas et Meurice. 
Dumas avait communiqué le manuscrit à Rouvière, et 
celui-ci s'était tellement passionné pour le rôle, qu'il 
proposa de monter l'ouvrage à Saint-Germain avec la 
petite troupe qui s'y trouvait. Ce fut un beau succès 
auquel assista toute la presse, et l'enthousiasme qu'il 



PHILIBERT ROUVIERE. 257 

excita est constaté par un feuilleton de Jules Janin, de 
la fin de septembre 1846. II appartenait dès lors à la 
troupe du Théâtre-Historique; tout le monde se rap- 
pelle avec quel éclat il joua le Charles IX dans la 
Reine Margot. On crut voir le vrai Charles IX; c'était 
une parfaite résurrection. Malgré la manière décisive 
dont il joua le terrible rôle de Hamlet au même 
théâtre, il ne fut pas rengagé, et ce fut seulement dix- 
huit mois plus tard qu'il créa avec beaucoup d'origina- 
lité le Fritz du Comte Hermann. Ces succès répétés, 
mais à des intervalles souvent lointains, ne faisaient 
cependant pas à l'artiste une position solide et durable ; 
on eut dit que ses qualités lui nuisaient et que sa ma- 
nière orio;inale faisait de lui un homme embarrassant. 
A la Porte-Saint-Martin, où une malheureuse faillite 
l'empêcha d'accomplir un engagement de trois ans, il 
créa Masaniello dans Salvator Rosa. Dans ces derniers 
temps, Ro'Uvière a reparu avec un éclat incomparable 
à la Gaîté, où il a joué le rôle de Mordaunt, et à 
rOdéon, où Hamlet a été repris et où il a soulevé un 
enthousiasme sans pareil. Jamais peut-être il ne favait 
si bien joué; enfin, sur le même théâtre, il vient de 
créer Favilla, où il a développé des qualités d'un ordre 
inaccoutumé, auxquelles on était loin de s'attendre, 
mais qu'avaient pu deviner ceux qui avaient fait de lui 
une étude particulière. 

Maintenant que la position de Rouvière est faite, 
position excellente, basée à la fois sur des succès po- 
pulaires et sur l'estime qu'il a inspirée aux littérateurs 
les plus difficiles (ce qui a été écrit de meilleur sui 

'7 



258 L'ART ROMANTIQUE. 

lui, c'est les feuilletons de Théophile Gautier dans 
la Presse et dans le Moniteur, et la nouvelle de Champ- 
fleury : le Comédien Trianon), il est bon et permis de 
parler de lui hbrement. Rouvière avait autrefois de 
grands défauts, défauts qui naissaient peut-être de 
fabondance même de son énergie; aujourd'hui ces 
défauts ont disparu. Rouvière n'était pas toujours 
maître de lui; maintenant c'est un artiste plein de cer- 
titude. Ce qui caractérise plus particulièrement son 
talent, c'est une solennité subjuguante. Une grandeur 
poétique l'enveloppe. Sitôt qu'il est entré en scène, 
l'œil du spectateur s'attache à lui et ne veut plus le 
quitter. Sa diction mordante, accentuée, poussée par 
une emphase nécessaire ou brisée par une triviahté 
inévitable, enchaîne irrésistiblement l'attention. — 
On peut dire de lui, comme de la Clairon, qui était 
une toute petite femme, qu'il grandit à la scène; et 
c'est la preuve d'un grand talent. — ■ II a des pétu- 
lances terribles, des aspirations lancées à toute volée, 
des ardeurs concentrées qui font rêver à tout ce qu'on 
raconte de Kean et de Lekain. Et bien que l'intensité 
du jeu et la projection redoutable de la volonté tiennent 
la plus grande part dans cette séduction, tout ce 
miracle s'accomplit sans effort. II a, comme certaines 
substances chimiques, cette saveur qu'on appelle sui 
generis. De pareils artistes, si rares et si précieux, 
peuvent être quelquefois singuliers; il leur est impos- 
sible d'être mauvais, c'est-à-dire qu'ils ne sauraient 
jamais déplaire. 

Quelque prodigieux que Rouvière se soit montré 



PHILIBERT ROUVIÈRE. 259 

dans l'indécis et contradictoire Hamiet, tour de force 
qui fera date dans l'histoire du théâtre , je l'ai toujours 
trouvé pkis à son aise, plus vrai dans les personnages 
absolument tragiques; le théâtre d'action, voilà son 
domaine. Dans Mordaunt, on peut dire qu'il illuminait 
véritablement tout le drame. Tout le reste pivotait 
autour de lui ; il avait l'air de la Vengeance expliquant 
l'Histoire. Quand Mordaunt rapporte à Cromwell sa 
cargaison de prisonniers voués à la mort, et qu'à la 
paternelle sollicitude de celui-ci, qui lui recommande 
de se reposer avant de se charger d'une nouvelle mis- 
sion, Rouvière répondait, en arrachant la lettre de la 
main du protecteur avec une légèreté sans pareille : 
Je ne suis jamais fatigué, monsieur! ces mots si simples 
traversaient l'âme comme une épée, et les applaudis- 
sements du public, qui est dans la confidence de Mor- 
daunt et qui connaît la raison de son zèle, expiraient 
dans le frisson. Peut-être était-il encore plus singu- 
lièrement tragique, quand, son oncle lui débitant la 
longue kyrielle des crimes de sa mère, il l'interrompait 
à chaque instant par un cri d^amour filial tout assoiffé 
de sang : Monsieur, c'était ma mère! 11 fallait dire cela 
cinq ou six fois! et à chaque fois c'était neuf et c'était 
beau. 

On était curieux de voir comment Rouvière expri- 
merait l'amour et la tendresse dans Maître Favilla. 11 a 
été charmant. L'interprète des vengeances, le terrible 
Hamiet, est devenu le plus délicat, le plus affectueux 
des époux; il a orné l'amour conjugal d'une fîeur de 
chevalerie exquise. Sa voix solennelle et distinguée 

•7- 



2 6o L'ART ROMANTIQUE. 

Vibrait comme celle d'un homme dont l'âme est ail- 
leurs que dans les choses de ce monde; on eût dit 
qu'il planait dans un azur spirituel. 11 y eut unanimité 
dans l'éloge. Seul, M. Janin, qui avait si bien loué le 
comédien il J a quelques années, voulut le rendre 
solidaire de la mauvaise humeur que lui causait la 
pièce. Où est le grand mal? Si M. Janin tombait trop 
souvent dans la vérité, il la pourrait compromettre. 

Insistcrai-je sur cette qualité exquise du goût qui 
préside à l'arrangement des costumes de Rouvière, 
sur cet art avec lequel il se grime, non pas en miniatu- 
riste et en fat, mais en véritable comédien dans lequel 
il j a toujours un peintre? Ses costumes voltigent et 
entourent harmonieusement sa personnalité. C'est bien 
là une touche précieuse, un trait caractéristique qui 
marque l'artiste pour lequel il n'y a pas de petites 
choses. 

Je lis dans un singulier philosophe quelques lignes 
qui me font rêver à l'art des grands acteurs : 

«QjLiand je veux savoir jusqu'à quel point quelqu'un 
est circonspect ou stupide, jusqu'à quel point il est 
bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses 
pensées, je compose mon visage d'après le sien, aussi 
exactement que possible, et j'attends alors pour savoir 
quels pensers ou quels sentiments naîtront dans mon 
esprit ou dans mon cœur, comme pour s'appareiller 
et correspondre avec ma physionomie. » 

Et quand le grand acteur, nourri de son rôle, ha- 
billé, grimé, se trouve en face de son miroir, horrible 
ou charmant, séduisant ou répulsif, et qu'il y con- 



PHILIBERT ROUVIÈRE. 26 1 

temple cette nouvelle personnalité qui doit devenu" la 
sienne pendant quelques heures, il tire de cette ana- 
lyse un nouveau parachèvement, une espèce de ma- 
gnétisme de récurrence. Alors l'opération magique 
est terminée, le miracle de l'objectivité est accompli, 
et l'artiste peut prononcer son Euréba. Type d'amour 
ou d'horreur, il peut entrer en scène. 
Tel est Rouvière. 



2.62. L'ART ROMANTIQUE. 



LE COMEDIEN ROUVIÈRE^D. 



J'ai connu longtemps Rouvière... — Philibert Rou- 
vière ne m'a jamais donné de notes détaillées sur sa 
naissance, son éducation, etc. C'est moi qui ai écrit, 
dans un recueil illustré sur les principaux comédiens 
de Paris, l'article le concernant. Mais dans cet article, 
on ne trouvera autre chose qu'une appréciation rai- 
sonnée de son talent, talent bizarre jusqu'à l'excès, fait 
de raisonnement et d'exagération nerveuse, ce dernier 
élément l'emportant généralement. 

Principaux rôles de Rouvière : Mordaunt, dans les 
Mousquetaires , type de haine concentrée, serviteur de 
Cromwell, ne poursuivant à travers les guerres civiles 
que la satisfaction de ses vengeances personnelles et 
légitimes. 

Dans ce rôle , Rouvière faisait peur et horreur. Il 
était tout enfer. 

Charles IX, dans une autre pièce d'Alexandre Du- 

<') Voir note p. 522 (J. C). 



PHILIBERT ROUVIÊRE. 263 

mas. Tout le monde a été émerveillé de cette ressusci- 
tation. Du reste, Rouvière ayant éiè peintre, ces tours 
de force lui étaient plus faciles qu'à un autre. 

L'abbé Faria, dans Monte-Cristo. Rouvière n'a 
joué le rôle qu'une fois. — Hostein, le directeur, et 
Alexandre Dumas n'ont jamais bien compris la manière 
de jouer de Rouvière. 

Hamlet (par Meurice et Dumas). Grand succès de 
Rouvière. — Mais joué en Hamlet méridional; Ham- 
let furibond, nerveux et pétulant. Gcdthe, qui prétend 
que Hamlet était blond et lourd, n'aurait pas été 
content. 

Mépbistopbélès , dans le détestable Faust, refait par 
Dennery. Rouvière a été mauvais. II avait beaucoup 
d'esprit, et cherchait des finesses qui tranchaient baro- 
quement sur sa nature méridionale. 

Maître Favilla, de George Sand. Extraordinaire suc- 
cès ! Rouvière , qui n'avait jamais joué que des natures 
amères, féroces, ironiques, atroces, a joué admirable- 
ment un rôle paternel, doux, aimable, idyllique. Cela 
tient, selon moi, à un côté peu connu de sa nature : 
amour de l'utopie, des idylles révolutionnaires; — 
culte de Jean-Jacques, Florian et Berquin. 

Le rôle du Médecin, dans le Comte Hermann, 
d'Alexandre Dumas, — Dumas a été obligé de confes- 
ser que Rouvière avait des instants sublimes. 

Othello, — dans X Othello d'Alfred de Vigny. — 
Rouvière a très bien su exprimer la politesse raffinée, 
emphatique, non inséparable de la rage d'un cocu 
oriental. 



264 L'ART ROMA^TIQUE. 

Et bien d'autres rôles dont je ne me souviens pas 
actuellement. 

Physiquement, Rouvière était un petit moricaud 
nerveux, ayant gardé jusqu'à la fin l'accent du Midi, 
et montrant dans la conversation des finesses inatten- 
dues. . . — pas cabotin et fiivant les cabotins. — Ce- 
pendant, très épris d'aventures, il avait suivi des sal- 
timbanques pour étudier leurs mœurs. — Très homme 
du monde, quoique comédien, très-éloquent. 

Moralement,* élève de Jean-Jacques Rousseau. Je 
me souviens d'une querelle bizarre qu'il me fit 
un jour qu'il me trouva arrêté devant une boutique 
de bijoutier. 

Une cabane, disait-il, un foyer, une chaise, et une 
planche pour y mettre mon divin Jean-Jacques, cela 
me suffit. — Aimer le luxe, c'est d'un malhonnête 
homme. 

Peintre, il était élève de Gros. 

II y a quelques mois, Rouvière étant tombé malade, 
et étant très pauvre , des amis imaginèrent de faire 
une vente de ses tableaux; elle n'eut aucun succès. 

Comme peintre, il était, à quelques égards, ce qu'il 
était comme comédien. — Bizarre, ingénieux et in- 
complet. 

Je me souviens cependant d'un charmant tableau 
représentant Hamlet contraignant sa mcre à contempler le 
portrait du roi défunt. — Peinture ultra- romantique, 
achetée, m'a-t-on dit, par M. de Concourt. 

M. Théophile Silvestre a de jolis dessins de Rou- 
vière. Pendant longtemps, M. Luquet (associé de 



PHILIBERT ROUVTÈRE. 265 

Cadart) a offert, comme étant de Géricault, un tableau 
[les Girondins en prison) que j'ai reconnu tout de suite 
pour un Rouvière. . . grande composition , sauvage et 
maladroite, enfantine même, mais d'un orrand feu. 

Comme comédien, Rouvière était très admiré 
d'Eugène Delacroix. 

M. Champfleurj a fait de lui une curieuse étude 
sous forme de nouvelle : le Comédien Trianon. 



XI 

CONSEILS 
AUX JEUNES LITTÉRATEURS. 



Les préceptes qu'on va lire sont le fruit de l'expé- 
rience; l'expérience implique une certaine somme de 
bévues; chacun les ayant commises, — toutes ou peu 
s'en faut, — j'espère que mon expérience sera vérifiée 
par celle de chacun. 

Lesdits préceptes n'ont donc pas d'autres préten- 
tions que celle des vade mecum, d'autre utilité que celle 
de la Civilité puérile et honnête. — Utilité énorme! Sup- 
posez le code de la civihté écrit par une Warens au 
cœur Intelligent et bon , l'art de s'habiller utilement 
enseigné par une mère! — Ainsi ^apporterai-je dans 
ces préceptes dédiés aux jeunes littérateurs une ten- 
dresse toute fraternelle. 



268 L'ART ROMANTIQUE. 

I 

DU BONHEUR ET DU GUIGNON 

DANS LES DÉBUTS. 

Les jeunes écrivains qui , parlant d'un jeune confrère 
avec un accent mêlé d'envie, disent : «C'est un beau 
début, il a eu un fier bonheur!» ne réfléchissent pas 
que tout début a toujours été précédé et qu'il est 
l'efi^et de vingt autres débuts qu'ils n'ont pas connus. 

Je ne sais pas si, en fait de réputation, le coup de 
tonnerre a jamais eu lieu; je crois plutôt qu'un succès 
est, dans une proportion arithmétique ou géométrique , 
suivant la force de l'écrivain, le résultat des succès 
antérieurs, souvent invisibles à l'œil nu. II y a lente 
agrégation de succès moléculaires; mais de généra- 
tions miraculeuses et spontanées, jamais. 

Ceux qui disent : J'ai du guignon, sont ceux qui 
n'ont pas encore eu assez de succès et qui l'ignorent. 

Je fais la part des mille circonstances qui envelop- 
pent la volonté humaine et qui ont elles-mêmes leurs 
causes légitimes; elles sont une circonférence dans la- 
quelle est enfermée la volonté; mais cette circonfé- 
rence est mouvante, vivante, tournoyante, et change 
tous les jours, toutes les minutes, toutes les secondes 
son cercle et son centre. Ainsi, entraînées par elle, 
toutes les volontés humaines qui y sont cloîtrées 



CONSEILS AUX JEUNES LITTERATEURS. 26^ 

varient à chaque instant leur jeu réciproque, et c'est 
ce qui constitue la liberté. 

Liberté et fatalité sont deux contraires; vues de près 
et de loin, c'est une seule volonté. 

C'est pourquoi il n'y a pas de guignon. Si vous avez 
du guignon , c'est qu'il vous manque quelque chose : 
ce quelque chose, connaissez-le, et étudiez le jeu des 
volontés voisines pour déplacer plus facilement la cir- 
conférence. 

Un exemple entre mille. Plusieurs de ceux que 
j'aime et que j'estime s'emportent contre les popula- 
rités actuelles, — des logogriphes en action; mais 
le talent de ces gens, pour frivole qu'il soit, n'en 
existe pas moins, et la cqlère de mes amis n'existe 
pas, ou plutôt elle existe en moins, — car elle est du 
temps perdu, la chose du monde la moins précieuse. 
La question n'est pas de savoir si la httérature du 
cœur ou de la forme est supérieure à celle en vogue. 
Cela est trop vrai, pour moi du moins. Mais cela 
ne sera qu'à moitié juste, tant que vous n'aurez pas 
dans le genre que vous voulez installer autant de 
talent qu'Eugène Sue dans le sien. Allumez autant 
d intérêt avec des moyens nouveaux; possédez une 
force égale et supérieure dans un sens contraire ; 
doublez, triplez, quadruplez la dose jusqu'à une 
égale concentration, et vous n'aurez plus le droit de 
médire du bourgeois, car le bourgeois sera avec vous. 
Jusque-là, vœ victis ! car rien n'est vrai que la force, 
qui est la justice suprême. 



270 L'ART ROMANTIQUE. 

II 

DES SALAIRES. 

Quelque belle que soit une maison , elle est avant 
tout, — avant que sa beauté soit démontrée , — tant 
de mètres de haut sur tant de large. — De même la 
littérature, qui est la matière la plus inappréciable, — 
est avant tout un remplissage de colonnes ; et l'archi- 
tecte littéraire, dont le nom seul n'est pas une chance 
de bénéfice, doit vendre à tous prix. 

II y a des Jeunes gens qui disent .' « Puisque cela 
ne vaut que si peu , pourquoi se donner tant de mal ? » 
Ils auraient pu livrer de la meilleure ouvrage; et dans ce 
cas, ils n'eussent été volés que par Ja nécessité ac- 
tuelle, par la loi de la nature; ils se sont volés eux- 
mêmes; — mal payés, ils eussent pu y trouver de 
l'honneur; mal payés, ils se sont déshonorés. 

Je résume tout ce que je pourrais écrire sur cette 
matière, en cette maxime suprême que je livre à la 
méditation de tous les philosophes, de tous les histo- 
riens et de tous les hommes d'affaires : Ce n'est que 
par les beaux sentiments qu'on parvient à la fortune ! 

Ceux qui disent : « Pourquoi se fouler la rate pour 
si peu ! » sont ceux qui, plus tard, — veulent vendre 
leurs livres 200 francs le feuilleton, et qui, rejetés, 
viennent le lendemain- les offrir à 100 francs de 
perte. 



CONSEILS AUX JEUNES LITTERATEURS. 27 I 

L'homme raisonnable est celui qui dit : « Je crois 
que cela vaut tant, parce que j'ai du génie; mais s'il 
faut faire quelques concessions, je les ferai, pour avoir 
i honneur d'être des vôtres. » 



m 

DES SYMPATHIES ET DES ANTIPATHIES. 

En amour comme en littérature, les sympathies 
sont involontaires ; néanmoins elles ont besoin d'être 
vérifiées, et la raison y a sa part ultérieure. 

Les vraies sympathies sont excellentes, car elles 
sont deux en un — les fausses sont détestables, car 
elles ne font qu'un, moins l'indifférence primitive, qui 
vaut mieux que la haine, suite nécessaire de la dupe- 
rie et du désillusionnement. 

C'est pourquoi j'admets et j'admire la camaraderie 
en tant qu'elle est fondée sur des rapports essentiels 
de raison et de tempérament. Elle est une des saintes 
manifestations de la nature, une des nombreuses 
apphcations de ce proverbe sacré : l'union fait la 
force. 

La même loi de franchise et de naïveté doit régir 
les antipathies. II y a cependant' des gens qui se fabri- 
quent des haines comme des admirations, àfétourdie. 
Cela est fort imprudent ; c'est se faire un ennemi — 
sans bénéfice et sans profit. Un coup qui ne porte pas 
n'en blesse pas moins au cœur le rival à qui il était 



272 L'ART ROMANTIQUE. 

destiné , sans compter qu'il peut à gauche ou à droite 
blesser l'un des témoins du combat. 

Un jour, pendant une leçon d'escrime, un créancier 
vint me troubler; je le poursuivis dans l'escalier à coups 
de fleuret. Quand je revins, le maître d'armes, un 
géant pacifique qui m'aurait jeté par terre en soufflant 
sur moi, me dit : « Comme vous prodiguez votre anti- 
pathie ! un poëte ! un philosophe ! ah fi ! » — J'avais 
perdu le temps de Faire deux assauts, j'étais essoufflé, 
honteux, et méprisé par un homme de plus, — le 
créancier, à qui je n'avais pas fait grand mal. 

En effet, la haine est une liqueur précieuse, un 
poison plus cher que celui des Borgia, — car il est 
fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil et les 
deux tiers de notre amour! Il faut en être avare! 



IV 

DE lIrEINTAGE. 

L'éreintage ne doit être pratiqué que contre les 
suppôts de Terreur. Si vous êtes fort, c'est vous perdre 
que de vous attaquer à un homme fort; fussiez -vous 
dissidents en quelques points, il sera toujours des 
vôtres en certaines occasions. 

Il j a deux méthodes d'éreintage : par la ligne 
courbe, et par la ligne droite, qui est le plus court 
chemin. 

On trouvera suffisamment d'exemples de la ligne 



CONSEILS AUX JEUNES LITTERATEURS. 273 

courbe dans les feuilletons de J, Janin. La ligne 
'courbe amuse la galerie, mais ne l'instruit pas. 

La ligne droite est pratiquée maintenant avec suc- 
cès par quelques journalistes anglais; à Paris, elle est 
tombée en désuétude; M. Granier de Cassagnac lui- 
même me semble l'avoir oubliée. Elle consiste à dire : 
« M. X... est un malhonnête homme, et de plus un 
imbécile; c'est ce que je vais prouver», — et de le 
prouver! — primo, — secundo, — tertio, — etc. . . 
Je recommande cette méthode à tous ceux qui ont la 
foi de la raison, et le poing solide. 

Un éreintage manqué est un accident déplorable, 
c'est une flèche qui se retourne, ou au moins vous 
dépouille la main en partant, une balle dont le rico- 
chet peut vous tuer. 

V 

DES MÉTHODES DE COMPOSITION. 

Aujourd'hui, il faut produire beaucoup; — il faut 
donc aller vite; — il faut donc se hâter lentement; 
il faut donc que tous les coups portent, et que pas une 
touche ne soit inutile. 

Pour écrire vite, il faut avoir beaucoup pensé, — 
avoir trimballé un sujet avec soi, à la promenade, au 
bain, au restaurant, et presque chez sa maîtresse. 
E. Delacroix me disait un jour : «L'art est une chose 
si idéale et si fugitive, que les outils ne sont jamais 
assez propres, ni les moyens assez expéditifs. » II en est 



2.Ç74 L'ART ROMANTIQUE. 

de même de la littérature ; — je ne suis donc pas par- 
tisan de la rature ; elle trouble le miroir de la pensée. 

Quelques-uns, et des plus distingués, et des plus 
consciencieux, — Edouard Ourliac, par exemple, — 
commencent par charger beaucoup de papier ; ils 
appellent cela couvrir leur toile. — Cette opération 
confuse a pour but de ne rien perdre. Puis, à chaque 
fois qu'ils recopient, ils élaguent et ébranchent. Le ré- 
sultat fut-il excellent, c'est abuser de son temps et de 
son talent. Couvrir une toile n'est pas la charger de 
couleurs, c'est ébaucher en frottis, c'est disposer des 
masses en tons légers et transparents. — La toile doit 
être couverte — en esprit — au moment oii l'écrivain 
prend la plume pour écrire le titre. 

On dit que Balzac charge sa copie et ses épreuves 
d'une manière fantastique et désordonnée. Un roman 
passe dès lors par une série de genèses, où se disperse 
non -seulement l'unité de la phrase, mais aussi de 
l'œuvre. C'est sans doute cette mauvaise méthode qui 
donne souvent au style ce je ne sais quoi de diffus, 
de bousculé et de brouillon, — le seul défaut de ce 
grand historien. 

VI 

DU TRAVAIL JOURNALIER 

ET DE L'INSPIRATION. 

L'orgie n'est plus la sœur de l'inspiration : nous 
avons cassé cette parenté adultère. L'énervation rapide 



CONSEILS AUX JEUNES LITTERATEURS. 275 

et la faiblesse de quelques belles natures témoignent 
assez contre cet odieux préjugé. 

Une nourriture très -substantielle, mais régulière, 
est la seule chose nécessaire aux écrivains féconds. 
L'inspiration est décidément la sœur du travail jour- 
nalier. Ces deux contraires ne s'excluent pas plus que 
tous les contraires qui constituent la nature. L'inspi- 
ration obéit, comme la faim, comme la digestion, 
comme le sommeil. H y a sans doute dans l'esprit 
une espèce de mécanique céleste, dont il ne faut pas 
être honteux, mais tirer le parti le plus glorieux, 
comme les médecins, de la mécanique du corps. 
Si l'on veut vivre dans une contemplation opiniâtre de 
l'œuvre de demain, le travail journalier servira l'in- 
spiration , — comme une écriture lisible sert à éclai- 
rer la pensée, et comme la pensée calme et puissante 
sert à écrire lisiblement ; car le temps des mauvaises 
écritures est passé. 



VII 

DE LA POÉSIE. 

Quant à ceux qui se livrent ou se sont livrés avec 
succès à la poésie, je leur conseille de ne jamais 
l'abandonner. La poésie est un des arts qui rapportent 
le plus ; mais c'est une espèce de placement dont on 
ne touche que tard les intérêts, — en revanche très- 
gros. 



2.y6 L'ART ROMANTIQUE. 

Je défie les envieux de me citer de bons vers qui 
aient ruiné un éditeur. 

Au point de vue moral, la poésie établit une telle 
démarcation entre les esprits du premier ordre et ceux 
du second, que. le public le plus bourgeois n'échappe 
pas à cette influence despotique. Je connais des gens 
qui ne lisent les feuilletons de Théophile Gautier 
que parce qu'il a fait la Comédie de la Mort; sans doute 
ils ne sentent pas toutes les grâces de cette œuvre, 
mais ils savent qu'il est poëte. 

Quoi d'étonnant d'ailleurs, puisque tout homme 
bien portant peut se passer de manger pendant deux 
jours, — de poésie, jamais? 

L'art qui satisfait le besoin le plus impérieux sera 
toujours le plus honoré. 



VIII 

DES CRÉANCIERS. 

II vous souvient sans doute d'une comédie intitu- 
lée : Désordre et Génie. Que le désordre ait parfois 
accompagné le génie, cela prouve simplement que le 
génie est terriblement fort; malheureusement, ce titre 
exprimait pour beaucoup de jeunes gens, non pas un 
accident, mais une nécessité. 

Je doute fort que Goethe ait eu des créanciers; 
Hoffmann lui-même, le désordonné Hoffmann, pris 
par des nécessités plus fréquentes, aspirait sans cesse 



CONSEILS AUX JEUNES LITTERATEURS. 277 

à en sortir, et du reste il est mort au moment oii une 
vie plus large permettait à son génie un essor plus 
radieux. 

N'ayez jamais de créanciers; faites, si vous voulez, 
semblant d'en avoir, c'est tout ce que je puis vous 
passer. 

IX 

DES MAÎTRESSES. 

Si je veux observer la loi des contrastes, qui gou- 
verne l'ordre moral et l'ordre physique, je suis obligé 
de ranger dans la classe des femmes dangereuses aux 
gens de lettres, la. femme honnête, le bas-bleu et l'ac- 
trice ; — la femme honnête, parce qu'elle appartient 
nécessairement à deux hommes et qu'elle est une mé- 
diocre pâture pour l'âme despotique d'un poëte; — le 
bas-bleu, parce que c'est un homme manqué; — l'ac- 
trice parce qu'elle est frottée de littérature et qu'elle 
parle argot, — bref, parce que ce n'est pas une femme 
dans toute l'acception du mot, — le public lui étant 
une chose plus précieuse que famour. 

Vous figurez -vous un poëte amoureux de sa femme 
et contraint de lui voir jouer un travesti ? Il me semble 
qu'il doive mettre le feu au théâtre. 

Vous figurez-vous celui-ci obligé d'écrire un rôle 
pour sa femme qui n'a pas de talent? 

Et cet autre suant à rendre par des épigrammes au 
public de l'avant-scène les douleurs que ce public lui 



278 L'ART ROMANTIQUE. 

a faites dans l'être le plus cher, — cet être que les 
Orientaux enfermaient sous triples clefs, avant qu'ils 
ne vinssent étudier le droit à Paris ? C'est parce que 
tous les vrais littérateurs ont horreur de la littérature 
à de certains moments, que je n'admets pour eux, — 
âmes libres et fières, esprits fatigués, qui ont toujours 
besoin de se reposer leur septième jour, — que deux 
classes de femmes possibles : les filles ou les femmes 
bêtes, — l'amour ou le pot-au-feu. — Frères, est-il 
besoin d'en expliquer les raisons ? 

15 avril 1846. 



. XII 

LES DRAMES 
ET LES ROMAiNS HONNÊTES. 



Depuis quelque temps, une grande fureur d'honnê- 
teté s'est emparée du théâtre et aussi du roman. Les 
débordements puérils de l'école dite romantique ont 
soulevé une réaction que l'on peut accuser d'une cou- 
pable maladresse, malgré les pures intentions dont 
elle paraît anniiée. Certes, c'est une grande chose que 
la vertu, et aucun écrivam, jusqu'à présent, à moms 
d'être fou , ne s'est avisé de soutenir que les créations 
de l'art devaient contrecarrer les grandes lois morales. 
La question est donc de savoir si les écrivains dits 
vertueux s'y prennent bien pour faire aimer et res- 
pecter la vertu, si la vertu est satisfaite de la manière 
dont elle est servie. 



28o L'ART ROMANTIQUE. 

Deux exemples me sautent déjà à la mémoire. L'un 
des plus orgueilleux soutiens de l'honnêteté bour- 
geoise, l'un des chevaliers du bon sens, M. Emile Au- 
gier, a fait une pièce, la Ciguë, où l'on voit un jeune 
homme tapageur, viveur et buveur, un parfait épi- 
curien, s'éprendre à la fin des yeux purs d'une jeune 
fille. On a vu de grands débauchés jeter tout d'un 
coup tout leur luxe par la fenêtre et chercher dans 
l'ascétisme et le dénûment d'amères voluptés incon- 
nues. Cela serait beau, quoique assez commun. Mais 
cela dépasserait les forces vertueuses du public de 
M. Augier. Je crois qu'il a voulu prouver qu'à la fin 
il faut toujours se ranger, et que la vertu est bien heu- 
reuse d'accepter les restes de la débauche. 

Ecoutons Gabrielle, la vertueuse Gabrielle, sup- 
puter avec son vertueux mari combien il leur faut de 
temps de vertueuse avarice, en supposant les intérêts 
ajoutés au capital et portant intérêt, pour jouir de dix 
ou vingt mille livres de rente. Cinq ans, dix ans, 
peu importe, je ne me rappelle pas les chiffres du poète. 
Alors , disent les deux honnêtes époux : 

NOUS POURRONS NOUS DONNER LE LUXE D'UN GARÇON ! 

Par les cornes de tous les diables de l'impureté ! 
par l'âme de Tibère et du marquis de Sade ! que fe- 
ront-ils donc pendant tout ce temps-là? Faut-il salir 
ma plume avec les noms de tous les vices auxquels ils 
seront obligés de s'adonner pour accomplir leur ver- 
tueux programme? Ou bien le poëte espère-t-il pcr- 



LES DRAMES ET LES ROMANS HONNETES. 28 I 

suader à ce gros public de petites gens que les deux 
époux vivront dans une chasteté parfaite ? Voudrait-il 
par hasard les induire à prendre des leçons des Chi- 
nois économes et de M. Malthus? 

Non, il est impossible d'écrire consciencieusement un 
vers gros de pareilles turpitudes. Seulement, M. Au- 
gier s'est trompé, et son erreur contient sa punition. 
Il a parlé le langage du comptoir, le langage des gens 
du monde, croyant parler celui de la vertu. On me 
dit que parmi les écrivains de cette école il y a des 
morceaux heureux, de bons vers et même de la verve. 
Parbleu ! oii donc serait l'excuse de l'engouement s'il 
n'y avait là aucune valeur ? 

Mais la réaction l'emporte, la réaction bête et fu- 
rieuse. L'éclatante préface de Mademoiselle de Maupin 
insultait la sotte hypocrisie bourgeoise, et l'imperti- 
nente béatitude de l'école du bon sens se venge des 
violences romantiques. Hélas, oui! il y a là une ven- 
geance. Kean ou Désordre et Génie semblait vouloir per- 
suader qu'il y a toujours un rapport nécessaire entre 
ces deux termes, et Gahrielle, pour se venger, traite 
son époux de poëte ! 

O poëte ! je t'aime. 

Un notaire! La voyez-vous, cette honnête bour- 
geoise, roucoulant amoureusement sur l'épaule de 
son homme et lui faisant des yeux alanguis comme 
dans les romans qu'elle a lus! Voyez -vous tous les 
notaires de la salle acclamant l'auteur qui traite avec 
eux de pair à compagnon, et qui les venge de tous 



282 L'ART ROMANTIQUE. 

ces gredins qui ont des dettes et qui croient que le 
métier de poëte consiste à exprimer les mouvements 
lyriques de l'âme dans un rhjthme réglé par la tradi- 
tion ! Telle est la clef de beaucoup de succès. 

On avait commencé par dire : la poésie du cœur! 
Ainsi la langue française périclite, et les mauvaises 
passions littéraires en détruisent l'exactitude. 

II est bon de remarquer en passant le parallélisme 
de la sottise, et que les mêmes excentricités de lan- 
gage se retrouvent dans les écoles extrêmes. Ainsi il y 
a une cohue de poètes abrutis par la volupté païenne, 
et qui emploient sans cesse les mots de saint, sainte, 
extase,' prière, etc. , pour qualifier des choses et des 
êtres qui n'ont rien de saint ni d'extatique, bien au 
contraire, poussant ainsi l'adoration de la femme jus- 
qu'à l'impiété la plus dégoûtante. L'un d'eux, dans 
un accès d'érotisme saint, a été jusqu'à s'écrier : ô ma 
belle catholique! Autant salir d'excréments un autel. 
Tout cela est d'autant plus ridicule, que générale- 
ment les maîtresses des poètes sont d'assez vilaines 
gaupes, dont les moins mauvaises sont celles qui font 
la soupe et ne payent pas un autre amant. 

A côté de l'école du bon sens et de ses types de bour- 
geois corrects et vaniteux, a grandi et pullulé tout un 
peuple malsain de grisettes sentimentales, qui, elles 
aussi, mêlent Dieu à leurs affaires, de Lisettes qui se 
font tout pardonner par la gaieté française, de filles 
publiques qui ont gardé je ne sais où une pureté an- 
gélique, etc.. Autre genre d'hypocrisie. 

On pourrait appeler maintenant Y école du bon sens, 



LES DRAMES ET LES ROMANS HONNETES. 283 

l'école de la vengeance '^^K Qu'est-ce qui a fait le succès 
de Jérôme Paturot, cette odieuse descente de Cour- 
tille, 011 les poètes et les savants sont criblés de boue 
et de farine par de prosaïques polissons ? Le paisible 
Pierre Leroux, dont les nombreux ouvrages sont 
comme un dictionnaire des croyances humaines, a 
écrit des pages sublimes et touchantes que l'auteur 
de Jérôme Paturot n'a peut-être pas lues. Proudhon 
est un écrivain que l'Europe nous enviera toujours. 
Victor Hugo a bien fait quelques belles strophes, et 
je ne vois pas que le savant M. VioIIet-Ie-Duc soit un 
architecte ridicule. La vengeance! la vengeance! Il faut 
que le petit public se soulage. Ces ouvrages-là sont 
des caresses serviles adressées à des passions d'esclaves 
en colère. 

Il j a des mots, grands et terribles, qui traversent 
incessamment la polémique littéraire : l'art, le beau, 
l'utile, la morale. II se fait une grande mêlée ; et, par 
manque de sagesse philosophique, chacun prend pour 
soi la moitié du drapeau, affirmant que l'autre n'a 

W Voici l'origine de l'appellation : Ecole du bon sens. Il y a quel- 
ques années, dans les bureaux du Corsaire-Satan, à propos du succès 
d'une pièce de ladite école, un des rédacteurs s'écria dans un accès 
d'indignation littéraire : En vérité, il y a des gens qui croient que 
c'est avec du bon sens qu'on fait une comédie ! II voulait dire : 
Ce n'est pas seulement avec du bon sens, etc.. Le rédacteur en 
chef, qui était un homme plein de naïveté, trouva la chose si mon- 
strueusement comique qu'il voulut qu'on l'imprimât. A partir de ce 
moment le Corsaire-Satan et bientôt d'autres Journaux se servirent de 
ce terme comme d'une injure, et les jeunes gens de ladite école 
le ramassèrent comme un drapeau, ainsi qu'avaient fait les sans- 
culottes. 



2 84 L'ART ROMANTIQUE. 

aucune valeur. Certainement, ce n'est pas dans un 
article aussi court que j'afficherai des prétentions phi- 
losophiques, et je ne veux pas fatiguer les gens par 
des tentatives de démonstrations esthétiques absolues. 
Je vais au plus pressé , et je parle le langage des 
bonnes gens. II est douloureux de noter que nous 
trouvons des erreurs semblables dans deux écoles 
opposées : l'école bourgeoise et l'école socialiste. 
Moralisons ! moralisons ! s'écrient toutes les deux avec 
une fièvre de missionnaires. Naturellement fune 
prêche la morale bourgeoise et l'autre la morale socia- 
liste. Dès lors l'art n'est plus qu'une question de pro- 
pagande. 

L'art cst-il utile? Oui. Pourquoi? Parce qu'il est 
l'art. Y a-t-il un art pernicieux? Oui. C'est celui qui 
dérange les conditions de la vie. Le vice est séduisant, 
il faut le peindre séduisant; mais il traîne avec lui des 
maladies et des douleurs morales singulières ; il faut 
les décrire. Etudiez toutes les plaies comme un méde- 
cin qui fait son service dans un hôpital, et l'école du 
bon sens, l'école exclusivement morale, ne trouvera 
plus où mordre. Le crime est-il toujours châtié, la 
vertu gratifiée ? Non ; mais cependant , si votre roman , 
si votre drame est bien fait, il ne prendra envie à per- 
sonne de violer les lois de la nature. La première con- 
dition nécessaire pour faire un art sain est la croyance 
à l'unité intégrale. Je défie qu'on me trouve un seul 
ouvrage d'imagination qui réunisse toutes les condi- 
tions du beau et qui soit un ouvrage pernicieux. 

Un jeune écrivain qui a écrit de bonnes choses. 



LES DRAMES ET LES ROMANS HONNETES. 285 

mais qui fut emporté ce jour-là par le sophisme socia- 
listique, se plaçant à un point de vue borné, attaqua 
Balzac dans la Semaine, à l'endroit de la moralité. 
Balzac, que les amères récriminations des hypocrites 
faisaient beaucoup souffrir, et qui attribuait une grande 
importance à cette question, saisit l'occasion de se 
disculper aux jeux de vmgt mille lecteurs. Je ne veux 
pas refaire ses deux articles; ils sont merveilleux par 
la clarté et la bonne foi. II traita la question à fond. 
II commença par refaire avec une bonhomie naïve et 
comique le compte de ses personnages vertueux et de 
ses personnages criminels. L'avantage restait encore à 
la vertu, malgré la perversité de la société, que je n'ai 
pas faite, disait-il. Puis il montra qu'il est peu de grands 
coquins dont la vilaine âme n'ait un envers consolant. 
Après avoir énuméré tous les châtiments qui suivent 
incessamment les violateurs de la loi morale et les 
enveloppent déjà comme un enfer terrestre, il adresse 
aux cœurs défaillants et faciles à fasciner cette apo- 
strophe qui ne manque ni de sinistre ni de comique : 
«Malheur à vous, messieurs, si le sort des Loustau et 
des Lucien vous inspire de l'envie ! » 

En effet, il faut peindre les vices tels qu'ils sont, ou 
ne pas les voir. Et si le lecteur ne porte pas en lui un 
guide philosophique et religieux qui l'accompagne 
dans la lecture du livre, tant pis pour lui. 

J'ai un ami qui m'a plusieurs années tympanisé les 
oreilles de Berquin. Voilà un écrivain. Berquin ! un 
auteur charmant, bon, consolant, faisant le bien, un 
grand écrivain! Ayant eu, enfant, le bonheur ou le 



286 L'ART ROMANTIQUE. 

malheur de ne lire que de gros livres d'homme, je ne 
le connaissais pas. Un jour que j'avais le cerveau em- 
barbouillé de ce problème à la mode : la morale dans 
l'art, la providence des écrivains me mit sous la main 
un volume de Berquin. Tout d'abord je vis que les 
enfants j parlaient comme de grandes personnes, 
comme des hvres, et qu'ils moralisaient leurs parents. 
Voilà un art faux, me dis- je. Mais voilà qu'en poursui- 
vant je m'aperçus que la sagesse y était incessamment 
abreuvée de sucreries, la méchanceté invariablement 
ridiculisée par le châtiment. Si vous êtes sage, vous 
aurez du nanan, telle est la base de cette morale. La 
vertu est la condition sine qua non du succès. C'est à 
douter si Berquin était chrétien. Voilà, pour le coup, 
me dis-je, un art pernicieux. Car l'élève de Berquin, 
entrant dans le monde, fera bien vite la réciproque : 
le succès est la condition sine q.ua non de la vertu. 
D'ailleurs, l'étiquette du crime heureux le trompera, 
et, les préceptes du makre aidant, il ira s'installer à 
l'auberge du vice, croyant loger à l'enseigne ^e la 
morale. 

Eh bien! Berquin, M. de Montyon, M. Emile Au- 
gier et tant d'autres personnes honorables, c'est tout 
un. Ils assassinent la vertu, comme M. Léon Faucher 
vient de blesser à mort la httérature avec son décret 
satanique en faveur des pièces honnêtes. 

Les prix portent malheur. Prix académiques, prix 
de vertu, décorations, toutes ces inventions du diable 
encouragent l'hypocrisie et glacent les élans spontanés 
d'un cœur libre. Q.uand je vois un homme demander 



LES DRAMES ET LES ROMANS HONNETES. 287 

la croix, il me semble que je l'entends dire au souve- 
rain : J'ai fait mon devoir, c'est vrai ; mais si vous ne 
le dites pas à tout le monde, je jure de ne pas recom- 
mencer. 

Qui empêche deux coquins de s'associer pour 
gagner le prix Montjon? L'un simulera la misère, 
l'autre la charité. II j a dans un prix officiel quelque 
chose qui blesse l'homme et l'humanité, et offusque 
la pudeur de la vertu. Pour mon compte, je ne vou- 
drais pas faire mon ami d'un homme qui aurait eu un 
prix de vertu : je cramdrais de trouver en lui un tyran 
implacable. 

Quant aux écrivains, leur prix est dans l'estime de 
leurs égaux et dans la caisse des libraires. 

De quoi diable se mêle M. le ministre? Veut-il créer 
l'hypocrisie pour avoir le plaisir de la récompenser? 
Maintenant le boulevard va devenir un prêche perpé- 
tuel. Quand un auteur aura quelques termes de loyer 
à payer, il fera une pièce honnête; s'il a beaucoup de 
dettes, une pièce angélique. Belle institution ! 

Je reviendrai plus tard sur cette question, et je par- 
lerai des tentatives qu'ont faites pour rajeunir le 
théâtre deux grands esprits français, Balzac et Diderot. 

27 novembre 185 1. 



XIII 
L'ÉCOLE PAÏENNE. 



Il s'est passé dans l'année qui vient de s'écouler un 
fait considérable. Je ne dis pas qu'il soit le plus im- 
portant, mais il est l'un des plus importants, ou plutôt 
l'un des plus sjmptomatiques. 

Dans un banquet commémoratif de la révolution 
de Février, un toast a été porté au dieu Pan, oui, au 
dieu Pan, par un de ces jeunes gens qu'on peut quali- 
fier d'instruits et d'intelligents. 

— Mais, lui disais-je, qu'est-ce que le dieu Pan a 
de commun avec la révolution ? 

— Comment donc ? répondait-il ; mais c'est le dieu 
Pan qui fait la révolution. Il est la révolution. 

— D'ailleurs, n'est-il pas mort depuis longtemps? 
Je croyais qu'on avait entendu planer une grande voix 
au-dessus de la Méditerranée, et que cette voix mys- 

'9 



290 L'ART ROMANTIQUE. 

térieuse, qui roulait depuis les colonnes d'Hercule 
jusqu'aux rivages asiatiques, avait dit au vieux monde : 
Le dieu Pan est mort ! 

— C'est un bruit qu'on fait courir. Ce sont de mau- 
vaises langues; mais il n'en est rien. Non, le dieu Pan 
n'est pas mort! le dieu Pan vit encore, reprit-iI en 
levant les yeux au ciel avec un attendrissement fort 
bizarre... Il va revenir. 

II parlait du dieu Pan comme du prisonnier de 
Sainte-Hélène. 

— Eh quoi, lui dis-je, seriez-vous donc païen? 

— Mais oui, sans doute; ignorez-vous donc que 
le Paganisme bien compris, bien entendu, peut seul 
sauver le monde? II faut revenir aux vraies doctrines, 
obscurcies un l'mfanf par l'infâme Galiléen. D'ailleurs, 
Junon m'a jeté un regard favorable, un regard qui 
m'a pénétré jusqu'à l'âme. J'étais triste et mélanco- 
lique au milieu de la foule, regardant le cortège et 
implorant avec des yeux amoureux cette belle divi- 
nité , quand un de ses regards , bienveillant et profond , 
est venu me relever et m'encourager. 

o 

— Junon vous a jeté un de ses regards de vache, 
Bôôpis Ere. Le malheureux est peut-être fou. 

— Mais ne voyez-vous pas, dit une troisième per- 
sonne, qu'il s'agit de la cérémonie du bœuf gras. II 
regardait toutes ces femmes roses avec des yeux 
païens, et Ernestine, qui est engagée à l'Hippodrome 
et qui jouait le rôle de Junon , lui a fait un œil plein de 
souvenirs, un véritable œil de vache. 

— Ernestine tant que vous voudrez, dit le païen 



L'ECOLE païenne. 2^1 

mécontent, Vous cherchez à me désillusionner. Mais 
l'effet moral n'en a pas moins été produit, et je regarde 
ce coup d'œil comme un bon présage. 

II me semble que cet excès de paganisme est le 
fait d'un homme qui a trop lu et mal lu Henri Heine 
et sa littérature pourrie de sentimentalisme matéria- 
liste. 

Et puisque j'ai prononcé le nom de ce coupable 
célèbre, autant vous raconter tout de suite un trait de 
lui qui me met hors de moi chaque fois que j'y pense. 
Henri Heine raconte dans un de ses livres que, se pro- 
menant au milieu de montagnes sauvages, au bord 
de précipices terribles, au sein d'un chaos de glaces 
et de neiges, il fait la rencontre d'un de ces religieux 
qui, accompagnés d'un chien, vont à la découverte 
des voyageurs perdus et agonisants. Quelques instants 
auparavant, l'auteur venait de se livrer aux élans soli- 
taires de sa haine voltairienne contre les calotins. lî 
regarde quelque temps l'horfime-humanité qui pour- 
suit sa sainte besogne; un combat se livre dans son 
âme orgueilleuse, et enfin, après une douloureuse 
hésitation, il se résigne et prend une belle résolution : 
Eb bien, non ! je n'écrirai pas contre cet bomme ! 

Quelle générosité ! Les pieds dans de bonnes pan- 
toufles, au coin d'un bon feu, entouré des adulations 
d'une société voluptueuse, monsieur l'homme célèbre 
fait le serment de ne pas diffamer un pauvre diable 
de religieux qui ignorera toujours son nom et ses 
blasphèmes, et le sauvera lui-même, le cas échéant! 

Non, jamais Voltaire n'eût écrit une pareille turpi- 

19. 



292 L'ART ROMANTIQUE. 

tude. Voltaire avait trop de goût; d'ailleurs, il était 
encore homme d'action, et il aimait les hommes. 

Revenons à l'Oljmpe. Depuis quelque temps, j'ai 
tout rOIjmpe à mes trousses, et j'en souffre beau- 
coup; je reçois des dieux sur la tête comme on reçoit 
des cheminées. II me semble que Je fais un mauvais 
rêve, que je roule à travers le vide et qu'une foule 
d'idoles de bois, de fer, d'or et d'argent, tombent 
avec moi, me poursuivent dans ma chute, me cognent 
et me brisent la tête et les reins. 

Impossible de faire un pas, de prononcer un mot, 
sans butter contre un fait païen. 

Exprimez-vous la crainte, la tristesse de voir l'es- 
pèce humaine s'amoindrir, la santé publique dégénérer 
par une mauvaise hygiène, il y aura à côté de vous 
un poëte pour répondre : «Comment voulez-vous 
que les femmes fassent de beaux enfants dans un 
pays où elles adorent un vilain pendu!» — Le joli 
fanatisme ! 

La ville est sens dessus dessous. Les boutiques se 
ferment. Les femmes font à la hâte leurs provisions, 
les rues se dépavent, tous les cœurs sont serrés par 
l'angoisse d'un grand événement. Le pavé sera pro- 
chainement inondé de sang. — Vous rencontrez un 
animal plein de béatitude; il a sous le bras des bou- 
quins étranges et hiéroglyphiques. — Et vous, lui 
dites-vous, quel parti prenez- vous? — Mon cher, 
répond-il d'une voix douce, je viens de découvrir de 
nouveaux renseignements très-curieux sur le mariage 
d'Isis et d'Osiris. — Que le diable vous emporte! 



L'ECOLE païenne. 293 

Qu'Isis et Osiris fassent beaucoup d'enfants et qu'ils 
nous f la paix! 

Cette folie, innocente en apparence, va souvent 
très -loin. II y a quelques années, Daumier fit un 
ouvrage remarquable, V Histoire ancienne, qui était 
pour ainsi dire la meilleure paraphrase du mot cé- 
lèbre. : Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? 
Daumier s'est abattu brutalement sur l'antiquité et la 
mythologie , et a craché dessus. Et le bouillant Achille , 
et le prudent Ulysse, et la sage Pénélope, et Télé- 
maque, ce grand dadais, et la belle Hélène, qui perdit 
Troie, et la brûlante Sapho, cette patronne des hys- 
tériques, et tous enfin nous apparurent dans une lai- 
deur bouffonne qui rappelait ces vieilles carcasses 
d'acteurs classiques qui prennent une prise de tabac 
dans les coulisses. Eh bien ! j'ai vu un écrivain de 
talent pleurer devant ces estampes, devant ce blas- 
phème amusant et utile. II était indigné, il appelait cela 
une impiété. Le malheureux avait encore besoin d'une 
religion. 

Bien des gens ont encouragé de leur argent et de 
leurs applaudissements cette déplorable manie, qui 
tend à faire de l'homme un être inerte et de l'écrivain 
un mangeur d'opium. 

Au point de vue purement littéraire, ce n'est pas 
autre chose qu'un pastiche inutile et dégoûtant. S'est- 
on assez moqué des rapins naïfs qui s'évertuaient à 
copier le Cimabuë; des écrivains à dague, à pour- 
point et à lame de Tolède ? Et vous, malheureux 
néo-païens, que faites-vous, si ce n'est la même be- 



294 L'ART ROMANTIQUE. 

sogne ? Pastiche, pastiche! Vous avez sans doute 
perdu votre âme quelque part, dans quelque mauvais 
endroit, pour que vous couriez ainsi à travers le passé 
comme des corps vides pour en ramasser une de 
rencontre dans les détritus anciens? Qu'attendez-vous 
du ciel ou de la sottise du public? Une fortune suffi- 
sante pour élever dans vos mansardes des autels à 
Priape et à Bacchus? Les plus logiques d'entre vous 
seront les plus cyniques. Ils en élèveront au dieu 
Crepitus. 

Est-ce le dieu Crepitus qui vous fera de la tisane le 
lendemain de vos stupides cérémonies? Est-ce Vénus 
Aphrodite ou Vénus Mercenaire qui soulagera les 
maux qu'elle vous aura causés ? Toutes ces statues de 
marbre seront-elles des femmes dévouées au jour de 
l'agonie, au jour du remords, au jour de l'impuis- 
sance ? Buvez-vous des bouillons d'ambroisie ? mangez- 
vous des côtelettes de Paros? Combien prête-t-on sur 
une Ijre au Mont-de-Piété ? 



Congédier la passion et la raison, c'est tuer la htté- 
rature. Renier les efforts de la société précédente, 
chrétienne et philosophique, c'est se suicider, c'est 
refuser la force et les moyens de perfectionnement. 
S'environner exclusivement des séductions de l'art 
physique, c'est créer de grandes chances de perdi- 
tion. Pendant longtemps, bien longtemps, vous ne 
pourrez voir, aimer, sentir que le beau, rien que le 
beau. Je prends le mot dans un sens restreint. Le 



L»ECOLE païenne. 295 

monde ne vous apparaîtra que sous sa forme maté- 
rielle. Les ressorts qui le font se mouvoir resteront 
ongtemps cachés. 

Puissent la religion et la philosophie venir un jour, 
comme forcées par le cri d'un désespéré! Telle sera 
toujours la destinée des insensés qui ne voient dans la 
nature que des rhjthmes et des formes. Encore la phi- 
losophie ne leur apparaîtra-t-elîe d'abord que comme 
un jeu intéressant, une gymnastique agréable, une 
escrime dans le vide. Mais combien ils seront châtiés ! 
Tout enfant dont l'esprit poétique sera surexcité, dont 
le spectacle excitant de mœurs actives et laborieuses 
ne frappera pas incessamment les jeux, qui en- 
tendra sans cesse parler de gloire et de volupté, dont 
les sens seront journellement caressés, irrités, effrayés, 
allumés et satisfaits par des objets d'art, deviendra 
le plus malheureux des hommes et rendra les autres 
malheureux. A douze ans il retroussera les jupes de 
sa nourrice, et si la puissance dans le crime ou dans 
l'art ne l'élève pas au-dessus des fortunes vulgaires, à 
trente ans il crèvera à fhôpital. Son âme, sans cesse 
irritée et inassouvie, s'en va à travers le monde, le 
monde occupé et laborieux; elle s'en va,dis-je, comme 
une prostituée, criant : Plastique! plastique! La plas- 
tique, cet affieux mot me donne la chair de poule, la 
plastique l'a empoisonné, et cependant il né peut vivre 
que par ce poison. Il a banni la raison de son cœur, 
et, par un juste châtiment, la raison refuse de rentrer 
en lui. Tout ce qui peut lui arriver de plus heureux, 
c'est (|ue la nature le frappe d'un effrayant rappel à 



2.^6 L'ART ROMANTIQUE. 

l'ordre. En effet, telle est la loi de la vie, que, qui 
refuse les jouissances pures de l'activité honnête, ne 
peut sentir que les jouissances terribles du vice. Le 
péché contient son enfer, et la nature dit de temps en 
temps à la douleur et à la misère : Allez vaincre ces 
rebelles ! 

L'utile, le vrai, le bon, le vraiment aimable, toutes 
ces choses lui seront inconnues. Infatué de son rêve fa- 
tigant, il voudra en infatuer et en fatiguer les autres. 
II ne pensera pas à sa mère, à sa nourrice; il déchi- 
rera ses amis, ou ne les aimera que pour leur forme; 
sa femme, s'il en a une, il la méprisera et l'avilira. 

Le goût immodéré de la forme pousse à des désor- 
dres monstrueux et inconnus. Absorbées par la passion 
féroce du beau, du drôle, du joli, du pittoresque, 
car il y a des degrés, les notions du juste et du vrai 
disparaissent. La passion frénétique de l'art est un 
chancre qui dévore le reste; et, comme l'absence nette 
du juste et du vrai dans l'art équivaut à l'absence 
d'art, l'homme entier s'évanouit; la spécialisation 
excessive d'une faculté aboutit au néant. Je comprends 
les fureurs des iconoclastes et des musulmans contre 
les images. J'admets tous les remords de saint Augustin 
sur le trop grand plaisir des yeux. Le danger est si 
grand que j'excuse la suppression de l'objet. La folie de 
l'art est égale à l'abus de l'esprit. La création d'une 
de ces deux suprématies engendre la sottise, la dureté 
du cœur et une immensité d'orgueil et d'égoïsme. Je 
me rappelle avoir entendu dire à un artiste farceur 
qui avait reçu une pièce de monnaie fausse : Je la 



L'ECOLE PAIENINE. 297 

garde pour un pauvre. Le misérable prenait un infer- 
nal plaisir à Voler le pauvre et à jouir en même temps 
des bénéfices d'une réputation de charité. J'ai en- 
tendu dire à un autre : Pourquoi donc les pauvres ne 
mettent-ils pas des gants pour mendier? Ils feraient 
fortune. Et à un autre : Ne donnez pas à celui-là : il 
est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien. 

Qii'on ne prenne pas ces choses pour des puérilités. 
Ce que la bouche s'accoutume à dire, le cœur s'accou- 
tume à le croire. 



Je connais un bon nombre d'hommes de bonne foi 
qui sont, comme moi, las, attristés, navrés et brisés 
par cette comédie dangereuse. 

Il faut que la littérature aille retremper ses forces 
dans une atmosphère meilleure. Le temps n'est pas 
loin où l'on comprendra que toute littérature qui se 
refuse à marcher fraternellement entre la science et la 
philosophie est une littérature homicide et suicide. 

22 janvier 1852. 



XIV 

RÉFLEXIONS 

SUR 

QUELQUES-UNS DE MES CONTEMPORAEMS 



I 

VICTOR HUGO. 



I 



Depuis bien des années déjà Victor Hugo n'est 
plus parmi nous. Je me souviens d'un temps oii sa 
figure était une des plus rencontrées parmi la foule; 
et bien des fois je me suis demandé, en le voyant si 
souvent apparaître dans la turbulence des fêtes ou 
dans le silence des lieux solitaires, comment il pou- 
vait concilier les nécessités de son travail assidu avec 
ce goût sublime, mais dangereux, des promenades et 
des rêveries. Cette apparente contradiction est évi- 



3 00 L'ART ROMANTIQUE. 

demment le résultat d'une existence bien réglée et 
d'une forte constitution spirituelle qui lui permet de 
travailler en marchant, ou plutôt de ne pouvoir mar- 
cher qu'en travaillant. Sans cesse, en tous heux, sous 
la lumière du soleil, dans les flots de la foule, dans 
les sanctuaires de l'art, le long des bibliothèques pou- 
dreuses exposées au vent, Victor Hugo, pensif et 
calme, avait l'air de dire à la nature extérieure : 
« Entre bien dans mes jeux pour que je me souvienne 
de toi.» 

A l'époque dont je parle, époque où il exerçait une 
vraie dictature dans les choses littéraires, je le rencon- 
trai quelquefois dans la compagnie d'Edouard Our- 
liac, par qui je connus aussi Pétrus Borel et Gérard de 
Nerval. Il m'apparut comme un homme très-doux, 
très-puissant, toujours maître de lui-même, et appuyé 
sur une sagesse abrégée, faite de quelques axiomes 
irréfutables. Depuis longtemps déjà il avait montré, 
non pas seulement dans ses livres, mais aussi dans la 
parure de son existence personnelle, un grand goût 
pour les monuments du passé, pour les meubles pit- 
toresques, les porcelaines, les gravures, et pour tout 
le mystérieux et brillant décor de la vie ancienne. Le 
critique dont l'œil négligerait ce détail , ne serait pas 
un vrai critique; car non-seulement ce goût du beau 
et même du bizarre , exprimé par la plastique , confirme 
le caractère littéraire de Victor Hugo; non- seulement 
il confirmait sa doctrine littéraire révolutionnaire, ou 
plutôt rénovatrice, mais encore il apparaissait comme 
complément indispensable d'un caractère poétique 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 301 

universel. Que Pascal, enflammé par l'ascétisme, 
s'obstine désormais à vivre entre quatre murs nus avec 
des chaises de paille; qu'un curé de Saint-Roch (je ne 
me rappelle plus lequel) envoie, au grand scandale 
des prélats amoureux du comfort, tout son mobilier à 
l'hôtel des ventes, c'est bien, c'est beau et grand. Mais 
si je vois un homme de lettres, non opprimé par la 
misère, négliger ce qui fait la joie des jeux et l'amuse- 
ment de l'imagination, je suis tenté de croire que 
c'est un homme de lettres fort incomplet, pour ne pas 
dire pis. 

Quand aujourd'hui nous parcourons les poésies 
récentes de Victor Hugo, nous voyons que tel il était, 
tel il est resté : un promeneur pensif, un homme soh- 
taire mais enthousiaste de la vie, un esprit rêveur et 
interrogateur. Mais ce n'est plus dans les environs 
boisés et fleuris de la grande ville, sur les quais acci- 
dentés de la Seine, dans les promenades fourmillantes 
d'enfants, qu'il fait errer ses pieds et ses jeux. Comme 
Démosthènes, il converse avec les flots et le vent; 
autrefois, il rôdait sohtaire dans des lieux bouillon- 
nant de vie humaine; aujourd'hui , il marche dans des 
sohtudes peuplées par sa pensée. Ainsi est-il peut-être 
encore plu-s grand et plus singulier. Les couleurs de 
ses rêveries se sont teintées en solennité, et sa voix 
s'est approfondie en rivahsant avec celle de fOcéan. 
Mais là-bas comme ici , toujours il nous apparaît comme 
la statue de la Méditation qui marche. 



302 L'ART ROMANTIQUE. 



II 



Dans les temps, déjà si lointains, dont je parlais, 
temps heureux oii les littérateurs étaient, les uns pour 
les autres, une société que les survivants regrettent 
et dont ils ne trouveront plus l'analogue, Victor Hugo 
représentait celui vers qui chacun se tourne pour de- 
mander le mot d'ordre. Jamais royauté ne fut plus 
légitime, plus naturelle, plus acclamée par la recon- 
naissance, plus confirmée par l'impuissance de la ré- 
bellion. Quand on se figure ce qu'était îa poésie 
française avant qu'il apparût, et quel rajeunissement 
elle a subi depuis qu'il est venu; quand on imagine ce 
peu qu'elle eût été s'il n'était pas venu; combien de 
sentiments mystérieux et profonds, qui ont été expri- 
més, seraient restés muets; combien d'intelligences il 
a accouchées, combien d'hommes qui ont rayonné 
par lui seraient restés obscurs, il est impossible de 
ne pas le considérer comme un de ces esprits rares 
et providentiels qui opèrent, dans l'ordre littéraire, le 
salut de tous, comme d'autres dans l'ordre moral et 
d'autres dans l'ordre politique. Le mouvement créé 
par Victor Hugo se continue encore sous nos yeux. 
Qu'il ait été puissamment secondé, personne ne le 
nie; mais si aujourd'hui des hommes mûrs, des jeunes 
gens, des femmes du monde ont le sentiment de la 
abonne poésie, de là poésie profondément rhythmée 
et vivement colorée, si le goût public s'est haussé vers 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 303 

des jouissances qu'il avait oubliées, c'est à Victor Hugo 
qu'on le doit. C'est encore son instigation puissante 
qui , par la main des architectes érudits et enthousiastes, 
répare nos cathédrales et consolide nos vieux souve- 
nirs de pierre. II ne coûtera à personne d'avouer tout 
cela, excepté à ceux pour qui la justice n'est pas une 
volupté. 

Je ne puis parler ici de ses facultés poétiques que 
d'une manière abrégée. Sans doute, en plusieurs 
points, je ne ferai que résumer beaucoup d'excellentes 
choses qui ont été dites; peut-être aurai-je le bonheur 
de les accentuer plus vivement. 

Victor Hugo était, dès le principe, l'homme le 
mieux doué, le plus visiblement élu pour exprimer 
par la poésie ce que j'appellerai le mystère de la vie. 
La nature qui pose devant nous, de quelque côte que 
nous nous tournions, et qui nous enveloppe comme 
un mystère, se présente sous plusieurs états simul- 
tanés dont chacun, selon qu'il est plus intelligible, 
plus sensible pour nous, se reflète plus vivement dans 
nos cœurs : forme, attitude et mouvement, lumière 
et couleur, son et harmonie. La musique des vers 
de Victor Hugo s'adapte aux profondes harmonies de 
la nature; sculpteur, il découpe dans ses strophes la 
forme inoubliable des choses; peintre, il les illumine 
de leur couleur propre. Et, comme si elles venaient 
directement de la nature, les trois impressions 
pénètrent simultanément le cerveau du lecteur. De 
cette triple impression résulte la morale des choses. 
Aucun artiste n'est plus universel que lui, plus apte à 



3o4 L'ART ROMANTIQUE. 

se mettre en contact avec les forces de la vie univer- 
selle, plus disposé à prendre sans cesse un bain de 
nature. Non -seulement il exprime nettement, il tra- 
duit littéralement la lettre nette et claire; mais il 
exprime, avec l'obscurité indispensable, ce qui est obscur 
et confusément révélé. Ses œuvres abondent en traits 
extraordinaires de ce genre, que nous pourrions 
appeler des tours de force si nous ne savions pas 
qu'ils lui sont essentiellement naturels. Le vers de 
Victor Hugo sait traduire pour l'âme humaine non- 
seulement les plaisirs les plus directs qu'elle tire de la 
nature visible, mais encore les sensations les plus 
fugitives, les plus compliquées, les plus morales 
(je dis exprès sensations morales) qui nous sont trans- 
mises par l'être visible, par la nature inanimée, ou 
dite inanimée; non -seulement, la figure d'un être 
extérieur à l'homme, végétal ou minéral, mais aussi 
sa physionomie, son regard, sa tristesse, sa douceur, 
sa joie éclatante, sa haine répulsive, son enchante- 
ment ou son horreur; enfin, en d'autres termes, tout 
ce qu'il y a d'humain dans n'importe quoi, et aussi 
tout ce qu'il y a de divin, de sacré ou de diabolique. 
Ceux qui ne sont pas poètes ne comprennent pas 
ces choses. Fourier est venu un jour, trop pompeuse- 
ment, nous révéler les mystères de l'analogie. Je ne 
nie pas la valeur de quelques-unes de ses minutieuses 
découvertes, bien que je croie que son cerveau était 
trop épris d'exactitude matérielle pour ne pas com- 
mettre d'erreurs et pour atteindre d'emblée la certi- 
tude morale de l'intuition. 11 aurait pu tout aussi pré- 



REFLEXIONS SUR MES COxNTEMPORAINS. 305 

cieusèment nous révéler tous les excellents poètes dans 
lesquels l'humanité lisante fait son éducation aussi 
bien que dans la contemplation de la nature. D'ailleurs 
Swedenborg, qui possédait une âme bien plus grande, 
nous avait déjà enseigné que le ciel est un très -grand 
homme; que tout, forme, mouvement, nombre, cou- 
leur, parfum, dans le spirituel comme dans le naturel, 
est significatif, réciproque, converse, correspondant. 
Lavater, limitant au visage de l'homme la démonstra- 
tion de l'universelle vérité, nous avait traduit le sens 
spirituel du contour, de la forme, de la dimension. 
Si nous étendons la démonstration (non -seulement 
nous en avons le droit, mais il nous serait infiniment 
difficile de faire autrement), nous arrivons à cette 
vérité que tout est hiéroglyphique, et nous savons que 
les symboles ne sont obscurs que d'une manière rela- 
tive, c'est-à-dire selon la pureté, la bonne volonté ou 
la clairvoyance native des âmes. Or qu'est-ce qu'un 
poëte (je prends le mot dans son acception la plus 
large), si ce n'est un traducteur, un déchiffreur? Chez 
les excellents poètes, il n'y a pas de métaphore, de 
comparaison ou d'épithète qui ne soit d'une adap- 
tation mathématiquement exacte dans la circonstance 
actuelle, parce que ces comparaisons, ces métaphores 
et ces épithètes sont puisées dans l'inépuisable tonds 
de Yuniverselle analogie, et qu'elles ne peuvent être 
puisées ailleurs. Maintenant, je demanderai si l'on 
trouvera, en cherchant minutieusement, non pas dans 
notre histoire seulement, mais dans l'histoire de tous 
les peuples, beaucoup de poètes qui soient, comme 



3o6 L'ART ROMANTIQUE. 

Victor Hugo, un si magnifique répertoire d'analogies 
humaines et divines. Je vois dans la Bible un prophète 
à qui Dieu ordonne de manger un hvre. J'ignore dans 
quel monde Victor Hugo a mangé préalablement le 
dictionnaire de la langue qu'il était appelé à parler; 
mais je vois que le lexique français, en sortant de sa 
bouche, est devenu un monde, un univers coloré, 
mélodieux et mouvant. Par suite de quelles circon- 
stances historiques, fatalités philosophiques, conjonc- 
tions sidérales, cet homme est-il né parmi nous, je n'en 
sais rien, et je ne crois pas qu'il soit de mon devoir de 
l'examiner ici. Peut-être est-ce simplement parce 
que l'Allemagne avait eu Gœthe, et l'Angleterre 
Shakspeare et Bjron, que Victor Hugo était légiti- 
mement dû à la France. Je vois, par fhistoire des 
peuples, que chacun à son tour est appelé à conquérir 
le monde; peut-être en est-il de la domination 
poétique comme du règne de l'épée. 

De cette facuké d'absorption de la vie extérieure, 
unique par son ampleur, et de cette autre faculté puis- 
sante de méditation est résulté, dans Victor Hugo, un 
caractère poétique très-particuher, interrogatif, mysté- 
rieux et, comme la nature, immense et minutieux, 
calme et agité. Vokaire ne voyait de mystère en rien, 
ou qu'en bien peu de choses. Mais Victor Hugo ne 
tranche pas le nœud gordien des choses avec la pétu- 
lance mihtaire de Voltaire; ses sens subtils lui révèlent 
des abîmes; il voit le mystère partout. Et, de fait, où 
n'est-il pas? De là dérive ce sentiment d'efïroi qui 
pénètre plusieurs de ses plus beaux poëmes; de là 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 307 

ces turbulences, ces accumulations , ces écroulements 
de vers, ces masses d'images orageuses, emportées 
avec la vitesse d'un chaos qui fuit; de là ces répéti- 
tions fréquentes de mots, tous destinés à exprimer les 
ténèbres captivantes ou l'énigmatique physionomie du 
mystère. 



III 



Ainsi Victor Hugo possède non-seulement la gran- 
deur, mais l'universalité. Que son répertoire est varié! 
et, quoique toujours un et compacte, comme il est 
multiforme! Je ne sais si parmi les amateurs de pein- 
tures beaucoup me ressemblent, mais je ne puis me 
défendre d'une vive mauvaise humeur lorsque j'en- 
tends parler d'un paysagiste (si parfait qu'il soit), d'un 
peintre d'animaux ou d'un peintre de fleurs, avec la 
même emphase qu'on mettrait à louer un peintre uni- 
versel (c'est-à-dire un vrai peintre), tel que Rubens, 
Véronèse, Vélasquez ou Delacroix. II me paraît en 
effet que celui qui ne sait pas tout poindre ne peut pas 
être appelé peintre. Les hommes illustres que je viens 
de citer expriment parfaitement tout ce qu'exprime 
chacun des spécialistes, et, de plus, ils possèdent une 
imagination et une faculté créatrice qui parle vivement 
à l'esprit de tous les hommes. Sitôt que vous voulez 
me donner l'idée d'un parfait artiste, mon esprit ne 
s'arrête pas à la perfection dans un genre de sujets, 
mais il conçoit immédiatement la nécessité de la per- 
fection dans tous les genres. Il en est de même dans la 



3o8 L'ART ROMANTIQUE. 

littérature en général et dans la poésie en particulier. 
Celui qui n'est pas capable de tout peindre, les palais 
et les masures, les sentiments de tendresse et ceux de 
cruauté, les affections limitées de la famille et la cha- 
rité universelle, la crrâce du végétal et les miracles de 
l'architecture, tout ce qu'il j a de plus doux et tout ce 
qui existe de plus horrible, le sens intime et la beauté 
extérieure de chaque religion , la physionomie morale 
et physique de chaque nation, tout enfin, depuis le 
visible jusqu'à finvisible, depuis le ciel jusqu'à l'enfer, 
celui-là, dis- je, n'est vraiment pas poëte dans l'im- 
mense étendue du mot et selon le cœur de Dieu. Vous 
dites de l'un : c'est un poëte d'intérieurs, ou de famille; 
de l'autre, c'est un poëte de l'amour, et de l'autre, 
c'est un poëte de la gloire. Mais de quel droit limitez- 
vous ainsi la portée des talents de chacun ? Voulez-vous 
affirmer que celui qui a chanté la gloire était , /jar ce/a 
même, inapte à célébrer famour? Vous infirmez ainsi 
le sens universel du mot poésie. Si vous ne voulez pas 
simplement faire entendre que des circonstances, qui 
ne viennent pas du Tpoète , Y ont, jusqu'à présent , confiné 
dans une spécialité, je croirai toujours que vous parlez 
d'un pauvre poëte, d'un poëte incomplet, si habile 
qu'il soit dans son genre. 

Ah ! avec Victor Hugo nous n'avons pas à tracer ces 
distinctions, car c'est un génie sans frontières. Ici nous 
sommes éblouis, enchantés et enveloppés comme par 
la vie elle-même. La transparence de l'atmosphère, la 
coupole du ciel, la figure de l'arbre, le regard de l'ani- 
mal, la silhouette de la maison sont peints en ses livres 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 309 

par le pinceau du paysagiste consommé. En tout il 
met la palpitation de la vie. S'il peint la mer, aucune 
marine n'égalera les siennes. Les navires qui en rayent 
la surface ou qui en traversent les bouillonnements 
auront, plus que tous ceux de tout autre peintre, cette 
physionomie de lutteurs passionnés, ce caractère de 
volonté et d'animalité qui se dégage si mystérieuse- 
ment d'un appareil géométrique et mécanique de 
bois, de fer, de cordes et de toile; animal monstrueux 
créé par l'homme, auquel le vent et le flot ajoutent la 
beauté d'une démarche. 

Quant à l'amour, à la guerre, aux joies de la famille, 
aux tristesses du pauvre, aux magnificences natio- 
nales, à tout ce qui est pkisparticuhèrement l'homme, 
et qui forme le domaine du peintre de genre et du 
peintre d'histoire, qu'avons-nous vu de plus riche et 
de plus concret que les poésies lyriques de Victor 
Hugo? Ce serait sans doute ici le cas, si l'espace le 
permettait, d'analyser l'atmosphère morale qui plane 
et circule dans ses poëmes, laquelle participe très- 
sensiblement du tempérament propre de l'auteur. Elle 
me paraît porter un caractère très-manifeste d'amour 
égal pour ce qui est très-fort comme pour ce qui est 
très-faible, et l'attraction exercée sur le poëte par ces 
deux extrêmes tire sa raison d'une origine unique, 
qui est la force même, la vigueur originelle dont il 
est doué. La force l'enchante et l'enivre; il va vers elle 
comme vers une parente : attraction fraternelle. Ainsi 
est-il emporté irrésistiblement vers tout symbole de 
l'infini, la mer, le ciel; vers tous les représentants an- 



3 I C L'ART ROMANTIQUE. 

ciens de la force, géants homériques ou bibliques, 
paladins, chevaliers; vers les bêtes énormes et redou- 
tables. II caresse en se jouant ce qui ferait peur à des 
mains débiles; il se meut dans l'immense, sans vertige. 
En revanche, mais par une tendance différente dont 
la source est pourtant la même, le poëte se montre 
toujours l'ami attendri de tout ce qui est faible, soli- 
taire, centriste; de tout ce qui est orphelin : attrac- 
tion paternelle. Le fort qui devine un frère dans tout 
ce qui est fort, voit ses enfants dans tout ce qui a 
besoin d'être protégé ou consolé. C'est de la force 
même et de la certitude qu'elle donne à celui qui la 
possède que dérive l'esprit de justice et de charité. 
Ainsi se produisent sans cesse, dans les poëmes de 
Victor Hugo, ces accents d'amour pour les femmes 
tombées, pour les pauvres gens broyés dans les engre- 
nages de nos sociétés, pour les animaux martyrs de 
notre gloutonnerie et de notre despotisme. Peu de per- 
sonnes ont remarqué le charme et l'enchantement que 
la bonté ajoute à la force et.qui se fait voir si fréquem- 
ment dans les œuvres de notre poëte. Un sourire et 
une larme dans le visage d'un colosse , c'est une origi- 
nalité presque divine. Même dans ces petits poëmes 
consacrés à l'amour sensuel, dans ces strophes d'une 
mélancolie si voluptueuse et si mélodieuse, on entend, 
comme l'accompagnement permanent d'un orchestre , 
la voix profonde de la charité. Sous l'amant, on sent 
un père et un protecteur. II ne s'agit pas ici de cette 
morale prêcheuse qui', par son air de pédanterie, par 
son ton didactique, peut gâter les plus beaux mor- 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 I I 

ceaux de poésie, mais d'une morale inspirée qui se 
glisse, invisible, dans la matière poétique, comme 
les fluides impondérables dans toute la machine du 
monde. La morale n'entre pas dans cet art à titre 
de but; elle s'y mêle et s'y confond comme dans la 
vie elle-même. Le poëte est moraliste sans le vouloir, 
par abondance et plénitude de nature. 



IV 



L'excessif, l'immense, sont le domaine naturel de 
Victor Hugo; il s'y meut comme dans son atmosphère 
natale. Le génie qu'il a de tout temps déployé dans 
la peinture de toute la monstruosité qui enveloppe 
l'homme est vraiment prodigieux. Mais c'est suriout 
dans ces dernières années qu'il a subi l'influence méta- 
physique qui s'exhale de toutes ces choses; curiosité 
d'un Œdipe obsédé par d'innombrables Sphinx. 
Cependant qui ne se souvient de La pente de la rêverie, 
déjà si vieille de date? Une grande partie de ses 
œuvres récentes semble le développement aussi régu- 
lier qu'énorme de la faculté qui a présidé à la généra- 
tion de ce poëme enivrant. On dirait que dès lors l'in- 
terrogation s'est dressée avec plus de fréquence devant 
le poëte rêveur, et qu'à ses yeux tous les côtés de la 
nature se sont mcessamment hérissés de problèmes. 
Comment le père un a-t-il pu engendrer la dualité et 
s'est-il enfin métamorphosé en une population innom- 
brable de nombres? Mystère! La totalité infinie des 



312. L'ART ROMANTIQUE. 

nombres dolt-elle ou peut-elle se concentrer de nou- 
veau dans l'unité originelle? Mystère! La contempla- 
tion suggestive du ciel occupe une place immense et 
dominante dans îes derniers ouvrages du poëte. Quel 
que soit le sujet traité, le ciel le domine et le sur- 
plombe comme une coupole immuable d'où plane 
le mystère avec la lumière, où le mystère scintille, où 
le mystère invite la rêverie curieuse, d'où le mystère 
repousse la pensée découragée. Ah! malgré Newton 
et malgré Laplace, la certitude astronomique n'est 
pas, aujourd'hui même, si grande que la rêverie ne 
puisse se loger dans les vastes lacunes non encore 
explorées parla science moderne. Très-légitimement, 
le poëte laisse errer sa pensée dans un dédale enivrant 
de conjectures. Il n'est pas un problème agité ou atta- 
qué, dans n'importe quel temps ou par quelle philo- 
sophie, qui ne soit venu réclamer fatalement sa place 
dans les œuvres du poëte. Le monde des astres et le 
monde des âmes sont-ils finis ou infinis? L'éclosion 
des êtres est-elle permanente dans l'immensité comme 
dans la petitesse? Ce que nous sommes tentés de 
prendre pour la multiplication infinie des êtres ne 
serait-il qu'un mouvement de circulation ramenant ces 
mêmes êtres à la vie vers des époques et dans des 
conditions marquées par une loi suprême et omni- 
compréhensive? La matière et le mouvement ne 
seraient-ils que la respiration et l'aspiration d'un Dieu 
qui, tour à tour, profère des mondes à la vie et les 
rappelle dans son sein? Tout ce qui est multiple 
deviendra-t-il un, et de nouveaux univers, jaillissant 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 I 3 

de la pensée de Celui dont l'unique bonheur et 
l'unique fonction sont de produire sans cesse, vien- 
dront-ils un jour remplacer notre univers et tous ceux 
que nous voyons suspendus autour de nous? Et la 
conjecture sur l'appropriation morale, sur la destina- 
tion de tous ces mondes, nos voisins inconnus, ne 
prend-elle pas aussi naturellement sa place dans les 
immenses domaines de la poésie? Germinations, éclo- 
sions, floraisons, éruptions successives, simultanées, 
lentes ou soudaines, progressives ou complètes, 
d'astres, d'étoiles, de soleils, de constellations, êtes- 
vous simplement les formes de la vie de Dieu, ou des 
habitations préparées par sa bonté ou sa justice à 
des âmes qu'il veut éduquer et rapprocher progressi- 
vement de lui-même? Mondes éternellement étudiés, 
à jamais inconnus peut-être, oh! dites, avez-vous des 
destinations de paradis, d'enfers, de purgatoires, de 
cachots, de villas, de palais, etc.?... Que des systèmes 
et des groupes nouveaux, affectant des formes inatten- 
dues, adoptant des combinaisons imprévues, subis- 
sant des lois non enregistrées, imitant tous les caprices 
providentiels d'une géométrie trop vaste et trop com- 
phquée pour le compas humain, puissent jaillir des 
limbes de l'avenir; qu'y aurait-il, dans cette pensée, 
de si exorbitant, de si monstrueux, et qui sortît des 
limites légitimes de la conjecture poétique? Je m'at- 
tacKe à ce mot conjecture, qui sert à définir, passable- 
ment, le caractère extra-scientifique de toute poésie. 
Entre les mains d'un autre poëte que Victor Hugo, de 
pareils thèmes et de pareils sujets auraient pu trop 



3l4 L'ART ROMANTIQUE. 

facilement adopter la forme didactique , qui est la plus 
grande ennemie de la véritable poésie. Raconter en 
vers les lois connues, selon lesquelles se meut un 
monde moral ou sidéral, c'est décrire ce qui est décou- 
vert et ce qui tombe tout entier sous le télescope ou 
le compas de la science, c'est se réduire aux devoirs 
de la science et empiéter sur ses fonctions, et c'est 
embarrasser son langage traditionnel de l'ornement 
superflu, et dangereux ici, de la rime; mais s'aban- 
donner à toutes les rêveries suggérées par le spectacle 
infini de la vie sur la terre et dans les cieux, est le 
droit légitime du premier venu, conséquemment du 
poëte, à qui il est accordé alors de traduire, dans un 
langage magnifique, autre que la prose et la musique , 
les conjectures éternelles de la curieuse humanité. 
En décrivant ce qui est, le poëte se dégrade et des- 
cend au rang de professeur; en racontant le possible , 
il reste fidèle à sa fonction; il est une âme collective 
qui interroge, qui pleure, qui espère, et qui devine 
quelquefois. 



V 



Une nouvelle preuve du même goût infaillible se 
manifeste dans le dernier ouvrage dont Victor Hugo 
nous ait octrojé la jouissance, je veux dire la Légende 
des siècles. Excepté à l'aurore de la vie des nations, où 
la poésie est à la fois fexpression de leur âme et le 
répertoire de leurs connaissances, l'histoire mise en 
vers est une dérogation aux lois qui gouvernent les 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 I 5 

deux genres, l'histoire et la poésie; c'est un outrage 
aux deux Muses. Dans les périodes extrêmement 
cultivées il se fait, dans le monde spirituel, une divi- 
sion du travail qui fortifie et perfectionne chaque 
partie; et celui qui alors tente de créer le poëme 
épique, tel que le comprenaient les nations plus 
jeunes, risque de diminuer l'effet magique de la 
poésie, ne fût-ce que par la longueur insupportable 
de l'œuvre, et en même temps d'enlever à l'histoire 
une partie de la sagesse et de la sévérité qu'exigent 
d'elle les nations âgées. Il n'en résulte la plupart du 
temps qu'un fastidieux ridicule. Malgré tous les hono- 
rables efforts d'un philosophe français, qui a cru 
qu'on pouvait subitement, sans une grâce ancienne et 
sans longues études, mettre le vers au service d'une 
thèse poétique. Napoléon est encore aujourd'hui trop 
historique pour être fait légende. Il n'est pas plus per- 
mis que possible à l'homme, même à fhomme de 
génie, de reculer ainsi les siècles artificiellement. Une 
pareille idée ne pouvait tomber que dans fesprit d'un 
philosophe , d'un professeur, c'est-à-dire d'un homme 
absent de la vie. Quand Victor Hugo, dans ses pre- 
mières poésies, essaye de nous montrer Napoléon 
comme un personnage légendaire, il est encore un 
Parisien qui parle, un contemporain ému et rêveur; 
il évoque la légende possible de l'avenir ; il ne la réduit 
pas d'autorité à fétat de passé. 

Or, pour en revenir à la Légende des siècles, Victor 
Hugo a créé le seul poëme épique qui pût être créé 
par un homme de son temps pour des lecteurs de son 



3 I 6 L'ART ROMANTIQUE. 

temps. D'abord les poëmes qui constituent l'ouvrage 
sont généralement courts, et même la brièveté de 
quelques-uns n'est pas moins extraordinaire que leur 
énergie. Ceci est déjà une considération importante, 
qui témoigne d'une connaissance absolue de tout le 
possible de la poésie moderne. Ensuite, voulant créer 
le poëme épique moderne, c'est-à-dire le poëme tirant 
son origme ou plutôt son prétexte de l'histoire, il s'est 
bien gardé d'emprunter à l'histoire autre chose que 
ce qu'elle peut légitimement et fructueusement prêter 
à la poésie : je veux dire la légende , le m jthe , la fable, 
qui sont comme des concentrations de vie nationale, 
comme des réservoirs profonds où dorment le sang 
et les larmes des peuples. Enfin il n'a pas chanté plus 
particuhèrement telle ou telle nation, la passion de 
tel ou tel siècle ; il est monté tout de suite à une de ces 
hauteurs philosophiques d'oij le poëte peut consi- 
dérer toutes les évolutions de l'humanité avec un 
regard également curieux, courroucé ou attendri. 
Avec quelle majesté il a fait défiler les siècles devant 
nous, comme des fantômes qui sortiraient d'un mur; 
avec quelle autorité il les a fait se mouvoir, chacun 
doué de son parfait costume, de son vrai visage, de sa 
sincère allure, nous l'avons tous vu. Avec quel art 
sublime et subtil, avec quelle familiarité terrible ce 
prestidigitateur a fait parler et gesticuler les Siècles, il 
ne me serait pas impossible de l'expliquer; mais ce 
que je tiens surtout à faire observer, c'est que cet art 
ne pouvait se mouvoirà l'aise que dans le milieu légen- 
daire, et que c'est (abstraction faite du talent du 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 I 7 

magicien) le choix du terrain qui facilitait les évolu- 
tions du spectacle. 

Du fond de son exil, vers lequel nos regards et nos 
oreilles sont tendus, le poëte chéri et vénéré nous an- 
nonce de nouveaux poëmes. Dans ces derniers temps 
il nous a prouvé que, pour vraiment limité qu'il soit, 
le domaine de la poésie n'en est pas moins, par le 
droit du génie, presque illimité. Dans quel ordre de 
choses, par quels nouveaux moyens renouvellera-t-il 
sa preuve? Est-ce à la bouffonnerie, par exemple (je 
tire au hasard), à la gaieté immortelle, à la joie, au 
surnaturel, au féerique et au merveilleux, doués par 
lui de ce caractère immense, superlatif, dont il sait 
douer toutes choses, qu'il voudra désormais emprun- 
ter des enchantements inconnus? II n'est pas permis 
à la critique de le dire; mais ce qu'elle peut affir- 
mer sans crainte de faillir, parce qu'elle en a déjà vu 
les preuves successives, c'est qu'il est un de ces mor- 
tels si rares, plus rares encore dans l'ordre littéraire 
que dans tout autre, qui tirent une nouvelle force des 
années et qui vont, par un miracle incessamment 
répété , se rajeunissant et se renforçant jusqu'au 
tombeau. 



3 I 8 L'ART ROMANTIQUE. 

II 

AUGUSTE BARBIER. 

Si je disais que le but d'Auguste Barbier a été la 
recherche du beau, sa recherche exclusive et primor- 
diale, je crois qu'il se fâcherait, et visiblement il en 
aurait le droit. Quelque magnifiques que soient ses 
vers, le vers en lui-même n'a pas été son amour prin- 
cipal. II s'était évidemment assigné un but qu'il croit 
d'une nature beaucoup plus noble et plus haute. Je 
n'ai ni assez d'autorité ni assez d'éloquence pour le 
détromper; mais je profiterai de l'occasion qui s'offre 
pour traiter une fois de plus cette fastidieuse question 
de l'alliance du Bien avec le Beau, qui n'est devenue 
obscure et douteuse que par l'affaiblissement des 
esprits. 

Je suis d'autant plus à faise que, d'un côté, la gloire 
de ce poëte est faite et que la postérité ne l'oubliera 
pas, et que, de l'autre, j'ai moi-même pour ses talents 
une admiration immense [et de vieille date. II a fait 
des vers superbes; il est 'naturellement éloquent; son 
âme a des bondissements qui enlèvent le lecteur. Sa 
langue, vigoureuse et pittoresque, a presque le charme 
du latin. Elle jette des lueurs sublimes. Ses premières 
compositions sont restées dans toutes les mémoires. 
Sa gloire est des plus méritées. Tout cela est incontes- 
table. 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 I 9 

Mais l'origine de cette gloire n'est pas pure ; car 
elle est née de ^occasion. La poésie se suffit à elle- 
même. Elle est éternelle et ne doit jamais avoir besoin 
d'un secours extérieur. Or une partie de la gloire 
d'Auguste Barbier lui vient des circonstances au mi- 
lieu desquelles il jeta ses premières poésies. Ce qui 
les fait admirables, c'est le mouvement lyrique qui les 
anime, et non pas, comme il le croit sans doute, les 
pensées honnêtes qu'elles sont chargées d'exprimer. 
Facit indignatw versum, nous dit un poëte antique, qui, 
si grand qu'il soit, était intéressé à le dire; cela est 
vrai; mais il est bien certain aussi que le vers fait par 
simple amour du vers a, pour être beau, quelques 
chances de plus que le vers fait par indignation. Le 
monde est plein de gens très-indignés qui cependant 
ne feront jamais de beaux vers. Ainsi, nous constatons, 
dès le commencement que, si Auguste Barbier a été 
grand poëte, c'est parce qu'il possédait les facultés ou 
une partie des facultés qui font le grand poëte, et 
non parce qu'il exprimait la pensée indignée des hon- 
nêtes gens. 

II y a en effet dans l'erreur publique une confusion 
très-facile à débrouiller. Tel poëme est beau et hon- 
nête; mais il n'est pas beau parce qu'il est honnête. Tel 
autre, beau et déshonnête; mais sa beauté ne lui vient 
pas de son immoralité, ou plutôt, pour parler nette- 
ment, ce qui est beau n'est pas plus honnête que 
déshonnête. II arrive le plus souvent, je lésais, que la 
poésie vraiment belle emporte les âmes vers un monde 
céleste; la beauté est une qualité si forte qu'elle ne 



3 20 L'ART ROMANTIQUE. 

peut qu'ennoblir les âmes; mais cette beauté est une 
chose tout à fait inconditionnelle, et il y a beaucoup 
à parier que si vous voulez , vous poëte , vous imposer à 
l'avance un but moral, vous duTiinuerez considérable- 
ment votre puissance poétique. 

II en est de la condition de moralité imposée aux 
œuvres d'art comme de cette autre condition non 
moins ridicule que quelques-uns veulent leur faire 
subir, à savoir d'exprimer des pensées ou des idées 
tirées d'un monde étranger à l'art, des idées scienti- 
fiques, des idées politiques, etc.. Tel est le point de 
départ des esprits faux, ou du moins des esprits qui, 
n'étant pas absolument poétiques, veulent raisonner 
poésie. L'idée, disent-ils, est la chose la plus impor- 
tante (ils devraient dire : l'idée et la forme sont deux 
êtres en un); naturellement, fatalement, ils se disent 
bientôt : Puisque l'idée est la chose importante par 
excellence, la forme, moins importante, peut être 
négligée sans danger. Le résultat est l'anéantissement 
de la poésie. 

Or, chez Auguste Barbier, naturellement poëte, et 
grand poëte, le souci perpétuel et exclusif d'exprimer 
des pensées honnêtes ou utiles a amené peu à peu un 
léger mépris de la correction, du poli et du fini, qui 
suffirait à lui seul pour constituer une décadence. 

Dans la Tentation (son premier poëme, supprimé 
dans les éditions postérieures de ses ïambes), il avait 
montré tout de suite une grandeur, une majesté d'al- 
lure, qui est sa vraie distinction, et qui ne l'a jamais 
abandonné, même dans les moments où il s'est 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 32 I 

montré le plus infidèle à l'idée poétique pure. Cette 
grandeur naturelle, cette éloquence lyrique, se mani- 
festèrent d'une manière éclatante dans toutes les poé- 
sies adaptées à la révolution de 1830 et aux troubles 
spirituels ou sociaux qui la suivirent. Mais ces poésies, 
je le répète, étaient adaptées à des circonstances, et, si 
belles qu'elles soient, elles sont marquées du misé- 
rable caractère de la circonstance et de la mode. Mon 
vers, rude et grossier, est honnête homme au fond, s'écrie 
le poëte; mais était-ce bien comme poëte qu'il ramas- 
sait dans la conversation bourgeoise les lieux com- 
muns de morale niaise ? Ou était-ce comme honnête 
homme qu'il voulait rappeler sur notre scène la Mel- 
pomene à la blanche tunique (qu'est-ce que Melpomène 
a à faire avec l'honnêteté ?) et en expulser les drames 
de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas ? J'ai remarqué 
(je le dis sans rire) que les personnes trop amoureuses 
d'utilité et de morale négligent volontiers la gram- 
maire, absolument comme les personnes passionnées. 
C'est une chose douloureuse de voir un poëte aussi 
bien doué supprimer les articles et les adjectifs pos- 
sessifs, quand ces monosyllabes ou ces dissyllabes le 
gênent, et employer un mot dans un sens contraire à 
l'usage parce que ce mot a le nombre de syllabes qui 
lui convient. Je ne crois pas, en pareil cas, à fimpuis- 
sance; j'accuse plutôt l'indolence naturelle des inspirés. 
Dans ses chants sur la décadence de l'Italie et sur les 
misères de l'Angleterre et de flrlande (// Pianto et 
Lazare), il y a, comme toujours, je le répète, des 
accents sublimes; mais la même affectation d'utilité 



322 L'ART ROMANTIQUE. 

et de morale vient gâter les plus nobles impressions. 
. Si je ne craignais pas de calomnier un homme si digne 
de respect à tous égards, je dirais que cela ressemble 
un peu à une grimace. Se figure-t-on une Muse qui gri- 
mace? Et puis ici se présente un nouveau défaut, une 
nouvelle affectation, non pas celle de la rime négligée 
ou de la suppression des articles : je veux parler d'une 
certaine solennité plate ou d'une certaine platitude 
solennelle qui nous était jadis donnée pour une ma- 
jestueuse et pénétrante simplicité. Il j a des modes en 
littérature comme en peinture, comme dans le vête- 
ment; il fut un temps où dans la poésie, dans la pein- 
ture, le ?iaiy était l'objet d'une grande recherche, une 
espèce nouvelle de préciosité. La platitude devenait 
une gloire, et je me souviens qu'Edouard Ourliac me 
citait en riant, comme modèle du genre, ce vers de 
sa composition : 

Les cloches du couvent de Sainte-Madeleine 



On en trouvera beaucoup de semblables dans les 
poésies de Brizeux, et je ne serais pas étonné que 
l'amitié d'Antonj Deschamps et de Brizeux ait servi 
à incliner Auguste Barbier vers cette grimace dan- 
tesque. 

A travers tout son œuvre nous retrouvons les 
mêmes défauts et les mêmes qualités. Tout a l'air sou- 
dain, spontané; le trait vigoureux , à la manière latine, 
jaillit sans cesse à travers les défaillances et les 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 323 

maladresses. Je n'ai pas besoin, je présume, de faire 
observer que Pot-de-vin , Erostrate, Chants civils et reli- 
gieux, sont des œuvres dont chacune a un but moraj. 
Je saute par-dessus un petit volume d'Odelettes qui n'est 
qu'un affligeant effort vers la grâce antique , et j'arrive 
à Rimes héroïques. Ici, pour tout dire, apparaît et éclate 
toute la folie du siècle dans son inconsciente nudité. 
Sous prétexte de faire des sonnets en fhonneur des 
grands hommes, le poëte a chanté le paratonnerre et 
la machine à tisser. On devine jusqu'à quel prodigieux 
ridicule cette confusion d'idées et de fonctions pour- 
rait nous entraîner. Un de mes amis a travaillé à un 
poëme anonyme sur finvention d'un dentiste; aussi 
bien les vers auraient pu être bons et l'auteur plein de 
conviction. Cependant qui oserait dire que, même 
en ce cas, c'eût été de la poésie ? J'avoue que, quand 
je vois de pareilles dilapidations de rhythmes et de 
rimes, j'éprouve une tristesse d'autant plus grande 
que le poëte est plus grand; et je crois, à en juger par 
de nombreux symptômes, qu'on pourrait aujourd'hui, 
sans faire rire personne, affirmer la plus monstrueuse, 
la plus ridicule et la plus insoutenable des erreurs, à 
savoir que le but de la poésie est de répandre les lumières 
parmi le peuple, et, à l'aide de la rime et du nombre, de 
Jixer plus facilement les découvertes scicntijiques dans la mé- 
moire des hommes. 

Si le lecteur m'a suivi attentivement, il ne sera pas 
étonné que je résume amsi cet article, où j'ai mis en- 
core plus de douleur que de raillerie : Auguste Barbier 
est un grand poëte , et justement il passera toujours pour tel. 



324 L'ART ROMANTIQUE. 

Mais il a été un grand poète malgré lui, pour ainsi dire; il 
a essayé de gâter par une idée fausse de la poésie de 
superbes facultés poétiques; trh-beureusement ces facultés 
étaient assez fortes pour résister même au poète qui les voulait 
diminuer. 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 2 5 

III 

MARCELINE DESBORDES-VALMORE. 

Plus d'une fois un de vos amis, comme vous lui 
faisiez confidence d'un de vos goûts ou d'une de vos 
passions, ne vous a-t-il pas dit : «Voilà qui est sin- 
gulier ! car cela est en complet désaccord avec toutes 
vos autres passions et avec votre doctrine » ? Et vous 
répondiez : «C'est possible, mais c'est ainsi. J'anne 
cela; je l'aime, probablement à cause même de la 
violente contradiction qu'y trouve tout mon être, n 

Tel est mon cas vis-à-vis de M"* Desbordes- Val- 
more. Si le cri, si le soupir naturel d'une âme d'élite, 
si l'ambition désespérée du cœur, si les facultés sou- 
daines, irréfléchies, si tout ce qui est gratuit et vient 
de Dieu, suffisent à faire le grand poëte, Marceline 
Valmore est et sera toujours un grand poëte. Il est vrai 
que si vous prenez le temps de remarquer tout ce qui 
lui manque de ce qui peut s'acquérir par le travail, sa 
grandeur se trouvera singulièrement diminuée; mais 
au moment même où vous vous sentirez le plus im- 
patienté et désolé par la négligence, par le cahot, par 
le trouble, que vous prenez, vous, homme réfléchi et 
toujours responsable, pour un parti pris de paresse , une 
beauté soudaine, inattendue, non égalable, se dresse, 
et vous voilà enlevé irrésistiblement au fond du ciel 
poétique. Jamais aucun poëte ne fut plus naturel; au- 



32(5 L'ART ROMANTIQUE. 

cun ne fut jamais moins artificiel. Personne n'a pu 
imiter ce charme, parce qu'il est tout original et natif. 

Si jamais homme désira pour sa femme ou sa fille 
les dons et les honneurs de la Muse, il n'a pu les dé- 
sirer d'une autre nature que ceux qui furent accordés 
à M^^Vahnore. Parmi le personnel assez nombreux 
des femmes qui se sont de nos jours jetées dans le 
travail littéraire, il en est bien peu dont les ouvrages 
n'aient été, sinon une désolation pour leur famille, 
pour leur amant même (car les hommes les moins 
pudiques aiment la pudeur dans l'objet aimé), au 
moins entachés d'un de ces ridicules mascufins qui 
prennent dans la femme les proportions d'une mons- 
truosité. Nous avons connu la femme-auteur philan- 
thrope, la prêtresse systématique de l'amour, la poé- 
tesse républicaine, la poétesse de l'avenir, fouriériste 
ou saint-simonienne; et nos yeux, amoureux du beau, 
n'ont jamais pu s'accoutumer à toutes ces laideurs 
compassées, à toutes ces scélératesses impies (il y a 
même des poétesses de l'impiété), à tous ces sacri- 
lèges pastiches de l'esprit mâle. 

M™' Desbordes-Valmore fut femme, fut toujours 
femme et ne fut absolument que femme; mais elle 
fut à un degré extraordinaire l'expression poétique de 
toutes les beautés naturelles de la femme. Qu'elle 
chante les langueurs du désir dans la jeune fille, la 
désolation morne d'une Ariane abandonnée ou les 
chauds enthousiasmes de la charité maternelle, son 
chant garde toujours l'accent délicieux de la femme ; 
pas d'emprunt, pas d'ornement factice, rien que l'éter- 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 327 

nel féminin, comme dit le poëte allemand. C'est donc 
dans sa sincérité même que M"* Valmore a trouvé sa 
récompense, c'est-à-dire une gloire que nous croyons 
aussi solide que celle des artistes parfaits. Cette torche 
qu'elle agite à nos yeux pour éclairer les mystérieux 
bocages du sentiment, ou qu'elle pose, pour le ravi- 
ver, sur notre plus intime souvenir, amoureux ou 
filial, cette torche, elle l'a allumée au plus profond 
de son propre cœur. Victor Hugo a exprimé magni- 
fiquement, comme tout ce qu'il exprime, les beautés 
et les enchantements de la vie de famille ; mais seule- 
ment dans les poésies de l'ardente Marcehne vous 
trouverez cette chaleur de couvée maternelle, dont 
quelques-uns, parmi les fils de la femme, moins in- 
grats que les autres, ont gardé le délicieux souvenir. 
Si Je ne craignais pas qu'une comparaison trop ani- 
male fut prise pour un manque de respect envers 
cette adorable femme, je dirais que je trouve en elle 
la grâce, l'inquiétude, la souplesse et la violence de 
la femelle, chatte ou lionne, amoureuse de ses petits. 
On a dit que M™' Valmore , dont les premières poé- 
sies datent déjà de fort loin (1818), avait été de notre 
temps rapidement oubliée. Oubliée par qui, je vous 
prie? Par ceux-là qui, ne sentant rien, ne peuvent se 
souvenir de rien. Elle a les grandes et vigoureuses 
qualités qui s'imposent à la mémoire, les trouées pro- 
fondes faites à l'improviste dans le cœur, les explo- 
sions magiques de la passion. Aucun auteur ne cueille 
plus facilement la formule unique du sentiment , le 
sublime qui s'ignore. Comme les soins les plus simples 



328 L'ART ROMAISTIQUE. 

et les plus faciles sont un obstacle invincible à cette 
plume fougueuse et inconsciente, en revanche ce qui 
est pour toute autre l'objet d'une laborieuse recherche 
vient naturellement s'offrir à elle; c'est une perpé- 
tuelle trouvaille. Elle trace des merveilles avec l'insou- 
ciance qui préside aux billets destinés à la boîte 
aux lettres. Ame charitable et passionnée, comme 
elle se définit bien, mais toujours involontairement, 
dans ce vers : 

Tant que l'on peut donner, on ne veut pas mourir! 

Ame trop sensible, sur qui les aspérités de la vie lais- 
saient une empreinte ineffaçable , à elle surtout, dési- 
reuse du Léthé, il était permis de s'écrier : 

Mais SI de la mémoire on ne doit pas guérir, 

A quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir ? 

Certes, personne n'eut plus qu'elle le droit d'écrire 
en tête d'un récent volume : 

Prisonnière en ce livre une âme est contenue ! 

Au moment où la mort est venue pour la retirer de 
ce monde où elle savait si bien souffrir, et la porter 
vers le ciel dont elle désirait si ardemment les pai- 
sibles joies, M"* Desbordes-Valmore, prêtresse infati- 
gable de la Muse, et qui ne savait pas se taire, parce 
qu'elle était toujours pleine de cris et de chants qui 
voulaient s'épancher, préparait encore un volume, 
dont les épreuves venaient une à une s'étaler sur le lit 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 329 

de douleur qu'elle ne quittait plus depuis deux ans. 
Ceux qui l'aidaient pieusement dans cette préparation 
de ses adieux m'ont dit que nous j trouverions tout 
l'éclat d'une vitalité qui ne se sentait jamais si bien 
vivre que dans la douleur. Hélas ! ce livre sera une 
couronne posthume à ajouter à toutes celles, déjà si 
brillantes, dont doit être parée une de nos tombes les 
plus fleuries. 

Je me suis toujours plu à chercher dans la nature 
extérieure et visible des exemples et des métaphores 
qui me servissent à caractériser les jouissances et les 
impressions d'un ordre spirituel. Je rêve à ce que me 
faisait éprouver la poésie de M™* Valmore quand je la 
parcourus avec ces jeux de l'adolescence qui sont, 
chez les hommes nerveux, à la fois si ardents et si 
clairvoyants. Cette poésie m'apparaît comme un jar- 
din; mais ce n'est pas la solennité grandiose de Ver- 
sailles; ce n'est pas non plus le pittoresque vaste et 
théâtral de la savante Italie, qui connaît si bien fart 
d'édifer des jardins [œdijicat bortos) ; pas même , non , pas 
même la Vallée des Flûtes ou le Ténare de notre vieux 
Jean-Paul. C'est un simple jardin anglais, romantique 
et romanesque. Des massifs de fleurs j représentent 
les abondantes expressions du sentiment. Des étangs, 
limpides et immobiles, qui réfléchissent toutes choses 
s'appuyant à l'envers sur la voûte renversée des cieux, 
figurent la profonde résignation toute parsemée de 
souvenirs. Rien ne manque à ce charmant jardin d'un 
autre âge, ni quelques ruines gothiques se cachant 
dans un lieu agreste, ni le mausolée inconnu qui, au 



3 3© L'ART ROMANTIQUE. 

détour d'une allée, surprend notre âme et lui recom- 
mande de penser à l'éternité. Des allées smueuses et 
ombragées aboutissent à des horizons subits. Ainsi la 
pensée du poëte, après avoir suivi de capricieux 
méandres, débouche sur les vastes perspectives du 
passé ou de l'avenir; mais ces ciels sont trop vastes 
pour être généralement purs, et la température du 
chmat trop chaude pour n'y pas amasser des orages. 
Le promeneur, en contemplant ces étendues voilées 
de deuil, sent monter à ses jeux les pleurs de l'hys- 
^éne,bysterical tears. Les fleurs se penchent vaincues, 
et les oiseaux ne parlent qu'à voix basse. Après un 
éclair précurseur, un coup de tonnerre a retenti : c'est 
l'explosion lyrique; enfin un déluge inévitable de 
larmes rend à toutes ces choses, prostrées, soufirantes 
et découragées, la fraîcheur et la solidité d'une nou- 
velle jeunesse ! 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 3 I 

IV 

THÉOPHILE GAUTIER. 

Le cri du sentiment est toujours absurde; mais il 
est sublime, parce qu'il est absurde. Quia absurdum! 

Que faut- il au républicain? 

Du cœur, du fer, un peu de pain ! 

Du cœur pour se venger*'', 

Du fer pour l'étranger, 

Et du pani pour ses frères ! 

Voilà ce que dit la Carmagnole; voilà le cri absurde 
et sublime. 

Désirez-vous, dans un autre ordre de sentiments, 
l'analogue exact? Ouvrez Théophile Gautier : l'amante 
courageuse et ivre de son amour veut enlever l'amant, 
lâche, indécis, qui résiste et objecte que le désert est 
sans ombrage et sans eau, et la fuite pleine de dan- 
gers. Sur quel ton répond-elle? Sur le ton absolu du 
sentiment : 

Mes cils te feront de l'ombre ! 
Ensemble nous dormirons 
Sous mes cheveux, tente sombre. 
Fuyons! Fuyons! 



■') Variante : Pour le danger. — Pour se venger est plus dans le ton 
de ce chant, que Gœthe aurait pu appeler, plus Justement que la 
Marseillaise, l'hymne de la canaille. 



^^2 L'ART ROMANTIQUE. 

Sous le bonheur mon cœur ploie ! 
Si l'eau manque aux stations, 
Bois les larmes de ma joie ! 
Fuyons! Fuyons! 

II serait facile de trouver dans le même poëtc 
d'autres exemples de la même qualité : 

J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne ! 
Mais vainement , 



s'écrie don Juan , que le poëte, dans le pays des âmes, 
prie de lui expliquer l'énigme de la vie. ' ' ' 

Or j'ai voulu tout d'abord prouver que Théophile 
Gautier possédait, tout aussi bien que s'il n'était pas 
un parfait artiste, cette fameuse qualité que les badauds 
de la critique s'obstinent à lui refuser : le sentiment. 
Que de fois il a exprimé, et avec quelle magie de lan- 
gage ! ce qu'il j a de plus délicat dans la tendresse et 
dans la mélancolie ! Peu de personnes ont daigné étu- 
dier ces fleurs merveilleuses, je ne sais trop pourquoi, 
et je n'y vois pas d'autre motif que la répugnance na- 
tive des Français pour la perfection. Parmi les innom- 
brables préjugés dont la France est si fière, notons 
cette idée qui court les rues, et qui naturellement est 
écrite en tête des préceptes de la critique vulgaire, à 
savoir qu'un ouvrage trop bien écrit doit manquer de 
sentiment. Le sentiment, par sa nature populaire et 
familière, attire exclusivement la foule, que ses pré- 
cepteurs habituels éloignent autant que possible des 
ouvrages bien écrits. Aussi bien avouons tout de suite 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 333 

que Théophile Gautier, feuilletoniste très-accrédité , est 
mal connu comme romancier, mal apprécié comme 
conteur de voyages et presque inconnu comme poëte, 
surtout si l'on veut mettre en balance la mince popu- 
larité de ses poésies avec leurs brillants et immenses 
mérites. 

Victor Hugo, dans une de ses odes, nous représente 
Paris à l'état de ville morte, et dans ce rêve lugubre 
et plein de grandeur, dans cet amas de ruines dou- 
teuses lavées par une eau qui se brisait à tous les ponts 
sonores, rendue maintenant aux joncs murmurants et pen- 
chés, il aperçoit encore trois monuments d'une nature 
pkis solide, plus indestructible, qui suffisent à raconter 
notre histoire. Figurez-vous, je vous prie, la langue 
française à fétat de langue morte. Dans les écoles des 
nations nouvelles, on enseigne la langue d'un peu- 
ple qui fut grand, du peuple français. Dans quels au- 
teurs supposez-vous que les professeurs, les linguistes 
d'alors, puiseront la connaissance des principes et 
des grâces de la langue française ? Sera-ce , je vous 
prie, dans les capharnaùms du sentiment ou de ce 
que vous appelez le sentiment? Mais ces produc- 
tions, qui sont vos préférées, seront, grâce à leur in- 
correction, les moins intellicribles et les moins tradui- 
sibles ; car il n'y a rien qui soit plus obscur que Terreur 
et le désordre. Si dans ces époques, situées moins loin 
peut-être que ne fimagine l'orgueil moderne, les poé- 
sies de Théophile Gautier sont retrouvées par quelque 
savant amoureux de beauté, je devine, je comprends, 
je vois sa joie. Voilà donc la vraie langue française ! la 



3 34 L'ART ROMANTIQUE. 

langue des grands esprits et des esprits raffinés ! Avec 
quel délice son œil se promènera dans tous ces poèmes 
SI purs et si précieusement ornés! Comme toutes les 
ressources de notre belle langue, incomplètement 
connues, seront devinées et appréciées! Et que de 
gloire pour le traducteur intelligent qui voudra lutter 
contre ce grand poëte, immortalité embaumée dans 
des décombres plus soigneux que la mémoire de ses 
contemporains! Vivant, il avait souffert de l'ingra- 
titude des siens; il a attendu longtemps; mais enfin le 
voilà récompensé. Des commentateurs clairvoyants 
établissent le lien littéraire qui nous unit au xvi^ siècle. 
L'fiistoire des générations s'illumine. Victor Hugo est 
enseigné et paraphrasé dans les universités; mais au- 
cun lettré n'ignore que l'étude de ses resplendissantes 
poésies doit être complétée par l'étude des poésies 
de Gautier. Quelques-uns observent même que pen- 
dant que le majestueux poëte était entraîné par des 
enthousiasmes quelquefois peu propices à son art, le 
poëte précieux, plus fidèle, plus concentré, n'en est ja- 
mais sorti. D'autres s'aperçoivent qu'il a même ajouté 
des forces à la poésie française , qu'il en a agrandi le 
répertoire et augmenté le dictionnaire, sans jamais 
manquer aux règles les plus sévères de la langue que 
sa naissance lui commandait de parler. 

Heureux homme ! homme digne d'envie ! il n'a 
aimé que le Beau; il n'a cherché que le Beau; et quand 
un objet grotesque ou hideux s'est offert à ses yeux, 
il a su encore en extraire une mystérieuse et symbo- 
lique beauté! Homme doué d'une faculté unique. 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 335 

puissante comme la Fatalité, il a exprimé, sans fa- 
tigue, sans effort, toutes les attitudes, tous les regards, 
toutes les couleurs qu'adopte la nature, ainsi que le 
sens intime contenu dans tous les objets qui s'offrent 
à la contemplation de l'œil humain. 

Sa gloire est double et une en même temps. Pour 
lui ridée et l'expression ne sont pas deux cfioses con- 
tradictoires qu'on ne peut accorder que par un grand 
effort ou par de lâches concessions. A lui seul peut- 
être il appartient de dire sans emphase : // n'y a pas 
d'idées inexprimables ! Si, pour arracher à l'avenir la jus- 
tice due à Théophile Gautier, j'ai supposé la France 
disparue, c'est parce que je sais que l'esprit humain, 
quand il consent à sortir du présent, conçoit mieux 
l'idée de justice. Tel le voyageur, en s'élevant, com- 
prend mieux la topographie du pays qui l'environne. 
Je ne veux pas crier, comme les prophètes cruels : Ces 
temps sont proches ! Je n'appelle aucun désastre, même 
pour donner la glone à mes amis. J'ai construit une 
fable pour faciliter la démonstration aux esprits faibles 
ou aveugles. Car parmi les vivants clairvoyants , qui 
ne comprend qu'on citera un jour Théophile Gautier, 
comme on cite La Bruyère, BufPon, Chateaubriand, 
c'est-à-dire comme un des maîtres les plus surs et les 
plus rares en matière de langue et de style? 



3 3^ L'ART ROMANTIQUE. 



V 

PÉTRUS BOREL. 

II y a des noms qui deviennent proverbes et adjec- 
tifs. Quand un petit journal veut, en 18^9", exprimer 
tout le dégoût et le mépris que lui inspire une poésie 
ou un roman d'un caractère sombre et outré, il lance 
le mot : Pétrus Borel ! et tout est dit. Le jugement est 
prononcé, l'auteur est foudroyé. 

Pétrus Borel, ou Champavert le Ljcanthrope, 
auteur de Rhapsodies, de Contes immoraux et de Madame 
Putipbar, fut une des étoiles du sombre ciel roman- 
tique. Etoile oubliée ou éteinte, qui s'en souvient 
aujourd'hui, et qui la connaît assez pour prendre le 
droit d'en parler si délibérément? «Moi,» dirai-je 
volontiers, comme Médée, «moi, dis-je, et c'est assez ! j) 
Edouard Ourliac, son camarade, riait de lui sans se 
gêner; mais Ourliac était un petit Voltaire de hameau, 
à qui tout excès répugnait, surtout l'excès de l'amour 
de fart. Théophile Gautier, seul , dont le large esprit 
se réjouit dans l'universalité des choses, et qui, le 
voulût-il fermement, ne pourrait pas négliger quoi 
que ce soit d'intéressant, de subtil ou de pittoresque, 
souriait avec plaisir aux bizarres élucubrations du 
Ljcanthrope. 

Ljcanthrope bien nommé ! Homme-loup ou loup- 
garou, quelle fée ou quel démon le jeta dans les 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 337 

forêts lugubres de la mélancolie? Qiiel méchant es- 
prit se pencha sur son berceau et lui dit : Je te défends 
déplaire ? Il y a dans le monde spirituel quelque chose 
de mystérieux qui s'appelle le Guignon, et nul de nous 
n'a le droit de discuter avec la Fatalité. C'est la déesse 
qui s'explique le moins, et qui possède, plus que tous 
les papes et les lamas, le privilège de l'infaillibilité. 
Je me suis demandé bien souvent comment et pour- 
quoi un homme tel que Pétrus Borel , qui avait montré 
un talent véritablement épique dans plusieurs scènes 
de sa Madame Putipbar (particulièrement dans les 
scènes du début, où est peinte l'ivrognerie sauvage 
et septentrionale du père de l'héroïne; dans celle où 
le cheval favori rapporte à la mère, jadis violée, mais 
toujours pleine de la haine de son déshonneur,. le 
cadavre de son bien-aimé fils, du pauvre Vengeance , 
le courageux adolescent tombé au premier choc, et 
qu'elle avait si soigneusement éduqué pour la ven- 
geance; enfin, dans la peiature des hideurs et des 
tortures du cachot, qui monte jusqu'à la vigueur de 
Maturin); je me suis demandé, dis- je, comment le 
poëte qui a produit l'étrange poëme, d'une sonorité 
si éclatante et d'une couleur presque primitive à force 
d'intensité, qui sert de préface à Madame Putipbar, 
avait pu aussi en maint endroit montrer tant de mal- 
adresse, butter dans tant de heurts et de cahots , tomber 
au fond de tant de guignons. Je n'ai pas d'explication 
positive à donner; je ne puis indiquer que des symp- 
tômes, symptômes d'une nature morbide, amoureuse 
de la contradiction pour la contradiction , et toujours 



338 L'ART ROMANTIQUE, 

prête à remonter tous les courants, sans en calculer la 
force, non plus que sa force propre. Tous les hommes, 
ou presque tous, penchent leur écriture vers la droite; 
Pétrus Borel couchait absolument la sienne à gauche, 
SI bien que tous les caractères, d'une physionomie fort 
soignée d'ailleurs, ressemblaient à des files de fantas- 
sins renversés par la mitraille. De plus, il avait le 
travail si douloureux, que la moindre lettre, la plus 
banale, une invitation, un envoi d'argent, lui coûtait 
deux ou trois heures d'une méditation excédante, sans 
compter les ratures et les repentirs. Enfin, la bizarre 
orthographe qui se pavane dans Madame Putipbar, 
comme un soigneux outrage fait aux habitudes de l'œil 
pubhc, est un trait qui complète cette physionomie 
grimaçante. Ce n'est certes pas une orthographe mon- 
daine dans le sens des cuisinières de Voltaire et du 
sieur Erdan, mais, au contraire, une orthographe plus 
que pittoresque et profitant de toute occasion pour 
rappeler fastueusement l'étymologie. Je ne peux me 
figurer, sans une sympathique douleur, toutes les fati- 
gantes batailles que, pour réaliser son rêve typogra- 
phique, l'auteur a dû livrer aux compositeurs chargés 
d'imprimer son manuscrit. Ainsi, non -seulement il 
aimait à violer les habitudes morales du lecteur, mais 
encore à contrarier et à taquiner son œil par l'expres- 
sion graphique. 

Plus d'une personne se demandera sans doute pour- 
quoi nous faisons une. place dans notre galerie à un 
esprit que nous jugeons nous- même si incomplet. 
C'est non-seulement parce que cet esprit si lourd, si 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 339 

criard, si incomplet qu'il soit, a parfois envoyé vers 
le ciel une note éclatante et juste, mais aussi parce que 
dans l'histoire de notre siècle il a joué un rôle non 
sans importance. Sa spécialité fut la Lycantbropie. Sans 
Pétrus Borel, il j aurait une lacune dans le Roman- 
tisme. Dans la première phase de notre révolution 
httéraire, l'imagination poétique se tourna surtout 
vers le passé ; elle adopta souvent le ton mélodieux et 
attendri des regrets. Plus tard, la mélancohe prit un 
accent plus décidé, plus sauvage et plus terrestre. Un 
répubhcanisme misanthropique fît alhance avec la 
nouvelle école, et Pétrus Borel fut l'expression la plus 
outrecuidante et la plus paradoxale de l'esprit des 
Bousingots, ou du Bousingo; car l'hésitation est tou- 
jours permise dans la manière d'orthographier ces 
mots qui sont les produits de la mode et de la circon- 
stance. Cet esprit à la fois httéraire et répubhcain, à 
l'inverse de la passion démocratique et bourgeoise qui 
nous a plus tard si cruellement opprimés, était agité à 
la fois par une haine aristocratique sans hmites, sans 
restriction, sans pitié, contre les rois et contre la bour- 
geoisie, et d'une sympathie générale pour tout ce qui 
en art représentait l'excès dans la couleur et dans la 
forme, pour tout ce qui était à la fois intense, pessi- 
miste et byronien; dilettantisme d'une nature singu- 
lière, et que peuvent seules expliquer les haïssables 
circonstances où était enfermée une jeunesse ennuyée 
et turbulente. Si la Restauration s'était régulièrement 
développée dans la gloire, le Romantisme ne se serait 
pas séparé de la royauté; et cette secte nouvelle, qui 



3 4° L'ART ROMANTIQUE. 

professait un égal mépris pour l'opposition politique 
modérée, pour la pemture de Delaroche ou la poésie 
de Delavigne, et pour le roi qui présidait au déve- 
loppement du juste-milieu , n'aurait pas trouvé de rai- 
sons d'exister. 

Pour moi, j'avoue sincèrement, quand même j'y 
sentirais un ridicule, que j'ai toujours eu quelque 
sympathie pour ce malheureux écrivain dont le génie 
manqué, plein d'ambition et de maladresse, n'a su 
produire que des ébauches minutieuses, des éclairs 
orageux, des figures dont quelque chose de trop 
bizarre, dans l'accoutrement ou dans la voix, ahère 
la native grandeur. II a, en somme, une couleur à lui, 
une saveur sui generis; n'eût-il que le charme de la 
volonté, c'est déjà beaucoup! mais il aimait féroce- 
ment les lettres, et aujourd'hui nous sommes encom- 
brés de jolis et souples écrivains tout prêts à vendre 
la Muse pour le champ du potier. 

Comme nous achevions, l'an passé, d'écrire ces 
notes, trop sévères peut-être, nous avons appris que le 
poëte venait de mourir en Algérie, où il s'était retiré, 
loin des affaires littéraires, découragé ou méprisant, 
avant d'avoir livré au public un Taharin annoncé 
depuis longtemps. 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. ^4^ 

VI 

HÉGÉSIPPE MOREAU. 

La même raison qui fait une destinée malheureuse 
en fait une heureuse. Gérard de Nerval tirera du va- 
gabondage, qui fut si longtemps sa grande jouissance, 
une mélancolie à qui le suicide apparaîtra finalement 
comme seul terme et seule guérison possibles. Edgar 
Poe, qui était un grand génie, se couchera dans le 
ruisseau, vamcu par l'ivresse. De longs hurlements, 
d'implacables malédictions, suivront ces deux morts. 
Chacun voudra se dispenser de la pitié et répétera le 
jugement précipité de l'égoïsme : pourquoi plaindre 
ceux qui méritent de souffrir? D'ailleurs le siècle 
considère volontiers le malheureux comme un imper- 
tinent. Mais si ce malheureux unit l'esprit à la misère, 
s'il est, comme Gérard, doué d'une intelligence bril- 
lante, active, lumineuse, prompte à s'instruire; s'il 
est, comme Poe, un vaste génie, profond comme 
le ciel et comme l'enfer, oh! alors, l'impertinence du 
malheur devient intolérable. Ne dirait-on pas que le 
génie est un reproche et une insulte pour la foule ! 
Mais s'il n'y a dans ie malheureux ni génie ni savoir, 
si l'on ne peut trouver en lui rien de supérieur, rien 
d'impertinent, rien qui empêche la foule de se mettre 
de niveau avec lui el de le traiter conséquemment de 
pair à compagnon, dans ce cas-là constatons que 



34^ L'ART ROMANTIQUE. 

le malheur et même le vice peuvent devenir une im- 
mense source de gloire. 

Gérard a fait des livres nombreux, voyages ou nou- 
velles, tous marqués par le goût. Poe a produit au 
moins soixante -douze nouvelles, dont une aussi 
longue qu'un roman; des poèmes exquis d'un style 
prodigieusement original et parfaitement correct, au 
moins huit cents pages de mélanges critiques, et enfin 
un hvre de haute philosophie. Tous les deux, Poe et 
Gérard, étaient, en somme, malgré le vice de leur 
conduite, d'excellents hommes de lettres, dans l'ac- 
ception la plus large et la plus délicate du mot, se 
courbant humblement sous la loi inévitable, travail- 
lant, il est vrai, à leurs heures, à leur guise, selon une 
méthode plus ou moins mystérieuse, mais actifs, 
industrieux, utilisant leurs rêveries ou leurs médita- 
tions; bref, exerçant allègrement leur profession. 

Hégésippe Moreau, qui, comme eux, fut un Arabe 
nomade dans un monde civilisé, est presque le con- 
traire d'un homme de lettres. Son bagage n'est pas 
lourd, mais la légèreté même de ce bagage lui a 
permis d'arriver plus vite à la gloire. Quelques chan- 
sons, quelques poëmes d'un goût moitié classique, 
moitié romantique, n'épouvantent pas les mémoires 
paresseuses. Enfin, pour lui tout a tourné à bien; 
jamais fortune spirituelle ne fut plus heureuse. Sa 
misère lui a été comptéç pour du travail, le désordre 
de sa vie pour génie incompris. H s'est promené, et 
il a chanté quand l'envie de chanter l'a pris. Nous 
connaissons ces théories, fautrices de paresse, qui, 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. ^4s 

basées uniquement sur des métaphores, permettent au 
poëte de se considérer comme un oiseau bavard, léger, 
irresponsable, insaisissable, et transportant son domi- 
cile d'une branche à l'autre. Hégésippe Moreau fut 
un enfant gâté qui ne méritait pas de l'être. Mais il 
faut expliquer cette merveilleuse fortune, et avant de 
parler des facultés séduisantes qui ont permis de croire 
un instant qu'il deviendrait un véritable poëte, je tiens 
à montrer le fragile, mais immense échafaudage de 
sa trop grande popularité. 

De cet échafaudage, chaque fainéant et chaque va- 
gabond est un poteau. De cette conspiration, tout 
mauvais sujet sans talent est naturellement complice. 
S'il s'agissait d'un véritable grand homme, son génie 
servirait à diminuer la pitié pour ses malheurs, tandis 
que maint homme médiocre peut prétendre, sans 
trop de ridicule, à s'élever aussi haut qu'Hégésippe 
Moreau, et, s'il est malheureux, se trouve naturelle- 
ment intéressé à prouver, par l'exemple de celui-ci, 
que tous les malheureux sont poètes. Avais-je tort de 
dire que l'échafaudage est immense? Il est planté 
dans le plein cœur de la médiocrité; il est bâti avec 
la vanité du malheur : matériaux inépuisables ! 

J'ai dit vanité du malheur. Il fut un temps où parmi 
les poètes il était de mode de se plaindre, non plus 
de douleurs mystérieuses, vagues, difficiles à définir, 
espèce de maladie congéniale de la poésie, mais de 
belles et bonnes souffrances bien déterminées, de la 
pauvreté, par exemple; on disait orgueilleusement : 
J'ai faim et j'ai froid ! U y avait de l'honneur à mettre 



344 L'ART ROMANTIQUE. 

ces saletés-Ià en vers. Aucune pudeur n'avertissait le 
rimeur que, mensonge pour mensonge, il ferait meil- 
leur pour lui de se présenter au public comme un 
homme enivré d'une richesse asiatique et vivant dans 
un monde de luxe et de beauté. Hégésippe donna 
dans ce grand travers antipoétique. Il parla de lui- 
même beaucoup, et pleura beaucoup sur lui-même. 
II singea plus d'une fois les attitudes fatales des 
Antonj et des Didier, mais il y joignit ce qu'il croyait 
une grâce de plus, le regard courroucé et grognon 
du démocrate. Lui, gâté par la nature, il faut bien 
l'avouer, mais qui travaillait fort peu à perfectionner 
ses dons, il se jeta tout d'abord dans la foule de ceux 
qui s'écrient sans cesse : O marâtre nature ! et qui re- 
prochent à la société de leur avoir volé leur part. Il se 
lit de lui-même un certain personnage idéal, damné, 
mais innocent, voué dès sa naissance à des souffrances 
imméritées. 

Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître, 

M'emporta, vagissant, dans sa robe de prêtre, 

Et je grandis, captif, parmi ces écoliers, 

Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers. 

Faut -il que cet ogre (un ecclésiastique) soit vrai- 
ment dénaturé pour emporter ainsi le petit Hégésippe 
vagissant dans sa robe de prêtre, dans sa puante et répul- 
sive robe de prêtre (soutane)! Cruel voleur d'en- 
fants! Le mot ogre implique un goût déterminé pour 
la chair crue; pourquoi, d'ailleurs, aurait- il ^aire la 
chair? et cependant nous voyons par le vers suivant 



/ 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 345 

que le jeune Hégésippe n'a pas été mangé, puisqu'au 
contraire il grandit {captif, il est vrai) comme cinq 
cents autres condisciples que l'ogre n'a pas mangés 
non plus, et à qui il enseignait le latin, ce qui per- 
mettra au martyr Hégésippe d'écrire sa langue un 
peu moins mal que tous ceux qui n'ont pas eu le 
malheur d'être enlevés par un ogre. Vous avez sans 
doute reconnu la tragique robe de prêtre, vieille dé- 
froque volée dans le vestiaire de Claude FroIIo et 
de Lamennais. C'est là la touche romantique comme 
la sentait Hégésippe Moreau; voici maintenant la note 
démocratique : Noirs frelons ! Sentez-vous bien toute 
la profondeur de ce mot? Frelon fait antithèse à 
abeille, insecte plus intéressant parce qu'il est de nais- 
sance laborieux et utile, comme le Jeune Hégésippe, 
pauvre petite abeille enfermée chez les frelons. Vous 
voyez qu'en fait de sentiments démocratiques il n'est 
guère plus délicat qu'en fait d'expressions roman- 
tiques, et qu'il entend la chose à la manière des 
maçons qui traitent les curés de fainéants et de propres 
à rien. 

Ces quatre malheureux vers résument très-claire- 
ment la note morale dans les poésies d'Hégésippe 
Moreau. Un poncif romantique, collé, non pas amal- 
gamé, à un poncif dramatique. Tout en lui n'est que 
poncifs réunis et voitures ensemble. Tout cela ne fait 
pas une société, c'est-à-dire un tout, mais quelque 
chose comme une cargaison d'omnibus. Victor Hugo, 
Alfred de Musset, Barbier et Barthélémy lui four- 
nissent tour à tour leur contingent. II emprunte à 



^4^ L'ART ROMANTIQUE. 

Bolleau sa forme symétrique, sèche, dure, mais écla- 
tante. Il nous ramène l'antique périphrase de Dehlle, 
vieille prétentieuse inutile, qui se pavane fort singu- 
hèrement au milieu des images dévergondées et crues 
de l'école de 1830. De temps en temps il s'égaye et 
s'enivre classiquement, selon la méthode usitée au 
Caveau, ou bien découpe les sentiments lyriques en 
couplets, à la manière de Béranger et de Désaugiers; 
il réussit presque aussi bien qu'eux l'ode à compar- 
timents. Voyez, par exemple, les Deux Amours. Un 
homme se livre à l'amour banal, la mémoire encore 
pleine d'un amour idéal. Ce n'est pas le sentiment, 
le sujet, que je blâme; bien que fort commun il est 
d'une nature profonde et poétique. Mais il est traité 
d'une manière anti-humame. Les deux amours alter- 
nent, comme des bergers de Virgile, avec une symé- 
trie mathématique désolante. C'est là le grand mal- 
heur de, Moreau. Quelque sujet et quelque genre 
qu'il traite, il est élève de quelqu'un. A une forme 
empruntée il n'ajoute d'original que le mauvais ton, 
si toutefois une chose aussi universelle que le mau- 
vais ton peut être dite originale. Quoique toujours 
écolier, il est pédant, et même, dans les sentiments 
qui sont le mieux faits pour échapper à la pédanterie, 
il apporte je ne sais quelles habitudes de Sorbonne 
et de quartier latin. Ce n'est pas la volupté de l'épi- 
curien, c'est plutôt la sensualité claustrale, échauffée, 
du cuistre, sensualité de prison et de dortoir. Ses 
badinages amoureux ont la grossièreté d'un collégien 
en vacances. Lieux communs de morale lubrique , roga- 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. ^4? 

tons du dernier siècle qu'il réchauffe et qu'il débite 
avec la naïveté scélérate d'un enfant ou d'un 
gamin. 

Un enfant! c'est bien le mot, et c'est de ce mot et 
de tout le sens qu'il implique que je tirerai tout ce 
que j'ai à dire d'élogieux sur son compte. Aucuns 
trouveront sans doute, même en supposant qu'ils 
pensent comme moi, que je suis allé bien loin dans 
le blâme, que j'en ai outré fexpression. Après tout, 
c'est possible; et quand cela serait, je n'y verrais pas 
grand mal et ne me trouverais pas si coupable. Action, 
réaction, faveur, cruauté, se rendent alternativement 
nécessaires. Il faut bien rétablir l'équilibre. C'est la 
loi, et la loi est bien faite. Que l'on songe bien qu'il 
s'agit ici d'un homme dont on a voulu faire le prince 
des poètes dans le pays qui a donné naissance à 
Ronsard, à Victor Hugo, à Théophile Gautier, et que 
récemment on annonçait à grand bruit une souscrip- 
tion pour lui élever un monument, comme s'il était 
question d'un de ces hommes prodigieux dont la 
tombe négligée fait tache sur l'histoire d'un peuple. 
Avons- nous affaire à une de ces volontés aux prises 
avec l'adversité, telles que Soulié et Balzac, à un 
homme chargé de grands devoirs, les acceptant hum- 
blement et se débattant sans trêve contre le monstre 
grossissant de l'usure? Moreau n'aimait pas la dou- 
leur; il ne la reconnaissait pas comme un bienfait et 
il n'en devinait pas l'aristocratique beauté! D'ailleurs 
il n'a pas connu ces enfers-là. Pour qu'on puisse 
exiger de nous tant de pitié, tant de tendresse, il fau- 



348 L'ART ROMANTIQUE- 

diait que le personnage fût lui-même tendre et com- 
patissant. A-t-il connu les tortures d'un cœur inas- 
souvi, les douloureuses pâmoisons d'une âme aimante 
et méconnue? Non. II appartenait à la classe de ces 
voyageurs qui se contentent à peu de frais, et à qui 
suffisent le pain, le vin, le fromage et la première 
venue. 

Mais il fut un enfant, toujours effronté, souvent 
gracieux, quelquefois charmant. II a la souplesse et 
l'imprévu de l'enfance. II J a dans la jeunesse litté- 
raire, comme dans la jeunesse physique, une certaine 
beauté du diable qui fait pardonner bien des imper- 
fections. Ici nous trouvons pis que des imperfections, 
mais aussi nous sommes quelquefois charmés par 
mieux que la beauté du diable. Malgré cet amas de 
pastiches auxquels, enfant et écolier comme il le fut 
toujours, Moreau ne put pas se soustraire, nous trou- 
vons quelquefois l'accent de vérité jaillissante, l'accent 
soudain, natif, qu'on ne peut confondre avec aucun 
autre accent. II possède véritablement la grâce, le 
don gratuit; lui, si sottement impie, lui, le perroquet 
si niais des badauds de la démocratie, il aurait dû 
mille fois rendre grâces pour cette grâce à laquelle 
il doit tout, sa célébrité et le pardon de tous ses vices 
littéraires. 

Quand nous découvrons dans ce paquet d'em- 
prunts, dans ce fouillis de plagiats vagues et involon- 
taires, dans cette pétarade d'esprit bureaucratique ou 
scolaire, une de ces merveilles inattendues dont nous 
parlions tout à l'heure, nous éprouvons quelque 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 349 

chose qui ressemble à un immense regret. Il est cer- 
tain que l'écrivain qui a trouvé dans une de ses 
bonnes heures la Voulzie et la chanson de la Ferme et 
la Fermière, pouvait légitimement aspirer à de meil- 
leures destinées. Puisque Moreau a pu, sans étude, 
sans travail, malgré de mauvaises fréquentations, sans 
aucun souci de rappeler à volonté les heures favo- 
risées, être quelquefois si franchement, si simple- 
ment, si gracieusement original, combien ne l'eut- il 
pas été davantage et plus souvent s'il avait accepté la 
règle, la loi du travail, s'il avait mûri, morigéné et 
aiguillonné son propre talent! Il serait devenu, tout 
porte à le croire, un remarquable homme de lettres. 
Mais il est vrai qu'il ne serait pas l'idole des fainéants 
et le dieu des cabarets. C'est sans doute une gloire 
que rien ne saurait compenser, pas même la vraie 
gloire. 



3)0 L'ART ROMANTIQUE. 

VII 

THÉODORE DE BANVILLE. 

Théodore de Banville fut célèbre tout jeune. Les 
Cariatides datent de 1841. Je nie souviens qu'on feuil- 
letait avec étonnement ce volume où tant de richesses, 
un peu confuses, un peu mêlées, se trouvent amon- 
celées. On se répétait l'âge de l'auteur, et peu de per- 
sonnes consentaient à admettre une si étonnante pré- 
cocité. Paris n'était pas alors ce qu'il est aujourd'hui , 
un tohu-bohu, un capharnaûm, une Babel peuplée 
d'imbéciles et d'inutiles, peu délicats sur les manières 
de tuer le temps, et absolument rebelles aux jouis- 
sances littéraires. Dans ce temps -là, le tout Paris se 
composait de cette élite d'hommes chargés de façonner 
l'opinion des autres, et qui, quand un poëte vient à 
naître, en sont toujours avertis les premiers. Ceux-là 
saluèrent naturellement l'auteur des Cariatides comme 
un homme qui avait une longue carrière à fournir. 
Théodore de Banville apparaissait comme un de ces 
esprits marqués, pour qui la poésie est la langue la 
plus facile à parler, et dont la pensée se coule d'elle- 
même dans un rhythme. 

Celles de ses qualités qui se montraient le plus 
vivement à l'œil étaient l'abondance et l'éclat; mais 
les nombreuses et involontaires imitations, la variété 
même du ton, selon que le jeune poëte subissait fin- 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 5 I 

fluence de tel ou de tel de ses prédécesseurs, ne ser- 
virent pas peu à détourner l'esprit du lecteur de la 
faculté principale de l'auteur, de celle qui devait plus 
tard être sa grande originalité, sa gloire, sa marque 
de fabrique, je veux parler de la certitude dans l'ex- 
pression lyrique. Je ne nie pas, remarquez -le bien, 
que les Cariatides ne contiennent quelques-uns de ces 
admirables morceaux que le poëte pourrait être fier 
de signer même aujourd'hui; je veux seulement noter 
que l'ensemble de l'œuvre , avec son éclat et sa variété , 
ne révélait pas d'emblée la nature particulière de l'au- 
teur, soit que cette nature ne fût pas encore assez faite, 
soit que le poëte fût encore placé sous le charme fas- 
cinateur de tous les poètes de la grande époque. 

Mais dans les Stalactites (1843-1845) la pensée appa-; 
raît plus claire et plus définie; l'objet de la recherche 
se fait mieux deviner. La couleur, moins prodiguée, 
brille cependant d'une lumière plus vive, et le contour 
de chaque objet découpe une silhouette plus arrêtée. 
Les Stalactites forment, dans le grandissement du poëte, 
une phase particulière où l'on dirait qu'il a voulu 
réagir contre sa primitive faculté d'expansion, trop 
prodigue, trop indisciplinée. Plusieurs des meilleurs 
morceaux qui composent ce volume sont très-courts et 
affectent les élégances contenues de la poterie antique. 
Toutefois ce n'est que plus tard, après s'être joué dans 
mille difficultés, dans mille gymnastiques que les vrais 
amoureux de la Muse peuvent seuls apprécier à leur 
juste valeur, que le poëte, réunissant dans un accord 
parfait l'exubérance de sa nature primitive et l'expé- 



3 52 L'ART ROMANTIQUE. 

rience de sa maturité, produira, l'une servant l'autre, 
des poëmes d'une habileté consommée et d'un charme 
sui generis, tels que la Malédiction de Vénus, l'Ange 
mélancolique, et surtout certaines stances sublimes qui 
ne portent pas de titre, mais qu'on trouvera dans le 
sixième livre de ses poésies complètes, stances dignes 
de Ronsard par leur audace, leur élasticité et leur am- 
pleur, et dont le début même est plein de grandi- 
loquence et annonce des bondissements surhumains 
d'orgueil et de joie : 

Vous en qui je salue une nouvelle aurore , 

Vous tous qui m'aimerez, 
Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, 

O bataillons sacrés! 

Mais quel est ce charme mystérieux dont le poëte 
s'est reconnu lui-même possesseur et qu'il a augmenté 
jusqu'à en faire une quahté permanente? Si nous ne 
pouvons le définir exactement, peut-être trouverons- 
nous quelques mots pour le décrire, peut-être saurons- 
nous découvrir d'où il tire en partie son origine. 

J'ai dit, je ne sais phis où : «La poésie de Banville 
représente les belles heures de la vie, c'est-à-dire 
les heures où l'on se sent heureux de penser et de 
vivre. » 

Je hs dans un critique : «Pour deviner l'âme d'un 
poëte, ou du moins sa principale préoccupation, cher- 
chons dans ses œuvres quel est le mot ou quels sont 
les mots qui s'y représentent avec le phis de fréquence. 
Le mot traduira l'obsession. » 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 5 3 

Si , quand j'ai dit : « Le talent de Banville représente 
les belles heures de la vie », mes sensations ne m'ont 
pas trompé (ce qui, d'ailleurs, sera tout à l'heure vé- 
rifié), et si je trouve dans ses œuvres un mot qui, par 
sa fréquente répétition, semble dénoncer un penchant 
naturel et un dessein déterminé, j'aurai le droit de 
conclure que ce mot peut servir à caractériser, mieux 
que tout autre, la nature de son talent, en même temps 
que les sensations contenues dans les heures de la vie où 
l'on se sent le mieux vivre. 

Ce mot, c'est le mot lyre, qui comporte évidemment 
pour fauteur un sens prodigieusement compréhensif 
La lyre exprime en effet cet état presque surnaturel, 
cette intensité de vie oii fâme chante, où elle est con- 
trainte de chanter, comme f arbre, f oiseau et la mer. Par 
un raisonnement, qui a peut-être le tort de rappeler 
les méthodes mathématiques, j'arrive donc à conclure 
que, la poésie de Banville suggérant d'abord fidée 
des belles heures, puis présentant assidûment aux yeux 
le mot lyre, et la Lyre étant expressément chargée 
de traduire les belles heures, fardente vitalité spiri- 
tuelle, f homme hjperbohque, en un mot, le talent 
de Banville est essentiellement, décidément et volon- 
tairement lyrique. 

II y a, en effet, une manière lyrique de sentir. Les 
hommes les plus disgraciés de la nature, ceux à qui 
la fortune donne le moins de loisir, ont connu quel- 
quefois ces sortes d'impressions, si riches que l'âme 
en est comme illuminée, si vives qu'elle en est comme 
soulevée. Tout l'être intérieur, dans ces merveilleux 



3 54 L'ART ROMANTIQUE. 

instants, s'élance en l'air par trop de légèreté et de di- 
latation, comme pour atteindre une région plus haute. 

II existe donc aussi nécessairement une manière ly- 
rique de parler, et un monde lyrique, une atmosphère 
lyrique, des paysages, des hommes, des femmes, des 
animaux qui tous participent du caractère affectionné 
par la Lyre. 

Tout d'abord constatons que l'hyperbole et l'apo- 
strophe sont des formes de langage qui lui sont non- 
seulement des plus agréables, mais aussi des plus 
nécessaires, puisque ces formes dérivent naturellement 
d'un état exagéré de la vitalité. Ensuite , nous obser- 
vons que tout mode lyrique de notre âme nous con- 
traint à considérer les choses non pas sous leur aspect 
particulier, exceptionnel , mais dans les traits princi- 
paux, généraux, universels. La lyre fuit volontiers 
tous les détails dont le roman se régale. L'âme lyrique 
fait des enjambées vastes comme des synthèses; l'esprit 
du romancier se délecte dans l'analyse. C'est cette con- 
sidération qui sert à nous expliquer quelle commodité 
et quelle beauté le poëte trouve dans les mythologies 
et dans les allégories. La mythologie est un dictionnaire 
d'hiéroglyphes vivants, hiéroglyphes connus de tout le 
monde. Ici, le paysage est revêtu, comme les figures, 
d'une magie hyperbolique; il devient décor. La femme 
est non-seulement un être d'une beauté suprême, com- 
parable à celle d'Eve ou de Vénus; non -seulement, 
pour exprimer la pureté de ses yeux, le poëte em- 
pruntera des comparaisons à tous les objets limpides, 
éclatants, transparents, à tous les meilleurs réflecteurs 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3 5 > 

et à toutes les plus belles cristallisations de la nature 
(notons en passant la prédilection de Banville, dans ce 
cas, pour les pierres précieuses), mais encore faudra- 
t-il doter la femme d'un genre de beauté tel que l'es- 
prit ne peut le concevoir que comme existant dans un 
monde supérieur. Or, je me souviens qu'en trois ou 
quatre endroits de ses poésies, notre poëte, voulant 
orner des femmes d'une beauté non comparable et 
non égalable, dit qu'elles ont des têtes d'enfant. C'est là 
une espèce de trait de génie particulièrement lyrique, 
c'est-à-dire amoureux du surhumain. II est évident que 
cette expression contient implicitement cette pensée, 
que le plus beau des visages humams est celui dont 
l'usage de la vie, passion, colère, péché, angoisse, 
souci, n'a jamais terni la clarté ni ridé la surface. Tout 
poëte lyrique, en vertu de sa nature, opère fatalement 
un retour vers l'Eden perdu. Tout, hommes, paysa- 
ges, palais, dans le monde lyrique, est pour ainsi dire 
apothéose. Or, par suite de l'infaillible logique de la na- 
ture, le mot apothéose est un de ceux qui se présentent 
irrésistiblement sous la plume du poëte quand il a à 
décrire (et croyez qu'il n'y prend pas un mince plaisir) 
un mélange de gloire et de lumière. Et, si le poëte 
lyrique trouve occasion de parler de lui-même, il ne 
se peindra pas penché sur une table, barbouillant une 
page blanche d'horribles petits signes noirs, se battant 
contre la phrase rebelle ou luttant contre l'inintelli- 
gence du correcteur d'épreuves, non plus que dans 
une chambre pauvre, triste ou en désordre; non plus 
que, s'il veut apparaître comme mort, il ne se mon- 

23- 



3 5<^ L'ART ROMANTIQUE. 

trera pourrissant sous le linge, dans une caisse de bois. 
Ce serait mentir. Horreur! Ce serait contredire la vraie 
réalité, c'est-à-dire sa propre nature. Le poëte mort ne 
trouve pas de trop bons serviteurs dans les nymphes, 
les houris et les anges. II ne peut se reposer que dans 
de verdoyants Eljsées, ou dans des palais plus beaux 
et plus profonds que les architectures de vapeur bâties 
par les soleils couchants. 

Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes , 

Dont je prendrai ma part, 
Je boirai le nectar au séjour des poètes , 

A côté de Ronsard. 

Là, dans ces lieux, où tout a des splendeurs divines, 

Ondes, lumière, accords. 
Nos yeux s'enivreront de formes féminines 

Plus belles que des corps; 

Et tous les deux, parmi des specta.cles féeriques 

Q.UI dureront toujours , 
Nous nous raconterons nos batailles lyriques 

Et nos belles amours. 

J'aime cela; je trouve dans cet amour du luxe poussé 
au delà du tombeau un signe confirmatif de grandeur. 
Je suis touché des merveilles et des magnificences 
que le poëte décrète en faveur de quiconque touche 
la lyre. Je suis heureux de voir poser ainsi, sans am- 
bages, sans modestie, sans ménagements, l'absolue 
divinisation du poëte, et je jugerais même poëte de 
mauvais goût celui-là qui, dans cette circonstance, ne 
serait pas de mon avis. Mais j'avoue que pour oser 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. j 5 ^ 

cette Déclaration des droits du poëte, il faut être abso- 
lument lyrique , et peu de gens ont le droit de l'oser. 

Mais enfin, direz-vous, si lyrique que soit le poëte, 
peut-il donc ne jamais descendre des régions éthé- 
réennes, ne jamais sentir le courant de la vie am- 
biante, ne jamais voir le spectacle de la vie , la grotes- 
querie perpétuelle de la bête humaine, la nauséabonde 
niaiserie de la femme, etc.?... Mais si vraiment! le 
poëte sait descendre dans la vie; mais croyez que s'il 
y consent, ce n'est pas sans but, et qu'il saura tirer 
profit de son voyage. De la laideur et de la sottise il 
fera naître un nouveau genre d'enchantements. Mais 
ici encore sa bouffonnerie conservera quelque chose 
d'hyperbolique; l'excès en détruira l'amertume, et la 
satire, par un miracle résultant de la nature même 
du poëte, se déchargera de toute sa haine dans une 
explosion de gaieté, innocente à force d'être carnava- 
lesque. 

Même dans la poésie idéale, la Muse peut, sans 
déroger, frayer avec les vivants. Elle saura ramasser 
partout une nouvelle parure. Un oripeau moderne 
peut ajouter une grâce exquise , un mordant nouveau 
(un piquant, comme on disait autrefois) à sa beauté 
de déesse. Phèdre en paniers a ravi les esprits les plus 
délicats de l'Europe; à plus forte raison, Vénus, qui 
est immortelle , peut bien , quand elle veut visiter Paris , 
faire descendre son char dans les bosquets du Luxem- 
bourg. D'où tirez-vous le soupçon que cet anachronisme 
est une infraction aux règles que le poëte s'est impo- 
sées, à ce que nous pouvons appeler ses convictions 



358 L'ART ROMANTIQUE. 

lyriques? Car peut- on commettre un anachronisme 
dans l'éternel? 

Pour dire tout ce que nous croyons la vérité, Théo- 
dore de Banville doit être considéré comme un original 
de l'espèce la plus élevée. En effet, si l'on jette un 
coup d'œil général sur la poésie contemporaine et sur 
ses meilleurs représentants, il est facile de voir qu'elle 
est arrivée à un état mixte, d'une nature très-complexe; 
le génie plastique, le sens philosophique, l'enthou- 
siasme lyrique, fesprit humoristique, s'y combinent 
et s'y mêlent suivant des dosages infiniment variés. 
La poésie moderne tient à la fois de la peinture, de la 
musique, de la statuaire, de l'art arabesque, de la phi- 
losophie railleuse, de fesprit analytique, et, si heu- 
reusement, si habilement agencée qu'elle soit, elle se 
présente avec les signes visibles d'une subtilité em- 
pruntée à divers arts. Aucuns y pourraient voir peut- 
être des symptômes de dépravation. Mais c'est là une 
question que je ne veux pas élucider en ce lieu. 
Banville seul, je fai déjà dit, est purement, naturelle- 
ment et volontairement lyrique. Il est retourné aux 
moyens anciens d'expression poétique, les trouvant 
sans doute tout à fait suffisants et parfaitement adaptés 
à son but. 

Mais ce que je dis du choix des moyens s'applique 
avec non moins de justesse au choix des sujets, au 
thème considéré en lui-même. Jusque vers un point 
assez avancé des temps modernes, l'art, poésie et mu- 
sique surtout, n'a eu pour but que d'enchanter l'esprit 
en lui présentant des tableaux de béatitude, faisant 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 359 

contraste avec l'horrible vie de contention et de lutte 
dans laquelle nous sommes plongés. 

Beethoven a commencé à remuer les mondes de 
mélancolie et de désespoir incurable amassés comme 
des nuages dans le ciel intérieur de l'homme. Maturin 
dans le roman, Byron dans la poésie, Poe dans la poé- 
sie et dans le roman analytique, l'un malgré sa pro- 
lixité et son verbiage, si détestablement imités par 
Alfred de Musset; l'autre, malgré son irritante conci- 
sion, ont admirablement exprimé la partie blasphéma- 
toire de la passion; ils ont projeté des rayons splen- 
dides , éblouissants , sur le Lucifer latent qui est installé 
dans tout cœur humain. Je veux dire que l'art moderne 
a une tendance essentiellement démoniaque. Et il sem- 
ble que cette part infernale de l'homme, que l'homme 
prend plaisir à s'expliquer à lui-même, augmente 
journellement, comme si le Diable s'amusait à la 
grossir par des procédés artificiels, à l'instar des en- 
graisseurs, empâtant patiemment le genre humain 
dans ses basses-cours pour se préparer une nourriture 
plus succulente. 

Mais Théodore de Banville refuse de se pencher 
sur ces marécages de sang, sur ces abîmes de boue. 
Comme l'art antique , il n'exprime que ce qui est beau , 
joyeux, noble, grand, rhythmique. Aussi, dans ses 
œuvres, vous n'entendrez pas les dissonances, les dis- 
cordances des musiques du sabbat, non plus que les 
glapissements de l'ironie, cette vengeance du vaincu. 
Dans ses vers, tout a un air de fête et d'innocence, 
même la volupté. Sa poésie n'est pas seulement un 



3<^0 L'ART ROMA^TlQUE. 1 

regret, une nostalgie, elle est même un retour très- 
volontaire vers l'état paradisiaque. A ce point de vue, 
nous pouvons donc le considérer comme un original 
de la nature la plus courageuse. En pleine atmosphère 
satanique ou romantique , au milieu d'un concert d'im- 
précations, il a l'audace de chanter la bonté des dieux 
et d'être un parfait classique. Je veux que ce mot soit 
entendu ici dans le sens le plus noble, dans le sens 
vraiment historique. 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 361 

VIII 

PIERRE DUPONT. 

Après 1848 Pierre Dupont a été une grande gloire. 
Les amateurs de la littérature sévère et soignée trou- 
vèrent peut-être que cette gloire était trop grande ; 
mais aujourd'hui ils sont trop bien vengés, car voici 
maintenant que Pierre Dupont est négligé plus qu'il 
ne convient. 

En 1843 , 44 et 45 , une immense , interminable nuée , 
qui ne venait pas d'Egjpte , s'abattit sur Pans. Cette 
nuée vomit les néo-classiques, qui certes valaient bien 
plusieurs légions de sauterelles. Le public était telle- 
ment las de Victor Hugo, de ses infatigables facultés, 
de ses indestructibles beautés, tellement irrité de l'en- 
tendre toujours appeler le juste, qu'il avait depuis quel- 
que temps décidé, dans son âme collective, d'accepter 
pour idole le premier soliveau qui lui tomberait sur la 
tête. C'est toujours une belle histoire à raconter que 
la conspiration de toutes les sottises en faveur d'une 
médiocrité; mais en vérité, il y a des cas où, si véri- 
dique qu'on soit, il faut renoncer à être cru. 

Cette nouvelle infatuation des Français pour la sot- 
tise classique menaçait de durer longtemps; heureuse- 
ment des symptômes vigoureux de résistance se fai- 
saient voir de temps à autre. Théodore de Banville 
avait déjà, mais vainement, produit les Cariatides; 



3^2 L'ART ROMANTIQUE. 

toutes les beautés qui y sont contenues étaient de la 
nature de celles que le public devait momentanément 
repousser, puisqu'elles étaient l'écho mélodieux de la 
puissante voix qu'on voulait étouffer. 

Pierre Dupont nous apporta alors son petit secours, 
et ce secours si modeste fut d'un effet immense. J'en 
appelle à tous ceux de nos amis qui, dès ce temps, 
s'étaient voués à l'étude des lettres et se sentaient affli- 
gés par l'hérésie renouvelée, et je crois qu'ils avoue- 
ront, comme moi, que Pierre Dupont fut une distrac- 
tion excellente. II fut une véritable digue qui servit à 
détourner le torrent, en attendant qu'il tarît et s'épui- 
sât de lui-même. 

Notre poëte jusque-là était resté indécis, non pas 
dans ses sympathies, mais dans sa manière d'écrire. 
II avait publié quelques poëmes d'un goût sage, mo- 
déré, sentant les bonnes études, mais d'un style bâtard 
et qui n'avait pas de visées beaucoup plus hautes que 
celui de Casimir Delavigne. Tout d'un coup, il fut 
frappé d'une illumination. II se souvint de ses émo- 
tions d'enfance, de la poésie latente de l'enfance, jadis 
si souvent provoquée par ce que nous pouvons appeler 
la poésie anonyme, la chanson, non pas celle du soi- 
disant homme de lettres courbé sur un bureau officiel 
et utilisant ses loisirs de bureaucrate, mais la chanson 
du premier venu , du laboureur, du maçon , du roulier, 
du matelot. L'album les Paysans était écrit dans un 
style net et décidé, frais, pittoresque, cru, et la phrase 
était enlevée, comme un cavalier par son cheval, par 
des airs d'un goût naïf, faciles à retenir et composés 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. ^6^ 

par le poète lui-même. On se souvient de ce succès. II 
fut très-grand , H fut universel. Les hommes de lettres 
(je parle des vrais) y trouvèrent leur pâture. Le monde 
ne fut pas insensible à cette grâce rustique. Mais le 
grand- secours que la Muse en tira fut de ramener l'es- 
prit du public vers la vraie poésie, qui est, à ce qu'il 
paraît, plus Incommode et plus difficile à amier que la 
routine et les vieilles modes. La bucolique était retrou- 
vée; comme la fausse bucolique de Florian, elle avait 
ses grâces, mais elle possédait surtout un accent péné- 
trant, profond, tiré du sujet lui-même et tournant vite 
à la mélancolie. La grâce y était naturelle, et non 
plaquée par le procédé artificiel dont usaient au dix- 
huitième siècle les peintres et les littérateurs. QjLiel- 
• ques crudités même servaient à rendre plus visibles 
les délicatesses des rudes personnages dont ces poé- 
sies racontaient la joie ou la douleur. Qu'un paysan 
avoue sans honte que la mort de sa femme l'affligerait 
moins que la mort de ses bœufs, je n'en suis pas 
plus choqué que de voir les saltimbanques dépenser 
plus de soins paternels, câlins, charitables, pour leurs 
chevaux que pour leurs enfants. Sous l'horrible idio- 
tisme du métier H y a la poésie du métier; Pierre Du- 
pont a su la trouver, et souvent il l'a exprimée d'une 
manière éclatante. 

En 1846 ou 47 (je crois plutôt que c'est en 46) 
Pierre Dupont, dans une de nos longues flâneries 
(heureuses flâneries d'un temps où nous n'écrivions 
pas encore, l'œil fixé sur une pendule, délices d'une 
jeunesse prodigue, ô mon cher Pierre, vous en sou- 



3^4 L'ART ROMANTIQUE. 

venez-vous?), me parla d'un petit poëme qu'il venait 
de composer et sur la valeur duquel son esprit était 
très-indécis. II me chanta, de cette voix si charmante 
qu'il possédait alors, le magnifique Chant des Ouvriers. 
II était vraiment très-incertain, ne sachant trop que 
penser de son œuvre; il ne m'en voudra pas de publier 
ce détail, assez comique d'ailleurs. Le fait est que 
c'était pour lui une veine nouvelle; je dis pour lui, 
parce qu'un esprit plus exercé que n'était le sien à sui- 
vre ses propres évolutions, aurait pu deviner, d'après 
l'Album les Paysans, qu'il serait bientôt entraîné à 
chanter les douleurs et les jouissances de tous les 
pauvres. 

Si rhéteur qu'il faille être, si rhéteur que je sois et 
si fier que je sois de l'être, pourquoi rougirais- je 
d'avouer que je fus profondément ému? 

Mal vêtus, Io«rés dans des trous, 

o 

Sous les combles , dans les décombres , 
Nous vivons avec les hiboux 
Et les larrons amis des ombres. 
Cependant notre sang vermeil 
Coule impétueux dans nos veines; 
Nous nous plairions au grand soleil 
Et sous les rameaux verts des chênes ! 

Je sais que les ouvrages de Pierre Dupont ne sont 
pas d'un goût fini et parfait; mais il a l'instinct, sinon 
le sentiment raisonné de la beauté parfaite. En voici 
bien un exemple : quoi de plus commun, de plus tri- 
vial que le regard de la' pauvreté jeté sur la richesse, sa 
voisine? mais ici le sentiment se complique d'orgueil 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 365 

poétique, de volupté entrevue dont on se sent digne; 
c'est un véritable trait de génie. Quel long soupir I 
quelle aspiration ! Nous aussi, nous comprenons la beauté 
des palais et des parcs! Nous aussi, nous devinons l'art 
d'être heureux! 

Ce chant était-il un de ces atomes volatils qui flot- 
tent dans l'air et dont l'agglomération devient orage, 
tempête, événement? Etait-ce un de ces symptômes 
précurseurs tels que les hommes clairvoyants les virent 
alors en assez grand nombre dans l'atmosphère intel- 
lectuelle de la France? Je ne sais; toujours est-il que 
peu de temps, très-peu de temps après, cet hymne 
retentissant s'adaptait admirablement à une révolution 
générale dans la politique et dans les applications de la 
politique. 11 devenait, presque immédiatement, le cri 
de ralliement des classes déshéritées. 

Le mouvement de cette révolution a emporté Jour 
à jour l'esprit du poëte. Tous les événements ont fait 
écho dans ses vers. Mais je dois faire observer que si 
l'instrument de Pierre Dupont est d'une nature plus 
noble que celui de Béranger, ce n'est cependant pas 
un de ces clairons guerriers comme les nations en veu- 
lent entendre dans la minute qui pVécède les grandes 
batailles. 11 ne ressemble pas à 

...Ces trompes, ces cymbales, 
Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat. 
Et le jettent, joyeux, sous la grêle des balles. 
Lui versant dans le coeur la rage du combat ^^K 

('' Pétrus BoREL. Préface en vers de Madame Putipbar. 



3^6 L'ART ROMANTIQUE. 

Pierre Dupont est une âme tendre, portée à l'uto- 
pie, et en cela même vraiment bucolique. Tout en lui 
tourne à l'amour, et la guerre, comme il la conçoit, 
n'est qu'une manière de préparer l'universelle récon- 
ciliation : 

Le glaive brisera le glaive , 
Et du combat naîtra l'amour! 

L'amour est plus fort que la guerre, dit-il encore dans 
le Chant des Ouvriers. 

II y a dans son esprit une certaine force qui implique 
toujours la bonté; et sa nature, peu propre à se rési- 
gner aux lois éternelles de la destruction, ne veut ac- 
cepter que les idées consolantes oii elle peut trouver 
des éléments qui lui soient analogues. L'instinct (un 
instinct fort noble que le sien!) domine en lui la faculté 
du raisonnement. Le maniement des abstractions lui 
répugne, et il partage avec les femmes ce singulier 
privilège que toutes ses qualités poétiques comme ses 
défauts lui viennent du sentiment. 

C'est à cette grâce, à cette tendresse féminine , que 
Pierre Dupont est redevable de ses meilleurs chants. 
Par grand bonheur", l'activité révolutionnaire, qui em- 
portait à cette époque presque tous les esprits, n'avait 
pas absolument détourné. le sien de sa voie naturelle. 
Personne n'a dit, en termes plus doux et plus péné- 
trants, les petites joies et les grandes douleurs des 
petites gens. Le recueil de ses chansons représente 
tout un petit monde où l'homme fait entendre plus de 
soupirs que de cris de gaieté, et où la nature, dont 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 3^7 

notre poëte sent admirablement l'immortelle fraîcheur, 
semble avoir mission de consoler, d'apaiser, de dor- 
loter le pauvre et l'abandonné. 

Tout ce qui appartient à la classe des sentiments 
doux et tendres est exprimé par lui avec un accent 
rajeuni, renouvelé par la sincérité du sentiment. Mais 
au sentiment de la tendresse, de la charité universelle, 
il ajoute un genre d'esprit contemplatif qui jusque-là 
était resté étranger à la chanson française. La contem- 
plation de l'immortelle beauté des choses se mêle sans 
cesse, dans ses petits poëmes, au chagrin causé par la 
sottise et la pauvreté de l'homme. II possède, sans s'en 
douter, un certain tiirn of pensiveness , qui le rapproche 
des meilleurs poètes didactiques anglais. La galanterie 
elle-même (car il y a de la galanterie , et même d'une 
espèce raffinée, dans ce chantre des rusticités) porte 
dans ses vers un caractère pensif et attendri. Dans 
mainte composition il a montré, par des accents plutôt 
soudains que savamment modulés, combien il était 
sensible à la grâce éternelle qui coule des lèvres et du 
regard de la femme : 

La nature a filé sa grâce 

Du plus beau fil de ses fuseaux! 

Et ailleurs, négligeant révolutions et guerres sociales, 
le poëte chante, avec un accent délicat et voluptueux : 

Avant que tes beaux yeux soient clos 
Par le sommeil jaloux, ma belle, 
Descendons jusqu'au bord des flots, 
Et détachons notre nacelle. 



368 L'ART ROMANTIQUE. 

L'air tiède , la molle clarté 
De ces étoiles qui se baignent, 
Le bruit des rames qui se plaignent, 
Tout respire la volupté. 

O mon amante! 

O mon désir! 

Sachons cueillir 

L'heure charmante! 



De parfums comme de lueurs 
La nacelle amoureuse est pleine; 
On dirait un bouquet de fleurs 
Qui s'effeuille dans ton haleine; 
Tes yeux, par la lune pâhs, 
Semblent emplis de violettes ; 
Tes lèvres sont des cassolettes , 
Ton corps embaume comme un hs! 

Vois-tu l'axe de l'univers, 
L'étoile polaire immuable? 
Autour, les astres dans les airs 
Tourbillonnent comme du sable. 
Quel calme! que les cieux sont grands, 
Et quel harmonieux murmure! 
Ma main dedans ta chevelure 
A senti des frissons errants ! 

Lettres plus nombreuses encor 
Que tout l'alphabet de la Chine , 
O grands hiéroglyphes d'or, 
Je vous déchiffre et vous devine! 
La nuit, plus belle que le jour, 
Ecrit dans sa langue immortelle 
Le mot que notre bouche épèle. 
Le nom infini de l'Amour! 



RÉFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 369 

O mon amante! 
O mon désir! 
Sachons cueillir 
L'heure charmante! 

Grâce à une opération d'esprit toute particulière 
aux amoureux quand ils sont poëtes, ou aux poètes 
quand ils sont amoureux, la femme s'embellit de 
toutes les grâces du paysage, et le paysage profite 
occasionnellement des grâces que la femme aimée 
verse à son insu sur le ciel, sur la terre et sur les flots. 
C'est encore un de ces traits fréquents qui caractérisent 
la manière de Pierre Dupont, quand il se jette avec 
confiance dans les milieux qui lui sont favorables et 
quand il s'abandonne, sans préoccupation des choses 
qu'il ne peut pas dire vraiment siennes, au libre déve- 
loppement de sa nature. 

J'aurais voulu m'étendre plus longuement sur les 
qualités de Pierre Dupont, qui, malgré un penchant 
trop vif vers les catégories et les divisions didactiques, 
— lesquelles ne sont souvent, en poésie, qu'un signe 
de paresse, le développement lyrique naturel devant 
contenir tout l'élément didactique et descriptif suffi- 
sant, — malgré de nombreuses négligences de langage 
et un lâché da.ns la forme vraiment inconcevables, est 
et restera un de nos plus précieux poëtes. J'ai entendu 
dire à beaucoup de personnes, fort compétentes d'ail- 
leurs, que le fini, le précieux, la perfection enfin, les 
rebutaient et les empêchaient d'avoir, pour ainsi dire, 
confiance dans le poëte. Cette singulière opinion (sin- 
gulière pour moi) est fort propre à incliner l'esprit à 



370 L'ART ROMANTIQUE. 

la résignation relativement aux incompatibilités cor- 
respondantes dans l'esprit des poètes et dans le tem- 
pérament des lecteurs. Aussi bien, jouissons de nos 
poètes, à la condition toutefois qu'ils possèdent les 
qualités les plus nobles, les qualités indispensables, 
et prenons-les tels que Dieu les a faits et nous les 
donne, puisqu'on nous affirme que telle qualité ne 
s'augmente que par le sacrifice plus ou moins complet 
de telle autre. 

Je suis contraint d'abréger. Pour achever en quelques 
mots, Pierre Dupont appartient à cette aristocratie 
naturelle des esprits qui doivent infiniment plus à la 
nature qu'à l'art, et qui, comme deux autres grands 
poètes, Auguste Barbier et madame Desbordes- 
Valmore, ne trouvent que par la spontanéité de leur 
âme l'expression, le chant, le cri, destinés à se graver 
éternellement dans toutes les mémoires. 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 37 I 

IX 

LECONTE DE LISLE. 

Je me suis souvent demandé, sans pouvoir me 
répondre, pourquoi les créoles n'apportaient, en 
général, dans les travaux littéraires, aucune origi- 
nalité, aucune force de conception ou d'expression. 
On dirait des âmes de femmes, faites uniquement 
pour contempler et pour jouir. La fragilité même, 
la gracilité de leurs formes physiques, leurs yeux de 
velours qui regardent sans examiner, l'étroitesse sin- 
gulière de leurs fronts, emphatiquement hauts, tout 
ce qu'il y a souvent en eux de charmant les dénonce 
comme des ennemis du travail et de la pensée. De la 
langueur, de la gentillesse, une faculté naturelle 
d'imitation qu'ils partagent d'ailleurs avec les nègres, 
et qui donne presque toujours à un poëte créole, 
quelle que soit sa distmction, un certain air provincial, 
voilà ce que nous avons pu observer généralement 
dans les meilleurs d'entre eux. 

M. Leconte de Lisie est la première et l'unique 
exception que j'aie rencontrée. En supposant qu'on 
en puisse trouver d'autres, il restera, à coup sûr, la 
plus étonnante et la plus vigoureuse. Si des descrip- 
tions, trop bien faites, trop enivrantes, pour n'avoir 
pas été moulées sur des souvenirs d'enfance, ne 
révélaient pas de temps en temps à l'œil du critique 

24. 



372 L'ART ROMANTIQUE. 

l'origine du poëte, il serait impossible de découvrir 
qu'il a reçu le jour dans une de ces îles volcaniques et 
parfumées, où l'âme humaine, mollement bercée par 
toutes les voluptés de l'atmosphère, désapprend 
chaque jour l'exercice de la pensée. Sa personnalité 
physique même est un démenti donné à l'idée habi- 
tuelle que l'esprit se fait d'un créole. Un front puis- 
sant, une tête ample et large , des yeux clairs et froids , 
fournissent tout d'abord l'image de la force. Au- 
dessous de ces traits dominants, les premiers qui se 
laissent apercevoir, badine une bouche souriante 
animée d'une incessante ironie. Enfin, pour compléter 
le démenti au spirituel comme au physique, sa con- 
versation, solide et sérieuse, est toujours _, à chaque 
instant, assaisonnée par cette raillerie qui confirme la 
force. Ainsi non-seulement il est érudit, non-seulement 
il a médité, non-seulement il a cet œil poétique qui 
sait extraire le caractère poétique de toutes choses, 
mais encore il a de l'esprit, quahté rare chez les 
poètes; de l'esprit dans le sens populaire et dans le 
sens le plus élevé du mot. Si cette faculté de raillerie 
et de bouffonnerie n'apparaît pas (distinctement, 
veux-je dire) dans ses ouvrages poétiques, c'est parce 
qu'elle veut se cacher, parce qu'elle a compris que 
c'était son devoir de se cacher. Leconte de Lisle, 
étant un vrai poëte, sérieux et méditatif, a horreur de 
la confusion des genres, et il sait que l'art n'obtient 
ses effets les plus puissants que par des sacrifices pro- 
portionnés à la rareté de son but. 

Je cherche à définir la place que tient dans notre 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 373 

siècle ce poëte tranquille et vigoureux, l'un de nos 
plus chers et de nos plus précieux. Le caractère dis- 
tinctif de sa poésie est un sentiment d'aristocratie 
intellectuelle, qui suffirait, à lui seul, pour expliquer 
l'impopularité de l'auteur, si, d'un autre côté, nous 
ne savions pas que l'impopularité, en France, s'attache 
à tout ce qui tend vers n'importe quel genre de per- 
fection. Par son goût inné pour la philosophie et par 
sa faculté de description pittoresque, il s'élève bien 
au-dessus de ces mélancoliques de salon, de ces fabri- 
cants d'albums et de keepsakes où tout, philosophie 
et poésie, est ajusté au sentiment des demoiselles. 
Autant vaudrait mettre les fadeurs d'Arj Scheffer ou 
les banales images de nos missels en parallèle avec les 
robustes figures de Cornélius, Le seul poëte auquel on 
pourrait, sans absurdité, comparer Leconte de Lisie 
est Théophile Gautier. Ces deux esprits se plaisent 
également dans le voyage; ces deux imaginations sont 
naturellement cosmopolites. Tous deux ils aiment 
à changer d'atmosphère et à habiller leur pensée 
des modes variables que le temps éparpille dans 
l'éternité. Mais Théophile Gautier donne au détail un 
relief plus vif et une couleur plus allumée, tandis que 
Leconte de Lisle s'attache surtout à l'armature philo- 
sophique. Tous deux ils aiment l'Orient et le désert; 
tous deux ils admirent le repos comme un principe 
de beauté. Tous deux ils inondent leur poésie d'une 
lumière passionnée, plus pétillante chez Théophile 
Gautier, plus reposée chez Leconte de Lisle. Tous 
deux sont également indifférents à toutes les piperies 



374 L'ART ROMANTIQUE. 

humaines et savent, sans effort, n'être jamais dupes. 
II y a encore un autre homme, mais dans un ordre 
différent, que l'on peut nommer à côté de Leconte 
de Lisie, c'est Ernest Renan. Malgré la diversité qui 
les sépare, tous les esprits clairvoyants sentiront cette 
comparaison. Dans le poëte comme dans le philo- 
sophe, je trouve cette ardente mais impartiale curiosité 
des religions, et ce même esprit d'amour universel, 
non pour l'humanité prise en elle-même, mais pour 
les différentes formes dont l'homme a, suivant les 
âges et les climats, revêtu la beauté et la vérité. 
Chez l'un non plus que chez l'autre, jamais d'absurde 
impiété. Peindre en beaux vers, d'une nature lumi- 
neuse et tranquille, les manières diverses suivant 
lesquelles l'homme a, jusqu'à présent, adoré Dieu et 
cherché le beau, tel a été, autant qu'on en peut juger 
par son recueil le plus complet, le but que Leconte 
de Lisle a assigné à sa poésie. 

Son premier pèlerinage fut pour la Grèce; et tout 
d'abord ses poëmes, écho de la beauté classique, 
furent remarqués par les connaisseurs. Plus tard, il 
montra une série d'imitations latines, dont, pour ma 
part, je fais infiniment plus de cas. Mais pour être 
tout à fait juste, je dois avouer que peut-être bien le 
goût du sujet emporte ici mon jugement, et que ma 
prédilection naturelle pour Rome m'empêche de sentir 
tout ce que je devrais goûter dans la lecture de ses 
poésies grecques. 

Peu à peu, son humeur voyageuse l'entraîna vers 
des mondes de beauté plus mystérieux. La part qu'il 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. 375 

a faite aux religions asiatiques est énorme, et c'est là 
qu'il a versé à flots majestueux son dégoût naturel 
pour les choses transitoires, pour le badinage de la 
vie, et son amour infini pour l'immuable, pour 
l'éternel, pour le divin Néant. D'autres fois, avec une 
soudaineté de caprice apparent, II émigrait vers les 
neiges de la Scandmavie et nous racontait les divinités 
boréales, culbutées et dissipées comme des brumes 
par le rayonnant enfant de la Judée. Mais quelles que 
soient la majesté d'allures et la solidité de raison que 
Leconte de Lisle a développées dans ces sujets si 
divers, ce que je préfère parmi ses œuvres, c'est un 
certain filon tout nouveau qui est bien à lui et qui 
n'est qu'à lui. Les pièces de cette classe sont rares, et 
c'est peut-être parce que ce genre était son genre le 
plus naturel, qu'il l'a plus négligé. Je veux parler des 
poëmes, où, sans préoccupation de la religion et des 
formes successives de la pensée humaine, le poëte a 
décrit la beauté, telle qu'elle posait pour son œil 
original et individuel : les forces imposantes, écra- 
santes de la nature; la majesté de l'animal dans sa 
course ou dans son repos; la grâce de la femme dans 
les climats favorisés du soleil, enfin la divine sérénité 
du désert ou la redoutable magnificence de l'Océan. 
Là, Leconte de Lisle est un maître et un grand 
maître. Là, la poésie triomphante n'a plus d'autre 
but qu'elle-même. Les vrais amateurs savent que je 
veux parler de pièces telles que les Hurleurs, les Elé- 
phants, le Sommeil du condor, etc., telles surtout que 
le Mancby, qui est un chef-d'œuvre hors ligne, une 



37<^ L'ART ROMANTIQUE. 

véritable évocation, où brillent, avec toutes leurs 
grâces mystérieuses, la beauté et la magie tropicales, 
dont aucune beauté méridionale, grecque, italienne 
ou espagnole, ne peut donner l'analogue. 

J'ai peu de choses à ajouter. Leconte de Lisie pos- 
sède le gouvernement de son idée; mais ce ne serait 
presque rien s'il ne possédait aussi le maniement de 
son outil. Sa langue est toujours noble, décidée, forte, 
sans notes criardes, sans fausses pudeurs; son voca- 
bulaire, très-étendu; ses accouplements de mots sont 
toujours distingués et cadrent nettement avec la nature 
de son esprit. II joue du rhjthme avec ampleur et 
certitude, et son instrument a le ton doux mais large 
et profond de l'alto. Ses rimes, exactes sans trop de 
coquetterie, remplissent la condition de beauté voulue 
et répondent régulièrement à cet amour contradic- 
toire et mystérieux de l'esprit humain pour la surprise 
et la symétrie. 

QjLiant à cette impopularité dont je parlais au com- 
mencement, je crois être l'écho de la pensée du poëte 
lui-même en affirmant qu'elle ne lui cause aucune 
tristesse, et que le contraire n'ajouterait rien à son 
contentement. II lui suffit d'être populaire parmi ceux 
qui sont dignes eux-mêmes de lui plaire. II appartient 
d'ailleurs à cette famille d'esprits qui ont pour tout ce 
qui n'est pas supérieur un mépris si tranquille qu'il 
ne daigne même pas s'exprimer. 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. IJJ 

X 

GUSTAVE LE VAVASSEUR. 

II y a bien des années que je n'ai vu Gustave Le 
Vavasseur, mais ma pensée se porte toujours avec 
jouissance vers l'époque où je le fréquentais assidû- 
ment. Je me souviens que, plus d'une fois, en péné- 
trant chez lui, le matin, je le surpris presque nu, se 
tenant dangereusement en équilibre sur un échafau- 
dage de chaises. II essayait de répéter les tours que 
nous avions vu accomplir la veille par des gens dont 
c'est la profession. Le poëte m'avoua qu'il se sentait 
jaloux de tous les exploits de force et d'adresse, et 
qu'il avait quelquefois connu le bonheur de se prouver 
à lui-même qu'il n'était pas mcapable d'en faire autant. 
Mais, après cet aveu, croyez bien que je ne trouvai 
pas du tout que le poëte en fût ridicule ou diminué; 
je l'aurais plutôt loué pour sa franchise et pour sa 
fidélité à sa propre nature; d'ailleurs, je me souvms 
que beaucoup d'hommes, d'une nature aussi rare et 
élevée que la sienne, avaient éprouvé des jalousies 
semblables à l'égard du torero, du comédien et de 
tous ceux qui, faisant de leur personne une glorieuse 
pâture publique, soulèvent l'enthousiasme du cirque 
et du théâtre. 

Gustave Le Vavasseur a toujours aimé passionné- 



37° L'ART ROMArsTlQUE. 

ment les tours de force. Une difficulté a pour lui 
toutes les séductions d'une nymphe. L'obstacle le 
ravit; la pointe et le jeu de mots l'enivrent; il n'y a 
pas de musique qui lui soit plus agréable que celle de 
la rime triplée, quadruplée, multipliée. Il est naïve- 
ment compliqué. Je n'ai jamais vu d'homme si pompeu- 
sement et si franchement Normand. Aussi Pierre 
Corneille, Brébeuf, Cyrano, lui inspirent plus de 
respect et de tendresse qu'à tout autre qui serait 
moins amateur du subtil, du contourné, de la pointe 
faisant résumé et éclatant comme une fleur pyro- 
technique. Qii'on se figure, unies à ce goût can- 
didement bizarre, une rare distinction de cœur et 
d'esprit et une instruction aussi solide qu'étendue, on 
pourra peut-être attraper la ressemblance de ce poëte 
qui a passé parmi nous, et qui, depuis longtemps 
réfugié dans son pays, apporte sans aucun doute dans 
ses nouvelles et graves fonctions le même zèle ardent 
et minutieux qu'il mettait jadis à élaborer ses brillantes 
strophes, d'une sonorité et d'un reflet si métalliques. 
Vire et les Virois sont un petit chef-d'œuvre et le plus 
parfait échantillon de cet esprit précieux, rappelant 
les ruses compliquées de Tescrime, mais n'excluant 
pas, comme aucuns pourraient le croire, la rêverie 
et le balancement de la mélodie. Car, il faut le répéter, 
Le Vavasseur est une intelligence très -étendue, et, 
n'oublions pas ceci, un des plus délicats et des 
plus exercés causeurs que nous ayons connus, dans 
un temps et un pays où la causerie peut être comparée 
aux arts disparus. Toute bondissante qu'elle est, sa 



REFLEXIONS SUR MES CONTEMPORAINS. IJ^ 

conversation n'est pas moins solide, nourrissante, 
suggestive, et la souplesse de son esprit, dont il peut 
être aussi fier que de celle de son corps, lui permet 
de tout comprendre, de tout apprécier, de tout sentir, 
même ce qui a l'air, à première vue, le plus éloigné 
de sa nature. 



XV 

CRITIQUES LITTERAIRES 



I 



LES MISERABLES 

PAR 

VICTOR HUGO. 



I 

II y a quelques mois, j'écrivais, à propos du grand 
poëte, le plus vigoureux et le plus populaire de la 
France, les lignes suivantes, qui devaient trouver, en 
un espace de temps très-bref, une application plus 
évidente encore que tes Contemplations et la Légende 
des siècles : 

Ce serait, sans doute, ici le cas, si l'espace le permettait, d'ana- 
lyser l'atmosphère morale qui plane et circule dans ses poëmes, 
laquelle participe très-sensiblement du tempérament propre de 
l'auteur. Elle me paraît porter un caractère très-manifeste d'amour 



3 02 L'ART ROMANTIQUE. 

égal pour ce qui est très-fort comme pour ce qui est très-faible, 
et l'attraction exercée sur le poëte par ces deux extrêmes dérive 
d'une source unique, qui est la force même, la vigueur originelle 
dont il est doué. La force l'enchante et l'enivre; il va vers elle 
comme vers une parente : attraction fraternelle. Ainsi est-il irré- 
sistiblement emporté vers tout symbole de l'infini, la mer, le ciel; 
vers tous les représentants anciens de la force , géants homériques 
ou bibliques, paladins, chevaliers; vers les bêtes énormes et 
redoutables. II caresse en se jouant ce qui ferait peur à des mains 
débdes; il se meut dans l'immense, sans vertige. En revanche, 
mais par une tendance différente dont l'origine est pourtant la 
même, le poëte se montre toujours l'ami attendri de tout ce qui est 
faible, solitaire, contristé; de tout ce qui est orphelin : attraction paternelle. 
Le fort devine un frère dans tout ce qui est fort, mais voit ses enfants 
dans tout ce qui a besoin d'être protégé ou consolé. C'est de la force 
même, et de la certitude qu'elle donne à celui qui la possède, que 
dérive l'esprit de justice et de charité. Ainsi se produisent sans cesse 
dans les poèmes de Victor Hugo ces accents d'amour pour les femmes 
tombées, pour les pauvres gens broyés dans les engrenages de nos sociétés, 
pour les anmiaux martyrs de notre gloutonnerie et de notre despo- 
tisme. Peu de personnes ont remarqué le charme et l'enchantement 
que la bonté ajoute à la force , et qui se fait voir si fréquemment 
dans les œuvres de notre poëte. Un sourire et une larme dans le 
visage d'un colosse, c'est une originalité presque divine. Même 
dans ces petits poëmes consacrés à l'amour sensuel, dans ces 
strophes d'une mélancolie si voluptueuse et si mélodieuse, on 
entend, comme l'accompagnement d'un orchestre , la voix profonde de la 
charité. Sous l'amant, on sent un père et un protecteur. II ne s'agit 
pas ici de cette morale prêcheuse qui, par son air de pédanterie, 
par son ton didactique, peut gâter les plus beaux morceaux de 
poésie, mais d'une morale inspirée qui se glisse, invisible, dans 
la matière poétique, comme les fluides impondérables dans toute la 
machine du monde. La morale n'entre pas dans cet art à titre 
de but. Elle s'y mêle et s'y confond comme dans la vie elle-même. 
Le poëte est moraliste sans le vouloir, par abondance et plénitude de 
nature. 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 383 

II y a ici une seule ligne qu'il faut changer; car 
dans les Misérables la morale entre directement à titre 
de but, ainsi qu'il ressort d'ailleurs de l'aveu même du 
poëte, placé, en manière de préface, à la tête du 
livre : 

Tant qu'il existera, par le fait des lois et des mœurs, une dam- 
nation sociale créant artificiellement, en pleme civilisation, des 
enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est 
divine,... tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des 
livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. 

«Tant que...!)) Hélas! autant dire toujours! Mais 
ce n'est pas ici le lieu d'analyser de telles questions. 
Nous voulons simplement rendre justice au merveil- 
leux talent avec lequel le poëte s'empare de l'attention 
publique et la courbe, comme la tête récalcitrante 
d'un écolier paresseux, vers les gouffres prodigieux 
de la misère sociale. 



II 



Le poëte, dans son exubérante jeunesse, peut 
prendre surtout plaisir à chanter les pompes de la vie; 
car tout ce que la vie contient de splendide et de 
riche attire particulièrement le regard de la jeu- 
nesse. L'âge mûr, au contraire, se tourne avec inquié- 
tude et curiosité vers les problèmes et les mystères. 
II y a quelque chose de si absolument étrange dans 
cette tache noire que fait la pauvreté sur le soleil de 



384 L'ART ROMANTIQUE. 

la richesse , ou , si l'on veut, dans cette tache splendide 
de la richesse sur les immenses ténèbres de la misère, 
qu'il faudrait qu'un poëte, qu'un philosophe, qu'un 
littérateur fût bien parfaitement monstrueux pour ne 
pas s'en trouver parfois ému et intrigué jusqu'à l'an- 
goisse. Certainement, ce littérateur-Ià n'existe pas; il 
ne peut pas exister. Donc tout ce qui divise celui-ci 
d'avec celui-Ià, l'unique divergence, c'est de savoir 
si l'œuvre d'art doit n'avoir d'autre but que l'art, si 
l'art ne doit exprimer d'adoration que pour lui-même, 
ou si un but, plus noble ou moins noble, inférieur ou 
supérieur, peut lui être imposé. 

C'est surtout, dis-je, dans leur pleine maturité, que 
les poètes sentent leur cerveau s'éprendre de certains 
problèmes d'une nature sinistre et obscure , gouffres 
bizarres qui les attirent. Cependant, on se tromperait 
fort si l'on rangeait Victor Hugo dans la classe des 
créateurs qui ont attendu si longtemps pour plonger 
un regard inquisiteur dans toutes ces questions inté- 
ressant au plus haut point la conscience universelle. 
Dès le principe, disons-le, dès les débuts de son écla- 
tante vie littéraire, nous trouvons en lui cette préoc- 
cupation des faibles, des proscrits et des maudits. 
L'idée de justice s'est trahie, de bonne heure, dans 
ses œuvres, par le goût de la réhabilitation. Ob! 
n'insultez jamais une femme qui tombe! Un bal à l'bôtcl de 
ville, Marion de Lorme, Ruy-Blas, Le Roi s'amuse, sont 
des poëmes qui témoignent suffisamment de cette 
tendance déjà ancienne, nous dirons presque de cette 
obsession. 



CRITIQUES LITTERAIRES. 385 



III 



Est- il bien nécessaire de faire l'analyse matérielle 
des Misérables, ou plutôt de la première partie des 
Misérables ? L'ouvrage est actuellement dans toutes les 
mains, et chacun en connaît la fable et la contexture. 
II me paraît plus important d'observer la méthode 
dont l'auteur s'est servi pour mettre en lumière les 
vérités dont il s'est fait le serviteur. 

Ce livre est un livre de charité, c'est-à-dire un livre 
fait pour exciter, pour provoquer l'esprit de chanté ; 
c'est un livre interrogant, posant des cas de complexité 
sociale, d'une nature terrible et navrante, disant à la 
conscience du lecteur : « Eh bien ? Qu'en pensez-vous ? 
Que concluez-vous ? )) 

Quant à la forme littéraire du livre, poëme d'ailleurs 
plutôt que roman, nous en trouvons un symptôme 
précurseur dans la préface de Marie Tudor, ce qui 
nous fournit une nouvelle preuve de la fixité des idées 
morales et littéraires chez l'illustre auteur : 

L'écueil du vrai , c'est le petit ; l'écueil du grand , c'est le 

faux Admirable toute-puissance du poëte ! II fait des choses 

plus hautes que nous, qui vivent comme nous. Hanilct, par 
exemple, est aussi vrai qu'aucun de nous, et plus grand. Hamlet 
est colossal, et pourtant réel. C'est que Hamlet, ce n'est pas vous, 
ce n'est pas moi, c'est nous tous. Hamlet, ce n'est pas un homme, 
c'est l'Homme. 

Dégager perpétuellement le grand à travers le vrai, le vrai à 

2; 



3 8(5 L'ART ROMANTIQUE. 

travers le grand, tel est donc, selon l'auteur de ce drame, le but 
du poëte au théâtre. Et ces deux mots, grand et vrai, renferment 
tout. La vérité contient la moralité, le grand contient le beau. 



Il est bien évident que l'auteur a voulu, dans les 
Misérables, créer des abstractions vivantes, des figures 
idéales dont chacune, représentant un des types prin- 
cipaux nécessaires au développement de sa thèse, fût 
élevée jusqu'à une hauteur épique. C'est un roman 
construit en manière de poëme, et où chaque person- 
nage n'est exception que par la manière hjperbohque 
dont il représente une généralité. La manière dont Vic- 
tor Hugo a conçu et bâti ce roman, et dont il a jeté 
dans une indéfinissable fusion, pour en faire un nou- 
veau métal corinthien, les riches éléments consacrés 
généralement à des œuvres spéciales (le sens lyrique, 
le sens épique, le sens philosophique), confirme une 
fois de plus la fatalité qui l'entraîna, plus jeune, à 
transformer l'ancienne ode et l'ancienne tragédie, 
jusqu'au point, c'est-à-dire jusqu'aux poëmes et aux 
drames que nous connaissons. 

Donc Monseigneur Bienvenu, c'est la charité hyper- 
bolique, c'est la foi perpétuelle dans le sacrifice de 
soi-même, c'est la confiance absolue dans la Chanté 
prise comme le plus parfait moyen d'enseignement. 
Il y a dans la peinture de ce type des notes et des 
touches d'une délicatesse admirable. On voit que l'au- 
teur s'est complu dans le parachèvement de ce modèle 
angélique. Monseigneur Bienvenu donne tout, n'a 
rien à lui, et ne connaît pas d'autre plaisir que de se 



CRITIQUES LITTERAIRES. 387 

sacrifier lui-même, toujours, sans repos, sans regret, 
aux pauvres, aux faibles et même aux coupables. 
Courbé humblement devant le dogme, mais ne s'exer- 
çant pas à le pénétrer, il s'est voué spécialement à la 
pratique de l'nvangile. « Plutôt gallican qu'ultramon- 
tain,». d'ailleurs homme de beau monde, et doué 
comme Socrate de la puissance de l'ironie et du bon 
mot. J'ai entendu raconter que, sous un des règnes 
précédents, un certain curé de Saint-Roch, très-pro- 
digue de son bien pour les pauvres, et pris un matin 
au dépourvu par des demandes nouvelles, avait subite- 
ment envoyé à l'hôtel des ventes tout son mobilier, ses 
tableaux et son argenterie. Ce trait est juste dans le 
caractère de Monseigneur Bienvenu. Mais on ajoute, 
pour continuer l'histoire du curé de Saint-Roch, que 
le bruit de cette action, toute simple selon le cœur de 
l'homme de Dieu, mais trop belle selon la morale du 
monde, se répandit, alla jusqu'au roi, et que finale- 
ment ce curé compromettant fi.it mandé à l'archevêché 
pour y être doucement grondé. Car ce genre d'hé- 
roïsme pouvait être considéré comme un blâme mdi- 
rect de tous les curés trop faibles pour se hausser 
jusque-là. 

Valjean, c'est la brute naïve, innocente; c'est le pro- 
létaire ignorant, coupable d'une faute que nous absou- 
drions tous sans aucun doute (le vol d'un pain) , mais 
qui, punie légalement, le jette dans l'école du Mal, 
c'est-à-dire au Bagne. Là, son esprit se forme et s'affine 
dans les lourdes méditations de l'esclavage. Finale- 
ment il en sort, subtil, redoutable et dangereux. Il a 



388 L'ART ROMANTIQUE. 

payé l'hospitalité de l'évêque par un vol nouveau; mais 
celui-ci le sauve par un beau mensonge, convaincu 
que le Pardon et la Charité sont les seules lumières 
qui puissent dissiper toutes les ténèbres. En effet, l'illu- 
mination de cette conscience se fait, mais pas assez 
vite pour que la bête routinière, qui est encore dans 
l'homme, ne l'entraîne dans une nouvelle rechute. Val- 
jean (maintenant M. Madeleine) est devenu honnête, 
riche et puissant. II a. enrichi, civilisé presque, une 
commune, pauvre avant lui, dont il est maire. II s'est 
fait un admirable manteau de respectabilité; il est 
couvert et cuirassé de bonnes œuvres. Mais un jour 
sinistre arrive où il apprend qu'un faux Vaîjean, un 
sosie inepte, abject, va être condamné à sa place. 
Que faire? Est-il bien certain que la loi intérieure, la 
Conscience, lui ordonne de démohr lui-même, en se 
dénonçant, tout ce pénible et glorieux échafaudage 
de sa vie nouvelle? «La lumière que tout homme en 
naissant apporte en ce monde » est-elle sufifisante pour 
éclairer ces ténèbres complexes? M. Madeleine sort 
vainqueur, mais après quelles épouvantables luttes! de 
cette mer d'angoisses, et redevient Valjean par amour 
du Vrai et du Juste. Le chapitre où est retracé, minu- 
tieusement, lentement, analytiquement, avec ses hési- 
tations, ses restrictions, ses paradoxes, ses fausses 
consolations, ses tricheries désespérées, cette dispute 
de l'homme contre lui-même (Tempête sous un crâne), 
contient des pages qui peuvent enorgueillir à jamais 
non-seulement la littérature française, mais même la 
littérature de l'Humanité pensante. 11 est glorieux pour 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 389 

l'Homme Rationnel que ces pages aient été écrites! 
II faudrait chercher beaucoup, et longtemps, et très- 
longtemps, pour trouver dans un autre livre des 
pages égaies à celle-ci , où est exposée , d'une manière 
si tragique, toute l'épouvantable Casuistique inscrite, 
dès le Commencement, dans le cœur de l'Homme 
Universel. 

II y a dans cette galerie de douleurs et de drames 
funestes une figure horrible, répugnante, c'est le 
gendarme, le garde-chiourme , la justice stricte , inexo- 
rable, la Justice qui ne sait pas commenter, la loi non 
interprétée, l'intelligence sauvage (peut-on appeler 
cela une intelligence?) qui n'a jamais compris les cir- 
constances atténuantes, en un mot la Lettre sans l'Es- 
prit; c'est l'abominable Javert. J'ai entendu quelques 
personnes, sensées d'ailleurs, qui, à propos de ce 
Javert, disaient: «Après tout, c'est un honnête homme; 
et il a sa grandeur propre. » C'est bien le cas de dire 
comme De Maistre : «Je ne sais pas ce que c'est qu'un 
honnête homme ! » Pour moi, je le confesse, au risque 
de passer pour un coupable (« ceux qui tremblent se 
sentent coupables,» disait ce fou de Robespierre), 
Javert m'apparaît comme un monstre incorrigible, 
affamé de justice comme la bête féroce l'est de chair 
sanglante, bref, comme l'Ennemi absolu. 

Et puis je voudrais ici suggérer une petite critique. 
Si énormes, si décidées de galbe et de geste que soient 
les figures idéales d'un poëme, nous devons supposer 
que, comme les figures réelles de la vie, elles ont pris 
commencement. Je sais que l'homme peut apporter 



35*0 L'ART ROMANTIQUE. 

plus que de la ferveur dans toutes les professions. 
II devient chien de chasse et chien de combat dans 
toutes les fonctions. C'est là certainement une beauté, 
tirant son origine de la passion. On peut donc être 
agent de police avec enthousiasme; mais entre-t-on dans 
la police par enthousiasme? et n'est-ce pas là, au con- 
traire, une de ces professions où l'on ne peut entrer 
que sous la pression de certaines circonstances et pour 
des raisons tout à fait étrangères au fanatisme ? 

II n'est pas nécessaire, je présume, de raconter et 
d'expliquer toutes les beautés tendres, navrantes, que 
Victor Hugo a répandues sur le personnage de Fan- 
tine, la grisette déchue, la femme moderne, placée 
entre la fatalité du travail improductif et la fatalité de 
la prostitution légale. Nous savons de vieille date s'il 
est habile à exprimer le cri de la passion dans l'abîme, 
les gémissements et les pleurs furieux de la lionne- 
mère privée de ses petits! Ici, par une liaison toute 
naturelle, nous sommes amenés à reconnaître une fois 
de plus avec quelle sûreté et aussi quelle légèreté de 
main ce peintre robuste, ce créateur de colosses , colore 
les joues de l'enfance, en allume les jeux, en décrit le 
geste pétulant et naïf. On dirait Michel-Ange se com- 
plaisant à rivaliser avec Lawrence ou Velasquez. 



IV 



Les Misérables sont donc un livre de charité, un 
étourdissant rappel à l'ordre d'une société trop 



CRITIQUES LITTERAIRES. 39 I 

amoureuse d'elle-même et trop peu soucieuse de 
l'immortelle loi de fraternité ; un plaidoyer pour 
les misérables ( ceux qui souffrent de la misère et 
que la misère déshonore), proféré par la bouche 
la plus éloquente de ce temps. Malgré tout ce qu'il 
peut y avoir de tricherie volontaire ou d'incons- 
ciente partiahté dans la manière dont, aux yeux 
de la stricte philosophie, les termes du problème 
sont posés, nous pensons, exactement comme l'au- 
teur, que des livres de cette nature ne sont jamais 
inutiles. 

Victor Hugo est pour l'Homme, et cependant il 
n'est pas contre Dieu. II a confiance en Dieu, et pour- 
tant il n'est pas contre l'Homme. 

II repousse le délire de l'Athéisme en révolte, et 
cependant il n'approuve pas les gloutonneries sangui- 
naires des Molochs et des Teutatès. 

II croit que l'Homme est né bon, et cependant, 
même devant ses désastres permanents, il n'accuse pas 
la férocité et la malice de Dieu. 

Je croîs que pour ceux même qui trouvent dans la 
doctrine orthodoxe, dans la pure théorie Catholique, 
une exphcation, sinon complète, du moins plus com- 
préhensive de tous les mystères inquiétants de la vie, 
le nouveau livre de Victor Hugo doit être le Bienvenu 
( comme l'évêque dont il raconte la victorieuse 
ciiarité); le livre à applaudir, le livre à remercier. 
N'est-il pas utile que de temps à autre le poëte, le 
philosophe, prennent un peu le Bonheur égoïste aux 
cheveux, et lui disent, en lui secouant le mufle dans 



^^2. L'ART ROMANTIQUE. 

le sang et l'ordure : «Vois ton œuvre et bois ton 
œuvre ? » 

Hélas ! du Péché Originel, même après tant de pro- 
grès depuis SI longtemps promis, il restera toujours 
bien assez de traces pour en constater l'immémoriale 
réalité ! 



1 



CRITIQUES LITTERAIRES. ^^^ 



II 

MADAME BOVARY 

PAR 

GUSTAVE FLAUBERT. 



I 



En matière de critique , la situation de l'écrivain qui 
vient après tout le monde, de l'écrivain retardataire, 
comporte des avantages que n'avait pas l'écrivain pro- 
phète, celui qui annonce le succès, qui le commande, 
pour ainsi dire:, avec l'autorité de l'audace et du 
dévouement. 

M. Gustave Flaubert n'a plus besoin du dévoue- 
ment, s'il est vrai qu'il en eut jamais besoin. Des artistes 
nombreux, et quelques-uns des plus fins et des plus 
accrédités, ont illustré et enguirlandé son excellent 
livre. II ne reste donc plus à la critique qu'à indiquer 
quelques points de vue oubliés, et qu'à insister un 
peu plus vivement sur des traits et des lumières qui 
n'ont pas été, selon moi, suffisamment vantés et com- 
mentés. D'ailleurs, cette position de l'écrivain en 
retard, distancé par l'opinion, a, comme j'essayais de 
l'insinuer, un charme paradoxal. Plus libre, parce qu'il 
est seul comme un traînard, il a l'air de celui qui 



^^4 L'ART ROMA.NTIQUE. 

résume les débats , et , contraint d'éviter les véhémences 
de l'accusation et de la défense, il a ordre de se frayer 
une voie nouvelle, sans autre excitation que celle de 
l'amour du Beau et de la Justice. 



II 



Puisque j'ai prononcé ce mot splendide et terrible, 
la Justice, qu'il me soit permis, — comme aussi bien 
cela m'est agréable, — de remercier la magistrature 
française de l'éclatant exemple d'impartialité et de bon 
goût qu'elle adonné dans cette circonstance. Sollicitée 
par un zèle aveugle et trop véhément pour la morale , 
par un esprit qui se trompait de terrain, — placée en 
face d'un roman , œuvre d'un écrivain inconnu la veille , 
— un roman, et quel roman ! le plus impartial, le plus 
loyal, — un champ, banal comme tous les champs, 
flagellé, trempé, comme la nature elle-même, par tous 
les vents et tous les orages, — la magistrature, dis-je, 
s'est montrée loyale et impartiale comme le livre qui 
était poussé devant elle en holocauste. Et mieux encore , 
disons, s'il est permis de conjecturer d'après les consi- 
dérations qui accompagnèrent le jugement, que si les 
magistrats avaient découvert quelque chose de vrai- 
ment reprochable dans le livre, ils l'auraient néanmoins 
amnistié, en faveur et en reconnaissance de la beauté 
dont il est revêtu. Ce souci remarquable de la Beauté, 
en des hommes dont les facultés ne sont mises en réqui- 
sition que pour le Juste et le Vrai , est un symptôme des 



CRITIQUES LITTERAIRES. j^^ 

plus touchants, comparé avec les convoitises ardentes 
de cette société qui a définitivement abjuré tout amour 
spirituel, et qui, négligeant ses anciennes entrailles, n'a 
plus cure que de ses viscères. En somme, on peut dire 
que cet arrêt, par sa haute tendance poétique, fut défi- 
nitif; que gain de cause a été donné à la Muse, et que 
tous les écrivains, tous ceux du moins dignes de ce 
nom, ont été acquittés dans la personne de M. Gustave 
Flaubert. 

Ne disons donc pas, comme tant d'autres l'affirment 
avec une légère et inconsciente mauvaise humeur, que 
le hvre a dû son immense faveur au procès et à l'ac- 
quittement. Le hvre, non tourmenté, aurait obtenu la 
même curiosité, il aurait créé le même étonnement, 
la même agitation. D'ailleurs les approbations de tous 
les lettrés lui appartenaient depuis longtemps. Déjà 
sous sa première forme, dans la Revue de Paris, où des 
coupures imprudentes en avaient détruit l'harmonie, 
il avait excité un ardent intérêt. La situation de Gustave 
Flaubert, brusquement illustre, était à la fols excellente 
et mauvaise; et de cette situation équivoque, dont son 
loyal et merveilleux talent a su triompher, je vais 
donner, tant bien que mal, les raisons diverses. 



111 



Excellente; — car depuis la disparition de Balzac, 
ce prodigieux météore qui couvrira notre pays d'un 
nuage de gloire, comme un orient bizarre et exception- 



39^ L'ART ROMANTIQUE. 

nel , comme une aurore polaire inondant le désert glacé 
de ses lumières féeriques, — toute curiosité, relative- 
ment au roman, s'était apaisée et endormie. D'éton- 
nantes tentatives avaient été faites, il faut favouer. 
Depuis longtemps déjà, M. de Custine, célèbre, dans 
un monde de plus en plus raréfié, par Aloys, le Monde 
comme il est et Etbel, — M. de Custine, le créateur de 
la jeune fille laide, ce type tant jalousé par Balzac (voir 
le vrai Mercadet), avait livré au public Romuald ou la 
Vocation, œuvre d'une maladresse sublime, où des 
pages inimitables font à la fois condamner et absoudre 
des langueurs et des gaucheries. Mais M. de Custine 
est un sous-genre du génie , un génie dont le dandysme 
monte jusqu'à l'idéal de la négligence. Cette bonne 
foi de gentilhomme, cette ardeur romanesque, cette 
raillerie loyale, cette absolue et nonchalante personna- 
lité, ne sont pas accessibles aux sens du grand trou- 
peau, et ce précieux écrivain avait contre lui toute la 
mauvaise fortune que méritait son talent. 

M. d'Aurevilly avait violemment attiré les yeux par 
Une Vieille Maîtresse et par l'Ensorcelée. Ce culte de la 
vérité, exprimé avec une effroyable ardeur, ne pouvait 
que déplaire à la foule. D'Aurevilly, vrai catholique, 
évoquant la passion pour la vaincre, chantant, pleurant 
et criant au milieu de l'orage, planté comme Ajax sur 
un rocher de désolation, et ayant toujours l'air de dire 
à son rival, — homme, foudre, dieu ou matière — : 
« Enlève-moi , ou je t'enlève ! » ne pouvait pas non plus 
mordre sur une espèce assoupie dont les yeux sont 
fermés aux miracles de l'exception. 



CRITIQUES LITTERAIRES. 397 

Champfîeurj, avec un esprit enfantin et charmant, 
s'était joué très-heureusement dans le pittoresque , avait 
braqué un binocle poétique (plus poétique qu'il ne le 
croit lui-même) sur les accidents et les hasards bur- 
lesques ou touchants de la famille ou de la rue; mais, 
par originalité ou par faiblesse de vue, volontairement 
ou fatalement, il néghgeait le lieu commun, le lieu de 
rencontre de la foule, le rendez-vous public de l'élo- 
quence. 

Plus récemment encore, M. Charles Barbara, âme 
rigoureuse et logique, âpre à la curée intellectuelle, 
a fait quelques efforts incontestablement distingués; 
il a cherché (tentation toujours irrésistible) à décrire, 
à élucider des situations de l'âme exceptionnelles, et à 
déduire les conséquences directes des positions fausses. 
Si je ne dis pas ici toute la sympathie que m'inspire 
l'auteur d'Héloïse et de l'Assassinat du Pont-Rouge , c'est 
parce qu'il n'entre qu'occasionnellement dans mon 
thème, à l'état de note historique. 

Paul Féval, placé de l'autre côté de la sphère, esprit 
amoureux d'aventures, admirablement doué pour le 
grote*sque et le terrible, a emboîté le pas, comme un 
héros tardif, derrière Frédéric Soulié et Eugène Sue. 
Mais les facultés si riches de l'auteur des Mystères de 
Londres et du Bossu, non plus que celles de tant d'es- 
prits hors ligne, n'ont pas pu accomplir le léger et sou- 
dain miracle de cette pauvre petite provinciale adultère , 
dont toute l'histoire, sans imbroglio, se compose de 
tristesses , de dégoûts , de soupirs et de quelques pâmoi- 
sons fébriles arrachés à une vie barrée par le suicide. 



398 L'ART ROMANTIQUE. 

Que ces écrivains, les uns tournés à la Dickens, les 
autres moulés à la Bjron ou à la Bulwer, trop bien 
doués peut-être , trop méprisants , n'aient pas su , comme 
un simple Paul de Kock, forcer le seuil branlant de la 
Popularité, la seule des impudiques qui demande à 
être violée, ce n'est pas moi qui leur en ferai un crime, 
— non plus d'ailleurs qu'un éloge ; de même je ne sais 
aucun gré à M. Gustave Flaubert d'avoir obtenu du 
premier coup ce que d'autres cherchent toute leur vie. 
Tout au plus y verrai-je un symptôme surérogatoire 
de puissance, et chercherai-je à définir les raisons qui 
ont fait mouvoir l'esprit de l'auteur dans un sens plutôt 
que dans un autre. 

Mais j'ai dit aussi que cette situation du nouveau 
venu était mauvaise; hélas! pour une raison lugubre- 
ment simple. Depuis plusieurs années, la part d'intérêt 
que le public accorde aux choses spirituelles était sin- 
gulièrement diminuée; son budget d'enthousiasme 
allait se rétrécissant toujours. Les dernières années de 
Louis-Philippe avaient vu les dernières explosions d'un 
esprit encore excitable par les jeux de l'imagination ; 
mais le nouveau romancier se trouvait en face d'une 
société absolument usée, — pire qu'usée, — abrutie 
et goulue , n'ayant horreur que de la fiction , et d'amour 
que pour la possession. 

Dans des conditions semblables, un esprit bien 
nourri, enthousiaste du beau, mais façonné à une 
forte escrime, jugeant à la fois le bon et le mauvais 
des circonstances, a dû se dire : « Quel est le moyen 
le plus sûr de remuer toutes ces vieilles âmes? Elles 



CRITIQUES LITTERAIRES. jC)^ 

ignorent en réalité ce qu'elles aimeraient; elles n'ont 
un dégoût positif que du grand; la passion naïve, 
ardente, l'abandon poétique les fait rougir et les 
blesse. — Soyons donc vulgaire dans le choix du sujet, 
puisque le choix d'un sujet trop grand est une im- 
pertinence pour le lecteur du xix" siècle. Et aussi 
prenons bien garde à nous abandonner et à parler 
pour notre compte propre. Nous serons de glace 
en racontant des passions et des aventures où le 
commun du monde met ses chaleurs; nous serons, 
comme dit l'école, objectif et impersonnel. 

«Et aussi, comme nos oreilles ont été harassées 
dans ces derniers temps par des bavardages d'école 
puérils, comme nous avons entendu parler d'un cer- 
tain procédé httéraire appelé réalisme, — injure dé- 
goûtante jetée à la face de tous les analystes, mot 
vague et élastique qui signifie pour le vulgaire , non pas 
une méthode nouvelle de création, mais une descrip- 
tion minutieuse des accessoires, — nous profiterons 
de la confusion des esprits et de l'ignorance universelle. 
Nous étendrons un style nerveux, pittoresque, 
subtil, exact, sur un canevas banal. Nous enfermerons 
les sentiments les plus chauds et les plus bouillants 
dans l'aventure la plus triviale. Les paroles les plus 
solennelles, les plus décisives, s'échapperont des 
bouches les plus sottes. 

« Q,uel est le terrain de sottise, le milieu le plus 
stupide, le plus productif en absurdités, le plus abon- 
dant en imbéciles intolérants? 

« La province. 



4oo L'ART ROMANTIQUE. 

« Quels y sont les acteurs les plus insupportables? 

« Les petites gens qui s'agitent dans de petites 
fonctions dont l'exercice fausse leurs idées. 

«Quelle est la donnée la plus usée, la plus pro- 
stituée, l'orgue de Barbarie le plus éreinté? 

« L'Adultère. 

«Je n'ai pas besoin, s'est dit le poëte, que mon 
héroïne soit une héroïne. Pourvu qu'elle soit suffisam- 
ment jolie, qu'elle ait des nerfs, de l'ambition, une 
aspiration irréfrénable vers un monde supérieur, elle 
sera intéressante. Le tour de force, d'ailleurs, sera 
plus noble , et notre pécheresse aura au moins ce mé- 
rite, — comparativement fort rare, — de se distin- 
guer des fastueuses bavardes de fépoque qui nous a 
précédés. 

«Je n'ai pas besoin de me préoccuper du style, 
de l'arrangement pittoresque, de la description des 
milieux; je possède toutes ces quahtés à une puis- 
sance surabondante; je marcherai appuyé sur l'ana- 
lyse et la logique, et je prouverai ainsi que tous les 
sujets sont indifféremment bons ou mauvais, selon 
la manière dont ils sont traités, et que les plus vul- 
gaires peuvent devenir les meilleurs. » 

Dès lors, Madame Bovary, — une gageure, une 
vraie gageure, un pari, comme toutes les œuvres 
d'art, — était créée. 

II ne restait plus à l'auteur, pour accomplir le tour 
de force dans son entier, que de se dépouiller 
(autant que possible) de son sexe et de se faire 
femme. Il en est résulté une merveille; c'est que, 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4'^ ï 

malgré tout son zèle de comédien, II n'a pas pu ne 
pas mfuser un sang viril dans les veines de sa 
créature, et que madame Bovary, pour ce qu'il y a 
en elle de plus énergique et de plus ambitieux, et 
aussi de plus rêveur, madame Bovary est restée un 
homme. Comme la Pallas armée, sortie du cerveau 
de Zeus, ce bizarre androgyne a gardé toutes les 
séductions d'une âme virile dans un charmant corps 
fémmm. 



IV 



Plusieurs critiques avaient dit : cette œuvre, vrai- 
ment belle par la minutie et la vivacité des descrip- 
tions," ne contient pas un seul personnage qui repré- 
sente la morale, qui parle la conscience de l'auteur. 
Où est-il, le personnage proverbial et légendaire, 
chargé d'expliquer la fable et de diriger l'intelli- 
gence du lecteur? En d'autres termes, où est le 
réquisitoire? 

Absurdité! Eternelle et incorrigible confusion des 
fonctions et des genres! — Une véritable œuvre d'art 
n'a pas besoin de réquisitoire. La logique de l'œuvre 
suffit à toutes les postulations de la morale, et c'est 
au lecteur à tirer les conclusions de la conclusion. 

Quant au personnage intime, profond, de la fable, 
incontestablement c'est la femme adultère; elle seule, 
la victime déshonorée, possède toutes les grâces du 
héros. — Je disais tout à l'heure qu'elle était presque 



4o2 L'ART ROMANTIQUE. 

mâle, et que l'auteur l'avait ornée (inconsciencleuse- 
ment peut-être) de toutes les qualités viriles. 

QjLi'on examine attentivement : 

r L'imagination, faculté suprême et tjrannique, 
substituée au cœur, ou à ce qu'on appelle le cœur, 
d'oiî le raisonnement est d'ordinaire exclu, et qui 
domine généralement dans la femme comme dans 
l'animal ; 

2° Energie soudaine d'action, rapidité de décision, 
fusion mystique du raisonnement et de la passion, 
qui caractérise les hommes créés pour agir; 

3° Goût iminodéré de la séduction, de la domi- 
nation et même de tous les moyens vulgaires de 
séduction, descendant jusqu'au charlatanisme du cos- 
tume, des parfums et de la pommade, — le tout se 
résumant en deux mots : dandysme, amour exclusif 
de la domination. 

Et pourtant madame Bovary se donne; emportée 
par les sophismes de son imagination, elle se donne 
magnifiquement, généreusement, d'une manière 
toute masculine, à des drôles qui ne sont pas ses 
égaux, exactement comme les poètes se livrent à des 
drôlesses. 

Une nouvelle preuve de la qualité toute virile qui 
nourrit son sang artériel, c'est qu'en somme cette 
infortunée a moins souci des défectuosités exté- 
rieures visibles, des provincialismes aveuglants de 
son mari, que de cette absence totale de génie, de 
cette infériorité spirituelle bien constatée par la stu- 
pide opération du pied bot. 



CRITIQUES LITTERAIRES. 4o3 

Et à ce sujet, relisez les pages qui contiennent cet 
épisode, si injustement traité de parasitique, tandis 
qu'il sert à mettre en vive lumière tout le caractère 
de la personne. — Une colère noire, depuis long- 
temps concentrée, éclate dans toute l'épouse Bovary; 
les portes claquent; le mari stupéfié, qui n'a su 
donner à sa romanesque femme aucune jouissance 
spirituelle, est relégué dans sa chambre; il est en 
pénitence, le coupable ignorant! et madame Bovary, 
la désespérée, s'écrie, comme une petite ladj Mac- 
beth accouplée à un capitaine insuffisant : «Ah! que 
ne suis-je au moins la femme d'un de ces vieux 
savants chauves et voûtés, dont les jeux abrités de 
lunettes vertes sont toujours braqués sur les archives 
de la science! je pourrais fièrement me balancer à 
son bras; je serais au moins la compagne d'un roi 
spirituel; mais la compagne de chaîne de cet imbécile 
qui ne sait pas redresser le pied d'un infirme! oh!» 
■ Cette femme, en réahté, est très-subhme dans son 
espèce, dans son petit miheu et en face de son petit 
horizon ; 

4" Même dans son éducation de couvent, je trouve 
la preuve du tempérament équivoque de madame 
Bovary. 

Les bonnes sœurs ont remarqué dans cette jeune 
fillé une aptitude étonnante à la vie, à profiter de 
la vie, à en conjecturer les jouissances; — voilà 
l'homme d'action ! 

Cependant la jeune fille s'enivrait délicieusement 
de la couleur des vitraux, des teintes orientales que 

26. 



4o4 L'ART ROMANTIQUE. 

les longues fenêtres ouvragées jetaient sur son pa- 
roissien de pensionnaire; elle se gorgeait de la mu- 
sique solennelle des vêpres, et, par un paradoxe dont 
tout l'honneur appartient aux nerfs, elle substituait 
dans son âme au Dieu véritable le Dieu de sa fan- 
taisie, le Dieu de l'avenir et du hasard, un Dieu de 
vignette, avec éperons et moustaches; — voilà le 
poëte hystérique. 

L'hystérie! Pourquoi ce mystère physiologique ne 
ferait-il pas le fond et le tuf d'une œuvre littéraire, 
ce mystère que l'Académie de médecine n'a pas 
encore résolu, et qui, s'exprimant dans les femmes 
par la sensation d'une boule ascendante et asphy- 
xiante (Je ne parle que du symptôme principal), se 
traduit chez les hommes nerveux par toutes les im- 
puissances et aussi par l'aptitude à tous les excès? 



V 



En somme, cette femme est vraiment grande, elle 
est surtout pitoyable, et malgré la dureté systéma- 
tique de l'auteur, qui a fait tous ses efforts pour être 
absent de son œuvre et pour jouer la fonction d'un 
montreur de marionnettes, toutes les femmes intel- 
lectuelles lui sauront gré d'avoir élevé la femelle à une 
si haute puissance, si loin de l'animal pur et si près 
de l'homme idéal, et de l'avoir fait participer à ce 
double caractère de calcul et de rêverie qui constitue 
l'être parfait. 



CRITIQUES LITTERAIRES. 4©^ 

On dit que madame Bovary est ridicule. En effet, 
la voilà, tantôt prenant pour un héros de Walter 
Scott une espèce de monsieur, — dirai-je même un 
gentilhomme campagnard? — vêtu de gilets de 
chasse et de toilettes contrastées! et maintenant, 
la voici amoureuse d'un petit clerc de notaire (qui ne 
sait même pas commettre une action dangereuse 
pour sa maîtresse), et finalement la pauvre épuisée, 
la bizarre Pasiphaé, reléguée dans l'étroite enceinte 
d'un village, poursuit l'idéal à travers les bastringues 
et les estaminets de la préfecture : — qu'importe? 
disons-le, avouons-le, c'est un César à Carpentras; 
elle poursuit l'Idéal! 

Je ne dirai certainement pas comme le Ljcan- 
thrope d'insurrectionnelle mémoire, ce révolté qui 
a abdiqué : « En face de toutes les platitudes et de 
toutes les sottises du temps présent, ne nous reste-t-il 
pas le papier à cigarettes et l'adultère?» mais 
j'affirmerai qu'après tout, tout compte fait, même 
avec des balances de précision, notre monde est 
bien dur pour avoir été engendré par le Christ, qu'il 
n'a guère qualité pour jeter la pierre à l'adultère; et 
que quelques minotaurisés de plus ou de moins 
n'accéléreront pas la vitesse rotatoire des sphères et 
n'avanceront pas d'une seconde la destruction finale 
des univers. — Il est temps qu'un terme soit mis à 
l'hypocrisie de plus en plus contagieuse, et qu'il soit 
réputé ridicule pour des hommes et des femmes, 
pervertis jusqu'à la trivialité, de crier : haro! sur un 
malheureux auteur qui a daigné, avec une chasteté 



4o6 L'ART ROMANTIQUE. 

de rhéteur, Jeter yn voile de gloire sur des aventures 
de tables de nuit, toujours répugnantes et grotesques, 
quand la Poésie ne les caresse pas de sa clarté de 
veilleuse opaline. 

Si Je m'abandonnais sur cette pente analytique, 
Je n'en finirais Jamais avec Madame Bovary; ce livre, 
essentiellement suggestif, pourrait souffler un volume 
d'observations. Je me bornerai, pour le moment, à 
remarquer que plusieurs des épisodes les plus impor- 
tants ont été primitivement ou négligés ou vitupérés 
par les critiques. Exemples : l'épisode de l'opération 
manquée du pied bot, et celui, si remarquable, si 
plein de désolation, si véritablement moderne ^ où la 
future adultère, — car elle n'est encore qu'au com- 
mencement du plan incliné, la malheureuse! — va 
demander secours à l'Eglise, à la divine Mère, à celle 
qui n'a pas d'excuses pour n'être pas toujours prête , 
à cette Pharmacie oii nul n'a le droit de sommeiller! 
Le bon curé Bournisien, uniquement préoccupé des 
polissons du catéchisme qui font de la gymnastique 
à travers les stalles et les chaises de l'église, répond 
avec candeur : « Puisque vous êtes malade, madame, 
et puisque M. Bovary est médecin, pourquoi n allez- 
vous pas trouver votre mari?» 

Quelle est la femme qui, devant cette insuffisance 
du curé, n'irait pas, folle amnistiée, plonger sa tête 
dans les eaux tourbillonnantes de l'adultère, — et 
quel est celui de nous qui, dans un âge plus naïf et 
dans des circonstances troublées , n'a pas fait forcé- 
ment connaissance avec le prêtre incompétent? 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4'^'? 



VI 



J'avais primitivement le projet, ayant deux livres 
du même auteur sous la main (^Madame Bovary et la 
Tentation de saint Antoine, dont les fragments n'ont 
pas encore été rassemblés par la librairie), d'installer 
une sorte de parallèle entre les deux. Je voulais éta- 
blir des équations et des correspondances. II m'eût 
été facile de retrouver sous le tissu minutieux de 
Madame Bovary, les hautes facultés d'ironie et de ly- 
risme qui illuminent à outrance la Tentation de saint 
Antoine. Ici le poëte ne s'était pas déguisé, et sa 
Bovary, tentée par tous les démons de l'illusion, de 
rhérésie, par toutes les lubricités de la matière envi- 
ronnante, — son saint Antoine enfin, harassé par 
toutes les folies qui nous circonviennent, aurait apo- 
logisé mieux que sa toute petite fiction bourgeoise. 
— Dans cet ouvrage, dont malheureusement l'auteur 
ne nous a livré que des fragments, il y a des mor- 
ceaux éblouissants; Je ne parle pas seulement du 
festin prodigieux de Nabuchodonosor, de la merveil- 
leuse apparition de cette petite folle de reine de 
Saba, miniature dansant sur la rétine d'un ascète, 
de la charlatanesque et emphatique mise en scène 
d'Apollonius de Tyane suivi de son cornac, ou 
plutôt de son entreteneur, le millionnaire imbécile 
qu'il entraîne à travers le monde; — je voudrais 
surtout attirer l'attention du lecteur sur cette faculté 



4o8 L'ART ROMANTIQUE. 

souffrante, souterraine et révoltée, qui traverse toute 
l'œuvre, ce filon ténébreux qui illumine, — ce que 
les Anglais appellent le subcurrent, — et qui sert de 
guide à travers ce capharnaùm pandémoniaque de 
la solitude. 

II m'eut été facile de montrer, comme je l'ai déjà 
dit, que M. Gustave Flaubert a volontairement voilé 
dans Madame Bovary les hautes facultés lyriques et 
ironiques manifestées sans réserve dans la Tentation, 
et que cette dernière œuvre, chambre secrète de son 
esprit, reste évidemment la plus intéressante pour les 
poètes et les philosophes. 

Peut-être aurai-je un autre jour le plaisir d'accom- 
plir cette besogne. 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4^^ 



III 

LA DOUBLE VIE 

PAR 

CHARLES ASSELINEAU. 



Onze petites nouvelles se présentent sous ce titre 
général : la Double Vie. Le sens du titre se dévoile 
heureusement après la lecture de quelques-uns des 
morceaux qui composent cet élégant et éloquent 
volume. II y a un chapitre de BufFon qui est intitulé : 
Homo duplex, dont je ne me rappelle plus au juste le 
contenu,' mais dont le titre bref, mystérieux, gros de 
pensées, m'a toujours précipité dans la rêverie, et qui 
maintenant encore, au moment où je veux vous 
donner une idée de l'esprit qui anime l'ouvrage de 
M. Asselmeau, se présente brusquement à ma mé- 
moire, et la provoque, et la confronte comme une 
idée fixe. Qui parmi nous n'est pas un bomo duplex? 
Je veux parler de ceux dont l'esprit a été dès l'en- 
fance toucbed witb pensîveness; toujours double, action 
et intention, rêve et réalité; toujours l'un nuisant à 
l'autre, l'un usurpant la part de l'autre. Ceux-ci font 
de lointains voyages au coin d'un foyer dont ils mé- 
connaissent la douceur; et ceux-là, ingrats envers les 



4lO L'ART ROMANTIQUE. 

aventures dont la Providence leur fait don, caressent 
le rêve d'une vie casanière, enfermée dans un espace 
de quelques mètres. L'intention laissée en route, le 
rêve oublié dans une auberge, le projet barré par 
l'obstacle, le malheur et l'infirmité jaillissant du suc- 
cès comme les plantes vénéneuses d'une terre grasse 
et négligée, le regret mêié d'ironie, le regard jeté en 
arrière comme celui d'un vagabond qui se recueille 
un instant, l'incessant mécanisme de la vie terrestre, 
taquinant et déchirant à chaque minute l'étoffe de la 
vie idéale : tels s^nt les principaux éléments de ce 
livre exquis qui, par son abandon, son négligé de 
bonne compagnie et sa sincérité suggestive, participe 
du monologue et de la lettre intime confiée à la boîte 
pour les contrées lointaines. 

La plupart des morceaux qui en composent le 
total sont des échantillons du malheur humain mis 
en regard des bonheurs de la rêverie. 

Ainsi le Cabaret des Sabliers, où deux jeunes gens 
vont régulièrement à quelques lieues de la ville pour 
se consoler des chagrins et des soucis qui la leur 
rendent intolérable, oubliant sur le paysage horizon- 
tal des rivières la vie tumultueuse des rues et l'an- 
goisse confinée dans un domicile dévasté; ainsi 
l'Auberge : un voyageur, un lettré, inspirant à son 
hôtesse une sympathie assez vive pour que celle-ci 
lui offre sa fille en mariage, et puis retournant brus- 
quement vers le cercle où l'enferme sa fatalité. Le 
voyageur lettré a poussé d'abord, à cette offre géné- 
reuse et naïve, un éclat de rire inhumain, qui certes 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4ll 

aurait scandalisé le bon Jean-Paul, toujours si angé- 
lique quoique si moqueur. Mais je présume bien que, 
remis dans sa route ou dans sa routine, le voyageur 
pensif et philosophe aura cuvé son mauvais rire et se 
sera dit, avec un peu de remords, un peu de regret 
et le soupir indolent du scepticisme, toujours tem- 
péré d'un léger sourire : « Après tout, la brave auber- 
giste avait peut-être raison; les éléments du bonheur 
humain sont moins nombreux et plus simples que 
ne l'enseignent le monde et sa doctrine perverse. » — 
Ainsi les Promesses de TimothéC) abominable lutte du 
prometteur et de la dupe; le prometteur, ce voleur 
d'une espèce particulière, y est fort convenablement 
flétri, je vous jure, et je sais beaucoup de gré à 
M. Assehneau de nous montrer à la fin sa dupe sau- 
vée et réconciliée à la vie par un homme de mauvaise 
réputation. Il en est souvent ainsi, et le Deus ex 
machina des dénoûments heureux est, plus souvent 
qu'on ne veut le reconnaître, un de ceux que le 
monde appelle des mauvais sujets, ou même des 
chenapans. Mon cousin Don Quixote est un morceau 
des plus remarquables et bien fait pour mettre en 
lumière les deux grandes quahtés de l'auteur, qui 
sont le sentiment du beau moral et l'ironie qui naît 
du spectacle de l'injustice et de la sottise. Ce cousin, 
dont la tête bouillonne de projets d'éducation , de 
bonheur universel, dont le sang toujours jeune est 
allumé par un enthousiasme dévorant pour les Hel- 
lènes, ce despote de l'héroïsme qui veut mouler et 
moule sa famille à son image, est plus qu'intéressant; 



4l2 L'ART ROMANTIQUE. 

il est touchant; il enlève l'âme en lui faisant honte de 
sa lâcheté Journahère. L'absence de niveau entre ce 
nouveau Don Quichotte et l'âme du siècle produit 
un effet certam de comique attendrissant, quoique, à 
vrai dire, le rire provoqué par une infirmité subhme 
soit presque la condamnation du rieur, et le Sancho 
universel, dont le maniaque magnanime est entouré, 
n'excite pas moins de mépris que le Sancho du ro- 
man. — Plus d'une vieille femme lira avec sourire, 
et peut-être avec larmes, le Roman d'une dévote, un 
amour de quinze ans, sans confidente, sans confi- 
dence, sans action, et toujours ignoré de celui qui 
en est fobjet, un pur monologue mental. 

Le Mensonge représente sous une forme à la fois 
subtile et naturelle la préoccupation générale du li- 
vre, qui pourrait s'appeler : De l'Art d'échapper à la vie 
journalière. Les seigneurs turcs commandent quelque- 
fois à nos peintres des décors représentant des ap- 
partements ornés de meubles somptueux, et s'ouvrant 
sur des horizons fictifs. On expédie ainsi à ces sin- 
guliers rêveurs un magnifique salon sur toile, roulé 
comme un tableau ou une carte géographique. Ainsi 
fait le héros de Mensonge et c'est un héros bien moins 
rare qu'on le pourrait croire. Un mensonge perpétuel 
orne et habille sa vie. 11 en résulte bien dans la pra- 
tique de la vie quotidienne quelques cahots et quel- 
ques accidents; mais il faut bien payer son bonheur. 
Un jour cependant, malgré tous les inconvéYiients de 
son délire volontaire et' systématique, le bonheur, le 
vrai bonheur, s'offre à lui, voulant être accepté et ne 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4^3 

se faisant pas prier; cependant H faudrait, pour le 
mériter, satisfaire à une toute petite condition, c'est- 
à-dire avouer un mensonge. Démolir une fiction, se 
démentir, détruire un échafaudage Idéal, même au 
prix d'un bonheur positif, c'est là un sacrifice impos- 
sible pour notre rêveur! H restera pauvre et seul, 
mais fidèle à lui-même, et s'obstinera à tirer de son 
cerveau toute la décoration de sa vie. 

Un grand talent dans M. Asselineau, c'est de bien 
comprendre et de bien rendre la légitimité de l'ab- 
surde et de l'invraisemblable. II saisit et H décalque, 
quelquefois avec une fidélité rigoureuse, les étranges 
raisonnements du rêve. Dans des passages de cette 
nature, sa façon sans façon, procès-verbal cru et net, 
atteint un grand effet poétique. Je citerai pour exemple 
quelques lignes tirées d'une petite nouvelle tout à fait 
singulière, la Jambe. 

«Ce qu'il y a de surprenant dans la vie du rêve, ce 
n'est pas tant de se trouver transporté dtins des réglons 
fantastiques , où sont confondus tous les usages , contre- 
dites toutes les idées reçues; où souvent même (ce 
qui est plus effrayant encore) l'impossible se mêle au 
réel. Ce qui me frappe encore bien davantage, c'est 
l'assentiment donné à ces contradictions, la facilité 
avec laquelle les plus monstrueux paraloglsmes sont 
acceptés comme choses toutes naturelles, de façon à 
faire croire à des facultés ou à des notions d'un ordre 
particulier, et étrangères à notre monde. 

«Je rêve un jour que j'assiste dans la grande allée 
des Tuileries, au milieu d'une foule compacte, àl'exé- 



4l4 L'ART ROMANTIQUE. 

cution d'un général. Un silence respectueux et solen- 
nel rècrne dans l'assistance. 

o 

«Le général est apporté dans une malle. II en sort 
bientôt, en grand uniforme, tête nue, et psalmodiant 
à voix basse un chant funèbre. 

«Tout à coup un cheval de guerre, sellé et capara- 
çonné, est aperçu caracolant sur la terrasse à droite, 
du côté de la place Louis XV. 

«Un gendarme s'approche du condamné et lui 
remet respectueusement un fusil tout armé : le général 
ajuste, tire, et le cheval tombe. 

«Et la foule s'écoule, et moi-même je me retire, 
intérieurement bien convaincu que c'était l'usage, lors- 
qu'un général était condamné à mort, que si son cheval 
venait à paraître sur le lieu de l'exécution et qu'il le tuât, 
le général était sauvé.» 

Hoffmann n'eût pas mieux défini, dans sa manière 
courante, la situation anormale d'un esprit. 

Les deux nïorceaux principaux, la Seconde Vie et 
l'Enfer du musicien, sont fidèles à la pensée mère du 
volume. Croire que vouloir, c'est pouvoir, prendre au 
pied de la lettre l'hyperbole du proverbe, entraîne un 
rêveur, de déception en déception, jusqu'au suicide. 
Par une grâce spéciale d'outre-tombe, toutes les facul- 
tés, si ardemment enviées et voulues, lui sont accor- 
dées d'un seul coup, et, armé de tout le génie octroyé 
dans cette seconde naissance, il retourne sur la terre. 
Une seule douleur, un seul obstacle, n'avaient pas été 
prévus, qui lui rendent bientôt l'existence impossible 
et le contraignent à chercher de nouveau son refuge 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4^5 

dans la mort : c'est tous les inconvénients, toutes les 
incommodités, tous les malentendus, résultant de la 
disproportion créée désormais entre lui et le monde 
terrestre. L'équilibre et l'équation sont détruits, et, 
comme un Ovide trop savant pour son ancienne pa- 
trie, il peut dire : 

Barbarus hic ego sum, quia non intelligor illis. 

L'Enfer du musicien représente ce cas d'hallucination 
formidable où se trouverait un compositeur condamné 
à entendre simultanément toutes ses compositions 
exécutées, bien ou mal, sur tous les pianos du globe. 
II fuit de ville en ville, poursuivant toujours le 
sommeil comme une terre promise, jusqu'à ce que, 
fou de désespoir, il passe dans l'autre hémisphère, où 
la nuit, occupant la place du jour, lui donne enfin 
quelque répit. Dans cette terre lointaine il a d'ailleurs 
trouvé l'amour, qui, comme une médecine énergique, 
remet chaque faculté à son rang, et pacifie tous ses 
organes troublés. « Le péché d'orgueil a été racheté par 
l'amour. » 

L'analyse d'un livre est toujours une armature sans 
chair. Cependant, à un lecteur intelligent, cette ana- 
lyse peut suffire pour lui faire deviner l'esprit de 
recherche qui anime le travail de M. Asselineau. On a 
souvent répété : Le style, c'est l'homme; mais ne pour- 
rait-on pas dire avec une égale justesse : Le choix des 
sujets, c'est rhomme?De la chair du livre, je puis dire 
qu'elle est bonne, douce, élastique au toucher; mais 



4l6 . L'ART ROMANTIQUE. 

l'âme intérieure est surtout ce qui mérite d'être étu- 
dié. Ce charmant petit livre, personnel, excessivement 
personnel, est comme un monologue d'hiver, mur- 
muré par l'auteur, les pieds sur les chenets. II a tous 
les charmes du monologue, l'air de confidence, la 
sincérité de la confidence, et jusqu'à cette négligence 
fémmine qui fait partie de la sincérité. Affirmerez-vous 
que vous aimez toujours, que vous adorez sans répit 
ces livres dont la pensée, tendue à outrance, fait 
craindre à tout moment au lecteur qu'elle ne se rompe, 
et le remplit, pour ainsi dire, d'une trépidation ner- 
veuse? Celui-ci veut être lu comme il a été fait, en 
robe de chambre et les pieds sur les chenets. Heureux 
l'auteur qui ne craint pas de se montrer en négligé! Et 
malgré l'humiliation éternelle que l'homme éprouve 
à se sentir confessé, heureux le lecteur pensif , l'bomo 
duplex, qui, sachant reconnaître dans l'auteur son mi- 
roir, ne craint pas de s'écrier : Tbou art tbe man! Voilà 
mon confesseur! 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4^7 



IV 



LES MARTYRS RIDICULES 

PAR 

LÉON CLADEL ^^\ 



Un de mes amis, qui est en même temps mon édi- 
teur, me pria de lire ce livre, affirmant que j'y trou- 
verais plaisir. Je n'y consentis qu'avec une excessive 
répugnance; car on m'avait dit que l'auteur était un 
jeune homme, et la Jeunesse, dans le temps présent, 
m'mspire, par ses défauts nouveaux, une défiance 
déjà bien suffisamment légitimée par ceux qui la dis- 
tinguèrent en tout temps. J'éprouve, au contact de la 
Jeunesse, la même sensation de malaise qu'à la ren- 
contre d'un camarade de collège oublié, devenu 
boursier, et que les vingt ou trente années intermé- 
diaires n'empêchent pas de me tutoyer bu de me 
frapper sur le ventre. Bref, je me sens en mauvaise 
compagnie. 

'"' Ces pages ont servi de préface au roman de M. Léon Cladel. 



4l8 L'ART ROMANTIQUE. 

Cependant l'ami en question avait deviné j-uste; 
quelque chose lui avait plu, qui devait m'exciter moi- 
mênme; ce n'était certes pas la première fois que je me 
trompais; mais je crois bien que ce fut la première où 
j'éprouvai tant de plaisir à m'être trompé. 

Il j a dans la gentry parisienne quatre jeunesses 
distinctes. L'une, riche, bête, oisive, n'adorant pas 
d'autres divinités que la paillardise et la goinfrerie, 
ces muses du vieillard sans honneur : celle-là ne nous 
concerne en rien. L'autre, bête, sans autre souci que 
l'argent, troisième divinité du vieillard : celle-ci, des- 
tinée à faire fortune, ne nous intéresse pas davantage. 
Passons encore. H j a une troisième espèce de jeunes 
gens qui aspirent à faire le bonheur du peuple, et qui ont 
étudié la théologie et la politique dans le journal le 
Siècle; c'est généralement de petits avocats, qui réus- 
siront, comme tant d'autres, à se grimer pour la tri- 
bune, à singer le Robespierre et à déclamer, eux aussi, 
des choses ^rai;e5^ mais avec moins de pureté que lui, 
sans aucun doute; car la grammaire sera bientôt une 
chose aussi oubliée que la raison, et, au train dont 
nous marchons vers les ténèbres, il j a heu d'espérer 
qu'en l'an 1900 nous serons plongés dans le noir 
absoki. 

Le règne de Louis-Philippe, vers sa fin, four- 
nissait déjà de nombreux échantillons de lourde 
jeunesse épicurienne et de jeunesse agioteuse. La 
troisième catégorie, la bande des politiciens, est née 
de l'espérance de voir se renouveler les miracles de 
Février. 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. il^ 

Quant à la quatrième, bien que je l'aie vue naître, 
j'ignore comment elle est 'née. D'elle-même, sans 
doute , spontanément , comme les infiniment petits dans 
une carafe d'eau putride, la grande carafe française. 
C'est la jeunesse littéraire, la jeunesse réaliste, se livrant, 
au sortir de l'enfance, à l'art réalistique (à des choses 
nouvelles il faut des mots nouveaux ! ). Ce qui la carac- 
térise nettement, c'est une haine décidée, native, des 
musées et des bibliothèques. Cependant, elle a ses 
classiques, particulièrement Henri Murger et Alfred 
de Musset. Elle ignore avec quelle amère gausserie 
Murger parlait de la Bohême; et quant à l'autre, ce 
n'est pas dans ses nobles attitudes qu'elle s'appliquera 
à l'imiter, mais dans ses crises de fatuité, dans ses 
fanfaronnades de paresse, à l'heure où, avec des dan- 
dinemeqts de commis voyageur, un cigare au bec, il 
s'échappe d'un dîner à l'ambassade pour aller à la 
maison de jeu, ou au salon de conversation. De son 
absolue confiance dans le génie et l'inspiration, elle 
tire le droit de ne se soumettre à aucune gymnastique. 
Elle ignore que le génie (si toutefois on peut appeler 
ainsi le germe indéfinissable du grand homme) doit, 
comme le saltimbanque apprenti, risquer de se rompre 
mille fois les os en secret avant de danser devant le 
public; que l'inspiration, en un mot, n'est que la 
récompense de l'exercice quotidien. Elle a de mau- 
vaises mœurs, de sottes amours, autant de fatuité que 
de paresse, et elle découpe sa vie sur le patron de 
certains romans, comme les filles entretenues s'appli- 
quaient, il y a vingt ans, à ressembler aux images de 



420 L'ART ROMANTIQUE. 

Gavarni, qui, lui, n'a peut-être jamais mis les pieds 
dans un bastringue. Ainsi l'homme d'esprit moule le 
peuple, et le visionnaire crée la réalité. J'ai connu 
quelques malheureux qu'avait grisés Ferragus XXIII, 
et qui projetaient sérieusement de former une coah- 
tion secrète pour se partager, comme une horde se 
partage un empire conquis, toutes les fonctions et les 
richesses de la société moderne. 

C'est cette lamentable petite caste que M. Léon 
Cladel a voulu peindre; avec quelle rancuneuse éner- 
gie, le lecteur le verra. Le titre m'avait vivement intri- 
gué par sa construction antithétique, et peu à peu, en 
m'enfonçant dans les mœurs du livre, j'en appréciai 
la vive signification. Je vis défder les martyrs de la 
sottise, de la fatuité, de la débauche, de la paresse 
juchée sur l'espérance, des amourettes prétentieuses, 
de la sagesse égoïstique, etc.; tous ridicules, mais 
véritablement martyrs, car ils souffrent pour famour 
de leurs vices et s'y sacrifient avec une extraordinaire 
bonne foi. Je compris alors pourquoi il m'avait été 
prédit que fouvrage me séduirait, je rencontrais un de 
ces livres satiriques, un de ces livres pince - sans - rire , 
dont le comique se fait d'autant mieux comprendre 
qu'il est toujours accompagné de l'emphase insépa- 
rable des passions. 

Toute cette mauvaise société, avec ses habitudes 
viles, ses mœurs aventureuses, ses inguérissables illu- 
sions, a déjà été peinte par le pinceau si vif de Murger; 
mais le même sujet, mis au concours, peut fournir 
plusieurs tableaux également remarquables à des 



CRITIQUES LITTÉRAIRES. 4^1 

titres divers. Murger badine en racontant des choses 
souvent tristes. M. Cladel à qui la drôlerie, non plus 
que la tristesse, ne manque pas, raconte avec une 
solennité artistique des faits déplorablement comiques. 
Murger glisse et fuit rapidement devant des tableaux 
dont la contemplation persistante chagrinerait trop son 
tendre esprit. M. Cladel insiste avec fureur; il ne veut 
pas omettre un détail, ni oublier une confidence; il 
ouvre la plaie pour la mieux montrer, îa referme, en 
pince les lèvres livides, et en fait jaillir un sang jaune 
et pâle. Il manie le péché en curieux, le tourne, le 
retourne, examine complaisamment les circonstances 
et déploie dans l'analyse du mal la consciencieuse 
ardeur d'un casuiste. Alpinien, le principal martyr, ne 
se ménage pas; aussi prompt à caresser ses vices qu'à 
les maudire, il offre, dans sa perpétuelle oscillation, 
l'instructif spectacle de l'incurable maladie voilée sous 
le repentir périodique. C'est un auto-confesseur qui 
s'absout et se glorifie des pénitences qu'il s'inflige, 
en attendant qu'il gagne, par de nouvelles sottises, 
l'honneur et le droit de se condamner de nouveau. 
J'espère que quelques-uns du siècle sauront s'y recon- 
naître avec plaisir. 

La disproportion du ton avec le sujet, disproportion 
qui n'est sensible que pour le sage désintéressé, est un 
moyen de comique dont la puissance saute à l'œil; je 
suis même étonné qu'il ne soit pas employé plus sou- 
vent par les peintres de mœurs et les écrivains sati- 
riques, surtout dans les matières concernant l'Amour, 
véritable magasin de comique peu exploité. Si grand 



42.2. L'ART ROMANTIQUE. 

que soit un être, et si nul qu'il soit relativement à l'in- 
fini, le pathos et l'emphase lui sont permis et néces- 
saires : l'Humanité est comme une colonie de ces 
éphémères de l'Hypanis, dont on a écrit de si jolies 
fables; et les fourmis elles-mêmes, pour leurs affaires 
pohtiques, peuvent emboucher la trompette de Cor- 
neille, proportionnée à leur bouche. Quant aux in- 
sectes amoureux, je ne crois pas que les figures de 
rhétorique dont ils se servent pour gémir leurs passions 
soient mesquines; toutes les mansardes entendent tous 
les soirs des tirades tragiques dont la Comédie-Fran- 
çaise ne pourra jamais bénéficier. La pénétration 
psychique de M. Cladel est très-grande, c'est là sa 
forte qualité; son art, minutieux et brutal, turbulent 
et enfiévré, se restreindra plus tard, sans nul doute, 
dans une forme plus sévère et plus froide, qui mettra 
ses quahtés morales en plus vive lumière, plus à nu. 
II j a des cas où, par suite de cette exubérance, on ne 
peut plus discerner la qualité du défaut, ce qui serait 
excellent si l'amalgame était complet; mais malheu- 
reusement, en même temps que sa clairvoyance 
s'exerce avec volupté, sa sensibilité, furieuse d'avoir 
été refoulée, fait une subite et indiscrète explosion. 
Ainsi, dans un des meilleurs passages du livre, il nous 
montre un brave homme, un officier plein d'honneur 
et d'esprit, mais vieux avant l'âge, et livré par d'affai- 
blissants chagrins et par la fausse hygiène de l'ivro- 
gnerie aux gouailleries d'une bande d'estaminet. 
Le lecteur est instruit de l'ancienne grandeur morale 

o 

de Pipabs, et ce même lecteur souffrira lui-même du 



CRITIQUES LITTERAIRES. 4:^3 

martyre de cet ancien brave, minaudant, gambadant, 
rampant, déclamant, marivaudant, pour obtenir de 
ces jeunes bourreaux... quoi? l'aumône d'un dernier 
verre d'absinthe. Tout à coup l'indignation de l'auteur 
se projette d'une manière stentorienne par la bouche 
d'un des personnages, qui fait justice immédiate de 
ces divertissements de rapins. Le discours est très- 
éloquent et très-enlevant; malheureusement la note 
personnelle de l'auteur, sa simphcité révoltée, n'est 
pas assez voilée. Le poëte, sous son masque, se laisse 
encore voir. Le suprême de l'art eût consisté à rester 
glacial et fermé, et à laisser au lecteur tout le mérite 
de l'mdignation. L'effet d'horreur en eût été aug- 
menté. Que la morale officielle trouve ici son profit, 
c'est incontestable; mais fart y perd, et avec l'art 
vrai, la vraie morale : la suffisante, ne perd jamais 
rien. 

Les personnages de M. Cladel ne reculent devant 
aucun aveu; ils s'étalent avec une instructive nudité. 
Les femmes, une à qui sa douceur animale, sa nullité 
peut-être, donne, aux yeux de son amant ensorcelé, 
un faux air de sphinx; une autre, modiste préten- 
tieuse, qui a fouaillé son imagination avec toutes les 
orties de George Sand, se font des révérences d'un 
autre monde et se traitent de madame! g-ros comme le 
bras. Deux amants tuent leur soirée aux Variétés et 
assistent à la Vie de Bohême; s'en retournant vers leur 
taudis, ils se querelleront dans le style de la pièce; 
mieux encore, chacun, oubliant sa propre personna- 
lité, ou plutôt la confondant avec le personnage qui kii 



424 L'ART ROMANTIQUE. 

plaît davantage, se laissera interpeller sous le nom du 
personnage en question ; et ni l'un ni l'autre ne s'aper- 
cevra du travestissement. Voilà Murger (pauvre 
ombre!) transformé en truchement, en dictionnaire 
de langue bohème, en Parfait secrétaire des amants de l'an 
de grâce 1861. Je ne crois pas qu'après une pareille cita- 
tion on puisse me contester la puissance sinistrement 
caricaturale de M. Cladel. Un exemple encore : Alpi- 
nien, le martyr en premier de cette cohorte de martyrs 
ridicules (il faut toujours en revenir au titre), s'avise 
un jour, pour se distraire des chagrins intolérables 
que lui ont faits ses mauvaises mœurs, sa fainéantise 
et sa rêverie vagabonde , d'entreprendre le plus étrange 
pèlerinage dont il puisse être fait mention dans les 
folles religions inventées par les solitaires oisifs et 
impuissants. L'amour, c'est-à-dire le libertinage, la 
débauche élevée à l'état de contre-religion , ne lui ayant 
pas payé les récompenses espérées, Alpinien court la 
gloire, et, errant dans les cimetières, il implore les 
images des grands hommes défunts; il baise leurs 
bustes, les suppliant de lui livrer leur secret, le grand 
secret : « Comment faire pour devenir aussi grand que 
vous?» Les statues, si elles étaient bonnes conseil- 
lères, pourraient répondre : «11 faut rester chez toi, 
méditer et barbouiller beaucoup de papier!» Mais 
ce moyen si simple n'est pas à la portée d'un rê- 
veur hystérique, La superstition lui paraît plus na- 
turelle. En vérité, cette invention si tristement gaie 
fait penser au nouveau calendrier des saints de l'école 
positiviste. 



CRITIQUES LITTERAIRES. 4^5 

La superstition! ai-je dit. Elle joue un grand rôle 
dans la tragédie solitaire et interne du pauvre Alpi- 
nien; et ce n'est pas sans un délicieux et douloureux 
attendrissement qu'on voit par instant son esprit ha- 
rassé , — où la superstition la plus puérile , symbolisant 
obscurément, comme dans le cerveau des nations, 
l'universelle vérité, s'amalgame avec les sentiments 
religieux les plus purs, — se retourner vers les salu- 
taires impressions de l'enfance, vers la vierge Marie, 
vers le chant fortifiant des cloches, vers le crépuscule 
consolant de l'Eglise, vers la famille, vers sa mère; 
la mère, ce giron toujours ouvert pour \gs fruits-secs , 
les prodigues et les ambitieux maladroits. On peut 
espérer qu'à partir de ce moment Alpinien est à 
moitié sauvé; il ne lui manque plus que de devenir 
un homme d'action, un hommfe de devoir, au jour 
le jour. 

Beaucoup de gens croient que la satire est faite 
avec des larmes, des larmes étincelantes et cristalli- 
sées. En ce cas, bénies soient les larmes qui four- 
nissent l'occasion du rire, si délicieux et si rare, et 
dont l'éclat démontre d'ailleurs la parfaite santé de 
l'auteur! 

Quant à la moralité du livre, elle en jaillit naturel- 
lement comme la chaleur de certains mélanges chi- 
miques. II est permis de soûler les ilotes pour guérir 
de l'ivrognerie les gentilshommes. 

Et quant au succès, question sur laquelle on ne 
peut rien présager, je dirai simplement que je le dé- 
sire, parce qu'il serait possible que l'auteur en reçût 



426 L'ART ROMANTIQUE. 

une excitation nouvelle, mais que ce succès, si facile 
d'ailleurs à confondre avec une vogue momentanée, 
ne diminuerait en rien tout le bien que le livre me fait 
conjecturer de l'âme et du talent qui l'ont produit de 
concert. 



FLN 

DE L'ART ROMANTIQUE. 



. NOTES 

ET ÉCLAIRCISSEMENTS 



HISTOIRE 
DE L'ART ROMANTIQUE. 



La fortune — la mauvaise fortune de L'Art ROMANTIQUE — 
a été constamment associée soit à celle des CURIOSITÉS ESTHÉ- 
TIQUES , soit à celle des Œuvres complètes de Baudelaire, et de 
ce fait nous avons été amené, au cours des notes qui accom- 
pagnent les précédents volumes de cette collection , à la raconter 
par anticipation, voire dans le détail. Pour n'en rappeler que le 
principal, on a vu déjà que ce recueil, destiné à constituer un pen- 
dant purement littéraire aux CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, dut 
d'abord paraître chez Poulet-Malassis (1860); qu'après la faillite 
de celui-ci il fut vainement offert à plusieurs éditeurs parisiens 
( 1 860-1 867), et que finalement il n'en trouva un qu'après la mort 
de l'auteur qui fut suppléé, pour rétablissement du texte, par ses 
amis Charles Assehneau et Th. de Banville (1868). Afin d'éviter 
des redites aussi fastidieuses qu'inutiles , nous ne reviendrons sur 
ces pomts-Ià que dans la mesure où l'exigera l'intelligence de nos 
commentaires nouveaux. Pour tout ce qui a trait aux négociations 
ou tribulations dont le livre fut l'objet, le lecteur voudra bien se 
reportera nos éclaircissements antérieurs (^CURIOSITÉS ESTHÉ- 
TIQUES, p. 449, 456-463; Les Fleurs DU Mal, p. ^gy-^g8). 

Cependant L'Art ROMANTIQUE a une histoire en propre : 
celle des étapes successives de sa réahsation. D'autre part le recueil 
s'avère, dans sa composition dernière, tout comme les CURIO- 
SITÉS ESTHÉTIQUES, mais davantage encore, fort éloigné des 



43 O NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

intentions marquées par Baudelaire dans sa correspondance. Il y 
a donc lieu de se demander quelles raisons ont guidé les éditeurs 
posthumes dans leur distribution des matières critiques , et s'ils y 
étaient fondés. 

Ce sont là les questions que nous étudierons aujourd'hui. 

Le projet initial de L'Art ROMANTIQUE doit être rapporté à 
l'année 1859. Jusques alors Baudelaire, dans ses critiques, s'était 
davantage occupé de peinture que de littérature. Mais sur la fin 
de 1858, il s'était vu commander par Eugène Crépet, pour l'An- 
thologie des Poètes français , un certain nombre de notices. II venait 
aussi d'écrire la grosse monographie du Théophile Gautier. II avait 
encore par devers lui les notes sur Edgar Poe parues en tête des 
Histoires et Nouvelles histoires extraordinaires. L'idée vint alors à Poulet- 
Malassis de faire deux volumes d'oeuvres critiques au lieu d'un. 
Baudelaire commença par objecter que l'estomac du lecteur ne 
s'accommoderait peut-être pas de tant de dissertations. Cependant 
il finit par se laisser convaincre, d'autant que la proposition de 
son éditeur présentait le grand avantage de décharger les CURIO- 
SITÉS Esthétiques des matières qui n'avaient point rapport 
aux beaux-arts. Le i" novembre 1859, il mandait à son ami qu'il 
pensait bien pouvoir lui livrer les Notices littéraires (premier titre 
du livre) avant la fin de l'année; le i^ du même mois qu'elles 
étaient «déjà toutes faites et même remaniées»; le 15 décembre il 
confirmait et développait comme suit ses intentions : 

Je vais vous adresser la presque totalité des Notices littéraires que 
nous ne pouvons pas imprimer tout de suite à cause de la maison 
Gide qui doit en publier une partie dans son Anthologie moderne. 

Ce livre est composé ainsi qu'il suit : 

I. Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. 

II. Nouvelles notes sur Edgar Poe. 
m. Dernières notes sur Edgar Poe. 

(Ces trois morceaux furent l'objet d'une discussion avec cet infâme 
Michel [Lévy]. Cependant mes traites ne parlent que d'une quantité 
déterminée de matière originale , et nullement d'aperçus critiques sur 



HISTOIRE DE UART ROMANTIQUE. 4 3 ' 

l'auteur. D'ailleurs le bons sens indique que je puis réimprimer dans 
mes œuvres personnelles la partie critique et biographique.) 

IV. Théophile Gautier (I) imprimé. 

V. Théophile Gautier (II). + 

VI. Pierre Dupont (Y) imprimé chez Houssiaux. 

VII. Pierre Dupont (II) + 

VIII. Leconte de Lisle. + 

IX. Desbordes- Valmore. + 

X. Auguste Barbier. + 

XI. Hégésippe Moreau. + 

XII. Pétrus Borel. + 

XIII. Gustave Le Vavasseur. + 

XIV. Rouvière (imprimé dans l'Artiste). 

J'ai fait recopier pour vous tous les articles marqués d'une petite 
croix; vous aurez soin de m'en dire votre avis. Ne perdez jamais rien 
de ce que je vous envoie. (Ceci sera la vraie copie.) 

Ce passage valait d'être cité en entier d'abord parce qu'il nous 
montre le livre dans son premier état; et puis parce qu'il nous m- 
struit de deux raisons qui devaient en retarder la publication : LeS 
Poètes Français ne paraîtront qu'en 1862, et la querelle avec 
«l'mfâme Michel» ne sera jamais résolue; enfin parce qu'il met en 
évidence un des graves défauts de sa composition , défaut qui ne fut 
peut-être pas étranger à ses tribulations , et nous fournit un exemple 
des difficultés auxquelles devait se heurter le zèle des éditeurs 
posthumes, — savoir les doubles emplois constitués par cer- 
taines matières. Considérons les n" IV-V et VI -VII. Le n° IV 
«imprimé», c'est la volumineuse plaquette sur Gautier; le 
n" VI, «imprimé chez Houssiaux», c'est la grosse préface des 
Chants et chansons de Dupont; les n°' V et VII correspondent 
aux notices sur Gautier et Dupont destinées aux Poètes français. 
Si ces morceaux différent par leur importance, ils n'en constituent 
pas moins tous quatre des études d'ensemble , portant non sur tel 
ouvrage de l'auteur en cause, mais sur la totalité de ses œuvres. 
Comment dès lors Baudelaire avait-il pu seulement concevon- 
l'étrange dessein de les mettre bout à bout tels quels? Pour nous, 
nous ne pouvons croire qu'il l'eût fait; nous pensons bien plutôt 



4^2. NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

que l'un des remaniements dont il annoncera plus tard l'intention , 
aurait eu leur refonte pour objet. Mais enfin c'est un fait qu'il 
semble l'avoir envisagé : «ceci sera la vraie copie», — et c'en est 
un autre qu'il n'a jamais opéré les remaniements utiles, abstention 
dont la conséquence sera de laisser le livre entaché, dans sa com- 
position dernière, du défaut qui dépare son projet initial. 

Les Notices littéraires avaient été annoncées comme «en prépa- 
ration» sur la couverture du Théophile Gautier paru à la fin de 
novembre 18^9. Mais bientôt le recueil changeait de titre, prenant 
celui d'Opinions littéraires (voir le traité du i" janvier 1860, 
Curiosités Esthétiques , p. 456); il en changeait une fois 
encore sur la couverture des PARADIS ARTIFICIELS , publiés en 
juin 1860 : 

Sous presse : RÉFLEXIONS SUR QUELQUES-UNS DE MES CON- 
TEMPORAINS : Edgar Poe, Théophile Gautier, Pierre Dupont, 
Richard Wagner, Auguste Barbier, Leconte de Lisie, Hégésippe Mo- 
reau, Pétrus Borel, Marcehne Desbordes- Valmore, Gustave Le Va- 
vasseur, Gustave Flaubert, Philibert Rouvière, la famille des Dandies, 
ou Chateaubriand , de Custine, Paul de Molènes et Barbey d'Aurevilly. 

Ce texte appelle plusieurs remarques. 

Le choix du titre RÉFLEXIONS SUR QUELQUES-UNS DE MES 
CONTEMPORAINS auquel l'auteur restera désormais fidèle à quel- 
ques abréviations près : Réflexions sur mes Contemporains ou Quelques- 
uns de mes Contemporains, s'explique par deux raisons : d'une 
part Baudelaire s'était avisé que le mot littéraire ou des épithètes 
analogues étaient de nature à «tuer le débit d'un livre» (cf lettre 
du 23 février 1865), et c'est même pour ce motif que les CURIO- 
SITÉS Esthétiques, sur ces entrefaites, nous l'avons dit dans 
nos Eclaircissements antérieurs, allaient devenir le tome I" des 
RÉFLEXIONS; d'autre part, un des articles nouveaux, le Richard 
M^agner, si vanté qu'y fût le génie poétique du musicien , ne 
pouvait guère être donné comme un essai littéraire. 

Quant au sous-presse, par quoi s'ouvre l'annonce de la couver- 
ture des Paradis, il est' difficile d'y voir autre chose qu'une 
allégation fantaisiste, puisqu'un autre des éléments nouveaux 



HISTOIRE DE UART ROMANTIQUE. 4 3 3 

qu'elle mentionne, ha famille des dandies, n'était qu'à l'état de pro- 
jet et ne devait aussi bien en sortir jamais. II existe, nous ne 
rigrnorons pas, plusieurs textes qui donneraient à croire que cette 
étude-là fut réellement écrite. II y a notamment une lettre de l'au- 
teur à Poulet-Malassis où on lit textuellement : 

J'ai profité d'une invitation de la Presse pour lui livrer [avec deux 
autres articles] Le Dandysme littéraire ou La Grandeur sans convictions 
(^ février i86o). 

II y a encore une annonce de la Revue Fantaisiste ( i" novembre 
i86i et numéros suivants) qui mentionne «pour paraître dans les 
prochaines livraisons» Dandys, dilettantes et virtuoses. 

Mais ces textes-là sont contredits par d'autres qui ne sont pas 
moins formels : 

Le deuxième [morceau que je vous livrerai], ce sera le Dandysme^^'i . 
Le livre de Sainte-Beuve \_Cbateauhriand et son groupe littéraire'^ me 
fournit, ce me semble, une occasion pour prendre Chateaubriand à 
un point de vue nouveau, le père du Dandysme. (Lettre médite 
à Calonne, 3 décembre 1860.) 

Si l'article avait été réellement livré en février, on ne voit point 
comment Baudelaire aurait pu, dix mois plus tard, envisager de 
l'écrire. II faut donc admettre que ce qu'il avait remis à la Presse, 
c'était simplement un canevas. 

Une lettre à Sainte-Beuve, en date du 30 mars 1865, est d'ail- 
leurs encore plus nette : Baudelaire y confesse que ces pages-là ne 
sont point terminées. Elles ne pouvaient donc être «sous presse» 
cinq ans plus tôt. 

Nous aurons l'occasion de revenir sur cette question aussi bien 
quand nous donnerons L'Esprit et le Style de M, Villemain (ŒuVRES 
Posthumes). 

Il nous faut ensuite sauter plus de quatre années pour rencon- 
trer, dans la correspondance, un troisième état du livre, — quatre 



''' En décembre 1862, cet article prendra encore le titre de : L« Raffines 
et les Dandies, et Liszt devra y figurer. 



434 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

années qui ont été marquées par la faillite de Poulet-Malassis, la 
publication des notices dans la Revue Fantaisiste (1861) et dans 
l'Anthologie des Poètes français (1862), et par l'impossibilité pour 
l'auteur de trouver un nouvel éditeur^''. 

Maintenant le titre de RÉFLEXIONS SUR QUELQUES- [/JW S DE 
MES CONTEMPORAINS est étendu à l'ensemble des œuvres cri- 
tiques, qui doivent former deux volumes : 

I. Beaux-Arts. (Voir Curiosités Esthétiques, p. 4.59.) 
IL Littérature. — Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. — Notes 
nouvelles sur Edgar Poe. — Victor Hugo. — Desbordes- Valmore. — 
Pétrus BoreL — Hégésippe Moreau. — G. Le Vavasseur. — Tbe'od.->re 
de Banville. — Lcconte de Lisle. — Pierre Dupont. — Théophile 
Gautier. — Philibert Rouvièrc. — Richard Wagner à Paris. — Les 
dandies de la littérature depuis Chateaubriand. — Histoire des Fleurs 
du Mal. (Note jointe à la lettre k Julien Lemer, 23 février 1865.) 

Le rapprochement de ce sommaire avec le précédent montre 
que le livre s'était augmenté de trois éléments nouveaux, ceux 
dont les titres figurent ici en italique, et appauvri de deux an- 
ciens : la notice sur Auguste Barbier et l'article sur Flaubert. 

Faut-il attribuer à l'élimination de ceux-ci la valeur d'une déci- 
sion arrêtée? En ce qui concerne le poète des Ïambes tout au 
moins, nous serions tentés de croire à une simple omission, car 
le nom s'en retrouvera dans le prochain état du recueil. Mais ce 
n'est point le cas pour Gustave Flaubert, ce qui donnerait à sup- 
poser que Baudelaire avait réellement résolu d'écarter l'étude sur 
Madame Bovary, se réservant sans doute de -la réunir, dans un vo- 
lume subséquent, à ses autres pages sur le roman contemporain 
(Lfi Misérables, La Double Vie, Les Martyrs ridicules, notamment). 

Quant aux éléments nouveaux, deux d'entre eux n'ont point 
besoin de commentaires : il était logique en effet que les morceaux 
sur Banville et Hugo (fournis à Eugène Crépet, pensons-nous, 
en remplacement de VHégésippe Moreau et de {'Auguste Barbier par 



'') En décembre 1860, Hetzel avait hésité à se charger du livre qui nous 
occupe ici, mais les négociations en fin de compte n'avaient pas abouti. 



HISTOIRE DE L'AIÏT ROMANTIQUE. 43 5 

luî refusés, voir p. ^^2 et 549), rejoignissent les autres notices 
Je l'Anthologie. Du troisième, Histoire des Fleurs du Mal, autre- 
ment dénommé Biographie des Fleurs du Mal dans la lettre à Sainte- 
Beuve du 30 mars 1865 , on peut conjecturer qu'il aurait constitué 
un plaidoyer pro domo, puisque dans une note de Mon cœur mis à 
nu, on en retrouve le titre suivi de cette brève apposition : «Hu- 
miliation parle malentendu et mon procès.» Baudelaire se propo- 
sait là vraisemblablement de protester une fois de plus contre 
l'éternelle confusion du beau et du bien , et peut-être d'étayer sa 
défense de quelques-unes des lettres de sympathie que lui avaient 
alors adressées des écrivains notables. Mais sans doute, à la ré- 
flexion, estima-t-il préférable de laisser ces témoignages parler 
seuls, car c'est sur ces entrefaites qu'apparaît dans sa Correspon- 
dance l'idée de cet appendice aux Fleurs du Mal où ils seront 
recueillis bientôt, et dès lors il n'y sera plus jamais question de 
l'article. 

Enfin de la Note pour M, Hippolyte Garnier annexée à la lettre 
à Ancelle du 6 février 1866, résulte un quatrième et dernier état 
qui, tout en confirmant le précédent, y apporte trois modifica- 
tions : changement du titre commun aux deux volumes de critiques, 
qui devient : QUELQUES- UNS DE MES CONTEMPORAINS, 
artistes et poètes ; rétablissement de la notice sur Barbier; substitution 
à l'Histoire des Fleurs du Mal d'un élément nouveau : Sainte-Beuve ou 
J, Delorme jugé par l'auteur des Fleurs du Mal. 

Ce qu'eût été cet article -là, la correspondance de Baudelaire 
au cours des années 1865-1866 permet de le présumer aisément. 
Dans son exil de Bruxelles, la solitude, la maladie, ce retour at- 
tendri aux affections anciennes dont s'accompagne presque tou- 
jours le pressentiment d'une fin prochaine, l'état désespéré de ses 
affaires et le besoin qu'il avait d'un appui auprès des éditeurs pa- 
risiens , tout avait concouru à raviver chez le poète le culte voué 
dès le collège à «l'oncle Beuve».Le 15 mars 1865, il lui écrivait: 
u Joseph Delorme, c'est les Fleurs du Mal de la veille» et Sainte- 
Beuve lui répondait : «Vous dites vrai. La mienne [ma poésie] se 
rapprochait de la vôtre ; j'avais goûté du même fruit amer, plein 
de cendre au fond.» Le 15 janvier 1866, dans une nouvelle lettre, 



4^6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

il passait en revue l'œuvre poétique de son correspondant, et 
concluait : 

Puisque vous avouez qu'il ne vous déplaît pas d'entendre parler de 
vos ouvrages, j'aurais bien la tentation de vous faire, à ce sujet, 
trente pages de confidences; mais je crois que je ferai mieux de les 
écrire d'abord en bon français pour moi-même, et puis de les com- 
muniquer à un journal, s'il existe encore un journal où l'on puisse 
causer poésie. 

C'est évidemment la matière de ces lettres-là que Baudelaire 
eût développée dans son article; mais quelques semaines plus tard 
le mal inexorable qui fe minait depuis longtemps faisait glisser 
la plume de sa main, de sorte que ce projet, lui non plus, ne de- 
vait jamais être suivi même d'un commencement d'exécution. 

ail est bien dur d'en finir avant d'avoir publié au moins mes 
œuvres critiques», gémissait-il à la date du i" avril 1861. Cinq 
années entières s'étaient écoulées depuis le jour oià ce suprême 
regret l'arrêtait au bord du suicide, — et elles avaient coulé 
vainement. 

Parlons maintenant du recueil constitué par les éditeurs post- 
humes sous le titre nouveau L'Art RoaiAN TIQUE , qui semble 
bien leur appartenir en propre, puisque nous ne l'avons pas en- 
core rencontré. 

C'est le 20 février 1869 qu'il fut annoncé dans le Journal de la 
Librairie (n" 14,6^). En voici d'abord la description : 

Bibliothèque contemporaine || CHARLES BAUDELAIRE || Œuvres 
complètes II III II L'ART ROMANTIQUE \\ édition définitive || 
précédée d'une notice par Théophile Gautier || et ornée d'un beau 
portrait gravé sur acier. 

Couverture grise, avec cadre au trait double et cartouche aux ini- 
tiales M. L. En bas : Paris || Michel Lévy frères, éditeurs || rue 
Vivienne, 2 bis et boulevard des Italiens, i^ || A la Librairie Nou- 
velle, 1869. 

In- 18 Jésus, /^^2 pages numérotées dont 2 pour la table, et 4 pages 
non numérotées pour le faux titre dont le verso porte la mention : 
J. Claye, imprimeur, 7, rue Saint-Benoît -668, et pour le titre qui est 
daté 1868. — Prix de mise en vente porté au dos : 3 fr. 



HISTOIRE DE L'ART ROMANTIQUE. ^37 

Sans entrer dans le détail de la table, à laquelle le lecteur 
voudra bien se reporter, voyons maintenant de quels éléments le 
recueil est fait. Il se compose, pour les trois sixièmes environ, des 
matières que Baudelaire y voulait; puis, pour deux autres, de ma- 
tières qui, d'après ses plans, devaient prendre place dans les 
Curiosités EsTHÉTiqUES (les morceaux de critique pictu- 
rale, la Morale du joujou, voir notre volume précédent, p. 459 et 
460); enfin, pour le sixième restant, de variétés (^Conseils aux 
jeunes littérateurs, Les Drames et les Romans honnêtes, L'Ecole païenne^, 
ou d'études sur les romanciers contemporains (^Critiques littéraires^, 
dont il n'avait prévu aucune dans l'un ni l'autre des deux tomes 
de ses RÉFLEXIONS. 

Evidemment la constatation ne laisse pas d'étonner assez vive- 
ment et l'on se sent d'abord porté à prendre de l'humeur contre 
les éditeurs posthumes. Est-ce ainsi qu'ils ont respecté les inten- 
tions de leur auteur? 

Nous croyons néanmoins qu'on ne saurait leur faire sérieuse- 
ment grief de s'en être écartés. C'était en somme inévitable. Il y a, 
au domaine de la librairie comme dans tous autres, des conve- 
nances impérieuses. A la mort de Baudelaire, deux morceaux 
entiers manquaient, de ceux dont il avait fait état dans ses plans, et 
qui y étaient destinés au même tome. Ce manque aggravait en- 
core l'inégalité originelle des deux volumes prévus. A passer outre 
on aurait obtenu un tome I" obèse à côté d'un tome II étique, 
disparate dont une collection — ni un éditeur — ne peuvent 
guère s'accommoder. 

Un autre motif, non moins puissant, militait pour une nou- 
velle distribution des matières. Malgré qu'il eût vingt fois annoncé 
qu'il allait s'occuper de la toilette définitive de ses manuscrits, 
Baudelaire avait toujours remis au lendemain d'y procéder. (Voir 
notamment les lettres des 13 octobre 1864, 15 novembre 1865, 
12 et 30 janvier 1866.) De là, dans son texte, la présence de plu- 
sieurs doubles-emplois. Nous en avons signalé deux plus haut 
(Gautier et Dupont). Mais il en est un encore bien plus important 
et plus voyant : il ne mesure guère moins de dix pages, qu'ont 
en commun le Salon de 18^^ et l'Œuvre el la vie d'Eugène Delacroix 



438 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Allait -on imprimer ces dix pages -là deux fois dans le même vo- 
lume, comme le voulaient les sommaires de l'auteur? Evidemment 
non. Mais alors que faire? Les supprimer dans l'un des morceaux? 
Elles ne sont pas moins indispensables à l'équilibre de Tun qu'à 
celui de l'autre. Un seul moyen s'offrait : faire passer la Vie d'Eu- 
gène Delacroix dans le tome où ne figurerait pas le Salon de i8^ç. 

D'ailleurs encore , si on ne les recueillait ici , où donc loger ces 
pages littéraires qui composent ce «sixième restant» dont nous 
parlions tout à l'heure? Leur objet ne les désignait-il pas bien 
plutôt pour être jointes aux notices que pour voisiner avec les 
Paradis et les Poëmes en prose ? 

Ces quelques exemples ou arguments suffisent à donner une 
idée des difficultés que rencontraient les éditeurs posthumes, 
comme à prouver qu'en somme ils ne pouvaient guère prendre 
un autre parti que celui où ils s'arrêtèrent. Force leur était de 
faire brèche au pnncipe de l'unité des matières en renvoyant une 
partie de celles du tome I" dans le tome II, et de grossir encore 
ce dernier d'éléments nouveaux. 

Cette nécessité admise, il serait très injuste de ne pas recon- 
naître qu'ils s'ingénièrent à la concilier dans toute la mesure du 
possible , avec le respect dû aux intentions de l'auteur. Quand on 
étudie leur travail de près, on trouve des indices nombreux de 
cette préoccupation. L'invention du titre L'Art Ro M AN TIQUE, 
dont s'accommodent si bien la plupart des matières du recueil et 
qui a la vertu d'évoquer une des plus constantes dilections de 
Baudelaire, en est un. Un autre, le maintien du sous-titre Réflexions 
sur mes contemporains en tête des notices. Un troisième, le soin qu'ils 
ont pris d'accompagner de leurs dates respectives de publication 
les morceaux par eux introduits qui, datant de l'époque où Bau- 
delaire n'avait pas encore secoué l'emprise des idées démocra- 
tiques, ne correspondaient peut-être plus en tous points à sa 
mentalité dernière. 

Ces considérations, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long 
d'exposer, nous ont amené, en définitive, à adopter à peu près en- 
tièrement la répartition des matières de critique, arrêtée par Th. 
de Banville et Ch. Asselineau. Nous v hésitions d'abord, mais à 



HISTOIRE DE L'AUT J^OMANTIQUE. ^39 

serrer la question de près , nous avons cru devoir reconnaître que 
nous n'avions guère chance de faire sensiblement mieux que nos 
devanciers et que, par contre, nos innovations présenteraient le 
grand inconvénient de dérouter les habitudes du lecteur'^'. Hors 
que nous apportons un texte soigneusement revu , on ne trouvera 
donc pas ici grand changement : nous nous sommes tout juste 
permis de grossir l'étude sur Rouvière des quelques notes, jus- 
qu'aujourd'hui reléguées dans les ŒuVRES POSTHUMES, rfont 
cet artiste est également l'objet, et d'élaguer les courtes pages sur 
la Vente de la collection E. Piot que leur insignifiance désignait pour 
être classées dans les Reliquiœ, 

!'l C'est pour cette raison que nous avons jugé préférable notamment de ne 
pas grossir le livre de la réfutation de l'article de J. Janin sur Henri Heine et la 
jeunesse des poètes , bien que Baudelaire, dans une lettre à sa mère (9 mars 1865 ) , 
eût envisagé de le faire et que le morceau soit en somme assez poussé pour 
être donné ici. On le retrouvera dans les Œuvres posthumes , où nous parlerons 
également de la réfutation de la Préface de la vie de Jules César par Napo- 
léon III, dont il est question dans la même lettre. 



44o NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



ECLAIRCISSEMENTS 
ET VARIANTES. 



L'ŒUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX. 

Etude puLIiée par l'Opinion nationale {2 et 14 septembre, 22 no- 
vembre 1863), à l'occasion de la mort du grand peintre (13 août). 

II est possible que Poulet-Malassis y ait collaboré dans une petite 
mesure. Une lettre de l'auteur non datée, mais que l'on semble en 
droit de rapporter au mois d'août 1863, réclame de lui quelques 
suggestions en même temps que l'envoi d'une liste oubliée des 
œuvres de Delacroix : 

Ajoutez-y quelques réflexions de vous. Rapides et substantielles. Je les in- 
terpréterai et les intercalerai dans mes épreuves , si vous arrivez trop tard ; 
vite, je vous prie. 

Cette même étude fut offerte au public de Bruxelles, sous la forme 
d'une conférence, le 2 mai 186^. S'inspirant des circonstances, Bau- 
delaire la fit alors précéder d'une introduction dont le manuscrit, qui 
a laissé sa trace dans les fichiers de M. Noël Charavay (4 p. in-f") , a 
été publié par M. Adolphe Piat dans l'Art en juillet 1902. Ci-dessous 
ce texte : 

EUGÈNE DELACROIX, 
SON ŒUVRE, SES IDEES, SES MŒURS. 

Messieurs, il y a longtemps que j'aspirais à venir parmi vous et à faire 
votre connaissance. Je sentais instinctivement que je serais bien reçu. Par- 
donnez-moi cette fatuité. Vous l'avez presque encouragée à votre insu. 

Il y a quelques jours, un de mes amis , un de vos compatriotes, me 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 44 I 

disait : C'est singulier ! Vous avez l'air heureux ! Serait-ce donc de 
n'être plus à Paris ? 

En effet, Messieurs , je subissais déjà cette sensation de bien-être^^^ dont 
m'ont parlé quelques-uns des Français qui sont venus causer avec vous. Je 
fais allusion à cette satité intellectuelle , à cette espèce de béatitude, nourrie 
par une atmosphère de liberté et de bonhomie, à laquelle nous autres Fran- 
çais, nous sommes peu accoutumés, ceux-là, surtout, tels que moi, que la 
France n'a jamais traités en enfants gâtés. 

Je viens aujourd'hui vous parler d'Eugène Delacroix. La patrie de Ru- 
bens, une des terres classiques de la peinture, accueillera, ce me semble, 
avec plaisir, le résultat de quelques méditations sur le Rubens français; le 
grand maître d'Anvers peut, sans déroger, tendre une main fraternelle 
à notre étonnant Delacroix. 

Il y a quelques mois quand M. Delacroix mourut, ce fut pour chacun 
une catastrophe inopinée; aucun de ses plus vieux amis n'avait été averti que 
sa santé était en grand danger depuis trois ou quatre mois. Eugène Delacroix 
a voulu ne scandaliser personne par le spectacle répugnant d'une agonie^^K 
Si une comparaison triviale m'est permise à propos de ce grand homme, je 
dirai qu'il est mort à la manière des chats ou des bêtes sauvages qui cherchent 
une tanière seaète pour abriter les dernières convulsions de leur vie. 

Vous savez , Messieurs , qu'un coup subit, une balle, un coup de feu, un 
coup de poignard, une cheminée qui tombe, une chute de cheval, ne cause 
pas tout d'abord au blessé une grande douleur. La stupéfaction ne laisse pas 
de place à la douleur. Mais quelques minutes après, la victime comprend 
toute la gravité de sa blessure. 

Ainsi, Messieurs, quand f appris la mort de M. Delacroix, je restai 
stupide, et deux heures après seulement, je me sentis envahi par une déso- 
lation que je n'essaierai pas de vous peindre et qui peut se résumer aimi : 
Je ne le verrai plus Jamais, jamais, jamais, celui que j'ai tant 
aimé, celui [qui] a daigné m'aimer, et qui m'a tant appris. Alors, 
je courus vers la maison du grand défunt, et je restai deux heures à parler 
de lui avec la vieille Jennv, une de ces servantes des anciens âges qui se font 



'"' Elle ne devait guère durer : le livre sur la Belgique en témoigne suffi- 
samment. 

"1 Voir Les Artistes français, de Th. Silvestre. 



44^ NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

une noblesse personnelle par leur adoration pour d'illustres maîtres. Pendant 
deux heures, nous sommes restés causant et pleurant, devant cette hotte fu- 
nèbre éclairée de petites bougies , et sur laquelle reposait un misérable aucijix 
de cuivre. Car je n'ai pas eu le bonheur d'arriver à temps pour contempler, 
une dernière fois , le visage du grand peintre-poëte . Laissons ces détails; il y 
a beaucoup de choses que je ne pourrais pas révéler sans une explosion de haine 
et de colère. 

Vous avez entendu parler, Messieurs, de la vente des tableaux et des des- 
sins d'Eugène Delacroix, Vous savez que le succès a dépassé toutes les prévi- 
sions'-^KDe vulgaires études d'atelier, auxquelles le maître n'attachait aucune 
importance, ont été vendues vingt fois plus cher qu'il ne vendait, lui vivant, 
ses meilleures œuvres, les plus délicieusement finies. M, Alfred Stevens me 
disait, au milieu des scandales de cette vente funèbre : Si Eugène Delacroix 
peut, d'un lieu extranaturel, assister à cette réhabilitation de son 
génie, il doit être consolé de quarante ans d'injustice. Vous savez, 
Messieurs, qu'en 18^8, les républicains qu'on appelait Républicains de la 
veille , furent passablement scandalisés et dépassés par le zèle des républicains 
du lendemain; ceux-là d'autant plus enragés qu'ils craignaient de n'avoir 
pas l'air assez sincère. 

Alors je répondis à M. Alfred Stevens : II est possible que l'ombre 
de Delacroix soit, pendant quelques minutes, chatouillée dans son 
orgueil trop longtemps privé de compliments ; mais je ne vois dans 
toute cette furie de bourgeois entichés de la mode, qu'un nouveau 
motif pour le grand homme mort de s'obstiner dans son mépris 
de la nature humaine. 

Quelques jours après, j'ai composé ceci, moins pour faire approuva tnes 
idées que pour amuser ma douleur. 

Pour le succès qu'eut cette conférence, voir E.-J. CrÉPET, 
Charles Baudelaire, Étude biographique (A. Messein), p. 157- 
158, et M.KuNEL, Baudelaire en Belgique (Schleicher frères, 
1912), p. 19-22. Au total, il semble avoir été assez vif, des articles 
élogieux de Gustave Frédérix et de Victor Joly en témoignent. 

Le texte donné en 1868 dans l'Art ROMANTIQUE se distingue 
de celui qu'avait imprimé l'Opinion nationale, en Variété, sous le 

''' Elle produisit 3^0,000 francs. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 443 

titre : Au Rédacteur, A propos d'Eugène Delacroix, par quelques cor- 
rections, dont la suppression de quelques mots assez durs pour 
Théophile Gautier et quelques grosses coquilles que nous avons 
fait disparaître. 

Dans l'Opinion nationale, les citations empruntées aux études anté- 
rieures figuraient en caractères plus petits. Nous avons adopté cette 
présentation. 

Baudelaire développe souvent ici des considérations déjà amorcées 
dans les CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES. Le lecteur se reportera donc 
utilement, mainte fois, à l'index placé à la fin du précédent volume 
de cette collection. Dans les notes ci-après, nous nous co-ntenterons 
de signaler les passages offrant une parenté particulière avec les textes 
antérieurs. 

Baudelaire souvent aussi se contente d'exposer des idées qui étaient 
chères à son illustre modèle. Mentionnons à ce sujet que M. Emile 
Bernard (^Mercure de France, i6 octobre 1919) a établi les concor- 
dances du Journal de Delacroix et des études critiques de Baudelaire. 

On ne sait guère des rapports du poète et du peintre que ce que 
Baudelaire en a écrit lui-même dans ses articles ou sa correspondance. 
Nous ferions donc double emploi à le répéter ici. Rappelons seule- 
ment que Baudelaire, dès ses débuts dans la carrière, avait voué une 
admiration enthousiaste au grand peintre. Dans l'appartement qu'il 
occupait à l'hôtel Pimodan, nous dit Banville [Revue Contemporaine, 
1885, t. 1"), l'ornement mural consistait simplement dans la collec- 
tion lithographique complète des Hamlet de Delacroix, et dans une tête 
peinte où le même artiste avait symbolisé la Douleur. Asselineau 
mentionne aussi, dans ce logis, une copie des Femmes d'Alger, par 
Deroy. Deux pièces des F LEURS DU Mal, Sur le Tasse en prison et 
les Phares, célèbrent nommément Delacroix. Une autre semble bien 
avoir été inspirée par vme de ses toiles : Don Juan aux Enfers'-^\ Cet 

'"' Tout en admeuant que l'inspiration de cette pièce peut être rapportée 
à la toile de Delacroix, nous faisions remarquer {^Fleurs du Mal, p. 417) que 
le sujet cependant a été traité par Baudelaire bien différemment. A la réflexion 
il nous semble plutôt y trouver une réponse à . . . Joseph de Maistre. 

Dans le premier entrelien des Soire'es de Saint-Pe'tersbourg qui étaient, comme 
on sait, un des livres familiers de Baudelaire, on lit en effet, après la des- 
cription d'une nuit enchanteresse sur la Neva : 

Sans nous communiquer nos sensations, nous jouissions avec délices de la beauté du 
spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B***, rompant brusquement le 
silence, s'écria : <i Je voudrais bien voir ici, sur cette même barque où nous sommes. 



44 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



enthousiasme se soutint pendant toute sa vie, bien que Baudelaire ne 
se flattât point d'être payé de retour : «J'ai été heureux d'apprendre 
le rétabhssement de Sainte-Beuve, mandait-il à Troubat le 5 mars 
1866, Je n'ai éprouvé d'émotion de ce genre, pour la santé d'autrui, 
que pour E. Delacroix qui était pourtant un grand égoïste. Mais les 
affections me viennent surtout de l'esprit.» 

Delacroix ne semble pas, en effet, avoir pressenti l'importance que 
la postérité devait accorder à Baudelaire critique. Ce n'est que bien 
rarement qu'il en cite le nom dans son Journal, une seule fois en 
fait-il l'éloge : «Ses vues me paraissent des plus modernes et tout 
à fait dans le progrès» (5 février 1849), et si les lettres où il le 
remercie de ses articles sont parfois assez chaudes, du moins y 
cherche-t-on vainement l'abandon d'une sympathie profonde. On a 
donné de cette décevante attitude envers l'un de ses plus ardents 
défenseurs, diverses explications. 

Extrcmement chaleureux et expansifdans le tête-à-tête avec certains Lommes 
qui soutenaient sa cause, a écrit Tluophile Silvestre dans son Eugène Delacroix , 
Documents nouveaux, — il n'aimait pas toujours à les reconnaître publiquement. 
Charles Baudelaire, qui a écrit sur lui des pages magnifiques, l'effarouchait un 
peu par son allure originale, pourtant bien innocente. Il aurait eu, dans une 
assemblée, plus d'attention pour Gustave Planche, qui ne le comprenait 
guère, ou pour M. Vitet, le plus pauvre des critiques d'alors, qui comparait 
ses tableaux aux romans de d'Arlincourt. 

Eugène Véron pense que le peintre, esprit créateur entre tous, «ne 
pouvait, sans un certain sentiment d'infériorité et presque d'humi- 
liation, constater que la critique de Baudelaire dépassait sa propre 
perception» (Eugène Delacroix). 

Jules Buisson (E.-J. CrÉpet, op. cit.) donne une autre raison : 

Delacroix le remerciait beaucoup. Mais je sais qu'il s'est plaint dans l'inti- 
mité, du critique qui trouvait à louer dans sa peinture, je ne sais quoi de 
malade, le manque de santé, la mélancolie opiniâtre, le plombé de la fièvre, 
la iiitescence anormale et bizarre de la maladie. — «II m'ennuie à fa fin», 
disait-il. 



un de ces Lommes pervers, nés pour le malheur de la société; un de ces monstres qui 
fatiguent la terre. 

— Et qu'en feriez-vous, s'il vous plait?. . . 

— Je lui demanderais. . . si cette? nuit lui parait aussi belle qu'à nous. « 

Cependant il convient de remarquer que le paysage ne joue aucun rôle dans 
la pièce de Baudelaire. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 445 

Mentionnons encore un propos de Baudelaire à Théophile Sil- 
vestre, que celui-ci rapporte après avoir cité les vers fameux des 
Chats : 

Ils prennent en songeant les nobles attitudes, etc. 

Voyez, lui disait le poëte, voyez ce Lion regardant marcher une tortue; il Ké- 
site à poser la patte sur elle; la curiosité le dévore; il ne sait pas trop ce que 
c'est; mais il le saura, la tentation l'a pris. Delacroix met de l'esprit dans la 
moindre chose , il en avait tant ! D'autres ont pu faire des chefs-d'œuvre 
bêtes; lui, jamais!» 

Baudelaire mandait à M°" Aupick le 25 novembre 1863, que cet 
article nécrologique « avait causé beaucoup de colères et d'appro- 
bations » , et ceci se trouve confirmé dans une lettre inédite de 
Théodore de Banville. 

Cependant, nous n'en avons trouvé qu'un très pâle vestige, sous 
forme d'extrait, dans la Petite Revue, 28 novembre 1863. 

Page 2. «... n'excluaient pas la confiance et la famiharité réci- 
proques.» — Cf. la lettre à Sainte-Beuve (30 mars 186^) : «Je 
disais à E. Delacroix, avec qui j'avais tout mon franc-parler. . . » 

«Vous n'attendez pas...» — L'œuvre de Delacroix est effecti- 
vement colossale. La vente de son atelier fit apparaître plus de six 
mille dessins, pastels, aquarelles, tableaux, eaux-fortes, etc. 

On sait que les tableaux qui ornaient le Salon de la Paix à 
l'Hôtel de ville de Paris, ont été brûlés avec cet édifice pendant la 
Commune. Cette décoration comportait un grand plafond circu- 
laire représentant La Paix veiiant consoler les hommes et nombre de 
caissons et de dessus de portes ou de fenêtres. 

Page 3. «... des images plastiques plus vives et plus appropriées...» 
— 1863 : plus approximantes . . .» 

Dans le même texte, le mot spécialité ne figure pas en italique. 

Page 5. «C'est l'invisible.» — Le texte de 1868 donne : c'est l'indi- 
visible. Faut-il voir là une coquille? 

Page 6. «... les sympathies de tous les poètes;...» — 1863 : des 
poëtes. 

«... parmi la foule accourue pour lui rendre les suprêmes hon- 
neurs, on pouvait compter beaucoup plus de littérateurs que de 



446 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

peintres.» — Voir CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , p. 230, les rai- 
sons particulières qui valaient à Delacroix l'admiration des poètes. 

Page 7. « Le niveau intellectuel général des artistes a singulièrement 
baissé, etc.» — Cf. CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , notre index 
alphabétique aux mots Arthte, Décadence, Delaaoix. 

David, Gue'rin et Girodet. — Ces trois noms constituaient, on 

le sait, le titre d'un ouvrage annoncé par Baudelaire dès son Salon 
de 18^^ et dont rien ne nous est parvenu (voir nos notes p. 450 
des Curiosités Esthétiques). 

Ce passage laisse du moins apparaître quelques-unes des idées 
qu'il y eût développées. 

Page 8. «... l'Exposition universelle de iS^^...v — Voir le cha- 
pitre des Curiosités Esthétiques qui porte ce titre. 

Page 9. «... sa curiosité des choses de la chimie. . .» — 1863 : des 
choses de chimie. 



— «... de lieux communs , c'est-à-dire des questions les plus 
vastes et cependant les plus simples;...» — Cf. l'éloge du lieu 
commun, CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, p. 256. 

Les passages cités (p. 9-16) sont empruntés au Salon de 18^^ 



(Curiosités Esthétiques), p. 280-285, 290-291 de notre 
édition. (Voir nos notes dans ce volume.) Le texte en présente 
ici les variantes suivantes : 

Page 10. «... il faut se figurer les usages ordinaires et nombreux du dic- 
tionnaire.» — C. E. : les usages nombreux et ordinaires .. . 

«... les éléments qui s'accommodent à leur conception;...» — 

C. E. : qui s'accordent à. . . 

«... de la nature dite inanime'e,...» — C. E. : de la nature 

extérieure. 

«... qui considèrent généralement ...» — CE, ; qui générale- 



ment considèrent. 



« A force de contempler et de copier, ...» — CE. : les mots en 



italique ne figurent pas. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 447 

— «... pour que le rêve soit très-nettement traduit ; ... » — CE.: 
pour que le langage du rêve . . . 

— «... sur la propreté matérielle ... » — 1859-1868 : propriété. 



Page II. «... l'idée généra/e et porter sa couleur originelle...» — 
Curiosités Esthétiques : l'idée génératrice et porter encore... 

«... dans une atmosphère colorée...» — C. E. : le mot en 

italique ne figure pas. 

«... logiquement dans unt quantité proportionnelle ...» — 

C. E. : logiquement et dans . . . 

Page 13. «... des artistes, c'est-à-dire des hommes qui sont voués 
à l'expression du heau,...n — C. E. ; des hommes qui se sont 
voués à l'expression de l'art. . . 

Même page, un peu plus haut, le texte de l'Opinion nationale 
donnait : «Un bon peintre peut n'être pas grand peintre. . .», au 
lieu de : peut n'être pas un grand peintre. Mais il semble bien 
qu'il ne s'agisse-Ià que d'une omission. 

Les points de suspension indiquent une coupure dans le texte 

de i8_59 cité ici. 

Page 14. «Et plus récemment encore,. . . je disais, etc.» — La cita- 
tion annoncée (p. 14-16 jusqu'à : Mais peut-être...) formait la 
fin de l'article placé à la suite de ces pages : Peintures murales 
d'Eugène Delacroix à Saint-Sulpice. Cet article ne présentant qu'une 
importance minime au regard de l'étude nécrologique, on ne 
saurait faire grief aux éditeurs de 1868 d'avoir préféré maintenir 
la citation dans l'étude plutôt que d'en restituer le texte à l'ar- 
ticle. Mais on peut s'étonner qu'ils n'aient pas pris soin de justifier 
par une note l'amputation de ce dernier. 

«... la Clémence de Trajan.» — 1863 : le Triomphe de Trajan. 

Page 16. «Sombre, délicieuse pourtant, lumineuse...» — Cf. 
Les Fleurs du Mal, Un fantôme : 

C'est Elle! Sombre et pourtant lumineuse. 

Coquille du texte de 1868 : loin de toute pensée «crête, au 

lieu de concrète. 



448 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

«... cette rhétorique ...» — 1 863 : toute cette rhétorique . . . 

Les études de Delacroix ici citées avaient paru : Des Variations 

du Beau, Prudbon, Cbarlet dans la Revue des Deux Mondes, 15 juil- 
let iSjiy, i" novembre 1846, i" juillet 1862; le Poussin dans le 
Moniteur universel, 26, 29, 30 juin i8_53. Pour plus amples rensei- 
gnements, voir Maurice ToURNEUX, Eugène Delacroix devant ses 
contemporains, in-8'', 1886. — II sera question de ces études dans la 
correspondance de Baudelaire qui avait été chargé par son ami 
Poulet-Malassis d'obtenir de Delacroix qu'il consentît à leur réim- 
pression, mais ne réussit pas dans sa mission, le grand peintre 
objectant d'abord qu'il n'était qu'incomplètement satisfait des ou- 
vrages de sa plume, que d'autre part il venait de refuser cette 
autorisation à son ami Théophile Silvestrc. 

Page 18. Emerson était tout particulièrement goûté de Baudelaire. 
On en trouvera la preuve dans les Journaux intimes. 

Le passage ici cité se trouve dans La CONDUITE DE LA VIE, 
Remarques en passant (tr. DuGARD, p. 248). 

Page 19. Le feuilleton de Paul de Saint -Victor : La Presse, 13 sep- 
tembre 1863. 

Page 21. «On peut dire de lui, comme de Stendhal, qu'il avait grande 
frayeur d'être dupe.» — Cf. CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , 
p. 287. 

les violences commises en 1848 sur quelques-uns de 



ses ouvrages ...» — Son Richelieu disant la messe avait péri au cours 
de la mise à sac du Palais -Royal, et son Corps de garde marocain, 
qui était aux Tuileries, avait un peu soUfFert. 

Page 22. «...M. Mérimée...» — Quelles furent exactement les rela- 
tions de Baudelaire avec Mérimée? Ce serait là une question très 
intéressante à élucider. Baudelaire semble l'avoir pris pour conseil 
à deux reprises, lors du procès des Fleurs du Mal et lors de la pu- 
blication des Paradis Artificiels, Cependant Mérimée a parlé de lui 
moins que sympathiquement dans ses Lettres à une inconnue : 

Comme je ne sors guère,- je lis beaucoup. On m'a envoyé les œuvres 
de Baudelaire, qui m'ont rendu furieux : Baudelaire était foui II est mort 
à l'hôpital après avoir fait des vers qui lui ont valu l'estime de Victor Hugo, 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 449 

et qui n'avaient d'autre mérite que d'être contraires aux mœurs. A présent, 
on en fait un liomme de génie méconnu. (Paris, 29 juin 1869.) 

Au reste , y a-t-il lieu de s'étonner de ce jugement , quand on le 
voit, dans le même volume, méconnaître Wagner, Victor Hugo et 
Flaubert, à la Salammbô duquel il préfère la Cuisinière bourgeoise? 

Page 23. «. . . sa propension aux formules simples , aux maximes brèves , 
pour la bonne conduite de la vie. » — Il semble que Baudelaire 
parle ici pour lui-même. Ses journaux intimes constituent souvent, 
on le sait, une éthique pratique. Nous le verrons,, dans ce même 
volume, revenir encore une fois sur ce même sujet qui correspon- 
dait à l'une de ses constantes préoccupations. 

Page 24. aL' Histoire de la Raison d'Etat.» — A propos de ce livre, 
Baudelaire écrivait à Malassis vers février 1860 : 

Bien que la pétulance italienne, l'abondance d'improvisation amènent 
quelquefois un stjle lâché, bousculé, c'est généralement très-beau. La pré- 
face surtout... est d'une certaine éloquence éthéréenne, fataliste, résignée, 
qui fait penser aux meilleurs morceaux de la plus pure beauté classique 
française... En somme, c'est partout le génie qui pactise avec le destin : 
n Laisse-moi comprendre tes lois, et je te tiens quitte des vulgaires jouissances de 
la vie, des vides consolations de l'erreur.» 

Voir à l'Index le mot Progrès. — On sait que Baudelaire, dans 

ses Journaux intimes, en a contesté maintes fois la possibilité. 

Faute du texte de 1868 : une aisance de manières merveil- 
leuses. 

Page 2y. «Une seule fois, je croîs, il a fait une tentative dans le 
drôle et le bouffon...» — Allusion à quelques caricatures que 
Delacroix avait données, tout au début de sa carrière, au Nain 
jaune et au Miroir. 

«... au-delà et au-dessous. . .» — 1863 : au-delà ou au-dessous. 

Odiprofanum. . ., Horace, liv. III, ode I. 

Page 28. « Tbe one prudence. . .» — La sagesse dans la vie, c'est de se 
concentrer; le mal, c'est la dissipation. Emerson, Là CoNDU/TE 
DE LA VIE, La Force, p. 66 de la traduction Dugard. 

29 



450 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

La Dissertation sur Chopin date de 1852. 

Page 29. La vente des dessins et tableaux de Delacroix eut lieu en 
février 1864. 

«... Delacroix se fait l'esclave...» — 1863 : se faiiaû l'es- 
clave. 

Page 30. «L'homme qui a bien rempli sa journée.. .» — Cf. LeS 
Fleurs du Mal, Le Crépuscule du Soir. 

O Soir, aimable Soir, désiré par celui 

Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd'hui 

Nous avons travaille ! 

La figure de Machiavel est une de celles qui fascinaient Baude- 
laire. On sait d'ailleurs qu'il projeta un Machiavel et Condorcet, dia- 
logue philosophique. 

Page 31. M. Villot. — Le critique d'art et conservateur des pein- 
tures du Louvre qui était intimement lié avec Delacroix. 

Page 33. L'article irrespectueux sur Charlet. — Il s'agit de Quelques 
caricaturistes français [CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES). Voir notre 
édition de cet ouvrage, p. 504. 

Delacroix, on l'a lu tout à l'heure, avait lui-même consacré une 
étude importante à Charlet. 

«... une grande force de critique. . .» — 1863 : une grande 



force critique. 

Paore 34. «... cette peinture sale et xmèrt, faite avec de l'encre et du 
cirage, comme a dit autrefois Théophile Gautier.» — 1863 : ... faite 
.ivec de l'encre, comme a dît, je crois, Théophile Gautier, dans 
une crise d'indépendance. 

Il serait bien intéressant d'élucider si c'est à Baudelaire lui-même 
ou à ses éditeurs posthumes qu'il faut attribuer cette correction. 
Mais il Y a peu d'apparence qu'on y réussisse jamais. D'ailleurs, 
on ne voit point comment l'auteur aurait pu maintenir une attaque 
si vive dans le même volume où il encense Gautier pendant qua- 
rante pages. Rien n'empêche donc d'admettre que la correction lui 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 45' 

appartienne. Quant à Banville et Asselmeau, si ce sont eux qui 
viennent en cause, on ne saurait vraiment la leur reprocher : 
elle était inévitable, l'édition des oeuvres complètes étant accom- 
pagnée de la pompeuse préface que l'on sait. Cf. notre note sous 
la page 276. 

Page 3_5. Pour Chenavard et l'Ecole de Lyon, voir plus loin L'Art 
philosophique. 

Page 36. «Sculpture, divine sculpture, tu es ma seule amante!» — 
Est-ce bien chez Michel -Ange? Nous n'avons trouvé aucun pas- 
sage pouvant être ainsi interprété, dans ses Poésies complètes. Ce 
cri est d'ailleurs peu conciliable avec sa passion pour Vittoria 
Colonna. 

«Musulman, il ne l'eût peut-être pas chassée de la mos- 
quée, etc.» — Cf. Mon cœur mis à nu : «J'ai toujours été étonné 
qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelle conversa- 
tion peuvent-elles avoir avec Dieu?» 

«...certaine chose essentielle.» — 1863 : une certaine chose 

essentielle. 

Cf. notre note sous la page 93. 

Page 38. «J'ai entendu des gens le taxer d'égoïsme. . .» — Cf. le 
fragment de lettre donné page 4,44. 

• «... il donnait ses tableaux. . .» — Baudelaire parlait ici 

d'expérience. Nous le verrons, dans sa correspondance, obtenir 
de Delacroix un dessin que désirait Malassis. 

Page 39. «Enfin. . . notons bien que l'homme supérieur. . .» — Cf. 
Bénédiction dans Les Fleurs DU M AL et les Notes sur Edgar Poe. 

«... (du temps de Stendhal, c'était 6,000 francs de re- 
venu). . .» — Voir De l'Amour, éd. Lévy, p. 193. 

Page 41. «...et trop souvent injuste. y — 1863 : et souvent trop in- 
juste. 



29. 



45 2 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



PEINTURES MURALES D'EUGENE DELACROIX 

À SAINT-SULPICE. 

Article inséré dans la Revue Fantaisiste, i ^' livraison, 15 septem- 
bre 1861. 

Le texte de 1868 offre deux variantes avec celui de 1861. 

Page 43. H... ces versets de la Genèse. . . » — xxxil, 23-32. 

Page 44. «... que beaucoup de gens interprètent catégoriquement , ...» 
— 1861 : allégoriquement. II semble bien, d'après le contexte, que 
la correction de 1868 soit fondée. 

Page 45. «... au nom de Lucifer...» — 1861 : au nom Lucifer. 

Page 4.7. [Suivre p. 14....] — - Voir notre note sur cette page. 

Cet article valut à Baudelaire la lettre de remerciements sui- 
vante : 

Clianiprosay, le 8 octobre 1861. 
Mon cher Monsieur , 

Je ne vois qu'au retour d'un voyage qui m'a éloigné quelque temps de- 
Paris votre article toujours si bienveillant et d'une tournure si originale, 
comme tout ce que vous faites, sur mes peintures de Saint-Sulpice. Je vous 
lemercie bien sincèrement et de vos éloges et des réflexions qui les accom- 
pagnent et les confirment sur ces effets mystérieux de la ligne et de la 
couleur, que ne sentent, hélas! que peu d'adeptes. Cette partie musicale 
et arabesque n'est rien pour bien des gens qui regardent un tableau comme 
les Anglais regardent une contrée quand ils vovagent; c'est-à-dire qu'ils ont 
le nez dans le Guide du Voyageur, afin de s'instruire consciencieusement de 
ce que le pays rapporte en blé et autres denrées. De même, les critiques 
bons sujets veulent comprendre afin de pouvoir démontrer. Ce qui ne 
tombe pas absolument sous le compas ne peut les satisfaire : ils se trouvent 
volés devant un tableau qui nt démontre rien et qui ne donne que du 
plaisir. 

Vous m'avez écrit, il y a deux mois, relativement au procédé que j'em- 
ploie pour peindre sur mur; mais je ne savais où adresser ma réponse. Je 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4) > 

prends le parti aujourd'hui de vous adresser mes actions de grâces au bureau 
de la revue. 

Mille sincères amitiés et remercîments. 

E. Delacroix. 

[Extrait de CHARLES BAUDELAIRE : Souvenirs, Correspoiidance , 
Bibliographie (René Pincebourde , 1872).] 



LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE. 

Etude parue dans le Figaro, numéros des 26, 28 novembre et 3 dé- 
cembre 1863. 

Elle y avait été annoncée dans le numéro du 26 novembre par la 
note suivante (2° page) : 

Notre feuilleton. 

La collaboration du Figaro s'enrichit d'un écrivain très distmgué , M. Charles 
Baudelaire; c'est un poète et un critique que nous avons, à diverses reprises, 
combattu sous ses deux espèces; — mais nous l'avons souvent dit, et nous ne 
nous lasserons pas de le répéter, nous ouvrons la porte à tous ceux qui ont 
du talent, sans engager nos opinions personnelles, ni enchaîner l'indépendance 
de nos rédacteurs anciens ou nouveaux. 

Le Peintre de la vie moderne, étude de haute critique, très curieuse, très 
fouillée et très originale, fera trois feuilletons; le rez-de-chaussée de notre 
journal est ordinairement consacré à des romans ou à des nouvelles, et si 
nous dérogeons pour cette fois à nos habitudes, c'est avec la persuasion que 
nos lecteurs ne s'en plaindront pas. — G. B. 

Ces initiales sont celles de Gustave Bourdm,Ie même dont l'article 
du 5 juillet 1857 avait amorcé les poursuites dirigées contre Les 
Fleurs nu Mal (voir notre édition de ce livre, p. 316). 

Baudelaire, en l'envoyant à sa mère, déclarait «attacher une cer- 
taine importance» à ce travail, mais se disait mécontent de l'annonce 
(lettre du 2^ novembre 1863). 

Il résulte de la correspondance de l'auteur que c'est entre le i^ no- 
vembre i8_59 et le 4. février 1860 que ces pages furent écrites. Elles 
furent promises ou livrées successivement â l'Illustration, à la Presse 
(février 1860), au Constitutionnel (août 1860) et au Pays, où elles 
attendirent plus de deux ans dans les tiroirs dcGrandguillot, qui 



454 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

s'indigna quand elles parurent au Figaro (voir la lettre de Baude- 
laire en date du 2 décembre i863(''). 

Il semble que les rapports du critique et de son modèle aient été 
engagés à l'occasion de cette étude et n'aient guère survécu à son éla- 
boration , car les rares billets qui constituent leur correspondance en 
sont tous contemporams (voir E.-J. CrÉPET, op. cit., p. 371-372). 
Mais ils devaient se connaître tout au moins de réputation dès long- 
temps, ayant beaucoup de relations communes, Delacroix et Paul de 
Saint-Victor par exemple, et même de grands amis entre lesquels il 
faut citer particulièrement : Nadar si lié avec Guys que c'est à lui 
que l'artiste, reconnaissant du soutien donné à ses vieux ans, léguera 
ses cartons; Théophile Gautier qui, dans la notice placée en tête de 
l'édition Lévy, a fort bien marqué la parenté intellectuelle du dessi- 
nateur et du poète et conté le plaisir qu'il avait fait un jour au pre- 
mier en lui offrant quelques esquisses du second; puis encore Manct, 
dont on connaît le beau portrait de Guys, et Charles Bataille, jadis 
collaborateur de Guys quand celui-ci dirigeait la partie artistique de 
V Illustrated London News, et qui a plusieurs fois tracé de son ancien 
patron des portraits enthousiastes, — par exemple celui-ci : 

Seul esprit cosmopolite qui nous reste, ...cause comme Chamfort, dans 
toutes les langues vivantes ... , écrit avec le laissez-aller des humoristes anglais 
et l'esprit précis de nos pliiiosophes du xviii' siècle . . . , dessine comme Gavarni 
combiné d'Hogarth. . . (^DiogènCj 16 novembre 1856. — Voir aussi le Boule- 
vard, 15 juillet 1862.) 

Nul doute que Baudelaire, dans les premiers temps de leurs rap- 
ports tout au moins, n'ait partagé l'admiration fervente que montre 
ici Bataille. II écrivait à Poulet-Malassis le 8 janvier 1860 : 

Guvs et moi nous sommes pleinement réconciliés. C'est un homme char- 
mant, plein d'esprit, et il n'est pas ignorant, comme tous les littérateurs. 

Et encore, huit jours plus tard : 

J'ai présenté à Guys Champfleury et Duranty, mais ils ont déclaré que 
c'était un vieillard insupportable. Décidément les réalistes ne sont pas des ob- 
servateurs. Ils ne savent pas s'amuser. Ils n'ont pas la patience philosophique 



nécessaire > 



''1 On la trouvera dans notre édition de la correspondance. Elle a été don- 
née par le Supplément du Figaro, numéro du 2 juin 1906. 

'"* Dans la même lettre, Baudelaire mentionne que Guys a entrepris un 
travail sur la Vénus de Milu et lui demande «une notice de tous les travaux et 
hypothèses faits sur la statue». 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4^5 

A la même époque on le voit encore se féliciter de pouvoir envoyer 
à sa mère, en étrennes, un «morceau oriental» qu'il a pu arracher au 
grand artiste qu'd va célébrer (28 décembre 18^9) et dédier à ce 
dernier sen Rêve parisien. 

Dans une lettre à Eugène Crépet où il consignait ses souvenirs 
personnels sur Baudelaire , Jules Troubat mentionnait notamment : 

Une fois devenu secrétaire de Sainte-Beuve, et fréquentant le soir de mau- 
vais lieux où l'on s'amusait beaucoup, tels que le casino de la rue Cadet où 
Cliampfleurj m'avait fait avoir mes entrées, j'y rencontrais de temps en temps 
Baudelaire qui' errait avec une mine sinistre au milieu des filles qu'il effrayait. 
Un soir il avait autour du cou une sorte de queue de rat jaune ou verte, 
d'une couleur excentrique dans tous les cas, qui lui servait de caclie-nez. A ce 
casino, on trouvait un homme tout à fait dans ses goûts, le peintre anglais 
Guys, qui a dessiné des intérieurs de tous les lieux suspects avec une sorte de 
génie. Baudelaire avait un grand nombre de ces dessins, inspirés par la réalité 
même , et moi-même j'en tiens deux- d'Asselineau qui me les donna en sou- 
venir du poète. Je les offris à Sainte-Beuve , et je les ai retrouvés à sa mort. 
Guys et Baudelaire étaient faits pour s'entendre. Champfleury faisait toute 
sorte de farces comiques et joyeuses dans le casino; on y rencontrait un ancien 
acteur du nom de David, élève de Talma, inséparable de Baroilhet, l'ancien 
baryton. Ils avaient l'un et l'autre des notes particulières et tout à fait intimes, 
dans leur calepin, sur les dames qu'on retrouvait là tous les soirs. Mais Bau- 
delaire s'y promenait à l'écart , en solitaire. 

Ajoutons enfin que nous connaissons deux dessins de Baudelaire 
qui font particulièrement penser à la manière de Guys , l'un dont le 
titre : Hommage à Guys et le sujet : une pierreuse, marquent .^qu' il 
s'était bien proposé de l'imiter, l'autre : Femme au mancboji où riiiii- 
tation fut peut-être involontaire. 

Le texte de 1868 est à peu près identique à l'original. 11 parut ac- 
compagné de la note suivante 

Tout le monde sait qu'il s'agit ici de M. Constantin Guys dont les 
merveilleuses aquarelles sont connues et recLerchées des amateurs et des ar- 
tistes. On verra dès les premières pages suivantes pour quels motifs de délica- 
tesse et de déférence Charles Baudelaire s'est abstenu de désigner son ami 
autrement que par des initiales dans le cours de cette étude. Nous avons res- 
pecté dans le texte cette condescendance de Charles Baudelaire, sans reven- 
diquer ailleurs que dans cette note les droits de l'histoire. 

Cette étude avait dû d'abord s'appeler : Monsieur G..., peintre 
de maurs; dans les dernières notes rédigées par l'auteur pour ses 
éditeurs éventuels (23 février 186^, 6 février 1866), elle figure sous 



4 5 6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

le titre : Le peintre de la Modernité (Constantin Guys de Sainte -Hé- 
lène). 

Avant de la quitter, formulons une hypothèse assez vraisemblable. 
En février 1859, la correspondance du poète avec son éditeur nous 
le montre collectionnant les gravures de modes; trois ans plus tard, 
en février 1862, on le voit écrire à Sainte-Beuve qu'il lui enverra 
prochainement «un énorme travail sur les Peintres de mœurs (crayon, 
aquarelle, lithographie, gravure)». D'ailleurs ici même il mentionne 
qu'il a sous les yeux «une série de gravures de modes» (p. 50). On 
peut donc admettre que son morceau sur Guys était destiné à entrer 
dans un ouvrage général sur la peinture de mœurs, ou bien encore 
que Guys ne lui fut pas seulement un modèle, mais aussi un prétexte 
à traiter de ce sujet. 

Ajoutons enfin qu'en mai 1904 s'ouvrit, dans les Galeries Barba- 
zanges, 48, boulevard Haussmann, une exposition des œu^Tes de 
Guys, que ses organisateurs avaient pieusement placée sous le patro- 
nage posthume de Baudelaire, et que la vente de la bibliothèque de 
M. Arthur Meyer a fait apparaître un exemplaire des Fleurs DU Mal 
offert à Guys avec cet ex-dono : Témoignage d'amitié et d'admiration. 

Page 50. «J'ai sous les yeux. . .» — Le 13 février 18^9, Baudelaire 
écrivait à Poulet -Malassis : «Vous me ravissez avec les modes de 
l'an VII. Merci. . .», et le 16 du même mois : «Le troisième La 
Mésangère? Vous ne sauriez croire de quelle utilité pourront m'être 
les choses légères, non seulement par les images, mais aussi par 
le texte.» 

Page ^i. «. . .raidit. . .» — 1863 : roidit. 

«...nos pauvres vêtements (lesquels ont aussi leur griicc,!l 

est vrai, etc.)...» — Voir CuRIOS/TÉS ESTHÉTIQUES, Index, au 
mot Héroïsme. 

Page 53. «... le beau n'est que la promesse du bonheur.» — De l'Amour, 
chap. XVII — Cf. le texte, jusqu'ici non recueilli, p. 537. 

«J'ai plus d'une fois déjà expliqué ces choses;...» — Voir 

notamment CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , Index, au mot Biau. 

Page 54. «On a justement appelé les œuvres de Gavarni et de Dau- 
mier...» — Cf CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , p. .^24. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 457 

Pour les noms cites dans cette page (sauf Numa), voir l'Index 

des Curiosités Esthétiques. 

Page ^6. «... il me supplia, d'une manière très-impérieuse, de sup- 
primer son nom...» — Ces termes autorisent à croire que la que- 
relle du critique et de son modèle, dont il a été question plus 
haut, n'avait eu d'autre motif que la prétention du premier à im- 
primer le nom du second. 

Page 57. «M. G. est vieux.» — Guys était né le 3 décembre 1802. 



«...avec une honte et une indignation des plus amusantes.» 

— 1868 : une honte des plus amusantes. — II semble qu'il s'agisse 
là d'une omission. 

«J'ai vu depuis lors une masse considérable de ces dessins im- 



provisés. . .» — Probablement chez leur auteur. Dans un billet 
non daté et qui doit se rapporter à l'élaboration de ces pages 
(E.-J. CrÉPET, op. cit., p. 372), Guys écrit notamment à Baude- 
laire : «Je suis enchanté pour mon compte du retard dont vous me 
parlez, j'ai dix jours de plus à vous voir.» 

Page 58. «. . .la plupart des artistes sont . . . des brutes. . .» — Voir 
l'Index des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, au mot Artiste, et, pour 
les «exceptions» ici mentionnées, même volume, p. 260. 

— — L'Homme des foules, voir Edgar PoE, Nouvelles Histoires Extra- 
ordinaires. 

Page 60. «Le génie n'est que l'enfance retrouvée à volonté...» — 
Cette idée sera développée dans les Para DIS ARTIFICIELS (Le 

Génie enfant). 

Page 62. «...c'est une immense jouissance que d'élire domicile dans 
le nombre, etc.» — Cf. Fusées : «Le plaisir d'être dans les foules 
est une expression mystérieuse de la jouissance de la multiplication 
du nombre ...» 

«...dans une de ces conversations qu'il illumine, etc.» — 

Voir dans le Journal des Goncourt, sur Guys et sa conversation, 
une page particulièrement bien venue. 



458 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 63. «...l'éternelle beauté... de la vie dans les capitales...» — 
Voir l'Index des CURIOSITÉS EsTHÉTIÇiUES au mot Ville, l'épi- 
logue des Petits poèmes en prose, et celui des F LEURS DU Mal. 

Page 64. «. . .l'œil de M. G. . .» — 1863 : l'œil de G. 

«Mais le soir est venu...» — Cf. Les Fleurs du Mal, 

Recueillement , Examen de Minuit, La Fin de la Journée , surtout Cré- 
puscule du Soir, et aussi notre note, p. ^^j-j^yS. 

«L'hortime qui pense est un animal dépravé», a écrit quelque 

part un philosophe fameux. (Brierre DE Bois.MONT, De l Ennui.) 

Page 66. «C'est évidemment le signe d'une grande paresse, etc. . .» 

— Cf. Curiosités Esthétiques, p. 303. 

Page 68. «...le gTand défaut de M. Ingres...» — Cf. CURIOSITÉS 
Esthétiques, p. 237 et 329. 

«. . .plus ou moins complet, c'est-à-dire plus ou moins despotique. . .» 

— 1868 : plus ou moins despotique. — II semble qu'il s'agisse 
d'une omission. 

«En pareille matière. . .» — 1863 : En une pareille matière. 

Page 70. «. . .qu'il s'agit ici de dessins informes. . .» — 1868 : de 
quelques dessins. — Ajouté du prote, semble-t-il. 

Page 72. «. . .un de nos peintres les plus en vogue. . .» — Meisso- 
nier très certainement. Voir CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, Index. 

Page 73. «... la peur de n'aller pas assez vite. . .» — Cf. les louanges 
que Baudelaire donne à Delacroix à ce sujet, CURIOSITÉS Esthé- 
tiques, p. 108-109 et ici même, p. 8. 

Page 75. «. . .Horace Vernet, véritable gazetier. . .» — On sait que 
ce peintre était une des «bêtes noires» de l'auteur. 

et suivantes. — Baudelaire cite ici un grand nombre de des- 
sins qu'il a eus sous les yeux en original. Ont-ils été tous reproduits? 
Il est possible que beaucoup d'entre eux n'aient été employés que 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 45 9 

comme documents. Ceci expliquerait que nous ne les ayons pas 
tous retrouvés dans la collection de V Itlustrated London News. Plu- 
sieurs de ceux que nous faisons suivre ci-dessous de la date de 
publication dans le grand périodique anglais, ne nous semblent 
d'ailleurs que médiocrement représentatifs du talent de Guys et 
font naître le soupçon qu'on les aurait retouchés. — Consécration 
d'un terrain funèbre à Scutari par l'évêque de Gibraltar, 9 juin 18^5; 
A Scbiimla, chez Orner Pacha, 4 mars i8_54, 17 novembre 18^5; 
Les Kurdes à Scutari, 24 juin 1854. 

Page 77. La bataille de Balaklava, lUustrated London News, numéros 
des 18 et 2^ novembre et 23 décembre 18^4. 

La pièce de Tennyson, Tbe Charge of tbe ligbt brigade : 

Half a league, Ralf a league 
Half a league onward , 
Ali in the valIey oF DeatL 
Rode the six hundred... 

«. . .les désastres de Syrie.» — C'est-à-dire le massacre des Ma- 
ronites par les Druses et les bachibouzouks d'Ahmed pacha, alors 
gouverneur de Damas (juillet 1860). 

Page 78. «. . .un prêtre anglican lit l'office. . .» — lUustrated London 
News, 7 avril 18^^. 

Page 79. « Il est malheureux que cet album . . . n'ait pas passé sous 
les yeux de l'Empereur.» — Voir d'autres avances au régime im- 
périal, p. 211, 2^^, 2_52. 

Page 80. «. . .caricatures de décadence.» — 1863 : de la décadence. 

Page 82. «Fête commc'morative de l'Indépendance. . .» — lUustrated 
London News, 20 mai 1854. 

Page 84. «. . .gravées pour V lUustrated London News.)) — 1868 : par. 

«M. Paul de Molèncs a écrit quelques pages aussi charmantes 

que sensées. . .» — Voir Histoires sentimentales et mili- 
taires, chapitre des Voyages et Pensées miUtaires, et aussi CoAJ- 
MENTAIRES d'uN SoldaT. L'hiver, devant Sébastopol. 



46o NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 87. «Si Charlet, qui fut toujours ù la recherche de ce genre de 
beauté et qui l'a si souvent trouvé. . .)> — Voir nos notes dans les 
CuRJos/TÉs Esthétiques, p. 304, et dans ce volume, p. 36. 
— Les représentations qui avaient été faites à Baudelaire au sujet 
de sa sévérité à l'égard de Charlet, furent peut-être pour quelque 
chose dans l'éloge qu'on trouve ici. 

— - — «L'homme riche, oisif...» — Cf. Mon cœur mis à nu : Un 
dandy ne fait rien. Vous fîgurez-vous un dandy parlant au peuplt 
excepté pour le bafouer? 

Puis encore : 
Dandysme. — Qu'est-ce que l'homme supérieur? 

Ce n'est pas le spécialiste. 

C'est l'homme de loisir et d'éducation générale. 

Etre riche et aimer le travail. 

Page 88. «...puisque Chateaubriand...» — Voir ks Natcbez et notre 
note sur l'Histoire de l'Ant ROMANTIQUE, p. 4.32. 

«Les romanciers anglais. . .» — Le renvoi à la ligne de ce pa- 
ragraphe date de 1868. 

«M. de Custine. . .» — Baudelaire avait pour son talent une 

estime particulière. Nous avons vu p. 432 qu'il lui réservait une 
place dans sa galerie des Dandies; il s'honorait aussi d'en avoir 
reçu une lettre de sympathie lors de la publication des Fleurs 
DU Mal (voir l'Appendice de ce livre dans l'édition Lévy). — 
Voir aussi p. 396. 

Page 89. «Aussi. . .la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la 
simplicité absolue...» — Rappelons qu'au témoignage de Champ- 
fleury, Baudelaire, à l'époque où il avait encore quelque argent, 
s'étant trouvé satisfait d'un habit, en avait aussitôt commandé une 
douzaine d'exemplaires. 

11 ne faut peut-être pas prendre cette anecdote à la lettre, sur- 
tout venant de Champfleury qui était particulièrement porté à la 
mystification; mais elle est significative quant au goût déterminé 
de l'auteur pour une mise toujours égale et correcte. Un autre de 
ses contemporains a dit aussi assez plaisamment qu'il eût passé ses 
vêtements au papier de verre pour leur ôter l'apparence du neuf 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4r^ 1 

«... il sourira comme le Lacédémonien ...» — Ruiné dans 

sa santé comme dans sa fortune, Baudelaire prendra pour devise : 
Ridentem ferient ruina. 

«On voit que, par de certains côtés. . .» — 1863 : par certains 

côtés. 

Page 90. «...jusqu'aux tours les plus périlleux du sport,...» — 
1863 : jusqu'aux tours de force les plus périlleux. 

• «L'ordre irrésistible du Vieux de la Montagne. . .» — Cf. 

Paradis Artificiels, i" paragraphe du chapitre 11 du Poëme 
du Hascbicb, 

Pour le pluriel de dandy, l'auteur, en 1863, avait adopté la 

forme anglaise dandies. 

Page 93. «... cet être ... incommunicable comme Dieu...» — Cf. 
Mon caur mis à nu : 

La femme ne sait pas séparer l'àme du corps. Elle est simpliste comme 
les animaux. Un satirique dirait que c'est parce qu'elle n'a que le corps. 

Et encore : 

Dans l'amour, . . . l'entente cordiale est le résultat d'un malentendu. Ce 
malentendu, c'est le piaisir. L'homme crie : O mon ange! La femme rou- 
coule : Maman ! Maman ! Et ces deux imbéciles sont persuadés qu'ils pensent 
•de concert. Le gou£Frc infranchissable, qui fait l'incommunicabilité, reste 
infranchi. 

«... Cet être en qui Joseph de Maistre voyait un hel animal. » 

— II n'est pas douteux que Baudelaire n'eût adopté sur ce point 
les idées de son maître à raisonner, cela est sensible même dans 
Les Fleurs du Mal .- 

La grandeur de ce mal où tu te crois savante 
Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante. 
Quand la Nature, grande en ses desseins cachés. 
De toi se sert, 6 femme, ô reine des péchés, 
— De toi, vil animal, pour pétrir un génie? 

(xxv). 
Son beau corps nu, plem de frissonnements 

Montrait la grâce enfantine du singe 

(Le Cadre.) 



4^2 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Sous le fardeau de ta paresse 

Ta tête d'enfant 
Se balance avec la mollesse 

D'un jeune éléphant. 

(Le Serpent qui danse.) 

On pourrait multiplier les exemples. — Baudelaire écrivait à 
M""' Aupick en décembre 1863 : 

Je suis désolé de t'arracRer tes illusions sur le passage où tu assures voir 
l'éloge de ce fameux sexe. 

Tu l'as compris tout de travers. 

Je crois qu'il n'a jamais été rien dit de si dur que ce que j'ai dit dans 
le Delacroix et dans l'article du Figaro. Mais cela ne concerne pas li femme- 
mère (inédit). 

Page 94. «. . .le mundus muliebris. ..» — Nous retrouverons cette ex- 
pression dans les PaRADIS ARTIFICIELS. 

■ «. . .dans le métal et le mméral qui serpentent. . .» — Cf. : 

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, 
Ce monde rayonnant de métal et de pierre 
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur 
Les ctoses où le son se mêle à la lumière. 

Les Bijoux. 

Page 95. La nature embellit la beauté'. — Nous avons conté ailleurs 
(Charles BAUDELAIRE, ŒuVRES POSTHUMES , Mercure de France, 
1908) une anecdote qui est en étroite corrélation avec ce texte. 

Le poète avait reçu d'une dame de ses amies un billet ainsi 
conçu : 

Mardi 3 novembre. 

Vous m'avez envoyé des vers sans papillon , permettez-moi de vous oÉFrir 
des fleurs sans vers, et pour me prouver que mon goût a su comprendre 
le vôtre, mettez-les ce soir à votre boutonnière, 

aCar toujours la nature embellit la beauté». 

Il écrivit au-dessous le quatrain suivant : 

Je vis , et ton bouquet est de l'architecture : 
C'est donc lui la beauté, car c'est moi la nature; 
Si toujours la nature embellit la beauté, 
Je fais valoir tes fleurs... me voilà trop flatté. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4^^ 

«...la fausse conception du dix-huitième siècle...» — Ici 

Baudelaire épouse simplement les théories exposées dans les Soirées 
de Saint-Pétersbourg et même, par instants, le style de leur auteur. 

Page 96. «La nature. . .nous commande de les assommer.» — Le 
premier germe du poème en prose : Assommons les pauvres serait-il 
sorti de quelque rêverie autour de cette idée? 

Voir le mot Nature à l'Index des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES; 
on constatera combien Baudelau^e est ici fidèle à lui-même. 

Page 98. «...idole, elle doit se dorer pour être adorée.» — Cf. 
Bénédiction : 

La femme va criant sur les places publiques : 
— Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer, 
Je ferai le métier des idoles antiques, 
Et comme elles je veux me faire redorer; 

Page 99. «...laquelle unité. . .rapproche immédiatement l'être hu- 
main de la statue, c'est-à-dire d'un rêve divin et supérieur.» — 
Cf. la Beauté : 

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre... 

«. . .d'imiter la Je//e nature?» — 1863 : d'imiter hi pwre nature? 

A propos de la conclusion de ce chapitre, il faut citer une page 
très amusante des Confidences d'un journaliste, de Maxime RuDE 
(librairie André Sagnier, 1876) : 

. . . Cet endroit était aussi désolant que désolé. 

— N'est-ce pas, me dit Baudelaire, que ce paysage est charmant? 

— Vous plaisantez? 

— Non pas — je parle très sérieusement. Regardez plutôt : c'est lugubre! 
Paradoxe de poëte des Fleurs du Mal et d'aquafortiste ; j'y étais déjà ha- 
bitué. Baudelaire ne m'avait-il pas dit une fois, aux Variétés : 

— Je viens de voir une femme adorable. Elle a les plus beaux sourcils 
du monde — qu'elle dessine à l'allumette, — les yeux les plus provocants, 
— dont l'éclat n'existerait pas sans le kolil de la paupière, — une bouche 
voluptueuse, — faite de carmin, — et, avec cela, pas un cheveu qui lui 
appartienne. 

— Mais c'est un monstre ! 

— C'est une grande artiste! 

J'eus l'occasion d'entendre développer ce thème, à un voyage que nous 
fîmes à Versailles, — lui, Hippolyte Babou et moi. Comme nous descen- 
dions de wagon, je remarquai, filant devant nous, une jeune Anglaise dont 
la chevelure blonde ruisselait sur les épaules. 



4^4 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

— Quelle jolie fille, m'écriai -je, — surtout si tous ses clieveux sont 
à elle! 

— Pourquoi «surtout?», répliqua vivement Baudelaire. Elle ne serait 
que plus curieuse et plus attrayante si cette chevelure, magnifiquement dis- 
posée, n'était pas la sienne. 

— Mon cher Baudelaire, — je connais vos théories sur la beauté des 
femmes. Laissez-moi croire ici plutôt à la nature qu'à l'art ou l'artifice. 

Cela dit, j'échangeais avec Babou un sourire que le poëte surprit et qui 
le fit piquer en avant sans répondre. Il méditait une revanche, je la lu! 
donnai bientôt. 

— Que tout cela est supeibe! eus-je l'imprudence de murmurer au mi- 
lieu du parc de Versailles. 

Baudelaire m'entendait, et, nie saisissant par le bras : 

— Je vous y prends, me dit-il. Vous savez comme moi que rien de tout 
cela n'est naturel , et vous admirez ! 

Ah! «Satan à patte de velours!» 

Cf. Jules LevallOis, Mémoires d'un critique : 

Je voudrais, disait Baudelaire avec son air de pince sans rire, les prairies 
teintes en rouge et les arbres peints en bleu. La nature n'a pas d'imagi- 
nation. 

Cf. encore Adrien M.\R\, INDISCRÉTIONS PARISIENNES, Une 
Figure étrange (1866). 

Page 10 1. «...répétant ainsi la comédie donnée à domicile par leurs 
parents.» — Cf. la Morale du joujou, p. 13.^. 

Page 102. «Sur un fond d'une lumière infernale...» — Cf l'Irré- 
parable, Il : 

J'ai vu parfois , au fond d'un théâtre banal 

Qu'enHammait l'orchestre sonore 
Une fée allumer dans un cercle infernal 
Une miraculeuse aurore; 

Page 103. «...violet ( couleur affectionnée des chanoinesses...).» — 
On lit dans Fusées : «De la couleur violette (amour contenu, mysté- 
rieux, voilé, couleur de chanoinesse).» 

«. . .elle darde son regard sous son chapeau, comme un por- 
trait dans son cadre.» — Cf. l'Amour du mensonge : 

... tes jeux attirants comme ccu.x d'un portrait, 
image qui a peut-être été inspirée par le souvenir de Meltnotb, 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4<^5 

« Elle porte le regard à l'Iiorizon , comme la bête de proie ; ... » 

— On connaît un portrait de Jeanne Duval par Baudelaire, sous 
lequel il a écrit : Qiiarens quem devoret. 

La citation de La Bruyère : voir Les CARACTÈRES , Dei 

Femmes. 

En somme il est clair que dans les quelques pages qui forment 
les chapitres X, XI et XII de cette étude, le misogyne convaincu 
qu'était Baudelaire s'est donné un mal considérable pour rendre 
acceptable ce qu'il ne pouvait écrire tout net. N'eût-il craint d'épou- 
vanter le lecteur — et l'éditeur aussi — nul doute qu'il n'eût ici 
transcrit simplement ce qu'on lit dans Mon cœur mis à nu : 

La femme est le contraire du dandy. Donc elle doit faire horreur. 

La femme a faim et elle veut manger ; soif, et elle veut boire. 

Elle est en rut, et elle veut être f . . . 

Le beau mérite ! 

La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. 

Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du dandy. 

Page 105. «. . .fœmina simplex. . .» — JuvÉNAL, Satire VI , vers 327. 

Page 108. u...effulgences.n — Nous avons déjà vu le poète employer 
le mot approximant (p. 3, note). Faut-il croire que Baudelaire, s'il 
avait vécu quelque vingt ans de plus , aurait versé dans le vocabu- 
laire néo-latin du symbolisme? 

Page 109. «Ses œuvres seront recherchées. . .» -- Faut -il souligner 
combien Baudelaire devança le goût du public ? 



PEINTRES ET AQUAFORTISTES. 

Article ébauché sous le titre : L'Eau -forte est à la mode, dans la 
Revue Anecdotique du 2 avril 1862 où il parut sans signature; complété 
pour le Boulevard, 14 septembre 1862. 

Les deux premiers textes concordent souvent; cependant le premier 
contient m Jine plusieurs paragraphes qui ne se trouvent pas dans le 
second qui en apporte lui-même beaucoup de nouveaux. De plus 
l'ordonnance des phrases dans ces deux textes est différente. Nous 

30 



466 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

croyons donc nécessaire de reproduire ci -dessous m extenso le pre- 
mier en date. 

Quant à celui qu'a donné l'Art ROMANTIQUE, il n'offre avec 
celui du Boulevard qu'une variante insignifiante. 

Baudelaire s'intéressait vivement à ce renouveau de la gravure. On 
le voit, par une lettre à Théophile Gautier en date du 4 août 1862, 
lui demander de soutenir, lui aussi, «cette réaction en faveur d'un 
genre qui a contre lui tous les nigauds». 

L'EAU-FORTE EST A LA MODE. 

Décidément , l'eau-forte devient à la mode. Certes nous n'espérons pas 
que ce genre obtienne autant de faveur qu'il en a obtenu à Londres il y a 
quelques années, quand un club fut fondé pour la glorification de l'eau- 
Jorte et quand les femmes du monde elles-mêmes faisaient vanité de dessiner 
avec la pointe sur le vernis. En vérité, ce serait trop d'engouement. 

Tout récemment , un jeune artiste américain, M, Wbistler, exposait à la 
galerie Martinet une série d'eaux-fortes , subtiles, éveillées comme l'improvi- 
sation et l'inspiration, représentant les bords de la Tamise; merveilleux 
fouillis d'agrès, de vergues, de cordages; chaos de brumes, de fourneaux et 
de fumées tireboucbonnées ; poésie profonde et compliquée d'une vaste capitale. 

Il y a peu de temps, deux fois de suite, à peu de jours de distance, la 
collection de M. Méryon se vendait en vente publique trois fois le prix de 
sa valeur primitive. 

Il y a évidemment dans ces faits un symptôme de valeur croissante. 
Mais nous ne voudrions pas affirmer toutefois que l'eau-forte soit destinée 
prochainement à une totale popularité. C'est un genre trop personnel, et 
conséquemment trop aristocratique , pour enchanter d'autres personnes que 
les hommes de lettres et les artistes, gens très amoureux de toute personnalité 
vive. Non seulement l'eau-forte est faite pour glorifier l'individualité de l'ar- 
tiste, mais il est même impossible à l'artiste de ne pas inscrire sur la planche 
son individualité la plus intime. Aussi peut-on affirmer que, depuis la dé- 
couverte de ce genre de gravure, il y a eu autant de manières de le cultiver 
qu'il y a eu d'artistes aqua-fortistes. // n'en est pas de même du burin, ou 
du moins la proportion dam l'expression de la personnalité est-elle infiniment 
moindre. 

On connaît les audacieuses et vastes eaux-fortes de M, Legros : cérémonies 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4^7 

de l'Eglise, processions, offices nocturnes, grandeurs sacerdotales, austérités 
du cloître, etc. , etc. 

M, Bonvin, il y a peu de temps, mettait en vente, chez M. Cadari 
(l'éditeur des œuvres de Bracquemond , de Flameng, de Cbijfflart), un cahier 
d'eaux-fortes, laborieuses, fermes et minutieuses comme sa peinture. 

C'est chez le même éditeur que M. Yonisind, le charmant et candidi 
peintre hollandais, a déposé quelques planches auxquelles il a confié le secret 
de ses rêveries, singulières abréviations de sa peinture, croquis que sauront 
lire tous les amateurs habitués à déchiffrer l'âme d'un peintre dans ses plus 
rapides gribouillages ('gribouillage est le terme dont [se] servait, un peu 
légèrement, le brave Diderot pour caractériser les eaux-fortes de Rembrandt), 

MM. André Jeanron, Ribot , Manet viennent de faire aussi quelques 
essais d'eau-forte , auxquels M, Cadart a donné l'hospitalité de sa devanture 
de la rue Richelieu. 

Enfin nous apprenons que M. John-Lewis Brown veut aussi entrer en 
danse. M. Brown, notre compatriote malgré son origine anglaise, en qui 
tous les connaisseurs devinent déjà un successeur, plus audacieux et plus fn, 
d'Alfred de Dreux, et peut-être un rival d'Eugène Lami, saura évidemment 
jeter dans -les ténèbres de la planche toutes les lumières et toutes les élégances 
de sa peinture anglo-française. 

Parmi les différentes expressions de l'art plastique, l'eau-forte est celle qui 
se rapproche le plus de l'expression littéraire et qui est la mieux faite pour 
trahir l'homme spontané. Donc, vive l'eau-forte! 

Page III. «...(ce n'est certes pas de M. Ingres que je veux parler). ..» 
— II s'agit évidemment de Delacroix. 

Page 112. Pour Legros, voir CURIOSITÉS ESTHÉTIQ_UES , p. 287, 
où il est question de V Angélus. 

L'Ex-ioto avait été exposé au Salon de 1861; il est aujourd'hui 



au musée de Dijon. 

La galerie Martinet. La maison Martinet (Hautecœur frères, 

successeurs) avait ses magasins, 4.1, rue Vivienne et, 172, rue de 
Rivoli. 

M. de Balleroy, le peintre et aquafortiste sans doute. 

30. 



468 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

M. Ricord, le docteur célèbre. 

Pour Manet, voir notre note dans notre édition des Flelhs 

DU Mal, p. 489. Le Guitariste , titre exact : Espagnol jouant de la 
guitare, Salon de 1861. 

.plusieurs tableaux de lui empreints de la saveur espagnole 



la plus forte ...» — Voir la lettre de Baudelaire non datée ( 1 86.^ ) 
à Tlioré (Bûrger), où il proteste contre le reproche que ce critique 
avait lait à Manet, de pasticher les Espagnols, et conclut que si 
les toiles de Manet font penser à Goya ou à Velasquez, c'est sim- 
plement parce que Manet, de naissance, ressemble à ceux-là comme 
lui-même à Poe qu'on l'a pareillement accusé d'imiter. 

Page 113. «. . .pour dix sous. . .» — 1862 : pour dix sols. 

Page 114,. Pour Trimolet, voir CURIOSITÉS EsTHÉTIQ_UES. — 
Aubert, l'éditeur. 

M. Cadart. - A. Cadart et Luquet, 66, rue de Richcluu. 

«. . .dont la première livraison a déjà paru.» Il s'agit des 

Eaux-fortes modernes , première série, i" septembre 1862. 

Page 115. Bracquemont^ — 1868 : Bracquemonf; — Daubigiiv — 
1862 : d'Auhigny. — Pour les relations de Baudelaire et de Brac- 
quemond, qui plus tard gravera les portraits du poète pour la 
biographie d'Asselineau (1869), voir notre édition des Fleurs 
DU Mal, p. 369-371; pour ses rapports avec Méryon, auquel une 
page des Curiosités Esthétiques est consacrée, voir les 
Lettres de Baudelaire, les Souvenirs , Correspondances , donnés chez 
Pinccbourde, le Charles Baudelaire intime de Nadar, et E.-J. CuÉPE r, 
op. cit., p. 399. — Voir encore les C. E. pour Millet et Daubigiiv. 

Page 116. «...les audacieuses et vastes eaux-fortes de M. Legros, 
qu'il vient de rassembler dans un album. . .» — Titre : Collection 
de ^2 Eaux-fortes. 

Baudelaire en possédait des épreuves qui, à sa mort, furent 
données à Poulet- Malassis par M"* Aupick. Deux d'entre elles, 
«en premier état repris au pinceau par Legros pour Baudelaire», 
comme le mentionne une note marginale de l'éditeur, sont aujour- 
d'hui au Cabinet des Estampes. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4<^9 

— — - «...ces quelques pages où Edgar Poe se trouve traduit. . .» 
— Il s'agit de la série d'eaux-fortes entreprise en 1861 pour illus- 
trer les Histoires Extraordinaires. 

«C'est chez M. Cadart que M.Bonvin...» — Titre du cahier: 

Collection de 6 Eaux- for tes. 

«Ce brave et bon Diderot. . .» — On est un peu surpris des 

épithètes et du commentaire, surtout si l'on se souvient qu'au dé- 
but de sa carrière de critique, Baudelaire n'avait pas ambitionné 
de plus bel éloge que d'être comparé à Diderot (voir notre édition 
des Curiosités Esthétiques, p. 466). Mais peut-être venait- 
il de relire telle page des Salons, où Diderot, au nom de la morale, 
se déclare prêt à détruire toutes les statues , ce qui légitimerait son 
agacement. . .bien qu'il y ait lieu de se souvenir que lui-même, 
à son heure, avait déclaré excuser les iconoclastes. (Voir p. 296.) 

«. . .ne pouvait manquer à l'appel.» — 1862 : ne pouvait pas 

manquer à l'appel. 

Page 117. «...son album Paris.» — Rappelons que Baudelaire avait 
dû mettre des légendes sous ces Vues. Nous en reparlerons d'ail- 
leurs quand nous annoterons la correspondance du poète. 

«Nous avons rarement vu. . .» — Ce passage, jusqu'à l'alinéa 

suivant, est emprunté, à quelques variantes près, aux CURIOSITES 
Esthétiques , Salon de iS^ç. Voir nos notes sur la page 342 
dans ce volume. 

M. Nicl. — Voir Loys Delteil, Le Peintre- (graveur illustré, t. Il, 

P- 73- 

«Pensons-y : un peu d'impopularité, c'est consécration.» — 

Cette idée revient souvent sous la plume de Baudelaire. Nous la 
retrouverons plus loin à propos de Théophile Gautier et de Leconte 
de Lisle dans ses lettres à Manet ou à Soulary, qu'il s'appliquait 
à consoler de l'injustice du public; puis encore dans les jugements 
qu'il a portés sur lui-même dans sa correspondance. 

Les Journaux intimes mentionnent d'ailleurs « le plaisir aristo- 
cratique de déplaire». 



470 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



- L'ART PHILOSOPHIQUE. 

Cette étude changea plusieurs fois de titre, s'appelant successive- 
ment Les Peintres raisonneurs (1857), Les Peintres qui pensent (1858), 
Les Peintres idéalistes et Les Peintres allemands (1859), L'Art enseignant 
et Les Peintres philosophes (1860), La Peinture didactique (1863), L'Art 
didactique, écoles allemande et lyonnaise (1866). 

Il en est mainte fois question dans les lettres de l'auteur. En avril 
1857, Baudelaire annonce par deux fois à Poulet-Malassis son inten- 
tion d'aller à Lyon, bien qu'il connût cette ville de longue date, y 
ayant fait une partie de ses études ; c'est qu'il voulait s'y documenter. 

Le 10 novembre 18^8, il écrit à M. de Calonne, directeur de la 
Revue Contemporaine, où l'article devait paraître : 

Vos peintres sont commencés. J'appellerai cela, si vous le voulez bien : Les 
Peintres qui pensent; il y aurait là un petit ton d'ironie qui serait la sauce du 
titre. Relativement à votre ami M. Janmot, je procéderai de chic (c'est-à-dire 
par ma mémoire et avec son livret en vers) et si plus tard nous constatons 
qu'il y a lieu de vérifier, j'irai à Lyon. 

Peut-être vous demanderai-je la permission d'enfermer dans Les Peinties qui 
pensent une appréciation des Sonnets humoristiques ^^'i . Tous les Lyonnais se 
tiennent. J'ai connu Lyon. Peintres, poètes, philosophes, ils se ressemblent 
tous. (Lettre inédite.) 

Le 8 janvier 18^9, dans une lettre, également inédite, au même, 
il précise les intentions de cet essai : 

Après l'Opium, vous savez, les Pemtres idéalistes. Vous connaissez la thèse à 
l'avance. Le siècle est fou et déraisonne en toutes choses , mais plus particulièrement en 
matière d'art, à cause de la confusion hérétique du bien avec le beau. Tout cher- 
cheur d'idéalité pure est un hérétique aux yeux de la muse et de l'art. Je par- 
lerai donc des pemtres idéalistes comme de malades; quelquefois ils montrent du 
génie, mais un génie ma 



lade 



Cette même année 1859, Baudelaire par deux fois encore, dans 
ses lettres, exprime la volonté d'achever cette étude. 

''' Il ne semble pas que Baudelaire ait jamais donné suite à ce projet. Mais 
on trouvera son sentiment sur Soulary dans ses lettres à celui-ci et à Armand 
Fraisse. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4/! 

En 1860, il lui arrive même de prendre son désir pour la réalité, 
car le 4 février il mande à Malassis l'avoir livrée à la Presse, et, en 
août, qu'elle va paraître... Négligeons ces affirmations qui pouvaient 
bien avoir pour objet tant de rassurer l'éditeur sur l'activité de son 
auteur que d'en obtenir quelques avances , et qui sont d'ailleurs con- 
tredites par la promesse postérieure de cinq mois, qu'on trouve dans 
un billet (inédit) à Alph. de Calonne (3 décembre 1860) : «Je vous 
consacrerai une enfilade de journées... Le premier morceau, ce sera 
les peintres. » 

En décembre 1863, La Peinture didactique est offerte au Pays, sous 
la réserve d'un délai de six à huit mois pour la livraison du ma- 
nuscrit. 

Le 30 mars 186^, Baudelaire la mentionne enfin, dans une lettre 
à Sainte-Beuve, comme un morceau non achevé pour lequel «il est 
riche de notes». 

Ce sont évidemment ces notes-là que les éditeurs posthumes ont 
recueillies. 

Mais il Y en a trois autres au moins qui n'étaient point tombées 
entre leurs mains, ou qu'ils avaient cru devoir écarter pour quelque- 
raison et qui ont leur place marquée ici : 

I 

Peinture didactique. 

Note sur l'utopie de Chenavard. 

Deux hommes dans Chenavard, l'utopiste et l'artiste. // veut être loué 
pour ses utopies , et il est quelquejois artiste malgré ses utopies. 

La peinture est née dans le Temple. Elle dérive de la Sainteté, Le Temple 
moderne, la Sainteté moderne, c'est la Révolution. Donc faisons le 
Temple de la Révolution, et la peinture de la Révolution. 'C'est-à-dire 
que le Panthéon moderne contiendra l'histoire de l'Humanité. 

Pan doit tuer Dieu. Pan, c'est le peuple. 

Esthétique chimérique, c'est-à-dire a posteriori, individuelle, artifi- 
cielle, substituée à l'esthétique involontaire , spontanée, fatale, vitale du 
peuple. 

Ainsi Wagner refait la tragédie grecque qui fut créée spontanément nar 
la Grèce. 

La Révolution n'est pas une religion, puisqu'elle n'a ni r.ropbetes , ni 
saints , ni miracles , et qu'elle a pour but de nier tout cela. 



472 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Il y a quelque chose de bon dans la thèse de Chenavard, c'est simplement 
le mépris de la babiole et la conviction que la grande peinture s'appuie sur Us 
grandes idées. 

Grande naïveté d'ailleurs , comme chez tous les utopistes. Il suppose chez 
tous les hommes un égal amour de la justice (sainteté) et une égale humi- 
lité. Honnête homme, excellent homme! 

Orgueilleux solitaire, étranger à la vie. 

II 

Chenavard est une caricature de la sagesse antique dessinée par la fantaisie 
moderne. 

Les peintres qui pensent. 

III 



LYONNAIS. 



Artistes : 
Chenavard. 
Janmot. 
Révoil. 
Bonnefonds. 
Orsel. 
Perrin. 

Compte-Cahx. 
flandrin. 
Saint-Jean. 
Jacqutind. 
Boissicu. 



Littérateurs : 
Laprade. 

Ballanche (pour la jumée). 
A. Pommier. 
Soulary. 

Blanc Saint-Bonnet. 
Noirot. 

Pierre Dupont, 
De Gérando. 
J.-B. Say. 
Tcrrasson. 



Bureaucrates , professeurs d'écriture, Amédée Pommier, délire artificiel 
€l boutiquier. Ah! pourquoi suis -je né dans un siècle de pro.-;e! 
Catalogue de produits. Carte de restaurant. Magister. Didactisme en poésie 
et en peinture. 

Anecdote de l'orgie (Laprade à Pans). 

Ajoutons qu'on lit dans Fusées : 
Chenavard a aéé un type surhumain. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4/ > 

Chenavard et Baudelaire avaient plusieurs amis communs : Chris- 
tophe, Préault, Delacroix, Weill, Edmond Texier notamment, et se 
rencontraient fréquemment au Divan Lepeletier, où le peintre lyon- 
nais discourait volontiers sur l'inutilité des arts, ce qui lui avait valu, 
comme on sait, le surnom de Décourageateur I" . 

Baudelaire Im a rendu justice sous le rapport de l'éloquence et de 
l'érudition dans ses CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES (voir Index) et ici 
même, p. 3^. 

Leurs relations ont laissé trace dans les cartons de Baudelaire 
sous la forme de deux dessins : Echantillon de beauté antique dédié à Che- 
navard et Vision céleste à l'usage de Paul Chenavard , dont l'intention 
ironique n'est pas douteuse. 

Le premier représente une jeune femme aux traits plus qu'irrégu- 
liers dont la coiffure est agrémentée d'anglaises et au cou de laquelle 
pend une croix — celle de sa mère sans doute; le second, rehaussé 
de vermillon, une créature angélique et très réelle par le développe- 
ment du buste, dont les cheveux sont bien partagés en bandeaux 
plats, avec de grands sourcils, des yeux fendus en amande, très al- 
longés, et une taille que le corset comprime chastement. 

Voir au sujet de cet article le Charles Baudelaire d'Asselineau, p. 17. 

Page 120. «Est-ce par une fatalité des décadences, etc.» — Voir Index 
des Curiosités Esthétiques , au mot Décadence. 

Page 121. «...une absurdité ... l'intelligence du peuple relativement 
aux beaux-arts.» — Cf. Mon cœur mis à nu : «De la haine du peuple 
contre la beauté. Des exemples. . .» 

Baudelaire était singulièrement revenu de son engouement 
démocratique de 1848, il en conviendra lui-même dans la page 
suivante. (Voir aussi à ce sujet ses Journaux intimes.) 

Page 122. Alfred RÉTHEL. — Voir notre édition des FlEURS DU 
Mal, p. 369-370. Dans ses lettres à Nadar, Baudelaire marquait 
un intérêt tout particulier pour Réthel, auquel il songeait à confier 
l'illustration des Fleurs du Mal : 

... Qu'est-ce donc qu'un certain artiste allemaiid, a^'ant fait une certaine 
Chasse miraculeuse ou fantastique , qui se vend chez Goupii? Tout le inonde 
me conseille de lu'adresser à lui... (14 mai 1859.) 

... Tu ne connais donc pas ces gravures sur bois, d'après Rclliel? La 
Danse des .\Jorts en iS^S se vend iiiai.iteiiant l franc (six planclics). La 



474 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Bonne Mort et l'Invasion du Choléra se vendent, je crois, 7 francs. Tout 
cela, chez un libraire allemand qui vend aussi des gravures allemandes, rue 
de Rivoli, près du Palais-Royal. 

Quelques personnes m'ont dit que Rétfiel avait décoré une église (à Co- 
logne peut-être); d'autres m'ont dit qu'il était mort; d'autres, qu'il était 
enfermé dans une maison de fous. J'ai les œuvres citées ci-dessus, et je vou- 
drais savoir, outre les renseignements biographiques, s'il v a d'autres œuvres 
gravées (16 mai 18^9). 

II est étonnant, notons -le en passant, que Baudelaire n'ait dé- 
couvert Réthel qu'à cette date. Dix ans auparavant en effet Champ- 
fleury, avec lequel il était alors particulièrement lié, avait consacré 
au peintre allemand un grand article : La Danse des Morts de l'an- 
née i8^ç. (L'Artiste, 1^ septembre 1849.) 

«. . .une chapelle sur les bords du Rhin. . .» — Ce n'est pas 

tout à fait exact : il s'agit de l'Hôtel de ville d' Aix-la-Chapelle. 

«Description minutieuse ... et traduction exacte des lé- 
gendes...» — Voici la traduction donnée par l'Illustration du 
28 juillet 1849 qui avait reproduit cette série qu'on trouvera éga- 
lement dans l'Histoire de l'Imagerie populaire de Champfleury. 

PROLOGUE. 

Bourgeois et pavsan , regarde bien ces feuilles, tu y verras une image 
sans voile, une triste image d'un temps triste. Plus d'un homme arrive à 
vous comme un nouveau sauveur, il vous parle de la puissance, de la pros- 
périté qu'il prépare au peuple , vous le croyez , parce que son langage vous 
plaît; mais voyez ce qu'il en est. 

Sous la planche I : 

Liberté, Egalité, Fraternité. Adieu, les temps anciens, adieu!... Ces 
cris circulent de groupe en groupe dans les rangs du peuple. Le sein de la 
terre s'entr'ouvre , et il en sort un faucheur pour la moisson qui va se faire. 
A mesure qu'il s'élève sur le sol, des femmes se pressent autour de lui et 
s'associent à ses préparatifs. La Justice est enchaînée, la Ruse lui a enlevé 
son épée, sa balance, et les présente au faucheur; la Vanité lui donne son 
chapeau; la Folie lui tient son cheval; la Soif de sang lui apporte sa faux. 
A présent, camarades, attention, voilà celui qui saura vous rendre libres 
et égaux. 

Sous la planche II : 
La douce lumière du matin brille comme de coutume sur la ville et les 
champs. Voici venir, dans sa course fougueuse, l'ami du peuple, le fauclicur. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4? 5 

n dirige son cheval vers la cité, il sait quelle riche Tiioisson il doit y faire. 
La plume de coq flottant sur son chapeau reluit au soleil, rouge comme du 
sang; sa faux flamboie comme une lueur d'orage, son cheval gémit, et les 
corbeaux crient. 

Sous la planche III : 
Il arrive à son but. A l'entrée de la ville est l'auberge avec ses hôtes, qui , 
en buvant de l'eau-de-vie , chantent, jouent, se querellent. Il s'avance avec 
un regard rusé et s'écrie : A la prospérité de la République! Que pèse une 
couronne! pas plus qu'un tuyau de pipe. Je veux vous en donner la preuve, 
regardez! II met la couronne et la pipe dans la balance, en la prenant par 
l'aiguille. Les spectateurs charmés s'écrient : Voilà l'homme qu'il nous faut, 
l'homme qui doit nous conduire et que nous suivrons. Mais toi, pauvre 
femme aveugle, pourquoi te retires-tu? Et verrais-tu plus que ceux qui ont 
les yeux ouverts! 

Sous la planche IV : 
Liberté, Egalité, Fraternité! Ce cri résonne à travers toute la cité. «A 
l'Hôtel de Ville!» Ecoutez. On entend les pierres qui sifflent l'air (^sic) : 
— Vive la République. — La flamme éclate. Au marché! Au marché! là 
est déjà le héros de la Révolution. Ecoutez-le parler. Il tient l'épée enlevée 
à la Justice, la présente au peuple et lui dit : Peuple, voilà ton glaive. A qui 
appartient-il de juger si ce n'est à toi! C'est par toi que Dieu se manifeste, 
par toi seul. A ces mots, des milliers de voix répondent par ces cris : Du 
sang! du sang! 

Sous la planche V : 
Aux barricades! En avant les pavés! La construction s'achève et à sa cime 
apparaît, l'étendard sanglant à la main, celui que la révolte a choisi pour 
chef. Les balles sifflent, les victimes tombent. Mais lui rit et dit à ceux qui 
l'entourent : «Maintenant je tiendrai la promesse que je vous ai faite de 
vous rendre pareils à moi.» Il lève son pourpoint, et ceux qui le regardent 
se sentent le cœur saisi d'effroi. Leur sang coule rouge comme leur drapeau. 
Celui qui les a conduits au combat, c'est le faucheur, c'est la Mort. 

Sous la planche VI : 
Celui qui les a conduits, c'est le cavalier de la mort, il a tenu sa pro- 
messe; tous ceux qui l'ont suivi sont maintenant frères, libres et égaux. 
Victorieux, il enlève son masque, et du haut de son cheval rit de la des- 
truction , le héros de la République rouge. 

ÉPILOGUE. 

Dans la tombe... oui, nous sommes égaux : ni haut, ni bas, ni pauvres, 
ni riches. O Liberté, qui t'amènera parmi nous? Ah! ce n'est ni le meurtre, 
ni le crime. Tu ne brilleras dans toute ta splendeur que lorsque l'ardeur de 



4:7^ ^■OTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

notre égoïsme sera éteinte. Et toi, Egalité, ne viens-tu que de la mort? 
Non, pour tous luit la même aurore. Riches ou pauvres, grands ou petits, 
tous les bons sont égaux. Et toi, Fraternité, parole sacrée, rempart du ci- 
toyen, on t'a outragée, profanée, on a fait de toi une torcte incendiaire, c'est 
du ciel que tu nous es venue; que ta flaniine s'élève purement, gaiement 
vers le ciel, et que Dieu bénisse la patrie! 

Page 123. «...la mort joue un air enclianteur sur le violon.» — 
Baudelaire a dû faire ses descriptions de mémoire, car il s'y montre 
une grosse inexactitude. Dans la planche de la bonne mort [Der 
Tod als Freiind), la Mort attristée sonne le glas; c'est dans l'autre 
planche (Der Tod ah Erwûrger) que la Mort ricanante joue du vio- 
lon... avec deux tibias. 

«M. Michelet a tenté d'interpréter minutieusement la Mdan- 

cbolia d'Albert Durer.» — Voir l'Histoire de France au seizième sièck 
(Chamerot, 1855), p. 86-90. 

Page 1 24. Pour les rapports de Baudelaire et de Soulary, voir la 
Correspondance, passim; pour Dupont, on trouvera plus loin, ici 
même , deux notices qui lui sont consacrées. 

Pour Janniot, voir CuRtoSITÉS ESTHÉTIQUES , Index, 

Page 126. M. de Dreux- Brézé et Mirabeau. — Titre exact : Mirabeau 
apostrophant M. de Dreux-Brézé , esquisse. — La Convention votant la 
mort de Louis XVI , dessin. 

Page I 27. «... la période dans laquelle nous entrerons prochainement 
et dont le commencement est marqué par la suprématie de l'Amé- 
rique et de l'industrie.» — Cette dernière proposition tout au 
moins devait rencontrer le plein agrément de Baudelaire : relire 
l'admirable page de Fusées qui commence par ces mots : Le monde 
va finir. 

Page 128. L'Histoire d'une âme. — «Sujet d'une suite de tableaux de 
M. Janmot exposés à Paris en 18^1, et dont le Catalogue était 
accompagné d'un commentaire en vers de la composition de l'ar- 
tiste lui-même.» (Note des éditeurs de 1868.) — Ajoutons que ce 
commentaire avait paru à Lnhju, en 185.}., sous le titre : L'.Ame. 

Passage du Saumon, 70. - Le Bottin de l'époque n'indique 

à cette adresse que Duchéne, instrumcnis de musique. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 477 

L'Exposition universelle : 1855. — II est à remarquer que Bau- 
delaire, lui non plus, n'en avait pas parlé alors. 

Page 129. Le Cauchemar, 8° tableau de la série; La Mauvaise instruc- 
tion, lire : Le Sentier dangereux, 7"; Promenade mystique, lire : Sur la 
montagne, i^'. 



MORALE DU JOUJOU, 

Cet article a paru dans le Monde littéraire du ly avril 18^3; il a été 
repris ensuite par le Portefeuille, numéro du 19 août 18^^; puis en- 
core par le Rabelais, 13 juin 18^7, oii il était accompagné de cette 
note : 

Nous extrayons du livre de M. Charles Baudelaire , en ce moment sous 
presse, Variétés et Curiosités Esthétiques , que vont publier MM. A. P. Malassis 
et De Broise, — la /anfawie sérieuse qu'on va lire. 

Le premier texte est presque identique au second, à cette diflé- 
rence près qu'il annonce, in jine , une suite qui ne parut jamais; le 
troisième presque identique au quatrième, celui de 1868, que nous 
avons retenu. 

Cet article est cité comme «très réussi» dans V Histoire anecdotique 
et critique de la presse parisienne (18^57 et 1858) de Firmin Maillard. 

Sous le titre : Le Joujou du pauvre (la Presse, 24, septembre 1862), 
l'auteur en a repris, pour en faire un «petit poème en prose», tout 
le passage qui commence page 136 par les mots : «Tel est le joujou 
du pauvre», et qui finit page 137 avec la phrase : «Les parents, par 
économie, avaient tiré le joujou de la vie elle-même», ne modifiant 
que très peu son texte qui se présente seulement amorcé et terminé 
par deux phrases nouvelles. 

Page 131. M"" Panckoucke. — La collection baudelairienne de 
M. Ancelle renferme deux billets de M°" Panckoucke à M"" Au- 
pick. Ils n'ont aucun rapport avec cette histoire, mais dans l'un 
d'eux, on trouve cette pensée délicate, qui s'accorde avec le récit 
de Baudelaire : «Le plus grand plaisir pour moi c'est de faire des 
heureux. . . C'est recevoir que donner à ses amis.» 

«...le Panckoucke actuel.» — C'était la fenmie de Charles 

Panckoucke, le traducteur de Tacite, et la mère d'Ernest Pane- 



4/8 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

koucke. Elle mourut en 1861, à soixante-dix-sept ans. Son salon 
de la rue des Poitevins était fréquenté par beaucoup de gens de 
lettres. 

«...dans une r\ie silencieuse...» — i853-i8_5_5-i8_57 : très-muette. 

Page 132. «. . .des stalactites merveilleu5«, » — i^iS» coquille sans 
doute : merveilIeuA:, 

«. . .des hommes dégénérés, en qui, au contraire, la délibéra- 



tion. . .» — 1853-1855 : chez lesquels la délibération. 

Page 133. «...petits garçons qui, ayant actuellement traversé une 
bonne partie de la cruelle vie, manient. . .» — '^53"ï^55 • S^' 
ont ...et manient. 

«...puisé un souvenir dans le trésor de M"" Panckoucke. » — 



1 853-1 855-1 857 : dans le budget. 

«. . .qui m'apparaît comme la Fée du joujou.» — 1853 : qui 

m'apparaît alors comme la Fée du joujou. 

«. . .qui, par la propreté lustrée, l'éclat des couleurs, la vio- 
lence dans le geste et la décision dans le galbe, représente si bien 
les idées de l'enfance sur la beauté!» — 1853 et 1855 : qui repré- 
sente SI bien les idées de l'enfance sur la beauté, la propreté, 
l'éclat des couleurs, la violence dans le geste et la décision dans le 
galbe, comme dirait Théophile Gautier. 

Page 134.. «//!$ jouent sans joujoux. » — 1853 : L« en/anr^ jouent sans 
joujoux. 

«... ces petites filles qui jouent à la madame , se rendent des 

visites ... imitent leurs mamans. . .» — Cf. p. loi : «...se rendent 
des visites ... répétant ainsi la comédie donnée à domicile par leurs 
parents. » 

«. . .n'y a-t-il pas de quoi faire rougir de son impuissante ima- 
gination ce public blasé. . .» — 1853-1855 : de quoi faire rougir 
/'impuissante imagination de ce public blasé. 

Page 135. «...une victoire est souvent incertaine...» — '855 • 
souvent bien incertaine. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 479 

«Le joujou est la première initiation de l'enfance à l'art, ou 

plutôt c'en est pour lui la première réalisation.» — 1853-18^5 : 
ou plutôt sa première réalisation. 

«...le cheval et son cavalier en trois morceaux, quatre che- 
villes pour les jambes, la queue du cheval formant un sifflet.» — 
1853-185^ : le cheval et son cavalier en trois morceaux, les jam- 
bes, quatre chevilles, la queue du cheval contenant un sifflet. 

Page 136. «. . .le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à 
se défier de l'homme.» — 1853-18^^ : comme s'ils se déjxaient de 
l'homme. 

«C'est là certainement un grand divertissement.» — Voilà qui 

sent un peu le démoniaque. Cf. une certaine anecdote contée par 
Nadar dans son Charles Bauddaire intime, p. 46-47. 

«. . .un beau jardin, au bout duquel apparaissait...» — 1853- 

1 855 : au bout duquel se laissait voir. 

Page 137. «...dans une boîte grillée,...» — 1853-1855-1857 : dans 
une petite boîte gnllée. 

«. . .avaient tiré le joujou de la vie elle-même.)) — 18 53-1 855 : 

de la nature, 

«. . .je n'affirmerais pas que le contraire n'ait pas lieu,. . .» — 

1853 : n'a pas lieu. 

Page 138. «II date maintenant de quelques années.)) — 1853- 1855 : Il 
date de deux ans. 

«. . . — au nombre de vingt, si vous voulez.)) — 1 853-1 855 : au 

nombre de vingt, par exemple. 

«Ajustez ce cercle. . .» — Le renvoi à la ligne n'existe que 

dans le texte dernier et ne se justifiait que du point de vue typo- 
graphique. Nous l'avons donc supprimé. 

Page 139. «...des parents dans cette émouvante question.» — ^^53 : 
des parents relativement aux joujoux. 



48 O NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

«Elles ne connaissent pas. . .les moyens poétiques de passer le 



temps.» — 1853-18^5 : elles ne reconnaissent pas. 
«. . .deux sous. . .)) — '853 : deux sols. 



• Au sujet de l'exaspération où le contact des gens «ultra- J 

raisonnables» pouvait jeter Baudelaire, voir sa lettre à M. O. ^ 

[Olivier] en date du 18 août 18^2, — lettre qui d'ailleurs ne fut 
vraisemblablement pas envoyée. 

Page 140. «. . .ils les mettent en ordre, en font. . .» — 1853 : et eu 
font. 

«Mais ou est l'âme?» — 18^3 : pas d'italique. 

«Il y en a d'autres qui cassent tout de suite le joujou à peine 

mis dans leurs mains,...» — 1853-1855-1857 : qui cassent tout de 
suite, à peine le joujou mis dans leurs mains. 

Page 141. ((Puzzling question'.» — Ces mots ne figurent pas dans le 

texte de 1853. 

Par contre on y lit, après un trait de séparation : 

Dans un autre article, je parlerai de la fabrication des joujoux, et du 

goût des différentes nations dans cette matière , ce qui est un sujet fort 

compliqué. 



THEOPHILE GAUTIER. 

Cette étude parut d'abord dans l'Artiste, numéro du 13 mars i8_j9 
[Galerie du XIX' siècle, -xxiu), puis en plaquette. 

Baudelaire semble avoir d'abord hésité à l'écrire. Nous avons 
donné ailleurs une lettre d'Edouard Houssaye, alors directeur de 
l'Artiste (voir E.-J. CrÉpet, op. cit., p. 375) '', qui constitue une 
mise en demeure assez brutale : 

Décidément voulez -vous faire l'étude sur Gautier? si oui, donnez -la cette 
semaine; si non, je vais la faire faire par un autre ami de Gautier. (31 jan- 
vier i8j9.) 

'"' Dans le même ouvrage, voir deux autres lettres rclatj\es à l'article, 
p. 309 et 376. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4^ I 

Et ceci est important, surtout à le rapprocher des réserves que 
Baudelaire a faites sur le talent du «magicien», tant dans sa lettre 
à Hugo qu'on lira tout à l'heure, qu'ici même, ou dans d'autres 
articles critiques. (Voir nos notes sur les pages 3^et276('' de ce vo- 
lume.) 

L'essai une fois terminé , il en était cependant satisfait : 

J'ai fini l'étude sur Gautier. Je crois qu'il en sera content, ainsi que vous 
et tous nos amis. (Lettre à Poulet-Malassis, 13 février 1859.) 

Quelque deux ans plus tard, il l'enverra encore à Vigny, avec le 
Wagyier, en échantillon de son savoir-faire : «Vous y trouverez quelques 
pages qui vous plairont.» 

Il convenait d'ailleurs s'y être appliqué , bien qu'il l'eût écrit « avec 
une rapi'dité de démon». 

Sa correspondance nous le montre ensuite s'employant à en assurer 
tant la réussite matérielle que l'effet sur le public. Il veut que Duces- 
sois, l'impnmeur de l'Artiste, lui envoie ses épreuves tout de suite, 
pour les revoir à loisir. D'Honfleur, il charge le bon Asselineau d'ob- 
tenir que l'article entier passe dans le même numéro, car «cela est 
fait pour être lu en une seule séance». II s'impatiente parce que la 
revue temporise : 

Et l'Artiste! plus d'Edouard Houssaye, maintenant c'est Arsène. Et les uns 
veulent communiquer les épreuves à Gautier, et les autres veulent attendre 
son retour fin avril. Lui, avant de partir [pour Saint-Pétersbourg], m'a dit 
qu'il se reposait de tout sur moi. 

Ajoutons que cette étude fut payée 100 francs par l'Artiste. 
II semble que la publication en fut remarquée. Baudelaire écrivait 
à Malassis le 26 mars 1859 : 

L'article continue son tmtamarre. II paraît que c'est une monstruosité. Chez 
Téchener, c'a été un scandale. 

Cependant les journaux de l'époque n'en ont guère parlé. 

L'idée de faire de ces pages un petit livre est contemporaine de 

•'' Voir, au sujet de l'importance que plusieurs critiques ont attachée à ces 
réserves, page 409 (in fine) de notre édition des Fleurs DU Mal. — Voir aussi 
Fernand VandÉrem, Le Miroir des Lettres, t. V, ch. xi; Jules Levallois, 
Mémoires d'un critique; André GiDE, Ecrits nouveaux, i" novembre 1917 ; 
Paul SouDAV, Le Temps, 16 novembre 1917- 

3' 



482 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

leur rédaction. Dès le 16 février i8_59, c'est-à-dire trois jours après 
qu'il les avait terminées, Baudelaire mandait à Malassis : 

Si vous êtes satisfait de la notice sur Théophile, ne pourrions-nous pas en 
faire une jolie brochure? Il est évident que le Gautier et le Poe'^^ ne peuvent 
pas entrer dans les Curiosités. Cela d'ailleurs (ne fût-ce que de 100 francs 
ou même de 50 francs) pourrait diminuer un peu mon eflroyable dette vis- 
à-vis de vous. D'un autre côté, l'influence de Gautier et de Pelletier pourrait 
conseiller à Turgan de la reproduire dans le Moniteur, Houssaje pourrait vous 
prêter le portrait. 

Disons tout de suite que cet espoir d'une reproduction dans le Mo- 
niteur ne se réalisa pas, et que finalement les droits d'auteur pour 
cette plaquette devaient se trouver réduits à 30 francs'-'. Du moins, 
Poulet-Malassis s'empressait d'adhérer au projet d'une brochure sé- 
parée. Mais diverses causes allaient retarder la publication. 

Il fallait s'entendre pour un portrait-frontispice , Baudelaire en vou- 
lait un, y trouvant une garantie de vente. Il avait été d'abord question, 
on vient de le voir, d'adopter simplement celui qu'avait donné l'Ar- 
tiste dans sa Galerie du XI X' siècle (numéro du 3 mars 1859), — une 
planche de Bracquemond d'après ime photograpliie de Nadar. Mais 
l'associé de Malassis n'avait pas confiance dans le succès de la bro- 
chure, comme en témoigne le billet suivant de son auteur : 

J'ai rencontré de Broise. . ., qui m'a dit vous avoir écrit pour vous prier 
de ne faire du Gautier qu'un tirage minime, attendu que c'est un ouvrage 
d'une nature toute parisienne. Je ne sais pas au juste ce qu'il entend par là, si 
ce n'est que Gautier est inconnu au delà de Paris et que l'article est inintelli- 
gible ailleurs. 

Je n'ai jamais eu de prétention à un tirage exorbitant ; mais je ne veux pas 
d'un tirage ridiculement petit et je ne veux pas que vous ayez l'air d'imprimer 
quoi que ce soit de moi par complaisance. (26 mars 1859.) 

II est probable que, malgré cette protestation, de Broise sut faire 
triompher son pointde vue, qui était de réduire les frais, car finalement 

'"' C'est-à-dire les diverses études biographiques placées en tête des traduc- 
tions de Poe. 

'*' Ceci ne doit point être retenu contre l'éditeur, lui-même alors plongé 
dans les plus grands embarras. Au reste, voici le passage (lettre inédite, 16 no- 
vembre 1859) où Poulet -Malassis fixe le prix : «...il conviendra d'ajouter 
quelque chose pour le Gautier, ne .fut-ce que 30 francs par exemple, car je 
ne veux pas vous prendre une ligne de copie pour rien, dans l'état de vos 
affaires. » 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4^3 

on se rabattit sur le portrait de Thérond, paru l'année précédente en 
tête de la nouvelle édition d'Emaux et Camées, et dont il devait rester 
des épreuves en magasin. Les mêmes considérations firent abandonner 
un projet de titre « en lettres bizarres » , en lettres « élégantes et contour- 
nées», «ornées de fions», qu'on trouve mentionné dans trois lettres 
de mai 18^9. 

La correspondance du poète nous entretient encore d'une question 
d'épigraphes que nous n'avons pas réussi à élucider en toute certitude. 
Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir là-dessus quand nous an- 
noterons les lettres, et peut-être, dans l'intervalle, nos recherches 
auront-elles abouti. 

Puis il arriva que Poulet- Malassis, par deux fois, à l'occasion de 
ses publications des Mémoires de Lauzun et de l'Histoire de Saint-Just, 
fut inquiété par la justice, et même emprisonné (voir E.-J. CrÉPET, 
op. cit., p. 417). 

Le choix du caractère, l'aspect du volume, la correction du texte, 
furent aussi l'objet d'un échange de vues abondant dont on trouve 
des traces dans la correspondance de l'auteur et de l'éditeur : 

Faites bien mousser le texte, suppliait Baudelaire. Que ça ait l'air d'une 
brochure respectable ( 29 avril). — Je vous supplie de faire du Gautier quelque 
chose de propre (août). — Je crois avoir vu encore quelques fautes dans 
l'épreuve. . .que vous m'avez transmise (i" octobre). 

Malgré toutes ces recommandations, Baudelaire craignait toujours 
que l'influence de l'économe beau-frère et associé ne s'exerçât aux dé- 
pens de la présentation du livre et il n'avait pas tort, puisque d'aucuns 
— Delacroix notamment (lettre du 13 décembre 1859) — devaient se 
plaindre de la petitesse du caractère. Cependant il ne semble pas que, 
pour sa part, il ait partagé cette réserve : 

La petite brochure Gautier va paraître, mandait-il à sa mère. , .le tout fort 
gentiment imprimé, je crois. (Octobre 1859, lettre inédite.) 

Mais ce fut surtout l'attente d'une lettre-préface demandée à Hugo, 
qui retarda la publication. 

Comment Baudelaire en était-il venu à l'idée de la solliciter, lui qui 
jadis écrivait à Champfleury (14 janvier 18^4) : «Trouvez-vous réel- 
lement qu'à votre âge et avec votre force actuelle il soit bien utile 
d'exhumer les comphments de Victor Hugo qui en a inondé les êtres 
les plus vulgaires»; — lui encore qui maintes fois, soit en clair, soit 
par voie d'allusions, avait, et fort vivement, attaqué le poète des 

5'- 



484 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Orientales, lui déniant la spiritualité, dénonçant son influence comme 
pernicieuse pour les arts plastiques? On est en droit de s'en étonner. 
Peut-être avait-il conscience d'un tort à réparer. L'année précédente 
Jean -Rousseau, dans le Figaro (5 et 14. juin 1858), l'avait accusé de 
s'être écrié dans un café : «Hugo! qui ça, Hugo?» et, malgré un dé- 
menti sitôt envoyé, avait maintenu son affirmation. Or, si Baudelaire 
était parfaitement capable de s'être permis cet écart, dans une con- 
versation avec des gens de lettres, par contre il était homme aussi à 
s'indigner sincèrement de le voir porter à la connaissance du vulgaire. 
D'ailleurs il faut encore noter en sa faveur que, quelques semaines 
avant la publication du Théophile Gautier, il écrivait à sa mère, en lui 
envoyant la Légende des Siècles ; 

H est possible que ce vers souvent Iiaclié, brisé, aussi souvent épique que 
lyrique, te fatigue. Mais Jamais Hugo n'a été si pittoresque ni si étonnant que 
dans le commencement de Ratbbert (le concile d'Ancone), Zim-Ziyimi , le Ma- 
riage de Roland, la Rose de l'Infante; il y a là des facultés éblouissantes que 
lui seul possède. (Lettre inédite, octobre 1859.) 

On peut donc admettre, il n'est même que juste de le faire, que 
l'admiration entra bien pour quelque chose dans cette inattendue 
requête. On ne saurait contester toutefois que l'intérêt direct semble 
y avoir eu la plus grosse part : 

Vous comprenez que cette lettre, si elle est importante, peut faciliter la 
vente de la brochure. (Lettre à Poulet-Malassis, octobre.) 

Quoi qu'il en soit, il paraît certain que Victor Hugo, vraisembla- 
blement pressenti par un tiers (Meuricc sans doute, dont nous trou- 
verons le nom bientôt), — avait accueilli cette avance favorablement. 
Autrement on ne s'expliquerait pas que Baudelaire, dès le 26 mars 
1859, eût pu écrire à Malàssis en toute assurance : «J'aurai la lettre 
de Victor Hugo à Honfleur. » 

11 paraît non moins certain que Hugo déléra presque aussitôt à la 
requête qu'on lui avait transmise. L'article dont l'Artiste, à la demande 
de Baudelaire, lui avait envové les épreuves, avait paru, nous l'avons 
dit, le 19 mars. Or on lit, à la date du 15 avril suivant, dans la Cor- 
respondance entre Victor Hugo et Paul Meurice (Charpentier, 1909) : 
«Est-ce que vous voudriez bien remettre cette lettre à M. Charles 
Baudelaire?» 

Comme Hugo n'était point en relations épistolaires avec Baudelaire 
à cette époque-là, on ne saurait douter que la lettre ici mentionnée 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4^5 

ne fût celle-là même qu'attendaient Baudelaire et Malassis, et par là 
se trouve dissipé le soupçon de quelque manœuvre destinée à amener 
Baudelaire pénitent sur le chemin de Canossa. 

Mais il arriva que la précieuse lettre lut égarée. De cette décon- 
venue, on trouve un écho dans les billets à Malassis : 

II s'agit maintenant de retrouver une lettre de Victor Hugo, adressée pour 
moi aux bureaux de l'Artiste, et que ces voieurs-là n'ont pas en\oyée à Honfieur. 
(7 août 1859.) 

Toutes recherches cependant étant demeurées vaines, Baudelaire 
se décidait à solliciter à nouveau son puissant émule, et cette fois 
directement. Sa lettre était restée inédite jusqu'à l'an dernier, où 
M. Gustave Simon l'a publiée dans la Revue de France, numéro du 
i" octobre 1923. Bien qu'elle doive trouver sa place dans la Corres- 
pondance, nous croyons devoir la reproduire ici m extenso. C'est là, 
en effet, le document le plus concluant, tant pour le ton des rapports 
de Baudelaire et de Hugo , encore aujourd'hui si discutés (voir outre 
le livre de M. Louis Barthou, Autour de Baudelaire, les articles de 
M. Fernand VandÉREM dans le Supplément littéraire du Figaro, les 6, 
13 et 20 octobre 1923 et ceux de M. Paul Souday dans le Temps, 
les i", 8, 15 et 22 du même mois), que pour les réserves de Baude- 
laire à l'égard de Gautier. D'ailleurs, pour apprécier pleinement la 
réponse de Hugo, il est essentiel de la rapprocher de cette lettre : 

Vendredi, 27 septembre 1859. 
Monsieur, 

J'ai le plus grand besoin de vous, et j'invoque votre bonté. II y a quelques 
mois, j'ai fait sur mon ami Théophile Gautier un assez long article qui a sou- 
levé un tel éclat de rire parmi les imbéciles, que j'ai jugé bon d'en faire une 
petite brochure, ne fût-ce que pour prouver que je ne me repens jamais'''. 
J'avais prié les gens du journal de vous expédier un numéro. J'ignore si vous 
l'avez reçu; mais j'ai appris par notre ami commun, M. Paul Meurice, que 
vous aviez eu la bonté de m'ccrire une lettre, laquelle n'a pas encore pu être re- 
trouvée, l'Artiste ajant jugé à propos de la renvoyer à un domicile que je n'ha- 
bite plus depuis longtemps, au lieu de la renvoyer à Honflcur, mon vrai do- 
micile, où rien ne se perd. Il m'est impossible de deviner si votre lettre avait 
directement trait à l'article en question et, quoi qu'il en soit, j'ai éprouvé un 
amer regret, Une lettre de vous. Monsieur, qu'aucun de nous n'a vu depuis 

'•' Ceci n'est pas exact. On a vu que le projet de brochure est, au con- 
traire, contemporain de la rédaction de l'article. 



486 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



si longtemps, de vous, que je n'ai vu que deux fois, et il y a de cela presque 
vingt ans, — est une chose si agréable et si précieuse! Il faut cependant que 
je vous explique pourquoi j'ai commis cette prodigieuse inconvenance de vous 
envoyer un papier imprimé sans y joindre une lettre, un hommage quel- 
conque, un témoignage de respect et de fidélité. Un des imbéciles dont je par- 
lais (celui-là plein de trop d'esprit, je veux dire d'esprit pointu)'"' me dit : 
«Comment! vous aurez l'effronterie d'envover cet article à M. Hugo! Vous 
ne sentez donc pas que c'est fait pour lui déplaire!» Voilà sans doute une 
énorme sottise. Eh bien ! Monsieur, quoique je sache que le génie contient 
naturellement tout l'esprit critique et toute l'indulgence nécessaire , je me suis 
senti intimidé, et je n'ai pas osé vous écrire. 

J'ai donc maintenant quelques explications à vous donner. Je sais vos ou- 
vrages par cœur, et vos préfaces '' me montrent que j'ai dépassé la théorie 
généralement exposée par vous sur l'alliance de la morale et de la poésie. Mais 
en un temps où le monde s'éloigne de l'art avec une telle horreur, où les 
hommes se laissent abrutir par l'idée exclusive d'utilité, je crois qu'il n'y a pas 
grand mal à exagérer un peu dans !e sens contraire. J'ai peut-être réclamé trop. 
C'était pour obtenir assez. Enfin, quand même un peu de fatalisme asiatique 
se serait mêlé à mes réflexions, je me considère comme pardonnable. L'épou- 
vantable monde où nous vivons donne le goût de l'isolement et de la fatalité. 

J'ai voulu surtout ramener la pensée du lecteur vers cette merveilleuse 
époque littéraire dont vous fûtes le véritable roi et qui vit dans mon esprit 
comme un délicieux souvenir d'enfance. 

Relativement à l'écrivain qui fait le sujet de cet article et dont le nom a 
servi de prétexte à mes considérations critiques, je puis avouer confidentiellement 
que je connais les lacunes de son étonnant esprit. Bien des fois, pensant à lui, 
j'ai été affligé de voir que Dieu ne voulait pas être absolument généreux. Je 
n'ai pas menti, j'ai esquivé, j'ai dissimulé. Si j'étais appelé à témoigner en jus- 
tice, et si mon témoignage, absolument véridique, pouvait nuire à un être favo- 
risé par la nature et aimé par mon cœur, je vous jure que je mentirais avec 
fierté! parce que les lois sont au-dessous du sentiment, parce que l'amitié est, 
de sa nature, infaillible et ingouvernable. Mais, vis-à-vis de vous, il me semble 
absolument inutile de mentir. 

J'ai besoin de vous. J'ai besoin d'une voix plus haute que la mienne et que 
celle de Théophile Gautier, de votre voix dictatoriale. Je veux être protégé! 

'■> Voir les Curiosités Esthétiques , Index, au mot École, 
'*' «Vos préfaces. . . » — Voir chez Auguste Vacquerfe, Profils et Grimaces 
(1856), le chapitre xxv[, intitulé L'Art pour l'Art, qui commence ainsi : «Ré- 
compense honnête à qui trouvera dans Victor Hugo le mot fameux...» L'au- 
teur, en s'aidant notamment d'extraits de la préface de Lucrèce Borgia et de 
Littérature et philosophie mêlées , s'applique à prouver que Hugo a toujours sou- 
tenu que le théâtre doit poursuivre un but enseignant, le poète ayant charge 
d'àmet. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 487 

J'imprimerai humblement ce que vous daignerez m'écrire. Ne vous gênez pas, 
je vous en supplie. Si vous trouvez, dans ces épreuves, quelque chose à blâ- 
mer, sachez que je montrerai votre blâme docilement, mais sans trop de honte. 
Une critique de vous, n'est-ce pas encore une caresse, puisque c'est un 
honneur? 

Les vers que je joins à cette lettre se jouaient depuis longtemps dans mon 
cerveau. Le morceau a été fait en vue de vous imiter ^^^ (riez de ma fatuité, j'en 
ris moi-même) après avoir relu quelques pièces de vos recueils, où une charité 
si magnifique se mêle à une familiarité si touchante. J'ai vu quelquefois dans 
les galeries de peinture de misérables rapins qui copiaient les ouvrages des 
maîtres. Bien ou mal faites, ils mettaient quelquefois dans ces imitations, à 
leur insu, quelque chose de leur propre nature, grande ou triviale. Ce sera là 
peut-être (peut-être!) l'excuse de mon audace. Q.uand les Fleurs du Mal repa- 
raîtront, gonflées de trois fois plus de matière que n'en a supprimé la Jus- 
tice, j'aurai le plaisir d'inscrire en tête de ces morceaux le nom du poëte 
dont les œuvres m'ont tant appris et ont donné tant de jouissances à ma jeu- 
nesse '"'. \ 

Je me rappelle que vous m'envoyâtes, lors de cette publication, un singulier 
compliment sur ma flétrissure que vous définissiez une décoration'''^ Je ne com- 
pris pas très-bien, parce que j'étais encore en proie à la colère causée par la 
perte de temps et d'argent. Mais aujourd'hui, Monsieur, je comprends très- 
bien. Je me trouve fort à l'aise sous ma flétrissure, et je sais que désormais, 
dans quelque genre de littérature que je me répande, je resterai un monstre 
et un loup-garou. 

Il y a quelque temps, l'amnistie mit votre nom sur toutes les lèvres. 
Me pardonnerez-vous d'avoir été inquiet pendant un quart de seconde? J'enten- 
dais dire autour de moi : aEnfin, Victor Hugo va revenir!» Je trouvais que 
ces paroles faisaient honneur au cœur de ces braves gens, mais non pas à leur 
jugement. Votre note est venue qui nous a soulagés. Je savais bien que les poètes 
valaient les Napoléons, et que Victor Hugo ne pouvait pas être moins grand 
que Chateaubriand '1. 



'■' Cf. Les Fleurs du Mal, notre note, p. 454. II s'agit de Fantômes pa- 
risiens, que venait de donner la Revue Contemporaine. 

'°i On sait que cette promesse fut tenue. 

f'i Nous avons donné ailleurs le texte complet de cette lettre. Voir E.-J. CrÉ- 
PET, Charles Baudelaire, Etude biographique , p. 113. On y lit : «Une des 
rares décorations cjue le régime actuel peut accorder, vous venez de la rece- 
voir.» 

'*' Dans le catalogue de vente de la bibliothèque Poulet-Malassis , le numéro 
70, qui annonce un exemplaire sur papier vergé du Théophile Gautier, est 
accompagné de cette nete : «On y a joint une lettre de l'auteur à Malassis... 
et sur le même feuillet copie, de la main de Baudelaire, de la déclaration de 
Victor Hugo refusant l'amnistie du 15 août 1859.» 



488 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

On me dit que vous habitez une demeure haute, poétique et qui ressemble 
à votre esprit, et que vous vous sentez heureux dans le fracas du vent et de 
l'eau. Vous ne serez jamais aussi heureux que vous êtes grand. On me dit aussi 
que vous avez des regrets et des nostalgies. C'est peut-être faux. Mais si c'est 
vrai, il vous suffirait d'une journée dans notre triste, dans notre ennuyeux 
Paris, dans notre Paris New- York ''', pour vous guérir radicalement. Si je 
n'avais pas ici des devoirs à accomplir, je m'en irais au bout du monde. 

Adieu, Monsieur, si quelquefois mon nom était prononcé d'une manière 
bienveillante dans votre heureuse famille, j'en ressentirais un grand bonheur. 

Ch. Baudelaire. 

Je n'ai aucun besoin des épreuves. Je suis encore pour quelque temps à 
Paris, hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam. 

La réponse de Victor Hugo ne se fit pas attendre. La voici, telle 
qu'elle devait paraître en tête de la brochure : 

Hauteville House, 6 octobre 1859. 

Votre article sur Théophile Gautier, Monsieur, est une de ces pages qui 
provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser; don des 
seuls élus. 

Vous ne vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et 
moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poète, vous con- 
tenez un philosophe); je fais plus que la comprendre, je l'admets; mais je 
garde la mienne. Je n'ai jamais dit : l'Art pour l'Art; j'ai toujours dit : l'Art 
pour le Progrès. 

Au fond, c'est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne 
pas le sentir. En avant! c'est le mot du Progrès; c'est aussi le cri de l'Art. 
Tout le verbe de la Poésie est là. Ite. 

Que faites-vous donc quand vous écrivez ces vers saisissants : Les Sept Vieil- 
lards et Les Petites Vieilles que vous me dédiez et dont je vous remercie? Que 
faites-vous? Vous marchez. Vous allez en avant. Vous dotez le ciel de l'Art d'on 
ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. 

L'Art n'est pas perfectible, je l'ai dit, je crois, un des premiers, donc je 
le sais; personne ne dépassera Eschyle, personne ne dépassera Phidias; mais 
on peut les égaler, et pour les égaler il faut déplacer l'horizon de l'Art, monter 
plus haut, aller plus loin, marcher. Le poète ne peut aller seul, il faut que 
l'homme aussi se déplace. Les pas de l'Humanité sont donc les pas mêmes de 
l'Art. — Donc gloire au Progrès. 



''' «...notre Paris-New-York. .. » — C'est-à-dire où l'homme d'esprit est 
aussi brimé qu'à New-York. (Voir les notes sur Edgar Poe.) 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4^9 

C'est pour le Progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt 
à mourir. 

Théophile Gautier est un grand poète, et vous ie louez comme un jeune 
frère, et vous l'êtes. Vous êtes. Monsieur, un noble esprit et un généreux 
cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le 
Beau. Donnez-moi la main. 

Victor Hugo. 

Et quant aiix persécutions, ce sont des grandeurs. — Courage! 

Ce morceau emphatique et creux, malgré la trouvaille du «frisson 
nouveau», satisfit-il Baudelaire? Sa correspondance est malheureuse- 
ment muette sur ce point, mais on a le droit d'en douter, car il s'était 
flatté de recevoir une lettre «magnifique» et qui correspondît à «un 
vrai travail». 

II tâcha du moins d'en tirer le meilleur parti, l'annonçant sur la 
couverture de sa brochure et en surveillant la présentation typo- 
graphique. 

Voici la description de la plaquette, qui fiit annoncée par le Journal 
de la Librairie, sous le n° 10.^82, le 26 novembre 1859 : 

THÉOPHILE GAUTIER || par || Charles Baudelaire 1| Notice 
littéraire précédée d'une lettre || de || Victor Hugo || Paris || Poulet- 
Malassis et de Broise || Libraires-éditeurs 1| 91, rue des Beaux-Arts j| 

Tiré in-8° dans le format in-i8. 

Couverture verte, imprimée en noir, encadrée d'un filet, et portant 
au centre le cartouche des éditeurs, avec leur devise : Concordiez 
fructus. 

I faux titre; au verso la mention : Alençon. — Typ. de Poulet- 
Malassis et de Broise. 

Portrait de Gautier par Thérond, imprimé par A. Delâtre (le 
même qui accompagnait la deuxième édition d'Emaux et Camées, parue 
chez Poulet-Maiassis en janvier 18^9). Le médaillon du poète s'y dé- 
tache sur des rinceaux traités dans le style pompeux et tarabiscoté 
du romantisme : escarboucles, têtes de lions, serpents, croissants, 
cartouches évoquant l'Egypte, l'Assyrie, la Grèce. 

Titre identique à la couverture , hors que les mots Charles Baude- 
laire, Victor Hugo, Poulet-Maiassis et de Broise y figurent en rouge. 
Verso blanc. 

III pages pour la lettre d'Hugo, verso blanc, deuxième faux titre, 



4^0 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

au verso blanc. 68 pages encadrées d'un filet avec fleurons aux coins 
comme le titre. 

Sur le deuxième plat de la couverture, annoncés chez Malassis 
comme : 

Sous presse : Les Fleurs du Mal, 2" édition, augmentée d'une pré- 
face et de vingt poëmcs inédits, i vol.; Opium et Haschich, ou V Idéal 
artificiel, i vol.; Curiosités Esthétiques , i vol. 

En préparation : Notices littéraires, i vol.; Machiavel et Condorcet, 
dialogue philosophique, i vol. 

Et chez Michel Lévy : 

Traduction des œuvres d'Edgar Poe : Histoires extraordinaires, 1 vol. ; 
Nouvelles histoires extraordinaires , i vol. ; Aventures d'Arthur Gordon Pym, 
I vol. 

En préparation : Euréha, 1 vol. 

Au dos, dans un cadre : Prix i fr. Théophile Gautier. 

Nous ignorons quel fut le tirage pour les exemplaires sur papier 
ordinaire; il fut de 10 pour les exemplaires sur grand papier de fil 
auxquels nous n'avons jamais vu qu'une couverture muette. 

Le texte de l'édition posthume, ici retenu, est à peu près identique 
à celui de la plaquette. Par contre, ce dernier diffère souvent de celui 
de l'Artiste. 

Nous avons eu entre les mains l'exemplaire d'épreuves portant 
«Bon à tirer, mais après corrections», qui avait appartenu au comte 
de Mandre et qui avait fait l'objet, pour partie, des Notules sur Bau- 
delaire, de M. Henri CoRDiER (H. Leclerc, 1900). Ces épreuves 
n'offrent guère d'intérêt pour le texte, mais témoignent une fois de 
plus du soin minutieux que Baudelaire apportait à la mise au point 
définitive de ses ouvrages. Voici les plus importantes des notes dont 
les marges sont chargées : 

Il me semble que le nom de Victor Hugo devrait être plus gros. — Ne 
mettrez-vous pas un peu de rouge dans tout cela? — Décidément j'appelle 
votre attention sur l'ortliograpKe du mot Espana, Espaîia (vous n'avez peut- 
être pas le signe) ou Espagna, Votre choix sera le mien. Vous opinez sans 
doute pour l'imitation de la prononciation? — Refléter, reflètes, en tout cas 
il manque un accent. — A propos de la phrase : Je ne veux pas dire que la poésie 
n'ennoblisse pas les mœurs : Mon cher, je ne sais pas s'il faut dire n'ennoblisse 
ou n'ennoblit. — Prérapbaélitisme , — c'est le mot exact et ce n'est pas ma 
faute. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4r9 1 

La pagination l'inquiète aussi beaucoup et vaut quelques ana- 
thèmes au prote que Baudelaire connaît par son nom : un M. Morel. . . 
II termine par une adjuration : «Mon cher ami, il est impossible de 
laisser faire ce tirage sans relire tout cela vous-même.» 

La Revue Anecdotique, dans son n° 9, rendit compte de la pla- 
quette : 

. . . Pour M. Baudelaire, Gautier est un homme inconnu. Le public ne voit 
en lui qu'un critique, tandis que lui, le poëte, il voit un poëte et nous l'ex- 
plique... Son livre n'est point une biographie, c'est ce que les Allemands 
appellent une caractéristique ; elle brûle de tout l'attrait d'une éloquente sincérité. 

Jules Levieux, dans la Causerie, 18 décembre 1859, consacra aussi 
un article assez étendu à la plaquette, mais n'y parla guère que des 
Fleurs du Mal et de la lettre d'Hugo. 

Cette étude constitua l'objet de la seconde conférence de Baude- 
laire à Bruxelles (11 mai 1864), qui fut un désastre. C'est au début 
de celle -là que, voulant remercier le public du succès fait quelques 
jours auparavant à son Delacroix, l'auteur prononça la fameuse phrase 
qui mit en fuite l'auditoire féminin : «Je suis d'autant plus touché de 
l'accueil que vous avez bien voulu me faire, que c'est avec vous que 
j'ai perdu ma virginité d'orateur, — virginité qui n'est, d'ailleurs, 
pas plus regrettable que l'autre.» — Voir KuNEL , Baudelaire en Belgique, 
et Camille Lemonnier, La Vie belge. 

Page ijy^. « Chacun accomplir magnifiquement et humblement son 
rôle. . .» — L'Artiste : Tous Its deux accompliwenf. . .leur rôle. 

« C'est une histoire qui , depuis que l'astre a donne' signe de vie. . . » 

— L'Artiste : depuis la Genèse, 

«Depuis de longues années que j'ai le bonheur d'être son 

ami ...» — Gautier, dans l'étude qui ouvre l'édition Lévy des 
Fleurs du Mal, place en 184.9 ^^ première rencontre avec Bau- 
delaire. Mais ses souvenirs retardent certainement de quelques an- 
nées, comme l'a remarqué Vitu dans le Charles Baudelaire de Pin- 
cebourde, p. 1 16. 

«... ces couronnes puériles que souvent ne savent pas conquérir 

les enfants sublimes,. . .» — L'Artiste : que souvent ne savent pas 
attraper les hommes de lettres ■prédestinés. 



4^^ ' NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

«. . .une foule de hideux mais. . .» — L'Artiste : de futurs niais. 

«De ces petitesses,. . .» — L'Artiste ; De ces futilités. 

Page 145. «...Gautier lui-même n'en sait plus rien peut-être,...); 
— L'Artiste : Gautier n'en sait peut-être rien lui-même. 

et qui ait plus horreur d'étaler. . .» — 1868 : et qui ait 



plus t/'horreur d'étaler. 

— «Paris et la province. . .» — L'Artiste ; Paris et les province. 

«. . .maint lecteur. . .» — L'Artiste 1 plus d'un lecteur. 



«. . .ses comptes rendus des Salons, si calmes, si pleins de can- 
deur et de majesté. . .» — Un peu trop calmes même parfois, au 
gré de l'auteur. Voir nos notes sur les pages 34, et 276. 

«. . .ces publics divers,. . .» — L'Artiste : ces publics variés. 

«Je vous suppose interné dans un salon bourgeois...» — L'Ar- 
tiste : installe'. 

Page 146. ((Détestable et risible argot auquel la plume devrait se sous- 
traire, comme l'écrivain s'abstenir de ces éners'antes fréquentations.» 
— L'Artiste : Epouvantable argot auquel la plume ne peut pas plus 
se soustraire que l'écrivain s'abstenir, etc. 

((. . .le prix de style coulant est donné. . .» — L'Artiste : cette 



ronne-là est donnée. — Baudelaire écrira de George Sand, dans 
Mon cceur mis à nu : «Elle a le fameux style coulant, cher aux bour- 
geois.» 

— «...un ri/" étonnement se peindre sur tous les visages.» — 
L'Artiste : un grand étonnement se peindre sur les visages. 

.dira le plus subtil de la bande, ignorant (ju'il s'agit. . .» — 



L'Artiste : dira le plus subtil de la bande. Hélas! il s'agit. 

Page 147. «. . .pour parler comme la géographie de MM. les Chro- 
niqueurs.» — L'Artiste ! Pour parler comme les faiseurs de Courriers. 

n. . .à l'époque où Théophile Gautier devenait... un homme cé- 
lèbre.» — L'Artiste ! à l'époque où Théophile Gautier était de- 
venu, et'. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 4:93 

«...dans les œuvres des poètes...» — L'Artiste : dans les 

œuvres des autres poëtes. 

Page 148. «L'aristocratie nous isole» , voir note sous la page 122. — 
Baudelaire à Soulary : «Nous ne sommes, ni vous ni moi, assez 
bétes pour mériter le suffrage universel. Il y a deux autres hommes , 
admirablement doués, qui sont dans ce cas : M. Théophile Gautier 
et M. Leconte de Lisle.» (23 février 1860.) 

((. . .et même réclamer la justice,. . .» — L'Artiste ; même ré- 
clamer, etc. 

Page 149. «Ma première entrevue. . .» — Nous avons dit plus haut 
que Th. Gautier, lui aussi, a consigné ses souvenirs de cette pre- 
mière entrevue. (Note sous la page 144.) — Si l'on admet la recti- 
fication de Vitu, mentionnée dans la même note, on peut croire que 
le petit volume de poésies dont il va être question était les Vers 
de Prarond, Le Vavasseur et Dozon (1843), — d'autant qu'on 
y trouve nombre de sonnets libertins. 

«Ce qui me frappa d'abord. . .» — L'Artiste : tout d'abord. 

Page 150. «. . .et darde vivement son regard. . .» — L'Artiste : et 
hande ardemment son regard. 

«... les poëtes en question se permettaient trop souvent des 

sonnets libertins,...» — Dans son étude sur Baudelaire, Théophile 
Gautier adressera le même reproche à son modèle lui-même, et, 
pour l'atténuer, il alléguera — inexactement d'ailleurs, — que Bau- 
delaire n'a jamais écrit Sonnet au-dessus d'aucune de ses pièces. 

«. . .j'avais été -pris très-jeune de lexicomanie. . .» — L'Artiste : 

j'avais eu très-jeune la lexicomanie. 

Voir à ce sujet : Léon ClADEL, BONSHOMMES , Dux. 

«. . .l'écrivain qui ne savait pas tout dire, etc.» — Cette pensée 

sera reprise plus loin (p. 166). 

«Nous causâmes ensuite de l'hygiène...» — Cf nos notes 

sous la page 23 

Page 151. «. . .depuis lors. . .» — L'Artiste : depuis cette époque. 



494 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



«. . .le rire, ce rire qui. . .» — L'Artiste : le rire qui. — Cf. «le 

verbe incarné n'a jamais ri!» De l'essence du rire (^CURIOSITÉS Es- 
THÉTIQ_UES, p. 372). 

«II est permis d'avoir. . .» — L'Artiste : II est permis au poète 



d'à 

Mademoiselle de Maupin, 183^. 



Page 152. «. . .comme pour illustrer encore la vraie doctrme. . .» — 
L'Artiste ; comme pour se conformer à la vraie doctrine. 

«. . .un peu parvenu de parler sans façon. . .de mon intimité 

avec un homme célèbre.» — Baudelaire appliquera ce reproche 
à Villemain [ŒuVRES PoSTHUAIES). 

«Ce portrait. . .aurait besoin du concours du graveur. Heureusement 

Théophile. . .» — L'Artiste : Ce portrait se trouve naturellement com- 
ple'té par l'excellente gravure qui l'accompagne. D'ailleurs Théophile. 

Changement nécessité par la nouvelle présentation de l'étude. 
Voir notre description de la plaquette, p. 489. 

Page 153. «... Chénier. . .n'était pas un symptôme de rénovation 
assez vigoureuse,. . .» — L'Artiste : vigoureux. 



. qu un paresseux a effusions gracieuses.» -^ L'Artiste : qu 



un 



auteur c[ 'effusions gracieuses. — Cl. notre note sous la page 419. 
— Notons à ce propos que d'après les Concourt (Journal), Daudet 
voyait en Baudelaire un sublimé de Musset. II ajoutait, il est vrai, 
que Baudelaire avait une richesse d'idées qui le rendait digne de 
la place qu'il occupait. 

O splendeurs éclipsées! 

O soleilj descendus derrière l'torizon! 

Victor Hugo, Les Vo/x intérieures, xvi, Passe. 
Cf. Les Fleurs du Mal, Le Coucbcr du soleil romantique. 

Page 154. «Ce ne fut, je crois, qu'en 1832 qaAlbertus. . .» — Ce 
poème est daté 1831 et l'édition originale en parut en 1833. 

«. . .et des religions à la mode.» — L'Artiste : et des religions. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 49 ) 

« Beaucoup de gens ont longtemps parlé de cet ouvrage 

comme répondant à de puériles passions, comme encbaiitant plutôt par 
le sujet que par la forme savante qui le distingue.» — L'Artiste :' 
comme de ceux qui plaisent plus par leur contenu, comme répondant 
à de puériles passions, que par la forme savante qui le distmguaiï. 

Page 155. «. . .tout ce qu'elles mangent, w — L'Artiste : tout ce qu'elles 
touc})ent. 

«. . .non seulement un style,. . .» — L'Artiste : un beau style. 

«Je ne sais quelle lourde nuée, venue de Genève, de Boston 



ou de l'enfer, ...» — A mesure que Baudelaire avancera en â^ 
il haïra davantage le protestantisme et l'américanisme. 

Page 156. «...mais la beauté de style peut y être considérée...» — 
1868 : peut être considérée. 

Pages 157-160. «11 est une autre hérésie...» — «Et ailleurs je di- 
sais :«...« — Ces deux passages sont extraits des Notes nouvelles 
sur Edgar Poe (iv et m), qui avaient paru en 1857. 

Page 158. a. . .de certains esprits. . .» — L'Artiste : certains esprits. 

Page 160. «Depuis quelques années, en effet, une grande fureur 
d'honnêteté s'est emparée du théâtre, de la poésie, du roman et de 
la critique.» — Cf. p. 279, Les drames et les romans honnêtes : «De- 
puis quelque temps, une grande fureur d'honnêteté s'est emparée 
du théâtre et aussi du roman.» — 11 est évident que Baudelaire 
avait sous les yeux cet ancien article quand il écrivit son étude 
sur Théophile Gautier. Dans les deux morceaux, on trouve encore 
cités, comme exemples du désordre que le romantisme avait in- 
troduit dans la langue et les sentiments, la fortune de la poésie du 
cœur, et l'apostrophe célèbre : poète! je t'aime! 

Ces répétitions n'ont rien d'étonnant d'ailleurs, puisque ce sont 
les éditeurs posthumes qui introduisirent Les drames et les romans 
honnêtes dans le volume. 

«. . .quelles consolations en peut tirer...» — 1868 (coquille) : 

quelles consolations de peut tirer. 

«Je me contente de noter. . .» — 1868 (coquille) : en noter. 



4^6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page i6i. a Par exemple une femme. . .» — L'Artiste : une femme. 

— «Mais que l'académicien qui a commis cette erreur...» — 

Emile Augier dans Gahrielk (184.9) ' 

O père de famille, ô poète, je t'aime! 

■ ((. . .si flatteuse pour les avocats.» — L'Artiste : flatteuse pour 

les avocats. 

En marge de ce paragraphe, l'épreuve de 18^9 montre cette 
note, de la main de Baudelaire : «C'est volontairement que je sub- 
stitue partout l'exclamation à l'interrogation. » 

«...un écrivain illustre et des plus accrédités...» — Michelet, 

dans L'Amour (18^8) dont Baudelaire écrivait à sa mère le 1 1 dé- 
cembre de cette même année : «immense succès, succès de femmes; 
je ne l'ai pas lu , et je crois pouvoir deviner que c'est un livre ré- 
pugnant». — II faut croire qu'il l'avait lu depuis... 

Page 162. « Un bon tailleur vaut mieux que trois sadpteurs classiques.» — 
II n'est pas inutile de donner ici le texte exact du passage, pour 
permettre d'apprécier à sa juste valeur le grief de Baudelaire. Dans 
son Introduction — où Baudelaire a pu lire, on devine avec quelle 
colère, que George Sand est le grand prosateur du siècle, — Mi- 
chelet expose à quelles conditions l'homme peut acquérir l'indé- 
pendance et le bonheur. Et il écrit : 

Un métier et une femme, voilà la première liberté. Et de là viendront 
les autres. 

Je dis un métier, non un art de luxe. Ayez-en un de surcroit, à la bonne 
teure. Mais il faut d'abord un des arts utiles à tous... D'ailleurs «qui ne 
voit que la plupart des métiers, si l'on y pénètre à fond, sont des brandies 
réelles d'un art? Ceux du bottier, du tailleur, sont bien près de la sculp- 
ture. Le dirai-je? Pour un tailleur qui sent, modèle et rectifie la nature, 
je donnerais trois sculpteurs classiques». 

«...et affirmer que si Raymond Lulle...» — Voici l'anecdote, 

telle qu'elle figure chez Michelet : 

On conte que le brillant Espagnol Raimond LuIIe poursuivait d'amour 
une dame qui l'aimait, mais qui n'accordait rien. Dans son impétueux désir, 
il la suit dans une église. Là, indignée, Iiardie par les ténèbres (leurs églises 
sont fort obscures), elle se retourne, lui découvre son sein rongé. Que 
croyez-vous qu'il fit? Il s'enfuit, et, de chevalier, devint docteur, prêcheur 
et mauvais scolastique. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 497 

H n'aimait pas. Combien, s'il eût aimé vraiment, une telle révélation l'au- 
rait attaché au contraire! Quel lien fort, quelle occasion de dévouement, 
et j'allais dire quel attrait de tendresse ! 

«Le même auteur conseille au mari -providence de fouetter sa 



femme, quand elle vient, suppliante, réclamer le soulagement de l'ex- 
piation.» — On chercherait vainement dans l'Amour un tel conseil. 
Michelet, bien au contraire, déclare que le mari ne doit jamais 
battre sa femme. II admet toutefois, après avoir cité des exemples 
où l'impérieux besoin d'un châtiment qui lui était refusé, a con- 
duit la femme au suicide, que : «dans un seul cas, le désespoir 
d'un grand remords qui mettrait en péril sa vie, sa raison, si elle 
s'offre, prie et supplie, on peut lui accorder une légère souffrance 
du corps qui diminue celle de l'âme». Et c'est vrai qu'il s'agit bien 
du fouet, car il précise : «Le châtiment de l'enfance (nullement 
nuisible, ordonné même comme stimulant dans les bains russes) 
peut lui faire croire qu'elle expie.» Mais il y a loin, on le voit, de 
ce palliatif concédé m extremis et presque comme un moyen mé- 
dical, au conseil méthodique que laisse entendre Baudelaire. 

Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, ce qui révolte ici Baude- 
laire, ce n'est nullement l'idée que l'époux lève la main sur l'épouse, 
— on lit dans Mon cœur mis à nu : De la nécessité de battre les 
femmes, — mais bien que, par une charité mal entendue, il soit 
invité à préférer dans quelque mesure le soulagement temporel de 
la coupable à son salut éternel, qui exige l'expiation intégrale et 
librement consentie : 

Soyez béni, mon Dieu qui donnez la sou£France 
Comme un divin remède à nos impuretés . . . 

En quoi il s'affirme une fois de plus le disciple fidèle de Joseph 
de Maistre, 

«frquel châtiment nous permettra-t-il d'infliger à un vieillard 



sans majesté, fébrile et féminin, j'ouanf à la poupée, tournanr des 
madrigaux en l'honneur de la maladie, et se vautrant avec délices dans 
le linge sale de l'humanité? — L'Artiste : Quel châtiment nous 
permettra-t-on d'intliger au vieillard couronné de tant de gloire, mais 
fébrile et féminin, qui joue aujourd'hui à la poupée et tourne des 
madrigaux en l'honneur de la maladie, de la faiblesse, du péché, de 
l'impureté et du linge sale? 

«...les plus définitives ;» — Epr, de 18^9 : les plus terribles. 

3^ 



498 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

«Le ridicule est plus tranchant. . .» — Èpr., en marge, note de 



l'auteur à propos du mot ridicule ; italiques indispensables. 

Page 163. «Quant à l'honnêteté de cœur, une politesse vulgaire nous com- 
mande de supposer que tous les hommes, même les poètes, la pos- 
sèdent,)) — L'Artiste : Quant à la question de l'honnêteté, la politesse , 
en ce monde, nous oblige à supposer que tous les hommes, même les 
poètes, sont honnêtes, 

«. . .représente les forces de la nature. . .» — L'Artiste : les 

forces énormes de la nature. 

Page 164,. (([mettez, par exemple,...)» — L'Artiste : (mettre, par 
exemple). 

Page 165. «Manier savamment une langue, c'est pratiquer une es- 
pèce de sorcellerie évocatoire.» — Cf la dédicace des Fleurs DU 
Mal. 

«. . .que les animaux et les plantes, représentants du laid et du 

mal...» — • Cf. la lettre à Toussenel du 21 janvier i8_56 : «...j'ai 
pensé bien souvent que les bêtes malfaisantes et dégoûtantes 
n'étaient peut-être que la vivification, corporificalion , éclosion à la 
vie matérielle, des mauvaises pensées de l'homme». 

«Je me rappelle que, fm-jeune,. . .». — L'Artiste : Je me rap- 



pelle que, fort jeune. 

Page 166. «Le roman et la nouvelle. . .» — Baudelaire, dès sa jeu- 
nesse, avait rêvé de devenir un grand romancier. Il écrivait à sa 
mère le 4, décembre 184,7 : «A partir du jour de l'an, je com- 
mence un nouveau métier, — c'est-à-dire la création d'oeuvres 
d'imagination pure, — le Roman. II est inutile que je vous dé- 
montre la gravité, la beauté, et le côté infini de cet art-là...» 

Page 167. «La nouvelle, plus resserrée, plus condensée, jouit des bé- 
néfices éternels de la contrainte, etc.» — Cf p. 33, in Jine et 316. 

M. Arthur S. Patterson dans son étude : L'influence d'Edgar Poe 
sur Charles Baudelaire, voit dans ce passage un plagiat, Poe ayant 
écrit : 

Le roman a sur la nouvelle cette infériorité, que sa longueur l'empêche 
d'être lu en une seule fois, de sorte que l'on ne peut en retirer une im- 
pression de totalité (^Œuvres complètes, éd. Ingram, 1903). 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES^ 499 

L'emprunt en effet ne semble pas douteux, mais n'est-ce pas là 
un lieu commun? Baudelaire, au domaine littéraire, et dans tous 
les départements de ce domaine, en poésie comme en prose, a re- 
commandé la brièveté comme une des nécessités de l'art moderne. 

II n'y a pas eu que lui et Poe dans ce cas aussi bien. 

Pour ne citer qu'un exemple, on verra Gautier écrire du sonnet, 
et précisément dans son étude sur Baudelaire, en tête des Fleurs 
DU Mal, édition Lévy (p. 44) : 

n n'est pas rare d'arriver, par le raccourci et l'ingénieux agencement des 
lignes, à loger un géant dans un de ces caissons étroits, et l'œuvre y gagne 
par sa concentration même. 

«. . .de jovialité comprimée. . .» — L'Artiste : concentrée. 

«• . .qui veut surtout plaire à soi-même.» — Textes antérieurs : 

se plaire à soi-même. 



«... que j'appellerai la nouDe/?e poétique.» — £pr., Baudelaire 

explique l'italique : «pour éviter imc méprise dans le sens, une 
nouvelle poétique peut signifier une nouvelle méthode poétique.» 

«... les divers genres de nouvelle ...» et plus loin : «... les 

innombrables formes de roman et de nouvelle...» — Tous textes 
antérieurs : de nouvelles, de romam et de nouvelles. 

«. . .la plus favorisée. . .» — L'Artiste : la y>^us fréquente. 

Page 1 69. «... et qui transforment en ravines les écorchures princi- 
pales de la planche.» — L'Artiste : et qui transforment les écor- 
chures principales de la planche en ravmes. 

«Pour mieux parler, c'est justement là ses qualités.» — L'Ar- 
tiste : Pour mieux parler, c'est justement ses qualités. — Plaquette : 
et, pour mieux parler, c'est justement ses qualités. 

«Mais qui peut se vanter...» — L'Artiste : Qui peut se vanter. 



— ■ M. Coquelet, type de sous-Prudhomme, qu'on rencontre dans 
l'oeuvre de Gavarni. 

— «Elle aime à ressusciter. . .à faire redire...» — L'Artiste et 
plaquette : Elle aime ressusciter. . .faire redire. 

32. 



JOO NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 170. «... c'est de perdre beaucoup du côté de la réalité , ou magie 
de la vraisemblance.» — L'Artiste : C'est de perdre beaucoup en 
réalité; je veux dire en magie et \Taisemblance. 

«. . .créée par la sorcellerie de la Muse.» — L'Artiste : créée par 

la magie. 



Feuillette. — En marge de ce mot orthographié feuilleté sur 

l'épreuve, on lit de la mam de Baudelaire : «II faudrait vérifier 
l'orthographe de ce mot. Feuillette, feuilleté , feuillet , il faut décidé- 
ment que l'orthographe représente ici la prononciation, j'erer, jer, 
je jette.» 

Page 172. «...cette gloire qui fut la Grèce et cette grandeur qui fut 
Rome;...» — «...la \Taie Psyché qui revient de la vraie Terre- 



Samte » 



To tLe glory tliat was Greece 
And the grandeur tLat was Rome. 

Ah ! Psjche from tte régions whict 
Are Holy Land! 

Edgar Poe , To Helm. 



«. . .avenue Montaigne...» — II s'agit de l'Exposition univer- 
selle de 1855. Voir Gautier, Les Beaux-Arts en Europe. — Voir nos 
notes sous les pages 231 et 2_57 des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES. 
— Ce passage (depuis : de Leslie, p. 172, jusqu'à ; qui sut immé- 
diatement britanniser son génie?) est presque textuellement emprunté 
au Salon de i8^ç (p. 256-237). 

-«. . .de cette école anglaise que. . .» — L'Artiste : de /'école an- 



glaise que. 

Page 173. Prérapbaélitisme. — Epr., en marge : «C'est le nom exact 
et ce n'est pas ma faute.» 

«. . .dans les parcs, ^a/ant comme Watteau, rêveur comme Claude. . .» 

— L'Artiste : dans les parcs, Claude et Watteau mêlés. 

«... de Landseer, dont les bétes ont des yeux pleins de pensée, ...» 

— L'Artiste ; de Lanseer, qui fait penser les bêtes. 

«Cockerell ou Kendall.» — II s'agit très certainement de 

Kendall dont la Composition architecturale , où l'artiste avait laissé 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5OI 

toute liberté à son imagination, remplit certains critiques d'éton- 
nement et d'admiration. Albert Lance notamment en a parlé comme 
d'ttune ville des Mille et une Nuits». 

«Théophile Gautier leur a donné l'amour de la peinture, comme 



Victor Hugo leur avait conseillé le goût de l'archéologie.» — L'Ar- 
tiste : Théophile Gautier leur a. fait aimer la peinture, comme Victor 
Hugo leur avait conseillé l'amour de l'archéologie. — Voir notam- 
ment la Préface de Notre-Dame de Paris. 

Page 174. «... [si nous en exceptons quelques artistes et quelques écri- 
vains),...» — L'Artiste : (je ne parle pas de Delacroix ni de quelques 
autres artistes ou écrivains). — Voir le mot Français à l'Index des 
Curiosités Esthétiques. 

«. . .je vis au Salon de l'exposition...» — L'Artiste : je vis 



dans le Salon, etc. 

«Je racontais cette anecdote à un général...» — On peut con- 



jecturer avec vraisemblance qu'il s'agit ici du général Aupick. 

Page 175. «...une horreur congéniale de la poésie.» — L'Artiste: 
une horreur congénitale, etc. 

Page 176. «5'il existe dans notre langue des termes assez nombreux, 
assez subtils, pour expliquer une certaine poésie, saurais- je les 
trouver ?n — L'Artiste : Existe-t-il d'ailleurs dans notre langue des 
termes assez nombreux, assez subtils, pour expliquer une certaine 
poésie? 

«... les morceaux sur Zurbaran et Valdès-Léaî ; l'admirable pa- 
raphrase...», etc. — Voir PoÉSIES NOUVELLES, Espagna; et pour 
Ténèbres, COMÉDIE DE LA MORT. 

Page 177. «... de la mer, leur mort et leur infini,. . .» — L'Artiste : 
de la mer, leur infini. 

Emaux et camées, — Rappelons au sujet de ce livre que Baudc- 



laire s'était employé particulièrement à en faire paraître la seconde 
édition (1858) chez Poulet-Malassis; on le voit aussi en 1859 in- 
sister auprès de Galonné pour qu'il lui consacre dans sa revue une 
note bibhographique (Lettres inédites). 



502 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 178. «. . .sa ferme décision de n'être jamais dupe,...» — Voir 
l'Index des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES au mot Français, 

Page 179. «. . .en matière de politique et de religions. . .» — Note 
manuscrite sur l'épreuve : «Il faut que religions reste au pluriel.» 

Homo sum. . . Térence, L'Heautontimoroumenos, acte I", scène i". 



Page 180. u. . . le mépris rend quelquefois l'âme trop bonne)). — II semble 
que Baudelaire se cite ici lui-même : on retrouve cette pensée dans 
les Paradis Artificiels, L'bomme-dieu. 

Page 181. «...d'une Nuit de Cléopâtre. . .». — L'Artiste : de la 
Nuit, etc. 

«...delà Nuit de Cléopâtre ... UN PARFAIT HOMME DE LETTRES.» 

— Sur l'exemplaire d'épreuves, raturé : d'une Nuit. . . le PARFAIT. 



PIERRE DUPONT. 

Cette notice parut d'abord sous la forme d'une livraison des 
CHANTS ET CHANSONS \\ (poésie et musique) || de || Pierre 
Dupont j| illustrés || de || gravures sur acier || d'après || Tony Jo- 
hannot, Andrieux, C. Nanteuil, etc.. A Paris, chez |1 Martinon, rue 
du Coq-Salnt-Honoré , n* 4 || et chez l'éditeur, rue de l'Ecole-de- 
Médecine, 58, — sans date [1851]. 

Nous ne connaissons de cette livraison qu'un exemplaire qui soit 
revêtu de sa couverture (collection de M. Fernand Vandérem). Celle-ci 
est rose clair et porte, outre les mentions ci-dessus du titre, les indica- 
tions suivantes : en haut, indication imprimée : 20 centimes la livraison, 
une gravure dam chacune; en bas , indication manuscrite : Baudelaire, et, 
au dessous, mdication imprimée : 20' livraison, portrait et notice. Elle 
est ornée de plus, comme le titre, d'une petite vignette de Tony Jo- 
hannot, gravée par Pisan, qui représente, dans un médaillon, P. Du- 
pont, entouré des principaux personnages de son œuvre. 

Dans les Lettres inédites à sa mère, on lit à la date du 30 août 1851 : 

Comme je tiens à te mettre au courant de tout ce que je fais, je t'envoie 
une petite brochure qui m a été fort largement payée et que [tu] liras parce 
qu'elle est de moi, car je n'y attache pas autrement d'importance. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. JOj 

II semble bien que la petite brochure en question ne fasse qu'un 
avec cette livraison , à moins toutefois qu'il ne s'agisse de La Répu- 
blique du peuple, almanacb démocratique, qui figure au nom de Baude- 
laire dans le Journal de la Librairie, n°5337, 27 septembre 185 1. 

En faisant entrer ces pages dans l'Art ROMANTIQUE, les édi- 
teurs de 1868 les accompagnaient de la note suivante : 

Cette notice sert d'introduction à l'édition illustrée des Chansons de Pierre 
Dupont, publiée par Houssiau en 1842. 

Note qui n'est pas autrement erronée, à condition de lire Houssiaux 
et 1852. 

L'édition Houssiaux, dans la nouvelle préface placée en tête du 
tome IV (1854,), annonçait : 

On y trouvera aussi [dans le tome IV] des chants dont Pierre Dupont n'a 
composé que la musique et dont la poésie est d'autres auteurs avec lesquels il 
s'est trouvé en relation de sentiments : Victor Hugo, Gustave Mathieu , Charles 
Baudelaire, etc. 

Mais cette promesse de l'éditeur ne fut point tenue. 

La correspondance de Baudelaire ne nous apporte guère de rensei- 
gnements sur ses rapports avec Dupont. Peut-être avaient-ils fait con- 
naissance par l'entremise d'Emile Deroy qui les a mis tous deux sur 
toile. (On sait que le portrait de Baudelaire est au Musée de Ver- 
sailles; celui de Dupont est en notre possession.) Ils furent très liés, 
semble-t-il, entre 1842-1843 et 1850. Philibert Audebrand, dans ses 
Derniers jours de la Bohème, mentionne qu'ils se rencontraient fréquem- 
ment à la fameuse Brasserie des Martyrs et que Baudelaire témoi- 
gnait une véritable admiration pour la facilité avec laquelle Dupont 
lampait le vin de Beaujolais. Ils avaient d'ailleurs une autre raison 
de sympathiser : leur foi démocratique. On peut conjecturer que la 
conversion de Baudelaire à la doctrine de Joseph de Maistre les sé- 
para. 

Mais, chose étrange, Baudelaire ne devait jamais renier les pages 
consacrées à son ami aux heures où ils communiaient dans le culte de 
la Révolution. Sans doute, dans la seconde notice où, quelque dix ans 
plus tard, il étudiera son talent à nouveau, s'en montrera-t-il singulière- 
ment moins enthousiaste ; cependant il ne désavouera pas la première. 
Et pourtant, dans celle-ci, que de postulats ne trouve-t-on pas, qui 



5o4 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

sont en flagrante contradiction avec les principes sur lesquels repose 
toute son esthétique! Il y dénonce comme une utopie puérile l'art 
pour l'art, il y enregistre avec satisfaction la courte vie du roman- 
tisme , il y anathématise les ombres de René et d'Obermann , il y prend 
parti pour le nombre, pour la morale, pour la politique contre le rêve, 
la beauté pure, l'aristocratie. . . 

Aurait-il réimprimé tel quel ce morceau entier, s'il avait lui-même 
procédé à la réunion de ses articles critiques? Nous l'avons dit plus 
haut (p. 431) : nous avons peine à le croire. Cependant c'est un fait 
qu'il en avait marqué l'intention. 

Dans une clef qu'il fit en 18^3 des Aventures de mademoiselle Mariette , 
on trouve de son ami ce portrait assez gns : 

GiRAUD : — Pierre Dupont. 

Antitlièse du précédent [Banville], poëte populaire, chansonnier infati- 
gable, a eu la chance de flairer la révolution de février, et d'unir à sa répu- 
tation de poëte bucolique l'ascendant du poëte révolutionnaire. Ses œuvres 
sont actuellement nombreuses. Il compose lui-même la musique de ses chan- 
sons. 

Nous avons dit, dans nos notes sur Les Fleurs DU Mal, p. 361, 
que Dupont avait salué ce livre à son apparition [Le Polichinelle, 
10 janvier 1858). Nous savons aussi (par une lettre inédite d'Asseli- 
neau) qu'il consacra à son ami un bel article nécrologique, mais nous 
n'avons pas retrouvé cet article-là. 

Dans le Mercure de France du i" mai 1921, M. Pierre Dufay a 
réédité la pièce suivante : 

HOMAÎAGE 

X LA MÉMOIRE DE MON AMI CHARLES BAUDELAIRE. 
SONNET. 

Une recherche sombre, un rêve d'idéal! 
Où le doute et la foi marchaient d'un pas égal. 
Une mélancolie, un sourire, un franc rire. 
Un doigt sec se crispant aux cordes de la lyre; 

Une moelleuse main à flatter l'animal 

Qu'on nomme chat ou tigre, à dompter le cheval, 

A parfumer la couche ou la douleur expire, 

A tlore sans efl^ort la gueule du vampire; 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 505 

Tel était, poursuivant un Pégase envolé, 

Et, bâtissant plus haut que les aigles son aire. 

Se raillant du canon, défiant le tonnerre, 

Celui dont le cerveau ne fut qu'un jour troublé. 
Humant sa pipe brune et savourant son verre, 
L'amant, l'ami, le fou, le sage Baudelaire. 

Pierre Dupont. 
Paris, le 9 septembre 1867. 

Souvenir de la Brasserie des Martyrs. 

Les textes de 18^1 et de 1868 sont identiques. 
Voir la note sous la page 368. 

Page 184. «. . .un livre éclatant comme un. . .châle de l'Inde.» — 
Evidemment les Orientales [182^). 

«...la plainte de cette individualité maladive, qui, du fond d'un 

cercueil fictif, s'évertuait à intéresser une société troublée à ses mé- 
lancolies irrémédiables.» — Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme 

O829). 

Ce passage était évidemment de nature à réjouir «l'Oncle Beuve» 
brouillé comme l'on sait et pour ce que l'on sait, avec Hugo. Nous 
aurons encore l'occasion de voir Baudelaire employer des flatteries 
de cet ordre envers son puissant ami. (Cf. notamment la lettre à 
Sainte-Beuve du 2 janvier 1866.) 

Page 185. «... quand un poëte. . .vint dans un langage enflammé 
proclamer la sainteté de l'insurrection de 1830 et chanter les mi- 
sères de l'Angleterre et de l'Irlande... la question fut vidée, et l'art 
fut désormais inséparable de la morale et de l'utilité.» — Baude- 
laire soutiendra le point de vue exactement opposé dans sa notice 
sur Barbier en 1861. II reprochera alors au poète des ïambes d'avoir 
eu une idée fausse de la poésie, de devoir beaucoup aux circon- 
stances, d'avoir nourri «le souci perpétuel et exclusif d'exprimer 
des pensées honnêtes et utiles», etc. En un mot il lui fera grief de 
ce qu'il loue le plus en lui dans ce passage. (Cf. p. 318-324.) 

Page 186. «...la jeunesse sous le règne de Louis-Philippe.» — Il semble 
que ce sujet ait tenté particulièrement l'auteur. De-ci de-là, on 
trouve dans son œuvre une phrase, un mot qui l'indiquent (voir 
notamment CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, p. 25 et 232). 



5o6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Le Chant des Paysans, 1849, in- 12, 4 p. 

Page 188. «Combien de natures révoltées ont pris vie auprès d'un 
cruel et ponctuel militaire de l'Empire !» — II semble bien qu'il y ait 
là une allusion aux rapports de l'auteur avec son beau-père, le gé- 
néral Aupick. 

Les deux Anges , 1844. 

Page 189. «Ce sera pour lui un grand honneur et une grande conso- 
lation d'avoir, jeune, forcé la muse à jouer un rôle utile, immédiat, 
dans sa vie.» — Cf. LeS Fleurs DU M AL, La Muse vénale et La 
Muse malade. 

Ce passage , sous la plume de Baudelaire , est vraiment singulier. 
II est d'ailleurs difficile de se défendre du soupçon que cette notice 
était bien un peu destinée à toucher le cœur de M°" Aupick et à lui 
prouver que son fils n'était pas si éloigné qu'elle pouvait le croire 
de faire amende honorable , et de se rapprocher de la morale bour- 
geoise. 

Page 190. «... comme l'a dit Sainte-Beuve ... ». — Causeries du Lundi, 
t. IV. 

Nous dont la lampe le matin. . . 

Le Chant des Ouvriers, i" str. 

— : Entendez-vous au creux du val . . . 

La Chanson des Prés. 

Page 192. «II existe une comédie espagnole. ..» — Calderon, El 
magico prodigioso, IIP journée, scène vi. (Renseignement fourni par 
M. A. Godoy.) Le passage est si délicieux que nous ne résistons 
pas au plaisir de le citer in extenso ; 

Le démon traverse le fond du théâtre. Justina, éperdue, arrive en courant et 
comme une personne qui fuit. 

PREMIERES VOIX. 

II n'est rien qui lui résiste; 
L'amour vient tout animer. 
L'homme, s'il ne sait aimer, 
Peut-il savoir qu'il existe ? 
Chaque âme cède à son tour! 
L'oiseau, l'arbre, la fleur même, 
Tout suit son ordre suprême, 
Tout tressaille, s'émeut, aime. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 507 

SECONDES VOIX. 

II n'est qu'un bien, c'est l'amour, 
L'amour, l'amour. 

JUSTINA. 

L'amour! qui me donne cette réponse? Est-ce ce rossignol fidèle, amant 
de sa compagne, qui, sous un rameau, voltige devant lui? Tais-toi, rossi- 
gnol; ne me fais point, par tes douces plaintes, penser que d'autres plaintes 
peuvent être plus douces encore. Pourquoi cette vigne va-t-elle voluptueute- 
ment s'enrouler à cet arbre? O vigne, que tes verts embrassements ne 
montrent pas ainsi ton amour! (£n note : le texte est beaucoup plus vif.) 
Mais si la vue de cette vigne ne trouble plus mon esprit, il sera tourmenté 
par l'aspect de cet héliotrope qui toujours se tourne vers le soleil. O fleur, 
que tes feuilles flétries cessent de me dire tes tourments! Si telles sont tes 
peines, quelles seront les miennes? Comment pleureront mes gémissements 
si une plante pleure ainsi? Tais-toi, amoureux rossignol; vigne , sépare-toi 
des rameaux auxquels tu t'enlaces; héliotrope, cesse de tourner ta fleur des- 
séchée vers les rayons du soleil. Oh ! dites-moi quel poison a donc rempli 
mon âme? 

LES VOIX. 

L'amour, l'amour! 

(Traduction Puymaigre, 1852.) 

Page 193. «. . .le refrain est toujours le même,)) — 18^1 : semblable. 

La France est pâle comme un lys. 

Les Journées de Juin, chant funèbre. 

Page 194. Le glaive brisera le glaive 

Le Chant des Nations (1847). 

Page 195. ((. . .ainsi que l'a fort judicieusement noté Champfleury à 
propos d'Honoré de Balzac.» — Voir Honoré de Balzac. . .par Ar- 
mand Baschet, avec notes historiques par Champfleury, 1852, 
p. 244-245. 

Page 197. «. . .j'ai souvent entendu Pierre Dupont chanter lui-même 
ses œuvres. » — Dans le chapitre de Mes Souvenirs qui est consacré 
à Joissans, le cabaretier cher aux gens de lettres noctambules de 
l'époque, Banville note : «Que de fois chez Joissans, j'ai entendu 
Pierre' Dupont chanter ses premières chansons, et Baudelaire dire 
de sa belle voix [charmeresse les poëmes inédits des F LEURS DU 
Mal!)) 



508 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



• RICHARD WAGNER ET TANNHAUSER 
À PARIS. 

Cette étude parut sous le titre : Richard Wagner, dans h Revue 
Européenne, livraison du i" avril 1861. La post-face (^Encore quelques 
mots) fut écrite spécialement pour la plaquette dont voici la descrip- 
tion : 

Richard Wagner \\ et \\ TANNHAUSER \\ à Paris || par || 
Charles Baudelaire. 

Au centre, marque de l'éditeur : E D dans un médaillon. 

En bas : Paris || E. Dentu, éditeur || Libraire de la Société des 
Gens de Lettres || Palais-Royal, 13 et 17, Galerie d'Orléans. 

Couverture grise, encadrée d'un filet double. 

Faux titre (p. 1) : Richard Wagner || et |j Tannhauser, mention 
qui se retrouve au dos. 

Au verso du faux titre : Paris || Imprimerie de L. Tinterlin et C" || 
3, rue Neuve-des-Bons-Enfants. 

Titre (p. 3) identique à la couverture hors que la date 1861 y est 
ajoutée. 

In-12, 70 pages. 

En tête de la page 5 : Extrait de la Revue Europe'enne. 

Sur le second plat de la couverture : 

Ouvrages du même auteur : 

Les Fleurs du mal, 2' édition augmentée de trente-cinq poëmes 
nouveaux, i volume. 

En préparation : 

Réflexions sur quelques-uns de mes Contemporains , 2 volumes. 

Traduction des Œuvres d'Edgar Poe : 

Histoires extraordinaires , 1 volume; Nouvelles histoires extraordinaires, 
I volume; Aventures d'Arthur Gordon Pym, i volume. 

Pour paraître prochainement : 

Euréha, i volume. 

Cette plaquette fut annoncée par le Journal de la Librairie, sous le 
n° 4067, le 4 mai 1861. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 09 

Dans l'intervalle, l'article avait été reproduit textuellement, pour 
une bonne partie du moins, dans la Presse théâtrale et musicale, numéros 
des i^ et 21 avril et 5 mai 1861. Cette revue en suspendit la reprct 
duction sans donner de motif. Mais peut-être n'en faut-il pas chercher 
d'autre que la mise en vente de la plaquette, qu'elle avait annoncée 
dès le 28 avril. 

L'édition de 1868 a apporté quelques corrections entièrement jus- 
tifiées. 

Baudelaire dès longtemps connaissait Wagner de réputation et 
même avait conçu pour son génie une grande admiration. Nous en 
trouvons la preuve dans une lettre (inédite) en date du 13 juillet 1849 
où il recommandait un critique allemand désireux de publier une 
étude sur le Tannbaûser, et où il dit notamment : «Vous servirez la 
cause de celui que l'avenir consacrera comme le plus illustre parmi 
les maîtres.» 

Cependant, il ne devait entrer en rapports personnels avec lui que 
plus de dix ans après. La Revue Musicale a donné le i" novembre 1922 , 
avec de très intéressants commentaires de M. Suarès, la lettre qui 
ouvrit leurs relations. Cette pièce ne figurant pas dans les recueils 
de correspondance du poète , nous croyons devoir la reproduire ici m 
extenso : 

Vendredi, 17 février 1860. 
Monsieur , 

Je me suis toujours figuré que si accoutumé à la gloire que fut (sic) un 
grand artiste , il n'était pas insensible à un compliment sincère , quand ce compli- 
ment était comme un cri de reconnaissance, et enfin que ce cri pouvait avoir 
une valeur d'un genre «n^u/ier quand il venait d'un français, c'est-à-dire d'un 
Lomme peu fait pour l'enthousiasme et né dans un pays où l'on ne s'entend 
guères plus à la poésie et à la peinture qu'à la musique. Avant tout, je 
veux vous dire que je vous dois la plus grande jouissance musicale que j'aie jamais 
éprouvée. Je suis d'un âge où on ne s'amuse plus guères à écrire aux hommes 
célèbres, et j'aurais hésité longtemps encore à vous témoigner par lettre mon 
admiration , SI tous les jours mes yeux ne tombaient sur des articles indignes, 
ridicules, où on fait tous les efforts possibles pour diffamer votre génie. Vous 
n'êtes pas le premier homme, Monsieur, à l'occasion duquel j'ai eu à souffrir 
et à rougir de mon pays. Enfin l'indignation m'a poussé à vous témoigner ma 
reconnaissance; je me suis dit : Je veux être distingué de tous ces imbéciles. 

La première fois que je suis allé aux Italiens, pour entendre vos ouvrages, 
j'étais assez mal disposé, et même, je l'avouerai, plein de mauvais préjugés; 
mais je suis excusable; j'ai été si souvent dupe; j'ai entendu tant de musique 
de charlatans à grandes prétentions. Par vous j'ai été vaincu tout de suite. Ce 
que j'ai éprouvé est indescriptible, et si vous daignez ne pas rire, j'essaierai 



5 1 O NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

de vous le traduire. D'abord il m'a semblé que je connaissais cette musique, 
et plus tard en y réfléchissant, j'ai compris d'où venait ce mirage; il me sem- 
blait que cette musique était la mienne, et je la reconnaissais comme tout 
homme reconnaît les choses qu'il est destiné à aimer. Pour tout autre que 
pour un homme d'esprit, cette phrase serait immensément ridicule, surtout 
écrite par quelqu'un qui, comme moi, ne sait pas ta musique, et dont toute 
l'éducation se borne à avoir entendu ( avec grand plaisir, il est vrai ) quelques 
beaux morceaux de Weber et de Beethoven. 

Ensuite le caractère qui m'a principalement frappé, c'a été la grandeur. 
Cela représente le grand , et cela pousse au grand. J'ai retrouvé partout dans 
vos ouvrages la solennité des grands bruits, des grands aspects de la Nature, 
et la solennité des grandes passions de l'homme. On se sent tout de suite en- 
levé et subjugué. L'un des morceaux les plus étranges et qui m'ont apporté 
une sensation musicale nouvelle est celui qui est destiné à peindre une extase 
religieuse. L'effet produit par l'Introduction des invités et par la Fête nuptiale est 
immense. J'ai senti toute la majesté d'une vie plus large que la nôtre. Autre 
chose encore : j'ai éprouvé souvent un sentiment d'une nature assez bizarre, 
c'est l'orgueil et la jouissance de comprendre , de me laisser pénétrer, envahir, 
volupté vraiment sensuelle , et qui ressemble à celle de monter dans l'air ou de 
rouler sur la mer. Et la musique en même temps respirait quelquefois l'orgueil 
de la vie. Généralement ces profondes harmonies me paraissaient ressembler 
à ces excitants qui accélèrent le pouls de l'imagination. Enfin, j'ai éprouvé 
aussi, et je vous supplie de ne pas rire, des sensations qui dérivent probable- 
n>cnt de la tournure de mon esprit et de mes préoccupations fréquentes. Il j 
a partout quelque chose d'enlevé et d'enlevant, quelque chose aspirant à 
monter plus haut, quelque chose d'excessif et de superlatif. Par exemple, 
pour me servir de comparaisons empruntées à la peinture, je suppose devant 
mes yeux une vaste étendue d'un rouge sombre. Si ce rou£;e représente la 
passion, je le vois arriver graduellement, par toutes les transitions de rouge 
et de rose, à l'incandescence de la fournaise. II semblerait difficile, impossible 
même d'arriver à quelque chose de plus ardent; et cependant une dernière 
fusée vient tracer un sillon plus blanc sur le blanc qui lui sert de fond. Ce 
sera, si vous voulez, le cri suprême de l'âme montée à son paroxysme. 

J'avais commencé à écrire quelques méditations sur les morceaux de 
Tannbaûser et de Lobengrin que nous avons entendus; mais j'ai reconnu Fim- 
possibilité de tout dire. 

Ainsi je pourrais continuer cette lettre interminablement. Si vous avez pu 
me lire, je vous en remercie. Il ne me reste plus qu'à ajouter ^ue quelques 
mots (sic). Depuis le jour où j'ai entendu votre musique, je me dis sans cesse, 
surtout dans les mauvaises heures : Si, au moins je pouvais entendre ce soir un peu 
de Wagner. Il y a sans doute d'autres hommes faits comme moi. En somme 
vous avez dû être stupéfait du public dont l'instinct a été bien supérieur à la 
mauvaise science des journalistes. Pourquoi ne donneriez-vous pas quelques 
concerts encore en y ajoutant des morceaux nouveaux? Vous nous avez fait 
connaître un avant-goût de jouissances nouvelles; avez-vous le droit de nous 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 I I 

priver du reste? — Une fois encore, Monsieur, je vous remercie; vous m'avez 
rappelé à moi-même et au grand , dans de mauvaises heures. 

Ch. Baudelaire. 

Je n'ajoute pas mon adresse, parce que vous croiriez peut-être que j'ai 
quelque chose à vous demander. 

Dans son Histoire de ma vie, Wagner a parlé de cette lettre : 

Le ton singulièrement fantastique et hardi de ses épanchements me fit de- 
viner en Baudelaire un espr't extraordinaire qui poursuivait avec une fou- 
gueuse énergie et jusque dans leurs dernières conséquences les impressions 
qu'il avait reçues de ma musique. A sa signature il n'ajoutait pas son adresse 
afin, disait-il, de ne pas m'induire à croire qu'il désirait quelque chose de 
moi. Bien entendu je sus le découvrir quand même et il ne tarda pas à se 
joindre au cercle de connaissances que je réunissais chez moi le mercredi soir. 

Dans le même ouvrage, il mentionne la plaquette ici en cause : 
«Baudelaire se distingua par une brochure spirituelle et mordante 
écrite en ma faveur.» Plusieurs critiques ont déduit de ce laconisme 
que le musicien n'avait peut-être pas apprécié Baudelaire et l'aide 
qu'il lui apportait à leur juste valeur. Il est vrai que Wagner, comme 
beaucoup d'autres génies , avait une forte tendance à faire de sa faculté 
d'admiration un usage égoïste, mais tel ne semble pas avoir été le cas 
en l'espèce. Témoin la lettre qu'il adressait à son défenseur quelques 
jours après la publication de l'article à la Revue Européenne : 

Paris, 15 avril 1861. 

Mon cher monsieur Baudelaire, j'étais plusieurs fois chez vous sans vous 
trouver. Vous croyez bien combien je suis désireux de Vous dire quelle im- 
mense satisfaction vous m'avez préparée par votre article qui m'honore et qui 
m'encourage plus que tout ce qu'on a jamais dit sur mon pauvre talent. Ne 
me serait-il pas possible de vous dire bientôt, à haute voix, comment je m'ai 
senti enivré en lisant ces belles pages qui me racontaient — comme le fait le 
meilleur poëme — les impressions que je me dois vanter d'avoir produites 
sur une organisation si supérieure que la vôtre? 

Soyez mille fois remercié de ce bienfait que vous m'avez procuré, et croyez- 
moi bien fier de vous pouvoir nommer ami. 

A bientôt, n'est-ce pas. Tout à vous. 

Richard Wagner. 

(E.-J. CrÉPET, op. cit.) 

Témoin encore telle autre lettre [Supplément du Gaulois du dimanche , 
g-io novembre 1907) qui se termine par ces mots : «Je vous aime, 
parce que vous êtes mon ami, et voilà pourquoi je vous écris.» 



5 I 2 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Témoin enfin le véritable chagrin que montra Wagner, selon Mendès , 
quand il apprit la mort de Baudelaire. 

Quant à la smcérité des sentiments de Baudelaire pour le grand 
musicien, elle trouve sa preuve dans maints passages de sa corres- 
pondance : 

Riez un peu, mais gardez-moi le secret : notre bon, notre admirable Asse- 
lineau m'a dit, comme je lui reprochais, à lui qui sait la musique, de n'être 
pas allé aux concerts Wagner : i° que c'était si loin, si loin de chez lui; 2° qu'on 
lui avait dit, d'ailleurs, que Wagner était républicain! 

Je lui ai répondu que j'y serais allé quand même c'eût été un royaliste, que 
cela n'empêchait ni la sottise, ni le génie. — Je n'ose plus parler de Wagner; 
on s'est trop foutu de moi. C'a été, cette musique, une des grandes jouis- 
sances de ma vie; il y a bien quinze ans que je n'ai senti pareil enlèvement. 
(A Poulet-Malassis, 16 février 1860.) 

Soit dit en passant, il y a apparence que Baudelaire sut convertir 
Asselineau à des idées plus raisonnables, car celui-ci, qui tenait la ru- 
brique musicale à la Revue Fantaisiste, devait un an plus tard accorder 
quelques mentions sympathiques «à la chute violente et immodérée» 
de Tannbaûser (1^ mai et i" octobre 1861). 

Une autre fois il mande à Champfleury qui, sans doute, s'était 
entremis pour le faire rencontrer avec le compositeur : 

28 février 1860. 

...J'écris immédiatement à M. Wagner pour le remercier de tout mon 
cœur. J'irai le voir, mais pas tout de suite. Des affaires assez tristes me pren- 
nent tout mon temps. Si vous le voyez avant moi, dites-lui que ce sera pour 
moi un grand honneur de serrer la main d'un homme de génie insulté par 
toute la populace des esprits frivoles. (^Intermédiaire des Chercheurs, lo fé- 
vrier 1891.) 

A l'occasion le nom de Wagner devient, sous sa plume, un étalon 
de grandeur dans l'infortune : «Avez- vous plus de génie que Cha- 
teaubriand et que Wagner? écrit-il à Manet découragé. On s'est bien 
moqué d'eux cependant? Ils n'en sont pas morts.» (11 mai 1865.) 

Mais il y a plus probant encore : Wagner lui-même a conté, dans 
son Histoire de ma vie, que Baudelaire lui avait fait, à maintes re- 
prises, les offres les plus fantastiques pour l'exploitation de «son glo- 
rieux échec», — ceci doit se rapporter à l'ambition que nourrit 
Baudelaire, quelque temps, de se faire directeur de théâtre, avatar 
peu connu, sur lequel nous reviendrons. Enfin les mémoires des con- 
temporains attestent que, dans les dernières années de sa vie, pour 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIATSITES. J I 3 

le distraire des tristesses de l'exiI ou des souffrances de la maladie, 
ses amies, M'"°Meurice notamment, lui faisaient entendre duWagner. 

II ne faut donc pas attacher une grande importance à ces lignes, 
attribuées à Vitu, qu'on trouve dans le CHARLES BAUDELAIRE, 
Souvenirs, Correspondances, p. 119 : 

II m'a. . .confessé que n'étant pas musicien et n'aimant pas la musique, il 
caressait dans Wagner de certaines idées générales, abstraction faite de son 
oeuvre Ijrique et dramatique , qui le laissait indifférent. 

Non plus qu'à la réserve exprimée dans la note sur Clienavard 
donnée plus haut (p. 471). Cette réserve -là, en somme, Baudelaire 
rappliquait à son siècle tout entier, trop tard venu pour permettre 
l'éclosion des génies purement spontanés, et par contre il a maintes 
fois vanté l'attrait particulier des œuvres volontaires et de l'artifice. 

Voir encore, pour leurs rapports, G. ServiÈRES, Richard Wagner 
juge' en France, et le numéro spécial de la Revue Musicale, Wagner et 
la France (octobre 1923) qui contient, notamment sous la signature 
de M. Maxime Leroy, des articles du plus vif intérêt. 

L'élaboration de cette étude doit être rapportée à la période jan- 
vier 1861 (mois oîi Wagner donne ses concerts aux Italiens) - avril 
1861, date de la publication. 

Baudelaire mandait à sa mère , en le lui envoyant , que l'article avait 
été «improvisé en trois jours dans une imprimerie» et que, sans l'ob- 
session de l'imprimerie, «il n'aurait jamais eu la force de le faire '''». 
La gravité de la crise qu'il traversait alors explique les termes de 
cette lettre. On peut y trouver aussi une coquetterie d'auteur qui a 
le travail pénible et tient à en écarter le soupçon. Mais en réalité, la 
correspondance le prouve, cette étude était restée quinze mois sur 
le chantier : 

J'avais commencé à écrire cjuelques méditations...'"' (A Wagner, lettre 

"' Cf. Jules Troubat, Souvenirs d'un ancien secrétaire de Sainte-Beuve , 
p. 205. 

'^' A la même date (2' quinzaine de février), /a Revue Anecdotique annonce 
que Baudelaire «prépare quelques morceaux de poésie {sic) en l'honneur de 
l'auteur du Lobengrin». 

Notons à ce sujet que M. Ernest Raynaud , dans son édition des Fleuri 
DU Mal, écrit c^u Elévation et Correspondances furent inspirées à Baudelaire par 
l'ouverture du Lobengrin. Nous ignorons si cette assertion a quelque base 
documentaire; en tout cas nous ne voyons, pour notre part, aucune raison de 
Ja repousser, elle nous semble même avoir pour elle de grandes vraisemblances. 

33 



/l4 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

donnée plus haut, 17 février 1860). — Le Wagner s'augmente tant que je 
serai obligé de le détacher du volume des Contemporains. — ...Je travaillerai 
au Wagner chez ma mère (à Poulet-Malassis, mai et juillet 1860). — Wagner 
m'ajant envoyé son livre — il s'agit des Quatre Poèmes «f'opeVa ... précédés 
d'une Lettre sur la Musique, — cela va me contraindre à rentrer tout de suite 
en relation avec Grandguillot (^u même, décembre 1860). 

L'étude avait été, en effet, d'abord proposée au Constitutionnel où 
Baudelaire espérait se voir «honorer» à l'égal de Sainte-Beuve. Ce- 
pendant Grandguillot tergiversait. C'est alors qu'il la porta à la Revue 
Européenne dont il était devenu le collaborateur après sa brouille avec 
Alphonse de Calonne, directeur de la Revue Contemporaine. 

Il ne semble pas qu'elle ait fait beaucoup de bruit à l'époque, car 
nous n'en avons trouvé que de rares échos dans la presse contempo- 
raine. La Revue Fantaisiste lui rendit hommage, sous la signature de 
Charles Revert : 

La philosophie, le côté esthétique de Richard Wagner sont rendus avec une 
netteté et une précision merveilleuses dans la langue ferme et colorée dont 
M. Baudelaire possède si bien le secret. 

La Causerie, par l'organe de Charles Valette, lui reprocha d'avoir 
déversé le blâme sans mesure : 

Mais M. Charles Baudelaire juge bien légèrement la conduite de la presse. . . 
[Il] ne devrait pas oublier ainsi la petite presse. 11 devrait savoir qu'à l'ex- 
ception du Figaro, cet éternel railleur des opprimés, tous les petits journaux 
ont protesté contre la cabale et contre le mauvais vouloir du public . . . 

Un autre journal dut se répandre en commentaires particulièrement 
malveillants, car le regretté M. Emery a publié, dans le Mercure de 
France du l-vin-17, le poulet suivant : 

II juillet 1861. 

Monsieur, quand il s'agit de mes œuvres, je ne dispute point à chacun la 
liberté qu'il a de les juger, c'est affaire de goût. Je ne prétends pas prouver 
u celui qu'elles ennuient qu'il a tort de ne pas les aimer. 

La question ici est différente : je donne mon avis sur un illustre musicien, 
je réponds aux critiques : à elles de me démontrer l'inexactitude de mes 
avances. 

Fort heureusement aussi, il est admis que l'on peut s'eff"orcer de faire en- 
tendre raison à des calomniateurs, que la faim elle-même ne saurait justifier, 
orsqu'ils écrivent des articles aussi médisants qu'inutiles. 

Quand je lis dans des feuilles (périodiques, quand elles peuvent, obscures 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 I 5 

toujours), que je vends mes manuscrits aux journaux allemands, il est de ma 
dignité de ne point m'en défendre. 

Les malveillances me sont indifférentes lorsqu'elles sont signées d'inconnus, 
mais cependant m'impressionnent péniblement quand elles émanent de ceux 
qui, comme vous, me sont redevables. 

Les arts sont en général un champ de dispute, mais il serait étrangement 
paradoxal que la musique devînt un champ de bataille. 

Et c'est tout. Monsieur. 

Ch. Baudelaire. 

Quant au succès de vente, il dut être à peu près nul, car la Petite 
Revue, le 14, avril 1866, — soit cinq ans après la publication, — an- 
nonçait le solde de la plaquette à o fr, 50, au lieu de i franc. 

Cette étude valut du moins à Baudelaire une chaude lettre de 
Villiers de l'IsIe-Adam, qui avait fait chez lui la connaissance de 
Wagner : 

Le grand musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue : 

Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux! 
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules. . . 

(E.-J. CrÉpet, op. cit., p. 4,46.) 

et, on l'a déjà vu, la reconnaissance de Wagner. De celle-ci qui, 
quoi qu'on en ait dit, ne fait point doute, on trouve d'ailleurs un 
témoignage complémentaire dans un billet de Baudelaire à Swinburne , 
qui mérite d'être cité pour la saveur particuhère du tour : 

Un jour M. Richard Wagner m'a sauté au cou pour me remercier d'une 
brochure que j'avais faite sur Tannbaûser, et m'a dit : «Je n'aurais jamais 
cru qu'un littérateur français pût comprendre si facilement tant de choses.» 
N'étant pas exclusivement patriote, j'ai pris de son compliment tout ce qu'il 
avait de gracieux. (NaDAR, Charles Baudelaire intime, Blaizot, éd.) 

Page 200. «. . .qui avait vécu longtemps chez nous. . .» — De 1839 
à 1842. 

Le réquisitoire de M. Fétis. — Revue et Gazette musicale de Paris , 

numéros des 6, 13, 20 et 27 juin, 11 et 25 juillet et 8 août 1852. 
Il avait pour titre : Wagner, sa vie, son système de rénovation de l'Opéra, 
ses oeuvres comme poète et comme musicien, son parti en Allemagne, ap- 
préciation de la valeur de ses idées. 

L'article de Gautier. — Le Moniteur, 29 septembre 1857. II 

rendait compte d'une représentation de Tannbaûser donnée à Wics- 

33- 



5 I 6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

baclen. Gautier, sans croire que Wagner pût détrôner les grands 
maîtres , y exprimait le vœu que le Tannbaûser fût joué à Paris. 

Page 201. a Encore aujourd'hui. . .» — R. E. : Hier encore. 

Le feuilleton de Berlioz au Journal des Débats, — On le trou- 
vera reproduit dans. A travers champs (1862). — Les concerts à la 
salle des Italiens : 2^ janvier, i" et 8 février 1860. Le programme 
en avait comporté des fragments du Vaisseau Fantôme, du Tannhaûser 
et de Lohengrin. 

«. . .il y a quelques jours, à l'Opéra...» — La première repré- 
sentation de Tannbaûser à Paris eut lieu le 13 mars 186 1. Elle fut 
suivie de deux autres, après lesquelles Wagner retira l'ouvrage. 

Page 202. «... le célèbre S. . .» • — Le fameux Scudo qui n'avait 
jamais perdu une occasion de se signaler par sa passion contre 
Wagner. (Voir notamment ses articles de mars et avril 1860 à la 
Revue des Deux Mondes.) 

Page 204. Le livre de Liszt : Lohengrin et Tannhaeuser, 18^1. — On 
trouvera le passage cité, pages 48-50. 

Dans V Histoire de ma vie, Wagner mentionne qu'à cette époque 
le poète des Fleurs, couvert de dettes, s'était réfugié sous l'aile 
protectrice du grand Liszt «qui l'emmenait partout où se pouvait 
rencontrer quelque chance de fortune». 

Page 206. «... de rendre avec des paroles la traduction inévitable. . .» 
— R. E. : de traduire avec des paroles la traduction forcée. — Pla- 
'quette : de traduire avec des paroles la traduction inévitable. 

La nature est un temple. . . ^- Les FleurS DU Mal, IV, 

Correspondances, 

Page 207. «...une troupe d'anges qui apportenf. . . » — R. E. et 
plaquette : qui apporte. 

Page 209. «Ceux de mes amis qui possédaient un piano...» — 
M°" Meurice et Villiers de l'Isle Adam notamment. 

Le pamphlet de Fétis. — , Voir la note sous la page 200. 

Page 211. «... l'homme qui n'a pas été ...» — Die Operndichtungen 
nebst Mitteilungen an seine Freunde als Vorivort, i852.Fctis a lui-même 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. S^^ 

fait état de cette pensée dans son article du 6 juin 1852 à la Revue 
et Gazette musicale de Paris. 

Ce qu'écrit ici Baudelaire pour expliquer les idées révolution- 



naires de Wagner pourrait s'appliquer à lui-même. 

«. . .l'ordre d'un despote. . .» — R. E. : l'ordre d'un empereur. 

Page 212. Titre exact : Quatre poëmes d'opéras traduits en prose française 
précédés d'une lettre sur la musique, par Richard Wagner, Paris, 1861 
(1860). Le traducteur avait gardé l'anonymat. On sait que c'était 
M. Challemel-Lacour. 

Page 213. «... /a musique de l'avenir .. .)> — Voir la note sur la 
page 242. 

La Lettre à Berlioz, Journal des Débats, 22 février 1860. 

Page 21^. «. . .dans la préface de son dernier livre. . .» — Quatre 
poëmes d'opéra, p. XVII-XVIII. 

Page 215. «. . .Rienzi, opéra de jeunesse. . .» — 1842. 

Page 216. «...des leux qui ne sont pas ceux du bienveillant Phœbus.» 
— Cette tournure est fréquente chez Baudelaire. Cf p. 224, : une 
lumière rose qui ne venait pas du soleil , ou encore : 

Quoique tes sourcils méchants 
Te donnent un air étrange 
Qui n'est pas celui d'un ange, 

{Chanson d'Après-inidi.) 
Flagellé par un vent qui ne vient pas du ciel 

( Fetnmes damnées. ) 

Plusieurs commentateurs n'y ont vu qu'une forme négligée — 
on a même dit : des chevilles. Nous croyons, pour notre part, y 
trouver tout autre cliose : un moyen de faire sentir plus fortement 
l'horreur de l'objet innommable. 

Page 217. «Le seul tableau. . .» (Lettre sur la Musique.) 

Page 218. «Et ailleurs. . .» — Egalement dans la Lettre sur la Mu- 
sique, plus loin. 



5 I 8 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 219. «. . .un idéal de drame lyrique. . .» — R. E. : du drame 
lyrique , variante qui ne constitue pas une coquille , mais correspond 
à une idée très différente. 

Page 220. «Que n'a-t-on pas déjà écrit sur ce morceau?» — R.E, ; 
dit et écrit. 

Page 222. «. . .des hosannaj.» — 1868 : des hosanna. 

Page 224. — La note qui figure ici avait paru pour la première fois 
dans la plaquette. 

Quant aux sympathies bien connues de M. Perrm pour Wagner, 
il faut croire que M. Perrin jugea plus opportun de n'en pas té- 
moigner en cette circonstance-là, car son article sur Tannhaûser, 
qui parut à la Revue Européenne, le 15 mars 1861, et qui tient à 
peine une demi-page, renferme cette stupéfiante déclaration : 

«Nous n'avons m le temps ni le dessein d'entrer ici dans l'exa- 
men ni dans la critique de l'œuvre de M. Richard Wagner.» — Il 
est juste d'ajouter, d'ailleurs, que dans un article antérieur (i^ fé- 
vrier 1860), Perrin s'était déclaré très chaudement pour Wagner. 
— Voir la 2' note sous la page 34.6. 

Page 22^. «...ce rhythme pompeux e'fcgammenf cadencé...» — R. E. : 
Jièrement cadencé. 

Page 230. «...nous fournissent sur ce sujet...» — R. E. : à ce sujet. 

u. . .la rédemption. . .» — R, E. : leur rédemption. 

Page 231. «Nous avons observé. . .» — R. E. : remarqué. 

Page 232. « . . .à ies charmes. . .» — Coquille de la R. E. : à ces 
charmes. 

Page 233. «. . .y rencontre. . .» — R. E. et plaquette : rencontre. 

Page 23^. «. , .le fatal navire. . .» — R. E. : le navire fatal. 

«... dans différentM plages, ...» — R. E. ; dans différents parages. 

«A quoi me sert doru:. . .» — R. E. ; A quoi me sert. 

236. «Quand le Hollandais. . .» — Voir MaturiN, Melmotb le 
Vagabond. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 519 

Baudelaire a maintes fois témoigné d'une admiration enthou- 
siaste pour ce roman typique de l'école «frénétique». 

Page 242. — On sait que «la musique de l'avenir», cette expression 
qui fut l'objet de tant de sarcasmes, n'appartient pas à Wagner, 
mais à un M. BischofF, professeur à Cologne. Wagner fut le pre- 
mier à se prononcer contre elle. (Voir sa lettre à Berlioz.) 

Page 24.3. «. . .à se munir de résignation. . .» — Coquille de la pla- 
quette : à se garnir de résignation. 

Page 244. «... la femme d'un ambassadeur étranger.» — On lit dans 

les Journaux intimes : 

M"" de Metternich, quoique princesse, a oublié de me répondre, à pro- 
pos de ce que j'ai dit d'elle et de Wagner. Mœurs du xix* siècle. 

Nadar nous a conté là- dessus une anecdote complémentaire : 
S'étant trouvé à un dîner le voisin de la princesse, il avait profité 
de l'occasion pour lui vanter la plaquette de son ami et, la prin- 
cesse témoignant un vif désir de la lire, dès le lendemain il lui en 
faisait tenir un exemplaire. Puis des semaines et des semaines 
s'étaient écoulées au cours desquelles Baudelaire, qu'il avait in- 
formé de la chose, lui demandait de temps à autre : «A propos, la 
princesse ne vous a pas écrit?» — Enfin, un jour l'exemplaire lui 
avait fait retour avec un mot de remerciement fort gracieux. . . Les 
pages n'en étaient pas coupées. 

Page 245. «Une mise en scène plus qu'insuffisante, faite par un an- 
cien vaudevilliste ...» — Eug. Cormon , collaborateur habituel de 
Grange, Dennery, etc., qui était alors directeur de la scène à 
l'Opéra et prétendait imposer ses vues théâtrales à Wagner. 

L'orchestre était conduit par Dietsch. — Un ténor allemand : 
Albert Niemann, il sera d'ailleurs nommé plus loin. — «Une Vénus 
endormie », M"* Tédesco. — M"* Sax : Elisabeth. — Morelli , engagé 
spécialement, comme Niemann, tenait le rôle de Wolfram. 

Page 246. «...la question du ballet...» — Pour donner satisfaction 
aux «entreteneurs de filles», Wagner avait intercalé une bacchanale 
dans le tableau du Vénusberg. 11 s'est plaint, dans ses lettres, de 
la façon dont Petitpa l'avait réglée. — Le ministre alarmé : le 
comte Walewski. 



5 20 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



«. . .l'Opéra qui ne sait rien faire du tout.» — Alph. Rover 

et Gustave Vaëz présidaient alors à ses destinées. Ils devaient céder 
la place à M. Pernn l'année suivante. 



«. . .la nouvelle apparition de Vénus.» — Au troisième acte. 

La scène entière fut supprimée dès la deuxième représentation. 

Page 248. «Dans la presse, aucune résistance. . .» — Il y a là une 
réelle exagération, et contre laquelle certains périodiques musicaux 
protestèrent avec raison. Parmi ceux qui prirent dés lors la dé- 
fense de Wagner, il faut citer : Champfleury, Louis Ulbacli, Léon 
Leroy, Giacomelli et, qui l'eût cru? Arthur Pougin. — Voir d'ail- 
leurs, G.Servieres, Tannbauser à l'Opéra en 1861 (lib. Fischbaclier). 



L'article de Franck Marie : 24. mars 1861. 

— • «M. Berlioz a évité de dire son avis.» — «Il laissa à son ami 
d'Ortigue le soin d'exécuter son rival.» (G. Servieres, op. cit.) 

«Mais l'administration a baissé la tête...» — Baudelaire a 



fort raison de l'incriminer : il est établi que la location était très 
importante; l'administration n'aurait donc point dû pousser Wagner 
à retirer son œuvre, comme elle le fit. 

Page 24,9. «. . . un beau drame. . .» — Il s'agit des Funérailles de l'honneur 
que jouait alors le théâtre de la Porte Saint-Martin (avril 1861), 
pièce qui, à son tour, venait d'avoir l'honneur des sifflets ressuscites 
pour Tannbauser, et dont la brève carrière allait faire scandale. 

Dans un article fantaisiste de la Causerie (7 avril), Ch. de Puv- 
ramant montre Villemessant lâchant ses folliculaires : «Vous avez 
sifflé Tannbauser, c'est bien! — Vous vous êtes moqué de Ristori, 
à merveille! — Aujourd'hui je vous livre une autre victime, 
M. Auguste Vacquerie. C'est un homme de talent plus fort que 
nous tous , il faut l'avouer. Liguez-vous donc contre lui » , etc. 

Voir aussi Mario Proth , Comment on lutte. Quelques pages de la 
vie littéraire d'Auguste Vacquerie, et A. Loux'ET, Le Tbéàtrc en 186 1 
à propos des «Funérailles de l'honneur». 

Baudelaire avait félicité Vacquerie le 31 mars : 

Je serais un grand ingrat , si je ne vous remerciais p.is. J'ai la détestable 
habitude de souffrir au spectacle, et même de ne pas comprendre Us pièces. Vous, 
vous m'avez tena si attentif pendant sept actes que vous pouvez dire cjuc 
vous avez fait un miracle. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. J2I 

H y a bien des années que je n'avais entendu un drame. Enfin , en 
voici un, et des plus beaux, et plein d'ordre, et plein de logique, et tou- 
jours grand. 

Que vous êtes heureux de savoir ainsi extraire tout ce qui est contenu 
dans une idée! Sérieusement, sans mensonge et sans flatterie, vous m'avez 
causé une des plus vives jouissances que j'aie depuis longtemps reçues. En 
laissant de côté toute l'babileté dont vous avez fait preuve, je vous loue 
beaucoup d'avoir basé une action toujours vraie, passionnée, sur une pure 
abstraction, sur une idée aussi vague et impalpable que Vidée de l'honneur (ce 
n'est pas moi qui parle ainsi). Je crois même que d'abord le public 
est un peu étourdi dune pareille originalité. II y a si longtemps qu'il n'a 
vu cela. 

Cette lettre, suivie de l'article, lui valut la réponse suivante 
(E.-J. CrÉPET, op. cit.) : 

7 mai. 

Merci , mon cher Baudelaire. Je n'ai pas besoin de vous dire combien 
je suis touché de la page sympathique que vous avez écrite sur moi. Vous 
savez ce que je pense de votre talent : vous savez donc ce que je ressens 
de votre éloge. — ■ Je n'ai pas entendu l'opéra de Wagner, et je n'ai pour 
Tannhaûser que le penchant de tout homme de cœur pour toute œuvre 
brutalement proscrite; votre brochure ajoute des raisons à mon instinct et 
m'emplit d'avance les mains de bravos. Mais ii y en a pas mal pour vous. 
— Merci encore. 

Votre ami, 

Auguste VACQ.UERIE. 

Voir aussi nos notes sous la page 258. 

Le directeur du théâtre de la Porte Saint- Martin était alors 

Marc Fournier. 

Page 250. «Quand un déplorable académicien. . .» — Il doit s'agir 
de Ponsard qui, dans son discours de réception prononcé le 4. dé- 
cembre i8_56, comparait Racine à Shakspeare, et qui, renversant 
l'ordre chronologique de leur influence sur les lettres françaises, 
s'amusait à former l'hypothèse suivante : 

Imaginez alors Racine apparaissant comme un novateur, avec son lan- 
gage toujours pur, harmonieux , noble sans enflure , naturel sans trivialité , 
avec la majesté sévère de ses tragédies où se déroule régulièrement l'action , 
une, logique, claire et vraisemblable. Quelle surprise! Quelle nouveauté! 
Quel enthousiasme pour le révolutionnaire Racine! Quelle pitié pour cet 
arriéré, ce vieux, ce bonhomme Shakespeare! 



5 22 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 251. — Dans la préface de son Fils naturel (1858), A. Dumas 
fils venait d'écrire notamment : 

Toute littérature qui n'a pas en vue !a perfectibilité , la moralisation , 
l'idéal, l'utile en un mot, est une littérature racliitique et malsaine. 

On conçoit l'exaspération de Baudelaire. 

(iTannbaûser reparaîtra...» — Cette prédiction ne devait se 

réaliser qu'en 1895, soit trente-quatre ans plus tard. 

Nous avons dit plus haut (p. 512) que, d'après le témoignage 
de Wagner lui-même, Baudelaire voulait monter cet opéra. 



PHILIBERT ROUVIERE. 

Cette notice parut d'abord dans la Nouvelle Galerie des artistes drama- 
tiques vivants, Paris, librairie théâtrale, s. d. [18^^], accompagnée 
d'un portrait en pied de l'artiste, peint et gravé par Ch. Geoffroy. 

Elle reparut, avec quelques suppressions, dans l'Artiste, numéro 
du i" décembre 1859, sous le titre modifié : RouviÉRE. 

Le texte retenu par les éditeurs de 1868 est le plus complet; c'est 
aussi celui qu'on trouvera ici. 

Nous l'avons fait suivre d'une assez longue note nécrologique, 
signée C. B., que Baudelaire donna le 28 octobre 1865 à la Petite 
Revue. II nous semble certain, en effet, qu'il n'aurait point manqué 
d'en fondre les éléments complémentaires avec son article, s'il lui eût 
été donné de publier lui-même ses œuvres critiques. 

Rouvière compte parmi les artistes incompris auxquels Baudelaire 
s'intéressa le plus, entre les années 1854. et 1858, époque où il cessa 
à peu près de le voir pour des raisons que nous ignorons. 

Le 26 septembre 1854., le poète écrivait à Paul de Saint-Victor : 

J'ai à vous demander, à vous, Monsieur, que je ne connais pas, un grand 
service. Cette demande n'a pas d'autre motif qu'une très -sincère admiration 
pour riiomme dont il va être question. Comment se fait -il que vous, pour 
qui le feuilleton dramatique n'est pas une besogne pensumière , mais une occa- 
sion d'émettre des idées romantiques, vous qui comprenez les Romantiques, 
vous n'ayez pas parlé de M. Rouvière dans la reprise des Mousquetaires ? 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 523 

S'il n'est trop tard , et si vous ne l'avez pas vu , allez le voir, — je l'ai vu sept 
fois, moi! — Vous y trouverez une jouissance, j'en suis sûr. M. Rouvière fait 
de cet ouvrage une nouveauté. — El si, par hasard, il était un mirage pour 
moi, et si, pour vous, ce jeu, cette interprétation n'avait pas la même valeur, 
la même importance, croyez que mon principal chagrm serait de voir mon 
intelligence en désaccord avec la vôtre. (Lettre inédite, communiquée par 
M"" de Saint-Victor.) 

Le critique s'empressait de répondre : 
Monsieur , 

Je vous remercie de m'apprendre que M. Rouvière ait reparu au théâtre. 
Je n'ai pas vu la reprise des Mousquetaires et j'ignorais qu'il y eût un rôle. II 
me suffirait de votre recommandation pour m'engager à l'aller voir, car j'at- 
tache un trop grand prix au jugement d'un esprit tel que le vôtre pour n'être 
pas sûr d'avance de le partager. Puis je me souviens très bien de l'impression 
qu'il me fit il y a quelques années dans le rôle d'Hamlet et de Charles IX, 
qu'il jouait d'une façon tout à fait supérieure et poétique. . . J'irai certaine- 
ment à la Gaîté la semaine prochaine, et ce sera pour moi un plaisir de 
parler de M. Rouvière. {Charles Baudelaire, Pincebourde, 1872.) 

Cependant, Saint- Victor tardait à tenir sa promesse; Baudelaire la 
lui rappelait bientôt; il avait d'ailleurs un double intérêt, on va le 
voir, à fortifier à la Gaîté la situation de Rouvière qui, faute d'un 
rôle, allait peut-être se voir licencié par Hostein, le directeur de ce 
théâtre : 

Rouvière n'était engagé que pour deux' mois. Si donc, une année entière, 
il ne se présentait pas un drame où l'originalité de son talent pût trouver sa 
place, il serait donc payé toute une année gratuitement, et la sympathie 
de M. Hostein pour lui ne va pas jusqu'à oublier ses intérêts de directeur. 

Je sais que M"" Collet et que M. de Vigny s'ingénient à le placer quelque 
part pour lui faire jouer Chatterton et la Maréchale d'Ancre, et je tremble 
qu'ils ne réussissent, et bien facilement, car, de mon côté, sachant que M. Hos- 
tein le garderait avec joie, s'il avait un bon drame adaptable à son talent, je 
me suis mis à la besogne et je suis convenu avec lui — c'est-à-dire avec Rou- 
vière — de lui donner les premiers éléments d'un drame psychologique sur 
VIvrogncrie , lui laissant le soin de le patronner et de le faire adopter. 

Si je réussis à tirer — comme je le crois, comme je l'espère, — l'épouvante 
de l'eau-de-vie, — et si M. Hostein n'adopte pas mon idée, — ou si M. Rou- 
vière est occupé ailleurs, — j'attendrai aussi longtemps qu'il le faudra et lui 
seul jouera cet ouvrage. 

Je vous raconte tout cela à cause de cette fatuité particulière aux hommes 
de guignon qui croient toujours qu'on doit s'intéresser à leurs rêves. {Lettre 
inédite. ) 



5 24 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Saint-Victor alors mettait à profit la première occasion — dès le 
lendemain même — tant pour rendre hommage au talent de Rouvière 
que pour ouvrir la voie à la tentative de Baudelaire, dont nous aurons 
l'occasion de reparler dans un autre volume : 

A propos de la Gaité et de ses acteurs, vous souvenez-vous de M. Rouvière, 
nu comédien étrange, spontané, romantique jusqu'au bout des ongles, et qui 
a quelque chose là, je ne sais trop quoi? II jouait Hamiet, il J' a quelques an- 
nées, sur un théâtre du boulevard, à la manière noire, à la manière anglaise, 
avec une folie malade qui prenait les nerfs. Plus tard , il créait un Charles IX 
fiévreux, hagard, convulsif, tel que pourrait le peindre Delacroix... H vient 
de rentrer à la Gaîté par le rôle de Mordaunt dans les Mousquetaires , de 
M. Dumas, et il a taillé à angles coupants pour ainsi dire cette raide figure 
de fanatique cuirassé de buffle. Il a une voix brève , le geste tranchant , l'allure 
saccadée, le mélancolique délire d'un homme qui marcherait et qui parlerait 
dans un rêve. C'est un talent à débrouiller, à composer, à finir; mais vienne 
un poëte qui sache jouer de cette lyre bizarre, et il en tirera quelque chose 
qui fera du bruit. (Le Pavs, 23 octobre 1854.) 

Dans une lettre subséquente à Hostein (8 novembre i8_54), on 
voit encore le poète vanter le tragédien. Cette fois, il s'agit 6! Est-il 
bon, est-il méchant? la pièce de Diderot, dont Baudelaire et Champ- 
fleury étaient férus et qu'ils rêvaient de faire jouer : 

. . .Irai -je jusqu'au bout?. . .il m'a semblé qu'un acteur merveilleux par sa 
véhémence, par sa finesse, par son caractère poétique, un acteur qui m'a 
4bloui dans les Mousquetaires. . .j' ai présumé que Rouvière pourrait trouver 
dans ce personnage de Diderot... où la sensibilité est unie à l'ironie et au 
cjiiisme le plus bizarre, un développement tout nouveau pour son talent. 

II faut ajouter que Baudelaire et Rouvière avaient plusieurs amis 
communs, notamment Banville, Villiers de l'Isle Adam, dont certains 
contemporains ont prétendu qu'il s'inspirait de l'acteur dans ses gestes 
et attitudes; Manet, de qui la collection Vanderbilt possède un fort 
beau Rouvière, et aussi, des ennemis communs, par exemple Jou- 
vin (voir le Figaro du 20 avril 1856), et généralement tous les 
folliculaires qui ressentaient comme une injure personnelle l'origina- 
lité d'autrui. 

Dans ses Mémoires d'un Critique, Jules Levallois a écrit de Baude- 
laire : 

Je ne lui ai jamais pardonné son lâche reniement de Rouvière devant 
Sainte-Beuve. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 525 

Nous ignorons à quoi il fait allusion, — sans doute à quelque 
conversation qu'en tant que secrétaire de Sainte-Beuve, il avait 
pu entendre? Mais il faut remarquer que Levallois s'est montré très 
injuste, autant que mal informé, dans les pages qu'il a consacrées 
à Baudelaire. C'est ainsi qu'il a pu écrire de lui : 

Sa pauvreté même sentait le cabotinage, car sa mère était tort riche et n'a 
jamais refusé de l'aider, 

alors que la situation de M"^ Aupick était à la vérité fort modeste. 
En tout cas il faut constater que Baudelaire, aux yeux des contem- 
porains, demeura, jusqu'à son dernier jour, solidaire de Rouvière 
Dans l'article nécrologique qu'il lui consacra au Figaro (3 septembre 
1867) on voit Alfred d'Aunay rapprocher son nom de celui du comé- 
dien, «cet autre insensé qui touchait aussi au génie». 

Page 253. «. . .le style coulant. . .» — Cf l'étude sur Tbéopbik Gau- 
tier, p. I.J.6. 

«...la saveur toujours vive de la volonté...» — Voir CURIO- 
SITÉS Esthétiques , Index, au mot Volonté. 

Page 254. «Titre exact du tableau de Rouvière exposé au Luxem- 
bourg en 1830 : Scène des barricades, le 2ç juillet, place du Palais- 
Royal. 

Page 2^5. Passages supprimés dans l'Artiste: «... on n'est pas désbonoré 
par une pareille naïveté, ... — Les professeurs ortbopédistes-jurés . . . jus- 
qu'à : Torturé. . .» 

«Heureusement il fuit à temps cette maison dont l'atmospbère n'était 

pas faite pour ses poumons; il prit quelques leçons de Micbelot (mais 
qu'est-ce que des leçons? des axiomes, des préceptes d'bygiène, des vérités 
impudentes ; le reste, le reste, c'est-à-dire tout, ne se démontre pas), et 
entra enfn à l'Odéon, en 1839, ^^^^ ^^ direction de MM. d'Epagny 
et Lireux.» — Les passages en italique ne figurent pas dans 
l'Artiste. 

Le roi Lear, adaptation de Sauvage et Duhomme, 1844. — Le 

Médecin de son bonneur, par H. Lucas, d'après Calderon, 1843. 
— Le duc d'Albe à Bruxelles, ou la Belgique sous la domination de 
l'Espagne, drame par Henri Samuel, 1848. — Le vieux Consul, tra- 



J2^ NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

gédie par A. Ponroy, 1844. — Antigone, adaptation de Paul Meu- 
rice et Aug. Vacquerie, 1843. 

Page 2_56. Bocage, le successeur de Lireux à la direction de l'Odéon. 

Page 2_57. Le feuilleton de Jules Janin : 21 septembre 1846. — Le 
critique y loue surtout Rouvière d'avoir étudié le rôle d'HamIet 
dans les tableaux d'Eugène Delacroix. — Voir CURIOSITÉS 
Esthétiques , p. 246. 

- — - La Reine Margot (1845), ^''^- Dumas et Aug. Maquet. — Le 
Comte Hermann (1849), de Dumas. — Salvator Rosa (18^1), de 
Ferdinand Dugué. — Le rôle de Mordaunt, dans les Trois Mous- 
quetaires (1844). — Maître Favilla, de George Sand (1855). 

«Maintenant que. . .parler de lui librement.» — Passage sup- 
primé dans l'Artiste. 

Page 258. «. . .les feuilletons de Théophile Gautier...» — Voir no- 
tamment son Histoire dramatique depuis vingt-cinq ans (iS^S). 

Le Comédien Trianon, de Champfleurv, dans les Contes d'automne 

(i85.4)- " 

Ajoutons que Rouvière a joué aussi un des rôles principaux des 

Funérailles de l'Honneur, dont Baudelaire parle dans son étude sur 

Wagner (p. 249 de ce volume). 

Page 259. uOn était curieux....)) — Ce paragraphe ne figure pas dans 
l'Artiste. 

Page 260. «Seul M. Janin. ...» — Journal des Débats, 24 septembre 
,855. 

«... il la pourrait compromettre.» — 1855 : il la pourrait lien 

compromettre. 

«Quand je veux savoir. . .» — Phrase empruntée par Baude- 



laire a Edgar Poe {HISTOIRES EXTRAORDINAIRES, La Lettre 
volée), qui lui-même s'était inspiré d'un texte que Burkc et Lavater 
ont cité comme appartenant à Campanella. 

Page 262. «...l'article le concernant.» — Celui-là même qui précède 
ces notes. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 527 

«Charles IX, dans une autre pièce d'Alexandre Dumas.» — 

La Reine Margot, on l'a vu. 

Page 263. Monte-Cristo , de Dumas, 184.8. 

«Hostein, le directeur. . .» — Du théâtre de la Gaîté. 

«Goethe, qui prétend que Hamiet était blond et lourd...» [Les 



anne'es d'apprentissage de Wilbelm Meister, Kvre V, ch. 6. ) 

Le Faust, de Dennery, 1856. — Le More de Venise, adaptation 

de Vigny, 1829. 

Page 264. Hamiet contraignant sa mère à contempler le portrait du roi 
défunt. — Ce tableau avait été exposé au Salon de 1 864. 



CONSEILS AUX JEUNES LITTERATEURS. 

Cette fantaisie parut en feuilleton dans l'Esprit public, numéro du 
i^ avril 1846, sous la signature Baudelaire-DuFays. 

Le texte de 1868 se distingue de l'original par le numérotage 
des chapitres et par quelques omissions ou suppressions. L'une de 
celles-ci a rapport à une réserve concernant Théophile Gautier. 

Page 267. «...pas d'autres prétentions que celle...» — 1846 : d'autre 
prétention. 

Page 268, i" ahnéa. — On sait que, pour sa part, Baudelaire pré- 
para LES Fleurs nu Mal pendant quinze ans. 

«Je fais la part des mille circonstances, etc.» — Baudelaire ici 

paraphrase Emerson qui dans ses Lois de la vie, écrivait : 

La puissance de l'Iionirne est emprisonnée dans le cerci; de la nécessité 
dont il heurte les côtés à tout instant, jusqu'à ce qu'il soit bien fixé sur 
I étendue de sa circonférence. 

(Traduction X. Ejma.) 

Page 269. «C'est pourquoi il n'y a pas de guignon. . .» — On voit 
bien que ce morceau date de 1846. Baudelaire changera rapide- 



528 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

ment d'avis. Voir notamment Les Fleurs DU Mal, XI ; les notes 
sur Edgar Poe, la lettre à Paul de Saint- Victor dont nous avons 
donné un extrait, p. 523, et encore p. 337 de ce volume. 

«. . .contre les popularités actuelles, — des logogriphes en ac- 
tion;...» — 1846 : contre les popularités actuelles, Eugène Sue; 
Paul Féval, des logogriphes en action. — Baudelaire, cinq ans plus 
tard (voir E.-J. CrÉPET, op. cit., p. 91), qualifiera Féval de «talent 
bête et contrefait». On peut donc attribuer à l'auteur la suppres- 
sion. Mais elle n'est pas plus invraisemblable de la part d'Asseli- 
neau, car celui-ci ne pardonnait pas à Féval, président de la Société 
des gens de lettres en 1867, de n'avoir pas assisté aux obsèques de 
Baudelaire bien que prévenu par ses soins. (Voir ihid., p. 2j^.) 

«Le bourgeois sera avec vous.» — C'était aussi l'époque où 

Baudelaire pensait convertir le bourgeois et tentait de le séduire 
par quelques grosses flatteries. (Voir les introductions de ses Salons 
de 184^ et de 184.6.) 

Page 270. «... qui, plus tard, — veulent. . .» — 1846 : qui, plus 
tard, une fois arrivés aux honneurs , — veulent. 

«...viennent le lendemain.» — 1846 : reviennent le lendemain. 



Page 273. «La ligne droite est pratiquée maintenant avec succès...» — 
184.6 : est maintenant pratiquée avec succès. — CF. CURIOSITÉS 
Esthétiques, p. 164 : «Bien des gens, partisans de la ligne 
courbe en matière d'éreintage», etc. — Baudelaire détestait Janin. 
Dans une note relative aux articles qu'il se proposait d'écrire pour 
le Hihou Philosophe (voir E.-J. CrÉPET, op. cit., p. 91), on lit : «Jules 
Janin, éreintage absolu; ni savoir, ni style, ni bons sentiments.» 

«Pour écrire vite, il faut avoir beaucoup pensé.» — Ici, il 

semble que Baudelaire ait oublié les leçons de sa propre expé- 
rience. Tous ses contemporains ont parlé de sa «concoction spiri- 
tuelle». Cependant il écrivait très péniblement. 

«Delacroix me disait un jour...» — ŒCURIOSITÉS ESTHÉ- 
TIQUES, p. 108. 

Page 274. «Un roman passe dès lors par une série de genèses...» — 
1868 : les mots en italique sont omis. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 29 

Page 275. «Une nourriture frèi- substantielle...» — 1868 : très est 
omis. 

«L'inspiration est décidément la sœur du travail journalier». 



— On lit dans Fusées 
L'inspiration vient toujours quand l'homme le veut. . . 

et , dans Mon cœur mis à nu : 

H faut toujours rêver et savoir rêver. Evocation de l'inspirajion. Art 
magique. 

Se mettre tout de suite à écrire. Je raisonne trop. 

Travail immédiat, même mauvais, vaut mieux que la rêverie. 

«...sert à éclairer la pensée.» — 1868 : les mots en italique 

sont omis. 

Page 2j6. «. . .qui ne lisent les feuilletons de Théophile Gautier...» 

— 18^6 : les feuilletons souvent médiocres de Théophile Gautier. — 
Cf. notre note sur la page 34. 

«...que parce qu'il a fait la Comédie de la Mort.» — Ailleurs 

Baudelaire définira Théophile Gautier comme un poëte inconnu. (\'()ir 

?• 145 et 333.) 

«Je doute fort que Gœthe ait eu des créanciers;...» — 1846 : 

eût. 



LES DRAMES ET LES ROMANS HONNETES. 

Cet article qui, aux termes d'une note inédite de l'auteur, semble 
avoir dû s'appeler d'abord L'Ecole vertueuse, parut dans la Semaine 
théâtrale, numéro du 27 novembre 1851, — et non 1850, comme on 
lit chez certains. Il avait été annoncé dans le numéro précédent sous 
la forme d'«un article de M. Charles Baudelaire». 

Le dernier texte n'offre avec le premier que des variantes de 
ponctuation. 

S'il est une haine où Baudelaire n'ait jamais varié, c'est assurément 
celle qu'il portait à VEcole du bon sens. Il l'a affirmée en toute occasion : 
dans son Théophile Gautier, dans sa seconde étude sur Pierre Dupont, 

y i 



5 30 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

dans ce morceau-ci, puis encore dans les notes pour le Hihou philosophe. 
Il la poussait même si loin que, selon toute apparence, c'est sous 
son aiguillon qu'il se décida finalement à changer de signature : 

Si vous aviez i'obligeance d'en dire quelques mots dans vos journaux, 
écrivait-il à Julien Lemer, à propos de son Salon de 18^6, — de même que 
si vous m'écriviez, prenez bien garde, je vous en supplie, à TorthograpLc de 
mon nom : de Fays , en deux mots , avec un y et un tréma et une s. H m'est 
insupportable qu'on me confonde avec ce drôle qui se permet de s'appeler 
Dufaï, fort heureusement avec un t et sans f à la fin. 

Le crime capital de ce «drôle» était de s'être fait le champion de 
V Ecole du bon sens, 

II faut croire d'ailleurs que les coups qu'aux côtés de Dumas, Gau- 
tier, Méry, Houssaye, Vacquerie, Champfleury, Banville, Babou,etc. , 
il portait à cette école, n'avaient pas été sans effet, car en 1861, can- 
didat à l'Académie, il ne put réussir à joindre Ponsard ni Augier. 
Au reste, il ne s'était guère fait illusion sur l'accueil qu'il en rece- 
vrait : 

Tâchez de savoir, mandait-il à Asselineau , non pas si je peux mettre Emile 
Augier de mon bord (je crois cela impossible) , mais si je peux me présenter 
chez lui avec sécurité , c'est-à-dire saus me manquer à moi-même. 

Est-il lié avec Ponsard ? . . . 

En 1862, à propos du Fils de Giboyer qui déchaînait les passions, il 
écrivait encore : «Je ne m'occupe pas de ces turpitudes-Ià.» 

Page 279. — Voir notre note sous la page 160. 
Page 280. La Ciguë, 18^. 

Nous pourrons nous donner le luxe d'un garçon! 

Gahrielle , acte I", scène i™. 

Page 281. Voir notre note sous la page 161. 

Page 282. «...une cohue de poètes abrutis par la volupté païenne. ..» 
— Voir l'Ecole païenne dans ce même volume. 

« O ma belle catholique ! ... » — Nous n'avons pas retrouvé cette 

citation-là, mais les équivalents ne sont pas rares, par exemple : 

Notre-Dame d'amour en chasuble de soie. . . 
O ma Sainte, regarde-moi! 

Charles Coran, Rimes galantes. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. J 3 I 

— et même Les Fleurs DU Mal, A une Madone : 

Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse. . . 

«. . .les maîtresses des poètes sont d'assez vilaines gaupes. . .» 

— Sans doute est-ce vers cette époque que Baudelaire avait com- 
posé pour lui-même cette épitaphc : 

Ci-gît qui, pour avoir par trop aimé les gaupes, 
Descendit, jeune encore, au royaume des taupes. 

«. . .de Lisettes qui se font tout pardonner par la gaieté fran- 
çaise, de filles publiques qui ont gardé je ne sais où une pureté 
angélique...» — Cf. dans notre édition, Les Fleurs DU M AL, 
p. 325, 327, 352-353, et Curiosités Esthétiques, p. 173. 

Page 283. — II faut se souvenir, en lisant cette page, que Baudelaire 
était encore un démocrate à l'heure où il l'écrivait. Il changera de 
sentiment, dans la suite, notamment à l'égard de Proudhon dont 
la rude écorce le rebutera. 

■ Jérôme Paturot, de Louis Rcybaud, 1843. 

La note placée au bas de la page est de Baudelaire. 

Page 284. «Un jeune écrivain. . .attaqua Balzac dans la Semaine.» — 
Hippolyte Castille, numéro du 4 octobre 1846. Balzac répondit à 
cet article dans le numéro suivant, 11 octobre. 

Page 285. «J'ai un ami. . .» — Sans doute Auguste Dozon (d'Ar- 
gonne en littérature), ami de la vingtième année, qui avait un fort 
penchant à moraliser ses camarades. Voir notamment, dans Vers, 
la pièce intitulée Le Livre , écrit pour un ami. 

Page 286. «Si vous êtes sage,. . .» — 1851 : Si vous êtes bien sage. 

«M. de Montyon...» — L'Académie avait décerné le prix 



Montyon à Augier pour sa Gabrielle, comme jadis elle avait accordé 
un prix de 10,000 francs à Ponsard pour sa Lucrèce. 

Le décret de Léon Faucher, celui du 12 octobre 1851, qui in- 
stituait des prîmes pour récompenser les pièces de théâtre jouées 
avec succès, ayant un but moral et «de nature à servir à l'ensei- 
gnement des classes laborieuses par la propagation d'idées saines 
et le spectacle de bons exemples». 



5 32 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

«Quand je vois un homme demander la croix. . .» — Ceci 

ne devait pomt empêcher Baudelaire, quelques années plus tard, 
d'espérer la croix. (Voir notre édition des F LEURS DU Mal, 
p. 359.) Mais peut-être la souhaitait-il surtout en vue de contre- 
balancer l'eflet moral de sa condamnation; peut-être aussi en 
était-il venu à partager le sentiment de Stendhal, qui voyait dans 
les décorations un porte-respect susceptible de le protéger contre 
les famiharités du vulgaire, et soutenait, pour cela même, qu'un 
homme de lettres ne saurait en trop recevoir. 

Page 287. «Je reviendrai plus tard sur cette question, etc.» — Dans 
une note de la même époque, Baudelaire indique comme article à 
faire : «Balzac, auteur dramatique» — et, en 18^4., ses lettres nous 
le montrent tentant de persuader à Hostein de monter la pièce de 
Diderot : Est-il bon, est-il méchant? 



L'ECOLE PAÏENNE. 



Cet article parut en tête de la Semaine théâtrale, dans le n" 3 de la 
deuxième année, 22 janvier i8_52 (et non 1851, comme on lit dans 
plusieurs bibliographies et au bas de l'article même dans le texte 
de 1868). 

Il reparut dans la Revue de poche, numéro du 25 décembre 1866, 
précédé de la lettre suivante : 

...Je vous envoie quelques pages fort bclk-s de Charles Baudelaire, qui re- 
montent déjà à plus de quinze ans. Ces pages, écrites à ma demande, turent 
publiées dans un journal inaperçu, que j'avais essaye de fonder avec Cliainp- 
ffeury, Armand Baschet, Asselincau, et dont il serait impossible de réunir 
quatre numéros aujourd'Iiui. Ces pages, intitulées l'Ecole Païenne, peuvent être 
considérées comme inédites, car le pauvre journal en question ne tirait pas a 
plus de deux cent cinquante ou trois cents exemplaires. 

Vous admirerez comme moi le sens droit et le style de race de ce fragment. 
Soupçonnerait -on que la première attaque contre le Parnasse était partie de 
Baudelaire? 

Charles MoNSELET. 

Le texte donné par la Revue de poche avait été expurgé en vue de ne 
point choquer le lecteur bien pensant. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 533 

Celui de 1868, que nous avons retenu, est presque identique à 
l'original. 

On a discuté ces temps derniers sur les intentions secrètes de cet 
article. (Voir notamment les articles de M. Fernand Vandérem, Le Fi- 
garo, 4,, 13, 20, 27 octobre et 3 novembre 1923, et ceux de M. Paul 
Souday, Le Temps, 15, 22 et 29 octobre 1923.) 

Il n'y a pas de doute que ces pages visaient Banville puisque le 
nom de celui-ci figure entre parenthèses après la mention Ecole Païenne 
dans une note de Baudelaire appartenant à la même époque (voir 
plus loin, note sous la page 293). Mais elles visaient peut-être aussi 
quelques autres contemporains, par exemple Louis Ménard dont 
Baudelaire déjà, en 184.6^'', avait apprécié avec peu d'indulgence le 
Prométbe'e délivré, et qui, onze ans plus tard, répondit à cette attaque 
par l'article le plus venimeux (voir notre édition des Fleurs du Mal, 
p. 362-363); puis encore Théophile Gautier, poète plastique entre tous, 
dont la Préface à'EAïAUX ET CamÉES devait bientôt attester à quel 
point il se désintéressait de la chose publique, et Leconte de Lisle qui, 
dans La Phalange, dès 18.^^-1847, avait déjà marqué son attirance 
vers l'hellénisme et tout à l'heure, en tête de ses Poèmes Antiques, 
allait écrire tout uniment que «depuis Homère, Eschyle, Sophocle... 
la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain». 

Elles pouvaient enfin, croyons -nous, parfaitement viser Victor de 
Laprade chez lequel les contemporains semblent avoir remarqué plus 
encore le décor panthcistique que les intentions spiritualiste et chré- 
tienne. Ouvrons les Progrès de la poésie française, ouvrage pourtant 
bien postérieur (1867). Nous y lisons ceci : 

Tli. de Banville comme Goethe, introduisant la blanclie Tvnduride dans 
le sombre manoir féodal du moyen âge, ramena dans le burg romantique le 
cortège des anciens dieux, auxquels de Laprade avait déjà élevé un petit 
temple de marbre blanc au milieu des bois qu'il sait si bien chanter. 

''• Jules Claretic, quelque douze ans plus tard, contait : 

Le matin, quand le soleil est levé à peine, l'auteur des Fleurs du Mal entend parfois 
frapper brusquement à sa porte. II s'éveille : 

— Qui est là? 
Il écoute : 

— Que faites-vous de Zeus? demande alors une voix terrible, — la voix de Louis 
Ménard , helléniste. 

Ciiarics Baudelaire ne tire de cc-rtc persécution qu'une vengeance : 

— Vous êtes un païen, répond-il. 

Et il se rendort. (Figaro, 26 juin 1864.) 



5 34 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS, 

Est-ce simple hasard si Gautier rapproche ici les noms de Banville 
et de Laprade ? Ne faut-il pas croire bien plutôt que ces deux noms- 
là, dans son esprit, restaient représentatifs de la renaissance de l'hel- 
lénisme mythologique? 

Mais il y a un argument beaucoup plus fort encore pour admettre 
que Baudelaire comprenait Laprade parmi les poètes dont on le voit 
ici combattre les tendances. On lit dans la lettre qu'il adressait à 
Fcrnand Desnoyers trois ans plus tard (i^^^) '• 

Vous me demandez des vers. . .des vers sur ia nature, n'est-ce pas? sur les 
bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, — te soleil sans doute? Mais 
vous savez bien que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux, et que 
mon âme est rebelle à cette singulière religion nouvelle, qui aura toujours, ce 
me semble, pour tout être spirituel, je ne sais quoi de sboching. Je ne croirai 
jamais que l'âme des Dieux habite daru les plantes , et, quand même elle y habi- 
terait, je m'en soucierais médiocrement, etc. 

«Je ne croirai jamais que Vâme des Dieux bahite dans les plantes», 
déclare Baudelaire. N'est-ce pas Laprade précisément qui, dans une 
de ses pièces les plus fameuses : A un grand arbre [Odes ET POEMES , 
1843), avait écrit : 

L'esprit calme des Dieux habite dans les plantes? 

On remarquera enfin que Baudelaire, en poursuivant de ses sar- 
casmes V école païenne, était parfaitement logique avec lui-même. Ne 
l'avons-nous pas vu, dans ses Salons, s'élever contre les peintres qui 
habillaient à l'antique la vie moderne? — Voir aussi notre note sur 
la page 360. 

Page 289. «. . .un de ces jeunes gens...» — Un étudiant, précise la 
bibhographie La Fizehère et Decaux. 

Page 290. «. . .l'infâme Galiléen.» — 1866 : le Galiléen. 

A propos de cette épithète péjorative, rappelons une boutade 
de Baudelaire que Barbey d'Aurevilly a rapportée quelque part 
(cité de mémoire) : 

Jésus -Christ est bien heureux d'être Dieu, disait-il. S'il n'était qu'un 
homme comme nous ou M. Renan , je trouverais qu'il manque un peu 
d'énergie. 

«Ernestine». — Nom de fantaisie? ou faut-il voir là quelque 

allusion? Le Dictionnaire des Comédiens, d'Henry Lyonnet, ne men- 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. > ] > 

tienne pas moins de douze artistes connues sous ce nom à la même 
époque. 

Page 291. «. . .un trait de lui [Heine] qui me met hors de moi. . .» 
— Voir Reisebilder , i"éd. , I, p. 299-300. — Ceci n'empêchera 
pas d'ailleurs Baudelaire de prendre la défense de Heine contre 
Janin (voir ŒuVRES PoSTHUAîEs). 

A propos du reproche dont Heine est ici l'objet, signalons que 
la colère de Baudelaire avait été particuhèrement échauffée, sans 
doute, par la lecture du roman du marquis de Custine, Aloys ou 
le Religieux du Mont Saint- Bernard, ouvrage que nous le verrons 
citer avec éloge dans ce même livre (p. 396). 

Page 292. «. . .et il aimait les hommes.» — 1866 : et il aimait trop 
les hommes. 

« Exprimez- vous la crainte. . .» — Ce paragraphe ne figure pas. 

dans le texte de 1866. 

Page 293. «11 y a quelques années. . .» — Cf. Quelques Caricaturistes 
français (Curiosités Esthétiques, p. 417 de notre édition), 
où ce passage se retrouve à quelques variantes près. 

«Eh bien! j'ai vu un écrivain de talent pleurer...» — Voir dans 

les Curiosités Esthétiques notre note sous la page 4.17. — 
Cet exemple devait d'ailleurs être suivi : Janin protestera contre le 
travestissement de l'Olympe lors d'Orphée aux Enfers, et Saint- 
Victor lors de La Belle Hélène. 

«S'est-on assez moqué. . .des écrivains à dague, à pourpoint et 

à lame de Tolède?» — Baudelaire, étabhssant le programme du 
Hibou philosophe, écrit : 

Faire, à nous cinq [lui-même, Champflcurv, Monselet, André Tliomas 
et Armand Bascliet] un grand article : La vente des vieux muts aux enchères df 
l'Ecole classique , de V Ecole galante, de VEcote romantique naissante, de l'Ecole 
lunatique, de l'Ecole lame de Tolède, de l'Ecole olyynpienne (V. Hugo), de 
l'Ecole païenne (Banville), de l'Ecole poitrinaire, de l'Ecole du bonheur, de 
l'Ecole mélancolico-farceuse (Alfred de Musset). 

Page 294. «...c'est créer de grandes chances de perdition.» — 1852 : 
de grandes chaînes de perdition. Coquille indiquée dans l'Errata 
joint au numéro de la Semaine théâtrale du i" fé\Tier. 



5 3^ NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 295. « Les ressorts qui le font se mouvoir resteront longtemps 
cachés.» — 1866 : Les ressorts qui le font se mouvoir vous resteront 
toujours cachés. 

«...au-dessus des /brtun« vulgaires.» — 1852 : au-dessus des 



forces vulgaires. Coquille indiquée dans VErrata. 

Page 296. «Allez vaincre ces rebelles.» — 1866 : Allez convaincre 
ces rebellés. 

«...on ne les aimera que pour leur forme.» — Coquille de 



1 8^ 2 : que pour leur fortune. Elle est indiquée dans VErrata, 

«Le goût immodéré de la forme. . .» — Cf. l'émouvante con- 



fession de la lettre à M"' Aupick en date du 6 mai 1861 : «Je me 
suis épris uniquement du plaisir, d'une excitation perpétuelle; les 
voyages, les beaux meubles, les tableaux, les filles, etc. J'en porte 
cruellement la peine aujourd'hui.» 

Cf. aussi l'inédit publié par M. Paul Fuchs dans le Supplément 
littéraire du Figaro, numéro du samedi 7 février 1925, dont voici 
le texte : 

A mesure que l'Iiomme avance dans la vie, et qu'il voit les choses de 
plus haut, ce que le monde est convenu d'appeler la beauté perd bien de 
son importance, et aussi la volupté, et bien d'autres balivernes. Aux veux 
désabusés et désormais clairvoyants toutes les saisons ont leur valeur, et 
l'hiver n'est pas la plus mauvaise ni la moins Féerique. Dès lors la beauté 
ne sera plus que la promesse du bonheur, c'est Stendhal, je crois, qui a dit 
cela. La beauté sera la forme qui garantit le plus de bonté, de fidélité au 
serment, de loyauté dans l'exécution du contrat, de finesse dans l'intelli- 
gence des rapports. La laideur sera cruauté, avarice, sottise, mensonge. La 
plupart des jeunes gens ignorent ces choses, et ils ne les apprennent qu'à 
leurs dépens. Quelques-uns d'entre nous les savent aujourd'hui; mais on ne 
sait que pour soi seul. Quels moyens pouvais-je efficacement employer pour 
persuader à un jeune étourdi que l'irrésistible sympathie que j'éprouve 
pour les vieilles femmes, ces êtres qui ont beaucoup souffert par leurs 
amans, leurs maris, leurs enfants, et aussi par leurs propres fautes, n'est 
mêlée d'aucun appétit sexuel? 

Si l'idée de la Vertu et de l'Amour universel n'est pas mêlée à tous nos 
plaisirs, tous nos plaisirs deviendront tortures et remords. 

26 août 1851. . Charles Baudelaire. 

On remarquera la date, qui est bien voisine de celle où fut 
écrite l'Ecole païenne — et cela se sent de reste. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. > 3 7 

• « Je comprends les fureurs des iconoclastes et des musulmans contre 

les images.» — i8_52-i866 : les fureurs musulmanes et iconoclastiques 
contre les images. 

Page 297. «Je la garde pour un pauvre.» — Premier germe, 
semble-t-il, du poème en prose : La fausse monnaie. 

«... à voler le pauvre ...» — 1 866 : un pauvre. 

«. . .ses guenilles. . .» — 1866 : les guenilles. 

et", dans les PETITS POEMES EN PROSE, Les Yeux des pauvres. 



REFLEXIONS 

SUR QUELQUES-UNS DE MES CONTEMPORAINS. 



(GENERALITES.) 

Nous avons dit ailleurs les fortunes successives de ce titre qui, 
substitué d'abord à ceux de Notices littéraires et d'Opinions littéraires 
(1859- 1860), fut étendu ensuite aux deux volumes critiques de Bau- 
<ielaire (1861-1867) et finalement, comme on le voit ici, ne devait 
plus s'appliquer qu'à une des divisions de l'Art RoAf ANTIQUE. 

Ajoutons qu'à l'exception du Banville peut-être (voir nos notes , 
p. 551-552), tous les morceaux groupés sous cette rubrique furent 
écrits pour l'Anthologie des PoËTES FRANÇAIS, même ceux qu'on 
n'y trouve point, c'est-à-dire Auguste Barbier, Pétrus Borel et Hégésippe 
Moreau, et que, sauf ce dernier, ils parurent tous d'abord à la Revue 
Fantaisiste, entre le 15 juin et le 15 août 1861. La huitième livraison 
de cette revue (i" juin) les avait annoncés à paraître prochainement 
comme suit : Marceline Deshordes -Valmore , Victor Hugo, A. Barhier, 
Th. Gautier, Pétrus Borel, Le Vavasseur, Pierre Dupont, Leconte de Lisle. 
Cette annonce reparut telle quelle dans les livraisons subséquentes, 
diminuée seulement, au fur et à mesure, des noms des poètes déjà étu- 
diés. L'ordre des publications correspondit à celui de l'annonce, hors 
que Victor Hugo y prit le pas sur M""' Desbordes -Valmore et que la 
notice sur Banville, annoncée pour la première fois dans la onzième 
livraison (15 juillet), fut intercalée 'entre celles sur Le Vavasseur et 
Pierre Dupont. 



538 ISOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Des difficultés sérieuses s'élevèrent entre l'auteur et l'éditeur des 
Poètes Français au sujet de ces textes, si vives même qu'ils en 
sortirent brouillés. Baudelaire écrivait à Eug. Crépet : 

Je vous en supplie, ne me parlez plus de votre presque nu. J'ai consenti à 
supprimer dans toutes les notices tout ce qui était trop âpre et pouvait blesser 
les gens. (^Inédit.) 

Puis encore à sa mère (14 avril 1861) : 

On m'a tant ennuyé pour me faire remanier les huit notices littéraires, 
que j'ai déclaré que je préférais rendre les 600 francs que j'avais reçus et ne 
pas être imprimé. (Voir à ce sujet nos notes relatives aux morceaux sur Hugo, 
Auguste Barbier, Hégésippe Moreau, Pétrus Borel.) 

Dans une lettre à sa mère , il se plaint aussi du peu de som ap- 
porté à l'impression de ces textes : «Moi absent, c'eût été affi-eux» 
(10 juillet 1861). Mais il est possible que cette plainte-là concerne 
plus l'éditeur de la Revue Fantaisiste que celui de l'Anthologie. 



VICTOR HUGO. 

Cette étude parut d'abord dans la Revue Fantaisiste, 9° li%Taison , 
15 juin 1861, sous le titre général : Réflexions sur quelques-uns de mes 
Contemporains, I, et accompagnée de la note suivante : 

Ces fragments sont tirés d'un tableau général de la poésie française, qui 
doit être publiée {sic) par la maison Gide; 

puis dans le tome IV des PoËTES Français (1862), où le titre 
était suivi de la mention : né en 1802. 

Ces textes sont presque identiques. Nous avons retenu celui de 
1868, en V rétablissant toutefois quelques mots qui semblaient omis. 

Voir nos notes, p. 483-489 et 560-562. 

Dans ses Curiosités sur Baudelaire (Messein, 1912), M. Louis Tho- 
mas a donné sous la date 1862 des fragments d'un billet qui ne figure 
pas dans le recueil des Lettres, et que Baudelaire aurait adressé à un 
directeur de revue au sujet de- cette étude : 

Je n'ai pas fintention de produire 16 pages. — J'ai oublié votre pri.x de 
rédaction. — Je ne m'occupe pas d'une considération aussi vile. — Je 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 539 

tâcherai de dire en dix pages maximum ce que je pense de raisonnable sur 
Hugo. — J'esquiverai la question politique; d'ailleurs, je ne crois pas pos- 
sible de parier des satires politiques, même pour les blâmer. Or, si j'en 
parlais, bien que je considère l'engueulement politique comme un signe de 
sottise, je serais plutôt avec Hugo qu'avec le Bonaparte du Coup d'Etat... 

L'article qui est ici mentionné formant, dans l'Anthologie, tout 
juste un peu plus de dix pages et ayant paru à la Rame Fantaisiste 
en 186 1, il semble bien que le billet ait eu pour destinataire Eugène 
Crépet et il semble certain qu'il en faille rectifier la date. 

II est question de cet article dans une lettre inédite qu'Hugo 
adressait à Ch. Asselineau en mars 1869 pour le remercier de l'envoi 
de son Charles Baudelaire ; 

J'ai rencontré plutôt que connu Baudelaire. Il m'a souvent choqué et j'ai 
dû le heurter souvent ; j'en voudrais causer avec vous. Je pense tous vos éloges 
avec quelques réserves. Le jour où je le vis pour la dernière fois, en octobre 
1865, il m'apporta un article écrit par lui sur la Légende des Siècles, imprimé 
en 1859. . .où il semble adhérer profondément à l'idéal qui est une conscience 
littéraire, comme le progrès est une conscience politique. Il me dit en me 
remettant ces pages : Vous reconnaîtrez que je suis avec vous. Je partais. 
Nous nous sommes quittés, je ne l'ai plus revu. C'est un des hommes que 
je regrette. 

Page 300. «. . .de dire à la nature extérieure : ...» — 1868 : les mots 
en italique sont omis. 

«... le goût du beau et même du bizarre , exprimé par la plas- 
tique. . .» — Texte de 1861 : exprimée. 

«. . .mais encore il apparaissait. . .» — 1862 : mais encore ap- 
paraissait. 

Page 301. «. . .qu'un curé de Saint-Roch. . .» — II s'agit probable- 
ment de l'abbé Jean-Baptiste Marduel, curé de Saint-Roch de 1749 
à 1787, qui avait organisé tout particulièrement l'assistance chari- 
table dans sa paroisse, ou bien de son neveu qui lui avait succédé, 
Claude-Marie Mardiiel, curé de 1787 à 1833. — Baudelaire citera 
à nouveau ce trait de générosité dans son article sur les Misérables 

(P- 387)- 

«...si je vois un homme de lettres, non opprimé par la misère, 

négliger ce qui fait la joie des yeux et l'amusement de l'imagi- 
nation. . .» — Il faut se rappeler à ce sujet que Baudelaire, malgré 



j4o NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

la misère qui l'opprimait et bien que condamné par elle à l'hôtel 
meublé, avait constitué une véritable petite collection de bibelots, 
porcelaines, estampes. 

«...dans les promenades fourmillante d'enfants,...» — 1861 : 

fourmillant d'enfants. 

«...des lieux bouillonnant de vie humaine;...» — 1861 : 

bouillonnants. 

«... sa voix s'est approfondie en nvahsant avec celle de 

l'Océan.» — Ce n'est pas précisément ce qu'il devait écrire à An- 
celle quelques années plus tard (12 février 1865) : «II paraît que 
lui (V. Hugo) et l'Océan se sont brouillés. Ou il n'a pas eu la force 
de supporter l'Océan, ou l'Océan lui-même s'est ennuyé de lui, etc.» 
Et, dans les Journaux intimes : «. . .il croit que, par un Jîat de la 
Providence, Sainte-Hélène a pris la place de Jersey». 

Page 302. «. . .un de ces esprits rares et providentiels. . .» — II est 
à remarquer que cette idée de la providentialité hante continuelle- 
ment Baudelaire. Tout grand homme est un effet de la providen- 
tiahté : Delacroix, Hugo. Ou même tout homme qui préside aux 
destinées d'un peuple : «Ce qu'est l'empereur Napoléon III. Ce 
qu'il vaut. Trouver l'explication de sa nature et sa providentialité.» 
[Mon cœur mis à nu.) 

«...comme d'autres dans l'ordre moral et d'autres dans l'ordre 

politique.» — 1868 : les mots en italique sont omis. 

Page 303. «...par la main des ar<;hitectes érudits...» — 186 1-1862 : 
par la main d'architectes. 

«...plus vivement dans nos caurs : ...» — 1862 dans nos 

esprits. 

Page 304. «Fourier est venu un jour.. » — Voir sa Théorie de l'unité 
universelle. 

Page 305. (( . . . le ciel est un très-grand homme, n — Voir Du Ciel et de 
ses merveilles, § 59. 

Pour Lavater, voir son Art d'étudier la physionomie (177-2) et ses 



Fragments physiognomoniques ( 1 774). 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 54^ 

Page 306. «Je vois dans la Bible...» — Ezécbiel, II, 9, et III, i, 2, 3. 
«... chacun à son tour est appelé à conquérir le monde 



Cette même idée le poussera tout à l'heure à supposer la France 
disparue (p. 335). 

Page 307. — Pour ce que Baudelaire dit ici de l'universalité des gé- 
nies, cï'. CuK/OS/ TÉS EsTf/ÉT/QUES, p. III. 

Page 310. «Le fort qui devine. . .» — 1861 : Le fort devine. 

« ..ces accents d'amour pour les femmes tombées...» — 

En 1846, Baudelaire s'était montré moins favorable pour «la litté- 
rature Marion Delorme , qui consiste à prêcher les vertus lèes assas- 
sins et des {i\\esTpuhYic[uesn.[Cofi/usi TÉS Esthétiques, p. 173.) 
— Voir aussi notre note, p. 561, à propos des Misérables. 

— — «Un sourire et une larme dans le visaire d'un colosse, c'est une 
originalité presque divine.» — On lit dans Fusées, recueil qui bien 
souvent a l'apparence d'un «crachoir» d'expressions bien venues : 
«Grand sourire dans un beau visage de géant.» 

«II ne s'agit pas ici de cette morale prêcheuse, etc.» — On 

sait qu'au contraire c'était précisément cette morale prêcheuse qui 
séparait le plus Baudelaire de Victor Hugo. 

Page 311. La Pente de la rêverie. Les Feuilles d'Automne, XXIX. 

Page 313. «Que de5 systèmes et de5 groupes nouveaux...» — 1868 : 
Que de systèmes et de groupes. 

Page 314. — Pour le sentiment intime de Baudelaire sur la Légende 
des Siècles, voir notre note, p. 484. — Il écrivait, d'autre part, à 
Poulet-Malassis, le i" octobre 1859 : uLa Légende des Siècles a déci- 
dément un meilleur air de livre que les Contemplations, sauf encore 
quelques petites folies modernes.» 

Page 31^. «.Malgré tous les honorables efforts d'un philosophe fran- 
çais. . .» — Allusion au Napoléon de Quinet (1836). 

«...comme un personnage légendaire,...» — 1861-1862 : 

comme personnage légendaire. 

Page 316. «Ceci est déjà une considération importante, qui témoigne 
d'une connaissance absolue de tout le possible de la poésie mo- 



542 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

derne.» — Cf. dans la Genèse d'un poème, l'éloge de la pièce brève. 
Baudelaire avait pris à son compte les idées de Poe sur ce sujet et 
les a préconisées plusieurs fois. — Voir aussi notre note sous la 
page 167. 

Page 317. «. . .le poëte chéri et yénéré. . .» — Quand on connaît les 
sentiments intimes de Baudelaire à l'égard d'Hugo, on est évidem- 
ment en droit de s'étonner. 



AUGUSTE BARBIER. 

Cette étude parut dans la Revue Fantaisiste, 11* livraison, i^ juil- 
let 1861. Titre général : Réflexions sur quelques-uns de mes Contempo- 
rains, III. Elle avait été écrite pour l'Anthologie des PoÈTES FRAN- 
ÇAIS mais ne fut pas acceptée par Eugène Crépet pour des motifs 
de même ordre que ceux qui devaient lui faire écarter la notice sur 
Hégésippe Moreau. (Voir nos notes, p. 549.) 

On remarquera en efl'et que Baudelaire, ici, s'inscrit catégorique- 
ment contre ce qu'il avait écrit, à propos du même poète, quelque 
dix ans auparavant. C'est ainsi, par exemple, qu'il lui reproche une 
affectation d'utilité et de morale «qui vient gâter les plus nobles im- 
pressions» alors qu'il le louait jadis d'avoir rendu l'art «inséparable 
de la morale et de l'utilité» (p. 18^). 

Eugène Crépet ne s'était pas attendu évidemment à un tel revire- 
ment dont sa foi démocratique s'accommodait mal. 11 demanda des 
changements. Baudelaire refusa d'en faire : 

Je ne puis m'occuper que des retouches de Pierre Dupont, puisque je con- 
sidère les deux autres [notices : Hégésippe Moreau et Barbier'] comme excel- 
lentes. Votre aveuglement seul fait obstacle à ce que vous soyez de mon avis. 
Je vous en supplie, ne m'en parlez plus. (Billet sans date, inédit.) 

C'est en suite de ce désaccord que la notice de M. de Wailly prit, 
dans l'Anthologie, la place que devait occuper celle de Baudelaire. 

Celui-ci d'ailleurs, en dépit de ses réserves, ne professait pas moins 
une réelle admiration pour Barbier. Le 31 janvier 1862, il écrivait à 
Flaubert en lui faisant part de sa candidature à l'Acadcniie : 

Comment n'avez-vous pas deviné que Baudelaire, ça voulait dire Auguste 
Barbier, Th. Gautier, Banville, Flaubert, Leconte de Lisie, c'est-à-dire litté- 
rature pure. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 43 

Le texte de 1868 ne présentant pas de fautes, mais seulement 
quelques variantes qui se justifient pleinement, c'est lui que nous 
avons adopté. 

Page 318. «. . .traiter une fois de plus cette fastidieuse question de 
l'alliance du Bien avec le Beau ...» — Voir aux Index les mots en 
italique. 

« . . .une admiration. . .de vieille date.» — Voir p. 18^. 

Page 319. Facit mdignatio versum , JuvÉNAL, SatIRE, I, 79. 

Page 320. «. . .ils se disent bientôt...» — 1861 : ils disent bientôt. 

<( . . .sans danger. . .» — 1861 : sans danger prochain. 

(( . . .une majesté d'allure,. . .» — 1861 : une majesté d'allurei. 

Page 321. Mon vers, rude et grossier, est honnête homme au fond. 

ïambes, prologue. 

<( ..rappeler sur notre scène la Melpomène à la blanche tunique... 

et en expulser les drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas.» 
— Allusion à la Melpomène des IaaiBES ; 

O fille d'Euripide, ô belle fille antique, 
O Muse, qu'as-tu fait de ta blanche tunique? 

pièce où Barbier s'indigne de voir porter à la scène les «passions 
du peuple» et dénonce le drame contemporain comme une école 
d'immoralité. 

«J'ai remarqué. . .» — 1861 : J'ai observé. 

«...négligent volontiers la grammaire, absolument comme les 

personnes passionnées.» — 1861 : sans plus de remords que les per- 
sonnes passionnées. 

«. . .en pareil cas. . .» — 1 861 : en « cas. 

Page 322. «Se figure-t-on une Muse qui grimace? — Voir l'Essence du 
Rire dans les CURIOSITÉS ESTHÉTIQ_UES. 

«Et puis ici. . .» — 1861 : Ici d'ailleurs. 



544 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

«... une nouvelle affectation , non pas celle ...» — 1861 : qui 



vaut bien celle. 

«. . .dans les poésies de Brizeux.» — Les amis de sa vingtième 

année s'étaient employés à lui faire aimer l'auteur des Ternairii 
, (voir E.-J. CrÉPET, op. cit. , p. 219). II faut croire qu'ils n'7 avaient 
pas réussi. On pouvait s'en douter aussi bien. 

Page 323. Pot de Vin, Erostrate, Satires et Potmes (1837); — Chants 
civils et religieux (^iS^i); — Chansons et Odelettes (1851); — Rimes 
héroïques (184.3). 

Dernier paragraphe. — Dans le texte de 1861, seuls sont en 



italique les mots : malgré lui et il a essayé de gâter par une idée fausse 
de la poésie de superbes facultés poétiques. 



MARCELINE DESBORDES-VALMORE. 

Cette étude, écrite pour Les PoËTES FRANÇAIS (1862), où le 
titre est suivi de la mention : 1 787-1 859, parut d'abord dans la Revue 
Fantaisiste, lo"" livraison, i"' juillet 186 1. Titre général : Réflexions 
sur quelques-uns de mes Contemporains , II. 

Les trois textes n'offrent aucune variante importante. Nous avons 
retenu celui de 1868. 

Dans les Œuvres manuscrites de Marceline Desbordes-Valmore , Albums 
à Pauline, Alpli. Lemerre, 1921, in-8°, a été publiée une lettre de 
Baudelaire à Hippolyte Desbordes-Valmore. Le seul passage à en re- 
tenir pour ce qui nous intéresse ici est le suivant : «C'est moi qui ai 
été chargé [par E. Crépet, pour son i.\nthologie] de rendre justice à 
votre admirable mère, et je crois que je l'ai fait dans de bons termes.» 

Page 325. «.. .Marceline Valmore. . .» — 1861 : Marceline Desbordes- 
Valmore. 

Page 326. «. . .tout original et natif.» — 1861 : tout originel. 

«M°" Valmore.». — 1861 : M"" Desbordes-Valmore. 

«Parmi le personnel assez nombreux des femmes qui se sont. 



jetées dans le travail littéraire. . .» — On sait en quelle horreur Bau 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 545 

delaire avait les Amaroncs de la plume. Cf. le chapitre Des Maîtresses 
dans les Conseils aux jeunes littérateurs, ou encore ce qu'il dit de 
George Sand dans ses Journaux intimes. 

(i ... l'étemel fe'minin , comme dit le poëte allemand.» — Voir 

Gœthe, Faust, Impartie. 

Page 327. «Victor Hugo a exprimé magnifiquement. . .les beautés 
et les enchantements de la vie de famille.» — Voir notamment les 
Contemplations. 

«...cette chaleur de couvée maternelle, dont quelques-uns, 

parmi les fils de la femme, moins ingrats que les autres, ont gardé 
le délicieux souvenir.» — 11 semble que Baudelaire parle ici pour 
lui-même. Cf. dans les Lettres inédites à sa mère (Couard, 192 1) celle 
en date du 6 mai 1861 : «H y a eu dans mon enfance une époque 
d'amour passionné pour toi; écoute et lis sans peur, etc.» (p. 227). 

Page 328. Tant que l'on peut donner, on ne veut pas mourir! 

Prisonnière en ce livre une âme est contenue/ 

(Bouquets et Prières, A celles qui pleurent.) 

Citations par nous rectifiées; les textes antérieurs donnaient : 
on ne peut pas mourir ... et : une âme est renfermée. 

Mais si de la mémoire on ne doit pas guérii, 

A quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir? 

(fo/. Tristesse.) 

Page 329. «Ceux qui l'aidaient pieusement dans cette pr/paration de 
ses adieux. . .» — Coquille de 1861 : dans cette opération. 

La fin de ce même paragraphe , dans le texte premier, renvoyait 
à la note suivante : Ce volume a paru, — Il s'agit des Poésies inéclites, 
publiées par G. Revilliod, Genève, Fick, 1860. 

« M°" Valmore. » — 1861 : M""* Desbordes-Valmorc. 



«. . .ce n'est pas non plus le pittoresque vaste et théâtral de la 

savante Italie,. . .» — 1861 : le pittoresque vaste, théâtral. 

adifcat bortos, exemple de grammaire emprunté à Cicéron. 

La Vallée des Flûtes. — Voir TiTAN. 

35 



54^ NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 330. «. . .et lui recommande de penser à l'étcmité.» — 1 861 et 
1863 : et lui commande. 

Cf. les Curiosités Esthétiques , p. 34.8, «. . .à propos du 
rôle divin de la sculpture» : «le fantôme de pierre s'empare de vous. . . 
et vous commande. . .de penser aux choses qui ne sont pas de la 
terre». 

ubvsterical tears». — Expression empruntée à Keats. 



THEOPHILE GAUTIER. 

Cette étude, écrite pour LES PoËTES FRANÇAIS (1862), où le titre 
est suivi de la mention : né en 1811, parut d'abord dans la Revue 
Fantaisiste, 11" livraison, 15 juillet 1861, à la suite de la précédente. 
Titre général : Réjlexions sur quelques-uns de mes Contemporains , TV. 

Le texte donné en 1868 est celui de la Revue Fantaisiste qui semble 
meilleur que celui de l'Antliologie. Nous l'avons donc retenu. 

Rappelons que Théophile Gautier ne devait pas tarder à rendre à 
Baudelaire sa politesse, ce qui allait lui valoir d'en recevoir un billet 
où on lit : 

A propos, j'ai à te remercier, et de bien bon cœur, de ton article sur moi, 
dans la collection Crépet. C'est la première fois que je suis loué comme je dési- 
rais l'être (4 août 1862). 

Mais nous avons déjà parlé de cette notice, dans notre Histoire des 
Fleurs du Mal (p. 390). 

Page 331. — La note est de Baudelaire. 

Mes cils te feront de l'ombre ! . . . 

[Poésies Nouvelles , La Fuite.) 

Page 332. J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne! 

[La Comédie de la Mort, Don Juan.) 

Page 333. «...presque incottnu comme poète,...» — Ce mot ne 
figure pas en italique dans les textes de 1861-1862. Cf notre note 
sous la page 276. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 547 

«Victor Hugo, dans une de ses odes. . .» : 

Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores 
Sera rendue aux joncs murmurants et pencLés. . . 

(Lej Vo/x intérieures , A l'Arc de Triomphe.) 

«Voilà donc la vraie langue française,. . .w — 1862 : la langue 



française. 

Page 334. «Quelques-uns observent... D'autres s'aperçoivent.)) — 
1862 : «Quelques-uns remarquent. . . D'autres observent. . .» 

«...que sa naissance lui commandait de ■pa.Aer.)) — 1862 : l'obli- 



geait a parler. 

«Heureux homme!... il n'a aimé que le Beau...» — Cf. 



la précédente étude sur Gautier, passim. 

Page 335. «Si. . .j'ai supposé la France disparue. . .» — Cf. p. 306. 

Il faut remarquer que Baudelaire semble avoir été obsédé , sur la 

fin de sa vie, d'images de destruction. Voir la page donnée par 

Nadar dans son Charles Baudelaire intime (Blaizot, 191 1), et qui 

commence par les mots : «Symptômes de ruines. . .» (p. 136). 

«... comme on cite La Bruyère , Buffon , Chateaubriand , . . . m — 

1862 : La Bruyère, Bufibn, Chateaubriand, Hugo. 



PETRUS BOREL. 

Cette étude parut à la Revue Fantaisiste, 11" livraison, i^ juillet 
1861. Titre général : Réflexions sur quelques-uns de mes Contemporains, V. 

Elle avait été écrite pour LES PoFTES FRANÇAIS , et acceptée par 
le directeur de cette publication. Un billet d'Eugène Crépet mentionne 
même l'envoi de l'épreuve à Baudelaire. Cependant le chapitre Pétrus 
Borel fut supprimé dans l'Anthologie. Nous ignorons pourquoi, 

Le texte donné en 1868 ne difière du texte premier que de-ci de-là 
pour la ponctuation dont on a pu remarquer qu'elle est très diverse 
chez Baudelaire, qui la réglait autant sur le rythme que sur le sens 
de la phrase. 

Baudelaire dit, dans ce même volume, qu'il connut Borel par 

3;- 



548 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Ourliac (p. 300). II le rencontrait aussi à l'Artiste de 184.4, ^°''" ^^' 
sène HOUSSAYE, Mes Confessions, t. I". II est certain qu'il en subit très 
fort l'influence. Voir notre édition des Fleurs DU Mal, passim (no- 
tamment p. XVI ). 

Page 337. «Je te défends de plaire.)) — Cf. les Dons des fées dans les 
Petits poëaîes en prose. 

LeGuignon, voir la note sous la page 279. 

«. . .l'étrange poëme . . . qui sert de préface à Madame Putipbar.)> 



Baudelaire lui empruntera une citation dans son étude sur Dupont 
(p. 363) et, sur son conseil, Cladel le reproduira dans ses Martyrs 
ridicules (voir la note de la page 569). 

Page 338. «. . .du sieur Erdan.» — On sait que ce pubUciste anti- 
clérical et qui, à ce titre déjà, devait être peu s^^Tnpathique à Bau- 
delaire, avait fait campagne pour la simplification de l'orthograp lie. 

Page 339. «. . .sans restriction.» — 1868 : sans restrictiom. 

Voir l'Index des CURIOSITÉS EsTHÉTIQ_UES au mot Restau- 



Page 340. Voir V Index des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES au mot 

Volonté. 

Le Taharin n'a jamais paru. 



HEGESIPPE MOREAU. 

On lit sous le n° 362 du Catalogue de livres modernes provenant de 
la bibliothèque de M. J. L. P. (Le Petit), qu'a édité la librairie Henri 
Leclerc, en 191 7 : 

362. Article de Baudelaire sur Hégésippe Moreau, in-8° de 6 pages, 
chifT. ^77-^82, cartonnage papier gris, non rogné. 

Sur le feuillet de garde, la note suivante de Poulet-Malassis : 

Article de Baudelaire sur Hégésfppe Moreau, en épreuve mise en p»ge de 
l'Anthologie Cre'pet, corrigée de la main de l'auteur, avec son bon à tirer signé 
de ses initiales (6 pages in-8°). 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 4^ 

M. Crépet, en fin de compte, crut devoir renoncer à cet article violent, qui 
a paru pour la première fois, imprimé sur une copie de cette épreuve, dans 
L Art Romantique , t. III des CEuvres complètes. 

Exemplaire de première édition , unique de toutes façons. C'est un morceau 
qui a attiré à Baudelaire mort les animosités persistantes de la presse répu- 
blicaine. 

Nous n'avons pas reçu, au sujet de cet article, les confidences 
d'Eugène Crépet. Mais les raisons qui l'amenèrent à le refuser nous 
sont aisément présumables. 

On ne séparait pas la politique et la littérature sous l'Empire aussi 
aisément qu'aujourd'hui, et pour cause. Or, si Eugène Crépet avait 
assurément trop de culture et de finesse pour voir un grand poète en 
Hégésippe Moreau, il lui savait gré du moins, en républicain militant 
qu'il était, d'avoir aimé la Liberté, de l'avoir chantée, de l'avoir dé- 
fendue aux journées de Juillet. D'ailleurs c'était là un sujet qu'en 
faisant même abstraction de toute sympathie personnelle, on ne pou- 
vait traiter alors sans avoir égard à la position des partis. 

Hégésippe Moreau, vanté en neuf colonnes par le National, et qui 
s'était placé sous le patronage des grandes ombres de Desmoulins et 
de Vergniaud, avait pour lui les radicaux, tandis que les conservateurs 
salissaient à l'envi sa mémoire; et sa tombe, comme a pu l'écrire un de 
ses biographes, était devenue «un théâtre sur lequel on déclamait 
pour ou contre la société». Tout récemment encore, la querelle 
Laurent Pichat-Sainte-Beuve, dont les Causeries du lundi nous ont con- 
servé l'écho (Appendice du t.V), venait de prouver qu'à son sujet les 
passions ne s'étaient point apaisées. Que son renom, de ce fait, eût dé- 
passé follement son mérite, aucun homme de goût ne pouvait songer 
à le nier. Qu'il y eût lieu de s'inscrire contre un tel excès de gloire, on 
pouvait l'admettre. Mais qu'on apportât à cette mise au point une 
brutalité presque haineuse, et que Baudelaire s'en fit l'exécuteur, lui 
qui avait eu pour amis notamment Castille, Champfleury, Dupont, 
Nadar, et avait fait le coup de feu sur les barricades en 1848 avant 
d'adorer Joseph de Maistre, c'est à quoi un républicam resté fidèle 
à son drapeau — je répète qu'on était sous l'Empire — ne pouvait 
souscrire sans commettre une façon de trahison tant envers ses idées 
qu'envers son parti. 

11 suffit d'ailleurs de lire dans LES PoËTES FRANÇAIS l'étude de 
Théodore de Banville, qui fut substituée à celle de Baudelaire et ne 
constitue rien moins qu'un panégyrique, pour discerner le véritable 
caractère du refus que Poulet-Malassis a enregistré dans sa note. 



JJO NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

L'épreuve citée plus haut offre avec le texte recueilli dans l'Art 
Romantique, quelques variantes. 

Page 3.^,1. «. . .dans le malheureux. . .» — Epr. : dans le misérable. 

Page 3^2. «Sa misère lui a été comptée pour du travail.» — Epr. : 
pour un travail. 

Page 34^. «Il parla de lui-même beaucoup, et pleura beaucoup sur 
lui-même. » — Epr. : beaucoup trop . . . beaucoup trop. 

• «Un ogre ayant flairé. . .» [Elégie à mon ami A.-R. Loison.) 

— Cf. même volume, l'attaque contre Heine, p. 291. 

Page 34,5. «. . .à qui il enseignait le latin. . .» — Epr. : à qui il en- 
seigne, 

«Ces quatre malheureux vers résument très-clairement. . .» — 



Epr. : très-heureusement (raturé). 
Page 346. Les deux Amours (Le Myosotis , Petits vers). 

«... d'une nature profonde et poétique ...» — Epr. : féconde 



(raturé). 

«. . .d'une manière anti-humaine. n — Epr. : ici d'une manière 

pauvre et peu naturelle. 

Page 347. «. . .d'un enfant ou d'un gamin.» — Epr. : d'un enfant et, 

«Après tout, c'est possible...» — Cf. la lettre à Victor Hugo, 

p. 486. 

«Moreau n'aimait pas la douleur. . .» — Cf. la lettre à Jules 

Janin {ŒuVRES PoSTHUMES). 

Page 348. «Ici nous trouvons pis. . .» — Epr. : pire. 

Page 34.9. «...dans une de ses bonnes heures...» — Epr. : dans les 
bonnes heures (raturé). 

La Fermière, romance; La Voulzie, élégie (Le Myosot/S , 



Petits vers). 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 5 



THEODORE DE BANVILLE. 

Etude parue d'abord dans la Revue Fantaisiste, 12' livraison, 
1" août 1861 (titre général : Réflexions sur quelques-uns de mes 
Contemporains, VII), puis dans l'Anthologie des PoËTES Français, 
et enfin dans le Boulevard, numéro du 24. août 1862, où la note sui- 
vante l'accompagnait : 

La mise en vente du quatrième et dernier volume vient de compléter la 
remarquable anthologie publiée chez HacLette par Eugène Crépet, sous 
ce titre : Les Poètes Français , recueil des chefs-d'œuvre de la poésie française , 
depuis les origines jusqu'à nos jours , avec une notice littéraire sur chaque poète, ^ar 
MM. Charles Asselineau, Hippoljte Babou, Charles Baudelaire, Théodore de 
Banville, Philoxène Boyer, Charles d'HéricauIt, Edouard Fournier, Théophile 
Gautier, Jules Janin, Pierre Malitourne, Louis Moland, Anatole de Montai- 
glon, Valéry Vernier, Léon de Wailly, etc., précédé d'une introduction par 
M. Sainte-Beuve, de l'Académie française. 

Le tome quatrième, consacré aux contemporains, renferme les plus belles 
pages de presque tous les poètes éminents de notre temps'"'. Nous lui em- 
pruntons Texcellent travail dans lequel Charles Baudelaire a si bien caractérisé 
le talent poétique de notre collaborateur Théodore de Banville. 

•' i 

Ajoutons que cette étude a pris place, en appendice, dans les Exilés, 
édition aéfimtrve (Charpentier, 1878). 

Le texte en est presque identique dans ces successives publications. 
Mentionnons seulement que dans LES PoËTES Français , le titre 
était suivi de la mention : né en 1820, qui constitue une erreur, Ban- 
ville n'étant né qu'en 1823; que l'édition de 1868 semble avoir omis 
quelques mots ici rétablis; enfin que, dans la leçon de 1878, deux 
passages ont été modifiés pour tenir compte de changements ap- 
portés par Banville dans les titres de ses pièces ou leur classement. 

Contrairement aux autres morceaux qui composent les Réflexions 
sur quelques-uns de mes Contemporains , celui-ci n'aurait pas été écrit pour 

'"' Note du Boulevard : 

Nous y avons remarqué avec chagrin des omissions impardonnables; 
ainsi Adolphe Dumas, Mesdames Louise Colet, Blanchecottc, etc., etc. 



5^2 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

l'Anthologie des PoÈTES FRANÇAIS , si l'on s'en rapporte à une 
lettre de Poulet-Malassis à Eugène Crépet : 

...J'ai oublie... de vous dire que si vous vous entendez avec M. Baude- 
laire pour la reproduction de sa notice sur M. de Banville, vous ne pouvez 
le faire sans mon autorisation. Je sais qu'elle n'a pas été faite pour votre livre, 
et aux termes de mon traité avec M. Baudelaire, j'en suis propriétaire. 

C'est vous dire que vojus pouvez traiter directement avec moi à ce sujet, 
quoiqu'il vaille mieux que M. Baudelaire en soit au préalable averti. ( 29 sep- 
tembre 1861.) 

Au cours de ses nombreux ouvrages, Banville a conté lui-même ses 
relations avec Baudelaire et maintes fois redit l'admiration qu'il lui 
portait. Voir notamment Mes Souvenirs, Lettres chimériques, Camées pa- 
risiens, la pièce Baudelaire dans les Exilés, l'admirable biographie parue 
dans la Galerie contemporaine, n* 10^, et, dans l'ouvrage collectif de 
Pincebourde, le discours qu'il prononça sur la tombe de son ami. 

Voir aussi E.-J. CrÉPET, op. cit. , p. 3 1 3 , et Nadar , Charles Baudelaire 
intime, passim. 

On sait que Banville, à la mort de Baudelaire, fut choisi par Asse- 
lineau pour l'aider à établir l'édition dite définitive. II faut ajouter 
qu'il a été peut-être le premier à deviner le rang où la postérité devait 
porter LES Fleurs DU M AL. 

Quant aux sentiments que Baudelaire portait à Banville, ils appa- 
raissent, en somme, favorables. II l'a quelque peu malmené dans 
l'Ecole païenne, mais c'est bien là le seul endroit où il se soit inscrit 
contre lui, et maintes fois il lui a rendu hommage. On connaît le 
sonnet qu'il lui a dédié : 

Vous avez empoigné les crins de la déesse... 

Dans une clef qu'il fit des Aventures de M"" Mariette, il écrivait : 

De Villiers. — Théodore de Banville. 

Le seul écrivain réellement maltraité dans le présent volume et, quoi qu'en 
dise l'auteur, le poëte le plus habile de la jeune école nouvelle, à ce point 
qu'il a réduit l'art de la poésie à de purs procédés mécaniques, et qu'il peut 
enseigner à devenir poëte en vingt -cinq leçons. — Inventeur du style de 
marbre. 

En 1861, on le voit encore envoyer à Vigny malade, pour le dis- 
traire, «deux dizains d'excellentes ballades de Banville, qui certaine 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 5 3 

ment l'intéresseront», et il le nomme encore, dans une de ses der- 
nières lettres (18 février 1866) parmi les seuls écrivains qu'il excepte 
de la «racaille moderne». 

Page 3^0. Les Cariatides avaient sans doute été écrites en 1841, mais 
elles ne parurent que l'année suivante; elles sont annoncées dans 
le Journal de la Librairie à la date du 22 octobre 1842. 

«... sur les manières de tuer le temps ...» — 1868 : sur la ma- 
nière. 

«...les nombreuses et involontaires imitations...» — Page 361 



de ce même volume, Baudelaire mentionnera que Banville, dans 
les Cariatides, a subi particulièrement l'influence de V. Hugo. Voir 
à ce sujet la docte étude de M. Max FuCHS, Théodore de Banville 
(Ed. Cornély, 19 12). 

Page 351. «Je ne nie pas . . . que les Cariatides contiennent. . .» — 
1868 : ne contiennent. 

Les Stalactites parurent en 1846 (annoncées le 21 mars). 



Page 352. Malédiction de Vénus, l'Ange mélancolique, lire : Malédiction 
de Cypris, Tristesse au jardin. 

«J'ai dit, je ne sais plus où. . .» — On lit dans Fusées : 

Ttéodorc de Banville n'est pas précisément matérialiste, il est lumineux. 
Sa poésie représente les heures heureuses. 

Baudelaire avait écrit quelque chose d'analogue sur Delacroix. 
Voir Curiosités Esthétiques, p. 298. 

Pape 354. «. . .à tous les objets limpides, éclatants, transparents, à tous 
les meilleurs réflecteurs ...» — Les mots ici en italiques ne figurent 
pas dans les textes du Boulevard et de 1868. 

Page 355. Fautes des textes du Boulevard et de 1868 : «...qu'elles sont 
des têtes d'enfant. . .», au lieu de : qu'elles ont des têtes d'enfants. 

Page 35^" Mais moi, vêtu de pourpre. . . 

Ces strophes sont empruntées à la pièce sans titre plus haut 
citée : 

Vous en qui je salue une nouvelle aurore. . . 



5 54 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Baudelaire a [lui-même «divinisé» le poète dans ses Journaux 

intimes {voir passim). Toutefois, le plus souvent, il a admis aux 
honneurs de sa compagnie le prêtre et le guerrier : «Savoir, tuer, 
et créer. » 

Page 357. n. . .ici encore sa bouffonnerie conservera quelque chose 
d'hyperbolique;...» — Textes de 1861 et du Boidevard : ici encore, 
sa bouffonnerie conservera encore quelque chose d'hyperbolique. 

Nous croyons inutile d'insister une fois de plus sur la miso- 



gynie de l'auteur. Voir notre Index à la fin de chaque volume. 

«Vénus. . .peut bien. . .Nasiter Paris. . .» — Allusion à la pièce 



intitulée Malédiction de Cypris. Dans la version des Exilés, Cypris a 
d'ailleurs remplacé Vénus. Quant au but poursuivi par Banville dans 
cette pièce , voir sa préface du Sang de la Coupe. 

Page 358. «Aucuns y pourraient voir peut-être des symptômes de dé- 
pravation ... » — Baudelaire a maintes fois insisté sur les méfaits 
de la confusion des arts et aussi sur le piquant qui en résulte. Voir ses 
œuvres de critique , pa55zm , notamment ce qu'il dit de Leconte de 
Lisie, p. 372, à ce même sujet. 

Page 359. «. . .cette part infernale de l'homme. .'. » — Voir la note 
sous la page 165. 

Page 360. «... il a l'audace de chanter la bonté des Dieux ...» — 
II semble que Banville n'ait pas plus senti ce trait que ceux de 
l'Ecole païenne. Dans ses Lettres chimériques il notera, sans quitter 
ce ton apologétique qui fut constamment le sien à l'égard de 
Baudelaire : 

Remarquez qu'il ne nomme jamais les Dieux latins ni les Dieux hellènes. 
Bien qu'il fût savant dans l'Listoire des religions comme dans tout le reste, 
et qu'il comprît la noblesse de tout ce qui s'est affirmé dans la conscience 
humaine, en tant qu'artiste et pour son usage personnel, les conceptions 
mythologiques lui inspiraient une profonde antipathie. 

Cette antipathie, bien connue de ses amis, n'avait d'ailleurs pas 
épargne à Baudelaire de figurer dans la Mythologie contemporaine de 
Lemercier de Neuville. . .travesti en Proserpine! 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. ) J J 



PIERRE DUPONT. 

Ecrite pour l'Anthologie des PoËTES FRANÇAIS (1862) , où le titre 
y était suivi de la mention : né en 1821, cette étude parut d'abord 
dans la Revue Fantaisiste , 13* livraison, 15 août 1861, sous le titre gé- 
néral : Réjîexions sur quelques-uns de mes Contemporains, VIII. 

Nous avons retenu le texte de la Revue Fantaisiste qui semble plus 
pur que les autres, celui de 1862 ayant altéré plusieurs citations et 
celui de 1868 apporté des coquilles. 

Voir nos notes, p. 502-505 et p. 542. II résulte de cette dernière 
que la notice fut retouchée à la demande d'Eugène Crépet. 

Page 361. «...les néo-classiques...». — Voir dans ce même volume 
les Drames et les Romans honnêtes et, à l'Index, Ecole du hon sens. 

«Théodore de Banville avait déjà...» — 1868: Déjà Théodore 



de Banville avait. — Cf. p. 350-351. 
Page 362. «II se souvint de ses émotions d'enfance , . . .» — Cf. p. 187. 

«. . .la chanson , non pas celle du soi-disant homme de lettres , etc.» 

— Ceci pourrait bien viser Béranger qui avait été expéditionnaire 
dans un ministère. 

«L'album les Paysans. . .» — Edition définitive : L'album des 

Paysans. 

Page 364. Nous vivons avec les tiboux 

Faute de l'édition définitive : 

Nous vivons parmi [es hiboux 

Page 365. «Nous aussi, nous comprenons, etc.» — Cf. p. 191. 

La note qui renvoie à Madame Putipbar est de Baudelaire. 

Notons au sujet de cette strophe que Baudelaire semble s'en être 

souvenu quand il écrivait : 

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre, 
Dont les soldats parfois inondent nos jardins, 



')')6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre, 
Versent quelque héroïsme au cœur des citadins. 

(Les Petites Vieilles.) 

Page 366. — Cette citation-là, Baudelaire l'avait déjà faite dans sa 
précédente étude sur Dupont, voir p. 194. 

«. . .qxii implique toujours la bonté.» — Faute de l'édition défi- 



nitive : la beauté. 

«... il partage avec les femmes ...» — Cf. l'étude sur M"* Des- 



bordes- Valmore, p. 325. 

«... redevable de ses meilleurs chants. » — Faute de l'édition 

définitive : de ses premiers chants. 

Page 367. Du plus beau fil de ses fuseaux ! 

La Brune (1846). 
1862-1868 : Du plus pur. 

Page 368. Semblent emplis de violettes. 

[La Promenade sur l'eau.) 

1862- 1868 : Me semblent pleins. 

M. Charles Maurras, dans un article intitulé Devant l'art des poètes 
(Revue Universelle, 15 juillet 1923), émet l'hypothèse que Baude- 
laire se serait inspiré de cette pièce — idée et rythme, — dans son 
Jet d'eau, et rappelle la transposition de ce dernier poème chez La- 
forgue [Complaintes) : 

O toi qu'un remords fait si morte. . . 

Page 369. «. . .un penchant trop vif vers les catégories. . .» — Cf. 
p. 124. 

«Cette singulière opinion (singulière pour moi)...» — Edition 

définitive : Cette opinion (singuhère pour moi). 

Page 370. Après : «Je suis contraint d'abréger», on lit, dans le texte 
des Poètes Français : 

D'ailleurs, Pierre Dupont est immensément connu, et les extraits de ses 
poésies que nous citons ici sont de nature à confirmer et à compléter nos 
opinions. Pour achever en quelques mots, i7 appartient, etc. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 5 7 



LECONTE DE LISLE. 

Cette étude parut d'abord dans la Revue Fantaisiste, 13' livraison, 
i_5 août 1861, sous le titre général : Réflexions sur quelques-uns de mes 
Contemporains, IX; puis dans LES PoËTES FRANÇAIS (1862), antho- 
logie pour laquelle Baudelaire l'avait écrite. 

Les trois textes n'offrent guère de variantes ; nous avons conservé 
celui de l'édition dite définitive. 

Pour les rapports de Baudelaire et Leconte de Lisle, voir notam- 
ment Leconte de Lisle et ses amis, par Fernand Calmettes (Quantin, 
s. d., in-12); Leconte de Lisle, Derniers Poèmes, où a été recueillie 
son étude sur Baudelaire ; notre édition des Fleurs DU M AL, p. 384- 
386; E.-J. Crépet, op. cit., p. 381. 

11 est à remarquer que Baudelaire n'a jamais écrit de Leconte de 
Lisle, dans ses lettres, qu'en termes favorables. Il le nomme parmi les 
représentants de la littérature pure (lettre à Flaubert, 31 janvier 1862) 
et l'excepte de la «racaille moderhe» (lettre à Ancelle, 18 février 
1866) : 

Venez donc me voir ce soir chez Tortoni , écrivait Wagner au critique Léon 
Leroy le 10 mars 1861. Vous y trouverez M. Baudelaire qui a été me voir 
ce matin. En me parlant sur M. Leconte de Lisle, il m'a dit que ce poète est 
une exception à Paris,. et la plus vigoureuse. 

Il semble, par contre, que Leconte de Lisle ait apporté de sérieuses 
réserves dans son admiration pour Baudelaire. Témoin cette note ré- 
vélée par le Leconte de Lisle intime, de Jean Dornis : 

Baudelaire. Très intelligent et original , mais d'une imagination restreinte, 
manquant de soulHe. D'un art trop souvent maladroit. 

Ce qui ne veut pas dire qu'il ne l'eût lu et étudié de très près : 
la collection A. Godoy renferme des cahiers intimes de Leconte de 
Lisle, où certaines pensées de Baudelaire sont à plusieurs reprises 
citées. 

Dans Le Voyage de Sparte , Maurice Barrés dit que Leconte de Lisle 
aimait peu Baudelaire, que le désir de produire de l'effet rendait in- 
supportable. 

Page 373. «Tous deux ils aiment à changer... à habiller...» — 
1 861-1862 : ils aiment changer d'atmosphère et habiller. 



5^8 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 374. «... non pour l'humanité. . .» — 1862 : non pas pour 
l'humanité. 

« Son premier pèlerinage fut pour la Grèce ...» — II s'agit des 

pièces puLhées par la Phalange entre 1845 et 1847. 

«...une série d'imitations latines...» — Les Etudes latines dans 

PoËAfES ANTIQUES. 

Page 375. «La part qu'il a faite aux religions asiatiques. . .» — Voir 
Poèmes antiques (1852) et les Poèmes barbares qui ne devaient pa- 
raître que quelques mois après l'article de Baudelaire mais dont 
beaucoup de pièces étaient déjà connues quand il l'écrivit. 

«. . .il émigrait vers les neiges de la Scandinavie. . .» — Voir 



Poèmes barbares. 

«Là, Lecoute de Lisie est un maître...» — 1862 : Là Leconte 

de LisIe est pour moi un maître. 

Les Hurleurs, les Eléphants, PoËMES ET POÉSIES, 1855. — 

Le Sommeil du Condor, le Manchy, PoÉSIES COMPLÈTES {poésies 
nouvelles), 1858. 

Page 376. «. . .ses accouplements de mots sont toujours distingués et 
cadrent nettement. . .» — 1861-1862 : ses accouplements de mots 
toujours distingués et cadrant nettement. 

«. . .le ton doux mais large et profond de l'alto.» — 1862 : 

l'accent doux. . . 

«Ses rimes, exactes...». — 1862 : Ses rimes, toujours exactes. 



GUSTAVE LE VAVASSEUR. 

Cette étude, destinée aux Poe TES Français, où le titre est suivi 
de la mention : né en i8iç, parut d'abord dans ta Revue Fantaisiste, 
12" li\Taison, i" août 1861, (Titre général : Réjîexions sur quelques-uns 
de mes Contemporains, VI.) 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 559 

Le second texte (second en date) nous ayant paru moins bon, 
nous l'avons écarté. Les éditeurs de 1868 avaient reproduit le premier. 

Cette notice a reparu en tête des Œuvres choisies de Gustave Le 
Vavasseur, in-8", Alph. Lemerre, 1897. 

Pour les rapports de Baudelaire et de Le Vavasseur, voir notamment 
les notes de celui-ci chez E.-J. CrÉPET, op. cit., passim, et Ernest Ray- 
NAUD, Charles Baudelaire, p. 89-102 ,119, 373-381. 

M. Ernest Raynaud a apporté des indications fort intéressantes, 
entre autres , sur la gaîté épicurienne qui régnait dans le petit groupe 
de la pension Bailly et le cuite qu'on y portait à Joseph Delorme. 

Mais faut-il admettre que l'école dont Le Vavasseur était le chef ait 
exercé une influence réelle sur Baudelaire? II existe bien, dans ce 
sens, un billet à Prarond, resté inédit jusqu'à ce jour, croyons-nous, 
et qui est relatif à ce recueil collectif Vers auquel Baudelaire pensa 
d'abord collaborer (voir notre édition des FleÙRS DU M AL, p. 299) 
Le voici : 

[i I février 184.3.] 
Lundi, mon ami, vous aurez mes paperasses. Vous m'apprendrez à paginer et 
à disposer mes feuilles. Je compte encore sur vous pour des corrections. 
Je vous recommande toujours d'être très-méchant pour le style enfantin. 

C.B. 

Mais de ce billet il faut rapprocher ce qu'a rapporté Le Vavasseur 
de leur collaboration manquée : 

Sans faire fa grimace, je fis mes obser^'ations. Je voulus même, imprudent 
et indiscret ami, corriger le poète. Baudelaire ne dit rien, ne se fàclia point 
et retira sa part de collaborateur, etc. 

— témoignage qui semble bien établir que Baudelaire n'accordait pas 
une grande valeur aux conseils de l'Ecole normande et de son chef. 

Nous ne sommes pas non plus très sûr que Baudelaire, malgré 
qu'il eût été extrêmement lié avec Gustave Le Vavasseur de 1838 à 
1847 — c'est à lui qu'il avait confié ses manuscrits à la veille de son 
départ pour l'île Bourbon — lui conservât un souvenir tout favorable. 

Dans une lettre adressée à Baudelaire par Eugène Crépet le 
3 juin 1861, nous relevons en effet ce passage : 

Je persiste plus que jamais dans l'observation que je vous ai faite sur le 
début de la notice de Le Vavasseur. Il y a là évidemment de quoi le blesser. 
Vous êtes son ami; évitez cela. Cfiangez les cinq premières lignes. 

Mallieureusement le texte premier de ces cinq lignes-là ne nous a 
pas été conservé. 



560 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 377. «. . .ma pensée se porte. . .» — 1862 : se «porte. 

«. . .d'en faire autant,)) — Cette expression ne figure pas en ita- 



lique dans le texte des PoËTES FRANÇAIS, 

Page 378. «. . .une rare distinction de cœur et d'esprit. . .» — 1862 : 
de sentiment et d'esprit. 

u ... réfugié dans son pays,...» — 1862 : installé duns son pays. 

Vire et les Virais, FANTAISIES, 



«. . .comme aucuns le pourraient croire , on le voit,...» — 1862 : 

comme on le voit. 

a. . .et, n'oublions pas ceci,. ..)) — 1862 : et, ^arc/oni c/'ou6/ier ceci. 

«... dans un temps et un pays où la causerie peut être comparée 

aux arts disparus.» — Voir CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, p. 260. 

«. . .sa conversation n'est pas moins solide. . .» — 1862 : n'en 



est pas moins solide. 



LES MISERABLES. 

Cet article parut en tête du Boulevard, 20 avril 1862. Sa publication 
avait été annoncée par la note suivante, donnée en tête du numéro 
précédent (13 avril) : 

Nous avons le plaisir d'annoncer à nos lecteurs que le Boulevard publiera, 
dans son prochain numéro, un article critique des Misérables, par M. Charles 
Baudelaire. L'auteur des Fleurs DU Mal et des Paradis Artificiels est , 
parmi les rares écrivains continuant le mouvement de la grande école roman- 
tique, un des mieux faits pour glorifier le maître. Celui qui a si bien expliqué 
Victor Hugo poëte, expliquera Victor Hugo romancier. 

Le texte de 1868 n'a apporté aucune variante importante. 

La publication de cette étude valut à son auteur la lettre suivante : 

Hauteville house. 
Monsieur, 24 avril 1862. 

Ecrire une grande page, cela vous est naturel, les cLoses élevées et fortes 
sortent de votre esprit comme les étincelles jaillissent du foyer, et Les Misé- 
rables ont été pour vous l'occasion d'une étude profonde et haute. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 5 6 I 

Je vous remercie. J'ai déjà plus d'une fois constaté avec bonheur les affi- 
nités de votre poésie avec la mienne; tous nous gravitons autour de ce grand 
soleil, l'Idéal, 

J'espère que vous continuerez ce beau travail sur ce livre et sur toutes les 
questions que j'ai tâché de résoudre, ou tout au moms de poser'"'. C'est l'hon- 
neur des poètes de servir aux hommes de la lumière et de la vie dans la coupe 
sacrée de l'art. Vous le faites et je l'essaie. Nous nous dévouons, vous et moi, 
au progrès par la Vérité. 

Je vous serre la main, 

V. Hugo. 

Quelques mois plus tard , Baudelaire écrivait à sa mère : 

Ce livre est immonde et inepte. J'ai montré, à ce sujet, que je possédais 
l'art de mentir. II [Hugo] m'a écrit, pour me remercier, une lettre absolu- 
ment ridicule. Cela prouve qu'un grand homme peut être un sot. (11 août 
1862.) 

On le voit encore, dans sa Correspondance, se féliciter des réserves 
apportées par Lamartme dans les fameux chapitres de ses Entretiens 
(lxxxiii-lxxxvii), intitulés : Considérations sur un chef-d'œuvre ou. Le 
danger du Génie : 

Vous aimez le comique. Lisez le dernier entretien de Lamartine (à propos 
des Misérables). C'est une lecture amusante que je vous suggère. (Lettre a 
Champfleury, 6 mars 1863.) 

Et, trois ans plus tard, il confirmera son jugement auprès d'An- 
celle : les Misérables, «le déshonneur d'Hugo...» (12 février 1865). 

Asselineau a témoigné, lui aussi (voir E.-J. CrÉPET, op. cit., p. 301), 
de la véritable exaspération où l'avait mis le livre : 

La meilleure critique des Misérables a été faite par Baudelaire. «Ah! disait-il 
en colère, qu'est-ce que c'est que ces criminels sentimentals, qui ont des re- 
mords pour des pièces de quarante sous, qui discutent avec leur conscience 
pendant des heures, et fondent des prix de vertu? Est-ce que ces gens-là rai- 
sonnent comme les autres hommes? J'en ferai, moi, un roman où je mettrai 
en scène un scélérat, mais un vrai scélérat, assassin, voleur, incendiaire et 
corsaire, et qui finira par cette phrase : «Et sous ces ombrages que j'ai plantés, 
«entouré d'une famille qui me vénère, d'enfants qui me chérissent et d'une 
«femme qui m'adore, — je jouis en paix du fruit de tous mes crimes.» 

''' Une partie des Misérables avait seulement paru, et il est à remarquer 
que Baudelaire, malgré cette invite, s'abstint d'en apprécier publiquement la 
suite. 

î6 



562 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

II y a d'ailleurs encore une lettre de Baudelaire à Manet ( 28 octobre 
1865), où la cause de son dissentiment avec Hugo est clairement 
exposée. C'est à propos d'un livre, sans doute les Chansons des rues 
et des bois, qu'Hugo lui avait envoyé avec cet ex-dono : A Charles 
Baudelaire , Jun^amui dextras. Baudelaire commente : 

Cela, je crois, ne veut pas dire seulement : donnons-nous une mutuelle 
poignée de mains. Je connais les sous-entendus du latin de V. Hugo. Cela veut 
dire aussi : unissons nos mains pour sauver le genre bumain. Mais je me fous du 
genre tumain, et il ne s'en est pas aperçu. 

Pages 381-382. — Le passage cité est extrait de l'étude sur Hugo , 
p. 309-3 II de ce même volume. 

Les variantes sont insignifiantes : 
Premier texte : «. . .dont la source est pourtant la même.» — Ici : 

dont l'origine. 
Premier texte : « Le fort qui devine un irèrc . . . voit ses enfants ...» 

— Ici : Le fort devine . . . mais voit. 
De plus, la première version ne comporte pas de passages en 

italiques. 

Coquille du Boulevard et de l'édition posthume : Le fort devine 

un fort. . ., au lieu de : frère. 

Page 384.. Ob! n'insultez jamais . . . — Sur le Bal de l'Hôtel de Ville , 
Les Chants du Crépuscule. 

Page 38^. «. . .la préface de Marie Tudor» : 17 novembre 1833. 

Page 387. Pour le curé de Saint-Roch, voir la note sous la page 301. 

Page 389. «C'est bien le cas de dire comme de Maistrc. . .» — Le 
texte exact est le suivant : «Je ne sais ce qu'est la vie d'un coquin, 
je ne l'ai jamais été; mais celle d'un honnête homme est abomi- 
nable.» (Lettre à M. de Saint-Réal, 22 décembre 18 16.) 

«Ceux qui tremblent se sentent coupables.» — Voici le texte 



exact : «Je dis que quiconque tremble en ce moment est cou- 
pable, car jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.» 
Discours du 1 1 germinal, an II. 

Page 391. «N'est-il pas utile que de temps à autre le poëte, le philo- 
sophe prennent un peu le Bonheur égoïste aux cheveux, etc.» — 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 563 

Cf. la Lettre à Jules Janin : «Vous êtes un homme heureux!... AIi! 
vous êtes heureux , Monsieur ! ... » 

Page 392. «Hélas! du Péché Originel ... il restera toujours bien assez 
de traces...» — Cf. la lettre à Toussenel, 21 janvier 18^6 : «. . .la 
nature entière participe du péché originel.» 



MADAME BOVARY. 

Cette étude parut dans l'Artiste du 18 octobre 1857, sous le titre: 
M. Gustave Flaubert. — Madame Bovary. — La Tentation de saint 
Antoine. 

Dans les notes qui accompagnent notre édition des Fleurs DU 
Mal (p. 325 et 360), on a trouvé des témoignages de la sympathie 
que Flaubert avait marquée à Baudelaire lors des poursuites dirigées 
contre lui. 11 était juste et naturel que Baudelaire tînt à rendre publics 
les sentiments qu'il portait de son côté au confrère ami qui, quelques 
mois avant lui, avait eu l'honneur de déchaîner la colère de la justice, 
et, plus heureux que lui, la chance d'échapper à ses foudres. Certains 
passages de cet article donnent d'ailleurs à croire qu'il se plaisait à 
considérer l'acquittement de Flaubert comme une infirmation de l'arrêt 
qui avait «condamné, mais non flétri» ses Fleurs et pensait, en l'évo- 
quant, porter utilement à nouveau sa propre cause devant l'opinion. 

La correspondance du poète (2^ août 18^7) nous apprend que 
cette étude fut retardée dans son élaboration par le procès des Fleurs, 
puis encore qu'elle manqua valoir à son auteur de nouvelles poursuites 
(25 décembre 18^7). 

Flaubert s'en montra très satisfait. 11 en remerciait Baudelaire en 
ces termes : 

. . . Votre article m'a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les ar- 
canes de l'œuvre, comme si ma cervelle était la vôtre. Cela est compris et 
senti à fond. 

Si vous trouvez mon livre suggestif, ce que vous avez écrit dessus ne l'est 
pas moins. 

On trouvera dans le Charles BAUDELAIRE, Œuvres posthumes et 
Correspondances inédites, d'Eugène Crépet, un chapitre consacré aux 
relations de Baudelaire et Gustave Flaubert ( p. 291-299) qui semblent 
avoir commencé dans le salon de la Présidente et qui, pour peu fré- 

36. 



564 NOTES ET ÉCLAIR CISSExMENTS. 

quentes qu'elles fussent, n'en avaient pas moins pris très vite un tour 
assez intime. Ajoutons que l'exemple de Flaubert se cloîtrant à 
Croisset, pour ne pas être distrait dans son travail, avait très fort im- 
pressionné Baudelaire. Après la mort du général Aupick, quand la 
possibilité s'offrit à lui d'aller vivre à Honfleur auprès de sa mère, 
il écrivait à un ami commun qui s'employait à opérer leur rappro- 
chement : 

Je veux décidément mener cette vie de retraite que mène un de mes amis... 
qui, par la vie commune qu'il entretient avec sa mère, a trouvé un repos 
d'esprit suffisant pour accomplir récemment une fort belle œuvre et devenir 
célèbre d'un seul coup. (^Lettre inédite, 20 février 1858.) 



Et 



encore a sa mère 



Ce Gustave Flaubert, dont tu m'as demandé l'ouvrage, et qui est arrivé à 
la gloire si singulièrement du premier coup, est un de mes bons amis. Dans 
les journaux nous sommes généralement insultés ensemble, bien qu'il n'y ait 
aucun rapport entre nous deux. — Il te connaît fort bien , et il m'a souvent 
parlé de la charmante façon dont il avait été reçu à Constantinople {Lettre 
inédite, 13 mai 1858. — On sait que le général Aupick avait été ambassadeur 
de France auprès du Sultan.) 

Nous avons été à même de vérifier plusieurs fois combien Baudelaire 
dit vrai,, quand il dit que Flaubert et lui étaient souvent insultés en- 
semble. La bande de Bourdia surtout était acharnée contre eux deux. 
II est vrai que plus tard il arrK'a que le même Figaro les opposa l'un 
à l'autre, témoin l'extrait suivant d'un article de Théopliile Silvestre 
(8 janvier 1863) : 

M. Gustave Flaubert. . .a un moment tenté de prendre la plume de TKéo- 
pKiîe Gautier comme un prétendant l'arc d'Ulysse... II s'est mis à l'école de 
Ctarles Baudelaire qui ne lui donnera pas plus le prix de prose qu'il n'a 
donné le prix de vers au jeune Glatigny. Le poëte des parfums et des métaux 
ne souffre cbez lui 

Ni style mal peigné, ni cuivres mal fourbis. 

Page 393. «Des arti5tes nombreux. . .et des plus accrédités. . .» — 
Coqxiille de 1857 : Des artic/es. 

Page 39^^.. «Sollicitée par un zèk aveugle et trop véhément pour la mo- 
rale. . .)) — 1857 : par un intérêt aveugle et trop véhément de la 
morale. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 565 

Page 396. «M. de Custine. . .» — Voir notre note sous la page 88. 

Aloys ou h Religieux du Mont Saint-Bernard , paru sous l'ano- 
nymat (1829); îe Monde comme il est et Etbel (i83_5); Romitald 
(1848). 

«. . .le vrai Mercadet. . .», c'est-à-dire le Mercadet de Balzac, et 



non celui de Dennery d'après Balzac. 

Le 30 août 1851, Baudelaire écrivait à sa mère : 

J'étais à la première représentation de Mercadet le faiseur. Les hommes 
qui ont tant tourmenté ce pauvre homme [Balzac] l'insultent après sa mort. 
Si tu lis les journaux français, tu auras cru que c'était une chose abomi 
nable. C'est simplement une œuvre admirable. 

«. . .par Une Vieille Maîtresse et par l'Ensorcelée.» — 1857 : et 

l'Ensorcelée, 

Pour les rapports de Baudelaire et Barbey d'Aurevilly, voir no- 
tamment le Bariey d'Aurevilly, de Charles BuET, pawî'm, etE.-J.CRÉ- 
PET, 0J>. cit., p. 314-334. 

Baudelaire, entre tous les romans de Barbey, admirait tout spé- 
cialement l'Ensorcelée. II écrivait à Poulet -Malassis (13 novembre 
1858) : «Je viens de relire ce livre qui m'a paru encore plus chef- 
d'œuvre que la première fois.» 

Page 397. — Champfleury avait été un des grands amis de Baude- 
laire, au temps de leur jeunesse. Leurs relations s'étaient ensuite 
attiédies, tant en raison des attaques dirigées par le poète contre le 
réalisme que du mépris à peine déguisé du romancier pour les 
règles élémentaires de la syntaxe. 

Voir les Souvenirs et Portraits de jeunesse de Champfleury, les Lettres 
de Baudelaire, passim, E.-J. CrÉpet, op. cit., p. 90, 338-342. 



Barbara. — Voir notre note, p. 429-430 des Eleurs DU Mal. 

Nous aurons l'occasion de reparler de lui quand nous annoterons 
la correspondance de Baudelaire. 

- Pour Féval, voir notre note sur la page 269. 

Héloïse, voir HISTOIRES EMOUVANTES (1856). 



5 66 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 398. «... la Popularité , la seule des impudiques qui demande 
à être violée , . . . » — Cf. : 

La popularité ! — C'est la grande impudique 

Qui tient dans ses bras l'univers, 
Qui, fe ventre au soleil, comme la nymphe antique. 

Livre à qui veut ses flancs ouverts! 

Auguste Barbier , ïambe V. 

Voir l'Index au mot Impopularité. — Le succès de Flaubert avait 
néanmoins très fort impressionné Baudelaire, comme vient de le 
montrer l'extrait de sa lettre en date du 20 février 1858. 

Page 399. «... réalisme, — injure dégoûtante. . .» — Baudelaire se 
défendait âprement d'être un réaliste. Voir notamment sa note au 
bas de la lettre du marquis de Custine , qui figure dans l'Appendice 
des Fleurs du Mal, éd. Lévy. 

Page 401. A propos de la virilité que Baudelaire découvre dans le 
caractère de M"' Bovary, on peut rappeler ce curieux passage de 
la préface que Leconte de Lisie, en 1855, avait mise à ses Poèmes 
et Poésies : 

...L'on pourrait dire... que le monde moderne ne réussit à concevoir 
des types féminins, qu'à la condition d'altérer leur essence même, soit en 
leur attribuant un caractère viril, comme à lady Macbeth ou à Julie, soit 
en les reléguant dans une sphère nébuleuse et fantastique comme pour 
Béatrice. 

Page 405. «En face de toutes les platitudes, etc.» — II semble que 
Baudelaire cite ici de mémoire, car le texte exact de Pétrus Borel 
(dernière phrase de la préface des Rhapsodies) est le suivant : «Heu- 
reusement que pour se consoler de tout cela, il nous reste l'adul- 
tère! le tabac de Maryland! et du papel espaifioJ por cigtritos.» 
Cependant il est possible que le Lycanthrope ait replacé ailleurs et 
sous une autre forme cette boutade fameuse. 

Page 407. n. . .la Tentation de saint Antoine, dont les fragments n'ont 
pas encore été rassemblés par la librairie. . .» — Ils avaient panj 
dans l'Artiste, en 1857, et correspondaient environ aux trois quarts 
de l'ouvrage qui ne devait voir le jour dans sa totalité qu'en 1874. 

«. . .mieux que sa toute petite fiction bourgeoise...» — 1857 : 



que toute petite fiction bourgeoise. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 567 



LA DOUBLE VIE. 

Cette étude parut dans l'Artiste, numéro du 9 janvier i8_59,et non 
du i"", comme on lit dans plusieurs bibliograpPiies. 

Le texte donné en 1868, et que nous avons retenu, est presque 
identique à l'original. 

Cette étude fut sinon l'objet, du moins le prétexte d'un article 
d'Hippolyte Babou , intitulé M. Charles Asselineau et dédié A M. Charles 
Baudelaire, qui parut à l'époque dans la Revue Française et qu'on re- 
trouvera reproduit dans les Lettres satiriques et aitiques (Poulet-Malassis, 
1860). L'auteur y remercie Baudelaire d'avoir rendu justice à leur ami 
commun, et s'étend particulièrement sur les causes qui ont amené la 
ruine des écoles littéraires antérieures, question qu' Asselineau avait 
agitée dans la préface de sa. Double Vie. (Poulet-Malassis, 1838, in- 12.) 

Pour les rapports de Baudelaire et d'Asselineau — si connus qu'il 
est presque superflu d'en parler, — voir notamment la correspondance 
de Baudelaire, passim, et, de Ch. Asselineau, son Charles Baudelaire 
(Lemerre, 1869), ses Baudelairiana (E.-J. CrÉPET, op. cit.), son dis- 
cours prononcé aux obsèques du poète [Charles Baudelaire, Pince- 
bourde, 1872). 

On sait que nul, plus qu* Asselineau , ne porta un culte dévoué à la 
mémoire de Baudelaire, et que ce fut lui, avec la collaboration de 
Banville, mais lui surtout, qui établit l'édition dite définitive de ses 
œuvres. 

Page 409. «... un chapitre de Buffon.» — Voir MAMMIFÈRES, Dis- 
cours sur la nature des animaux. 

«. . .et qui maintenant encore,. . .» — i8^9 • ^t maintenant 

encore. 



— «Qui parmi nous n'est pas un homo duplex?» — Voir dans les 
Petits poëmes en prose, La Chambre double. — Cf. encore 
les vers fameux : 

— Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait 
D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve; 

{Le Reniement de saint Pierre.) 



568 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 412. «. . .le rire provoqué par une infirmité sublime, etc.» — 
Voir le mot Rire à l Index des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES. 

«. . .dans la pratique de la vie quotidienne. . .» — ^^59 • dans 

la pratique inévitable et quotidienne. 

Page 413. «Un grand talent, etc.» — Voir ia lettre du 13 mars 18^6 
où Baudelaire raconte un rêve qu'il a eu, et précisément à Asse- 
lineau, «parce que les rêves l'amusent». — On sait que Baudelaire, 
lui aussi, était très curieux de ces matières; il comptait même don- 
ner une suite de .poèmes en prose , sous le titre : Oneirocritée. 

Page 4'5- Barbarus hic ego suni , quia non intelligor illis. 

(Les Tristes, V, X, 37.) 

Voir dans les CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, la page émue sur 
Ovide chez les Scythes, de Delacroix (p. 29^5 ). 



LES MARTYRS RIDICULES. 

Cette étude fut publiée d'abord par la Rei'ue Fantaisiste, numéro du 
i_5 octobre 1861, puis reparut en tête du roman : LES MARTYRS \\ 
RIDICULES II par II Léon Cladel II avec une préface de Charles 
Baudelaire; Paris, Poulet-Malassis, éditeur, 1862 (in-i2,XII-35i p., 
3 fr.), que le Journal de la Librairie annonçait le 21 décembre suivant. 

Dans ses Confidences d'un Journaliste (Sagnier, 1876), Maxime Rude 
affirme que Poulet-Malassis l'avait exigée de Baudelaire, en faisant la 
condition de la publication du roman. Il ajoute qu'il n'est pas bien sûr 
«que Baudelaire n'ait pas eu la pensée d'être un préfacier mystifica- 
teur, mais qu'il fut pris à son propre piège». 

Nous croyons qu'il n'y a rien à retenir du témoignage de Rude, et 
que Baudelaire fut amené à écrire cette préface tout simplement, 
comme il l'y conte dès les premières lignes, parce que l'œuvre, sou- 
mise à son jugement par Malassis, lui avait plu. (Cf. Catulle Mendes, 
La Légende du Parnasse contemporain, p. 115.) 

Cette opinion est confirmée, d'ailleurs, par le récit des premières 
relations de Baudelaire et de Cladel, que M. Octave Uzannc a placé 
en tête de l'Amour Romantique (Rouveyre et Blond, 1882), et où il 
se faisait évidemment le porte-parole de son auteur. Baudelaire 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. ^6^ 

s'écria-t-il textuellement, dès la lecture du manuscrit : «Il me faut 
connaître ce jeune homme; je le conseillerai; nous travaillerons en- 
semble et vous publierez ce volume, n'est-il pas vrai? car je le veux 
patronner dans une préface où je dirai mon sentiment tout entier sur 
le talent frisque et arornal qu'il recèle», — on a le droit de se le de- 
mander, car les épithètes en italique évoquent beaucoup plus la langue 
tarabiscotée du symbolisme en l'an de grâce 1882, que celle de Bau- 
delaire. Mais cette réserse ne touche que la forme et n'infirme point 
l'authenticité des faits rapportés. M. Octave Uzanne était aussi parfai- 
tement informé quand il écrivait [ibid.) que (des Martyrs ridiailes furent 
remis sur le métier, polis et repolis dans une sorte de collaboration 
intime». Une lettre de Poulet-Malassis à La Fizelière, communiquée 
récemment par M. Ronald Davis au Bulletin du Bibliophile (i" avril 
1923), confirme pleinement cette assertion : 

. . .Les Martyrs ridicules ont été entièrement remaniés et refaits sur les indi- 
cations de Baudelaire. Je doute même que la collaboration n'ait pas été plus 
loin. L'impression de la préface en vers de Madame Putipbar en tète de la 
troisième partie du livre est bien du fait de Baudelaire, car le jeune Cladel 
n'avait jamais ouï parler de Borel à cette date de 1862. 

Poulet-Malassis ajoute que Baudelaire ne devait pas conserver long- 
temps pour Cladel l'intérêt qu'il lui avait tout d'abord porté. Du moins 
au cours des années 1861-1862, cet intérêt avait été très vif On ne 
l'y voit pas corriger seulement le manuscrit des Martyrs ridicules, mais 
encore celui des Amours éternelles, qui lui était dédié. (Cf., outre la 
préface déjà citée de M. Uzanne, le récit de Cladel : Dux, dans 
Bonshommes [Charpentier, 1879], et la lettre de Cladel que nous 
avons donnée dans notre biographie de Baudelaire, p. 345.) Voir aussi 
le récit de la première rencontre du maître et du disciple sous la 
signature de Cladel dans la Plume, i"' novembre 1892. 

11 faut ajouter que Cladel, toute sa vie, fit profession d'amour et 
d'admiration pour Charles Baudelaire. A telles enseignes qu'au len- 
demain de sa mort, on put lire dans la Plume du i" août 1892, 
l'émouvante déclaration que voici : 

Nous qui avons eu le très grand honneur d'être admis dans l'intimité de 
Léon Cladel, pour qui nous n'avions pas plus de secrètes pensées de justice 
littéraire que lui n'en avait pour nous, croyons être l'interprète autorisé de sa 
volonté en déclarant que l'auteur du Bouscassié ne doit avoir de statue tant 
que son glorieux maitre Charles Baudelaire reposera dédaigné et presque ou 
blié dans une sépulture étrangère, sans un monument digne de lui. 



570 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Cette déclaration fut à l'origine du comité constitué sous la prési- 
dence d'honneur de Leobnte de Lisie en vue d'ériger une statue au 
poète des Fleurs du Mal, et eut pour principal effet la publication 
du recueil intitulé : Le Tombeau de Charles Baudelaire. 

Dans la Revue Fantaisiste, la note de la p. 4.17 était libellée comme 
suit : « Ces pages doivent servir de préface au roman de M. Léon Cladel , 
qui paraîtra prochainement à la librairie Poulet- Malassis.» Dans le livre, 
elles sont signées C. B. 

Le texte -préface étant le dernier en date et présentant une supé- 
riorité incontestable sur celui de la Revue Fantaisiste qu'avaient repro- 
duit les éditeurs posthumes , nous avons cru devoir l'adopter ici. 

Cette préface fit quelque bruit. 

Dans son numéro de la première quinzaine de novembre 1861, la 
Revue Anecdotique écrivait : 

Malgré tout le flegme dont l'a doté notre siècle positif, la jeunesse française 
est consternée. Cette consternation est due à une simple préface; mais il est 
vrai qu'elle est signée par M. Charles Baudelaire. 

M. Baudelaire ne consent pas à voir dans la jeunesse française plus de 
quatre classes, dont on peut qualifier ainsi les membres : 1° les sensuels; 2* les 
avares; 3° les mauvais politiques; .j." les mauvais littérateurs. 

Tous les admirateurs des Fleurs DU Mal âgés de moins de vingt-cinq ans 
proposent de recourir en grâce. Mais les termes absolus de leur arrêt laissent 
peu d'espoir. 

Pauvres jeunes ! 

Le Figaro aussi entretenait ses lecteurs de ce morceau : d'abord 
par la plume de Villemessant : 

Le chef d'école Baudelaire est un homme du monde et un fin causeur. Si 
causeur que Poulet-Malassis le charge d'habitude de présenter au monde litté- 
raire les jeunes gens qui lui confient des volumes. Baudelaire a la spécialité 
des préfaces. 

Puis par celle de Goudall qui , non guéri de tenir le rôle catastrophai 
d'une Cassandre (voir Fleurs DU Mal, p. 305), après avoir accordé 
quelques lignes élogieuses au «début remarquable» de Cladel, trou- 
vait moyen d'attaquer à nouveau son répondant : 

Seulement. ..pourquoi M.Charles Baudelaire a-t-il attaché, de sa main griffue 
et puissante, une préface au cou de ce début éclatant?... Baudelaire tuera 
Cladel, car, ccftnine Hugo est le chêne ctViennet l'hjsope, Baudelaire correspond 
au mancenillier. «M. Léon Cladel, prenez garde à vous.» 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 57 I 

Si la Revue Européenne a péri, et l'ancienne Revue Française, et la Revue Fan- 
taisiste , c'est la faute à Baudelaire, II a du talent, c'est entendu. Il l'a prouvé 
surabondamment une fois de plus dans cette préface des Martyrs ridicules. 
Mais «c'est une sorte d'antccLrist , ou tout au moins de jettatore littéraire qui 
porte maJteur à tout ce qu'il touche». Ce n'est pas Buioz qui l'appellerait 
chez lui! (9 janvier 1862.) 

Page 418. «. . .une troisième espèce de jeunes gens qui aspirenf. . . 
et qui ont. . .» — Rev. Faut. : qui aspire. . .et qui a. 

Baudelaire abominait le Siècle et ses rédacteurs et ne les ménageait 
pas quand l'rccasion de quelque sarcasme se présentait. Nous en 
avons fourri un exemple dans nos notes sur les CURIOSITÉS ES- 
THÉTIQUES, p. 322-496. On en trouvera d'autres dans les Jour- 
naux intimes et la Correspondance du poète. 

«La troisième catégorie, lahande des politiciens , . . .» — Les mots 



en italique ne figurent pas dans le texte premier. 

Page 419. Sur Musset, cf. la lettre non datée à Armand Fraisse : 

Excepté à l'âge de la première communion, c'est-à-dire à l'âge où tout ce 
qui a trait aux filles publiques et aux échelles de soie fait l'effet d'une reli- 
gion, je n'ai jamais pu souffrir ce maître des gandins, son impudence d'en- 
fant gâté qui invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, 
son torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie, enfin son im- 
puissance totale à comprendre le travail par lequel une rêverie devient un 
objet d'art. 

«. . .l'inspiration. . .n'est que la récompense de l'exercice quoti- 
dien.» — Les mots en italique ne figurent pas dans le texte pre- 
mier. 

Baudelaire a écrit dans ses Journaux intimes : «Trouver la frénésie 
journalière.» — Cf. la note sous la page 27^. 

Page 420, «...qui, lui, n'a peut-être...» — Rev. Fant. : qui , peut-être , 
lui, n'a. 

«Ainsi l'homme d'esprit moule le peuple et le visionnaire crée 

la réalité.» — Non-sens dans le texte-préface : Ainsi l'homme 
d'esprit, le peuple et le visionnaire crée la réalité. 

Ferragus, l'ancien chef de l'ordre des De'vorants (Balznc). 

«. . .empire conquis,. . .» — Le mot en italique ne figure pas 

dans le texte premier. 



572 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

«...des amourettes prétentieuses, de la sagesse égo'ùtique, etc.» — 



Les mots en italique ne figurent pas dans le texte premier. 

«. . .un de ces livres satiriques, un de ces livres pincf-sans-rirc , 



dont le comique. . .» — Rev. Fant. : un dé ces livres satiriques, 
e'crits sans rire, et dont le comique. 

On lit dans Fusées : «Raconter pompeusement des choses co- 
miques...» 

Page 421. «.. .la. consciencieuse ardeur d'un casuiste.» — Rev. Fant. : 
la sublime ardeur d'un casuiste. 

«...l'Amour, véritable magasin de comique...» — Cf. CuFIO- 

siTÉs Esthétiques, p. 299-301. 

Page 4.22. «. . .ces éphémères de l'Hypanis. . .» — Rev. Fant. : ces in- 
sectes de l'Hypanis. 

«. . .pour gémir leurs passions...» — 1868 : les passions. 

«. . .par la fausse hygiène de l'ivrognerie. . .» — Rev. Fant. : par 

un penchant à l'ivrognerie. 

Page 423. «...ces divertissements de rapim.» — Rev. Fant, : de 
rapin. 

«Le suprême de l'art eût consisté à rester glacial et fermé.» — 

Cf. p. 399 > à propos de Flaubert. 

«. . .ne perd jamais rien.» — Rev, Fant. : ne perd rien. 

George Sand. — On sait que Baudelaire l'abommait (voir les 

Journaux intimes, passim). 

Page 425. «...son esprit harassé,...» — Rev. Fant, : son pauvre 
esprit. 



INDEX ALPHABETIQUE. 



Académie française, i88, 189. 

Achille (Daumier), 293. 

Achmet pacha, 77. 

Adam, 126. 

AnuLTi-RE (Suri'), 400, 405, 406. 

^dijicat bortos, 329. 

Ajax, 396. 

A l'Arc de Triomphe (Hugo), 333 

Albertus (Gautier), 146, 154. 

Alcibiade, 88, 171. 

Algérie, 340. 

Allah, 36. 

Allemagne, 200, 251, 306; pa^'S de 
l'art philosophique, 121. 

Alliance des arts. Voir Art. 

Aloys, 396. 

Alpinien (^Martyrs ridicules), 421 
424. 

Amabam amare, 61. 

Ambigu (Théâtre de 1'), 246. 

Amérique, 127. 

AiMOUR (L'), «véritable magasin de 
comique peu exploité)) , 421 , contre- 
religion , religion satanique; le sen- 
timent le plus populacier, 222, 
224, 424; — universel, 536; — 
chez Dupont, 365; — de Micheict 



(allusion), 161 -162. Voir Drame 

Maîtresses. 
Analogies. Voir Correspondances et 

Poète. 
Ange mélancolique (L'), 352. 
Angélus {L'), de Legros, 112. 
Angleterre, 306, 321; ses officiers, 

soldats, clergymen (Guys), 76, 

78; le dandysme en — , 88, 91; 

l'eau-forte en — , 11^. 
Animaux. Voir Mal. 
Annales de la Guerre (Les), 75, 80. 
Annondarion ( Delacroix) , 13. 
Anticléricalisme (Sur 1'), 291, 

34-'' 344-345- ^oir Pre'tre. 
Antigène (Meurice et Vacquerie), 255. 
Antiochus (Rodogune), 25s. 
Antipathie. Voir Sympathie. 
Antique (Etude de 1'), 67, 69. 
ANTKiUiTÉ (Sur 1'), 269; r — et 

Daumier, 293. 
Antony (Dumas), 344. 
Aphrodite, 215. 
Apocalypse, 45. 
Apollon. Galerie d' — , 2, 19; — 

vainqueur du serpent Python (Dela- 
croix), 19-20. 



574 



INDEX ALPHABETIQUE. 



Apollonius deTjane, 407. 

Archidémon (V). Voir Lucifer. 

Ariane, 326. 

Arioste, 8. 

Aristocratie (U) nous isole, 148. 

Aristote, 158. 

Art. — pur moderne, définition, 
119. Les — s modernes tendent à se 
suppléer, 5 ; ou à empiéter l'un sur 
l'autre, 120; symptômes de dépra- 
vation, 358; «tout art doit se suffire 
à lui-même», 129; V — moderne «a 
une tendance essentiellement démo- 
niaque» , 359. 

L' — pour l' — : «une puérile utopie» 
(1851), 184; l'œuvre d' — ne doit 
pas avoir d'autre but que 1' — 
(1862), 384. 

«L' — est utile. . . parce qu'il est I' — . 
L* — pernicieux est celui qui dé- 
range les conditions de la vie.» 
Condition nécessaire à l'art sain : 
« la croyance à l'unité intégrale» , 284. 

L' — , le beau, le bien, l'utile, le vrai, 
définition distinction, confusion 
hérétique de ces entités, 155-160, 
283-287, 295-296 (1852), 319- 
320, 401, 423; voir aussi Barbier, 
Morale, Utilité. 



L* — et la raillerie, confusion des 
genres. Voir Ironie. 

MNÉMONIQUE (L'), 70-74. 

PHILOSOPHIQ.UE ( L' ) , I18-129; 

«une monstruosité où se sont mon- 
trés de beaux talents», 121; notes 
inédites, 471-472. 

PHYSIQUE. Dangers du goût im- 
modéré de la forme. «La passion 
frénétique de l'art est un chancre 
qui dévore le reste» (1852), 296. 

{L') et la Révolution (Wagner), 

209, 213. Voir Climatologie. 

Artiste. Manque de culture chez 
1' — moderne, 7, 58; 1' — , homme 
du monde, homme des foules et 
enfant, 55-65; «enfant gâté», 245, 
343 ; 1' — opposé à l'homme du 
monde, 58; L' — (journal), 17. 

Assassinat (L') du Pont-Rouge (Bar- 
bara), 397. 

Asselineau. Voir Double Vie. 

Athènes, 82, 214. 

Auberge {L'), d' Asselineau , 410. 

Aubert, 114. 

Augier ( E. ) , «chevalier du bon sens» , 
280, 281, 286. 

Avertissement aux propriétaires (Prou- 
dhon), 196. 



B 



Babel, 126, 350. 
Bacchus, 294. 

Baïram (Fêtes du), 80. 

Bal à l'Hôtel de Ville ( f/n) de Hugo, 

384. 
Balaklava, 75, 78, 79. 
Ballanclie, 472. 
Balleroy (De), 112. 
Ballet (Le) de Tannhaûser, 246. 



Balzac (H. de), 40, 54, 80, 149, 
153; et le style, 155; «figure le 
monstre d'une civilisation», 163; 
«visionnaire passionné, ... chacun 
chez lui, même les portières, a du 
génie», 168-169; 189, 195, 274; 
— et la morale, 285; et le théâtre, 
287, 347; «prodigieux météore», 
395. — Voir Détail. 



INDEX ALPHABETIQUE. 



575 



Banville (TL de), 350-360, 361. 
Poète né, sa «certitude dans l'ex- 
pression lyrique» , premières œu- 
vres, 350-351; maturité, 352; son 
lyrisme, sa divinisation du poète, 
353-357; «un original de l'espèce 
la plus élevée», 358; «parfait clas- 
sique», 360; sa poésie «représente 
les belles heures de (a vie», 352; 
dans ses Cariatides, «écho mélo- 
dieux d'Hugo», 362. 

Baraguay d'Hilliers, 77. 

Barbara (Ch. ), 397. 

Barbarie, ce que l'auteur entend par 
ce mot, 70. 

Barbarus lie ego sum.. . . (Ovide), 
415. 

Barbey d'Aurevilly, 396. 

Barbier (Aug.), 185, 318-324. 

1851 allusion : a rendu «l'art in- 
séparable de la morale et de l'uti- 
lité», 185. 

1861 : grand poète, mais doit 
trop à l'occasion, a aussi trop sou- 
vent sacrifié la forme à l'idée et 
confondu l'utile ou l'honnête avec 
le beau, 318-324. 

Attitude du public envers lui, 
148; — rapproché de P. Dupont 
et de M"* Desbord es-V.lmore, 570; 
pillé par H. Moreau, 345. 

Barricade (La) de Meissonier, 34; — 
de Rouvière, 254. 

Barthélémy, 345. 

Baudelaire, 119. 

Beau. Composition double du — , ses 
éléments étemel et transitoire, 52- 
53, 66-67. Effet de l'idée du — sur 
le costume et même sur les traits 
du visage, 51. Chaque époque a sa 
beauté, chaque profession aussi, 85. 
Beauté de la courtisane, 103; de la 
comédienne, 104. «Le — n'est que 
la promesse du Bonheur» (Stendhal), 
53' 536- Le — et l'âge mûr, 537. 



Beau moral, 158-159, 295-296, 536. 
Voir Art, Douleur, France, Gautier, 
Grand, Horrible , Justice , Mode, Uti- 
lité. 

Béchichtash, 77. 

Beethoven, 177, 211, 359. 

Belgique. Éloge de la — , 441. 

Béranger, 346, 365. 

Berlioz, 201, 202, 204, 213, 248. 

Berquin, 263, 285, 286. 

Bien (Le). Voir Art, Beau, Mal, Mo- 
rale. 

Bienvenu (M''), 386-387. 

Bignon, 246. 

Biographie. Des différentes sortes de 
— s, 144; source de la curiosité 
biographique, 187. 

Blanc Saint-Bonnet, 472. 

Bocage, 256. 

Bohême (La), 419. 

Boileau, 17, 346. 

Boissieu (A. de), 472. 

Bonaparte, 21. 

Bonheur. Du — et du guignon dans 
les débuts , 268-270; anathème au — 
égoïste, 391. Voir Beau, 

Bonnefonds, 472. 

Bonnington , 25. 

Bonne Mort (La), de Réthel, 123. 

Bonvin, 116, 467. 

Bôôpis Ere, 302, 

Borée, 20. 

Borel (Pétrus), 300, 336-340, 365, 
405 ; « une des étoiles du sombre 
ciel romantique » dont l'auteur se 
souvient peut-être seul, 336; son 
guignon, sa nature morbide, ses bi- 
zarreries, 337-338; son républica- 
nisme misanthropique, sa lycan- 
tbropie, représentant des Bousingots, 
sa mort, 339-340. 

Bosphore ( Le) , 75, 108. 

Bossu (Le), de Féval, 397. 

Bossuet, 49. 

Boston. Voir Ecole — ienne. 



57^ 



INDEX ALPHABETIQUE. 



Bouffe, 73. 

Boulogne (Bois de), 83. 

Bourgeois. Salon — , 146, 190; le 
— et îe littérateur, 146, 269; et 
Pétrus Borel, 339; l'écoie — e, 
284. 

Bourguignon , 70. 

Bournisien (L'abbé), 406. 

Bousingots (Les), 339. 

Bracquemond, 115, 467. 

Brahma, 22. 



Brébeuf, 378. 

Bréda (Quartier), ^8. 

Brizeux, 322. 

Brown (J.-L. ) , 467. 

Brummel, 91. 

Bucolique (Sur la), 362. 

ButFon, 335 , 409. 

Bulgarie, 75. 

Bulwer, 398. 

But graves (Les), 245. 

Bjron, 8, 91, 306, 359, 398. 



Cabaret des Sabliers (Le), d'Asseli- 
neau, 410. 

Cadart, 1.14, 116, 264,467. 

Calendrier. Voir Chenavard , Positi- 
visme. 

Camaraderie littéraire. Voir Sy>npa- 
tbie 

Canrobert on tbe battlefield of Inhermann, 

77- 
CapRarnaum, 350. 
Caprices et Zigzags (Gautier), 143, 

181. 
Cariatides (Les), de Banville, 350- 

351, 361. 
Carrnagnole [La), 331. 
Casino, 102. 

Castille (H'°), allusion, 284. 
Catégorie (Esprit de), 124, 369. 
Catherine de Médicis, 67. 
Catholicisme, 37, 187, 216, 391, 

396. — O ma belle catholique! 

282. Voir Eglise et Jésus, 
Catilina, 88. 
Cattermole, 173. 

Cauchemar (Le), de Janmot, 129. 
Caveau (Le), 346. 
Chair (Sur la), 216, 220, 222. Voir 

Amour, Madame Bovary. 



Chalon, 173. 
Chambre des Députés, 2. 
Champavert [V. Borel), 336. 
CLampfieurj, 195, 258, 265, 397. 
Chant des Ouvriers (Le), de P. Du- 
pont, 190, 364. 

des Pèlerins (Wagner), 221,225- 

• s et Chansons (Dupont), 183. 

s civils et religieux ( Barbier) ,323. 

Chapelle des Saints-Anges. Voir Saint- 

Sulpice. 
Charles IX (La Reine Margot) , 257, 

262. 
Charlet, 33, 87; — (Delacroix), 

17- 

Chateaubriand, 40, 149, 335; créa- 
teur de «la grande école de la mé- 
lancolie», 163, 176; — et le dan- 
dysme, 88, 91; « Athos qui contemple 
nonchalamment le mouvement de 
la plaine», 153. 

Chenavard ( P. ) , ses entretiens avec 
Delacroix, 34-35; «n'est pas pein- 
tre», sa culture, son ambition, ses 
utopies, son esthétique, ses pre- 
miers tableaux, son système philo- 
sophique, son calendrier de l'hu- 
manité; — et le romantisme, grand 



INDEX ALPHABETIQUE. 



577 



esprit de décadence, signe mons- 
trueux du temps, I2ij.-i27, 471-472. 
Chénier (A.), 153. 
Cheval (Le) chez Guys, 107. 
Chifflart, 467. 
Chine, 178. 
Chopin (Liszt), 28. 
Christ. Voir Jésus. Le — aux Oliviers 

( Delacroix), 13. 
Christianisme, 306. 
Ciguë {La), d'E. Augler, 280. 
Cimabue, 293. 
Civilité puérile et honnête (Code de la) , 

267. 
Cladel. Voir Martyrs ridicules. 
Clai'On, 258. 
Ciairville, 245. 

Claude FroHo {N.-D. de Paris), 345. 
Claude Lorrain, 173. 
Clémence de Trajan (La), de Dela- 
croix, 14. 
Climatologie de l'art, 124. 
Cockerell, 173. 

Comédie française, 255, 422; — hu- 
maine (Balzac), 54; — de la Mort 
(Gautier), 146, 176, 181, 276. — 
Le Comédien Trianon ( Champ- 
fleury), 258, 265. — «La comé- 
dienne, par un côté, iouche à la 
courtisane, par l'autre, elle confine 
au prêtre» , 104. 
Compte-Calix, 472. 
Comte Hermann (Le), d'A. Dumas, 

263. 
Conjecture poétique (De la), 313. 
Consécration d'un terrain funèbre. . . 

(Guys), 76. 
Conseils aux jeunes littérateurs, 267-278. 
Conservatoire (Le), 255. 
Constantinople, 76, 80. 
Consulat (Le), 50. 
Cfintes immoraux (P. Bore!), 336. 
Contemplations (Les), de Hugo, 381. 
Contradiction (La). Qu'elle peut 
être une source d'amour, 325. 



Contrainte ( Heureux effets de la), 

33. '67. 

Convention (La) votant la mort de 

Louis XVI (Chenavard), 126. 
Conversation. \bir Chenavard, De- 
lao'oix. Le Vavasseur, 378. 

Coquelet (M. et M°"), 168. 

Corneille (P.), 153, 223, 336, 378, 
422. 

Cornélius, 121, 373. 

Corot, accusé de «barbarie», 71. 

Correspondances. Théorie des — , 
159, 206; — chez Gautier, 164, 
chez Fourier, Hugo, Lavater, Swe- 
denborg, 303-306. 

Corsaire Satan (Le), 283. 

Costume (Du). Généralités, 51, 66- 
67; — militaire, 84-85 ; le — et la 
femme, 51, 95; le — chez Guys, 
80-81. Voir Beau. 

Courtisanes. Voir Beau, Filles. 

Croix d'honneur (Sur la), 287. 

Couleur. Voir Delacroix, Nature. 

Courbet (Gustave), 112. 

Cousin, 189. 

Créanciers (Des), 276-277; une 
anecdote sur les — , 272. 

Créoles (Les) et la littérature, 371. 

Crepitus, 294. 

Crimée (Guerre de), 57, 71, 75, 
108. 

Critique. «Il serait prodigieux qu'un 
— devînt poëte, et il est impos- 
sible qu un poëte ne contienne pas 
un — », 219-220; que l'exagération 
dans la louange ou le blâme est 
parfois nécessaire pour rétablir l'é- 
quiiibre, 347; le — et l'idée d'uti- 
lité, 160. 

Cromwell, 259. 

Culture. Voir Artiste. 

Custine (M" de), 88; «un génie dont 
le dandysme monte jusqu'à l'idéal 
de la négligence», 396. 

Cyrano, 378. 



Î7 



578 



INDEX ALPHABETIQUE. 



D 



Dandy, Dandysme, 87-92; défini- 
tion, 61. «Le — aspire à l'insensi- 
bilité », 61. Le — «espèce de reli- 
gion», 89; «ce dernier éclat d'Kc- 
roïsme dans les décadences», «un 
soleil couchant», 91; le — chez les 
sauvages, 88, 91, 92, 151. Le — 
dans Madame Bovary, 402. 

Danse des Morts (La) de Réthel, 122. 

Dante, 8. 

Danube, 75. 

Daubigny, 115. 

Daumier, 54-55, 72, 293. 

David, 4,7, 28, 66. 

Debucourt, 50, 109. 

DÉBUTS littéraires. Voir Bonheur. 

DÉCADENCE. Signes de — dans i'art 
contemporain, 120, 127, 147. «Le 
vent du siècle est à la folie», 161, 
323 ; notre époque «ivre d'ignorance 
et de matière », 181. «... en l'an 
1900, nous serons plongés dans le 
noir absolu». — de la Comédie, 
72. Voir Cbenavard. 

Decamps, 33. 

Delacroix (Eugène). L'Œuvre et 
LA Vie d' — 1-41 ; Peintures mu- 
rales d' — à Saint-Sulpice , 43-47- 
Importance de son œuvre, 2, .111; 
suggestivité qu'il possède, traduc- 
teur de l'âme, 5-6; «passion im- 
mense , volonté formidable », 8 ; 
l'imagination chez lui, 9, 12-13; 
ses moyens techniques, sa palette, 
9-10, 30, 32, 274; sa culture, ses 
lectures, son universalité, 7-8, 307; 
sa conversation , ses discussions avec 
Chenavard, 30-35; son sens cri- 
tique, son public, 6; résistance 
qu'il rencoîitra d'abord , 240 ; — et 



les peintures religieuses , 1 3 , ses co- 
pies, 29-30; — écrivain, 16-20; 
en progrès constant, 14; moralité 
de son œuvre, 26-27; impression 
voluptueuse que donne sa couleur, 
16; origines, 21; caractère, opi- 
nions, dandysme, physique, 21-25 ; 
son atelier, 27-29; habitudes de 
travail et d'hygiène, 30-31; — et 
sa servante, 31; et les femmes, et 
l'enfant, 35-37; ses qualités d'ami, 
38; ses prétendus défauts, 38-40; 
impression produite par sa mort, 
40, 441. Rapports personnels de 
l'auteur avec — , 2, 8, 9, 28. — 
rapproché de Jacquemont, 21, de 
Mérimée, 22, de Stendhal, 23. Son 
goût pour les peintures de Rou- 
vière, 265. Vente de ses tableaux, 
442. 

Delavigne (C), 340, 362. 

Delille, 346. 

Démocratie, 91. 

Démosthènes, 301. 

Désaugiers, 346. 

DesBORDES-Va LMORE ( M°" ), 323-330 ; 

ses dons de poète, «fut toujours 
femme et ne fut absolument que 
femme», 325-326; sa «chaleur de 
couvée maternelle», ses explosions 
magiques, ses derniers moments, 
327-328; rapprochée de Dupont et 
Barbier, 370. 

Deschamps (Ant.), 322. 

Désordre et Génie. Voir Kean. 

DÉTAIL (Du), 72-73; chez Balzac, 
168. 

Deux Amours (Les), d'H. Moreau, 346. 

Deux Anges (Les), de P. Dupont, 



INDEX ALPHABETIQUE. 



579 



Devéria, 55 , 109. 

Diable (Le). Voir Lucifer. 

Diane, 19. 

Dickens, 398. 

Dictionnaire. Voir Gautier, Hugo, 
Nature. 

Diderot, 116, 212, 220, 287, ^67. 

Didier (Marion de Lorme) , 344. 

Dieu, 206, 226, 312, 313; «incom- 
municable», 93, 222; «but de 
l'universel pèlerinage», 221; — et 
Madame Bovary, 404; sentiment de 
V. Hugo sur — , 391; «rien de plus 
cosmopolite que l'Eternel » , 230. 

Dilettantisme, 155. 

Donatello, 124. 

Don Juan (Gautier), 332. 

Don Quichotte, 412. 

Double vie (La) de CL Asselineau, 
409-416. 

Douleur (La) «rbytbmée et cadencée, 
remplit l'esprit d'une joie calme » , 
172; bienfait et aristocratique beauté 
de la — , 347 ; TannLaùser aspire à 
la — , «cri sublime», 223; certains 
lecteurs « jouissent presque des — s 
de Fauteur », 253. 

Drame (Le) de l'amour, 222; le — 
au ttéâtre, voir musique, Wagner. 
Les — s ET les romans honnêtes, 
279-287. 



Dreux (Aif. de), 467. 

Dreux-Brézé (M. de) et Mirabeau ( Cbe- 

navard) , 126. 
Dualité. Voir Homo duplex. 
Du Barry (Duchesse), 97. 
Duc d'Albe (Le) de H. Samuel, 255. 
Ducis, 269. 
Dumas (A.), 131, 153, 256, 262, 

263, 321. 

fils, 2^1. 

Dupe (Peur, refus d'être) chez De- 
lacroix, 21-24, '■^" Gautier, 154, 
178 , chez Leconte de Lisie, 374. 

Dupont (Pierre), 124, 183-198, 
361-370, 472. Biographie, 187-191; 
rô le dans le développement poétiq ue, 
361; contraste de sa muse fraîche 
avec la corruption de l'époque, 186; 
son œuvre, les tendances qu'on y 
voit, les raisons de son succès, il a 
ouvert la voie à la poésie populaire 
et retrouvé la bucolique, émotion 
de l'auteur en entendant le Clant 
des ouvriers, 193-196, 362-369; son 
penchant trop vif pour les catégo- 
ries, le «lâché» de sa forme, 124, 
369; rapproch^de A. Barbier et de 
M"* Desbordes-\almore, 370; con- 
seils pour l'interprétation de ses 
chansons, 197-198. 

Durer (A.), 122-123. 



Eau -forte. Voir Peintres et aqua-for- 
tistes. — L' — est à la mode, 466. 

Ecole bostonienne, 18, 155; — du 
bon sens, 161, 280, devenue 1' — 
de la vengeance, 281-283; — positi- 
viste, 13, 424; l' — païenne, 289- 
297; — romanticfue, voir Roman- 
tisme; — socialiste, 284. 



Ecossais (Guys), 78. 

Ecriture (De 1'), 274-275. 

Eden, 355. 

Eglise (L'), «la divine mère», 406, 
425. Voir Anticléricalisme, Catholi- 
cisme, Prêtre. 

Egypte, 80. 

£/epfcanf^(Leî) de Leconte de Lislc, 375. 

37- 



580 



INDEX ALPHABETIQUE. 



Éloge du maq,uillage, 95-100. 

Eisa (Lobengrin) , 227-229, 231. 

Elvire, 22ij.. 

Elysées, 356. 

Emaux et Camées (Gautier), 177. 

Emerson, 18, 28. 

Empire (Le premier), 186, 188,252. 

Encore q.uelq.ues mots. Voir Wa- 

Energie (L'), «la grâce littéraire su- 
prême» , 253. 

Enfant (L') et le convalescent, 59- 
60; — et l'artificiel, 97; — et les 

joujoux, 132 , 13.J-141; homme , 

14.0; — et Delacroix, et le péché, 
37. Les femmes à tête d' — chez 
Banville, 355. Woir Artiste. 

Enfer (L'), 155; — du Musicien (Ch. 
Asselineau), ^14-415. 

Enrichissez-vous I (Guizot), 186. 

Enseignement (Hérésie de f), 157, 
314-315 ,323 , voir Art philosophique , 
Professeurs. 



Ensorcelée (L') de Barbey d'Aurevilly, 

396- 

Entrée des Croisés à Constantinople 

(Delacroix ) , 14- 
Epagny (D'),255. 
Erdan, 338. 

Éreintage (De 1'), 272-273. 
Ernestine, 290. 
Erostrate, 323. 
EsaQ , 44 . 

Eschyle, 214, 215, 216. 
Espagna (Gautier), 146, 176. 
Espagne (L' — et Guys), 57, 75,84. 
Etcbing Club , 115. 
Ethel (Custine), 396. 
Étonnement (L') et le dandysme, 89. 
Eugénie (L'impératrice), 82. 
Euréba, 261. 
Europe, 25 1 , 357. 
Eve, 229, 354. 
Exposition universelle de 1855, 8, 

122, 128, 172. 
Ex-voto ( Legros ) , 112. 



Facit indignatio versum, 319. 

Fantine (Les Misérables) , 390. 

Faria (Monte-Cristo) , 263. 

Fatalité (La), 269, 337. 

Faucher (Léon), 286. 

Faust (Dennery), 263. 

Femme (La), 93-95. L« — s et les 
filles, 100-106. «Etre terrible et 
incommunicable » , « bel animal se- 
lon J. de Maistre » , « astre qui pré- 
side à toutes les conceptions du cer- 
veau mâle», 93; la — et la mode, 
98; et le maquillage, 99; «enfantS', 
les — s préludent à leur immortelle 
puérilité future», 100, 134; leur 
«nauséabonde niaiserie», 357; la 



— auteur, 326; la grâce de la — 
chantée par Dupont, 367-369; la 

— chez M°" Bovary, 401-405 , dans 
les Martyrs ridicules , 423. Sympathie 
de l'auteur pour les vieilles — , 
536. Voir Fdles , Maîtresses, Réhabi- 
litation. 

Ferme et la fermière (La) de H. Mo- 

reau, 349. 
Ferrari, 24. 
Fête comméinorative de l'Indépendance 

(Guys), 82. 
Fétis, 200, 209, 212. 
Ferragus (Balzac), 420. 
Féval , 397. 
Filles, 69, 81, 102-106; leur beauté 



INDEX ALPHABETIQUE. 



^8i 



«vient du mal», 103; les — sous 
Louis-PtUippe, 186; la pureté an- 
gélicjue des — , 282. Voir Rebabili- 
tation. 

Flameng, 467. 

Flandre, ^. 

Flandrin, 472. 

Flaubert (Gustave). Voir Madame 
Bovary, Justice. 

Florian, 263 , 363. 

Famina simplex, 105. 

Folies, 102. 

Force, «justice suprême», 269. 

Forme. Goût abusif de la — , 295- 
296; qu'il ne faut pas la séparer de 
l'idée, 320. 

Fortune. «Ce n'est que par les beaux 
sentiments qu'on parvient à !a — », 
270. 

Foule. Joie d'épouser la — , 62 ; 
«Tout homme qui s'ennuie au sein 
de la multitude est un sot» (Guys), 
63; «injurier une — , c'est s'enca- 
nailler soi-même», 148. 

Fourier, 304. 



Franck Marie, 248. 

France (La), 4, 192, 244, 306. 
«Pays de raisonnement», 124, pas 
poète, 146, 147, 175, ni artiste ^ 
juge successivement, analytique- 
ment. . .cherche en peinture le vrai 
plutôt que le beau , n'a qu'une pas- 
sion, celle des formules sociales, 
« le grand homme est ici un monstre », 
175, 176, 178, répugne à l'abstrac- 
tion, 16, 53, à la perfection, 332, 
prend parti avant d'examiner, 201. 
«Une grande carafe d'eau putride, 
la grande carafe française», 419. 
Atmosphère française, 441. Hypo- 
thèse de la — disparue et de la 
langue française retrouvée, 333-335. 
Voir Art philosophique , Impopularité, 
Peinture, Wagner, 

Frédéric [Lohengrin) , 229. 

Frederick Lemaitre, 72, 246. 

Fritz (Le comte Hermann) , 257. 

Funérailles de l'honneur (Les) de Vac- 
querie, allusion, 249. 

Fuseli, 173. 



G 



Gabrielle (Augier), 280-281. 

Gailé (Théâtre de la), 257. 

Galiléen. Voir Jésus. 

Gautier (Théophile), 143-181,331- 
335. Admiration que lui porte l'au- 
teur, 143, 178, 347. Son histoire, 
celle d'une idée fixe, l'idée du Beau, 
144, 145) '55> i^3> <{u'i^ a 
extrait jusque du grotesque et du 
hideux, 334; il possède aussi le 
sentiment , 331-332. Comme poète, 
presque inconnu pourtant, 145, 
333. «L'aristocratie nous isole», 
148. Première entrevue de l'auteur 



avec — , 149; quelques opinions de 
— sur les sonnets libertins, les dic- 
tionnaires, iliygiène de l'homme de 
lettres, la folie du progrès, le rire, 
l'esprit, la beauté antique, sa con- 
versation, sa familière paternité, 
149-152. Son avènement dans le 
romantisme, premières œuvres, 
153-155 ; son style, sa langue, 164, 
165, 333, ses romans, 166, ses 
nouvelles poétiques, 169-172; — 
critique et voyageur, 172-174; ses 
mœurs, sa prétendue indifférence 
à l'endroit de la politique, de la 



5«2 



INDEX ALPHABETIQUE. 



religion, de l'Iiumanité , 179-180; 
« un parfait homme de lettres » , 
180. — et Balzac, 155; et Tann- 
baûser, 200, et Pétrus Borel, 336, 
et Rouvière, 258, rapproché d'Hugo, 
333 , du même et de Ronsard , 347, 
de Leconte de Lisie, 373. « L'in- 
exprimable n'existe pas», 166, 335. 
«L'écrivam qui ne sait pas tout dire 
n'est pas un écrivain», 150. Ré- 
serves sur — , voir nos notes sous 
les pages 34., 276 et fa notice sur 
Gautier (lettre à V. Hugo), p. -j.86. 

Gavarni, 54, 109, 419. 

Gazette des Tribunaux , 96. 

Genèse, 43. 

Genève, 155. 

GÉNIE (Le) «n'est que l'enfance re- 
trouvée à volonté)), 60; caractéris- 
ristiques du — , 239; «le — doit 
risquer de se rompre mille fois les 
os en secret avant de danser devant 
le public», 419; l'école du — , c'est 
le travail, 424; l'homme de — pos- 
sède le privilège de certaines doc- 
trines, 37; toute la société est en 
guerre contre lui, 39; le — «est 
un reproche et une insulte à la 
foule)), 341-342; «le public est, re- 
lativement au — , une horloge qui 
retarde, 14». Voir Universalité. 

George Sand, 263, 423. 

Gérando (De), 472. 

Géncault, 264. 

Girodet, 7. 



Girondins en prison (Les), de Rou- 
vière, 265. 

Gluck, 212, 240. 

Godefroi de Brabant (Lobengrin) , 
229. 

Goethe, 176, 212, 220, 263, 276, 
306, 331. 

Goncourt (De), 264. 

Goût. Voir Beau. 

Grand (Le). «Le — contient le 
beau » ( Hugo ) , 386. 

Granier de Cassagnac, 273. 

Grant, 173. 

Grèce (La) et Gautier, 171 -172; et 
le drame ■wagnérien, 214; et Le- 
conte de Lisle, 374. 

Grecques, 81. 

Gros, 254, 264. 

Grotesque (Le) et le romantisme, 154. 

Guérin, 7. 

GuiGNON. Voir Bonheur. Qu'il n'existe 
pas, 268; le — de P. Borel, 337. 

Guitariste ( Le) par Manet ,112. 

Guys (Constantin), 49-110; son dé- 
sir d'obscurité, ses tâtonnements, 
57; citoyen spirituel de l'Univers, 
58; «éternel convalescent», 60-61; 
dandy mais passionné , « pur mora- 
liste pittoresque»; — et la foule, 
— au travail, 61-62; — à la re- 
cherche de la modernité, 65-70; 
dessine de mémoire, 71; ses moyens 
d'exécution, 73-74; paysagiste, 108 ; 
rapproché de H. Vernet, 75. 

Gygès, 171. 



H 



Haine (La), définition, 272. 
Hamlet (Dumas et Meurice) , 256, 

257, 259, 263. 
Harmonies poe'tiques (Lamartine) , 147. 
Heine (H.), sa littérature a pourrie 



de sentimentalisme matérialiste», 

291. 
Hélène, 293. 
Héliodore chassé du Temple ( Delacroix ), 

14, 46-47. 



INDEX ALPHABETIQUE. 



583 



Héloîse (Barbara), 397. 

Henri VIII (A. Dumas), 131. 

Hercule, 92. 

HÉROS (Le) «est celui qui est imviua- 

bkment concentre'» (Emerson), 18, 
Hippodrome (Th. de 1'), 290. 
Histoire (De I'). Ses rapports avec 

la poésie, 156, 314-316. Epoques 

climatériques, 24, m. 

ancienne de Daumier, 293. 

des Peintres vivants ( T. Silves- 

tre), 3- 

de la Raison d'Etat (Ferrari), 24. 

d'une Ame (Janmot), 128. 

Hoffmann, 276, 4.I4. 
Hogartli, 123, 220. 
Holbein, 122. 

Hollandais volant (Le). Voir Vaisseau 
fantôme. 

Homère, 7. 

Homme (L'). «Tout cerveau bien 
conformé porte en lui deux infinis, 
le ciel et l'enfer)), 222; I' — uni- 
versel, 224, 389. Sentiments de V. 
Hugo sur 1' — , 391. L' — du monde, 
citoyen spirituel de l'univers, 58. 
L' — des foules (Poe), 59. 

Homo duplex (Buffon), 409, 416. 
— sum, nil bumani. . ., 179. 

Honnêteté. Voir Bien, Drame, Poésie. 

Hook(TL), 173. 

Horace, 221. 

Horloge \_d'Urrugne'\ (L') [Gautier], 

177- 

Horrible (L') « artistement exprimé 
devient Beauté», 172. 

Hostein, 263. 

Hôtel de Ville, 2. 

Hugo (V.), 299-317. Précurseur 
comme Delacroix ,14, 240 ; — et le 
public, 147; «fatigué de l'entendre 
appeler le juste», 36 1 ; providentialité 
de son avènement dans la poésie fran- 
çaise, 302, 306, 347, qu'avec Vi- 
gTiy et Sainte-Beuve il a rcssuscitée, 



153; son Ijrrisme, 147, 333, 314- 
317; résistance que rencontra son 
théâtre, 201, 240, de la part d'A. 
Barbier notamment, 321; son tra- 
vail incessant , sa « dictature » , sa 
royauté, son goût pour les choses 
du passé, «statue de la méditation 
qui marche», — et l'Océan, 300- 
301; l'ampleur de ses facultés poé- 
tiques, 154, 283, 303-317; «im- 
mense comme une création mythi- 
que »... représente les forces de la 
nature, 163 , 311; son universalité , 
307-308; son sens du mystère, 
303-304, 311 ; son œuvre, «magni- 
fique répertoire d'analogies humaines 
et divines», 306; «la force l'en- 
chante . . . attraction fraternelle ; 
tout ce qui est orphelin l'attire 
aussi... attraction paternelle, 309- 
310, 382; l'esprit de justice et de 
charité chez lui, 310, 384, 390; — 
et la morale, «inspirée», 311, but de 
l'art chez lui, 383-386; son voca- 
bulaire, 318; sa puissance analy- 
tique,- 388; « l^ouche la plus élo- 
quente de ce temps » , ses idées 
humanitaires, 391; — et les beau- 
tés delà vie de famille, 309, 327; 
le rire et le grotesque chez lui , 
154; — et l'archéologie, 173, 303; 
ses querelles... spirituelles avec 
M. Cousin à propos du diction- 
naire, 189; — et Th. Gautier 
peuvent être opposés à Shakspeare 
et Gœthe, 176; «l'univers nous 
l'enviera)), 149; il sera paraphrasé 
dans les universités de l'avenir, 334; 
«le poète chéri et vénéré», 317; 
— imité par Moroau, 345. Réserves 
sur — : par voie d'allusion, 184; 
en clair, 334. Voir Mère, Misérables, 
Orientales. Reïabilitation. 
Humanité (L'), ses âges, son calen- 
drier, d'après Chcnavard, 127. 



584 



INDEX ALPHABETIQUE. 



Hunt, 173. 

Hurleurs (Les) de Leconte de Lisie, 

375- 
Hygllne. Voir Conseils aux jeunes litte'- 
rateurs, Delacroix, Gautier. 



Hypanis, ^22. 

Hyperbole (L') chez Banville, 35^; 

cKez Hugo, 386. 
Hystérie (L') dans Madame Bovary, 

404,; bysterical tears , 330. 



ïambes (Les) de Barbier, 14.8, 320. 

Idalies, 102. 

Idée, voir Forme; — fixe, voir Gau- 
tier. 

lllustrated London News, 79, 84, 251. 

Imagination (L') «seule contient la 
poésie», 160; 1' — et la peinture, 
voir Delacroix et Poe'sie. 

Immolée [Melmoth) , 236. 

ImpersonnalitÉ (L') chez Flaubert, 
399; chez Cladel, 423. 

Impopularité (L'), en France s'at- 
tache à tout ce qui tend vers n'im- 
porte quel genre de perfection, 
373, 148; «un peu d' — , c'est con- 
sécration», 117-118; r — de Gau- 
tier, 148, de Leconte de Lisle,373, 
376; r — de l'eau-forte, 113. 

Inde, 76. 

Industrie. « La suprématie de 1' — 
marquera le commencement de la 
vieillesse de l'humanité» (Chena- 
vard), 127; — et Barbier, 323; — 
et Gautier, « despotique ennemie 
de toute poésie», 180. 



Inexprimable (L') «n'existe pas» (Gau- 
tier) , i66. 

Ingres, 33, 68 , 11 1. 

Inkermann, 77. 

Inspiration (L') et la congestion, 
60; «sœur du travail journalier», 
275 ; « récompense de l'exercice 
quotidien » , 419. 

lonie, 169. 

Iris, 20. 

Irlande, 185 , 335. 

Ironie (L') chez Flaubert, 407-408; 
— chez Leconte de LisIe, « L'art 
n'obtient ses effets les plus puis- 
sants que par des sacrifices propor- 
tionnés à la rareté de son but» , 

372- 
Isaïe, 45. 
Isis, 292-293. 
Israël, 43. 

Italia (Gautier), 164-181. 
Italie, 4, 321; guerre d' — (Guys), 

86; entr'actes en — , 244; jardins 

en — , 329. 



Jacob, 44, 45 , 46. 
Jacquand, 472. 
Jacquemart, 115. 
Jacquemont (V.), 21, 22. 



Jambe ( La) par Ch. Asselineau, 413. 
Janin (J.), 257, 260, 273. 
Janinot, 124, 127-129, 472. 
Javert (Les Misérables), 389. 



INDEX ALPHABETIQUE. 



5«5 



Je. Avantages du — dans l'essai cri- 
tique, 199. 

Jean-Paul. Voir Ricbter, 

Jeanron, ^67. 

Jenny [Le Guillon], 441. 

Jérôme Paturot (Raybaud), 283. 

Jésus-Christ, 22, 126, 127, 227; 
« l'infâme Galiléen » , 290 ; le «vi- 
lain pendu);, 292; «le rayonnant 
enfant de la Judée», 375, 405. 
Voir Cbrist, Catlolicisme , Protestan- 
tisme. 

Jeune France (Les) de Th. Gautier, 

Ï54- 

Jeunesse. Préventions de l'auteur 



contre la — contemporaine, 417- 

420. Voir Louis-Pbilippe. 
Jockey-Club, 246. 
Jonkind. Voir Yonhind. 
Jordaens, 29. 
Joseph d'Arimathie, 227. 
Joujou. Voir Morale du — . — du 

pauvre; — vivant, 135-136. 
Journalistes, 147. 
Junon , 290. 

Juste milieu. Voir Romantisme, 
Justice. Félicitations à la — , «tous 

les écrivains ont été acquittés dans 

la personne de M. Gustave Flau- 

l'ert, 394-395. 



K 



Kalafat, 77. 
Kaulbach, 121. 
Kean, 258, 276, 281 
Kendall, 173. 



Kerson (Cap), 75. 
Kock (P. de), 398. 
Kurdes à Scutari (Guys), 76. 



La Bruyère, «pur moraliste pitto- 
resque», 61, 103, 335. 

Lacédémonien (Le) et le Renard, 89. 

La Fontaine, 17, 125. 

Lamartine. Voir Harmonies et Médita- 
tions. 

Lamennais, 345. 

Lami (Eug.), 55, 107, 109, 467. 

Landseer, 173. 

La Palisse, 23. 

Laplace, 312. 

Laprade (V. de), 124, 472. 

Largentière, 188. 

Lanne du Diable (La) de Gautier, 
154. 



Lavater, 305. 

Lawrence, 177, 390. 

Lazare (Barbier), 148, 321. 

Lebrun (Charles), 4. 

(Pierre), 188, 190, 198. 

Leconte de Lisle, 371-376. Tempé- 
rament tout exceptionnel chez les 
créoles, son physique, son érudi- 
tion, sa conversation, son esprit, 
ses facultés de raillerie, 371-372; 
son impopularité, parallèle avec 
Gautier et Renan, sa curiosité des 
religions, la nature «lumineuse et 
tranquille de ses vers», «son filon», 
374-375; ses langue, rythmes, ri- 



58(5 



INDEX ALPHABETIQUE. 



mes, son mépris pour tout ce qui 

n'est pas supérieur, 376. 
Ledru-RoIIin, 126. 
LÉGENDE, voir Mythe; — des Siècles 

(Hugo), 314-317, 381. 
Legros (Alph.), 112, 114-116, 466. 
Leit motiv ( Le) chez Wagner, 231. 
Lekain, 2j8. 
Les cloches du couvent de Sainte-Madeleine 

(Ourliac), 322. 
Lesueur, 79, rapproché de Janmot, 

128. 
Léthé (Le), 328. 
Lettre à Berlioz (Wagner), 213. 
sur la Musique (Wagner), 212, 

213. 
Le Vavassecr (Gustave), 377-379- 
Lied COMMUN (Sur le), 397. 
Ligne, voir Nature; — droite et — 

courbe dans l'éreintage, voir ce mot. 
Lireux, 2^j. 

Liszt, 28, 204-205, 207, 221, 231. 
Lohengrin, 203, 209, 215, 216, 222, 

225; sur l'ouverture, 204-208; ana- 

l^'se du drame, 226-230; — et 

Tannhaûser (Liszt), citation, 231- 

233- 
Lombardie, 86. 



Lombards (Rue des), 169. 
Londres, 56, 78, 104, 115, 466. 
Louis XIV, 80. 

- XV, 97. 

XVI, 153. 

-Philippe, la société sous son 

règne, 186,418. Voir Romantisme. 

Loustau (Baizac), 285. 

Louvre (Musée du), 2, i.9, 31, 
49. 

Lucien Voir Rubempre. 

Lucifer. oArchidémon, prince de la 
chair et seigneur du péché», 216, 
220, 221; «installé dans tout cœur 
humain», 359; 45. Voir Art. 

LuIIe (Raymond), 162. 

Luquet, 264. 

Lutte de Jacob avec l'Ange (Delacroix) , 
14. 

Luxembourg (Palais du), 2, 357. 

LycantKrope. Voir Borel (P.). 

Lyon, ville philosophique, 124, 
«grande ville du travail et des mer- 
veilles industrielles», 187. 

Lyrisme (Du) chez Gautier, 177; 
chez Banville, 353-360; chez Flau- 
bert, 407-408; chez Hugo , 309 ; la 
réalité et le — , 356. 



M 



Macbeth (Ducis), 255. 

(Lady), 403. 

Machiavel, 30. 

Machines (Les grandes — en pein- 
ture) , 4. 

Maclise, 173. 

«Maçons» (Les), 14. 

Madame Bovarv, 393-408, «le plus 
impartial, le plus loyal» des romans, 
394; raisons du succès de ce livre 
« une gageure, un pari comme 



toutes les œuvres d'art», 398-400; 
caractère viril de l'héroïne, 401- 
404 ; deux épisodes qu'on n'a pas 
assez remarqués, 406; qualités par- 
ticulières d'ironie et de lyrisme chez 
l'auteur, 407-408. 
Madame Putiphar (P. Borel), 336- 

338-365- 
Mademoiselle de Maupiii (Gautier), 

151, 154, 156. 

Maison d'Or (La), 186. 



INDEX ALPHABETIQUE. 



5«7 



Maison des fous (La) deKauIbach, 121. 

Maistre (J. de), 389. 

Maître Favilla (G. Sand), 257, 259, 
263. 

Maîtresses (Des), 277-278, 282. 

Malédiction de Vénus (Banville), 352. 

Mal (Le) est naturel, 97; sa beauté 
particulière, 103, 106; le — et le 
goût, 163; «les animaux et les 
plantes représentants du, laid et du 
— , 165. Voir Filles, Vices. 

Malherbe, 17. 

Malheur (Vanité du), 359. 

Malthus, 281. 

Mancby (Le) de Leconte de Lisie, 375. 

Manet ( Ed. ), 112, 114., 115, 467. 

MAQ.UILLAGE (Le) n'a pas à se cacber, 
100. Voir Eloge du — et Femme. 

Marie, la vierge, 13,425; — Tudor 
(Hugo), 385. 

Marion de Larme (Hugo), 384. 

Marseillaise (La) , 231. 

Martinet (Galerie), 112, 115, 466. 

Martyrs ridicules (Les) de Léon 
Ciadel, 417-426. La caste peinte 
par l'auteur, 419-424; livre «pince- 
sans-rire», 420; caractéristiques du 
talent de Ciadel, 421, 424. 

Masaniello (Salvator Rosa) , 257. 

Maturin, 337, 359. Voir Melmotb, 

Maurin, 55. 

Mauvaise intention (La) de Janmot, 
129. 

Médecin de son honneur (Le) , adapt. de 
H. Lucas, 255, 256. 

Médée (Corneille), 336. 

Méditations (Lamartine), 147. 

MchuI, 212. 

Meissonier, 34; allusion à — , 72. 

Melancbolia (Durer), 123. 

Melmotb (Maturin), 236. 

Melpomène à la blanche tunique ,321. 

Mémoire. Voir Art mnémonique. 

Mensonge (Le) par Ch. Asselineau, 
412. 



«Mépris (Le) rend quelquefois l'âme 
trop bonne», 180. 

Mercadet (Balzac), 396. 

Mercœur (E.), 131. 

Mercure, 20. 

Mere (La) «ce giron toujours ouvert 
pour les fruits secs, les prodigues 
et les ambitieux maladroits», 4.25 ; 
la — chez Hugo, 390. 

Mérimée. Voir Delacroix. 

Mérjon , 115, 116, 466. 

Messaline, 106. 

MÉTHODES de composition (Des), 
273-274. 

MetternicL (Princesse de), allusion, 
244. 

Meurice (P.), 256. 

Michel-Ange, 6, 36, 390. 

Michel (L'archange) , 45. 

Michelet, 123; allusion, 161, 162. 

Michelot, 255. 

Militaire (Le), 84-87; signe parti- 
culier de sa beauté, 85 ; divers types 
de — s chez Guys, 86; le — et la 
peinture (anecdote), 174; «com- 
bien de natures révoltées ont pris 
vie auprès d'un cruel et ponctuel 
— de l'Empire», 188. 

Millais, 173. 

Millet, 115. 

Milton, 45. 

Minerve, 20. 

Miracles de Saint-Benoit (Les) de Ru- 
bans, 29. 

Misérables (Les) de Hugo, 381-392. 
« Livre de charité », 385 , 390. Ca- 
ractère hyperbolique des person- 
nages, 386. Réserves sur les — , 
561. Voir Hugo. 

Misogynie (La) chez Delacroix, 36; 
chez J. de Maistre, 93; chez Guys, 
103; chez l'auteur, 93, 357. Voir 
Femmes, 

Mode (La), définition «essai perma- 
nent et successif de la réformation de 



588 



INDEX ALPHABETIQUE. 



la Nature)), «effort nouveau vers 
le Beau)), «toutes les — sont char- 
mantes)), 98. De la — en littéra- 
ture, 322. Gravures de — , 50-52. 
Voir Beau. 

Modernité (La), 65-70. Définition, 
65 ; «le vin de la vie)) , 1 10. 

Moïse, 45. 

Molènes (P. de), 84. 

Moloch, 391. 

Mon cousin don Quixote (Ch. Asseli- 
neau) , 4,1 1. 

Monde comme il est (Le) par Custine, 

396- 

Moniteur (Le), 258. 

Mont-de-Piété, 294. 

Montesquieu, 19. 

Montézuma, 26. 

Montyon, 285-286. 

Morale. Voir Art, Balzac, Barbier, 
Hugo, Poésie. «Une véritable œuvre 
d'art n'a pas besoin de réquisitoire)), 
401. La — et rimpersonnalité,423. 
— DU JODJOU, 131-141. 

Mordaunt [Les Trois Mousquetaires), 
257, 259, 262. 

MoREAU (Hégésippe), 341-349. «Ni 
génie, ni savoir», «presque le con- 
traire d'un homme de lettres» , ba- 
gage léger, 342; «enfant gâté qui 
ne méritait pas de l'être» , paresseux , 
pleurard, 343; ses singeries roman- 
tiques, son anticléricalisme, ses pon- 
cifs, ses emprunts, au total «une 
cargaison d'omnibus», toujours élève 
de quelqu'un et pourtant pédant; 
ses badinages amoureux , « lieux 



communs de morale lubrique » , 
345-347; des dons pourtant, par- 
fois mieux que la beauté du diable , 
«perroquet niais des badauds de la 
démocratie ... idole des fainéants)), 

3^8-. 
Moreili, 245. 
Mort. «C'est la fin d'un beau jour», 

123. 
Morte amoureuse (La) de Gautier, 181. 
Mot (Le) «traduira l'obsession;), 

352- 

Multitude. Voir Foule. 

Mundus muliebris , 94. 

Murger (H.), 419-421, 424. 

Muse (Une) qui grimace, 322. 

Musique (La) dans le drame lyrique, 
212; — sous la République et le 
premier Empire, 252; sur la sug- 
gestion musicale, 203-208. 

Musset (A. de) ,