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Full text of "La société française du XVIe siècle au XXe siècle"

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LES ——*«•— 



MÉDECINS AVANT ET APRÈS 1789 



Comme le drame, la médecine en Grèce a une ori- 
gine religieuse : les temples d'Asclépios ou Escu- 
lape, dieu guérisseur par excellence et fils d'Apollon, 
sont les premiers hôpitaux, les prêtres les premiers 
médecins; les malades viennent en foule chercher 
la guérison dans ses sanctuaires de Cos, Gnide, 
Rhodes, Gyrène, Épidaure, etc.. Peu à peu une 
tradition médicale s'établit ; autour de chaque tem- 
ple se forme une corporation de médecins qui, se 
plaçant sous le patronage d'Asclépios, s'appelaient 
Asclépiades, confrérie laïque indépendante, allant 
exercer son art dans différentes villes. A côté 
de ceux-ci surgirent, au v« siècle, des philosophes, 
des sophistes, qui prétendaient échapper à toute 
tradition, tout savoir, tout expliquer, ne relever 
que de la raison, et qui portaient dans leurs recher- 
ches plus d'indépendance scientifique, plus de méthode 



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SOCIETE FRANÇAISE 

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DU XVI« SIÈCLE AU XX« SIÈCLE 



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VICTOR DU BLED 



XVIIIo SIÈCLE 

LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS 1789 
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F. RICHARD 

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GBNÈVE 

LIBRAIRIE ACADÊMIQOE *•* 

PERRIN ET C'«, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

3S, Quai des Grands-Augustins, 35 

1908 

Totts droiU réservés. 



DC 



1 MONSIEUR LE PROFESSEUR LOUIS UNDOUZV 

MenUfre de l'Académie de Médecine 

Doxen de la Faculté de Médecine de Pari* 

TKÉS RECOmiAISSAHT HOHXAGE D'CN MALADE, D'DN AMI RDÈLE 

VICTOR DC BLED 



Propriété do la 

LIBRAIRIE CIRCULANTE 
F. RICHARD 

80, Rus du Rhône, 80 

GHNÈVE 
LES ——*«•— 



MÉDECINS AVANT ET APRÈS 1789 



\ Gomme le drame, la médecine en Grèce a une ori- 

gine religieuse : les temples d'Asclépios ou Escu- 
lape, dieu guérisseur par excellence et ûls d* Apollon, 
sont les premiers hôpitaux, les prêtres les premiers 
médecins; les malades viennent en foule chercher 
la guérison dans ses sanctuaires de Gos, Gnide, 
Rhodes, Gyrène, Épidaure, etc.. Peu à peu une 
tradition médicale s'établit ; autour de chaque tem- 
ple se forme une corporation de médecins qui, se 
\ . plaçant sous le patronage d*Asclépios, s'appelaient 
Asclépiades, confrérie laïque indépendante, allant 
\ exercer son art dans différentes villes. A côté 
de ceux-ci surgirent, au v« siècle, des philosophes, 
) des sophistes, qui prétendaient échapper à toute 
j tradition, tout savoir, tout expliquer, ne relever 
! que de la raison, et qui portaient dans leurs recher- 
ches plus d'indépendance scientifique, plus de méthode 



2 LES MEDECINS AVANT ET APRÈS I789 

et d'esprit positif. Les médecins grecs furent alors les 
premiers du monde civilisé, et le nom d^Hippocrate 
domine tous les autres. 

Les temples d'Asclépios, installés comme de vérita 
blés sanalorià sacrés, étaient tapissés d'innombrables 
ex-voto, reproductions partielles de la personne guérie, 
plaques, bas-reliefs, vases, cassolettes, encensoirs, 
pierres précieuses, instruments de musique, trépieds 
sacrés, terres cuites de formes variées représentant 
souvent un coq (la mode de consacrer un coq à Ëscu- 
lape se prolongea fort longtemps). Un autre usage 
bien plus raisonnable était de ne payer les dieux et les 
médecins qu'après guérison. Chaque temple avait son 
grand prêtre» désigné par le sort, pour un an en géné- 
rai, chargé de gouverner le zacore, le cleidouque, le 
pyrphore, les femmes attachées au sanctuaire, de 
régler les dépensas et l'entretien des serpents et des 
chiens, toujours associés dans le culte d'Ësculape. 

Les prêtres n'étaient pas médecins, mais la vue 
d'une foule de malades leur donnait quelque expé- 
rience empirique; avant tout, ils servaient d'intermé- 
diaires entre le dieu et le dévot, et combinaient avec 
soin la mise en scène, aûn d'obtenir un miracle dans 
l'imagination du client; d'où sacrifices publics, fêtes 
religieuses, Ëpidauria, Asclepeia, incubation. Le ma- 
lade, une fois purifié par l'immersion dans l'eau de la 
source de l'Asclépeion, assistait à une sorte d'office, 
puis s'installait sous les portiques. La nuit sacrée 
conunençait. Alors, dans Fémotion mystique de Fat- 
tente exacerbée par la souffrance, Asclépios appa- 



LES MEDECINS AVANT ET APRÂS I789 3 

raissait en songe, indiquant à chacun, soit un traite- 
ment, soit une expiation préparatoire. Le lendemain 
matin, les prêtres se chargeaient d'exécuter ou d'inter* 
prêter l'ordonnance divine. Gomme le. culte s'étendait 
sans cesse, qu'Asclépios et sa fille Hjgieia se 
voyaient en quelque sorte débordés, les prêtres en 
vinrent à faire de la médecine sacrée une véritable 
entreprise médicale; le dieu choisit des intermédiai- 
res, connue Apollonius de Tyane, qui pouvaient guérir 
à sa place. Puis les prêtres et les gardiens du temple 
purent se livrer aux songes, et il y eut ainsi des so/i- 
geurs attitrés : ou bien encore, ils se présentaient 
sous le déguisement d'Ësculape aux malades, et ceux- 
ci croyaient l'avoir vu en personne, avoir entendu ses 
oracles. Cette thérapeutique, assez variée, obtenait 
souvent de bons résultats; le traitement hygiénique y 
jouait un rôle important. Asclépios-Ësculape recom- 
mande la chasse, l'équitation, la gymnastique, l'hydro- 
thérapie froide, les spectacles plaisants, la musique ; à 
la gymnastique du corps, il joint, suivant les circon- 
stances, la gymnastique intellectuelle. 

Jaloux des gros honoraires du dieu spécialiste, 
l'Olympe entier, dit Vercoustre, voulut faire de la 
médecine ; Vénus se mit à guérir les tumeurs du men- 
ton, Diane d'Éphèse traita les maladies des yeux, 
Apollon ût concurrence à son fils. Mais la médecine 
scientifique avait grandi, faisant reculer sur tous les 
points la médecine miraculeuse; (Gralien, couronnant 
l'œuvre d'Hippocrate, jeta les fondements de la physio- 
logie, en allant voir aux fêtes religieuses comment 



4 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

tombent et meurent les victimes : vers Tan 400, les 
temples d'Asclépios avaient à peu près disparu, mais 
non la médecine religieuse, qui persista pendant des 
siècles encore. 

M. Victor Brochard, dans sa belle étude sur les 
Sceptiques grecs, cite parmi les médecins qui, dans les 
premiers siècles de Tère chrétienne, opposèrent Texpé- 
rience ou l'observation {térésis) à la philosophie et au 
dogmatisme, Ménodote de Nicomédie, Théodas de 
Laodicée, Sextus Empiricus, Satuminus. Personne 
plus que Ménodote n'eut, dans l'antiquité, un vif senti- 
ment de ce que devait être la méthode des sciences de 
la nature. Quant aux livres de Sextus Empiricus, 
V. Brochard les déûnit : l'œuvre collective d'une école, 
la somme de tout le scepticisme. 

Les Romains, remarque Pline l'Ancien, ne s'occu- 
paient pas, en général, de guérir les malades, et ceux- 
ci témoignaient plus de confiance aux étrangers : la 
plupart étaient Grecs ou Égyptiens. Jules César leur 
conféra le droit de cité quand ils s'établissaient 
à Rome. Point d'e^camens, point de responsabi- 
lité, la médecine est une sorte d'industrie libre, nulle- 
ment asservie à des règlements, n'offrant d'autres ga- 
ranties aux malades que celles résultant du caractère 
et du talent. Aussi des gens de condition inférieure, 
sans vocation, sans instruction, tentaient parfois 
l'aventure; cordonniers, charpentiers, forgerons, gla- 
diateurs, croque-morts, s'improvisaient médecins, ou 
vice versa, ce qui fait dire à Martial : 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 5 

Nuper erat medicua, nunc est veapillo Diaulua (i). 
Quod vespillo facit, fecerat et medicua, 

Thessalus, fils d'un tisserand, d'abord apprenti de 
son père et médecin fort célèbre au temps de Néron, 
déclare que six mois lui suffisaient pour enseig^ner le 
métier! Les médecins, dans leurs visites, étaient 
escortés par un essaim d'élèves qui incommodaient 
fort le malade. 

Languebam, sed tu comitatus protinua ad me 
Venisti centum, Symm/iche, diacipulia, 

Centum me tetigere manaa aquilone gelatœ. 
Non Tiabui febrem, Symmache, nunc habeo (a). 

Priscien décrit une scène du même genre : «r Le 
patient, dans toute la force du mal, est ballotté par la 
tempête de la maladie. Aussitôt accourt la troupe de 
notre collège médical. Chacun cherche à se faire 
admirer : on se croirait dans un cirque. Celui-ci veut 



<i) Diaulus, médecin, Peflj:>oi de son quartier, 

Qui causa plus de maux que la peste et la guerre... 
U s'est fait croque-mort, et met les gens en terre : 
II n*a pas changé de métier. 

Nous avons, en français, l'équivalent de cette épîgramme : 

Paul, ce grand médecin, re£&oi de son quartier. 
Qui causa plus de maux que la peste et la guerre. 
Est curé maintenant, il met les gens en terre : 
Il n'a pas changé de métier. 

(2^ c J'étais indisposé : tu vins chez moi, Symmaque, accompagné 
d'une centaine de tes élèves. Cent mains glacées par Taquilon me 
tâtéreat. Je n'avais pat la fièvre, Symmaque ; je l'ai maintenant. • 



6 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

briller par l'éloquence, celui-là par la dialectique, et 
cet autre en établissant des thèses qu'il soutient avec 
force gestes et cris. Tous songent à la gloire, aucun n'a 
souci du malade. » 

Les lettrés d'alors ne tarissent point en épigrammes 
collectives ou individuelles : 

« Andragoras s'est baigné et a soupe gaiement avec 
nous, et cependant Andragoras a été trouvé mort le 
lendemain matin. Vous demandez, Faustinus, la cause 
d'une mort si subite ? Il avait vu en rêve le médecin 
Hermocrate. » (Martial : Épigrammes.) 

Gharidèmus n'ignore point que sa femme a des 
bontés pour son médecin; il ferme les yeux, car il 
tient à mourir tranquille et de mort naturelle. 

Hérode, pendant sa visite, dérobe une coupe pré- 
cieuse ; pris sur le fait, il réplique sans se troubler : 
« Malheureux, tu voulais donc boire, malgré ma 
défense ? » 

Un malade, devenu subitement fou furieux, poignarde 
Hylas, son médecin. Et voici l'oraison funèbre de 
Martial : « Il me semble que ce malade se portait assez 
bien. » 

Les spécialistes étaient fort nombreux ; il y en 
avait pour les hernies, les ûstules, les maladies de la 
luette, même pour brûler les poils qui gênent la vue. 
Il y a aussi des médecins femmes, les unes pour les 
accouchements et les soins du corps (ce sont les 
medicœ), les autres, parfois très instruites, pour le 
traitement de toutes les maladies féminines ; et ce sont 
les clinicœ, Galien lui-même ne ménage pas les éloges 



LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 J 

à quelques-unes d'entre elles. A tous et à toutes, le 
jurisconsulte accorde les mêmes droits, reconnaît les 
mêmes titres. 

Quant aux honoraires des Esculapes romains, ils 
atteignent un chiffre fort élevé. Les historiens citent un 
cas où deux cent- mille sesterces (plus de 54 ,000 francs) 
furent stipulés comme récompense pour le médecin s'il 
réussissait sa cure. « Ce n'est pas, dit Pline, la déli- 
catesse des médecins qui modère les demandes d'ho- 
noraires auxquels ils savent si bien faire acquiescer 
les malades au moment du danger, c'est la concur- 
rence seule. » Le charlatanisme médical s'épanouit sous 
toutes les formes, depuis les grands mots, le fron- 
cement des sourcils, les drogues très compliquées, les 
instruments précieux, jusqu'à l'exaltation de remèdes 
universels, et la mode d'opérer publiquement comme 
dans un théâtre devant Une foule de spectateurs. Les 
habitudes de la vie antique entraînant une certaine 
publicité, les médecins rendaient leurs oracles, ven- 
daient leurs remèdes, faisaient même leurs opérations 
dans des boutiques ouvertes sur la rue : ils unirent 
cependant par confier à d'autres la préparation des 
remèdes, ce qui produisit des inconvénients plus graves 
encore. Beaucoup débitaient des cosmétiques, com- 
posaient des poisons et des contrepoisons (i) : la 



(i) Cette société serait tombée.bien bas si l*on devait ajouter foi 
aux diatribes de Juvènal : 

Odus Archigenem qnœre, atque eme quod Mithridates 
ComposuU, si qU aliam decerpere Jicam, 



8 LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

magie, l'astrologie, venaient à la rescousse en mainte 
circonstance; d'ailleurs les médecins de l'antiquité 
partageaient presque autant que les clients ces super- 
stitions. 

La plupart des villes ont leurs médecins attitrés, 
exemptés de prestations municipales ; un grand nombre 
se casent dans les écoles de gladiateurs, dans les 
armées. Us reçoivent de beaucoup de familles des trai- 
tements fixes, payables le i^' janvier, donnent des con- 
sultations par lettres : ainsi Galien a en Asie, en 
Espagne, dans les Gaules, dans la Thrace, une foule 
de clients qu'il n'a jamais connus. 

Gomme on voit, les moyens de rendre tributaire de 
leur caisse Fhumanité presque tout entière ne man- 
quaient pas. 

A Rome, ailleurs aussi, les confrères indignes 
portent préjudice aux praticiens intègres, instruits; 
ceux-ci, quoi qu'on ait prétendu, ne manquaient point, 
et Plutarque prend plaisir à citer le méthodiste M os- 
chion, Tryphon, Nicias, Zopyre. Pline le Jeune protège, 
célèbre de toutes les façons Harpocras et Posthumus 
Marinus ; Galien loue en termes touchants ses vieux 
maîtres, en même temps qu'il flétrit « ces brigands 
qui, dressant leurs embûches dans les villes, sont plus 



Atque alias tradare rosas, Medicamen habendum est 
Sorbere ante eibum qnod debeat etpater, et rex. 

(Cours chez Archigènes, fais emplette da contrepoison de 
Mithridate^ si tu veux cueillir encore la figue et les roses Pan 
prochain. Les pères et les rois doivent, avant le repas, faire usage 
de cet antidote.) 



LES MÉDECINS AVAN TET APRES I789 9 

redoutables qae les brigands cachés dans les monta- 
gnes. » Mais les bons eux-mêmes proclament, déplo- 
rent la rareté de ceux qui sont vraiment dignes du nom 
de médecins qu'ils portent. 

Plus difficilement encore déjouent-ils la redoutable 
concurrence des devins et des faux prophètes, des 
prêtres et des dieux païens. « A l'origine, remarque 
Maurice Albert, la religion était la base de la mé- 
decine (i) ; elle en est aujourd'hui (sous les Césars), 
la contrefaçon et l'appoint. » Éclairés par les décou- 
vertes des laïques, par les ouvrages recueillis dans les 
bibliothèques sacrées, les ministres d'Ësculape à Épi- 
daure, Pergame, Rome, ont appris à connaître la mé- 
decine, à se servir d'elle pour produire des phénomènes 
en apparence surnaturels. 

A la cour de Claude, Scribonius Largus, médecin grec, 
a la science et la conscience ; il a fait son portrait en 
définissant pour son protecteur Calliste l'idéal du véri- 
table médecin. « Je n'ai ni ambition, ni cupidité ; je n'ai 
d'amour que pour mon art ; et j'estime le plus beau des 
arts, un art presque surhumain, celui qui permet de 
soulager les malades et de les rappeler à la santé. 
C'est là son but, son but unique. Méprisables sont les 
inutiles et les égoïstes, mais méprisables entre tous, et 

(i)Oyide donne ce conseil aux médecins : 

Vos quoqne, Phcebea morbos qui pellUis arte, 
Mimera de oestrUpauca referte Deœ, 

(Et TOUS, disciples d'ApoUon, qui chassez les maladies, portez à. 
la déesse une légère part des dons que vous recevez.) 



lO LES MEDECINS AVANT ET APRilS I789 

dignes de la haine des hommes et des dieux, les mé. 
decins dont Tâme n'est pas remplie de compassion et 
d*hamanité. Le médecin ne doit pas mesurer son intérêt 
et ses soins à la fortune et à la situation de ses 
clients... Les ennemis même de lapatrie ont droit à sa 
sollicitude. Gomme soldat et comme citoyen, il les com- 
battra sans merci ; mais comme médecin il les soignera, 
il les guérira ; et, ûdèle aux obligations sacrées que 
lui impose sa profession, il ne leur donnera jamais un 
mauvais remède. Si elle ne se dévoue tout entière au 
service des malades, la médecine trahit la promesse 
qu'elle a faite aux hommes d'être bienfaisante et misé- 
ricordieuse. » 

Sénèque le philosophe parle noblement des médecins, 
de celui qui le soignait entre autres ; les médecins de 
l'âme et les médecins du corps savaient se comprendre, 
s'estimer et s'aimer. Gicéron leur rend justice à son tour, 
mais avec des réserves; par lui, par les poètes eux- 
mêmes, qui presque tous ont eu pour amis des méde- 
cins célèbres, nous percevons les progrès accomplis. 
Horace est intime avec Musa, Perse avec Glaudius Aga- 
thernus. Paul Ménière a consacré un volume à Gicéron 
médecin ; de nombreux Esculapes, Métrodore, Alexion, 
Asclépion, Ascalpon, Graterus, défilent dans la corres- 
pondance et les ouvrages de Gicéron : il y parlé souvent 
des habitudes de la pratique médicale, et fait preuve de 
sagacité dans ses appréciations. On y voit aussi que 
beaucoup de médecins s'occupent d'intrigues politiques : 
successivement Gicéron attaque, écrase, défend Vati- 
nius, parce que Gésar et Pompée protègent ce misérable 
agent de leurs ambitions. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 H 

Voici nn trait de mœurs assez macabre : 
Certains chirurgiens, à Rome, vont jusqu'à disséquer 
des corps vivants. (Voyez Celsb, Quintilibn, Tbrtul- 
LiBN, Dezobry au tome III de l'ouvrage intitulé : Rome 
au siècle d^ Auguste,) Us attachent leur victime sur une 
table, insinuent 1^ fer dans le corps avec précaudon, 
plongent doucement leurs mains dans ses entrailles pal- 
pitantes, afin de lui donner la mort le plus tard possible, 
et de surprendre dans le sujet animé les secrets de la 
vie. Ils prolongent son agonie par des boissons forti- 
fiantes, arrêtent Teffusion du sang, referment ses blés 
sures pour les rouvrir plus tard, en un mot la tuent 
avec mille précautions. Hérophile disséqua de la sorte 
six cents individus. C'étaient, dit-on, des criminels qui 
lui furent envoyés par des rois barbares. Est-il bien cer- 
tain, toutefois, que des médecins aient pratiqué ce genre 
de vivisection? Néron aurait offert à son médecin de lui 
faire disséquer des hommes vivants, ce qui semblercdt 
prouver que c'était un raffinement de cruauté impériale, 
non une pratique. D'ailleurs le respect de la vie humaine 
est un sentiment assez moderne ; il semble que l'antiquité 
mette en pratique cette réflexion hautainement mépri- 
sante d'un écrivain parlant d'une peste qui emporta des 
millions d'Asiatiques : « Dieu fait si facilement des Hin- 
dous I » 

Esclaves, affranchis, Grecs ou citoyens romains, les 
médecins jouèrent un rôle assez considérable à la cour 
des Césars ; ils sont d'ailleurs presque aussi nom- 
breux que les médecins à la cour de Louis XIV. Une 
ancienne inscription distingue un médecin en chef, supra 
medicus ou archiâtre, et un décurion des médecins, decU- 



12 LES MÉDECINS AVANT ET APRBS IjSg 

rio medicus. Q. Stertinius fait valoir comme un sacrifice 
à la maison impériale de s'être contenté de cinq cent 
mille sesterces, alors que sa clientèle ordinaire lui en 
rapportait au moins six cent mille. Son frère obtint un 
traitement égal ' de Claude. Tous deux consacrent des 
sommes énormes à embellir la ville de Naples, obtien- 
nent force faveurs, et chacun laisse, à sa mort, trente 
millions de sesterces. Les ennemis des médecins les 
accusent souvent d'empoisonnement ou d'adultère avec 
les princesses de la famille impériale, auprès desquelles, 
de par le privilège de leur profession, ils ont libre accès ; 
et ces imputations semblent souvent fondées. Eudème, 
médecin et ami trop intime de livia, belle-fille de Tibère, 
empoisonne Drusus, mari de celle-ci. On conçoit la 
défiance de Tibère, défiance que lui permit sa santé 
d'athlète, défiance telle qu'il ne voulut supporter la pré- 
sence et les assiduités que du seul Ghariclès ; il aimait 
sa conversation, mais lui intimait l'ordre exprès de 
garder ses remèdes pour les imbéciles. Vettius Yalens 
fut un des favoris de Messaline, et il y perdit la vie. 
Stertinius Xénophon, médecin de Claude, l'empoisonne 
et mérite ainsi le titre d'ami de Néron (Philonéron). 

Dans une énumération de quelques professions libé- 
rales, Cicéron cite les orateurs, généraux, chefs de 
république, formés à l'école de Platon et d'Aristote; 
puis les mathématiciens, poètes, musiciens, enfin les 
médecins. Au temps de Cicéron, la plupart étaient des 
esclaves ou des affranchis. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 l3 

Pendant tout le moyen &ge, et même au xvu^ siècle, 
la médecine se hérisse de mille préjugés, superstitions y 
formules théosophiques, qui embarrassent, obscurcis- 
sent cette science et produisent trop souvent de funes- 
tes effets pour Thumanité souffrante. On dirait d'un gri- 
moire magique, avec ces aphorismes pédantesques, ces 
ordonnances inintelligibles, ces costumes soleni^els, cette 
brumeuse scolastique, qui justifient les attaques répé- 
tées de tant d'écrivains. Hippocrate et Galien, les pré- 
ceptes de l'école de Salerne, les vers-sentences de Gilles 
deCorbeil, Tanatonûe de Théophile, quelques traités 
arabes d'Avicenne, Abulcasis, Rhasès, Averroès (i), 
Isaac, — voilà, jusqu'à Fernel, qui fut le premier 
médecin du xvi® siècle comme Ambroise Paré en fut le 
premier chirurgien, la loi et les prophètes, les seuls 
ouvrages classiques. Semblable à une rouille mysté* 
rieusement poétique, l'astrologie envahit les âmes, de 
puissants esprits subissent son joug, imaginent les rap« 
ports les plus inattendus entre le corps humain, les pla- 
nètes et les signes du zodiaque. D'après la doctrine 
exposée par Corneille Agrippa, médecin de Louise de 
Savoie, mère de François I«', dans sa Philosophie occulte : 

Le Soleil préside au cerveau, au cœur, aux moelles, à 
l'œil droit. 

Mercure influence la langue, les mains, les jambes et 
les nerfs. 



(i) La médecine des Arabes n'est autre que celle des Grecs et des. 
Romains, appropriée à leur génie particulier. 



l4 LES. MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

Saturne, le sang, les veines, les narines, le dos. 

Vénus, la bouche, les reins. 

La Lune, l'estomac, le cerveau et les poumons. . 

De même, le Bélier, les Gémeaux, le Cancer, le Lion, 
la Balance, le Scorpion, le Sagittaire, le Capricorne, 
exercent une action directe sur quelque partie de l'être 
humain ; et, dans une époque de crédulité universelle, 
les comètes gardent aussi leur crédit, leur prestige, 
comme ces fées, ces enchanteurs qui apportent aux 
nouveau-nés des dons ou des maléfices. 

Et non seulement l'homme relève des astres, mais il 
obéit aux nombres ; il y a des années climatériques ou 
critiques. Au xvm® siècle, on disait encore qu'une per- 
sonne décédée à soixante-trois ans était morte dans son 
année climatérîque. Le même Corneille Agrippa attribue 
au nombre 7 et à ses multiples un sens sacré, hermé- 
tique, il en fait un symbole, un argument, une joie, une 
épouvante tour à tour. Ainsi, 

Le monde a été créé en sept jours. 

Adam et Eve restent sept heures dans le Paradis. 

Les animaux entrent sept par Sept dans l'arche. 

Isale énumère sept dons du Saint-Esprit. 

Il y a dans l'Évangile sept béatitudes. 

Jésus-Christ ressuscite le septième jour de la semaine. 

La septième heure décide de la vie de l'enfant. 

L'enfant, à vingt et un mois, conmience à parler. 

Les dents apparaissent à sept mois. 

A sept ans tombent les premières dents. 

A quatorze commence la puberté. 

A vingt et un l'honmie cesse de grandir. 



LES MEDECINS AVANT BT APRÈS IjSg l5 

A quarante-deux ses forces cessent d'augmenter. 

Septante ans est, le terme ordinaire, de la vie. 

Tout ceci, sans parler de Taction des jours critiques» 
des jours pairs et impairs, fait Tobjet de gros traités, 
qiïe le médecin astrologue doit connaître à fond. Appelé 
près d'un malade, il étudie l'état du ciel, établit son dia- 
gnostic. Au xYi** siècle, beaucoup de princes, de grands 
seigneurs, quand ils ont un enfant, demandent son thème 
de nativité, son horoscope, quelque chose conune une 
notice signalétique céleste, un passeport de l'infini pour 
le fini. 

Ambroise Paré prône comme une de ses plus belles 
trouvailles l'application d'oignon Cru pilé avec du sel 
sur les brûlures ; il exulte d'avoir obtenu d'un chirurgien 
de Turin la recette de son huile de petits chiens bouillis, 
croit aux sorciers, aux enchanteurs, aux écrouelles, aux 
influences astrologiques. 

La peste étant survenue en i348. Gui de Ghauliac, le 
plus fort chirurgien de son temps, l'attribue à la con- 
jonction de Saturne, Jupiter et Mars dans le signe du 
Verseau; en i568, nouvelle peste, le docteur Claude 
Fabri signale comme présages avant-coureurs de l'épi- 
démie les mouvements célestes, éclipses ou comètes. 
Charles V, Charles VII, Louis XII, Henri III, ont des 
médecins astrologues attachés officiellement à leurs per- 
sonnes, qui reçoivent des traitements et des grâces de 
toute sorte. On sait quelle confiance Catherine de M édi- 
cis témoigne à Luc Gauric, Michel de Nostradcunus, Co- 
simo Ruggieri. Henri IV lui-même paie tribut à cette 
croyance, charge Le Baillif de tirer l'horoscope du dau- 



l6 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

phîn, le récompense plus tard par le titre de premier 
médecin du roi; et le nouveau-né reçoit dès son enfance 
le surnom de Juste, parce qu'il est né sous le signe de 
la Balance. 

Vallot, premier médecin de Louis XIV, annonce au 
début de chaque année nouvelle les principales mala- 
dies à redouter, prédictions fondées, dit-il lui-même, 
sur son expérience et sa connaissance des astres. En 
janvier 1669, il écrit dans son Journal de la santé du 
roi : a Et pour le regard de la constellation, je la vois 
S) propice et si favorable, que nous n'aurons point sujet 
de craindre pour la présente année des maladies con- 
tagieuses, malignes, ni extraordinaires. » 

Le docteur Vautier, prédécesseur de Vallot, se 
piquait de trois choses, d'après Gui Patin : de savoir la 
chimie, l'astrologie et les secrets de la pierre philoso- 
phale. 

Ainsi le xvn* siècle, qui a trouvé la circulation du 
sang et le quinquina, appartient encore dans une cer- 
taine mesure à l'astrologie. 

Certains remèdes ne sont guère moins étranges. 
Voici, par exemple, Charles de L'Orme, premier méde- 
cin de Louis XIII, intendant des eaux minérales de 
France, réputé en son art et fort bon courtisan, grand 
collectionneur d'estampes, homme d'esprit et poète à 
ses heures, recevant à sa table des lettrés tels que 
Racan et M"<^ de Goumay, la noblesse, la finance et la 
robe, fort recherché dans tous les cercles de la capi- 
tale. II vécut cent ans. C'était le plus élégant des 
médecins et il gentilhommait la médecine, selon le 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES IjSg IJ 

mot de Henri IV ; si vaniteux, par exemple, si envahi 
par l'hypertrophie du moi, qull se crut YEsculape de 
son siècle, l'ange de la piscine probatique de Bourbon, 
et voulait que les habitants de cette station lui éri- 
geassent une statue sur le puits. Est-ce cette même 
vanité qui le conduisit à se remarier à quatre-vingt-six 
ans, comme ût plus tard le maréchal de Richelieu ? 

Quoi qu*il en soit, ses recettes, ses ordonnances 
nous font parfois l'effet de remèdes de bonne femme, 
ce qui n'empêche pas les clients de lui obéir aveuglé- 
ment. En voici un qui souffre d'une fluxion, de quelque 
dent gâtée. « Guérir, ne point arracher, voilà ma 
devise. Prenez-moi de la fiente d'oie, faites-la fricasser 
avec de la graisse de porc m&le, et appliquez-la toute 
chaude du côté de la dent malade, sur un morceau de 
taffetas, d 

« Votre fils, Madame, a un flux de sang que rien ne 
saurait arrêter. Je sauverai votre fils. J'ai bien guéri 
du flux de sang au siège de La Rochelle plus de dix 
mille malades, tant de la cour que de l'armée. Je fai- 
sais faire un feu de vieilles savates sous un escabeau 
percé parle haut, et je faisais asseoir dessus le patient 
tout nu ; après s'y être mis ainsi pendant trois ou qua- 
tre heures, en trois ou quatre jours il était guéri. » 

La maréchale souffre d'un embarras gastrique ; vite, 
qu'elle prenne une huile médicinale dont une vieille 
poule est la base ; une vieille poule bouillie toute vive, 
sans la plumer, sans la vider, avec des purgatifs de 
toutes sortes. Grimace de la maréchale; une de ses 
femmes ayant objecté que le même remède, récenunent 



l8 LES MÉDECINS AYANT ET APRÈS I789 

appliqué, a failli la faire mourir : « Gela prouve, repart 
d'un ton hautain notre Esculape, qu'elle serait morte si 
elle ne l'avait pas pris (i). » 



(x) Bernaroiii : Charles de L'Orme, Reçue de Paris, i» Juillet i8g6. 
Voir aussi : Maurice Albbrt : Les Médecins grecs d Rome. — Alfred 
Franblun : La Vie priçée d*autrefois, t. XI. — Raynaud : La Mé" 
decine au temps de Molière. — Journal de la santé de Louis JCIV, 
par Yallot, Daquin et Faoon. — Ghbrbau : Le Parnasse médical 
français, 1878. — Mémoires de Saint-Simon, de M-« du Haussbt. — 
Saintb-Bbuvb : Causeries du lundi, t. YIU et X. — Guillois : Le 
Salon de Mim Belçétùts. — Docteur Cabanes : Le Cabinet secret de 
Vhistoire^ 5 yol. ; Les Curiosités de la Médecine, 1900 ; Les Morts mys- 
térieuses de Vhistoire, — Comment se soignaient nos pères. Remets 
d'autre/ois. — Cabanes et L. Nass : Poisons et sortilèges, 2 yolumes. 
F. Hblmb : Les Jardins de la médecine. — Comte Gabriel Mares- 
GHAL DB BiÂVRB : Gcorgcs Mareschal, seigneur de Bièore, chirurgien 
et confident de Louis XIV. ^ La Chronique médicale. Revue bi- 
mensuelle^ II volumes in-8*. —Docteur Worms : Le Médecin dans la 
société moderne. •— Witkowskj : L'a Médecine littéraire et anecdotU 
que; Le Mal qu'on a dit des médecins. Anecdotes médicales; Les 
Joyeusetés de la médecine; Tetoniana, 3 vol.; Les Médecins au 
théâtre, de l'antiquité au XVll* siècle. — Docteur Lb Maoubt : Le 
Monde médical parisien sous le Grand Roi, suivi du Portefeuille de 
Vallant, 1899, Maloine, éditeur. — Docteur Lbguâ : Médecins et em- 
poisonneurs au XV11« siècle. — GorliBu : L*ancienne Faculté. — Sou- 
çenirs du président Bauhier. ^Mémoires du duc de Croy. — Corres- 
pondance de Mme de Rémusat, t. Y et YI. — Comtesse Dasb : 
Mémoires des autres. —Léon db la Bribrb : Mim de Séçigné en Bre- 
tagne. — Pbrrbns : Les Libertins au XVII* siècle. — Kbrvilbr : Le 
Chancelier Séguier. — Correspondance de Vabbé Galiani, 2 volumes. 

— Lettres de Gui Patin, 3 volumes. — Mémoires de Af-« de Motte- 
çUle. — Historiettes de Tallemant des Réaux. — Lucien Pbrby : La 
Vie intime de Voltaire, ch. v. — Mémoires du président Hénault. — 
Etienne Pasquibr : Conseils donnés aux médecins. — Dionis, Cours 
d'opérations de chirurgie, — Boughbr : L'Hospice de la Salpétrière. 

— G. Cornu : A VHôpital il y a deux siècles. — Dangourt : L'Opé- 
rateur Bary, i;o3. — Dbsnoirbtbrrbs, Grimod de la Reynière. — 
Journal des Savants, novembre 1847, o.rticle de Flourbns sur Guy 
Patin. — Souvenirs du comte de Tressan, publiés par le marquis db 
Trbsban. — SouLiB et Barthélémy : Journal de Jean Héroard, a vol. 

— Mémoires de Dufort de Cheœrny, t. I«, pp. 371, fym, 4^4; t. II, 
pp. 33 et 33. — Mémoires de M«*^ de Chastenay, t. I-, p. 43. — Ga- 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 I9 

C'est presque le mot d*un médecin à Fambassadeur 
qui lui demande pourquoi il a ordonné trente-deux sai- 
gnées à l'un de ses pages : « Il était mort, Monsieur, 
s'il n'eût été saigné que trente et une fois et demie. » 

En théorie, remarque Lecoy de La Marche, Fart âa 
médecin n'était pas en faveur au xin* siècle^ parce qu'il 
avait pour objet le soin du corps, et non la cultuire de 
l'intelligence. C'est la raison textuelle qu'invoque l'au- 
teur de Vlmage du Monde, pour le rayer du nombre 
des arts libéraux. Dans le Mariage des Sept Arts et 
des Sept Vertus, petit poème allégorique de la famille 
des Débats et Disputes, la Grammaire, après avoir 
marié ses filles, Dialectique, Géométrie, Arithmétique, 
Musique, Rhétorique, Théologie, et s'être mariée elle- 
m6me à Clergie, voit se présenter à elle dame Physi- 
que (c'était le nom donné autrefois à la médecine,, 
comme le nom de physicien était celui du médecin), 
qui demande, elle aussi, à prendre un époux. Mais 
cette nouvelle venue est très mal reçue. On lui 
répond : 

' Vos n'estes pas des nostres, ce sachiez sans cuidier ; 
Por ce ne vos volons de riens à consellier, 
La dame fu honteuse; si s*en ala arier. 

Pour la même raison, la dame Physique était assea. 



RAT, Mémoires historiques sur le XV1II« siècle, t. II, p. 19. — A. Do- 
PUT : Les Ecoles et les Médecins en Bretagne au XV* siècle, — 
I> A. MAsaoN : La Science des poisons au XVI1« siècle, — A. BAiU^ 
doT : Études historiques sur la pharmacie en Bourgogne açant 
i8o3. 



20 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

mal vne dans les cloîtres, où cependant elle passe pour 
avoir eu son berceau : quelques conciles provinciaux 
avaient même interdit aux clercs de s'adonner à un art 
qui les ferait manquer aux règles de la pudeur ; inter- 
diction partielle et demeurée sans effet, car on rencon- 
tre au xm* siècle des médecins distingués parmi les 
prêtres. Cette science avait une tache originelle : on 
Teffaçait en spiritualisant la médecine (i). 
On reconnaissait aux médecins le droit de se faire 



(i) Autrefois à la campagne le médecin s'appelait le mir, le 
mière, le mège; mir signifie en gaulois éminent^ mirus en latin, 
merveillenx en français. Le rebouteur était aussi mègCf bailleal, 
renoneur, rhabilleur. Mirabeau, dans le discours sur VEducation 
politique, écrit : c Les mèges et les charlatans sont l'une des plus 
grandes plaies du peuple ; il faut en purger la société. » Fourcroy, 
dans son rapport sur la loi du 19 vendémiaire an XI, dit : c Des 
rebouteurs et des méges impudents abusent du titre d*officiers de 
santé pour couvrir leur ignorance et leur crédit, c Le docteur Gal- 
lamand, passant à Yaux-les-Molinges, dans les environs de Saint- 
Oaude, aperçoit une fontaine surmontée d'un buste, interroge : 
c Ah 1 lui répond-on, c'est le père Clerc, le rhabilleur, autrefois 
célèbre dans le pays à dix lieues à la ronde. Habile et bienfaisant, 
jalousé de la Faculté, les médecins l'ont persécuté jusque dans la 
mort; ils ne lui ont pas permis les bras. * Dans leyçgX d'Ajol, près de 
Aemiremont, florissaient des familles de paysans anatomistes 
qui, dès leur enfance, travaillaient sur un squelette de bois, lequel 
se démontait et se remontait pièce par pièce. On mettait ce man- 
nequin anatomique dans un sac fermé, et Penfant s'exerçait à dis- 
loquer sans les voir, et à raccommoder ensuite tous les membres 
séparés. Au xv« siècle, les bourgeois de Rennes avaient à leurs 
gages un rebouteur et deux médecins, c Le nom du rebouteur, 
observe Balzac, appartient à quelques génies bruts qui, sans 
étude apparente, mais par des connaissances héréditaires, et sou- 
vent par l'effet d'une longue pratique dont les observations s'accu- 
mulent dans une famille, reboutaient, c'est-à-dire remettaient 
les jambes et les bras cassés, guérissaient bétes et gens de certai- 
nes maladies, et possédaient des secrets prétendus pour le trai- 
tement des cas graves. » 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 m 

payer, et, grâce à cette précaution, quelques-uns arri- 
vaient à une jolie fortune. Gilles de Gorbeil reproche à 
plusieurs leur trop grande jeunesse, et Fanecdote du 
Médecin malgré lui, les plaisanteries classiques se 
retrouvent dans beaucoup de recueils. Jacques de 
Vitry ne leur ménage pas les reproches. « Dieu dit : 
Veillez ; le médecin dit : Dormez. Dieu dit : Jeûnez ; le 
médecin dit : Mangez. Dieu dit : Mortifiez vos corps ; 
le médecin dit : Flattez-les. » Et voici im conseil d'Ar- 
naud de Villeneuve (Cautelœ predicortzm) à ses disci- 
ples, qui justifie critiques et railleries : ce Vous ne 
saurez peut-être pas reconnaître le mal que vous étu« 
dierez. Dites alors : Il y a obstruction au foie. Si le ma- 
lade répond : Non, maître, c'est à la tête que je souffire; 
hâtez-vous de répliquer : Gela vient du foie. Servez- 
vous de ce terme d'obstruction parce qu'ils ne savent 
pas ce qu'il signifie, et il importe qu'ils ne le sachent 
pas. » 

La Faculté de Montpellier était la plus célèbre ; un 
curieux universel allait apprendre la théologie à 
Paris, le droit à Bologne ou à Orléans. Saint Louis 
créa, en 1260, un collège de chirurgiens régi par des 
statuts célèbres que complétèrent Philippe le Hardi et 
Philippe le Bel. Les femmes, semble-t-il, étaient admi- 
ses, à titre d'auxiliaires, dans certaines opérations, et 
le traitement des plaies fit partie de l'éducation des 
jeunes filles de la noblesse : en Allemagne, en Angle- 
terre, en Italie, les lois autorisent les femmes seules à 
traiter certaines maladies de leur sexe. Dans la charte 
même de leurs privilèges, saint Louis enjoint aux chi- 



Ha LES MEDECINS AVANT ET APRÈS I789 

jurgiens de soigner gratuitement les malheureux et les 
incurables : le médecin des indigents est en général 
indemnisé par l'État ou par les municipalités. Saint 
Antoine déclare coupable de péché mortel celui qui 
jnefùserait aux pauvres le secours gratuit de la science 
et des médicaments. 

La charité, voilà, au moyen âge, le grand moyen de 
suppléer à l'insuffisance de la thérapeutique : d'après 
Mathieu Paris, on ne comptait pas moins de dix-neuf 
cents léproseries en Europe au xiu« siècle. 

Le cordelier Olivier Maillard met en scène certain 
physicien, pas trop charlatan, si l'on en juge d'après 
.ses instructions : a On mande un des meilleurs méde- 
cins de toute la ville ; quand il entre, toute la chambre 
est tendue d'épais rideaux, et l'on n'y voit rien. Il prend 
la chandelle et dit : « Longue vie, Mademoiselle !» Il 
Inspecte les yeux, le nez et le visage; puis il dit : 
a Dame, vous êtes bien, consolez-vous ; votre maladie 
n'est point mortelle. » Il demande ensuite à la ser- 
vante si sa maltresse a le sommeil facile ; et à la hâte 
il écrit, non des ordonnances comme ses confrères mo-^ 
demes, mais plusieurs prohibitions, disant : <c Je vous 
défends de manger de la viande de bœuf, ni des pois- 
sons sans écailles, comme anguilles et lamproies. Ne 
l>uvez pas votre vin sans eau ; surtout ne parlez pas 
trop, et ne vous laissez pas refroidir, autrement vous 
êtes morte. Prenez de la tisane et du sirop, et j'en- 
gage ma vie que je guérirai la vôtre. » Celui-là 
A'abuse pas des drogues, mais combien, paraît-il, pren- 
Aent des contrats avec les pharmaciens pour tromper 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 ^3 

les pauvres gens, ou se contentent d'indiquer, sans 
l'écrire, le nom d'un remède afin de permettre au phar- 
macien de donner ce qu'il voudra. » Du même coup le 
moine dénonce les et cœtera des notaires ; rien, après 
eux, n'est plus perfide et plus ténébreux que les qui* 
proqiios des apothicaires. 

Les femmes du xvi^ siècle commencent à exercer la 
médecine ; d'ailleurs elles se bornent à un certain cercle 
d'études. Sitôt son mariage consommé, la femme entre 
en lutte avec la maladie, puis il y a les enfants à soi- 
gner ; ensuite le devoir de rester belle et avenante : voilà 
une carrière médicale bien tracée. Dans son excellent 
livre sur les Femmes de la Renaissance, mon regretté ami 
de Maulde remarque : « Sauf à guetter l'heure propice 
pour reprendre leurs avantages, les médecins se rési- 
gnèrent... On entendit même dans les chaires officielles 
prêcher la médecine aimable, la médecine philoso- 
phique ; en plein amphithéâtre de Paris, dans une céré- 
monie officielle, un prince de la science déclare que la 
Nature a un certain cachet féminin, qu'elle a enrichi 
spécialement les femmes, et les a rendues plus com- 
plètes que les hommes... Un exilé politique de Milan, 
dressé au manège des causeries féminines, le médecin 
Marliano, acquit une influence inouïe dans les Pays- 
Bas par le simple attrait de sa conversation : c'était à 
qui célébrerait sa « suavité d, sa « céleste ambroisie d, 
son « miel ir, sa « douceur (i). d 



(i) Rabelais adresse à Paul III une supplique dans laquelle il 
demande trois choses : Tabsolution publique de s'être enfui de 



!l4 LES MÉDECINS AVANT ET APHilS I789 

D'ailleurs, si les médecins eurent le bon esprit de tran- 
siger, cela tient sans doute à ce qu'il y avait contre eux 
une menaçante levée de boucliers, a On ne se contentait 
plus de rééditer de vieilles plaisanteries ; les malades pré- 
tendaient être guéris... On allait jusqu'à rendre les mé- 
decins responsables de leurs actes, et à soutenir qu'on 
leur devait de l'estime au prorata de leurs mérites. Il 
ne manquait pas de sceptiques, même parmi les 
femmes. Marguerite de France, dans une de ses comé- 
dies, nous représente un malade ballotté entre son mé- 
decin et sa femme, et elle le fait guérir par les prières 
de la cuisinière. <c O céleste médecin, s'écrie sainte Thé- 
« rèse, vous ne ressemblez que de nom à ces médecins 
« de la terre ! Vous visitez les malades sans qu'ils vous 
ce en prient, et plus volontiers les pauvres que les 
<c riches I » Dolce s'amuse à nous raconter la mésaven* 
ture d'un jeune mari qui, après avoir confié à un méde- 
cin son vif désir de devenir père, se plaignit ensuite 
devant les tribunaux de l'être devenu trop rapidement... 
Ghampier, qui était médecin à Lyon, accuse formelle- 
ment ses confrères de devenir de véritables agents de 
démoralisation, et de pervertir le sens moral chez leurs 
clientes... » Il n'est pas inutile de faire remarquer qu'aux 



chez les moines ; la permission de rentrer, s'il en est besoin, dans 
une abbaye de Bénédictins, et l'autorisation d'exercer en tous 
lieux la médecine gratis, par piété, aux seules conditions de ne se 
servir jamais ni du fer ni du feu, qu'il a en horreur, malgré 
l'aphorisme d'Hippocrate : c Les maladies qui ne pourront être 
enlevées par le fer^ qu'on y emploie le feu. » Il veut être < le 
libre infirmier du genre humain. » 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 2l5 

époques grecque, romaine, salernitaine, au moyen âge 
et dans les temps modernes, en France et ailleurs, en 
dépit des lois (i) ou avec leur autorisation, des fenmies 
ont exercé la médecine. Elles sont six à sept miUe 
aujourd'hui, sur notre globe terraqué, elles étaient peu 
nombreuses autrefois, mais ne laissaient pas de rendre 
de grands services à leur sexe, en luttant pour le pro- 
grès, pour la justice, contre l'orgueil et les prétentions 
exclusives des hommes. Dans les guerres de la seconde 
partie du xix® siècle, beaucoup de femmes cmglaises, 
américaines, russes, ont rang de chirurgiens, de méde- 
cins : et ce ne sont plus seulement des femmes dégui- 
sées en hommes, comme cette Maclod qu'un officier 
raillait de vivre « comme une demoiselle. » Maclod se 
leva, provoqua le lieutenant, le souffleta et, le lende- 
main, le tua d'un coup de pistolet. A sa mort, on con- 
stata que le chirurgien Maclod était une femme, issue 
d'une ancienne famille anglaise. 

En 1400, un prêtre allemand, installé à Gracovie, 
écrit à la reine Hedwige : a A ce moment, parmi les étu- 
diants, il 7 en avait un qui se distinguait par son zèle. 
On découvrit que c'était une jeune fille. La Faculté en 



(i) Marcel Baudouin : Femmes médecins d*auitrefos. — Lipinska : 
Histoire des Femmes médecins ; Les Études médicales des Femmes 
françaises du XVI« au XIX« siècle; Les Femmes médecins à Rome ; 
Progrès médical, 1899 ; Les flemmes médecins en Suisse, Allemagne 
et Angleterre, Fronde, Paris, 1900, x3 janvier. — Delagoux : Biogra^ 
phie des sages-femmes célèbres, anciennes, modernes et contempo^ 
raines, — Waldeyer : Les Femmes et Vétude de la médecine. Se- 
maine médicale, 1888, p. 369. — Dora d Istria : Les Femmes par une 
femme, a volumes. 



a6 I.ES MÉDBCINS AVANT ET APRÂS I789 

fut scandalisée, car c'était im crime d'échanger les 
Têtements féminins contre ceux d'un homme. La jeune 
fille fut mandée devant le tribunal ecclésiastique. Quand 
on lui demanda quel était le mobile de son crime, elle 
répondit : L'Amour de la Science. Ses collègues ne pu- 
rent que témoigner en faveur de la jeune étudiante, qui, 
s'étant consacrée avec enthousiasme à ses études, don« 
nait à tous le bon exemple. Impressionnés par cet aveu, 
les juges se montrèrent cléments et la condamnèrent 
seulement à la réclusion dans un couvent, où elle 
vécut depuis comme institutrice des nonnes, et dont elle 
devint plus tard supérieure... » 

L'odyssée sociale d'une autre Polonaise, Salomée Ru- 
siecki, est plus curieuse encore. Née en 1718, mariée à 
un ophtalmologiste allemand, le docteur Hàlpir, qui 
résidait à Gonstantinople, collaboratrice de son mari, 
guérissant des imans, des chefs de brigands, un prince 
transylvanien qui devint amoureux d'elle, passant de 
la fortune à la pauvreté, aux pires détresses, exploitée, 
grugée par son second mari, doctoresse à l'ambassade 
t^que de Vienne, exerçant son art dans plusieurs 
villes de la Pologne, médecin de la famille du sultan 
vers 174^. Son autobiographie ne va pas plus loin que 
1760, elle n'avait que quarante-deux ans, et nous ne 
savons comment sa vie s'est continuée : « Elle soufire 
comme femme, conmie épouse, comme mère, dit 
M^^ Lipinska, elle soufEî-e comme esprit indépendant ; 
pourtant elle va droit devant elle, et toute sa vie est 
un modèle de courage féminin et d'honneur profession* 
nel. » 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 aj 

Encore une existence féminine et médicale mouve- 
mentée : Henriette Faber, née à Lausanne, mariée (elle 
le déclal'e du moins) avec un officier français tué à 
Wagram; dég^sant son sexe, et servant comme chi- 
rurgien à la Grande Armée, prisonnière de guerre en 
Espagne. En 1818, sous le nom d'Henry Faber, elle 
gagne Cuba, passe des examens et exerce avec succès, 
épouse en 1819 une jeune fille du pays, Juana de Léon ; 
mais, trois ans après, une brouille éclate, et la voilà 
dénoncée, condamnée comme sacrilège à la réclu- 
sion et au bannissement. Il paraît que, pour remédier à 
cette situation... anormale, Henriette Faber proposa à sa 
femme de prendre un amant ; mais celle-ci refusa avec 
indignation. Enfermée à l'hôpital des femmes de Saint- 
François de Paule, elle scandalisa tout le monde par ses 
attitudes de révoltée ; on l'envoya chez les Recueillies 
de SaintJean Népomucène, où son humeur belliqueuse 
ne s'apaisa nullement, tant et si bien qu'elle trouva le 
moyen de s'enivrer, et de s'ouvrir avec un clou les 
veines du bras droit : de guerre lasse, elle fut transpor- 
tée en Floride (1826), où elle reprit son métier de chi- 
rurgien, avec ses habits d'homme; enfin, à partir de 1848, 
une dernière incarnation la montre soignant les malades 
dans les hôpitaux de Vera-Cruz et de la Nouvelle- 
Orléans, sous le costume de Saint- Vincent de Paul, 
sous le nom de Sœur Marie-Madeleine. 

Quand cette médecine d'autrefois n'est pas homicide, 
elle se lance trop souvent dans le rêve et la chimère. 
Compliquée de recettes golhiques et de drogues arabes, 



aS LES BfÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

elle transforme Testomac du patient en un alambic 
d'alchimiste. Telle ordonnance du temps rappelle les 
ingrédients baroques que les sorcières de Macbeth 
jettent dans leur chaudière. Il entre trente-deux sub- 
stances dans un électuaire que Sennert préconisait 
contre les maux de cœur, parmi lesquelles de For, de 
Fémeraude, des -perles, du saphir, de Tambre et du 
corail. Plus prodigue que Gléopâtre, Sennert faisait 
boire à ses malades im écrin dissous. La fameuse 
thériaque de Venise se composait de soixante sub- 
stances baroques. Récemment encore, dans Tlnde, où 
la thérapeutique musulmane a conservé des adeptes» 
le mémoire d'un médecin indigène déféré à une cour 
anglaise montait à iao,ooo francs : il y avait porté des 
pilules composées d'ime dissolution de diamants, d'une 
poudre de nombrils de chèvres et de singes du golfe 
Persique. 

Qu'aurait dit Argan de ce compte d'apothicaire 
asiatique, lui qui se récrie si fort sur ce les soixante- 
trois livres seize sols six deniers » du mémoire de 
M. Fleurant ? 

Il n'en est pas moins vrai que les médicaments 
d'autrefois coûtent fort cher ; 2 fr. 4^ pour le moindre 
clystère, le prix moyen est de 4 francs ; les clystères 
dorés, 40 à 5o francs ; un électuaire restaurant , la à 
20 francs; un électuaire confortatif de pierres pré» 
cieuses, a5 francs et même davantage. Les prix de la 
pharmacie ont énormément diminué de nos jours, et 
cependant les bénéfices fantastiques que réalisent 
encore les pharmaciens appelleraient une législation 
sévèrement organisée. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES IJSq SQ 

Raynaud, Franklin, les lettres de Gui Patin, Saint- 
Simon, les ordonnances royales, les arrêts du Parle- 
ment nous disent la querelle plusieurs fois séculaire 
entre la médecine et la chirurgie, Forganisation inté- 
rieure de la Faculté de médecine et du collège de 
Saint^Gôme, la rivalité violente des chirurgiens et des 
barbiers, les étemels procès de privilèges, la chirurgie 
si glorieuse au xvi** siècle avec Ambroise Paré, dédai- 
gnée cependant par les médecins en vertu du préjugé 
féodal que c'est là un art manuel, partant servile ; les 
rixes à main armée entre écoliers en chirurgie, ap- 
prentis barbiers et la maréchaussée pour se disputer 
les cadavres fournis par les bourreaux, les seuls dont 
on pût se servir pour Tétude de Tanatomie ; d'où ce 
résultat f&cheux qu'une exécution était une fête pour 
les écoles. Ces auteurs n'oublient pas non plus les 
velléités d'indépendance des apothicaires, leur concur- 
rence aux médecins par la consultation à huis clos : et 
ils ne sont pas les seuls : femmes, étudiants, moines, 
rebouteux, se mêlent aussi de prescrire, d'appliquer des 
remèdes, sans compter les rois de France qui guérissent 
les écrouelles par l'imposition des mains. Ce sont 
encore les controverses entre la Faculté de Montpellier 
et la Faculté de Paris, la poursuite acharnée de celle^i 
contre Théophraste Renaudot, fondateur de la Gazette 
de France et d'un c€d)inet de consultations gratuites, 
la querelle intestine au sujet de Fantimoine qui en- 
gendra de si furieuses polémiques. Il faut entendre 
Gui Patin tonner contre Fantimoine et ses partisans 
qu'il voue, ou peu s'en faut, aux flammes de l'enfer. 
Cependant Gui Patin a de l'esprit, en même temps que 



3o LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

rhyperbole gfaie et amusante, un style bigarré, mais 
savoureux, coloré ; c*est par les lettres qu'il arrive à la 
célébrité ; il fait, comme il le dit, sa débauche avec les 
livres. Fort indépendant, très satirique, il déteste les 
apothicaires, les moines, les jésuites, les chirurgiens , 
Mazarin, Richelieu traité par lui de «c Jupiter massa- 
creur », autant qu'il aime le Parlement, la liberté. 
Tacite, son ami le président de Lamoignon, Gassendi, 
Rabelais, Montaigne, le roi : a J'ai souvent loué Dieu, 
dit-il, de ne m'avoir fait ni femme, ni Turc, ni prêtre, ni 
juif. » C'est un collectionneur de thèses, au caractère 
firondeur, franc-parleur, franc-jugeur, fort injuste pour 
les littérateurs contemporains et pour tous ceux qui 
contrecarraient ses systèmes. Oui, mais en même 
temps qu'il a les convictions et les vertus de son état, 
il en garde les colères, les préjugés, les routines. Son 
symbole n'est pas chargé de beaucoup d'articles : 
saigner, purger, voilà le grand secret, et il professe 
que la multitude des remèdes est fille de l'ignorance. 
Aussi simplifie-t-il, saigne-t-il à outrance ses malades , 
aussi estime-t-il, avec Botal, « que le sang, dans le 
corps humain, est comme l'eau dans une bonne fon- 
taine : plus on en tire, plus il s'en trouve d. Treize fois 
en quinze jours il saigne un enfant de sept ans, il en 
saigne un de deux mois, un autre de trois jours. Ici, la 
monomanie tourne au molochisme ; il aurait envié, s'il 
eût vécu de notre temps, ce médecin dont parle 
Claude Bernard qui se saignait tous les jours et 
arrosait ses fleurs de son sang. <c La chimie, dit Gui 
Patin, est la fausse monnaie de notre métier. i> 



LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 3l 

La saignée demeure pour lui un article de foi, une obla- 
tion sainte, presque une religrion. Il ne se contente pas 
de condamner ceux qui la repoussent, il les damne tout 
vifs. On eût dit Torquemada sous la perruque du San- 
grado de Gil Bios. Son confrère Gui de Labrosse, mé- 
prisant la saignée comme le remède des pédants san- 
guinaires, et aimant mieux mourir que d*y recourir : 
« Ainsi a-t-il fait, observe férocement Gui Patin; le 
di€d)le le saignera, conmie le mérite un fourbe et un 
athéiste. » Amelot de La Houssaye rapporte que Bou- 
vard, son beau-père, ût avaler à Louis XIII, en une seule 
année, deux cent quinze médecines, le saigna quarante- 
sept fois, et lui administra deux cent douze de ces 
remèdes dont il est question dans le Malade imagi- 
naire. Que vouliez-vous qu'à fit contre tant de méde- 
cines? Aussi mourut-il à quarante-deux ans. Voilà le 
résultat de doctrines poui^sées à l'absurde, sans perspec- 
tive sur la nature et sans vue sur Thumanité : f€d)riquer 
des bourreaux en robe. Et si quelque médecin, comme 
Duret, simplifie à l'extrême, n'ordonne en général que 
de Peau claire et une pomme cuite, les apothicaires 
cherchent à le faire passer pour fou. 

<c L'antre de Trophonius, déclare Paul de Saint- 
Victor, n'était ni plus noir ni plus enfumé que les écoles 
où professait cette médecine ignare. Rien de pratique, 
rien d'expérimental ; jamais le mattre n'amenait l'élève 
au lit d'un malade ; jamais il ne lui faisait étudier le 
mal sur la chair, la vie sur la mort. Tout se passait en 
argumentations et en tournois dialectiques. Nourri d'in- 
sanités, repu de formules, le nez dans les livres, l'étu- 



3a LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

diant restait aussi étranger à la nature que peut Fêtre un 
fakir indien, accroupi au fond de sa grotte, et marmot- 
tant éternellement une syllabe mystique. Son éducation 
tournait dans un cercle de logomachie byzantine. Les 
thèses qu*on lui donnait à débattre auraient déformé le 
cerveau de Bacon. C'étaient des questions de cette im- 
portance : « Les héros naissent-ils des héros ? Sont-ils 
bilieux? » — a Est-il bon de s'enivrer une fois par 
mois ?» — « La femme est-elle un ouvrage imparfait de 
la nature? » — a L'étemuement est-il un acte naturel ?» — 
« Les b&tards ont-ils plus d'esprit que les enfants légi- 
times? » — <K Faut-il tenir compte des phases de la lune 
pour la coupe des cheveux? » La gloire de l'écol&tre 
était de ferrailler des heures entières contre ces moulins 
à sottise, b&tis par ceux-là mêmes qui leur couraient 
sus. Les jours de grande thèse, le bachelier soutenait, 
de cinq heures à midi, l'assaut de tous ses condisciples 
et de neuf docteurs de la Faculté. Sept heures durant, il 
lui fallait combattre des arguments connus, rétorquer 
des objections ineptes, syllogiser dans l'absurde, bom- 
byciner dans le vide. Des mots! des mots ! des mots ! se 
serait écrié Hamlet. Lutte d'enfants, d'Éoles gonflant et 
dégonflant leurs joues pleines de vent. Au coup de midi, 
le disputeur s'arrêtait, ivre de sons, étourdi de bruit, 
idiot, hébété. Il était dignus intrare in illo dodo cor- 
pore. » 

Ceci explique la vogue dont jouissaient les charlatans 
empiriques et opérateurs de tout genre, vendeurs d'or- 
viétans qui parfois guérissaient des maux imaginaires 
avec des remèdes non moins imaginaires. Quelques-uns, 



LES MÉDECINS AVANT KT APRES I789 33 

comme Gontugi et Melchissédec Barry, opéraient aa 
Pont-Neaf, à la place Dauphine, sur des petits thé&tres 
où une troupe de farceurs jouaient d*abord une bouffon- 
nerie pour amorcer les badauds. 

Barry jouissait d'une assez grande et légitime vogue. 
Il guérit de la peste les habitants de Rome, et le Pape ût 
frapper en son honneur une médaille d*or portant, d'un 
côté, son effigie, et de l'autre cette inscription : ce /n- 
nocentius decimus Barrido, urbia Sanatori, anno sala- 
tis i644' ^ ^ Rouen, le pourpre sévissait : il en purgea 
rapidement la ville. En i^oa, Dancourt et Gillet firent 
jouer une comédie sous ce titre : V Opérateur Barry. 
Celui-ci résumait en ce couplet sa philosophie médicale. 

Les chagrins, la mélancolie, 
Sont les plus grands maux de la vie. 
Les secrets dont je les guéris 
Sont les plaisirs, les jeux, les ris. 
Un peu d'amoureuse folie, 
Et Tusage des meilleurs vins. 
Avec cela, quel mal peut vous surprendre ? 
Que mes remèdes sont bénins. 
Et qu'ils sont faciles à prendre ! 

Voici d'autres versiculets qui se rapportent à ce même 
Barry: 

Sur leurs santés un bourgeois et sa femme 

Interrogeaient l'opérateur Barri, 

Lequel leur dit : « Pour vous guérir. Madame, 

Baume plus sûr n*est que votre mari. » 

Puis se tournant vers l'époux amaigri : 

« Pour vous, dit-il, femme vous est mortelle. » 

3 



34 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

« Las I dit alors Tépoux à sa femelle, 
Puisqn'autrement ne pouvons nous guérir, 
Que faire donc? — Je n'en sais rien, dit-elle, 
Mais, par saint Jean, je ne veux point mourir. » 

D'autres individus, qui s'intitulent dentistes, oculistes, 
botanistes, chimistes, herboristes, exercent leur indus- 
trie sur le Pont-Neuf ; quelques-uns sont vraiment ha- 
biles, tel GarmeUne, dentiste à la mode au début du 
règne de Louis XIV, qui prétendait arracher les dents 
sans douleur, et sans clavier, pélican, élévatoire, pous- 
soir ou rifragan; il avait pour devise : Uno avulso non 
déficit aller. Gens à secrets, souffleurs ou alchimistes, 
chimistes de tout poil et de tout pays, inondent les rues 
d'affiches où ils ne se gênent point pour mettre en garde 
les malades contre l'ignorance des médecins des Facul- 
tés. La crédulité populaire, quelques cures heureuses les 
rendent parfois célèbres. Détail typique, un duc de Bouil- 
lon, en 1667, obtient de Louis XIV un privilège spécial 
pour la vente « d'un petit sachet de la grandeur d'une 
pièce de i5 sols, pour garantir toute sorte de personnes 
de la vermine, et en retirer ceux qui sont incommodés 
sans mercure ». 

A leur tour, les empiriques ne laissent pas de faire 
une concurrence sérieuse aux docteurs patentés. Nico- 
las de Blégny définit la médecine empirique : <c Celle 
qui est pratiquée par des particuliers dont l'étude n'a 
pas été assez réglée pour parvenir aux degrés, et cpii 
se fonde principalement sur les épreuves de quelques 
recettes médicales. x> Les plus fameux empiriques 
étaient les Capucins du Louvre, inventeurs du Baume 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 35 

tranquille ; le Fr. Jacques, qui le premier pratiqua la 
taille latéralisée, et ce Fr. Ange que consultait le 
iy Vallant luirmôme : <( SU faisait du tort à la méde- 
cine, observe Vallant, il n'était pas du tout charlatan. » 
Si ' merveilleuses éclatèrent certaines guérisons obte- 
nues par d'autres capucins, que le roi les logea an 
Louvre et leur fournit l'argent nécessaire ^our établir 
un laboratoire : mais cette grande vogue ne dura pas 
longtemps. Parmi les empiriques laïques figurait le 
chevalier Talbot, avec son remède anglais, qui n'était 
qu'une teinture de quinquina ; en 1679, il guérit le roi 
d'une fièvre intermittente, fut créé chevalier, gratifié 
d'une pension de 21,000 livres, instcdlé au Louvre; 
Louis XIV lui. acheta son remède et le rendit public ; 
— la Martinière, « médecin chimiste et opérateur de 
Sa Majesté, » auteur de nombreux ouvrages sur l'art 
« de conserver sa santé par le régime de vivre », art 
recommandable en un temps où l'hygiène laissait fort à 
désirer ; — Nicolas de Blégny, qui avait l'esprit fort 
inventif, entendait à merveille la réclame, et, malgré 
des qualités assez rares, finit par être enfermé sept ou 
huit ans au château d'Angers. A la fin du xvm^ siècle, 
certains demi-charlatans avaient reçu le surnom de 
médecins d'urine : lïnspection des urines était alors un 
grand point (voyez la Femme hydropique de Gérard 
Dou au Louvre); déjà M"^* de Sévigné prenait de 
l'extrait d'urine et s'en trouvait fort ,bien, assure-t-elle. 
Sévère, mais injuste, vivant resserré dans son hori- 
zon, Gui Patin écrit en 1664 : « Nous sommes arrivés à 
la lie de tous les siècles ! » Gomme il exècre Gùénaut^ 



36 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

un des adeptes de Fantimoine ! Gomme il Faccuse 
d'avoir empoisomié femme, neveu, filles, gendres, avec 
Fantimoine ! 

Et avec quelle joie il enregistre uneépigramme contre 
le premier médecin du roi, Vallot, autre médecin chi- 
mique, qu'on accusait d'avoir tué la reine d'Angleterre, 
fille de Henri IV, femme de Charles I"" ! 

Le croiriez-Yous, race fatore, 
Que la fille du grand Henri 
Eut, en mourant, même aventure 
Que feu son père et son mari ? 
Ravaillac, Gromweli, médecin, 
Tous trois sont morts par assassin. 
Henri, d*un coup de baïonnette, 
Charles finit sur un billot, 
Et maintenant meurt Henriette, 
Par Fignorance de Vallot. 

Comme Gui Patin rappelle que l'antimoine fut con- 
danmé par deux décrets solennels de la Faculté, en i566, 
en i6i5 — et attaqué directement en pleine cour par 
Benserade, dans le ballet de l'amour malade, que dansa 
le roi lui-même en 165; ! 

Mais qu*est-ce que Fantimoine ? D'après une légende 
peu authentique, Basile Valentin, moine bénédictin, et 
de plus philosophe, alchimiste, astrologue, médecin, 
ayant isolé un métal mal oonnu avant lui, en fit prendre 
d'abord à des porcs auxquels il réussit à merveille. Le 
minerai d'antimoine, en eff^et, contient certaine sub- 
stance qui, absorbée à petites doses, engraisse. Encou- 
ragé par le succès, Basile Valentin aurait administré sa 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 3^ 

découverte aux moines de son couvent, qu'elle rendit 
fort malades ; il en tira cette déduction : ce métal con- 
vient aux porcs, ne convient pas aux moines, appelons- 
le antimoine. Au reste, il fit de nouveaux essais, s'eni- 
vra de son idée, s'imaginant avoir trouvé la panacée 
universelle, et il publia un mémoire sous ce titre empha- 
tique : Le char triomphal de l'antimoine. 

Trente ans après, Paracelse préconise Pantimoine, 
l'introduction dans la thérapeutique des remèdes tirés 
du règne minéral, la rupture complète avec les tradi- 
tions de Fantiquité le tout mélangé de théories nua- 
geuses sur l'or potable, l'harmonie universelle, le pan- 
théisme et l'alchimie. La querelle des partisans, des 
adversaires de Tantlmoine, dura plus d'un siècle, et les 
Trissotins, les Vadius de la médecine s'y donnèrent 
libre carrière. On discuta pédantesquement la question 
de savoir si Adam qui, dans le paradis, donna, 
d'après la Genèse, un nom à toutes choses, nonmia 
aussi l'antimoine; s'il faut l'assimiler à un cercle 
qui n'a ni commencement ni fin ; Protée des métaux, 
métal ou minéral, racine des métaux parce qu'il les 
produit tous; loup des métaux, parce qu'il les dévore, 
autant de sujets de lourdes dissertations pour et contre, 
avec dupliques, répliques et tripliques à l'infini. 

Tout homme a dans le cœur un cuistre qui sommeille. 

Ce cuistre était singulièrement éveillé et menait grand 
tapage. La plus belle promesse que, selon les antimo- 
niaux, Dieu pût faire à son peuple, c'était de le loger 
dans un palais d'antimoine. Même les poètes se mirent 



38 LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

de la partie, et non seulement les médecins (car il y a 
parmi enx presque autant de versificateurs que parmi • 
les magistrats)^ mais les poètes sans épithète. > 
* En i658, le roi tOQibe gravement malade à Calais ; 
Guénaut le traite, emploie Tantimoine et le guérit. D'au- 
cuns afiirment qu'il dut son salut à un obscur praticien 
d'Abbeville, nommé du Saussoy, qui insista pourTémé- 
tique. « Ce bonhomme, rapporte Voltaire, s'asseyait 
sur le lit du roi, au mépris de toute étiquette, et disait : 
ce Voilà un garçon bien malade, mais il n'en mourra 
a pas. » Quoi qu'ilen soit, la fortune de l'antimoine fut 
de ce jour assurée, au grand désespoir de Gui Patin, et 
Guénaut porté aux nues. Scarron s'institua l'interprète 
du bonheur public : 

A la cour où régnaient la tristesse et Teffrol, 
On faisait nuit et Jour mille vœux pour le roi, 
Quand l'illustre Guénaut calma ce grand orage, 
n vient, il voit le roi, Tentreprend, le guérit. 
Quel Dieu, quel Esculape en eût fait davantage ? 

La réhabilitation officielle ne pouvait tarder Indéfini- 
ment : le 18 décembre 1666, Jacques Thévart présenta 
au Parlement une requête pour obtenir l'existence légale 
de l'antimoine, quatre-vingt-douze docteurs sur cent 
deux se prononcèrent pour, et le Parlement rendit un 
ai^êt permettant à tous docteurs de la Faculté de Paris 
de se servir du vin émétique pour la cure des maladies. 
Beaucoup n'avaient pas attendu son autorisation. Disons 
aussi qu'au xvn^ siècle et avant le xvn® siècle, avec la 
méthode d priori ou dialectique, avec la méthode expé- 



LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 3q 

limentale, et souvent aussi en dépit de ces méthodes, 
par le simple bon sens ou Tart des simples, de très nom- 
breux médecins se montrent vraiment guérisseurs, sou- 
cieux de leur art et de leurs malades, désintéressés, 
courageux devant le danger, praticiens habiles et nuUe« 
ment charlatans (i). 

Sous Louis XI y, le métier à Paris rapporte gros, la 
vie matérielle coûte peu, le médecin ne paie pas d'im- 
pôts. Eusèbe Renaudot gagne 7,000 livres en dix mois ; 
Nicolas Brayer se fait 80,000 livres par an et amasse 
3o,ooo écus de rente : chaque visite se paie d'ordinaire 
on écu blanc ou un écu d'or, soit lao sols, la francs de 
notre monnaie actuelle. Les Ësculapes aiment la 
bonne chère et le bon vin. Gui Patin reproche à Gué- 
naut son âpreté au gain, ce Un grain de fortune, disait 
Guénaut, vaut mieux que dix onces de vertu. 1» Mais il 
faut se méfier des coups de langue de Gui Patin : lui- 
mSme n'a-t-il pas pris soin de nous avertir qu'il ne mé- 
prise nullement les honoraires? <e Quand j'étais jeune, 
je rougissais de recevoir de l'argent; maintenant je 
rougis quand on ne m'en donne point. » 

Aux yeux du gros public, et dès cette époque, l'argent 
que gagne un médecin n'est que trop devenu la cote de 
sa valeur. 

Parmi les médecins beaux esprits, il faut citer : le 
IK Bourdelot, ami des premiers écrivains de son 
temps, médecin du grand Coudé et de Christine de 



(i) Bussi-Rabutin écrit : c II faut que j*aie une conversation 
ayec Sa Majesté, c'est le Tin émétique pour moi. » 



4o LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I^Sg 

Suède ; Bemîer-Mogol, le joli philosophe, qui composa 
avec Boileao le fameax Arrêt burlesque, grand épicu- 
rien, ami intime de Saint-Ëvremond, Bois-Dauphin et 
d'Olonne : assez mauvais courtisan, il répondit à 
Louis XIV qui lui demanda quel pays il préférait : 
a La Suisse. » Bemier fut médecin d'Aureng-Zeb pendant 
huit ans. Libertin déterminé (i), il était devenu pres- 
que spiritualiste après ses voyages, écrivait à Chapelle : 
UL II me semble bien raisonnable de croire qu'il y a 
quelque chose en nous de plus parfait que tout ce que 
nous appelons corps ou matière. » — Marin Cureau de 
La Chambre, médecin ordinaire de Louis XIII, familier 
du chancelier Séguier, qui écrivit Les caractères des 
passions, L'art de connaître les hommes ; membre de 
TAcadémie française, spirituel épistolier, il soumettait 
ses travaux philosophiques à M"^^ de Sablé, chez laquelle 
il retrouvait Pilet de La Mesnardière, son confrère à la 
Faculté et à l'Académie, rimeur et médecin tout en- 
semble. Costarrend cet hommage à Marin Cureau qu'il 
<E est rhomme de France qui a le mieux écrit des 
sciences en français. » Son fils, Fabbé Pierre de La 
Chambre, fût aussi de TAcadémie, il aimait les artistes, 
les lettres, la poésie, et fit un vers dans sa vie, ce qui 
donna lieu à Boileau de s'écrier : « Ah ! Monsieur, que 
la rime en est belle ! x> — Vallant, qui rassembla avec 
soin dans ses portefeuilles tous les papiers qu'on appor- 



(i) Libertin est ici synouyme de libre penseur, athée ou athéiste, 
comme on disait Jadis. Voir mon troisième volume : Les Libertins 
et SainUBvremond, 



LBS MEDECINS AYANT ET APRitS I789 ^l 

tait chez une illustre malade imaginaire, la marquise de 
Sablé : il y resta de i663 à 1678 comme médecin, secré- 
taire, intendant, continua de fréquenter ce salon, fut 
premier médecin de M"^* de Guise. Il est à Faffût des 
petits moyens, cause avec les chambrières qui lui révè- 
lent les formules mystérieuses de leurs maltresses. 
Cousin Taccuse de s'approprier les lettres de la mar- 
quise de Sablé, « même les plus intimes, aux dépens 
de Tamitié, et au plus grand profit de l'histoire ». 

Née dans les cloîtres, la médecine du moyen âge 
demeure longtemps ecclésiastique, et presque seuls les 
clercs la pratiquent; d'où ce singulier effet que les 
laïques médecins eux-mêmes se voyaient astreints au 
célibat, et que cette règle, plus ou moins observée, 
comme on Ta vu plus haut, survécut longtemps aux 
décrets des conciles qui défendaient aux prêtres 
Fexercice de la médecine. Le cardinal d'Ëstouteville, 
chargé, en i45a, par le pape Nicolas V, de réorgani- 
ser rUnlvèrsité de Paris, déclara le célibat médical 
chose impie et déraisormabley et le supprima. Autre con- 
séquence : la qualité de prêtre empêchait Fhomme 
d'église de verser le sang même dans l'intérêt des ma- 
lades. Ecclesia abhorret a sanguine. Doncû doit se con- 
tenter de prescrire opérations et saignées à des subal- 
ternes, chargés d'exécuter ses ordonnances. Dès lors, 
l'Université de Paris repousse les chirurgiens, qui pro- 
testent contre cet ostracisme par le meilleur témoi- 
gnage, en marchant, en progressant, tandis que la mé- 
decine s'affaisse dans une agitation stérile. Ils ont 
d'ailleurs une confiserie, leur collège de Saint-Gôme, 



4a LES MÉDECINS AYANT ET APRÂS I789 

consacré, dès la seconde moitié du xiv® siècle, par des 
édits et lettres patentes des rois de France. La bat€dlle 
entre les chirurgiens et médecins commence au x\® siè- 
cle, se poursuit à travers mille incidents jusqu'à la veille 
de la Révolution française (i). 

« Durant tout le temps que la médecine a été unie à 
l'Église, les physiciens n'ont pas troublé la chirurgie. 
Mais depuis que le cardinal d'ËstouteviUe leur eut donné 
des femmes au lieu de bénéfices, leur ambition se ré- 
veilla; elle poursuivit les chirurgiens sans rel&che, et 
elle retarda par des disputes opini&tres la perfection 
de leur art. » 

Ainsi parle Quesnay, défenseur naturel des chirur- 
giens, qui reprochaient aux médecins leur jalousie, 
tandis que ceux-ci dénonçaient les perpétuels empiéte- 
ments de ces enfants ingrats. Les uns et les autres ne 
manquaient ni de bonnes ni de mauvaises raisons. 

^Troisième conséquence des origines hiératiques de la 
médecine : Ësculape doit veiller sur F&me du client. 
Pie V lui défend de faire plus de trois visites au ma- 
lade non confessé (i566). Une Déclaration royale 
de 171a approuve, cette bulle en l'aggravant : le pape 
accorde trois visites, le roi n'en permet plus que deux ; 
à la troisième, le médecin doit se retirer si son client 



(i) Rappelons cette définition, fameuse au xvii* sièele : la chirur- 
^e est un art manuel, borné à la diérèse, la synthèse et Texérèse. 
Elle a dans ses attributions la lèpre, la syphUis, les accouche- 
ments aussi à partir du xvr siècle : Jusque-là c'étaient les sages- 
femmes qui aidaient les princes à sortir c du cloître maternel pour 
commencer mortelle vie. » 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 4^ 

ne lui présente pas un billet de confession, sous peine 
de trois cents livres d'amende pour, la première fois, 
d'être interdit de toutes fonctions pendant trois mois, 
ou pendant toute la vie, en cas de récidive. 

Observons encore qu'un médecin se fût perdu dans 
l'opinion s'il eût paru au théâtre. C'était un passe-temps 
trop frivole pour les professions sérieuses. D'Agnes- 
seau, le chancelier, n'y va pas une seule fois pendant 
toute sa vie. Le xvui^ siècle allait renverser ces règles 
de bienséance ; médecins et magistrats ne se feront plus 
scrupule d'aller applaudir Corneille au Thé&tre-Français. 

Le bâton de maréchal d'un docteur, sous l'ancien 
régime, c'est la charge d'archiâtre, premier médecin 
du roi, charge où la science ne suffît pas toujours : il y 
faut encore le tact, la souplesse du courtisan, de la 
complaisance sans servilité, — charge parfois très 
pénible, selon que le royal client est enclin ou non â 
tourmenter son Ësculape, si pénible, que l'un d'eux, 
Dulaurens, mourut à la peine. Un autre, Nicolas Petit, 
premier médecin de Henri IV, « ne pouvant accommoder 
sa vie ni ses mœurs à celles de la Cour, obtint de se 
retirer en sa maison à Gien^ aimant mieux gouverner 
là son compère lé savetier et boire librement avec lui, 
que de courtiser et de gouverner les dieux de la Cour, 
avec envie possible et calomnie, à laquelle ceux de cet 
état sont volontiers exposés. x> 

A la fin du règne de Louis XIV, le premier médecin 
touche 4o»ooo livres d'appointements, il a la surinten- 
dance du Jardin des Plantes et de toutes les eaux 
minérales de France, le titre de conseiller d'État : son 



44 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

privilège le plus envié est de pénétrer tous les jours 
dans la chambre du roi encore couché, et avant les 
grandes entrées. Il doit aussi être présent, en robe de 
satin, au dîner de Sa Majesté ; il a le titre de comte et 
transmet à ses descendants une noblesse réelle. Natu- 
rellement sa clientèle est inmiense, les courtisans assiè- 
gent son cabinet, a II vaut mieux, dira Ghamfort, 
offenser un ministre que Thomme qui l'assiste dans sa 
garde-robe. » 

Le service médical de Louis XIV comprend encore : 
un médecin ordinaire et huit médecins servant par 
quartier, le premier recevant 5,5oo livres, les autres 
21,473 livres ; un médecin anatomiste, un médecin bota- 
niste, tous deux payés par la Faculté de Montpellier ; 
un médecin mathématicien à 600 livres; 66 médecins 
consultants à 400 livres; quatre médecins « spagiri- 
ques » à 1,200 livres : ces derniers représentant Técole 
chimique, très en crédit auprès des malades, assez mal 
vue de la Faculté. Ces fonctions lucratives coûtaient 
cher ; sous la forme de pots-de-vin secrets ou d'indem- 
nités ostensibles, un nouveau médecin ordinaire du roi 
payait parfois plus de aoo,ooo francs (i). 

Le médecin ordinaire succède en général an premier 
médecin, quelquefois même il le supplante, comme on 
peut le voir dans les Mémoires de Fabbé de Ghoisy. Je 
résume son récit. 

(K M"^^ de Maintenon protégeait Fagon depuis qu'il 



(i) Sur les Premieps Médecins de Louis XIV, roir Chronique mé^ 
dicale, igoi, pp. 369, 466, 400, 433, 52g. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 4^ 

avait accompagné le duc du Maine à Barèges. Le roi 
n*avait jamais le moindre mal de tête qu'elle ne le fit 
appeler, pas avant, toutefois, qu'il n'eût vu le premier 
médecin Daquin, dont l'autorité ne pouvait être 
ébranlée qu'à la longue. Louis XIV, étant à Marly, eut 
un fort grand accès de fièvre. Les médecins, vers 
minuit, voyant que la fièvre diminuait, lui firent pren- 
dre un bouillon. Daquin dit : « Voilà la fièvre qui est 
sur son déclin, je m'en vais me coucher. » Fagon fait 
semblant de le suivre, et s'arrête dans l'antichambre, 
murmurant entre ses dents : « Quand donc veillerons- 
nous ? Nous avons un si bon maître, et qui nous paie 
si bien! » Il se met dans un fauteuil, appuyé sur 
son bâton ; il y était aussi bien que dans sa chambre, 
parce qu'il ne se déshabillait jamais, à cause de son 
asthme. Une heure après, le roi appela le premier 
valet de chambre, et se plaignit de la fièvre. — Sire, 
dit Niert, M. Daquin est allé se coucher, M. Fagon est 
là; le ferai-je entrer? — Que me dira-t-il? reprit le roi, 
qui craignait que le premier médecin ne le sût. — Il 
vous dira peut-être quelque chose, il vous consolera. — 
Fagon entra, tâta le pouls, fit prendre de la tisane, 
changer de côté, et enfin il se trouva seul auprès du 
roi pour la première fois de sa vie. Daquin eut son 
congé trois mois après sur une bagatelle dont on lui 
fit une querelle d'Allemand. Il avait demandé l'arche- 
vêché de Tours pour son fils; si demander plus qu'il ne 
devait avait été ua crime, il y avait longtemps qu'il eût 
été criminel. Il était aussi connu pour son avidité que 
d'autres l'étaient pour leur ennui ou leur esprit. » 



46 LES MÉDECINS AYANT ET APRÈS I789 

On vint dire au roi, un matin à son lever, qu'un vieil 
officier qu'il connaissait et qu'il aimait était mort dans 
la nuit. Louis XIV répondit qu'il en était flSché, que 
c'était un ancien domestique qui l'avait bien servi et 
qui avait une qualité bien rare dans un courtisan, c'est 
qu'il ne lui avait jamais rien demandé. En disant ces 
mots, le roi fixa les yeux sur Daquin, qui comprit bien 
ce que le roi voulait lui reprocher ; mais, sans se décon- 
certer, il dit au roi : ce Oserait-on, Sire, demander à 
Votre Majesté ce qu'Elle lui a donné ?» Le roi n'eut 
tien à répondre, car il n'avait jamais rien donné au 
courtisan si discret. Ainsi parle Astruc dans ses 
Mémoires pour servir à Thistoire de la Faculté de 
Montpellier. 

Quelquefois sa position, quelquefois aussi son carac- 
tère, jettent le premier médecin dans les hasards de la 
politique. Vautier se trouve ainsi métamorphosé en 
chef de parti : il passait pour dominer entièrement la 
reine Marie de Médicis, et les mémoires du temps par- 
lent souvent du parti Vautier, qui faillit obtenir de 
Louis XIII la disgr&ce de Richelieu. Ce fut la Journée 
des Dupes ; Vautier alla pendant douze ans méditer à 
la Bastille sur son imprudence, dans une captivité si 
rigoureuse que la reine-mère, retirée aux Pays-Bas et à 
Cologne, le réclama à plusieurs reprises et toujours en 
vain. La Bastille porte conseil : Vautier reparut à la 
Cour après la mort du cardinal, obtint force bénéfices, 
devint médecin de Mazarin, premier médecin de 
Louis XIV, et mourut fort riche en i65a. Un autre mé- 
decin de Louis XIII, Cérelle, ftit envoyé aux galères 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 4? 

parlUchelieu, parce qu'on le trouva porteur d'un horos- 
cope qui concernait le roi et contrariait les projets du 
ministre. 

Dans Tantiquité et dans les temps modernes, dans le 
présent et le passé, peu de professions ont été aussi 
chansonnées et chansonnantes, attaquées et défendues 
avec autant de violence, avec autant de justice parfois, 
avec autant d'injustice en d'autres cas. Clients, poètes^ 
magistrats, auteurs dramatiques, romanciers^ faiseurs 
de mémoires, que de gens ont dénoncé la rapacité, 
l'ignorance médicales! Combien aussi ont porté aux 
nues la probité, la générosité, la science de la gent qui 
guérit ! Que de satires, que de calomnies, que de bon 
et de faux esprit dépensés à propos des Esculapes, 
par les Esculapes eux-mêmes, car ils se sont défendus, 
Us ont attaqué, et ils se sont aussi trahis les uns les 
autres devant le public I 

Laissons de côté les violences et les gros mots, les 
traits connus de Rabelais, Boursault, Brueys, La 
Bruyère, Dufresny, ceux de ce Cyrano qui n'était pas de 
Bergerac, mais de Paris : « Écuyers à mules, démons 
gradués, dit ce dernier, ils enveloppent leur venin dans 
de si beaux termes, que dernièrement je pensais que le 
mien m'eût obtenu du Roi une abbaye commendataire, 
quand il m'assura qu'il m'allait donner un bénéfice du 
ventre... L'avocat tourmente la bourse, le médecin le 
corps, et le théologien l'âme... » Qui ne se rappelle les 
railleries de Molière, lequel d'ailleurs n'a fait que 
reprendre les plaisanteries de Tabarîn et de Gauthier- 



48 LES MEDECINS AYANT ET APRES I789 

Garguille, en les revêtant de son génie, en y ajoutant le 
fruit de ses observations personnelles? Il a pour amis 
particuliers les D'" Bernier, Liénard et Mauvillain, 
qui lui fournirent beaucoup des traits qu*il lança, non 
contre la médecine, mais contre une partie des méde- 
cins. Le Roi lui ayant demandé : « Vous avez un méde- 
cin, que vous fait-il? — Sire, répondit Molière, nous 
causons ensemble, il m'ordonne des remèdes, je ne les 
fais pas, et je guéris. » Le mot a-t-U été dit? En tout 
cas, c'est en faveur du ûls de Mauvillain que Molière 
adressa à Louis XIV le placet qui se trouve en tête de 
Tartufe, La requête fut octroyée. Et Ton sait le mot de 
Louis XIV à propos du Malade imaginaire : m Les mé- 
decins font assez souvent pleurer pour qu'ils fassent 
rire quelquefois. » 

Aussi bien Molière n'a rien inventé. Écoutez Saint- 
Simon parlant du médecin le plus éclairé de son temps : 
« A l'avis de Fagon, il n'était permis de guérir que par 
la voie commune des médecins reçus dans les Facultés, 
dont les lois et Tordre lui étaient sacrés, d C'est la doc- 
trine du docteur de Molière qui, a quand on devrait cre- 
ver, ne démord pas d'un iota des règles des anciens, et, 
pour tout l'or du monde, ne voudrait pas avoir guéri 
une personne avec d'autres remèdes que ceux que la 
Faculté permet. » Les Mémoires du temps sont remplis 
des homicides imputés à Fagon; à entendre Paul de 
Saint^Victor qui, d'ailleurs^ l'accuse un peu à la légère, 
il tue le Grand Dauphin, il expédie Barbezieux ; si l'on 
écoute Saint-Simon, des cris de détresse retentissent 
par les salles et les galeries de Versailles. En plein 



LES MÉDECINS AYANT ET APRÂS I^Sg 49 

xvn^ siècle, la médecine demeure trop souvent un 
sacerdoce grotesque et terrible, exercé dans les ténè- 
bres de la routine, par des pédants tyranniques. 

Voici cependant quelques anecdotes, épigrammes, 
mots plus ou moins connus, à l'adresse des médecins, 
on lancés par eixx, 

Montaigne, qui médit longuement des médecins, 
affirme qu'il y avait en Egypte une loi en vertu de 
laquelle le médecin prenait son patient en charge, les 
trois premiers jours, aux risques et périls de celui-ci ; 
mais, passé ce délai, c'était aux siens propres. Et on 
lit dans un volume du xvu^ siècle qu'en Chine, comme 
ils sont médecins et apothicaires, ils sont payés quand 
ils ont guéri le malade, et ne reçoivent rien si le remède 
n'a pas eu d'effet. 

« Docteur, votre malade est mort, malgré vos belles 
prophéties ! — Vous n'avez pas suivi les progrès de la 
maladie, il est mort guéri. » 

<ic Tout ce que les médecins ont pu faire pour le rhume 
de cerveau, c'est de l'appeler coryza. » 

« Il n'y a qu'aux médecins qull est permis de tirer la 
langue. » 

Un client remet, après la consultation, une indemnité 
que son docteur juge trop modeste. « Est-ce pour mon 
domestique ? interroge-t-il avec hauteur. — Non, repart 
le client, c'est pour vous deux. » 

Le mot de Dumas à un médecin : « Oui, je fais des 
tragédies comme vous ; seulement vous les faites relier 
en sapin. » 

Celui de Villemain, mot déjà fait à Rome et au 

4 



5o LES MÉDECINS AYANT ET APRÈS I789 

xvn* siècle, sur un de ses amis : « H a une fièvre chaude 
compliquée de quatre médecins. » 

Voici le sixain de d'Aceilly qui paraphrase lui-même 
d'autres satiriques : 

Votre précieuse personne 
A quatre médecins aujoardliai 8*abandonne, 
Et suit aveuglément leur sentiment vénal. 
Gillet, mon amitié veut que je vous le die : 

Quatre médecins font un mal 

Plus grand que votre maladie. 

Vers «sur cinq candidats à l'Académie française en 
i8i26> trois médecins et deux abbés : 

Trois docteurs de la Faculté 
Se présentent, dit-on, à notre Académie. — 
Elle est donc bien malade ? — On craint tout pour sa vie : 
Deux ministres de Dieu, déjà, par charité, 

A son guichet frappent de compagnie. — 

L'Académie est à Textrémité ! 

Boutade du D' X... devant lequel on faisait Féloge 
d'un confrère. « Un médecin, lui! réplique-t-il, c'est un 
marchand de santé, et pas autre chose. » 

On demande à B... des nouvelles d'une malade : « Elle 
est morte dans d'horribles souffrances. Mais ce qu'il y 
a d'affreux, d'épouvantable, c'est qu'on a cru que je 
l'avais mal soignée. » 

On parlait devant Francis Wey de deux frères, un 
colonel, un médecin, obligés par leur métier à tuer les 
gens. — ce Au moins, dit-il, en temps de paix le militaire 
se repose. » 



LES MÉDECINS AYANT ET APRES I789 5l 

« Je suis harassé, mes malades me tuent. — Vous le 
leur rendez bien. » 

a Docteur, je travaille comme un bœuf, je mange comme 
an loup, je suis fatigué comme un chien, je dors comme 
un loir.» — Le docteur : « Moi, dans ce cas-là, j'irais voir 
un vétérinaire. » 

Un oculiste, à un de ses clients qui a perdu la vue, et 
qu'il va opérer : « Vous avez confiance en moi ? — Une 
confiance... aveugle. » 

Un vieux général, qui vient d'épouser une jeune fille 
de dix-neuf ans, interroge son médecin : « Crois-tu que 
je peux espérer des enfants ? — Espérer, répond l'ami, 
oh non! Craindre, c'est une autre affaire. » 

« Si Z... a du talent! Je crois bien! Mon oncle était à 
toute extrémité, et c'est de sa faute s'il est vivant au- 
jourd'hui. » 

Un client du D^ A..., mari d'une charmante jeune 
femme, lui disait après sa consultation : « C'est que vous 
savez, je tiens à la vie ; je ne veux pas mourir encore. 
— Vous avez tort, riposte le docteur, votre femme ferait 
une bien, jolie veuve. » 

Un médecin de campagne allait visiter un malade au 
prochain village. Il prit avec lui son fusil pour chasser en 
chemin ; un paysan le rencontre et lui demande où il va. 
« Voir un malade. — Avez-vous peur de le manquer ? » 

<c Docteur, vous mangez du foie gras, et vous m'avez 
dit l'autre jour : a J'ai l'estomac dans le même état que 
le vôtre; si vous voulez guérir, ne mangez pas de foie 
gras. — C'est vrai, je vous ai dit ça, mais moi... je ne 
veux pas guérir. » 



5a LES MÉDECINS AYAXT ET APRÈS I789 

Conseil d'an médecin à une danseuse qui engraisse : 
c( Essayez de vivre deux ans rien qu'avec vos appointe- 
ments! » 

Ce soupir d'un médecin enrhumé : « Je tousse comme 
un client. » 

Entre médecins : a Tu sais bien, X..., notre confrère, il 
est mort. — Tiens ! le pauvre garçon I il ne paraissait 
pas si malade. — Je sais bien, mais... — Mais quoi ? — 
Il a voulu se soigner lui-même. » 

Le D' Delpech, accosté à Montpellier par un petit men- 
diant qui n'a pas de nez, lui jette : a Je n'ai pas ma 
bourse, mais si tu veux venir avec moi, je te ferai un 
nez. » Il réussit à merveille, et ce fut sa première opéra- 
tion de rhinoplastie. 

En 1814, Alexandre P', visitant la Salpêtrière avec 
l'empereur d'Autriche, dit, à propos d'un détail de ser- 
vice, qu'en Russie les choses se passaient autrement. 
« En Russie, c'est possible, sire, riposte Rostan, mais en 
France nous faisons mieux. » 

« Ce Mouravief a un cœur de pierre, disait-on à 
propos de sa cruauté envers les Polonais. — Et 
son cœur lui est descendu dans la vessie, » ajoute 
Dolbeau. En effet, Mouravief avait la maladie de la 
pierre. 

Un médecin des colonies, qui possédait une sucrerie, 
s'aperçoit qu'on lui a dérobé une somme considérable. 
Il assemble ses nègres : a Mes amis, le Grand Serpent 
m'est apparu pendant la nuit, il m'a dit que le voleur 
aurait en ce moment une plume de perroquet sous le 
nez. » Le coupable, aussitôt, porte la main à son visage. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 53 

« C'est toi qui m'as volé, tonne le maître, le Grand Ser- 
pent vient de m'en instruire. » 

« La médecine est une science, mais la clientèle est 
nn art. » 

<ic Chère doctoresse, je vous adore ; si vous lisiez dans 
mon cœur! — Soyez tranquille! un jour je le dissèque* 
rai. » 

<c Mes clients disent beaucoup de mal de moi : si je 
disais ce que je pense d'eux ! i> 

Un médecin se bat en duel, étend par terre son adver- 
saire, pâlit un peu, et s'étonne : « Je dois l'avoir tué ; 
c'est drôle, à l'épée ça fait quelque chose. i> 

Le médecin de Crébillon, pendant une grave maladie, 
lui adressa cette étrange requête : a Si vous mourez, 
laissez-moi ce que vous avez fait de Catilina. » Le poète 
répondit fièrement par ces vers de son Rhadcaniste : 

Ah ! doit-on hériter de ceux qa*on assassine ? 

Une dame avait deux médecins, l'un très royaliste, 
l'autre forcené républicain, qui se disputaient sans cesse 
en sa présence : c< Messieurs, je vous en supplie, sourit- 
elle, entendez-vous un peu mieux sur ma constitution 
que sur celle de l'État. » 

« Il faut avoir un grand médecin qui vous conseille, 
et un petit médecin qui vous soigne... Entre toutes les 
fonctions civiles, le métier de chirurgien est celui qui 
ressemble le plus au métier du soldat : sa vie est une 
bataille ; comme un général aux prises avec l'ennemi, il 
doit avoir son plan d'attaque et de défense, et compter 



54 LBS MÉDECINS AVANT KT APRES I589 

sans cesse avec les accidents, conserver tout son sang- 
froid et rentière possession de lui-même dans tous les 
instants critiques ; il est tenu, lui aussi, de travailler 
dans le sang, et de n'avoir jamais Fesprit plus lucide 
que quand la liqueur rouge coule à flots. Il faut enfin 
que, comme un chef d'armée, il ait Tamour des grandes 
responsabilités, qu'il les porte sans plier, qu'il les porte 
avec joie. i> (Chbrbuliez.) 

Après une longue maladie. G... reçoit la note de son 
médecin, une véritable note d'apothicaire où TEsculape 
n'avait même pas oublié les visites qu'il faisait volon* 
tiers à l'heure du dîner ; une visite était aussi marquée 
à une date où C..., convalescent, se rappelait être sorti 
toute la journée, et comme il en faisait la remarque, 
ajoutant qu'il avait arrêté son coupé boulevard de la 
Madeleine, pour serrer la main du docteur : « Parfaite- 
ment, reprit celui-ci avec le plus beau sang-froid, je vous 
ai tàté le pouls sans en avoir l'air, pour ne pas vous 
inquiéter. » 

Affecter un air pédantesqae, 
Cracher du grec et du latin, 
Longue perruque, habit grotesque, 
De la fourrure et du satin, 
Tout cela réuni fait presque 
Ce qu'on appelle on médecin. 

(Cyrano de Bbrgbrac.) 

Je tiens d'Alexandre Dumas fils, qu'en 1848, lors du 
piUage des Tuileries, un certain nombre d'envahisseurs 
avalèrent des diamants, en moururent à l'hôpital, qu'un 
médecin racheta les corps et s'en fit une fortune. 



LES MÉBIÇCINS AYANT ET APrIeS I^Sq 55 

On conte qa'à la troisième représentation d'une comé- 
die de Brisebarre et Nus : Les Médecins, nne dame s'étant 
trouvée mal au balcon, son voisin cria : « Un médecin, 
un médecin ! » et que Torchestre se dressa comme un 
seul honune : « Voilà, voilà ! » Ce fut un éclat de rire 
général. 

C'est une plaisanterie courante, à la Faculté de méde- 
cine, de rappeler la réponse du candidat à cet exami- 
nateur qui, après avoir accumulé les difficultés autour 
d'un cas chirurgical, interrogeait : m Que feriez-vous si, 
à ce moment de l'opération, telle complication se pré- 
s entait ? — J'irais vous chercher. Monsieur. » 

a n n'y a qu'à voir ces messieurs pour ne vouloir 
jamais les mettre en possession de son corps. » (M^'de 
SÉviGNÉ.) Et à propos de son neveu, le jeune Grignan : 
« U a tout ce qu'un médecin pourrait lui ôter de santé, 
si on le mettait entre ses mains. » Pascal : « Tous les 
maux viennent de ne pas savoir garder sa chambre. » 

Connaissez-vous la légende médicale de l'amoureux ? 
Son amie est en danger de mort, et il se met à la 
recherche d'un médecin. Dans sa course, il rencontre 
une vieille femme qui lui demande l'aumône, et à laquelle 
il jette une pièce d'or, avec ces mots : «c Priez pour 
elle ! » Mais la mendiante se transforme en fée et dit : 
« Tu as été bon, je veux te rendre service. — Alors, indi- 
quez-moi un bon médecin. — Prends cet anneau^ et tu 
pourras juger toi-même : il y a un médecin qui demeure 
en face d'ici, et c'est le plus fameux de la ville. » Le 
j eune homme ayant passé l'anneau à son doigt, sa vue 
acquiert une puissance magique. — a Grand Dieu! 



56 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

Qu'est-ce que ces figures vaporeuses qui voltigent devant 
la porte ? — Ce sont les âmes des malades qu'il a en- 
voyés dans Fautre monde. » La fée disparaît, Tamant 
continue sa course éperdue, et voit avec désespoir un 
essaim semblable à la porte de chaque médecin. Enfin, 
dans un quartier éloigné, il avise une porte devant 
laquelle gambadait une seule petite âme. a Ah ! venez 
vite, savant docteur ! » Pendant qu'ils se hâtent vers la 
malade, Ësculape demande comment il Pavait décou- 
vert. « Mais, dit le jeune homme, votre science, votre 
réputation, m'ont guidé. — Ma réputation ! C'est depuis 
huit Jours seulement que je suis ici, et je n'ai encore vu 
qu'un seul malade. » 

Molière, dans le Festin de Pierre, définit le médecin ; 
« Un honmie que Ton paie pour raconter des fariboles 
dans la chambre d'un malade, jusqu'à ce que la nature 
l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué. » 

L'habile médecin. 

Je ne sais, mais, mon cher docteur, 
J'éprouve certaine faiblesse, 
Des éblouissements... Je suis fort mal, d'honneur. 
Disait Ghloé, la petite maltresse, 
A son médecin, lin railleur. — 
L'appétit ? — Bon. — Le sommeil ? — Avec l'aide 
Du tempérament que voilà, 
Je bois, mange et dors bien. — Patiencje l Là l là ! 
Dit le docteur, je sais plus d'un remède 
Qui peut vous ôter tout cela. 

Épitaphe d'un médecin qui laissa une fortune assez 
considérable aux pauvres de sa paroisse : 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 67 

Gi-glt, qui ne lut aucnn livre, 

Ne savait ni grec ni latin, 

Et, tout mort qu'il est, nous fait vivre. 

Fut-il un plus grand médecin ? 

Le docteur B..., sous prétexte qu'il adorait les gens de 
lettres, les harcelait un peu trop de ses visites. Un jour^ 
onTannonce chez Emile Augier. « Ah! dites-lui que je 
ne peux pas le recevoir aujourd'hui... /e suis malade.,, » 

«... Il y a longtemps déjà que Ton împrouve les mé- 
decins et que Ton s'en sert : le théâtre et la satire ne tou- 
chent point à leurs pensions ; ils dotent leurs filles, pla- 
cent leurs fils aux parlements et dans la prélature ; et les 
railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se 
portent bien deviennent malades, il leur faut des gens 
dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront 
point. Tant que les hommes pourront mourir et qu'ils 
aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé. » 
(La Bruyère.) 

Le riche baron de S... se lamentait d'un ton dolent 
sur des souffrances plus ou moins imaginaires. «Dame, 
interrompit son médecin, je ne peux rien pour vous. 
Qui s'écoute vivre s'entend mourir. » 

Z... avait parmi ses clients un conseiller honoraire 
qui tomba malade d'une ûèvre intermittente compliquée 
d'insomnie. Aucun narcotique n'en pouvait venir à bout. 
- Le docteur imagina un jour ceci. Plusieurs amis du ma- 
lade prirent place sur des sièges autour de son lit, qui 
en robe rouge, qui en robe noire, et toque au front : une 
demi-heure après, le malade s'endormait profondément ; 
il s'était cru à l'audience. 



58 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I'jSq 

Une dame un peu railleuse demandait au IK Si- 
mon pourquoi il portait des vêtements clairs, tandis 
que ses confrères B..., C..., se mettaient plutôt en noir : 
« C'est tout simple, dit-il, ces messieurs que vous venez 
de nommer portent le deuil de leurs clients ; et moi, je 
porte la guérison des miens. » 

Le professeur Hippolyte Royer-GoUard, neveu du doc- 
trinaire, n'avait pas su plaire aux étudiants, qui le trou- 
vaient trop dandy, trop mondain : d'où leçons tumul- 
tueuses, bordées de sifflets, conduites à travers les rues. 
Un jour, escorté par une bande plus bruyante que res- 
pectueuse, Royer-Collard arrive au Pont^des-Arts qui, 
alors, était soumis au péage d'un sou : il tire de son gilet 
un louis, le remet à l'invalide :« Pour moi et ma suite », 
jette-t-il. Les bravos remplacent les huées : un geste, 
et le professeur était devenu populaire. En France, à 
Paris surtout, des mots, des traits d'esprit n'ont-ils 
pas édiûé ou détruit de grandes fortunes ? 

Un médecin fort savant,fort académicien, mais solen- 
nel, rogne et pédant à plaisir, affectait de mépriser 
l'esprit, sous prétexte que de nos jours il court les rues. 
Une dame se pencha vers son voisin et murmura : « Soit, 
mais alors cet Esculape eût bien fait de l'arrêter au 
passage. » 

Quelques proverbes médicaux réunis par le médecin 
champenois Jean le Bon, l'auteur des Adages de Solon : 

Trop de docteurs, peu de médecins. 

Qui ne mange que pour se garder de mourir, ne lui 
faut point de drogue. 

L'homme n'est faict pour la viande. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 &Q 

Quand le médecin meurt, il est hors d'apprentissage. 
Bon est le médecin qui se peut guérir. 

Les médecins et les maréchaux 
Tuent les gens et les chevaux. 
Fy de la pute médecine 
Qui rhomme à mort enchemine. 

De jeune médecin cimetière bossu. 

On déclare ailleurs que, pour devenir bon praticien, 
il faut avoir taupe le cimetière. 

On a plutôt sceu la mort que la maladie. 

Le médecin est plus à craindre que la maladie. 

Médecine, pauvre science; médecins, pauvres sa- 
vants ; malades, pauvres victimes. 

« L'art de la consultation consiste à faire plaisir au 
client tout en préparant l'avenir. Aujourd'hui, il n'y a 
plus que ce moyen de réussir : avoir une maladie bien à 
soi. » (Michel Provins.) 

Confession d'un professeur d'histoire à mon ami 
M. Henri Chabeuf : a L'histoire serait la plus inexacte 
des sciences, s'il n'y avait la médecine. » 

N'épouse jamais un médecin : ce n'est qu'un demi- 
mari. (Proverbe.) 

Le chef de la maison de banque P..., se sentant ma- 
lade à la campagne, prie son médecin habituel de faire 
venir le professeur G. S... en consultation. Celle-ci a 
lieu ; P..., après la guérison, dit à son docteur : « Il faut 
maintenant régler ce prince de la science; il a perdu 
pour moi une demi-journée. Si je lui envoyais trois mille 
francs, ce serait bien, je pense ? — Oh I j'ignore les habi- 



6o LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

tades de mon confrère en pareil cas ; peut-être vandrait 
il mieux vous en assurer. — Très bien, je vais faire les 
choses largement; Je lui adresse un chèque signé 
de moi, et laisse la somme en blanc. »Le surlendemain, 
le chèque était retourné à P... avec ce chiffre : vingU 
cinq mille francs. 

Mercredi 25 janvier i8y4' « Le dîner de la prin- 
cesse (Mathilde) était ce soir bondé de médecins, Tar- 
dieu, Demarquay, etc. Les médecins ne fument pas, et 
quelqu'un, en leur absence, soutenait au fumoir qu'ils 
étaient les plus nuls des hommes. Moi, là-dessus, comme 
je me récrie, et que j'affirme que la classe la plus intel- 
ligente que j'avais rencontrée dans ma vie était celle 
des internes, Blanchard me donne raison sur ce point, 
mais il ajoute, qu'aussitôt leurs études finies, le besoin 
de gagner de l'argent — l'argent que gagne un médecin, 
un chirurgien, étant la cote de sa valeur — le retire de 
tout travail, de toute étude, émousse son observation 
par l'abêtissement de visites rapides et successives, par 
la fatigue même des étages montés... — Là-dessus, 
Flaubert s'écrie : « Il n'y a pas de caste que je méprise 
comme celle des médecins, moi qui suis d'une famille 
de médecins, de père en fils, y compris les cousins, car 
je suis le seul Flaubert qui ne soit pas médecin... ; mais 
quand je parle de mon mépris pour la caste, j'excepte 
mon papa... DËt Flaubert continue, et nous peint son père 
à soixante anS; les beaux dimanches de l'été, disant 
qu'il allait se promener dans la campagne, et s'échap- 
pant par une porte de derrière pour courir à V Ensevelis- 
soir, et disséquer comme un carabin. Il nous le montre 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 61 

encore dépensant deux cents francs de frais de poste, 
pour aller faire dans quelque coin du département une 
opération à une poissonnière qui le payait avec une 
douzaine de harengs. » (Journal des Concouru) 

Henri IV, apprenant qu'un célèbre médecin s'étcdt 
converti du calvinisme au catholicisme, dit au duc de 
Sully, dont il désirait la conversion : « Ventre Saint- 
Gris, mon bon ami ! Ta religion est bien malade, car 
elle est abandonnée des médecins. » 

M. le Prince disait à un nouveau chirurgien : « Ne 
tremblez-vous point de me saigner ? — Pardi, Monsei- 
gneur, c'est à vous de trembler, » répondit-il. 

Alexandre Dumas père dînait à Marseille chez le doc- 
teur Gistal, qui lui demanda d'improviser quelque qua- 
train sur son album. Dumas prend un crayon, et écrit 
sous les yeux de son hôte : 

Depuis que le docteor Gistal 
Soigne des familles entières, 
On a démoli rhôpital... 

— Flatteur ! interrompt FEsculape. 
Mais Dumas conclut : 

Et ron a fait deux cimetières. 

Le ]> Hellis était fort jalousé par ses confrères, ses 
propres élèves d'hôpital ne l'épargnaient pas, criaient 
en le voyant arriver : « Voilà le Pompier I » — « Oui, 
oui, réplique-t-il, un vrai pompier; car lorsque je suis 
au milieu de vous, j'ai surtout des sots (seaux) autour 



6a LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

de moi. i» £t de rire, et toute cette malveillance toipba 
aussitôt. 

Le cri du cœur. Un médecin apprend qu'un de ses 
meilleurs amis vient de mourir d'une maladie que seul 
il a diagnostiquée, sans que personne y crût : « Et voilà, 
conclut-il, de ces choses qui font plaisir. 1» 

En 1843, les médecins fonctionnaires ne manquaient 
pas. A l'Intérieur, le !>* Recurt ; aux Travaux publics, 
le ly Trélat; à la présidence de la Chambre, le D' Bû- 
chez. Un de nos derniers Cabinets compta aussi trois 
médecins. Quelqu'un dit, à propos de cette invasion mé- 
dicale : « Nous sommes, en vérité, sous le régime des 
ordonnances. » 

Le comte deRochester rencontre le D*" Barrowr, célèbre 
mathématicien, qui le salue jusqu'à terre. 

«Docteur, dit Rochester rendant le salut, je suis votre 
serviteur jusqu'au centre de gravité. 

— Monsieur le Comte, je suis le vôtre jusqu'aux anti- 
podes. 

— Au revoir, docteur, je suis à vous jusqu'au fond de 
l'enfer. 

— Adieu, Milord, permettez que je vous y laisse. » 
Deux définitions de la vie : 

L'existence est une pendule 

Qu'avec grand soin l'on doit garder. 

Malheur à l'homme trop crédule 

Qui la donne à raccommoder ! 

Jamais médecin ne recule t 

Quand il s'agit de la régler. 

Mais il l'avance sans scrupule, 

Ne pouvant pas la retarder. de Pus. 



LBS MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 63 

Le D' Moreau répondit : 

L'existence est nne pendule 
Qa*en vain soi-même on veut régler. 
Malheur à tout homme incrédule 
Qui ne la fait raccommoder ! 
Sans doute Hippocrate calcule 
Quand il s'agit d'y regarder. 
Il la retarde sans scrupule. 
Quoiqu'on s'obstine à l'avancer. 

Pajot, qui ne brillait point par la bienveillance, mal- 
mena en prose et en vers ses collègues. Rayer ayant 
donné sa démission de doyen, et ayant été remplacé en 
1864 par Tardien, Pajot ût circuler ce quatrain : 

Duruy trouve le seul remède 
Qui peut sauver ce docte lieu; 
C'est d'appeler le ciel en aide 
En invoquant un peu Tard-Dieu. 

C'est encore de lui Fépitaphe de Giviale, le lithotri- 
teur : 

De Giviale au cimetière 
Où la mort vient de l'envoyer, 
La tombe n'aura pas de pierre : 
Il sortirait pour la broyer. 

Pajot, candidat à l'Académie de médecine, est reçu 
fraîchement par un de ses membres :« Qui êtes-vous? 
demande celui-ci. Je n'ai jamais entendu parler de vous. 
— Mon Dieu, Monsieur, excusez-moi, riposte Pajot en 
se retirant, on m'avait dit que vous étiez de l'Acadé- 



64 LES MÉDECINS AYANT ET APRES I789 

mie. » — Un autre membre lui dit : a Certes, vou3 avez 
tous les titres ; mais comment voulez-vous que je vous 
donne ma voix ? Voici trois ans que je dîne tous les 
huit jours chez votre concurrent. — Je repasserai quand 
vous aurez digéré, y> répondit Pajot en s'inclinant. 

N'oublions pas le joli sonnet de Famoureux qui peste 
contre le médecin de l'aimée : 

Ah ! Que je porte et de haine et d'envie 
Aa médecin qui vient soir et matin, 
Sans nul propos, tastonner le te tin. 
Le sein, le ventre et les flancs de m'amye ! 

Las ! Il n*est pas si soigneux de sa vie 
Comme eUe pense — il est méchant et fin : 
Cent fois le jour il la visite, afin 
De voir son sein, qui d*aymer le convie. 

Vous qui avez de la fiebvre le soin. 
Parents, chassez ce médecin bien loin, 
Ce médecin amoureux de Marie, 

Qui faict semblant de la venir panser. 
Que plust à Dieu, pour Ten récompenser. 
Qu'il eust mon mal, et qu'elle fust guérie î 

(Ronsard.) 

Malade gvéri. 

François Coppée nous fait ici le récit de ses impres- 
sions de malade : 

« Tel que vous me voyez, je suis un poitrinaire guéri. 
Oui, quand j'étais jeune, il s'est passé dans mon appa- 
reil respiratoire une foule de choses sinistres. J'ai eu des 
tubercules, j'ai eu des cavernes. Tout cela s'est cicatrisé, 
grâce au ciel, mais non sans dégâts ; et ce n'est qu'avec 



LES MEDECINS AVANT ET APRÂS I789 65 

une moitié de poumon — du côté droit — que j'ai le 
plaisir de vous harangaer. Ne croyez pas que je plai- 
sante. Sans parler des sonffirances qu'il me cause, l'acci- 
dent fût sérieux et laissa des traces... Ayant voulu con- 
tracter une assurance sur la vie, je dus me soumettre à 
l'auscultation du médecin d'une compagoie qui n'eut 
pas confiance, et qui me déclara impropre au service, 
c'est-à-dire à verser mes cotisations. {1 y a de cela plus 
de vingt ans, et je savoure aujourd'hui ma petite ven- 
geance contre les assureurs, en me disant qu'ils ont 
refusé une bonne affaire... » (Discours de 189$ à l'assem- 
blée générale de l'Œuvre des Enfants tuberculeux.) 

N'oublions pas M°*« de Sévigné ; si elle aime fort la 
médecine, elle croit peu aux médecins ; elle les consulte» 
n'applique guère leurs ordonnances, les collectionne, n'a 
pas de plus grand plaisir que de réunir quatre ou cinq 
docteurs, de les harceler de questions, et de faire naître 
entre eux une querelle. Si elle se déûe d'eux, si elle se 
gausse de leur forfanterie, de leurs bévues, elle ac- 
cueille avec une crédulité admirable les inventeurs non 
diplômés de remèdes, les capucins du Louvre, qu'elle 
appelle les pères Esculapes, les cures de M"*® de Gha« 
rost, les remèdes domestiques de M™® Fouquet, celui 
du chevalier Talbot, la thérlaque céleste de la princesse 
de Tarente. 

Voici un billet de M™« de Sévigné, écrit à Pomponne, 
qui en dit long sur la manière dont on pratiquait la mé- 
decine au XVII® siècle, même dans le palais de Louis XIV : 
« J'ai vu la mère de M. Fouquet ; elle me conta de quelle 
façon elle avait fait donner son emplâtre par M"** de 



[ 



66 LS8 MSDBCINS AVANT ST APllàs I789 

Gbarost à la reine. U est certaxQ qae l'effet en lut pr(k& 
^ieox ; en moins d'nne heoxe, la reine sentît sa tête déga- 
gée... et elle dit tout hant qne c'était M"^ Fonqnet qui 
Tavait guérie... La reine-mère en ftit persuadée, et le dit 
«a Roi, qui ne Técouta pas. Les médecins, sans qui on 
avait mis Femplâtre, ne dirent point ce qu'ils en pen- 
saient, et firent leur cour aux dépens de la vérité. » 

Quand elle part pour la Bretagne, la marquise em* 
porte quantité de drogues : « Je porte une infinité de 
remèdes, bons ou mauvais ; je les aime tous, mais sur- 
tout il n'y en a pas un qui n'ait son patron et qui ne soit 
la médecine de mes voisins ; j'espère que cette boutique 
me sera inutile... Mon tempérament fait précisément ce 
qui m'est nécessaire. » Parfois elle se raille elle-même : 
<v Vous pouvez aussi vous moquer de mon infidélité qid 
me faisait toujours approuver les derniers remèdes, et 
maudire ceux que je prenais. » Ne confesse-t-elle pas 
aussi qu'elle est béte de compagnie, heureuse de suivre 
on guide, qu'elle cède aux influences étrangères? Au 
fond, elle a une passion pour la médecine vraie ou 
fausse, légitime ou de contrebande ; ses lettres en sont 
remplies, et son esprit fait passer sans dégoût tout ce 
rab&chage d'infirmerie. On y trouve, à chaque instant, 
des réflexions comme celle-ci, qui lui échappe pendant 
une cure thermale : « Nous nous gardons bien d'avoir 
une &me ; cela nous importunerait trop ; nous retrouve- 
rons nos âmes à Paris. y> 

Et je note, au travers des lettres à M™* de Grignan, 
une foule de charmantes réflexions médico-sentimen- 
tales : on me pardonnera ces citations et les autres, 



LES MBDBCINS AVANT ET APRÈS I789 67 

apportées sans lien, sans encadrement, nn peu comme 
une gerbe de flenrs entassées an hasard de la cueillette : 
je n'ai jamais autant regretté de ne pouvoir introduire 
ici Tordre, la méthode, la composition, mais il faudrait 
pour cela doubler, tripler les volumes, et je me sens 
débordé, submergé par mon sujet, menacé aussi par 
l'âge qui commande de me hâter, et, entre deux maux, 
de choisir le moindre. 

<c Ayons pitié Tune de l'autre en prenant soin de notre 
vie. — Je voudrais, pour votre soulagement et mon hon- 
neur, avoir quelques-unes de vos maladies... La bise de 
Grignan me fait mal à votre poitrine... M°*® de Schom- 
berg vous conseille de mettre (dans votre café) du miel 
de Narbonne, cela console la poitrine... » 

Deux ou trois auteurs célèbres, dont on admire sans 
réserve les moindres saillies, des causeurs de second 
ordre, quelques intimes, un ou plusieurs abbés, voilà 
les éléments indispensables d'un salon au xvm^ siècle : 
ajoutez-y le médecin devenu, surtout à partir de 1760, 
un personnage qui joue, dans beaucoup de maisons, le 
rôle du directeur de conscience à la fin du règne de 
Louis XIV, homme d'esprit presque toujours, au tact 
subtU, diplomate versé dtuis la connaissance du cœur 
féminin, habile à feindre la sensibilité, à guérir l'imagi- 
nation en prescrivant d'innocentes ordonjiances contre 
des maux plus ou moins chimériques. 

n sait l'art de guérir autant que l'art de plaire. 

L'engouement vint à ce point que les femmes se mirent 
à apprendre la médecine conmie elles étudiaient déjà 



68 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

l'histoire naturelle, la chimie, à l'exemple de cette du- 
chesse de Ghaulnes dont on disait plaisamment : « Elle 
vent toujours savoir qui a couvé, qui a pondu. » Les 
voilà qui manient la lancette, le scalpel, qui, à la cam- 
pagne, font de la médecine gratuite, plus que gratuite 
même : ainsi M°^ de Genlis donne trente sous à ceux 
qui se laissent saigner par elle ; mais elle eut bientôt 
trop de clients (i). L'anatomie a ses fanatiques, et la 
jeune comtesse de Goigny se passionne si fort pour 
cette science, qu'en voyage elle emporte dans le coffre 
de sa voiture un cadavre à disséquer (a). Tant et si 
bien qu'on mystifie la comtesse de Voisenon, en insé- 
rant dans le Journal des Savants un carton où elle lut 
avec bonheur sa nomination de présidente du Collège 
de médecine. Nous sommes loin, n'est-ce pas, de la dé- 
licate maxime de la marquise de Lambert : « Les fem- 
mes doivent avoir sur les sciences une pudeur presque 
aussi tendre que sur les vices . » 
En même temps qu'ils font progresser leur art, Tron- 



(i) Cette manie n'était pas nouvelle, Aîssé (1727) rapporte, non 
sans s'indigrner, que le duc d'Epemon s'est pris de fantaisie pour 
la chirurgie : « Il saigrne et trépane tout ce qui se rencontre. Un 
cocher, l'autre jour, se cassa la tête : il le trépana. Je ne sais sll 
aurait dû échapper, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le pauvre 
homme fut bientôt expédié par un pareil chirurgien. Ce n'est pas 
tout : ils ont voulu se procurer des fêtes champêtres ; et M. le duc 
de Gesvres a doté une fille. M. d'Epernon souhaita de saigner le 
mari la nuit de ses noces : ce pauvre misérable ne le voulait pas, 
et, pour obtenir de lui de se laisser saigner. M. le duc de Gesvres 
lui donna cent écus. » 

(a) On a dit de la femme du xviii* siècle qu'elle aimait son méde- 
cin pour la satisfaction de pouvoir médire impunément d'elle-même 
et de s'entendre démentir. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 69 

chin, Bouvard, Lony, Bordeu, Malouin, Sylva, accom- 
plissent une révolution dans les habitudes et Thygiène 
de la société. Lorry entre si bien dans les peines de ses 
clientes, il les décrit avec une telle exactitude, qu'il ar- 
rache ce compliment à l'une d'elles : <r Ge'pau^TC Lorry, 
il est si au fait de nos maux que Ton dirait qu'il a lui- 
même accouché. » 

Vicq d'Azyr (i) le peint ainsi dans son Éloge : a ... Il 
plaisait sans efforts, il n'avait pas besoin, pour paraître 
affable, d'étudier ses gestes, de donner à un corps ro-* 
buste des attitudes contraintes, d'adoucir l'éclat de sa 
voix, de réprimer la fougue de sa pensée, de cacher les 
impulsions d'une volonté absolue ; la nature l'avait fait 
aimable, c'est-à-dire qu'en lui donnant de la saillie, de 
la finesse et de la gaieté, elle y avait joint cette sensibi 
lité, cette douceur, sans lesquelles l'esprit est presque 
toujours incommode pour celui qui s'en sert, et dange- 
reux pour ceux contre lesquels il est dirigé. Son aménité 
se peignait dans ses manières, dans ses discours, dans 
ses conseils... Ce caractère devait surtout plaire aux 
femmes. Douées d'une sensibilité exquise, et exposées à 
un grand nombre de souffrances, elles sont surtout inté- 
ressées à chercher un consolateur dans leur médecin. » 

Avant Jean-Jacques, Tronchin recommande aux dames 
le mouvement, la promenade, l'air pur, la diète, l'allai- 
tement de leurs enfants ; excellent moyen de combattre 



(i) Vicq d'Azyr remplaça Buffon à TAcadémie française, ea 1788, 
et Sassone comme médecin de Marie- Antoinette. Il mourut à gua- 
rante-six ans, en 1794. Voir sur lui l'étude de Sainte-Beuve. 



70 LBS MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

ces langueurs, ces vapeurs qui tenaient dans la méde- 
cine d'autrefois une place si considérable, pseudonyme 
commode des maux inconnus, prétexte de tant d'ac* 
tiens ou inactions qui déplaisent aux maris. Et marcher 
sur ses pieds, courir, écrire debout, devient une mode, 
comme bêcher, scier du bois, en devient une autre, parce 
que Tronchin a donné ce conseil à une jeune fournie qui 
avait besoin d'exercice. Et l'on ne voit dans Paris que 
belles promeneuses, habillées de robes nouvelles bapti- 
sées de son nom, tronchinant, appuyées sur de longues 
cannes. Les bureaux à la Tronchin sont à la mode. La 
Harpe se fait presque une réputation parce qu'il donne 
très bien le bras à la Maréchale de Luxembourg. Les 
jeunes mères se font apporter leurs enfants au théâtre, 
et les allaitent publiquement. Ce retour à la nature de- 
vait rendre de précieux services à la bonne compa- 
gnie, qui, pendant l'émigration, se montra plus apte à 
supporter vaillamment des rigueurs de tout genre. 

Un des premiers, Tronchin (i) adopte, préconise 
l'inoculation. « La petite vérole nous décime, remarque- 
t>U, l'inoculation nous millésime ; il n'y a pas à ba- 
lancer. » L'inoculation fut pendant longtemps un objet 
de grande crainte, mais la petite vérole exerçait de teiv 
ribles ravages parmi les feomies de qualité, con- 



(i) Henry Tronchin : Un médecin du XVIll' siècle, Théodore 
Tronchin, lyoo-i^Si, in-S», Pion; du même auteur : Le Conseiller 
François Tronchin. — D* Paul Dblaunay : Le Monde médical 
par^ien aa XVIU« siècle, 1906. — 1> Vbrnay : Correspondance iné- 
dite de Albert de HaUer, Barthès, Tronchin, Tissot, atfee le jy Bast, 
1866. — CoLLk : Journal historique* 



LES MSDBGIN8 AVANT ET APRicS I789 7I 

traintes, par une étiquette absordement cruelle, 4e 
s'enfermer avec leurs maris, dès que ceux-ci ressen- 
taient les premiers symptômes de la maladie ; il falkiA 
donc la combattre à tout prix. 

Et cependant, lorsqu*en 1756, le duc d'Orléans ût 
inoculer le duc de Chartres et M^^ de Montpensier« 11 
passa pour un héros, un téméraire. Louis XV, conseillé 
par lui, répondit d'une manière qui indiquait assez son 
blftme secret : « Vous êtes le maître de vos enfants. » 
L'archevêque de Saint-André avait déclaré en chaii« 
que greffer ainsi une maladie, c'était tenter Dieu, et 
que le mal de Job était sims doute l'inoculation ^a- 
tiquée par le diable en personne. Tronchin, assisté |Mr 
Hosty et Kerpatry, réussit à merveille l'opération : U. y 
eut un engouement prodigieux, et l'on vit surgir les 
bonnets à l'inoculation avec des rubans ornés de pois 
imitant les boutons de la petite vérole. L'enthousiasnte 
grandît encore, et pour Tronchin, et pour l'inoculatioa, 
après celle du fils unique de don Philippe, duc de 
Parme. Mais les ennemis ne désarmèrent pas si vite, 
et en 17Ô3, le Parlement de Paris rendait un arrôt 
suspendant l'inoculation jusqu'à ce que les Facultés de 
théologie et de médecine eussent donné leur avis : en 
1769 seulement, la Faculté s'étant partagée à voix 
égales, le roi autorisa cette pratique à l'École militaire. 

Tronchin était très beau; quand il parut pour la pre- 
mière fois au cours de Boerhave, à Leyde, celni^i dît 
tout haut : « Une si belle chevelure doit faire perdre 
bien du temps. » Le lendemain, il rq[>arut à l'école, Ijbl 
tète rasée, et devint le disciple favori du célèbre pr»- 



ja LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

fesseur, qui plus tard le recommandait à ses clients 
comme un autre lui-même. Voici un trait qui témoigne 
de sa passion pour son art. M. de Puisieux, son ami in- 
time, tombe mortellement malade d'une fluxion de poi- 
trine : Tronchin, qui ne Fayait pas quitté depuis un 
jour entier, annonce vers trois heures du matin qu'il n'y 
a plus rien à faire et qu'il va se coucher. Trois quarts 
d'heure après, on apprend que Tronchin est rentré dans 
la chambre de l'agonisant, alors en proie à un rire 
convulsif, rire peu bruyant, mais distinct, continu, 
formant le contraste le plus afireux avec ce visage déjà 
envahi par la mort. Tronchin le contemplait fixement, 
avec la plus grande attention. M"^® de Genlis demandant 
s'il restait quelque espérance : « Ah! mon Dieu non, 
répondit-il, mais je n'avais jamais vu le rire sardonique^ 
et j'étais bien aise de l'observer. » C'est presque le 
trait d'un autre médecin : « Mon ami tomba malade, je 
le soignai; il mourut, je le disséquai. y> Rappelons cette 
observation du D' Gatti au grand-duc dé Toscane : 
<x Quand on est malade, c'est une dispute entre le ma- 
lade et la maladie ; on appelle un médecin qui vient, 
les yeux bandés, un b&ton à la main, pour terminer la 
querelle. SU frappe sur la maladie, il guérit le malade; 
s'il frappe sur le malade, il le tue. » 

Voltaire ne jurait que par Tronchin, et contribua sans 
doute à le mettre à la mode. On venait de toutes parts 
consulter le célèbre médecin, il avait ses dévotes conmie 
le patriarche de Femey. « Ësculape-Tronchin, écrit 
celui-ci, nous attire ici toutes les jolies femmes de 
Paris ; elles s'en retournent guéries et embellies. Il est 



LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 jS 

allé au-devant de W^^ d'Espinay qui s'est trouvée mal 
sur le chemin de Lyon à Genève ; il lui rendra la santé 
comme aux autres. » D'ailleurs il se fixait à Paris 
vers 1766. 

Tronchin ne se contente pas de guérir ; il a la grâce et 
la vivacité de la repartie, la parole pittoresque, le don 
de sympathie au service d'une volonté très ferme ; il est 
bon diplomate, s'entremet avec les pasteurs de Genève 
et d'Alembert pour obtenir la rétractation de l'article 
de Genève dans V Encyclopédie ; il écrit bien, et il y a 
tel billet de lui à la marquise de Jaucourt qui démontre 
le fin psychologue, l'honune qui, pendant son séjour en 
Angleterre, avait souvent entendu causer Bolingbroke, 
Pope, Swift. « Je vous renverrai bientôt M"* de Muy, sa 
sauté parait s'être fortifiée; si ses alentours étaient 
aussi tranquilles que les miens, j'espérerais sa parfaite 
guérison.; mais une petite &me extrêmement sensible, 
enchâssée dans un petit corps naturellement débile et 
singulièrement affaibli par les remèdes, s'ébranle au 
plus petit bruit et s'abat à la moindre secousse. Il 
faudrait bien de la culture pour que sa santé s'élevât 
au point de lui donner abri contre les vents et orages 
auxquels les plus petites âmes sont toujours exposées. 
Ce n'est pas à la cour, ni aux environs de la cour, que 
se fait ce genre d'agriculture ; le calme et la réflexion 
dont il a besoin en sont bannis. On ne court -point la 
bague pendant l'ouragan, et on n'est pas heureux dans 
l'orage. Le moins malheureux a recours au plaisir, 
comme celui qui souffre use du narcotique ; il endort 
son cceur malade, mais il ne le guérit pas ; de même 



74 l'Es MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

aussi, Fhabitude du remède le rend enfin plus qn'ina» 
tile... » 

Elle est aussi de Tronchin cette remarque : a En mé* 
decine, les péchés de commission sont mortels, et les 
péchés d'omission véniels. i> 

Tronchin dénonce sévèrement Tincapacité de la plu* 
part de ses confrères : « Mieux vaudrait, écrit-il à un 
ami, qu'il n'y eût pas de médecins... mieux vaudrait 
que la vie des hommes fût confiée à la bonne nature 
dont les ressources sont infinies. La preuve en est tout 
ce qu'elle a fait pour conserver la vie des hommes 
malgré l'étourderie et les erreurs des médecins. » A 
Sénac : a ... On chercherait en vain de la délicatesse et 
des sentiments dans un ordre de gens qui n'ont que des 
besoins... Le plus beau des arts est devenu le plus mé-^ 
prisable et le plus funeste... » Ailleurs : ce La marche 
tranquille de la nature vaut mieux que la course des 
médecins. C'est souvent le comble de la sagesse de ne 
rien faire. » Et puis il estime qu'on ne voit point de ma* 
ladies quand on voit trop de malades. 

Les succès, les critiques du médecin genevois irri- 
taient véhémentement les confrères parisiens qui se 
vengeaient par des coups de langue, des libelles qu'ils 
rédigèrent ou inspirèrent. Il ne leur opposa qu'un dédai- 
gneux silence, à la manière de Fontenelle qui jetait 
dans un grand co£&e, sans les lire, les calomnies impri* 
mées : là-dessus un de ses ennemis composa un nou- 
veau pamphlet sous ce titre : Réponse au silence de 
M. de Fontenelle. 

Aux gens de Cour qui menaient une existence agitée^ 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 75 

il prescrivit d'une manière presque solennelle trois 
pilules par jour : elles firent merveille, et ne contenaient 
qne de la mie de pain. Mais en même temps Tronchin 
recommandait l'hygiène, la vie raisonnable, la diète 
blanche, la diète sèche, la diète lactée, l'eau, le travail 
du matin. Son maître Boerhave n'a-t-il pas remarqué 
que les gens de lettres qui travaillent la nuit sont plus 
sujets à tomber en enfance à un certain âge? « Les 
veilles, les appartements trop chauds, le lit et les 
chaises longues sont quatre écueils qu'il faut éviter. » 
De même pour les liqueurs, ce un instrument tranchant 
dont on se sert dans l'obscurité. y> 

U définit les vapeurs « ce mal qu'on sent, mais qu'on 
ne peut expliquer, mot mystérieux qui exprime assez 
clairement que Ton n'y comprend rien. » 

A propos d'un éloge de la sagesse : a ... Le bonheur 
n'est point une mosaïque, il n'est point fait de petites 
pièces rapportées ; c'est une pyramide dont la base est 
très ferme, les plaisirs frivoles n'en sont point le& 
parties intégrantes, c'est la mousse que les vents y 
attachent, ils peuvent tromper les passants, mais il» 
ne tromperont point l'architecte... » 

Tronchin est profondément chrétien, sévère même 
dans sa morale, et son biographe a joliment expliqué 
comment cet état d'&me avait fini par le refroidir 
vis-à-vis de Voltaire. U déclare tout net que de tous les 
romans le plus romanesque est celui de la vertu des 
athées. Un peu comme M™^ de Sévigné, Voltaire con- 
sulte sans cesse Tronchin, et se moque de ses émules* 
c Je ne les vois, prétendait-il, que pour le plaisir de la 



36 LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

conversation quand ils ont de l'esprit, précisément 
comme je vois les théologiens, sans croire ni anx uns ni 
aux autres. » De son côté, Tronchin écrit, dès 1739, à son 
ami Jaucourt : <x II est bien mortifiant pour Tesprit 
humain de penser que, malgré qu'on en ait, Voltaire 
est un fripon, un étourdi, un homme sans jugement et 
sans conduite. » Le vieux brochurier, Fapôtre des 
mécréants, ajoute-t-il plus tard. £t il prédit que Vol- 
taire sera « un plat mourant. » Il ne devait pas être 
beaucoup plus tendre pour Rousseau, auquel il écrit 
d'assez rudes choses. Ainsi : « Je vous dirai ce que les 
quakers disaient au roi Jacques : « Accorde-nous la 
liberté que tu prends pour toi-même. » ... Rousseau, 
déclare-t-il, pourra se vanter (après le quatrième livre 
de VÉmile) d'avoir fait bien du mal et d'avoir poi- 
gnardé l'humanité en l'embrassant. ... Il a mis sa 
mèche sur nos barils de poudre... Cet homme est un 
charlatan de vertu... » 

On voit, par ses consultations épistolcdres, que 
Tronchin comptait dans sa clientèle des notabib'tés de 
tous les mondes^ français et étrangers, souverains^ 
princes, grandes dames, grands seigneurs. Clé- 
ment XIV, après la guérison du cardinal Golonna, 
l'assure que nulle signature catholique ne l'emporte sur 
la sienne. Le duc d'Orléans l'avait pris comme médecin 
dès 1766; il avait un appartement au Palais Royal, un 
cuisinier, trois laquais, un carrosse et deux paires de 
beaux chevaux noirs attachés à son service : il donnait, 
le vendredi, de jolis dîners où s'empressèrent les gens 
les plus spirituels de Paris, cultivait les salons de 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 77 

quelques amis ûdèles, la dachesse d'Anville, la com- 
tesse d'Harcourt, M"^^ d'Épinay, soupait chaque mardi 
chez M"® Berlin, femme du contrôleur des finances. Et 
il consacrait deux heures par jour aux malades in. 
digents, leur fournissant aussi l'argent nécessaire pour 
les médicaments, ce Je suis, disait-il à sa fille, dans une 
paix profonde, attendant avec soumission le terme de 
mes maux, lequel, comparé à Tétemité, n'est qu'un 
point noir suivi d'une ligne blanche infinie. » De telles 
vies honorent la science et l'humanité. 

Un autre apôtre de l'inoculation, l'Italien Gatti, eut 
beaucoup de vogue à Paris, et comme médecin et 
comme causeur : « C'est Gatti, prétendait Suard, qui 
aurait dû être le médecin de Molière; je ne sais pas si 
Gatti serait devenu plus incrédule ; je suis sûr que 
Molière serait devenu plus croyant. » Et Gatti disait de 
M°** Suard : « C'est la seule jolie fenmie dont je n'aie 
pas été amoureux, et une de celles que j'ai le plus 
aimées. » Il divisait les maladies en deux classes : 
celles dont on meurt, et celles dont on ne meurt pas, — 
se montrait d'ailleurs assez incrédule envers la méde- 
cine, ayant cette justesse de l'esprit qui ne permet pas 
à la confiance d'aller au-delà de la science, soutenant 
avec verve que les arts et les sciences donnent aux 
peuples de l'Europe plus d'orgueil que de bonheur, «c Je 
croirai, prétendait-il, aux félicités de votre civilisation, 
lorsque l'Europe ne sera plus remplie de ronces, de rus- 
tres, de pédants et de faux esprits. » Une thèse pareille 
ne pouvait manquer de rencontrer force contradicteurs 
dans cette société du xvra* siècle, si enivrée de progrès. 



^8 LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

Bouvard, non moins célèbre que ses confrères, laisse 
surtout la réputation d'un faiseur de bons mots. Au 
plus fort de la vogue de Técorce de Torme pyramidal, 
panacée qu'on prenait en poudre, en élixir, même en 
bains, une de ses malades demande si elle doit y 
recourir. « Prenez, Madame, et dépêchez-vous, pendant 
qu'elle guérit. » On prétend qu'il répondit à l'abbé 
Terray, qui se plaignait de souf&ir comme un danmé : 
« Quoi, déjà. Monseigneur I » Mot mordant qu'il dut 
prononcer à propos du malade, non devant le malade, 
que l'esprit de parti démarqua pour l'attribuer plus tard 
à Louis^Philippe, visitant Talleyrand à son lit de mort. 
Pousse ne connaissait nullement l'étiquette de la 
cour : appelé à Versailles pour une maladie du Dauphin, 
il voit la dauphine, mise très simplement, vaquant 
adroitement à toutes les besognes. « Qu'on suive exac- 
tement, dit-il, ce que cette petite femme ordonnera, car 
elle entend à merveille tout ce qu'il faut. » Et s'adressant 
à Marie-Josèphe, il ajouta : « Gomment vous appelle-t-on, 
I ma bonne ? » Une fois édifié, il observa : « Que je voi^ 

1 nos petites dames de Paris faire les précieuses, et 

craindre d'entrer dans la chambre de leurs maris quand 
\ ils sont malades : comme je les enverrai à cette école ! » 

Un beau matin, il prit Louis XV par le bouton et lui 
j servit ce petit discours : a Monsieur... Monsieur..- je ne 

I sais conmient on vous appelle... Vous êtes un bon 

papa..., mais vous savez que nous sonmies tous vos 
1 enfants. Nous partageons votre chagrin ; au reste, ayez 

I bon courage, votre fils vous sera rendu. » 

i Barthez, le type du médecin de dames, qui, par raffi- 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 59 

nement d'élégance, employait dans les saignées une 
ligature à glands d'or, arriva à Paris précédé d'une 
grande renommée. Bouvard, qui avait la dent venimeuse, 
et craignait sans doute que le nouveau venu ne l'éclip- 
s|Lt, se fit interroger à son sujet : ce Ce que je pense de 
M. Barthez, dit-il, c'est qu'il a bien de l'esprit, qu'il sait 
beaucoup de choses, et même un peu de médecine (i). » 
Et l'on a rapporté son oraison fonèbre de Bordeu, mé- 
decin de la du Barry (a), qu'il accusait d'avoir escroqué 
un client : « Je n'aurais jamais cru qu'il fût mort hori- 
2ontalement. » Mais la comtesse de Bussy dédommagea 
Bordeu de cette méchanceté : « La mort a eu peur de 
lui, dit^elle, elle l'a pris en dormant. » 

Les jalousies entre médecins de cette époque peuvent 
marcher de pair avec celles de la nôtre entre artistes et 
comédiens : ainsi des confrères peu scrupuleux vont 
jusqu'à soudoyer les domestiques du fameux Pomme 
pour qu'ils versent du sirop de Rabel sur les purées de 
concombres et de chicorée qu'il composait pour ses 
clientes. Pomme demeura assez longtemps le médecin 
en vogue des fenunes, et garda jusqu'au bout des dé- 
votes. Partant de cette idée que les nerfs en état de 
santé sont en quelque sorte un parchemin trempé et 
mou, il afOrmait que les vapeurs, cette maladie aristo- 



(1) Le mot avait déjà été fait sur Astnic. 

(2) On parlait de la rage chez la du Barry, et l'on disait que le 
plus sûr remède était le mercure. Elle demanda ce que c'était. 
Cette affectation ou cette simplicité fit rire, on la raconta à la 
maréchale de Luxembourg qui remarqua : c Ah I il est heureux 
qu'elle ait son innocence mercurielle! » 



8o LBS MÉDECINS AYANT ET APIUBS I789 

cratique, proviennent d*un dessèchement du système 
nerveux, et les combattait avec l'eau de poulet, le petit- 
lait, surtout avec des bains tièdes prolongés. En moins 
d'une année, une de ses clientes passa dans l'eau douze 
cents heures. 

Sylva, lui, fait appel à la coquetterie : d'un mot, il 
guérit les belles Bordelaises de leurs vapeurs, qu'il se 
contente de baptiser de ce nom effrayant : le mal caduc 
(l'èpilepsie.) Ne voilà-t-il pas un excellent trait de co- 
médie? 

Un fameux acteur de la comédie italienne vint con» 
sulter, pour cause d'hypocondrie, Sylva, qui ne le con- 
naissait point, (c Je n'ai pas d'autre remède à vous indi- 
quer, formula le docteur, que d'aller souvent voir jouer 
Arlequin : son jeu naïf dissipera votre mélancolie. — 
Hélas ! soupira le client, je suis le seul homme dans 
Paris qui ne puisse en faire usage. — Et pourquoi? — 
C'est que je suis Arlequin... » 

Autre trait de comédie. Lyonnais avait été mis en 
vogue par la guérison de la chienne de la marquise de 
Pompadour, ce qui lui avait valu la charge de médecin 
consultant des chiens de Sa Majesté. Aussi se rengor- 
geait^il, traitait-il de pair à égal les membres de la Fa- 
culté. L'un d'eux, dont il venait de guérir le toutou, 
insistait pour lui payer ses visites : « Allons donc, Mon- 
sieur le docteur, voulez-vous m'humilier ? fît-il. Entre 
confrères vous savez bien que ce n'est rien(i). » 



(i) Ce n'est pas seulement à Levret, le grand accoucheur du 
XVIII" siècle, qu'adviennent des aventures de ce genre. Mandé en 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 81 

Un des médecins types du xvra* siècle, c'est Ques- 
nay, attaché à la marquise de Pompadour, Fami de 
M^ du Hausset, le meilleur homme du monde, dit celle- 
ci, et bien plus occupé, à la cour de là meilleure manière 
de cultiver la terre que de tout ce qui s'y passait, de- 
venu, sans y penser, le patron d'une secte économique, 
les physiocrates, qui l'appellent le maître. Dans l'entre- 
sol même de la Pompadour, il reçoit ses amis Turgot, 
X>uclos, Buffon, Diderot, Marmontel; on y tient, j'ima- 
gine, maint propos téméraire, on y développe les para- 
doxes les plus risqués, et parfois la marquise daigne 
s'asseoir à cette table éloquente. D'ailleurs franc par- 
leur, habitué à penser tout haut, estimé et respecté de 
tous. 

Lors des disputes du clergé et du Parlement, il se ren- 
contra, dans le salon de M"^^ de Pompadour, avec un 
courtisan qui, proposant au roi l'emploi des moyens 
violents, affirmait : (c C'est la hallebarde qui mène un 
royaume. — Mais, interrompt Quesnay, qui mène la 
hallebarde? C'est l'opinion; c'est donc sur l'opinion 
qu'il faut travailler. » Un autre jour, le dauphin, père 
des princes qui furent Louis XVI, Louis XVIII, 
Charles X, se plaignant des soucis de la royauté, inter- 
roge Quesnay : « Que feriez-vous si vous étiez roi? — 



toute hâte, au milieu de la nuit, il monte dans une voiture, on lui 
bande les yeux, on lui jette un voile sur la tête ; il pénètre enfin 
dans la chambre où l'attend la patiente, le visage caché également 
par un masque. L'accouchement terminé, on lui bande de nouveau 
les yeux, on lui voile la tête, et il sent glisser dans sa main un 
portefeuille qui contenait une jolie consolation : 24,000 livres. 

6 



8a LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

Monseigneur, Je ne ferais rien. — - Et qui gouvernerait? 
— Les lois. » 

Tout absorbé par ses études d'économie politique, il 
regardait les poètes comme de grands joueurs de bilbo- 
quet, et ne se gênait guère pour juger les hommes à pre- 
mière vue. Ainsi pour le duc de Ghoiseul : a Ce n'est 
qu'un petit maître, et, s'il était plus joli, fait pour être 
un favori de Henri III. » Il pronostiquait plus sûrement 
sur certains personnages, et c'est ainsi qu'il annonça, 
plusieurs mois d'avance, au roi, la maladie du contrô- 
leur général Séchelles. Louis XV, qui l'avait surnommé 
le Penseur, Tanoblit, et choisit lui-même l'écusson de 
ses armes : trois fleurs de pensées sur un champ d'ar- 
gent, à la fasce d'azur, avec cette devise : Propter cogU 
tationem mentis, 

Quesnay professait pour Louis XV une grande affec- 
tion qui n'excluait pas quelque appréhension. « Vous 
avez Tair embarrassé devant le roi, remarquait la mar- 
quise, et cependant il est si bon! — Madame, ditril, je 
suis sorti à quarante ans de mon village^ et j'ai bien peu 
l'expérience du monde, auquel je m'habitue difficile- 
ment. Lorsque je suis dans une chambre avec le roi, je 
me dis : « Voilà un homme qui peut me faire couper la 
tête, et cette idée me trouble. » — Mais la justice et la 
bonté du roi ne devraient-elles pas vous rassurer ? — 
Gela est bon pour le raisonnement, mais le sentiment 
est plus prompt, et il m'inspire de la crainte avant que 
je me sois dit tout ce qui est propre à l'écarter. » 

Ce qui ne l'empêchait pas d'admirer Louis XV, au 
point de l'estimer supérieur à Louis XIV, de préférer 



LES MÉDECINS AVANT ET XFVtS 178g 83 

le xvm« siècle au xvn«. Louis XIV, <féelarait-a, « araft 
aimé les vers, protégé les poètes ; mais Louis XY avait 
envoyé au Mexique des astronoraies pour mesurer la 
terre, ouvert les lumières à la phOosophîe, et l'Encyclo- 
pédie honorera son règne. » 

Palissot qui, malgré les sarcasmes de Yoltafre, avait 
de l'esprit et quelque talent, a écrit cette jolie scène 
dans sa comédie : Le Cercle ou les Originaux, jouée en 
1755 pour la première fois à Nancy, par ordre du roi 
Stanislas Leczinski. 

Scène XI. 
Un médecin du bel air, OrphisSy Laeinde, ArMe, 

OnpmsB. — Ah ! bonjour, cher petit docteur;: Ttms 
êtes charmant d'être vena. Je vous demande, Arîste, 
votre confiance pour Monsieur. 

Aristb. — Monsieur est un élève d'fiippocrate ? 

Le Médecin, d'un ton précieux. — Je snls raédeeni, 
Monsieur ; je sais qu'Hippoerate était fort bon hosme, 
plein de bon sens, voilà tout. 

' Ariste. — On me l'avait dépeint comme ira pMlosophe 
respectable dont les mœurs étaient mBtspie», el qui gué« 
rissait. 

Le Médecin. — Il guérissait, oui, mais si maussad!e>- 
ment... Quel triste régime (que le sien) pour le» ma- 
lades ! 

OnpmsE. — Mais s'ils s'en portaient mieux ? 

Le Médecin. — C'est au moins se bien porter d'une 
£açon très malhonnête... Il en était encore aux seule» 
maladies du corps ; pour nous, nous avons santé, par- 



84 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

dessus tout cela, aux maladies de Tesprit... C'est pitié 
de voir combien il se donnait de peine pour observer 
les maladies!... Nous, nous voyons des malades; pour 
des maladies, c'est autre chose. 

Là-dessus notre homme interroge Lucinde dans son 
jargon musqué, et conclut : 

« J'ai le coup d'œil d'une justesse ! Vapeurs que 
cela! » 

Lucinde. — Gomment ! des vapeurs I 

Le Médecin. — Le terme vous choque ? C'est, plus 
honnêtement, l'esprit éthéré, le fluide nerveux, devenu 
de nos jours électrique, qui vous cause des grippements 
de nerfs, des agacements, des mouvements spasmo- 
diques. 

Orphise. — Il est savant, au moins, le petit docteur... 

Le Médecin. — Ma belle malade, je vais vous ordon- 
ner de la poudre tempérante, un joli petit julep, une 
liqueur anodine. 

Lucinde, avec impatience. — Eh! Monsieur! je suis 
nourrie de tout cela. 

Le Médecin. — Ceci deviendrait sérieux. Voyons donc. 
(Il lui tâte le pouls). Oh ! oh ! il y a de la fréquence 
dans ce pouls-là. Mais, la nuit, avez-vous le sommeil 
doré? 

Orphise. — Le sommeil doré ! C'est qu'il est char^ 
mant avec ses petites phrases! Je ne connais personne 
qui parle comme lui. Le sommeil doré ! 

Ariste. — Effectivement, les malades de Monsieur 
doivent guérir le plus gaiement du monde. 

Orphise. — Ce sont ses bulletins qu'il faut voir ! En 



LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 85 

vérité, cela se lit avec autant de plaisir qu'un joli ma- 
drigal. » 

Le docteur ordonne encore ^du miel aérien, des sili- 
qnes égyptiennes, c'est-à-dire de la manne, de la casse, 
et, se rengorgeant : 

— Oh l nous ne ressemblons pas à ces médecins de 
l'autre siècle, et nous avons mis la médecine sur un ton 
d'élégance qui ne laisse plus de prise au ridicule. 

Orphisb. — Vous en êtes la preuve ! Actuellement, je 
suis au fait de la différence qu'il y a entre voir un ma- 
lade et une maladie. Ici, vous avez vu la malade, et 
même de très près ; pour la maladie... 

Le Médecin. — J'avoue que je l'ai un peu tirée au 
juger. Il y a cependant beaucoup de vraisemblance que 
ce ne sont que des vapeurs. (Il regarde sa montre,) 
Gomment? déjà six heures! J'ai cent visites encore à 
faire avant la nuit. Il faut que je vole au Marais, chez 
la présidente Bélise: c'est aujourd'hui son jour de mi- 
graine. On m'attend à une consultation au faubourg, 
pour tâcher de faire dormir une jeune duchesse dont 
l'insomnie a tenu bon contre un roman de sentiment en 
douze volumes. — De là le marquis Mondor m'a fait 
promettre de passer chez cette petite danseuse qui le 
ruine, et qui m'a recommandé la santé d'un jeune abbé 
qui garde l'incognito chez elle depuis six semaines. En 
vérité, je suis excédé ; je n'ai pas un moment à moi, et 
je ne conçois pas comment nos vieux médecins pou- 
vaient se passer d'équipage. Adieu, Madame; et vous, 
Mademoiselle, observez ce que je vous ai prescrit. 

Poinsinet a démarqué cette scène dans la Soirée à la 



86 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

Mode, jouée en 176^ Ici, le médecin veut traiter une 
personne qui se porte le mieux du monde, et comme un 
de se& auditeucs hii îali le reproche d'épouvanter Thu- 
manité au lieu de la soulager, de la consoler, il repart 
avec le plus bel aplomb : « Voilà précisément ce que 
pense un peuple de médecins qui ne songent qu'à gué- 
rir. Mais moi. Monsieur, mais moi, j'étudie le caractère, 
la tournure d'esprit de mes malades ; je prévois les ac- 
cidents, et j'aime mieux préparer, et même, dans l'occa- 
sion, proionger une maladie, que de trancher dans le 
vif, et vous nendre en huit jours une santé grossière 
dont on ne jouit dans le monde que pour en abuser. » 

L'esprit est le dieu du xvm® siècle, la clef des cœurs 
et des intelligences; il a partout ses grandes et ses 
petites entrées, rapproche les distances, fait du plé- 
béien l'égal dtt grand seigneur, Vcani des beautés de 
robe et d'épée, le pousse au ministère, à l'Académie, 
permet à M°^« Geo£&in de correspondre familière- 
ment avec Catheriae II, à Voltaire d'avoir son bre- 
lan carré de têtes couronnées ; il revêt tous les cos- 
tuneS;, fie prête à mille transformations, s'adapte 
ans caractères les plus divers, tue Fennemi par 
le ridicule, dénoue une situation embrouillée, répare 
une maladresse, décrète le succès, console d'une dé- 
£Bâte. I^ vous contentez pas d'avoir des vertus, du 
talent même : l'honnêteté, sans grâce et sans piquant, 
n'est bonne qu'en Camille ; montrez de l'esprit, et sou- 
dain toutes les portes vous seront ouvertes. Force est 
donc aux médecins de suivre le goût du temps et ils s'y 
prêtent a^ec une rare aisance. Sénac de Meilhan avait 



LES MEDECINS AVANT BT APRES I789 87 

pour père un médecin du roi, homme fort avisé, qui re« 
courut à cet ingénieux stratagème pour se faire écouter 
du dauphin. Louis XV l'avait envoyé à son fils, déjà 
a tteint de l'affection à laquelle il devait succomber, et 
qui, dès la première visite, l'arrêta par ces mots : <c Je 
serai toujours fort aise de vous voir pour causer de 
littérature et d'histoire avec vous ; mais mon apparte- 
ment vous sera fermé si vous me parlez de ma santé I » 
Quelque temps après, le docteur vient présenter ses 
hommages au prince, et, avisant un personnage de 
tapisserie qui décore la muraille, il fait semblant de 
s'adresser à lui, et lui prédit tout ce qui peut résulter 
d'un mal de poitrine négligé. Le dauphin ayant rappelé 
sa défense : a C'est à Alexandre que je parle, » répli- 
qua Sénac, et son interlocuteur fut désarmé. 

L'esprit alors servait à tout, et suflQsait presque à 
tout, oui, à tout, sauf à prévoir le coup de tonnerre de 
1789, à corriger les abus révolutionnaires, à exécuter les 
réformes conservatrices. 

Ce qui distingue les médecins dans leurs rapports 
avec la société française à partir de ^789, c'est le rôle 
si considérable qu'ils y jouent, leur influence qui gran- 
dit à mesure que la science, les moyens de guérir, le 
goût du confortable, le sens de la pitié, se perfection- 
nent. Beaucoup d'ailleurs cumulent l'esprit et le talent, 
l'art de plaire et l'art de rendre la santé, tuto, celeriter 
et Jucunde, sûrement, rapidement, agréablement. Ils 
remplacent de plus en plus le confesseur, le directeur 
de conscience de l'ancienne société, nous ramènent 



88 LES MÉDECINS AYANT ET APRES I789 

insensiblement au temps où on les vénérait comme des 
demi-dieux, des prêtres ou des thaumaturges : religion 
d'autant plus puissante qu'elle se fonde sur la recon- 
naissance, sur les services déjà rendus et ceux qu'on 
espère encore, qu'elle n'inspire pas aux objets de son 
culte un orgueil excessif, mais la noble ambition de se 
consacrer pleinement à l'humanité souffrante. Ils sont 
philosophes, nient trop souvent ce qu'ils ne com- 
prennent point, méconnaissent parfois le pouvoir 
de ces doctrines spiritualistes qui planent au-dessus 
des doctrines positivistes, comme l'infini plane au- 
dessus du fini, qui demeurent un foyer inextinguible 
de joie, d'espérance et d'amour. Mais, dans le cadre 
de leurs, recherches, que d'admirables découvertes ! 
Gomme ils ont analysé, circonscrit les maladies de la 
volonté, de la personnalité, de la mémoire ! Légistes et 
législateurs, ils remplissent les Chambres, les Conseils 
généraux, et les tribunaux les appellent sans cesse à se 
prononcer dans ces questions si obscurément redouta- 
bles de la responsabilité et de la folie criminelle (i). 



(i) MAUPA89ANT : Mout'Oriol. — Journal du Dr P. Ménière^ i vol., 
Pion. Du même : Cicéron médecin; Études médicales sur les 
poètes latins ; les Consultations de M»m de Séçigné. — Druhbn : De 
la Médecine au temps de M*m de Séoigné. — Fribdlandbr : Mœurs 
romaines du règne d* Auguste à la fin des Antonins, t. !•'. ~ Souoe- 
pirs de M*ne Jaubert» — Les Mémoires d*une Inconnue, — Wau- 
szEWSKi : La dernière des Romanow, pp. loa et suiv. — Gourtois- 
SuFFiT : Les Temples d*Esculape ; La Médecine religieuse dans la 
Grèce ancienne, — Casimir Stryibnski : La Mère des trois derniers 
Bourbons. — Alfred Groisbt : Histoire de la littérature grecque, 
t. IV, pp. 184 et suiv. — Lbgoy db la Marchb : Le Xlîl» siècle liU 
téraire et scientifique, — Diehl : Excursions archéologiques en 



LES MÉDECINS AYANT ET APRÂS I789 89 

Hygiénistes, ils contribuent à l'assainissement des 
villes, aux règlements de police. Grâce à eux, nous per» 
cevons ce qui se cache derrière les prétendus mystères 
de Foccultisme, et que la plupart de ces phénomènes 
dérivent de lois naturelles encore inconnues ; nous ap- 
prenons aussi à définir ces victimes ou ces comédiens 
de Fhystérie : pythonisses, augures, sorcières, voyants. 

A Fhôpital, à la caserne, au camp, auprès des Com- 
pagnies de chemins de fer, le médecin vit en rapports 
constants avec toutes les classes de la société, dont 



Grèce, — P. Girard : Asclépéion d'Athènes. — Vercoustrb ■ : Méde- 
cine sacerdotale dans Pantiquité {Reçue arch., i885). — Darbmbbro : 
De Pétat de la Médecine entre Homère et Hippocrate, — Bassan- 
VILLE : Salons d'autrefois^ 1. 1 et II. — • Antony Mbrat : La Vie an 
temps des Libres Prêcheur s^ t. II, pp. aS? et suiv. — Samouilhan : 
Olivier Maillard, sa prédication et son temps, p. aSo. — Charles Bri- 
FAUT : Œuvres complètes, t. I et II. — Ambroise Paré (Reçue de 
Paris, i« septembre 1901), par le D' H. Folbt. — Victor Broghard : 
Les Sceptiques grecs, — Greorge Sand : Nouvelles Lettres d'un 
voyageur, — Professeur L. Landouzy : Le Mal du roi, le Toucher 
des écrouelles en France et en Angleterre (Presse médicale, 10 mai 
igoa.) — Arsène Houssayb : Confessions, — Rivbt : Victor Hugo 
chez lui, p. 91. — PoiDBBARD : Correspondance entre M, de Saint. 
Fonds et le président Dugas, t. I, p. 56. — Les Médecins au 
XV11« siècle, satire attribuée à Sgarron ; préface d'E. de Barthé- 
lémy. ^ Récamier et ses contemporains, par le D' Triairb, i vol. 
in-8». Du même : Bretonneau et ses Correspondants, — Thirion î 
La Vie privée des financiers au XV111« siècle, — A. Fabre : La Jeu- 
nesse de Fléchier, 1. 11^ pp. 219 et suiv. — De Mauldb : Les Femmes 
de la Renaissance. — Jules Glaretie : La Vie à Paris, années i8g6 
et 1906. — Valbbrt : Hommes et Choses d^ Allemagne; Le jy Strous- 
berg, " Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, t. II. — Brisebarrb et 
Nus : Les Médecins (comédie). ^ Louis Leorand : Louis La Caze, 
— Paul Labarthb : Les Médecins contemporains, 1868. — Robert de 
BoNNiÂREs :La Vie à Paris, 1. 1, p. i3o. — Balzac : Le Médecin de 
campagne; La Messe de l'athée. 



90 LES MÉDECINS AYANT ET APRÈS I789 

Fadmiration pour lui se développe en raison directe de 
son intervention bienfaisante. Ami, conseiller, con- 
fident, il fournit aussi les remèdes de Fàme, et son lan- 
gage, son ministère, crient à ceux qui souffrent les 
paroles d'un Pape réunissant à Florence ses parti- 
sans et ses adversaires : <c Avant d'être Guelfes, 
avant d'être Gibelins, n'êtes-vous pas des hommes? 
N'êtes-vous pas des frères? Ne devez-vous pas vous 
secourir et vous aimer ? » Ainsi donc il est un apôtre de 
tolérance, sentiment mal connu jadis, mieux pratiqué 
et compris au xix® siècle, malgré tant de douloureuses 
éclipses. Et, par les congrès internationaux, il est 
encore un missionnaire de civilisation, de fraternité, 
puisque ces congrès, eux aussi, deviennent des confé- 
rences de la paix où s'effacent préjugés, haines séculai- 
res, où grandit le respect de la vie humaine, où se forme 
un nouvel idéal. 

Ce sont là sans doute des résultats généraux, des 
éloges d'ensemble qui n'empêchent point la critique de 
détail. L'institution en bloc demeure admirable; elle 
réalise toutes ces merveilles et d'autres encore, mais 
elle a pour interprètes des hommes, créatures faibles, 
ondoyantes, inquiètes, soumises à la tyraimie des 
milieux et des circonstances, sollicitées par les sept 
péchés capitaux et leur innombrable postérité. Ces 
hommes disposent de la vie d'autres hommes, et 
l'histoire enseigne qu'un grand pouvoir inspire la ten- 
tation d'en abuser. Ceux-ci ont le fanatisme de la 
science, ceux-là tombent du côté où ils penchent, 
abondent dans leurs systèmes jusqu'à ce qu'ils de- 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 9I 

viennent des chimères. De même que Bossuet voit dans 
la religion le tout de Fhonmie, d'aucuns voient dans la 
chirurgie le tout de la médecine ; pour eux, chaque ma- 
lade est un être taillable, charcutable et exploitable à 
merci. Aux yeux d'autres Esculapes, l'humanité dispa- 
rait presque, leur âme ne communie plus avec l'idéal de 
lûtié ; les tortures du malade, trcmsformé en cas plus 
ou moins intéressant, en numéro d'hôpital, ne les im- 
pressionnent pas plus que les cris de la chienne de 
Malebranche ne troublaient celui-ci ; pour eux, les 
larmes ne sont que des gouttes d'eau salée que les nerfs 
ébranlés font jaillir des glandes lacrymales. Ils ignorent 
— car la science, l'endurcissement professionnel, ont 
desséché leur cœur, ou peut-être le cerveau avait-il pris 
la place de celui-ci en naissant — ils ignorent que l'effi- 
cacité de l'art médical est en raison directe de la com* 
passion et de la charité qui animent le praticien. Il en > 
est beaucoup qui, véritables saints laïques, réalisent le 
type du Médetin de campagne de Balzac ; et il y en a 
aussi qui méritent de figurer dans cette sombre galerie 
des Horticoles de Léon Daudet. La majorité demeure 
honnête, non exempte de défauts sans doute, — on 
sait quel passé de défaillances traînent après eux les 
meilleurs d'entre nous, — faisant honneur en somme à 
la profession, et contribuant pour sa part à élever ces 
monuments de bonté, de foi, de dévouement, cathédrales 
morales et forteresses d'infini, qui préservent les 
peuples de la barbarie ei leur inspirent une plus haute 
conscience de leurs devoirs. 
Chateaubriand et Méry figurent parmi les défenseurs 



ga LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

des médecins, et il me parait équitable de reproduire 
quelques lignes de leurs plaidoyers : a ... Le premier 
médecin qu'ait vu le monde, afiOrme Chateaubriand, a 
été sans doute quelque mère qui cherchait à soulager 
son enfant. La pitié et le génie étendirent ensuite la mé- 
decine à tous les hommes : Tune découvre le malade, 
l'autre trouve le remède. On peut dire aussi qu'elle est 
fille de l'amitié et des héros... 

<c Dans quelque lieu que vous soyez jeté, vous n'êtes 
pas seul, s'il s'y trouve quelque médecin. Les médecins 
ont fait des prodiges d'humanité. Ce sont les seuls 
hommes, avec les prêtres, qui se soient sacrifiés dans 
les pestes publiques... 

ce Hippocrate, par une expression sublime, appelle 
notre corps l'effigie de l'homme : on pourrait aussi le 
comparer à un palais, dont, après la fuite de l'âme, le 
médecin parcourt les galeries solitaires, comme on 
visite les temples abandonnés que jadis une divinité 
remplissait de sa présence... » 

Méry, à son tour, dans une de ces improvisations qui 
rappellent la verve de l'abbé Galiani, s'avisa de prendre 
en main la cause des médecins. « Pourquoi donc le 
divin Molière a-t-il mêlé tant de seringues à sa prose et 
à ses vers ?... £st^e juste, ce majorât de plaisanteries ? 
Depuis 1789 jusqu'à nos jours inclusivement, il nous 
est permis de suivre des yeux les médecins. Que 
d'hommes utiles! Que d'hommes illustres!... Le seul 
homme que Maximilien Robespierre pouvait soufMr 
à côté de lui était un médecin. Voyez donc ce que 
seraient les Girondins sans Cabanis, leur ami, leur 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 q3 

complice ! Napoléon, sans Gorvisart, n'aurait pas vécu 
un an après le couronnement... Gomment se passer des 
médecins dans la société moderne ? Si Alfred de Vigny 
a eu un succès, c'est quand il a fait Stello ou la Con- 
sultation du Docteur noir. Que serait-ce que Léon 
Gozlan sans le Médecin du Pecq?,,. Triomphe de 
M. Honoré de Balzac : Le Médecin de campagne. 
Et Louis-Philippe qui ne voyait que par les yeux du 
D' Marc, et Armand Marrast^ votre ami à vous et à moi, 
qui disait : « Après mon père et ma mère, le ï>^ Bouil- 
haud est celui auquel je dois la vie. »... Jetez les yeux 
sur une matinée de Paris, cette immense ruche 
d'abeilles où il y a tant de fleurs. Quel est l'homme 
qu'on attend le plus dans les quatre mille rues quiforment 
les alvéoles de la capitale? Ge n'est pas le poète, ce 
n'est pas le boulanger, ce n'est pas le peintre, ce n'est 
pas le facteur de la poste aux lettres, pourtant si 
désiré; ce n'est même pas le prêtre. NonI Non! c'est 
le médecin. Et vous voyez bien qu'en dépit de son 
abondance de seringues, Molière va contre l'opinion 
publique en ridiculisant les médecins. Est-ce que vous 
n'êtes pas de mon avis ? Est-ce que vous êtes du parti 
des seringues ? » 

Jusqu'où cependant peuvent conduire l'abus de la 
logique, le fanatisme et la fatalité des circonstances, 
l'exemple du chirurgien Souberbielle le montre curieu- 
sement. 

Premier élève du Fr. Gôme, il excellait dans l'opé- 
ration de la taille par la lithotomie : sa famille ne comp- 
tait pas moins de vingt médecins ou chirurgiens. 



94 LES MÉDECINS AVANT ET APIUBS I789 

En 1789, il est nommé chirargien-major des vainqueurs 
de la Bastille ; ami et médecin des principaux Jacobins, 
en rapports intimes avec Danton, Camille Desmoulins, 
il les sacrifie à la rigueur des principes avec autant de 
sang-froid qu'il enlève à tel malade un membre gan- 
grené. Chez lui, la cloison étanche est parfaite, trop par* 
faite, entre le cœur et le cerveau, et il a dû envier à un 
savant de l'époque cet aphorisme : ce La guillotine, la 
Terreur, n'ont pas sensiblement augmenté les tables de 
la mortalité. » 

Désigné pour faire partie du jury appelé à juger Dan^ 
ton, Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins, il rencon- 
tre dans les couloirs du palais de justice un de ses bons 
amis, juré comme lui, qui pleurait à chaudes larmes, 
a Pourquoi pleures-tu? — Ne vois-tu pas que nous 
allons avoir à juger un patriote comme Danton, un des 
fondateurs de la République? — Voyons, mon ami, 
écoute ; l'afifaire est bien simple. Voilà deux hommes 
qui ne peuvent plus vivre ensemble, Robespierre et 
Danton; lequel est le plus utile à la République? — 
C'est Robespierre. — Eh bien! il faut guillotiner Dan- 
ton. Tu vois, c'est simple comme bonjour. » Et trente- 
six ans après, il continuait de raisonner avec cette logi- 
que aussi acerbe que peu sentimentale. Pendant la Ré- 
volution de Juillet i83o, il disait aux jeunes gens qui, 
avec lui, rêvaient de République : ce Ah ! ce marquis de 
La Fayette, le voilà donc revenu ! J'espère bien que celte 
fois nous ne le manquerons pas. » 

Lorsque fut décidé le procès de Marie-Antoinette, Sou- 
berbielle fit encore partie du jury qui la condamna à 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 9$ 

runaiiimité. Point ne s'étonnera-t-on que Louis XVIII 
loi ait gardé quelque rancune. Il remplissait en i8i41es 
fonctions de chirurgien en chef de la gendarmerie pari- 
sienne, et n'eut pas le bon goût de comprendre qu'il 
ferait mieux de ne point se joindre aux officiers de la 
garnison de Paris, invités à présenter leurs hommages 
à la famille royale. Quand la duchesse d'Angoulême 
entendit prononcer le nom du juge de sa mère, elle 
s'évanouit. On supprima la place de Souberbielle, on le 
mit d'office à la retraite. C'était simple comme bonjour . 
Pas si simple cependant, puisque le frère de Louis XVI 
agréa comme ministre le régicide Fouché, recommandé 
par l'élite du faubourg Saint-Germain (i). 

Lithotomiste célèbre, Souberbielle recourait volontiers 
à des remèdes originaux. Dans une épidémie de dy- 
senterie, la musique lui rendit de précieux offices. H y 
avait, près de l'École de Mars, dont il dirigeait le ser- 
vice médical, une musique militaire : s'étant aperçu que 
lorsqu'elle se faisait entendre, elle réjouissait les ma- 
lades, il eut l'idée de demander au chef de vouloir bien 
passer par le quartier de santé en revenant de la leçon; 
ce qui fut fait avec beaucoup de grâce, et eut de si bons 
résultats qu'en i832 il n'hésitait pas à recommander la 
musicothérapie aux pouvoirs publics : « Je me rappelle 
qu'un élève que je soignais pour affection cérébrale, en 



(I) Dans une visite faite en 1794 chez le D' Duplanil, les commis, 
saires trouvèrent, parmi les liasses de papiers, quelques lettres de 
Louis XIV, de Turenne, de Bossuet, etc. « Aht s'écrièrent-ils, ta 
prétends que tu n'es pas aristocrate, et tu entretiens des corres- 
pondances avec ce tyran et ces suspects I » 



96 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

entendant la musique, sortit de son lit et de la tente, et 
se mit à danser sous une pluie battante. Il alla de mieux 
en mieux et, quatre jours après, il rentra dans le 
camp. )> 

Avec Souberbielle, l'humanité fléchit devant la rigueur 
implacable des principes, mais la science ne perd pas 
ses droits. Que dire de ceux qui n'ont ni science, ni 
principes, qui, par peur, descendent jusqu'aux abîmes 
de la férocité, et parodient le mot de Sieyès : J'ai vécu? 
Les Mémoires de Beugnot parlent d'un D'^ Thierry dont 
le nom mérite cette flétrissure. Pendant les jours cani- 
culaires de la Révolution, en pleine Terreur, les prisons 
de Paris étaient devenues les véritables, presque les seuls 
salons, le suprême rendez-vous de la bonne compagnie. 
Et, certes, la politesse, le tact, la coquetterie de l'esprit, 
les gr&ces de la conversation avaient quelque mérite 
à s'y déployer, si l'on imagine l'aspect de certaines 
maisons de détention. L'infirmerie de la Conciergerie 
semblait un véritable charnier : une sorte de boyau de 
vingt-cinq pieds de large sur cent de long, fermé aux 
extrémités par des grilles de fer, à peine éclairé par 
deux fenêtres en abat-jour; les lieux d'aisance placés 
au milieu même de cette salle, dégageant un tourbillon 
de méphitisme et de corruption, quarante à cinquante 
grabats, et dans chacun deux ou trois personnes at- 
teintes de maladies différentes, nulle hygiène, aucun 
souci de purifier l'air, le médecin le plus insouciant et 
le moins humain qu'on vit jamais, ce D' Thierry, 
visitant tous ses malades en vingt-cinq minutes, et, 
nouveau Sangrado, ordonnant un seul remède, delà 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 97 

tisane, de la tisane, et jamais rien d'autre qae de la 
tisane. Les cris de douleur des uns, leurs rêves entre- 
coupés d'images de sang; les morts laissés plusieurs 
heures à côté de leurs compagnons de lit, parce qu'il y 
avait une heure marquée pour les transporter, *— tout 
contribuait à entretenir l'horreur de ce séjour. Un jour, 
le D' Thierry s'approche d'un lit, tâte le pouls du ma- 
lade : « Ah I dit-il, il est beaucoup mieux qu'hier. — Oui, 
citoyen^ répondit l'infirmier, il est beaucoup mieux, 
mais ce n'est pas le même : le malade d'hier est mort, 
et celui-ci a pris sa place. — Ah ! c'est différent ; eh 
bien ! qu'on fasse la tisane ! » 

Il y eut pis encore, * des médecins délateurs, espions 
des prisonniers, des médecins faux témoins pour faire 
condamner des accusés. Un misérable joue dans le. 
procès des Hébertistes le rôle de prévenu, afin de se 
faire renseigner par tes détenus sur la conspiration; 
de Maillé est dénoncé par un ancien chirurgien de sa 
maison ; La Rouerie par un médecin que liait le secret 
professionnel ; un nommé Rousillon dépose faussement 
contre Marie-Antoinette, et justifie ainsi les auteurs des 
massacres de Septembre : « Ce qui prouve la légalité 
de ces meurtres, c'est que ceux qui en ont été les vic- 
times ne se laissèrent enfermer dans les prisons par 
des tribunaux révolutionnaires que pour pouvoir en 
sortir en masse. » Je m'empresse d'ajouter que la ma- 
jorité se montre honnête, libérale, que plus d'un s'élève 
jusqu'à l'héroïsme. Saucerotte compte 17 médecins à la 
Constituante, aa à la Législative, 39 à la Convention ; 
104 auraient été victimes de la Terreur ; 828 médecins 

7 



98 LES MÉDECINS AVANT ET AFIUÈS I789 

et 540 chirurgiens quittèrent la France ou furent portés 
sur la liste des émigrés ; mais on a remarqué justement 
que la plupart étaient des émigrés par force majeure, 
des proscrits et non des émigrés par point d'honneur ou 
par principes ; ils rentrèrent en France à la faveur de 
Famnistie de i8oa (i). 

Trop souvent les hommes prennent la couleur des 
événements qu'ils traversent, des puissants qu'ils ifré- 
quentent. Combien mettent en pratique l'axiome de ce 
courtisan de l'ancien régime : Tenir le vase au ministre 
en place, et le verser sur sa tête aussitôt qu'il est 
tombé! Schopenhauer a eu raison de déifier la volonté, 
à conditipn que celle-ci se mette eu service de la bonté 
et de la justice. 

Cabanis (a) possédait une volonté de cette sorte-là. 
Né en 1767, fils adoptif de M"»® Helvétius, de Notre-Dame 
d'Auteuil, et dispensateur de ses bienfaits, unissant la 
grâce de l'âme, le charme à une rare fermeté de 
caractère, ami intime du poète Roucher, de Mirabeau, 
Condorcet, Dupaty^ Chamfort, Franklin, nourri de 



(i) D' Constant Saugbrotte : Les Médecins pendant la Révolution; 
L'Histoire et la philosophie dans leurs rapports avec la médecine, — 
Tony Saucbrottb : La Profession médicale il y a cent ans. — Chro^ 
nique médicale, années 1896, igo3. 

(a) A Maret, duc de Bassano. que les mines sévères de Tempè- 
re ur troublaient au point de le rendre malade, Cabanis donna ce 
sage conseil : « Vous êtas un homme mort si vous ne faites usage 
d'un remède souverain dont voici la recette : toutes les fois que 
TOUS devez avoir une entrevue avec l'empereur, il faudra que 
T ous prononciez ces paroles cabalistiques : « Je m'en f...iche. » 
Rien de plus prudent, en effet, que de faire un pacte avec soi- 
même contre la peur des événements et des hommes. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 99 

fortes études philosophiques, amoureux d'Homère au 
point d'entreprendre la traduction de VIliade, il étudie 
la médecine sous les auspices de Dubreuil, médecin ré- 
puté en son temps. Reçu docteur en 17H3, il dit un 
dernier adieu à la Muse dans ce serment qu'il observa 
toujours : 

... Je jure qu'à mon art obstinément livrée, 
Ma vie aux passions n'oflfrira nulle entrée ; 
Qu'il remplira mes jours ; que, pour l'approfondir, 
L'embrasser tout entier, peut-être l'agrandir, 
Mon âme, à cet objet fortement attachée. 
Formera, nourrira par des efforts constants. 
Sa longue expérience et ses trésors savants... 
Que ma tendre pitié, que mes soins consolants 
Appartiendront surtout au malheur solitaire, 
Et du pauvre d'abord trouveront la chaumière... 

Si les vers sont pitoyables, l'idée se dégage très 
noble : au reste, un nombre infini d'Ësculapes, le 
Parnasse médical en fait foi, ont flirté avec la Muse, 
mais ils ne vont pas plus loin que le ûirt. Y aurait-il 
donc antinomie entré la poésie et la médecine ? Et ces 
dçux Muses disent-elles aussi : tout ou rien (i)? Peut- 



(I) Dans son volume L'Art et la Médecine, le D' Paul Richer fait 
ressortir fortement les liens étroits qui unissent VArt et la Science. 
Il cite à propos cette pensée de Léonard de Vinci : « D'une ma- 
nière générale, la Science a pour office de distinguer ce qui est 
impossible de ce qui est possible. L'imagination, livrée à elle- 
même, s'abandonnerait à des rêves irréalisables : la Science la 
contient en nous enseignant ce qui ne peut pas être. Il ne suit pas 
de là que la Science renferme le principe de l'Art, mais qu'on doit 
étudier la Science, ou avant l'Art ou en même temps, pour ap* 



lOO LES MÉDECINS AYANT ET APRÂS I789 

être. Un seul, jusqu'à présent, me semble faire excep- 
tion à cette loi (i) : c'est le Jy Gazalis, qui mène de front, 
et avec succès, la science, la philosophie, la poésie, le 
monde. Des médecins bons prosateurs, il en existe (s), 
et parmi ceux-ci Cabanis : son livre sur les Rapports du 
. physique et du moral de Vhomme eut un grand succès. 
L'auteur cherchait à introduire la très pauvre philoso- 
phie du xvni^ siècle dans la médecine, et la médecine 
dans la philosophie. 

ce n y a, disait Benjamin Constant, une netteté dans 
les idées, une clarté dans les expressions, une fierté 
contenue dans le style, un calme dans la marche de 
Touvrage, qui en font, selon moi, une des plus belles 
productions du siècle... » 

Et tel était en lui le don de sympathie, qu' Andrieux le 
compara à Fénelon, que les ennemis les plus avérés de 
ses idées restaient les amis de sa personne. Membre de 
l'Académie française, sénateur, affilié à ce groupe des 
Idéologues avec lesquels Bonaparte avait eu sa lune de 
miel, qu'il plaisantait volontiers en public, et qui l'in- 
quiétaient au fond, — ils ne subirent qu'en gron- 



prendre dans quelles limites il est contraint de se renfermer... » 
Taine dira dans le même sens : « La parenté qui lie TArt à la 
Science est un honneur pour lui, comme pour elle : c'est une gloire 
pour elle de fournir à la beauté ses principaux supports ; c'est 
une gloire pour lui que d'appuyer ses plus hantes constructions 
sur la Vérité. » 

(I) Des gens de goût, entre autres M. Félix Naquet, grand éru- 
dit et fin lettré, apprécient les sonnets du D' Gamuset 

(^) Flaubert ne leur accordait pas cela : c II n'y a pas, s'écrie-t-il, 
de style plus long et plus vide que celui des médecins. Quel» 
bavards t Et ils méprisent les avocats 1 1 



LES l^SDECINS AVANT ET AFRÂS I789 lOI 

' 4ant âon charme et son aatorîté — il se consacrait à 
la science, à la nature qu'il adora aussi, à ses amis, à 
sa famille, à quelques cercles d'intimité comme celui de 
M°**Helvétius,de M™« de Gondorcet dont il avait épousé 
la sœur. C'est lui qui, en 1793, avait remis à ses amis, 
à Gondorcet, du poison, grâce auquel celui-ci put échap- 
per à réchafaud, poison formé d'opium et de stra- 
monium, composé pendant la Terreur et surnommé le 
pain des frères. Il avait connu Bonaparte chez M^^ Hei- 
vétius, à Auteuil, au temps où elle essayait vainement 
de faire comprendre au vainqueur de l'Italie le bonheur 
qu'on peut goûter dans trois arpents de terre : Bona- 
parte l'avait conquis, et, longtemps après, les affînités 
électives opéraient encore. De son côté, l'empereur ap- 
jpréciait le caractère de Gabanis, aimait à causer avec 
lui et se faisait fort, disait-il, de lui prouver l'existence 
d'un Dieu personnel. 

Dans les dernières années de sa vie (il meurt en 1808, 
âgé de cinquante-un a.ns), Gabanis se rapproche des idées 
spiritualistes ; ni athée ni stoïcien, telle est alors sa con- 
fession, et l'on pourrait soutenir qu'il ne croit peut-être à 
rien, mais qu'il espère tout. 

Mais quel éloge aussi dans ces lignes de Droz : « Tou- 
jours il rendait meilleurs ceux avec lesquels il conver- 
sait, parce qu'il les supposait bons comme lui, parce 
qu'il avait une entière persuasion que la vérité se répan- 
dra sur la terre, — et parce que nul soin, pour la cause de 
l'humanité, ne pouvait lui paraître pénible. Ses paroles, 
doucement animées, coulaient avec une élégante facilité. 
Lorsque, dans son jardin d' Auteuil, je l'écoutais avec 



lOa LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

délices, il rendait vivant, pour moi, un de ces philoso- 
phes de la Grèce qui, sous les verts ombrages, instrui- 
saient les disciples avides de les entendre. » 

« A Auteuil, ajoute Richemont, il était la providence 
des malheureux... ; chacun de nous lui faisait en secret 
l'application de ces paroles du vieillard de Gos : c Le 
médecin philosophe tient en quelque sorte de la nature 
des dieux. » 

UËmpire a ses médecins célèbres, un Gorvisart, un 
Desgenettes, Dubois, ce baron Larrey(i) que Napoléon 
proclame Thomme le plus vertueux qu'il ait jamais 
connu. Et voici le médecin de cour idéal, Boudois de La 
Motte, modèle d'urbanité, de politesse exquise, possé- 
dant au suprême degré la science du salon ; médecin du 
Ministère des Relations extérieures, un des familiers de 
Talleyrand, avec lequel il joue au whist, ayant lui-même 
un salon que Gicéri et Isabey ont tenu à décorer, où ils 
ont peint des scènes médicales : Le Temple d'Esculape 
et le Jardin d'Epidaure, un salon où s'empressent les 
honmies célèbres ou importants, ceux qui le devien- 
dront. Bonaparte, qui l'a connu pendant le Directoire, 
le nomme médecin en chef de son armée d'Italie. Mal 
inspiré, Boudois se dérobe : sa femme, sa clientèle, son 
épicurisme intelligent, ses goûts casaniers le retiennent 
à Paris. Le maître le tient en demi-disgrâce, ne par- 
donne qu'en 1811, mais alors il le désigne conmie mé- 
decin du Roi de Rome. Tout heureux de sa rentrée en 



(i) I.OMÉNIE : Galerie des Contemporains, t. V et VIII, articles sur 
Larrey et Dupuytren. 



LES MÉDECINS AVANT KT APRES I789 I03 

grâce, Boudois vient faire sa visite de remerciements. 
Au moment où il se retire, Fempereur lui dit çn riant : 
a Depuis notre dernière entrevue, me trouvez-vous 
grandi ?» Et comme le docteur se confond en protesta- 
tions dithyrambiques : « Non, non, observe Napoléon, 
ce n'est pas là ma pensée ; c'est de ma taille réelle qu'il 
s'agit. J'ai regretté souvent de n'avoir pas la vôtre. Ah ! 
«i en Egypte j'avais eu les avantages physiques de Klé- 
ber, c'eût été pour moi d'une valeur immense. » Boudois 
de La Motte avait un traitement de /i,5oo francs, une 
voiture, des dotations, il était baron, décoré de tous les 
ordres possibles. 

Au nom de Boudois se rattache une historiette assez 
plaisante contée par Las Cases dans le Mémorial, 
t. III, pp. i38, 139. Le héros de l'aventure est Asker- 
Khan, ambassadeur de Perse sous Napoléon I^ : « Un 
jour, Asker-Khan, qui était malade et ennuyé de sa 
médecine persane, ordonna qu'on fût chercher M. Bour- 
dois (sic), un des fameux médecins de Paris. On se 
trompa, et l'on fût chez M. de Marbois, ex-ministre du 
Trésor et alors président de la Cour des Comptes : « Son 
Excellence l'ambassadeur de Perse, lui dit-on, est 
fort malade et désire avoir un entretien avec vous. x> 
M. de Marbois ne voit pas d'abord quels rapports il 
peut avoir avec l'ambassadeur de Perse. Toutefois, 
c'était l'envoyé d'un grand prince, et il n'est rien dont 
la vanité ne s'accommode. Il s'y rend avec pompe, 
et il faut convenir que son costume, son maintien, sa 
figure n'étaient guère propres à détromper Asker-Khan, 
qui, dès qu'il l'aperçoit, lui tire la langue, lui tend le 



I04 LES MEDECINS AYANT ET APRES I789 

bras et lui présente le pouls. Ces gestes étonnent M. de 
Marbois; mais ce pouvait être un usage de l'Orient. Il 
accepte la main et la lui serre; quand quatre estafiers 
entrent avec solennité et vont placer sous le nez de 
M. Tex-ministre un vase des moins équivoques, pour sa 
meilleure information sur l'état du malade. A cette vue 
signiiicative, le grave M. de Marbois se fâche tout 
rouge et veut savoir ce qu'on a prétendu. Tout s'expli* 
que : c'est M. Bourdoîs (sic) qu'on a voulu avoir, la 
seule consonnance des noms a fait toute l'erreur; mais 
voilà pourtant M. de Marbois la risée de la capitale, et 
de longtemps il ne pourra se présenter nulle part sans 
réveiller aussitôt en tous lieux une bruyante gaieté. » 

Le service de santé auprès de Napoléon I*^ est ainsi 
constitué : quatre médecins par quartier, recevant cha- 
cun un traitement de 8,000 francs, suivant l'Ëmpereiïr 
. en campagne, recevant à Paris les ordres du premier 
médecin ; quatre médecins consultants à 3,ooo francs et 
un médecin oculiste. HaUé, médecin ordinaire, membi^ 
de l'Institut, professeur au Collège de France, figure sur 
les états pour une somme annuelle de i5,ooo francs, 
mais il ne vient guère depuis le jour où, à la toilette, 
l'Empereur s'étant avisé de lui tirer les oreilles (son 
geste familier quand il était de belle humeur) : « Sire, 
vous me faites mal, » observa Halle avec humeur. On 
n'y voit pas non plus les chirurgiens : Boyer, premier 
chirurgien, avec i5,ooo francs de traitement, ni les cinq 
chirurgiens par quartier, ni les quatre consultants. 
Seul, Yvon accompagne partout l'Empereur, et c'est 
une manière de favori : ia,ooo francs de traitement, la 



LES MEDECINS AVANT ET APRÂS I789 Io5 

croix d'officier, titre de baron, dotation annuelle de 
^,eoo francs, gratifications annueUes de *a5,ooo à 
3o,ooo francs. Le premier médecin, Gorvisart, est aussi 
un favori ; il a guéri Napoléon d'une gale répercutée, 
qui, mal soignée, Tincommodait beaucoup ; aussi, discdt- 
il volontiers : a J'ai confiance, en fait de médecine, en 
mon premier médecin Gorvisart. » Traitement de 
3o,ooo francs, dotation de 10,000 francs, titre de baron, 
clientèle énorme ; mais il dépensait beaucoup, aimant 
fort le plaisir, les tableaux, les objets d'art. 

c( La cour, dit l'excellent historien Frédéric Masson, 
ne lui plaisait point, et le monde officiel n'était point 
pour l'attirer. Il passait son temps de loisir chez un 
vieil anû, Guéhéneuc, qui aimait comme lui les plaisan- 
teries grasses ; soit dans une société plus gaie encore, 
où se rencontraient des vaudevillistes tels que Barré et 
Desfontaines, le maître de ballet Despréaux, mari de la 
Guimard, quantité de bons vivants et de jolies femmes. 
Ravrio, le marchand de bronzes, chansonnier à ses 
heures, célébrait les vertus du docteur, et consacrait le 
souvenir des petites fêtes auxquelles Gorvisart assistait.^ 
C'était de l'esprit à gros grains. » 

Aux jours de service, le mercredi et le samedi. Napo- 
léon l'accueillait par des plaisanteries : « Vous voilà, 
grand charlatan! Avez-vous tué beaucoup de monde 
aujourd'hui? » Et l'autre répliquait sur le même ton. Je 
doute toutefois qu'il eût osé répondre comme ce méde- 
cin à Frédéric II : « Sire, 5o,ooo de moins que vous 
dans votre dernière campagne. » Gorvisart racontait la 
petite chronique, les commérages de toute nature dont 



Io6 LES MÉDECINS AVANT ET APIUÈS I789 

l'Empereur était si Mand, se laissait tirer et frotter les 
oreilles, obtenait ainsi des grâces de tontes sortes pour 
lui-même et ses protégés. 

ce Serait-il malheureux pour la race humaine qu'il 
n'eût jamais existé de médecins? x> Gorvisart hésite 
d'abord à répondre, mais Napoléon insistant : ce Eh 
bien! fait-il, je pense que les médecins ont tué plus 
d'honmies qu'ils n'en ont sauvés ! » 

Au besoin, cependant, il se montrait moins docile, et, 
par exei^Qtple, il refusa, d'après M"^> de Rémusat, de 
prêter les mains à une comédie d'accouchement de 
Joséphine, qui aurait donné un héritier au trône, et 
sans doute empêché le divorce. 

n prenait parfois aussi d'étranges libertés, Gorvi- 
sart, quand FËmpereur, craignant d'être empoisonné et 
ne pouvant vomir, se roulait sur le tapis, criait et se 
lamentait, perdant toute mesure. « Alors, dit Ménière, 
le médecin traitait fort rudement son maître, le pous- 
sait du pied, lui disant : a Relevez-vous! G'est honteux, 
c'est de la lâcheté ! Relevez- vous I Vous n'avez que 
des crampes d'estomac, des douleurs nerveuses, etc. » 
Et le malade se relevait et se calmait peu à peu. Oui, 
Gorvisart me l'a dit en propres termes, il le poussait du 
pied, lui montrant son mépris pour des faiblesses aussi 
coupables. » 

Il avait d'ingénieux aphorismes, tels que celui-ci : 
<K G'est un état que la maladie, il faut s'y soumettre, le 
savoir faire comme les autres ; et les gens du monde 
ont le tort de le compliquer par mille tracas étrangers.» 
Il disait encore que le grand secret delà médecine était 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 lOJ 

de saisir l'instant où le mal commençait à décroître 
pour l'attaquer avec succès, et que, pour cela, on devait 
lui accorder la liberté de déployer un peu à l'aise sa 
première ardeur. — « Je le soignai, Dieu le guérit », 
disait Ambroise Paré. <x Je le soignai, il a guéri, » se 
contentait d'observer Gorvisart. 

Un matin, l'Empereur lui demande : <x Qu'est-ce que 
vous tenez à la main ? — C'est ma canne, Sire. — Elle 
n'est pas jolie. Gomment un honmie comme vous peut -il 
porter un vilain bâton conmie cela ? — Sire, cette canne 
me coûte très cher, et je l'ai eue à très bon marché. 
— Voyons, Gorvisart, combien a-t-elle coûté ? — Quinze 
cents francs ! — Montrez-moi ce vilain b&ton-là. » Napo- 
léon examine la canne, remarque sur le pommeau une 
petite médaille dorée de Jean Jacques Rousseau : «Dites- 
moi, Gorvisart, c'est la canne de Jean-Jacques Rousseau. 
Sans doute, c'est un de vos clients qui vous a fait ce pré- 
senMà? — Pardonnez-moi, Sire, je l'ai payée quinze cents 
francs. — Au fait, Gorvisart, ce n'est pas payé son prix, 
car c'était un grand homme, c'est-à-dire un grand char- 
latan... Oui, Gorvisart, c'était un grand charlatan dans 
son genre ; il a fait de belles choses. » Là-dessus, il tire 
les oreilles de Gorvisart et ajoute en riant : « Gorvisart, 
vous voulez singer Jean-Jacques ! y> 

On lit, dans le volume de lord Roseberry sur Napo- 
léon, les lignes suivantes, qui, si elles traduisent la pen- 
sée de l'Empereur, indiqueraient une grande désillusion 
sur Gorvisart : 

« Marie-Louise était l'innocence même. Elle m'aimait. 
Si elle avait été bien conseillée, et n'avait pas eu près 



I08 LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 

d'elle cette canaille de*** et ce Corvisart qui, j'en con^ 
viens, était un misérable, elle serait venue avec moi.à 
l'île d'Elbe... » 

Croquis du *père Baudelocque, célèbre accoucheur, 
par le D' Ménlère : « Il donnait des soins à toute la 
famille impériale... Chacun de ses accouchements était 
payé d'une somme de dix mille francs en billets de 
banque, renfermée dans une boite d'or enrichie de dia- 
mants, ceux-ci valant bien dix mille francs encore... » 
Morat aimait beaucoup M. Baudelocque; il adorait les 
enfants, et les moutards du docteur étaient ses favoris. 
Un jour, chez M. Baudelocque, il prit sur ses genoux un 
petit garçon de cinq ans et lui dit : « Que veux-tu ? » 
Le moutard répond : « Moi, je veux voir le général Bona- 
parte. » Celui-ci était déjà premier consul, m £h bien! je 
te le ferai voir demain ; viens à midi chez moi avec ta 
bonne, tu le verras ! » ...Le premier consul devait déjeu- 
ner chez Murât après la parade... Bonaparte combla 
l'enfant de caresses, Fembrassa, et, voyant près de la 
cheminée un petit cadre doré contenant un portrait de 
lui en biscuit de Sèvres, il le décrocha, le donna à Ten- 
fànt en lui disant : « Tiens, le voilà, le général Bona- 
parte ; je te le donne. » Quelques heures après, de retour 
,chez son père, l'enfant reçut une grande caisse dans 
laquelle se trouvaient un buste du premier consul et une 
multitude de joujoux de toute espèce. Ce buste a été 
précieusement conservé par M. Baudelocque. » 

On raconte qu'à T&ge de dix-neuf ans, léger d'argent, 
riche d'espérances, le futur abbé Maury lit, au sortir 
d'Avallon, la rencontre de deux jeunes gens, et que, 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 IO9 

bi^itôt, la candeur et la belle humeur de l'adolescence, 
une même situation les ayant faits compagnons de route 
et camarades, Us s'ouvrirent sur leurs ambitions. Por- 
tai, le médecin, voulait être de l'Académie des sciences ; 
Treilhard aspirait aux dignités de la magistrature, et 
l'abbé se voyait déjà prédicateur du roi. Arrivés près 
de Paris, le bourdon de la cathédrale résonne, et aussi-» 
tôt les imaginations de se mettre en branle : ce Enten- 
dez-vous cette cloche ? dît Treilhard à Maury ; elle^^dit 
que vous deviendrez archevêque de Paris. — Probable- 
ment, Jette celui-ci, lorsque vous serez ministre. — Et 
qu'est-ce que j'aurai, moi ? demande Portai. — Le bel 
embarras ! Vous serez premier médecin du roi. » Rien 
de plus fréquent que ces sortes de prophéties après 
coup qui résument une destinée, dont les sujets ont eux- 
mêmes formé le canevas ; car souvent les personnages 
célèbres ont eu le pressentiment, l'affirmation, cette 
forte volonté du succès qui déterminent le succès lui- 
même. Puis viennent le metteur en scène, le panégy- 
riste, qui prédisent la vérité, estompent les contours, 
mêlent le roman à l'histoire, car ils savent que le 
peuple aime la mythologie, et retient mieux un fait bien 
habiUé, enjolivé ou même travesti, qu'un fait tout nu, 
sans broderie. 

Portai fut baron, premier médecin de Louis XVIII, de 
Charles X, et mourut à quatre-vingt-dix ans ; il avait 
beaucoup d'esprit; vers la fin de sa carrière, atteint 
d'une extinction de voix, il faisait lire ses discours au 
cours dont il était professeur. Assez sceptique envers 
la médecine, il croyait à l'utilité des médecins pour em- 



IIO LB8 MEDECINS AVANT ET APRES I789 

pêcher les remèdes de bonne femme, et calmait bean- 
coup de prétendues souffrances en ordonnant à ses 
belles malades de l'infusion de fleurs d'oranger. 

Au début de sa carrière, il imagina un plaisant 
moyen de capter l'opinion publique (i). Son domestique 
sonnait précipitamment à la porte d'un hôtel du fau- 
bourg Saint-Germain : ce M. Portai, le médecin, est ici, 
n'est-ce pas ? » demandait-il au concierge. Réponse né- 
gative. — « Gonmient, vous ne connaissez pas M. Por- 
tai, le premier médecin de Paris ? Que va dire M. le 
duc qui n'a confiance qu'en lui ? » Et Frontin s'en allait 
en courant à la porte d'un autre hôtel, où il reconunen- 
çait le même jeu. Et bien des gens de se dire, surtout 
quand ils ne tenaient pas à leur médecin : « Si nous 
envoyions chercher ce Portai qui est si en vogue? » 

A côté de ces gros bonnets, plaçons un lype de 
médecin de campagne, le D' Sauzay, qui professait 
pour la famille de Montagu un culte si touchant : 
« C'était un honune fort aimable, fort propre, toujours 
poudré, parlant du geste et de la voix avec une vivacité 
languedocienne ; mais assez sourd et n'entendant bien 
qu'à l'aide d'un cornet, d'où résultaient souvent 
d'étranges quiproquos; au surplus, bon médecin, soi- 
gnant gratis les pauvres gens, et tutoyant toute sa 
clientèle à plus de six lieues à la ronde. Il avait pris 
sur lui de relever autant que faire se pouvait la maison 



(i) Paillbron, dans Cabotins, a repris ce trait pour son D' Saint- 
Marin. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 III 

de Montagn, et dans cette pensée, depuis plus de six 
mois (1800), il trottait par monts et par vaux, sur sa 
petite Jument grise, à la recherche des acquéreurs des 
biens de cette famille, les relançant au lit, à table, à la 
charrue, et jusque dans les foires. Il les avait si bien 
chapitrés que bon nombre d'entre eux vinrent au Puy, 
à sa requête, dans les dispositions les plus conciliantes. 
Us offirirent de rendre, presque sans intérêt, les biens 
qu'ils avaient acquis à vil prix, et dont ils ne jouis- 
saient pas sans quelque honte secrète. M. de Montagu 
leur fit à tous de généreuses conditions. Son seul regret 
était de n'avoir pas quelque argent comptant à leur 
donner. Mais le bon D*^ Sauzay avait pensé à tout; 
il lui apporta, le jour des contrats, quelques gros sacs 
remplis d'écus de six livres et de vieux louis d'or ; il y 
en avait pour cinq ou six mille francs ; aussi il dit que 
ce n'était qu'un acompte, et qu'il avait encore 
!^,ooo francs à toucher qu'il voulait placer de la même 
manière, si M. et M^^ de Montagu consentaient à s'en 
charger. » 

a Certains vieux médecins de province, dit George 
Sand, sont des figures que l'on ne retrouvera plus : Lal- 
lemant et Gauvières, qui sont partis au milieu d'une 
sénilité adorable, Auban à Toulon, Maure à Grasse, 
Morère à Palaiseau, Vergue à Cluis, et tant d'autres 
qui... exercent dans leur milieu une sorte de royauté 
paternelle. Jamais riches, ils ont pratiqué la charité 
sur des bases trop larges ; tous aisés, ils n'ont pas eu 
de vices ; tous hommes de progrès, fils directs de la 
Révolution, ils ont été honmies du temps qu'on mettait 



lia LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

sa gloire à être homme avant tout. Hs sont devenas 
savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent 
encore, en dépit de la mode qui a créé le problème de 
la science pour la science, comme elle avait inventé 
Tart pour Fart dans un sens étroit et faux. Nos jeunes 
savants d'aujourd'hui mûriront et poseront mieux la 
question, mais ils seront généralement sceptiques. Ils 
auront le doute et le rire, l'esprit et l'audace. Ce ne 
sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de 
'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles 
énergies du passé sur de nobles fironts que le temps 
respecte, et on les aime spontanément. Qu'ils soient 
dans rillusion ou dans le vrai sur l'avenir des sociétés 
humaines, c'est avec eux qu'on se plaît à songer, et l'on 
se sent meilleur en les approchant, d 

Que chacun interroge sa mémoire, la tradition de sa 
famille : c'est par centaines que s'évoquent les physio* 
nomies de ces médecins provinciaux et ruraux, physio- 
nomies presque sacerdotales par la bienfaisance, le 
dévouement, la modestie; praticiens ingénieux, den- 
tistes, chirurgiens, oristes, oculistes au besoin, ayant, 
en un mot, toutes les spécialités, accourant par la 
pluie, par le froid, par la neige et la nuit, au chevet du 
pauvre aussi vite qu'au chevet du riche, possédant une 
foule de secrets et les gardant avec la discrétion d'une 
tombe, n'imposant à personne leurs croyances reli- 
gieuses ou agnostiques, ne se servant point de leur 
inlluence pour entrer au parlement, ne se précipitant 
point vers les honneurs et les décorations, mais atten- 
dant qu'ils viennent à eux, et se contentfimt de l'estime 



LÉS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 Il3 

affectueuse de leurs concitoyens, faisant contrepoids à 
une minorité bruyante et arriviste. 

Ces médecins de province ont eu leur grand homme 
^ans la personne du ly Bretonneau, de Tours, que les 
premiers praticiens de Paris considéraient conmie leur 
égal, qui eut pour disciples Trousseau, Velpeau, guida 
leurs premiers pas et les protégea si utilement, qui fré- 
quenta au début chez M"^*^ Dupin à Ghenonceaux, celle- 
là même qui l'avertissait finement : « Souviens-toi que ce 
que nous savons soufEre de ce que nous ne savons pas. y> 
Tout jeune encore, il épousait M^^^ Marie Th. Adam, 
qui avait vingt-cinq ans de plus que lui ; à soixante- 
dix-huit ans, il se remariait avec une jeune fille de 
dix-huit ans. Le D'' Triaire a bien mis en relief cette 
physionomie originale. 

« M"® Zeller, écrit Concourt, me disait que le vieux 
D' Blanche s'écriait devant elle, à la sortie d'une per- 
sonne de chez lui, à laquelle il avait fait une grosse 
aumône : « C'est moi, bien plus que d'autres, qu'on 
devrait enfermer dans une maison de fous ! » Et son 
flls Jacques lui répéta plusieurs fois : ce Si mon père 
avait vécu dix ans encore, il nous aurait mis sur la 
paille I » La bonne et douce figure du docteur disait 
un peu ses inépuisables charités. » Il rappelle ce 
général Drouot qui, selon Lacordaire, aimait les pau- 
vres au point de se rendre semblable à eux-mêmes. 

Un brillant causeur, M. Ghéramy, m'a conté les dîners 
où il rencontrait chez le D' Blanche, Gounod, Berlioz, 
Antony Deschamps, Alexandre Weill, etc., les conver- 
sations ailées, Gounod se mettant parfois au piano, et, 

8 



Il4 LES MÉDEGIN& AVANT ET APRÂS I789 

presque sans voix, chantant à miracle ses œuvres et 
celles de Berlioz, celui-ci expliquant avec éloquence sa 
musique, si bien qu'on croyait Tentendre, bien qu'il ne 
recourût à aucun instrument. 

Oui, il y a en province, et même à Paris, des braves 
gens qui raisonnent comme le ly Richon, dans VÉva- 
sion : a J'ai deux sortes de clients : ceux que je soigne 
gratuitement, parce que cela me fait plaisir; ensuite 
ceux qui me paient. Si je leur réclamais encore aux uns 
et aux autres de la reconnaissance, ce serait comme si 
je demandais à être payé deux fois. » Le D'^ Blanche fut 
un des généraux de cette armée du bien. 

Monneret, esprit original, prime-sautier, inventif, 
caractère entier, un peu roide, d'une probité sévère : 
c'est lui qui, le premier, a émis cet axiome : « Les 
hystériques mènent le monde. » 

Et tant d'autres qui, tels Fonssagrives, Henry Hol- 
land, Hellis, honorèrent leur profession par le talent et 
le caractère. Fonssagrives finit comme il le méritait : 
en soignant des cholériques à la campagne, il gagna la 
maladie et succomba ; digne vie, digne mort. U était 
aussi honmie du meilleur monde, savait apprécier les 
choses artistiques et littéraires. 

Dans une lettre de 1819 à son fils, M.^^ de Rémusat 
dit que les trois grands médecins de l'époque sont Cor- 
visart, Bichat et Broussais. Plus tard, en février i8ao, 
elle raconte force détails sur l'assassinat du duc de 
Berry, celui-ci entre autres : 

C'est Dupuytren qjii se trouvait maître, et qui or- 
donnait tout. Quand le prince a expiré après quelques 



LES MÉDECINS AVANT ET APRis I789 Il5 

minutes de douleurs violentes, il a dit au roi : « Sire, 
il faudrait faire retirer les femmes. — Je resterai, a dit 
le roi. Je ne suis point une femme ; j'ai un dernier soin 
à rendre à mon neveu. » Alors Dupuytren a été vers les 
princesses : « Mesdames ^ veuillez vous retirer ; le roi a 
dit qu'il a un dernier devoir à rendre à son neveu, d A 
ce mot de devoir, le roi s'est retourné gravement, et a 
repris : un soin. » N'est-ce pas aussi Louis XV que 
choquait cette formule dfiuisla bouche de son médecin : 
« Sire, il faut... » Et le roi de répéter d'un ton blessé : 
a II faut!... Il faut!... » 

Aussi bien Dupuytren était bon courtisan, sachant 
l'importance des petites cartes, et que beaucoup de 
grands joueurs tournent le dos à la fortune faute de 
savoir s'en servir. Un jour qu'il assistait à la messe des 
Tuileries, il laissa tomber son livre d'heures. Quelqu'un 
en fit la remarque : « Voilà Dupuytren qui perd ses 
heures, mais qui ne perd pas son temps. » Il dut goûter 
le mot d'un autre savant faisant une expérience de 
chimie devant le duc d'Angoulême : « C'est ainsi. 
Monseigneur, que ces deux gaz vont avoir l'honneur de 
se combiner devant vous. » En même temps, Dupuytren 
appartient à la race des génies inquiets, misanthropes, 
des étemels mécontents ; travailleur héroïque, ambitieux 
acharné, à peine a-t-il atteint un but, remporté une vic- 
toire, il s'en dégoûte : il ne lui sufQt pas d'être le 
premier, il veut être le seul; dur à lui-même et aux 
autres, capable de dégrader publiquement un externe 
insubordonné, négligent ou maladroit, en lui arrachant 
de sa main le tablier de service, n'acceptant ni adjoint. 



Il6 LES MBDBGINS AVANT ET APRÈS I789 

ni suppléant à THôtel-Dieu, se faisant à plaisir des 
ennemis par son caractère défiant, insociable, ses 
brusqueries et ses injustices, une sorte de Jean-Jacques 
Rousseau de la chirurgie ; en revanche, traitant avec 
quelque douceur ses malades, qull magnétisait presque 
par sa parole, et ne confiant à personne la moindre 
opération, doué d'une faculté d'intuition merveilleuse 
qui lui permettait de discerner du premier coup la 
nature, le siège d'une maladie. Un jour qu'il faisait sa 
leçon, il sent subitement le côté droit de sa figure 
frappé de paralysie ; mais un honune comme lui ne se 
laisse pas abattre : saisissant de la main gauche sa 
mâchoire qui dévie, il la contient fortement, et, avec 
un calme effrayant, il continue sa leçon jusqu'au bout, 
donnant à ses disciples stupéfaits le spectacle d'une 
âme indomptable aux prises avec une attaque d'apo- 
plexie. Généreux par boutade, il donna 5o,ooo francs à 
sa ville natale pour une fontaine, 200,000 francs pour 
créer la chaire et le musée d'anatomie pathologique, 
offrit un million à Charles X exilé. Lisfranc l'appelait : 
a Le grand boucher du bord de l'eau » ; Dupuytren sur- 
nommait Lisfranc : « L'assassin de la Charité. » 

Dupuytren, plus célèbre alors que fortuné, se trouvant 
à Lyon, avise place Bellecour un charlatan, dont le 
magnifique équipage, les serviteurs galonnés, la 
clientèle immense, l'étonnèrent singulièrement, tant et 
si bien qu'il lui fit demander de venir le voir conmie 
confrère. Le charlatan s'empressa d'accourir, et Du- 
puytren l'interrogea : « Je vous ai entendu annoncer 
que vous possédiez d'excellents remèdes contre toutes 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS 178g II7 

les maladies. En auriez-voas contre la curiosité, par 
hasard? Si oui, je vous prierais de vouloir bien m'en 
administrer une dose ; car, en vous voyant, je suis sûr 
de vous avoir rencontré quelque part, et je me donne 
au diable sans pouvoir deviner où. 

— Vous n'avez pas besoin d'appeler Satan à votre 
aide, répliqua l'émule de Fontanarose. Pendant 
plusieurs années, j'ai servi en qualité de valet de 
chambre chez le D' Portai ; puis, m'étant brouillé avec 
mon maître et m'étant aperçu que l'état de docteur 
valait mieux que celui de laquais, je me suis établi à 
mon compte. Seulement, n'ayant pas les papiers néces- 
saires pour exercer ma profession à domicile, je le fais 
en pleine rue, ce dont je me trouve très bien, car ma 
pelotte est assez ronde. . 

— Ah! vous faites fortune!... Et comment cela, je 
vous prie? 

— Avant de répondre à votre demande, Monsieur le 
docteur, permettez-moi de vous adresser une question. 
Vous demeurez rue Saint-Honoré, je le sais : c*est une 
rue très fréquentée. Combien croyez-vous qu'on peut y 
voir de personnes par jour ? 

— Peut-être vingt mille ; après... ? 

' — J'accepte ce chiffre pour véritable... Et maintenant, 
combien pensez-vous que dans ces vingt mille personnes 
il y ait de gens de bon sens ?... Je ne dis pas de gens 
d'esprit, car on ne s'est pas encore bien entendu sur ce 
motflà, mais de personnes ayant le sens commun ? 

— Ah çà! mon cher ami, nous jouons aux propos 
ininterrompus, et je ne suis pas d'humeur à rire. Quel 



Il8 LES MÉDECINS AVANT ET APRi:S I789 

rapport y a-t-il, je vous prie, entre le sens commun 
et la profession que vous exercez? 

— n y en a beaucoup plus que vous ne pensez, 
Monsieur, et si vous ne voulez pas répondre... 

— Parbleu, j'irai jusqu'au bout,... et je vous dirai net 
que, s'il passe par jour vingt mille personnes dans ma 
me, j'estime que cent à peine ont vraiment le sens 
commun. 

— Eh bien ! vous venez de répondre vous-même à la 
question que vous m'avez posée : les gens de bon sens 
sont vos pratiques et les fous sont les miennes : voilà 
pourquoi je fais fortune et pourquoi vous végétez. » 

ce Et, concluait Dupuytren, le charlatan avait raison, 
bien raison, mille fois raison. » 

Voici un mot de Dupuytren qui a son prix. Un diplo- 
mate, sauvé par lui, interroge : « Gomment va l'Em- 
pereur? — Le courtisan revient, l'homme suivra, » pro- 
nonce Dupuytren. — H est probable, presque certain 
,même que Balzac a voulu le peindre sous les traits de 
Desplein dans plusieurs de ses romans. 

A côté du médecin courtisan, celui qui ne l'est pas, 
Bouchut, candidat à l'Académie de médecine, fait ses 
visites officielles, se rend chez X..., alors président, et, 
ne l'ayant pas trouvé, l'attend un jour au sortir de 
l'Académie; Faccostcmt alors dans la salle des Pas- 
Perdus : 

a Maître, je suis allé deux fois chez vous pour ma 
visite de candidat, et je regrette de ne pas vous avoir 
rencontré. — Ah! vraiment? Vous êtes bien. bon de 
vous être donné tant de mal. Vous n'arriverez pas cette 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 II9 

fi>is, M. Y... doit passer avant vous. — Cependant j'ai 
plus de titres que lui. — Gela ne fait rien; et puis, après 
M. Y... y il y a encore M. Z... — Mais il n'a rien fait pour 
la science I Décidément je vois que je n'arriverai jamais^ 
si vous ne recevez que ceux qui n'ont aucun titre. » 

Quel joli volume on écrirait avec les conversations 
des candidats ! L'excellent ly Franklin-Grout me racon- 
tait qu'un candidat à l'Académie des sciences se pré- 
senta chez un de ses électeurs, le jour même de l'enter* 
rement de celui dont il convoitait le fauteuil. <x Tiens, 
s'écria son hôte avec une naïveté plus ou moins sincère, 
vous êtes donc venu par le corbillard ! » 

Un type très original, c'est le D^ Koreff, homme d'es- 
prit et de savoir, dont la brillante conversation capti- 
vait la meilleure compagnie ; il mourut en i855. Il était 
membre d'un dîner mensuel avec Mérimée, Musset, Eu^ 
gène Delacroix, Stendhal, Mareste, Horace de Vielcas- 
tel, etc., et l'on se prend à regretter que les causeries de 
pareils convives n'aient pas été sténographiées. Sans 
foi ni loi, débauché, prêt à tout, un peu espion, tel le 
peignent ses ennemis. Norvins Faccuse tout net d'avoir 
publié des lettres de Jean de Mûller qui lui avaient été 
remises en dépôt. Au contraire, la comtesse Dash, dans 
les Mémoires des Autres, le célèbre longuement, et je 
résume son apologie : 

a Le D' Koreff, conseiller du roi de Prusse, ne res- 
semblait à rien ni à personne. Je ne saurais le comparer 
qu'à Gagliostro ou au comte de Saint-Germain. U les 
rappelait beaucoup. D'où venaitril? Qui était-il? Per- 
sonne ne le lui a jamais demandé. Quant à moi, je croi& 



lao LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

qu'il a toujours vécu, et je ne me figure pas qu'il soit 
mort. Jamais on n'eut plus d'esprit et de meilleur aloi ; 
il n'avait d'un Allemand que le côté sérieux, la volonté, 
n savait laisser et reprendre ce sérieux quand il le fal- 
lait, et son visage ne pouvait s'y faire. Ce visage, aussi 
excentrique que le reste de Findividu, ne semblait pas 
devoir appartenir à un homme grave ; il avait du Poli* 
chinelle dans les traits... » 

Suit le portrait physique du docteur, accompagné de 
versiculets de Roger de Beauvoir : 

Ce docteur hoffmanique, 
D'an vieux conseiller aulique 
A la même didactique, 
La tabatière classique, 
Et Tordre à son habit noir, 
n ne guérit que les reines, 
Et les royales migraines 
Cèdent à son grand pouvoir. 

« Telle étcdt, en effet, sa spécialité. Il n'était pas en 
Europe de monarque, de souverain qui ne lui eût passé 
par la main. Il était Prussien, croyait-on. Quel &ge avait- 
il? On l'ignorait... Il connaissait l'univers entier... et 
parlait le français le plus pur, le plus fin, avec un admi* 
rable accent germanique... Il allait partout : il ne se 
donnait pas un dîner diplomatique ou joyeux qu'on ne 
l'invitât... Ami particulier de M. de Humboldt, de tous 
les savants de Tunivers, il savait beaucoup aussi, sans 
aucune pédanterie... H n'était guère le médecin habitué 
que de très grandes maisons, et il faisait payer très cher 
ses visites. En revanche, les amis peu riches, les paa- 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 lai 

vres qui! ne connaissait pas et qu'on loi signalait, le 
trouvaient toujours disposé aies secourir sans intérêt.. 
Les uns le portaient aux nues, les autres le traitaient de 
charlatan... Quelqu'un demandait à sa femme quelle 
était la spécialité du docteur : ce Ce sont les cas déses- 
pérés », répondit-elle, et rien n'était plus juste. » 

Donnait-il une soirée dans son appartement, aussi 
bizarre que sa personne, l'aristocratie étrangère. Fran- 
çais, gens de lettres, artistes célèbres s'étouffaient ^our 
entendre les premiers chanteurs de Paris. Amateur 
éclairé, dormant à peine, visitant le monde, connaissant 
les pièces nouvelles, le roman du jour, le secret de de- 
main, le scandale d'aujourd'hui, assistant aux séances 
des sociétés savantes, il semble avoir le don d'ubiquité. 
Esgôleur de malades, il guérit le moral autcmt que la 
guenille j et, par exemple, à une princesse russe atteinte 
de vapeurs, il prescrit certaines pilules rares, qu'il con- 
fectionne lui-même et qui dissipent sqn rèye de malade, 
fit la princesse de crier au miracle;. il lui avait simple- 
ment administré des boules de gomme, à des heures 
voulues, fatidiques, en employant un nom bien obscur 
pour cette maladie imaginaire. 

Koreff cependant se fit attraper sur le tard, tout 
conune un autre, par une fenmie qui le conduisit au 
mariage, en dépit de ses roueries et de ses subterfuges : 
tout le monde s'amusa en voyant ce vieux renard 
tomber dans le piège de cette poule. 

Pourquoi l'association des idées éveille-t-elle ici le 
nom du IV Gruby, un origincd d'un autre genre, qui eut 
ses fanatiques et ses détracteurs, ses fanatiques suiv 



laa LES MÉDECINS AYANT ET APRÂS I789 

tout, avec de bien singuliers procédés pour frapper 
rimagination de ses clients (i)? Pourquoi pas après 
tout? Il savait le prestige de la mise en scène, les 
vertus de la foi, la puissance de Fillusion, qui est 
un remède plus énergique que toutes les drogues des 
pharmaciens. Et qu'importe le moyen pourvu qu'on ob* 
tienne le résultat? Or, le D' Gruby arrivait à son but, 
et il a fait une foule de cures extraordinaires. 
Il vivait très mystérieusement, ses domestiques ne le 
voyaient pas quand il était malade — ses clients, et 
parmi eux Ambroise Thomas, Alexandre Dumas, Emile 
Ollivier, parlaient de lui comme d'un prophète ; il don- 
nait à ses ordonnances des airs de magie : « Madame, 
vous mangerez une pomme tous les matins en montant 
l'avenue des Ghamps-Éljrsées, la moitié avant le Rond- 
Point, le reste après. » Et voilà Madame obligée de 
marcher. — c Madame, vous allez partir pour l'Egypte, 
et vous y mangerez tous les jours, pendant deux mois, 
un gibier qu'on ne trouve que là, et qu'il faut manger 
là. » Gruby est appelé par M"« F.... La première fois, il 
ordonne d'atteler sa voiture, l'y fait monter une defni- 
heure, sans qu'elle sorte de la cour de l'hôtel, puis lui 
dit de regagner sa chambre. La seconde fois, il com- 
mande des bains : « Vous ferez acheter une tête de veau, 
vous la mettrez dans le bain de manière que l'œil de 
l'animal vous regarde tout le temps. » Un ingénieur 
rappelle, et voici l'ordonnance : a Vous allez prendre 



(i) Sur Gruby, Toir Pétude du professeur Raphaël Blanchard 
dans Chronique médicale, aimées 1899, igoo. 



LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 ia3 

des bains. Puisque l'hôtel vous appartient, faites enle- 
ver chaque jour un pavé dans la cour, et qu'on le place 
dans votre baignoire. » Et l'ingénieur, tout esprit fort 
qu'il fût, obéit ponctuellement. Philanthrope, très libéral 
envers les sociétés hongroises et françaises de bienfai- 
sance, avide de réclame, dur pour sa famille jusqu'à la 
cruauté, une vivante énigme : il est mort, âgé de quatre- 
vingt-dix ans, seul, isolé, retiré dans la tour d'ivoire de 
son orgueil, fermant sa porte à verrous, et lé conmiis- 
saire de police, appelé par les domestiques qui devi- 
naient, sans la voir, cette agonie, l'a trouvé mort depuis 
douze heures. 

n était né en Hongrie (1810) de parents paysans, et 
ses débuts furent difficiles : naturalisé Français, il vécut 
et exerça cinquante ans à Paris. 

A l'exemple de Boudois de La Motte, les médecins ne 
se contentent plus d'aller dans le monde, ils reçoivent, 
donnent dîners, soirées, concerts, bals, et les mauvaises 
langues ne manquent pas d'insinuer que c'est là un 
moyen de plus d'entretenir ou d'augmenter la clientèle. 
Les réceptions des D» Alibert, Orfila, Ricord, Trélat, 
Fauvel, étaient fort suivies. M"*« de Chastenay raconte 
agréablement une soirée du D' Alibert sous le premier 
Empire. 

(( Je lui avais dit que j'aurais beaucoup de plaisir à 
rencontrer Talma, et à l'entendre converser sur l'art 
qu'il a porté si loin. M. Alibert eut chez lui une petite 
soirée de musique... J'y allai et j'y vis réunie conmie la 
fleur de l'Institut : peintres, poètes, savants, touty était 
ensemble... Aucun des invités ne songeait d'ailleurs à 



I!24 LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS 178g 

briller ; ils étaient eux-mêmes entre eux» et ne songeaient 
point à jouer le rôle de leurs noms... La musique Ait 
courte, et le vieux Piccini en fit presque seul tous les 
frais, avec une jeune cantatrice, cliente de M. Alibert,. 
qu'il accompagna au piano. M. Amault, surpris de me 
trouver là, voulut bien faire quelques frais, et récita 
plusieurs de ces fables où des traits de satire font un 
contraste avec leur genre même, mais n'en pétillent pas 
moins d'esprit. Talma dit quelques vers, mais il n'était 
nullement en scène... Je Tentendis raisonner sur son 
beau rôle de Manlius ; il dit que la Révolution lui en 
avait donné le secret. Manlius, patricien fougueux, em-^ 
porté au hasard par une passion violente, tandis que le 
plébéien Rutile, excitant ses emportements pour profi- 
ter du résultat, se sauve habilement du danger où il faut 
bien que l'autre succombe. » 

Hier encore M"« Hardy, M"« Péan, M«« Chéron, 
avaient des salons agréables ; ceux de M*^^ Péan, Se- 
cond, Pozzi, Dieulafoy, Robin, restent entr'ouverts. Lu^ 
cpUus dîne chez Lucullus, et parfois aussi l'esprit sa 
nourrit délicieusement, lorsqu'il n'y a pas trop de mé-. 
decins. On a remarqué souvent que les médecins réunis 
dépouillent volontiers l'homme social pour reprendre 
leurs habitudes de savants; ils se croient dans ua 
congrès ou à l'école, vous accablent d'érudition, de 
grands mots, oublient de sacrifier aux grâces. Et puis, 
ils sont souvent tristes. Mettez-les à côté d'une jolie 
femme, ils redeviennent aussitôt aimables, et d'aur 
cuns ont de l'esprit comme s'ils ne s'étaient jamai». 
occupés d'autre chose, cultivent à merveille cet art de 



LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I'jSq 125 

plaire qui a sa stratégie et sa tactique comme Fart de 
la guerre. 

Parmi ceux-ci, Ricord mérite une mention spéciale. 

Emile Augier souffrait au genou d'^ne douleur très 
Tive qui ne cessait d'empirer ; son médecin ordinaire 
déclare l'amputation nécessaire. Augier appelle Ricord 
<|ui le console, lui fait suivre un traitement et le guérit. 
A quelque temps de là, Ricord reçoit une boite herméti- 
quement fermée ; que découvre-t-il? Un petit tableau 
dans lequel il se voit, lui Ricord, vêtu à l'antique, assis 
sur un trône, le front couronné de lauriers : au pied du 
trône se tenait, vêtu d'une toge rouge, Emile Augier, 
soutenu par une béquille, venant déposer à ses genoux 
un coq, des fruits, et brûler de l'encens sur un trépied. 

Esprit mordant, parfois cruel, habile, donnant un tour 
plaisant aux moindres choses, surnommé le Marivaux 
de la Médecine, dévoué à ses amis, bienfaisant au pauvre 
monde, membre d'une foule de sociétés savantes, grand 
officier de la Légion d'honneur, décoré de tant d'ordres 
qu'il n'aurait pu les placer tous ensemble sur sa poi- 
trine, Ricord a eu Fart de son talent conmie les Pari- 
siennes ont l'art de leur beauté. Il soignait sa gloire très 
tendrement, mettant au service de celle-ci autant de 
courage que d'humour, et voici de quelle manière il ga- 
gna sa croix de grand ofiicier de la Légion d'honneur 
sur le champ de bataille du Bourget. J'emprunte le récit 
à H. Bianchon (le distingué D' Maurice de Fleury) : 

« Très jeune, puisqu'il n'avait alors que soixante-dix 
ans, chef des ambulances du siège, il pansait fort tran- 
quillement les blessés sous une grêle de balles, assisté 



126 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

seulement de son valet de chambre. Vint à passer un 
officier d'ordonnance, lequel cria au domestique :« Dites 
au docteur de s'en aller de là, s'il ne veut point recevoir 
un mauvais coup. » Ricord avait entendu ; paisible et 
gouailleur conune Gavroche à la barricade, il répliqua 
dans le tapage des mitrailleuses : « Répondez que je ne 
reçois pas, je ne suis pas ici chez moi !... » Puis il se 
remit à la besogne. A lui seul, le mot vaut la décora- 
tion. 

Deux autres mots de Ricord : 

A propos de certains progrès médicaux et d'erre- 
ments par la saignée : ce Eh bien! la édecine a eu 
aussi son gS. » 

Ricord écrivit à un artiste : « Vous voulez faire mon 
portrait. Tâchez qu'il soit assez ressemblant pour que 
les ingrats eux-mêmes soient forcés de le reconnaître. » 

Beaucoup de médecins, en dehors de leur profession, 
ont une passion ou passionnette, goût ou manie, anti- 
thèse de l'esprit, besoin de se dédoubler, d'oublier les 
corvées obligatoires, car tout n'est pas rose dans le mé- 
tier, et pour un malade intéressant, il en est vingt qui 
rabâchent la même antienne, sans parler des malades 
imaginaires dont il faut écouter avec recueillement les 
sornettes. Heureux ceux qui connaissent d'autres rues 
que celles qui conduisent à l'hôpital, ou à la Faculté 
ou même à la fortune 1 On n'a pas toujours le feu sacré. 

L'ennui naquit un jour de Tuniformité. 

Alors surgit la délicieuse, la balsamique passion- 
nette, elle repose, elle distrait, elle alimente encore 



,LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 I27 

Tamour-propre, car elle sera parfois un prétexte pour 
affirmer une nouvelle supériorité. Trousseau se piquait 
d'agronomie, ce même Trousseau qui regardait la mé- 
decine non comme une science dont les résultats sont 
certains, mais comme un art dont les jouissances sont 
imprévues. Ricord adorait les tableaux, Bretonneau 
l'horticulture, Nélaton le grec, on prétendit même qu'il 
avait composé une tragédie en quatre actes et en vers 
. grecs ; Delpech jouait du violon, chantait et dessinait 
agréablement ; Richet raffolait de la chasse, et Ton a 
souvent célébré les battues de Mormant ; Doyen, Henri 
de Rothschild, Delbet, sont aujourd'hui de fidèles et 
brillants disciples de saint Hubert ; Velpeau avait le tic 
du calembour, et Guyon marche sur ses traces. Pajot 
cumulait : le coq-à-l'ftne, sa petite chienne, la pêche à 
la ligne, faisaient son bonheur. On cite encore à la Fa- 
culté les mots de Velpeau : élu membre de la Faculté 
de médecine en 1842, à la place de Larrey, et apprenant 
que quelque concurrent jaloux discute ses titres, ses 
lauriers : a II a raison, observe-t-il, de critiquer les lau. 
riers de l'Institut, ils sont trop verts pour lui. » Un cor- 
respondant de l'Académie lisant un mémoire où il l'ap- 
pelait un des maréchaux de la médecine : « Il parait, 
sourît-il, que je finis conmie j'ai commencé. » Il était né 
à La Brèche, où son père exerçait la profession de ma- 
réchal ferrant. Un ami lui reproche de ne pas se mena* 
ger, de trop travâûller : « Vous mourrez sur la brèche- 
— Et pourquoi ne mourrais-je pas sur La Brèche ? J'y 
suis bien né. » Malgré son avarice extrême, il consentit,, 
vers la fin de sa vie, à prendre part aux plaisirs du 



ia8 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

monde, et il remarqaait devant un de ses élèves : a Je 
suis né vieux, j'ai vécu vieux et je vais mourir jeune. » 
J'en passe et... de pires. 
On lui décocha cette épigramme : 

Ci-git opérateur heureux 
Qui» sans jamais se battre, 
Coupe bien des hommes en deux 
Et des liards en quatre. 

Velpeau écrivait à son cher maître Bretonneau : 
... « Cette ménagerie qu'on est convenu d'appeler 
Société, est-ce autre chose qu'un amas de tigres et de 
pourceaux, au ndlieu desquels il faut vivre et s'amu- 
ser? » 

A côté des calembours de Velpeau, signalons les 
aphorismes humoristiques du £K Latour, qu'on ne 
saurait certes comparer aux Pensées de Rivarol, de 
Carmen Sylva ou de M°^^ Barratin, mais plutôt à celles 
de Commerson. 

En voici d'assez plaisants : 

<c Le médecin s'agite, la maladie le mène. » 

a La vie est courte, la clientèle difficile, la confrater* 
nité trompeuse. » 

« La clientèle est un champ dont le savoir-faire est 
l'engrais. » 

<c La clientèle est comparable à la flanelle ; l'une et 
l'autre ne se peuvent quitter un inst€mt sans danger. » 

« Le client qui paie son médecin est exigeant, celui 
qui ne le paie pas est un despote. » 

a Simplicité, modestie, vérité I Conditions charmantes 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 lûg 

partout ailleurs qu'auprès du malade, car simplicité sa 
traduira par hésitation, modestie par doute de soi/^ 
même, vérité par impolitesse. » 

a Médecin ! la seule profession où le mensonge aoit 
un devoir. » 

« Le médecin qui s'absente court la même chance que 
l'amant qui quitte sa maltresse ; il est à peu près aùr^ 
au retour, de trouver un remplaçant. » 

Puisque nous en sommes aux mots des médecins, rap« 
pelons celui de Broussais comparant la fièvre à un 
domino noir qui intrigue dans un bal masqué ; — les 
boutades pittoresques de Lassègue : « En réalité on ne 
meurt pas, on se suicide. Le nombre est considérable 
des gens qui, vers quarante-trois ans, à l'heure où il 
faudrait enrayer, se suicident au jour le jour, de gaieté 
de cœur, presque de propos délibéré, par le jeu, le vin, 
les femmes, pseudonymes du revolver ou du poison 
dans la vie moderne... » Il y avait plaisir, en vérité, 
à écouter ce docteur saint Jean Bouche-d'or, plaisir et 
profit. 

« Dans la conversation familière, affirme Max Simone 
Lassègue affectait la trivialité du langage*- Quelques- 
uns ont pensé qu'il se faisait ainsi peuple pour ne pouvoir 
se faire aristocrate autant qu'il Teût voulu. Beaucoup 
de gens ont cette vanité retournée. » Ce n'était pas le 
cas de Lassègue, il avait trop d'esprit pour cela. Ce 
même esprit « le faisait rechercher des gens de lettres 
et des artistes, et il se prêtait volontiers à ces relsL* 
tiens ». 

Le chirurgien Philips avait la rage d'opérer : a II me 

9 



l3o LES MEDECINS AVANT ET APRÈS I789 

semble, soupirait-il, que je ne vivrais plus si je n'opérais 
plus ; c'est mon absinthe. » 

D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputa- 
tion, se trouvait chez M™* du Deffand, où étalent le pré- 
sident Hénault et Pont de Veyle. Arrive un médecin 
nommé Foumier qui, en entrant, dit à M*"® du Deffand : 
« Madame, j'ai bien l'honneur de vous présenter mon 
très humble respect. » Au président Hénault : « Mon- 
sieur, j'ai l'honneur de vous saluer. » A Pont de Veyle : 
« Monsieur, je suis votre très humble serviteur. » Et à 
d'Alembert : « Bonjour, Monsieur ! » 

11 faut encore noter quelques types médicaux, des 
manies, des qualités, des défauts généraux ou profes- 
sionnels, dans lesquels beaucoup, maintenant et plus 
tard, pourront se reconnaître. 



LE MÉDECIN COLLECTIONNEUR 

Portrait d'un des grands donateurs du Louvre, Louis 
La Case, mort en 1869, par M. Louis Legrand. 

« ... Il s'était mis à exercer la médecine parmi les 
pauvres de son quartier; ses visites étaient d'autant 
plus nombreuses qu'elles étaient gratuites. Il se vantait 
parfois, en plaisantant, d'avoir la plus belle clientèle de 
Paris... A la suite du choléra de i832, il reçut une mé- 
daille d'honneur pour soins donnés aux cholériques ; il 
avait bien mérité cette récompense, car on rapporte 
qu'en vue de ramener auprès des malades les popula- 
tions terrorisées, il avait tenu à démontrer par l'expé- 



LES MÉDECINS AVANT. ET APRÈS I789 l3l 

rîence qu'on pouvait impunément partager le lit d*un 
mourant... Quoique son goût large et sûr ne restât 
indifférent devant les beautés d'aucune école, il s'était 
cependant attaché de préférence à l'école française du 
xvin^ siècle, encore incomprise et dédaignée. Grâce â 
son flair et à sa compétence, grâce à une surveillance 
incessante de toutes les occasions^ grâce aussi à l'habi- 
leté avec laquelle il savait acheter, il réussit à s'offrir 
de véritables merveilles à des prix dérisoires. Le 
tableau qu'il a payé le plus cher est le Gilles de Wat- 
teau, dont il a donné 16,000 francs à M. de Cypierre, 
mais il s'agissait d'un tableau longtemps convoité, 
unique par ses dimensions dans l'œuvre du maître... En 
vrai collectionneur qu'il était, il éprouvait un plaisir 
particulier à ne pas payer cher les chefs-d'œuvre qu'il 
découvrait... C'est ainsi que la Chemise enlevée, de Fra- 
gonard, a été achetée pour vingt francs à un meu^chand 
delà Place de la Bourse... Ses tableaux étaient pour lui 
une famille, il les soignait conmie un père, leur sacri- 
fiant tout, ne se lassant jamais de les contempler et de 
les étudier... S'il jouissait de ses tableaux en amoureux 
insatiable^ il n'en jouissait cependant pas en égoïste. Il 
avait plaisir à les montrer, et ne se refusait' même pas • 
à les prêter pour des expositions : « Il y a, disait-il, 
trois sortes de collectionneurs : ceux-ci achètent les 
tableaux pour les avoir ; ceux-là pour que les autres ne 
les aient pas; les troisièmes pour en jouir et en faire 
jouir... » Par un testament du 34 juillet 1866, il léguait 
au Louvre sa collection, 58a numéros, et laissait l'admi- 
nistration libre d'attribuer à des musées de province 



iSa LES MBDBGINS AVANT BT APRÈS I789 

ceux qui ne paraîtraient pas dignes d'entrer au Lou- 
vre ; celui-ci en garda 276, — 807 furent envoyés dans 
les départements. » 

LE MÉDECIN FAUX JACOBIN 

« Il fallait cependant aborder ce docteur si jeune et 
si terrible ; mon frère alla le trouver chez lui. Au bout 
de quelques instants, la confiance fut entière et presque 
embarrassante. Ce jeune homme, à peine médecin, 
essayait d'échapper au risque affreux de ces temps 
(17^4) ; à force d'exagérations dans le costume et les 
manières, par l'élévation et le rigorisme dont il faisait 
parade dans les systèmes et les principes, il inspirait 
de la terreur aux représentants mêmes, qu'il se fût fait 
un jeu de dénoncer, parce qu'il ne leur accordait 
aucune sorte d'estime. Il évitait de les voir, en parais- 
sant les suspecter, et gagnait du temps de la sorte. Il 
mit mon frère en règle avec une grâce et une célérité 
inexprimables, et refusa de mettre les pieds chez nous, 
afin de soutenir son rôle. » Mémoires de M^^ de Chas- 
tenay. 

LE MÉDECIN ENVIEUX 

Je cueille dans Les Mémoires d'une inconnue quel- 
ques lignes assez âpres sur le D'^ Andral, médecin de la 
cour de Naples au temps du roi Murât : <c Andral, le 
médecin de la cour, père de celui en renom aujourd'hui, 
qui était au fond vendu à la femme (Caroline Murât), 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 l33 

qaoiqu'en disant du mal quelquefois pour se reposer 
d'en dire toujours du mari..., était un singulier person- 
nage, ayant de Fesprit, de la finesse, et pourtant com- 
mère, faiseur d'histoires, intrigant jusqu'au bout des 
ongles et ne se plaisant que dans les tripotages ; 
atteint de [plus d'xme triste infirmité, quoique faisant 
beaucoup souffrir ceux qui en sont dominés : l'envie, 
une basse et mesquine envie poussée chez lui à ce point 
de lui sortir par tous les pores. Quand il devait venir 
dîner chez moi, je disais à mon mari : « Ne mettez pas 
un habit neuf, ce pauvre docteur en serait jaune. » 

LE MEDECIN INTÉRESSÉ 

« Médecin du roi, Sénac avait hérité de ses pères le 
génie de la spéculation. Longtemps dépositaire de la 
feuille des diplômes de charlatan, il en exploitait lar- 
gement les bénéfices, et M^^ Sénac, encore plus inté- 
ressée que lui, friponnait à son tour ce fripon. Tout 
coquin qui payait grassement était sûr d'obtenir une 
permission, délivrée par M*"* Sénac, de vendre et dé- 
biter par tout le royaume des drogues, presque toujours 
funestes à la santé du peuple. Son règne fut celui de 
l'orviétan. Elle gagnait tous les ans, assure-t-on, cent 
mille livres avec les brevets qu'elle octroyait aux 
auteurs de remèdes particuliers, aux empiriques, à 
quiconque se mêlait de guérir les autres. » (TmRioN.) 

DEUX EXEMPLES DE FÉROCE VANITÉ MÉDICALE 

Le comte d*£stourmel rapporte que le D'^ M... avait 
annoncé la p^ste à Rome. « La peste que j'ai prédite. 




▲TAST XT APmBS I789 



la borne ; » et comme 
: « Vous aTCE beau 
▼x«î nfdeca. on est bien aise 
^ a* < ^c:y m$ &>mç«ê. » Le mot d«n de ses confrères 
iftp î ^^ài* À o^ ppc^;«(i&. <t je le iaî citaL.. Ce médecin 
:w ^:*j ^t j LfS axK SuKs Vicier, entend tonss^ dans la 
Vi:^^».*»3re ^tr^vir^r de la àenne par «ne cknson, et, à la 
7!^:>^:vY^ £ cr.xt i^ioanaaStre qne eette tonx renferme im 
|pnxviç«e ^jJSe%r:ktt yg^nwmîqne. En sortant, les deux 
^^Msùn» jaf 7ym.-vali««t. le méde cin Toît nn bomme de 
&.^ 7knM3> ^ 5.'ct à pet^portion; il Faborde et lui dit : 
c ^j ^vjwm . >f 53» médecin : sH m'est permis de vous 
À^uKT »K cv«K$«*&L pf«Bex |:aide à Totre tonx ;... il faut 
*^*>fe À* '«v*? SÙÂmer. — Ab ! Monsiear, j'en suis bien 
dkc*></. ï^rçood Ve cv^;>ss«« le bain me ftdt le pins grand 
^ft^n^ :^ sftf |vvie à merryille. » Et en s^en allant, il se 
«à:>t.it ;«v«NaK«eflw«t : « Voilà nn médecin sans pra- 
ti^tt?* ^ 2ïe sa«ait pas Ûbcbé de s'en fidre. » Qnelqaes 
m>>^ a^cv^ an retonr de la belle saison, le docteur se 
T^Hsx'^re a^x mè^a^^^ bains, se rappelle sontonssenr et... 
<m wk«Muaie de$ nv>aT^plles an garçon. « Ab ! Monsieur 
«a tK! Nv>a$ avvMis sn qnll était mort la semaine 
lifwàèw. — n e^st mort, r^Nrend le docteor, mais de 
iî»*v * ^ i>si ft^vis a dit d>me maladie de poitrine ; il 
araît V* ivhukkmis gâtés. » El Taf&eox médecin de 
*^<vHi^r : * fâi bien! ToUà de ces choses qui font 
|4ai:^r. i» i>ia ôdt plaisir an D^ M... d'avoir deviné 
^\Mii anrait la bonne peste. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 l35 

LE MÉDECIN QUI MANQUE DE TACT 

Un soir, chez M°^® de Roquefeuil, afin d'animer la 
conversation, Charles Brifaut s'amusait à soutenir que 
la Révolution avait rendu aussi des services : « Quand 
elle n'aurait fait que restituer la santé à toutes les 
femmes vaporeuses de la cour, qui n'ont plus eu le 
temps d'être malades, ne lui aurait-on pas encore des 
obligations ? — C'est vrai, c'est vrai, dit le IK Lavitte, 
. prenant la chose au sérieux. Non seulement des femmes, 
mais des hommes eux-mêmes ont été miraculeusement 
guéris par ce remède héroïque. Et tenez, je puis citer 
l'exemple de l'abbé de..., je le soignais. Il avait cent 
mille écus' de rentes en bénéfices, et cent maladies pour 
faire contrepoids. Le pauvre riche ! Quel état ! Quelle 
figure ! Il était bossu comme vous. Monseigneur. » A ces 
paroles, qui s'adressaient au premier aumônier du roi, 
s'il vous plaît, nous voilà tous consternés, baissant les 
yeux, rougissant pour le docteur, qui restait intrépide- 
ment assis sur sa balourdise. Mais l'abbé dé Bonnac, 
riant à gorge déployée, nous mit bien vite à notre aise... 
Lavitte, gardant son flegme doctoral, pousse sa pointe : 
« Il était p&le, défait, maigre comme vous, Monseigneur. 
Oh ! il faisait vraiment pitié (nouveaux rires). Et puis 
une faiblesse si grande qu'il fallait deux robustes 
laquais pour le hisser dans sa voiture et pour l'en tirer. 
— Achevez donc, dit M. de Bonnac, qui étouffait. Que 
devint mon sosie ? — Ce qu'il devint ! Bah ! quand la 
Révolution lui eut ôté ses bénéfices, ses laquais, sa voi- 
ture et son médecin, ce fut un tout autre homme. Deux 



l36 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

ans après son émigration, je le retrouvai à Kome, où il 
s'était sauvé sans le son. Figurez-vous ma surprise en 
voyant un abbé dispos, leste, au teint fleuri, à la face 
rebondie, courant conune un Basque. Oh! il ne vous 
resseniblait plus du tout, Monseigneur. » A cette 
seconde bordée, il n'y eut plus moyen d'y tenir. Nous 
fOones saisis d'un accent de gaieté folle qui nous fit dire 
tout ce qui nous passait par la tête. En somme, on 
convint que l'exemple était convaincant, ma proposition 
vraie, et la Révolution excellente par-ci par-là pour re- 
dresser les torts. » 

MÉDECIN ÉPICURIEN 

Le^D' Gabarrus, fils de M^<^ Tallien, esquissé par 
Arsène Houssaye. 

'Napoléon III... avait ses médecins de la main droite 
et de la 'main gauche ; quand il n'était pas content des 
nxédecins o£[iciels, il appelait Gabarrus en secret et se 
soumettait à l'homéopathie, dont plus d'une fois il a 
cÈEanté les miracles. Quand Ponsard fit représenter Le 
Uon amoureux au Théâtre Français, Gabarrus fut appelé 
pour la mise en scène et donna des conseils aux décora- 
teurs comme aux costumiers... Le D' Gabarrus est mort 
en sage, puisque son dernier mot a été celui-ci : <c Gela 
va bien. » Le jour même de sa mort, Favre se présen- 
tait ichez Gabarrus à midi pour le consulter ; il demeura 
atterré em apprenant qu'il avait cessé de vivre. On rap- 
pela Favre. « Monsieur Favre, le docteur vous atten- 
dait : avant de mourir, il a voulu écrire votre ordon- 



« 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 iSj 

nance. » Girardin, qui fut son meilleur ami — ami de 
tous les jours et de tous les dîners — disait en mourant : 
« Gabarrus m'avait pourtant promis de vivre plus que 
moi pour m'empêcher de mourir. » Gabarrus était un 
habitué fervent de TOpéra, dont il ne manquait pour 
ainsi dire aucune représentation. Très lié aussi avec 
Méry, Roqueplan, avec le vieux baron James de 
Rothschild, qui aimait mieux sa conversation que ses 
ordonnances. 

Jacques Reynaud s'occupe aussi du docteur dans ses 
Portraits contemporains : 

a Son salon d'attente est un des lieux les plus sin- 
guliers de Paris. On y voit des célébrités de tous les 
genres, surtout des artistes, dont il est Fami... Sa spé- 
cialité c'est la voix. Il soigne la voix, il la fait revenir 
lorsqu'elle est perdue, assure-t-on. Aussi a-t-il pour 
clients tous les ténors et tous les sopranos de France : 
Faure, Nilson, Patti et tant d'autres^ : ils l'ont pro- 
clamé le docteur Miracle, » 

Une chanteuse un peu naïve lui adressa ce compli- 
ment : « Vous êtes la providence des artistes, il y 
en aura beaucoup à votre convoi, et j'espère bien y 
chanter aussi. — Je vous remercie, Madame, dé ces 
bonnes dispositions, répondit Gabarrus, cependant ne 
vous hâtez pas trop d'apprendre votre motet. » 

Il avait la manie de mettre ses mots sous le nom 
d'un autre, Montrond d'abord, puis le prince Galimaki, 
ce qui fit dire à Delphine Gay : « Je connais quelqu'un 
qui a plus d'esprit que Gabarrus, c'est le prince Gali- 
maki. y> 



l38 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

La fameuse définition : « Les affaires, c'est l'argent 
des autres », est de lui. Alexandre Dumas a repris le 
mot pour le mettre dans sa Question d'argent . 

11 possédait les trois dons qui font réussir un mé- 
decin à Paris : savoir, savoir-vivre, savoir-faire ; ne 
dînait jamais chez lui, mais chez des amis, ou bien an 
café de Paris, au café Anglais, où Ton faisait cercle 
pour l'entendre. Il fréquentait aussi les salons littéraires 
et artistiques, chez M°^ Augustme Brohan, Arnould- 
Plessy, Dash, Orfila (1); il faisait sa partie aux réu- 
nions de M*"® de Girardin, appelées par Lamartine : 
les petits couverts de rois sans sujets. 

Il dit un jour à Villemot : « La femme n'est plus dans 
la société moderne qu'un accessoire. On ne donne plus 
aux femmes que ce qu'on appelle les moments perdus ; 
citez-moi un homme qui passe sa soirée en tête-à-tôte 
avec une femme ? Je n'en connais plus. — Cependant , 
objecta Villemot, il y a encore des amoureux. — Je n'en 
sais rien ; dans tous les cas, ils ont bien changé depuis 
ma jeunesse ; on est si peu amoureux aujourd'hui qu'on 
se met à quatre pour aimer une créature. » 

Sur l'album de Nadeu*, il jeta cette pensée : a La pru- 
dence chez le médecin n'est que l'art d'oser à 
propos. » 

Il assista aux deux premiers dtners que donna la 
Société d'encouragement pour V amélioration de l'esprit, 
société fondée sous les auspices de Villemessant. 



(i) Voir aussi sur Cabarrus les articles des D" Letter et Dureaa 
dans la Chronique médicale de 190a, pp. 341, 599. 



LES MÉDEGINS AVANT ET APRES I789 189 

Très bon, désintéressé, généreux avec délicatesse, il 
lui arriva plus d'une fois d'écrire son ordonnance au 
verso d'un billet de cent francs qu'il laissait entre les 
mains d'un client peu fortuné. Le D' Letter vit sur un 
billet cette formule : « Vin de Bordeaux à tous les repas. » 

On sait qu'il avait épousé la sœur aînée de Ferdinand 
de Lesseps ; ce mariage s'accomplit dans des conditions 
assez romanesques. Gabarrus, fort désargenté, était 
entré comme maître d'études au lycée Napoléon, pour 
pouvoir suivre ses cours de médecine. Un dimanche 
matin, on le demande au parloir, où il se trouve en pré- 
sence de deux dames, la mère et la sœur d'un élève 
qu'il avait privé de sortie; le proviseur, homme juste et 
sévère, ne voulait pas lever la punition, laissait le 
jeune maître libre dans sa décision. La grâce fut ac- 
cordée ; quelques jours après, Gabarrus recevait une in- 
vitation à diner, et, le 3 mai 1821, il épousait M"*» Adé- 
laïde-Marie de Lesseps. 

Gabarrus avait plusieurs spécialités : financier — il 
avait été à l'école d'Ouvrard, — médecin, mondain, 
causeur et charmeur, le Parisien de tous les mondes. 

MÉDECIN MAUVAIS HOTE 

Une réédition de la prophétie de Cazotte. — Concourt 
raconte un diner chez Axenfeld, en 1878. 

« On s'était un peu grisé, et l'ivresse de tous s'entre- 
tenait de rincertitude de la mort qu'attendait chacun. 
Axenfeld, déjà souffrant, d'abord silencieux, se levant 
tout à coup et dominant les paroles tumultueusement 



l40 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

confnses : « Moi, s'écria1t-il, je mourrai du cerveau, » et 
il se mettait à raconter sa mort telle qu'elle arriva. Se 
tournant vers son voisin de droite, et le regardant avec 
TtBil perçant et profond des grands diagnostiqueurs, il 
lui disait : « Toi, tu mourras de ça, et comme ça, » lui 
détaillant longuement et presque méchamment les 
souffrances de sa fin. Puis, se retournant vers son 
voisin de gauche, il lui prophétisait, dans un épouvan:- 
table récit, sa mort. — Les dîneurs étaient dégrisés. » 

DOCTORESSE DIPLOMATE 

La comtesse de Rumford protégeait sous le Directoire 
une Yankee, la doctoresse en médecine Palmyra, qui 
avait imaginé pour ses clientes une médication aussi 
originale qu'agréable ; il est vrai que sa consultation 
ne coûtait pas moins de soixante-douze livres. A 
celle-là elle disait : « Vous êtes languissante; il faut 
aller plus souvent au bal; je vous enseignerai un 
nouveau pas, » — A celle-ci : « Vous souffrez des 
nerfs ? Il faut que votre mari renouvelle votre toilette. 
Cette robe vous sied mal. Écrivez de suite à votre cou- 
turière. » — A une troisième : «Vous dépérissez, oui, 
je comprends ; il faut vous faire administrer par votre 
mari une parure de diamants. » — A une quatrième : 
ce Votre pouls que je viens de tâter attentivement ré- 
clame un nouvel attelage. » Les dames étaient ravies* 
Palmyra disparut un beau jour, et Ton n'entendit plus 
parler d'elle ; elle avait sans doute été fructidorisée par 
les maris de ses malades. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 I^T 

MÉDECIN RECONNAISSANT 

« Le D' Titon, dit Goncoupt, est peut-être Tunique 
médecin qui a eu Fidée de demander à ses malades un 
journal, heure par heure, de leurs souffrances et de leurs 
maladies du jour et de la nuit... L'histoire de ce Titon 
est curieuse. Petit paysan, il était pris en affection par 
un vieux médecin de Ghâlons, sur Tintelligence de sa 
figure, et ce médecin faisait les frais de ses études de 
médecine à Paris. Mais lorsque celui-ci avait fini son 
internat, et était au moment de devenir une illustration 
dans la capitale, le vieux médecin lui disait : « J'ai fait 
de vous un médecin, un médecin tout à fait supérieur ; 
je l'ai fait, je dois vous l'avouer, pour que vous donniez 
tous vos soins à ma fille, dont vous connaissez la santé 
maladive, et qui ne peut continuer à vivre que sous une 
surveillance tout à fait aimante. » Et Titon épousait la 
finie du vieux médecin, et passait toute sa vie à être 
l'intelligent garde-malade de sa femme, à laquelle il ne 
survivait que six mois. » 

MÉDECIN TROP MODESTE 

Lettre du président Dugas : « Le remède que prit ma 
jemme fut presque inutile ; mais du moins elle n'en a 
pas ressenti de mauvais effets. Je tiens de feu M. Va- 
giney que, selon M. de La Monnière le père, c'était là 
tout ce qu'on pouvait attendre de la plupart des re» 
mèdes. Quand la famille d'un malade s'impatientait de 
le voir venir souvent sans rien ordonner, il prescrivait 



l42 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

le remède qu'il croyait le moins nuisible. Et comme il 
était fort homme de bien, il faisait cette prière à Dieu : 
a Seigneur, faites que ce remède ne fasse aucun mal à 
ce malade ; car, pour du bien, il ne saurait lui en 
faire ! » 

A rapprocher du £K de La Monnière Potain, dont les 
élèves, les clients, se confondent dans un témoignage 
d'admiration et de regret universels. 

« Jeudi 18 août 1881 : Potain, une curieuse physio- 
nomie, avec rhumaine tristesse de sa figure, son crâne 
comme concassé, son œil rond de gnome, sa réalité un 
peu fantastique... 

ce !29 mai 1892 : Potain, le bon Potain, racontait à 
Léon Daudet que ces jours-ci, ayant des enfants chez 
lui, le soir, pour les amuser, il s'était fait des moustaches 
au charbon. On était venu le chercher dore dare pour 
une fenmie qui avait une pneumonie. Pendant sa con- 
sultation, il avait remarqué sur les traits des gens une 
interrogation inquiète à son égard, qu'il ne comprenait 
pas et qu'il n'a comprise que lorsqu'il est rentré chez 
lui, en retrouvant dans une glace sa moustache. C'est 
un trait d'un médecin d'un autre siècle. » {Journal des 
Goncourt.) 

Un autre trait de Potain. En i883, il est appelé en 
consultation auprès du comte de Ghambord ; mais, à ce 
miême moment, son ami le plus intime, le professeur 
Parrot, se trouvait gravement malade lui aussi ; Potain 
ne voulut pas le quitter, refusa d'aller à Frohsdorff, et 
indiqua pour le remplacer Vulpian. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 1^3 

SCEPTICISME BRUTAL 

Jamais, disait un illustre escrimeur du bistouri, mon- 
trant un infortuné couché sur le lit d'hôpital, jamais on 
ne me fera croire que Dieu a pu faire ce magot-là! 

UN TYPE DE MÉDECIN HEUREUX 

Le D' Billroth, né Poméranien, mais fixé à Vienne 
dès 1867 : 

« S'il y a jamais eu quelqu'un d'heureux sur la terre, 
dit Cherbuliez-Valbert, ce fut le grand chirurgien Théo- 
dore Billroth, qui aimait également ses malades, l'opéra, 
les symphonies, les roses de son jardin et les belles 
tumeurs qu'il opérait, et qui n'a jamais connu les pas- 
sions acres qui empoisonnent la vie... Il s'entendait à 
embellir la sienne, et il avait sur beaucoup de grands 
travailleurs cet avantage qu'il savait se reposer. Le 
monde, la famille, la solitude, les grandes villes, les 
champs, les jardins, il s'accommodait de tout. Il passait 
Fautomne dans la villa qu'il s'était construite à Saint- 
Gilgen, près d'Ischl, et qu'il appelait son Tusculum. Il 
faisait aussi des séjours à Abbazia, où il est mort en 
face de la mer et des montagnes, comme il en avait ex- 
primé le désir. Il avait le pied léger et il adorait l'Italie ; 
il employait ses vacances de Pâques à voir Venise, 
Florence, Rome, ou à se promener en Sicile : « Cette 
nature me grise, je vis comme dans un rêve. Le jour 
de Pâques, Vienne me reverra, et je reprendrai mon 
licou. Le rêve et la vie, la vie et le rêve I Ainsi s'en vont 



l44 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

les années (i) ! » C'était la musique qui lui procurait ses 
plus beaux songes; il Ta toujours aiméejusqu'à la fureur. 
U jouait de plus d'un instrument, et s'amusait quelque- 
fois à composer... La musique était, disait-il, son second 
moi, et ses deux moi s'accordaient à merveille. Cet 
apollonien estimait que l'art est une science et que la 
science est un art, que Fun et l'autre dérivent de la même 
source, qui est une imagination bien réglée ; il aimait à 
dire, comme Trousseau, que le vrai médecin est un ar- 
tiste savant, que c'est l'inspiration, le génie propre du 
métier, qui fait les grands praticiens... Ce n'était pas 
seulement Vienne qui lui faisait fête; sa renonunée 
s'était répandue dans toute l'Europe. On l'appelait par- 
tout en consultation ou pour opérer ; il courait d'Athè- 
nes à Constantinople, à Pétersbourg, à Paris, à Lis- 
bonne, à Naples, à Madrid, à Stockholm, à Corfou, et 
partout il retrouvait des élèves instruits, formés par 
lui... On l'avait appelé en 1882 à Frohsdorf pour soigner 
un neveu du comte de Chambord. « Que d'illusions dans 
cette cour I s'écriait-il. Après tout, nous avons tous les 
nôtres ; nous sommes tous des prétendants à je ne sais 
quel trône dont nous ne jouirons pas dans l'étrange 
monde où nous vivons* » Son esprit avait toutes les am- 
bitions, et toute borne lui était insupportable : « Je con- 
nais mieux que personne les imperfections de mes tra- 
vaux, de mon art et de ma science... Non, je ne suis pas 
un dieu; il y a quelques jours, dans une laparohystéro- 
tomie, j'ai transpercé l'urètre... Je me trouve terrible- 

(i) Briefe von Theodor BUlroth, Hannover und Leipzig, 1896. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 l45 

ment médiocre. » Les opérations ont leurs voluptés se- 
crètes, et, comme le cœur, la main a ses entraînements, 
ses ivresses. « J'ai déjà fait plus de soixante laparoto- 
mies ; elles me charment comme un jeu. » Mais il ajou- 
tait que deux de ses extirpations de l'utérus avaient mal 
tourné, et il était plus enclin à s'aflliger de ses défaites 
qu'à s'enorgueillir de ses victoires... Il ajoutait que pour 
être un bon médecin, il faut avant tout être un honnête 
homme, un homme de bien, capable d'éprouver quelque 
bonheur à secourir les misères humaines. Un médecin 
grec avait dit jadis : « Nous ne pouvons aimer notre 
vocation qu'à la condition d'aimer les hommes. » Le 
malheur est que les hommes sont rarement aimables 
quand ils sont malades : il leur semble que leurs dérai- 
sons, leurs injustices les aident à supporter leurs maux... 
n se reprochait de ne pas sentir assez son bonheur, 
d'être né avec une imagination inquiète et mélanco- 
lique... Il avait pour principe que c'est bien peu de 
chose qu'un individu, que les plus grands honmies ne 
sont qu'un détail dans l'histoire de la science comme 
dans l'univers... Ce praticien, naturellement très gai, 
qui avait une philosophie triste, se moquait quelquefois 
de ses mélancolies. U avait dit un jour que le IK Bill- 
roth était « un malheureux imaginaire, un hareng sen- 
timental de la Baltique. » Mais il disait aussi que plus 
on avance en âge, plus ce genre de harengs a peine à 
dominer ses sentiments et ses imaginations, que nous 
changeons de sexe avec les années, qu'en vieillissant la 
fenmie devient plus homme et l'homme devient plus 
femme... » 



l/\6 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

MÉDECIN OPÉRÉ MALGRÉ LUI 

« Le bonhomme Riolan, ce célèbre médecin, conte Tal- 
lemant des Réaux, avait déjà été taillé mie fois, et quoy- 
qu'il fût fort incommodé, il ne voulait plus se faire tailler. 
Un jour sa femme fît cacher le chirurgien, et comme le 
bonhomme disait : ce Me voylà mieux, je pense que je 
supporterais bien Topération, je crois que je me ferais 
tailler si Colot était là » (il ne le croyait pas si près), 
Golot sort. « Ah! je ne veux pas, ce sera pour une autre 
fois : je ne me suis pas confessé. Je renie chresme, bap- 
tême. » Le voylà à jurer. — « Tout cela tombera sur 
nous, dit Golot, nous serons damnés pour vous, mais 
vous serez taillé. » — Ils le lient et le taillent. Gomme il 
se portait assez bien, on lui dit : ce Gonfessez-vous à cette 
heure^si vous voulez. — Non, diMl, je me porte trop 
bien pour cela. » 

MISE EN SCÈNE MÉDICALE 

Le célèbre médecin russe Sacharine n*était pas moins 
célèbre par l'originalité de son caractère que par ses 
talents. Il fut appelé auprès de l'empereur Alexandre III, 
mais trop tard pour qu'on pût encore le sauver. Un of- 
ficier d'ordonnance du gouverneur de Moscou alla 
trouver le professeur, et lui porta l'ordre de prendre 
pour ^Saint-Pétersbourg le premier train express, qui 
partait quelques heures après. « L'express ! riposta 
brusquement Sacharine. Vous ne savez ce que vous 
dites. Monsieur. L'empereur de Russie est malade et 
m'appelle. Ayez la bonté de faire chauffer un traim 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 I^'J 

Spécial qui doit être prêt dans une demi-heure. » Arrivé 
à Saint-Pétersbourg, il fut accueilli par un aide de camp 
qui voulut le conduire à son appartement pour qu'il pût 
changer de toilette. « Changer de toilette ! dit l'irritable 
professeur. Je ne viens pas ici pour me restaurer ; je 
viens soigner Sa Majesté. Conduisez-moi directement 
près d'Elle ! » — Introduit dans la chambre impériale, 
il trouva les fenêtres fermées, le tsar dans son lit, la 
tsarine assise dans un fauteuil, et trois médecins non 
loin de là. Sans saluer personne, il s'écria : « C'est la 
peste qu'on respire ici. Arrachez les rideaux et ouvrez 
les fenêtres. » Il examina alors minutieusement le ma- 
lade. La tsarine s'étant levée, il prit le fauteuil, mit sa 
tête entre ses mains et réfléchit profondément pendant 
dix bonnes minutes. L'impératrice et les autres mé- 
decins le contemplaient avec stupeur. Soudain il rompit 
le silence. « Préparez tout pour une saignée, » ordonna- 
t-il. La tsarine fit quelques objections : « Votre Ma- 
jesté veut-elle prendre la responsabilité d'une autre mé- 
dication ? Moi pas. » La ^aîgnée faite, il emmena les 
médecins, leur reprocha leurs fautes, leur donna des 
instructions, puis déclara : « Maintenant vous savez ce 
que vous avez à faire. Je retourne à Moscou. » Et il 
partit. — Puisqu'il ne pouvait sauver le tsar', que ne le 
laissait-il mourir sans autant de mise en scène ? » (Les 
Débats.) 

LE MÉDECIN DE VILLES d'eAUX 

Le médecin des stations thermales est le diplomate 
de la corporation, un diplomate aimable, souriant, pra- 



l48 LBS MÉDECINS AVANT BT APRES I789 

tique, oh ! étonnamment pratique, se faisant de fort jolis 
revenus avec la crédulité du client, la sympathie, la con- 
fiance ou la crainte qu'il lui inspire. Il ne tue point ; il 
n'est pas Fhonmie des solutions hasardeuses, il est plu- 
tôt routinier, en ce sens qu'il répète presque la même 
formule à cinq ou six cents personnes pendant chaque 
saison. J'en ai connu un à Cauterets qui ordonnait infail- 
liblement au client : un quart de verre d'eau de la Rail- 
lère pendant les premiers jours, puis un demi-verre, 
trois quarts de verre, un verre entier à la fin : avec cela 
le verre d'eau de Mahourat pour digérer la Raillère, le 
gargarisme, le bain ou la piscine, avec l'inhalation dans 
certains cas. Pour rien au monde il n'aurait oublié cer- 
tain sirop, dont un pharmacien ami possédait une recette 
nonpareille, destinée à rendre plus légère la boisson 
préconisée. Et, bon an, mal an, cela rapportait au doc- 
teur une trentaine de mille francs. 

Au fond, je ne blâme pas. Les vrais malades ont besoin 
d'être dirigés dans ce dédale de sources aux vertus dif- 
férentes que renferment la plupart des grandes stations 
thermales : Plombières, Luxeuil, Aix, Luchon, en ont 
dix, douze, quinze, et il ne faut pourtant pas aller aux 
bains qui guérissent la goutte quand on souffre de l'es- 
tomac ou de la poitrine. Quant aux gens bien portants 
qui. vont chercher aux eaux des distractions, un chan- 
gement d'fdr, personne ne les force de consulter Escu- 
lape. Mais l'esprit humain est ainsi fait ; une foule de 
mes amies, à peine arrivées dans une station thermale, 
sfi disent : « Il faut bien que je suive un petit traitement 
préventif, pour conjurer la neurasthénie la dilatation 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 l49 

OU l'entérite : allons chez le médecin à la mode ; cette 
cure anodine alternera agréablement avec les excur- 
sions, les trois toilettes par jour, les petits chevaux, le 
bridge et le papotage de quatre à six (i). » 

Connaissez-vous une légende de Gavasni qui repré- 
sente un habitué de l'Opéra en face d'un bataillon de 
petites soupeuses : « C'est çà qui donne une crâne idée 
de l'homme ! » Le médecin de villes d'eaux pullule, à tel 
point que, dans certaines stations achalandéesi,.on en 
compte quinze, vingt, vingt-cinq, et cela donne une 
crâne idée du client. 

. rai connu deux excellents médecins de villes d'eaux, 
deux médecins-types : le D' Gauthier, à Luxeuil, le 
D' Gilbert Sersîron, à la Bourboule. Il y en a d!autres, 
mais je souhaiterais que la majorité ressemblât à ceux 
que je viens de citer. 

MÉDECINS DISTRAITS 

Bichat prenait ses repas dans une pension bourgeoise : 
il lui arriva maintes fois d'employer à la cuisine, pour se 
laver les mains, la soupière destinée à paraître sur la 
table ; que dis-je, d'opérer dans le pot-au-feu même. 
Naturellement ces excentricités répétées firent désetter 
la table d'hôte. Bichat, comme Ampère, comme Arago, 
aurait pu rivaliser avec le distrait de La Bruyère; de 
même, ce professeur de la Faculté de Montpellier qui, au 



(i) Je m'arrête ici^ parce que les stations thermales feront l'objet 
d'un chapitre spécial dans un des volumes consacrés à la, société 
française du xix* siècle. 



l5o LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS 1^89 

dîner décanAl annuel, constatait Texactitude de ses col- 
lègues, avec cette réserve : a Nous y sonunes tous, 
excepté X... qui, comme à Fordinaire, se fait attendre. » 
X... était mort depuis trois mois. 

LE CHIRURGIEN DE LA TSARINE ÉLISARETH 

Le chirurgien Lestocq pousse Elisabeth, la dernière 
des Romanow, à se faire proclamer impératrice, inteiv 
vient dans les négociations les plus secrètes et les plus 
délicates en faveur de ceux qui le paient : il fut aussi le 
favori de la tsarine, mais se prépara à lui-même un 
paquet de verges, selon la prédiction de celle-ci, en lui 
recommandant Bestoujev pour succéder à Golovkine 
comme chancelier. Disgracié, mis à la torture, exilé, il 
ne fut rappelé à Pétersbourg qu'à l'avènement de 
Pierre III. 

LE MÉDECIN DE RISMARCK 

Le médecin de Bismarck était surnommé par ses col- 
lègues envieux le dégraisseur. Commensal du prince, 
Schweninger tâchait de reconnaître cette hospitalité en 
faisant venir de Bavière des cervelas et autres charcu- 
teries, ce qui lui valut encore le sobriquet de Wurst^ 
Schweninger. Bismarck, lorsqu'il voulait exprimer son 
indifférence pour quelque chose, avait coutume de dire : 
« Tout m'est saucisson, excepté le saucisson Schwenin- 
ger. » Mir ist ailes Wurst, ausser Schweninger^ s. 

LÉON Xni ET LE DOCTEUR LAPPONI 

Léon XIII faisait souvent le malheur de son médecin 
par la désinvolture avec laquelle il traitait ses ordon- 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 l5l 

nances. Ainsi il avait oublié de se servir de prises pres- 
crites contre le rhume. A quelques jours de là, Lap- 
poni, assistant à une audience, toussa à plusieurs re- 
prises : alors, le pape, se tournant vers un de ses ca- 
mériers : « Allez donc, je vous prie, prendre sur ma 
table d'excellentes prises pour le rhume, et donnez-les 
au docteur qui en a grand besoin. » 

MÉDICATION PAR LA BEAUTÉ 

Le D' Chenu disait fort justement pendant le siège de 
Paris : « J'aime beaucoup les jeunes et jolies femmes 
auprès de mes blessés ; leur beau visage les soulage de 
leurs souffrances. » 

CONCLUSION d'un VIEUX MÉDECIN 

« Ce qui m'a le plus frappé, c'est que, de génération 
en génération, les hommes jeunes et vieux se résignent 
plus difficilement à la nécessité de mourir. » 

Un autre : ce Nous n'acquérons notre expérience qu'au 
prix de la santé et de la vie de nos clients. » 

LES. MÉDECINS RUSSES 

Trente-sept pour cent des médecins russes meurent de 
maladies contagieuses, et le suicide fait parmi eux beau- 
coup de ravages. Sikorsky affirme que, de vingt-cinq à 
trente ans, les suicides des médecins forment le 10 
pour 100 de leur mortalité totale ; sur dix médecins morts, 
il y aurait un suicidé. Nous retrouvons ici Votchaïanié, 
cette maladie morale si bien décrite par Melchior de 
Vogué ; d'ailleurs le service des médecins de Zemstwo 



l52 LES MÉDEGIN9 AVANT ET APRÈS I789 

est très dur. «... Il faut, disait Fun d'eux, être bien avec 
tout le monde. On dépend de chacun. Les malades arri- 
vent quand ils veulent, le jour, la nuit : et comment refti- 
ser de les recevoir ? Parfois un paysan vient faire ferrer 
son cheval, et, en passant, il entre chez vous. « Ne peux- 
tu pas venir chez moi, dit-il ; la vieille se meurt? » — 
On fait cinq verstes, et on demande : « Où est la ma- 
lade? — Mais elle vient de partir pour faucher l'avoine.» 
Mon district est de cinquante verstes. Gomment on 
arrive à dormir et à manger, le diable seul le sait. A la 
maison, ton fils a la scarlatine, et il faut que tu t'éloi- 
gnes I... C'est un service des plus pénibles. » 

LE MÉDECIN d' ARTISTES 

«... Tout rond, tout riant, tout empressé et tout ai- 
mable, le D^ Fauvel passait dans la vie en donnant des 
poignées de main et en rendant des coups de chapeau... 
Il était, avec le D' Mandl, le vieux petit D"^ Mandl, un 
peu oublié aujourd'hui, un de ces médecins dont les 
soirées sont aussi célèbres que leurs cures. Chez le 
ly Fauvel, comme jadis chez M. Pierre Véron, on en- 
tendait toutes les supériorités artistiques de Paris, et 
M"^* Caron n'y chantait point par voie phonographique. 
C'était sa coqueluche, au bon docteur^ de grouper 
dans son salon les renommées, grandes et petites. Il 
avait pour clientèle ceux et celles qui vivent du théâtre, 
et son laryngoscope était une autre façon de télescope 
braqué sur ces étoiles. 

a C'est un type charmant que celui de médecin de 
théâtre. Il faut qu'il garde la sérénité et la bonne grâce 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS IjSy l53 

jusque dans raccomplissement de ses plus tristes 
tâches. Le D^ Firmin... était le modèle de ces docteurs 
qui fleurent Fambre plus que le médicament. M. Fauvel 
fut de cette école. A FOpéra, on le regardait comme 
le dieu sauveur... ^ 

<c C'est lui qui, à TAcadémie nationale de Musique, 
faisait la guerre aux fleurs. « Malheureuse ! Vpus avez 
des roses dans votre loge! Vous risquez de ne pas 
chanter ce soir. — Mais, docteur, un simple bouquet... 
— Une simple rose, ma chère petite, suffit pour donner 
un enrouement. Oui, une rose, une seule rose ! Voulez- 
vous bien jeter ces fleurs ! On vous en apportera- assez 
d'autres au baisser du rideau ! » Et c'est ainsi que le 
D' Fauvel était une façon de conseiller artistique en 
même temps qu'un médecin sévère. Il plaisait. Ce ftit 
une figurine scientifique, sinon une figure. Ce fut surtout 
un charmant homme. C'est un temple, ou^ si vous 
voulez, un boudoir d'Esculape que la mort vient de 
fermer. » (Jules Claretie : La Vie à Paris, 1895.) 

LES MÉDECINS DANS LES ROMANS 

Gil Blas, disciple et suppléant du D*^ Sangrado, pris 
d'hésitation et d'un commencement de remords, adresse 
quelques observations à son maître. <c Monsieur, j'at- 
teste ici le ciel que je suis exactement votre méthode ; 
cependant tous mes malades vont en l'autre monde : 
on dirait qu'ils prennent plaisir à mourir pour décrier 
notre médecine. J'en ai rencontré deux aujourd'hui ' 
qu'on portait en terre. — Mon enfant, me répondît-îl, 
je pourrais te dire à peu près la même chose : je n'ai 



l54 ^^^ MÉDECINS AVANT ET APRÈS I589 

pas souvent la satisfaction de guérir les personnes qui 
tombent entre mes mains ; et si je n'étais pas aussi sûr 
de mes principes que je le suis, je croirais mes remèdes 
contraires à presque toutes les maladies que je traite. 
— Si vous m'en voulez croire, repris-je, nous changerons 
de pratique. Donnons par curiosité des préparations 
chimiques à nos malades : essayons le kermès ; le pis 
qui puisse en arriver, c'est qu'il produise le même effet 
que notre eau chaude et nos saignées. — Je ferais vo- 
lontiers cet essai, répliqua-t-il, si cela ne tirait pas à 
conséquence, mais j'ai publié un livre où je vante la 
fréquente saignée et Tusage de la boisson : veux-tu que 
j'aille décrier mon ouvrage ? — Oh ! vous avez raison, 
lui repartis-je ; il ne faut pas accorder ce triomphe à 
vos ennemis ; ils diraient que vous vous laissez désa- 
buser ; ils vous perdraient de réputation... » 

Le Sage, qui peignait la société française du 
xviu<^ siècle sous un dég^sement espagnol, mais avec 
des traits d'humaine et universelle vérité, a pris pour 
modèle de Sangrado, en le poussant un peu vers la 
charge, un médecin très connu de son temps, le 
D^ Becquet. ( Voir P. Max Simon : Swift et les Médecins 
de Gil Bios.) 

« Un médecin, conte Hector Malot (i), et non des 



(i) Sur la documentation médicale des romans au xix" siècle, 
voir la Chronique médicale des années 1896, 1898, 1899, 1903. Ar- 
ticles sur Alphonse Daudet, E. de Goncoupt, Flaubert, Jean Ri- 
chepin, H. de Balzac, Paul Bourget. — Sur les médecins au 
théâtre, voir le même recueil, années 1897, 1900, 1903. — Sur les 
médecins anoblis, année 1898, pp. 149 et suivantes. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 l55 

moindres dans le monde médical, voulut bien me parler 
de Conscience, qu'il venait de lire, et discuter Saniel. 

— Après tout, pas fort, me dit-il. 

— En médecine ? 

— Mais non. Pas comme médecin, comme homme... 
il a des remords ! 

« Je ne savais rien de Torigine de mon interlocuteur. 
Je m'en informai. Lui aussi était fils de paysans. Et 
cela me fit plaisir, non pour lui, mais pour moi, pour 
ma justification. » 

Dans Conscience, le D' Saniel est un physiologiste 
qui a fait des découvertes remarquables, et qui est per- 
suadé que, s'il commet un crime d'une façon scienti- 
fique et raisonnée qui écarte tout danger, il n'aura rien 
à craindre ni de la loi, ni de lui-même, son éducation 
philosophique l'ayant convaincu qu'il n'y a pas de 
conscience. 

ORGUEIL MÉDICAL 

Dans une circonstance solennelle, un médecin choisit 
cette formule : Medicus Deo similis, pour texte d^ son 
discours à ses confrères : « Messieurs de la Faculté, 
continuait-il, vous êtes les ministres et les collègues de 
Dieu. » 

CmRURGlEN MINOTAURISÉ 

Quelques anecdotes tirées des souvenirs du D"^ An- 
selmier et du D' Baudin, notés par Fauteur des Jardins 
de la Médecine. 

Parfois, Jobert de Lambaile ne craignait point d'in- 



l56 LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 

téresser ses élèves par le récit des accidents tragiques 
ou burlesques de sa vie. C'est ainsi qu'il racontait vo- 
lontiers sa grande mésaventure conjugale. Très bien 
en cour, fort recherché dans les salons, Jobert avait 
distingué aux réceptions du château (chez le roi Louis- 
Philippe) une jeune fille d'une grande beauté, excessi- 
vement mondaine, admirablement apparentée, et, ce 
qui ne gâte jamais rien, fabuleusement riche. Assez 
mince personnage en sonmie, encore qu'il se fût, comme 
tant d'autres, anobli en ajoutant le nom de sa ville 
(Lamballe, Côtes-du-Nord) à son nom patronymique, 
notre chirurgieil paraissait à tous bien osé de pré- 
tendre si haut. A la grande stupéfaction des curieux, 
sa demande en mariage îai cependant accueillie sur-le» 
champ. Or, le soir même de ses noces, Jobert, enfin 
seul avec sa femme, ne faillit point de constater la pré- 
sence d'un tiers, dont les mouvements intempestifs ne 
laissaient aucun doute sur l'état de grossesse avancé de 
la perfide. Tranquillement, l'infortuné quitte la chambre 
et rédige un mot laconique qu'il fait remettre à sa 
femme par son domestique, la priant de rejoindre in- 
continent sa famille. Ce mot adressé à sa belle-mère a 
été, depuis, reproduit bien souvent. Il était ainsi 
conçu : « Madame, je vous renvoie la vache et le 
veau... » 

« Notre art n'est plus exercé par des médecins de 
naissance, niais par des médecins d'industrie (?). C'est 
un métier, ce n'est plus une vocation. Jadis, chez les 
Hindous, lorsqu'un homme désirait se vouer à la méde- 
cine, il devait présenter son dos au sacrificateur, qui 



LES MÉDECINS AVANT ET APRE^ I789 167 

taillait, à même la peau, deux longues lanières à travers 
lesquelles on passait une barre de bois. Celle-ci servait 
à suspendre au-dessus du sol le patient, qui, durant 
toute répreuve, devait tenir dans ses mains le Livre 
sacré des Remèdes. Ce livre pesait lo kilogrammes. 
Pour prouver qu'il avait la vocation, l'homme, malgré 
la douleur, ne devait pas lâcher un instant le terrible 
fardeau... Si le médecin est professionnellement plus 
instruit, je peux dire que son niveau intellectuel ne vaut 
pas ce qu'il était de mon temps... » 

Laudator temporis actil 

« Guéneau de Mussy, conte Baudin, était surtout un 
clinicien remarquable... Ils sont rares ceux qui savent 
allier à l'originalité le bon sens. Or, ce maître possé» 
dait au plus haut degré ces deux qualités : avec cela 
causeur brillant et homme de courparfait, il interrogeait 
ses malades sur le ton même qu'il eût pris dans son 
salon. Bref, il avait cette politesse exquise qui a fait 
notre réputation dans le monde au xvm^ siècle, et que 
nous ne connaissons plus, hélas ! » 

«Je fas appelé un jour auprès d'une jeune actrice fort 
jolie, atteinte d'une tumeur énorme de Tabdomen avec 
ascite. Je débutais alors, et l'on m'avait imposé Ricord 
comme consultant. Naturellement il conclut à laponctipn 
inmiédiate. Gémissements et cris de la malade ; mais le 
chirurgien, sans se laisser émouvoir, ponctionne au lieu 
d'élection. Le liquide jaillit, et Ricord de remarquer : 
ce Allons, ma petite, vous voyez bien, ce n'est jamais 
qu'un coup d'épée dans l'eau. » 

« Une autre fois, il est appelé avec Velpeau auprès 



l58 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

d'AugustineBrohan, la célèbre comédienne. Il s'agissait 
d'un abcès au sein que rien ne semblait justifier. 
Velpeau inspecte, palpe et presse la région, puis cède la 
place à Ricord qui aussitôt s'écrie : ce Mais c'est une 
aiguille qui est là-dedans ! — - Ah ! dit Velpeau, sévère, 
comment faites-vous pour diagnostiquer les aiguilles 
dans le sein, vous? — Parbleu ! je les reconnais quand 
elles me piquent. » Et, ce disant, il extrait le corps du 
délit, à la stupéfaction de son collègue. Puis, tapotant 
la région : ce C'est égal. Madame, de ma vie je n'ai vu 
aussi jolie pelote. » 

HONORAIRES DE MÉDECINS ET CHIRURGIENS 

Voici une lettre écrite au vi® siècle avant Jésus - 
Christ par Phalaris, tyran d'Agrigente. 

« Je ne sais ce que je dois admirer le plus en vous , 
' mon cher Polyclète, ou votre science dans la médecine, 
ou votre probité. L'une m'a guéri d'une cruelle maladie, 
et l'autre vous a fait mépriser les récompenses que vous 
auriez pu obtenir en assassinant un tyran... Il vous 
était facile en effet, et il ne l'était qu'à vous seul, de 
paraître avoir immolé un tyran en me laissant mourir ; 
mais vous avez préféré une action généreuse à une 
récompense inique; et, y eût-il même de la justice à 
assassiner un tyran, vous avez cru qu'il ne fallait pas 
choisir pour cela le temps de sa maladie... Aussi, pé- 
nétré d'admiration et pour vos talents et pour vos 
vertus, je vous envoie comme un faible témoignage de 
ma reconnaissance quatre burettes d'or pur, deux 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 iSg 

coupes d'argent et d'un ouvrage ancien, vingt tasses 
sculptées à la manière de celles du célèbre Thériclès , 
cinquante mille écus et vingt jeunes filles encore 
vierges... » 

Une opération magnifiquement payée est celle de la 
fistule de Louis XIV en 1687. « Sa Majesté, dit Dionis , 
récompensa en roi tous ceux qui lui rendirent service 
dans cette maladie. En effet, François Félix, le premier 
chirurgien, qui opéra, reçut 620,000 francs, etBessières, 
le second chirurgien, 100,000 francs ; le premier médecin 
d'Aquin eut 35o,ooo francs, et Fagon, médecin ordi- 
naire, 200,000 francs. Les aides et apothicaires se par- 
tagèrent 168,000 francs, dont 4,000 francs au garçon de 
M. Félix. » 

J'ai vu le fac-similé d'une note d'honoraires de 
Broussais : 38 visites, 190 francs (i). 

Le D' Depaul reçut 260,000 francs pour avoir présidé 
à l'accouchement de la fille de don Pedro. Taddeo de 
Florence, appelé à soigner le pape Honorius IV, de- 
manda et obtint cent ducats d'or par jour, pendant 
toute la durée du traitement. 

Ibrahim Pacha, lils de Méhémet-Ali, ayant été soigné 
pendant six à sept mois par Lallemand pour une fistule 
à l'anus, celui-ci réclama et on lui compta 5oo,ooo francs. 
Le baron James de Rothschild, s'étant fracturé la jambe, 
fiit traité par Dupuytren : il lui écrivit en le priant d'ac- 



(i) Voir Chronique médicale, année 1904, pp- 728 et suiv. —Vicomte 
n'AvENEL : Honoraires des professions libérales, Médecins et Chi- 
rurgiens, dans Reçue des Deux-Mondes du i" janvier 1907. 



l6o LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

cepter comme gage de sa recomiaîssance 12,000 francs. 
Dupuytren n'avait pas compris d'abord qu'il, s'agissait 
de 12,000 francs de rente, et trouva la surprise fort 
agréable lorsqu'il fut édifié. Depuis lors, Dupuytren fut 
le chirurgien de Rothschild, et Rothschild le banquier 
de Dupuytren. 

Manlius Comatus, richissime Romain, promettait à 
des médecins spécialistes d'Egypte 20 millions de 
sesterces (cinq millions 400,000 francs) pour le trai- 
tement du Carbunculus (sans doute le charbon), s'il en 
était atteint. 

Le chirurgien Maisonneuve est appelé près d'Or- 
léans, pour une opération. A son arrivée il apprend 
que le malade est mort dans l'intervalle. — <( Que comp- 
tez-vous faire? lui demande quelqu'un, — M'en retour* 
ner, tout simplement. — Et pour vos honoraires ? — Le 
prix convenu... i,5oo francs. — Mais vous n'avez pas 
fait l'opération ! — Qu'à cela ne tienne î... Où est le ma- 
lade?]» 

Ici comme ailleurs^ on rencontre un prolétariat intel- 
lectuel. Quinze ou vingt dieux de l'Olympe médical 
gagnent i5o, 200, 3oo,ooo francs, quelques chirur* 
giens ont parfois décroché la timbale du million, cer- 
tains spécialistes, dentistes, auristes, oculistes, arrivent 
aussi à des chiffres très élevés ; puis un certain nombre 
de docteurs qui se font quarante à quatre-vingt mille 
francs, bon an mal an ; quelques centaines encore vont 
de vingt à trente mille ; deux ou trois mille peut-être 
resj;ent entre cinq et quinze mille francs ; la grande ma- 
jorité végète. J'ai entendu dire qu'à Paris les deux tiers 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS 1 789 l6i 

ne dépassent pas deux mille six cents francs : c'est la 
misère. Mais à qui la faute, sinon aux parents qui mé- 
prisent les carrières vitales, l'agriculture, l'industrie, et 
persuadent stupidement aux ûls qu'il est plus glorieux 
de contempler les déjections d'un client que de faire 
pousser le blé, la vigne et la betterave ? 

Le traitement du médecin russe est encore plus insuf- 
fisant, l'offre excède la demande, et la concurrence de la 
femme diminue les gains. La majorité des médecins dans 
les hôpitaux urbains reçoit 45 à 5o roubles par mois ; le 
revenu de la clientèle privée reste incertain, ne dépasse 
pas mille roubles (2,660 francs) chez 77 médecins pour 
100. On lit dans une thèse de doctorat qui date de cinq 
ans à peine : « Les brigadiers de police et les concierges 
de Pétersbourg sont mieux payés que les médecins des 
administrations. » 

Gomme le remarque M. d'Avenel, « les vulgaires lois 
économiques gouvernent brutalement ce domaine des 
honoraires, et, malgré les changements du régime poli- 
tique, les faveurs pécuniaires des citoyens se trouvent 
n'être pas distribuées avec plus de discernement véri- 
table que celles des rois. » Mais les bourgeois modernes 
sont plus riches, partant plus généreux. Au xv® siècle, 
les physiciens des princes touchent des traitements qui 
varient de 2,260 à 22,000 francs (exprimés en chiffres 
actuels). Grande perruque, chausses rouges, longue 
robe et rabat, telle est la toilette consacrée au xvu^ siè- 
cle ; n'oublions pas la barbe qui, dit Toinette dans le 
Malade imaginaire, fait plus que moitié de la toilette 
d'un médecin. » Plus tard il dut se raser, et cette éti- 

XX 



lôa LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

guette se prolongea fort longtemps. Autrefois les mé- 
decins illustres et bien rentes étaient ceux des rois et 
grands seigneurs ; aujourd'hui ce sont ceux des hôpi- 
taux : soigner les pauvres devient un brevet de talent et 
de fortune ; rien de plus honorable pour notre époque. 
Autrefois on avait peur des physiciens, la clientèle fai- 
sait défaut : on n*en compte que ii3 à Paris au xvii® siè- 
cle pour 4<>0)000 habitants; les médecins et chirur- 
giens militaires ne sont institués d'une façon régu- 
lière qu'en 1708. « Les soldats, observe Arnaud, voient 
que dans leurs maladies on a moins soin d'eux que 
Ton n'en a des chevaux, lesquels on fait panser soi- 
gneusement parce qu'on ne les peut perdre sans qu'il 
en coûte de l'argent pour en avoir d'autres. y> Encore 
un bienfait de notre démocratie qui multiplie la science 
par la pitié. Nous avons environ vingt mille médecins 
en France, trois mille pour Paris seulement, cinq fois 
plus que dans la France de Henri IV, toutes proportions 
gardées. 

Voilà de quoi encourager la rapacité médicale s'il en 
était besoin. Heureusement les exemples de désintéres- 
sement ne sont pas rares à côté des traits contraires, de 
plus en plus nombreux, hélas ! 

héroïsme de trousseau 

J'ai eu les larmes aux yeux, en lisant ce récit de la 
mort de Trousseau, récit fait chez la princesse Mathilde 
par Dieulafoy, et rapporté par Goncourt. Cela est aussi 
beau que les grandes morts des anciens : 

« Trousseau donnait à tâter une grosseur dans sa 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 l63 

jambe à Dieulafoy, en lui disant : <c Voyons, qu'est-ce que 
c'est que cela ? Et que ce soit un diagnostic sérieux. 

— Mais c'est... 

— Oui c'est... et il se servit du terme scientifique... 
et avec cela on a le cancer... j'ai le cancer... oui je l'ai... 
maintenant gardez cela pour vous, et merci. » 

Et il continuait à vivre comme s'il ne savait pas qu'il 
était condanmé à jour fixe, donnant toujours ses con- 
sultations, recevant le soir, à des soirées où l'on faisait 
de la musique, serein et impénétrable... 

Et encore les derniers mois de sa vie étaient empoi- 
sonnés par de noirs soucis de famille, et de terribles 
affaires d'argent à arranger... 

Bientôt il souffrait des douleurs atroces. Seulement 
alors, il demandait qu'on l'inject&t de morphine, mais à 
des doses infinitésimales, et qui lui donnaient le repos 
et le calme pendant quelques minutes ; puis il revenait 
à sa vie douloureuse, se secouait, et disait à l'ami mé- 
decin qui se trouvait près de lui : <c Faisons un peu de 
gymnastique intellectuelle, causons de... »Etil nommait 
une thèse médicale quelconque, voulant conserver in- 
tactes les facultés de son cerveau jusqu'au bout... 

Cela dura ainsi sept mois, pendant lesquels, je le ré- 
pète, il ne laissa jamais voir qu'il savait devoir mourir 
à tel jour. 

Dans les derniers temps, Nélaton vint lui faire une 
visite. 

— Ta dernière visite, hein? 
Nélaton fit un signe d'assentiment. 

- Là-dessus Trousseau lui dit, en parlant d'un camarade 



l64 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

de province, — Charvet, je crois : « J'aurais bien voulu 
le voir décorer... tu devrais bien faire cela. » 

Nélaton revenait quelques jours après et lui disait : 
ce Cette fois-ci, mon ami, hélas! c'est la dernière... mais 
le décret est signé. » 

Quand il fut au moment de mourir, il dit à sa ûUe de 
s'approcher, lui prit la main, et soupira : ce Tant que je 
te la serrerai, je serai vivant... après cela, je ne saurai 
plus où je serai. » 

n était professeur de thérapeutique à la Faculté, lors* 
qu'il vint un jour frapper à la porte d'un interne de son 
service. « Mon ami, lui dît-il, je viens vous demander - 
des leçons d'histoire naturelle et de chimie. »Les leçons 
durèrent trois ans. Le professeur apprit la botanique 
et son élève lui succéda dans sa chaire. 

M. Helme, mêlant ses recherches personnelles aux 
travaux du D^ Triaire sur BretonneoM et ses Cor* 
respondants, fait de Trousseau un vivant portrait dont 
je veux résumer une page. 

Trousseau était professeur de rhétorique à vingt ans, 
son avenir lui semblait fort précaire, il conte ses soucis 
à Bretonneau qui l'oriente vers la carrière médicale. 
« Pendant deux ans, avec son maitre, il vécut dans la 
plus étroite communion d'idées, passant les matinées à 
l'hôpital et les soirées à l'amphithéâtre, d'où le nom de 
« Vultur papa, papa Vautour » que ses camarades 
d'autopsie lui avaient décerné. Puis, au bout de deux 
ans, notre homme prit son vol vers Paris... » Malgré la 
protection énergique de Bretonneau, les débuts furent 
difQciles ; mais enfin le succès vint, et après le succès 
la gloire. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 l65 

« Chacun de nous eut sa folie ; Trousseau en eut plus 
d'une. Il fut adoré des fenunes, probablement parce 
qu'il les aima beaucoup : « Ceux-là seuls, écrit-il 
quelque part, nous aiment en vérité qui ne nous 
disputent pas le peu de plaisir qull nous est donné 
d'avoir en ce monde, qui y participent par le good- 
willing (le bon vouloir), quand bien même au fond du 
cœur ils nous blâmeraient un tout petit peu. Les 
femmes, quand elles sont bonnes, ne sont ni bonnes ni 
dévouées à demi : elles fument avec les Hollandais, 
elles s'enivrent avec les Lithuaniens, au besoin elles 
liraient Horace ou un Traité de la Peste à Marseille. » 
Ne parlez pas économie à ce grand Imaginatif : « Quand, 
protestait-il, vous aurez économisé quelques écus de 
cent sous à surveiller un domestique paresseux ou 
quelque peu inûdèle, à batailler contre une hôtesse 
exagérée, contre un marchand désireux de se retirer au 
plus vite de son commerce, en serez-vous bien plus 
heureux ? Ah I restez dupe, ou tout au moins capable 
de l'être toute votre vie... Je ne fais de cas d'un honune 
que s'il est capable d'être dupe... » 

UN MÉDECIN CHRÉTIEN 

Nous rencontrons ici, on est heureux de le constater, 
de grands hommes de bien dans tous les camps, chez 
les sceptiques, les demi-sceptiques et les croyants. 
Parmi ces derniers, nommons le D' Récamier (1774" 
i85a), médecin en chef de l'Hôtel-Dieu à trente-deux 
ans, professeur à la Faculté, membre de l'Académie de 
médecine, ami et médecin de Montalembert, Lacordaire, 
Ozanam, Ravignan, assez intransigeant dans sa doc- 



l66 LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

trine religieuse et sévère à lui-même, doux et tolérant 
pour les autres dans la pratique de la vie. M"**' Récamier 
était sa parente, et il fréquentait chez elle, ainsi que chez 
M°»« Swetchine, M°»« de Noailles et M"™» de La Ferron- 
nays, méritant pleinement qu'on lui appliquât cet éloge 
noblement laconique : arnicas qui amat, medicus qui 
sanat (ami qui aime, médecin qui guérit). Un homme 
comme lui trouve du temps pour tout pendant cette pe- 
tite vie qui s'appelle une journée : esprit puissant, ca- 
pable d'approfondir, de s'assimiler les études les plus 
diverses, ayant une correspondance considérable, dans 
laquelle il traite toutes les questions religieuses, félici- 
tant un jour Lacordaire sur un sermon, mais parfois 
aussi le gourmandant à propos de son libéralisme très 
moderne, rédigeant ses ordonnances avec un soin infini 
et priant Dieu pour ses malades, recevant les humbles 
prêtres de campagne, les pauvres religieux avant tous 
les autres, donnant aux pauvres le dixième des revenus 
de sa clientèle, et employant maints subterfuges pour 
cacher ses bienfaits, — mais les intermédiaires n'ont 
pas toujours gardé le secret. Le D'^ Dechambre, dans des 
vers mieux pensés que rimes, évoque Récamier, et ra- 
conte une visite qu'il ût à une pauvre femme dans sa 
mansarde au sixième étage. 

C'était on grand vieillard, sec, de droite stature. 

La faux du temps avait entaillé sa figure; 

Mais, bien plus que les ans, les pensers obstinés 

Avaient marqué leur pli sur ses traits ravinés... 

Des sourcils emmêlés, sorte de ronce grise, 

Couvraient d'étranges yeux, comme aux hommes d*église... 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 167 

Il était bienfaisant, on le disait bourru... 

C'était ce qu'on appelle un grand praticien... 

Elle, au bruit, se réveille, et hagarde. 

Rajustant son bonnet, expose au médecin 

Que, d'un mal de poumon ne voyant pas la fin, 

Elle s'adresse à lui, prince de la science; 

Qu'elle attend le salut de son expérience ; 

Qu'elle a tort de l'avoir mandé dans un taudis, 

Mais qu'elle Ta connu chez ses maîtres jadis, 

Et que, certainement, madame la comtesse 

Ne la blâmerait pas de cette hardiesse. 

Il scrute la poitrine, interroge le son. 

Et tous les bruits que fait la respiration. 

L'examen terminé, la formule prescrite : 

« — Dix francs, sera-ce assez. Monsieur, pour la visite ? » 

Mais lui, se redressant et grossissant la voix : 

« Non, je ne grimpe pas. Madame, jusqu'aux toits 

A moins de trois louis ! » Puis, tirant de sa poche 

Soixante francs en or, de la dame il s'approche. 

Les glisse dans sa main, gagne le corridor, 

Et s'il n'était défunt, courrait, je crois, encor. 



Il était souvent en retard, bien qa'il travaillât jusque 
dans sa voiture, y dictant des notes à son secrétaire pour 
gagner du temps, — et il faisait le désespoir de ses con- 
frères, s'entêtant au chevet de ses malades, luttant jus- 
qu'au bout contre le mal. En vain, les autres médecins 
lui font-ils observer qu'il s'agit d'un cas désespéré, qu'ils 
sont là depuis longtemps, et attendus ailleurs : « Moi 
aussi, je suis attendu ailleurs, réplîqua-t-il, et nous res- 
terons encore ici deux heures s'il le faut, jusqu'à ce que 
je vous aie démontré que le malade peut être sauvé. J'ai 
condamné tant de gens qui courent les rues, et la nature 



l68 LES MEDECINS AVANT ET APRÀS I789 

a tant de ressources, que nous devons encore espé- 
rer. » 

La vivacité de ses opinions était extrême, et Thiers 
put se convaincre en 1848 qu'il fallait montrer patte 
blanche pour obtenir son concours. L'homme d'État vou- 
lait se présenter au Havre ; ayant appris que Récamier 
était très lié avec des chefs influents du parti catholique, 
il fit sonder le docteur : celui-ci exigea des garanties, 
une lettre où Thiers prendrait l'engagement de défendre 
les intérêts religieux, la liberté d'enseignement ; il l'écri- 
vit, mais comme il s'était servi du mot salaire pour dé- 
finir le traitement des membres du clergé, Récamier 
bondit, décl£Lrant qu'il s'agissait d'une indemnité et non 
d'un salaire. L'intermédiaire dut remporter la lettre, 
Thiers remplaça le mot salaire par budget, le docteur le 
recommanda énergiquement à ses amis de la Seine-Infé- 
rieure, et il fut élu député. 

Ses vrais instants de délassement, Récamier les pre- 
nait en été, dans sa maison de campagne de la vallée 
de la Bièvre.'cc C'est là, dit son biographe, qu'il recevait 
ses amis... là venaient tour à tour Lacordaire, Ozanam> 
M. et M°** Lenormant... Cauchy, le grand mathémati- 
cien, son compagnon de retraite à Fribourg ; Donoso 
Gortès, l'illustre écrivain ; des médecins, Richerand, son 
compatriote, Marjolin, Bréchet, ses collaborateurs dans 
beaucoup d'opérations, de Missol, qui devait un jour 
abandonner la médecine pour le sacerdoce; Gruveilhier, 
auquel l'unissait une étroite communauté de sentiments ; 
^ et surtout des prêtres, des religieux auxquels il or- 
donnait un séjour chez lui, comme on prescrit un voyage 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 169 

aux eaux et à la mer. Il les reposait, les soignait et les 
renvoyait dans leur cure ou dans leur couvent guéris ou 
améliorés, mais le plus souvent guéris. j> 

C'est ainsi qu'à diverses reprises il reçut et finit par 
sauver le P. deRavignan, atteint d'une si grave ma- 
ladie du larynx qu'on craignait pour sa vie. Récamier, 
convaincu qu'il n'y avait pas là de tuberculose, eut un 
de ces éclairs de génie dont il était coutumier. Un 
matin, après la messe, il va retrouver le malade : 
« Levez-vous, dit-il, et suivez-moi, je vais vous jeter à 
l'eau. — A l'eau, s'écrie le religieux, avec la fièvre et la 
toux ! Vous n'y pensez pas ? » Récamier insiste, Ra- 
vignan obéit, et, le soir même, après un premier trai- 
tement par les avisions d'eau froide, le muet du iliatin 
racontait l'histoire de sa guérison. 

P. Max Simon affirme que, vers la fin de sa carrière, 
ses médications étaient parfois bien étranges, que par 
exemple, à son hôpital, entouré de ses élèves comme 
un général au milieu de son état-major, il lui arrivait 
de fulminer en montrant une rangée de lits : ce Nous 
allons faire feu sur cette ligne avec Tipéca, feu sur 
celle-ci avec l'émétique ou le séné. » Il dit à une 
dame : «Avez-vous ici votre femme de chambre? — 
Non. — Amenez^la quand vous reviendrez. » — La dame 
obéit : m Madame, ordonnait-il, couchez-vous par terre, 
et vous, mon enfant, asseyez-vous sur votre maîtresse; 
vous vous relèverez quand je- vous le dirai. » 

A côté du jy Récamier, je veux placer un autre type 
de médecin chrétien, M. Hamon, le savant docteur de 
Port-Royal des Champs, dont Sainte-Beuve a tracé un 



170 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

si admirable portrait, un de ces portraits qtii font 
songer à certaines toiles de Rembrandt, a Bon pour 
les âmes comme pour les pauvres, » ayant cette in- 
quiétude du mieux qui est une des tentations des 
saints (Jimaginatio locorwn et mutatio multos fefellit), 
mais retenu par son exquise humilité, portant toujours 
sa Bible avec lui et se reprochant de n'en pas mieux 
profiter, allant sur un âne de village en village 
avec un livre tout ouvert devant lui sur un pupitre 
assujetti à la selle, et se reposant de lire en tricotant ; 
composant pour les religieuses opprimées de petits 
traités de piété où s'épanouissent une âme scrupuleuse 
et un esprit subtil, et ne jouant qu'avec répugnance, 
pour complaire à Arnauld ou à M. de Saci, son rôle de 
conseiller, de directeur malgré lui, de Tyrtée sacré, 
moraliste indulgent aux autres et sévère pour lui-même, 
s'élevant sans peine aux sublimités du cœur, avec le 
don de la spiritualité morale et le sens des emblèmes , 
tel le montre Sainte-Beuve, a M. Hamon, à certains 
égards, et quoique accessible à la crainte, laisse voir 
dans ses écrits de dévotion de cette joie et de cette 
allégresse (de saint François) ; il est plein de ces sou- 
rires et de ces fleurs. Entre les justes de Port-Royal 
(car Port-Royal n'a que des justes et non des saints), il 
est le seul de son espèce... Bossuet a dit quelque part : 
a Les livres et les préfaces de Messieurs de Port-Royal 
sont bons à lire, parce qu'il y a de la gravité et de la 
grandeur, mais comme leur style a peu de variété, il 
suffît d'en avoir vu quelques pièces. » Bossuet n'aurait 
pas dit cela des livres et du style de M. Hamon, qui 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 I7I 

tranchent sur Tuniformité de ces autres Messieurs. 
M. Hamon n'est point de ceux en qui « une exactitude 
sèche et triste ternit les esprits et insensiblement les 
éteint ; » il est le contraire. Encore une fois, c'est un 
solitaire qui rappelle les ascètes de l'Orient. A le voir, 
on lui donnerait l'aumône ; et il a des paroles d'or, il 
porte l'encens et la myrrhe. C'est un roi mage en hail- 
lons. » En efiPet, il y a de lui des sentences, des lettres 
qui prouvent combien peu lui manquait pour être un 
écrivain de haut vol. 

a L'année même où il mourut, il avait été obligé, 
au mois de janvier, de venir à Paris, à la Faculté 
de Médecine, pour y présider à la thèse de M. Dodart, 
fils du premier Dodart, son excellent ami, et qui l'était 
grandement aussi de Port-Royal. M. Hamon y présida 
avec éclat. Il apparut avec l'audace de son humble 
pauvreté aux yeux de ses confrères, qui contemplaient 
en lui, nous dit Fontaine, des robes et des habits de 
doctorat inconnus à la Faculté, de laquelle il ne laissait 
pas d'être l'ornement. A cette occasion il avait relu en 
peu de jours Hippocrate, Galien, Alexandre de Tralles, 
tous ses anciens auteurs de médecine, et il s'y épuisa. 
Il revit, durant ce court séjour à Paris, son ancien 
élève, M. de Harlai, qui resta enfermé plusieurs heures 
avec lui, au grand étonnement des gens de l'anti- 
chambre qui n'avaient vu entrer dans le cabinet qu'une 
espèce de paysan. » 

J'interromps la citation de Sainte-Beuve pour donner 
une page de M. Hamon, non des plus belles assurément, 
mais de celles qui se rapportent à sa vie médicale en 



l'ja LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I589 

même temps qu'intérieure : « L'amour de la lecture et 
de la solitude m'emportait quelquefois. On ne me priait 
presque point de voir quelques nouveaux malades à la 
campagne, outre les malades ordinaires, que d'abord je 
ne le révisasse, ou je ne l'accordais qu'en rechignant ; 
niais je m'en repentais aussitôt, et à trois pas de la 
porte, j'allais avec joie où j'avais commencé d'aller 
avec peine. — J'allais donc voir mes malades et j'y 
faisais de mon mieux. Mais, en vérité, cela est digne de 
compassion, que pour l'ordinaire ce n'est point le mal 
que nous pensons qui est cause de notre mort... Ainsi 
j'avais toujours recoure à Dieu, en lui disant paisible- 
ment au milieu de mes courses, parmi les pluies, les 
vents et les tempêtes : aNisi Dominas sanaverit œgros,,. 
C'est en vain, Seigneur, que travaillent les médecins 
et les malades, si vous ne guérissez vous-même ; » à 
quoi j'ajoutais ce passage de l'Écriture, qui est d'un 
prix infini : « Confiteor tibi quia neque herba, neque 
malagma.,. Je confesse devant vous, ô mon Dieu, que 
ce n'est point une herbe, ou quelque chose appliquée 
sur le mal des malades qui les a guéris, mais que c'est 
votre parole qui guérit toutes choses. » Ce que je termi- 
nsds par ces paroles : ce Tu solus es medicus, quo eu* 
ratite nemo moritur, quo non curante nemo vivit : Vous 
seul êtes le médecin dont les soins empêchent de mourir 
et sans les soins de qui personne ne vit. » Ici le mys- 
tique déborde pleinement ; sa médecine est une théo- 
logie continuelle, et sa théologie devient conmie une 
physiologie de la foi. 
M. Hamon meurt le 22 février 1687, à soixante-neuf ans, 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 178 

bénissant Dieu de se voir mourir dans la maison des 
saints où il avait vécu durant trente-sept ans. A Feutrée 
de sa nuit d'agonie, on Pentendit répéter de temps en 
temps Tunique mot de-silence^ et quelquefois ces autres 
mots : Jésus, Marie ; sponsus et sponsa I digne serviteur, 
jusqu'au bout, des pudiques épouses, et commémorant 
encore de sa lèvre refroidie le virginal et mystique 
hymen. » 

Tant pis I Bien que leur credo ne, soit pas le mien, ces 
Messieurs de Port-Royal m'intéressent tellement que je 
ne puis résister à l'envie de reproduire encore quelquesL 
lignes de M. Hamdn : « Étant assis sur ce banc, j'avais 
devant moi un pauvre châtaignier qui avait été planté 
là afin de faire comme une espèce d'encoignure, et 
d'être là, non pas comme une pierre, mais comme un 
arbre angulaire, pour servir de commencement à une 
allée et de fin à une autre ; mais les arbres qui étaient 
derrière, étant trop grands, l'avaient empêché de croître 
suffisamment : ce qui est beau, c'est que la nature, qui 
fait toujours bien ce qu'elle fait, comme dit notre 
Hippocrate, et qui est savante et admirable jusque 
dans les choses insensibles, avait porté toutes les 
branches de ce pauvre arbre du côté du soleil, et d'où 
lui venait la vie. Il est visible qu'il fuyait cette ombre 
mortelle de toute sa force. Je trouvais les arbres des 
forêts plus sages que les hommes... Car, au lieu de 
porter leurs branches du côté du vrai soleil, qui est la 
vie même qui les fait vivre, ils les portent du côté de la 
mort, afin de périr plus tôt... Cet arbre m'apprit encore 
que ce n'est point assez de fuir le monde, si on ne 1^ 



174 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

fait autant qu'il est nécessaire pour se sauver » 

Sur l'absence de prêtre à l'heure suprême et la pri- 
vation de sépulture ecclésiastique imposée aux reli- 
gieuses de Port-Royal : a Les Épouses, dans une telle 
nécessité, suppléent aux amis de l'Époux, et on peut 
dire que, s'il y a moins d'autorité, il n'y a pas moins de 
charité... Quand il s'agit de rendre les derniers devoirs 
à une personne qui se meurt, tous les fidèles deviennent 
ministres de Jésus-Christ... Quand on méprise sa vie, 
on ne se met point en peine de ses funérailles... On 
entendra également en tous lieux le son de la trom- 
pette... Quand on a l'esprit de Jésus-Christ, on ne peut 
être séparé de Jésus-Christ... » 

Et enfin sur l'oppression de Port-Royal, cette pensée 
qui contient en germe la théorie désolante de Joseph 
de Maistre sur la solidarité, l'expiation éclatante par 
Port-Royal des fautes d'autres monastères : « ... Les 
grandes vertus des uns sont comme une amende hono- 
rable qu'ils font à Dieu pour les grands vices des 
autres. On fait à présent une espèce d'idole de l'intérêt 
des conmiunautés. On croit qu'il y a de la vertu à faire 
tout ce qui paraît nécessaire pour la conservation d'une 
maison. Ce que nous croyons ne pouvoir faire pour nous, 
nous croyons le pouvoir faire pour elle. Elle n'est 
jamais assez riche, et toutes nos cupidités nous parais- 
sent innocentes, à quelque excès qu'elles se portent, 
lorsqu'elles vont se perdre dans cette grande mer qui en- 
gloutit tout et qu'on appelle le Bien de la Communauté, » 
De telles idées ont leur prix, et dans les siècles théo- 
logiques, et dans les siècles scientifiques. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 IjS 

Le D' Helme (i), dans son excellent travail : Les 
Jardins de la Médecine, signale certains traits de res- 
semblance entre M. Hamon et Pierre-Garl Potain : la dif- 
ficulté d'obtenir de tous deux qu'ils écrivissent, leur dé- 
dain pour le vain bruit des mots ; ainsi les cliniques de 
la Charité, inaugurées en i863, n'ont pu paraître qu'en 
1900. A l'imitation des hommes d'autrefois, Potain en- 
treprend d'écrire son Livre de raison ; tous les soirs, il 
note les occupations de la journée, et, presque à 
chaque page, se traite de paresseux, lui qui a tant 
travaillé, de dépensier, et en effet il se dépensait tout 
entier pour les autres. Citons ici quelques passages de 
l'étude touchante que lui consacre M. Helme. 

... Il traversa donc une grande crise de réforme. 
D'abord, au moyen d'une machine construite par lui 
et renouvelée du Grec Alexandre, il voulut remédier à 
son insatiable besoin de dormir. Venait-il à sommeiller 
pendant son travail matinal ou durant ses veilles, une 
lourde bûche de bois s'abattait sur son cou... Il venait 
d'une longue lignée de médecins, établis de père en fils 
à Poissy... En 1870, dédaignant les galons d'aide-^najor, 
Potain endossa la tunique grise à bouton d'étain du 
garde national ; le lendemain d'une faction, d'un combat, 
il passait toute sa journée à l'hôpital et n'en partait 
qu'à la nuit. Pouvait-il oublier que Bouillaud avait fait 



(i) D' Helme : Les Jardins de la Médecine, un toI. in-8% 1907, 
ViGOT, éditeur. -- Pierre-Carl Potain, professeur à la Faculté de 
Paris, médecin des Hôpitaux, membre de VAcadémie de Médecine 
<i825-igoi)j par le D' Pierre Teissier. 



176 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

en 1814 ^^ campagne de France conune simple cavalier 
au 3* hussards ?... 

Ses recettes annuelles, jusqu'à quarante-sept ans, 
satisferaient à peine aujourd'hui un praticien de quartier 
frais émoulu de FÉcole... Chaque jour, jusqu'à la fin 
de sa vie, il inscrivit gains et dépenses sur une page 
blanche, avec le report des totaux de la veille. Ce 
dossier de feuilles volantes, tout hérissé de chiffres, est 
parfois, dans sa sécheresse, d'une éloquence singu- 
lière. Par exemple, tel jour : donné à X... 100 francs ; 
déjeuner, o fr. 95. Le total de la dernière feuille 
résume tout ce qu'il a gagné dans sa longue carrière, 
à peine un million et demi. On y voit aussi qu'il paya 
ses dettes fort tard, car Potain — qui l'eût cru? — 
connut les dettes. Celui à qui Trousseau prédisait la 
plus belle clientèle de Paris, courut longtemps le cachet 
à 3 francs... Voyez ces dossiers, disait-il à un de ses 
élèves, ce sont ceux de mes cours. Remarquez comme 
les premiers sont volumineux et bourrés de documents . 
Ceux du milieu sont plus maigres : le professeur s'est 
habitué à sa fonction et s'observe moins. Puis, avec le 
temps, lui apparaissent la grandeur et la responsabilité 
de la tâche. Alors les dossiers redeviennent corpulents... 
Les meilleures leçons d'un maître sont les premières et 
les dernières... 

Son adresse manuelle était extrême... Que d'appareils 
créés par lui comme en se jouant I... Parfois cependant 
on le vit se fâcher contre la matière rebelle. Il jurait 
alors, mais si doucement, qu'on ne savait si c'était une 
imprécation ou une prière. Et cela faisait dire gentiment 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 I77 

à une personne de son entourage : « Le bon Dieu ne 
pourra pas oublier M. Potain; il pense à lui souvent, 
car il ne manque jamais d'invoquer son nom lorsqu'il 
est embarrassé. » 

... Tout le premier il regrettait le défaut d'équilibre 
entre le Laboratoire et la Clinique. Et il avait bien 
raison ; on oublie trop que Claude Bernard a dit lui- 
même : « La médecine doit partir du malade, mais pour 
y revenir... » 

Je voudrais redire la liste de ses bienfaits, mais, 
conmie le vieux grenadier, je recule, ils sont trop... 
Dirai-je tous les clients qui oubliaient de payer la con- 
sultation, ou qui même emportaient les 4o francs laissés 
par celui qui les avait précédés dans le cabinet ? C'est 
aussi le vieux médecin qu'il va visiter tout au bout de la 
France, et auquel il abandonne les i,aoo francs em- 
portés avec lui, se privant ainsi de manger pendant 
tout le teste du voyage. Et que dirai-je des étudiants 
qu'il secourut?... Un candidat est refusé pour la 
troisième fois à l'un de ses doctorats : « Mais vous 
devriez bien me recevoir à la fin ! s'écrie le malheureux. 
Ne savez-vous pas que c'est le père Potain qui paye 
mes examens?... » 

« Plus il allait, plus sa ferveur grandissait, plus son 
esprit se faisait alerte. L'avantage d'enseigner la jeu- 
nesse ne lui échappait pas. C'est au contact des jeunes 
ardeurs que les maîtres doivent en partie l'entretien de 
leurs énergies... Il écoutait comme un écolier le plus 
humble interlocuteur, tenant pour importante toute pa- 
role tombée d'une bouche humaine... On se fera une 

la 



IjS LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

idée de sa vie laborieuse, si je dis qu'il donnait parfois 
rendez-vous à ses élèves à trois heures du matin. Ces 
jours-là, il laissait sa porte ouverte, « se fiant à sa bonne 
étoile pour le garer des voleurs »... 

Un ancien disciple du D' Blanche, tandis que je cor- 
rigeais les épreuves de ce volume, m'écrivit une lettre 
dont je détache ce passage. Blanche doit figurer, lui 
aussi, parmi les saints de la médecine : 

« Il faudrait faire ressortir le caractère très particulier 
de cet homme qui, à une époque de science exaltée, 
contemporain de Gharcot, fut médecin et grand alié- 
niste, surtout par les qualités exceptionnelles de son 
cœur, de son intelligence et de son charme. Mon cher 
maître ût du bien à des malheureux malades, par son 
inépuisable bonté, sans cesse penchée sur eux et les 
traitant en enfants chéris, par sa scrupuleuse obser- 
vation et l'extrême gravité de sa vie. Il leur fit plus de 
bien comme confesseur et comme a bonne maman, » 
que tant de grands savants, dont le cœur était froid et 
indifférent aux souffrances humaines. Médecin légiste 
pendant quarante ans, il exaspérait les magistrats par 
son indulgence envers les criminels : il ne croyait per- 
sonne responsable... Le souci de ses malades alla au 
point qu'il fallait la croix et la bannière pour le décider 
à passer une soirée au théâtre, d'où il revenait, parfois 
au milieu du premier acte. Il était d'ailleurs fort re- 
cherché par le monde, qu'il évitait, estimant qu'il 
devait être trop pénible, pour les pcirents de ses 
clients, de le rencontrer dans les salons. La princesse 
Mathilde fut la seule personne qui le décida, sur le 



LES MÉDECINS AVANT BT APRÈS I789 I79 

tard, à dîner avec ses habitués : si on le vit autant chez 
elle, pendant les dernières années de sa vie, c'est qu'il 
n'osait plus résister à sa vieille et chère amie. Chez lui, 
il y avait toujours du monde, et le plus intelligent, le 
plus artiste, le plus littéraire. Son propre père, 
Esprit Blanche, et lui, ont vu défiler dans leurs salons 
tous les hommes éminents, poètes, musiciens, philo- 
sophes, peintres, de i83o à 1898, surtout entre i855 et 
1880, du temps de Renan, Renouviôr, etc., qui dînaient 
une fois par semaine. Vous devinez aisément Tattrait 
de pareilles réunions : conibien je regrette de n'avoir 
pas sténographié les conversations entendues dans ces 
nouveaux banquets de Platon !... » 

Je ne sais pourquoi Trousseau, Récamier, m'ont fait 
penser à ce portrait d'un Esculape contemporain, tracé 
par Flaubert dans Madame Bovary, Je tiens de 
M™* Franklin-Grout, nièce de Flaubert, que 'celui-ci a 
peint son propre père. 

« Le D' Larivière appartenait à la grande école chi- 
rurgicale sortie du tablier de Bichat, à cette génération, 
maintenant disparue, de praticiens philosophes qui, 
chérissant leur art d'un amour fanatique, l'exerçaient 
avec exaltation et sagacité. Tout tremblait dans son 
hôpital quand il se mettait en colère, et ses élèves le 
vénéraient si bien, qu'ils s'efforçaient, à peine établis, 
de l'imiter le plus possible ; de sorte que l'on retrouvait 
sur eux, par les villes d'alentour, sa longue douillette 
de mérinos et son large habit noir, dont les parements 
déboutonnés couvraient uir peu ses mains charnues, de 
fort belles mains et qui n'avaient jamais de gants, 



l8o LEB MÉDECINS AYANT ET APRES I789 

coiBime pour être plus promptes à plonger dans les 
misères. Dédaigneux des croix, des titres et des aca- 
démies, hospitalier, libéral, paternel avec les pauvres 
et pratiquant la vertu sans y croire, il eût presque 
passé pour un saint si la ûnesse de son esprit ne l'eût 
fait craindre comme un démon. Son regard, plus tran- 
chant que ses bistouris, vous descendait droit dans 
l'Âme et désarticulait tout mensonge à travers les allé- 
gations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette 
majesté débonnaire que donnent la conscience d'un 
grand talent, de la fortune, et quarante ans d'une 
existence laborieuse et irréprochable. » 

LE CLIENT 

Et le client? Car enfin le client est, au moral et au 
ffhysique, le but du médecin qui adhère forcément à lui 
comme le pain au corps, la lettre au mot, la force à la 
jeunesse. On ne fait pas de science rien qu'avec du sen- 
thnent, la médecine ne vit pas seulement de beau lan- 
gage, et comment s'indigner à l'excès de ce toast entre 
confrères : « A la santé de nos malades ! — Volontiers, 
mais buvons aussi un peu à la santé de leurs mala- 
cGes ! » Et ce même client fait souvent partie du monde 
qui reçoit Esculape, le choie tout en le redoutant un 
peu. Mais il y a autant de sortes de clients que de 
variétés de médecins, il faudrait tout un traité pour les 
énumérer et portraiturer au moral, et je ne fais ici que 
rappeler quelques souvenirs de mes lectures sur la gent , 
qui guérit, de mes conversations avec elle et sur elle. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS IjSjj- 18* 

Une espèce amusante, c'est le malade savant que met 
en scène Charles Monselet : 

Le malade, — Monsieur, je viens vous voir, je- ne sais 
pourquoi, car ma maladie m'est parfaitement connue. 

Le médecin, — Ah ! 

Le m,alade, — Oui, Monsieur, j'ai un eczéma, autre* 
ment dit affection herpétique. 

Le médecin. — La maladie de notre époque. 

Le maUzde. — Parfaitement. J'ai lu tout ce qui a été 
écrit à ce sujet. Une bibliothèque entière. 

Le médecin. — Permettez-moi de vous examiner. 

Le malade. — C'est inutile. Monsieur, complètepieiït 
inutile. Mon eczéma n'est ni stalactiforme, nimurci"- 
forme ; il n'a rien non plus de furfuracé, ni de squameux, 
il appartient au genre dénommé lichen féroce, à cause 
de sa ténacité. 

Le médecin (stupéfait), — Croyez-vous ? 

Le malade. — J'en suis sûr ; tous mes livre» sont 
d'accord là-dessus. 

Le médecin. — Alors, nous allons vous traiter pour le 
lichen féroce. 

Le malade. — Ohl oh! vous allez me traiter... c^est 
bien vite dit... Comment allez-vous me traiter? Parles 
alcalins?... Pcirle soufre?... le soufre est bien déinodé... 
Par l'arsenic?... l'arsenic abîme l'estomac. M. BBardy^, 
dans ses écrits, préconise les sudorifiques, l«s bams 
russes. Voyons, qu'allez-vous me faire prendre ? 

Le médecin. — Ma foi, ce que vous voudrez. 

Le malade. — Les cristaux de soude?... Le gou- 
dron?... 



iSa LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

Le médecin. — Choisissez vous-même. 

Le malade. — Heia? le goudron... Si nous faisions un 
essai sur le goudron? 

Le médecin. — Faisons un essai. 

Le malade. — Je vais acheter tous les ouvrages qui 
traitent du goudron et de ses différents emplois. 

Le médecin. — C'est cela. Nous en causerons en- 
semble. {Après avoir écrit la consultation,) Voici, 
Monsieur, matin et soir. Quant au régime... 

Le malade. — Je sais, je sais... Pas de viande 
saignante... éviter le poisson et surtout les coquillages, 
les huîtres. Au revoir, docteur. (Il dépose discrètement 
cinq louis sur le bureau du médecin et sort enchanté.) 

Autre variété : le malade curieux, puni ou récompensé 
de son indiscrétion, puni plutôt, car on lui enlève Fillu- 
sion des guérisons, qui guérit elle aussi. Le médecin de 
M°^« A... lui donne une lettre pour le médecin des eaux 
auxquelles il l'envoie, et met sur l'enveloppe : Per* . 
sonnelle. Elle, en vraie fille d'Eve, ouvre la lettre, et lit 
ces lignes : « Mon cher ami, je vous envoie une oie. Je 
lui ai enlevé bien des plumes, mais il en reste encore 
quelques-unes, et je vous les abandonne. Bien à vous. 
D' X... » 

Malades harpagons : ceux qui cherchent à se rencon- 
trer avec le médecin pour braconner une consultation 
dans une soirée, pendant un dîner, une partie de 
chasse, a J'ai ceci, cela... Que faut-il faire? — Une 
chose bien simple. ^ Et c'est? — C'est d'aller consul- 
ter votre docteur. » Oui, mais beaucoup, par bonhomie 
naïve ou par dédain ironique, donnent la consultation, 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 l83 

et poussent la générosité jusqu'à se laisser escroquer 
cinq ou ou dix louis par certains malades quémandeurs. 
Oui, vous avez bien entendu. Ils ont une ordonnance 
gratis, et ils trouvent le moyen d'emprunter au mé- 
decin un argent qu'ils ne rendront jamais. Quel tour de 
ScapinI Je recommande aux exploités le procédé de 
leur confrère Z... quand un client cherche à attraper 
une consultation en plein air : « Fermez les y eux!... 
Mieux que cela... bien. Maintenant tirez la langue ! x>Et 
il s'en va tout doucement. 

Et la riche financière qui, guérie par le D^ Magendie 
d'une maladie grave, ne songe pas à s'acquitter, fait 
demander plusieurs délais, puis, à une requête directe, 
répond avec aplomb : « Mais, Monsieur, il y a 
prescription, » Malheureusement pour elle, Magendie 
avait autant d'esprit que de talent. A quelque temps de 
là, il apprend que M"^« Harpagon doit aller à un grand 
bal, s'y fait inviter, et, profitant d'un instantoù elle est 
fort entourée, l'accoste en ces termes : « Eh bien! 
Madame, puis-je vous demander des nouvelles de ma 
chère santé ? Je puis bien l'appeler mienne, puisque vous 
avez refusé de me la payer. » Cinq minutes après, la 
dame avait quitté la fête. Et chaque fois qu'il la ren- 
contrait dans les salons, il se dirigeait malicieusement 
vers elle, et la dame de changer de place, et lui de la 
poursuivre jusqu^à ce qu'elle eût pris la fuite. Dé même, 
à la promenade, son cocher avait mission de se mettre 
en travers de la voiture de la débitrice indélicate, et, 
sortant son corps à moitié par la glace, Magendie ne 
manquait pas de la saluer profondément. 



l84 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

MALADES NAÏVEMENT ÉGOÏSTES 

Rappelons certain dialogue du Dictionnaire philoso- 
phique, qui pourrait bien être le dernier mot de Féter- 
nelle discussion entre Tôtre qui soufi&e et celui qui sou- 
lage. 

— Je vous avertis, dit la princesse, que je ne veux 
pas souffrir. 

— Madame, répond le médecin, adressez-vous à 
l'Auteur de la Nature. 

— Quoi I Vous êtes médecin et vous ne pouvez rien 
me donner!... 

— Non, Madame, nous ne pouvons que vous ôter. On 
n'ajoute rien à la nature. Vos valets nettoient votre 
palais, mais l'architecte l'a bâti. 

— En quoi donc consiste la médecine ? 

— Je vous l'ai dit, à débarrasser, à nettoyer, à tenir 
propre la maison qu'on ne peut rebâtir. Que votre pre- 
mier médecin soit la nature. C'est elle qui peut tout. 
Le roi de France a déjà enterré une quarantaine de ses 
médecins, tant premiers médecins que médecins de 
quartier et consultants. 

Alors la princesse, d'un air affable : 

— Vraiment! J'espère bien vous enterrer aussi ! 

l'âge d'or du client 

a Maman se croyait toujours malade, et je ne pour^ 
rais citer beaucoup de médecins célèbres que nous 
n'ayons pas vus alors à la maison... Au temps dont je 
parle (un peu avant 89) ils étaient médecins d'abord, 



LES MÉDECINS AVANT KT APRES I789 l85 

puis amis de quelques personnes distinguées à un titre 
quelconque, recherchés et «répandus dans le monde, 
sans cependant en faire partie. 

« Alors, il est vrai de le dire, le prix de leurs visites 
n'avait rien d'arbitraire, six livres; on dinait à detix ou 
trois heures ; les médecins, presque tous gourmands^ 
avaient leurs couverts mis dans nombre de bonnes 
maisons ; et alors, même dans les plus médiocres, une 
demi-douzaine au moins ou d'amis ou d'habitués ve- 
naient se mettre à table à volonté, sans avoir été 
invités, et sans qu'on fît plus de frais pour eux. » (Mé- 
moires de M^^ de Chastenay.) 

REMÈDES MORAUX 

Je ne sais où j'ai lu l'histoire d'un comédien neurasthé- 
nique, réduit à un état de dépression intellectuelle. Le 
D* Hastenberg eut l'idée de frapper l'artiste par l'ima- 
gination, de sauver le comédien par le comédien. 
<x Gomment, lui disait-il, vous un homme supérieur, 
digne de servir d'interprète à Eschyle, vous vous aban- 
donnez, vous ne luttez pas contre l'insomnie, contre les 
nerfs I Vous qui êtes né pour jouer les héros, vous vous 
laissez aller aux faiblesses des femmes ! Allons ! 
Voyons I Relevez le' front, tenez-vous droit, marchez 
ferme parlez haut. Soyez le Gid I Soyez Ruy Blas I Vous 
n'avez jamais joué Ruy Blas? — Si, en province. — 
Jouez-le dans la vie! Dites-vous que vous êtes un 
héros. » Et tandis que le comédien se jouait à lui-même 
une comédie de malade, le docteur le guérit en lui 
fedsant jouer une comédie de santé. 



l86 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

L'acteur Bouffé, atteint d'une maladie nerveuse, con- 
sulte quatre grands médecins, suit pendfint un an 
leurs prescriptions, n'éprouve aucun soulagement. Le 
poète Béranger le reconmiande au D^ Bretonneau, de 
Tours, qui ordonne quelques remèdes anodins, mais 
surtout la distraction, la préoccupation du théâtre ; « il 
faut qu'il se gargarise d'une décoction, soit du Gamin 
de Paris, soit de Michel Perrin ; » Bouffé obéit, le re- 
mède lui procura un peu de calme, de sommeil, et le 
temps ût le reste. 

LE CLIENT ACCOUCHÉ 

Le D*" Campbell avait un clivent, lord D..., gentleman 
richissime, atteint de la folie de la génération, qui, à cer- 
taines époques, croyait ressentir les symptômes de 
l'enfantement ; il appelait Campbell, s'alitait, comman- 
dait la layette. La délivrance /)Zaif07iigu6 une fois accom- 
plie, on présentait à lordD... le nouveau-né le plus inté- 
ressant, le plus nécessiteux du village; son père 
imaginaire le choyait, le caressait, le dotait, et, une fols 
relevé de couches, l'oubliait. A la dernière grossesse, il 
n'y avait dans le pays que des enfants hors d'âge. Que 
faire ? Le docteur voit passer un collégien en uniforme, 
le hèle, l'empoigne, et le dépose sur le lit de souffrance. 
« Ah ! murmura lord D... avec un soupir; je m'explique 
pourquoi j'ai tant souffert... ce sont les boutons. » Quoi 
qu'on fasse, les Anglais tiendront toujours le record 
de... l'originalité. Nous avons eu, l'an dernier, le pendant 
de cette anecdote, cette dame qui croyait avoir un ser- 
pent dans l'estomac, que son médecin fit semblant 



LES MEDECINS AVANT ET APRES 1789 187 

d'opérer, et à laquelle il montra un lézard commandé 
tout exprès pour la circonstance : depuis cette pseudo- 
opération, elle va le mieux du monde. 

CLIENTS VINDICATIFS 

Je sais, hélas ! beaucoup de clients qui ont été torturés 
par la faute et Tignorance présomptueuse de leurs mé- 
decins, envoyés contre toute raison et toute prudence 
dans des maisons de santé dont les directeurs par- 
tagent avec leurs pourvoyeurs les bénéfices réalisés sur 
la gent taillable et corvéable à merci ; je sais qu'il y a 
des médecins nombreux qui ne se font aucun scrupule 
de conseiller aux clients Tintervention d'un praticien 
célèbre qui leur remet ensuite une partie des honoraires 
exigés. (Gela s'appelle, je crois, la dicotomie.) Il en 
est aussi qui, très légèrement, criminellement même, se 
rendent complices de séquestrations dans les asiles 
d'aliénés. Auri sacra famés I Et tout ceci engendre de 
furieuses rancunes, des haines éternelles. Mais je sais 
encore plus de clients dontrimagination, bien autrement 
malade que le corps, a rêvé les crimes dont ils accusent 
les médecins, et qui ne peuvent pardonner à ceux-ci 
leurs propres torts, leurs défis au bon sens si nécessaire 
en matière d'hygiène ; les médecins ne peuvent cepen- 
dant pas les rendre immortels. 

Réels ou imaginaires, les griefs des clients inspirent 
de singuliers regrets. L'un d'eux me rappela comme 
datant du bon temps un édit de Henri II contre les mé- 
decins qui laissent mourir leurs malades. 

« Sur les plaintes des héritiers des personnes décédées 



l88 LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

par la faute des médecias, il en sera informé et rendu 
justice comme de tout autre homicide, et seront les mé- 
decins mercenaires tenus de goûter les « excréments » 
de leurs patients. Autrement, seront réputés avoir été 
cause de leur mort et décès. » Faisant semblant 
d'abonder danë cette opinion, je citai à mon tour le cas 
de ce docteur allemand qui avait fait mourir le prince 
Karatchouk en lui donnant «c des herbes mortelles. » Le 
grand-duc de Russie le remit au fils du mort, en dé- 
fendant seulement qu'on le martyris&t, mais ordonnant 
qu'il fClt tué. En conséquence, on le traîna sous un pont 
de la capitale où on ce le dépeça comme un mouton. » 
J'ajoutai que^ d'après la loi des Visigoths, le médecin qui 
laissait succomber un malade devait être remis aux 
parents du défunt « afin que ceux-ci eussent la possib i- 
lité d'en faire ce qu'ils voudraient ». Les admirateurs de 
pareilles sentences ne sont pas très rares. 

LE DERNIER REMÈDE 

Le D' L... prononça ce singulier oracle pour une dame 
qui le consultait : «c Je vais vous dire une chose délicate. 
Vous êtes veuve ? — Oui, — Prenez un amant. — J'en 
ai un. — Alors je ne peux plus rien pour vous . » 

Pierre Le Hardy, girondin, fat conduit à l'échafaudy 
avçc vingt de ses amis politiques ; Vergniaud, qui faisait 
partie de cette fournée, lui dit : « Docteut, vous devez 
un coq à Ësculape : tous vos malades sont guéris. x> 

Dans une tribu mexicaine, au temps passé, on faisait 
des funérailles somptueuses aux médecins, mais au lieu 
de les déposer dans un tombeau, leurs cendres étaient 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 189 

précieusement conservées pour servir de remèdes, 
comme si la sépulture la plus honorable était le corps 
des malades que ces cendres guérissaient par une vertu « 
surnaturelle. 

ÉPITAPHB d'un client PAR LUI-MÊME 

Gi-glt, hélas I sous cette pierre 
Un bon vivant mort de la pierre : 
Passant, que tu sois Paul ou Pierre. 
Ne va pas lui jeter la pierre ! 

DésAuonsRS. 

Je suis au bout de ma carrière, ajouta Désaugiers, 
après une opération qui n'était pas la première. 

LE CLIENT SCEPTIQUE 

Succombant à ses maux beaucoup moins qu'aux remèdes, 

Gi-git rinfortuné d'Ormèdes ! 
A qui d'un air capable, un célèbre assassin, 

Sot, et soi-disant médecin, 
Criait : « Pour vous tirer de ce danger extrême, 

Avalez ce julep, ou vous allez mourir ! » 
Non, dit Tagonisant, bourreau, prends-le toi-même !... 

Dans un instant... je vais guérir. 

CLIENTE SUPERSTITIEUSE 

Le D' Teste s'excusait joliment d'arriver en retard 
chez la comtesse Jaubert : oc Je vous ai parlé d'une 
vieille Espagnole qu'une peur terrible de la mort préci- 
pite sans cesse à mes consultations. Ce matin, un billet 
pressant m'appelle à son secours, et je sors de chez 
elle. Ce n'était qu'une indigestion dont, par esprit mé- 



igO LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

ridional, elle se refusait à accuser les pois ohiches. Une 
fois éclairé sur l'origine du mal, j'écris mon ordon- 
nance. Que vois-je alors ? Ma vieille malade se mettre 
à genoux devant un saint Jean, beau Murillo que je lui 
envie, et s'écrier en espagnol, présumant que seuls Dieu 
et elle connaissaient cette langue : « O mon Dieu ! 
Accordez-moi la grâce que cet imbécile ne me fasse 
pas mourir en se trompant! » Ne trouvez-vous pas, 
Madame, que je suis bien récompensé d'avoir sacrifié 
au devoir le plaisir de votre matinée ? » 

CLIENT QUI VEUT ÊTRE TROMPÉ 

G... vient de tomber malade, et le médecin appelé 
commence, — pauvre sot I — par lui dire que « c'est 
grave ». — <k Pardon, riposte le patient, j'aurai tout |i 
l'heure le plaisir de vous donner de l'argent, mais 
j'entends que ce soit pour me rassurer. S'il s'agit de 
m'eflfrayer, je le fais très bien moi-même, tout seul, 
gratis. » Ce malade ne se fût pascontenté de la réponse 
que Louis Bouilhet prête, dans Faustine, à Galien : « Le 
plus grand médecin du monde n'est que le premier mi- 
nistre de la nature. » 

LE CLIENT RÉBARBATIF 

Casanova tombe malade à Vienne, et l'aventure faillit 
coûter la vie à son médecin. 

« Ce nouveau Sangrado, croyant pouvoir user du 
despotisme de son art, avait fait venir un chirurgien, et 
on allait me saigner contre ma volonté. A demi mort, 
je ne sais par quelle inspiration j'ouvre les yeux, et je 



LBS MEDECINS AVANT ET APRES I789 I9I 

vois mon homme, la lancette à la main, prêt à m'ouvrir 
la veine. « Non, non, » dis-je. Et langoissamment je re- 
tire mon bras ; mais le bourreau voulant, à ce que disait 
le médecin, me donner la vie malgré moi, s'empare de 
nouveau de mon bras. A Tinstant, je me sens une 
augmentation de force, et, étendant la main, je saisis 
un de mes pistolets, et d'une balle je lui emporte Tune 
de ses boucles de cheveux. C'en fut assez pour faire 
décamper tout le monde, à Texception de ma servante 
qui ne m'abandonna pas, et qui me fit boire autant d'eau, 
que je voulus. Le quatrième jour, j'étais parfaitement 
rétabli. Mon aventure amusa tous les oisifs de Vienne 
pendant plusieurs jours. » 

GUéRIS*MOI ou MEURS AVEC MOI 

La belle Austrigilde, femme de Gontran, roi d'Orléans, 
demanda en mourant que les deux médecins qu'elle 
accusait d'avoir causé sa mort fussent enterrés avec 
elle : ce qui fut exécuté. 

HENRI HEINE MALADE 

Gruby, appelé en consultation chez Henri Heine,, 
diagnostiqua un commencement d'affection de la moelle 
épinière. On ne l'écouta pas. Douze ans se passent ; 
nouvelle demande de consultation, a Ah I docteur, que 
ne vous ai-je écouté! » s'écrie Heine en le voyant. 
Malgré ses souffrances atroces, le poète avait conservé 
son esprit si aigu. Gruby lui ayant répondu qu'il en avait 
encore pour très longtemps : «c Alors, sourit Heine, ne 



iga LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 

le dites pas à ma femme. » Et comme Gruby, voulant se 
rendre compte du degré de paralysie de ses muscles, 
lui demandait s'il pouvait siffler, il aflQrma : « Pas 
même la meilleure pièce de Scribe. » 

Une forme originale de la préciosité, c'est Fintérêt 
que les belles dames affectent ou portent aux choses 
chirurgicales, aux opérations les plus graves. Il faut 
entendre les mots d'hystérectomie, de laparotomie, 
d'ovariotomie et autres, sortir de jolies lèvres ; il faut 
voir nos élégantes se presser autour des médecins et 
chirurgiens, assez nombreux, qui daignent fréquenter 
les salons, les écouter avec un petit frisson d'inquié- 
tude ; quelques-unes même assistent aux cours, et, 
sous prétexte de Croix-Kouge, beaucoup poussent assez 
loin leurs études. Mais cela est-il particulier à notre 
époque ? Et les femmes du xvu^, du xvin® siècle, imi- 
tatrices elles-mêmes des châtelaines du moyen âge, ne 
Jouent-elles pas ici le rôle de précurseurs ? Je me rap- 
pelle ce trait assez probant. Un fameux chirurgien 
m'avait autorisé à conduire quelques personnes à sa 
clinique, où il devait exécuter quatre opérations dif- 
ficiles ; j'invitai quatre dames et quatre messieurs ; 
ceux-ci se dérobèrent, aucune des dames ne manqua, 
et elles supportèrent toutes les émotions d'une séance 
qui dura près de trois heures. 

« Ce sont les vrais souverains de notre société égro- 
tante et inquiète, affirme M. Octave Uzanne. Ils régnent 
despotiquement sur notre chair passive et dommageable 
dont ils réparent les désordres ou reconstituent la 
plastique. Vis-à-vis d'eux notre humanité se fait 



LES MEDECINS AVANT ET APRÈS I789 198 

humble, et, malgré les immortels principes, se recon- 
naît et s'avoue taillable à merci... Ce sont les maîtres 
du marché de nos souffrances physiques ; ils règlent les 
lois de la demande pour les travaux dont ils sont les 
virtuoses. Aussi, à Fexemple des grands financiers 
d'outre-Océan, sont-ils syndiqués en une sorte de trust 
formidable et inattaquable, un trust de l'acier, qui nous 
menace et nous domine sans cesse. Les chirurgiens se 
sont créé, dans la société parisienne, des chapelles dont 
ils sont les divinités ; chacun a ses fidèles, ses apôtres, 
ses zélateurs. On se les recommande avec enthousiasme; 
les femmes surtout en parlent avec une émotion parti- 
culière, car ces écuyers tranchants exercent générale- 
ment une indéniable influence hypnothérapique sur leur 
centre nerveux qui vibre au chirurgien comme au con- 
fesseur... » 

Ah ! si tous les clients raisonnaient comme la Pala- 
tine, seconde femme du frère de Louis XIV : a ...Quand 
on lui présenta son médecin, elle dit qu'elle n'en avait 
que faire, qu'elle n'avait jstmai^ été ni saignée, ni 
purgée, et que, quand elle se trouvait mal, elle faisait 
deux lieues à pied, et qu'elle était guérie. » 

Quelques définitions cueillies dans le journal la 
Nouveauté, journal rédigé en i8a5 par Brucker, Michel 
Masson, Gamier-Pagès aîné, Dupeuty, Villeneuve, 
Gavé, Vuipian, Desforges. 

MÉDECINB 

Science noyée dans un déluge de mots où surnagent 
quelques faits épars ; sorte d'astrologie judiciaire ap- 

i3 



ig4 LBS MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 

pliquée au corps humain ; labyrinthe inextricable d'ob« 
servations contradictoires, espèce de jeu à pile ou face 
de la vie des hommes ; méthode savante de tuer un ma- 
lade avec le même remède qui aura servi à en guérir un 
autre; charlatanisme exercé de bonne foi par des 
hommes fort instruits dans la physique, la chimie, 
Tanatomie et Thistoire naturelle. 

MALADE 

Matière première de Findustrie médicale. — Labora- 
toire vivant de chimie pharmaceutique. — Homme qui 
paie pour qu'on lui débite des fariboles, qu'on établisse 
des expériences sur ses organes, qu'on lui fasse avaler 
du demi-poison jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou 
que les remèdes l'aient tué... 

CORBILLARD 

Malle-poste de la médecine, portant de ses nouvelles 
à l'autre monde, et n'en rapportant jamais. 

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR ET A PROPOS 
DE LA MÉDECINE 

ce Quand une femme est arrivée au moment où l'essai 
de ses robes ne lui prend plus tout son temps, où 
l'amour ne l'amuse plus, où la religion ne s'en est pas 
emparée, elle a besoin de s'occuper d'une maladie, et 
d'occuper un médecin de sa personne. » 

Tout médicament est poison, et tout poison médica- 
ment, qu'il soit aliment ou médicament (IK Boix). 

Leibnitz : oc Deux choses surtout devraient préoccuper 



LES MEDECINS AVANT ET APRÂS I789 IqS 

rhomme : la morale, qui apprend à diriger la vie ; la 
médecine, qui apprend à la conserver. » 

Le Méphistophélès de Gœthe : « L'essence de la mé- 
decine est facile à concevoir. C'est une science qoi ap- 
profondit le microcosme et le macrocosme, pour, enfin, 
laisser aller toutes choses conmie il plaît à Dieu. » 

On présentait à Claude Bernard une grenouille et un 
crapaud préparés sur des linges, a La musculature de la 
grenouille, remarqua le savant, fait songer à Canova ; 
•celle du crapaud, à Michel-Ange. » 

Quelques échos de conversations médicales, cueillies 
dans le Journal des Goncourt : 

a On se demandait dans un coin de notre table de 
Brébant comment on pourrait remplacer plus tard, 
dans la cervelle française, les choses poétiques, idéales, 
•surnaturelles, la partie chimérique que met dans l'en- 
fance une légende de saint, un conte de fée. De sa rude 
voix de gendarme du matérialisme, Charles Robin s'est 
écrié : « On y mettra Homère! » Non, très illustre mi- 
crographe, un chant de V Iliade ne parlera pas à l'intel- 
ligence de l'enfant comme lui parle une histoire 
bêtement merveilleuse de vieille femme, de nourrice. 
C'est ce même Robin qui, atteint d'une maladie de 
cœur, et surpris de s'en aller de la vie par une autre 
maladie, murmurait, en expirant, ces seuls .mots : 
^ Apoplexie ! Curieux ! » 

Claude Bernard, pendant le délire qui précède son 
agonie, ne répète qu'un seul mot : «F... tu! F... tu! » 

La prophétie brutale d'un médecin* à une mère dont 
il ausculte les enfants : ce Trois générations de Pa- 



igG LES MÉDECINS AVANT ET APRÂS I789 

risiens, dites-vous? Eh bien! vous n'élèverez pas vos 
enfants I » 

Un grand chirurgien termine uneefEroyable opération. 
L*inteme de service salue de la main, et contemplant 
tour à tour ce qui reste et ce qui a été retranché du 
patient, interroge : a Quel est le morceau qu'il faut rap- 
porter au lit ? » 

LE SECRET MÉDICAL 

A propos de VÉvasion, de Brieux, M. Jules Glaretie 
émet de pénétrantes réflexions sur cette terrible 
question du secret médical. 

« Le médecin guérit rarement, soulage quelquefois , 
mais il console toujours, y> fait dire, à un vieux médecin 
de Gaen, M. Brieux dans sa pièce. 

« Consoler, c'est beaucoup, mais la science soulage 
aussi, et, à dire vrai, elle sauve souvent. On pourrait se 
demander si ce n'est point par une variété d'un senti- 
ment d'ingratitude que le public aime, depuis et avant 
Molière, à entendre médire des médecins... C'est 
qu'on ne leur pardonne pas de n'avoir pu suppri- 
mer la mort... a Les médecins ne savent rien, » c'est 
la parole de l'homme guéri^ le post-seriptum de la ma- 
ladie. 

« Ils savent beaucoup, s'ils ne savent pas tout, et les 
plus grands savent, avant toutes choses, ce qui leur 
reste à savoir. Ils ont endormi, supprimé la douleur, 
augmenté la moyenne de la vie humaine. Ils disputent 
à la mort, au péril de leur propre existence, les 
existences humaines. Ils font de la vie dans les char- 



LES MEDECINS AVANT ET APRÈS I^Sg I97 

niers de l'amphithéâtre, ils en trouvent dans les poisons 
qui tuent. 

a Ce qu'on peut leur reprocher, — à quelques-uns du 
moins, — c'est de manquer de pitié. Un médecin ne 
saurait pleurer, sans doute, au chevet de ses malades, 
mais à ses ordonnances quelle douceur lorsqu'il 
ajoute une bonne parole!... J'aime les médecins qui 
sont les soldats de la vie, font journellement campagne, 
se lèvent la nuit pour courir au chevet des mourcmts. 
On les raille, je le répète, et on les respecte pourtant 
parce qu'on les redoute. D y a eu comme un sentiment 
de féroce ironie dans cette triste constatation amenée 
par l'affaire des ly Boisleux et de La Jarrige : que des 
médecins pouvaient être poursuivis, accusés d'un crime. 
£h ! pardieu, les médecins sont des hommes, et les 
hommes ont leurs vilenies et leurs vices. Gastaing, 
l'homme de la Tête Noire, et La Pommerais, furent des 
docteurs. 

ce Votre bouche ne révélera jamais ce que vos yeux 
auront vu, ce que vos oreilles auront entendu, d disait 
Hippocrate il y a deux mille trois cents ans. 

« Je sais des gens qui refusent aux médecins le 
fameux droit au secret médical qui est un des pro- 
blèmes les plus poignants de notre vie moderne... On 
a beau avoir cherché à résoudre le problème, il est 
toujours, par certains côtés, insoluble. Il y a longtemps 
que M. Hémar, docteur en droit, alors substitut du 
procureur général, étudiait, devant la Société de méde^ 
cine légale de Paris, la question qui émut si profondé- 
ment alors les gens de science et les gens de loi : 



198 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

« Dans quelles conditions le médecin est-il tenu de 
révéler un crime ? Dans quelles conditions doit-il en 
garder le secret ? 

a L'article 878 du Gode spécifie que les médecins 
doivent se taire a hors les cas où la loi les oblige à se 
porter dénonciateurs ». Des questions comme celle-ci 
avaient été posées et traitées par M. Hémar : 

<K Le médecin doit-il déclarer à la justice un empoi- 
sonnement ou tout autre crime qu'il voit conmiettre 
sous ses yeux? 

« Le Gode d'instruction criminelle dit que toute per- 
sonne témoin d'un attentat doit le dénoncer. Le Gode 
de conscience des médecins répond que non. 

« Gombien de drames intimes, de tempêtes sous un 
crâne, dans cette question du secret médical ! L'assu- 
rance sur la vie, par exemple, force le médecin à 
donner son opinion, à livrer son secret sur la maladie 
même du malade. LaGompagnie d'assurcmces n'assure 
que si le docteur conseille. Et, s'il ne conseille pas, il 
révèle l'état de santé. Faut-il donner ma fille à cet 
homme? demande un père à un médecin. Le médecin 
connaît les tares personnelles ou héréditaires de 
l'homme. Que doit-il faire ? 

« ...Le devoir civique peut se trouver opposé au de- 
voir médical. Un médecin peut se trouver dépositaire 
du secret d'un crime d'État, plus terrible qu'un infan- 
ticide. Et rétemelle question se pose, terrible, déchi- 
rante, sinistre : Que faire ? » 

« Le droit de punir peut abdiquer. Le devoir de se 
taire subsiste, répondent la plupart des docteurs. 



LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 I99 

« La dénonciation du crime par Thomme de Fart est 
une trace des mœurs sévères d'autrefois. Les maîtres 
chirurgiens étaient tenus d'avoir boutiques ouvertes, et 
de déclarer les « blessez au commissaire du quartier ». 
L'infirmier ou administrateur des hospices de même. 
(Édit du roi, dé décembre 1666.} Cent ans après, les 
règlements subsistaient. En 1778 : « Enjoignons aux 
maîtres en chirurgie d'écrire les noms, surnoms, qua- 
lités et demeures des personnes qui seront blessées, 
soit de nuit, soit de jour, et qui auront été conduites 
chez eux pour y être pansées, ou qu'ils auront été panser 
ailleurs, et d'en informer incontinent le commissaire du 
quartier. » 

ce ...Mais quoi ! l'Assemblée constituante elle-même 
n'avait-elle point déclaré que « la dénonciation civique 
n'est pas ime délation d? Elle ajoutait même, cette 
libérale Assemblée : a La lâcheté est de ne pas dé- 
noncer »... 

Sur ce problème du secret professionnel, la conscience 
médicale aux États-Unis se montre beaucoup moins 
^solue que la conscience médicale en Frcmce. 

A côté de ces pages, je voudrais placer quelques 
fragments d'une lettre du D^ Henri de Rothschild, un 
milliardaire d'argent et d'esprit, d'activité intelligente 
et de généreuses initiatives. Restaurants populaires, 
hôpitaux, cités ouvrières, laiteries et comptoirs où les 
travailleurs trouvent à bon marché du lait pur, des vins 
loyaux faits avec du raisin et du soleil, Rothschild crée 
tout ce qui peut légitimer une grande fortune ; il com- 
pose des traités savants, entreprend, réussit des cures 



!|00 LES MEDECINS AVANT ET APRÂS 178g 

difficiles, et ne néglige pas non pins l'agrément, car il 
écrit anssi des comédies et des nouvelles, collectionne des 
livres rares, des objets d'art, et les chasses de l'Abbaje 
des Vaux de Gemaj figurent parmi les plus célèbres 
de France, par la splendeur de l'hospitalité, l'entente des 
moindres détails, la quantité du gibier, la courtoisie 
raffinée des amphitryons. Pourquoi ne pas le dire? car 
ce trait rentre dans une histoire des mœurs polies, et 
pourrait servir d'exemple aux Mécènes anglais, no- 
tanunent : les invités s'efforceraient en vain de 
làire accepter un pourboire aux gardes et serviteurs 
de l'Abbaye : la défense est formelle et observée avec 
un zèle qui fait honneur aux maîtres de céans et au 
personnel. 

« Voici ce que m'écrit Henri de Rothschild sur ces re- 
doutables questions du secret et de la responsabilité : 

a Tout ce qu'un malade nous dit, et tout ce que nous 
pouvons apprendre par les renseignements scientifiques 
que nous fournit son examen, est secret et confidentiel. 
Aucune puissance morale ou matérielle ne peut nous 
autoriser à révéler ce qu'un malade nous a dit, ou ce 
que nous avons appris par le seul fait que nous pouvons 
établir un diagnostic. On nous demande souvent 
ii'examiner un homme ou une femme qui se présente 
•pour occuper un emploi dans une maison. Le médecin, 
len déclarant que le postulant est malade ou dangereux, 
trahit-il le secret professionnel? Nullement, car rin« 
'fiividu qui consent à se faire examiner par un médecin 
en vue d'être admis dans une famille, autorise de ce fait 
le médecin à s'exprimer en toute franchise... 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 aOI 

ce ...Un père de famille est atteint d'avarie, le médecin 
a le devoir de le lui dire, mais il ne doit en informer ni 
sa feoHne ni ses enfants; et, si ce père de famille ne 
prend pas d'infinies précautions, tous les siens peuvent 
ôtre contaminés. Un mari malade peut, sans qu'il soit 
possible au médecin d'intervenir, contaminer sa femme. 
Est-ce juste ? Évidenmient, il serait préférable que l'on 
pût, dans certains cas, en avertissant les uns, éviter 
d'infecter les autres. Mais le médecin n'est pas infail* 
lible. Un grand nombre de questions peuvent être sou- 
levées, questions d'intérêt, de sympathie, de vengeance, 
sans compter les erreurs que l'on peut toi:jours cQm- 
mettre. 

a En résumé, dans quelques cas, le secret professionnel 
peut être la cause de certains accidents ; s'U n'existait 
pas, on aurait à déplorer un bien plus grand nombre 
de malheurs. Le législateur a donc bien fait en choisis- 
sant entre deux maux le moindre. 

ce II en est tout autrement de la conscience médicale. 
Gelle-ci n'est qu'une question d'appréciation. Le certifi- 
cat de docteur en médecine permet au titulaire d'exercer 
librement et sans contrôle son art : il lui permet sur- 
tout de se tromper. Errare humanum est : aucune 
pensée ne s'applique plus justement au médecin. Vous 
avez une fièvre typhoïde, votre médecin croit que c'est 
une bronchite, et il vous traite pour la bronclûte. U 
fallait vous adresser à un autre, moins ignorant. Le 
médecin refuse-t-il une consultation que le malade ou 
sa famille proposent, on peut passer outre et changer 
de médecin ; on ne le fait pas, en général, par scrupule. 



aoa LES MÉDECINS AVAITT ET APRES 178g 

et à tort. Tout médecin doit accepter la consultation, à 
la condition toutefois que le médecin consultant possède 
une réputation professionnelle parfaite. Un médecin 
peut traiter le malade par des moyens qui ne sont pas 
les plus rapides, les meilleurs, dans le but d'augmenter 
le nombre de ses visites... Il peut aussi conseiller une 
opération qui n'est pas indiquée, et cela pour gagner 
une grosse somme. Là encore la conscience du médecin 
entre enjeu... 

<x Ne poursuit-on pas un médecin qui s*est trompé, qui 
fait une opération dans de mauvaises conditions?... 
Oui, et les malades obtiennent souvent des indemnités. 
Mais ces procès sont fort délicats ; souvent on nonmie 
des experts qui hésitent à se prononcer, toujours à 
cause du diplôme qui confère le droit d'exercer la mé- 
decine. Il y a cependant des circonstances où la faute 
est manifeste, impardonnable, et le tribunal alors se 
montre fort sévère. 

« Voici des cas bien troublants, pi que je soumets à 
votre méditation. Il y a une dizaine d'années, le pro- 
fesseur P..., qui pendant très longtemps avait été l'ad- 
versaire du grand Pasteur, n'admettait pas que les ma- 
ladies se transmissent par les microbes pathogènes» 
Les maladies n'étaient pas contagieuses, d|sait-il. U 
était de très bonne foi, car il avalait, sous forme de 
cachets, des excréta qui auraient pu lui transmettre 
fièvre typhoïde, scarlatine, diphtérie. Il eut la chance 
de ne pas être atteint. Il n'isolait pas les malades con- 
tagieux de ceux qui ne l'étaient point. 

« Autre exemple. Un chirurgien de l'ancienne école,. 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 2oS 

M. D..., mort il ya trois ou quatre ans, exerçait sa pro- 
fession de chirurgien non seulement en ville, mais à 
l'hôpital de la Charité. Ne croyant pas aux méthodes 
pasteuriennes, il ne faisait pas stériliser ses instruments, 
n'employait ni pansements stérilisés ni produits anti- 
microbiens. La mortalité dans son service était énorme, 
et les malades avaient une crainte terrible d'être 
soignés ou opérés par lui. Il était également de bonne 
foi, et il le prouva en accouchant dans des conditions- 
antihygiéniques sa propre fille, qui contracta la fièvre 
puerpérale ; celle-ci guérit grâce à l'intervention du 
professeur P... M. D... ne consentit jamais à changer sa 
méthode. Aucune force scientifique ou administrative 
ne put lui enlever son service d'hôpital, où il fit mourir 
un très grand nombre de personnes de par ses idées 
antipasteurîennes. 

« Encore aujourd'hui, à ***, le professeur de méde- 
cine infantile au grand hôpital d'enfants ne croit pa& 
à l'ef&cacité du sérum antidiphtérique; il ne s'en sert 
point. La mortalité dans son service est de 60 pour 100, 
alors qu'elle n'est que de 5 ou 7 pour 100 à Paris, à. 
Londres et à Berlin... 

« La conscience du médecin est en quelque sorte liée 
à son éducation, à son intelligence et à son honnêteté. 
Quand la bonne foi n'y est plus, le médecin devient un 
véritable monstre, et, il est triste de le dire, notre pro- 
fession en compte quelques-uns, comme toutes les pro- 
fessions... 

« Je crois, conclut mon correspondant, que l'on pour- 
rait employer, pour résoudre cette question de con- 



âo4 LES MBI>EGINS AVANT ET APRES I789 

science médicale, la formule suivante : « Fais aux 
autres ce que tu voudrais que Ton te fit dans un cas 
semblable. » 

Rappelons que le professeur Delpech, de Montpellier, 
lut assassiné par un avarié qui ne voulait pas renoncer 
au mariage avec la fille d'un très intime ami du doc- 
teur. Celui-ci le prévint qu'il avertirait ce dernier malgré 
le secret professionnel. « Je me vengerai, x> menaça 
l'avarié, et, le lendemain même, au moment où Delpech 
gravissait les marches de l'Hôtel-Dieu pour prendre 
son service, il tombait mortellement frappé d'une balle. 
Traduit en cour d'assises, le meurtrier fut acquitté (i). 

Cependant le D' Delpech n'a pas manqué d'imita- 
teurs : on m'en a cité un qui menaça le fiancé impuissant 
de le souffleter devant la famille de la fiancée s'il per- 
sistait. Un illustre praticien m'a conté, sans nonmier les 
masques, l'histoire d'un avarié qui envoycdt à sa place 
un ami pour subir la visite médicale exigée parle père 
de la jeune fille ; le mariage se fait, la jeune fenune 
accouche d'un enfant mort, meurt elle-même quelques 
jours après, et à son lit d'agonie, le praticien trouve le 
mari véritable, l'avarié, qu'il n'avait jamais examiné. Et 



(i) Brouardbl : Le Secret médical. — Charles Valbntimo : Le Se- 
cret profeèsionnel en médecine, — Vbrbssaîbp : Mémoires d'un mé- 
decin, traduits par S.-M. Pbrskt, un y. Pbrrin. — H^mar : Le Secret 
médical, Annales d'Hygriène, a mai 1869. — Bruno-Lagombb : Le 
Secret professionnel en médecine.-^ Gaidb^ Oazette des Hôpitaux^ t883. 
— Henri Gazaus : La Science et le mariage, Paris, igoo. — G. Mo- 
RAGHE : La Profession médicale, ses devoirs, ses droits, igoo. — La- 
VARBNNB : La Noaçelle loi sanitaire. Presse médicale du aa décem- 
bre 1900, 



LBS MEDECINS AVANT BT APRÈS I789 2io5 

a gardait le silence. De tels crimes sont fréquents, et 
les parents ne sauraient s'entourer de trop de précau- 
tions. 

Le professeur Brouardel suggère ce moyen de tour- 
ner la loi tout en ayant l'air de la respecter : 

« Un jour, il m'est arrivé de faire rompre un mariage 
en éveillant les préoccupations financières du père de 
la fiancée. Le futur gendre avait la syphilis, je n'étais 
pas sûr de le convaincre et d'arrêter le projet d'union; 
sa carrière dépendait de son futur beau-père, les familles 
avcdent conclu plus que lui-même. Je ne pouvais arrêter 
les démarches de sa propre famille sans révéler le secret 
de mon malade. Je fis remarquer au père de la fiancée 
que son gendre n'apportait que les espérances d'une 
belle carrière, qu'il y avait lieu de demande r au futur 
de contracter une assurance sur la vie proportionnée à 
la dçt de la jeune fille. Le père de celle-ci accepta, il 
exposa sa volonté en ce sens. Le jeune homme 
ne voulut pas se soumettre à une épreuve dont il ne 
pouvait ignorer l'issue : le projet fut rompu. y> Brouardel 
ajoute en note : « Après avoir lu ce passage dans les 
Annales d'hygiène, un docteur de Paris m'écrit et me 
fait remarquer que, contrairement aux règles que j'éta- 
blis, j'ai, dans ce cas, non pas livré le secret de mon 
client, mais trahi sa confiance en faisant rompre son 
mariage et en utilisant son secret au profit d'autrui. Je 
ne le nie pas, mais... y> 

Brantôme rapporte que son convive, le célèbre chirur- 
gien Legrand, un peu ému parla boisson, fit des contes 
très salés, nommant ses clients sans vergogne, décrivant 



1I06 LES MÉDECINS AYANT ET APRÂS I789 

par le menu leurs pires misères. Tout d'un coup, neuf 
heures sonnent, et il se lève en grande hâte, car il venait 
d'oublier six ou sept malades. Et conune le baron de 
Vitteaux le félicitait ironiquement : « Oui, oui, reprit 
Legrand d'un air mystérieux, nous en savons, en faisons 
de bonnes, car nous savons des secrets que tout, le 
monde ne sait pas, mais ast'heure que je suis vieux, 
j'ay dit adieu à Vénus et à son enfant. Meshuy je laisse 
cela à vous autres qui estes jeunes. » Ce qu'ayant dit, 
il quitta la compagnie et courut confesser d'autres 
clients. 

Journal de L'Estoile ; « Le père de Févêque d'Angers 
«était Marc Mirôn, seigneur de l'Hermitage, premier mé- 
decin du roy Henri III. Certains seigneurs de la Cour 
qu'il avait traités de quelques maladies secrètes l'avaient 
mal payé : pour s'en venger, il publia la chose, ce qui 
le fit chasser de la Cour en i588. » 

Ceci semblerait prouver que les médecins d'autrefois 
respectaient médiocrement le secret professionnel. 

Le secret professionnel ordonné par le Gode pénal et 
sanctionné aussi par le Gode civil (art. i38a) com- 
porte diverses exceptions : le médecin expert près les tri- 
bunaux qui s'introduit dans les familles, par ordre, sans 
avoir été appelé, et ne reçoit aucune confidence ; le mé- 
decin près les Gompagnies d'assurances, mais ici il y a 
«n quelque sorte contrat tacite, le candidat accepte 
d'avance le résultat de l'enquête, il dit ce qu'il croit de- 
voir dire, et le médecin devine, s'il peut, le reste. De plus, 
la loi du 3o novembre 189a oblige le médecin à déclarer 
les maladies épidémiques qu'il constate : fièvre typhoïde» 



LBS MÉDECINS AVANT BT APRES I789 203 

typhus, variole, scarlatine, diphtérie, suette militaire, 
choléra et maladies cholériformes, peste, fièvre jaune, 
infections puerpérales lorsque le secret au sujet de la 
grossesse n'aura pas été réclamé, ophtalmie des nou- 
veau-nés : loi assez mal observée, paralt-il, parce que 
les médecins y voient une violation du secret profes- 
sionnel, et, dit Labbé, la jugent a en opposition avec 
leurs intérêts. » 

En dehors de ces cas, la règle du secret professionnel 
semble absolue, car « nul n'est assez sûr de lui-même 
pour mettre sa conscience à la place de la loi. » Un arrêt 
de la Cour de cassation, rendu en i885, va jusqu'à punir 
toute révélation, sans qu'il soit nécessaire d'établir à 
la charge de celui qui révèle l'intention de nuire... 
a Attendu qu'en imposant à certaines personnes, sous 
une sanction pénale, l'obligation du secret, comme un 
devoir de leur état, le législateur a entendu assurer la 
confiance qui s'impose dans l'exercice de certaines pro- 
fessions, et garantir le repos des familles qui peuvent 
être amenées à révéler leurs secrets par suite de cette 
confiance nécessaire ; que ce but de nécessité et de pro- 
tection ne serait pas atteint si la loi se bornait à répri- 
mer les révélations dues à la malveillance en laissant 
toutes les autres impunies ; que le délit existe dès que 
la révélation a été faite avec connaissance, indépendam- 
ment de toute intention de nuire... » 

Le D* Charles Valentino et d'autres con&ères sont 
partis en guerre contre le secret médical : ils invoquent 
fortement Fintérêt social, l'intérêt des familles ; leurs 
arguments sont spécieux, et cependant, je l'avoue, ils ne 



ao8 LBS MEDECINS AVANT ET APRÂS I789 

me semblent pas probants. Les médecins se trompent 
trop souvent pour qu'on n'hésite pas quand il s'agit d'ac- 
croître leur omnipotence, omnipotence d'autant plus 
formidable qu'elle a des raisons fort légitimes, sans 
parler de cette franc-maçonnerie morale qui fait de la 
corporation une sorte d'église presque infaillible. Ainsi 
donc, je demeure partisan attristé, mais convaincu, du 
secret ; j'approuve cette formule des statuts de la Fa- 
culté de médecine de Paris au xvi*' siècle : 

^grorum arcana, çisa, andita, intellectaf eliminet nemo ; 

et cet article 878 du Code pénal : « Les médecins, chi- 
rurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les phar- 
maciens, les sages-femmes et autres personnes déposi- 
tcdres, par état ou profession, des secrets qu'on leur 
confie, qui, hors les cas où la loi les oblige à se porter 
dénonciateurs, auront révélé ces secrets, seront punis 
d'un emprisonnement de un mois à six mois, et d'une 
amende de 100 à 5oo francs. x> 

Accorder au médecin un droit de veto sur les mariages , 
introduire dans les mœurs le billet de confession laïque 
sous forme d'un certificat de bonne santé, n'est-ce pas 
une entreprise fort dangereuse, et qui rappelle les pré- 
tentions de l'État socialiste, voulant régler la nourriture, 
le travail, l'amour, la pensée, le sommeil, toutes les 
actions et inactions de ses serfs ? 

LA RESPONSABILITÉ MÉDICALE 

Elle existe devant la loi, devant la morale, Fhonneur, 
et c'est fort heureux. Les magistrats ont parfois une 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 fàOQ 

lourde tâche quand il s'agit de faire le départ entre les 
plaintes des clients et les prétentions des médecins : le 
pirésident de la cinquième Chambre correctionnelle, un 
peu agacé sans doute par certaines affirmations, vient, 
dans une affaire toute récente (juillet 1907), de définir 
assez sévèrement les principes de la responsabilité pro- 
fessionnelle. Il s'agissait d'une appendicite que le 
praticien avait soignée par l'application d'une poche de 
glace sur le ventre de sa cliente, mais en négligeant 
de prescrire l'interposition d'une flanelle ou d'un linge 
entre la poche de glace et l'abdomen ; d'où brûlures qui 
se transformèrent en escarres et demande de 5o,ooo francs 
à titre de dommages-intérêts. L'expert commis par le 
parquet conclut que^ s'il y a faute, il y a faute médicale 
et nullement faute relevant de la loi. Les autres méde- 
cins se prononçaient pour l'accusé, et voici im bout 
de dialogue entre le président de la Chambre et le 
D"^ Dieulafoy. 

Celui-ci déclare avec chaleur qu'il est à la barre, non 
pour défendre le D' Cormon, mais poi;ir défendre la 
Faculté tout entière, qu'il est de bon ton aujourd'hui . 
d'attaquer partout. 

Le rapport de l'expert, dit-il, est bon dans le début, 
faux dans les conclusions, et il le démontre lon- 
guement. 

Le Président. — Pardon, mais ce n'est pas une dé- 
position, c'est un plaidoyer que vous faites. Je vous ré- 
pondrai que la médecine est une profession et que, 
comme toutes les professions, çlle est soumise à des 
règles, et il n'est pas possible que l'obtention d'un 

14 



aïO LES MEDECINS AVANT ET APRÈS I^Sg 

diplôme de docteur puisse mettre un homme au-dessus 
de ces règles. 

Le D' Dieulafoy. — Je ne relève que de ma con- 
science. 

Le Président. — Et du Gode pénal. 

Le Docteur. — Oh I 

Le Président. — Pardon ; du moment qu'un docteur 
néglige des précautions élémentaires, il est aussi exposé 
à être traduit ici que le simple conducteur d'omnibus 
qui écrase quelqu'un. C'est un tort de dire que les 
docteurs sont au-dessus de l'action publique. 

M. Dieulafoy affirme que le D' Cormon a fait tout son 
devoir et soigné la malade selon toutes les règles. 

D'ailleurs le D' Cormon fut acquitté, et les consi- 
dérants de l'arrêt semblent fort raisonnables. 

Attendu qu'il importe d'abord de rappeler et de préciser 
les principes de la responsabilité incombant aux médecins 
dans l'exercice de leur profession ; 

Que cette responsabilité résulte des articles 819 et 33o du 
Code pénal qui, dérogeant aux règles générales en matière 
pénale d'après lesquelles un crime ou délit n'existent pas 
sans l'intention coupable, ont, en raison de l'intérêt supé- 
rieur s'attachant à la conservation de la vie et de la santé 
humaines, substitué à l'intention coupable comme élément 
constitutif du délit la simple imprudence, l'inattention, la 
maladresse ou l'inobservation des règlements de police; 

Qu'on ne saurait toutefois, sans dépasser l'intention du 
législateur et sans mettre en péril l'intérêt qu'il a pré- 
cisément voulu sauvegarder, inculper les personnes pra- 
tiquant l'art de guérir en raison de tout agissement ayant 
occasionné un préjudice au malade, ce qui aurait évidem- 
ment pour résultat de détruire toute initiative et toute 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 211 

liberté dans le traitement des malades et les opérations 
présentant des risques; 

Qu'il convient donc de reconnaître que pour observer une 
Juste mesure : 

i<> La simple application de théories ou de méthodes mé- 
dicales sérieuses, appartenant exclusivement au domaine 
de la science et de renseignement, ne doit pas entraîner 
de responsabilité pénale ; 

2° L'inobservation des règles générales de prudence et de 
bon sens auxquelles est soumis l'exercice de toute pro- 
fession,, la négligence accentuée, l'inattention grave, l'im- 
péritie inconciliable avec l'obtention du diplôme exigé du 
médecin pour qu'il soit autorisé à pratiquer son art, 
peuvent et doivent au contraire entraîner cette responsa- 
bilité; 

Attendu que, dans ces conditions, les agissements re- 
prochés au prévenu comme délictueux ne doivent pas être 
considérés comme justifiant une sanction pénale... 

Voici un autre aspect de la responsabilité médicale» 
un aspect purement moral. Le médecin constate que la 
mort de son malade n'est qu'une question d'heures, de 
jours, de mois. Doit-il le dire au malade ? Doit-il le 
dire à la famille ? Ce problème si angoissant a fait 
l'objet d'une enquête médicale dans les colonnes du 
Figaro; la plupart des réponses tournent autour du 
mot de Pascal : « Les hommes n'ayant pu guérir la 
mort, la misère, l'ignorance, se sont a visé s, pour serendre 
heureux, de ne point y penser; c'est tout ce qu'ils ont 
pu inventer pour se consoler de tant de maux. » 
Presque tous estiment que le principal intéressé n'a 
pas droit à la vérité, mais qu'on peut le révéler à l'en- 
tourage dans une certaine mesure. Et ici, je serais bien 



ans nss msdecins avâi^t et après 1789 

*teïrté de répondre comme Ta fait avec force un de 
nos bons écrivains, M. Henry Bordeaux... 

<c Combien de jours, dit-il, perdons-nous, tandis que 
toute notre. ardeur à vivre se concentre, parfois, en 
4 quelques jminutes conscientes ! Les dernières que nous 
■vivons peuvent être les plus intenses. A elles seules, 
elles peuvent occuper dans notre existence une part 
considérable, si nous savons qu'elles sont les der- 
jiières. Elles, gardent ce pouvoir prodigieux de résumer 
'à elles seules >tous nos jours écoulés, d'achever le 
dessein de 'nôtre vie, de terminer ses contours, de les 
préciser, quelquefois de les mettre en lumière. Elles 
laissent le loisir suprême de corriger des fautes, de 
•remplir les plus impérieux devoirs oubliés» de 
rehausser le fond de la pensée coulant à la dérive dans 
nos passe-temps ordinaires. De quel droit nous les 
volerait-on? C'est les voler, en effet, que de nous les 
^andonner dénuées de leur portée véritable. L'homme 
qui va mourir doit agir conune un homme qui va 
mourir, et non 'pas comme un homme assuré du temps. 
Vous croyez, vous, médecins, le soulager en lui cachant 
qu'il est en danger, vous lui ravissez toute une part de 
vie dont l'importance n'a jamais pu se mesurer en 
durée. 

« 'Il usera ses dernières forces, cet homme, s'il a gardé 
son hltelligence intacte, à deviner la vérité, à scruter 
des visages fermés, à interroger les pulsations de son 
pouls, les battements de son cœur. Il sera livré à tous 
les affres du doute, quand il a le droit de compléter sa 
vie en se préparant à mourir. De quel droit encore 



LB9 MÉDECINS AVANT BT APRBft l'J^i ^^• 

décrétez-vous que sa succession matérielle. Le. doit seu 
préoccuper? Que savez-vous de sa pensée„de. son flxae,. 
de la vie future, de Dieu? Qui donc. a. résolu ces 
questions? Et si vous les avez résolues potuc vous- 
mêmes, où prenez-vous Tautorité pour, les résoudre au. 
nom des autres ? Ne vous chargez pas deresp.onsabilités. 
inutiles. Chacun a les siennes, et c'est assez.. Il net voxis. 
convient pas, à vous, de vous ériger en. j^ejs^.de voua, 
demander si le mourant a oui ou nom des. alTaice». à 
mettre en règle — il en peut toujour» avoir que, vous 
ignorez — de chercher à votre gré un confident, etvd'inT- 
voquer l'inhumanité, les cruautés. Ce. (^ est. contraire, 
à l'humanité, c'est d'attenter à la vie en.l& déformant,, 
et c'est la déformer que d'en écarter, la. pensée de, la. 
mort qui lui donne tout son sens. Une telle, mort est. le, 
complément indispensable d'une telle vie,, et.le. cachât 
d'une vie mauvaise. Oui, nous devons- nous. élev,er aor 
dessus de la peur de la mort, et pour cela, commencée 
par voir la vie telle qu'elle est, afin de la vûra^e. pleina- 
ment, courageusement, noblement. La peur de. la moct 
ne fait qu'un avec cette peur de vivre, qui noua^ falLoe.-^ 
culer devant les grands efforts, les audace», lds»sa€rlr>- 
fices que la vie peut exiger de nous.. Uiii seul der taua 
ces médecins Ta compris, et c'est sir Joim. Foiyyasn, 
membre de la Société royale de Londres, et chefi du. 
service sanitaire des Indes, qui a osé dire> au. milieu. djl 
troupeau de ses collègues bêlant à la paur :;« Une eXr 
périence de plus de soixante ans me fait vous, déclajnar. 
très nettement : Je n'admets pas que la. mortsarprennt. 
un malade sans qu'il en ait été informée y» 



Sl4 LBS MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

Je n'ajouterai qu'une remarque à ces réflexions éle- 
vées. Les gens du xvn® siècle se servaient d'une expres- 
sion très heureuse pour exprimer l'acte de l'être hu- 
main qui se recueille et fait son examen de conscience, 
avant de connaître le mot de la terrible énigme : mettre 
un intervalle entre la vie et la mort. Il faut que le médecin 
avertisse le malade, que celui-ci puisse mettre ordre à 
ses affaires morales et matérielles. 

Parmi les médecins universels par leurs goûts, leurs 
tendances, leurs aptitudes, je veux citer Renaut, Del- 
bet et Pozzi, gourmets de toutes les belles et bonnes 
choses, qui semblent avoir le don d'ubiquité. 

Fort érudit sur Fhistoire des religions et des philoso- 
phies, peintre sur porcelaine, sachant par cœur l'armo- 
riai de France, passionné pour la sculpture de Rodin, 
pour la peinture de Claude Monet, Renaut est grand ad- 
mirateur de Baudelaire, de Leconte de Lisle, abonné à 
toutes les revues indépendantes. Pozzi a une clinique, 
un cours, fait tous les jours des opérations, écrit des 
livres, exécute la besogne de quatre chirurgiens ordi- 
naires. Mais il a la pudeur de son travail, ce dandysme 
de ne pas l'étaler. Il a été sénateur, reste mondcdn avec 
sélection, amoureux d'amitié, de belles conversations, 
collectionneur très éclectique, se prenant à tout, char- 
mant ceux qui l'approchent, même ses malades ; un mé- 
lange de huguenot et d'Itcdien de la Renaissance, la 
tête d'un Médicis, l'âme d'un ami de Coligny, mais par- 
fumée de grâce et de morbidezza souriante, un fer peint 
en roseau, sphinx apparent dont l'énigme est exquise. 
Ami parfait, il ferma les yeux de M"*« Aubernon de Ner- 



LES MEDECINS AVANT ET APRES I789 ai5 

ville ; deux ans après, à un enterrement, il s'approche 
d'un autre intime, murmure : <c Notre pauvre amie, nous 
ne lui parlerons plus I y> Et son interlocuteur voit deux 
grosses larmes couler le long de son visage. Dialecti- 
cien habile, doué d'une mémoire excellente, tour à tour 
éloquent, incisif dans la causerie, citant la Bible qu'il 
connaît à ^aerveille, jalousé des hommes, et dénigré 
sans doute, parce qu'il a le talent, le succès, et que les 
femmes le trouvent charmant. 

Pozzi rencontre à une messe de mariage une de ses 
amies qui ne l'avait pas vu depuis longtemps. Gomme le 
déûlé à la sacristie s'éternisait, un de ces déûlés qui fai- 
sait dire à Dumas : Nous arriverons pour le baptême^ 
MJ^ X... arrête le docteur : « Asseyez-vous donc un in- 
stant à côté de moi, on ne vous voit plus, nous causerons 
un peu. — Chère Madame, repart-il en souriant, il y a 
six ans que je i^e me suis assis. » Et c'était presque vrai ; 
il est si occupé ! 

Un homme dont l'esprit, la bonté et le caractère éga- 
lent le talent, le professeur Landouzy, est un admirable 
observateur du cœur humain, et sa conversation, qui 
atteint souvent à la véritable éloquence, éclaire les 
questions qui se soulèvent devant lui. Que de fois je l'ai 
entendu, dans le salon de M'"^' B..., passer du doux au 
grave, de l'anecdote aux concours d'internat, de la plai- 
santerie aux problèmes d'atavisme, de responsabilité, 
d'avenir de la science ! Que de fortes pensées semées au 
hasard de l'improvisation ! Que de jolis souvenirs con- 
tés avec une discrétion du meilleur goût! Que de fins 
aperçus I Et quel dommage que la mémoire perde tout 



2l6 LES MÉDECINS AVANT ET APRES I789 

cela, comme le ûlet laisse passer Feau! « On n'a jamais, 
nous disait-il un jour, que la santé et les enfants qu'on 
mérite. » 

Il nous contait aussi le truc d'un dentiste américain 
peu scrupuleux. Gomme beaucoup de dames ne se lais- 
sent endormir qu'en présence d'un médecin, il faisait 
entrer un client quelconque, Pappelait docteur pendant 
la séance, et marquait un louis de plus sur la note. 
£n récompense, il faisait passer aussitôt après le doc- 
teur improvisé. — Et puis cette consultation et cette 
réponse : a Docteur, je suis bien malade ; j'ai mal aux 
nerfs ; enfin, je m'ennuie. — Mon Dieu, Madame, vous 
avez besoin de changer. — Oui, docteur, c'est cela. — 
Eh bien! il faut faire voyager... votre mari. » — « Doc- 
teur, j'ai un chat dans la gorge. — Un chat? Il est im- 
possible qu'il ne sorte de par les souris que vous avez 
sur les lèvres. » 

Plein d'amour pour la science, mais d'un amour rai- 
sonné et raisonnable, Landouzy a maintes fois rompu 
des lances courtoises pour sa dame contre Ferdinand 
Brunetière, et la défense a été à la hauteur de l'attaque. 
C'est cette, même science qu'il défendait dans ses cours, 
et l'on ne saurait trop reproduire ces paroles : 

« Quand on viendra vous répéter que c'en est fini, 
dans les temps à venir, du rôle du médecin, répondez, 
hardiment que nous pensons, nous, que ce rôle com- 
mence. 

<K Dites que le scepticisme des gens du monde en ma- 
tière de médecine et de médecins ne dure jamais que 
ce que dure leur santé'; dites-vous bien. Messieurs, que 



LES MÉDECINS AVANT ET APRÈS I789 HIJ 

la société de cette un de siècle, dans laquelle vous êtes 
appelés à pénétrer, est trop utilitaire pour ne pas 
devenir clairvoyante. Causez avec les esprits forts de 
cette société, vous vous apercevrez — en dépit' qu'Us 
en aient de plaisanter la médecine et les médecins — 
qu'ils en arrivent à nous reconnaître quelque mérite, et 
qu'elle est légitime, la place de plus en plus grande 
que nous prenons dans le monde. C'est que. Messieurs, 
le public qui regarde, qui voit, qui sait, se prend à pen» 
ser aussi juste que Fauteur du Discours sur la Méthode 
quand il écrivait il y a trois siècles : 

«... Principalement aussi pour la conservation de la 
santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fon- 
dement de tous les autres biens de cette vie, car même 
l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposi- 
tion des organes du corps, que s'il est possible de trou- 
ver quelque moyen qui rende communément les hom- 
mes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, 
je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le cher- 
cher. » 

Dans une brillante leçon d'ouverture du Cours de Thé* 
rapeutique, en 1893, Landouzy prévoyait ironiquement 
le médecin automatique qui nous est arrivé par le der<p 
nier bateau de New- York. 

<K Allons-nous voir, pour peu que les choses aillent 
jusqu'à l'absurde, allons-nous voir, avant qu'il soit long- 
temps, la thérapeutique desservie par de véritables 
distributeurs automatiques, dont les boutons, pressés 
en ordre alphabétique, donneront au mot cœur des gra- 
nules de digitaline ; névralgie, des pilules d'aconitine ; 



2l8 LES MÉDECINS AYANT ET APRES I'jSq 

phtisie, de la créosote ; au mot pneumonie, du kermès 
assorti à l'inévitable véslcatoire : ce qui, vous dirait le 
professeur Laboulbène, nous ramènerait à mille trois 
cents ans en arrière, aux temps hippocratiques, à l'épo- 
que où, la thérapeutique étant toute symptomatique, les 
malades venaient, sur les murs des temples d'Ësculape 
et d'Hygie, lire, à côté de la description des maladies, 
l'indication des remèdes et des secours employés ?... » 
Landouzy, avec le concours du D** Carron de La 
Carrière, a organisé depuis sept ans des voyages d'étW' 
des médicales, auxquels prennent part cent à cent 
cinquante médecins, doctoresses, étudiants en méde- 
cine : ces voyages ont un triple but : humanitaire, 
patriotique, scientifique, et font bien connaître aux 
docteurs français et étrangers les stations où ils 
envoient leurs malades. Chaque année, on visite une 
région nouvelle; le voyage a lieu dans la première 
quinzaine de septembre, et permet d'étudier douze à 
quinze stations, sans négliger les promenades pitto- 
resques qui jouent leur rôle dans les cures. Lan- 
douzy est ici premier ministre, leader, général en chef : 
après chaque visite de thermes, il fait une conférence, 
où, avec une rare lucidité, il décrit les vertus des sour- 
ces, maintenant ainsi l'unité de vues, de direction. Son 
-dévouement, son talent, lui ont concilié Tadmiration 
reconnaissante de ses compagnons. « Voilà cinq ans 
que je voyage avec lui, me disait l'un d'eux ; il fait par- 
fois deux conférences par jour, improvise un toast le 
matin, un toast le soir, et ne se répète jamais. » Point 
n'est besoin de dire quels services rendent de tels voya- 



LES MÉDECINS AVANT ET APRES IjSj 2I9 

ges : ils font apprécier nos stations françaises, dimi- 
nuent le courant qui entraîne -les gens du monde vers 
d'autres pays, favorisent Timportation de l'étranger. » 
Guillaume II en a été si frappé qu'il a voulu, dès la 
troisième année, qu'on imitât en Allemagne le profes- 
seur Landouzy. 

On pourra plaisanter à l'infini sur la médecine, para- 
phraser la boutade du journaliste : a Tout ce qui tue 
est à hauteur en France, l'armée et le corps médical. » 
Ils tuent moins qu'ils ne conservent, ils empêchent 
d'être tué ; la moyenne de la vie humaine a augmenté 
de dix ans grâce aux médecins, et l'instinct, le senti- 
ment, la raison, faibles et puissants, riches et pauvres, 
gens du monde et gens du peuple vont à eux conune à 
la fontaine de Jouvence dont ils réalisent petit à petit 
le miracle. On a dit que ce n'est plus le bourreau de 
Joseph de Mcdstre, que c'est le médecin aliéniste qui est 
devenu la pierre angulaire de l'histoire et des sociétés 
modernes. D'autres enthousiastes proclament que les 
médecins nous refont une morale, une philosophie, une 
hygiène, une littérature : mais ne confondent-ils pas la 
partie avec le tout, un acte avec une pièce entière, le 
musicien avec l'orchestre, la compagnie avec le régi- 
ment, le fini avec l'infini ? 



L'AMOUR AU XVm" SIÈCLE 



Le xym^' siècle est nn siècle calomnié, qui vaut mieux 
que sa réputation et que ses actes : siècle d'autant 
plus calomnié qull a pris soin de se charger lui-môme, 
et que la calomnie a revêtu l'autorité de la chose Jugée» 
par la complicité des humoristes et des sceptiques, par 
le consentement universel des ignorants toujours em- 
pressés à répéter les formules générales qui dispensent 
de réfléchir, d'aller au fond des choses. 

Par exemple, si l'on demande ce qu'il a connu de 
l'amour, des milliers de gens ne manquent pas de pro- 
noncer sur cette époque d'après les tableaux de Bou- 
cher, de Fragonard, d'après les anecdotes de Ghamfort, 
les romans de GrébiUon âls ou de Laclos. Du liberti- 
nage, de la galanterie sensuelle, des feux follets allumés 
par la vanité, le caprice, éteints bien vite par l'incon- 
stance, ce que Plutarque appelle de la peinture à l'eaUy 
en opposition avec l'amour indestructible qu'il nomme 
peinture à Vencaustique, cet émaillage athénien qui 
subsista neuf siècles en plein air, — voilà ce qu'ils lui 
accordent ; tout au plus un de ces attachements dont la 
durée atténue l'irrégularité, amitiés décentes, revêtues 
d'une sorte de mystère et ^'ailleurs pleines de charme» 



l'amour au xvni« siècle aai 

qui corrigent les amertumes d'unions mal assorties, 
donnent l'illusion du bonheur conjugal, et, tolérées, 
respectées même par le monde, se légitiment souvent 
par un mariage. Et comment ne pas juger sévèrement 
ce siècle, lorsqu'on entend ses moralistes, ses philo- 
sophes fulminer eux-mêmes sa condamnation, lorsqu'on 
les voit donner l'exemple des faiblesses, de l'immoralité 
qu'ils reprochent aux accusés? M"« de Lespinasse se 
lamentant d'avoir perdu la seule vertu qui lui 'restât, 
la vertu de la fidélité ; la marquise de Mirabeau remet- 
tant à ses amants des certificats de ses relations aVec 
eux ; cette duchesse répondant à un vieil adorateur 
timide : « Que ne le disiez-voûs ? Vous m'auriez eue 
comme les autres ; y> celles qui, estimant que la con- 
stance est la chimère de l'amour, prennent leurs guer- 
. luchons par convenance, les gardent sans attachement 
et les quittent, sans regret, les impies à faire tonner, 
les passionnées à faire rougir, les Mémoires du temps, 
l'orgie de la Régence, les vices de Louis XV, tant 
d'autres témoignages copdposant le plus formidable 
dossier, ont fourni la matière du terrible réquisitoire 
prononcé en 1789 contre l'ancien régime, répété sans 
cesse avec succès depuis cent dix-huit ans. 

Les faits sont des courtisans conmiodes, ils démontrent 
presque toujours ce qu'on veut leur faire démontrer, 
se prêtent à toutes les hyperboles, se métamorphosent 
en pamphlets et en éloges, en satires et en apothéoses. 
Chacun de nous, du plus au moins, réédite à sa manièl^e 
l'apologue du voyageur et de la femme rousse : très 
peu s'inquiètent de comparer, de tenir compte des 



222 l'amour au XVIII* SliCLK 

exceptions, des arguments qm contredisent leur opinion. 
Sans aller jusqu'à nommer avec Michelet le xviii* siècle : 
le grand siècle, je trouverais aisément de quoi le célé- 
brer avec vérité ; on a ramassé vingt mille faits contre 
lui, on peut en citer tout autant qui le réhabilitent et le 
magnifient. Tout ou presque tout n'est-il pas compa- 
raison : la moralité, le bonheur, les défauts, la fortune, 
la civilisation? Qu'on lise Retz, Sain^Simon, les histo- 
riens du xvn* siècle, ses prédicateurs : la Cour et la 
ville retentissent de trop nombreux scandales ; seule- 
ment le vice alors est guindé, majestueux en quelque 
sorte et grandiose, et il bénéficie du prestige du loin- 
tain. Et les vices du xix* siècle, plus répandus peut^ 
être, plus démocratiques et moins élégants, nous per- 
mettent-ils de le prendre de si haut avec ceux du précé- 
dent? Oui, sans doute, il y a avant 1789 quelques mil- 
liers de personnes dont le plaisir est Tunique loi, dont 
les fantaisies avilissent les règles de la morale, qui 
considèrent le mariage comme un acte utile à la fortune, 
et comme un inconvénient dont on ne peut se garantir 
qu'en supprimant tous les devoirs, qui vivent dans un 
tourbillon perpétuel de corruption. Et malheureuse- 
ment, elles remplissent de leurs aventures les mémoires, 
les oreilles de la foule : ce sont toujours les mêmes qui 
aiment, qui sont aimées, qui séduisent et qui sont 
séduites. Une partie de la noblesse de Cour, des abbés 
à bénéfices, quelques membres du haut clergé, certains 
couvents, vivent en dehors du devoir : mais dans la 
noblesse de province, dans la haute bourgeoisie, 
l'Église de France, l'armée et la magistrature, quelle 



l'amour au XVIII® SIECLE . 223 

dignité de mœurs, que de fortes vertus, quel respect des 
saines traditions I Combien demeurent irréprochables, 
sans fracas, sans ostentation ! Combien ressemblent à 
cette amie de la princesse de Lamballe que le vicomte de 
Sérent courtisait, l'assurant qu'entre honnêtes gens la 
plus tendre amitié succède à Tamour ; elle lui répondit 
doucement : « Eh bien ! succédons dès aujourd'hui ; 
nous nous épargnerons les remords ! » Seulement les 
ménages heureux n'ont pas d'histoire, les travers de la 
société s'étalent au grand soleil, ses qualités restent 
cachées à l'ombre, et personne ne s'avisera d'énumérer 
les soupirants éconduits par une femme honnête, tandis 
qu'on commente avec empressement la moindre fai- 
blesse, ou la simple hypothèse d'une faiblesse : deux 
pies dans un bois y mèneront toujours plus de tapage 
que trois cents tourterelles. Que dircdt-on d'un Chinois 
qui prétendrait écrire notre histoire en étudiant seule- 
ment la Gazette des Tribunaux ? Combien font comme 
ce Chinois quand ils jugent leurs adversaires, quand 
ils accueillent les systèmes qui flattent leurs préjugés 
ou leurs rancunes I 

Faisons cependant la partie belle aux critiques, et 
n'imitons point ces historiens qui exposent en trois 
lignes les objections et consacrent trois cents pages à 
l'apothéose. Convenons que dans un trop grand nom- 
bre de familles aristocratiques et même bourgeoises, 
le mariage est une indécence convenue, que, l'autorité 
paternelle s'exerçant d'une façon despotique (i), les en- 
Ci) « Mon père, interrogeait un jour le fils d'un président au Par- 



224 l'amour au XVHI« SIÈCLE 

fants, mariés au couvent, avant de s'être connus, appré- 
ciés, en appellent trop souvent de l'hymen à. Tamour. 
Un exemple entre mille, le mariage du prince de Ligne 
raconté par lui-même : <k Mon père me fait monter en 
voiture, me mène à Vienne... J['arrive dans une maison 
où il y avait quantité de jolies figures épousées ou à 
épouser : c'est ce que je ne savai3 pas. On me dit de 
me placer à côté de la plus jeune... Huit jours après 
j'épousai. J'avais vingt ans, ma petite fenmie en avait 
quinze. Nous ne nous< étions rien dit. C'est ainsi que je 
fis ce qu'on prétend être la chose la plus sérieuse de la 
vie. Je la trouvai bouffonne pendant quelques semaines, 
et puis indifférente. » 

Au milieu des fêtes données à cette occasion, un mau- 
vais présage vint alarmer les parents : on avait ima- 
giné, comme emblème, de réunir dans im feu d'artifice 
deux cœurs enflammés. La coulisse sur laquelle ils 
devaient glisser manqua : « Le cœur de ma fenmie par- 
tit, et le mien resta là, » dit le prince. Le contraire eût 
été plus prophétique ; son cœur allait, avec lui, faire le 
tour de l'Europe, car il ne se piquait guère de fidélité, 
n'aimant de l'amour que les conmiencements, chercheur 
étemel de l'éternel féminin, poussé sans cesse par son 
génie aimable vers de nouveaux mirages de bonheur, 
aimant et aimé jusqu'à son dernier soupir, faisant 
encore des passions, des passions d'esprit et d'admira- 



lement de Dijon, serait-il vrai que vous me voulez marier à telle 
personnlB? — Mon fils, répondit le père, mêlez- vous de vos 
affaires. » 



l'amour au XVIII® SIÈCLE 225 

tion, j'imagine, à quatre-vingts ans : il mourut en 1814 
d'un refroidissement attrapé dans un rendez-vous avec 
une jeune et belle princesse sur les remparts de Vienne. 
On sait, d'ailleurs, le mot de Victor Hugo octogénaire : 
« Il est fâcheux que ce soit la raison, et non la nature, 
qui m'avertisse de renoncer à l'amour. » Ces grands 
hommes d'esprit, de grâce ou de génie, ont, paralt-il, les 
vertes vieillesses des patriarches. 

M"'® de Staal-Delaunay a écrit, en 1747» pour le théâ- 
tre de la duchesse du Maine, deux comédies, Y Engoue^ 
ment, la Mode, pleines d'amusantes critiques sur les 
mœurs de son temps. Il y manque ce qui manque 
presque toujours aux pièces d'amateurs, qu'ils s'appel- 
lent Guibert, Hénault, Pont de Veyle, Forcalquier, 
M"^« de Montesson : l'action, le mouvement, l'art de 
l'intrigue, de la mise en scène ; mais on y rencontre des 
dialogues spirituels, des traits de caractère empruntés 
à plusieurs personnages, accumulés sur une seule tête 
et pris assurément sur le vif. Orphise, par exemple, 
excuse plaisamment ses engouements perpétuels : 
ce Plus on a de goût pour les choses parfaites, plus on 
est exposé à les croire où elles ne sont pas. y> Dans la 
Mode, vous trouvez une comtesse qui aime son mari et 
prend des amants pour ne pas se chamarrer de ridi- 
cules, parce que la pie est un tissu de bienséances qu'il 
faut remplir. Rien ne lui est plus suspect que la trop 
grande iidéUté : aussi, après avoir refusé pour sa fille 
un parti excellent, se ravise-t-elle lorsqu'elle croit 
savoir que le jeune homme a fait des folies pour une 
actrice. Et elle enseigne à sa ûlle qu'un mari est 

i5 



aaô l'amour au xviii* siècle 

rhomme du monde avec qui on vit le moins ; ce qui est 
à peu près le thème de cette 'jolie comédie d'Alfred de 
Vigny : Un mariage sous Louis XV. Écoutons-la discu- 
ter gravement, avec sa bonne amie la marquise, le 
choix d'un galant nouveau. 

La Marquise. — On se Tarrache ; c'est à qui l'aura ; 
il est vrai qu'on le garde si peu que dans huit jours ce 
serait à recommencer. J'aime mieux quelque chose de 
plus fixe. Il y en a un autre, d'une fig^e charmante, à 
ce qui m'a été dit (car je ne l'ai jamcds vu), mais c'est 
xm homme qui a des singularités. Il veut du mystère 
dans ses galanteries, et prétend qu'on ne sache pas à 
qui il est attaché. Vous m'avouerez qu'il y a peu de 
femmes assez dupes pour vouloir supporter les sujé- 
tions d'un engagement sans y rien trouver qui flatte la 
vanité ; car, enfin, il ne faut pas croire que les frais 
n'en soient pas grands. C'est bon marché quand les 
complcdsances se partagent par moitié ; combien de 
femmes se voient obligées d'en porter les trois quarts ! 

La Comtesse. — Et quelquefois le tout. C'est ne 
guère connaître la vie des femmes du monde que de la 
croire aisée ; elle est plus austère que la vie retirée. 

La Marquise» — Ah I vous avez bien raison. Il n'y 
a qu'à voir en détail comment se passent nos journées. 
Le matin, quelle discussion avec les ouvriers, les mar- 
chands, pour le choix des parures ! Quels soins pour 
avoir ce qu'il y a de plus nouveau, de meilleur goût, et 
pour n'être pas prévenue sur une mode ! Ensuite les 
cartes, les billets qu'il faut écrire pour l'arrangement 
des parties. Tout cela mène jusqu'au dîner. On dîne... ou 



L AMOUR AU XVIII* SIÈCLE 227 

on ne dîne point, car il faut souper. Après, vient l'exces- 
sif travail d'une toilette faite avec toute l'attention que 
demande la nécessité de se bien mettre. A peine a-t-on 
fini, qu'on sort pour les spectacles : il faut toujours 
tout voir, ou plutôt être vue partout. Enfin on va sou- 
per, et la nuit se passe à cavagnole... 

Le bouquet de la pièce, c'est la réponse de la com- 
tesse, lorsque la marquise lui confie que son amant 
Acaste a eu l'idée saugrenue de demander sa main : 
a Peut-être feriez-vous mieux de le prendre au mot. — 
Gomment donc? — Oui, de l'épouser pour vous en 
défaire. » Et la marquise s'empresse de suivre un si 
sage avis. 

A-t-on remarqué le passage où elle se plaint d'un 
amoureux qui veut du mystère ? C'est qu'autrefois on 
se vantait assez volontiers de ses bonnes fortunes, et 
même les hommes qui recevaient de l'argent des 
femmes n'étaient nullement déshonorés pour cela. Plus 
d'un regarde comme un oracle le vers du Méchant : 

Ce n*est qu'en se vantant de Tune qu'on a l'autre. 

Faisons un pas de plus : voici Collé, pourvoyeur 
patenté du très libre théâtre du duc d'Orléans, auteur 
de parades graveleuses, de souvenirs fort humoris- 
tiques, de petites comédies satiriques et réalistes, un 
précurseur du théâtre rosse, ayant pour son compte des 
vertus privées ; il adorait sa femme qui fut pour lui une 
amie, une maltresse, une conseillère toujours écoutée« 
La Vérité dans le Vin, la Tête à Perruque, le Galant 



2ia8 l'amour au xviii* siècle 

Escroc, contiennent des peintures, très crues, très pous- 
sées, des mœurs qu'il devait le mieux connaître, celles 
des gens de robe, abbés, jeunes seigneurs, libertins. Il 
y a là des scènes où la folle verve et la malice du dia- 
logue accentuent encore la hardiesse des confessions. 

Dans le Galant Escroc, le Comte emprunte au mari 
deux cents louis pour avoir sa femme qui a imposé 
cette condition, puis il s'amuse à lui vanter ses char^ 
mes secrets, fait rendre par celle-ci les deux cents louis, 
et chante cette définition de l'amour tel qu'on le com- 
prenait dans certain monde. 

Se prendre et se quitter sans cause, 
S'arranger par désœuvrement, 
Enfin pour faire quelque chose, 
Changer tous les huit jours d'amant, 
Avant ce temps souvent être infidèle ; 
N'est-ce pas dans le monde de ce jour 
Ce qui s'appelle de Tamour ? 

La Vérité dans le Vin, qu'on a jouée au théâtre de 
VŒuvre et à la Comédie-Française, fait penser à cer-^ 
tains dialogues de la Vie Parisienne ; le ton en est très 
épicé, d'un cynisme spirituel qui n'exclut ni la grâce, ni 
la légèreté. « Écoutez, mon ange, dit M°*^ Dupuis, je sens, 
bien qu'il est établi actuellement dans la société qu'il 
faut vivre avec quelqu'un : on aurait l'air extraordinaire- 
sans cela ; mais il faut que ce quelqu'un-là soit d'une 
certaine façon... ait un certain rang... certaine considé- 
ration. On me demande tous les jours : « Qui est-ce qui. 
a la présidente? » Que voulez-vous que je réponde? 



L* AMOUR AU XVIII® SIÈCLE 229 

(( Elle appartient à un petit collet... à un abbé... cela a 
grand air ! » 

Un peu plus loin cette excellente conseillère laisse 
échapper cet aveu : 

« Et moi j'aime mon fils... mais je Taîme... comme s'il 
n'était pas de mon mari... Et pourtant, il en est bien 
sûrement (elle soupire), car c'est mon aîné. » 

Or, tandis que la présidente songe à congédier son 
petit abbé, c'est lui qui prend les devants, et il procède 
avecl'afifectation de dureté d'un temps où l'amour fut sou- 
vent méchant, où il l'était jusque dans certaines comé- 
dies de Marivaux : « Voici vos lettres, dit^il brusque- 
ment, reprenez votre portrait, il pourra servir à 
d'autres. » Elle s'indigne, il la persifle, elle demande ses 
raisons de rompre un en|^agement que le temps a rendu 
respectable. « C'est cela même, répond-il. Eh oui! 
Quand il n'y aurait que le temps I II y a six longs mois 
que cela dure. Cela est excédant ! » — Et il la renvoie à 
ce petit prince germanique avec lequel elle vient de s'em- 
barquer. — « Mais je vous jure que je ne l'aime point. 
— Eh ! je le sais bien que vous ne l'aimez point ; mais 
vous le prenez. Qui est-ce qui aime ? Ce n'est assuré- 
ment pas moi. » Et il écoute les jérémiades de la prési- 
dente en sifflant des airs d'opéra-comique. 

Et le mari! Quelle bonne pâte de mari vaudevil- 
lesque ! « A vous parler franchement, Madame, je suis 
las que vous me brouilliez tous les jours avec mes 
meilleurs amis. Depuis deux ans, en voilà plus de onze 
à douze qui ont défilé chez moi les uns après les 
autres, et qui n'y remettent plus les pieds. — Mais est-ce 



23o l'amour au XVIII® SlàCLB 

ma faute à moi, Monsieur, si vos amis... ? — Eh paiv 
bleu ! il faut bien que ce soit votre faute ; ce n'est sûre- 
ment pas la mienne. Je leur fais toujours les mêmes 
politesses, moi ; mais c'est que, pendant trois mois, six 
semaines, plus ou moins, vous vous engouez de quel- 
qu'un... Et puis, au bout de ce temps d'illusion, crac I 
il survient une scène telle que celle que vous avez appa- 
remment eue aujourd'hui avec Tabbé ; et cette scène 
les écarte de chez moi, si bien que je ne les vois plus, 
ni les rencontre, et même qu'ils me refusent le salut... » 

Une autre scène impayable est celle où l'abbé, après 
s'être grisé, confesse au président sa liaison avec la 
présidente. 

Oui, en vérité, on dirait tout d'abord que la morale 
du xvm* siècle se résume dans de tels exemples illus- 
trés par ce couplet : 

Un rien nous fait aimer des belles, 

Un rien fait sortir nos talents, 

Un rien dérange nos cervelles. 

D'un rien de plus, d'un rien de moins, 

Dépend le succès de nos soins ; 

Un rien flatte quand on espère, 

Un rien trouble lorsque l'on craint, 

Amour, ton feu ne dure guère, 

Un rien l'allume, un rien l'éteint. 

M™« de M..., quittée par le vicomte de Noailles, 

s'écriait sincèrement, tout en pleurant ; « J'aurai sans 

doute beaucoup d'amants ; mais je n'en aimerai jamais 

aucun autant que j'ai aimé le vicomte de Noailles. » 

. Une autre jeune femme conmientait ainsi la politique 



l'amour au XVIII* SIÈCLE 2i3l 

de Tadultère : « C'est à son amant qu'il ne faut jamais 
dire qu'on ne. croit pas en Dieu, mais à son mari cela 
est bien égal. Avec son amant on ne saijb jamais ce qui 
peut arriver ; il faut se réserver une porte de dégage- 
ment. La dévotion, les scrupules coupent court à tout; 
il n'y a ni éclat ni emportement à redouter avec cette 
raison de changement. » 

M™« d'Ësparbès donne son congé à Lauzan-Biron, 
alors débutant : « Croyez-moi, mon petit cousin ; il ne 
réussit plus d'être romanesque, cela rend ridicule, et 
voilà tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant, 
ce n'est pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande 
passion, et si vous vous êtes persuadé que cela ne serait 
jamais fini. Que vous importe, si ce goût est passé, que 
j'en aie pris pour un autre ou que je reste sans amant? 
Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux 
femmes, profitez-en, et soyez convaincu que la perte 
d'une peut toujours être réparée par une autre : c'est le 
moyen d'être heureux et aimable. » 

Donnons encore audience à ce quatrain un peu léger, 
mais qui sent bien son xvin® siècle : 

« Des façons? Pourquoi, quand on s'aime ? 
Voyons ! ne faites pas renfan.t ! » 
— « C'est que je crains précisément 
Que vous ne le fassiez vous-même. » 

Et l'on, pourrait, avec l'histoire anecdotique de 
l'amour caprice au xvm^ siècle, remplir des volumes 
longs comme les poèmes hindous, présenter des per- 
sonnages assez semblables à ceux de M"^^ de Staal^ 



23a l'amour au xviii® siècle 

Delaunay, de Collé et autres écrivains : les belles déver- 
gondées qui regardent les hommes comme une fausse 
monnaie avec laquelle on ne laisse pas d'acheter de 1-agré- 
ment et de la distraction ; cette mère d'un mari minotau- 
risé et mécontent, qui observe avec sang-froid : « Votre 
père était de bien meilleure compagnie ; i» ceux qui jugent 
qu'aimer jusqu à sa femme, c'est avoir pour le sexe un 
furieux penchant. On en venait à considérer le cocuage 
comme une dignité ; un arbitre du goût s'aperçoit que 
M. Barthe devient jaloux de sa femme : <c Vous jaloux ! 
s'écrie-t-il ; mais savez-vousbien que c'est une prétention? 
C'est bien de l'honneur que vous vous faites. Je m'expli- 
que. N'est pas cocu qui veut. Apprenez donc que pour 
l'être, il faut savoir tenir une maison, être poli, sociable, 
honnête. Commencez par acquérir toutes ces qualités, 
et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à faire 
pour vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire 
cocu ? Une espèce ! Quand il sera temps de vous 
effrayer, je vous en ferai mon compliment. » Remar- 
quons en passant que l'immoralité de cette société a 
quelque chose de léger, d'enjoué, d'inconscient, de 
doux, qui se communique à ses peintres, que son 
cynisme est insouciant, exempt d'inquiétude, tandis que 
les observateurs d'aujourd'hui montent sur leurs grands 
chevaux et font sans cesse claquer le fouet de la Né- 
mésis. Ces derniers sont-ils plus sincères, plus clair^ 
voyants, plus. désintéressés que ceux du xvra* siècle? 
On peut en douter (i). 

(i) Un de mes amis me fait remarquer que la frivolité sentimen* 



l'amour au XVIII* SIÈCLE 233 

Allons plus loin : donnons un exemple du sang-froid 
cynique avec lequel certains maris acceptaient, pro- 
voquaient une infortune qu'ils tenaient à bonheur dans 
l'intérêt de leur race et pour perpétuer celle-ci. Je 
résume ici le récit de Norvins qui donne évidemment au 
héros de Taventure un nom de fantaisie. 

Un homme de Cour, M. d'Ormond, déjà assez âgé, et 
ayant épousé une femme jeune, jolie, bien faite, ver- 
tueuse, se désolait de n'avoir pas d'enfants. Tant et si 
bien, qu'un soir, au moment de la quitter pour regagner 
sa chambre, il se leva, s'arrêta gravement devant elle, 
et du ton le plus tranchant prononça ces paroles : « Si 
j'étais de M"*® d'Ormond, j'aurais un enfant. » 

Elle le crut fou d'abord, et à tout hasard se fit enfer- 
mer à double tour par sa femme de chambre. Au bout 
d'une semaine, comme il ne remarquait aucun change- 
ment dans les allures de sa femme, à la même heure, 
après le même tête-à-tête, et le bougeoir allumé, il lui 
servit le même refrain, sur un mode plus énergique. 

Trouble profond de la jeune femme, qui, toute désem- 
parée, s'en vint demander conseil à une de ses amies. 
Celle-ci se mit à rire, et l'invita à diner, où elle lui pré- 
senta son frère, jeune capitaine de dragons, arrivé du 
camp la veille. 

Neuf mois après, M"* d'Ormond allait accoucher, 
M. d'Ormond rayonnait de bonheur ; l'heure fatidique 
arrive : Hélas ! c'est une fille ! M. d'Ormond félicite la 



taie et dure du xviii* siècle est Pesprit français même^ que le 
XIX* siècle n'a pas valu mieux. 



234 l'amour au XVIII* SIECLE 

duchesse, Fembrasse, mais ne témoigne qu'nne joie 
tempérée. 

Quelques mois s'écoulent; un soir, toujours à la 
même heure, avec le même cérémonial, M. d'Ormond 
dit à sa femme : c< Si j'étais de M°^« d'Ormond, j'aurais 
encore un enfant. » Et il disparaît. 

La pénitence était douce. M™* d'Ormond obéit; tout 
se passe comme la première fois, et l'amie, la bonne 
conseillère, vient toute triomphante annoncer au mari : 
c'est un gros garçon. Aussitôt il se précipite chez sa 
femme, lui dit les choses les plus gracieuses, lui offre 
des bijoux princiers, la remercie avec elhision. 

Et son bonheur était si complet, que, le soir même des 
rele vailles, son bougeoir allumé, il dit gravement à 
la duchesse : « Si j'étais de M°*« d'Ormond, je n'aurais 
plus d'enfants. » 

Et M°^« d'Ormond n'eut plus d'enfants. Ceci ne con- 
ûrme-t-il pas les réflexions suivantes ? 

La fidélité fait les plus sottes femmes, disait 
M. de Boissi. Et Besenval : ce Ces maris, réduits à souf- 
frir ce qu'ils n'auraient pu empêcher sans se couvrir du 
plus grand des ridicules, avaient pris le parti sage de 
ne point vivre avec leurs femmes. Logeant ensemble, 
jamais ils ne se voyaient ; jamais on ne les rencontrait 
dans la même maison, à plus forte raison réunis dans 
un lieu public. » Un mari disait à sa femme en parlant 
de son amant : « Madame, cet homme a des droits sur 
vous ; il vous a manqué devant moi. Je ne le soufiErirai 
pas. Qu'il vous maltraite quand vous êtes seule; mais, 
en ma présence, c'est me manquer à moi-même. » 



l'amour au XVIII* SIÈCLE a35 

Écoutons encore du Bucq, l'ami des Ghoiseul : « Les 
femmes sont à présent si décriées qu'il n'y a même plus 
d'hommes abonnes fortunes. » 

Et cette définition de la beauté par Laclos : « L'appa- 
rence la plus favorable à la jouissance, la manière 
d'être qui fait espérer la jouissance la plus délicieuse. » 

Diderot, dans une lettre à M"* VoUand, fait l'apologie 
des libertins : 

« Il n'y a peut-être pas une honnête femme qui n'ait 
eu quelques moments où elle n'aurait pas été fâchée 
qu'on la brusquât, surtout après sa toilette. Que lui 
fallait-il alors? Un libertin. En un mot, un libertin tient 
la place du libertinage qu'on s'interdit... On les reçoit, 
parce qu'on ne veut pas trouver les portes fermées. On 
est, on a été, et peut-être sera-t-on un jour libertin... A 
tout hasard, une femme est bien aise de savoir que, si 
elle se résout, il y a un homme tout prêt qui ménagera 
sa vanité, son amour^propre, sa vertu prétendue, et qui 
se chargera de toutes les avances... Les libertins sont 
bien vus dans le monde, parce qu'ils sont inadvertants, 
gais, plaisants, dissipateurs, doux, complaisants, amis 
de tous les plaisirs... C'est qu'ils sont remplis d'indul- 
gence pour leurs défauts, entre lesquels il y en a aussi 
que nous avons ; c'est qu'ils ajoutent sans cesse à notre 
estime par le spectacle amusant du vice ; c'est qu'ils 
nous mettent à notre aise ; C'est qu'ils nous entretien- 
nent de ce que nous n'osons ni parler, ni faire; 
... c'est qu'ordinairement les libertins sont plus aima- 
bles que les autres, qu'ils ont plus d'esprit, plus de con- 
naissance des hommes et du cœur humain ; les femmes 



q36 l'amour au xviii* sieglb 

les aiment, parce qu'elles sont libertines. Je ne suis pas 
bien sûr que les femmes se déplaisent sincèrement avec 
ceux qui les font rougir... » 

G*est encore Diderot qui émet ces réflexions : « La 
dévotion d'une femme donne une pointe à sa passion. 
— De toute éternité la raison fut faite pour être foulée 
aux pieds par Tamour. — Rien n'est plus commun que 
de prendre sa tête pour son cœur. — Si vous ne comptez 
pas trop sur la fidélité des hommes, comptez beaucoup 
sur leur faiblesse. » Diderot croyait peut-être se justlûer, 
pour son compte personnel, en écrivant ces lignes : a On 
a toujours des mœurs quand on passe les trois quarts 
de sa vie à étudier », ou bien encore ce passage d'une 
autre lettre à M"« VoUand : 

« Qu'il est doux d'ouvrir ses bras quand c'est pour y 
recevoir et pour y serrer un homme de bien ! C'est cette 
idée qui consacre les caresses : qu'est-ce que les cares- 
ses de deux amants, lorsqu'elles ne peuvent être 
l'expression du cas infini qu'ils font d'eux-mêmes? 
Qu'il y a de petitesse et de misère dans les trans- 
ports des amants ordinaires! Qu'il y a de charmes, 
d'élévation et d'énergie dans nos embrassements!... Les 
choses ne sont rien en elles-mêmes ; elles n'ont ni dou- 
ceur ni amertume réelles; ce qui les fait ce qu'elles sont, 
«'est notre ftme; et la mienne est mal disposée pour 
elles... Mais qu'on me promette ici mon amie, qu'elle s'y 
montre, et tout à sa présence s'embellira subitement... » 

Au xvin® siècle, le duc de Richelieu, Riom, Lauzun- 
Blron, le prince de Ligne, Tilly, représentent assez bien 



l'amour au XVIII* SIÈCLE 287 

la séductioii,ramour-galanterîe,etîl n'est pas inutile de 
dire quelques mots de l'un d'eux, pour donner la sensa- 
tion exacte de cette faction de l'ancienne société fran- 
çaise qui faisait du plaisir sans fin, sans limites, sa 
raison d'État, sa divinité. 

C'est une singulière physionomie que celle de ce duc 
de Richelieu, irritante et captivante à la fois, type 
d'homme à bonnes fortunes et mari trompé par sa pre- 
mière femme, aimé par des Altesses, par trois généra» 
tions de grandes dames et de bourgeoises, aussi dénué 
de scrupules à la guerre que dans la vie privée, corres- 
pondant de M°**de Tencin et de Voltaire qui l'encensent 
en vers et en prose, membre influent de l'Académie 
française, prêchant d'exemple la morale du succès et 
du plaisir, ayant de tout dans son dossier, du beau, dn 
médiocre et du détestable. Admis à quatorze ans dans la 
société intime de M"^* de Maintenon, il devient un petit 
joujou à la mode, selon sa propre expression, et plaît à 
Louis XIV , qui lui donne des marques d'une faveur très 
enviée. 

D'ailleurs, il y prend peine, et fait en conscience son 
apprentissage de courtisan : son père exigeait qu'il se 
trouvât tous les matins, hiver comme été, à sept heures 
précises, au bas du petit escalier de la chapelle, unique- 
ment pour donner la main à M™« de Maintenon, qui par- 
tait alors pour Saint-Cyr. Et cependant sa famille était 
comblée de grâces, mais sans doute son père avait mé- 
dité cet axiome de la diplomatie des cours : prenez à 
droite, prenez à gauche, prenez de tous les côtés. La 
soirée était plus de son goût ; il trouvait au cercle de 



a38 • l'amour au xviii* siècle 

M°** de Maintenon la duchesse de Bourgogne, et celle-ci 
égayait par ses saillies plus ou moins naïves l'ennui d'un 
roi devenu grave et dévot, que certain savant ironiste et 
malveillant appela : Monsieur de Maintenon. Et naturel- 
lement il n'avait pas manqué de l'aimer, et les mauvaises 
langues ajoutèrent qu'il lui plut un peu trop. 

Un petit incident le mit en crédit dans ce cercle : pen- 
dant un bal paré, la duchesse de Bourgogne avait été, 
selon l'étiquette, prendre le duc de Brissac pour danser : 
or, il était d'usage que l'homme rendit le menuet à celle 
qui l'avait choisi : Brissac l'oublia, invita une autre dame, 
et tout le monde s'en aperçut ; quand il eut achevé, sa 
danseuse vint choisir Richelieu, qui tout exprès répéta 
la faute commise envers /la prmcesse, et alla prier celle- 
ci en lui disant : a Madame, permettez que je répare la 
faute de mon ami Brissac. » 

Bientôt célèbre par sa galanterie, l'ingéniosité de sa 
bravoure et de son esprit, Richelieu nous apparaît or- 
gueilleux au fond et dominateur^ mais insinuant et 
souple quand son intérêt le commande, passant d*nne 
intrigue de cour à la guerre d'Allemagne, à cette fameuse 
convention de Closter Seven qui le fit accuser d'avoir 
trahi son pays à beaux deniers comptants, s'arrachant 
des bras d'une jolie femme pour voler à la conquête de 
Mahon et du fort Saint-Philippe, diplomate par occa- 
sion, faisant servir l'amour à la politique,et, par exemple, 
séduisant à Vienne la maltresse du prince Eugène qui 
lui livre un secret d'État, assez superstitieux pour croire 
aux magiciens, aux astrologues, sacrifier un cheval 
blanc à la lune et refuser de faire sa cour au fils aîné du 



l'amour au xvm* siècle aSg 

roi parce qu'il savait que cet enfant ne régnerait point, 
protecteur des lettres et des arts, tantôt ami, tantôt enne- 
mi des favorites, et conseiller intime de Louis XV^ auquel 
il ripostait, comme celui-ci, après un sermon de Févêque 
de Sénez contre les scandales de la Cour, remarquait 
que le prédicateur jetait des pierres dans le jardin du 
maréchal : a Sire, n'en serait^il pas tombé quelques-unes 
dans le parc de Votre Majesté ? » 

C'est un homme auquel la fortune sourit presque con- 
stamment : idole du public pendant de longues années, 
populaire dans son gouvernement de Guyenne, où il dé- 
ploie un faste inouï, et donne des fêtes que préside sa 
ûlle Septimanie, comtesse d'Ëgmont, a qui a toutes ses 
grâces sans avoir aucun de ses vices ». C'est dans un 
bal masqué, donné en son honneur à l'hôtel de l'Inten- 
dance de Bordeaux, qu'un domino, qui l'avait assez long- 
temps intrigué, répondit à ses instances pour qu'il se fît 
connaître : 

Tu voudrais connaître mes traits 
Et les sentiments de mon âme ? 
Si je te crains, je suis Anglais, 
Si je t'aime, je suis Français, 
Si je t'adore, je sais femme ! 

Dans les premiers temps de son séjour à Bordeaux, 
il donna presque tous les soirs des soupers de cent 
couverts ; quant à lui, il s'asseyait presque toujours, 
seul homme, à une table, entouré de vingt-neuf jolies 
fenmies. Un soir, il rassembla celles qui avaient eu des 
bontés pour lui : aucune ne soupçonnait sa voisine 



24o L* AMOUR AU XVIII* SIECLE 

d'avoir des droits particuliers, et chaque mot qu'i 
disait était interprété par chacune d'elles en sa faveur ; 
si bien que le repas se passa en équivoques plaisantes, 
toutes en même temps fixant les yeux sur lui avec un 
sourire d'initiée, à chaque nouvelle allusion (i). Mais 
lorsqu'on eut servi le fruit et que les domestiques se 
furent retirés, il raconta des aventures qui lui étaient 
arrivées avec plusieurs, ajoutant qull avait fait, la nuit 
précédente, le plus agréable rêve, et leur servant cette 
transparente allégorie : « J'étais, comme je me trouve, 
avec vingt-neuf femmes, sur la beauté et le mérite 
desquelles il était difficile de prononcer. Toutes 
n'avaient eu besoin d'aucun art pour me plaire, et 
j'avais été assez heureux pour fixer un moment leur 
choix. J'étais enivré du bonheur de les réunir, et, ne 
pouvant le renfermer dans mon cœur, je ne pus résister 
au plaisir de leur faire entendre combien j'avais été 
heureux par leur possession. Je ne voulais pas que mon 
indiscrétion pût blesser aucune d'elles ; cependant 
j'étais bien aise qu'elles connussent toutes leur mérite 
particulier et l'étendue des faveurs qui m'avaient été 
prodiguées. Admettez pour un instant que ce soit vous. 
Mesdames, et je vais dire à chacune de vous ce que 



(i) Je résume dans cette esquisse mes lectures et les Mémoires 
de RicheHeu, mémoires apocryphes rédigés par Soulavie, qui ne 
laissent pas de renfermer maints détails véridiques. Voir arssi le 
tome V de cet ouvrage au chapitre sur M— de Tencin, et Le due de 
Richelieu corrupteur de Louis XV, par un Ami de la Vérité, un 
▼ol., 1794* Les Anecdotes sur M, de Richelieu sont attribuées à Rul* 
hière. 



l'amour au XVIIl® SIECLE tà^l 

j'adressai à ces femmes, que me donnait si généreuse- 
ment mon rêve. » Il le fît, s'étendit avec complaisance 
sur les charmes intimes de ces prétendues beautés de 
rêve : les unes baissaient la tête, les autres se mirent à 
rire, et comme il leur demanda ce qu'elles pensaient du 
songe : « Je pense, repartit une dame, que vous étiez un 
grand impertinent, et que ces vingt-neuf femmes avaient 
été encore plus folles que vous n'étiez indiscret, y) 

Et l'on pardonnait de telles insolences au roi de la 
mode, au nouvel Alcibiade, à l'enfant gâté de la nature 
et de la société. Laclos pouvait venir : Les Liaisons 
dangereuses atteindront à peine cette perversité élé- 
gante, cette fatuité cruelle dont le maréchal donna de 
trop nombreux exemples. Oui, mais aussi comment se 
fâcher avec un homme aussi célèbre par sa présence 
d'esprit que par ses succès, et dont les femmes 
disaient, lorsqu'il était question de quelque gaucherie 
en amour : (c Fronsac n'eût pas fait cela. )> (Il porta 
d'abord le titre de duc de Fronsac.) Il avait le don des 
larmes, don si persuasif en amour : et puis encore, 
disait une de ses victimes, avec lui la faute est 
commise, si c'en est une, avant de s'apercevoir qu'on l'a 
faîte. Quant à lui, formulant la théorie du libertinage, il 
estimait que l'homme n'a pas plus le pouvoir .d'être con- 
stant que d'empêcher la maladie et la mort, que quelques 
mois de plus ou de moins font la seule différence entre 
l'infidèle et l'abandonné : l'un eût fait ce qu'il accuse 
l'autre d'avoir exécuté ; enfin, disait-il, les sens jouent 
le seul rôle en amour ; l'honmie est fier, il veut triom- 
pher, et se trompe lui-même en prenant pour de l'amour 

i6 



a4a l'amour au xviii* siècle 

Tenvie de soumettre une femme qui ose lui résister. 

Un autre mot de lui en dit plus que de grandes 
théories. Parlant de M"** d'Averne, il observe en vrai 
talon-rouge : ce Je ne l'avais eue que pour le plaisir de 
faire le Régent cocu, » 

Tout cela ne Tempêcha nullement de plaire à des 
Altesses, M"® de Valois, la ducheëse de Berry, M^^* de 
Gharolais qui, peut^tre pour l'amuser, se fit peindre en 
habit de cordelier et inspira cet impromptu à Vol- 
taire : 

Frère Ange de Gharolais, 
Dis-nous par quelle aventure 
Le cordon de Saint-François 
Sert à Vénus de ceinture. 

ce J'étais brouillé avec M"® de Gharolais, dit-il... 
Cette princesse était belle mais altière; son amour 
était emporté plutôt que tendre ; cependaiit dans des 
moments personne ne paraissait plus sensible. Quand 
elle se croyait aimée sans partage, rien n'était au- 
dessous d'elle pour plaire à son amant; mais le 
moindre soupçon l'aigrissait, dlle se souvenait alors 
qu'elle était princesse dû sang, et son air impérieux im- 
posait à tout autre qu'à moi. Bientôt elle vit qu'elle 
prenait une peine inutile, et elle cessa dans sa colère de 
me parler de son rang. j> 

M"« de Valois et M"« de Gharolais se le disputèrent, 
mais on se réconcilia pour aller le voir ensemble à la 
Bastille, quand il fut emprisonné pour la troisième fois^ 
en 1719, comme complice de la Gonspiration de 



l'amour au xviii* SIÈCLE a43 

Cellamare. La Palatine ajoute qull ne se gêtiait guère 
pour montrer à ses amis les lettres de M*^^ de GharolaÎB. 
I^iie ^Q Valois fit mieux : afin d'obtenir sa mise en 
liberté, elle épousa, la mort dans Pâme, le prince de 
Modène; d*où ce couplet : 

J'épouse un des plus petits princes, 
Maître de très petits États, 
Et qui pour moi ne valent pas 
Une de nos moindres provinces. 
L'on y manque de tout, la finance est petite. 
Quelle différence, grand Dieu! 
Entre ce triste et pauvre lieu 
Et le riche lien que je quitte ! 

Elle eût préféré un mariage secret avec son duc, 
comme avait fait sa sœur la duchesse de Berry avec le 
chevalier de Riom, mais le Régent n'était pas homme 
à tolérer une seconde équipée de ce genre dans sa 
famille. 

Voici quelques échantillons de son genre d'esprit : un 
mélange de grâce impertinente et d'ironie hautaine. 

Lorsque Voltaire partit pour Berlin en 1560, Moncrif 
sollicita la place d'historiographe de France, et en parla 
au maréchal qui répliqua : (k Tu veux dire historUy 
griffe, » faisant allusion à son Histoire des chais. 

Un jeune officier de la garnison de Bordeaux, qui 
s'était pris de querelle au spectacle, s'approche de la 
loge du maréchal, et se plaint qu'on lui a craché au 
visage : a Fi donc ! Monsieur, repart le duc, allez vite 
vous laver. » A bon entendeur salut. H faisait partie du 



a44 l'amour au xviii* siècle 

tribunal des Maréchaux juges du point d'honneur, obli- 
gés d'empêcher et de punir les duels, professant sur 
ceux-ci des idées contraires aux devoirs de leur charge ; 
et, pour sa part, Richelieu avait tué en combat singulier 
le prince de Lixin. 

M"** de Guébriant le trompait, et en même temps lui 
reprochait ses infidélités; cependant elle lui donna 
rendez-vous au Palais-Royal dans la cour des cuisines : 
a Votre rendez-vous est bien choisi, répondit-il ; vous 
pouvez rester dans la cour des cuisines, car vous n'êtes 
faite que pour charmer des marmitons. Adieu, mon 
petit ange. » 

Déçu dans son ambition de devenir premier ministre, 
il se montre général plus brillant qu'habile, aimé de ses 
troupes qui le surnomment le Père la Rapine, en sou- 
venir de ses exactions, sachant à merveille employer le 
ressort de Thonneur sur l'esprit du soldat : ainsi. 4 
Minorque, il fait mettre à l'ordre du jour que les 
ivrognes (très nombreux au camp) ne monteront point 
à l'assaut : tous aussitôt deviennent des modèles de 
tempérance. 

Il avait pris en grippe sa première femme, Marie- 
Anne de Noailles, et fut envoyé à la Bastille pour sa 
conduite... insuffisante envers elle; pour d'autres rai- 
sons aussi, j'imagine : on la lui amenait une fois par 
semaine, et, selon la chaleur ou la froideur de l'accueil, 
le gouverneur adoucissait, aggravait le régime du 
prisonnier. Et plus tard, le vieux maréchal, avec la 
plus étonnante désinvolture, racontait lui-même ses 
infortunes conjugales, son observation si comique 



l'amour au xviii® SIÈCLE a45 

lorsqu'il surprit la duchesse en tête à tête fort vif avec 
son écuyer : « Songez, Madame, à rembarras où vous 
vous seriez trouvée si tout autre que moi fût entré î » 
cet autre mot, presque grandiose à force de cynisme, 
quand, devenu veuf, et voulant épouser Elisabeth de 
Lorraine (mais la chose était encore secrète), cet 
écuyer, espérant sans doute qu'il avait oublié, vint le 
supplier de le reprendre à son service : « D'où savez- 
vous donc que je me remarie ? » M"* de Lorraine, cette 
figure idéale de tendresse et de piété, avait produit sur 
lui la plus vive impression : il lui demeura fidèle 
pendant plusieurs mois , et ne cessa de Taimer tout en 
la trompant le plus discrètement du monde. (Grave 
problème sur lequel les honmies et les femmes resteront 
sans doute en étemel désaccord.) Elle mourut d'une 
maladie de poitrine, après six ans de mariage, répon< 
dant délicieusement à son mari qui s'informait si elle 
était contente de son confesseur, le P. Ségaud : a Assu- 
rément, car il ne m'a pas défendu de vous aimer. » 

Voltaire avait salué galamment (avril i^34) le mariage 
de M"« de Lorraine avec Richelieu : 

Un prêtre, un oui, trois mots latins, 
A jamais ûxent vos destins; 
Et le célébrant d'un village 
Dans ]a chapelle de Montjeu 
Très chrétiennement vons engage 
A ... avec Richelieu, 
Avec Richelieu, ce volage 
Qui va jurer par ce saint nœud 
D'être toujours fidèle et sage. 



a46 l'amour au xviii® siècle 

Nous nous en défions un peu, 

Et vos grands yeux noirs, pleins de feu, 

Nous rassureut bien davantage 

Que les serments qu*il fait à Dieu. 

Mais vous, Madame la duchesse, 

Quand vous reviendrez à Paris, 

Savez-vous combien de maris 

Viendront se plaindre à votre Altesse ? 

Ces nombreux cocus qu'il a faits 

Ont mis en vous leur espérance ; 

ns diront, voyant vos attraits : 

« Dieu ! quel plaisir que la vengeance ! » 

Vous sentez bien qu'ils ont raison, 

Et qu'il faut punir le coupable : 

L'heureuse loi du talion 

Est des lois la plus équitable. 

Quoi ! Votre cœur n'est point rendu ? 

Votre sévérité me gronde ! 

Ah ! quelle espèce de vertu 

Qui fait enrager tout le monde ? 

Faut-il donc que de vos appas 

Richelieu soit l'unique arbitre ? 

Est-il dit qu'il ne sera pas 

Ce qu'il a tant mérité d'être ? 

Soyez donc sage, s'il le faut; 

Que ce soit là votre chimère ; 

Avec tous les talents de plaire 

Il faut bien avoir un défaut... 

Le même Voltaire n'avait pas attendu si longtemps 
pour célébrer son cher duc ; et voici un , autre échantil- 
lon de sa muse badine : 

C'est l'Alcibiade français 

Dont vous admiriez le succès 

Chez nos prudes, chez nos coquettes. 



l'amour au xvm« siècle 247 

Plein d'esprit, d'audace et d'attraits, 
De vertus, de gloire et de dettes. 
Toutes les femmes l'adoraient, 
Toutes avaient la préférence ; 
Toutes à leur tour se plaignaient 
Des excès de son inconstance, 
Qu'à grand'peine elles égalaient. 
L'Amour, ou le Temps, l'a défait 
Du beau vice d'être inÛdèle : 
Il prétend d'un amant parfait 
Être devenu le modèle. 

Soit qu'il fClt encouragé par le souvenir de M"« de Lor- 
raine, soit qu'il se crût au-dessus des lois de la nature, et 
qu'il eût rayé de sa destinée le mot vieillesse, il n'hésitait 
pas, malgré ses quatre-vingt-quatre ans, à tenter une 
troisième aventure, se remariait et semblait commencer 
une nouvelle vie. 

Ainsi donc il contracte trois mariages sous trois 
règnes différents, et, détail stupéfiant, ne se montre pas 
fidèle à sa troisième femme. U avait épousé la première 
à seize ans. Marie-Antoinette, qui ne l'aimait point, lui 
demanda étourdiment, le lendemain de ce dernier ma- 
riage : <K Eh bien ! Monsieur le Maréchal, comment vous 
en êtes-vous tiré?» Et lui de répondre avec une gravité 
ironique : <k A mon âge. Madame, la difficulté n'est pas 
là. » Et il terminait sa carrière à quatre-vingt-douze ans, 
en 1788, à la veille de cette révolution que l'éclat, la con- 
tagion de ses vices, contribuaient, pour leur part, à 
rendre inévitable. 

Plus passionné qu'amoureux, plus aimable, plus aimé 
qu'estimé, tel l'ont dépeint quelques biographes. Les 



248 l'amour au XVIIl* SIÈCLE 

femmes avaient pu le rendre sceptique sur les femmes ^ 
mais il était, quoi qu'on ait dit, capable d'amour, et 
plus porté qu'on ne pense aux entreprises romanesques. 
Ghamfort rapporte qu'on parlait de lui dans un cercle, 
et beaucoup d'affirmer qu'il n'a pas de- cœur, qu'il n'est 
qu'un roué de la pire espèce. « Vous le traitez bien dure- 
ment, proteste la marquise de Saint-Pierre; moi je con- 
nais une femme pour laquelle il a fait trois cents lieues 
à franc é trier. » Là-dessus, elle entame le récit de l'aven- 
ture à la troisième personne; puis, gagnée par la chaleur 
dé la narration, ajoute : a II arrive à son hôtel, entre au 
salon, la prend dans ses bi^as, l'emporte dans la cham- 
bre... et nous y sommes restés trois jours. » 

U avait des inventions originales en amour et, comme 
tous les grands joueurs, se confiait à son étoile.^Ainsi, il 
loue une maison qui donnait sur un hôtel dont il n'avait 
pu séduire le portier ; la femme de chambre de la dame 
qu'il aime ouvre une lucarne de grenier sur laquedle il 
appuie une planche légère et s'engage fort téméraire- 
ment ; mais, le matin venu, le chemin lui semble trop 
périlleux, la planclie rétrécie ; vainement la camériste le 
presse, insiste : « Enfin, objecte-t-elle, vous y avez déjà 
passé. — Oui, dit-îl> mais c'était avant, et alors on passe- 
rait dans le feu ; après, c'est bien différent. » Il fallut 
' l'enfermer dans une armoire et lui procurer un déguise- 
ment pour qu'il prît la clef des champs. 

Son aventure avec M imi Dancourt, M™« de La Popeli- 
nière(i), femme du célèbre fermier général, ût le tour de 
l'Europe. 

<i) Certains» lettrés écrivent Povpelinière ou même PoupUnière, 



/ 



l'amour au XVIIl® SIECLE 249- 

Des lettres anonymes avertissaient depuis quelque 
temps le ûnancier que sa fenmie recevait toutes les nuits 
le maréchal : notre homme hésitait à les croire, car son 
portier, qui lui était tout dévoué, ne voyait passer per- 
sonne. Cependant il voulut en avoir le cœur net ; un jour 
que M"** de La Popelinière était absente, il monte dans 
son appartement avec Vaucanson et un autre ami. On 
fùrette partout ; rien de suspect ; cependant un des inqui- 
siteurs s'étant avisé de frapper de sa canne la plaque de 
la cheminée, celle-ci sonna creux. Vaucanson, s'appro» 
chant, constate qu'elle était montée à charnière, et par- 
faitement unie au revêtement des côtés : « Ah ! Monsieur ! 
s'écrie-t-il en se tournant vers le mari minotaurisé, le 
bel ouvrage que je vois là ! Et l'excellent ouvrier que 
celui qui Ta fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre,, 
mais la charnière en est d'une délicatesse ! Non, il n'y a 
point de tabatière mieux travaillée. — Quoi ! fait La Po- 
pelinière tout pâle, vous êtes sûr que cette plaque s'ou- 
vre! — Vraiment, j'en suis sûr, dit Vaucanson, tout 
pétillant d'aise de sa trouvaille ; rien n'est plus merveil- 
leux! — Et que me fait votre merveille? 11 s'agit bien 
ici d'admirer ! — Ah I Monsieur, de tels ouvriers sont 
rares ! — Laissons là vos ouvriers, et qu'on m'en appelle 
un qui fasse sauter cette plaque î » L'ouvrier arrive ; 
derrière la plaque, une ouverture faite au mur mitoyen 
était dissimulée par un panneau de boiserie, et donnait 
accès à l'amoureux. La Popelinière envoie quérir le 
commissaire, fait constater sa disgrâce ; sa femme rentre, 
escortée du maréchal de Saxe, qui recommande vaine- 
ment le silence, la sérénité ; M"*® de la Popelinière ne 
réussit pas mieux avec ses larmes et ses prières. Le mari,. 



a&o l'amouh au xvin* siècle 

inflexible, exigea son départ et fit une pension ; la tris- 
tesse, la maladie, eurent bientôt raison d'elle. Cependant 
lé maréchal la voyait de temps en temps par bienséance, 
et l'on s'extasia sur sa conduite : « En vérité, disait-on, 
M. de Richelieu a eu pour elle des procédés bien admi- 
rables! 11 n'a cessé de la voir jusqu'au dernier moment. » 
Tout de même, lorsqu'il se brouilla avec M^^ de Pom- 
padour qu'il voulait remplacer comme favorite par M™* de 
Flavàcourt, la marquise avait invité le lieutenajit de 
police à laisser vendre partout, même dans les théâtres, 
des bijoux appelés : plaques de cheminée, avec une 
<;hanson où Ton persiflait le duc. De son côté, pendant 
un voyage à la Muette, sachant la favorite indisposée 
et logeant au-dessus d'elle, le vindicatif gentilhomme 
s'amusait à trépigner toute la nuit dans sa chambre. 
Louis XV la consola d'un mot : « Vous ne connaissez pas 
M. de Richelieu ; si vous le chassez par la porte, il rentrera 
par la cheminée. » Un jour même il dit à l'împroviste au 
duc : « Monsieur de Richelieu, combien de fois avez- 
vous été à la Bastille? — Trois fois, Sire. » Et Louis XV 
Be mit à détailler les motifs des trois lettres de cachet. 
Le maréchal comprit la leçon. D'ailleurs il exerçait une 
sorte d'ascendant sur le roi, savait que celui-ci ne détes- 
tait point qu'on tourmentât ses maîtresses, faute de les 
taquiner lui-même, comme lorsqu'il s'amusait, à leur lire 
les sermons de Massillon. 

Et cette vie de Richelieu fait songer aux vers d'Alfred 
de Musset sur la stratégie de la séduction : 



l'amour au XVIII* SIÈCLE a5i 



Les femmes cependant demandent autre chose. 

Bien plus, sans les aimer, du moment que Ton osé, 

On leur plait. La faiblesse est si chère à leur cœur, 

Qu'il leur faut un combat pour avoir un vainqueur. 

Croyc2-moi, j'ai connu ces êtres variables. 

Il n*existe, dit-on, ni deux feuilles semblables, 

Ni deux cœurs faits de même; et moi je vous promets 

Qu'en en séduisant une, on séduit tout un monde. 

L'une aura les pieds plats, l'autre la jambe ronde, 

Mais la communauté ne changera jamais. 

Avez-vous jamais vu les courses d'Angleterre ? 

On prend quatre coureurs, — quatre chevaux sellés ; . 

On leur montre un clocher, puis on leur dit : allez ! 

11 s'agit d'arriver, n'importe la manière. 

L'un choisit un ravin, l'autre un chemin battu. 

Celui-ci gagnera, s'il ne rencontre un fleuve ; 

Celui-là fera mieux, s'il n'a le cou rompu. 

Tel est l'amour, Silvio'; — l'amour est une épreuve ; 

n faut aller au but, — la femme est le clocher; 

Prenez garde au torrent, prenez garde au rocher ; 

Faites ce qui vous plait, le but est immobile. 

Mais croyez que c'est prendre une peine inutile 

Que de rester en place et de crier bien fort : 

Clocher, clocher, je t'aime, arrive ou je suis mort. 



Mais, puisqu'on a coutume de faire porter au 
XVIII® siècle les péchés de son prédécesseur, je vou- 
drais une fois encore rappeler que celui-ci l'emporte 
plutôt par le décorum que par la moralité ; et il n'est 
pas inutile de redire que des femmes comme la Dalesso, 
M"^ Chouars, de Guerchi, Marion de Lorme, Ninon de 
Lenclos, qui d'ailleurs appartenaient à de bonnes famil- 



aSa l'amour au xviii® siècle 

les, eurent, sous Louis XIII et Louis XIV, des salons 
fort à la mode (i). 

Il y avait raison suffisante, surtout pour Ninon. Et il 
semblait tout naturel alors que les dames reçussent 
de l'argent de certains favoris ; ce jeu était fort en 
faveur dans le monde le plus huppé, et quand il s'agis- 
sait de partisans enrichis par des fortunes trop 
rapides, on croyait tout simplement reprendre le bien 
de tout le monde. Et c'est une question de savoir si le 
sacrement, dont Manon de Lorme et Ninon se passè- 
rent si gaillardement, n'aggrave pas les torts des 
grandes dames qui trompaient leurs maris et leurs 
amants sans vergogne. N'oublions pas que Tallemant 
des Réaux lui-même, ce roi des médisants, ne compte 
pas à l'actif de la première plus de dix à douze pas- 
sades, vingt-cinq pour la seconde : et c'est beaucoup 
sans doute devant la morale, mais j'imagine que ces 
chiffres eussent fait sourire M"®* de Chevreuse, 
d'Olonne, de Montbazon; encore quelques noms 
sont-ils contestés par Saint-Évremond qui forma Ninon 
comme Desbarreaux avait formé Marion, par Saint- 
Évremond qui Ait aussi son ami, son correspondant 
pendant un demi-siècle et plus ; il lui écrivait : 



(i) Œuvres mêlées de Saint-Evremond, avec une préface de Char- 
les GiRAUD, pp. a55 et suiv. — Pbrrbns : Les libertins en France au 
XVIW siècle, pp. i84 et suiv. — Historiettes de Tallemant des 
Réaux. — Walckenabr : Mémoires pour servir à Vhistoire de 
MvM de Sévigné, t. I et IV. — Lettres de Ôui-Patln. — Somaysk : 
Dictionnaire des Précieuses, — Voir aussi le tome IV de cet 
ouvrage, pp. i55 et suiv. 



l'amour au xvih® siècle 253 

Dans vos amours on vous trouvait légère, 
En amitié toujours sûre et sincère : 
Pour vos amants les humeurs de Vénus, 
Pour vos amis les solides vertus. 

Et puis encore : 

Tantôt c'était le naturel d'Hélène, 
Ses appétits comme tous ses appas ; 
Tantôt c'était la probité romaine, 
Et de l'honneur la règle et le compas. 

Ninon de Lenclos (i620-i^o5), qui prenait si bien son 
parti de vieillir, « cependant, soupirait-elle, les rides de- 
vraient être placées sous le talon, non sur le visage, » 
Ninon, dans la seconde partie de sa vie, recevait les 
hommes et les femmes les plus qualifiés. Scarron la pro- 
clame la plus étonnante ûUe du siècle, la seule que les 
honmies pussent aimer sans repentir ; il ajoute que sa 
société fut pendant cinquante ans pour la jeunesse une 
école de politesse et d'honneur (i). 

De même l'abbé de Ghateauneuf dit qu'elle 



(i) Chapelle, mis à la porte pour son ivrognerie, s'en vengea 
' par des épigrammes ; celle-ci seule a été conservée : 

Il ne faut pas qu'on s'étonne 
Si souvent elle raisonne 
De la sublime vertu 
Dont Platon fut revêtu ; 
Car à bien compter son âge, 
Elle doit avoir vécu 
Avec ce grand personnage. 



a54 l'amour au xviii« siècle 

... ût régner dans son cœur 
Et la galanterie et Taustère pudeur, 
Et montra ce que peut le triomphant mélange 
Des charmes de Vénus et de Tesprit d*un ange. 

« Mon ûls, écrit la princesse Palatine, est de ses amis ; 
{6 voudrais qu'il i'allât voir plus souvent et la fréquen- 
tât de préférence à ses bons anus. Elle lui donnerait de 
meilleurs sentiments et plus nobles que ceux<i ne font. 
Elle, s'y entend, paralt-il, car ceux qui sont ses amis la 
vantenfet ont coutume de dire : « Il n'y a point de plus 
honnête homme que M^^^ de Lenclos. » 

Voici encore le témoignage de l'abbé Fraguier : 
ce C'était un esprit et des mannières au-dessus de tout, 
pour les agréments ; et une probité si pure que le mié- 
lange des agréments avec la vertu en faisait un pro* 
dige... Elle avait la confiance de tout le monde, dans 
les plus grandes affaires comme dans les plus petites. 
Tout ce qu'elle pensait était bien pensé ; tout ce qu'elle 
faisait était bien fait... » 

_Saint-Évremond lui mandait, à quatre-vingt-dix ans, 
et elle avait quatre-vingts ans bien sonnés... : (k Vous 
êtes de tous les pays ; aussi estimée à Londres qu'à 
Paris. Vous êtes de tous les temps, et quand je vous 
allègue, pour faire honneur au mien, les jeunes gens 
vous nomment pour donner l'avantage au leur. Vous 
voilà maltresse du présent et du passé. Puissiez-vous 
avoir des droits considérables sur l'avenir... » 

Saint-Simon lui-même prône le salon de la rue des 
Tournelles et sa directrice : <k Ninon eut des amis illus- 



l'amour au XVIII® SïèCLK 255- 

très de toutes les sortes, et eut tant d'esprit qu'elle les 
conserva tous, et qu'elle les tint unis entre eux, ou pour 
le moins sans le moindre bruit. Tout se passait chez elle 
avec un respect et une décence extérieure que les plus 
hautes princesses soutiennent rarement, avec des fai» 
blesses. Elle eut de la sorte pour «unis tout ce qu'il avait 
de plus trayé et déplus élevé à la Cour; tellement qu'il 
devint à la mode d'être reçu chez elle, et qu'on avait rai- 
son de le désirer parles liaisons qui s'y formaient. Jamais 
ni jeu ni ris élevés, ni propos de religion ou de gouverne-^ 
ment ; beaucoup d'esprit et fort orné ; des nouvelles an- 
ciennes et modernes, des nouvelles de galcmterie, et tou- 
tefois sans ouvrir la porte à la médiscmce. Tout y était 
délicat, léger, mesuré. 

« La considération, chose étrange, qu'elle s'était ac- 
quise, le nombre et la distinction de ses amis et de ses 
connaissances, continuèrent quand les charmes cessèrent 
de lui attirer du monde, quand la bienséance et la mode 
lui défendirent de ne plus mêler le corps avec l'esprit... 
Elle a souvent secouru ses amis d'argent et de crédit, 
est entrée pour eux dans des choses importantes, a 
gardé très fidèlement des dépôts d'argent et des secrets 
considérables qui lui étaient confiés. » 

Et voici un détail qui dit tout : elle était invitée chez 
les Gondé. Christine de Suède lui rendit visite, et écrivit 
à Mazarin (k qu'il ne manquait rien au roy que la con- 
versation de cette rare fille pour le rendre honnête 
homme. » 

M°^« de Sévigné, dont le mari et le fils avaient aimé 
Ninon, a de la peine à prendre son parti de cet empres- 



256 l'amour au XVIII*» SIECLE 

sèment de la bonne compagnie : « Qu'elle est dangereuse 
«ette Ninon ! écrit-elle, si vous saviez comme elle dog- 
matise sur la religion, cela vous ferait horreur... » Et 
plus tard : 

« Elle rassemble tout sur ses vieux jours, et les 
hommes et les femmes ; mais, quand elle n'aurait pré- 
sentement que les femmes, elle devrait se consoler de 
cet arrangement, ayant eu les hommes dans le bel âge 
pour plaider... Le moyen de ne pas haïr Is^ vieillesse 
après un tel exemple ! » Mais la voix discordante de la 
marquise se perd dans le concert des éloges; Gorbinelli, 
les Coulanges fréquentent chez Ninon, célèbrent le 
charme de son hospitalité. 

A vingt-trois ans, elle s'aperçoit que la société a 
chargé les femmes des attributions les plus frivoles, que 
les hommes se sont réservé le droit aux avantages les 
plus solides : de ce moment, dit-elle, je me fis homme. 
Ainsi, le privilège masculin, si fortement dénoncé par 
Paul Hervieu, ne la gêne point, puisqu'elle transpose 
son sexe avec tant de désinvolture... 

Elle ne reconnaît qu'une seule règle, celle de la nature, 
n'accorde au monde que le respect des bienséances, 
pardonne tout, sauf le scandale, ne voit dans l'amour 
qu'un sentiment aveugle, un goût fondé sur les sens, un 
sentiment accidentel, irresponsable, sujet au dégoût 
comme au repentir, qui n'a besoin de mérite ni de 
reconnaissance, qui n'a point d'autre objet, d'autre mo- 
rale que lui-môme. « Je t'aimerai trois mois, disait-elle à 
un de ceux qu'elle distingua : c'est pour moi l'éternité. » 
Cependant, sa passion pour le marquis de Villarceaux 



l'amour au XVIII* SIÈGLK nSj 

ne dura pas moins de deux ans, et pour lui plaire elle 
passa de longs mois à la campagne. 

Mieux qu'aucune femme, elle sut convertir un amaîit 
congédié en un ami dévoué. Seule peut-être M"^ Réca- 
mier sut l'égaler, mais M^ Récamier ne permettait pas 
à ses soupirants de devenir des amants, et le chemin 
de la possession à l'amitié sans épithète est cent fois 
plus escarpé que la route du platonisme amoureux au 
platonisme amical. 

La mère de Ninon, grande dévote, aurait pu figurer 
parmi les Affirmatifs, comme les appelait Gharleval, 
mais son père était un des esprits forts du Marais, et 
elle pencha bien vite de ce côté. A douze ans, elle lisait 
Montaigne, et à quatorze ans, voyant Fauditoire en 
pleurs pendant un sermon sur la Passion, elle murmu- 
rait : « De quoi s'avise-t-on ? Qu'importe la mort à 
qui ressuscite ? » Disciple d'Épicure, de Gassendi, de 
Saint-Évremond, elle soutenait qu'on est digne de pitié 
quand on a besoin de la religion pour se conduire, car 
cela prouve qu'on a l'esprit bien borné ou le cœur bien 
corrompu. 

Elle écrivit à Saint-Évremond : « Vous savez le parti 
que j'aurais pu tirer de mon corps ; je pourrais encore 
mieux vendre mon âme ; les Jansénistes et les Moli- 
nistes se la disputent. » Le P. d'Orléans, jésuite, ayant 
fait auprès d'elle une dernière tentative aussi inutile 
que les autres, lui dit : ce £h bien ! offrez au moins à 
Dieu votre incrédulité I )> Et cependant, par deux fois, 
sous l'impression violente de deuils de famille ou 
d'amour, elle entra au couvent ; mais elle ne s'y éter- 

17 



aSS l'amour au xviii<^ siècle 

nisa point. Son luth, dont elle jouait en perfection, eût 
suffi sans doute à l'en faire sortir. 

Qui ne connaît Fanecdote du billet de La Châtre, et la 
réponse de Ninon au maréchal de Choiseul énumérant 
ses titres à ses bonnes gr&ces : 

Seigneur, que de vertus vous me faites haïr ! 

Voici deux traits moins répétés : l'abbé Testu cher- 
chait à la convertir, afin de se faire valoir ; elle observa 
plaisanmient : ce S'il ne fait fortune que par mon âme, 
il mourra sans bénéfice. » 

Le grand prieur de Vendôme, vexé de la trouver in- 
sensible, lui décocha ces vers piteux : 

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, 
Je renonce sans peine à tes faibles appas ; 

Mon amour te prêtait des charmes, 

Ingrate, que tu n'avais pas. 

Mais elle ripostait tout aussitôt : 

Insensible à tes feux, insensible à tes larmes 
Je te vois renoncer à mes faibles appas ; 
Mais, si l'amour prête des charmes, 
Pourquoi n'en empruntais-tu pas ? 

Elle ne buvait que de l'eau à ses petits soupers, mais 
on disait qu'elle était ivre dès la soupe, ivre du vin de 
son voisin, ivre de sa gaieté, de ses perpétuelles 
saillies. 

Elle a pour axiomes qu'il faut cent fois plus d'esprit 
pour se gouverner en amour que pour commander une 



l'amour au XVIII* SIECLE 269 

armée, que la puissance de Famour n'est que dans son 
bandeau, que la beauté sans grâce est un hameçon sans 
appât, qull n'y a rien de si varié dans la nature que 
les plaisirs de Tamour, quoiqu'ils soient toujours les 
mêmes, qu'il faut prendre les plaisirs au jour la journée. 
Elle rendait grâce à Dieu tous les soirs de son esprit, 
et le priait tous les matins de la préserver des sot- 
tises de son cœur. 

C'est encore d'elle cette définition des Précieuses : les 
Jansénistes de l'amour. 

Est-il besoin de faire justice de tant de fables accré- 
ditées sur son compte, répétées aujourd'hui encore par 
une foule de gens, telles que : sa prison aux Filles 
repenties, qui lui aurait fait dire : Je ne suis ni fille, ni 
repentie ; sa conversation avec Louis XIV sur la 
demande de celui-ci; la visite du P. Bourdaloue; un 
prétendu fils de Ninon, amoureux d'elle et se tuant de 
désespoir ; les passades tardives quand son été et son 
automne eurent fait le saut par la fenêtre. Ceux qui 
ont Inventé ces contes ne la connaissaient guère ; mais 
l'histoire, certaine manière d'écrire l'histoire, n'est^elle 
pas une perpétuelle conspiration contre la vérité ? 

Parmi les intimes de Ninon, faisant partie de la 
Chambre des élus, il faut citer encore : M"** de Lafayette, 
de Rohan, de Chevreuse, d'Olonne, de Chatillon, de 
Choisy, de Vivonne, de Sully, de Castelnau, de La Sa- 
blière ; M"*® Scarron qui, devenue M™® de Maintenon, 
lui écrivit de temps en temps jusqu'à sa mort, se 
gardait bien de la désavouer, et la servait avec effica- 
cité lorsqu'elle s'aventurait à solliciter pour quelqu'un. 



!l6o l'amour au XVIII* SIÂCLE 

Dans le camp des hommes : Molière, Goiche, ViUars, 
Miossens, Palluau, Souvré, Gréqui, Termes, Jarzay, 
Matha, les deux Gramont, d'Ëlbène, Bemier, Sarrazin, 
Fontenelle, Fastronome Hayghens, La Fare, La Fon- 
taine, d'Ablancourt ; le chevalier de Méré, qai* s'était 
conféré le privilège galant de former les jennesfemmeSy 
et qui, dansnne heure de déception, terminait ainsi une 
verte épigramme : 

... Mais aujoardlral, sans opulence, 
Il faut renoneer aux plaisirs. 
Un amant qui ne peut dépenser qu'en soupirs 
N'est plus payé qu'en espérance ; 

— Gharleval, dont Fenthoasiasme amical se traduisait 
par ces vers : 

Je ne sids plus oiseau des champs, 
Mais de ces oiseaux des Toumelles, 
Qui parlent d*amour en tout temps. 
Et qui plaignent les tourterelles 
De ne se baiser qu'au printemps ; 

— Fabbé de Ghaulien, qui prétendait que l'amour 
s'était retiré dans les rides du front de Ninon; — 
Gourville, qui, Revenant d'exil, retrouva l'amie, la dépo- 
sitaire exacte dans l'amante un peu capricieuse, mais 
lui, du moins, n'avait pas réclamé de promesse de fidé- 
lité par écrit; etc.. Très justement, les contemporains, 
qui admiraient en elle une puissance sociale, répétèrent 
à Fenvile quatrain de Saint-Évremond : 

L'indulgente et sage nature 
A formé Fàme de Ninon 
De la volupté d'Épicure 
Et de la vertu de Gaton. 



l'amour au xviii* siècle 2l6l 

Charles Giraud a donc raison d'affirmer que le mot 
de comtisane, appliqué à Ninon, est tout à fait exagéré : 
dominant les situations les plus difficiles par l'ascen- 
dant de son esprit et de son tact, désintéressée, 
n'écoutant en amour que son caprice ou son cœur, elle 
demeure une des merveilles du xvn® siècle. 

Quoi qu'on ait pu dire et écrire, l'amour coiijugal 
existait au xvm^ siècle, et il avait la majorité. Autrefois 
comme aujourd'hui, le nombre des mauvais ménages 
était bien moindre que celui des bons ; j'entends par 
bons cette moyenne où la médiocrité humaine peut 
atteindre. Trouvftt-on chez les grands les vertus de 
famille, elles ne tentent guère la plume des auteurs, 
puisqu'elles ont la douceur, la monotonie sereine des 
lacs, et ne se prêtent guère aux descriptions brillantes 
dont vit le roman, aux péripéties du drame. L'amour 
conjugal intéresse ceux qui en jouissent, peu ou point 
le voisin, l'observateur ; il ne conuuence à entrer dans 
l'histoire que lorsqu'il est menacé, compromis ou 
perdu : sans le serpent tentateur, personne n'aurait 
parlé d'Adam ni d'Eve. Ainsi, dans une assemblée poli- 
tique, le spectateur n'a d'yeux que pour les orateurs qui 
occupent la tribune, pour les interrupteurs, pour les 
députés qui administrent ou reçoivent des camouflets ; 
il ne se préoccupe guère d'écouter le silence des 
timides, d'étudier le travail des conmiissions. 

Détail assez curieux : le xvui*' siècle est en quelque 
sorte le siècle des bons ménages de ministres : les 
Maurepas, les Ghauvelin, les Vergennes, les Necker, 



262 l'amour au XVIII** SIÈCLE 

fournissent de parfaits exemples d'amour conjugal. 
Maurepas et sa femme passent cinquante-cinq ans en- 
semble, sans se quitter presque un seul jour ; M"<* de 
Maurepas avait beaucoup d'influence sur son mari, qui 
assistait tous les soirs à sa partie de loto ; M"^^ de 
Puisieux les appelait Philémon et Baucis. On sait 
Tadoration sans bornes de la duchesse de Ghoiseul 
pour son mari, qui la payait de retour à sa façon, 
c'est-à-dire en se montrant assez infidèle. 

Voulez-vous d'autres noms ? Le prince et la princesse 
de Beauvau, — Aurore de Verrières, l'aïeule de 
G. Sand, qui aime infiniment son vieux et charmant 
mari Dupin de Francueil, — le duc et la duchesse 
de Luynes, le maréchal et la maréchale de Muy, 
la duchesse de Ghevreuse; les dames d'honneur de 
la reine Marie Leczinska, connues à la Cour sous 
le nom de la Semaine Sainte, et appartenant aux 
dessous de vertus du xvm* siècle ; — les Helvétius, 
dont la tendresse faisait dire à une femme du monde, 
avec une nuance de dépit : Ces gens-là ne pronon- 
cent point connue les autres les mots de : mon 
mari, ma femme, mes enfants (i) ; — la marquise de 
Créqui; la duchesse de Lauzun-Biron ; le duc et la 
duchesse de Penlhièvre; le comte et la comtesse de 



(0 Helvétius, assure-t-on, eut quelques passades, ce qui n'em- 
pêche pas le ménage d*ayoir été un des plus unis, un des plus 
heureux : la vertu absolue est si rarel Aurait-il raison, mon spiri- 
tuel ami le D' L... quand il prononce : « L'homme est polygame, la 
femme, non ?» 



l'amour au XVIII® SIECLE 263 

Plélo (i); — les dames de la maison de Noailles : 
duchesse d'Ayen, marquise de La Fayette, marquise de 
Montagu, marquise de Grammont ; — et tant d'autres 
dont les filles étaient chastes, dont les fils étaient 
braves, qui trouvaient tous les charmes de l'amour 
dans une union « qui le plus souvent sert à le dé- 
truire ; » celles-ci philosophes, celles-là chrétiennes, les 
yeux attachés sur ce catéchisme de cinq sous que 
Massillon recommandait comme remède à l'incrédulité 
d'une petite fille et d'un vieux courtisan. 

Voici encore les d'Argental , ' auxquels Voltaire 
adresse ces aimables vers : 

On disait que l'Hymen a Tintérêt pour père, 
Qu'il est triste, sans choix, aveugle, mercenaire : 
Ce n'est point là l'hymen, on le connaît bien mal. 
Ce dieu des cœurs heureux est chez vous, d'Argental ; 
La vertu le conduit, la tendresse l'anime ; 
Le bonheur sur ses pas est fixé sans retour ; 
Le véritable Hymen est le fils de l'Estime, 
Et le frère du tendre Amour. 

Aux déplorables exemples du Régent, de Louis XV, 
on est heureux de pouvoir opposer ceux de leurs 
propres fils et petits-fils, le dauphin, Louis XVI, surtout 
le duc Louis d'Orléans, qui vit dans la plus parfaite 
union avec sa femme, et, après l'avoir perdue, cherche 
ses consolations et sa force dans la religion. Les vertus 
du fils rachètent les vices du père. Exercices de piété. 



(I) La marquise de Lambert donnait ce conseil à Plélo : c Mon 
enfant, ne vous permettez que les folies qui vous feront grand 
plaisir. » 



a64 l'amour au XYIII^ SliCLB 

œnrres charitables, étude des sciences, de la théolo^, 
des langues anciennes originales, retraites à Fabbaye de 
Sainte-Generiève, absorbent dorénavant une grande 
partie de son existence. Ce prince parait peu à la Cour, 
(il est comme les chats, disait la comtesse d'Armagnac, 
il est quelquefois six mois sans qu'on le voie); un instant 
même il isongea à se faire prêtre, mais se contenta de 
s'astreindre à la règle des Génovéfains, et légua tous 
ses manuscrits à l'Ordre de Saint-Dominique. Aussi 
passionné pour la théologie que désintéressé des choses 
de la politique, on le trouva un jour discutant avec des 
docteurs de Sorbonne sur l'emplacement que devait 
occuper le Paradis terrestre. Avait-il entendu parler de 
cette théorie humoristique d'un savant qui veut qu'Eve 
fOit brune et que le fruit mangé fQt un ananas, non une 
pomme ? Sa haine pour le théâtre était telle qu'il aurait 
voulu 'travestir l'Opéra en une chapelle fondée, et 
Barbier observe que, si cette conduite est belle pour 
là-haut, cela ne donne pas le relief d'un grand homme 
ici-bas. En revanche, ses charités étaient inimies;lui 
arrivait-il de subir un procès avec un voisin, il lui prêtait 
de quoi plaider contre lui, et lorsqu'il mourut, au fond 
d'un cloître» en plein règne de Pompadour, ce fut un 
cri unanime : a Le père des pauvres est mort. » Cette 
oraison funèbre en vaut bien une autre, a Grand dans 
les petites choses, et petit dans les grandes, » disait 
sur un des parents de ce prince un ironiste raisonnant 
au point de vue de l'homme d'État. 

A côté de l'amour conjugal, et en marge, il faudrait 
noter les exemples si nombreux d'amour quasi légitime, 



l'amour au xviii*^ siècle a65 

<le celui qui o£te tous les caractères d'un bon mariage, 
sauf la consécration religieuse et légale, qui termine 
souvent ce qu'elle aurait dû commencer : le président 
de Meinières et M"*® Belot, le duc de Nivemois et M"*» de 
Rochefort, M"** de Sabran et le marquis de Boufflers, 
Sain^Lambert et M°^« d'Houdetot, M"^« du Marchais et 
d'Angivilliers, le président Hénault et M*"^ de Gastel- 
moron, M°** de Boufflers et le prince de Conti, Watelet 
et M°^^ Lecomte, le prince de Gondé et la princesse de 
Monaco, le comte d'Artois et M^^ de Polastron, etc. 

Tout dans ces liaisons se passe avec une décence 
extrême. <c Aucune familiarité, observe Walpole, n'est 
permise que sous le voile de l'amitié, et le dictionnaire 
de l'amour est aussi prohibé que semblerait l'être à pre- 
nûère vue son rituel. » Je me rappelle qu'un soir, chez 
M"^* Aubemon de Nerville, certain immortel, en veine 
de paradoxes, concluant violemment contre les liaisons 
de ce genre, s'écria : <c Pour moi, pas de milieu ; le 
mariage ou la débauche 1 — Bravo, Monsieur B..., s'écria 
M'^ C..., bien connue pour son puritanisme, et comme 
saisie de délire littéraire I Je bois avec vous à la dé- 
bauche !» Et ils choquèrent leurs verres, et rien n'était 
plus piquant que d'entendre ces deux parangons de 
l'austère morale vaticiner en l'honneur de sa négation. 

Le mari de M°^^ d'Houdetot prétendit qu'elle et lui 
avaient la vocation de la fidélité, mais qu'il y avait eu 
malentendu. M^^ d'Houdetot est aimée, uniquement 
aimée, pendant quarante-deux ans par le marquis de 
Saint-Lambert. Fidélité d'autant plus méritoire qu'elle 
n'est pas jolie, a Oh! répondait Saint-Lambert, elle n'a 



266 l'amour au xviii« siècle 

de laid que le visage. » Et, par une superstition tou- 
chante, elle ne manquait jamais, avant de se coucher, 
de frapper trois fois le parquet de sa pantoufle, en 
disant à son cher mort qui restait vivant pour elle : 
Bonsoir, mon ami ! Seulement M°** d'Houdetot (i) n'est 
qu'une jolie âme païenne, elle résume toute sa morale 
dans cette formule d'un poète oriental : (c Jouissez, 
c'est le bonheur ; faites jouir, c'est la vertu; » elle croit 
avoir rempli tous ses devoirs en se dévouant à l'amour, 
elle le dît en prose et en vers, n'eut ni remords ni 
regrets. 

Jeune, j*aiinai; le temps de mon bel âge, 
Ce temps si court, l'amour seul le remplit. 
Quand j'atteignis la saison d*être sage, 
Toujours j'aimai, la raison me le dit. 
Mais l'âge vient, et le plaisir s'envole ; 
Mais mon bonheur ne s'envole aujourd'hui : 
Car j'aime encore, et l'amour me console... 
Nul n'aurait pu me consoler de lui. 

Un jour môme elle remercie Dieu de lui avoir permis 
d'aimer : 

Tu nous ûs pour t'aimer, et non pour te comprendre ; 
En m'ordonnant d'aimer, tu ûs assez pour moi. 
Aimer fut mon bonheur et ta suprême loi; 
De ce sentiment seul mon culte doit dépendre, 
11 m'assure à la fois de mon âme et de toi I 



(i) Hippolyte Buffenoir : La Comtesse d'Hoadetot, a volumes. — 
Db Lescurb : Les Femmes philosophes au X Ville siècle. — Nbcra : 
// secolo galanto : la confessa d'HoudetoU — J.-J. Rousseau : Les 
Confessions, 



l'amour au XVIII* SIECLE 267 

Du moias devons-nous reconnaître qu'elle eut la 
science de la vie épicurienne, fut une parfaite amie, 
simple avec simplicité, discrète, indulgente envers tous, 
pleine de goût et d'esprit, du caractère le plus doux, 
ayant Fart de sa bonté, beaucoup de grâce dans l'éloge, 
le don de saisir le bon côté de chaque chose ; elle était 
laide et fut adorée, tant elle était aimable. C'est de 
quoi plaider les circonstances atténuantes en sa 
faveur. 

Tel ne fut pas l'avis de Chateaubriand qui conclut 
assez sévèrement : a J'ai revu à Sannois la maison 
qu'habitait M^^ d'Houdetot, ce n'est plus qu'une coque 
vide, réduite aux quatre murailles. Un être abandonné 
intéresse toujours ; mais que disent les foyers où ne 
s'est assise ni la beauté, ni la mère de famille, ni la re- 
ligion, et dont les cendres, si elles n'étaient dispersées, 
reporteraient seulement le souvenir vers les jours qui 
n'ont su que détruire? ... Il suffit de tenir bon dans 
la vie pour que les illégitimités deviennent des légiti- 
mités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité, 
parce qu'elle n'a pas cessé d'être, et que le temps l'a 
décorée de rides... » 

Guizot, admis dans le salon de la comtesse, s'en est 
plus tard souvenu heureusement : 

a Les inercredis, M™* d'Houdetot donnait à dîner à 
un certain nombre de personnes invitées une fois pour 
toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur plaisait. 
Elles s'y trouvaient en général huit, dix, quelquefois 
davantage. Point de recherche, point de bonne chère ; 
le dîner n'était qu'un moyen, nullement un but de 



a68 l'amour au xviii* siècle 

réunion. Après le dîner, assise an coin du feu, dans son 
grand fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur la poi- 
trine, pariant peu, bas, remuant à peine, M°^ d'Hou- 
detot assistait en quelque sorte à la conversation, 
sans la diriger, sans l'exciter, point maltresse de 
maison, bonne, facile, mais prenant à tout ce qui se 
disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de 
société ou de spectacle, au moindre incident et au 
moindre mot spirituel, un intérêt vif et curieux : mé- 
lange piquant et original de vieillesse et de jeunesse, 
de tranquillité et de mouvement. » 

Elle avait de ces pensées qui résument une conver- 
sation, comme le marteau du conunissaire-priseur 
quand il prononce : adjugé ! Un jour, par exemple, elle 
dit après une longue discussion sur les femmes : 
« Sans elles, la vie de Fhomme serait sans assistance 
au conunencement, sans plaisir au milieu, et sans con- 
solation à la fin. » Jean-Jacques, prenant une pêche 
dans un compotier, renversa le reste de la pyramide. 
« Voilà, sourit-elle, ce que vous faites avec toutes vos 
organisations sociales ; vous jetez tout par terre d'un 
simple geste, mais qui rebâtira ce que vous détruisez ? » 
Vers ou prose, les perce-neige de son esprit charmaient 
ses auditeurs et les réduisaient au silence (i). 

Parmi les convives de l'âge d'argent, je distingue : 



(i) La belle-fille de la comtesBe mourut, très jeune encore, d'une 
maladie de poitrine. Quelques jours avant la fin, comme Parche- 
Têque de Toulouse lui demandait à quoi elle rêvait, elle répondit : 
€ Je me regrette. » 



l'amour au XVIIl® SIÈCLE 269 

Saint-Lambert, Sommariva qui fut pour M"" d'Houdetot 
ce que Walpole fiit pour M°^^ du Defifand, les Suard, 
Saiat-Jobn de Crevecœur, M°*«de Rémusat, M"«Chéron , 
d'Allard, M°«» de La Briche, Morellet. 

La comtesse de Sabran et le marquis de Boufflers 
s'aiment pendant vingt ans d'un amour profond, tel 
que nous le concevons, nous, hommes du xdc^ siècle, et 
comme embelli par ce culte de la nature, cette prise de 
possession du paysage dont Diderot, Rousseau, Bernar- 
din de Saint-Pierre, furent les principaux initiateurs . 
L'esprit les avait rapprochés d'abord, et, plus tard, 
M"" de Sabran, devenue marquise de Boufûers, racon* 
tait ainsi cette poétique histoire : 

De plaire, un jour, sans aimer j*eus envie ; 
Je ne cherchais qu'un simple amusement : 
L'amusement devint un sentiment. 
Le sentiment le bonheur de ma vie. 

C'est pour elle qu'il se sépare d'elle, qu'il sollicite le 
gouvernement du Sénégal, dans l'espoir d'arriver à une 
situation qui lui permette de renoncer à ses bénéfices 
de l'Ordre de Malte, jusque-là sa seule fortune, et 
d'épouser la comtesse : il veut que la gloire soit sa dot 
et sa parure, qu'elle fasse oublier son âge et sa pau- 
vreté. Elle n'en demande pas tant, elle ressemble au 
pigeon sédentaire de la fable, elle pense que l'amour 
est la pierre philosophale, et qu'on peut aisément se 
passer de tout quand on possède tout. Cependant elle 
se résigne, et alors s'engage cette correspondance si 
originale, où les deux amants échangent impressions, 



370 l'amour au XVIII* SIÈCLB 

tendresses, regrets, mélancolies, avec une éloquente 
simplicité, un sentiment exquis du pittoresque, et des 
élans de passion qui éclatent dans ces lettres comme 
un Rembrandt, un Michel-Ange, au milieu d'une collec- 
tion de tableaux de Greuze ou de Fragonard (i). 

a Adieu, mon époux, lui écrit-elle, mon amant, mon 
ami, mon amour, mon âme, mon Dieu... » 

a Adieu, répond Boufïlers, la plus aimable, la plus 
aimée, la plus désirée de toutes les créatures de Dieu ! 
Ce matin une bonne négresse est venue me dire : « Com- 
ment portes-tu toi sa mâtine? — Je lui ai dit : assez bien, 
mais je n'ai pu dormir. — Tul'o pas doremî... non... c'est 
que tu penses loin...» Elle avait raison, la pauvre 
femme ! Adieu, toi qui m'empêches de dormir, toi qui 
me fais penser loin, — Pour toi, je ne t'apporte que moi, 
moi, dis je, et c'est à toi d'achever. » 

11 y a dans les Mémoires du Président Hénault une 
page qui à elle seule le laverait du reproche d'égoïsme, 
et qui rappelle la réponse de Fontenelle à M°^« du Bo- 
cage^ lorsqu'elle s'étonnait qu'on pût accuser celui-ci 
de manquer de sensibilité : « C'est que je n'en suis pas 
encore mort. » 



(i) Correspondance inédite de 3/»»« de SaJbran et du chepalier de 
BoufflerSf publiée par E. de Maonieu et Henri Prat, i volume^ 
Plon, 1875. — Nouçelles Lettres de Boufjiers à Mme de SaJbran^ pu- 
bliées par pRAT chez Plon. — Œuvres choisies de Boufflers, 2 volu- 
mes, i8a8. — Contes deBouffîers^ précédés d'une notice, par Eugène 
AssE, Paris, Jouaust, éditeur. — Pierre de Grozb : Le Chevalier de 
Boufjiers et la comtesse de Sabran, 1788-1792, un volume in-i8, Cal. 
MANN-LÉvY. — Voir aussi mon volume : Les Causeurs de la Réço- 
lution, pp. a59 et suivantes, in-i8, Calmann^Lbvy. 



l'amour au XVIIl® SIÈCLE 27 1 

a M"*« de Castelmoron a été, depuis quarante ans, 
l'objet principal de ma vie. Elle a éprouvé toutes les 
différentes situations où je me suis trouvé par le senti- 
ment de la plus sincère amitié. Elle a ressenti mes joies, 
elle a partagé mes peines, elle a été mon asile dans 
mon ennui, dans mes chagrins ; eUe a adouci mes dou- 
leurs dans des maladies aiguës que j'ai éprouvées ; je 
serais seul, sans elle, dans le monde. Je n'ai point connu 
d*&me plus raisonnable, d'esprit plus solide, de juge- 
ment plus sain; son cœur ne respire que pour ses 
amis... Elle se compte pour rien et ignore l'exigence ; 
sans envie, sans jalousie, sans prétention, elle ne vit 
que pour les autres. Jamais je n'ai pris de parti sans 
son conseil; ou si j'ai manqué de la consulter, je m'en 
suis repenti. Sa santé délicate m'inquiète à tous mo- 
ments ; mais si son corps est faible, son âme est coura- 
geuse. Tous les genres de malheurs, elle les a éprou- 
vés, toujours sans se plaindre et avec une patience qui 
tromperait tous autres que ses véritables amis... Ah! 
mon Dieu ! quand j'écrivais ce portrait, qui m'aurait dit 
que j'étais si près du plus grand malheur de ma vie? 
M"** de Castelmoron est morte le 3 novembre, jour de 
saint Marcel, 1761... Tout est fini pour moi : il ne me 
reste qu'à mourir... » 

S'il n'y a pas là une affection profonde, une douleur 
sincère, où peut-on les rencontrer? 

Lorsque Hénault fut décidément sur le point d'aller 
voir là-haut si Dieu gagne a être connu, M°** du Deffand, 
qui avait été aussi son amie trop intime pendant long- 
temps, pour en tirer quelques paroles, lui demanda 



aja l'amour au xviii» sibgle 

s'il se rappelait M°^ de Gastelmoron. Ce nom produisit 
nn effet magiqae, et la questionneuse ayant voulu sa* 
voir s'il l'avait plus aimée que M™* de Gastelmoron , 
voilà le mourant qui se lance dans un parallèle où il 
porte aux nues les qualités de M"^^ de Gastelmoron, dé* 
taille les défauts de sa rivale, et cela dura une bonne 
demi-heure sans qu'on pût l'arrêter. « Ge fût le chant du 
cygne, » dit Grimm. 

D'Aydie et Aïssé (i) nous font assister à une idylle 
passionnée en pieiue Régence. Elle a un charme exquis 
d'émotion, l'aventure de cette adorable Gircassienne ; 
elle prouve, une fois de plus, qu'il y a au moins autant 
de différence entre une fantaisie et une passion qu'entre 
nn madrigal et un poème épique. 

Achetée, presque enfant, sur le marché des esclaves 
de Goostantinople par le comte de Ferriol, ambassadeur 
de France, élevée par M"* de Ferriol, femme peu scrupu- 
leuse, propre à toutes sortes d'emplois et digne sœur de 
M°^ de Tencin, qui recevait d'ailleurs une compagnie 
assez brUlante, Aïssé trouve assez de force dans la bonté 
native de son âme pour résister aux avances du Régent 



(i) Lettres de MUe Aïssé à Mine Calandrini, avec une notice de 
Sainte-Beuve, un vol., iS^6. — Lettres de MUe Aïssé, accompagnées 
d'une notice biographique de M. de Barante, P. Ghambrot, i8a3. — 
Lettres de M^te Aïssé d M^^ Calandrini, publiées par M. Eugène 
AsBE, Paris, Charpentier, iS^S. — Gtongourt : La Femme ou 
XVni« siècle. — Correspondance de M»^ du Deffand, édition Lbs- 
cure. — Honoré Bonhomme : Correspondance inédite du eheoalier 
d'Aydie, un vol., 1874. — Lettres de Mttt Aïssé à M^m Calandrini, 
précédées d'une notice, par Piédaonbl, 1888. — Jules Soury : Le 
Cheçalier d^Ajrdie d'après sa Correspondance^ dans Revue des Deax' 
Mondes, v^ septembre i874> 



l'amour au xvîii* sièglb 273 

lui-même, n'aimer qu'un seul homme, garder sa pudeur 
dans une société très frivole, et montrer en toute occa- 
sion le désintéressement le plus rare. Tout d'elle nous 
attendrit, la noblesse de son amour, sa discrétion déli- 
cate, son admiration pour la vertu, son remords sin- 
cère (i), sa conversion exempte de toute momerie. 

Elle a vraiment jeté un charme sur ses contemporains : 
Bolingbroke affirmait : « J'aimerais mieux avoir décou- 
vert le secret de lui plaire que la quadrature du cercle. x> 

« Chez eUe, remarque Henry Fouquier, c'est le devoir 
qui lutte avec la passion, comme chez les héros de Cor- 
neille, et non pas les passions qui s'entrechoquent entre 
elles, comme dans le cœur tumultueux de M"« de Lespi- 
nasse. d 

Et, par sa passion, par sa tendre fidélité, d'Aydie se 
montre digne d'elle. Voltaire et, ce qui prouve mieux, 
M^^ du Deffand le portent aux nues : 

« L'esprit de M. le Chevalier d'Aydîe, écrit la marquise, 
est chaud, ferme et vigoureux ; tout en lui a là force et 
la vérité du sentiment. On a dit de M. de Fontenelle 
qu'à la place du cœur il a un second cerveau ; on pour- 
rait croire que la tête du chevalier contient un second 
cœur. Il prouve la vérité de ce que dit Rousseau, que c'est 
dans notre cœur que notre esprit réside. Jamais les idées 
du chevalier ne sont affaiblies, subtilisées ni refroidies 
par une vaine métaphysique. Tout est premier mouve- 



(i) Il est assez piquant de constater que M*« de Parabère se mon- 
tra une amie parfaite pour Aissé, et fut, avec M"« du Deffand et 
d'Aydie, un des principaux instruments de sa conversion. 

18 



374 l'amour au XVIII* SIECLE 

ment en lui ; il se laisse aller à l'impression que lui font 
les sujets qull traite... H n'emprunte les idées ni les 
expressions de personne ; ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le 
voit et il le dit pour la première fois. Ses définitions, ses 
images sont justes, fortes et vives ; enfin, le chevalier 
nous démontre que le langage du sentiment et de la pas- 
sion est la sublime et véritable éloquence... 

ce L'on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on 
vaut par les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte 
de louange et d'approbation est bien plus flatteuse que 
celle que l'esprit seul accorde et où le cœur ne prend 
point de part. » 

Quels jolis accents dans les lettres d'Aïssé (i), qui 
nous révèlent aussi certains détails curieux sur le début 
du règne de Louis XV : 

ce Vous êtes, chevalier, mes éternelles amours, et il n'y 
a en moi d'inconstance que parce que tantôt j'aime votre 
esprit, tantôt j'aime votre cœur. 

« Je ne connais d'autre art que celui de rendre la vie 
si douce à ce que j'aime qu'il ne trouve rien de préfé- 
rable. Je veux le retenir à moi par la seule douceur de 
vivre avec moi. » — « L'avez-vous ensorcelé ? lui de- 
mande- t-on. — Le charme dont je me suis servie est de 
l'aimer malgré moi, et de lui rendre la vie du monde 
la plus douce. » 

« Il me semble que, dans le rôle d'amoureuse, quelque 



(i) Aïssé, Julie de Lespinasse, Louise de Bourbon-Condè, m'ont 
souvent rappelé la belle invocation à TAmour d'un de nos pre- 
miers poètes, la comtesse Mathieu de Noailles; je regrette de ne 
pouvoir ici la reproduire. 



l'amour ait XVIIl* SIÈCLE 2'j5 

violente que soit la situation, la modestie et la retenue 
sont choses nécessaires ; toute passion doit être dans 
les inflexions de la voix et dans les accents. Il faut lais- 
ser aux hommes et aux magiciens les gestes violents et 
hors de mesure : une jeune princesse doit être plus mo- 
deste : voilà mes réflexions. » 

« Je vois qu'il n'y a que la vertu qui soit bonne en ce 
monde et en Tautre. Pour moi, qui n'ai pas le bonheur 
de m'être bien conduite, mais qui respecte et admire les 
gens vertueux, la simple envie d'être du nombre m'attire 
toutes sortes de choses flatteuses. » 

Dans quelques pages, par exemple dans les portraits 
des ducs de Gesvres et d'Épemon, elle s'élève au-dessus 
de l'amour, presque au niveau de l'histoire anecdotique. 
N'est-ce pas une vue prophétique de Tavenir, cette pré- 
diction qui date de 1727 : « Tout ce qui arrive dans*cette 
monarchie annonce bien sa destruction ? » 

Elle semble toujours redire à son ami ce charmant 
vers à* Adélaïde du Guesclin : 

C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime. 

Et elle refuse constamment à celui qu'elle adore de 
l'épouser, parce qu'elle ne veut pas nuire à son avenir, 
parce qu'elle ne veut l'aimer que pour lui-même. 

Elle mourut, en 1733, à trente-huit ans; le chevalier 
s'occupa très tendrement de la iille qu'il avait eue d'elle, 
l'adopta ouvertement et la maria avec un bon gentil- 
honmie de sa province, le vicomte de Nanthiac. Avant 
de connaître Aïssé, il passait pour un homme à bonnes 



aj6 l'amour au xviii*' siècle 

forlimes, un roué, et avait inspiré nn goût très vif à la 
duchesse de Berry. Il était a clerc tonsuré du diocèse de 
Périgueux, chevalier non-profès de FOrdre de Saint- Jean 
de Jérusalem, » et M. Jules Soury affîrme qu'il ressembla 
toute sa vie, mais en beau, au piquant portrait que Gui 
Patin trace de ces soldats du Christ (i). 

D'Aydie, en 17110, vit Aïssé, fut converti conmie par mi- 
racle, devint l'homme des affections simples et naturelles, 
des amitiés viriles et vertueuses. Il eut avec le bailli de 
Froulay, ambassadeur de TOrdre de Malte à Paris, une 
amitié presque aussi célèbre que son amour pour Aïssé ; 
on ne les appelait que oc les deux chevaliers sans peur 
et sans reproche. » 

Il faut convenir aussi qu'il ne s'ensevelit point tout 
oitier dans le souvenir de l'amie disparue ; retiré un 
pçu avant cinquante ans dans le Périgord, ayant pour 
principe que a ne rien faire est le premier des biens, 9 
revenant parfois à Paris, il n'existe plus, du moins en 
apparence, que pour l'amitié, la chasse et les dindes 
truffées. Aucune ambition : il cultive l'art du bonheur 
pour lui-même et ses amis avec trop de soin pour ne pas 
regarder par-dessus l'épaule la destinée brillante qui 
l'attendait peut-être à la Cour, à l'armée. Écrites avec 
l'élégance aisée, l'exquise politesse des gentilshonmies 



(i) c Les Chevaliers de Malte, dit celui-ci, sont gens fort simples,' 
fort innocents et fort chrétiens, gens qui n'ont rien de bon que 
l'appétit, cadets de bonne maison qui ne veulent rien savoir, rien 
vouloir, mais qui voudraient bien tout avoir ; au reste, gens de 
bien et d'honneur, moines d'épée qui ont fait trois vœux, de pao- 
çreté, de chasteté et d'obédience : pauvreté au lit, ils couchent tout 
nus, et n'ont qu'une chemise à leur dos ; chasteté à l'église, où ib 



l'amour au XVlil® SIBCLB 377 

d*autrefois, ses lettres nous révèlent le causeur un peu 
.empâté dans Voisweté, mais toujours lucide, clairvoyant, 
nourri dès bons auteurs, original, indépendant, douce- 
ment ironique, l'homme qui a fréquente les plus beaux 
esprits de son temps, et qui, malgré son aimable épicu- 
risme, garde le sentiment du devoir, aime à aimer toutes 
les grandes causes. Tel billet de lui sur l'autorité royale 
et Frédéric II est d'un vol très haut, d'une pénétration 
qui devance l'avenir. U lui échappe des traits commei 
celui-ci : « Il faudra ou que l'État périsse ou qu'il se 
refonde. » D'Aydie a compris que sans « les cordes d'ima- 
gination » dont parle Pascal, sans le respect tradi- 
tionnel, l'ancien ordre de choses ne saurait subsister. 
Le nouvel ordre de choses n'a-t-il pas besoin, lui aussi, 
de certaines cordes d'imagination ? 

S'il faut tout confesser, il soupira, un peu tardive- 
ment, pour la comtesse de Tessé, dame du palais de 
Marie-Josèphe de Saxe, qui n'était pas non plus une 
jouvencelle, et qui, cependant, le mit à la portion con- 
grue, lui interdit de l'adorer, et enjoignit plus de 
retenue pour l'avenir. Mais cela se passait en 1749, et 
Aïssé était morte depuis seize ans. D'Aydie lui survécut 
jusqu'en 1760. 



n'embrassent point les femmes... J^ur troisième vœu est obéis, 
sance à la table ; quand on les prie d'y faire bonne chère, ils le 
souffrent ; ,ils mangent... après qu'ils sont soûls, une cuisse de 
perdrix, ^uis du biscuit, en buvant par dessus du yin d'Espag^ne 
du rosolis et du populo, avec des coniitures ou de la pâte de 
Gènes, et tout cela par obéissance. O sanctas gentes /... » Entre cet 
lignes et le portrait de M»« du Deffand il y a de la marge. 



ÎI78 l'amour au XVIII* SIÈCLE 

Avec M^** de Lespinasse (i), noas entendons la sym- 
phonie orageuse de la passion, les lamentations, les 
regrets, les fureurs de Phèdre ou d'Hermione ; elle fitit 
songer aux héroïnes de George Sand, à Musset. Ses 
lettres, on Fa dit, sont le plus fort battement de cœur 
de tout le xvm" siècle. Pour elle comme pour tant 
d'autres, Fesprit servira plus à fortifier la folie que la 
raison. Elle aime éperdument le marquis de Mora, et 
en même temps le comte de Guibert, mais Mora était 
loin d'elle, à Madrid; d'autres peut-être furent distin- 
gués par Julie, car elle a de la sensibilité « à en 
jeter aux passants, » selon le mot de son ami d'Alem- 
bert, demeure persuadée malgré tout qu'on ne peut être 
heureux que par les passions, et franchit assez vite en 
somme le sentier étroit qui sépare l'amitié et Famour. 
Mora lui écrit de Madrid, comme elle manifeste 
quelque jalousie au sujet des dames espagnoles : « Oh! 
elles ne sont pas dignes d'être vos écolières ; votre âme 
a été chauffée par le soleil de Lima, et mes compa- 
triotes semblent nées sous les glaces delà Laponie. » 



(i) Lettres de M^ de Lespinasse, avec une notice biographique^ 
par Jules Janin, un voL, 1847. — Lettres de MVre de Lespinasse, avec 
une notice biographique, par Eugène Asbb; un vol.^ 1876. — Lettres 
inédites de Wte de Lespinasse, préface de Charles Henry, un vol., 
1887. —Mary Summbr : Quelques salons de Paris au X Ville siècle. 
— Mémoires du président Bénault de Morellet, de Marmontel, de 
Mme Vigée'Lebrun. — Correspondance de Mme du Deffand, de 
Grimm^ de La Harpe. — Golombby : Salons, Ruelles et Cabarets. — 
Saimtb-Bbuvb : Causeries du Lundi, t. II, p. lai à 142. — Imbbrt 
DE Saint-Amand : Grandes Dames. — Retratos de Autano, par 
le Révérend Golonna. — Pierre db SéauR : Un grand homme 



l'amour au XVIII* SIECLE 279 

Gomme Julie eût goûté ce regret de Lamartine à pro- 
pos des lettres d'Elvire : «J'ai brûlé ces lettres, parce 
que la ceadre même eût été trop chaude pour la terre, 
et je Fai jetée aux vents du ciel! y> 

Mais Icûssons parler elle-même (c cette nouvelle 
Héloïse en action, » qui fut aussi une admirable épisto- 
lière, qui semble avoir le « secret de tous les carac- 
tères, la mesure et la nuance de tous les esprits, » 
excelle à philosopher sur le sentiment, à se disséquer et 
à disséquer les autres, à dire ces mots qui brûlent le 
papier : 

« Aimer et souffrir, le ciel, Fenfer..., voilà ce que je 
voudrais sentir, voilà le climat que je voudrais habiter, ' 
et non cet état tempéré dans lequel vivent tous les sots 
et tous les automates dont nous sommes environnés ; 
j'aime pour vivre et je vis pour aimer. » C'est ce qu'elle 
appelait, par un euphémisme assez plaisant, se montrer 
honnête et sensible (i). 

Plus loin, et un peu au hasard à travers toute cette 



de salons, Guibert dans Gens d'autre/ois, in-i8, igo3. — Notice sur 
Quibert, par le général Bardin. — Lettres de H. Walpole à ses 
amis, i— Œuvres posthumes de d'Alembert^ t. II. — Éloge d'Éliza, 
par M. DE GuiBBRT. — Correspondance inédite de Condorcet et de 
Turgot, Paris, Charavay, i883. — Il faut surtout étudier, pour 
bien connaître cette héroïne, le livre charmant et substantiel 
du marquis Pierre de Ségur : M^^ de Lespinasse, Paris, Calmann- 
LÉvY. — Voir aussi l'étude de Paul Bonnefon : Reme d'histoire 
littéraire de la France, Paris, A. Colin, 1897. 

(1) A propos de sa passion pour Guibert, Grimm rapporte cette 
médisance : c C'était, dit-on, la cinquième ou la sixième qu'elle 
avait eue dans sa vie ; et voyez s'il y a plus de sûreté avec la phi- 
losophie et les philosophes qu'avec la grâce et ses directeurs. ^ 



a8o l'amour au xviii* siècle 

correspondance avec le xomte de Guibert (1773 à 
1756): 

« Vous verrez comme je sais bien aimer ; je ne fais 
qu'aimer, je ne sais qu'aimer... Vous aimez à admirer , 
et moi, je n'ai qu'un besoin» qu'une volonté, c'est 
d'aimer,.. Que vous êtes heureux! Un roi, un empereur, 
des camps, vous font oublier ce qui vous aime. Je ne 
veux point de votre reconnaissance, c'est un sentiment 
que j'abhorre... 

Je vous aime comme il faut aimer, avec excès, avec 
folie, transport et désespoir. Je vous aime par-delà les 
forces de mon &me et de mon corps. 

D 7 a deux choses dans la nature qui ne souffirent pas 
la médiocrité, les vers et l'amour. 

Ah I mon ami, que j'ai de mal à l'àme ! Je n'ai plus de 
mots, je n'ai que des cris ! 

Mon ami, regardez-moi conmie atteinte d'une maladie 
mortelle, et ayez pour moi les soins, la faiblesse qu'on a 
pour des mourants... 

Oh! combien de fois l'on meurt avant que de 
mourir ! 

Je n'aime rien de ce qui est à demi, de ce qui est 
indécis, de ce qui n'est qu'un peu. 

Quelle situation horrible que celle où le plaisir, où la 
consolation, où l'amitié, où tout devient poison !... 

Je pourrai dire de votre amitié ce que le comte d'Ajs 
genson dit, envoyant pour la première fois la jolie 
M^« de Berville qui était sa nièce : « Ah! elle est bien 
Jolie! Il faut espérer qu'elle nous donnera bien du 
chagrin... » 



l'amour au XVIII* ^lècLE a8i 

Guibert s*excnse d'aîmef les voyages, la gloire : « Je 
remplis ma jemiesse pour que ma vieillesse ne puinse 
pas me reprocher de ne l'avoir pas employée. — C'est, 
répond-^lle, l'avare qui, en laissant moudr de f^im ses 
enfants, se justifie à lui-même sa dureté, en disant qu'il 
leur amasse du bien pour qu'ils en jouissent après lui. » 

«... Écoutez-moi doné, et faisons Fun avec l'autre ce 
que proposa M™* de Montespan à M°** de Maintenon . 
Étant forcée de faire un voyage assez long avec elle en 
tête-à-tête : «c Madame, lui dit-elle, oublions nos haines, 
nos querelles, et soyons l'une à l'autre de bonne corn- 
pagnie... » 

n faut se croire aimé pour se croire infidèle... 

Nous faisons du poison du seul bien (l'amour) qui 
soit dans la nature... 

... Ce besoin de vwre fort est, je crois, le besoin des 
damnés. Gela me rappelle un mot de passion qui me fit 
bien plaisir : Si jamais, me disait-on, je pouvais rede- 
penir calme, c'est alors que je me croirais sur la roue. 
Cette langue n'est à l'usage que des gens qui sont 
doués de ce sixième sens, l'âme... 

J'éprouvais ce que dit Rousseau, qu'il y a de3 situa- 
tions qui n'ont ni mots ni larmes... 

Mon ami, il n'y a donc de manière étexister qu^en 
êouffrant l 

Vous n'étiez pas digne du mal que vous me faites... 
vous ne méritez pas ce que j'ai souffert... 

Ce qui est vous est plus moi que moi-même. 

Adieu, je vous aime partout où je suis, mais non 
partout où vous êtes... 



282 l'amour au XVIII® SIECLE 

Il faut me plaindre d'être animée d'un sentiment qui 
donnerait de Fexpression aux pierres. 

J'ai voulu mourir, j'ai été retenue par le charme 
attaché à la passion , même à la passion malheureuse. 

Je n'ai connu que le climat de l'enfer, quelquefois 
celui du ciel. » 

Quel cri de passion dans une lettre de 1774 ^ <^ ^^ 
tous les instants de ma vie. Mon ami, je souffre, je 
vous aime, et je vous attends ! » 

Sans cesse Julie reparle du marquis de Mora (i) 
qu'elle appelle le prodige et le miracle de la nation 
espagnole, de Mora qui lui écrivait vingt-deux lettres 
en dix jours (2), et qui, dès qu'elle le connut (1766), 
remplit l'idée qu'elle a de la perfection, de Mora qui 
voulait l'épouser. D'ailleurs, les contemporains fai- 
saient grand crédit à Mora, fondaient sur lui les plus 
rares espérances : « Tout est destinée dans ce monde, 
écrit Galiani, et l'Espagne n'était pas digne d'avoir un 
M. de Mora. Peut-être cela dérangeait-il l'ordre entier 
de la chute des monarchies (3). » 



(i) Pierre de Ségur a tracé du marquis de Mora et du comte de 
Guibert des portraits achevés. 

(2) Voici un trait qui a de quoi surprendre beaucoup de mes 
contemporains auxquels les petits bleus et le téléphone suffisent 
amplement : « On a connu ici, affirme Horace Walpole pendant 
\in séjour à Paris, des gens qui s'écrivaient quatre fois par jour. 
On m'a parlé d'un couple qui ne se quittait jamais^ et dont l'amou- 
reux, forcené pour écrire, mettait un paravent entre eux deux, écri- 
vait à Madame de l'autre côté, et lui jetait les lettres par dessus. » 

(3) C'est le cas de répéter le mot de Diderot sur l'amour : « bête 
cruelle et sauvage. » Le même Diderot ditailleurs : « Il n'y a rien 
de plus incommode que le désir, si ce n'est la possession. » 



l'amour au XVIII® SIÈCLE 283 

Guibert, qui n'avait pas la conscience bien nette, 
montre, convenons-en, une rare patience à entendre des 
éloges maladroits qni se présentent comme des re- 
proches à peine déguisés et conmie des expiations. Tout 
au plus se contente-t-il de riposter par quelques paroles 
conune celles-ci : « Votre âme est tantôt si active et si 
brûlante, tantôt si froide et si flétrie, toujours si dou- 
loureuse et si difficile à manier, qu'on ne sait plus 
comment traiter avec elle. » Ou bien encore : « Vi- 
vez, je ne suis pas digne du mal que je vous 
fais. y> 

Gomme le dit Pierre de Ségur : a Les souffrances 
dont elle se plaint, elle-même en est le principal et le 
premier auteur, et le plus grand tort de celui qu'elle 
traitera, sans cesser de Faimer follement, de a meur- 
trier » 'et de « bourreau, » est de n'avoir été qu'un 
honmie au lieu d'un héros de roman. » 

Notez encore que Julie n'épargne point les jéré- 
miades éloquentes sur sa santé, ses crachements de 
sang, son désir de mourir, la médiocre tendresse de 
Guibert. Avec quelle horreur elle écarte l'idée qu'il 
pourrait se marier I Gomme elle le flatte pour l'en dé- 
tourner : 

« Diderot a dit que la nature, en formant un honmie 
de génie, lui secoue le flambeau sur la tête en lui 
disant : Sois grand homme et sois malheureux I Voilà, 
je crois, ce qu'elle a prononcé le jour où vous êtes né. » 
Et quelle douleur quand elle apprend que son ami 
épouse une jeune et charmante héritière, M"® de Gour- 
celle!... « J'aurais la force du martyre, j'aurais la force, 



a84 ' L* AMOUR AU XVIII' SIECLE 

le dirai-je, oui, la force du crime, pour contenter ma 
passion on celle de qui m'aimerait ; mais je ne trouve 
rien en moi qui me réponde de pouvoir jamais faire le 
. sacrifice de ma passion... U a été un temps où j'aurais 
. mieux aimé que vous fussiez malheureux que mépii - 
sable; ce temps n'est plus... » 

Malgré tout ce rabâchage, on trouve là un mélange 
presque unique d'esprit et de passion, un admirable 
dédoublement de l'&me. Et puis ces lettres fourmUIenf^ 
de fines et délicates pensées (i). 



(i) Voici quelques-unes de ces réflexions : 

Où est le bonbeur ? Chez quelques érudits bien lourds et bien 
solitaires ; chez de bons artisans, bien occupés d\in trayail lucra- 
tif et peu pénible ; chez de bons fermiers qui ont de nombreuses 
familles bien agissantes^ et qui Tivent dans une aisance honnête . 
Tout le reste de la terre fourmille de sots, de stupides ou de 
fous ; dans cette dernière classe sont tous les malheureux, et je^ 
n'y -comprends point ceux de Charenton, car le genre de folie 
qui fait qu'on se croit le Père éternel vaut peut-être mieux que 
la sagesse et le bonheur... 

Il y a des hochets pour tout âge : il n'y a que le malheur qut 
soit vieux, et il n'y a que la {Mission qui soit raisonnable. 

Les livres, la société, l'amitié, et enfin toutes les ressources ima- 
ginables, ne servent qu'à faire mieux sentir le prix et le pouvoir- 
de ce qui vous manque... 

Cest le public qui fait les réputations, mais c'est le public à 
la longue, car celui du moment n'a jamais le goût ni les lumières 
qui mettent le sceau à ce qui doit passer à la postérité. 

... Ce que les femmes oenlent seulement, c'est d*être préférées. 
Presque personne n'a besoin d'être aimé, et cela est bien heureux, 
car c'est ce qui se fait le plus mal à Paris... 

n n'y a que les sentiments qu'on fait avec sa tête qui puissent, 
être parfaits... 

Il est aimable / Ah ! la sotte louange î Elle est destructive de- 
tout vrai mérite... 

L'esprit est toujours la dupe du cœur. 

Quelqu'un, en me demandant des nouvelles de M. de Saint-Gha- 



l'amour au XVIII* SIECLE 285 

Cette fille naturelle de la comtesse d'Albon, possé- 
dant d'instinct la partie divine de Fart de gouverner un 
^on, en avait appris en quelque sorte la technique et 
la stratégie chez M*"* du Deffand, où elle demeura dix 
ans en qualité de lectrice, après avoir joué le rôle d'ins- 
titutrice et fait un long stage de tristesse au château de 
Ghamrond chez sa propre sœur, la marquise de Vichy, 
qui oubliait sans façon les ménagements dus au désin- 
téressement le plus romanesque, à l'infortune et à la 
parenté. Les fonctions subalternes auprès de Viweugle 
cîairçqxante, les ennuis, les humiliations qu'eUes entraî- 
nèrent, offraient du moins quelques compensations : 
des amis très distingués se groupèrent autour d'elle, pri- 
rent l'habitude de venir deviser dans sa cellule avant 
que s'ouvrit le salon de la marquise, tandis que celle-ci 
donnait encore. Mais elle l'apprit, sa jalousie, déjà fort 
é veillée, se tourna en ftireur, elle fit un crime à la pau- 



mans, me disait ;^ Vous savez combien je Vaime açec votre coear et 
avec le mien. Gela vaut mieux que la phrase de M°>« de Sévigné 
sur la poitrine de sa fille (J'ai mal à. votre poitrine). 

Ne conTenez-vous pas qull y a dans tout un vrai de conven- 
t ion ? Il y a le vrai de la peinture^ le vrai du spectacle, le vrai 
du sentiment, le vrai de la conversation, etc... Eh bien ! M*»* de 
Boufflers n'a le vrai de rien, et cela explique comment elle a passé 
sa vie sans toucher^ ni intéresser, même les gens à qui elle a eu le 
plus d'en vie de plaire... 

La première règle dans l'amitié, c'est de servir nos amis comme • 
ils veulent l'être, fussent-ils les plus bizarres du monde... 

Vous voulez donc écraser tous les sots et tous les méchants ? 
Cette ambition a moins d'éclat que celle d'Alexandre, mais elle 
est tout aussi vaste... 

Une définition du mariage : t Un véritable éteignoir de tout ce 
qui est grand et qui peut avoir de l'éclat... » 



286 l'amour au XVIIl* SIÈCLE 

vre Jalie d'écrémer la conversation de ses intimes ; une 
explication violente eut lieu, à la suite de laquelle Julie 
ne tarda pas à quitter la maison (avril 1764)* 

Une partie des intimes du salon, d'Alembert en tête, 
rompit sans retour avec la marquise, les autres fré- 
quentèrent chez les deux rivales. D'ailleurs les amis 
de Julie forent dévoués jusques et y compris la bourse : 
M°** Geoffrin fit secrètement une pension de mille écus> 
et vendit trois tableaux à Catherine II pour que sa Jeune 
amie pût emménager et toucher une seconde rente à 
vie de deux mille livres ; le duc de Ghoiseul obtint du roi 
une gratification annuelle de i,5oo livres, la maréchale 
de Luxembourg offrit un mobilier complet. On arriva 
petit à petit au chiffre annuel de 8,5oo livres, assez pour 
vivre, mais non pour donner à souper de façon un peu 
suivie, et Grinmi écrivait à ce propos : « Sœur Lespi- 
nasse fait savoir que sa fortune ne lui permet pas 
d'offrir à dîner ni à souper, mais qu'elle n'en a pas 
moins envie de recevoir les frères qui viendront digérer 
chez elle. » 

Pas de fortune, pas de dîners, pas de beauté ; mais 
elle était grande, bien faite, des yeux admirables, une 
physionomie très expressive, un esprit supérieur : 
moyennant quoi, on l'aima, elle régna chez M°" Geoffrin, 
et eut eUe-même de 1764 à 1776 un salon des plus bril- 
lants ; elle ne fut pas seulement la muse de l'Encyclo- 
pédie, comme le prétendait la marquise du Deffand, 
elle fut la muse de la causerie. Rester l'âme de 
la conversation et ne s'en faire jamais l'objet, jeter 
en avant la pensée et la donner à débattre, mettre 



L* AMOUR AU XVIII* SIÈCLE 287 

en valeur Tesprit des autres, défendre ses amis en 
tout état de cause, les forcer à s'aimer en elle-même, 
n'être jamais au-dessus ni au-dessous de ceux à qui on 
parle, ne point faire étalage de son instruction, dire 
d'une manière originale, tels étaient ses talents propres. 
Elle se compare à cette femme d'esprit qui parlait ainsi 
de ses neveux : « J'aime mon neveu Talné parce qu'il 
a de l'esprit, et j'aime mon neveu le cadet parce qu'il 
est bête. » 

. « J'ai cherché, dit Guibert, à m'expliquer le principe 
de ce charme que personne ne possédait comme elle, 
et voici en quoi il m'a paru consister : elle était toujours 
exempte de personnalité, et toujours naturelle... Elle 
savait que le grand secret de plaire est de s'oublier 
pour s'occuper des autres, .et elle s'oubliait sans cesse... 
Naturelle, elle l'était dans sa démarche, dans ses mou- 
vements, dans ses gestes, dans ses pensées, dans ses 
expressions, dans son style; et ce naturel avait en 
même temps quelque chose d'élégant, de noble, de doux, 
d'animé... » 

Il est vrai que d'Alembert lui reproche de montrer 
parfois de l'humeur, de la sécheresse, et aussi le désir 
banal de plaire à tout le monde; sûre de conserver les 
anciens amis, elle s'occupait volontiers à en acquérir 
d'autres, ne se montrant pas toujours assez difficile sur 
le choix. Enfin, l'envie d'avoir une cour la rendait de 
bonne composition, et les ennuyeux ne lui déplaisaient 
pas trop, pourvu qu'ils fussent dévoués. 

Mais Guibert allait au-devant de ce grief : « On ne 
pouvait concevoir, disait-on, que son cœur pût suffire à 



^88- l'amour AU XVIII« SliCLK 

tant d'amis... Il en était de ses sentiments comme de 
ses goûts, ils avaient différents degrés suivant la diffé- 
rence de leur principe. Elle aimait d'estime, d'attrait, 
de reconnaissance, d 

Nourrie de Plutarque, de Tacite, de Montaigne, de Ra- 
cine, de La Fontaine ; goûtant Prévost, Le Sage, Voltaire, 
adorant Sterne, Shakespeare, Locke ; passionnée pour 
Jean-Jacques, Richardson, Gluck, tous les arts de goût 
et d'imagination avaient des droits sur elle, a Tout ce 
qui était fort plaisait à son caractère, et tout ce qui 
était fin ou profond plaisait à son esprit. » Elle souffrait 
. comme d'une blessure d'une faute de goût, mais sans le 
laisser paraître, et Buffon, qu'elle avait tant désiré con- 
naître, la rendit malheureuse toute une soirée, lorsqu'il 
lança cette réflexion : «c Oh ! diable, quand il s'agit de 
clarifier son style, c'est une autre paire de manches ! » 

Elle-même explique ainsi ses succès de monde et 
d'amitié : « ... C'est qu'elle a toujours eu le i^rai de tout^ 
et qu'elle y a joint d'être vraie en tout, » 

Elle se prend même à la politique, a Vâme citoyenne^ 
admire la Constitution anglaise, maudit le pouvoir 
absolu, porte aux nues ses amis Turgot et Malesherbes, 
et, toutefois, se montre prompte au désenchantement, 
au scepticisme. Une seule chose l'ennuie invinciblement, 
. la campagne, peut-être en souvenir amer du passé, tant 
et si bien qu'au bout de vingt-quatre heures elle soupire 
après son logis parisien, et s'empresse d'y rentrer. 

Elle a appris ou plutôt elle parle d'instinct le langage 
de Rousseau et de Richardson : « Vous me croirez folle, 
mais lisez une lettre de Clarisse, une page de Jean-Jac- 



l'amour au XVIII* SIECLE 289 

qaeSy et je vous réponds que vous entendrez ma langue. 
Non pas que je croie parler la leur, mais j'habite le 
même pays, et mon &me est à l'unisson du cœur dou- 
loureux de Clarisse. » 

Pas plus que M""* du Deffand, elle n'a le sentiment 
de la nature, elle n'estime que les passions, les person- 
nes, et considère que pour une âme malade la nature 
n'a qu'une couleur, tous les objets sont couverts de 
crêpe. <c Quant aux objets inanimés, confesse la mar- 
quise, je ne les aime qu'en dessus de porte. » 

Elle n'était rien moins que belle, assure Guibert ; mais 
sa laideur n'avait rien de repoussant au premier coup 
d'œil ; au second, on s'y accoutumait, et dès qu'elle par- 
lait, on l'avait oubliée, a Vous rendez le marbre sensi- 
ble, lui disais-je, et vous faites penser la matière,.. » La 
petite vérole l'avait laissée fortement grêlée. 

On faisait des lectures rue Saint-Dominique, on y 
faisait même des académiciens ; Julie fut pour beau- 
coup dans l'élection académique du chevalier de 
Chastellux, de Suard, de La Harpe, de ce qu'elle appelle 
ironiquement une immortalité à vie. 

Citons en passant, parmi ses intimes : Condorcet, 
que dans les temps de brouille elle nomme le ci-devant 
bon Gondorcet, à qui elle recommande vainement de ne 
point manger ses lèvres ni ses ongles, et qui lui sert de 
second secrétaire ; le comte de Crillon, Turgot, Loménie 
de Brienne, Morellet, Malesherbes, Marmontel, de 
Vaines, l'abbé Arnaud, Thomas, Galiani, Gleichen, 
Boutin, Saint-Lambert, Schomberg, Garaccioli, Creutz, 
d'Aranda, lord Shelbume, David Hume, etc. Et parmi 

19 



agO L*AMOUa AU XVIII^ SIECLE 

les femmes: la maréchale de Laxembourg, la duchesse 
de La Vallière, la duchease de GhatUloD, la comtesse 
de Brionne, M"^** Geofirm, de Flamcurens,* de Marchais, 
Necker, la duchesse et la marquise d'Anville, la conh 
tesse de Boufflers (lldole du Temple)^ la comtesse de 
Forcalquier, celle-là même qui, ayant été frappée par 
s<m mari sans témoins, et recevant de son avocat one 
réponse négative sur les chances d'une séparation, 
rentre en hâte à son hôtel, applique sur la joue du 
comte un soufflet retentissant, qu'elle accompagne de 
ce commentaire : « T^aez, Monsieur, voilà votre 
soufflet, je vous le rends, je n'en peux rien faire. x> 

Avec de tels partenaires, M"* de Lespinasse n'avait 
pas besoin de donner à manger, elle donnait à causer, 
elle donnait à aimer, et c'est beaucoup. 

Et d'Alembert? Il se crut aimé, seul aimé, et, 
naïveté charmante, il allait à la poste chercher les let- 
tres de Mora à sa Julie, pour qu'elle les trouvât à son ré- 
veil. Cependant il ne put se tenir de lire ces lettres que 
la mourante lui avait recommandé de brûler. D'abord 
indigné, il pardonna bientôt, et demeura inconsolable ; 
il disait à Marmontel : « Oui, elle était changée, mais 
je ne Tétais pas, moi ; elle ne vivait plus pour moi, mais 
je vivais pour elle. » Et, croyant peut-être la retrouver 
un peu, il essayait de perpétuer son salon en tenant 
chez lui, tr(Hs fois par semaine, des assemblées de 
conversation. 

Faut-il ajouter foi à certain bruit d'après lequel 
d'Alembert resta toujours avec M"« de Lespinasse dans 
les bornes d'une chasteté absolue, pour des raisons 



l'amour au xviu* SIÈCLE agi 

d'un ordre délicat auxquelles fit allusion la duchesse de 
Chaulnes dans sa réponse à cet enthousiaste qui appe- 
lait le philosophe un dieu : « £h bien ! si c*est un dieu, 
il aurait dû commencer par se faire homme. » Il y 
aurait là une nouvelle variété d'amour platonique. Peu 
importe d'ailleurs : l'amour souffle où il veut, et d'où il 
veut. 

M°^ du Deffand, en apprenant la mort de son ex« 
amie (1736), écrivit à Horace Walpole : « Je ne 
sais pourquoi M"« de Lespinasse est morte cette nuit,, 
à deux heures après minuit ; ça aurait été pour moi 
autrefois un grand événement; aujourd'hui, ce n'est 
rien du tout. » Et le soir, elle soulignait âprement sa 
rancune devant ses familiers : « Cette demoiselle aurût 
bien dû mourir quinze ans plus tôt ; je n'aurais pas 
perdu d'Alembert. » Le lendemain, eUe continuait sur 
le même ton : « Si elle est en Paradis, la Sainte Vierge 
n'a qu'à y prendre garde, car elle lui enlèvera l'affec- 
tion du Père éternel. » A cette époque tout finissait 
par un mot bon ou mauvais, tendre ou féroce, rimé ou 
non. 

Quant à Guibert, peu d'hommes furent, tout d'abord, 
salués par des acclamations aussi flatteuses. Qui ne 
se met alors en frais d'enthousiasme pour lui ? « Il . 
s'élance vers la gloire par tous les chemins, » afiirmait 
Frédéric II. Voltaire, W^ Necker, M°^« de Staël, font 
chorus, le comte d'Ëstaing envoyait à Guibert un 
portrait de Bayard, par Van Loo, avec ce quatrain sur 
la bordure du cadre : 



aga l'amour au xviii* siècle 

Si Bayard eût véca, Bayard te TeCit offert. 
Tu mis dans tout son jour la vertu dont il brille. 
Le portrait d*un héros dans les mains de Guibert 
Sera toujours un portrait de famille. 

A Taube de leur amitié, Julie lui écrit : « Il y a des 
noms faits pour Thistoire ; le vôtre excitera Fadmira- 
tion. » Lui-même dira naïvement, en se faisant 
peindre : « 11 ne faut jamais faire le portrait d'un 
homme à qui la postérité ne voudrait pas ériger une 
statue. » Reconnaissons que la conversation spirituelle, 
éloquente, de ce grand homme de salons, comme l'ap- 
pelle Pierre de Ségur, justifiait un peu cet engouement, 
sans parler de la musique de sa voix, de sa mémoire, 
de son énergique activité. Les femmes Tadoraient, et, 
en retour, il les jugeait coquettes, vaines, fausses, 
faillies, tout au moins romanesques, et comptait pour 
rien leurs qualités, « parce que c'est plutôt en elles des 
vices de moins que des vertus de plus. » Seule, Julie 
de Lespinasse sut le fixer d'une manière relative, oh ! 
très relative, le ton de ses lettres le prouve de reste, et 
aussi cette liaison avec M*"^ de Montsauge qui persistait 
au plus fort du nouvel attachement. 

L'Essai général de tactique, œuvre assez originale, 
l'avait mis à la mode, tant et si. bien qu'une jeune 
femme confessait avoir à peine parcouru ce beau Tictac, 
et que l'on discuta gravement dans une ruelle cette 
question majeure : « Lequel devait-on le plus désirer 
d'être la mère, la sœur ou la maltresse de M. de 
Guibert? » Les princes du sang sollicitent à l'envi une 
lecture du Connétable, la reine s'en déclare fanatique 



l'amour au XVIII* SIECLE agS 

et le fait représenter à Versailles avec un tel luxe de 
mise en scène, que la dépense s'élève à trois cent mille 
livres. Plus clairvoyante, Julie ose mettre en garde 
Fauteur contre lui-môme, car elle a senti les défauts de 
la. pièce : forme incorrecte, versification médiocre, et 
cet effort hâtif, ce contentement de soi-même à bon 
marché, qui empêchèrent Guibert de dépasser le niveau 
de l'amateur distingué. La pièce ne réussit pas à la 
Cour ; poussé par Marie-Antoinette, Guibert voulut en 
appeler au grand public, et Ton reprit le Connétable au 
grand théâtre de Versailles, malgré les sages conseils 
de Julie qui suppliait son ami d'en rester là : il opéra 
force retouches, et la chute fut plus profonde encore. 
Gomment avez-vous trouvé le Connétable ? disait-on au 
marquis de Chastellux. « Je l'ai trouvé d'un change- 
ment affreux. Au reste, dès la première fois, il était 
évident qu'il couvait une grave maladie. » Guibert 
eut plus tard une grande consolation : il fut élu membre 
de l'Acadéraie française le i5 décembre 1^85. 

Lorsque j*ai essayé d'analyser les caractères de 
l'amour platonique avant et pendant le xvn® siècle (i), 
j'ai cru pouvoir en distinguer quatre principales variétés : 

1° L'amour platonique des jeunes filles qui a le 
charme divin de l'innocence et du printemps ; 

2** L'amour platonique littéraire, celui que décrivent 
romanciers et historiens, et qui, en somme, reflète les 
mœurs, les sentiments de leur époque ; 

(i) Tome IV du même ouvrage, pp. 247 à 3o3. 



194 l'amour au XYIII<» SIECLE 

3° L'amour platonique de eoaversalîon ou par lettres, 
celui que glorifièrent les précieuses de Fhôtel de Ram* 
bonillet (i) ; 

4^ L'amour quasi platonique, un amour moins éthéré 
qui, tout en proscrivant 

Les bas amusements de ces sortes de choses* 

trouve son explication dans le mot d*une grande dame 
d'autrefois : « Pour vertueuses de la ceinture aux pieds, 
beaucoup d'entre nous le sont; mais pour vertueuses 
de la ceinture à la tête, [celles-là sont beaucoup plus 
rares. » Ou encore dans Tobservation d'un célèbre 
musicien qui voulait contenir les épanchéments de sa 
femme après une longue absence : «c Madame, je ne 
vous rapporte qu'un busto (a). » 



(i) c II règne dans le monde, dit M. Charles Waddingtoxu sur 
le compte de Pamour socratique et platonique, des idées fausses, 
ou superficielles ou exagérées. Les uns n'en saisissent que les dé- 
fauts ; tantôt, se méprenant sur certaines expressions, ils le con- 
fondent hien à tort avec des passions impures que Socrate et 
Platon avaient précisément à cœur de réformer ; tantôt, le tour- 
nant en ridicule, ils n'y veulent voir que l'affection transie d'un 
malheureux pattto ou d'un galant Sigisbée, ou je ne sais queUe 
amitié hypocrite et mal définie entre personnes de sexes diffé- 
rents. D'autres, au contraire, sont frappés du caraotère généreux, 
élevé, enthousiaste, de la doctrine platonicienne de l'amour, et 
ils ne sont pas éloignés de penser qu'elle contenait déjà, ou à peu 
près, tout ce que le christianisme embrasse sous le nom adorable 
de charité... » ^ 

Suivant Socrate et Platon, voici le noble rôle de l'amour : dis- 
poser les âmes à la vérité ou au bien conçu dans sa beauté 
idéale... Pour eux, l'amour platonique, c'est l'amour des âmes. 

(9) Mon ami M. Henri Ghabeuf, auquel je mandais le mot de G..., 
riposta par cette définition de l'amour : « La concentration sur 
un être déterminé de l'attrait qui entraîne les deux sexes l'un 
vers l'autre. » 



l'amour au XVIII® SIBCLE ajS 

Et sans doute, il y eut au xviii» siècle, comme au 
xni*y comme au xix®, d'innombrables exemples de cette 
dorte d'amour quasi platonique; mais, ce qui peut s>ur- 
prendre davantage, il y en eut beaucoup aussi 4e pla* 
tonisme intégral. Quoi de plus simple ? Tant que nos 
jennes filles recevront une éducation sévère, tant que 
le monde, la famille, continueront d'élever des obstacles 
entre elles et les élus de leurs cœurs, Tamour idéal y 
trouvera son refhge. Et f ajoute : tant que nos jeunes 
femmes auront le sens du devoir, la nature, le hasard, 
entreront en lutte avec celui-ci, et leur fourniront de 
glorieuses occasions de le faire triompher, et avec lui 
Famitié amoureuse. 

C'est une ÛUe de prince du sang (i), Louise-Adélaldè 
de Bourbon-Gondé, qui, en plein xvm® siècle, va traver* 
s^ la montagne de feu sans y brûler le bout de ses^ 
ailes. 

A seize ans, Bébé Bourbon, la Blanche déesse à face 



(x>Son père ayait épousé H"* de Rohan-Soubise; tous deux 
s'adoraient, et yoilà encore un excellent ménage au xviii* siècle. 
Le premier-né de cette union se faisant un peu attendre, la 
duchesse d*Orléans conseillait à sa cousine « d'araler un précep- 
teur en pilules, pour que l'enfant vînt au monde tout éduqué. » 
Pierre db Ségur : La Dernière des Condé, un toI. in-9*, Galuaicn- 
LivT, 1899. <- GrstinbaihIoly : HisUfire des trais derniers Condé. -<* 
Paul VioLLBT : Introduction aux lettres intimes de M^te de Condé, 
un Toi., DiDiBR. — Damas-Hinard : Un prt^hète inconnu. — Vie 
et CBaipre» de la princesse Louisù-Adékdde de Boarbon-Condé, pu- 
bliées par les Religieuses bénédictines de la communauté du 
Temple, trois vol., 1843. — Barbey d* Aurevilly : Littérature épi- 
stoiatre, pp. 319 et sulv. ^ René Bittaho des Portes : Histoire de 
Varmée de Condé, — Guinot : Étude historique sur VAbhaye de 
Remiremont, 



Q 



agis l'amour au xviii* siâcle 

ronde, comme l'appellent les poètes, avait mi instant 
-caressé Fespoir d'épouser le comte d'Artois; mais 
Louis XV en ayant décidé autrement, la déception 
qu'elle ressentit la troubla au point de lui faire prendre 
en déplaisance le monde etle mariage. Étemel sophisme 
de l'esprit qui juge l'univers moral et matériel d'après 
un village, la rue qu'on habite, les personnes qu'on 
fréquente, la blessure qu'on reçoit, la joie qui survient! 
Le monde lui parut « fou, insipide ou méchant, » le 
bonheur, « une chimère dont la vaine poursuite n'était 
qu'une peine de plus. » — «c N'ayant jamais vu de gens 
réellement heureux, je n'ai pas cru qu'il en exist&t. » 
Elle refusa les candidats, duc d'Aoste, prince de Ga- 
tignan, prince des Deux-Ponts, etc., que sa beauté 
séduisait à l'égal de sa fortune et de son rang ; décidée 
à rester fille plutôt que de donner sa main sans son 
cœur^ elle ne voulait plus vivre que pour son père, son 
frère, son neveu le duc d'Enghien. 

Elle avait compté sans elle-même, sans sa nature ro* 
manesque, sans le dieu inconnu qui se rit des serments 
qu'on se fait d'échapper à ses lois, et compte parmi 
ses sujets tant de parjures. 

A vingt-cinq ans, elle rencontre aux eaux de 
Bourbon-l'Archambault un jeune ofûcier de carabiniers, 
le marquis de La Gervaisais : tous deux éprouvent 
aussitôt l'un pour l'autre une invincible attirance, ils se 
voient tous les jours pendant six semaines, dans leurs 
promenades elle jouit du bonheur de poser son bras sur 
le sien. Et c'est la seule douceur physique qu'elle ait 
jamais connue. Le jeune homme lui a plu, parce qu'il 



l'amour au XVIIl® SIÈCLE 297 

ne ressemble pas aux êtres réellement frivoles ou fan- 
farons de frivolité dont elle est entourée : timide, unr 
peu sauvage même, porté à se replier sur lui-même, 
ayant la pudeur de ses enthousiasmes et de ses nobles 
ambitions, esprit fumeux, original, novateur, d'où 
sortent parfois des traits de flamme qui ne suffirent pas 
à sauver de Toubli de nombreux ouvrages auxquels 
manquent la netteté, « ce vernis des maîtres, » et aussi 
l'ordre, la méthode, le goût, le style, — tel nous apparaît 
La Gervaisais dans ses lettres, ses écrits, dans les 
biographies de M"* de Condé. « Il était, dit M. Pierre 
de Ségur, de la race des rêveurs enthousiastes, si puis- 
sante sur l'imagination des femmes. Les coquettes les 
dédaignent, les mondaines passent auprès d'eux sans 
les voir ; mais dès qu'on les remarque, ils frappent, et 
s'Us plaisent, c'est une passion. » 

Louise de Condé rentre à Paris, il repart pour son 
régiment, la correspondance s'engage, dure un peu 
moins d'un an. M"^ de Bourbon a tout avoué à son père^ 
celui-ci la laisse faire, estimant sans doute qu'il vaut 
mieux dénouer doucement que rompre brusquement. 
Elle-même sent qu'elle ne peut épouser son ami ; son 
rang l'en empêche» D'abord elle seconde son désir de 
venir à Paris, aux Gardes françaises, mais comme elle 
est infiniment craintive et tremble qu'on ne devine son 
chaste secret, elle s'effraie, renonce à ce projet, et peu 
à peu en vient à l'idée si cruelle de ne pas continuer la 
correspondance. Mais, dans cette âme séraphique, le 
marquis n'aura d'autre rival que Dieu: sa foi, jusque- 
là assez languissante, s'éveille, et la mélancolie d'un 



^98 L*AMOVR AV XTni* SISGLB 

grand amour malheureux la conduit insensiblement 
yers Famour dirin. Sur ces entrefeites, elle avait été 
élue abbesse du Chapitre noble de Saint-Pierre de 
Remiremont, dignité considérable réservée aux prin- 
cesses du sang, conférant de» privilèges quasi royaux , 
des prébendes qm raf^portaienl plusieurs centaines de 
mille livres (i), où les trente-deux chanoinesses ne 
prononçaient aucun veeu, n'étaient point assujettie» à 
larésidencej ne renonçaient même pas au mariage , 
mais devaient prouver neuf générations continues de 
« noblesse chevaleresque » dans les deux lignes d'as» 
cendance. La Collégiale de Saint-Pierre était « illustre 
depuis deux fois six siècles entre tous les Chapitres 
de l'Europe. » Des récits du temps ont décrit l'entrée 
solennelle du i** aoCkt 17^, avec la pompe et le céré- 
monial du moyen âge, le carrosse précédé du régiment 
de NoaiUes, entouré des pins brillants gentilshommes 
du pays en uniforme bleu céleste, sur des chevaux 
caparaçonnés d'or, les arcs de triomphe, les harangues^ 
la théorie des chanoinesses <c en manteaux longs, à 
queue traînante, à grands collets d'hermine. » 

Vaines pompes, grandeurs plus éphémères encore 
que le roman d'âme de la princesse. Voici venir la R6* 
volution; triste épave de l'émigration, Louise, après 
les premiers revers de l'armée de Coudé, erre de pays 



(i) c Je ne serai donc plus M^i* de La Oaeuserie, w s'écrie la prin - 
cesse COiristijie de Saxe, à la nouvelle de son élection en itÔsi. Sur 
les Chapitres nobles, yoir le tome Y de mon ouvrage : La Société 
française du XVI* au XXé siècle 



l'amour au XVIII* SIÈCLE fà^ 

en pays, de couvent en couvent, aucun ne lui paraissant 
assez sévère, assez exempt d'abus. « Cette yictîme de 
nos malheurs, écrit malicieusement son père, n'a jamais 
tant couru le monde que depuis qu'elle y veut renoncer. » 
A vrai dire, certain directeur de conscience, d'une vertu 
hérissée et faronchey et d'esprit fort borné ou malade, 
l'a préparée à cette intransigeance. Ne lui parle* 
t*il pas dans ses lettres du « bourbier ï> dont Dieu 
l'a tirée, de l'amour « déréglé » qu'elle conserve à ses 
parents. Il ne faudrait pas s'étonner si de telles 
entorses à la divine mesure ont conduit la princesse à 
lancer des mots plus grands que les choses elles-mêmes. 
« C'est avec une légèreté qui m'étonne toujours que 
Fon rogne la part de Dieu pour celle de la créature. 
Toute l'attention se porte sur d'étroites pratiques et 
des formalités d'usage, qui ne font guère que remplacer 
celles de la politesse et des bienséances du monde. » 
Voilà pour le couvent de Turin; celui de la Visitation, 
à Vienne, reçoit aussi son compte : « Règle trop mi- 
tigée, vie trop mondaine. » Et à Bodney-Hall : 
«... L'état de la religion me navre aussi de douleur, et 
dans l'ensemble, et dans les détails. i> Peut-être aussi, 
en cherchant partout le cloître idéal, obéit-elle à la loi 
de son chagrin intime. Peut-être fuît-elle sa douleur. 
Peut-être Tàme impétueuse des Condé, cette âme 
d'action et de victoire, qui survit, s'indigne-t-elle 
inconsciemment d'une vie contemplative que la prière 
et le regret ne suffisent point à remplir. 

C'est un front à porter une couronne... ou un voile de 
religieuse, avait dit une de ses contemporaines. La pro- 



300 l'amour au XVIIl* SIKGLE 

phétie se réalisa ; elle prononça ses vœux en i8o3. Mais 
ce n'est que bien longtemps après que son âme et sa 
parole se pénétreront de sérénité et de complète indul- 
gence : le malheur Ta trop durement éprouvée, ses 
lettres sont imprégnées d'amertume, elle garde rancune 
aux d'Orléans, témoigne de l'autipathie à la princesse 
de Monaco que son père a épousée en 1808, après une 
liaison de quarante-cinq ans, légitimée par le plus 
noble dévouement (i) ; elle a des mots piquants sur la 
petite Cour de flartwell, une courette, où Louis XVIII 
poursuit « une vaine ombre de règne. » Un jour, à propos 
d'une réunion de princes projetée, elle écrit : « Un ras- 
semblement de princes réussit rarement ; ils ne sont 
Jamais plus amis que lorsqu'ils vivent chacun de leur 
côté. » Une autre fois : « Je vous assure que me voilà 
presque démocrate, et que j'ai des rois et des empe- 
reurs par-dessus les oreilles. Quelle bassesse ! Quel 
dénûment de toute espèce de sentiments d'honneur, de 
justice, de probité ! » Les sentiments puants d'enthou^ 
siasme du peuple polonais pour Napoléon, <c Robes- 
pierre II, » ne llndignent pas moins. Le !25 mai i8i5, 
elle mande à son père : «c L'Expérience, autrefois, était 
une dame de grand crédit ; aujourd'hui elle n'en a plus, 
et les choses ne vont pas mieux. Je ne doute pas que 
Bonaparte fasse la culbute de manière ou autre ; mais 
cela ne suffît pas; il y a bien d'autres que lui à 
craindre pour le présent et pour l'avenir. » Quelques 



(i) Voir Pexcellente étade du marquis db SéouR dans La 
Dernière des Condè, pp. 169 et suiv* 



l'amour au XVIII* SIÈCLE 3oi 

jours après Waterloo : « Pour consolider le bienfait des 
efforts des Alliés, il faudra maintenant faire régner la 
Justice. La Bonté, dans notre siècle, produit trop de 
mal. » Et elle déconseille le système de clémence, ap- 
plaudit à Texécution de Murât, se plaint des « lenteurs » 
du procès de La Valette et du maréchal Ney ! 

Après avoir gravi tous les calvaires de TÉglise et 
de la royauté, Louise de Condé revînt en France avec 
la Restauration, rentra dans son état de religieuse, 
construisit un couvent sur remplacement du Temple : 
le nouvel ordre s'appela : V Adoration perpétuelle, elle 
en fut la prieure, et vécut jusqu'en 1824» gardant son 
ancien nom de Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde. 
La grande paix divine était enfin entrée dans cette âme 
ballottée par tant de tempêtes, et, comme dit Barbey 
d'Aurevilly, « elle avait fait miséricorde à tout le 
monde, » même au meurtrier de son neveu le duc 
d'Ënghien ; elle ne l'appelait plus que le malheureux 
homme, priait pour lui depuis longtemps et chargea 
M^ d'Astros de faire dire une messe quand il mourut 
à Sainte-Hélène. Sans doute elle se remémorait cette 
pensée de sa cousine Clotilde de France, reine de Sar- 
daigne : « Que la plus belle place pour une chrétienne 
dans le Paradis serait celle où l'on verrait à côté de 
soi un ennemi pour lequel on aurait prié. y> 

Entre les lettres de M"« de Lespinasse et celles de 
Louise de Bourbon-Gondé, même différence qu'entre le 
cirque de Gavamie et la vallée d'Argelès, un verre 
d'alcool à quatre-vingt-dix degrés et un bol de lait 
pur : celles-ci sont toute simplicité, toute naïveté, toute 



3oa l'amour au xviii* siècle 

pureté; vous y trouvez ces mille riens du sentiment 
. qui ont tant de prix pour les amoureux. Ils sont en pré- 
sence d'eux-mêmes conune les enfants, et, de frisson en 
frisson, découvrent la nature, le soleil, le printemps ; 
une fleur leur est un univers, un sourire le paradis, une 
parole moins tendre les inquiète, la lettre suivante les 
rassure, et Fou se reproche des craintes délicieusement 
puériles. Ils ont les joies de l'explorateur et de l'inven- 
teur qui arrachent à la nature un secret, de l'écrivain 
qu'illumine la vision d'un chef-d'œuvre. Elle raconte la 
vie qu'elle mène dans son hôtel de la rue de Monsieur, 
et à Chantilly, où la chasse, la comédie de société, sont 
en grand honneur. Son père, qui adorait la comédie, 
n'osait l'avouer tout haut et se retranchait derrière sa 
fille I celle-ci subit avec déférence l'ennui, la fatigue de 
répétitions interminables. £t comme cet amour humain 
est déjà de l'immolation, elle dit au marquis qu'il se 
mariera un jour, et lui demande la seconde place dans 
son cœur. On se donne des petits noms, on en donne 
aux autres ; elle est sa bonne, sa Nina, son père le Bon^ 
son frère le Petit, ses dames d'honneur la dé\H)te, la 
singulière, Yaimable, 

P<Mnt d'éloquence, point de parure, point d'écriture 
artiste; oc sa langue, sans aucune couleur, ressemble à 
une glace sans tain qui serait mise sur le cœur à nu 
pour qu'on le vît mieux palpiter à travers le cristal des 
mots. L'âme ingénue de M"* de Coudé, cette âme suave 
comme l'enfance, l'innocence et l'aurore, a dans l'expres- 
sion de l'amour une transparence absolue. » Et sans y 
penser, elle sème des traits touchants : 



l'amour au XVIII® »£GLE • • 3o3 * 

4c Mon cœur est si occupé de vous que. ma figure le 
dit à tout le monde... L'apparence d'un tort vis-à-vi» 
de mon ami m'en paraissait un véritable. .. »» 

« On peut changer de conduite quand on a du courage ; 
chtmger son cœur, j'Ignore si cela est possible... Il fait* 
dra que je sois fausse, que mon visage soit calme, quç 
je parle de mille choses auxquelles je serai si loin de 
penser. Oh ! que l'âme de la société aura à faire pour ' 
empêcher l'autre de se montrer ! j> 

« Comme je méprise le monde en général, et comme 
je tiens à ses préjugés ! » Les lettres qu'elle écrivit plus 
tard, pendant l'émigration, à d'autres personnes et 
qui ont été publiées aussi, gardent le même caractère. 

Citons encore quelques lignes de cette virginale cor- 
respondance. 

c( Il est possible que votre mère ne soit pas convaincue 
de l'extrême innocence de mes sentiments pour vous, et 
qu'elle me désapprouve de m'y être livrée comme j'ai fait ; 
elle ne me connaît que par vous, et elle peut croire que 
votre tendresse vous fait exagérer le bien que vous dites 
de moi. Mon ami, elle ne sait pas que Nina, faible dans, 
mille choses, ne l'est pas pour elle, qu'elle sait sacrifier 
son bonheur, son plaisir, tout, à ce qu'elle croit son 
devoir ; qu'elle a ses idées sur le bien et sur le mal, 
qu'elle est intimement persuadée qu'il faut rechercher 
l'un et fuir l'autre, qu'elle né pourrait supporter les 
remords, et que la calomnie (qu'elle craint cependant) 
lui parait douce en comparaison. » 

La raison, le souci de sa réputation, l'intérêt de son 
ami, l'emportent. A son tour, son père s'inquiète, il a eu 



3o4 L*AMOUR AU XVIII* SIECLE 

vent de quelques calomnies. Elle comprend qu'une tellç 
amitié pourrait devenir dangereuse ; une confidence de 
femme a achevé d'éclairer cette victime de la grandeur 
de sa maison, de cette glorieuse branche des Bourbons 
qu'elle-même nommait : « la branche de laurier ; » elle 
écrit à La Gervaisais une lettre d'adieu, une longue 
lettre d'une tristesse infinie : « Oh ! ne me haïssez pas ! 
dit-elle en terminant, mais ne m'aimez plus ; ne pensez 
guère à moi si cela peut troubler votre vie... Mon ami, 
mon tendre ami, oh ! je ne puis retenir ces expres- 
sions : voilà la dernière lettre que vous recevrez de 
moi, faites-y un mot de réponse pour que Je sache si 
je dois désirer de vivre ou de mourir : oh! comme je 
craindrai de l'ouvrir ! Écoutez, si elle n'est pas trop dé- 
chirante pour un cœur sensible comme l'est celui de 
votre bonne y ayez. Je vous en conjure, l'attention de 
mettre une petite croix sur V enveloppe ! » 

£t, dans une lettre au chevalier de La Bourdonnaye- 
Montluc, oncle du marquis, elle ajoute : 

... « Dites-lui, non pas que je serai heureuse, il ne le 
' croirait pas, mais que l'idée d'avoir rempli mon devoir 
sera toujours une consolation extrême pour moi, et 
qu'il est même possible d'en éprouver des moments du 
plaisir le plus vrai... Je ne puis me détacher de souhai- 
ter que le bonheur reste pour lui, au moins qu'il en 
puisse trouver l'apparence, si véritablement la réalité 
ne peut exister. Que sa famille s'en occupe! ... Une 
femme, des enfants, voilà ce qui pourrait, je crois, l'at- 
tacher, l'occuper, l'intéresser. Une femme ! Ah ! qu'il la 
choisisse bonne et douce , et il l'aimera, et il retrouvera 



l'amour au XVIIl* SIÈCLE 3o5 

des moments de bonheur... Les cœurs peuvent-ils chan- 
ger? Je ne le croîs pas, ils ne dépendent pas de nous ; 
et quand ils en dépendraient ! Mais les actions, la con- 
duite, voilà ce dont on peut être le maître, et ce qu'il 
faut que la raison et le devoir gouvernent entière- 
ment... » 

Le marquis obéit, se maria, eut des enfants, mais son 
cœur demeura fidèle : en i838 farlait encore de ses 
éternels regrets : « Enlevé au Ciel, puis écrasé contre 
terre ! » En 1790, il recevait le manuscrit de sa comédie 
que Louise de Condé, passant en revue ses papiers, avait 
retrouvé. Un court billet accompagnait le message : 

a On renvoie le manuscrit après avoir brûlé la petite 
feuille qui y était jointe, et on supplie Fauteur de n'en 
faire aucun usage. 

ix, On le remercie de son silence, et on lui demande 
instanunent de ne s'en point écarter. » 

Vingt-cinq ans après, en i8i5, le marquis de La Gervaî- 
sais écrivit ime lettre, une seule, à M"® de Condé, pour 
l'avertir du retour de l'île d'Elbe, du danger probable 
qui la menaçait. Mais, à l'adresse, elle reconnut l'écri- 
ture, et la brûla sans la lire. « Dites-lui, avait-elle écrit 
en 1787 à l'oncle du marquis, dites-lui que si, par la 
suite du temps, je n'aperçois plus l'ombre du danger, je 
reviendrai à lui comme il me le dît, mais qu'il faudra un 
temps bien long qui ne peut se fixer actuellement. » 
Vingt-huit ans ne lui paraissaient pas encore un temps 
assez long. 

ao 



3o6 L AMOUR AU XVIII^.SlàCLE 

Que faat-*il conclure de cette revue trop rapide des 
caractères et des variétés de Tamour au xvm* siècle ? 

C^est d'abord qu'il importe de se défier des théories 
absolues, des définitions générales. Quand onaafiOnné 
que Tarnow fut sensuel dans l'antiquité, chevaleresque 
au moyen âge, précieux sous Louis XIII, impertinent 
sous Louis XV, romanesque vers i83o, inquiet aujour- 
d'hui, analyste et bourreau de soi»même, on n'a pas tout 
dit : il fut cela sans doute, et il a été bien autre chose. 
Ses costumes, ses modes, son langage, chemgent avec les 
nxœurs et les habitudes sociales, le fond reste assez sen* 
siblement le même dans les pays de haute civilisation. 
Nos principales théories ne son^elles pas développées 
déjà dans le Banquet de Platon? £t ceux qui ont 
tenté de deviner le Sphinx ont-ils fait autre chose 
que compléter, discuter ou paraphraser les idées du 
philosophe grec ? 

Non, le xvui® siècle n*a pas seulement connu l'amour- 
caprice, l'amour-goût ; mais, répétons-le, toutes les 
nuances de l'amour se trouvent largement représentées 
à cette époque : amour conjugal, amour quasi conjugal, 
romanesque, passionné, idéaliste et cette amitié amou* 
reusé que Sainte-Beuve appelle : le clou d^orde V amitié. 
Les siècles et les hommes ont leurs fanfarons de vices 
qui ne méritent pas plus de créance que les fanfarons 
de vertu. 



TABLE DES MATIÈRES 



I. -** Les Médecins avant et après 1789. 



Origine religieuâe de la médecine en Grèce; les temples 
d'Asclépios; Hygieia. •— Médecine miraculeuse et méde- 
cine scientifique ; progrès de celles. — ^ Caractères de la 
médecine à Rome ; sorte d'industrie libre : éloges et 
satires. Honoraires des Esculapes romains. Scribo* 
nius Largus ; portrait du médecin idéal ...... i à i3 

La Médecine au moyen ige ; importance de l'astrologie, 
de puissants esprits subissent son joug. Ambroise 
Paré. — Remèdes de Charles de TOrme. Pourquoi l'art 
du médecin n'est pas en faveur au ziii* siècle, — Créa- 
tion du Collège des Chirurgiens en i960. — De tout temps 
des femmes ont exercé la médecine : le chirurgien 
Maclod, Salomée Rusiecki, Henriette Faber x3 à 97 

Recettes baroques d'autrefois. Les médicaments coûtent 
très cher sous l'ancien régime. — Querelle séculaire 
entre la chirurgie et la médecine; procès de privilèges. 
Préjugé féodal contre la chirurgie. «- Gui Patin et l'an- 
timoine.— Le médecin de Louis XIU. — Thèses de doc- 
torat. Vogue des empiriques et opérateurs de tout 
genre : Barry, les Capucins du Louvre, le Chevalier 
Talbot, etc... Médecins d'urine. -- Partisans et adver- 
saires de l'antimoine. — Prix des visites au xvii* siècle. 
Médecins beaux esprils. Le célibat médical au moyen 
ftge. Défense de lUre plus de trois visites au malade 
non confessé. — Le théâtre réputé passe-temps trop 
frivole pour les professions sérieuses. — Avantages 
du premier médecin du roi* Le service médical de 
Louis XIV. Daquin et Fagon. Le parti Vautler .... 33 à 4? 



3o8 TABLE DES MATIÈRES 

Aucune profession ne fut attaquée et défendue avec 
autant de violence, de bon et de mauvais esprit. Un 
bénéfice du ventre. Railleries de Cyrano de Bergerac et 
de Rfolière. — Eplgrammes et anecdotes. Mots de Cré- 
bilion, Villemain^ Emile Augier. — Marchand de santé. 
Vieux-neuf. — Opinion de Gherbuliez. — Légende 
médicale de l'amoureux. — Hippoly te Royer^CoUard. — 
L'art de la consultation. — La plus inexacte des sciences. 

— Une demi-journée bien paj'ée. — Le père de Flaubert. 

— Quatrain d'Alexandre Dumas. — Médecins fonction- 
naires et politiciens. Réplique de Pajot. Un sonnet de 
Ronsard. — Assurance sur la vie, François Goppée. — 

M"' de Sévigné, ses apborismes et ses remèdes ... 4? ^^ 
Les médecins au xviii* siècle. — Les femmes se mettent 
à apprendre la médecine. Le cadavre de M""* de Coigny. 
Révolution dans les habitudes et l'hygiène de la 
société. — Lorry. — Conseils, lettres de Tronchin, ses 
dévotes : il préconise l'inoculation ; le duc d'Orléans 
fait inoculer ses enfants. Le rire sardonique. Sévé- 
rité de Tronchin pour ses confrères ; ses axiomes, 
sa définition du bonheur ; son opinion sur Voltaire et 
J.-J. Rousseau, sa clientèle. —Tronchin médecin du duc 
d'Orléans. — Gatti, Bouvard. — Pousse et la Dau- 
phine. — Barthez, type du médecin pour dames. — 
Poimme. — L'innocence mercurielle de la du Barry. — . 
Sylva. — Quesnay, médecin de M-* de Pompadour, et 
patron des physiocrates. — Une scène de comédie def 
Palissot. — L'esprit est le dieu du xviir siècle, et les 
médecins suivent le goût du temps. Sénac de Meilban 

et le Dauphin 65 à 87 

Rôle de plus en plus considérable que jouent les méde- 
cins vis-à-vis de la société française à partir de 1789. 
Eloges d'ensemble et critiques de détail. — Chateau- 
briand et Méry défenseurs des médecins. — L'abus de la 
logique; le chirurgien Souberbielle. —Le D»" Thierry et 
l'infirmerie de la Conciergerie pendant la Terreur. Mé- 
decins délateurs et faux témoins à cette époque. — Les 
médecins à la Constituante, à la Législative, à la Con- 
vention. — Cabanis. — Liens étroits qui unissent l'Art 
et la Science. Beaucoup de médecins bons prosateurs, 
Un seul poète. — Cabanis et M— Helvétius. — Médecins 
célèbres du Premier Empire ; Boudois de la Motte, son 
salon. Plaisante confusion. — Larrey. Le service de 
santé auprès de Napoléon I". Corvisart, ses conversa- 
tions avec l'Empereur. La canne de Jean-Jacques. Le 



TABLE DES MATIERES' Sog 

père Baudelocque, le Baron Portai; remèdes simplistes. Sj à iio 
Le D' Sauzay et les Montagu. — Physionomies de mé- 
decins de province bienfaisants, dévoués et modestes. 
Le D»" Bretonneau : belle maxime de M»« Dupin. — Le 
D' Blanche, sa charité, ses dîners, ses convives. — Trois 
grands médecins sous la. Restauration. — Dupuytren 
auprès du duc de Berry, son livre d'heures ; la réponse 
du charlatan. — Le D' Korefif, opinions contradic- 
toires sur lui. Gruby, sa mise en scène, cures et 
remèdes extraordinaires. — Salons de médecins : 
Alibert, Orfila, Trélat, Fauvel, Péan, Chéron, etc. — - 
Ricord et Emile Augier ; le Marivaux de la médecine : 
mots de Ricord. — Passions, passionnettes, goûts et 
manies d'Esculapes. ^ Velpeau. — Aphorismes du 
D' Latour. — Lassègue sur le suicide au jour le jour. 

L'absinthe du chirurgien Fhïïips iioà i3o 

Le médecin collée tionneur, Louis La Case. •— Médecin faux 
jacobin. — Médecin envieux. — Médecin intéressé. — 
Féroce vanité médicale. ~ Un médecin qui manque de 
tact. — Médecin épicurien. Cabarrus possède le savoir, 
le savoir-vivre, le savoir-faire ; son mariage avec M"« de 
Lesseps. — Médecin mauvais hôte, Axenfeld. — • Docto- 
resse diplomate. — Médecin reconnaissant. — Médecin 
trop modeste. — Un type de médecin heureux : 
Billroth. — Médecin opéré malgré lui. — Mise en scène 
médicale : Sacharine et Alexandre IIL — Le Médecin 
de villes d'eaux. — Médecins distraits. — Le chirurgien 
de la Tsarine Elisabeth. — Le médecin de Bismarck. — 
Léon XUI et le D»" Lapponi. — Conclusion d'un vieux 
médecin. — Les médecins russes. -~ Le médecin de 
théâtre. — Les médecins dans les romans. — Chirur- 
gien minotaurisé : Jobert de Lambatle. ^ Guéneau de 

Mussy. La pelote d'Augustine Brohan i3o à iSg 

Honoraires de médecins et chirurgiens. — Lettre de Pha- 
laris à Polyclète. — La fistule de Louis XIV. — L'Olympe 
médical. Ici comme ailleurs on rencontre un prolétariat 
intellectuel. — Héroïsme de Trousseau. — Le D' Réca- 
mier ; ses amis, ses hôtes à la campagne ; le P. de Ravi- 
gnan. Autre physionomie de médecin chrétien : Hamon 
à Port-Royal des Champs ; ses pensées. — Pierre-Carl 
Potain ; une grande conscience morale : les saints de la 
médecine; le I> Flaubert. •— Le client. ^ Malade trop 
curieux. Malades harpagons. — La financière et Magen- 
die. — Uàge d'or du client. — Remèdes moraux. Le 
client accouché. — Clients vindicatifs, griefs réels et 



3lO TABLB DES MATIKBS8 

imaginaires. Un édit de Henri II. Le dernier remède. — 
Epitaphe d'un client. — Qiente superstitieuse. — Client 
rébarbatif. — Henri Heine maialde. — Une forme de la 

préciosité. — Le trust de Vader, i5g à 19S 

Définitions et conversations de médeeins. — Le secret mé- 
dical. Axiome d'Hippoerate. La loi et l'honneur. Pro- 
blèmes angoissants. Une lettre du D' Henri d^ Roth- 
schild. -*• La vengeanee de TaTarié. — Le vrai et le faux 
fiancé. — Un moyen de tourner la règle. Exceptions 
légales au secret professionnel. Nul n'est assez sûr de 
lui-même pour mettre sa conseience à la place de la 
loi. " Un arrêt de la Cour de Cassation. Nécessité du 
secret professionnel. — La responsabilité médicale : 
elle existe devant la loi et la morale. Dialogue entre 
miagistrat et docteur. — Le médecin doit-il révéler son 
état au mourant? Gelui-ci a le droit de compléter sa 
vie en se préparant k mourir. — Les médecins univer- 
sels : Renaut« Delbet, Pozzi. Le professeur Landouzy : 
les Voyages d'Études Médicales. -« Conclusion. . . . i^Sàsig 



II. — L'Amour au XVIII* siècle. 

Le XVIII* siècle est un siècle calomnié. Pourquoi la calom- 
nie a revêtu l'autorité de la chose jugée : ses morali»* 
tes, ses philosophes ruminent eux-mêmes sa condam- 
nation. — Les faits sont des courtisans commodes : ils 
démontrent ce qu'on veut leur faire démontrer. Tout 
ou presque tout n'est-U pas comparaison? Le xviii* siè- 
cle vaut son prédécesseur et son successeur. — Ce qu'on 
peut dire contre lui. Dans beaucoup de familles le ma- 
riage est une indécence convenue. Mariage dû prince 
de Ligne. — Les comédies de M*^ de Staal-Delaunay : 
VEngoaementt U Mode, Dialogue entre deux amies. — Le 
théâtre de Collé : Le Galant Sseroe^ la Vérité dans le çin. 
Une définition de l' Amour-caprice. Anecdotes.— Qualités 
nécessaires pour être trompé dignement. — 8ang-froid 
cynique de certains maris. M. d'Ormond. — Apologie 
des libertins par Diderot. Réflexions de divers • . . 9x9 à s^ 

Les héros de l'amoiu^galanterie au xviii* siècle. Le duo de 
Richelieu. Ses débute à la Cour de Louis XIV; il y de- 
vient un petit Joujou d la mode, et fait son apprentissage 
de courtisan. — Monsieur de Maintenon, -> Caractère de 



TABLE DES MATIÈRES ^ , 3ll 

Richelieu; défauts et qualités ; sa chance. Gouremeur 
de la Guyenne. Le souper des vingt-neuf femmes aimées. 
-^ Il arait le don des larmes; sa théorie du libertinage ; 
plaît à des Altesses; son. genre d*esprit. Son premier:, 
séjour à lu Bastille : réponse presque grandiose à force 
de cynisme. Vers de Voltaire. Troisième mai*lage à qua- 
tre-vingt-quatre ans. Inventions originales en amour : 
avant et après. — La Marquise de Saint-Pierre : M-* de 
la Popelinière : la plaque de cheminée 336 àaSi 

Une amoureuse du xvii* siècle : Ninon de Lenclos. — 
Ninon reçoit les hommes et les femmes les plus consi- 
dérables dans la seconde partie de sa viç; son éloge 
par Scarron, Pabbé Fraguier, la princesse Palatine, 
Saint-Simon. — Rancune de M*« de Se vigne. — Ninon 
se fait homme à vingt-trois ans; sa conception de 
l'amour. Scepticisme précoce; elle demeure disciple 
d'Epicure et Gassendi. — Ripostes heureuses^ apho* 
rismesde Ninon; ses amis. Le quatrain de Saint-Évre-- 
mond. Les contemporains admirèrent en elle une puis- 
sance sociale ^làaBi 

L'amour conjugal fleurit au xviii* siècle, et il a la majorité. 

— Le siècle des bons ménages de ministres. — Quelques 
exemples : le duc Louis d'Orléans. — L'amour quasi lé- 
gitime au xviip siècle ; décence extérieure de ces liai- 
sons. M*» d'Houdetot ; ses vers ; une jolie âme païenne. 

— La comtesse de Sabran et Boufflers. — Une page du 
président Hénault. — Mot de Fontenelle à M»» du Bo- 
cage. -^ D'Aydie et Aissé : une idylle passionnée en 
pleine Régence. Éloges d'Aydic et d'Aîssé par leurs con- 
temporains. Les lettres d'Aîssé 961 à 277 

Julie de Lespinasse : la symphonie orageuse de la passion. 
Le plus fort battement de cœur du xviii* siècle. Extraits 
de la correspondance de Julie avec le comte de Gui- 
bert : elle eut de Vamitié pour Vamour. — Plaisant eu- 
phémisme. — Maximes et réflexions de Julie. — Le mar- 
quis de Mora : l'amant idéal. — Le record de la manie 
épistolaire. ^ Reproches à Guibert, patience de celui- 
ci. Jérémiades éloquentes et flatteries adroites. — Julie 
lectrice de M*»* du Deflànd; la rupture. Les amis de 
Julie, son salon, ses grandes qualités de maîtresse 
de maison; elle fut la muse de la causerie. Le grand 
secret déplaire : s'oublier pour s'occuper des autres. 
Les intimes de Julie.— Le soufflet de M"»* de Forcalquier. 
—Naïveté de d'Alembert : Use crut seul aimé. Réponse 
de la duchesse de Ghaulnes à un enthousiaste. — Bril- 



^^ 



3l2 TABLE DES MATIÈRES 

lants débuts de Guibert; son esprit, ses succès auprès 
des femmes. V Essai général de tactique. Le Connétable, 
— Election de Guibert à PAcadémie Française . . . . 377 à agS 
Quatre sortes d'amour platonique. Les exemples de pla- 
tonisme intégral ne manquent pas au xviii* siècle. — 
Louise de Bourbon»Condé et le marquis de la Ger- 
vaisais. Leur rencontre aux eaux de Bourbon-PArcham- 
bault. — Un roman d'âme. — La princesse élue abbesse 
du Chapitre noble de Saint-Pierre de Remiremont. — Sa 
vie pendant Pémijfration ;, elle erre de couvent en cou- 
vent ; sa sévérité intransigeante. Louise de Coudé pro- 
nonce ses VŒUX en T8oa. Retour en France ; elle fonde 
un nouvel Ordre, vit jusqu'en 1824. — Sa correspon- 
dance avec la Gervaisais. La branche de laurier ; lettre 
d'adieu au Marquis. — Conclusion a^SàSoG 



LA CHAPBLLB-MONTLIGBON (ORNB). — IMP. D» MONTLIOBON 



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