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Full text of "La société française du XVIe siècle au XXe siècle"

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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 

DU XVI» AU XX e SIÈCLE 



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XVIIP SIÈCLE 



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XVII* siècles : La Société, les Femmes au xvi* siècle ; 
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Les Prédicateurs ; le Cardinal de Retz ; la Famille 
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Perrin. 

La Société française du XVI* au XX* siècle : XVII siècle : 
Les Diplomates ; les Grandes Dames de la Fronde ; 
la Cour, les Courtisans, les Favoris, 3' série, i vol. 
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La Société française du XVI* au XX* siècle : XVII* siècle : 
La Société et les Sciences occultes ; les Couvents de 
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Histoire de la Monarchie de Juillet, a vol. in-8\ Calmann- 
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Couronné par l'Académie française : Prix Montyon, 

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La Société française avant et après 1^8$, 1 vol. in-12. Cal- 
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LA 



SOCIÉTÉ FRANÇAISE 



DU XVI e SIÈCLE AU XX' SIÈCLE 



PAR 






itou 



VICTOR DU BLED & ç ^> <^ <6 






é>- ° 



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35, quai des Grands-Augustins, 35 

1905 

Tous droits réserYéa» 



DC 
33.*/ 



A MONSIEUR EMILE OLLIVIER 

de l'Académie Française. 
TRES RESPECTUEUX HOMMAGE D'UN AMI FIDÈLE ET RECONNAISSANT 

VICTOR du BLED 



AVANT-PROPOS 



I 

I Qui ne connaît la discussion de Jacques le Fata- 

I liste avec son maître sur les femmes, « l'un préten- 

! dant qu'elles étaient bonnes, l'autre méchantes : et 

ils avaient tous deux raison; l'un sottes, l'autre 

pleines d'esprit : et ils avaient tous deux raison; 

l'un fausses, l'autre vraies : et ils avaient tous 

deux raison; l'un avares, l'autre libérales : et ils 

avaient tous deux raison; l'un belles, l'autre laides : 

| et ils avaient tous deux raison; l'un bavardes, 

: l'autre discrètes ; l'un franches, l'autre dissimulées ; 

I l'un ignorantes, l'autre éclairées ; l'un sages, l'autre 

libertines ; l'un folles, l'autre sensées ; l'un grandes, 

I l'autre petites; et ils avaient tous deux raison? » 

Quelque humoriste pourrait être tenté de démar- 
quer la tirade de Diderot, d'affirmer qu'admira- 
teurs et détracteurs du xvm e siècle ont également 
raison lorsqu'ils prétendent, les uns qu'il est le 
grand siècle, les autres qu'il mérite une condamna- 
tion sévère ; les uns qu'il a tout éclairé, les 



Vm AVANT-PROPOS 

antres qu'il a tout corrompu ; ceux-ci qu'il a préparé 
le triomphe de la liberté et de la justice, ceux-là 
qu'il a détruit la tradition, renversé les bases du 
principe d'autorité, institué la licence de la foule et 
la tyrannie du Démos, déplacé, multiplié démesu- 
rément les abus. Et l'on sait de profonds penseurs 
qui proclamèrent solennellement la banqueroute de 
la Révolution française. . D'ailleurs, ni les cham- 
pions, ni le talent, ni la conviction, ne manquent 
dans les deux camps; même aujourd'hui, la lutte 
se poursuit, ardente, semée d'alternatives, per- 
sonne ne s'estimant définitivement vaincu, chacun 
gardant ses positions, prêt à recommencer demain 
la bataille. Et c'est, si Ton veut, 

Une ample tragédie à cent actes divers. 

Tragédie ou comédie, elle ne finira point, pas plus 
que ne finira la France, car la vie, la contradiction, 
la diversité, sont là loi même du progrès; il faut 
qu'il y ait des hérétiques à côté des croyants, et la 
comparaison du miroir brisé s'applique aux histo- 
riens aussi bien qu'aux hommes politiques; on voit 
dans son fragment le miroir entier, et l'on croit que 
le voisin n'a rien. 

Cependant, entre les opinions extrêmes, il a surgi 
une école mixte, qui étudie le passé, non plus à tra- 



AVANT-PROPOS IX 

vers les préjugés consacrés et les idées -passions 
de notre époque, dans les satiristes, les rhéteurs, 
prédicateurs, fabricants de mémoires ou d'histoires 
partiales, mais dans les documents d'archives, 
avec un esprit de sincérité,, de comparaison et 
d'éclectisme. Elle confesse chaque siècle, dresse 
la liste de ses péchés et de ses verjus, ceux qui ont 
bien tourné, celles qui ont ou n'ont pas donné tous 
leurs fruits, et, tantôt juge, tantôt juré, toujours 
indulgente, distribue l'éloge ou le blâme, sans 
s'incliner servilement devant le succès. Elle se 
demande si l'absolutisme et les orgies de dévo- 
tion de Louis XIV ne sont pas, en quelque mesure, 
responsables des orgies dé libre pensée sous son 
successeur, si les quinze premières années du 
3viii e siècle n'appartiennent pas plutôt au premier 
qu'au second, si, avec deux ou trois généraux 
comme Maurice de Saxe, le règne de Louis XV 
n'aurait pas été aussi glorieux que l'autre pour la 
France. 

Et puisque ce xviii 6 siècle tant maudit a fait la 
Révolution, pourquoi ne porterait-on pas à son actif 
les généraux de la République, Pichegru, Dumou- 
riez, Hoche, Moreau, Masséna, Kléber, Bonaparte, 
qui font assez bonne figure, je pense, à côté des 
généraux de la Monarchie? 

Si celle-ci perd alors l'Inde et le Canada, elle 




LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 

DU XVI» AU XX» SIÈCLE 



rf^A/VWWW» 



XVIIP SIÈCLE 



propriété de la 

UBRMR1E CIRCULANTE 

F. R1CHAH3 

80, Rue du Rhônô, 80 
GENÈVE 



XII AVANT-PROPOS 

vante de la philosophie et parfois esclave de l'in- 
stinct, pleine d'énigmes comme le sphinx antique, 
désespoir des penseurs, des politiques qui cher- 
chent à la séduire. Certains hommes ne semblent-ils 
pas les représentants de l'opinion, lorsque le génie 
ou la tradition les a investis de la confiance des 
peuples? Voltaire, Jean- Jacques, Pierre le Grand, 
Catherine II, Frédéric II, ne furent-ils pas de mer- 
veilleux créateurs d'opinion? « Comptez-vous avec 
l'opinion publique? demandait -on à un homme 
d'État. — C'est moi qui la fais, » répondit-il tran- 
quillement. Mais lorsque le respect a disparu, lors- 
que les grands hommes, ces chênes des forêts hu- 
maines, ne poussent plus dans un pays, l'opinion 
publique, comme une boussole affolée, s'agite éper- 
dument, ballottée par le hasard, et vouée aux incer- 
titudes, aux chimères les plus discordantes : en 
tout état de cause, elle a une force immense, celle 
de la masse dont elle reflète les sentiments, et 
comme l'autre, elle ne sait pas toujours ce qu'elle 
veut, mais elle le veut bien. 

En aucun temps on n'eut plus d'esprit qu'au 
xviii 6 siècle, en aucun temps on n'a poussé aussi loin 
l'urbanité, là courtoisie, le tact social, la grâce ; la 
grâce, fleur de chevalerie, parfum subtil et rayon- 
nant, élixir de civilisation, fait d'une foule de riens 
charmants, dans lequel viennent se fondre, comme 



AYANT-PROPOS XIII 

dans une symphonie, toutes les notes du clavier 
humain : la voix, le geste, le sourire, la beauté, la 
bravoure, l'élégance et parfois la profondeur d<^ 
l'Ame. En aucun temps aussi n'est apparue plus sai- 
sissante la nécessité de la séparation des genres : 
les femmes régnaient, gouvernaient, et par elles 
des hommes de salon, des courtisans, ministres de 
pacotille, généraux de ruelles, héros de boudoir, 
prenaient la place des hommes capables, et con- 
duisaient l'État à la dérive. 

Jamais non plus n'a éclaté plus vivement le dan- 
ger de l'esprit, j'entends de cet esprit de trait qui 
n'est pas l'esprit de situation, l'esprit de la chose, 
qui remplace la raison par une pointe, et croit avoir 
résolu une difficulté quand il a trouvé une formule 
piquante, — de cet esprit charmant et frivole que 
Ghoiseul, Maurepas, Galonné, Loménie de Brienne, 
possédaient, hélas ! à défaut de l'autre. Pendant 
l'émigration, Rivarol blâmait un jour certaine 
mesure intempestive, <* Si l'on avait eu un peu 
d'esprit, affirmait-il, on aurait évité cette faute. — 
De l'esprit! De l'esprit! s'exclama l'abbé Roulé, 
c'est l'esprit qui nous • a perdus ! — Alors, Mon- 
sieur, reprit Rivarol, pourquoi ne nous avez-vous 
pas sauvés? » L'abbé pensait à l'esprit de salon, 
Rivarol à l'esprit politique. 

Ce dernier est peu commun chez nos hommes 



XIV AVANT-PROPOS 

publics du xviii 6 siècle, plus rarement encore se 
joint-il à la volonté pratique de l'appliquer. Je vou- 
drais du moins donner quelques exemples de ce 
que l'on pourrait appeler l'esprit de situation : cha- 
que position, chaque circonstance n'a-t-elle pas son 
esprit de situation? De ces mots d'à-propos, plus 
d'un, s'il n'a pas arrangé les affaires du pays, a 
fait la fortune de son auteur, l'a conduit à l'Acadé- 
mie, aux ambassades, aux grands postes adminis- 
tratifs, aux succès féminins. 

Après l'attentat de Damiens, Louis XV dit à un 
courtisan : « La blessure n'a pas été profonde, 
pourtant elle a été jusqu'au cœur. — Ce qui doit 
consoler Votre Majesté, répond l'interlocuteur, 
c'est qu'elle a pénétré bien avant dans le cœur de 
ses sujets. » Et la réplique dut plaire d'autant plus 
qu'en 1756 Louis XV depuis longtemps n'était plus 
le Bien- Aimé. 

La du Barry, essayant de ramener le duc de Ni- 
vernais qui, avec les princes du sang et les Parle- 
ments, avait pris parti contre le ministère Mau- 
peou-d' Aiguillon, finit par lancer cet argument : 
« Pourquoi vous entêter? Le roi m'a dit qu'il ne 
changerait jamais. — Ah ! Madame, reprend Niver- 
nais, quand le roi a dit cela, sans doute le roi vous 
regardait. » 

Des mots bêtement spirituels, de ces mots malen- 



AVANT-PROPOS XV 

contreux qui viennent à contretemps, à contre-tact, 
qui habillent la vérité comme le costume d'un nain 
habille un géant, qui déchaînent des rancunes et des 
conflits d'âmes, on en citerait par milliers aussi. Je 
me contenterai de celui-ci : « Savez- vous, disait Mau- 
repas pendant la guerre contre les Anglais, ce que 
c'est qu'un combat naval? Deux escadres sortent de 
deux ports opposés, on manœuvre; on se tire des 
coups de canon, on abat quelques mâts, on déchire 
quelques voiles, on tue quelques hommes, on use 
beaucoup de poudre et de boulets ; puis chacune des 
deux armées se retire, prétendant être maltresse du 
champ de bataille : elles s'attribuent toutes deux la 
victoire ; on chante de part et d'autre le Te Deum, 
et la mer n'en reste pas moins salée. » 

De Paris et de la province, du palais du riche et de 
la cabane du pauvre, monte un parfum de révolte, 
une odeur de révolution ; qu'elle se traduise par la 
plainte ou la moquerie, par la menace, la colère 
ou la critique raisonnée, peu importe ; les gens avi- 
sés l'ont sentie, et, derrière les assauts élégants de 
conversation, les galanteries raffinées, ils ont vu le 
choc des épées nues, les torches, les massacres, la 
fraternité à la Gain. Bien d'autres que Voltaire, 
M me de Tencin et Cazotte ont prédit cette révo- 
lution qui aurait éclaté plus tôt si la royauté 
avait résidé à Paris, qu'on pouvait éviter sous 



XVI 4 AVANT-PROPOS 

sa forme violente si, au lieu de Louis XVI, on 
avait eu un autre Louis XIII secondé, non point 
même par un Richelieu, mais tout simplement 
par un homme de jugement et de volonté. De tels 
collaborateurs ne manquaient pas, mais il fallait 
les chercher, les choisir, les garder, réaliser avec 
eux ce programme des Cahiers des États généraux 
qui formait l'idéal de la grande majorité : « Ouvrez 
nos fastes, disait M. de More à Tilly, nous sommes 
une nation à tragédies ; depuis longtemps nous n'en 
avons que sur nos théâtres. La Fronde, les guerres ; 
de religion, ,1a Saint-Barthélémy môme, tout cela 
est pâle auprès de ce qui nous attend. Vous m'en 
direz des nouvelles de l'autre côté de la tombe si 
l'on s'y revoit... Vous avez les premiers théâtres dç 
l'Europe, de petits poètes, de grandes danseuses, et 
vos courtisanes seraient les plus.séduisantes sirènes 
du monde, si vos femmes n'en savaient pas plue 
qu'elles : toutes ces belles choses-là, des coiffeurs et 
des cuisiniers, sont les successeurs un peu dégéné- 
rés du premier peuple du monde dans ce premier 
des siècles, l'âge de Louis le Grand ; ce ne sont pas 
là des éléments de vie pour un empire. La France 
périra, Monsieur, et de votre temps... » 

Non, seulement dans les pamphlets et les cris de 
la foule, mais dans les réunions de la bonne compa- 
gnie, on. trouve les partis de l'avenir représentés ; 



AVANT-PROPOS XVII 

lès pensées se combattent à armes courtoises, en 
attendant qu'elles luttent pour le pouvoir, pour exi- 
ler et tuer les adversaires. On ne l'a pas assez re- 
marqué : il y a, bien avant 89, une extrême droite 
et une extrême gauche, une droite royaliste et li? 
bérale, des constitutionnels, des jacobins blancs et 
des jacobins rouges. Toute la Constituante et presque 
la Convention se reflètent d'avance dans les salohs 
de l'ancien régime. : des magistrats parlent dé dé- 
bourbonnailler la France, et tel petit -maître fre- 
donné les chansons où la reine est accablée d'ou- 
trages, chansons composées peut-être par lui et ses 
amis pendant un souper dans une petite maison. 
Les fanfaronnades de paroles ont préparé les solu- 
tions brutales. Et puis, à côté des nobles sentiments, 
des justes réformes, il y a l'intérêt, l'envie, la cupi- 
dité, la vengeance. On comptait environ trois cent 
. mille privilégiés ; vingt millions d'êtres voulurent 
devenir des privilégiés, chacun voulut être un abus. 
L'abbé Delille contait cet apologue à des amis 
timorés : « Vous me rappelez l'histoire d'un Sicilien 
fort simple à qui l'on vint apprendre que le vice- 
roi était mort. — Ah! mon Dieu ! gémit-il, le vice- 
roi est mort. Quel malheur ! Qu'allons-nous devenir? 
— Le lendemain, on lui annonce la mort de l'Arche- 
vêque. Il tombe dans le désespoir, et ne voit plus 
de salut pour la Sicile. Enfin, le troisième jour, on 



XVIH AVJLNT-PROPOS 

lui apprend la mort du pape. Oh ! pour le coup, il 
pâlit, les bras lui tombent, il perd la parole, ferme 
ses rideaux, ses volets, et attend la fin du monde. Au 
bout de vingt-quatre heures, il entend le bruit d'un 
moulin à vermicelle, croit se tromper, prête une 
oreille attentive. — Quoi ! murmure-t-il, le vice-roi 
est mort, l'archevêque est mort, le pape est mort, et 
l'on fait du vermicelle ! Cela n'est pas possible ! — 
Pour s'en assurer, il entr'ouvre ses volets, regarde 
dans la rue, voit passer des voitures comme à l'ois 
dinaire, et le marchand son voisin chez qui l'on 
allait acheter comme auparavant. Alors il réfléchit 
et finit par conclure : — Mais il serait bien possible 
que ces personnages qui viennent de mourir ne fus- 
sent pas des choses nécessaires. » Et cet apologue 
contient une leçon de philosophie pratique : n'ac- 
corder le titre de nécessaire qu'à un très petit nom- 
bre d'hommes et de choses, se tenir à égale distance 
des enthousiasmes et des désespoirs impulsifs, se 
plaire avec son temps, avoir confiance dans demain 
si hier manque, et constater avec l'histoire que les 
longues jachères préparent les moissons opulentes, 
que la gloire, le bonheur, la grandeur d'un peuple, 
s'opèrent parfois par des moyens très inattendus. 
Le siècle aimable entre tous devenant le siècle 
tragique entre tous, quel démenti aux amateurs 
de thèses absolues ! 
Il faudrait cinquante volumes et <plus pour écrire 



AVANT-PROPOS XIX 

une histoire un peu complète de la Société fran- 
çaise ; mon cadre est forcément plus restreint, et je 
désire seulement présenter un tableau où les prin- 
cipales figures, les sujets les plus importants, soient 
esquissés. J'arrive à l'adolescence de la vieillesse, 
et j'ai encore une assez longue carrière à parcourir : 
je fais doublement appel à l'indulgence du public, 
le priant de m'excuser si je dois laisser dans l'ombre 
beaucoup de questions et de personnages. D'ail- 
leurs, avant d'entreprendre cet ouvrage, j'avais 
publié sur le xvm e siècle cinq volumes que l'on 
pourrait consulter, qui me dispenseront de m' attar- 
der longuement, et me permettront d'aborder plus 
vite le xix e siècle. Voici les titres de ces livres et 
les sujets traités : 



Les Causeurs de la Révolution (Préface du duc de Brog- 
lie), i vol. in-ia. Calmann-Lévy. 

Chapitre I : Rivarol. — II : Les Actes des Apôtres. — 
III : Les Almanachs de la Révolution. — IV : L'Abbé Maury. 
— V : L'Abbé Delille, Linguet, Sénac de Meilhan, Montlo- 
sier. — VI : Mallet du Pan, Malouet, Mounier. — VII : Mar- 
montel, Morellet. — VUI : Mirabeau, son père, ses collabo- 
rateurs. — IX : Talleyrand. — X : Boufflers, Tilly, les deux 
Ségur. — XI : Le duc de Lévis, le duc de Brancas-Laura- 
guais, le Marquis de La Fayette, le comte de Nar bonne. — 
XII : Beugnpt, Rœderer, Fiévée, Portalis, Arnault, Lemierre, 
Michaud. — XIH MAndrieux, Pons de Verdun, Lemercier, 
Suard, Ducis. 

Le Prince de ligne et ses contemporains (Préface de 
Charles de Mamde), i vol. in-12. Calmann-Lévy. — Le Prince 
de Ligne. — Beaumarchais, Sophie Arnould. — André Ché- 



XX AVANT-PROPOS 

nier, Joseph Chénier, Lebrun-Pindare, Florian, La Harpe. 
— Mercier. — Chamfort, l'abbé Sieyès. — Camille Desmou- 
lins. 

Orateurs et Tribuns (Préface de M. Jules Glaretie), i voL 
in-ia. Galmann-Lévy. 

Chapitre I. — L'Esprit des Orateurs de la Constituante .• 
Cazalès, Montesquiou-Fezensac, d'Esprémesnil, le duc de 
La Rochefoucauld-Liancourt, Clermont-Tonnerre, Lally-Tol- 
lendal, Bergasse, Virieu. — Les Constitutionnels, les Lé- 
gistes : Thouret, Target, d'André, Duport, Lameth, Bar- 
nave. 

Chapitre H. — L'Esprit des Orateurs de la droite à V As- 
semblée Législative : Vaublanc, Ramond, Mathieu Dumas, 
Lemontey, Stanislas de Girardin. 

Chapitre III. — L'Esprit des Orateurs de la Gironde : 
Lanjuinais, Brissot, Condorcet, Guadet, Ducos, Boyer-Fon- 
frède, Louvet, Laclos". 

ChAtrb IV. — L'Esprit des Orateurs de la Montagne : 
DangRi, Fabre d'Églantine, Hérault de Séchelles, Barère. 

' La Comédie de Société au XVIII 6 siècle, i vol. in-12. 
Calmann-Lévy. 

Chapitre I. — Les Comédiennes de la Cour. La duchesse 
du Maine, ses intimes, les Grandes nuits de Sceaux. M"' de 
Staal-Delaunay. Voltaire à Sceaux. 

M M * de Pompadour et le Théâtre des Petits-Cabinets. — 
Marie- Antoinette et le Théâtre de Trianon : la Troupe des 
Seigneurs. 

Chapitre H. — Le théâtre des Prinees de Clermont et 
d'Orléans. La parade et les spectacles de société. Laujon. — 
Le Corneille de la parade, Collé. — La marquise de Montes- 
son, ses pièces de théâtre, ses talents d'actrice, ses récep- 
tions. 

Chapitre m. — Une femme du monde auteur au xvnr siè- 
cle, la Comtesse de Genlis; son éducation, son mariage, sa 
vie avant 1789. Mystifications. Présentation à la Cour. La 
Société du Palais-Royal. Définition de la bonne compagnie. 
La mode des Proverbes. — M me de Genlis gouvernahte-gou- 



AVA.NT-PR0PO? XXI 

▼erneur des princes et princesses d'Orléans. Ses écrits. 
L'Émigration. Rapports avec Napoléon 1**. 

'Appendice. — Une comédie inédite de Marivaux. — La 
parade de la Mère rivale. — Journal et Mémoires de Collé. 
— Mémoires de M" de Genlis : La visite de M"' de Genlis- à 
Voltaire. Le Prince de Gonti. Le comte de Gaines. M** de 
Montesson. Les filles de M"" tle Genlis. M M du Deffand. 
Correspondance de M"' de Genlis avec Napoléon I". Conver- 
sation singulière. Maximes de M. de Lingré. Souvenirs de 
Félicîe. — Le Devin du village. 

La Société française avant ef après 1789, i vol. in-ia. 
Calmann-Lévy. 

I. — Un amour platonique au xvm* siècle : le duc de 
Lauzun et la marquise de Coigny. Salon de la Maréchale de 
Luxembourg. Aimée de Coigny. 

n. — Un client de l'ancien régime : le chevalier de FIsle. 
Poésies du chevalier : La Rose et l'Étourheau. Caractère de 
la poésie au xvin* siècle. Enfants précoces. Modes et en- 
gouements. — La Princesse de Beauvau. M" d'Houdetpt. — 
Le duc et la duchesse de Choiseul à Chanteloup. Gleichen, 
du Bue. — Salon de la duchesse de Gramont. Correspon-, 
dance du Chevalier de FIsle avec Voltaire, M M du Deffand, 
le prince de Ligne et le comte de Riocour. Calonne et Mau- 
repas. — M m * de Polignac, sa famille, ses amis : Vaudreuil, 
Besenval. 

III. — La Société dans les Prisons de Paris pendant la 
Terreur. Héroïsme des femmes pendant la Révolution. 

Appendice. — Poésies du Chevalier de FIsle. Les chats de 
M" 6 Helvétius et de l'abbé Galiani. Les médecins d'autrefois. 
Mémoires de M" de Salomon. 

Et puis le xviu siècle a déjà été exploré, fouillé 
dans bien des sens, et pour tant de sujets où je suis 
forcé de résumer et condenser, beaucoup, d'excel- 
lents écrivains offrent un champ presque inépui- 
sable : Sainte-Beuve, le maître inimitable, infail- 



XXH AVANT-PROPOS 

lible quand il décrit les personnages dé.* second 

• '»j 
ordre, moins impartial lorsqu'il s'attaque aux éci*i- 

vains du premier ; Villemain, Nisard, Tocqueville, 
les Goncourt, MM. Ferdinand Brunetière, Emile 
Faguet, René Doumic, avec leurs pénétrantes ana- 
lyses ; le duc de Broglie qui, dans ses études diplo- 
matiques, éclaire le dédale des cours, des intrigues 
ministérielles, démonte la machine gouvernemen- 
tale avec la dextérité de l'inventeur maniant l'ins- 
trument qu'il a créé; Taine, dont le livre nous 
présente la synthèse de l'époque : MM. d'Hausson- 
ville, Pierre de Ségur, Lucien Perey, Fleury, Gas- 
ton Maugras, de Lescure, André Foulon de Vaulx, 
bénédictins aimables qui découvrent sans cesse des 
terres vierges et marient la grâce à l'érudition. Et 
tant d'autres qui mériteraient mieux qu'une men- 
tion : j'ai rappelé leurs ouvrages dans mes notes 
bibliographiques ; ils portent témoignage pour un 
siècle qu'on n'aurait pas tant étudié, s'il n'avait eu 
quelques vertus, si ses péchés eux-mêmes ne méri- 
taient les circonstances atténuantes. 

Victor du BLED. 




Propriété de la 

LIBRAIRIE CIRCULA;îTl 
P. RICHARD 

80, Rue du Rhône, 80 
GENÈVE 
PREMIÈRE CONFÉRENCE 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 



Mesdames, Messieurs, 

Quel a été, au xv e , au xvi e siècle et plus tard, le rôle 
de la magistrature, quelle fut son attitude vis-à-vis de 
la société polie ? 

A-t-elle seulement eu un rôle? On serait tenté de 
répondre : non ! tout d'abord. Sans doute de nombreux 
écrivains ont donné des biographies de nos grands 
magistrats, les ont montrés légistes, diplomates, chan- 
celiers, devenant les auxiliaires du pouvoir royal contre 
les résistances de la féodalité et les prétentions de la 
papauté, faisant prévaloir le dogme de l'unité monar- 
chique ; ils ont raconté l'histoire des parlements, leurs 
prétentions de se poser en intermédiaires entre les rois 
et le peuple, les querelles de préséance, la Fronde, les 
lits de justice, les grandes batailles du xvin 6 siècle 
contre les jésuites et le chancelier Maupeou; ils ont 
dit les défauts de l'institution, la vénalité des charges, 
les épices, le fétichisme de la forme : mais ils se mon- 



a PREMIÈRE CONFÉRENCE 

trent singulièrement sobres de détails sur la vie mon- 
daine des gens de robe. 

On dirait que ceux-ci mènent une existence quasi 
sacerdotale ou monacale, bornée aux quatre points 
cardinaux par les murs de la salle de justice. La messe 
quotidienne du palais, les longues audiences qui com- 
mencent à six heures du matin, où ils se rendent à 
pied, plus tard sur des mules, escortés d'un porteur de 
flambeau, voilà le fond du tableau ; il semble qu'ils ne 
connaissent que la vie de famille, l'étude des sacs, des 
arrêts, des jurisconsultes autorisés (i). 

Et il est certain qu'ils vivent en général d'une façon 
plus austère que l'aristocratie de cour, à tel point que, 



(i) Faye de Brys : Trois magistrats français au XVI* siècle. — 
Emmanuel Michel : Histoire da Parlement de Metz. — Floqubt : 
Histoire du Parlement de Normandie. — Des Portes : Histoire du 
Parlement de Bordeaux. — Dubedat : Histoire du Parlement de 
Toulouse. — Lacuisine : Histoire du Parlement de Bourgogne. — 
Estignard : Le Parlement de Franche-Comté. — Bastard d'Estang : 
Les Parlements en France, a vol. — O. de Vallée : L'Éloquence 
judiciaire au XVII* siècle. — Cabasse : Le Parlement de Provence, 
s vol. — Louis Vian : Les Lamotgnon; Une vieille famille de robe. 
— Sapey : Études biographiques sur V ancienne magistrature. — 
Mémoires d'Orner Talon, de Mathieu Mole, du cardinal de Retz, 
de Saint-Simon, d'Henri de Mbbmbs, d'ÂRNAULD d'Andilly, etc. — 
Boullée : Histoire de d'Aguesseau. — Historiettes de Tallemant 
des Réaux. — E. Glasson : Les Origines du costume dans la ma- 
gistrature, in-8», 1884 ; Le Parlement de Paris, son rôle sous Henri IV, 
dans Grande Reçue, v novembre 1899 ; Histoire du droit et des in- 
stitutions de la France, 6 vol. — Fabre : La Jeunesse de Fléchier, 
tome II. — Albert Desjardins : Les Sentiments moraux au XVI* siè- 
cle. — René Kbrvillbr : Le Chancelier Pierre Séguier. — Baudril- 
lart : Un Magistrat breton gentilhomme rural : Noël du FaiL — 
Arthur de la Borderie : Recherches sur Noël du Fail. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 3 

jusqu'au xvm* siècle, un magistrat n'aurait pas osé se 
montrer aux spectacles. C'est que la méditation conti- 
nuelle du droit, le sentiment du devoir professionnel, 
le costume même, leur donnent des habitudes régulières 
et comme une livrée morale, un langage, une dignité de 
maintien indélébiles ; que le respect de soi-même, poussé 
parfois jusqu'à la morgue, les préserve des équipées 
bruyantes et des sociétés dangereuses. Mais, d'autre 
part, lorsqu'on regarde de près les Mémoires d'autre- 
fois, de nouveaux traits se dessinent, des anecdotes 
éclairent de reflets inattendus certaines physionomies 
et prouvent que l'ancienne magistrature participe, dis- 
crètement, avec réserve, au mouvement mondain, 
qu'elle sacrifie aux Grâces et aux Muses, Ses salons, 
car elle en eut, appartiennent plutôt à l'amitié qu'à la 
galanterie, à la causerie intelligente qu'aux vaines élé- 
gances, aux nobles déduits qu'aux fêtes bruyantes. 
Loin de demeurer étrangère aux progrès de la société, 
elle s'y associe d'une façon conforme à son caractère : 
la noblesse de robe finira par s'unir à la noblesse 
d'épée (i),vles femmes feront le trait d'union entre le 
monde et le Palais, comme jadis elles contribuèrent à 
rapprocher patriciens et plébéiens de l'ancienne Rome. 



(i) La duchesse de Chaulnes, âgée de cinquante ans, répondit à 
M mc de Créqui, comme elle lui reprochait son mariage .avec 
M. de Giac, maître des requêtes, âgé de trente ans : « Madame, 
apprenez qu'une femme de la cour n'est jamais vieille, et qu'un 
homme de robe est toujours vieux. » On a donné cette autre 
version : « Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bour- 
geois. » 



4 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Beaucoup de parlementaires servent leur pays en qua- 
lité de diplomates, entrent dans les conseils de la cou- 
ronne ; par là même leur horizon s'agrandit, le culte 
d'une discipline sévère s'affaiblit un peu, la nécessité 
de se mêler aux hommes et aux choses leur donne le 
goût de Faction politique, le personnage diplomatique 
ou ministériel colore d'un aspect plus aimable le per- 
sonnage judiciaire. 

Un document curieux sur la vie mondaine du magis- 
trat au XVI e siècle nous est fourni par Etienne Pasquier 
(i529-i6i5), avocat célèbre qui fut ensuite avocat géné- 
ral au Parlement, député aux États généraux de 1588, 
fidèle et sincère conseiller de nos rois, auteur des 
Recherches sur la France, du Pourparler du Prince et 
de Lettres qui constituent une chronique intéressante 
de son époque. 

C'est à la duchesse de Retz (i) qu'il dédie sa Pasto- 
rale du vieillard amoureux, et, dans une lettre à son 
ami Airault, il raconte agréablement la conversation 
d'où jaillit cette fantaisie littéraire : 

« Il y a trois semaines ou environ que, s'étant passée 
toute la journée avec quelques honnestes advocats en 
consultations dedans ma maison, M™ de Retz me 
convia à souper, où se trouvèrent plusieurs seigneurs 
de marque. Toute la sérée se passa sur une infinité de 
bons propos concernant la calamité de ce temps, et sur 



(i) Sur la duchesse de Retz, voir le i» volume de cet ouvrage, 
pp. 96 et suiv., deuxième édition. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 5 

les espoirs et désespoirs que chacun de nous appré- 
hendait, selon la diversité de ses opinions. Et, comme 
c'est le privilège des banquets de sauter de propos à 
autres qui n'ont aucune liaison, sans savoir pourquoi 
ni comment, aussi fîmes-nous le semblable sans y 
penser, et discourûmes, tantost de nos ménages parti- 
culiers, tantost du fait de la justice, puis de la commo- 
dité du labour. Jamais je ne vis pièces plus décousues 
que celles-là ni de meilleure étoffe. Un habile homme 
en eût fait un livre tel qu'Athénée ou Macrobe dans 
ses Saturnales. Enfin, comme le discours de l'Amour 
est l'accompagnement des beaux esprits, aussi ne le 
pûmes-nous oublier... » 

Pasquier est un curieux en tous genres, aussi épris 
de poésie et de bon langage que de sciences historiques 
ou juridiques, ami de la conversation écrite et parlée, 
travailleur infatigable, se délassant de ses labeurs dans 
la bonne compagnie, plein de saillies, de gaillardises 
même, faisant mentir le mot de Montaigne que : « l'âge 
attache autant de rides à l'esprit qu'au visage, » écri- 
vain peu châtié, trop abondant, mais vivant, nerveux, 
coloré, père de famille admirable, religieux avec indé- 
pendance, un des représentants les plus complets de 
cette haute bourgeoisie d'autrefois dont le langage très 
libre s'associe à une vie très pure. Lasciva est nobis 
pagina, sed vita proba est. Par exemple, il se déclare 
hautement le paranymphe, le champion, le chevalier 
d'honneur des dames, et les chante dans ses écrits, 
mais tout cela n'est qu'amour platonique littéraire ; il 
observe cette convention qui permettait à des évêques, 



6 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

à Théodore de Bèze, le rude protestant, de célébrer 
leurs maltresses à grand renfort de sonnets. Vers la 
lin de sa vie, il se retira à la campagne, son méde- 
cin l'ayant averti de garder la chambre afin de ne 
plus garder le lit, mais il lui reste de fidèles- amis, ses 
livres, et sa manière de s'en servir lui fait revivre les 
grâces et l'imprévu de la conversation : « Tout ainsi 
que l'abeille sautelle d'une fleur à l'autre, pour prendre 
sa petite pâture dont elle forme son miel, aussi lis-je 
ores l'un, ores 'un autre auteur, comme l'envie m'en 
prend. » 

Il fut l'un des familiers des dames des Roches, femmes 
d'étude et femmes de ménage, dont la maison semblait 
une académie d'honneur et le Vrai temple des Muses 
(style du temps), maniant également bien le fuseau, 
l'aiguille et la plume. Catherine Neveu, demoiselle des 
Roches, lui lut un jour ce gracieux sonnet à sa Que- 
nouille qui l'a conduite à la postérité. De légers inci- 
dents mettaient alors en joyeux émoi toute la répu- 
blique des lettres. Une puce aperçue sur le sein de 
Catherine fut le prétexte d'une foule de petites pièces, 
que Pasquier réunit ensuite et dédia à un autre magis- 
trat, Achille de Harlay, président des Grands jours de 
Poitiers. En français, en latin, en italien, en flamand, 
en espagnol, Brisson, Loisel, Binet, Joseph Scaliger, 
Mangot, Chopin, Odet de Turnèbe, exaltèrent « cette 
puce très hardie et très prudente à la fois, puisqu'elle 
s'était mise en si belle place et en lieu de franchise ». 

Voici une fleur de cette Guirlande de Julie avant la 
lettre : 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 7 

A une Puce. 

Si tu piques les plus belles, 
Si tu as aussi des ailes 
Tout ainsi que Cupidon, 
Je te requiers un seul don, 
Pour ma pauvre âme altérée : 
O puce ! O ma Cythérée ! 
C'est que ma dame par toi 
Se puisse éveiller pour moi ; 
Que pour moi elle s'éveille 
* Et ait la puce en l'oreille. 

On surnomma tous ces rimeurs les poètes chante- 
puces ; l'aventure amusa la cour, la ville, la province, 
et fit peut-être autant pour la gloire de Pasquier que 
ses ouvrages sérieux. Un des champions « qui étaient 
venus rompre leur bois » dans ce tournoi galant, 
homme de robe lui aussi, le président Brisson, devint 
la victime des foreurs de la Ligue : et tandis qu'on le 
menait au supplice, il ne laissa échapper ni regret ni 
murmure, mais seulement une crainte, à savoir « que 
son livre qu'il avait commencé fût brouillé, qui était 
une si belle œuvre et qu'il recommandait à un de ses 
amis ». 

Voici un autre témoignage de cet esprit badin, de 
cet enjouement gaulois où se complaisaient nos anciens 
magistrats. Dans la ville de Troyes, où se tenaient les 
Grands jours de, Champagne, Pasquier s'était fait 
peindre par un artiste flamand qui oublia de lui donner 
des mains : sur quoi le malin jurisconsulte expose son 



8 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

portrait orné de deux vers latins. Les passants accou- 
rent, plaisantent l'artiste, s'esclaffent sur le distique, et 
chacun aussitôt de donner carrière aux saillies de son 
imagination; et ce fut une nouvelle avalanche d'épi- 
grammes, de sonnets, d'élégies, d'odes pleuvant dans 
toutes les langues. Pasquier en rassembla cent qua- 
rante (encore en perdit-il plusieurs), et leur donna pour 
préface une Apologie de sa main. Antoine Arnauld, 
Honoré d'Urfé, d'Espeisses, Séguier, président au Con- 
seil d'État, de Hamel, recteur de l'Université de Paris, 
Malherbe lui-même, Achille de Harlay, premier prési- 
dent, et le grand prieur de France, lui envoyèrent leur 
tribut poétique. Pour lui, pour maint de ses confrères, 
la poésie fut jusqu'à la fin un bonheur, une distraction 
et un réconfort : elle adoucit les amertumes de l'exil, 
les angoisses du bon citoyen en présence des calamités 
publiques, trompa l'insomnie et la souffrance du 
malade. A quatre-vingts ans, peu de temps avant sa 
mort, il adresse des vers à une demoiselle qui l'a célé- 
bré dans un sonnet : 

Je suis votre Apollon et vous ma Mnémosyne : 
Quand est de mon trépas, je ne l'ai redouté, 
Sinon qu'en me perdant je perds votre beauté, 
C'est-à-dire l'objet d'une flamme divine. 

Nous retrouvons Etienne Pasquier, avec plusieurs 
grands magistrats et jurisconsultes, dans un autre 
palais, celui de Marguerite de Valois, première femme 
de Henri IV. J'ai déjà remarqué que cette princesse 
mérite une place d'honneur dans l'histoire de la société 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 9 

polie, entre Catherine de Médicis et la marquise de 
Rambouillet (i) ; elle est en quelque sorte le lien par 
lequel le monde du xvi 8 siècle et le monde du 
XVII e siècle se rattachent l'un à l'autre : elle eut un des 
premiers cercles réguliers, tenu selon l'étiquette mo- 
derne, où s'empresse l'élite de l'aristocratie , de la 
robe, gens d'église, lettrés, artistes, où se succèdent 
sans relâche les divertissements les plus aimables, 
qu'elle dirige avec cette supériorité de rang et d'esprit 
qui lui valurent le surnom de Vénus Uranie. A Pau, à 
Nérac, à Usson, Marguerite initie Gascons et Auver- 
gnats aux élégances de la vie de château ; à Paris elle 
développe la vie de salon. On voyait à sa cour Henri de 
Mesmes, Langlois, Séguier, Mole, Marillac, La Guesle, 
Arnauld, le père de la célèbre famille janséniste ; du 
Vair, magistrat admirable, qui en i5g3 inspire le 
célèbre arrêt du Parlement contre les prétentions du 
roi d'Espagne à la couronne de France, et qui favorise 
l'entrée de Henri IV à Paris, — ambassadeur auprès 
d'Elisabeth, premier président à Aix pendant dix-sept 
ans, nommé parce que ou malgré ses fonctions évêque 
de Marseille, puis de Lisieux, ministre un peu effacé de 
la régente Marie de Médicis, orateur, moraliste, philo- 
sophe et poète, un d'Aguesseau du xvr 3 siècle. Tandis 
qu'il remplissait sa charge de premier président, on 
plaida le procès du curé Gauffridi accusé de sorcellerie, 



(i) Sur Marguerite de Valois, voir le tome I or de cet ouvrage, 
p. 193 à 220. 



IO PREMIÈRE CONFÉRENCE 

coupable surtout de séduction sur la personne de reli- 
gieuses ; au moment môme où le rapporteur exposa que 
le prévenu évoquait le diable sous la forme d'un 
homme noir, la descente d'un ramoneur par la chemi- 
née de la grand'salle mit en fuite tous les conseillers 
épouvantés. 

Henri de Mesmes, l'ancêtre d'une des grandes 
familles parlementaires de l'ancien régime, fut ambas- 
sadeur de Charles IX, maître des requêtes, chancelier 
du roi et de la reine de Navarre, membre du conseil 
privé de Henri III pendant quelques mois : son protégé, 
le poète Passerat, adressait à sa fille ce quatrain 
accompagné d'une rose : 

Au milieu de l'hiver fâcheux et malplaisant, 
Je vous offre une rose, agréable présent ; 
Et le devez aimer comme semblable chose : 
Vous n'êtes qu'un bouton ; un jour vous serez rose. 

En dépit de l'axiome du comte de Ségur : là oà la 
vertu règne, la bienséance est inutile, la reine Margue- 
rite ne déteste point les histoires salées. Un de ces ma- 
gistrats lui conta un jour le trait d'Antoine Duprat, 
archevêque, cardinal et chancelier de France. Cela se 
passait au temps de Louis XII, qui, dans son âge mûr, 
•avait épousé la sœur de Henri VIII. Celle-ci se mon- 
trait trop sensible aux hommages du duc d'Angoulême, 
et certain soir que le duc se dirigeait vers l'apparte- 
ment de la reine, une main saisit son bras au moment 
où il va entrer; c'est Duprat qui lui dit gravement : 
« Vous voulez donc absolument vous donner un maître ? 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIETE FRANÇAISE II 

Vous voulez vous détrôner ?» Et il catéchisa si bien 
que, non seulement le duc renonça à la reine, mais 
qu'il prit les précautions les plus minutieuses pour 
écarter d'elle, la nuit comme le jour, tous les admira- 
teurs. Le cœur d'un homme d'État ne doit-il pas être 
dans sa tête ? Et le duc d'Angoulême succéda à 
Louis XII sous le nom de François I rr . 

Puisque l'Académie française est le premier salon de 
France, nous devons un souvenir à du Faur de Pibrac, 
l'un des fondateurs de l'Académie des Valois; car il 
y eut une Académie française sous Charles IX et 
Henri III (i), une Académie française plus libérale que 
celle de Richelieu, puisque, à l'exemple des académies 
italiennes, elle admettait des femmes. Cette Académie 
poursuivit ses travaux jusqu'en i584 ; c'est la Ligue et 
la guerre civile qui consommèrent sa ruine. Membre 
du Conseil privé de Charles IX et de Henri 111, diplo- 
mate, chancelier de la reine de Navarre en 15^8, chan- 
celier du duc d'Anjou en i58a, premier président au 
Parlement où il succède à de ïhou, philosophe, érudit, 
bon poète, réputé l'homme le plus éloquent de son 
temps, célébré pour son aménité, son zèle du bien 
public par le protestant Hubert Languet, bien qu'il ait 
publié une justification de la Saint-Barthélémy (mais 
sur son intervention les massacres cessèrent à Paris), 
du Faur de Pibrac est un de ces personnages sympa- 



(i) Frkmy : L'Académie des derniers Valois, — Voir aussi le 
tome l" de cet ouvrage, pp. jo et suiv. 



12 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

thiques de l'histoire pour lesquels les contemporains et 
la postérité n'ont que des sourires. Et il faut croire 
que le sens de la sociabilité ne lui manquait pas non 
plus, car il néglige toutes ses fonctions pendant dix- 
sept mois pour accompagner la reine Margot dans ses 
voyages, s'enflamme pour cette princesse si experte 
dans l'art de prendre les cœurs à la pipée, lui déclare 
sa passion par écrit, se voit, hélas ! refusé, bafoué, et 
dénoncé par elle à son mari. Il chercha à se disculper, 
et voici un curieux passage de sa défense : 

« Notre façon d'écrire aujourd'hui en France est 
pleine d'excès et de toute extrémité ; nul n'use plus 
maintenant de ces mots aimer et servir : on y ajoute 
toujours extrêmement, infiniment, passionnément, éper- 
dument, et choses semblables, jusqu'à donner de la 
divinité aux choses qui sont moins qu'humaines ; il n'y 
a frère qui n'écrive à sa sœur, ni sœur à son frère, ni 
serviteur à sa maîtresse, qui par une façon et erreur 
communes d'écrire, ne se laisse emporter à des extré- 
mités par des paroles du temps, et ne se mette hors de 
la ligne et du point du devoir, voire j'oserai dire de 
l'honnêteté. Mais puisque la nécessité porte que l'on 
écrive, et que l'on ne peut s'en passer, j'estime que la 
raison veut que ceux qui reçoivent ces lettres rappor- 
tent et réfèrent les termes d'icelles, comme la raison le 
veut, à la condition et à la qualité de ceux qui écri- 
vent... Chacun doit ainsi faire en sa qualité et en son 
degré ; autrement nul vivant ne pourrait s'exempter de 
la calomnie. » 

Et l'excuse fut agréée, car Pibrac continua ses fono 
tions de chancelier. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIETE FRANÇAISE 



Frémy, historien de l'Académie des derniers Valois, 
estime que d'autres que Pibrac y représentent le Par- 
lement de Paris : il cite le président Brisson, Jacques- 
Auguste de Thou, les présidents Lesueur, Faucon, 
Faye d'Espeisses, du Vair. Il rappelle fort justement 
l'empire qu'exerçaient les belles-lettres au palais, le 
conseil d'Achille de Harlay dans une mercuriale : « Pro- 
cureurs, Homère vous apprendra votre devoir dans 
son livre de Ylliade, in libro decimo, » les plaidoiries 
des avocats farcies de citations des anciens auteurs 
sacrés ou profanes. Alors, en effet, l'éloquence judi- 
ciaire et l'éloquence de la chaire se tramaient dans une 
stérile imitation du passé, subissant encore le joug 
d'une scolastique pédante, d'une langue qui n'était pas 
bien formée. Quelques-uns cependant s'efforcent de 
ramener l'éloquence dans les voies de la simplicité et 
du bon goût ; d'aucuns trouvent dans leur cœur des 
mots admirables qui jaillissent en quelque sorte d'une 
situation tragique. Tel celui du même Achille de Harlay 
au tout-puissant duc de Guise : « Monsieur, c'est grand'- 
pitié quand le valet chasse le maître ! Au reste mon 
âme est % à mon Dieu, mon cœur est à mon roi, et mon 
corps entre les mains des méchants. » Telle cette adju- 
ration de Michel de L'Hospital : « Otons ces mots dia- 
boliques, noms de partis et de séditions, luthériens, 
huguenots, papistes; ne changeons le nom de chré- 
tien. » Ou encore cet^e remontrance d'Orner Talon à la 
reine-régente : « Les oreilles des rois sont à leurs 
talons* ; ils n'écoutent que ceux qui sont humiliés. » 

Moralistes, prédicateurs reprochent alors aux magis- 
trats de manquer d'indépendance et d'impartialité ; ils 



Ù 



l4 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

les taxent d'ambition extrême, de cupidité, d'ignorance. 
Et malheureusement L'Hospital lui-même, des premiers 
présidents, des ministres font chorus, déclarent que ces 
accusations ne sont que trop justifiées par la conduite 
d'un certain nombre de juges, que greffiers, sergents 
sont les sangsues, harpies et griffons du peuple. Un 
prince de Condé, menacé d'être poursuivi, s'enfuit en 
Béarn, « sachant que, s'il tombait es mains de ses enne- 
mis, c'était fait de sa vie, vu la corruption qui était en 
la justice, tant es cours souveraines qu'inférieures. » 
En i56o, le chancelier se plaint devant le Parlement de 
Paris « que la plupart des juges étaient à d'autres 
qu'au roi, qui y avait la moindre part ». Judices quos 
famés magis quant fama commovit, dit Cicéron. Mes- 
sieurs de Guise gagnent les membres des Parlements, 
de véritables partis se forment parmi ceux-ci. « Cent 
francs de gain au bout de l'an en faisaient perdre pour 
cent mille de réputation », continue L'Hospital dans sa 
mercuriale contre l'abus des épices. Ailleurs, il raconte 
l'histoire du conseiller Barjot, les sacs de procédure» 
classés dans son grenier, visités, contemplés, palpés 
avec amour, comme le berger inspecte son troupeau en 
supputant les bénéfices de la tonte ; le désespoir du 
personnage, ses résistances aux collègues, lorsquhine 
transaction entre les parties le forçait de rendre les 
pièces. « Ils ne font rien sans argent, dit Grimaudet à 
Angers... Leur ministère, juridiction ou distribution de 
justice, n'est autre chose qu'une boutique où se détail- 
lent par le menu leurs offices qu'ils ont achetés en 
gros. » D'aucuns usent de contrainte pour se faire céder 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE l5 

ee qui leur convient ; ils subornent des témoins et ven- 
dent leurs sentences. A Valence, « disait-on que c'était 
à qui mordrait le mieux, du président, des conseil- 
lers ou de l'avocat du roi... » Et les magistrats du 
xvii* siècle ne sont pas davantage épargnés : Bourda- 
loue, l'ami de Lamoignon, M m « de Sévigné, les faiseurs 
de Mémoires tonnent ou satirisent (i). Dans une de ses 
dépêches, le chancelier Pontchartrain va jusqu'à affir- 
mer que la magistrature s'est avilie par sa conHuite. 

Sans doute les parlementaires ont subi la double 
fatalité du péché personnel et collectif; ils commirent 
des fautes parce qu'ils étaient des hommes, parce qu'ils 
appartenaient à un corps, et que chaque corps, chaque 
institution ont leurs abus propres, leur psychologie, 
leurs défaillances, leurs vertus, et que ceux-là sont 
la rançon inévitable de celles-ci ; mais n'oublions pas 
non plus que les aberrations de l'esprit ou du carac- 
tère, pour nombreuses qu'elles paraissent, demeurent 
le fait d'une minorité ; que, pendant la Ligue , la plu- 
part des Parlements servirent le roi, la France, avec la 
plus intelligente fidélité ; que beaucoup de magistrats 
montrent alors des yertus publiques, ayant les fleurs 
de lis bien avant gravées dans le cœur. Quelques-uns 
même furent les martyrs de leur dévouement (2), et, 
dans ces années tragiques où le royaume reste sans 



(1) Bblin : La Société française au XVII* siècle, d'après les ser- 
mons de Bourdaloue. 

(a) Ainsi le président Duranti, massacré le 11 Février i58o, dont 
le tableau de Paul Delaroche rappelle la mort héroïque. Comme 



l6 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

lois, sans gouvernement, sans pitié, un L'Hospital, un 
Achille de Harlay, un Mathieu Mole, font entendre la 
vérité aux rois et aux papes, à leurs collègues et à la 
noblesse, aux catholiques, aux protestants, au peuple, 
délibèrent au milieu des poignards, font tête à. Pémeute, 
déjouent les complots et les intrigues de l'Espagne, 
unissent au sang-froid du capitaine la présence d'esprit 
de l'homme d'État. 

Ce même L'Hospital adressait ses belles épîtres latines 
aux hommes les plus distingués de son temps ; « ces 
hommages poétiques, dit Boissard, lui valurent la 
faveur des grands et même des princes qui, de degré 
en degré, le portèrent aux plus hautes dignités (i) ». 

Quelques jaloux essayèrent de lui nuire en insinuant 
qu'il s'occupait plus de poésie que de son métier : « Je 
déclare, dit-il, qu'il n'est pas indigne de moi de passer 
mes loisirs à composer même de mauvais vers ; que 
cet exercice est préférable à la poursuite des profits 
iniques, ou à la recherche des plaisirs. Ils font mon 
bonheur à moi, ils me délassent de mes travaux, et 
quand je reviens harassé des tribulations d'audience, 
je les savoure comme l'ombre propice d'un berceau de 



on lui conseillait de se soustraire au danger par la fuite, il répon- 
dit : « Un soldat est puni de mort pour avoir déserté son poste, 
combien serais-je plus coupable d'abandonner le mien ! » 

(i) Villemain : Vie du chancelier de L'Hospital. — Dupré-Lasale : 
Michel de L'Hospital, a vol., Thorin et Fontemoing. — Henri Am- 
phoux : Michel de L'Hospital et la liberté de conscience, i vol., Fisch- 
bâcher. — Reure : Le Voyage à Nice da chancelier Michel de L'Hos- 
pital. — Poésies de L'Hospital, traduction de M. de Naleche. - 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 17 

feuillage. » Dans ses poésies il raconte naïvement de 
quelle manière il remplit ses fonctions : « Il se rendait 
au palais, avant le jour, précédé d'un valet qui portait 
une torche; il en sortait le dernier, quand l'huissier 
avait annoncé la dixième heure. On ne le voyait pas, 
comme tant d'autres, s'irriter contre les plaideurs, con- 
sulter d'un œil impatient le sable trop lent à s'écouler, 
ou se promener sous les portiques : il restait sur son 
banc, immobile, attentif ou sourd à toutes les sollici- 
tations, ennemi de toutes les complaisances ; cette con- 
duite austère lui suscitait parfois de jalouses critiques 
qui se perdaient au milieu des éloges universels. » Et 
cependant ses fonctions, les procès, la procédure, le 
rebutent, il ne tarit pas là-dessus, il a l'oreille brisée 
par les aboiements des plaideurs. Son talent le pousse 
aux ambassades, aux Commissions royales, aux char- 
ges politiques. « Tout plutôt que de vieillir au Palais. » 
Pour un peu il maudirait l'éloquence, ses artifices si 
funestes à la vérité. 

L'Hospital fréquente aussi chez le cardinal du Bel- 
lay, à Saint-Maur, « un paradis de salubrité, aménités, 
sérénité, commodité, délices, et touts hohnestes plai- 
sirs d'agriculture et de vie champêtre. » 11 y retrouve 
Macrin, du Drac, Faye, de Lion, Tiraqueau ; du Bellay 
fait tant de cas de L'Hospital que, pour le retenir, il lui 
donne la jouissance d'une maison de Saint-Maur, où le 
conseiller passait les jours de fête avec les siens. 

En i55o, Marguerite, duchesse de Berry, sœur de 
Henri H, le choisit pour chancelier, et chez elle il ren- 
contra les hommes les plus savants du royaume, car 



l8 PREMIERE CONFÉRENCE 

elle protégeait noblement les lettrés, lisant Plutarque 
avec Amyot, s'entretenant d'Aristote avec Barthélémy 
d'Elbène : son chancelier devint ainsi « le ministre de 
la littérature française, » selon l'expression de M. Dupré- 
Lasale; il eut le bon goût et l'honneur de défendre 
Ronsard, jeune alors, contre les épigrammes de Mcl- 
lin de Saint-Gelais, d'entraîner la duchesse et par elle 
le roi dans le camp des novateurs. Et Ronsard remer- 
ciait L'Hospital par une ode de huit cents vers. 

Faisant parler sa grandeur 

Aux sept langues de ma lyre, 

De luy je ne veux rien dire 

Dont je puisse estre menteur ; 

Mais véritable, il me plaist 

De chanter bien haut, qu'il est 

L'ornement de nostre France, 

Et qu'en fidèle équité, 

En justice et vérité, 
Les vieux siècles il devance... 
C'est luy qui honore et qui prise 
Ceux qui font l'amour aux neuf Sœurs, 
Et qui estime leurs douceurs, 
Et qui anime leur emprise... 
C'est luy qui la saincte balance 
Cognoist, et qui, ne bas ne haut, 
Juste, son poids douteux n'eslance, 
La tenant droite comme il faut ; 
C'est luy dont l'œil non variable 
Note les meschans et les bons, 
Et qui, contre le heurt des dons 
Oppose son cœur imployable. 

L'Hospital décrit en ces termes les déduits de cette 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 1$ 

petite cour de Marguerite, restée très chaste au milieu 
de la cour voluptueuse de François I er . 

« Une liberté décente vous plaît mieux que toutes les 
flatteries; vous êtes toujours affable pour ceux que 
vous admettez près de vous, gracieuse sans tromperie, 
noble sans hauteur. Secourable aux malheureux, votre 
maison est le refuge des hommes de bien, elle est 
sainte et respectée. A votre table vient s'asseoir une 
réunion vantée d'hommes savants, qui charment la 
longueur des repas par la variété de leurs discours : 
vous paraissez au milieu d'eux comme une reine, arbi- 
tre éclairé des paroles et juge du théâtre. Vous pré- 
sidez à leurs entretiens ; vous écoutez les bons et 
quelquefois les mauvais vers que viennent dire les 
poètes ; vous accordez à tous de justes récompenses ; 
ou, tandis que votre frère poursuit des guerres glo- 
rieuses, vous appelez sa faveur sur les Muses adonnées 
aux loisirs plus heureux de la paix. » 

Un mot encore sur L'Hospital : il est, au xvi« siècle, 
un des premiers apôtres de la tolérance, empêche l'in- 
quisition de s'établir en France, meurt de douleur peu 
après la Saint-Barthélémy. Sa mondanité, s'il en eut 
quelque peu, ne survécut pas à sa jeunesse et céda le 
pas à ses principes politiques. Tout épris des grandes 
vertus de l'antiquité, ennemi du faste pour lui-même et 
pour les autres, il combattit le luxe par des lois somp- 
tuaires, où la dépense de la table, de la toilette, le 
nombre même des convives, sont fixés avec une rigueur 
qui semble aussi vaine qu'absurde, mais qui ne man- 
quait point de précédents. Brantôme raconte le dîner 



20 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

qu'il fit un jour chez le chancelier, « dans sa chambre, 
avec du bouilli seulement, mais il entendit force beaux 
discours et belles sentences qui sortaient de la bouche 
d'un si grand personnage, et quelquefois aussi de gen- 
tils mots pour rire ». 

Rappelons, en passant, que Henri IV s'assoit souvent 
à la table du vieux Lefèvre d'Ormesson : « Ventre 
Saint-Gris, s'écriait-il, le président d'Ormesson est le 
père de la jeunesse ! Sans lui on ne se réjouirait plus à 
Paris. » Le président recevait le Roi à l'huis de son 
logis, le conduisait à la salle de bal, et allait se cou- 
cher, « aymant mieux son repos et sa santé que les 
faveurs de la Cour (i) ». 

Voici venir une famille de grands magistrats, une de 
celles qui donnèrent le plus de bons serviteurs à la 
France, les Lamoignon (2), qui remplissent le XVI e , le 
xvii e et le xvm e siècles. Charles de Lamoignon, le pre- 
mier, mort en 15^5, était jugé digne de succéder à 
L'Hospital s'il lui eût survécu. Le dernier, Males- 
herbes, défend Louis XVI devant la Convention et 
périt sur l'échafaud. On sait qu'en se rendant au tri- 
bunal révolutionnaire il fit un faux pas, et dit avec un 



(1) Journal d'Olivier d'Ormesson, I, p. 18. 

(2) Nicolas de Bellièvre,i583-i65o, premier président du Parlement 
de Paris, mérite .de figurer à côté des Lamoignon. Comme 
Louis XIII paraissait désireux de siéger parmi les conseillers dans 
un procès de conspiration, il lui dit : c Ce serait chose étrange de 
voir un prince figurer dans le procès d'un de ses sujets : les rois 
se sont réservé les grâces, et ils renvoient les condamnations aux 
juges. » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 31 

sourire : « Voilà un mauvais présage ; un Romain serait 
rentré chez lui. » Un fils de Charles de Lamoignon, 
Chrétien, marche sur ses traces, épouse une femme que 
saint Vincent de Paul appelle : la mère des pauvres, 
tant sa charité était infinie. Il a pour amis intimes Pom- 
ponne de Bellièvre, que Mazarin fit premier président, 
Jérôme Bignon, précepteur, bibliothécaire du roi, et les 
reçoit à sa maison de campagne de Baville, où la cour 
et la ville se donnaient rendez-vous. « On n'y venait pas 
pour voir une belle maison ni un beau parc, car il n'y 
avait rien de plus petit ni de plus simple que l'un et 
l'autre. On n'avait que deux ou trois chambres à don- 
ner aux étrangers. Dans la plus grande, on mettait 
quatre lits qui servaient à autant de personnes en ce 
temps-là que quatre grands appartements pourraient 
faire présentement. Parfois les hôtes affluent à tel point 
qu'ils se voient obligés de coucher dans leurs voitures. » 
Quand sa femme eut hérité de son père, Chrétien se fit 
construire à Baville un château que ses descendants 
entourèrent d'un parc de deux cent cinquante hectares, 
avec des allées, des étangs tirés au cordeau, force 
grottes, statues, un prieuré desservi par un cordelier, 
et un ermitage pour se préparer à faire ses pâques. 

Une fille de Chrétien, Madeleine de Lamoignon, eut à 
son tour la divine folie de la charité. Saint Vincent de 
Paul déclare qu'elle va si vite aux bonnes œuvres que 
personne ne peut la suivre; esprit, beauté, politesse 
exquise, grâce insinuante, elle met tout au service des 
pauvres, et elle en vient à remplir le grand ministère 
de l'aumône. La princesse de Conti la charge de dis- 
tribuer ses diamants et l'excédent de ses revenus; 



22 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Louis XIV lui remet chaque trimestre une somme consi- 
dérable, la reine lui envoie ses gains au jeu. Boileau lui 
dit un jour : « Quoi! vous ne permettriez pas même une 
satire contre le Grand Turc? — Non, réplique-t-elle, 
c'est un souverain. — Mais au moins contre le diable?... 
— Non, il ne faut dire du mal de personne... » Tout le 
monde applaudit à cette épitaphe d'un contemporain : 
« A sa mort, les pauvres ont perdu cent mille écus de 
rente. » 

Elle vit chez son frère, le premier président Guillaume 
de Lamoignon, dont le nom se trouve mêlé à des évé- 
nements littéraires assez considérables : c'est lui qui 
inspire à Boileau l'Arrêt burlesque et le Lutrin, à Ra- 
cine les Plaideurs, et qui fournit peut-être à Molière le 
dénouement de Tartuffe. 

Certain frondeur de marque, Turenne sans doute, lui 
avait confié ses papiers : la cour, instruite par quelque 
délateur, envoie un secrétaire d'État les réclamer. La- 
moignon refuse, demande une audience au roi et con- 
fesse qu'il a un dépôt de papiers précieux. « Votre 
Majesté me refuserait son estime si j'étais capable d'en 
dire davantage. — Aussi, répliqua Louis XIV, suis-je 
content. On me faisait une belle proposition d'obliger 
un homme d'honneur de manquer à sa parole ! Monsieur 
de Lamoignon, ne vous dessaisissez de ces papiers 
que suivant la loi qui vous a été imposée par le 
dépôt (1). » 



(i) La conversation entre Boileau et un Jésuite chez Lamoignon 
a déjà été rapportée dans le deuxième volume de cet ouvrage, 
p. 244. 



LES MAGISTRATS BT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 23 

Faut-il ajouter que Molière profita d'une absence du 
roi pour demander à Lamoignon l'autorisation de 
jouer Tartuffe, interdit aprè* la première représenta- 
tion, et que, présenté par Boileau, il plaida fort adroi- 
tement sa cause, mais ne réussit point à convaincre le 
magistrat? <c II ne convient pas à des comédiens, 
disait celui-ci, d'instruire les hommes sur les matières 
de la religion : ce n'est pas au théâtre à se mêler de 
prêcher l'Évangile. » Et, pour mettre fin à l'entretien, 
il reprit gaiement : « Monsieur, vous voyez qu'il est 
près de midi. Je manquerais la messe si je m'arrêtais 
plus longtemps. » Paraphrase des vers connus : 

Certain devoir pieux me rappelle là-haut, 
Et vous m'excuserez de vous quitter si tôt. 

Les Plaideurs viennent en droite ligne de Lamoignon ; 
ils devaient jouer leur rôle dans son projet de réforme 
civile. Aussi bien les poètes commensaux du premier 
président et leurs amis apportent leur tribut pour assu- 
rer le succès des nouvelles ordonnances ; Boileau publie 
la première Épître et la huitième Satire ; La Fontaine, 
les Frelons et les Mouches à miel; Molière, le couplet 
des Fourberies de Scapin sur les vices de la procédure. 

En 167 1, la Faculté de théoldgie présente requête au 
premier président pour qu'il renouvelle un arrêt déjà 
ancien, et empêche par là qu'on enseigne la philosophie 
de Descartes et de Malebranche. Lamoignon fait part 
de son embarras à Boileau, qui rédige aussitôt un arrêt 
burlesque couvrant de ridicule les routiniers : l'effet fut 
si décisif que ceux-ci renoncèrent à leurs prétentions : 

« Vu par la cour la requête présentée par les régents 



24 PREMIÈRE CONFERENCE 

maîtres es arts, docteurs et professeurs de l'Université,, 
tant en leur nom que comme tuteurs de la doctrine de 
M. Aristote..., contenant que, depuis quelques années, 
une inconnue nommée la Raison aurait entrepris d'en- 
trer par force dans les écoles de la dite Université... 
Plus, par un attentat et voie de fait énorme contre 
la Faculté de médecine, se serait ingérée de guérir, et 
aurait réellement et de fait guéri quantité de fièvres... 
La Cour ordonne que le dit Aristote sera toujours suivi 
et enseigné par les régents, docteurs et maîtres es arts 
de la dite Université, sans que pour ce ils soient obligés 
de lire ni de savoir sa langue ni ses sentiments ; on fait 
défense au sang d'être vagabond, errer ni circuler dans 
le corps sous peine d'être entièrement livré et aban- 
donné à la Faculté de médecine... Donne acte aux 
sieurs... de leur opposition au bon sens, à peine d'être 
déclarés jansénistes et amis des nouveautés... » 

L'arrêt burlesque fait coup double : il frappait en 
même temps les Diafoirus qui niaient la circulation du 
sang. 

On connaît aussi l'origine du Lutrin. Le 1 er août 1667, 
le grand-chantre à la Sainte-Chapelle, trouvant devant 
sa stalle un pupitre qui gêne sa vue, l'enlève d'autorité. 
Mécontentement du trésorier qui, ayant rang d'évêque, 
croit qu'on a voulu atteindre ses prérogatives, et replace 
le lutrin. L'inférieur l'enlève derechef et aussitôt le 
supérieur le rétablit; les rivaux s'adressent au premier 
président qui met d'accord les parties en réinstallant le 
pupitre pour l'un et l'enlevant le lendemain pour l'autre. 
Racontant l'incident à Boileau, Lamoignon ajoute : 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 25 

« Voilà un beau sujet. — Il ne faut jamais défier un 
fou, » réplique le poète, qui peu après M faisait hom- 
mage du Lutrin. 

En bon magistrat, afin de ne pas dérober une minute 
à ses devoirs, Lamoignon fait sa cour pendant les 
vacances à celle qui doit être sa femme ; de même, il 
consacre ses vacances à la vie de château, recevant à 
Baville la haute société et les lettrés, chassant, jouant 
au billard, collaborant à un manuel du Bon Jardinier, 
accommodant les querelles entre paysans, entre gens du 
monde; surtout il lit beaucoup, car il a une belle biblio- 
thèque qu'il augmente sans cesse, avec des médailles, 
des monnaies étrangères que lui a données le voya- 
geur Tavernier, et une quantité de lettres originales de 
rois et grands personnages, rachetées chez des charcu- 
tiers auxquels on les avait vendues comme papiers de 
rebut. Personne plus que lui n'a le don de sympathie, 
le culte de l'amitié et le goût de plaire : « Il est admi- 
rable à Paris, dit l'un, mais il est afmable à sa maison 
de campagne ; et vous savez qu'on a plus de plaisir à 
aimer qu'à admirer. » — « Il y a du plaisir avec lui, 
reprend Guy Patin, parce qu'il est le plus savant 
homme de longue robe qui soit en France ; il sait les 
poètes grecs par cœur, Plutarque, Cicéron et Tacite ; 
il sait aussi par cœur la pathologie de notre Fèrnel 
qu'il a lue autrefois, par mon conseil. » Un troisième : 
« On avait honte de n'être pas vertueux en sa présence 
qui inspirait l'amour de la vertu. » 

Gomme elles devaient être charmantes ces réunions 
de Baville! Pour en juger, il suffit de citer les noms des 



36 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

familiers de l'endroit : Fourcroy, M " 5 Deshoulières, 
M me de Sévigné, le P. Sirmond, Bourdaloue, Noble, San- 
son, le géographe Huet, Langlet, Rapin, l'abbé Hermant. 
Insensiblement, une petite académie s'était formée sous 
la présidence de Lamoignon : elle se composait de seize 
membres et se réunissait tous les lundis, chacun venant 
lire ses travaux avant de les publier. Pellisson y 
apporte une Histoire du Tasse; Fleury, une Critique 
d'Hérodote; Bossuet, un discours sur l'éloquence de la 
Bible. Lamoignon y payait de sa personne plus que les 
autres membres. 

Quand il devint premier président du Parlement de 
Paris, le roi dit : « Si j'avais pu en trouver un meil- 
leur, je l'aurais nommé. » 

Cet homme si rare avait le défaut d'une de ses quali- 
tés, l'ambition de ses talents : il voulut être chancelier. 
Louis XIV lui ayant préféré Le Tellier, il en eut l'âme 
brisée, et mourut peu après d'un transport au cerveau 
(1637), à peine âgé de soixante et un ans. 

Tallemant des Ré aux, qui médit .beaucoup, mais 
calomnie infiniment moins qu'on n'a prétendu, nous 
montre quelques salons parlementaires du xvn e siècle, 
ceux de la présidente Tambonneau, du président Ame- 
lot, du président de Nicolaï, de la présidente Perrot... 
Et sans doute notre homme n'y va pas de main morte, 
il se délecte à coucher sur le papier les histoires grasses, 
il manque de tact envers ceux qu'il connaît ; mais, tout 
compte fait, la postérité, cette grande curieuse, se 
réjouit de ses indiscrétions, qui contiennent une grosse 
part de vérité : et Bussy-Rabutin, Saint-Simon, la Pala- 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 2J 

tine, les prédicateurs, moralistes, historiens, confir- 
ment trop souvent les dires de ce cynique bavard. Le 
grand siècle, vu en déshabillé, étale des verrues, des 
plaies, différentes de celles du nôtre, aussi vilaines 
d'ailleurs, et qu'il ne faut pas trop craindre d'exhiber, 
puisque, comme le bonheur, la vertu est une comparai- 
son. 

M rae la présidente Tambonneau, paraît-il, eut force 
galants, et l'abbé de Marsilly lui dit un jour que ses 
jupes étaient bien légères, qu'elles se levaient à tout 
vent. A l'exemple des femmes de qualité, elle mettait 
beaucoup de rouge, et il lui arriva une plaisante aven- 
ture au bal : elle s'évanouit, et demeura rouge comme 
une cerise. Fort entêtée de parure, de noblesse, elle 
reçoit à sa table les grands seigneurs, Roquelaure, Châ- 
tillon, les Bouillon, peut-être même le prince de Condé. 
Mais laissons un peu parler notre médisant : 
« La paix faite, M. le Prince y mangeait fort souvent, 
et les Bouillon aussi. Elle faisait plus la belle que 
jamais. Une fois, elle alla fort ajustée chez la maré- 
chale de Guébriant ; mais la voilà qui commence à lever 
sa robe, pour montrer sa belle jupe, qui veut faire ad- 
mirer comme ses manchettes étaient mises de bon air ; 
car elle croyait qu'il n'y avait personne au monde qui 
les sût mettre comme elle... Après elle alla au miroir, et 
à tout bout de champ elle disait : « Pas trop sotte ; ces 
yeux-là sont petits à la vérité, mais ils ont bien du feu. » 
Et elle parla une heure durant du feu de ses yeux. 
Quand Vardes eut assez mangé : « Madame, Madame, 
lui dit-il, venez, venez, on vous donnera à cette heure 



28 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

tant d'oeillades que vous voudrez, nous voilà au dessert ; 
c'est le temps des douceurs; approchez... » 

Au début de la Fronde, la présidente se sauva à Saint- 
Germain ; elle alla gaillardement loger chez Roquelaure, 
qui en faisait mille contes, l'appelait sa ménagère et 
disait aux gens : « Voulez-vous venir manger de la 
soupe de ma ménagère? » Là bien des gens tâtèrent de 
la présidente ; on ne s'en cachait guère, et Ton disait : 
« Un tel y coucha hier, un tel y couche ce soir. » Enfin 
le mari s'y retira aussi, et, au retour, il disait : « J'étais 
fort bien à Saint-Germain ; je ne manquais de rien chez 
mon bon ami Roquelaure. » 

Gomme on voit, le type du plus heureux des trois ne 
date pas d'hier. 

Quant à M me Saulnier, elle trompait son mari avec 
Michel le Musle, prieur des Roches, et celui-ci avec 
certain aventurier, Zaga- Christ, soi-disant prince 
d'Ethiopie, dont M. Bernardin a narré l'anacréontique 
odyssée. Il paraît que beaucoup de belles dames se 
montrèrent curieuses de le voir de près : M mc la con- 
seillère s'en amouracha, s'enfuit avec lui, non sans 
avoir emporté l'argent de son mari, fut bientôt rattra- 
pée à Saint-Denis et enfermée dans un couvent. Zaga- 
Ghrist, interrogé, objecta d'abord que les rois ne 
répondaient qu'à Dieu seul, puis, se montrant bon 
prince, il daigna remarquer que, dans ses États, ses 
sujets 

S'ébattaient sans autre mystère 
Aux passe-temps de l'adultère. 

Satisfaite de cette belle raison, la justice le relâcha 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 29 

aussitôt ; les dames, pour consoler Zaga, le comblèrent 
de cadeaux, de diamants et de perles, mais bientôt 
elles durent renoncer à ses tendres hommages ; il mou- 
rut le 22 avril i638. 
Desmarets ût cette épitaphe : 

Ci-gît du roi d'Ethiopie 
L'original, ou la copie. 
Fut-il roi, ne le fut-il pas? 
La mort termine les débats. 



Mais le souvenir de ses exploits galants persista, car 
cinquante ans après, M™ de Se vigne se faisait fort bien 
entendre lorsqu'elle appelait un jeune homme : un roi 
d'Ethiopie. 

J'en passe, et des plus piquantes : amours de la pré- 
sidente Lescalopier, du président Amelot, boutades du 
président de Nicolaï, de Le Coigneux, extravagances 
de la présidente Aubry et de son mari, qu'on surnom- 
mait Robert le Diable, traits du chancelier Séguier, que 
Tallemant traite de lâche, d'avare et de grand voleur ; 
— mais il faut l'absoudre de ce dernier grief, et con- 
stater seulement une souplesse assez grande envers le 
pouvoir royal, ou tout au moins un culte de l'autorité 
poussé à tel point, qu'il distinguait dans un discours 
au Parlement deux sortes de consciences, l'une pour 
les actions particulières, l'autre pour les affaires du 
prince ou de l'État. 

A entendre Tallemant, M. le Chancelier, tout dévot 
qu'il rat, aimait fort l'Éternel féminin, payait d'ailleurs 
ses demoiselles en arrêts et autres choses semblables. 



3o PREMIÈRE CONFÉRENCE 

M m « la Chancelière lui rendait la monnaie de sa pièce : 
entre autres faiblesses, elle agréa le comte de Cler- 
mont-Lodève, et entretint assez longtemps le comte 
d'Harcourt. Comme Séguier se montrait assez hautain 
et rendait à peine le salut, on fit cette épigramme : 

Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier! 

Gela le fait passer pour un esprit altier, 
Vain au-delà de toutes bornes. 
Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier, 
C'est qu'il craint de montrer ses cornes. 

Le Chancelier a écrit un Voyage en Normandie, son 
oncle avait laissé un ouvrage de philosophie, son frère, 
le président Jérôme Séguier, fit en vers classiques, et 
avant Voltaire, une Henriade, et, au xvm* siècle, l'avo- 
cat général Séguier, membre de l'Académie française, 
est fort connu par ses démêlés avec le parti philosophi- 
que. Le comte de Falloux, dans ses Mémoires, esquisse 
le dernier Séguier : 

« Le premier président Séguier, dont j'avais l'honneur 
d'être parent, était un personnage original et plein de. 
saillies. A toutes les allures du vieux parlementaire, à 
toutes les traditions de l'ancien régime, il joignait des 
opinions et des épigrammes très mordantes. Son vieil 
hôtel, rue Pavée, Saint-André-des-Arts, donnait tout de 
suite l'idée du maître. Le regard était attiré d'abord 
par un tableau représentant le chancelier Séguier en 
grand costume et en grand cortège ; et , sous cette 
image solennelle du XVII e siècle s'agitait ce que notre 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 3* 

époque avait de plus animé et de plus militant, le pre- 
mier président lui-même (i). » 

M. de Bernay, conseiller à la grand' chambre, avait la 
prétention de tenir la meilleure table de Paris ; il allait 
dans sa cuisine et mettait un tablier; on l'appela le cui- 
sinier de satin. Ce pédant de bonne chère ne pouvait 
pardonner à un de ses émules de mettre du persil sur 
une carpe, et un de ses oracles culinaires était qu'il n'y 
avait rien de si ridicule que de servir une bisque aux 
pigeonneaux après Pâques. Il légua son cuisinier par 
testament au président Le Coigneux. Dans sa dernière 
maladie, il se lamentait fort que le roi, la reine et Ma* 
zarin n'envoyassent point savoir de ses nouvelles : 
« Hélas! gémissait-il, ne suis-je pas aussi bon serviteur 
du roi qu'à l'autre maladie que j'ai eue ? Le roi me fit 
bien l'honneur d'y envoyer. » Pour lui donner satisfac- 
tion, on paya des gens apostés qui venaient de la part 
du roi. Ainsi mourut-il consolé. 

Bien qu'il fût original au dernier point et se piquât 
mal à propos de bravoure, le président de Chevry 
ne laissait pas d'aimer la faveur : ses bouffonneries 
et sa danse l'accréditèrent auprès de Sully ; il disait 
sans vergogne qu'il fallait tenir le bassin de la chaise 
percée aux favoris, et les en coiffer s'ils tombaient 



(i) Neveu par alliance de Cambacérès, nommé, grâce à lui, premier 
président en i8n, Séguier fut présenté à l'empereur qui observa : 
t Vous êtes bien jeune pour être placé à la tête de la Cour. » 
— « Sire, répondit Séguier, je suis né le même jour que le vain- 
queur de Marengo. » 



3a PREMIÈRE CONFÉRENCE 

en disgrâce. Voler au secours des vainqueurs, deman- 
der sans cesse, prendre et recevoir de toutes mains, 
cette science n'a-t-elle pas eu dans chaque siècle 
d'innombrables adeptes ? 

Il mourut des suites de l'opération de la taille, et 
comme il était contrôleur général des finances, on lui 
administra cette épitaphe : 

Ci-gît qui fuyait le repos, 

Qui fut nourri dès la mamelle 

De tributs, de tailles, d'impôts, , 

De subsides et de gabelles ; 

Qui mêlait dans ses aliments 

Le jus des dédommagements 

Et, l'essence de sol pour livre. 

Passant, songe à te mieux nourrir, 

Car si la taille Fa fait vivre, 

La taille aussi l'a fait mourir. 

Quant à la présidente Perrot, elle était spirituelle, un 
peu coquette, mais Tallemant lui rend cet hommage 
qu'on ne croit pas qu'elle ait conclu. 

La comédie de société commençait à occuper les 
esprits sous Louis XIII; le cardinal de Richelieu, la 
marquise de Rambouillet, l'avaient mise à la mode, et 
les auteurs jouaient souvent leurs propres pièces. Pen- 
dant un carnaval, on imagine de donner une farce, 
d'après une pastorale de Racan, chez un greffier du 
Parlement. Les rôles de la farce sont ainsi distribués : 
la présidente Perrot est la fille à marier ; sa sœur sera 
sa mère ; M me des Étangs, sœur du président, la ser- 
vante; un gentilhomme de Brie, Gros • Guillaume ; 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 33 

d'Ablancourt (i), le père ; le célèbre avocat Paîtra, pre- 
mier amoureux ; un conseiller nommé Ligny, second 
amoureux ; le président Perrot, troisième amoureux (a). 
Saint-Simon, bien qu'il n'aime guère les gens de 
robe, célèbre à sa façon M Ile Jappin, mariée à François 
Chaillou de Thoisy, conseiller à la Cour des comptes. 
« Femme de très peu, dit-il, mais de beaucoup d'esprit 
et d'honnête galanterie, qui avait trouvé moyen de 
voir la compagnie la plus choisie, et, quand elle eut 
vieilli, de la voir avec autorité. On ne laissait pas de 
s'en moquer. Mais avec tout cela elle tenait son petit 
tribunal dans Paris où l'élite de la cour ne dédaignait 
pas d'aller. Elle recevait beaucoup le cardinal d'Estrées, 
sa famille, et les No ailles, auxquels elle laissa presque 
toute sa fortune. Elle mourut en 1703. » 

On était magistrat de père en fils sous l'ancien régime, 
les charges de judicature semblaient en quelque sorte 
des ûefs héréditaires, et le devenaient en fait par la 
constitution même des corps judiciaires, très différente 
de celle d'aujourd'hui. 



(1) D'Ablancourt avait un talent merveilleux pour la parodie, il 
contrefaisait Gauthier-Garguille avec une telle perfection que cet 
acteur disputait avec lui à qui jouerait le mieux. Ses traductions, 
un peu libres, surnommées les Belles infidèles, le portèrent à 
l'Académie française. Elle est de lui cette maxime : c que la Pro- 
vidence met toujours l'appétit d'un côté et l'argent de l'autre 1. 

(2) Je reproduirai le récit de cette soirée par Tallemant des 
Réaux dans un autre volume, lorsqu'il sera question de la Corné* 
die de Société. 



34 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Le roi, qui avait d'abord nommé tous les officiers 
de justice, autorisa, au début du xv* siècle, le Parle- 
ment à procéder lui-même à l'élection de ses membres. 
Vers cette époque, se répandit la transmission des 
charges par voie de résignation dans laquelle le titu- 
laire présentait lui-même son successeur à l'agrément 
du prince. 

Les guerres d'Italie ayant vidé le trésor, Louis XII 
vendit, en i5ia, quelques offices de judicature. Fran- 
çois I er généralisa cette pratique, et lit de la vénalité 
des offices un des principes constitutifs de l'ancienne 
monarchie. Ce souverain battit monnaie par le trafic 
des charges, estimant que, puisque le marché était 
ouvert, il n'y avait rien de honteux à les céder le 
plus cher possible au plus offrant. Il brava l'opinion et 
ne tint aucun compte des protestations indignées de 
Bodin, de Montaigne et de François Hotman. 

Le Chancelier de L'Hospital mit un terme à ce scan- 
dale sans détruire toutefois la vénalité, qui, par suite 
de la misère des temps, était devenue une ressource 
financière indispensable. L'article 12 de l'Ordonnance 
de Moulins astreignit les postulants à de très sérieuses 
garanties d'honorabilité et de capacité. Ces prescrip- 
tions, édictées en i566, ont été suivies jusqu'en 1789; 
et, si critiqué qu'il ait été par Saint-Simon, le système 
a eu, somme toute, d'heureux résultats que Montes- 
quieu a constatés. (Esprit des lois, 1. V, c. xix.) 

La science, la probité et le patriotisme ont été en 
effet héréditaires dans un grand nombre de familles 
parlementaires qui, sorties du peuple et enrichies par 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIETE FRANÇAISE 35 

le commerce, s'étaient élevées aux dignités judiciaires 
et à la noblesse. Peu à peu, par le paiement de la taxe 
annuelle qu'établit l'édit de Paulet (12 décembre 1602), 
elles s'étaient rendues propriétaires de leurs charges, 
et a du dernier état étaient parvenues au second, par 
vertu et diligence, sans grâce ni privilège ». (Claude 
de Seyssel : Traité de la Monarchie.) 

A une époque où ûorissait la censure des livres, où 
les journaux étaient rares et, hormis la Gazette de 
France, ne donnaient pas de. nouvelles politiques, où 1» 
silence et l'obéissance passive s'imposaient à la foule, 
les Parlements, fidèles gardiens des traditions natio- 
nales, ont utilement résisté au pouvoir absolu, et, véri 
tables médiateurs entre le peuple et le roi, ont parfois 
payé de l'exil, de la perte ou de la privation de leurs 
offices patrimoniaux leur amour du bien public. L'ina- 
movibilité des magistrats a été la conséquence juridique 
de la vénalité de leurs charges. En prenant finance, et 
en accordant l'investiture à l'impétrant, le roi se 
dépouillait du droit de le révoquer à sa volonté. Ce 
principe, confirmé en 1648 par une déclaration de 
Louis' XIV, dura jusqu'à la loi du 24 août 1790 (titre 2) 
qui disposa que les fonctions judiciaires seraient tem- 
poraires. 

La Constitution du 22 frimaire an VIII décida que les 
juges autres que les juges de paix seraient nommés à 
vie. Depuis, le principe de l'inamovibilité, proclamé par 
toutes les Constitutions, a été plus d'une fois violé : 
(Sénatus-con suite du 12 octobre 1807 ; — Décrets des i3 
et 21 mars i8i5 ; — Ordonnances des 7 et 12 juillet i8i5 ; 



36 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

— Décret du i" mars i85a ; — Loi du 3o août i883.) 
Dernièrement encore, le gouvernement, qui n'admet 
pas sans doute que les magistrats rendent des arrêts 
et non des services, a proposé un projet de loi qui con- 
clut à une nouvelle suspension de l'inamovibilité. La 
Monarchie de Juillet et la République de 1848 s'hono- 
rèrent grandement en respectant un principe aussi 
favorable à l'autorité qu'à la liberté et à la justice. 

Sous l'ancien régime, la magistrature était un corps 
presque fermé, une corporation d'élite se recrutant 
presque exclusivement parmi des hommes bien nés, 
d'une capacité juridique vérifiée et ayant une fortune 
indépendante, car les charges ne rapportaient guère 
et demandaient un état. De la réunion de ces trois 
conditions, auxquelles devaient satisfaire en principe 
les candidats, découlait l'esprit de suite sans lequel 
une Compagnie ne fonde rien de durable. Les cession - 
naires étaient tout à la fois les successeurs et les conti- 
nuateurs de ceux qui précédemment avaient été assis 
sur les fleurs de lis. La communauté des origines, des 
traditions et des aspirations, rattachait intimement les 
uns aux autres, et reliait le passé au présent. 

Le Parlement de Paris représentait la majesté des 
rois (Ordonnance de i364). Il était le miroir de justice 
pour le royaume entier, et la source où tous les autres 
juges venaient puiser. (Préambule de l'Ordonnance de 
décembre i363.) Les lois et ordonnances ne pouvaient 
être appliquées que lorsqu'elles étaient inscrites sur ses 
registres ou du moins avaient été l'objet de ses remon- 
trances. Une déclaration de Louis XIV, du a février 
1673, lui retira le droit de remontrance, tout en lui 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 3? 

maintenant la police générale du royaume, et en assu- 
rant sa supériorité sur tous les tribunaux. Si son œuvre 
judiciaire a été considérable, son œuvre politique n'a 
pas été moindre. En faisant successivement prévaloir 
contre Rome le droit national, contre les juridictions 
ecclésiastiques l'appel comme d'abus, et contre les sei- 
gneuriales la justice royale, le Parlement de Paris a 
préparé l'unité de la France ; et, d'autre part, tout en 
fortifiant la Monarchie, il l'a empêchée de dégénérer 
en despotisme. 

Est-ce à dire qu'il ne mérite que des louanges? Assu- 
rément non. Gomme toutes les institutions humaines, il 
a eu ses défauts, ses vices et ses ridicules, et ce n'est 
pas sans raison qu'on lui a reproché de mesquines 
rivalités, un esprit de corps exagéré, une ambition 
politique parfois démesurée et soutenue avec témérité. 

Fléchier, dans ses Grands jours d'Auvergne, nous fait 
connaître Gaumartin et sa famille, sa société à Gler- 
mont, à Paris, à Boissy-Saint-Léger. Conseiller au 
Parlement, maître des requêtes, intendant de Cham- 
pagne et conseiller d'État, Louis de Gaumartin resta 
jusqu'au bout l'ami dévoué, le confident du cardinal de 
Retz : c'est pour M me de Gaumartin, sans doute à sa 
demande, que celui-ci écrit ses Mémoires, c'est à elle 
qu'il les dédie en quelque sorte. D'une exquise poli- 
tesse, bel esprit sans pédantisme, aimant les lettres et 
les lettrés, libre de préventions et de passions, Immain 
dans un temps où la torture, la sévérité des peines, ren- 
dent trop souvent la justice atroce, Gaumartin partage 
avec sa femme le don d'attirer et de retenir une société 



38 PREMIERE CONFÉRENCE 

d'élite. A Clermont, son salon réunit les notables de la 
ville, les gens de qualité, et Messieurs des grands jours, 
c'est-à-dire, ses collègues composant avec lui la com- 
mission royale extraordinaire, chargée de rétablir la 
justice et la paix sociale assez gravement troublées par 
les audacieux forfaits de certains seigneurs. 

Dans son hôtel du Marais, cet aimable couple reçoit 
M lIe de Scudéry, dont les écrits étaient fort goûtés de 
cette compagnie ; M lle de La Vigne, surnommée la Car- 
tésienne; M™ Deshoulières et sa fille; Pellisson, Huet, 
Chapelain, Conrart; M"* de Sévigné dont l'hôtel Car- 
navalet se trouvait non loin de la rue Saint-Avoye. La 
marquise et M 030 de Caumartin vont ensemble au ser- 
mon. « Je ne quitte pas d'un pas M. Trouvé, écrit celle- 
ci à M. de Guitaut; il n'a qu'à monter en chaire pour 
me voir tout à l'heure au premier rang de ses dévotes. 
M"" de Caumartin n'y manque point non plus,... nous 
aimons fort la manière de prêcher de votre ami ; il n'est 
pas encore fort bien achalandé, mais nous faisons bien 
ce que nous pouvons pour lui donner de la réputa- 
tion. » 

Les femmes de cette époque mènent de front les 
délassements aimables et les occupations sérieuses : 
Catherine de Caumartin donna à son mari cinq filles 
qui toutes se marièrent brillamment (l'une d'elles 
épousa, en 1693, Voyer de Paulmy, marquis d'Argen- 
son, conseiller d'État et plus tard garde des Sceaux) ; 
ses fils ne lui firent pas moins d'honneur ; Jean-Fran- 
çois de Caumartin fut évêque de Vannes et membre de 
l'Académie française à 26 ans. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 39 

De sa première femme, Louis de Caumartin avait un 
fils auquel il donna Fléchier pour précepteur, et qui 
marcha sur ses traces. En 1675, M 1110 de Sévigné déclare 
qu'il était le plus joli garçon du monde. Saint-Simon 
nous le représente en 1691 comme un homme grand, 
beau et très bien fait, répandu à la cour et dans le plus 
beau monde, capable dans son métier de robe et de 
finance, avec beaucoup d'esprit, d'amabilité, de poli- 
tesse, et une mémoire merveilleuse qui savait tout, 
histoires secrètes, généalogies, anecdotes, jusqu'à citer 
le livre et la page (il n'avait jamais lu que la plume à 
la main) ; le jugement droit, l'amour de la justice, 

Chacun de l'équité ne fait pas son flambeau ; 
Tout n'est pas Caumartin, Bignon ni d'Aguesseau. 

Ajoutez une tendresse d'âme, une chaleur extrême 
d'obligeance pour ses amis et ses parents : con- 
seiller au Parlement, maître des requêtes, intendant 
des finances, conseiller d'État, il met à leur service ses 
conseils, son crédit, marie ses cinq sœurs, a la passion 
de se dévouer comme d'autres ont la folie de l'égoïsme. 
Lettrés, écrivains, deviennent ses commensaux, entre 
autres J. B. Rousseau, alors dans tout l'éclat de sa 
fragile réputation, Voltaire, tout jeune encore, qui 
écoutait son hôte et feuilletait ce répertoire inépuisable 
d'érudition. Grand admirateur de Henri IV, Caumartin 
fournit force matériaux au futur historien du Siècle de 
Louis XIV, qui commença la Henriade chez lui au châ- 
teau Saint-Ange, à cinq lieues de Fontainebleau. C'est 



40 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Caumartin qui raconta à Voltaire cette anecdote de 
r armoire de Mazarin, ouverte longtemps après sa mort 
par son héritier le duc de Mazarin, et qu'on trouva 
toute remplie de quadruples, de jetons et de médailles 
d'or. Le cardinal était si riche qu'il l'avait oubliée. Sa 
nièce jeta des poignées d'or au peuple par les fenêtres 
pendant plus de huit jours. 

Voltaire a dit l'hospitalité du châtelain de Saint- 
Ange, et portraituré ce précieux vieillard : 

Caumartin porte en son cerveau 

De son temps l'histoire vivante ; 

Caumartin est toujours nouveau 

A mon oreille qu'il enchante; 

Car dans sa tête sont écrits 

Et tous les faits et tous les dits 

Des grands hommes, des beaux esprits, 

Mille charmantes bagatelles, 

Des chansons vieilles et nouvelles, 

Et les annales immortelles 

Des ridicules de Paris. 

On sait que les poètes ont le privilège de flatter leurs 
héros et d'embellir la vérité : cette fois, tout en payant 
sa dette de reconnaissance, Voltaire ne dit rien que 
n'aient confirmé tous ceux qui purent apprécier Cau- 
martin. Saint-Simon, si entêté de noblesse, lui reproche 
d'avoir affecté les grands airs de Villeroi, un langage 
prétentieux, et montré Yécorce de hauteur <Tun sot grand 
seigneur; il ne peut lui pardonner d'avoir été le pre- 
mier homme de robe qui se permit de paraître à la 
cour en justaucorps et manteau de velours, et, plai- 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 4 1 

santé indignation, d'avoir ouvert la porte où passèrent 
magistrats, avocats, médecins, notaires, marchands, 
apothicaires et jusqu'aux gros procureurs. Mais, cette 
réserve faite, le vaniteux duc et pair reconnaît pleine- 
ment, on l'a vu, le mérite de Gaumartin, et va plus 
loin encore dans l'éloge que l'historien du Siècle de 
Louis XIV. 

Les Gaumartin représentent en perfection, sous l'an- 
cien régime, le type du magistrat honnête homme, tel 
que Ton goûtait celui-ci. 

L'honnête homme d'autrefois, c'est l'homme de bonne 
compagnie, galant, raffiné dans sa politesse, cultivant 
l'amour à la platonique et aussi l'amour à la non pla- 
tonique, bien vu des dames, leur offrant des surprises, 
des fêtes, des cadeaux selon le mot consacré, fécond en 
madrigaux qu'il fait en général composer par quelque 
rimeur à gages. « Madame, dira l'un d'eux, il dépend 
de vous que je sois le plus honnête homme du monde. » 
Si nombreux qu'ils paraissent au XVII e siècle, les magis- 
trats honnêtes gens ne forment encore qu'une minorité ; 
au xvni e siècle, ils sont la grande majorité, et les magis- 
trats de vieille roche qui vivent étrangers au mouve- 
ment des idées constituent l'exception. Aussi bien la 
noblesse d'épée et la noblesse de robe fusionnent-elles 
de plus en plus par des mariages qui effacent préjugés 
et distances. 

L'exemple des Gaumartin, des Lamoignon ne prouve- 
t-il pas qu'on peut remplir tous ses devoirs, et, en ses 
loisirs, donner audience à la muse, à l'amitié, sacrifier 
au dieu de la mondanité ? Ne peut-on accorder à ses 



4a PREMIÈRE CONFÉRENCE 

plaisirs tout le temps qu'ils nous demandent, pourvu 
qu'on emploie utilement tout le temps qu'ils nous lais- 
sent? Montaigne, qui fut magistrat lui aussi, n'a-t-il 
pas dit que la sagesse doit être civile, gaie, et qu'elle 
évite l'âpreté des mœurs? Tout ici, comme ailleurs, 
n'est-il pas soumis à l'empire de la divine mesure? 
L'ancienne magistrature, vivant enfermée dans le 
palais comme le moine dans son couvent, n'échappe 
nullement au reproche de servilité et de vénalité 
adressé à une partie de ses membres : l'avarice, la 
cupidité se concilient fort bien avec une existence de 
cénobite. Au xvra* siècle, ce n'est pas seulement le 
magistrat mondain qui nous apparaîtra, c'est aussi le 
magistrat philosophe, libéral : il combat sans doute 
encore pour les privilèges de son ordre, mais surtout 
pour les droits des peuples, proclamant que la nation 
prime les rois comme l'Église prime les papes, que' 
l'autorité des successeurs des apôtres est un ministère 
et non un empire, lutte contre les jésuites, contre 
l'abus de la prérogative monarchique, et s'indigne 
qu'un homme ait pu subir quarante et un ans de cap- 
tivité pour crime de jansénisme. Beaucoup résistent 
avec les formes de l'obéissance, et leur respect est 
bien plus d'écorce que de fond ; ils soutiennent avec 
une courageuse indépendance cette vieille maxime de 
liberté : « que les rois ont l'heureuse impuissance de 
ne rien pouvoir contre les lois de leur pays. » Certains 
d'entre eux recevront quinze lettres de cachet, suppor- 
teront l'exil, des vexations odieuses. Quelques-uns vont 
plus loin ; « il est grand temps, observe l'un d'eux, de 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE /p 

débourbonnailler la France ». Et ils réclameront ces 
États généraux qui vont tout d'abord supprimer les 
Parlements, car, pas plus que les individus, les Com- 
pagnies ne prévoient en général les conséquences de 
leurs actions, et il n'y a peut-être rien d'aussi difficile 
que de deviner son véritable intérêt dans l'avenir. 

N'oublions pas, dans cette revue trop rapide et bien 
incomplète, Toussaint Rose, marquis de Goye (i6i5- 
1701), secrétaire intime et confident de Mazarin, revêtu 
de nombreuses charges, président en la Chambre des 
comptes, membre de l'Académie française, très influent 
à la cour de Louis XIV, où il remplit les fonctions de 
surintendant ou secrétaire principal du cabinet : il a la 
plume, écrit, signe pour le roi, de son nom, de son 
écriture et de son style, qu'il imite à s'y méprendre, 
faisant sa correspondance intime et secrète, traitant les 
affaires les plus importantes. Sa mémoire merveilleuse 
le rend un vivant répertoire ; il a l'esprit mordant et 
satirique, mais son caractère prudent, avisé, l'empêche 
de dire ou faire ce qui pourrait lui attirer de graves 
ennuis. Molière, Boileau, La Bruyère, sont de ses amis, 
et Saint-Simon le traite fort bien, sans doute parce 
que le bonhomme Rose n'oublie jamais d'appeler les 
ducs : Votre Altesse Ducale ; car il a le tact, l'art du 
compliment, écrivant par exemple à Mazarin « qu'il 
sait que Son Éminence est plus vivement touchée par 
le plus petit malheur de la France que par ses plus 
grands succès personnels. » Lorsque Louis XIV nom- 
ma le duc de La Rochefoucauld grand veneur, il le lui 



44 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

annonça par ce billet : a Je me réjouis, comme votre 
ami, du présent que je vous fais comme votre maître. » 
Le baron du Terrage, biographe de Rose, croit que le 
billet ne fut pas expédié, parce que le président remar- 
qua : « Puisque Votre Majesté veut bien me faire l'hon- 
neur de me consulter, je prends la liberté de lui dire 
que cela est trop brillant, et qu'il y a trop d'esprit 
pour une lettre d'un Roy à l'un de ses sujets. » 

Connaissant à fond le caractère de Louis XIV, 
sachant le flatter et au besoin lui parler avec cette 
sorte de franchise habile qu'aiment les grands, discret 
comme un mort et plein d'expérience, Rose obtient de 
son maître ce qu'il veut pour lui, pour ceux qu'il pro- 
tège. C'est lui qui fit admettre l'Académie française au 
nombre des cours souveraines appelées à haranguer Sa 
Majesté dans les grandes cérémonies ; qui obtint qua- 
rante fauteuils pour les Immortels au lieu de chaises 
dont ils se contentaient auparavant, ainsi que six 
places aux différentes pièces de théâtre qu'on représen- 
tait à la cour : il intervenait avec une certaine vivacité 
dans les querelles littéraires, et pas toujours aussi à 
propos que dans le reste. 

Malgré sa circonspection, Rose a bec et ongles, et il 
ne fait pas bon se frotter à lui. Comme il avait à plu- 
sieurs reprises refusé de vendre sa terre de Coye, voi- 
sine de Chantilly, au prince de Condé, celui-ci imagina 
de faire jeter par-dessus le mur du parc de Coye trois 
cents renards ou renardeaux qui l'ajustèrent en une 
seule nuit de la belle sorte. Rose entre en fureur, va 
trouver Louis XIV, et d'emblée lui demande s'il y a 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE $5 

deux rois de France ; puis il raconte l'aventure et con- 
clut : « Si Monsieur le Prince est roi comme vous, il 
faut pleurer et baisser la tête sous ce tyran ; s'il n'est 
que premier prince du sang, je vous demande justice. » 
Ordre rat donné sur l'heure au prince de faire reprendre 
ses renards « et tellement qu'il n'en reste pas un ; » 
mais Rose, s'il pardonne, n'oublie jamais le procédé et 
saisit avec joie l'occasion de décharger sa bile. Comme 
il avait remarqué que Monsieur le Prince courtisait fort 
les ministres, lorsque ceux-ci venaient dans sa chambre, 
les jours de conseil, attendre que le roi fût sorti de la 
messe, il lui jeta brusquement cette épigramme : « Mon- 
seigneur, il y a longtemps que je vous connais. Je vous 
vois bien rôder par ici, parler à tous ces messieurs, 
caresser l'un, prendre la main à l'autre ; n'est-ce pas 
que vous prétendez à être premier prince du sang ? » 
— « Il s'enfuit aussitôt avec une pirouette, ajoute Saint- 
Simon, riant et regardant derrière lui. Le sarcasme fut 
tel que Monsieur le Prince, avec toute sa présence 
d'esprit, demeura confondu sans dire une parole, et 
toute l'assistance de rire dans ses barbes en baissant 
les yeux. » 

Le duc de La Feuillade, croyant sans doute l'embar- 
rasser en lui demandant la différence entre Parabole, 
Faribole, Obole, s'attira aussitôt cette riposte : ce Para- 
bole, c'est ce que vous n'entendez point ; faribole, est 
ce que vous dites ; et obole, ce que vous valez. » 

D'ailleurs, il supportait bien la plaisanterie, quand 
elle ne passait pas les bornes de l'affection. Un jour 
que Racine se trouvait souffrant, Rose lui indiqua un 



4^ PREMIÈRE CONFÉRENCE 

remède de la part de Louis XIV; le remède ayant 
réussi : « Voyez-vous, fit le président, le roi est le plus 
grand médecin du monde après Dieu. — Il faut encore 
lui savoir gré, remarquait Racine, d'avoir mis Dieu 
avant le roi. » 

S'il était fort parcimonieux de son argent, il n'était 
pas avare de son crédit, et ses compatriotes de Provins 
le regrettèrent beaucoup. Il mourut sur un bon mot, 
sur un mot de caractère ; comme sa femme le pressait de 
ses bons conseils : « Ma chère amie, dit-il, si ces mes- 
sieurs, quand ils m'auront enterré, vous offrent des 
messes pour me tirer du purgatoire, épargnez-vous 
cette dépense-là, je prendrai patience. » On fit courir ce 
quatrain : 

Ci-gist le vieux président Rose, 
Secrétaire du cabinet, 
Qui fut en mourant si muet, 
Que sur ses péchés même il eut la bouche close. 

Il laissa en mourant une fortune de 800,000 écus: 
M me du Hausset rapporte une anecdote au sujet de 
la petite-fille de Rose : 

« Au bal pour le mariage du Dauphin, plusieurs 
femmes cherchaient à faire la conquête du Roi, et la 
présidente Portail n'était pas la moins empressée. Le 
Roi s'était déguisé en if. Il s'amusa quelque temps au 
bal, et ensuite, fatigué de son habillement, il rentra 
chez lui par une porte de derrière, et l'on porta sa 
mascarade chez son premier valet de chambre. M. de 
Bridge, écuyer du Roi, était son ami ; il le pria de 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE fy] 

le lui prêter, ainsi que les clefs de l'appartement. Il 
s'habilla en if, parut dans la salle, et bientôt fut forte- 
ment agacé par la présidente, qui le prit pour le Roi. U 
ne fut pas cruel, et proposa à la dame de le suivre chez 
son premier valet de chambre. En sortant, il vit le 
Roi qui traversait l'Œil-de-Bœuf, vêtu à l'ordinaire, 
et l'if qui donnait le bras à la présidente la quitta et 
s'évada. Elle comprit alors qu'elle avait été trompée et 
devint furieuse... C'est, au reste, un très bel homme. » 
Cette M me Portail avait coutume de dire qu'au lieu 
d'entrer dans quelque bonne maison, elle était restée au 
portail; comme on se plaignait de ses continuelles 
frasques à son grand-père qui l'aimait beaucoup, celui- 
ci répondit aux Portail qu'elle était en vérité « une 
coquine, une impertinente, une sotte dont on ne pou- 
vait venir à bout, » et que si on lui reparlait jamais de 
sa petite-fille, il la déshériterait. Ils se le tinrent pour 
dit. 

Bernard de La Monnoye, conseiller correcteur à la 
Chambre des comptes de Dijon, avait été, en 1670, le 
premier lauréat de l'Académie pour le prix de poésie, 
pendant que M lle de Scudéry remportait le prix d'élo- 
quence ; il obtint encore quatre fois cette distinction. 
Ses travaux de critique, ses poésies grecques et 
latines, et surtout ses Noëls bourguignons, lui acqui- 
rent une réputation européenne. D'une grande modes- 
tie, il répondait à ceux qui voulaient l'attirer à Paris : 
« A Dijon, je ne suis qu'un simple correcteur; à Paris, 
je serais forcément un bel esprit, profession aussi dan- 
gereuse que celle d'un danseur de corde. » 



48 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Le cardinal d'Estrées lui conseillant de se présenter 
en 1710, il répond : 



La fortune, à ce qu'on m'a dit, 

Grand prélat, m'est assez amie 

Pour m'offrir, par votre crédit, 

Une place à l'Académie. 

Telle place a de quoi charmer ; 

Mais quoique je doive estimer 

Le bonheur d'en posséder une, 

Mes vœux seraient bien plus contents 

S'il arrivait que de vingt ans 

Il ne put en vaquer aucune. 

Enfin, il vient à Paris, l'Académie le nomme à l'una- 
nimité en 1713, et dans une lettre à son ami, il en 
reporte tout l'honneur au cardinal d'Estrées et à son 
neveu. 

Gomme la comédie d'amateurs, les cabinets de curio- 
sités sont à la fois cause et effet de sociabilité, sources 
de sympathie, foyers de civilisation, remèdes contre 
l'égoïsme. 

Au xvn 6 siècle, les magistrats brillent au premier 
rang des Grippés, comme on appelle les collection- 
neurs. Parmi ceux-ci je citerai : les présidents Lambert, 
Tambonneau, de Lanson, de Bretonvilliers ; Boyer 
d'AguHles, conseiller au parlement de Provence ; de 
Fieubet, premier président au Parlement de Toulouse ; 
Achille III de Harlay, premier président au Parlement 
de Paris, celui-là sans doute qui donnait à Louis XIV 
ce conseil : « Oui, sire, il faut baiser les pieds des 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 49 

papes et leur lier les mains; » Lambert de Thorigny, 
président en la Chambre des comptes ; René de Lon- 
gueil, marquis de Maisons, président à mortier ; Peiresc, 
conseiller au Parlement de Provence ; Petau, conseiller 
au Parlement de Paris ; Villars, premier président du 
Parlement de Dombes; l'historien magistrat Jacques- 
Auguste de Thou, qui aurait poussé l'amour des livres 
jusqu'à enlever par supercherie leurs manuscrits les 
plus précieux aux moines de Corbie; mais sa vie 
entière proteste contre cette accusation. 

Une mention spéciale est due à Nicolas Fouquet (i), 
surintendant des finances, procureur général au Parle- 
ment, omnium curiositatum explorator, un curieux uni- 
versel, disait un de ses juges. Son père, François Fou- 
quet, conseiller d'État, avait un beau cabinet de 
médailles et de livres ; il hérita de ses goûts, fit de ses 
palais de véritables musées. Son frère, l'abbé Louis 
Fouquet, conseiller au Parlement, achète pour son 
compte des marbres, des tableaux à Rome; l'archi- 
tecte Le Vau, Le Brun, Le Nôtre, créent Vaux-le- 
Vicomte ; Michel Anguier, Nicolas Legendre, Puget, 
sont ses sculpteurs attitrés ; La Quintinie a organisé 
son potager, et le jardinier, le fleuriste de Saint-Mandé, 
« vêtu, logé et meublé comme un honnête homme, » est 



(i) Chérubl : Mémoires sur Fouquet, a vol. — Lair : Nicolas Fou- 
quet, a yoI. — E. Dumbsnil : Histoire des amateurs les plus célèbres. 
— Clément de Ris : Les Amateurs d'autrefois, — E. Bonnafk : Les 
Amateurs de l'ancienne France, i vol. — Dictionnaire des Amateurs 
français au XVII* siècle. — Samuel Rocheblàve : Essai sur le comte 
de Caylus, in-8% Hachette, et Les Cochin, Librairie de l'Art. 



5o PREMIÈRE CONFÉRENCE 

une manière de personnage. La bibliothèque de Vaux 
renferme 27,000 volumes, dont 7,000 in-folio, 8,000 in-8°, 
plus de 12,000 in-4 , imprimés ou manuscrits. « Le roi 
d'Espagne n'avait rien de pareil ! » s'écrient deux voya- 
geurs espagnols. On sait qu'après l'arrestation du 
surintendant, Versailles et les Gobelins héritèrent d'une 
partie des merveilles de Vaux. 

En même temps, Fouquet protège les artistes et les 
poètes avec autant de générosité que de délicatesse ; 
et ceux-ci se montrent plus fidèles que les courtisans 
qu'il avait comblés : ils ont largement payé leur dette, 
car ils persuadèrent le public de son innocence ou du 
moins éveillèrent la pitié. Pierre et Thomas Corneille, 
Bois-Robert, Loret, Scarron, Gombault, Hesnault, 
Molière, La Fontaine, eurent part à ses bienfaits. Pel- 
lisson devint un de ses principaux commis, son inter- 
médiaire auprès des gens de lettres. La Fontaine lui 
dédie son poème d'Adonis, où se trouve le vers char- 
mant : 

Et la grâce, plus belle encor que la beauté. 

En i65o, Fouquet accorde à ce dernier une pension de 
mille francs, à condition qu'il lui payera une redevance 
poétique, une pièce de vers par trimestre. Le bon- 
homme s'acquitta tant bien que mal, car il aimait fort 
l'oreiller de la nonchalance, et l'on sait l'épitaphe qu'il 
se composa : 

Jean s'en alla comme il était venu, 
Mangeant son fonds avec son revenu, 



LES MAGISTRATS BT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 5l 

Croyant trésor chose peu nécessaire ; 
Quant à son temps, bien sut le dispenser : 
Deux parts en lit, dont il soûlait passer : 
L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire. 

S'il tarde parfois à payer son tribut, il trouve mau- 
vais que Fouquet lui fasse attendre une audience, et 
n'hésite pas à se plaindre de ce manque d'égards aux 
Muses offensées dans sa personne. Il conclut d'ailleurs 
en se montrant bon prince et daigne pardonner :' 

Je me console et vous excuse : 

Car, après tout, on en abuse ; 

On se bat à qui vous aura. 

Je crois qu'il vous arrivera 

Chose dont aux courts jours se plaignent 

Moines d'Orbais, et surtout craignent : 

C'est qu'à la fin vous n'aurez pas 

Loisir de prendre vos repas. 

Le Roi, l'État, votre patrie, 

Partagent toute votre vie ; 

Rien n'est pour vous, tout est pour eux,.. 

A jouir pourtant de vous-même 

Vous auriez un plaisir extrême : 

Renvoyez donc en certains temps 

Tous les traités, tous les traitants, 

Les requêtes, les ordonnances, 

Le Parlement et les finances, 

Le vain murmure des frondeurs, 

Mais, plus que tous, les demandeurs.... 

Renvoyez, dis-je, cette troupe 

Qu'on ne vit jamais sur la croupe 

Du mont où les savantes Sœurs 

Tiennent boutique de douceurs ; 



52 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Tant que pour les amants des Muses 
Votre suisse n'ait point d'excuses, 
Et moins pour moi que pour pas un. 

La Fontaine ne pouvait ignorer cependant que Fou- 
quet était tout ensemble grand travailleur et grand 
épicurien devant l'Éternel, sacrifiant fort volontiers aux 
Grâces, aux Muses, au dieu Gupidon ; doué d'ailleurs 
d'une merveilleuse facilité, expédiant en quelques 
heures la besogne d'un jour, et pourvu d'excellents 
commis. Mais peut-être ne connaissait-il pas ce détail 
que nous révèle l'abbé de Choisy : tandis qu'on le 
croyait absorbé par les affaires, portant l'État sur ses 
épaules, que la cour et la ville se morfondaient dans 
son antichambre, il descendait, par un escalier dérobé, 
dans un appartement privé où ses maltresses se char- 
geaient de le distraire. Que n'imitait-il, pour plus de 
vraisemblance, ce grand seigneur qui se faisait rem- 
placer à son bureau par un de ses valets quand il 
allait en bonne fortune, et, lorsque la duchesse entrait 
pour l'arracher au travail, le valet, revêtu de la 
défroque de son maître, levait les bras et laissait en- 
tendre qu'il ne fallait pas le déranger dans ses 
sublimes spéculations! Au reste, rois, ministres, dé- 
putés, sous tous les régimes et dans tous les temps, 
ont cultivé Fart si utile de jeter de la poudre aux yeux, 
et ce qu'on pourrait appeler : la politique de l'alibi. 

A Saint-Mandé, à Vaux, le procureur général ministre 
tient table ouverte, réunit noblesse de robe et noblesse 
d'épée. Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 53 

vient à Vaux en juillet 1661 avec Monsieur et la reine 
d'Angleterre : Fouquet ne se contente pas d'éblouir ses 
yeux, il prétend charmer son esprit, la fait célébrer par 
Loret, La Fontaine et Molière. Quelques semaines 
après, c'est Louis XIV lui-même qui passe une journée 
à Vaux, et peu s'en faut qu'irrité d'un tableau allégo- 
rique de M lle de La Vallière, le jeune roi ne fasse arrêter 
Fouquet chez lui, pendant cette fête historique. Six 
mille personnes avaient été invitées. On admira fort 
le château, les collections, le parc, les eaux de toutes 
parts jaillissantes, la cascade, la fontaine de la Cou- 
ronne, les monstres marins ; les courtisans glosèrent 
tout bas sur les ornements d'architecture portant la 
devise du ministre : un écureuil grimpant sur un arbre 
. avec ces mots : Quô non ascendant (où ne monterai-je 
pas)? Ces armes parurent un symbole d'ambition, et, 
après la disgrâce, on se rappela qu'il y avait aussi des 
couleuvres et des lézards qui semblaient poursuivre 
Fécureuil, et que ceux-ci figuraient dans les armes de 
Colbert et de Le Tellier. 

Il y eut une loterie gratuite où tous les invités 
gagnèrent des armes, des bijoux, etc., puis un souper 
splendide, organisé par Vatel, qui coûta 120,000 livres. 
Un théâtre avait été dressé à Y Allée des sapins, avec 
des décorations exécutées par Torelli et Le Brun. On 
donna d'abord un prologue où Pellisson avait habile- 
ment placé l'éloge du roi; à la voix de la Béjart, 
Dryades, Faunes, Satyres sortirent du bocage et dan- 
sèrent un ballet. A ce divertissement succéda la comé- 
die des Fâcheux, composée tout exprès par Molière : 



54 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

un feu d'artifice termina cette fête dont les maguiû- 
cences, si au-dessus de celles des résidences royales, 
achevèrent de blesser Louis XIV. « Ah! Madame, 
disait-il à sa mère, est-ce que nous ne ferons pas rendre 
gorge à tous ces gens-là? » On sait le reste : l'arresta- 
tion, le jugement, dix-neuf ans de prison d'État, sévères 
représailles de la destinée, légitime expiation de la 
faute. Son frère et lui n'avaient-ils pas maintes fois» 
sous le prétexte commode de la raison d'État, envoyé 
à la Bastille ceux qui gênaient leurs ambitions? 

Avocat général à vingt-deux ans, procureur général 
dix ans après, d'Aguesseau (1668-1751) fait presque une 
révolution littéraire au palais par son éloquence fleurie, 
un peu concertée, médiocrement originale, quel que fût 
l'enthousiasme des gens de robe. C'était, à les entendre, 
la raison même qui parlait à la justice, et le président 
Denis Talon s'écria : « Je voudrais unir comme ce 
jeune homme commence! » Magistrat incomparable, 
modèle de tolérance et d'intégrité, il aurait fait un pre- 
mier président sublime, et, pendant sa longue carrière 
de chancelier, se montra faible, insuffisant, l'habitude 
de retourner le pour et le contre dans les questions juri- 
diques, de couper les cheveux en quatre, ayant porté 
jusqu'à la timidité sa circonspection naturelle, « fruit 
d'une conscience vertueuse et tendre. » Exilé deux fois 
à son château de Fresnes, il supporte la disgrâce avec 
le plus rare sang-froid, embellit sa retraite par le tra- 
vail et l'amitié. C'est une des plus rares mémoires 
et un des plus savants hommes de son temps : his- 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 55 

toire, mathématiques, philosophie, droit, latin, grec, 
hébreu, arabe, italien, espagnol, anglais et portugais, 
il a tout appris et n'a rien oublié. On raconte que 
Boileau lui ayant récité une épître qu'il venait de com- 
poser, il dit tranquillement qu'il la connaissait déjà, et 
se mit à la répéter. Boileau se fâchait presque, mais il 
comprit que ce n'était qu'un prodige de mémoire. 

Il dessine, aime la musique, retient les chansons les 
plus légères, « comme s'il n'avait autre chose à faire », 
écrit M. de Goulanges à M me de Se vigne. Une dame de 
qualité demanda à Fontenelle de lui procurer un pré- 
cepteur, mais elle le voulait tellement savant que l'aca- 
démicien dit en souriant : « Ma foi, Madame, plus j'y 
pense, et plus je crois in apercevoir qu'il n'y a que 
M. le chancelier qui soit capable d'être le précepteur 
de M. votre fils. » Tant l'érudition de d'Aguesseau était 
célèbre! Personne mieux que lui ne sut défendre son 
temps et son travail : ayant remarqué qu'il s'écoulait 
toujours douze à quinze minutes entre l'instant où l'on 
annonçait le dîner et celui où M me d'Aguesseau se met- 
tait à table, il résolut d'employer ce petit quart d'heure 
à quelque ouvrage particulier, et, en quatre ans, cet 
ouvrage formait plusieurs volumes (i). 

Tout cela ne l'empêche nullement de s'occuper d'agri- 



(i) Faut-il ajouter foi à ce racontar de l'avocat Marais, d'ordi- 
naire assez bien renseigné sur les choses du Palais ? c On rit 
beaucoup du jeu qui s'est fait de la maréchale d'Estrées, qui a 
fait semblant d'aimer le chancelier. Avec sa sagesse, il a donné 
dans le panneau ; il se laissait appeler mon folichon par cette 



56 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

culture, de goûter le charme d'une société choisie. 
Boileau, les deux Racine, l'helléniste Boivin, Rollin, 
Vanière, sont ses hôtes de prédilection au château de 
Fresnes ; on faisait ensemble de grandes lectures, on 
se montrait les lettres des savants étrangers, on devi- 
sait longuement. Dans un élan de passion littéraire, il 
dit à Boivin avec lequel il lisait quelque poème grec : 
« Hâtons-nous; si nous allions mourir avant d'avoir 
achevé ! » C'est à Fresnes que Louis Racine mit la der- 
nière main à son livre sur la Grâce, en fit de nom- 
breuses lectures devant son hôte et d'habiles théolo- 
giens qui l'approuvèrent. Il composa plusieurs pièces 
de vers sur le chancelier et sa demeure hospitalière : 

La solide grandeur dont l'éclat l'environne 
Dans sa disgrâce encor répand un plus grand jour. 
Nous le félicitons quand la cour l'abandonne, 
Et nous plaignons la cour. 

Frappé d'une peinture et si rare et si belle, 
Si quelqu'un croit qu'ici j'invente ce tableau, 
Qu'il te regarde, Alcandre : il verra le modèle 
Qui conduit mon pinceau... 

O Fresnes ! lieu charmant, cher à mon souvenir ! 
Des biens que tu m'as faits, prompt à m'entretenir, 



femme, qui a causé la mort du jeune et bel avocat général Chau- 
velin ; et lui, qui sait toutes ces choses, devait savoir que les 
femmes de la cour, encore plus que les autres, sont capables de 
faire tourner la tête aux plus prudents, et de faire apostasier les 
sages. » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE fy 

Mon cœur reconnaissant me rappelle à tonte heure 
Ces jours délicieux coulés dans ta demeure ; 
Ces exemples si saints dont j'y fus le témoin, 
Et sans cesse il m'anime à les suivre de loin. 

D'Aguesseau avait aussi le goût des vers et quelque- 
don poétique. Le cardinal de Polignac lui ayant adressé 
un dizain complimenteur en style marotique peu après 
son premier exil, il répondit aussitôt : 

Chez les humains, fortune favorable 
Mène souvent à sa suite amitié ; 
Mais amitié coquette et peu durable, 
Avec l'esprit n'est le cœur de moitié. 
Donc au départ de fortune volage, 
Leste amitié tôt a plié bagage; 
Amis de cour délogent sans pitié 
Avec faveur : voilà le train vulgaire. 
Or, en ce cas, advient tout le contraire : 
Bonheur s'en va, reste seule amitié. 

Sa conversation spirituelle, enjouée à l'ordinaire, se 
parfumait d'une raillerie fine et douce, d'aimables 
reparties dont la pointe retombait sur les choses et 
non sur les personnes. Le célèbre Quirini, depuis car- 
dinal, qui vint le visiter à Fresnes, dit en entrant 
dans son cabinet : « C'est donc ici que l'on forge les 
armes contre le Vatican? — Ce ne sont point des 
armes, ce sont des boucliers, » répliqua d'Aguesseau. 
— ■ Dans un procès qui divisait les chirurgiens et les 
médecins, La Peyronie le presse d'élever un mur d'ai- 
rain entre les deux professions. « Mais, si nous élevons 



08 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

ce mur, observe le chancelier, de quel côté faudra-t-il 
mettre le malade ?» — Un intendant ayant écrit au bas 
d'un placet une ordonnance au crayon, on en appela 
au Conseil : « C'est, conclut d'Aguesseau, une affaire à 
terminer avec de la mie de pain. » Il prétendait aussi 
que, pour s'instruire et convaincre, il faut faire des rai- 
sonnements en logicien, et les arranger en géomètre. 

Une dame dit à d'Aguesseau : « Vous qui savez tout, 
vous ne pouvez rien décider, et M. de Fresnes, votre 
fils, qui ne sait rien, veut décider tout. » 

D'Aguesseau ne voulut pas être de F Académie, mais 
son petit-fils en fit partie, et fut reçu par le grammai- 
rien Beauzée. Les faiseurs d'épigrammes annoncèrent 
ce discours de réception de M. d'Aguesseau : « Mes- 
sieurs, je suis ici pour mon grand-père. » — Beauzée lui 
répondait : « Et moi, je suis ici pour ma grammaire. » 

Quant à M. de Nicolaï, premier président de la Cham- 
bre des comptes, on lui prêta cet impromptu : 

Au cercle académique, en dépit des méchants, 
Avec éclat je suis sur de paraître ; 

A mes ordres toujours j'ai douze présidents, 
Pour m'enseigner au moins quarante maîtres, 
Pour m'imprimer, soixante correcteurs, 
Pour m' applaudir, quatre-vingts auditeurs. 

Voilà quelques traits de l'homme privé, de l'homme 
sociable; pour connaître le magistrat, le ministre, l'ora- 
teur, il faudrait lire ses œuvres, le livre de M. Boullée, 
l'étude de Sainte-Beuve, les portraits de Saint-Simon, 
d'Argenson et Villemain. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 59 

Parmi les magistrats que Saint-Simon poursuit de sa 
rancune éloquente, dont il trace des portraits où Ton 
reconnaît toujours le plus grand peintre de son siècle, 
mais un peintre qui pousse au noir et dont la péné- 
tration est souvent obscurcie par la partialité (il ne 
peut leur pardonner de saper les privilèges des ducs 
et pairs, de prêter la main à la légitimation des 
bâtards adultérins de Louis XIV), rappelons ici le pre- 
mier président de Mesmes et le premier président de 
Harlay (i), auxquels il revient en vingt endroits de ses 
Mémoires avec une âpreté extraordinaire, mais une 
âpreté que guident aussi un sincère amour du bien et 
du vrai, la haine profonde de la servilité et de l'hypo- 
crisie, un besoin impérieux, malgré tout, de rendre 
hommage aux qualités de ses pires ennemis. 

... « Les sentences et les maximes, dit-il par exem- 
ple, étaient le langage ordinaire de Harlay, même dans 
les propos communs : toujours laconique, jamais à son 
aise, ni personne avec lui; beaucoup d'esprit naturel 
et fort étendu, beaucoup de pénétration, une grande 
connaissance du monde, surtout des gens avec qui il 
avait affaire, beaucoup de belles-lettres, profond dans 
la science du droit, et, ce qui malheureusement est 
devenu si rare, du droit public ; une grande lecture et 
une grande mémoire, et, avec une lenteur dont il s'était 
fait une étude, une justesse, une promptitude, une viva- 
cité de reparties surprenantes et toujours présentes. 



(i) E. Pilastre • Achille III de Harlay, i vol., 1904. 



60 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Supérieur aux plus fins procureurs dans la science du 
Palais, et un talent incomparable de gouvernement, 
par lequel il s'était rendu tellement maître du Parle- 
ment, qu'il n'y avait aucun de ce corps qui ne fût 
devant lui en écolier, et que la grand'chambre et les 
enquêtes assemblées n'étaient que des petits garçons 
en sa présence, qu'il dominait et qu'il tournait où et 
comme il voulait..., magnifique par vanité aux occa- 
sions, ordinairement frugal par le même orgueil, et 
modeste de même dans ses meubles et dans son équi- 
page, pour s'approcher des mœurs des anciens grands 
magistrats... 

« C'est un dommage extrême que tant de qualités et 
de talents naturels et acquis se soient trouvés destitués 
de toute vertu, et n'aient été consacrés qu'au mal, à 
l'ambition, à l'avarice, au crime. Superbe, venimeux, 
malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant 
devant ses besoins, faux et hypocrite en toutes ses 
actions, même les plus ordinaires et les plus com- 
munes, juste avec exactitude entre Pierre et Jacques 
pour sa réputation, l'iniquité la plus consommée, la plus 
artificieuse, la plus suivie, suivant son intérêt, sa pas- 
sion, et le vent surtout de la cour et de la fortune... » 

Les dits et redits du premier président de Harlay, ses 
bons mots couraient le Palais, les salons, et il faut en 
rapporter quelques-uns. 

Les Jésuites et les Oratoriens étant sur le point de 
plaider ensemble, il les manda -pour les accommoder, 
et, en les reconduisant à sa porte : « Mes Pères, dit-il 
aux Jésuites, c'est un plaisir de vivre avec vous. » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 6l 

Puis, se tournant vers les Pères de l'Oratoire : « Et un 
bonheur de mourir avec vous. » 

La duchesse de La Ferté ayant, comme tout le monde, 
essuyé son humeur dans une audience privée, s'en allait 
en pestant contre lui avec son homme d'affaires, et le 
traitant de vieux singe. Il la suivait sans mot dire, et la 
mit dans son carrosse avec force révérences. A quelque 
temps de là sa cause est appelée, elle gagne son procès, 
accourt chez Harlay, se confond en remerciements ; lui, 
répond par de grandes protestations de respect, et, 
tout d'un coup, la regardant entre les deux yeux : 
« Madame, je suis bien aise qu'un vieux singe ait pu 
faire plaisir à une vieille guenon, » et non moins hum- 
blement qu'avant, les yeux baissés, la reconduit à son 
carrosse. 

Les frères Doublet, tous deux conseillers, ayant pris 
les noms des terres de Persan et de Croy qu'ils avaient 
achetées, vont à son audience ; bien qu'il les connût à 
merveille, il leur demanda qui ils étaient. Après leur 
réponse, le voilà qui se confond en révérences, puis se 
relevant et les toisant comme s'il les remettait avec 
surprise : « Masques, je vous connais! » et il leur 
tourna le dos. 

Quelques conseillers devisant un peu trop haut à 
l'audience, il les rappela à l'ordre fort spirituellement : 
« Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de 
bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommode- 
rait fort ces messieurs qui écoutent. » 

Un avocat, plaidant pour un huissier-audiencier du 
Parlement, débuta par ces mots : « Messieurs, je parle 



62 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

ici pour maître Jean-François Ma s son, huissier-audien- 
cier en cetle cour... » Aussitôt le premier président 
s'écria avec hauteur : « Avocat, changez vos termes, 
et dites Masson tout net. La cour ne donne pas la qua- 
lité de maître à ses valets. » 

Dancourt, apportant à M. de Harlay et aux admini- 
strateurs de l'Hôpital général la redevance que la 
Comédie-Française payait aux pauvres, s'efforça, dans 
un fort habile discours, de prouver Que les comédiens 
ne devraient pas être mis hors la loi et excommuniés : 
« Dancourt, répliqua le président, nous avons des 
oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir 
les aumônes que vous faites aux pauvres, mais nous 
n'avons point de langue pour vous répondre. » 

Une autre fois, Baron, ayant été envoyé par ses 
camarades auprès du premier président, commença 
ainsi sa harangue : « Ma compagnie me députe... » Le 
magistrat, après l'avoir écouté, repartit : « Je porterai 
à ma troupe les doléances de votre compagnie. » L'ac- 
teur comprit-il la leçon, lui qui prétendait que les comé- 
diens devaient être élevés sur les genoux des reines, 
que tous les cent ans on peut voir un César, ma^s qu'il 
en faut deux mille pour produire un Baron ? 

Un jeune magistrat, désireux peut-être de montrer 
son agilité, hâtait le pas devant Harlay qui marchait 
un peu péniblement, soutenu par son secrétaire : 
« Poupart, murmure le premier, de tout ce corps-là, je 
n'envie que les jambes. » 

N'est-ce pas M me de Harlay qui murmurait à l'oreille 
de son mari trop absorbé dans ses lectures : ce Je vou- 
drais être livre ? » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 63 

Au xvr 9 siècle, les magistrats s'occupent fortement de 
leurs fonctions, et s'ils fréquentent le monde, c'est en 
général celui de la cour, ce sont des sociétés sérieuses 
où les nobles sentiments, l'intelligence, l'esprit, la 
science, tiennent le haut bout ; au xvn e siècle, ils s'y 
mêlent davantage, mais ils gardent le même caractère, 
à quelques exceptions près, très férus de leur métier 
qu'ils remplissent avec zèle, passant tous les jours de 
longues heures au palais, mondains à la façon de 
Lamoignon ou de Caumartin, ne permettant point à 
l'accessoire d'empiéter sur le principal. Beaucoup 
pourraient répéter le mot de l'un d'eux pendant son 
agonie : a Qu'on ouvre grandes les portes ! La mort du 
juste est un enseignement : le peuple m'a vu bien vivre, 
je veux qu'il me voie bien mourir ! » Au xvni* siècle, le 
goût de la sociabilité progresse à pas de géants, les 
magistrats talon-rouge abondent qui s'accommodent 
aux mœurs du temps (i), vont à la Comédie, à l'Opéra, 
se battent en duel, jouent gros jeu, voyagent beaucoup 
en Europe et dans le pays de Tendre (a). Des conseil- 



(i) Un premier président de Grenoble, consulté par un confrère 
sur ses prérogatives lorsqu'il assistait aux spectacles, répondit : 
« J'occupe au Parlement la première place; chez moi, je la cède à 
tout le monde ; ailleurs je n'en ai point d'assignée, ce dont je suis 
fort aise. » 

(a) Mémoires du président Bénault. — Sainte-Beuve : Causeries du 
lundi, tome XI. — Lucien Êerey : Le Président Hênault et Mme du 
Deffand. — Db Le s cure ; Introduction à la correspondance de 
jkfm« du Deffand. — Comtesse d'Armaillb : La Reine Marie 
Lecxinska. — Henri Lyon : Le Président Bénault, i vol., igoS. — 
Bardoux : Les Légistes au XVIII* siècle. — P. db Nolhag : 
Louis XV et Marie Lecxinska. — Journal de Mathieu Marais. — 



64 PREMIERE CONFÉRENCE 

lers, des présidents ne dédaignent point d'écrire des 
pièces pour les théâtres de société, d'y figurer comme 
acteurs ou metteurs en scène ; d'aucuns, sous le voile 
transparent de l'anonymat, font jouer des pièces à la 
Comédie-Française. On cite tel garde des Sceaux qui 
passait pour exceller dans les parodies. A certains 
parlementaires on reproche de faire les juges parmi les 
courtisans, et les courtisans parmi les juges. Et quant à 
leurs femmes, s'il fallait les juger d'après le théâtre de 
Collé, elles feraient concurrence aux plus illustres 
dévergondées de la cour et auraient des mœurs à V es- 
carpolette. Sans doute M ,le de Quatre-Solz, M"** Fer- 
rand, de B entières, Portail, de Maupeou, de Thorigny, 
ne pourraient prétendre au prix de vertu, mais en 
somme Collé n'a peint que des exceptions; seulement il 
semble que la majorité respire un air plus libre, ne se 
sente plus enfermée dans le décorum comme autrefois, 
et se montre de moins en moins désireuse de réaliser 
l'idéal du bonhomme Chrysale. 

Le type de ces magistrats mondains, c'est le prési- 
dent Hénault (1685-1770), amphitryon et protecteur des 
gens de lettres, auteur de Mémoires fort agréables et 
d'autres ouvrages qui ont moins bien subi l'épreuve du 
temps, membre de l'Académie française, très accrédité 



Mémoires du marquis d'Argenson. — Grellet-Dumazeau : La 
Société parlementaire au XVlîU siècle. — Mélanges de littérature et 
d'histoire, année i856 : Conversation du président de Meinières avec 
M*** de Pompadour. — Emmanuel db Broglib : Les Portefeuilles du 
président Bouhier; Souvenirs du président Bouhier. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 65 

à la coup et chez les ministres, exempt d'ambition poli- 
tique, d'intérêt et d'envie, menant de front la musique, 
la poésie, la littérature légère, les études historiques, 
ami trop intime de M me du Deffand et de M me de Castel- 
moron pendant quarante ans, célèbre par ses soupers, 
ses galanteries, la grâce de son esprit, la sûreté de son 
commerce et son obligeance, surintendant de la maison 
de la reine Marie Leczinska : 

Vous qui de la Chronologie 
Avez réformé les erreurs ; 
Vous dont la main cueillit les fleurs 
De la plus belle poésie ; 
Vous qui de la philosophie 
Avez sondé les profondeurs, 
Malgré les plaisirs séducteurs 
Qui partagèrent votre vie ; 
Hénault, dites-moi, je vous prie, 
Par quel art, par quelle magie, 
Avec tant de succès flatteurs, 
Vous avez désarmé l'envie. 

De tracer ici son portrait en pied, il ne saurait être 
question, mais on peut essayer de rappeler quelques 
traits qui donnent un avant-goût de cette physionomie 
originale. 

Comme magistrat, et bien qu'il ait d'assez bonne 
heure vendu sa charge, son nom demeure attaché à un 
incident qui se passa lors de la déclaration de majo- 
rité du roi (22 février 1723). La séance offrait un intérêt 
spécial : le roi devait parier, le régent rendrait compte 
de la régence, et quelle régence ! le premier président 



66 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

prendrait la parole pour le Parlement. Or donc, le car- 
dinal Dubois, ne voulant se fier qu'à une seule per- 
sonne de tout ce qui se dirait dans ce 'lit de justice, 
demanda conseil à d'Argenson, qui, sans hésiter, nom- 
ma son ami Hénault. — « Gela serait bon, dit en sou- 
riant le premier ministre, s'il fallait écrire la vie de 
Madame... — Non, Monseigneur, j'en réponds à Votre 
Émineiice. » Hénault compose les deux discours, 
Dubois écoute la lecture avec ravissement, se lève pour 
embrasser Fauteur au moment où le régent faisait cette 
allusion au Système : « Je ne vous cacherai rien, sire, 
pas même mes fautes ; car c'est ainsi que j'appellerai 
tout ce qui n'a pas réussi pour le bonheur de l'État. » 
Or, tandis qu'il travaillait ainsi pour la gloire du régent, 
voilà que le premier président de Mesmes, son ami 
intime, lui lit les projets présentés par l'abbé Pucelle, 
l'abbé Menguy et de Vienne, conseillers au Parlement, 
et le prie de les refondre en un seul discours. Hénault 
obéit, et il eut le plaisir extrême d'entendre réciter mot 
à mot les trois discours qu'il avait fabriqués, où il avait 
proportionné les paroles aux personnages. Voilà une 
assez rare souplesse de talent. Il en donna d'autres 
preuves : par exemple, il fit le discours du confrère 
qui le recevait à l'Académie française, et ce discours 
eut beaucoup plus de succès que celui de l'élu. 
Hénault préféra toujours les coulisses à la scène, l'en- 
vers de la tapisserie à l'endroit ; il aimait les rôles de 
pénombre, et servit plus d'une fois d'intermédiaire offi- 
cieux entre la Cour et le Parlement : tout ce qu'il y 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 67 

avait en lui d'imagination, de passion, il le consacrait 
à l'histoire, aux salons et aux femmes. 

Voici quelques lignes de son portrait par M œe du 
Deffand : 

« Toutes les qualités de M. le président Hénault et 
même ses défauts sont à l'avantage de la société ; sa 
vanité lui donne un extrême désir de plaire, sa facilité 
lui concilie tous les différents caractères, et sa faiblesse 
semble n'ôter à ses vertus que ce qu'elles ont de rude et 
de sauvage dans les autres. Ses sentiments sont uns 
et délicats : mais son esprit vient trop souvent à leur 
secours pour les expliquer et les démêler ; et comme 
rarement le cœur a besoin d'interprète, on serait tenté 
quelquefois de croire qu'il ne ferait que penser ce qu'il 
s'imagine sentir. Il paraît démentir M. de La Roche- 
foucauld, et il lui ferait peut-être dire aujourd'hui que 
le cœur est souvent la dupe de l'esprit. Ilest impétueux 
dans toutes ses actions, dans ses disputes, dans ses 
approbations. U parait vivement affecté des objets 
qu'il voit et des sujets qu'il traite; mais il passe si 
subitement de la plus grande véhémence à la plus 
grande indifférence, qu'il est aisé de démêler que, si 
son âme s'émeut aisément, elle est bien rarement 
affectée... » 

Lorsque M"* du Deffand aima ou crut aimer Hénault, 
il avait quarante-cinq ans, venait de perdre sa femme, 
et sa liaison avec M™* de Gastelmoron, la grande 
affection de sa vie, battait son plein. Il n'apportait 
donc à sa nouvelle amie que des restes, la rinçure de 



68 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

son verre, et elle ne tarda pas à s'en apercevoir ; aussi 
ne lui épargne-t-elle ni les coups de griffe ni les épi- 
grammes. Va-t-elle aux eaux de Forges, tout lui est 
prétexte à taquineries, que son automnal sigisbée pare 
et renvoie avec beaucoup de dextérité. 

« ...Je vous passerai de n'être pas si exact sur vos 
amusements ; vingt-huit lieues d'éloignement sont un 
rideau trop épais pour prétendre voir au travers. De 
plus, j'ai mis ma tête dans un sac, comme les chevaux 
de fiacre, et je ne songe plus qu'à bien prendre les 
eaux... Tous vos sentiments pour moi sont d'autant 
plus beaux qu'il n'y en a pas un qui ne soit naturel. Je 
crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec 
moi est toujours empoisonné par le regret ou la con- 
trainte où vous vous figurez être de ne pouvoir pas être 
ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter 
quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnatu- 
rel... Vous avez l'absence délicieuse... Je n'ai ni tempé- 
rament ni roman... » 

Passe pour l'amitié émue, pour la galanterie spiri- 
tuelle ! Mais ne cherchons point l'amour là -dedans. 
D'ailleurs, le président riposte sur le même ton : « A 
dire vrai, je commence à m'ennuyer beaucoup, et vous 
m'êtes un mal nécessaire. » Ou bien encore il plaisante 
son amie sur Yentreprise conjugale dont la menace la 
présence imaginaire de son mari à Forges (la marquise 
avait cru le reconnaître parmi les baigneurs) : « Prenez- 
y garde, au moins ; les eaux de Forges sont spécifiques, 
et ce serait bien le diable d'être allé à Forges pour une 
grosseur, et d'en rapporter deux... » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 69 

Donc leurs esprits se regrettaient, leurs cœurs ne se 
regrettaient point, ou si peu! Hénault n'avait-il pas, 
pour se consoler, M"* de Castelmoron, ses soupers, les 
salons où il passait sa vie? Et quels salons! Quelles 
charmantes amitiés! La marquise de Lambert, M. et 
M me de Guise, la princesse de Léon, la duchesse du 
Maine et la cour de Sceaux, l'Académie française, 
d'Argenson, de Mesmes, de Maisons, la maréchale de 
Villars, Chauvelin, les Brancas, le prince de Conti, 
M mc de Boufîlers, les Ghoiseul, la duchesse de Luynes, 
le cercle de la reine !... 

Chez la duchesse du Maine, il goûtait beaucoup 
M me Dreuilhet, veuve d'un président à mortier au Par- 
lement de Toulouse. Dans sa jeunesse, elle avait été 
belle, coquette, et son salon de Toulouse devint le ren- 
dez-vous des gens d'esprit et des gens de qualité : cou- 
ronnée aux Jeux Floraux, déjà célèbre par ses chan- 
sons, par une gaieté intarissable qui s'épanchait libre- 
ment sur tous les sujets et semblait commander à l'âge, 
aux infirmités, elle avait, après la mort de son mari, 
gagné Paris à tire-d'aile. On lui fit fête aussitôt. Un 
jour qu'elle soupait chez la duchesse du Maine, cette 
princesse, qui n'eut pas de plus grand ennemi que l'en- 
nui et aurait mis le feu au royaume pour le conjurer, 
lui demanda de chanter dès le potage. Hénault ayant 
objecté que, dans son état de santé et devant rester 
quatre heures à table, la présidente ne pourrait tenir 
bon jusqu'à la fin : « Vous avez raison, président; mais 
ne voyez-vous pas qu'il n'y a point de temps à perdre, 
et que cette femme peut mourir, au rôti? » La bergère 



70 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

de Sceaux ne pouvait se passer des personnes dont 
elle ne se souciait point, et le président demeura 
bouche bée devant une réponse si péremptoxre. 

C'est M"* Dreuilhet qui, après s'être fait bien prier 
pour dire un remède infaillible contre les penchants du 
cœur, laissa échapper enfin cette belle sentence : « Le 
remède le plus sûr pour faire cesser la tentation, c'est 
d'y succomber. » Malgré ses soixante-dix ans, elle se 
montrait plus capable que bien d'autres de ramer sur 
les galères du bel esprit dans cette cour minuscule de 
Sceaux : tant et si bien qu'elle y mourut en i?3o. Son 
Êpithalame, composé pour le mariage d'une de ses 
amies, étant un peu long, je me bornerai à reproduire 
un son net improvisé par elle sur des bouts-rimés : 

Je vous adorerais, n'eussiez-vous que le buste, 
Fussiez-vous tout pétri de neige et de glaçons ; 
Ne puissiez-vous cueillir d'amoureuses moissons, 
Je vous sacrifierais l'amant le plus robuste. 

Eussé-je à mes genoux le roi le plus auguste, 

Par ma fidélité je ferais des leçons 

Aux beautés qui, traitant leurs sermons de chansons, 

Pensent qu'un changement, s'il est heureux, est juste. 

De mon sexe pour vous j'ai dépouillé l'orgueil; 
Je veux bien l'avouer, un rebutant accueil 
Serait même à mes feux une inutile digue. 

Ne puissiez-vous d'amour faire agir les ressorts, 
Mon cœur en sentiment, en tendresse prodigue, 
Du seul plaisir d'aimer soutiendrait les transports. 

Présenté à la reine par son amie la duchessse de 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ?I 

Luynes, Hénault entra dans la confiance de cette prin- 
cesse assez avant pour qu'à la mort du comte deRieux, 
elle demandât spontanément au roi de lui accorder la 
charge de surintendant de sa maison, sinécure assez 
glorieuse qui lui permettait d'approcher continuellement 
de Sa Majesté. Marie Leczinska est une des méconnues 
de l'Histoire, et le portrait d'Hénault, les volumes de 
M™ d'Armaillé, de M. de Nolhac, n'ont pas encore dis- 
sipé les préventions que firent naître sa piété un peu 
étroite, son. effacement et sa timidité. Son propre père, 
le frivole Stanislas, se ligue avec Louis XV pour la 
condamner au nom du dieu Plaisir : à l'entendre, sa 
femme et sa fille étaient bien les deux reines les plus 
ennuyeuses qu'il eût rencontrées ; le roi, venant chez 
cette dernière, trouvait un accueil si maussade, que 
son seul amusement consistait à tuer les mouches 
contre les vitres (i). 

Marie n'est pas riche, elle n'a que cent mille francs 
d'argent de poche, se montre grande aumônière, ne 
déteste pas le cavagnole (a), et il faut qu'Hénault mette 
en équilibre son mesquin budget, avise aux moyens de 
combler le déficit : les lettres que lui écrit la reine tra- 
hissent ces préoccupations d'ordre positif. Des causeries 
fort gaies où la médisance, la politique, les intrigues de 
cour n'ont point droit de cité, des lectures sérieuses 



(i) c La reine est douce comme un mouton, dit un jour Tressan. 
— Oui, fit Louis XV, comme un mouton que diable mène en 
laisse : » mot plus piquant que vrai. 

(a) Une espèce de loto. 



?2 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

alternant avec la tapisserie, la guitare ou le clavecin, 
une ironie douce qui s'exerce sur les choses, de unes 
reparties, la haine de la flatterie, le besoin de discuter, 
le goût d'être contredite, l'art de redevenir la reine 
d'une chambre à l'autre, voilà quelques traits de sa vie 
intime et de son caractère. Elle sait à fond cinq lan- 
gues ; d'où cette devise au moment de son mariage : 
une lyre à cinq cordes. Point d'immixtion dans les 
affaires, une réserve absolue, une modestie héroïque ; 
la vice-reine règne, gouverne ; elle se contente de souf- 
frir, d'attendre la revanche, si rare, hélas ! de la vertu. 
Comme le président lui avait offert le manuscrit de 
son Abrégé chronologique, elle le lui retourna avec ces 
mots : « Je pense que M. Hénault, qui .dit tant de 
choses en si peu de mots, ne doit guère aimer le lan- 
gage des femmes, qui parlent tant pour dire si peu, » 
et elle avait signé : « Devinez qui ! » Hénault hasarda 
ce quatrain qui reçut, comme on pense, bon accueil : 

Ces mots tracés, par une main divine, 
Ne m'ont causé que trouble et embarras : 
C'est trop oser, si mon cœur la devine, 
C'est être ingrat de ne deviner pas. 

La reine avait le don de la repartie et des réflexions 
morales. Son premier écuyer, M. de Tessé, s'étant 
écrié : « Dans ma famille, nous avons tous été tués au 
service de nos rois. — C'est bien heureux, repart-elle, 
que vous soyez resté pour me le dire. » Quand on lui 
annonce la mort du maréchal de Saxe, cet autre 
tapissier de Notre-Dame, qui était protestant : « Quel 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE j3 

chagrin, s'écrie-t-elle, de ne pouvoir dire un De Profan- 
ais pour un homme qui nous a fait chanter tant de 
Te Deum! » M me de Pompadour lui demandant je ne 
sais quelle autorisation : « Vous êtes la maltresse, » 
répond-elle. Voici quelques maximes qui durent char- 
mer son surintendant : « La miséricorde des rois est 
d'exercer la justice; et la justice des reines, c'est d'exer- 
cer la miséricorde. — Les bons rois sont esclaves et 
leurs peuples sont libres. — Les femmes dont on a le 
mieux parlé après leur mort sont celles dont on parlait 
le moins pendant leur vie. » 

Pendant une grande maladie, le président avait pro- 
mis à M me de Gastelmoron de faire une confession géné- 
rale s'il en réchappait. Il tint parole, et comme la con- 
fession durait fort longtemps, il observa : « Je cherche 
mes fautes, et il y en a beaucoup ; on n'est jamais si 
riche que quand on déménage. » Les satiriques ne 
manquèrent pas cette occasion de le railler : « Vous 
verrez, dirent ils, qu'il a pris le bon Dieu pour un 
homme en place. » Lorsqu'il fut décidément sur le point 
d'aller voir là-haut « si Dieu gagne à être connu, » 
M me du Deffand, pour en tirer quelques paroles, lui 
demanda s'il se rappelait M me de Gastelmoron. Ce nom 
produisit un effet magique, et la questionneuse ayant 
voulu savoir s'il l'avait plus aimée que M me du Deffand, 
voilà le mourant qui se lance dans un parallèle où 
il porte aux nues les qualités de M me de Gastelmoron, 
détaille les défauts de sa rivale, et cela dura une bonne 
demi-heure sans qu'on pût l'arrêter. « Ce fut le chant 
du cygne, » dit Grimm. 



74 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Est-ce pour se venger de cette déconvenue que la 
marquise écrivit à Voltaire que le président ne parlait 
point de ses amis dans son testament ? Et Voltaire de 
tomber à bras raccourcis sur celui qu'il avait célébré en 
vers et en prose : 

...Je chante la palinodie. 

Sage du Deflfand, je renie 

Votre président et le mien ; 

A tout le monde il voulait plaire ; 

Mais ce charlatan n'aimait rien : 

De plus il disait son bréviaire. 

Cette fois, la marquise fut un peu honteuse d'avoir 
donné une si belle entorse à la vérité, car Hénault lui 
laissait six mille livres de rente viagère. 

Hénault, dans ses Mémoires, crayonne agréablement 
plusieurs de ses collègues, le premier président de 
Mesmes, l'abbé Menguy, l'abbé Pucelle. « Il (M. de 
Mesmes) m'envoyait chercher tous les matins, à la sor- 
tie du palais, pour prendre du chocolat avec lui, et me 
gardait jusqu'au dîner où il me forçait quelquefois 
d'assister, quoiqu'alors je ne dînasse point... (Hénault 
préférait le souper.) Les grâces de son esprit l'avaient 
toujours fait vivre dans la meilleure compagnie, et sa 
condition l'avait mis à portée de la choisir dans ce qu'il 
y avait de plus grand en France. C'est là qu'il avait 
pris cette connaissance des hommes que l'esprit seul 
ne donne pas, mais que le monde • ne donne aussi 
qu'aux esprits supérieurs ; de là ce talent qui lui était 
propre et qui est nécessaire aux premières places, de 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ?5 

dire à chacun ce qui lui convient et de gagner les 
hommes avant de chercher à les persuader. Le goût de 
la magnificence et de la représentation que nul homme 
en France n'égalait, soutenu par un air de grandeur 
qui lui était naturel, et qui se joignait à une figure au- 
dessus d'une autre, faisaient respecter sa dignité ; et la 
flexibilité de son humeur, qu'il devait plus à sa raison 
qu'à son tempérament, ne faisait point craindre de 
l'approcher. On sait ce que c'est que les assemblées 
de Chambres, cette image d'une république qu'il 
faut réduire sans la maîtriser : il y était supérieur, 
et il n'a jamais été remplacé dans cette partie... Haut 
et sentant ce qui était dû à sa place, et voulant le faire 
sentir, à cause du peu d'égards que les gens du monde 
ont pour la magistrature, il était haut avec eux par 
politique, quoique affable et d'humenr commode avec 
les autres. On craignait de lui déplaire parce qu'il en 
imposait, et on recherchait son amitié parce qu'il était 
de bon air d'être son ami... Ordinairement M. d'Agues- 
seau, alors procureur général et d'un autre caractère, 
l'accompagnait (chez le roi), et l'on disait : « Il mène le 
procureur général à la Cour, et le procureur général le 
mène au Parlement; » c'était les peindre tous les 
deux... Se promenant un jour avec M. de Mesmes dans 
le jardin du Palais-Royal, au moment des. plus vio- 
lentes remontrances du Parlement, et impatienté de la 
résistance qu'il rencontrait chez ce magistrat, le Hégent 
s'emporta au point de laisser échapper les jurements 
les plus grossiers. Le premier président lui dit avec un 
grand sang-froid : « Votre Altesse ordonne-t-elle qu'on 



?Ô PREMIÈRE CONFÉRENCE 

fasse registre de sa réponse ?» Le prince, honteux de 
sa violence, s'excusa sans hésiter des mots qui venaient 
de lui échapper, et reprit le ton convenable à la discus- 
sion... » 

« L'abbé Menguy était un de ces hommes extraordi- 
naires qu'on ne saurait peindre que par enthousiasme. 
C'était bien de lui que Ton pouvait dire qu'il n'était 
jamais moins seul que quand il était seul. Son âme ne 
le laissait pas en repos ; on eût dit qu'il était toujours 
en présence de son génie... Idées, tours, expressions, 
tout lui était soumis ; il joignait la force des raisonne- 
ments aux grâces de la séduction.... Gomme on ne veut 
point que les hommes soient parfaits, on lui choisissait 
des défauts les plus proches de ses vertus ; on voulait 
qu'il fût un peu léger, parce qu'il était plein de feu et de 
premier mouvement ; on disait qu'il variait quelquefois, 
parce qu'il n'était pas opiniâtre ; on lui disputait le 
courage et la fermeté d'esprit, parce qu'il se rendait 
volontiers à la raison dès qu'il la connaissait... » 

« L'abbé Pucelle, neveu du maréchal de Catinat, était 
le Démosthène du Parlement ; sans affecter l'éloquence, 
il n'en était que plus éloquent; le désordre était son 
art ; la Constitution était pour lui ce que Philippe était 
pour l'orateur alhénien. Les tableaux les plus tou- 
chants, les images les plus fortes, les entrailles émues, 
les larmes qui lui échappaient, c'était bien plus qu'il 
n'en fallait pour émouvoir la plus grande partie du 
Parlement... Il arrivait ce qui arriva toujours : c'est 
qu'on le ménageait plus que l'abbé Menguy parce qu'il 
était plus véhément, qu'il proposait toujours les partis 
les plus forts, et que, dans les Compagnies, on n'en 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ?7 

impose jamais tant que quand le prétexte de la vérité 
autorise à ne rien ménager. » 

« Il y avait dans notre compagnie plusieurs sortes de 
personnes : les unes amies $e la paix, ne cherchant que 
la conciliation, par conséquent suspectes au reste de 
leurs confrères; les autres, plus jalouses de leur opinion 
que de leur bonheur et de celui de l'État, et plus con- 
tentes de jouer un personnage dans le mauvais parti que 
d'être ignorées en allant au bien; d'autres qui sentaient 
bien que ni par leur éloquence, ni par leur érudition, 
elles ne feraient parler d'elles, et qui voulaient mettre à 
la place des talents une fausse fermeté qui leur attirait 
l'attention de la compagnie. Or, cette compagnie, plus 
que toute autre, est amoureuse du merveilleux, et il 
suffît qu'on y propose un parti singulier pour qu'un 
grand nombre le saisisse avec ardeur ; il y en avait, et 
c'est toute la jeunesse, qui, sans connaissance de cause, 
sans songer si l'État en pouvait souffrir, sans se soucier 
même si le parti était bon ou mauvais, mais dans la 
vue seule de faire une nouvelle dans la ville, adoptaient 
les partis les plus violents ; d'autres, enfin, qu'un zèle 
aveugle portait trop loin et qui, avec des intentions 
droites, étaient plus à craindre, parce que leur désinté- 
ressement donnait crédit à leurs préventions. » 

Un autre magistrat mondain, le président de Mon- 
tesquieu (1689-1755), vend sa charge comme Hénault (1), 
un peu avant lui, se consacre à la littérature, aux 



(1) Louis Vian : Histoire de Montesquieu. — Sainte-Beuve, tome VII. 
— Albert Sorel: Montesquieu. -- Edgard Zévort : Montesquieu. — 



~8 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

salons, aux voyages, passe une bonne partie de sa vie 
dans sa terre de la Brède. Il prélude à ses grands 
ouvrages par de nombreux travaux scientifiques et bis- 
toriques pour l'Académie de Bordeaux, qui achèvent de 
mûrir son talent^ et par des livres libertins : les 
Lettres persanes, le Voyage à Paphos, le Temple de 
Gnide (l'Apocalyse de la Galanterie, comme l'appela 
M me du Deffand), qui figurent bientôt sur la table 
des beautés à la mode, comme y figurera plus tard, 
mais pour des raisons plus sérieuses, Y Esprit des Lois; 
— ils lui valurent de nombreuses bonnes fortunes, car 
il ne signait point, selon l'usage des gens du bel air, 
mais c'était le secret de Polichinelle. Il lut le Temple de 
Gnide devant la société de M Ue de Clermont, à Chan- 
tilly, et l'on assure qu'il obtint les bonnes grâces de 
cette princesse que Paudace de ses couplets scatolo- 
giques fit surnommer par Louis XV la Muse m*., 
du temps. Plus sensuel que sentimental, il s'étonnait 
d'aimer encore à trente-cinq ans, mais ses amours ne 
sont que feux de paille, curiosité voluptueuse; les 
femmes l'amusent, ne le retiennent pas, et cet axiome 
géométrique semble indiquer qu'il ne leur garde guère 
de reconnaissance : « La société des femmes gâte les 
mœurs et forme le goût. » 

L'histoire de son cœur semble tout entière contenue 
dans ces deux phrases : « J'ai été assez heureux pour 



Comte de Skgur : Le Royaume de la rue Saint-Honoré, i vol., 1897. * 
— Grbllet-Dumazeau : La Société parlementaire au XV1W siècle, 
1 vol., Pion. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 79 

m'attacher à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient ; 
dès que j'ai cessé de le croire, je me suis détaché sou- 
dain... Il est heureux de vivre dans ces climats qui per- 
mettent qu'on se communique, où le sexe qui a. le plus 
d'agréments semble parer la société, et où les femmes, 
se réservant aux plaisirs d'un seul, servent encore à 
l'amusement de tous. » C'est ainsi qu'il se trahit 
dans ses premiers livres, ou bien encore dans des mots 
comme celui-ci. Quelqu'un remarquant devant lui que 
Fontenelle n'aimait personne : « Eh bien! répond-il, il 
n'en est que plus aimable en société. » Ne confesse-t-il 
pas quelque part qu'il n'a jamais eu de chagrin qu'une 
heure de lecture n'ait dissipé, qu'il était l'ami de tous 
les esprits et l'ennemi de tous les cœurs, qu'il ne 
demande autre chose à la terre que de tourner sur son 
centre? Ses bienfaits eux-mêmes semblent partir de 
son cerveau : il y manque la grâce de l'enthousiasme, 
le rayonnement de la charité. On pense à cet 
autre philosophe qui se vantait de n'avoir jamais ri 
depuis sa jeunesse. Sachons-lui gré d'avoir aimé le 
bien public, l'humanité : mais c'est là un sentiment 
presque philosophique, un sentiment un peu hautain, 
qui se résume dan» l'histoire de ce batelier dont Mon- 
tesquieu rachète le père capturé par les pirates : ce 
batelier finit par découvrir son bienfaiteur anonyme, se 
jette à ses pieds, le supplie de venir contempler son 
ouvrage ; Montesquieu nie tout et se dérobe brusque- 
ment. On pense à la déesse d'Euripide qui aime peut- 
être le jeune Hippolyte, et s'éloigne au moment de sa 
mort, car les larmes sont interdites à ses yeux. Et cette 



80 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

sécheresse de cœur percera jusque dans les ouvrages 
du président : il a des idées, il n'a pas de sentiments 
politiques. 

Aussi bien le voyons-nous assez entiché de noblesse, 
excellent administrateur d'une belle fortune (on cite de 
lui maint trait d'avarice et plus d'un trait de généro- 
sité), modeste au point de croire que son médiocre fils 
a plus de mérite que lui, amassant dans le monde les 
matériaux des ouvrages qu'il écrit dans la solitude de 
la Brède, qu'il lira ensuite, avant de les imprimer, 
devant des sociétés choisies : le club de l'Entresol, 
cette Académie des sciences morales avant la lettre, 
dut lui en fournir de bien précieux. La conversation est 
pour lui une sorte de travail, et la duchesse de 
Chaulnes n'avait pas tout à fait tort de dire : « A quoi 
cela est-il bon, un génie? Cet homme venait faire son 
livre dans la société, il retenait tout ce qui s'y rappor- 
tait ; il ne parlait qu'aux étrangers dont il croyait tirer 
quelque chose d'utile. » Il est certain qu'il excellait à 
extraire de chacun sa substance médullaire, à faire 
parler, à écouter diplomates, financiers, capitaines, 
jurisconsultes, compatriotes et étrangers. Il n'est pas 
moins sûr qu'il tire de merveilleuses ressources de ses 
Voyages, qu'il fait d'immenses extraits de ses lectures, 
qu'il cause volontiers ses propres idées et les essaye 
sur ses auditeurs avant de les écrire. 

Rappelons toutefois l'opinion de quelques bons juges 
sur la conversation de Montesquieu : 

« Dans le feu des conversations, on trouvait toujours 
le même homme avec tous les tons. Il semblait plus 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 8l 

merveilleux encore que dans ses ouvrages : simple, 
profond, sublime, il charmait, il instruisait, et n'offen- 
sait jamais. » (Maupertuis.) 

« Quand il parlait, ce dont il n'était ni prodigue, ni 
avare, on était toujours sûr d'être avec lui. C'était tour 
4 tour la gaieté piquante de Rica, les vues vastes et 
concises d'Usbeck, quelquefois l'énergique et pitto- 
resque expression des passions de Roxane, et toujours 
•cette même énergie lorsque sa haine contre le despo- 
tisme allumait son imagination. » (Garât.) 

Sa conversation, d'après d'Alembert, était légère, 
-agréable et instructive par le grand nombre d'hommes 
et de peuples qu'il avait connus. Elle était coupée 
comme son style, pleine de sel et de saillies, sans amer- 
tume et sans satire ; personne ne racontait plus vive- 
ment, plus promptement, avec plus de grâce et moins 
d'apprêt. U savait que la Un d'une histoire plaisante 'en 
est toujours le but ; il se hâtait donc d'y arriver, et pro- 
duisait l'effet sans l'avoir promis. 

ce D met plus d'esprit dans ses livres que dans sa con- 
versation, parce qu'il ne cherche pas à briller, et ne 
s'en donne pas la peine. » (d'Argenson.) 

Tout ceci veut dire que Montesquieu a infiniment 
d'esprit devant ses amis, dans une société d'élite, mais 
qu'il se recueille, se dérobe à la discussion en présence 
des indifférents : un peu comme Renan qui se gardait 
bien de contredire dans le monde, et laissait son esprit 
s'y reposer. 

Malgré ses distractions continuelles, les femmes le 
trouvaient fort aimable et spirituel ; parfois cependant 

6 



8a PREMIÈRE CONFÉRENCE 

il rabrouait à coups de boutoir les importuns des deux 
sexes. Certain soir qu'une demoiselle un peu coquette 
le harcelait de questions, il riposta au moment ou elle 
lui demandait une définition du bonheur : « Le bon- 
heur, c'est la fécondité pour les reines, la stérilité pour 
les filles, et la surdité pour ceux qui sont auprès de 
vous. » Une autre fois, dans la chaleur d'une discus- 
sion, certain conseiller s'écrie : «Monsieur le Président, 
si cela n'est pas comme je vous le dis, je vous donne 
ma tête ! — Je l'accepte, repart Montesquieu, les petits 
cadeaux entretiennent l'amitié. » Au reste, il n'a rien 
d'agressif dans le caractère, mais il sait parfaitement se 
défendre, et rend fort bien la monnaie de sa pièce à 
Voltaire qui criblait ses livres de sarcasmes : « Voltaire 
n'est pas beau, il n'est que joli. C'est l'homme du 
monde qui dit le plus de mensonges dans le moins de 
temps possible... » 

Les salons parisiens qu'il fréquente le plus assidû- 
ment sont ceux de M œw de Lambert, Geoffrin, de 
Rochefort, du Deffand, d'Aiguillon, de Tencin. Celle-ci 
lui prête un concours fort actif, force les habitués de 
son salon de souscrire à VE&prit des Lois, en prend 
de nombreux exemplaires qu'elle distribue de tous 
côtés, demande à Piron d'improviser un madrigal en 
son honneur. On sait le mot de ce dernier à une belle 
dame qui s'égarait dans un commentaire élogieux, 
mais incohérent, de l'Esprit des Lois : « Madame, 
croyez-moi, sauvez-vous par le Temple de Gnide. » 

Comme Montesquieu aime mieux les maisons où il 
peut se tirer d'affaire avec son esprit de tous les jours, 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 83 

que celles où il doit se mettre en grande toilette, il 
donne, malgré tout, la préférence à M" * de Rochefort, 
fille du Maréchal de Brancas, fidèle amie de cœur du 
duc de Nivernois, et à la duchesse d'Aiguillon : celle-ci ' 
a tous les samedis un souper où s'empressent les 
hommes les plus distingués. Elle sait quatre langues, 
les auteurs la consultent sur leurs ouvrages, elle est 
le journal vivant de la Cour, de la ville, des provinces 
et de l'Académie ; son impartialité lui concilie tous les 
suffrages. Montesquieu ne quitte guère sa maison, il 
l'aime infiniment, la loue de ne point penser comme les 
autres; et puis il rencontre chez elle M M Dupré de 
Saint-Maur, femme de l'intendant de Bordeaux, qui lui 
ferma les yeux à Paris, et dont il dira ; « Elle est égale- 
ment bonne à en faire sa maltresse, sa femme ou son 
amie. » L'a-t-il aimée? Peut-être. En tout cas, il 
embauma l'amour dans l'amitié, et n'eut point d'admi- 
ratrice plus dévouée. 

Au début de sa carrière, il fréquente chez le maréchal 
de Berwick, gouverneur de la province, chez milady 
Black, la belle et spirituelle comtesse de Pontac, 
M œls Duplessis, M™ 69 de Bouran et Dangeart, M m * Du- 
vergier, femme du procureur général, à laquelle il 
écrit : « Pendant que nous fûmes dans le petit chemin, 
quoique entre deux ruisseaux, nous ne formâmes pas 
une seule pensée galante ; nous avons bien réparé cela 
depuis le retour. » 

Plus tard ce seront : M 130 * Duquat qu'il appelle sa 
Madame de Tencin de campagne, M me Gaussen, 
M ** Dorly, le président Barbot, grand dilettante, éru- 



84 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

dit que Montesquieu consulte sur ses ouvrages, l'abbé 
Guasco, son confident enthousiaste et son commen- 
sal. A la Brède, il se contente de compagnies d'un 
autre genre; comme plus tard le philosophe Jouffroy, 
il va chercher les paysans dans leurs chaumières, 
sur la route, au milieu des champs, et leur conversa- 
tion l'intéresse sans doute, puisqu'il disait avoir trouvé 
parmi eux des Solons et des Démosthènes. 

« Nul homme à talent ou sans talent, dit Garât, ne 
fut jamais plus simple que Montesquieu dans son ton 
et dans ses manières ; il l'était dans les salons de Paris 
autant que dans ses domaines de la Brède, où, parmi 
les pelouses, les fontaines et les forêts dessinées à 
l'anglaise, il courait, du matin au soir, un bonnet de 
coton blanc sur la tête, un long échalas de vigne sur 
l'épaule, et où ceux qui venaient lui présenter les hom- 
mages de l'Europe lui demandèrent plus d'une fois, en 
le tutoyant comme un vigneron, si c'était là le château 
de Montesquieu. » 

Faut-il ajouter à ce dernier trait que, pendant un 
séjour auprès du roi Stanislas, à Lunéville, il parut si 
insignifiant que les domestiques le considéraient comme 
un imbécife ? Ce n'est pas seulement pour son propre 
valet de chambre qu'on n'est jamais un grand homme. 
Montesquieu venait de terminer V Esprit des Lois, ce 
grand travail l'avait épuisé, et il promenait sa fatigue 
silencieuse, insoucieux de l'opinion des grands et des 
petits, chargeant ses livres de répondre pour lui. 

Un troisième type de magistrat mondain, c'est le pre- 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 85 

mier président de Brosses (i) (1709-1777), mêlé fort 
avant aux luttes parlementaires contre la bulle Unige- 
nitus, les jésuites, le chancelier Maupeou et l'absolu- 
tisme ministériel, aux querelles de préséance avec les 
commandants de sa province, membre libre de l'Acadé- 
mie des Inscriptions et Belles-Lettres, savant homme et 
homme d'esprit, d'une verve et d'une gaieté intarissa- 
bles, adorant les arts, les salons de Paris et de Dijon, 
menant de front les études les plus diverses, resté 
célèbre par un débat fort piquant avec Voltaire, où 
celui-ci n'eut pas l'avantage, et par ses Lettres fami- 
lières écrites d'Italie, où des tableaux licencieux, 
force anecdotes libertines coudoient des réflexions 
pénétrantes sur les mœurs de nos voisins : un littéra- 
teur de province auquel manquèrent le talent de se 
concentrer et l'atmosphère de Paris. Car il a beau faire 
de nombreux voyages dans la capitale, il reste iidèle à 
la Bourgogne, fidèle à 'ses devoirs de magistrat, à cette 
société de la place Saint-Jean qui fournissait de nom- 
breux aliments à son activité de cœur et d'intelligence. 
Et l'on prend plaisir à constater, chemin faisant, que 
toute l'activité intellectuelle et morale ne s'était pas 
réfugiée à Paris, comme l'ont proclamé la plupart des 



(1) Foisset : Le Président de Brosses. — Henri Mambt : Le Prési- 
dent de Brosses, sa vie et ses œuvres. — Sainte-Beuve : Causeries du 
Lundi, tome VII. — Gaston Boissibr : Un grand homme de pro- 
vince, — Henri Chabbuf : Du président de Brosses, à propos d'une 
esquisse de Paul Véronese, tome V, IV e série, Mémoires de l'Acadé- 
mie de Dijon. 



86 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

historiens ; qu'il y avait dans un grand nombre de villes 
parlementaires, à Toulouse, à Bordeaux, à Marseille, et 
même dans les centres moins importants, des salons, 
foyers d'esprit, de bonne grâce ; que ces académies de 
province ne méritent pas les sarcasmes dont on les a 
poursuivies. Une histoire de la société française en pro- 
vince mériterait de tenter ces savants distingués qui, 
loin de* la capitale, plus près des choses et des per- 
sonnes, ont déjà fait tant de précieuses découvertes, 
dissipé tant de préjugés et de légendes. Et, dans cette 
histoire, les salons des parlementaires, des gouverneurs 
de province, la vie de château, les réunions des aca- 
démies, auraient la place d'honneur. 

Pour ne citer qu'un exemple, la société dijonnaise au 
xvni« siècle offre des variétés précieuses, réunit l'agré- 
ment et l'érudition, suit le mouvement de Paris, s'im- 
prègne largement des idées du siècle, fonde mainte 
œuvre d'intérêt général. Quelle bonne fortune de ren- 
contrer des lettrés tels que Févret de Fontette, l'abbé 
Cortois, depuis évêque de Belley; Maletête, connu 
par un Esprit de l'Esprit des lois, ami d'Helvétius, 
grand protagoniste de la musique de Rameau ; Quin- 
tin, procureur général au Parlement, collectionneur et 
causeur ; Fyot de La Marche, depuis ambassadeur à 
Gênes, « de qui l'on ne pouvait dire s'il fallait davan- 
tage aimer la bonté de son cœur, admirer la force de 
son âme, ou se plaire aux charmes de son esprit 1 C'est 
un titre, ajoute notre président, c'est pour ainsi dire 
une louange qu'on se donne à soi-même que de se 
compter au nombre de ses amis » ; — le premier pré- 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 87 

sident de La Marche, ami intime, correspondant de 
Pont de Veyle, et peut-être son collaborateur dans ses 
pièces de théâtre ; son fils, le président de Bosjan, qui 
publia en i?52 les Mémoires de Berval; l'avocat général 
Loppin de Gémeaux; Legouz de Gerland, un Mécène de 
province; Guy ton de Morveau; le président de Ruffey, 
fort galant homme, plein de connaissances, aimant les 
vers avec passion, même les siens; l'intendant Joly de 
Fleury; le conseiller de Ghamblanc, dont l'esprit très 
réel mais trop affecté justifiait l'observation de son 
collègue de Brosses : « Tu veux être singulier, et tu n'es 
que ridicule ; » les présidents de Bévy, de Bourbonne et 
de Chevigny... 

Les femmes, de leur côté, sont brillamment représen- 
tées, et plus d'une aurait figuré avec honneur aux sou- 
pers de M me du Deffand ou de M )ne de Tencin : telles, 
M me8 de Bourbonne, Cortois, J. de Bévy, Perreney de 
Vellemont, M me des Montots que le président célèbre 
dans une lettre d'Italie : « Ce serait bien en vain qu'on 
courrait le monde pour trouver ailleurs un cœur aussi 
sensible et aussi vrai, une âme plus pure et meilleure, 
un caractère aussi égal, aussi sociable, aussi doux. 
Qu'a-t-elle besoin d'une aussi jolie figure ? Elle devrait 
la laisser à quelque autre : elle n'en a que faire pour 
être universellement chérie de tout le monde. Je lui 
passe pourtant ses yeux si doux et si fins, parce qu'ils 
sont le plus beau miroir de la plus belle âme qui ait 
jamais été... » 

Qui encore? La belle M mc de Saint-Gontest dont le 
salon hospitalier réunissait non seulement les magis* 



88 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

trats, mais la noblesse, la haute bourgeoisie, les 
grands fonctionnaires; la présidente Bouhier qui disait 
à son mari : a Chargez-vous de penser, laissez-moi 
écrire; » M lle de Thil, l'amie de M me du Châtelet; 
M œe de Saint-Julien née de La Tour-du-Pin, correspon- 
dante de Voltaire qui l'avait surnommée : Papillon- 
philosophe ; la marquise de Paulmy, M mes de Brosses- 
Grèvecœur, Lebault, de Sassenay, et la baronne de 
Clugny. 

Cette aimable société se voit sans cesse, et soupers y 
parties de campagne, dîners intimes, dîners de gala, 
soirées, bals, comédies de société se succèdent sans 
interruption, avec l'accompagnement obligatoire des 
petits vers, lectures, amitiés émues et passionnettes. 
Parfois aussi on offre des fêtes au peuple : ainsi, après 
la grande maladie de Louis XV à Metz, M, Chartraire 
de Montigny, trésorier des États, eut à souper quatre- 
vingts ouvriers ou fournisseurs ; et il y avait encore 
deux autres tables réservées aux musiciens et comé- 
diens, aux commis et secrétaires de l'amphitryon : 

« Les invités vinrent sur les quatre heures chez 
M. de Montigny, à l'issue d'un Te Deam chanté aux 
Jacobins, tous avec des cocardes blanches, et en as- 
sortirent avec un char de triomphe, orné de guirlandes, 
chargé de bergers, de bergères, de divinités champê- 
tres mêlées avec celles du ciel, tous habillés aux 
dépens dudit sieur de Montigny, qui accompagnait 
toute cette marche aux cris de : Vive le roi ! On revint 
chez lui, où il y eut un concert prodigieux sur amphi- 
théâtre à ce destiné, dans la galerie qui a vue sur le 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 89 

jardin de M. de Tavannes. Le souper qui suivit fut 
admirable. Il y avait à la table des artisans un saumon 
pesant trente livres, tout le reste à proportion. Je ne 
vous dis rien de l'illumination, ni des fontaines de vin 
qui coulait comme l'eau dans la Seine. Après le souper, 
on jeta toutes les confitures par la fenêtre. J'oubliais de 
vous dire que le char de triomphe en était chargé, et 
qu'on en distribuait au peuple. Soit ivresse ou excès de 
joie, toutes les porcelaines et les cristaux furent pareil- 
lement jetés par les fenêtres, tout fut brisé, et cette 
aventure coûta, dit-on, dix mille livres. » 

Un homme d'une érudition universelle qui, par cer- 
tains traits, rappelle ses compatriotes les présidents 
Bouhier et de Brosses, M. Henri Chabeuf, peint avec 
force cette société parlementaire, « spirituelle, sceptique 
et sensuelle, éprise de tous les luxes, surtout de celui 
de l'esprit, qui, par des chemins fleuris, s'achemine 
tout doucement vers l'abîme où va s'engloutir le trop 
aimable et inconscient xvm e siècle. » Il y avait, ajoute- 
t-il, un décorum que l'on gardait extérieurement, mais 
c'était, à tout prendre, un singulier monde que la bonne 
compagnie d'alors ; une fois la pourpre du palais mise 
au vestiaire, on parlait plus que librement, on faisait 
ses délices des œuvres les plus risquées de Voltaire et 
autres ; ne sait-on pas que Malesherbes citait à tout 
propos les vers de la Pucelle? Mais, à l'exemple de 
Voltaire, on considérait la religion comme un frein utile 
pour retenir dans la soumission la multitude des 
pauvres diables ; comme Gicéron, dont un palimpseste 
n'avait pas encore livré le de Bepublicâ, on faisait de 



90 PREMIÈRE CONFERENCE 

Dieu un instrument de gouvernement. De là ces 
étranges dissonances entre le fond et la forme; ces 
à-coups judiciaires comme l'arrêt qui frappe le jeune La 
Barre. Des magistrats, qui tenaient entre eux les plus 
libres propos, condamnaient ainsi à des supplices d'un 
autre âge les plus légères atteintes à une foi qu'ils ne 
respectaient même pas en paroles. Ce qu'a coûté au 
xvnr 5 siècle et à la France ce pharisaisme, on le sait ; 
avec leur terrible logique, les masses révolutionnaires 
ont traduit en actes les idées et le langage des salons ; 
certes, le châtiment a dépassé la faute, mais on peut 
dire que jamais société ne fut plus délibérément son 
propre fossoyeur... Je ne fais pas ici un réquisitoire 
contre Charles de Brosses, je voudrais seulement qu'on 
se résignât une fois pour toutes à le voir tel qu'il a été, 
c'est-à-dire un homme de son .temps ; n'en est-on pas 
toujours plus ou moins?... 

A Paris comme à Dijon, de Brosses vit pleinement sa 
vie ; il est à tout et suffit à tout, au jeu, au travail, à la 
vie de salon, à la vie de cabinet : opéra, concerts spiri- 
tuels et temporels, ventes de tableaux, Académie des 
Inscriptions, conversation des savants, des gens de 
lettres, visites aux hommes célèbres, tout devient son 
domaine, son plaisir. Il fréquente le cercle de la mar- 
quise de Crèvecœur, et on le voit aussi chez M"* 8 Dupin, 
du Bocage, deMénières, chez Helvétius etFoncemagne; 
sans oublier les amis bourguignons, Buffon et Sainte- 
Palaye. Il correspond avec de nombreux savants fran- 
çais et étrangers. Veut-on savoir comment il juge Dide- 
rot ? « C'est un gentil garçon, bien doux, bien aimable, 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 91 

grand philosophe, fort raisonneur, mais faiseur de 
digressions perpétuelles. Il m'en fit bien vingt-cinq 
hier, depuis neuf heures qu'il resta dans ma chambre 
jusqu'à une heure. Oh! que Buffon est bien plus net 
que tous ces gens-là ! » Et voici pour Turgot : « Il est 
très instruit et fort homme de bien. Pourvu qu'il ne 
veuille pas nous mener d'une manière tranchante, par 
système encyclopédique! Je ne donnerais pas le 
royaume d'Ithaque à administrer à l'abbé Raynal. Le 
corps politique est trop affaibli pour supporter les 
remèdes brusques. » 

Pendant un exil du Parlement, de Brosses se retire à 
Neuville-les-Dames, où florissait un chapitre noble de 
dames de l'Ordre de Saint-Benoit; M me de Brosses 
douairière s'y, était installée avec, ses deux filles. 
Il y joue la comédie, remplit le rôle de Philippe 
Hombert dans Nanine, du Bourru dans la pièce 
de Goldoni. Un président qui joue la comédie avec 
des chanoinesses, quel trait de mœurs ! Mais quel 
singulier couvent ! On y donnait des bals fort 
agréables. Et ce n'est pas le seul prieuré où se prati- 
quent de tels compromis entre la vie mondaine et la 
vie religieuse, de même que le président n'est pas le 
seul magistrat qui se console si allègrement : son 
^biographe le remarque, non sans quelque surprise : 

«c La plupart de ces proscrits, insoucieux de l'avenir, 
se consolaient par des épigrammes et des soupers de la 
ruine simultanée des finances et du droit public de 
France. Ainsi en était-il dans toute la France, et si l'on 
excepte, avec Malesherbes, quelques Romains comme 



92 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

lui dérobés aux heureux temps de la république, 
avouons-le, partout les parlementaires subissaient leur 
dispersion avec plus de gaieté que de grandeur. » 
A son tour, M. Grellet-Dumazeau, dans un excel- 
lent travail sur les parlementaires parisiens exilés à 
Bourges en 1 753-1754, raconte qu'ils unirent par donner 
la comédie de société 4 quatre reprises : plusieurs 
jouent gros jeu, courtisent les dames; et même l'un 
d'eux se battit en duel avec un officier ; un autre voulait 
donner un bal. Fallait-il cependant, comme le souhai- 
taient quelques-uns, se couvrir la tête de cendres et 
vaticiner à l'instar des prophètes bibliques ? Et, quand 
on critique ces divertissements, n'oublie-t-on pas un 
peu trop l'amertume de ces longs exils, la privation des 
habitudes, l'absence de confortable, et l'ennui, le lourd 
ennui, plus pesant encore aux femmes qu'à leurs 
maris ? Quelques magistrats reçoivent quinze lettres de 
cachet, subissent des vexations odieuses. Le Parlement 
de Paris, exilé à Pontoise en 1720, n'avait-il pas donné 
l'exemple des festins, du jeu et des bals ? 

Dijon a son grand homme, le président Bouhier, élu 
membre de l'Académie française en 1727 avec dispense 
tacite de résidence, critique, antiquaire, collectionneur, 
historien, poète, l'ami intime de Mathieu Marais et de 
Valincour, un des grands curieux du siècle, et l'un de 
ses épistoliers les plus exacts, car il n'a pas moins de 
cent quinze correspondants, aussi connu pour son éru- 
dition que pour la bonté de son âme : au demeurant, 
prosateur lourd, tout à fait médiocre, et la postérité, on 
l'a dit, juge les auteurs sur ce qu'ils ont écrit au public, 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 93 

non sur ce qu'ils ont écrit à leurs amis. Sa famille 
fournit au Parlement, à ce Sénat bourguignon, sept 
générations de conseillers. De Brosses rend cet 
hommage à la bienveillance de son accueil : « A-t-il 
jamais eu autre chose à écouter que ce qu'on avait à 
lui faire entendre? Autre chose à dire que ce qu'on sou- 
haitait d'apprendre ? On aurait cru qu'il ne savait que 
ce qu'on voulait savoir de lui. » Et je ne connais rien de 
plus stoïque que ce mot pendant son agonie : « Chut I 
dit-il à ceux qui l'entouraient, j'épie la mort ! » Bouhier 
est l'intermédiaire des salons et des cercles littéraires 
de Dijon ; même une petite Académie libre se groupait 
autour de lui, dans des conférences hebdomadaires rem- 
plies par de libres entretiens, par de sérieuses lectures, 
chacun apportant à tour de rôle son écot. Plus tard, le 
président de Ruffey recueillit les restes de la société 
littéraire formée par Bouhier : on fit des recrues, on se 
donna des statuts, la forme, les habitudes d'une acadé- 
mie, et de Brosses s'en montrait un des membres les 
plus laborieux. Cette société finit par se fondre dans 
l'Académie de Dijon, fondée en 174° V** 1JJ1 doyen du 
Parlement. 

Il tenait un grand état dans sa bien-aimée et bien 
aimable ville de Dijon. « Le vieil hôtel de famille s'ou- 
vrait largement à la belle société, observe M. Emma- 
nuel de Broglie, et la bibliothèque ne faisait nullement 
tort aux pièces plus mondaines où les grandes dames, 
soit de la province, soit de la Cour, qui suivaient leurs 
maris, venaient briller dans un salon où l'on aurait pu 
se croire à Paris. C'est ainsi que successivement la 
duchesse de Saint- Aignan, dont le mari gouverna la 



94 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Bourgogne à la place du duc de Bourbon ; kt marquise 
de Tavannes, femme du commandant militaire, et 
M * de Saint-Contest, femme de l'intendant de Bour- 
gogne, celui qui fut plus tard ministre d'État, vinrent, 
pendant leur séjour à Dijon, apporter aux réunions 
du président toutes les grâces et les belles manières de 
la capitale... Il était également un grand amateur de 
musique ; il suivait assidûment les concerts qu'on avait 
organisés par souscription dans une salle spéciale, et 
les salons de la rue Saint-Fiacre entendaient parfois les 
accords des voix et de l'orchestre succéder aux graves 
discussions sur les matières de droit et d'érudition. » 

La bibliothèque de Bouhier, comprenant 35,ooo vo- 
lumes et 2,000 manuscrits choisis, avait une réputa- 
tion européenne, attirait à Dijon une foule de savants ; 
il en faisait les honneurs à tous, prêtait livres et manu- 
scrits, les laissant consulter aux érudits; s'il y eut dans 
cette libéralité si rare quelque arrière-pensée d'osten- 
tation innocente, de vanité assez légitime, ne nous en 
plaignons pas : tout le monde y gagnait. L'Académie de 
Bouhier se réunissait naturellement dans sa galerie- 
bibliothèque, toute décorée de statues, tableaux, de 
cartes et médailles, avec des échelles mobiles pour 
mettre en communication rapide avec les ouvrages (1). 
Aussi rien ne semblait plus légitime, n'était mieux 
accepté que le principat du président. 

Bouhier, dans sa correspondance avec Marais, parle 



(1) Bouhier rédigea ainsi son épitaphe : « Ci-gît un homme qui 
cultiva les douces muses et la triste Thémis. » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 95 

souvent de Voltaire, et en général avec peu de sympa- 
thie. Tous deux s'amusent des coups de bâton que lui 
lit donner le chevalier de Rohan, et Marais ajoute ver- 
tement : « On s'est souvenu du mot de M. le duc d'Or- 
léans à qui il demandait justice sur pareils coups, et le 
prince lui répondit : « On vous Ta faite. » L'évêque de 
Blois a dit : « Nous serions bien malheureux si les 
poètes n'avaient pas d'épaules.., » D'autres ne sont 
pas plus épargnés : ainsi le cardinal de Noailles, une 
éminente girouette; la duchesse de Gontaut qui tenait 
un salon littéraire avec beaucoup d'éclectisme. Elle vou- 
lut faire entrer à l'Académie le chevalier de Ramsay, 
disciple et admirateur de Fénelon; voilà une bonne 
occasion de dauber sur la duchesse et sur d'Olivet qui 
avait écrit une lettre assez maladroite pour se justifier 
de cet échec. Et ce trait de Bouhier : « Au bout du 
compte, La Motte avait su faire aimer ses défauts. Je 
ne sais si Voltaire fera aimer ses vertus. » — Us ne 
s'interdisent pas non plus les à peu près, les demi- 
calembours : « ...Le Temple du Goût ou du Dégoût (de 
Voltaire). » 

Un autre correspondant de Bouhier lui envoie une de 
ces poésies légères appelées Kyrielles parce que le 
même mot se trouve répété à chaque vers : le président 
se montrait friand de ces riens, les racontait à ses amis 
de Dijon, les collectionnait avec soin : 

La Kyrielle des riens. 

Un rien fait pencher la balance, 

Un rien nous pousse auprès des grands... 



ÇÔ PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Le président va souvent à Paris, où il finit par être 
aussi connu qu'à Dijon, recherche les salons littéraires, 
les salons parlementaires,* fréquente chez les grands 
seigneurs originaires de Bourgogne : les Bauffremont, 
la maréchale de La Motte, M™ de Brienne, la petite 
Cour de la duchesse du Maine à Sceaux, la marquise 
de Lambert, les Mole, les d'Aligre, les Le Pelletier, les 
Lamoignon, Turgot, Lambert, prévôt des marchands, 
le choient, le fêtent à Tenvi. Très avisé, il se garde 
bien de se compromettre dans les querelles littéraires, 
s'efforce de rester bien avec tout le monde, et y réus- 
sit en perfection. Ses correspondances entretiennent 
un crédit, une réputation qu'il soigne savamment, (i) 
Le « froid chancelier du Parnasse, » d'Alembert, le 



(i) Bouhier fait grand accueil aux lettres de Valincourt, l'ami, le 
confident de Racine et Boileau, historiographe du roi, gou- 
verneur et confident du duc du Maine, gentilhomme de la 
Chambre, membre de l'Académie des sciences, de l'Académie 
française ; Vhonnête homme par excellence, celui qu'on avait sur- 
nommé : le solitaire de Saint-Cloiid. Ce solitaire recevait à Saint- 
Cloud l'élite de l'élite, et l'on considérait comme un grand hon- 
neur de faire partie de ces cérémonies, c C'était, dit Saint-Simon, 
un homme d'infiniment d'esprit, et qui savait extraordinairement, 
d'ailleurs, un répertoire d'anecdotes de Cour, où il avait passé sa 
vie dans l'intrinsèque, parmi la compagnie la plus illustre et la 
plus choisie, solidement vertueux et modeste, toujours dans sa 
place, et jamais gâté par les confiances les plus importantes et les 
plus flatteuses, d'ailleurs très difficile à se montrer, hors avec ses 
amis particuliers, et peu à peu, très longtemps devenu grand 
homme de bien... » Ses lettres à Bouhier contiennent de fins 
jugements sur les hommes et les choses. C'est lui qui, après 
l'incendie de sa maison et de sa bibliothèque, dit simplement : 
c Je n'aurais pas tiré profit de mes livres si je n'avais appris à 
m'en passer. » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 97 

remarque avec finesse : « Les hommages que M. le 
président Bouhier recevait de tous les savants de 
l'Europe, étaient non seulement la juste récompense 
de son mérite, mais le fruit de la correspondance 
régulière qu'il entretenait avec un grand nombre 
d'entre eux. Rien n'est plus propre à nourrir, si l'on 
peut parler ainsi, la réputation d'un homme de lettres, 
et quelquefois même à la fonder, au moins pour un 
temps, qu'un grand commerce épistolaire; c'est un 
moyen de célébrité que Leibnitz lui-même ne négli- 
geait pas ; le littérateur qui lui écrivait était sûr d'être 
honoré d'une réponse... » 

Dufort de Cheverny nous présente en ces , termes un 
de ses amis : « Le président de Salaberry avait la figure 
et le corps calqués sur Henri IV, et il était un modèle 
parfait de ce prince, au moral comme au physique. 
Bien fait dans sa moyenne taille, il avait dans les yeux 
un feu qui intéressait toutes les femmes, même avant 
qu'il parlât, avec une imagination et une vivacité qui 
étonnaient, et une gaieté dans les idées dont il semblait 
ne pas se douter. Aimant les femmes par-dessus tout, 
loyal et probe dans toutes les actions de sa vie, mais 
inconstant par nature, il savait plaire, jouer et courir à 
une autre, avec une adresse et une grâce merveil- 
leuses : il aurait ennobli le libertinage. — Ne se don- 
nant pas la peine de lire à cause de sa vivacité, par- 
lant facilement et beaucoup, il saisissait une idée, 
quelque abstraite qu'elle fût, et l'abandonnait avec la 
même violence, soit par satiété, soit pour avoir le 
plaisir de soutenir le contraire. Distrait, mais d'une 

7 



98 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

façon aimable, il répondait une demi-heure après à 
une question qu'il semblait ne pas avoir entendue. 
Bien dirigé, il eût été capable de grandes choses; mais 
son grand malheur était de mettre sa confiance plutôt 
dans un nouveau venu que dans un ancien ami... » 

Et voici le bouquet : « Je ne tardai pas à voir son 
âme à découvert ; il était la vérité même, et j'appris par 
lui qu'il était traité à merveille par plusieurs femmes 
dont je ne me serais pas douté. Il n'en tirait aucune 
vanité, mais il s'y livrait avec passion, et menait plu- 
sieurs intrigues avec une adresse merveilleuse, malgré 
ses distractions. » 

Le procureur général La Chalotais (i), l'adversaire 
du duc d'Aiguillon et des jésuites, suivait avec plus de 
modération le mouvement mondain : d'ailleurs il allait 
souvent à Paris, fréquentait le théâtre et les salons lit- 
téraires, celui de la marquise de Lambert entre autres, 
envoyait à ses amis de la capitale du beurre de Bre- 
tagne en cadeau : même il eut l'idée de demander à 
Adrienne Lecouvreur des leçons de déclamation, une 
correspondance s'engagea entre eux, et, à défaut de 
leçons, la tragédienne donnait ces excellents conseils 
au jeune avocat général : « Vous dites que vous vou- 
driez que je vous apprisse l'art de la déclamation, dont 
vous avez besoin : avez- vous donc oublié que je ne dé- 
clame point? La simplicité de mon jeu en fait l'unique 



(i) Barthélémy Pocquet : Le Duc d'Aiguillon et La Chalotais, 
3 vol., Perrin. — Marion : La Bretagne et le duc d'Aiguillon. — 
Louis de Villers : La Chalotais agriculteur. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 99 

çt faible mérite, mais cette simplicité que le hasard 
a fait tourner à bonheur chez moi me parait indis- 
pensable dans un homme comme vous. Il faut pre- 
mièrement autant d'esprit que vous en avez, et puis 
laisser faire la belle nature. Vouloir l'outrer, c'est la 
perdre. Grâce, noblesse et simplicité dans l'expression, 
et mettre la force seulement dans le raisonnement et 
dans les choses, c'est ce que vous direz et ferez bien 
mieux que personne. » 

La correspondance du président Dugas et de Saint- 
Fonds (1709-1739) fourmille de traits et .d'histoires qui 
jettent une vive lumière sur la société de Lyon dans la 
première partie du xvm e siècle; chemin faisant, la 
politique, la guerre, la vie à Paris, à la campagne, les 
questions de tout ordre s'y reflètent d'une manière 
assez originale, dans un échange d'impressions très 
sincères entre deux hommes distingués, vertueux et 
pieux, qui s'aiment d'une amitié parfaite, et ne laissent 
pas passer un jour sans s'écrire lorsqu'ils sont séparés. 
Dugas fonde l'Académie de Lyon, versifie beaucoup à 
tort et à travers, car ses vers ne valent pas le diable, 
mais il conte avec bonne humeur ses pensées, les 
scènes et conversations auxquelles il se trouve mêlé ; 
son ami fait comme lui, et comme ils ont connu, prati- 
qué nombre de gens d'esprit ou de talent, cette cor- 
respondance semble fort nourrie, savoureuse, et se lit 
avec agrément. Citons en quelques lignes. 

Le Régent ayant écrit au Chancelier : « Les intérêts 
de l'Église et de l'État m'obligent de vous redemander 
les sceaux que je vous confiai, il y a près d'un an. Vous 



100 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

les remettrez à M. de La Vrillière. » Le Chancelier 
répondit : « Monseigneur, je ne méritais pas l'honneur 
que vous me fîtes, il y a près d'un an, en me confiant 
les sceaux. Mais je mérite encore moins l'affront que 
vous me faites aujourd'hui en me les ôtant (i). » 

« Le Parlement a eu audience sur les remontrances. 
M. le premier président a porté la parole avec beaucoup 
de dignité. Voici une épigramme sur ce sujet que je 
retins hier pour vous en faire part : 

A l'Écho, ce matin, je demandais comment 

Tournera le gouvernement, 
Après le beau discours du président de Mesme, 

L'Écho m'a répondu : De même. 

« De toutes les provisions qu'on a accoutumé de faire 
quand on se met en ménage, je n'en connais point de 
plus nécessaire qu'un grand fonds de douceur et de 
complaisance. » 

On conseillait à un paysan d'aller voir les magistrats 
pour hâter la solution d'une affaire. Mais lui, secouant 
la tête : « Vouay, m'écouteront-ils ? Ils ne font tote la 
journa que bruire leurs violons et leurs muzettes. » 

Le duc d'Elbeuf et le duc de La Ferté soupaient chez 
un ami. « Le repas se passait d'assez bonne grâce, 
mais comme le duc d'Elbeuf... ne disait pas un mot de 
vérité dans tous les discours qu'il tenait, le duc de 



(i) Correspondance littéraire et anecdotique entre M. de Saint- 
Fonds et le président Dagas, publiée et annotée par M. William 
Poidbbard, a vol. in-4', Lyon. 



l 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 101 

La Fer té, qui s'était contenu de son mieux pendant 
longtemps, ne put à la fin y résister : il se tourna vers 
le laquais de M. d'Elbeuf et lui dit : Cliton, donne à 
boire à ton maître. Or, vous savez que Cliton, dans la * 
comédie de Corneille, est le valet du Menteur... » 

Les magistrats littérateurs et lettrés sont très sou- 
vent des magistrats collectionneurs et mondains. Je 
viens d'en citer plusieurs, et la liste serait inépuisable; 
rappelons seulement quelques noms connus (i), d'après 
l'étude de M. Quesnay de Beaurepaire qui lui-même a 
écrit trois bons romans : le Berger, le Forestier, le 
Marinier. C'est lui qui répondait à la baronne de Bury, 
comme elle le félicitait du courage avec lequel il avait 
requis dans une grave affaire : « Je n'ai pas eu de cou- 
rage puisque je n'ai pas su en inspirer aux jurés. » 

« La magistrature française, dit-il, — c'est une de ses 
gloires, — a de tout temps manifesté des aspirations 
supérieures. Elle a toujours vu que l'instruction requise 
sur les bancs du collège n'est qu'une préparation... 
Voués à l'art oratoire ou à l'audition des orateurs, 
appelés à buriner dans leurs arrêts les déductions 
claires et les formules saisissantes, vivant dans un 
milieu d'allusions et de citations, voués enfin par métier 
à la rhétorique, les magistrats sont par une pente 
naturelle devenus des lettrés... Ceux-ci se sont bornés 



(i) Discours de rentrée de l'avocat général Séguier en 1570. — 
L'Amour des Lettres : Discours prononcé par M. l'avocat général 
Quesnay de Beaurepaire, Rougier, éditeur, 1, rue Cassette. 



103 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

aux fortes lectures ; ceux-là, plus curieux, ont déve- 
loppé leur goût dans l'art critique ; tels sont allés plus 
loin, vers la faculté créatrice; qu'importe? C'est tou- 
jours la gymnastique de l'esprit... Je fais autant de cas 
de Chauvelin qui hors du Palais devient un théologien 
profond, que de d'Ormesson qui passe ses nuits à 
creuser les moralistes, que du conseiller Montmort, 
savant géomètre à ses heures, ou du conseiller de Sacy, 
qui devient un maître orientaliste. Ils ont augmenté 
leur valeur, tout est là... » 

Au xvi° siècle, voici deux conseillers au Parlement de 
Bordeaux, unis par l'amitié la plus tendre, La Boétie, 
l'auteur de Servitude volontaire, et Montaigne, le sage 
Montaigne, l'auteur de ces Essais que le cardinal Du- 
perron appelait le bréviaire des honnêtes gens. J'ai 
déjà nommé Etienne Pasquier, les de Thou; Noël du 
Fail, magistrat breton, qui publia les Propos rusti- 
ques, et les Contes d'Eutrapel, méritait les études que 
lui ont consacrées Baudrillart et Arthur de La Borde- 
rie (i). 

Les Lefèvre d'Ormesson composent une dynastie ; et 
le premier Bignon fut .surnommé le grand avocat géné- 
ral, bien qu'il eût Lamoignon pour collègue; sa cprres- 
pondance avec Scaliger, de Thou, Grotius, ses travaux 
sur Grégoire de Tours attestent son érudition et son 
esprit; son petit-fils, le conseiller Jean-Paul, membre 



(i) Les Propos rustiques, édités par Arthur de La Borderie, un 
vol., Lemerre. — Baudrillart : Revue des Deux Mondes, v* mars 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 103 

de T Académie des sciences, de l'Académie française et 
de F Académie des inscriptions, horticulteur passionné, 
collabora au Journal des Savants, et écrivit même un 
roman, les Aventures d'Abdallah. 

Il faut ajouter le président Cousin, auteur d'une 
Histoire de l'Église et d'une Histoire de Constantinople ; 
le substitut La Mothe Le Vayer, surnommé par Naudet, 
non sans exagération : le Plutarque français ; Hai du 
Ghatelet, « homme de bonne mine, esprit ardent, ayant 
toujours belles ripostes. » Gomme il plaidait coura- 
geusement la cause de Montmorency devant Louis XIII : 
a Je pense, dit celui-ci, que M. du Ghatelet donnerait 
un de ses bras pour sauver M. de Montmorency. — 
Je voudrais, sire, répondit-il, les avoir perdus tous les 
deux, car ils sont inutiles à votre service, et en avoir 
sauvé un qui vous a gagné et vous gagnerait encore 
des batailles. » 

Deux avocats généraux académiciens, Bazin de Bezons 
et Salomon, étaient gens de valeur, et ne méritaient pas 
d'être drapés par Tallemant des Réaux. Gitons cepen- 
dant quelques lignes de ces satires, assez plaisantes, 
mais dont il faut rabattre les trois quarts : 

« C'est M. Chapelain qui l'a fait recevoir (Salomon). Il 
n'était pas mal fait, mais fat. Voulant se faire auteur, 
il donna à imprimer des vers latins et un méchant 
Benedicite en vers français, où il y avait, entre autres 
sottises, que les montagnes sont les mamelles de la 
nature, et que les fontaines couloient d'argent potable. 
Il se trouva qu'il avait volé cette belle pièce à un moine 
de son pays, qui la réclama à cor et à cri comme pré- 



104 PREMIÈRE CoNFÉllENCE 

cieux joyau. Il adressa aussi à M. de Groluis un ouvrage 
dont le milieu était très mauvais ; il avait emprunté le 
commencement et la un à Roljac... » 

« Bazin de Bezons est gendre d'un Talon. Petit bout 
d'homme tout rond, joufflu comme un des quatre vents, 
et aussi bouffi d'orgueil qu'il y en ait au monde. Avant 
d'être avocat général, il allait dans la société du fau- 
bourg Saint-Germain, où l'on joue la comédie. Pour se 
faire nommer, il a mis le siège devant la présidente 
de Pommereuil. » 

Au xvin e siècle s'épanouit un genre littéraire nou- 
veau, sous le nom de factums, mémoires et comptes 
rendus. Ils font souvent la réputation de leurs auteurs, 
mais en même temps l'opinion publique a grandi, et ses 
interprètes, parfois très crottés, malmènent ceux qui 
déplaisent ou qui semblent abandonner la liberté. On 
apprend un jour que le premier président Portail et le 
chef du parquet ont fait défection : le lendemain, le 
palais est couvert d'écriteaux avec ces mots : « Palais 
à vendre. Les fondements et le dedans en sont bons ; il 
n'y a que le portail qui n'en vaut rien, et le parquet est 
en mauvais état. » Ceci rappelle la question d'une légi- 
timiste impénitente à un jeune substitut qui prenait 
congé d'elle pour aller, disait-il, au parquet : « Est-ce 
pour le cirer? » 

N'oublions pas d'Argental, conseiller d'honneur au 
Parlement de Paris, neveu de M me de Tencin, ami 
d'Adrienne Lecouvreur, confident et correspondant de 
Voltaire; Bachaumont, président à mortier au Parle- 
ment de Paris ; le président Dupaty, du Parlement de 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Iû5 

Bordeaux, qui se délassait de ses études sur l'Hospital 
et Beccaria, en écrivant les Lettres sur l'Italie et des vers 
badins. Voltaire, quand on lui parlait des talents du 
magistrat, répondait : « Oui, c'est un bon écrivain, » et 
il affirmait : « C'est un bon magistrat, » lorsqu'il était 
question du lettré. — Lefranc de Pompignan, premier 
président de la Cour des Aides de Montauban, membre 
de l'Académie française, plus connu par sa querelle 
avec Voltaire que par ses tragédies, ses traductions, ses 
poésies; et cependant il composa une belle ode dont 
on cite encore quelques strophes, celle-ci par exemple : 

Le Nil a vu sur ses rivages 
Les noirs habitants des déserts, 
Insulter par leurs cris sauvages 
L'astre éclatant de l'univers. 
Cris impuissants ! Fureurs bizarres ! 
Tandis que ces monstres barbares 
Poussaient d'insolentes clameurs, 
Le Dieu, poursuivant sa carrière, 
Versait des torrents de lumière 
Sur ses obscurs blasphémateurs. 

Son caractère inspirait tant d'estime que son éléva- 
tion au poste de premier président fut saluée par des 
fêtes publiques. 

Les premiers présidents de Mesmes, Portail, l'avo- 
cat général Séguier, l'avocat général d'Aguesseau, 
Voyer d'Argenson, lieutenant général de la police de 
Paris, entrent aussi à l'Académie française. 

Malesherbes est élu comme par acclamation le jeudi ' 
la janvier 1775 ; à la mort de Dupré de Saint-Maur, 



106 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

« par une admiration extraordinaire de ses hantes qua- 
lités, cette Compagnie a arrêté de le recevoir et de 
l'inviter à venir prendre place dans son sein. » Maies- 
herbes voulait obtenir non seulement l'unanimité des 
suffrages des présents, mais celui de Voltaire avec 
lequel il avait eu quelques démêlés au temps du chan- 
celier Maupeou. « M. de Malesherbes, écrit Bachau- 
mont, a écrit à M. de Voltaire pour avoir son suffrage, 
et M. de Voltaire lui a répondu. Ces deux lettres sont, 
dit-on, un chef-d'œuvre d'adresse pour s'épier, s'obser- 
ver, ne pas se compromettre. » 

Après 1789, Cambacérès, Merlin de Douai, Regnault 
de Saint-Jean-d'Angely, Pons de Verdun, Target, font 
partie de l'Institut; le premier président de Sèze y 
apparaît en 1816; puis l'avocat général Marchangy, 
auteur d'une Gaule poétique et d'autres ouvrages qui 
eurent leur instant de célébrité. 

La Physiologie du Goût, « cette bible de la gaieté 
épicurienne, » a rendu célèbre Brillât-Savarin, et c'est 
justice. Magistrat sous l'ancien régime, député à la 
Constituante, émigré malgré lui, et faisant un peu tous 
les métiers pour vivre en exil, jusqu'à jouer du violon 
dans un théâtre, il fut encore officier, et enfin conseiller 
à la Cour de Cassation. Il adorait le monde et compta 
parmi les plus aimables causeurs du salon de sa pa- 
rente M me Récamier. Marchangy et lui moururent des 
suites d'un refroidissement attrapé, en 1826, à la messe 
commémorative du 21 janvier. Le premier président 
commit ce jour-là un double homicide involontaire. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE IOJ 

N'avait-il pas ajouté, de sa main, sur la lettre de con- 
vocation : « Monsieur le Conseiller, j'espère qu'on vous 
verra à cette messe solennelle, d'autant plus que ce 
sera la première fois ? » 

Citons quelques aphorismes de la Physiologie du 
Goût Aussi bien cette question du dîner ne joue-t-elle 
pas un rôle éminent dans une histoire de la société 
polie, et de toutes les sociétés ? 

a Les animaux se repaissent, l'homme mange, l'homme 
d'esprit seul sait manger. 

« La découverte d'un mets nouveau fait plus pour le 
bonheur du genre humain que la découverte d'une 
étoile. • 

« La destinée des nations dépend de la manière dont 
elles se nourrissent. 

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. 

« La table est le seul endroit où Ton ne s'ennuie 
jamais pendant la première heure. 

« Un dessert sans fromage est une belle à qui il 
manque un œil. 

<c On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur. 

« Attendre trop longtemps un convive retardataire 
est un manque d'égards pour tous ceux qui sont pré- 
sents. 

« Celui qui reçoit ses amis et ne donne aucun soin 
personnel au repas qui leur est préparé, n'est pas digne 
d'avoir des amis. 

« Convier quelqu'un, c'est se charger de son bonheur 
pendant tout le temps qu'il est sous notre toit. 

« La gourmandise est une préférence passionnée, 



108 PREMIÈRE CONFERENCE 

raisonnée et habituelle pour les objets qui flattent le 
goût... Sous le rapport physique, elle est le résultat et 
la preuve de l'état sain et parfait des organes destinés 
à la nutrition. Au moral, c'est une résignation implicite 
aux ordres du Créateur qui, nous ayant condamnés à 
manger pour vivre, nous y invite par l'appétit, nous 
soutient par la saveur, et nous en récompense par le 
plaisir... Sous le rapport de l'économie publique, la 
gourmandise est le lien commun qui unit les peuples 
par l'échange réciproque des objets qui servent à la 
consommation journalière... 

« Le plaisir de manger est la sensation actuelle et 
directe d'un besoin qui se satisfait... il nous est commun 
avec les animaux... Le plaisir de la table est la sensa- 
tion réfléchie qui naît des diverses circonstances de 
faits, de lieux, de choses et de personnes qui accom- 
pagnent le repas... il est particulier à l'espèce 
humaine... » 

Brillât-Savarin rattache de piquantes anecdotes à 
l'étiquette de la table et à la recette de certains mets. 
L'Omelette au thon, les Œufs au jus, Victoire nationale, 
les Ablutions, le Plat d'anguille, le Piège, Une jour- 
née chez les Bernardins, Bonheur en voyage, le Tur- 
bot, la Poularde de Bresse, le Faisan, la Fondue, sont 
des récits charmants en leur genre. 

Ne quittons pas cet épicurien bienfaisant sans lui 
emprunter encore quelques traits. 

« Monsieur le Conseiller, disait une vieille mar- 
quise, lequel préférez-vous du bourgogne ou du bor- 
deaux? — Madame, répondit le magistrat interpellé, 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 10$ 

c'est un procès dont j'ai tant de plaisir à visiter les 
pièces, que j'ajourne toujours à huitaine le prononcé 
de l'arrêt. » 

« Je n'ai pas grande idée de cet homme, disait le 
comte de M. . . en parlant d'un candidat qui venait d'attra- 
per une place : il n'a jamais mangé de boudin à la 
Richelieu, et ne connaît pas les côtelettes à la Sou- 
bise. » 

Un buveur était à table, et au dessert on lui offrit du 
raisin : « Je vous remercie, dit-il, je n'ai pas coutume 
de prendre mon vin en pilules. » 

Le président Henrion de Pansey dit un jour à trois 
grands savants, MM. de la Place, Chaptalet Berthollet: 
« Je ne regarderai point les sciences comme suffisam- 
ment honorées, ni comme convenablement représen- 
tées, tant que je ne verrai pas un cuisinier siéger à la 
première classe de l'Institut. » 

Personne mieux que Brillât-Savarin n'a su montrer 
l'alliance intime qui a toujours existé entre l'art de bien 
dire, l'amour, la sociabilité, la diplomatie, les affaires, 
la beauté, le bonheur conjugal, la richesse publique, 
et... l'art de bien manger. 

En feuilletant le livre d'or des magistrats lettrés du 
xix e siècle, j'aperçois Portalis, de Serre, Berriat Saint- 
Prix, Gustave de Beaumont, Alexis de Tocqueville, 
membre de l'Académie française, qui a écrit des livres 
de haut vol, mais cependant nous a montré une Amé- 
rique idéale, comme M mo de Staël avait, avant lui, 
peint une Allemagne imaginaire ; Pont, Delangle, La- 
rombière, Adolphe Guillot, Aubry, Troplong, Charles 



n© pamnàBK coi 

Sapey; Charles Renouard (i), membre de l'Académie 
des sciences morales et politiques, on beau caractère, 
un talent fait d'ordre, de méthode et de modération 
courageuse, de libéralisme sincère et de raison pas- 
sionnée, c II portait avec fan le charme de son cœur et 
le mouvement de son esprit, dit M. Georges Picot. Dans 
le salon de sa belle-sœur, M"* Cheuvreux, où il avait 
rencontré tant d'hommes rares, Ampère, Frédéric Bas- 
tiat, l'abbé Perreyve, on le voyait apportant la même 
grâce d'accueil, le même sourire de bonté, et laissant 
à tous la même impression de sincérité et de sympa- 
thie; il venait souvent à Stors, dans cette demeure où 
il trouvait tant d'amis assemblés, et, à côté d'eux, le 
pavillon où il aimait à montrer en M. Léon Say un 
des esprits qu'il estimait le plus. » 

Louis Favre et le docteur Ménière ont agréablement 
dessiné la physionomie du chancelier Pasquier, a un 
des hommes les plus spirituels de son temps, dit Emile 
de Girardin, parce que son esprit est un type, sa con- 
versation un modèle et l'idéal du bon goût (a). » Son 
salon et celui de son amie la comtesse de Boigne, 
comptent parmi les plus intéressants pendant la Monar- 
chie de Juillet et le second Empire. 



(1) Voir sur Charles Renouard l'excellente Notice historique de 
M. Georges Picot, in-8», Hachette, 1902. 

(2) Mémoires du chancelier Pasquier, 6 vol. — Louis Favre : 
Estienne- Denis Pasquier, chancelier de France, 1 vol., Perrin. — 

Journal du docteur Ménière, 1 vol., Pion. — Je parlerai du chan- 
celier Pasquier dans un des volumes consacrés au xix e siècle. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE III 

Le procureur général Dupin, membre de l'Académie 
française, président de la Chambre des députés sous 
Louis-Philippe, et de l'Assemblée Législative de 1849, 
n'est pas un grand caractère ; on l'a défini : le plus 
spirituel des esprits communs, et, dans ses Mémoires, 
il avoue lui-même que la vie judiciaire lui a toujours 
bien mieux convenu que la vie politique. Jamais, il le 
reconnaît de bonne grâce, il ne s'est élevé jusqu'à 
l'homme d'État; trop de souvenirs du Palais, du code* 
civil, surtout du code de procédure, l'en séparaient. Il 
ne voit dans le gouvernement qu'un tribunal agrandi, 
avec ses actions, exceptions, défenses, moyens dila- 
toires, et transporte dans la Chambre des députés ses 
habitudes d'avocat, de procureur général. Combien, 
du plus au moins, ont fait comme lui! Un des pre- 
miers actes de Dupin n'est-il pas de demander que 
l'assemblée de i8i5, recevant l'abdication de Napo- 
léon I er , lui donne par son acceptation un caractère 
synallagmatique ? N'est-ce pas de lui cette interpréta- 
tion originale de la Révolution de i83o? « La Charte, 
un contrat entre le peuple et le roi, rompu pour 
inexécution des conditions, et refait avec des clauses 
nouvelles. » 

Il ne se contente pas de reviser les arrêts de l'histoire 
moderne, il évoque le passé, le fait comparaître à la 
barre de son tribunal. Plein d'indignation contre la 
justice du peuple romain, il s'arme de la Bible, du 
Talmud, des Pandectes, se place en face de la mort 
de Jésus-Christ. Ce qui le frappe, ce n'est pas la gran- 
deur du drame, sa portée religieuse et philosophique, 



112 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

c'est le jugement de Ponce-Pilate ; il démontre ex pro- 
fesso, à grand renfort d'arguments juridiques, que la 
sentence est inique et sujette à révision, pour vice de 
forme, fausse interprétation de la loi, et qu'il y a lieu 
d'en appeler, à défaut du préteur romain, devant le 
tribunal de Cassation de l'histoire (i). 

On ne saurait lui refuser une mémoire prodigieuse, 
beaucoup de science juridique et d'habileté oratoire, 
le don d'improvisation sarcastique ; gai parfois, et par 
instants bourru jusqu'à la brutalité, ne pouvant résis- 
ter au plaisir de lâcher un bon mot, ses coups de 
boutoir lui attirèrent de nombreux ennemis. Il avait le 
courage de ses doctrines, mais son caractère excluait 
les vues grandes et élevées; il n'a pas dit : chacun 
pour soi, chacun chez soi, la paix à tout prix, il a dit : 
« chacun pour soi, chacun son droit. » Mais il a beau- 
coup sacrifié à la politique des intérêts, de son intérêt 
personnel, et Ton voudrait qu'il n'eût pas si vite fait 
sa paix avec le second Empire. Le place de procureur 
général lui semblait créée de toute éternité en son hon- 
neur, et il ne pouvait supporter plus longtemps, paraît- 
il, l'idée de dépenser tous ses revenus. 

Dans les Souvenirs de Valentin Smith, je rencon- 
tre quelques silhouettes de magistrats : MM. d'Aiguy, 
Barthélémy, le marquis Godard de Belbeuf, Devienne, 



(i) Voir sur VÉloquence judiciaire une brillante étude de M. Fer- 
dinand Brunbtière, dans Revue des Deux Mondes (I er mai 1888). — 
Munibr-Jolain : Les Époques de VÉloquence judiciaire en France, 
z vol., Perrin. 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Il3 

Henri Durand, Gaulot, Gilardin, Sériziat, Grenier. 
Chemin faisant, Fauteur rapporte des mots assez 
piquants ; tel celui de Berryer au marquis de Belbeuf, 
premier président de la Cour de Lyon sous la Restau- 
ration, pair de France pendant la monarchie de Juillet, 
nommé sénateur en i85a. Le jour même où le Sénat se 
prononçait pour le rétablissement de l'Empire, M. de 
Belbeuf, rencontrant Berryer au sortir de la séance, lui 
dit : « Nous venons de faire le lit de Henri V. » Sur quoi 
Berryer riposta : ce Eh bien ! ce lit ne manquera pas de 
paillasses. » 

Quant au premier président Devienne, il fut très dis- 
cuté, et sa finesse, son habileté dans l'art de se glisser 
aux meilleurs postes, lui valurent mainte épigramme : 
« Vous verrez, disait M™* F..., qu'il trouvera le moyen 
d'arriver à une des premières places du paradis sans 
avoir jamais rien fait pour cela. »Mais il a eu l'honneur 
d'être défendu par un homme qui est un des plus beaux 
caractères de son temps, et le meilleur écrivain du 
barreau français, M. Edmond Rousse (i). « C'est un 
homme du monde très fin, très aimable, d'une gravité 
spirituelle, écrivait celui-ci. Avec ses yeux moqueurs et 
endormis à la fois, ses traits déliés, sa grande figure 
osseuse et basanée, son sourire austère et sceptique en 
même temps, il m'a toujours représenté l'image parfaite 
du prélat romain, du Monsignor rompu aux affaires et 



<i) Avocats et Magistrats, i vol., Hachette, igo3. Souvenirs du 
Siège de Paris, i vol. — M. Rousse a consacré de pénétrantes 
études à Chaix d'Est-Ange, Charles Sapey et Alfred Levesque. 

8 



Il4 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

aux expédients de la politique, et gardant un demi- 
sérieux au spectacle des sottises et des folies de ce 
monde ; sans passions, sans préjugés, bienveillant par 
nonchalance plutôt que par chaleur d'âme ; ne voulant 
se donner trop de peine ni pour aimer, ni pour haïr ; 
comme magistrat, ayant assez d'esprit pour se tirer de 
tout, même du Code civil ; en politique, serviable par 
nature aux grands plutôt qu'aux petits, inclinant à la 
Cour et au pouvoir par élégance de goût et de carac- 
tère ; sans autre opinion au fond, je crois, qu'un attrait 
invincible pour tout ce qui assure son repos et l'invin- 
cible horreur de tous les bruits qui pourraient le trou- 
bler. Un cardinal du xvn 6 siècle fourvoyé dans notre 
démocratie... Mais qu'il ait trempé dans les actes hon- 
teux dont on semble l'accuser... lui! M*. D... ! avec son 
bon sens correct et sûr, avec son esprit exquis, avec 
sa tenue morale et l'irréprochable honnêteté dont témoi- 
gnent sa vie publique et sa vie privée! Voilà une abo- 
minable sottise, à laquelle personne ne peut croire, et 
moins encore que d'autres, ceux qui la disent!... » 

M. Henri Durand eut la réputation d'un magistrat 
faiseur de mots : pour lui comme pour les autres, je 
laisse de côté les qualités professionnelles, et m'attache 
surtout à l'homme d'esprit, au mondain, à certains 
traits de caractère. Un jour que certains conseillers 
pestaient contre trois avocats coupables d'avoir trop 
longuement plaidé dans une affaire, M. Durand proposa 
ce remède : « Je conclus à ce que chaque conseiller soit 
tenu de plaider au moins une fois par an, afin de servir 
de modèle aux avocats. » Une autre fois, après une 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Il5 

interminable plaidoirie de V..., M. Sériziat ayant mur- 
muré : « Désormais je laisserai plaider V... tant qu'il 
voudra, parce qu'il se fâche et qu'il finirait 'par me jeter 
son bonnet à la tête. » — « Bah, reprit M. Durand, si 
le bonnet est aussi léger que la tête, le projectile ne 
serait pas bien dangereux. » 

Valentin Smith cite un procureur général, X..., qui 
avait la manie de faire préparer par ses avocats géné- 
raux et substituts des projets de lettres qu'il corrigeait 
à sa façon, en y substituant parfois des fautes de fran- 
çais, que les malins collectionnaient avec soin et sur 
lesquelles on glosait sans respect. Lorsqu'il fut nommé 
premier président, un de ses ennemis orna la nouvelle 
de ce commentaire : « Pourquoi s'étonner qu'il soit 
arrivé si vite? Il est arrivé ventre à terre. » Gomme 
les autres corps, la magistrature a ses critiques et ses 
satiristes qui disent quelquefois la vérité. 

Pour être président, on n'en est pas moins homme. 

Par le caractère autant que par le talent, M. Gilardin 
est une figure de grand magistrat; s'il possédait l'art 
de Yharmonie parlée, il lui manquait les dons spon- 
tanés de l'orateur, son discours était poli et ciselé, trop 
constamment beau. M. Rousse a dit avec quelle sim- 
plicité courageuse, en 1870-187 1, il marchait à la tête 
de l'ambulance du Palais, les jours de bataille, la 
croix rouge au bras, portant le brancard, allant droit 
devant lui . avec une bravoure naïve : « Baissez-vous 
donc, monsieur, » lui criait un médecin militaire à 
Ghampigny. 

Quant à Sériziat, magistrat éminent, il était la terreur 



Il6 PREMIÈRE CONFÉRENCE 

des avocats, qu'il ne laissait pas plaider assez, et qu'il 
interrompait âprement. Il finit toutefois par comprendre 
et mettre en pratique cette maxime : Patientia maxima 
est pars justitiœ. 

A Bordeaux, le salon du président Émerigon jette 
tout son éclat de i83o à i845 (i) : esprit fin, assez mor- 
dant, capable de braver le ridicule d'un second mariage 
conclu en pleine adolescence de la vieillesse avec une 
jeune fille de vingt-cinq ans, aussi redouté comme pré- 
sident qu'il l'avait été comme avocat (ses confrères 
l'avaient surnommé le chat), il sut s'imposer à la so- 
ciété et au Palais. Il avait un goût très vif, presque 
sensuel, pour les choses de Fart, et dans son hôtel de 
la rue Judaïque, donna de belles soirées où l'on enten- 
dit Kalkbrenner, Artot, Alard, Nourrit, Thalberg, Rode, 
Funck, Herz, Pleyel, M nie8 Damoreau-Cinti et Cornélie 
C/Faion. Les soirées ordinaires avaient lieu le mercredi 
et le samedi ; les samedis étaient consacrés à la mu- 
sique, le mercredi on causait ; les poètes lisaient leurs 
vers inédits, et à l'occasion Gergerés improvisait. Un 
quatrain fut inspiré à ce dernier par l'horloge extérieure 
du palais de justice, si mal placée qu'on ne peut la bien 
consulter que du perron de l'hôpital. 

Ce cadran fort original 

Pour le passant est un supplice ; 

Il faut aller à l'hôpital 

Pour voir l'heure de la justice. 



(i) Henri Chauvot : Le Barreau de Bordeaux. — Db Perceval : 
Émerigon et ses amis, i vol., Féret, 1908. — Paul Coutbault : Le 
président Émerigon, dans Revue philomathique du I er février igo3. 



/: 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE II7 

Le président Émerigon rimait des versiculets dans 
le goût du xvnr 8 siècle, et voici ceux qu'il improvisa 
sur la mort de son fermier, lequel était borgne et fort 
bête. 

De la mort de mon fermier 
On vient de m'informer. 
Pour lui la mort fut assez tendre, 
Puisqu'il n'eut qu'un œil à fermer, 
Et pas du tout d'esprit à rendre. 

Depuis un siècle, pour être admis dans la magistra- 
ture des Cours et tribunaux de première instance, il faut 
être citoyen français, avoir la pleine jouissance des 
droits civils et politiques, l'âge requis, le diplôme de 
licencié en droit, et justifier d'un stage de deux ans au 
barreau d'une Cour d'appel ou d'un tribunal. 

Les nominations, confiées au chef de l'État par l'ar- 
ticle 41 de la constitution du 22 frimaire an VIII, se font 
sur la proposition du garde des sceaux, que ne lient 
aucunement les présentations des chefs de la Cour. 
Les députés et les sénateurs, qui ne l'ignorent point, 
ne se font pas faute de peser sur les décisions de la 
Chancellerie. Et les pessimistes ne manquent pas de 
gémir : tels députés, tels magistrats. 

Depu's le Consulat, le mode de recrutement n'a pas 
été changé, mais la qualité des recrues et le milieu d'où 
elles sortent ont souvent varié. M. Dufaure n'aurait pas 
ratifié tous les choix de ses successeurs. 

La capacité professionnelle des magistrats n'a pas 
baissé, mais à coup sûr leur autorité morale a diminué. 
D'abord, et ceci est triste à dire, parce que beaucoup 



u8 première conférence 

sont presque dans la gêné. Or, le public répète volon- 
tiers la réponse du sceptique à ce lieu commun : « Pau- 
vreté n'est pas vice : — C'est bien pis ! » Il lui semble 
que la fortune devrait être au niveau de la fonction, en 
pareil cas. 

Cette pénurie, respectable d'ailleurs, provoque en 
province la soif de l'avancement. A peine le magistrat 
est-il en possession d'un poste, qu'il en sollicite un 
autre moins mal rétribué ; et sérieusement on ne sau- 
rait l'en blâmer. Ne faut-il pas qu'il vive et qu'il four- 
nisse à la subsistance de sa famille ? 

Quelque indépendant qu'il puisse demeurer sur son 
siège, il est dans le monde obligé à une grande cir- 
conspection. A force d'être observé, épié et dénoncé, il 
devient timoré. S'il veut que sa carrière ne soit pas 
entravée, il importe qu'il se gare des relations com- 
promettantes, qu'il fuie tout contact avec les per- 
sonnes, si honorables qu'elles soient, ne partageant 
pas les opinions politiques et religieuses du député 
influent et du préfet. Or, ce haut fonctionnaire, en 
vertu d'une circulaire récente, sera consulté sur l'op- 
portunité du déplacement désiré. Malheur à qui n'a 
pas su se mettre en quarantaine à bon escient ! 

Le pouvoir exécutif, qui nomme les magistrats, con- 
sidère volontiers comme des actes d'insubordination 
les décisions de justice qui ne sont pas conformes à ses 
prétentions. Oubliant qu'il n'y a que ce qui résiste qui 
soutient, il a peine à admettre que des juges créés par 
lui puissent, sur une question touchant à la politique 
ou à la religion, statuer contrairement aux conclusions 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE II9 

du ministère public, lequel obéit aux ordres de la Chan- 
cellerie. 

Actuellement, pour un* magistrat, arriver à Paris, 
c'est être dans le port. Pourquoi? Parce qu'à Paris, 
fit-il partie de la Cour de cassation ou de la Cour 
d'appel, il est perdu- dans la foule, peut vivre à son 
gré, et doit son salut à son obscurité. En fait, nombre 
de magistrats ne fréquentent pas le monde, d'où les 
éloignent leurs origines provinciales, la rareté de leurs 
relations et la médiocrité de leur fortune. 

Voici quelques salons de magistrats dans la seconde 
partie duxix e siècle : d'abord celui du premier président 
Troplong sous le second Empire. Ses réceptions du 
Luxembourg étaient fort élégantes, M me Troplong y 
tenait la main, et l'on m'assure que lorsqu'elle voyait 
une dame se présenter deux fois de suite avec la même 
toilette, elle lui adressait un compliment dans ce genre : 
<( Quelle délicieuse robe, chère Madame ! J'ai déjà eu 
le plaisir de l'admirer à ma dernière soirée. » 

Le conseiller Paillet, fondateur de la Société des amis 
des livres, fils du bâtonnier, donnait le dimanche des 
après-midi de causerie où Philippe de Saint-Albin, le 
baron Pichon, le baron James Edouard de Rothschild, 
MM. Guyot de Villeneuve, Cléry, Rousse, Georges 
Picot, Henri Bérardi, tiraient de charmants feux d'arti- 
fice d'esprit. 

Au premier rang des causeurs de longue robe, 
MM. Chaix d'Est>Ange, de Belleyme, Benoît-Champy, 
Benoit, Hoffmann, Desmaze, Lepelletier, Mouton qui 
signait ses jolis volumes : Mérinos, Arthur Desjardins, 



MO PREMIÈRE CONFÉRENCE 

Séré de Rivière, Bédarrides (i), Henri Le fuel, Fossé 
d'Arcosse, Lefebvre de Viefville. 

Les mauvaises langues divisent la magistrature en 
trois classes : la magistrature debout, la magistrature 
assise, la magistrature couchée. Au point de vue mon- 
dain, je propose ce partage : magistrature qui sort, 
magistrature qui reçoit, magistrature qui ne sort ni ne 
reçoit. La seconde catégorie est fort bien représentée 
par les salons de M™ 68 Lefebvre de Viefville, Forichon, 
Trouard-Riolle, Tassart, par les dîners et les chasses 
du conseiller Soleau, un des hommes les plus aimables 
de notre époque. 

Hier encore, nous avions les fêtes de M™ Arthur 
Desjardins. Son mari continuait la tradition des grands 
magistrats du passé, il faisait songer tout ensemble à 
d'Aguesseau et au président Hénault. 

Et puis ce salon de M me Charles Cartier qui laisse à 
ses amis tant de souvenirs ineffaçables ! Le 21 juin 1900, 
M. Jules Méline a prononcé son éloge funèbre, et je 
veux citer une page de ce beau discours. 

« ...Toute sa vie, elle a eu horreur de la banalité, de 
la fausseté, du mensonge officiel, et c'est ce qui faisait 



(1) Je me rappellerai toujours ce dîner où le pauvre A. D., avec 
plus de verve que de tact, fit une charge contre les Israélites : les 
maîtres de maison, Israélites eux-mêmes, souriaient sans chercher 
à arrêter le fougueux bavard qui, en guise de conclusion, finit 
par interpeller M. Bédarrides : c Enfin, Monsieur le président, 
dans votre compagnie, heureusement, il n'y a point de ces affreux 
Juifs! » — Et M. Bédarrides repartit de sa voix la plus douce : t II 
y a moi, Monsieur. » 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 121 

le charme de son hospitalière maison. Elle avait trouvé 
le secret d'y créer un refuge bienfaisant et reposant 
pour les hommes emportés par les luttes de la vie ou 
absorbés par de grands et féconds labeurs. Les âmes 
hautes et fières se sentaient bien chez elle, parce qu'elle 
mettait au-dessus de tout le culte des grandes choses, 
des nobles et généreuses passions. 

« Les hommes politiques, je parle de ceux qui ont 
une foi au cœur et un idéal, venaient retremper leur 
courage auprès d'elle, bien sûrs de la trouver tou- 
jours la même, toujours aussi dévouée, aussi amie. 
Avec elle, il n'y avait ni bons ni mauvais jours ; ils 
étaient toujours bons pour ceux qui suivaient droit 
leur chemin, et c'est à ceux-là qu'elle prodiguait toutes 
les prévenances, toutes les délicatesses de son esprit. 

« Aussi mettait-elle toute sa coquetterie à leur faire 
oublier leur enfer en les entourant de la société la plus 
variée et la plus raffinée : chez elle, se pressaient, à 
côté des hommes d'État, les ambassadeurs, les acadé- 
miciens et les artistes, les littérateurs et les savants, 
encadrés par un bataillon de femmes charmantes et 
fines, qui auraient fait croire à Gambetta, s'il avait pu 
assister à certaines soirées de la rue Alfred-de -Vigny, 
que la république de ses rêves, la république athé- 
nienne, tolérante et souriante, était enfin fondée... » 

J'ai eu l'honneur de parler après M. Méline sur la 
tombe de M™ Cartier, et Ton me pardonnera de repro- 
duire ces lignes. 

« L'amitié. Elle en eut le culte et le génie. Ses parents 
devenaient ses amis par une douce sélection de l'âme, 



122 PREMIÈRE CONFERENCE 

ses amis d'adoption s'attachaient davantage à elle 
chaque jour, sachant qu'ils trouveraient auprès d'elle 
le réconfort, l'appui discret, efficace, le sage conseil 
qui illumine une situation, la parole sympathique qui 
dissipe la tristesse. Jamais ils n'ont été mieux assurés 
de son cœur que lorsqu'ils se sentaient malheureux, de 
ce cœur où elle renfermait tout, où rien ne se perdait : 
ils s'aimaient en elle ; j'ai trouvé dans son salon plu- 
sieurs affections qui dorent l'automne de ma vie. Com- 
ment évoquer le charme des réunions de l'intimité, où 
la causerie s'embaumait en quelque sorte de tact et de 
goût, où, chef d'orchestre habile, elle faisait le concert 
des esprits les plus opposés, réalisait une harmonie de 
grâce et de pensée. Cette causerie m'a souvent fait 
songer à celle de certains grands salons d'autrefois, 
ceux de la marquise de Lambert ou de la duchesse de 
Choiseul. La ferme volonté de M me Cartier, son activité 
infatigable, ne tendaient qu'à créer la plus grande 
somme de bonheur, d'affinités électives et de beauté 
morale. Lisant tout et retenant tout, assistant à toutes 
les manifestations du talent, ayant en quelque sorte le 
don d'ubiquité, parce qu'elle possédait l'ordre et la 
méthode qui sont les diamants de l'esprit, curieuse des 
belles sensations d'art, elle défendait avec ardeur ses 
opinions, comme on défend sa maison et sa vie, ne 
demandant pas au voisin ce qu'elle devait penser, 
jamais reflet, toujours rayon. Elle se montrait capable 
de discuter politique avec Challemel-Lacour, Jules 
Ferry, Charles Ferry, histoire avec le duc de Broglie et 
Henry Houssaye, art avec Eugène Mûntz, science avec 



LES MAGISTRATS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 123 

Oppert... Nous savions aussi sa fidélité épistolaire, 
gage et argument de la fidélité du cœur... » 

Ainsi le trait caractéristique de la magistrature au 
xvnr 5 et au xix e siècles, c'est qu'elle se fond de plus en 
plus avec la société de l'époque : les doctrines philoso- 
phiques gagnent de proche en proche, l'esprit d'indé- 
pendance rompt les anciennes digues, envahit les do- 
maines réservés, la raillerie et le pyrrhonisme pénè- 
trent les hommes et les choses, dissolvent petit à petit 
le vieux ciment de la monarchie absolue. Hénault, Mon- 
tesquieu, de Brosses, bien d'autres sont des demi- 
sceptiques, des chrétiens de bienséance ; le magistrat 
d'autrefois, l'homme presque sacerdotal, pratiquant son 
métier comme une religion, de majorité passe à l'état 
d'exception. Faut-il s'en plaindre, après tout? Et les 
avantages ne dépassent-ils pas les inconvénients? En 
descendant de son empyrée judiciaire, en se mêlant de 
plus en plus au monde, cette magistrature a dépouillé 
les défauts inhérents aux castes, appliqué la loi avec 
plus de douceur, cherché et réussi parfois à la réfor- 
mer. Elle s'est imprégnée de tolérance et de modernité, 
elle a mieux connu ces conditions essentielles de la 
vie sociale : le respect des opinions d'autrui, l'art de 
s'oublier soi-même et de se souvenir des autres, de se 
gêner au besoin pour eux. Si la société se reflète dans 
les procès, dorénavant elle se reflétera aussi dans la 
magistrature : le charme de l'existence s'est accru pour 
les parlementaires; les lettres, les salons y ont gagné, 
la justice n'y a rien perdu. 



DEUXIÈME CONFÉRENCE 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE 



Mesdames, Messieurs, 

Des femmes que leur naissance élève naturellement 
au trône, et qui eurent de glorieux règnes, soit qu'un 
homme ait gouverné pour elles, soit qu'elles aient gou- 
verné directement, on en trouve dans l'histoire ancienne 
et dans l'histoire moderne : Elisabeth d'Angleterre, 
Marguerite de Waldemare, Marie-Thérèse, Catherine IL 
Des femmes que l'enchantement de leur beauté et 
l'éternelle piperie de l'amour maintiennent aux pre- 
miers rôles, il n'en a manqué en aucun temps, chez 
aucun peuple, même chez les Turcs où leur autorité 
s'affirma par de nombreuses révolutions de sérail. 
Des femmes qui, tantôt par leur profond savoir et 
leur talent d'écrivain, tantôt par l'héroïsme de leur 
courage, de leur dévouement, de leur charité, ont 
étonné les contemporains, enrichi le trésor moral 
de l'humanité, désarmé la critique et légué à leur sexe 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE 125 

des exemples immortels, il y en a beaucoup aussi* 
Des femmes enfin, qui, par un ensemble de dons 
très rares, ont réussi à former un de ces salons qui 
mettent dans toute leur valeur l'urbanité, le charme de 
la conversation et de l'esprit, celles-là sont légion dans 
le présent et le passé ; je ne veux pas m'exposer au 
péril d'une longue é numération, et me contenterai de 
leur appliquer en bloc les vers de Ronsard à cette 
duchesse d'Uzès qui exerçait à la Cour des derniers 
Valois la dictature de la grâce : 

Prenant de vous sa vie et nourriture, 

Vous lui servez d'un miracle nouveau, 
Gomme ayant seule en la bouche Mercure, 
Amour aux yeux et Pallas au cerveau. 

Mais des femmes qui, sans avoir recours aux sorti- 
lèges de l'amour, sans autres armes que la supériorité 
de leur esprit, le magnétisme de leur volonté, s'empa- 
rent d'un roi ou d'une reine, et par eux conduisent à 
découvert tout un peuple pendant des années, font, 
défont des alliances, soutiennent le poids de guerres 
terribles, renversent les hommes politiques les plus 
puissants, déjouent les embûches dressées sous leurs 
pas, entreprennent de réformer les mœurs, de lutter 
contre des institutions séculaires, voilà un spectacle 
trop singulier pour ne pas tenter notre curiosité. Ce 
spectacle si rare, deux grandes dames, nées au même 
moment, en plein xvu e siècle, nous l'offrent à des degrés 
divers, avec les nuances que comportent leur race, leur 
caractère, mais avec les mêmes qualités maltresses et 



126 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

le même appui : l'énergie, la passion inextinguible du 
pouvoir, la séduction insinuante, l'amitié de leur sou- 
veraine. Ces deux vice-reines combattent l'une contre 
l'autre, dans cette grande querelle où la France côtoya 
le bord de l'abîme, après que Louis XIV eut accepté la 
couronne d'Espagne pour son petit-fils le duc d'Anjou. 
La première, c'est lady Churchill, duchesse de Marlbo- 
rough, femme du vainqueur de Blenheim, de Ramillies, 
de Malplaquet, lady Churchill qui, vers la fin de sa vie, 
écrira ces lignes mélancoliques où peut-être se dissi- 
mule un regret, où aucun ambitieux assurément n'ira 
chercher une règle de conduite. « Qu'on lise mon his- 
toire, si l'on veut bien connaître la vanité des faveurs 
des cours, l'inanité des choses humaines (i) ! » 
Sarah Jennings était belle (2), fort admirée, et resta 



(1) M-» Dronsart : La Duchesse de MarWorough, dans Portraits 
d'Outre- M anche, p. 1 à 84. — Scribb : Le Verre d'eau. — Macaulay : 
Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques II ; Histoire de 
la Révolution anglaise de 1688; Histoire du règne de Guillaume 111. 
— Wolsbley : The life of John Churchill , duke of MarWorough, 
a vol. 1894, Bentley. — W. Coxe : Mémoires de Jean, duc de Marlbo- 
rough, 3 vol. in-8'. — Papiers de Blenheim. — Relation de la conduite 
que la duchesse de Marlborough a tenue à la Cour depuis qu'elle y 
entra jusqu'à Van iyio, écrite par elle-même dans une lettre à Mi- 
lord ••*, a vol. in-8»; 1839. etc... 

(a) M œ « Dronsart affirme que le portrait de Hamilton (Mémoires 
de Grammont) s'applique à Sarah Jennings et à sa sœur aînée, 
tant elles se ressemblaient... « Sa figure donnait une idée de l'Au- 
rore ou de la Déesse du printemps, telle que messieurs les poètes 
nous les offrent dans leurs brillantes peintures. Mais comme il 
n'était pas juste qu'une seule personne possédât tous les trésors 
de la beauté sans aucun défaut, il y aurait eu quelque chose à 
refaire à ses bras et à ses mains pour les rendre dignes du reste. 
Son nez n'était pas de la dernière délicatesse, et ses yeux faisaient 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE I2J 

très pure dans cette cour d'Angleterre dont on a pu dire 
que « si tous les hommes avaient, comme M. de Mon- 
tespan, pris le deuil pour les faiblesses de leurs femmes, 
filles ou sœurs, une moitié de la cour l'eût porté pour 
l'autre. » Elle aima uniquement John Churchill, celui que 
Turenne avait surnommé : mon bel Anglais, qui avant 
de la connaître eut de grands succès mondains ; sa liai» 
son avec la favorite du roi, la duchesse de Cleveland, 
dont il reçut cinq mille livres sterling, lui fait plus de 
tort devant la postérité qu'aux yeux des contemporains 
habitués à ces fâcheux errements ; mais lorsqu'il eut 
connu, épousé Sarah (1678), il l'adora toute sa vie et 
la laissa prendre sur lui un empire extraordinaire. Elle 
le servit à merveille par ses brillantes qualités, elle le 
compromit quelquefois par ses défauts. Incapable de 
mentir, aimant à dire son opinion sur tout, sur tous et 
à tous, « à jeter sa pensée dehors, » montrant son 
dédain aux imbéciles et son mépris aux coquins, hau- 
taine, hardie, primesautière, loyale, spirituelle, pous- 
sant l'esprit de principauté jusqu'au despotisme, elle 
avait été placée, toute jeune encore, comme compagne 



un peu grâce, tandis que sa bouche et le reste de ses appas por- 
taient mille coups jusqu'au fond du cœur. Avec cette aimable 
figure, elle était toute pétillante d'esprit et de vivacité. Ses gestes 
et tous ses mouvements étaient autant d'impromptus. Sa conver- 
sation était séduisante quand elle voulait plaire, fine et délicate 
qnand elle voulait donner du ridicule; mais comme son imagina- 
tion l'emportait souvent, et qu'elle commençait à parler avant 
que d'achever de penser, ses expressions ne signifiaient pas tou- 
jours ce qu'elle voulait, et ses paroles rendaient quelquefois trop- 
peu, quelquefois beaucoup trop, les choses qu'elle pensait. » 



128 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

de la princesse Anne (en 1671), qu'elle domina pendant 
longtemps, et servit avec une fidélité courageuse, mais 
sans rien sacrifier de ses opinions libérales, dévouée 
tout ensemble aux Whigs, à la gloire de son mari, à 
celle qui, dans l'intimité de la correspondance, avait 
voulu être appelée par elle : Morley, et qui lui donnait 
le sobriquet amical de Freeman. Mais Anne penchait 
pour les Tories, elle songeait à son frère le Prétendant ; 
d'un caractère faible et obstiné, médiocrement intelli- 
gente, indécise, dissimulée au besoin, elle laissa tout 
d'abord sa grande maîtresse et trésorière gouverner, 
disposer de toutes choses, si bien qu'elle était aux yeux 
de chacun « la reine Sarafy le vice-roi, ce qu'avaient 
été Pépin d'Héristal et Charles Martel à la cour des 
Chilpéric et des Childebert. » Et celle-ci exagère singu- 
lièrement lorsqu'elle écrit dans ses Mémoires que « les 
amitiés de la reine Anne étaient des flammes de pas- 
sion extravagante, s'éteignant dans l'indifférence ou 
l'aversion ». Pour cette amitié-là du moins les flammes 
ne s'éteignirent qu'au bout de vingt-sept ans. 

Anne voulut être reine pour de bon ; pensant peut-être 
qu'elle ne pouvait s'en tirer que par l'ingratitude, elle 
intrigua doucement contre son amie avec deux per- 
sonnes qui devaient à celle-ci leur situation, Harley, 
comte d'Oxford, et Abigaïl Masham; cela dura plu- 
sieurs années, et la duchesse éprouva durement que, 
selon le mot du poète Dryden, l'offensé peut pardonner, 
l'offenseur jamais. Cette querelle intime, dramatisée, 
romancée par Scribe dans le Verre d'eau, était peut- 
être de l'histoire d'escalier de service, mais cette his- 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE 120, 

toire-là n'influe que trop sur l'autre. L'orage éclata en 
17 10, la reine se décida enfin à redemander la clef d'or, 
insigne de la charge de lady Marlborough, et Ton sait 
comment celle-ci lança la clef au milieu de son salon en 
s'écriant : « Qu'on la porte à qui l'on voudra ! » Le duc 
supporta sa disgrâce avec autant de fermeté que la 
duchesse : celle-ci ne perdit pas un atome de son 
orgueil, et ses soixante ans d'arrogance pouvaient invo- 
quer la gloire conquise par son mari, par l'Angleterre 
à nos dépens, hélas ! pendant qu'elle était toute-puis- 
sante. Elle survécut vingt-deux ans au duc, toujours 
combative, impérieuse, politicienne passionnée, se rap- 
prochant du prince de Galles et de sa femme pour 
faire pièce à George I er , en guerre permanente avec 
Robert Walpole qui traitait les sentiments élevés de 
pompeuses plaisanteries, et auquel elle ne ménageait ni 
les coups de langue ni les dédains, ayant des procès 
avec son architecte, des dissentiments avec plusieurs 
de ses enfants et petits-enfants. Sa fille, lady Montagne, 
Y ange duchesse de Pope, avait si fort hérité de l'humeur 
de sa mère que Marlborough disait à toutes deux : « Je 
ne conçois pas que vous ne puissiez vous entendre! 
Vous êtes si semblables! » La duchesse mourut en 
1^44) âgée de quatre-vingt-quatre ans; son testament, 
où sa volonté originale s'affirmait longuement, conte- 
nait des legs considérables à deux chefs du parti whig, 
Philippe Dormer, comte de Chesterfield, et William 
Pitt. Elle laissa aussi deux cent cinquante mille francs 
à deux écrivains, chargés d'achever l'histoire du duc 
de Marlborough, à la condition qu'aucune partie n'en 

9 



l30 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

fût écrite en vers, « afin de prouver au monde que le 
duc n'avait jamais voulu que le bien et la justice, » 
sans doute aussi afin de déguiser les vilains défauts, 
.avarice, fausseté, déloyauté, que, d'après Macaulay, ce 
grand homme de guerre poussait fort loin. 

L'autre femme d'État, c'est Marie de La Trémouille, 
fille du duc de Noirmoutiers, grand frondeur et ami 
particulier du cardinal de Retz, qui successivement 
porta les noms de princesse de Ghalais, duchesse de 
Bracciano, princesse des Ursins ; elle naquit en 1642, 
mourut en 1722, et, sous le titre de camarera-mayor, 
fut premier ministre en Espagne pendant treize ans, 
dans des circonstances assez extraordinaires pour 
exalter jusqu'au génie une grande âme et désespérer 
un ambitieux de trempe moyenne. 

Pour belle, elle le fut, et le resta fort longtemps, par 
un miracle de l'art et de la nature, s'il est vrai qu'elle 
l'était encore à cinquante-neuf ans. Et peut-être ne se 
contentait-elle point de tirer les intérêts légitimes de 
sa puissance de séduction : le marquis de Lou ville, son 
ennemi il est vrai, lui attribue des mœurs à l'escarpo- 
lette. Mais au temps même où sa coquetterie faisait 
le plus de bruit, après la mort de son premier mari 
qu'elle adora, pendant son veuvage, et pendant son 
mariage avec le duc de Bracciano, le premier seigneur 
de Rome, mariage tout politique, mariage dos à dos, 
l'art des bienséances' établit toujours une cloison étanche 
entre son cœur et son cerveau. La passion des affaires 
l'avait envahie déjà, et son salon à Rome, ses longs et 
fréquents voyages en France, son dévouement très actif 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l3l 

aux intérêts de Louis XIV (dont elle reçoit une pen- 
sion), la désignaient comme l'héritière des talents de 
la princesse Palatine, capable de traiter avec succès 
les problèmes diplomatiques les plus ardus. Dans 
l'affaire du Droit de Régale, dans la question des Fran- 
chises, du Quiétisme, et dans sa lutte contre le cardinal 
de Bouillon, un singulier ambassadeur qui poussa la 
désobéissance jusqu'à la révolte (i), elle rend de pré- 
cieux services. Elle ne se laisse point oublier à Ver- 
sailles, écrit beaucoup au marquis de Torcy, à sa 
grande amie la maréchale de Noailles. Plus tard elle 
obtiendra l'autorisation d'entretenir une correspon- 
dance particulière avec M me de Maintenon. Et, comme 
elle voit loin et pense loin, ses goûts se subordonnent à 
sa politique. Lorsque, en i683, Innocent XI ordonne, 
sous peine d'excommunication, ce à toutes femmes et 
ûlles de se couvrir les épaules et le sein jusqu'au cou, 
et les bras jusqu'aux poings avec quelque étoile épaisse 
et non transparente, » elle dpnne l'exemple de la doci- 
lité, et du coup réforme la mode du décolletage à 
outrance. 

Dans son salon, salon tout politique, diplomatique, 
le seul salon français ouvert à Rome au grand public, 
affluent des personnages cosmopolites, les seigneurs 
napolitains et espagnols qu'elle s'efforce de ramener à 
la France : là régnent l'aisance, la grâce, la familiarité, 



(i) Félix Reyssik : Le Cardinal de Bouillon (i643-iji5), i vol., 
1899, Hachette. 



l32 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

qu'on ne rencontre guère aux réceptions de l'ambas- 
sadeur et des cardinaux français, glaciales et figées 
dans le cérémonial officiel. Les d'Estrées, le cardinal 
de Janson, le cardinal Omodei, en sont les hôtes les 
plus assidus, avec sa sœur la duchesse Lanti, à laquelle 
elle écrit des lettres qui nous éloignent terriblement 
des nobles traditions de l'hôtel de Rambouillet. Cette 
sœur, paraît-il, avait reçu de la nature un vrai talent 
pour la poésie, mais elle compromettait son prestige 
par un fâcheux défaut. A entendre M me des Ursins, le 
bruit qui court de sa gloutonnerie ne plaît pas à tous 
ses admirateurs. « Il n'y en a pas un qui puisse croire 
que vous accommodiez Bacchus et Vénus ensemble. » 

Notre héroïne donne-t-elle un bal, tout le peuple de 
Rome est en liesse. Et c'est avec un plaisir mêlé d'or- 
gueil qu'elle raconte sa soirée en l'honneur du nouvel 
ambassadeur de France, le prince de Monaco. Quelle 
joie de pouvoir mander que Fécusson de France orne la 
porte de son palais, que tout Rome a voulu prendre 
part à la fête ; sans oublier ces centaines de voitures 
venant se placer dès le matin devant sa maison, quoi- 
que la musique ne dût commencer qu'à dix heures du 
soir, cette foule répondant du dehors par des accla- 
mations aux louanges des invités en l'honneur d'un roi 
dont la grandeur éclatait dans la magnificence de ses 
sujets ! 

Aussi bien chacun a les yeux fixés sur elle, compte 
avec cette puissance occulte. Innocent XII exprime à 
l'abbé de La T rémouille, frère de la princesse, son désir 
de la voir, ajoutant qu'il lui demandera conseil en 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l33 

mainte occasion, et qu'il attend d'elle de meilleurs avis 
que ceux de ses cardinaux (i). 

Ainsi armée, étendant au loin ses filets, et préparant 
l'avenir avec l'habileté d'un bon joueur d'échecs, on ne 
s'étonnera pas si elle se fait désigner, presque demander 
par les Cours de France, de Savoie et d'Espagne, pour 
le poste de camarera-mayor auprès de la reine, 
fille du duc de Savoie, sœur de la duchesse de Bour- 
gogne. Elle ne tarda pas à s'emparer complètement de 
cette princesse de treize ans qui allait exercer sur 
Philippe V la dictature de l'oreiller, et séduire l'Es- 
pagne par son héroïsme. Grâce à cette toute-puissante 
amitié, elle vint à bout de tous les obstacles et rendit 
à la pleine conscience de lui-même un peuple qui sem- 
blait tomber dans le néant avec les trois derniers 
princes de la dynastie autrichienne (2). 



(1) M. le duc de La Trémouille, avec sa gracieuseté coutumiére, 
avait bien voulu mettre à ma disposition, et j'ai publié autre- 
fois dans la Reçue d'Histoire diplomatique, 1897, p. 5o8 à 541, des 
lettres inédites qui se rapportent aux dernières années du séjour 
de la princesse à Rome et à son ministère en Espagne ; j'en repro- 
duirai ici quelques fragments. 

(a) F. Combes : La Princesse des Ursins. — A. Geffroy : Lettres 
inédites de la princesse des Ursins; Fragments d'une notice sur 
ifefm« des Ursins, — Rossew-Saint-Hilaire : Histoire d'Espagne, 
6 vol. ; La Princesse des Ursins. — Filtz Moritz : Lettres sur les 
affaires du temps. — Louvillb : Mémoires secrets. — Saint- Philippe : 
Mémoires pour servir à l'histoire d'Espagne sous Philippe V. — 
W. Goxb : Les Bourbons d'Espagne. — Histoire secrète de la Cour 
de Madrid, 1701 à 1719, Cologne, 171g. — Mémoires d'un grand 
d'Espagne, Rotterdam, 1718. — Girardot : Correspondance de 
Louis XIV et d'Amelot. — Mémoires de Saint-Simon, de Berwick, 
de Torgy, de Noailles, de Tbssé, de Duclos. — Baudrillart : 



l34 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

Voici cependant quelques passages du portrait de 
Saint-Simon, un des meilleurs qu'il ait écrits, ce terrible 
homme ; cette fois il a su garder, envers une femme 
qu'il a beaucoup connue, la mesure et la justesse qui 
manquent si souvent à ses éblouissantes et partiales 
esquisses. 

a Elle était plutôt grande que petite, brune avec des 
yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plai- 
sait, avec une taille parfaite, une belle gorgé, et un 
visage qui, sans beauté, était charmant; l'air extrême- 
ment noble, quelque chose de majestueux dans tout 
son maintien, et des grâces si naturelles, si continuelles 
en tout, jusque dans les choses les plus petites et les 
plus indifférentes, que je n'ai jamais vu personne en 
approcher, soit dans le corps, soit dans l'esprit; flat- 
teuse, insinuante, mesurée, voulant plaire pour plaire, 
et avec des charmes dont il n'était pas possible de se 
défendre quand elle voulait gagner et séduire. Avec 
cela un air qui, avec de la grandeur, attirait au lieu 
d'effaroucher, une conversation délicieuse, intarissable, 
et d'ailleurs fort amusante par tout ce qu'elle avait vu 



Philippe V et la Cour de France, — Paul db Saint-Victor ; 
Hommes et dieux. — Saintb-Beuve : Causeries du lundi, tome XIV. 
— Tainb : Essais de critique et d'histoire. — Lettres de M"* de 
Villars à M™e de Coulanges, avec Introduction par Alfred de 
Courtois, Pion, i8d8. — L. db Carné ; La Princesse des Ursins et 
l'Espagne sous Philippe V, dans Revue des Deux-Mondes, i5 septem- 
bre i85g. — Comtesse d'Aulnoy : La Cour et la ville de Madrid 
vers la fin du XVU* siècle, édition nouvelle, revue et annotée par 
M* e Carey, a vol., Pion, 1876. — Charles db Moùy : Grands sei- 
gneurs et grandes dames. 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l35 

et connu de pays et de personnes, une voix et un parler 
extrêmement agréables, avec un air de douceur ; elle 
avait aussi beaucoup lu , et elle était personne à beau- 
coup de réflexion ; un grand choix des meilleures com- 
pagnies, un grand usage de les tenir... d'ailleurs la 
personne du monde la plus propre à l'intrigue, et qui 
avait passé sa vie à Rome par son goût; beaucoup 
d'ambition, mais de ces ambitions vastes, fort au-dessus 
de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes ; et 
un désir pareil d'être et de gouverner. C'était encore la 
personne du monde qui avait le plus de finesse dans 
l'esprit, sans que cela parût jamais, et de combinai- 
sons dans la tête, et qui avait le plus de talent pour 
connaître son monde, et savoir par où le prendre et le 
mener. La galanterie et l'entêtement de sa personne fut 
en elle la faiblesse dominante et surnageante à tout, 
jusque dans sa dernière vieillesse ; par conséquent des 
parures qui ne lui allaient plus, et que d'âge en âge elle 
passa toujours fort au-delà du sien ; dans le fond, haute 
et fière, allant à ses fins sans trop s'embarrasser des 
moyens, mais tant qu'elle pouvait sous une écorce 
honnête; naturellement assez bonne et obligeante en 
général, mais qui ne voulait rien à demi, et que ses 
amis fussent à elle sans réserve. Aussi était-elle ardente 
et excellente amie, et d'une amitié que les temps ni les 
absences n'affaiblissaient point, et conséquemment 
cruelle et implacable ennemie, et suivant sa haine 
jusqu'aux enfers : enfin un tour unique dans sa grâce, 
son art et sa justesse, et une éloquence simple et natu- 
relle, par son arrangement, tellement qu'elle disait tout 



l36 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

ce qu'elle voulait, et jamais mot ni signe le pins léger 
de ce qu'elle ne voulait pas ; fort secrète pour elle, et 
fort sûre pour ses amis, avec une agréable gaieté qui 
n'avait rien que de convenable; une extrême décence 
en tout l'extérieur et jusque dans les choses intérieures' 
qui en comportent le moins, avec une égalité d'humeur 
qui, en tout temps et en toute occasion, la laissait tou- 
jours maltresse d'elle-même... » 

Pour faire comprendre la portée de l'œuvre qu'elle 
entreprit, il convient de rappeler en quelques mots la 
situation, les habitudes sociales de l'Espagne en 1701. 
Qu'on lise les comptes rendus des séances des Cortès, 
les mémoires ou rapports de William Goxe, Berwick, 
Noailles, Saint-Simon, Tessé, Louville, le voyage de 
M" 6 d'Aulnoy, les lettres de cette spirituelle M" de 
Villars, la correspondance de M™* des Ursins, c'est par- 
tout le même tableau désolant d'un peuple 

Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, 
Drapant sa gueuserie avec son arrogance. 

Et puis les docteurs de l'histoire nous enseignent une 
loi trop peu étudiée jusqu'à présent, la loi de relativité 
et de comparaison, qui est aussi une règle excellente 
d'hygiène morale, loi de consolation et de courage, loi 
de sérénité et de progrès puisqu'elle confirme la théorie 
de Pascal sur la jeunesse du monde, nous montre que 
l'âge d'or est en avant, non en arrière, que, par 
exemple, un ouvrier typographe parisien jouit d'un con- 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l3? 

forlable tout autre qu'un roi grec du temps d'Homère, 
que la vie matérielle du grand nombre s'améliore sans 
cesse, que nous nous acheminons, lentement il est vrai, 
à travers des calvaires douloureux et sanglants, vers 
un idéal supérieur. Et d'étudier le caractère, la condi- 
tion du peuple espagnol à la fin du xvu e siècle, c'est 
aussi de quoi se réjouir pour nos aïeux, qui, malgré 
leurs misères, étaient assurément plus riches, mieux 
gouvernés que leurs voisins, plus heureux par consé- 
quent et dignes d'envie par rapport à eux : il faut, pour 
apprécier le bonheur qu'on possède, avoir l'intelligence 
miséricordieuse des maux du prochain. 

Un fantôme d'empire, un simulacre de grandeur, 
point d'armée ni d'argent, point de justice, point de 
police, point de liberté et point de frein : la corruption, 
la concussion à tous les degrés de l'échelle, dans la 
métropole et dans les colonies, rappelant le mot de 
Nicolas Gogol dans le Revisor : tu voles plus que 
ton grade! Une paresse fabuleuse qui escompte les 
piastres du Nouveau Monde dont l'Espagne vivait sans 
travail, comme les Hébreux de la manne tombée du 
ciel ; l'absence de sens pratique, le goût des métiers 
bohèmes; les églises, les palais des grands servant 
d'asile pour tous les crimes, des bandes de coupe- 
jarrets vivant à la solde des riches ; les soldats vêtus 
de haillons, sans solde, sans pain, réduits au pillage ou 
forcés de mendier leur nourriture à la porte des cou- 
vents : tout le monde armé et gardé dans la capitale, 
sauf le roi. Selon le mot de Taine : « Les personnages 



l38 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

de Lope, de Calderon, de Murillo et de Zurbaran, cou* 
raient les rues. » — « Le mal ne peut plus croître, écrit 
Louville en 1703 ; avec dix hommes à cheval un tant 
soit peu résolus, on changerait le gouvernement de 
Madrid, et on enlèverait le roi et la reine dans le Retiro. » 
Toutes les fois que le roi Charles II, depuis son second 
mariage, allait se promener, les lavandières du Man<- 
zanarès et les petits enfants couraient après lui en 
l'appelant maricron (ce qui peut se traduire : 
jobard, niais), et Ton accablait la reine des plus sales 
injures, sans qu'il y eût un seul garde du corps auprès 
du carrosse pour réprimer ces insolences. Et ce fut une 
grande explosion de colère, lorsque Philippe V décida 
la création de quatre compagnies de cavaliers recrutés 
dans les familles nobles, sur le modèle de la Maison du 
roi de France, afin d'échapper à la tutelle des grands, 
aussi jaloux du pouvoir qu'incapables de l'exercer. 

L'industrie méprisée, le commerce abandonné aux 
juifs convertis et aux étrangers, l'agriculture anéantie 
par la mainmorte et la M esta, des centaines de villages 
en ruines dans les Gastilles et la province de Cordoue 
(l'alouette, disait-on, ne traverse les Gastilles qu'en 
portant son grain) ; les rivalités de province à province, 
la Castille habituée à regarder l'Aragon, la Catalogne, 
comme des pays tributaires ; le fétichisme de la forme, 
la résistance au progrès incarnée dans une institution 
sanguinaire, le tribunal de l'Inquisition, qui tient en 
échec les tribunaux ordinaires, môme les décrets du 
Saint-Siège, fait trembler les rois, endurcit, déprave les 
âmes, paralyse le génie de la nation et multiplie l'es- 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l3^ 

pionnage (i). Les autodafés, hélas! étaient des spec- 
tacles chers au peuple, et Paul de Saint- Victor affirme 
qu'un hidalgo de bonne race ne s'émouvait guère plus 
d'un juif en chemise soufrée grillant sur la braise 
qu'un patricien romain des chrétiens enduits de cire 
qu'allumait Néron. Même l'un d'eux se félicitait de 
n'avoir jamais manqué à un si grand acte de la religion. 
Dans la Sicile espagnole, les dames, pendant les auto- 
dafés, prenaient des glaces que les moines leur faisaient 
passer, comme les touristes boivent du lacryma-christi 
dans la trattoria de Termite, en regardant fumer le 
Vésuve. Et malgré l'horreur qu'inspire au petit-fils de 
Louis XIV ce cannibalisme sacré (il refusa obstinément 
d'assister à ces exécutions, bien que M. de Torcy lui 
conseillât de s'accommoder au génie des peuples, et de 
rester au moins jusqu'au moment du feu), i,554 con- 
damnés sous son règne furent encore brûlés vifs, 782 en 
effigie, ia,ooo personnes fouettées, piloriées, enfermées 
dans des in-pacé. 

« Les moines, écrit en 1701 un agent secret, le cheva- 
lier Bourk, ont la meilleure part de la substance du 
pays entre leurs mains... et le gouvernement présent 



(1) c L'Espagne, dit Rossew-Saint-Hilaire , est ainsi faite 
qu'elle ne veut rien accepter de la main des étrangers, pas même 
le bien, et lui préfère le mal qu'elle se fait à elle-même... Chose 
étrange t L'Inquisition, malgré le mal irréparable qu'elle a fait à 
la Péninsule, y a toujours été populaire ; elle a fait l'Espagne à 
son image : comment s'étonner que celle-ci lui soit demeurée 
fidèle? Même au xvm e siècle, époque de relâchement dans les 
croyances et dans les mœurs, le zèle des inquisiteurs ne s'est pas 
ralenti un instant. » 



X.|0 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

n'a pas de plus dangereux ennemis. Il y a longtemps 
que les agréments de la vie et les avantages de la for- 
tune sont attachés au froc dans ce pays-ci ; en un mot, 
on peut quasi dire que les moines sont en Espagne ce 
que Tannée est en France. Mais ils craignent maintenant 
que cela ne change. » Naturellement le choix d'un confes- 
seur devient une affaire d'État dans un pays où le con- 
fesseur est un des premiers personnages du royaume. 

A la Cour» le despotisme de l'étiquette étouffe toute 
initiative aimable, règle minute par minute la vie du 
prince» dicte ses paroles, mesure ses pas, ses démar- 
ches, môme les présents qu'il fait à sa maîtresse en la 
quittant. Lorsque Marguerite d'Autriche vint pour 
épouser Philippe III, elle s'arrêta dans une ville renom- 
mée pour ses fabriques de bais de soie. Les notables lui 
ayant apporté en présent de superbes échantillons, le 
majordome-major leur jeta la corbeille au nez avec ces 
mots : « Apprenez que les reines d'Espagne n'ont point 
de jambes. » Il voulait dire : elles sont d'un rang à ne 
jamais toucher terre. Mais voilà que la jeune princesse 
prend au mot l'apostrophe, s'écrie en pleurant qu'elle 
veut retourner à Vienne, que si elle avait connu le des- 
sein que l'on avait de lui couper les jambes, elle ne se 
fût jamais mise en route. Et l'on eut quelque peine à la 
rassurer. 

Ce fut une véritable affaire d'État que l'adoption par 
le roi de la Golille, ce carcan de dentelle où sont enfer- 
més les personnages de Velasquez, et lorsque, pour 
complaire à la reine, les dames de Madrid renoncèrent 
au Tontillo, longue que&e fort peu gracieuse et des plus 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l4l 

incommodes, elles estimèrent lui avoir donné un écla- 
tant témoignage de fidélité. 

Le chef-d'œuvre produit par ce rituel inexorable fut 
un régicide. Bassompierre raconte que Philippe III tra- 
vaillait à côté d'un brasero dont la chaleur l'incommo- 
dait fort; le marquis de Pobar, en ayant fait la remai«- 
que, avertit le duc d'Albe, gentilhomme de la Chambre; 
celui-ci répond que l'enlèvement du brasero ne ressort 
pas de sa charge, qu'il faut s'adresser au duc d'Uzeda, 
sommelier du corps. Le marquis de Pobar envoie cher- 
cher le duc d'Uzeda qui était absent ; il prie de nouveau 
le duc d'Albe d'ôter le brasero ; celui-ci persiste, de telle 
sorte que le roi, presque asphyxié, eut, dans la nuit 
même, une grosse fièvre, avec un érysipèle, et mourut 
bientôt après. On aime à croire que le duc d'Albe, le 
duc d'Uzeda, le marquis de Pobar lui-même, furent 
poursuivis et condamnés pour ce désastreux fétichisme 
d'étiquette. Gela rappelle les dames d'atours de Marie- 
Antoinette se querellant sur une question de cérémo- 
nial, et laissant la reine grelotter au lieu de lui passer 
la chemise. 

M™ de Villars, ambassadrice de France, demande- 
t-clle, avec la permission du roi, à visiter incognito la 
reine Marie-Louise d'Orléans, sa geôlière en titre, la 
duchesse de Terra-Nova camarera-mayor s'y oppose. 
La reine commence-t-elle, en dehors des rites, un entre- 
tien avec la marquise de los Balbasès, la camarera la 
prend par le bras et la fait rentrer dans sa chambre. 
Elle avait apporté de France deux perroquets que le 
roi avait pris à tic parce qu'ils ne prononçaient que des 



l42 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

mots français : la camarera, pour faire sa cour, tordit 
le cou à ces Vert- Vert du cloître royal. 

Aussi M m * de ViUars écrit-elle en 1680 à son amie 
M me de Coulanges qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour 
n'avoir plus envie d'y bâtir des châteaux. Elle dit quel- 
quefois à la reine, quand elle entre dans son apparte- 
ment, qu'il lui semble qu'on y sent l'ennui espagnol, 
qu'on le voit, qu'on le touche, tant il est répandu, tant 
il est épais. Cependant la reine réussit à se débarrasser 
de la duègne détestée qui se croyait inamovible dans sa 
charge, car un renvoi était sans exemple. Elle commen- 
ça par lui administrer brusquement deux superbes 
soufflets, et, lorsque cette douairière vint, à la tête de 
quatre cents dames, demander justice d'un tel affront, 
la reine arrêta tous les reproches d'un mot : ce C'est une 
envie de femme grosse. » Le mot ut un effet magique, 
car les envies de ce genre avaient force de loi en Espa- 
gne. Le roi tout joyeux approuva les deux soufflets, 
déclarant que, si deux ne suffisaient point, il consentait 
que la reine en donnât encore deux douzaines à la 
duchesse. 

Après le départ de celle-ci, la reine eut un peu plus 
de liberté ; elle put recevoir à son aise M me de Villars, 
chanter avec elle et danser sur des airs d'opéra, regar- 
der par une fenêtre qui avait vue sur le jardin d'un cloî- 
tre de religieuses. Elle a encore, pour se distraire, les 
visites dans les couvents, les autodafés, les déplace- 
ments à Aranjuez, des promenades avec le roi dans un 
grand carrosse sans glaces, à rideaux tirés selon la 
mode du pays, les combats de taureaux où parfois les 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE lfô 

fils des grands tauricident en l'honneur de leurs belles, 
ses nains et ses bouffons pour soutenir la conversa- 
tion (i). Mais le lourd, l'implacable ennui ne cesse 
point de peser sur elle; son mari, roi fainéant, 
mélancolique fantôme, ne la quitte guère que pour 
aller à la chasse dans les solitudes de l'Escurial. 
C'est de là qu'il envoya un jour le billet que Victor 
Hugo reproduit littéralement dans Ruy Bios : 
a Madame, il fait grand vent et j'ai tué six loups. » 
On sait qu'elle passa pour avoir été empoisonnée 
par la comtesse de Soissons, avec la complicité du 
comte de Mansfeld, du comte d'Oropesa, de don 
Emmanuel de Lira et de la duchesse d'Albuquer- 
que (1689). Ce qui est certain, c'est qu'à cette époque 
les morts imprévues ne semblent jamais naturelles; 
qu'à la Cour comme dans le peuple, on chuchote aussi- 
tôt le mot crime, que médecins et tribunaux sont 
trop souvent empêchés d'aller jusqu'au bout de leur 
devoir, ce Le poison, observe Paul de Saint- Victor dans 
son beau livre, Hommes et Dieux, le poison joue un 
grand rôle au XVII e siècle : il intervient dans ses affaires 
aussi souvent que dans le dénouement de ses tragédies. 
Ces Cours, chauffées à la température des sérails, pro- 
duisaient des crimes orientaux. Mais, ce qui caractérise 
les coups de foudre qui les décimaient, c'est le peu de 
bruit qu'ils font en tombant, le fatalisme avec lequel les 



(1) Sur les Nains et Bouffons, voir le tome I w de cet ouvrage, 
pp. a8a et suivantes. 



l44 DEUXIEME CONFÉRENCE 

rois les accueillent, lorsqu'ils éclatent sur leurs maisons 
mêmes, le grand silence qui bientôt se forme et s'épais- 
sit autour d'eux. Il semble qu'on ait peur de trouver la 
figure des dieux de la terre en écartant la nuée qui les 
couvre. On passe, on détourne la tète, on lève les bras 
au ciel, à peine ose-t-on échanger un nom à voix 
basse. » C'est ainsi que notre ambassadeur eut grand' 
peine à voir la reine avant sa mort, et ne put parvenir 
à entrer dans la chambre mortuaire, à assister à l'au- 
topsie du corps, à faire admettre des chirurgiens char- 
gés par lui d'examiner le cadavre. La raison d'État 
qui présidait aux naissances, aux mariages princiers, 
couvrait d'un épais voile ces morts mystérieuses. 

Ce peuple espagnol qui, par ses maladies politiques, 
semble voué à une décadence irrémédiable, demeure 
cependant énergique, fier, plein d'héroïsme, amoureux 
de l'amitié, de tous les beaux sentiments de l'âme, avec 
des réserves de vitalité qui surgiront en présence d'un 
grand danger, à l'appel de la patrie, d'un homme de 
cœur. Il a le besoin de la sensation âpre et poignante, 
et chez lui, l'amour comme la foi « devient une sorte de 
sombre délire qui, mêlant les ardeurs du fanatisme 
aux puérilités de la dévotion, » s'élance aux hyperboles 
de l'action et de la pensée. On dirait que ces nobles 
copient leurs romans de .chevalerie. La duchesse 
d'Albe par exemple, voyant son fils très malade, pile 
des reliques de saint en poudre, les fait boire à l'enfant 
et prendre en lavement, afin que le remède pénètre par- 
tout. Le duc de Medina-Cœli, épris d'Elisabeth, femme 
de Philippe IV, et donnant une fête où il reçoit toute la 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE 1^5 

Cour, met le feu à son palais pour emporter un instant 
la reine dans ses bras. Sa Majesté sort-elle avec ses 
dames, leurs admirateurs suivent à pied auprès de la 
portière des carrosses pour les entretenir; et le plus 
crotté par la boue des rues est réputé le plus galant, 
car l'amour en ce pays est la grande affaire. Une dame 
de la Cour se fait-elle saigner, le chirurgien apporte à 
son chevalier un mouchoir taché de son sang, et l'usage 
prescrit de l'en récompenser par un don qui va parfois 
jusqu'à six mille pistoles. Un homme aimerait mieux 
manger toute Tannée des raves et des ciboules plutôt 
que de manquer à cette coutume, ce II y a des gens qui 
s'aiment depuis deux ou trois ans sans s'être jamais 
parlé;... il y a des intrigues qui durent autant que la 
vie, bien que l'on n'ait pas perdu une heure pour les 
conclure. » Un duc d'Albe se laisse continuellement sai- 
gner et purger pour faire ce qu'on appelle un beau 
désespoir d'amour : c'est de famille, car son père est 
resté couché trois ans sur le même côté parce qu'il 
avait juré à la dame de ses pensées de ne se retourner 
que quand elle le viendrait voir. Les femmes exigent 
l'amour comme une dette, et la marquise d'Alcanizas, 
une des plus vertueuses dames de la Cour, disait à 
M me d'Aulnoy : « Je l'avoue, si un cavalier avait été en 
tête-à-tête avec moi une demi-heure sans me demander 
les dernières faveurs, j'en aurais un ressentiment si vif 
que je le poignarderais si je le pouvais. Il n'y en a guère 
qui n'aient de pareils sentiments là-dessus. » Le théâtre, 
qui est fort mauvais en Espagne, certaines processions, 
les églises, le carnaval, le carême, les tertulias ou 



l46 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

» 

assemblées mondaines, les sérénades, tout sert de 
moyen de rendez-vous et de conversation sentimen- 
tale. La Cour a ses fous d'amour officiels qui, même 
lorsqu'ils ne sont pas grands d'Espagne, peuvent 
rester couverts devant le roi. Et, le soir des grands 
jours de la semaine sainte, on voit à travers les rues 
des troupes de flagellants, embevecidos, qui, le visage 
voilé, vêtus à la manière des derviches tourneurs, 
jupe de batiste évasée en cloche, bonnet en forme de 
pyramide, souliers découverts, se fustigent à tour de 
bras sous les fenêtres de leurs divinités, tandis que, à 
travers les jalousies, celles-ci les encouragent par quel- 
que signe concerté. Rencontre-t-il une femme de qualité 
qu'il veut honorer, le flagellant se frappe d'une cer- 
taine manière qui fait ruisseler le sang sur elle (i) : des 
maîtres de discipline lui ont enseigné l'exercice de 
la verge et de la lanière, l'art difficile de se flageller 
en remuant le poignet seulement, jamais le bras, de 
telle sorte que le sang jaillisse sans retomber sur 
les habits. Un festin termine ces macérations san- 
glantes. « Le pénitent se met à table avec ses amis. 
Chacun lui dit à son tour que de mémoire d'homme on 
n'a pas vu prendre la discipline de si bonne grâce : on 
exagère toutes les actions qu'il a faites, et surtout le 
bonheur de la dame pour laquelle il a accompli cette 



(i) L'usage est alors que les dames envoient de loin en loin 
savoir des nouvelles des seigneurs les plus distingués. Cela s'ap- 
pelle un recao, et le même usage veut que le lendemain, au moins 
très peu après, celui qui a reçu ce recao aille en remercier la dame. 



«.$«.** -_ — 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l£? 

galanterie. La nuit entière s'écoule en ces sortes de 
contes, et quelquefois celui qui s'est si bien étrillé en 
est tellement malade que, le jour de Pâques, il ne peut 
aller à la messe. » 

De telles exaltations sentimentales font pendant à ce 
trait d'un prédicateur espagnol qui trois fois par 
semaine et en carême prêchait pendant quatre ou cinq 
heures, et se donnait des soufflets à tour de bras ; et 
sitôt qu'il avait commencé, on entendait un bruit terri- 
ble de tout le peuple qui se livrait au même exercice. 

Mais ce n'est là qu'un coin du tableau, et il faudrait 
expliquer en détail la difficulté du remède, l'Europe 
protestant les armes à la main contre le testament de 
Charles II, les succès des coalisés croissant d'année en 
année, l'Autriche qui prend à l'Espagne une partie de 
ses possessions d'Italie, l'Angleterre qui lui enlève ses 
colonies, les révoltes des grands, les complots des 
moines qui refusent l'absolution à ceux qui ne se 
déclarent point pour l'archiduc, la défection de la Cata- 
logne et de Valence en 1706, l'archiduc entrant triom- 
phalement à Madrid, escorté de ces régiments de Capu- 
cins qui, pour mieux se battre, se nouaient leurs barbes 
avec des rubans, l'anarchie des conseils, Philippe V 
réduit, ou peu s'en faut, à la détresse de Charles VII de 
France avant Jeanne d'Arc, le Saint-Siège favorable 
à l'archiduc, appuyant sous main les partisans du 
démembrement de la monarchie (Clément XI osa 
conférer au compétiteur autrichien le titre de roi 
catholique, et défendre aux tribunaux de juger les 
moines conspirateurs) ; les intrigues du duc d'Orléans, 



l48 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

son attitude au moins fort équivoque» pour se substi- 
tuer au petiuflls de Louis XIV, lorsqu'il fut, en 1707, 
nommé généralissime des armées d'Espagne. 

C'est dans une pareille tempête que la princesse des 
Ursins parvint à se maintenir treize ans au gouvernail : 
et ce long ministère, comme elle-même l'appelle, elle 
le dut à l'amitié enthousiaste de sa jeune reine. Grâce 
à celle-ci, elle tourne et retourne à son gré un roi de 
dix-sept ans, à l'âme faible et indolente, que sa piété 
conjugale faisait l'esclave de sa femme au point de 
devenir invisible et inabordable, de renoncer au jeu, à 
la chasse, aux promenades, de vivre dans sa royauté 
comme un prisonnier dans sa cellule, de n'avoir avec la 
reine qu'une chambre, un prie-Dieu, un carrosse, et 
même, s'il faut le dire, une seule garde-robe, de ne la 
quitter jamais, pas même pendant qu'elle se confessait : 
c'est à peine si elle est libre un demi-quart d'heure le 
matin, tandis qu'il s'habille, et que Vazafata (la dame 
d'atour) la chausse. Et cette séquestration se resser- 
rera encore pendant son second mariage, lui-même s'y 
complaît, et dépouille si vite le prince français, qu'en 
1731, Saint-Simon arrivant en Espagne comme ambas- 
sadeur extraordinaire, ne le reconnut pas tout d'abord. 

Mais qu'elle est chèrement payée cette domination, et 
quelle rançon de l'ambition satisfaite ! Et comme on 
serait étonné de lire cette lettre de la princesse des 
Ursins à la maréchale de Noailles (décembre 1701), si 
Ton ne savait à quels moyens subalternes ont dû se 
résigner un Richelieu, un Mazarin pour parvenir et 
durer (omnia serviliter pro dorriinatione), si l'on n'avait 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l49 

sous les yeux le spectacle de toutes les flagorneries 
auxquelles s'abaissent, depuis Aristophane, les courti- 
sans du peuple souverain ! 

« Dans quel emploi, bon Dieu, m'avez-vous mise ! Je 
n'ai pas le moindre repos, et je ne trouve même pas le 
temps de parler à mon secrétaire. Il n'est plus question 
de me reposer après dîner, ni de manger quand j'ai 
faim. Je suis trop heureuse de faire un mauvais dîner 
en courant, et encore est-il bien rare qu'on ne m'appelle 
pas dans le moment où je me mets à table. En vérité, 
M me de Maintenon rirait bien si elle savait tous les 
détails de ma charge. Dites-lui, je vous prie, que c'est 
moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre du 
roi d'Espagne lorsqu'il se met au lit, et de lui donner 
ses pantoufles quand il se lève. Jusque-là je prendrais 
patience ; mais que tous les soirs, quand le roi entre 
^chez la reine pour se coucher, le comte de Benavente 
me charge de l'épée de Sa Majesté, d'un pot de chambre 
et d'une lampe que je renverse ordinairement sur mes 
habits, cela est trop grotesque. Jamais le roi ne se lève- 
rait si je n'allais tirer son rideau, et ce serait un sacri- 
lège si un autre que moi entrait dans la chambre de la 
reine quand ils sont au lit. Dernièrement la lampe 
s'était éteinte parce que j'en avais répandu la moitié ; 
je ne savais où étaient les fenêtres ; je pensai me casser 
le cou contre la muraille, et nous fûmes, le roi d'Espagne 
et moi, près d'un quart d'heure à nous heurter en la 
cherchant. Sa Majesté s'accommode si bien de moi 
qu'elle a la bonté quelquefois de m'appeler deux heures 
plus tôt que je ne voudrais me lever. La reine entre 



l5<> DEUXIÈME CONFÉRENCE 

dans ces plaisanteries; mais cependant elle n'a pas 
encore la confiance qu'elle avait aux femmes de chambre 
piémontaises : j'en suis étonnée, car je la sers mieux 
qu'elles, et je suis sûre qu'elles ne lui laveraient point 
les pieds et qu'elles ne la déchausseraient point aussi 
promptement que je le fais. » 

N'oublions point d'ailleurs que, sauf le lavage des 
pieds, ces fonctions de haute domesticité sont, à cette 
époque et depuis des siècles, remplies en France par 
les plus grands seigneurs qui tiennent à honneur de 
passer la chemise au prince, de tenir le bougeoir 
pendant le coucher. Albéroni, qui fut quelques années 
premier ministre en Espagne, s'empresse d'imiter la 
princesse des Ursins ; et lui aussi il avait pénétré ce 
labyrinthe des Cours « où la reconnaissance et l'amitié 
ne font pas long séjour dans les cœurs. » 

De nombreux écrivains, Combes, Baudrillart, Rossew- 
Saint-Hilaire, Geffroy, de Carné, Charles de Mbûy, 
Sainte-Beuve, etc., ont raconté l'histoire de cette 
femme, qui, de 1702 à 1714, n'est autre que l'histoire 
même de l'Espagne. Par eux nous connaissons le des- 
potisme du grand roi (1), son ingérence parfois abusive 
dans les affaires d'un peuple voisin, comment la cama- 
rera-mayor fait l'éducation politique de la reine, lui 



(1) Il faut convenir aussi que Louis XIV avait bien le droit de 
se mêler des affaires d'un pays pour lequel il conduisait la France 
au bord de l'abîme : d'ailleurs, il envoyait à son petit-fils des 
conseils très nobles et très sages, qui forment un contraste com- 
plet avec toute l'éducation du jeune prince : « Écoutez, mais déci- 
dez seul. Dieu, qui vous a fait roi, saura vous donner les lumières 
nécessaires pour en remplir les devoirs... Marié, ne vous laissez 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l5l 

souffle au cœur l'héroïsme de sa volonté, galvanise par 
instants le roi lui-même, frappe les grands rebelles, 
l'amirante de Gaslille Henriquez de Cabrera, le mar- 
quis de Leganez, Arias (i), obtient le rappel des 
ambassadeurs français d'Estrées et Louville qui cher- 
chaient à la supplanter; comment, après avoir long- 
temps obéi aux volontés de Louis XIV, elle provoque, 
en 1709, un décret qui bannit d'Espagne les Français 
qui ne font point partie de l'armée, jette la royauté 
dans les bras de la nation, joue le personnage d'un 
ministre de la guerre et d'un intendant général, sus- 
cite un de ces mouvements d'enthousiasme qui sauvent 
un peuple, et dont celui-là est si coutumier. Elle 
débrouille, grâce à Orry et Amelot, le chaos adminis- 
tratif, politique et judiciaire, remet un peu d'ordre 



pas gouverner, c'est une faiblesse et un déshonneur. On ne le 
pardonne pas aux particuliers, et les rois, exposés à la vue du 
public, en sont encore plus méprisés quand ils souffrent que 
leurs femmes les gouvernent. » Or, Philippe V, timide et pares- 
seux, était tout justement fait pour se laisser enfermer et gou- ' 
verner; Saint-Simon l'avait prédit, et son horoscope se vérifia 
cruellement. 

(z) c Que faut-il à l'Espagne, disait-elle à Louis XIV? La dictature 
du monarque, appuyée sur la bourgeoisie et sur le peuple, tous 
deux fidèles à sa cause. C'est avec la bourgeoisie qu'il faut peu- 
pler les conseils, c'est par eUe qu'il faut gouverner. Quant aux 
grands, il faut qu'ils obéissent, et les y forcer s'ils refusent, ainsi 
que l'a fait Richelieu en France ; employer le concours des Fran- 
çais sans les laisser dominer; mais avant tout, unité, fermeté 
dans le gouvernement ; prendre dans chaque nation les hommes 
et les idées les plus utiles, et les faire servir au bien commun. 
Enfin se tenir en garde contre les usurpations du clergé, et répri- 
mer les moines qui s'enrôlent par bataillons dans les rangs des 
insurgés, et portent des armes par-dessus leurs robes, comme en 
France au temps de la Ligue. » 



I&l DEUXIÈME CONFÉRENCE 

dans les finances, fait reconduire le nonce jusqu'à la. 
frontière, supprime le tribunal de la nonciature : coup 
droit énergique, car ce tribunal servait à percevoir les 
impôts ecclésiastiques, et l'Espagne était pour le Saint- 
Siège la première recette pontificale de l'Europe. Même 
elle s'attaque au tribunal de l'Inquisition, accorde II 
l'ambassade anglaise le droit d'asile contre les procé- 
dures de celui-ci. Enfin elle consolide son pouvoir en 
se faisant donner le titre d'Altesse et la charge de gou- 
vernante des enfants royaux. 

« Durant une guerre étrangère qu'allait compliquer 
une guerre civile, entre les trahisons du dehors et les 
haines d'un palais divisé, dans un tel dénuement de res- 
sources que les domestiques de Philippe V n'étaient 
pas payés, que ses gardes du corps, mourant de faim, 
allaient manger la soupe qu'on distribuait à la porte 
des couvents, une princesse de quinze ans, insensible 
aux dangers comme aux fatigues, alla tenir sa Cour à 
Barcelone, à Saragosse, sut, dit M. de Carné, obtenir 
un peu d'argent des Gortès d'Aragon, miracle réputé 
impossible; présida pendant quinze mois les longues 
séances de la junte, une broderie à la main, et, dans 
cette crise terrible, se montra grave comme une épouse 
et gaie comme une enfant...; tandis que son mari 
déployait une bravoure impassible à la bataille de 
Luzzara, et s'efforçait de calmer la haine trop légitime 
de ses sujets italiens contre les gouverneurs espa- 
gnols... » 

Ce n'est pas que M me des Ursins n'ait été menacée à 
plusieurs reprises dans son pouvoir; ainsi, en 1704, la 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l53 

Cour eut sa nouvelle journée des Dupes, Cédant aux 
instances de ses ennemis, Louis XIV avait résolu sa dis- 
grâce; une imprudence de la camarera la précipita, met- 
tant fin à des hésitations que justifiait l'affection pas- 
sionnée de la reine pour son amie. Après le rappel du 
cardinal d'Estrées, F abbé d'Estrées conservait la ges- 
tion de l'ambassade, mais ses dépêches étaient ouvertes 
chez la princesse. L'une d'elles parlait à mots couverts, 
avec une ironie contenue, d'un certain d'Aubigny, « ce 
grand et beau drôle bien découplé, » dit Saint-Simon, qui 
exerçait auprès de M me des Ursins les fonctions d'inten- 
dant (i) : n'osant dire toute sa pensée, l'abbé écrivait 
qu'à la cour on les croyait mariés (2). Dans un mou- 
vement de colère, elle prend sa plume, et, plus sou- 
cieuse de son orgueil que de sa pudeur, elle trace en 
marge ces trois mots : « pour mariés, non î » Puis l'ori- 
ginal ainsi annoté est expédié au marquis de Torcy, 



(1) D'Aubigny donnait à l'écart des audiences fastueuses aux 
grands du royaume, dictait des ordonnances où le roi n'était pas 
même nommé, et conférait au financier Orry le droit de vendre 
tous les emplois de guerre, d'administration, ou d'église, ainsi 
qu'on le vit par le choix que ce dernier fit de son valet, nouvelle- 
ment reçu bachelier, puis docteur en théologie, pour diriger un 
des principaux séminaires. 

(a) On peut juger du train de sa maison par cette lettre à M m " de 
Noailles : « J'ai quatre gentilshommes, j'en prends ici un autre, 
Espagnol, et quand je serai à Madrid, j'en prendrai deux ou trois 
qui connaissent la Cour, et qui soient gens à me faire honneur. 
J'ai six pages, tous gens de conditions, et capables d'être cheva- 
liers de Malte. J'ai, outre cela, leur maître qui me sert d'aumônier. 
Je ne vous parle pas de mes officiers, que j'ai de toutes sortes. Je 
mène douze laquais et j'en prendrai d'Espagne quand je serai à la 



154 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

tandis qu'elle envoie, pour la faire circuler dans les 
salons de Paris, une copie au duc de Noirmoutiers, son 
frère. Gomment laisser impunie une pareille audace ? 
Le roi patienta quelque temps encore, mais enfin la 
foudre éclata, et le premier ministre en jupon reçut 
Tordre formel de partir pour l'Italie. Elle plia sous 
l'orage, se soumit, s f acheminant vers la frontière à lents 
tours de roue, faisant agir ses amis de Versailles, 
M"* de Maintenon, les Noailles, qui invoquèrent la 
nécessité de ne pas pousser à bout la reine d'Espagne. 
Celle-ci n'oubliait point son amie ; tant et si bien qu'elle 
obtint la permission de séjourner à Toulouse, et puis, 
quatre mois après, celle de venir se justifier à Paris. 
Son esprit, l'anarchie plus violente en Espagne depuis 
son départ, les progrès du parti autrichien, les succès 
de l'archiduc, Gibraltar occupé par leg Anglais, tant 
de motifs commandaient Louis XIV de reculer, de con- 
server l'Espagne avec la dictature de M"" 5 des Ursîns, 
plutôt que de la perdre en l'éloignant. 

Elle parut à Versailles comme une divinité de la 
Cour; le duc d'Albe voulut qu'elle descendît à l'hôtel 
de l'ambassade espagnole, et elle eut avec le roi de 



Cour. Je me fais faire un fort beau carrosse,, sans or ni argent, et 
j'en amène un autre doré qui me servira à promener hors la ville, 
à six chevaux. Je crois devoir paraître à Madrid avee* quelque 
pompe pour faire plus d'honneur à mon emploi... Ne craignez pas 
pourtant que je demande quelque chose au roi ; je suis gueuse, il 
est vrai, mais je suis encore plus iière, et je me ferai un point 
d'honneur de ne rien demander; et cependant je ferai une dépense 
proportionnée à ma charge, et qui puisse faire admirer aux Espa- 
gnols lu grandeur de leur roi... » 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l55 

longs entretiens où la bonne grâce du gentilhomme 
couvrit la retraite de l'homme d'État. Un jour elle 
entra dans le salon de Marly avec un petit chien qu'elle 
tint sur ses genoux, ce que n'aurait jamais osé la 
duchesse de Bourgogne : et le roi caressa le chien. 
D'abord elle feignit de ne plus vouloir retourner là-bas, 
puis elle fit ses conditions, réclama un blanc-seing 
qu'on fut trop heureux de lui accorder, le départ du 
P. Daubenton dont l'humeur intrigante l'inquiétait, la 
nomination du président Àmelot comme ambassadeur 
à Madrid ; elle présenta d'Aubigny à Louis XIV, à 
M™* de Maintenon. Saint-Simon prétend même qu'elle 
songea à supplanter M me de Maintenon. Quelle invrai- 
semblance! Et combien absurde une pareille vision 
chez une femme de soixante-trois ans, et d'un esprit si 
avisé ! 

Le retour en Espagne fut une sorte d'apothéose : son 
ministère, plus ou moins occulte jusque-là, devenu 
public, officiel en quelque sorte, dura sans interruption 
pendant neuf ans (1). 



(i) C'est à cette période de 1701 à 1714 que se rapportent ces 
extraits de lettres tirées du chartrier de M. le duc de La Trémouille. 

Madrid, 6 septembre iyoa. 

c ...Cela doit faire penser tout de bon aux grands remèdes, et à 
mettre le roy d'Espagne en estât de gouverner ses affaires sur un 
autre pied, autrement il sera impossible de jamais soutenir cette 
monarchie. La France s'y ruinerait, et, ce qu'il y a de plus impor- 
tant à tous observer, est que les Espagnols ne paraissent pas s'en 
mettre beaucoup en peine... Après bien des réflexions, je croys 



l56 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

Malheureusement, la reine Marie-Louise mourut le 
i4 février 1714, brisée par les émotions d'une lutte où 
son âme généreuse exigeait trop de sa frêle enveloppe. 
Au lieu de se retirer alors, ainsi que la prudence le 
conseillait, M me des Ursins voulut continuer cette vie 



pouvoir dire qu'il n'y a qu'un party de bon, c'est que le Roy d'Es- 
pagne ayt des troupes avec lesquelles il se rendra le maistre 
d'establir une forme de gouvernement qui le rende indépendant 
des lenteurs des Consultes, car autrement Sa Majesté Catholique 
ne pourra jamais ni apporter aucun ordre dans ses affaires, ni 
s'asseurer l'exécution de ses desseins... 

€ Vous nous avez envoyé un homme dont l'esprit me paraît pro- 
fond, solide, résolu, et tel qu'il le faut en ce pays-ci : c'est M. Orry. 
La Reine en est très satisfaite. Je pris la liberté de lui dire qu'il 
serait convenable qu'elle proposât de le faire entrer dans la junte 
pour qu'il explicfit luy-même les offres qu'il fesait pour la levée 
d'un régiment. Quoique la plupart de ces Messieurs fussent obsti- 
nez à soutenir que c'estait une chimère que de croire qu'on peut 
faire des levées, après qu'il eust parlé en leur présence, ils chan- 
gèrent tous de sentiments. Je me remets à luy sur tout le reste... » 

Madrid, 17 septembre iyoa. 

« ...On arreste tous les jours ici quelques suspects..., je me 
retrancherai à vous demander seulement, Monsieur, de quel côté 
la Reine doit se ranger, s'il s'en trouve de punissables, je veux 
dire si Sa Majesté doit user de contrainte ou de rigueur... 

c II paraît qu'il n'y a plus de difficulté pour le régiment que la 
Reine veut lever sous son nom, je ne sais pourtant encore ce qu'il 
en sera. Il y a un poison dans toutes les consultes qui se sont 
faites là-dessus, qui confirment toujours davantage les mauvaises 
intentions de ceux qui ont part au Gouvernement. J'ay laissé le 
soin à M. Orry de vous mander les autres détails, et je ne vous 
parlerai, Monsieur, que des estendards, trompettes et timbales 
pour ce même régiment, que je voudrais que vous pussiez 
envoyer au plus tost à la Reine, si vous voulez luy faire un pré- 
sent agréable. Sa Majesté est ravie d'avoir emporté l'épée à la 
main dans la junte que ce régiment se ferait et qu'il porterait son 
nom. Il faudrait que M— la duchesse de Bourgogne s'amusast à 



UNB FEMME PREMIER MINISTRE 10? 

politique qui, elle aussi, a ses enivrements, ses invin- 
cibles attirances, comme toute violente passion. Pen- 
dant quelque temps elle réussit à chambrer, à cloîtrer 
le roi, et les mauvaises langues, toujours à l'affût, cla- 



faire les devises, et qu'elle taschât de les aproprier, sans néant- 
moins qu'elles pussent donner la moindre jalousie à la nation... 
La Reine désire que ce soit le duc de Bexar qui commande son 
régiment, à cause qui luy a apporté la nouvelle de ce que le Roy 
avait battu ses ennemis, et qu'il est presque le seul grand qui fait 
son devoir... 

c Princesse des Ursins. » 

Lettre de la princesse des Ursins à Louis XIV (Jjof) : 

« Sire, je ne saurais plus douter que mes ennemis n'aient sup- 
posé contre moy des crimes qui méritent la mort, puisque Votre 
Majesté m'impose des peines qui peuvent me la causer. Il est bien 
dur à une femme qui aurait donné sa vie plutôt que de manquer 
au moindre de ses devoirs, d'estre regardée dans le monde 
comme une ingratte et comme une perfide, mais c'est pour moy 
le plus cruel des supplices d'avoir à vivre désormais sans espé- 
rance de pouvoir détruire dans l'esprit de Votre Majesté des 
calomnies qui m'attirent sa colère. Elle me commande d'aller 
incessamment à Rome et elle me défend de passer par Paris. 
J'obéirai, Sire, et si c'estait une chose possible, je partirais demain ; 
cependant Votre Majesté me permettra de luy représenter très 
humblement, que ne pouvant plus arriver à Rome avant la Saint- 
Pierre, je ne puis y entrer avant le mois de novembre sans ris- 
quer ma vie et ceUe de tous mes domestiques. Les incommodités 
que je souffris lorsque je passay à Ville franche, il y a près de trois 
ans, furent si grandes que j'y arrivay dans un estât à faire pitié. 
Je fus plus de six mois à me rétablir. Deux de mes domestiques 
moururent en chemin, et presque tous les autres furent très 
malades. Quoiqu'il n'y ait pas le mesme risque à sortir de Rome 
comme à y entrer, je suppose, Sire, que Votre Majesté ne m'or- 
donne pas de chercher la mort. Je me figure même que ceux qui 
ont tant d'intérêt que je ne me trouve pas à la portée de 
me justifier, n'ont pas fait ces réfiections ; ainsy je me donne 
l'honneur de supplier Votre Majesté avec toute la soumission pos- 



158 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

baudèrent que cette femme de soixante-douze ans von- 
lait épouser ce roi de trente ans. Le confesseur de Phi- 
lippe V s'étant aventuré à loi rapporter le propos. 
« Moi l'épouser, s'écria le roi, oh ! pour cela, non ! » 



Bible, de vouloir bien me faire savoir si elle trouve bon que je 
demeure en France jusqu'à ce que la saison me permette de conti- 
nuer mon voyage en Italie, où j'iray apparemment finir le reste 
de mes jours. » 

Lettre de la Reine {16 octobre ijog) à M. Amelot : 

c L'éloquence du duc de Veragua* ne fait que croître et 

embellir, aussi bien que la passion que le comte de Frixiliana a 
pour moi ; car je veux bien tous en faire une confidence comme 
à un bomme discrait ; il m'a dit franchement que je lui feray tour- 
ner la teste, n faut l'avoir aussi bonne que vous dites que je l'aie, 
pour résister à de pareilles épreuves, surtout quand cela est 
accompagné d'un présent de deux mille et six cents pistoles que 
le comte m'a fait très galamment pour envoier aux troupes d'An- 
dalousie. J'espère qu'il voudra bien redresser sa cravatte, et l'avoir 
un peu plus blanche pour me plaire : s'il voulait y adjoindre 
encore quelque autre somme, je ne sais plus comment je pourray 
me deffendre contre ses charmes. Vous ne m'eussiez pas trouvée 
si gaie avant le retour du Roy ; lui, mon fils et moi nous portons 
fort bien, et vous pouvez en assurer ceux qui nous veulent tuer. 
En vérité on fait bien mal de vouloir nous sacrifier, et vous 
devriez crier comme un enragé sur une chose aussi honteuse et 
aussi nuisible pour la France et pour l'Espagne. » 



Corella, 22 juin xyiz. 

« ...Je n'ai jamais compris comment la présomption des hommes 
peut aller jusqu'à croire qu'ils ne puissent rien apprendre des 
autres. Ce deffault est aussy insupportable, selon moy, que l'est 
l'erreur des femmes qui croyent qu'il n'y a qu'elles de belles dans 
le monde, et qui s'imaginent qu'on leur dérobe toutes les louanges 
que s'attirent d'autres objets... 

c Princesse dbs Ursins. » 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l5() 

Il fallut donc chercher une autre reine, car le roi ne 
voulait ni prendre une ma! tresse, ni rester sans épouse. 
Elle se flatta du moins qu'en la choisissant elle-même, 
elle la trouverait docile, reconnaissante. On sait à quel 
point Albéroni la trompa, et qu'Elisabeth de Parme 
était justement la plus rebelle à une pareille mainmise. 
D'ailleurs elle avait accumulé bien des haines, et Phi- 
lippe V était trop pusillanime pour leur résister. Qui 
sait même si le joug ne lui pesait pas, s'il ne cherchait 
pas une occasion de s'en affranchir ? On reprochait à 
M™ des Ursins d'avoir <c accroché » la paix pendant plu- 
sieurs mois pour obtenir une petite principauté indé- 
pendante. Louis XIV voulait bien ne conserver que les 
rancunes utiles, mais il se rappelait avec amertume 
qu'en 1709 elle avait sacrifié la politique française à la 
politique espagnole. Gomment aussi oubliait-elle les 
lettres piquantes échangées avec M me de Maintenon, 
lorsqu'elle reprochait à celle-ci de préférer sa tranquillité 
à son honneur ? Écoutons ce bout de dialogue entre ces 
deux femmes si extraordinaires : 

« Vous devenez très injuste pour moi, Madame, mais 
il faut tout pardonner à un état aussi violent et aussi 
surprenant que le vôtre... 

« Il y a une espèce d'impiété, réplique la princesse, à 
croire que c'est Dieu qui nous impose la dure nécessité 
de mendier une paix ignominieuse... » 

Petit à petit, compliments, précautions oratoires 
disparaissent, l'hostilité éclate sans aucun voile, et les 
récriminations amènent les injures. 

« Malgré ce merveilleux personnage, s'écrie la quasi- 



l60 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

reine de France, vous me faites pitié ! Noua trouvons 
Orry point à sa place et l'Espagne assez mal gou- 
vernée... » 

Mais la riposte ne se fait pas attendre : « L'injustice 
est partout, Madame, et même parmi les personnes qui 
semblent s'être sacrifiées à Dieu, et qui ne lui sacrifient 
pas leurs passions. » 

La disgrâce semble préméditée de longue date. 
Philippe V avait d'avance livré lâchement M™ des 
Ursins à sa nouvelle épouse, et, tandis qu'elle s'ache- 
minait vers Madrid, il lui donnait pleins pouvoirs, et 
terminait une lettre par ces mots qui le peignent au 
vif : « Au moins, ne manquez pas votre coup ; car si 
vous la voyez deux heures seulement, elle vous enchan- 
tera, et nous empêchera de faire bon ménage. » 

M mo des Ursins avait donc, de ses propres mains, 
forgé Finstrument de sa ruine, et, en allant au-devant 
de la reine, elle se précipitait, tête baissée, dans 
l'abîme. Il parait qu'elle connut, trop tard, la vérité, 
mais qu'elle voulut brûler ses vaisseaux et fournir le 
prétexte de l'éclat. Peut-être aussi croyait-elle à son 
étoile, à sa puissance de séduction. Admise auprès de 
la reine, elle mit un genou à terre, lui baisa la main 
selon l'usage, et Elisabeth la reçut tout d'abord avec 
force caresses. Ensuite elles s'enfermèrent. On a pré- 
tendu que la princesse lui aurait reproché ses retards, 
son habillement peu convenable pour une reine d'Es- 
pagne, et conseillé de ne point se mêler de politique, 
parce que cela ne conviendrait pas au roi. « Quoi! 
aurait repris la reine, commencez-vous dès à présent à 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l6l 

me vouloir imposer vos avis ? » Puis elle appela d'une 
voix forte, et Àmenzagga, lieutenant des gardes du 
corps, étant accouru : « Je vous ordonne, dit-elle, 
d'arrêter cette folle, cette insolente ; faites-la sortir d'ici 
et conduisez-la à son appartement. Faites ensuite atteler 
un carrosse, emmenez-la avec une escorte de cinquante 
chevaux au-delà de la frontière. Vous lui laisserez une 
femme de chambre et un laquais; vous mettrez aux 
arrêts tous les autres domestiques. Partez vite, qu'elle 
ne parle et qu'elle n'écrive à personne ! » Le lieutenant 
ayant objecté, pour laisser le temps de la réflexion, 
l'obscurité de la nuit, l'inclémence de la saison (on 
était au 24 décembre 1714)? elle lui rappela avec hau* 
teur qu'il avait un ordre du roi de lui obéir en tout, 
sans réplique. 

Qu'on se représente la stupéfaction des courtisans, 
l'agonie morale d'une telle femme précipitée du faîte 
de la puissance avec une brutalité inouïe, sortant du 
cabinet de la reine en grand habit de cour, jetée dans 
une voiture sans vêtements, sans linge, par un froid si 
terrible que le cocher en perdit une main, écrivant en 
vain à un roi ingrat, s'arrêtant à peine quelques instants 
dans de mauvaises hôtelleries, mais restant fidèle à 
elle-même, et composant si bien son personnage, qu'il 
ne lui échappa ni larmes ni regrets, ni plaintes, et que 
les deux officiers qui la gardaient à vue n'en revenaient 
point d'admiration. Ascendit cadendo. Ce n'est qu'à 
Saint- Jean-de-Luz qu'elle recouvra sa liberté et put 
prendre quel<Jue repos ; là, ses neveux Lanti et Ghalais, 
qui avaient eu licence de l'aller joindre, lui confirmèrent 



IÔ2 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

l'irrémédiable disgrâce, la trahison définitive de Phi- 
lippe V qui n'osa même pas lui envoyer un témoignage 
de sympathie. 

« J'attends, écrit-elle à M mo de Maintenon, la volonté 
du roi de France à Saint-Jean-de-Luz, dans une petite 
maison, au bord de la mer. Je la vois souvent agitée, 
quelquefois calme... Voilà les cours. » 

Un peu plus tard, elle remercie Orry de son fidèle 
souvenir : 

Châtellerault, i5 février iji5. 

« Je ne suis pas surprise de la quantité d'ingrats 

que j'ai faits : cela se tourne à leur honte et non à la 
mienne, et je les méprise trop pour souhaiter de m'en 
vanger. En récompense, j'estime fort les honnêtes gens ; 
c'est par cette raison, Monsieur, que vous devez être 
sûr de la mienne et de l'amitié sincère que j'ay pour 
vous, dont je vous suplie très humblement de ne pas 

douter 

« Princesse des Ursins. » 

Reçue assez froidement à Versailles où la poursuivait 
la rancune du duc d'Orléans, elle obtint cependant que 
sa pension de vingt mille livres rat convertie en qua- 
rante mille livres de rentes sur l'Hôtel-de- Ville, demanda 
à la Hollande un asile qui lui fut refusé, qu'elle trouva 
enfin à Gênes, où elle vécut de 1710 à 1719, « toujours 
supérieure aux événements. » Gomme elle ne pouvait 
vivre sans se mêler de politique, elle tourna ses 
pensées vers Rome, et fit si bien que la cour d'Espagne 



UNE FEMME PREMIER MINISTRE l63 

l'y vit arriver sans regret, d'autant mieux que le Régent 
et Philippe V étaient en guerre ouverte. Elle quitta 
donc Gênes, et fut reçue avec beaucoup de considéra- 
tion par le pape et le Sacré Collège dans cette Rome 
où elle avait passé jadis tant d'années, où elle retrouva, 
disgracié à son tour, cet Albéroni dont elle avait été la 
protectrice, la dupe et la victime. Alors elle s'attacha 
aux Stuarts, à ceux que les Jacobites appelaient : le 
roi et la reine d'Angleterre, et ne tarda pas à les gou- 
verner. « C'était, observe Saint-Simon, une idée de 
cour et un petit fumet d'affaires, pour qui ne s'en pou- 
vait plus passer. Elle acheva ainsi sa vie dans une 
grande santé de corps et d'esprit, et dans une prodi- 
gieuse opulence,... toujours occupée du monde, de ce 
qu'elle avait été, de ce qu'elle n'était plus, mais sans 
bassesse, avec courage et grandeur. » Et elle mourut à ' 
Rome, après une courte maladie, le 5 décembre 1722, 
âgée de plus de quatre-vingts ans. 

Tout bien pesé, de 1701 à 1714, M me des Ursins a 
bien mérité des deux monarchies qu'elle servait, et l'on 
ne saurait lui en vouloir si l'intérêt de son ambition 
se trouva d'accord avec l'intérêt de la France et de 
l'Espagne. Elle a commis des fautes, qui en doute? 
confondu parfois l'intrigue et la politique, justifié 
d'avance la fameuse définition de Beaumarchais : rien 
de plus certain. Mais combien peu, parmi les hommes 
d'État, ont le droit de lui jeter la pierre, combien peu 
ont eu l'art de subordonner les personnes aux choses, 
de ne jamais dépasser dans l'effort la nécessité, dans 
l'acte la mesure! Qu'ils sont rares ceux qui ont fait 



l64 DEUXIÈME CONFÉRENCE 

litière d'eux-mêmes, qui ont toujours eu leur cœur dans 
leur tête, qui pourraient répéter à leurs ennemis le mot 
'hautain d'un diplomate français à M me des Ursins : 
«c Lorsque je vous ai heurtée, c'est que la justice et la 
vérité vous ont rencontrée sur leur chemin ! » 



TROISIÈME CONFÉRENCE 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT 



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Mesdames, Messieurs, 

On dit, on répète sans cesse que deux puissances 
sociales, les salons et l'opinion publique, sont écloses en 
môme temps, dans les premières années du xvni* siècle, 
que ceîle-ci a rencontré chez ceux-là un foyer, un asile 
d'où elle s'est élancée pour conquérir le monde, qu'ils 
ont devancé pour elle la presse, les parlements, les 
chemins de fer, le télégraphe, qu'eux-mêmes ont tiré de 
cette alliance de merveilleux avantages, qu'en deve- 
nant le centre du mouvement intellectuel, ils ont exercé 
nne influence considérable sur les destinées de la nation 
à la tête de laquelle ils brillaient, entourés d'un cor- 
tège de savants, de philosophes et de lettrés. Cette 
thèse met en avant des témoignages si graves, elle a si 
bien tous les caractères de la chose jugée sans appel, 
qu'on aurait mauvaise grâce à la révoquer en doute, et 
qu'on ose tout au plus y proposer quelques tempéra- 
ments. Et de constater que l'histoire des salons com- 



l66 TROISIÈME CONFÉRENCE 

mence réellement au xvi° Siècle, que l'hôtel de Ram- 
bouillet, par exemple, joue un grand rôle au siècle 
suivant, qu'il a contribué à fixer la langue française, à. 
améliorer la morale sociale et même la morale sans 
épithète, en protestant contre la grossièreté du temps, 
contre le libertinage de la Cour, cette remarque fait 
échec à l'opinion consacrée, tout au moins la précise 
en déterminant ses limites et son cadre de vérité. De 
même peut-on soutenir que l'opinion publique n'a pas 
surgi brusquement, comme un champignon pousse en 
forêt, qu'on en trouve cent ébauches éparses et diffu- 
ses, mille manifestations plus ou moins éclatantes qui 
lui constituent des titres de naissance, comme on voit 
un Vinci tracer vingt figures avant de rencontrer la 
forme qui sera appelée chef-d'œuvre. N'est-ce pas l'opi- 
nion publique qui commence à s'affirmer avec les Croi- 
sades, l'émancipation des Communes, la Réforme, la 
Ligue, les États-Généraux? Ne la retrouve-t-on pas 
toute vibrante, déchaînée et encore inconsciente, dans 
les troubles de la Fronde? Et, même sous Louis XIV, 
en pleine idolâtrie monarchique, malgré les sévérités 
du pouvoir le plus ombrageux, n'est-ce pas elle qui 
apparaît, comprimée, nullement anéantie, dans les que- 
relles du jansénisme, du quiétisme, dans le mouvement 
pyrrhonien où se jettent tant d'intelligences ? Ainsi, à 
certaines heures de l'histoire, des cocardes, des courses 
de chars, la musique, deviennent pour d'autres peuples 
le moyen de proclamer le vieil instinct palpitant de 
liberté, de mettre dans une petite chose toute leur âme, 
désirs, passions, espérances. 
Ce qui reste vrai d'ailleurs, c'est que, au xvin e siècle, 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT 167 

les salons étendent leur domination en tous sens, que 
la Philosophie, l'Économie politique et la Politique y 
pénètrent à la suite de la Littérature, c'est que l'opinion 
publique se constitue, s'organise, héritière des géné- 
reux efforts du passé, du prestige monarchique qui 
s'écroule, qu'elle vit alors d'une vie distincte, se déve- 
loppant avec la rapidité d'un jeune géant, audacieuse, 
ironique et sensible, passionnant ses rêves, et comme 
emportée par un joyeux délire vers les horizons infinis, 
vers une foi nouvelle dont la Révolution promulguera 
le symbole. Et puis aussi, les salons du XVIII e siècle 
seront ce qu'ils furent au début : des écoles de civilisa- 
tion, où l'art de la causerie, le loisir des grandes exis- 
tences produisent, grâce aux femmes, une incomparable 
douceur de vivre, où la métaphysique du sentiment, la 
science de l'amour et de ses nuances infinies restent en 
somme la principale question. 

Voici par exemple M m * de Lambert qui, née en 
1646, morte en 1753, continue noblement les traditions 
de l'hôtel de Rambouillet, sert en quelque sorte de trait 
d'union entre les deux siècles. C'est un des derniers 
salons de l'un, c'est le premier salon de l'autre. Les 
deux marquises ont plus d'un trait commun, le goût de 
l'esprit et des gens d'esprit, le culte de la morale, de 
la politesse et du beau langage, le talent d'attirer et 
de retenir la compagnie la plus illustre : toutes deux 
préservent leur salon de cette peste du jeu qui sévis- 
sait (1) dans les maisons les plus considérables, chez 



(1) Voir le tome III de cet ouvrage au chapitre sur la cour de 
Louis XIV. 



*68 TROISIEME CONFÉRENCE 

le roi et les princes du sang; toutes deux sont pré- 
cieuses dans le meilleur sens du mot, 

La préciosité restaurée vers la fin du xvn* siècle 
fournira une carrière assez éclatante avec Fontenelle, 
avec Marivaux (i); et Ton a remarqué que ni La 
Bruyère, ni Fénelon lui-même, n'en sont exempts, que 
Massillon et Montesquieu lui ont payé tribut. Le Sage, 
qui n'aimait point les bureaux d'esprit, a, dans Gil Bios 
et le Bachelier de Salamanque, raillé l'Académie de 
Petapa, les métaphores et ligures outrées du langage 
preconchi chez M me de Lambert; et il apparaît assez 
clairement que le marivaudage, ce fils de la préciosité, 
vient en droite ligne des salons, que le style de Mari- 
vaux est parfois celui des coteries qu'il fréquente. 
Mais d'entendre les coryphées de l'hôtel Lambert 
subtiliser sur l'amour à la façon de Voiture ou de 
Benserade, appeler une haie, : le suisse du jardin ; la 
violette : la grisette des fleurs ; le gazon : un canapé 
sauvage, de voir se perpétuer ce caractère ou ce tra- 
vers de la pensée dont le xvi e siècle, Rome et la Grèce 



(i) Consulter aussi : Marteaux, sa vie et ses œuvres, par Gus- 
tave Larroumet. — Mary Summer : Quelques salons de Paris au 
XVIII* siècle. — Œuvres morales de M»* de Lambert, avec une 
préface de M. de Lescure, 2 vol. — Journal et Mémoires de Ma- 
thieu Marais, du président Hénault, du marquis d'ARGBNsoN. — 
D'Alembert : Éloges académiques. — Lettres de M. de La Moiie 
(1554). — Sainte-Beuve : Causeries du Lundi, tome IV. — H. Ri- 
gault : Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes. — Le 
Sage : Le Bachelier de Salamanque, p. 3ga. — Lettres d'Adrienne 
Lecouçreur, publiées par M. Monval, Pion, 189a. — Baron Gaston 
de Montesquieu : Pensées et Fragments inédits de Montesquieu. — 
VHôtel de Rambouillet, voir le premier volume de cet ouvrage. 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT itX) 

même offrent déjà tant d'exemples, ceci prouverait, ce 
semble, que préciosité et marivaudage sont inhérents à 
une certaine nature d'esprits auxquels l'atmosphère un 
peu artificielle des salons convient à merveille, dont 
elle développe les qualités jusqu'à l'abus. 

Ce qui marque une différence importante entre les 
deux ruelles, c'est, dit M. Brunetière, dans la seconde, 
« la préoccupation des principes nouveaux qui fermen- 
tent à la fin du règne de Louis XIV, s'agiteront presque 
librement pendant la Régence, et dont aucune force ne 
saura arrêter l'expansion désormais ; c'est le souci de 
la modernité, en un mot. » Sans doute, ce souci ne se 
traduit guère que par des causeries discrètes, des let- 
tres où éclate le zèle de la chose publique ; nous som- 
mes loin des conversations à faire tonner des Vendôme 
et des salons qui suivront ; mais M me de Lambert et ses 
amis sont bel et bien grippés de philosophie, et pren- 
nent parti pour l'opinion où celle-ci a le plus à gagner. 
Ainsi, dans la Querelle des anciens et des modernes, où 
déborde en quelque sorte l'idée de progrès, ils sont pres- 
que tous modernes. Tandis que La Motte et Fontenelle 
soutiennent le choc, la marquise déclare tout net qu'elle 
n'aime pas Homère ; mieux encore, elle dissuadera cette 
spirituelle de Launay d'épouser Dacier. « Que feriez-vous, 
lui dit-elle, avec un homme hérissé de grec, et quel cas 
ferait-il de vous qui n'en savez pas un mot? » On aime 
à croire qu'elle pensa surtout à la différence d'âge, 
qu'elle repoussait Dacier pour son amie, non comme 
admirateur des anciens, mais comme trop ancien. 
M me de Lambert appelait un jour Dieu : l'Être suprême, 



I70 TROISIÈME CONFERENCE 

et ce n'est pas la marquise de Rambouillet qui aurait 
hasardé cette définition : « J'appelle peuple tout ce qui 
pense bas et communément, la cour en est remplie ; » 
encore moins cette maxime qui annonce l'ère de la sen- 
sibilité : « Il faut traiter ses domestiques comme des 
amis malheureux. » Rien de semblable dans les 
déduits de l'hôtel de Rambouillet, car on ne saurait 
comparer à la Querelle des Anciens celle des Jobelins 
et des Uranistes : il respire la foi monarchique et 
religieuse la plus correcte, un esprit de cour que prin- 
ces, princesses du sang, grands seigneurs alimentent 
par leurs fréquentes visites. Et sans doute M me de Lam- 
bert a grand soin d'attirer les gens de condition, mais 
l'esprit de cour s'est modifié singulièrement, et les 
d'Argenson, les Valincourt, les Sainte- Aulaire, la du- 
chesse du Maine, la duchesse de Ne ver s,, la duchesse 
de Villars, la duchesse de Gontaut qui le représentent 
chez elle, reflètent ses métamorphoses. La marquise de 
Rambouillet reçoit un nombre considérable d'académi- 
ciens, et peut-être a-t-elle contribué secrètement à 
l'élection de quelques-uns, mais aucun document n'at- 
teste son action en ce sens : la marquise de Lambert 
non seulement accueille les membres de l'Académie 
des Sciences et de l'Académie française, mais, pendant 
près de vingt ans, son cabinet est l'antichambre de 
celle-ci; avec Fontenelle et La Motte, elle fait la moi tié 
au moins des élus, et d'Olivet, Mathieu Marais, pestent 
à maintes reprises contre la faction ou la Case Lamber- 
tine qui démolit leurs plus belles combinaisons. La 
voilà donc en contact plus direct avec le public, ayant 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT I7I 

maille à partir avec les chansonniers, prêtant davan- 
tage le flanc à la critique que l'autre marquise. 

On a prétendu que l'esprit est venu tard au xvn e siè- 
cle, qu'en 1687 il avait à peine quelques années de date, 
qu'à l'hôtel de Rambouillet on se contentait de disser- 
ter. Gomme si Bautru, Bois-Robert, Tréville, Retz, 
Bussy-Rabutin, M me Cornuel, M™ de Sévigné, La Roche- 
foucauld, pour ne citer que quelques noms, n'avaient 
pas écrit ou parlé auparavant ! Et je veux qu'on admirât 
chez Arthémise les tirades un peu pompeuses de Balzac, 
mais il suffit de lire les mémoires du temps pour recon- 
naître que les habitués de la maison font assez bonne 
figure; leurs mots défraient la ville et la Cour ; la grâce, 
la repartie alerte, la raillerie même et la mystification 
aimable sont en grand honneur en ce lieu. Et à son 
tour, l'hôtel Lambert (1) avait ses jours de lectures 
solides, de conférences académiques : c'est là qu'on 
venait chercher « ces joies sérieuses qui ne font rire 
que l'esprit. » Gomme on voit, les deux salons gardent 
leur originalité, leurs traits distinctifs et leurs points 
de ressemblance. 

La marquise de Lambert avait pour père Etienne 
Marguenat de Courcelles, maître ordinaire à la Cour 
des comptes; il mourut encore jeune, et sa femme, de 
vertu assez fragile, se remaria avec Le Goigneux de 



(1) C'était, on l'a dit, l'hôtel de Rambouillet présidé par Fonte- 
nelle, et où les précieuses corrigées se souvenaient de Molière. 



172 TROISIÈME CONFÉRENCE 

Bachaumont, président à mortier au Parlement de 
Paris, homme d'esprit, épicurien et grand ami de Cha- 
pelle avec lequel il a composé cet agréable Voyage qui 
leur assure une petite place dans notre histoire litté- 
raire. C'est à lui que la Fronde doit son nom ; devenu 
vieux, songeant à faire une fin chrétienne, il dit à ses 
amis étonnés de la métamorphose : « Un honnête homme 
doit vivre à la porte de l'église et mourir dans la sacris- 
tie. » Frappé des heureuses dispositions de M lte de 
Cour celles, il se plut à cultiver son intelligence ; dès son 
enfance, elle recherchait la solitude, aimant à lire en 
s on particulier, prenant d'elle-même l'excellente habi- 
tude de faire des extraits de ses lectures, et portée par 
la tournure de son esprit vers ces réflexions et maxi- 
mes qui sont en quelque sorte les médailles de la con- 
versation. En 1666, âgée de dix-neuf ans, elle épouse le 
marquis de Lambert, brillant officier qui fit avec Vil- 
lars les dernières campagnes du grand Condé, les pre- 
mières de Luxembourg, et mourut en 1686 lieutenant 
général des armées du roi, gouverneur de la ville et du 
duché de Luxembourg. Après de longs et pénibles pro- 
cès avec la famille de son mari, elle resta maltresse 
d'une belle fortune dont elle résolut d'user en secourant 
les malheureux, en ouvrant « un asile aux Muses et aux 
Grâces. » 

Le duc de Nevers lui ayant cédé une aile du palais 
Mazarin, elle éleva à ses frais le bâtiment qui existe 
encore rue Colbert, 12, et c'est là que pendant vingt- 
trois ans, de 1710 à 1733,. elle reçut deux fois par 
semaine les personnages les plus distingués de son 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT I?3 

temps, le mercredi étant plus spécialement réservé aux 
gens du monde, le mardi appartenant aux lettrés, aux 
savants et aux artistes ; les amis particuliers de la mar- 
quise avaient le privilège des deux jours, établissaient 
entre eux une liaison, une solidarité sympathique. Être 
invité aux réceptions du Palais Mazarin équivaut près - 
que à un brevet d'esprit. On ne s'y laisse envahir ni par 
les choses ni par les personnes ; point de nuits blanches 
comme à Sceaux, point de jeu, point d'agiotage, mais 
des dîners, des soupers précédés, suivis d'entretiens, de 
lectures et de discussions scientifiques ou littéraires, 
égayés de loin en loin par la musique et des matinées 
dansantes où la grâce et la beauté de la maréchale de 
Villars sont fort admirées. Tout chez M me de Lambert 
est discrétion, prudence, décorum, elle déteste le ton 
grivois, « le ton grenadier, » laisse ignorer autant que 
possible sa vie et ses ouvrages, paie même deux cents 
écus pour qu'on détruise l'édition d'un écrit imprimé 
sans son aveu. Que dis-je ! Elle aurait poussé l'amour 
du mystère jusqu'à tenir secret un second mariage de 
conscience ou de raison, contracté en plein âge dargen t, 
avec le marquis de Sainte-Aulaire, l'aimable auteur de 
cet impromptu ; 

La divinité qui s'amuse 

A me demander mon secret, 
Si j'étais Apollon, ne serait point ma Muse; 
Elle serait Thétys et le jour finirait. 

Il est vrai que la mode justifiait amplement ce luxe 
de précautions ; mais le secret de ce mariage d'automne 



1^4 TROISIÈME CONFÉRENCE 

ne serait-il pas dans des arrangements de famille, dans 
ce fait bien simple que la fille de M me de Lambert 
avait épousé le propre fils de Sainte-Aulaire (i)? Le 
président Hénault, en même temps qu'il révèle ce trait, 
trace ce croquis des réceptions du Palais Mazarin. 

« Voici une maison toute différente des autres : c'est 
celle de M me la marquise de Lambert. Elle est connue 
par quelques pièces de morale qui ont fait estimer son 
talent pour écrire, la délicatesse de son esprit et sa 
connaissance du monde : on s'apercevait qu'elle était 
voisine du temps de l'hôtel de Rambouillet, elle était 
un peu apprêtée, et n'avait pas eu la force de franchir 
les barrières du collet monté et du précieux ; c'était le 
rendez-vous des hommes célèbres : Fontenelle, Sacy, 



(i) c M"" de Lambert laissa deux enfants : la marquise de Sainte- 
Aulaire, femme d'un esprit raisonnable, et qui passa sa vie 
auprès de sa mère. Son fils, le marquis de Lambert, était un homme 
de mérite ; il avait fait la guerre avec le duc d'Orléans régent, qui 
en faisait cas. C'était un homme particulier et tout à fait misan- 
thrope, dont la misanthropie, comme de raison, vint échouer à 
une femme coquette qui s'en ht épouser : c'était la marquise de 
Locmaria. Cette femme, dont la conduite extérieure n'avait rien 
de reprochable, était fort avant dans le monde, point méchante, 
d'une gourmandise distinguée, et cherchant à plaire à bride abat- 
tue. Elle mourut après onze ans de mariage, le 3 mai i^36... Son 
mari, qui n'était plus jeune, se remaria avec M Ue de Menou, 
sœur de la marquise de Jumilhac. Il eut tout lieu de se 
louer de ce second engagement. La marquise de Lambert ne 
s'occupa que de le rendre heureux ; et à sa mort, sa bonne con- 
duite lui mérita la considération et l'attachement des deux héri- 
tiers de son mari, MM. de Lillebonne et de Beuvron. Elle jouit 
aujourd'hui de l'estime de tous les honnêtes gens, sa maison 
est le rendez-vous de ce qu'il y a de plus considérable à la ville, 
à la cour et parmi les ministres étrangers. » (Mémoires du prési- 
dent Hénault, p. 104.) 



LE SALON DB LA MARQUISE DE LAMBERT I?5 

l'abbé Mongault, etc. Il fallait passer par elle pour 
arriver à l'Académie française ; on y lisait les ouvrages 
prêts à paraître. Il y avait un jour de la semaine où 
Ton y dînait, et tout l'après-dlner était employé à ces 
sortes de conférences académiques. Mais, le soir, la 
décoration changeait ainsi que les acteurs, M me de 
Lambert donnait à souper à une compagnie plus 
galante, elle se plaisait à recevoir les personnes qui se 
convenaient ; son ton ne changeait point pour cela, et 
elle prêchait la belle galanterie à des personnes qui 
allaient un peu au delà. J'étais des deux ateliers ; je 
dogmatisais le matin, et je chantais le soir. 

« On croit qu'elle s'était remariée au marquis de 
Sainte-Aulaire. C'était un homme d'esprit qui ne s'avisa 
qu'à plus de soixante ans de ses talents pour la poésie, 
et que M mc de Lambert, >dont la maison était rem- 
plie d'académiciens, fit entrer à l'Académie française, 
non sans assez de résistance de la part de Despréaux 
et de quelques autres, résistance qui n'était pas fon- 
dée... » 

Avec plus de réserve et moins de précision, d'Argen- 
son donne une note à peu près pareille dans une page 
d'où s'exhale un parfum d'émotion reconnaissante, 
assez rare de la part d'un homme qui écrit plutôt en 
Alceste qu'en Philinte. 

a Août 1^33. — J'ai perdu, le mois passé, la marquise 
de Lambert qui, quoique âgée de quatre-vingt-six ans, 
était mon amie depuis longtemps. Les savants et les 
honnêtes gens se souviendront longtemps d'elle... On a 
imprimé d'elle, sans sa participation, les Conseils d'une 



1^6 TROISIÈME CONFÉRENCE 

mère à son fils et à sa fille et ses Sentiments sur les 
femmes, Ces ouvrages contiennent un résumé complet 
de la morale du monde et du temps présent la plus 
parfaite. Il y avait quinze ans que j'étais de ses amis, 
et qu'elle m'avait fait l'honneur de m'attirer chez elle ; 
sa maison faisait honneur à tous ceux qui y étaient 
admis. J'allais régulièrement dîner chez elle les mer- 
credis qui étaient un de ses jours ; on y raisonnait sans 
qu'il fût question de cartes, comme au fameux hôtel de 
Rambouillet, si célébré par Voiture et Balzac. Elle 
m'avait voulu persuader de me présenter pour une 
place à l'Académie française, honneur qu'elle préten- 
dait qui me convenait et auquel je convenais ; elle 
m'assurait du suffrage de tous ses amis qui étaient en 
grand nombre à l'Académie. On lui avait même donné 
l'air ridicule d'une chose réelle, qui est qu'on n'était 
guère reçu à l'Académie qu'on n'allât chez elle. Il est 
certain qu'elle avait bien fait la moitié des académi- 
ciens. — J'ai appréhendé cet éclat ; l'envie et la satire 
des petits esprits prétendant à cette place, soit dans 
les auteurs, soit dans les gens du monde, la corvée 
d'une harangue en public, tant de fadaises m'ont 
rebuté... » 

Ainsi les sermons de galanterie platonique prêches 
par M me de Lambert ne persuadaient pas ou ne con- 
vertissaient point toutes ses catéchumènes. Hénault 
l'affirme, et la marquise savait sans doute à quoi s'en 
tenir sur des personnes telles que M 1110 de Murât, 
M lle de Gaumont La Force, dont les équipées font penser 
à certaines filles d'honneur de Catherine de Médicis. 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT IJJ 

Mais dans un troupeau si nombreux, comment éviter 
quelques brebis galeuses, surtout lorsque les péche- 
resses ont de l'esprit, quelque talent, de la beauté, 
appartiennent à la meilleure compagnie et, laissant 
chez elles leurs défauts, arborent la livrée du salon 
où elles sont admises? N'a-t-on pas constaté en tout 
temps ce goût des honnêtes femmes pour les coquettes 
et les mauvais sujets, attraction bizarre faite de curio- 
sité mal définie, d'indulgence chrétienne ou mondaine, 
d'un vague espoir de les ramener au bien, sentiments 
que ceux-ci exploitent à merveille ? Tout ce qu'on peut 
se flatter d'obtenir, c'est qu'elles figurent à titre 
d'exception, non comme règle. Aussi les panégyristes 
de M me de Lambert ne sauraient-ils tirer gloire pour 
elle de ce que Voltaire, M me de Tencin, M me du Deftand, 
n'ont point fait partie de son cercle ; son véritable titre 
d'honneur, c'est d'avoir imposé sa volonté à tant de 
personnages, dominé l'opinion plus qu'elle ne l'a suivie, 
préservé son salon des hypocrisies de dévotion de la 
fin du règne de Louis XIV et des folies de la Régence, 
allumé une sorte de phare spiritualiste, et montré que 
la décence, la vertu, n'excluent nullement le charme, 
mais donnent à l'esprit un ragoût piquant. 

Parmi les autres femmes qui fréquentent chez la mar- 
quise, citons : M lle de Launay, à laquelle on doit les 
mémoires les plus spirituels sortis d'une plume féminine 
au xvm e siècle ; — M mo de Fontaine-Martel, auteur de 
jolis romans où Voltaire aurait trouvé le sujet de deux 
tragédies. H faut croire que M™ de Lambert ne fait pas 
de sa préciosité un article d'exportation, car les soupers 



I78 TROISIÈME CONFÉRENCE 

de M me de Fontaines sont très aimables, mais très 
libres, Voltaire donne le ton, s'installe longuement 
chez « cette déesse de l'hospitalité : » il y joue Zaïre en 
1^32 avec M 1Ie de Grandchamp, M lle de Lambert, le mar- 
quis de Thibouville, M. dTIerbigny. Son amie a l'esprit 
tolérant, fort sceptique même, faillit mourir dans l'im- 
pénitence finale, et ce même Voltaire eut toutes les 
peines du monde à la décider aux cérémonies du départ. 
Elle demanda en expirant quelle heure il était, et 
ajouta : « Dieu soit béni ! Quelque heure qu'il soit, il 
y a toujours un rendez-vous. » — M mc de Caylus, dont 
les Souvenirs donnent l'impression d'un parfum très 
pénétrant enfermé dans une fiole minuscule, eut 
aussi un salon où La Fare et Villeroy lui donnaient 
la réplique : et tel est l'enchantement de son esprit, 
telle l'ivresse de sa grâce, que, même dans l'âge mûr, 
« il était difficile de vivre auprès d'elle sans devenir 
son ami et son amant »; amant signifie ici admira- 
teur. Elle c< menait plus loin qu'Hélène, elle répandait 
une joie si douce et si vive, un goût de volupté si noble 
et si élégant dans l'âme de ses convives, que tous les 
âges et tous les caractères paraissaient aimables et heu- 
reux. » — « Vous savez bien vous passer des plaisirs, 
lui dit sa tante M me de Maintenon, mais les plaisirs ne 
peuvent se passer de vous. » — M me d'Aulnoy fort 
célèbre jadis pour son esprit, surtout pour ses livres 
qu'on a profondément oubliés, sauf peut-être ses contes 
de fées et son Voyage en Espagne ; — M me de Sainc- 
tonge, écrivain polygraphe, poétesse, romancière, his- 
torienne, faiseuse d'opéras, ballets, idylles, épîtres, 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT I?9 

élégies, énigmes, épigrammes et chansons à boire ; 
remarquons en passant que les femmes écrivains pul- 
lulent déjà ; — ; Catherine Bernard, petite-nièce de Cor- 
neille, couronnée par l'Académie française ; Fontenelle 
son oncle passait pour n'être pas étranger à ses tra- 
gédies et romans. 

Du côté des hommes, et un peu pêle-mêle : Louis de 
Sacy, un des premiers avocats de son temps, moraliste, 
traducteur élégant des lettres de Pline le Jeune, réputé 
davantage encore pour la noblesse de son caractère 
que pour son talent, un des rares défenseurs des 
Anciens chez la marquise (i) : à l'hôtel Lambert il est 
l'ami de l'âme, le confident de la pensée intime, des 
soucis matériels, car il a beaucoup contribué au gain 
des procès ; comme Montaigne il est amoureux de 
l'amitié. « Tous ceux qui avaient besoin de lui deve- 
naient ses amis, dit Montesquieu qui lui succéda à 
l'Académie française ; il ne trouvait presque pour 
récompense à la fin de chaque jour que quelques 
bonnes actions de plus. » — D'Ortous de Mairan, de 
l'Académie des Sciences et de l'Académie française, 
une sorte de Humboldt, également versé dans la 
musique, la peinture, la sculpture, l'antiquité, habile à 
mettre la grâce et l'esprit dans les chiffres, à passionner 



(i) < De bonne heure, dit la marquise, M. de S... a su acquérir 
cette fleur de réputation qui répand une odeur sur le reste de la 
vie ; il a fait taire l'envie, et l'a fait consentir, pour la première 
fois, que le mérite ait cours... M. de S... peint son cœur et ses 
mœurs dans tout ce qu'il fait, il aime la vertu, il la médite et en 
nourrit son âme..., il ne touche à rien qu'il ne l'orne..., sa probité 
est un heureux présage pour la cause qu'il soutient. » 



iSo TROISIÈME CONFÉRENCE 

les- abstractions. Certain mardi, la marquise se trouve 
seule de son avis dans une discussion, et, un peu 
dépitée de son isolement : a Vous êtes tous des igno- 
Dants> s'écrie-t-elle en riant, je proposerai la question à 
mon Mercredi, je gage qu'il pensera comme moi. » 
Mairan, se penchant à son oreille, murmura : « En 
dMes-vons bien autant à votre Mercredi? » — Mon* 
gaull r traducteur des lettres de Cicéron à Atticus, 
membre des deux Académies, précepteur du pieux 
LmhLs. d'Orléans, atteint d'un pessimisme né de l'am- 
bition, déçue et d'une santé défaillante, célèbre pour ses 
vapeuss. dent il donnait cette définition : a C'est une 
tenante, maladie, elle fait voir les hommes comme ils 
sont, yy — L'abbé de Choisy, qui aurait écrit ses 
étranges Mémoires sur la prière de M me de Lambert, et 
déterjauaé celle-ci à composer ses Réflexions sur les 
femmes ; cet étourdi gracieux, ce curieux en toutes 
choses^ dont sa mère fit une sorte de petite maîtresse, 
qui. $a?da. toute sa vie la manie de se travestir en 
femme au moral et au physique, eut cette plaisante 
boutade lorsqu'il termina son Histoire de l'Église en 
onze volumes : « Grâce à Dieu, mon histoire est faite, 
Xe vais me mettre à l'apprendre. » — Chaulieu, un Ana- 
créon diplomate, favori des Vendôme, arbitre de leurs 
plaisirs, leur juge mais surtout leur complice, le type de 
FaB5é courtisan et parasite. — Les deux frères Boivin, 
deux érudits de premier ordre, membres de. l'Académie 
«lie» Inscriptions, fort épris de littérature, possédés de 
la. rage, de rimer de mauvais vers, et qui trouvaient à 
qui» parier avec Fabbé Fraguier, Gédoyn, Boze, l'abbé 
Alary, Fourmont, Massieu. L'un d'eux, grincheux 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT 1$f 

de la plus belle eau, entretînt avec l'abbaye de 4a 
Trappe, pour une redevance de 24 sous, thi procès 
interminable où il mangea 12,000 livres ; quand l'affaire 
fut tranchée définitivement, il dit à la marquise qu'il 
avait gagné son procès pendant douze ans, et ne Tarait' 
perdu qu'un jour. — L'abbé Terrasson, de T Académie 
française et de l'Académie des Inscriptions, passa une 
partie de sa vie à traduire Diodore de Sicile peur prou- 
ver que les anciens sont des radoteurs •: pfoifosopftie 
et bon géomètre, ses mots, sa naïveté, sa nwdetitâe, 
faisaient pardonner son pyrrhonisme. Au temps de 
Law, lorsqu'on remboursa les billets de banque, $1 
demanda sans y mettre malice : « Quand est-ce 
qu'on rembourse la religion ?» Il était des dimanches 
de son ami Falconet, médecin consultant du roi., 
assemblées qu'il avait surnommées : la messe des 
gens de lettres. Un de ses amis s'étonnant qu'une for- 
tune imprévue ne lui eût point tourné la tête " « Je 
réponds de moi jusqu'à un million, dit-il. » 'Quand on 
voulut le confesser in extremis, il dit au prêtre qui se 
présentait : « Monsieur l'abbé, je suis trop faible pour 
parler, et ne me souviens de rien, mais je <vous prie 
d'interroger ma gouvernante , elle sait tout. » lie con- 
fesseur essaya cependant de le questionner : jk Voyez, 
Monsieur l'abbé, si vous avez été luxurieux dans votre 
vie. — Madame Luquet, ai-je été luxurieux ? demanda 
le mourant. — Un peu, Monsieur l'abbé. — Un peu, 
Monsieur, » répéta le malade. 

A côté de Terrasson, voici le marquis de Lassay, un 
héros de roman, dit M. Pierre de Ségur, marié à cette 
Marianne Pajot, fille d'un apothicaire, dont la beauté, 



18a troisième conférence 

la vertu, la hauteur d'âme et l'esprit avaient enflammé 
Charles IV au point qu'il voulait renoncer à ses duchés 
de Lorraine et de Bar pour l'épouser, remarié en se- 
condes noces à une fille naturelle légitimée de M. le 
Prince et de la comtesse de Marans. Il avait, Saint- 
Simon le reconnaît, de l'esprit, de la lecture, de la 
valeur, et cependant ne fut jamais que de» faubourgs, 
parce qu'on ne le mit point en œuvre, qu'on ne lui per- 
mit pas de déballer sa marchandise, sans doute aussi 
parce qu'il n'aimait pas l'obéissance, était esclave de 
son imagination, et, pour ses frasques de jeunesse, sur- 
nommé : le don Quichotte moderne. En dépit de ses 
écrits, il reste un homme du monde, un des représen- 
tants les plus achevés de la bonne compagnie dans ces 
petites cours des Condé, des du Maine, des Conti ; il 
parle sa langue en perfection et il est réputé si bon 
arbitre du goût qu'on ne s'étonnera pas trop de l'en- 
tendre dire que, de toutes les charges du royaume, celle 
de roi serait celle dont il se sent le plus capable (i). 

Le don de repartie ne lui faisait pas plus défaut que 
la bonne opinion de soi-même, et, à peine âgé de huit 
ans, il ripostait vertement à un sien oncle, personnage 
falot et ridicule, qui voulait savoir à quoi il pensait : 
« Je songe que j'ai ouï dire qu'à mon âge tu étais aussi 
joli garçon que je suis, et que j'ai peur qu'au tien je ne 



(i) Pierre de Segur : Gens d'autrefois, in-ia. Calmann-Lévy. — 
Sainte-Beuve : Causeries du Lundi, tome IX. — Recueil de diffé- 
rentes choses, par le marquis de Lassay. — Lettres galantes de 
Mme Desnoyers, — Mémoires de Saint-Simon, du marquis de 
Sourchbs. — Journal de LuYNes. 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT l83 

sois aussi sot que tu es. » Plus tard, il écrivait qu'il fau- 
drait avaler un crapaud chaque matin pour ne trouver 
plus rien de dégoûtant tout le reste de la journée, 
quand on doit la passer dans le monde. Et à quelqu'un 
qui s'étonnait de son goût pour la solitude : « 11 faut, 
dit-il, diablement aimer ses amis pour les voir. » Cepen- 
dant sa seconde femme, l'ingrate et bizarre Julie, le fit 
quinaud, un jour qu'il s'échauffait à célébrer la vertu de 
M me de Maintenon : « Comment faites-vous, Monsieur, 
pour être si sûr de ces choses-là? » s'écria-t-elle. Est-ce- 
en pensant à cette passion malheureuse qu'il a dit que 
les femmes ne sont nées que pour l'amour? Toujours 
est-il qu'il soupira jusqu'à son dernier jour, et il avait 
alors quatre-vingt-six ans, et qu'il aurait pu appliquer 
à Marianne Pajot, à M me de Saint-Just, son épitaphe de 
la marquise de Bouzoles : 

La mort seule les sépara, 
Leur amitié tendre et fidèle ( 
Aux amants, un jour, servira 
Ou de reproche ou de modèle. 

Mais on n'en finirait pas d'énumérer tous ceux qui 
traversèrent ou fréquentèrent d'une façon suivie le sa- 
lon de la marquise de Lambert : de simples hommes d'es- 
prit : l'abbé de Pons (i), Melon, l'abbé de Bragelonne ; 



(i) L'abbé de Pons, bossu, riait le premier de sa difformité ; il 
répondit à quelqu'un qui lui parlait sans le connaître : « Mon- 
sieur, je ne suis pas le bossu que vous cherchez. » 



l84 TROISIÈME CONFÉRENCE 

des comédiens, des artistes : Adrienne Lecouvreur, 
Baron, les Couperin, La Rivée, Thénard, Antier; des 
compositeurs, des auteurs dramatiques : Campistron, 
Danchet, Campra, Rameau, Marivaux; des peintres 
célèbres, des collectionneurs : Wattean, Hyacinthe 
Rigaud, Nattier, le chevalier de Crozat, Mariette. 
Et voici un nouveau caractère de la société du 
xvui* siècle : des acteurs admis dans cette maison à 
cause de leur talent, la marquise protestant à sa façon 
contre la déchéance dont les frappe la loi politique et 
religieuse. 

Les deux héros du salon, Fontenelle et La Motte, 
régnent aussi bien aux mardis • qu'aux mercredis de 
M. Subtil, comme disaient avec un peu d'ironie les mar- 
distes. Et l'on a trop et trop bien parlé du premier 
pour qu'il soit nécessaire d'esquisser une fois de 
plus son portrait. Remarquons seulement qu'il publie 
en 1686 ses Entretiens sur la pluralité des mondes, 
mais qu'il compose beaucoup plus tard ses Éloges 
qu'un maître critique, M. Emile Faguet, appelle a des 
chefs-d'œuvre, de petites merveilles de vérité, de tact 
et de goût, » alors qu'il partage sa vie entre les aca- 
démies et les salons, qu'ainsi ces mêmes salons ne 
nuisent nullement à son talent. Il a réuni les goûts 
les plus divers, écrit des églogues prétentieuses, des 
tragédies plus que médiocres ; vulgarisateur élégant de 
la science auprès des gens du monde, précurseur dis- 
cret du xvin e siècle, il pousse jusqu'aux extrêmes 
limites l'art de l'ironie couverte, des insinuations conta- 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT l85 

gieuses. A la science, au travail, au plaisir, à la vertu 
même, il prend tout ce qu'ils peuvent renfermer de 
voluptés délicates ; il a toutes les variétés de l'esprit, le 
vrai et le faux, le simple et le subtil, le fade et le 
piquant, le profond et le léger, l'esprit de mots et celui 
d'anecdotes, l'esprit caillette et l'esprit de géométrie, 
l'esprit de paradoxe et l'esprit des lieux communs joli- 
ment vêtus, sans compter l'esprit de prudence qui flaire 
les obstacles, se résout en égoSsme transcendant, et 
empêche de jaillir l'étincelle du génie. Et cependant il a 
mérité l'éloge de Voltaire : 

L'ignorant l'entendit, le savant l'admira. 

Est-il vrai d'ailleurs qu'il n'ait point connu l'émotion, 
qu'il n'ait jamais ri ni pleuré, et doit-on prendre au pied 
de la lettre son mot à Diderot : « Monsieur, il y a 
quatre-vingts ans que j'ai relégué le sentiment dans 
l'églogue ? » Certes, il saupoudrait ses sentiments de 
sérénité, et ne vécut point ses cent ans en un quart 
d'heure, à la manière de ces fous et de ces passionnés 
qui gaspillent les plus beaux patrimoines de cœur ou 
de finance ; sans doute il écarta soigneusement de son 
chemin la douleur, la mélancolie, l'ambition ardente. 
Peut-être habitait-il les dehors de son âme, peut-être 
estimait-il que l'homme discret est celui que Ton croit 
insensible, et gardait-il comme une suprême pudeur le 
mystère de ses bonnes actions. N'est-elle pas d'un véri- 
table sage, cette habitude de jeter dans un coure sans 
les lire les brochures satiriques qu'on publiait contre 



l86 TROISIÈME CONFÉRENCE 

lui ? Et d'une philosophie indulgente qui apprécie Fini- 
mortel bienfait des illusions et des poétiques espé- 
rances, cette réflexion connue : a Si j'avais la main 
remplie de vérités (i), je me garderais bien de l'ouvrir? » 
Barbier, Prémonval, Brunel, d'autres encore le caution- 
nent ami fidèle, obligeant avec délicatesse, donnant aux 
services rendus la saveur de la grâce et de l'oubli. « Il 
y a trois choses, disait-il à un Mardi de la marquise, 
que j'ai toujours beaucoup aimées, et auxquelles je 
n'ai jamais rien compris : la musique, la peinture, les 
femmes; » et lorsque M me du Bocage lui marqua son 
étonnement de ce qu'on avait pu l'accuser de manquer 
de sensibilité, « c'est, reprit-il simplement, parce que je 
n'en suis pas encore mort. » De tels mots ne respirent 
point l'indifférence, mais l'équilibre d'un esprit pondéré 
qui ne veut demander ni donner aux choses ou aux 
personnes plus qu'elles ne méritent. 

Si Fontenelle devint un peu sourd à la fin de sa vie, La 
Motte, second dignitaire du palais Lambert, était devenu 
aveugle, ce qui nous a valu son délicieux reproche à un 
jeune homme qu'il avait heurté dans la foule et dont il 
avait reçu un soufflet : « Ah ! Monsieur, vous allez être 
bien Tâché ; je suis aveugle » Ne nous étonnons point si 
Fontenelle osa, en pleine Académie, rappeler l'affection 
de cet homme si charmant pour la duchesse du Maine, 
un sentiment très automnal, puisqu'il avait cinquante- 
quatre ans quand il prit feu, et la princesse cinquante, 



(i) « Triste comme la vérité, » dira Trudaine. 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT 187 

tout spirituel et demi-poétique, assez semblable à celui 
de Voiture pour M lle de Rambouillet, éclos d'un badi- 
nage épistolaire à propos de ces fameux Mardis où l'on 
n'était point accueilli sans une sorte d'élection. La 
Motte, dans l'histoire littéraire, est connu par l'irrécon- 
ciliable haine de J.-B. Rousseau, et par sa lutte contre 
M me Dacier dans la Querelle des Anciens et des Mo- 
dernes ; dans l'histoire sociale il prend rang parmi les 
esprits les plus délicats, ceux en qui l'énergie des con- 
victions, la tendresse veloutée de l'âme, produisent le 
plus charmant mélange. Lecteur incomparable, donnant 
à ses vers si médiocres le prestige de l'illusion (i), il a 
tout ce qui constitue le grand homme de salon, tout ce 
qui apporte la gloire viagère. Aussi prend-on plaisir à 
suivre les péripéties de cette joute épistolaire où la châ- 
telaine de Sceaux et l'académicien font assaut d'esprit 
et de bonne grâce, la princesse feignant de poser sa 
candidature aux Mardis de M me de Lambert, La Motte 
défendant avec mille coquetteries de paroles les appro- 
ches de la place, sans doute dans le but d'en faire dési- 
rer davantage la conquête. M Ile de Launay se chargea 
de les mettre aux prises en communiquant au Mardi 



(1) M w de Lambert célèbre avec emphase La Motte ; poète, phi- 
losophe, orateur, grand homme, rien n'y manque, et elle se flatte 
de le voir avec les mêmes yeux que la postérité le verra : c 11 
règne dans tout ce qu'il écrit une bienséance, un accord, une har- 
monie admirables. Je ne lis jamais ses ouvrages que je ne pense 
qu'Apollon et Minerve les ont dictés de concert. » De môme 
M ae Necker exaltait l'estimable Thomas. L'éloge de Fontenelle par 
M w de Lambert est plus simple, mieux nuancé, d'un goût assez 
fin. 



l88 TROISIÈME CONFÉRENCE 

une lettre de sa maîtresse ; celle-ci se plaint pour la 
forme de l'indiscrétion concertée, espérant bien en tirer 
pied ou aile, se distraire un instant, ce qui est le grand 
point aux yeux de cette débauchée d'esprit qui aurait 
mis le feu aux quatre coins du royaume pour conjurer 
ce monstre redouté : l'ennui. 

<c Au château d'Eu, le 16 août 1726. — Gomment, ma 
chère Launay, on fait lecture de mes lettres, en plein 
Mardi î En présence de l'abbé de Bragelonne ! Et c'est 
M me de Lambert et vous qui me fîtes cette trahison 1 . 
Encore passe si je n'étais exposée que le Mardi ; mais 
La Motte, Fontenelle, l'abbé Mongault, etc. ! Cela me 
fait trembler. M. de La Motte approuve ma mauvaise 
prose : tout comme il vous plaira. Si j'écrivais comme 
lui, je ne lui aurais pas tant d'obligation de vanter mon 
style ; mais je ne serais pas si honteuse qu'on le mît au 
jour... » 

Naturellement, M lle de Launay apporte cette nouvelle 
épître chez M me de Lambert, l'assemblée décide que La 
Motte répondra au nom du Mardi; celui-ci, après s'être 
fait un peu prier, accepte le rôle de secrétaire et débute 
de la sorte (1) : 

« Voici, Madame, un accident de votre voyage que 
vous n'aviez pas prévu, c'est la lettre que j'ai l'honneur 
de vous écrire au nom du Mardi. Je ne sais par quel 
caprice ce Mardi redoutable, qui a sous ses ordres le 



(1) Sur la duchesse du Maine, voir mon volume : La Comédie de 
Société au XVIH* siècle, in-ia. Calmann-Lévy. 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT 189 

secrétaire perpétuel de l'Académie, m'a chargé, moi, de 
vous remercier de la haute idée que vous aviez de nous. 
Quoi ! vous, Madame, qui, à ce qu'on raconte, passez 
sans émotion sur le pont (ruiné) de Poissy, vous que 
n'effrayent ni les canonnades, ni les tempêtes, ni les 
harangues, vous n'avez pu apprendre sans trembler que 
M lle de Launay nous avait lu vos lettres I II le faut 
avouer, Madame, vous aviez quelque raison de craindre. 
Il ne vous eût rien servi d'être princesse, si vos lettres 
n'avaient été charmantes. Vous avez été jugée comme 
une simple Scudéry : et l'exact M. de Mairan nous au- 
rait démontré sans miséricorde que vous n'aviez pas 
plus d'esprit qu'une autre, si la proposition eût été sou- 
tenable. Mais il a fallu se rendre de bonne grâce et con- 
venir que, toute Altesse que vous êtes, vous mériteriez 
bien d'être du Mardi. Vous n'en serez pourtant pas, 
Madame, et je vous en plains ; voilà ce que c'est que 
d'être princesse. Mais consolez-vous : vos lettres, vos 
rondeaux, vos amusement» en seront, et nous les traite- 
rons toujours comme de dignes associés. Nous les admi- 
rerons souvent par justice et par goût; et quelquefois, 
pour peu qu'ils donnent prise, nous les critiquerons 
pour maintenir la liberté. Enfin, Madame, on se dédom- 
magera de ne pas vous avoir en personne, par le plai- 
sir de dire ingénument de vous tout ce qu'on en pense, 
et avec des sentiments plus naïfs que votre présence ne 
le permettrait... Le Mardi, La Motte, secrétaire. » 

Toute ravie d'une pareille aubaine, la nymphe de 
Sceaux s'empresse de répondre sur le même ton : 

« O Mardi respectable ! Mardi imposant ! Mardi 



I90 TROISIÈME CONFÉRENCE 

plus redoutable pour moi que tous les autres jours de 
la semaine ! Mardi, qui avez éclairé tant de fois le 
triomphe des Fontenelle, des La Motte, des Mairan, des 
Mongault ! Et, pour dire encore plus, Mardi où préside 
M me de Lambert i Je reçois avec une extrême reconnais- 
sance la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. 
Vous changez ma crainte en amour, et je vous trouve 
plus aimable que les Mardis gras les plus charmants. 
Mais il manque encore quelque chose à ma gloire ; c'est 
d'être reçue à votre auguste sénat. Vous voulez m'en 
exclure en qualité de princesse, mais ne pourrais-je 
pas y être admise en qualité de bergère de Sceaux ? 
Ce serait alors que je pourrais dire que le mardi est le 
plus beau jour de ma vie. J'ai grand besoin de cette 
école pour apprendre à écrire et à parler; mais son 
secours ne m'est nullement nécessaire pour connaître 
et chérir le mérite de ceux qui composent vos merveil- 
leuses assemblées... » 

Conclusion : M me du Maine devient une mardiste, la 
marquise de Lambert va ramer avec ses amis à Sceaux 
sur les galères du bel esprit, les deux correspondants 
ne peuvent plus se passer l'un de l'autre. La duchesse 
raflble de son nouveau berger, un berger bien plus 
tendre que Sainte-Aulaire, et vraiment épris, elle lui 
écrit des billets d'une coquetterie raffinée, exige qu'il 
lui fasse des vers. On sait sa passion pour les vers, sa 
réponse un jour qu'elle se sentait fort souffrante : 
« Vous devriez bien faire des vers pour moi, je ne con- 
nais que ce remède qui me puisse guérir. » Et La Motte, 
qui mettait la prose bien avant la poésie pour exprimer 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT I9I 

les sentiments, eut beau se débattre, il dut obéir, et une 
fois qu'il eut commencé, il ne s'arrêta plus. Pour l'amour 
de sa bergère, il trahira la langue française. Une que- 
relle grammaticale s'élève à Sceaux : faut-il écrire 
secour ou aecourre, à l'impératif de secourir ? On en 
réfère à l'Académie, et M me du Maine, comptant sur son 
fidèle chevalier dont elle connaît l'influence auprès de 
ses confrères, le supplie de faire pencher la balance en 
faveur de secourre. 

Tes confrères prudents et sages 
Se détermineront par toi : 
Je veux obtenir leurs suffrages, 
Cher La Motte, secourre-moi ! 

Et le cher La Motte s'évertua tant et si bien que 
l'Académie donna gain de cause à la princesse. L'âge 
de l'amoureux et de l'aimée permet de croire que la 
récompense de cette félonie grammaticale ne dépassa 
point les bornes de l'amitié émue. 

On a dit que M me de Lambert était une moraliste de 
salon, qu'elle indique avant tout à ses enfants le moyen 
de faire leur chemin, d'être heureux selon le monde. 
Plût au ciel que chacun eût pratiqué sa morale ! La 
société aurait un meilleur branle; car enfin il n'est 
pas question de demander à la nature humaine d'aller 
au-delà d'elle-même et par-delà le paradis, de façonner 
des saints ou des mystiques. Croire que la seule règle 
de ce qu'on doit au monde est ce qu'on doit à Dieu, 
vivre directement en face de l'éternité, ne jamais lire 



I$Q TROISIÈME CONFÉRENCE 

un roman, s'interdire la comédie, donner Tordre de 
faire couvrir aussitôt après sa mort des portraits qui 
ont la gorge un peu découverte, ces austères pratique», 
recommandées par la duehesse de Liancourt à sa 
petite-ûlle, sont le fait d'une imperceptible minorité, et 
auraient pour effet certain de décourager le commun 
des mortels, de les rejeter plus avant dans la dissipa- 
tion par désespoir d'atteindre certaines sublimités. Et 
d'avoir formulé un idéal moyen qu'elle a commencé par 
réaliser elle-même avant de le proposer aux autres, 
c'est proprement l'œuvre de M mo de Lambert, ce qui 
rend toujours piquante et profitable la lecture de ses 
essais, ce qui justifie presque ce compliment : 

Sous le nom de Lambert Minerve tient sa cour. 

La raison s'y couronne de roses et n'en .reste pas 
moins la raison. Ne recommande-t-elle pas de ne jamais 
l'abandonner dans les plaisirs si on veut la retrouver 
dans les peines? Bref, son livre demeure un bréviaire 
du parfait honnête homme, un code de bienséance et de 
haute délicatesse pour les femmes, — et chrétiens, phi- 
losophes, salueraient très bas celles qui s'en appro- 
prient les maximes. Comme moraliste féminin, elle est 
l'ancêtre, l'aïeule, elle a ouvert la voie où tant d'autres 
femmes l'ont suivie avec succès, hier M mes Swetchine, 
de Girardin, aujourd'hui Carmen Sylva, M mes de Beaur- 
sacq et Barratin. 

Que ses conseils diffèrent parfois des opinions de 
Fénelbn, avec lequel elle correspondait et qui lui inspira 



LE SALON Ï>E LA MARQUISE DE LAMBERT 10 

les Avis d'une mère à sa fille, qu'on y sente poindre 
l'esprit du xvra* siècle, avec quelque tendance au para- 
doxe dans le détail, qu'elle cite constamment Cicéron, 
Pline, Sénèque, Marc-Aurèle, voire Horace, emprunte 
mainte idée à Pascal, Montaigne, La Rochefoucauld, 
La Bruyère, on ne saurait s'en étonner. Représenter 
l'irréligion comme un acte de mauvais goût et comme 
une grande indiscrétion, n'était-ce pas le meilleur 
moyen d'empêcher son ûls de verser dans cette fronde 
d'impiété qui éclata vers la fin du règne de Louis XIV? 
J'imagine d'ailleurs que l'archevêque de Cambrai trou- 
vait beaucoup à reprendre dans ces maximes qui ne 
portent la livrée d'aucun parti, mais attestent une sorte 
d'éclectisme spiritualiste, un déisme presque affranchi 
des dogmes et des symboles positifs. 

« Il y a, dit-on, deux préjugés auxquels il faut obéir : 
la religion et l'honneur. C'est mal parler que de traiter 
la religion de préjugé; ce terme ne doit s'appliquer 
qu'aux choses incertaines, et la religion ne l'est pas... 
La religion est un commerce établi entre Dieu et les 
hommes : les âmes élevées ont pour Dieu des senti- 
ments et un culte qui ne ressemblent pas à ceux du 
peuple... Au-dessus de tous vos devoirs est le culte que 
vous devez à l'Être suprême... 

« En fait de religion, il faut céder aux autorités. Sur 
tout autre sujet, il ne faut recevoir que celle de la rai- 
son et de l'évidence. » 

Mais ce même Fénelon, qui avait une profonde con- 
naissance de la société, aurait goûté davantage cet 
éloge tempéré de la religion qui vise avant tout le fils 

i3 



I<)4 TROISIÈME CONFÉRENCE 

et la ûlle de M me de Lambert Gomme on voit, elle leur 
prêche le superflu du culte, et ne se pose nullement en 
mère de l'Église. 

« La plupart des jeunes gens croient aujourd'hui se 
distinguer en prenant un air de libertinage qui les 
décrie auprès des personnes raisonnables. C'est un air 
qui ne prouve pas la supériorité de l'esprit, mais le 
dérèglement du cœur. On n'attaque pas la religion 
quand on n'a point intérêt à l'attaquer. Rien ne rend 
plus heureux que d'avoir l'esprit persuadé et le cœur 
touché; cela est bon pour tous les temps. Ceux mêmes 
qui ne sont pas assez heureux pour croire comme ils 
doivent, se soumettent à la religion établie, et ils savent 
que ce qui s'appelle préjugé tient un grand rang dans 
le monde et qu'il faut le respecter. » 

Voilà les devoirs sociaux envers Dieu; quant aux 
devoirs envers le prince, envers soi-même, envers les 
supérieurs, les égaux, les inférieurs, notre auteur les 
formule avec une noble hardiesse où retentit par ins- 
tants la grandeur stoïque, où frissonne le pressenti- 
ment des temps nouveaux. La modestie dans la jeu- 
nesse n'est à ses yeux qu'une langueur de l'Ame ; mais 
l'ambition consiste à se rendre supérieur au mérite, 
tandis que la plupart cherchent les distinctions, non la 
vraie gloire, a 11 y a des princes de naissance, il y a 
des princes de mérite... C'est par les sentiments qu'il 
faut se distinguer du peuple. » 

D'un seul mot elle définit les devoirs envers le prince : 
« Vous êtes, dit-elle à son fils, d'une race qui lui a tout 
donné. » Elle résume à merveille les devoirs de société 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT IOJ) 

proprement dits : on sent qu'elle est ici sur son terrain, 
qu'elle prêche d'exemple, que personne n'a eu, n'aura 
mieux qu'elle le sentiment de la nuance. Proscrire l'es- 
prit railleur, l'humeur querelleuse et pédantesque, ne 
pas croire qu'on se donne ce qu'on refuse aux autres, 
louer à propos, passer aux gens les qualités qui leur 
sont contestées pour les aider à créer leur mérite, se 
souvenir qu'on n'obtient qu'en proportion de ce qu'on 
accorde, qu'il faut quand on parle plaire ou instruire, 
que la bonne foi, la solidité du caractère, n'importent 
pas moins à la vie commune que les qualités d'agrément, 
se défier sans cesse de Famour-propre qui est une pré- 
férence de soi aux autres, qui nous dérobe à nous- 
mêmes nos défauts, voilà le grand art, la science 
suprême. Est-elle en avant de son temps, ou remonte- 
t-elle à la tradition chrétienne lorsqu'elle affirme avec 
tant d'énergie le sentiment de la pitié et de l'égalité ? 
« L'humanité souffre de l'extrême différence que la for- 
tune a mise d'un homme à un autre... La naissance fait 
moins de mérite qu'elle n'en ordonne, et vanter sa race, 
c'est vanter le mérite d'autrui... rien n'est si bas que 
d'être haut à qui vous est soumis... Vivez avec vos 
inférieurs comme vous voulez que vos supérieurs vivent 
avec vous. » 

Dans la plupart des écrits de notre marquise, et 
presque à chaque page, domine une préoccupation. 
Femme, elle écrit d'abord pour les femmes, et celles-ci 
se jouent au fond de ce qu'elle dit : leur intérêt, leur 
domaine propre, leur vraie gloire, elle s'efforce de les 
déterminer avec précision, et c'est dans leurs nuances 



ig6 TROISIÈME CONFÉRENCE 

les plus ténues que cette casuiste analyse les senti- 
ments : on dirait parfois d'un de ces légistes subtils 
habitués à gloser des volumes entiers sur un texte 
douteux. Tout ce qui touche les femmes trouve en elle 
un avocat ingénieux qui fait sortir de son cœur et de 
son esprit un code de bon goût, presque aussi difficile 
à observer dans ses minutieuses prescriptions que 
notre code pénal ou notre code civil. 

Et sans doute elle se garde bien de réclamer pour 
ses compagnes des droits politiques, elle admet que 
les vertus d'éclat ne sont pas leur partage, ne les 
pousse nullement à usurper les métiers virils. Mais, à. 
l'entendre accuser Cervantes d'avoir énervé la monar- 
chie espagnole en jetant du ridicule sur la chevalerie, 
reprocher à Molière d'avoir déplacé la pudeur et cor- 
rompu les mœurs avec sa comédie des Femmes savantes 
en mettant la honte au compte du savoir, non plus des 
vices ; remercier Saint-Évremond d'avoir reconnu que 
beaucoup, « faisant infidélité à leur sexe, ont su prendre 
les talents des hommes; » à l'entendre affirmer qu'il 
est moins difficile de trouver dans les femmes la 
saine raison des hommes que dans les hommes les 
agréments des femmes, — on devine la chaleur discrète 
d'une âme passionnée pour la gloire de son sexe, peut- 
être aussi quelque rancune contre certaines critiques 
qui raillaient le prétendu manège grâce auquel ses 
manuscrits, après avoir couru lès ruelles, se trouvaient 
un beau jour imprimés sans son aveu. Comme si elle 
avait fait autre chose que suivre les mœurs du xvn e siè- 
cle, où les œuvres inédites de La Rochefoucauld, M me de 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT ig? 

La Fayette, Saint-Évremond, circulaient de salon en 
salon avant d'aller chez le libraire ! En réalité, ses 
débauches d'esprit n'ont d'autres confidents que l'abbé 
de Choisy et sa société intime ; le désir et la terreur de 
la renommée la hantent tout ensemble, et la postérité 
approuve fort cette complaisance, censurée si vive- 
ment par un de ses amis, M. de La Rivière, gendre de 
Bussy-Rabutin : retiré à l'Oratoire de Paris pour sanc- 
tifier le reste de sa vie, et marchant de bonne grâce 
dans le chemin du v ciel, ce spirituel original trouvait 
fort mauvais que M me de Lambert ne l'y suivit pas 
aussi allègrement, qu'elle eût un cercle, un bureau d'es- 
prit, « Tout d'un coup, dit-il, il lui prit une tranchée de 
bel esprit : dès le matin elle préparait de l'esprit pour 
l' après-dîner ; elle en voulait mettre partout (i). » La 
Rivière resta vingt-quatre ans sans entrer chez la mar- 
quise, qui continuait de le venir voir et de lui écrire ; 
ses réponses tiraient toujours sur sa conscience, et ne 
tendaient qu'à la mettre en garde contre les philosophes 
qui font un peu trop valoir la philosophie. Une fois 
cependant, comme elle était tombée malade, il l'alla 
voir pour la préparer à son voyage de l'éternité, con- 
vaincu « qu'elle avait le pied à l'étrier pour l'autre 
monde ; » hélas ! elle poussa jusqu'au bout la maladie 
de l'esprit, car elle choisit pour confesseur l'abbé Couet 
qui avait beaucoup d'esprit et qui était connu pour tel. 



(i) Lettres de La Rivière, tome II, pp. 198, 204, 287, 3n. — Con- 
sulter aussi sur M M de Lambert l'excellente étude de M. Emma- 
nuel de Broglie, dans le Correspondant des 10 et 25 avril 1895. 



I98 TROISIÈME CONFERENCE 

C'est à cet abbé devenu évêque que Voltaire adressa, ce 
quatrain : 

Vous m'envoyez un mandement, 
Recevez une tragédie, 
Afin que, mutuellement, 
Nous nous donnions la comédie. 

M°* de Lambert, qui ramène à l'éducation le fruit de 
l'instruction, en veut aux hommes de gâter, toutes les 
dispositions que la nature a données aux femmes, de 
les destiner à ne plaire que par leurs grâces ou leurs 
vices. « Et, continue-t-elle, ce qu'il y a de plus singulier, 
c'est qu'en les prenant par l'amour, nous leur en défen- 
dons l'usage. Il faudrait prendre un parti : si nous ne 
les destinons qu'à plaire, ne leur refusons pas l'usage 
de leurs agréments. Si vous les voulez raisonnables et 
spirituelles, ne les abandonnez pas quand elles n'ont 
que cette sorte de mérite... Quand les hommes vou- 
dront..., ils trouveront des femmes aussi aimables que 
respectables. Ils prennent sur leur bonheur et sur leur 
plaisir, quand ils les dégradent. Mais, de la manière 
dont elles se conduisent, les mœurs y ont infiniment 
perdu, et les plaisirs n'y ont pas gagné (1). » 



(1) Le Traité de la Vieillesse mériterait une mention' spéciale; 
M- 8 de Lambert a voulu apprendre à sa fille Part difficile de vieil- 
lir, et elle a traduit avec finesse, parfois avec profondeur son 
expérience personnelle ; aussi bien sa vie elle-même constituait 
un excellent traité de la vieillesse. Il y aurait beaucoup à citer de 
cet écrit, et je regrette de ne rappeler ici que quelques lignes. 

« ... Vous quittez chaque âge de la vie quand vous commencez 



LE SALON PB LA MARQUISE DE LAMBERT I99 

Cependant, avec notre moraliste, chaque audace a 
son correctif, chaque précipice son garde-fou. Certes, 
il convient de mettre des vérités dans l'esprit pour le 
préserver de Terreur, et le savoir est l'ornement de 
l'intelligence ; aussi les jeunes filles apprendront-elles 
l'histoire, un peu de philosophie, le latin au besoin; 
mais elles doivent « avoir sur les sciences une pudeur 
presque aussi tendre que sur les vices. » Les sciences 
abstraites oc démontent les ressorts de l'âme; » et les 
romans ne mettent dans l'imagination que'du faux. Pen 
ser sainement, entrer en société avec sa raison, faire 
que les études coulent dans les mœurs et que tout h 
profit des lectures se tourne en vertu, vivre respect 



à le connaître, et vous arrivez toute neuve dans un autre... Les 
devoirs envers les autres doublent en vieillissant. Dès que .nous 
ne pouvons plus mettre d'agréments dans le commerce, on nous 
demande de vraies vertus : dans la jeunesse, on songe à vous j 
dans la vieillesse, il faut penser aux autres. On nous demande du 
partage, et on ne nous pardonne rien. En perdant la jeunesse, 
vous perdez le droit de faillir ; il ne vous est plus permis d'avoir 
tort. Nous n'avons plus en nous ce charme séduisant, et on nous 
juge à la rigueur... La jeunesse et les passions fardent tout... 

« ... On a dit qu'il n'y avait point de spectacle plus digne d'un 
Dieu qu'un homme vertueux aux prises avec la fortune : on en doit 
dire autant d'un homme seul avec lui-même et aux prises avec la 
vieillesse, l'infirmité et la mort. Dans la retraite qui est l'asile d< 
la vieillesse, on jouit d'un calme sans interruption; des jour* 
innocents vous donnent des nuits tranquilles, et en société avec 
les morts, ils vous instruisent, vous guident et vous consolent £ 
ce sont des amis sûrs et constants, sans légèreté et sans jalousie... 

« En avançant, on apprend aussi à se soumettre aux lois de la 
nécessité... on a bien plutôt fait de se soumettre que de changer 
l'ordre du monde... Enfin les choses sont en repos lorsqu'elles 
sont à leur place : la place du cœur de l'homme est le cœur dé 
Dieu... » 



300 . TROISIÈME CONFÉRENCE 

tueusement avec soi, ne jamais oublier que la timidité 
doit être le caractère des femmes et la réserve leur 
armure, qu'elles assurent leurs vertus en donnant à 
l'expérience le temps d'arriver, de tels conseils auraient 
charmé M** de Maintenon. Ceux-ci ne lui auraient pas 
moins plu : « Évitez le caractère plaisant ; celui qui fait 
rire se fait rarement estimer... Les gens agités passent 
leur vie en désirs et en espérances ; ainsi ils ne vivent 
pas, mais ils espèrent de vivre. » La conversation, la 
retraite, la lecture, voilà trois grands moyens de per- 
fectionnement moral. Ne parler que pour plaire ou in- 
struire, se mettre à part, pratiquer la retraite de L'âme, 
savoir être en soi, ne pas lire rapidement, mais penser 
ses lectures, les condenser en extraits, quoi de plus 
sage, et aussi quoi de plus rare! « La plupart des 
hommes, conclut M 00 * de Lambert, ne savent pas vivre 
dans leur société. Le monde n'est qu'une troupe de 
fugitifs d'eux-mêmes. » 

L'amour est le grand ennemi, il est aussi le grand 
bienfaiteur, il est poison et remède, désespoir et conso- 
lation, vice et vertu ; tout ici dépend de la quantité et 
de la qualité. Notre marquise parle de lui en perfection, 
comme faisait sans doute M me de Sablé, et M™ Cornuel 
l'aurait classée parmi les jansénistes de l'amour. Ses 
écrits respirent une sorte de tendresse émue au ressou- 
venir des luttes troublantes; on sent qu'elle a éprouvé 
la puissance du dieu qu'elle a vaincu, et cette connais- 
sance ajoute à la profondeur de ses réflexions. Elle 
estime fort peu celles qui, jouissant éperdument de la 
perte de leur réputation, ne cherchent et ne veulent que 
les plaisirs de l'amour, accorde son indulgence à celles 



LE SALON DE" LA MARQUISE DE LAMBERT 201 

qui joignent l'amour et les plaisirs, réserve toutes ses 
prédilections à « ces quelques-unes qui ne reçoivent 
que l'amour et qui rejettent tous les plaisirs. » Elle 
pense avec Montaigne que les refus de chasteté ne 
déplaisent jamais, que chez les honnêtes personnes on 
n'a de commerce qu'avec le coeur, « Ce ne sont pas ceux 
qui cèdent, remarque-t-elle, qui aiment le plus, ce sont 
ceux qui résistent. » Et j'entends ici les plaisanteries 
traditionnelles contre cette conception de l'amour asso-* 
cié à la pudeur, à la vertu, mais elles n'empêchent point 
quelques belles âmes de l'avoir imaginée pour d'autres 
qui ont cherché et quelquefois réussi à la réaliser. 
Puisque l'amour est le roman de l'imagination, encore 
faut-il qu'il obéisse à la première condition du roman : 
avoir un caractère romanesque ; et puisque M me de Lam- 
bert en parle tant, c'est qu'elle le croyait possible, 
qu'elle en avait sous les yeux ou dans le souvenir quel- 
ques parfaits exemples. Elle se rappelait qu'au xvn 6 siè- 
cle, il n'y eut pas seulement des fautes éclatantes, 
suivies d'illustres repentirs, des Longuevillé, des Che- 
vreuse, des La Vallière, il y eut aussi des femmes qui, 
soumises aux épreuves les plus périlleuses, restèrent 
debout au bord de l'abîme entrevu, et donnèrent au 
monde le noble spectacle du devoir victorieux de la 
passion. Le roman de la Princesse de Clives, Corneille, 
Racine, avaient-ils fait autre chose que traduire l'idéal 
où tendirent, avant et après, M 11 " de Hautefprt et de La 
Fayette, les personnes qui se rattachent à l'hôtel de 
Rambouillet ou à Port-Royal, la coterie Ghevreuse et 
Beauvilliers, les protestants en général? Mais écoutons 
notre moraliste sur ce sujet éternellement jeune : 



202 TROISIÈME CONFÉRENCE 

oc L'amour est le premier plaisir, la plus douce et la 
plus flatteuse de toutes les illusions. Puisque ce senti- 
ment est si nécessaire au bonheur des humains, il ne 
faut pas le bannir de la société, il faut seulement 
apprendre à le conduire et à le perfectionner. Il y a 
tant d'écoles établies pour perfectionner l'esprit : pour- 
quoi n'en pas avoir pour perfectionner le cœur? C'est 
un art qui a été négligé. Les passions cependant sont 
des cordes qui ont besoin de la main d'un grand maître 
pour être touchées. Échappe-t-on à qui sait remuer les 
ressorts de l'âme par ce qu'il y a de plus fort et de plus 
vif?... 

a II y a des plaisirs à part pour les âmes tendres et 
délicates. Ceux qui ont vécu de la vie de l'amour savent 
combien leur vie était animée, et quand il vient à leur 
manquer, ils ne vivent plus... Qui dit amoureux dit 
triste, mais il n'appartient qu'à l'amour de donner des 
tristesses agréables. 

« Les rois ne peuvent goûter le véritable charme de 
l'amour; leur âme n'est point préparée par l'attente; on 
ne les fait point passer par l'espérance. 

« La plupart des hommes n'aiment que d'une ma- 
nière vulgaire, ils n'ont qu'un objet, ils se proposent 
un terme dans leur amour, où ils espèrent d'arriver; 
après bien des mystères, ils ne se reposent que dans 
les plaisirs. Je suis toujours surprise qu'on ne veuille 
pas raffiner sur le plus délicieux sentiment que nous 
ayons... 

oc II n'y a rien de borné dans l'amour que pour les 
âmes bornées. 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT 203 

« Il ne faut pas que les femmes espèrent allier une 
jeunesse voluptueuse et une vieillesse honorable. Quand 
une fois la pudeur est immolée, elle ne revient pas plus 
que les belles années. C'est elle qui sert leur véritable 
intérêt; elle augmente leur beauté, elle en est la fleur, 
elle sert d'excuse à la laideur, elle est le charme des 
yeux, l'attrait des cœurs, la caution des vertus, l'union 
et la paix des familles. Mais, si elle est une sûreté 
pour les mœurs, elle est aussi l'aiguillon des désirs : 
sans elle, l'amour serait sans gloire et sans goût; c'est 
sur elle que se prennent les* plus flatteuses conquêtes ; 
elle met le prix aux faveurs. La pudeur enfin est si 
nécessaire aux plaisirs, qu'il faut la conserver, même 
dans les temps destinés à la perdre. Elle est aussi une 
coquetterie raffinée, une espèce d'enchère que les belles 
personnes mettent à leurs appâts, et une manière 
délicate d'augmenter leurs charmes en les cachant. Ce 
qu'elles dérobent aux yeux leur est rendu par la libé- 
ralité de l'imagination. Plutarque dit qu'il y avait un 
temple dédié à Vénus la voilée. « On ne saurait, dit-il, 
entourer cette déesse de trop d'ombre, d'obscurité et 
de mystère. » Mais à présent l'indécence est au point 
de ne vouloir plus de voile à ses faiblesses. 

« C'est des désirs et des desseins des hommes, de la 
pudeur et de la retenue des femmes, que se forme le 
commerce délicat qui polit l'esprit et qui épure le cœur ; 
car l'amour perfectionne les âmes bien nées. Il faut 
convenir qu'il n'y a que la nation française qui se soît 
fait un art délicat de l'amour. 
« Il y a toujours une sorte de cruauté dans l'amour. 



304 TROISIÈME CONFÉRENCE 

Les plaisirs de l'amant ne se prennent que sur les dou- 
leurs de Famante. V amour se nourrit de larmes. 

« L'amour agit selon les dispositions qu'il trouve ; il 
prend le caractère des personnes qu'il occupe. Pour les 
cœurs qui sont sensibles à la gloire et au plaisir, 
comme ce sont deux sentiments qui se combattent, 
l'amour les accorde : prépare, il épure les plaisirs 
pour les faire recevoir aux âmes fières, et il leur donne 
pour objet la délicatesse du cœur et des sentiments. Il 
a l'art dé les élever et de les ennoblir. Il inspire une 
hauteur dans l'esprit, qui les sauve des abaissements 
de la volupté. Il les justifie par l'exemple, il les déifie 
par la poésie ; enfin il fait si bien que nous les jugeons 
dignes d'estime, ou tout au moins d'excuse. 

« Gomme la sensibilité domine les femmes, et qu'elle 
les porte naturellement à l'amour, en passant par son 
temple, il a bien fallu lui payer tribut et jeter quelques 
fleurs sur son autel. J'ai cherché si on ne pouvait point 
se sauver des inconvénients de l'amour en séparant les 
vices des plaisirs, et jouir de ce qu'il a de meilleur. J'ai 
donc imaginé une métaphysique d'amour : la pratique- 
ra qui pourra. » 

Au xvii 6 siècle, les grands causeurs ne se confinent 
point dans un seul cercle, quelques-uns font la navette, 
vont de l'un à l'autre, fréquentent chez M me du Maine, 
M me de Lambert, M me de Villars, le président de Mai- 
sons. Mais il y en a toujours un qu'ils adoptent plus 
spécialement, qui est leur salon officiel, en quelque 
sorte la patrie de leur esprit, de leurs goûts; dans 
celui-là ils demeurent, deviennent des immeubles par 



LE SALON DE LA MARQUISE DE LAMBERT 2o5 

destination, « des pagodes, » dira Walpole ; dans les 
antres, lis campent, ils passent, et si leur conversation 
y laisse quelque trace, aucune parcelle de leur cœur n'y 
adhère; ici étoiles fixes, là météores. D'ailleurs, il en va 
des salons comme des individus : les uns se distinguent 
par une physionomie morale, une âme originale, une 
espèce de puissance pénétrante, rayonnante, qui in- 
spire le respect et la sensation de la grandeur; ceux-là, 
quelque plaisir qu'on y trouve, gardent un air banal, 
éphémère, s'appuient sur la vie sociale comme l'hiron- 
delle sur un toit; c'est la différence du décor d'opéra 
avec un paysage naturel. Les invités de ces derniers 
n'y semblent que des convives toujours un peu étonnés 
de se rencontrer, arrivant sans effort, disparaissant de 
la même façon, sans éprouver ni exciter de regrets, un 
peu comme les chaises louées chez le tapissier pour les 
recevoir. Il y manque le ciment de l'amitié, l'esprit de 
méthode, l'habitude, la fidélité réciproque de la mal- 
tresse de maison et des invités, et ce parfum charmant 
de délicatesse, de sentiments élevés, de nobles occupa- 
tions, d'où se dégage la confiance, et qui fait mieux goû- 
ter cette pensée de Voltaire : « La douceur et la sûreté 
de la conversation sont un plaisir aussi vif que celui 
d'un rendez-vous dans la jeunesse. » Ces vertus aima- 
bles ont été pratiquées à merveille" dans la maison de 
M me de Lambert. 



QUATRIÈME CONFÉRENCE 



MADAME DE TENGIN 



^v^ww^ww^v 



Mesdames, Messieurs, 

De toutes les femmes illustres du xvra* siècle, 
M me de Tencin est peut-être la plus originale, la plus 
complète, celle en qui s'incarnent le mieux les défauts, 
les qualités aussi de son époque. Femme d'État ou peu 
s'en faut, et en tout cas politicienne consommée, grand 
ministre de l'intrigue, menant de front les plaisirs et 
les affaires, habile à tourner au profit de ses intérêts 
son goût passionné pour la galanterie, elle déploie, 
partout où elle passe, une activité, des dons singuliers 
qui lui composent une physionomie complexe, plus 
curieuse que séduisante. Elle a tous les vices de l'âme 
et tous les dons de l'esprit, un passé si orageux, une 
telle absence de scrupules, que l'abbé Trublet a pu 
dire que, si elle avait intérêt à empoisonner quelqu'un, 
toute sa vertu irait à choisir le poison le plus doux ; 
assez spirituelle pour se rendre indispensable et faire 



MADAME DE TENCIN 20? 

accepter, en guise d'étrennes de nouvel an, deux aunes 
de velours à ses intimes, riches ou pauvres; assez 
intelligente pour comprendre les avantages de la 
bonté. Elle prophétise quarante-six ans d'avance la 
Révolution, et, dans sa correspondance avec son frère, 
avec le duc de Richelieu, donne la sensation d'une 
personne qui aurait fait ou inspiré des choses considé- 
rables, si Sa Majesté le Hasard l'eût mieux servie (i). 
S'occupe-t-elle de littérature, elle écrit le meilleur 
roman qu'une femme ait composé au xvm* siècle, le 
seul qu'on ait osé, non sans hyperbole, comparer à 
la Princesse de Clèves. Se met-elle en tête de recevoir, 
les hommes les plus éminents s'empressent dans son 
salon. La nature lui a fourni la matière première, les 
éléments de son prestige ; la famille, la société, le 
gouvernement, vont développer tour à tour ou em- 
pêcher ses facultés de s'épanouir. Les différents mi- 



(i) Sàinte-Beuvb : Causeries du Lundi et Portraits littéraires. — 
M- de Tengin : Le Comte de Comminges, le Siège de Calais : pré- 
face de M. de Lescurb, in-8». Quantin. — Correspondance du cardi- 
nal de Tencin, ministre d'État, et de Mme de Tencin, sa sœur, avec 
le duc de Richelieu, in-8*, 1790. — Œuvres complètes de Mme» de 
Lafayette, de Tencin et de Fontaines, tomes IV et Y, avec des 
notices (I'Étienne et Jay. — Delort : Histoire de la détention des 
philosophes, tome II, pp. n3 et suiv. — Duclos : Mémoires secrets. 
— Abbé Barthélémy : Mémoires secrets de Mme de Tencin. Gre- 
noble, 1793, a vol., ouvrage apocryphe. — Auoer : Notice sur 
M*** de Lafayette et Mme de Tencin. — Mémoire pour servir à l'his- 
toire de M. le cardinal de Tencin jusqu'en ijfô. — Voir aussi 
Grimii, Saint-Simon, le duc de Luynbs, Mathieu Marais, Maure- 
pas, Bernis, Voltaire, d'Argenson, etc. — • Mémoires sur Suard, 
par M^»» Suard, 1 vol., ifiao. — Charles de Brosses : Lettres fami- 
lières écrites d'Italie. 



1 



2o8 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

lieux qu'elle traverse, ses goûts contrariés par ses 
parents, un frère, des sœurs aussi corrompus qu'elle- 
même, l'hypocrisie des dernières années du règne de 
Louis XIV, le libertinage de la Régence, expliquent 
aussi sa vie, permettent de plaider dans une certaine 
mesure les circonstances atténuantes, puisque, sans 
vouloir affaiblir le dogme si nécessaire de la responsa- 
bilité, nous sommes bien forcés de reconnaître l'impla- 
cable tyrannie des faits. 

Au XVIII e siècle, l'autorité paternelle demeure très 
despotique : telle Font faite les lois, droit d'aînesse, 
droit de primogéniture, substitutions, telle l'ont consa- 
crée les mœurs, le principe de la monarchie absolue. 
Une idée domine la noblesse» gagne la bourgeoisie : 
perpétuer le nom, assurer, augmenter l'éclat de la race, 
faire passer à Faîne de la famille titres, dignités, châ- 
teaux, seigneuries. D'après certaines coutumes, le père 
ne doit à sa fille, lorsqu'elle se marie, qu'un simple 
chapel de roses. 

D'où cette conception désastreuse du mariage, consi- 
déré comme une institution avant tout destinée à assurer 
les mêmes effets ; d'où le mot si pénétrant de Ghamfort : 
« le mariage chez les grands n'est qu'une indécence 
convenue; » d'où cette conséquence naturelle : les filles 
mariées au couvent, avant d'avoir connu leurs fiancés, 
sans qu'on s'inquiète de leurs sentiments, le mariage 
devenant une sorte de loterie où le hasard tient toute 
la place. Et, lorsque les époux auront tiré le mauvais 
numéro, quelle tentation d'en appeler de l'hymen à 
l'amour ? Gomment n'aurait-on pas abouti à ces erre- 



MADAME DE TENON 200, 

ments que Boufflers évoque dans sa chanson sur la 
Semaine d'une coquette : 

Dimanche je fus aimable, 
Lundi je fus autrement ; 
Mardi je pris l'air capable ; 
Mercredi je fis l'enfant ; 
Jeudi je fus raisonnable ; 
Vendredi j'eus un amant : 
Samedi je fus coupable, 
Dimanche il fut inconstant. 

Plaisante satire à laquelle il ajoutait cet aimable 
commentaire : 

Tu disais que l'amour même • 
Ne pourrait m'ôter ton cœur : 
Tu trouvais le bien suprême 
Dans l'excès de mon ardeur. 
Tu me peignais la tendresse ; 
Hélas ! c'est moi qui la sens ; 
Tu jurais d'aimer sans cesse, 
Et je tiens tous tes serments. 

Oui, cette conception du mariage engendrait de 
graves abus, et des traits comme ceux-ci (i) en décou- 
laient logiquement. 

M me d'Esparbès ayant plu à Louis XV, il lui dit : 
oc Tu as... eu tous mes sujets. — Ah! Sire! — Tu as eu 
le duc de Choiseul? — Il est si puissant ! — Le mare- 



(1) Je les résume d'après Chamfort 

i4 



210 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

chai de Richelieu ? — Il a tant d'esprit ! — Man ville ? 
— Il a une si belle jambe ! — • A la bonne heure ; mais 
le duc d'Aumont qui n'a rien de tout cela? — Ah! Sire! 
il est si attaché à Votre Majesté ! » 

M. de F... qui avait vu à sa femme plusieurs amants, 
et qui avait toujours joui de temps en temps de ses 
droits d'époux, s'avisa un soir de vouloir en profiter. 
Sa femme s'y refusa. — oc Eh quoi! lui dit-elle, nesavez- 
vous pas que je suis en affaire avec M.. . ? — Belle rai- 
son ! Ne m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous 
aviez L..., S..., N..., B..., T...?— Oh ! quelle différence ! 
Était-ce de l'amour que j'avais pour eux ! Rien, pures 
fantaisies, mais avec M..., c'est un sentiment, c'est à la 
vie, à la mort. — Ah! dit le mari convaincu, je ne savais 
pas cela ; n'en parlons plus. » 

Avec le mariage, on courait du moins une chance de 
bonheur légitime, on avait la liberté, l'enfant consolait 
souvent des déceptions de l'époux. Le cloître, les voca- 
tions forcées violentaient d'une manière bien plus grave 
l'âme humaine, créaient l'irréparable, infligeaient un 
démenti plus redoutable à la nature et à la justice. 

Et la nature méconnue reprenait ses droits, heurtant 
de front l'esprit de l'institution dont on respectait la 
lettre. J'ai dit ailleurs (i) les résultats de ces mœurs 
sociales : M me de Tencin fournit un nouvel exemple des 
abus qu'elles entraînaient. 



(i) Voir le tome IV de cet ouvrage au chapitre : Les Couvents de 
femmes avant iy8g, et le tome II au chapitre sur Les Prédica- 
teurs. 



MADAME DE TENCIN 21 I 

Un père prodigue et peu fortuné, une mère coquette, 
un frère, des sœurs à l'image de ceux-ci, un cloître mon- 
dain, les causes d'ordre particulier se joignaient aux cau- 
ses d'ordre général pour pousser Glaudine-Alexandrine 
Guérin de Tencin dans le chemin de son génie propre 
et de son ambition. Née à Grenoble en 1681, fille d'un 
président à mortier au Parlement de cette ville, elle 
entre, bien à contre-cœur, au couvent des Âugustines 
de Montfleury, et, en prononçant ses vœux, ne songe 
qu'aux moyens de les rompre. Cependant la prison, 
assez dorée, ne péchait point par excès d'austérité, si 
l'on songe que le parloir se métamorphosait en salon, 
que la meilleure compagnie de Grenoble s'empressait 
aux cérémonies et aux exercices de la maison, que le 
cardinal Le Camus perdit son latin à vouloir réformer 
celle-ci (1). Qu'importait à Claudine d'être la religieuse à 
la mode, celle que chacun cherchait à voir, à entendre? 
Elle avait fait les trois vœux de clôture, de pauvreté et 
de chasteté, elle était décidée à n'en observer aucun, 
ce Un habit de religieuse, une ombre de régularité, 
quoique peu contrainte, une clôture bien qu'accessible 
à toutes les visites des deux sexes, mais d'où elle ne 
pouvait sortir que de temps en temps, était une gêne 
insupportable à qui voulait nager en grande eau, et qui 
se sentait des talents pour faire un personnage par l'in- 
trigue. » Son premier exploit fut de séduire son confes- 



(1) Au xviii" siècle, saint Liguori définissait ainsi certain cou- 
vent de son diocèse : « Une maison de femmes renfermées qui 
inquiètent Févêque, leurs familles et les lieux où elles sont. » 



313 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

seur, prêtre fort borné qui devint amoureux d'elle sans 
y prendre garde, et lui fut un agent zélé ; lorsqu'elle eut 
amené les choses au point, elle réclama contre ses 
vœux, et obtint enfin la permission d'entrer comme 
caanoinesse au chapitre de Neuville, près de Lyon, où, 
bien entendu, elle ne mit jamais les pieds. Quoi qu'en 
pense Saint-Simon, il n'y eut point d'éclatant scandale 
en cette affaire. « Je tiens ceci d'elle-même, » affirme 
Duclos, dont le cynisme caustique et pénétrant eût bien 
vite démêlé les réticences d'une demi-franchise. Et le 
dossier de M me de Tencin est assez riche pour n'avoir 
pas besoin d'une nouvelle pièce. « D'ailleurs il n'y a rien 
de tel pour les gens qui ont de l'intrigue et de l'ambi- 
tion que d'entrer dans le monde avec une mauvaise 
réputation toute faite... Il semble que le public ait pris 
son parti envers eux, comme ils l'ont pris envers le 
public. On ne s'étonne que du bien qu'ils font ; il a tout 
le mérite, toute la vogue de la nouveauté ; il y a plus, 
on admire en eux ce qu'on ne remarque pas même dans 
les autres. » 

C'est vers 171a que la nouvelle chanoinesse arrivait 
à Paris, pour y courir les chances de la position, si 
extraordinaire à cette époque, de défroquée, en atten- 
dant qu'elle obtînt en cour de Rome le rescrit qui la 
dégagerait de tout lien religieux. L'amitié de son frère, 
mais surtout les grâces de son esprit et de sa personne, 
ne tardèrent pas à lui concilier de nombreux admira- 
teurs, parmi lesquels Fontenelle, l'abbé de Louvois, 
qui retournèrent l'opinion publique et gagnèrent son 
procès auprès du Saint-Siège. Le rescrit, ayant été 



MADAME DE TENCltf 2l3 

rendu sur un faux exposé, ne fut point fulminé ; mais 
M me de Tencin ne s'en mit pas autrement en peine. A la 
cour, à la ville, on commence à parler beaucoup de la 
religieuse Tencin : installée chez son frère, retraite 
commode qui permet aux partisans des bienséances 
de la visiter sans se compromettre, très mêlée à cette 
société de prélats et d'abbés remuants qu'on appelait 
la Petite Assemblée du Clergé, elle s'agite dans mne 
atmosphère de galanterie et d'intrigué. Au nombre des 
prétendants heureux figurent Dillon, le maréchal de 
Médavy, le poète Mathieu Prior, spirituel chargé 
d'affaires de la cour d'Angleterre auprès de la cour 
de France. Et comme, avec de tels personnages, il 
semble fatal que tous les sentiments, l'amour lui-même, 
s'enlaidissent de spéculations peu nobles, Prior écrit à 
lord Bolingbroke « pour que l'abbé de Tencin qui, après 
tout, observe-t-il, ne me paraît pas valoir la corde, soit 
établi dans son abbaye d'Abondance ». Bientôt Boling- 
broke reproche plaisamment à Prior « d'oublier les 
auteurs anciens dans le commerce des femmes mo- 
dernes, » et comme le ministre anglais cherchait à 
entretenir son souvenir dans la haute société parisienne 
par de galants envois d'eau de miel, vin d'Espagne, 
eau des Barbades, Prior chargé de la distribution, qui 
l'embarrasse « autant que le partage de l'Europe, » 
ajoute ces lignes significatives : 

« La distribution de vos présents nous met tous de 
fort bonne humeur. Vous verrez que je l'ai faite avec 
prudence et en honnête homme. Cependant la duchesse 
de Noailles me conteste cette qualification. « Mathieu, 



3l4 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

dit-elle, est naturellement fripon, et il en a bien la 
mine. Pardi, il a volé la moitié de mon eau de miel 
pour sa religieuse défroquée. Voilà le salaire de toutes 
les bontés que j'ai pour elle. » 

Un instant M me de Tencin crut son rêve réalisé : le 
Régent la distingua, mais elle commit une faute assez 
surprenante de la part d'une femme si habile. S'ima- 
ginant avoir allumé une passion là où il n'y avait qu'un 
caprice, elle démasqua trop vite ses batteries, et reçut 
aussitôt son congé. Ce prince ne pouvait souffrir... les 
femmes qui parlent d'affaires entre deux ...baisers. 

Alors, dit Duclos, « elle tomba de maître à valet, » 
mais la chute portait en soi une consolation assez pi- 
quante, puisque le valet était premier ministre, archevê- 
que, cardinal, puisqu'elle devint sa maîtresse reconnue, 
dominant ehez lui à découvert. Son cercle fût le rendez- 
vous des courtisans de la fortune, on y donna, on y 
vendit grâces et bénéfices. Un dévouement intelligent, 
le don de l'intrigue, les plaisirs des sens et de la conver- 
sation, Dubois trouvait tout cela chez les Tencin. Quels 
complices de sa politique et de ses goûts ! 11 semblait 
que Dieu ou le diable les eût créés tout exprès les uns 
pour les autres. 

Quel plaisir d'entendre la chanoinesse raconter ou 
inventer des traits et des mots dans le genre de ceux- 
ci, que rapporte Chamfort! 

M me la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant 
vu M me la Dauphine de Bavière qui dormait ou faisait 
semblant, dit, après l'avoir considérée : « M mc la Dau- 
phine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle 



MADAME DE TBNCIN 2l5 

veille. » M me la Dauphine, prenant la parole sans faire' 
le moindre mouvement, répondit : « Madame, tout le 
inonde n'est pas l'enfant de l'amour. » 

Une femme vantait emphatiquement sa vertu, et ne 
voulait plus, affirmait-elle, entendre parler d'amour. « A 
quoi bon tant de forfanterie, remarqua un ironiste, ne 
peut-on pas trouver un amant sans dire tout cela ? » 

Un homme attaquant une femme sans être prêt, et la 
trouvant trop tôt complaisante, demanda : « Madame, 
s'il vous était égal d'avoir encore un quart d'heure de 
vertu !» 

Une jeune fille étant à confesse, soupire : « Mon père, 
je m'accuse d'avoir estimé un jeune homme! » Le 
confesseur, qui entendait malice à tout, repart curieu- 
sement : « Estimé! Combien de fois? » 

Entre temps, M me de Tencin avait eu avec le chevalier 
Le Camus Destouches, commissaire provincial d'artille- 
rie, une liaison plus sérieuse que les autres par son carac- 
tère et sa durée, surtout par ses résultats. Officier de 
mérite, homme d'esprit et homme de plaisir, ami de 
Fontenelle, de La Motte, Destouches savait plaire à tous, 
au Régent, à Dubois, à Fénelon qui l'aima fort, et lui 
donnait, en échange des nouvelles de Paris, des conseils 
aussi excellents que peu écoutés. On prétend qu'il offrit 
à la chanoinesse de l'épouser. Fut-il arrêté par des 
obstacles légaux? Voulut-elle garder sa liberté? Ce 
qui est certain, c'est que le mariage ne se fit pas, c'est 



2l6 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

qu'elle se montra mère aussi dénaturée qu'elle était 
sœur dévouée et amie fidèle. Le 16 novembre Ï717, on 
trouva déposé sur les marches de l'église Saint- 
Jean-le-Rond son enfant nouveau-né, celui qui devait 
s'appeler un jour d'Alembert. Les amateurs de scènes 
à effet ont imaginé que plus tard, lorsque d'Alembert 
parvint à la célébrité, M™ de Tencin se ressouvint 
subitement de ses devoirs, mais qu'ayant oublié de le 
reconnaître, celui-ci refusa à son tour de la reconnaître 
en disant : « Je ne connais qu'une mère, c'est la 
vitrière. » L'anecdote est de pure fantaisie : d'Alem- 
bert ne donnait point dans ce stoïcisme d'apparat, et 
lorsqu'on l'interrogea là-dessus : « Ah ! dit-il, je ne me 
serais pas refusé aux embrassements d'une mère qui 
m'eût réclamé, il m'eût été trop doux de la recouvrer. » 
En réalité, M mc de Tencin profita d'une absence de son 
amant pour commettre ce crime contre la nature : à son 
retour, le chevalier la blâma vivement, fit les recher- 
ches nécessaires pour retrouver l'enfant, le plaça chez 
une vitrière qui le soigna tendrement, pourvut à ses 
besoins, à son éducation, et lui laissa en mourant une 
pension de douze cents livres, le recommandant encore 
à sa propre famille. 

Eut-elle plus tard quelque hantise de repentir ? Faut- 
il voir un effet du remords dans cet épisode du Siège de 
Calais où il est question d'un enfant déposé sur la voie 
publique ? Et, sans doute, il y a des souvenirs auxquels 
la pensée ramène le cœur qui veut les fuir. Mais, 
comment croire que M me de Tencin connut d'autres 
remords que ceux de l'insuccès ? Les héroïnes de ses 



. MADAME DE TENCIN 21 7 

romans, elle les place dans les cloîtres : et cela signifie 
sans doute qu'elle se rappelle les années passées 
chez les Augustines de Montfleury, rien de plus. Elle 
avait plus d'un moyen de manifester une contrition 
même imparfaite ; or, ni pendant sa vie, ni devant la 
mort, elle ne s'occupa de d'Alembert, et elle légua 
toute sa fortune à As truc. 

Sa dernière aventure galante eut une issue tragique. 
Le 6 avril 1726, Charles de La Fresnais, ancien ban- 
quier à Rome, conseiller au Grand Conseil, agioteur 
enrichi tour à tour et compromis par le système de 
Law, se tue d'un coup de pistolet chez M"* de Tencin 
qu'il accusait d'infidélité, de tentative d'assassinat, 
et de l'avoir dépouillé de sa fortune. Poussé par la 
rumeur publique, le Châtelet prit les devants sur 
le Grand Conseil, se saisit de l'information, et, le 
i5 avril, M"" de Tencin était écrouée à la Bastille. Mais 
les archives du Grand Conseil et du Châtelet, relatives 
à cette affaire, ont disparu, de puissants protecteurs se 
mirent en avant, un arrêt du Grand Conseil évoqua le 
procès ; bref, M me de Tencin fut déchargée de l'accusa- 
tion, la mémoire du défunt condamnée, ses biens confis- 
qués, son testament brûlé, cette décision affichée au < 
coin de toutes les rues de Paris. Cependant les com- 
mentaires allaient leur train; le testament, cette ven- 
geance d'outre-tombe, leur servait de pâture, et le sui- 
cide lui apportait un singulier regain de vraisemblance. 
La Fresnais y prend Dieu à témoin de la vérité de ses 
assertions, et il ajoute : 

« ...Cette misérable a eu pour moi les façons les plus 



SI 8 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

indignes, et si monstrueuses que le souvenir m'en fait 
frémir : mépris public, noirceurs, cruautés, tout cela 
est trop faible pour exprimer là moitié de ce que j'ai 
essuyé; mais sa grande haine est venue de ce que je 
l'ai surprise, il y a un an, avec Fontenelle, son vieil 
amant, et de ce que j'ai découvert depuis qu'elle avait 
avec son neveu d'Argental le même commerce qu'avec 
moi. Cette infâme a été ma maîtresse pendant quatre 
ans, au vu et au su de tous ses domestiques, d'une par- 
tie de ses parents et de ses amis, et après cela n'a pas 
eu honte de me traiter publiquement comme un valet, 
et, par ses friponneries, m'a mis hors d'état de payer 
mes dettes... » 

Les amis de M"* de Tencin lui étaient restés fidèles, 
et l'archevêque d'Embrun avait remué ciel et terre pour 
sa sœur. Grâce à celle-ci, grâce à lui-même, il avait 
déjà poussé assez loin sa fortune, aspirait à la 
pourpre et à la succession de Fleury. Abbé de Véze* 
lay en 1702, prieur de Sorbonne, grand vicaire et 
chanoine de Sens, membre de l'Assemblée générale 
du clergé à plusieurs reprises, il plaît à M"* Law par 
certaines prévenances, comme de lui offrir la main pour 
• monter en carrosse, fermer ses lettres, lui donner ses 
peignes à sa toilette. Bref il se rend agréable, puis 
utile, puis nécessaire dans la maison de Law, mène à 
bonne fin la conversion de celui-ci, entreprise peu dif- 
ficile, puisque la nomination de l'Écossais au contrôle 
général en dépendait, puisque le converti n'avait sans 
doute guère plus la foi que le convertisseur, et ressem- 
blait au fond à ce prince qui avertissait son nouvel 



MADAME DE TENGIN 219 

aumônier : « Je vous préviens que je n'entends jamais 
la messe. » Et l'abbé de repartir : « Et moi. Monsei- 
gneur, je ne la dis jamais ! » 

Law abjura à Melun, le 17 septembre 17 19, rendit le 
pain bénit à Saint-Roch, sa paroisse, le jour de Noël, 
fut nommé contrôleur général le 5 janvier suivant; et 
l'abbé, pour prix de cette cure religieuse, fut gorgé de 
papier magique de la rue Quincampoix qu'il s'empressa 
de convertir en or ; pas autant toutefois qu'il eût voulu, 
car dans une lettre à sa sœur, il se plaint de n'avoir pas 
la fortune qu'on lui prête. 

Bientôt après, nous le voyons accompagner à Rome 
le cardinal de Bissy, en qualité de conclaviste, avec la 
mission secrète de négocier pour Dubois le chapeau de 
cardinal. Il partait sous de fâcheux auspices, venant de 
perdre un gros procès par son cynisme, par cette hyper- 
trophie du moi qui entraîne parfois des gens très 
habiles à négliger le respect apparent de la morale. 
Tencin qui n'est pas Tencin (tant saint), disait-on en 
jouant sur les mots. L'abbé de Vaissière l'ayant argué 
de simonie au sujet du prieuré de Merlou, Tencin se 
met en tête que sa situation de favori de Dubois arrê- 
tera le demandeur. Mais l'avocat de celui-ci obtient que 
la cause sera appelée un jour que le prince de Conti et 
quelques pairs se trouveront au Parlement : après les 
avoir fort divertis aux dépens de son adversaire, il fait 
mine de faiblir dans ses allégations, l'amène insensi- 
blement à jouer le personnage d'un homme calomnié, à 
offrir de prêter serment qu'il n'a conclu aucun marché. 
Tout d'un coup il l'arrête, et secouant sa manche, en 



230 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

tire le marché original du prieuré, signé : « de Tendu, » 
prouvant clair comme le jour la friponnerie et la simoni e. 
On devine le coup de théâtre, l'indignation des jug-es, 
les huées de l'assemblée : voilà l'abbé admonesté par 
le premier président, condamné à l'amende (i), répara- 
tion du prieuré, tous dépens, dommages et intérêts. 
C'était de quoi ruiner à tout jamais la carrière de 
l'abbé. Mais Dubois, qui avait trouvé son homme, ne 
s'en embarrassa pas autrement, et le laissa partir 
pour Rome. Tencin, qui avait appris quel parti on 
peut tirer d'un papier signé, ne se contenta pas de 
prodiguer l'or et les bijoux, il offrit au cardinal Gonti 
l'appui de la faction de la France, si celui-ci voulait 
promettre, par écrit, d'accorder, après son exaltation, 
le chapeau à Dubois. D'ailleurs, il écrivait au premier 
ministre, qu'en dépit des règlements et des pré- 
cautions, il entrait au conclave toutes les nuits avec 
une fausse clef, en traversant cinq corps de garde. 
Gonti fut élu (1721) et Tencin le somma de tenir parole ; 



(1) Il paraît aussi qu'un billet galant, adressé à la princesse 
Borghèse, lui avait fait quelque tort; ce billet se terminait par 
ces mots : c Adieu, ma chère princesse, je Vous aimerai toute ma 
vie, et par delà, si tant est qu'il y ait un au-delà. 1 De son extrême 
et précoce ambition, Bernis rapporte ce témoignage curieux : 
c J'ai oui dire à l'abbé de Chambonas, prévôt du Chapitre de 
Brioude, que l'abbé de Tencin, sur la fin de sa licence, lui avait 
donné à dîner avec plusieurs autres de ses camarades, et qu'avant 
de se séparer, il leur avait demandé quel était leur projet de for- 
tune, et que chacun ayant déclaré ses vues, l'abbé les embrassa 
et leur dit : c Je vous souhaite à tous succès et prospérité; pour 
moi, si le temps ne me manque, je serai cardinal et ministre. » On 
fit courir une histoire semblable sur l'abbé Maury. » 



MADAME DE TENGIN 221 

mais il refusa, alléguant des scrupules de conscience, 
Findignité du sujet ; là-dessus menace de rendre le bil- 
let public, Dubois nommé cardinal ; mais alors Tencin 
imagina de tirer parti du marché pour lui-même, de 
déclarer qu'il ne rendrait le billet qu'à condition qu'on 
le ferait aussi cardinal. Voilà le pape replongé dans un 
affreux conflit entre son devoir et l'intérêt de sa poli- 
tique ; il ne put consentir à un semblable choix, mais 
les remords de sa faiblesse, le manège menaçant de 
Tencin resté ministre de France à Rome, ses trames 
ourdies de tous côtés, le rendirent malade et abrégèrent 
ses jours. 

Ce qu'on vient de dire donne plus de prix, ce semble, 
au portrait de Saint-Simon : 

« L'abbé de Tencin avait un esprit entreprenant et 
hardi, qui le lit prendre pour un esprit vaste et mâle, 
Sa patience était celle de plusieurs vies, et toujours 
agissante vers le but qu'il se proposait, sans s'en dé- 
tourner jamais, et surtout incapable d'être rebuté par 
aucune difficulté ; un esprit si fertile en ressorts et en 
ressources, qu'il en acquit faussement la réputation 
d'une grande capacité ; infiniment souple, fin, discret, 
doux ou âpre selon le besoin, capable sans effort de 
toutes sortes de formes, maître signalé en artifices, 
retenu par rien, contempteur souverain de tout honneur 
et de toute religion, en gardant soigneusement les 
dehors de l'un et de l'autre ; fier et abject selon les gens 
et les conjonctures, et toujours avec esprit et discerne- 
ment ; jamais d'humeur, jamais de goût qui le détour- 
nât le moins du monde, mais d'une ambition démesu- 



222 QUATRIÈME CONFERENCE 

rée ; surtout altéré d'or, non par avarice ni par désir 
de dépenser et de paraître, mais comme voie de parve- 
nir à tout dans le sentiment de son néant. Il joignait 
quelque légère écorce de savoir à la politesse, et aux 
agréments de la conversation des manières et du com- 
merce, une singulière accortise à un grand art de cacher 
ce qu'il ne voulait pas être aperçu, et à distinguer avec 
jugement entre la diversité des moyens et des routes... » 

Ajoutez quelques coups de pinceau, la collaboration 
du hasard, un caprice royal, vous aurez Albéroni et 
Dubois. 

Ce caprice royal manqua. C'est en vain que Tencin 
affecte un zèle extrême pour la Bulle Unigenitus et la 
Cour de Rome, qu'il préside en 1727 le Concile provincial 
d'Embrun [où fut déposé et réduit au diaconat Jean 
Soanen, évoque de Senez, prélat vertueux mais suspect 
de jansénisme, — en vain que sa sœur attire dans ses 
filets des évoques, des jésuites, se lie d'amitié étroite 
avec le duc de Richelieu, que l'un et l'autre cherchent à 
circonvenir Fleury, la duchesse de Châteauroux, et par 
celle-ci Louis XV. Le succès ne marche point du même 
pas que l'ambition. Élevé à la pourpre en 1739, grâce 
au prétendant d'Angleterre Jacques Stuart (1), il obtient 



(1) Le Président de Brosses, qui vit Tencin à Rome an moment 
du Conclave qui aboutit à l'exaltation du cardinal Lambertini, 
crayonne cette esquisse : « Tencin, Français, archevêque d'Em- 
brun ; dur, haineux et vindicatif par tempérament, grave et poli- 
tique par état, aimerait par goût le commerce du monde et des 
femmes ; souple et ambitieux à la Cour de France, fier et hautain 
à celle de Rome, représentant bien et tenant un plus grand état 






MADAME DE TENCIN 323 

encore l'abbaye de Trois-Fontaîiies, d'un revenu de 
4o,ooo livres, l'abbaye de Saint-Paul de Verdun, d'un 
revenu de i5,ooo livres, est nommé à l'archevêché de 
Lyon en septembre 174°» entre au Gonseil comme mi- 
nistre d'État, envoie au roi des mémoires fort distin- 
gués que M™ de Tencin faisait composer par Mably. 
« Personne autant que lui, remarque Bernis, n'avait 
l'art de tirer avantage d'un silence réfléchi et d'un sou- 
rire qui avait l'air d'être fin. » Alors qu'il parut au con- 
seil, n'ayant plus à côté de lui ses deux béquilles, ou 
plutôt ses deux échasses intellectuelles, M me de Tencin 
et Mably (1), « il ne lui resta plus que ses dignités et le 



que nul autre ; très redouté, très considéré, très accrédité. Oïl a 
ici une opinion de sa capacité au moins égale à tout ce qu'il en 
peut avoir... on est persuadé que ce sera le Cardinal de Tencin qui 
fera le pape, et cela doit être... » 

Le cardinal Lambertini était en correspondance suivie avec 
M— de Tencin. Il lui envoya son portrait après son exaltation et 
elle lui écrivit : c ...Votre affabilité, votre bonté, votre fidélité 
dans l'amitié, vous avaient fait de tendres amis de ceux qui sont 
devenus vos enfants. Depuis longtemps mes vœux plaçaient 
Votre Sainteté sur la chaire de Saint-Pierre; j'étais, par mes 
désirs, votre fille spirituelle, avant que vous fussiez le père corn* 
mun des fidèles. » 

(1) Le jeune Mably ayant été admis dans la société de M n * de 
Tencin, dont sa famille était alliée, cette dame, l'entendant parler 
des affaires publiques, jugea que c'était l'homme qu'il fallait à 
son frère... Le cardinal sentait sa faiblesse dans le Conseil ; pour 
le tirer d'embarras, l'abbé de Mably lui persuada de demander au 
roi la permission de donner ses avis par écrit ; c'était Mably qui 
préparait ses rapports et faisait ses mémoires. Ce fut lui qui, en 
i743j négocia secrètement à Paris avec le ministre du roi de Prusse, 
et dressa le traité que Voltaire alla porter à ce prince... Il se 
brouilla avec le cardinal à l'occasion d'un mariage que Tencin 
voulait casser; il disait qu'il voulait agir en cardinal, en évoque, 



22$ QUATRIÈME CONFÉRENCE 

masque d'un homme d'esprit, » d'un homme d'État 
plutôt, car l'esprit ne lui manque point, mais le vérita- 
ble homme d'État de la famille, sa sœur, restait dans 
la coulisse. D'ailleurs, Fleury avait deviné le jeu de 
celui qui se considérait déjà comme son légataire uni- 
versel, qui, un moment même, espéra escompter la 
succession en faisant nommer pape le premier minis- 
tre : aussi lui prodigue-t-il compliments, demi-promes- 
ses, en même temps qu'il met en garde son royal élève 
contre le génie cabaleur des Tencin. Étant à son lit de 
mort, il avait sans cesse auprès de lui le cardinal qui 
s'attendait à l'héritage de la feuille des bénéfices. Le 
premier ministre, feignant une effusion de cœur; lui dit : 
« Monsieur le cardinal, je vous ai toujours aimé et 
estimé ; je veux vous en donner une preuve avant que 
de mourir. — Eh! mon Dieu! répondit Tencin, Votre 
Éminence m'a comblé. — Non, non, poursuivit le mou- 
rant, je veux faire quelque chose pour vous ; je veux 
vous faire recevoir à l'Académie. » 

Qu'il ait agi d'après les conseils de Fleury ou sous 
l'empire d'une aversion personnelle, toujours est-il que 
Louis XV écarta soigneusement Tencin des grandes 
affaires (i), et M M de Tencin lui inspirait une antipa* 



en prêtre ; Mably soutenait qu'il devait agir en homme d'État. 
Le cardinal prétendit qu'il se déshonorerait s'il suivait ses avis ; 
l'abbé, indigné, le quitta brusquement et ne le revit plus. 

(i) Louis XV lui-même refusa un candidat à l'archevêché de Paris 
en disant : c II faut cependant, qu'un archevêque de Paris croie en 
Dieu. » 



MADAME DE TENGIN 3û5 

thie si forte qu'il ne pouvait entendre parler 'd'elle 
« sans qu'il lui vînt la peau de poule. » Une habileté 
trop avérée produit parfois les mêmes effets qu'une 
maladresse notoire. M me de Tencin le comprit, car elle 
lança un jour cette pensée empreinte d'une si amère 
expérience : « Les gens d'esprit font beaucoup de 
fautes en conduite parce qu'ils ne croient jamais le 
monde aussi bête qu'il l'est. » 

Dans sa correspondance avec son frère et le duc de 
Richelieu, elle mêle des vues profondes, dignes d'un 
Montesquieu, à des roueries de bas étage, la politique 
nationale, la politique des grands horizons, à une poli- 
tique de sérail et d'expédients. Ces deux hommes dis- 
tingués, chacun dans leur genre, elle les domine et les 
pousse, par des moyens subtils, vers son but, persuade 
à Richelieu qu'il a pensé le premier tout ce qu'elle lui 
insinue : plans ingénieux, jugements incisifs, portraits 
qui peignent un homme en deux lignes, il y a de tout 
dans ces lettres. Gomme elle a disséqué le pantin so- 
cial et monarchique! Quelle sagacité ; quelle divination 
dans cette réflexion qui date de i?43 •' « A moins que' 
Pieu n'y mette visiblement la main, il est physique- 
ment impossible que l'État ne culbute!... Les affaires 
sont dans un état si déplorable que c'est un bien de ne 
pas s'en mêler. Tout ceci finira par quelque coup de 
tonnerre. » 

Et ce n'est pas là une boutade isolée, une de ces 
fusées qui échappent aux beaux esprits dans le feu de 
l'improvisation : elle a porté partout son regard péné- 
trant, jaugé, pesé le roi, la favorite, les ministres, les 

i5 



m6 quatrièmb conférence 

généraux, diagnostiqué la maladie qui travaille ce 
grand corps, mesuré la vigueur de l'attaque, la fai- 
blesse de la résistance. On s'étonne qu'elle ramène 
tout à son frère, qu'elle rêve sans cesse aux moyens de 
gouverner la favorite, que dans son courroux contre 
Amelot perce surtout le chagrin de voir la tutelle du 
trône confiée à ses ennemis. Indignation un peu naïve. 
La politique n'est pas une œuvre de saints ni de philo- 
sophes, les ambitieux ont cru, croiront toujours possé- 
der le secret de la pierre philosophale et, sans faire 
aucune comparaison, l'histoire des artifices par lesquels 
de grands hommes s'élèvent, se maintiennent au pou- 
voir suprême, n'a rien d'édifiant; ni dans les monar- 
chies absolues, ni dans les monarchies parlemen- 
taires, cette cuisine ne gagne à être vue de près. Ce 
qui n'empêche pas les critiques d'un homme d'État de 
garder leur valeur, ses facultés de dédoublement de 
s'exercer d'une manière utile. Pourquoi les Mémoires 
d'un ancien ministre paraissent-ils plus intéressants en 
général que ceux d'un simple particulier sur les affaires 
publiques ? Parce que le premier a étudié le jeu des 
passions, qu'il a travaillé sur la peau humaine, qu'il a 
mieux compris l'influence réciproque des principes sur 
les hommes et des hommes sur les idées générales. 
M me de Tencin au pouvoir sous le nom du cardinal et 
du duc eût-elle changé la face des choses? Rien de plus 
douteux assurément, mais il y avait en elle des dons 
assez rares pour qu'on puisse se demander si elle ne 
leur eût pas imprimé un meilleur branle. 
A l'époque où elle écrit, la France est encore amou- 



MADAME DE TBNGIN 33? 

reuse de son roi ; la première, elle a discerné les dé- 
fauts irrémédiables du personnage : 

22 juin 1743* 

« Il faudrait, je crois, écrire à M"* de La Tournelle 
pour qu'elle essayât de tirer le roi de l'engourdissement 
où il est sur les affaires publiques. Ce que mon frère a 
pu lui dire là-dessus a été inutile; c'est, comme il vous 
l'a mandé, parler aux rochers. Je ne conçois pas qu'un 
homme puisse vouloir être nul, quand il peut être quel- 
que chose. Un autre que vous ne pourrait croire à quel 
point les choses sont portées. Ce qui se passe dans son 
royaume parait ne pas le regarder ; il n'est affecté de 
rien ; dans le Conseil il est d'une indifférence absolue ; 
et dans le travail particulier il souscrit à tout ce qui 
lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer 
d'avoir affaire à un tel homme. On voit que, dans une 
chose quelconque, son goût apathique le porte du côté 
où il y a le moins d'embarras, dût-il être le plus mau- 
vais... » 

M™ de Tencin veut la paix, mais, puisqu'on se dé- 
cide à continuer la guerre, elle estime que Louis XV 
doit aller aux armées pour revêtir cette robe virile d'un 
roi de France : la gloire. 

14 juillet 1743. 

« Ce n'est pas qu'entre nous il soit en état de com- 
mander une compagnie de grenadiers; mais sa pré- 
sence fera beaucoup : le peuple aime son roi par nabi- 



038 quatrième conférence 

tude... Les troupes feront mieux leur devoir, et les 
généraux n'oseront pas manquer si ouvertement an 
leur. Dans le fait, cette idée me parait belle, et c'est le 
seul moyen de continuer la guerre avec moins de désa- 
vantage. Un roi, quel qu'il soit, est pour les soldats et 
le peuple ce qu'était l'arche d'alliance pour les Hébreux ; 
sa présence seule annonce des succès... » 

3o septembre i?43- 

« ...Mon frère assure que le roi met les choses les 
plus importantes, pour ainsi dire, à croix ou à pile 
dans son conseil, et vous pouvez voir où cela mène. Je 
suis étonnée qu'avec votre sagacité vous puissiez con- 
server l'ombre de l'espérance ; mais vous êtes comme 
ces femmes qui parlent toujours de ce qu'elles désirent, 
tout impossible que cela soit... On dirait que le roi a 
été élevé à croire que, quand il a nommé un ministre, 
toute sa besogne est faite, et qu'il ne doit plus se mêler 
de rien (i). C'est à celui qu'on lui a désigné à tout 
faire... Voilà pourquoi les Maurepas, les d'Argenson 



(i) Et ceci rappelle un peu la boutade d'un roi successeur 4e 
Louis XV, de ce Louis XVIII qui lui non plus n'aimait pas les 
longs rapports et les discussions interminables dans le Conseil, 
mais qui avait d'autres qualités : c Je dis à mes ministres : Avez- 
tous la majorité ? 

— Oui. 

— Alors je vais me promener. 

c Le lendemain, je leur dis : Avez- vous toujours la majorité? 

— Non. 

— Alors allez vous promener! » 



MADAME DE TENCIN 22Ç 

sont plus maîtres que lui. Son autorité est divisée 
méthodiquement, et il croit sur parole chaque minis- 
tre, sans se donner la peine d'examiner ce qu'il a fait* 
Je ne puis mieux le comparer, dans son conseil, qu'à 
Monsieur votre fils qui se dépêche de faire son thème 
dans sa classe, pour en être plus tôt quitte; aussi peut- 
on dire que c'est un conseil pour rire... » 

Et la correspondance continue sur ce ton, très affec- 
tueuse, d'un confiant abandon qui suppose une partie 
fortement liée, un traité d'amitié et d'intérêt observé 
avec une fidélité inviolable. A-t-elle découvert un secret 
important, M" 16 de Tencin le révèle à son duc, son 
minet, comme elle l'appelle, qui fait son service en 
Allemagne, même si on lui impose la condition de n'en 
parler à personne ; mais elle ne croit pas y manquer 
en le lui confiant, « c'est toujours une restriction qu'elle 
fait avec elle-même, quand elle s'y engage. » Tout cela 
mêlé de cancans de cour et d'amour, de recommanda- 
tions fort minutieuses à propos du cabinet noir ; les 
ennemis des Tencin auraient été trop contents d'appor- 
ter au roi de pareilles lettres qui lés eussent perdus à 
tout jamais dans son esprit. Aussi, par surcroît de pré- 
cautions, a-t-elle imaginé de déguiser les noms des per- 
sonnages. Ainsi le roi s'appelle Lesperoux, le Gentil- 
homme, ou bien encore : les robes brodées ; — La Motte : 
la Guimbarde ; — le cardinal de Fleury : M Ue Sauveur ; 

— le duc de Richelieu : Helvétius ou le géomètre ; — 
M me de Mailly : Magran, la vieille comtesse ; — d'Ar- 
genson : le Cuisinier ; — Amelot : M"* de Luxembourg , 

— M me de La Tournelle : les Gouttes du général, ou 






33o QUATRIÈME CONFÉRENCE 

M me de Boufflers ; les Auger sont les maltresses du roi. 
Elle fait écrire des lettres anonymes an cardinal de 
Fleury, patronne la candidature académique de Mari- 
vaux, et se donne tant de peine qu'elle se promet et 
promet à ses amis de ne plus leur parler pour per- 
sonne ; car elle se montre aussi ardente dans ses ami- 
tiés que dans ses haines, et très sincèrement félicite 
son ami d'admirer les qualités du cœur et de l'esprit : 
puisqu'elle possède les premières au souverain degré, 
et qu'elle n'est pas tout à fait dépourvue des secondes, 
la voilà bien assurée qu'il l'aimera toujours. Des 
réflexions pratiques sur les femmes : a On ne les maî- 
trise qu'en les faisant parler, et en les prenant parleurs 
paroles; » sur les moyens d'accroître son prestige 
auprès des grands : « Vous savez qu'il n'y a rien qui . 
augmente tant le crédit que l'opinion que le public 
prend qu'on en a beaucoup ; » des compliments sur le 
fils de Richelieu alors au collège : « Il a déjà autant de 
désir de plaire que s'il y entendait finesse, » sans 
oublier le père qui ne craint pas « plus de se battre que 
d'attaquer une jolie femme. » Il y a de tout un peu 
comme on voit dans cette correspondance, du sérieux, 
du grave, du joli, du plaisant même, le monde de la 
cour jugé de haut, le train de la vie intime, les récits 
des conversations particulières; mais, au travers de 
tout cela, le fil conducteur apparaît, la volonté inflexi- 
ble, le goût de domination occulte : c'est le leitmotiv 
dans l'opéra politique, le refrain de cette chanson si 
habilement vocalisée : prenez mon frère ; lui seul, moi 
aidant, rétablira la fortune de ce royaume. 



MADAME DE TENGIN 23 1 

Si elle n'oublie pas la réplique d'un vieux duc à 
Louis XV qui s'étonnait qu'à son âge il fit encore 
l'amour : « Sire, je ne le fais pas, je l'achète tout fait, » 
elle n'a garde, bien entendu, de rappeler la réflexion 
de M me de Talmont, voyant Richelieu, au lieu de s'oc- 
cuper d'elle, faire sa cour à M me de Brionne, fort belle 
femme, mais qui ne passait pas pour avoir beaucoup 
d'esprit : « Monsieur le maréchal, vous n'êtes point 
aveugle, mais je vous crois un peu sourd. » 

M™ de Tencin, après l'aventure de La Fresnais, a dit 
adieu à la galanterie, mais elle n'a pas, comme on le 
voit, renoncé aux autres moyens d'intrigue, à tout ce 
qui peut occuper une âme universelle. Elle conserve, 
elle augmente cette société d'élite qu'elle appelle fami- 
lièrement sa Ménagerie, ses Bêtes, qui est une force 
sociale, un instrument d'opinion, en même temps qu'un 
délice et un repos de l'esprit. Aux yeux des naïfs, elle a 
abdiqué toute prétention, elle s'est retirée dans ce salon 
comme Charles-Quint dans son monastère. En réalité, 
elle y fait entrer les affaires ecclésiastiques, politiques, 
académiques, mais elle procède avec tant d'adresse, 
qu'elle semble les traiter dans des cabinets réservés, et 
que les initiés seuls ont le secret de chaque comédie 
qui se joue. C'est comme un grand imprésario qui diri- 
gerait plusieurs troupes, un tripot comique, un tripot 
tragique, un tripot d'opéra, et pratiquerait rigoureuse- 
ment la séparation des genres : lui seul connaît les pré- 
tentions, les rivalités de chacun ; le public ne voit que 
le spectacle et s'imagine que tout est paix, harmonie 
dans la coulisse. 



032 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

Avec les a5,ooo livres de rentes qu'elle a gagnées à 
l'époque de Law, elle met sa maison sur un pied 
solide, donne deux dîners par semaine comme M™* de 
Lambert, protège les gens de lettres, leur impose ses 
bienfaits, apaise les susceptibilités les plus ombrageuses 
par son art consommé d'entrer dans leurs soucis d'af- 
faires, de santé ou de gloire. Au milieu de cette réunion 
de lettrés et de causeurs qui s'appellent : Fontenelle, 
La Motte, Montesquieu, Mairan, l'abbé Alary, Piron, 
Marivaux, Duclos, Tressan, lord Bolingbroke, Astruc, 
lord Chesterfield, etc..., elle apparaît comme « une 
femme d'un esprit et d'un sens profonds, mais qui, 
envelpppée dans son extérieur de bonhomie et de sim- 
plicité, avait plutôt l'air de la ménagère que de la 
maltresse de maison. » C'est elle qui commence la for- 
tune de l'Esprit des Lois, en achetant et répandant une 
partie de la première édition ; elle qui négocie le ma- 
riage du financier La Popelinière, mis dans l'alternative 
d'épouser la fille de Mimi Dancourt ou de perdre sa 
place de fermier général. Elle est toute à tous, elle a 
toujours l'esprit de la personne à qui elle a affaire, 
abandonne le gouvernement officiel de la conversation à 
Fontenelle et Montesquieu, se contente du gouvernement 
occulte, provoque les confidences, calme les amours- 
propres blessés, joue volontiers le rôle d'une sœur de 
charité laïque. « Ne jamais rebuter personne, disait-elle 
à son élève M me Geonrin, car quand même neuf sur dix 
ne se donneraient pas un liard de peine pour vous, le 
dixième peut vous devenir un ami utile... Tout sert en 
ménage quand on a en soi de quoi mettre les outils en 
œuvre. » 



MADAME DE TENCIN 233 

Marmontel, qui d'abord la prenait pour une vieille 
indolente, finit par reconnaître l'énormité de sa mé- 
prise : t « Elle me faisait raconter mon histoire dès mon 
enfance, dit-il, entrait dans tous mes intérêts, s'affectait 
de tous mes chagrins, raisonnait avec moi mes vues et 
mes espérances, et semblait n'avoir dans la tête autre 
chose que mes soucis. Ah ! que de finesse d'esprit, de 
souplesse et d'activité, cette apparence de calme et de 
loisir ne me cachait-elle pas ? Je ris encore de la sim- 
plicité avec laquelle je m'écriais en la quittant : la bonne 
femme ! Le fruit que je retirai de ses conversations, 
sans m'en apercevoir, fut une connaissance du monde 
plus saine et plus approfondie. Par exemple, je me sou- 
viens de deux conseils qu'elle me donna : l'un fut de 
m'assurer une existence indépendante des succès litté- 
raires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de 
mon ternes. Malheur, me disait-elle, à qui attend tout 
de sa plume ; rien de plus casuel. L'homme qui fait des 
souliers est sûr de son salaire ; l'homme qui fait un livre 
ou une tragédie n'est jamais sûr de rien. L'autre conseil 
fut de me faire des amies plutôt que des amis ; car au 
moyen des femmes, disait-elle, on fait tout ce qu'on 
veut des hommes ; et puis ils sont les uns trop dissipés, 
les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels 
'pour ne pas négliger les vôtres, au lieu que les femmes 
y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à 
votre amie de quelque affaire qui vous touche ; demain 
à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y rêvant, 
cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de 
celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez- 
vous bien d'être autre chose que l'ami; car, entre 



334 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

amants, dès qu'il survient des nuages, des brouiUeries, 
des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle 
assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais 
rien de plus, entendez-vous ? — Ainsi, dans nos entre- 
tiens, le naturel de son langage m'en imposait si bien 
que je ne pris jamais son esprit que pour du bon sens. » 

C'est un salon d'hommes : soit qu'elle veuille demeu- 
rer le centre de tout, soit que son passé orageux inspire 
des appréhensions, les femmes n'y entrent qu'en petit 
nombre : mémoires et journaux du temps ne citent 
guère que ses sœurs, M Ite Aïssé, M"* Geoûrin qui devait 
lui succéder « comme une bourgeoise succède à une 
princesse, » et dont elle démêlait à merveille les ma- 
nèges, témoin ce mot piquant : « Savez-vous ce que 
vient faire ici la Geoffrin? Elle vient voir ce qu'elle 
pourra recueillir de mon inventaire. » C'était en effet 
le plus beau patrimoine mondain qu'on pût léguer : les 
familiers de M me de Tencin n'auraient pour rien au 
monde manqué une de ses réunions ; ils allaient à ses 
dîners, à ses causeries, comme s'ils constituaient une 
partie fondamentale de leur existence ; ils se sentaient 
attendus, nécessaires. Fontenelie avait ainsi chaque 
jour de la semaine consacré à ses amies ; ce qui fit 
dire à Piron, lorsqu'il vit passer le convoi du doyen 
de l'Académie : « Voilà la première fois que M. de 
Fontenelie sort de chez lui pour ne pas aller dîner en 
ville. » 

Des grandes divinités de cet Olympe spirituel, il ne 
saurait être question d'esquisser le portrait, mais il 
faut du moins rappeler quelques figures secondaires, 



MADAME DE TENCIN 235 

les parents de la chanoinesse. Par exemple sa sœur 
M™ de Ferriol, jolie, galante, intrigante elle aussi, eut 
une liaison prolongée avec le maréchal du Blé d'Uxelles, 
ce courtisan modèle qui pendant des années envoya 
tous les matins des têtes de lapin rôties à la petite 
chienne favorite de M lle de Choin, la Maintenon du 
grand Dauphin, fils de Louis XIV : le lendemain même 
de la mort de celui-ci, la chienne et sa maîtresse atten- 
dirent en vain les têtes de lapin. Gomme M me de Fer- 
riol crut ou s'aperçut que cette liaison lui donnait cré- 
dit dans le monde, elle s'y ancra fortement, cherchant 
à persuader qu'elle faisait la pluie et le beau temps 
chez le Maréchal, et n'y parvenant pas toujours, sur- 
tout lorsque le déclin de sa beauté détermina le déclin 
de la passion. Quant à M me de Grolée et au Président 
de Tencin, les chroniques du temps représentent celui- 
ci comme un agioteur et un débauché, celle-là comme 
une dévergondée; elles lui attribuent un trait piquant 
que son absence d'esprit rend assez invraisemblable, 
cette confession en deux lignes qui semblerait plutôt 
appartenir à M me d'Houdelot : « Mon père, j'ai été 
jeune, j'ai été jolie, on me l'a dit et je l'ai cru : juge/, 
du reste. » 

Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre 
possession de son siège, une vieille chanoinesse, sœur 
du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès 
auprès des femmes et entre autres de l'enfant qu'il avait 
eu de M? 1 * de Mazarin. Le prélat nia tout et ajouta : 
« Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas 
ménagée vous-même ; mon histoire avec M me de Maza- 



i 






336 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

rin n'est pas plus vraie que celle qu'on vous prête 
avec M. le Cardinal. — En ce cas, dit tranquillement 
la chanoinesse, l'enfant est de vous. » 

C'est cette même chanoinesse qui contait si plaisam- 
ment l'aventure d'un marquis, de Choiseul La Baume, 
lequel étant très jeune, devint fort triste et mélanco- 
lique subitement (i). Son oncle, Tévêque de Châldns, 
dévot et grand janséniste, lui en demanda la raison. H 
lui dit avoir vu une cafetière qu'il voudrait bien pos- 
séder, mais il en désespérait, a Elle est donc bien 
chère? — Oui, mon oncle, vingt-cinq louis. » L'oncle 
les donna, à condition qu'il verrait cette cafetière. Quel- 
ques jours après , il en demanda des nouvelles à son 
neveu : « Je l'ai, mon oncle, et la journée de demain ne 
se passera pas sans que vous l'ayez vue. » Il la lui 
montra, en effet, au sortir de la grand'messe. Ce n'était 
point un vase, à verser du café, c'était une cafetière 
assez accorte, une limonadière, connue depuis sous le 
nom de M me de Bussi. On devine la colère du vieil 
évêque janséniste. 

Voilà un tableau assez complet : tous les vices de 
l'âme, toutes les qualités sociales s'y trouvent repré- 
sentés, et, père, mère, enfants, méritent le surnom 
infligé aux d'Estrées : les sept péchés capitaux. La 
famille se relève sensiblement avec les deux fils de 
M me de Ferriol, d'Argental et Pont de Veyle, qui for- 
ment, avec Thieriot, le conseil littéraire de Voltaire, 



(i) L'anecdote est aussi rapportée par Ghamfort. 



MADAME DE TENCIN 23? 

son triumvirat : leur amitié pour loi, le souci de sa 
gloire, la défense de ses intérêts, voilà le trait pour 
lequel la postérité a retenu leurs noms ; Voltaire les a 
enchâssés dans sa correspondance pour l'immortalité, 
et l'intelligence de leur dévouement les place parmi les 
héros de l'amitié au xvn 6 siècle. Le patriarche de Fer- 
ney appelle M. et M me d'Argental : ses anges gardiens. 
De tels personnages sont les délices de la société et de 
leurs amis, ils n'attendent pas, pour montrer leur 
cœur, les grandes occasions qui sont rares, pratiquent 
assidûment cette maxime que, dans le sentiment, les 
petites choses sont d'un grand prix parce qu'elles sont 
de tous les jours. 

Marivaux dans sa Vie de Marianne, Marmontel dans 
ses Mémoires, ont peint la société de M me de Tencin en 
action, c'est-à-dire parlant, conversant, monologuant, 
écoutant même des lectures de tragédies (i). Ces por- 



(i) Ce n'est pas le salon de M Be de Lambert ou de M me de Tencin. 
que Duclos a voulu peindre dans ce passage des Confessions du 
Comte de*** : ce serait plutôt l'hôtel Brancas. Ou bien a-t-il pré- 
tendu montrer le salon type du bel esprit en prenant quelques 
traits de droite et de gauche, en racontant ce qu'il avait vu che i 
les uns et les autres? 

c Je trouvai réellement beaucoup de ce qu'on appelle esprit dans 
le monde à M ae de Tonins, et à quelques-uns de sa petite cour, 
c'est-à-dire beaucoup de facilité à s'exprimer, du brillant et de la 
légèreté ; mais il me parut qu'ils abusaient de ce dernier talent. 
Au bout d'une heure, je m'aperçus que la conversation languir 
sait ; je proposai une partie de jeu, moins par goût que par habi- 
tude de voir jouer. M M de Tonins me dit que le jeu était absolu- 
ment banni de chez elle, qull ne convenait qu'à ceux qui ne 
savent ni penser ni parler, c C'est, ajouta-t-elle, un amusement 
que l'oisiveté et l'ignorance ont rendu nécessaire. » Le jeu devint 









238 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

traits sont-ils ressemblants ? Leurs auteurs ont-ils em- 
belli ou enlaidi le modèle ? 

Il y a vingt salons dans un salon, vingt manières de 
le comprendre, de le juger. Le mondain pur et simple 
ne le verra pas du môme œil que le philosophe, le phi- 
losophe en emportera d'autres impressions que l'histo- 
rien; l'auteur dramatique y trouvera des sujets de comé- 
die, il apparaîtra d'une manière bien différente au litté- 
rateur, selon qu'il y traîne ses préjugés et ses rancunes, 
ou qu'il fait table rase de ceux-ci. Chaque salon est un 
monde intellectuel, et son histoire une petite histoire 
universelle. Voilà Marmontel, homme de demi-talent, 
au fond assez lourd, pompeux, d'âme médiocrement 
délicate, membre de la grande confrérie des Philintes 



la matière d'une dissertation qui dura jusqu'au souper. Les dis- 
cours de table étaient d'une autre nature : toute dissertation et 
même toute conversation suivie en étaient bannies. Il n'était 
pour ainsi dire permis de parler que par bons mots. M -e de To- 
nins et ses adorateurs partirent en même temps; ce fut un torrent 
de pointes, de saillies bizarres et de rires excessifs. On tirait 
l'élixir des moins mauvais ; on renchérissait sur les plus obscurs. 
Je cherchais à entendre et à pouvoir dire quelque chose; mais 
lorsque j'avais trouvé un mot, je m'apercevais que la conversa- 
tion avait changé d'objet... La fureur de jouer la comédie régnait 
alors à Paris ; on trouvait partout des théâtres. La société de 
M™ de Tonins prenait le même plaisir et portait l'ambition plus 
haut. Pour comble de ridicule, on n'y voulait jouer que du neuf; 
presque tous les acteurs étaient auteurs des pièces qu'ils jouaient. 
Nos représentations, car je fus bientôt admis dans la troupe, 
étaient d'un ennui mortel : on se le dissimulait ; nous applaudis- 
sions tout haut, et nous nous ennuyions tout bas... » 

On ne jouait pas chez M* de Lambert, la comédie de salon 
n'était pas en honneur chez M H * de Tencin, on faisait un peu de 
tout à Sceaux et à l'hôtel Brancas. 



MADAME DE TENCIN 239 

et des dos courbés, habile à pousser sa pointe, à tirer 
plusieurs moutures du même sac. Il lit sa tragédie 
d'Aristomêne devant le cercle de M me de Tencin qui 
Fhonore de ses suffrages; et cependant il semble qu'il 
se sente un peu dépaysé au milieu de gens si raffinés, 
qu'il ait encore aux pieds ses gros souliers du Limousin, 
qu'on ne l'ait pas admiré de façon assez bruyante : 

« ...M. de La Popelinière n'eut pas de peine à me per- 
suader qu'il y avait là trop d'esprit pour moi, et en 
effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivait préparé à 
jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y lais- 
sait pas toujours à la conversation la liberté de suivre 
son cours facile et naturel. C'était à qui saisirait le 
plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son 
mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait 
léger et piquant ; et pour amener l'à-propos, on le tirait 
quelquefois d'un peu loin. Dans Marivaux, l'impatience 
de faire preuve de finesse et de sagacité perçait visi- 
blement; Montesquieu, avec plus de calme, attendait 
que la balle vint à lui, mais il l'attendait; Astruc ne dai- 
gnait pas l'attendre; Fontenelle seul la laissait venir 
sans la chercher; Helvétius, attentif et discret, recueil- 
lait pour semer un jour. » 

A l'autre pôle du monde des gens d'esprit, voici 
Marivaux, le causeur exquis, un peu précieux même, 
exercé à démêler les nuances les plus ténues du sen- 
timent, à imaginer sur-le-champ une métaphysique 
nouvelle' de l'amour ou de l'amitié, gai sans amertume, 
observateur subtil, mordant sans méchanceté, égale- 
ment propre au dialogue et au monologue, aux con- 



240 QUATRIÈME CONFÉRENCE 

versations de tête-à-tête > de dîners et d'après-dîner, 
sachant écouter, ne pas laisser voir « une distraction 
blessante, » découvrant chez ses interlocuteurs une 
finesse dont ils ne se doutaient pas toujours eux- 
mêmes, tel enfin qu'on le devine à travers ses comé- 
dies et ses romans : car le style des personnages de 
ses pièces est en quelque sorte sa langue maternelle, 
comme le monde de celles-ci est celui-là même des 
sociétés qu'il fréquente. Peut-être ne pratique-t-il pas 
toujours son axiome qu'il faut avoir assez d'amour- 
propre pour n'en point laisser paraître : ses contempo- 
rains le représentent sensible et ombrageux dans la 
société, mais aussi prompt à revenir qu'à s'offenser. 
« Il faut, remarquait un jour Fontenelle, passer des 
expressions singulières à M. de Marivaux (i), ou renon- 
cer à son commerce. » Marivaux crut entrevoir de la 
raillerie dans ce mot, Fontenelle s'en aperçut et, comme 
il n'avait voulu lui dire qu'une chose obligeante, il 
ajouta aussitôt : « M. de Marivaux, ne vous pressez 
pas de vous fâcher quand je parlerai de vous. » Très 
désintéressé, fort charitable, plus occupé du superflu 
que du nécessaire, il marque quelque éloignement 
pour les grands, parce qu'il considère la fierté comme 
l'accessoire indispensable de la pauvreté : oc Je les 
salue de loin, je les respecte comme je dois, et je les 



(i) L'âme, qu'est-ce que l'âme ? demanda une des Bêtes de la 
Ménagerie. Marivaux répondit modestement qu'il n'en savait 
rien, c Eh bien, interrogeons M. de Fontenelle. — Il a trop d'es- 
prit, reprit Marivaux, pour en savoir plus que moi là-dessus 1 » 



MADAME DE TENGIN 2^1 

estime comme je peux. » M me de Tencin le choie, se; 
charge d'avoir de l'ambition pour lui ; aussi devient-il 
un des coryphées de l'endroit : chez elle, il se sent 
bien plus à Taise que chez M me Geoffrin, où les ency- 
clopédistes dominent trop à son gré, et il traduit avec 
une modestie aimable son souvenir reconnaissant. 

On a été longtemps injuste pour Marivaux, et le mot 
marivaudage a eu mauvais renom. Notre époque éprise 
d'analyse a reconnu au contraire en lui un précurseur : 
De même, dans Watteau, un des plus brillants coloristes 
de notre trop raisonnable école française, un petit-fils 
de Rubens, celui non de la Descente de la Croix, mais 
des Jardins d Amour, on n'a vu pendant un siècle qu'un 
peintre d'éventails. Watteau, Marivaux, ces deux noms 
qu'unit la représentation de la Comédie italienne, sont 
depuis longtemps en possession de leur renommée défi- 
nitive * sous les formes les plus changeantes de leur 
temps, l'un et l'autre ont exprimé ce qu'il y avait 
alors de vérité et de grâce un peu fardée. 

Bien mieux que Marmontel, Marivaux semble avoir 
jugé les hôtes habituels de M me de Tencin : « Ce ne fut 
point à force de leur trouver de l'esprit que j'appris à 
les distinguer : pourtant, il est certain qu'ils en avaient 
plus que d'autres, et que je leur entendais dire d'excel- 
lentes choses ; mais ils les disaient avec si peu d'ef- 
forts, ils y cherchaient si peu de façon, c'était d'un ton 
de conversation si aisé et si uni, qu'il ne tenait qu'à 
moi de croire qu'ils disaient les choses les plus com- 
munes. Ce- n'étaient point eux qui y mettaient de la 
finesse, c'était de la finesse qui s'y rencontrait... On 

16 



Hfyà QUATRIÈME CONFÉRENCE 

accuse quelquefois les gens d'esprit de vouloir briller : 
oh ! il n'était pas question de cela ici, et si je n'avais 
pas eu un peu de goût naturel, j'aurais pu m'y mé- 
prendre et ne me serais aperçu de rien. Mais à la fin, 
ce ton de conversation si excellent, si exquis, quoique 
si simple, me frappa. Ils ne disaient rien que de juste 
et de convenable, rien qui ne fût d'un commerce doux, 
facile et gai. J'avais compris le monde tout autrement 
que je ne le voyais là (et je n'avais pas tant de tort); 
je me l'étais figuré plein de petites règles frivoles et 
de petites finesses polies, plein de bagatelles graves et 
importantes, difficiles à apprendre et qu'il fallait savoir 
sous peine d'être ridicule, toutes ridicules qu'elles sont 
elles-mêmes. 

« Et point du tout : il n'y avait rien ici qui ressem- 
blât à ce que j'avais pensé, rien qui dût embarrasser 
mon esprit ni ma figure, rien qui me fit craindre de 
parler, rien au contraire qui n'encourageât ma petite 
raison à oser se familiariser avec la leur ; j'y sentis 
même une chose qui m'était fort commode, c'est que 
leur bon esprit suppléait aux tournures obscures et 
maladroites du mien. Ce que je ne disais qu'imparfai- 
tement, ils achevaient de le penser et de l'exprimer 
pour moi, sans qu'ils y prissent garde, et puis ils m'en 
donnaient tout l'honneur : enfin, ils me mettaient à 
mon aise. El moi, qui m'imaginais qu'il y avait tant de 
mystères dans la politesse des gens du monde, et qui 
l'avais regardée comme une science qui m'était totale- 
ment inconnue et dont je n'avais nul principe, j'étais 
bien surpris de voir qu'il n'y avait rien de si particu- 



MADAME DE TENCIN ^4^ 

lier dans la leur, rien qui me fût si étranger, mais 
seulement quelque chose de liant, d'obligeant et d'ai- 
mable. » 

Le jour de la mort de M me de Tencin (4 décembre 
i?49)> Montesquieu écrivit à un de ses amis qu'elle 
était l'auteur du Comte de Comminges et du Siège de 
Calais, ouvrages faits en collaboration avec son 
neveu Pont de Veyle ; « je crois, ajoutait-il, qu'il n'y a 
que M. de Fontenelle et moi qui sachions ce secret. » 
Quelle serait donc la part de Pont de Veyle ? Son genre 
d'esprit, le caractère même des œuvres de M me de Ten- 
cin, permettent de croire qu'elle fut minime : la colla- 
boration du maçon avec l'artiste qui élève Notre-Dame, 
du colonel avec Napoléon qui gagne la bataille d'Iéna. 
Quoi qu'il en soit, on comprend le soin jaloux avec 
lequel M me de Tencin se dérobait à sa gloire littéraire, 
lorsqu'on remarque dans ses romans une foule d'aven- 
tures qui semblent des confessions à la troisième per- 
sonne. Des religieuses qui voient leurs amants en 
cachette, ce tableau poignant des malheurs déchaînés 
par les haines de famille et le despotisme de certains 
parents, les unions mal assorties, l'oubli du devoir, 
des mariages secrets, — tout cela aurait fourni ma- 
tière à la moquerie, réveillé la médisance assoupie. 
Peu de dialogues, une complète absence de couleur 
locale, de sens pittoresque, de cette imagination émue 
qui rend l'ivresse des champs, point de paysages, des 
récits sous forme de mémoires ou de lettres, tels sont 
les défauts ou les lacunes de ses livres ; mais l'expé- 
rience des passions, l'étude approfondie des carac- 






944 QUATRIÈME CONFERENCE 

tères, un style pur, naturel, délicat, cette puissance 
dramatique qui crée les incidents et les enchaîne avec 
une forte logique, Fart de peindre en raccourci, de 
mettre dans une phrase une grande somme d'émotion, 
ces qualités charmèrent les contemporains, elles char- 
ment aussi ceux qui s'attardent aux choses d'autrefois 
et qui aiment à relire. Cette femme qui a tout vu, tout 
su, tout senti par l'intelligence, sinon par l'âme, n'a 
qu'à regarder en elle et autour d'elle pour peindre 
d'original et rencontrer des situations éloquentes. Que 
de pensées rares dans ce Comte de Comminges, que 
Villemain appelle : le plus beau titre littéraire des 
femmes dans le xvni e siècle ! « Je ne condamne 
l'amour que parce que les hommes y mettent si peu 
d'importance qu'il unit toujours par de mauvais pro- 
cédés envers les femmes... Les malheureux tournent 
toujours leurs pensées du côté qui peut augmenter 
leurs peines... On se persuade, quand on est riche, que 
les talents s'achètent comme une étoffe!... Le cœur 
fournit toutes les erreurs dont nous avons besoin... » 

Soulavie affirme que M™ 6 de Tencin aurait aussi com- 
posé, pour plaire au Régent et à Dubois, une Chro- 
nique scandaleuse du genre humain, où elle groupait 
en tableaux voluptueux les récits des fêtes des courti- 
sanes grecques et romaines. Certes, le doute reste per- 
mis, mais c'est le malheur de cette femme et sa fata- 
lité qu'avec elle on puisse s'attendre à tout, que ses 
talents la rendent deux fois plus responsable de ses 
fautes et lui. enlèvent le bénéfice des circonstances 
atténuantes, que, loin de faire corps avec elle, ses 



MADAME DE TENCIN iï$5 

bonnes actions semblent des ornements exotiques 
ajoutés après coup : « C'est encore de la cervelle que 
vous avez là, » disait-elle à Fontenelle en mettant la 
main sur son cœur. C'est encore du calcul, de la 
réflexion, de la diplomatie, de la cervelle, que Ton sur- 
prend dans ses bienfaits. Le pourboire est au bout, elle 
donne deux pour recueillir trois en avantages matériels 
ou moraux. Et j'admets que M me de Tencin a pu se du- 
per elle-même, croire que plus d'une fois elle a agi 
dans un élan de pur désintéressement ; peut-être aussi 
se trompe-t-on en lui appliquant toujours la philosophie 
sceptique de La Rochefoucauld, peut-être faut-il se sou- 
venir que les bonnes actions sont comme les sirènes : 
il convient de ne regarder ni les motifs des unes ni la 
queue des autres. Tout de même, quand on l'a étudiée 
avec attention, on emporte cette impression si triste : 
elle a contribué à avilir les plus nobles sentiments en 
les exploitant. Ces sentiments, il est vrai, ne dépendent 
point de tel ou tel individu, de telle ou telle époque : 
comme les idées innées de notre Descartes, ils ont pris 
naissance en même temps que l'homme, ils gardent à 
travers les âges leur immortelle jeunesse et ne subis- 
sent jamais que des éclipses momentanées. Que dis-je ! 
Us trouvent, aux heures les plus sombres, de nom- 
breux représentants qui transmettent à d'autres le 
flambeau de l'idéal, ils restent le meilleur argument en 
faveur de la civilisation, son titre de gloire, le terrain 
solide sur lequel s'édifient les religions, les philoso- 
phies et la morale. 



CINQUIÈME CONFÉRENCE 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 



^N^^*N^»^^N*S*N^^^^* 



Mesdames, Messieurs, 

La Cour! Chose complexe, protéenne, aux incarna- 
tions aussi nombreuses que celles du dieu Brahma, 
existe chez les peuplades sauvages comme chez les 
nations civilisées, dans les monarchies comme dans 
les républiques aristocratiques, et même dans les 
républiques démocratiques, date presque du commen- 
cement du monde, du jour où il y eut des hommes 
puissants, et auprès d'eux des hommes faibles, dis- 
posés à leur obéir, à leur prodiguer l'encens. Tantôt 
elle est dominée par le chef, et tantôt elle l'asservit en 
vertu de cette force mystérieuse de l'étiquette ; le plus 
souvent elle semble le miroir de la nation, et parfois 
elle lui est comme étrangère. Ici le cérémonial se com- 
plique infiniment, là il se restreint; dans certaines 
cours, il se mêle en quelque sorte à la religion, prend 
un air sacerdotal et liturgique; celles-ci ont un appareil 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI Hfâ 

féodal et guerrier, les femmes en sont absentes ; celles- 
là leur font une part très large, les femmes y gouver- 
nent à découvert, et l'axiome de François I er : qu'une 
cour sans femmes est un printemps sans roses, y trouve 
le plus éloquent des commentaires. 11 est des cours qui 
ressemblent à un camp, d'autres à un salon „de bonne 
compagnie, d'autres à un couvent, à un tribunal ; il y 
en a où l'on s'amuse, il y en a où l'on s'ennuie à périr. 
Dans tous les pays, sous toutes les latitudes, chefs et 
dynastes ont voulu avoir une cour, qui est, pour ainsi 
dire, leur puissance en miniature et de celle-ci donne la 
sensation directe. Cette cour, ils l'ont formée avec leurs 
idées, avec leurs préjugés, ou bien ils l'ont reçue de 
leurs prédécesseurs établie sur un rituel inflexible : 
d'instinct ils ont deviné qu'il y avait là une fatalité de 
leur pouvoir, et qu'il fallait entourer celui-ci d'une 
auréole. Et tout naturellement l'étiquette est apparue, 
comme une fée qui apporte un talisman : l'étiquette, 
symbole de l'ordre et du respect, qui n'est elle-même 
que l'expression d'un des plus profonds sentiments de 
l'âme, l'amour-propre ; qui est de l'amour-propre réglé, 
codifié, de l'amour-propre revêtu de l'armature légale. 
Et elle a créé des distinctions à l'infini, des préséances, 
des fêtes, des solennités, une hiérarchie ; elle a inté- 
ressé beaucoup de personnes à son maintien, en leur 
montrant une foule de sinécures lucratives, ennobli les 
fonctions domestiques auprès du prince, posé des bar- 
rières entre celui-ci et ses familiers : car elle est philo- 
sophe comme le diable est logicien; elle sait que les 
peuples sont aussi disposés à vénérer l'appareil de la 



/ 



248 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

force qu'à mépriser ceux qui se familiarisent avec eux. 
L'étiquette connaît l'empire de la forme, de la tradi- 
tion, des grands spectacles; elle flatte l'imagination, 
la vanité, l'espérance, l'ambition. Et, bien entendu, 
elle va au-delà d'elle-même, elle a dépassé le but, 
fourni des armes à l'ironie, à l'épigramme : les abus 
d'une cour ont plus d'une fois hâté la chute d'une 
dynastie, mais elle n'a pas tardé à reparaître sous 
d'autres formes, prompte aux métamorphoses, souple 
comme certaines consciences politiques, indestruc- 
tible. Les anciens n'avaient-ils pas imaginé une cour 
dans leurs Champs-Elysées ? Et Dante a-t-il pu décrire 
l'enfer chrétien sans constituer la hiérarchie des dé- 
mons et des châtiments ? 

Pour ne pas remonter plus haut que Henri IV,* sa 
cour garde encore le reflet de la rudesse des camps; 
les hommes d'épée y tiennent le haut bout, dans une 
extrême liberté de langage, de mœurs et d'allures. Elle 
est ouverte, ou peu s'en faut, à tous venants, et, dans 
la foule des courtisans, on voit se faufiler des musi- 
ciens, des marchands forains, même des noces de 
village. Et puis cette cour, comme celle des Valois et 
des Capétiens, est nomade; le pouvoir, selon l'ex- 
pression de M. Hanotaux, « sent l'écurie et non pas le 
bureau (i) : d'où cet air tumultueux, de bonne humeur 
enjouée qui. contraste avec l'étiquette fétichiste de 
l'avenir. Le roi disait le matin à son lever : « Messieurs, 



(i) Hanotaux : Richelieu, t. I er . 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 249 

nous partirons tantôt, » et tout le monde était bientôt 
prêt : les femmes sur des haquenées, les secrétaires 
d'État sur des mules avec leurs sacs et leurs écritoires ; 
des carrosses pour les dames âgées et les vieillards , 
des charrettes pour le lit et le couvert. » Henri IV n'ac- 
cepterait point le cérémonial byzantin inauguré par son 
prédécesseur, où se complurent ses descendants, cette 
bigoterie monarchique qui va domestiquer une partie 
de l'aristocratie française en la précipitant dans la ser- 
vitude dorée des antichambres royales : il aime la 
simplicité et ses aises, veut pouvoir déposer la majesté 
royale, se conduire, quand il lui plaît, comme un simple 
particulier. Aussi vit-il avec son entourage dans une 
sorte de familiarité féodale, et souffre-t-il fort bien, 
par exemple, que Sancy, nommé ambassadeur à Rome 
pour faire casser son mariage avec la reine Marguerite, 
lui dise tout crûment : « Sire, courtisane pour courti- 
sane (le roi songeait alors à épouser sa maltresse)» 
encore vaut-il mieux que vous gardiez celle que vous 
avez ; au moins estrelle de bonne maison. » 

Pendant le règne de Louis XIII, la cour offre un tout 
autre aspect : s'il n'a point de favorites, s'il dédaigne 
les astrologues, les bouffons, les fous en titre, si la cour 
s'achemine vers ces rites idolâtres qui deviendront une 
sorte de religion sous son fils, son règne est celui des 
favoris : Concini, Luynes, Baradas, Saint-Simon, Cinq- 
Mars, favoris ou demi-favoris, inégaux par le crédit, le 
prestige, le talent, qu'il sacrifiera d'ailleurs sans hési- 
ter, s'il le faut, à la raison d'État, représentée par le 
cardinal de Richelieu. 



3Ô0 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

Louis XIV est par excellence le roi de l'étiquette, le 
roi-fétiche, le roi du cérémonial : aucun ne l'observa 
avec une telle puissance de volonté, avec cette persé- 
vérance que la mort elle-même ne put entamer. Sa 
cour, la plus complète qu'on ait jamais vue, arrive, en 
comptant la maison militaire, celle des princes et prin- 
cesses, au chiffre énorme de dix mille personnes. Une 
cour tendue de dignité et de noblesse, à l'unisson de ce 
règne où les choses, les personnes, les costumes ont 
un air de grandeur, où tout à la surface semble calme, 
majestueux, harmonieux; où ministres, intendants, 
diplomates, artistes, écrivains, portent dans leurs œu- 
vres le souci de régularité qu'on remarque dans les 
monuments et dans l'étiquette. Et toutefois, pendant ce 
règne, les disparates abondent : des monstres inouïs 
coudoient des héros admirables. D'ailleurs, le temps 
dissout en quelque sorte la bienséance et la morale, et 
le xvii 6 siècle bénéficie de Téloignement, du recul du 
passé : telle la petite ville qui, de loin, paraît toute 
palpitante de poésie, de rêve, et qui de près étale ses 
laides réalités, 

Louis XV observe les traditions du cérémonial avec 
autant de suite que le permettait son âme indolente, 
avec les changements que devaient entraîner et l'in- 
fluence énorme des maltresses sous son règne, et 
l'usure insensible produite par la libre pensée, la pous- 
sée de l'opinion publique (i). Lors de la disgrâce du 



(i) Voir au tome I» de cet ouvrage : La Cour de Henri IV et au 
tome III : La Cour de Louis XIV, les Courtisans, les Favoris. Ou 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 25 1 

duc de Ghoiseul en 1770, on se porte en foule à Chan- 
teloup, les capitaines des gardes y vont comme les 
autres, et Louis XV en vient à demander aux visi- 
teurs : « Que dit-on à Ghanteloup ? » 

Une cour, c'est un monde social, politique et moral, 
exemple, péché, grâce ou vertu de la nation, selon les 
temps et les princes. Il y a sous Louis XIV, sous 
Louis XV, dix coteries à la Cour, vingt façons d'étudier 
celles-ci, autant d'aspects, où, comme dans un cinéma- 
tographe, se succèdent tableaux, paysages et person- 
nes. Voici d'abord le code du cérémonial, le labyrinthe 
de formalités qu'on appelle l'étiquette, où il ne faut 
rien moins qu'un Dangeau, un Luynes pour ne pas 
s'égarer, pour pénétrer le pourquoi du pourquoi, et 
surprendre la cause sous le phénomène. Songez que la 
seule maison civile du roi compte 1,400 officiers, celle 



consulterait ici avec profit : Pierre de Nolhac : Louis XV et Ma- 
rie Leczinska; Études sur la Cour de France : Marie-Antoinette Dau- 
phine, d'après de nouveaux documents, 2 vol. — Gaston Maugras : 
Le duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV, 1 vol. in-8°. 

— Edouard de Barthélémy : Mesdames de France, filles de 
Louis XV, 1 vol. Perrin. — Honoré Bonhomme : Louis XV et sa 
famille, 1 vol. Dehtu. — Mémoires du duc de Croy, publiés par la 

Vicomtesse de Grouchy, i vol. — Souvenirs dlu baron de Glbichen. 

— Mémoires de Ouport de Chsverny, du duc de Luynes, de M» c du 
Hausset, de M»« Campan. — M me de Gbnlis : Souvenirs de Féli- 
cité. — Correspondance de Grimm. — De Goncourt : Les Maîtresses 
de Louis XV; Mme de Châteauroux 9 Mme de Pompadour, Mme du 
Barry. — Aubbrtin : L'Esprit public au XVIIIe siècle, 1 vol. 
Didier. — Jules Soury : Portraits du XVIW siècle; Portraits de 
Femmes, 2 vol. Sandoz. — Baudrillart : Histoire du Luxe, tome III. 

— Sénac de Meilhan : Le Gouvernement en France avant la Révo- 
lution. — Charles Vatbl : Histoire de Mme du Barry, 3 voL — 
Mémoires du duc de Choiseul, 1 vol. Pion. — Casimir Stryensky : 
La Mère des trois derniers Bourbons ; Le Gendre de Louis XV. — 
Souvenirs de la marquise de Crbqui. 



352 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

de la- reine, 45°> que chaque mouvement a son rituel 
inexorable, sa casuistique, ses cas réservés ou impré- 
vus, sur lesquels les docteurs de la matière dissertent 
avec l'abondance d'un pédant du moyen âge, avec 
cette âpreté minutieuse des prétentions en éveil qui 
rappelle les ridicules si bien décrits par Swift; — 
ici d'ailleurs les infiniment petits ont leur impor- 
tance, et les courtisans n'ont pas tout à fait tort de 
•se tenir sans cesse aux aguets, de disputer sur de 
vaines préséances : car un mot, un geste, décident par- 
fois de l'avenir d'un homme. Songez qu'il faut posséder 
à fond cet idiome de Cour (i), qu'il ne s'agit pas de 
confondre le grand pot royal et le petit pot royal, les 
voyages où l'on sert le roi, la reine, avec la vaisselle de 
vermeil, et les dames avec des assiettes plates, avec 
ceux où les premiers sont servis en vaisselle d'or, les 
secondes avec des assiettes de vermeil ovées ; que le 
service des bouillons n'est pas le même dans le cabinet 
que dans la chambre, que les vêpres du roi ne se chan- 
tent pas sans règle, au hasard, mais en haut quand il les 
entend en bas, et en bas quand il les entend en haut! 
Croyez-vous qu'il soit aisé de déterminer qui doit don- 
ner à boire à Monsieur le Dauphin, le sous-gouverneur 
ou les officiers du gobelet? Et la querelle des valets de 
chambre, tapissiers et des gens du garde-meuble : le Ut, 
les sièges, les canapés de l'appartement royal restant 



(i) Quand Frédéric II s'ennuyait, il se faisait raconter comment 
s'habillait et se déshabillait le roi de France : et cela le mettait 
en joie. 



LA COUR SQUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 253 

couverts de poussière, sous prétexte que la charge de 
les épousseter est revendiquée par les uns et les autres ! 
Grands sujets de litige, grands thèmes de conversation 
à la Cour! Un duc de Luynes s'exalte, triomphe, pro- 
nonce comme un oracle en de tels débats dignes des 
Gros et Petits Boutiens dans l'île de Lilliput. 

M me de La.Tournelle aura-t-elle quatre ou six che- 
vaux à son carrosse? Question capitale qui agite Ver- 
sailles bien plus que les incidents de la guerre de i?44' 
La comtesse *** a-t-elle bien fait ses trois révérences 
dans la présentation d'hier ? Un tel, après une longue 
absence, a-t-il conservé l'air de cour? Aura-t-il les 
entrées de la chambre, les premières entrées, les 
grandes entrées ou les familières. Voilà qui trouble les 
cervelles vulgaires au moins autant que la bataille de 
Fontenoy ou la perte du Canada, dont Voltaire, lui 
aussi, se consolait gaillardement en prétendant qu'il ne 
s'agissait que de « quelques arpents de terre près du 
pôle. » 

Si l'on vous parlait des polissons d'alors, vous cour- 
riez grand risque d'une méprise. A Marly, il y a 53 ap- 
partements, une partie des courtisans sont logés ou 
couchent au village ; les autres, une centaine environ, 
viennent faire leur cour, puis retournent à Paris ou à 
Versailles : on les appelle polissons ou salonistes. 

Après avoir décrit l'ossature, l'armature de ce grand 
corps, il faudrait le montrer en marche, présenter les 
principaux acteurs de la pièce, dire leurs actes, leurs 
plaisirs, leurs silences éloquents, les visites des am- 
bassadeurs, les fêtes en l'honneur des altesses et rois 



254 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

qui viennent en France, et montant un peu plus haut, 
analyser la politique du règne à travers ces réunions 
du conseil des ministres qui ont lieu à Versailles, et 
sous Louis XIV devant M me de Maintenon, à travers 
cette diplomatie occulte de Louis XV dont le duc de 
Broglie nous a retracé le manège dans son beau livre 
du Secret du roi. Observez qu'on a publié des cen- 
taines de volumes sur Louis XV, Louis XVI, Marie- 
Antoinette, que chaque personnage un peu important 
fait l'objet d'une ou plusieurs monographies, que Mé- 
moires et Correspondances rempliraient une biblio- 
thèque. Que d'anecdotes , que de traits d'esprit ! Que 
de tragi-comédies enfantées par la haine, l'amour et 
l'ambition ! Quelles dramatiques peintures dans Saint- 
Simon, dignes des Oraisons funèbres de Bossuet, plus 
précises encore , aussi pénétrantes ! Rappelez-vous les 
tableaux de la Cour au moment de la mort du grand 
Dauphin, fils de Louis XIV, de la duchesse et du duc 
de Bourgogne. Cet honnête duc de Luynes lui-même, 
si timoré , si respectueux des bienséances et dévoué à 
la monarchie, ce bénédictin de cour, en ses dix-sept 
volumes « tout remplis en quelque sorte de la pous- 
sière du passé, » s'échappe de loin en loin à conter des 
traits piquants, émet des observations que n'eût jamais 
osé risquer un Dangeau. 

Par exemple cette anecdote sur La Fare et la duchesse 
de Bourgogne : « On sait que personne n'avait plus 
que cette princesse le don de plaire quand elle voulait, 
et même le ton de la galanterie ; une grande représen- 
tation, l'air noble, de beaux yeux, parlant avec agré- 






LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 255 

ment et cherchant à dire des choses agréables. Étant 
dans la galerie de Versailles, elle aperçut parmi les 
courtisans M. de La Fare qui la regardait avec atten- 
tion et parlait tout bas à un de ses amis... Elle vou- 
lut absolument savoir ce qu'il avait dit, et il fallut 
bien obéir. « Madame, lui dit-il, que si vous étiez une 
fille de TOpéra, j'y mettrais jusqu'à mon dernier sol. » 
Quelque temps après, M me la duchesse de Bourgogne 
retrouva La Fare, elle l'appela et lui dit : « La Fare, 
j'entre à l'Opéra la semaine prochaine. » 

A propos de cette séduisante duchesse de Bourgo- 
gne, si bien étudiée par le comte d'Haussonville, je me 
souviens du mot d'un vieux savant, Dussieux, retiré à 
Versailles, qui avait entrepris un gros ouvrage pour la 
célébrer. Un de ses amis le surprend certain matin, 
les larmes aux yeux, devant un tas de papiers qui 
achevaient de brûler dans sa cheminée. « Qu'avez» 
vous ? — Ah ! la coquine, dit-il d'un accent désolé et 
furieux, elle me trompait! — Gomment donc? — Eh 
oui ! Je ne croyais pas à certains racontars de Saint- 
Simon sur elle ; j'ai acquis la preuve de sa véracité, et 
voilà mon livre au feu. » 

« Monsieur le Dauphin, continue Luynes, a un goût 
très vif pour Madame la Dauphine... Dimanche der- 
nier, le roi lui demanda ce qu'il comptait faire pour 
son amusement des jours gras : « De me coucher à 
dix heures, au lieu que je ne me couche ordinairement 
qu'à onze. » On a peine à comprendre que l'on puisse 
penser ainsi à l'âge de Monsieur le Dauphin. » Malgré 
sa dévotion, le duc blâme la piété immodérée dfc 



256 CINQUIÈME CONFERENCE 

ppince : ce On lui reproche d'en faire des démonstra- 
tions extérieures un peu trop grandes, comme par 
exemple de se prosterner presque jusqu'à terre au mo- 
ment de l'élévation à la messe ou de la bénédiction an 
salut... Madame la Dauphine lui demanda un jour de 
ne pas adorer le Saint-Sacrement comme un moine. » 

Ce prince qui dans sa jeunesse montrait, comme le 
dnc de Bourgogne, un caractère fantasque, irritable, an 
point de souffleter son précepteur, était instruit, avait 
même de l'esprit; mais les dévots l'ayant représenté 
comme le protecteur des mœurs, de la religion surtout, 
Louis XV se défia de lui, et le traita avec une telle 
froideur que son fils ne l'abordait plus que comme 
courtisan, et tournait ses phrases de manière à ne 
jamais prononcer ni Sire, ni mon père. Et de fait, la vie 
austère et retirée du prince était un continuel reproche 
pour le roi. 

Grand amateur de musique, bon joueur d'orgue, de 
clavecin et de violon, il contrefaisait, pour s'amuser, 
les basses -tailles de la chapelle royale, ce qui ne 
contribua pas peu à sa réputation de bigot qui ne s'oc- 
cupait qu'à chanter vêpres. Sénac de Meilhan et Glei- 
chen le défendent du grief d'intolérance, et racontent 
là-dessus plusieurs anecdotes assez piquantes ; ainsi 
son respect pour les cérémonies religieuses ne l'empê- 
chait nullement de lire les livres les plus défendus et 
d'en plaisanter. 

Cependant sa société se réduisait à quelques dévots 
tels que l'évêque de Verdun, le maréchal de Mûy, 
l'abbé de Saint-Cyr, et ce médiocre duc de La Vauguyon 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 257 

qu'il donna comme gouverneur à ses fils, malgré son 
désir de trouver pour eux un homme habile et savant. 
Voici, paraît-il, comment la chose se fit. Les personnes 
du service intérieur du Dauphin, très dévouées au parti 
dévot, l'informaient tous les matins du livre que ce 
prince lisait et de la page où il s'était arrêté : alors les 
teinturiers de La Vauguyon lui répétaient sa leçon, l'en- 
farinaient d'érudition improvisée, et, mettant la conver- 
sation sur le même sujet, lui faisaient jouer le person- 
nage d'un lettré : c'est ainsi qu'il fut choisi. 

On affirma dans le public que Monsieur le Dauphin 
ayant dit à son père que si les jésuites lui ordonnaient 
un jour de renoncer au trône, il obéirait, Louis XV 
répliqua sèchement : « Et s'ils vous ordonnaient d'y 
monter? » 

Ce qui est plus vraisemblable, c'est la réponse que 
lui fit le duc de Choiseul, poussé à bout par ses hau- 
teurs : <( Monseigneur, je puis être condamné au mal- 
heur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais 
votre serviteur. » On répéta plus tard cette imperti- 
nence à Louis XVI, et Choiseul ne fut point rappelé 
aux affaires. 

Le Dauphin mourut le 20 décembre i?65, à l'âge de 
trente-six ans et demi, laissant trois fils qui furent 
Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, et deux filles, 
Madame Clotilde, mariée en i?55 au roi de Sardaigne* 
Madame Elisabeth, qui monta sur l'échafaud pendant 
la Terreur. 

La Cour coûte très cher. « La Cour mangeait le 

17 



358 CINQUIÈME CONFÉRENCE ' 

royaume, » dit à plusieurs reprises le duc de Croy, car, 
à côté des courtisans avides de faveurs ou impré- 
voyants (i) qui répètent le mot de l'un d'eux : « Les 
abus, mais c'est ce qu'il y avait de mieux, » on distingue 
sans peine une phalange d'honnêtes gens (la reine 
Marie Lecânska appelait ainsi ses amis les Luynes), 
des esprits modérés, clairvoyants et enclins aux 
réformes, partisans de la vertu et capables de com- 
prendre que le budget était autre chose qu'un compte 
de blanchisseuse et le déficit un conte bleu. Sous 
Louis XVI, même après les tentatives de Turgot et 
Malesherbes, et bien qu'il n'y ait plus de favorites, 
les sommes annuelles affectées au service des malsons 
du Roi, de la Reine, de Madame fille du Roi, de 
Madame Elisabeth, de Mesdames Tantes, s'élevaient à 
25,700,000 livres, et les maisons des Comtes et Com- 
tesses de Provence et d'Artois absorbaient encore 
8,000,000 de livres. Ajoutez-y les ordonnances et dépen- 
ses contenues au Livre rouge. Le comte de Provence 
s'était fait donner i445°>oo° livres, le comte d'Artois 
11,800,000, en gratifications et crédits supplémentaires, 
comme on dirait aujourd'hui. Le budget est un grand 
gâteau, y mord qui peut; le trésor public est une mer, 
qui n'y boit pas est un sot. Ces axiomes de corsaires 
n'ont point cessé un instant d'être mis en pratique, et, 
autrefois, cette façon de vivre du budget s'appelait : 



(1) c Quand je ris que tout le monde tendait la main, je tendis 
mon chapeau, » disait un courtisan. 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI a5g 

les bienfaits du roi. La forme a seule changé, le fond 
des choses reste le même. 

Les Valois, Louis XIII, Louis XIV, ont transmis à leurs 
successeurs cette étiquette compliquée qui les étreint 
dans un réseau de cérémonies qu'on serait tenté de 
juger puériles, si elles ne contribuaient dans quelque 
mesure au fétichisme de la personne royale, par leur 
solennité imposante. Aussitôt que Louis XV s'éveille, 
princes et courtisans entrent chez lui dans l'ordre pres- 
crit par leurs privilèges; il s'habille devant eux. Un 
prince du sang, ou, à son défaut, le personnage le plus 
qualifié, lui présente la chemise, le service de la 
garde-robe lui passe la manche droite, le service de la 
la chambre enfile la manche gauche, et ainsi de suite. 
Louis XV ne communie pas pendant les trente-quatre 
dernières années de son règne, mais suivi d'un brillant 
cortège, il va tous les jours à la messe qui dure vingt 
minutes. Repas, jeu, concerts, chasse, appartements, 
chaque action a son rituel, auquel assiste une foule 
plus ou moins nombreuse. Même cérémonial pour, le 
coucher que pour le lever : devant le lit royal il y a une 
balustrade en bois sur laquelle personne n'a le droit 
de s'appuyer. Le duc de Gréqui ayant un jour posé la 
main par mégarde sur cette balustrade, l'huissier de 
service, peu lettré, l'interpella : « Monsieur, vous pro- 
f (misez la chambre du roi. — Monsieur, je préconerai 
votre exactitude, » répliqua Gréqui, et le mot amusa 
toute la Cour. 

Le roi entre, suivi de l'aumônier de service qui porte 
le livre de prières et un bougeoir à deux bougies qu'il 



200 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

tient pendant que Sa Majesté lit sa prière. Celle-ci termi- 
née, le premier valet de chambre porte le bougeoir à une 
personne désignée par le roi : faveur fort recherchée, 
car l'élu a le droit de rester après tous les autres s'il a 
quelque chose de particulier à demander au roi. On ôte 
à celui-ci son habit, sa veste, sa chemise, il reste 
dévêtu jusqu'à la ceinture, on lui présente la chemise 
de nuit. Cependant quelques courtisans surnommés les 
r éleveur s, parce qu'ils ont l'art de faire causer le roi 
ou de l'intéresser à leurs récits, remplissent de leur 
mieux cet office ; quand il en a assez, il s'assied, des 
pages enlèvent ses chaussures et les laissent retomber 
avec un bruit d'étiquette. Et l'huissier congédie la 
compagnie avec ces mots : « Passez, Messieurs. » 

Quelle que soit la rigueur du protocole, il n'est pas 
besoin d'ajouter que le prince trouve le moyen de s'éva- 
der de cet esclavage. Ne fait-il pas la loi ? Ne fait-il 
pas l'étiquette au besoin ? Sans parler des visites quoti- 
diennes à la reine et à ses filles, Louis XV se dédommage 
largement avec ses favorites. Et puis, il y a la chasse 
qu'il adore comme tous les Bourbons. U chasse presque 
tous les jours, sauf les dimanches et fêtes : un jour 
pour le grand équipage, un autre pour le petit, dit les 
six chiens ; un autre pour le vautrait ou le sanglier, un 
autre pour le chevreuil, et ainsi de suite jusqu'à ce que 
la chasse à tir soit ouverte. Par goût ou par politique, 
il ramène toutes les conversations sur la chasse du 
jour ou du lendemain, et se montre généreux surtout 
envers ceux qui l'entourent quand il se livre à son plai- 
sir favori. Le premier piqueur, Lansmate, a son franc 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI SOI 

parler avec lui. Un jour qu'à Fontainebleau, la chasse . 
avait été pénible, deux cerfs forcés, hommes, chevaux, 
chiens fourbus, Louis XV, de cette voix enrouée qui l'au- 
rait distingué entre mille, appelle Lansmate : « Lans- 
mate, les chiens sont las ? — Oui, Sire, pas mal comme 
cela. — Les chevaux le sont-ils? — Je le crois bien. 
— Cependant je chasserai après-demain. » Silence 
du piqueur. « Entendez-vous, Lansmate, je chasserai 
après-demain. — Oui, Sire, j'entends du premier mot. 
Mais ce ,qui me pique, c'est que j'entends toujours 
demander si les chiens et les chevaux sont las, et 
jamais les hommes. » La chasse eut lieu néanmoins. 
Par exemple, le roi évite avec soin de passer dans une 
terre ensemencée ou prête à rapporter, tance vertement 
les chasseurs qui. s'y aventurent, et fait payer les dom- 
mages s'il y a lieu. 

Nous touchons ici à la plaie morale de Louis XV. Intel- 
ligent, aimable, causant bien quand il le voulait, spiri- 
tuel même par instants, il porte en lui des défauts orga- 
niques qui annihilent ses meilleures qualités : l'absence 
d'une volonté énergique, l'ennui, une apathie morale, 
qui donnent prise aux vices des sens, à l'égoïsme 
féroce. Par exemple, il aime à tirer les oreilles de ses 
familiers en matière de plaisanterie (Napoléon I er eut 
plus tard cette manie) et il faisait parfois pleurer le 
jeune Bontemps, tant il les secouait rudement. Il parle 
volontiers aux gens de leur mauvaise mine, et reste 
insensible à la mort de ceux qui lui sont le plus attachés 
et qu'il aime réellement. Le devoir de sa place l'a blasé, 
a fait un calus à son âme, comme le travail de la bêche 



afa CINQUIEME CONFÉRENCE 

fait un calas à la main du cultivateur. M. de Chauvelin, 
son ami, frappé d'apoplexie dans les petits apparte- 
ments, expire subitement en jouant arec IuL Quelques 
jours après, en allant à Choisy, un des chevaux de l'at- 
telage royal s'abat et meurt sur place : quand on vint 
annoncer l'accident au roi, il dit avec attendrissement : 
« C'est comme ce pauvre Chauvelin. » 

Une autre fois, il appelle Dufort de Cheverny, intro- 
ducteur des ambassadeurs, et lui annonce avec le plus 
grand calme : « Dufort, on a ouvert Saint-Contest ; 
savez-vous qu'il avait un squire au foie, qui gagnait 
tellement que ses contractions au visage en augmen- 
taient. » Et sans un mot de regret, il fait un détail 
savant de l'autopsie du mort. 

Là-dessus Dufort de Cheverny observe avec douceur : 
« Un roi a continuellement sous les yeux un tableau 
mouvant; son service intime, comme celui de l'exté- 
rieur, change tous les trois mois, c'est une sorte de lan- 
terne magique. D'un autre côté, il ne meurt pas une 
personne de ceux qui l'entourent, qu'il n'ait une place à 
donner. Il fait ainsi un heureux, tandis que par le chan- 
gement continuel, celui qu'il perd s'efface très aisément 
de sa pensée. » 

Au contraire, M™* de Genlis fait entendre une note 
âprement ironique : « On juge trop légèrement les rois 
sur des mots irréfléchis et sur des phrases déplacées 
qui leur échappent quelquefois. On ne songe pas qu'ils 
n'ont aucun usage du monde. Ils ne causent point; 
quand ils parlent, c'est beaucoup, c'est tout. Us ne sont 
jamais rectifiés par une repartie piquante, ni formés par 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI &6& 

la conversation. D'après tout cela, il faut avouer qu't|£ 
roi qui a du goût et qui n'en manque en rien est une 
espèce de prodige. Voilà ce qu'était Louis XIV, bien 
qu'il ait eu l'éducation la plus négligée. Mais aussi, 
loin de craindre les gens d'esprit, il se plaisait à les 
rassembler autour de lui, et toutes les femmes qu'il 
aima furent très distinguées par leur esprit. » 

Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, mais passons. 
Certes le rôle d'un roi est difficile, puisqu'il ne prend 
modèle sur personne, qu'on ne l'attaque jamais de ques- 
tions, sauf pour les affaires du service, qu'il doit faire 
tous les frais et sur le genre qui lui plaît. Louis XIV 
montra un goût exquis, Gustave III de Suède, Frédé- 
ric II et Catherine II en avaient le plus souvent ; s'ils en 
manquèrent parfois, c'est que les gens les plus raffi- 
nés sommeillent de temps en temps, et s'oublient en 
d'étranges bévues. 

Louis XV aime à gagner au jeu ; aux voyages de 
Marly, il joue plus en particulier qu'en roi. Grand 
connaisseur en fait d'espèces, il flaire avec une rare 
sagacité et rejette aussitôt un rouleau de cinquante 
louis où se trouve une pièce fausse ou une pièce en 
moins. Une pièce fausse! Ce n'est pas la seule ruse 
des escrocs de bonne compagnie, trop nombreux, 
hélas! à la cour de Louis XV comme à celle de 
Louis XIV. « Le i5 mai 1771, écrit le duc de Croy, le 
roi jouait un gros pharaon, ce qui est d'un mauvais 
exemple. On y vola deux mille louis dans la poche de 
M. de Soubise, et au duc d'Havre une superbe boite 
avec le portrait du roi. » 



364 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

Voici le bouquet. M. Darboulin, ami particulier de 
M ra * de Pompadour, homme désintéressé, aimable et 
d'esprit original, plaît au roi, et un beau matin, sans 
avoir fait aucune démarche, se trouve pourvu d'une 
fort belle place d'administrateur des postes. Il vient 
régulièrement faire sa cour, le roi apprécie de plus en 
plus sa conversation et sa droiture, lui donne encore une 
eharge de secrétaire du Cabinet devenue vacante, et 
qui procurait les entrées. Cloué chez lui par une attaque 
de goutte, il reste absent quelque temps, et à peine 
guéri, reparaît à Versailles. Sitôt qu'il l'aperçoit, le roi 
vient à sa rencontre et l'interroge sur sa santé. Puis il 
le quitte, va causer avec d'autres intimes et, se rappro- 
chant de Darboulin, tout en lui tournant le dos, il 
appuie ses deux talons sur chaque pied malade et lui 
demande si c'est là qu'il a eu la goutte. M mo de Pompa- 
dour voyant son ami pâlir, prêt à se trouver mal, ap- 
pelle le roi. A peine fut-il sorti, Darboulin exhale sa 
fureur : « Quoi l vous me faites rester pour essuyer une 
plaisanterie pareille ! Il a fallu tout mon sang-froid 
pour ne pas le pousser rudement, car il m'a causé une 
douleur dont il ne peut avoir d'idée. — Je m'en suis 
aperçue, reprit M me de Pompadour, et je lui ai fait finir 
ce qu'il croyait une plaisanterie ; mais si, par malheur, 
il avait été obligé de sentir par une pareille correction 
combien sa conduite était déplacée, et s'il avait été 
obligé d'en rougir, de la vie il ne vous aurait pardonné. 
— Je vous quittte, Madame, qu'il garde ses caresses 
pour tout autre que pour moi. Vous avez exigé que je 
restasse, mais je ne me sens plus le courage de m'y 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 26$ 

exposer (i). » Il partit sur-le-champ et ne revint plus. 
Ce sont là jeux de princes vis-à-vis de leurs entours, 
ce sont là jeux d'électeurs envers des candidats. 
. Quant aux soupers intimes dans les grands et petits 
Cabinets, soupers si enviés comme un témoignage 
de faveur, on impose une assez pénible étiquette à ceux 
qui briguent l'honneur d'y figurer. 

« Ces soupers se composaient du monarque et d'une 
trentaine de personnes. Ils se donnaient dans l'inté- 
rieur du roi, dans des appartements si peu vastes qu'on 
couvrait le billard de planches pour y poser le buffet, 
et que le roi était forcé de hâter sa partie pour faire 
place au service. Les femmes étaient averties le matin 
ou la veille ; elles portaient un costume antique tombé 
en désuétude pour toute autre circonstance, la robe à 
plis et les barbes tombantes ; elles se rendaient à la 
petite salle de comédie, où une banquette leur était 
réservée. Après le spectacle, elles suivaient le roi dans 
les cabinets. Pour les hommes, leur sort était moins 
doux. Il y avait deux banquettes vis-à-vis de celles des 
femmes invitées. Les courtisans qui aspiraient à être 
priés s'y plaçaient; cela s'appelait se présenter pour 
les cabinets. Pendant le spectacle, le roi, qui était seul 
dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opéra 
sur ces bancs, et on le voyait écrire au crayon un 
certain nombre de noms. Les seigneurs qui avaient 



(i) Le trait se trouve consigné dans les Mémoires de Dufort de 
Gheverny qui n'est pas défavorable à Louis XV. 



266 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

occupé les banquettes se réunissaient dans une salle 
qui précédait les cabinets ; bientôt après, un huissier, 
un bougeoir à la main, et tenant le petit papier écrit 
par le roi, entr'ouVrait la porte et proclamait un nom ; 
l'heureux élu faisait la révérence aux autres, et il 
entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, 
on en appelait un second, et ainsi de suite, jusqu'à ce 
que la liste fût épuisée. Cette fois l'huissier repoussait 
la porte avec une violence d'étiquette (i). » Et les 
oubliés s'en allaient, cachant avec soin leur désappoin- 
tement. 

Voici maintenant les impressions du duc de Croy 
après son premier souper à Versailles dans les petits 
Cabinets : 

« Le roi était gai, à son aise, mais toujours avec une 
grandeur qui ne se laissait pas oublier; il ne paraissait 
pas du tout timide, mais homme d'habitude, parlant 
très bien, beaucoup, et sachant se divertir. Il ne se 
cachait pas d'être amoureux de M me de Pompadour, 
sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte 
secouée, et montrant avoir pris son parti, soit qu'il 
s'étourdit, soit autrement. Il avait pris les sentiments 
du monde là-dessus, sans s'écarter sur d'autres, c'est- 
à-dire s'arrangeant, comme font bien des gens, des 
principes suivant ses goûts et ses passions. Il était 
instruit des petites choses et des moindres détails, sans 
que cela le dérangeât, mais il ne se commettait pas sur 
les grandes affaires. La discrétion était née avec lui, 



(i) Mémoires inédits de M- de X..., cités par M. Gaston Maugras. 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI &6y 

cependant, Ton croit qu'en particulier, il disait tout â 
sa maltresse. En général, suivant les principes du 
grand monde, il me parut fort grand dans ce particu- 
lier, et tout, dans sa manière d'être, était fort bien 
réglé 

« Nous fûmes, ce soir-là, dix-huit serrés à table ; à 
commencer par ma droite, et de suite : M. de Livry, 
M me de Pompadour, le roi, la comtesse d'Estrades, 
grande amie de la marquise, le duc d'Ayen, la grande 
M me , de Brancas, M. de La Suze, dit le Grand Maré- 
chal, le comte de Noailles, le comte de Coigny, la 
comtesse d'Egmont, M. de Croix (dit Pilo), la mar- 
quise de Revel, le duc de Fitz James, le duc de Broglie, 
le prince de Turenne, M. de Crillon, M. de Voyer d'Ar- 
genson et moi. » 

C'est à l'un de ces soupers que Louis XV ayant, par 
manière de plaisanterie, donné un soufflet au duc de 
Richelieu, celui-ci usa du même procédé sur la joue de 
son voisin en disant : « Tenez, voilà un présent que 
le roi m'a dit de faire circuler. » 

Quand la conversation s'émancipait trop, à son gré, 
Louis XV disait doucement, mais d'un ton de maître : 
« Chut, Messieurs, le roi vient ! » 

Cette M me de Pompadour, qui fut vice-reine de France 
(un vice de plus dans l'État) pendant près de vingt ans, 
ne naît point sur les marches du trône ; elle s'appelle 
Àôtomètte Poisson, elle est bourgeoise, fille d'une mère 
assez galante, d'un père qui a encouru condamnation 
à mort pour avoir malversé dans les vivres. Mais elle 
a reçu de la nature et de l'éducation les armes propres 
à conquérir un trône viager, à faire déroger l'adultère 



268 GDKQUlàMB CONFERENCE 

royal et ravir à la noblesse une de ses prérogatives : 
talents naturels et acquis, beauté, grâce, ambition (i). 
Le fermier général Le Normand de Tournebem, qui a 
des raisons de se croire peu ou prou son père, Ta magni- 
fiquement élevée : Guibaudet lui a enseigné la danse ; 
Jélyotte, le chant et le clavecin; Crébillon, Lanoue, la 
déclamation; elle conte à ravir, grave, aime l'art, monte 
à cheval en perfection, a le génie de la toilette. Jeune 
fille, stylée par sa digne mère, qui disait sans cesse : 
« C'est un morceau de roi, » elle caresse déjà l'espé- 
rance d'une fortune éclatante, et, dans son esprit, 
comme dans l'âme de Macbeth, resplendit sans cesse 
la vision éblouissante, la prophétie de la bohémienne 
à laquelle elle fera plus tard une pension de 600 livres 
pour avoir prédit sa destinée. Jeune femme, elle marche 
droit au but avec l'énergie froide, la stratégie insi- 
nuante d'un vieux diplomate, avec tout l'arsenal de la 
coquetterie, mais jusque dans ses manœuvres les plus 
hardies montrant le coup d'oeil rapide, cet art d'éviter 
les périls, de collaborer avec le hasard, ce respect des 



(1) Goncourt : Mme de Pompadour. — Emile Gampardon : 
Mme de Pompadour et la cour de Louis XV. — Lucien Perby : 
Le doc de Nivernais, a vol. Calmann-Lévy. — G. Maugras : Le 
doc de Lauxun et la cour de Louis XV. — De Carné : Études sur 
le Gouvernement de Mme de Pompadour. — Jules Soury : Portraits 
de femmes. — Adolphe Jullibn : Histoire du théâtre de Mme de 
Pompadour. — Mémoires de M-* du Hausset, du duc de Luynbs, 
de d'Argbnbon, d'Hénault, de Dufort de Ghkvbrny. — Journal de 
Collé. — Duc de Car a m an : La Famille de la marquise de Pompa- 
dour, in-4% 1901. — J'ai parlé de M"* de Pompadour dans mon 
volume sur la Comédie de Société au X Ville siècle, p. 49 à 6g, 
et je reproduis ici quelques lignes de ce portrait. — Voir aussi : 
Pierre de Nolhag : Louis XV et Mme de Pompadour. 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI &6g 

petites cartes qui font les grands capitaines, les heur^i*^ 
joueurs de la politique. D'instinct, elle a deviné l'impor- 
tance de l'opinion publique, force nouvelle qui surgit 
comme un pouvoir rival de la royauté, et elle a senti que 
cette force est entre les mains des écrivains : aussi les 
protégera-t-elle toute sa vie ; en attendant, elle fait la 
cour à ceux qui peuvent lui ménager le suffrage des 
salons, et, par ceux-ci, l'aider à gravir les échelons qui la 
séparent du sommet. Et, fascinés par son esprit et ses 
grâces, littérateurs, artistes, gens du monde, grands 
seigneurs, font cortège à l'ambitieuse, la prônent à 
l'envi, répandent autour d'elle un nuage d'encens. Que 
ne peut la volonté, cette facultésup rême, cet aimant 
du succès, munie de tels auxiliaires ? Quelques années 
s'étaient à peine écoulées depuis son mariage, et, favo- 
rite déclarée, faite marquise de Pompadour, M me d'Étiol- 
les remplaçait officiellement la duchesse de Château- 
roux. 

La place une fois prise, il fallait la garder, la défen- 
dre contre les entreprises de la jalousie, contre un 
ennemi plus dangereux que tous les autres ; il fallait 
lutter contre l'inconstance de Louis XV, surtout contre 
l'ennui, le morne ennui qui le dévorait, recommencer 
en quelque sorte tous les jours sa conquête, amuser 
cet homme qui, selon l'abbé Galiani, « faisait le plus 
vilain métier, celui de roi, le plus à contre-cœur pos- 
sible. » Elle réussit (i). 



(i) M m « de Pompadour mourut jeune encore, âgée de quarante- 
quatre ans à peine, le i5 avril 1764 : elle eut le courage de la mort, 
comme elle avait eu le courage de l'ambition, du pouvoir et de la 



ÙJO CINQUIEME CONFERENCE 

Louis XV avait épuisé le crédit de patience et 
d'amour que le peuple accorde à ses rois : si, après lui, 
la monarchie absolue se soutient encore pendant quinze 
ans, c'est par je ne sais quel miracle d'habitude : 
le respect a disparu, détruit par les philosophes, plus 
encore par les courtisans et les princes du sang, pre- 
miers contempteurs de la majesté royale, incapables 
de comprendre que, pour éviter une révolution, il faut 
la faire, que les réformes sont conservatrices, et les 
abus révolutionnaires. Par une de ces fatalités dont 



beauté. Le curé de la Madeleine prenait congé d'elle, peu d'heures 
avant sa mort : c Un moment encore, Monsieur le curé, dit-elle, 
nous nous en irons ensemble. » 

A peine avait-elle expiré, deux hommes l'emportaient sur une 
civière : la duchesse de Praslin versa des larmes en voyant passer 
le corps de cette puissante, couvert seulement d'un drap si mince 
que la forme de la tête, de la poitrine et des jambes se dessinait 
distinctement. L'étiquette interdisait sévèrement qu'aucun mort 
restât dans le château. Quel sujet de réflexions pour un moraliste, 
pour un prédicateur ! 

Le jour de l'enterrement, la pluie et le vent faisaient rage : le 
roi prend Ghamplost par le bras, se met avec lui sur le balcon en 
face de l'avenue de la cour, garde un profond silence, et, malgré 
le mauvais temps, suit des yeux le convoi jusqu'à ce qu'il ait dis- 
paru. (Je résume Dufort de Cheverny.) Il rentre alors dans l'appar- 
tement (deux grosses larmes coulaient le long de ses joues), et il 
dit à son familier : c Voilà les seuls devoirs que j'aie pu lui ren- 
dre. » On lui prête cette observation incongrue : < M»» la mar- 
quise aura bien mauvais temps pour aller à sa dernière demeure.» 
Le dossier de Louis XV est assez chargé pour se dispenser d'y ajou- 
ter une indécence. En réalité, il regrettait la marquise, il aimait 
en elle ses propres habitudes, une confidente, une volonté qui trop 
souvent remplaçait la sienne. Peut-être était-il plus attaché vers la 
fin à son appartement qu'à sa personne même. Tant d'affections 
ici-bas partent d'une source pareille, sans pouvoir invoquer l'ex- 
cuse de la toute-puissance ! 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI &J X 

l'histoire offre tant d'exemples, la médiocrité ve*v. 
tueuse de Louis XVI, les étourderies de Marie-Antoi- 
nette, chargées de la responsabilité des vices de leur 
prédécesseur, de tous les désordres de l'ancien régime, 
revêtiront le caractère de forfaits et les précipiteront 
vers la catastrophe, comme ces petites pierres qu'un 
gros rocher, détaché du sommet de la montagne pen- 
dant un jour d'hiver, entraîne avec lui dans le gouffre. 

Le prestige de la Cour, déjà entamé sous Louis XV, 
décline encore sous Louis XVI, les courtisans négligent 
Versailles, préfèrent les salons parisiens ; la reine a ses 
petites coteries ; un grand seigneur dira à son fils cette 
parole qui, cent ans auparavant, eût sonné comme un 
sacrilège : « Si tu continues, je te punirai en te menant 
souper chez le roi. » Marie-Antoinette, devenue impo- 
pulaire, après la lune de miel des premières années du 
règne, chansonnée, calomniée, sifflée même un jour à 
l'Opéra, soupire mélancoliquement : « Je suis la reine 
de Versailles, mais M me de Coigny est la reine de 
Paris. » 

Louis XVI a vingt ans en 1774 : celui que la du 
Barry appelle : « ce gros garçon mal élevé ; » le prince 
de Ligne : <c l'homme le meilleur du royaume, mais pas 
le plus ragoûtant, » a certes des qualités excellentes, 
l'amour du bien public, le goût de l'économie, la bonté, 
des mœurs chastes, mais ces qualités demeureront sté- 
riles, parce qu'il ne possède ni la volonté de ses ver- 
tus, ni la grâce, l'esprit, le don d'attirance et de sym- 
pathie : avec cela timide, indécis, gauche et brusque 
dans ses mouvements, n'aimant à causer que de chasse, 



ajfi CINQUIÈME CONFERENCE 

de marine et de géographie, porté aux jeux violents et 
grossiers, capable de bourrer un courtisan à coups 
de poing, par manière de plaisanterie ; genre de sport 
qui plaisait aussi à son frère le comte d'Artois. Celui- 
ci après souper bailla un grand coup dans l'estomac 
au comte des Cars, qui lui fit comprendre fort digne- 
ment l'inconvenance de tels procédés, en offrant aussi- 
tôt la démission de ses charges (1). 

Créqui disait un jour au prince de Ligne (a) : « Vou- 
lez-vous savoir ce que c'est que ces trois frères? Un 
gros serrurier, un bel esprit de café de province, un 
faraud des boulevards. » Un autre lance cette pointe 
sur Louis XVI : « Il eut cent vertus de valet, et pas une 



(i) On sait que la chasteté de Louis XVI dura sept ans, et ne 
cessa qu'à la suite d'une opération. Le lendemain de son mariage, 
un de ses parents lui ayant demandé : c J'espère que vous avez 
bien dormi. — Très bien, répondit-il naïvement, car je n'avais 
personne pour m'en empêcher. » 

(2) Pierre de Nolhac : Marie-Antoinette dauphine, La reine Marie- 
Antoinette, 2 vol. — Gaston Maugras : Le Duc de Lanxun et la Cour 
de Marie-Antoinette, 1 vol. Pion. — Jules Soury : Portraits de 
femmes, 1 vol. Sandoz et Fischbacher. — Correspondance secrète 
de Louis XVI; Marie- Antoinette, la Cour et la Ville, publiée par 
M. de Lescure. — Vie de la Révérende Mère Thérèse de Saint-Au- 
gustin, 1867, 2 vol. — La Vénérable Louise-Marie de France, Lyon, 
1873. — if"" Louise de France, par M— la Comtesse Drohojowska, 
1868. — Léon de la Brière : M*** Louise de France, 1 vol., 1899. — 
Baudeau : Chronique secrète de Paris sous le règne de Louis XVI, 
dans Reçue rétrospectiçe, tome III. — Mémoires historiques de 
M*** Adélaïde et Victoire de France, 2 vol., i8o3. — Relation du 
voyage de Mesdames tantes du roi, de Caserte à Trieste, par le 
Comte de Chastbllux. Paris, 1816. — Les Mémoires de M. de Segu- 
ïibt, Lyon, 1897. — Sbnag de Mbilhan : Le Gouvernement en france 
avant la Révolution, — Edouard de Barthélémy : Mesdames, filles 
de Louis XV, 1 vol. Perrin. — Honoré Bonhomme : Louis XV et 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI Ïj3 

vertu de maître. » Hélas ! oui, les vertus des particu- 
tiers ne sont pas des vertus royales, la morale de gou- 
vernement n'a pas grands rapports avec la morale sans 
épithète, les rois conquérants, les rois populaires ne 
méritent pas en général le prix Montyon. 

La vie d'apparat de Louis XVI est réglée à peu près 
de la même sorte que celle de Louis XV, et les curieux 
Mémoires de Séguret, secrétaire de la Cassette, pre- 
mier commis des petits appartements de Louis XVI y 
ajoutent quelques particularités peu connues aux 
détails qu'on savait déjà. Louis XVI, n'ayant pas de 
favorites, consacre plus de temps au travail avec les 
ministres, à la vie de famille, à l'étude ; son éducation 
ayant été fort négligée, il voulut la refaire, lut beaucoup, 
réapprit son latin, étudia l'anglais qu'il parvint à possé- 
der fort bien. Il se lève à huit heures, et les plus grands 
seigneurs ont leur rôle marqué dans l'étiquette de sa 
toilette ; il travaille avec les ministres jusqu'à onze 
heures, puis c'est la messe chantée qui dure un quart 



sa famille, i vol. Dentu. — Comtesse d'Arm aillé : Marie-Thérèse 
et Marie-Antoinette, i vol. Didier. — Goncourt : Marie-Antoi- 
nette. — Paul Gaulot : Un ami de la Reine. — Mémoires du 
Comte db Paroy, i vol. Pion. — Mémoires du duc de Croy, 
du duc des Cars, de Wbbbr. — Amédée Renée : Louis XVI et sa 
Cour, i vol. Firmin-Didot. — Souvenirs de la Marquise de 
Créqui. — Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le 
Comte de Mercy-Argenteau, publiée par d'Arketh et Gefproy, 
3 vol. Firmin-Didot, 1874. — Bibliothèque bibliophilo- facétieuse, 
éditée par les frères Gébéodé, i856, 3 vol. — Gustave Lbva- 
vasbeur : Souvenirs de Léonard, coiffeur de la reine Marie-An- 
toinette. — Maurice Tourneux : Marie-Antoinette devant l'Histoire, 
1 vol., 1895. — Souvenirs de M me Campai*. 

18 , 



374 C1HQUIÊMB CONFKRKNCK 

d'heure, le déjeuner dont voici le menu ordinaire : des 
petits pâtés, des côtelettes, quelques fruits, un grand 
verre d'eau pure. 

De midi à sept, vie de famille, lectures, audiences, 
forge, serrurerie, travail avec les ministres, promenade, 
quand il faisait beau, dans les jardins de Versailles et 
de Trianon. 

A sept heures, le Conseil jusqu'à neuf heures. A neuf 
heures, le roi, passant dans la chambre de Louis XIV, 
donnait le mot d'ordre aux chefs militaires, et, suivi de 
tout son service, se rendait chez Madame, femme de 
Monsieur, où la journée se terminait par un repas de 
famille, chacun des princes apportant son souper, ayant 
à sa portée tout ce qu'il fallait, des servantes couvertes 
d'assiettes et d'argenterie remplaçant les officiers de 
bouche, personne n'entrant qu'il ne rat appelé par la 
petite sonnette placée près du roi. A onze heures pré- 
cises, le roi se levait de table, sonnait, le service entrait, 
et chacun se retirait dans ses appartements. 

Cette vie un peu monotone est coupée par les parties 
de chasse qui se succèdent tous les quatre jours au 
moins, et font le bonheur de Louis XVI. Il se complaît 
dans les récits cynégétiques, qu'il ne trouve jamais 
assez longs. 

« Le plaisir de parler chasse, remarque un courtisan, 
lui faisait oublier son café... Il faisait beau nous voir le 
suivant dans les coins de la salle à manger, où il pous- 
sait son interlocuteur, lui racontant tous les accidents 
de la journée!... La conversation ne se terminait que 
lorsque le roi avait conduit son homme dans tous les 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 3?5 

lieux que le cerf lui avait fait parcourir, nommé les vil- 
lages et fermes par où il avait passé, les rivières qu'il 
avait traversées et comment il les avait traversées, 
toutes les ruses que ranimai avait employées pour se 
soustraire à la poursuite des chiens. » 

On savait aussi les réceptions solennelles, lorsque des 
princes étrangers venaient visiter la famille royale, les 
grands et petits voyages à Fontainebleau. Le duc de 
Croy raconte agréablement quelques anecdotes sur la 
visite de Joseph II à son beau-frère : 

« A huit heures et demie, comme j'étais dans l'Œil-de- 
Bœuf avec un monde prodigieux, je fus tout étonné de 
voir arriver Joseph II, qui se trouva là sans connaître 
personne. Pour profiter de ce moment, je priai M. de 
Belgiojoso de me présenter ; il s'approcha et dit : « Mon- 
sieur le duc de Croy permet-il que j'aie l'honneur de lui 
présenter M. le comte de Falkenstein? » C'était la ma- 
nière qu'il avait adoptée. L'Empereur, bien aise d'avoir 
quelqu'un avec qui causer, me combla de politesses, et 
pendant plus d'un quart d'heure, ne parla qu'à moi seul. 
Il m'entretint de la ménagerie qu'il avait vue le malin, et 
dit qu'il y a, à Vienne, un éléphant mâle, et que celui-ci 
étant femelle, on pourrait faire un mariage entre eux : 
sur quoi nous plaisantâmes. J'étais tenté de lui dire 
qu'on aurait pu souhaiter une union plus importante. 
Il me demanda ce qu'on allait faire, et ajouta qu'il était 
extrêmement curieux de voir les usages ordinaires de la 
Cour de France ; je lui répondis qu'on se disposait à en 
donner l'ordre... » 

Et en effet l'empereur assiste à l'appel, refuse de se 



276 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

mettre à table, regarde la reine jouer au billard, revient 
à la partie du roi, va à d'autres tables, se met au rang 
comme les autres pour le coucher, voit donner le bou- 
geoir, les pantoufles, et regagne son logis à pied, à 
une heure, avec son domestique. 

« Le dimanche 27 avril 1777, l'empereur Joseph II en- 
tendit la messe, lisant dans son livre, sur une chaise, 
mêlé aux fidèles. Il alla ensuite à Versailles, au lever ; 
M. de Fronsac voulant le faire entrer avant les autres, 
il s'écria : « Oh ! c'est trop tôt, l'on me prendrait pour 
un favori! » Il suivit Louis XVI à la chapelle et se 
plaça derrière tout le monde. Il assista au dîner du roi 
qui mangeait en public chez la reine, et y fit sa cour 
comme aurait pu le faire un de nos princes du sang. Le 
roi, en lui parlant, ne lui donnait aucun titre. De là, 
l'empereur alla dîner seul à son auberge; comme il 
avait dit qae les souverains ne doivent pas jouer gros 
jeu, car c'est la fortune de leurs peuples qu'ils risquent, 
— leçon marquée pour la reine, — il n'y eut ni or ni 
argent sur la table, et on s'adonna modérément au pha- 
raon. Il gênait fort sa sœur, et comme ils craignaient 
tous deux l'impératrice, la reine redoutait qu'il ne man- 
dât bien des choses à Vienne, et elle était moins libre 
avec lui que le roi, qui était toujours rond... » 

Les grands voyages à Fontainebleau ont lieu en octo- 
bre et novembre, ils durent six semaines, et la Cour, 
les ministres, les bureaux s'y transportent en masse ; 
parties de plaisir très enviées, très sollicitées, avec des 
dîners dans la forêt, moins d'étiquette, jeu tous les 
jpurs chez la reine, les théâtres de Paris jouant trois fois 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 2?7 

par semaine, la comédie le mardi, l'opéra-comique le 
jeudi, la tragédie le vendredi. On essayait à Fontaine» 
bleau les ouvrages qu'on devait représenter ensuite à 
Paris, et souvent le public de Paris cassait en appel 
les jugements de la cour. Louis XVI n'aime ni les 
pièces modernes, ni la musique, mais, en revanche, il 
goûte fort Molière et les tragiques. - 

Dans les petits voyages, le roi va seul à Fontaine- 
bleau, y passe huit à dix jours seulement ; — une ving- 
taine de courtisans, désignés par lui, son service 
personnel, ses équipages de chasse et ses petits appar- 
tements l'accompagnent (1). 

Il était gros mangeur, mais, quoi qu'on ait imprimé, 
buveur fort ordinaire : pas de vin à son déjeuner ; un 
verre de clos-vougeot, un petit verre de madère, une 
bouteille de Champagne blanc non mousseux, voilà 
pour le souper : souvent même il offrait du Champagne 
à ses voisins, fort contents de cette aubaine, car on ser- 
vait, paraît-il, d'assez médiocre vin à la table du roi ; 
il aurait pu. répondre au grand éclianson comme fit 
un de ses prédécesseurs, Henri IV, aux vignerons de 
Beaune. Ceux-ci lui ayant présenté le vin d'honneur, 
il les complimentait : « Ah ! Sire, nous en avons de 
bien plus vieux. — Vous le gardez sans doute pour une 
meilleure occasion? » 

Les calomnies sur les prétendues orgies bachiques de 



(1) Louis XVI, pour sa cassette privée, recevait i,632,ooo francs.; 
là-dessus 1,300,000 livres s'en allaient en pensions et en aumônes; 
le reste suffisait largement à sa dépense personnelle. 



278 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

Louis XVI vinrent de ce que, les jours de chasse, après 
souper, le roi rentrant à Versailles et s'endormant en 
voiture, arrivait au palais dans un état semi-léthargique, 
montait l'escalier moitié titubant, appuyé sur deux 
écuyers : et les gardes de se gausser : « Gadédis ! Notre 
bon roi; comme il s'en est donné aujourd'hui! Voyez, 
voyez, il ne peut pas se tenir sur ses jambes ! » Le len- 
demain, le bruit circulait que Sa Majesté était rentrée 
en complet état d'ivresse. 

Il s'était ménagé dans les combles du château, tou- 
chant aux cuisines des petits appartements, une retraite 
plus que modeste où il avait réuni une bibliothèque 
choisie, son cabinet de géographie (1) et son atelier 
pour les travaux de serrurerie. Un jour de grand sou- 
per maigre, il entre dans la cuisine (ce n'était pas la 
première fois), perçoit une odeur de viande qui l'étonné, 
soulève les couvercles des casseroles et découvre un 



(1) t C'était réellement une chose surprenante en lui, observe 
des Gars, que, sans quitter Versailles, il fût parvenu à connaître 
aussi parfaitement la construction d'un vaisseau, la nomenclature 
de toutes les pièces qu'on y emploie, celle des mâts, des vergues, 
des voiles, leurs propriétés, et leur effet combiné avec le vent sur 
les différents mouvements du vaisseau. Sa théorie à cet égard 
était celle d'un homme que la pratique eût infiniment éclairé. Il 
possédait de même tous les principes et toutes les règles de la 
navigation individuelle, et même de la navigation relative, c'est- 
à-dire la tactique navale. Il n'avait point négligé les secours im- 
portants que Fart de naviguer emprunte de l'astronomie, et la 
lecture d'aucun navigateur célèbre ne lui ayant échappé, depuis 
les temps les plus anciens jusqu'à Cook, il était le meilleur géo- 
graphe de son temps. — Pendant toute la durée de cette guerre 
maritime, il ne se passait pas un événement sur mer dont il ne 
s'entretînt avec moi dans le plus grand détail... » 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 2?9 

gros morceau de viande. Mécontentement très vif, en- 
quête, interrogatoire du chef qui répond à M. de Ségu- 
ret : ce Ah ! c'était du veau qui suait. — Et pourquoi 
faire, cette sueur? — Tenez, Monsieur, je vais vous 
dire toute la vérité. D'abord, je vous proteste, en mon 
âme et conscience, que jamais il n'entre le plus petit 
soupçon de gras dans aucun des plats maigres que je 
sers à Sa Majesté pour elle seule ; vous savez qu'elle ne 
touche qu'à ces plats, et que surtout jamais elle ne 
goûte à la grande matelote que les seigneurs aiment 
tant. Comme je pensais bien que ces messieurs étaient 
moins scrupuleux que Sa Majesté, pour rendre cette 
matelote encore meilleure, lorsqu'elle est prête et dres- 
sée, au moment de la mettre sur table, je l'arrose avec 
cette sueur qui lui donne un goût si délicieux. » 

Le roi sourit en entendant l'explication, mais il con- 
clut : « Que cela n'arrive plus ! Plus de sueur à l'ave- 
nir!... » 

Une autre anecdote qui fit sa joie est celle du petit 
catéchisme que des Cars, imagina pendant son voyage 
en Espagne avec le comte d'Artois, le prince de 
Nassau et le prince d'Hénin. Fort peu ferrés sur la 
valeur des titres, les Espagnols mettaient sur le même 
pied les trois princes, regardaient parfois les autres 
seigneurs comme de simples pages, et les logeaient en 
conséquence : tant et si bien qu'un soir d'Oraison et 
des. Cars composèrent un petit catéchisme à l'usage de 
leurs hôtes de rencontre : 

Question : De combien de seigneurs est composée 
la suite du comte d'Artois? 



380 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

Réponse : De tant de seigneurs. 

Q. Mais parmi ces seigneurs, n'en est-il pas de plus 
distingués les uns que les autres ? 

R. Oui, sans doute. — Ici les distinctions différentes. 

Q. Le prince d'Hénin est-il prince? 

R. Oui. 

Q. Le prince de Nassau est-il prince ? 

R. Oui. 

Q. Le comte d'Artois est-il prince ? 

R. Oui, sans doute. Quelle question ! 

Q. Ce sont donc trois princes ? 

R. Non. Ces trois princes n'en font qu'un. — Suivait 
un commentaire. 

Le lendemain, des Cars ayant raconté la chose, 
Nassau ne rit plus que d'un œil, mais, le comte d'Artois 
pouffant de rire, il n'osa pas se fâcher. 

Au retour, Louis XVI se fit répéter le catéchisme 
devant le prince de Poix auquel il dit : « Vous êtes de 
ces princes-là, vous. » 

Que n'a-t-on pas écrit sur Marie-Antoinette? Que 
d'apologistes sans discernement! Mais surtout que de 
calomniateurs, de pamphlétaires et d'ingrats! Combien 
peu ont su garder la juste mesure, faire la part des 
défauts et des qualités, montrer cette princesse étour- 
die, inconséquente, réellement vertueuse mais impru- 
dente, se livrant à une société légère où la morale était 
médiocrement respectée, société pour laquelle semblent 
faits les vers de Chénier sur la frivolité : 

Mère du vain caprice et du léger prestige, 
La fantaisie ailée autour d'elle voltige. 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 28l 

Incapable de conversations sérieuses, trop indiffé- 
rente aux choses de l'esprit, à l'étiquette, s'amusant 
d'historiettes, de médisances, elle a pour la moquerie 
un fâcheux penchant qui lui attire beaucoup d'ennemis 
et suscite des chansons murmurées, peut-être compo- 
sées à la cour. 

Petite reine de vingt ans, 
Vous qui traitez si mal les gens, 
Vous repasserez la barrière. 

Elle remplace la passion par des passionne tt es, 
amitiés émues, courses de chevaux, danses, jeu rui- 
neux, fêtes champêtres, bals de l'Opéra, comédies de 
société, et surtout la musique, protège avec discerne- 
ment les compositeurs allemands, italiens et français, 
se prononce pour Gluck, mais pensionne impartiale- 
ment Piccini, encourage Grétry. Et quel charme, quelle 
séduction ! Le juge le moins susceptible d'engouement, 
l'Anglais Walpole, l'homme de fer, comme l'appelait 
M me du Deffand, écrit après l'avoir vue en 1775 au bal 
paré donné en l'honneur du mariage de Madame Clo- 
tilde avec le roi de Sardaigne : « On ne pouvait avoir 
des yeux que pour la reine ! Les Hébé et les Flore, les 
Hélène et les Grâces ne sont que des coureuses de rues 
à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la 
statue de la beauté ; quand elle se meut, c'est la grâce 
en personne. » A quoi bon, hélas! Marie-Antoinette 
aura beau se retremper dans la maternité, élever elle- 
même ses enfants, s'en occuper avec l'amour le plus 
clairvoyant, s'éloigner de ses anciennes favorites, trou- 
ver enfin une amie désintéressée en M me d'Ossun : la 



2fo CINQUIÈME CONFÉRENCE 

métamorphose n'est que partielle. Fût-elle complète, 
elle se produit trop tard. Ses ennemis les plus violents, 
elle les rencontre dans la famille de son mari ; ce mari, 
« le pauvre homme, » comme elle a le mauvais goût 
de dire un jour, au lieu de devenir pour elle un protec- 
teur, un guide, un maître, subit trop souvent sa très 
fâcheuse influence. Et quant à Marie-Thérèse, la reine 
reçoit d'elle des conseils, parfois excellents ; mais com- 
ment oublier que l'impératrice veut aussi que sa fille 
serve les intérêts de la maison d'Autriche ? Singulier 
commentaire pratique de cette sage maxime : « Il 
est plus difficile, dans un pays comme la France, et 
une cour comme Versailles, de durer que de réussir. » 
Mercy-Argenteau ne recommande-t-il pas à Marie-An- 
toinette de témoigner des égards, de faire des grâces à 
la du Barry ? Ne redouble-t-il pas ses mercuriales, en 
raison directe de l'aversion qu'éprouve la Dauphine 
pour la favorite? Il est vrai que des grands seigneurs, 
des prélats, caressaient la perruche de la favorite, 
offraient à son nègre Zamore des sacs de pralines, et 
•bourraient sa guenon de gimblettes (i). 



(i) Le duc de Croy raconte que les fils aînés du roi de Suède 
soupèrent trois jours durant chez M— du Barry, même sans le roi, 
et donnèrent un riche collier à son chien favori : t Cest ainsi, 
conclut-il, qu'on se prête à tout dans le monde. » La Teille de son 
mariage, Marie- Antoinette ayant demandé quelle était la charge 
de la du Barry, qui était assise au souper de la Muette avec la 
famille royale, on lui répondit qu'elle avait pour fonction t de 
distraire le roi. » c Alors, reprit candidement la jeune princesse, 
je veux être sa rivale. » Elle devait être édifiée petit à petit sur 
le crédit de la favorite qui, non seulement fixait le répertoire des 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 283 

Marie-Antoinette prétendait jouir à la fois des avan- 
tages de la royauté et des agréments de la vie privée, 
se conduire en simple particulière à Trianon, après 
avoir été reine le matin à Versailles : déçue dans ses 
rêves d'amour conjugal, sevrée pendant huit ans des 
joies de la maternité, elle désirait qu'on l'aimât pour 
elle-même, cherchait une amie intime et crut l'avoir 
trouvée, d'abord dans M mes Dillon, de Guéméné, de 
Lamballe, .puis dans Yolande de Polastron, comtesse 
de Polignac (i). 

Elle sema à pleines mains, à plein cœur, les bienfaits 
et la tendresse, elle recueillit trop souvent l'ingratitude ; 
le salon de M me de Polignac lui fit grand tort, en déve- 
loppant chez elle le goût des conversations oiseuses, 
de la moquerie sans esprit et des distractions futiles 
qui prolongent l'ignorance, dégoûtent petit à petit des 



spectacles de la cour et même de la ville, accordait les commandes 
aux artistes, prenait les décisions pour les maisons royales et 
pour les fêtes de la cour, mais encore nommait les dames d'atours, 
les dames d'honneur, faisait et défaisait les ministères. 

(i) J'ai parlé du salon de M— de Polignac, des passionnettes de 
la Reine, de son théâtre de Trianon, dans deux autres volumes : 
La Société française avant et après 1389, p. 206 à a3i ; La Comédie 
de société au XV11U siècle, p. 69 à 89. 2 vol. in-18. Calmann-Lévy. 
— Sur M* e de Polignac et ses amis, voir encore : Histoire de 
Marie-Antoinette, par Maxime de la Rocheterie, 2 vol. in-8°. Per- 
rin. — Mémoires de M me * de Genlis, d'Oberkirch, Gampan, Vigéb- 
Lebrun, de Bbsenvxl, Tilly, Montbarrey, Bachaumont, Weber, 
' Sbgur. — Vicomte db Sègur : Œuvres diverses. — Lettres du Che- 
valier de Vlsle au Comte de Riocouret au Prince de Ligne. — Sainte- 
Beuve : Causeries du Lundi, tome XIII. — Duc de LéVis : Souve- 
nirs et Portraits, — Mémoires sur la vie de la duchesse de Polignac. 
Hambourg, 1796, in-18, Paris, an II. — Correspondance de Mirabeau 



284 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

bonheurs fondés sur la dignité de l'âme et le sentiment 
de la grandeur dans le devoir. Et c'est une question de 
savoir si la favorite d'une reine ne nuit pas autant à la 
royauté que la favorite d'un roi. 

Une partie des courtisans font cause commune contre 
la reine avec les principaux membres de la famille 
royale, Mesdames tantes du roi, Monsieur, comte de 
Provence, le duc d'Orléans : tous ensemble donnent le 
mot d'ordre au peuple, conspirent contre leur propre 
salut, contre la monarchie, en vertu de cette loi qui 
condamne partis, individus, classes sociales, gouverne- 
ments, à se détruire eux-mêmes, lorsque l'heure de la 
décadence a sonné. Ceux qui ne nuisent pas de propos 
délibéré à Marie-Antoinette contribuent autrement à la 
dénigrer : tel le comte d'Artois, dont la conduite plus que 
légère irait même, affirme Mercy-Argenteau, jusqu'à la 
compromettre si elle ne l'arrêtait « dès qu'il commence 
ses polissonneries (i) »; tel Joseph II, soi^ frère, qui 



et du comte de La Marche, — La Marquise de Bombelles au Marquis 
de Bombelles (Archives de Versailles). — . Pierre de Nolhag : Le 
Château de Versailles au temps de Marie- Antoinette. Aubert, 1889. 
— Portefeuille d'un talon rouge. — Adolphe Jullien : La Comédie 
à la Cour ; Le Théâtre de Mme de Pompadour. — Correspondance de 
Vaudreuil et du Comte d'Artois. 9 vol. avec une introduction de 
M. L. Pingaud. — Brifaut : Récits d'un vieux parrain. — Grimm : 
Correspondance, tome XII. — Forneron : Histoire générale des 
Émigrés. — Hydb de Neuville : Mémoires et Souvenirs. — Anna-L. 
Bicknbll : The Story of Marie- Antoinette > London, Unwin, 1897, 
in-8% etc. 

(1) La médisance, la calomnie, ne l'épargnaient pas non plus, et 
Pon ne manqua point de dauber sur lui à propos de son mépris 
pour les dangers qu'il faisait courir aux autres. 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 285 

pendant son voyage en France la critique parfois sans 
mesure, et dit à Facteur Clairval : « Elle est bien 
étourdie, votre jeune reine, heureusement cela ne vous 
déplaît pas, à vous autres Français. » 

Un des plus hostiles, le comte de Provence, esprit fin 
et délié, supérieur par l'intelligence à ses frères, fait fête 
en apparence à sa belle-sœur, tandis que dans l'ombre 
il lui porte les coups les plus perfides. Un jour cepen- 
dant, lorsqu'on baptise le premier enfant de la reine, il 
découvre sa haine, et, s'adressant au curé de Notre- 
Dame qui lit l'acte de baptême dressé par le grand au- 
mônier, remarque sardoniquement : a Monsieur, vous 
oubliez une des formalités d'usage, qui est de demander 
quels sont les père et mère de l'enfant. » 

C'est lui qui appela la reine Madame Déficit, et on 
lui attribua le dessin d'un prétendu monstre, trouvé 
à Santa-Fé-de-Bogota, figure de femme, queue de ser- 
pent, pattes armées de griffes comme les harpies de la 
Fable, engloutissant à chaque repas des centaines de 
veaux, moutons et poulets : ce monstre représentait le 
déficit avec la figure d'une femme, celte femme était la 
reine. Comme s'il ne contribue pas largement à créer 
un trou dans le budget, lui dont la maison coûte quatre 
millions par an, qui se fait donner en gratifications 
i4,5oo,ooo livres, et dépense près de i,5oo,ooo livres 
dans une fête au château de Brunoy en l'honneur du 
roi et de la reine ! 

S'il chargeait les autres de ses péchés de faste, il 
s'attribuait ou se laissait volontiers attribuer les traits 
d'esprit de certains écrivains : ainsi pour ce quatrain 



386 CINQUIÈME COKFéRKKCK 

du poète Lemierre, qu'il adressait à Marie-Antoinette en 
loi offrant un éventail : 

En ces temps de chaleurs extrêmes, 
Heureux d'amuser vos loisirs, 
Je saurai près de tous amener les zôphyrs; 
Les Amours y viendront d'eux-mêmes. 

Assagi par l'expérience et le malheur, le comte de 
Provence, sons le nom de Louis XVIII, devint un roi 
très avisé, le seul souverain français an xix* siècle qui 
mourut dans son lit aux Tuileries. 

Calomnies et complots ont leur quartier général à la 
Vieille Cour, comme on rappelle, chez Mesdames, tantes 
du roi; furieuses de n'avoir pas su conserver. l'empire 
qu'elles exerçaient tout d'abord, elles se ressouviennent 
de leur hostilité première au mariage autrichien, se 
vengent par une longue guerre de coups d'épingles, de 
pamphlets et satires empoisonnées où la sottise le dis- 
pute à l'odieux. Ce sont des princesses peu connues 
que ces filles de Louis XV, demeurées personnages 
de pénombre et de physionomie falote, malgré les inté- 
ressantes études de MM. Jules Sonry, Edouard de Bar- 
thélémy et Honoré Bonhomme, malgré les récits thurifé- 
raires des pieux hagiographes, peut-être aussi à cause 
des visions sadiques de cet écrivain merveilleux qui a 
trop passionné l'histoire, Michelet. Des dix enfants que 
Marie Leczinska avait donnés à son mari, sept seule- 
ment vécurent, le Dauphin mourut en 1765, et, à l'avè- 
nement de Louis XVI, il ne restait plus que quatre 
filles , Madame Victoire, Madame Adélaïde, Ma- 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 287 

dame Sophie, Madame Louise, carmélite depuis 1770. 
Une seule fut mariée, Elisabeth, infante de Parme, une 
ambitieuse qui avait des qualités d'homme d'État, mé- 
nageait tous les partis à Versailles, confiait son fils 
à l'abbé de Gondillac malgré son livre. Ce choix lit 
scandale, mais elle en prenait gaillardement son parti : 
« Nous n'aurons, mande-t-elle à son mari en i?58, nous 
n'aurons rien à nous reprocher sur ce choix, ni en ce 
monde ni en l'autre; mais il faut que je te prévienne 
que les jésuites ont été abasourdis de perdre encore 
chez nous. Ils n'ont pu d'abord se plaindre, le choix 
étant loué aussi généralement, mais enfin ils commen- 
cent tout bas à parler de ce livre. Notre fils doit être 
bon catholique, et non pas docteur de l'Église; toutes 
les controverses lui seraient inutiles à étudier. » 

Elle n'avait garde non plus de manquer aux chasses 
de Louis XV, sachant bien qu'il n'y avait pas de meil- 
leur moment pour faire sa cour au roi : « L'abbé de Ber- 
nis, écrit Madame Infante, m'a dit que je serais un bon 
ministre des Affaires étrangères. » 

Si les filles de Louis XV deviennent intelligentes et 
instruites, ce n'est point grâce à l'éducation première 
qu'elles reçoivent à l'abbaye de Fontevrault ou à Ver- 
sailles. En douze ans passés à l'abbaye de Fontevrault, 
Sophie et Louise n'apprennent guère qu'à lire, si j'en 
crois M me Gampan. Du moins n'a-t-on rien oublié du côté 
de l'étiquette. M me de Mortemart, abbesse de Fonte- 
vrault, a été créée duchesse par brevet personnel afin 
d'avoir ses entrées et son tabouret chez les princesses; 
elle-même les sert à table. Louis XV accorde quinze 



288 CINQUIÈME CONFERENCE 

mille livres de pension pour chaque princesse, et donne 
à chacune deux mille livres comme argent de poche ; dix 
femmes de chambre, un écuyer de bouche, un maître 
d'hôtel, douze gardes du corps, un exempt, un profes- 
seur de musique, un professeur qui leur apprend le 
menuet couleur de rose débaptisé sur les instances de 
Madame Victoire et appelé le menuet bleu, un piqueur 
de la petite écurie, deux carrosses et une gondole, 
cochers, postillons, palefreniers, valets de pied, trente- 
deux chevaux et quatre ânes harnachés pour les pro- 
menades : il ne leur manque qu'un médecin et de bons 
professeurs. 

A Versailles, Marie Leczinska, retenue sans doute 
par les devoirs de l'étiquette et aussi par sa santé, 
s'occupe médiocrement de ses filles : de leur être intel- 
lectuel et moral à peine est-il question, mais tout enfants 
qu'elles sont, l'existence de décor et de représentation 
les accapare. Dès l'âge de douze ans, elles donnent des 
bals, où, bien entendu, elles ne doivent danser le me- 
nuet qu'avec des gens titrés , c'est-à-dire des ducs ; le 
roi tient à affirmer leur rang, exige qu'elles reçoivent 
les mêmes visites que lui et la reine, et les dames pré- 
sentées baisent leurs robes. En l'absence de Louis XV, 
de Marie Leczinska et du Dauphin, c'est Madame pre- 
mière qui donne seule. le mot d'ordre à l'officier de 
garde. Là-dessus plainte de la gouvernante duchesse 
de Tallard, qui prétend que l'officier doit lui rapporter 
ce mot qui était toujours un nom de saint, car, dit-elle, 
il y a peu de convenance à laisser une jeune fille parler 
bas à l'oreille d'un homme. Le cardinal de Fleury sou- 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 289 

mit le débat au roi, et l'on décida que Madame conti- 
nuerait à donner le mot, mais qu'elle demanderait à la 
gouvernante le nom du saint qu'elle aurait à nommer. 

Des princesses élevées ainsi dans le respect de l'éti- 
quette doivent se souvenir doublement qu'elles sont 
filles de France, être tentées de rappeler aux autres 
les rites dans toute leur minutie. Un des chapelains 
de Madame ayant prononcé le Dominus vobiscum d'un 
ton qu'elle jugea trop cavalier, elle le tança sévère- 
ment après la messe, disant qu'il n'était pas évêque 
et ne devait pas officier en prélat. A Fontevrault, Ma- 
dame Louise gronde celles de ses femmes qui se per- 
mettent de s'asseoir pendant son repas : « Debout, s'il 
vous plaît ! Madame Louise boit. » Puis c'est une sui- 
vante qu'elle gourmande : « Ne suis-je pas la fille de 
votre roi? » Mais M me de Soulanges riposte fort bien : 
« Et moi, Madame, ne suis-je pas la fille de votre 
Dieu? » 

Louis XV aime tendrement ses filles et, sauf les cha- 
pitres des maltresses et de la religion, sur lesquels il 
reste sourd à leurs pieuses remontrances, il leur accorde 
beaucoup de grâces. Mais quelles singulières pratiques, 
et comme elles éclairent son absence de sens moral, 
son ignorance des convenances élémentaires ! Les 
mener à l'Opéra, à la chasse avec ses favorites, con- 
duire celles-ci à leurs bals, les recevoir ensemble à sa 
table, rien de plus naturel à ses yeux. Par exemple, les 
questions d'étiquette le touchent, et, en 1742, il ordonne 
qu'à l'avenir Madame mettra du rouge, « ce qui la 
changeait fort en bien, » dit le duc de Luynes. Il va 

19 



2CO CINQUIÈME CONFERENCE 

souvent faire son café chez Madame Adélaïde, celle-ci 
sonne, toutes les antres accourent aussitôt, a comme 
des poussins rappelés par la mère-poule, » on cause 
gaiement, sans faire allusion aux requêtes ou mercu- 
riales; celles-ci s'échangent par lettres, car le roi a 
horreur des explications directes. H a donné à ses 
filles d'étranges petits noms d'amitié : 

Coche : Madame Victoire. 
Chiffe : Madame Adélaïde. 
Graille : Madame Sophie. 
Loque : Madame Louise. 

Adélaïde, dans une lettre, se nomme elle-même 
Madame Torchon ou Torche. 

D'ailleurs il se montre très faible avec elles et, grâce 
à cette débonnaireté , une dent arrachée devient un 
événement à la cour. Madame Victoire refuse plusieurs 
jours de suite de se laisser faire ; le dauphin, ses sœurs, 
le roi, la reine, y perdent leur latin ; elle se désole, son 
père ne peut se résoudre à donner l'ordre, elle lui pro- 
pose d'arracher lui-même la dent, et c'est presque une 
comédie. Enfin elle se résigna ; mais il fallut que le roi 
la tint d'un côté, la reine de l'autre, et que Madame 
Adélaïde lui serrât les jambes. Après elle confessait : 
« Le roi est bien bon, car je sens que si j'avais une 
fille aussi déraisonnable que je l'ai été, je ne l'aurais 
pas supportée avec tant de patience, » 

Poussées par le dauphin, Mesdames complétèrent ou 
refirent leur éducation; c'est ainsi qu'elles connurent 
l'histoire et l'orthographe, se prirent de passion pour la 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 291 

musique, et cultivèrent le violon. Madame Adélaïde 
protégea les lettres et les arts; cette princesse avait 
de l'ambition, du courage, un besoin de se faire de 
fête, d'intriguer, d'influer, besoin qui, dégénérant en 
manie , l'entraîna dans cette vilaine guerre occulte 
contre Marie-Antoinette. Très jeune encore, ne se met- 
elle pas en tête d'aller à l'armée du papa-roi ; là, dit- 
elle, elle battra les ennemis et amènera le roi d'Angle- 
terre aux pieds de papa-roi. Un autre jour, elle déclara 
qu'elle avait trouvé le secret de détruire la nation an- 
glaise : « Je demanderai aux principaux de venir... 
avec moi ; ils en seront sûrement fort honorés, et je 
les tuerai successivement. » Gomme elle n'avait que 
onze ans, on se contenta d'objecter qu'il y aurait plus 
de courage et de noblesse à se battre contre eux. 
« Cela est vrai, mais papa-roi a défendu les duels, et 
d'ailleurs cela intéresserait ma conscience. » Le per- 
sonnage de Judith l'avait singulièrement inspirée. 

Quant à Madame Sophie, M me Campan a laissé d'elle 
ce portrait : « Je n'ai jamais vu personne avoir l'air si 
effarouché ; elle marchait d'une vitesse extrême, et, 
pour reconnaître sans les regarder les gens qui se 
rangeaient sur son passage, elle avait pris l'habitude 
de voir de côté, à la manière des lièvres. Cette prin- 
cesse était d'une si grande timidité qu'il était possible 
de la voir tous les jours, pendant des années, sans l'en- 
tendre prononcer un seul mot... Il y avait pourtant des 
occasions où cette princesse si sauvage devenait tout 
à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus 
cômmunicative : c'était lorsqu'il faisait de l'orage ; elle 



2Cp CINQUIÈMB CONFÉRENCE 

en avait peur, et tel était son effroi, qu'alors elle s'ap- 
prochait des personnes les moins considérables, et 
leur faisait mille questions obligeantes. Voyait-elle un 
éclair, elle leur serrait la main ; pour un coup de ton- 
nerre, elle les eût embrassées ; mais, le beau temps 
revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, 
son air farouche, passait devant tout le monde sans 
foire attention à personne, jusqu'à ce qu'un nouvel 
orage vint lui ramener sa peur et son affabilité. » 

En dépit des fêtes, chasses, divertissements, des 
leçons de musique données par Beaumarchais, la vie 
pouvait sembler monotone à des natures ardentes telles 
que Mesdames Adélaïde et Louise; on se distrayait 
comme on pouvait, on avait une table excellente, et 
d'Argenson affirme qu'elles s'enfermaient pour absor- 
ber continuellement et à toute heure, jambons, morta- 
delles, vin d'Espagne, qu'elles cachaient dans leurs 
armoires. Non toutefois sans éprouver de grands scru- 
pules au sujet de leur gourmandise ; on observait le 
carême et le jeûne, mais avec quelle impatience on 
attendait le premier coup de minuit, le samedi saint, 
pour se faire servir une volaille au riz ! M me Gampan 
vit. un jour Madame Victoire très perplexe à propos 
d'un oiseau d'eau qu'on lui servait souvent pendant le 
earême : il s'agissait de décider irrévocablement s'il 
était gras ou maigre. Elle consulte un évoque, qui rend 
majestueusement cette sentence appuyée du témoi- 
gnage de plusieurs docteurs de l'Église : « L'oiseau 
une fois cuit, le piquer sur un plat d'argent très froid ; 
si le jus de la sarcelle se fige dans l'espace d'un quart 



la cour sous louis xv et louis xvi ag£ 

d'heure, le gibier est gras ; si le jus reste en huile, on 
peut le manger en toute sécurité. » Madame Victoire 
fit aussitôt l'épreuve, le jus ne se figea point, et sa joie 
fut grande (i). 

Mais leur grand souci, c'est la défense des intérêts 
religieux; d'aucuns affirment qu'en tout et pour tout 
elles reflètent, comme un écho, les opinions de l'arche- 
vêché. Madame Henriette, à son lit de mort (ï?5i), 
demanda à son père la suppression de V Encyclopédie. 
Madame Louise, en 1770, entre aux Carmélites pour 
obtenir la conversion de Louis XV et racheter ses 
désordres par ce sacrifice. Quand on annonça la nou- 
velle à Madame Adélaïde, elle pleura beaucoup, s'em- 
porta contre le roi qui avait gardé le secret, et comme 
M me Gampan lui demandait si elle imiterait sa sœur, 
elle répondit naïvement : « Rassurez-vous, je n'aurai 
jamais le courage qu'a eu Louise (2). J'aime trop les 
commodités de la vie ; voilà un fauteuil qui me perd. » 



(1) Les faiseurs d'ana rapportèrent ce colloque imaginaire entre 
le roi et ses filles : c Mes enfants, j'ai une grande nouvelle à vous 
annoncer; votre sœur est partie cette nuit » Tout d'une voix elles 
s'écrient : c Avec qui? » 

(a) La dot réglementaire d'une Carmélite de Saint-Denis était 
fixée à 6,000 francs. Madame Louise remit 13,000 francs à la 
Prieure, c moitié pour moi, dit-elle humblement, et moitié pour 
ma bosse. » Les constitutions monastiques interdisent en effet, 
sauf des cas exceptionnels, d'admettre les personnes infirmes ou 
contrefaites, les postulantes penchées, selon le mot de saint Pierre 
Fourier. c Si vous les acceptez, ajoutait-il, vous aurez bientôt un 
hôpital au lieu d'un monastère. » Au reste, le roi fait à la maison 
de Saint-Denis une pension de 04,000 livres, qui servait surtout à 
payer les dépenses de la famille royale lorsqu'elle venait voir la 



294 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

M me Campan assigne on second motif, non moins natu- 
rel, à cette grande résolution : « Son Ame était élevée, 
elle aimait les grandes actions : il lui était arrivé son- 
vent d'interrompre une lecture pour s'écrier : « Voilà, 
qui est beau, voilà qui est noble! » Elle ne pouvait 
faire qu'un seul acte d'éclat : quitter un palais pour une 
cellule, de riches vêtements pour une robe de bure; 
elle l'a fait. » On pense involontairement à cette épi- 
gramme sur Chateaubriand qui prétendait ne plus vou- 
loir qu'une cellule : « Oui, une cellule, mais sur un. 
théâtre. » 

Le roi, les autres princesses, de nombreux prélats, 
parmi lesquels le nonce Doria Pamphili, appelé le Bref 
du Pape, à cause de sa petite taille (i), viennent souvent 
au couvent de Saint-Denis : Madame Louise reçoit la 
visite du roi de Suède, de Joseph II, du prince Henri 
de Prusse, de l'archiduc Maximilien, surnommé l'archi- 
bête par les amateurs de facéties faciles : « Tout le 
monde veut me voir, comme le Bœuf gras,. » gémit- 



princesse : pas de repas qui ne coûtât 2 à 3,ooo livres. Une Car- 
mélite écrit à ses Sœurs de la rue Saint-Jacques : < Le dîner avait 
été préparé par vingt-cinq cuisiniers de M. Bertin ministre, et la 
magnificence/du repas surprit le roi. Il y eut onze couverts pour 
le Roi, Monseigneur le Dauphin, Mesdames et les dames d'hon- 
neur. Dans une autre chambre à côté, étaient les seigneurs, dans 
une autre les écuyers, et une quatrième table dans le jardin, qui 
était aussi hors la clôture, pour les gardes-du-corps. » 

(1) c Tout respire ici la gaieté du ciel, » écrit-elle à une de ses 
sœurs. Cette gaieté dans les récréations, recommandée par sainte 
Thérèse, c'est Madame Louise qui le plus souvent la crée et l'en- 
tretient, c Je trouve que la gaieté dore la pilule de l'austérité. » 



LA COURJ SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 295 

elle (i). En même temps qu'elle déploie* d'admirables 
vertus de piété, d'humilité et de charité (2), qu'elle 
remplit au couvent tous les emplois, « sauf de porter 
la hotte à cause de sa bosse, » elle se constitue l'avo- 
cat, la femme d'affaires du clergé, écrit sans cesse aux 
.ministres, aux évêques et au roi, défend à Rome les 
jésuites menacés, supprimes en plusieurs, pays (3), 
continue de marquer un goût maladif pour les corps 
saints, de tracasser la Cour au nom du ciel. La reine 
chargea un jour M me Campan de faire habiller une 
poupée, en carmélite, afin que la jeune princesse se 
familiarisât par avance avec le costume de sa tante la . 
religieuse. Avec Mesdames Victoire et Adélaïde , elle 



(1) Le gouverneur du Dauphin dit pendant une de ces. visites : 
c Les péchés des Carmélites seraient les vertus de la Cour. » 

(2) Une de ses compagnes se préparant à la profession, la prin- 
cesse lui adresse ce gracieux billet : c Bonjour, petit ermite blanc. 
Gomment vous trouvez- vous de rentrée au désert? Je prie Dieu 
que tout votre chemin soit parfumé de roses qui vous embaument 
si fort de leur délicieux parfum, qu'elles émoussent toutes les 
épines dont elles sont ordinairement accompagnées. Je suis con- 
tente : vous êtes partie pour la solitude avec gaieté et beaucoup 
de courage. Ne vous effrayez pas des épreuves que vous pourrez 
avoir. Votre divin époux, qui vous attend, saura bien vous 
dédommager au centuple. Déjà, pendant dix jours de suite, 11 va 
s'unir à vous par la sainte communion. Son amour ne lui permet 
pas d'attendre que vous vous soyez donnée à lui.* Que vous êtes 
heureuse de vous consacrer à Dieu si jeune ! Priez pour celle qui 
n'a pu se donner à lui qu'à l'£ge qu'il est mort pour nous ! » 

(3) D'Alembert écrivait à «Frédéric II : « Il me semble que le 
Saint-Père fera une grande sottise de casser ainsi son régiment, 
des gardes par complaisance pour les princes. Il me semble que 
ce traité ressemble à celui des loups et des brebis, dont la pre- 
mière condition fut que celles-ci livrassent leurs chiens; on sait 
comment elles s'en trouvèrent !... » 



396 CINQUIÈME CONFÉRENCE 

poursuit de Sa haine toujours croissante Marie-Antoi- 
nette, cherche à la faire renvoyer dans sa famille, loi 
écrit des lettres impérieuses, fanatiques ; et même elle 
ose lui reprocher, comme un grand grief, son goût pour 
les coiffures élevées, les aigrettes, les soupers où. les 
hommes étaient admis à la table de la reine, les pro- 
menades en cabriolet au Petit Trianon (1). « Voici en- 
core une lettre de ma tante Louise,, soupirait celle-ci. 
C'est bien la petite Carmélite la plus intrigante qui 
existe dans ce royaume (2). » Enfin, elles en firent tant 
qu'elles perdirent leur crédit auprès de Louis XVI, qui 
avait commencé par suivre aveuglément leurs avis, et 
les avait comblées de grâces. On les pria d'aller habi- 
ter le château de Bellevue, on songea un instant à les 
expédier à Commercy, avec le titre de Gouvernante de 
Lorraine pour Adélaïde : « Un beau présent à lui faire, 
observe un contemporain, serait de lui donner par-des- 
sus le marché la Carmélite, afin que nous restions tran- 
quilles. » Hélas ! elles avaient à moitié entraîné dans 
leur cabale la propre sœur de Louis XVI, Madame Eli- 
sabeth, qui ne rendit justice à la reine que dans la pri- 
son du Temple, pendant les mois tragiques où l'on vit 
une fois de plus ce que l'âme d'une reine renfermait de 



(1) On attribua cette méchanceté à l'une des filles de Louis XV : 
c Une princesse prudente ne manque jamais d'héritiers. » 

(2) c Un de ces mots terribles et frappés au bon coin qui, en 
regard des montagnes de papier des apologistes, ont la durée et 
l'inflexible sévérité d'une médaille de bronze antique. » Le mot, 
s'il a été dit, mérite-t-il la réflexion de M. Jules Soury? 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 297 

grandeur héroïque et de stoïcisme chrétien (i), alors 
qu'elle resplendissait dans l'auréole d'un long martyre, 
qu'elle répondait aux infamies du tribunal révolution- 
naire : « J'en appelle à toutes les mères ! » Cri superbe, 
diamant du cœur, entré pour toujours dans le patri- 
moine moral de l'humanité ! 

On dit que le désespoir causé par l'édit de 1787, ren- 
dant l'état civil aux protestants, hâta la fin de Ma- 
dame Louise. Ce qui est certain, c'est qu'elle adressa 
à son neveu une véhémente épltre contre cette juste 
mesure, et qu'il lui ût une réponse très dure. On dit 
aussi que ses dernières paroles furent plutôt d'une 
Diane chasseresse que d'une sainte, que, dans son 
agonie, elle s'écria plusieurs fois : « Au Paradis ! Vite, 
vite, au grand galop ! » comme si elle croyait encore 
assister aux chasses de Louis XV. 

Mais si le rôle politique de Mesdames, à partir de 
1770, mérite le blâme, leur conduite envers Louis XV 
mourant est digne d'éloges. Alors que chacun s'éloi- 
gnait à l'envi de ce corps envahi par la petite vérole, 
atteint de putréfaction même avant que la vie ne l'eût 
quitté, elles s'installent à son chevet, et courent héroï- 



(1) Un jour que la reine accompagnait le roi dans nne visite à la 
célèbre manufacture de glaces de Saint-Antoine, le peuple se pré- 
cipita pour voir Leurs Majestés. « Madame, dit La Fayette à la 
reine, voyez comme le peuple est bon quand on va au-devant de 
lui. — Oui, Monsieur, répondit-elle, mais vous savez bien qu'il 
n'en est pas tout à fait de même quand il vient au-devant de 
nous. » L'allusion aux Journées des 5 et ft Octobre 89 contenait 
une leçon aussi fine qu'inutile à l'adresse de La Fayette. 



298. CINQUIÈME CONFÉRENCE 

quement le risque de la même maladie. Et pois vien- 
nent les années terribles, les années d'expiation, la 
monarchie écroulée, la famille royale tramée à l'écha- 
faud, l'anéantissement des espérances, l'odyssée lamen- 
table de l'émigration. "Madame Adélaïde, Madame Vic- 
toire, les deux dames qui « aiment mieux entendre la 
messe à Rome qu'à Paris, » selon le mot du baron de 
Menou, ne purent rester et mourir dans la Ville éter- 
nelle : elles s'éteignirent à Trieste, l'une le 8 juin 1799, 
l'autre le 18 février 1800. 

Toutes ces perfidies tombant d'en haut avaient fo- 
menté le doute populaire, semé la haine d'en bas, pré- 
paré le dossier des pourvoyeurs de la guillotine. Pen- 
dant une représentation d'Athalie où Marie-Antoinette 
assistait, le public applaudit avec fureur cette invoca- 
tion de Joad : 

Confonds dans ses desseins cette reine cruelle ! 
Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle, 
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, 
De la chute des rois funeste avant-coureur ! 

Pamphlets de la parole et de la plume pervertissent 
l'opinion publique européenne presque autant que l'opi- 
nion publique française. Comme Catherine II semblait 
y ajouter foi, le prince de Ligne lui répondit très à 
propos : « Madame, on ment au Nord sur l'Occident, 
comme à l'Occident sur le Nord. Il ne faut pas croire 
les porteurs de chaises de Versailles ; c'est comme si 
les cochers de Tsarskoë-Sélo écrivaient l'histoire de 
Votre Majesté. » Catherine H, criminelle envers son 



LA COUR SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 29$ 

mari, véritable courtisane couronnée, avait gagné son 
procès .devant ses contemporains parce qu'elle était un 
homme d'État. Marie-Antoinette, vertueuse, calomniée, 
le perdait parce qu'elle n'avait, ni par elle, ni par le 
roi, les vertus de gouvernement. > 

Ainsi glissa vers l'abîme une Cour gracieusement 
frivole, qui mit un rempart de fleurs entre elle et lé 
monstre, sourde aux avertissements des sages, insou- 
ciante des remèdes, incapable, même après le châti- 
ment, de faire son mea culpa, de comprendre pourquoi 
elle était frappée. Brusquement elle allait passer de la 
fortune à la confiscation, d'une fête aux détresses de 
l'émigration, d'une plaisanterie à la guillotine. Com- 
binent aurait-elle senti la nécessité d'une révolution qui, 
à ses yeux, n'avait d'autre résultat que de la ruiner et 
la tuer, que d'installer des abus agréables au plus 
grand nombre, au lieu d'abus agréables à quelques- 
uns ? Comment, à travers les proscriptions et les inas- 
sacres, à travers les événements formidables qui se 
précipiteront pendant vingt-cinq ans, aurait-elle deviné 
les bienfaits qui naîtraient de tant de misères , la 
liberté, l'égalité devant la loi, le respect des faibles et 
des humbles, l'amour de la patrie pénétrant l'âme de 
chacun, devenu indépendant des formes de gouverne- 
ment, et, malgré les incertitudes de l'avenir, malgré 
les poussées tumultueuses d'une démocratie mal orga- 
nisée, là confiance légitime dans le progrès, par le sen- 
timent de la tolérance, la solidarité humaine, le retour 
aux idées spiritualistes ? 



APPENDICE 



Un magistrat distingué, M. Feuilloley, me fait 
remarquer que j'ai à peine nommé le président Benoît- 
Champy, qui a publié plusieurs volumes, et, pendant 
très longtemps, eut un salon où fréquentaient, avec 
le monde du Palais, les artistes, les musiciens, où l'on 
faisait beaucoup d'esprit, de musique, où l'on organi- 
sait des chœurs, des charades et des comédies. Le bon 
ton n'y était pas collet-monté, la causerie s'épanouis- 
sait dans la plus aimable liberté. Bien que le cadre de 
mon travail m'oblige à de nombreuses et perpétuelles 
coupures, il convient de rappeler ici quelques ré- 
flexions de Benolt-Champy (i) : 

« Une seule considération devrait suffire à inspirer 
aux classes élevées le respect d'elles-mêmes : c'est que, 
si la foule n'imite pas toujours leurs vertus, elle imite 
toujours leurs défauts et leurs vices. 

« Le sens moral et intellectuel est comme un chemin 
sans plateau : il faut monter ou descendre. 



(i) Pensées du Président Benoit-Champy, i vol. Pion, 1879. 



APPENDICE 3oi 

« On a dit que les souvenirs sont les rides de l'âme ; 
pour moi, c'est tout le contraire, ils en sont la jeunesse. 

« Notre esprit nous sert à tromper les autres, et 
notre cœur à nous tromper nous-mêmes. 

« Il y a un âge où il faut se déûer du regain. 

« Lorsqu'on me parle de personnes douées d'une 
grande sensibilité, ce qui m'intéresse, c'est de savoir si 
cette sensibilité s'applique à elles ou bien à d'autres. 

« On prend l'habitude de penser comme on prend 
celle de ne penser à rien. 

« Chez les amis, il y a presque toujours un Oreste et 
un Pylade ; et, comme disent les légistes, un fonds do- 
minant et un fonds servant. 

« Dans le commerce habituel des hommes, le man- 
que de tact et de savoir-vivre fait plus d'ennemis que 
le manque de cœur. 

ce La tristesse est à la douleur ce que le sourire est à 
la joie. 

« Le goût a cet inconvénient qu'il dégoûte de trop de 
choses. 

« Qui n'a ressenti la fatigue de se trouver en face de 
gens qui, physiquement comme intellectuellement, sont 
toujours prêts à éternuer, et n'éternuent jamais ? 

a II y a un moyen facile de rendre bien heureux celui 
qui nous consulte, c'est de lui conseiller ce qu'il désire. 

« La société fourmille d'hommes qui n'ont que des 
demi-vertus ou des demi-défauts. 

« Il n'y a pas de cœur plus facile à toucher que celui 
d'une femme laide. 

« Il y a des rivalités de salon, comme il y a des riva- 



302 APPENDICE 

lités d'amour ; aussi n'est-ce jamais sans un secret dé- 
plaisir qu'un homme habitué à briller dans un cercle 
y voit pénétrer un nouveau venu. 

« L'urbanité, la bonne grâce, coûtent si peu et rap- 
portent tant ! 

« Le repos n'est pas plus l'oisiveté que l'activité n'est 
l'agitation. 

« La discrétion n'est une qualité qu'à la condition 
d'être pratiquée avec discrétion. 

« Il y a- des gens chez lesquels l'amitié est comme un 
thermomètre, qui monte ou baisse suivant qu'ils ont 
plus ou moins besoin de nous. 

« Ce n'est pas une raison, parce qu'un peuple man- 
que de moralité, pour qu'il dispense d'en avoir, ceux 
qui le gouvernent. 

« C'est souvent par vanité que l'on parle, et c'est 
quelquefois aussi par vanité que l'on se tait. . 

« La violence est un feu qui alimente en même temps 
qu'il consume nos passions. 

« Le monde finit toujours par mettre chacun à sa 
place. 

a Sous les dehors de la politesse, le monde sait tou- 
jours faire sentir à un homme qu'il n'a pas d'estime 
pour lui. 

« Ce qui nous révolte le plus dans le mensonge, c'est 
que le menteur cherche à nous prendre pour dupes. 

« L'ambition et l'avarice sont deux passions qui s'ac- 
croissent et s'irritent par les satisfactions qu'elles 
reçoivent. 

« Quelque esprit que vous ayez, celui qui arrive; à 
propos en a encore plus que vous. 



APPENDICE 3oS 

« Il y a un égal danger à vivre trop exclusivement 
dans le monde ou dans la retraite ; dans ce dernier cas 
on vit trop avec soi-même, dans le premier cas on n'y 
vit pas assez. 

« Rien ne charme plus, chez un vieillard, que la jeu- 
nesse de l'esprit et du cœur, unie à la gravité des 
mœurs. 

« Il est des temps où, pour un homme politique, c'est 
se mettre en lumière que se tenir dans Pombre. 

« Dans la jeunesse, on s'étourdit sur la vie; dans la 
vieillesse, on s'étourdit sur la mort. 

« Le monde tient compte des qualités superficielles 
plus que des qualités réelles ; c'est ainsi qu'il apprécie 
plus la grâce et Famabilité que la vraie bonté, les at» 
tentions délicates que le dévouement, le brillant que la 
solidité de l'esprit. 

« Presque toutes les femmes se croient assez fortes 
pour ne jamais dépasser les limites d'une tendre amitié ; 
c'est cette illusion qui les perd. 

« Les femmes ont généralement peu de pitié les unes 
envers les autres pour les fautes du cœur. 
* « L'expérience nous sert plus encore à ^regretter les 
fautes passées qu'à nous préserver de celles à venir. » 



ERRATA 



Page 76, note, lisez : comme un mouton que le diable... 

Modifier ainsi la première phrase de la page 104 : 
ce Non content de cela, il adressa à M. Grotius, alors 
ambassadeur de Suède en France, qu'il ne connais- 
sait point, un discours auquel il avait fait un mauvais 
commencement et une mauvaise fin; mais le reste 
était de Balzac. » 

Page 116, ligne 17, au lieu de Falon lisez : Falcon. 

Page 264? ligne a8, deux t à quitte au lieu de trois. 



TABLE DES MATIÈRES 






Avant-propos vu à xxit 



I. — Les Magistrats et la Société française. 

La vie des Magistrats sous l'ancien régime : ils partici- 
pent discrètement au mouvement mondain ; noblesse 
de robe et noblesse d'épée. Etienne Pasquier : con- 
versation chez la duchesse de Retz. Les gens de robe 
à la Cour de Marguerite de Valois, à l'Académie de 
Charles IX et de Henri III : Du Faur de Pibrac. 
Mauvais goût de l'éloquence judiciaire; heureuses 
exceptions. Moralistes, prédicateurs, reprochent aux 
magistrats d'alors de manquer d'indépendance et d'im- 
partialité : en réalité, les fautes et les abus demeurent 
le fait d'une minorité; les fleurs de lis avant gravées 
dans le cœur, Épîtres latines de l'Hospital : Les aboie- 
ments des plaideurs, L'Hospital, chancelier de la du- 
chesse de Berry, devient « le ministre de la littérature 
française. » Il est au xvi* siècle un des premiers apô- 
tres de la tolérance; dîner plus éloquent en paroles 
qu'en mets 

Les Lamoignon. — Mot de Malesherbes. — Chrétien de 
Lamoignon et ses réceptions à Baville. — Madeleine de 
Lamoignon remplit le grand ministère de l'aumône; 
Guillaume de Lamoignon inspire à Racine Les Plai- 
deurs, à Boileau V Arrêt burlesque et le Lutrin; sa pe- 
tite académie. — Tallemant des Réaux médit plus 
qu'il ne calomnie : la présidente Tambouneau, son aven- 
ture au bal. — Madame Saulnier et Zaga-Christ. — 
Traits du chancelier. Séguier, sa théorie des deux con- 
sciences; le dernier Séguier. — M. de Bernay lègue son 



3û6 TABLE DES MATIERES 

cuisinier par testament au président Le Goigneux. — 
Aphorisme cynique du président de Chevry ; son épita- 
phe. La comédie de société et les gens de loi. Le salon 
de la présidente de Thoisy 20 à 33 

Constitution des corps judiciaires : les charges devien- 
nent en fait des fiefs héréditaires. L'édit de Paulet. 
L'inamovibilité fut la conséquence juridique de la vé- 
nalité des charges. Loi du aa frimaire an VIII. Viola- 
tions du principe de l'inamovibilité. Qualités et travers 
de l'ancienne magistrature. Importance du Parlement 
de Paris. 

La société de Louis de Gaumartin. Les gronda jours 
d* Auvergne. La famille de Gaumartin ; son fils aîné re- 
çoit Voltaire au château de Saint-Ange. Les Gaumartin 
représentent le type du magistrat honnête homme : ce 
qu'on entendait autrefois par honnête homme. Opi- 
nion de Montaigne. — Au xviii* siècle on voit apparaître 
le magistrat philosophe et libéral ; il réclame les États 
généraux qui vont tout d'abord supprimer les Parle- 
ments . 33 à 43 

Toussaint Rose, marquis de Coye, secrétaire principal du 
Cabinet de Louis XIV; son crédit à la Cour, démêlé 
avec le prince de Gondé. Riposte au duc de La Feuil- 
lade. La présidente Portail, petite-fille de Rose; il meurt 
sur un bon mot. — Bernard de La Monnoye, ses Noêls 
bourguignons. — Les magistrats grippés ou collection- 
neurs. — Conseil à Louis XIV : il faut baiser les pieds 
des papes et leur lier les mains. — Un curieux universel, 
Nicolas Fouquet; ses collections; Vaux-le- Vicomte ; 
Fouquet protège les artistes et les poètes; grand tra- 
vailleur et grand épicurien. Vers de La Fontaine. La 
politique de l'alibi. - Louis XIV à Vaux. Fête histo- 
rique 43à54 

D'Aguesseau; érudition, intégrité, faiblesse de caractère. 
Un prodige de mémoire. L'art de défendre son temps 
et son travail. Racontar de l'avocat Marais. Les familiers 
de d'Aguesseau au château de Fresnes; Louis Racine; 
quelques mots du chancelier. — Impromptu prêté à 
M. de Nicolaï. — Le premier président de Harlay, son 
portrait par Saint-Simon : dits et redits de Harlay. — 
Au xviii* siècle, le goût de la sociabilité progresse à 
pas de géant ; femmes de magistrats. — Hénault. La 
déclaration de majorité du roi ; Hénault compose les 
discours de Louis XV, du Régent et du premier prési- 
dent. Jugement de M»« du Deffand : liaison de Hénault 



-J 



TABLE DBS MATIÈRES 3c±y> 



avec celle-ci. — La présidente Dreuilhet, son remède 
contre la tentation, bouts-rimés. — Hénault surinten- 
dant de la maison de la reine. Vie intime de Marie Lee- 
zinska, son esprit, ses reparties. La confession de 
Hénault, le Chant du cygne. Portraits du premier prési- 
dent de Mesmes, de Pabbé Menguy et de l'abbé Pucelle. 54 à 77 

Montesquieu ; ses aphorismes sur les femmes ; il y a chez 
lui une certaine sécheresse de cœur. Opinion de la du- 
chesse de Ghaulnes, de Maupertuis, Garât, d'Alembert, 
sur Montesquieu : il excelle à tirer de chacun sa sub- 
stance médullaire ; sa conversation, riposte à une en- 
nuyeuse. Salons parisiens et bordelais fréquentés par 
Montesquieu. Simplicité de ton et de manières; par- 
court ses terres un bonnet de coton blanc sur la tête. 
Séjour à Lunéville auprès du roi Stanislas. — Le pre- 
mier président de Brosses : Lettres familières écrites 
d'Italie. La société dijonnaise très brillante au xviii* siè- 
cle. Fête donnée par M. Ghartraire de Montigny. Amis 
parisiens du président de Brosses ; il joue la comédie 
à Neuville-les-Dames. — Le président Bouhier ; son 
hôtel, sa bibliothèque à Dijon, ses n5 correspondants ; 
lettres de Marais, de Valincourt. — Relations de Bou- 
hier à Paris. — Le président de Salaberry. — La Chalo- 
tais. — La correspondance du président Dugas et de 
Saint-Fonds 39 à 101 

Magistrats littérateurs et lettrés : La Boêtie, Montaigne, 
Hai du Ghatelet, Bazin de Bezons, Salomon. Épigram- 
me contre le premier président Portail. Lefranc de 
Pompignan. Magistrats académiciens. — Brillât-Sava- 
rin : axiomes et anecdotes tirés de la Physiologie du 
goût; rapports entre la sociabilité et Part de bien man- 
ger. — Charles Renouard. — Dupin : son interprétation 
de la Révolution de i83o, le jugement de Ponce-Pilate. 
— Une riposte de Berryer. Le premier président De- 
vienne. MM. Durand, Gi lard in. — Les réceptions du 
président Émerigon à Bordeaux. — L'autorité morale 
des magistrats a diminué ; leur mode de nomination : 
difficulté de leur situation en province. — Salons de 
magistrats depuis 1860 : MM. Troplong, Arthur Desjar- 
dins. Le salon de M- Charles Cartier. — La magistra- 
ture depuis deux siècles se fond de plus en plus avec 
la société de l'époque ; elle s'est imprégnée de tolérance 
et de modernité 101 à io3 



1 

I 



308 TABLE DES MATIÈRES 



II. — Une femme premier ministre. 

Les femmes d'État. — Lady Churchill duchesse de Marl- 
borough ; elle aime « à jeter sa pensée dehors. » Défauts 
et qualités. Son amitié avee la princesse Anne. <r La 
reine Sarah, le vice-roi, » — Disgrâce de la duchesse, ses 
soixante ans d'arrogance, son testament. — Marie de 
La Trémouille, princesse de Chalais, duchesse de Brac- 
ciano et princesse des Ursins ; sa beauté, sa passion des 
affaires, sa vie et ses réceptions à Rome. Innocent XI et 
la mode du décolletage à outrance. La princesse est 
désignée pour le poste de camarera-mayor auprès de 
la jeune reine d'Espagne ; son portrait par Saint-Simon. ia3 à i36 

Situation de l'Espagne à la fin du xvii» siècle ; nos aïeux 
au xvii» siècle plus riches, mieux gouvernés, plus heu- 
reux que les Espagnols. Paresse fabuleuse de ce peu- 
ple ; corruption et concussion, absence de sens prati- 
que, mépris de l'industrie ; l'agriculture en détresse. 
L'Inquisition était populaire malgré tout. Despotisme 
de l'étiquette : les bas de la reine, la Golille, le Ton- 
tillo. Régicide produit par ce. rituel implacable. Les 
deux perroquets de la reine. L'ennui espagnol. Une 
envie de femme grosse : Deux soufflets à une camarera- 
mayor. Distractions de la reine : beaucoup crurent 
qu'elle mourut empoisonnée. — Qualités du peuple 
espagnol : énergie, fierté, héroïsme; il s'élance aux 
hyperboles de l'action et de la pensée. Les reliques de 
la duchesse d'Albe. L'admirateur réputé le plus galant. 
Les femmes exigent l'amour comme une dette : opi- 
nion de la marquise d'Aicanizas. — Les fous d'amour 
officiels à la Cour. Troupes de flagellants. Trait d'un 
prédicateur espagnol . . . i36 à 147 

L'Europe proteste les armes à la main contre le testa- 
ment de Charles II ; succès des coalisés. Régiments de 
Capucins. — La princesse des Ursins, grâce à l'amitié 
de la reine, gouverne pendant treize ans. Rançon de 
l'ambition satisfaite. Lettre à la maréchale de Noailles. 
Conseils de Louis XIV à son petit-fils. Œuvre poli- 
tique de la princesse. Menacée plusieurs fois dans 
son pouvoir ; nouvelle journée des Dupes. « Pour ma- 
riés, non ! » M M des Ursins à Versailles ; son retour en 
Espagne. Mort de la reine Marie-Louise. Le roi épouse 



TABLE DES MATIÈRES ^OQ 

Elisabeth de Parme; scène dramatique entre celle-ci et 
la princesse des Ursins; disgrâce foudroyante. Der- 
nières années i47 à 166 

III. — Le Salon de la marquise de Lambert. / 

j 

Deux puissances sociales, les salons et l'opinion pu- 
blique. Au xviii 6 siècle, les salons étendent leur domi- 
nation en tous sens, l'opinion publique se constitue et 
s'organise. — Le salon de la marquise de Lambert est 

un des derniers du xvip siècle, le premier du xvm«. \ 

Traits communs avec la marquise de Rambouillet. Pré- 
ciosité et marivaudage. Différences entre les deux .'; 
ruelles : le souci de la modernité. Conseil de M** de 
Lambert à M Ue de Launay ; son cabinet est pendant 
vingt ans l'antichambre de l'Académie française. Sa 
famille, son mariage. Axiome du président Le Coigneux 
de Bachaumont : « Un honnête homme doit vivre à la 
porte de l'église et mourir dans la sacristie. » Le Mardi 
et le Mercredi de la marquise, caractère de ces récep- 
tions. Quatrain de Sainte-Aulaire. — Sermons de ga- 
lanterie platonique. Les familiers du salon; quelques 
brebis galeuses. Louis de Sacy, Mongault, Ghoisy, Ghau- 
lieu, les Boivin. L'abbé Terrasson : sa confession In 
extremis. Un héros de roman, le marquis cje Lassay, 
surnommé : le Don Quichotte moderne; réplique im- 
pertinente. M me de Lambert reçoit des comédiens. . . i66ài83 

Les deux héros du salon, Fontenelle et La Motte. L'es- 
prit et le talent de Fontenelle, son mot à Diderot. La 
sérénité n'est point l'indifférence. Trois choses aimées 
et incomprises. — La Motte et la duchesse. du Maine : I 

une affection automnale. Joute épistolaire entre la ! 

châtelaine de Sceaux et l'Académicien. Pour l'amour 
de sa bergère, celui-ci trahit la langue française. — 
La marquise de Lambert moraliste : elle propose un j 

idéal moyen qu'elle a commencé par réaliser elle-même; 
correspond avec Fénelon. Éloge tempéré de la reli- 
gion. Devoirs envers le prince, envers les supérieurs, 
les égaux, les inférieurs. Devoirs de société proprement 
dits. Pensées sur les femmes : ce qu'elles doivent 
apprendre, ce qu'elles doivent faire; inconséquence 
des hommes vis-à-vis d'elles. — Débauches <P esprit de 
la marquise ; elle a tout ensemble le désir et la terreur 



3lO TABLE DBS MATIÈRES 

de la renommée : critiques de La Rivière. Quatrain de 
Voltaire. — Le Traité de la vieillesse. — Une métaphy- 
sique d'amour. — Les grands causeurs au xvm e siècle 
ont une maison qu'ils adoptent plus spécialement, 
mais ne se confinent pas dans un seul cercle. Les 
Pagodes. Ce qui fait l'originalité, le charme d'un salon. i85 à 207 



IV. — Madame de Tencin. 

Politicienne consommée, grand ministre de l'intrigue, 
M me de Tencin a tous les vices de l'âme et tous les dons 
de l'esprit. Opinion de l'abbé Trublet. Circonstances 
atténuantes. L'autorité paternelle demeurée fort despo- 
tique au xvin e siècle ; le mariage considéré comme une 
institution destinée à perpétuer le nom, à augmenter 
l'éclat de la race; tristes résultats de cette conception. 
La Semaine d'une Coquette. M Be d'Esparbès et Louis XV. 
— Le cloître, les vocations forcées violentaient l'âme 
plus gravement encore. Claudine Guérin de Tencin 
entre au couvent des Augustines de Montfleury, bien 
décidée à ne pas observer les trois vœux de clôture, 
pauvreté et chasteté. Elle est admise comme chanoi- 
nesse au chapitre de Neuville ; son arrivée à Paris en 
1312. Prétendants heureux. Un instant distinguée par 
le régent, elle <i vient la maîtresse reconnue de Du- 
bois et domine chez lui à découvert. Sa liaison avec 
Le Camus Destouches : naissance de d'Alembert. Der- 
nière aventure galante : La Fresnais l'accuse de tenta- 
tive d'assassinat, et se tue chez elle . . 907 à aig 

Ambition, manèges du frère de la chanoinesse. Une 
conversion facile et bien récompensée. Tencin part 
pour Rome avec la mission de négocier pour Dubois le 
chapeau de cardinal ; ses intrigues au conclave. Billet 
galant à la princesse Borghèse. Portraits de Tencin par 
Saint-Simon et le président de Brosses. Tencin cardi- 
nal, ministre d'État; ses mémoires au roi composés par 
Mably. Fleury met Louis XV en garde contre le génie 
cabaleur du cardinal et de sa sœur : « Les gens d'es- 
prit font beaucoup de fautes en conduite, parce qu'ils 
ne croient jamais le monde aussi bête qu'il l'est. » Cor- 
respondance de la chanoinesse avec son frère et le duc 
de Richelieu ; sagacité, divination; dès 1743 elle prophé- 
tise la Révolution. La politique n'est pas une œuvre de 



TABLE DES MATIÈRES 3ll 

saints ni de philosophes. Lettres de M ma de Tencin sur 
Louis XV. Réplique d'un vieux duc au roi. Observation 

de M ma de Talmont au duc de Richelieu 219 à 23a 

Le salon de M»« de Tencin : elle y fait entrer les affaires 
ecclésiastiques, politiques, académiques, tout en prati- 
quant la séparation des genres; donne deux dîners 
par semaine ; impose ses bienfaits aux gens de lettres ; 
son art consommé d'entrer dans leurs soucis d'affaires, 
de santé ou de gloire. Conseils à M»« Geoflrin, à Mar- 
montel. C'est un salon d'hommes : ses Bêtes, sa Ména- 
gerie. Les parents de la chanoinesse. M œe de Ferriol, le 
président de Tencin, M m « de Grolée : confession en deux 
lignes. Un compliment compromettant. Désir mal 
compris. D'Argental et Pont de Veyle. — Marmontel et 
Marivaux sur le cercle de M« de Tencin. Vingt salons 
dans un salon. Le Comte de Comminges et le Siège de 
Calais : Qualités et défauts de ces romans. Pensées de 
M— de Tencin. Conclusion a3a à afa 



V. -~ La Cour sous Louis XV et Louis XVI. 

La Cour existe partout, mais elle offre des variétés infi- 
nies. — Philosophie de l'étiquette. — La Cour sous 
Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. — Le code du cérémo- 
nial, son rituel, sa casuistique. — Polissons ou salonistes. 

— Aveu de La Fare à la duchesse de Bourgogne. — 
Désespoir historique d'un vieux savant. — Un amuse- 
ment de Monsieur le Dauphin : attitude de ce prince 
devant son père, sa société; comment il choisit La 
Vauguyon comme gouverneur de ses fils 243 à 258 

Dépenses de la Cour : elle. coûte très cher. — Le lever et 

le coucher du Roi. — Les releveurs. — Passion de 

• Louis XV pour la chasse ; réponse du premier piqueur. 

— La plaie morale.de ce prince : absence de volonté, en- 
nui, égoisme; un dégénéré. — Réflexions de Dufort de 
Cheverny et de M m « de Genlis. — Escrocs à la Cour. 

— Louis XV et Darboulin. — Soupers intimes dans les 
Cabinets : impressions du duc de Croy. — M m « de Pom- 
padour; ses talents naturels et acquis; elle protège les 
écrivains et les artistes qui la protègent à leur tour 
devant l'opinion publique; sa mort; la véritable parole 
prononcée par Louis XV le jour de son enterrement. 258 à 231 

Le prestige de la Cour décline encore sous Louis XVI. — 



m 



3l2 V * TABLE DBS MATIÈRES • 

« » 

Qualités du nouveau .roi f*H ne possède pas la volonté : * 
de ses vertus; sa vie d'apparat; refait son éducation; * 
adore la chasse comme tous les Bourbons. — Anecdotes 
sur la visite de Joseph II à son beau-frère. — Les 
grands et petits voyages à Fontainebleau.— Prétendues 

' orgies bachiques de Louis XVI. — Le Veau qui sue. — . 
Petit catéchisme de des Gars. — Passionnettes de la 
reine ; hommage de Walpole. — Métamorphose par- v 
tielle et tardive. — Marie -Antoinette rencontre ses 
pires ennemis dans la famille de son mari; ses décep- 
tions en amitié . . .« 27iàa84 

Hostilité sournoise du comte de Provence contre la 
reine. — Madame Déficit — Le quatrain de Lemierre.— 
Mesdames tantes du roi. — Elisabeth infante.de Parme. 

— Les filles de Louis XV à Fontevrault. — Existence de 
décor et de représentation ; dès l'âge de douze ans, 
elles donnent des bals. — Un chapelain qui officie en 
prélat. — Tendresse de Louis XV pour ses filles : les 
mercuriales s'échangent par lettres. — La dent de 
Madame Victoire. — Comment Madame Adélaïde 
voulait détruire la nation anglaise. — Les peurs de 
Madame Sophie. — Gourmandise et scrupules. — 
Madame Louise carmélite; sa vie au couvent de Saint- 
Denis ; elle se constitue la femme d'affaires du clergé» 

— Courageuse attitude de Mesdames au lit de mort de 

Louis XV. — Réponse du prince de Ligne à Catherine IL a85 à 3oo 



Appendice. 
Pensées du président Benoît-Champy 3oo à 3o£ 



LA CHAPELLE-MONTLIGBON (ORNE). — IMP. DE MONTLIGEON 



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