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Full text of "La tradition chevaleresque des Arabes"

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LA 

TRADITION CHEVALERESQUE 

DES ARABES 



Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1919. 



DU MftMI-: AUTEUR : 



Le Jardin des fleurs. Et^sais sur la poésie arabe. Pré- 
face (le Jules LeiiKu'lre, de l'Académie française. Un vol. 
in-i6. 

(Mercure de France). 



lAllIS. TVl'. I LON-.NOLHHIT ET C'', 8, RUE GABANCIKHE. — 23317. 






WAGYF BOUÏROS GHALl 




Pi 










PARIS 

LIBRAIRIE PLON 
PLON-NOURRIT et C'% IWPUIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRE — 6« 



4919 

Tous droits réservés 



Copyright 1919 by l'Ion-Nourrit cl C*. 

Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour ious pays. 



« L'humanité, pour porter son fardeau, a besoin de 
croire quelle n'est pas complètement payée par son 
salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre 
est de lui répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de 
pain. » 

Ernest Renan. 



LA CHEVALERIE 



ORIGINES DE LA CHEVALERIE 



« 11 serait curieux que, dans le 
cours des Croisades, la poésie 
arabe, par je ne sais quelle in- 
fluence secrète, eût contribué à 
former l'idéal moral des cheva- 
liers de France. » 

J. Lemaître. 



Il est dans la langue française un mot noble entre 
tous par son origine et par la vertu qui s'en dégage, 
c'est le mot : chevalerie. On ne peut le prononcer sans 
émotion, car il marque une évolution profonde dans les 
mœurs et les sentiments des hommes et il résume et 
renferme toute l'histoire de la France, laquelle est le 
plus admirable roman de chevalerie qu'il ait été donné 
à un peuple de réaliser. 

Nous n'essaierons pas de définir la chevalerie. 
Ensemble d'idées et de mœurs, de sentiments et d'in- 
stitutions, la chevalerie ne saurait tenir dans une 
formule. Inspirée et dirigée par le Clergé en vue de 
défendre la Chrétienté, elle présente à ses débuts le 
caractère d'une institution religieuse, pour ne pas dh'e 

I 



a LA TR.VDITION' CHEVALERESQUE DES ARABES 

sacerdotale. Mais elle ne tarde pas à s'émanciper de 
la tutelle des {nrlrcs et des moines, j)our ilevonir mon- 
daine, galante et humaine. Dès le douzième siècle, elle 
élargit le champ de sa noble activité — elle ne se 
borne pas à proléger l'Eglise; elle se fait le défenseur 
du faible contre le fort, le soutien de l'opprimé contre 
l'oppresseur. Et quand l'institution tombe et disparaît, 
la Chevalerie demeure. Elle n'est plus l'apanage des 
seuls Chevaliers, elle est le patrimoine de tous les 
Français. Dès lors, c'est la France entière, et non plus 
quelques-uns de ses enfants, qui assume la charge de 
défendre les intérêts des Chrétiens dans les pays de 
l'Islam, de protéger toutes les faiblesses, de punir l'in- 
iustice où qu'elle soit commise, de prendre en mains et 
de faire triompher toute cause juste ou généreuse. 
Cependant ce rùle glorieux ne suflil pas à la France. 
Non contente d'être le soldat du droit, elle s'en fit 
l'apôtre; elle parcourut le monde pour planter, même 
en terrain ingrat, l'arbre de la liberté et pour faire 
régner la fraternité parmi les hommes. Elle ouvrit les 
trésors de son cœur à tous les peuples : tous y puisè- 
rent, et par elle l'humanité devint meilleure. Aussi le 
mot Chevalerie n'évoque-t-il pas seulement Charle- 
magne et ses douze pairs, ni les Croisades, ni Fontenoy, 
ni l'indépendance de l'.Vmérique, ni les guerres de la 
Révolution, ni l'affranchissement de la Grèce, ni la 
libération de l'Italie, ni la Marne, ni Verdun — il 
évoque aussi la vaillance désintéressée, le sacrifice indi- 
viduel et collectif pour une idée, la défense du faible, la 
religion de l'honneur, le culte de la beauté morale, et il 
évoque encore la bonne humeur souriante dans le dan- 
ger, la grâce alliée à la force, la courtoisie et la généro- 



LA. CHEVALERIE 3 

site envers l'ennemi : toutes vertus éminemment 
françaises. 



Ce qui distingue la Chevalerie de la civilisation grec- 
que ou romaine, c'est 1 éclosion et l'épanouissement de 
sentiments nouveaux, inconnus des Anciens, tels : le 
sentiment de l'honneur, qni prescrit de ne jamais ter- 
giverser avec le devoir, de ne pas calculer avec le 
danger, de laver l'injure dans le sang; la religion delà 
parole, qui commande de mourir plutôt que de trahir 
son serment; la protection gratuite et désintéressée du 
faible et de l'opprimé; Ihumanité dans le combat 
et la générosité après la victoire ; tel le respect de la 
femme, et enfin ce caractère que revêt l'amour, qui, de 
simple et accessoire qu'il était, devient ralTmé, exalté, 
mystique, le but et le mobile des actions des hommes. 
Or, ces qualités distinctives de la Chevalerie se retrou- 
vent en germe ou en complet développement sous des 
climats divers et dans un certain nombre de pa\s et de 
siècles : chez les Perses, chez les Arabes, chez les Scan- 
dinaves, chez les Germains, pour ne pas parler des 
Japonais, des guerriers de Sumatra, ni des Maoris de 
la Nouvelle-Zélande... Et la question se pose de savoir 
si la Chevalerie est une tendance naturelle de l'âme 
humaine, ou bien si elle a été empruntée à un peiiple 
par d'autres peuples. Quelle est, en d'autres termes, 
l'origine de la Chevalerie ? A-t-elle germé spontanément 
de l'âme et du sol français, ou bien a-t-elle puisé à une 
source étrangère son idéal et ses lois? 



4 l.\ rR\l)IT10> CIIEVAI.EUESQUE DES AIWRES 

Et d'abord, à quelle époque apparaîl la Chevalerie 
en France? 

Les liistoriens et les lillcratcurs — la Chevalerie 
appartient autant, sinon plus, à la poésie (ju'à l'histoire, 
puisqu'elle représente l'un des plus beaux rêves de la 
pensée humaine et fjn'elle n'est, somme toute, qu'un 
élan soutenu vers l'idôal. l'ian entretenu moins par le 
courage et la vertu des guerriers que par la verve et le 
génie des poètes, — les historiens et les littérateurs, 
disons-nous, donnent à cette question des réponses 
diverses et contradicloires. Les uns font remonter la 
Chevalerie « aux Mérovingiens et même avant, à des 
temps, remarque M. de Sainte-Palaye. où celte institu- 
tion n'était pas encore connue » (i) ! l^s autres an temps 
des Croisades (3). Chateaubriand en fixe la naissance à 
une époque comprise entre 700 et 753(3), tandis que 
S. de Sismondi constate (pie <' [)Ius on étudie l'histoire, 
plus on voit que la Chevalerie est une innovation pres- 
que absolument poétique : On n'arrive jamais à trou- 
ver par des documents authentiques le pays où elle 
régnait; toujours elle est représentée à distance; et 
tandis que les historiens nous donnent une idée nette, 
déliùllée, complète des vices des cours et des grands, 
de la férocité ou de la corruption de la noblesse et de 
l'asservissement du peuple, on est étonné devoir, après 



(i) Lacurnc de Siinle-Palaye, Mi'nioircs sur l'ancienne Chevalerie, 
t. I, note I do la secciidc partie. 

(j) Voir J.-J. Ampère, Mélamjes d'histoire liltt'rairc et de litléro- 
iure, t. I, pp. a48 et suiv. 

Uarllx'lcmy Saiiil-Hilaire, Mahomet cl le Coran. 

(3) Clialeauljriand, /l;in/vsi; raisonnée de l'Histoire de France, 
p. 38G. 



L.V CHEVALERIE 5 

un laps de temps, les poètes animer ces mêmes siècles 
par des fictions toutes resplendissantes de vertus, de 
grâces et de loyauté ! » (i) 

Cette question de date n'est pas la seule qui divise 
les auteurs. Le Chevalerie dans son ensemble, quoi- 
qu'elle ait fait, à différentes époques, l'objet d'études 
consciencieuses — et par cela même semble-t-il — a 
ouvert un champ immense à la discussion et aux polé- 
miques. Chaque écrivain l'a envisagée à un point de 
vue particulier et l'a étudiée selon ses sympathies ou 
ses passions. Les uns la confondent avec la féodalité, 
les autres la considèrent comme une dignité exclusive- 
ment réservée à la noblesse; pour ceux-ci elle se pré- 
sente comme une institution fixe, nn système régulier 
avec des doctrines et des lois précises pratiquées partout 
et d'une manière uniforme; pour ceux-là, au contraire, 
elle est un système complexe de mœurs et d'opinions, 
un idéal de perfection morale, sociale et militaire, assez 
généralement convenu, mais auquel chacun aspirait 
librement, noble ou manant. Il n'est pas jusqu'au mot 
de u Chevalerie w qui n'ait fait l'objet de recherches... 
et de trouvailles étymologiques, parfois assez inatten- 
dues. Un membre de l'Académie des Sciences, Belles- 
Lettres et Arts de Marseille n'a-t-il pas pris la peine 
de faire dériver le mot Chevalerie de « Cherval ou 
Chelval, nom des hauts-de-chausses qui, chez les 
Musulmans, étaient les signes distinctifs du fêta ou 
preux » (3)? 

(1) s. de Sismondi, De la littérature du Midi de la France, t. I, 
pp. 90 et 91. 

(2) Mémoires de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de 
A/'-Tsei/ie, volume : Années 1 868 à iSB/i, p. 267 ; article de H. Guys. 



6 LA. TRADITION CHEV VLEllESQUE DES ARABES 

Rien d étonnant dès lors que l'origine de la Chevale- 
rie nous soit présentée à grand renfort d'arguments 
historiques ou poéticiues, solides ou subtils, comme 
étant exclusivement romaine (i), ou exclusivement 
arabe ta), germaine (3) ou chrétienne (A). Quelques 
auteurs plus conciliants lui découvrent une origine 
germaine, arabe et chrétienne à la l'ois {^)... 

Toutes ces discussions reposent, à notre avis, sur 
une erreur fondamentale qui consiste à étudier la Che- 
valerie u une et indivisible », comme une institurKju 
immuable, un bloc puissant ayant toujours revêtu, 
depuis sa formation jusqu'à sa disparition, les mômes 
formes et les mêmes caractères. 11 faut plutôt la consi- 
dérer comme une œuvre humaine sujette à change- 
ments, à modifications, à évolution. La Chevalerie, 
avons-nous dit, est un ensemble d'idées, de mœurs, de 
sentiments et d'institutions — or cet ensemble ne cessa 
pas un instant de se modifier, d'évoluer au cours des 
siècles. Il Y eut ainsi plusieurs étapes, plusieiu'S trans- 
formations, plusieurs Chevaleries, peut-on dire. Il faut 
s'arrêter à chacune de ces étapes et en fixer la date, 
considérer chacune de ces transformations et en recher- 



(i) Père Honoré de SaintcMarie, DisserUtlions historiques et cri- 
tiques sur la Chevalerie ancienne ei moderne. 

(a) .\. de Beaumoiit, liecherches sur l'origine ilu blason. 
J. Oelecluse, Iloland ou la Chevalerie. 
L. Viardol, Histoire des Arabes et des .Maures d'Espagne. 

(3) A. de Barllii'Ieiny, iJe la qualification de Chevalier. 
Lacurne de Sainte-Palayc, .Mi'moircs sur l'ancienne Chevalerie. 

(4) Gantier : La (Chevalerie. 

(5) J.-J. Anipîro, M l'iangea d'histoire litti'rairc et de littérature. 
Chateaubriand, 0/>. cil. 

Herder, Id.'es sur la philosophie de l'histoire, Iraduclioii de 
Quinet. 



LA CHEVALERIE 7 

cher les causes, étudier séparément chacune de ces 
Chevaleries successives et les étudier dans leur ensem- 
ble, si l'on veut avoir une idée complète de la Chevale- 
rie. 

Tel n'est pas le but que nous nous proposons, et il 
nous sufïîra de rechercher les influences qui ont pu 
présider à la création et au développement de la Che- 
valerie, pour en élucider les origines. 

Les dictionnaires définissent la Chevalerie : « Une 
institution militaire, féodale, propre à l'ordre de la 
noblesse et dont les membres étaient religieusement 
consacrés. » Encore que cette définition ne soit pas 
exacte — car tout chevalier pouvait conférer la Cheva- 
lerie et des vilains pouvaient être armés Chevaliers, — 
elle est surtout incomplète. Elle n'envisage en effet que 
l'ossature de la Chevalerie, sans tenir compte du souf- 
fle qui l'anime. Or il est essentiel, pour démêler les 
origines de la Chevalerie, de distinguer l'Ordre, la 
forme extérieure de la Chevalerie, d'avec l'idée, l'âme, 
les sentiments qu'elle exalte; car a on a souvent pris la 
réception des Chevaliers pour la Chevalerie elle- 
même » (i). 

S'appuyant sur un texte de Tacite, la grande majorité 
des auteurs voit dans la coutume des Germains « de 
remettre solennellement la lance et le bouclier au jeune 
aspirant jiigé capable de porter les armes » (2) l'ori- 
gine de la Chevalerie. La cérémonie dont parle Tacite 
était pratiquée en France dès le temps de Charlemagne 
et même du temps des rois de la première race — ce 



(i) Lacurne, t. I, p. 12, note i^. 
(a; Tacite, Mœurs des Germains, XIIL 



8 LV TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

qui explique que des historiens aient fuit remonter la 
Chevalerie aux Mérovingiens, mais cette cérémonie se 
moilifîa par la suite. De militaire et do simple qu'elle 
était, elle devint religieuse et mysti(|ue. A Torigine, le 
jeune guerrier était armé par son prince ou son père 
qui lui donnait la colée. c'est-à-dire un formidable coup 
de la paume de la main asséné sur la nuque. Plus tard 
l'Eglise, qui à cette époque intervenait dans tous les 
actes de la vie. intervint dans celui qui fait le guerrier : 
l'accolade remplaça la colée ; aux anciennes cérémonies 
barbares l'Eglise joignit, puis substitua, des cérémo- 
nies religieuses (des jeûnes, des veillées, les sacre- 
ments de la pénitence et de l'eucharistie reçus avec 
dévotion, des bains qui figuraient la pureté du bap- 
tême, des habits blancs à l'imitation des néophytes, 
enfin la bénédiction de l'épée par le prêtre officiant et 
sa remise, une fois consacrée, au jeune gentil- 
homme...). 

Quant à l'ordre de la Chevalerie, l'auteur de la Phi- 
losophie de l'Histoire de l'IIamanilé lui assigne l'origine 
suivante, qui nous paraît la plus judicieuse et la plus 
plausible : 

« Toutes les tribus germaniques qui couvrirent l'Eu- 
rope, dit Herder, étaient composées de guerriers, et la 
partie la plus importante des expéditions se faisait par 
la cavalerie, celle-ci dut naturellement prétendre à une 
récompense proportionnée à ses services. Bientôt il y 
eut un corps de cavaliers qui apprirent leur art dans 
un ordre méthodique; compagnons du duc, du Roi ou 
chef d'armée, ils formèrent peu à peu dans les camps 
une sorte d'école guerrière, où les écuyers commen- 
çaient leur noviciat. Ces derniers, s'ils s'étaient distiu- 



LA CHEVALERIE 9 

gués, pouvaient instruire à leur tour d'autres élèves ou 
servir en qualité d'anciens et avec le droit des maîtres. 
Difficilement l'ordre de la Chevalerie aurait eu une 
autre origine (i). » 

Telles sont les origines de la Chevalerie en tant 
qu'institution militaire. Le fait d'armer solennellement 
le jeune guerrier, et celui de former avec de jeunes 
cavaliers un corps d'élite et privilégié, peuvent être 
d'origine germanique ; mais c'est commettre une 
erreur grossière, c'est confondre le squelette et l'âme 
qui le vivifie, l'épée et le bras qui la brandit, que de 
prétendre que la Chevalerie, considérée comme le culte 
de la beauté morale, soit une création germaine. Le 
bon sens et l'histoire protestent contre une pareille 
afTirmation. 11 n'est pas possible que les hommes au 
« chiffon de papier « aient contribué à former l'idéal 
d'un Bavard ou d'un Buguesclin. Rien en effet ne 
prédisposait ces chevaliers du crochet à être les initia- 
teurs de l'Europe en fait de loyauté, de fidélité à la 
parole donnée, d'humanité et de générosité, pas plus 
dans les temps modernes que dans les temps anciens. 

« Livré aux instincts naturels lorsqu'ils ne sont pas 
encore perfectionnés par les idées et réglés par les 
devoirs, le Germain était personnel, cruel, vindicatif, 
spoliateur. Sa religion était une adoration des forces de 
la nature ou l'apothéose du courage guerrier. Elle 
donnait à la férocité la sanction divine. L'histoire de 
ses dieux était une histoire de combats et de meurtres ; 
les sacrifices par lesquels on les honorait le mieux et 



(i) Herder, t. III, p. 436 {Idées sur la philosophie de l'histoire, 
traduction E. Quinet). 



10 L\ TIVVDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

on les satisfaisait le jiliis, étaient des gacrifices humains ; 
le paradis (lu'iis promettaient aux guerriers était un 
lieu de combat où le sang coulait sans cesse et où l'on 
buvait dans le crAne de son ennemi. Une telle religion 
était peu propre à adoucir les âmes ( i ) . , . » On peut dire 
qu'aucune religion ne pouvait adoucir leurs âmes, car, 
malgré levu- conversion au Christianisme, les (iermains 
gardèrent toujours leur religion de la force et ils conti- 
nuèrent de fournir, d'une façon systématique, les 
exemples les plus honteux et les plus terrifiants de 
bassesse et de cruauté, de félonie et de parjures, que 
l'histoire d'aucun peuple ait jamais enregistrés. Les 
Germains datent d hier, dit Gœthe : il doit s'écouler 
encore quelques siècles avant qu'on puisse dire d'eux : 
« Il y a longtemps qu'ils étaient des Harbares. » Prenez 
l'histoire de l'Allemagne au Moyen- Age, à la plus belle 
époque de la Chevalerie européenne, qu'y trouvez-vous, 
sinon une longue suite de massacres, de pillages, de 
crimes et de ruines? (( Les princes et les barons, cons- 
tate le chroniqueur teuton César d'IIeisterbach, ne 
trouvent rien de choquant à forfaire à leurs ser- 
ments (2). rt Et Burkhard d'Ursperg, après nous avoir 
avertis que « la plupart des barons et des Chevaliers 
étaient des brigands, soient esse pnedones », trace de 
l'Allemagne au XIII'' siècle le bref tableau suivant : 
(t Partout des hommes violents, rapaces et cruels, 
besogneux et prodigues, âpres au gain et au pillage, 
n'obéissant qu'à leurs passions et foulant aux pieds la 

(i) Mignet, Mémoires de l'Académie des Sciences morales el politi- 
ques, t. m, année i84i : Comment l'ancienne Germanie est entrée 
dans la .Société civilisée de l'Europe occidentale. 

(j) Zeller. Histoire de l' Allemagne, p. 67 5. 



LA CHEVALERIE ii 

justice, se disputant traîtreusement les bénéfices et les 
honneurs par la ruse, au besoin par l'assassinat (i)... » 
A quoi bon multiplier les citations? Que le lecteur lise 
ou relise 1 histoire de l'Allemagne au Moyen-Age, il en 
frémira d'horreur et trouvera ridicule et cruel à la fois 
de s'attarder à rechercher si la Chevalerie n'est pas 
d'origine germanique. D'ailleurs, llerder, tout Alle- 
mand qu'il est, constate implicitement que les Français 
furent les maîtres des Teutons en Chevalerie : « Quand 
toutes les nations, écrit-il, accoururent en Palestine 
comme à un grand carrousel, les Chevaliers d'Allema- 
gne, en communiquant avec ceux de France, dépouil- 
lèrent peu à peu leur violence teutonique (furor teuto- 
niciis) (2). » On doit reconnaître que ce « peu à peu » 
s'est réduit à rien... Concluons : la Chevalerie en tant 
qu'institution militaire prend ses racines dans une 
vieille coutume germanique adaptée par l'Eglise à la 
civilisation et aux pratiques religieuses du Moyen- Age. 

Recherchons maintenant quels furent les sentiments 
qui présidèrent à la création et au développement de 
l'esprit chevaleresque. 

Dans la société barbare et dans la société féodale 
(t qui n'est pas autre chose que le pur développement 
d'une certaine face des mœurs germaniques (3j », tout 
droit repose sur la force. L'idéal du guerrier est naturel- 
lement d'être vigoureux et hardi, tel le Charlemagnede 
la Chronique « qui d'un seul coup de son épée pourfend 
un guerrier à cheval vêtu de son armure du sommet de 
la tête jusqu'au bas, avec le cheval », et sa première 

(i) Zeller, Oji. cit., p. 6io. 

(a) Herder, o//. cit., p. iig. 

(3) Augustin Thierry, Récils des Temps Mérovingiens, p. 190. 



la LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARAliES 

qualité est le courage, u Toute injuro qui en suppose 
le défaut est punie : Ainsi, appeler un homme lepus, 
u lapin )^ ou concacatiis, embiené, amène une compo- 
sition de trois ou de six sous d'or ! (i)... » 

Mais quand plusieurs guerriers se réunirent sous les 
ortlres d'un même clief, il fallut endiguer leur humeur 
belliqueuse et la diriger uniquement vers le but ])ro- 
posé — conquête ou pillage. Dès lors on leur inculqua 
une morale féodale ou plutôt vassalitique — celle de ne 
pas se retourner contre le chef, de respecter la foi 
jurée à son seigneur et à ses compagnons. En retour, 
le chef devait respecter les engagements pris envers 
ses subordonnés, ses vassaux. La loi par excellence 
devint la foi : « l'homme loyal », legalis, est celui qui 
garde sa foi ; la loyauté, c'est la fidélité à sa parole; 
l'honnête homme, le preux, prohus, est à la fois fidèle 
et brave » (2). Remarquez que ce n'est là qu'une 
loyauté relative qui ne dépasse pas les relations de sei- 
gneur à vassal et de compagnon à compagnon ; mais 
c'est déjà un progrès. 

De par la loi de fidélité, le suzerain vieilli se trouvait 
à l'abri des coups que pouvait lui porter un compagnon 
plus jeune et plus fort. On étendit plus tard la splière 
d'influence de cette fidélité; elle embrassa tout ce qui 
touchait au seigneur : ses terres, sa femme, ses 
enfants. Et ce fut une loi d'honneur, pour le guerrier 
devenu chevalier, d'être respectueux envers la dame de 
son seigneur, de défendre et de [)roléger lenfant de 
son maître trop faible i)0ur se défendre lui-même... 

(i) Chateaubriand, Eludes Historiques, ctude sixième : Mœurs 
des barb.ires. 
(a) La>isse et Rambaud, Ilisluirc Gérxi'rale, t. IF, p. 60. 



LA. CHEVALEIUE i3 

L'Église intervint alors pour élargir l'horizon d'idéal 
du Chevalier. Elle convertit le courage farouche du 
barbare en u prouesse » ; elle mit au-dessus de la fidé- 
lité vassalitique, la fidélité religieuse ; on devait ne 
jamais trahir sa parole, on devait avoir le mensonge en 
horreur ; elle étendit la protection due à la femme et 
aux enfants du suzerain, à tous les faibles et à tous les 
opprimés et principalement à l'Eglise. Elle prêcha la 
libéralité et la modération... 

Mais le zèle religieux — soit qu'il se ralentit, soit 
qu'il fut jugé trop étroit — cessa vers le XI1<= siècle 
d'être le but unique du Chevalier. A l'action civilisa- 
trice de l'Eglise, se joignit l'influence également civili- 
satrice et bienfaisante des Arabes. Il se forma alors une 
Chevalerie libre, mondaine, légèrement sceptique, 
aimable et galante par-dessus tout, qui ne tarda pas à 
devenir odieuse et hostile au Clergé, et dont l'amour, 
le goût des aventures, la sympathie généreuse pour 
l'infortune, l'exaltation de l'honneur guerrier, consti- 
tuèrent l'àme, l'idéal et le mobile. 

Tels sont, croyons-nous, les sentiments qui ont pré- 
sidé à la formation et au développement de l'esprit 
chevaleresque dans le monde occidental, sentiment que 
l'on peut résumer d'un seul mot : civilisation. En effet, 
le régime féodal n'eût-il pas existé, que la Chevalerie se 
fût d'elle-même implantée et se serait développée dans 
certaines contrées de l'Europe — et la France n'eût pas 
manqué d'être une nation chevaleresque, quand même 
elle n'aurait pas été chrétienne. La preuve en est qu'on 
retrouve la Chevalerie parmi des peuples aux croyances 
et aux régimes politiques les plus divers. Cela revient à 
dire que la Chevalerie est une tendance inhérente à la 



i4 L.\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARARES 

nature de l'esprit de l'homme, au désir de la gloire, 
aux pnssions de l'amour — régis et réglés par des 
mœurs policées el ralfinées. u Elle naît avec le senti- 
nieiit de la force personnelle chez les races supérieures. 
Et ici nous n'entendons pas la force hrutale, mais celle 
qui est la conséquence d'une puissance physique sou- 
mise à une intelligence élevée ( i). » 

Elle est le germe divin de noblesse morale déposé au 
plus profond des cœurs ; elle est l'aspiration de l'Ame 
vers le Bien, vers l'Idéal, vers Dieu. Et si « L'homme 
est un dieu tombé qui se souvient des cieux », on peut 
regarder la Chevalerie comme la réalisation gracieuse 
de ce souvenir céleste. 

Et donc la Chevalerie française n'est pas, comme on 
l'a soutenu, d'origine germanique ou féodale, romaine, 
chrétienne ou musulmane, — elle est française. Ce n'est 
pas qu'elle n'ait bénéficié dans son développement de 
l'influence et de la civilisation des Arabes. Entendons- 
nous : Quand l'Orient et l'Occident se rencontrèrent — 
que ce fut à Roncevaux, en Espagne, en Palestine ou 
en Egypte — la Chevalerie existait déjà en France, 
arbre, arbuste ou bourgeon. Mais l'un des résultats de 
ces rencontres fut de revêtir la Chevalerie de nuances 
jolies, de délicatesses ingénieuses, de suprêmes élégan- 
ces. La plante a germé du sol français, c'est incontesta- 
ble ; mais si elle a poussé plus vite et plus drue, si elle 
a donné des ileurs plus éclatantes, si elle a exhalé un 
parfum plus subtil, c'est au soleil d'Orient, aux brises 
de -Nejd qu'elle le doit. C'est ce que nous allons essayer 
d'établir. 

(i) Viollel-lc-Duc, Dictionnaire du mobilier, l. V, p. C. 



DE L'INFLUENCE DES ARABES SUR LES MŒURS 
CHEVALERESQUES 



Relations commerciales ou rapports politiques, 
guerres ou alliances — il y eut entre l'Orient et l'Occi- 
dent tant de points de contact, tant d'échanges de toutes 
sortes que, du VIP au XV" siècle, Maures et Chrétiens 
ne cessèrent pas un instant de communiquer entre eux, 
de se pénétrer, de vivre en quelque sorte de la même 
vie héroïque ou paisible, galante ou guerrière. De ces 
longues luttes balancées des deux côtés par une égale 
bravoure, de ces traités de paix qui permettaient aux 
deux parties de s'adonner pour un temps aux ouvrages 
de l'esprit et de l'industrie, une estime mutuelle s'éta- 
blit qui alla toujours grandissant. Les Arabes se plai- 
saient à vanter le courage des Chrétiens qu'ils englo- 
baient, à quelque pays qu'ils appartinssent, sous le 
dénominatif de Francs, et les Francs ne tardaient pas 
(( à savoir ce qu'était l'Islamisme et à reconnaître dans 
les Musulmans des peuples plus civilisés qu'eux- 
mêmes (i) ». 

Dès lors il n'est pas étonnant que les Francs, ayant 
pris aux Orientaux « beaucoup d'inventions et d'usa- 
ges (2) », leur aient emprunté, plus bénévolement 

(0 Lavisse, t. II, p. 346. 

(3) Lavisse et Kambaud, Histoire générale, t. II, p. 346. 



i6 L.V TlWniTION CHEVALERESQUE DES .VR\HES 

encore, certains rairmenients des mœurs chevaleresiiues 
qui s'adaptaient si bien à leur propre génie. Et n'est-on 
pas en droit d'étendre, ne serait-ce (ju'à la Se[)tiinanie 
(c'est-à-dire à tout le district de la Gaule Méridionale 
compris entre la Mcdilerranôe et los Cévenncs, entre les 
Pyrénées et le Rhône), qui fut assez longtemps, toute 
ou en partie, sous la domination arabe(i), cette obser- 
vation capitale de Fauriel : ci Un fait aussi certain qu'il 
est remarquable, c'est l'espèce de sympathie et d'inti- 
mité sociale qui s'établit de bonne heure et alla toujours 
croissant entre les Arabes et les Espagnols; c'est la 
facilité avec laquelle ceux-ci cédèrent au noble ascen- 
dant des premiers, se prirent à leur aimable génie, 
adoptèrent leur langue, leurs mœurs, et jusqu'à leur 
tour d'imagination (2) » ? Cette présomption peut 
paraître hasardée, mais elle s'appuie sur des faits : tels 
l'introduction dans le Midi de la France de diverses 
industries arabes, de certains procédés d'agriculture, 
de certaines machines; l'existence dans la langue pro- 
vençale d'une certaine quantité de mots et particulière- 
ment de termes de Chevalerie, tels certains usages et 
certains points de ressemblance entre les doux littéra- 
tures, fêtes galantes, réunions littéraires, délis [)oéti- 
qucs, etc., etc. On trouvera ces rapprochements, « cette 
intimité sociale », magistralement exposés et dévelop- 
pés par Fauriel dans sa savante Histoire de la Poésie 

(1) Les Arabes déjà maîtres do l'Espagne entrèrent pour la pre- 
mière fois lioslilemenl en Soplimanie en 71J. En 1019 ils tentè- 
rent inutilement de reprendre Narbonne. Il y a entre ces doux 
dates un intervalle de 3oo ans durant lesquels les conquérants 
musulmans de l'Kspaj^ne et les pojiulaliùns en deçà des Pyrénées 
furent presque sans relAchc en guerre lus uns contre les autres. 
(C. Fauriel, Histoire de la Pot'sie Provençale, t. I, p. ^lao.) 

(j) Fauriel, Histoire de la Gaule Méridionale, t. IH, p. 69. 



LA CHEVALERIE 17 

Provençale (r). Nous y renvoyons le lecteur, mais nous 
en retiendrons la conclusion en rappelant que le Midi 
fut le berceau de la Chevalerie occidentale : « Il y a 
lieu de conclure, dit Fauriel, que les Arabes andalou- 
siens eurent par leurs exemples une influence réelle 
sur la civilisation morale et sociale du Midi de la 
France et plus particulièrement sur la partie caractéris- 
tique et dominante de cette civilisation qui tenait aux 
idées, aux mœurs et aux institutions de la Chevale- 
rie (2). » 

Pour constater l'influence arabe sur l'esprit cheva- 
leresque et en mesurer l'étendue, non seulement dans 
le Midi, mais en France et dans la Chrétienté, il n'y a 
qu'à jeter un coup d'oeil sur les romans de Chevalerie. 
On sait que les romans de Chevalerie formaient au 
Moyen-Age l'unique aliment spirituel de la noblesse et 
même du menu peuple, et qu'ils constituaient une 
sorte de bréviaire à l'usage des guerriers qui y pui- 
saient, à d'illustres exemples, des leçons de valeur, de 
galanterie et de savoir-vivre. Or la chronique de Tur- 
pin, qui a précédé tous les romans de Chevalerie, 
aflîrme (chapitre XX) que « Charlemagne avait reçu 
l'ordre de Chevalerie de Galafron Emir {admirantus) ou 
prince Sarrazin de Coleto en Provence », tandis qu'un 
fabliau du XP siècle atteste que Saladin, « homme très 
puissant et très loyal Sarrazin », fut armé Chevalier par 
le prince Hugues de Tabarie. Dans le Perceval alle- 
mand un chevalier chrétien célèbre ne se fait point 
scrupule d'entrer au service du « Baruc de Baldac », 

(i) Fauriel, Histoire de la Poésie Provençale, t. III, pp. 3ia et 
çuiv. 
(a) Fauriel, t. III, p. Sa;. 

a 



i8 L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

c'est-à-dire du calife de Bagdad (i). De même, Bernard 
de Carpio, le plus d ancien héros de l'Espagne chré- 
tienne, ne se signale à pen près cjnc dans l'armée des 
Maures, par de hauts faits de f.hevalerie... Les ancien- 
nes romances espagnoles et le plus ancien de leur 
poèmes, celui du (jd, donnent encore, dès le \1I* siè- 
cle, les mêmes mœurs chevaleresques aux Arabes (a) ». 
« On faisait même intervenir les Sarrazins. nous dit 
M. Heinaud, dans les combats et les tournois des 
chrétiens, en tm mot dans tous les lieux de la terre où 
il y avait quelque lauriers à cueillir (3). » C'est évidem- 
ment qu'on les jugeait dignes de se mesurer avec les 
paladins et les preux de la légende. Mais en rehaussant 
le caractère des chevaliers Sarrazins, en faisant d'eux 
des modèles de noblesse et de générosité, les poètes 
entendaient-ils exécuter un portrait fidèle du guerrier 
arabe, ou bien n'était-ce là de leur part qu'une fiction 
destinée à stimuler l'ardeur des Chevaliers chrétiens, à 
les inciter à imiter les hauts faits réels ou imaginaires 
de leurs rivaux ? Quelle que soit la réponse qu'on 
donne à cette question, la conclusion reste la même, à 
savoir que le lecteur ou l'auditeur des romans de Che- 
valerie, jongleurs et châtelains, nobles et manants, 
étaient pénétrés de la vaillance et de la grandeur d'âme 
de leurs ennemis, qu'ils s'exerçaient à égaler et à sur- 
passer en générosité et en courage. 

Mais plus éloquents que les chansons et les fabliaux, 
et d'un résultat plus sûr, étaient les exemples de ver- 

(i) Journal des Délais, ai janvier i83'<, arl. S. \V. de Schlcgc). 
(î) Sismondi, De la littérature du midi de la France, t. I, pp. 
J70 et suiv. 
(3) Reinaud, Invasion'! des Sarra:ins en France, p. 3i6. 



L\ CHEVALERIE 19 

tus chevaleresques que donnaient en toutes occasions et 
en tous lieux les Arabes à leurs contemporains d'Occi- 
dent. Quels exemples remémorer? en quel siècle les 
prendre? en quel pays les choisir? Serait-ce en Espa- 
gne, et montrerons-nous le Avali Abd-el-Malek trans- 
perçant de sa lance son jeune fils en le voyant reculer 
devant une troupe supérieure (i) (vers 755)? Ou bien 
allons-nous comparer Ahdel Rahman III, qui en 960 
donna un sauf-conduit à son ennemi Sanche, prince 
de Léon. « afin qu'il puiss-^ se rendre à Cordoue, pour 
y consulter les médecins arabes » ? Allons-nous le com- 
parer au roi de Castille, le catholique Pierre le Cruel, 
qui vers i3Go, u ayant invité le roi de Grenade Abou 
Saïd à sa cour et trouvant admirables les bijoux qu'il 
portait, trouva tout naturel de le tuer traîtreusement 
pour s'en emparer (2) » ? 

Un siècle auparavant, en 1280, « Alphonse le Sage, 
abandonné de ses sujets, implora le secours du roi de 
Maroc. Yacoub repassa la mer avec ses troupes : il vit 
Alphonse à Zara. Dans cette célèbre entrevue, l'infor- 
tuné Castillan voulut céder la place d'honneur à celui 
qui venait le défendre. « Elle vous appartient, lui dit 
Yacoub, tant que vous serez malheureux... Je viens 
vous aider à punir un ingrat. Quand j'aurai rempli ce 
devoir, quand vous serez heureux, puissant, je vous 
disputerai tout et redeviendrai A'otre ennemi (8) ». 

Serait-ce en Egypte? et rappellerons-nous qu'en 



(i) L. Viardot, Histoire des Arabes et des Maures d'Espagne, t. II 
voir pp. 1 18, 196, 378. 

(3) Gustave Le Bon, La civilisalion des Arabes, pp. 387 et suiv. 

(3) Florian, Précis historique sur les Maures, p. 77. Voir dans le 
même ouvrage d'autres traits du même genre, pp. 76 et 85, etc. 



ao L.V TRADITION CHEVALERESQUE DES AHAIŒS 

ii63 ^our-ed-l)ine ne voulut pas profiler de la mort de 
Baudoin pour reprendre Ascalon parce que, disait-il, 
(( il aurait cru agir contre l'Iuimanilé on troublant la 
douleur des peuples qui pleuraient leur maître et con- 
tre sa propre gloire en attaquant des malheureux qui 
n'étaient pas en clal de se défendre (i) »? Opposerons- 
nous llichard Cœur de Lion faisant lâchement massa- 
crer les prisonniers faits à Saint-Jean-d'Acre (1191), au 
mépris du traité qui leur assurait la \ic et la liberté (3); 
à Saladin qui, à son entrée à Jérusalem (1187), non 
content d'accorder la vie et la liberté à tous les habi- 
tants de la cité reconquise, fit distribuer des secours et 
des présents aux Chrétiens indigents? Montrerons- 
nous Saladin au milieu de la bataille de Jaffa envoyant 
deux nobles coursiers à Richard désarçonné, « parce 
qu'il estimait peu digne d'un aussi brave guerrier de 
combattre à pied (3) »? A quoi bon multiplier les 
exemples quand tous les historiens conviennent que 
(( ceux qui ont étudié l'histoire des Croisades n'ont pas 
besoin qu'on leur apprenne que dans ces luttes les ver- 
tus de la civilisation : magnanimité, tolérance, réelle 
chevalerie, aimable culture, étaient toutes du côté des 
Sarrasins (A) >' ? Que cela ne nous empêche pas cepen- 
dant de transcrire ici la jolie histoire que voici : 

« Alphonse VIII, qui prit le titre d'empereur, assié- 
geait en ii39 le fort d'Oréja. La v\ali de Cordoue ras- 



(i) C. Marin, Histoire de Saladin, suUhan d'É(iypte el de Syrie, t. 
I, pp. 78 et 95. 

(3) C. Marin, Op. cit., t. II, pp. 3o6 et 307. — Stanley Lane 
Poole, Saladin and ihe Jall of thc Kingdom of Jérusalem, p. 3o6. 

(3) Stanley, op. cit., p. 353. 

(4) Stanley, o/k cit., p. 3o7, 



LA CHEVALERIE ai 

sembla quelques troupes pour secourir cet te place; mais 
au lieu d'attaquer l'armée castillane, supérieure à la 
sienne, il crut plus facile de l'obliger à lever le siège par 
une diversion. Il tourna donc adroitement le camp des 
Chrétiens et vint à marche forcée jusqu'aux portes de 
Tolède, où la reine Bérengère (Berenguela) se trouvait 
enfermée sans moyens de résistance. Dans l'extrémiLé 
où elle était réduite, cette princesse imagina d'envoyer 
un bérault au général more, pour lui représenter que 
s'il était venu combattre les Chrétiens, il devait aller 
les chercher sous les murs d'Oréja, où son mari l'atten- 
dait; mais que faire la guerre à une femme n'était pas 
digne d'un chevalier brave et généreux. Le scrupuleux 
Almorravide céda devant cette étrange défense ; il 
s'excusa de sa méprise et demanda la faveur de saluer 
la reine avant son départ. Bérengère vint se montrer 
sur les murailles au milieu de sa cour, et les Chevaliers 
Arabes, en s'éloignant, défilèrent devant elle comme 
dans un tournoi. Pendant cette cérémonie galante, 
Alphonse faisait capituler le fort d'Oréja (Ferreras, anno 
iiSq) (i). » 

On est donc en droit de soutenir que les Arabes ont 
eu, de par leur civilisation et leurs exemples, une in- 
fluence heureuse sur l'esprit et les sentiments chevaleres- 
ques(2) — influence toute de nuances, de raffinements, 

(i) Louis Viardot, Essais sur l'histoire des Arabes et des Mores 
d'Espagne (Paris, i833). 

(a) Fauriel, op. cit. t. III, p. 433 : « Ce doit être et ce fut la 
partie la plus pittoresque, la plus brillante de ces mœurs (arabes), 
de CCS institutions, qui frappa vivement les populations du midi 
de la France, lorsque, dans le courant du XI* siècle, elles ne 
commencèrent à voir, dans ces Sarrazins d'abord si redoutés 
comme ennemis de la foi chrétienne, que des hommes plus civi- 



33 L.V THADITION GHEVAI.KUESQIE DKS ARARES 

d'élégances... A constater que ces Infidèles iiue l'Kglise 
leur ordonnait de combattre sans trêve et sans merci 
étaient héroïques et généreux pour l'adversaire, les 
Chevaliers en devinrent plus tolérants, plus humains. 
A l'école des Arabes ils apprirent à être bons et magna- 
nimes pour l'ennemi quel qu'il soit, chrétien ou païen ; 
à constater que ces inliilôles « qui n'avaient pas reçu 
le baptême » étaient tidèles à la parole donnée, les 
Chevaliers apprirent à respecter tous leurs engage- 
ments, et nun plus seulement ceux qu'ils avaient faits 
solennellement et sous serment; à constater chez leuis 
ennemis ce suprême dédain pour les richesses, cette 
hospitalité débordante, cette largesse insoupçonnée, les 
Chevaliers apprirent à multiplier bénévolement leurs 
aumônes, à rendre munificentes leurs libéralités; à 
constater le respect, la dévotion que les Arabes témoi- 
gnaient aux femmes (i), même aux plus humbles — 

lises qu'elles... ti était parfailemcul iiatur.'l que ces populations, 
ou du moins que les classes influentes aux(juelles ap[)artciiait 
l'initiative dos améliorations de la société, prissent des mœurs et 
des institutions dont il s'ap:it ce qui pouvait aller à luur situation, 
sauf le» modilicalions inévitables, rcquis^os par les localité». 

(( Sous ce point de vue g:énéral, l'inlluence des Arabes d'Espagne 
sur la civilisation du midi de la France, et particulièrement sur 
cette civilisation que j'ai nommée la portion chcvalerosquo, cette 
inilucnce, disje, me paraît directe, incontestable, et il est impos- 
sible (juelle ne se soit pas étendue, de quelque manière et jusqu'à 
un certain point, à la littérature... » 

(i) On imagine facilement quelles pouvaient être les idées des 
seigneurs du Moyen-Age sur les femmes arabes quand on lit, 
dans un historien du commencement du \1\' siècle, le jugement 
suivant : « Las femmes des Muisumans sont des divinités à leurs 
yeux, aussi bien que des esclaves, et le sérail est autant un temple 
qu'une prison. Le Miilsulman ne laisse approcher de sa femme 
aucun des soucis de la vie, aucune des peines, aucune dos souf- 
frances qu'il allroate seul. Son harem est consacre uniquementau 



LA CHEVALERIE a3 

des esclaves ne devenaient-elles pas des reines ? — les 
Clievaliers apprirent à être galants et courtois, non seu- 
lement vis-à-vis des Dames, mais encore envers toutes 
les femmes, à quelque condition qu'elles appartins- 
sent; au contact enfin du génie arabe, les rudes mœurs 
guerrières du Moyen-Age se modérèrent se transfor- 
mèrent en devenant plus douces, plus aimables, plus 
délicates, plus gracieuses (i). Telle serait en résumé 
l'influence des Arabes sur la Chevaleiie Occidentale. 
Certains auteurs vont plus loin — trop loin à notre 



luxe, aux arts, aux plaisirs : des Cleurs, des encens, de la musique, 
des danses, entourent sans cesse son idole ; jamais il ne lui de- 
mande, jamais il ne lui permet aucune espèce de travail ; les chants 
par lesquels il célèbre son amour respirent celte même adoration, 
ce même culte que nous trouvons dans la poésie chevaleresque. » 
(S. de Sismondi, op. cit., p. 96.) 

De même, Florian, dans son Précis historique sur les Maures, fait 
la remarque suivante : « Ces Musulmans étaient les amants les 
plus tendres, les plus soumis, les plus passionnés. Leurs femmes, 
quoiqu'elles fussent à peu près esclaves, devenaient, lorsqu'elles 
étaient aimées, des souveraines absolues, des dieux suprêmes, pour 
celui dont elles possédaient le cœur. C'était pour leur plaire 
qu'ils cherchaient la gloire ; c'était pour briller à leurs yeux qu'ils 
prodiguaient leurs trésors, leur vie, qu'ils s'efforçaient mutuelle- 
ment (le s'effacer par leurs exploits, par les fêtes les plus magni- 
fiques. » 

C'est aux Arabes que les habitants de l'Europe empruntèrent, 
avec les lois de la chevalerie, le respect galant des femmes, qu'im- 
posaient ces lois. Ce ne fut donc pas le christianisme, ainsi qu'on 
le croit généralement, mais bien l'Islam qui releva la femme. 
(G. Le Bon, Civilisation des Arabes, p. ^(28.) 

(i) « Au commerce des Arabes et à leur imitation, les rudes 
seigneurs de notre moyen-âge amollirent leurs grossières habi- 
tudes, et les chevaliers, sans rien perdre de leur bravoure, connu- 
rent des sentiments plus délicats, plus nobles, plus humains. 11 
est douteux que le christianisme seul, tant bienfaisant qu'il était, 
les leur evit inspirés. » (Barthélémy Saint-Hilaire, Mahomet et le 
Coran, i865.) 



34 LA. TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

avis, lis soutiennent que la Chevalerie tout entière, 
corps et ;\me, mœurs et institution, est d'origine arabe. 
A les en croire, la Chevalerie Occidentale aurait cté 
copiée sur une institution analogue en honneur chez 
les Arabes de temps immémorial. La question vaut 
d'être examinée. 



LA CHEVALERIE ARABE 



Les Arabes ont-ils eu une Chevalerie analogue à la 
Chevalerie occidentale, c'est-à-dire un corps social orga- 
nisé ayant des règles, des lois, des cérémonies particu- 
lières, un but défini ? L'institution de ce corps est-elle 
antérieure ou postérieure à l'institution de la Chevalerie 
européenne? 

Dans une savante étude parue dans le Journal Asia- 
tique (i), M. Hammer Purgstall, prenant texte des 
paroles que prononça le Prophète après la bataille 
d'Ûhod, pour rendre hommage à la bravoure d'Ali -ben- 
Abi-Taleb : u II n'est point d'épée que Zoulfikar (nom 
de l'épée d'Ali), et il n'est point de u fêta » (Chevalier) 
qu'Ali », conclut que la Chevalerie existait avant Maho- 
met du fait de la traduction d'Hammer. Le mot 

(( fêta », en efîet, dit un homme de cœur et de vail- 
lance, un preux. Il ne devint synonyme de « Chevalier » 
que beaucoup plus tard, vers le XIP siècle, quand la 
H Chevalerie » fui connue en Orient. C'est donc à tort 



(i) Journal Asiatique (i8!tg. i855), articles de M. Hammer Purgs- 
tall: «Sur la chevalerie des Arabes antérieure à celle de l'Europe 
et sur l'influeuce de la première sur la seconde. » 



o6 \.\ TR.VDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

qn'Haiiiiner fait remonter la Chevalerie arabe à une 
époque antérieure au Vil' siècle. 

C'est chez les Arabes andalous, soutient Kauriel(i), 
que l'on trouve les |)lus anciens vestiges de la Cheva- 
lerie mondaine et de la Chevalerie religieuse : « Les 
Chevaliers du Temple et ceux de l'Hôpital de Jérusa- 
lem, qui peuvent être regardés comme les refirésentants 
les plus lidèles et les plus organisés de la Chevalerie 
religieuse, datent du commencement du MI"-" siècle 
(vers II i5). Or, à cette époque il y avait déj;"i, depuis 
uu siècle, chez les Arabes andalous, des corps de 
milice religieuse organisés dans le même but et d'une 
manière semblable, connus sous le nom de « rabites ». 

« Quant à la Chexalerie mondaine, il est également 
certain qu'il y eut de même chez les Arabes quelque 
institution qui put et dut y servir de modèle (2). » 

Largumeatalion de Fauriel quant à la Chevalerie 
religieuse s'appuie sur une note de Conde ainsi con- 
çue : « Les Musulmans Rabites ou gardes-frontières 
menaient une vie très austère, se consacraient volon- 
tairement à l'exercice perpétuel des armes, et s'obli- 
geaient par vœu à défendre leurs frontières contre les 
guerriers chrétiens. C'étaient des Chevaliers d'élite, 
d'une grande constance dans les fatigues. 11 ne leur 
était pas permis de fuir; ils devaient combattre intré- 
pidement et mourir plutôt que d'abandonner leur 
poste. Il est très probable qu'à l'exemple de ces rabites 
se formèrent, tant en Espagne que parmi les Chrétiens 
d'Orient, ces ordres militaires si célèbres par leur bra- 

(i) Fauriel, Histoire de la poésie provençale, l. III, pp. 3ia et 
suiv. 
(a) Fauriel, op. cit., p. 3ji. 



LA. CHEVALERIE 27 

voure et par les services qu'ils rendirent au Christia- 
nisme. Il y a une grande ressemblance entre les deux 
institutions. » Encore qu'il ne faille pas ajouter grande 
créance aux dires de Conde (i), celte citation unique, 
qui ne donne aucun détail sur la réception des Cheva- 
liers rabiles, ni sur l'organisation de cette corporation, 
ne saurait à elle seule fournir la preuve que les Ordres 
du Temple et de l'Hôpital eussent été créés à l'image de 
l'association des rabites. Elle prouverait tout au plus 
que des mêmes circonstances peuvent naître, à certai- 
nes époques et chez différents peuples, des institutions 
identiques. 

Quant à la Chevalerie mondaine, Fauriel l'appuie 
sur des probabilités : « Elle a pu, elle a dû exister. » 
Dans les mœurs et les sentiments, oui, mais non pas 
en tant qu'institution. 

Il est cependant question, dans les auteurs arabes, 
d'une Chevalerie organisée, comportant une investiture 
solennelle faite au nom du prince par un chef religieux, 
des festins, des jeux et des réjouissances. Le costume 
des Chevaliers, ou « fêta », consiste en une tunique el 
une paire de culottes (les hauts-de-chausses de la Che- 
valerie), « symboles de la prééminence » ; leurs préro- 
gatives se résument dans le droit exclusif qu'ils avaient 
a de tirer aux balles et de chasser les pigeons de 
race (2) 0. 

Serait-ce cette chevalerie arabe qui aurait servi 

(i) Voir Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne (Introduction). 

(a) Voir Annales d'Aboul-Féda : années 568 et 6a3, Histoire des 
Croisades. Règne d'El Xacer-lidine-.\llah. Différents auteurs cités 
par Dozy. Dictionnaire des noms des vêtements chez les Arabes, 
p. Sgg, et par Quatremère ; traduction d'El Makrizi, notes p. 58 
et 59. 



a8 I.\ TRVDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

d'exemple h la Chevalerie occidentale ? Mais elle ne 
dalc (jne du WV siècle, puisque c'est à l'occasion d'iA- 
Malek-cl-Nacer (i i8o à 123.")) qu'il en est question pour 
la première fois. Et d'ailleurs l'usage, à la réception 
d'un nouveau chevalier, « de boire en l'honneur du 
kalife la coupe de Chevalerie (i) », trahit l'origine 
européenne de l'institution. On boit en Orient — de 
l'eau — d'une façon moins cérémonieuse et surtout 
moins symbolique... 11 est vrai que les historiens ara- 
bes du Moyen Age font remonter l'institution de leur 
Chevalerie au Kalife Ali ben Abi-Taleb. On lit eu effet, 
dans « Omdatt el Taleb », que « la prérogative d'oc- 
troyer la Chevalerie passa immédiatement du kalife Ali 
à Selman Fàrsi, et, après quelques degrés intermédiai- 
res, à Abou Moslem..., etc. ». Les lettres d'investiture 
adressées par les Sultans aux princes étrangers se 
parent également de celte illustre origine ; on y lit : 
(( du sultan, de celui q\ii a hérité du prince des 
croyants Ali-bcn-Abi-Taleb, l'honneur delà Chevalerie, 
la gloire d'une généalogie illustre... (2) ». 

Il ne faut voir dans cette assertion que le désir des 
contemporains et de leurs continuateurs d'entourer 

(1) Voir Purgstall, articles citôs. 

(a) Voir Qualremère, traduction d'el Makrizi, notes p. 58. D'ajjrès 
Moufazal ibn Abil-I'"azaii la prérogative d'octroyer la Chevalerie 
passa d'Ali à Selman Firsi, à Ali al Tourni, à Al Hafiz al Kiudi, à 
" .\onf bl Ghassani, à Aboiil'Izzan Nakib, à Abou Mouslim al 
Kliorazani, à Hilal an Nabhani, à Ujoushan al Fizari, à l'émir 
Hassan, à Aboul FazI al Koura.»;!!!, au Kaïd Shibl .\boul Makarim, 
à Fazl ar Uakkashi, h .Vbou-Hasmon Nadjdjar, au roi Abou Kalind- 
jar, à Rousbah al Farisi... à Mou'izz... à Abdal Djabbar, au kalife Al 
Nassar ». Voir dans Patrologia Orirntalis, t. III, MoufazzaI ibn Abil 
Fazail, Histoire des Sultan* Mamelouks, texte arabe publié et 
traduit en français par E. Blocliet, pp. 'laO, ^27. 



LA CHEVALERIE 29 

d'une certaine auréole une institution nouvelle : son 
origine antique, islamique et glorieuse devait nécessai- 
rement lui donner aux yeux de tous plus de prix 
et plus d'éclat. En effet aucun document, que nous 
sachions, ne fait mention d'un ordre de Chevalerie 
antérieurement au XIP siècle. L'on ne trouve dans 
les écrits des anciens poètes ou écrivains aucune trace 
d'une institution chevaleresque quelconque, qui, si 
elle avait existé ne fût-ce qu'un instant, n'eût pas 
manqué de retenir leur attention et d'alimenter leurs 
productions littéraires. 

On doit cependant remarquer qu'une centaine d'an- 
nées (i) environ avant la création de la Chevalerie 
arabe, les Soufites employaient couramment dans leurs 
écrits les vocables de « fêta » et de u fêtoua », non plus 
dans le sens exclusivement « guerrier » que ces termes 
avaient conservé jusqu'alors, mais non pas davantage 
dans le sens u chevaleresque que leur attribua Malek- 
el-Nacer. D'après Mohy-al-Dine-Ibn-al-Arabi (2) (56o à 
638 de l'hégire), « la Jêtoua est de l'âge de l'homme 
la période comprise entre 18 et 4o ans. Elle représente 
le développement et la plénitude de la force et des bon- 
nes qualités. Le fêta emploie sa force au service de 
Dieu et du faible, 11 n'a pas d'adversaires, car il s'ac- 
quitte de ses obligations et il renonce aux droits qu'il 
peut exercer. Il a des envieux et des jaloux, mais ne 

(i)Voir, dans Kaichf el Zounoune : Kitaboul Fetoua, par El 
Clieik Abdel Rahman el Soulmy, mort en 4i3 ; Fadl al Fityanne, 
etc.. 

(2) Mohyi al Dine Ibn al Arabi : al Foutouhatoul Maqqieh m».. 
Bibliothèque Nationale n° i336, chapitre ia, fol. 78 : fi. marefat 
al Fetoua Wal Fityanue. 



3o lA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

saurait avoir d'ennemis... Abraham fut un « fêla », 
car il n'hésita pas à renverser les idoles pour détruire 
le mol et rentlre hommage à la vérité. » 

Sans prétendre faire ici un expose de la doctrine des 
Soufis, on peut dire que. dès le W" siècle, les mystiques 
musulmans avaient fondé un ordre ayant des règles 
strictes et un vêtement particulier, froc de laine (soiij, 
d'oîi soiijis), qu'ils appelaient « Li bassou'l'Fêloua ». 

Voici, du reste, telle que la rapporte El Gazhali (i) 
(mort en 5o5 H), quelle serait l'origine de la « fètoua » 
et du vêtement symbole des Soufis : 

u Les Yéridiques ont dit que la Fêtoua était un rayon 
de la prophétie, et ils ont noté que le froc de la Fêtoua 
était fait de lumière. La preuve en est que le prophète, 
prière et salut sur lui, a dit : u Quand je fus porté au ciel, 
j'entrai dans le Paradis. Et dans le Paradis je vis un Pa- 
lais taillé dans un rubis rouge. Je pénétrai dans ce Palais. 
Je vis à l'intérieur un logis formé d'une perle blanche. 
Je pénétrai dans le logis et je vis au centre un coffre de 
lumière avec une serrure de lumière. Je dis à Gabriel 
(qui m'accompagnait) : Qu'est-ce que ce coffre et que 
renferme-l-il ? il me répondit : Chéri de Dieu, ce coffre 
renferme un secret du Très-Haut qu'il ne confie qu'à 
ceux (ju'il aime. Je dis : Ouvre-moi donc cette serrure. 
Il dit : Je ne suis qu'un esclave commandé; demande 
à ton Dieu qu'il me permette (d'ouvrir). Je demandai 
(cela) au Très-Haut. Alors \me voix envoyée par leTrès- 

(i) Al Ghazali, voir ms. Bil>Iiollicquc Nationale n* i.^Si, fol. 177 
verso. Il y a eu deux écrivains, deux frères mysliqucs l'un et 
l'autre, du nom de Gliazali. Le plus illuslrc est l'aîné Mohammed 
mort en 5o5, le cadet Aliiucd est mort en bio. Il se peut que 
l'ouvrage cilé soit d'Ahmed, h moins (ju'il ne soit apocryphe. 



L.V CHEVALERIE 3i 

Haut se fit entendre (disant) : u Ouvre pour celui que 
j'aime. » Et Gabriel ouvrit la serrure. Je regardai et 
dans le coffre étaient l'humilité et la pauvreté. Et je 
demandai à Dieu de me les donner en partage. Et la 
voix céleste répondit de la part du Très-Haut le Véridi- 
que : « Mohammed I cela je l'ai choisi et réservé pour 
toi et pour ta nation après toi, dès le moment que je 
vous ai créés. Ce que tu m'as demandé, je ne l'octroie 
qu'cà mes amis et je n'ai rien créé qui me soit plus cher 
ni plus agréable. » Quand je descendis du ciel et alors 
que je me trouvais dans le mihrab de ma mosquée, 
voici venir Gabriel avec le froc, cadeau de Dieu à son 
serviteur. Et Gabriel me dit : d Ami du Maître de l'U- 
nivers, voici le vêtement de la fêtoua, don du Dieu de 
gloire », et puis il me revêtit d'un froc de lumière et il 
prit mon engagement (de fidélité). Et moi je pris le 
même serment de l'Émir des croyants Ali et l'investis 
du froc. )) Dans la chronique il est dit : Ce froc, l'Emir 
des Croyants en revêtit Hassan el Bassri ; et on n'est 
pas d'accord sur la personne qui prit le froc des mains 
d'Ali, d'aucuns disent Hassan el Bassri, d'autres... 
etc., etc. » 

La légende est charmante. Il est probable que les 
conseillers d'El Nacer l'appliquèrent à l'ordre de la Che- 
valerie. Ils ont du reste emprunté aux Soufîs et leur 
vocabulaire {Jêla, JHoiia) et l'idée du vêtement symbole 
{hbassoiil fctoaa) et la liste chronologique des grands 
maîtres de la Jêtoua . Ces emprunts dénotent une volonté 
arrêtée de créer la confusion entre une Confrérie reli- 
gieuse ancienne et déjà illustre, et une institution mili- 
taire récente dont le vice originel était d'avoir été copiée 
sur un patron étranger. On doit donc se garder de s'ap- 



3a LA. TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

puyer sur les écrits des soxifis, qui out un tout autre 
objet, pour assigner à la Chevalerie arabe une origine 
antérieure au règne du Malek cl Nacer. L'ordre de la 
Chevalerie arabe n'a pas pu servir de niodéle à la 
Chevalerie européenne, car il ne date décidément que 
delà fin du Xll' siècle. Et notre conviction est (jue les 
Arabes n'ont pas pu et ne pouvaient pas avoir d'eux- 
mêmes une organisation, une corporation de Chevale- 
rie. — A quoi bon, en etTel, une Chevalerie religieuse 
quand l'Islam lui-même peut être considéré conmic une 
vaste théocratie, un ordre de Chevalerie « gigantesque » 
ayant à sa tùte un grand maître, le Kalife, et des mil- 
liers de Chevaliers combattant sous ses ordres pour 
l'extension de la foi et la gloire de Dieu (i) »? A (]uoi 
bon une chevalerie mondaine? Tous les Arabes n'étaient- 
ils pas des Chevaliers-nés? Et comment concevoir 
l'existence d'un corps privilégié, alors qu'on sait que 
les Arabes nont jamais admis d'inégalité dans les rela- 
tions sociales, n'ont jamais connu privilèges, ni titres? 
Jaloux de leur liberté, ils n'ont pas pu se forger un 
code de vie et s'y plier. Tous les hommes d'une même 
tribu étant frères, quel besoin y avait-il à les lier par 
des serments et des cérémonies religieuses? 

Ce n'est pas a dire qu'il n'y eut pas accidentellement 
des pactes solennels parmi les Arabes. Mais ces pactes 
étaient faits pour une raison donnée et un temps 
déterminé. Tel le pacte des Fodouls. que décrit Ibn- 
Khaldoune dans les termes suivants : « Les Béni 
Ilachem, les Beni-Matlab, les Beni-Ossd, etc., etc., se 
réunirent, et ils décidèrent et convinrent de soutenir et 

(i) Voir Francis Ctiarmes, le Panislamisme, p. iBi. 



LA CHEVALERIE 3i 

de prendre en mains la cause de lout liomine, habitant 
de la Mecque ou voyageur, qui aurait eu à souffrir 
d'une injustice, de façon à lui faiie récupérer l'objet 
ra\i et à le dédommager du préjudice subi. Cet 
engagement est connu sous le nom de « pacte des 
Fodouls » (vers l'an 58o) (i). 

Quelque chevaleresque que fût le but poursuivi par les 
Fodouls, on ne saurait comparer leur association au 
corps social de bi Chevalerie — pas plus qu'on ne sau- 
rait appliquer l'épithète de Chevaliers aux adeptes des 
différentes sectes et des sociétés secrètes à la fois poli- 
tiques et religieuses qui se sont propagés dans le 
monde musulman, dès les premiers temps de l'Islam. 

il est donc établi que la Chevalerie Arabe ne s'est 
pas réalisée en une institution, comme la Chevalerie 
européenne, avant le XII'' siècle ; mais qu'elle existait 
de fait dans les mœurs, depuis les temps les plus recu- 
lés. En Europe l'institution a précédé les mœurs, au 
lieu que chez les Arabes l'institution est venue tard, au 
moment où leurs sentiments chevaleresques allaient 
s'affaiblissant. Et il semble qu'il y eut au XII'' siècle 
entre l'Orient et l'Occident un échange d'idées et de 
sentiments : l'Occident fournit l'armure, l'organisation 
qui devait soutenir les nobles traditions des Arabes ; 
l'Orient donna en échange, avec une civilisation ratll- 
née, sa compréhension aimable de la vertu qui devait 
ajouter au lustre de l'Européenne Chevalerie. 



Uecherchons maintenant l'origine de la Chevalerie 
des Arabes : 

( i) Ibn KhaldouDC, t. I, volume II, p. 3. 



34 L.\ THADITIOiN CHEVALEIIKSQI E DES ARABES 

D'où étaient venues aux nomades leurs mœurs clic- 
valeresques? De la nature du sol et du caractère des 
habitants. 

La nécessité de pourvoir à ses besoins dans une 
contrée particulièrement aride rendit l'Arabe actif, 
ingénieux et plein d'audace. Nulle part, l'esprit guer- 
rier n'était plus général qu'en Arabie, car la guerre, 
par le butin qu'elle procurait, était la seule industrie 
du Bédouin. Ne comptant que sur lui-même, l'Arabe 
eut conscience de sa force et un sentiment très vif de 
sa dignité d'homme. Vivant au jour le jour, de chusse, 
de pillage et du produit de ses maigres troupeaux, il 
contracta le mépris des richesses et n'eut pas de peine, 
à l'occasion, de donner généreusement tout ce qu'il 
possédait — et qu'il savait à la merci d'un coup de 
main. Son affection de nomade ne pouvant s'éparpiller, 
il la concentra tout entière, ainsi que son ambition, 
sur lui-même, sur sa famille, sur son coursier et sur 
ses armes. Les seuls biens de l'Arabe étaient la gloire, 
la famille, le cheval et les armes. 

Sa famille ? Il se devait de veiller sur elle, de laver 
dans le sang toute injure faite à l'un des siens, parent 
ou concitoven. Succombait-il à sa tâche : sa lignée de 
fils en fils poursuivait sa vengeance et ne remettait 
l'épée au fourreau que lorsque les morts eux-mêmes 
s'étaient déclarés satisfaits (i). 

Ses armes ? Elles ne constituaient pas uniquement 



(i) Les Arabes croyaient que Ior.>-qu'un liommc avait olû tiié et 
qu'il n'avait pas été vengé, il sortait de ta It'-te une espèce de 
chouette qui ne cessait décrier sur la tombe : << Abreuvez-moi », 
jusqu'à ce que vengeance eùlété tirée de sou meurtre (Chchabeddin 
Elabchichi). 



L\ CHEVALERIE 35 

son gagne-pain et la sûre garantie de ses droits ; elles 
étaient pour lui des instruments de plaisir et d'enchan- 
tement, qu'il maniait avec ivresse dans le délire auguste 
des combats. Ainsi eut-il l'amour des longues lances 
flexibles et des lames étincelantes et bien trempées 
(( dont les coups fout voler les bras des ennemis comme 
des bûchettes légères que les enfants font sauter en 
l'air, dans leurs jeux (i) ». 

Surtout, il eut l'amour de son coursier, qu'il dressa, 
disciplina, ûduqua au point de s'en faire un véritable 
compagnon, un ami intelligent et dévoué. La lutte 
pour la vie l'incitant à perfectionner ses outils, armes 
et chevaux, l'Arabe fut amené tout naturellement à se 
perfectionner soi-même. Il devait être digne des armes 
qu'il possédait, comme ses armes devaient être dignes 
de lui, — et le cavalier ne pouvait pas se montrer 
inférieur au noble coursier qu'il montait. Dès lors une 
harmonie s'établit entre le cheval, les armes et le cava- 
lier. Le cheval parfait, les armes parfaites, devaient 
être l'apanage du Chevalier, de l'homme parfait, caria 
perfection appelle la perfection. 

Et comme les Arabes étaient tous égaux, ils cherchè- 
rent tous à se distinguer, à se singulariser par la 
richesse et la variété de leurs vertus; à se surpasser, à 
élever et à rehausser les colonnes de leurs mérites et de 
leur gloire. Et ils en vinrent à tendre leurs eflorts vers 
un seul but, à appliquer leurs énergies à une seule fin, 
à concentrer leurs ambitions vers un unique objet : 
l'acquis de la célébrité par la perpétration d'actions 
incomparables dans le domaine du bien. Les Arabes, 

(i) MoUaquat d'EU Harith, vers 5i. 



3f. LA TUADITIO.N CHEVALERESQUE DES AUAlîES 

(lit l'historien El Safndy. (( n'avaient pas d'antres snjcts 
(io lifH'lé que l'épée, l'hospitalifi' et l'rlocpicncc ». Kt ce 
fut dans toute l'Arabie comme nn tournoi sans fia de 
noblesse d'ànie, d'élégance virile, de yén<'rosilc roma- 
nesque. Sons les yeux des k fcMates », les belles cheva- 
lières du désert, sous les yeux des poètes arbitres d'har- 
monie, chantres sonores de la gloire, les Chevaliers 
arabes plusieurs siècles durant tirent assaut de vertus. 
Us soutenaient à la fois des assauts d'armes et des 
assauts de magnanimité, des défis à la course et des 
délis de beau langage, des luttes de noblesse, de 
lignage, de largesse et de libéralité. Et ces épreuves 
intéressaient le présent et l'avenir, les vivants et les 
morts, carie triomphe d'un compétiteur se reflétait en 
gloire durable sur toute sa tribu, conime la honte de sa 
défaite rejaillissait sur chacun de ses concitoyens. 

Peuple de poètes et de guerriers, les Ariibes partagè- 
rent leur vie en deux paris : l'une consacrée à la guerre, 
l'autre réservée au commerce, aux luttes pacifiques, 
intellectuelles et poétiques. D'eux-mêmes, sans l'inter- 
vention d'aucun pouvoir — et ils n'en reconnaissaient 
aucun, si ce n'est la religion de la paroh;, — ces tribus 
errantes convinrent d'arrêter la guerre, de faire trêve 
quatre mois l'an (i). Et il n'a pas été besoin d'excom- 

(i) « Ils cousidéraicnt le premier, le seplièmo, le oozièine et le 
douzième mois comme sacres, durant lesquels il <!lait défendu de 
conibatlre et de commotlre aucun acte (inclconcivio d'iiostilité. 
r,'(Hait une espèce de TnJve de Dieu, sagement instituée chez un 
peuple avide de guerre, du pillage et de vengeance. Elle contri- 
quait à empùclicr les diverses tribus de s'enlrc-délruire, elle don- 
nait au commerce quelques moments de sécurité... » (Caussin do 
IVrceval, E:inis sur l'histoire des Arubes avant l'Islamisme, i. 1, 
p. ï4i.) 



L\ CHEVALERIE 87 

municatiori ou de garde spéciale, comme pour la Trêve 
de Dieu (i), pour faire respecter cet engagement pris 
[)ar tous dans l'intérêt commun. C'est pendant cette 
« trêve des vengeances » que se tenait, une fois l'an et 
pendant un mois, la célèbre foire d'Okaz. On y accou- 
rait des quatre coins de l'Arabie : seigneurs, mar- 
chands, commer(;ants et poètes s'y donnaient rendez- 
vous, comme à un concours de richesses, de vertus, de 
gloii e et de poésie. « Des hommes dont les plaies étaient 
toujours saignantes, qui avaient des vengeances à 
exercer ou à redouler, imposaient silence à leurs 
haines (3). » Ils remettaient, en arrivant, leurs armes à 
l'arbitre préposé à la garde de ces précieux et dange- 
reux dépôts, et ils s'abandonnaient pour un temps aux 
douceurs et aux loisirs de la paix. 

Là on échangeait l'or, la myrrhe, le musc ou l'encens 
contre des cuirs travaillés, des selles bien ajustées, des 
étoffes précieuses, des cottes de mailles ou de nobles 
coursiers ; là se créait la mode, se propagaient les chan- 
sons, s'épurait la langue. 

Là une tente somptueuse était dressée pour le plus 
illustre des poètes. 11 y siégeait en juge souverain. 11 
écoutait les poèmes et rendait sa sentence. Le poème le 
plus beau était alors transcrit sur un tissu fin de chan- 

(i) «... Le concile de Toulonge (lo^i) alla plus loin. 11 ordonna 
de suspendre toutes les guerres pendant les fêtes et dimanches, 
pendant l'Avent et le Carême et la deuxième moitié de cliaque 
semaine. C'était la Trêve de Dieu... 

« Pour appliquer les décisions des conciles, on créa au XI* siècle, 
pour chaque diocèse, une association de paix, dirigée par l'Évè- 
que. Elle eut son trésor, son tribunal et même son armée de la 
paix. » (Lavisse, t. II, p. 55.) 

(a) Fresnel, Lettre sur l'histoire des Arabes avant l'Islanttsine, 
pp. 3i, 32 et 33. 



38 lA TRADITION CIIKVALEniîSQUE DES ARABES 

vre on sur du papyrus et suspendu aux murs de la 
sainte Raaba. 

Là, on venait chercher la consécration de la gloire. 
Les hommes qui s'étaient iUuslrôs d'une façon ou d'une 
autre claironnaient leurs prouesses ou les faisaient 
chanter par des poètes, bc'ncficiaires de leurs largesses. 
« Je proclame que Tel est le i)lus bravo ou le plus 
généreux ou le plus magnanime des Arabes », disait 
l'un. (( Tel le surpasse en éloquence et en sagesse », 
soutenait un autre. Et l'on discutait avec preuves à 
l'appui : la foule rendait sa sentence et faisait son pro- 
fit des nobles exemples célébrés devant elle. 

Ainsi naquit et se développa dans les déserts d'Ara- 
bie le culte de la beauté morale. 

N'est-ce pas là le dernier mot de la Chevalerie, élan 
vers l'Idéal, course généreuse à la Perfection ? Et cette 
Chevalerie arabe n'était pas l'apanage exclusif d'une 
classe ou d'une caste — elle était le modus vivendi de 
tout un peuple. Aucune religion ne l'avait révélée, 
aucun pouvoir ne l'avait ordonnée, aucune loi ne veil- 
lait à son observance : seule, une disposition naturelle 
au bien l'avait intronisée dans le cœur des hommes. 

Le but de cet ouvrage est de faire connaître au public 
les moeurs des Arabes. Il serait dommage, quand tous 
les peuples cherchent à se pénétrer et à se comprendre, 
que les gestes chevaleresques des Arabes demeurassent 
ignorés du plus grand nombre. 

D'ailleurs, n'apparliennent-ils pas à l'humanité tout 
entière (i) ces sentiments nobles et délicats qui s'épa- 

(i) M Les lils d'Adam ne sont qu'une même famille qui marche 
vers le même but. Les faits advenus chez les nations placées li 
loin de nous sur le globe et dans les siècles, ces faits qui jadis ne 



LA GHEVALERrK 89 

noiiirent en Orient dans les âges les plus reculés? Et 
l'honnête homme n'éprouvc-t-il pas toujours une réelle 
satisfaction à constater, dans tous les temps et dans 
tous les pays, que, dans sa lutte contre le bien, le mal 
n'a pas toujours eu le dernier mol; que partout l'é- 
goïsmeet la lâcheté ont été combattus par le désinté- 
ressement et l'esprit de sacrifice ? 

Nous diviserons notre étude de la Chevalerie des Ara- 
bes en quatre chapitres, savoir : la noblesse et le culte 
des aïeux, le culte de la femme, le culte du cheval et des 
armes, et enfin le culte de l'honneur. Cette division 
résume, en quelque sorte, les sentiments nouveaux qui 
distinguent l'époque de la Chevalerie Européenne des 
époques historiques et des civilisations qui l'ont précé- 
dée. 

réveillaient en nous qu'un instinct de curiosité, nous intéressent 
aujourd'hui comme des choses qui nous sont propres, qui se sont 
passées chez nos vieux parents. C'était pour nous conférer telle 
liberté, telle vérité, telle idée, telle découverte, qu'un peuple s'est 
fait exterminer ; c'était pour ajouter un talent d'or ou une obole 
à la masse commune du trésor humain, qu'un individu a souilert 
tous les maux. » (Chateaubriand, Etudes historiques.) 



i' 



LA NOBLESSE 

ET LE CULTE DES AÏEUX 



« On ne peut se faire une idée de la fierlc (ju'imprima 
au caractère le Régime féodal, dit Chateaubriand, le 
plus mince alleulier s'estimait à l'égal d'un roi. L'em- 
pereur Frédéric P'" traversait la ville de Thongue, le 
baron de Kreukingcn, seigneur du lieu, ne se leva pas 
devant lui et remua seulement son chapeau en signe de 
courtoisie. Le corps aristocratique était à la fois oppres- 
seur de la liberté commune et ennemi du pouvoir 
légal (i), etc.. » 

Il n'y avait pas de régime féodal en Arabie, et partant 
ni ducs, ni marquis — mais chaque Arabe dans sa 
tente était maître souverain et s'estimait, quelque pau- 
vre et misérable qu'il fût, l'égal des plus riches et des 
plus puissants. Tous libres, tous braves, ils étaient tous 
égaux et ne reconnaissaient y d'autre maître que celui 
de l'univers ». Chaque tribu, il est vrai, avait un chef, 
imposé par ses seules vertus et élu par ses concitoyens, 
mais ce chef ne jouissait que d'une influence tout à fait 

(i) Chateaubriand, Analyse raisonnt'e de l'histoire de France (Féo- 
dalité, Ctievaleric, etc...)> P- 8a. 



4a L.\ T«\DmON CHEVALERESQUE DES ARABES 

relative. Ou le respectail, on se réunissait chez lui pour 
tenir conseil, on s'en remettait souvent à ses sages déci- 
sions, mais il ne pouvait donner aucun ordre. Son titre 
était plutôt honorifique. 11 constituait une marque d'es- 
time, un hommage public qu'on rendait au plus sage, 
au plus brave, au plus hospitalier, au mieux parlant 
de la tribu. El Djahiz (i) nous apprend (jue la tribu de 
« Nadar » élisait pour chef « le plus sage », celle de 
Robayat k le plus généreux », alors que le « Ycmen » 
choisissait c le plus noble », — mais que partout six 
qualités étaient exigées pour prétendre au titre de chef, 
à savoir : u la générosité, la valeur guerrière, la patience, 
la clémence, la modestie et l'éloquence ». On demandait 
à Keyss ben .\ssem : u Comment es-tu parvenu à gou- 
verner ta tribu? » 11 répondit : « En répandant les 
bienfaits, en apaisant les querelles, en portant secours 
aux opprimés »; et il ajouta : « L'honmie atteint à la 
première place pai l'intelligence, la pudeur virile, la 
politesse et le savoir ». 

Somme toute, le clief arabe était une sorte de roi 
constitutionnel, sans prérogatives, et surtout sans liste 
civile puisque pour obtenir l'autorité dans sa tribu il 
fallait (( table ouverte, douceur de langage, bienfaits 
abondants, ne rien demander à autrui, aimer les petits 
comme les grands, et traiter tous les hommes en 
égaux » (3). Nous n'accordons la dignité de chef à per- 
sonne, disait un ancien Arabe, à moins qu'il nous ait 
donné tout ce qu'il possède, qu'il nous ait permis de 

(1) Kilab Cliarèeh al Marotiat. 

il) Maçoudi : les Prairies d'or, texte et traductions de Barbier 
do Meynard et Pavet de Courleillc, Paris, 1861 à 1877. (Tome V, 
p. 106.) 



LA. NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX 43 

fouler aux pieds tout ce qui lui est cher, tout ce qu'il 
aime à voir honoré, et qu'il nous ait rendu des services 
comme en rend un esclave (Moharrad, p. 71, cité par 
Dozy)(i). 

L'Islam lui-même n'est, somme toute, qu'une répu- 
blique plébiscitaire régie par un monarque qu'élit la 
communauté. 

Les premiers successeurs de Mahomet, quoique 
réunissant en leur personne les deux pouvoirs, le spi- 
rituel et le temporel, ne se faisaient pas faute de con- 
sulter leurs concitoyens et de suivre leurs avis, Abou 
Beckr, le jour de son élévation au kalifat, disait : « Tant 
que je suis dans le droit chemin suivez-moi, sinon 
détournez-vous de moi. « Et Omar Ibn el Khattab, 
déclarait du haut de la chaire : a peuple, que celui 
qui juge ma conduite tortueuse, qu'il me redresse. » 
Une voix lui répondit : « Si nous trouvons en toi 
quelque chose qui ne soit pas droit, sois sûr que nous 
le redresserons de la pointe de nos épées. « « Je rends 
grâces à Dieu, repartit le Kalife, qui me donne l'assu- 
rance que l'inconduite d'Omar serait relevée à la pointe 
du glaive. » 

Et plus tard, sous le régime dynastique, le nouveau 
Kalife n'est légitimé que lorsqu'il a été proclamé et 
reconnu par le peuple. 

De fait, vivant tous la même vie pastorale et simple, 
portant les mêmes vêtements, prenant la même nourri- 
ture, les Arabes ne pouvaient pas non seulement 
admettre, mais même concevoir l'inégalité dans les 



(i) R. Dozy, Histoire des musulmans d'Espagne de 711 à 1110, 
Leyde, 1861. 



.U L.\ THADllION ClIK V.\l F.aESQL'K DKS AIIAIIKS 

rapporls sociaux. Kieii ne tlislinguail un Arabe il lui 
autre Arabe. — La fortune ne cunstiluail pas un litre 
à leurs \cux, mais elle imposait l'obligation de donner. 
« Mépriser l'argent et vivre au jour le jour du butin 
conquis par sa valeur, après avoir répandu son patri- 
moine en bienfaits, — tel est l'idéal du chevalier (i). » 
Et d'ailleurs dans la vie des nomades tout est exposé à 
quelques coups de main heureux; aussi doit-on pren- 
dre à la lellre cette sentence qui revient souvent dans 
les épîtres des poètes besogneux : « La richesse vient 
le matin et s'en va le soir (2) d. 

La naissance non plus ne constituait pas à elle seule 
un titre et ne conférait aucun privilège. Que pouvait en 
effet peser et de quelle utilité pouvait Cive une iliu.stre 
lilialion, à l'heure du danger, « lors d'une de ces atta- 
ques qui mettent aux écoutes les chiens inquiets et font 
paraître au grand jour ce que chacun a dans le cœur 
de force et de courage (3) »? Force et courage, voilà 
bien qui comptait pour ces guerriers l<.iujours sur le 
qui-vive. Mais il faut remarquer que chez les musul- 
mans sédentaires pas plus que chez les nomades, il n'y 
eut jamais de véritable aristocratie, une noblesse établie 
et étiquetée. Principes égalitaires d'une part, polygamie 
d'autre part, deux raisons qui empêchèrent rétablisse- 
ment d'une aristocratie comme chez la plupart des peu- 
ples chrétiens (4). Ainsi le prestige de la naissance en 



(1) Caussiii de Pcrccval, £.vsfa" sur l'Iùsloire des Arabes avant l'is- 
lumisme. Puris, 18^7, l. Il, pp. bbh et On. 

(a; Haleni de Tayt,-. 

(3) El Ktiansa. 

(fi) V. Garcin de Tassy : « Noms oropres et litres niii.^nliiiaiis », 
arll';le paru dans lo Journal Asiatique, mai-juin iii'j!i, p. lui. 



LA. NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX 45 

Orient est de peu de portée. Ce n'est pas que le peuple 
ne vénère pas la mémoire des grands hommes et/]u'un 
peu de cette vénération ne rejaillisse en estime et en 
alTeclion sur leurs descendants — mais cette estime et 
cette affection constituent un prêt que le bénéficiaire 
doit rendre en actions louables et méritoires. « Cebii 
qui doit à sa naissance de la noblesse et une haute 
illustration, dit Abou Hassan ben Yehia, se gardera 
bien de s'en faire un marchepied pour se relâcher dans 
la pratique des actes qui conviennent à son rang et 
renier pour ainsi dire ses ancêtres. La plus noble des 
naissances semble être le plus propre de la plus noble 
des existences, cette dernière étant la plus estimée, 
puisque la noblesse appelle la noblesse, comme la 
beauté appelle la beauté (i)... » 

Nous dirions plus simplement : Bon sang ne peut 
mentir. Et c'est bien là l'idée première de la véritable 
aristocratie en Europe, et principalement en France. 
.Comme l'ont très bien relevé MM. Duvernoy et Har- 
mand, dans le Tournoi de Chauvcncy en 1285 (2), u la 
noblesse d'origine doit se marquer dans l'esprit môme 
et même dans l'attitude du Seigneur ; car l'excellence 
des qualités du cœur produit la gentillesse, la race 
donne la noblesse, et la hauteur des sentiments (nous 
dirions l'élan vers l'idéal) se lègue de père en fils. Ces 
vertus se complètent l'une l'autre, tiennent intimement 
l'une à l'autre, forment un tout indissoluble ». Mais 
écoutez plutôt nos poètes : 



(i) Maçoudi, t. III, p. 112. 

(a) U. Duvernoy et Harmand, Toarnoi de Cliaavency en 12S5, 
Paris, 1905, p. ia. 



46 LA. TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

Nous surélevons ce qu'ont bâti pour nous nos pères 
l'aillonts, de gloire et de bienfaits... 

Si mes aieux sont un drapeau dans l'histoire, Je suis 
moi-même un drapeau dans le drapeau. 

(Abou el Garah el Bakri.) 

Non par les miens Je suis honoré, mais par moi ils le 
sont ! 

Je me glorifie de mes œuvres, et non de mes pères. 

Quoiqu'ils fussent la gloire de tous les Arabes ; 

Mes pères furent la provision du délinquant et les 
protecteurs de l'opprimé. 

(Al Motannaby.) 

Tels sont mes dieux — parle-nous un peu des tiens, 
ô Garir ! 

(Farazdak.) 

Nous avons atteint par la gloire et par les dieux la 
voûte céleste. 

Et nous voulons nous élever encore par plus de gloire 
et plus de lustre. 

(El iNabigah El Gody) 

Amar ben El Tofail, seigneur puissant appartenant 
à une famille de longue date illustre, dira : « Pour 
moi, quoique je sois le (ils du plus intrépide chevalier 
d'Amir, quoique du sein de cette noble tril)u ma gloire 
sorte rayonnante et pure, cependant Amir ne m'a point 
confié le commandement par droit de succession, Dieu 
n'a pas voulu que je me glorifie de l'illustration de mes 
pères et mères, mais je me consacre à la défense de ma 
tribu, je ne crains que ce qui peut lui nuire, et je 



LA NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX ^7 

frappe ceux qui viennent l'allaquer au milieu de leurs 
escadrons ! « 

Du reste, dans les panégyriques des poètes on loue 
plutôt les actes que la naissance, cette naissance fût- 
elle la plus illustre. Ainsi, parlant du fils de Abd Ménaf, 
héritier d'un grand nom, le poète, sans le louer d'être 
le plus noble des nobles, se borne à dire : 

u Amir est celui-là même qui a émielté le térid (pain 
sur lequel on a versé du jus) pour ses compatriotes , 
alors que les habitants de la Mecque souffraient de la 
disette. » 

Donc point d'aristocratie de fortune, ni de naissance, 
mais une aristocratie individuelle, personnelle, tempo- 
raire, que confèrent la bravoure, l'éloquence et la géné- 
rosité, et qui vient en complément de cette aristocratie 
générale et glorieuse que confère le seul titre d'Arabe ! 
En France, « la croyance commune était que la 
nation française descendait en masse des Francs, mais 
les Francs d'où les faisait-on venir ? On les croyait issus 
des compagnons d'Enéeou des autres fugitifs de Troie, 
opinion étrange à laquelle le poème de Virgile avait 
donné sa forme, mais qui dans le fond provenait d'une 
autre source et se rattachait à des souvenirs confus du 
temps oîi les tribus primitives de la race germanique 
firent leur émigration d'Asie en Europe par les rives 
du Pont Euxin. Du reste, il y avait sur ce point unani- 
mité de sentiments : les clercs, les moines les plus 
lettrés, ceux qui pouvaient lire Grégoire de Tours et les 
livres des Anciens, partageaient l'opinion populaire et 
vénéraient comme fondateur et premier roi de la nation 
française « Francion, fils d'Hector » (i). 

(i) Augustin Thierry, Récits des Temps Mérovingiens, p. 17. 



48 L.\ TRADITION C!1E\ ALERESQUE DES ARABES 

Los Arabes, eux. ne se seraient pas conlenlés d'une 
filiation non seulement fabuleuse, mais qui leur aurait 
paru d'une illustration relative et (luehjuc peu récente... 
Ils se disaient issus il' Ismaël, fils du patriarclicAbrabam, 
l'ami de Dieu, et celte origine loinlaine ils l'établis- 
saient par des preuves irrécusables cl peut-on diic 
scientifiques, car leurs généalogistes étaient des savants 
et la généalogie fut longtemps chez eux la science par 
excellence, lllanl tous issus d'Iàn)ail, les Arabes te ctn- 
sidérèrent et se déclarèrent, à juste titre, le [jIus noble 
de tous les peufjles. Us formaient >ine démocratie 
noble. Tout le monde est noble en Arabie. Chaque 
tribu a sa généalogie, ses dictons, ses journées glo- 
rieuses, ses poètes, ses guerriers illustres. Mais telle 
tribu était considérée plus noble ([ue telle autre parce 
qu'en remontant lc3 degrés ataviques elle était la [)lu3 
proche de la source, la [jIus direclemcnt issue de l'au- 
teur commun, Ismaël ou Kalitan. Et c'était bien là 
l'orgueil de la race, orgueil collectif (]ui embrassait non 
une famille, mais toute une tribu. On était {)lus lier de 
sa tribu que de sa famille. Les gloires de chaque 
famille formaient comme un ap.anage qui faisait retour 
à la masse, qui venait enrichir et euibeUir de généiation 
en génération le trésor commun de hauts faits et de 
vertus. La tribu était la « mais(jn-mère »> de laquelle se 
réclamaient et se glorifiaient également tous les honmies 
de la même tribu, les i)lus humbles comme le.s plus 
illustres. 

Uica ne peut donner une idée do rattachement, de 
l'afTeclion, du dévouement, du culte (pii liait l'Arabe à 
sa tribu — attachement inébranlable, affection absolue, 
dévouement inconscient et sans borne, culte sacré. 



LA NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX ^9 

sentiment plus fort que le patriotisme, i)assion plus 
frénétique et plus fanatique que le sentiment religieux, 
mobile de tous les crimes, de toutes les guerres, de 
toutes les vertus des Arabes ! Pour sa tribu, l'Arabe est 
toujours prêt à tous les sacrifices ; sans liésiter, sans 
réflécbir, il risquera à clmque instant sa vie dans des 
entreprises hasardeuses et folles qu'il croit utiles à l'in- 
térêt, a la prospérité, à la gloire, à l'honneur de sa 
communauté! 

u Honore ta tribu, dit le Kalife Ali ben Abi Taleb, 
elle est l'aile qui t'élève ; par elle tu peux le grandir et 
dominer. Tes concitoyens sont un bouclier contre l'ad- 
versité. Honore les hommes nobles, visite les malades, 
secours les infortunés, partage avec tous tes joies et les 
peines. « « Aimez votre tribu, a dit un poète, car vous 
êtes attachés à elle par des liens plus forts que ceux qui 
existent entre l'homme et la femme (i). » Et tous ils 
s'aimaient en aimant leur petite patrie, ils s'entr'ai- 
daient, ils ressentaient en commun les peines et les 
joies de chacun d'eux, célébrant à l'envi les mérites de 
l'un, secourant les infortunes de l'autre, vengeant tous 
l'affront essuyé par le plus humble d'entre eux. Hs 
constituaient une sorte de confrérie agissante d'oij 
tout sentiment mesquin était banni et où se cultivaient 
et s'épanouissaient les plus belles fleurs de solidarité 
et d'amour. Ils formaient effectivement une même 
famille ; les hommes de même âge se donnaient le nom 
de cousin. « fils de mon oncle », s'interpellaient-ils 
affectueusement; aux jeunes filles on disait avec cour- 
toisie « ma sœur » ou encore « ma cousine » ; on 

(f) Mobarrad, p. j83, cilô par Dozy. 



5o LA TRADITION CllKN ALEHRS< U E DKS ARABES 

saluait respeclueuscmcnl les vicilliutls, en les appelanl 
« mon oncle » ou u mon père (i) ». El dans cette com- 
munaulé qui nicttail en inaticpie, d'une façon limitée 
mais absolue, la parole du Christ : v Aimez-vous les 
uns les autres »), tous travaillaient pour le bien de tous 
et de chacun. La tribu était une sorte de ruche de 
gloire dans laquelle chacun avait sa lâche délinie : le 
poète chantait les exploits et les hauts faits des siens, 
les généalogistes conservaient dans leurs mémoires et 
propageaient la mémoire des anciens, les artisans fabri- 
quaient des étoffes ou des armes (ju'ils s'ingéniaient à 
rendre les plus belles ou les plus invincibles, les fem- 
mes formaient les hommes, et les hommes surpassaient 
les lions en force et en courage I 

Et dans cette aristocratie collective de la tribu, une 
autre aristocratie, celle des familles, se dressait. 
« Avant l'Islam, dit Ibn Khaldoun dans ses Prolc'jome- 
nes, p. XVI, on considérait comme noble celui qui était 
chef de sa tribu et dont le père, l'aïeul et le bisaïeul 
avaient rempli successivement le môme emploi. « Un 
Hadith dira : « peuple ! Dieu vous a ôlé l'arrogance 
des temps païens et l'ancien orgueil de lignage, l'Arabe 
n'a de supériorité sur le barbare qu'en raison de sa 
crainte de Dieu; vous êtes tous les enfants d'Adam, et 
Adam lui-même a été créé de la boue. » 

(i) « La conquête des provinces méridionales et orientales de la 
Gavile par les Visigoths et les Uurgondcs fut loin d't'tre aussi vio- 
lente que celle du nord par les Francs... CiMilunnés niililaire- 
ment dans une jrrande maison, pouvant y jouer le rôle de maî- 
tres, ils faisaient ce qu'ils vuyaicnl faire aux clients romains do 
leur noble hôte et .se réunissaient de grand matin pour aller le 
saluer par des noms de '< père » ou d' « oncle », litre de respect 
fort usité alors dans l'idiomn des Germains. » (.\ugusliu Thierry. 
Lettres sur l'/listûire de France, j). 8i.) 



LA NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX 5i 

Avec l'Islam on considéra la noblesse à un point de 
vue stricteniCnt religieux : d Le plus noble d'enlie vous 
aux yeux du Seigneur est celui qui le craint le 
plus(i) », et un Iladith du Prophète rapportera : « Les 
plus nobles de mon peuple sont les porteurs de mon 
Koran et ceux qui passent la nuit dans la prière. » 

Et dès lors on considéra comme seuls nobles les des- 
cendants du prophète, de ses compagnons ou des pre- 
miers adeptes de la religion : la loi divine conférant la 
plus illustre des noblesses. 

Enfin, dans l'éclat de l'illustration familiale brillait et 
rayonnait u l'aristocratie, ou la domination du meil- 
leur, le mérite personnel et individuel ». La race était 
noble et pure, on était Arabe et d'une tribu glorieuse, 
on appartenait à une famille depuis longtemps illustre, 
cela ne suffisait pas. Chaque homme devait à son tour, 
par ses seules vertus, acquérir et conquérir la considé- 
ration, le respect, l'affeclion et l'admiration des siens, 
11 fallait se distinguer par sa sagesse, sa générosité, sa 
bravoure, son éloquence, par la protection accordée 
aux femmes et aux faibles, par le respect du client, par 
le culte de l'hospitalité. 11 fallait dans l'arène des vertus 
arabes se placer bon premier et mériter la plus belle 
épithèle, le surnom glorieux « Al Kaniel », le Parfait. 
Théorie pleine de grandeur et de philosophie sociale 
qui purifie, embellit, ennoblit l'homme tout entier, 
corps et àme ! L'homme le plus illustre et le plus digne 
d'être illustré était celui qui accomplissait les plus 
grandes choses, les plus généreuses, les plus héroïque- 
ment utile». Il était l'homme Parfait, aristocrate dans 

(i) Coran, Sourale XLIX, verset i3. 



fia LA. TR.VDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

toute l'acccplion du mol, il était la quiiitossence du 
bien, le meilleur. Tout ce qui l'entourait devait être du 
meilleur. La lente qui l'abritait était la jilus spacieuse, 
la plus accueillante, la plus riche eu éttjlTcs et en objets 
précieux; ses cbevaux étaient les plus nobles, les plus 
patients à la peine, les plus viles à la course ; ses armes 
étaient les plus belles et sa bravoure devait les faire 
briller d'un éclat toujours nouveau. Voilà comment les 
Arabes concevaient la noblesse. 

D'ailleurs, quand plusieurs tribus s'alliaient pour 
faire la guerre, elles plaçaient à leur tête un seul chef, 
qui, la guerre finie, n'avait plus aucun droit de pré- 
séance sur les autres cbefs ses égaux, llabiluellenient 
on donnait le commandement suprême à celui d'entre 
les chefs que le sort désignait, jeune ou vieux, mais il 
arrivait aussi qu'on confiait la conduite de la guerre à 
celui qui, de l'aveu de tous, était le plus illustre par la 
nai>sance et par le courage : c'est ainsi que Harb ben 
Omayat fut désigné par voie d'élection pour comman- 
der toutes les tribus de Korayche dans les guerres de 
Fidjar. 

On comprend, dès lors, le prix qu'ils attachaicntaux 
souvenirs de leurs filiations et qu'ils aient fait de la 
généalogie un.e science véritable. Ils se plaisaient tou- 
jours et en tous lieux, sur le champ de bataille comme 
dans leurs réunions pacificpies, h citer leurs filiations, 
les prouesses et les exploits de leurs pères. C'était là le 
thème ordinaire de leurs discussions, leur passe-temps 
favori, le sujet et l'objet de leur orgueil et de leur 
jactance. Pas une poésie anté-islamiq^ie qui ne con- 
tienne des vers pompeux et fiers qui chantent la gloire 
des ancêtres. Les Moallakals, les poésies d'El Samaoual, 



LA. NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX 53 

de Chanfara..., tmiles rt'>sonnent de noms illustres, 
toutes claironnent les hauts faits de la tribu, et souvent 
par le menu. Ecoutez Ibn Kolthoum : 

« Nous avons recueilli l'héritage d'honneur que nous 
ont laissé Alcama fils de Sayf, qui a conquis pour nous 
les forteresses de la gloire; MohalhiL et Zohayr plus 
grand encore que Mohalhil, quels trésors ils avaient 
amassés ! Attâb, Collhoum, tous ces Jiéros, nous ont 
transmis leur noble succession. Dhoul l'Boura aussi 
nous a légué la sienne, Dhoul l'Boura dont sans doute on 
t'a conté les hauts faits, ce généreux guerrier dont la 
valeur nous aidait à protéger les faibles et était pour 
nous-mêmes une puissante protectrice. 

C'est du sein de notre famille qu'avant lui était sorti 
Kolayb, qui a rendu son nom si célèbre. Quel est donc le 
genre d'illustration que nous ne possédions pas? 

Tous les noms illustres, tous les faits d'importance 
étaient confiés à la mémoire des hommes. Dans ces 
temps de simplicité, la tradition était considérée comme 
la seule science exacte. 11 n'y avait pas d'archives, et 
l'écriture existât-elle, que le nomade s'en serait passé; 
la mémoire était bonne, les grimoires eussent été 
encombrants. D'ailleurs, pour se rendre compte de la 
place que tenait et que tint pendant longtemps la généa- 
logie en Orient, ouvrez n'importe quel livre d'histoire, 
de philosophie, d'amour ou de théologie, vous trouve- 
rez pour chaque fait avancé, pour chaque propos cité, 
une liste fastidieuse de noms : « Ceci nous a été rapporté 
par tel, fils de tel, fils de tel, etc. » Car tel était le culte 
des Arabes pour les généalogies qu'à l'occasion d'un 



5i L\ TRADITION CHEVALRRESQUI-: DES ARABES 

événement, ou s'agissant d'un personnage, ils remon- 
taient le cours des âges et de grand-père à grand-père 
arrivaient à Adam, le père du genre humain. 

Les généalogistes sont des imposteurs, proclama le 
Prophète, et il autorisa les recherches généalogiques 
jusqu'à M Adnane seulement, avec défense de les pous- 
ser plus loin »... Or .\dnane est le 8*^ ou 9* descendant 
d'Ismaël fds d'Abraham î Cependant de pieux musul- 
mans, négligeant la prescription du prophète, conti- 
nuent à se réclamer dequelque ascendant d'Adnane, car 
ils restent convaincus que leurs prétentions sont fondéee 
sur des preuves irrécusables. C'est ainsi qu'Aboul Fath 
El. Ascandarani, écrivain réputé de la première moitié 
du I\« siècle de l'IIégiic, commence une vaste encyclo- 
pédie sur les animaux (en 61 volumes) en nous don- 
nant la liste respectable de ses a'ieux, liste qui aboutit à 
Adam ! 

Ces kyrielles de noms propres qui tiennent tant de 
place dans les ouvrages arabes, cette magnificence 
patronymique dont on ne trouverait nulle part le pen- 
dant, paraît à distance ennuyeuse et vaine. Ce[)endant 
la science héraldique constituait, avec la poésie et l'art 
oratoire, le principal aliment spirituel des Arabes. Elle 
fournissait matière à énigmes, à subtilités, à romans 
d'amour! — Sur quelques indications on arrivait à 
reconstituer les descendances des familles, les filia- 
tions qui les liaient à telle souche de tribus, à telle 
tribu, à telle branche de tribu, à telle famille, à telle 
branche de famille, à telle illustration ». L'n exemple 
suffit. \'oici comment le prince des croyants El. May- 
moun, fils de llaroun el Hacliid, prit pour épouse ime 
jeune paysanne. Partout il est arrivé à des rois d'é- 



LA NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX 55 

pmiser des bergères, mais l'héroïne de notre histoire 
n'était pas que belle et bergère. Elle captiva le Ralife 
par ses beaux yeux et surtout par sa science des généa- 
logies. 

«■ Un jour, à la chasse, le Kalife El Maymoun, lais- 
sant loin derrière lui son escorte, arrive seul près d'une 
petite rivière qui se détache de l'Euphrate. 11 aperçoit 
une jeune fille qui remontait la berge, une outre d'eau 
sur l'épaule. Le prince arrête son cheval pour examiner 
à loisir la taille élancée, la gorge magnifique, les gestes 
gracieux, la beauté radieuse de la belle enfant, — mais 
au même moment, l'outre tombe et l'eau se répand ; — 
le Kalife s'avance : 

— Jeune enfant, dit-il, de quelle tribu es-tu? 

— Je suis de la tribu des Béni Kelab (i). 

— lié quoi! dit le Kalife jouant sur les mots, tu 
appartiendrais, jeune fille, à la tribu des chiens? 

— Je ne suis pas de la tribu des chiens, répliqua 
vivement la jeune fille. J'appartiens à une tribu où l'on 
sait être généreux et sans reproche, où l'on sait donner 
magnifique hospitalité, et grands coups de lances et 
d'épées... mais toi qui te montres si arrogant, d'où 
es-tu? et de quelle lignée ? 

— Je suis des Moudharides, répondit le Kalife. 

— De quelle tribu des Moudharides ? 

(i)On demandait à Aboul Dakiss el Kiliby : « Pourquoi don- 
nez-vous à vos esclaves de jolis noms tels que Sourour, Gawhar, 
Morgan ("plaisir, joyau, corail), et à vos fils les noms les plus détes- 
tables tels que : Kalb, Kolayb, Mararah (chien, petit chien, amer- 
tume) ? >^ Il répondit : « .Nos esclaves nous sont réservés, tandis 
que nos fils sont réserTés à nos ennemis », — c'est-à-dire : nous 
profitons des jolis noms de nos esclaves, el nos ennemis pâtissent 
des noms de nos fils. 



56 L\ TlUniriON CHE\ XLERESQUE DKS ARABES 

— De ceux qui sont les i)lus illnslres d'origine, lo» 
plus grands par leurs aïeux, les plus excellents de 
paternitô et de maternité, de ceux que tous les Moud- 
liarides honorent. 

— Tu es donc des Béni kiiiàiiah, mais de quelle 
branche des Kinanidcs es-tu? 

— Des plus nobles de sang, des plus glorieux d'o- 
rigine, de ceux-là qui ont la main la plus prodigue en 
bienfaits, de ceux-là que tous les Kinanides révèrent et 
craignent. 

— Alors lu es des Béni-Roreych? 

— En elTet, je suis Koreychide? 

— De quel rameau des Koreychides ? 

— Des plus brillants de renom, des plus élevés en 
gloire, de ceux que tous les Koreychides respectent et 
redoutent! 

— Par Dieu, conclut la jeune fille, tu descends de 
Hàchem, le bisaïeul de notre Prophète, mais de quelle 
famille des Beni-Hâchem descends-tu? 

— De ceux qui sont les [)lus liant placés, qui sont l'é- 
clat et l'honneur de la tribu, qui sont de ceux que tous 
les Hàchemides craignent, honorent et révèrent. 

w Alors la jeune fdle se prosterna, baisa la terre et 
dit : « Je te salue, ô prince des croyants ! Je te salue, 
ô vicaire du Seigneur, maître du monde. » 

« Al Maimoun, flatté et ravi, releva la jeune fille. EU© 
lui parut riche de savoir et de beauté. Par Dieu, j)ensa- 
t-il, je veux pour épouse cette adorable enfant, voilà le 
plus précieux des biens que je puisse rencontrer. Et, 
son escorte l'ayant rejoint, il fit venir auprès de lui le 
père de la belle et sur-le-ciiamp lui demanda la main 
de sa fille... Elle fut mère d'Abbas, fils d'ElMaïraoun...»» 



LA NOBLESSE ET LE CULTE DES AÏEUX 57 

Plus souvent qu'à des mariages romanes(jlies, les 
questions de généalogie donnaient naissance à des riva- 
lités, à des défis, à des joutes oratoires, entre tribus et 
particuliers. Les « luttes de noblesse » entre le Ycmen 
et Madar, entre les Oss et les Kozrag, entre Fazzarat et 
les Béni Ilillal, sont restées célèbres, chacune des tri- 
bus rivales se prétendant plus glorieuse que sa concur- 
rente de par son origine plus reculée et de par le con- 
tingent plus imposant des hommes illustres qu'elle 
avait fournis au cours de son histoire. 

De même, la tradition nous a conservé le récit coloré 
des polémiques dites « Mounafarah » ou « disputes de 
lignées » qui se sont élevées pendant la Djahilieh entre 
personnages de grande noblesse — telles les Mounafa- 
rahs d'Amr ben Toufayl ben Malek et d'Alcama ben 
Alaça ben Auf; celles de Garir el Bagly et de Khaled 
el Kalbv ; celles de llachem ben AbdManafet d'Omayat 
ben Abdil Shamss... La procédure des Mounafarahs 
était des plus simples ; les deux concurrents s'étant 
défiés convenaient de l'enjeu et du choix d'un arbitre. 
L'arbitre était à l'ordinaire quelque sage réputé par son 
esprit de justice et sa science des généalogies. L'enjeu 
consistait le plus souvent en un troupeau de cent cha- 
meaux que le gagnant distribuait généreusement entre 
les gens de sa tribu. Une fois en présence de l'arbitre, 
chacune des deux parties proclamait la gloire et les 
hauts faits de ses ancêtres et célébrait à l'envi ses pro- 
pres mérites, u Mon père est Mâbad dit Zorarah, et ma 
mère est Maazah ; dix de mes oncles paternels et dix de 
mes oncles maternels ont eu l'honneur de commander 
la tribu. Mon grand-père a donné asile à trois rois qui 
se combattaient, et il a pu les protéger efficacement 



6o LA. TRADITION CHEVALKRFSQUR DES AR\BES 

s'élaienl empressés d'adopter à l'cnvi. Quoi qu'il en 
soit, de fortes présomptions, h défnut de preuves, per- 
mettent de supposer que c'est bien aux Arabes que 
l'Europe a emprunté Vidée du blason et la poésie des 
armoiries. 

Et lorsque les Chevaliers de France ou d'Angleterre, 
arborant pour gonfalon des manches de dentelle, s'ef- 
forçaient dans les tournais de faire triompher les cou- 
leurs de leur dame, se doutaient-ils qu'ils n« faisaient 
que suivre l'exemple du Prophète lui-même? L'histoire 
nous apprend, en effet, que Mahomet avait donné pour 
drapeau, à ses armées en guerre, une pièce de soie 
ayant appartenu à sa femme Aïcha. Ce drapeau de 
couleur noire (i) était appelé Al Okab (l'Orfraie) et 
confié à la garde d'Ali ben Abi Taleb, l'épée de Dieu. 

(i) Les drapeaux abassides étaient également noirs; blancs 
ceux des Onimvades ; verts ceux des Faliniites. Le drapeau du 
nouveau royaume du Ilédjaz réunit ces trois couleurs (noir, blanc 
et vert) disposées horizontalement sur une bande verticale rou;,'e 
foncée (le rouge foncé étant la couleur du pavillon des Chérifs 
hachimites de la Mecque). 



Il 



LE CULTE DE LA FEMME 



I. — DE L'AMOUR 

On ne peut célébrer le printemps sans chanter les 
fleurs, et l'on ne saurait traiter dignement de la femme 
sans parler de l'Amour. La femme est le levier gracieux 
et puissant du progrès — l'amour est son point d'ap- 
pui. L'amour est l'auxiliaire, l'inspirateur des senti- 
ments héroïques, il est le mobile de la gloire, le créa- 
teur enthousiaste et fécond des nobles pensées et des 
actions les plus généreuses. A mesure qu'il s'épure et 
s'idéalise, il se transforme en un véritable culte, en 
une religion sainte dont la femme est la divinité bien- 
faisante. Plus haut un peuple place la femme, plus 
haut il se place lui-même ; plus il l'élève, plus il 
s'élève; et par la situation sociale de la femme dans les 
différents milieux de la société humaine, on peut juger 
du degré de civilisation auquel ont atteint les individus 
et les États. 

A l'époque de la Chevalerie, l'amour se distingue 
profondément el essentiellement de ce qu'il fut à Rome 
et en Grèce, en ceci, que, de naïf et de naturel qu'il 
était, il devint respectueux, exempt de sensualité. L'an- 
tique simplicité des sentiments fait place à une sorte 



6o LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

s'étaient empressés d'adopter à l'cnvi. Quoi qu'il en 
soit, de fortes présomptions, h défaut de preuves, per- 
mettent de supposer que c'est bien aux Arabes que 
l'Europe a emprunté Vidée du blason et la poésie des 
armoiries. 

Et lorsque les Chevaliers de France ou d'Angleterre, 
arborant pour gonfalon des manches de dentelle, s'ef- 
forçaient dans les tournais de faire triompher les cou- 
leurs de leur dame, se dontaicnt-ils qu'ils ne faisaient 
que suivre l'exemple du Prophète lui-même? L'iiistoire 
nous apprend, en effet, que Mahomet avait donné pour 
draiteau, à ses armées en guerre, une pièce de soie 
avant appartenu à sa femme Aïcha. Ce drapeau de 
couleur noire (i) était appelé Al Okab (l'Orfraie) et 
confié à la garde d'Ali ben Abi Taleb, l'épée de Dieu. 

(i) Les drapeaux abassides étaient «.également noirs; blancs 
ceux des Ommyades ; verts ceux des Fatiniites. Le drapeau du 
nouveau royaume du Hédjaz réunit ces trois couleurs (noir, blanc 
et vert) disposées horizontalement sur une bande verticale rou^^e 
foncée (le rouge foncé étant la couleur du pavillon des Chérifs 
hachimites de la Mecque). 



LE CULTE DE LA FEMME 



I. — DE L'AMOUR 

On ne peut célébrer le printemps sans chanter les 
fleurs, et l'on ne saurait traiter dignement de la femme 
sans parler de l'Amour. La femme est le levier gracieux 
et puissant du progrès — l'amour est son point d'ap- 
pui. L'amour est l'auxiliaire, l'inspirateur des senti- 
ments héroïques, il est le mobile de la gloire, le créa- 
teur enthousiaste et fécond des nobles pensées et des 
actions les plus généreuses. A mesure qu'il s'épure et 
s'idéalise, il se transforme en un véritable culte, en 
une religion sainte dont la femme est la divinité bien- 
faisante. Plus haut un peuple place la femme, plus 
haut il se place lui-même ; plus il l'élève, plus il 
s'élève; et par la situation sociale de la femme dans les 
différents milieux de la société humaine, on peut juger 
du degré de civilisation auquel ont atteint les individus 
et les États. 

A l'époque de la Chevalerie, l'amour se distingue 
profondément et essentiellement de ce qu'il fut à Rome 
et en Grèce, en ceci, que, de naïf et de naturel qu'il 
était, il devint respectueux, exempt de sensualité. L'an- 
tique simplicité des sentiments fait place à une sorte 



(b l.V TUADITION CIIEVALERESQrE DES ARAIU-S 

cre.\nll;ili(in niysliquc qui cngciidie des scrupules et 
des conibals, des douleurs snns niolifs — du vague à 
l"àuie, couinie nous dirions aujourd'luii. La passion 
d'aimer devient un culte. Peu im])orle que l'objet du 
culte soit un èlre réel ou imaginaire, la doctrine est 
d'aimer. Aimer est une vertu, la source de toutes les 
vertus, et à cet égard tous les chevaliers furent ver- 
tueux, car ils aimèrent ou du moins étaient-ils convain- 
cus qu'ils aimaient. Ainsi l'amour de\inl un système 
d'éducation. Il fut reconnu comme le principe de toute 
activité, de tout mérite moral et de toute gloire, u L'a- 
mour, dit Uaijubaud de Va([uieras, améliore les meil- 
leurs et peut donner de la valeur aux plus mauvais. 
D'un lâche il peut faire un brave, d'un grossier un. 
homme gracieux et courtois ; il fait monter maint 
pauvre en puissance. Puis donc que l'amour a tant de 
vertus, j'aimerais volontiers moi, si envieux de mérite 
et d'honneur, j'aimerais si j'étais aimé. » On trouve 
cette même pensée dans un auteur arabe : u La moin- 
dre de ses vertus, dit-il en parlant de l'amour, est de 
faire germer et de développer en nous la générosité, le 
courage, les bonnes manières et la grandeur d'âme, en 
ce sens que l'ambition de l'amant est de complaire à sa 
bicn-aimée en se parant de sentiments nobles et loua- 
bles (i). » 

Les bienfaits de l'amour devinrent au Moyen-Age un 
article de foi indiscutable, et l'amour fut élevé à la 
hauteur d'une véritable institution sociale et quasi 
religieuse. Il eut ses emblèmes, son code, ses tribu- 
naux, ses {jrèlres et ses martyrs. Les femmes adres- 

(i) Liwan al Sabahah. 



LE CULTE DE LA. FEMME 63 

saient au Clievalier de leur choix des manches longues 
et larges qui lui servaient de gonfalou dans les tour- 
nois, des tresses blondes, des gants et des dentelles, 
des cordons brodés où se lisaient de charmantes devi- 
ses. Maître André, chapelain du roi de France, réunis- 
sait vers l'an 1 1 70 les lois si instables de l'amour, et du 
XI 1'' au XI V*^ siècle fonctionnèrent les « cours d'amour » 
composées des dames les plus illustres de leur temps 
par la naissance et le savoir et qui rendaient de doctes 
et gracieux arrêts sur des questions de courtoisie et sur 
les litiges amoureux qui étaient soumis à leur haute 
sagesse. Les thuriféraires du verbe, trouvères et trouba- 
dours, chantaient le bel enfant Cupidon et les illus- 
tres amours, et plus d'un amant périssait de mort vio- 
lente ou se laissait mourir de langueur, pour la dame 
de son cœur et de ses rêves. 

Mais quelle est donc l'origine de ce bel amour ? Sous 
quelle influence l'amour antique cesse-til d'être un 
principe de mal, un obstacle au bien, pour devenir la 
source de l'honneur, la marque des élus, l'inspirateur 
des grandes choses ? Des voix nombreuses et puissan- 
tes répondent en chœur : u Du christianisme et des 
mœurs germaniques est né l'amour chevaleresque. » 

11 est vrai que le christianisme a prêché et propagé 
dans le monde l'union de l'amour et de la pureté que 
l'antiquité ne connaissait pas (i). Il est vrai que le 
christianisme a inspiré aux rudes guerriers du Moyen- 
Age des sentiments plus humains, plus nobles et plus 
délicats, et que le culte de la Vierge Marie a contribué 

(i) Voir J.-J. Ampère, Mélanges d'histoire liltéraire et de littérature, 
t. I, p. 337. 



«4 LV TIlADITiO.N CHEVALERESQUE DES ARABES 

puissamment à rehausser la condition de la femme. 
Mais 1.1 religion, pas plus que l'Église, no pouvait 
exercer d'influence sur les mœurs nouvelles de cour- 
toisie et de galanterie, si peu d'accord, par les dangers 
aimables qu'elles font courir, avec la pureté chrétienne. 
Est-il besoin do citer l'Ecclésiaste, les apostropiies 
véhémentes et fulgurantes des Saints Pères (i), les écrits 
monastiques du Xll" siècle qui la comparent au Diable 
et vont jusqu'à plaider la cause de son infériorité intel- 
lectuelle et morale, pour prouver que la femme n'a 
jamais été tenue en odeur de sainteté par l'Ancien ni 
par le ^ouveau Testament? Est-il besoin de rappeler 
que les seigneurs de la première période du Moyen-Age, 
tout chrétiens qu'ils étaient, n'avaient aucun égard ni 
pour la femme, ni pour l'amour idéalisé? Mais n'est-il 
pas suffisant et probant à lui seul ce fait, qu'à côté de 
la Chevalerie religieuse instituée par le clergé pour le 
maintien de la foi, il se suit dressé une Chevalerie libre, 
mondaine, instituée comme la précédente dans un but 
religieux et social, mais non par le clergé, indépendante 
de lui et lui étant de bonne heure devenue odieuse et 



(i) Saint Atubroiâe : « Adam a été perdu par Eve, et non Eve 
par Adam. Celui que la femme a indiiil au péché, il est juste 
qu'elle le reçoive comme souverain alin d'éviter qu'il ne tombe 
de nouTeau par la faiblesse féminine. » 

Tcrlullieu : c Femme, tu es la porte du diable ; c'est toi qui la 
première as touché à l'arbre et déserté la loi de Dieu; c'est loi qui 
as persuadé celui que le diable n'osait attaquer en force ; c'est à 
cause do toi que le Fils de liiou même a dû mourir I Tu devrais 
ioujours l'en aller en deuil et en haillons, olfranl aux regarnis les 
yeux pleins do larmes de repentir, pour faire oublier que lu at 
perdu le penrc humain. » 

Certain concile de Màcon met en délibération si les femmes 
ont une àme ! 



LE CULTE DE LA FEMME 65 

hostile? u Ce fnl de cette chevalerie spontanée, libre et 
mondaine, que l'amour, la galanterie, le goût des 
aventures, l'exallation de l'honneur guerrier devinrent 
l'ûme et le mobile (i). » 

Seraient-ce les mœurs germaniques qui auraient 
donné naissance à l'amour chevaleresque? On a beau- 
coup vanté la pureté des mœurs germaniques avant que 
de les connaître parfaitement ; Tacite nous parle de 
Velléda qui fut honorée à l'égal d'une déesse, et les 
historiens à sa suite ont loué à l'envi le respect reli- 
gieux dont les Germains entouraient leurs femmes. 

Sans vouloir tirer avantage des derniers événements 
qui ont mis à nu les mœurs germaniques, remarquons 
seulement que ce ne sont pas les femmes en général 
qu'honoraient les Germains, mais bien quelques privi- 
légiées parmi elles, qui passaient pour être des organes 
de la divinité : les prophétesses (2). D'ailleurs il n'y a 
qu'à jeter un coup d'œil sur la société germaine, pour 
se rendre compte ([ue, reposant sur la force, tout ce qui 
était faible ne pouvait y tenir qu'une petite place : (( La 
femme ne s'appartenait pas, dit Mignet, et elle ne dis- 
posait de rien, parce qu'elle était à jamais privée de 
cette force qui donnait seule la liberté et la propriété, 
dans une société violente. L'enfant ne comptait pas 
encore et le vieillard ne comptait plus, parce que l'un 
n'avait pas encore cette force et que l'autre l'avait per- 
due. A-ussi étaient-ils occupés du service et des soins 
de la maison (Tacite, XVI) et se trouvaient-ils placés 
sous la tutelle de celui qui était fort, brave, oisif, dont 

(1) Fauriel, Histoire delà poésie provençale, t. III, pp. 3ia et suiv. 
(a) Voir S. Sismcudi, De la Utléralure du Midi de la France, t. I, 
p. S9. 

5 



06 L\ inADlTION CIIEVAI.EIŒSQI lî DES ARABES 

le niélicr élait de se battre, l'IuMiiiPur do proléger et 
d'être servi. La femme restait toujours sous un men- 
dium perpétuel. C'était le tuteur qui touchait la com- 
position due poiir une femme outragée. Comme cette 
tutelle était productive, la femme, fille ou veuve qui 
était demandée en mariage, était achetée à celui sous le 
mendium duquel elle se trouvait placée. Une tutelle 
aussi prolongée et un achat |)areil sont p(jur la femme 
les signes incontestables d'une condition inférieure, 
qu'expliquent à la fois sa faiblesse naturelle et la vio- 
lence de l'état social auquel elle appartient (i). » 

Plus tard, il est vrai, les Allemands connurent une 
certaine courtoisie. « le respect pour les dames, les 
femmes des seigneurs, qui ressemble fort au respect 
des domestiques pour la maîtresse, car il ne s'étend 
pas aux simples femmes des dieustmannen fministé- 
riales); il s'adresse au rang, non au sexe (a) ». 

Ce n'est pas ce respect domestique qui peut expli- 
quer la transformation de l'amour antique en amour 
chevaleresque. En vain chercherait-on, dans les mœurs 
ou dans les fables des Germains, l'origine de l'amour 
chevaleresque, d Ces peuples, quoiqu'ils respectassent 
les femmes et qu'ils les admissent dans les conseils et 
les cultes de leurs dieux, avaient pour elles plus d'é- 
gards que de tendresses; la galanterie leur était incon- 
nue, et leurs mœurs braves, loyales mais rudes, lais- 
saient peu prévoir un si sublime développement du 
sentiment et de l'héroïsme ; leur imagination était 

(i) Mignet, «< Comment l'ancienne (Jernianie est eulrce dans la 
Société civilisée de l'Europe Occidentale » {Mémoires de l'Académie 
des Sciences momies et politiques, année xittii, t. III, p. 79a). 

(j) I,a\isse, Histoire Générale, t. Il, p. 47. 



LE CULTE DE LA FEMME 67 

sombre ; les pouvoirs surnaturels auxquels la supersti- 
tion les faisait croire, étaient tous malfaisants. Le plus 
ancien poème de l'Allemagne, celui des Nibelungen, 
dans la forme où nous l'avons aujourd'hui, est posté- 
rieur aux premiers romans francs et peut avoir été 
modifié par eux; cependant ses mœurs ne sont pas 
celles de la Chevalerie : l'amour y a peu de part aux 
actions, les guerriers y ont de tout autres intérêts et de 
tout autres passions que celles de la galanterie; les 
femmes paraissent peu, elles ne sont point l'objet d'un 
culte, et les hommes ne sont point adoucis et civilisés 
par leur union avec elles (i). » 

Donc le christianisme ni les moeurs germaniques, 
séparément ou unis — ont-ils jamais été unis ? — 
n'expliquent nullement l'amour épuré du Moyen-x\ge. 
S'il en était autrement, comment se fait-il que le chris- 
tianisme n'ait pas eu la même influence dans toutes 
les contrées qu'il a gouvernées et policées, et que l'a- 
mour chaste ait fleuri dans des pays non chrétiens ? 
Comment se fait-il que dans l'intervalle qui s'écoule 
entre la conquête germanique de la Gaule, au commen- 
cement du V siècle, et l'aurore de la Chevalerie au 
Moyen-Age, on ne voie aucune trace des sentiments gra- 
cieux et courtois ? 

Il est d'ailleurs établi que l'amour chevaleresque, 
comme l'institution elle-même de la Chevalerie, appa- 
rut tout d'abord, non pas en Germanie, ni dans le 
nord de l'Europe, mais bien dans le Midi, en Pro- 
vence; l'on ne peut nier, d'autre part, l'influence bien- 
faisante de la civilisation arabe sur les sentiments et 

(1) s. de Sismondi, op. cit., t. I, pp. a65 et suiv. 



68 L.V TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

les mœurs du iniili de la France et de rKs[)agnc. ni la 
parenté, l'identité, pent-on dire, de l'amour chevaleres- 
que et de l'amonr arabe. 

H serait fastidieux de relever par le monu les points 
de ressemblance qui unissent certains liéros de romans 
moyenâgeux, et certains personnages arabes réels ou 
légendaires, de comparer par exemple l'amour d'Antar 
pour Abla à l'amour d'Amadis pour Orien, quand on 
constate (|ue, d'une façon générale, la délicatesse de 
sentiments, l'enivrement d'amour, le culte de la femme, 
qu'on trouve si gentiment exprimés dans la littérature 
de tout le Midi, sont traduits, dirait-on, de l'arabe et 
toujours coloriés d'une teinte orientale (i). Cette teinte 
est visible sur quelques-uns des chants des troubadours 
et sans doute fut communiquée à Dante, à Pétrarque et 
à leur école (a). 

Mais il est des analogies plus frappantes, sinon plus 
caractéristiques : " Il n'y a peut-être rien de plus j)arti- 
culier et de plus frappant dans l'histoire de la civilisa- 
tion du midi de la France, que la combinaison, l'union 
intime de la Chevalerie et de la poésie, de l'esprit poé- 
tique et de l'esprit chevaleresque. Dès l'instant où 
l'amour fut devenu un culte et ses chants des espèces 
d'hynmes, le talent poétique devint le complément 
presque obligé de la galanterie chevaleresque et par là 
de la Chevalerie elle-même. Tout seigneur, grand ou 
petit, eut besoin de savoir faire des vers et s'évertua à 
en faire : quiconque n'en ht pas, fut du moins censé 
aimer ceux d'autrui (3). » 

(i) Deléchise, Dante et la poésie amoureuse, p. 63 ; Ginguéné, 
Histoire litd'raire d'Ilalic, t. I, chap. v. 

(a) Puymaigrc, Les vieux auteurs Castillans, t. I, p. 89. 
(3) Fauriol, op. cit., t. I, p. 639. 



LE CULTE DE LA FEMME 69 

Parlicularilé essentiellement arabe, car on peut 
avancer, sans exagération, que tous les Arabes étaient 
poètes aussi naturellement que Monsieur Jourdain était 
prosateur. On chercherait vainement le nom d'un Che- 
valier ou d'un guerrier arabe de quelque renom qui ne 
fût pas poète et n'ait pas chanté ses amours. D'ailleurs 
tous les poètes furent amoureux, tous tinrent à honneur 
de célébrer en vers harmonieux leurs amours réelles ou 
imaginaires. 

Tous les troubadours aiment ou font semblant d'ai- 
mer. Tous les poètes arabes, sans exception, aiment ou 
font semblant d'aimer. 

Les troubadours vont dans les cours et les châteaux, 
et de même les poètes arabes vont porter leurs louan- 
ges et la « primeur » de leurs chefs-d'œuvre au prince 
et aux grands : chefs de tribus ou Kalife. 

Les troubadours s'en allaient accompagnés de jon- 
gleurs qui chantaient leurs vers. De même des Rawis, 
élèves-poètes, accompagnaient le maître poète et chan- 
taient ses vers. 

Les jongleurs provençaux employaient pour s'ac- 
compagner un violon à trois cordes, exactement pareil 
à celui des Ranis andalous, exactement pareil à celui 
des rapsodes égyptiens qui chantent encore les aventu- 
res d'Antar ou d'Abou Zeid. 

Les uns et les autres, poètes arabes et troubadours, 
rawis et jongleurs, avaient des défis poétiques. 

Enfin « le mystère et le secret étaient une des condi- 
tions de cet amour chevaleresque et l'une de ses 
difficultés. Autant un troubadour mettait de vanité à se 
faire croire aimé d'ime dame de haut rang, autant il 
mettait de soin à cacher le nom de cette dame. Il ne la 



70 LV TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

désignait jamais dans ses vers que par une espèce de 
sobriquel poétique, dont elle savait seule la valeur et 
l'intention et que chaque curieux inlerprôtail à sa 
manière (i) ». Ainsi Uaiiuband de Vaquiéras célèbre 
Béalrix, S(Teur de Bonifacc de Montferrat, sous le nom 
de « Beau Chevalier ». 

De même, chez les Arabes, u non seulement le poète 
ne cite jamais le nom de sa belle, mais il emploie pour 
la désigner le genre masculin : il dira : « l'aimé de 
mon cœur », et non k l'aimée de mon cœur ». D'autres 
fois il lui donnera un nom qui n'est pas le sien, mais 
qui est devenu un nom pour ainsi dire classique, syno- 
nyme d'amante : il l'appellera Leylah, Ilind ou 
Katame, en souvenir de ces illustres amoureuses. 
Ainsi il n'etlleurera pas, il ne caressera pas d'autres 
lèvres que celles de son amant, le vrai, le joli nom d« 
l'aimée (2)... » 

Ces rapprochements une fois constatés, disons un 
mot de l'amour arabe. 

Quoique sous tous les climats l'amour soit le même, 
indélinissable, insaisissable, intangible et sacré, les 
Arabes se sont de tous temps appliqués à l'analyser, à 
le définir, à l'examiner sous ses dilTérents aspects, à 
étudier ses premières manifestations, sa nature, ses 
causes et ses eflets. L'une de leur théories les plus 
anciennes, empruntée du reste à Platon, est que Dieu, 
en les créant, « a donné aux âmes une forme arrondie, 
puis il les a divisées en parties égales et a placé chaque 



(1) Fauricl, t. II. p. aS. 

(ï) Le Jardin des Fleurs, p- 91- 



LE CULTE DE LA FEMME 71 

moitié dans deux corps différents. Lorsque l'un de ces 
corps en rencontre un autre qui renferme la moitié de 
l'âme dont il possède lui-même l'autre moitié, l'amour 
naît fatalement entre eux, en vertu de l'unité primitive 
de ces deux moitiés d'âme. Ainsi les âmes, substances 
lumineuses et simples, descendent des hauteurs de 
l'infini vers les corps, qu'elles viennent habiter ; elles se 
recherchent les unes les autres, selon qu'elles étaient 
plus ou moins voisines dans le monde immatériel (i) ». 
Est-il rien de plus mystique et de plus divinement 
céleste que cette course d'âmes à la recherche de l'âme 
sœur? Et cela ne nous rappelle-t-il pas les beaux vers 
d'Alfred de Musset ? 

J'aime. Voilà le mot que la nature entière 

Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit : 

Oh 1 vous le murmurez dans vos sphères sacrées. 
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant! 
La pins faible de vous, quand Dieu vous a créées, 
A voulu traverser les plaines éthcrées 
Pour chercher le soleil, son immortel amant ; 
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes. 
Mais une autre l'aimait elle-même, et les mondes 
Se sont mis en voyage autour du firmament. 

{RoUa, Chant V.) 

Donnons maintenant quelques définitions de l'A- 
mour, elles nous renseigneront mieux que de longues 
dissertations sur les qualités de l'amour arabe : C'est, 
a-t-on dit, « une force surnaturelle qui abîme le cœur 
dans la contemplation des charmes de l'objet aimé » ; 

(i) Maçoudi, op. cit., t. VI, pp. .379 et 38o. 



73 L\ TRADITION CIIEV.M.ERESQI K DES ARABES 

on bien : n In sonliment lyranni(pie et souverain qu'en- 
gciidreiil l'imagination et le débir » ; et cncDre : « Un 
extrait de magie, une divine folie spéciale aux gens 
d'esprit et aux cœurs délicats. » Que si cela ne vous 
sulfit [^oint et si vous êtes avitics de science amoureuse, 
pénétrons ensemble cliez le vizir de Ilaroun al Kascbid, 
le généreux Yehia ben Rhalid, oij des docteurs subtils 
discutent fort à propos de l'amour. 

(( Vizir, dit Abou Malik, l'amour est un souille 
magique ; il est plus caché et plus incandescent (jue le 
charbon ; il n'existe que par l'union de deux âmes et 
le mélange de deux formes. 11 pénètre et s'infuse dans 
le cœur, comme l'eau des nuages dans les pores de la 
terre, il règne sur toutes choses, soumet les intelligen- 
ces et dompte les volontés, » 

Hicham, fds de Hakem, parla ensuite en ces termes : 

(( La destinée a placé l'amour comme un lllet où ne 
peuvent tomber que les cœurs sincères dans l'infor- 
tune... l'amour naît de la beauté de la forme, de l'af- 
finité et de la sympathie des âmes. Avec lui la mort 
pénètre jusqu'aux entrailles et au fond du cœur ; 
la langue la plus éloquente se glace; le roi devient 
sujet, le maître devient esclave et s'humilie devant le 
plus infime de ses serviteurs. »> 

Ibrahim, fils de Vassar, ayant pris la parole, dit : 

(I L'amour est plus subtil que le mirage, plus prompt 
que le vin circulant dans les veines.,. Semblable à un 
nuage, il se fond en pluie sur les cœurs; il y fait ger- 
mer le trouble et fructifier la douleur... » 

Ali, fils de Mansour, s'exprima ainsi : 

(( L'amour est un mal, léger au début, qui s'infiltre 
dans l'a me et la façonne à son gré; il pénètre dans la 



LE CULTE DE LA FEMME 7$ 

pensée et l'envahit rapidement. Quiconque boit à sa 
coupe ne se guérit pas de son ivresse, quiconque est 
renversé par lui ne se relève plus. » 

Ils furent treize à deviser de la sorte. 

^e pouvant pas rapporter tous leurs discours, je me 
contenterai de noter quelques pensées : 

(( Celui qui aime est illuminé d'une lîamme inté- 
rieure ; tout son être resplendit ; ses qualités le placent 
au-dessus des autres hommes. « 

(( Le propre d'une nature délicate est d'être capable 
d'aimer. » 

« L'amour n'est qu'une suite de visions qui appa- 
raissent à l'homme, tantôt désespérées, tantôt conso- 
lantes, et, par l'inquiétude qu'elles engendrent dan» 
son cœur, elles consument ses entrailles. » 

« Il est la fieur de la jeunesse, le jardin de la généro- 
sité, le charme de l'âme et son divertissement... Il se 
combine avec le meilleur de la substance, avec les élé- 
ments les plus purs. Il provoque l'attraction des 
cœurs, la conformité des passions, la fusion des âmes, 
le rapprochement des semblables, la pureté des senti- 
ments et la sympathie (i) ». 

Comme on est loin de la « petite convulsion » de 
Marc-Aurèle, « du contact de deux épidermes et de 
l'échange de deux fantaisies « ! 

Et nous n'avons pas cité nos poètes qui seuls peu- 
vent refléter — même au travers du verre fumé qu'est 
une traduction — la grâce, la délicatesse souveraine, 
la tendresse émue, craintive et respectueuse, de l'a- 
mour arabe. Nous n'avons conté l'histoire d'aucun de 

(i) Maçoudi, t. VI, pp. 368 et suiv. 



7^ LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

u nos niartvrs d'amour » ; nous n'avons puisé dans 
nos chroniques amoureuses ni lôgendes ni anecdo- 
tes... Vous trouverez dans notre ouvrage, Le Jardin des 
Fleurs, un choix de poésies amoureuses, et vous lirez ici» 
résumées et réduites à la sécheresse d'un schéma, deux 
histoires d'amour. Elles se présentent conmie de pau- 
vres fleurs ou des fruits brutalement arrachés à l'arbre 
du Tendre. Elles n'ont plus le même parfum, ni le 
même sourire qu'elles avaient entre les feuilles — mais 
elles restent quand même fleurs et fruits de tendresse. 
Puissiez-vous en l'état goûter toute leur saveur et puisse 
leur charme discret vous pénétrer délicieusement. 



REYSS ET LEYLAIi 

Keyss était un bel adolescent, généreux, entrepre- 
nant, à la fois guerrier et poète, II aurait improvisé ses 
premiers vers à l'âge de sept ans. Leylah était brune, 
petite de taille, éloquente, ayant sur la joue droite une 
mouche de beauté. L'origine de leur amour est rappor- 
tée comme suit : 

Un jour, Keyss partit sur une chamelle agile pour 
se promener dans la campagne, loin des habitations. 
Il arriva bientôt près d'une source où de jeunes fem- 
mes babillaient. 11 les salua, leur parla avec une poli- 
tesse exquise et une éloquence rare. Elles l'invitèrent à 
s'asseoir au milieu d'elles — et parmi elles était Ley- 
lah. Dès que son regard tomba sur elle, Keyss rougit, 
pâlit, trembla et ne put contenir les battements de son 
cœur, l'our prendre une contenance, il demanda : 
« Avez-vous quelque chose à manger? » et Leylah 



LE CULTE DE LA FEMME 76 

répondit : « Fils des hommes généreux, nous n'avons 
rien. » Alors Keyss se leva, égorgea sa chamelle agile, 
et, tandis que la viande cuisait, il occupait Le}lah de 
doux entreliens, discutant avec elle poètes et poésies. 
Puis Leylah lui dit doucement : u Vois si la viande est 
à point. » Alors Keyss approcha du feu qu'il avait 
allumé, et, aveuglé parla passion, y plongea ses deux 
mains... Il tomba évanoui. Leylah, en voulant lui por- 
ter secours, découvrit son bras de lait, et elle coupa un 
morceau de son voile pour lui bander les mains... Keyss 
put ainsi contempler, dans l'extase du délire, le bras 
potelé et la chevelure abondante et soyeuse de celle 
qu'il aimait déjà jusqu'à la démence. 

Et ce fou disait, parlant de son amour et de sa folie, 
ces vers délicieux : 

Ta présence me J ail oublier, chaque fois que je te ren- 
contre, 

De te confier ce qui est en moi. 

Partout l'on dit : « // est atteint d'un mal inguérissa- 
ble.' ^^ 

Le remède à ma folie, mon cœur le connaît, ô Leylah! 

Mais ce remède fut refusé au pauvre énamouré. 
Leylah fut mariée et Keyss dut quitter sa tribu. 11 erra 
dans le désert, confiant aux sources et aux oiseaux son 
secret et sa peine, jusqu'au jour où, ayant blessé une 
gazelle, il lui sembla reconnaître dans les yeux de la 
gazelle le doux regard de Leylah. Alors il crut qu'il 
avait blessé celle qu'il aimait et, de désespoir, il exhala 
sa pauvre âme! 



76 L.\ TRADITION CHEVALEIŒSQLE ULS ARVRES 



ORWAIi BEN IIOUZAM ET AKFRAT 

Orwal, ayant perdu son prre tout jeune, l'ut confié à 
son oncle llassr, qui léleva et prit soin de son éduca- 
tion. Parvenu à l'âge d'honune, Orwat demanda la 
main de sa cousine Allrat. Son oncle ne dit ni oui ni 
non, mais l'envoya en Syrie faire commerce de bétail, 
alin de lui constituer un douaire. Entre temps Açalah 
ben Soayd, qui était fort riche et qui allait en pèleri- 
nage à la Mecque, descendit chez Ilassr. Par le plus 
malin des hasards il aperçut Alï'rat. Elle lui plut, 11 
demanda sa main, l'obtint, et renon(,a à visiter les lieux 
saints... 

UrAvah, auquel par ailleurs la fortune avait souri, 
revint enfin, le cœur gonflé d'amour et d'espérance... 
Mais il eut tôt fait d'apprendre le triste événement. 
Alors il tomba évanoui et on dut le porter auprès d'un 
vieillard qui avait le don de chasser les esprits des pos- 
sédés. Mais le vieillard ne put rien faire pour soulager 
le pauvre Orwah, qu'il déclara amoureux. A ce propos 
Orwah improvisa les vers suivants : 

J'avais promis pour ma gaérison large récompense 
au savant docteur de l'Yamamâh : — Science impuis- 
sante ! 

Et cependant il n'a ménagé aucune ressource de sa 
science, aucune adjuration, aucune évocation: — // a 
tout épuisé! 

(( Que le Bon Dieu te guérisse! me dit-il, nous te le 
jurons, nous n'avons en main rien qui puisse alléger ce 
qui oppresse la poitrine. » 



LE CULTE DE LA FEMME 77 

Hélas ! Hélas ! il me semble qu'à mon cœur une blonde 
perdrix soit suspendue par son aile frémissante, tant 
mon camr palpite et bondit d'amour ! 

Sur ces entrefaites. Açalah, le mari d'AfTrat, ayant 
appris le lieu de refuge d'Orwah, alla le quérir et l'in- 
vita à descendre chez lui, pensant ainsi calmer sa 
grande peine. Orwat, à peine arrivé devant la porte de 
sa bien-aimée, tomba raide mort. On l'enterra, et Affrat, 
ayant obtenu de son mari la permission d'aller pleurer 
sur la tombe de son cousin, s'en fut, le plus naturelle- 
ment du monde, mourir sur celte tombe... On l'enterra 
auprès de son amant, et plus tard on vit croître sur 
leur tombeau deux arbres qui, après s'être élevés, se 
rejoignirent et poussèrent étroitement liés et intime- 
ment enlacés. 

Veut-on maintenant quelques faits divers, une tran- 
che de la chronique mondaine du désert? Ouvrons le 
livre d'Abi Mohammed Gaffar el Sarrag; le titre con- 
tient à lui seul toute la chevalerie : « Massareh el 
Ouchak — l'Arène des Amants. » 

Arwat ben Zohyr, après avoir entendu des récits d'a- 
mour que lui contait un homme de la tribu des Béni 
Azra, conclut : « En vérité je le déclare, gens de Béni 
Azra. vous êtes de tous les hommes ceux qui ont le 
cœur le plus sensible à l'amour. — Oui, par Dieu, 
répondit l'autre, cela est vrai, et j'ai connu dans ma 
tribu trente jeunes gens que la mort a enlevés et qui 
n'avaient d'autre maladie que l'amour. » 



7? LA TRADITION CIIEVALEnESQlE DES ARABES 

Sahl ben Saad raconte : Pendant que j'étais en Syrie, 
un atui me proposa d'aller voir le poète Gnniil, cpii 
était gravement malade. Je le trouvai prodiguant son 
âme et prêt à la rendre à la mort. •< Que penses-tu, 6 
fils de Saad, me demanda-t-il en me fixant, que penses- 
tu d'un homme qui, depuis cinquante ans qu'il vit, 
n'a jamais commis d'adultère, n'a jamais bu de vin, 
n'a jamais répandu le sang injustement, et qui a 
témoigné qu'il n'y a de Dieu cpie Dieu et que Mahomet 
est son serviteur et son Prophète? — Je pense, répon- 
dis-je, que cet homme peut compter sur la clémence 
de Dieu et qu'il sera sauvé. Mais cet homme quel 
est-il? — C'est moi, répliqua Gamil. — Voilà, dis-je, 
la chose la plus surprenante que j'aie jamais entendue. 
N'es-tu donc pas ce Gamil qui depuis vingt ans chante 
les charmes et les amours de Boçaynah? — Me voici, 
répondit Gamil, au dernier des jours de ce monde et 
au premier des jours de l'autre; je veux que Moham- 
med n'intercède pas pour moi auprès du souverain 
juge, si j'ai jamais porté la main sur Boçaynah pour 
quelque chose de répréhensible et si j'ai jamais été 
plus loin avec mon amante que de lui faire poser 
la main sur mon cœur afin d'en apaiser les battements 
et d'en soulager la peine (i). » 



Sckina, fille d'El Hussein-ben-Ali, dit tin jour à 
Ezzat : « Je voudrais te poser une question ; me répon- 
dras-tu avec sincérité? — Certainement oui, répliqua 

(i) Voir V Amour, de Slcodlial, cliap. lui : l'Arabie, fragment* 
du Divan de l'ainour. 



LE CULTE DE LA FEMME 79 

Ezzat. — En ce cas, poursuivit Sekina, explique-moi ce 
qu'a voulu dire ton amant Koceyr, par ces vers : 

Tout débiteur a rempli sa dette 

Seul le créancier d'Ezzat attend qu'on le paie ! » 

Ezzat rougit et dit : « Permets-moi de ne pas répon- 
dre. — J'insiste au contraire, dit Sekina, et j'aurais du 
chagrin si tu persistais à ne pas vouloir me répondre. 
— Je lui avais promis un baiser, avoua Ezzat. — Dépê- 
che-toi de t'exécuter, reprit vivement Sekina et que sur 
moi retombe ton péché ! « 



Concluons : l'Amour véritablement arabe, c'est-à-dire 
dégagé de tout apport étranger, est un amour pastoral 
et chaste, à la fois enfantin et profond, simple, grave, 
ému et discret. « C'est une adoration rêveuse et tendre, 
dit très bien M. H. Chantavoine, plus sentimentale que 
sensuelle, où le respect presque timide de la femme 
aimée se môle, sans hardiesse et sans brutalité, à la 
ferveur du désir. On sent bien que les yeux ont été pris, 
que la chair est mordue et brûlante, mais c'est surtout 
le cœur qui palpite et dont chaque battement se rythme 
par un soupir (i). » 

Empressons-nous d'ajouter qu'il n'en fut pas toujours 
ainsi et que par la suite les choses se gâtèrent un peu, 
et même beaucoup. Les Arabes ont étudié l'amour, 
mieux, ils le pratiquèrent saintement et avec religion 
d'abord ; spirituellement et en badinant ensuite, et 

(0 Journal des Débats, ai octobre igiS. 



8o lA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

enfin immodérément et avec grande licence. Ces méta- 
morphoses de l'amour répondent aux changements 
successifs qui se sont produits dans les mœurs et les 
coutumes, et répondent à l'évolution de la condition de 
la femme dans la cité arabe. L'amour étant l'image de 
l'objet aimt', il sera toujours à la mesure de la femme 
qui l'aura inspiré. Et cela nous amène à étudier la con- 
dition sociale de la femme avant et depuis l'Islam. 



II. — LA FEMME 

La femme du Moyen-Age 
ET l'Arabe d'ava^jt l'Islam 



Il nous a paru ulile de mettre en regard de la femme 
arabe la femme du Moyen-Age, de donner le portrait 
physique et moral de l'une et de l'autre, et d'étudier 
leur condition respective dans le mariage. Ce rappro- 
chement contribuera à mieux faire comprendre la con- 
dition de la femme arabe, condition qui ne s'est guère 
améliorée depuis le VIP siècle. Au souvenir de l'état 
dans lequel elle se débattait vers le XIP siècle, l'Euro- 
péenne ressentira peut-être une sympathie plus compa- 
tissante pour ses sœurs d'Orient. Elle voudra les aider 
à franchir les étapes pénibles qu'elle-même eut à gra- 
vir pour atteindre au rang qu'elle occupe dans la société 
moderne; généreuse, elle tendra une main secourable 
à ses compagnes infortunées, et elle saura les diriger 
doucement et avec prudence dans la voie de la libéra- 
tion. De son côté, l'Orientale, en constatant que l'Euro- 
péenne n'a pas toujours été ce qu'elle est, ne désespé- 
rera plus d'arriver un jour à ajouter à ses charmes 
physiques les ornements de l'esprit et à rivaliser avec 

6 



82 L\ ÏRADITIOIS CHEVALERESQUE DES ARABES 

les filles d'Occident de savoir cl de \erlu, comme de 
tout temps elles ont rivalisé de grâce, de beauté et d'ai- 
mable coquetterie. 

Les portraits de femmes et de jeunes filles abondent 
dans les romans et les chansons de Clievalerie. En s'en 
inspirant on peut tracer, du type féminin particulière- 
ment prisé au Moyen-Age et en France, le tableau que 
voici : 

Alaïs, Aiglantine ou Blanchellcur est blanche et rose, 
rose comme la rose de mai, blanche comme la fleur 
d'aubépine ou la fleur du lys; ses cheveux sont d'or; 
son cou pareil à de l'ivoire « replané » soutient gracieu- 
sement un visage régulier et rond que domine un beau 
front blanc, poli comme le cristal ; les yeux « vairs » 
toujouis gais et riants sous les sourcils déliés ne sont 
pas moins beaux que ceux d' « un faucon de monta- 
gne » ; la bouche est petite comme celle d'un enfant, 
et les lèvres ont la couleur de la fleur de pêcher ; quant 
aux dents, elles sont petites, serrées, égales ; son haleine 
est comparable à un encensoir de moutier, lorsqu'il 
est embrasé devant l'autel. Les bras sont arrondis et 
un peu longs, ses mains blanches et ses pieds bien 
moulés, sa taille est fine, sa poitrine peu développée; 
elle a les hanches basses et les côtés étroits (:)•• • 

Comme pendant, voici un tableau du VI'' siècle que 
je vous livre sans retouche. A part (|uc l'Arabe est 
brune et divinement blonde la Française, vous allez 
constater à première vue que les deux modèles se res- 
semblent comme deux sœurs, au point que Français 
et Païens les prirent souvent l'une pour l'autre et bien 

(i) Voir Gaulicr, pp. 3^5 et suiv. 



LE CULTE DE L\ FEMME 83 

se trouvèrent de leur aimable méprise. Les romans de 
Chevalerie et les récits des Croisades nous conJent plus 
d'une aventure tendre où l'on voit des Chevaliers chré- 
tiens prendre pour dame une Sarrazine, tandis que 
Blanchedeur, Aiglantineou la reine Eléonore elle-même 
accordent leurs faveurs à quelque guerrier arabe, noble, 
valeureux et bien aimant... Mais retournons à notre 
tableau. 

Elarith ben Amrou fds de Ilodjr, roi des Kindites, 
voulant demander la main d'El Kansa-bent-Of, dont il 
avait entendu vanter la beauté, dépêcha auprès d'elle 
une femme experte et fine. « Va, lui dit-il, et sache me 
décrire cette fille de Of dont on parle tant. » — Voici 
en quels termes l'experte ès-beautés rendit compte au 
roi de sa mission : 

(( J'ai vu, pur miroir, un front resplendissant que 
pare une chevelure noire luxuriante comme la queue 
des chevaux du plus noble sang. Opulente chevelure, 
abandonnée à elle-même elle semble flotter en longues 
chaînes ondoyantes, peignée et rangée, tu dirais de 
belles grappes de raisin qu'une petite pluie vient de 
lisser. J'ai vu deux sourcils, qu'on dirait dessinés par 
le kalam ou noircis par une fine trace de charbon, 
arquer des yeux semblables à ceux d'une gazelle que 
le chasseur n'a pas effrayée, que le lion des solitudes 
n'a pas épouvantée. .Vu milieu des deux arcs des sour- 
cils s'abaisse et descend un nez fin et bien proportionné, 
courbé délicatement comme la pointe d'un riche sabre 
bien fourbi. De chaque côté du nez, des joues douce- 
ment arrondies, blanches et purpurines ; au-dessous 
s'ouvre, tel un anneau, une bouche au sourire suave, 
délicieuse au baiser et dans laquelle se meut une lan- 



84 L.V TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

giie vive à la riposte qui l('moigne d'une intelligence 
admirable. Los dents, de blancheur éclatante, anx stries 
imperceptibles, sont de véritables perles limpides et 
pures ; les lèvres roses sont douces et fraîches comme 
un rayon de miel. Cette tôte adorable est soutenue par 
un cou d'argent monté sur une poitrine blanche; puis 
deux bras pleins d'une chair ferme où l'on ne sent pas 
d'os, où l'on ne touche pas de veine, et des mains à 
articulations délicates et légères, aux tendons lisses et 
invisibles qui meuvent, quand elles le veulent, des pha- 
langes terminées par des pulpes fines et rosées. Sur la 
poitrine se dressent, telles des grenades, deui seins 
arrondis; de leur double pointe ils transpercent le vête- 
ment qui les abrite. J'ai vu un ventre harmonieux dont 
le nombril semble un gentil petit sachet à parfums. Le 
dos est un sillon gracieux qui conduit à une taille svelte 
et floxible, si fragile que, seule, semble la soutenir la 
miséricorde de Dieu. Des hanches luxuriantes, des 
cuisses bien arrondies, des jambes de glorieux embon- 
point, finement duvetées comme un beau fruit. Enfin 
deux pieds merveilleux effilés et fins comme deux fers 
de lance. Louange à Dieu, comment deux bases si 
mignonnes et délicates peuvent-elles supporter tout cet 
ensemble de beauté ! » (i) 

Cet inventaire notarié, consciencieusement cl poéti- 
quement dressé par une Arabe des temps païens, suffit 
à donner une idée de ce qui composait et de ce qui com- 
pose encore une belle femme, car l'esthétirpie n'a pas 
beaucoup varié sur ce point... Voici du reste comment 



(i) Extrait de El Kk.lcl-Farid et de Assrar cl Balaga de Baha el 
Dine Al Amili. Voir Perron, Les femmes arabes, p. 5j5. 



LE CLLTK DE LA l'EMME 85 

un Arabe décrit ail Kalife Abdel Malik ibn Mer\vanf685 
à 7o5) les beautés à rechercher dans une feninne. Vous 
verrez que ce tableau ne diffère guère du premier : 

(1 Prince des croyants, lui dil-il, prends la femme aux 
pieds bien unis, aux talons légers et délicats, aux jam- 
bes fines et lisses, aux genoux dégagés et dessinés, aux 
cuisses pleines et arrondies, aux bras potelés, aux 
mains déliées et fines, à la gorge relevée et ferme, aux 
joues rosées, aux veux noirs et vifs, aux sourcils effilés, 
aux lèvres légèrement brunies, au front beau et ouvert, 
au nez a(iuilin et fier, à la bouche et aux dents fraîches 
et douces, à la chevelure d'un noir foncé, au cou sou- 
ple et moelleux, au ventre effacé... » 



Maintenant que je vous ai présenté la femme arabe 
et la Française du Xll" siècle, l'une et l'autre avenan- 
tes, sémillantes, gracieuses et jolies, il ne vous déplaira 
peut-être pas de lier plus ample connaissance avec 
elles, de connaître leurs goûts, leurs occupations, leur 
tempérament, de pénétrer leur cœur et leur âme, afin 
de savoir si le fourreau précieux cache une épée bien 
trempée et si la beauté physique répond à de la beauté 
morale. 

Un portrait moral est toujours difficile à ébaucher, 
surtout quand il s'agit d'une femme. Commençons par 
la femme française. 

A première vue séduisante comme elle est, elle gagne 
tous les suffrages après avoir subjugué tous les yeux. 
D'instinct on est porté à lui reconnaître en bloc toutes 
les noblesses et' toutes les vertus. Mais, pour être 
impartial, on doit avouer que même pour la femme. 



.SG LV TKADinON CllEV \LERKSQUE DES AUABES 

celle (iu Moyen-Age senleiul, la pcrfc« tion n'est pas de 
ce monde et que la jeune Française de celte époque-là 
eut des défauts que sa belle et franche nature trans- 
forma par la suite en (jualilôs solides et aituables. « Si 
l'on s'en rapporte au témoignage des vieux poètes, dit 
Gauthier, les jeunes filles sont effrontées et cyniques, 
obéissant exclusivement à la brutalité de l'instinct. Le 
type qui semble avoir servi de modèle est la fille de 
Gharlemagne, la Bellisscnl d'Amis et d'Amiles (i) », et 
Mazuy précise : « Les romans de Chevalerie font 
souvent mention de celte coutume de condamner à 
mort une femme ou une jeune fille accusée d'incon- 
duite. Aux XII', Mil- et XIV' siècles, époques de désor- 
dre e? de dérèglement dans les familles, il était utile de 
montrer à la génération le châtiment que les ancêtres 
appliquaient à de coupables amours... Les historiens, 
les chroniqueurs, les trouvères et les troubadours se 
lamentent grandement sur la vie déréglée des châtelai- 
nes. Ici, ce sont des jeunes filles qui suivent leurs 
amants sous la tente; là, de nobles dames donnent 
l'hospitalité à des Chevaliers, et si elles ne se rendent 
pas auprès d'eux, c'est que leur mari ne sommeille pas 
encore : 

Je i allasse volontiers 

Ne fusl pour Monseigneur le Comte 

Qui n'est pas encore endormiz. 

partout l'on chantait : 

Honi soit mari qui dure 

Plus d'un ou deux grands mois (a). 

(i) Gautier, la Chevalerie, note p. 378. 

(a) Mazuy, Traduction du Roland furieux do l'Arioste, p. aa. 



LE CULTE DE L:V FEMME 87 

Mœurs déplorables, où les femmes n'ont qu'une 
petite part de responsabilité, car elles règlent le plus 
souvent leur conduite sur la conduite ou le bon [)lnisir 
des hommes. On a coutume de dire, chaque fois qu'un 
crime est commis : « Cherchez la femme ! » Que ne 
dit-on, quand une femme est coupable : « Cherchez 
l'homme d ? Ce serait au moins équitable. 

« Les jeunes filles sont effrontées et cyniques « ? 
A qui la faute? Parmi les devoirs qui leur étaient 
imposés, était celui d'endormir les hôtes de leur père 
en les massant. « Un tel massage pendant le sommeil, 
dit P. Meyer, faisait partie jadis ries soins dus par une 
hospitalité attentive. Au Moyen-Age les détails de 
l'hospitalité, tels que le coucher et le bain, étaient lais- 
sés aux femmes. Mais on comprend que dans une 
société à certains égards plus libre que la nôtre, non 
seulement en paroles mais en actions, ce qui était à 
l'origine un traitement purement hygiénique ait con- 
duit à des abus (i). » 

« Les chroniqueurs se lamentent grandement sur la 
vie déréglée des châtelaines? » Mais jetez un coup 
d'oeil sur l'institution du mariage dans le système féo- 
dal, et vous excuserez la vie déréglée des châtelaines. 

Le système féodal ne pouvait en effet avoir qu'une 
influence malheureuse et malfaisante sur le mariage. 
Le fief, qui est par définition u une terre que l'on tient 
à charge de service militaire », ne pouvait naturelle- 
ment pas être tenu par les femmes, inaptes à guer- 
royer, et il importait que le fief fût servi. Dès lors, 
l'héritière jeune ou mûre est obligée de prendre un 

(i) P. Meyer, Homania, t. IV, p. Sg^. 



88 L\ TRADITION CHEVALERESQIE DKS ARABES 

époux, qui [)(V procuration rendra les services dus par 
la va>sale à son suzerain. La jeune lille, dès qu'elle a 
atteint sa douzième année (en principe, car on mariait 
des enfants de cinq à six ans), la veuve, trois mois et 
souvent trente jours après la perte de son noble époux, 
doivent convoleren justes noces. « Une héritière de haut 
lignage, dit Chateaubriand, était obligée de se marier 
pour desservir le fief, comme on voit aujourd'hui les 
marchandes qui perdent leur mari épouser leur pre- 
mier commis pour faire aller l'établissement (i). » 

Encore les marchandes sont-elles libres de leur 
choix, tandis que la vassale était forcée de se marier 
au gré de son suzerain. Il arrivait qu'on lui donnait le 
choix entre trois Chevaliers désignés ou mieux entre 
trois noms, mais le plus souvent on la remettait ainsi 
que son fîef, corps et biens, à quehjue homme de 
guerre dont le suzerain voulait récompenser la vail- 
lance. Comment pouvait-elle l'aimer? 

On divorçait avec la même facilité. « Avant le Concile 
de Latran en i3i3, il était défendu de contracter 
mariage jusqu'au 7^ degré. Ce Concile n'interdit plus 
l'union conjugale que jusqu'au 4'' degré. Mais il y 
avait les parentés spirituelles assimilées aux véritables 
parentés. Au bout de quelques années de mariage, on 
découvrait soudain une parenté, et les bonnes mœurs 
et la religion exigeaient le divorce (2). » 

Époques de désordres et de dérèglement dans les 
familles, dit-on? Comment pouvait-il en être autrement, 
quand les mariages se faisaient et se défaisaient de la 



(1) Analyse raisonnée de V Histoire de France, p. 89. 
(a) Gautier, op. cit. 



LE CULTE DE LA FEMME 89 

manière que nous venons de voir, et que les hommes, 
au lieu de respect, témoignaient aux femmes le mépris 
le plus profond ? Non seulement ils leur préféraient 
un cheval de race (i) ou un beau coup de lance, non 
seulement ils enseignaient : « C'est folie que de se fier 
à une femme », « Qui trop sn femme croit à la fin 
se repent », « Femme et melon à peine les cognoist- 
on ! »,el mille autres gentillesses de même genre; 
mais ils faisaient défense aux femmes d'ester en justice 
ou de faire des contrats sans le consentement du mari. 
Bien mieux, une législation prévoyante spécifiait deux 
cas où le mari a le droit de battre sa femme : « celui 
de l'adultère et celui où elle se permet de donner un 
démenti à son baron ». La coutume se montra plus 
large... Dans la mort de Garin (p. 102), on voit l'em- 
pereur Pépin frapper jusqu'au sang son épouse qui lui 
demandait du secours en faveur des Lorrains : « Li rois 
l'entent ; à poi n'esrage vis, hauce (le poing), sor le nez 
la féri — que quatre gotes de sanc en fist issir.. . », et la 
dame répond humblement : « La vostre grand merci! 
(]uant vos plaira, si pores reférir ! » Cet exemple venu 
de haut a dû être assidûment suivi, témoin cette sen- 
tence de Leroux de Lincy : 

« Qui bat sa femme il la fait braire; 
Qui la rcbat il la fait laire. » 

Cependant, malgré cette infériorité incontestable, la 



(1) Demay, p. ti2 : « L'ancien préjugé sur l'infériorité de la 
femelle régnait dans la Chevalerie. Elle n'admettait que le cheval 
entier. La jument était dédaignée et abandonnée aux travaux do- 
mestiques' l'homme d'armes qui montait une jument était désho- 
noré. » 



()0 L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

femme parvint, à force d'adresse et de persévérance, ;\ 
devenir l'associée de l'homme, sa jurée, sa compagne et 
son égale. Et puis petit 5 petit, discrètement, elle réus- 
sit à donner à la société du Moyen-Age son empreinte. 
Elle apaisa par sa grâce la brutalité de ces siècles de 
fer; elle apprivoisa le rude guerrier, le dompta, le 
charma, le civilisa et finit par le mettre à ses pieds, 
croyant fervent et enthousiaste du culte d'Amour et de 
la Beauté. 

« Et maintenant, femmes d'Orient, comprenez, ins- 
truisez-vous, vous qui décidez du sort de la terre ! » 



11 n'est pas besoin de savantes recherches pour déli- 
miter le cercle des connaissances de la femme arabe. 
La tente était son école, la nature son éducatrice. Elle 
coud, elle file, elle tisse, elle s'occupe du ménage, élève 
ses enfants, chante pour les endormir. Elle sait, pour 
les avoir entendus de la bouche de son père, l'histoire 
glorieuse de la tribu, celle de sa filiation, les exploits 
des guerriers et les beaux vers des poètes. A regarder 
le ciel et à surveiller les troupeaux, elle apprend à 
connaître le cours des astres, l'anatomie et la psycholo- 
gie des bêtes domestiques, et ;"i rlistinguer les bonnes 
des mauvaises herbes. Elle prend part aux fôlcs et aux 
deuils de la tribu, et à la mort d'un brave, père, mari, 
fils ou frère, elle sait exhaler sa peine en accents har- 
monieux et émouvants. Naturellement éloquente, elle 
ajoute au charme des choses le charme de son doux 
langage, et les hommes l'écoutent respectueux et ravis. 

L'Arabe est chaste, libre et quelque peu inq)udique. 



LE CULTE DE LA FEMME 91 

Fille obéissante, sœur aimanle, épouse très tendre, 
mère orgueilleuse, elle aime la guerre et la gloire, les 
fards et les parfums. Elle est coquette pour le bon 
motif. Elle se sert de ses charmes pour exciter le cou- 
rage, exaspérer la bravoure, inspirer les poètes, engen- 
drer des hauts faits et des héros. Elle est inspiratrice de 
vaillance. C'est pour lui plaire, pour lui obéir, pour la 
protéger (i), pour mériter et conquérir son amour, 
que l'on devient un Chevalier parfait : guerrier sans 
peur, poète sonore, généreux avec munificence, et 
bien entendu amoureux à toute épreuve. Car tous les 
héros de rx\rabie Ancienne ont leur dame d'amour, et 
les poésies qui chantent les rudes assauts, et le délire 
auguste des combats commencent par un salut, un 
hommage, un sourire à la belle; si bien que cet usage 
immémorial de courtoisie était devenu, bien avant 
l'Hégire, une règle quasi immuable de bonne compo- 
sition poétique. Toute pièce de vers ou « Quacida » 
ancienne ou moderne, quel qu'en soit l'objet, devait 
nécessairement renfermer une partie, ordinairement 

(1) Pour protéger une caravane de femmes qui allait tomber 
entre les mains des ennemis, le Chevalier Robayah, quoique blessé 
à mort, eut le courage d'aller se poster à l'entrée du défilé de 
Kadid. Sa seule présence en imposa à l'ennemi qui arrêta sa 
poursuite. Robayah expira, à cheval, la lance à la main, mais la 
caravane était sauvée. 

A la journée de Dhou Car (6i4) Bécrites contre les Persans, 
les femmes étaient à l'arrière-garde alin d'enflammer la valeur 
des hommes. Au moment où l'on allait en venir aux mains, 
Manzala coupa les sangles qui attachaient la selle sur le dos du 
chameau qui portait sa femme. Puis il coupa successivement les 
sangles des chameaux de toutes les autres femmes, qui se trouvè- 
rent ainsi privées du moyen de fuir, si les IBécrites étaient vain- 
cus. « Maintenant, dit Hanzala aux guerriers, que chacun de 
vous défende celle qui luiestchère. » (C. de Perceval, t. 11, p. i8i.) 



ga L\ TIWDinON CHEVALERESQUE DES AUABES 

l'exorde, spécialement réservt'C à célébrer les charmes 
elles bontés inelTables de l'niinée on à se plaindre de 
son inconstance et de ses rigueurs. Voici quelques 
exemples. Nous les extrayons des MoaaUakats (i). On 
sait que les « Mouallalcats — les Suspendus », au nom- 
bre de sept, sont les plus beaiix poèmes d'avant l'Islam 
et représentent le modèle parfait de la poésie classique. 

D'Imroul Quaïs : 

Demeurons ici pour pleurer au sourenir de ma bien- 
aimée... 

Fatime, ne m'accable pas de lanl de ri'/ueur. Si ta 
résolution de rompre avec moi 

Fst inébranlable, du moins ne romps pas si cruelle- 
ment. 

Tu abuses de l'empire <{ue te donne sur moi la passion 
qui me dévore, et de la soumission que J'ai toujours 
montrée pour tes volontés. 

Si quelque chose en moi t'a déplu, détache doucement 
mon cœur du lien et rends-lui sa liberté. 

N'as-tu répondu autre/ois des larmes que pour lancer 
de tes yeux des traits plus sûrs contre ce cœur devenu 
la victime? 

De Tara fa : 

Dans la tribu est une jeune beauté, dont le col est 
orné d'un double ranr/ de perles et de topazes ; gracieuse 
comme la gazelle qui a quitté son faon pour aller paître 
avec ses compagnes dans les charmants bosquets. 

(i) Traduction de Caussin de l'crceval, lassai sur l'Histoire des 
Arabes. 



LE CULTE DE LA FEMME gS 

Quand cette beauté sourit, ses lèvres en s entr ouvrant 
laissent voir des dents aussi blanches que la camomille 
Jleurissant sur une terre humide qui s'élève au milieu 
d'un sable doux et pur. 

Le soleil leur a communiqué son brillant éclat... 

Le soleil s'est dépouillé de sa parure lumineuse pour 
en orner son visage, dont la peau est lisse et sans tache. 

De Zouhair : 

Sont-ce les traces du séjour d'Oum Auffa, ces restes 
muets d'un campement sur le sol pierreux de Dar- 
râdj?... 

Oui, je reconnais cette place et Je m'écrie : « Demeure 
de ma bien-aimée, puisse cette aurore l'annoncer un 
beau Jour! Puisse le ciel te conserver!... » 

D'Antar : 

Salut, demeure d'Abla dans la vallée de DJiwa ! 
Demeure chérie, parle-moi de l'objet que J'aime... 

Abla avait résolu de s'éloigner... 

Quelle fut ma douleur à moi qu'Abla tient prisonnier 
par l'éclatante blancheur de ses dents légèrement créne- 
lées, par la beauté de ses lèvres sur lesquelles le baiser 
est si doux et si suave ! 

Avant que la bouche ait effleuré ces lèvres charman- 
tes, on respire son haleine embaumée, dont le parjum 
est comme celui que le musc exhale d'un vase où il est 
conservé! 

Telle encore est l'odeur des fleurs que les rosées du 
ciel ont fait croître dans la prairie... 



94 I.A TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

De Lcbid : 

Ton cœur, o Lebid, hrùle pour les belles voyageuses de 
cette tribu... 

Mais pourquoi te rappeler encore le souvenir de 
Naiimra ? Elle a fui loin de loi, et les liens qui te l'atta- 
chaient ont tous été rompus. L'infidèle descendante de 
Norra a établi sa demeure à Faut... Hâte-toi de rompre 
tout engagement avec celle dont l alLacliement est sujet à 
l'inconstance... 

De Amr fils de Kollsoum : 

... Ma maîtresse, lorsqu'on la trouve seule et qu'elle 
n'a point à craindre les Jaloux, découvre aux yeux 
deux bras potelés et fermes dont la couleur est d'un 
blanc pur. 

Sa stature est haute et noble. Sa taille élégante m'a 
fait perdre la raison. 

Ses jambes, pareilles à deux colonnes de marbre, sont 
ornées d'anneaux entrelacés, qui font entendre, lors- 
qu'elle marche, un cliquetis agréable. 

Séparé de cette beauté, j'éprouve de plus cuisants 
regrets que la chamelle privée de son tendre nourrisson 
qu'elle appelle de ses cris plaintij's... 

Toute la violence de mon amour s'est réveillée, mon 
cœur s'est renïpli d'ardents désirs, lorsqu'au déclin du 
jour j'ai vu partir ma maîtresse. 

De llarith : 

Esma s'est éloignée. Ah! Esma n'est point de celles 
dont la présence prolongée peut devenir importune. 



LE CULTE DE LV I EMME 95 

Elle me laisse après les doux moments que nous avons 
passés ensemble sur la terre de Chêmma. 

... Wafâ, les prairies de Cata... tous ces lieux, 
témoins de nos amours, nojfrcnt plus à mes regards 
celle que j'y voyais naguère. 

Aujourd'hui dans mon délire je verse des larmes de 
regret, mes larmes peuvent-elles me rendre ce que j'ai 
perdu?... 



Et cependant la femme anté-islamiqiie était dans une 
situation théoriquement inférieure à celle de l'homme. 
Elle était la protégée et un peu la chose de l'homme. 
Elle subissait l'autorité patriarcale du père et plus tard 
celle de ses fils ou de l'aîné de ses fils ; mais cette auto- 
rité tempérée par l'affection était pour la femme d'un 
poids bien léger. 

Chez le nomade la sujétion de la femme n'est le plus 
souvent qu'une étiquette pompeuse dont se contente la 
vanité du mâle. De fait, l'Arabe avait une certaine per- 
sonnalité. Elle était vaillante et brave. Elle ne pleurait 
ses morts qu'une fois qu'ils avaient été vengés. Elle 
suivait son époux à la guerre (i). Elle portait une 

(i) Moiiollakal de Amr ben Koltsoum : « Tandis que nous com- 
battons, nos femmes blanches et belles se tiennent derrière nous; 
leur présence nous excite à les préserver de l'esclavage et de 
l'ignominie. 

« Elles ont fait jurer à leurs époux que toutes les fois qu'ils 
rencontreraient des guerriers décorés des marques de la bravoure, 
ils leur raviraient des chevaux, des armes, et leur feraient des 
prisonniers qu'ils emmèneraient en chaînes deux à deux... 

« Sur le soir, lorsque nos femmes sortent de leurs demeures, 
elles marchent avec lenteur et balancent mollement leur corps, 
comme fait le buveur étourdi par les fumées du vin. Elles don- 



y6 LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

outre pour abreuver les combattants, elle frappait du 
tambourin pour couvrir les râles et exciter au carnage! 
Elle soignait les blessés, et souvent elle prenait une 
part active et même décisive à la bataille et à la vic- 
toire. Les exemples sont nombreux, et je pourrais, s'il 
en était besoin, faire défiler devant vous toute une 
légion d'héroïnes. 

Voici les liUes du poète liekride Find, deux vierges 
farouches et belles : u à la journée des toupets », 
voyant les escadrons de leur tribu fléchir, elles se 
jettent presque nues au milieu de la mêlée et elle» 
improvisent ces cris superbes : 

Hardi ! les valeureux I 
P'ondcz, fondez sur eux ! 
Sur des coussins moelleux, 
Pour prix do vos prouesses, 
Vous goûterez l'ivresse 
De noire tendresse. 

Honte, honte à qui fuit 
Le péril qui grandit, 
Ia gloire qui reluit ! 
Pour prix de leurs prouesses, 
Aux braves nos tendresses, 
Aux braves nos caresses. 

Pouvoir de la beauté! La victoire elle-même finit 
par subir le charme des deux belles amazones, elle vint 
docilement se ranger aux côtés des Hekrides ! 

Voici Amra bent Alcama qui, à la bataille de Ohod, 
saisit l'étendard tombé au milieu de la mêlée, le bran- 

nenl à nos coursiers leur nourriture et nous disent : « Vous 
n'êtes point nos époux si vous ne savez nous défendre. » 

« Dignes filles de Djocham ben Bacr, elles réunissent à la beauté 
la vertu et une illustre origine. » 



LE CULTE DE LA FEMME 



97 



dit, rallia les guerriers hésitants et les conduisit à la 
victoire. 
A cette même bataille de Ohod, Hind chantait : 

Nous sommes les filles de l'étoile du matin, 

Nos pieds fouleul les moelleux coussins, 

Les perles nous ornent le cou, 

Le musc parfume nos cheveux ; 

Les braves qui avancent nous les presserons dans nos bras. 

Les lâches qui fuient nous les fuirons, 

Et nous leur refuserons notre amour. 

Et les femmes à l'arricre-garde, en faisant résonner 
leurs tambours de basque, reprenaient en chœur : 

Courage, enfant d'Abdeddar. 

Défenseurs des femmes, courage ! 

Frappez, frappez du tranchant de vos glaives ! 



Voici encore la fille d'Âbi Bakr, Asma ; à son fils 
assiégé dans la Mecque (vers 692) qui, à bout de res- 
sources, songeait à capituler, elle disait : « Va combat- 
tre, mon fils, meurs en brave plutôt que de vivre en 
lâche. » Et l'enfant disait : d J'ai peur qu'après m'avoir 
tué on n'expose mon corps sur une croix. » — u La 
gazelle une fois égorgée ne souffre pas quand on la 
dépouille ; va et meurs avec courage, mon fils. » 

Blessé au plus fort de la mêlée, Rabyah (58o à 600 
A. D.) est obligé de rejoindre le convoi des femmes : 
u Oumm Seyyar, dit-il à sa mère, applique un bandage 
sur ma blessure. Tu es frappée à mort dans la personne 
de ton fils !» — u Hélas ! répond la mère, c'est ainsi 
que nous perdons nos plus vaillants défenseurs ! Nous 
ne connaissons pas d'autres calamités que celle-là et 
nous y somme faites. » En disant ces mots, elle pansait 

7 



98 L\ THVDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

la blessure de son fils qui lui demanda à boire : « Mon 
enfant, si lu bois, tu meurs à l'inslanl ; ijlulùt va vite 
charger l'ennemi. » (i) 

A nniltiplier les exemples on craindrait de rendre la 
bravoure monotone. Lamartine a dit très justement : 
« Les femmes sont naturellement enthousiastes comme 
les poètes, courageuses comme les héros. » 

Des centaines de guerres eurent pour cause initiale 
une femme. Mais le souvenir de ces femmes n'est pas, 
comme celui de la belle Hélène, un souvenir maudit. 
C'est un souvenir embaumé qui cliarge l'almosphère 
sacrée des combats d'un parfum d'exquise galanterie. 
On guerroyait non pas pour rendre une femme à son 
mari, mais pour protéger sa faiblesse, défendre sa 
vertu, préserver de toute souillure son honneur et sa 
pureté. 

Pour venger Baçous, une pauvre femme dont la 
chamelle avait été tuée par Rolaïb prince de .Nizzar, les 
Bekritcs firent aux Taglabites ime guerre sans merci 
qui ne dura pas moins de quarante ans. C'est la guerre 
connue sous le nom de Bagous (/49/i à 534 A. D.). 

La deuxième guerre de Fidjar eut également pour 
motif un outrage fait à une femme. C'était à la foire 
d'Okaz, une femme élégamment vêtue était assise, de 
jeunes étourdis voulurent admirer son visage et par 
supercherie lui enlevèrent son voile. Elle cria ven- 
geance, et à ses cris la guerre éclata (58o A. D.). 

La guerre d'El-Barrak a une origine tout à fait roma- 
nesque : (■ Le roi de Perse, ayant entendu célébrer la 
beauté de Leylah la chaste, résolut d'ajouter aux trésors 

(i) Caussin de Parceval, t. I, p. 545. 



LE CULTE DE L.\ FEMME 99 

de son harem la perle de Béni Robayah. Il envoya donc 
une ambassade escortée de troupes nombreuses pour 
demander à Lokayz la main de sa fille Leylah. Les 
Arabes considéraient comme une déchéance de marier 
leur fille à un étranger, fùt-il prince ou monarque tout- 
puissant. Leylah fut enlevée de force et emmenée en 
Perse. On lui donna un palais en attendant qu'elle fût 
remise de ses fatigues et de ses émotions, et on la tra- 
vailla pour l'amener à accepter de partager la couche 
du roi. On usa de douceurs, puis de menaces, les vexa- 
tions et les privations de toutes sortes suivirent, mais 
on ne vint pas à bout de la résistance obstinée de la 
belle rebelle. Leylah fît entendre ses gémissements en 
vers simples et harmonieux qu'elle adressa à son amant 
El Barrak et à sa tribu les I5eni Robayah : 

Barak ! que ne peux-tu voir ce que j'endure ! 
Malheureux, votre sœur est mise à la torture. 
Ils m'ont emprisonnée, ils m'ont enchaînée, 
Les lâches, ils ont osé porter la main sur moi ! 
Le Persan en a menti, jamais il ne pourra m' appro- 
cher 
Tant qu'il me restera un souj'jle de vie ! 
Emprisonnez-moi, enchaînez-moi. 
Faites-moi endurer les pires soujjrances. 
Je vous méprise et je vous hais. 
Et l'amertume de la mort m'est douce. 
Qui me délivrera de vous. 

Ces vers remuèrent profondément les Arabes. Tous 
ils se joignirent à la tribu de Beni-Robayah et partirent 
en guerre contre les Perses. Après des incidents divers. 



100 l.\ TU.VUmON CHEVALERESQUE DES AUABES 

Leylah la cliasto fut (lélivrée et elle épousa celui ijui 
l'aimait et qu'elle ainjait, sou cousin VA Harrak ! 

Et les feuiuies iiele cédaieut guère aux l'.oinmes eu 
courage, en générosité et en grandeur d'àme. 

Fatimah, la mère des Parfaits, enlc\ée dans une 
razzia par une troupe eaueune, se précipite du liaut de 
sou chameau la tète la première et se tue. Elle ne vou- 
lait pas que sa mésaventure put entacher son nom et 
celui de ses iils. Plus lière (jue Lucrèce, elle préféra la 
mort au soupçon du déshonneur. 

Raylah, la veuve de Babia, força sa tribu à mettre 
en liberté Doraid ; elle-même lui donna des vêtements 
et des armes. Or Doraid dans une préccdonte rencontre 
s'était montrée magnanime envers Kabia, et Haytah 
tenait à lui prouver sa reconnaissance. 

La belle Bjîiaï'.ali, lîUe de Auf, jeune épousée de 
quinze ans, se refuse à laisser consommer son mariage 
tant que dure la guerre des Absides et des Zoubiauides. 
A son mari pressé et empressé elle répond : (( Tu songes 
uniquement aux plaisirs du mariage, alors que les 
Arabes s'entretuent. Présente-loi plutôt à ces tribus 
ennemies, rétablis la paix entre elles, accomplis cette 
œuvre d'un homme de cœur, d'un homme généreux 
et bien né, après quoi reviens trouver ta femme et 
tu goûteras toutes les douces joies de l'hyménéc ! » 
Ilarilh, exailé par une pensée si élevée, enllammé par 
une passion qu'avivaient de si nobles sentiments, s'en 
fut bien vite vers les tribus ennemies, qu'il décida fort 
heureusement à conclure la paix... 

l"'aits plus caractéristiques encore : La Grèce eut ses 
sages, hommes: l'Arabie, elle, eut des sages, femmes. 
Leurs noms? Sakr bent Lokma, Gomaa bent llabess, 



LE CULTE DE L\ FEMME loi 

Kossaglah bent Amer, Ilind bent el Kess, Kouzam bent 
el Havane. 

Rome nous a transmis le souvenir do la mère des 
Gracques qui disait avec orgueil, en montrant se? fils : 
« Voilà mes joyaux ! )^ L'Arabie connut plus d'une Cor- 
nélie. Elle eut les « mères Heureuses », modèles des 
mères, qui enfantèrent des héros. L'histoire nous a 
conservé le nom et le souvenir de trois d'entre elles : 
Rhabya, fille de Ryah de la tribu des Béni Rany ; 
MaAviah, fille d'Abd Manâh, de la tribu des Reni Dàrim ; 
Fatimah, femme de Ziad, dont les sept fils méritèrent 
d'élogieuses épilhètos : le premier était désigné a le 
Parfait », le second était surnommé « le Généreux », le 
troisième u le Héros des Cavaliers », le quatrième « le 
Persévérant », le cinquième « l'Opiniâtre », le sixième 
« l'Homme à tout atteindre », enfin l'épithète de Amr 
était u le Rapide au Succès ». 

Dix siècles avant les cénacles de l'hôtel de Rambouil- 
let, l'Arabie avait ses tentes littéraires et artistiques où 
se réunissaient, sous la présidence de femmes de goût 
et de savoir, les beaux esprits de l'époque. Et puisque 
nous avons parlé ailleurs des décisions rendues par les 
Dames des Cours d'Amour, il est juste de rappeler ici 
le jtigement que rendit Oum Goundoub dans un diffé- 
rend entre deux poètes dont l'un était son mari. 

Alkama et Imrou el Quais, un soir au clair de lune, 
chantaient. Grisés par leurs vers nombreux et sonores, 
ils se provo(|uèrent, se défièrent, et un tournoi, ou plu- 
tôt un duel poétique, fut décidé sur-le-champ. Les deux 
adversaires choisirent pour arbitre Goundoub, épouse 
d'imrou el Quais. « Je veux, dit la dame, qu'en une 
petite pièce de vers de même mètre et de même rime 



loa L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

cliacun de vous ine décrive son cheval. » Lo jjreinier 
Imroii cl Quais enfourche l^égase. Ilinnprovise des vers 
superbes qu'il termine par ces uu")ls : c La jambe qui 
lui presse le liane allume son ardeur impatiente, le 
fouet précipite sa course; animé par la voix, le cou 
tendu en avant, il semble emporté par la folie », 

Allvamah, à son tour, décrivit son coursier : 

« ... 11 a la tête ramenée sous la bride qui le guide; 
lancé, il passe comme disparaît l'antilope au pied 
rapide, au ilanc ruisselant de sueur. » 

« Le coursier d'Alkamah c:^t le meilleur, dit (joun- 
doub, car sou cavalier doit le letenir, tandis (pie lo che- 
val de mon mari a besoin qu'on l'excite de la voix, des 
jambes et du fouet. » 

Susceptibilité des poètes, pour ne pas dire des 
aulems! Inuou el Quais, révolté contre une décision 
qui lui paraissait souverainement inique, répudia Goun- 
doub. Alkainah, ravi et voulant rendre hommage à la 
justice et à la vertu, s'empressa d'épouser GoundoubI 

« Une charte de 1097, dit M. Campeaux dans La 
question des femmes au W" siècle, la cliartc de Digorre, 
recoiinaissail aux dames le même jjrivilège qu'aux 
églises : le droit d'asile; l'ombre de leur robe valait 
pour l'accusé celle du paroi : Qui se réfugiait à leurs 
pieds était assuré de sa grâce, à la seule condition de 
restituer le dommage (i). » 

En Arabie point de charte semblable, mais une prati- 
que séculaire qui reconnaît aux femmes, non pas seule- 
ment le droit d'asile, mais vmc protection effective et 



(i) Campeaux, La question des fenimes au XV siècle, pp. 6, 7. 



LE CULTE DE LA i'EAlME io3 

ellicace qui vaut sa grâce au condamné, sa vie et sa 
liberté au prisonnier fait sur le champ de bataille. 

Avant de livrer la bataille d'Ockazah (vers 58o), 
Maçaoud, l'un des chefs des tribus de Kaïs, confiant en 
la victoire, dit à sa femme Soubaya : « J'accorderai l'a- 
man à tous ceux des Coreychites qui entreront dans ta 
tente. » Soubaya se mit alors à rassembler des pièces 
d'étoffe et à les réunir à sa tente pour l'agrandir et y 
accueillir un plus grand nombre de réfugiés. Mais son 
mari lui déclara «. qu'il n'épargnerait que le nombre 
d'hommes que peut contenir la tente dans ses dimen- 
sions actuelles ». A quoi Soubaya répondit : « Un 
moment viendra peut-être où tu souhaiteras que ma 
tente fût plus vaste. » 

En efTet, Maçaoud, brave mais présomptueux, fut 
vaincu. Il se dépêcha, ainsi qu'un certain nombre de 
fuyards, de venir chercher asile dans la tente de sa 
femme Soubaya ; sur ces entrefaites arrive Ilarb, le 
général Goreychite. 11 dit à Soubaya : « Sœur de mon 
père, j'accorde l'aman à tous ceux qui entreront dans 
ta tente, ou qui en toucheront l'une des cordes, ou qui 
se promèneront alentour. » 

Alors Soubaya répéta à haute voix la déclaration du 
vainqueur, et elle envoya ses quatre fils à la recherche 
de ceux qui n'avaient pas d'asile pour se dérober aux 
poursuites. Bientôt il se forma autour de la tente 
« sacrée » im vaste cercle de fugitifs que Soubaya pro- 
tégeait : à tous, Harb accorda la vie et la liberté (i). 

Aboul As, époux divorcé de Zeynab, la fille du Pro- 



(i) Voir Caussin de Perceval, Essai sur ikistoire des Arabes avant 
l'Islamisme. 



lo'i L.V TRADITION CIIEVALEHESQUE DES ARABES 

phète, avait persisté dans l'idolâtrie. Etant entré dans 
Médine alors centre du parti musulman, il pénétra chez 
Zeynab et lui demanda sa protection, /cynab la lui 
accorda. Le lendemain à la mosijuée, aux mu>nlmnns 
rassemblés pour la prière, /'e\nab cria de l'endroit 
réservé aux femmes : « Vous tous (pii êtes ici présents, 
sachez que je prends sous ma protection Aboul-As, fils 
de Rabi. » 

La prière terminée, .Mahomet dit : u \ous avez 
entendu la déclaration (pii a été faite tout à l'heure. 
Parmi les vrais croyants le droit de protection appar- 
tient au faible comme au fort (i). » 

Cette influence de la femme persiste jusqu'à présent, 
dti moins chez les nomades; je n'en veux citer qu'un 
exemple que je cueille dans l'ouvrage posthume du 
général Daumas, l'un des hommes qui ont le mieux 
connu les mœurs et les coutumes des Arabes d'Algé- 
rie : 

{< Les Ouled Yacoub à la recherche d'une razzia 
décotivrent un campement des Oulad Naïls avec Ies(piels 
ils étaient en guerre. 

(1 L'attaque est décidée sur-le-champ. 

(< Le gourn était nombreux, il n'eut pas de peine à 
entourer de toutes pai ts la nezla au centre de laipielle 
se trouvaient réunis tous les troupeaux. Les Oulad 
Naïls, cernés par un ennemi beaucoup i)lus fort qu'eux, 
ne songèrent pas à la résistance et ne virent de salut 
que dans la protection des femmes, dans le respect 
qu'elles ne pouvaient manquer d'inspirer aux cavaliers 
ennemis. 

(i) C. de Pcrccval, t. III. p. 77. 



LE CULTE DE LA FEMME io5 

« Quatre des plus jolies femmes de la Nezla, les che- 
veux flottants, la ceinture dénouée, se précipitèrent vers 
les quatre faces du camp. Puis chacune se mit à crier : 

« Ce côté est sous ma protection ! Tout vaillant cava- 
« lier doit respect aux femmes. » 

« De retour à la tribu, les gens du goum sont assail- 
lis de questions ; on les voit revenir les moins vides, on 
leur en demande ironiquement la raison. Ils répondent 
sans s'émouvoir : 

(( Nous avons atteint nos ennemis, nous les avons 
« pris, mais quatre femmes nous les ont repris par la 
« seule force de la considération que nous avons pour 
(( elles. » 

« Ils ajoutèrent : 

« La dignité de la femme ressemble à l'éclat du soleil 
« dans les cieux, il est impossible au regard de se fixer 
« sur lui. » 

« Ils dirent encore : 

« Comme aux souverains, on doit respect et considé- 
« ration aux femmes; si elles nous avaient demandé 
« nos chevaux, nous les leur aurions donnés (i). » 

D'ailleurs les Arabes ont toujours regardé la demeure 
des femmes comme un véritable sanctuaire. Le mot 
harem, qui évoque en Europe tous les mystères et toutes 
les voluptés de l'Orient, signifie littéralement : défendu, 
sacré ; et le mot Hormat signifie à la fois . femme, 
épouse, chose sacrée. 

Mais la sphère de protection de la femme n'était pas 
circonscrite à l'ombre de sa robe, ou aux limites delà 
tente ou du harem, elle rayonnait au loin et s'exerçait 

(i) La femme arabe, par G. Daumas, pp. 67 et 58. Alger, 1912. 



io6 L.\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARAHES 

à dislance. Une chevelure de remmc clait un talisman 
infaillible contre l'arlversilé ; où qu'elle fût arborée, elle 
constituait la plus sûre sauvegarde. 

u Je ne dois pas oublier, dit M. Quatrcmcre, de rap- 
peler ici le nio\en le plus puissant que les Arabes 
employaient dans un danger ])ressant, pour obtenir la 
protection d'un guerrier ou d'un piince célèbre par son 
courage ; ils coupaient la chevelure de leurs femmes et 
de leurs parentes et l'envoyaient à celui dont ils récla- 
maient le recours. L'histoire orientale nous offre plu- 
sieurs exemples de faits de ce genre. Après l'assassinat 
du Kalife fatimite Dâfer, la sœur de ce prince, écrivant 
à l'émir Talaï ben Rouzaik pour implorer son secours, 
enferma dans sa lettre des cheveux des femmes du 
palais. Talaï, à son arrivée au Caire, fit placer en haut 
des piques de ses soldats les chevelures qui lui avaient 
été envoyées, afin de montrer aux yeux du public la 
double marque de confiance et d'estime qui lui avait 
été décernée d'une manière si imposante. Ce fut ainsi 
que le kalife Adad assiégé parles Francs implora l'ap- 
})ui de ^oradine en lui envoyant des cheveux de ses 
femmes. A l'époque de la con(piête du Yémen par les 
Turcs, Moulaher, voulant a[)pelcr les autres Arabes à 
son aide, leur envoya les cheveux de ses femmes, de 
ses fdles et des autres femmes de la ville où il comman- 
dait. Des hommes généreux en recevant un pareil 
gage de détresse ne manquaient pas tie répondre par 
des secours prompts et efficaces à la confiance de ces 
suppliants qui mettaient ainsi sous leur sauvegarde 
tout ce qu'ils avaient de plus cher au monde (r). » 

(i) Quatremère, Mélanges d'histoire el de pUilologie orientale, 
pp. aa5 et aa6 : « Mémoire sur les asiles cliez les Arabes ». 



LE CULTE DE LA FEMME 107 

Ces citations et ces exemples suffisent à démontrer 
que dès le VI*^ siècle florissait en Arabie ime société 
policée, aux mœurs à la fois aimables et guerrières, 
courtoise et chevaleresque, où les filles, les sœurs, les 
épouses et les mères étaient aimées, admirées, respec- 
tées, où tout se faisait pour elles et par elles, la paix et 
la guerre, la légende et l'histoire! 11 n'est pas besoin de 
passer en revue toutes les branches de l'activité hu- 
maine et de citer le nom des femmes arabes, elles sont 
légion, qui se distinguèrent et s'illustrèrent dans la 
poésie, la politique, le commerce, l'industrie, la méde- 
cine, l'art militaire et l'art oratoire, sans parler de l'art 
divinatoire qui semble avoir été partout l'apanage 
presque exclusif de la meilleure moitié de l'homme. Au 
lieu d'une nomenclature qui risquerait d'être fasti- 
dieuse, malgré le parfum qu'exhalent les doux noms 
de femme, nous nous bornerons à donner ici quel- 
ques courts extraits d'élégies féminines. Après nous 
être purifiés dans la source claire des larmes de 
nos poétesses, larmes u jaillies comme le lait d'une 
mamelle pressée », nous pourrons traiter du mariage 
dans la Djahilieh, de la femme musulmane et de la 
femme selon le Roran. 



OUMAYMAH PLEURE LES CORAYCHITES MORTS 
PENDANT LA GUERRE DE FIDJAR 

Ma nuit ne veut pas finir I 
Mon regard reste rivé aux étoiles ! 
Toujours devant moi brille le même astre. 
Là, entre le Verseau et le Scorpion. 



io8 L\ TRADITION CFIEVALERESQUE DES ARABES 

Cette aurore que j'attends ne viendra donc pas ? 

Hélas ! elle ne t^eut approcher, ni avancer! 

Je pleure la perte de nos frh'es 

Nobles par la vertu et par une illustre origine. 

Le destin a foncé sur eu.c. 

Avec ses crocs terribles et ses <jri(fes puissantes 

Et il a eu raison d'euv, alors qu'ils se croyaient proté- 
gés 

Contre ses coups : nul ne peut arrêter le Destin .' 

Contre ses arrêts il n'est pas de recours, 

Ni d'abri, ni d'asile. 

Mes yeux, pleurez-les. 

Pleurez des larmes intarissables ! 

Je pleure, je pleure mon orgueil. 

Car ils étaient mon appui et mon soutien; 

Ils étaient ma tige et mon rameau, 

La race dont je m'honore et me glorifie ! 

Ils étaient mon honneur et ma gloire, 

Mon refuge inexpugnable dans la crainte ; 

Ils étaient ma lance', ils étaient mon bouclier : 

Ils étaient mon épée quand grondait ma colère ! 

Parmi ces morts, hélas ! combien de Véridiques 

Dont la parole ne fut jamais mensongère f 

Combien d'hommes éloquents 

Dont le brillant langage séduisait et charmait! 

Combien de braves cavaliers grandis dans la bataille 

Qui se précipitaient dans la mêlée, arborant les signes 
distinctifs des héros ! 

Combien de nobles seigneurs 

Habiles et sages, toujours à la hauteur des situations ! 

Combien de chefs puissants qu'on voyait 

Escortés d'une troupe brillante et nombreuse ! 



LE CULTE DE LA. FEMME 109 

Combien enfin de généreux et de munificents 
Qui prodiguaient leurs libéralités de père en fils, sans 
tarir ! 

••••••••••••••f 

Pleurez-les, mes yeux 

Pleurez des larmes intarissables (i). 

SOUHAYAH 

SUR LA MORT DE SON MARI CHADAD 

Dès que le soir tombe, le sommeil me fuit. 

Mes larmes seules me soutiennent et me soulagent. 

Je pleure un héros, qui en passant de vie à trépas 

A augmenté mes angoisses, mes tourments et mon effroi. 

Après Chadad qui donc protégera les femmes. 

Quand éclate la guerre et que les guerriers ruissellent 

de sueur ? 
Qui poussera les chevaux dans la mêlée ? 
Qui frappera l'ennemi au cœur et à la pupille? 
Qui accueillera l'hôte ? 
Qui volera au secours de l'opprimé ? 
Chadad, après toi Je dépéris sans forces et sans courage, 
Notre séparation a embrasé mon cœur d'un feu qui me 

dévore (2). 

SAFiYA BEM AMROU AL BAHILL\ 

SLR LA MORT DE SON FRERE 

Nous étions comme deux branches d'un même arbre, 

(i) Voir Al Agani, t. IX, pp. 78 à 82 ; Al Ekd el Farid, t. III, 
p. iti. Chaw-er el .Vrab. 

(î) Chaw-cr cl .Viab. 



110 L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

Nous croissions d'une végétation magnifique. 
Mais aloî'S que, l'arbre ayant jctè de profondes racines, 
Ses rameaux puissants se chargeaient de Jruits, 
Le sort inclémenl brisa l'un de nous — 
Le sort qui rien ne respecte ni n'épargne! 
mon frère, dans ma tribu, dans toute aimable compa- 
gnie. 
Tu étais l'ornement, l'éclat et la gloire! 
Va donc, honoré en dépit du destin; 
La route où tu marchas est riche en enseignements / (i) 

ÉLÉGIES D'EL KllANSA 

SUR LA MORT DE SON FRERE SAKHR 

Déborde:, mes yeux, ne soyez pas avares de vos larmes. 

Vous n'avez pas encore assez prodigué vos pleurs. 

Coulez, larmes généreuses, 

Coulez comme un ruisseau, ou plutôt comme un fleuve. 

Au souvenir du meilleur guerrier 

Qu'aient pleuré les pleureuses. 

Au souvenir du vaillant chef, du chef incomparable 

Au long baudrier, aux hautes colonnes. 

Qui ne connaît ni timprudence ni lajaiblesse. 

Il s'élance au premier cri de guerre ; 

Déjenseur du Vrai et du Juste, il ne sait point reculer; 

Quand il paraît, les ennemis croient voir 

in lion veillant sur ses lionceaux, 

Lion à la longue crinière, prompt à l'attaque. 

Il défend son domaine ; nul pied ennemi ne le foule. 

(i) Al Ekd el Farid, t II, p. jG, el Cliaw-er cl Arab. 



LE CULTE DE LA. FEMME m 

Il respecte et il protège, car son apanage 

C'est l'honneur que lui légua une noble lignée de nobles 

aïeux. 
Au Jour du combat sa protection embrasse tout ensemble 
Le campement, le voisin, l'hôte et le passant. 
FA quand la guerre s'agitait comme les Jlots soulevés 
De l'abîme, pareille à une chaudière bouillante, 
Quand, ainsi que la cavale rétive, elle ruait courroucée. 
Toujours tu sus dompter sa fureur. 
Qu'elles te pleurent les familles que l'hiver met en 

détresse, 
Alors que la chamelle cherche un abri contre l'aquilon ! 
Qui sentira, qui exprimera — un grand cœur s'y refuse 

— ce que tu fis parmi nous avant de nous être ravi? 
Libéral? tu le Jus plus que le torrent enjlé qui précipite 

ses eaux dans les ravins de nos montagnes. 
Courageux ? tu le Jus plus que le lion des Jorêts héris- 
sant sa crinière, quand il défend ses lionceaux. 
Pur? ta l'es plus que l'enjant d'une mère pudique et 

dont Jamais le pied ne foula le sable. 
Roi glorieux! tous se lèvent en ton honneur, comme le 

peuple se lève à l'aspect du nouveau croissant. 

« douleur de mon âme au souvenir de Sakhr, 
Quand les chevaux se heurtent aux chevaux, les guer- 
riers aux guerriers. 
Libéral quand les flèches d'un partenaire gagnaient, 
Main ouverte, ne se vantant point de ses dons. 
Aimable chef rayonnant de gloire, nature sans défaut. 
Rebelle à la passion, sobre et tempérant, 
A'</ libéral, multipliant les dons. 
Fidèle, abhorrant toute trahison! 



lia L\ TRA.DIT10N CHEVALERESQUE DES ARABES 

Quel guerrier au jour de iejjroi! Tous le savent. 

Tu suffis à les défendre, (faund les cavaliers croisent 
leurs lances ; 

Cœur généreux, riche en nobles qualités. 

Tu élèves tes colonnes quand tous laissent inachevé l'édi- 
fice ; 

Asile des veuves, des orphelins affamés ; 

Confident des secrets conseils; niagnijique à traiter tes 
hôtes. 

Uni par des liens indissolubles à la générosité, à la 
gloire. Oh ! quelle générosité ! 

Quel lion de force et d'impétueuse ardeur ! 



III. — MARIAGE 



Les règles concernant le mariage chez les anciens 
Arabes sont assez difficiles à établir. 11 n'y eut en effet 
avant Tlslam aucune législation ni institution juridique 
bien définie, niais seulement un ensemble de coutumes 
qui avaient fini, avec le temps, par acquérir force de 
loi. Les historiens ou traditionnalistes et les poètes, car 
les poètes furent les premiers historiens, les plus capti- 
vants et les plus minutieux, ont négligé de nous ren- 
seigner sur les lois civiles qui régissaient les hommes 
et les biens à l'époque de la Djahilieh. Tous se sont 
exclusivement appliqués à nous retracer par le menu 
les généalogies des chefs, des tribus et des chevaux, et 
à nous détailler avec complaisance les moindres inci- 
dents des guerres ou « journées » fameuses. Il n'est 
venu à l'esprit d'aucun d'eux, poète ou mémorialiste, 
de nous renseigner sur le système législatif ou juridi- 
que des Anciens, de nous gratifier de quelque recueil 
des décisions et sentences des magistrats auxquels les 
tribus confiaient le soin de trancher les différends jour- 
naliers entre tribus ou particuliers. Trop épris d'action 
pour songer à légiférer, codifier ou philosopher, ils 
luttaient de beau langage quand ils ne guerroyaient 



ii4 L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

pas. Ils chantaient leurs exploits, célébraient leurs 
armes, leurs coursiers et leurs aïeux ; le reste leur 
importait peu. 

Cependnnt, les commentateurs des vieux proverbes 
et les glossateurs du Coran nous ont fourni sur le sujet 
qui nous intéresse des renseignements utiles, les seuls, 
à peu de chose près, que nous possédions. Certains 
docteurs ont pris soin, en effet, de raconter, à la suite 
de versets relatifs au mariage, comment les choses se 
passaient à l'époque de l'Ignorance. De quoi il résulte 
que certaines unions étaient prohibées : celles de la 
mère et du fils, du père et de la fdle, du beau-frère et 
de la belle-sœur, de la marâtre et de son beau-fils, de 
la tante et du neveu. En dehors de ces prohibitions, 
chacun pouvait épouser autant de femmes que ses 
facultés lui permettaient d'en entretenir fi). 

Il y avait plusieurs variétés de mariage. Commen- 
çons par les plus particulières : 

1° Le mariage dit c Sefah « ou mariage à l'essai, 
qu'il appartient à l'homme aussi bien qu'à la femme 
de rompre si l'essai n'a pas été satisfaisant. 

2° Le « Nikah el Mot'a » ou de jouissance, mariage 
conclu pour im temps déterminé, un ou deux ans, etc., 
et qui pouvait être prorogé le cas échéant ou converti 
en mariage pour la vie. 

3" Le mariage « Baghaya » consistait en un contrat 
qui liait une femme à un certain nombre d'hommes, 
toujours inférieur à dix, qu'elle-même choisissait ou 
acceptait pour époux. Dès que cette femme mettait au 

(i) Commentaire sur le verset 3 du chapitre IV du Coran. 



LE CULTE DE LA FEMME ii5 

monde un enfant, elle envoyait chercher tins ses 
époux... et faisait devant eux la déclaration suivante : 
u C'est ton fils, ô Tel. >) Elle rattachait ainsi l'enfant à 
l'homme qui lui plaisait le plus ou qu'elle avait des 
raisons particulières de croire le véritable père de l'en- 
fant. L'homme ainsi désigné devait reconnaître pour 
fils le fruit d'une collaboration amicale au premier 
chef. 

Quant aux femmes de mauvaises mœurs qui arbo- 
raient à la porte de leurs demeures des drapeaux et qui 
avaient commerce avec le premier venu, les enfants 
qu'elles engendraient étaient rattachés à l'homme 
auquel l'enfant ressemblait le plus. 11 devenait son 
fils et portait son nom. 

4° Le « Nikah el Chigar » était un mariage sans dot. 
Un homme mariait sa fille, sa sœur ou sa nièce à un 
autre, et lui-même épousait la fille, la sœur ou la nièce 
de cet autre. C'était là un troc qu'il ne faut pas confon- 
dre avec 

5° Le M Nikah el Badal » ou mariage d'échange, véri- 
table chassé-croisé qui consistait à prendre la femme 
d'un autre moyennant la remise à cet autre de sa pro- 
pre femme. 

6" Le c< Nikah el Istibdà » est un accord entre un 
mari et sa femme suivant lequel l'homme s'abstenait de 
tout commerce avec son épouse, afin de lui permettre 
de concevoir un fils des rapports qu'elle devait entrete- 
nir avec un héros. Le mari devenait ainsi, sans qu'il y 
ait mis du sien, le père d'un enfant qui était réputé 
devoir hériter des vertus de son auteur. C'était là une 
union de sélection. 

7° Enfin le mariage surnommé « Macte » : A la mort 



ii6 L\ TRADITION CHEV\LERESQUE DES ARABES 

d'un homme, son fils aîné couvrait de son vêtement la 
veuve de son père, prétendant qu'il en avait hérité la 
jouissance (i). Il pouvait aussi la céder à un de ses 
frères contre une dot assignée. Mais ce mariage était 
odieux u Macte » ; quiconque osait s'en prévaloir était 
surnomiué le Dayzan ou concurrent, parce qu'il était 
le rival de son père. 

Tels étaient les mariages singuliers qui sévissaient 
chez les Arabes avant l'Islam. Les documents font 
défaut pour préciser l'époque, les tribus, les classes de 
la société où prédominait telle ou telle modalité de 
mariage. Ce qu'on peut avancer avec certitude, c'est 
que ces dilTérents mariages étaient des mariages d'ex- 
ception. En effet, ils sont en opposition flagrante avec 
ce que nous savons du respect que les Arabes ont 
témoigné de tout temps à la l'emme, respect dont l'his- 
toire fait foi ainsi que la légende et la poésie. Ils sont 
également en opposition avec ce que l'on sait du carac- 
tère arabe. 11 est hors de discussion que les Arabes ont 
toujours recherché en toute chose la noblesse et la 
pureté, et principalement dans leurs filiations. Leurs 
généalogies citent avec le nom du père celui de la mère, 
avec les noms des ascendants ceux des ascendantes ; on 
est parfaitement noble quand on appartient à une vieille 
famille illustre « des deux côtés ». Toujours, en effet, 
on vante l'illubtration des oncles tant nialernels que 
paternels 12), surtout l'on célèbre la pureté de la race. 



(i) Miiis si la veuve prévenait le gcsle «le l'Iiérilier et allait 
relrouNer sa propre famille, elle disposait alors d'cllc-nii'me 
comme elle le voulait. (Tabari, Commentaire du Koran.) 

(i) \ rapprocher Taiito, XXI. 



LE CULTE DE L\ FEMME 117 

Notre race est pure sans mélange, issue 

De Je m mes nobles et de héros. 

Après avoir habité les dos les plus solilcs. 

Nous sommes descendus dans les ventres les plus 

nobles. 

(El Samaoual.) 

Du reste, la contradiction que nous venons de souli- 
gner, pour flagrante qu'elle soit, nous paraît pouvoir 
être facilement expliquée parles considérations suivan- 
tes : 

1° La femme demeure unie à sa famille première par 
des liens plus forts que ceux qvii la rattachent à la 
famille de son époux. C'est ce que traduit un vieux 
dicton qui dit : « Le mari peut se trouver, l'enfant peut 
naître, seul le frère ne peut être remplacé. » De sorte 
que non seulement la femme est protégée par son 
mari, mais elle est également protégée contre les mau- 
vais traitements de son mari par la phalange de ses 
frères, de ses oncles et de ses cousins. — 2" Le rôle de 
la femme antéislamicpie est moins un rôle familial que 
social. La femme devient par son mariage non pas 
uniquement la compagne de son mari, mais une colla- 
boratrice précieuse à la prospérité générale de la tribu. 
Sa mission est d'alimenter eu hommes vigoureux et 
braves les guerriers, d'engendrer des héros... Dans la 
famille, elle semble ne pas avoir une existence propre, 
une personnalité indépendante. Son rôle est obscur. 
Elle est épouse, elle est mère, et de ces deux chefs lui 
incombent des devoirs plus qu'il ne lui revient de droits 
ou d'honneurs. Mais au dehors, une fois franchie la 
geôle maritale, elle est femme, elle est citoyenne. Elle 



ii8 LV TRADITION CHEVALERESQUE DES aRABFS 

est l\'galc des liommes, et à ce titre, elle est autorisée 
à donner libre cours à SCS fncnltés. (^e qui lui permet 
de se distinguer et de briller, de décider de la guerre 
et de la paix. 

On pourrait mênie trouver une certaine moralité dans 
ces unions foncièrement immorales à première vue. 
Elles ont l'avantage, en elTel, de supprimer « les fdles 
mères » et les « bâtards », puisque d'une part la pros- 
tituée était considérée comme l'épouse de l'homme (jui 
lui avait donné un enfant, et que d'autre part cet enfant 
portait le nom de son père putatif et échapijait ainsi a 
la marque infamante d'enfant (• illégitime » ou « na- 
turel »... 

Mais en dehors et au-dessus de ces unions, il y avait 
une manière plus régulière, plus u bourgeoise », de 
beaucoup la plus fréquente, de contracter mariage. Le 
père informait sa fdle de la demande en mariage dont 
elle était l'objet. Si cette proposition était acceptée, le 
père tendait la main au fiancé, à son tuteur ou à son 
représentant, et l'accord était conclu ; si elle était refu- 
sée, ou bien le père contraignait sa fille au mariage, 
ou bien... Écoutez le récit de la demande en mariage 
d'El-Khanza par le vaillant chef Douraïd : 

(( Douraïd fds d'As Simniat ayant demandé à Amrou 
ben el Harth la main de sa fille El Khanza, Amrou lui 
répondit en ces termes : « Sois à l'aise sous ma tente, 
ô père Qurrat, ta noblesse défie la lance des malveil- 
lants, lu es le cheval de guerre dont nulle main ne tou- 
che impunément les naseaux : un chef comme toi ne 
saurait voir sa requête rejetée, mais ma fille n'a point 
la docilité de ses compagnes. Je vais lui transmettre ta 
demande, c'est à elle à prendre une décision... » 



LE CULTE DE LA FEMME 119 

« Amr entra alors chez sa fille et lui dit : « Khansa, 
le plus vaillant guerrier de Ha^Yasinn, le chef des Banou 
Guzam, Douraïd fils d'As Simmat te demande en 
mariage. Tu le connais, qu'en dis-tu ? — mon 
père, dit El Khanza, me vois-tu refuser les fils de mon 
oncle, jeunes hommes à la taille svelte comme la lance, 
pour épouser un fils de Guzam, vieillard qui sera cada- 
vre aujourd'hui ou demain ? » 

(( Le père d'El Khansa retourna auprès de Douraïd et 
lui dit : u père de Qurrat, ma fille refuse, peut-être 
t'acceptera- t-elle plus tard... » 

« Douraïd sortit dépité, et pour se venger... il compo- 
sa une longue satire contre la dédaigneuse El Khanza. » 

La chronique nous offre également de nombreux 
exemples de jeunes filles disposant librement de leur 
personne, prenant elles-mêmes le mari de leur choix. 
Sans parler de Sadouk qui prit pour époux Houran le 
Djadide, ni de la belle Khoud qui accorda sa main à 
Abou ÏNowas le noir(i), ni de Mâwiah qui, après avoir 
mis à l'épreuve la générosité et la verve poétique de ses 
trois prétendants, choisit u le plus poète et le plus 
généreux » Hatem de Taye, rapportons, d'après « le 
Livre des Chansons », les circonstances qui amenèrent 
Ravtah à proposer sa main au chevalier Rabyah : 

«... Ravtah sort de sa tente et va s'asseoir au milieu 
de ses compagnes. Puis elle appelle une esclave et lui 
dit : w Va me chercher un Tel. » L'individu arrive, et 
la jeune fille lui dit : u Certain pressentiment m'avertit 
qu'une troupe de cavaliers ennemis vient nous surpren- 
dre et fondre sur nous. Comment te comporterais-tu 

(i) Voir Perron, Les femmes arabes, pp. io5, ii3 et laa. 



120 LA. TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

avec eux. si je le promettais de l'épouser ? — Je lui en 
montrerais de dures n, repartit l'autre, et le voilà (lui 
vante son adresse et son courage. « Bien ! lui dit la 
belle, retire-toi, je verrai ce à quoi il me convient le 
mieux de me décider. « Ce vantard éconduit, Raylah 
ordonne à son esclave d'aller chercher un autre jeune 
homme quelle lui désigne. L'homme vient et la belle 
lui adresse la même question (ju'au premier. Elle en 
reçoit à peu près semblable réponse. Haylah le congé- 
die et dit à ses compagnes : v( Encore un où il n'y a rien 
que vantardise et vanité. » Puis s'adrcssant à son 
esclave : « ^'a, dit-elle, va me chercl'.er Habyah ben 
Moukaddam. » Habyah se présente, et Haytah lui 
adresse les mêmes paroles qu'aux deux autres jeunes 
gens, u Le suprême de la sottise, répond Habyah, est 
de se vanter soi-même, mais quand je serai en face de 
l'ennemi, je me conduirai de telle sorte que même si je 
suis vaincu l'on m'excusera. U a fait son devoir celui 
dont les efforts ont mérité d'être approuvés. » — « Je 
t'épouse, répond la jeune Arabe, viens demain à l'as- 
semblée de la tribu pour sceller notre \mion (i). » 

L'histoire a ratifié le choix de Raytah. Habyah fut le 
plus admirable chevalier de l'Arabie ancienne. 

(i) Perron, p. 8a. 



IV. — DOT 



Il n'y a pas de mariage sans le paiement d'une dot, 
excepté ponr le mariage d'échange « îNikah el Chigar » 
ou donnant femme pour en épouser une autre, la dot 
qu'on devait payer venait en compensation de celle 
qu'on devait recevoir. La dot était payée, par le préten- 
dant ou son mandant, au père de la jeune fille, ou à 
celui qui le représentait, frère, cousin, etc., générale- 
ment l'aîné de la famille. Elle était fixée par le père, ou 
offerte spontanément par le prétendant au moment de 
la demande en mariage. 

(I Quand les amours de Leylah et du Fou (i), lit-on 
dans El Agani, furent de notoriété publi({ue et alors que 
les vers de Keyss étaient sur toutes les lèvres, Keyss 
demanda au père de Leylah la main de sa fille et lui 
offrit cinquante chameaux rouges ; — la lui demanda 
également Ward ben Mohammed El Akbaly moyennant 
une dot de dix chameaux, avec un pâtre pour les con- 
duire aux pâturages. Les parents répondirent aux pré- 
tendants : (( C'est à elle qu'il appartient de choisir 
entre vous deux; l'épousera celui qu'elle aura choisi. » 
Puis ils entrèrent chez la jeune fille et lui dictèrent sur 

(i) « Le Fou », ou « le fou de Leylah », surnom de Keyss. 



132 L\ TH\D1T1ÛN GIIEVALEUESQUE DES ARA.BES 

un ton menac^ant le choix qu'elle devait faire : « Si tti 
ne prends pas A\'ard pour cj)oux, lui diront-ils, lu l'en 
repentiras anièrenicnl. » VA Leylali chuisit W ard et elle 
dut l'épouser à son corps défendant. » 

En dehors des chameaux et des pâtres, la dot pouvait 
consister en marchandises de toules sortes : troupeaux, 
parfums, étoffes, pièces d'or ou d'argent... Elle repré- 
sentait le prix de la jeune fille, sa valeur marchande, en 
tenant compte de son Age, de ses qualités pliNsiques et 
morales, de l'illustration de sa famille, de la situation 
de son père parmi les gens de sa tribu... Il ne faut pas 
oublier que les mariages créaient des alliances entre 
tribus et que les proches et les « alliés » devaient se 
protéger et se défendre mutuellement en cas de dan- 
ger. 

ISous avons dit que la dot était versée et remise au 
père de la jeune hlle; il faut ajouter quelle devenait sa 
propriété exclusive. Les fdles étaient donc une source 
de richesse, puisque leur dot venait grossir le patri- 
moine de famille. Aussi s'emprcssait-on, à la naissance 
d'une jeune fille, de féliciter son père. On lui disait : 
(( Hanian laka el Nafiga (i) )>, littéralement a Compli- 
ments pour le nuage d'eau ». La jeune lille, comme 
l'eau des nuages, devait féconder son champ et ajouter 
à ses biens. 

Mais si les fdles, en plus de l'affection que leur por- 
taient les parents, constituaient pour ceux-ci une source 
de revenus, d'où vient que dans certaines tribus on les 
enterrait vivantes dès leur naissance? « Quelques Ara- 
bes, en effet, lorsqu'il leur naissait une lille, l'enter- 

(i) Voir Uoubtany, Iraducliun de l'Iliade d'Homère. 



LE CULTE DE LA FEMME ia3 

raient à l'instant, poussés à cet acte barbare, les uns 
par la misère, les autres par une fierté féroce et un 
sentiment exagéré de l'honneur : ils voulaient éviter la 
honte qui aurait pu rejaillir sur eux, si un jour leur 
fille eût été enlevée et déshonorée par leurs enne- 
mis (i). » Meïdani rapporte, sur le témoignage d'El 
Ilaytam ben Ady, « que Wad el Banat (l'inhumation 
des filles vivantes) sévissait dans toutes les tribus ara- 
bes indistinctement. Pour un qui la pratiquait, dix 
s'en abstenaient. Aux premiers jours de l'Islam cette 
coutume monstrueuse était tombée partout en désué- 
tude, sauf dans la tribu de Béni Tamyme où elle comp- 
tait alors plus d'adeptes que jamais. » 

Que celle coutume ait pris naissance chez les Béni 
Rabia ou chez les Béni Tamyme, peu importe, consta- 
tons seulement que les auteurs sont unanimes à recon- 
naître que la cause initiale du u Wad El Banat « fut 
« une trahison » du sexe faible. Sur cette trahison pre- 
mière nous avons un certain nombre de légendes qui 
ne concordent, ni sur l'époque, ni sur le lieu, ni sur 
les circonstances du drame, mais qui se résument tou- 
tes en un rapt de filles auxquelles on donne à choisir 
entre retourner à leurs familles ou demeurer auprès 
de leurs ravisseurs... Toutes acceptent d'être rendues à 
leurs parents, — une exceptée. Elle est la fille ou la 
nièce d'un chef fameux et elle ose préférer son amant à 
ses parents ! Là-dessus le chef humilié, déshonoré et 
furieux, prête serment d'enterrer vivantes toutes les 
filles qui lui naîtraient à l'avenir. Et ses concitoyens de 
suivre son exemple, craignant que leurs propres filles 

(i) G. de Perceval, t. 1, p. 35 1. 



134 LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARARES 

ne puissent un jour attirer sur eux le déshonneur, 
trouvant aussi un certain mérite, une certaine gloire à 
immoler, pour l'honneur, ce cpi'ils chérissaient le plus 
au monde : leurs lilles, « la chair de leur chair, le sang 
de leur sang ». 

L'Islam abolit cette coutume funeste. Il est juste de 
remarquer qu'elle tendait d'elle-même à disparaître, et 
qu'avant le Prophète des hommes compatissants s'é- 
taient employés généreusement à racheter la vie de 
pauvres innocentes. El Tebrani rapporte que Sassaah 
rsaguiah ben Okal dit un jour au Prophète : « Du temps 
de la Djahilieh j'ai racheté la vie de 36o filles à raison 
d'un chameau et de deux chamelles pour clia(iue fille ; 
m'en sera-t-il tenu compte dans la Religion nouvelle ? 
— II t'en est sûrement tenu compte, répondit Mahomet, 
puisque Dieu t'a fait la grâce de te convertir à l'Islam. » 



DIVORCE 



Les anciens Arabes reconnaissaient au mari, d'une 
façon générale, le droit de répudier sa femme. Cette 
répudiation pour être définitive devait être triple, c'est- 
à-dire faite par trois fois dans un laps de temps déter- 
miné. II arrivait fréquemment que le mari répudiait sa 
femme une première et une deuxième fois, puis la 
reprenait avant l'expiration du délai coutumier, l'as- 
treignant ainsi à subir son joug indéfiniment. 

Les formules de divorce étaient nombreuses. La plus 
usitée consistait pour le mari à dire à sa femme : u Va 
rejoindre ta famille », ou : « Retourne à ton père ». 

La femme avait aussi le droit de rompre les liens 
conjugaux. Elle usait à cet effet d'un procédé symboli- 
que. Elle tournait l'ouverture de la tente donnant accès 
à sa demeure du côté opposé à la direction où elle se 
trouvait ; l'ouverture étant du côté nord, elle la plaçait 
au sud. Le mari trouvant porte close comprenait. 
L'union était rompue en silence, et les deux époux 
devenaient, sans échange d'aménités, complètement 
étrangers l'un à l'autre. 

La femme pouvait également obtenir la liberté 
moyennant le paiement au mari d'une certaine indem- 



ia6 L\ TRVDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

nité, à l'ordinaire équivalente à la dot qu'elle en avait 
reriie. Cette sorte de répudiation était apjielée Khôl". 

Voici, extrait d'El Ekd-el-l'arid. le récit du divorce 
de llind bent Ataba. C'est un tableau de mœurs qui 
peut intéresser le lecteur : 

u llind bent Ataba était mariée à El l'akeb ben el 
Magyarah, cbevalier de Koreub. El Fakeh possédait 
une maison isolée, spécialement réservée aux bôtcs de 
passage. Y entrait qui voulait. Un jour que llind et le 
chevalier s'y étaient rendus, ils constatèrent que la 
maison était vide. Ils en prolitèrent pour s'y reposer. 
Le sommeil les gagnant, ils s'étendirent et dormirent. 
El Fakeh, appelé par ses occupations, interrompit sa 
sieste le premier. Il sortit, laissant sa femme endormie. 

« Pendant que llind dormait, un hôte survint. Il 
entra dans la maison et voyant une femme couchée, 
crainte, ou pudeur, il s'empressa de fuir. El Fakeh de 
loin aperçut un homme qui courait. 11 ne douta pas un 
instant qu'il sortait de la maison où se trouvait llind 
et, torturé par le soupçon, il se rendit auprès de sa 
femme qu'il réveilla avec rudesse. « Quel est cet 
homme qui vient de sortir d'ici? lui demanda-t-il. — 
Je n'ai vu personne, répondit la dame. Je dormais 
profondément et viens seulement de me réveiller. » Le 
mari ne voulut pas en entendre davantage. Sa convic- 
tion était faite. U répudia sa femme en disant : « Va 
rejoindre ta famille », et il sortit. 

v( Le divorce lit grand bruit. On en discutait [)artout, 
non sans malice. Ataba, ennuyé de voir le scandale 
dont sa fille était l'héroïne grossir de jour en jour, prit 
à part Hind et lui dit : « Les commérages vont leur 
train. 11 importe de couper la langue à la médisance. 



LE CULTE DE LA. FEMME 137 

Si les accusations de ton mari sont fondées, je ferai 
tuer ton mari et il ne sera plus question de rien ; si au 
contraire El Fakeh t'a caloninice injustement, je le 
traduirai devant un devin du Yémen et ton innocence 
éclatera au grand jour. — Par Dieu, repartit Ilind, il 
n'est pas dans le vrai. » 

« Alors Ataba bed Rabya s'en fut trouver El Fakeh 
et lui dit : « Fakeh ! tu as porté contre ma fille la 
plus déshonorante des accusations. Il importe de tirer 
l'afTaire au clair. Viens, que nous soumettions le cas au 
plus célèbre devin du Yémen, » 

u Au jour convenu ils se mirent en route accompa- 
gnés d'une foule nombreuse d'hommes et de femmes. 
A mesure qu'on approchait du terme du voyage, Hind 
paraissait plus agitée. « Tu parais inquiète, lui dit son 
père, serais-tu coupable? — Non, répondit-elle, mais 
je sais que le devin auquel vous allez vous adresser est 
un homme comme vous; il peut atteindre la vériîé 
comme il peut tomber dans l'erreur. Je risque donc, 
s'il se trompe, d'être officiellement condamnée, alors 
que je ne suis pas coupable, et le souvenir de ma 
honte se perpétuera parmi les Arabes. — Ne crains 
rien, lui dit son père, avant de soumettre l'affaire à son 
jugement, je mettrai à l'épreuve la science et la pers- 
picacité du devin. » Puis il siffla son cheval qui accou- 
rut h l'appel de son maître, et Ataba, parmi les crins 
de la (^ueue du cheval, attacha et cacha un épi de blé. 

« Quand ils furent enfin en présence du devin, Ataba 
lui dit : u Avant de te consulter, je veux éprouver ta 
sagesse. J'ai caché pas bien loin d'ici quelque chose, 
devine un peu ce que c'est. — C'est un fruit, répondit 
le devin, un fruit que vous avez mis dans une ceinture. 



ia8 L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

— Ce n'est pas assez, dit Alaba, et je voudrais plus de 
clarté. » L'oracle déclara : « Un grain de blé a été 
caché dans la queue du cheval. » Et Ataba satisfait lui 
dit : (( Tu peux examiner à loisir toutes ces femmes. 
Tu nous diras s'il en est d'adultère parmi elles. » 

i< Le devin pasi^a en revue toutes les femmes présen- 
tes. 11 leur frappait sur l'épaule et après les avoir 
fixées dans les yeux, il disait : « Lève-toi, tu peux 
retourner à tes occupations. » Arrivé à llind, il lui dit : 
« Lève-toi sans crainte puisque tu es sans honte, 
dresse-toi superlie parmi tes compagnes, car tu donne- 
ras le jour à un roi qui portera le nom de Moawiah I » 
Transporté d'orgueil, El Fakeh se prccijMte vers sa 
femme et veut lui prendre la main ; n)ais Hind se 
dégage et dit : « Éloigne-toi de moi. Je tiens à ce que 
le père du roi soit chevalier meilleur que toi. » 

(( Illnd épousa Abou Scfyan. De cette union naquit 
l'Émir des Croyants, Moa\viali, fondateur de la dynastie 
des Ommyades (i). » 

(i) El Ekd-el-Farid, t. III, p. 373. Voir Al Moustalraf, p. 119. 



VI. — LA FEMME MUSULMANE 



Les conquêtes de l'Islam eurent pour effet immédiat 
d'assujétir les Arabes aux mœurs de Bvzance et aux 
coutumes d'Iran. Les nomades vainqueurs s'empres- 
sèrent d'adopter les usages, les divertissements, le luxe, 
les vices aimables des Perses et des Grecs. Sensibles 
par-dessus tout à la beauté (i), ils s'entourèrent de 
belles captives, expertes, raffinées, civiles et dociles, 
qui leur firent négliger et oublier sans peine leur brune 
compagne, l'épouse austère et farouche. Moins de cent 
ans après Mahomet, le vin, la dissipation des Kalifes, 
les plaisirs faciles et les esclaves, filles ou garçons, 
avaient dépravé les mœurs et détruit à jamais les quali- 
tés maîtresses et les vertus des vrais Arabes. On peut 
distinguer dès lors deux caté^jories de femmes : l'é- 
pouse, moule à fabriquer des enfants ; l'esclave, ins- 
trument de plaisir, ornement du harem. L'instruction 
devint l'apanage des esclaves. Destinées à plaire, on 
parait leur beauté de tous les arts d'agrément. Elles 
dansaient avec grâce, chantaient divinement, improvi- 
saient des vers, apprenaient l'histoire et savaient à l'oc- 

(i) Ils disaient : « L'esprit de la femme, c'est sa beauté; la 
beauté de l'homme, c'est son esprit. » 



i3o LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

casion conter de jolies anecdotes et de belles légendes 
qui charmaient leur aiiditoire d'crndits, de i)oètes et de 
fins Ictlrés. L'épouse au contraire se calfenlrait dans sa 
dignité de mère, vivait à l'écart du monde, négligeait 
à dessein de s'instruire, se parait ostensiblement de son 
ignorance qui constituait le titre apparent de son hon- 
nêteté, les parchemins de sa noblesse. 

A certaines époques de haute et brillante civilisation 
comme nu temps d'El Rashid et des Mille el une IS\iils, 
du Khalife d'Espagne Abdel Uhaman et de la belle 
Zohra. au temps des Fatimites et des Rois de Grenade, 
la situation de la femme semble prééminente. Dans 
ces différentes périodes de dépravation et de littéra- 
ture, les jeimes beautés mettaient leur coquetterie 
à ne désarmer que devant quelque manifestation d'art 
conçue et exécutée en leur honneur, tel un sonnet, un 
madrigal ou quelque chanson légère, .\ti8si la poésie de 
ces temps est-elle tout à la louange de la femme et de 
l'Amour ! 

Chaque poète avait un arsenal dans lequel on pouvait 
trouver, d'occasion, les armes harmonieuses, olfensives 
ou défensives, dont on avait besoin dans telle ou telle 
situation amoureuse. D'autre part ch-upie poète se 
ménageait la protection d'une ou de plusieurs favorites 
du sérail qui le comblaient de faveurs en échange de 
vers dithyrambiciues o\i polissons. Et c'était une profu- 
sion, unedébauclie de jeux d'esprit, de madrigaux, de 
poèmes erotiques, comme aucune littérature ne peut 
fournir d'exemples. Dans chaque demeure les vers célé- 
brant r.\mour et exaltant la Femme foisonnaient, fleu- 
rissaient, surgissaient de partout comme par enchante- 
ment. Ecrits en lettres d'or et d'argent, ils étaient sus- 



LE CULTE DE LA FEMME i3i 

pendus sur les portes ; gravés sur le marbre, ils étaient 
appliqués sur les murs ; brodés sur de la soie, ils 
recouvraient les coussins et les sofas. Les femmes en 
portaient sur la paume de leurs mains, tracés au henné ; 
elles en ornaient leurs mouchoirs, leurs voiles, leurs 
éventails, leurs bagues, leurs chemises, leurs ceintu- 
res... (i) ; etles vers qui soulignaient tous les charmes, 
toute la grâce des belles étaient appropriés à l'endroit 
où ils étaient suspendus, appliqués, peints, gravés, bro- 
dés, tatoués. Ainsi l'amour et la poésie se trouvaient si 
intimement liés l'un à l'autre qu'on finissait par ne 

(i) Voici quelques échantillons de ces préciosités : 
Sur un bandeau : 

« Sans la folie d'aimer que serait la vie? » 
Sur un éventail : 

« J'apporte le zéphir, j'évente la p+ideur, 

« Je sers de voile pour cacher la bouche qui vient cueillir 
le baiser. » 

Sur un voile : 

(( Seigneur, ne m'exaucez pas si tendant nies bras 

« Je vous demandais de me délivrer de l'Amour I » 
Sur une chemise : 

« On le dérobe à mes yeux pendant le jour; 

<( Pendant la nuit rien ne peut dérober son image à ma 
pensée. » 
Sur un diadème, en lettres de diamant : 

« Il est beau de mourir d'amour I » 
Autour d'une bague était gravé : 

<( Dans ce chaton Amour a emprisonné deux cœurs ; 

<( Est-il plus habile orfèvre que l'Amour? » 
Sur la paume de sa main une esclave avait tracé au henné ce 
vers : 

" Le fard n'embellit pas ma main, 

« Ma main au fard donne plus de brillant. » 
(Voir Massareh el Ouchak, Al Agami, Al Ekdal Farid, etc.) 



i3a LA lUVDlTION CHEVALERESQUE DES AUABES 

plus les distinguer l'un ilc Taulre. l'amour semblant 
engendrer la poésie alors que la poésie engendrait l'a- 
mour. 

Nalurelleaienl la situation de la femme, et plus exac- 
tement la situation de certaines femmes, s'en trouvait 
rehaussée. 

Voici deux anecdotes : 

i( Un jour, une des esclaves favorites du Khalife 
Abdel Rahnian osa se brouiller avec son nuùlrc, se 
retira dans son appartement et jura d'en voir murer la 
porte [)lutôl que de l'ouvrir au khalife. Le chef des 
eunuques, épouvanté de ce discours, crut entendre des 
blasplièmes. Il courut se prosterner devant le prince 
des croyants et lui rapporta l'horrible propos de celle 
esclave rebelle. Abdel Hahman en souriant lui com- 
manda défaire élever devant la porte de sa favorite une 
muraille de pièces d'argent et promit de ne franchir 
cette Lanière que quand l'esclave voudrait bien la 
déniulir pour s'en emparer. L'histoire ajoute que le soir 
même le Khalife entra librement chez la favorite apai- 
sée (i). » 

u Un jour, Romaïqua, épouse de Motamid, regar- 
dait de l'embrasure d'une fenèlre du palais, à Cordoue, 
tomber des flocons de neige, spectacle assez rare dans 
ce pays où il n'y a presque pas d'hiver. Tout à coup 
elle se mit à pleurer. « — Qu'as-tu donc, chère amie? 
lui demanda son mari. — Ce que j'ai? répondit-elle en 
sanglotant, j'ai que tu es un barbare, un tyran, un 
monstre ! N'ois comme c'est juli la neige, comme c'est 



(i) Cardonne, Histoire d'Afrique et d'Espwjnc, l. \. Floiiaii, Pré- 
cis historiques sur les Maures, pp. 33-34. 



LE CULTE DE LA. FEMME i33 

bea\i, comme ces* magnifique, comme ces moelleux 
flocons s'attachent gentiment anx branches des arbres, 
et toi, ingrat que tu es, tu ne songes pa.- seulement à 
me procurer ce spectacle chaque hiver. Jamais tu n'as 
eu l'idée de m'emmener dans quelques pays où il 
tombe toujours de la neige. — Ne te désespère pas 
ainsi, ma vie, mon bien, lui répondit le prince en 
essuyant les larmes qui sillonnaient ses joues. Tu auras 
ta neige chaque hiver et ici même, je t'en réponds, o Et 
il ordonna de planter des amandiers sur toute la sierra 
de (]ordoue, afin que les blanches fleurs de ces beaux 
arbres, qui fleurissent dès que les gelées sont passées, 
remplaçassent pour Romaïqua les fleurs de neige qu'elle 
avait tant admirées (i). » 

Mais ce n'était là que littérature. En fait, les esclaves 
bien en cour s'empressaient de régulariser leur situa- 
tion. Une épouse llsgitime même en Orient coûte moins 
cher à entretenir qu'une maîtresse, fût-elle esclave. On 
épousait donc des esclaves, et celles-ci une fois mariées 
s'avisaient de devenir « honnêtes » et « d'origine 
libre », autrement dit ignorantes. Il n'y eut plus dès 
lors à distinguer deux catégories de femmes ; l'igno- 
rance s'étendait, sévissait partout. De sorte qu'on peut 
dire que la musulmane à tous les degrés de l'échelle 
sociale n'a été depuis douze siècles que la domestique 
attitrée de son mari et de ses enfants. 

On ne se contenta pas de la domesticjuer, on la traita 
en ennemie, capable de tous les maléfices. Longtemps 
l'homme ne fut préoccupé que de se protéger contre elle 
et delà protéger contre elle-même. Il l'emmura, l'en- 

(i)Dozy, Histoire des Musulmans d'Espngne, t. U, pp. lii et lia. 



i34 L\ TRADITION CIIEVALERESQIE DES ARABES 

terra vivante dans de vastes demeures aux fenêtres 
solidement grillagées, l'enlour^ d'êtres cruels qui ne 
pouvaient pas repondre intelligemment i\ la voix de la 
chair, parce qu'ils étaient muets : ce sont les muets 
du sérail! On créa des légendes, on fit appel à tous 
les sages et à tous les prophètes de jadis; les poètes 
s'en mêlèrent, et l'univers fut unanime à proclamer 
la réprobation et le mépris de la femme. Veut-on 
quelques exemples ? 

Voici des proverbes : « Les femmes sont les filets du 
diable; la femme hrinnête parmi les autres femmes est 
comme le corbeau au ventre blanc, parmi les autres 
corbeaux (i). Jamais on n'a rien défendu à une femme 
qu'elle ne l'ait fait. Se soumettre à la Aolonté d'une 
femme abrège les jours. Garde-toi de prendre conseil 
des femmes. » 

Tout cela n'est pas bien neuf et on en trouve le pen- 
dant dans presque toutes les langues du monde : 
(( Il faut écouter sa femme et ne jamais la croire », 
dit le Chinois. Le Russe assure qu' « en dix femmes il 
n'y a qu'une àme ». L'Italien conseille l'emploi de l'é- 
peron pour un bon comme pour un mauvais cheval, 
et du bâton pour une bonne comme pour une méchante 
femme. L'Espagnol recommande de se garder d'une 
mauvaise femme, mais de ne pas se fier à une 
bonne. » (■j) 

Voici un exemple de poésie misogyne : 

Jouis de la Jenimc tant qu'elle s'attache à toi et ne va 

(i) Dan» le Uoman de la Pose il est dit : 

« Preiide femc par .Saint Denis 

« Il en est moins que de Icnis. » 
(ï) Cités par G. Le Bon, La Civilisalion des Arabes, p. 438. 



LE CULTE DE L\ FEMME i35 

pas sottement t'affliger quand elle te quitte, car 

elle finit toujours par là ! 
Trahis-la quand mcnie elle t'est fidèle, car tôt ou tard 

elle te trahira. 
Si elle se montre aisée et douce pour toi, elle sera facile 

et douce pour d'autres adorateurs que toi. 
Qu'elle te jure, tant qu'elle voudra, qu'elle n'a pas violé 

ses serments. 
Le sexe qui de henné se teint les doigts ne connaît pas 

de serments ! 
Qu'elle verse des torrents de larmes tant quelle voudra, 

le Jour où vous vous séparerez. 
Crois-moi; les larmes de femme ne sont que des men- 
songes ! 

Voici enfin une légende : 

« Un jour, Jésus fils de Marie rencontra le diable 
.nii conduisait devant lui quatre ânes chargés. 

— Que fais-lu là ? demanda Jésus à Satan. 

— Je transporte des denrées de commerce et je vais 
trouver mes pratiques. 

« — Quelle est donc, là, la première marchandise? 

— La dureté. — Qui achète cela ? — Les souverains. 

« — Et la seconde de tes marchandises ? — C'est la 
jalousie. — Qui l'achèle? — Les savants. 

(( — La troisième marchandise, qu'est-ce que c'est? 

— La mauvaise foi. — Qui l'achète? — Les commer- 
çants. 

(( — Mais cette quatrième marchandise, qu'esl-ce 
que c'est ? — C'est la ruse. — Qui achète cela ? — 
Article réservé aux femmes (i). » 

(i) V. Perron, Femmes arabes. 



i36 LA Tn.VniTU» CllEVAI.EHESQLi: DES AUAIiES 

Mais n quoi bon ninltiplicr les citations ? 

Rappelez-vons le Ihènio dos Millr et une i\iiils. L n 
roi est tronnpé. 11 constate (jne les Djins eux-mêmes, 
malgré les précautions surnaturelles qu'ils prennent, 
le sont aussi et dans de grandes mesures. Entendant 
ne plus être trompé, il livre tous les matins au bour- 
reau son é[)Ousée de la veille, jusqu'au jour où la jeune 
Schaluazade parvient à lui faire oublier les le(;ons 
pourtant si évidentes du passé et finit môme par lui 
faire rendre hommage aux femmes, tout en lui racon- 
tant des histoires. Quelle malice, et combien féminine ! 

Nourris des Mi/le et une Nuits dès leur enfance, plus 
tard instruits par les proverbes, les légendes et les 
poésies, les Orientaux sont instinctivement prévenus 
contre la femme qu'ils adorent, aiment, craignent, 
haïssent et méprisent tout à la fois. 

Étant le plus fort, l'homme s'abandonna à ses mau- 
vais instincts. 11 tyrannisa, dégrada celle qui devait être 
sa compagne jusqu'à en faire un être inférieur sans 
instruction, sans personnalité, sans dignité aucune, 
sans âme peut-on dire. Et (piand sa conscience lui 
reprochait son injustice et sa tyrannie, l'homme s'ar- 
mait du livre saint et, glosant, ergotant, torturant les 
textes et les interprétant à sa guise, il soutenait (ju'il 
agissait en conformité des ordres divins et (ju'il ne 
faisait qu'appliquer les enseignements du Prophète 
d'Allah. De sorte que le jour où rEuroi)e, avide de 
savoir, voulut connaître la cause de la déchéance de la 
femme musulmane, la réponse était toute prête et 
si simple qu'elle fut adoptée d'cnlhousiisme : « La 
Religion d'Islam est seule cause de l'avilissement de la 
femme. » 



LE CULTE DE LA FEMME 187 

Comment? 

De par la polygamie et la répudiation, permises aux 
hommes ; de par le voile et la réclusion imposés aux 
femmes. La question est d'importance, elle mérite 
qu'on s'y arrête. 



VII. — LA FEMME SELON LE KORAN 



L'Islam bouleversa profondément l'Arabie. Religion, 
politique, institutions sociales, mœurs et coutumes, 
tout fut changé, modifié, unifié, divinisé. A la diversité 
des croyances et des cultes, se substitua une foi nou- 
velle et générale. Une nation unie par le verbe de 
Dieu remplaça l'infinité des petits États que for- 
maient les tribus. Aux guérillas et aux luttes intestines 
succédèrent des guerres contre l'étranger et des con- 
quêtes. Les mœurs et les coutumes anciennes (irent 
place à d'autres mœurs, édictées par la loi sainte et 
par les exemples du Prophète. Seul, l'idéal resta le 
même. On continua à viser à la Perfection — bravoure, 
générosité, éloquence, grandeur d'Ame — moins pour 
devenir un chevalier parfait que pour se rapprocher 
davantage d'Allah et de son Envoyé ; et l'on garda vis- 
à-vis de la femme la même déférence respectueuse que 
par le passé, moins par noblesse et virilité que pour 
plaire à Dieu et suivre les enseignements du saint livre. 
Le Koran contient, en effet, de nombreuses prescrip- 
tion» en faveur de la femme, prescriptions qui, si elles 
avaient élé interprétées et suivies selon le véritable 
es[)rit du législateur, eussent relevé de beaucoup la 
situation matérielle et morale de la musulmane et con- 



LE CULTE DE LA FEMME 189 

tribiié à conserver aux peuples de l'Islam la dignité et 
la grandeur des premiers temps. 

Mahomet aima les femmes, les comprit et s'efTon^a de 
les émanciper autant par son exemple que par ses 
enseignements. Il peut être considéré, à juste titre, 
comme l'un des premiers féministes pratiquants, s'il 
n'est le premier de tous. Toujours il se montra affable, 
plein de prévenance, de respect, de délicatesse, non seu- 
lement envers ses compagnes, mais envers toutes les 
femmes. Ses propos à leur endroit témoignent d'infini- 
ment de bonté et de gentillesse. Il a bien dit : « Gare 
aux femmes », et encore : h La femme est fatale », mais 
c'était là, semble-t-il, leçons d'expérience et sagesse de 
philosophe, car par ailleurs il dit : u La vie est un bien 
dont le plus précieux est une femme honnête », et 
encore : « La femme est la reine de la maison, de son 
mari et de ses enfants. » A une vieille laide qui lui 
demandait si, faite comme elle était, elle irait au ciel, il 
donna l'assurance consolante et flatteuse « qu'au ciel 
elle serait belle et jeune pour l'éternité (i) ». « Le meil- 
leur d'entre vous, disait-il à ses compagnons, est 
celui-là qui se montre le meilleur avec ses femmes, 
et moi-même je suis le meilleur de vous tous pour mes 
femmes (3). » 11 apprit aux hommes que « le paradis 
est aux pieds des mères », et à l'heure de la mort sa 
dernière pensée et ses dernières paroles furent encore 
pour les femmes : « Je vous recommande les femmes, 
ne cessait-il de répéter jusqu'à ce que sa voix devînt 
inintelligible, — elles sont des captives que Dieu vous 
a confiées (3). » 

(i) Caussin de Perceval, t. III, p. 33 1. 

(a) El Gazali Eliyaouloum el dine, t. II, p. 35. 

(3) Id., t. II, p. a8. 



1^0 LK TR\DITION CHEVALERESQl E DES ARABES 

Rien mieux et pin» encore, le Prophète rendit aux 
femmes l'hommage le pins éclatant et le pins tendre 
qu'un fondateur de religion leur ait jamais rendu : il en 
orna le ciel et ne put concevoir le paradis sans 
femmes ! Le paradis de Mahomet est peuplé de honris. 

En attendant le? félicités do l'autre monde, il faut 
vivre. Le Prophète voulut pour la femme tine vie facile 
et agréable et dans mi certain sens indépendante. Pour 
ne pas heurter trop violemment les idées de sps con- 
temporains pour qui le droit reposait sur la force, 
Mahomet consentit n reconnaître que >' les hommes sont 
supérieurs aux femmes à cause des qualités par les- 
quelles Dieu a élevé ceux-ci au-dessus de celles-là (i) ». 
Mais il prit prétexte de celte supériorité pour imposer 
des devoirs aux hommes et pour octroyer aux femmes 
des privilèges nouveaux. Puisqu'il est le plus fort, 
puisqu'il est supérieur, l'homme doit supporter seul le 
fardeau de la vie : les charges de la maison, l'entretien 
et l'éducation des enfants lui incombent exclusivement. 
La dot qui était la propriété du père de la jeune fille 
devient dorénavant la propriété de l'épouse (2V L'entre- 
tien des veuves est assuré par la succession pendant 
im an. La femme qui jusqu'alors n'héritait ni de ses 
parents ni de son mari est admise à la succession de 
celui-ci et de ceiix-l;"i, grâce à la loi nouvelle (3). 

Et puisque les femmes sont faibles, il faut les proté- 
ger. Leur consentement est nécessaire à la validité du 
mariage. Elles ont le droit de refuser on d'accepter le 
mari (pi'on leur propose et de choisir entre les préten- 

(1) Koran, chap. 1\'. vers. 38. 
(a) Koran, cliap. \'. vers. i4. 
(3) Koran, chap. IV, vers. 8, la, i4. 



LE CULTE DE LA. FEMME i4i 

dants ({u'on leur destine. Majeures, elles épousent qui 
elles veulent épouser et disposent de leur personne 
comme de leurs biens. Ainsi elles cessent, légalement 
du moins, d'être le jouet de la convoitise ou des inté- 
rêts des parents. La tradition rapporte que Kansa bent 
Ivouzam, ayant été mariée contre son gré, alla trouver 
le Prophète et lui dit : « Envoyé de Dieu, mon père a 
outrepassé ses droits. Il m'a mariée avant que de me 
consulter. » — « 11 ne lui appartient pas de le marier, 
dit le Prophète. Va, tu peux épouser qui tu vou- 
dras (i). » 

Il faut également les traiter avec bienveillance. 
« Traile/.-les avec bonté et affection, recommande le 
l'ropiiètc dans le sermon qu'il fit lors de son dernier 
j;èlcrinage à la Mecque (en 633). Souvenez-vous qu'elles 
sont dans votre maison comme des captives qui ne 
possèdent rien en propre. Elles vous ont livré leur per- 
sonne sous la foi de Dieu, c'est un déj)ôt que Dieu vous 
a confié (2). » Et le Koran enseigne que la femme et le 
mari ont des droits égaux l'un envers l'autre et se doi- 
vent une affection et des égards réciproques (3). 

Une ombre au tableau : le droit pour l'homme d'é- 
pouser plusieurs femmes 1 

La polygamie sévissait en Arabie de temps immé- 
morial, ^ous avons vu plus haut que les anciens Ara- 
bes (' pouvaient prendre autant d'épouses que leurs 
moyens leur permettaient d'en entretenir ». Il faut 

(i> IbQ Saad Tabaquat, t. VIII, p. 334. Voir Mansour Fahmy : 
La condition de la femme dans la tradition et l'évulalion de l'Isla- 
misme. 

(î) Caussin de Perceval, t. III, pp. 3oa et 3o3. 

(3) Koran, chap. II, verset aa». 



i4a Lk TRADITIO.N CHEVALERESQUE DES ARABES 

ajouter (jue leurs moyens d'entretien ne devaient pas 
être bien délimités, car les ménages de deux et même de 
dix femmes étaient assez fréquents parmi eux. Dans 
ces conditions il eût été risqué et souverainement 
maladroit d'aller à l'cncontre de mœurs séculaires et 
d'abolir d'un coup la polygamie. La monogamie eùt- 
elle été soudainement ordonnée, qu'elle n'eût abouti à 
rien. Aussi Mahomet procéda-t-il avec prudence et 
habileté. Il réduisit à quatre le nombre des épouses et 
conseilla comme acte louable de se borner à une 
seule (i). Ainsi il est permis à un musulman de pren- 
dre quatre épouses, mais à la condition de les entrete- 
nir et de les traiter toutes les quatre sur un pied d'éga- 
lité absolue, tant au point de vue sentimental qu'au 
point de vue matériel. Il faut les nourrir, les habiller, 
les loger, les aimer mémement et leur dispenser à 
doses rigoureusement exactes les mêmes trésors de 
tendresse et d'amitié! Condition impossible à réaliser. 
a Si vous craignez d'être injuste envers vos femmes, 
conclut le Prophète, n'en épousez ([u'une seule (a). » 
Même tactique pour la répudiation. Mahomet eût 
probablement aimé abolir cette coutume préjudiciable 
à la femme et suivre en cela l'exemple de « l'homme 
du livre » juif ou chrétien, qui épouse parfois, dit-il, 
(( une femme pauvre et ne s'en détourne pas jusqu'à la 
mort ». Mais il dut se contenter de déclarer la répudia- 
tion : « la plus détestable des choses permises aux 
yeux de Dieu » (3) et il la réglementa dans un sens 
plus favorable à la femme. Dorénavant l'homme n'a 

(i) Koran, chap. IV, v. 3. 
(a) Koran, chap. V, vers. 3. 
(3) Gazali, l. II, p. 1*2. 



LE CULTE DE LA FEMME i45 

plus le droit de répudier sa compagne, puis de la 
reprendre pour la répudier à nouveau..., de façon à la 
maintenir perpétuellement sous son joug (i). Il devra 
dans l'intervalle de six mois prononcer la formule de 
répudiation, après quoi, il aura le choix entre « garder 
sa femme et la traiter honnêtement, ou la renvoyer 
avec générosité (2). » 

A côté de la répudiation que seul en principale mari 
a droit de prononcer, le Roran admit le divorce par 
consentement mutuel et le divorce décidé par justice, 
sur la demande de la femme (par suite d'injure grave 
ou de manquement aux obligations du mariage). 

Cependant toutes ces réformes généreuses destinées 
à endiguer la polygamie et la répudiation semblent 
n'avoir pas satisfait pleinement le législateur. Mahomet 
dut penser que ses idées bienveillantes pour les femmes 
pouvaient ne pas être suivies, les hommes étant por- 
tés naturellement à interpréter la loi à leur convenance 
et à s'en tenir à la lettre plutôt qu'à l'esprit des saints 
livres. Aussi confia-t-il à la femme une arme, qui bien 
maniée devait la protéger efficacement contre la tyrannie 
de l'homme. Le mariage étant un contrat, Mahomet 
déclare : « Qu'il n'y a aucun crime de faire des con- 
ventions en sus de ce que la loi prescrit » (3). Dès lors 
il est loisible aux futurs conjoints de stipuler par 
contrat de mariage des conditions particulièrement 
favorables à la femme, pourvu que ces conditions ne 
contredisent pas les lois essentielles du mariage. On ne 
pourrait pas convenir de se marier à l'essai, ou pour un 

(i) Voir plus haut, p. laS. 

(2) Koran, chap. II, vers. aag. 

(3) Korau, chap. IV, vers. 28. 



ïU L\ TRA.DITIO> CHEVALEUESQUE DES ARABES 

temps détermine, ou sans dot. En revanche rien ne 
s'oppose à ce que le liancé s'engage à ne pas donner de 
rivale, épouse ou concubine, à sa future, rien ne s'op- 
pose à ce que le liancé renonce au druil de répudier sa 
femme, ou même à ce qu'il se désiste de ce droit en 
faveur de celle-ci. L'épouse pourra donc, le cas 
échéant, renvoyer son mari sans avoir besoin pour 
cela de recourir à la décision des juges. Du resle dans 
certains pays musulmans, la clause de répudiation par 
la femn>e est devenue tellement i'rcquenle qu'on a lini 
parla supprimer. Elle resle sous-enlendue, si bien que 
pour reconnaître au mari le droit de répudiation, il 
faut un article spécial dans le contrat de mariage. Voilà 
comment l'exception devient la règle et la règle l'excep- 
tion. 

« A Antioche, lorsqu'une iille se marie on ajoute à 
son trousseau un manleau bleu (Féradjiéj. Lorsque son 
mari cesse de lui plaire, elle revêt ce manteau et elle est 
par le fait même répudiée. C'est là un usage constant... 
et reconnu par les pouvoirs civils de la ville. Si une 
femme est trop pauvre pour avoir un féradjié bleu, 
elle l'emprunte à une femme plus fortunée. Lorsque sa 
répudiation est constatée, elle le lui rend... u Et ce ne 
sont pas seulement les femmes d'Anlioche (jui le font. 
Dans les tentes de la tribu d'Anézé, il se trouve un 
rideau toujours attaché; quand la femme détache le 
rideau pour le baisser, cela signifie qu'elle veut divor- 
cer. Dans la tribu des Turkemènes, la fenmie qui veut 
divorcer envoie un messager à son mari qui lui dit : 
« Je te déteste. » Et cela suHit pour qu'ils se séparent ; 
leurs conditions étaient telles ( i). » 

(i) Fatnia A'iiali llancm, tille de I>ja\\dal Paclia, Femmes musul- 



LE CULTE DE LA. FEMME i45 

Nous ne demandons pas que ces coutiinnes soient 
généralisées et que les musulmanes aient toutes droit 
« au manteau bleu ». Le bleu est seyant et les filles 
d'Eve seraient peut-être tentées d'en abuser... Dépossé- 
der le mari du droit de répudiation pour en investir 
la femme serait maintenir, en l'aggravant, une mesure 
odieuse et qui n'a plus, serable-t-il, aucune raison d'ê- 
tre. Le plus simple n'est-il pas de supprimer la répu- 
diation, dans la mesure où cette suppression n'irait 
pas à rencontre des textes de la loi coranique ? Rien 
ne s'oppose, croyons-nous, à ce que soit décrété dans 
les pays musulmans que, « sauf convention contraire 
au contrat de mariage, l'époux est censé avoir renoncé 
à son droit de répudiation ». Cette interprétation serait 
conforme au véritable esprit du Législateur, car elle 
est humaine et juste et elle sauvegarde la dignité du 
mariage. Elle ne supprimerait pas radicalement la 
répudiation, mais elle la réduirait considérablement. 
Le temps fera le reste. D'ailleurs la porte du divorce 
restera large ouverte aux ménages sans tendresse ou 
sans enfants. 



Le voile dans les premiers temps de l'Islam consti- 
tuait une marque de distinction. Les femmes s'en revê- 
taient, afin de n'être pas confondues avec les esclaves 
que les jeunes gens ne manquaient pas de suivre et de 
provoquer. Plus tard, l'usage du voile se généralisa, si 

mânes, sur quelques couluines musulmanes; trois dialogues. P. an, 
édition turque; pp. m el iia, édition française. 

10 



i46 L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

bien qu'il s'étendit à toutes les femmes vivant en terri- 
toire musulman, sans distinction de caste, de nationa- 
lité ou de religion. Cessant dès lors d'être une ligne de 
démarcation entre l'esclave et la femme libre, le voile 
marqua la séparation des sexes. Il se fit de plus en 
plus épais et aboutit à la réclusion. 

Les raisons qui militent en faveur du voile ont été 
brillamment exposées par L. Viellard Francisco Nunez 
Muiez dans la supplique qu'il présenta au Président de 
Grenade pour protester contre l'édit de Philippe II 
(i566) abolissant certains usages mauresques. 

« Vouloir que les femmes sortent la figure décou- 
verte, dit-il, ce n'est pas vouloir autre chose que de 
donner aux hommes occasion de pécher, en voyant la 
beauté dont ils s'enflamment si aisément, et d'empêcher 
ainsi que les laides trouvent quelqu'un qui veuille les 
épotiser. Nos femmes se couvrent pour ne point être 
connues comme font les chrétiennes. C'est une décence 
qui évite bien des inconvénients (i). » 

Et voici à quatre siècles de distance la défense du 
voile et de la réclusion tout à la fois cueillie dans un 
Journal du Caire du mois de février 191 4 : « A nos 
yeux la femme est une rose; nous ne saurions admettre 
que les mains la touchent, la fanent, la flétrissent. 

Elle est un joyau précieux que nous devons garder 
jalousement dans son écrin et que nous ne pouvons 
exposer aux regards, alors que nous sommes entourés 
de voleurs et de scélérats. 

Elle est la source de la vertu que nous devons cacher 
de peur que le vice l'atteigne et la tarisse. 

(1) L. Viardot, Histoire des Arabes et des Maures d'Espagne, t. H, 
p. 335. 



LE CULTE DE LA. FEMME i47 

Elle est notre honneur et notre orgueil, et notre 
orgueil et notre honneur nous sont chers au point que 
nous nous refusons à ce que le soufïle du vent ou les 
rayons du soleil puissent l'eflleurer. 

Le voile n'est pas fait pour emprisonner la femme et 
étouffer sa liberté. Au contraire il est un témoignage de 
respect, de dévotion et de considération. 

La séparation des soxes est utile et nécessaire. Le 
Prophète n'a-t-il pas dit : « Jamais une homme et une 
femme ne se sont réunis sans que le diable ne soit 
venu compléter le trio »? 

Les défenseurs du voile et les geôliers de la réclusion 
prétendent que voile et réclusion sont d'institution 
divine prescrites l'une et l'autre par le Koran. Nous 
nous permettons d'en douter. 

Pour le voile. Rien dans le Koran n'autorise ni 
n'excuse l'emploi abusif qui en a été fait. Les commen- 
tateurs du Livre sont unanimes à reconnaître qu'il est 
loisible à la femme de montrer u son visage et ses 
mains ». Peut-on décemment exiger davantage (i)? 

Pour la réclusion. Elle a été recommandée par le 
Prophète mais à ses veuves uniquement : 

« femmes du Prophète, dit la sourate, vous n'êtes 
point comme les autres femmes (a)... » Etant d'une 
condition supérieure, Mahomet leur impose, à ce titre 
particulier, le devoir de rester chez elles (3), de ne pas 



(i) Voir Kassera Amin, Affranchissement de la femme, pp. G8 et 
suiv. 

(a) Koran, chap. XXXIII, vers. 82. 

(3) « Restez tranquilles dans vcs maisons, n'affectez pas le luxe 
des temps passés de l'ignorance ; observez les heures de la prière; 
faites l'aumône ; obéissez à Dieu et à son apôtre. Dieu ne veut 



ii8 LV TIWDITION CHEVALERESQUE DES AU.\I5ES 

se montrer à visage découvert h des étraDgers, de 
même (jii'il leur avait fait défense « de convoler en jus- 
tes noces après sa mort » (3). Ce sont donc là des lois 
d'exception édictées excUisivemenl en vue de sauvegar- 
der la dignité des seules épouses du Prophète. Ainsi 
l'avaient compris les compagnons de Mahomet, puiscpie 
nous voyons les femmes dans les premiers temps de 
l'Islam se mêler librement aux hommes, prendre [)art 
à leurs réunions, à letirs discussions littéraires ou reli- 
gieuses et même à leurs (pierelles. Témoin Aïcha, la 
veuve du Prophète, qui joua un rôle prépondérant 
dans les luttes de partis qui suivirent le meurtre du 
Khalife Olhman et qui prit part d'une façon si active à 
la bataille d'El Gamal ; témoin cette scène de ménage 
d'une simplicité charmante rapportée par el Tebri: 

« L'ausière et zélé Omar ben El Kattab successeur du 
Prophète, recevant un envoyé de Salma ben Reyss, dit 
à sa femme qui se tenait tlerrière un rideau : « Notre 
déjeuner, Om Kolthoum ! » Om Kolthoum tendit au 
kalife im pain à l'huile au milieu duquel était du gros 
sel. « Om kolthoum, dit Omar, ne viendras-lu pas par- 
tager notre repas? « Elle dit : « J'entends la voix d'un 
homme chez toi. » Il ré[)ondit : « Oui, un étranger », 
et l'envoyé ajoute : Quand la femme du khalife eut 
appris qu'Omar ne me connaissait pas, elle dit : « Si tu 
tenais à ce que je me présentasse aux hommes, lu 
m'aurais habillée comme Ben Gafar habille sa femme, 
comme El Zohayr habille sa femme, comme Talha 
habille sa femme... » « Ne te suffit-il pas, repartit 

qu'éloiyiicT laborninatioii de vo\is tous et vuus assurer une 
pureté parfaite. » Ctiaj). XXXIII, vers. 33. 
(3) Kasseni .\miii, pp. 79 et suiv. 



LE CULTE DE L\ FEMME Ug 

Omar, qu'on dise de toi : Om Kolthoum, fille d'Ali 
ben Abi ïaleb, épouse de l'Emir des Croyants, 
Omar? » Et se tournant vers moi : « Conlontons-nous 
de ce pain; l'eût-elle voulu, cpi'elle nous eût servi quel- 
que chose de plus appétissant. » 

Cette discussion autour du voile et la réclusion semble 
d'ailleurs superflue et ne présente qu'un intérêt théori- 
que. En fait, la réclusion a cessé d'être alTlictive, et le 
voile est devenu si transparent et léger que si les 
femmes persistent à s'en parer, ce n'est pas « parce 
qu'il permet aux laides de trouver quelqu'un qui veuille 
les épouser « — il n'y a plus de laides. Dieu merci ! — 
mais parce qu'il permet de voir sans être vue et qu'il 
ajoute à la joliesse des femmes l'attrait et le piquant du 
mystère. 

Ue môme il est inutile de parler du concubinage, 
puisque le concubinage a été définitivement enrayé par 
l'abolition de la traite des esclaves. 

Il est donc faux et souverainement injuste de préten- 
dre que « la religion d'Islam est seule cause de l'avilis- 
sement de la femme ». 11 convient au contraire de pro- 
clamer que la Religion d'Islam a donné à la femme 
dès le Vil* siècle des droits et des prérogatives auxquels 
aspire encore l'Européenne du XX*" siècle. Et depuis 
combien de temps et par suite de quels efforts et de 
quelles luttes la femme en France est-elle parvenue 
à exercer une profession libérale, à devenir avocate, 
médecin, professeur..., à concourir pour l'Ecole des 
Beaux- Arts, à obtenir d'exposer ses tableaux au Salon 
de peinture? Encore aujourd'hui peut-elle gérer et 
administrer sa fortune personnelle sans l'autorisation 



i6o lA TRAUITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

préalable de son mari ? Même la letniiie mariée sous le 
régime de la séparation de biens a besoin de l'auloiisa- 
tion maritale pour vendre un immeuble. Dès le VU" 
siècle, Maliomet avait donné à la femme vme personna- 
lité propre. Sans en faire expressément l'égale do 
l'homme, il lui avait reconnu, de fait, les mornes droits. 
La musulmane est apte à succéder, à témoigner, à 
gérer, à administrer ses biens. Elle peut vendre, ache- 
ter, lester sans avoir besoin de l'autorisation maritale. 
Elle peut être commerçante. Toutes les carrières, tou- 
tes les professions lui sont ouvertes, même les fonctions 
publiques, puisqu'elle peut donner des « Fetwas » ou 
consultations juridiques, qu'elle peut diriger des écoles 
et enseigner le » Fikh », et qu'elle |)eut enlin être juge u) 
et administrer la justice parmi les hommes. 

Cependant il faut avouer que ce n'est pas tout à 
fait à tort ijue l'on attribue k ITslam une pari de res- 
ponsabilité dans la déchéance de la femme. Seule- 
ment, de même qu'on distingue entre le Christianisme 
et le (.atholicisme ou le Protestantisme, il importe 
ici de ne pas confondre la loi du l'rophète avec les 
interprétations intéressées et néfastes qui en ont été 
données, à une époque de dépravation et de décadence. 
La pratique a eu raison des [)réceptes, les mœurs l'ont 
emporté sur les enseignements du Koran, et voilà 
pourquoi, jugeant des usages et dos coutumes, on 
en est venu à condamner la religion. La vanité, l'or- 
gueil, l'ignorance, la tyrannie des hommes, appuyés 



(i) Les haiiililes admolteiit la possiI)ililc pour une femme d'ô- 
tre juge en malièro civile. C. Huarl, Histoire des .Arabes, 191a, t. 
I. p. 35.J. 



LE CULTE DE L.V FEMME i5i 

sur l'adage commun à toutes les vieilles civilisations 
et admis par l'Islam « que l'homme est supérieur à 
la femme », ont conduit petit à petit à l'asservisse- 
ment de la femme. De ce qu'il était seul tenu de 
pourvoir aux besoins et à l'entretien de la femme, le 
mâle traita la femme en être inférieur et la tint sous sa 
dépendance, ^i'étantpas sa collaboratrice, elle devenait 
son obligée, a sa chose ». D'autres raisons expliquent 
la déchéance de la musulmane : menant une vie con- 
templative et oisive, l'Oriental a pu donner libre cours 
à son imagination sentimentale et romanesque; ayant 
la hantise de la femme, il s'arma contre les dangers 
imaginaires qu'elle était censée lui faire courir, et il 
fut amené à la réduire à l'impuissance et à l'esclavage. 
De même, et ici nous laissons la parole à M. Paul 
Bourget : « Si les Orientaux ont caché leurs femmes, 
les ont réduites à l'esclavage, c'est qu'ils les aiment avec 
une violente sensualité. Or il se cache dans toute sen- 
sualité un fond de haine parce qu'il s'y cache un fond 
de jalousie bestiale; si. tout en laissant dans le monde 
latin plus de liberté aux femmes, nous n'acceptons pas 
sans révolte l'idée de leur indépendance, de leur initia- 
tive personnelle, c'est que nous éprouvons à travers des 
raffinements de toutes nuances un peu de ce qu'éprouve 
l'Oriental. Si l'Anglais laisse à l'Anglaise plus de 
liberté, c'est que le climat, la race, la religion ont maté 
davantage le tempérament. En x\ngleterre, le désir de 
la femme est au deuxième rang des préoccupations des 
hommes (Outre Mer). 

De cette longue étude il résulte que le relèvement et 
la régénérescence de la femme musulmane sont possi- 



i5a LA TRADITION CHEVALEIlKSQLK DES ARABES 

blés, du moment (jue sa déclu'ance et son asservisse- 
ment ne découlent pas de source divine et religieuse, 
mais proviennent uniquement du fait et de la volonté 
des hommes. 

Déjà le voile et la réclusion tendent d'eux-mêmes à 
disparaître, le conoubinago n'existe plus, les divorces 
sont moins fréquents, et la polygamie n'a plus guère 
d'adeptes que dans les villages éloignés et parmi les 
petites gens. Il importe de u légitimer » le progrès des 
mœurs par une saine et large interprétation des 
préceptes du Koran. 

AILanchie des liens soi-disant religieux qui la tien- 
nent encore sous le joug, édnquée et instruite à l'égal 
des hommes, la musulmane ne tardera pas à recou- 
vrer sa personnalité et sa dignité premières. 11 en coû- 
tera aux hommes de se déposséder, de consentir à 
voir s'écrouler l'ordre social organisé par eux et à leur 
bénéfice exclusif, à devenir les égaux de celles qui 
n'étaient jusque-là que des esclaves. Mais il y va du 
salut, de l'existence même des peujtles musulmans. La 
régénérescence de l'Islam est dans la ri'générescence de 
la femme musulmane, et le mot de J. Simon n'a jamais 
trouvé une plus juste application : « Eduquer la jeune 
fille, c'est faire un peuple, c'est refaire tous les i)eu- 
ples (i). » Et c'est par la femme cduquée et instruite 
que se feront et referont les peuples d'Klaui. Alors de 
ses petites mains la musidmane recouuiiencera à bat- 
tre sur les tambourins de basque, non pas comme 
llind el ses conq)agnes pour exciter au combat, mais 
pour réveiller l'Orient endormi et marquer sa rentrée 
dans l'arène de la civilisation et du progrès 1 

(i) J. Simon, La femme au A'.V* siècle. 



LE CULTE DU CHEVAL 

ET DES ARMES 



« Dès le W siècle, dit M. Lavisse, on ne combattait 
pins guère qu'à cheval. Aussi le guerrier du moyen- 
âge s'appelle-t-il en France chevalier, dans le Midi 
caver, en Espagne caballero, en Allemagne ritter ; dans 
les textes latins l'ancien nom du soldat : miles, est 
devenu synonyme de chevalier (i). » De même en 
arabe le guerrier s'.ippelle farès, de Jaras, cheval. 
Cette origine commune marque le lien qui unit le 
cheval et le chevalier, ou point que l'on ne conçoit pas 
un chevalier sans cheval. Le cheval se présente comme 
le piédestal vivant du chevalier, et de même qu'il est 
de bonne plastique que le piédestal soit de même subs- 
tance que la statue qu'il supporte, marbre, bronze, 
ivoire ou granit, de même l'art chevaleresque exige 
qu'il y ait une relation étroite entre le cheval et son 
cavalier et qu'ils aient en partage, et dans des propor- 
tions équivalentes, mêmes qualités physiques de beauté 
et de noblesse atavique et mômes vertus morales d'in- 
telligence, de courage et de générosité. D'où était venue 

(i; Lavisse, t. II, p. ai. 



i5i LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

aux Arabes celte idée d'art qu'ils réalisèrent d'une 
manière si coniplèlc et si heureuse, (ju'ils s'efTorcent 
encore d'enlrelcnir et de rallumer? Du caractère de leur 
contrée, de leur faron de \ivre et de leur génie propre. 
Imaginez d'immenses étendues de sable, avec de 
loin en loin des sources, des pâturages et des campe- 
ments. Là point de fleuves, ni de barques, aucim 
moyen de communication rapide si ce n'est le cheval. 
Imaginez d'autre part la vie agitée de l'Arabe, les luttes 
incessantes qu'il devait livrer ou soutenir, ses déplace- 
ments brusques et continuels de nomade. Plus vite on 
allait à la chasse et au pillage, plus vite on s'en retour- 
nait c!)argé de butin, plus résistant était le coursier, 
plus lointaines se faisaient les incursions ; de l'agilité 
du cheval dépendait l'agilité du cavalier, premier à 
porter des coups meurtriers, premier à fuir la mCIée 
— et plus ailé était le coursier, moins longue était la 
distance à franchir pour aller se mettre aux pieds de 
l'aimée... C'est grâce à lui que l'Arabe peut sauver 
ce qu'il possède, s'élancer sur les traces de l'ennemi, 
défendre sa famille et sa liberté. Source de profits et 
de richesses, le cheval s'imposa de bonne heure à 
l'affection des Arabes, par les services exceptionnels 
que seul il était en mesure de leur rendre. Aussi 
mirent-ils tous leurs soins à éduquer, à perfectionner 
ce noble animal, afin d'en tirer le plus d'avantages 
possibles. Le coursier le plus beau, le plus rapide 
et le plus fort devint ainsi un objet d'envie, une 
richesse inestimable qui valait la gloire à son heureux 
possesseur. Et on le chérissait non [)as seulement 
parce qu'il procurait honneurs et profits, mais encore 
et davantage parce qu'il était le « compagnon ». 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES i55 

Dans ces longues chevauchées à travers les déserts 
d'Arabie où souillait et gémissait perpétuellement un 
vent de querelles et de haines, où grondait la ven- 
geance et silllait la perfidie, seul avec son clieval s'en 
allait le guerrier en quête d'aventures. Et l'homme prit 
le coursier pour ami et pour confident : ne parta- 
geaient-ils pas la même existence? ne couraient-ils pas 
les mêmes risques et les mêmes périls ? ne goûtaient- 
ils pas les mêmes ivresses dans les combats ? la vic- 
toire et la gloire n'étaient-elles pas le fruit de leur col- 
laboration intime faite de courage égal, de patience, 
d'endurance, d'intelligence et d'adresse? Vont-ils à un 
rendez-vous d'amour : le cheval s'élance comme pour 
dépasser les désirs de son maître ! — Et qui sait ? 
peut-être lui aussi a-t-il une jument belle et noble et 
digne de lui qui l'attend là-bas, près de la tente où 
repose la jeune beauté « qui embaume l'air autour 
d'elle comme si le zéphir eût apporté à l'odorat le 
parfum de l'œillet »! ( i) — Le poète Mounakhal ne 
nous confie-t-il pas en des vers enflarnmés : 

Hind bien-aiinée ! qui jamais me consolerait si je 

venais à te perdre ? 
Chère Hind, qai me consolerait ? moi ion captif ! ton 

esclave ! 
Oh ! oui, j'aime Hind et elle m'aime, et sa chamelle 

aussi aime mon chameau !... 

Sont-ils u en observation sur une colline poudreuse 
dont la poussière touchait aux drapeaux de l'en- 

(i) Moallakat d'Iraroul Quais. 



i56 LA TllADITIO.N CHEVALEKESQUE DES ARABES 

nenii »? L'homme peul à la nuit descendre d;ins la 
plaine. Son cheval montera la garde : « Mon généreux 
cuiirsier y demeurait immobile, à son poste et la têlc 
élevée : on eût dit le fût d'un palmier dépouille de 
feuillage et dont la hauteur fait reculer d'efTroi l'honmie 
chargé de monter au faîte pour en cueillir les dat- 
tes ( i). » 

Faut-il attaquer, éviter, poursuivre ou fuir? « L'im- 
pétuosité du coursier est celle d'un quartier de roc 
qu'un torrent précipite du haut d'une montagne (a). » 

Et quand plus tard les poètes courtisans feront de 
longs voyages pour aller solliciter cjuelque don du 
Kaiife ou d'un généreux émir, ils diront dans un style 
plus ou moins imagé et toujours dithyrambique : 
«i J'ai dit à mon coursier : C'est vers un Tel que nous 
allons, et ma monture fatiguée retrouva aussitôt ses 
forces et son ardeur ! » 

Ainsi l'on comprend facilement qu'à l'afTection et à 
la « camaraderie » entre cheval et cavalier soit venu 
s'ajouter un sentiment mutuel de reconnaissance, de 
respect, et de fierté : — l'homme sachant gré à la béte de 
son dévouement intelligent, du profit et des honneurs 
qu'elle lui valait, la bète étant sensible aux bons soins, 
à la science équestre, <( au bon renom » de son maître. 

D'ailleurs dans tous les poèmes ou quacidas classi- 
ques, quel qu'en soit l'objet : louange, vengeance ou 
maximes, il y a toujours tmc partie (souvent la plus 
belle de tout le [)oème) exclusivement réservée à dé- 
crire la vertu et la grâce du coursier lou du chameau). 
Si bien qu'il n'est pas exagéré de dire que cheval et 

(i) Moallaquat de Lebid. 

(3) Moallaquat dlniroiil Quais. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 167 

chevalier, Arabe et coursier, menaient la vie à deux, 
ou plutôt qu'ils menaient la même vie et qu'ils s'iden- 
tifiaient au point qu'on les confondait : Le cheval étant 
connu par le nom de son cavalier, le cavalier étant 
connu et célébré sous le nom de son cheval; on disait 
le cheval d'Anirou, et l'on disait aussi le cavalier de 
Mabdoù, le cavalier d'Abjer ou le cavalier d'El Mahàm. 
Et il était également glorieux de mériter l'épithète de 
Fares el Fawaress, (( le cavalier des cavaliers » ; ou 
celle de Falil el Fohoul, « l'étalon des étalons », ou 
encore d'être surnommé « l'homme aux chevaux », 
Tofaïl al Kayl, Zevdal Kayl 

Tout concourait donc à développer chez les Arabes 
du paganisme l'amour et le respect des chevaux. 

A ces mobiles de lucre et de plaisir, d'art et de gloire, 
rislam vint ajouter un mobile nouveau. Politique habile 
et avisé, Mahomet comprit que le cheval était néces- 
saire pour permettre au peuple élu de propager au 
loin la loi sainte. L'infanterie n'était pas alors la reine 
des batailles, la poudre n'avait pas encore parlé, c'é- 
tait par le cheval et avec le cheval que se décidait la 
fortune des armes et que se faisaient les grandes émi- 
grations. Et le Prophète résolut de confisquer, d'acca- 
parer, au seul bénéfice des musulmans, un animal aussi 
prodigieux. H le revêtit d'un caractère sacré ; il entoura 
sa naissance de symbolisme et de merveilleux, il lui 
accorda des vertus particulières et bienfaisantes, en fit 
une créature d'élite créée pour la guerre et pour la 
gloire, et imposa aux croyants le devoir d'entretenir et 
de dresser des chevaux pour la « cause de Dieu ». Ces 
prescriptions religieuses expliquent les soins et l'affec- 
tion dont les Arabes, même ceux des villes, entourent 
aujourd'hui encore leurs chevaux. 



ORIGINE DU CHEVAL 



Ali ben Abi ïaleb rapporte : le Prophète a dit : 
« Quand Dieu voulut créer le cheval, il dit au vent du 
sud : Je veux faire sortir de toi une créature qui sera 
la gloire de mes fidèles et la terreur de mes ennemis. » 
Le vent répondit : « J'écoute et j'obéis, vous êtes, 
Seigneur, le plus savant. » Et Dieu prit une poignée de 
vent et il en créa un cheval alezan brûlé, et il lui dit : 
« Je t'ai créé arabe. Je t'ai extrait du vent et j'ai atta- 
ché le bonheur aux crins qui tombent entre tes yeux. 
Tu voleras sans ailes. Tu seras le sayyed de tous les 
autres animaux. Bon pour la poursuite, bon pour la 
fuite, tu porteras sur ton dos des hommes qui me 
louangeront, m'exalteront et me glorifieront. Chaque 
fois qu'ils diront mes louanges, tu diras mes louanges ; 
chaque fois qu'ils m'exalteront, tu m'exalteras, et 
chaque fois qu'ils me glorifieront, tu me glorifieras. » 
Puis il le marqua du signe de la gloire et du bonheur, 
pelote en tête, étoile au milieu du front (i). » Et le 
cheval bondit dans l'espace ! 

Voilà donc le cheval créé, non pas de la même façon, 

(i) « Kilab Elme al Fouroussfiieh wa isstikrag al kayle al 
arabieh », manuscrit de la bibliothèque soultanieh du Caire. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 159 

ni dans le même temps que les autres animaux, mais 
à part et avec des soins tout particuliers. On dirait que 
le Créateur s'est réservé pour mieux faire, et qu'après 
avoir donné l'être à tous les animaux, il ait voulu cou- 
ronner son œuvre par un chef-d'œuvre. « Rien ne 
m'est plus cher que l'homme et le cheval », lui fera- 
t-on dire. Et des preuves éclatantes et nombreuses de 
l'attachement de Dieu pour sa nouvelle créature sont 
fournies à foison. Dieu adresse la parole au cheval, 
comme aux anges et aux prophètes. 11 lassocie à l'œu- 
vre des fidèles, à l'œuvre de Dieu lui-même. Il sera la 
gloire des élus, la terreur de l'ennemi, et il louera le 
Seigneur et lui rendra des actions de grâces ainsi que 
les enfants d'Adam, bien pensants. Et Dieu le comble 
de ses bienfaits. Il aura la rapidité de l'oiseau, la force 
du quadrupède, le courage de l'homme. Issu du vent, 
il aura la grâce et la légèreté de la brise, la fougue et 
l'impétuosité de l'aquilon. Il aura en partage la beauté 
physique, robe noire, étoile sur le front, et la beauté 
morale, l'intelligence de fuir ou de poursuivre, l'ar- 
deur religieuse qu'il dépensera à combattre les enne- 
mis de la foi. Enfin il est roi, il est bienfaisant, et 
noblesse suprême et suprême honneur : il est arabe. 

Le Coran va plus loin encore. Dans le livre saint. 
Dieu lui-même prend à témoin de l'ingratitude des 
hommes, le coursier ! 

J'en Jure par les coursiers haletants. 

Par les coursiers qui J ont jaillir des étincelles sous 

leurs pieds, 
Par ceux qui attaquent les ennemis au matin, 
Qui J ont voler la poussière sous leurs pas. 



i6o LV TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

Qui sc/raycnl un chemin à travers les colonnes enne- 
mies, 
Envcrilé l'homme est imjrat envers son Seigneur... (i) 

(Koran, cliapitre C) 

Retournons ù la tradition et reciierclions l'origine 
terrestre du cheval arabe. El W akidi et plusieurs autres 
historiens nous apprennent qu'après Adam, le cheval 
vécut à l'état sauvage ainsi que la gazelle, l'autruche et 
les autres animaux, et cela jusqu'à Ismaël, lils d'Abra- 
ham et père des Arabes. Au rapport d'ibn Abbas, dès 
qu'Ismaël fut un adolescent. Dieu lui lit don de cent 
chevaux sortis de la mer et qui s'en furent paître pai- 
siblement dans les environs de la Mecque sainte. 
Ismaël apprit à les appeler, et ils accouraient à sa voix. 
11 choisit les plus beaux, les dompta et les fit s'accou- 
pler. 

Plus lard un grand nombre de ces chevaux perdirent 

(i) A rapprocher ce passage de Job (chapitre xxxix) : 

« As-tu donné la vigueur au cheval, as-tu re\ùtu son cou 

d'une crinière flottante? 
« Faig-tu bondir le cheval comme une sauterelle ? L'éclat 

de son ébrouement inspire la terreur. 
« De son pied il creuse le sol et tout joyeux do sa force il 

s'élance vers la mêlée. 
« H se rit de la frayeur; il ne tremble ni ne recule devant 

l'épée. 
" Sur son dos résonnent le carquois, la lance étincclantc et le 

javelot. 
« D'impatience et de colère il dé\ore l'espace, il ne se possède 

plus lorsque sonne le clairon. 
« Au coup de trompette, il dit : « .\h ! » et de loin il flaire la 

bataille, la voix tonnante des chefs et les cris des com- 
battants. » 

(Traduct. : Zadoc Kahn.) 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES i6t 

<ie leur pureté première. Mais David, le prophète de 
Dieu, aimait et affcclionnait d'une façon particulière 
les pur-sang. Il réussit à réunir dans ses écuries mille 
coursiers, les plus nobles et les plus fiers du monde. 
Et Salomon disait à la mort de son père : « De tous les 
biens que m'a laissés David, il n'est rien qui me soit 
plus agréable et plus cher que ces mille chevaux. » 

Or, des gens de la tribu d'Azde étaient venus à Jéru- 
salem complimenter Salomon sur son mariage avec 
Bilkis, reine de Saba. Leur mission accomplie et dési- 
reux de rentrer chez eux, ils dirent au roi très sage : 
<( Prophète de Dieu, le pays que nous devons traverser 
est inculte et désert et nos provisions sont épuisées, 
ordonne qu'on nous remette des provisions suffisantes 
pour nous permettre d'arriver jusqu'à nos demeures. » 
Et Salomon fit sortir des écuries de David un magnifi- 
que étalon; il le remit aux Azde et leur dit : « Voilà 
vos provisions. Chaque fois que la faim se fera sentir 
parmi vous, vous placerez sur le dos de ce cheval un 
cavalier que vous armerez d'une lance courte et solide; 
le temps de rassembler du bois et d'allumer le feu, et 
votre compagnon sera de retour avec le produit d'une 
chasse abondante. » Ainsi firent les gens d'Azde, et 
chaque fois qu'ils faisaient étape, ils n'avaient pas plus 
tôt allumé leur feu qu'ils voyaient revenir le chasseur 
avec des gazelles, des buffles ou des ânes sauvages. Et 
la chair était abondante au point qu'après s'être rassa- 
siés il leur en restait encore suffisamment pour atten- 
dre l'étape suivante. Les gens d'x\zde, émerveillés et 
reconnaissants, se dirent : Ce cheval est la providence 
du voyageur, et ils l'appelèrent : Zad el Rakeb : pro- 
vision ou viatique du cavalier. 

II 



i62 LA THAniTloN flIIEN M.EnESQl'E DES ARABES 

De retour dans leur pays, les Azdc s'empressèrent de 
faire le récit de leur voyage et de louer comme il con- 
venait les vertus de leur coursier. Ce ayant entendu, la 
tribu (le Béni Taglab demanda aux Azde de leur prêter 
le cheval merveilleux pour xm petit moment... De l'u- 
nion de Zaïl-el-Rakeb avec une jument indigène. les 
Taglabites obtinrent Jloiigayss, qui fut meilleur cheval 
que son père. 

La tribu de Bakr ben Waû procc'da avec les Béni 
ïaglab de la mênie façon dont ceux-ci avaient usé avec 
les Azde; ils eurent Al Dinari, (pii fut encore meilleur 
cheval que son père Hougayss. 

De même firent les Béni Amer, et de l'union d'AI 
Dinari avec la jument Sa6n/a naquit Anuig... 

Et, ainsi toujours se perfectionnant, crûrent et se 
multiplièrent les chevaux; leurs enfants se propagèrent 
parmi les Arabes, les noms de leurs pères et de leurs 
mères étant connus de tous. » 

D'où il ressort qiie les chevaux arabes descendent de 
Zad el Rakeb, cheval de David, issu en droite ligne des 
nobles coursiers dont le Seigneur avait gratifié son 
serviteur Ismai-l. 

D'où il résulte également que les Arabes du paga- 
nisme s'étaient vite rendu compte de l'utilité et de la 
beauté du cheval et qu'ils possédaient, longtemps avant 
Mahomet, une race de chevaux incom[)arables qu'ils 
s'efforçaient, par une sélection, une éducation et des 
soins intelligents, de purifier et de porCt^ctionner jus- 
qu'à la limite de la perfection. Mais le Pmphète, appor- 
tant une Idi nouvelle à la fois morale, religieuse, civile 
et politique fpii devait effacer, détruiie et asseoir sur 
des bases dégaine orthodoxie, les cro\ snces, les coutu- 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES i63 

mes, les mœurs, les traditions et les sentiments des 
anciens Arabes, estima qu'il était bon de cultiver et de 
développer le culte du clieval, non plus seulement 
dans un but utilitaire, mais pour le triomphe de la loi 
d'Allah. Et le grand réformateur employa tous les 
moyens en son pouvoir pour inciter et encourager ses 
coreligionnaires adresser, à éduquer, à équiper le plus 
grand nombre de chevaux en vue de combattre dans la 
voie de Dieu. Lui-même paya d'exemple : Grand ama- 
teur de chevaux, il en posséda, dit-on, une vingtaine 
de la meilleure espèce, et l'on sait que les tribus du 
Yémen s'étant converties à l'Islam lui firent hommage 
de cinq juments de race que le Prophète accueillit par 
ces mots : k Soyez bénies, ô les filles du venl ! » 

Les chroniqueurs sont d'accord sur le nom de cinq 
des chevaux privilégiés ayant appartenu à Mahomet. Il 
y avait : Al Sabbah (la louange à Dieu), Al Mourtedjez 
(celui dont le hennissement sonne comme le rythme 
du vers redjez) ; Al Lezàz ou l'accolé (présent du Mou- 
kawkas des Coptes;; Ez Zarib (le robuste); Al Lahif 
(celui dont la queue effleure le solj... A tous ses cour- 
siers sans distinction, Mahomet prodiguait ostensible- 
ment des marques de bonté et d'amitié : de sa main il 
leur servait l'orge, « et on le vit un jour essuyer du 
pan de sa manche le visage, les yeux et les naseaux de 
son cheval ». Ces leçons portaient leur fruit : « Rawh 
el Gouzami demandait à Tomayme el Daris, qu'il voyait 
occupé, avec tous les membres de sa famille, à trier de 
l'orge pour ses chevaux : « Les tiens ne sufilsent-ils 
donc pas à la besogne et faut-il que tu t'occupes à des 
vétilles pareilles ? — Certes, répondit Tomayme, je me 
serais dispensé de faire ce que je fais en ce moment si 



lOi LV TtWDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

je n'a\ai5 entendu dire au prophète de Dieu : « Chaque 
grain d'orge qre le musulman choisit pour son clieval, 
Dieu le lui compte pour une bonne action (i). » Dès 
lors on assiste à une m.ignKicjue floraison d'anecdotes, 
de légendes, de sentences et de proverbes qui visent le 
même but : l'entretien, l'éducation et le développement 
du cheval. 

On pourrait faire une brochure des conversations du 
Prophète à propos du cheval et que la tradition nous a 
pieusement conservées. Voici les plus répandus de ces 
préceptes (jui ont eu pour effet dinoculer dans le sang 
des musulmans l'amour du cheval : 

— H est du devoir de tout musulman d'élever un 
cheval s'i! est en mesure de le faire. 

— Le bonheur est attaché au toupet des chevaux 
jusqu'au jour du jugement. 

— Les mauvais esprits n'entrent pas dans la tente 
oij se trouve un cheval de race. 

— Les anges n'assistent qu'aux trois plaisirs sui- 
vants de l'horame : les exercices guerriers, les joies de 
la famille, les courses des chevaux. 

— Celui qui nourrit un cheval pour le triomphe de 
la religion fait un prêt magnifique à Dieu. 

— Celui qui soigne et garde un cheval pour le ser- 
vice de Dieu sera récompensé comme l'homme qui 
jeûne pendant le jour et (jui passe la nuit dans la 
prière, conmie l'homme qui ouvre sa main pour faire 
l'aumône. 

— Qui élève un cheval pour le consacrer de bonne 
foi à la cause de Dieu, aura la récompense réservée 
aux martyrs. 

(i) Le livre des Chevaux illustres de la DjahUieh et de l'Islam. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES i65 

Sidi Omar le compagnon du Prophète a dit : Aimez 
les chevaux, soignez-les ; ils méritent votre tendresse; 
Irailcz-lcs comme vos enfants et nourrissez-les comme 
les amis de la famille, vêtez-les avec soin ! Pour l'amour 
de Dieu ne vous négligez pas, car vous vous en repen- 
tiriez dans celte maison et dans l'autre. 

D'après Abou Horeiiah, une tradition dit : « 11 n'y a 
pas de nuit qu'il ne descende du ciel un ange qui vient 
passer la main sur le cou des coursiers fatigués de 
combattre. )^ 

Aucune voix d'homme à cheval, assure Wahb fils 
de Mounebbih, ne prononce la formule d'exaltation du 
nom de Dieu... ou les mots « Dieu est grand », sans 
que le cheval n'entende ces paroles saintes et dans son 
for intérieur ne reproduise les mêmes paroles. 

Enfin le Prophète a dit : Les martyrs de la guerre 
sainte trou\eront dans le paradis des chevaux de rubis 
munis d'ailes ; ils voleront au gré de leurs cavaliers. 

Mahomet ne se contenta pas de prodiguer ces 
nobles enseignements. En vue de multiplier les bons 
chevaux, il fit appel à l'émulation légendaire des Ara- 
bes et à l'esprit de lucre inhérent à la nature des 
hommes. Il organisa des courses auxquelles ses che- 
vaux participaient, autorisa et réglemcnîa les paris — 
par ailleurs et pour tout autre objet défendus, ainsi 
que les jeux de hasard (i), — institua des récompenses 

(i) Un hadilli dit : « Les seuls paris autorisés sont ceux que l'on 
fait pour une course de chevaux ou de chameaux et pour le tir à 
la flèche. » Le code Napoléon, art. 19C6, autorise également les 
paris pour les « jeux propres à exercer au fait des armes, les 
courses à pied ou à cheval, les courses de chariot... et autres 
jeux de même nature qui tiennent à l'adresse et à l'exercice du 
corps ». 



i6(j L\ riUDlTK^N CUEVAI.EIlESQliE DES AR.MiES 

pour les vainqiKMirs. La Ir.ulilioii nous le nioiiire avant 
parié sur Sahbali, « souriant et joyeux de voir son 
cheval Salibah vainqueur ». Elle nous le montre éga- 
lement couvrant d'un manteau yémenite Salil ben 
Saad qui avail fait triomplier ses couleurs. De môme à 
la Mecque, son cheval Al Adham triompha de ses 
concurrents : on lui avait noué la queue, et le cheval 
dans l'ardeur de la course avant défait le lien, ses crins 
tombèrent magnifiquement de sa croupe comme des 
vagues, et Mahomet ne put s'empêcher de s'écrier : 
« Ce cheval c'est la mer. » Knfin dans une course de 
sept milles il donna des étoffes précieuses du Yémen : 
au premier la mesure de trois vêtements, au second la 
la mesme de deux, au troisième de quoi se faire im 
vêtement, au quatrième un dinar d'or, au cinquième 
un dirham d'argent, et il remit un bâton au sixième en 
lui disant : « Dieu te bénisse et vous bénisse tous, le 
premier comme le dernier de la course ! » 

Dans le partage du butin fait sur l'ennemi, Mahomet 
privilégia le cavalier, ou plutôt il reconnut une part 
bien définie au cheval. L'homme qui combat sur un 
éléphant ou sur un dromadaire est assimilé au simple 
fantassin et n'a droit qu'à une part de butin. Seul 
l'homme de cheval a droit h deux ou trois parts. Nous 
disons bien deux ou trois parts, car on n'est pas d'ac- 
cord sur ce point. Abou llanifa enseigne que le cava- 
lier a droit à deux parts. Il invoque h l'appui l'exem- 
ple du Prophète qui après la bataille de Hedre et celle 
de Corayzah (cinquième année de l'Hégire 627) donna 
une part des dépouilles ennemies au fantassin et deux 
parts au cavalier. Ibn Ilanbal estime au contraire que 
le cavalier a droit à trois parts, une pour lui et deux 



LE CLLTE DU CHEVAL ET DES ARMES 1O7 

pour son cheval, u Le Prophète, quand il entra vain- 
queur dans la Mecque, n'a-t-il pas dit : u Je donne au 
cheval deux parts et je donne une part au cavalier )) ? 
et n"a-t-il pas agi de la sorte à Kaybar, à Mourayssi, 
etc. ? » Cette dernière leçon est la plus généralement 
admise. Oussama, de retour de l'expédition qu'il avait 
entreprise après la mort de Mahomet, donna trois parts 
au cavalier et une part au fantassin. Si ce partage n'a- 
vait pas été régulier, les conn)agnons du Prophète 
alors présents n'eussent pas manqué de protester et de 
rappeler leur jeune chef à la saine tradition (i). 

En résumé, le cheval, outre qu'il est une source de 
profit aussi bien dans la paix que dans la guerre, est 
considéré par l'Islam comme un talisman, un porte- 
bonheur dans ce monde, en môme temps qu'un gage 
de la miséricorde divine et une assurance de félicité 
éternelle, .\nssi importe-t-il à chacun et à tous d'élever 
et d'entretenir le plus grand nombre de chevaux, de 
les soigner, de les chérir comme des membres de la 
famille, « utiles et bienfaisants ». 

Dès que le poulain voit le jour, « le cercle de famille 
applaudit à grands cris n, car c'est là une bénédiction 
de Dieu. L'un des assistants le prend aussitôt dans ses 
bras et le promène quelque temps au milieu des cla- 
meurs et du bruit dont on s'ingénie à l'entourer, a On 
voit dans cette méthode un bon enseignement pour 
l'avenir; l'animal habitué au tintamarre dès sa nais- 
sance ne s'effraiera plus de rien (a). » Puis le maître de 



(i) V. Les chernux de race dans la Djahilick et l'Islam par Aboul 
Mouzir Hacham (note p. 7). 
(ï) Général Daumas, Les chevaux du Sahara, p. 91. 



i68 LA TRADITION CHEVALEUESQl'E DES ARABES 

la lente plac e la iiiaïuellc ilioilf de \.\ mi've dans la 
bouche du [joulain et s'écrie : « Au nom de Dieu ! 
(irand Dieu ! fais que le nouvcau-né nous soit heureux 
et qu'il nous apporte l'abondance et la santé. » Les 
assistants répondent : u Auiiii ! ainsi soil-il ! » 

Cette cérémonie terminée, le poulain est confié aux 
femmes delà tente. Dès lors celles-ci procèdent métho- 
diquement et (( maternellement » à son éducation. Elles 
le considèrent comme un enfant, et leur mission est de 
préparer, à force de douceur, de vigilance et de soins, 
la solidarité (jui doit exister entre l'homme et l'animal. 
Le matin elles s'en vont dans les pâturages, faire 
ample moisson d'herbes nutritives et toniques ; le soir 
elles conduisent les chevaux à la source ou à l'abreu- 
voir. De leurs mains elles leur servent le lait, les dattes, 
l'orge, et parfois le pain tendre. Quand les chaleurs 
sont trop excessives, elles les font rentrer sous la tente, 
et, là, le cheval s'amuse et joue avec ses « frères », les 
enfants de son maître. Ces attentions, ces caresses lient 
d'affection le cheval et tout le peuple de la lente. Dés 
qu'il voit venir sa maîtresse, le poulain tourne gracieu- 
sement la tête vers elle, il hennit de plaisir, piaffe de 
contentement, s'en \a au devant d'elle dans l'espoir 
d'obtenir quelque friandise, car le cheval reconnaît la 
main qui le nourrit, le soigne et le caresse. 

Un peu plus lard il fera son éducation de jeune 
coursier en compagnie de son jeune camarade de jeu, 
lequel à son tour apprendra son métier de cavalier. 
Tous deux ils s'en iront par la campagne, chaque jour 
un peu plus loin, faire leur apprentissage, en se gri- 
sant de vitesse et du parfum des herbes odorantes... 
Devenu plus robuste, le cheval aura enlin l'honneur de 



LE CULTE DL^ CHEVAL ET DES ARMES 169 

porter son maître. Celui-ci achèvera de ie dresser. Il 
saura le caresser, lui dire les « mois qu'd faut », et 
aussi le cliàtier sans jamais l'humilier, car le Prophète 
a dit un jour à un homme qu'il voyait frapper et inju- 
rier un cheval : « Ces coups et ces injures te condui- 
ront en enfer. » Il en fera un vcrilable « buveur d'air ». 
Il lui apprendra à courir vile et longtemps, à partir au 
galop de pied ferme, à attaquer, à fuir, à revenir, à 
s'arrêter brusquement devant l'obstacle ou à le tour- 
ner, ou à le franchir en bonds prodigieux. 11 lui 
apprendra encore la manière de briller dans les fêles 
et de mériter par son élégance, son adresse et sa grâce, 
les sourires et les suffrages des belles Chevalières. Le 
cheval saura danser au son de la Ilùle ou de la rababah, 
battre de ses sabots la mesure, mimer en quelque sorte 
une scène d'amour : prendre de lerre et tendre ( i) gra- 
cieusement un mouchoir, s'agenouiller aux pieds de la 
personne que son maître lient à honneur d'honorer... 

El c'est seulement quand il est en possession de tout 
ce savoir, quand il est devenu à la fois artiste et guer- 
rier, ardent et souple, intelligent et léger, ob 'issant à 
la voix, au geste, à la « pensée » de son cavalier, que 
le cheval, noble d'origine, devient noble par lui-même 
et non plus seulement par la vertu de ses aïeux. 

Dorénavant « il est l'animal qui ressemble le plus à 
l'homme par la générosité, la fierté, l'amour des gran- 
des choses » (2). Il est le compagnon et l'ami de son 
maître u qui le soigne, le nourrit, le couvre au bivouac 

(i) Les Arabes ne considèrent pas le clieval comme un quadru- 
pède. Il a, comme l'homme, deux mains (ses pieds de devant) et 
deux pieds. 

^3) El Agani. 



I70 LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

ou sons la lente, le selle pour la guerre el pour les 
voyages » (i). Et de même qu'il a présidé à sa nais- 
sance el à son éducation, de même le maître soccupera 
avec minutie des joies domestiques de son cheval. Il 
lui choisira une jument de noble famille, fine, belle, 
intelligente, qui lui donnera une noble descendance ; 
car le fait d'une mésalliance est vouée au mépris. La 
moindre souillure imprimée ;"i un sang pur serait une 
tache à l'honneur de la famille, de la tribu entière, du 
maître, k Donner un étalon à une jument commune, 
c'est marier un homme blanc avec une négresse (a). » 
El heureux de son devoir accompli, ayant participé aux 
joies, aux fantasias, aux lullos de son maître, le cheval 
pourra finir ses jours paisiblement à l'ombre des [lal- 
miers, à moins qu'il n'ail eu l'honneur de mourir en 
combattant, transpercé par les flèches ennemies. Alors 
son nom restera dans la famille qu'il aura servie et 
pour laquelle il se sera sacrifié. Même, si son cavalier 
est poète, il pourra, grâce à quelques vers inspirés, 
passer à la postérité el revivre dans le souvenir des 
hommes. Le livre des chevaux de race (3), écrit aux 
environs de 5^o de rilégire, cite cent soixante-deux 
chevaux célèbres (d'avant cl d'après l'Islam). On pour- 
rait allonger démesurément celle liste... 

L'usage de donner des noms aux chevaux est com- 
mun aux peuples belliqueux. Tenant en grande estime 
tout ce qui procurait la victoire, ils devaient tenir à 
honneur de distinguer des chevaux ordinaires et rolu- 

(i) Delard, l'Art l'qtiestre, iS.'kj. 
(a) Delard, l'Art équestre. 

(3) Le livre des Chavuix illiislrci de la Djahilieh el de l'Islam, 
édité par Zaki Pacha. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 171 

riers, les nobles artisans de triomphe et de gloire. De là 
en France, au moyen âge, ces distinctions entre le 
cheval de guerre ou de parade, de labour ou de charge : 
destrier, palefroi, roncin ou sommier. Et parmi les 
palefrois et destriers à la course rapide, à l'élégante 
allure, il en était certains qui devaient briller d'un 
éclat particulier à cause de levns particulières qualités 
de noblesse et d'intelligence. Les romans de chevalerie 
ne se font pas faute de nous donner le nom des plus 
illustres coursiers ayant appartenu, comme il conve- 
nait, aux paladins les plus illustres. Ils nous font con- 
naître leurs hauts faits de guère et nous invitent à 
admirer leur rare entendement. Tout le monde sait ou 
savait alors que le cheval de Charlemagne s'appelait 
Tencendur, celui de Roland Veillanlif, celui de Guil- 
laume d'Orange Beaucent, et celui de Renaud de Mon- 
tauban Baiart... 

Ces noms de chevaux, qui remplissent et fleurissent 
le plus grand nombre des poèmes moyen-âgeux, peu- 
vent être classés par genre et par espèce. 11 en est qui 
proviennent de la couleur du cheval, tels Caiart, Blan- 
chart, Grisart, Rous, Tachebrun, etc. ; il en est qui 
dénotent certains traits caractéristiques, comme Cor- 
mut ou Marchegai. D'autres sont des noms d'homme : 
Ramon. Le plus grand nombre enfin soulignent des 
qualités de vitesse ou de force : Passavent, Broiefort, 
Broieguerre, etc., etc. 

La poésie arabe nous a également conservé les noms 
des chevaux compagnons des vaillants guerriers. Le 
cheval d'Antar s'appelle Abjer; celui de Ilatim, Djou- 
lab; la jument de Djodhama, Assa ; quant à Zayd el 
Kayl, il possédait : Lahik, Dhaoul, Ramel, Ward, Cou- 



172 L.V TUU)1T10> CllEVALEUESQUK DES AIWBES 

maytl, Ilaltal... Kt Ion peut également classer ces 
noms : a) noms de couleur : Al Ablak (le pie). Al Adhani 
{le noir), Assgadi(or), Morgane (corail), Yacouli rubis), 
AVardah (rose), Leylah (nuit ), Kaniarah (lune); h) traits 
caractérisliipic» : Awag (courbe;. Al Allasse (l'élor- 
nueur), ZonlOukal (entravé, celui qui a deux taches 
aux pieds), ZouTlimmeh (celui dont les cheveux pen- 
dent sur le front); c) qualités de force et de vitesse : 
Saber (palicnl), Nadji (persévérant), Sabbek (le devan- 
çant). Les Arabes ne donnent pas à leurs chevaux des 
noms d'iiomme, — ils savent garder la mesure, — 
mais ils leur donnent des noms d'animaux, lels Gazale 
(gazelle), Na'ama (autruche), Gorab (corbeau i, llama- 
mah (colombe) et des qualificatifs humains de noblesse, 
d'inlelligcnce ou d'amitié : Alik, Mansour, Massoud, 
Ramel, Monazah, Al Nasseh, Al Sahcb ; Le noble, Le 
victorieux, L'heureux, Le parfait, Le compétiteur. L'é- 
veillé, L'ami... 

Cette énumération, de nature à intéresser plus parti- 
culièrement les pro[)riélaires d'écuries de courses en 
quête de jolis noms, nous fournira du moins des indi- 
cations sur les deux questions suivantes : i" quelles 
étaient les couleurs préférées, 2" quelles étaient les qua- 
lités physiques et morales à quoi on reconnaissait un 
cheval de race? 

Dans une note très documentée, Gautier nous 
apprend qu' u on faisait au moyen âge bien plus d'es- 
time encore qu'aujourd'hui de la couleur du cheval. 
Les princi[)ales de ces couleurs sont énoncées dans le 
vers suivant : « Sors et bais el bauçans et pumelés » 
(Aiol, V. /|368), et dans celui-ci qui le complète : « Sor 
et noir et bauçant, ferrant et pomelé » (Ilenaus de 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 178 

Monlauban, p. 139, v. aS). Les chevaux ferrants sont 
des chevaux gris cendres ; les bançens, des chevaux 
pie, et les chevaux gris pommelés, enfin, s'appellent 
souvent dans nos textes des chevaux liards. La couleur 
d'un cheval faisait baisser ou monter son prix. Les 
deux couleurs que nos pères semblent avoir préférées, 
c'est le blanc et le baucent (suivent des textes à l'ap- 
pui) (i). 

Les Arabes attachaient également beaucoup d'impor- 
tance à la robe du cheval ; ils la considéraient comme 
un indice de ses qualités. D'une façon générale ils 
accordaient une grande supériorité aux robes franches 
et foncées. Mais leurs préférences allaient en premier 
lieu au Koummlle ou alezan brûlé, parce que Dieu 
avait créé le cheval Koumite (3), et que le Prophète, 
excellent juge en la matière, avait dit : « Si après avoir 
rassemblé tous les chevaux des Arabes je les faisais 
courir ensemble, c'est l'alezan brûlé qui les devancerait 
tous. » 

Ils estimaient donc l'alezan à cause de sa vitesse, — 
mais ils estimaient aussi le bai, à cause de sa résistance, 
le noir, à cause de la beauté des formes et son ardeur à 
combattre, le cheval de couleur, au front blanc, parce 
qu'il est u le plus béni ». Et ils ne voulaient à aucun 
prix du cheval u pie ». Ils faisaient également des dis- 
tinctions subtiles et d'un intérêt pour eux capital, selon 
que le cheval était ou n'était pas balzane, balzane à 
toutes les jambes ou à une seule..., selon le nombre et 
la position des épis qu'il portait : épi du poitrail rem- 



(i) Gautier, note p. 72^. 
(a) Voir plus haut. 



174 L\ TRADITION CIIEVAI.ERESQIE DES ARABE? 

plit la lente de buliii ; épi à côté de la queue, misère et 
ruine; etc., etc. (nous ne saurions évidemment pas 
entrer dans tous les détails, et s'il se trouve par hasard 
quelque lecteur qui désirerait approfondir le sujet, 
nous le renvoyons aux excellents ouvrages du Docteur 
Perron et du Général Daumas : il y trouvera de quoi 
satisfaire pleinement sa soif de savoir) (i). 

Indépendamment de la couleur de la robe, les for- 
mes des chevaux témoignaient de leurs qualités. 

Le kalife Moawiah demanda un jour à Sassaah ben 
Souhan : c( Quels sont les meilleurs chevaux? » Sas- 
saah répondit : u Ceux qui ont trois choses longues, 
trois choses courtes, trois choses larges et trois choses 
pures. )i — Explique-toi, ordonna le kalife. Et Sassaah 
dit : « Les trois choses longues sont : les oreilles, l'en- 
colure et les membres antérieurs. Les trois choses 
courtes : l'os de la queue, les membres postérieurs et 
le dos. Les trois choses larges : le front, le poitrail et la 
croupe. Les trois choses pures : la peau, les yeux et le 
sabot. )) 

D'autres ont dit : « La jument doit prendre : du san- 
glier, le courage et la largeur de la tète; de la gazelle, 
la grâce, l'œil et la bouche; de l'antilope, la gaieté et 
l'intelligence ; de l'autruche, l'encohire et la vi- 
tesse... » (2) 

Ces qualités externes, ajoutées à bien d'autres que 
nous ne saurions citer — le cadre de celte étude ne 



(i) Le Nàcéri ; « La perfection des dciii arts ou Irailc complet 
d'hippologie et d'hippi;Urie arabe, dWhou Beckr il)n Bcdr », tra- 
duit par le D' Perron. 

Les Chevaux du Sahara, par le Général Daumas. 

(a) El Ekdel Farid. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES i-b 

pouvant Y siiiïire, — prouvaient au premier coup 
d'oeil que le cheval était de race, mais ce n'était qu'à 
l'usage qu'on pouvait se rendre compte de sa valeur 
intrinsèrpie. Dans une lettre adressée au Général Dau- 
mas, l'Emir Vbd el Kader résume ainsi les qualités 
(( morales et intellectuelles » que doit posséder un bon 
cheval : 

« Nous admettons donc qu'un cheval est véritable- 
ment noble, quand, en sus d'une belle conformation, 
il réunit le courage et la fierté et qu'il resplendit d'or- 
gueil au milieu de la poudre et des hasards. 

Ce cheval chérira son maître et ne voudra, le plus 
souvent, se laisser monter que par lui. 

11 ne satisfera aucun besoin tant qu'il le portera. 

Il ne mangera point les restes d'un autre cheval. 

Il éprouvera du plaisir à troubler avec ses pieds 
l'eau limpide qu'il pourra rencontrer. 

Par louïp, par la vue et par l'odorat, aussi bien que 
par son adresse et son intelligence, il saura préserver 
son maître de mille accidents qui sont possibles à la 
chasse ou à la guerre. 

Et enfin, partageant les sensations de peine ou de 
plaisir de son cavalier, il l'aidera au combat en com- 
battant lui-même et fera, partout et sans cesse, cause 
commune avec lui (i). » 

Nous ne voulons insister que sur ce dernier paragra- 
phe : l'aide apportée dans la bataille par le cheval à son 
cavalier, la collaboration étroite, intime de l'homme et 
de la bête dans la mêlée. 

.\li ben Abi Taleb rapporte l'anecdote suivante : 

(i) Générai Daumas, op. cit., p. i5. 



176 L\ TR\niTION CHEVALERESQUE DES ARABES 

INoiis étions nn jour assis à la moscjuée, alors q\ie le 
Piophèto avait pri\jfté d'aller combattre les ennemis, 
quand lange de Dieu, le fidèle Gabriel, s'empara de 
Mahomet et lui dit : et Mahomet, salut!... patiente 
jusqu'à ce que tu aies appris et que tes compagnons 
aient appris à éduquer les chevaux. Le cheval ne peut 
servir son cavalier tant qu'il n'a pas été éduquc et qu'il 
n'est pas à même de comprendre ce qu'on veut de 
lui. Car « le cheval combat de môme que le cavalier 
combat (i). » 

Et de fait le cheval arabe combat. 11 sait mordre au 
poitrail le cheval ennemi. 11 sait se défendre des pieds 
et des mains, attaquer ou fuir, protéger son maître et 
au besoin donner sa vie pour lui. 11 fonce sur l'ennemi 
en même temps que la flèche lancée par son cavalier, et 
il arrive au but avant que la flèche ne l'ail atteint. 
S'agit-il de chercher un refuge : dès que ses yeux le 
découvrent, ses jambes aussitôt luttent de vitesse avec 
son regard. Entre lui et son but, la distance a fui 
comme un nuage chassé par le vent. Les lances cher- 
chent-elles à atteindre son compagnon : il se cabre et 
de tout son corps couvre son cavalier, tandis que son 
hennissement sonne la charge et jette l'épouvante. Le 
cavalier est-il attaqué par derrière : il n'a qu'à se glisser 
sous le ventre de son cheval ou à se suspendre à son 
cou. Prompt comme l'éclair, le cheval saura le porter 
loin du danger. 

Cette association du cheval et du cavalier est indis- 
soluble, au point que dans les ouvrages arabes vous 
trouverez toujours, détail indispensable, accolé au 

(1) Kilab Elmc al Fourcussieh, op. cit. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES AUMES 177 

nom du guerrier, lo nom de son coursier. Vous rencon- 
trerez mille et une fois des phrases dans le genre de 
celle-ci : « A la bataille de.... Tel chevauchait Al 
Shakra ou Hamamah. Tel avait vingt ans et son cour- 
sier en comptait cinq... Sans l'agililé d'el VV'ard il eût 
été captif, ou les siens l'eussent pleuré », etc.. Du 
reste nos guerriers-poètes se sont fait un devoir de 
louer en vers innombrables les prouesses de leur 
compagnon. Vers émus qu'inspiraient l'estime et la 
reconnaissance, si familiers et si tendres qu'il semble 
que les chevaux les entendaient et que, chantés dans 
la bataille, ils devaient communiquer au noble cour- 
sier plus d'ardeur et de fierté. Écoutez : 

Avance, Mihag, c'est un Jour d'épouvante 
Un homme comme moi sur un (cheval) comme toi, 
attaque et défend (i). 

Quand j'attaque, ma Jument se précipite dans le camp 

ennemi. 
Comme si elle allait y chercher son fils ou le mien (2). 

A nous deux, à quoi ne pouvons-nous pas préten- 
dre? (3). 

Al Yassir et moi, pour les grandes choses nous nous 
complétons (4). 



(i) Du cavalier de Mihag : Malek ben off el Nassri. 
(a) Zeyd ben Siuane à sa jument Wagza. 

(3) Al Aknass ben Chahab à sa jument Zyanïou. 

(4) Aboul Nadir à son cheval Al Yassir. 



178 l.A TI\ADiriON CHEVALEUESQLE DES ARABES 

Dans la mclée, au périt de ma vie Je le proli-ge, 
De même que dans la nuit il veille sur mai et nie pro- 
tège (i). 

Mon coursier Jamais ne s'élance sans que derrière 

lui 
De l'éclat de ses sabots jaillisse l'éclair... 
Il s'immole pour moi, et pour lui également 
Je me sacrijie au Jour du combat {2). 

Plutôt qu'à ma fanùlle Je lui réserve ce qui peut lui 

plaire. 
Il a quelque/ois du petit lait et plus souvent de la 

crème (3). 

Au péril de ma vie J'éloigne de lui la mort 

Et lui me préserve des lances. 

Si je succombe, voici l'héritage que je laisserai : 

Un généreux témoin de mes généreux exploits (4)- 

Je lui dis : Dirham, si tu atteins les fuyards. 
Tu me seras plus cher et je te tiendrai en plus haute 
estime que monjils liodjayr (5). 

Ils appellent An tara tandis (jue les lances semblables 
à des cordes à puits se plongeaient dans le poitrail 
d'Adham. 



(i) Al Monzir à son cJieval Al ArirTic. 
(a) Antar. 

(3) Omayr bcn fîahal h son cheval Arin. 

(4) Ln liomrnc du Koraych. 

(5) Kadach heii Zoliejr à son cheval l'irhaai. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 179 

Son poitrail saignait et de nouveau les cavaliers enne- 
mis Jonçaient sur nous. 

El de nouveau je leur fis face avec le poitrail de mon 
cheval qui fut couvert comme d'une housse de sang. 

Atteint de mille coups, il a tourné vers moi un œil 
humide de larmes et a poussé un faible hennisse- 
ment. 

S'il eût pu s'exprimer, il se sérail plaint ; aurait-il su 
parler, qu'il m'aurait confié sa peine (i). 

Je dis à mon coursier, alors que les lances Jrappaient 
les lances : 

— Fais attention ! éveille-toi ! ne t'endors pas ! 
Et mon généreux coursier me répondit : 

— Ne t'inquiète pas de moi, Je suis de race ; sois seu- 
lement mon cavalier. 



Ces citations suffisent, et nous ne parlerons ni d'Assa 
la jument de Djodhayma, qui, après avoir couru 
depuis le matin jusqu'au coucher du soleil, tomba 
morte au camp, ayant sauvé son cavalier ; ni de Djou- 
lâb, que Ilatim égorgea pour nourrir ses hôtes ; ni 
d'Attlal, qui fit un saut de quarante coudées ; ni 
d'AAvag, qui rompit ses liens et sut retrouver son maî- 
tre après une course éperdue de quatre jours ; ni de 
Dahis, fils de Zoul Oukal et de Galwa, qui, empêché 
par tricherie d'arriver premier au poteau, alluma entre 
les tribus d'Abss et de Fazarra u la guerre de Dahis »... 
Des exemples de même genre foisonnent dans les 

(i) Moallakat d'Anlar. 



i8o L.V lUVPITION CHEVALERESQUE DES AUAUES 

romans de clievalerie. « Le cheval d'Ogier réveille son 
maître à l'approche de l'ennemi et ils ont entre eux, et 
en maintes circonstances, dos tendresses et des conver- 
sations sans fui. Dans UcMiaud de Moiitauljan, Uenaud 
s'écrie en parlant de son cheval liayard : « Bencoile 
soit l'heure que tés chevaux fu nés. » Kt plus tard il lui 
dit avec une naïveté qui sera comprise par tous ceux 
qui aiment !e cheval : 

Hé naiart bons chevaux que ne savos parler ? 
De ma grande dolor ni'enssiés confortés, (i) 

Après sept ans d'absence d'ilauslonne n'est pas 
reconnu par sa fiancée, mais il l'est par son cheval, et 
grand nombre de tournois et de querelles sanglantes 
eurent lieu pour la conquête d'un palefroi renommé... 

Aussi bien et sans noiis attarder davantage â relever 
les traits communs à l'Occident et à l'Orient par les- 
quels se sont manifestés l'afl'ection réciprotpie et l'inal- 
térable attachement des paladins pour leur monture et 
dn cheval pour son cavalier, nous nous contenterons, 
en manière de résumé, de donner ici le [tortrait (2) du 



(1) Gautier, p. 737 à 739. 

(a) Les portraits de chevaux aljondcnl dans les vieux poèmes. 
Gautier en cite un grand nombre fini réunis donnent les caracté- 
ristiques suivantes : « La tète doit être maijfre, l'oreille petite et 
courte. Les narines doivent être larges et amples, les yeux clairs 
et ardents, rouges et allumes et im'me profonds et fiers ; un cou 
délicatement cambré est apprécié; une grosse et large poitrine est 
l'idéal; l'écliine doit être droite et haute; le mieux c'est (jue la 
cuisse soit courte et lu jambe plate ; plus la croupe est énorme, 
plus on l'admire; les pieds devaient être bien taillés, d'une sil- 
houette très nette cl d'une courbe gracieuse. » (Gautier, notes 
pp. 737 et suiv.; 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES ïSi 

coursier, tel que l'a tracé Imrou el Quaiss, poète du 
VI" siècle (i ) : 

Dès le point du jour, lorsque l'oiseau est encore dans son 
nid, je pars monté sur un cheval de haute taille, au poil 
ras, dont la vitesse assure le succès de ma chasse. 

Docile au frein, il sait également attaquer et éviter, pour- 
suivre et fuir. Sa force et son impétuosité sont celles d'un 
quartier de roc qu'un torrent précipite du haut d'une mon- 
tagne. 

Sa couleur est baie; la selle peut à peine se fixer sur son 
dos, semblable à la pierre polie sur laquelle l'onde glisse 
avec rapidité. 

Il est maigre et plein de feu. Lorsqu'il se livre à son- 
ardeur, il fait entendre dans sa course un son pareil au 
bruit de l'eau qui bouillonne dans une chaudière. 

Après une longue carrière il vole encore légèrement, tan- 
dis que les meilleurs coursiers, épuisés de fatigue, laissent 
tomber pesamment leurs pieds, et font lever la poussière 
même sur un terrain ferme et battu. 

Il renverse le jeune homme dont le poids est trop faible 
pour lui, fait flotter au gré des vents les vêtements du cava- 
lier qui le charge davantage et sait le manier avec plus d'é- 
nergie. 

Ses mouvements sont aussi prompts que la rotation du 
jouet sur lequel la main de l'enfant a roulé une ficelle de 
plusieurs bouts noués ensemble. 

Il a le flanc court de la gazelle, le jarret sec et nerveux de 
l'autruchn; son trot est l'allure accélérée du loup, son galop 
la course du jeune renard. 

Son corps est large. Sa queue épaisse, quand on le regarde 
par derrière, remplit tout l'intervalle de ses jambes; elle ne 
tombe pas jusqu'à terre et il ne la porte pas de côté. 

Lorsqu'il est lancé, son dos est dur et uni comme le 
marbre lisse sur lequel on écrase la coloquinte, ou qui sert 
à la nouvelle mariée pour broyer srs parfums. 

Le sang des animaux agiles qu'il a gagnés de vitesse, 
séché sur son encolure, ressemble à la teinture extraite du 

(i) Traduction de Caussin de Perceval. 



i83 lA TlUDITION CllEWLIÎHESQUE DES ARABES 

heinii'. q»ii dt'puisc la blaiirlu'iir ilune barbe soigneuse- 
nioiit poifînce. 

J'aperçois un troupeau de ^jénisses sauvages; elles inai- 
client comme les jeuuos Hlle?, vêtues de robes traînantes, 
([ui tournent autour de leur divinité. 

A mon approclio oUps prennent la fuite : on croirait voir 
les onyx blancs, bordés de Tioir, dont est parsemé le collier 
d'un enfant de noble famille. 

Mon coursier a bientôt atteint celles qui sont en léte de 
la bande; les autres, qu'il a laissées derrière lui, n'ont point 
encore eu le temps de se disperser. 

Il joint successivement le taureau et la génisse, sans inter- 
rompre l'élan de sa course et sans être baigné de sueur. 

Le soir arrive, et les yeux n'ont pu encore embrasser 
qu'à peine toutes les perfections de mon coursier. Si le 
regard s'élève vers sa tè!o, la beauté de ses jambes l'invite 
en même temps à s'abaisser pour les admirer. 

11 passe la nuit .sellé et bridé, toujours devant moi, sans 
aller au pâturage... 

Concluons avec l'auteur du Kitab el Akwal : « Les 
chevaux sont les plus brillants bienfaits des plus éela- 
tantes uiagnificences dont rÉlernel a gratifié ceux qu'il 
a voulus de ses serviteurs... Dieu a fait le cheval la plus 
noble des créatures après les enfants des hommes, le 
plus distingué des quadrupèdes, l'animal le plus admi- 
rable de nature et de beauté, la parure la plus attrayante 
des parures. 

L'homme a l'amour passionné des femmes, de ses 
enfants, des quintaux d'or et d'argent entassés, des 
chevaux précieux, des troupeaux, des cultures. Nous 
voyons que l'homme chez lequel se trouvent réunis ces 
six sortes de choses, lorsqu'il monte à cheval, oublie 
tout le reste, ne rencontre rien (pii puisse le distraire 
de ses chevaux... (i) » 

(i) Passage cité par lo Docteur Perron dans le Naceri. 



LES ARMES 



De même qu'ils s'étaient appliqués à perfectionner 
leurs chevaux, dans un but à la fois utilitaire, esthéti- 
que et religieux, de même et pour des raisons identi- 
ques les Arabes s'ingénièrent à forger les armes les 
plus décisives et les plus belles en vue de combattre 
leurs ennemis et les ennemis de Dieu. Dans une contrée 
où la chasse constituait souvent le seul moyen de sub- 
sistance, où les moindres contestations devaient être 
soutenues les armes à la main, l'arc et le javelot, la 
lance et l'épée procurant tour à tour le gibier et la 
victoire, ne pouvaient qu'être tenus en grande estime. 
Les armures de bonne trempe, à l'égal des chevaux de 
bonne race, étaient à la fois un objet de considération et 
d'envie, de crainte et de gloire. C'est pourquoi les poètes 
ont célébré la vertu des armes du même souffle dont ils 
ont chanté la supériorité de leurs coursiers. 

A cette raison primordiale d'aimer les armes, « le 
peuple poète » en ajouta bientôt une autre, et, après 
s'être servi des armes par un besoin chaque jour légi- 
timé, il en vint à les apprécier davantage par dilet- 
tantisme, désir de luxe, passion d'amateur et de collec- 
tionneur averti. 11 les aima non plus seulement pour le 



i84 L.\ TR\D1TI0N CIIEVAKERESQl E DES ARVBES 

profit qu'il en relirait, mais pour cllos-iiic-mes, pour 
leur beauté pmpre, pour toute la poésie (ju'elles ren- 
ferment, {lour toutes les joies, pour toutes les ivresses 
qii'elles procurent. Et il finit même, scmble-l-il, par 
idéaliser ces instruments de mort qui figuraient pour 
lui des symboles d'amour... L'arc dont la courbe gra- 
cieuse imite « l'arc mal précis — de les sourcils » se 
plaint et gémit longtemps « comme le cœur d'une mère 
éplorée qui vient de perdre son enfant »; les llèches 
atteignent moins vite et sont moins meurtrières a (pie 
les flèches des beaux veux » ; la lance est brune, droite 
et flexible c comme le corps adorable de l'aimée qui 
ploie au souflle enivrant d'amour », et l'épée dans la 
mêlée, quand elle scintille ruisselante de sang, fait sou- 
venir, blanche et rose, « au sourire enchanteur qui, 
entrouvrant ses lèvres de corail, décotivre deux rangs 
de perles... » L'hyperbole chère aux Orientaux leur fit 
une loi de pousser le plus loin possible les comparai- 
sons, de donner une personnalité aux armes de bonne 
trempe, de fixer leur origine et leur degré de noblesse, 
de les orner de joyaux afin qu'elles ressemblassent 
davantage aux filles de noble sang dont la beauté est 
rehaussée par l'éclat des perles et des pierreries. Kt l'on 
donna des noms aux sabres, aux lances, aux boucliers; 
on rechercha jusque dans la nuit des temps l'ouvrier 
qui les avait forgés, homme, magicien ou démon; on 
les para de légendes et de fines incrustations. Les 
aciers furent damasquinés, la boucle de l'épée fut d'or 
ou d'argent, et l'on rehaussa le ponmieau de rubis, de 
saphirs et de diamants... 

Enfin la religion fit un devoir aux musulmans de 
cultiver l'art de la guerre. 11 était essentiel en elfet que 



LE CULTE DU CHEVAL ET DKS ARMES i85 

rien ne i\\\. n/'gligé de ce qui pouvait flonncr la victoire. 
Le Prophète enseigna qu'il fallait mépriser le danger, 
avoir foi en la victoire, posséder de bons chevaux et de 
bonnes armes, et qu'à ce prix on pouvait compter sur 
la reconnaissance et la bonté de Dieu (i). ^lais il ne 
manqua pas de fatalistes logiqties à l'extrême pour 
remarquer qu'il était inutile d'avoir des armes perfec- 
tionnées, de s'embarrasser de cottes de mailles ou de 
boucliers, attendu qu' (( à la guerre ce ne sont pas les 
armes qui tuent, mais la destinée ». La mort, obser- 
vaient-ils, ne ravit-elle pas, quoi qu'il fasse, celui qu'elle 
a marqué, et n*évite-t-elle pas, quoiqu'il s'expose, celui 
qu'elle ne doit pas atteindre? {2) A quoi on a répondu 
qu'il était vrai que rien ne pouvait empêcher ou retar- 
der ce qui était écrit, mais qu'il était bon de prendre 
toutes les précautions, en vue « de fermer la route à 
l'inquiétude qui peut engendrer la peur et la déroute ». 
Et, argument décisif, on invoqua l'exemple du Pro- 
phète, qui, nonobstant sa foi en la destinée, possédait 
des armes de bonnes marques qui l'accompagnaient 
dans toutes ses expéditions. 



(i) « O Prophète, excite les croyants au combat, vingt hommes 
fermes d'entre eus terrasseront deux cents infidèles. » (Koran, 
chap. VIII, V. G6.) 

« En face d'une troupe armée soyez inébranlables et persévé- 
rants, car Dieu aime les persévérants. » (Koran, chap. VllI, 
V. i8.) 

« Mettez doue sur pied toutes les forces dont vous disposez et 
de forts escadrons, pour en intimider les ennemis de Dieu et les 
vôtres. Tout ce que vous aurez dépensé dans la voie de Dieu vous 
sera payé et vous ne serez point lésés. » (Korao, cliap. VU, v. 62.) 

(2) « Dis-leur : Il ne nous arrivera que ce que Dieu nous a des- 
tiné; il est notre maître et c'est en Dieu que les croyants mettent 
leur confiance. » (Koran, chap. I.\, v. 5i.) 



i8f. L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

[,a tradition nous a conservé l'inventaire de ces 
armes prccienscs entre toutes. On compte quatre épées : 
Zoul Fikkar. dont la poignée est enjolivée d'argent. Al 
Moukzam, Al Uassoub, Al Kadib ; un arc. Al Kaloum, 
dont le carquois avait nom Al Kafour(i) ; une cotte de 
mailles appelée Al Bitrâ (2). Et on nous montre Maho- 
met à la bataille de Ohod « casque et couvert d'une 
demi-armure, la lance en main, le bouclier h l'épaule, 
tandis qu'une ceinture de cuir à trois anneaux d'argent 
retenait le fourreau de son épée... » (3). Si l'on ajoute à 
celte panoplie le mangonneau, on aura à peu près la 
liste complète des armes otîensives et défensives en 
usage chez les Arabes dès le Vlb' siècle. Nous allons 
rapidement les passer en revue. 

L ne anecdote rapportée par l'auteur d'El Agani nous 
donnera une idée d'ensemble sur le degré d'estime et 
de confiance que l'on accordait à quelques-unes de ces 
différentes armes : 

Amrou ben Maadi Ivarib étant entré un jour chez le 
kalifc Omar, celui-ci lui demanda : « Te connais-tu en 
armes ? — Tu tombes sur quelqu'un qui les connaît 
pour s'en être longtemps servi, répondit le vieux guer- 
rier, tu peux m'interroger comme bon te semblera. — 
Que penses-tu de la llèche ? dit Omar. — C'est la mort 
incertaine, dit Karib, car souvent elle atteint le but et 
souvent elle le maïupie. — Parle-moi de la lance. — 



(1) Al Gazali, op. cit., t. II. p. 353. 

(a) Al Mawardi : " Al .\hkain Al SoiiUanich. » 

(.S) Sur la lamo de son cimeterre étaient t^ravées ces inscrip- 
tions : « La lâcliclé déshonore; la v;ileur ennoblit. Un hklie d'c- 
chappc jamais à son destin » (tradition persane). Voir llawdhat 
cl Safa, traduction Lamairesse et Dupiric. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 187 

La lance est un ami, mais parfois l'ami trahit. — Elle 
bouclier? — C'est un protecteur autour duquel tour- 
nent les destinées et sur lequel se jouent les coups de 
la fortune. — Et la cotte de mailles? — Embarras po«r 
le cavalier, fatigue pour le fantassin. — Parle-moi donc 
du sabre. — Celui-là c'est la sauvegarde dans le dan- 
ger, c'est l'arme véritable du vrai guerrier (i). » 

On voit par là que l'épée était l'arme par excellence. 
C'est vers elle que vont de préférence les hommages des 
guerriers et les dithyrambes des poètes. Mais plus que 
ces hommages et que ces chants, la langue elle-même 
témoigne de l'importance qu'avaient depuis longtemps 
prise, aux yeux des Arabes, les épées. On compte en 
effet un grand nombre de synonymes au mot épée, 
selon que la lame en est large, courte ou longue; 
qu'elle transperce, tranche ou brise; qu'elle provient 
de l'Inde, de Koussasse ou de Macharef; qu'elle a été 
fabriquée par le légendaire Sarrigh, ou par Ahnaf, ou 
faite à l'usage du roi Zein Yazan. Et il en est encore de 
si extraordinairement scintillantes et irrésistibles 
qu'elles sont, à n'en pas douter, l'œuvre des Djinns 
plus puissants et plus savants que les hommes : ce 
sont les Mâ-âssour, les Mouzakkar... 

N'allez pas croire que tout ce merveilleux soit l'apa- 



(i) Ces réponses semblent avoir élé inspirées par quelque La 
Palice arabe. Il faut les comprendre dans ce sens que les armes 
valent autant que vaut le guerrier. Maadi Karib eut du reste l'oc- 
casiou d'exprimer plus clairement sa pensée. Omar lui avait 
demandé sa fameuse épée Samssamat ; Maadi Karib s'était empressé 
de la lui faire parvenir. Le Kalife, ayant constaté à l'usage que 
Samssama n'avait rien de particulier, l'avait renvoyée. Karib dit 
alors à Omar : « Je ne t'avais prêté que l'épée et il eût fallu te 
prêter le bras qui la brandit. » (Al Ekd cl Farid.) 



i88 LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

liage exclusif de l'Orient. C'est sur le nioiit Sinaï qu'est 
forgée répée de Beaudoin d'^ Beauvais ; c'est à nn for- 
geron légendaire du nom de Calent que l'on alliibue 
Joyeuse et Durendal et Flobcrge et Merveilleuse qui lui 
coûta vingt-quatre ans de travail. C'est Malhusalem lui- 
même qui forgea l'épce de Cornnmarnnt le païen, ainsi 
que les trois é{)ées du génnt Lofiuifer — et il est ques- 
tion dans Jérusalem (v. S'Sbb) d'un brant « (jui fut fait 
par un diable » (i). C'est peut-être bien à co même dia- 
ble que les Arabes devaient Al Maassour et Al Mouz- 
zakkar? 

De même en Orient, comme en Occident, l'cpée est 
en quelque manière une personne, à laquelle on adresse 
la parole, qui a sa généalogie, sa biographie, ses anna- 
les. Elle a un nom, elle a une devise : Joyeuse est 
répée de Charlemagne; Durandal, de Roland; Pré- 
cieuse, de l'Emir; Almace (nous dirions Almazo en 
arabe : diamant), celle de Turpin ; Zoullikkar est 
répée de Mahomet ; Al Samssamat, d'Amrouben Madi 
Yakrib ; .\l Wahval, de Abdel Rabman ben Atabe ; 
Mikhdam, Racoubi et le Yaniani étaient les trois 
sabres trouvés par Ali dans le temple des païens de 
TaY...(2) 

Sans vouloir nous étendre plus longuement sur ce 



(i) Gautier, pp. 708 el 709. 

(a^ Dans le mémoire consacré par Quatrenicre à l'histoire du 
Kalife Fatimile Al Moslansser-Hillah qui avait succ<;dc à son 
père en io36, on lit (jue les généraux turcs révoltés conlre Mos- 
lansser ayant pillé le palais du Kalife se partagèrent, entre 
autres reliques précieuses : « DlioulUkkar ; l'épéc d'.\mrou ben 
el .\ss, répée d'Abdallah ben Wahab, celle de Moezz. etc. » (>'csl 
dire de quel respect les musulmans continnaicnt à entourer les 
épées illustrcsjusqn'au XII' siècle. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 189 

sujet, nous dirons que les épées étaient tenues en grand 
honneur parmi les Arabes dès l'époque de la Djahilieli, 
si bien que le IVoplièle n'a fait que résumer les senti- 
ments de tous quand il a dit : u le bien (ou la fortune) 
est dans l'épée, le bien est avec l'épée, le bien est par 
l'épée. » Mais à cette constatation d'ordre social et par 
ailleurs généralement répandue, le Prophète ajouta un 
enseignement ou plutôt une prescription d'ordre reli- 
gieux. Soucieux de conserver parmi les Arabes les 
lames de bonne trempe, d'inciter tous les Musul- 
mans à combattre et à mourir avec et par l'épée, il dit : 
u Le paradis est à l'ombre des épées. )) Or, pour que 
les épées projettent une ombre appréciable, il importe 
qu'elles soient dégainées et nombreuses et qu'elles se 
croisent et s'entrechoquent au soleil des combats... 

Mais il est une arme qiii le dispute à l'épée en no- 
blesse et en excellence. C'est la lance. « Parmi les armes 
propres à la Chevalerie, dit Demay, la lance passait 
pour la plus noble et primait, selon quelques auteurs, 
l'épée. Quoi qu'il en soit, à l'homme libre seul apparte- 
nait le droit de porter la lance (i). » En Arabie, la 
lance va de pair avec l'épée, et les poètes les traitent 
l'une et l'autre avec une égale déférence ; témoin ces 
vers : 

Les forteresses auxquelles nous avons recours 
Sont nos lances et nos épées. 

(Lebid) 

(1) G. Demay, op. cit., p. 3g. 



igo I A TIUDiriON CIIEVALEIIESQLE DES ARABES 

Sur nos haulsjails interroge les tances t'iecécs, 
Prends à témoin les épt'es... 

(SafTy el Dine; 

f accours di-s qu'ils m'appellent 

Avec une épée dont la limite est la vague de la mort 

Et une lance dont la pointe est le trépas. 

(Aniar) 

I^' étaient mon épée et la pointe de ma lance, 
Benou Abss n'aurait Jamais connu la gloire. 

(Antar) 

Il serait fastidieux d'étudier ici les différentes sortes 
de lances (Roudaynieh, Samahrieh, Yazanieh ou Kat- 
thieh, etc.). Nous relèverons seulement quelques 
points de ressemblance entre la lance arabe et la lance 
franraisedes XII' et Mil* siècles. Le fût de la lance arabe 
est généralement brun, vert on bleu ; or en Europe, au 
moyen âge « on peignait le bois de la lance et il semble 
que les de\ix couleurs préférées aient été le vert et le 
bleu, le sino|)le et l'azur » (i). L'usage de « ficher sa 
lance en terre en signe qu'on veut parlementer »> fa) est 
un usage essentiellement arabe. L'Arabe plante sa lance 
devant sa tente et il la plante devant la tente qu'il va 
visiter ; c'est au désert une coutume ancestrale. Sans 
parler dn fer de la lance qui ici et là prit les mêmes 
formes (( quekpiefois triangulaire, large, à arête 
médiane, ou en forme de feuille » (3), quelquefois en 

(i) Demay, p. .1o. 

(a) Kenaus de Monlauban, p. a36, v. iC, Gautier, p. 713. 

(3) Demay, p. Sg. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES uji 

façon de lancelte courte (semblable à la langue d'un 
chien, disent les Arabes), il nous faut dire un mot du 
gonfalon. « Sous le fer en haut de la lance était fixé, 
dit Gautier, un gonfalon qui ne disparaîtra qu'au 
milieu du XII P siècle (i). » Or, Abon Bakr el Arabi, 
entre autres linguistes, fait la distinction entre « Al 
lena » ou pavillon qui s'attachait au haut de la lance 
et le drapeau... C'est donc avec raison que Lavisse 
attribue aux Croisades l'introduction en Europe de la 
u lance ornée de banderoles » (2). 

Du reste, tous les historiens arabes sont unanimes à 
noter que dans toutes leurs guerres les Arabes « avaient 
coutume d'arborer des pavillons à leurs lances ». Ainsi 
s'explique la parole du Prophète : « Il (Dieu) a mis 
ma fortune à l'ombre de ma lance n, c'est-à-dire à 
l'ombre de mon gonfalon. 

Ce hadith a été interprété comme un hommage 
rendu par Mahomet à la vertu des lances. Il faut y voir 
surtout un encouragement et une injonction à chercher 
sa fortune, la lance au poing, parmi les dépouilles 
ennemies. 

Comme il avait recommandé à ses adeptes, en for- 
mules saisissantes, la lance et l'épée, le Prophète leur 
recommanda également l'arc et la flèche. A la vérité il 
entendait leur donner le goût de toutes les armes, mais 
il tenait à désigner à leur piété celles qu'il estimait les 
plus capables d'aider à la victoire, c'est pourquoi l'arc 
fut tant vanté. 



(i) Gautier, p. 710. 

(a) Lavisse, t. II, p. 3i6. 



i.|j L\ TK.VDinON CIIEVALEllESQUE DES ARABES 

L'arc conatiluait eu (luchiue sorte, à l'époque de la 
Djahilieh, le s\nibole de la \irilili'. Tous les Arabes 
avaient un arc, s'ils n'avaient pas tous une lance ou 
une épée. 11 était à la portée de toutes les bourses et 
même de toutes les mains, car on en fabriquait de 
toutes sortes de bois, cèdre ou figuier, de dàle ou de 
uabà. Plus nécessaire que la plume à l'écrivain, il était 
le compagnon, le gagne-pain du nomade : c'était la 
llèche rapide qui atteignait la gazelle ou l'oiseau dans 
les airs. Aussi exerçait-on les enfants, dès qu'ils étaient 
en mesure de le faire, au maniement de l'arc, et parmi 
les jeux les plus en honneur parmi les jeunes hommes, 
il n'en était pas de phis répandu que le tir. Ils avaient 
des règles strictes, des enjeux, des prix qui récompen- 
saient l'adresse des plus adroits tireurs. El telle était la 
considération dont jouissait l'arc que lorsque l'Arabe 
voulait s'engager d'une manière solennelle, il remettait 
son arc au créancier. L'arc n'avait, à proprement par- 
ler, aucune valeur intrinsèque, mais il re|)résenlait et 
symbolisait le gage de la parole donnée. C'était une 
espèce de signature authentique donnée par devant 
notaire et témoins. Et la honte su{)rème, égale à la 
honte du Spartiate revenu de la bataille sans bouclier, 
était de paraître devant ses concitoyens, le terme échu, 
démuni de l'arc garantie. On était alors considéré 
comme un homme sans foi ni loi, un lâche indigne du 
nom d'.\rabe. 

Mahomet voulut conserver à sa nation le noble sport 
du tir à l'arc, qu'il jugeait décisif (ians les combats. 11 
maintint donc l'émulation par le jeu. en maintenant le 
jeu lui-même. Lui qui avait défendu tous les jeux de 
hasard, en excepta les paris pour les courses et pour le 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES igS 

tir. Il fortifia cette dérogation [)ar des propos inspirés 
qu'il savait devoir acquérir force de loi. Son but était 
de préserver autant que possible la vie de ses adeptes 
en les exposant de moins près aux coups de l'ennemi, 
tout en leur assurant, de par leur adresse, la victoire. 
Ses le(,ons portèrent leur fruit, à telle enseigne que les 
Croisés, instruits par l'expérience, s'empressèrent à 
leur retour de Terre-Sainte d'introduire en Europe 
l'usage de l'arbalète (r). 

Citons pour terminer ces deux hadiths : Le Prophète 
a dit : « Combattez à cheval et combattez avec l'arc ; il 
m'est plus agréable de vous voir combattre à l'arc qu'à 
cheval. » Et il a dit encore : u Toute distraction est 
frivole, trois exceptées : l'éducation du cheval, le tir à 
l'arc et les jeux innocents de l'homme avec sa compa- 
gne. Dieu fera entrer en paradis celui qui a taillé la 
flèche et celui qui l'a lancée dans la voie de Dieu (2). » 

Arc, lance, épée, telles étaient les armes offensives 
des Arabes. 11 convient d'ajouter, pour être complet, 
qu'ils employèrent dès le VIP sièle la pierrière (ou 
machine à lancer des pierres) qu'on voit api)araître en 
Europe au moyen-âge seulement (3). Les historiens 
nous disent que Mahomet se servit du u Minganik » 
— le mangonneau — contre les gens de TaefF. Quoi 
qu'il en soit de celte assertion, il ressort de plusieurs 
passages d'El Agani que l'usage du pierrier et du 
mangonneau était assez généralement répandu au 
IX* siècle. Dans le récit du siège d'Héraclée, notam- 

(i) Lavisse, t. Il, p. 3i6. 
(a) Al Ekd el Farid, chapitre des armes. 

(3) '< Pour les sièges on emploie les machines antiques perfec- 
tionnées en Orient. » Dcmay, p. 54- 

i3 



i()'i I.A THADITION CIIEVAI.KRKSCjrE DES ARABES 

nient, Aboul Faradj nous niùnlrc Ilaroun el Hashid 
« donnant des ordres pour qu'on jette sur la ville, à 
l'aide des k Minganiks et des Arradales » des pierres et 
du fou (V) ». 

On sait par ailleurs que les Arabes ont emprunté 
aux Grecs le feu grégeois, mais ont-ils inventé la pou- 
dre à canon ? ou l'ont-ils empruntée aux Chinois, ou 
bien la poudre, due au moine Scluvartz, serait-elle une 
invention allemande au même titre que les gaz asphy- 
xiants ? Celte question souvent débattue n'a pas reçu 
de solution concluante : 

Le procès pend et pendra de la sorte 
Encor longtemps, coiiune l'on peut juger. 

11 n'y a rien de particulier à signaler au sujet des 
armes défensives. Les Arabes connurerit (h.s les Icnqjs 
les plus reculés, grâce au voisinage des Perses avec 
lesquels ils entretenaient des relations suivies (2), l'ar- 
mure complète en usage en Europe, au Moyen-.Vge. 
Ils eurent des boucliers en bois, en cuir et finalement 
en métal ; des heaumes qu'ils appelaient « Al liay- 
da », l'œuf, à cause de leur forme ovoïde, et des 
cottes de mailles d'un travail 1res fin dont ils faisaient 
remonter l'origine tantôt « à Pharaon tantôt à David 
et à iSalomon. . 

« Le haubert, dit Gautier, dérive sans doute de cette 

(i) .\gani, I, p. 90. 

(a) Clialcaubriand, Iitndcs historiquai, Difconrs NI" : «...On voit 
ici que l'armure Cdniplète de fer, ernpriiiilée «les Perses par les 
Romains, était connue bien avant la dic^alcrie. Il en est ainsi 
d'une foule d'autres usages qu'on a placés trop bas dans les siè- 
cles. » 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 195 

espèce particulière de « broùjnc » qui était garnie 
d'anneaux niclalliques cousus sur une grosse élofle de 
cuir. On eut un jour l'idée de faire entrer ces anneaux 
les uns dans les autres, ou, en d'autres termes, de les 
changer en mailles, et l'on en arriva ainsi à se passer 
plus tard du cuir ou de l'élolTe de dessous ; le haubert 
était trouve. D'après un autre système, les Sarrasins 
auraient connu avant nous le vêlement de mailles, et 
nous le leur aurions emprunté. De là ces osiercs sara- 
zincis dont il est question dans le Roland iv. 99^) et 
ailleurs » (i). Ce dernier système nous paraît le plus 
plausible, car d'une part l'usage du véritable haubert 
qui devint un jour « la principale armure défensive de 
tous les chevaliers » ne se généralisa que durant la 
première moitié du XII^ siècle (2). Et d'autre part il est 
incontestable que les Arabes connaissaient les tuniques 
de mailles dont ils avaient perfectionné la fabrication 
dès avant le W siècle. Nous ne citerons à l'appui de 
cette assertion que le passage d'El Agani où il est 
rendu compte des richesses confiées par Imrou el 
Kaïs à El Samaoual, vers l'an 037 : « ... mais ce 
qu'lmrou el Kaïs possédait de plus précieux était cinq 
cottes de mailles : El Fadfàdha, la large; Essâfiya, 
l'éclatante ; El Mouhssina, la protectrice ; El Rhirrîk, 
la sans pareille ; Om el Dyoul, l'armure à basque. Elles 
appartenaient depuis longtemps aux princes enfants 
d'.\kil Al Moràr qui se les transmettaient de père en 
fils (3). » 

(i) Gaiilier, p. 717. 

(a) Gautier, p. 717 ; Demay, p. iia ; Lavisse dit : » La broigne 
est remplacée par le haubert vers 10G6. » 
(3) Uanuatt el Agani, t. II, p. 17. 



lyù L.V TlWUinO.N CHEVALERESQUE DES AhABES 

Ayant passé en revue les armes oITensives et défensi- 
ves, il ne paraîtra pas hors de saison que nous nous 
demandions ici ce que les Arabes pensaient de la 
guerre. Kvideminent ce peuple belliqueux aimait pas- 
sionnément la guerre pour elle-même, pour ses enivre- 
ments, pour les beiuix coups d"esloc et de lance qui s'y 
échangoaienl, pour les traits d'héroïsme et de noblesse 
qui s'y perpôlraient, pour la moisson de gluire qu'on y 
récoltait; mais ils n'en mesuraient pas moins toutes 
les horreurs. Ecoutez Zouhaïr : 

Si vous ranimez la guerre, vous attirerez sur vous 
l'ignominie; la guerre, comme un animal fc'roce, s'achar- 
nera sur vous ; si vous l'excitez, comme le feu elle vous 
embrasera ; comme la meule qui broie le grain, elle 
vous écrasera ; comme la chamelle qui conçoit chaque 
année et produit chaque Jois des jumeaux, elle sera 
féconde en malheur. 

Les enjants qui naîtront pendant sa durée recevront 
le Jour sous des auspices aussi funestes que l'homme 
roux de Thamoud; par elle ils seront allaités et sevrés. 

La guerre sera pour vous un champ dont vous recueil- 
lerez plus de maux que les cultivateurs de l'Irak ne 
recueillent de mesures de grains dans leurs plaines fer- 
tiles (i). 

Voici maintenant quelques définitions : 

La guerre est au début un mystère, au milieu une 

plainte, à l*a fin une douleur, disait le Khalife Moa- 

wiah (2). 

(i) Moallakat Je Zouliair, Irad. C. de Pcrceval. 
^a) Maçoudi, op. cit., t. V, p. lo. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 197 

— Père (le Tawr, demanda un jour Omar à Amr fils 
de Madi Karib, d<''pcins-moi la guerre. Amr sourit et 
dit : (( Tu t'adresses h un homme qui la ronnaît. Par 
Dieu, Emir des Croyants, alors qu'on se prépare à 
combattre, la guerre est un breuvage amer. Celui qui 
tient ferme se couvre de gloire, celui qui faiblit est un 
homme mort. Imrou-el-Quais l'a bien décrite dans les 
vers suivants : 

(( Au début la guerre est une belle jeune fille dont la 
parure éblouit l'ignorant. 

Mais lorsqu'elle s'échauffe et que de colère elle lance 
des flammes, c'est une vieille femme qui n'a pas d'é- 
poux. 

C'est alors une mégère aux cheveux rares et grison- 
nants, à l'aspect hideux, dont l'odeur et les baisers ins- 
pirent le dégoût ( i). » 

Et cependant Imrou-el-Quais n'avait connu et prati- 
qué que la guerre d'avant l'Islam ! La mcgère à l'aspect 
hideux ne devait pas être bien terrible, à en juger par 
le nombre de ses victimes. Ainsi la guerre de Baçous, 
qui ne dura i)as moins de quarante années et qui fut 
l'une des plus longues et des plus sanglantes de l'his- 
toire si l'on s'en rapporte au témoignage des poètes de 
l'époque, compte en tout et pour tout... cinq batailles ! 
Trois générations d'iiommes y prirent part. Résultat : 
une trentaine d'heures de combat, une centaine do 
morts et quelques centaines de mille vers ! (2) 



(i) Maçoudi, t. IV, pp. 289 et a4o. 
(3) Rannalt el Agani, t. II, p. -jl». 



igS I.\ IRMMTION CHEN ALERKSQUK DFS AIWBES 

Néanmoins le culle du cheval et des armes, joint à 
l'esprit d'émulation qtii caractérisait les vieux Arabes, 
devait engendrer parmi eux, avec des mcvurs clicvale- 
resqiips, la passi<in des combats singuliers. Dans la 
mêlée il est dUTlcile de se distinguer, les guerriers sont 
occupés à se battre et, trop intéressés par leurs jjropres 
exploits, ils n'ont généralement pas le loisir de remar- 
quer les beaux coups dont ils pourraient être les 
témoins ; tandis que les duels offrent une occasion 
niitrement favorable de montrer son adresse et son cou- 
rage, d'étaler les vertus du cheval, des armes et du 
cavalier, et de recueillir enfin les applaudissements et 
les suffrages des si)ectateurs. 

Ce n'était pas là à vrai dire la raison d'être des tour- 
nois. En Europe, les chevaliers, à défaut de guerre, 
arrangeaient un tournoi. C'était pour eux, tout d'abord 
et avant tout, l'occasion, non pas de briller ou de 
s'exercer, ou d'instruire la jeunesse, mais de guerroyer. 
Ils se livraient, en rase campagne, à de véritables 
batailles rangées où l'on comptait des morts, des bles- 
sés et aussi des prisonniers qu'on rançonnait (f). Plus 
tard les tournois devinrent plus mondains sinon plus 
humains. Ils se donnaient près du château, en présence 
de gentes dames ; ils étaient précédés de chants, de 
poésies, de défis; les lances et les épées étaient rempla- 
cées par des armes courtoises (a). 

En Arabie on ne trouve pas d'institution analogue à 
celle des cembels et des tournois. Les Arabes n'avaient 
pas besoin, en effet, d d'arranger une guerre », pour la 

(i) Voir Dcmay, p. 54 ; Gautier, pp. 679 et suiv. 
(a) Les épées devaient être rabattues et les lances sans fer et 
sanii tranchant. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 199 

raison qu'ils étaient perpétuellement en guerre les uns 
contre les autres. L'occasion s'offrait donc à eux, non 
pas seulement tous les jours, mais à chaque instant du 
jour, d'e.'cercer et de faire apprécier leur adresse et leur 
courage. D'autre part, leur façon de combattre leur 
ménageait le plaisir de « jouter » sur le champ de 
bataille, un contre un, deux contre deux ou même un 
contre dix, aux regards des deux armées en présence. 
Comme dans les tournois, les batailles arabes étaient 
précédées de défis. L'un des combattants se détachait 
de ses compagnons d'armes et, s'avançant jusqu'aux 
lignes ennemies, provoquait soit tel guerrier qu'il 
jugeait digne de lui, soit « celui-là qui oserait se mesu- 
rer avec moi n ! Le défi consistait le plus ordinairement 
en un ou plusieurs vers du mètre Redjaz, qui mena- 
çaient d'une mort prompte et terrible le guerrier assez 
fou pour répondre à la provocation. Aussitôt du camp 
ennemi surgissait un brave qui relevait le défi par quel- 
ques vers du même mètre, de même rime et de même 
inspiration arrogante à l'excès — et le duel commen- 
çait,.. Cet usage fort ancien se maintint durant les 
guerres d'Islam, et il était encore en honneur à Sara- 
gosse dans le XI" siècle. ïartouchi nous parle d'un 
guerrier dont le métier était de lancer des délis... u 11 y 
avait à Saragosse, dit-il, un cavalier nommé Ibn 
Fathoum. Aucun Arabe ni aucun barbare ne l'égalait 
en bravoure. On raconte que quand un chrétien abreu- 
vait son cheval et que l'animal ne voulait pas boire, il 
lui disait : u Bois donc! As-lu vu Ibn Fathoum dans 
l'eau? )) (i) C'est à ces défis et à ces duels que fait âllu- 

(1) Voir Dozy, Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espa- 
gne, t. II, pp. 65 et suiv. Voir Al Mouslatraf. 



aoo LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

sion Marin, quand il d<^cril les scènes gracieuses (pii se 
passaient entre chrétiens et musulmans durant le siège 
de iUolémaïs en r i8g : 

« Semblables aux héros d'Homère, dit-il, les Francs 
et les Sarrazins habitues à se voir s'approchaient sans 
crainte, s'entretenaient les uns les autres, se disaient 
souvent des injures et les vengeaient par les armes. Les 
Tournois qu'on croit inventés par les Arabes étaient 
alors en usage (i). Les chrétiens s'exerçaient avec les 
infidèles dans ces sortes de combats, sous les murailles 
de Plolémaïs ! Les deux champions n'en venaient aux 
mains qu'après s'être harangués l'un l'autre; le vaincu 
était lait prisonnier de guerre ou racheté. On fit même 
battre quelquefois des enfants. Enfin la familiarité était 
telle entre les deux peuples ennemis que les ï'rancs dan- 
saient souvent aux sons des instruments arabes et 
chantaient ensuite pour faire danser les Sarrazins. 
Ces détails qu'on peut regarder comme minutieux ser- 
vent à l'histoire des mœurs (a). » Et ces moMirs étaient 
charmantes. 

Nous avons dit que les Arabes n'avaient pas pratiqué 
les tournois à la façon européenne, dans ce sens que 
dans la tribu, en temps de paix, ils ne se livraient pas 
entre eux à des duels sanglants et mortels, lis ne tour- 
noyaient que sur le champ de bataille, contre l'ennemi, 
mais ils avaient des jeux guerriers — inoffensifs, — 
par quoi ils dressaient leurs chevaux et s'exerçaient au 



(i) Plusieurs chroniqueurs du Moycn-A|,'e proclament que ce 
fut GeofTroi de Preuilly, mort en 1066, qui « inventa » les tour- 
nois. Ils disent : C'est ce GeofTroi qui tornamenla invenit. Voir Gau- 
tier, p. 675. 

(a) Marin, t. II, p. 181. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES aoi 

maniement des armes, et ils avaient également des lut- 
tes sportives, véritables duels... sans effusion de sang. 
Deux anecdotes tirées du « Livre des chansons >) nous 
renseigneront plus avantageusement que de longs 
commentaires sur les jeux et les combats singuliers des 
Arabes. La première rend compte d'un « duel » entre 
un poète et tm bellâtre pour les beaux yeux d'une 
femme : 

« En ce temps-là, le poète Gamil n'avait pas encore 
déclaré son amour à Bouçanieh. Or TaAvba, étant passé 
par Beni-Azra, en route pour la Syrie avait attiré sur 
lui l'atlention bienveillante de Bouçanieh — ce qui 
déplut à Gamil. — « Qui es-tu ? demanda-t-il à l'étran- 
ger. — ,Je suis TaAvba fils d'El Hamir. — Je te défie, 
dit le poète, à la lutte, au tir et à la course ! — J'ac- 
cepte. » TaAvba se leva, prit des mains de Bouçanieh 
une pièce d'étoffe rouge que celle-ci lui tendait, s'en 
ceignit les reins et marcha au devant de son adver- 
saire. Leur corps à corps ne dura pas longtemps, Gamil 
eut tôt fait de renverser son rival. Alors ils prirent leurs 
arcs et tirèrent à tour de rôle; les flèches de Gamil 
ayant atteint le but, Gamil fut déclaré vainqueur. Enfin 
ils firent la course, et cette fois encore Gamil remporta 
la victoire. — « La présence de cette dame te rend 
invincible, dit Tawba, descendons plutôt dans la vallée 
et recommençons, si le cœur t'en dit. o... Loin des 
yeux de Bouçanieh, Gamil fut vaincu à la course, au 
tir, au corps à corps ! (i) » 

Et voici la seconde anecdote : 

« Le Khalife Omar ayant demandé à Madi Karib : 

(i) .\gani, t. X, p. 80. 



aoa LV TrWDlTK^N CHEVALERESQUE DES AR.VBES 

u Quel e*t à la connaissance l'homme le plus brave? » 
Karib, a[)rès avoir rassemblé ses souvenirs, rt^pondil : 
« Prince des Croyants, je vais le faire connaître le plus 
rnsé, ensuite le plus peureux et enfin le plus courageux 
de tous les guerriers. Je les ai rencontrés tous les trois 
dans une seule et nu^ne cxpcJilion. 

((... Quant au plus peureux, voici (i) : Je continuai 
donc ma route; la nuit était belle et limpide, la lune 
brillait au firmament, soudain j'aperçois un jeune 
homme escortant une dame et j'entends la voix du 
jouvenceau chanter à sa belle ces vers : 

I^oudayana ! ô Loudayana 1 

Puissions-nous être attaqués 

Et je le ferai apprécier mon courage I 

Et, comme pour donner à sa dame un échantillon de 
son adresse, le jouvenceau tirait de sa sacoche des 
pommes de coloquinte qu'il lançait en l'air et qu'il 
rattrapait au vol de la pointe de sa lance. 

« — Hé là! lui criai-je, défendez-vous! N'os vœux 
sont exaucés. Faites un peu admirer votre bravoure! 

(( Je n'avais pas plus tôt terminé, que je vis ce brave 
se pencher sur son cheval, puis tomber à terre. Je le 
touchai du bout de ma lunce. 11 était inerte, quasi 
mort de peur. Je m'éloignai de ce lâche et poursuivis 
mon chemin. 

« L'aube me vit près d'une tente où trois jeunes filles, 
radieuses comme des étoiles scintillantes, babillaient. 
Saisies d'effroi à ma vue, elles éclatèrent en sanglots. 

(i) Nous négligeons la première parlio du récit, elle n'intéresse 
pas noire sujet. 



LE CULTE DU CHEVAL ET DES ARMES 2o3 

puis, ayant repris leurs esprits, elles me dirent : 
« — Ce n'est pas la perspective d'être emmenées en 
caplivitc qui nous fait pleurer, mais la peine que nous 
avons d'abandonner, désormais seule ici, une sœur 
plus jeune et plus belle que nous. Elle est là tout 
près, derrière ce tertre de sable. » 

(' Poussé par la curiosité, l'avidité, et aussi par 
l'amour du Beau, je me dirigeai dans la direction 
qu'elles m'avaient indiquée. Quelle ne fut pas ma sur- 
prise d'y trouver, au lieu d'une belle jeune fille, un 
jeune homme alors occupé à mettre sa sandale ! Aussi- 
tôt qu'il m'aperçut, le jouvenceau sauta sur son cheval 
et arriva avant moi à la tente que je venais de quitter. 11 
rassura les trois jeunes filles et me voyant près de lui : 

« — Je suis à toi, me dit-il, cours-tu d'abord sur 
moi, ou vais-je le premier courir sur toi ? — Je cours 
sur foi, lui répondis-je. » 11 partit au galop et je me 
mis à sa poursuite. Bientôt je l'atteignis. La pointe de 
ma lance lui touche l'épaule. Je veux enfoncer ma 
lance ; mon homme avait disparu, il était collé au poi- 
trail de son cheval. 

« — Et d'une, lui dis-je. — Tant que tu voudras », 
me répliqua-t-il. 11 s'était remis en selle et je le pour- 
suivais, quelque peu humilié de mon premier échec. 
Je crois le piquer entre les deux épaules. J'allonge le 
coup... mon adversaire avait sauté de son cheval et se 
tenait debout immobile, semblant me narguer. Ma 
lance avait glissé sans le toucher. 

(( — Et de deux, lui dis-je. A la troisième ! d Ma 
lance lui effleure les reins... mais ma lance ne trouve 
rien devant elle. L'homme était tranquillement à terre 
sous le ventre de son cheval. 



ao't LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

(( Il se remet en selle. (( — Et maintenant à mon 
tour ! )i cria-t-il. Je crus prudent de bnltre en relraile. 
11 se mit k me poursuivre, et j'entendis derrière moi le 
ricanement du vent contre sa lance. Je me retournai et 
je constatai qu'il me chassait avec une lance sans fer! 
Il m'ordonna de descendre de clicval, me coupa une 
toulTc de cheveux et me renvoya en me disant : d 11 
n'eut pas été généreux à moi de te tuer. » 

Et Karib conclut : Celui-là de tous mes adversaires 
est le plus brave et le plus généreux. 

Dans une autre version il est dit que Moukl^adem — 
c'est le nom du prolecteur des trois jouvencelles, — 
s'étant mis à la poursuite de son adversaire, le désar- 
çonna. (I — Me voici, dit alors Karib. obligé de com- 
battre à pied. Choisis : ou nous nous battrons h lépée 
jusqu'à ce que le plus faible périsse, ou nous lutterons, 
et celui qui aura le dessus dictera à l'autre sa loi, ou 
bien nous nous réconcilierons. » Ils firent la paix et 
plus jamais ne se combattirent (\). )i 

Il Y eut en effet entre les preux d'Arabie des pactes 
ou fraternités d'armes assez semblables à celles qui 
unissaient Du Guesclin et Clisson, Bassompierre et 
Schomberg... (ai Nous croyons inutile de nous étendre 
sur ce point. 

Concluons donc : les Arabes eurent de fout temps 
le culte du cheval et des armes et ils surent, par une 
éducation sévère, des exercices journaliers, des soins 
intelligents et dévoués, porter l'art équestre et l'art de 
forger et de manier les armes à un degré voisin de la 
perfection. 

(i) Rannatt cl .\gani. t. N, i)p. ii'i et siiiv. 

(a) Voir Lacurno de Sainlc-Palaye, t. I, uoles p. 372 et suiv. 



LE CULTE DE L'HONNEUR 



De même qu'elle a pris plaisir à couronner les cimes 
neigeuses de ileurs rares, délicates et jolies, la nature 
semble avoir mis une certaine coquetterie à sortir, 
des sables arides de l'Arabie, une plante odorifé- 
rante qui donne les fleurs les plus enivrantes et les plus 
merveilleuses du monde ; Honneur est le nom de la 
plante, et ses fleurs s'appellent : Fidélité, Loyauté, 
Prouesse, Largesse et Courtoisie ! 

L'honneur fut implanté en Europe au Moyen-Age, 
et la terre de France lui étant particulièrement favora- 
ble, il s'y développa avec amour ; ses fleurs en couvri- 
rent le sol et la France devint dès lors u le Jardin de 
l'Honneur ». 

Au contraire de l'Arabie qui avait gardé jalousement 
pour elle seule et sa plante et ses fleurs, la France, 
s'élant enivrée au parfum de l'Honneur, voulut en 
faire profiter l'humanité entière. Elle prit à cœur de 
voir partout fleurir et s'épanouir les fleurs de l'Idéal, et, 
semeuse intrépide, elle se mit à parcourir le monde, 
tantôt pacifique et tantôt guerrière, pour semer à pleines 
mains la bonne graine. Et ainsi, par la plume ou par 
l'épée et toujours par l'exemple, elle poliça les peuples, 



aoO L\ TRADITION CIlliVAKEUESQL E DES ARABES 

les converlil au ciille du Viai et du Beau, duniia plus 
de digtiilé à l'espèce humaine cl fit de telle sorte que, 
partout uù de l'honneur éclùt, il y a de la France ! 

L'honneur des temps modernes, que Chateaubriand 
définit : «( Une vertu (pii consiste souvent à sacrifier les 
autres vertus, vertu qui peut trahir la prospérité, 
jamais le malheur; vertu implacable (juand elle se 
croit offensée, vertu égoïste et la plus noble des person- 
nalités ; vertu enfin qui se prête à elle-même serment 
et qui est sa propre fatalité, son propre destin >., est né 
delà fidélité du corps aristocratique à la personne du 
monarque, alors même que ce monarcpie était crimi- 
nel » ( i). Et Ilerder explique : « 11 est évident que le 
métier des armes dut dégénérer en une franche barba- 
rie, sitôt qu'il devint un droit héréditaire et que lo vrai 
et loyal chevalier fut dès son berceau un noble châte- 
lain. Des princes prévoyants, (pii nourrissaient auprès 
d'eux des gardes oisifs, s'appliquèrent à perfectionner 
l'institution et, pour la propre sécurité de leur cour, 
de leurs familles, de leurs domaines, ils cherchèrent à 
polir les mœurs et à cultiver l'esprit des vaillants 
pages. De là ces lois sévères contre tout acte de félonie 
ou de bassesse ; de là ces nobles devoirs : protection 
de l'opprimé, défense de l'honneur virginal, générosité 
envers ses ennemis, qui tous étaient faits pour préve- 
nir la violence des hommes d'armes et adoucir la 
rudesse de leurs penchants (i). » 

(i) Chateaubriand, Analyse raisonn^e de l'Histoire de France : 
Féodalilé, Chevalerie, elc , [)p. 8a et suiv. Voir également dans 
Servitude et Grandeur nùlilains les bfiles pages que consacra 
Alfred de Vigny à l'Honnriir. 

(a) Herder, t. III, p. /i30, traduction Quinel. 



LE CULTE DE L'IIO.NNELR 207 

D'où il faut conclure i" que le culte de l'honneur ne 
paraît en Europe qu'au Moven-Age seulement, a" qu'il 
est alors l'apanage exclusif d'une caste, corps aristocra- 
tique, seigneurs féodaux ou chevaliers, 3" qu'il se pré- 
sente tout d'abord comme une mesure de sûreté et de 
garantie contre la brutalité des guerriers avant que de 
pénétrer les mœurs et de devenir le mobile des actions 
chevaleresques. 

En revanche, l'honneur semble le premier né de la 
Société Arabe. 11 est le bien commun, la propriété, la 
religion de tous, sans distinction de classe ni de caste. 
Aussi loin que l'on peut remonter dans l'histoire des 
Arabes, on trouve l'honneur inspirant et alimentant 
leur éloquence, dirigeant et régentant leur conduite, 
source féconde de leurs gestes héroïques. Comme ils 
menaient tous la même existence, fière, besogneuse et 
belliqueuse, qu'ils ne reconnaissaient aucune autorité 
de prince, de loi ou de gouvernement, les u hommes 
les plus libres de la terre » devaient naturellement 
s'entendre pour circonscrire et délimiter les dangers 
auxquels les exposait leur vie aventureuse. L'analogie 
de situation créa l'analogie de sentiments, et tous con- 
vinrent tacitement qu'il fallait respecter la femme, 
l'hôte, le voisin, l'opprimé, parce qu'il était de l'inté- 
rêt de chacun qu'on ne molestât ni lui ni les siens 
sans défense. D'où le mépris universel pour tout acte 
de félonie, de lâcheté et de bassesse. Ainsi de temps 
immémorial, de par le caractère de la contrée et de ses 
habitants, la Société Arabe se trouva reposer sur de 
simples engagements, n'eut d'autre loi qu'une parole, 
et parmi la diversité des croyances et la multiplicité 
des tribus qu'un drapeau et qu'un culte : l'Honneur! 



ao8 L.\ TUADlTlOiN CIIEVALEl\ESQUE DES AHABES 

Ce culte cul tout un peu[)lc ilc lidèles et de martyrs. 
Parmi eux l'orgueil qui s'attache à la possession des 
perfections viriles étant sans cesse en jeu, leur « per- 
fectibilité I) s'en trouva auginciilce, rehaussée. Ce ne 
fut pas assez de respecter toutes les faiblesses — ils 
s'en constituèrent les défenseurs farouches et gra- 
tuits. Ce n'était pas assez d'être hospitalier — ils se 
dépouillèrent, se ruinèrent, se privèrent du strict 
nécessaire pour ne refuser jamais, pour donner encore 
et davantage. Ce degré atteint, ils le franchirent. Impa- 
tients de proléger et d'accueillir, trouvant le temps 
long à attendre un fugitif ou un hôte, les nomades 
devinrent tout naturellement des chevaliers errants. Ils 
allèrent au devant de l'infortune et se mirent en quèle 
de malheureux, à secourir. Ils eurent réellement la 
monomanie de l'honneur. 

.\ttirés par la perfection comme le fer par un 
aimant, ou comme l'aimant par le pôle, voulant y par- 
venir malgré tout, ils réussirent du moins à nous don- 
ner de nobles leçons et de sublimes exemples de 
désintéressement, de loyauté, de générosité, de gran- 
deur d'âme. Dans l'arène des vertus viriles, préten- 
dant tous à la première place, souvent il leur advint 
d'atteindre au divin. iNous n'essaierons pas d'égrener 
sur un rosaire la liste de ces vertus, nous risquerions 
de lasser la patience du lecteur. Nous ne parlerons pas 
de leur courage ni de leur bravoure — courage et bra- 
voure étaient parmi eux monnaie de billon. Nous ne 
traiterons pas davantage de leur religion de la ven- 
geance, qui fut peut-être le sentiment le plus profond 
de l'àme arabe. Nous négligerons même à regret la 
fleur exquise et précieuse entre toutes, du point d'hon- 



LE Cl LIE DE L'IIO.N>ELR 



209 



neur, appréciation délicate des olTenses (1;. qui leur 
faisait sacrifier la \'.o, les biens, la tribu même, pour 
laver une tache à l'honneur. Sentiment admirable qui 
fit du poète Chanfara une bote fauve qui ne consentit 
à reposer dans la mort qu'après avoir lue cent hommes 
de Béni Selleman, à cause d'un soufllet que lui avait 
applique une fillette de Béni Selleman. Sentiment 
admirable « qui fit en i568 révolter tout l'Alpuzarra de 
Grenade et périr jo.ooo Maures pour venger un coup 
de bâton donné par Don Juan de Mendo/.a à Don Juan 
de Malec descendant des Aben Huraeya » (2). 

Nous nous contenterons donc, car il faut savoir se 
borner, de donner pour cadre aux vertus arabes les 
lois de la Chevalerie européenne. Cela aura le double 
avantage de ramasser notre sujet et de montrer que 
les Arabes cuilivaicnl les sentiments qu'on est convenu 
d'appeler chrétiens. 

Le Code de Chevalerie, qui n'a jamais été nette- 
ment formulé (3), peut être condensé en huit com- 
mandements, dont quatre sont d'ordre religieux et 
féodal et les autres d'ordre militaire et chevaleresque. 
Nous allons rappeler brièvement les premiers en leur 
opposant les textes coraniques correspondants. Nous 



1) Le point d'iionnenr qui est le raffinement de l'honneur... 
Lsl cette susceptibilité ombrageuse qui éloigne non seulement une 
lâcheté, une honte, mais l'idée de la plus légère hésitation en 
matière d'honneur et de courage ; qui repousse non seulement 
l'outrage, mais l'ombre d'une insulte... » (J.-J. Ampère, Mélanges 
d'histoire litti^roire et d<? lillérature, t. l, p. i86.) 

(3) S. de Sismondi, op. cit., t. I, p. aG8. 

(3) Gautier, La Chevalerie, p. 3i. 

i4 



sio LV TIlADiriON CHEVALERESQUE DES ARABES 

nous étendrons plus longuement sur les \eilus cheva- 
leresques édiclces par le code de Chevalerie. 

Le premier commandenient, qui [)eut être formulé 
delà façon suivante : « Tu croiras à tout ce (|u'ensei- 
gne l'Eglise et tu observeras tous ses commande- 
ments n, prescrit, en dehors de certains devoirs reli- 
gieux (obligation d'assister à la messe, fie se confes- 
ser, de communier avant (jue de se battre), celui de 
« mourir pour la foi et dans la foi ». 

Chevaliers en ce nionde-cy 
iNe peuvent vivre sans soucy : 
Ils doivent le peviple défendre 
Et leur sanc pour la foi espandre. 

(Eustachc Deschamps) (i). 

Ce devoir rempli — répandre son sang poin- la foi, 
— le guerrier était assuré d'être récompensé là-haut 
par la possession de « la gloire absolue » et par le par- 
fum des saintes fleurs du Paradis... 

De même on lit dans le Koran : « Ne dis pas que 
ceux qui ont été tués pour la cause de Dieu sont morts ; 
ils sont vivants et reçoivent leur nourriture des mains 
du Tout-Puissant (2). » 

Ailleurs le Prophète dit : « Inhumez les martyrs 
(ceux qui sont tombés sur le champ de bataille) comme 
ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et leur 
sang. Ne les lavez pas : leurs blessures au jour du juge- 
ment auront l'odeur du musc. » 

(i) Lacurne de .Siiinle-Palaye (noie sur la deuxième partie, 
p. m8). 
(a) Sourate, chap. il, vers. 149. 



LE CULTE DE L'HONNEUR an 

On voit que les deux religions musulmane et cliré- 
tienne sont d'accord pour considérer comme élus et 
martyrs, dignes des félicités célestes, ceux qui meurent 
pour la défense de leurs croyances, de leur Idéal. 

Rien de plus juste. 

Le deuxième commandement est : « ïu protégeras 
l'Eglise », en d'autres termes : ïu feras tout en ton 
pouvoir pour maintenir et fortifier la Chrétienté. 

De même on lit dans le Roran : « Annoncez à ceux 
qui entassent l'or et l'argent dans leurs coffres et qui 
refusent de l'employer au soutien de la foi, qu'ils souf- 
friront d'horribles tourments ( i). » 

Et ailleurs : « Chargés ou légers, marchez à la guerre 
sainte et consacrez vos jours et vos richesses à la 
défense de la foi. II n'est point pour vous de sort plus 
glorieux (a). » 

Le troisième commandement est : « Tu feras aux 
Infidèles une guerre sans trêve ni merci. » 

On sait que ce commandement a été scrupuleuse- 
ment observé et qu'il fut appliqué à la lettre plusieurs 
siècles durant avec une ardeur et un fanatisme qui 
n'ont jamais été dépassés. « Tous nos romans, remar- 
que Gautier, ne sont à vrai dire que le récit de celte 
grande et formidable lutte (3 ) », et les deux vers qui, 
d'après l'auteur de la Chevalerie, rendent le mioux la 
physionomie des chevaliers chrétiens et sont les plus 



(0 Koran, ch. IX, vers. 3i. 
(a) Sourate, chap. IX, v. iii. 
(3) Gautier, p. 71- 



aia L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

ressemblants de tons leurs porltails, sornicnl les sui- 
vants : 

« Ils se coinbatlenl as Turcs moult volontiers 
El souvent sont dans leur sanc Ijaplisié. » 

La mort elle-même n'apaise pas la haine de ces 
farouches guerriers, et les délices du ciel semblent 
impuissantes à les retenir quand il s'agit de batailler 
contre les païens : 

u Si nous étions en Paradis couchés, disent-ils, nous 
en redescendrions pour combattre les Sarrazins ^i). » 

Ils en seraient redescendus aussi volontiers pour 
combattre les Albigeois... 

Nous devons reconnaître que les Musulmans, au 
moins du temps de leur prospérité et de leur toute- 
puissance, témoignèrent au dehors comme au dedans 
d'un i)lus large esprit de tolérance. Au dehors, ils ne 
procédèrent jamais à ces exactions exagérées, à ces 
conversions forcées dont l'iiistoire des Croisades, les 
guerres d'Espagne et la chute de Grenade iburnissent 
de nombreux exemples. La loi coranique exige, eneiîet, 
de faire aux peuples qu'on se propose d'attaquer une 
sommation préliminaire à tout acte d'hostilité. « Invite- 
les, dit le Prophète, à la \oix de tun Seigneur avec 
sagesse et tâche de les convaincre par des exhortations 
douces et persuasives. Dieu connaît mieux que per- 
sonne celui qui s'est fourvoyé de la bonne voie(a). » 
Voici du reste le texte de la harangue qu'adressa le 
Kalife Abou Bakr aux soldats d'Ou(.ama partant pour 

(i) Gaulior, p. 71. 

(2) Koran, ch. Il, vers. aô;. 



LE CULTE DE L 1I0^^EUR ai3 

la conquête de Li Syrie, l'année même de la mort de 
Mahomet (,G32), c'est-à-dire au plus fort de l'enthou- 
siasme religieux des Arabes : 

« Combattez bravement et loyalement, leur dit-il, 
n'ayez pas de perfidie envers vos ennemis; ne mutilez 
pas les vaincus, ne tuez ni les vieillards, ni les enfants, 
ni les femmes ; ne détruisez pas les palmiers, ne brûlez 
pas les moissons, ne coupez pas les arbres fruitiers, 
n'égorgez pas le bétail, à l'exception de ce qu'il faudra 
pour votre nourriture. Vous trouverez sur votre route 
des hommes vivant dans la solitude et la méditation, 
voués à l'adoration du Seigneur ; ne leur faites pas de 
mal (i). 1) Ces hommes vivant dans la solitude c'étaient 
des ermites et des anachorètes, des religieux chrétiens... 

Le j)ays une fois conquis, on laissait aux habitants 
leur religion, leurs moeurs et même leur système admi- 
nistratif. On ne les astreignait somme toute qu'a\] [)aie- 
ment d'un tribut sensiblement inférieur, la plupart du 
temps, au montant des impôts perçus par le gouverne- 
ment précédent. D'ailleurs une tradition constante 
enseigne le respect des droits des « Zimmis » (chrétiens 
et juifs) : u Us ont, dit la tradition, les mêmes droits 
que nous; les mêmes devoirs leur incombent (2) », et 
encore : « Qui fait du mal à un Zimmi est indigne de 
l'Islam (3). » C'est donc avec raison que Fauriel a pu 
dire : u L'Histoire n'offre point d'exemple de persécu- 
tions ou d'injustices exclusivement dirigées contre les 



(i) Caussin do Pcrceval, Essais sur l'histoire des Arabes, t. III, 
p. 3'i3. 

(3) et (3) Cheikh Mohammed Âbdou : Al Islam wal noussranioh. 
Le Caire, p. 74. 



ai4 l-.V TUADlTlOiN GHEVALEIŒSQUE DES ARABES 

vaincus, et lous lea chefs célébrés pour leur équité pro- 
tégèieul indistinctement tous leurs gouvernés (i). » 

Le (juatriènie conirnandement peut être roiinuié 
ainsi : u Tu t'acquitteras de tes devoirs féodaux », c'est- 
à-dire que le clievalier devait accomplir scru{)ulouse- 
ment toutes les obligations féodales qui lui incom- 
baient et particulièrement celle de fidélité à son suze- 
rain. 

L'Islam de son côté recommande « d'obéir à ceux 
qui commandent », mais non pas aveuglément. Ln 
hadill» rapporté par Boukhari et Mouslem dit : u Point 
d obéissance pour la désobéissance du Créateur (3). » 

Et on lit dans El Mawardi : « Il est de votre devoir 
d'écouter lous ceux qui vous commandent, et de leur 
obéir, tant qu'ils ne vous ordonnent pas de faire quel- 
que chose que Dieu désapprouve. S'ils l'ordonnent, il 
n'y a plus à écouter, ni à obéir (3). x 

il est intéressant de remarquer, ici, que le souverain 
ou Khalife n'a pas de pouvoir religieux à proprement 



'i) Fauriel, Histoire de ln Gaule Méridionale, t. III, p. fig. 

(a) Un manifeste du Chérif de la Mecque porte textuellement : 
« 11 n'est pas dû d'obéissance par uue créature contre la loi du 
Créateur (Temjjs, lu novembre 191G). 11 n'y a pas du reste do pou- 
voir religieux à proprement parler dans l'Islam. Chacun est libre 
d'interpréter comme il l'entend les textes sacrés. Les Oulémas 
•ont seulement considérés comme « plus savants » et leur inter- 
prétation de la loi plus proche de la vérité. C'est en ce sens qu'il 
faut comprendre le mot du Prophète : << la religion est dans le 
conseil », rappelé par les Oulémas du Caire, dans leur manifeste 
aux Egyptiens pour leur conseiller la tranquillité pendant la 
guerre (journaux d'Egypte, y novemijrc 191 'i)- 

(3) Al Mawardi, t. il, pp. iCi et suiv. 

.\1 .\likam as bout taniyya, traduction Oslrorog. 



LE CULTE DE LMIOiNNEUR ai6 

parler. En [)rincij)e il est nommé par le peuple ou par 
l'Assemblée qui représente le peuple; il tient ses droits, 
non de Dieu, mais du peuple qui peut le renverser s'il 
va à rencontre des principes de justice et d'humanité 
édictés par le Koran. Ses pouvoirs sont civils et non 
religieux. Il n'est pas infaillible. Le droit qu'il a d'in- 
terpréter les textes sacrés, il le partage avec le plus 
humble de ses sujets. N'a-t-on pas vu le Sultan Salah-el- 
Dine en procès avec un de ses sujets comparaître en 
personne devant le Kadi?... Il gagna son procès et fît 
don à son adversaire de l'objet conteste (Boha-eddin). 

Les quatre derniers commandements du Code de 
Chevalerie comprennent les quatre vertus fondamenta- 
les de la Chevalerie; savoir : la Bravoure (tu ne recu- 
leras pas devant l'ennemi); la Fidélité à la parole don- 
née (tu ne mentiras pas et seras fidèle à la parole don- 
née) ; la Générosité (tu seras libéral et feras largesse à 
tousj ; la Défense du faible (tu auras le respect de toutes 
les faiblesses et t'en constitueras le défenseur). Nous 
allons les étudier séparément. 



LA BRAVOURE 



Nous ne parlerons pas de celle verlii que les Fram.ais 
ont démonétisée. Quand la bravoure devient commune 
à tout un peuple, au point de ct>nslilucr sa fa(;on de 
vivre ordinaire et non plus accidentelle, on éprouve 
une certaine pudeur à rappeler les hauts faits des pala- 
dins de jadis. 

Les héros de cape et d'épée de l'anti piité — et l'an- 
tiquité s'étend jusqu'au mois d'août i(j\[\ — semblaient 
jusque-là comme des phares lumineux dans la nuit des 
temps ; ils ne sont plus aux jours que nous vivons que 
de faibles et vacillants lumigiions : La lumière jaillie 
du cœur de la France, en actions héroùjues, a rendu 
pâles et ternes les actions d'éclat les plus brillantes du 
passé. La bravoure présente qui se déroule à nos yeux, 
comme un fleuve magnifique, a entraîné, emporté, 
submergé toutes les vaillances des légendes. KUe 
devient elle-même légende, et il ne reste plus aux 
braves de jadis (ju'un refuge et qu'un abri contre l'ou- 
bli : la stèle taillée dans le verbe que leur dressa l'en- 
thousiasme des grands poètes. 



LA FIDÉLITÉ A LA PAROLE DONNÉE 



Sur le mont Sinaï, le Seigneur avait dit à Moïse : <.■■ Tu 
ne nienliras pas. » Le Code de Chevalerie ajoute à l'u- 
sage du chevalier : u'Tu seras fidèle à la parole. » 

La fidélité à la parole donnée est une vertu essentiel- 
lement chevaleresque — nous dirons même qu'elle est 
la plus essentielle de toutes les vertus chevaleresques, 
car elle les explique toutes. Elle est avec la frnncliise la 
conséquence de la force et du courage : c'est parce 
qu'on est fort et sans crainte que l'on est franc, et c'est 
parce qu'on est brave et courageux que l'on a le cou- 
rage de ses opinions et celui de les soutenir, au besoin 
les armes à la main : 

« Tout homme de courage est homme de parole. » (i) 

Etre fidèle à sa parole, c'est le plus souvent aller à 
rencontre de ses intérêts. 11 n'y a pas de mérite à obser- 
ver un engagement qui nous profile. La fidélité à la 
parole donnée suppose donc le désintéressement; plus 
encore, elle comporte une attitude et des gestes con- 
traires à ses propres intérêts, favorables et profitables à 

(i) Corneille, Le Menteur, Acte 111. 



aiS L\ TUADITION CIll' VALKUESQUE DES ARABES 

ceux d'aiilrui. Courage, désinléressenienl, esprit de 
sacrifice, ne sont-ce pas là les bases de la Chevalerie ? 
La notion du respect de la parole donnée marque la fin 
de la barbarie et l'aurore de la ci\ilisation. La force 
brutale cesse d'être le droit et la loi, l'intérêt cosse d'ê- 
tre le mobile cl le guide unique des actions des hom- 
nus. Du jour oii l'on a pu se reposer sur une promesse, 
on put s'adonner sans crainte aux travaux de la paix, 
puisqu'on était assuré que l'intérêt à garder sa parole 
primait et surpassait tous les autres intérêts. Ainsi la vie 
des peuples comme celle des individus linit par repo- 
ser presque entièrement sur la foi. On fait confiance cl 
créance à une parole, à une signature, à un engage- 
ment, à un traité librement consentis. Du moment 
qu' u on a donné sa parole » — et l'expression marque 
bien une tradition elTective, — on a donné dans le même 
temps l'objet promis. On n'est plus libre de revenir sur 
sa parole, de la reprendre, de l'amputer ou de la discu- 
ter — elle est un fait acquis. Elle appartient irrévoca- 
blement au passé, quoique .son exécution doi\e dépen- 
dre de circonstances à venir. Et cette fidélité à la parole 
donnée fut jugée tellement belle et bonne et féconde en 
résultats heureux, qu'on l'cleva à la hauteur d'imc reli- 
gion. Les individus comme les nations qui manquent à 
la « religion de la parole » commettent un sacrilège et 
encourent le mépris des hommes et la malédiction de 
Dieu. Toute félonie porte en elle son châtiment et l'on 
est souvent puni par oii l'on a péché. 

Les Arabes ont apprécié la franchise à sa juste 
valeur. Ils la confondent avec la bonté. Aimant la 
vérité dans les propos, ils ont étendu le terme véridi- 
que à tout ce qui est bon. Tour eux « un homme véri- 



LE CULTE DE LIiONrsEUR aig 

diqiie » ne signifie pas seulement un homme franc et 
sincère, cette expression s'entend d'une façon plus 
générale et désigne un homme excellent sous tous les 
rapports. De même on dit : une Hoïïe véridique, un 
vin véridique, pour dire une bonne étoile, un bon 
vin... Le mot véridique est en arabe synonyme de bon. 
Et cela juge im peuple pour qui le Vrai et le Bien ne 
font qu'un. 

Ils ne connaissaient pas le mensonge — le mensonge 
est le recours du lâche, et les Arabes étaient de fiers 
guerriers. En revanche, ils avaient tous le culte de la 
parole (i). C'était, avant l'Islam, leur religion natio- 
nale. Tribus chrétiennes, juives ou païennes, toutes 
avaient une croyance commune, une foi commune — 
celle de la parole. Dans ce pays de nomades et de 
hardis cavaliers — où tout gouvernement faisait 
défaut, où n'existaient ni tribunaux, ni gendarmes, — 
la parole donnée remplaçait avantageusement les 
codes, les huissiers, et tout l'attirail de la justice 
moderne. 

Représentez-vous ces tribus en guerre perpétuelle les 
unes contre les autres, ces clievaliers errants toujours 
à laffùt d'un coup de main, en quête de razzias ou de 
vengeances à assouvir ; à peine le premier croissant du 
mois de trêve s'est-il levé, que la guerre cesse comme 
par enchantement : les troupeaux peuvent paître sans 
surveillance, les marchandises peuvent voyager sans 
risques ; il n'est plus de crainte pour les hommes, ni 
pour les bêles, ni pour les choses. Les épées indiennes 



(i) « Il n'y a point de peuples plus religieux observateurs 
des serments, que les Arabes. » (Hérodote, III, 8.) 



aao L.V rUADlilO.N CIIKN ALKUKSQL E DKS AUAIiES 

sont renlrocs dans le fouiroan, les haines ponr nn 
temps sont refoulées dans le plus pioloiid des cœurs. 
On peut traverser sans dommage le pays ou même le 
champ do son pire ennemi, on [)eul se rencontrer facf 
à face impunément avec le (ils de sa victime, créan- 
cier farouche de voire sang : la parole donnée est au 
désert la plus sûre des sauvegardes ! Dans les réunions 
pubrKjues, pèlerinages de la Mekke, foire d'Okaz, de 
Honaïn, de Dzou el Madjaz près d'Arafat, il faut écou- 
ter im{)assible chanter la louange de la tribu rivale, 
vanter les exploits de son vainqueur. Il faut accueillir 
froidement les allusions blessantes, recevoir en pleine 
poitrine et sans sourciller les flèches acérées des 
poètes : nulle injure, nulle menace, nul geste hostile ou 
inélégant ; mais une atliludc digne, une politesse hau- 
taine de grand seigneur qui sait qu' « un jour est pour 
nous et un jour contre nous », el (pi'il aura bienlôt sa 
revanche. 

Quelle maîtrise de soi cela ne suppose pas, quelle 
grandeur d'àme, quelle lierlé, quelle beauté morale et 
aussi quelle majesté dans ce seid mot : El wafa, la foi 
— le respect de la [)arole donnée ! 

Dans la Chanson de Jérusalem, le sarrazin C.ornuma- 
rant a donné sa parole aux chrétiens que les trêves 
dureraient trois jours et, contrairement à tous ses inté- 
rêts, demeure fidèle à sa promesse. Le poêle met dans 
sa bouche ces nobles paroles. 

Ma foi eu ai picvi 

Miex voiroie cslrc mors cjuc elle fusl ijientie(i). 

(i) Jérusalem, v. 5yi3 et ôgiG (^voir Gautier, p. 8i). 



LE CULTE DE L'HONNEUR aai 

Est- il plus sensible hommage que celui rendu par 
l'ennemi ? Est-il plus décisif témoignage de la loyauté 
des Arabes que celui fourni par les fanatiques guer- 
riers du Moyen-Age pmir qtii la vertu ne pouvait être 
que chrétienne? Mais remontons à la source; pui- 
sons à même le grand Jîeuve de la fidélité arabe quel- 
(|ues exemples et quelques leçons. Le trait rapporté par 
la Chanson de Jérusalem, que nous venons de rappe- 
ler, n'était-il pas une leçon à l'adresse de certains guer- 
riers (( toujours aussi disposés à la paix qu'à la guerre, 
pourvu qu'ils espérassent y gagner »? (i) Et ne vit-on 
pas pendant les Croisades des prêtres relever de leur 
serment de preux chevaliers « parce que ces serments 
étaient sans valeur, ayant été faits h des Infidèles » ? (2) 

Pour ne pas multiplier les citations à l'infini, nous 
les choisirons de manière à permettre au lecteur d'em- 
brasser d'un coup d'œil le champ immense de la fidélité 
arabe. Nous lui présenterons tour à tour un exemple 
de la fidélité d'un homme à sa parole, un autre de la 
fidélité à la parole donnée à son hôte...; les autres 
titres suivront. 

1° F^iDÉMTÉ A LA PAROLE DONNÉE. — Hauzalali ben 
Abi Afîra, condamné à mort par un caprice du roi El 
Noman (082 à 60^), demanda la grâce de s'en retourner 



(i) Augustin Thierry, Conquête de l'Anglerre par les Normands, 
t. m. pp. S82 et 287. 

Voir la conduite d'Henri VI d'Allemagne avec Richard Cœur 
de Lion : la conduite de Cœur de Lii)u avec le comte d'Auvergne ; 
la conduite de Cœur de Lion avec Philippe-Auguste (même 
ouvrage que ci-dessus, t. IV, pp. 5C et 07, Si et 85, 28 et 29). 

(a) Stanley Lane Poolc, Saladin Ihe fall of the Kingdom of Jéru- 
salem, p. 225, etc., etc. 



aaa L.\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

près (les siens pour mettre ses affaiies on ordre et prit 
l'engagement de revenir ou bout d'une année. Mais il 
lui fallait un garant (]ui répondît sur sa vie do l'exc''- 
cution de cet engagement. In courtisan d'Fd ^'oman, 
du nom de Cliarik bon Amran. s'offrit. 11 mit sa main 
dans la main dllanzalah cl dit au roi : d Ma vie 
répond de la sienne », et llanzalab fut relAché. 

Le dernier jour de grâce s'ctant Ie\é, on s'empara de 
Cbarik, on le ligota, on le décapitait... quand Ibmzalah 
parut. 11 apportait sa tête au bourreau. El Noman, ému, 
demande à Hanzalah : « Qu'est-ce qui t'amène, alors 
que tu avais réussi à détourner de toi la mort? » Et 
Hanzalab répond simplement : « La fidélité A la parole 
donnée. » 

3" La FIURLITÉ A LA PAROLF: DONNÉE A SON HÔTE. — 

Abandonné de ses partisans, le prince poète .\mrou el 
Quais parcourait les tribus pour chercher aide et assis- 
tance contre El Monzer, le meurtrier de son père. Il 
arriva jusqu'à la forteresse d'El Ablak, où il f\it cordia- 
lement reçu par El Samaoual. Puis avant résolu d'aller 
à Constantinople faire appel à l'empereur, il confia à El 
Samaoual ses richesses et ses cuirasses (qui étaient au 
nombre de cent). Amrou cl Quais étant mort, le roi 
El Hareth le Gassanide alla demandera El Samaoual de 
lui livrer le dépôt qui lui avait été confié. El Samaoual 
refuse. El Hareth qui s'était emparé du fils d'El Sa- 
maoual menace de tuer l'enfant. A quoi El Samaoual 
répond : (( Fais ce qui te plaît. Si d'autres sont félons, 
moi je suis loyal, je ne saurai trahir ma parole. » El 
Hareth égorgea l'enfant sous les yeux de son père, 
mais il dut lever le siège d'El Ablak l'imprenable. 



LE CULTE DE L'HONNEUR aaS 

3" FlDÉMTÉ DE TOUTE IJNR TRIBU A. LA PAROLK DONNEE 

PAU l'un des siens, — Celte année-là (vers (ioo) l'eau du 
ciel n'étant pas tombée, la contrée de Madar fut frap- 
pée de stérilité et ses habitants furent jetés dans la 
désolation. Lors les Béni ïemim, s'étant réunis en con- 
seil, décidèrent de demander au roi de Perse l'autorisa- 
tion de descendre dans les plaines fertiles d'Irak. Ils 
déléguèrent à cet effet, près de kesra Parwiz, Ilabjib el 
Gohd : « Es-tu le Sayyed des Arabes? demanda-t-oa à 
Hadjib avant de l'introduire près du monarque ? — 
Non, répond-il, je ne suis ni le Sayyed des Arabes, ni 
celui de Madar, je ne suis même pas le chef de ma 
famille. » Nonobstant, audience lui fut accordée. 

(( Qui es-tu ? lui demanda le roi. — Je suis le Sayyed 
des Arabes. — Ne m'avais-tu pas fait dire que tu n'éfciis 
rien de cela, pas même Tainé et le chef de ta famille? 
— Cela était exact, répondit Hadjib, avant que je 
n'eusse l'honneur de comparaître devant toi. Mais 
maintenant à quoi ne puis-je pas prétendre ? » Kesra 
se dandina de satisfaction. Il écouta la requête de Had- 
jib et, ayant réfléchi, il dit : u Vous autres, Arabes, 
vous êtes des })illards ; si j'accède à ta demande, tels 
que je vous connais, vous mettrez le pays à feu el à 
sang. Qui donc me répondra de votre conduite ? — 
Moi. — Et qui me répondra de toi ? — Mon arc que 
voilà. Je te le laisse en gage (i). » Les courtisans autour 

(i) Quand l'Arabe s'engageait, il promettait sinaplement ou bien 
il remettait son arc au créancier (V. p. 192). Plus tard les Arabes 
contractèrent à leur tour l'habitude de faire des serments et de 
prendre les dieux à témoin ; leur formule suprême et la plus 
sacrée fut dès lors : « J'en jure sur l'honneur des Arabes. » (Voir 
traduction de VIliade, par Boustany, note page 778.) 



aa'i L\ TR\DIT10.\ CllK N'VLIîRKSQUE DES ARABES 

du roi s'amusaient. « Est-ce ce morceau de bois, imn- 
miiraient-ils onlre eux, (jni va nous garantir contre les 
mœurs abominables de ces barbares? » Mais Kesra 
dit : Il Les Arabes ne trahissent pas la foi jurée. J'ac- 
corde à la tribu la faveur que tu m'as demandée, et je 
garde ton arc en garantie de la {)arolc que tu m'as 
donnée. •) 

L'année suivante, les Bcni ïeniim rctouriu'-rent à 
leur pâturages, lladjib était mort, son (ils Olaarid alla 
se présenter devant le roi ds Perse et réclama son arc. 

« Tu n'es pas, lui dit Kesra, tu n'es pas la personne 
qui m'a remis l'arc. — Si fait, dit Otaarid, je suis le 
fils et l'héritier de lladjib. Sa tribu lui a été fidèle, et 
lui a été fidèle au roi : nous n'avons point dérobé, nous 
n'avons commis aucun dégàl, aucune violence sur les 
bords de l'Euphrate. Hends-moi donc l'arc de mon 
père, cet art gage de notre foi, sans lequel je ne puis 
reparaître dans ma tribu. » 

Et Resta fit remettre à Olaarid, en même temps que 
l'arc de lladjib, des vêlements d'honneur et des j)ré- 
sents. 

4'^ Une tuibu livri; bataille rota i aibe respecter 
LA PAROLE DE l'u> DES SIENS. — El Noman, roi tribu- 
taire de Ilira, ayant encouru la disgrâce de son suze- 
rain Kesra ParAviz et craignant pour sa vie et pour ses 
biens, alla chercher refuge près de Massoud, un des 
chefs de Béni Chayban, branche de la tribu de Bacr. 
Ilani reçut avec déférence le monarque déchu : « Tu 
es mon hôte, lui dit-il, el je te défendrai comme je 
défends mes femmes, mes enfants et moi-même. Nous 
combattrons pour toi jusqu'à la mort; mais cela ne 



LE CULTE DE L'HONNEUR 2a5 

servira de rien, car nous succomberons tous ensemble. 
S'il m'est permis de te donner un conseil, je te dirai 
d'aller plutôt trouver le roi et de remettre ta personne 
entre ses mains. S'il te pardonne, lu continues à régner; 
s'il ordonne ta mort, tu auras une fin glorieuse, digne 
de toi. — Mais, ajouta ^'oman, que deviendront alors 
ma femme et mes fdles ? — Elles sont sous ma sauve- 
garde, dit Ilani, personne ne pourra porter la main sur 
elles avant d'avoir enlevé mes propres fdles. — Eh 
bien! dit .\oman,(ton conseil est judicieux, je vais le 
suivre. » 

Arrivé à la cour de Perse, le roi de Hira fut livré 
aux éléphants, et Kesra Parwis, ayant appris que 
Noman avait confié à Ilani ben Massoud ses trésors et 
ses armes, dépêcha à Hani un message ainsi conçu : 
c( Piemets-moi le dépôt que t'avait confié mon agent 
Noman. Tu m'éviteras ainsi la peine d'envoyer contre 
toi et ta tribu des troupes qui tueraient les hommes 
et emmèneraient en captivité les femmes et les 
enfants. » 

Hani répondit : c De deux choses l'une : ou le rap- 
port qu'on t'a fait est faux et je ne saurais encourir ta 
colère pour un fait inventé par mes ennemis pour me 
perdre, ou il est exact et je ne saurais sans forfaire à 
l'honneur remettre à un autre qu'au propriétaire ou à 
ses ayant droits un dépôt qui m'a été confié. » 

Kesra mit à exécution sa menace. Il envoya des 
troupes nombreuses avec ordre d de saisir les trésors 
de Noman, de tuer les hommes et d'emmener en capti- 
vité les femmes et les enfants ». Mais la tribu de Bacr 
se dressa contre l'ennemi. Elle tenait à honneur de 
faire respecter la parole de l'un de ses chefs. Elle infli- 



aafi I A TRADITION CJIl- VAl.ERESQUE DES ARABES 

gea dans les plaines de Dhou-Car nîi V> nne sanglante 
dt'^faile aux troupes du roi de Perse. Ainsi fut respectée 
la parole de Ilani, ainsi furent sauvôs la femme, les 
filles, les armes et les trésors de Noman hen el Monzir, 
roi de (lira. 



5" FlDCLlTÉ A LA. PAHOLE I'I.?iDANr IN ni EL. — El 

Harith ben Tzalim, ayant entendu dire cjne le roi de 
Hedjas, Amrou ben el Annabat, avait mis en doute sa 
valeur et son courage, s'en fut juscju'à la tour il'Amrou 
et lui cria : « roi ! un de tes protégés dans le désarroi 
t'appelle! Prends tes armes et viens à mon secours! » 
Le roi étant sorti, Ilaritb jeta le masque qui lui cou- 
vrait le visage et dit : « Je suis El Harith ben Tzalim et 
je viens t'administrer la preuve de ma vaillance. » Ils se 
mesurèrent une partie de la nuit et Amrou craignant 
d'avoir finalement le dessous dit : « Je suis vieux, et 
j'ai peur que le sommeil ne me gagne. Ne voudrais-tn 
pas remettre la partie à demain? — Et qui me garantit 
demain? répondit El Harith; plutôt achevons ce que 
nous avons commencé. L'un de nous deux, cette nuit, 
doit reposer ici même, éternellement, n Ils continuè- 
rent de se battre un moment, puis Amrou ayant laissé 
tomber sa lance dit : « Ne t'avais-je pas prévenu que le 
sommeil finirait par m'accabler? Voilà ma lance par 
terre, arrêtons donc le combat, qiiitle à le reprendre 
dès l'aurore. — Je n'en ferai rien. — Du moins laisse- 
moi ramasser ma lance. — Hamasse-la. — Je crains 
que tu ne nie frap[)cs tandis que je la ramasserai. — 
rs'on, sur l'honneur de mon père Tzalim, je jure de ne 
pas te toucher tant (jne lu n'auras pas la lance en main. 



LE CULTE DE L^IONNEUR 337 

— Et moi, je jure sur l'honneur d'Annabat de ne pas 
ramasser ma lance et de ne plus te combattre (i). » 

Esclave de sa parole, Ilarith retourna dans sa tribu, 
laissant la vie sauve à son insulleur. 

6° Restf-ct de la parole au plus fort de la mklék. 

— La guerre de Baçouss entre les tribus de liacr et de 
Taglab, dont nous avons indiqué plus haut l'origine, 
compte cinq journées ou batailles restées fameuses 
dans les Annales guerrières des Arabes. L'une de 
ces journées, celle de Kidha, en l\^b, nous offre un 
précieux exemple de la fidélité à la parole donnée. 
« Bodjayr, fils d'El Harith ben Obad. ayant été tué par 
Mohalhil qui poursuivait sur les Bacrites une vengeance 
implacable pour le meurtre de son frère Kolaïh, Harith 
pensa que Mohalhil considérerait le meurtre de Bodjayr 
comme une compensation suffisante de celui de Kolaïb 
et que la guerre entre les deux tribus sœurs prendrait 
fin de la sorte. Aussi quand on lui avait appris la nou- 
velle de la mort de son fils, Harith, mettant au-dessus 
de l'amour paternel l'amour de la paix et celui de son 
pays, s'était-il écrié : « Bénie soit la victime qui réta- 
blit la paix entre les descendants de Wâ-il. » Mais il 
eut tôt fait de revenir de sa généreuse erreur. Mohalhil 
en effet, en frappant le jeune Bodjayr, avait dit : 
(( Vaille ta mort pour les courroies des sandales de 
Kolaïb ! » L'insulte s'ajoutant au meurtre mit le comble 
à la fureur d'El Harith. 11 monta sa jument Naama, se. 
mit en tète des forces de Bacr et marcha contre les 



(i) Agani, t. III, p. 7. 

Petit Agani, t. II, p. ua. Caussin de Percoval. t. II, p. 191. 



aa8 L\ TR.\DITION CHEVALERESQUE DFS ARABES 

Taglabites. 11 brûlait du désir de ttier de sa propre 
main l'insolent Mohalhil. 

La bataille lut ponliie pour les Taglabites. Mohalhil. 
cherchant à se sauver au milieu de la déroute des siens, 
est pris par Ilarith. Mais Harith ne connaissait pas pcr- 
sonnellenient le incurtiier de son (Us. 11 demanda à son 
prisonnier de le lui indiquer <( — et j'aurai la vie 
sauve? — Tu auras la vie sauve, accjuiesra Harith. — 
Sur ton honneur et sur l'honneur de ton père, précisa 
Mohalhil, tu me promets la vie et la liberté si je te 
montre Mohalhil? — Oui, je te le jure. — C'est moi- 
même. » 

Harith, esclave de sa parole, se contenta de lui cou- 
per une touffe de cheveux, pour bien montrer tpi'il l'a- 
vait eu sous la main et lui rendit sa liberté (i et 2). 

Nous avons rappelé ces nobles exemples sans les 
faire suivre d'aucun commentaire; ne parlent-ils pas 
d'eux-mêmes ? Puissent-ils servir d'enseignement 
(( aux civilisés du \\* siècle » pour qui (( les paroles 
sont des femelles et les écrits... des chiffons de 
papier ! » 



(i) Petit Atjaiii, t. II, p. 71. 

Caiissin de Perceval, t. II, p. a8î. 

(a) Dans des vers coiilidenliels écrits par le plus grand poète du 
V" siècle, Sidonius ApoUitiaris, à Bordeaux, on lit : n Ici nous 
voyons le Saxon aux yeux bleus, lui qu'aucune merveille n'é- 
lonno, craindre le sol où il marche, ici le vieux Sicambre tondu 
après une défaite laisse croître à nouveau ses cheveux. » (.Augus- 
tin Thierry, Lettres sur l'Histoire de France, p. 8.').) 

De même, dans les récils de Cooper et de Chateaubriand, on 
voit que les 8au\ages de ['.Amérique ont aussi [)our habitude de 
couper les cheveux aux guerriers qu'ils ont vaincus. 



LA GÉNÉR03ITÉ 



Le terme de libéralité employé par le code de Cheva- 
lerie dans le sens de faire largesse, est insuiïisant pour 
contenir la libéralité des Arabes; nous lui préférons le 
mot générosité, d'une interprétation plus large et qui 
peut comprendre tout ce ([u\ est d'un naturel noble, 
tout ce qui découle d'un cœur compatissant et géné- 
reux. Ainsi entendue, la générosité renferme : i" la 
libéralité ou disposition à donner, et que nous appelle- 
rons générosité de la main ; 2" la libéralité ou disposi- 
tion d'esprit digne d'un homme libre, autrement dit la 
tolérance, que nous appellerons la générosité de l'es- 
prit ; 3" le pardon des offenses et la courtoisie envers 
l'ennemi, que nous appellerons la générosité du cœur. 
Nous allons passer rapidement en revue les manifes- 
tations généreuses de la main, de l'esprit et du cœur 
des Arabes. 

I. — La GÉ^ÉROSIIÉ DE LA MAIN 

« Après un courage supérieur à toute prudence, 
dit Fauriel, la libéralité était la plus haute vertu du 
Chevalier. Peu importait la manière d'acquérir. Le sei- 



a3o I,V 1U\1)1110> CUKNALliUHSgUK DES ARAbES 

gneur Malaspina, accusé par le Iruiibadonr RaMiibautl 
de brigandage et de vul. se jiislilie ainsi : u Oui, par 
Dieu, Raymbaud, je convions que j'ai maintes lois 
enlevé l'avoir' d'uulrui, mais par ilésir tic doniici, et 
non pour richesse, ni pour trésor que je voulusse 
amasser. » Et les troubadours ne trouvaient jamais de 
termes assez forts pour recommander ou louer la libé- 
ralité dans les héros du Moyen-Age : u Dépensez lar- 
gement, recommande l'un d'eux à un damoiseau (jui 
aspire à être Chevalier, et ayez une belle habitation 
sans porte et sans clef. ]\ 'écoutez pas les méchants 
parleurs, et n'y mettez point un portier pour frapper 
du bâton ni écnyer ni serviteur, ni vagabond, ni jon- 
gleur qui veuillent entrer. » « Je tiens pour jeune (c'est- 
à-dire noble), dit Bertrand de Born, un baron (juand 
sa maison lui coûte beaucoup. Il est jeune quand il 
donne outre mesure, jeune quand il brûle l'arc et la 
flèche; mais vieux est tout baron qui ne met rien en 
gage et qui a du blé, du lard et du vin de reste; il est 
vieux s'il a un cheval que l'on puisse dire sien (i). » 

Les Arabes n'avaient pas besoin de ces recomman- 
dations véhémentes pour donner. 11 donnaient naturel- 
lement, d'instinct, par tradition, par compassion, par 
plaisir et aussi par désir de gloire et de bon renom. Ils 
n'avaient pas besoin davantage d'apprendre des poètes 
et des troubadours dans quelle mesure donner : ils 
donnaient sans mesure et outre mesure. Jamais ils ne 
calculaient. Leurs bienfaits n'étaient proportionnés ni 
à leur situation de forlun« — car ils allaient jusqu'à 



(i) Fauriel, histoire de la poésie provençale, t. I, pp. i(j3 et 494. 



LE CULTE DE L'IlÛiMNEUR aSi 

se priver dn strict nécessaire plutôt que d'avoir à refu- 
ser — . ni aux demandes dont ils étaient l'objet, 
car ils prétendaient que u le don devait être digne du 
donateur » sans tenir compte du degré de l'infortune à 
secourir. Ils ne dosaient pas leurs largesses ; l'étoile 
dont ils revêlaient le pauvre était ample assez pour 
l'habiller et lui permettre d'habiller plus pauvre que 
lui ; l'argent qu'ils confiaient à l'indigent le mettait à 
même de secourir de plus indigents. On dirait que 
tous les Arabes avaient déclaré la guerre à la pauvreté : 
les pauvres la dénonçaient aux riches, et les riches 
aussitôt se mettaient à sa poursuite, l'accablaient des 
flèches de leur générosité, la réduisaient à merci, la 
forçaient à dépouiller ses haillons, à se couvrir d'or et 
de soie et à substituer à son langage de haine et d'envie, 
des actions de grâces et des paroles de louanges. 

La libéralité chez eux comportait trois qualités 
essentielles et fondamentales : la célérité, la prodiga- 
lité et la discrétion. Ils ne devaient pas faire attendre le 
solliciteur, le remettre à plus tard, le payer de promes- 
ses. Les promesses n'étaient que nuages, et il importait 
de faire pleuvoir de suite « sur la terre aride du besoin 
la pluie bienfaisante de la générosité ». 

u On ôte du mérite au bienfait qu'on retarde (i). » 

Ils devaient donner avec prodigalité, et par là on 
entend moins la quantité ou le nombre que l'origine et 
la provenance du don. Donner du superflu, de ses ren- 
tes n'est pas mériloire. Le généreux est celui qui 

<i) Rotrou. 



a3a L.V TRADITION CIIEVALERHSQUK DES ARABES 

donne (( en se piivanl » de son capital, du strict néces- 
saire. Une anecdote expliquera mieux noire pensée. 

On deniamlait à Keyss Lcn Saad : i( .\s-lu jamais 
rencontré plus généreux (pic toi ? — Certainement 
oui, répondit-il, car donner quand on est comblé de 
biens ne mérite pas louange, le vrai mérite est de don- 
ner alors qu'on a peu. Je me rappelle, conlinua-t-il, 
qu'un jour, surpris par la pluie, je dus me réfugier, 
avec un mien ami, sous la tente d'un Arabe du désert. 
L'homme était absent. Sa femme nous (it le meilleur 
accueil. Elle nous souhaita la bienvenue avec grâce, 
puis, avant entendu dans le lointain le hennissement 
d'un cheval, elle se leva en disant : u Voilà enlin mon 
mari, o Elle fut au-devant de lui, et nous l'entendîmes 
qui lui disait : (( Le ciel nous a envoyé deux hôtes. » 
L'homme descendit de cheval, se dirigea vers un petit 
groupe de chameaux qui paissaient non loin de là, en 
choisit un, 1 égorgea, puis nous le ht servir. Le lende- 
main il en usa de môme, quoique nous n'ayons pres- 
que pas touché au chameau de la veille. Siu- la remar- 
que que nous lui en fîmes, il nous répondit qu' m il 
n'avait pas l'habitude de servir du réchauITé à ses 
hôtes ». La tempête continuant à sévir, nous fûmes 
obligés de demeurer plus longtemps que nous n'au- 
rions voulu chez cet homme aimable qui continuait à 
égorger chaque jour un chameau en notre honneur. 
Enfin, le temps s'étant éclairci, nous profitâmes de 
l'absence momentanée de notre hôle pour laisser dans 
un coin de la tente un sac de cent dinars d'or, et 
nous partîmes après avoir pris congé de la dame du 
lieu. 

« Nous étions depuis quelque temps en marche. 



LE CULTE DE L'IIONNEUK a35 

quand nous entendîmes une voix qui criait derrière 
nous : u Holà I Arrêtez, hommes indignes ! vous avez 
eu le front de me payer le prix de mon hospitalité ! « 
Puis nous ayant rejoints : « Reprenez, dit-il, reprenez 
votre sac, ou je vous transperce avec ma lance. » Et il 
eût exécuté sa menace, concluait Keyss en souriant, 
si nous n'avions eu le bon esprit d'obtempérer à son 
ordre. » 

La troisième qualité était la discrétion (i). Il est 
évident que celui qui donne ne doit pas se vanter de 
ses générosités — mais il est aussi évident que le devoir 
de celui qui reçoit est de célébrer les libéralités de son 
bienfaiteur : seul moyen du reste de témoigner de sa 
reconnaissance et de se libérer à peu de frais... 

Il cache ses bonnes œuvres et Dieu les révèle : 
Quoiqu'on la tienne cachée, une bonne œuvre finit 
toujours par être connue. 

Les poètes s'en chargeaient. Et ce fut de tous temps, 
entre poètes et hommes de bien, assaut de générosité. 
Ceux-là chantaient les largesses de ceux-ci, et ceux-ci 
payaient les louanges de ceux-là. A mesure que mon- 
tait le diapason des poètes, les gratifications s'en- 
ilaient en proportion. Cela explique certaines largesses 
fabuleuses et certaines poésies élogieuses et hyperboli- 
quement... ruineuses, dont l'histoire elles contes nous 
ont conservé le souvenir. 

Cependant les Arabes avaient trouvé, bien avant 



(i) Le Prophète a dit : « Cachez vos bonnes œuvres avec le 
même soin que vous mettez à cacher vos mauvaises actions. » 



a34 I.V TlWDrno.N CHEVALEKESQUE DES ARABES 

l'Islam et malgré leur souci de bonne renommôe. une 
façon anonyme de faire le bien. Ils avaient une caisse 
des pauvres, une espèce d'assistance pidjH^ue sans 
étiquette désobligeante, alimonti'e par le jeu. Le Maîssar 
— c'est le nom de leur jeu de hasard — se jouait avec 
neuf flèches semblables portant cljacune un nom. On 
les pla(;ait ilans un sac, et chaque joueur en tirait une. 
L'enjeu était un animal, généralement un chameau,, 
qu'on égorgeait et dont la chair était distribuée aux 
malheureux. On jouait donc au Maîssar, non seule- 
ment pour le plaisir de jouer, mais encore pour celui 
de nourrir les indigents. Là encore, on finissait par 
savoir le nom de celui qui n dans les années stériles se 
montrait un joueur infatigable », celui qui « ne laissait 
au sort que le choix de la victime, animal stérile ou 
mère féconde (i) », et on chantait ses louanges, à 
moins qu'il ne les chantât lui-même... 

Suppose que les jardins ne rendent pas grâce à la 

pluie bienfaisante. 
Le seul aspect des jardins ne porte- t-il pas la marque 

des bienfaits de la pluie ? 

En dehors du Maîssar, il existait encore une façon 
collective mais non anonyme de donner tout à fait par- 
ticulière aux Arabes. De même qu'ils avaient des luttes 
de noblesse, des défis aux armes, ou à la course, des 
défis poétiques, etc., il eurent également des défis et 
des luttes de générosité. Les libéralités provoquées par 
ces luttes ne devaient évidemment pas rester secrètes. 

(i) Moallaqucil de Lebid. 



LE CULTE DL L•IIO^^EUR 235 

Elles se faisaient au contraire au grand jour, avec 
ostentation, faste et éclat, afin que la foule put compa- 
rer les mérites et les gestes bienfaisants des compéti- 
teurs en présence. La palme devait revenir à celui qui 
de l'aveu de tous s'était montré le plus magnifique- 
ment généreux, homme ou tribu. Et c'était de la gloire 
pour des siècles. Voici un exemple de défi de généro- 
sité ; on y constatera, une fois de plus, la solidarité de 
la tribu avec l'un des siens, la mise en commun de 
toutes les ressources, de toute» les richesses et de tou- 
tes les intelligences pour le triomphe d'un seul. Remar- 
quons en outre que ces luttes, qui semblent au premier 
abord ridicules, sont au contraire bienfaisantes au pre- 
mier chef : elles permettaient de nourrir et d'entretenir 
pendant de longs jours tout un peuple de malheureux. 
Ici, comme pour toutes les vertus chevaleresques des 
Arabes, le bien est produit par l'émulation, l'émulation 
dans le bien. 

... « Nous te donnons rendez- vous au marché de 
Hira, avaient dit les gens de Lame à Hatem de Tayo 
avec qui ils s'étaient pris de querelle. Là, devant tous 
les Arabes assemblés nous ferons assaut de noblesse et 
de générosité, nous verrons qui de toi ou de nous aura 
le dernier mot. » 

Comme arrhes à leur provocation, les Béni Lame 
remirent à un homme de Béni Kalb neuf chevaux de 
prix, et Hatem lui confia son coursier. 

Or Ayass de Taye, craignant pour son concitoyen 
que le roi El Noman ne vînt en aide aux Béni Lame ses 
alliés et ne jetât dans l'un des plateaux de la balance 
tout le poids de son autorité et de ses richesses, convo- 
qua la branche de Béni Ilaya dont il était le chef et leur 



j36 L.\ TIl\l)ITIO^ CIlKVAI.EUESQliK DES AH\HES 

dil : K Beiii lla}a, les gens de Latne cheiclienl à humi- 
lier votre cousin Ilatem. « Alors un Béni [laya dil : 
« J'ai cent chameaux noirs et j'ai cent chameaux cou- 
leur sang — je les mets tous à la dis[)()silion de 
llatein. » Lu autre dit : d Et moi j ai dix chevaux et 
dix arumres complètes qui ne permollent de voir que 
les veux du cavalier. » Ilassàne dit : « \ ous savez que 
mon père est mort en me laissant une grosse fortune, 
permettez-moi de prendre à ma charge le vin, la viande 
et toute la nourriture nécessaire à l'enlrelicn de tous 
pendant le séjourque nous ferons à llira. » Enfin Ayass 
se leva et dit : « Je donnerai autant que vous tous 
réunis. » llatem préparait sa campagne en faisant 
appel au concours de tous les siens. 11 alla jusqu'à sol- 
liciter l'appui de son cousin Wahm ben Ainrou avec 
lequel il était en froid. Et Wahm lui ayant demandé 
l'objet de sa visite, Ilalem répondit : u J'ai joué ton 
honneur et le mien. — Tous mes biens sont à toi, et tu 
peux disposer de tous mes troupeaux, dit Wahm ». et 
ses troupeaux comptaient alors neuf cents chameaux 
de noble race... 

Cependant Ayass, ayant été trouver El Noman pour 
savoir s'il allait défendre les I5eni Lame, déclara au 
roi que la tribu de Tayc était déterminée à soutenir la 
lutte jusqu'au bout. « Nous égorgerons, lui dit-il, tant 
et tant de chameaux, que la vallée tout entière sera 
trempée de sang. » 

Ce langage énergique fit impression sur El Noman. 
Le roi comprit qu'il était plus prudent de battre en 
retraite; et il envoya dire à ses clients et allies : u En- 
tendez-vous avec llatem et ne comptez pas sur mon 
assistance, car je ne suis pas d'humeur à vous livrer 



LE CULTE DE L'HONNEUR 287 

mes biens pour que vous les dissipiez en pure perte. » 
Lors les Béni Lame s'en furent trouver Hatem et lui 
dirent : a Abandonnons la lutte, partie nulle, n'en 
parlons plus. 1) Ilatem répondit : u Je n'en ferai rien, 
à moins que vous ne vous déclariez vaincus et que vous 
ne me remettiez les arrhes. » Les neuf chevaux de prix 
confiés à la garde d'un homme de Ralb lui furent remis. 
Ilatem les égorgea, en distribua la chair et fit circuler 
des outres de vin parmi la foule heureuse de boire au 
triomphe de Taye (i). » 

L'assemblée de Beaucaire fournit une paie copie de 
ces luttes de générosité assez fréquentes parmi les 
Arabes anté-islamiques : « A l'Assemblée de Beaucaire, 
nous apprend J.-J. Ampère, on vit dix mille Chevaliers 
chercher à se surpasser en magnificence et en prodiga- 
galité. Le comte de Toulouse donna à Raymond d'Agout 
cent mille pièces d'argent en pur don, que celui-ci 
s'empressa de distribuer à ses Chevaliers. Un autre 
imagina de faire labourer un champ et d'y semer 
trente mille pièces d'argent. Enfin un troisième, ne 
sachant comment témoigner son mépris des richesses, 
fit venir trente chevaux superbes et les brûla (2). » 
C'est le cas de dire avec La Bruyère : h La libéralité 
consiste moins à donner, qu'à donner à propos. » 11 
est vrai que l'Histoire du Moyen-Age nous offre des 
exemples individuels de libéralités intelligentes. Frois- 
sart, qui ne tarit pas sur les libéralités du Comte de 
Foix auxquelles il avait eu part, nous apprend qu'en 
l'an 138- «ledit Comte donna en droit don de sa bonne 



(1) Rannalte Al Agani, t. II, p. a»8. 

(2) Mélanges d'Histoire lilléraire el de Liltératare. t. I, p. i84. 



a38 I.V TIIADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

volonté, car il n'y esloit point tenu s'il !ie vouloit, 
atix Chevaliers et aux l'^cnyers qui passoient par 
Orlais et qui l'alloyent voir en son hoslcl et compter 
des nouvelles, grands dons et beaux ; à l'un cent, à 
l'autre deux cens, à l'autre trente, à l'autre quarante, 
à l'autre cinquante Horins, selon ce qii'ils estoyent : el 
cousta bien au comte de Fi»ix le premier passage, selon 
ce que depuis le Trésorier me dit à Ortais, la somme 
de mille francs, sans les clieveaux et les hacquenées 
qu'il donna » 1 1 ). 

Mais ces libéralités ne peuvent franchement pas être 
comparées aux largesses des Arabes ; elles paraîtraient 
par trop mesquines, el « les seigneurs de ce monde )M3) 
n'y trouveraient qu'une « manifestation de méfiance 
envers le Créateur » (3). 

C'est Abdallah ben Djaffar qui répondait à El Hus- 
sein fils d'Ali ben Abi Taleb lui reprochant son exces- 
sive générosité : « Le bon Dieu m'a habitué à me 
combler de bienfaits, et je l'ai habitué, à mon tour, 
à prodiguer ses bienfaits sur ses créatures. Je crain- 
drais, manquant à mon habitude, d'amener Dieu à 
man(pier à la sienne. » Et Assan ben Sahl, auquel on 
disait : « Il n'est aucun bien dans la prodigalité », 
rétorquait finement : « 11 n'est pas de prodigalité dans 
le bien. » 

Mais plus admirable encore que leur munificence 



(il Lacurne, t. I, p. 870. 

(■)) Abdallah Ijen Abbas disait : « Les généreux sont les s-ei- 
grieurs de ce monde au même titre que les justes sont les sei- 
gneurs de l'autre. » 

(H) Al Maymoune disait : « L'avarice est une manifestation de 
méfiance envers le Créateur. » 



LE CULTE DE L'HONNEUR 289 

était leur manière de donner. Il y entrait beaucoup de 
noblesse, infiniment de délicatesse, une certaine rete- 
nue, une certaine gêne, [)our fout dire nne aimable 
pudeur. L'un « donne tout ce qn'il a et s'excuse » ; 
l'autre, 

(I Quand tu t'adresses à liii, tu le trouves si rayonnant 
Qu'il te semble que tu lui donnes ce que tu viens lui 
demander. » 

Et vraiment, chez eux, « on ne sait lequel est le plus 
heureux, de celui qui donne ou de celui qui reçoit ». 
Plutôt on le sait. Et l'on sait même que le véritable 
bienfaiteur n'est pas, comme vous pourriez croire, 
celui qui donne, mais bien celui u qui consent à rece- 
voir, à accepter vos dons ». Savourez ces vers du 
Kalife Abdel Aziz ben Merwan : 

En s' adressant à moi il me fait crédit de bonté : 
Je suis l'obligé du solliciteur qui se confie à ma géné- 
rosité. 

Telles étaient les qualités essentielles de leurs libéra- 
lités, et telle était leur façon de donner. Mais de quelle 
manière recevaient-ils? Comment exerçaient-ils cette 
libéralité qui consiste à loger et à nourrir gratuitement 
des étrangers, et qu'on nomme l'hospitalité? 

Chez certains peuples anciens, l'hospitalité était 
d'usage et même de rigueur. « Le maître de la maison, 
dit Tacite en parlant des Germains, régale selon son 
pouvoir ceux qui s'adressent à lui. Quand ses provi- 
sions viennent à manquer, il leur sert de conducteur et 
va chercher avec eux l'hospitalité dans la maison la' 



a'io L\ Tn\r)iriON chevaleresque des arabes 

plus voisine (i). » Dans ces conditions les liôles chez 
les Germains dc\aicnl être les liienvciius... 

Chez les Biirgoiules, un arliclc de loi porte que : 
u Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un étran- 
ger en voyage sera puni d'une amende de trois sous... 
Si le voyageur vient à la maison d'un Burgonde et y 
demande l'hospitalité et que celui-ci lui indique la 
maison d'un Romain, et que cela puisse être prouvé, il 
paiera trois sous pour amende et trois sous pour 
dédommagement à celui dont il aura montré la mai- 
son (a). » 

Rien de semblable chez les Arabes. L'hospitalité 
était de règle chez eux, mais non de rigueur. Nul texte 
de loi ne l'imposait; elle était libre, accueillante et sou- 
riante, elle était traditionnelle et même légendaire. Elle 
leur venait en droite ligue de leur ancêtre Abraham (3j. 

On trouve dans le Koran (4) le compte rendu d'une 
réception chez le grand Patriarche. Nous le reprodui- 
sons parce qu'il semble rpie riiuspitalité arabe s'en soit 
toujours inspirée et qu'il peut encore servir de modèle 
aux maîtres et aux maîtresses de maison soucieux de 
recevoir avec aisance et simplicité. 

« Ils (des hôtes inconnus) entrèrent chez lui et 
dirent : « Paix ! » Et Abraham répondit : v( Paix sur 
vous, qui que vous soyez ! » Puis Abraham sottit 



(i) Tacite, Mœurs des Germains, XXI. 

(a) Augustin Tliierry, Lellrcs sur l'histoire de France, p. 8a. 

(3) « Abraham mena toujours une vie simple et pastorale, qui 
toutefois avait sa maifuificencr*, que ce patriarche faisait paraître 
principalemiMit en exerçant l'hospitalité envers tout le monde, o 
^Bossuet, Ilisloire, I, 3.) 

(6) Koran, chap. XI, v. 73 et 73. 



I,E CULTE DE I/HOINNEUR s'u 

subrepticement et il revint avec un veau gras rôti qu'il 
plaça devant eux. Voyant que leurs mains ne touchaient 
pas au mets préparé, il leur dit : « Ne mangcrez-vous 
pas ? » 

Les commentateurs de ce texte font remarquer que 
'i les hôtes inconnus » n'ont pas eu besoin de frap- 
per à la porte du patriarche, ni de se faire annoncer ou 
introduire, mais qu'ils entrèrent le plus naturellement 
du monde, la demeure étant large ouverte aux étran- 
gers et aux voyageurs. Ils notent également la sortie 
furtive d'Abraham qui ne veut pas que ses hôtes se 
doutent un instant (ju^il est allé vaquer aux besoins du 
service, ce qui pourrait les gêner... Ils soulignent, à ce 
propos, la politesse exquise de l'hôte, qui, au lieu de 
donner des ordres à ses serviteurs, prend la peine de 
s'occuper en personne du dîner. Abraham choisit 
parmi ses troupeaux — sa seule richesse — ce qu'il a 
de mieux et de plus cher : un veau gras. Voyant que 
ses hôtes ne se décident pas à faire honneur au mets 
soigneusement préparé par Agar, il leur dit : u Ne 
mangerez-vous pas? » Il aiirait pu employer une for- 
mule plus courante ou plus mondaine; mais non, il 
estime modestement que le plat ne mérite pas tant de 
compliments. Et le patriarche dit simplement : a Ne 
mangerez-vous pas? d C'est tout à fait sans cérémonie. 

Les Arabes suivirent à la lettre cette noble tradition. 
L'hospitalité orientale est proverbiale. Déjà au Moyen- 
Age elle s'était imposée au respect des chevaliers chré- 
tiens. On connaît la leçon de charité que d'après la 
chronique de Turpin le roi Marsile fît subir au chef et 
au représentant de tous les chevaliers des chansons de 
gestes, à Charlemagne lui-même : « Le roi Sarrazin 

i6 



a.'j2 i.\ TRADITION CHEV.\I.EKFS(M K DES ARABES 

Marsile est prisonnier du graïul empereur, k Conver- 
« tistoi ou meurs! » lui crie-l-on. Le païen n'hésite 
pas. 11 choisit la mort. Et pourquoi? ^'ous allez le 
savoir : « Quels sont, demande-t-il à Charlemagne, ces 
(( gros personnages couverts de fourrures qui sont assis 
(( à votre table? — Des évèques et des abbés. — El ces 
« autres si maigres, vêtus de noir ou de gris? — Des 
c( frères mendiants qui prient pour nous. — Et ces 
(( autres enfin, qui sont assis par terre et à qui l'on 
(( donne les restes de votre festin? — Ce sont les pau- 
(( vres. — Ah ! s'écrie Marsile, c'est ainsi que vous 
« traitez les pauvres, coniralrcmenl à l'honneur et à la 
« révérence de Celui dont vous avez la foi. Eh bien ! non ! 
« décidément non, je ne veux pas être baptisé, et pié- 
« fère la mort. ») (i)... 

L'hospitalité, quoique commune parmi les Arabes, 
était cependant une vertu louable. Elle méritail des 
éloges autant qu'on s'y était illustré. Ici encore l'ému- 
lation imposa aux Arabes « une surenchère >> qui se 
traduisit par des soins, des raiïlnements, des délicatesses 
ailleurs insoupçonnées. Etant tous hospitaliers, ils 
pensèrent d'abord à se distinguer, à se surpasser, par 
la magnificence de leurs réceplion.^^ — mais ils eurent 
tôt fait de constater que dans l'arène des largesses ils 
étaient tous égaux. Tous en effet pouvaient dire, sans 
mentir : 

Nous sommes, comme l'eau des nuages, utiles à nos 

semblables ; 
Il n'est point d'avare parmi nous. 

(\ ) Celle histoire des pauvres est racontée i* par Pierre Damieu, 
a' dans la (Chronique de Tiirpin, 3* dans le poème d'Anseis de 
Carthage, etc. : voir Gautier, p. 83. 



i 

I 



LE CULTE DE L'HONNEUR a^S 

Et chacun (l'eux, à quelque Iribu qu'il appartînt, pou- 
vait prendre à son compte ces vers d'Al Sarnaoual : 

Notre feu est toujours allumé pour accueillir le voya- 
geur. 
Et jamais hôte n'eut à se plaindre de notre hospitalité. 

Même les plus pauvres savaient être accueillants à 
l'extrême, ^'allaient-ils pas jusqu'à égorger la seule bête 
qu'ils possédaient pour régaler des hôtes de passage? 
D'eux on disait : « Ils ne sont pas les plus riches, mais 
ils ont les bras les plus accueillants. » 

Ne pouvant se distinguer par la magnificence de leur 
hospitalité, les Arabes cherchèrent à se surpasser par 
la grâce et l'afFabilité de leur accueil. Mais ici encore, 
ils furent tous sur la même ligne. Tous pouvaient dire 
avec le poète : 

Je suis l'esclave de mon hôte. Mais je n'ai, des vertus 

de l'esclave, 
Que mon empressement à obéir aux ordres de mon 

hôte. 

Et encore : 

Notre hôte n'a jamais levé les yeux 
Sans trouver visage souriant. 

Partout on en arriva « à ne pouvoir pas distinguer 
l'hôte de l'hôte ». 

Le problème restait insoluble. L'hospitalité était 
générale, elle était également large et également sou- 
riante aux quatre coins de l'Arabie — et il fallait 



34 'i L.V TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

cependant Iromer un moyen de faire [Ans, si ce n'est 
mieux (\\\o les autres. Dès lors on chercha à se surpas- 
ser par le nomhre des botes qu'on avait le bonheur 
d'accueillir et d'entretenir. Et l'on se mita lever et à 
recruter des hôtes. Comme on ne pouvait décemment 
pas faire de réclame au sujet de la réception qu'on 
réservait aux voyageurs — celte réception étant la 
même partout, — chacun s'ingénia à diriger les pas du 
voyageur vers sa propre demeure. On commença par 
arborer des drapeaux en haut des tentes, — ainsi le 
passant pouvait distinguer de Kiin u l'hostellcric » où 
il était attendu. Mais dans les nuits .sans lune les dra- 
peaux n'étaient guère visibles ; on y remédia en allu- 
mant des feux sur les collines avoisinantes. On n'ou- 
blia pas les aveugles. On brûla à leur intention des bois 
odoriférants... Toutes ces mesures ne furent pas encore 
jugées pleinement satisfaisantes, et on eut finalement 
recours à l'ami de l'humme. Autour de la tribu et de 
distance en distance, on attacha des chiens qu'on 
nourrissait royalement quand « ils avaient rapporté un 
hôte )) et qui, en attendant, aboyaient de faim. Ces 
aboiements étaient un appel, une indication au pèlerin 
et au voyageur. Ils n'avaient qu'à suivre pour ainsi 
dire la trace de ces voix, pour être assurés de trouver 
bon gîte, excellent dîner et encore meilleur accueil. 
Halem de Taye alla plus loin. Il envoyait des esclaves à 
la rencontre des voyageurs, et l'esclave était affranchi 
s'il avait eu la bonne fortune de ramener un hôte au 
logis. Abdel MoUaleb, surnommé Chaïbel Ilamd (les 
blancs cheveux de la louange) étendait sa libéralité 
jusqu'aux oiseaux du ciel ; il leur faisait porter les 
restes de ses festins... 



LE CLLTE DE L'HONNEUR a45 

Et la gloire d'exercer l'hospitalité, de recevoir le plus 
grand nombre d'hôtes fut mise à si haut prix, qu'elle 
devint l'apanage des potentats. Ne pouvant faire ni plus 
ni mieux que le plus humble de ses sujets tous aussi 
magnifiquement accueillants que lui, Kolaïb, chef de 
toutes les tribus de Maad, émit la prétention d'expro- 
prier ses concitoyens du droit de pratiquer l'hospita- 
lité. Il voulut être seul à donner et à faire largesse. Il 
voulut monopoliser la générosité. Folie superbe qui 
finit par lui coûter la vie. La plus insupportable des 
tyrannies pour l'Arabe n'est pas celle qui le prive de 
SCS biens, de sa vie ou même de sa liberté — mais bien 
celle qui lui défend l'exercice du plus sacré de ses 
droits, de la plus aimable de ses obligations, qu'il 
appelle bénédiction : recevoir, accueillir, servir « l'hôte 
que le ciel lui envoie ». 

Mais de même que, dans une roseraie, certaines 
roses l'emportent sur d'autres par la grâce de leur port, 
la délicatesse de leur parfum, le ton et la nuance de 
leurs couleurs et par toute la séduction qui se dégage 
de leur àme jolie, — de même, dans le champ fleuri 
de la libéralité arabe, des hommes se sont trouvés qui 
parmi tout un peuple de généreux ont mérité par l'a- 
bondance, la variété, la continuité, la qualité de leurs 
dons, l'épithèle glorieuse de Généreux. Tels, dans la 
Djahilieh, Ilatem de Taye, Kaab ben Mama, Haram 
ben Senane, Reyss ben Saad... ; tels, dans l'Islam, 
Obeid Allah ben Al Abbas, Saïd ben Al Ass, Abdal- 
lah ben DjafFar, Maan benZaïda, El Fadl le Barma- 
cide... La liste est loin d'être close, car la générosité 
arabe, telle la rose de Jéricho, revit toujours quoi- 
qu'elle semble desséchée. 



aiO [A TUADHIO.N CIIEVAI.KIIKSQIE DES ARABES 

Voici, à défaut d'anecdules cl de trails de libéralité 
(que nous devrions choisir alors (ju'il faudrait les citer 
tous) (II, des vers de Ilaleiu adressés à sa fiancée 
Mawiali et (iiii moiilreront comment ce (iôiiércux 
comprenait la richesse et liisage qui devait en c^lre fait : 

Maufiafi ! la richesse vienl le malin et s'en va le 

soir. 
Tout ce qui en reste est souvenir et bon renom. 
Mawiah ! à qui frappe à ma porte je ne réponds 

jamais : 
La pauvreté s'est installée dans mon bien. 
.Mawiah ! ou je n'ai rien et je le dis simplement, 
Ou je donne sans hésitation et avec diligence. 
Mawiah ! à quoi sert la richesse à l'heure de l'ago- 
nie ? 
Peut-elle nous racheter à la mort '/ 
Lorsque ceux que j'aime m'auront descendu 
Dans le tombeau obscur et poussiéreux 
Et qu'ils s'en seront retournés avec précipitation 
En disant : « Nos ongles sont ensanglantés d'avoir 

creusé sa fosse. » 
Mawiah! lorsque mon âme errante promènera son 

vol 
Dans le désert, quand je n'aurai plus ni eau, ni vin — 
Tu constateras alors que ce que j'aurai dissipé en 
bienfaits ne m'aura pas nui 



(i) Voir des exemples de libéralité dans C. de Perceval, t. Il, p. 
673, pp. 600 et suiv., l'histoire de Zayd el Kayl ; dans Perron, les 
Femmes Arabes, p. iii et suiv. ; Maçoudi, t. V, VI, \ll et VIII ; 
El Ekd el Farid ; Al Agani , etc., etc. 



LE CULTE DE L'HONNEUR 34? 

Et que ma main sera vide de ce dont elle aurait été 
avare. 

Mawiah ! dans les guerres j'ai pris bien des fils 
uniques, l'amour de leur mère, 

Mais avec moi, aucun n'a trouvé la mort, ni la capti- 
vité. 

O Mawiah ! les biens ? les biens, je les ai dissipés 

En louange d'abord, en réserve de gloire ensuite. 

De ce que j'ai Je rachète les prisonniers, je donne à 
propos à ceux qui sont dans le besoin. 

Je ne gaspille pas à jouer et à boire... 

Oui, j'ai longtemps été dans la misère, longtemps dans 
la richesse. 

J'ai bu aux deux coupes de la fortune, 

Mais ni la richesse ne m'a gonjlé d'orgueil envers les 
miens, 

Ni la pauvreté ne m'a abaissé devant eux. 



Nous ne saurions mieux finir cette étude sur la géné- 
rosité de la main qu'en rappelant ces belles paroles de 
Mahomet : (i) 

Le Prophète a dit : (( Un ignorant généreux est plus 
agréable à Dieu qu'un pratiquant avaricieux. » 

Le Prophète a dit encore : « La générosité est un 
arbre du paradis dont les rameaux tombent jusqu'à 
terre. — qui s'attache à ses branches communique avec 
le ciel ! » 



(i) El Djahez, El Mahassen ivd Addad, édition du Caire, i33i, p. 
39- 



a-,S LA TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 



II. — L\ GÉNCROsirÉ i)i: i.'esphit 

(I La tolérance des Arabes date de loin, car un peu- 
ple aussi jaloux de la liberté admet difTicilement la 
tyrannie en matière de foi (i). » Les traits abondent 
qui établissent l'indiiTérence des Arabes pour les ques- 
tions religieuses. Ils accablaient de railleries spirituel- 
les ou méchantes les idoles qu'ils adoraient, et ils 
accueillaient avec un scepticisme non dépourvu de 
malice les croyances nouvelles qui étaient proposées à 
leur piété. L'un d'eux jette des pierres à une idole 
parce qu'au moment où il se préparait à lui sacrifier 
un mouton, il constate que son troupeau s'est dispersé. 
L'autre invective la statue de Zou el Koulse parce que 
le dieu consulté avait répondu au pèlerin (pi'il ne 
devait pas tirer vengeance du meurtre de son père. Le 
roi du Yémen Marlhad, fds d'Abdkelàl (33o à 35o), 
avait coutume de dire : u Je règne sur les corps et non 
sur les opinions. J'exige de mes sujets qu'ils obéissent 
à mon gouvernement ; quant à leurs doctrines, c'est au 
Dieu créateur à les juger (a). » 

Enfin un autre roitelet du Yémen, ayant reçu une 
ambassade d'évêques envoyée par l'empereur de Gons- 
tautinople pour lui porter, avec des présents, la loi du 
Christ, se laisse docilement catéchiser. Au jour fixé 
pour sa conversion, les évoques et la cour étant pré- 



(i) Dozy. 

(a) Caussin dePerceval, t. I, p. tii. 



LE CULTE DE L'HOiNNEUR 2^9 

!?enls, le nji se met à sangloter. Les évoques s'informent 
charitablement de la cause de ce grand désespoir : " Il 
y a, dit le roi, que l'un de mes officiers vient de m'ap- 
prendre que l'archange Michel dont vous m'aviez 
parlé est mort subitement! Les évê(]ues le tranquilli- 
sent : « Un ange ne peut pas mourir. » — o Et s'il en 
est ainsi, rétorque le roi soudain apaisé, pourquoi vous 
acharner à vouloir me faire croire que le Fils de Dieu, 
le roi des anges est mort de la plus ignominieuse des 
morts ? n 

Le? Arabes gardèrent-ils cette liberté, cette libéralité 
d'esprit, après qu'ils se furent enrôlés sous les dra- 
peaux dlslam ? Nous avons démontré plus haut (i) 
que les Musulmans s'étaient toujours efforcés d'user de 
tolérance envers leurs ennemis, qu'ils considéraient 
comme « Infidèles » — en usaient-ils de même avec 
leurs sujets non musulmans? 

L'histoire nous montre les kalifes toujours entouiés 
de médecins, d'astronomes et d'astrologues, de poètes 
et de savants, chrétiens et juifs, auxquels ils prodi- 
guaient les plus grands honneurs, allant jusqu'à leur 
donner le pas sur les ministres et vizirs de leur cour. 
Les anecdotes ne manquent pas qui témoignent de 
l'estime et de la considération dont jouissaient les 
{( Infidèles » auprès du vicaire de Dieu, Emir des 
Croyants : 

Le médecin d'Al Mansour (704 à 770), sentant sa fin 
prochaine, demande au Kalife l'autorisation de retour- 
ner dans son pays afin de pouvoir être enterré près des 
siens, u Fais-toi musulman, lui propose Al Mansour, 

(i) Voir plus haut, page 21a. 



aSo L.\ TU EDITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

pour que nous nous lelrouvions en paratlis. — J'aime 
iiiioux aller rejoindre mes pères, reparlil le malade, 
iju'ils soient au ciel ou en enfer, n Al Mansour trouva 
la réponse plaisante ; il en rit et gralilia de dix mille 
dinars d'or son médecin qu'il lit accompagner par 
une garde spéciale jusqu'à sa ville natale (i). 

llaroun El Kashid (786-809). en pèlerinage à la Mec- 
que, fit des prières publiques pour son médecin 
Gabriel, fils de Baktaychou. ci Emir des Croyants, lui 
firent remarquer les assistants, vous priez pour un 
infidèle, \m chrétien ! — Je ne l'ignore pas, répondit le 
vicaire d'Allah, mais c'est grâce à lui que je suis bien 
portant; de ma santé dépendent la prospérité et la 
grandeur des musulmans; vous avez donc tous inté- 
rêt à ce que mon médecin vive et prospère le plus 
longtemps possible (j). » 

El Moulassem (833-8Zi7J alla plus loin encore. Son 
médecin et ami — il avait coutume de rap[)eler u mon 
père »> — étant mort, il ordonna de lui faire des funé- 
railles (( selon la coutume des Chrétiens, avec cierges 
et encens ». D'une fenêtre du palais, il suivit des yeux 
le convoi en pleurant comme un enfant devant le peu- 
ple assemblé {3). 

Ces anecdotes intéressent plus particulièrement les 
médecins, mais nous pourrions en raj)peler d'autres 
aussi curieuses concernant les savants, les poètes ou 
les traducteurs... Disons seulement que le plus grand 



(i) Clicikli Moliumnied Ahdou, Al Jslam ilui! riuiLisranieli, p. i6. 

(a) Tabaqualtt; al AUiha, l. I, p. l'io; Zeydan. Idrik el tamadoun 
el islami, t. III, p. i63. 

(3) Tabagat al Atliba, p. lOf) ; Histoire de In civilisation musulmane, 
t. III, p. i65. 



LE CULTE DE L'HONNEUR a5i 

nombre des kalifes, ceux de Bagdad comme ceux de 
Cordoue, comme ceux du Caire, protégèrent les 
savants et leurs coreligionnaires, à qnekjue croyance 
qu'ils appartinssent. Ils tinrent tous à honneur d'ap- 
pliquer aux non-musulmans, et dans l'esprit le plus 
large, ce conseil du Prophète : a Prends la sagesse 
sans l'inquiéter du récipient qui la renferme (i). » En 
retour, les écoles arabes étaient ouvertes à tous, pau- 
vres et riches, chrétiens, juifs ou musulmans... « Au 
X^ siècle, le moine Gerbert se rend à Tolède. Là, pen- 
dant trois ans, il étudia les mathématiques, l'astrologie 
judiciaire et la magie sous des docteurs arabes. » « Ses 
progrès furent tels, ajoute Reinaud qu'à son retour le 
vulgaire le prit pour un sorcier. » 11 devint pape sous 
le nom de Silvestre II (2). D'autre part, Ahmed el 
Molvri, qui a consacré un chapitre aux juifs et aux 
chrétiens qui se sont distingués dans la littérature 
arabe, cite un grand nombre d'auteurs espagnols 
célèbres comme écrivains et poètes (3). 

Est-il besoin d'ajouter que cet esprit de tolérance, 
ou plutôt de bienveillance, s'étendait aux philosophes 
et aux athées musulmans eux-mêmes? (4) Al May- 
moun, celui-là même qui avait imposé à l'empereur 
grec Michel 11 de lui envoyer comme tribut un certain 



(0 M. Âbdou, op. cil., p, 88. 

(a) Voir Villemain, Cours de littérature française, t. I, p. 119. 
Reinaud, Invasions des Sarrasins, p. 29a ; Sismondi, t. I, p. 97. 

(3) Voir Fauriel, t. I, pp. 4ao et suiv. 

(4) Vers le même temps, Alphonse le Grand, roi des Asturies, 
voulant confier son fils Ordogno à des hommes capables d'ins- 
truire un prince, fut obligé, malgré la différence des religions, 
malgré la haine des chrétiens contre les musulmans, d'appeler 
près de lui deux précepteurs Maures (Florian, p. 4o). 



a5a L\ TRADITION CHEVAI.ERESQL'E DES ARABES 

nombre de manuscrit» anciens, faisait nicttio en ^ 
prison les docteurs qui an nom de l'orthodoxie com- 
battaient les philosophes de son temps ( i ). Saleh ben 
Merdass, axant assiégé Ma'arat, consent à lever le 
siège de la ville et à faire grâce à ses habitants pour ne 
pas désobliger Abou el Ela el Ma'ari, le Voltaire 
musulman du X' siècle (a). 



III. — L\ GKNÉRosnr du cof.ur 

Parmi les six qualités exigées pour ambitionner le 
titre de chef do tribu (3), la clémence était une des plus 
essentielles et des plus hautement appréciées. C'est dire 
en quelle estime les Arabes tenaient cette vertu éminem- 
ment chrétienne qui consiste à pardonner les oITen- 
ses et à adoucir les justes châtiments. 11 est vrai qu'ils 
ne la pratiquaient pas selon la leçon des saints Évangi- 
les ; ils n'allaient pas jusqu'à présenter la joue droite 
à qui les avait frappés sur la joue gauche. Pareille 
conduite eût passé pour faiblesse ou pusillanimité, — 
et pour rien au monde les Arabes n'auraient consenti à 
passer pour faibles ou pusillanimes. Ils poursuivaient 

(i; Voir Zeydan, op. cit., t. III. 

(a) Ali ben Youssouf cl Kefty, cilc par le Clioikli Milianimed 
Abdou, op. cit., p. io6. 

C'est .\bou el Ela el Ma'ari qui profe.'^sail : 

« La religion ne consiste pas à jeûner jusqu'au dépérissement. 

« Ni à prier, ni à porter cilice. 

« — La religion, c'est de combattre le mal 

<< Et d'arracher de son c<Eur la haine et lenvic. » 

(3) Voir <( Culte des aïeui », p. tti. 



LE CULTE DE L'HOxNNEUR 353 

au contraire l'insulleur, et ce n'est qu'après l'avoir 
maîtrisé et réduit à merci qu'ils consentaient à lui faire 
grâce. La clémence venait ainsi couronner la force, 
car ce n'est pas être clément que de f)ardonner quand 
on n'est pas à même de punir (i). Eux qui exerçaient, 
d'une façon si implacable et souvent si inhumaine, la 
loi du talion, qui ne se contentaient pas de rendre. œil 
pour œil et dent pour dent, mais qui prétendaient 
devoir u rendre pour un seul outrage mille outra- 
ges » (2), ils savaient, au moment de triompher de leur 
ennemi, triompher d'eux-mêmes et pardonner. Ils 
mettaient à gracier la môme ardeur qu'ils dépensaient 
à satisfaire leur vengeance. Plus lourde était la faute, 
plus douce et plus généreuse se faisait leur clémence : 

(( Ses insultes montent et ma clémence les surpasse : 

Tel un bois odorant que le feu rend plus odoriférant 

encore. » 

(Abou Atahia) 

Et ce sentiment généreux était tellement répandu 
parmi eux que déjà bien avant l'Islam on le trouve 
traduit en adages. Ils disaient : u 11 n'est point de 
grandeur avec la haine », et encore : « Si tu triomphes, 
gracie. » Ils assuraient que : 

L'âme haute ne connaît pas la haine. 
Le haineux ne peut atteindre à la gloire. 



(i) .\li bon Abi Taleb : « La clémence est l'apanage de ceux-là 
seuls qui peuvent châtier. » 

(3) Moallakat d'.Vmr, fils de Kolthoum. 



35', I,\ TIJADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

Pour eux u la niar(]iie dun hcniine gi^nûonx est de 
pardonner les olTcnses et jclor un voile sur les laules 
commises ». 

Ces bonnes mœurs se développcrc/ilavec l'Islam, les 
musulmans puisant dans leur désir d'être agréables à 
Dieu, un motif nouveau à se montrer magnanimes. 

Ali ben Abi Taleb faisait celle recoujuiandalion 
digne d'un cbrétien des premiers âges : (( Si tu as 
maîtrisé Ion ennemi, que ton pardon soit l'action de 
grâces de ton triomi)he. » 

A quelqu'un qui lui demandait : a Qu'est ce que la 
clievalerie? » le vizir El Fadl ben Yeliia répondait : 
« C'est le pardon des offenses. » 

Aroun Al Rashid ayant condamné à mort Amidel 
Toussi, celui-ci se prit à sangloter. « La peur de la 
mort te fait pleurer? lui dit le kalife. — Non pas, 
répondit l'autre, car nous devons tous mourir, mais 
j'ai du cbagrin de quitter ce monde, ayant encouru la 
disgrâce de mon souverain. » 

Le kalife sourit et le fit relâcher après avoir constaté 
que « l'homme généreux était facilement dupe de ses 
bons sentiments ». Et il prit souvent plaisir à se laisser 
duper de la sorte (i). 

Enfin, car nous ne pouvons pas tout citer, on prêle 
ces paroles superbes à Moawiah, le fondateur de la 



(i) Florian cite d'après Herbelol (bihliotlièquc orientale) et 
Mari=îny {llisloirc des Arabes) ces paroles d'Al Maimouii : « Ah ! si 
l'on savait combien j'ai de plaisir h pardonner, tous ceux qui 
m'ont oirensé viendraient me fairf lavcu do leur faute. » Voir Al 
Moustatraf, p. 367, où il est dit textuellement : « Si les criminels 
connaissaient mon plaisir à pardonner, ils commettraient de nou- 
velles fautes. » 



LE CULTE DE L'HONNEUR 255 

dynastie Oiiimyade : u Je ne puis soud'i ir qu'il y ait sur 
terre une ignorance que ne puisse endiuer ma patience, 
ni une faute que ne puisse contenir ma clémence, ni 
un besoin que ne puisse satisi'aire ma générosité. » 

Deux traits seulement pour illustrer ces nobles pré- 
ceptes. Nous les avons choisis parmi des milliers d'a- 
necdotes de même genre, parce que, à côté d'une 
manifestation de générosité, ils nous montrent, le pre- 
mier, la délicatesse de conscience d'un homme tel 
qu'Omar qu'on a coutume de représenter comme un 
être dur et fruste, le second, de quelle manière les 
courtisans savaient donner des leçons aux rois : 

Omar ibn El Kattab, ayant rencontré un ivrogne, 
donna l'ordre de le jeter en prison. Et l'ivrogne de 
l'insulter odieusement : « Je lui fais grâce, dit Omar. 
— Comment, protestèrent les compagnons du Ralife, 
tu le relâches quand il t'insulte ? — Il a réussi à me 
mettre en colère, expliqua Omar, et j'ai craint, en le 
condamnant, de satisfaire moins la justice que mon 
propre ressentiment. Je me serais en quelque mesure 
vengé moi-même, et il ne m'appartient pas de me ven- 
ger d'un musulman. » 

Le Ralife Abdel Malek ibn Merwan. pris de fureur 
contre un individu qui l'avait méchamment bafoué, 
s'était écrié : « Si Dieu permet que je mette la main 
sur lui, j'en ferai ceci et cela (c'est-à-dire je lui ferai 
endurer les pires peines). L'homme ayant été enfin 
arrêté, Raga ben Haywa dit au Kalife : « Emir de» 
Croyants, Dieu a fait selon ton désir, à toi mainte- 
nant d'agir de façon à contenter Dieu. — Je pardonne, 
dit le Kalife encore sous le coup de la colère, et qu'on 
donne à cet homme de l'or, de quoi le remettre de son 



a56 L\ TUVUIT10> CHEWLERESQl.'E DES ARABES 

i^molion ! » L'histoire ne <lil pas combien de pières 
sonnantes et trébucliantes furent nécessaires pour cal- 
mer l'angoisse du pauvre homme, mais il est à présu- 
mer qu'il consentit à trembler jusqu'à ce que toutes 
ses poches fussent remplies d'or... 



Mais il est une autre sorte de clémence qui se tra- 
duit par un sentiment de bienveillance envers l'adver- 
saire : c'est l'humanité envers le prisonnier, la généro- 
sité envers l'ennemi, c'est la politesse exquise des 
hommes de guerre, leur manière courtoise de rendre 
hommage à la vaillance dans l'infortune, de s'excuser 
galamment d'avoir vaincu un égal digne autant qu'eux- 
mêmes de la victoire, n'était le sort contraire des 
armes... 

« Un jour, Al Mansour (97G à looi) enferme dans 
un défilé une troupe nombreuse d'Espagnols et les fait 
sommer de mettre bas les armes, mais, les voyant s'a- 
genouiller résolus de périr plutôt que de se renilre, il 
fait ouvrir les rangs de ses soldats et les laisse rejoin- 
dre l'armée chrétienne, aimant mieux envoyer ce ren- 
fort à l'ennemi que d'ordonner le massacre de tant 
d'hommes braves. . . Les Espagnols lui rendirent justice. 
« Pour un Mahométan, dit Ferreras, il eut de grandes 
vertus morales. » Mosden ajoute : « Il détruisait par le 
fer et par le feu les villes qui résistaient à ses armes, 
mais il ne permit jamais qu'on fît le moindre mal à 
celles qui se rendaient volontairement (i). » 



(1) L. Viardol, Essai sur l'Histoire des Arabes et des Mores d'Espa- 
gne, i833, t. I, p. lia. 



LE CULTE DE L'IIO.NNELR aSy 

(i En 1191, Philippe- Auguste abandonne l'armée des 
Croisés el vient à Tyr se disposer à son retour. Ce fut 
dans cette ville que Saladiu lui envû}a une ambassade 
solennelle pour le complimenter et lui offrir des pré- 
sents dignes d'un grand roi, selon l'usage de ce 
musulman de donner môme à ses ennemis des témoi- 
gnages lie sa magnificence (1). 

<( La maladie de Richard Cœur-de-Lion attrista le 
coeur de Saladin et celui de son frère, toujours dispo- 
sés à témoigner de l'amitié à un adversaire aussi franc 
et aussi brave. Dans sa fiè\re brûlante, Richard récla- 
mait des fruits, et Saladin lui envoya constamment des 
poires, des pêches et de la glace fraîche qu'il faisait 
prendre tous les jours sur la montagne (2). » 

Jean de Brienne est pris dans Damiette par El- 
Malek-el-Kamel. Amené devant lui, il se mit à pleu- 
rer : « Le Soudan regarde le roi qui plorait et lui dit : 
(( Sire, pourquoi plorez-vous ? — Sire, j'ai raison de 
plorer, répondit le roi, car j'ai vu le peuple dont Dieu 
m'a chargé périr au milieu des eaux et mourir de 
faim. I) Le Soudan eut pitié de ce qu'il vit le roi plo- 
rer ; si plora aussi, lors envoya trente mille pains aux 
pauvres et aux riches ; ainsi leur envoya quatre jours 
de suite... (3) » 

Sur le champ de bataille de Laggune où il venait de 
combattre les troupes égyptiennes d'Ikshid (940 .\. D.), 
l'émir Ibn Raïk découvrit, parmi les cadavres qui jon- 



(i) C. Marin, flistoire du Saladin, Sulthan d'Egypte el de Syrie, t. 
II, p. 3o3. 
(a) Stanley Lane Poole, p. 355. 
(3) Gustave Schlumbergcr, Récils de. Dyzance el des Croisades. 

17 



a58 L.\ TUAUITIO.N CHEVALERESQUE DES AARBES 

chaient la plaine, le corps de l'iui des frères d'iksliid. 
Celle découverte l'aflligea ;i tel point, dit l'iiislolre, 
qu'il dépêcha séant son propre fils à son adversaire à 
titre expiatoire et en manière de compensation. Ikshid, 
touché et ne voulant pas être en reste de générosité, 
couvrit le jeune homme d'une robe d'honneur et le 
renvoya à son père avec grande courtoisie, liicn 
entendu, comme dans les jolis contes, le jeune homme 
épousa la lille de sun ennemi, et des liens fie famille el 
d'amilié vinrent ainsi fortifier le Unité d'alliance qu'a- 
vaient inspiré les sentiments chevaleresques de deux 
illustres chefs (i). 

Ces exemples de générosité ainsi que ceux que nous 
avons relatés plus haut (a) sont tous postérieurs à l'Is- 
lam. 11 ne faudrait pas en conclure que la générosité 
du cœur n'était pas pratiquée par les Arabes de la 
Djahilieh. Elle était au contraire d'un usage fréquent 
parmi eux. Etant en guerre perpétuelle les uns contre 
les autres, tantôt vainqueurs et tantôt vaincus, il leur 
arrivait d'être sauvés, dans la déroule, par un ennemi 
reconnaissant en faveur duquel ils s'étaient généreuse- 
ment entremis lors d'une précédente rencontre, ^'oici, 
et c'est par là que nous terminerons, un petit tableau 
de mœurs qui offre ce double avantage de nous pré- 
senter, en même temps qu'un exemple de générosité, 
un échantillon de la galanterie chevaleresque au désert, 
vers le VI siècle de notre ère. 

« Duraïd, fils d'El Samat, était sorti parm i une foule 



(i) Stanley Laiio Poolc, Hislory af Egypte in Vw middle age.<, p. 
83. 

(a) Voir pliis haut, pp. 19 cl siiiv. 



LE CULTE DE L'HO^^EUR 269 

de cavaliers, pour razzier la tribu de Kananat, Arrivé 
au lieu dit El Akram, il aperçut, luin dans la vallée, 
un homme qui conduisait une femme montée sur un 
chameau. « Lance ton cheval, dit aussitôt Duraïd à l'un 
de ses cavaliers, lance ton cheval sur ce convoi et crie 
à l'homme : u Laisse-moi cette femme et sauve-toi ! » 
Le cavalier part et fait selon les instructions de son 
chef. Mais l'étranger, loin d'obtempérer à ces somma- 
tions, remet placidement à la dame la bride du cha- 
meau qu'il conduisait ; puis il charge le cavalier en 
irnprovisant ces vers : 

Ma dame, continue à loisir ta marche confiante, 
La marche d'une femme dont le cceur ne connaît pas 

la crainte. 
Refuser de combattre un égal serait une honte : 
Sois donc témoin de mes exploits. Tu vas pouvoir 

comparer et Juger. 

Il charge, désarçonne son adversaire, l'étend raide 
mort, lui enlève son cheval qu'il remet galamment à sa 
dame... 

Doraïd, inquiet de ne pas voir reparaître son messa- 
ger, envoie à sa recherche un autre cavalier. Celui-ci 
rencontre le cadavre de son compagnon, puis il court 
sus au voyageur qu'il somme de laisser la femme et de 
fuir. De nouveau l'homme jette la bride à sa dame et 
charge en chantant ces vers : 

Laisse la route libre à la dame inviolable : 
Entre elle et toi il y a Rabyah. 



aGo L.V TIUDITION CHEVALERESQUE DES AIWBES 

Et, sa lance au poing : 

8/ tu pré fer es, reçois ce coup agile : 
Abattre l'ennemi, telle est ma loi. 

Il charge, étend mort son nouvel adversaire. 

Doraïd, impatient, détache un troisième cavalier. 
Celui-ci rencontre les cadavres de ses deux compagnons 
et il aperçoit l'étranger conduisant à la main le cha- 
meau de la dame et traînant nonchalamment sa lance 
après lui : k Lâche la dame, lui crie-t-il, et sauve-toi ! » 
Kabyah fait face à son adversaire et au moment de 
charger il lui dit : 

Que peux-tu attendre d'une mine renfrognée comme 

la mienne? 
N' as-tu pas vu les cadavrei, du premier puis du second 

cavalier? 
\'oici la lance au bois dur qui les a transpercés. 

Il charge si impétueusement qu'il brise sa lance au 
travers du corps de son ennemi. 

Enfin Doraïd, étonné de ne voir revenir aucun de ses 
trois cavaliers et ne doutant pas qu'ils avaient tué 
l'homme et enlevé la dame, se décide à aller se rendre 
compte par lui-même. Il part et il voit : un premier 
cadavre, puis un second, puis le troisième. Il regarde 
et il aperçoit, tout près de lui, Rabyah désarmé : « Che- 
valier, lui dit-il. des braves comme toi on ne les tue 
pas. Mes cavaliers battent le pays, ils ne vont pas tar- 
der à te rejoindre et tu es sans armes, si jeune et si 
brave ! Accejjle ma lance. Je vais retrouver mes compa- 
gnons et je saurai les détourner de toi. » 



LE CULTE DE L'HONNEUR a6i 

Doraïd s'en retourna près des siens et il leur dit : 
« Le chevalier a bien défendu sa dame. Il a tué vos 
compagnons et m'a enlevé ma lance. C'est un valeu- 
reux avec lequel il n'est pas sage de se mesurer. » 
Et tous tournèrent bride et regagnèrent leur campe- 
ment de Beni-Gashm (i). 

(i) Rannatt al Agani, t. II, p. 21a. 



LA DÉFENSE DU FAIBLE 



C'est la loi par excellence, la raison d'être de la che- 
valerie — c'est toute la chevalerie, ('e huitième et der- 
nier commandement : « Ollice de chevalier est de 
maintenir femmes, veuves et orphelins, et hommes 
més-aisés et non puissants » (i), résume et contient 
tout le code de chevalerie. 11 renferme à lui seul toutes 
les vertus chevaleresques. On peut en effet se leprésen- 
ter un brave dépourvu de générosité, ou encore un 
homme libéral privé de courage — mais on ne saurait 
imaginer un défenseur du faible auquel il manquerait 
l'une quelconque des qualités essentielles du chevalier. 
Protéger le faible contre le fort, soutenir l'opprimé 
contre l'oppresseur, intervenir pour la punition ou la 
réparation de toute injustice commise — c'est se mon- 
trer pitoyable à l'infortune, c'est ouvrir son cœur à 
toutes les détresses, c'est mettre son bras au service du 
droit outragé, c'est se constituer bénévolement le cham- 
pion du Bien contre le Mal triomphant. Quelle généro- 
sité de sentiments cela ne sup[)ose-l-il f)as, et aussi 
quel esprit de désintéressement et de sacrifice! Il est si 
facile de se laisser vivre, de fermer les yeux et de se 
boucher les oreilles pour ne rien voir et ne rien enten- 

(i; Lacurne de Saiiile-Palaye, Mrmoircs sur l'anaienne CJievale- 
rie, t. I, noies (30) sur la II' partie, p. lag. 



LE CULTE DE L'HONNEUR a63 

dre (le ce qui ne nous atteint pas directement et qui ne 
peut nous valoir que désagrément ! il est si simple de 
garder une stricte neutralité (juand l'assassiné n'est pas 
soi-même ! L'âme du chevalier est d'une autre essence. 
Rien de ce qui louche à l'humanité ne lui est étranger. 
Que dis-je? Elle se solidarise, se confond et s'identifie 
avec l'humanité. Toute iniquité, où qu'elle soit com- 
mise, toute atteinte à la liberté la révolte et la blesse 
comme une insulte. Alors elle se cabre, se dresse fré- 
missante, et sans réfléchir, sans mesurer le danger, 
l'âme du chevalier, soldat du Juste et du Vrai, s'en va 
défier l'Imposteur... 

Les Chevaliers du désert firent l'usage le plus noble 
de leur force et de leur courage. Ils les mirent à la 
disposition des malheureux, avec la même libéralité 
accueillante et débordante qu'ils mettaient à prodiguer 
leurs biens. Sans calculer ni tergiverser, ils consa- 
craient toute leur énergie à faire rendre justice à qui 
les avait sollicités : 

Nous ne demandons pas à nos frères, quand ils nous 

appellent à leur secours 
Dans le malheur, s'il est bien vrai qu'ils sont dans le 

malheur. 

Parmi eux les lois de la protection étaient aussi stri- 
ctes que les lois de l'hospitalité. Et de même qu'on ne 
pouvait refuser un asile au voyageur, de même on ne 
pouvait refuser de protéger le faible ou l'opprimé qui 
avait eu recours à vous. De même qu'on ne distinguait 
pas u l'hôte de l'hôte », de même on ne distinguait pas 
«leDjar du Djar«, le protecteur du protégé. Us portaient 



a64 L\ TRVIMTinN CHEVAI.EHESQrK DES ARAni^S 

1p même nom et ponisiiivaienl lo même bul — le Djar, 
prolecleiir épDusant la raiise du Djar prolégr, au point 
de la faire sienne. Du reste, les Arabes professaient 
(( que la protection était illusoire tant qu'on n'avait pas 
fait atteindre au profôgé son but — à moins qu'on ne 
se soit fait tuer en voulant y atteindre (r) ». Ainsi 
quand un homme faible s'était mis sotis la sauvegarde 
d'un liomme fort, il était assuré d'être protégé au 
moins jusqu'à la mort de son protecteur; car le plus 
souvent les enfants, la famille et au besoin la tribu 
entière se substituaient à leur auteur ou à leur conci- 
toyen et continuaient à poursuivre la vengeance des 
torts dont leur client avait à se plaindre. Ce nMe de 
protecteur, aussi noble que périlleux, était du reste 
mis à haut prix et pour cela très recherché. Il consti- 
tuait un titre honorifique, un hommage rendu à la 
valeur, à la loyauté, à la g(''nérosilé d'Ame des guer- 
riers — aussi se le disputait-on : « be poète Ilotaïah 
ayant quitté Zibrikan dont il était lo protégé, pour se 
retirer chez un autre Arabe nommé Baghid, Zibrikan 
s'adressa au kalife Omar potir réclamer son client. 
Omar décida que Ilotaïah serait placé sur un terrain 
vide et qu'il serait libre de choisir entre ses deux pro- 
tecteurs (2). » Ainsi on comprend facilement que les 
chevaliers d'Arabie aient tenu à grand honneur d'être 
entourés d'un grand nombre de clients. Ils accueillaient 
tout venant, sans s'inquiéter de savoir son nom ni son 
origine, ou de connaître la cause de ses doléances, ni 

(1) Kitah N'akaed Garir wal Aktal, manuscrit de l'an 5o5 II., 
bibliollièfiue Zaki Pacha, Le Caire. 

(a) Qiiatrernorc, Mémoires sur les asiles cliez les Arabes, dan.* 
« Mélanges d'histoire el de philologie orientale », p. 190. 



LE CULTE DE L'HONNEUR a 65 

l'objet de ses revendications. Ils l'adoptaient en bloc, 
le considéraient comme un membre de la famille, 
auquel alTection et protection étaient naturellement 
dues. Cet empressement généreux et irrénéchi devait 
fatalement entraîner de grands abus. Et l'on vit plus 
d'une fois des hommes superbes et braves couvrir de 
leur bras un criminel et so\Uenir sa cause contre des 
familles et même des tribus entières. Fidèles à leur 
parole jusqu'au crime, ils défendaient le Djar, innocent 
ou coupable, envers et contre tous, du moment qu'ils 
n'avaient pas mis de condition à leur protection et 
qu'ils ne s'étaient pas enquis au préalable du motif qui 
l'avait amené jusqu'à eux. Du reste ils considéraient 
qu'il était peu digne d'un chevalier vaillant d'instruire 
l'alTaire avant delà prendre en main et de paraître mar- 
chander ou faire attendre sa protection. C'était là, à 
leurs yeux, l'irulice d'un cœur faible et hésitant, la 
marque d'un caractère irrésolu qui n'ose pas s'engager 
avant d'avoir aligné des chiffres et constaté que l'opé- 
»ation était sans danger et de tout repos. C'est peut-être 
en obéissant à ces mêmes sentiments ([ue « Boniface, 
marquis de Montferrat, se jeta dans un péril évident 
pour enlever une nièce à un oncle oppresseur » et 
qu' (( un autre seigneur, au dire de Raym^jaud de 
Vaquieras, se compromit pour soutenir Pierre de Main- 
zac, ravisseur de la dame de Tiercy réclamée et pour- 
suivie par son mari » (i). 
La règle était donc, du moins en Arabie (2), d'accueil- 

(i) Fauriel, Histoire de la poésie provençale, t. I, p. 483. 

(a) Pour l'Europe, voir Fauriel : « ... Le chevalier fut tenu de 
faire un usage généreux de sa puissance... On aimerait à s'assurer 
de cette intervention de la chevalerie dans les relations sociales et 



a66 L\ TRADITION CIIEV.VLKRESQUE DES A.RABES 

lir tout sollicilciir et de le protéger aveuglément contre 

tons. Nons avons dit qu'elle avait donné lien à des 

abus. On essaya d'y pallier. L'homme fort qni j)oursui- 

vait une vengeance ne devait pas se soucier d'avoir à 

protéger contre soi-même son ennemi ou l'ennemi des 

siens! 11 eut élô ainsi par trop simple d'échapper au 

châtiment ; on n'avait qu'à rechercher la protection de 

son ennemi, de s'installer chez lui en (ouïe quiétude, se 

disant : 

« Mais, Dieu merci ! 
Je suis en lieu sur : on n'arrête 
Personne ici. » (a) 

Aussi prit-on l'habitude, pour é\iler ce piège, de 
déclarer au suppléant : « A moins que tu ne sois tel 
(l'ennemi que je recherche), je le protège. » Le kalife 
Hacham ben Abdel Malek avait mis à prix la tête du 
poète Al Koumaylh. Poursuivi de toutes parts, Al 
Koumayth finit par se réfugier auprès du tombeau du 
fils de Hacham. Le kalife, ayant aperçu, d'une fenêtre 
de son palais, un homme assis près du tombeau de 
son fils, dit : n Si c'est un homme qui demande protec- 
tion, protection lui est accordée, à moins que ce ne 
soit Al Koumayth i3) i>... 11 lui fit grâce tout de même. 

L'expérience aidant, on corrigea peu à peu ce qu'a- 
vait d'excessif la protection des anciens. De générale 
qu'elle était, elle devint plus circonspecte et plus limi- 

politiques flu Moyen-Ajfe par de? faits positifs qui aideraient en 
même temps à en déterminer la nature et le dei^ré. Mais des faits 
de ce genre ne sont pas reouoillis par l'histoire. Les docnmorits 
poétiques seuls en ofl'rcnt qnehiues vestiges. Ce sont surtout des 
traiisacliun& domesti(iucs des actes d'autorité conjugale ou pater- 
nelle. » (Op. rit., t. I, pp. 487 et suiv.) 

(2) Alfred de Musset, l.fi mie prigione. 

(3) Al .A^ani petit, t. 1, pp. i lû à i ig. 



LE CULTE DE L'HONNEUR 367 

tée, plus conventionnelle. On bien on protégeait le 
suppliant contre certaines personnes que l'on désignait 
expressément (i), eu bien on le protégeait contre tout 
le monde, en exceptant certaines personnes auxquelles 
on était attaché par quelque lien d'alliance, de parenté 
ou de reconnaissance (Bichr llazem fuyant le cour- 
roux du généreux Oss ben Harîlha ne pouvait trouver 
d'asile nulle part. Partout où il allait on lui disait : 
« Nous te protégerons contre tous, contre Oss ex- 
cepté n) (2). 

Mais il va de soi que plus la protection était étendue, 
illimitée, plus elle était appréciée, recherchée — et 
chantée par les poètes. D'où une surenchère de protec- 
tion, à l'exemple des surenchères de générosité ou de 
clémence dont nous avons déjà parlé. « Le poète 
El .Vcha vint trouver El Rama fds d'Al Atha, le priant 
de le prendre sons sa protection. Al Kâma y consentit 
et s'engagea à le défendre contre les hommes et les 
génies. Acha lui demanda s'il promettait de le défen- 
dre aussi contre la mort. Al Kâma refusa. Alors Al 
Acha s'en vint trouver Amir, fils de Tofaïl, qui lui 
promit de le protège, même contre la mort. « — Mais 
comment feras-tu? lui demanda El Acha. — Si tu 
viens à mourir pendant que tn seras sous ma protec- 
tion, je paierai à ta famille l'amende (jui est le prix du 
sang. )) Acha, fort satisfait de celte réponse, fit des 
vers en l'honneur d'Amir, et contre Al Kâma une 
satire. » (3) 

(i) Voir plus haut, p. 226 : « Fidélité à la parole donnée », 
Hani protégeant El Noman contre le roi de Perse. 
(2) Beloug el Arab, p. 84. 
(S) De Sacy, Chreslomathie arabe, t. II, p. 478. 



3fi8 LV TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

Abou Da>va(l alla plus loin rnroro. 11 avait pris sotis 
sa proterlion Kaab ben Maniah ; lors(pio ccliii-ri per- 
dait un enfant, il en i>ayait la rançon telle qu'elle <^lnit 
fixée pour le racbat du sang; si Kaab perdait un 
cbaineaii on une brebis, il In lui rendait. C'est ce fait 
qui a donné naissance à cette expression jiroverbiale : 
« Le client d'Abou Da^vad » (i). 

Ne pouvant se distinguer, ni par l'étendue de leiir 
protection, ni par le nombre de leurs protégés — cf 
désireux de se surpasser quand même, — les Arabes 
en vinrent à protéger les animaux. L'iin d'eux prit nn 
jour sa lance et défendit un troupeau de sauterelles 
pourcbassé, car il estimait que, s'étant abattues cbez 
lui, les sauterelles étaient venues lui demander asile 
contre leurs poursuivants ; il était dès lors de son devoir 
de répondre généreusement à cet appel et de protéger 
ces insectes sauteurs. 

Kolaïb-Ouad, apercevant une colombe riui faisait 
son nid sur un terrain lui appartenant, lui sut gré, 
semble-t-il, de la confiance qu'elle lui témoignait. « 
colombe, lui dit-il, tu peux pondre et roucouler sans 
crainte ! » et il déclara sur-le-champ qu'il prenait sous 
sa protection toutes les bétes, même les fauves, (jui 
fréquentaient la région. 

D'autres émirent par la suite des prétentions ana- 
logues. Il y eut des Moudjirs el Taïr, des Moudjirs el 
Gazale, des Moudjirs al Zayb, des Moukris el Wahsh, 
protecteurs des oiseaux, des gazelles, des loups, hôtes 
des animaux sauvages, etc.. De ces coutumes bizarres 



(i) Qualrcmôre, « Mt-moire sur les asiles cliez les .\rabes », op. 
cit., p. ao5. 



LE CULTE DE L'HO.NxNEUR 269 

et généreuses, la tradition se perpétua de respecter, 
dans certaines contrées, certains oiseaux et particuliè- 
rement les pigeons : Les pigeons de la Mecque, dès la 
plus haute antiquité, jouissaient de l'immunité accor- 
dée plus lard aux pigeons familiers de la place Saint- 
Marc ( 1). et (( à la mosquée élevée à Tabriz sur le tom- 
beau de Gazan, on devait pendant les six mois d'hiver 
donner à tous les oiseaux du froment, du millet, etc., 
et il était expressément défendu d'en tuer un seul » (2)... 

Nous nous sommes efforcé de déterminer la nature 
et l'étendue de la protection chez les Arabes, il nous 
reste à envisager deux questions : Comment s'obtenait 
la protection, et comment elle prenait fin. 

La protection était sollicitée et accordée de plusieurs 
manières différentes. La plus simple et probablement 
la plus ancienne élait d'aller trou\er un guerrier et 
d'implorer à haute voix son appui. Aussitôt le guerrier 
montait à cheval et déclarait prendre l'inconnu sous sa 
protection. A défaut de guerrier — poursuivi, on n'a- 
vait pas toujours le loisir d'arriver jusqu'à un homme 
d'armes, — on pouvait se mettre sous la protection 
d'un enfant. L'enfant, du fait de son acceptation à vous 
protéger, engageait la parole de son père ou du chef 
de sa famille s'il était orplielin. On trouve dans El 
Agani le récit suivant, que nous nous faisons un devoir 
de mettre sous les yeux du lecteur parce qu'il pose et 
résoud le problème de ia protection accordée à un 
ennemi de sa propre tribu : 

(i) On sait que les pigeons vénitiens étaient nourris par la 
République Sérénissime en souvenir du service qu'ils avaient 
rendu à Venise lors de la prise de Candie par le doge Dandolo. 

(a) Quatremère, op. cit., p. 334, 



370 LA TRAD1T10> CHEVALERESQUE DES ARABES 

« ... El llarilh bcii Zalcni, aNanl brisé ses chaînes cl 
échappé à ses geôliers, pril en courant le chemin d'el 
Yamamah. A bout de soiinic, il finit par rencontrer J 
des enfants qui jouaient. « — Qui es-tu ? denianda-t-il 
à l'un d'eux, qu'il jugea à sa mine particulièrement 
porté au bien. — Je suis Bodjavr ben .\btliar, répon- 
dit l'enfant. — Je suis ton djar (protégé) )>, dit El 
Harith, et il s'attaclia aux pas de l'enfant qui le con- 
duisit chez son oncle Kattadal ben Moslema. Et Katla- 
dat reçut El Harith comme client. 

« Les gens de Béni Keyss s'étaient misa la poursuite 
de leur prisonnier. Ils suivirent ses traces et arrivèrent 
ainsi à la porte d'El Kaltadat quelques instants seule- 
ment après l'arrivée d'El llarilh. « — Rends-nous 
notre prisonnier, dirent à Kattadat les gens de Béni 
Keyss. Il n'est pas ton protégé ; il a échappé d'entre 
nos mains et s'est réfugié chez toi sans môme te con- 
naître. Tu ne le connais pas davantage; mais nous, ne 
sommes-nous pas tes alliés et tes concitoyens ? — il 
m'est impossible de vous remettre un homme (]ui 
s'est mis sous ma protection, dit Kattadal, mais je ne 
voudrais pas par ailleurs vous mécontenter. Réfléchis- 
sez et choisissez ; de deux choses l'une, ou je vous 
rachète votre prisonnier, ou je l'arme de pied en cap 
et vous ne pourrez alors vous mettre à sa poursuite 
que lorsqu'il aura mis entre lui et vous toute la lon- 
gueur de la vallée. — C'est cette dernière solution que 
nous choisissons », dirent-ils. Katladat revêtit El 
Harith d'une armure complèle, lui confia son meilleur 
coursier et lui dit : « Si tu leur échappes, tu garderas 
l'armure, mais tu me rendras le cheval. »... El Harith 
rentra sans encombre dans sa tribu. Son premier soin 



LE CULTE DE L'HONNEL'R 271 

fut de rendre à Kattadat son cheval qu'il lit accompa- 
gner d'un troupeau de cent chameaux (1). » 

Quelquefois on avait la malchance de ne rencontrer 
ni guerrier, ni enfant sur son chemin, et l'on était 
1 'duit à se réclamer... d'un nom. a Kaled, au moment 
où il allait être mis à mort par les gens de Béni Ilarilh, 
se réclama de la protection de l'un d'eux appelé Oss 
ben El Samat. Mais Oss était absent, et l'appel de 
Raled ne lui servit de rien. Quand Oss fut de retour 
après l'exécution de Kaled, il entra dans une grande 
colère et il reprocha amèrement à ses concitoyens l'a- 
vanie qu'ils lui avaient faite : « Gomment, leur disait-il, 
comment avez-vous osé porter la main sur un homme 
qui s'était couvert de mon nom ? » (2) 

Les historiens arabes racontent qu'une femme d'A- 
mourieh, ayant été violentée, s'était écriée : « Au 
secours ! Mahomet ! Motassem ! )) Ces propos 
furent rapportés au kalife El Motassem. Celui-ci se mit 
incontinent à cheval et, suivi de ses troupes, il mille 
siège devant Amourieh. La ville ne tarda pas à capitu- 
ler ; Motassem y pénétra au cri de : u Me voici, j'ai 
répondu à ton appel, ô femme ! )> (3) 

On a sur ce fait éminemment chevaleresque une très 
belle poésie d'Abou Tammame, poète favori d'Al Motas- 
sem. 

11 y avait encore bien d'autres moyens de solliciter 
la protection : ou bien on attachait ses habits à la tente 
d'un homme et dès ce moment le maître de la tente 
même absent devenait le prolecteur attitré du sup- 

(i) Petit Agani, t. H, p. iiO. 

(a) Idem, p. 228. 

(3) Al Mostatraf, t. I, p. i88. 



373 L.V TllADITlON CUEVALEUESQUt: DES ARABES 

pliant (i), ou bien un saisissait par deiiièie les vôte- 
meals d'uu Imnime et on lui ilisait : o N'oici le lien de 
celui qui cherche un asile auj)rès de vous (a). » Ou 
bien enfin on se rendait en un lieu d'asile. 

Il n'y avait [)as, à proprement pailor, de lieux tl'asile 
unanimement consacrés comme relaient les églises en 
Europe au Moyen-Age; mais il arrivait assez fréquem- 
ment qu'un chef puissant déclarait tel refuge inviola- 
ble et le prenait sous sa protection. C'est ainsi (|ue 
Massoud avait déclaré que la tente de sa femme serait 
un lieu d'asile pour tous les combattants ennemis (jui 
pourraient y pénétrer (3). 

De commun accord également et sans cju'il y ait 
jamais eu de règle à ce sujet, on considéra les tom- 
beaux comme des lieux sacrés. Qui se réfugiait près du 
tombeau d'un être qui vous était cher était assuré 
d'échapper à votre vengeance. 

Le poète llammad alla chercher asile auprès du 
tombeau du père de son ennemi — et sa confiance ne 
fut pas trompée. 

Nous avons vu le i)oèlc Koumaytt poursuivi {)ar le 
Ralife Hacham cheichcr refuge et trouver sa grâce 
près du tombeau deMoawiah ben Ilesham. 

On lit dans Marin : « Lorsque Saladin fut maître de 
Damas, un particulier, ayant reçu un outrage dont il 
se plaignait vainement au Cadhi, déchira ses habits 
dans la place publique et s'écria : d Nourreddine 1 
Nourreddine! oîi êtes-vous? », et alla, suivi de la popu- 

(i) C'est ainsi que Oljcid lien Gorayc s'était mis sous la protec- 
tion (le Maaze. Agani, l. II, p. 3.'|8. 
(a) Qualremèrc, op. cit., p. ao3. 
(3) Voir plus haut : k Culte de la feuiuio », p. io3. 



I 



LE CULTE DE L'HONNEUR 278 

lace, pleurer au tombeau de ce prince. Saladin, iiistruit 
de celte aclion, ordonna qu'on lui rendît justice (i). « 

Ces exemples sutlisent. Voyons maintenant comment 
la protection prenait fm. 11 est évident que l'homme 
qui aurait abandonné son client devait être voué au 
déshonneur. Les poètes se seraient emparés de son 
nom et en vers immortels l'auraient transmis de géné- 
ration en génération comme un symbole de honte et 
d'opprobre. Aussi ne s'agit-il pas d'une fin si contraire 
à l'esprit des Arabes, mais bien des formalités admises, 
par quoi protectciu- et protégé pouvaient se dégager 
des liens qui les unissaient. 11 va de soi que la protec- 
tion s'éteignait d'eile-même par la réalisation de l'ob- 
jet qu'elle poursuivait, ou par la mort de l'une ou de 
l'autre des deux parties contractantes. Mais il pouvait 
se faire qu'entre temps le protégé voulût pour un 
motif ou un aulre se libérer de la tutelle bienveillante 
de son protecteur. En ce cas il devait obtenir de son 
protecteur de renoncer à sa protection; une fois d'ac- 
cord, les deux parties dénonçaient publiquement le 
pacte qui les liait l'un à l'autre, comme membres 
d'une même famille : 

K ... Othman se rendit auprès de Walid, dont il élait 
le protégé, et lui dit : « mon oncle ! tu m'as accordé 
ta protection et je n'ai qu'à me louer de ta bienveil- 
lance ; mais je veux te rendre ton engagement. Con- 
duis-moi devant tes compatriotes et annonce-leur que 
tu te dégages des promesses que tu m'as faites. — 
mon neveu, dit Walid, quel motif t'inspire celte 
démarche? Aurais-lu reçu de quelqu'un de mes com- 

(i) Claude Marni, op. cit., t. I, p. a4o. 



» 
374 L.V TRADITION CHEVALERESQUE DES ARARES 

patriotes un Irailement vexatoire ou une insulte? — 
Non, dit Othman, je n'ai à me plaindre de personne, 
mais je suis résolu à me contenter de la protection de 
Dieu et de son prophète, sans rechercher celle de qui 
que ce soit. — Ké bien, dit Walid, allons ensemble à 
la mosquée et dégage-moi publiquement de la protec- 
tion que je t'ai accordée publiquement. » Ils se rendi- 
rent tous deux à la mosquée où les Koraïshs étaient 
réunis en plus grand nombre que de coutume. Parmi 
eux se trouvait Lebid ben Rabiah qui leur récitait des 
vers. Walid dit à ses compatriotes : u Cet Othman que 
vous voyez exige de moi que je renonce à la protection 
que je lui avais assurée. Je vous prends donc à témoin 
que je n'ai rien de commun avec lui. » Othman prit la 
parole et dit : « Ce que vous venez d'entendre est par- 
faitement conforme à la vérité. Je n'ai eu qu'à me 
louer de l'exactitude scrupuleuse avec laquelle ^^'alid a 
rempli ses engagements à mon égard. C'est moi qui l'ai 
forcé à la démarche qu'il fait aujourd'hui, attendu que 
je ne veux plus d'autre protecteur que Dieu ; et Walid 
dès ce moment ne me doit plus rien. » En disant cela, 
tous deux s'assirent... (i) » 

De cette étude il ressort que la protection était un 
acte solennel. On la demandait, on l'accordait, et on y 
renonçait solennellement. Elle comportait un appel 
adressé par un homme « mésaisé » à un homme 
puissant pour l'aider à atteindre un but déterminé. Cet 
appel entraînait ime intervention active et persévé- 
rante du protecteur en vue de venger la plainte ou de 
soutenir la revendication de son protégé. Mais à côté 

(i) Quaircmère, op. cit., pp. si a et aiS 



LE CULTE DE L'HONNEUR 376 

de cette protection agissante, variable quant à son 
ol)jetet à son étendue, variable également quant à sa 
furme introductoire, — les Arabes connaissaient une 
antre protection, celle-là uniforme, passive, générale, 
indistinctement exercée par les femmes comme par les 
hommes, guerriers ou artisans. Elle découlait de 
l'hospitalité. Et ici il faut entendre l'hospitalité dans le 
sens le plus large. Au?<;i bien le fait d'avoir franchi le 
seuil d'une demeure, que celui d'avoir bénéficié dans 
la plus petite mesure, môme par supen^herie, de la 
générosité ou des bons offices d'un homme — un 
verre d'eau, le pain et le sel, un bout de corde prêtée 
pour que le seau puisse atteindre l'eau du puits, — 
constituait un lien d'hospitalité qui conférait la pro- 
tection. L'hôte, celui qui avait rendu service, n'était 
pas tenu d'épouser la querelle de son protégé, encore 
moins de poursuivre la vengeance des torts dont il 
avait à se plaindre, — mais il lui devait de le garantir, 
de l'abriter aussi bien contre le soleil ou la pluie que 
contre le danger et les coups de ses ennemis. En Arabie 
l'hôte est sacré. On le considérait comme « un envoyé 
du ciel », une espèce d'ambassadeur céleste, couvert 
par une immunité en quelque sorte divine. La tente 
était un asile inviolable, et la moindre portion d'ali- 
ment prise sous le toit de l'ennemi le phis acharné 
convertissait la haine en bienveillance... Quelques 
anecdotes pour finir : 

Fatimah, fille de Kourchoub, accueillit un soir un 
étranger qui lui avait demandé l'hospitalité. L'étran- 
ger, grisé sans doute par la fatigue et aussi par l'odeur 
du musc qui se dégageait de son hôtesse, s'approche 
de la belle et s'enhardit à lui conter fleurette, mais la 



37C) L\ TfWDITlON CHEVALERESQUE DES ARABES 

digne femme le rappelle à la bienséance. Cependant la 
voix de la passion grondait au cœur du jeune homme ; 
ne pouvant maîtriser ses désirs, il saisit Katimah et 
veut lui faire violence. Kalimali le repousse et ap|)elle : 
« A moi! Haby, à moi, mon fils! » Haby accourt. 
« Mon fils, cet homme a voulu lue désiionorer. » Raby 
a tiré son épée, il la brandit, puis il la laisse tomber. 
« Non. s'écrie-t-il, il ne sera pas dit que j'ai déshonore 
ma mère et que je me sois déshonoré en versant le sang 
de notre hôte ! » Et il laissa partir le voyageur. 

Cette histoire ne vous rappelle-t-elle pas Ruy Gomez 
de Silva, découvrant Ilernani chez Dona Sol et proté- 
geant son hôle contre le roi Carlos?... avec cette diffé- 
rence que le vieux Gomez ne manqua pas déjouer du 
cor. au moment où Hernani allait cueillir le bonheur... 

INlaan ben Zayda. de retour d'une campagne, passe 
en revue les prisonniers (jui devaient être exécutés. 
L'un d'eux l'arrête et lui demande à boire. On apporte 
de l'eau, et (juand tous ceux qui devaient mourir eurent 
bu : (( Et maintenant, dit le prisonnier (pii avait eu 
l'idée de demander à boire, maintenant, Maan ben 
Zayda, oseras-tu porter la main sur les hôtes? » Maan 
ordonna de relâcher les prisonniers. « Ta grâce, lui 
dirent-ils, t'honore plus que ta victoire. » 

Au rapport de l'historien Al Siouti, dans son o\nrage 
Hossne al Monhadaral : « Amrou ibn el Ass, après avoir 
conquis l'Egypte, voulut se rendre à Alexandrie. T'n 
conséquence il ordonna de plier sa tente qu'il avait fait 
dresser au début de la campagne en face de la forte- 
resse de Habylone, au lieu où s'élève la maison dite 
d'Israël... On s'aperçut alors qu'une colombe avait fait 
son nid au haut d'une colonne de la tente, et Amrou 



LE CULTE DE LiIO^^EL'U 277 

dil : u (^elle colombe est venue se metîie sous notre 
protection ; laissez la tente en place jusqu'à ce que les 
petits do notre hôtesse puissent voler en sûreté. » En 
souvenir de cet incident, la ville qui s'éleva dans la 
plaine au nord de Memphis et qui devint la capitale de 
l'Egypte (de G^o à gCy, année de la fondation du Raire) 
reçut le nom de l'ostal, « la tente ». 

Et voici enfin, rapporté par Al Allidi, un trait qu'on 
ne saurait lire sans attendrissement. Il est comparable 
aux plus beaux traits de Corneille. U élève et il honore 
l'homme : 

Au moment où la dynastie des Ommyades fut ren- 
versée du trône, les membres de cette famille se virent 
poursuivis et égorgés par les Abbassides, avec un achar- 
nement qui tenait de la fureur. Ibraliim, un des princes 
de la famille déchue, fuyant au travers des rues de 
Koufah, sans savoir où trouver un asile, aperçut une 
grande maison dont la cour était fort vaste, il entra et 
se trouva en face d'un beau jeune homme monté sur 
un cheval et qui venait d'arriver, accompagné d'un 
nombreux cortège de pages et de domestiques. Ce 
jeune homme lui ayant demandé ce qu'il voulait, Ibra- 
him répondit : a Je suis un infortuné qui craint pour 
sa vie et je viens chercher un asile dans ta maison. » 
Le jeune homme le reçut avec bonté et le conduisit 
dans une chambre qu'il lui donna pour retraite. Il resta 
quelque tem[)s auprès de lui et veilla à ce qu'il fût 
abondamment pourvu de tout ce qu'il pouvait désirer 
pour sa nourriture et son habillement. Son hôte ne lui 
adressait aucune question. Ibrahim remarquait avec 
étonnement que le jeune homme montait chaque jour 
à cheval et armé de toutes pièces. Il se hasarda à lui 



378 l..\. TRADITION CIIEVALEHESQUE DES ARABES 

demauder quel motif causait ses courses régulières. Le 
jeune houiuie lui répondit : k Ibrahim ben Soliman a 
égorgé mon père de sang-froid. J'ai appris que le 
meurtrier est maintenant obligé de se cacher. Je le 
cherche tous les jours dans l'espoir de le rencontrer et 
d'assouvir ma vengeance dans son sang. » Ibrahim, \ 
stupéfait de cette fatalité qui l'amenait dans la maison 
de son plus mortel ennemi, demanda à ce jeune homme 
son nom et celui de son père. S'étant convaincu que 
c'était lui qui était le coupable, il dit à son hôte : « Je 
t'ai des obligations essentielles. La reconnaissance me 
fait une loi de l'indiquer ton ennemi et d'abréger tes 
poursuites. » Le jeune homme ayant demandé ce qu'il 
voulait dire, Ibrahim ajouta : « C'est moi qui suis le 
fils de Soulyman, le meurtrier de ton père. Punis-moi 
de mon crime. » Le jeune homme répondit: « Je sup- 
pose que tu es un malheureux accablé sous le poids de 
l'adversité et que tu veux t'y soustraire par une mort 
prompte, d Ibrahim lui ayant donné des détails qui ne 
permirent pas à son hôte de douter de la vérité du fait, 
celui-ci changea de visage, ses yeux se remplirent de 
larmes, et il resta quelque temps la tête baissée, puis 
il dit à Ibrahim : « Tu iras un jour retrouver mon père 
en présence d'un juge plein d'équité; quant à moi je 
ne manquerai pas à la parole que je t'ai donnée; mais 
comme je craindrais de n'être pas toujours maître de 
moi, retire-toi et va chercher un asile où ta présence, ne 
rappelle pas des souvenirs déchirants. » Il lui ofTrit en 
même temps une somme de mille pièces d'or. Ibrahim 
refusa le don et s'éloigna en silence (i;. » 

(i) Quatremcre, np. cit., pp. ug k a.'îi. Voir extrait d'Al .\tlidi 
dans Magani el Adab, t. III, p. aoij. Vuir dans Florian un trait 
semblable, p. < i3. 



CONCLUSION 



Telles furent les mœurs chevaleresques des Arabes. 
Nous nous sommes appliqué à les retracer, moins pour 
le plaisir de contempler et de faire admirer les beaux 
débris d'un monde disparu, que pour essayer de déga- 
ger des faits observés quelques enseignements prati- 
ques et utiles. L'histoire, en donnant une vision plus 
claire des événements écoulés, doit aider à une com- 
préhension plus saine et plus équitable des problèmes 
présents. Les destinées des peuples ne se dictent pas à 
l'avance ni ne s'improvisent. L'avenir se construit avec 
les matériaux du pa^ssé, maniés par des mains rendues 
plus adroites par l'expérience et l'esprit d'émulation ; 
bien des temples de l'Ancienne Egypte ont été conver- 
tis en chapelles et des églises furent transformées en 
mosquées. L'étiquette change, les croyances se nuan- 
cent, la civilisation prend un sens différent selon les 
milieux et les siècles — le fond de la nature humaine 
demeure le même : désir incessant d'améliorer son exis- 
tence, aspiration toujours en travail vers une perfection 
indéfinie. Tous les hommes marchent vers le même 



aSo LA TUADITION CUEVALEnESQUE DES ARABES 

bnl, mais cliaciin dans sa v(^ie cl a ver l-^s moyens (jui 
lui sont propres. Les peuples ne [jeincrit se dévelop[ier 
pleinement iju'en suivant feur génie particulier. L'édu- 
cation, la science, les croisements ou les grelTes intel- 
lectuels n'ont pas plus d'cfTct sur le tcmjd'ramcnt d'une il 
race (pii ne sauiait avoir le fard sur les traits d'un 1 
visage. \ 

Le passé ne meurt jamais en nous. Il est insépa- > 
rable du présent. Malgré sa Kullui, rAllemand tlu l 
XX* siècle est resté le Germain du temps de César, ^ 
(i homme de proie et de dévastation, à l'esprit de ruse 
et de perfidie » (i), et l'Arabe sous ses haillons porte 
toujours un cœur noble et généreux (a). Il importe 
donc que chaque peuple étudie st.n passé et (ju'il 
appreime à se connaître. Et il importe également que 
tous les peuples se connaissent. Ils dépondent les uns 
des autres. A l'harmonie générale tous doivent contri- 
buer. Dans le concert universel chacpie peuple apporte 
sa note particulière. La mttsique des forêts est faite de 
la voix de tous les êtres qui l'habitent. 

Le (1 Connais-toi toi-même » est aussi essentiel aux 
nations qu'aux individus. Les peuples ne doivent ni se 
mésestimer ni se surestimer ; mais, ayant fait le bilan 
de leurs ressources, ils doivent travailler, non seule- 
ment pour conserver l'iiérilage des aïeux, mais pour le 
transmettre aux générations suivantes grossi des riches- 
ses qu'ils y auront ajoutées. Les Arabes doivent appro- 
fondir l'histoire de leur pays, non pour s'hypnotiser 

(i) Zeller, llisloire de V AUcmaijne, p. 5o. 

(a) i< Nous perfectionnons, nous adoucissons, nous cachons ce 
que la nalure a mis <Jans nous, mais nous n'y mettons rien. ;> 
(Voltaire, Dictionnaire philosophique : Caractère.) 



CONCLU s lOiN a8i 

sur leurs gloires défuntes, ni pour ()!iiser dans le passé 
des motifs de vanité et de futile orgueil, mais pour y 
rechercher leurs vertus ataviques et retrouver le fil d'A- 
riane qui doit les conduire à la lumière du jour, dans 
la voie de leur destinée. 

Les sentiments clievaleresques que notis avons pas- 
sés en revue ne sont l'apanage, ni d'un siècle, ni d'une 
race, ni d'un pays. Parmi les traits nombreux de fidé- 
lité, de générosité ou de clémence, parmi les exemples 
de tolérance, de galanterie ou de courtoisie qui illus- 
trent cet ouvrage, il en est que nous avons cueillis sur 
les bords de l'Euphrate et sur ceux du Jourdain, sur 
les rives du .Nil et sur celles du Guadalquivir; il en est 
qui sont antérieurs et il en est qui sont postérieurs à 
l'Islam. Qu'est-ce à dire, sinon que ces vertus sont 
générales et qu'elles appartiennent à tous les pays, à 
toutes les races, de culture et de langue, de souvenirs 
et de tradition arabes, sans distinction ethnique ou 
religieuse? La terre seule ne fait pas l'homme. La 
Patrie se compose du sol qui en forme le corps, de la 
littérature et de l'art qui en forment l'âme. Les Égyp- 
tiens chrétiens ou musulmans, les Syriens, les habi- 
tants de la Cyrénaïque, les Tunisiens, les Algériens, 
les Marocains, ont l'àme arabe autant que les Arabes 
d'Arabie et ceux de l'Irak. Tous ont le double devoir 
de s'employer avec ardeur au relèvement du pays 
qui leur a donné le jour et à la régénérescence des arts, 
de la littérature et des vertus arabes dont ils demeu- 
rent les seuls et légitimes héritiers. 

L'infériorité de culture du. monde arabe est par trop 
évidente pour qu'il soit besoin d'y insister. Elle tient à 
une cause initiale sur laquelle sont venues se greffer 



38a L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

d'autres causes nombreuses, complexes, spéciales à 
chacun des pays arabes où elle se nianifesle d'ailleurs 
d'une façon plus ou moins frappante. Bornons-nous à 
mettre ici en évidence la raison principale et primor- 
diale de la déchéance des peuples arabes : le régime 
turc. 

Partout où ils ont passé, les Turcs ont engendre la 
désolation. Leur histoire, de la première à la dernière 
page, est une œuvre de ruine. La guerre fut leur seule 
industrie. Ils rentre[)renaient uniquement pour satis- 
faire leurs appétits barbares : verser le sang à longs 
flots, remplir leurs greniers, renouveler leurs harems, 
ajouter à leur orgueil de ghazis. L'appât du gain, plus 
que le prosélytisme, les incitait à combattre. Ils fai- 
saient la conquête d'une province ou d'un pays et, 
après l'avoir dévasté, pressuré, exprimé comme un 
citron, après en avoir extrait le dernier grain et la der- 
nière goutte, ils s'en allaient vers une autre province 
ou un autre pays poursuivre leurs ravages. Car, sem- 
blables aux Cieriuains de Tacite : o Celait à leurs yeux 
fainéantise et bassesse de gagner à la sueur de son 
front ce qui peut ne couler que du sang (i). » 

Et ce fut l'arrêt devant les portes de Vienne, et ce 
fut la retraite qui se continue dtpuis deux siècles et 
que la vénalité des petits hommes de l'Union et Pro- 
grès vient de transformer en débâcle... 

Les Turcs s'étaient infiltrés de bonne heure dans 
l'Empire Arabe. Les guerres et les razzias d'au-dcl": 
l'Ôxus et le Syr Daria en avaient amené un grand non.- 
bre sur les marchés d'esclaves. On les achetait pour le 

(i) Tacilo, Mœurs des Germains, XIV. 



CONCLUSION a83 

service domestique, rornement et les plaisirs du Salani- 
lick. Sous le Kalifat d'Al Mansour, on les enrôla dans 
les dilTérents corps de l'armée. Plus tard on en consti- 
tua la garde particulière du monarque. 

Les Abbassides ne se sentaient pas en sûreté à Bag- 
dad. Ils craignaient de voir tomber le trône entre les 
mains des descendants d'Ali, dont les partisans gros- 
sissaient en nombre de jour en jour. Us furent ainsi 
amenés à s'entourer d'iiommes étrangers à toute ques- 
tion dynastique, sur le dévouement desquels ils pou- 
vaient d'autant mieux compter qu'ils les payaient gras- 
sement. Ils s'appuyèrent tout d'abord sur les Persans 
du Khorassan ; mais ceux-ci, d'un caractère souple et 
assimilable, n'avaient pas tardé à devenir Arabes et à 
épouser les sympathies ou les convictions politiques 
de leurs nouveaux concitoyens. Il fallut les licencier. 
Les Turcs, qui s'étaient montrés braves et disciplinés 
dans les batailles et par ailleurs totalement réfractaires 
à l'influence arabe, étaient tout désignés pour rempla- 
cer les Persans. Les Kalifes n'hésitèrent pas à leur 
confier la garde de leur personne et de leur trône, lis 
ne tardèrent pas à s'en repentir doublement. En effet, 
les prétentions et les exigences des Mamelouks allèrent 
toujours en augmentant en face d'un pouvoir qu'ils 
savaient à leur merci. A la mort d'Al Moutassinie 
(8^2), les Turcs étaient déjà les véritables maîtres de 
l'empire. Sortes de Maires du Palais à la solde du plus 
offrant, ils nommaient et supprimaient tour à tour les 
Kalifes de leur choix. Leur chef, qui avait pris le titre 
d'Emir Al Oumara (le Chef des chefs), plus tard celui 
de Mœyz ed Dawalah (la gloire de l'empire) et de Sul- 
tan, absorbait en sa personne tous les pouvoirs mili- 



284 L\ TUADUIU.N CHEVALERESQUE DES AHABES 

laircs elci\il5. Enfermés dans leui palais, les Kaliles 
ncurenl plus que l'autorilé religieuse. Apres la chute 
de Bagdad (ia58) ils chcrchèieul asile en EgNple, où 
ils VLCurenl oljscurrnienl jiis(iu"en lôiG. El ce fui en 
1017 que le Sullan de Constanlinople Selini 1"" arracha 
des mains du dernier Abbasside le pouvoir religieux et 
se lil reconnaître comme le vicaire d Allah, l'héritier 
de Maliomet, lEmir des Croyants. 

Tel est en résumé, dans ses grandes lignes, l'histo- 
riquc des relations des Turcs avec le Califat. 

Les Mamelouks, a[)pelés par la confiance du souve- 
rain pour consolider le trône, s'étaient empressés do le 
saper. Ils s'installèrent dans rEm|)ire et ils eurent tôt 
fait de le déconsidérer, de le désorganiser, de le désa- 
gréger pour finaiement se l'adjuger et se l'approprier. 
Une fois maîtres des pays arabes, ils s'acharnèrent à 
poursuivre et à mènera bonne (în leur œuvre de des- 
truction, lis mirent une ardeur farouche, un soin cruel 
et persévérant à abattre et à anéantir systématiquement 
tout ce (|ui était arabe. Ils avaient en horreur le génie 
élégant et délicat de leurs anciens maîtres, et ils s'ap- 
pliquèrent à effacer jusqu'aux traces d'une civilisation 
qui leur était d'autant plus odieuse qu'elle semblait les 
narguer et les humilier. Ils tirent la guerre à la lilli'ra- 
ture, à l'art, aux sentiments, à la religion même. Ils 
convertirent en désert les terres jadis réputées les plus 
fertiles du monde. Ils proscrirent une langue belle 
entre toutes, qui avait été le véhicule harmonieux des 
plus nobles pensées; leur pioche sacrilège s'allaciua à 
la poésie des pierres et même aux édifices religieux, et 
ils prirent plaisir par-dessus tout à faire s'agenouiller 
devant leur insolence la fierté arabe. Ils traquèrent et 



CONCLUSION a85 

chassèrent la générosité, In pudeur, la probité, l'orgueil 
viril, le respect de la femme, le culte de la parole, et ne 
se donnèrent de repos que le jour où ils constatèrent 
que les peuples qu'ils avaient domestiqués portaient un 
masque semblable à leur propre visage. 

Ce sont bien et uniquement les Turcs qui ont désbo- 
noré et avili l'âme arabe — les Turcs, et non l'Islam, 
il faut insister sur ce point. 

La grande majorité des auteurs européens qui se 
sont fait des questions musulmanes une spécialité ou 
une étiquette et ceux-là qui s'en sont occupés incidem- 
ment, tous, historiens, philosophes, hommes politi- 
ques, coloniaux, voyageurs ou journalistes, se sont 
appliqués à démontrer que l'Islam était seul responsa- 
ble de la corruption et de la déchance des peuples ara- 
bes. Cette quasi-unanimité de jugement est impres- 
sionnante. On peut cependant l'excuser par la diffi- 
culté où étaient ces écrivains d'étudier à fond les textes 
arabes ; aussi parce que les livres se suivent et se res- 
semblent... On peut l'expliquer également par le 
fait qu'il est des erreurs admises et sanctionnées qu'il 
est dangereux de vouloir déraciner, et aussi par cette 
constatation que l'anticléricalisme devient un article 
d'exportation quand il vise une religion étrangère. 
Libres penseurs et dévots sont d'accord là-dessus. 
Les uns parce que leur compréhension de la liberté 
leur fait un devoir de criti(iuer et de bafouer toutes 
les croyances indistinctement ; les autres parce que 
leur foi intransigeante leur enseigne que hors l'É- 
glise il n'est point de salut... Mais que reproche-t-on à 
l'Islam ? 

On a dit : L'Islam abaisse la femme et l'humilie à 



386 L\ TRVnmON CHEVALERESQUE DES ARVRES 

plaisir. Or nous avons l'tabli que Maliomet s'était tou- 
jours efTorcé d'émanciper la femme, de sauvegarder 
ses intérêts, d'améliorer sa situation matérielle et 
morale. 

Cela est si vrai (jue, pour relever la condition de la 
Musulmane, il n'y aurait qu'à revenir aux véritables 
leçons du Prophète, en les adaptant aux nécessités pré- 
sentes. La polygamie et la répudiation, qui d'elles- 
mêmes tendent à disparaître, petivont être légitimement 
et légalement enrayées — comme il a été indiqué au 
chapitre de » la Femme selon le Coran » : une stricte 
application des textes coraniques est amplement suffi- 
sanîe po\ir assurer à la Musulmane moderne l'exercice 
des droits civils et civiques auxquels elle peut raison- 
nablement prétendre. Peut-on, dès lors, soutenir que 
le Mahométisme enseigne le mépris de la P^emme et 
qu'il s'oppose à son émancipation? 

On a dit : L'Islam est intolérant. Et le Coran ensei- 
gne qn' <( il n'est pas de contrainte dans la religion ». 
Aux exemples nombreux de l'esprit de tolérance des 
musulmans, tant dans leurs rapports avec les Infidèles 
que dans leurs rapports avec leurs coreligionnaires 
philosophes, schismatiques, libres penseurs ou athées, 
que nous avons cités plus haut, nous ajouterons seule- 
ment le témoignage de Renan, qui ne saurait être taxé 
de tendresse pour l'islamisme : « Le goût de la science 
et des belles choses, dit Renan, avait établi au X'' siè- 
cle, dans ce coin privilégié du monde (en Espagne) 
une tolérance dont les temps modernes peuvent à peine 
nous offrir un exemple. Chrétiens, Juifs, musulmans, 
parlaient la même langue, chantaient les mêmes poé- 
sies, participaient aux mêmes études littéraires et 



CONCLUSION 387 

scientifiques. Toutes les barrières qui séparent les 
hommes étaient tombées ; tous travaillaient d'un même 
accord à l'œuvre de la civilisation commune. Les 
Mosquées de Cordoue, où les étudiants se comptaient 
par milliers, de\inrent des centres actifs d'études phi- 
losophiques et scientifiques (i). » 

Remplacez l'Espagne au X* siècle par l'Empire 
Arabe sous les Abbassides, ou l'Egypte sous les Fati- 
mites, et vous pourrez conserver ce même tableau de 
tolérance et de labeur intellectuel, pour Bagdad ou le 
Caire, Samarkand ou Kairouan. 

Ce n'est pas à dire que le fatanisme musulman ne se 
soit pas éveillé et ne se soit pas exaspéré, quand, déchus 
de leur puissance première, les Musulmans furent assu- 
jétis par des peuples divers. Trop faibles pour résistera 
la domination étrangère, les hommes du Livre acceptè- 
rent sans enthousiasme le fait accompli. La religion de- 
vint leur asile. Ils s'y réfugièrent, s'y retranchèrent, s'y 
enterrèrent, ne voulant plus rien savoir du monde qui 
décidément ne leur appartenait plus. Puis l'idée vint à 
quelques esprits de substituer aux nationalités perdues 
le lien de la foi et de considérer tous les Musulmans 
comme compatriotes dans l'Islam. Cette idée inoffen- 
sive n'avait pas dépassé le domaine de la spéculation, 
que déjà l'Europe s'en était saisie pour la propager, la 
discuter et s'en exagérer l'importance et le danger. 
L'Europe créa le Panislamisme. La Turquie s'employa 
à la réaliser. Mais quand vint le moment de mettre la 
grosse machine en œuvre, on s'aperçut qu'elle ne 
fonctionnait pas. La guerre sainte fut déclarée. Quels en 

(i) Reoan^ Averroës et l'Averrohme, p. i, a' édition. 



aSS L\ TUADITION CIIKVALERESQUE DES ARABES 

furc:it les résullals? Ttuis les Musulmans ihi monde, à 
paît une infinie minoiili'', se sont rallies anx [)aYS, à 
la cause des Allies, contre le Kalife de Conslantinoi)le, 
contre lladji Guillaume ci protecteur de l'Islam ». Tous 
ont tenu à honneur d'apporter leur contribution — or 
et sang — au lriom()lic du droit et de la civilisation. 
Celle fidélité recevra, nous en sommes convaincus, sa 
récompense. Il est également dans l'intérêt des Puis- 
sances et dans l'inlérct des Musulmans, de substituer, 
au lien de la communauté religieuse, le sentiment de 
la nationalité. La création du Sultanat d'Kgyple et 
du Sultanat de lledjaz prouve que l'Europe est dans 
la bonne voie. Qu'elle persévère dans celle voie el 
qu'elle s'applique ù réveiller la conscience nationale, à 
inculquer à ses pupilles, à développer et à fortifier dans 
leurs cœurs rattachement au sol natal, le culte de la 
terre dos aïeux, l'amour delà Patrie. Qu'elle leur donne 
l'assurance, le senlimenl, la certitude, la preuve qu'ils 
ont une Patrie, qu'elle leur octroie une Charte, une 
conslilulion qui réponde progressivement à leurs vœux 
et leur permette d'évoluer. Qu'elle leur réserve une 
participation de plus en plus large au gouvernement 
de leurs pays respectifs. Alors l'Egyptien se considérera, 
à quelque religion (ju'il appartienne. Egyptien avant 
tout et par-dessus tout; les sujcls du Grand Chérif, 
qu'ils sont Arabes, et n«)n plus Mahomélans... Tous 
les peuples arabes prendront ainsi conscience de leurs 
droils et de leurs responsabilités, et tous se mettront à 
l'œuvre pour la formation d'États organisés et indé- 
pendants qui seront de nouveaux centres actifs d'études 
et de progrès. 

On a dit encore : L'Islam proscrit l'elfort, puisqu'il 



CONCLUSION 28y 

professe que u tout est écrit ». Or le fatalisme musul- 
man ne conseille pas l'immutabilité, ni l'inertie; il ne 
condamne ni l'action ni l'évolution ; au contraire. Nous 
n'en voulons pour preuve que ces textes du Coran : 
« Lorsqu'on presse les Infidèles d'embrasser la doctrine 
que Dieu a révélée, ils répondent : Nous suivons les 
usages de nos pères. Doivent-ils les suivre, si leurs 
pères ont marché dans la nuit de l'ignorance et de l'er- 
reur ? » (i) 

Qu'est-ce à dire, sinon qu'il ne faut pas suivre aveu- 
glément la route tracée par ses devanciers, mais qu'il 
importe au contraire de s'engager hardiment dans la 
voie de la raison et de la vérité ? 

Les textes suivants sont encore plus explicites : 

« Dieu n'exigera de chacun que suivant ses forces. 
Chacun aura en sa faveur ses bonnes œuvres et contre 
lui le mal qu'il aura fait (a). » 

Et ailleurs : 

« Dieu n'améliorera la condition d'un peuple, qu'a- 
près que ce peuple aura amélioré sa condition. » 

Comment concilier un fatalisme aveugle avec la res- 
ponsabilité que fait peser le Coran sur l'homme, du 
fait de ses actions bonnes ou mauvaises? 

Comment concilier le fatalisme avec l'injonction de 
se corriger, de s'améliorer, de se perfectionner sans 
plus attendre l'intervention de Dieu ? 

Enfin l'on a dit — accusation capitale — : L'Islam 
est hostile à la civilisation et au progrès. 

Nous pourrions opposer à cette imputation plusieurs 



(i) Coran, chap. II, verset i65. 
(a) Coran, chap. II, verset a86. 



»9 



ago L\ TRADITION CHEVALERESQUE DES ARABES 

siècles d'histoire. INiera-t-on (jnil v ail eu « une civi- 
lisation arabe »? Renan — dans une conférence restée 
fameuse : « L'Islamisme et la Science », 39 mars 
i883 — s'est élevé avec véhémence contre « la civilisa- 
tion arabe ». Le délicieux ironiste prétend que ce qu'on 
est convenu d'appeler ^ civilisation arabe » n'est que 
la civilisation grecque popagée cl mise à jour, non pas 
même par les Arabes, mais par des Syriens, Chaldéens, 
Persans, ou Espagnols, devenus Arabes par la conquête 
et la langue. Admettons sans discussion la thèse de 
Renan. Faisons plus encore, effaçons d'un trait de 
plume la civilisation arabe. 11 nous suffira de rappeler 
ici quelques propos de Mahomet pour prouver que l'Is- 
lam, dans son essence, est favorable à la curiosité 
scienli Pique et à l'expansion du sa\oir : 

Le Prophète a dit : « Allez à la recherche de la 
science, jusqu'en Chine au besoin. 

« L'étude est un devoir pour tout Musulman. 

(( Les savants sont les héritiers des prophètes. 

« Le meilleur parmi les hommes est un savant 
croyant. 

« La foi est nue; la piété est son vêtement, la pudeur 
son ornement; son fruit est la science. 

« Le savant est, sur terre, l'homme de confiance du 
Seigneur. 

(' Qui s'engage dans !a voie de l'étude, Dieu le conduit 
dans la voie qui mène au Paradis. 

Cl 11 ne faut pas que l'ignorant garde son ignorance, 
et il ne faut pas que le savant garde pour lui seul sa 
science. 

« Mieux vaut étudier que prier... 

« .\u jour ilu jugement l'enciedu savant pèsera dan& 



CONCLUSION agi 

la balance du même poids que le sang des martvrs ( i ). » 

Au rapport d'Abou Zorr, le Prophète a dit : u Assis- 
ter aux leçons d'un savant est plus méritoire que de 
faire mille génuflexions, que de visiter mille malades, 
que de suivre mille enterrements. On lui demanda : 
prophète de Dieu, serait-ce plus méritoire encore que 
de lire le Coran ? Et Mahomet répondit : Le Coran 
pourrait-il servir sans science? » 

Montrerons-nous Mahomet « qui, ayant rencontré 
deux groupes d'hommes — les premiers priant, les 
seconds s'instruisant — prit place parmi ces derniers 
en disant : Les autres implorent Dieu, et il appartient 
à Dieu de les exaucer ou de ne pas les exaucer; mais 
ceux-ci s'instruisent, et moi-même j'ai été envoyé pour 
éduquer les peuples et les instruire t) ? 

Citerons-nous les propos d'un Omar ou d'un Ali beu 
Abi ïaleb, compagnons et disciples directs de Mahomet? 

d'Omar : i* La mort de mille dévots qui prient la 
nuit, jeûnent le jour, est moins affligeante que la mort 
d'un seul savant, connaissant le permis et le défendu, 
le bien et le mal. » 

d'.\li : « Le savoir vaut mieux que la richesse. Le 
savoir te protège, et tu dois protéger ton bien ; le savoir 
commande, et la richesse est commandée; les dons 
diminuent le bien, et le savoir augmente en se prodi- 
guant. )) 

Et la sainteté de l'étude est reconnue d'une façon sai- 
sissante au VIII" siècle par l'un des plus grands Doc- 
teurs de rislam : 

Abdel Hakam rapporte l'anecdote suivante : « J'étais 

(i) On trouvera ces citations et les suivantes dans Gazali : Ehyya 
ouloumoul dine, t. I, pp. i à 8. 



a.jj LA TRADITION CHEVALERESQUE DLS ARABES 

un jour chez Màlik(i). m'inslriiisant ; sur le coup de 
midi je ramassai mes livres pour aller faire mes priè- 
res, et le grand Jtirisconsulte nie dit ; d Ce pour quoi 
tu t'es levé n'est pas plus méritoire que ce que tu étais 
en train de faire. « 

Mais pouKjuoi multiplier les citations? Il est une 
constatation indiscutable : tant que llslam resta l'Is- 
lam, la science marcha de pair avec la religion. Les 
dynasties étrangères, les dominations étrangères alté- 
rèrent l'Islamisme et bannirent l'étude. Le Prophète l'a- 
vait prédit : « Dieu, avait-il dit, n'arrachera i)as vio- 
lemment la science aux hommes après la leur avoir 
donnée, mais la science s'en ira petit à petit par la dis- 
parition de ses représentants, jusqu'au jour où il ne 
restera plus que des chefs ignorants qui, interrogés, 
répondront sans connaissances : ils seront égarés et ils 
égareront les autres. » 

Les chefs ignorants ! Reconnaissez les Turcs. 

Les Turcs étaient venus de bonne heuie à l'Islam. 
L'intérêt plus que la grâce avait entraîné leur conver- 
sion. Ils arborèrent le turban, combattirent à l'ombre 
du drapeau vert, égorgèrent aux fêtes des moutons, 
jeûnèrent ostensiblement et même firent des aumônes 
— mais leur âme demeura tartare et barbare. L'Islam 
ne réussit pas à les policer. Devenus les maîtres, ces 
barbares firent interpréter la loi à leur guise, selon leurs 
convenances et leurs appétits du moment. 

Ces égarés dans l'Islam égarèrent et fourvoyèrent l'Is- 
lam. Et la religion finit par refléter limage de ces 



(i^ Malik ^715-806;, l'un des quatre jurisconsultes donl la doc- 
trine est reconnue comme orlliodoxe. 



CONCLUSION 2ç,3 

imposteurs qui s'étaient proclamés les défenseurs de la 
foi. Elle apparut, dès lors, aux observateurs superficiels 
comme un fatras de formules archaïques, une loi de 
lâche résignation et d'obscurantisme — alors qu'elle est 
une loi de lumière, de civilisation et de progrès. L'A- 
rabe n'est pas le Turc; le mahomélisme n'est pas la 
turquerie musulmane. Le Turc s'est servi de la religion 
uniquement pour arriver à ses fins. Pour asseoir défini- 
tivement, et à peu de frais, sa domination, il érigea le 
fatalisme, la résignation, l'ignorance en dogmes intan- 
gibles, u 11 était écrit » qu'ils seraient, eux les Turcs, 
les maîtres des Arabes et qu'ils les traiteraient de 
« Turc à More ». 11 fallait accepter ce décret de Dieu. 11 
fallait se résigner et ne jamais se révolter. D'autre part 
il ne fallait pas se livrer à la culture rationnelle, ni à 
une culture quelconque. 11 fallait que les Arabes demeu- 
rassent ignorants, de crainte qu'ils ne s'avisassent de 
discuter les titres usurpés de leurs nouveaux maîtres, 
au lieu d'accepter religieusement l'ordre établi, le fait 
accompli. H fut défendu de discuter, de commenter les 
textes coraniques. On devait les prendre à la lettre et 
les comprendre à la turque. Et il fut défendu de se 
livrer à l'étude parce que l'étude et le progrès ont été 
de tous temps les pires ennemis des barbares. 

Grâce à Dieu, le monde arabe et l'Islam sont enfin 
délivrés des Touranieus. Que les Musulmans retour- 
nent librement à la source pure de leur religion et 
qu'ils y puisent le respect de la femme, le devoir de 
s'instruire et celui de se transformer, de s'améliorer. 
Que les Arabes eu général, chrétiens, musulmans, juifs 
ou païens, extirpent de leurs cœurs les mauvais ferments 
semés par la barbarie turque; qu'ils fassent refleurir la 



31)', L\ TRADITION CFIEVAF.EIIESQIJE DES AIWRES 

langue arabe, la civilisation arabe, qu'ils reviennent aux 
traditions de leurs pères ; qu'ils aient du caractère, le 
respect d'eux-mômes, le sentiment et l'orgueil de leur 
qualité d'homme et de citoyen. Qu'ils aient conscience 
qu'ils appartiennent à un pays avant (}ue d'aiiparlenir 
à une religion. Que dans chaque État il y ait dorénavant 
des compatriotes et non pas uniquement des coreligion- 
naires. Qu'ils soient enfin francs, loyaux, tolérants, 
généreux dans toute l'acception du mot, pour tout 
dire : .\rabes, et non plus des esclaves des Turcs. Ces 
vertus, du reste, ils ne les ont pas perdues. Elles exis- 
tent encore parmi eux. Il ne s'agit que de les ranimer, 
de les vivifier, de les développer, de les propager, de 
les généraliser. De la patience, des soins intelligents, 
une volonté persévérante et bien dirigée, et le rosier, 
maintenant sauvage, redonnera toutes ses belles roses 
d'antan. 



La France est une marraine de peuples, a dit M. La- 
visse (i). On peut ajouter qu'à l'avenir totites les Puis- 
sances du Droit, telles des fées bienfaisantes, « se tien- 
dront au berceau des peuples (ju'elle.s aun^nt affran- 
chis » et qu'elles présideront avec une particulière 
sollicitude au réveil du monde arabe. Leur mission 
n'est-elle pas de libérer l'Humanité et de la guider vers 
un avenir meilleur? ^e sont-elles pas les protectrice* 
attitrées des pays arabes? Protecteurs et protégés, libéra- 



(i) Séance publique aninielle de l'Académie Française, i/i dccotn- 
brc 1916. 



CONCLUSION agS 

^enrs et opprimés sont donc appelés à marcher la main 
dans la main. Pour que leur collaboration soit plus 
féconde et leur association d'intérêts et de sentiments 
plus productive et fructifiante, il leur faudra — condi- 
tions essentielles et capitales — se connaître, s'enten- 
dre, s'aimer. 

« L'ignorance des peuples les uns à l'égard des 
autres confond l'esprit : on dirait qu'ils habitent des 
astres différents (i). o Nous n'insisterons pas là-des- 
sus. Pour le cas qui nous occupe, il faudra renon- 
cer de part et d'autre aux vieux clichés et aux idées 
préconçues, prendre conscience du monde réel et non 
plus livresque, et s'adapter aux conditions nouvelles 
issues de la Grande Guerre. Désormais il ne peut plus 
être question de suzeraineté ou de vassalité, de maîtres 
et d'esclaves, de races supérieures et de races infé- 
rieures — les droits de l'homme et les droits des peuples 
ont été proclamés et claironnés par tout l'univers, et 
ai victorieusement prouvés et établis que nul n'est en 
droit de les ignorer ou de les oublier jamais. 

Pour peu qu'on l'y aide, l'Arabe se laissera faci- 
lement persuader que « les soldats de la liberté », 
les champions de la morale internationale, « les Che- 
valiers de la Justice » ne sauraient opprimer, ni tyran- 
niser, pas plus qu'ils ne sauraient se montrer inhu- 
mains ou impitoyables, orgueilleux ou arrogants. Il 
cessera dès lors de ne voir dans l'Européen qu'un 
exploiteur cruel des richesses de son sol, l'ennemi de 
sa foi et de ses coutumes, l'adversaire opiniâtre de ses 

(i) Séance publique annuelle des cinq Académies, a5 octobre 
1916. 



u()6 LA TRADITION CHEVALERESQL K DES AUABES 

justes rcvenilicalions, l'obslade formiilaljle à ses légi- 
times aspirations. 11 le considérera i)liitôt comme un 
associé et un ami. le guide sur et fraternel «lui le con- 
duira vers les sommets qu'il souhaite d'atteindre. 

A son tour la puissance « tutrice » devra comprendre 
et pratiquer mieux que par le passé ses devoirs de tutrice : 
« Elle doit prendre soin du mineur, gérer son patri- 
moine, matériel et moral, en bon père de famille. Elle 
est comptable de sa gestion... (i) » Elle ne devra pas 
diviser pour régner, corrompre pour corriger, sévir 
pour se faire craindre ou respecter. 

Un Arabe enseignait : u Agis pour l'éternité comme 
si lu devais y être appelé incessamment; agis pour ce 
monde comme si tu devais y demeurer indéfiniment. ■> 
Que les Européens travaillent en vue de la prospérité 
des pays qu'ils estiment présentement incapables de se 
gouverner, comme si c'était leur bien propre, et qu'ils 
travaillent à inculquer aux peuples dont ils ont la 
charge le sentiment de leur dignité et l'esprit d'indé- 
pendance, comme s'ils devaient les émanciper du jour 
au lendemain. 

Et lorsque .\rabes et Européens se seront connus, 
ils se comprendront, s'entendront, s'aimeront. Xons 
ne sommes pas si différents les uns dos autres. Les 
mêmes sentiments et les mêmes principes nous gou- 
vernent, le même esprit chevaleresque nous anime, les 
mêmes vertus nous sollicitent et nous séduisent. Nous 
avons le même fonds d'idéal. L'âme et les idées nous 
sont communes, seule l'expression diffère. 

Apprenez aux Orientaux l'art de construire des 

(i) Voir Code Civil, art. /i.=)o et suiv. 



CONCLUSION 397 

macliines volantes, celui de rendre fertiles des terres 
arides, celui de communiquer à grande» distances au 
moyen du téléphone ou de la télégraphie sans fd... ils 
vous en sauront gré; mais ils vous seront plus recon- 
naissants de sauvegarder leur dignité, de ne leur impo- 
ser ni vos mœurs ni certains de vos produits, ni votre 
vision particulière des choses. Attachez-les par la con- 
fiance et attachez-vous à eux. Leur amitié et leur loya- 
lisme répondront à votre amitié et à vos bienfaits. 

Ainsi sous l'égide de lEntente la pensée arabe pourra 
reprendre son essor; ainsi à l'abri du drapeau du Droit 
pourront se développer librement, chacun selon son 
génie propre, des États Arabes. 

Et de même que sur un même terrain on voit alignés 
côte à côte des champs de froment, de seigle, d'orge, 
d'avoine; dans le même verger fleurir et mûrir pru- 
niers, fraisiers, treilles de chasselas et de muscat, — de 
même côte à côte sur le domaine de Dieu, sous le 
même soleil, on verra vivre et s'épanouir, dans le 
même but de civilisation et de progrès, des cultures 
différentes et variées : culture arabe, latine, anglo- 
saxonne ou slave. Cela pour les plus belles joies de 
l'intelligence et pour le plus grand profit de l'Huma- 
nité! 

Le Caire, igi/i. — Paris, 1916. 



TABLE DES MATIÈRES 



La Chevalerie 

Origines de la Chevalerie i 

De l'influence des Arabes sur les mœurs chevale- 
resques 1 5 

La Chevalerie arabe a5 



La noblesse et le culte des aïeux. . !n 

Le culte de la feznme 

De l'amour 6i 

La femme du Moyen- Age et l'Arabe d'avant l'Islam. 8i 

Mariage n 3 

Dot 12 1 

Divorce laS 

La lemme musulmane i ag 

La femme selon le Koran i38 



Le culte du cheval et des armes . . i53 

Origine du cheval 1 58 

Les armes i83 



3oo 



TABLE DES MATH^RES 



Le culte de l'honneur .,oj 

Le Code de Chevalerie 

Les quatre premiers commandements '?„ 

Les quatre derniers commandements r 

La bravoure ^'^ 

La Fidélité à la parole'donnée! ." .' " " 

La (iénérosité . " ~ 

Générosité de la main. ......." !"^ 

Générosité de l'esprit i^^îj 

Générosité du cœur ^'1 

La Défense du faible '!! 

302 

Conclusion. . .. ,_„ 
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0CT4 1990