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Full text of "Le blocus, épisode de la fin de l'empire [par] Erckmann-Chatrian"

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LE BLOCUS 



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ERCKMANN-CHATRIAN 



LE BLOCUS 



EPISODE DE LA FIN DE L EMPIRE 



NEUVIEME EDITION 




PARIS 

COLLECTION HETZEL ET LACROIX 
LIBRAIRIE INTERNATIONALE 

15, BOULEVARD MONTMARTRE 

J. HETZEL, ÉDITEUR, 18, RUE JACOB 
Ions droite rfc traduction et d< reproduetitn résertoëi 



LE BLOCUS 



Puisque tu veux connaître le blocus de Phals- 
bourg en 1814, me dit le père Moïse, de la rue 
des Juifs, je vais tout te raconter en détail. 

Je demeurais alors dans la petite maison qui fait 
îe coin à droite de la halle; j'avais mon commerce 
de fer à la livre, en bas sous la voûte, et je restais 
au-dessus avec ma femme Sorlé (1) et mon petit 
Sâfel, l'enfant de ma vieillesse. 

Mes deux autres garçons, Itzig et Frômel, 
étaient déjà partis pour l'Amérique, et ma fille 
Zeffen était mariée avec Baruch, le marchand de 
cuir, à Saverne. 

(1) Sara. 



Le Blocus 



Outre mon commerce de fer, je trafiquais aussi 
de vieux souliers, de vieux linge, et de tous ces 
vieux habits que les conscrits vendent en arrivant 
a leur dépôt, lorsqu'ils reçoivent des effets mili- 
taires. Les marchands ambulants me rachetaient 
les vieilles chemises pour en faire du papier, et le 
reste je le vendais aux paysans. 

Ce commerce allait très-bien, parce que des 
milliers de conscrits passaient à Phalsbourg de 
semaine en semaine, et de mois en mois. On les 
toisait tout de suite à la mairie, on les habillait, et 
puis on les faisait filer sur Mayence, sur Stras- 
bourg ou bien ailleurs. 

Cela dura longtemps; mais vers la fin on était 
las de la guerre, surtout après la campagne de 
Russie et le grand recrutement de i3i3. 

Tu penses bien, Fritz, que je n'avais pas at- 
tendu si longtemps pour mettre mes deux garçons 
hors de la griffe des recruteurs. C'étaient deux 
enfants qui ne manquaient pas de bon sens; à 
douze ans leurs idées étaient déjà très-claires, et, 
plutôt que d'aller se battre pour le roi de Prusse, 
ils se seraient sauvés jusqu'au bout du monde. 

Le soir, quand nous étions réunis à souper au- 
tour de la lampe à sept becs, leur mère disait 
quelquefois en se couvrant la figure : 

« Mes pauvres enfants!... mes pauvres en- 
fants!... Quand je pense que l'âge approche où 



Le Bloci.s 



vous irez au milieu des coups de fusil et des coups 
de baïonnette, parmi les éclairs et les tonnerres!... 
Ah! mon Dieu!... quel malheur!...» 

Et je voyais qu'ils devenaient tout pâles. Je 
riais en moi-même... Je pensais : 

« Vous n'êtes pas des imbéciles... Vous tenez à 
votre vie... C'est bien !... » 

Si j'avais eu des enfants capables de se faire 
soldats, j'en serais mort de chagrin; je me serais 
dit: 

« Ceux-ci ne sont pas de ma race!... » 

Mais ces enfants grandissaient en force, en 
beauté. A quinze ans, Itzig faisait 'déjà de bonnes 
affaires; il achetait du bétail pour son compte 
dans les villages, et le revendait au boucher 
Borich, de Mittelbronn, avec bénéfice; et Frô- 
mel ne restait pas en arrière, c'est lui qui sa- 
vait le mieux revendre la vieille marchandise 
que nous avions entassée dans trois baraques, 
sous la halle. 

J'aurais bien voulu conserver ces garçons près de 
moi. C'était mon bonheur de les voiravec mon petit 
Sâfel, — la tête crépue et les yeux vifs comme un 
véritable écureuil, — oui, c'était ma joie! Souvent 
je les serrais dans mes bras sans rien dire, et même 
ils s'en étonnaient, je leur faisais peur; mais des 
idées terribles me passaient par l'esprit, après 
1812. Je savais qu'en revenant à Paris, PEmpe- 



Le Blocus 



reur demandait chaque fois quatre cents millions 
et deux ou trois cent mille hommes, et je me 
disais : 

« Cette fois, il faudra que tout marche... jus- 
qu'aux enfants de dix-sept et dix-huit ans i » 

Comme les nouvelles devenaient toujours plus 
mauvaises, un soir je leur dis : 

« Écoutez!... vous savez tous les deux le com- 
merce, et ce que vous ne savez pas encore, vous 
l'apprendrez. Maintenant, si vous voulez attendre 
quelques mois, vous tirerez à la conscription, et 
vous perdrez comme tous les autres; on vous mè- 
nera sur la place, on vous montrera la manière de 
charger un fusil, et puis vous partirez, et je n'au- 
rai plus de vos nouvelles! » 

Sorle' sanglotait, et tous ensemble nous san- 
glotions. Ensuite, au bout d'un instant, je con- 
tinuai : 

« Mais si vous partez tout de suite pour l'Amé- 
rique, en prenant le chemin du Havre, vous ar- 
riverez là-bas sains et saufs; vous ferez le com- 
merce comme ici, vous gagnerez de l'argent, vous 
vous marierez, vous multiplierez, selon la pro- 
messe de l'Éternel, et vous m'enverrez aussi 
de l'argent, selon le commandement de Dieu : — 
Honore ton père et ta mère! — Je vous bénirai 
comme Isaac a béni Jacob, et vous aurez une 
longue vie... Choisissez!... » 



Le Blocus 



Ils choisirent tout de suite d'aller en Amérique, 
et moi-même je les conduisis jusqu'à Sarrebourg. 
Chacun d'eux avait déjà gagné peur son compte 
vingt louis, je n'eus besoin que de leur donner 
ma bénédiction. 

Et ce que je leur ai dit est arrivé : tous les deux 
vivent encore, ils ont des enfants en nombre, qui 
sont ma postérité, et quand j'ai besoin de quelque 
chose ils me' l'envoient. 

Itzig et Frômel étaient donc partis, il ne 
me restait que Sàfel , mon Benjamin, le der- 
nier, qu'on aime encore plus que les autres, si 
c'est possible. Et puis j'avais ma fille Zeffen, 
mariée à Saverne avec un brave et honnête 
homme, Baruch; c'était l'aînée, elle m'avait déjà 
donné un petit-fils nommé David,, selon la vo- 
lonté de l'Éternel , qui veut qu'on remplace 
les morts dans les mêmes familles : David était 
le nom du grand -père de Baruch. — Celui 
qu'on attendait devait s'appeler comme mon 
père: Esdras. 

Voilà, Fritz, dans quelle position j'étais avant le 
blocus de Phalsbourg, en 1814. Tout avait été 
bien jusqu'alors, mais, depuis six semaines, tout 
allait très-mal en ville et dans le pays. Nous avions 
le typhus, des milliers de blessés encombraient les 
maisons] et, comme 'es bras manquaient à la terre 
depuis deux ans, tout était cher : le pain, la viande 



Le Blocus 



et les boissons- Ceux d'Alsace et de Lorraine 
ne venaient plus au marché, les marchandises 
en magasin ne se vendaient plus; et quand 
une marchandise ne se vend plus, elle vaut au- 
tant que du sable ou de la pierre : on vit dans la 
misère au milieu de l'abondance, la famine ar- 
rive de tous les côtés. 

Eh bien! malgré tout, l'Éternel me réservait 
encore une grande satisfaction, car en ce temps, 
au commencement de novembre, la nouvelle m'ar- 
riva qu'un second fils venait de naître à Zeffen, et 
qu'il était plein de santé. Ma joie en fut si grande, 
que je partis tout de suite pour Saverne. 

Il faut savoir, Fritz, que si ma joie était grande, 
cela ne venait pas seulement de la naissance d'un 
petit-fils, mais de ce que mon gendre ne serait 
pas forcé de partir, si l'enfant vivait. Baruch 
avait toujours eu du bonheur jusqu'alors : dans 
le moment où l'Empereur avait fait voter par son 
Sénat que les hommes non mariés seraient forcés 
de partir, il venait de se marier avec Zeffen; et 
quand le Sénat avait voté que les hommes ma- 
riés, sans enfants, partiraient, il avait déjà son 
premier enfant. Maintenant , d'après les mau- 
vaises nouvelles, on allait voter que les pères 
de famille qui n'auraient qu'un enfant partiraient 
tout de même, et Baruch en avait deux. 

Dans ce temps, c'était un bonheur d'avoir des 



Le Blocus 



quantités d'enfants, qui vous empêchaient d'être 
massacré; on ne pouvait rien désirer de mieux! 
Voilà pourquoi j'avais pris tout de suite mon bâ- 
ton, pour aller reconnaître si l'enfant était solide, 
■et s'il sauverait son père. 

Mais bien des années encore, si Dieu prolonge 
ma vie, je me rappellerai ce jour et ce que je ren- 
contrai sur ma route. 

Figure-toi que la côte était tellement encom- 
brée de charrettes pleines de blessés et de malades, 
qu'elles ne formaient qu'une seule file, depuis les 
Quatre- Vents jusqu'à Saverne. Les paysans, mis 
en réquisition en Alsace pour conduire ces mal- 
heureux, avaient dételé leurs chevaux et s'étaient 
sauvés pendant la nuit , abandonnant leurs voi- 
tures ; le givre avait passé dessus : rien ne remuait 
plus, tout était mort, on aurait dit un long cime- 
tière! Des milliers de corbeaux couvraient le ciel 
comme un nuage, on ne voyait que des ailes re- 
muer dans l'air, et l'on n'entendait qu'un seul 
bourdonnement de cris innombrables. Jamais je 
n'aurais cru que le ciel et la terre pouvaient pro- 
duire tant de corbeaux. Ils descendaient jusque 
sur les charrettes; mais à mesure qu'un homme 
vivant s'approchait, tous ces êtres se levaient et 
s'envolaient, soit sur la forêt de la Bonne-Fon- 
taine, soit sur les ruines du vieux couvent de 
Dann. 



Le Blocus 



Moi, j'allongeais le pas au bord de la route, je 
sentais qu'il ne fallait pas attendre, que le ty- 
phus marchait sur mes talons. 

Heureusement les premiers froids de l'hiver ar- 
rivent vite à Phalsbourg. Il soufflait un vent frais 
du Schnéeberg, et les grands courants d'air de la 
montagne chassent toutes ces mauvaises mala- 
die?, même, à ce qu'on raconte, la vraie peste 
noire. 

Ce que je te dis là, c'est la retraite de Leipzig, 
dans les commencements de novembre. 

Comme j'arrivais à Saverne., la ville était en- 
combrée de troupes, artillerie, infanterie et cavale- 
rie, pêle-mêle. 

Je me souviens que, dans la grande rue, les 
fenêtres d'une auberge étaient ouvertes, et qu'on 
voyait une longue table avec sa nappe blanche, 
servie à l'intérieur. Tous les gardes d'honneur 
s'arrêtaient là; c'étaient des jeunes gens de fa- 
milles riches, l'argent ne leur manquait pas, mal- 
gré leurs uniformes délabrés. A peine avaient-ils 
vu cette table en passant, qu'ils sautaient à terre 
et se précipitaient dans la salle. Mais l'aubergiste 
Hannès leur faisait payer cinq francs d'avance, et, 
au moment où ces pauvres enfants se mettaient à 
manger, la servante accourait en criant : 

« Les Prussiens!... les Prussiens!... » 

Aussitôt ils se levaient et se remettaient à che- 



Le Blocus 



val comme des fous, sans tourner la tête, de sorte 
que Hannès vendit son dîner plus de vingt foi ' t 

J'ai souvent pensé, depuis, que des brigands 
pareils me'ritaient la corde; oui, cette façon de 
s'enrichir n'est pas du vrai commerce. J'en étais 
révolté ! 

Mais si je te peignais le reste : la figure de ceux 
que la maladie tenait, la manière dont ils se cou- 
chaient, les plaintes qu'ils poussaient, et princi- 
palement les larmes de ceux qui se forçaient de 
marcher et qui ne pouvaient plus, si je te disais 
cela, ce serait encore pire... il y en aurait trop ! 
J'ai vu, sur la rampe du vieux pont de la Tan- 
nerie, un petit garde d'honneur de dix-sept à 
dix-huit ans, étendu, l'oreille contre la pierre. Cet 
enfant-là ne m'est jamais sorti de la mémoire; il 
se relevait de temps en temps et montrait sa main 
noire comme de la suie : il avait une balle dans 
le dos et sa main s'en allait. Ce pauvre être était 
sans doute tombé d'une charrette. Les gens n'o- 
saient pas le secourir, parce qu'on se disait : 

« Il a le typhus!... Il aie typhus!... » 

Ah! quels malheurs! ... On n'ose pas y penser! 

Maintenant, Fritz, il faut que je te raconte en- 
core autre chose de ce jour, où j'ai vu le maréchal 
Victor. 

J'étais parti tard de Phalsbourg, et la nuit ve- 
nait, quand, en remontant la grande rue, je vis 

1. 



Le Blocus 



toutes les fenêtres de l'auberge du Soleil illumi- 
nées de haut en bas. Deux factionnaires se pro- 
menaient sous la voûte; des officiers en grand 
uniforme entraient et sortaient, des chevaux ma- 
gnifiques étaient attachés aux anneaux, le long 
des murs, et dans le fond de la cour brillaient les 
lanternes d'une calèche, comme deux étoiles. 

Les sentinelles écartaient le monde de la rue; il 
fallait pourtant passer, puisque Baruch demeu- 
rait plus loin. 

Je m'avançais à travers la foule,, devant l'au- 
berge, et la première sentinelle me criait : « En 
arrière!... En arrière! » lorsqu'un officier de hus- 
sards, un petit homme trapu, à gros favoris roux, 
sortit de la voûte et vint à ma rencontre en s'é- 
criant : 

« C'est toi, Moïse, c'est toi!... Je suis content 
de te revoir!... » 

Il me serrait la main. 

Naturellement, j'ouvrais de grands yeux : un 
officier supérieur qui serre la main d'un simple 
homme du peuple, cela ne se voit pas tous les 
jours. Je regardais bien étonné. 

Alors je reconnus Zimmer, le commandant. 

Nous avions été, trente-cinq ans avant, à l'école 
chez le père Genaudet, et nous avions couru la 
ville, les fossés et les glacis ensemble, comme font 
les enfants, c'est vrai! Mais, depuis, Zimmer avait 



Le Blocus 



passé bien des fois à Phalsbourg, sans se rappeler 
son ancien camarade Samuel Moïse. 

a Hé ! dit-il en riant et me prenant par le bras, 
arrive!... Il faut que je te présente au maréchal. » 

Et malgré moi, sans avoir dit un mot, j'en- 
trai sous la voûte., et de la voûte dans une grande 
salle, où le couvert de l'état-major était mis sur 
deux longues tables chargées de lumières et de 
bouteilles. 

Une quantité d'officiers supérieurs : généraux, 
colonels, commandants de hussards, de dragons 
et de chasseurs, en chapeaux à plumes, en cas- 
ques, en shakos rouges, le menton dans leur grosse 
cravate, le sabre traînant, allaient et venaient 
tout pensifs, ou causaient entre eux en attendant 
le moment de se mettre à table. 

C'est à peine si l'on pouvait traverser tout ce 
monde, mais Zimmer me tenait toujours par le 
bras et m'entraînait au fond, vers une petite 
porte bien éclairée. 

Nous entrâmes dans une chambre haute, avec 
deux fenêtres sur le jardin. 

Le maréchal était là, debout, la tête nue; il 
nous tournait le dos et dictait des ordres. Deux 
officiers d'état-major écrivaient. 

C'est tout ce que je remarquai dans le moment, 
à cause de mon trouble. 

Comme nous venions d'entrer, le maréchal se 



Le Blocus 



retourna; je vis qu'il avait une bonne figure 
de vieux paysan lorrain. C'était un homme 
grand et fort,, la tête grisonnante; il appro- 
chait de cinquante ans et paraissait terriblement 
solide pour son âge. 

« Maréchal, voici notre homme! lui dit Zim- 
mer. C'est un de mes anciens camarades d'école, 
Samuel Moïse, un gaillard qui court le pays de- 
puis trente ans et qui connaît tous les villages 
d'Alsace et de Lorraine. » 

Le maréchal me regardait à quatre pas. Je tenais 
mon bonnet à la main, tout saisi. Après m'avoir 
observé deux secondes , il prit le papier que 
l'un de ses secrétaires lui tendait, il le lut et 
signa, puis il se retourna : 

« Eh bien! mon brave, dit-il, qu'est-ce qu'on 
raconte de la dernière campagne ? Qu'est-ce qu'on 
pense dans vos villages : » 

En entendant qu'il m'appelait « mou brave ! » 
je repris courage, et je lui répondis que le typhus 
faisait beaucoup de mal, mais qu'on ne perdait 
pas confiance, parce qu'on savait bien que l'Em- 
pereur avec son armée était toujours là... 

Et comme il me dit brusquement : 

« Oui !... Mais veut-on se détendre ? » 

Je répondis : 

« Les Alsaciens et les Lorrains sont des gens 
qui se défendront jusqu'à la mort, parce qu'ils 



Le Blocus i3 

aiment leur Empereur... et qu'ils se sacrifie- 
raient tous pour lui ! » 

Je disais cela par prudence , mais il voyait 
bien à ma figure que je n'étais pas ami des 
batailles , car il se mit à sourire d'un air de 
bonne humeur, et dit : 

« Cela suffit, commandant, c'est très-bien ! » 

Les secrétaires avaient continué d'écrire. Zim- 
mer me fit signe de la main, et nous sortîmes 
ensemble. Dehors il me cria : 

« Bon voyage, Moïse, bon voyage ! » 

Les sentinelles me laissèrent passer, et je con- 
tinuai mon chemin encore tout tremblant. 

J'arrivai bientôt à la petite porte de Baruch, 
au fond de la ruelle des anciennes écuries du car- 
dinal, où je frappai quelques instants. 

Il faisait nuit noire. 

Quel bonheur, Fritz, après avoir vu ces choses 
terribles, d'arriver près de l'endroit où reposent 
ceux qu'on aime! Comme le cœur vous bat dou- 
cement, et comme on regarde en pitié toute cette 
force et cette gloire, qui font le malheur de tant de 
monde ! 

Au bout d'un instant, j'entendis mon gendre 
entrer dans l'allée et ouvrir la porte. Baruch 
et Zeffen ne m'attendaient plus depuis long- 
temps. 

« C'est vous, mon père ? me demanda Baruch. 



I4 Le Blocus 



— Oui, mon fils, c'est moi. J'arrive tard... J'ai 
été retardé! 

— Arrivez! » dit-il. 

Et nous entrâmes dans la petite allée, puis dans 
la chambre où ZerTen, ma fille, reposait sur son 
lit, toute blanche et heureuse. 

Elle m'avait déjà reconnu à la voix et me sou- 
riait. Moi, mon cœur battait de contentement, je 
ne pouvais rien dire, et j'embrassai d'abord ma 
fille, en regardant de tous les côtés oii se trouvait 
la place du petit. Zeffen le tenait dans ses bras, 
sous la couverture. 

« Le voici! » dit-elle. 

Alors elle me le montra dans son maillot. Je 
vis d'abord qu'il était gras et bien portant, avec 
de petites mains fermées, et je m'écriai : 

« Baruch, celui-ci c'est Esdras, mon père ! Qu'il 
soit le bienvenu dans ce monde! » 

Et je voulus le voir tout nu, je le déshabillai. 
Il faisait chaud dans la petite chambre ,' à cause 
de la lampe à sept becs qui brillait. Je le désha-î. 
billai en tremblant; il ne criait pas, et les blan- 
ches mains de ma fille m'aidaient : 

« Attends, mon père, attends! » disait- 
elle. 

Mon gendre, derrière moi, regardait. Nous 
avions tous les larmes aux yeux. 

Je le mis donc tout nu : il était rose, et sa grosse 



Le Blocus 



tête ballottait encore endormie du grand sommeil 
des siècles. Et je le levai au-dessus de ma tête; je 
regardai ses cuisses rondes, en anneaux, et ses 
petits pieds retirés, sa large poitrine et ses reins 
charnus, et j'aurais voulu danser comme David 
devant l'Arche, j'aurais voulu chanter : « Louez 
l'Éternel!... Louez-le, serviteurs de l'Éternel ! 
— Louez le nom de l'Éternel! — Que le nom 
de l'Éternel soit béni dès maintenant et à tou- 
jours ! — Le nom de l'Éternel est digne de louan- 
ges, depuis le soleil levant jusqu'au soleil cou- 
chant! — L'Éternel est élevé par-dessus toutes les 
nations; sa gloire est par-dessus les cieux ! — Qui 
est semblable à l'Éternel, notre Dieu, qui tire les 
petits de la poudre, qui donne de la famille à celle 
qui était stérile, la rendant mère de plusieurs en- 
fants, et joyeuse? — Louez l'Éternel ! » 

Oui, j'aurais voulu chanter, mais tout ce que je 
pus dire, c'est : « Il est beau! il est bien fait! il 
vivra longtemps! il sera la bénédiction de notre 
race et le bonheur de nos vieux jours! » 

Et je les bénis tous. 

Ensuite, l'ayant rendu à sa mère pour l'enve- 
lopper, j'allai embrasser l'autre, qui dormait pro- 
fondément dans son berceau. 

Nous restâmes là bien longtemps, à nous re- 
garder dans la joie. Dehors les chevaux passaient, 



iô Le Blocus 

les soldats criaient, les voitures roulaient. Ici 
tout était calme; la mère donnait le sein à son 
enfant. 

Ah! Fritz, je suis bien vieux, et ces choses 
lointaines sont toujours là, devant moi, comme à 
la première heure; mon cœur bat toujours en me 
les rappelant, et je remercie Dieu de sa grande 
bonté, je le remercie : il m'a comblé d'années, il 
m'a laissé voir jusqu'à ma troisième génération, 
et je ne suis pas rassasié de jours; je voudrais 
vivre encore, pour voir la quatrième et la cin- 
quième... Que sa volonté s'accomplisse! 

J'aurais voulu parler de ce qui venait de m'ar- 
river à l'hôtel du Soleil , mais à côté de ma joie 
tout le reste était misérable; et seulement après 
être sorti de la chambre, en prenant une bouchée 
de pain et buvant un verre de vin dans la salle à 
côté, pour laisser dormir Zeffen, je racontai cette 
histoire à Barueh, qui fut bien étonné. 

« Ecoute, mon fils, lui dis-je, cet homme m'a 
demandé si nous voulions nous défendre. Cela 
montre que les alliés suivent nos armées, qu'ils 
sont en marche par centaines de mille, et qu'on 
ne peut plus les empêcher d'entrer en France. 
Et voilà qu'au milieu de notre bonheur, de très- 
grandes misères sont à craindre; voilà que les 
autres vont nous rendre tout le mal que nous 



Le Blocus 17 

leur avons fait depuis dix ans. — Je ie crois... 
Dieu veuille que je me trompe ! » 

Après ces paroles, nous allâmes aussi nous cou- 
cher. Il était bien onze heures, et le tumulte con- 
tinuait dehors. 



1 8 Le Blocus 



II 



Le lendemain, de bonne heure, après le déjeu- 
ner, je repris mon bâton pour retourner à Phals- 
bourg. Zeffen et Baruch voulaient me retenir, 
mais je leur dis : 

« Vous ne pensez pas à la mère, qui m'attend. 
Elle n'a plus une minute de repos , elle monte, 
elle descend, elle regarde à la fenêtre. Non, il faut 
que je parte. Maintenant que nous sommes tran- 
quilles, Sorlé ne doit pas rester dans l'inquiétude.» 

Zeffen alors ne dit plus rien et remplit mes 
poches de pommes et de noix, pour son frère Sà- 
fel. Je les embrassai tous de nouveau, les petits et 
les grands; puis Baruch me reconduisit jusqu'au 
bas des jardins, à l'endroit où les chemins de la 
Schlittenbach et de Lutzelbourg se séparent. 

Toutes les troupes étaient parties, il ne restait 
plus que les traînards et les malades. Mais on 
voyait encore la file de charrettes arrêtées dans le 
lointain, au haut de la côte, et des bandes de jour- 



Le Blocus 19 



naliers en train de creuser des fosses au revers de 
la route. 

L'idée seule de repasser là me troublait. Je serrai 
donc la main de Baruch à cet embranchement, en 
lui promettant de revenir avec la grand'mère, 
pour la circoncision, et je pris ensuite le sentier 
de la vallée, qui longe la Zorn à travers les bois. 

Ce sentier était plein de feuilles mortes, et du- 
rant deux heures je marchai sur le talus, rêvant 
tantôt à l'auberge du Soleil, à Zimmer, au maré- 
chal Victor, — que je revoyais avec sa haute 
taille, ses épaules carrées, sa tête grise et son habit 
couvert de broderies. — Tantôt je me représentais 
la chambre de Zeffen, le petit enfant et la mère; 
puis la guerre que nous risquions d'avoir, cette 
masse d'ennemis qui s'avançaient de tous les 
côtés ! 

Je m'arrêtais quelquefois au milieu de ces val- 
lées, qui s'engrènent à perte de vue, toutes cou- 
vertes de sapins, de chênes et de hêtres, et je me 
disais : 

« Qui sait? les Prussiens, les Autrichiens et les 
Russes passeront peut-être bientôt ici ! » 

Mais ce qui me réjouissait, c'était de penser : 

«. Moïse, tes deux garçons Itzig et Frômel sont 
en Amérique, loin des coups de canon; ils sont 
là- bas, leur ballot sur l'épaule, ils vont de village 



20 Le Blocus 

Zeffen peut aussi dormir tranquille; Baruch a 
deux beaux enfants, et tous les ans il en aura jus- 
qu'à la fin de la guerre. Il vendra du cuir pour 
faire des sacs et des souliers à ceux qui partent, 
mais, lui, restera dans sa maison. » 

Je riais en songeant que j'étais trop vieux pour 
devenir conscrit, que j'avais la barbe grise, et que 
les recruteurs n'auraient aucun de nous. Oui, je 
riais en voyant que j'avais agi très-sagement en 
toutes choses, et que le Seigneur avait en quelque 
sorte balayé mon sentier. 

C'est une grande satisfaction, Fritz, de voir 
que tout va bien pour notre compte. 

Au milieu de ces pensées, j'arrivai tranquille- 
ment à Lutzelbourg, et j'entrai chez Brestel, à 
l'auberge de la Cigogne, prendre une tasse de 
aifé r.oir. 

Là se trouvaient Bernard, le marchand de sa- 
von, que tu n'as pas connu, — c'était un petit 
homme chauve jusqu'à la nuque, avec de grosses 
loupes sur la tête, — et Donadieu, le garde fores- 
tier du Harberg. Ils avaient posé, l'ur sa hotte et 
l'autre son fusil contre le mur, et viciaient une 
bouteille de vin ensemble. Brestel les aidait. 

« Hé! c'est Moïse, s'écria Bernard. D'où diable 
viens-tu, Moïse, de si bonne heure? » 

Les chrétiens, en ce temps, avaient l'habitude 
de tutoyer tous les juifs, même les vieillards. Je 



Le Blocus 



lui répondis que j'arrivais de Saverne, par la 
vallée. 

« Ah ! tu viens de voir les blessés, dit le garde. 
Que penses-tu de cela, Moïse ? 

— Je les ai vus,, lui répondis-je tristement, je les 
ai vus hier soir, c'est terrible! 

— Oui, tout le monde est là-haut maintenant, 
dit-il, parce que la vieille Grédel des Quatre- Vents 
a découvert sur une charrette, son neveu Joseph 
Bertha, le petit horloger boiteux, qui travaillait 
encore l'année dernière chez le père Gouîden; ceux 
du Dagsberg, de la Houpe, de Garbourg croient 
qu'ils vont aussi déterrer leurs frères, leurs fils ou 
leurs cousins dans le tas ! » 

Il levait les épaules d'un air de pitié. 

« Ces choses sont tristes, dit Brestel, mais 
el',es devaient arriver. Depuis deux ans le com- 
merce ne va plus; j'ai là derrière, dans ma cour, 
pour trois mille livres de planches et de madriers. 
Autrefois cela me durait six semaines ou deux 
mois, aujourd'hui tout pourrit sur place : on n^cn 
veut plus sur la Sarre, on n'en veut plus en Al- 
sace, on ne demande plus rien, et l'on n'achète 
plus rien. L'auberge est dans le même état. Les 
gens n'ont plus le sou, chacun reste chez soi, bien 
content d'avoir des pommes de terre à manger, et 
de l'eau fraîche à boire. En attendant, mon vin et 
ma bière aigrissent à la cave et se couvrent de 



l.e Blocus 



fleurs. Et tout cela n'empêche pas ies traites d'ar- 
river : il faut payer, ou recevoir la visite de l'huis- 
sier. 

— Hé! s'écria Bernard, c'est la même chose 
pour tout. Mais qu'est-ce que cela peut faire à 
l'Empereur, qu'on vende ou qu'on ne vende pas 
des planches ou du savon, pourvu que les contri- 
butions rentrent et que les conscrits arrivent? » 

Donadieu vit alors que son camarade avait pris 
un verre de vin de trop, il se leva, remit son fusil 
çn bandoulière, et sortit en criant : 

« Bonjour, la compagnie, bonjour.' Nous re- 
causerons de cela plus tard. » 

Quelques instants après, ayant payé ma tasse 
de café, je suivis son exemple. 

J'avais les mêmes idées que Brestel et Bernard; 
je voyais que mon commerce de fer et de vieux 
habits n'allait plus, et tout en remontant la côte 
des Baraques, je pensais : « Tâche de trouver autre 
chose, Moïse. Tout est arrêté... On ne peut pour- 
tant pas consommer son propre bien jusqu'au 
dernier liard. Il faut se retourner... il faut trou- 
ver un article qui marche toujours... mais lequel 
marche toujours? Tous les commerces vont un 
temps et puis s'arrêtent. » 

Et, rêvant à cela, j'avais traversé les Baraques du 
Bois-de-Chênes. J'arrivais déjà sur le plateau d'où 
l'on découvre les glacis, la ligne des remparts et 



Le Blocus 



les bastions, quand un coup de canon m'avertit 
que le maréchal sortait de la place. En même temps 
je vis à gauche, tout au loin, du côté de Mittel- 
bronn, la lile des sabres qui glissaient comme des 
éclairs entre les peupliers de la grande route. Les 
arbres étaient dépouillés de leurs feuilles, on dé- 
couvrait aussi la voiture et ses postillons, qui 
courait comme le vent au milieu des plumets et des 
colbacs. 

Les coups de canon se suivaient de seconde en 
seconde, les montagnes rendaient coup pour coup 
jusqu'au fond de leurs vallées; et moi, songeant 
que j'avais vu cet homme la veille, j'en étais saisi, 
je croyais avoir fait un rêve. 

Enfin, vers dix heures, je passais le pont de la 
Porte-de-France. Le dernier coup de canon ton- 
nait sur le bastion de la poudrière ; les gens , 
hommes, femmes, enfants, descendaient des rem- 
parts en se réjouissant comme pour une fête; ils 
ne savaient rien, ils ne pensaient à rien, les cris 
de « Vive l'Empereur! » s'élevaient dans toutes 
les rues. 

Je traversais la foule, bien content d'apporter 
une bonne nouvelle à ma femme, et je murmurais 
d'avance : « Le petit va bien, Sorlé! » quand, au 
coin de la halle, je la vis sur notre porte. Aussitôt 
je levai mon bâton en riant, comme pour lui dire : 
« Baruch est sauvé... nous pouvons rire! » 



Le Blocus 



Elle m'avait déjà compris, et rentra tout de 
suite; mais sur l'escalier je la rattrapai, et je lui 
dis en l'embrassant : 

« C'est un solide gaillard, va! Quel enfant... 
tout rond et tout rose! Et Zeffen va très-bien. Ba- 
ruch m'a dit de t'embrasserpour lui. Où donc est 
Sâfel? 

— Il est sous la halle, en train de vendre. 

— Ah ! bon. » 

Nous entrâmes dans notre chambre. Je m'assis 
et me remis à célébrer l'enfant de Zeffen. Sorlé 
m'écoutait dans le ravissement, en me regardant 
avec ses grands yeux noirs et m'essuyant le front, 
car j'avais marché vite et je ne respirais plus. 

Et notre Sâfel tout à coup arriva. Je n'avais pas 
eu le temps de tourner la tête, qu'il était déjà sur 
mes genoux, les mains dans mes poches. Cet en- 
fant savait que sa sœur Zeffen ne l'oubliait jamais; 
et Sorlé voulut aussi mordre dans une pomme. 

Enfin, Fritz, vois- tu, quand je pense à ces 
choses, tout me revient, je t'en raconterais telle- 
ment que cela ne finirait jamais. 

C'était un vendredi, veille du sabbat; la schab- 
bés-Goïé (i) devait venir dans l'après-midi. Pen- 
dant que nous étions encore seuls ensemble à dî- 

(i) Femme du peuple, non Israélite, qui fait, le samedi, 
dans chaque ménage juif, les travaux défendus par la loi 
de Moïse. 



Le Blocus 2 5 



ner et que je racontais, pour la cinq ou sixième 
fois, comme Zimmer m'avait reconnu, comme il 
m'avait introduit dans la présence du duc de Bel- 
lune, ma femme me dit que le maréchal avait fait 
le tour de nos remparts, à cheval, avec son état- 
major; qu'il avait regardé les avancées^ les bas- 
tions, les glacis, et qu'il avait dit, en descendant 
par la rue du Collège, que la place tiendrait dix- 
huit jours, et qu'on devait l'armer tout de 
suite. 

Aussitôt l'idée me revint qu'il m'avait demandé 
si nous voulions nous défendre, et je m'écriai : 

« Cet homme est sûr que les ennemis vien- 
dront. Puisqu'il fait mettre des canons sur les 
remparts, c'est qu'il sait déjà qu'on aura besoin 
de s'en servir. Ce n'est pas naturel d'ordonner des 
préparatifs qui ne doivent servir à rien. Et si les 
alliés arrivent, on fermera les portes. Qu'est-ce 
que nous deviendrons sans commerce? Les pay- 
sans ne pourront plus entrer ni sortir, que de- 
viendrons-nous? » 

C'est alors que Sorlé montra qu'elle avait 
de l'esprit, car elle me dit : 

« Ces choses, Moïse, je les ai déjà pensées; le 
fer, les vieux souliers et le reste ne se vendent 
qu'aux paysans. Il faudrait entreprendre un com- 
merce en ville, pour tout le monde : un com- 
merce où les bourgeois, les soldats et les ouvriers 

Si 



26 Le Blocus 



soient forces de nous acheter. Voilà ce qu'il faut 
faire. » 

Je la regardais tout surpris. Sàfel, le coude sur 
la table, écoutait aussi. 

« C'est très-bien, Sorlé, lui répondis-je, mais 
quel est le commerce où les soldats, les bourgeois, 
tout le monde soit forcé de nous acheter... quel 
est ce commerce ? 

— Écoute, dit-elle, si l'on ferme les portes et si 
les paysans ne peuvent plus entrer, on n'appor- 
tera plus d'oeufs, ,ni de beurre, ni de poisson, ni 
de rien sur le marché. Il faudra vivre de viandes 
salées et de légumes secs, de farine et de tout ce 
qui se conserve. Ceux qui auront acheté de cela 
pourront le revendre ce qu'ils voudront : ils de- 
viendront riches ! » 

Et comme j'écoutais, je fus émerveillé : 

« Ah! Sorlé! Sorlé! m'écriai-je, depuis trente 
ans tu as fait mon bonheur. Oui, tu m'as comblé 
de toutes les satisfactions, et j'ai dit cent fois : 
« La bonne femme est un diamant d'une eau pure 
et sans tache! La bonne femme est un riche 
trésor pour son mari! » Je l'ai répété cent fois! 
Mais en ce jour, je vois encore mieux ce que tu 
vaux, et je t'en estime encore davantage. ■» 

Plus j'y pensais, plus je reconnaissais la sagesse 
de ce conseil. A la fin, je dis : 

« Sorléj la viande, la farine, et tout ce qui se 



Le Blocus 27 



conserve est remisé dans les magasins de la place, 
et longtemps ces provisions ne peuvent manquer 
aux soldats, parce que les chefs y ont pourvu. 
Mais ce qui peut manquer, c'est l'eau-de-vie, qu'il 
faut aux hommes pour se massacrer et s'extermi- 
ner dans la guerre, et c'est de l'eau-de-vie que 
nous achèterons. Nous en aurons en abondance 
dans notre cave, nous la vendrons, et personne 
n'en trouvera que chez nous. Voilà ce que je 
pense. 

— C'est une bonne pensée, Moïse, fit-elle, tes 
raisons sont bonnes, je les approuve. 

— Je vais donc écrire, lui dis-je, et nous met- 
trons tout notre argent en esprit-de-vin. Nous y 
mettrons de l'eau nous-mêmes, en proportion de 
ce que chacun voudra payer. De cette façon, le 
port coûtera moins que si nous faisions venir de 
l'eau-de-vie, car on n'aura pas besoin de payer le 
transport de l'eau, puisque nous en avons ici. 

— C'est bien Moïse, » dit-elle. 
Et nous fûmes d'accord. 
Comme je disais à Sâfel : 

« Tu ne parleras point au dehors de ces 
choses ! » 

Elle répondit pour lui : 

« Tu n'as pas besoin, Moïse, de lui faire cette 
recommandation, Sâfel sait bien que ces paroles 
sont entre nous, et que notre bien en dépend. » 



Le Blocus 



Et l'enfant m'en a longtemps voulu d'avoir dit : 
« Tu ne parleras point de cela' » Il était déjà plein 
de bon sens et se disait : 

« Mon père me prend donc pour un imbécile! » 

Cette pensée l'humiliait. Plus tard,, après des 
années, il me l'a dit, et j'ai reconnu que j'avais 
eu tort. 

Chacun a sa sagesse. Celle des enfants ne doit 
pas être humiliée, mais relevée au contraire par 
leurs parents. 



Le Blocus 29 



III 



j'écrivis donc à Pézenas. C'est. une ville du 
Midi, riche en laines, en vins, en eaux-ie-vie. Le 
prix des eaux-de-vie à Pézenas règle tous ceux de 
l'Europe. Un homme de commerce doit savoir 
cela, et je le savais, parce que j'ai toujours eu du 
plaisir à lire les mercuriales dans les journaux. Le 
reste .ne vient qu'après ! — Je demandai douze 
pipes d'esprit-de-vin à M. Quataya, de Pézenas. 
J'avais calculé, d'après le prix des transports, que 
la pipe me reviendrait à mille francs, rendue dans 
ma cave. 

Comme depuis un an le commerce de fer 
n'albit plus, j'écoulais ma marchandise sans rien 
demander : le payement des douze mille livres ne 
m'inquiétait pas. Seulement, Fritz, ces douze 
mille livres faisaient la moitié de ma fortune, et 
tu peux te figurer quel courage il me fallut pour 
risquer d'un coup ce que j'avais gagné depuis 
quinze ans. 

2, 



3o Le Blocus 



Aussitôt ma lettre partie, j'aurais voulu la ra- 
voir, mais il n'était plus temps. Je faisais bonne 
mine à m* femme, je lui disais : 

« Tout ira bien! nous gagnerons le double, le 
triple, etc. t> 

Elle aussi me faisait bonne mine, mais nous 
avions peur tous les deux; et durant les six se- 
maines qu'il me fallut pour recevoir l'accusé de 
réception et l'acceptation de ma commande, la 
facture et l'esprit-de-vin, chaque nuit je m'éveil- 
lais en pensant : 

« Moïse, tu n'as plus rien! Te voilà ruiné de 
fond en comble ! » 

La sueur me coulait du corps. Eh bien ! si quel- 
qu'un était venu me dire : « Tranquillise-toi, 
Moïse, je prends ton affaire à mon compte! » j'au- 
rais refusé, parce que j'avais autant envie de ga- 
gner que peur de perdre. Et c'est à cela qu'on re- 
connaît les vrais commerçants, les vrais généraux, 
et tous ceux qui font quelque chose par eux- 
mêmes. Les autres ne sont que de véritables ma- 
chines à vendre du tabac, à verser des petits verres, 
ou bien à tirer des coups de fusil. 

Tout cela revient au même, la gloire des uns 
■est aussi grande que celle des autres. Voilà pour- 
quoi, quand on parle d'Austerlitz, d'Iéna, de Wa- 
gram, il n'est pas question de Jean-Claude ou 
de Jean-Nicolas, mais de Napoléon seul : lui 



Le Blocus 3 1 



seul risquait tout, les autres ne risquaient que 
d'être tués. 

Je ne dis pas cela pour me comparer à Napo- 
léon, mais d'acheter ces douze pipes d'esprit-de- 
vin, c'e'tait ma bataille d'Austerlitz! 

Et quand je pense qu'en arrivant à Paris, l'Em- 
pereur avait demandé 440 millions et six cent 
mille hommes! — et qu'alors, tout le monde com- 
prenant que nous étions menacés d'une invasion, 
chacun se mit à vendre et à faire de l'argent coûte 
que coûte, tandis que j'achetais sans me laisser 
entraîner par l'exemple, — quand je pense à cela, 
j'en suis encore fier, et je me trouve du cou- 
rage. 

C'est au milieu de ces inquiétudes que le jour 
de la circoncision du petit Esdras arriva. Ma fille 
Zeffen était remise, et Baruch m'avait écrit de ne 
pas nous déranger, qu'ils viendraient à Phals- 
bourg. 

Ma femme s'était donc dépêchée de préparer les 
viandes et les gâteaux du festin : le bie-kougel, 
Yhaman et le schlach moness, qui sont des frian- 
dises très-délicates. 

Moi, j'avais fait approuver mon meilleur vin 
par le vieux rebbe (1) Heymann, et j'avais invité 
mes amis : Leiser de Mittelbronn et sa femme 



(1) Rabbin. 



Le Blocus 



Boùné, Senterlé Hirsch, et Burguet, le professeur. 

Burguet n'était pas juif, mais il méritait de 
l'être par son esprit et ses talents extraordinaires. 

Quand on avait besoin d'un discours au pas- 
sage de l'Empereur, Burguet le faisait; quand il 
fallait des chansons pour une fête nationale, Bur- 
guet les composait entre deux chopes; quand on 
était embarrassé d'écrire sa thèse pour devenir 
avocat ou médecin, on allait chez Burguet, qui 
vous arrangeait cela, soit en français,, soit en la- 
tin; quand il fallait faire pleurer les père et mère 
à la distribution des prix, c'est Burguet qu'on 
choisissait : il prenait un rouleau de papier blanc 
et leur lisait un discours à la minute, comme les 
autres n'auraient pas été capables d'en faire un en 
dix ans; quand on voulait adresser une de- 
mande à l'Empereur, ou bien au préfet, c'est à 
Burguet qu'on pensait tout de suite ; et quand 
Burguet se donnait la peine d'aller défendre un 
déserteur devant le conseil de guerre, à la mairie, 
le déserteur, au lieu d'être fusillé sur le bastion de 
la caserne, était relâché. 

Après tout cela, Burguet retournait tranquille- 
ment faire sa partie de piquet avec le petit juif 
Salmel (i), et perdait toujours; les gens ne s'in- 
quiétaient plus de lui. 

(i) Salomon. 



Le Blocus 33 



J'ai souvent pensé que Burguet devait mépriser 
terriblement ceux auxquels il tirait le chapeau. 
Oui, de voir des gaillards qui se donnent des airs 
d'importance, parce qu'ils sont garde champêtre 
ou secrétaire de la mairie, cela doit faire rire inté- 
rieurement un homme pareil. Mais il ne me l'a 
jamais dit; il savait trop bien vivre, il avait trop 
l'habitude du monde. 

C'était un ancien prêtre constitutionnel, un 
homme grand, la figure noble et la voix très- 
belle ; rien que de l'entendre, on était touché mal- 
gré soi. Malheureusement il ne regardait pas à ses 
intérêts, il se laissait voler par le premier venu. 
Combien de fois je lui ai dit : 

« Burguet, au nom du ciel, ne jouez pas avec 
des voleurs ! Burguet, ne vous laissez donc pas dé- 
pouiller par des imbéciles! Confiez-moi vos ap- 
pointements du collège; quand on viendra pour 
vous gruger, je serai là, je vérifierai les notes, et 
je vous rendrai compte. » 

Mais il ne songeait pas à l'avenir et vivait dans, 
l'insouciance. 

J'avais donc invité tous mes vieux amis pour le 
24 novembre matin, et pas un ne manquait à la 
fête. 

Le père et la mère, avec le petit enfant, le par- 
rain et la marraine étaient arrivés de bonne heure 
dans une grande voiture. Vers onze heures, 



Le Blocus 



la cérémonie avait eu lieu dans notre synagogue, et 
tous ensemble, remplis de joie et de satisfaction, 
car l'enfant avait à peine jeté son cri, nous étions 
revenus dans ma maison, préparée d'avance : — 
la grande table, au premier, ornée de fleurs, les 
viandes dans leurs plats d'étain, les fruits dans 
leurs corbeilles, — et nous avions commencé gaî- 
ment à célébrer ce beau jour. 

Le vieux rebbe Heymann, Leiseret Burguet se 
trouvaient à ma droite, mon petit Sàfel, Hirsch et 
Baruch à ma gauche, et les. femmes Sorlé, ZetTen, 
Jételé et Boûné en face, de l'autre côté, selon 
l'ordre du Seigneur, qui veut que les hommes et 
les femmes soient séparés dans les festins, à cause 
de la chaleur du sang et de l'animation du bon vin. 

Burguet, avec sa cravate blanche, sa belle re- 
dingote marron et sa chemise à jabot, me faisait 
honneur; il parlait, élevant la voix et faisant de 
grands gestes nobles, comme un homme d'esprit; 
causant des anciens usages de notre nation, de nos 
cérémonies religieuses, du Paecach (i), du Rosch 
haschannah (2), du Kippour (3), comme un véri- 
table Ied (4), trouvant notre religion très-belle et 
glorifiant le génie de Moïse. 

'1) Fête des Pâques. 

(2) Nouvel an. 

(3) Jour des expiations. 

(4) Juif. 



Le. Blocus 35 

Il savait le Lochene Koïdech (i) aussi bien 
qu'un bal-kebolé (2). 

Ceux de Saverne, se penchant à l'oreille de leurs 
voisins, demandaient tout bas : 

« Quel est donc cet homme qui parle avec au- 
torité, et qui dit des choses si belles? Est-ce un 
rebbe? est-ce un schamess (3)? ou bien est-ce le 
parness (4) de votre communauté ? » 

Et quand on leur répondait qu'il n'était pas des 
nôtres, ces gens s'émerveillaient. Le vieux rebbe 
Heymann seul pouvait lui répondre, et sur tout ils 
étaient d'accord, comme des savants parlant de 
choses connues, et respectant leur propre science, 

Derrière nous,, sur le lit delà grand'mère, entre 
les rideaux,, dormait notre petit Esdras, la figure 
douce, et les petites mains fermées ; il dormait si 
bien, que ni les éclats de rire, ni les discours, ni 
le bruit des verres ne pouvaient l'éveiller. Tantôt 
l'un, tantôt l'autre allait le voi-r, chacun disait : 

« C'est un bel enfant! Il ressemble au grand- 
père Moïse! » 

Cela me réjouissait naturellement; et j'allais 
aussi le voir, penché sur lui longtemps,, et trou-- 
vant qu'il ressemblait encore plus à mon père. 

(1) Le chaldéen. 

(2) Docteur en cabbale. 

(3) Bedeau juif. 

(4) Chef civil d'une communauté Israélite. 



?6 LeBîocus 



Sur les trois heures, les viandes e'tant enlevées, 
et les friandises répandues sur la table, comme il 
arrive au dessert, je descendis chercher une bou- 
teille de meilleur vin , une vieille bouteille de 
Roussillon, que je déterrai sous les autres, toute 
couverte de poussière et de toiles d'araignée. Je la 
pris doucement, et je remontai la poser parmi les 
fleurs sur la table, disant : 

« Vous avez trouvé l'autre vin très-bon , qu'al- 
lez-vous dire de celui-ci? » 

Alors Burguet sourit, car le vin très-vieux fai- 
sait sa joie ; il étendit la main au-dessus, et 
s'écria : 

« O noble vin, consolateur, réparateur et bien- 
faiteur des pauvres hommes dans cette vallée de 
misères! O vénérable bouteille, vous portez tous 
les signes d'une antique noblesse! » 

Il disait cela la bouche pleine, et tout le monde 
riait. 

Aussitôt je dis à Sorlé de chercher le tire-bou- 
chon. 

Mais comme elle se levait s tout à coup des 
trompettes éclatent dehors, et chacun écoute, en 
se demandant : 

« Qu'est-ce que c'est? » 

En même temps les pas d'un grand nombre de 
chevaux remontaient la rue, et la terre tremblait 
avec les maisons, sous un poids énorme. 



Le Blocus 3 7 

Toute la table se leva, jetant les serviettes et 
courant aux fenêtres. 

Et voilà que de la porte de France jusqu'à la 
petite place, des soldats du train, avec leurs gros 
shakos couverts de toile cirée et leurs selles en 
peau de mouton, s'avançaient, traînant des four- 
gons de boulets, d'obus et d'outils pour remuer la 
terre. 

Songe, Fritz, à ce que je pensais en ce moment. 

« Voici la guerre, mes amis, dit Burguet, voici 
la guerre! Elle s'approche de nous... elle s'a- 
vance... Notre tour est venu de la supporter, au 
bout de vingt ans. » 

Moi, penche', la main sur la pierre, je pensais : 

« Maintenant, l'ennemi ne peut plus tarder à 
venir... Ceux-ci sont envoyés pour armer la 
place. Et qu'arrivera-t-il si les alliés nous en- 
tourent, avant que j'aie reçu mon eau-de-vie ? 
Qu'arrivera-t-il si les Russes ou les Autrichiens 
arrêtent les voitures et qu'ils les prennent? Je se- 
rai forcé de payer tout de même, et je n'aurai plus 
un liard! » 

Et songeant à cela, je devenais tout pâle. Sorlé 
me regardait, elle avait sans doute les mêmes 
idées, et ne disait rien. 

Nous restâmes là jusqu'à la fin du défilé. La rue 
était pleine de monde. Quelques anciens soldats: 
Desmarets l'Egyptien, Paradis le canonnier, Rol- 

3 



38 Le Blocus 

fo, Faisard le sapeur de la Bérésina, comme on 
l'appelait, et plusieurs autres criaient : « Vive 
l'Empereur ! » 

Les enfants couraient derrière les fourgons, ré- 
pétant aussi : « Vive l'Empereur.'» Mais le grand 
nombre, les lèvres serrées et l'air pensif, regar- 
daient en silence. 

Quand la dernière voiture eut tourné le coin de 
Fouquet, toute cette foule rentra la tété penchée ; 
et nous, dans la chambre, nous nous regardions 
les uns les autres, sans avoir envie de continuer 
la fête. 

« Vous n'êtes pas bien, Moïse, me dit Burguet, 
qu'avez-vous? 

— Je pense à tous les malheurs qui vont tom- 
ber sur la ville. 

— Bah ! ne craignez rien, répondit-il, la dé- 
fense sera solide. Et puis, à la grâce de Dieu ! Ce 
qu'on ne peut pas éviter, il faut s'y soumettre. 
Allons, rasseyons-nous, ce vieux vin va nous re- 
monter le cœur. » 

Alors chacun reprit sa place. Je débouchai la 
bouteille, et ce que Burguet avait dit arriva, le 
vieux roussillon nous fit du bien, on se mita rire. 

Burguet s'écriait : 

« A la santé du petit Esdras! Que l'Éternel 
étende sur lui sa droite! » 

Et les verres s'entrechoquaient. On criait : 



Le Blocus 39 



« Puisse-t-il réjouir longtemps le grand-père 
Moïse et la grand'mère Sorlé! — A leur santé! » 

On finit même par tout voir en beau et par glo- 
rifier l'Empereur, qui ne perdait pas de temps 
pour nous défendre, et qui devait bientôt écraser 
tous ces gueux de l'autre côté du Rhin. 

Mais c'est égal, vers cinq heures, quand il fallut 
se séparer, chacun était devenu grave, et Burguet 
lui- même, en me serrant la main au bas de l'es- 
calier, semblait soucieux. 

« Il va falloir renvoyer les élèves à leurs parents, 
disait-il, et nous resterons les bras croisés. » 

Ceux de Saverne, avec ZerTen, Baruch et les en- 
fants, remontèrent dans la voiture et repartirent 
sans faire claquer ie fouet. 



40 Le Blocus 



IV 



Tout cela, Fritz, n'était que le commencement 
de bien d'autres misères. 

C'est le lendemain qu'il aurait fallu voir la 
ville, quand les officiers du génie, vers onze 
heures, eurent passé l'inspection des remparts, et 
que le bruit se répandit tout à coup qu'il fallait 
soixante-douze plates-formes dans l'intérieur des 
bastions, trois blokhaus à l'épreuve de la bombe, 
pour trente hommes chaque, à droite et à gauche 
de la porte d'Allemagne, dix palanques crénelées, 
formant réduit de place d'armes, pour quarante 
hommes, quatre blindages sur la grande place de 
la Mairie, pour abriter chacun cent dix hommes; 
et quand on apprit que les bourgeois seraient for- 
cés de travailler à tout cela, — de fournir eux- 
mêmes les pelles, les pioches et les brouettes, — 
et les paysans d'amener les arbres avec leurs pro- 
pres chevaux I 

Sorlé, Sâfel et moi, nous ne savions pas même 



Le Blocus 4 1 



ce que c'étaient qu'un blindage et des palanques • 
nous demandions au vieil armurier Bailly, notre 
voisin, à quoi cela pouvait servir, il riait et 
disait : 

« Vous l'apprendrez, voisin, quand vous enten- 
drez ronfler les boulets et siffler les obus. C'est 
trop long à expliquer. Vous verrez plus tard. On 
s'instruit à tout âge. » 

Pense à la figure que faisaient les gens ! 

Je me rappelle que tout le monde courait sur la 
place, où notre maire, le baron Parmentier, pro- 
nonçait un discours. Nous y courûmes comme les 
autres. Sorlé me tenait au bras, et Sâfel à la basque 
de ma capote. 

Là, devant la mairie, toute la ville, hommes, 
femmes, enfants, formés en demi-cercle, écoutaient 
dans le plus profond silence, et quelquefois tous 
ensemble se mettaient à crier : « Vive l'Empe- 
reur! » 

Parmentier, un grand homme sec, en habit 
bleu de ciel à queue de morue et cravate blanche, 
l'écharpe tricolore autour des reins, au haut des 
marches du corps de garde, et les membres du 
conseil municipal derrière lui, sous la voûte, 
criait : 

« Phalsbourgeois! l'heure est venue de mon- 
trer votre dévouement à l'Empire. L'année der- 



42 Le Blocus 



nière, toute l'Europe marchait avec nous, aujour- 
d'hui toute l'Europe marche contre nous. Nous 
aurions tout à redouter, sans l'énergie et la puis- 
sance de la nation. Celui qui ne ferait pas son de- 
voir en ce moment serait traître à la patrie. Ha- 
bitants de Phalsbourg, montrez ce que vous êtes. 
Rappelez-vous que vos enfants sont morts par la 
trahison des alliés. Vengez-les! — Que chacun 
obéisse à l'autorité militaire, pour le salut de la 
France, etc.. » 

Rien que de l'entendre,, cela vous donnait la 
chair de poule, et je m'écriais en moi-même : 

« Maintenant l'esprit-de-vin n'a plus le temps 
d'arriver, c'est clair... Les alliés sont en route! » 

Elias, le boucher, et Kalmes Lévy, le marchand 
de rubans, se trouvaient près de nous. Au lieu de 
crier comme les autres: « Vive V Empereur ! » ils 
se disaient entre eux : 

« Bon! nous ne sommes pas barons, nous! Les 
barons, les comtes et les ducs n'ont qu'à se dé- 
fendre eux-mêmes... Est-ce que leurs affaires nous 
regardent? » 

Mais tous les anciens soldats, et principalement 
ceux de la République, le vieux Goulden l'horlo- 
ger, Desmarets l'Égyptien, des êtres qui n'avaient 
plus de cheveux sur la tête, ni même quatre deats 



Le Blocus 



pour tenir leur pipe, ces êtres donnaient raison au 
maire et criaient : 

« Vive la France! Il faut se défendre jusqu'à la 
mort! » 

Comme plusieurs regardaient Kalmes Lévy de 
travers, je lui dis à l'oreille : 

« Tais-toi, Kaîmes! au nom du ciel, tais-toi! 
ils vont te déchirer! » 

Et c'était vrai, ces vieux -lui lançaient des 
coups d'œil terribles; ils devenaient tout pâles, et 
leurs joues frissonnaient. 

Alors Kalmes se tut, et sortit même de la foule 
pour retourner chez lui. Mais Elias attendit jus- 
qu'à la fin du discours, et dans le moment où 
toute cette masse redescendait la grande rue, en 
criant : «.'Vive V Empereur! » il ne put s'empê- 
cher de dire au vieil horloger : 

« Comment! vous, monsieur Goulden, un 
homme raisonnable, et qui n'avez jamais rien 
voulu de l'Empereur, vous allez maintenant le 
soutenir, et vous criez qu'il faut se défendre jus- 
qu'à la mort! Est-ce que c'est notre métier, à 
nous, d'être soldats? Est-ce que nous n'avons pas 
assez fourni de soldats à l'Empire, depuis dix 
ans? Est-ce qu'il n'en a pas assez fait tuer? Faut-il 
encore lui donner notre sang, pour soutenir des 
barons, des comtes, des ducs?... » 



44 Le Blocus 



Mais le vieux Goulden rie le laissa pas finir, et 
se retourna comme indigné : 

« Écoute, Elias, lui dit-il, tâche de te taire ! Il 
ne s'agit pas maintenant de savoir lequel a raison 
ou tort, il s'agit de sauver la France. Je te pré- 
viens que si, par malheur, tu veux décourager les 
autres, cela tournera mal pour toi. Crois- moi, 
va-t'en ! » 

Déjà plusieurs vieux retraités nous entouraient, 
Elias n'eut que le' temps d'enfiler son allée en 
face. 

Depuis ce jour les publications, les réquisitions, 
les corvées, les visites domiciliaires pour les ou- 
tils, pour les brouettes, se suivaient sans inter- 
ruption. On n'était plus rien chez soi, les officiers 
de place prenaient autorité sur tout, on aurait dit 
que tout était à eux. Seulement, ils vous don- 
naient des reçus. 

Tous les outils de mon magasin de fer étaient 
sur les remparts; heureusement j'en avais vendu 
beaucoup avant, car ces billets, à la place de mar- 
chandises, m'auraient ruiné. 

De temps en temps le maire faisait un discours, 
et le gouverneur, un gros homme bourgeonné, té- 
moignait sa satisfaction aux bourgeois : cela rem- 
plaçait les écus! 

Quand mon tour arrivait de prendre la pioche 
et de mener la brouette, je m'étais arrangé avec 



Le Blocus 



Carabin, le scieur de long, qui me remplaçait 
pour trente sous. Ah! quelle misère!... On ne 
verra jamais de temps pareil. 

Pendant que le gouverneur nous commandait, 
la gendarmerie était toujours dehors pour escor- 
ter les paysans. Le chemin de Lutzelbourg ne 
formait qu'une seule ligne de voitures, chargées 
de vieux chênes, qui servaient à construire les 
blokhaus : ce sont de grandes guérites faites de 
troncs d'arbres entiers croisés par le haut et re- 
couverts de terre. C'est plus solide qu'une voûte; 
les obus et les bombes peuvent pleuvoir là-dessus 
sans rien ébranler au-dessous, comme je l'ai vu 
par la suite. 

Et puis ces arbres servaient à faire des lignes 
de palissades énormes, taillées en pointe et per- 
cées de trous pour tirer : c'est ce qu'on appelle 
palanques. 

Je crois encore entendre les cris des pay- 
sans, .les hennissements des chevaux, les coups 
de fouet et tout ce bruit qui ne finissait ni jour 
ni nuit. 

Ma seule consolation était de penser : 

« Si les eaux-de-vie arrivent maintenant, elles 
seront bien défendues ; les Autrichiens, les Prus- 
siens et les Russes ne les boiront pas ici. » 

Sorlé, chaque matin, croyaii recevoir la lettre 
d'envoi. 

8. 



46 . Le Blocus 



Un jour de sabbat, nous eûmes la curiosité 
d'aller voir les ouvrages des bastions. Tout le 
monde en parlait, et Sâfel à chaque instant venait 
me dire : 

« Le travail avance... On remplit les obus de- 
vant l'arsenal. . . On sort les canons. . . on les monte 
sur les remparts. » 

Nous ne pouvions pas retenir cet enfant; il 
n'avait plus rien à vendre sous la halle, et se se- 
rait trop ennuyé chez nous. Il courait la ville et 
nous rapportait les nouvelles. 

Ce jour-là donc, ayant appris que quarante- 
deux pièces étaient en batterie, et qu'on conti- 
nuait l'ouvrage sur le bastion de la caserne d'in- 
fanterie, je dis à Sorlé de mettre son châle et que 
nous irions voir. 

Nous descendîmes d'abord jusqu'à la porte 
de France. Des centaines de brouettes remon- 
taient la rampe du bastion, d'où l'on voit la route 
de Metz à droite, et celle de Paris à gauche-. 

Là-haut, des masses d'ouvriers, soldats et bour- 
geois, élevaient un tas de terre en forme de 
triangle, d'au moins vingt-cinq pieds de haut sur 
deux cents de long et de large. — Un officier du 
génie avait découvert, avec sa lunette, que de la 
côte en face on pouvait tirer sur ce bastion, et 
voilà pourquoi tout ce monde travaillait à mettre 
deux pièces au niveau de la côte. 



Le Blocus 4^ 



Partout ailleurs on avait fait de même. L'inté- 
rieur de ces bastions, avec leur plate-forme, était 
fermé tout autour à la hauteur de sept pieds, 
comme des chambres. Rien ne pouvait y tomber 
que du ciel. Seulement, dans le gazon étaient 
creusées d'étroites ouvertures, qui s'élargissaient 
en dehors en forme d'entonnoirs; la gueule des 
canons, élevés sur des affûts immenses, s'allon- 
geait dans ces ouvertures; on pouvait les avancer 
et les reculer, les tourner dans toutes les direc- 
tions, au moyen de gros leviers passés dans des 
anneaux à l'arrière-train des affûts. 

Je n'avais pas encore entendu tonner ces pièces 
de 48, mais rien que de les voir en batterie sur 
leurs plates-formes, cela me donnait une idée ter- 
rible de leur force. Sorlé elle-même disait : 

« C'est beau. Moïse, c'est très-bien fait ! » 

Elle avait raison, car à l'intérieur des bastions 
tout était propre, pas une mauvaise herbe ne restait; 
et sur les côtés s'élevaient encore de grands sacs 
remplisdeterre, pour mettre les canonniersà l'abri. 

Mais que de travail perdu I Et quand on pense 
que chaque coup de ces grosses pièces coûte au 
moins un louis, que d'argent dépensé pour tuer 
ses semblables! 

Enfin les gens travaillaient à ces constructions 
avec plus d'enthousiasme qu'à la rentrée de leurs 
propres récoltes. J'ai souvent pense que si les 



4$ Le Blocus 



Français mettaient autant de soins > de bon 
sens et de courage aux choses de la paix, ils 
seraient le plus riche et le plus heureux peuple du 
monde. Oui, depuis des années, ils auraient dé- 
passé les Anglais et les Américains. Mais quand 
ils ont bien travaillé, bien économisé, quand ils 
ont ouvert des chemins partout, bâti des ponts 
magnifiques, creusé des ports et dos canaux, et 
que la richesse leur arrive de tous les côtés, tout à 
coup la fureur de la guerre les reprend, et dans 
trois ou quatre ans ils se ruinent en grandes ar- 
mées, en canons, en poudre, en boulets, en 
hommes, et redeviennent plus misérables qu'a- 
vant. Quelques soldats sont leurs maîtres et les 
traitent du haut en bas : — Voilà leur profit! 

Au milieu de tout cela, les nouvelles de 
Mayence, de Strasbourg, de Paris arrivaient par 
douzaines ; on ne pouvait pas traverser la rue 
sans voir passer une estafette. Toutes s'arrêtaient 
devant la maison Bockholtz, près de la porte d'Al- 
lemagne, où demeurait le gouverneur. On fai- 
sait cercle autour du cheval, l'estafette montait, 
puis le bruit se répandait en ville que les alliés 
se concentraient à Francfort, que nos troupes 
gardaient les îles du Rhin, que les conscrits de 
i8o3 à 1814 étaient rappelés, que ceux de 1 Si 5 
formeraient des corps de réserve à Metz, à Bor- 
deaux, à Turin; que les députés allaient se réu-- 



Le Blocus 40 



nir, ensuite qu'on leur avait fermé la porte au nez, 
et caetera, et caetera! 

Il arrivait aussi des espèces de contrebandiers 
du Graufthàl, de Pirmasens et de Kaiserslautern, 
Frantz-Sépel le manchot en tête, et d'autres gens 
des villages environnants, qui répandaient en ca- 
chette les proclamations d'Alexandre, de François- 
Joseph et de Frédéric-Guillaume,disant «qu'ilsne 
faisaient pas la guerre à la France, mais à l'Em- 
pereur seul, pour l'empêcher de désoler plus long- 
temps l'Europe. » Ils parlaient de l'abolition des 
droits réunis et des impositions de toute sorte. Les 
gens, le soir, ne savaient plus que penser. 

Mais un beau matin tout devint plus clair. C'é- 
tait le 8 ou le 9 décembre, je venais de me lever, 
et je tirais ma culotte, quand j'entends le roule- 
ment du tambour au coin de la grande rue. 

Il faisait déjà froid, malgré cela, j'ouvre la fe- 
nêtre, et je me penche pour entendre les publica- 
tions : Harmantier déployait son papier, le fils 
Engelheider continuait son roulement, et les gens 
s'assemblaient. 

Ensuite Harmantier lut. que le gouverneur de 
la place prévenait les habitants de se rendre à la 
mairie, de huit heures du matin à six heures du 
soir, sans faute, pour recevoir leurs fusils et leurs 
gibernes, et que ceux qui n'arriveraient pas pas- 



5o Le Blocus 



Voila, c'était la fin, le bouquet! Tout ce qui 
pouvait encore marcher était en route, et les vieux 
devaient défendre les places fortes : des hommes 
sérieux, des bourgeois, des gens habitués à vivre 
chez eux, tranquillement, à songer aux affaires! 
maintenant ils devaient monter sur les remparts, 
et risquer tous les jours de perdre leur vie. 

Sorlé me regardait sans rien dire, et l'indigna- 
tion m'empêchait aussi de parler. Ce n'est qu'au 
bout d'un quart d'heure, après m'être habillé, que 
je dis : 

« Prépare la soupe. Moi, je vais prendre à la 
mairie mon fusil et ma giberne. » 

Alors elle s'écria : 

« Moïse, qui jamais aurait cru que tu serais 
forcé de te battre à ton âge? Ah ! mon Dieu, quel 
malheur! » 

Et je lui répondis : 

« C'est la volonté de l'Éternel. » 

Ensuite je sortis dans une grande désolation.- 
Le petit Sâfel me suivait. 

Comme j'arrivais au coin de la halle, Burguet 
descendait déjà l'escalier de la mairie, qui four- 
millait de monde; il avait son fusil sur l'épaule 
et se mit à dire en riant : 

« Eh bien, Moïse, nous allons donc devenir 
des Machabées dans nos vieux jours ? » 



Le Blocus 5i 



Sa bonne humeur me rendit du courage et je" 
lui répondis : 

« Burguet, comment peut-on prendre des gens 
raisonnables, des pères de famille, pour aller se 
faire exterminer? Je ne puis pas le comprendre; 
non, cela n'a pas de bon sens. 

— Hé! fit-il, que voulez-vous? faute de grives, 
on prend des merles. » 

Et comme ses plaisanteries ne me faisaient pas 
rire, il dit : 

« Allons, Moïse, ne vous désolez pas, tout ceci 
n'est qu'une simple formalité. Nous avons assez 
de troupes pour faire le service actif de la place, 
nous n'aurons que des gardes à monter. S'il faut 
faire des sorties, repousser des attaques, ce n'est 
pas vous qu'on prendra; vous n'êtes pas d'âge à 
courir, à faire le coup de baïonnette, que diable!... 
Vous êtes tout gris et tout chauve. Rassurez- 
vous ! 

— Oui, lui répondis-je, c'est bien vrai, Burguet, 
je suis cassé, peut-être plus encore que vous ne 
croyez. 

— Cela se voit bien, dit-il. Mais allez pren- 
dre votre fusil et votre giberne. 

— Est-ce que nous n'irons pas demeurer à la 
caserne? lui demandai-je. 

■ — Non, non, s'écria -t- il en riant tout haut, 
nous vivrons tranquillement chez nous. » 



52 Le Blocus 



Alors il me serra la main, et j'entrai sous la 
voûte de la mairie. L'escalier était encombré de 
monde, et l'on entendait crier les noms. 

C'est là, Fritz, qu'il fallait voir les mines des 
Robinot, des Gourdier, des Mariner, de ce tas de 
couvreurSjde remouleurs, de peintresen bâtiments, 
de gens qui tous les jours, en temps ordinaire, 
vous tiraient la casquette pour avoir un peu d'ou- 
vrage, c'est là qu'il fallait les voir se redresser, 
vous regarder par-dessus l'épaule d'un air de pitié, 
souffler dans leurs joues, et crier : 

« C'est toi, Moïse! tu vas faire un drôle de 
troupier. Hé! hé! hé! on- va te couper les mous- 
taches à l'ordonnance! » 

Et d'autres sottises pareilles. 

Oui, tout était changé : ces anciens braves 
étaient nommés d'avance sergents, sergents-ma- 
jors, caporaux, et nous autres nous n'étions plus 
rien. La guerre bouleverse tout, les premiers de- 
viennent les derniers, et les derniers deviennent 
les premiers. Ce n'est plus de bon sens qu'il s'agit, 
c'est de discipline; celui qui récurait votre plan- 
cher la veille, parce qu'il était trop béte pour ga- 
gner sa vie d'une autre façon, devient votre sei- 
gent, et s'il vous dit que le blanc est noir, il faut 
lui donner raison. 

Enfin, ce jour-là, comme j'attendais depuis une 
heure, on appela : a Moïse! » et je montai. ' 



Le Blocus 53 



La grande salle en haut était pleine de monde ; 
chacun criait : 

«Moïse! viendras-tu. Moïse? Ah! le voilà!... 
c'est la vieille garde... Regardez ça... comme c'est 
bâti!... Tu seras porte-drapeau, Moïse; tu vaij 
nous conduire à la victoire ! i> 

Et ces imbéciles riaient, en se donnant des 
coups de coude. Moi, je passais sans leur ré- 
pondre ni même les regarder. 

Dans la chambre du fond, où l'on tire à la cons- 
cription, le gouverneur Moulin, le commandant 
Petitgenet, le maire, le secrétaire de la mairie 
Frichard, le capitaine d'habillement Rollin, et 
six ou sept autres vieux retraités, criblés de rhu- 
matismes ramassés dans les cinq parties du 
monde, étaient réunis en conseil, les uns assis, les 
autres debout. 

Ces vieux se mirent à rire en me voyant 
entrer. Je les entendis qui se disaient entre 
eux : 

« Il est encore solide, celui-là!... Oui, c'est du 
propre. » 

Ainsi de suite. — Je pensais : 

« Dites ce qu'il vous plaira, vous ne me ferez 
pas croire que vous avez vingt ans, ni que vous 
êtes beaux. » 

Mais je me taisais. 

Tout à coup le gouverneur, qui causait dans un 



Le Blocus 



coin avec le maire, se retourna, son grand chapeau 
de traverSj et dit en me regardant : 

« Que voulez-vous qu'on fasse d'une pareille 
patraque? Vous voyez bien qu'il ne peut pas se 
tenir sur ses jambes. » 

Alors, malgré tout, je fus content, et je me mis 
à tousser. 

« Bon, bon, dit-il, vous pouvez retourner chez 
vous, soigner votre rhume. » 

J'avais de'jà fait quatre pas du côté de la porte, 
lorsque le secrétaire de la mairie, Frichard, s'é- 
cria : 

« C'est Moïse!... le juif Moïse, colonel, qui a 
fait partir ses deux garçons pour l'Amérique ; son 
aîné serait au service. » 

Ce gueux de Frichard m'en voulait, parce que 
nous avions le même commerce de vieux habits 
sous la halle, et que les paysans me donnaient 
presque toujours la préférence; il m'en voulait à 
mort, et c'est pour cela qu'il se mit à me dé- 
noncer. 

Aussitôt le gouverneur me cria : 

« Halte! un instant... Ah! vieux renard... ah! 
vous envoyez vos garçons en Amérique pour les 
sauver de la conscription!... C'est boni qu'on lui 
donne son fusil, sa giberne et son sabre. » 

L'indignation contre Frichard me suffoquait. 
J'aurais voulu parler, mais le gueux riait en con- 



Le Blocus 55 



tinuant d'écrire au bureau; c'est pourquoi je sui- 
vis le gendarme Wernerdans la salle à côté, pleine 
de fusils, de sabres et de gibernes. 

Werner lui-même me pendit une giberne et un 
sabre en croix sur le dos, et me remit un fusil en 
disant : 

« Va, Moïse, et tâche de répondre toujours à 
l'appel. » 

Je descendis à travers la foule, tellement indi- 
gné que je n'entendais plus les éclats de rire de 
la canaille : 

En rentrant chez nous, je racontai àSorlé ce 
qui venait de m'arriver, elle m'écoutait toute pâle. 
Au bout d'un instant, elle me dit : 

« Ce Frichard est l'ennemi de notre race, c'est 
un ennemi d'Israël; je le sais, il nous déteste ! 
Mais à cette heure, Moïse, ne dis rien, ne lui 
montre pas ta colère, il serait trop content. Seule- 
ment plus tard tu te vengeras ! Il faut une occa- 
sion. Et si ce n'est pas toi, ce seront tes enfants, 
tes petits-enfants; ils sauront tous ce que le misé- 
rable a fait contre leur grand-père... Ils le sau- 
ront ! » 

Elle fermait ses mains, et le petit Sâfel écou- 
tait. 

C'est tout ce qu'elle pouvait me dire de mieux. 
Je pensais aussi comme elle, mais ma colère était 
si grande, que j'aurais donné la moitié de mon 



56 Le Blocus 

bien pour ruiner le gueux; durant tout ce jour, 
et même pendant la nuit, je m'e'criai plus de 
vingt fois : 

« Ah ! le brigand... j'étais dehors... On m'avait 
dit : « Allez! » Et c'est lui qui me cause ces mi- 
sères! » 

Tu ne peux pas te figurer, Fritz, combien j'en 
ai toujours voulu depuis à cet homme. Jamais, ni 
ma femme ni moi, n'avons oublié ce qu'il a fait 
contre nous , jamais mes enfants ne l'oublie- 
ront. 



Le Blocus 



Le lendemain, il fallut répondre à l'appel de- 
vant la mairie. Tous les enfants de la ville nous 
entouraient et sifflaient. Par bonheur les blin- 
dages de la place d'Armes n'étaient pas encore 
finis, de sorte que nous allâmes apprendre l'exer- 
cice dans la grande cour du collège, près du che- 
«min de ronde } au coin de la poudrière. On avait 
congédié les élèves depuis quelque temps, la place 
était libre. 

Figure-toi donc cette grande cour pleine de 
bourgeois en chapeaux, capotes , habits , veste et 
culotte, forcés d'obéir à leurs anciens chaudron- 
niers, à leurs ramoneurs, à leurs garçons d'écurie 
devenus caporaux, sergents, sergents-majors. Fi- 
gure-toi ces gens paisibles, par quatre, par six, 
par dix, allongeant la jambe en cadence et mar- 
chant au pas : « Une... deusse! Une... deusse! — 
Halte... Fixe! » tandis que les autres marchent en 



58 Le Blocus 



arrière, froncent les sourcils, crient et vous apos- 
trophent avec insolence : 
« Moïse,, efface tes épaules ! 

— Moïse, rentre ton nez dans les rangs ! 

— Attention, Moïse!... Portez armes! Ah! 
vieille savate, tu ne seras jamais propre à rien. 
Peut-on être aussi bête à son âge? Regarde... re- 
garde donc, mille tonnerres!... Tu ne peux pas 
faire ça? Une... deussef Quelle vieille buse!... 
Allons, recommençons : — Portez armes ! » 

Voilà, Fritz, comme mon propre savetier, Mon- 
borne, me commandait. Je crois qu'il m'aurait 
roué de coups, sans la défense du capitaine Vigne- 
ron. 

Tous les autres faisaient la même chose avec 
leurs anciens patrons. On aurait dit que cela de- 
vait durer toujours , qu'ils seraient toujours ser- 
gents et nous toujours soldats. J'amassais du fiel 
contre cette canaille pour cinquante ans. 

Enfin ils étaient les maîtres! Et la seule fois que 
je me souvienne d'avoir donné des soufflets à mon 
propre fils Sâfel, c'est ce Monborne qui peut se 
vanter d'en être cause. — Tous les enfants grim- 
paient sur le mur du chemin de ronde, pour nous 
regarder et se moquer de nous. En levant les yeux, 
je vis Sâfel dans le nombre, et je lui fis signe 
du doigt avec indignation. Il descendit tout de 
suite; mais à la fin de l'exercice, quand on nous 



Le Blocus 5f) 



dit de rompre les rangs devant l'hôtel de ville, 
comme il s'approchait, la colère me prit, et je lui 
donnai deux bons soufflets, en lui criant : 

« Va siffler et te moquer de ton père, comme 
Cham, au lieu d'apporter un manteau pour cou- 
vrir sa honte... va! » 

Il pleurait à chaudes larmes, et c'est dans cet 
état que je rentrai chez nous. Sorlé, me voyant 
revenir tout pâle et le petit qui me suivait de loin 
en sanglotant, descendit aussitôt sur la porte me 
demander ce que c'était. Je lui dis ma colère, et je 
montai. 

Sorlé fit encore de plus grands reproches à Sà- 
fel, qui vint me demander mon pardon. Je le lui 
donnai de bien bon cœur, comme tu penses. 
Mais en songeant que l'exercice devait recom- 
mencer tous les jours, j'aurais voulu tout aban- 
donner, s'il avait été possible d'emporter ma mai- 
son et mes marchandises. 

Oui, ce que je connais de pire, c'est d'être com- 
mandé par des vauriens, qui ne conservent aucune 
mesure lorsque le hasard les élève une minute, et 
qui sont incapables de réfléchir qu'en ce monde 
chacun a son tour. 

Il faudrait en dire trop sur ce chapitre, j'aime 
mieux continuer. 

L'Éternel me gardait une grande consolation. 
J'avais à peine déposé ma giberne et mon fusil 



f>o Le Blocus 

dans un coin, pour m'asseoir à table, que Sorlé 
me présentait une lettre en souriant et me disait: 

« Lis cela, Moïse, ta mauvaise humeur pas- 
sera. » 

J'ouvris et je lus. C'était l'avis de Pézenas que 
mes douze pipes d'esprit étaient en route. Alors je 
respirai. 

ce Ah ! tout va bien maintenant, m'écriai- je, les 
esprits sont en route parle roulage ordinaire; dans 
trois semaines ils arriveront. Du côté de Stras- 
bourg et de Sarrebruck. rien ne s'annonce; les 
alliés continuent de se réunir, mais ils ne bougent 
pas : mes eaux-de-vie sont sauvées ! Nous les 
vendrons bien. C'est une fameuse affaire. » 

Je riais, j'étais remis tout à fait, quand Sorlé, 
m'ayant avancé le fauteuil, me dit : 

« Et cela, Moïse, que penses-tu de cela? » 

En même temps, elle me donnait une seconde 
lettre, couverte de gros timbres, et du premier 
coup d'œil j'avais reconnu l'écriture de mes deux 
garçons, Frômel et Itzig. 

C'était une lettre d'Amérique! Mon cœur fut 
gonflé de joie, et je me mis à louer l'Éternel en 
moi-même, sans rien dire, étant trop touché d'un 
si grand bonheur. 

Je dis : 

a Notre Seigneur est grand. Son intelligence 
est infinie. Il n'a point égard à la force du cheval, 



Le Blocus 6r 



il ne fait point cas des hommes légers à la course; 
il met son affection en ceux qui s'attendent à sa 
bonté. » 

Ainsi me parlais-je en moi-même, lisant cette 
lettre, où mes fils célébraient la terre d'Amérique, 
le vrai pays des hommes de commerce, le pays 
des gens entreprenants, où tout est libre, où l'on 
ne trouve point de régies ni d'impositions, parce 
que l'on n'élève pas les hommes pour la guerre, 
mais pour la paix; le pays, Fritz, où chacun de- 
vient, par son travail, son intelligence, son éco- 
nomie et sa bonne volonté, ce qu'il mérite d'être, 
où tout est à sa place, parce que personne ne peut 
rien décider de grave sans la volonté de tous, chose 
juste, qui tombe sous le bon sens : quand tous 
doivent contribuer, il faut aussi que tous donnent 
leur avis. 

Cette lettre est une des premières. Frômel et 
Itzig me racontaient qu'ils avaient assez gagné 
d'argent depuis un an, pour ne plus porter leurs 
ballots eux-mêmes, mais qu'ils avaient trois beaux 
mulets, et qu'ils venaient d'ouvrir à Cast-Kilî, 
près d'Albany, dans l'État de New- York, une 
maison pour l'échange de marchandises fabri- 
quées en Europe, contre des peaux de bœufs, très- 
abondantes en ce pays. 

Leurs affaires allaient bien, ils avaient la con- 
sidération de la ville et des environs. Pendant 



62 Le Blocus 



que Frômel était en route avec les trois mulets, 
Itzig restait à la maison, et quand Itzig partait à 
son tour, son frère tenait le magasin. 

Ils savaient déjà nos malheurs et bénissaient 
l'Éternel de leur avoir donné des parents tels que 
nous, pour les sauver de la destruction. Ils au- 
raient voulu nous avoir avec eux, et, d'après 
ce qui venait de m'arriver, d'être maltraité par un 
Monborne, tu peux croire que j'aurais été bien 
content de me trouver là-bas. Mais c'était assez 
de recevoir d'aussi bonnes nouvelles, et, malgré 
toutes nos misères, en songeant à Frichard, je 
me dis : 

a Tu n'es pourtant qu'un âne auprès de moi. 
Tu peux me faire du tort ici, mais tu ne peux 
nuire à mes garçons. Tu ne seras jamais qu'un 
misérable secrétaire de mairie, et moi je vais 
vendre mes eaux-de-vie; je gagnerai le double et 
le triple. Je mettrai mon petit Sâfel à côté de toi, 
sous la halle, et tous ceux qui voudront entrer 
dans ta boutique pour acheter, il leur fera signe 
de venir; il leur vendra même au prix coûtant, 
plutôt que de les lâcher, et te fera périr de 
colère. » 

J'avais les larmes aux yeux en songeant à cela, 
et je finis par embrasser Sorlé, qui riait et ne se 
tenait plus de satisfaction. 

Nous pardonnâmes de nouveau à Sâfel, qui 



Le Blocus 63 



nous promit de ne plus fréquenter la mauvaise 
race. Et puis, après avoir dîné, je descendis à ma 
cave , une des plus belles de la ville , haute de 
douze pieds, longue de trente-cinq, et toute bâtie 
en pierres de taille, sous la grande rue Elle était 
sèche comme un four et bonifiait même le vin à 
la longue. 

Comme mes eaux-de-vie pouvaient arriver avant 
la fin du mois } j'arrangeai quatre grosses poutres 
pour les recevoir, et je m'assurai que le puits, au 
fond, taillé dans le roc, avait toute l'eau néces- 
saire aux coupages. 

En remontant, vers quatre heures , j'aperçus le 
vieil architecte Krômer qui traversait justement 
la halle, son mètre sous le bras. 

« Hé ! venez donc un peu voir ma cave, lui 
dis -je; croyez -vous qu'elle tienne contre les 
bombes? » 

Nous redescendîmes ensemble. Il regarda, me- 
sura les pierres et l'épaisseur de la voûte avec son 
mètre, et me dit : 

« Vous avez six pieds déterre sur la clef; quand 
les bombes entreront ici, Moïse, ce sera fait de 
nous tous. Vous pouvez dormir sur les deux 
oreilles. » 

Nous prîmes ensuite un bon verre de vin au ro- 
binet, et nous remontâmes tout joyeux. 



64 Le Blocus 



Comme nous mettions le pied sur le pavé, une 
porte s'ouvrait avec fracas dans la grande rue, des 
vitres sautaient, et Krômer me disait en levant 
le nez : 

« Regardez là-bas , Moïse, sur l'escalier des Ca- 
mus, quelque chose se passe. » 

Alors nous, étant arrêtés, nous vîmes au haut de 
l'escalier cà double rampe, un sergent de vétérans 
en capote grise, le fusil en bandoulière, qui traî- 
nait au collet le père Camus. Le pauvre vieux se 
cramponnait des deux mains à la porte, pour ne 
pas descendre; il parvint même à se lâcher, en 
arrachant le collet de sa camisole, et la porte se 
referma comme un coup de tonnerre. 

« Si la guerre commence maintenant entre les 
bourgeois et la troupe, dit Krômer, les Allemands 
et les Russes auront beau jeu. 

Le sergent, voyant la porte fermée et verrouillée 
à l'intérieur, voulut l'enfoncer à coups de crosse, 
et cela produisit un grand vacarme; les voisins 
sortaient, les chiens aboyaient. Nous regardions 
toujours, quand Burguet s'avança de l'allée en 
face et se mit à parler au sergent avec force. D'a- 
bord cet homme ne parut pas l'écouter; mais au 
bout d'un instant, il releva son fusil d'un mouve- 
ment brusque sur l'épaule et descendit la rue, le 
dos rond, l'air sombre et furieux. Il passa près de 
nous comme un sanglier. C'était un vétéran à trois 



Le Blocus 65 



chevrons, brun, la moustache grise, de grosses 
rides droites le long des joues, le menton carre. 
Il grommelait en passant et entra dans la petite 
auberge des Trois-Pigeons. 

Burguet suivait de loin, son large chapeau sur 
les sourcils , bien enveloppé dans sa grosse capote 
de castorine, le col relevé et les mains dans les 
manches. Il souriait. 

« Eh bien, lui dis-je, qu'est-ce qui s'est donc 
passé là-bas chez les Camus ? 

— Ah ! dit-il, c'est le sergent Trubert, de la 
5 e compagnie de vétérans, qui vient encore de 
faire des siennes. Ce gaillard-là veut que tout 
aille au doigt et à la baguette. Depuis quinze 
jours, il a passé par cinq logements et n'a pu s'en- 
tendre avec personne. Tout le monde s'est plaint 
de lui; mais il avait toujours des raisons que le gou- 
verneur et le commandant trouvaient excellentes. 

— Et chez Camus? 

— Camus n'a pas trop de place pour loger son 
monde. Il voulait envoyer le sergent à l'au berge j 
mais le sergent avait déjà choisi le lit de Camus 
pour se coucher , il avait déployé sa capote dessus 
et disait : « Mon billet de logement est pour ici ; 
je me trouve bien, et je ne vais pas ailleurs. » Le 
vieux Camus se fâcha, et finalement, comme vous 
venez de le voir, le sergent essaya de le traîner 
dehors pour le rosser. » 

4. 



66 Le B'.ocus 



Burguet riait, mais Krômer dit : 

« Ouij tout cela fait rire. Et pourtant quand on: 
pense à ce que des gens pareils ont dû faire de 
l'autre côté du Rhin... 

— Ah! s'écria Burguet, ce n'était pas gai pour 
les Allemands 3 j'en suis sûr. Mais voici l'heure 
d'aller lire le journal. Dieu veuille que le moment 
de paver nos vieilles dettes ne soit pas encore 
arrivé! Bonsoir, messieurs. » 

Il continua sa route du côté de la place. Krô- 
mer prit le chemin de sa maison, et moi je fermai 
les deux portes de ma cave; après quoi, je montai 
chez nous. 

Cela se passait le 10 décembre. Il faisait déjà 
très-froid. Tous les soirs, après cinq ou six 
heures, les toits et les pavés se couvraient de 
givre. On n'entendait plus de bruit dehors , 
parce que les gens se tenaient chez eux, autour 
du poêle. 

Je trouvai Sorlé dans la cuisine, en train de 
préparer le souper. La flamme rouge tourbillon- 
nait sur Pâtre, autour de la marmite. Ces choses 
sont devant mes yeux,, Fritz : la mère qui lave 
les assiettes sur la pierre de l'évier, près de la 
fenêtre grise, le petit Sàfel qui souffle dans le 
grand tuyau de fer, les joues rondes comme une 
pomme, ses grands cheveux crépus ébouriffés, et 
moi tranquillement assis sur l'escabeau, une braise 



Le Blocus 67 



dans ma main pour allumer ma pipe ; — oui, c'est 
comme hier ! 

Nous ne disions rien. Nous étions heureux de 
penser à l'eau-de-vie qui venait, aux garçons qui 
faisaient leurs affaires, au bon souper qui cuisait. 
Et qui jamais aurait pensé, dans un pareil moment, 
que vingt-cinq jours après la ville serait entou- 
rée d'ennemis et que des obus siffleraient dans 
l'air? 



68 Le Blocus 



Y i 



Maintenant, Fritz, je vais te raconter une chose 
qui m'a souvent fait penser que l'Éternel se mêle 
de nos affaires , et qu'il conduit tout pour le 
mieux. Dans les premiers moments, on trouve 
cela terrible, on s'écrie : 

« Seigneur, ayez pitié de nous! » 

Et plus tard on s'étonne de voir que tout a bien 
marché. 

Tu sais que le secrétaire de la mairie F richard 
m'en voulait. C'était un petit vieux, sec, jaune, la 
perruque rousse, les oreilles plates et les joues 
creuses. Ce gueux ne songeait qu'à me nuire, et 
bientôt il en trouva l'occasion. 

Plus le blocus approchait, plus les gens cher- 
chaient à vendre, et le lendemain même des bonnes 
nouvelles que j'avais reçues d'Amérique, un ven- 
dredi, jour de marché, tant d'Alsaciens et de Lor- 
rains arrivèrent avec leurs grandes hottes et leurs 



Le Blocus 69 



paniers d'œufs frais, de beurre, de fromage, de 
volaille, etc., que la place en était encombrée. 

Tout ce monde voulait avoir de l'argent, pour 
le cacher dans sa cave ou sous un arbre du bois 
voisin, car tu sauras qu'en ce temps de grandes 
sommes ont été perdues : des trésors qu'on retrouve 
d'année en année, au pied d'un chêne ou d'un 
hêtre, et qui viennent de la peur qu'on avait des 
Allemands et des Russes, en songeant qu'ils allaient 
tout piller et ravager, comme nous avions fait 
chez eux. Les gens sont morts, ou bien ils n'ont 
plus trouvé la place de leur argent, voilà pour- 
quoi tout est resté dans la terre. 

Enfin ce jour-là, 11 décembre, il faisait très- 
froid, la gelée vous entrait jusqu'à la moelle des 
os, mais il ne tombait pas encore de neige. Je 
descendis de grand matin en grelottant, ma cami- 
sole de laine bien boutonnée et le bonnet de loutre 
tiré sur la nuque. 

La petite et la grande place fourmillaient déjà 
de monde criant et se disputant sur les prix. Je 
n'eus que le temps d'ouvrir ma boutique et de 
pendre ma grosse balance à la voûte ; des quan- 
tités de paysans stationnaient sur la porte, de- 
mandant les uns des clous, les autres du fer à 
forger, et quelques-uns apportant leur propre fer- 
raille, dans l'espoir de la vendre. 

On savait que , si les ennemis arrivaient, il n'y 



70 Le Blocus 



aurait plus moyen d'entrer en ville, et c'est pour- 
quoi toute cette foule venait, les uns vendre et les 
autres acheter. 

J'ouvris donc, et je me mis à peser. On enten- 
dait dehors passer les rondes; les postes e'taient 
déjà doublés partout, les ponts-levis en bon état et 
les barrières de l'avancée ferrées à neuf. On n'avait 
pas encore déclaré l'état de siège, mais nous étions 
comme l'oiseau sur la branche : les dernières 
nouvelles de Mayence, de Sarrebruck et de Stras- 
bourg annonçaient l'arrivée des alliés sur l'autre 
rive du Rhin ! 

Moij je ne songeais qu'à mes eaux-de-vie, et 
tout en vendant, en pesant, en touchant l'argent, 
cette idée ne me quittait pas; elle était en quelque 
sorte plantée entre mes deux sourcils. 

Cela durait depuis environ une heure, quand 
tout à coup Burguet parut à ma porte, sous la 
petite voûte,, derrière la masse de paysans pressés, 
et me dit : 

« Moïse, venez une minute, j'ai quelque chose 
à vous dire. » 

Je sors. 

« Entrons dans votre allée, » me dit- il. 

J'étais tout étonné, car il avait l'air grave. Les 
paysans, derrière, criaient : 

« Nous n'avons pas de temps à perdre, dépéche- 
toi, Moïse! » 






Le Blocus 



Mais je n'écoutais rien. Dans l'allée, Burguet 
me dit : 

« J'arrive de la mairie, où l'on s'occupe de ré- 
diger un rapport au préfet sur l'esprit de notre 
population , et je viens d'apprendre par hasard 
qu'on vous envoie le sergent Trubert à loger. » 

Ce fut un véritable coup pour moi; je m'é- 
criai : 

« Je n'en veux pas... je n'en veux pas! Depuis 
quinze" jours, j'ai logé six hommes, ce n'est pas 
mon tour. » 

Il me répondit : 
« « Calmez-vous et ne criez pas , vous ne feriez 
qu'empirer votre affaire. » 

Je répétais : 

« Jamais... jamais ce sergent n'en'.rera chez 
moi, c'est une abomination!... Un homme comme 
moi, tranquille, qui n'a jamais fait de mal à per- 
sonne, qui ne demande que la paix!... » 

Et comme je criais, Sorlé, son panier sous le 
bras pour aller au marché, descendit en deman- 
dant ce que c'était. Alors Burguet lui dit : 

a Ecoutez, madame Sorlé, soyez plus raison- 
nable que votre mari. Je comprends son indigna- 
tion, et pourtant, quand une chose est inévitable, 
il faut courber la tête. Frichard vous en veut, il est 
secrétaire de la mairie, il distribue les billets de 
logement d'après une liste. Eh bien, il vous envoie 



Le Blocus 



le sergent Trubert, un homme violent, mauvais, 
j'en conviens, mais qui veut être logé comme les 
autres. A tout ce que j'ai dit en votre faveur, 
Frichard répondait toujours : « Moïse est riche... 
lia fait échapper ses garçons de la conscription... il 
doit payer pour eux. » Le maire , le gouverneur, 
tout le monde lui donnait raison. Ainsi, voyez '.... 
Je vous parle en ami, plus vous résisterez , plus le 
sergent vous fera d'avanies, plus Frichard rira; 
vous n'aurez point de recours... Soyez raison- 
nables ! » 

Ma colère, en apprenant que je devais ces mi- 
sères à Frichard fut encore plus grande; je voulus 
crier, mais ma femme me posa la main sur le 
bras en disant : 

« Laisse-moi parler, Moïse. Monsieur Burguet 
a raison, je le remercie beaucoup de nous avoir 
prévenus. Frichard nous en veut... c'est bon!... 
tout sera sur son compte, et nous réglerons plus 
tard. Maintenant, quand le sergent doit- il venir? 

— A midi, répondit Burguet. 

— C'est bien, dit ma femme, il adroit au loge- 
ment, au feu et à la chandelle; nous ne pouvons 
pas aller contre, mais Frichard payera tout cela.» 

Elle était pâle, et je l'écoutais, voyant bien 
qu'elle avait raison. 

v. Calme-toi, Moïse, me dit-elle ensuite, et ne 
crie pas; laisse-moi faire. 



Le Blocus 73 



— Enfin, voilà ce que j'avais à vous dire, fit 
Burguet, c'est un tour abominable de Frichard. 
Je verrai par la suite s'il est possible de vous dé- 
barrasser du sergent. A cette heure, je retourne à 
mon poste. » 

Sorlé venait de partir pour le marché. Burguet 
me serra la main, et comme les paysans redou- 
blaient leurs cris, je fus bien forcé de retourner à 
ma balance. 

La colère me possédait. Je vendis en ce jour 
pour plus de deux cents francs de fer, mais mon 
indignation contre Frichard et la peur que j'avais 
du sergent ne me laissaient jouir de rien; j'aurais 
vendu dix fois plus, que cela ne m'aurait pas 
calmé. 

« Ah! le brigand! me disais-je en moi-mérne, 
il ne me laisse pas de repos, je n'aurai pas de tran- 
quillité dans cette ville. » 

Sur le coup de midi, comme le marché finissait 
et que les gens s'en allaient par la porte de France, 
je refermai ma boutique et je montai chez nous 
en pensant : < 

« Je ne serai plus rien dans ma propre maison , 
ce Trubert va se faire maître chez nous. Il nous 
traitera de haut en bas, comme des Allemands ou 
des Espagnols. » 

J'étais désolé. Mais au milieu de cette désola- 
tion* sur l'escalier, je sentis tout à coup une bonne 

5 



74 



Le Blocus 



odeur de cuisine, et je me redressai tout surpris, 
car c'était une odeur de poisson et de rôti, comme 
les jours de fête. 

J'allais ouvrir la cuisine, quand Sorlé parut en 
me disant : 

« Entre dans ton cabinet, fais-toi la barbe et 
mets une chemise propre. » 

En même temps je vis qu'elle s'était aussi ha- 
billée comme pour un jour de sabbat, avec ses 
boucles d'oreilles ^ sa jupe verte et son fichu de 
soie rouge. 

« Mais pourquoi donc, Sorlé, faut-il faire ma 
barbe ? m'écriai-je. 

— Va... va... dépêche-toi. nous n'avons pas de 
temps à perdre, » répondit- elle. 

Cette femme avait tant de bon sens , elle nous 
avait tant de fois tiré de méchantes affaires par 
son esprit, que je ne di-s plus rien, et que j'allai 
me faire la barbe et mettre une chemise blanche 
dans ma chambre à coucher. 

Comme je mettais ma chemise, j'entendis le 
petit Sâfel crier : 

« C'est lui, memmé, le voilà! » 

Puis des pas montèrent l'escalier, et quelqu'un 
se mit à dire d'un ton rude et brusque : 

« Holà!... vous autres... hé! » 

Je pensai : « C'est le sergent^ » et j'écoutai. 



Le Blocus 



« Hé! voici notre sergent! s'écria Saîel d'un a!r 
de triomphe. 

— Ah ! tant mieux^ répondit ma femme d'une 
voix agréable. Entrez, monsieur le sergent, en- 
trez. Nous vous attendions. Je savais que nous 
aurions l'honneur d'avoir un sergent; ça nous 
faisait un bien grand plaisir, parce que nous n'a- 
vons jamais eu que de simples soldats. Donnez- 
vous la peine d'entrer, monsieur le sergent. » 

C'est ainsi qu'elle parlait, d'un air de contente- 
ment, et je pensais : 

« O Sorlé, Sodé! femme d'esprit, femme de 
bon sens ! Maintenant tout est clair, je vois ta 
finesse... Tu veux adoucir ce mauvais gueux ! 
Ah! quelle femme tu as, Moïse! Réjouis-toi, ré- 
jouis-toi. » 

Je me dépêchais de m'habille^ riant en moi- 
même ; et j'entendis l'autre, cette bête de sergent, 
dire : 

« Oui , oui, c'est bon!... Mais il ne s'agit pas 
de ça! Voyons ma chambre, mon lit. On ne me 
paie pas avec de belles paroles , moi ; le sergent 
Trubert est connu. 

— Tout de suite, monsieur le sergent, tout de 
suite, lui répondit ma femme. Voici votre cham- 
bre et votre lit. VoyeZj c'est ce que nous avons de 
mieux. » 

Alors ils rentraient dans l'allée, et j'entendais 



76 Le Blocus 



Sorlé ouvrir la porte de la belle chambre où nous 
logions Baruch et Zeffen, quand ils venaient à 
Phalsbourg. 

Je m'approchai tout doucement. Le sergent en- 
fonçait le poing dans le lit, pour voir s'il était 
tendre; Sorlé et Sâfel , derrière, regardaient en 
souriant. Il inspectait tous les coins en fronçant 
les sourcils. Jamais, Fritz_, tu n'as vu défigure 
pareille : la moustache grise hérissée , le nez 
mince, long, recourbé sur la bouche, le teint jau- 
nâtre, avec de grosses rides; il traînait la crosse 
de son fusil sur le plancher, sans faire attention à 
rien, et murmurait je ne sais quoi, de mauvaise 
humeur: 

« Hum!... hum!... Qu'est-ce que c'est que ça, 
là-bas ? 

— C'est la cuvette pour se laver, monsieur le 
sergent. 

— Et ces chaises, est-ce que c'est solide ?.. 
Est-ce que ça tient ? » 

Il tapait les chaises brusquement à terre. On 
voyait qu'il aurait voulu trouver quelque chose à 
redire. 

En se retournant, il me vit, et, me regardant 
de travers : 

a Vous êtes le bourgeois? fit-il. 

— Oui, sergent, c'est moi. 

— Ah! » 



Le Blocus 77 



Il posa son fusil dans un coin, jeta son sac sur 
la table et dit : 

« Ça suffit !... Qu'on me laisse. » 

Sâfel venait d'ouvrir la cuisine, la bonne odeur 
du rôti entrait dans la chambre. 

« Monsieur le sergent, dit Sorlé d'un air 
agréable, pardonnez-moi, j'aurais quelque chose 
à vous demander. 

— Vous ! fit-il en la regardant par-dessus l'é- 
paule, quelque chose à me demander? 

— Mais oui. Ce serait de nous faire le plaisir, 
puisque vous logez maintenant chez nous et que 
vous serez en quelque sorte de la famille, d'accep- 
ter au moins une fois notre dîner. 

— Ah ! ah ! dit-il en tournant le nez du côté de- 
la cuisine, c'est différent. » 

Il avait l'air de réfléchir, pour savoir s'il nous 
ferait cette grâce. Nous attendions ce qu'il allait 
répondre, lorsqu'il renifla de nouveau et dit en 
jetant sa giberne sur le lit : - 

« Allons... soit !... nous allons voir ça !... » 

Je pensais : 

« Canaille, si je pouvais te faire manger des 
pommes de terre ! .. . » 

Mais Sorlé paraissait contente et lui disait : 

<i Par ici, monsieur le sergent, par ici, s'il vous. 
plaît. » 

En entrant dans la salle à manger, je vis que 



78 Le Blocus 



tout était préparé comme pour un prince : le 
plancher balayé, la table mise avec soin, la nappe 
blanche, et nos couverts d'argent près des as- 
siettes. 

Sorlé fit asseoir le sergent au haut de la table, 
dans mon fauteuil, il trouvait cela tout naturel. 

Notre servante apporta la grande soupière et 
leva le couvercle; l'odeur d'une bonne soupe à la 
crème se répandit dans la chambre, et le dîner 
commença. 

Fritz, je pourrais te raconter ce dîner en détail; 
mais, tu peux me croire, jamais ni toi, ni moi 
n'en avons mangé de meilleur. Nous avions une 
oie rôtie, un brochet magnifique, de la chou- 
croute, enfin tout ce qu'on peut souhaiter pour 
un grand et beau dîner; et tout était accommodé 
par Sorlé dans la dernière perfection. Nous avions 
aussi quatre bouteilles de beaujolais chauffées 
dans des serviettes, comme il convient en hiver, et 
du dessert en abondance. 

Eh bien! croirais-tu que le gueux ait fait une 
seule fois la mine de trouver cela bon ? Croirais-tu 
que pendant ce dîner, qui dura jusque vers deux 
heures, l'idée lui soit venue une seule fois de 
dire : « Ce brochet est excellent ! » ou : « Cette oie 
grasse est bien accommodée ! » ou bien encore : 
« Vous avez de très-bon vin! » ou quelque autre 
chose qu'on sait faire plaisir à ceux qui nous ré- 



Le Blocus 79 



galent, et qui récompense une bonne cuisinière 
de ses peines?... Eh bien ! non, Fritz, pas une 
seule fois ! On aurait dit qu'il avait l'habitude de' 
faire des dîners pareils. Et même, plus ma femme 
le flattait, plus elle lui donnait de bonnes paroles, 
plus il se rebiffait, plus il fronçait le sourcil, plus 
il nous observait tous d'un air de défiance, comme 
si nous avions voulu l'empoisonner. 

De temps en temps, je regardais Sorlé tout in- 
digné; mais elle riait toujours, elle donnait tou- 
jours les meilleurs morceaux au sergent, elle 
remplissait toujours son verre. 

Deux ou trois fois je voulus m'écrier : 

« Ah ! Sorlé, comme tu fais bien la cuisine !... 
Ah ! que cette farce est bonne !... » Mais tout de 
suite le sergent me regardait en dessous, comme 
pour dire : «. Qu'est-ce que ça signifie? Est-ce que 
tu veux me donner des leçons, par hasard ? Est-ce 
que je ne sais pas mieux que toi si c'est bon ou 
mauvais ? » 

Et je me taisais. J'aurais voulu le voir à tous 
les diables; tous les morceaux qu'il avalait en si- 
lence m'indignaient de plus en plus. Malgré cela, 
l'exemple de Sorlé m'encourageait à faire bonne 
mine, et vers la fin je pensais : 

« Maintenant, puisque le dîner est mangé,., 
puisque c'est presque fini... continuons à la grâce 
de Dieu. Sorlé s'est trompée, mais c'est égal, son 



8o Le Blocus 



idée était bonne, excepté pour un gueux pareil ! »• 
Et c'est moi-même qui dis d'apporter le café. 
J'allai aussi chercher les bouteilles de kirschen- 
wasser et de vieux rhum dans l'armoire; le ser- 
gent demanda : 

« Qu'est-ce que c'est? 

— C'est du rhum et du kirschenwasser, du 
vieux kirschenwasser de la forêt Noire, lui ré- 
pondis-je. 

— Ah ! fit-il en clignant de l'œil , chacun dit ; 
a J'ai du kirschenwasser de la forêt Noire 1 » 
C'est facile à dire, mais on ne trompe pas le ser- 
gent Trubert ; nous allons voir ça ! » 

En prenant le café, il remplit deux fois son 
verre de kirschenwasser, et chaque fois il dit : 

« Hé ! hé! reste à savoir si c'est du vrai!... » 

J'aurais voulu lui jeter la bouteille à la tête. 

Comme Sorlé allait lui verser un troisième 
verre, il se leva, disant : 

« C'est assez... merci ! Les postes sont dou- 
blas... ce soir, je serai de garde à la porte de 
France. Enfin, le dîner n'était pas mauvais. Si 
vous m'en donnez de pareils de temps en temps, 
nous pourrons nous entendre. » 

il ne riait pas, et même il avait encore l'air de 
se moquer de nous. 

« On fera son possible, monsieur le sergent, ré- 
pondit Sorlé , pendant qu'il rentrait dans sa 



Le Blocus 8î 

chambre et qu'il prenait sa capote pour sortir. 

— Nous verrons, fit-il en descendant l'escalier, 
nous verrons ! » 

Jusqu'alors je n'avais rien dit, mais quand il 
fut en bas, je m'écriai : 

« Sorlé, jamais, non jamais on n'a vu de gueux 
pareil, jamais nous ne pourrons nous entendre 
avec cet homme; il nous fera tous sauver de la 
maison. 

— Bah ! bah ! Moïse, répondit-elle en riant, je 
ne pense pas comme toi. J'ai justement l'idée con- 
traire ; nous serons bons amis, tu verras, tu 
verras ! 

— Ah ! Dieu t'entende ! lui dis-Je, mais je n'ai 
pas confiance. » 

Elle riait en levant la nappe, et elle me donnait 
tout de même un peu d'espérance, car cette 
femme avait une grande finesse, et je reconnais- 
sais en elle un grand jugement. 



3. 



82 Le Blocits 



VI 



Tu vois, Fritz, ce que les bourgeois avaient à 
supporter en ce temps. Eh bien! c'est quand on 
pavait des corvées extraordinaires, c'est quand 
Monborne me commandait à l'exercice, quand le 
sergent Trubert me tombait sur le dos, quand on 
parlait déjà de visites domiciliaires pour recon- 
naître si les gens avaient des vivres, c'est au milieu 
de tout cela que mes douze pipes d'esprit arri- 
vaient lentement par le roulage ordinaire. 

Ah ! que je me repentais de les avoir deman- 
dées ! Combien de fois j'aurais voulu m'arracher 
les cheveux,, en songeant que la moitié de ce que 
j'avais gagné depuis trente ans marchait à la 
grâce de Dieu ! Comme je faisais des vœux pour 
l'Empereur ! Comme je courais chaque matin 
dans les cafés et les brasseries pour apprendre les 
nouvelles, et comme je tremblais en les lisant ! 

Jamais personne ne saura ce que j'ai souffert, 



Le Blocus 83 



pas mêmeSorlé, car je lui cachais tout. Elle avait 
l'esprit trop clair pour ne pas voir mes inquié- 
tudes, et quelquefois elle me disait : 

« Allons, Moïse, du courage! Tout ira bien.... 
Encore un peu de patience. » 

Mais les bruits qui nous arrivaient d'Alsace, 
de la Lorraine allemande et du Hundsruck me 
bouleversaient : e Ils viennent 1 — Ils n'oseront 
pas! — Nous sommes prêts ! — Nous allons être 
surpris ! — La paix va se faire! — Ils passeront 
demain ! — Nous n'aurons pas de campagne d'hi- 
ver ! — Ils ne peuvent plus tarder! — l'Empe- 
reur est encore à Paris I — Le maréchal Victor 
esta Huningue ! — On embrigade les douaniers, 
les gardes forestiers et les gendarmes; on prend 
tout ! — Des dragons d'Espagne ont descendu 
hier la côte de Saverne! — Les montagnards dé- 
fendront la chaîne des Vosges ! — On livrera ba- 
taille en Alsace! etc_, etc.. » Tiens, Fritz, la tête 
vous en tournait : le matin, un coup de vent 
passait, et l'on était joyeux; le soir, un autre 
coup de vent passait, et l'on était triste. 

Et mes eaux-de-vie approchaient toujours; elles 
arrivaient au milieu de cette bataille de nouvelles, 
qui pouvait changer du jourau lendemain, en ba- 
taille à coups de boulets et d'obus. Sans tous mes 
autres soucis, j'en serais devenu fou. Heureusement 
l'indignation que j'avais contre Monborne et les 



84 Le Blocus 



autres gueux me détournait de ces pensées. 

Tout le jour du grand dîner et la nuit suivante 
nous n'entendîmes plus parler du sergent Tru- 
bert, il était de garde ; mais le lendemain , comme 
je me levais, le voilà qui monte,, son fusil sur 
l'épaule; il ouvre la porte et se met à rire, les 
moustaches toutes blanches de givre. — Moi, qui 
venais de mettre ma culotte, je le regardais tout 
saisi. Ma femme était encore dans la chambre à 
coucher. 

« Hé ! hé ! père Moïse, dit-il d'un ton de bonne 
humeur, il a fait rudement froid cette nuit. » 

Il n'avait plus la même voix ni la même mine. 

« Oui, sergent, lui répcndis-je, nous sommes 
en décembre, c'est tout naturel. 

— C'est naturel, dit-il, raison de plus pour 
prendre une goutte! Voyons, est-ce qu'il reste 
du vieux kirschenwasser ? » 

En me parlant, il me regardait jusqu'au fond 
de l'âme. Je me levai tout de suite du fau- 
teuil, et je courus chercher la bouteille, en m'é- 
criant : 

« Oui, oui, sergent, il en reste. Tenez, régalez- 
vous ! » 

Pendant que je disais cela, sa figure, encore un 
peu dure, devint tout à fait riante. Il posa son 
fusil dans un coin, et debout, il me tendit le verre 
en disant : 



Le Blocus 85 



« Versez-moi, père Moïse, versez-moi ! » 

Je lui versai la pleine rasade. Et comme je ver- 
sais, il rit tout bas : des centaines de rides au coin 
des yeux, autour des joues, des moustaches et du 
menton plissaient sa figure jaune. On ne l'enten- 
dait pas rire, mais la bonne humeur était peinte 
dans ses yeux. 

« Du fameux kirsch ! du vrai, celui-là, père 
Moïse, dit-il en buvant. On s'y connaît... on en a 
bu dans la foret Noire, et qui ne coûtait rien ! 
Est-ce que vous ne trinquez pas avec moi ? » 

Je lui répondis : 

« Avec plaisir. » 

Et nous trinquâmes. Il m'observait toujours. 
Tout à coup il me dit en me regardant du haut 
en bas avec malice : 

« Hé ! père Moïse, dites donc, je vous ai fait 
peur hier, hein ? » 

Il clignait des yeux. 

« Oh !... sergent... 

— Allons, allons, s'écria-t-il en me posant la 
main sur l'épaule. Voyons, avouez que je vous ai 
fait peur. » 

Il riait d'un air si content, que je ne pus m'em- 
pêcher de lui répondre : 

« Eh bien ! oui, un peu !... 

« — Hé! hé! hé! je le savais bien, fit-il. On 
vous avait dit : « Le sergent Trubert est un dur-à- 



86 Le Blocus 



cuire ! » Vous avez eu peur, et vous m'avez fait 
un bon dîner, un dîner de prince pour m'ama- 
douer ! » 

Il riait tout haut, et j'avais fini par rire aussi, 
nous riions tous les deux. Sorlé, de la chambre 
voisine, ayant entendu cela , vint sur la porte en 
disant : 

— Bonjour, monsieur le sergent. » 
Alors il s'écria : 

« P. voilà ce qui - ne femme! 

Vous pouvez vous vanter d'avoir une hère femme, 
une femme maligne, plus maligne que vous, père 
Moïse; hé! hé ! hé ! il faut ça... il faut ça ! » 

Sorlé était toute réjouie. 

« Oh! monsieur le sergent, dit-elle, pouvez - 
vous croire ?... 

— Bah ! bah! cria-t-il, vous êtes une maîtresse 
femme; j'ai vu ça en arrivant et je me suis dit : 
« Attention, Trubert !... on te fait bonne mine... 
c'est une ruse de guerre pour t'envover coucher à 
l'auberge... Laissons l'ennemi démasquer ses bat- 
teries ! » Ah ! ah ! ah ! vous êtes de braves gens... 
vous m'avez fait dîner comme un maréchal de 
l'Empire. — Maintenant, père Moïse, je m'invite 
à prendre de temps en temps avec vous un petit 
verre de kirsch. Mettez la bouteille à part, c'est 
du bon ! Et, quant au reste, la chambre que vous 
m'avez donnée est trop belle, je n'aime pas toutes 



Le Blocus 87 



ces fanfreluches; ces beaux meubles, ces lits ten- 
dres, c'est bon pour les femmes. Moi, ce qu'il me 
faut, c'est une petite chambre comme celle à côté, 
deux bonnes chaises, une table en sapin, un lit 
simple avec son matelas, sa paillasse et sa couver- 
ture, et cinq ou six clous au mur pour accro- 
cher mes effets. Vous allez me donner cela. 

— Puisque vous le voulez, monsieur le ser- 
gent... 

— Oui, je le veux; la belle chambre sera pour 
la parade. 

— Vous déjeunerez avec nous? dit ma femme, 
bien contente. 

— Je déjeune et je dîne à la cantine, répondit 
le sergent. J'y suis bien, et je n'aime pas que de 
braves gens fassent des frais pour moi. Quand on 
a les égards qu'en doit à un vieux soldat, quand 
on montre de la bonne volonté, quand on est 
comme vous, Trubert est aussi ce qu'il doit 
être. 

— Mais, monsieur le sergent, reprit Sorlé... 

— Appelez-moi sergent, dit-il. Je vous connais 
maintenant. Vous ne ressemblez pas à toute cette 
canaille de la ville : des gueux qui se sont enrichis 
pendant que nous étions à nous battre, des misé- 
rables qui ne faisaient qu'entasser et s'étendre aux 
dépens des armées, qui vivaient de nous, qui 
nous doivent tout, et qui nous envoient coucher 



88 Le Blocus 



dans des nids de punaises! Ah ! mille millions de 
tonnerres ! » 

Sa figure redevint tout à fait mauvaise; ses 
moustaches tremblaient de colère, et je pen- 
sais : 

et Quelle bonne idée nous avons eue de le bien 
traiter!... Sorlé n'a que de bonnes idées!... » 

Mais il se radoucit tout de suite et se mit à 
rire, en me posant la main sur le bras et s'é- 
criant : 

a Dire que vous êtes des juifs! une espèce de 
race abominable, tout ce qu'il y a de plus cras 
seux, de plus sale, de plus ladre... Dire que vous 
êtes des juifs!... C'est vrai, n'est-ce pas, que vous 
êtes juifs ? 

— Oui, monsieur, répondit Sorlé. 

— Eh bien ! parole d'honneur, ça m'étonne, 
dit-il; j'en avais tant vu de juifs, en Pologne, en 
Allemagne, que je pensais : — On m'envoie chez 
des juifs, gare, je vais tout démolir. » 

Ensuite, comme nous nous taisions, humiliés: 

« Allons, ne parlons plus de ça. Vous êtes de 
braves gens , je serais fâché de vous faire de la 
peine. Père Moïse, votre main. » 

Je lui donnai la main. 

« Vous me plaisez, dit-il. Maintenant, madame 
Moïse, la chambre à côté. » 

Nous le conduisîmes dans la petite chambre 



Le Blocus 89 

qu'il voulait, et tout de suite il alla reprendre son 
sac dans l'autre, en criant : 

« Me voilà chez de braves gens! Nous n'aurons 
pas de désagréments ensemble. Moi, je ne m'in- 
quiète pas de vous; vous ne vous inquiétez pas 
de moi. J'entre, je sors., le jour ou la nuit : c'est 
le sergent Trubert, ça suffit. Et de temps en 
temps, le matin, nous prenons notre petit verre, 
c'est convenu , n'est-ce pas, monsieur Moïse ? 

— Oui, sergent. 

— Et voici la clef de la maison, lui dit Sorlé. 

— A la bonne heure... tout est en ordre; main- 
tenant je vais faire un somme. Portez-vous bien, 
mes amis. 

— Dormez bien, sergent. » 

Nous sortîmes aussitôt, et nous l'entendîmes se 
coucher. 

« Tu vois, Moïse , tu vois, médit ma femme 
tout bas dans l'allée, tout a bien été. 

— Oui, lui répondis-je, très-bien, Sorlé, très- 
bien, ton idée était bonne; et si maintenant 
les eaux -de -vie arrivent, nous serons heu- 
reux. » • • 



30 Le Blocus 



VIII 



Or, depuis ce moment, le sergent vivait cKez 
nous sans déranger personne. Chaque matin, 
avant d'aller remplir son service, il venait s'as- 
seoir quelques instants dans ma chambre et 
prendre son petit verre en causant. Il aimait à 
rire avec Sâfel, et nous l'appelions tous : « Notre 
sergent! » comme s'il avait été de la famille. Lui 
paraissait content de nous voir; c'était un homme 
soigneux, il ne permettait pas à notre schabès- 
Goïé de lui cirer les souliers; il blanchissait lui- 
même ses buffleteries et ne laissait pas toucher à 
ses armes. 

Un matin que j'allais répondre à l'appel, en me 
rencontrant dans l'allée, il vit un peu de rouille 
à mon fusil et se mit à jurer comme le diable, 
criant : 

« Ah! père Moïse, si je vous ter lis dans ma 
compagnie, vous en verriez de dures ! » 

Je pensais : 



Le Blocus 



« Oui, mais je n'y suis pas, Dieu merci ! Tu 
ne me tiens pas! » 

Sorlé, penchée sur la rampe en haut, riait de 
bon cœur. 

Depuis ce jour, le sergent passait régulièrement 
l'inspection de mon fourniment; il fallait tout 
récurer, démonter la batterie, nettoyer le canon, 
fourbir la baïonnette, comme si j'avais eu l'idée 
d'aller m'e battre. Et même quand il sut que 
Monborne me traitait d ane, il voulut aussi m'ap- 
prendre l'exercice. Toutes mes représentations ne 
servaient à rien , il disait en fronçant le sourcil : 

« Père Moïse, je ne peux pas supporter qu'un 
brave homme comme vous en sache moins que la 
canaille. En route ! » 

Et nous montions au grenier. Il faisait déjà 
très-froid, mais le sergent se fâchait tellement 
quand je n'exécutais pas les mouvements avec vi- 
gueur, qu'il finissait toujours par me faire suer à 
grosses gouttes. 

« Attention au commandement, et pas de mol- 
lesse ! » criait-il. 

J'entendais Sorlé, Sâfel et la servante rire dans 
l'escalier, l'œil contre les lattes, et je n'osais pas 
tourner la tête. Enfin, c'est tout de même ce 
brave Trubert qui m'apprit la charge en douze 
temps, et qui me rendit un des premiers vol- 
tigeurs de ma compagnie. 



Le Blocus 



Ah ! Fritz , tout aurait bien marché si 
les eaux -de -vie étaient venues; mais au 
lieu de mes douze pipes d'esprit de vin, nous 
vîmes arriver une demi-compagnie d'artilleurs 
de marine et quatre cents recrues pour le dépôt 
du 6 e léger. 

Presque aussitôt le gouverneur ordonna de 
raser le tour de la ville à six cents mètres. 

Il faut avoir vu ce ravage autour de la place : 
cos haieSj ces palissades, ces arbres qu'on abat,, 
ces maisonnettes qu'on démolit, et dont chacun 
emporte une poutre ou quelques planches ; il faut 
avoir vu, du haut des remparts, les petits jardins, 
les lignes de peupliers, les vieux arbres des ver- 
gers renversés à terre et traînés par de véritables 
fourmilières d'ouvriers... 11 faut avoir vu ces 
choses pour connaître la guerre ! 

Le père Frise, les deux garçons Camus, les 
Sade, les Bossert, toutes ces familles de jardiniers 
et de petits cultivateurs qui vivaient à Phals- 
bourg, étaient les plus désolés. Je crois entendre 
encore les cris du vieux Frise : 

« Ah ! mes pauvres pommiers ! Ah ! mes pau- 
vres poiriers! Je vous avais plantés moi-même 
voilà quarante ans. Que vous étiez beaux, et tou- 
jours couverts de bons fruits! Ah! mon Dieu, 
quel malheur! » 

Et les soldats hachaient toujours. 



Le Blocus 93 



Vers la fin, le vieux Frise s'en alla le chapeau 
sur les yeux, il pleurait à chaudes larmes. 

Le bruit courait aussi qu'on allait mettre le 
feu dans les Maisons-Rouges, au pied de la côte 
de Mittelbronn, à la tuilerie de Pernette, aux pe- 
tites auberges de Y Arbre-Vert et du Panier- 
Fleuri; mais il paraît que le gouverneur trouva 
que ce n'était pas nécessaire, que ces maisons 
étaient hors de portée, ou bien qu'on gardait 
cela pour la fin, et que les alliés arrivèrent plus 
tôt qu'on ne les attendait. 

Ce qui me revient encore d'avant le blocus, 
c'est que, le 22 décembre, vers onze heures du 
matin, on battit le rappel. Toute la ville croyait 
que c'était pour l'exercice, et je partis tranquille- 
ment, comme à l'ordinaire, mon fusil sur l'épaule; 
mais, en arrivant au coin de la mairie, je vis déjà 
les troupes de la garnison formées sous les arbres 
de la place. 

On nous mit, comme elles, sur deux rangs; et 
voilà que le gouverneur Moulin, les comman- 
dants Thomas et Petitgenet, et le maire, l'écharpe 
tricolore autour des reins, arrivent. 

On bat aux champs, ensuite le tambour-maitre 
lève sa canne et les tambours se taisent. Le gou- 
verneur parle; tout le monde écoute, en se répé- 
tant l'un à l'autre les paroles qu'on entend de 
loin 



94 



Le Blocus 



« Officiers, sous-officiers, gardes nationaux 
et soldats, 

« L'ennemi s'est concentré sur le Rhin, il n'est 
plus qua trois journées de marche. La ville est 
déclarée en état de siège, les autorités civiles font 
place au gouvernement militaire. Le conseil de 
guerre est en permanence, il remplace les tribu- 
naux ordinaires. 

« Habitants de Phalsbourg, nous attendons de 
vous courage, dévouement, obéissance. Vive 
PEmpereur! » 

Et mille cris de : «. Vive PEmpereur '. » s'élè- 
vent au ciel. 

Je frémissais jusqu'à la points des cheveux : 
mes eaux-de-vie étaient encore en route, je me 
regardais comme ruiné. 

La distribution des cartouches, qu'on fit tout de 
suite_, et Tordre que reçut le bataillon d'aller piller 
les vivres et ramener le bétail des villages en- 
vironnants, pour approvisionner la place, m'em- 
pêchèrent de réfléchira mon malheur. 

J'avais aussi à songer pour ma propre vie, car, 
en recevant un ordre pareil, chacun pensait que 
les paysans allaient se détendre, et c'est abomi- 
nable d'avoir à se battre contre des gens qu'on 
dépouilla! 



Le Blocus 95 



J'étais tout pâle en réfléchissant à cela. 

Mais quand Je commandant Thomas nous cria : 
«. Chargez ! » et que je déchirai ma première 
cartouche... que je la mis dans le canon... et qu'au 
lieu d'entendre sonner la baguette, je sentis une 
balle au fond!... quand on nous commanda : 
« Par file à gauche... gauche! En avant... pas 
accéléré... marche! » et que nous partîmes pour 
les Baraques-du-Bois-de-Chénes, pendant que le 
1 er bataillon gagnait les Quatre -Vents et Bi- 
chelbergj le 2 e Wéchem et Metting; en son- 
geant que nous allions tout prendre, tout enlever, 
et que le conseil de guerre était à la mairie pour 
juger ceux qui ne feraient pas leur devoir, toutes 
ces choses nouvelles et terribles me bouleversè- 
rent! Je regardais de loin le village les yeux 
troubles, me figurant d'avance les cris des femmes 
et des enfants. 

Vois-tu, Fritz, de prendre au pauvre paysan, 
à l'entrée de l'hiver, ce qui le fait vivre, de lui' 
prendre sa vache, ses chèvres, ses porcs, enfin 
tout, c'est épouvantable! et mon propre malheur 
me faisait encore mieux sentir celui des autres. 

Et puis, tout en marchant, je songeais à ma 
fille Zeffen, à Baruch, à leurs enfants, et je m'é- 
criais dans mon cœur : 

« Seigneur! Seigneur! si les ennemis arrivent, 
qu'est-ce qu'ils feront dans une ville ouverte 



qô Le Blocus 



comme Saverne? On va tout leur prendre! Nous 
serons misérables du jour au lendemain! •>■> 

Au milieu de ces pense'es qui me coupaient la 
respiration, je voyais déjà plusieurs paysans qui 
nous regardaient venir de leurs petites fenêtres 
sur les champs et du milieu de leur rue, sans 
bouger. Ils ne savaient pas ce que nous venions 
faire chez eux. 

Six gendarmes à cheval nous précédaient; le 
commandant Thomas leur donna l'ordre de 
passer à droite età gauche des Baraques, pour em- 
pêcher les paysans de pousser leur bétail dans le 
bois, lorsqu'ils sauraient que nous venions les 
piller. 

Ils partirent au galop. 

Nous arrivions alors à la première maison, où 
se trouve le crucifix en pierre. On nous cria : 

« Halte! » 

Ensuite on détacha trente hommes pour mettre 
des factionnaires dans les ruelles, et je fus de ce 
nombre, ce qui me lit plaisir, car j'aimais encore 
mieux être en faction, que d'entrer dans les 
écuries et les granges. 

Comme nous défilions par la grande rue, les 
paysans nous demandaient : 

« Qu'est-ce qui se passe ? Est-ce qu'on a coupé 
du bois ? Est-ce que vous venez faire des arres 



Le Blocus 07 



Et d'autres choses semblables. Mais nous ne 
répondions rien, et nous marchions au pas accé- 
léré. 

Monborne me plaça dans la troisième ruelle à 
droite, près de la grande maison du père Frantz, 
l'éleveur d'abeilles, en arrière sur la pente du val- 
lon. On entendait bêler les moutons et mugir les 
bœufs; ce gueux de Monborne disait, en clignant 
de l'œil : 

« 11 y aura gras ! Nous allons étonner les Bara- 
quins. » 

Il n'avait pas de pitié des gens et me dit : 

« Moïse, tu vas rester là. Si quelqu'un veut 
passer, croise la baïonnette. Si l'on fait résis- 
tance, pique hardiment et puis tire. Il faut que 
force reste à la loi. » 

Je ne sais pas où ce savetier avait entendu cela; 
mais il me laissa dans la ruelle, entre deux haies 
toutes blanches de givre, et poursuivit son chemin 
avec le reste du piquet. 

J'attendis donc en cet endroit près de vingt mi- 
nutes, me demandant ce que je ferais si les pay- 
sans voulaient sauver leur bien, et me disant qu'il 
vaudrait mieux tirer sur le bétail que sur les gens. 

J'étais dans un grand trouble et j'avais froid, 
quand les cris éclatèrent. Presque en même temps 
commença le roulement du tambour. Les hommes 
entraient dans les écuries et chassaient le bétail 

6 



98 Le Blocus 



dehors. Les Baraquins juraient, pleuraient; 
quelques-uns voulaient se défendre. — Le com- 
mandant Thomas criait : 

■ Sur la place ! Poussez sur la place ! » 

Des vaches se sauvaient à travers les haies , enfin 
c'était un tumulte qu'on ne peut se figurer, et je 
m'estimais heureux de n'être pas au milieu de ce 
pillage; mais cela ne dura pas longtemps _, car 
tout à coup une bande de chèvres, poussées par 
deux vieilles femmes } enfila la ruelle pour des- 
cendre au vallon. 

Alors il fallut bien croiser la baïonnette et 
crier : 

« Halte ! » 

Une des femmes, la mère Migneron, me con- 
naissait; elle avait une fourche et me dit toute 
pâle : 

Moïse, laisse-moi passer! » 

Je voyais qu'elle s'approchait tout doucement 
pour me renverser avec sa fourche. L'autre es- 
sayait de faire entrer les chèvres dans un petit 
jardin à côté, mais les palissades étaient trop ser- 
rées et la haie trop haute. 

J'aurais bien voulu les laisser descendre et dire 
que je n'avais rien vu, malheureusement le lieu- 
tenant Rollet arrivait derrière et criait : 

« Attention ! » 

Et deux hommes de la compagnie suivaient : 



Le Blocus 99 



le grand Mâcry et Schweyer, le brasseur. 

La vieille Migneron, voyant que je croisais la 
baïonnette, se mit à dire en grinçant des dents : 

« Ah ! gueux de juif, tu me le paieras ! » 

Elle était tellement indignée, que mon fusil ne 
lui faisait pas peur, et que trois fois, avec sa four- 
che, elle essaya de me piquer; mais alors je vis 
que l'exercice est bon à quelque chose, car je 
parai tous ses coups. 

Deux chèvres me passèrent entre les jambes, 
les autres furent prises. On repoussa les vieilles, 
on cassa leur fourche , et finalement les cama- 
rades regagnèrent la grande rue, pleine de bétail 
qui mugissait et donnait des coups de pied. 

La vieille Migneron; assise dans la haie, s'ar- 
rachait les cheveux. 

Et voilà que deux vaches arrivent encore, la 
queue en l'air, sautant par-dessus les palissades, 
elles renversent tout : les paniers d'abeilles et le 
vieux rucher. Par bonheur, c'était l'hiver, les 
abeilles restèrent comme mortes dans les paniers, 
sans cela, je crois qu'elles auraient mis notre 
bataillon en déroute. 

La corne du hardier (i) sonnait dans le vil- 
lage. On était allé le mettre en réquisition au 
nom de la loi. Ce vieux hardier Nickel passa 

(i) Pâtre. 



ico Le Blocus 

dans la grande rue, et les bétes se calmèrent; on 
put les ranger en ordre. Je les vis défiler devant 
la ruelle : les bœufs et les vaches en tête, les chè- 
vres ensuite et les cochons derrière. 

Les Baraquins suivaient en lançant des pierres 
et jetant des bâtons. Je voyais déjà que, si l'on 
m'oubliait, ces malheureux tomberaient sur moi, 
et que je serais massacré; mais le sergent Mon- 
borne vint me relever avec les autres camarades. 
Tous riaient et disaient : 

« Nous les avons tondus! Il ne reste plus une 
chèvre aux Baraques , nous avons tout pris d'un 
seul coup de filet. » 

Nous pressions le pas pour rejoindre la co- 
lonne, qui marchait sur deux lignes à droite et à 
gauche du chemin : le troupeau dans le milieu, 
notre compagnie derrière, et Nickel avec le com- 
mandant Thomas en tête. Cela formait une file 
d'au moins trois cents pas. On avait attaché sur 
chaque bête quelques bottes de foin pour les 
nourrir. 

C'est ainsi que nous repassâmes lentement dans 
l'allée du cimetière. 

Sur les glacis, on fit halte, on resserra le trou- 
peau^ et l'ordre arriva de le faire descendre dans 
les fossés, derrière l'arsenal. 

Nous étions les premiers revenus; nous avions 
ramené treize bœufs, quarante -cinq vaches, une 



Le Blocus 



quantité de chèvres et de cochons, et quelques 
moutons. 

Tout ce jour, les compagnies rentrèrent avec 
leur butin, de sorte que les fossés étaient remplis 
de bétail, qui vivait en plein air. Alors le gou- 
verneur dit que la garnison avait des vivres pour 
six mois, que chaque habitant devait prouver 
qu'il en avait pour autant, et que les visites domi- 
ciliaires allaient commencer. 

On nous avait fait rompre les rangs devant 
l'hôtel de ville. Je montais la grande rue, mon 
fusil sur l'épaule, quand quelqu'un m'appela 

« Hé ! père Moïse! » 

Je me retourne , c'était notre sergent. 

« Eh bien ! dit-il en riant, vous venez de faire 
votre premier coup de main , vous nous avez ra- 
mené des vivres. A la bonne heure! 

— Oui, sergent, c'est bien triste! 

— Comment, triste? Treize bœufs, quarante- 
cinq vaches, des cochons et des chèvres, c'est ma- 
gnifique ! 

— Sans doute, mais si vous aviez entendu les 
cris de ces pauvres gens. . . si vous aviez vu !.. . 

— Bah! bah! fit-il; primo, père Moïse, il faut 
que le soldat vive, il faut que les hommes aient 
leur ration, pour se battre. J'en ai vu bien d'au- 
tres en Allemagne,, en Espagne et en Italie! Le 
paysan est égoïste, il veut garder son bien, il ne 

o. 



Le Bh eus 



regarde pas à l'honneur du drapeau, c'est de la 
racaille! Ce serait en quelque sorte pire que le 
bourgeois, si l'on avait la bêtise de l'écouter : il 
faut déployer de la vigueur. 

— Nous en avons déployé, sergent, lui ré- 
pondis-je , mais si j'étais le maître, nous n'aurions 
pas dépouillé ces malheureux; ils sont déjà bien 
assez à plaindre. 

— Vous êtes trop bon, père Moïse, fit-il, et 
vous croyez que les autres vous ressemblent. Mais 
il faut toujours penser que les paysans, les bour- 
geois, les gens de loi ne vivent que sur le mili- 
taire, et qu'ils profitent de tout sans vouloir rien 
payer. Si l'on vous écoutait , nous péririons 
de f aim dans' cette bicoque; les paysans nourri- 
raient les Russes, les Autrichiens, les Bavarois à 
nos dérens; ce tas de gueux se gobergeraient 
matin et soir, et nous autres, nous aurions les 
dents longues comme des rats d'église. Ça ne peut 
pas aller, ça n'a pas de bons sens! » 

Il riait tout haut. Nous étions arrivés dans 
notre allée, je montais l'escalier. 

« C'est toi. Moïse? me dit Sorlé dans l'obscu- 
rité, car la nuit commençait à venir. 

— Oui, c'est le sergent et moi, lui répondis-je. 

— Ah ! bon, fit-elie, je t'attendais. » 
Et le sergent s'écria : 

« Madame Moïse, maintenant votre mari peut 



Le Blocus io3 



se vanter d'être un vrai soldat; il n'a pas encore 
vu le feu, mais il a déjà croisé la baïonnette. 

— Ah ! dit Sorlé, je suis bien contente de le 
voir revenu. » 

Dans la chambre, à travers les petits rideaux 
blancs de la porte, brillait la lampe, et l'on sentait 
que la soupe était servie. — Le sergent entra 
chez lui, comme à l'ordinaire, et nous dans notre 
chambre. Sorlé me regardait avec ses grands yeux 
noirs, elle voyait ma pâleur et savait bien ce que 
je pensais. Elle rn'ôta la giberne et prit mon fusil, 
qu'elle déposa dans le cabinet. 

« Où donc est Sâfel? lui demandai-je. 

— Il doit encore être sur la place; je l'avais 
envoyé voir si vous étiez rentrés. Mais écoute, il 
remonte. » 

Alors j'entendis l'enfant monter l'escalier ; 
presque aussitôt il ouvrit la porte et vint m'errl- 
brasser tout joyeux. 

Nous nous mîmes à table, et, malgré ma grande 
tristesse, je mangeai de bon appétit, n'ayant rien 
pris depuis le matin. 

Tout à coup Sorlé me dit : 

« Si la facture n'arrive pas avant qu'on ait 
fermé les portes de la ville, nous ne devrons rien, 
car tout reste aux risques du marchand jusqu'à 
ce qu'on ait pris livraison. Il faut aussi la lettre de 
voiture. 



jr>4 Le Blocus 



— Oui, lui répondis-je, et ce sera juste; 
M. Quatayaj au lieu de nous envoyer les esprits 
tout de suite, a mis huit jours à nous répondre. 
S'il avait expédié les douze pipes le jour même ou 
le lendemain, elles seraient ici. La faute du re- 
tard ne doit pas retomber sur nous. » 

Tu vois, Fritz, dans quelles inquiétudes nous 
étions ; mais comme le sergent vint ensuite fumer 
sa pipe au coin du poêle, selon son habitude, 
nous ne dîmes plus rien de cela. 

Je parlai seulement de mes craintes au sujet de 
Zeffen, de Baruch et de leurs enfants, dans une 
ville ouverte comme Saverne. Le sergent cher- 
chait à me rassurer, disant que dans des endroits 
pareik» on fait bien toute sorte de réquisitions 
en vins, eaux-de-vie, viandes, voitures, charrettes 
et chevaux, mais qu'à moins de résistance, on 
laisse les gens tranquilles, et qu'on tâche même 
de bien vivre avec eux. 

Nous restâmes à causer jusque vers dix heures. 
Le sergent, qui devait être de garde à la porte 
d'Allemagne, étant sorti, nous allâmes enfin nous 
coucher. 

C'était la nuit du 22 au 23 décembre, une nuit 
très-froide. 



Le Blocus lo5 



IX 



Le lendemain, au petit jour, quand je poussai 
les volets de notre chambre, tout était blanc de 
neige : les vieux ormes de la place, la grande rue, 
les toits de la mairie, de la halle etde l'église. Quel- 
ques voisins : le ferblantier Recco, le boulanger 
Spick, la vieille matelassière Durand ouvraient 
leurs portes et regardaient comme éblouis, en 
criant : 

« Hé! voilà l'hiver! » 

On a beau voir cela tous les ans, c'est une nou- 
vel!; existence. On respire mieux dehors, et, dans 
les maisons, on est content de s'asseoir au coin de 
l'âtre et de fumer sa pipe en regardant le feu 
rouge qui pétille. Oui, j'ai toujours senti cela de- 
puis soixante-quinze ans, et je le sens encore. 

A peine avais-je poussé les volets que Sâfel sau- 
tait de son lit comme un écureuil et venait s'apla- 
tir le nez contre, une vitre, ses grands cheveux 
ébouriffés et les jambes nues. 



ro6 Le Blocus 



« Oh! la neige, disait-il, la neige! Maintenant 
on va glisser sur le guévoir. » 

Sorlé, dans la chambre à côté, se dépêchait de 
mettre ses jupons et d'accourir. Nous regardâmes 
tous quelques instants; ensuite j'allai faire le feu, 
Sorlé passa dans la cuisine, Sâfel s'habilla vite, et 
tout rentra dans le courant ordinaire. 

Malgré la neige qui tombait, il faisait très-froid. 
Rien que de voir le feu prendre d'un coup, et de 
l'entendre galoper dans le poêle, on. comprenait 
qu'il gelait à pierre fendre. 

Tout en mangeant notre soupe, je dis à Sorlé : 

« Le pauvre sergent a dû passer une nuit ter- 
rible. Son petit verre de kirsch lui ferait joliment 
plaisir. 

— Oui, dit-elle, tu fais bien d'y penser. » 

Elle ouvrit l'armoire et remplit de kirsch mon 
petit flacon de voyage. 

Tu sais, Fritz, que nous n'aimons pas à en- 
trer dans les auberges, quand nous sommes en 
route pour nos affaires. Chacun de nous emporte 
sa petite bouteille et sa croûte de pain; c'est meil- 
leur et plus conforme à la loi de l'Éternel. 

Sorlé remplit donc mon flacon, et je le mis dans 
ma poche, sous la houppelande, pour aller au 
corps de garde. Sâfel voulair me suivre, mais sa 
mère lui dit de rester, et \q descendis seul, bien 
content de pouvoir faire un plaisir à notre sergent. 



Le Blocus 107 



Il était environ sept heures, la quantité de 
neige qui tombait des toits à chaque coup de vent 
vous aveuglait. Mais en longeant les murs, le nez 
dans ma houppelande bien serrée sur les épaules, 
j'arrivai tout de même à la porte d'Allemagne, et 
j'allais descendre les trois marches du corps de 
garde, sous la voûte à gauche, quand le sergent 
lui-même ouvrit la lourde porte et s'écria : 

« C'est vous, père Moïse! Que diable venez- 
vous faire ici par ce froid de loup? » 

Le corps de garde était plein de brouillard; on 
voyait à peine au fond les hommes étendus sur le 
lit de camp, et cinq ou six vétérans auprès du 
poêle, rouge comme une braise. 

Je ne fis que regarder. 

« Voici, dis-je au sergent, en lui présentant ma 
petite bouteille, c'est votre goutte de kirsch que 
je vous apporte, car il a fait bien froid cette nuit, 
et vous devez en avoir besoin. 

— Vous avez donc pensé à moi, père Moïse!, 
s'écria- t-il en me prenant par le bras et me regar- 
dant comme attendri. 

— Oui, sergent. 

— Eh bien! ça me fait plaisir. » 

Alors, il leva le coude et but un bon coup. Dans 
le même instant, on criait au loin : Qui vive! Et 
le poste de l'avancée courait ouvrir la barrière. 

a C'est bon! fit le sergent en tapant sur le bou- 



ro8 Le Blocus 



chon et me rendant la bouteille; reprenez ça, père 
Moïse, et merci ! » 

Ensuite il tourna la tête du côté de la demi- 
lune et dit : 

« Du nouveau! qu'est-ce que c'est? » 

Nous regardions tous les deux, quand un ma- 
réchal des logis de hussards, un vieux sec et tout 
gris, avec des quantités de chevrons sur le bras, 
arriva ventre à terre. 

Toute ma vie j'aurai cet homme devant les 
yeux : son cheval qui fume, sa sabretache qui vole, 
son sabre qui sonne contre la botte, son colback et 
son dolman couverts de grésil; sa figure longue, 
osseuse et ridée, le nez en pointe, le menton al- 
longé, les yeux jaunes. Je le verrai toujours arri- 
ver comme le vent, et puis sous la voûte, en face 
de nous, retenir son cheval qui se dresse, et nous 
crier d'une voix de trompette : 

« L'hôtel du gouverneur, sergent? 

— La première maison à droite, maréchal des 
logis. — Quoi de nouveau? 

— L'ennemi est en Alsace! » 

Ceux qui n'ont pas vu des hommes pareils, des 
hommes habitués aux longues guerres et durs 
comme du fer, ceux-là ne pourront jamais se les 
représenter. Et puis, il faut avoir entendu ce cri : 

« L'ennemi est en Alsace ! » 

Cela vous faisait frémir. 



Le Blocus 109 



Les vétérans étaient sortis; le sergent disait, en 
voyant le hussard attacher son cheval à la porte du 
gouverneur : 

« Eh bien! père Moïse^ nous allons nous re- 
garder le blanc des yeux! » 

Il riait, tous les autres paraissaient contents. 

Moi, je repartis bien vite, la tête penchée, et 
me répétant dans l'épouvante les paroles du pro- 
phète : 

« 11 viendra courrier sur courrier et messager 
sur messager, pour annoncer au roi que ses gués 
sont surpris, que ses marais sont brûlés par le feu, 
et que ses hommes de guerre se retirent ; car les 
hommes vaillants ont cessé de combattre, ils se 
sont tenus dans les forteresses, leur force a man- 
qué, et les barrières ont été rompues. Levez l'éten- 
dard sur la terre, sonnez de la trompette parmi les 
nations, préparez les nations contre lui, appliquez 
contre lui les royaumes, ordonnez contre lui des 
capitaines!... Et la terre sera ébranlée, et elle-sera 
en travail, parce que tout ce que l'Éternel a ré- 
solu sera exécuté, pour réduire le pays en déso- 
lation , tellement qu'il n'y ait personne qui y 
habite! » 

Je voyais s'approcher ma ruine, mon espoir 
était perdu. 

« Mon Dieu, Moïse, s'écria ma femme en me 
voyant revenir, qu'as-tu donc? Ta figure est toute 



Le Blocus 



bouleversée , il se passe quelque chose de ter- 
rible I 

— Oui, Sorlé, lui dis-je en m'asseyant, le temps 
des grandes misères est arrivé, dont le prophète a 
dit : « Le roi du midi le heurtera de ses cornes, et 
le roi de l'aquilon s'élèvera contre lui comme une 
tempête; il entrera dans ses terres, il les inondera, 
et il passera outre! » 

Je disais cela levant les mains au ciel. Le petit 
Sâfel se serrait entre mes genoux, Sorlé me regar- 
dait, ne sachant que répondre. Et je leur racontai 
que les Autrichiens étaient en Alsace, que les Ba- 
varois, les Suédois, les Prussiens et les Russes ar- 
rivaient par centaines de mille , qu'un hussard 
était venu nous annoncer ces grands malheurs, 
que nos esprits-de-vin étaient perdus, et que la 
ruine s'élevait sur nos têtes. 

Alors je répandis quelques larmes, et Sorlé ni 
Sâfel ne pouvaient me consoler. 

Celait la huitième heure du jour. Un grand 
tumulte commençait en ville; on entendait rouler 
le tambour et faire les publications, on aurait cru 
que les ennemis arrivaient déjà ! 

Mais une chose qui me revient surtout, car nous 
avions ouvert une fenêtre pour entendre, c'est que 
le gouverneur prévenait les habitants de vider 
tout de suite leurs granges et leurs grenier à foin, 
et que, dans le moment où nous écoutions, une 



Le Blocus 



grande voiture d'Alsace, attelée de deux chevaux, 
— Baruch assis près du timon, Zeffen derrière, sur 
une botte de paille, son petit enfant dans les bras, 
et l'autre enfant près d'elle, — déboucha tout à 
coup dans la rue. 

Ils se sauvaient chez nous! 

Cette vue me bouleversa_, et, levant les mains, 
je m'écriai : 

« Seigneur, maintenant écarte de moi toute fai- 
blesse! Tu le vois, j'ai besoin de vivre encore pour 
ces petits enfants. Sois donc ma force, ne me laisse 
point abattre! » 

Et tout de suite je descendis les recevoir. Sorléet 
Sâfel me suivaient. C'est moi-même qui pris ma 
fille dans mes mains, et qui la levai pour la poser 
à terre, tandis que Sorlé prenait les enfants et que 
Baruch criait : 

« Nous arrivons à la dernière heure! On pous- 
sait la barrière quand nous sommes entres. Beau- 
coup d'autres des Quatre- Vents et de Saverne res- 
teront dehors. » 

Je lui répondis : 

« Dieu soit loué, Baruch! Et vous tous, mes 
chers enfants, soyez les bienvenus. Je n'ai pas 
grand'chose, je ne suis pas abondant en biens, 
mais tout ce que j'ai, vous l'avez... tout est à 
vous... Venez!.,. » 

Et nous montâmes, Zeffen, Sorlé et moi, por- 



ii2 Le Blocus 

tant les enfants, tandis que Baruch restait encore 
en bas pour décharger ce qu'ils avaient apporté; 
puis il vint à son tour. 

En ce moment les rues se remplissaient de paille 
et de foin qu'on jetait des greniers. Le vent s'était 
calmé, la neige ne tombait plus. Peu de temps 
après, les cris et les publications cessèrent. 

Sorlé s'était dépêchée de servir quelques restants 
de notre souper, avec une bouteille de vin, et Ba- 
ruch, tout en mangeant, nous racontait que l'épou- 
vante était en Alsace, que les Autrichiens avaient 
tourné Baie, qu'ils s'avançaient à marches forcées 
sur Schlestadt, Neuf-Brisach et Strasbourg, après 
avoir entouré Huningue. 

« Tout se sauve, disait-il ; on court vers la mon- 
tagne, on emporte sur sa charrette ce qu'on a de 
plus précieux, on pousse les troupeaux dans les 
bois. Le bruit se répand déjà qu'on a vu des bandes 
de Cosaques à Mutzig, mais ce n'est guère pos- 
sible, puisque l'armée du maréchal Victor est dans 
le Haut-Rhin, et que des dragons passent tous les 
jours pour le rejoindre; comment auraient-ils pu 
traverser ses lignes sans livrer bataille? » 

Voilà ce qu'il disait. Nous l'écoutions avec une 
grande attention, lorsque le sergent arriva. Il ve- 
nait de finir son service, et restait debout sur la 
porte, nous regardant tout étonné. 

Alors je pris Zeffen par la main, et je dis : 



Le Blocus 



« Sergent, voici ma fille, voici mon gendre, et 
voici mes petits-enfants, dont je vous ai parlé 
quelquefois. Ils vous connaissent, car, dans mes 
lettres, je leur ai raconté combien nous vous ai- 
mions. » 

Le sergent regardait Zeffen. 

« Père Moïse, répondit-il, vous avez une fille 
très-belle, et votre gendre me paraît un brave 
homme. » 

Ensuite il prit dans les bras de Zeffen le petit 
Esdras, et le leva en lui faisant une grimace; et 
l'enfant riait, de sorte que tout le monde était con- 
tent. L'autre petit ouvrait de grands yeux. 

« Mes enfants viennent pour rester avec moi, 
dis-je au sergent; vous leur pardonnerez de faire 
un peu de bruit dans la maison, n'est-ce pas? 

— Comment, père Moïse, s'écria-t-il, je leur par- 
donnerai tout! N'ayez pas de soucis, ne sommes- 
nous pas de vieux amis? » 

Et tout de suite, malgré ce que nous pûmes 
dire, il choisit une autre chambre donnant sur la 
cour. 

« Il faut que toute la nichée soit ensemble, di- 
sait-il. Moi, je suis l'ami de la famille, le vieux 
sergent qui ne veut troubler personne, pourvu 
qu'on soit content de le voir. » 

Je fus tellement attendri, que je me levai lui 
prendre les deux mains. 



: 1 4 Le Blocus 



« Le jour où vous êtes entré dans ma maison est 
un jour béni, lui dis-je les larmes aux yeux; que 
l'Éternel en soit remercié! » 

Il s'écriait en riant : 

« Allons donc, père Moïse, allons doncl ce que 
je fais n'est-il pas tout naturel? Pourquoi vous en 
étonner ? » 

Aussitôt il sortit prendre ses effets et les porta 
dans sa nouvelle chambre; puis il descendit, ne 
voulant pas nous gêner davantage. 

Comme on se trompe, pourtant! Ce sergent, que 
Frichard nous avait envoyé pour notre désolation, 
au bout de quinze jours était un des nôtres; il au- 
rait tout fait pour nous être agréable, et, malgré le 
nombre des années qui se sont écoulées depuis, je 
ne puis songer à ce brave homme sans attendris- 
sement. 

Quand nous fûmes seuls, Baruch nous prévint 
qu'il ne pourrait pas rester à Phalsbourg, qu'il 
était venu nous amener sa famille, avec toutes les 
provisions qu'il avait pu trouver dans le premier 
moment de trouble; mais qu'au milieu de dangers 
pareils, quand l'ennemi ne pouvait tarder à pa- 
raître, son devoir était de garder la maison et d'em- 
pêcher autant que possible le pillage de leurs mar- 
chandises. 

Cela nous paraissait raisonnable, et nous at- 
trista tout de même : on se figurait le chagrin de 



Le Blocus 1 1 5 

vivre loin les uns des autres, de ne plus recevoir 
de nouvelles, d'être toujours dans l'inquiétude sur 
le sort de ceux qu'on aime!... Et pourtant chacun 
s'occupait de ses affaires : Sorlé et Zeffen arran- 
geaient le lit des enfants, Baruch montait les pro- 
visions qu'il avait apportées, Sâfel jouait avec les 
deux petits, et moi j'allais et je venais, rêvant à 
nos malheuis. 

Enfin, lorsque Zeffen et les enfants furent éta- 
blis dans la belle chambre, comme la porte d'Alle- 
magne était déjà fermée et que celle de France de- 
vait l'être à deux heures au plus tard , pour 
laisser sortir les étrangers de la ville, Baruch 
s'écria : 

« Zeffen voici le moment ! » 

A peine eut-il prononcé ces mots, que la grande 
désolation commença : les cris, les embrassades et 
les larmes! 

Ah ! c'est un grand bonheur d'être aimé, c'est le 
seul vrai bonheur de la vie, mais quel chagrin de 
se séparer! .. Et comme on s'aimait chez nous!... 
comme Zeffen et Baruch s'embrassaient!... comme 
ils se passaient les petits enfants... comme ils les 
regardaient... et se remettaient à sangloter! 

Que dire dans un instant pareil? Assis près de 
la fenêtre, les mains sur ma figure, je n'avais pas 
la force d'élever la voix; je pensais : 

« Mon Dieu, faut-il qu'un seul homme tienne 



i : •" Le Blocus 



le sort de tous entre ses mains! Faut-il que par sa 
seule volonté, et pour la satisfaction de son orgueil, 
tout soit confondu, bouleversé, séparé! Mon Dieu, 
ces misères ne finiront-elles jamais? N'auras-tu 
jamais pitié de tes pauvres créatures? » 

Je ne levais pas les yeux, j'écoutais ces plaintes 
qui me déchiraient le cœur, et qui se prolongèrent 
jusqu'au moment où Baruch, voyant Zeffen abat- 
tue et sans force, se sauva, criant : 

«Il le faut!... il le faut!... Adieu, Zeffen!... 
adieu, mes enfants!... adieu, tous!... » 

Personne ne le suivit! 

Nous entendîmes rouler la voiture qui l'empor- 
tait, et, depuis, ce fut la grande tristesse, cette 
tristesse dont il est dit : 

« Nous nous sommes tenus auprès du fleuve de 
Babylone, et même nous y avons pleuré, nous 
souvenant de Sion. — Nous avons suspendu nos 
harpes aux saules. — Quand ceux qui nous avaient 
emmenés, nous ont demandé de chanter des can- 
tiqueSj et qu'ils nous ont dit: — Chantez-nous 
quelques cantiques de Sion! — Nous avons ré- 
pondu : — Comment chanterions-nous les canti- 
ques de l'Eternel dans une terre étrangère? » 



Le Blocus 



Mais en ce jour il devait encore m'arriver une 
épouvante plus grande que les autres. Tu te rap- 
pelles, Fritz, que Sorlé m'avait dit la veille au 
soir, pendant le souper, que si nous ne recevions 
pas la lettre de voiture, nos esprits-de-vin reste- 
raient à la charge de M. Quataya, de Pézenas, et 
que nous n'aurions plus à nous en inquiéter. 

Je le croyais aussi, cela me paraissait juste; et 
comme sur les trois heures les portes d'Allemagne 
et de France étaient fermées et que rien ne pou- 
vait plus entrer en ville, tout me paraissait fini de 
ce côté, j'étais soulagé de mes inquiétudes : 

« C'est malheureux, Moïse, me disais-je en al- 
lant et venant dans la chambre, oui, car si ces es- 
prits étaient partis huit jours plus tôt, nous au- 
rions fait de beaux bénéfices; mais au moins te 
voilà débarrassé des plus grands soucis. Contente- 
toi de ton ancien commerce. Ne fais plus d'entre- 
prises pareilles, qui vous rongent l'âme. Ne mets 

7. 



Le Blocus 



plus ton bien en jeu d'un coup, et que ceci te serve 
de leçon. » 

Voilà ce que je pensais, quand j'entendis, vers 
quatre heures, quelqu'un monter notre escalier. 
C'était un pas lourd, le pas d'un homme qui 
cherche son chemin en tâtonnant dans l'ombre. 

Zeffen et Sorlé se trouvaient dans la cuisine et 
préparaient le souper. Les femmes ont toujours 
quelque chose à se raconter entre elles qu'on ne 
doit pas entendre. J'écoute donc, et puis j'ouvre 
en disant : 

« Qui est là? 

— N'est-ce pas ici que demeure M. Moïse, mar- 
chand d'eau-de-vie? » me demande un homme en 
blouse et large feutre, son fouet pendu à l'épaule; 
enfin une grosse figure de roulier. 

En entendant cela, je devins tout pâle, et je ré- 
pondis : 

« Oui, je m'appelle Moïse. Que voulez-vous? » 

11 entre alors et tire de dessous sa blouse un 
gros portefeuille en cuir. Je le regardais tout trem- 
blant. 

« Tenez, dit-il en me remettant deux papiers : 
ma facture et ma lettre de voiture, voilà! C'est 
pour vous les douze pipes de trois-six de Fé,- 
zenas? 

— Oui, où sont-elles? 

— Sur la côte de Mittelbronn, à vingt minutes 



Le Blocus • 119 



d'ici, répondit-il tranquillement. Des Cosaques 
ont arrêté mes voitures, il a fallu dételer. Je me 
suis dépêché de venir en ville, par une poterne 
sous le pont. » 

Comme il parlait, les jambes me manquèrent; 
je tombai dans mon fauteuil sans pouvoir répondre 
un mot. 

« Vous allez me payer le port, dit cet homme 
et reconnaître la livraison. » 

Alors je criai d'une voix désolée : 

« Sorlé! Sorlé! » 

Et ma femme accourut avec Zeffen. Le voitu- 
rier leur expliqua tout; moi je n'entendais plus 
rien, je n'avais plus que la force de crier : 

« Maintenant tout est perdu!... Maintenant il 
faut payer sans avoir la marchandise ! » 

Ma femme disait : 

« Nous voulons bien payer, monsieur, mais la 
lettre porte que les douze pipes seront rendues en 
ville. » 

A la fin le voiturier répondit : 

« Je sors de chez le juge de paix. Avant de me 
présenter chez vous, j'ai voulu connaître mon 
droit; il m'a dit que tout est à votre charge, même 
mes chevaux et mes voitures, entendez-vous r* J'ai 
dételé mes chevaux et je me suis sauvé, c'est au- 
tant de moins sur votre compte. Voulez-vous ré- 
gler, oui ou non? » 



Le Blocus 



Nous étions comme morts d'épouvante, quand 
le sergent survint. Il avait entendu crier, et de- 
manda : 

«Qu'est-ce que c'est, père Moïse? Qu'avez- 
vous? Qu'est-ce que cet homme vous veut? » 

Sorlé, qui ne perdait jamais la tête, lui raconta 
tout, clairement et vite; il comprit aussitôt et 
s"ecria : 

< Douze pipes de trois-six, ça fait vingt-quatre 
pipes de cognac. Quelle chance pour la garnison! 
quelle chance! 

— Oui, répondis-je, mais elles ne peuvent plus 
entrer, les portes de la ville sont fermées, et les 
Cosaques entourent les voitures. 

— Plus entrer! cria le sergent en levant les 
épaules, allons donc! Est-ce que vous prenez le 
gouverneur pour une bête? Est-ce qu'il ira refuser 
vingt quatre pipes de bonne eau-de-vie, quand 
la garnison en manque? Est-ce qu'il va laisser 
cette aubaine aux Cosaques?... Madame Sorlé, 
payez le port hardiment, et vous, père Moïse, 
mettez votre capote et suivez-moi chez le gouver- 
neur, avec la lettre dans votre poche. En route! 
Ne perdons pas une minute. Si les Cosaques ont 
le temps de mettre le nez dans vos tonneaux, vous 
y trouverez un fameux déficit, je vous en ré- 
ponds. » 

En entendant cela, je m'écriai : 



Le Blocus 



« Sergent, vous me sauvez la vie ! » 

Et je me dépêchai de mettre ma capote. 

Sorlé me demanda : 

« Faut- il payer le port? » 

— Oui! paye! » lui répondis-je en descendant, 
car il était clair que le roulier pourrait nous 
forcer. 

Je descendis donc, l'esprit plein de trouble. 

Tout ce que je me rappelle de ce moment, c'est 
que le sergent marchait devant moi dans la neige, 
qu'il dit ensuite quelques mots au sapeur de plan- 
ton à l'hôtel du gouverneur, et que nous mon- 
tâmes le grand escalier à rampe de marbre. 

En haut, sur la galerie entourée d'une balus- 
trade, le sergent me dit : 

« Du calme, père Moïse. Sortez votre lettre et 
laissez-moi parler. 

En même temps, il frappait doucement contre 
une porte. 

« Entrez! » dit quelqu'un. 

Nous entrâmes. 

Le colonel Moulin, un gros homme en robe de 
chambre et petite calotte de soie, fumait sa pipe en 
face d'un bon feu. Il était tout rouge, et avait sur 
le marbre de la cheminée, à côté de la pendule et 
des vases de fleurs, un carafon de rhum et un verre 
à côtes. 

« Qu'est-ce que c'est? dit-il en se retournant. 



Le Blocus 



— Mon colonel, voici ce qui se passe, répondit 
le sergent : douze pipes d'esprit-de-vin sont arrê- 
tées sur la côte de Mittelbronn , des Cosaques les 
entourent... 

— Des Cosaques! s'écria le gouverneur, ils ont 
déjà franchi nos lignes? 

— Oui, dit le sergent, c'est un hourra de Cosa- 
ques. Ils tiennent les douze pipes de trois-six, que 
ce patriote avait fait venir de Pézenas pour soute- 
nir la garnison. 

— Quelques bandits, fit le gouverneur, des pil- 
lards ! 

— Voici la lettre, » répondit le sergent en me la 
prenant de la main. 

Le colonel jeta les yeux dessus et dit d'un ton 
brusque : 

« Sergent, vous allez prendre vingt-cinq hommes 
de votre compagnie. Vous irez au pas de course dé- 
livrer les voitures, et vous mettrez les chevaux du 
village en réquisition pour les amener en ville. » 

Et comme nous voulions sortir : 

— Attendez, fit-il en allant à son bureau écrire 
quatre mots, voici l'ordre! » 

Une fois dans l'escalier, le sergent me dit : 
« Père Moïse, courez chez le tonnelier, on aura 
peut-être besoin de lui et de ses garçons. Je con- 
nais les Cosaques : leur première idée aura été de 
décharger les pièces, pour être plus sûrs de les 



■ Le Blocus 



garder. Qu'on apporte les cordes et les échelles. 
Moi, je vais à la caserne réunir mes hommes. » 

Alors je courus comme un cerf à la maison. 
J'étais indigné contre les Cosaques, et j'entrai 
prendre mon fusil et mettre ma giberne. J'aurais 
été capable de me battre contre une armée, je ne 
voyais plus clair. 

Sorlé et Zeffen me demandaient : 

« Qu'est-ce que c'est ? Où vas-tu ? » 

Je leur répondis : 

« Vous saurez cela plus tard ! » 

Et je repartis chez Schweyer. Il avait deux 
grands pistolets d'arçon, qu'il passa bien vite dans 
la ceinture de son tablier, avec la hache; ses 
deux garçons, Nickel et Frantz, prirent l'échelle 
et les cordes^ et nous courûmes à la porte de, 
France. 

Le sergent ne s'y trouvait pas encore; mais deux 
minutes après il descendait la rue du Rempart 
en courant, avec une trentaine de vétérans à la file, 
le fusil sur l'épaule. 

L'officier de garde à la poterne n'eut qu'à voir 
l'ordre pour nous laisser sortir, et quelques ins- 
tants après nous étions dans les fossés delà place, 
derrière l'hôpital, où le sergent fit ranger ses 
hommes, en leur disant : 

« C'est du cognac... vingt-quatre pipes de 
cognac! Ainsi, camarades, attention! La garnison 



Le Blocus 



est privée d'eau-de-vie; ceux qui n'aiment pas 
l'eau-de-vie n'ont qu'à se mettre derrière. » 

Mais tous voulaient combattre au premier rang , 
ils riaient d'avance. 

Nous montâmes donc l'escalier, et l'on se remit 
en ordre dans les chemins couverts. Il pouvait 
être cinq heures. En regardant sur la pente des 
glacis, on voyait la grande prairie de l'Eichmatt 
et plus haut les collines de Mittelbronn, couvertes 
de neige. Le ciel était plein de nuages et la nuit 
venait. Il faisait très-froid. 

a En route! » dit le sergent. 

Et nous gagnâmes la chaussée. — Les vétérans, 
sur deux files, couraient à droite et à gauche, le 
dos rond, le fusil en bandoulière; ils avaient de la 
neige jusqu'aux genoux. 

Schweyer, ses deux garçons et moi, nous mar- 
chions derrière. 

Au bout d'un quart d'heure, les vétérans, qui 
galopaient toujours, étaient déjà loin; nous en- 
tendions encore sauter leurs gibernes, mais bien- 
tôt ce bruit se perdit dans l'éloignement,, et puis 
nous entendîmes le chien des Trois-Maisons 
aboyer à sa chaîne. 

Le grand silence de la nuit vous donnait à ré- 
fléchir. Sans l'idée de mes eaux-de-vie, j'aurais 
repris la route de Phalsbourg, heureusement cette 
kiée me dominait, et je disais : 



Le Blocus 125 



« Dépêchons-nous, Schweyer, dépêchons-nous! 

— Dépêchons-nous! cria-t-ilen colère, tu peux 
bien te dépêcher, toi, pour rattraper ton esprit- 
de-vin; mais nous, est-ce que cela nous regarde? 
est-ce que notre place est sur la grande route? 
est-ce que nous sommes des bandits, pour risquer 
notre existence? » 

Aussitôt je compris qu'il voulait se sauver, et 
j'en fus indigné. 

— Prends garde, Schweyer, lui dis-je, prends 
garde! Si tu t'en vas avec tes garçons, on dira 
que vous avez trahi les eaux-de-vie de la ville. 
C'est encore pire que le drapeau, surtout pour des 
tonneliers. 

— Que le diable t'emporte ! fit-il, jamais nous 
n'aurions dû venir. » 

Il continua pourtant de monter la côte avec 
moi. Nickel et Frantz nous suivaient sans se 
presser. 

Comme nous arrivions sur le plateau, nous 
vîmes quelques lumières au village. Tout se tai- 
sait et semblait paisible, tandis que les deux 
premières maisons fourmillaient de monde. 

La porte du bouchon de la Grappe^ ouverte au 
large, laissait briller le feu de sa cuisine du fond 
de l'allée jusque sur la route, où stationnaient 
mes deux voitures. 

Ce fourmillement venait des Cosaques qui se 



126 Le Blocus 



gobergeaient chez Heitz, ayant attaché leurs che- 
vaux sous le hangar. Ils avaient forcé la mère 
Heitz de leur cuire une soupe au poivre, et nous 
les voyions très-bien, à deux ou trois cents pas, 
monter et descendre l'escalier de meunier en de- 
hors, avec des brocs et des cruches qu'ils se pas- 
saient de l'un à l'autre. 

L'idée me vint qu'ils buva'ent mon eau- de-vie, 
car derrière la première voiture pendait une lan- 
terne, et ces gueux revenaient tous de là, le coude 
en l'air. Ma fureur en fut si grande que, sans faire 
attention au danger, je me mis à courir pour ar- 
rêter le pillage. 

Par bonheur, les vétérans avaient de l'avance 
sur moi, sans cela les Cosaques m'auraient mas- 
sacré : Je n'étais pas encore à moitié chemin, 
que toute notre troupe sortait d'entre les haies de 
la chaussée, en courant comme une bande de 
loups, et criant : 

« A la baïonnette! » 

Tu n'as jamais vu de confusion pareille, Fritz. 
En une seconde les Cosaques étaient à cheval et 
les vétérans au milieu d'eux; la façade du bou- 
chon, avec son treillis, son pigeonnier et son petit 
jardin entouré de palissades, était éclairée par les 
coups de fusil et de pistolet. Les deux filles Heitz 
aux fenêtres, les bras levés, poussaient des cris 
qu'on devait entendre dans tout MitteJbronn. 



Le Blocus 



gagné et qu'on aura des bénéfices, c'est attendris- 
sant. 

Je m'écriais en moi-même : 

« Sois loué, ô Seigneur! je te célébrerai parmi 
les peuples, je te psalmodierai parmi les nations, 
car ta bonté est grande^ la sagesse atteint jusqu'aux 
nues, a 



[28 Le Blocus 



l'extermination des vauriens, qui s'étaient retirés 
dans la cour, et dont pas un n'échappa. 

Cinq ou six étaient en tas devant la porte, et 
trois autres, les jambes écartées, étendus sur la 
grande route. 

Cela ne prit pas seulement dix minutes, puis 
tout redevint obscur, et j'entendis le sergent crier: 

« Cessez le feu! » 

Heitz, redescendu de son grenier, venait d'allu- 
mer une lanterne; le sergent me vit sous la voi- 
ture, et s'écria : 

« Vous êtes blessé, père Moïse? 

— Non, lui répondis-je, mais un Cosaque a 
voulu me piquer avec sa lance, et je me suis mis 
à l'abri. » 

Alors il rit tout haut et me donna la main pour 
m'aider à me relever, en disant : 

« Père Moïse, vous m'avez fait peur. Essuyez- 
vous le dos, on pourrait croire que vous n'êtes pas 
brave. » 

Je riais aussi, pensant : 

« Que les autres croient ce qu'ils veulent ! Le 
principal, c'est de vivre en bonne santé, le plus 
longtemps possible. » 

Nous n'avions qu'un blessé, le caporal Duhem, 
un vieux qui se bandait lui-même la jambe, et 
voulait marcher. Il avait un coup de lance dans 
le mollet droit. On le fit monter sur la première 



Le Blocus 129 



voiture, et Lehnel, la grande fille de Heitz, vint 
lui verser une goutte de kirschenwasser, ce qui lui 
rendit aussitôt sa force et même sa bonne humeur. 
Il criait : 

« C'est la quinzième! J'en ai pour huit jours 
d'hôpital ; mais laissez-moi la bouteille pour les 
compresses. » 

Moi, je me réjouissais de voir mes douze pipes 
sur les voitures, car Schweyer et ses deux -garçons 
s'étaient sauvés, et nous aurions eu de la peine à 
les recharger sans eux. 

J'allai tout de suite toquer sur la bonde de la 
dernière tonne, pour reconnaître ce qui manquait. 
Ces gueux de Cosaques avaient déjà bu près d'une 
demi-mesure d'esprit; le père Heitz me dit que 
plusieurs d'entre eux n'y mettaient presque pas 
d'eau. ïl faut que des êtres pareils aient un gosier 
de fer-blanc; les plus vieux ivrognes chez nous 
ne supporteraient pas un verre de trois-six sans 
tomber à la renverse. 

Enfin tout était gagné, il ne fallait plus que re- 
tourner en ville. Quand je pense à cela, il me 
semble encore y être : — les gros chevaux gris 
pommelés de Heitz sortent de l'écurie à la file; 
le sergent, près de la porte sombre, crie, la lan- 
terne en l'air : « Allons, vivement... la canaille 
pourrait revenir! » Sur la route, en face de l'au- 
berge, les vétérans entourent les voitures; plus 



Le Blccus 127 



A chaque instant, au milieu de la confusion, 
quelque chose culbutait sur la route, et puis les 
chevaux partaient à travers champs, comme des 
cerfs, la tète allongée, la crinière et la queue tour- 
billonnantes. Les gens du village accouraient, le 
père Heitz se glissait dans le grenier à foin, en 
grimpant Péchelle, et moi j'arrivais, sans respira- 
tion, comme un véritable fou. 

Je n'étais plus qu'à cinquante pas, quand un Co- 
saque, qui s'échappait ventre à terre, se ret 
près de moi, furieux, la lance en l'air, en criant : 

« Hourra! » 

Je n'eus que le temps de me baisser, et je sentis 
le vent de la lance qui me passait le long des 
reins. 

Voilà ce que j'ai senti de pire dans ma vie, 
Fritz; oui, j'ai senti le froid de la mort, ce 
frémissement de la chair, dont le prophète a 
dit: 

« J'ai frémi dans mon âme, et les poils de mon 
corps se sont hérissés. » 

Mais ce qui montre l'esprit de sagesse et de 
prudence que le Seigneur a mis dans ses créatures, 
lorsqu'il les réserve pour un grand âge, c'est 
qu'aussitôt après, malgré le tremblement de mes 
genoux, j'allai m'asseoir sous la première voiture, 
où les coups de lance ne pouvaient plus m'at- 
teindre, et que, de là, je vis les vétérans achever 



i3o Le Blocus 



loin, à droite, les paysans, accourus avec des 
fourches et des pioches, regardent les Cosaques 
étendus dans la neige; et_moi, debout, au haut de 
l'escalier, je chante dans mon cœur les louanges 
de l'Éternel, en songeant à la joie de Sorlé, de 
Zeffen, du petit Sâfel lorsqu'ils me verront reve- 
nir avec notre bien. 

Et puis, quand tout est attelé, quand les clo- 
chettes tintent, quand le fouet claque et qu'on se 
met en route, quelle satisfaction! 

Ah! Fritz, comme tout se peint en beau après 
trente ans : les craintes, les inquiétudes, les en- 
nuis , sont oubliés; le souvenir des bonnes gens 
et des bons moments vous reste toujours ! 

Les vétérans, sur les deux côtés des voitures, le 
fusil sous le bras, escortaient mes douze pipes 
comme le tabernacle; Heitz conduisait les che- 
vaux, le sergent et moi nous marchions der- 
rière. 

« Eh bien, père Moïse! me disait-il en riant, 
tout a bien été, vous devez être content? 

— Plus content qu'il ne m'est possible de vous 
le dire, sergent; ce qui devait faire ma perte sera 
la cause d'une grande prospérité pour ma famille, 
et c'est à vous que nous le devrons. 

— Allons donc, disait-il, vous plaisantez. » 

Il riait, moi j'étais attendri : d'avoir eu la 
crainte de tout perdre, et de voir que tout est re- 



i32 Le Blocus 



xr 



Il faut que je te raconte maintenant notre ren- 
trée à Phalsbourg. 

Tu penses bien que ma femme et mes enfants, 
après m'avoir vu prendre le fusil, étaient dans 
une grande inquiétude. Vers cinq heures, Sorlé 
sortit avec Zeffen chercher des nouvelles, et, seu- 
lement alors, elles apprirent que j'étais parti pour 
Mittelbronn avec un détachement de vétérans. 

Songe à leur épouvante! 

Le bruit de ces événements extraordinaires 
s'était déjà répandu dans toute la ville, et des 
quantités de gens se tenaient sur le bastion de la 
caserne d'infanterie, regardant au loin ce qui se 
passait. Burguet, le maire et d'autres personnes 
notables, avec une quantité de femmes et d'en- 
fants, se trouvaient là, tâchant de voir à travers 
la nuit profonde. Plusieurs soutenaient que Moïse 
marchait avec le détachement, mais on ne pouvait 
le croire, et Burguet s'écriait : 



Le Blocus i33 



« Ce n'est pas possible, un homme d'esprit 
comme Moïse n'irait pas risquer sa propre vie 
contre des Cosaques, non, ce n'est pas possible! » 

Moi-même, à sa place, j'aurais dit comme lui. 
Mais que veux-tu, Fritz? les hommes les plus 
prudents deviennent aveugles quand on attaque 
leurs biens ; je dis aveugles et terribles, car ils 
ne voient plus le danger. 

Cette foule attendait donc, et bientôt Zeffen et 
Sorlé arrivèrent, leurs grands châles étendus sur 
la tête, et pâles comme des mortes. Elles montè- 
rent sur le rempart et se tinrent là, les pieds dans 
la neige, sans rien dire, étant trop épouvantées. 

Ces choses, je les ai sues plus tard. 

Au moment où Zeffen et sa mère montaient sur 
le bastion, il pouvait être cinq heures et demie, 
pas une étoile ne brillait au ciel. C'est en ce mo- 
ment que Schweyer et ses garçons se sauvaient, et, 
cinq minutes après, la bataille commença. 

Burguet m'a raconté par la suite que, malgré 
la nuit et la distance, on voyait les éclairs de la 
fusillade autour de l'auberge comme à cent pas, 
et que personne ne murmurait un mot, pour en- 
tendre les coups, qui se suivaient en roulant 
dans les échos du Bois-de-Chênes et de Lutzcl- 
bourg. 

A la fin seulement, Sorlé descendit du talus, 
appuyée sur le bras de Zeffen; elle ne pouvait 

8 



i?4 Le Blocus 

plus se tenir debout. Burguet les aida toutes deux 
à gagner la rue, et les fit entrer dans la maison du 
coin., chez le vieux Frise, qui se chauffait triste- 
ment près de son âtre. 

Sorlé disait : 

« Voici mon dernier jour! » 

Zeffen pleurait à chaudes larmes. 

Je me suis souvent reproché de leur avoir causé 
ce chagrin, mais quel homme peut répondre de 
sa propre sagesse ? Et le Sage n'a-t-il pas dit lui- 
même : 

« J'ai considéré la sagesse, les sottises et la 
folie, et j'ai vu que la sagesse a beaucoup d'avan- 
tages sur la folie; mais j'ai aussi connu qu'il ar- 
rive au sage comme au fou. C'est pourquoi j'ai 
dit en mon cœur que la sagesse est aussi vanité. » 

Burguet sortait de chez Frise, lorsque Schweyer 
et ses garçons remontaient l'escalier Je la poterne, 
en criant que les Cosaques nous entouraient et 
que nous étions perdus. Heureusement, ma 
femme et ma fille ne pouvaient les entendre, et le 
maire vint aussitôt les prévenir de se taire et 
d'aller bien vite chez eux, s'ils ne voulaient pas 
se faire conduire au violon. 

Ils obéirent, mais cela n'empêcha pas les gens 
de croire qu'ils avaient dit la vérité, surtout quand 
on vit que tout redevenait sombre du côté de Mit- 
telbronn. 






Le Blocus 



La foule, descendue des remparts, remplissait 
la rue, un grand nombre s'en retournaient chez 
eux, et l'on n'espérait plus nous revoir, quand, 
sur le coup de sept heures, la sentinelle de l'avan- 
cée cria : 

« Qui vive ! » 

Nous arrivions à la barrière. 

La foule remonta bien vite sur les remparts, le 
poste de garde en face du sergent consigne courut 
aux armes; on venait nous reconnaître. 
. Nous, dehors, au milieu de la nuit noire, nous 
entendions le murmure de la ville, sans savoir ce 
que c'était. Aussi, quand, après la reconnaissance, 
on nous ouvrit lentement les barrières, et que les 
deux ponts se baissèrent pour nous recevoir, 
quelie ne fut pas notre surprise d'entendre crier : 

« Vive le père Moïse! Vivent les eaux-de- 
vie!... » 

J'en avais les larmes aux yeux. Et mes voitures 
qui roulaient sous les portes avec un bruit sourd, 
les soldats qui nous portaient les armes, la foule 
innombrable qui nous entourait, en appelant : 
« Moïse! Hé! Moïse! tu vas bien? Tu n'es pas 
mort? » Les éclats de rire, les gens qui me retenaient 
par le bras, pour m'entendre raconter la bataille, 
toutes ces choses me réjouissaient. 

Chacun voulait parler avec moi, le maire lui- 
même, et je n'avais pas le temps de répondre. 



i36 Le Blocus 



Mais tout cela n'était encore rien, auprès du 
bonheur que je ressentis en voyant Sorlé, Zeffen 
et le petit Sâfel accourir de chez Frise, et se jeter 
tous ensemble dans mes bras, en criant : 

« Il est sauvé!... 11 est sauvé!... » 

Ah! Fritz, qu'est-ce que les honneurs, à côté 
d'un amour pareil? Qu'est-ce que toute la gloire 
du monde, auprès de la joie que vous donne la 
vue de ceux qu'on aime? Les autres auraient pu 
crier cent ans : « Vive Moïse! » que je n'aurais 
pas seulement tourné la tête; mais l'arrivée de 
ma famille en ce moment me produisit un effet 
terrible. 

Je donnai mon fusil à Sâfel, et pendant que les 
voitures escortées par les vétérans continuaient 
leur chemin vers la petite place, j'entraînai Zeffen 
et Sorlé à travers la foule, chez le vieux Frise, et 
là, seuls entre nous, les embrassades recommen- 
cèrent. 

Dehors les cris de joie redoublaient; on aurait 
dit que mes eaux-de-vie étaient à toute la ville. 
Mais dans la chambre ma fille et ma femme fon- 
daient en larmes, et je reconnaissais mon impru- 
dence. 

C'est pourquoi, bien loin de leur raconter mes 
dangers, je leur dis que les Cosaques s'étaient 
sauvés en nous voyant, et que nous n'avions eu 
que la peine d'atteler pour venir. 



Le Blocus 137 



Un quart d'heure après, les cris et le tumulte 
ayant cessé, je ressortis, Zeffen et Sorlé au bras, 
le petit Sâfel devant, mon fusil sur l'épaule, et 
c'est ainsi que nous retournâmes chez nous, sur- 
veiller le déchargement des eaux-de-vie. 

Je voulais tout mettre en ordre cette nuit même, 
afin de commencer à vendre double le plus tôt 
possible. 

Quand on a couru des risques pareils, il faut en 
profiter; car si l'on donnait tout au prix coûtant, 
comme plusieurs le demandent, personne ne vou- 
drait risquer son bien pour faire plaisir aux 
autres; et s'il arrivait même qu'un homme voulût 
se sacrifier pour tous, il passerait pour une bête, 
ce qu'on a vu cent fois et ce qu'on verra toujours. 

Grâce à Dieu, des idées pareilles ne me sont ja- 
mais entrées dans l'esprit; j'ai toujours pensé que 
le vrai commerce, c'est de faire des bénéfices au- 
tant qu'on peut, honnêtement et loyalement. 

C'est la justice et le bon sens. 

Comme nous tournions au coin de la halle, nos 
deux voitures étaient déjà dételées devant notre 
maison. Heitz emmenait ses chevaux en courant, 
pour profiter de l'ouverture des portes, et les vé- 
térans, l'arme à volonté, remontaient la rue du 
quartier d'infanterie. 

11 pouvait être huit heures. Zeffen et Sorlé ren- 
trèrent se coucher, et j'envoyai Sâfel chercher le 

8. 



i38 Le Blocus 



tonnelier Gros, pour décharger les tonneaux. Des 
quantités de monde regardaient et voulaient 
nous aider. Gros arriva bientôt avec ses garçons, 
et l'en se mit à l'ouvrage. 

C\st agréable, Fritz, de voir de grosses tonnes 
descendre dans sa cave et de se dire : « Ces belles 
tonnes sont à moi ! C'est de l'esprit qui me revient 
à' vingt sous le litre, et que je revendrai trois 
francs! » Cela vous montre la beauté du com- 
merce; mais chacun peut se figurer ce plaisir, il 
est inutile d'en parler. 

Vers minuit, mes douze pipes étaient en bas 
sur le chantier, il ne me restait plus qu'à les mettre 
en perce. 

Pendant que la foule s'en allait, je prévins 
Gros de revenir le lendemain m'aider à faire les 
coupages, et nous remontâmes bien contents de 
notre journée. Il referma la double porte de chêne, 
j'y mis le cadenas et j'allai me reposer enfin à mon 
tour. 

Quelle satisfaction d'avoir du bien, et de sentir 
qu'il est au sec 1 

Voilà comment mes douze pipes furent sau- 
vées. 

Tu comprends maintenant, Fritz, les inquié- 
tudes et les peurs terribles qu'on avait en ce temps. 
Personne n'était plus sûr de rien, car il ne faut 
pas croire que j'étais le seul à vivre comme l'oi- 



Le Blocus 



seau sur la branche : des centaines d'autres ne 
pouvaient plus fermer l'œil. 

Il fallait voir la mine des bourgeois chaque ma- 
tin, en apprenant que les Autrichiens et les Russes 
remplissaient l'Alsace, que les Prussiens mar- 
chaient sur Sarrebruck; ou quand on publiait les 
visites domiciliaires, les corvées pour murer les 
poternes et les oreillons de la place, l'ordre de 
former des compagnies de pompiers et de se débar- 
rasser bien vite de ce qui s'allume, de remettre 
au gouverneur la situation de la caisse municipale 
et la liste des principaux contribuables, pour la 
fourniture des souliers, des capotes, des effets de 
literie, ainsi de suite! 

Il fallait voir comme on se regardait! 

En temps de guerre, le civil n'est plus rien, et 
l'on vous prendrait jusqu'à votre dernière che- 
mise, avec un reçu du gouverneur. Les plus no- 
tables du pays passent pour des zéros, quand le 
gouverneur a parlé. C'est pourquoi j'ai souvent 
pensé que tous ceux qui demandent la guerre, à 
moins d'être soldats, perdent la tête, ou qu'ils sont 
ruinés aux trois quarts, et qu'ils espèrent se re- 
mettre dans leurs affaires, par la ruine de tout 
le monde. Ce n'est pas possible autrement. 

Enfin, malgré ces misères, il ne fallait pas 
perdre de temps, et toute la journée du lendemain 
je ne fis que couper mes esprits. J'avais ôté ma 



140 



Le Blocus 



capote, et je pompais avec un courage extraordi- 
naire. Gros et ses garçons portaient les brocs et 
les vidaient dans des fûts que j'avais achetés 
d'avance, de sorte que le soir ces fûts étaient 
pleins jusqu'à la bonde, d'une bonne eau-de-vie 
blanche à dix-huit degrés. 

J 'avais aussi préparé le caramel, pour donner aux 
eaux-de-vie une belle couleur de vieux cognac, et 
quand, en tournant le robinet et levant le verre 
en face de la chandelle, je vis que c'était justement 
la bonne teinte, mes yeux en furent ravis; je 
m'écriai : 

« Donnez de la cervoise à ceux qui sont dans 
l'amertume du cœur, donnez-leur du vin, afin 
qu'ils boivent, et qu'ils ne se souviennent plus de 
leurs peines ! » 

Le père Gros , debout près de moi , sur ses 
grands pieds plats, souriait doucement, et ses gar- 
çons paraissaient de bonne humeur. 

Je leur remplis le verre jusqu'au bord ; ils se le 
passèrent l'un à l'autre, et furent tout à fait ré- 
jouis. 

Nous remontâmes vers cinq heures. 

Ce même jour, Sâfel était allé prendre trois ou- 
vriers, et leur avait fait transporter notre fer dans 
la cour, sous le hangar. On blanchissait le vieux 
magasin décrépit; le menuisier Desmarets posait 
des rayons derrière la porte en voûte, pour recevoir 



Le Blocus 



les bouteilles, les verres, les mesures d'étain, lors- 
que le temps serait venu de vendre, et son lils 
rassemblait déjà les planches du comptoir. Tout 
se faisait à la fois, comme dans un' temps de 
grande presse, où les gens sont heureux de gagner 
vite une bonne somme. 

Je regardais cela tout content. Zeffen, son petit 
enfant sur le bras, et Sorlé étaient aussi descen-. 
dues. Je dis à ma femme, en lui montrant la 
place derrière le comptoir : 

« C'est là que tu seras assise, les pieds dans de 
grosses pantoufles, avec une bonne palatine bien 
chaude sur les épaules, et que tu vendras nos 
eaux-de-vie. » 

Elle riait d'avance. 

Les voisins : l'armurier Bailly, le petit tisse- 
rand Koffel et plusieurs autres venaient aussi re- , 
garder sans rien dire; ils s'étonnaient de voir 
comme tout marchait vite. 

Sur les six heures, au moment ou Desmarets 
déposait son marteau, le sergent arriva tout 
joyeux. Il revenait de la cantine, et s'écria : 

« Eh bien! père Moïse, l'ouvrage avance! mais 
il manque encore quelque chose à la boutique. 

— Quoi donc, sergent? 

— Hé! tout est bien, seulement il faudra blin- 
der là-haut, ou gare les obus. » 

Alors je compris qu'il avait raison, et nous 



142 . Le Blocus 



fûmes tous très- effrayes } excepté les voisins, qui 
riaient de notre surprise. 

« Oui, reprit le sergent, il faudra nous y 
mettre. » 

Ces idées m'avaient ôté toute ma joie; je voyais 
que nous n'étions pas au bout de nos peines ! 

Sorlé, Zeffen et moi, nous montâmes, pendant 
que Desmarets fermait la porte. Le souper était 
servi; nous nous mîmes à table tout pensifs, et 
le petit Sàfel rapporta les clefs. 

Dehors, le bruit avait cessé; de temps en temps 
passait une patrouille bourgeoise. 

Le sergent vint fumer sa pipe comme à l'ordi- 
naire. Il nous expliquait les blindages, qui se font 
en croisant des poutres en forme de guérite, les 
deux côtés appuyés contre les pignons; mais il 
avait beau soutenir que cela tenait comme une 
voûte, je ne trouvais pas la chose assez solide, et 
la mine de Sorlé m'avertissait qu'elle pensait 
comme moi. 

Nous restâmes là jusque vers dix heures, puis 
chacun alla se coucher. 






Le Blcais 



XII 



C'est dans la nuit du 5 au 6 janvier, le jour de 
la fête des Rois, vers une heure du matin, que les 
ennemis arrivèrent sur la c . rue. 

Il faisait un froid terrible, les vitres sous nos 
persiennes étaient toutes blanches de givre. Sur 
le coup d'une heure je m'éveille : on battait le 
rappel à la caserne d'infanterie. 

Tu ne te feras jamais l'idée de ce bruit dans le 
silence,, quand tout dort. 

« Entends-tu, Moïse? me dit Sorlé tout bas. 

— Oui, j'entends,» lui répondis-je^ sans presque 
respirer. 

Au bout d'une minute, quelques fenêtres s'ou- 
vraient déjà dans notre rue, d'autres gens écou- 
taient aussi; puis on entendit courir, et tout à 
coup crier : 

« Aux armes! aux armes! » 

Les cheveux vous en dressaient sur la tête. 



144 Le Blocus 

Je venais de me lever et j'allumais la lampe, 
quand deux coups frappèrent à notre porte : 

'( Entrez! » dit Sorlé tremblante. 

Le sergent ouvrit. Il était en tenue de marche, 
les guêtres aux jambes, sa longue capote grise re- 
levée sur les côtés, le fusil sur l'épaule, le sabre et 
Li giberne au dos : 

« Père Moïse, me dit-il, recouchez-vous tran- 
quillement : c'est le rappel du bataillon à la ca- 
serne, cela ne vous regarde pas. » 

Et tout de suite nous comprîmes qu'il avait 
raison, car les tambours ne remontaient pas la 
rue deux à deux, comme pour réunir la garde na- 
tionale. 

« Merci, sergent, lui dis-je. 

— Dormez bien , » fit-il en descendant l'es- 
calier. 

La porte de l'allée en bas se referma. Alors les 
enfants, éveillés, pleuraient. Zeffen arriva,, son 
petit Esdras sur le bras, toute pâle, en criant : 

« Mon Dieu ! qu'est-ce qui se passe ? 

— Ce n'est rien, Zeffen, lui dit Sorlé, ce n'est 
rien, mon enfant, on bat le rappel pour les 
soldats. » 

Dans le même instant le bataillon descendait la 
grande rue. Nous l'entendîmes dénier jusque sur 
la place d'armes, et même plus loin, vers la porte 
d'Allemagne. 



Le Blocus 145 



L^s fenêtres se refermèrent, Zeffen rentra dans 
sa chambre et je me recouchai. 

Mais comment dormir après une secousse pa- 
reille? Des milliers d'ide'es me traversaient l'es- 
prit : je me représentais l'arrivée des Russes par 
cette nuit froide sur la côte, nos soldats qui mar- 
chaient à leur rencontre, ou qui garnissaient les 
remparts. Tous les blindages, les blockhaus, les 
batteries à l'intérieur des bastions me revenaient, 
et songeant que ces grands travaux avaient été 
faits contre les bombes et les obus, je m'écriais en 
moi-même : 

« Avant que les autres aient démoli tous ces 
ouvrages^ nos maisons seront écrasées et nous se- 
rons exterminés jusqu'au dernier. » 

Depuis environ une demi-heure je me désolais 
de la sorte, songeant à tous les malheurs qui nous 
menaçaient, lorsqu'au loin, en dehors de la ville, 
du côté des Quatre- VentSj une espèce de roule- 
ment sourd , qui s'élevait et s'abaissait comme le- 
bourdonnement d'une eau qui coule, se fit en- 
tendre. Cela redoublait de seconde en seconde. Je 
m'étais dressé sur le coude pour écouter, et je 
reconnus aussitôt une bataille bien autrement ter- 
rible que celle de Mittelbronn, car le roulement 
ne finissait pas, et même il semblait grandir. 

« Comme on se bat, Sorlé, comme on se bat! 
m'écriai-je en me représentant la fureur de ces 

9 



I-p 



Le Blocus 



gens, qui se massacraient les uns les autres au mi- 
lieu de la nuit, sans se connaître. Ecoute un peu, 
Sorlé, écoute... si cela ne fait pas frémir! 

— Oui, dit- elle. Pourvu que notre sergent ne 
soit pas blessé, pourvu qu'il en réchappe! 

— Que l'Éternel veille sur lui, » répondis-je en 
sautant du lit et faisant de la lumière. 

Je ne me possédais plus, je m'habillais c< 
un homme qui voudrait se sauver; et puis j'écou- 
tais ce roulement épouvantable, que chaque coup 
de vent éloignait ou rapprochait de la ville. 

Une fois habillé, j'ouvris une fenêtre pour ta- 
cher de voir. La rue était toute noire; mais vers 
iés remparts, au-dessus de la ligne sombre du 
bastion de l'Arsenal, s'étendait comme une ligne 
rouge. 

La fumée de la poudre est rouge, à cause des 
coups de fusil qui la traversent et ['éclairent. On 
aurait dit un grand incendie. Toutes les fenêtres 
de la rue étaient ouvertes; on ne se voyait pas, 
seulement j'entendais notre voisin l'armurier dire 
à sa femme : 

« Ça chauffe là-bas ! C'est le commencement de 
la danse, Annette; mais il y manque encore la 
grosse caisse : ça viendra ! » 

La femme ne disait rien, et je pensais : 

« Est-il possible de plaisanter sur des choses 
i^s ! C'est contre nature. » 



Le Blocus 147 



Le froid était si vif, qu'après cinq ou six mi- 
nutes je refermai notre fenêtre. 

Sorlé se leva et fit du feu dans le poêle. 
Toute la ville e'tait en mouvement; les gens 
criaient, les chiens aboyaient. Sàfel, que tous ces 
bruits avaient réveillé, vint s'habiller dans la 
chambre chaude. Je regardais avec un grand at- 
tendrissement ce pauvre petit, les yeux encore 
endormis; et, songeant qu'on allait tirer sur nous, 
qu'il faudrait se cacher dans les caves,, et que nous 
risquions tous d'être tués pour des choses qui ne 
nous regardaient pas, et sur lesquelles on n'avait 
pas demandé notre avis, j'en étais indigné. Mais 
ce qui me désolait le plus, c'était d'entendre Zef- 
fen dire en sanglotant, qu'il aurait mieux valu 
pour elle et ses enfants de rester avec Baruch a 
Saverne, et de mourir tous ensemble. 

Alors les paroles du prophète me revenaient : 
« Ta piété n'a-t-elle pas été toute ton espérance, 
et l'intégrité de tes vues ton attente? L'innocence 
va-t-elle périr? Les hommes droits seront-ils ex- 
terminés? Non, ceux qui labourent Piniquité, 
ceux qui sèment l'injustice, les moissonnent! Ils 
périssent parle souffle de Dieu ; mais toij son ser- 
viteur, il te garantira de la mort, tu n'entreras au 
sépulcre que rassasié de jours, comme un mon- 
ceau de gerbes s'entasse en sa saison. » 
Ainsi je raffermissais mon cœur, écoutant cette 



148 Le Blocus 



grande rumeur de la foule qui ^épouvante 3 
court et veut sauver ses biens. 

Vers sept heures, on publia que les casemates 
étaient ouvertes, que chacun pouvait y porter son 
matelas, et qu'on devait tenir des cuves pleines 
d'eau prêtes dans toutes les maisons, et laisser les 
puits ouverts, en cas d'incendie. 

Songe, Fritz, aux idées que vous donnaient ces 
publications. 

Plusieurs voisines, Lisbeth Dubourg, Bével 
Ruppert, les filles Camus et d'autres montèrent 
chez nous, criant : 

« Nous sommes tous perdus! » 
Les maris étaient allés voir à droite et à gauche, 
et ces femmes se pendaient au cou de Zeffen et de 
Sorlé, répétant : 

« Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel malheur! » 
J'aurais voulu les voir au diable, car, au lieu de 
nous consoler, elles ne faisaient qu'augmenter 
notre peur; mais dans ces moments les femmes se 
réunissent et crient toutes ensemble, on ne peut 
rien leur dire de raisonnable, elles aiment ces 
grands cris et ces gémissements. 

Sur le coup de huit heures, l'armurier JBailly 
vint chercher sa femme; il arrivait des remparts, 
et me dit : 

« Les Russes sont descendus en masse des 
Quatre-Vents jusqu'à la bascule; ils remplissent 



Le Blocus i^9 



toute la plaine : des Cosaques, des Baskirs, de la 
canaille! Pourquoi ne tire-t-on pas dessus, des 
remparts? Le gouverneur trahit! » 

Je lui demandai : 

« Où sont nos soldats? 

— En retraite ! s'écria-t-il. Les blessés rentrent 
depuis deux heures, et nous restons là, les bras 
croisés! » 

Sa figure osseuse frémissait de colère. Il em- 
mena sa femme; ensuite d'autres arrivèrent en- 
core, criant : 

« L'ennemi s'avance jusqu'au bas des jardins, 
sur les glacis ! » 

Ces choses m'étonnaient. 

Les femmes étaient descendues pour aller crier 
ailleurs, et dans ce moment un grand bruit de 
voiture s'entendait du côté du rempart. Je regar- 
dai par la fenêtre, un fourgon arrivait de l'arsenal; 
des canonniers bourgeois : le vieux Goulden, Ho- 
lender, Jacob Cloutier, Barrière galopaient au- 
tour; le capitaine Jovis courait devant. Ils s'ar- 
rêtèrent à notre porte, et le capitaine cria : 

« Qu'on prévienne le marchand de fer... qu'il 
descende! » 

Leboulanger Chanoine, brigadier de la deuxième 
batterie., montait déjà; j'ouvris la porte, en de- 
mandant dans l'escalier : 

« Qu'est-ce qu'on me veut ? 



i5o Le Blocus 



— Descends, Moïse, » me répondit Chanoine. 
Et je descendis. 

Le capitaine Jovis, un grand sec, le front cou- 
vert de sueur malgré le froid, me demanda : 
« Vous êtes Moïse,, le marchand de fer? 

— Oui, monsieur. 

— Ouvrez-nous votre magasin. Votre fer est 
en réquisition pour le service de la place. » 

Il fallut donc conduire ce monde dans ma cour, 
sous le hangar. Le capitaine, ayant regardé, vit 
les taques en fonte qu'on avait l'habitude en ce 
temps-là de murer au fond des âtres. Chacune 
pesait de trente à quarante livres, et j'en vendais 
beaucoup dans les environs de la ville. Les vieux 
clous, les boulons rouilles, la ferraille de toute 
sorte, ne manquaient pas non plus. 

ce Voici notre affaire, dit-il; qu'on brise ces 
taques et qu'on enlève la ferraille, vivement ! » 

Les autres aussitôt, avec nos deux merlins, se 
mirent à tout casser. Quelques-uns chargeaient 
les morceaux de fonte dans un panier, qu'ils cou- 
raient vider au fourgon. 

Le capitaine regardait sa montre et criait : 

« Qu'on se dépêche! Nous avons juste dix mi- 
nutes! » 

Et moi, je pensais : 

« Ils n'ont pas besoin de crédit, ils prennent ce 
qui leur convient, c'est plus commode. » 



Le Blocus 1 5 1 



Toutes mes taques et ma ferraille furent mises 
en morceauXj cela faisait plus de quinze cents 
livres de fer. 

Gomme on ressortait pour courir aux remparts, 
Chanoine me dit en riant : 

« De la fameuse mitraille, Moïse! Tu peux ap- 
prêter tes gros sous, nous viendrons les prendre 
demain. », 

Le fourgon repartait alors à travers la foule, 
qui courait derrière; )e suivais aussi. 

Plus on approchait des remparts, plus la fusil- 
lade redoublait. Au tournant de la maison de 
cure, deux sentinelles arrêtèrent le monde, mais 
on me laissa passer, à cause de mon fer qu'on 
allait tirer. 

Jamais tu ne pourras te représenter cette masse 
de gens, le bruit autour du bastion, la fumée qui 
passait au-dessus, le commandement des officiers 
d'infanterie qu'on entendait monter des glacis, les 
canonniers, la mèche allumée , les caissons de 
gargousses et les tas de boulets derrière! — Non, 
depuis trente ans, je n'ai pas oublié ces hommes 
avec leurs leviers, qui reculent les pièces, pour les 
charger jusqu'à la gueule, ces feux de file au fond 
des remparts, ces volées de balles qui sifflent dans 
l'air, ce commandement des chefs de pièces : 

ce Chargez!... Refoulez!... Amorcez!. . » 

Quelles masses sur ces affûts hauts deseptpieds i 



1 52 Le Blocus 



où les canonniers étaient forcés de se dresser et 
d'allonger le bras pour mettre le feu ! Et quelle 
fumée épouvantable ! 

Les hommes inventent des machines pareilles 
pour leur propre extermination, et croiraient faire 
beaucoup d'en sacrifier le quart pour soulager 
leurs semblables, pour les instruire dans l'enfance 
et leur donner un peu de pain dans la.vieillesse. 
Ah! ceux qui crient contre la guerre et qui de- 
mandent des changements n'ont pas tort. 

Jetais dans le coin, à gauche du bastion où 
descend l'escalier de la poterne, derrière le collège, 
entre trois ou quatre paniers d'osier pleins de terre 
glaise et hauts comme des cheminées. J'aurais dû 
rester là bien tranquille, et profiter d'un bon mo- 
ment pour m'en aller; mais l'idée me prit de voir 
ce qui se passait au-dessous des remparts, et pen- 
dant qu'on chargeait les pièces, je grimpai jus- 
qu'au niveau du glacis, et je me couchai à plat 
ventre entre deux énormes paniers, où les balles 
ne pouvaient entrer que par le plus grand hasard. 

Si des centaines d'autres, tués dans les bastions, 
avaient fait comme moi, combien vivraient en- 
core et seraient d'honnêtes pères de famille dans 
leurs villages! 

Enfin, de cet endroit, en levant le nez, ma vue 
s'étendait sur toute la plaine blanche. Je voyais 
au-dessous le cordon du rempart, et de l'autre 



Le Blocus i53 



côté du fossé, la ligne de nos tirailleurs derrière 
les palanques : ils ne faisaient que déchirer la 
cartouche, amorcer, charger et tirer. C'est là qu'on 
reconnaissait la beauté de l'exercice; ils n'étaient 
que deux compagnies , et les feux de file se sui- 
vaient comme un roulement sans fin. 

Plus loin, la route s'étendait tout droit aux 
Quatre-Vents. La ferme Ozillo, le cimetière,, la 
poste aux chevaux et la ferme de Georges Mouton 
à droite, l'auberge de la Roulette et la grande 
allée des peupliers à gauche, tout était plein de 
Cosaques et d'autres gueux semblables, qui s'a- 
vançaient ventre à terre jusque dans les jardins, 
pour reconnaître les environs de la place. C'est ce 
que je pense, car de courir pour rien et de risquer 
d'attraper une balle, ce n'est pas naturel. 

Ces gens, sur de petits chevaux, avec de grands 
manteaux gris, des bottes molles, des espèces de 
bonnets en peau de renard, à la mode des paysans 
de Bade, la barbe longue, la lance sur la cuisse, 
un grand pistolet dans la ceinture, tourbillon- 
naient comme des oiseaux. 

On n'avait pas encore tiré le canon sur eux, 
parce qu'ils se tenaient éparpillés et que cela ne 
valait pas le boulet; mais leurs trompettes' son- 
naient le ralliement du côté de la Roulette, et ils 
commençaient à se réunir derrière les bâtisses de 
l'auberge. 

9. 



1 54 Le Blocus 



Une trentaine de nos vétérans, en retard dans 
l'allée du cimetière, battaient lentement en re- 
traite. Us faisaient quelques pas, en se dépêchant 
de recharger; puis ils se retournaient, épaulaient 
et tiraient, en recommençant aussitôt à marcher 
dans les haies et les broussailles, qu'on n'avait pas 
eu le temps de raser de ce côté. 

Notre sergent était dans le nombre; je l'avais 
reconnu tout de suite, et je frémissais pour lui. 

Chaque fois que ces vétérans avaient fait feu, 
les Cosaques, à cinq ou six, arrivaient comme le 
vent, la lance baissée; mais eux ne s'effrayaient 
pas, ils s'appuyaient contre un arbre et croisaient 
la baïonnette. D'autres vétérans arrivaient plus 
loin, et quand ils étaient plusieurs, les uns rechar- 
geaient pendant que leurs camarades paraient les 
coups. A peine avaient-ils serré la cartouche, que 
les Cosaques se sauvaient à droite et à gauche, la 
lance en l'air. Quelques-uns se retournaient une 
seconde et lâchaient leur grand pistolet en arrière, 
comme de véritables bandits. Ensuite les nôtres 
se remettaient en marche vers la ville. 

Ces vieux soldats , le gros shako carrément 
planté sur la tête, la grande capote tombant jus- 
qu'au bas du mollet, le sabre et la giberne au dos, 
l'air calme au milieu de ces espèces de sauvages, 
rechargeant, parant et ripostant aussi tranquille- 
ment qu'ils fumaient leur pipe au corps de garde, 



Le Blocus i55 



étaient quelque chose d'admirable Et même, 
après les avoir vus deux ou trois fois sortir du 
tourbillon , on finissait par croire que c'était 
facile. 

Notre sergent commandait ces hommes. Je 
compris alors pourquoi les chefs l'aimaient tant 
et lui donnaient toujours raison contre les bour- 
geois; on n'en trouvait pas beaucoup de pareils. 
J'aurais bien voulu lui crier : 

« Dépêchons-nous, sergent, dépéchons-nous! » 

Mais ils ne se pressaient pas, ni lui ni les 
autres. 

Comme ils arrivaient au bas des glacis, tout à 
coup une grande masse de Cosaques, voyant qu'ils 
allaient leur échapper, accoururent au galop sur 
deux files, pour leur couper la retraite. C'était le 
moment dangereux, et tout de suite ils se réu- 
nirent en carré. 

Moi, je me sentais froid dans le dos, comme si 
j'avais été parmi eux. Les tirailleurs, en arrière 
des prolonges, ne tiraient plus, sans doute par la 
crainte de toucher leurs camarades; nos canon- 
niers, sur le bastion, se penchaient, pour voir, et 
cette file de Cosaques s'allongeait toujours au 
tournant de la bascule. 

Ils étaient plus de sept à huit cents. On les en- 
tendait crier : « Hour'ra! hourra ! hourra ! » comme 
des corbeaux. Plusieurs' officiers en manteau vert 



j 5(1 Le B'oais 



et petite toque galopaient sur les côtés de leurs 
lignes, en levant le sabre. Notre pauvre sergent et 
ses trente hommes me paraissaient perdus; je 
m'écriais déjà : 

« Quel chagrin le petit Sâfel et Sorlé vont 
avoir! » 

Mais alors, comme les Cosaques se déployaient 
en demi-cercle à gauche de l'avancée, j'entendis 
nos chefs de pièce crier : 

« Feu ! » 

Je tournai la tête : le vieux Goulden abaissait 
la mèche, la fusée brillait, et dans la même seconde 
le bastion, avec ses grands paniers de terre glaise, 
frissonnait jusque sur les rochers du rempart. 

Je regardai vers la route: on ne voyait que des 
hommes et des chevaux à terre. En même temps 
le second coup partit, et je puis dire que j'ai vu la 
mitraille passer comme un coup de fauxdans cette 
masse de cavalerie : tout se couchait et culbutait ! 
Ceux qui vivaient une seconde avant n'étaient 
plus rien. On en vovait quelques-uns essayer de 
se relever, le reste se sauvait. 

Les feux de file recommençaient; et nos canon- 
niers, sans attendre que la fumée fût remontée, 
rechargèrent si vite, que les deux coups repar- 
tirent encore une fois ensemble. 

Cette quantité de vieux clous, de boulons, de 
fonte cassée, en s'écartant à trois cents mètres près 



Le Blocus r ry 



du petit pont, fit un tel carnage, que quelques 
jours après les Russes demandèrent un armistice 
pour enterrer les morts. On en trouva quatre cents 
répandus dans les fossés de la route. 

Voilà ce que j'ai vu moi-même. 

Et si tu veux connaître la place où. l'on a en- 
terré ces sauvages, tu n'as qu'à remonter l'allée 
du cimetière. De l'autre côté, sur la droite, dans 
le verger de M. Adam Ottendorf, tu verras une 
croix de pierre au milieu de la haie; c'est là qu'on 
les a tous mis dans une grande fosse, avec leurs 
chevaux. 

Chacun peut se figurer la joie de nos canonniers 
en voyant ce massacre, ils levaient les écouvillons 
et criaient : 

« Vive l'Empereur! » 

Les soldats leur répondaient des chemins cou- 
verts, et tous ces cris montaient jusqu'au ciel. 

Notre sergent, avec ses trente hommes, le fusil 
sur l'épaule, gagnait tranquillement les glacis. 
On se dépêcha de leur ouvrir la barrière; puis les 
deux compagnies descendirent ensemble dans les 
fossés et remontèrent la poterne. 

Je les attendais en haut. 

Quand notre sergent parut, je le pris par le 
bras en criant : 

« Ah ! sergent, que je suis heureux de vous voir 
hors de danger ! 



i58 Le B'.ocus 



J'aurais voulu l'embrasser. Il riait et me serrait 
la main. 

« Vous avez donc vu l'engagement, père Moïse? 
me dit-il en clignant des yeux d'un air malin. 
Nous leur avons montré de quel bois la 5 e se 
chauffe! 

— Oh ! oui... oui! vous m'avez fait trembler. 

— Bah! dit-il, vous en verrez bien d'autres; 
c'est une petite affaire. » 

Les deux compagnies se reformaient alors contre 
le mur du chemin de ronde, et toute la ville 
criait : 

« Vive l'Empereur! » 

On descendit la rue des remparts au milieu de 
la foule. J'étais près de notre sergent. 

Dans le moment où le détachement tournait 
notre coin, Sorléj Zeffen et Sâfel, aux fenêtres^ se 
mirent à crier : 

« Vivent les vétérans! vive la 5 e ! » 

Le sergent les aperçut et leur fit un petit signe 
de tête, pendant que j'entrais en lui disant : 

« Sergent, n'oubliez pas votre verre de kirschen- 
wasser! 

— Soyez tranquille, père Moïse_, » répondit-il. 
Le détachement alla rompre les rangs sur la 

place d'Armes, comme à l'ordinaire, et je montai 
chez nous quatre à quatre. A peine en haut dans 
notre chambre_, Zeffen, Sorlé et Sàfel m'embras- 



Le Blocus i 59 



saient comme si j'étais revenu de la guerre; le petit 
David s'attachait à ma jambe, et tous me deman- 
daient des nouvelles. 

11 fallut leur raconter l'attaque, la mitraille, 
la déroute des Cosaques. Mais la table était 
servie, je n'avais pas encore déjeuné, et je leur 
dis : 

« Asseyons-nous. Tout à l'heure vous saurez le 
reste. Laissez-moi reprendre haleine. » 

Au même instant le sergent entrait tout joyeux 
et posait sa crosse à terre. Nous allions à sa ren- 
contre, quand nous vîmes une touffe de poils 
roux au bout de sa baïonnette, ce qui nous fit 
frémir. 

« Ah i mon Dieu! qu'est-ce que vous avez là ? » 
lui dit Zeffen en se couvrant la figure. 

Il ne savait rien, et regarda tout surpris. 

« Ça, dit-il, c'est la barbe d'un Cosaque que 
j'ai touché en passant... ce n'est pas grand'chose.» 

Et tout de suite il sortit poser le fusil dans sa 
chambre; mais nous frémissions tous, et Zeffen 
ne pouvait pas se remettre. Quand le sergent re- 
vint, elle était encore assise dans le fauteuil, les 
deux mains sur la figure. 

« Ah! madame Zeffen, dit-il d'un air désolé, 
vous allez m'avoir en horreur maintenant! » 

Je pensais aussi qu'il ferait peur à Zeffen, mais 
toutes les femmes aiment ces gens qui risquent 



îûo Le D'.ocus 



leur vie à tort et à travers, j'ai vu cela cent fois! 
et Zeffen, souriant, lui répondit : 

« Non, sergent , non, ces Cosaques devaient 
rester chez eux, ils font notre malheur!... Vous 
nous défendez!... nous vous aimons tous bien. » 

Je l'engageai tellement à déjeuner avec nous, 
qu'il finit par ouvrir une fenêtre , en criant à des 
soldats qui passaient, de prévenir à la cantine que 
le sergent Trubert ne viendrait pas déjeuner. 

Ensuite, le calme étant rétabli, tout le monde 
s'assit à table. Sorlé descendit chercher une bou- 
teille de bon vin et nous déjeunâmes. 

Nous prîmes aussi le café, et c'est Zeffen qui 
voulut le verser elle-même à notre sergent. Il était 
dans la joie et disait : 

« Madame Zeffen, vous me comblez! » 

Elle riait. Nous n'avions jamais été plus heu- 
reux. 

Au kirschenwasser, le sergent se mit à nous ra- 
conter l'attaque de la nuit : la manière dont les 
Wurtembergeois s'étaient postés à la Roulette, 
comme il avait fallu les dénicher en enfonçant les 
deux grandes portes cochères, l'arrivée des Co- 
saques au petit jour, et le déploiement des deux 
compagnies en tirailleurs. 

Il racontait ces choses si bien, qu'on aurait cru 
les voir. Mais vers onze heures, comme je prenais 
la bouteille pou r lui verser encore un petit verre, 



Le Blocus 161 



il s'essuya les moustaches, et me dit en se levant : 

« Non, père Moïse, ce n'est pas tout de se go- 
berger comme des chanoines; demain ou après, 
les obus vont venir, il est temps d'aller blinder le 
grenier. » 

Ces paroles nous rendirent tous graves. 

« Voyons, dit-il, j'ai rencontré dans votre cour 
de grandes bûches qui n'ont pas été sciées, et trois 
ou quatre grosses poutres contre le mur. Est-ce 
que nous sommes de force à les monter nous deux ? 
Essayons! » 

Aussitôt il voulut ôter sa capote; mais comme 
les poutres étaient très-lourdes, je lui dis d'atten- 
dre, et je courus chercher les deux frères Carabin: 
Nicolas, qu'on appelait le Lévrier, et Mathis, le 
scieur de long. Ils arrivèrent à l'instant, et ces 
deux hommes, habitués aux gros ouvrages, mon- 
tèrent le bois. Ils avaient apporté leurs scies et 
leurs haches; le sergent leur fit scier les poutres, 
pour les croiser dans le haut, en forme de guérite. 
Il travaillait lui-même comme un vrai charpen- 
tier. Sorlé, Zeftèn et moi nous regardions. Comme 
cela durait depuis longtemps, ma femme e,t ma 
fille descendirent préparer le souper, et je descen- 
dis avec elles, chercher une lanterne pour éclairer 
les travailleurs. 

Je remontais tranquillement sans penser à rien, 
quand tout à coup un bruit terrible, une espèce 



iGi Le Blocus 



de ronflement épouvantable rasa le toit, et me fit 
presque tomber la lanterne delà main. 

Les deux Carabin se regardaient tout pales, et 
le sergent dit : 

« C'est un boulet ! » 

A la même seconde, le grand bruit du canon av 
loin s'entendait dans la nuit. 

.'durs je sentis un terrible mouvement dans mon 
ventre, et je pensai : 

« Puisqu'il vient de passer un boulet, il peut 
en passer deux, trois, quatre!... » 

Je n'avais plus de force. 

Les deux Carabin pensaient sans doute la même 
chose j car ils prirent tout de suite leurs vestes 
accrochées au pignon, pour s'en aller. 

« Attendez donc! disait le sergent, ce n'est 
rien!... Continuons... L'ouvrage avance... Dans 
une heure tout sera fini. » 

Mais l'aîné des Carabin s'écria : 

« Faites ce que vous voudrez! Moi, je ne reste 
pas ici... Je suis père de famille ! » 

Et comme il parlait, un second boulet, plus ef- 
frayant que le premier, se mit à ronfler sur le 
toit, et, cinq ou six secondes après, on entendit le 
coup. 

Une chose étonnante , c'est que les Russes ti- 
raient de la lisière du Bois-de-Chc-nes, à plus 
d'une bonne demi-heure, et qu'on voyait i'éclair 



Le Blocus i63 



rouge passer devant nos deux lucarnes, et même 
sous les tuiles. 

Le sergent voulut encore nous retenir, disant : 

« Jamais un boulet ne passe où le premier a 
passé; nous sommes dans un bon endroit,, puis- 
qu'il a rasé le toit. Allons... à l'œuvre ! » 

C'était plus fort que nous!... 

Je posai la lanterne sur le plancher, et je des- 
cendis, les cuisses comme cassées par le milieu; 
j'aurais voulu m'asseoir à chaque marche. 

Dehors on criait déjà comme le matin, et d'une 
manière plus épouvantable. Les cheminées tom- 
baient, beaucoup de femmes couraient aux case- 
mates, mais je n'y faisais pas attention, à cause 
de ma propre frayeur. 

Les deux Carabin étaient partis, plus pâles que 
des morts. 

Toute cette nuit je fus malade. Sorlé et Zeffen 
n'étaient pas non plus tranquilles. Le sergent 
continua seul de poser les bûches et de les affer- 
mir. Vers minuit, il descendit et me dit : 

« Père Moïse, le toit est blindé, mais vos deux 
hommes sont des poltrons, ils m'ont laissé seul. » 

Je le remerciai, en lui disant que nous étions 
tous malades, et que, pour moi, je n'avais jamais 
rien senti de pareil. Il riait : 

« Je sais ce que c'est, faisait-il, les conscrits ont 
toujours cela quand ils entendent ronfler le pre- 



i G (. Le Blocus 

mier boulet, mais ça passe vite... il ne faut qu'un 
] :u d'habitude. » 

Ensuite il alla se coucher, et tout le monde à la 
maison dormit, excepté moi. 

Cette nuit-là, les Russes, à partir de dix heures, 
ne tirèrent plus; ils avaient seulement essayé une 
ou deux pièces volantes, pour nous prévenir de 
ce qu'ils nous réservaient. 

Tout cela, Fritz, n'était que le commencement 
du blocus; tu vas voir maintenant les misères 
qu'il nous a fallu supporter durant trois mois. 



Le Blocus 1 65 



XIII 



Le lendemain, malgré les coups de canon de la 
nuit, la joie était dans la ville. Une quantité de 
gens qui revenaient des remparts vers sept heures 
descendaient notre rue en criant : 

« Ils sont partis! On ne voit plus un seul Co- 
saque du côté des Quatre-Vents, ni derrière les 
Baraques du Bois-de-Chênes. Vive l'Empereur! » 

Tout le monde courait aux bastions. 

J'avais ouvert une de nos fenêtres, et je me pen- 
chais dehors en bonnet de nuit. Il faisait un temps 
d'hiver très-humide^ la neige glissait des toits, 
et celle de la rue fondait dans la boue. Sorlé_, qui 
retournait notre lit, me criait : 

« Ferme donc la fenêtre^ Moïse! nous allons 
attraper un courant d'air. » 

Mais je ne l'écoutais pas^ je riais en pensant : 

« Les gueux en ont assez de mes vieilles taques 
et de mes clous rouilles; ils ont reconnu que cela 
va loin^ l'expérience est une bonne chose! » 



iC6 Le Blocus 



Je serais resté là jusqu'au soir, pour entendre 
les voisins causer de la débâcle des Russes, et ceux 
qui revenaient des remparts crier qu'on n'en voyait 
plus un seul dans les environs. Plusieurs disaient 
qu'ils pourraient revenir, mais cela me paraissait 
contraire au bon sens. Il était clair que la mau- 
vaise race ne quitterait pas le pays tout de suite, 
qu'elle pillerait encore longtemps les villages et se 
gobergerait chez les paysans; mais de croire que 
les officiers exciteraient leurs hommes à nous en- 
lever, et que les soldats seraient assez bêtes pour 
leur obéir, voilà ce qui ne pouvait m'entrer dans 
la tète. 

Enfin Zeffen étant venue dans notre chambre 
habiller les enfants, je refermai la fenêtre. Un bon 
feu bourdonnait dans le poêle. Sorlé préparait 
notre déjeuner, Zeffen lavait son petit Esdras au- 
dessus d'une cuvette d'eau tiède: elle disait : 

« Ah! maintenant, si j'avais des nouvelles de 
Baruch, tout serait bien. » 

Le petit David jouait sur le plancher avec Sâfef, 
et moi, je remerciais le Seigneur de nous avoir 
débarrassés des vauriens. 

Pendant le déjeuner, je dis à ma femme : 

« Tout a bien été! Nous allons être enfermés 
quelque temps, jusqu'à ce que l'Empereur ait 
remporté la victoire, mais on ne tirera plus sur 
nous, on se contentera de nous bloquer; le pain, 



Le Blocus 167 



le vin, la viande, les eaux-de-vie deviendront 
plus chers. C'est le bon moment pour nous de 
vendre; autrement il pourrait nous arriver comme 
à ceux de Samarie, lorsque Ben-Haddad assié- 
geait leur ville : il y eut une grande famine, la 
tête d'un àne se vendait jusqu'à quatre-vingts 
pièces d'argent, et la quatrième partie d'un kad 
de fiente de pigeon, cinq pièces. C'était un bon 
prix; malgré cela les marchands attendaient en- 
core, lorsqu'un grand bruit de chariots, de che- 
vaux et d'armée venu du ciel rit sauver les Sy- 
riens avec Ben-Haddad; et le peuple ayant pillé 
leur camp, le sac de fine farine ne valut plus 
qu'un sicle, et les deux sacs d'orge un sicJe. Tâ- 
chons donc de vendre quand les choses ont un 
prix raisonnable; il faut s'y prendre de bonne 
heure. » 

Sorlé m'approuvait, de sorte qu'après le déjeu- 
ner je descendis à la cave continuer mes coupages. 

Beaucoup d'ouvriers s'étaient remis au travail; 
le marteau de Klipfel résonnait sur son enclume. 
Chanoine remettait des petits pains dans les 
grilles de ses fenêtres, et le pharmacien Tribolin 
des bouteilles d'eau rouge et d'eau bleue derrière 
ses vitres. 

La confiance revenait partout. Les canonniers 
bourgeois avaient ôté leurs uniformes, et les me- 
nuisiers étaient aussi revenus finir notre comp- 



16S Le Blocus 



toir; le bruit de la scie et du rabot remplissait la 
maison. 

Chacun était content de se remettre à ses af- 
faires, car la guerre ne rapporte que des coups; 
plus elle finit vite, mieux cela vaut. 

Moi, d'en bas, en portant mes brocs d'une tonne 
à l'autre, je voyais les passants s'arrêter devant 
notre vieux magasin, et je les entendais se dire 
entre eux : 

« Moïse va faire ses choux gras avec les eaux- 
de-vie. Ces gueux de juifs ont tous le nez fin; 
pendant que nous vendions le mois dernier, il 
achetait. Maintenant que nous sommes enferme'?, 
il va revendre au prix qu'il voudra. » 

Tu penses si cela me faisait plaisir! Le plus 
grand bonheur d'un homme, c'est de réussir dans 
son commerce; chacun est forcé de dire : 

« Celui-là n'a pas d'armée, ni de généraux, ni 
de canons, il n'a que son esprit, comme tout le 
monde; quand il gagne, c'est à lui-même qu'il le 
doit, et non pas au courage des autres. Et puis, il 
ne ruine personne, il ne pille pas, il ne vole pas, 
il ne tue pas; au lieu qu'à la guerre, le plus fort 
écrase le plus faible^ et souvent le plus ho*nnête. » 
Je travaillais donc avec un grand courage, et 
j'aurais continué jusqu'à la nuit, si le petit Sàfel 
n'était venu nrappeler pour dîner. J'avais bon 
appétit, et je remontais l'escalier, bien content 



Le Blocus 16g 



d'aller m'asseoir à table, au milieu de mes en- 
fants, lorsque le rappel se mit à battre sur la place 
d'Armes, devant l'hôtel de ville. En temps de 
blocus, le conseil de guerre est toujours à la mai- 
rie, pour juger ceux qui ne répondent pas à l'ap- 
pel. Plusieurs voisins sortaient déjà de chez eux, 
le fusil sur l'épaule. Il fallut monter bien vite, 
avaler un peu de soupe, un morceau de viande et 
un verre de vin. 

J'étais tout pâle. Sorlé, Zeffen et les enfants ne 
disaient rien. Le rappel continuait, il descendait 
la grande rue, et finit par s'arrêter devant notre 
maison, sur la petite place. Alors je courus mettre 
ma giberne et prendre mon fusil. 

« Ah ! disait Sorlé, nous croyions déjà être tran- 
quilles, et maintenant tout recommence. » 

Et Zeffen, qui s'était tue, fondit en larmes. 

Au même instant, le vieux rebbe (i) Heymann, 
son bonnet de peau de martre tiré sur la nuque, 
arriva disant : 

« Au nom du ciel, que les femmes et les enfants 
se sauvent dans les casemates. Un parlementaire 
est arrivé, qui menace de brûler toute la ville, si 
l'on n'ouvre pas les portes. Sauvez-vous, Sorlé!... 
Zeffen, sauvez-vous!... » 

Représente-toi les cris des femmes, lorsqu'elles 



(i) Rabbin. 



Le Blocus 



entendirent cela; moi-même les cheveux m'en 
dressaient sur la tête, et je m'écriai : 

« Les gueux n'ont pas de honte ! Ils n'ont pitié 
ni des femmes ni des enfants ! Que la malédiction 
du ciel retombe sur eux ! » 

Zeffen se jeta dans mes bras. Je ne savais plus 
que faire. 

Le vieux rebbe dit encore : 

K Ces gens font chez nous ce que les nôtres ont 
fait chez eux ! Ainsi s'accomplissent les paroles de 
l'Éternel : a Tu seras traité comme tu as traité 
ton frère! » Mais il faut se sauver bien vite. » 

En bas, le rappel venait de cesser, mes genoux 
tremblaient. Sorlé, qui ne perdait jamais courage, 
me dit : 

« Moïse, cours sur la place, dépêche-toi, on 
pourrait te mettre en prison. » 

C'était une femme pleine de raison, elle me 
poussait par les épaules, et, malgré les larmes de 
Zeffen, je descendis en criant : 

« Rebbe, ma confiance est en vous... Sauvez- 
les! » 

Je ne voyais plus clair, je traversais les tas de 
neige, comme un malheureux, courant à l'hôtel 
de ville, où la garde nationale se trouvait déjà réu- 
nie. J'arrivai juste pour répondre à l'appel, et 
chacun peut se figurer dans quel trouble, car 
Zeffen, Sorlé, Sâfel et les petits enfants abandon- 



Le Blocus 171 



nés étaient en quelque sorte devant mes yeux. 
Qu'est-ce que me faisait Phalsbourg? J'aurais ou- 
vert les portes tout de suite pour avoir la paix. 

Les autres n'avaient pas l'air trop content non 
plus : tous songeaient à leurs familles. 

Notre gouverneur Moulin, le lieutenant-colo- 
nel Brancion, les capitaines Renvoyé, Vigneron, 
Grébillet, seuls, avec leurs grands chapeaux de 
travers, ne s'inquiétaient de rien. Ils auraient 
tout fait massacrer et brûler pour l'Empereur. Le 
gouverneur disait même en riant qu'il rendrait 
la ville, quand les obus allumeraient son mou- 
choir de poche. Juge, d'après cela, du bon sens 
d'un être pareil ! 

Enfin ils nous passèrent en revue, pendant que 
les vieillards, les infirmes, les femmes et les en- 
fants, par bandes, traversaient la place pour aller 
aux casemates. 

C'est là que je vis passer notre petite charrette à 
bras , avec les couvertures et les matelas roulés 
dessus. Le vieux rebbe était dans le brancard, 
Sâfel poussait derrière. Sorlé portait David, Zeffen 
Esdras. Elles marchaient dans la boue, les che- 
veux défaits comme lorsqu'on se sauve d'un in- 
cendie; mais elles ne disaient rien et s'avan- 
çaient en silence au milieu de cette grande 
désolation. 

J'aurais donné ma vie pour aller à leur secours, 



Le Blocus 



et il fallait rester en rang. Ah! les vieillards de 
mon temps ont vu des choses terribles; combien 
de fois ont-ils pensé : — Heureux celui qui vit 
seul dans ce monde,, il ne souffre que pour lui- 
même, il ne voit point pleurer et gémir ceux qu'il 
aime, sans pouvoir les consoler! 

Aussitôt après la revue, on détacha les canon- 
niers bourgeois aux poudrières, pour approvi- 
sionner les pièces, les pompiers à la vieille halle, 
pour sortir les pompes, et nous autres, avec un 
demi-bataillon du 6 e léger, aux corps de garde de 
la place, pour former les postes et fournir les pa- 
trouilles. 

Les deux autres bataillons étaient déjà partis 
aux avant-postes des Trois-Maisons, de la Fon- 
taine-du-Château, des blockhaus, des demi-lunes, 
de la ferme Ozillo et des Maisons-Rouges, hors 
de la ville. 

Notre poste à la mairie était de trente-deux 
hommes : seize de la ligne en bas, commandés 
par le lieutenant Schnindret, seize de la garde na- 
tionale en haut, commandés par Desplaces Jacob. 
Le logement de Burrhus nous servait de corps 
de garde. C'était une grande salle avec des ma- 
driers de six pouces, et des poutres comme on 
n'en trouve plus aujourd'hui dans nos forêts. Un 
gros poêle de fonte, rond, posé sur une dalle de 
quatre pieds carrés, tenait le coin à gauche près 



Le Blocus ij3 



de la porte; les tuyaux en zigzag entraient dans 
la cheminée à droite, des tas de bûches remplis- 
saient le fond. 

11 me semble encore être dans cette salle; l'eau 
de neige, qu'on secouait en entrant, coulait sur 
le plancher. Je n'ai jamais vu de jour plus triste 
que celui-là, non-seulement parce que les bombes 
et les boulets pouvaient pleuvoir sur nous d'une 
minute à l'autre et mettre tout en feu, mais à 
cause de la neige fondante et de la boue, à cause 
de l'humidité qui vous entrait jusque dans les os, 
et des ordres du sergent, qui ne faisait que crier : 

« Un tel et un tel, en roule! 

— Un tel, en avant, c'est ton tour! » et cœtera. 

Et puis les farces, les plaisanteries de ce tas de 
couvreurs, de savetiers, de plâtriers, avec leurs 
blouses rapiécées, leurs souliers éculis, leur mor- 
ceau de casquette sans visière, assis en cercle au- 
tour du fourneau, les guenilles collées sur les 
reins, qui vous tutoyaient comme des gueux de 
leur espèce, criant : « Moïse, passe-moi la cruche 1 
— Moïse, donne-moi du feu! — Ah! gueux de 
juifs, quand on risque sa peau pour conserver 
leurs biens, ils font encore les fiers! Ah! les fai- 
néants! » Et ils se clignaient de l'œil l'un à 
l'autre, en se poussant du coude, ils se faisaient 
des grimaces de côté. Plusieurs auraient même 
voulu m'envoyer leur chercher du tabac, à mon 

10. 



i;4 Le Blocus 



compte!... Enfin toutes les avanies qu'un honnête 
homme peut supporter avec delà racaille! Oui... 
voilà ce qui me de'goûte encore quand j'y pense, 

Dans ce corps de garde, où l'on brûlait des 
bûches entières comme de la paille, les vieilles 
guenilles qui rentraient trempées, en se mettant 
à fumer ne sentaient pas bon. A chaque instant 
j'étais forcé de sortir sur la petite plate-forme, 
derrière la halle, pour respirer, et l'eau froide que 
le vent chassait des gouttières me faisait rentrer 
aussitôt. 

Plus tard, en me rappelant tout cela, j'ai pensé 
quej sans ces misères, l'idée de Sorlé, de Zeffen et 
des petits enfants enfermés dans une cave m'au- 
rait crevé le cœur, et que ces ennuis m'empêchè- 
rent de devenir fou. 

Cela dura jusqu'au soir. On ne faisait qu'entrer 
et sortir, s'asseoir, fumer des pipes, puis se re- 
mettre à battre le pavé sous la pluie, ou rester en 
faction des heures entières à l'entrée des po- 
ternes. 

Vers neuf heures, comme tout était devenu 
sombre dehors et qu'on n'entendait plus que le 
passage des patrouilles, les cris des sentinelles sur 
les remparts : « Sentinelles, prenez garde à vous! » 
et le roulement des pas de nos rondes remontant 
ou descendant le grand escalier de bois de la mai- 
rie, tout à coup l'idée me vint que les Russes 



Le Blocus 173 



nous avaient seulement menacés pour nous faire 
peur, mais que tout cela ne signifiait rien et que 
la nuit s'écoulerait sans obus. 

Pour bien me mettre avec les gens, j'avais de- 
mandé à Monborne la permission d'aller chercher 
une cruche d'eau-de-vie, et tout de suite il me l'a- 
vait donnée. J'avais profité de l'occasion pour cas- 
ser une croûte et pour boire un verre de vin à la 
maison. Ensuite j'étais revenu, et tous les hommes 
du poste m'avaient fait bonne mine ; ils se pas- 
saient la cruche de l'un à l'autre, en disant que 
mon eau-de-vie était très-bonne, et que le sergent 
me donnerait la permission d'aller la remplir 
tant que je voudrais. — Monborne répondait : 

« Oui, puisque c'est Moïse, il aura la permis- 
sion, mais pas un autre. » 

Enfin, nous étions là tout à fait bien ensemble, 
et pas un ne pensait au bombardement, quand 
un éclair rouge s'étendit sur les hautes fenêtres de 
la salle ; tous nos hommes se retournèrent, et, 
quelques secondes après, l'obusier gronda sur la 
côte de Bigelberg. En même temps un second, 
puis un troisième éclair passèrent à la file dans la 
grande salle sombre, en nous découvrant la ligne 
des maisons en face. 

Tu ne peux pas te faire une idée de ces pre- 
mières lueurs dans la nuit, Fritz! Le caporal 
Winter, un ancien soldat, qui faisait le métier de 



176 Le Blocus 

râper du tabac pour Tribou, se baissa tranquille- 
ment et dit en allumant sa pipe : 

« Ça, c'est le commencement de la danse. » 

Et presque aussitôt on entendait un obus écla- 
ter à droite, dans le quartier d'infanterie, un 
autre à gauche, dans la maison Piplinger, sur la 
place, un autre près de chez nous, dans la maison 
Hemmerlé. 

Quand on pense à cela, même au bout de trente 
ans, on ne peut s'empêcher de frémir. 

Toutes les femmes étaient aux casemates, ex- 
cepté quelques vieilles servantes , qui n'avaient 
pas voulu quitter leur cuisine, et qui criaient 
d'une voix traînante : 

« Au secours! Au feu! » 

Chacun alors voyait clairement que nous étions 
perdus; les anciens soldats seuls, courbés sur leur 
banc autour du fourneau, la pipe à la bouche, 
avaient l'air de ne pas s'inquiéter, comme des 
gens qui n'ont rien à perdre. 

Le pire, c'est que dans le moment où les canons 
de l'arsenal et de la poudrière commençaient à 
répondre aux Russes, et que toutes les vitres de 
la vieille bâtisse en grelotaient, le sergent Mon- 
borne se mit à crier : 

«Somme, Chevreux , Moïse, Dubourg, en 
route! » 

Envoyer des pères de famille rôder dehors, à 



Le Blocus 



travers la boue, quand on risque de recevoir des 
éclats d'obus, des tuiles et des cheminées en- 
tières sur le dos, à chaque pas, c'est en quelque 
sorte contre nature; rien que de l'entendre, je 
sentis une indignation extraordinaire. 

Somme et le gros aubergiste Chevreux se re- 
tournèrent aussi pleins d'indignation; ils au- 
raient voulu crier : 

« C'est abominable! m 

Mais ce gueux de Monborne était .sergent, on 
n'osait lui répondre, ni même le regarder de tra- 
vers; et comme le caporal de ronde Winter avait 
déjà décroché son fusil, et qu'il nous faisait signe 
d'avancer, chacun prit les armes et le suivit. 

C'est en descendant l'escalier de la mairie qu'il 
aurait fallu voir la lumière rouge entrer coup sur 
coup dans tous les recoins, sous les marches et les 
chevrons vermoulus, c'est alors qu'il aurait fallu 
entendre gronder nos pièces de vingt-quatre; le 
vieux nid à rats en tremblait jusque dans ses fon- 
dations, on aurait cru que tout allait tomber en- 
semble. Et sous la voûte, en bas, du côté de la 
place d'Armes, cette lumière, qui s'étendait de- 
puis les tas de neige jusqu'au haut des toits, qui 
vous montrait les pavés luisants, les flaques d'eau, 
les cheminées, les lucarnes, et tout au fond de la 
rue la caserne de cavalerie, la sentinelle dans sa 



178 Le Blocus 



guérite, près de la grande perte : Quel spectacle! 
C'est alors qu'en pensait : 

« Tout est fini!... tout est perdu !... » 

Deux obus passaient en même temps sur la 
ville, ce sont les premiers que j'aie vus; ils al- 
laient si lentement, qu'on pouvait les suivre dans 
le ciel sombre; tous les deux tombèrent dans les 
fossés, derrière l'hôpital. La charge était trop 
forte, heureusement pour nous. 

Je ne disais rien, ni les autres non plus, chacun 
réfléchissait-; les cris : « Sentinelles, prenez garde 
à vous ! » qui se répondaient d'un bastion à l'autre 
tout autour de la place, nous prévenaient du dan- 
ger terrible que nous courions. 

Le caporal V,~inter, avec sa vieille blouse dé- 
teinte et son bonnet de coton crasseux, les épaules 
penchées, le fusil en bandoulière, un bout de pipe 
entre les dents, et le falot plein de suif ballottant 
au bout de son bras, marchait devant nous, en 
criant : 

« Attention aux éclats d'obus... Qu'on se jette 
à plat ventre... Vous m'entendez?» 

J'ai toujours pensé que cette espèce de vétéran 
détestait les bourgeois, et qu'il disait cela pour 
augmenter notre peur. 

Un peu plus loin, à l'entrée du cul-de-sac où 
demeurait Cloutier, il fit halte. 

« Avancez! » criait-il, — car nous marchions à 



Le Blocus 179 



la file sans nous voir; et quand nous fûmes près 
de lui; il nous dit : « Ah ça! vous autres, tâchez 
d'emboîter le pas! Notre patrouille est pour em- 
pêcher le feu de se déclarer quelque part; aussitôt 
qu'on verra rouler un obus. Moïse courra dessus 
arracher la mèche. » 

En même temps il éclata de rire tellement, que 
la colère me prit : 

«. Je ne suis pas Venu pour qu'on se moque de 
moi, lui dis-je ; si Ton me prend pour une bête, je 
jette là mon fusil et ma giberne, et je m'en vais 
aux casemates ! » 

Alors il se mit à rire plus fort, en s'écriant : 

« Moïse, conserve le respect de tes chefs, ou 
gare le conseil de guerre ! » 

Les autres auraient bien voulu rire aussi, mais 
les éclairs recommençaient, ils descendaient la 
rue du Rempart, et poussaient l'air devant eux, 
comme des coups de vent : les pièces du bastion 
de l'arsenal venaient de tirer. En même temps 
un obus éclatait dans la rue des Capucins : la 
cheminée et la moitié du toit de Spick descen- 
daient dans la rue avec un fracas épouvan- 
table. 

« Allons, en route! » cria Winter. 

Tout le monde était redevenu grave. Nous sui- 
vions le falot vers la porte de France. Derrière 
nous, dans la rue des Capucins, un chien poussait 



i8d 



Le Blocus 



des cris qui ne finissaient plus. De temps en temps 
Winter s'arrêtait, nous écoutions tous, rien ne 
bougeait, on n'entendait plus que ce chien et les 
cris : a Sentinelles, prenez garde à vous! » La ville 
semblait comme morte. 

Nous aurions dû rentrer au corps de garde, car 
on ne pouvait rien voir; mais le falot descendait 
du côté de la porte, en ballottant au-dessus de la 
rigole. Ce Winter avait trop bu d'eau-de-vie! 

Chevreux disait : 

« Notre présence est inutile dans cette rue; 
nous ne pouvons pas empêcher les boulets de 
passer. » 

Mais Winter criait toujours : 

«. Viendrez-vous? » 

Et nous étions forcés d'obéir. 

En face des écuries de Genodet, où commen- 
çaient ies anciens greniers à foin de la gendarme- 
rie, tournait une ruelle à gauche,, du côté de l'hô- 
pital. Elle était pleine de fumiers et de trous à 
purin, c'était un véritable conduit. Eh bien! ce 
gueux de Winter s'avançait là-dedans; et comme 
sans le falot on ne voyait pas à ses pieds, il fallait 
le suivre. Nous avancions donc à tâtons, les toits 
des hangars au-dessus de nous, en longeant les 
murs décrépits. On aurait cru- que nous ne sorti- 
rions jamais de ce boyau, quand près dé l'hôpital, 



Le Blocus 



au milieu des grands carrés de fumier qu'on avait 
l'habitude d'entasser contre la grille de l'égout, 
nous revîmes clair. 

La nuit nous paraissait alors moins sombre, le 
toit de la porte de France et la ligne des fortifica- 
tions se découpaient en noir sur le ciel ; et presque 
aussitôt je vis une figure se glisser entre les arbres, 
au haut du rempart. C'était un soldat penché, les 
mains presque à terre. On ne tirait pas de ce côté, 
les éclairs venaient de loin par-dessus les toits, et 
ne descendaient pas au fond des rues. 

J'arrêtai Winter par le bras, en lui montrant cet 
homme, et tout de suite il cacha notre falot sous 
sa blouse. Le soldat, qui nous tournait le dos, 
s'était redressé; il regardait et semblait'écouter. 
Cela dura bien deux ou trois minutes; ensuite il 
passa par-dessus la rampe au coin du bastion, .et 
nous entendîmes quelque chose racler le mur du 
rempart. 

Aussitôt Winter se mit à courir en criant : 

« Un déserteur!... A la poterne!... » 

On parlait déjà de déserteurs qui se laissaient 
glisser dans les fossés, au moyen de leur baïon- 
nette. — Nous courions tous. La sentinelle nous 
cria : 

« Qui vive? » 

Winter répondit : 

« Patrouille bourgeoise. » 

D 



Le Blocu, 



Il s'avança, donna le mot d'ordre, et nous des- 
cendîmes l'escalier de la poterne, comme des fu- 
rieux. 

En bas. au pied des grands bastions bâtis sur le 
rocher, nous ne vîmes plus rien que la neige, les 
grosses pierres noires, et les broussailles couvertes 
de givre. Le déserteur n'avait qu'à se tenir tran- 
quille sous les buissons; notre falot, qui ne faisait 
que son étoile de quinze à vingt pas dans ces fos- 
sés à perte de vue, se serait promené jusqu'au 
matin sans le découvrir, et même nous aurions 
fini par croire qu'il s'était sauvé. Malheureuse- 
ment pour lui, la peur le poussait, et de loin nous 
le vîmes courir à l'escalier qui monte aux chemins 
couverts. Il allait comme le vent; Wintçr criait : 
« Halte! ou je tire! » mais il ne s'arrêtait pas, 
et tous ensemble nous courions sur ses traces, 
criant : 

« Arrête !... arrête!... » 

Winter m'avait donné le falot pour courir plus 
vite ; je suivais de loin en pensant : 

s Moïse, si cet homme est pris, tu seras cause 
de sa mort. » 

J'aurais bien voulu souffler le falot; mais si 
Winter m'avait vu, il aurait été capable de m'as- 
sommer d'un coup de crosse. Depuis longtemps il 
espérait la croix, et pensait toujours qu'il pourrait 
l'avoir avec la pension. 



Le Blocus i83 



Le déserteur courait donc à l'escalier. Tout à 
coup il s'aperçut qu'on avait retiré l'échelle qui 
monte au niveau des huit premières marches, et 
s'arrêta stupéfait!... Nous approchions... il nous 
entendit, et se remit à courir plus vite,, adroite, du 
côté de la demi-lune. Le pauvre diable roulait par- 
dessus les tas de neige; Winter l'ajustait chaque 
fois en criant : 

ce Halte! Rends-toi! » 

Mais il se relevait et recommençait à courir. 

Derrière l'avancée, sous le pont-levis, on croyait 
l'avoir perdu; le caporal me criait : a Approche 
donc, mille tonnerres! » quand nous le vîmes ap- 
puyé contre le mur, pâle comme la moit; Winter 
alors lui mit la main sur le collet et dit : 

« Je te tiens ! » 

Ensuite il lui arracha une épaulette en criant : 

« Tu n'es pas digne de porter ça!... Allons!... 
avance ! » 

Il l'entraîna hors de son coin, leva le falot en 
face de sa figure, et nous vîmes un beau garçon de 
dix-huit à dix-neuf ans, grand., mince, avec de 
toutes petites moustaches blondes et des yeux 
bleus. 

En le voyant là si pâle, le poing de Winter sur 
la gorge, je me représentai le père et la mère de ce 
malheureux; mon cœur se serra, je ne pus m'em- 
pécher de dire : 



i^4 Le Blocus 



ce Allons, Winter c'est un enfant... un véritable 
enfant... il ne recommencera plus!... » 

Mais Winter, qui croyait déjà tenir la croix, se 
retourna furieux en me criant : 

a Dis donc, toi, juif, tâche de te taire, ou je te 
passe ma baïonnette dans le ventre! » 

Et je pensai : 

« Canaille! que ne fait-on pas, pour avaler des 
petits verres jusqu'à la fin de ses jours? » 

J'avais de l'horreur pour cet homme : il y a des 
bêtes féroces dans la race humaine! 

Chevreux, Somme et Dubourg ne disaient rien. 

Winter se mit donc en marche du côté de la 
poterne, la main sur le collet du déserteur. 

« S'il s'arrête, criait-il, donnez-lui des coups de 
crosse dans le des. Ah ! brigand, tu désertes en face 
de l'ennemi... Ton affaire est claire; mardi pro- 
chain, tu dormiras sous iegazonde la demi-lune... 
Avanceras-tu?... Donnez-lui donc des coups de 
crosse, fainéants! » 

Ce qui me faisait le plus de peine, c'était d'en- 
tendre les grands soupirs du malheureux; il sou- 
pirait tellement, à cause de l'épouvante d'être pris 
et de savoir qu'il serait fusillé, qu'on l'entendait 
à quinze pas; la sueur m'en coulait sur le front. 
Et puis de temps en temps il se tournait, et me re- 
gardait avec de grands yeux que je n'oublierai ja- 
mais, comme pour me dire : 



Le Blocus i85 



« Sauvez- moi! » 

Si j'avais été seul avec Dubourg et Chevreux, 
nous l'aurions relâché; mais Winter l'aurait plu- 
tôt massacré. 

C'est ainsi que nous arrivâmes au bas de la po- 
terne. On fit passer le déserteur devant. En haut, 
un sergent, avec quatre hommes du poste voisin, 
était déjà là^ qui nous attendait. 

« Qu'est-ce que c'est? demanda le sergent. 

— Un déserteur^ » répondit Winter. 

Le sergent, — un vieux, — regarda et dit : 
« Menez-le au poste. 

— Non, répondit Winter, il va venir avec nous 
au poste de la place. 

— Je vais vous donner deux hommes de ren- 
fort, dit le sergent. 

— Nous n'en avons pas besoin^ répondit Winter 
brusquement; nous l'avons pris tout seuls, et nous 
sommes assez forts pour le garder. » 

Alors le sergent vit que nous aurions seuls la 
gloire,, et ne répondit plus rien. 

Nous repartîmes l'arme au bras; le prisonnier, 
tout déchiré et sans shako., marchait au milieu de 
nous. 

Bientôt nous arrivâmes sur la petite place; il ne 
restait plus qu'à traverser la vieille halle pour en- 
trer au corps de garde. Le canon de l'arsenal ton- 
nait toujours; comme nous allions sortir de la 



i86 Le Blocus 



halle, un de ses éclairs remplit la voûte en face ; le 
prisonnier vit la porte du cachot, à gauche, avec 
ses grosses serrures, et cette vue lui donna des 
forces terribles : il s'arracha le collet, et se re- 
jeta sur nous, les deux bras écartés en arrière. 

Winter avait e'té presque renversé, mais ensuite 
il se précipita sur le déserteur, en criant : 

« Ah! brigand! tu veux te sauver! » 

Nous ne voyions plus rien, le falot roulait à 
terre. Chevreux criait : 

« A la garde!... à la garde!... s 

Tout cela ne dura pas même une minute, et la 
moitié du poste d'infanterie arrivait déjà, sous les 
armes. Nous revîmes alors le prisonnier, assis au 
bord de la rampe, entre les piliers; le sang lui 
coulait de la bouche; il n'avait plus que la moitié 
de sa veste, et se penchait en tremblant des pieds 
à la tête. 

'Winter le tenait par la nuque, et dit au lieute- 
nant Schnindret, qui regardait : 

« Un déserteur, lieutenant; il a voulu s'échap- 
per deux fois, mais Winter était là. 

— C'est bon, répondit le lieutenant, qu'on 
cherche le geôlier. » 

Deux soldats s'éloignèrent. Plusieurs de nos ca- 
marades de la garde nationale étaient descendus; 
personne ne disait rien. Malgré la dureté des 
homme*, quand on voit un malheureux dans cette 



Le Blocus 1S7 



position, et qu'on pense : « Après-demain il sera 
fusillé I « chacun se tait, et même un grand 
nombre le relâcheraient s'ils pouvaient. 

Au bout de quelques instants, Harmantier, 
avec sa camisole en tricot et sa trousse de clefs, 
arriva. 

Le lieutenant lui dit : 

« Enfermez cet homme! — Allons, debout et 
marchez! « dit-il au déserteur, qui se leva et 
suivit Harmantier, entouré de tout le monde. 

Le geôlier ouvrit les deux portes massives du 
cachot; le prisonnier entra sans résistance, puis 
les grosses serrures et les verrous se refer- 
mèrent. 

Le lieutenant nous dit : 

« Que chacun retourne à son poste. » 

Et nous remontâmes l'escalier de la mairie. 

Ces choses m'avaient tellement bouleversé, que 
je ne pensais plus à ma femme et à mes enfants. 
Mais une fois en haut, dans la grande salle chaude, 
pleine de fumée, — avec toute la race qui riait et 
se glorifiait d'avoir pris un pauvre déserteur sans 
défiance, — songeant que j'étais la cause de ce 
malheur, la désolation entra dans mon âme; je 
m'étendis sur le lit de camp, rêvant à toutes les 
misères de ce monde, à Zeffen, à Sâfel, à mes en- 
fants, qui peut-être un jour seraient arrêtés aussi, 
parce qu'ils n'aimeraient pas la guerre. — Et les 



i88 Le Blocus 



paroles de l'Éternel me revinrent, lorsque le peuple 
voulait un roi, et qu'il dit à Samuel • 

« Obéis à la voix des peuples en ce qu'ils te de- 
manderont, car ce n'est pas toi qu'ils rejettent, 
c'est moi-même, afin que je ne règne point sur eux. 
Mais ne manque pas de leur prophétiser comment 
les traitera le roi qu'ils vont choisir. Dis-leur: — 
Ce roi prendra vos fils et les mettra dans ses ar- 
mées, pour courir devant son char. Il les prendra 
pour ses instruments de guerre. Il prendra aussi 
vos filles, pour en faire des parfumeuses. Il prendra 
vos champs, vos vignes et les terres où sont vos 
bons oliviers, et il les donnera à ses serviteurs. Il 
prendra vos serviteurs et vos servantes et l'élite de 
vos jeunes gens. Il dîmera vos troupeaux et vous 
serez ses esclaves. En ce jour-là vous crierez, mais 
l'Eternel ne vous écoutera point. » 

Ces pensées me désolaient; ma seule conso- 
lation était de savoir mes fils Frômel et Itzig 
en Amérique. Je résolus d'envoyer aussi Sàfel, 
David et Esdras là-bas, quand ie temp. serait 
venu. 

Ces rêveries durèrent jusqu'au jour. J3 n écou- 
tais point les éclats de rire ni les plaisanteries des 
gueux. De temps en temps ils venaien. me se- 
couer en disant : 

« Moïse, va remplir ta cruche d'eau-de-vie, le 
sergent te donne la permission. » 



Le Blocus 18g 



Mais je ne voulais pas les entendre. 

Vers quatre heures du matin, nos canons de 
l'arsenal ayant démonté les obusiers des Russes 
sur la côte des Quatre- Vents, les patrouilles ces- 
sèrent. 

A sept heures juste on vint nous relever. Nous 
descendîmes un à un, le fusil sur l'épaule. On se 
mit en rang devant la mairie, et le capitaine Vi- 
gneron nous commanda : 

« Portez armes! Présentez armes! Haut armes! 
Rompez les rangs ! » 

Chacun partit de son côté, bien content d'être 
débarrassé de la gloire. 

Je pensais courir tout de suite aux casemates, 
— après avoir déposé mon fusil, — chercher Sorlé, 
Zeffen et les enfants; mais quelle ne fut pas ma 
joie de voir le petit Sàfel déjà sur notre porte ! A 
peine m'eut-il vu tourner le coin, qu'il accourut 
en criant : 

« Nous sommes tous rentrés... nous t'atten- 
dons. » 

Je me baissai pour l'embrasser. Dans le même 
instant, Zeffen ouvrait la fenêtre en haut et me 
montrait son petit Esdras, Sorlé riait derrière; et 
je montai bien vite, bénissant le Seigneur de nous 
avoir délivrés de tous les malheurs, et m'écriant en 
moi-même ; 

ir. 



[ 9 



Le Blocus 



« L'Éternel est pitoyable, miséricordieux, tardif 

en sa colère_, abondant en ses grâces. Que la gloire 
de l'Éternel soit à toujours! Que l'Eternel se ré- 



jouisse en ses œuvres 



Le Blocus 



XI Y 



C'est encore un des bons moments de ma vie, 
Fritz. A peine en haut, Zeffen et Sorlé étaient 
dans mes bras; les petits êtres se penchaient sur 
mes épaules, je sentais leurs bonnes grosses lèvres 
surines joues; Sâfel me tenait par la main, et je 
ne pouvais rien dire, mes yeux se remplissaient de 
larmes. 

Ah ! si nous avions eu Baruch avec nous, quel 
aurait été notre bonheur! 

Enfin, j'allai déposer mon fusil et suspendre ma 
giberne au fond de l'alcôve. Les enfants riaient, la 
joie était encore une fois à la maison. Et quand je 
revins dans ma vieille capote de castorine ?t mes 
gros bas de laine bien chauds, quand je m'assis 
dans le vieux fauteuil, en face de la petite table 
garnie d'écuelles, où Zeffen versait déjà la soupe; 
quand je me revis au milieu de toutes ces figures 



192 Le B'ocus 



contentes, les yeux écarquillés et les petites mains 
tendues, j'aurais voulu chanter comme un vieux 
pinson sur sa branche, au-dessus du nid où les 
petits ouvrent le bec et battent des ailes. 

Je les bénis cent fois en moi-même. Sorlé, qui 
voyait dans mes yeux ce que je pensais, me dit : 

« Ils sont encore là tous ensemble, Moïse, 
comme ils étaient hier; le Seigneur les a pré- 
servés. 

— Oui, que le nom de l'Eternel soit béni dans 
tous les siècles ! » lui répondis-je. 

Pendant le déjeuner, Zeffen me raconta leur ar- 
rivée dans la grande casemate de la caserne pleine 
de gens étendus à droite et à gauche sur des pail- 
lasses, les cris des uns, l'épouvante des autres, qui 
gagnait tout le monde, le tourment de la vermine, 
l'eau qui dégouttait de la voûte, la quantité d'en- 
fants qui ne pouvaient pas dormir, et qui ne fai- 
saient que pleurer, les plaintes de cinq ou six 
vieux criant de minute en minute : 

«Ah! c'est notre dernière heure!... Ah! qu'il 
fait froid!... Ah! nous n'en reviendrons pas... 
c'est fini !... » 

Puis tout à coup le grand silence qui s'était éta- 
bli, quand le canon avait tonné vers dix heures, 
ces coups qui se suivaient d'abord lentement, en- 
suite comme le roulement d'un orage, les éclairs 
qu'on voyait à travers les blindages de la porte au 



Le Blocus ig3 



fond, la vieille Christine Evig, qui récitait son 
chapelet tout haut comme à la procession, et les 
autres femmes qui lui répondaient ensemble. 

En me racontant ces choses, Zeffen serrait son 
petit Esdras avec force, et moi qui tenais David 
sur mes genoux, je l'embrassais en pensant : 

« Oui, mes pauvres enfants, vous avez bien souf- 
fert ! » 

Malgré la joie de nous voir tous sauvés, l'idée 
du déserteur dans son cachot à l'hôtel de ville me 
revenait : il avait aussi ses parents! Et quand on 
songe à toutes les peines que les père et mère ont 
eues pour élever un enfant, aux nuits qu'ils ont 
passées pour le consoler lorsqu'il pleurait, à leurs 
soucis lorsqu'il était malade, à leurs espérances 
lorsqu'ils le voyaient grandir; et puis qu'on se 
figure quelques vétérans réunis autour d'une 
table, pour le juger et l'envoyer tranquillement 
fusiller derrière le bastion de la Glacière, cela vous 
fait frémir, surtout quand on se dit : 

« Sans moi, ce garçon courrait les champs; il 
serait sur le chemin de son village; il arriverait 
peut-être demain à la porte des pauvres vieux et 
leur crierait : — Ouvrez... c'est moi!... » 

Des idées pareilles seraient capables de vous 
tourner la tête. 
Je n'osais rien dire à ma femme et à mes en- 



104 Le Blocus 



fants de l'arrestation du malheureux ; j'étais là 
tout pensif. 

Dehors, les détachements de La Roulette, des 
Trois-Maiscms de La Fontaine-du-Château pas- 
saient dans la rue en marquant le pas; des bandes 
d'enfants couraient dans Is ville à la recherche des 
éclats d'obus: tes \oisins se réunissaient pour se 
raconter les histoires de la nuit : les toits défonce's, 
les cheminées renversées , les peurs qu'on avait 
eues. On entendait leurs voix monter et descendre, 
leurs éclats de rire. Et j'ai vu par la suite que c'était 
chaque fois la même chose après un bombarde- 
ment; aussitôt l'averse passée, on n'y pensait 
plus, on criait : 

«Vive la joie!... Les ennemis sont en dé- 
route. » 

Comme nous étions là tout rêveurs, quelqu'un 
monta l'escalier. Nous écoutons, et notre sergent, 
son fusil sur l'épaule, la capote et les guêtres cou- 
vertes de boue, ouvre la porte en criant : 

« A la bonne heure, père Moïse, à la bonne 
heure, on s'est distingué cette nuit ! 

— Hé! qu'est-ce que c'est donc, sergent? lui 
demanda ma femme tout étonnée. 

— Comment, il ne vous a pas encore raconté 
son action d'éclat, madame Sorlé? Il ne vous a 
pas dit que le garde national Moïse, sur les neuf 
heures, étant en patrouille au bastion de l'Hôpi - 



Le Blocus 193 



tal, a signalé et puis arrêté un déserteur en fla- 
grant délit! C'est sur le procès-verbal du lieute- 
nant Schnindret. 

— Mais je n'étais pas seul, m'écriai-je désolé, 
nous étions quatre. 

— Bah ! vous avez découvert la piste, vous êtes 
descendu dans les fossés, vous avez porté le falot. 
Père Moïse, il ne faut pas diminuer votre belle 
action, vous avez tort. Vous allez être proposé 
pour caporal. Demain, le conseil de guerre se réu- 
nit à neuf heures. Soyez tranquille, on va soigner 
votre homme! » 

Représente-toi ma mine, Fritz; Sorlé, Zeffen, 
les enfants me regardaient, et je ne savais quoi 
répondre. 

« Allons, reprit le sergent en me serrant la 
main, je vais changer de tenue. Nous recause- 
rons de ça, père Moïse. J'ai toujours dit que vous 
finiriez par être un fameux lapin. » 

Il riait en dessous, comme à l'ordinaire, en cli- 
gnant des yeux, puis il traversa l'allée et entra 
dans sa chambre. 

Ma femme était toute pâle. 

« C'est donc vrai, Moïse? me dit-elle au bout 
d'un instant. 

— Hé! je ne savais pas qu'il voulait déserter, 
Sorlé, lui répondis-je. Et puis ce garçon aurait dû 
-egarder de tous les côtés: il aurait dû descendre 



ig6 Le Blocus 



sur la place de l'Hôpital, faire le tour des fumiers, 
et même entrer dans la ruelle, pour voir si per- 
sonne ne venait; il est cause lui-même de son 
malheur. Moi, je ne savais rien, je... » 

Mais Sorlé ne me laissa pas finir et s'écria : 

« Vite, Moïse, cours chez Burguet; si cet 
homme est fusillé, son sang retombera sur nos 
enfants. Dépêche-toi, ne perds pas une minute. » 

Elle levait les mains, et je sortis dans un grand 
trouble. 

Ma seule crainte était de ne pas trouver Bur- 
guet chez lui; heureusement, en ouvrant sa porte 
au premier étage de l'ancienne maison Cauchois, 
je vis le grand Vésenaire en train de lui faire la 
barbe, au milieu des tas de bouquins et de pa- 
piers qui remplissaient sa chambre. 

Burguet était assis, la serviette au menton. 

« Hé! c'est vous, Moïse! s'écria-t-il tout joyeux; 
qu'est-ce qui me procure le bonheur de votre 
visite? 

— Je viens vous demander un service, Bur- 
guet. 

— Si c'est un service d'argent, fit-il, nous al- 
lons être embarrassés. » 

Il riait, et sa servante, Marie Loriot, qui nous 
entendait de la cuisine, ouvrit la porte et pencha 
sa tignasse rousse dans la chambre, en criant : 

« Je crois bien que nous serons embarrassés! 



Le Blocus 197 



Nous devons encore notre barbe à Vésenaire de- 
puis trois mois; n'est-ce pas, Vésenaire? » 

Elle disait cela sérieusement, et Burguet, au 
lieu de se fâcher, riait de bon cœur. J'ai toujours 
pensé qu'un homme de tant d'esprit avait en 
quelque sorte besoin de voir la bêtise humaine 
incarnée dans un être pareil, pour rire à son aise 
et se faire du bon sang. Jamais il n'a voulu ren- 
voyer cette Marie Loriot. 

Enfin, pendant que Vésenaire continuait à le 
raser, je lui racontai notre patrouille et l'arresta- 
tion du déserteur, en le priant de défendre ce 
malheureux, et lui disant qu'il était seul capable 
de le sauver et de rendre la tranquillité non-seu- 
lement à moi, mais à Sorlé, à Zeffen, à toute ma 
maison, car nous étions tous désolés, et nous 
mettions notre confiance en lui. 

« Ah ! vous me prenez par mon faible, Moïse, 
s'écria-t-il; du moment que je puis seul sauver 
cet homme, il faut bien que j'essaye. Mais ce sera 
difficile! Depuis quinze jours, la désertion com- 
mence... Le conseil veut faire un exemple... L'af- 
faire est grave! — Vous avez de la monnaie, 
Moïse, donnez quatre sous à Vésenaire pour aller 
boire la goutte. » 

Je donnai quatre sous à Vésenaire, qui sortit 
en faisant un grand salut. Ensuite Burguet finit 
de s'habiller, il me prit par le bras, en disant : 



io3 Le Blocus 



« Al'.ons voir! » 

Et nous descendîmes ensemble pour aller à la 
mairie. 

Bien des années se sont écoulées depuis ce 
jour, eh bien ! il me semble encore arriver sous la 
voûte et entendre Burguet crier : 

« Hé! sergent, faites prévenir le guichetier que 
le défenseur du prisonnier est là. » 

Harmantier arrive, il salue et ouvre la porte. 
Nous descendons dans ce cachot plein de puan- 
teur, et nous voyons dans le coin à droite, sur de 
la paille, une figure ramassée en rond. 

c Levez-vous, dit Harmantier. voici \otre dé- 
fenseur. i> 

Le malheureux se remue, il se lève dans 
l'ombre; Burguet se penche, en disant 

« Voyons... du courage! Je viens m'entendre 
avec vous sur la défense. » 

Et l'autre se met à sangloter. 

Quand un homme est renversé, déchiré, battu 
jusqu'à ne pouvoir plus se tenir sur ses jambes, 
quand il sait que la loi est contre lui, qu'il faut 
mourir sans revoir ceux qu'il aime, il devient 
faible comme un enfant. Ceux qui battent leurs 
prisonniers sont de grands misérables. 

ce Voyons, assevez-vous là sur le bord du lit de 
camp, dit Burguet. Comment vous appelez-vous? 
de quel endroit êtes-vous? Harmantier, donnez 



Le Blocus 199 



donc un peu d'eau à cet homme, pour qu'il se ra- 
fraîchisse et se lave? 

— Il en a, monsieur Burguet, il en a dans ce 
coin. 

— Ah! bien. 

— Remettez-vous, mon garçon. » 

Plus il parlait avec douceur, plus le malheu- 
reux pleurait. Il finit pourtant par dire que sa 
famille demeurait près de Gérarmer, dans les 
Vosges; que son père s'appelait Mathieu Belin, 
qu'il était pêcheur à Retournemer. 

Burguet lui tirait chaque parole de la bouche; 
il voulait tout savoir en détail sur le père et la 
mère, les frères et les sœurs. 

Je me rappelle que le père avait servi sous la 
République, et qu'il avait même été blessé à 
Fleurus; que le frère aîné était mort en Russie; que 
celui-ci se trouvait être le deuxième garçon enlevé 
par la conscription, et qu'il restait à la maison 
trois sœurs plus jeunes que lui. 

Tout cela venait lentement; les coups de Win- 
ter l'avaient tellement abattu, qu'il se laissait al- 
ler et s'affaissait comme un corps sans âme. 

Tu penses bien, Fritz, qu'il y avait encore 
autre chose — ce garçon était jeune! — quelque 
chose qui me rappela le temps où j'allais de 
Phalsbourg à Marmoutier en deux heures, pour 
voir Sorlé... Ah! le malheureux, quand il nous 



Le Blocus 



raconta cette histoire, en sanglotant, la figure 
dans ses mains, je sentis mon cœur se fondre. 

Burguet était bouleversé; lorsqu'au bout d'une 
heure nous ressortîmes, il s'écria : 

« Allons... espérons!... Vous serez jugé de- 
main... Ne perdez pas tout courage. — Harman- 
tier, il faut donner une capote à cet homme; le 
froid est terrible, surtout la nuit. Votre affaire est 
grave, mon garçon, mais elle n'est pas désespérée. 
Tâchez de vous présenter le plus proprement pos- 
sible à l'audience; le conseil a toujours des égards 
pour les accusés en bonne tenue. » 

Une fois dehors, il me dit : 

« Moïse, vous enverrez une chemise propre à 
cet homme. Sa veste est déchirée, n'oubliez pas de 
lui faire parvenir une tenue complète; c'est tou- 
jours par la tenue que les soldats jugent un 
homme. 

— Soyez tranquille, » lui répondis-je. 

Les portes du cachot étaient déjà refermées, 
nous traversions la halle. 

« Maintenant, dit Burguet, je rentre. Je vais 
réfléchir. Il est heureux que le frère soit resté en 
Russie et que le père ait servi... c'est une res- 
source. » 

Nous étions arrivés au coin de la rue du Rem- 
part; il continua sa route, et je rentrai chez nous 
plus désolé qu'auparavant. 



Le Blocus 



Tu ne peux pas te figurer mon chagrin, Fritz; 
quand on a toujours eu la conscience en repos, 
c'est terrible de se faire des reproches, de se 
dire : 

ce Si cet homme est fusillé, si le père, la mère, 
les sœurs, et l'autre là-bas qui l'attend sont dans 
la désolation, c'est toi, Moïse, qui en seras 
cause. » 

Par bonheur, l'ouvrage ne manquait pas à la 
maison; Sorlé venait d'ouvrir le vieux magasin 
pour commencer à vendre nos eaux-de-vie, tout 
était plein de monde. Depuis huit jours les caba- 
retiers, les cafetiers, les aubergistes ne trouvaient 
plus à remplir leurs tonneaux ; ils étaient sur -le 
point de fermer boutique. Juge de la presse! Ils 
arrivaient tous à la file avec leurs brocs, leurs pe- 
tites tonnes et leurs cruches. Les vieux ivrognes 
aussi se faisaient place, en écartant les coudes ; 
Sorlé, Zeffen et Sâfel n'avaient pas le temps de 
servir. 

Le sergent disait qu'il faudrait mettre un pi- 
quet à notre porte pour empêcher les disputes, 
car plusieurs de ces gens criaient qu'on avait 
passé leur tour, et que leur argent valait celui des 
autres. 

Il se passera des années avant qu'on voie une 
foule pareille chez un marchand de Phalsbourg 

Je n'eus que le temps de dire à ma femme que 



Le Blocus 



Burguet défendrait le déserteur, et de descendre à 
la cave remplir les deux tonnes du comptoir, qui 
étaient déjà vides. 

Quinze jours après, Sorlé doubla les prix; ncs 
deux premières pipes étaient vendues, et ce prix 
extraordinaire n'empêcha pas la presse de conti- 
nuer. 

Les gens trouvent toujours de l'argent pour 
l'eau-de-vie et pour le tabac, même lorsqu'il 
n'en reste plus pour le pain. Voilà pourquoi 
les gouvernements mettent leurs plus fortes im- 
positions sur ces deux articles; elles seraient 
encore plus fortes, que l'on ne verrait pas' de 
diminution; seulement les enfants périraient de 
misère. 

J'ai vu cela, j'ai vu cette grande folie des 
hommes, et chaque fois que j'y pense, j'en suis 
étonné. 

Enfin, ce jour-là, il fallut continuer de servir 
jusqu'à sept heures du soir, au moment de la 
retraite. 

Le plaisir de gagner Je Targent m'avait fait ou- 
blier le déserteur; ce n'est qu'après souper, à la 
nuit close, que l'idée de cet homme me revint, 
mais je n'en dis pas un mot; nous étions tous si 
fatigués et si contents de la journée, que nous ne 
voulions pas nous troubler par des pensées pa- 
reilles. Seulement, après que Ztffen et ses enfants 



Le i>locus 2o3 



se furent retiréSj je racontai à Sorlé notre visite 
au prisonnier. Je lui dis aussi que Burguet avait 
de l'espoir, ce qui lui fit bien plaisir. 

Vers neuf heures, nous dormions tous à la grâce 
de Dieul 



Le Blocus 



XV 



Cette nuit-là, Fritz, tu peux me croire, malgré 
la fatigue, je ne dormis pas beaucoup. L'idée du 
déserteur me tourmentait; je savais que s'il était 
fusillé, Zeffen et Sorlé ne s'en consoleraient ja- 
mais ; je savais aussi qu'au bout de trois ou 
quatre ans la mauvaise race dirait : 

« Regardez ce Moïse, avec sa grosse capote 
brune, son chapeau penché sur la nuque et son 
air de brave homme, eh bien I pendant le blocus, 
il a fait arrêter un pauvre déserteur qu'on a fu- 
sillé : fiez-vous donc à la mine des juifs! » 

Voilà ce qu'on n'aurait pas manqué de dire, car 
la seule consolation des gueux est de faire croire 
que tout le monde leur ressemble. 

Et puis, moi-même, combien de fois ne me se- 
rais-je pas reproché la mort de cet homme dans 
des temps de malheur, ou durant la vieillesse, 



Le Blocus 2o5 



quand on n'a plus une minute de repos ! Combien 
de fois ne me serais-je pas dit que c'était une pu- 
nition de l'Éternel, que ce déserteur s'acharnait 
sur moi! 

J'aimais donc mieux arranger l'affaire tout de 
suite, autant que possible, et sur les six heures 
du matin, j'étais dans ma vieille boutique de la 
halle, en train de choisir avec la lanterne des 
épaulettes et mes meilleurs effets. Je les mis dans 
une serviette, et je les portai chez Harmantier au 
petit jour. 

Le conseil de guerre spécial, qu'on appelait le 
conseil de Ventôse, je ne sais pourquoi, devait se 
réunir à neuf heures; il se composait du gros 
major, président, de quatre capitaines et de deux 
lieutenants. Le capitaine de la légion étrangère, 
Monbrun, devait être rapporteur, le brigadier 
Duphot, greffier. 

Mais une chose étonnante, c'est que toute la 
ville le savait d'avance, et qu'à sept heures les Ni- 
caise, les Pigot, les Vinatier, etc., sortaient de 
leurs baraques décrépites et remplissaient déjà 
toute la mairie : — là voûte, l'escalier, la grande 
salle en haut, — riant, sifflant, trépignant, 
comme les jours de combats d'ours, chez Klein, 
au Bœuf. 

On ne voit plus rien de pareil aujourd'hui ; 
grâce à Dieu, les gens sont devenus plus doux, 

12 



2:6 Le Blocus 



plus humains; mais, après toutes ces guerres, un 
déserteur faisait moins de pitié qu'un renard pris 
au collet, ou qu'un loup qu'on mène à la muse- 
lière. 

En voyant cela, je perdis courage; toute l'admi- 
ration que j'avais pour le talent de Burguet ne 
m'empêcha pas de penser : 

« Cet homme est perdu!... Qui pourrait le 
sauver, quand la multitude vient le voir condam- 
ner et mener au bastion de la Glacière ?•» 

J'en fus accablé! 

J'entrai dans la petite loge de Harmantier, tout 
tremblant, et je lui dis : 

« Voici pour le déserteur. Remettez-lui cela de 
ma part. 

— C'est bien! » fit-il. 

Je lui demandai s'il avait confiance dans Bur- 
guet. Il leva les épaules et me répondit : 

« Il faut des exemples! » 

Dehors, les trépignements continuaient, et 
lorsque je sortis, des coups de sifflet partirent du 
balcon, de la voûte et de partout, avec les cris de : 

« Moïse!... Hé! Moïse!..; par ici!... » 

Mais je ne tournai pas la tête, et je rentrai chez 
nous bien triste. 

Sorlé me remit l'assignation de comparaître au 
conseil de guerre comme témoin, qu'un gendarme 
venait d'apporter; et jusque neuf heures je restai 



Le Blocus «07 



tout pensif derrière notre poêle, songeant au 
moyen d'excuser le prisonnier. 

Sâfel jouait avec les enfants; Zeffen et Sorlé 
étaient descendues pour continuer à vendre nos 
eaux-de-vie. 

Quelques instants avant neuf heures, je partis 
pour l'hôtel de ville; il était déjà tellement plein 
de monde, que, sans le piquet de la porte et les 
gendarmes répandus à l'intérieur, les témoins 
auraient eu de la peine à passer. 

Dans le moment où j'arrivais là-haut, le capi- 
taine Monbrun commençait à lire son rapport. 
Burguet se tenait assis en face, la tête penchée 
sur la main. 

On me fit entrer dans une petite salle, où se 
trouvaient aussi Winter, Chevreux, Dubourg, 
avec le gendarme Fiegel; de sorte que nous n'en- 
tendîmes rien avant d'être appelés. 

Contre le mur à droite, on voyait écrit en 
grosses lettres que ceux des témoins qui ne di- 
raient pas la vérité passeraient au conseil, et sup- 
porteraient la même peine que l'accusé principal. 
Cela vous donnait à réfléchir, et je résolus tout de 
suite de ne rien cacher d'après la justice et le bon 
sens. Le gendarme nous avertit aussi qu'il nous 
était défendu de parler entre nous. 

Au bout d'un quart d'heure, on appe!a Win- 



2o8 Le Blocus 



ter, et puis, de dix minutes en dix minutes, Che- 
vreux, Dubourg et moi. 

Quand je rentrai dans la salle du conseil, les 
juges étaient tous à leur place; le gros-major 
avait posé son chapeau devant lui, sur le bureau; 
le greffier taillait sa plume. Burguet me regarda 
d'un air calme. Dehors on trépignait, et le major 
dit au brigadier : 

« Prévenez le public que, si ce bruit continue, 
je vais faire évacuer la mairie. » 

Aussitôt le brigadier sortit, et le major me 
dit : 

« Garde national Moïse, faites votre déposi- 
tion. Que savez-vous? » 

Je racontai les choses simplement. Le déserteur 
à gauche, 'entre deux gendarmes, avait plutôt 
l'air mort que vivant. J'aurais bien voulu le dé- 
charger de tout; mais quand on a peur pour son 
propre compte, quand de vieux officiers en grande 
tenue, les sourcils froncés, vous regardent jus- 
qu'au fond de l'âme, le plus simple et le meilleur, 
c'est de ne pas mentir : un père de famille doit 
d'abord penser à ses enfants! Enfin, je racontai 
tout ce que j'avais vu, ni plus ni moins, et finale- 
ment le major me dit : 

« Cela suffit ! Vous pouvez vous retirer. » 

Mais voyant que les autres, Winter, Che- 



Le Blocus 209 



vreux, Dubourg restaient assis sur le banc à 
gauche, je fis comme eux. 

Presque aussitôt cinq ou six vauriens s'étant 
mis à trépigner, en murmurant : « A mort!... à 
mort !. . » le président dit au brigadier de les ei/> 
poigner, et, malgré leur résistance, ils furent 
tous conduits au violon. Le silence s'établit alors 
dans la salle du conseil, mais dehors les trépigne- 
ments continuaient. 

« Rapporteur, vous avez la parole, » dit le 
gros-major. 

Ce rapporteur, que je crois voir encore, et que 
j'entends comme s'il parlait, était un homme de 
cinquante ans, trapu, la tête dans les épaules, le 
nez long, gros et tout droit, le front très-large, 
avec des cheveux noirs et luisants, quelques poils 
de moustache et les yeux vifs. Pendant qu'il 
écoutait, sa tête tournait à droite et à gauche, 
comme sur un pivot : on voyait son grand nez et 
le coin de son œil, mais il ne bougeait pas les 
coudes de dessus sa table. On aurait dit un de ces 
grands corbeaux qui semblent dormir dans les 
prés à la fin de l'automne, et qui voient pourtant 
ce qui se passe autour d'eux. 

De temps en temps il levait un bras en l'air, 
comme pour retirer sa manche, à la mode des avo- 
cats. Il était en grande tenue, et parlait terrible- 
ment bien, d'une voix claire et forte, en s'arrêtant, 

12. 



Le Blocus 



et regardant les gens, pour voir s'ils étaient de 
son avis; et quand on faisait seulement une petite 
grimace j aussitôt il recommençait d'une autre 
manière, et vous forçait en quelque sorte de com- 
prendre malgré vous. 

Moi, voyant qu'il avançait tout doucement, 
sans se presser ni rien oublier, pour bien faire 
voir que le déserteur était en route lorsque nous 
l'avions pris, qu'il avait non-seulement l'idée de 
se sauver, mais qu'il était déjà hors de la place, 
— tout aussi cou pable que si nous l'avions trouvé 
dans les rangs de l'ennemi; — pendant qu'il mon- 
trait ces choses clairement, je m'indignais parce 
qu'il avait raison et je pensais : 

« Maintenant, que voulez -vous qu'on ré- 
ponde ? » 

Et puis, quand il dit que le plus grand crime 
est d'abandonner son drapeau, parce qu'on trahit 
ensemble son pays, sa famille, tous ceux auxquels 
on doit la vie, et qu'on se rend indigne de vivre; 
quand il dit que le conseil de guerre suivrait la 
conscience de tous les gens de cœur, de tous ceux 
qui tenaient à l'honneur de la France, qu'il don- 
nerait un nouvel exemple de sa fermeté pour le 
salut du pays et la gloire de l'Empereur; qu'il 
montrerait aux nouvelles recrues qu'on ne peut 
compter que sur l'accomplissement du devoir et 
l'obéissance à la discipline; quand il dit tuotes ces 



Le Blocus 



choses avec une force et une clarté terribles, et que 
j'entendis derrière nous, de temps en temps, un 
murmure de contentement et d'admiration, alors, 
Fritz, j'aurais cru que l'Éternel seul pouvait sau- 
ver cet homme. 

Le déserteur, les deux bras plies sur le pupitre, 
la figure dessus, ne bougeait pas; il pensait sans 
doute comme moi, comme toute la salle et le con- 
seil lui-même. — Ces vieux semblaient satisfaits, 
ils voyaient que le rapporteur disait très-bien ce 
qu'ils pensaient depuis longtemps ; le contente- 
ment était peint sur leur figure. 

Cela dura plus d'une heure. 

Le capitaine s'arrêtait quelquefois une seconde, 
pour vous donner le temps de réfléchir à ce qu'il 
avait dit; j'ai toujours cru qu'il avait été procu- 
reur impérial, ou même quelque chose de plus 
dangereux pour ceux qui désertent. 

Je me souviens qu'il finit en disant : 

« Vous ferez un exemple! vous serez d'accord 
avec vous-mêmes; vous ne perdrez pas de vue, 
qu'en ce moment la fermeté du conseil est plus 
nécessaire que jamais au salut de la patrie. » 

Lorsqu'il s'assit, un si grand murmure de satis- 
faction s'éleva dans la salle, qu'il gagna tout de 
suite l'escalier, et qu'on entendit crier dehors : 

« Vive l'Empereur! » 

Le gros-major et les autres membres du conseil 



Le Blocus 



se tournèrent en souriant l'un vers l'autre, comme 
pour dire : 

« L'affaire est entendue, le reste est pour la cé- 
rémonie! » 

Les cris redoublaient dehors. Cela dura plus de 
dix minutes; à la fin, le gros-major s'écria : 

« Brigadier, si le tumulte continue, faites éva- 
cuer l'hôtel de ville. Commencez par la salle. » 

Et tout de suite le silence se rétablit, car chacun 
était curieux de savoir ce que Burguet pourrait 
répondre. Je n'aurais plus donné deux liards delà 
vie du déserteur. 

« Défenseur, vous avez la parole, » dit le major, 
et Burguet se leva. 

Maintenant, Fritz, si j'avais seulement l'idée 
de te répéter ce que Burguet dit pendant une 
heure, pour sauver la vie d'un pauvre conscrit; si 
je voulais te peindre sa figure, la douceur de sa 
voix, et puis ses cris qui vous déchiraient Pâme, 
et puis ses silences et ses réclamations; si j'avais 
une idée pareille, je me regarderais comme un être 
plein d'orgueil et de vanité. 

Non, jamais on n'a rien entendu de plus beau : 
ce n'était pas un homme qui parlait, c'était une 
mère qui veut arracher son enfant à la mort. — 
Ah! quelle grande chose d'avoir ce talent de tou- 
cher et de faire pleurer ceux qui nous écoutent ! 



Le Blocus 2i3 



Mais ce n'est pas du talent,, c'est du cœur qu'il 
faut dire. 

« Quel homme n'a pas commis de faute ? Quel 
homme ne mérite pas de pitié ? » 

Voilà ce qu'il disait, en demandant au conseil 
s'il se trouvait un seul homme sans reproches; si 
jamais une mauvaise idée n'était venue aux plus 
braves; s'ils n'avaient jamais eu, même un jour, 
même une seconde, la pensée de courir à leur vil- 
lage, quand ils étaient jeunes, quand ils avaient 
dix-huit ans, quand le père, la mère, les amis 
d'enfance étaient tout pour eux, et qu'ils ne con- 
naissaient rien d'autre au monde. — Un pauvre 
enfant sans instruction, sans connaissance de la 
vie, enlevé du jour au lendemain, jeté dans les ar- 
mées, que peut-on lui demander ? Quelle faute ne 
peut-on pas lui pardonner? Est-ce qu'il connaît 
la patrie , l'honneur du drapeau, la gloire de Sa 
Majesté? Est-ce que ces grandes idées ne lui 
viennent pas plus tard ? 

Et puis il demandait à ces vieux s'ils n'avaient 
pas de fils, s'ils étaient sûrs que dans le moment 
même, ce fils ne commettait pas une faute entraî- 
nant la peine de mort ?... Il leur disait : 

« Plaidez pour lui!... Que diriez -vous ?... Vous 
diriez : — « Je suis un vieux soldat, j'ai versé mon 
sang pour la France pendant trente ans, je suis 
devenu blanc sur les champs de bataille, je suis 



214 



Le Blocus 



crible de blessures, j'ai gagné chaque grade à la 
pointe de l'épée... Eh bien! prenez mes épaulettes, 
prenez mes décorations, prenez tout... mais ren- 
dez-moi mon enfant. Que mon sang soit le prix 
de sa faute! Il ne connaissait pas la grandeur de 
son crime, il était trop jeune, c'est un conscrit; il 
nous aimait, il voulait nous embrasser, et puis re- 
joindre... il aimait une jeune fille... Ah! vous 
avez été jeunes aussi! Pardonnez-lui... Ne désho- 
norez pas un vieux soldat dans son fils. » 

« Vous diriez peut-être encore : — « J'avais 
d'autres enfants... ils sont morts pour la patrie... 
Comptez-lui leur sang, et rendez-moi celui-ci... 
c'est le dernier qui me reste! » 

« Voilà ce que vous diriez, et beaucoup mieux 
que moi, parce que vous seriez le père, le vieux sol- 
dat qui parle de ses services ! — Eh bien ! le père de 
ce jeune- homme parlerait comme vous... C'est un 
vieux soldat de la République... Il est parti avec 
vous peut-être, quand les Prussiens entraient en 
Champagne; il a été blessé à Fleurus... C'est un 
ancien compagnon d'armes!... L'aîné de ses fils 
est resté en Russie!... » 

Et Bucguet, en parlant, pâlissait; on aurait cru 
que. la douleur avait détruit ses forces et qu'il allait 
tomber. Le silence était si grand, qu'on entendait 
respirer toute la salle. Le déserteur sanglotait. 
Chacun pensait : 



Le Blocus 



a C'est fini, Burguet ne peut plus continuer, il 
va falloir l'emporter ! » 

Mais tout à coup il recommençait d'une autre 
manière plus douce; il parlait lentement... Il ra- 
contait la vie du pauvre paysan et de sa femme, 
qui n'avaient plus qu'une seule consolation, une 
seule espérance sur la terre : leur enfant ! 

On e'coutait, on voyait ces gens, on les enten- 
dait parler entre eux ; on voyait le vieux chapeau 
du temps de la République sur la porte. — Et 
quand on ne pensait qu'à cela, tout à coup Bur- 
guet montrait le vieux et sa femme apprenant que 
leur fils avait été tué, non par les Russes ou les 
Allemands, mais par des Français... On entendait 
le cri de ce vieux!... 

Tiens, Fritz 3 c'était épouvantable; j'aurais 
voulu me sauver. — Les officiers du conseil t 
dont plusieurs étaient mariés, regardaient de- 
vant eux, les yeux fixes, le poing fermé; leurs 
moustaches grises tremblotaient. Le major avait 
levé, deux ou trois fois la main,' comme pour 
faire signe que c'était assez; mais Burguet avait 
toujours quelque chose de plus fort à dire, de plus 
juste et de plus grand. Son discours dura jusque' 
vers onze heures, alors il s'assit; on n'entendait 
plus un murmure dans les trois salles ni dehors. 
Et l'autre, le rapporteur, recommença, disant que 
tout cela ne signifiait rien : que c'était malheu- 



2i6 Le Blocus 



reux pour le père d'avoir un fils indigne, que 
chacun tenait à ses enfants, mais qu'il fallait leur 
apprendre à ne pas déserter en face de l'ennemi; 
qu'avec toutes ces raisons, on ne fusillerait per- 
sonne, que la discipline serait détruite de fond en 
comble, qu'on ne pourrait plus avoir d'armée, et 
que l'armée fait la force et la gloire du pays. 

Burguet répliqua presque aussitôt après. Je ne 
me rappelle pas ce qu'il dit; tant de choses ne 
pouvaient m'entrer à la îois dans la tête. Mais ce 
que je n'oublierai jamais, c'est que, vers une heure, 
le conseil nous ayant fait sortir pour délibérer, — 
pendant qu'on reconduisait le déserteur au cachot,. 
— on nous permit de rentrer au bout de quelques 
minutes, et que le major lui-même, debout sur 
l'estrade où l'on tire à la conscription, déclara que 
1 accusé Jean Belin était acquitté, et qu'il donna 
l'ordre de le relâcher tout de suite. 

C'était le premier acquittement depuis le départ 
des prisonniers espagnols, avant le blocus; les 
gueux venus en foule pour voir condamner et fu- 
siller un homme ne pouvaient y croire; plusieurs 
criaient en dessous : 

« Nous sommes trahis f » 

Mais le gros-major dit au brigadier Descarmes 
de prendre le nom des criards, et qu'on irait leur 
rendre visite; alors toute cette masse dégringola 



Le Blocus 



des escaliers en cinq minutes, et nous pûmes des- 
cendre à notre tour. 

J'avais pris Burguet par le bras, les yeux pleins 
de larmes. 

« Êtes-vous content, Moïse? fit-il, déjà remis et 
joyeux. 

— Burguet, lui dis-je, Aaron lui-même,, le 
propre frère de Moïse et le plus grand orateur 
d'Israël, n'aurait pas mieux parlé que vous : c'est 
admirable ! Je vous dois ma tranquillité. Tout ce 
que vous me demanderez pour un si grand 
service, je suis prêt à vous le donner, selon mes 
moyens. » 

Nous descendions ; les membres du conseil de 
guerre nous suivaient un à un tout pensifs. Bur- 
guet souriait. 

« Est-ce bien vrai , Moïse ? fit-il en s'arrêtan 
sous la voûte. 

— Oui, voici ma main. 

— Eh bien! dit-il, je vous demande un bon 
dîner à la Ville-de-Metç. 

— Ah ! de bon cœur ! » 

Quelques bourgeois, le père Parmentier, le per- 
cepteur Cochois, l'adjoint Muller, attendaient 
Burguet au bas des marches de la mairie, pour 
lui faire leur compliment] comme on l'entourait 
en lui serrant la main, voilà que Sâfel arrive et 
me saute dans les bras : Zeffen l'envoyait chercher 

13 



Le Blocus 



des nouvelles. Je l'embrassai , et je lui dis tout 
joyeux : 

« Va prévenir ta mère que nous avons gagné ! 
Qu'on se mette à table. Moi, je dîne à la Ville-dc- 
Mct~ avec Burguet. Dépêche-toi, mon enfant. » 

Il partit en courant. 

« Vous dînez chez moi, Burguet, disait le père 
Parmentier. 

— Merci, monsieur le maire, je suis retenu par 
Moïse, répondit-il; ce sera pour une autre fois. » 

Et nous entrâmes bras dessus, bras dessous, 
dans le grand corridor de la mère Barrière, où 
l'on sentait encore l'odeur du rôti , malgré le 
blocus. 

a Écoutez, Burguet, lui dis-je, nous allons dîner 
seuls, et vous choisirez vous-même le vin et les 
viandes qui vous plaisent; vous vous y connaissez 
mieux que moi. » 

Je vis que ses yeux reluisaient. 

« Bon, bon, fit-il, c'est entendu. » 

Dans la grande salle, le commissaire des guerres 
et deux officiers dînaient ensemble; ils tournèrent 
la tête et nous les saluâmes. 

Je fis appeler la mère Barrière, qui vint aussi- 
tôt, son tablier sur le bras, riante et joufflue 
comme à l'ordinaire. Burguet lui dit deux mots 
à l'oreille, et tout de suite elle nous- ouvrit la porte 
à droite, en nous disant: 



Le Blocus 219 



t Entrez , messieurs, entrez!... Vous n'atten- 
drez pas longtemps. » 

Nous entrâmes donc dans le cabinet carré, au 
coin de la place,, une petite chambre haute , les 
deux grandes fenêtres fermées avec des rideaux en 
mousseline, et le fourneau de porcelaine bien 
chauffé, comme il convient en hiver. 

Une servante vint mettre les couverts, pendant 
que nous nous chauffions les mains sur le marbre. 
Burguet disait en riant : 

« J'ai bon appétit, Moïse; ma plaidoirie va vous 
coûter cher. 

— Tant mieux! Elle ne sera jamais trop chère 
pour la reconnaissance que je vous dois. 

— Allons, fit— il en me posant la main sur l'é- 
paule, je ne vous ruinerai pas, mais nous dîne- 
rons bien. » 

Comme la table était mise, nous nous assîmes 
en face l'un de l'autre, dans de bons fauteuils 
tendres; et Burguet, s'attachant la serviette à la 
boutonnière, selon son habitude, prit la carte. — 
Il réfléchit longtemps, car tu sauras, Fritz, que 
si les rossignols chantent bien, ils sont aussi les 
plus fins becs de la création; Burguet leur res- 
semblait, et de le voir réfléchir ainsi, cela me ré- 
jouissait. 

A la fin il parla lentement et gravement à la 
servante, disant : 



Le Blocus 



« Ceci et cela, Madeleine, accommodé de telle 
façon... Et tel vin pour commencer, et tel autre 
vin pour finir. 

— C'est bien , monsieur Burguet, » répondit 
Madeleine en sortant. 

Deux minutes après , elle nous servait une 
bonne croûte au pot. En temps de blocus, c'était 
ce qu'on pouvait souhaiter de mieux; trois se- 
maines plus tard, on aurait été bien heureux d'en 
avoir une pareille. 

Ensuite elle nous apporta du vin de Bordeaux 
chauffé dans une serviette. — Mais tu penses 
bien, Fritz, que je ne vais pas te raconter ce dîner 
en détail, malgré tout le plaisir que j'ai de mêle 
rappeler encore aujourd'hui. Crois-moi , rien n'y 
manquait, ni les viandes, ni les légumes frais, ni 
le grand jambon bien fumé, toutes choses qui de- 
venaient terriblement rares en ville depuis la fer- 
meture des portes; nous avions même de là sa- 
lade ! Madame Barrière en conservait à la cave, 
dans du terreau, et Burguet voulut la faire lui- 
même à l'huile d'olives. On nous servit aussi les 
dernières poires fondantes qu'on ait vues à Phals- 
bourg, dans cet hiver de 1814. 

Burguet semblait heureux, surtout quand on 
eût apporté la bouteille de vieux Lironcourt, et 
que nous trinquâmes ensemble. 

« Moïse, me disait-il, les' yeux attendris, si l'on 



Le Blocus 



me payait toutes mes plaidoiries comme vous, je 
renoncerais à ma place du collège; mais voici les 
premiers honoraires que je reçois. 

— Et moi, Burguet, m'écriai-je, à votre place, 
au lieu de rester à Phalsbourg, j'irais dans une 
grande ville; les bons dîners, les bons hôtels et le 
reste ne vous manqueraient pas longtemps ! 

— Ah! vingt ans plus tôt ce conseil aurait été 
bon, fit-il en se levant; mais à cette heure il ar- 
rive trop tard. Allons prendre le café, Moïse. » 

C'est ainsi que souvent les hommes d'un grand 
talent s'enterrent à droite et à gauche, dans de 
petits endroits où personne ne se doute seule- 
ment de ce qu'ils valent. Ils prennent tout douce- 
ment leur pli, et disparaissent sans qu'on ait 
parlé d'eux. 

Burguet n'oubliait jamais d'aller au café, vers 
cinq heures, faire sa partie de cartes avec le vieux 
juif Salomon, qui vivait de cela. Lui et cinq ou 
six bourgeois entretenaient grassement cet 
homme, qui prenait la bière et le café deux fois 
par jour à leurs dépens, sans parler des écus qu'il 
empochait pour entretenir sa famille. 

De la part des autres, cela ne m'étonnait pas, 
c'étaient des imbéciles! mais de la part d'un es- 
prit comme Burguet, j'en étais toujours confondu; 
car sur vingt parties, Salomon ne leur en laissait 
gagner qu'une ou deux, et encore dans la crainte 



Le Blocus 



de perdre ses meilleures pratiques, en les découra- 
geant tout à fait. 

J'avais cinquante fois expliqué ces choses à 
Burguet; il me donnait raison, et continuait tout 
de même à suivre ses habitudes. 

Lorsque nous arrivâmes au café, Salomon était 
déjà là, dans le coin d'une fenêtre, à gauche, — sa 
petite casquette crasseuse sur le nez, et sa vieille 
souquenille grasse pendant au bas du tabouret, — 
en train de battre les cartes tout seul. 11 regarda 
Burguet du coin de l'œil, comme un pipeur re- 
garde les alouettes, et semblait lui dire : 

« Arrive!... Je suis ici !... Je t'attends!... » 

Mais Burguet avec moi n'osait pas obéir à ce 
vieux gueux; il était honteux de sa faiblesse, et 
lui fit seulement un petit signe de tête, en allant 
s'asseoir à la table en face, où l'on nous servit le 
café. 

Les camarades arrivèrent bientôt, et Salomon 
se mit à les plumer. Burguet leur tournait le dos; 
j'essayais de le distraire, mais son âme était 
avec eux ; il écoutait tous les coups et bâillait dans 
sa main. 

Vers sept heures, comme la salle se remplissait 
de fumée et que les billes roulaient sur les billards, 
tout à coup un jeune homme, un soldat entra, 
regardant- de tous les côtés. 

C'était le déserteur. 



Le Blocus 223 



Il finit par nous voir, et s'approcha le bonnet de 
police à la main. Burguet leva les yeux et le 
reconnut: je vis qu'il devenait rouge; le déser- 
teur, au contraire, était tout pâle, il voulait par- 
ler et ne pouvait rien dire. 

« Eh bien, mon ami, lui dit Burguet, vous 
voilà sauvé ! 

— Oui, monsieur, répondit le conscrit, et je 
viens vous remercier pour moi, pour mon père, 
pour ma mère!... 

— Ah! fit Burguet en toussant, c'est bon!... 
c'est bon!... » 

Puis il regarda ce jeune homme avec tendresse, 
et lui demanda doucement : 
« Vous êtes content de vivre? 

— Oh! oui, monsieur, répondit le conscrit, je 
suis bien content. 

— Oui, dit Burguet tout bas en regardant 
l'horloge, depuis cinq heures, ce serait fini... 
Pauvre enfant! » 

Et tout à coup, se mettant à le tutoyer : 

« Tu n'as rien pour boire à ma santé, dit-il, et 
moi je n'ai pas le sou non plus. Moïse, donnez- 
lui cent sous. » 

Je lui donnai dix francs. Le déserteur voulut 
remercier. 

« C'est bon, dit Burguet en se levant, va boire 



224 te Blocus 

un coup avec tes camarades. Réjouis-toi,., et ne 
déserte plus ! » 

Il faisait semblant de suivre le jeu de Salomon; 
mais comme le déserteur disait : 

« Je vous remercie aussi pour celle qui m'at- 
tend ! » il me regarda de côté, ne sachant plus que 
répondre, tant il était ému. Alors je dis au cons- 
crit : 

« Nous sommes heureux de vous avoir rendu 
service. Allez boire un coup à la santé de votre 
défenseur, et conduisez-vous bien. » 

Il nous regarda encore un instant, comme s'il 
n'avait pu s'en aller; on voyait mille fois mieux 
dans sa figure ses remercîments, qu'il n'aurait pu 
les dire. Il finit par sortir lentement en nous 
saluant, et Burguet acheva de prendre sa tasse. 

Nous rêvâmes encore quelques minutes à ce 
qui venait de se passer. Mais bientôt l'idée me 
prit de revoir ma famille. 

Burguet était comme une âme en peine; à 
chaque instant, il se levait pour regarder dans le 
jeu de l'un ou de l'autre, les mains croisées sur le 
dos; puis il venait se rasseoir tout mélancolique. 
J'aurais été désolé de le gêner plus longtemps, et, 
sur le coup de huit heures, je lui souhaitai le 
bonsoir, ce qui parut lui faire plaisir. 

«. Allons, bonne nuit, Moïse, dit-il en me re- 



■Le Blocus 2 25 



conduisant à la porte. Mes compliments à ma- 
dame Sorlé et à madame Zeffen. 

— Merci... je ne les oublierai pas. » 

Je partis bien content de rentrer à la maison. 
Quelques minutes après, j'arrivais chez nous. 
Sorlé vit tout de suite que j'étais gai, car, en la 
rencontrant sur la porte de notre petite cuisine, 
je l'embrassai tout joyeux. 

« Ça va bien, Sorlé, lui dis-je, tout va très- 
bien. 

— Oui, fit-elle, je vois que tout va bien. » 
Elle riait, et nous entrâmes dans la chambre, où 

Zeffen déshabillait David. Le pauvre petit, en 
chemise, vint aussitôt me tendre la joue. Chaque 
fois que je dînais en ville, j'avais l'habitude de 
lui rapporter du dessert, et, malgré ses yeux 
endormis, il trouva bien vite la place de mes 
poches. 

Voilà, Fritz, le bonheur des grands-pères : 
c'est de reconnaître l'esprit et le bon sens de leurs 
petits-enfants. 

Le petit Esclras lui-même, que Sorlé berçait, 
comprenait déjà qu'il se passait quelque chose 
d'extraordinaire; il me tendait ses petites mains 
et semblait me dire : 

« J'aime aussi les biscuits! » 

Nous en étions tous dans la joie. 

Enfin, m'étant assis, je racontai ma journée, 

13. 



226 Le Blocus 



célébrant l'éloquence de Burguct et la satisfaction 
du pauvre déserteur. Toute la famille m'écoutait 
avec attendrissement. Sâfel, assis sur mes genoux, 
me disait à l'oreille : 

« Nous avons vendu pour trois cents francs 
d'eau-de-vie. » 

Cette nouvelle me fit grand plaisir : quand on 
dépense, il faut gagner. 

Vers dix heures, Zeffen, nous ayant souhaité 
une bonne nuit, je descendis fermer la porte et 
mettre la clef dessous pour le sergent, s'il rentrait 
tard. 

Pendant que nous allions nous coucher, Sorlé 
me répéta ce que Sâfel m'avait déjà dit, ajoutant 
que nous serions à notre aise après le blocus, et 
que l'Éternel nous avait secourus dans ces grandes 
misères. 

Nous étions contents, et sans aucune défiance rie 
l'avenir. 



Le Blocus 227 



XVÏ 



Durant quelques jours, il ne se passa rien d'ex- 
traordinaire ; le gouverneur fit arracher les plantes 
et les arbustes qui poussaient dans les jointures 
des remparts, pour arrêter la désertion, et il dé- 
fendit aux officiers d'être trop brusques avec les 
soldats, ce qui produisit un bon effet. 

C'était le temps où des centaines de mille Au- 
trichiens, Russes, Bavarois, Wurtembergeois, par 
escadrons et par régiments, passaient hors de por- 
tée du canon autour de la ville, et marchaient sur 
Paris. 

Alors se livraient de terribles batailles en Cham- 
pagne, mais nous n'en savions rien. 

Tous les jours les uniformes changeaient autour 
de la place; nos vieux soldats, du haut des rem- 
parts, reconnaissaient tous les peuples qu'ils 
avaient combattus depuis vingt ans. 

Notre sergent venait me prendre régulièrement 
après l'appel, pour monter sur le bastion de Par- 



*28 • Le Blocus 



senal; on y trouvait toujours des bourgeois eau - 
sant entre eux de l'invasion, qui ne finissait pas. 

C'était quelque chose d'incroyable! Du côté de 
Saint-Jean, sur la lisière du bois de la Bonne- 
Fontaine, on voyait défiler durant des heures, de 
a cavalerie, de l'infanterie, et puis des convois de 
poudre ou de boulets, et puis des canons, et puis 
encore des files de baïonnettes, des casques, des 
manteaux rouges, verts, bleus, des lances, des 
voitures de paysans recouvertes de toile : tout 
cela passait, passait comme un fleuve. . 

Sur ce grand plateau blanc, entouré de forêts, 
tout se découvrait jusqu'au fond des gorges. 

Quelques Cosaques ou dragons se détachaient 
parfois de la masse, et poussaient d'un temps de 
galop jusqu'au pied des glacis, dans l'allée des 
Dames, ou près de la petite chapelle. Aussitôt un 
de nos vieux artilleurs de marine allongeait sa 
moustache grise sur un fusil de rempart, il visait 
lentement ; tous les assistants se penchaient au- 
tour de lui, même les enfants, — qui vous glissaient 
entre les jambes, sans crainte des balles ou des 
obus, — et le biscaïen partait! 

Souvent j'ai vu le Cosaque ou le uhlan vider la 
selle, et le cheval rejoindre ventre à terre son esca- 
dron, la bride sur le cou. Des cris de joie s'éle- 
vaient; on grimpait sur les talus, on regardait, et 
le canonnier se frottait les mains en disant ; 



Le Blocus 



m Encore un de moins ! » 

D'autres jours, ces vieux, avec leurs longues 
capotes trouées et déchirées, pariaient deux sous 
entre eux, à qui mettrait en bas telle sentinelle 
où telle vedette, sur la côte de Mittelbronn ou du 
Bigelberg. 

C'était si loin, qu'il fallait avoir de bons yeux 
pour reconnaître celui qu'ils se montraient; mais 
ces gens habitués à la mer voyaient tout à perte 
de vue. 

« Allons, Paradis, ça va-t-il? disait l'un. 

— Oui, ça va! Mets tes deux sous là, voici les 
miens. » 

Et l'on tirait. La partie continuait comme au 
jeu de quilles. Dieu sait ce qu'ils exterminaient 
de monde, pour leurs deux sous. Chaque matin je 
retrouvais ces canonniers de marine dans ma 
boutique, vers neuf heures, en train de boire le 
Cosaque, comme ils disaient. La dernière goutte, 
ils se la versaient dans les mains, pour se fortifier 
les nerfs, et partaient le dos rond, en criant : 

« Hé! bonjour, père Moïse, le kaiserlick se 
porte bien ! » 

Je ne crois pas avoir vu passer tant de monde 
dans ma vie, que dans ces mois de janvier et de 
février 1814; c'était comme les sauterelles d'E- 
gypte! Comment tant d'êtres peuvent-ils sortir de 
la terre? personne ne peut le comprendre. 



2 3o Le Blocus 



J'en étais désolé, naturellement, et les au'rcs 
bourgeois aussi, cela va sans dire; mais notre 
sergent riait et clignait de l'œil : 

« Voyez, père Moïse, disait-il en étendant la 
main des Quatre Vents au Bigelberg, tout ça... 
tout ce qui passe, tout ce qui a passé et tout ce 
qui passera, c'est pour engraisser la Champagne 
et la Lorraine! L'Empereur est là-bas , qui les 
attend dans un bon endroit; il va tomber dessus I 
son coup de foudre d'Austerlitz, d'Iéna ou de 
Wagram est déjà prêt.... Ça ne peut plus tarder. 
Ensuite ils fileront en retraite; mais on les suivra, 
la baïonnette dans les reins, et nous sortirons 
d'ici, nous mettre en travers. Pa ; :n seul n'échap- 
pera. Leur compte est réglé. C .st alors, père 
Moïse, que vous aurez de vieilles défroques à 
vendre. Hé! hé! hé! vous ferez vos choux gras. » 

Il se réjouissait d'avance; mais tu penses bien, 
Fritz, que je ne comptais guère sur ces uniformes 
qui couraient les champs; j'aurais mieux aimé les 
savoir à mille lieues de nous. 

Enfin voilà l'idée des gens, les uns se réjouissent 
et les autres se désolent pour la même chose. La 
confiance du sergent était si grande, qu'elle me 
gagnait quelquefois et que je pensais comme lui. 

Nous descendions ensemble la rue du Rempart; 
il s'en allait à la cantine, ou Ton commençait à 
distribuer les vivres de siège, ou bien il mon- 



Le Blocus 23 1 

tait chez nous, prendre son petit verre de kirschen- 
wasser, et m'expliquer les beaux coups de l'Empe- 
reur, depuis 96 en Italie. Je n'y comprenais rien, 
mais je faisais semblant de comprendre, ce qui 
revenait au même. 

Il arrivait aussi des parlementaires, tantôt par 
la route de Nancy, tantôt par celles de Saverne ou 
de Metz. Ils levaient de loin le petit drapeau blanc, 
un de leurs trompettes sonnait et puis se retirait; 
l'officier de garde à l'avancée allait reconnaître le 
parlementaire et lui bander les yeux, ensuite il 
traversait la ville sous escorte, pour se rendre à 
l'hôtel du gouverneur. Mais ce que ces gens racon- 
taient ou demandaient, ne transpirait pas dans la 
place; le conseil de défense seul en était instruit. 

Nous vivions resserrés dans nos murs comme 
au milieu de la mer, et tu ne peux pas croire 
combien cela vous pèse à la longue, comme on est 
triste, abattu, de ne pouvoir sortir, même sur les 
glacis. Des vieillards cloués dans leur fauteuil 
depuis dix ans, et qui ne songeaient jamais à se 
remuer, sont accablés de savoir que les portes 
restent fermées. Et puis, la curiosité d'apprendre 
ce qui se passe, de voir des étrangers, de causer 
des affaires du pays , voilà des choses dont le be- 
soin est très-grand, et dont personne ne se doute 
avant de l'avoir éprouvé comme nous. Le moindre 
paysan, le plus borné du Dagsberg, qui serait 



:Zz Le Blocus 



entré par hasard en ville aurait été reçu comme 
un dieu; tout le monde aurait couru le voir et 
l'interroger sur les nouvelles de la France. 

Ah! ceux qui soutiennent que la liberté passe 
avant tout ont bien raison, car d'être enfermé dans 
un cachot, quand il serait aussi grand que la 
France, c'est insupportable. Les hommes sont 
faits pour aller, venir, parler, écrire, vivre les uns 
avec les autres, commercer, se raconter les nou- 
velles, et lorsque vous leur ôtez cela, le reste n'est 
plus qu'un dégoût. 

Les gouvernements ne veulent pas comprendre 
cette chose si simple; ils se croient plus forts en 
empêchant les gens de vivre à leur aise, et finissent 
par ennuyer tout le monde. La vraie force d'un 
souverain est toujours en proportion de la liberté 
qu'il peut nous donner, et non pas de celle qu'il 
est forcé de nous ôter. Les alliés l'avaient compris 
pour Napoléon, et de là venait leur confiance. 

Le plus triste, c'est que, vers la fin de janvier, 
la disette se faisait déjà sentir. On ne pouvait pas 
dire que l'argent devenait rare, puisqu'il n'en 
sortait pas un centime de la ville, mais tout deve- 
nait cher : ce qui valait xleux sous trois semaines 
auparavant en valait vingt ! Cela m'a fait penser 
souvent, que la rareté de l'argent est une de ces 
bêtises comme les gueux en inventent pour trom- 
per les imbéciles. Qu'est-ce que cela nous fait que 



Le Blocus 233 

l'argent soit rare? On n'est pas pauvre avec deux 
sous, s'ils vous suffisent pour avoir du pain, du 
vin, de la viande, des habits, etc.; mais s'il vous 
en faut vingt fois plus , alors non-seulement vous 
êtes pauvres, mais tout le pays est pauvre. L'ar- 
gent ne manque jamais quand tout est à bon 
marché; il est toujours rare quand les choses de 
la vie sont chères. 

Aussi, lorsqu'on est enfermé comme nous l'é- 
tions, c'est un grand bonheur de pouvoir vendre 
plus qu'on n'achète. Mon eau-de-vie était à trois 
francs le litre , mais en même temps, il nous fal- 
lait du pain, de l'huile, des pommes de terre, et 
tout montait en proportion. 

Un matin, la vieille mère Quéru pleurait dans 
ma boutique; elle n'avait pas mangé depuis deux 
jours! et pourtant c'était, disait-elle, la moindre 
des choses; il lui manquait seulement son petit 
verre, que je lui donnai gratis. Elle me bénit cent 
fois et s'en alla contente. Bien d'autres auraient 
eu besoin de petits verres ! J'ai vu des vieux dans 
le désespoir, parce qu'ils n'avaient plus de quoi 
priser; ils allaient jusqu'à priser de la cendre; et 
c'est alors que plusieurs eurent l'idée de fumer les 
feuilles du grand noyer de l'Arsenal, ce qu'ils 
trouvèrent très- bon. 

Malheureusement, tout cela n'était que le com- 
mencement de la disette; plus tard nous devions 



Le Blocus 



encore apprendre à jeûner pour la gloire de Sa 
Majesté. 

Vers la fin de février, le froid était revenu; 
chaque soir on tirait sur nous une centaine d'obus, 
mais on s'habitue à tout, et cela nous paraissait 
presque naturel. Aussitôt l'obus éclaté^ chacun 
courait éteindre le feu, ce qui n'était pas difficile, 
puisque dans toutes les maisons se trouvaient des 
cuves pleines d'eau. 

Nos canonniers répondaient à l'ennemi; mais, 
comme les Russes tiraient avec des pièces volantes, 
après dix heures, et qu'on ne pouvait viser que 
sur leur feu, qui changeait toujours de place^ on 
avait de la peine à les atteindre. 

Quelquefois l'ennemi tirait des boulets incen- 
diaires; ce sont des boulets percés de trois trous 
en triangle, et remplis d"un feu très-vif, qu'on ne 
peut éteindre qu'en jetant le boulet au fond de 
l'eau; c'est ce qu'on faisait. 

Nous n'avions pas encore eu d'incendie; mais 
nos avant-postes s'étaient repliés, et les alliés se 
resserraient de plus en plus autour de la place. Ils 
occupaient la ferme Ozillo, la Tuilerie de Pernettc 
et les Maisons-Rouges, que nos troupes venaient 
d'abandonner. Ils s'arrangeaient là-dedans pour 
passer l'hiver agréablement. C'étaient des Wur- 
tembergeois, des Bavarois, des Badois et d'autres 



Le Blocus 235 



landwehr, qui remplaçaient en Alsace les troupes 
de ligne parties pour l'intérieur. 

On voyait très-bien leurs sentinelles en longue 
capote gris-bleu, la casquette plate, le fusil penché 
sur l'épaule, se promener gravement dans l'allée 
de peupliers qui mène à la Tuilerie. 

De là, ces troupes pouvaient, d'un moment à 
l'autre, pendant une nuit profonde, entrer dans 
les fossés et même essayer de forcer une poterne. 

Ils étaient en nombre et ne se refusaient rien, 
ayant trois ou quatre villages autour d'eux pour 
leur fournir des vivres, et les grands fours de la 
Tuilerie pour se chauffer. * 

Quelquefois un bataillon russe les relevait, 
mais seulement un ou deux jours, étant forcé de 
se remettre en route. Ces Russes se baignaient 
dans le petit guêvoir derrière la bâtisse, malgré la 
glace et la neige qui le remplissaient. 

Tous, Russes, Wurtembergeois et Badois fu- 
sillaient nos sentinelles, et l'on s'étonnait que le 
gouverneur ne les eût pas encore écrasés de bou- 
lets. Mais un soir le sergent rentra joyeux et me 
dit à l'oreille, en clignant de l'œil : 

« Demain, levez-vous de bonne heure, père 
Moïse; ne dites rien à personne et suivez-moi. 
Vous verrez quelque chose qui vous fera rire. 

— C'est bon, sergent, » lui répondis-je. 

Il alla tout de suite se coucher, et longtemps 



Le Blocus 



avant le jour, vers cinq heures, je l'entendais 
déjà sauter de son lit, ce qui m'étonna d'autant 
plus qu'on ne battait pas le rappel. 

Je me levai doucement. Sorlé me demanda tout 
endormie : 

« Qu'est-ce que c'est, Moïse? 

— Dors tranquillement, Sorlé, lui répondis-je; 
le sergent m'a prévenu qu'il voulait me faire voir 
quelque chose. » 

Elle ne dit plus rien, et je finis de m'habiller. 

Presque au même instant, le sergent frappait à 
la porte ; je soufflai la chandelle, et nous descen- 
dîmes. Il faisait nuit noire. 

On entendait une faible rumeur du côté de la 
caserne; le sergent partit dans cette direction en 
me disant : 

« Montez sur le bastion, nous allons attaquer la 
Tuilerie. » 

Aussitôt je montai la rue en courant. Comme 
j'arrivais sur les remparts, j'aperçus dans l'ombre 
du bastion, à droite, les canonniersà leurs pièces. 
Ils ne bougeaient pas, et tout se taisait aux envi- 
rons; les mèches allumées et plantées en terre 
brillaient seules commes des étoiles dans la nuit. 

Cinq ou six bourgeois, prévenus comme moi, 
restaient immobiles à l'entrée de la poterne. Les 
cris ordinaires : « Sentinelles , prenez garde à 
vous ! » se répondaient autour de la ville, et de- 



Le Blocus 2.-7 



hors, du côté de l'ennemi, les « verdâ! » et les 
« souïda! » (i). 

Il faisait très-froid , un froid sqc, malgré le 
brouillard. 

Bientôt, du côté de la place, à l'intérieur, une 
quantité d'hommes remontèrent la rue; s'ils 
avaient marqué le pas, l'ennemi les aurait enten- 
dus de loin sur les glacis; mais ils arrivèrent en 
tumulte et tournèrent près de nous, dans l'esca- 
lier de la poterne. Leur passage dura bien dix 
minutes. Tu peux te figurer si j'étais attentif, et 
pourtant je ne reconnus pas notre sergent, il fai- 
sait encore trop sombre. 

Les deux compagnies qui venaient de défiler 
se reformèrent dans les fossés, et tout redevint 
tranquille. 

Je ne sentais plus mes pieds, tant il faisait 
froid ; la curiosité m'empêchait de partir. 

Enfin, au bout d'une demi-heure environ, une 
ligne pâle s'étendit derrière le fond de Fiquet, 
autour du bois de la Bonne -Fontaine. Le capi- 
taine Rolfo, les bourgeois et moi , appuyés contre 
la rampe, nous regardions la plaine couverte de 
neige, où quelques patrouilles allemandes erraient 
dans le brouillard, et plus près de nous, au bas des 
glacis, la sentinelle wurtembergeoise, immobile 



(i) Qui vive! 



238 Le Blocus 



dans l'allée de peupliers qui mène à la grande 
échoppe de la Tuilerie. 

Tout était encore gris et confus; mais le soleil 
d'hiver, blanc comme la neige, s'élevait sur la 
ligne sombre des sapins. Nos soldats, l'arme au 
pied dans les chemins couverts, ne bougeaient 
pas. Les « verdâ! » et les « souïdal » allaient 
leur train. Le jour grandissait de seconde en 
seconde. 

Jamais on n'aurait cru qu'un combat s'apprê- 
tait, quand la mairie sonna six heures, et que 
tout à coup nos deux compagnies, sans comman- 
dement, sortirent des chemins couverts, l'arme 
au bras, et descendirent le glacis en silence. 

El es arrivèrent en moins d'une minute au 
chemin qui longe les jardins, et dénièrent à gauche, 
en suivant les haies. 

Tu ne peux pas te figurer le tremblement qui 
me prit, en vovant que l'attaque allait commen- 
cer. Il ne faisait pas encore bien clair, mais la 
sentinelle ennemie vit pourtant la ligne des baïon- 
nettes filer derrière les haies, et cria d'une façon 
terrible : 

«. Verdâ! 

— En avant! » répondit la voix tonnante du 
capitaine Vigneron , et les grosses semelles de nos 
soldats se mirent à rouler sur la terre durcie, 
comme une avalanche. 



Le Blocus 2.39 



La sentinelle tira, puis courut en remontant 
l'allée, et criant je ne sais quoi. Une quinzaine de 
landwehr, qui formaient l'avant-poste sous la 
vieille échoppe où l'on séchait les briques, sorti- 
rent aussitôt; ils n'avaient pas eu le temps de se 
reconnaître, que tous étaient massacrés sans mi- 
séricorde. 

On ne pouvait pas bien voir d'aussi loin, par- 
dessus les haies et les peupliers; mais, après l'en- 
lèvement du poste, le roulement de la fusillade et 
des cris horribles arrivèrent jusqu'en ville. 

Tous ces malheureux landwehr, qui demeu- 
raient dans la ferme Pernett, — et dont un grand 
nombre s'étaient déshabillés comme d'honnêtes 
pères de famille, pour mieux dormir, — sautaient 
des fenêtres, en pantalon, en caleçon, en chemise, 
la giberne au dos, et se rangeaient derrière la 
Tuilerie, dans le grand pré de Seltier. Leurs offi- 
eiers les poussaient et commandaient au milieu 
du tumulte. 

Ils étaient bien là six ou sept cents, presque 
nus dans la neige; et, malgré l'étonnement d'une 
pareille surprise, . ils commençaient un feu rou- 
lant bien nourri, quand nos deux pièces du bas- 
tion se mirent de la partie. 

Dieu du ciel, quel carnage ! 

C'est là-bas qu'il fallait voir arriver les boulets, 
et les chemises sauter en l'air! Et le pire pour ces 



24° 



Le Blocus 



malheureux, c'est qu'ils étaient forcés de serrer 
les rangs, parce qu'après avoir tout bousculé dans 
la Tuilerie, les nôtres en sortaient pour attaquer 
à la baïonnette. 

Quelle position ! Figure-toi cela, Fritz, pour 
d'honnêtes bourgeois, des marchands, des ban- 
quiers, des brasseurs, des maîtres d'hôtel, des 
gens paisibles qui ne souhaitaient que le calme 
et la tranquillité. 

J'ai toujours pensé depuis que le système de la 
landwehr est très-mauvais, et qu'il vaut beaucoup 
mieux payer une bonne armée de volontaires atta- 
chés au pays, et sachant bien que l'argent, les pen- 
sions et les décorations leur viennent de la nation 
et non du gouvernement : des jeunes gens dévoués 
à la patrie comme ceux de 92, et remplis d'enthou- 
siasme, parce qu'on les respecte et qu'on les ho- 
nore selon leur sacrifice. Oui, voilà ce qu'il faut, 
et non pas des ger>s qui songent à leur femme eî à 
leurs enfants. 

Nos boulets hachaient ces malheureux pères de 
famille par douzaines! Pour comble d'abomina- 
tion, deux autres compagnies, que le conseil de 
défense avait fait sortir des poternes de la manu- 
tention et de la porte d'Allemagne dans le plus 
grand secret, et qui s'avançaient l'une sur la route 
de Saverne, l'autre dans le chemin du Petit-Saint- 
Jean, commençaient à les dépasser, et se refer- 



Le Blocus 



maient derrière eux, en leur tirant dans le dos. 

Il faut reconnaître que ces vieux soldats de 
l'Empire avaient un esprit de ruse diabolique ! 
Qui se serait jamais figuré des coups pareils? 

En voyant cekj le restant des landwehr se dé- 
banda dans la grande plaine blanche, comme un 
tourbillon de moineaux. Ceux qui n'avaient pas 
eu le temps de mettre leurs souliers ne sentaient 
pas les pierres, ni les ronces, ni les épines du 
fond de Fiquet; ils couraient comme des cerfs, et 
les plus gros galopaient aussi vite que les autres. 

Nos soldats les suivaient en tirailleurs, et ne 
s'arrêtaient une seconde que pour les ajuster et les 
fusiller. Toute la côte en face, jusqu'au vieux 
hêtre, au milieu de la prairie communale des 
Quatre- Vents, était couverte de leurs corps. 

Leur colonel, sans doute un bourgmestre, ga- 
lopait'devant eux à cheval; sa chemise s'enflait 
derrière lui! 

Si les Badois cantonnés dans le village n'étaient 
pas sortis à leurs secours, on les aurait tous ex- 
terminés. Mais deux bataillons de Badois s'étant 
déployés sur la droite des Quatre- Vents, nos 
trompettes sonnèrent le rappel, et les quatre com- 
pagnies se réunirent au milieu de l'aliée.des 
Dames, pour les attendre. 

Les Badois alors firent halte, et les derniers 
Wurtembergeois passèrent derrière eux, bien 



242 Le Blocus 



contents d'être réchappes d'une aussi terrible dé- 
bâcle. Ceux-là pouvaient dire : 

« Je connais la guerre... J'en ai vu des dures! » 

Il était sept heures; toute la ville couvrait les 
remparts. 

Bientôt une épaisse fumée s'éleva sur la Tuile- 
rie et les bâtisses environnantes; quelques sapeurs 
étaient sortis avec des fagots, et venaient d'v 
mettre le feu. Tout cela partit en étincelles; il ne 
resta qu'une grande place noire et des décombres 
derrière les peupliers. 

Nos quatre compagnies, voyant que les Badois 
ne voulaient pas les attaquer, revinrent tranquil- 
lement, la trompette en tête. 

Moi, depuis longtemps, j'étais descendu sur la 
place, près de la porte d'Allemagne, pour assister 
à la rentrée de nos troupes. C'est encore un de ces 
spectacles que je n'oublierai jamais : — le poste 
sous les armes, les vétérans pendus aux chaînes 
du pont-levis qui s'abaisse, les hommes, les 
femmes, les enfants qui se poussent dans la rue, 
et dehors, dans les remparts, les trompettes qui 
éclatent, les échos des bastions et de la demi-lune 
qui répondent au loin; les blessés, pâles, déchi- 
rés, couverts de sang, qui rentrent les premiers, 
affaissés sur l'épaule de leurs camarades; le lieu- 
tenant Schnindret, dans un fauteuil de la Tuile- 
rie, la figure couverte de sueur, avec sa balle dans 



Le Blocus 24? 



le ventre, qui crie, la langue épaisse et la main 
étendue : « Vive l'Empereur ! » les soldats qui 
jettent le commandant wurtembergeois de sa ci- 
vière, pour y mettre un des nôtres; les tambours 
sous la porte, battant la marche, pendant que les 
troupes, l'arme à volonté, des pains et d'autres 
provisions de toute sorte enfilés dans les baïon- 
nettes, rentrent fièrement, au milieu des cris de : 
« Vive le 6*" léger l » — Voilà ce que les anciens 
peuvent seuls se vanter d'avoir vu. 

Ah ! Fritz, les hommes ne sont plus les mêmes. 
De mon temps, les autres payaient toujours les 
frais de la guerre; l'empereur Napoléon avait cela 
de bon : il ne ruinait pas la France, mais les 
ennemis. Aujourd'hui, c'est nous qui payons 
notre gloire. 

Et dans ce temps-là les soldats rapportaient du 
butin : des sacs, des épaulettes, des capotes, des 
ceintures d'officiers, des montres, etc., etc. ! Ils se 
rappelaient que le général Bonaparte leur avait 
dit en 1796 : « Vous n'avez pas d'habits, pas de 
souliers; la République vous doit beaucoup, elle 
ne peut rien vous donner. Je vais vous conduire 
dans le plus riche pays du monde; vous y trou- 
verez honneurs, gloire, richesses !... » Enfin je vis 
tout de suite que nous allions vendre des petits 
verres en quantité. 

Comme le sergent passait, je lui criai de loin : 



Le Blocus 



« Sergent! » 

Ii me vit dans la foule, les bras étendus, et tout 
joyeux, il me donna la main en criant : 

« Ça va bien, père Moïse, ça va bien ! » 

Tout le monde riait. 

Alors, sans attendre la fin du défilé, je courus à 
la halle ouvrir notre boutique. 

Le petit Sâfel avait aussi compris que nous 
ferions une bonne journée, car, au milieu de la 
presse, il était venu me tirer par la basque de ma 
capote, en me criant : 

« J'ai la clef de la halle... je l'ai... Dépêchons- 
nous! Tâchons d'arriver avant Frichard!... » 

Ce que c'est pourtant que l'esprit naturel d'un 
enfant, cela se montre tout de suite ; c'est un véri- 
table don du Seigneur. 

Nous courûmes donc au magasin. J'ouvris mon 
étalage, où Sàfel resta seul quelques minutes, pen- 
dant que j'allais casser une croûte à la maison, et 
prendre une bonne somme en gros sous et petite 
monnaie, pour trafiquer. 

Sorlé et Zeffen étaient dans leur comptoir, en 
train de verser des petits verres. Tout allait bien, 
comme d'habitude. Mais, un quart d'heure après, 
lorsqu'on eut rompu les rangs et remis les fusils 
en place à la caserne, la presse devint si grande au 
magasin de la halle pour me vendre habits, sacs, 
montres, pistolets, manteaux, épaulettes,etc, que, 



Le Blocus 24b 



sans l'aide de Sâfel, jamais je n'aurais pu m'en 
tirer. 

J'avais en quelque sorte tout pour rien. Ces 
gens-là ne s'inquiétaient pas du lendemain; leur 
seule idée était de bien vivre au jour le jour, 
d'avoir du tabac, de l'eau-de-vie, et les autres 
agréments qui ne manquent jamais dans une ville 
de garnison. 

Ce jour-là, dans six heures de temps, je remon- 
tai mon magasin, en habits, capotes, pantalons, 
et bottes solides de vrai cuir d'Allemagne pre- 
mière qualité, et j'achetai des objets de toute 
sorte, — pour près de quinze cents livres, — que 
j'ai revendus plus tard six ou sept fois plus cher 
qu'ils ne m'avaient coûté. Tous ces landwehr 
étaient des bourgeois aisés et même riches, ha- 
billés d'une façon cossue. 

Les soldats me vendirent aussi beaucoup de 
montres, dont le vieil horloger Goulden n'avait 
pas voulu , parce qu'on les avait prises sur les 
morts. 

Mais ce qui me fit plus de plaisir que tout le 
reste, c'est que Frichard étant malade depuis trois 
ou quatre jours, il ne put venir ouvrir sa bou- 
tique. Je ris encore quand j'y pense. Le gueux en 
attrapa cette jaunisse verte, qui ne l'a plus quitté 
jusqu'à sa mort. 

Sâfel alla, vers midi , chercher notre dîner dans 

14. 



2 4 '3 Le B'.ûcus 



une corbeille; nous mangeâmes sous l'échoppe, 
pour ne pas lâcher la pratique, et jusqu'à la nuit 
close nous ne pûmes sortir une minute. A peiné 
une bande venait-elle de s'en aller, qu'il en arri- 
vait deux et souvent trois autres à la fois. 

Je tombais de fatigue, et Sâfel aussi ; l'amour 
du commerce nous soutenait seul. 

Ce que je me rappelle encore d'agréable, c'est 
qu'en retournant chez nous, quelques instants 
avant sept heures, nous vîmes de loin l'autre bou- 
tique remplie de monde. Ma femme et ma tille ne 
pouvaient fermer le comptoir; elles avaient aug- 
menté les prix, et les soldats n'y prenaient même 
pas garde, ils trouvaient cela tout simple; de sorte 
que, non-seulement l'argent de France que je 
venais de leur donner, mais encore les florins des 
Wurtembergeois rentraient dans ma poche. 

Deux commerces qui s'aident l'un l'autre sont 
une excellente chose, Fritz ; réfléchis à cela. Sans 
mes eaux-de-vie, je n'aurais pas eu l'argent né- 
cessaire pour acheter tant d'effets; et sans la halle, 
où j'achetais comptant le butin, les soldats n'au- 
raient pas eu de quoi boire mon eau-de-vie. 

On voit clairement ici que l'Éternel favorise les 
hommes d'ordre et de paix, pourvu qu'ils sachent 
profiter des bonnes occasions. 

Enfin, comme nous n'en pouvions plus, il fallut 
pourtant fermer, malgré les réclamations des sol- 



Le Bïgcvs 247 



dats, et renvoyer le commerce au lendemain. 

Sur les neuf heures, après le souper, nous étions 
tous réunis autour de la vieille lampe, à compter 
nos gros sous. J'en faisais des rouleaux de trois 
francs, et sur la chaise près de moi, le tas montait 
déjà presque au niveau de la table. Le petit Sâfel 
mettait les pièces blanches dans la sébille. Cette 
vue nous réjouissait, et Sorlé disait : 

« Nous avons vendu le double des autres jours. 
Plus on augmente les prix, mieux cela marche. » 

J'allais répondre qu'il faut pourtant de la modé- 
ration en tout, — car les femmes, même les meil- 
leures, ne connaissent pas cela, — lorsque le 
sergent entra prendre son petit verre. Il était en 
bonnet de police, et portait en travers de sa capote 
une sorte de sac de cuir roux, qui lui pendait sur 
la hanche. 

« Hé! hé! fit-il à la vue des rouleaux. Diable!... 
diable!... vous devez être content de la journée, 
père Moïse? 

— Oui, pas mal, sergent, lui répondis-je tout 
joyeux. 

— Je crois bien, fit-il en s'asseyant et goûtant 
le petit verre de kirschenwasser que Zeffen venait 
de lui verser, je crois bien, encore une ou deux 
sorties, et vous passerez colonel dans le régiment 
de la boutique. Tant mieux, ça me fait plaisir. » 

Puis, tout riant : 



248 Le Blocus 



« Hé ! père Moïse, voyez donc ce que j'ai là, 
s'écria-t-il; ces gueux de kaiserlicks ne se refusent 
rien. » 

En même temps^ il ouvrit son sac, et commença 
par en tirer une paire de mouffles fourrées de 
peau de renard, ensuite de bonnes chaussettes de 
laine, et un grand couteau à manche de corne et 
lames d'acier très -fin. Il ouvrait les lames et 
disait : 

« On trouve de tout là-dedans, une serpette, 
une scie, de petits couteaux et des grands, jusqu'à 
des limes pour les clous. 

— C'est pour les ongles, sergent, lui dis-je. 

— Ah! ça ne m'étonnerait pas, fit-il; ce gros 
landwehr était propre comme un écu neuf. Il 
devait se limer les ongles. Mais attendez! » 

Ma femme et mes enfants, penchés autour de 
nous, regardaient avec de grands yeux. Lui, four- 
rant la main dans une sorte de portefeuille sur le 
côté du sac, en tira une jolie miniature, entourée 
d'un cercle d'or en forme de montre, mais plus 
grand. 

« Regardez... Qu'est-ce que ça peut valoir? » 
Je regardai, puis Sorlé, puis Zeffen et Sâfel. 
Nous étions tous émerveillés d'un si beau travail, 
et même attendris, parce que la miniature repré- 
sentait une jeune femme blonde et deux beaux 
enfants, frais comme des boutons de rose. 



Le Blocus i^\j 



« Eh bien, que pensez-vous de ça? demanda le 
sergent. 

— C'est très-beau, dit Sorlé. 

— Oui, mais qu'est-ce que cela vaut? » 

Je repris la miniature, et je répondis } après 
l'avoir examinée : 

« Pour un autre que vous, sergent, je dirais 
que cela vaut cinquante francs, mais l'or seul vaut 
plus, et je l'estime bien à cent francs; nous pour- 
rons le peser. 

— Et le portrait, père Moïse? 

— Le portrait n'a pas de valeur pour moi, je 
vous le rendrai; ces choses-là ne se vendent pas 
dans ce pays, elles n'ont de prix que pour la 
famille. 

— Bon, dit-il, nous en recauserons plus tard. 
Il remit la miniature dans le sac, et me de- 
manda : 

% Savez-vous lire l'allemand? 

— Très-bien. 

— Ah ! bon. Je suis curieux de savoir ce que ce 
kaiserlick avait à écrire. Regardez... c'est une 
lettre! Il attendait bien sûr leur vaguemestre pour 
l'envoyer en Allemagne. Mais nous sommes arri- 
vés trop tôt. Qu'est-ce qu'il raconte? » 

Il me remit donc une lettre adressée à madame 
Rœdig, à Stuttgardt, Bergstrasse, n° 6. Cette 
lettre, Fritz, la voici, Sorlé l'a conservée; elle t'en 



2 5c Le Blocus 



dira plus sur la landwehr que je ne pourrais t'en 
raconter. 



« Biegelberg, le ï5 février 1814. 



« Chère Aurélia, 

« Ta bonne lettre du 29 janvier est arrivée trop 
« tard à Coblentz ; le régiment venait de se mettre 
« en route pour l'Alsace. 

« Nous avons eu bien des misères. . . de la pluie. .. 
« de la neige. Le régiment est arrivé d'abord à 
« Bitche, un des forts les plus terribles qu'il soit 
« possible de voir, bâti sur des rochers jusque dans 
« le ciel. Nous devions aidera le bloquer; mais 
« un nouvel ordre nous a fait aller plus loin, au 
« fort de Lutzelstein, dans la montagne, où nous 
« sommes restés deux jours au village de Péters- 
« bach , pour sommer cette petite place de se 
* rendre. Quelques vétérans qui la gardent nous 
« ayant répondu par des coups de canon, le colo- 
« nel ne jugea pas nécessaire de livrer l'assaut; et 
« grâce à Dieu, nous reçûmes l'ordre d'aller blo- 
« quer une autre forteresse, entourée de bons vil- 
ce lages qui nous fournissant des vivres en abon- 
a dance : c'est Pfalsbourg, à deux lieues de Za- 



Le Blocus 25 1 



« bern. Nous remplaçons ici le régiment autrichien 
« de Vogelgesang, parti pour la Lorraine. 

« Ta bonne lettre m'a suivi partout, et mainte- 
« nant elle me comble de bonheur. Embrasse la 
« petite Sabina et notre cher petit Heinrich pour 
« moi cent fois, et reçois aussi mes embrassements, 
« chère femme adorée! 

« Ah! quand serons-nous encore une fois réu- 
« nis dans notre petite pharmacie? Quand rever- 
« rai-je mes fioles bien étiquetées autour de moi 
« sur leurs rayons,, avec la tête d'Esculape et celle 
« d'Hippocrate au-dessus de la porte? Quand 
« pourrai-je reprendre mon pilon, et mêler mes 
« drogues d'après les formules du Codex? Quand 
« aurai -je la joie de m'asseoir encore dans mon 
« bon fauteuiL, en face d'un bon feu, dans notre 
« arrière-boutique, et d'entendre le petit cheval 
« de bois de Heinrich , — qui m'impatientait 
« tant! — de l'entendre rouler sur le plancher? Et 
« toi , chère femme adorée, quand crieras-tu : — 
« C'est mon Heinrich ! — en me voyant revenir 
« couronné des palmes de la victoire?... » 

— Ces Allemands, interrompit le sergent, sont 
bêtes comme des ânes. On leur en donnera des 
palmes de la victoire. Quelle bête de lettre ! » 

Mais Sorlé et Zeffen m'écoutaient lire, les larmes 
aux yeux. Elles tenaient nos enfants entre leurs 



2b2 Le Blocus 



bras; et moi, songeant que Baruch aurait pu se 
trouver dans la même position que ce pauvre 
homme, j'en étais tout ému. 

Maintenant, Fritz, écoute la fin : 

« Nous sommes ici dans une vieille tuilerie, à 
a portée de canon du fort. Chaque soir on 'tire 
« quelques obus sur la ville, par ordre du général 
« russe Berdiaiw, dans l'espoir de décider ces gens 
« à nous ouvrir les portes. Cela ne peut tarder 
« longtemps : les vivres leur manquent! Alors 
« nous serons logés commodément chez les bour- 
« geois jusqu'à la fin de cette campagne glorieuse; 
« et ce sera bientôt, car les armées régulières ont 
« toutes passé sans résistance, et journellement la 
;< nouvelle de grandes victoires en Champagne 
« nous arrive : Bonaparte est en pleine retraite; 
* le?feld-maréchaux Blûcher et Schwartzemberg 
« se réunissent, et n'ont plus que cinq ou six jour- 
« nées de marche pour arriver à Paris... » 

— Comment... comment!... Qu'est-ce qu'il dit? 
Qu'est-ce qu'il raconte? — bégaya le sergent, en 
se penchant presque sur le papier. — Recommen- 
cez-moi ça ! » 

Je le regardai; il était tout blanc, ses joues 
tremblaient de colère. 



Le Blocus ib3 



« Il dit que les généraux Blûcher et Schwart- 
zemberg arrivent près de Paris. 

— Près de Paris... eux!... Canaille!... » fit-il 
en bredouillant. 

Puis tout à coup il se mit à rire en dessous 
d'un air mauvais, et dit : 

«Ah! tu voulais prendre Phalsbourg, toi!... 
Tu voulais retourner dans ton pays de choucroute, 
avec les palmes de la victoire... Hé! hé ! hé! je te 
les ai données, les palmes de la victoire !... » 

En même temps, il faisait le mouvement de 
piquer à la baïonnette : 

« Une... deusse... hop! » 

Rien que de le regarder, nous frissonnions 
tous. 

a Oui, père Moïse, c'est comme ça, fit-il en 
vidant son verre à petites gorgées, j'ai cloué cette 
espèce d'apothicaire contre la porte de la Tuilerie. 
Il faisait une drôle de mine... les yeux lui sor- 
taient de la tête. Son Aurélia pourra l'attendre 
longtemps!... Mais allez toujours. Seulement, 
madame Sorlé, je vous préviens que c 5 est tout 
mensonge, il ne faut pas croire un mot de tout ce 
qu'il dit; l'Empereur leur fera voir le tour, soyez 
tranquilles ! » 

Je n'avais plus envie de continuer; je me sentais 
froid sous la langue, et je finis vite, en passant les 
trois quarts, qui ne disaient rien de nouveau, que 

15 



a 54 T.t Blocus 



des compliments pour les amis et connaissances. 

Le sergent lui-même en avait assez, et sortit 
aussitôt après en nous disant : 

« Bonne nuit !... Jetez ça au feu! » 

Alors je mis cette lettre de côté , et nous nous 
regardâmes tous quelques instants. J'ouvris la 
porte... le sergent était dans sa chambre au bout 
de l'allée, et je dis tout bas : 

« Quelle chose horrible!... Non- seulement un 
homme pareil tue un père de famille comme une 
mouche, mais encore il en rit après. 

— Oui, répondit Sorlé, et le plus triste, c'est 
qu'il n'est pas méchant; il aime trop l'Empereur, 
voilà tout! » 

Ce que racontait la lettre nous donnait aussi 
terriblement à réfléchir; et cette nuit-là, malgré 
notre bon coup de commerce, je m'éveillai plus 
d'une fois, songeant à cette guerre épouvantable, 
et me demandant ce que deviendrait le pays, si 
Napoléon ne restait pas le maître. Mais ces choses 
étaient au-dessus de mes connaissances, et je ne 
savais quoi me répondre. 



Le Blocus 2 55 



XVII 



Depuis cette histoire de Iandwehr, le sergent 
nous faisait peur, mais il ne s'en apercevait pas, 
et venait régulièrement prendre son petit verre 
de kirschenwasser. Quelquefois, le soir, il levait 
la bouteille en face de notre lampe et s'écriait : 

« Ça baisse, père Moïse, ça baisse!... Bientôt il 
va falloir se mettre à la demi-ration, et puis au 
quart, ainsi de suite. C'est égal, pourvu qu'il en 
reste une goutte, rien que l'odeur dans six mois, 
Trubert sera content. » 

Il riait, et je m'indignais en pensant : 

« Tu peux bien te contenter d'une goutte! 
Qu'est-ce qui vous manque, à vous autres? Les 
magasins de la place sont à l'épreuve de la bombe, 
les grands fours de la manutention chauffent tous 
les jours, la boucherie fournit à chaque soldat sa 
ration de viande fraîche, tandis que les honnêtes 
bourgeois sont heureux d'avoir encore des pommes 
de terre et de la viande salée ! » 



2 56 Le Blocus 



Voilà ce que je me disais de mauvaise humeur, 
en lui faisant tout de même bonne mine, à cause 
de sa méchanceté terrible. 

Et c'était la vérité, Fritz; nos enfants eux- 
mêmes n'avaient plus d'autre nourriture que de 
la soupe aux pommes de terre, et du bœuf salé, 
d'où viennent une foule de maladies dangereuses. 

La garnison ne manquait de rien; malgré cela, 
le gouverneur faisait publier à chaque instant 
qu'il fallait tout déclarer, qu'on allait recommen- 
cer les visites, et que ceux qu'on prendrait en 
faute seraient jugés d'après les rigueurs des lois 
militaires. Ces gens voulaient tout avoir pour 
eux; mais on ne les écoutait pas, chacun cachait 
ce qu'il pouvait. 

Bienheureux, en ce temps, celui qui gardait 
une vache au fond de sa cave, avec quelques pro- 
visions de foin et de paille : le lait et le beurre 
étaient hors de prix. Bienheureux celui qui pos- 
sédait quelques poules : un œuf frais valait à la 
fin de février quinze sous, et l'on ne pouvait pas 
en avoir. Le prix de la viande fraîche augmentait 
pour ainsi dire d'heure en heure, et l'on ne de- 
mandait pas si c'était du bœuf ou du cheval. 

Le conseil de défense avait renvoyé les pauvres 
de là ville avant le blocus, mais il restait encore 
beaucoup d'indigents. Un grand nombre se glis- 
saient la nuit dans les fossés par une poterne; ils 



Le Blocus 2 $7 



allaient déterrer quelques racines sous la neige, et 
couper les orties dans les bastions, pour faire des 
épinards. Les sentinelles tiraient dessus; mais 
que ne risque-t-on pas pour manger? Il vaut en- 
core mieux recevoir une balle, que de souffrir la 
faim. 

Rien que de rencontrer ces êtres minables, ces 
femmes qui se traînaient le long des murs, ce? 
enfants chétifs, on sentait venir la famine, et Fo 
s'écriait en soi-même : 

« Si l'Empereur n'arrive pas nous délivre 
nous serons, dans un mois, comme ces malhei 
reux! A quoi nous servira l'argent, lorsqu'il 
radis vaudra cent livres? » 

Alors, Fritz, on ne riait plus en voyant les pau- 
vres petits manger de bon appétit autour de la 
table; on se regardait l*un l'autre jusqu'au fond 
de l'âme, et ce coup d'œil suffisait pour se com- 
prendre. 

C'est dans ces occasions que l'esprit et le bon 
cœur d'une brave femme se montrent. Jamais 
Sorlé ne m'avait parlé de nos provisions; je con- 
naissais sa prudence, et je pensais bien que nous 
devions avoir des vivres cachés quelque part, sans 
en être pourtant tout à fait sûr. Aussi le soir, en 
nous asseyant autour de notre maigre souper, la 
crainte de voir nos enfants manquer du nécessaire 
me faisait dire quelquefois : 



2 58 Le Blocus 



« Mangez!... régalez-vous!... moi, je n'ai pas 
faim. Il me faudrait une omelette ou du poulet. 
Les pommes de terre ne me conviennent pas! » 

Je riais, mais Sorlé voyait bien ce que je pen- 
sais. 

« Allons, Moïse, me dit-elle un jour, mange 
hardiment. Nous n'en sommes pas où tu crois; et 
si pareille chose arrivait, eh bien! sois tranquille, 
on trouverait encore moyen de se tirer d'embar- 
ras. Tant que les autres auront de quoi vivre, 
nous ne périrons pas non plus. » 

Elle me rendit courage, et je me régalai de bon 
cœur, car ma confiance reposait en elle. 

Le même soir, lorsque Zeffen et les enfants 
furent couchés, Sorlé prit la lampe et me con- 
duisit à sa cachette. 

Nous avions trois caves sous la maison, très-pe- 
tites et très-basses; un lattis les séparait. Contre 
le dernier de ces lattis, ma femme avait jeté des 
bottes de paille jusqu'en haut; mais, après avoir 
ôté la paille, nous pûmes entrer, et je vis au fond 
deux sacs de pommes de terre, un sac de farine, 
et sur la petite tonne d'huile, un bon morceau de 
bœuf salé. 

Nous restâmes là plus d'une heure à regarder, à 
compter, à réfléchir. Ces provisions pouvaient 
nous mener un mois, et celles de la grande cave 
sous la rue, que nous avions déclarées au com- 



Le Blccus 259 



missaire des vivres, une quinzaine de jours. De 
sorte que Sorlé me dit en remontant : 

« Tu vois qu'avec de l'économie nous avons ce 
qu'il nous faut pour six semaines. Maintenant la 
grande disette commence, et si dans six semaines 
l'Empereur n'arrive pas, la place sera rendue. En 
attendant, il faut se contenter de pommes de terre 
et de viande salée. » 

Elle avait raison, mais chaque jour je voyais 
combien cette nourriture nuisait à nos enfants; 
ils maigrissaient à vue d'œil, surtout le petit Da- 
vid; ses grands yeux brillants, ses joues creuses, 
son air de plus en plus abattu me serraient le cœur. 

Je le prenais, je le caressais; je lui disais à l'o- 
reille qu'après l'hiver nous irions à Saverne, et 
que son père le mènerait promener en voiture. Il 
me regardait tout rêveur, et puis il penchait la 
tête sur mon épaule, le bras autour de mon cou, 
sans répondre. — A la fin, il ne voulait j lus 
manger. 

ZefFen aussi perdait courage; souvent elle san- 
glotait et me prenait son enfant, en disant qu'elle 
voulait partir, qu'elle voulait voir Baruch. 

Tu ne connais pas ces chagrins, Fritz, les cha- 
grins d'un père pour ses enfants; ce sont les plus 
cruels de tous! aucun enfant ne peut se figurer 
combien ses parents l'aiment, et ce qu'ils souffrent 
de le voir malheureux. 



a<3o Le Blocus 



Mais que faire au milieu de si grandes misères? 
Bien d'autres familles en France étaient encore 
plus à plaindre que nous. 

Pendant que tout cela se passait, il faut te re- 
présenter toujours les patrouilles, toujours les 
obus le soir, toujours les réquisitions et les publi- 
cations,, toujours le rappel aux deux casernes et 
devant la mairie, les cris : « Au feu! » dans la 
nuit, le roulement des pompes, l'arrivée des parle- 
mentaires, les bruits qui se répandent en ville 
que nos armées sont en retraite, et qu'on va nous 
brûler de fond en comble ! 

Moins on sait de choses, plus les gens en in- 
ventent. 

Il vaudrait mieux dire la vérité simplement. 
Alors chacun prendrait courage, car, dans tous 
les temps, j'ai vu que la vérité, même dans les 
plus grands malheurs, n'était jamais aussi ter- 
rible que ces inventions. — Si les républicains se 
sont si bien défendus, c'est qu'ils savaient tout, 
c'est qu'on ne leur cachait rien, et que chacun 
prenait les affaires de la patrie pour son propre 
compte. 

Mais quand on cache leurs propres affaires aux 
gens, comment auraient-ils confiance: Un hon- 
nête homme n'a rien à cacher, et je dis qu'il en 
est de même d'un gouvernement honnête. 

Enfin le mauvais temps, le froid, la disette, les 



Le Blocus :6i 



bruits de toute sorte augmentaient notre misère. 
Les hommes qu'on avait toujours vus fermes, 
comme Burguet, devenaient tristes; tout ce qu'ils 
pouvaient vous dire, c'était : 

« Nous verrons... Il faut attendre!... » 

La désertion recommençait, et l'on fusillait! 

Notre commerce d'eau-de-vie allait toujours; 
j'avais déjà dédoublé sept pipes d'esprit, toutes 
mes dettes étaient payées, il me restait mon ma- 
gasin de la Halle, plein de marchandises, et dix- 
huit mille livres à la cave; mais qu'est-ce que 
l'argent, quand on tremble pour la vie de ceux 
qu'on aime? 

Le 6 mars, vers neuf heures du soir, nous ve- 
nions de souper, comme à l'ordinaire, et le ser- 
gent, en fumant sa pipe, les jambes croisées près 
de la fenêtre, no"us avait regardés sans rien dire. 

C'était l'heure où le bombardement commen- 
çait, on entendait les premiers coups de canon, 
derrière le fond de Fiquet; un coup de canon de 
l'avancée venait de leur répondre; cela nous avait 
en quelque sorte réveillés, car nous étions tout 
pensifs. 

« Père Moïse, me dit le sergent, les enfants sont 
pâles ! 

— Je le sais bien, sergent, » lui répondis-je 
avec une grande tristesse. 

Il ne dit plus rien; et comme Zeffen venait de 

10. 



a6* Le Blocus 



sortir pour pleurer, il prit le petit David sur ses 
genoux et le regarda longtemps. Sorlé tenait le 
petit Esdras endormi dans ses bras, Sâfel levait la 
nappe, et roulait les serviettes pour les mettre 
dans l'armoire. 

« Oui, dit le sergent, il faut y prendre garde, 
père Moïse; nous causerons de ça plus tard. » 

Je le regardai tout surpris ; il vida sa pipe au 
bord du poêle, et sortit en me faisant signe de le 
suivre. Zeffen rentrait, je lui pris la chandelle 
dans la main. Le sergent me conduisit dans sa 
petite chambre au fond de l'allée, il ferma la porte, 
et s'assit au pied de son lit, en me disant : 

« Père Moïse, ne vous effrayez pas... mais le 
typhus vient d'éclater encore une fois en ville; 
cinq soldats sont entrés ce matin à l'hôpital, le 
commandant de place Moulîn est pris... On parle 
aussi d'une femme et de trois enfants. » 

Il me regardait, je me sentais tout froid 1 

« Oui, fit-il, cette maladie-là, je la connais de- 
puis longtemps; nous l'avons eue en Pologne, en 
Russie, après la retraite, en Allemagne. Elle 
vient surtout de la mauvaise nourriture. » 

Alors je ne pus m'empécher de crier en san- 
glotant : 

« Hé! mon Dieu! que voulez vous que j'y 
fasse?... Si je pouvais donner ma vie pour mes 



Le Blocus 263 



enfants, tout serait bien. Mais que voulez-vous 
que j'y fasse? 

— Demain, père Moïse, je vous apporterai mon 
bon de viande, dit le sergent, et vous ferez du 
bouillon pour les enfants. Madame Sorlé pourra 
toucher le bon à la Halle, ou, si vous aimez 
mieux, j'irai moi-même. Vous aurez tous mes 
bons de viande fraîche jusqu'à la fin du blocus, 
père Moïse. » 

En entendant cela, je fus tellement touché, que 
j'allai lui prendre la main, en criant : 

« Sergent, vous êtes un brave homme. Pardon- 
nez-moi , j'avais une mauvaise pensée contre 
vous ! 

— Quelle pensée? dit-il en fronçant les sour- 
cils. 

— A cause du landwehr de la Tuilerie !... 

— Ah! bon... c'est différent... ça m'est bien 
égal! fit-il. Si vous saviez tous les Kaiserlicks 
que j'ai mis en bas depuis vingt ans, vous en au- 
riez encore d'autres, de mauvaises pensées sur 
mon compte. Mais il ne s'agit pas de ça; vous ac- 
ceptez, père Moïse? 

— Et vous, sergent, lui dis-je, qu'est-ce que 
vous mangerez? 

— Ne vous inquiétez pas de moi, le sergent 
Trubert n'a jamais manqué de rien ! » 

Comme je voulais le remercier, il s'écria : 



264 Le Blocus 

— Bon... c'est entendu! Je ne puis pas vous 
rendre du brochet, de l'oie grasse, mais une bonne 
soupe en temps de blocus vaut aussi quelque 
chose. » 

Il me serrait la main en riant. Moi, j'étais bou- 
leversé, j'avais les yeux pleins de larmes. 

« Allons, bonne nuit! fit-il en me reconduisant 
à la porte, tout ira bien. Dites à madame Sorlé 
que tout ira bien. » 

Je sortis en bénissant cet homme, et je racontai 
tout à Sorlé, qui fut encore plus attendrie que moi. 
Nous ne pouvions pas refuser : c'était pour les 
enfants! et depuis huit jours on ne trouvait plus 
que de la viande de cheval chez les bouchers. 

Le lendemain donc nous eûmes de la viande 
fraîche, pour faire du bouillon à ces pauvres pe- 
tits. Mais la terrible maladie était déjà chez nous, 
Fritz! Tiens, quand j'y pense après tant d'an- 
nées, cela me retourne encore le cœur. Pourtant 
je ne puis pas me faire de reproches : avant d'aller 
toucher le bon, j'avais consulté notre vieux rebbe 
sur la qualité de cette viande selon la loi, et il 
m'avait répondu : 

« La première loi est de sauver Israël; or, com- 
ment Israël peut-il être sauvé, si ses enfants pé- 
rissent: » 

Mais, par la suite des temps, cette autre loi 
m'est revenue : 



Le Blocus 2G5 



a L'âme de toute chair est dans le sang, c'est 
pourquoi j'ai dit aux enfants d'Israël : Vous ne 
mangerez le sang d'aucune chair, car l'âme de 
toute chair est son sang. Quiconque en mangera 
sera retranché, et quiconque mangera de quelque 
béte malade sera souillé. » 

Dans ma grande désolation, les paroles de l'É- 
ternel me sont revenues,, et j'ai pleuré. 

Toutes ces bêtes étaient malades depuis six se- 
maines; elles vivaient dans la boue, sous la neige 
et les vents, entre les bastions de l'arsenal et de 
la manutention. Les soldats, qui presque tous 
étaient des fils de paysan, devaient pourtant sa- 
voir qu'elles ne pouvaient pas vivre au grand air, 
par un froid pareil; c'était facile de leur cons- 
truire un abri. Mais quand les chefs se chargent 
de tout, les autres ne pensent plus à rien : ils ou- 
blient même le métier de leur village. Et si mal- 
heureusement ceux qui commandent ne donnent 
pas d'ordres, rien ne se fait. 

Voilà pourquoi ces animaux n'avaient plus ni 
chair ni graisse, voilà pourquoi ce n'étaient plus 
que des carcasses tremblantes de misère et de 
fièvre, et pourquoi leur chair souffrante, devenue 
malsaine, était souillée d'après la loi de Dieu. 

Bien des soldats en moururent. Le mauvais 
vent des cadavres étendus par centaines autour de 
la Tuilerie, de la ferme Ozillo et dans les jardins, 



266 Le Blocus 



en passant sur la ville,, fut aussi cause de la ma- 
ladie. 

La justice de l'Eternel se montre en tout; quand 
les vivants ne remplissent pas leurs devoirs envers 
les morts, ils périssent! 

Je m'étais souvenu de ces choses trop tard, c'e?t 
pourquoi je n'y pense qu'avec douleur. 



Le Blocus 267 



XVIII 



Ce qui me fait encore le plus de peine aujour- 
d'hui, Fritz,, c'est la manière dont la terrible ma- 
ladie entra chez nous. 

Le 12 mars, les gens parlaient d'une quantité 
d'hommes, de femmes, d'enfants, en train de 
mourir. On n'osait pas écouter, on se disait : 

« Personne n'est malade dans notre maison, 
l'Éternel veille sur nous! » 

David, après souper, était venu s'arrondir dans 
mes bras, sa petite main sur mon épaule. Je 
regardais; il semblait bien assoupi, mais les en- 
fants ont toujours sommeil à la nuit. Esdras dor- 
mait déjà, Sâfel venait de nous souhaiter le bon- 
soir. 

Enfin, Zeffen prit l'enfant, et nous allâmes tous 
nous coucher. 

Cette nuit-là, les Russes ne tiraient pas; le 
typhus était peut-être aussi chez eux, je n'en sais 
rien. 



268 Le Blocus 



Vers minuit, nous dormions donc à la grâce de 
Dieu, quand j'entends un cri terrible. 

J'écoute... et Sorlé me dit : 

<c C'est Zeffen! » 

Aussitôt je me lève, je veux allumer la lampe ; 
j'étais dans le trouble, je ne trouvais plus rien. 

Sorlé fit de la lumière, je tirai mon pantalon et 
je courus à la porte. Mais, à peine dans l'allée, 
Zeffen sort de la chambre comme une folle, ses 
grands cheveux noirs défaits. Elle me crie : 

« L'enfant!... » 

Sorlé me suivait. Nous entrons, nous nous 
penchons sur le berceau. Les deux enfants sem- 
blaient dormir : Esdras tout rose, David blanc 
comme la neige. 

D'abord je ne voyais rien, à cause de l'épou- 
vante, mais ensuite je pris David pour l'éveiller; 
je le secouai, criant : 

« David ! ... » 

Et seulement alors nous vîmes qu'il avait les 
yeux ouverts et retournés. — Zeffen criait : 

« Eveillez-le!... éveillez-le!... » 

Sorlé, me le prenant des mains, dit ; 

« Donne!... Fais du feu... chauffe de l'eau. » 

Et nous le posâmes sur le lit, en travers, en le 
secouant et l'appelant. Le petit Esdras pleu- 
rait. 

« Allume du feu, me répéta Sorlé, et toi, Zef- 



Le Blocus 269 



fen, sois plus calme; ces cris ne servent à rien. 
Vite... vite... du feu! » 

Mais Zeffen ne cessait de crier ■ 

« Mon pauvre enfant!... 

— Il va se réchauffer, dit Sorlé; seulement, 
Moïse, dépéche-toi de t'habiller, cours chez le 
docteur Steinbrenner. » 

Elle était plus pâle, plus effrayée que nous, 
mais l'esprit n'a jamais abandonné cette brave 
femme, ni le courage. Elle avait fait du feu, le 
fagot pétillait dans la cheminée. 

Alors je courus mettre ma capote, et je descendis 
en pensant : 

« Que le Seigneur ait pitié de nous!... Si l'en- 
fant meurt, je ne lui survivrai pas... Non!... c'est 
lui que j'aime le plus... je ne pourrai pas lui sur- 
vivre. » 

Car tu sauras, Fritz, que le plus malheureux, 
le plus en danger de nos enfants, est toujours 
celui qu'on aime le plus ; il en a le plus besoin : 
nous oublions les autres! L'Éternel a voulu cela, 
sans doute pour le plus grand bien. • 

Je courais déjà dans la rue. 

On n'a jamais vu de nuit plus sombre : le vent 
du Rhin soufflait, la neige en poussière volait; 
quelques fenêtres, éclairées de loin en loin, 
montraient les maisons où l'on veillait des ma- 
lades. 



270 Le Blocus 



J'avais la, tête nue^ et je ne sentais pas le froid. 
Je criais en moi-même : 

« Voici le dernier jour!... ce jour dont l'Éternel 
a dit : « Avant la moisson, quand le bouton sera 
« dans sa fleur, et que la fleur se changera en 
e grappe près de mûrir, je le retrancherai; je cou- 
« perai ses branches avec ma serpe, elles seront 
« foulées aux pieds. » 

Dans ces pensées effrayantes, je traversais la 
grande place, ou le vent secouait les vieux ormes 
pleins de givre. 

Sur le coup d'une heure, je poussais la porte 
du docteur Steinbrenner; sa grosse poulie grelot- 
tait dans le vestibule. Comme j'allais à tâtons, 
cherchant la rampe, la servante parut avec une 
lumière au haut de l'escalier. 

« Qui est là? fit-elle en avançant sa lanterne. 

— Ah! lui répondis-je^ que M. le docteur ar- 
rive bien vitej nous avons un enfant malade, bien 
malade. » 

Et je ne pus retenir mes sanglots. 

« Montez, monsieur Moïse, me dit cette fille; 
monsieur vient de rentrer, il n'est pas encore 
couché. Montez un instant, réchauffez-vous. » 

Mais le père Steinbrenner avait tout entendu. 

« C'est bien, Thérèse, dit-il en sortant de sa 
chambre; entretenez le feu, dans une heure au 
plus_, je serai de retour. » 



Le Blocus 271 



Il avait déjà remis son grand tricorne et sa 
houppelande en poil de chèvre. 

Nous traversâmes la place sans rien nous dire. 
Je marchais devant; quelques minutes après, 
nous montions notre escalier. 

Sorlé avait placé une chandelle au haut des 
marches, je la pris et je conduisis M. Steinbren- 
ner à la chambre de l'enfant. 

En entrant, tout paraissait plus calme. Zeffen, 
assise dans le fauteuil derrière la porte, la tête 
sur ses genoux et les épaules nues, ne criait plus ; 
elle pleurait. L'enfant était dans le lit; Sorlé, de- 
bout à côté, nous regardait. 

Le docteur posa son chapeau sur la commode. 

« Il fait trop chaud ici, dit-il, donnez, un peu 
d'air. » 

Ensuite il s'approcha du lit. Zeffen s'était levée, 
pâle comme une morte. Le médecin, ayant pris la 
lampe, regarda notre pauvre petit David; il leva 
la couverture, et sortit ses petites jambes encore 
toutes rondes, il écouta la respiration. Esdras 
s'était remis à pleurer, il se retourna et dit : 

? Sortez l'autre enfant de cette chambre... j'ai 
besoin de calme... et puis l'air des malades n'est 
pas bon pour de si petits enfants. » 

Il me regardait de côté. Je compris ce qu'il vou- 
lait dire ; — C'était le typhus! — Je regardai ma 
femme... elle comprenait aussi. 



a 7 -s Le Blocus 

En ce moment, je crus qu'on m'arrachait le 
cœur; j'aurais voulu gémir, mais Zeffen était là, 
derrière nous^ qui se penchait, et je ne dis rien, 
ni Sorlé non plus. 

Le docteur ayant demandé du papier pour 
écrire sa prescription, nous sortîmes ensemble. 
Je le conduisis dans notre chambre, et la porte 
étant refermée, je me mis à sangloter. 

Il me dit : 

« Moïse, vous êtes un homme, ne pleurez pas. 
Songez que vous devez l'exemple du courage à 
deux pauvres femmes. » 

Je lui demandai tout bas, dans la crainte d'être 
Citendu ; 

« Il n'y a donc plus d'espoir? 

— C'est le typhus! dit-il. Nous ferons ce que 
nous pourrons. Tenez, voici la prescription; allez 
chez Tribolin, son garçon veille toutes les nuits 
maintenant, il vous donnera cela. Dépêchez-vous! 
Et puis, au nom du ciel, faites sortir l'autre en- 
fant de cette chambre, et votre fille, si c'est pos- 
sible. Tachez d'avoir des personnes étrangères, 
des gens habitués aux malades : le typhus se 
gagne. » 

Je ne répondis rien. 

Il reprit son chapeau et s'en alla. 

Maintenant, que puis-je te dire encore? Le ty- 
phus est une maladie engendrée par la mort elle- 



Le Blocus 2-3 



même; c'est en parlant d'elle que le prophète s'est 
écrié : 

« Le sépulcre s'est ému à cause de toi, pour 
aller à ta rencontre ! » 

Combien j'en avais vu mourir du typhus dans 
nos hôpitaux, sur la côte de Saverne et ailleurs! 

Quand les hommes se déchirent sans pitié 3 
pourquoi la mort ne viendrait-elle pas à leur aide? 
Mais, ce pauvre enfant, qu'avait-il fait pour mou- 
rir sitôt? Voilà, Fritz, ce qu'il y a de plus épouvan- 
table : il faut que tous expient le crime de quelques- 
uns! — Oui, quand je pense que mon enfant est 
mort de cette peste, amenée par la guerre du fond 
de la Russie jusque chez nous, et dont toute l'Al- 
sace et la Lorraine ont été ravagées six mois, au 
lieu d'accuser l'Eternel, comme font les impies, 
j'en accuse les hommes. Dieu ne leur a-t-il pas 
donné la raison ? Et quand ils ne s'en servent pas, 
quand ils se laissent exciter bêtement les uns 
contre les autres par quelques mauvais sujets, en 
est-il cause? 

Mais à quoi servent les idées justes, quand on 
souffre? 

Je me souviens que la maladie dura six jours, 
et ces jours-là sont les plus cruels de ma vie, 
J'avais peur pour ma femme, pour ma fille, pour 
Sâfel, pour Esdras. J'étais assis dans un coin, 
j'écoutais l'enfant respirer. Quelquefois il avait 



2- 4 Le Blocus 



l'air de ne plus respirer du tout. Alors un froid 
me passait sur le corps; je m'approchais, je prê- 
tais l'oreille. Et quand par hasard ZerTen arrivait 
malgré la défense du médecin , j'entrais dans une 
sorte de fureur; je la poussais dehors par les 
épaules, en frémissant. 

Elle me disait : 

« Mais c'est mon enfant... c'est mon enfant!... » 

Et je lui répondais : 

« Et toi, n'es-tu pas aussi mon enfant?... Je ne 
veux pas que vous mouriez tous ! » 

Après cela, je fondais en larmes , je tombais 
assis, regardant devant moi, sans force; j'étais 
épuisé de douleur. 

Sorlé allait, venait dans la chambre, les lèvres 
serrées; elle préparait tout, elle veillait à tout. 

Dans ce temps, le musc était le remède du ty- 
phus ; la maison était pleine de musc. Souvent 
l'idée me prenait qu'Esdras allait être aussi ma- 
lade. Ah! si le plus grand bonheur en ce monde 
est d'avoir des enfants, quelle douleur de les voir 
souffrir!... Quelle épouvante de penser à leur 
perte!... d'être là, d'entendre leur respiration 
pressée, leur délire, de reconnaître leur dépéris- 
sement d'heure en heure , de minute en minute, 
et de s'écrier au fond de son âme : 

« La mort approche !... il n'y a plus rien... rien 



Li Blocus 



pour te sauver, mon enfant! Je ne puis te donner 
ma vie... la mort n'en veut pas! » 

Quel déchirement et quelles angoisses, jusqu'à 
la dernière seconde, ou tout se tait! 

Alors, Fritz, l'argent 3 le blocus, la famine, la 
désolation générale, tout était oublié. C'est à 
peine si je voyais le sergent entr'ouvrir chaque 
matin notre porte, et se pencher en demandant : 

« Eh bien, père Moïse ? eh bien ? » 

Je ne sais ce qu'il nous disait, je n'y faisais pas 
attention. 

Mais ce qui me revient pourtant avec satisfac- 
tion, ce qui fait toujours mon orgueil, c'est qu'au 
milieu de cette désolation, où Sorlé, Zeffen et 
moi, tout le monde, nous perdions la tête, où 
nous oubliions les affaires, où nous laissions tout 
aller à l'abandon , le petit Sâfel prit tout de suite 
la direction du commerce. Chaque matin nous 
l'entendions se lever à six heures, descendre, ou- 
vrir le magasin, monter une ou deux cruches 
d'eau-de-vie, et servir les pratiques. 

Personne ne lui avait dit un mot de cela, mais 
Sâfel avait l'âme du commerce. Et si quelque 
chose était capable de consoler un père dans de 
pareils malheurs, ce serait de se voir revivre en 
quelque sorte dans un enfant si jeune, de se re- 
connaître et de penser : « Au moins la bonne race 
n'est pas perdue; il en reste toujours, pour con- 



276 Le Blocus 



server le bon sens dans ce monde! » Oui, c'est la 
seule consolation qu'un homme puisse avoir. 

Notre schabes goïc faisait la cuisine, et la 
vieille Lanche nous aidait à veiller, mais le com- 
. reposait sur Sàfel seul; sa mère et moi, 
nous ne songions qu'à notre petit David. 

Il mourut dans la nuit du 18 mars,, le jour où 
F'incendie éclata .dans la maison du capitaine Ca- 
ban ier. 

Cette même nuit^ deux obus tombèrent sur 
notre maison; le blindage les fit rouler dans la 
cour, et tous deux éclatèrent en brisant les fe- 
nêtre de la buanderie,, et démolissant la porte du 
bûcher, qui s'écroula d'un coup, avec un fracas 
horrible. 

C'est le plus grand bombardement que la ville 
ait eu à supporter pendant ce blocus; car aussitôt 
que les ennemis virent monter le feu, ils tirèrent 
dessus de Mittelbronm des Baraques d'en haut et 
du fond de Fiquet, pour empêcher les gens de 
l'éteindre. 

Moi,, je restai tout le temps avec Sorlé, près du 
lit de l'enfant, et le bruit des obus en éclatant ne 
nous fit rien. 

Les malheureux ne tiennent plus à la vie... Et 
puis l'enfant était si mal!... il avait des plaques 
bleues sur tout le corps. 

La fin approchait. 



Le Blocus 277 



Je me promenais dans la chambre. Dehors, on 
criait : 

« Au feu!... au feu!... » 

Les gens passaient comme un torrent dans la 
rue. Nous entendions ceux qui revenaient de 
l'incendie donner des nouvelles, et les pompes 
accourir, les soldats ranger la foule à la chaîne, 
les obus éclater à droite et à gauche. 

Devant nos fenêtres, de longues traînées de 
flamme rouge descendaient par-dessus les toits du 
quartier en face, et battaient les vitres. Nos canons 
répondaient à l'ennemi tout autour de la ville. De 
temps en temps, on entendait crier : 

« Place!.., place! » 

C'étaient les blessés qu'on emportait. 

Deux fois des piquets montèrent jusque -dans 
notre chambre, pour me mettre dans la chaîne; 
mais, en me voyant assis près de l'enfant avec 
Sorlé, ils redescendirent. 

Le premier obus éclata chez nous vers onze 
heures, le second, à quatre heures du matin; tout 
grelottait des greniers à la cave : le plancher, le 
lit, les meubles étaient comme soulevés; mais, 
dans notre épuisement et notre désespoir, nous ne 
dîmes seulement pas un mot. 

Zeffen accourut avec Esdras et le petit Sâfel au 
premier obus. On voyait que David allait mou : 

16 



278 Le Blocus 



rir. La vieille Lanche et Sorlé, assises, sanglo- 
taient. Zeffen se mit à crier. 

J'ouvris les fenêtres tout au large, pour donner 
de l'air, et la fumée de poudre dont la ville était 
couverte entra dans la chambre. 

Sâfel vit tout de suite que l'heure approchait; 
je n'eus besoin que de le regarder, il sortie et 
revint bientôt, malgré la foule, par une rue dé- 
tournée, avec le chantre Kalmes, qui se mit à 
réciter la prière des agonisants : 

ce L'Éternel règne... L'Éternel a régné... L'É- 
« ternel régnera partout et à jamais! 

« Loué soit partout et à jamais le nom de son 
« règne glorieux ! 

ce C'est l'Éternel qui est Dieu! C'est l'Éternel 
« qui est Dieu ! C'est l'Éternel qui est Dieu ! 

« Ecoute, Israël, notre Dieu l'Éternel est un. 

« Va donc où le Seigneur t'appelle... va, et que 
« sa miséricorde t'assiste. 

« Que l'Éternel, notre Dieu, soit avec toi; que 
« ses anges immortels te conduisent jusqu'au 
« ciel, et que les justes se réjouissent quand le 
« Seigneur t'accueillera dans son sein! 

« Dieu de miséricorde, reçois cette âme au mi- 
« lieu des joies éternelles! » 

Moi et Sorlé, nous répétions en pleurant ces 
paroles saintes. Zeffen, comme morte, était cou- 
chée, les bras étendus en travers du lit, sur les 



Le Blocus 279 



pieds de son enfant. Son frère Sâfel, derrière, 
pleurait à chaudes larmes, en l'appelant tous bas : 

« Zeffen!... Zeffen!... « 

Mais elle ne l'entendait pas; son âme était per- 
due dans-les douleurs infinies. 

Dehors, les cris : « Au feu ! » les commande- 
ments des pompes, le tumulte de la foule, le rou- 
lement de la canonnade continuaient; les éclairs 
coup sur coup remplissaient les ténèbres. 

Quelle nuit, Fritz, quelle nuit! 

Tout à coup Sâfel, s'étant penché sous le rideau, 
se retourna tout épouvanté. Ma femme et moi, 
nous courûmes, et nous vîmes la mort de l'enfant; 
nous levâmes les mains en éclatant en sanglots. 
Le chantre cessa de psalmodier. — Notre David 
était mort ! 

Le plus terrible, c'est le cri de la mère! Elle 
était étendue, comme évanouie; mais quand le 
chantre, se penchant, referma la lèvre et dit ; 
Amen! elle se releva, prit le petit, regarda; et 
puis, le levant au-dessus de sa tête, elle se mit à 
courir vers la porte, en criant d'une voix déchi- 
rante : 

« Baruch... Barûch... sauve notre enfant! » 

Elle était folle, Fritz! Et moi , dans cette der- 
nière épouvante , je l'arrêtai ; je lui repris par 
force le petit corps, qu'elle voulait emporter. 
Et Sorlé, l'entourant de ses bras, avec des gémis- 



Le Blocus 



sements sans fin, la mère Lanche, le chantre, 
Sâfel, tous l'entraînèrent dehors. 

Je restai seul, et j'entendis les gens descendre, 
entraînant ma fille. 

Comment un homme peut-il supporter de si 
grandes douleurs? 

Je remis David dans le lit, et je le couvris, à 
cause des fenêtres ouvertes. Je savais bien qu'il 
était mort, mais il me semblait qu'il aurait froid. 
Je le regardai longtemps sans pleurer, pour garder 
dans mon cœur cette jolie figure. 

Tout se déchirait là !.. . tout ! ... Je sentais comme 
une main m'arracher les entrailles, et dans ma 
folie, j'accusais l'Eternel, je lui disais : 

« Je suis l'homme qui ai vu l'affliction par la 
verge de ta fureur! Certainement, tu t'es tourné 
contre moi. Tu as fait vieillir ma chair, et tu as 
brisé mes os. Tu m'as plongé dans les ténèbres. 
Même quand je crie et que je frémis, tu rejettes 
ma prière. Tu es pour moi comme un lion qui se 
tient dans ses cavernes ! » 

Ainsi je me promenais en gémissant et même 
en blasphémant. Mais le Dieu de miséricorde m'a 
pardonné; il savait bien que ce n'était pas moi 
qui parlais, mais mon désespoir. 

Je m'assis à la fin. Les autres revenaient... 
Sorlé s'assit près de moi en silence. Sâfel me dit : 

a Zeffen est chez le rebbe^ avec Esdras. » 



Le Blocus 



Je ne lui répondis pas, et me couvris la tête. 

Ensuite quelques femmes, avec la vieille Lan- 
che, étant arrivées, je pris Sorlé par la main, et 
nous entrâmes dans la grande chambre, sans pro- 
noncer une parole. 

La vue seule de cette chambre, où les deux pe- 
tits frères avaient joué si longtemps, me fit encore 
répandre des larmes, et Sorlé, Sâfel et moi, nous 
pleurâmes ensemble. 

La maison se remplissait de monde; il pouvait 
être huit heures, et l'on savait déjà que nous 
avions un enfant mort. 



282 Le Blocus 



XIX 



Alors, Fritz, commencèrent les funérailles. 

Tous ceux qui mouraient du typhus devaient 
être enterrés le jour même : les chrétiens derrière 
l'église, et les juifs dans les fossés de la place, à 
l'endroit ou se trouve aujourd'hui le manège. 

Les vieilles étaient déjà, là, pour laver le pauvre 
petit être, pour le peigner et lui couper les on- 
gles, selon la loi du Seigneur. Quelques-unes 
cousaient le linceul. 

Les fenêtres ouvertes laissaient passer le vent, 
les volets battaient les murs. Le schamess (1) se 
promenait dans les rues, frappant les portes de 
son marteau, pour réunir nos frères. 

Sorlé s'assit à terre, la tête voilée. Et moi, en- 
tendant Desmarets monter, j'eus encore le courage 
d'aller à sa rencontre, et de lui montrer la chambre. 
— Le pauvre ange était dans sa petite che- 

(1) Bedeau. 



Le Blocus 2S3 



mise, sur le plancher, la tête relevée par un peu 
de paille, et le petit thaleth dans ses doigts. Il 
était redevenu si beau, avec ses cheveux bruns et 
ses lèvres entr'ouvertes, qu'en le voyant je pen- 
sai : 

« L'Éternel a voulu t'avoir près de son trône! » 

Et mes larmes coulaient sans bruit; ma barbe 
en était pleine. 

Desmarets prit donc la mesure et s'en alla. Une 
demi-heure après, il revenait, le petit cercueil 
de sapin sous le bras, et la maison fut de nouveau 
remplie de gémissements. 

Je ne pus voir clouer l'enfant!... J'allai m'as- 
seoir sur le sac de cendres, couvrant ma figure 
des deux mains, et criant en moi-même, comme 
Jacob : 

« Certainement je descendrai avec cet enfant au 
sépulcre... Je ne lui survivrai pas. » 

Bien peu de nos frères arrivèrent, car l'épou- 
vante était en ville : on savait que l'ange de la 
mort passait, et que les gouttes de sang pleu- 
vaient de son épée dans les maisons; chacun vi- 
dait l'eau de sa cruche sur le seuil, et rentrait vite. 
Mais les meilleurs arrivèrent pourtant en silence, 
et, vers le soir, il fallut partir et descendre par la 
poterne. 

J'étais seul de la famille, — Sorlé n'avait pu 
me suivre, ni Zeffen, — j'étais seul pour jeter la 



Le Blocus 



pelletée de terre! Et les forces m'abandonnèrent, 
il fallut me ramener jusqu'à notre porte. Le ser- 
gent me soutenait par le bras; il me parlait, et je 
ne l'entendais pas : j'étais comme mort. 

Tout ce qui me revient encore de ce jour épou- 
vantable, c'est le moment où, rentré chez nous, — 
assis sur le sac, devant notre âtre froid, les pieds 
nus, la tête penchée et l'âme dans les abîmes, — 
le schamess s'avança près de moi, me toucha l'é- 
paule et me fit lever; et que, sortant son couteau 
de sa poche, il me fendit l'habit, en le déchirant 
jusqu'à la hanche. Ce coup fut le dernier et le 
plus terrible; je retombai, murmurant avec Job : 

« Que le jour où je naquis périsse! et la nuit en 
laquelle il fut dit : Un homme est né ! Que les 
nuées obscures demeurent sur lui, qu'on l'ait en 
horreur, comme un jour d'amertume! car le 
deuil, le grand deuil n'est pas celui qui descend 
du père à l'enfant, mais celui qui remonte de l'en- 
fant au père. Pourquoi nïa-t-on reçu sur les ge- 
noux, et pourquoi m'a-t-on présenté des ma- 
melles? Maintenant je serais couché dans la 
tombe, et je reposerais! » 

Et ma douleur, Fritz, n'eut point de fin; je 
m'écriais : 

« Que dira Baruch , et que lui répondrai -je 
lorsqu'il me redemandera son enfant? » 

Le commerce ne me touchait plus. Zeffen vi 



. eus 285 



vait chez le vieux rebbe ; sa mère passait les jours 
avec elle, pour soigner Esd-ras et la consoler. 

Tout était ouvert dans la maison; la schabcs 
goïé brûlait du sucre et des piments, et le vent 
du ciel, entrant partout, purifiait l'air. — Sâfel 
vendait. 

Moi, le matin, devant l'âtre, je faisais cuire 
quelques pommes de terre, j'en mangeais avec un 
peu de sel, et puis je m'en allais, oubliant tout 
comme un malheureux. J'errais tantôt à droite, 
tantôt à gauche, du côté de l'ancienne Gendarme- 
rie, autour des remparts, aux endroits détournés. 

La vue des gens me faisait mal, surtout de ceux 
qui avaient connu l'enfant. 

C'est alors, Fritz, que la misère était grande; 
c'est alors que la faim, le froid, les souffrances de 
toute sorte accablaient la ville ; c'est alors que les 
figures s'amaigrissaient, et qu'on voyait des 
femmes, des enfants, à demi nus et tremblants, 
marcher dans l'ombre des ruelles désertes. 

Ah ! de si grandes misères ne reviendront plus; 
nous ne sommes plus à ces temps de guerres abo- 
minables, — qui duraient des vingt ans! — oui les 
grandes routes ressemblaient à des ornières et les 
chemins à des ruisseaux de fange; où les terres 
restaient en friche, faute de bras; où les maisons 
s'affaissaient faute d'habitants; où les pauvres al- 
laient pieds nus et les riches en sabots, pendant 



286 Le Blocus 



que des officiers supérieurs passaient sur des che- 
vaux superbes, regardant le genre humain d'un 
œil de mépris. 

On ne supporterait plus cela! 

Mais alors tout était détruit, humilié dans la 
nation, les bourgeois et le peuple n'étaient plus 
rien ; on ne connaissait plus que la force. Quand 
on disait : 

« Il y a pourtant une justice, un droit, une vé- 
rité! » 

La mode était de répondre en souriant : 

« Je ne comprends pas! » 

Et l'on passait pour un homme d'esprit, un 
homme d'expérience qui fera son chemin. 

Au milieu de ma désolation, je regardais ces 
choses sans y penser, mais depuis elles me sont 
revenues, et des milliers d'autres; tous ceux qui 
restent, peuvent aussi s'en souvenir. 

Un matin, j'étais sous la vieille halle, à regar- 
der les misérables acheter de la viande. On abat- 
tait alors les chevaux du Rouçe-Colas et ceux des 
gendarmes, — aussi décharnés que les bestiaux 
du fossé, — et l'on vendait cette viande très-cher. 

Je regardais ces tourbillons de vieilles femmes 
hâves, de bourgeois les yeux creux, tous ces 
êtres minables pressés devant l'étal de Frantz Sé- 
pel, qui leur distribuait des morceaux de car- 
casse. 



Le Blocus 2S7 



On ne voyait plus les gros chiens de Frantz 
rôder autour de la boucherie, en se léchant la 
gueule. Les. mains sèches des vieilles s'allon- 
geaient au bout de leurs bras de'charnés, pour 
tout happer; les voix faibles criaient en sup- 
pliant : 

« Encore un peu de foie, monsieur Frantz, 
pour la réjouissance! » 

Je regardais cela sous le grand toit sombre, où 
descendait un peu de lumière, par les trous des 
obus. De loin, entre les piliers vermoulus, quel- 
ques soldats, sous la voûte du corps de garde, 
leurs vieilles capotes pendant le long des han- 
ches, regardaient aussi : — c'était comme un 
rêve. 

Ma grande tristesse s'accordait avec ce spectacle, 
quand, au bout d'une demi-heure, au moment de 
m'en aller, je vis Burguet venir, en longeant la 
vieille cassine du père Brainstein, défoncée par les 
obus et penchée en décombres sur la ruelle. 

Burguet m'avait dit, quelques jours avant notre 
malheur, que sa servante était malade; je n'y 
songeais plus, mais alors cela me revint. 

11 me parut en ce moment tellement changé, 
tellement maigre, et les joues tellement tirées par 
les rides, que je crus ne pas l'avoir vu depuis des 
années. Son chapeau lui descendait jusque sur les 
yeux, sa barbe_, d'au moins quinze jours, grison- 



; 



nait. Il arrivait, regardant de tous les côtés; mais 
au fond de l'ombre, contre les madriers de l'an- 
cien magasin à fourrage, il ne pouvait me voir, et 
il s'arrêta derrière le tas de vieilles, serrées en 
demi-cercle devant l'étal, attendant son tour. 

Au bout d'un instant, il mit quelques sous dans 
la main de Frantz Sépel et reçut son morceau, 
qu'il cacha sous sa capote. Puis, regardant en- 
core, il s'en alla vite, la tête basse et les basques 
croisées. 

Cette vue me retourna le cœur; je me sauvai, 
levant les mains au ciel, et murmurant : 

<• Est-il possible? est-il possible?... Lui... Bur- 
guet aussi !... un homme de ce talent souffrir la 
faim et manger de ces carcasses!... Seigneur Dieu! 
quelle épreuve!... » 

Je rentrai chez nous tout bouleversé. 
Il ne nous restait plus beaucoup de provisions; 
malgré cela, le lendemain matin, comme Sâfel 
descendait ouvrir la boutique, je lui dis : 

« Tiens, mon enfant, porte ce petit panier à 
M. Burguet; il y a des pommes de terre et du 
bœuf salé. Prends garde qu'on ne te voie, on te 
l'enlèverait. Tu diras que c'est en souvenir du 
pauvre déserteur. » 

L'enfant partit. Il m'a dit que Burguet avait 
pleuré. 

Voilà, Fritz, ce qu'il faut voir dans un blocus r 



Le Blocus 289 



,où l'on est surpris du jour au lendemain. Voilà 
ce que les Allemands et les Espagnols avaient 
souffert, et ce que nous souffrions à notre tour. 
Voilà la guerre ! 

Les vivres de siège eux-mêmes tiraient à leur 
fin; mais le commandant de place Moulin étant 
mort du typhus, la grande disette n'empêchait 
pas le lieutenant-colonel qui le remplaçait, de 
donner des bals et des fêtes aux parlementaires, 
dans l'ancienne maison Thévenot. Les fenêtres 
s'éclairaient, la musique jouait, l'état-major bu- 
vait du punch et du vin chaud, pour faire croire 
que nous vivions dans l'abondance. On avait bien 
raison de bander les yeux à ces parlementaires 
jusqu'à la salle de bal, car s'ils avaient vu la mine 
des gens, tous les bols et les vins chauds du 
monde ne les auraient pas trompés. 

Pendant ce temps, le fossoyeur Mouyot et ses 
deux garçons venaient prendre chaque matin 
leurs deux ou trois gouttes d'eau-de-vie. Ils pou- 
vaient dire : « Nous buvons les morts ! » comme 
les vétérans disaient : « Nous buvons le Cosaque! » 
Personne en ville n'avait voulu se charger d'en- 
terrer les morts du typhus; eux seuls, après avoir 
pris leur goutte, avaient osé jeter ceux de l'hôpi- 
tal sur une charrette et les entasser dans la fosse; 
et depuis ils avaient passé fossoyeurs, avec le père 
Zébédé. 

If 



«9° Le Blocus 

L'ordre était de rouler les morts dans un drap. 
Mais qui passait l'inspection? Le vieux Mouyot 
m'a dit lui-même qu'on les enterrait avec la ca- 
pote ou la veste, comme cela se trouvait, et quel- 
quefois tout nus. 

Pour chaque mort, ces gens avaient leur trente- 
cinq sous; le père Mouyot, l'aveugle, pourra te le 
dire : c'était son bon temps ! 

Vers la fin de mars, au milieu de cette disette 
affreuse, où l'on ne trouvait plus un chien dans les 
rues, et bien moins encore un chat, de mauvaises 
nouvelles couraient la ville : des bruits de ba- 
tailles perdues, de marches sur Paris, etc. 

A force de recevoir des parlementaires et de leur 
donner des bals, quelque chose de nos malheurs 
transpirait toujours, soit par les domestiques, soit 
par les servantes. 

Moi, souvent, en errant par les rues qui lon- 
gent les remparts, je montais sur un bastion, du 
côté de Strasbourg, de Metz ou de Paris. Je ne. 
craignais plus alors les balles perdues! Delà, je 
regardais les mille feux de bivouac répandus dans 
la plaine, les soldats ennemis revenant des vil- 
lages avec leurs longues perches où pendaient des 
quartiers de viande, ou bien accroupis autour de 
ces petits feux qui brillaient comme des étincelles 
sur la lisière des bois, leurs patrouilles, et leurs 
batteries couvertes, où flottait un drapeau. 



Le Blocus agi 



Quelquefois aussi je regardais la fumée des che- 
minées aux Quatre-Vents, au Bigelberg, à Mit- 
telbronn. Chez nous, les cheminées ne fumaient 
plus, le temps des festins était passé. 

Tu ne saurais croire combien de pensées vous 
viennent quand on est enfermé, comme on suit 
des yeux les grandes routes blanches, en se figu- 
rant marcher là-bas, causer avec les gens de choses 
nouvelles, leur demander ce qu'ils ont souffert, et 
leur raconter ce qu'on a supporté soi-même. 

Du bastion de la manutention, ma vue s'éten- 
dait jusqu'aux cimes blanches du Schnéeberg : 
j'étais au milieu des forestiers, des schlitteurs, des 
bûcherons. Le bruit avait couru qu'ils défen- 
daient leur route de Schirmeck; j'aurais voulu 
savoir si c'était vrai. 

Du côté des Maisons-Rouges, sur la route de 
Paris, je me figurais être chez mon vieil ami Lei- 
ser; je le voyais au coin de son âtre, désolé de 
nourrir tant de monde, car les états-majors russes, 
autrichiens, bavarois, ne quittaient pas cette route, 
et de nouveaux régiments défilaient sans cesse. 

Et le printemps venait! La neige commençait 
à fondre dans les sillons et derrière les haies. Déjà 
les grandes forêts de la Bonne-Fontaine et des 
Baraques prenaient d'autres teintes. 

La chose qui m'attendrit le plus, je m'en sou- 
viens, c'est, à la fin du mois de mars, d'entendre 



292 Le Blocus 



chanter, la première alouette. Le ciel était tout 
pâle, et je regardais en l'air pour la voir. L'ide'e 
du petit David me revenait en même temps, et, 
sans savoir pourquoi, je pleurais. 

Les hommes ont des idées étranges : un chant 
d'oiseau les attendrit, et quelquefois, après des 
années, les mêmes sons leur rappellent les mêmes 
idées, jusqu'à leur faire répandre des larmes. 

Enfin, la maison étant purifiée, Zeffen et Sorlé 
y rentrèrent. 

Le temps de la Pàque approchait; il fallait 
laver les planchers, gratter les murs, récurer la 
vaisselle. Les pauvres femmes, au milieu de ces 
soins, oublièrent un peu notre malheur. Mais 
plus le moment approchait, plus l'inquiétude 
était grande; comment accomplir, au milieu de 
la famine, le commandement de Dieu : 

« Ce mois vous sera le premier de l'année. 
Qu'au dixième jour de ce mois, chaque famille 
prenne un agneau d'entre les brebis, ou bien un 
chevreau d'entre les chèvres. Qu'elle le tienne en 
garde jusqu'au quatorzième jour; qu'elle l'égorgé 
et mange sa chair rôtie, avec du pain sans levain 
et des plantes amères. » 

Où trouver l'agneau du sacrifice? Schmoûlé 
seul, le vieux schamess, y songeait depuis trois 
mois pour tout le monde; il nourrissait un che- 



Le Blocus 2q3 



vreau mâle de l'année dans sa cave, et c'est ce che- 
vreau qu'on égorgea. 

Chaque famille juive en eut sa part, bien petite, 
mais la volonté de l'Éternel fut remplie. 

Nous invitâmes en ce jour, selon la loi, un des 
plus pauvres d'entre nos frères, Kalmès. Nous 
partîmes ensemble pour la synagogue; on récita 
les prières, et puis nous revînmes nous asseoir à 
la table du festin. 

Tout était prêt, et dans l'ordre, malgré la grande 
misère : la nappe blanche, le gobelet de vinaigre, 
l'œuf dur, le raifort, le pain azime et la chair 
du chevreau. La lampe à sept becs brillait au- 
dessus; seulement nous n'avions pas beaucoup de 
pain. 

M'étant donc assis au milieu de la famille, Sà- 
fel prit l'aiguière et me versa de l'eau sur les 
mains; puis nous nous penchâmes tous, chacun 
prit du pain, en disant avec un grand serrement 
de cœur : 

« Voici le pain de la misère, que nos pères ont 
mangé en Egypte. Quiconque a faim, vienne en 
manger avec nous! Quiconque est pauvre, vienne 
faire la Pâque! » 

Nous nous rassîmes, et Sâfel me demanda : 
« Pourquoi cette cérémonie, mon père? » 
Et je lui répondis : 
« Nous avons été esclaves en Egypte, mon en- 



Le Blocus 



fant, et l'Éternel nous en a tirés d'une main puis- 
sante et le bras tendu ! » 

Ces paroles nous remplirent de courage; nous 
espérions que Dieu nous délivrerait, comme il 
avait délivré nos pères, et que FEmpereur serait 
son bras droit; mais nous nous trompions : l'E- 
temel ne voulait plus de cet homme 1 



Le Blocus 295 



XX 



Le lendemain, entre six et sept heures, au petit 
jour, nous dormions tous quand un coup de canon 
fit trembler nos vitres. L'ennemi ne tirait d'ordi- 
naire que la nuit. J'écoutai : un second coup de 
canon suivit le premier au bout de quelques se- 
condes, puis un autre, ainsi de suite un à un. 

Alors je me levai, j'ouvris une de nos fenêtres, 
et je regardai. Le soleil montait derrière l'arsenal. 
Pas une âme n'était dans la rue, mais à mesure 
que les coups se succédaient, des portes et des fe- 
nêtres s'ouvraient; les gens encore en chemise se 
penchaient dehors, prêtant l'oreille. 

Aucun obus ne sifflait dans l'air : l'ennemi ti- 
rait à poudre. 

En écoutant bien, un grand murmure s'enten- 
dait au loin, autour de la ville. D'abord il s'éleva 
sur la côte de Mittelbronn, puis il gagna le Bigel- 
berg, les Quatre-Vents, les Baraques d'en haut et 
d'en bas. 



iqb Le Blocus 



Sorlé venait aussi de se lever; je finis de m'ha- 
biller, et je lui dis : 

« Quelque chose d'extraordinaire se passe... 
Dieu veuille que ce soit pour notre bien! » 

Et je descendis tout inquiet. 

Il ne s'était pas écoulé plus d'un quart d'heure 
depuis le premier coup de canon, et toute la ville 
était debout. Les uns couraient aux remparts, les 
autres se réunissaient, criant et se disputant aux 
coins des rues. L'étonnement, la crainte, la colère 
se peignaient sur toutes les figures. 

Un grand nombre de soldats se mêlaient aux 
bourgeois, et tous ensemble montaient par bandes 
à droite et à gauche de la porte de France. 

J'allais suivre une de ces troupes, quand Bur- 
guet descendit la rue. Il était encore défait comme 
le jour où je l'avais vu sous la halle. 

« Eh bien! lui dis-je en courant à sa rencontre, 
voici des affaires graves! 

— Très-graves, et qui n'annoncent rien de 
bon, Moïse, fit-il. 

— Oui, c'est clair, lui répondis-je, les alliés ont 
remporté des victoires; ils sont peut-être à Paris. » 

Alors, se retournant effrayé, il murmura : 
« Prenez garde, Moïse, prenez garde; si l'on 
vous entendait dans un moment pareil, les vété- 
rans vous déchireraient! » 
J'étais tout saisi, voyant qu'il avait raison; lui. 



Le Blocus 207 



ses joues tremblaient. — Il me prit ensuite par le 
bras et me dit : 

« Je vous dois des remercîments pour les provi- 
sions que vous m'avez envoyées; elles sont arri- 
vées bien à propos. » 

Et comme je lui répondais que nous aurions 
toujours un morceau de pain à son service, tant 
qu'il en resterait, il me serra la main ; et nous re- 
montâmes ensemble la rue du quartier d'infante- 
rie jusqu'au bastion de la glacière, où l'on avait 
dressé deux batteries, pour dominer la côte de Mit- 
telbronn. 

On découvrait de là toute la route de Paris jus- 
qu'au Petit-Saint- Jean, et même jusqu'à Lixheim; 
mais ces grands tas de terre, qu'on appelait des 
cavaliers, étaient couverts de monde : le baron 
Parmentier, son adjoint Pipelingre, le vieux curé 
Leth, et beaucoup d'autres notables se tenaient 
en cet endroit, au milieu de la foule, regardant 
en silence. Rien qu'à voir leurs figures, on com- 
prenait qu'il se passait quelque chose de terrible. 

Etant donc montés sur le talus, nous vîmes d'où 
venait l'attention de ce monde. Tous les ennemis, 
Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Russes, 
cavalerie et infanterie, mêlés ensemble, se répan- 
daient autour de leurs retranchements comme des 
fourmilières, s'embrassant, se serrant la main, le- 
vant les shakos au bout des baïonnettes, agitant 

n, 



2o,S Le Blocus 



des branches d'arbres, qui commençaient à verdir. 

Des cavaliers traversaient la plaine ventre à 
terre 3 le kolbac à la pointe du sabre, et pous- 
saient des cris qui montaient jusqu'au ciel. 

Le télégraphe jouait sur la côte de Saint-Jean, 
Burguet me dit en le montrant : 

« Si nous comprenions ces signes, Moïse, nous 
saurions mieux ce qui nous attend d'ici quinze 
jours. » 

Quelques personnes s'étant retournées pour 
nous entendre, nous redescendîmes dans la rue 
du Quartier, tout pensifs. 

Les soldats, aux fenêtres de la caserne, tout en 
haut, regardaient aussi. Des quantités d'hommes 
et de femmes accouraient. 

Nous traversâmes cette foule. Dans la rue des 
Capucins, toujours déserte, Burguet, qui marchait 
la tête penchée, s'écria : 

<c C'est donc fini !... Que de choses nous avons 
vues depuis vingt-cinq ans, Moïse ! Que de choses 
étonnantes et terribles!... Et c'est fini!... » 

Il me tenait la main et me regardait comme 
étonné de ses propres paroles; puis, se remettant 
à marcher : 

« Cette campagne d'hiver m'épouvantait, dit-il; 
cela traînait... traînait... et le coup de tonnerre 
n'arrivait pas!... Mais demain, après - demain 
qu'allons- nous apprendre? L'Empereur est -il 



Le Blocus 399 



mort? Que décidera-t-on de nous? La France sera- 
t-clle encore la France? Que nous laissera-t-on ? 
Que nous prendra-t-on ? » 

Et continuant de réfléchir de la sorte, nous 
arrivâmes devant notre maison. Alors, comme ré- 
veillé tout à coup, Burguet me dit : 

« Moïsej delà prudence!... Si l'Empereur n'est 
pas mort, les vétérans tiendront jusqu'à la der- 
nière seconde. Songez-y, ceux qui leur seraient 
suspects auraient tout à craindre. » 

Je le remerciai de ce qu'il me disait, et je mon- 
tai chez nous, me promettant bien de suivre son 
conseil. 

Ma femme et mes enfants m'attendaient pour 
déjeuner, la petite corbeille de pommes de terre 
sur la table. Nous nous assîmes, et je leur racon- 
tai tout bas ce qu'on voyait du haut des remparts, 
en leur recommandant de se taire, car le danger 
n'était pas fini : la garnison pouvait se révolter, et 
vouloir se défendre malgré les chefs; et ceux qui 
se mêleraient de ces choses pour ou contre, même 
en paroles, courraient risque de se perdre, sans 
aucun profit pour personne. 

Ils comprirent que j'avais raison , je n'eus pas 
besoin de leur en dire plus. 

Nous avions la crainte de voir arriver notre 
sergent et d'être forcés de lui répondre, s'il nous 
demandait ce que nous pensions de ces choses; j 



?oo Le Blocus 



mais il ne rentra que vers onze heures du soir, 
nous étions tous couchés depuis longtemps. 

Le lendemain , la nouvelle de l'entrée des alliés 
à Paris était affichée aux portes de l'église et aux 
piliers de la halle. On n'a jamais su par qui ! Dans 
ce temps, on parla de M. de la Vablerie et de trois 
ou quatre autres émigrés, capables d'avoir fait le 
coup, mais rien n'était certain. 

La garde montante arracha les affiches, mal- 
heureusement des soldats et des bourgeois les 
avaient déjà lues. 

C'était quelque chose de si nouveau, de telle- 
ment incroyable, après ces dix ans de guerre, — 
où l'Empereur était tout, où la nation restait en 
quelque sorte dans l'ombre, où pas un homme ne 
pouvait dire ni écrire un mot sans y avoir été au- 
torisé, où l'on n'avait que le droit de payer et de 
donner ses enfants à la conscription , — c'était si 
grave de penser que l'Empereur pouvait être 
vaincu! qu'un père de famille lui-même, au mi- 
lieu de sa femme et de ses enfants, retournait 
trois ou quatre fois la tête, avant d'oser en souffler 
un seul mot. 

Tout se taisait donc encore, malgré les affiches. 
Les fonctionnaires restaient chez eux pour n'avoir 
pas à parler; le gouverneur et le conseil de dé- 
fense ne bougeaient pas; mais les dernières re- 
crues, en pensant qu'elles allaient revoir leur vil- 



Le Blocus 3oi 



lage, embrasser leurs parents, reprendre leur état 
ou travailler aux champs, et pouvoir se marier, ne 
cachaient pas leur joie, comme c'est tout naturel. 
Les vétérans, qui n'avaient pas d'autre métier, pas 
d'autres ressources pour vivre que la guerre, en 
étaient indignés! Ils ne croyaient rien; ils décla- 
raient que toutes les nouvelles étaient fausses, que 
l'Empereur n'avait jamais perdu de bataille, qu'il 
ne pouvait pas en perdre, et que les affiches et les 
coups de canon des alliés étaient une ruse de 
guerre, pour se faire ouvrir les portes. 

Et c'est depuis ce jour, Fritz, que la désertion 
recommença, non plus un à un, mais par six, par 
dix, par vingt. Des postes tout entiers filaient sur 
la montagne avec armes et bagages. Les vétérans 
tiraient sur les déserteurs; ils en tuèrent quelques- 
uns, et reçurent l'ordre d'escorter les conscrits qui 
portaient la soupe aux avant-postes. 

Pendant ce temps, les parlementaires ne fai- 
saient qu'entrer et sortir à la file. Tous, officiers 
des états-majors russes, autrichiens, bavarois, 
restaient des heures entières au Gouvernement, 
ayant sans doute de grandes propositions à dé- 
battre. 

Notre sergent ne faisait plus que passer le soir 
une minute dans notre chambre, pour se plaindre 
de la désertion, et nous en étions contents" Zeften 
était encore malade, Sorlé ne pouvait pas la quit- 



3o2 Le Blocus 



ter; moi, j'étais forcé d'aider Sâfel jusqu'après la 
retraite. 

La boutique était toujours pleine de vétérans; 
quand une bande sortait, aussitôt il en venait une 
autre. 

Ces vieux, tout gris, avalaient l'eau-de-vie 
verre sur verre; ils se payaient des tournées et 
devenaient toujours plus sombres. Ils frisson- 
naient et ne parlaient que de trahison, en vous 
lançant des coups d'œil de travers. 

Quelquefois ils souriaient, disant : 

«Gare! s'il faut faire sauter la forteresse, elle 
sautera ! » 

Sâfel et moi, nous avions l'air de ne pas com- 
prendre; mais tu peux te figurer nos transes : 
après avoir tant souffert, risquer encore de sauter 
avec ces vétérans! 

Le soir, notre sergent répétait mot pour mot 
ce qu'avaient dit les autres : — Tout n'était que 
mensonge et trahison... L'Empereur devait finir 
par balayer cette canaille! 

« Attendez... attendez! — criait-il en fumant sa 
pipe, les dents serrées, — la débâcle va venir... Le 
coup de tonnerre est proche!... Et cette fois, pas 
de pitié, pas de miséricorde!... Il faut que tous 
les gueux y passent... tous les traîtres !... Il faut 
que le pays soit nettoyé pour cent ans!... Laissez 
faire, père Moïse, nous rirons!... » 






Le Blocus 3o3 



Tu penses bien que nous n'avions pas envie de 
rire. 

Mais le jour où j'eus le plus d'inquiétude, c'est 
le 8 avril au matin, lorsque parut le décret du 
Sénat qui destituait l'Empereur. 

Notre boutique était pleine d'artilleurs de ma- 
rine et de sous-officiers du dépôt. Nous venions 
de les servir, quand le secrétaire du trésorier, un 
gros court, les joues rondes et jaunes, le bonnet de 
police sur l'oreille, entra, se fit verser un petit 
verre; puis sortit le décret de sa poche et se mit à 
le lire tranquillement aux autres, en leur disant : 

« Ecoutez ! » 

Je crois encore l'entendre : 

« Considérant que Napoléon Bonaparte a dé- 
« chiré le pacte qui l'unissait au peuple français, 
ce en levant des impôts autrement qu'en vertu de 
« la loi, en ajournant sans nécessité le Corps légis- 
te, latif, en rendant illégalement plusieurs décrets 
« portant peine de mort, en anéantissant la res- 
cc ponsabilité des ministres, l'indépendance judi- 
cc ciaire, la liberté de la presse, etc.; — Considé- 
« rant que Napoléon a mis le comble aux malheurs 
ce de la patrie, par l'abus qu'il a fait de tous les 
ce moyens qu'on lui a confiés en hommes et en 
ce argent pour la guerre, et en refusant de traiter à 
ce des conditions que l'intérêt national exigeait 
«d'accepter; — Considérant que le vœu mani- 



3o4 Le Blocus 



« feste de tous les Français appelle un ordre de 
« choses, dont le premier résultat soit le rétablis- 
se sèment de la paix générale, et qui soit aussi 
(i l'époque d'une réconciliation solennelle entre 
« tous les États de la grande famille européenne, 
« le Sénat décrète : — Napoléon Bonaparte est 
« déchu du trône; le droit d'hérédité est aboli 
« dans sa famille; le peuple et l'armée sont déliés 
a envers lui du serment de fidélité. » 

Il commençait à peine de lire que je pensai : 

« Si cela continue, ils vont démolir ma bou- 
tique de fond en comble. » 

Je me dépêchai même, dans mon épouvante, de 
faire sortir Sâfel par la porte de derrière. Mais 
tout se passa bien autrement que je ne croyais. 
Ces vétérans méprisaient le Sénat; ils levèrent les 
épaules, et celui qui venait de lire le décret se 
moucha dedans, et le jeta sous le comptoir en 
disant : 

« Le Sénat! Qu'est-ce que le Sénat? Un tas 
d'écornifleurs, un tas de pique-assiettes que l'Em- 
pereur a racolés à droite et à gauche, pour lui dire 
toujours : — Dieu vous bénisse! 

— Oui, major, dit un autre; mais c'est égal, on 
devrait tout de même les jeter dehors, à grands 
coups de pieds dans le dos. 

— Bah! ça n'en vaut pas la peine, répondit le 
sergent-major; d'ici à quinze jours, quand l'Fm- 



Le Blocus 3ob 



pereur sera redevenu le maître, ils viendront en- 
core lui lécher les bottes. Il faut ça pour la dynastie, 
des gens qui vous lèchent les bottes, — ça produit 
un bon effet! — surtout d'anciens nobles qu'on 
paye trente ou quarante mille francs par an. Ils 
reviendront, soyez tranquilles, et l'Empereur leur 
pardonnera, d'autant plus qu'il n'en trouverait pas 
d'autres aussi nobles pour les remplacer. » 

Et comme ils sortirent tous après avoir vidé leur 
petit verre, je bénis le ciel de leur avoir donné tant 
de confiance dans l'Empereur. 

Cette confiance dura jusque vers le 1 1 ou le 
i 2 avril, où des officiers, envoyés par le général 
commandant la 4' division militaire, arrivèrent 
dire que la garnison de Metz reconnaissait le sénat 
et suivait ses ordres. 

Ce fut un coup épouvantable pour nos vété- 
rans. Nous vîmes le soir même, à la figure de 
notre sergent, que c'était pour lui le coup de la 
mort. Il avait vieilli de dix ans, et rien que son 
regard aurait pu vous arracher des larmes. Jus- 
qu'alors il n'avait cessé de nous dire : 

« Tous ces décrets, toutes ces affiches sont des 
trahisons! L'Empereur est toujours là-bas avec 
son armée, et nous sommes ici pour le soutenir. 
Ne craignez rien, père Moïse. » 

Mais depuis l'arrivée des officiers de Metz, sa 
confiance était perdue. Il entrait dans notre 



îo6 Le Blocus 



chambre sans rien dire et se tenait debout, tout 
pâle, à nous regarder. 

Je pensais : 

« Cet homme nous aime pourtant!... Il nous a 
fait du bien. Il nous aurait donné sa viande pour 
tout le temps du blocus; il aimait notre petit Da- 
vid... il le caressait sur ses genoux. Il aime aussi 
Esdras. C'est un brave homme, un honnête 
homme, et le voilà très-malheureux! » 

J'aurais voulu le consoler, lui dire qu'il avait 
des amis, que nous l'aimions tous, que nous fe- 
rions des sacrifices pour l'aider, s'il était forcé de 
changer d'état... Oui, c'était ce que je pensais; 
mais, en le regardant, sa tristesse me paraissait si 
terrible, que je ne trouvais plus un mot. 

Il faisait donc deux ou trois tours et s'arrêtait 
de nouveau, puis tout à coup il sortait. Sa dou- 
leur était trop grande, il ne pouvait pas même se 
plaindre. 

Enfin, le 16 avril, un armistice fut conclu pour 
enterrer les morts. On baissa le pont de la porte 
d'Allemagne, et quantité de gens sortirent jus- 
qu'au soir, pour donner quelques coups de pioche 
au jardin et tâcher de rapporter un peu de ver- 
dure. Mais, Zeffen étant toujours malade, nous 
restâmes chez nous. 

Le soir, deux nouveaux officiers de Metz, en- 
voyés en parlementaires, entrèrent à la nuit, 



Le Blocus 3o7 



comme on relevait les ponts. Ils traversèrent la 
rue"au galop, et se rendirent au Gouvernement. — 
Je les ai vus passer. 

L'arrivée de ces officiers avait excité partout 
l'espérance et la crainte; on s'attendait à de 
grandes mesures , et toute la nuit nous entendîmes 
le sergent aller et venir dans sa chambre, se lever, 
marcher et se recoucher, en murmurant des pa- 
roles confuses. 

Le malheureux sentait venir un coup affreux, il 
n'avait plus une minute de repos. Je l'écoutais en 
le plaignant, et ses soupirs m'empêchaient de 
dormir. 

Le lendemain, à dix heures, on bat le rappel. 
Le gouverneur et les membres du conseil de dé- 
fense, en grande tenue, vont au quartier d'infan- 
terie. 

Tous les gens de la ville étaient aux fenêtres. 

Notre sergent descend , et quelques instants 
après, je le suis. La rue fourmillait de monde. Je 
me glisse à travers cette foule; chacun tenait à sa 
piace et voulait avancer. 

Comme j'arrivais devant la caserne, les compa- 
gnies venaient de former le cercle; les fourriers, 
au milieu, lisaient à haute voix l'ordre du jour de 
l'armée : — c'était l'abdication de l'Empereur, le 
licenciement des recrues de i8i3 et de 1814, la 



3o8 Le Blocus 



reconnaissance de Louis XVI II,, l'ordre d'arborer 
le drapeau blanc et de changer de' cocarde! 

Pas un murmure ne s'élevait dans les rangs; 
tout était calme, terrible, épouvantable. Ces vieux 
soldats, les dents serrées, la moustache frisson- 
nante, les sourcils baissés d'un air farouche, pré- 
sentant les armes sans rien dire; la voix des four- 
riers, qui s'arrêtaient de temps en temps comme 
suffoqués; l'état-major de la place, plus loin, sous 
la voûte du quartier, morne, le regard abattu; 
l'attention de tout ce monde, hommes, femmes, 
enfants, penchés d'un bout de la rue à l'autre sur 
la pointe des pieds, la bouche entr'ouverte, l'o- 
reille tendue; tout cela, Fritz, vous faisait fré- 
mir. 

J'étais sur l'escalier du tonnelier Schweyer; je 
voyais tout et j'entendais chaque parole. 

Tant qu'on lut l'ordre du jour, rien ne bougea; 
mais au commandement : — Rompez les rangs ! 
— un cri terrible partit à la fois de tous les côtés : 
le tumulte, la confusion, la fureur éclatèrent en- 
semble. On ne s'entendait plus. Les conscrits, par 
files, couraient aux portes de la caserne; les vieux 
restaient un instant comme enracinés à leur place; 
ensuite la rage les prenait : l'un s'arrachait les 
épaulettes, l'autre cassait son fusil à deux mains 
sur le pavé, quelques officiers pliaient leur sabre 
ou leur épée,qui volaient en éclats, 



Le Blocus 3og 



Le gouverneur essaya de parler ; il voulut 
faire reformer les rangs, mais on ne l'écoutait 
plus : les nouvelles recrues montaient déjà dans 
toutes les chambres de la caserne, faire leur paquet 
pour se mettre en route; les vieux s'en allaient à 
droite ou à gauche, comme ivres ou fous. 

J'ai vu quelques-uns de ces vieux soldats s'ar- 
rêter dans un coin, la tête contre le mur, et pleu- 
rer à chaudes larmes. 

Tout se dispersait, et de longs cris s'entendaient 
de la caserne à la place, des cris sans fin, montant 
et descendant comme un soupir. 

Quelques cris sourds et désespérés de Vive 
l'Empereur! retentissaient encore; pas un seul 
cri de Vive le Roi ! 

Moi, je courus annoncer ces choses àla maison; 
j'étais à peine en haut que le sergent montait 
aussi, le fusil sur l'épaule. Nous aurions voulu 
nous réjouir de la fin du blocus; mais, en voyant 
le sergent debout sur notre porte; un froid nous 
entra dans les os, et nous restâmes tout attentifs. 

« Eh bien, dit-il en posant la crosse à terre, 
c'est fini !... » 

Et durant un instant il ne dit rien de plus. 

Puis il bégaya : 

« Voilà la plus grande gueuserie du monde... 
Les recrues sont licenciées... Elles partent... La 
France reste pieds et poings liés entre les griffes 



3io Le Blocus 



des kaiserlicks... Ah! canailles!... canailles!... 

— Oui, sergent, lui répondis-je attendri, mais 
il faut prendre le dessus... Maintenant nous allons 
avoir la paix, sergent... Il vous reste une sœur 
dans le Jura, vous irez près d'elle... 

— Oh! s'écria-t-il en levant la main, ma 
pauvre sœur!... » 

Ce fut comme un sanglot; mais il se raffermit 
vite, et posa son fusil au coin de la porte. 

Il s'assit une minute avec nous près de la table, 
et prit le petit Sâfel, en l'attirant par la tête et 
l'embrassant sur les joues. Ensuite il voulut aussi 
tenir Esdras. Nous le regardions en silence. 

Il disait : 

« Je vais vous quitter, père Moïse, je vais faire 
mon sac... Mille tonnerres, j'ai de la peine à vous 
quitter! 

— Et nous aussi, sergent, nous avons de la 
peine, répondit Sorlé bien triste; mais si vous 
vouliez vivre avec nous... 

— C'est impossible ! 

— Alors vous restez au service?... 

— Au service de qui... de quoi? fit-il; de 
Louis XVIII? non, non! Je ne connais que mon 
général... Mais ça me fait de la peine de partir... 
Enfin... quand on a rempli son devoir... » 

Et il se leva tout à coup, en criant d'une voix 
déchirante : 



Le Blocus 3 1 1 



« Vive V Empereur! » 

Nous frémissions ; nous ne savions ce qui nous 
taisait trembler. 

Lui me tendait les bras, et je me levai ; nous 
nous embrassâmes comme des frères. 

« Adieu, père Moïse, disait-il^ adieu pour long- 
temps ! 

— Vous partez donc tout de suite? 

— Oui!... 

— Vous savez, sergent, que vous aurez tou- 
jours des amis chez nous... Vous viendrez nous 
voir... Si vous aviez besoin... 

— Oui... oui... je le sais... vous êtes de vrais 
amis... de braves gens! » 

Il me serrait avec force. 

Ensuite il alla prendre son fusil; et nous le sui- 
vions tous en lui souhaitant du bonheur, lorsqu'il 
se retourna les larmes aux yeux, et embrassa ma 
femme en disant : 

« Il faut aussi que je vous embrasse. Il n'y a 
pas de mal, n'est-ce pas, madame Sorlé? 

— Ah ! non , dit-elle, vous êtes de la famille, et 
j'embrasserai Zeffen pour vous ! » 

Aussitôt il sortit en criant d'une voix enrouée : 

— Adieu!... Vivez bien!... » 

Je le regardai du bout de la petite allée, entrer 
dans sa chambre en passant. 
Vingt-cinq ans de service, huit blessures, et 



312 Le Blocus 



pas de pain dans ses vieux jours ! — Cette pensée 
me saignait le cœur. 

Environ un quart d'heure après, le sergent des- 
cendit avec son fusil, et rencontrant Sâfel sur 
l'escalier, il lui dit : 

« Tiens, voilà pour ton père! » 

C'était le portrait de la femme et des enfants du 
landvvehr de la Tuilerie. Sâfel vint aussitôt me 
l'apporter. Je pris ce cadeau du pauvre diable, et 
je le regardai longtemps avec une grande tristesse; 
puis je l'enfermai dans notre armoire avec la 
lettre. 

Il était midi ; et comme les portes allaient s'ou- 
vrir, comme les provisions allaient arriver en 
abondance , nous nous assîmes devant un gros 
morceau de bœuf cuit avec un plat de pommes de 
terre, et nous débouchâmes une bonne bouteille 
de vin. 

Nous étions en train de manger, lorsque des 
cris s'entendirent dans la rue. Sâfel se leva pour 
regarder. 

« Un soldat blessé qu'on porte à l'hôpital,» 
dit-il. 

Puis il cria : 

« C'est notre sergent ! » 

Une horrible idée me traversa l'esprit. Sorlé 
voulait se lever, je lui dis : « Reste ! » et je des- 
cendis seul. 



Le Blocus 3i3 



Le brancard passait sur les épaules de quatre 
canonniers de marine; des enfants couraient der- 
rière. 

Au premier coup d'œil je reconnus le sergent, 
la figure toute blanche et la poitrine pleine de 
sang. Il ne bougeait plus. Le malheureux était 
allé de chez nous, sur le bastion derrière l'arsenal, 
pour se tirer un coup de fusil au cœur. 

Alors je remontai tellement abattu, tellement 
triste et désolé, que j'avais de la peine à me tenir 
debout. 

Sorlé m'attendait toute défaite. 

« Notre pauvre sergent s'est tué, lui dis-je, que 
Dieu lui pardonne!... » 

Et m'étant assis à ma place, je ne pus m'empê- 
cherde fondre en larmes I 



3 14 Le Blocus 



XXI 



On a bien raison de dire que tous les malheurs 
se suivent; l'un entraîne l'autre. Mais la mort de 
notre bon sergent fut pourtant le dernier. 

Ce même jour, les ennemis retirèrent leursavant- 
postes à six cents toises de la ville, le drapeau 
blanc fut arboré sur Pe'glise, et l'on ouvrit les 
portes. 

Maintenant, Fritz, tu connais notre blocus. 
Dois-je te raconter encore l'arrivée de Baruch,, les 
cris de Zeffen et nos gémissements à tous, lors- 
qu'il fallut dire à cet excellent homme : 

« Notre petit David est mort... tu ne 1" reverras 
plus ! » 

Non... c'est assez!... Quand on songe à toutes 
les misères de la guerre, à toutes celles qui les 
suivent durant des années, on ne finirait jamais!... 

J'aime mieux te parler de mes fils Itziget Frô- 
mel, et de mon Sàfel, qui est allé les rejoindre en 
Amérique. 



Le Blocus 3i5 



Si je te racontais tous les biens qu'ils ont acquis 
dans ce grand pays des hommes libres, les terres 
qu'ils ont achetées, l'argent qu'ils ont mis de côté, 
le nombre de petits-enfants qu'ils m'ont donne'?, 
toutes les satisfactions dont ils nous ont comblés, 
Sorlé et moi, tu serais dans l'étonnement et l'ad- 
miration. 

Jamais ils ne m'ont laissé manquer de rien. Le 
plus grand plaisir que je puisse leur faire, c'est de 
souhaiter quelque chose : chacun d'eux veut me 
l'envoyer! Ils n'oublient pas que je les ai sauvés 
de la guerre, par ma grande prudence. 

Je les aime tous également, Fritz, et je leur dis, 
comme Jacob : 

« Que le Dieu d'Abraham et d'Isaac, nos' pères, 
« le Dieu qui me nourrit depuis que je suis au 
« monde, bénisse ces enfants; qu'ils multiplient 
« très-abondamment sur la terre, et que leur pos- 
k térité soit une multitude de nations! » 



FIN DU BLOCUS 



LE CAPITAINE ROCHA.1T 



RECIT MILITAIRE 



C'est au temps où les Prussiens entraient en 
Champagne } le 20 septembre 1792, me dit le 
capitaine Rochart, que je partis de Saint-Quirin 
avec le vieux Pierron, ségare au Blanc-Ru_, et 
cent cinquante autres garçons de notre pays. 
Pierron avait été, quinze ou vingt ans avant, 
sergent.au régiment de Royal -Normandie; il 
marchait à notre tête sur une vieille bique, et 
criait ! 

« A bas le despotisme!... vaincre ou mou- 
rir!... y> 

Nous lui répondions en chantant : 

« Vive le son du canon!... » 

Au haut de la côte de Hesse, avant de des- 
cendre à Sarrebourg, notre troupe lit halte et 

13. 



3i8 Le capitaine Rochart. 



nomma Pierron commandant. Nous n'étions 
encore que cent cinquante; mais le tocsin son- 
nait partout, et de village en village d'autres 
patrie es, des garçons et des pères de famille, 
venaient nous rejoindre. A chaque endroit on 
changeait les fourches et les bâtons contre des 
fusils; les femmes elles-mêmes nous en appor- 
taient; de sorte que le sixième jour, à Bar-le- 
Duc, derrière Nancy, nous étions déjà plus de 
mille, et presque tous bien armés. 

C'est à Bar-le-Duc qu'on nous appela le i" ba- 
taillon des chasseurs Francs-Montagnards. 'Nous 
reçûmes aussi des chapeaux à cornes, des sou- 
liers, des gilets et des guêtres. Les environs 
fourmillaient de volontaires; il en arrivait de tous 
les côtés, en blouse, en veste, en carmagnole, en 
sabots, avec des pioches, des fourches, des bâ- 
tons. Les uns s'appelaient bataillon des Amis de 
la patrie, bataillon des Amis de la liberté, ba- 
taillon des Phocéens, de Popincourt, de l'Union, 
des Vengeurs, etc. — On aurait cru que la li- 
berté ne pouvait jamais périr. 

Les trois quarts de ces gens ne savaient pas 
encore emboîter le pas; et malgré la pluie qui 
leur collait les habits sur le dos, malgré la boue 
qui les couvrait jusque par-dessus la tête, ils ne 
finissaient pas de crier : 

« En route 1... A l'ennemi I... » 



Le capitaine Rochart. 3 19 



Des lignes de Prussiens défilaient en ville; la 
bataille de Valmy venait d'être gagnée. 

A mesure qu'on arrivait de l'intérieur, des 
officiers vous passaient en revue et vous inscri- 
vaient comme volontaires. Tous ceux que les 
nouveaux bataillons avaient nommés comman- 
dants restaient commandants, les capitaines res- 
taient capitaines; ceux qui n'étaient rien se con- 
tentaient d'être volontaires et de marcher pour 
la patrie. 

Cet enthousiasme ne reviendra plus! On ne 
verra plus des vieillards, des pères de famille, 
des hommes de toutes les provinces se choisir 
des chefs de vingt ans, parce qu'ils les croyaient 
plus capables qu'eux ; aujourd'hui chacun se 
choisirait lui-même, ou bien il choisirait ceux 
qui pourraient le faire avancer. 

Enfin voilà comment je fus engagé dans le 
i pr bataillon des chasseurs Francs-Montagnards, 
qu'on dirigea tout de suite sur l'armée du Rhin, 
et qui prit part à la bataille de Lendsbourg en 
1792, sous Custine; au déblocus de Landau, 
sous Hoche, en 93; au blocus de Mayence, en 
1794; au passage du Rhin, à la reprise de Dus- 
seldorf, en 1795; aux combats de Renchen et 
de Rastadt, à la bataille de Néresheim, et fina- 
lement à la retraite de Moreau en 1796, après 
la défaite de Jourdan par l'archiduc Charles. 



?20 Le capitaine Rochart. 

Le bataillon soutenait la retraite jusqu'à'! 
combat de Biberach ; il était à l'arrière-garde. 

On pense bien que nous avions appris la ma- 
nœuvre, depuis quatre ans. Le i er bataillon de 
chasseurs-francs avait été refondu plusieurs fois. 
J'étais alors sergent-major; je fus nommé sous- 
lieutenant, en repassant le Rhin, à Huningue, 
le 26 octobre de cette année. 

Notre pauvre vieux commandant avait été tué 
dans le dernier combat; c'est Jean Roche, an- 
cien charpentier à Voyer, qui le remplaça. 

A mesure que les troupes rentraient, elles pre- 
naient garnison en Alsace; une partie seulement 
resta sur la rive droite, pour défendre le fort de 
Kehl. Le bataillon fut envoyé d'abord à Schle- 
stadt, ensuite à Neuf-Brisach. 

Nous avions presque toujours été en campagne. 
Nous connaissions déjà les fournisseurs et les 
voleurs qui frappaient des réquisitions en vins, 
en grains, en fourrages, sur les ennemis, soi- 
disant pour les armées, et qui mettaient presque 
tout dans leurs poches; mais nous ne connais- 
sions pas les troubles de l'intérieur : nous ne 
savions pas que plus de soixante mille émigrés et 
prêtres réfractaires étaient rentrés en France, qu'ils 
couraient le pays pour exciter les vengeances, 
qu'ils assassinaient les acquéreurs de biens natio- 
naux dans l'Ouest et dans le Midi, qu'ils rache- 



Le capitaine Rochart. 32 1 

taient les châteaux pour rien, en répandant la 
terreur , qu'ils arrêtaient les diligences sur les 
grandes routes, que les prêtres rétablissaient leurs 
diocèses, qu'ils prêchaient ouvertement la révolte, 
et que ces aristocrates s'appelaient les Jacobins 
blancs! 

La fureur fut dans l'armée. On voulait marcher 
sur Paris pour rétablir l'ordre; mais le général 
Moreau ne bougeait pas : il connaissait déjà la 
trahison de Pichegru, son ancien chef, et se 
tenait tranquille. Hoche préparait sa descente en 
Angleterre. Un seul général, — Bonaparte, — 
parlait; il écrivait de l'Italie : 

« Tremblez, traîtres, de l'Adige à la Seine il 
n'y a qu'un pas", et le prix de vos iniquités est au 
bout de nos baïonnettes. » 

Ce général nouveau , pendant notre dernière 
campagne et notre retraite, était entré en Italie, 
en remportant victoire sur victoire, à Montenotte, 
à Millesimo, à Dego, à Mondovi; il avait passé le 
pont de Lodi et battu deux armées d'Autrichiens 
et de Piémontais. — Personne d'entre nous ne le 
connaissait; on disait seulement que c'était un 
ancien ami de Robespierre; mais il faisait des 
proclamations en appelant ses soldats les premiers 
soldats du monde, et cela nous mettait de mau- 
vaise humeur. 

Nous avions repoussé deux invasions, nous 



322 Le capitaine Rochart. 

avions conquis la Belgique et la Hollande,, nous 
avions pacifié la Vendée, nous étions restés maî- 
tres de la rive gauche du Rhin, depuis la mer 
jusqu'à Bâle, c'était pourtant aussi quelque chose. 
Mais les victoires de Bonaparte continuaient; 
il recommençait ses grands coups à Castiglione,, à 
I.onato_, à Bassano. — Dans ce temps, chacun 
tenait pour son général; nous regardions Hoche, 
Jourdan , Kléber, Moreau comme les premiers 
généraux de la République, et nous pensions 
qu'à force de se hasarder, Bonaparte finirait par 
une grande débâcle. 

Plusieurs de nos anciens, le capitaine Benoît, le 
chef de brigade Cohin et nous tous, en voyant 
aux bulletins de l'armée d'Italie, tous ces milliers 
d'ennemis restés sur le champ de bataille, nous 
pensions qu'il en mettait quatre fois plus que son 
compte. Et quand nousjisions ces proclamations, 
où les femmes et les filles devaient accourir à la 
rencontre des vainqueurs d'Italie , qui n'auraient 
qu'à dire : « J'étais de l'armée conquérante d'Ita- 
lie! » pour avoir leur admiration, nous étions 
indignés. 

Le chef de brigade Cohin s'écriait souvent : 
« Je voudrais bien voir Moreau manœuvrer 
avec trente mille d'entre nous, contre trente mille 
des autres^ commandés par Bonaparte' » 
Il riait et clignait de l'œil. 



Le capitaine Rochart. 3 2 3 



Malgré cela, quand Bonaparte entra dans le 
Tyrol, en repoussant l'archiduc Charles, et que 
nous reçûmes l'ordre de repasser le Rhin pour 
voler à son secours, toute l'armée était contente. 
Mais nous avions à peine Culbuté les Autrichiens 
à Diersheim, et Hoche venait à peine de les battre 
à Heddersdorf, sur notre gauche, que Bonaparte 
signales préliminaires de Léoben. Nous n'avions 
plus qu'à marcher sur Vienne, il le voyait bien, 
et voulait avoir toute la gloire pour lui seul. 

Tout le monde répétait que nous étions sacri- 
fiés, qu'il ne fallait pas accepter les préliminaires, 
que c'était contre l'honneur de l'armée du Rhin; 
mais la nation célébrait la paix avec enthou- 
siasme : il fallut rentrer en France. 

La fureur de nos soldats contre ceux d'Italie 
était si grande que, dans toutes les garnisons où 
par malheur ils se trouvaient ensemble, on avait 
des dix et douze duels par jour. En 1799, à Metz, 
ils commençaient même à se fusiller d'une ca- 
serne à l'autre, quand on se dépêcha d'évacuer 
ceux du Rhin sur la Suisse, et ceux qui restaient 
d'Italie sur la Hollande. 

J'ai toujours pensé depuis, que nous n'étions 
déjà plus les volontaires de la République, mais 
les soldats de nos généraux. La guerre, au bout de 
six ans, commençait à devenir un métier; on ne 
pensait plus : « Je me bats pour les Droits de 



324 Le capitaine Rochart. 



l'Homme! » mais je me bats pour la victoire. Et 
plus tard on s'est battu pour le plaisir de se 
battre! 

La guerre avait enrichi les généraux d'Italie; 
les premiers qu'on vit revenir de là-bas avaient de 
l'or jusque sur les bottes. Les nôtres, avec leurs 
gros habits bleus, leurs vieux chapeaux usés par 
la pluie, regardaient ces mirliflores en serrant les 
lèvres sans rien dire, ils les méprisaient; mais 
cela ne dura pas longternps : l'amour des titres et 
des dotations prit bientôt le dessus. 

La trahison de Pichegru, l'expédition d'Egypte, 
la mort de Hoche, les fautes de Schérer, en Italie, 
la défaite de Stockach, l'évacuation des Grisons, et 
par-dessus tout la lâcheté du Directoire exécutif, 
élevèrent Bonaparte bien plus que ses victoires 
sur les Mameluks. On criait : 

a Sans lui tout est perdu! » 

Nous n'avions pourtant pas eu besoin de lui 
pour sauver deux fois la République, et nous ve- 
nions même encore de la sauver, en écrasant les 
Autrichiens et les Russes à Zurich ; mais il arriva 
dans un moment où les royalistes relevaient la 
tête, où toute la nation était lasse du Directoire, 
où les fournisseurs et tous les gueux, après avoir 
fait leur magot, redemandaient de l'ordre, de la 
religion, comme on disait, pour mettre leurs ra- 
pines à l'abri. 



Le capitaine Rochart. 3 2b 



Tout le long de la route on sonnait les cloches 
sur le passage de ce général qui venait d'abandon- 
ner son armée, on allumait des feux de joie : 
c'était un bon exemple pour les autres 1 

La 37 e était alors en garnison à Lyon, où je le 
vis passer; il était noir comme un corbeau, petit 
et maigre; il avait de longs cheveux bruns qui lui 
tombaient jusqu'aux sourcils, les yeux enfoncés, 
les joues longues, le nez fin, le menton avancé. 
Une grosse cravate lui serrait le cou; son habit 
était à revers, la culotte collante et le gilet blanc. 
Les présidents, les juges, le maire lui faisaient 
des compliments; il écoutait d'un air pensif et 
répondait quatre mots. 

Si le Directoire avait eu du cœur, il l'aurait 
fait arrêter et juger. Nous n'aurions eu ni Ma- 
rengo, ni Austerlitz, ni Iéna, ni Wagram; 
mais nous n'aurions pas eu non plus les désastres 
d'Espagne, la retraite de Russie, Leipzig et Wa- 
terloo... sans parler du démembrement de notre 
territoire, et de la honte ineffaçable des deux in- 
vasions! 

A Paris, tout le monde vint se jeter à sa tête. 
Au bout de quelques jours, après avoir bien re- 
gardé, bien écouté, et bien choisi ceux qui vou- 
laient un maître, pour partager le gâteau, il fit 
son coup du 18 brumaire, en criant : 

« Dans quel état j'ai laissé la France, et dans 

19 



3 2 o Le capitaine Rochart. 



quel état je la retrouve! Je vous avais laissé la 
paix, et je retrouve la guerre! Je vous avais laissé 
des conquêtes, et l'ennemi presse votre frontière! 
J'ai laissé les millions d'Italie, et je retrouve par- 
tout des lois spoliatrices et la misère !... Où sont- 
ils, les cent mille braves que j'ai laissés couverts 
de lauriers ? Ils sont morts! » 

On aurait dit qu'il était tout, qu'il avait tout 
fait, et que les milliers d'hommes tombés pour la 
patrie avant lui ne comptaient plus. Enfin, il mit 
la République dans le sac, et confisqua du même 
coup toutes nos libertés. S'il avait dû les con- 
quérir comme nous sur les aristocrates, sur les 
Prussiens, les Autrichiens, les Anglais, les Es- 
pagnols et les Russes, ça n'aurait pas été si fa- 
cile. 

Quelque temps après, la machine infernale 
éclata; les derniers patriotes partirent pour 
Cayenne, sans jugement. Moreau, qui n'avait pas 
eu le cœur de lui résister, vint nous commander 
encore une fois. Bonaparte le connaissait alors, il 
savait que c'était une machine à gagner des ba- 
tailles, et rien de plus. 

Pendant que le Premier Consul passait le Saint- 
Bernard et remportait la victoire de Marengo, 
nous culbutions les Autrichiens à Engen, à Sto- 
kach, à Mœskirch, à Biberac, à Memmingen; 
nous passions le Danube, nous remportions les 



Le capitaine Rochart. 



victoires de Hochstedt, de Néresheim, de Land- 
shut, de Feldkirch, de Nuremberg, et la bataille 
décisive de Hohenlinden. — C'était trop ! 

A la rentrée, quand ceux d'Italie criaient : 
« Vainqueurs de Marengoî » nous répondions : 
« Vainqueurs de Hohenlinden! » et les duels re- 
commençaient. 

On envoya vingt-deux mille hommes de l'ar- 
mée du Rhin à Saint-Domingue; la police décou- 
vrit en même temps que Moreau conspirait avec 
Georges Cadoudal et Pichegru; Bonaparte lui or- 
donna d'aller vivre en Amérique, et dans le même 
temps il se faisait nommer Empereur. 

Maintenant, si tu me demandes comment tant 
de paysans, d'ouvriers, de bourgeois, partis en 
masse pour défendre la liberté, — des gens qui 
tous auraient versé la dernière goutte de leur sang 
pour la République, — ont fini paraccepter l'Em- 
pire, par livrer des batailles d'extermination contre 
ceux qui ne nous demandaient que la paix, par ne 
plus songer qu'aux honneurs, aux dignités, aux 
richesses, par vouloir mettre sous la domination 
d'un soldat la moitié du genre humain, par oublier 
tellement les Droits de l'Homme, qu'en arrivant 
sur les bords de la Baltique, après Iéna, toute la 
division Oudinot cria, le sabre en l'air : « Vive 
l'Empereur d' Occident l » Si tu me demandes 
comment ces choses ont pu se passer, je te répon- 



3 28 Le capitaine Rochart. 

drai que tout cela vient de l'amour extraordinaire 
des Français pour la gloire! 

Bonaparte avait renversé la République, — 
sans laquelle il ne serait jamais devenu qu'un 
simple capitaine d'artillerie; — il avait rétabli la 
noblesse, le clergé, les majorats; il avait déporté 
sans jugement les meilleurs patriotes; enfin il 
détruisait la Révolution par morceaux! Mais 
comme il gagnait toujours, comme les cloches 
des églises ne finissaient pas de sonner et les ca- 
nons des places fortes de tonner pour nos victoires, 
la nation trouvait tout très-bien. 

Nous-mêmes, les vieux de l'armée du Rhin, en 
voyant le chemin que nous avions fait contre nos 
propres idées, nous restions confondus. Il fal- 
lait se tâter, pour savoir qu'on était les mêmes 
hommes. 

Oui, en 1806, 1807, sur l'Elbe, sur la Vis- 
tule ou le Danube, quand nous lisions dans le 
Moniteur : « S. Exe. le duc d'Otrante, Sa Gran- 
deur le prince de Bénévent ou de Ponte-Corvo... 
— Nos peuples... — Nos bonnes villes..., etc.! » 
et que nous pensions : « Cette Excellence, c'est le 
Jacobin Fouché; cette Grandeur, c'est Talleyrand ; 
cette dignité, c'est Bernadotte; celui qui dit : 
« Nous, par la grâce de Dieu ! » c'est le même qui, 
dans le temps, écrivait d'Italie : a Tremblez, 
« traîtres, le prix de vos iniquités est au bout de nos 



Le capitaine Rochart. Szg 

« baïonnettes!... » on se regardait en silence; les 
milliers d'hommes tombés pour la liberté, sur la 
Meuse, sur la Sarre, le Rhin, le Danube, en Bel- 
gique, en Hollande, aux Pyrénées, dans les 
Alpes; Hoche, Kléber, Marceau, Joubert, Mo- 
reau, Lecourbe, les uns morts, les autres en 
exil, les autres à la demi -solde, vous repas- 
saient devant les yeux, et cela vous donnait 
froid. 

Ensuite l'un ou l'autre criait : 

« Bah ! c'était écrit. » 

Ou bien un finaud disait : 

<c II n'y a que les imbéciles qui ne changent 
pas. » 

Et puis on se taisait l — Il pleuvait, il neigeait; 
il fallait visiter les postes; on n'avait qu'une 
heure pour s'étendre dans son manteau au feu 
du bivouac, et repartir au petit jour. On ne 
pensait plus à rien ! Que veux-tu ? L'Empe- 
reur s'était chargé de penser pour tout le monde; 
de cette manière, rien ne le gênait, ni nous non 
plus. 

Tant que les choses allèrent bien, tant qu'on 
remporta des victoires, père, mère, femme, en- 
fants, tout fut oublié 1 Lui, par exemple, n'oubliait 
pas les siens; c'était un bon frère, un bon oncle. 
Nous autres, à peine de loin en loin criions-nous : 
«. II faudra pourtant que j'écrive au village! » 

I». 



33o Le capitaine Rochart. 



La vue de l'Empereur, avec son dos rond, son 

petit chapeau, sa redingote grise,, assis dans sa 
haute selle et galopant sur un front de bataille, 
remplaçait la famille. On ouvrait la bouche 
Jusqu'aux oreilles, pour crier : « Vive V Em- 
pereur! Vive V Empereur! » Il n'y faisait plus 
même attention , cela lui semblait tout na- 
turel. 

La pluie, la boue, la neige, les blessures, les 
camarades qui tombaient à vos côtés comme des 
mouches, rien ne pouvait refroidir notre en- 
thousiasme ; et cela montre une fois de plus 
l'attachement du soldat pour les généraux heu- 
reux. Qu'il en arrive un autre aussi grand, ce 
sera malheureusement la même chose. 

Le soulèvement de l'Espagne, les victoires de 
Wellington n'avaient pu nous abattre, ni même 
la terrible retraite de Russie! En Espagne, l'Em- 
pereur n'y était pas; en Russie, l'hiver avait 
combattu contre nousl... 

Après Kulm seulement, après Gross-Béeren, 
la Katzbach, Dennewitz et surtout Leipzig, — 
où je me rappelle avoir entendu de vieux offi- 
ciers crier en tombant : * Vive la France! » 
au lieu de : « Vive l'Empereur ! » après ces 
terribles défaites, quand il fallut battre en re- 
traite avec les Cosaques, les Prussiens, les Au- 
trichiens, les Suédois, les Saxons sur le dos, 



Le capitaine Rochart. 33 1 

se faire jour à travers quarante mille Bavarois; 
quand les paysans, armés comme nous en 92 
pour l'indépendance de leur pays, nous sui- 
vaient à la piste et nous exterminaient sans 
pitié , alors seulement la mémoire nous re- 
vint! 

Pour mon compte, je me rappellerai toujours 
ce qui m'arriva le 2 novembre 181 3 devant 
Mayence J'étais de garde à la tête du pont du 
Rhin, avec les débris de ma compagnie; je sur- 
veillais le défilé, déjà commencé depuis la veille. 
Il pleuvait; les charrettes de blessés, les canons, 
les fourgons , les détachements de cavalerie 
et d'infanterie s'engouffraient sur le pont par 
masses. 

C'était une rude corvée de mettre un peu 
d'ordre au milieu de la débâcle, d'autant plus 
que l'ennemi nous serrait de près, et que sa 
canonnade se rapprochait d'heure en heure du 
côté de Salmûnster. 

J'avais vu bien d'autres désastres depuis vingt 
et un ans, mais jamais aussi près du sol sacrél 
La possibilité d'une invasion me frappait pour 
la première fois. La faim et la fatigue commen- 
çaient à me donner aussi ce tremblement que 
les vieux soldats connaissent, et que tout le 
courage du monde ne peut dominer. 

J'étais donc là depuis trois heures à repousser 



332 Le capitaine Rochart. 

les uns, £ faire avancer les autres; la nuit ve- 
nait quand, au milieu du tumulte, j'en t en ! s 
crier : 

« Rochart!... Hé! Rochart! » 

Je me retourne, et qu'est-ce que je vois à 
trente ou quarante pas de moi, uu milieu de 
la foule? Un officier supérieur, à cheval sur 
une grande bique décharnée, le manteau serré 
sur les épaulettes, et la main sur son chapeau 
à cornes, d'où la pluie coulait comme d'une gout- 
tière. 

C'était Bonnet, le fils du tisserand de la Frim- 
bole. Nous étions partis ensemble en 92, avec 
Pierron; il était devenu général! Je ne l'avais 
pas revu depuis des années, mais je le reconnus 
tout de suite à sa grande figure maigre. 

« Hé! c'est toi! cria-t-il en voyant que je le 
reconnaissais; tu es donc aussi réchappé, mon 
pauvre vieux! » 

Puis, étendant le bras vers le Rhin : 

« Te rappelles-tu que nous avons passé ce 
pont, en l'an II de la République? » 

A peine avait-il dit cela que, malgré le vent, 
la pluie, le roulement des fourgons, je crus 
entendre la Marseillaise s'élever jusqu'au ciel. 
Je revis nos volontaires s'avancer au pas de charge 
dans la fumée; j'entendis battre le tambour, et 
le vieux Pierron, à cheval au milieu de la co- 



Le capitaine Rochart. 333 

lonne, crier, le sabre en Pair, en se retour- 
nant : 

« En avant, garçons! Vive la République! » 

Lendsbourg, Frœchwiller, Mayence, Dussel- 
dorf, Rastadt, Néreshein, Diersheim, Hedders- 
dorf, Zurich, Biberach, Hochstedt, Landshut, 
Feldkirch, Hohenlinden : toutes ces glorieuses 
victoires de la liberté, me passèrent devant les 
yeux comme un éclair. Mon sang ne fit qu'un 
tour; je me crus redevenu jeune, et levant l'épée 
d'un geste enthousiaste, j'allais crier : « Si je 
m'en souviens, général ! » Mais Bonnet était déjà 
loin, la foule l'entraînait. Je l'aperçus au milieu 
de la masse, sur le pont, la main toujours sur 
son grand tricorne, et les reins plies; il s'éloi- 
gnait comme porté par les autres, et se perdit 
bientôt dans la nuit, au-dessus des vieux plu- 
mets, des casques, des kolbacbs,des shakos, qui 
s'écoulaient lentement vers la rive gauche. 

Alors, regardant défiler devant moi, sous la' 
pluie grise et froide, cette cohue déguenillée, 
minable, usée par les fatigues, par les priva- 
tions, par la maladie, cavaliers, artilleurs, fantas- 
sins, pêle-mêle comme un troupeau, je me sentis 
brisé ! 

Et songeant que l'ennemi nous suivait; son- 
geant que, pour donner des trônes aux Bona- 
parte, nous avions dépensé tout le sang de la 



334 Le capitaine Rocharl. 



France, et qu'il n'en restait plus maintenant 
pour la défendre I songeant que toutes nos vic- 
toires allaient aboutir à l'invasion de la patrie, 
j'enviai le sort des camarades tombés devant 
Leipzig. 

Il était près de minuit quand on releva notre 
détachement. Nous étions trempés jusqu'aux os. 
On nous fit traverser la ville, après nous avoir 
distribué du pain, et nous reçûmes l'ordre de 
marcher sur Hiezeim, village à une lieue de 
l'autre côté de Mayence. 

Nos hommes n'en pouvaient plus; nous n'ar- 
rivâmes dans ce village qu'à trois heures du 
matin. 

C'est là que nous pûmes nous reposer un peu 
des fatigues de la campagne. Depuis six semaines 
je ne m'étais pas couché dans un lit; figure-toi 
l'état de l'équipement! 

Malgré cela, nous commencions à nous re- 
faire, et la gaieté nous était revenue avec les 
distributions, lorsque, dans la nuit du 3i dé- 
cembre 18 1 3 au i" janvier 1814, les alliés 
passèrent sur la rive gauche. Tout était fini... 
La France était envahie de Bâle à Dussel- 
dorf! 

Je ne te raconterai pas le reste; quand j'y pense 
mon cœur se déchire : — il fallut reculer chez 
nous, — sur notre terre — devant un ennemi 



Le capitaine Rnchart. 335 



dix fois supérieur en nombre; il fallut quitter, 
sans même les défendre, ces belles, provinces 
du Rhin que la République avait conquises, 
et que l'Empire a perdues I. 



FIN DU CAPITAINE ROCHABl, 



Parii — Imprimerie L. Poupart-Davyl, rue do ^c, 30. 



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