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Full text of "Le caffé politique d'Amsterdam, ou Entretiens familiers d'un françois, d'un anglois, d'un hollandois, et d'un cosmopolite, sur les divers intérêts économiques & politiques de la France, de l'Espagne, & de l'Angleterre. Par Charles-Elie-Denis Roonptsy, maître du caffé"

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University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lecaffpolitiqu01pell 






<* 



L E 

CAFFÉ POLITIQUE 

TOME PREMIER. 



L E 

CAFFÉ POLITIQUE 

D'AMSTERDAM, / 

o u 

ENTRETIENS FAMILIERS 

D'un FRANÇOIS, dun A N- 
GLOIS, d'un HOLLANDOIS, 
et dun CO S MOPO LITE , 

Sur les divers Intérêts économiques & politiques 
de la FRANCE, de l'ESPAGNE, & de 
l'ANGLETERRE. 

ParCjiARLES-ELiE-DENisROONPTSr, 

Maître dit Caffé. ' 

Nouvelle Edition , revue & corrigée , avec des Augmentations 
intéreffantes. 

T I I I m ■ I ■ 

TOME PREMIER. 
fl 1 



*- X * 






- « ». 



-rf AMSTERDAM. 

« lit. , U ! llj ^ffjg 6 '"^ — 



M. DCC. LXXVHL 




JUN 1 9 1967 










( 



ANGLETERRE. 



DIALOGUE PREMIER. 

St. ALBIN, M V LORD SPITEAL, 
VAN MAGDEBOURG. 

Van Magdebourg. 

JE vous attendois,Mylord, pour vous deman- 
der fi vous aviez reçu vos lettres de Londres. 

Mylord Spiteal. 
Oui, je les ai reçues : . . . l'on ne me mande 
rien de bien particulier, finon de fortes méfm- 
telligences entre notre Cour & celle de Madrid. 
Van Magdebourg. 
Vous marquerait -on pas par hafard le prix 
de vos effets publics? .. . j'ai cent mille florins 
à placer, & je voudrais bien les convertir en 
annuités ou en actions de votre compagnie des 
Indes. 

Mylord Spiteal. 
Dans ce moment, nos effets publics font un 
peu en difcrédit ; & môme depuis deux cou» 
riers, l'on me marque qu'ils ont beaucoup baif- 
fé : — il faut voir ce que deviendront nos dif- 
férends avec l'Efpagne, pour pouvoir porter 
fur ces objets une opinion de confiance. 
Van Magdebourg. 
Bon! l'opinion de confiance en eft toute fi:n- 
Tomc I. A 



2 Angleterre, 

pie Si vous veniez à avoir guerre avec 

PEfpagne, vos effets publics bailferoient dans 
leur crédit; & fi tout fe pane en rodomonta- 
des (comme je le préfume), ils reprendront fa- 
veur. — Les contrats de la Grande-Bretagne 
feront toujours de très - bons contrats ; c'eft 
moi qui vous en affûte. 

Mylord Spiteal. 

Je fuis bien de votre fentiment : — cependant , 
avant d'y fpéculer aujourd'hui , la prudence fem- 
bleroit exiger d'attendre quel fera le dénoue- 
ment des grands préparatifs en guerre de l'Ef- 
pagne , & de favoir quelles feront les fuites de 
ion ufurpation de notre Me Falkland; — cette 
queftion ne peut être bien reculée. La Grande- 
Bretagne , en follicitant une réparation com- 
plexe, de môme qu'une réponfe cathégorique 
fur -tous fes grands préparatifs de guerre, — 
elle veut également, que l'Efpagne lui paye fans 
délai les i , 800 , 000 piaftres qu'elle lui doit pour 
la capitulation de Manille, de même que les 
800, 000 piaftres (arrêtées parle traité de paix 
de 1763) pour toutes les artilleries & munitions 
de guerre lailfées à la Havane à fa reftitution. — 
Toutes fes prétentions ne peuvent traîner long- 
temps en négociation ; & puifque vous me de- 
mandez mon avis gardez vos cent mille 

florins en caiffe jufques à leur dénouement. 
Van Magdeeourg. 

Que je garde mes cent mille florins en caiffe ! 
cV que j'attende, pour les placer, ledénouement 

de vos différends avec l'Efpagne ! y penfez- 

vous , Mylord ? — ignorez-vous que nous autres 
Hollandois nous agiotons fans ceffe , & que 
nous ne laiffons jamais notre argent oifif? — 
confidérez que fi vos différends avec la Cour 



Dialogue l. 3 

de Madrid traînent en difcuffion pendant plu- 
sieurs années, comme il y a lieu de le croire, 
( cette Puiflànce , de même que celle de Ver- 
failles , ne cherchant qu'à reculer le payement 
des fommes qu'elles font redevables à la Grande- 
Bretagne , ) que mon argent ne me rapporterait 
rien; — au-lieu que, placé folidement dans vos 
annuités (au prix où elles font aujourd'hui,) mes 
fonds me gagneraient de 7 à S pour 100 l'année. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Puifque vous comptez d'auffi près avec votre 
coffre-fort , <k que vous êtes plus iiitéreifé que 
prudent, je n'ai aucun confeil à vous donner; — 
pouffez votre pointe;.... fpéculez fur nos effets 
publics fi le cœur vous en dit : & û vous ambi- 
tionnez de plus grands bénéfices, retournez- 
vous fur ceux de la France, qui perdent dans 
ce moment depuis 60 jufques à 80 pour 100. 
Van Magdebourg. 

Sur ceux de la France ! Dieu me damne 

fi j'en ai jamais la penfée. 

St. Albin. 

Quel eft , van Magdebourg , le fujet de ce 
grand éloignement? — croyez -vous que nos 
effets publics ne foient pas auflî bons que ceux 
de l'Angleterre? 

Van Magdebourg. 

Si je le crois ! belle demande ! oui , 

fans doute, je îe crois. 

St. A l b 1 n. 

Sur quoi vous fondez-vous pour pcnfer de la 
forte ? 

Van Magdebourg. 

Sur quoi je me fonde? plaifante quef- 

tion ! — hé , morbleu , je me fonde fur la rai- 
ion fur le pofitif fur la réalité du fait. 

Aij 



4 Angleterre. 

St. Albin. 

Sur la raifon fur le pofitif fur la 

téalité du fait; voilà bien des mots. 

Van Magdebourg. 
. Des mots !..'... des mots pour un François , 

mon ami! mais de très -bonnes raifons 

pour un Hollandois qui fait compter & qui ré- 
fléchit. — Si vous connoifliez bien le Hollandois, 
vous feriez moins interdit de ma façon de penfer. 
St. A l b i n. 

Je crois le connoître 

Van Magdebourg. 

Et moi je crois que non Pour vous en 

convaincre, écoutez-moi un petit moment 

Je fuis Hollandois, & je dois mieux connoître 
que qui que ce foit le caractère de ma nation. — 
île Hollandois , froid , & réfléchi , (par caractè- 
re ) ne donne jamais fa confiance au hafard ; . . . 
fon flegme étudie les hommes, & il les éprouve 
afin de les mieux connoître. — Sage dans fes 

fpéculations , prudent dans fes commerces 

il calcule avec la môme équité les avantages & 
les défavantages des nations avec qui il fe lie. — 
Au fait de leurs intérêts refpectifs , il obferve 
fans celle l'efprit de leurs gouvernements , l'ob- 
jet de leurs fpéculations , la marche de leurs 
ïyftêmes ; ... il fuit les variations de leurs inté- 
rêts utiles & politiques ; .. . il apprécie à chaque 
événement les avantages par les défavantages , 
les engagements par les relîburces, la richeffe 
du travail par celle de laconfommation; — cel- 
le du crédit par celle du commerce. — Dans 
cette étude fuivie , le Hollandois dans fon comp- 
toir, eft tout-à-la-fois un roi, un légiilateur, un 
miniftre, un citoyen,... appréciant fans partia- 
lité le degré de confiance qu'il peut accorder à 



Dialogue i. 5 

]a fituation de toutes les nations à celle de 

leur crédit .... de leurs propriétés de leurs 

commerces & de leur induftrie ; — c'eft par 
toutes ces obfervations continuelles & fùres. .. 

qu'il voit fans cefle par fols & deniers la 

profpérité des finances d'une monarchie, par la 

nature de fes impofitions ; le phyfique de 

fes moyens, par l'ordre de fes dépenfes; 

les aifances publiques , par les befoins domefti- 
ques des fujets. — Par la folution de toutes ces 
combinaifons , analogues aux temps & aux cir- 
constances, au plus ou au moins de néceifitéSi.. 
je vois l'Angleterre , depuis la paix de 1763, 
dans une fituation plus heureufe , plus riche & 
plus ilorilTante que celle de la France; — je la 
vois tous les jours multiplier fes propriétés & 
fes commerces , augmenter fes débouchés , ceux 

de fa confommation & de fon induftrie ; 

tandis que la France , déchue de fa considéra- 
tion, de fa puiffance, de fes propriétés, depuis 
la guerre dernière . . . . fe dégrade tous les jours 
davantage , par les opérations forcées , de fon 
crédit , de fes engagements , de fes reflburces ; ... 
réduite pour conferver les reftes languiffants de 
la grandeur où l'avoit élevée Louis XIV, d'an- 
nuller tous fes concordats avec fes fujets , de 
manquer à tous fes engagements, de tenir en 
fufpens les dépenfes les plus abfolues ; en un 
mot, entraînée par néceffité, de faire ignomi- 
nieufement une féconde banqueroute dans le 
courant de ce fiecle. 

St. Albin. 

Quel perfifflage ! la paffion , bien plus 

que l'équité, vous fait tenir tous ces propos. 
Van Magdebourg. 

Point du tout, mon ami : ... la paffion n'entje 

A iij 



() Angleterre. 

en rien dans mon opinion; c'eft la pure vérité.— 
Dites - moi un peu , comment eft - il poffible 
dans votre fituation actuelle , de pouvoir perfua- 
der à des perfonnesun tantfoit peu éclairées... 
que vos effets royaux font au m folvables que 

ceux de l'Angleterre quand je vois de mes 

propres yeux , depuis huit ans , que vous êtes en 
paix. . . . qu'il ne vous a pas été poffible encore 
de pouvoir entrer pour un denier en liquidation 
avec vous-mêmes ? ... Je dis plus : ... loin d'être 
fur le courant de vos dépenfes ; loin d'avoir éteint 
les arrérages de la dernière guerre; loin d'avoir 
fupprimé vos dépenfes extraordinaires. . . . que 
la France, malgré fon énorme dette , eft forcée 
tous les jours d'augmenter les engagements, de 
renchérir fans celle toutes fes impofitions,d*en 

établir fans mefure de nouvelles tandis que 

r Angleterre , moins riche & moins puiflante 
que la France, eft aufïi fort endettée qu'elle: .... 
depuis la paix de 1763, non contente d'avoir 
diminué fes taxes publiques de 4 millions de 

liv. fterl non contente d'avoir rembourfé 

juiques à ce jour 28 millions de liv. fterl. de fa 

dette nationale qu'elle s'efforce encore de 

pouvoir fe liquider entièrement , ayant appli- 
qué un fonds annuel d'amortilïement de 4 mil- 
lions de liv. fterl. au payement de cette même 
dette. — Votre miniftere peut-il s'applaudir d'u- 
ne égale conduite? 

St. A l b 1 x. 
Votre confiance , van Magdebourg , pour la 
nation Angloife, vous fait envifager les avanta- 
ges de cette Puiffance avec plus de partialité & 
d'indulgence que vous n'envifagez les nôtres. — 
Il eft confiant, dans ce moment, que laGrande- 
pretagne jouit d'une poiition un peu plus favo- 



Dialogue I. 7 

rable que ne l'eft celle de la France ; — mais 
on ne peut fe nier au m* , malgré cet avantage , 
que fa dette nationale ne pane fes forces, & 
qu'un Royaume , au plus le tiers de la Fran- 
ce , en domaine & en population .... aufh* fort 
endetté que celui de cette monarchie .... ne 
pourra jamais infpirer à aucun homme fage 
une confiance aufii privilégiée, que celle que 
vous avez la bonté de lui accorder. 
Van m a g d e b o it r g. 
Pardonnez-moi, mon ami , pardonnez-moi : 
ma confiance eft très-jufte & très-réfléchie. — 
Premièrement ,1a dette de l'Angleterre eft d'un 
bon tiers moins confidérable que celle de la 
France , . . . cette Puiflance ne devant plus que 
130 (1) millions de liv. fterl. des 160 qu'elle 
devoit à la paix de 1763 ; — ce qui ne feroit 
guère plus (à 22 liv. pour une liv. fterl. ) de 
liv. 2,904,000,000; — tandis que la France doit 

3,200,000,000 en engagements aftifs 5 a 

600,000,000 en conftitutifs, & 3 à 400,000,000 
en rentes viagères ; ce qui établit 170 ou 180 
millions de dépenfes extraordinaires. — Secon- 
dement, c'eft que l'Angleterre,. depuis la paix 
de 1763 , a augmenté tous fes commerces, tou- 
tes fes fréquentations, toutes fes colonies ; ce 
qui lui a fourni les moyens certains de pouvoir 
diminuer fesimpofitions, de foulager fes dépen- 
fes , & d'appliquer toutes Les années 4 millions 
de liv. fterl. au rembourfement de fa dette 
nationale; ce que n'a point encore pu faire la 
France , & ce qu'elle ne pourra jamais , Ces 
commerces utiles & politiques étant diminués 
en 1770 de plus d'un tiers de ce qu'ils étoient 

(r) En 1770. 

A iv 



8 Angleterre. 

eu 1755 j & fes impofitions étant renchéries 
aujourd'hui de plus de 2 5 pou r cent de ce qu'elles 
étoient à cette dite époque. — Troifiémement, . 
ceft que tous les effets publics de l'Angleterre 
font contractés au nom de la nation , du con- 
fentement de la nation, & garantis par toutes 

les propriétés de la nation En France , il n'en 

eft pas de môme : — c'eft votre Roi qui, de fa 
pleine puilVance, a le droit feul de créer tous les 

effets royaux; c'eft la déprédation des minif- 

tres qui en fait multiplier les repréfentants dans 
la circulation publique ; — c'eft la bonne foi du 
fucceifeur au trône qui les garantit : — de ce 

libre arbitre , dans vos effets royaux l'on a 

vu fe pratiquer impunément en France ,les infi- 
délités fur les contrats de l'Hôtel-de-ville de Pa- 
ris, — fous Mrs. de Colbert&deChamillard;... 
celles des billets de banque en 1722; les augmen- 
tations réitérées, & les fucceftives diminutions 
des monnoies , fous Mr. le Duc & fous Mr. de 
Fleury ; enfin, toutes les opérations ruineufes 
& indécentes de Mrs. de Silhouette, de Moras, 
de Boulogne , de Laverdy & de l'Abbé Terray : 
en un mot , ce bouleverfement général de créa- 
tion , de fufpenfion & de réduction dans les 
effets publics en 1768, 1770 & 1771 , où toutes 
les conftitutions ,tant actives que viagères , fur 
la majeure partie de tous fes effets , ont été 
réduites à la demi, ou furchargées d'une rete- 
nue flétriffante , contraire à leurs inftitutions. 
S t, Albin. 
Je conviens avec vous que la néceffité & 
les malheurs des temps ont forcé le miniftere 
de la France de fe porter à quelques opérations 
un peu fufceptibles d'opinion ; — mais cette opi- 
nion ne dénature point , que tous les engage- 



Dialogue!. 9 

ments de cette monarchie ne foient point per- 
sonnels à la nation ; — en conféquence , ils l'ont 
garantis chez nous par toutes les propriétés 
des fujets, comme ils le font en Angleterre. 
Van Magdebourg. 

Comme ils le font en Angleterre ! quelle pré- 
vention ! — Comment pouvez-vous aiiirmer que 
la dette de l'Etat foit garantie en France par tou- 
tes les propriétés des fujets, fi lanation n'eft ja- 
mais confultée dans ces fortes d'engagements? — 
vos effets publics font-ils approuvés par des 
affemblées nationales? . . . font-ils autorifés par 
vos Parlements ? ... font-ils hypothéqués fur des 

parties privilégiées de votre adminiftration? 

St. Albin. 

Sans doute , ils le font Voyez nos 

contrats fur les aides , fur les gabelles , fur 
les cuirs , &c. 

Van magdebourg. 

Oui, avec tes cuirs , tes aides & tes gabelles !... 
hé , vos billets fans fin de Nouettes , par quoi 
fcmt-ils garantis ? vos annuités , vos billets au 
porteur , vos refcriptions , vos effets du Cana- 
da, des Colonies, vos coupons, — les con- 
trats de l'Hôtel-de-ville , des fecretaires du 
Roi , des communautés municipales , qui eft- 
ce qui les garantit ? . . . . 

St. Albin. 

Cent trente-deux millions de recettes aux 

fermes générales : . . . cent vingt-deux mil- 

jions aux rentes générales : . . . . cent vingt 

ti cent trente millions en régies particulières , 

*pays d'Etat , ou dons gratuits du Clergé. 

Van Magdebourg, 

Cette garantie eft bien aventurée .... puifqu'il 
eft du fur la conilitution de cette môme garantie , 



io Angleterre. 

cinq ans d'arrérages à tous vos effets royaux.— 
Convenez de bonne foi , que tous vos effets 
publics font créés du libre arbitre de votre Roi... 
au gré de vos adminiftrateurs ; — qu'il eft au 
pouvoir des uns & des autres d'en abufer , d'en 
multiplier les êtres, & de finir par les annuller : . . . 
delà la fource de la ruine de vos finances : 
delà l'anarchie du défordre où vous vivez , où 
vous avez toujours vécu ; . . . l'hiftoire de votre 
nation ne manifeftant aucun de ces principes 
économiques qui publient la fageffe d'un bon 
gouvernement , qui affurent la profpérité des 
peuples, qui préviennent la ruine s des Empires.... 
En Angleterre, on ne voit aucun de ces abus , 
aucun de ces défordres. . . . Premièrement , le 
Roi ne peut en aucun temps contracter aucun 
engagement au nom de la nation : — comme 
Roi, il n'eft que l'économe de l'Etat, queledépo- 
fitaire de fes intérêts politiques Seconde- 
ment, les Parlements font feuls les légiilateurs & 
les admini Orateurs de la patrie ; — ce font eux 
qui règlent feuls les recettes & les dépenfes , qui 
multiplient ou reftreignent les importions , qui 
libèrent ou renouvellent les effets publics ; — 
ce font eux , en un mot , qui redrelfent toutes 
les loix , toutes les ordonnances , qui publient 
toutes les nouvelles , & qui déterminent toutes 
les opérations des finances : — alors tous les 
engagements d'un tel gouvernement font perfon- 
nels à la nation .... Mais en France ! . . . . 
S t Albin. 
Mais en France , il en eft de même pour les 
effets publics. — Si la marche de notre admi- 
3ii ftration tien t à des principes différents de ceux 
de la circulation de l'Angleterre, c'eft la nature 
du gouvernement qui en eft la caufejles gou- 



Dialogue. ii 

vernements monarchiques ne pouvant fe con- 
duire par les mêmes fyftêmes que les démocra- 
tiques : — cette différence de l'une à l'autre conf- 
titution , ne dénature point les droits de con- 
vention, établis chez tous les peuples policés, 

qui font que par-tout où la confervation eft 

la même, les obligations font les mêmes ; — en 
conféquence , tous les engagements contractés 
pour le bien public , pour la confervation d'un 
corps politique , font des engagements person- 
nels à ce corps politique , garantis par toutes les 
propriétés des fujets : — ce feroit renverfer l'or- 
dre des chofesle plus facrées, de croire que les 
intérêts de la France, dans ces objets , font dif- 
férents de ceux de l'Angleterre & de la Hollande. 
Mylord Spiteal. 

Penfez-vous bien fmcérement ce que vous 
avancez , St. Albin ? 

St. Albin. 

Certainement je le penfe. 

Mylord Spiteal 

Si vous le penfez bien fmcérement, comment 
pourrez-vous juftifler les opérations de votre 
miniftere des finances depuis 1 770 ? — trouvez- 
vous bien équitable cette réduétion à la demi , 
des intérêts de la majeure partie de vos effets 
royaux ?... fes retenues de dixièmes & de qua- 
torzièmes fur toutes les conftitutions , gages & 
penfions de vos finances? — le bouleverfement 
de vos tontines & de toutes vos rentes en via- 
ger , eft-il bien fage ? .... vos appels de finances 
fur tous les citoyens en place , fur toute la no- 
blefTe moderne, furie Clergé, les Secrétaires du 
Roi , &c. font-ils bien jufïes ? — peut-on ap- 
prouver les calfations & les recréations, tout de 
fuite qu'elles fe font faites ; de certaines charges 



i2 Angleterre. 

de votre adminiftration , pour toucher une nou- 
velle finance , fans rembourfer une obole de celle 
des charges fupprimées? — les recherches fur 
les domaines aliénés, fur les récompenfes des 
Rois prédéceffeurs , fur les appanages militai- 
res, font-elles prudentes & de bonne politique?... 
Van Magdebourg. 

Ho parbleu , mon ami , vous voilà pris ! . . . . 
voyons comment vous vous tirerez de tou- 
tes ces interrogations ? 

St. Albin. 

Très-bien Le Mylord a raifon dans fes 

obièrvations , & le miniftere de la France a 
eu raifon dans les Tiennes. 

Van Magdebourg. 

Quelles font-elles , s'il vous plaît, les raifous 

de votre miniftere ? car je vous avouerais 

que nousfommes très-curieux de lesconnoitre. 
St. Albin. 

11 fera très-aifé de vous fatisfaire , & de 
vous convaincre qu'il ne faut jamais fe livrer au 
préjugé, au préjudice de la raifon. — Les effets 
royaux de la France ont été de tous les temps 
des objets de fpéculation & d'économie politi- 
que de la part du gouvernement: tantôt 

en crédit, tantôt en difcrédit, ils ont toujours 
autant occupé le cabinet de l'Etat, que l'opinion 
-particulière des citoyens qui en étoient porteurs: 
à ceteffet, fuivant la convenance ou lesbefoins 
d'un chacun , ces effets font entrés dans la cir- 
culation publique pour la valeur que l'on a voulu 
leur donner ; — en conféquence , l'efprit de la 
finance, pour ne point errer dans fes fpéculations, 
leur a attaché un cours ; — ce cours , tantôt 
pour , tantôt contre , les a rendus repréfentants 
dans la circulation générale , fans autre incon- 



Dialogue L i% 

v en ient pour eux que celui de leur plus ou moins 
de crédit: — de ce libre arbitre , après un lap* 
de temps , il en eft fuccédé des moins values eV: 
des détériorations perfonnelles , que les mal- 
heurs de la dernière guerre avoient rendu en- 
core plus confidérables. — Cette décadence, de- 
puis la paix de 1763, ayant mérité l'attention, 
du gouvernement, le miniftere a confidéré, que 
la majeure partie de ces effets royaux n'avoir 
plus qu'une valeur précaire chez tous fes fu jets, 
aucun de ceux-ci n'exiftant plus au pouvoir des 
citoyens , au nom de qui ils avoient été remplis; 
tous ayant été négociés & renégociés à 50 , 60 , 
70 & 80 pour 100 de perte. — Dans cette posi- 
tion... l'Etat étant néceffité d'ufer plus quejamais 
d'une économie rigoureufe, le gouvernement a 
jugé dIus avantageux à fes peuples de revenir fur 
fes effets royaux défaccrédités , que d'établir de 
nouvelles impofitions; & puifque fes dits effets 
royaux n'exiftoient plus pour le compte des par- 
ticuliers , au nom de qui ils avoient été remplis , 
& qu'ils n etoient poffédés en 1770 que par des 
citoyens qui les avoient acquis fur eux à 50 , 
60, 70 ou 80 pour 100 de bénéfice, — le minif- 
tere jugea à propos de ranger la conftitution 
de ces mômes effets aux juftes intérêts des de- 
niers des fommes débourfées, ( évitant par-là , 
de payer fur iceux un intérêt ufuraire de plus 
de 12 pour 100; ) — à cet effet, on a réduit à 
2 { pour 100 la constitution de tous les effets 
royaux qui étoient fans hypothèques ; ce qui 
a toujours procuré aux pofleffeurs actuels de 5 
à 6 pour 100 d'intérêt fur leurs juftes débours, 
Van Magdebourg. 
Voilà, mon cher ami, ce que l'on appelle 
chiffrer à la françoife, *» Ditej»-moi un peu, je 



14 Angleterre. 

vous prie, û je vous faifois un billet de mille 
écus, & que vous le négociafliez à 50 pour 100 
de perte, ferois-je moins obligé pour cela de 
payer mille écus à fon échéance? 
St. Albin. 

Non, fans doute. 

Van Magdebourg. 

Si je fuis tenu à la lettre de la valeur de mon 
engagement, pourquoi votre miniftere s'en dé- 
fend-il?... eît-il moins créancier du citoyen 
qui en eft porteur, que de celui qui lui a donné 
fon argent? — mais voyons, quelle raifon me 
donnerez-vous pour juftifier les retenues des 
dixièmes & quatorzièmes fur les intérêts des 
effets royaux qui n'ont pas été réduits? 
St. Albin. 

De très-bonnes raifons. — Depuis la création 
des vingtièmes , toutes les propriétés de la na- 
tion , toutes les rentes particulières des ci- 
toyens , avoient été foumifes à cette impofi- 
tion ;— par une inadvertance groiïiere , toutes les 
conftitutions fur les finances de l'Etat avoient 
été oubliées. — Le miniftere s'étant apperçu 
de cette partialité, les y a foumifes en 1770. 
Je ne vois rien que de jufte dans cette égalité. 
Vvn Magdebourg. 

Hé, trouvez -vous bien jufte cette égalité 
dans les retenues fur les gages & penfions ci- 
viles & militaires?. 

St. A l b 1 n. 

Sans doute; parce que toutes ces affignations 
deviennent rentes particulières ; & que tout 
Particulier, rente par l'Etat, doit contribuer 
aux dépenfes de l'Etat. 

Van Magdebourg. 

Sans doute eft vite dit; — mais avec ces fans- 



Dialogue I. 15 

doutes, les léfines de votre miniftere n'encou- 
rageront pas vos citoyens de fe faire caiï'er la 
tète pour le fervice de l'Etat; & un jour, votre 
miniftere pourroit bien être la dupe de fa mau- 
vaife foi. — Approuvez - vous auiïi tous fes 
appels de finances fur les citoyens conftitués 
en charges, fur le Clergé , fur la NobleiTe mo- 
derne , èvC *? 

St. Albin. 
Oui, fans doute Dans un Etat bien gou- 
verné, tout doit être citoyen. 

Van M a g d e b o u r g. 
Vous nous vendez des mots pour des rai- 
fons, mon cher ami. 

St. Albin. 
En voulez-vous des meilleures?... Aimez- 
vous les comparaifons? 

Van Magdebourg. 
Voyons. 

St. Albin. 
En 1755, l'Angleterre avoit-elle le droit de 
nous prendre nos vaiffeaux marchands en plei- 
ne paix, & de s'en approprier les cargaisons, 
fans une déclaration de guerre? 

Van Magdebourg. 

Oui , & non , . 

St. Albin. 
Oui , & non ! . . . La France a jugé convena- 
ble, en 1770, d'annuller tous fes concordats 
avec fes créanciers ; & elle a fait contribuer 
tous les particuliers, & tous les citoyens qui 
avoient fpéculé fur les effets royaux ou fur les 
charges du gouvernement. 

Van Magdebourg. 
Vous avez raifon , mon ami , vous avez raifon : 
les particuliers feuls font des fots. — Ungou- 



i6 Angleterre. 

vernement qui fe conduit avec le mépris du 
droit des gens, ne doit trouver que des dupes... 
Vous êtes coutumiers du fait , Meilleurs les 
François, & vos opérations des finances de 
1683,1687,1715,1722,1726,1727,1728,1729, 
1756, 1757, 1758, 1767 & 1768, auroient dû 
préparer la poftérité à celles de 1770&1771 : — 
pour moi, je m'en lave les mains;.. . je n'y ai 
point été pris, comme cents dupes de ma nation 
que je connois, & vous ne m'y prendrez jamais* 
Mylord Spiteal. 

La comparaifon que vous venez de faire , no- 
tre ami de St. Albin, n'eft pas jufte. — Qu'ont 
de commun les derniers différends de la Gran- 
de-Bretagne & de la France, avec les difcuf- 
Jions de vos intérêts de finances? 
St. Albin. 

Beaucoup Quelles raifons avez -vous 

données à l'Europe en 1756, après nous avoir 
pris nos vaiffeaux marchands en pleine paix? 

— Le droit du plus fort & du plus audacieux : 

— il en eft de même des opérations en finance 
de la France. 

Mylord Spiteal. 
L'on diroit prefque que vous feriez tenté de 
donner une explication de pirate , à un acte de 
néceffiré que la France a provoqué elle-même. 

— Sachez que la raifon d'Etat qui a obligé la 
Grande-Bretagne de fe faire juftice par elle- 
même en 1756, fans déclaration de guerre,.... 
n'a été de fa part qu'une repréfaille forcée, 
pour arrêter les hoftilités que vous commet- 
tiez depuis long-temps fur les lizieres fepten- 
trionales de nos colonies du Canada. 

St. Albin. 
Où avez-vous puifé cette extravagance? & 

comment 






Dialogue I. 17 

comment pouvez-vous accufer la cour de Ver- 
failles , d'avoir commencé les premières hofti- 
lités contre la Grande-Bretagne?.. . puifque 
c'eft elle-même fur terre & fur mer, qui les a 
commifes, & qui en a agi contre les François 
avec la môme indécence que vous en ufât^s 
avec les Hollandois en 1660. 

Mylord Spiteal. 
Vous êtes dans l'erreur, mon cher de St. Al- 
bin, Prenons fans paflîon les choies de 

plus loin , & vous conviendrez avec moi, que 
vous vous méprenez mal- à- propos. — Pour 
donner toute la clarté néceflaire aux juftes 
raifons qui ont porté la Grande-Bretagne en 
1756 de faire main-bafle fur vos vaiilaux de 
toute efpece fans déclaration de guerre, con- 
iidérons attentivement la pofition des limi- 
tes refpectives en Canada, des colonies de 
la France , & de la Grande-Bretagne ; & pre- 
nons après pour garant de nos difcu (lions le 
traité de paix d'Aix-la-Chapelle en 1748:... 
puifque ce font ces limites qui ont donné mo- 
tif à la guerre de 1756. 

Van Magdebourg. 
te Mylord a raifon. — Dès que ce font les 
limites de vos Colonies refpectives dans le Ca- 
nada, qui ont donné motif à la guerre de 1756,... 
il faut partir du dernier traité , en remontant 
à celui de 1714? qui a réuni aux Colonies 
Angloifes , l'Acadie proprement dite , avec 
toutes fes dépendances en terre ferme. 
Mylord Spiteal. 
Par le traité d'Utrecht , la France cède en 
toute fouveraineté à l'Angleterre l'Ifle de Terre- 
Neuve, laBayedeHudfon, & l'Acadie; aujour- 
d'hui la Nouvelle-EcoiTe. —Les limites de cette 
Tome h JB 



i5 Angleterre. 

dernière ceflion, dévoient être réglées ( fuivant 
l'article 12 de ce môme traité,) par des com- 
iniflaires refpectifs , qui dévoient fe tranfporter 
fur les lieux : — cette opération fage & défini- 
tive, qui devoit être une des premières , après 
la fignature dudit traité , fut malheureulément 
négligée de la part des deux cours ; & quand 
la Grande-Bretagne, en 1749, a voulu y enga- 
ger la cour de Verfailles , celles-ci en a tou- 
jours reculé la propoiition. 

S t Albin. 

Vous êtes dans l'erreur , M y lord ; la France 
ne s'eft jamais refufée à cette opération : — fi 
elle a paru la renvoyer en 1749, c'eft qu'elle 
avoit demandé à Mr. de la Galifonniere , fon 
Gourverneur en Canada, des informations fur 
cet objet , relatives à cette opération. — Ces 
informations ayant tardé d'arriver en Europe , 
& étant néceflaires à la marche des inftructions 
qui dévoient être remifes aux commilfaires 
refpectifs, la cour de Verfailles ne voulut 

point s'expofer à une dépenfe inutile 

Voilà quelle a été la véritable caufe de ce dé- 
lai. — Quel autre motif pouvoit avoir la Fran- 
ce pour fe refufer à une opération qui aifuroit 
fi fort fa tranquillité dans l'Amérique fepten- 
trionale ? 

Mylord Spiteal. 

Quel autre motif ! le voici : — la fin du règne 
de Louis XIV a été une fuite de malheur & 

d'humiliation pour la France Il en a coûté 

à votre miniitere de fe voir forcé de recevoir 
des conditions de la part d'une puiifance qui 
lui étoit fi fort inférieure qus la Grande-Bre- 
tagne ; & d'être contrainte de lui céder en 
propriété des domaines très-confidérables fur 



Dialogue I. 19 

lefquels on avoit fondé des objets de commerce 
très-lucratifs. 

St. Albin. 
Quelle idée ! . . . . quel étalage pompeux , 
pour fi peu de chofe! 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Pas fi peu de chofe , & tout le prouve : — le 
commerce de la pèche & de la pelleterie en Ca- 
nada , depuis la ceffion de l'Acadie , a procuré 
à l'Angleterre au-delà de deux millions de liv. 
fterl. de bénéfice toutes les années. . . . 
Van Magdebourg. 

Depuis 1714 jufqu'en 1771 57 ans, . . . 

cela fut bien 114 millions de liv. lterl., ou 
2,500,000,000 de liv. tourn. 

St. Albin. 
Quel conte î 

Mylord Spiteal. 
Ce n'eft pas un conte ; & ce qui vous prou- 
ve que ce n'eft pas un conte , c'eft la conltance 
& les efforts de la Grande-Bretagne, pour 
vous expulfer de tous fes commerces. 
St. Albin. 
Eft-ce que les objets du commerce de l'A- 
mérique feptentrionale , n'étoient pas les mê- 
mes pour la France , qu'ils fuffent traités à 
Québec , à Montréal , à Louisbourg comme 
dans les ports de l'Acadie? 

Mylord Spiteal. 
Non , ce n'étoit pas la même chofe. 

St. Albin. 
Ce qui prouve que c'étoit la môme chofe , . >* 
c'eft que la France, maîtrefle de l'Acadie, com- 
me elle l'étoit de tout le refte du Canada depuis 
la baye de Hudfon, jufqu'aux lacs Erie, On- 
tario, &c. a préféré d'établir la métropole d£ 

Bij 



zo Angleterre. 

toutes fes Colonies du Nord, à Québec éloi- 
gnée de plus de 300 lieues des rives méri- 
dionales de la nouvelle-Ecoffe. 

Mylord Spiteal. 
Doucement, ne nous égarons point par des 
raifonnements inutiles : — à la paix de 1748, 
les limites de la nouvelle-Ecofie étaient- en- 
core auffi incertaines que lors de fa ceflion en 
3714 : — cet état de chicane , & d'inftabilité 
ne convenant point à la Grande-Bretagne, elle 
prefla la France de terminer cet arrangement.... 
Enconféquence, elles convinrent de nouveau 
d'envoyer des Commiffaires ; & ces Commif- 
faires n'étaient jamais nommés. — La Grande- 
Bretagne, ennuyée de tant de délais, envoya 
les instructions à M. Obbs, fon Gouverneur à 
la nouvelle -Ecoffe : — les démarches de ce 
Gouverneur ayant mérité les attentions de M. 
de la Galifonniere , celui-ci en rendit compte 
à la Cour de Verfailles; & la France fe vit 
forcée d'entrer en négociation. — En conié- 
quence, elle envoya à M. de la Galifonniere 
le plan qu'elle s'était propofé pour terminer 
cette affaire : — ce plan n'était pas équitable. 
St. Albin. 
Ce plan n'étoit pas équitable ! . . . vous avez 
une idée bien peu favorable de la cour de Ver- 
failles. 

Mylord Spiteal. 
Je ne l'ai pas meilleure de la mienne, en fait 
d'intérêts politiques.... fur ce chapitre, tous 
les Gouvernements font le^ mômes : c'eft-à-di- 

re , faux, avantageux & trompeurs J'aurai 

occafion de vous en convaincre : . . . continuons 
notre difcuflion : . . . dans le laps de temps qui 
s'était écoulé depuis 1714 jufqu'en 1749, — la 



Dialogue I. 21 

France, un peu revenue de Pépuifement où Pa- 
voit plongée la guerre de la fucceflion, avoit eu 
le loifir de mieux connoître toute l'importance 
de la ceflion de la nouvelle -Ecoffe, pour en 
reftreindre les avantages pour la Grande-Bre- 
tagne; & pour établir aux épaules de celle-ci 
les mômes entraves, qu'elle s'eflbrçoit depuis 
long-temps de mettre à celles de nos Colonies 
de la nouvelle-Yorck, de la nouvelle-Angleter- 
re, de la Virginie, de la Penfylvanie ; en nous 
coupant tous nos derrières depuis la baye de 
Fundy, jufqu'au fleuve de Miffiffipi, elle vou- 
lut réduire l'étendue de cette ceflion dans une 
peninfule de rien, & démembrer à fon profit, 
un terrein immenfe de fa dépendance, depuis 
la baye de Fundy & la rivière Chignecto , juf- 
qu'aux rives méridionales du fleuve S. Laurent. 
St. Albin. 
Vous me permettrez bien de porter fur le mi- 
niftere de la Grande-Bretagne, des idées auflî 
peu équitables que celles que vous avez fuppo- 
fèes à la Cour de Verfailles, & de vous deman- 
der, fur quel principe la Cour Britannique fon- 
doit fes prétentions pour établir: . . . que la por- 
tion de terre qui forme aujourd'hui la nouvel- 
le-Ecofle, lors de fa ceflion par la France, étoit 
celle qu'occupe l'Amérique feptentrionale , de- 
puis les rives méridionales de l'Océan , juf- 
qu'aux rives méridionales du fleuve S. Lau- 
rent : — ne voit-on pas tous les jours , dans un 
court efpace de terre, s'y établir diverfes na- 
tions , diverfes Provinces , diverfes jurifdic- 
tions ? . . . Pourquoi la France ne l'auroit-elle 
pas arrêté de môme dans ce grand efpace de ks 
domaines?— La Grande-Bretagne eft-elle fon- 
dée de dire, que parce que les terres au nord 

B iij 



22 Angleterre. 

de la baye de Fundy , & rivière Chigne&o , font 
contiguës à celle de la nouvelle -EcoiTe , doi- 
vent appartenir à la nouvelle -EcoiTe? — ne 
voyons-nous pas dans toutes les hiftoires , de- 
puis la découverte de l'Acadie par les François 
fous François I , ... que cette partie de l'Amé- 
rique feptentrionale nétoit qu'une peninfule de 
forme triangulaire , occupée par la petite na- 
tion fauvage des Abenaquis , . . bornée à l'Oueft 
par la nouvelle -Yorck, au Septentrion par la 
rivière Chignecto &la baye de Fundy, à l'Eft 
par Pille royale, & au midi par l'Océan? — 
Difons vrai, les intérêts du commerce, qui ont 
toujours porté l'Angleterre à ufurper fur toutes 
les nations , lui a fait ambitionner la propriété 
entière de cette vafte peninfule , afin de fe ren- 
dre maîtrefle de tout le commerce de la pèche 
de ce continent, & de celui de toutes les pelle- 
teries des Algonquins, des Illinois, des Hu- 
rons, desSions, &c. — Voilà les juftes raifons 
des prétentions outrées de la Grande-Bretagne 
fur cet objet, & fur celui de l'étendue dans le 
Nord, de toutes les Colonies feptentrionales. 

M Y LORD SPITEAL. 

Je ne difeonviens point que les intérêts du 
commerce ne foient très-propres à éblouir une 
nation, & que la Cour Britannique n'ait bien 
pu s'en laiifer féduire ; • — mais il eft toujours 
une forte d'équité , un certain droit des gens , 
que ni l'ambition, ni la force ne peuvent ufur- 
per : telle eft la pofition de la Grande-Bretagne 
vis-à-vis de la France, telle eft celle de la 
France vis-à-vis de la Grande-Bretagne: — 
dans cette fituation reçue & refpeciée , & 
quant aux propriétés, . . . qui eft-ce qui a dit à 
ja France quand elle a abordé pour la première 



Dialogue I. 23 

fois les pays fauvages de l'Amérique feptentrio- 
nale , que PAcadie étoit une portion de terre de 
forme triangulaire , bornée par telle ou telle au- 
tre portion? — N'eft-il pas plus naturel de croi- 
re , puifque ces pays étoient fans maître , fans 
législateurs, occupés par des peuples errants, 
que la France , qui a été la première à prendre 
poffeflion des terres que nous difcutons , . . . qui 
a été la première à y établir une Colonie fous 
le nom d'Acadie , a compris dans cette feule & 
unique dénomination toute la péninfule de cet- 
te partie de l'Amérique, ... bornée aufli heureu- 
fement qu'elle l'eft, au Nord par le fleuve St. 
Laurent, à l'Eft par l'Ifle de Terre-Neuve , au 
Midi par l'Océan , & au Septentrion par la nou- 
velle-Yorck. — C'eft fur des limites aufli déter- 
minées que celles-là, que la Grande-Bretagne 
a fondé toutes fes prétentions : . . . elles lui ont 
paru fi juftes , qu'elle a été forcée, de l'avis de 
Ion Confeil , de mander à Mr. Obbs, fon Gou- 
verneur dans la Nouvelle-Ecoife , d'oppofer la 
force à la force , la réfiftance à la réfiftance ; & 
d'empêcher que les François continualfent d'é- 
lever l'immenfité, & la chaîne de forts qu'ils 
av oient commencé à établir fur tous les derriè- 
res de nos Colonies feptentrionales , depuis le 
traité d'Utrecht. 

Van Magdebourg. 
Avouez, mes chers amis, que vous m'avez 
une grande obligation ! — fans mes cent mille 
florins à placer, notre converfation n'auroit pas 
été aufli intéreifante, & vous n'auriez pas eu le 
plaifir de vous reprocher mutuellement les fur- 
prifes , les ru fes... difons tout, — le peu de bon- 
ne foi de vos deux minifteres : car fans par- 
tialité, convenez qu'ils ne fe doivent rien — l'ua 

B iv 



s 



*4 Angleterre. 

& l'autre , étant autant dominé par l'orgueil , 
l'ambition & la jaloufie , que par la foif des ri- 
chefles , des propriétés , des intérêts politi- 
ques , . . . rapportant tout à ces objets depuis un 
fiecle , & ne fe conduifant dans la carrière des 
honneurs, que comme des ufurpateurs ou des 
pirates; — pillant en pleine paix des vaifleaux 

amis ; infultant fans motif à tous les droits 

des gens ; — boule verfant fans refpeft, le repos 
des nations , des fociétés , des quatre parties du 
monde ; — - entaflant , fans fe laffer , haine fur 
haine , crime fur crime , vengeance fur vengean- 
ce ; — verfant de toute part, tant fur terre que 
fur mer, l'horreur, l'épouvante, l'effroi ! ... ne 
refpirant, depuis un fiecle, que fang & que mi- 
fere ;... fans plan utile à l'humanité , fans avan- 
tage pour vos citoyens ! — fâchant vaincre , fâ- 
chant périr , fans favoir profiter des fruits pré- 
cieux de la victoire : malheureux hommes , 

voilà quels font vos triomphes depuis 1670. . . . 
voilà les hauts faits qui groffiiïént les tomes 
de votre hiftoire î . . . . 

Mylord Spiteal. 

Van Magdebourg , d'où vous vient cette cha- 
leur ? . . . vous nous traitez bien rudement. 
St. Albin. 

Il faut que Van Magdebourg ait fait quelque 
perte confidérable avec nous , dans nos guerres 
dernières , pour nous chapitrer aulîi durement 
qu'il le fait. 

Van Magdebourg. 

L'intérêt ne m'aveugle point : — je fuis ami 
des hommes, & je ne confulte que la raifon. — 
A quoi bon toutes ces guerres d'ambition, qui 
dévaftent la terre , fans jamais donner la paix 
aux humains ! — . N'eft-il pas affreux depuis 



Dialogue I. 25 

plus d'an fiecle, de voir deux nations puiffantes 
fe déchirer fans celle pour des pouces de ter- 
re ?.. . bouleverfer , fans pitié , tous les intérêts 
des nations dans les quatre parties du monde ; 
& ne favoir jamais profiter de fes avantages , 
pour perpétuer une paix falutaire : — qu'ont 
produit toutes vos guerres depuis 1 660 , . . . des 
forfaits & des crimes? — L'Anglois brave, cou- 
rageux , appliqué, ami des arts & des fciences, 
cultivant les connoiffances utiles, a fu vaincre 
par-tout ; & par-tout il a laiffé échapper les 
avantages de la victoire. — Le François, guer- 
rier , intrépide, vaillant , terrible dans les com- 
bats , doux & humain après la victoire ; fou , 

braque & volage jufqu'à 40 ans; réfléchi , 

conséquent, homme fage jufque dans lavieillef- 

fe, a fu par -tout faire refpefter fa puihance , 

fans avoir jamais fu profiter de fes avantages. 

Mylord Spiteal. 

Je ne vois pas trop que la Grande-Bretagne 
ait fait aucune faute dans toutes ies guerres 
contre la France & l'Efpagne. 

Van Magdebourg. 

Elle a fait celle de ne pas avoir écrafé fes en- 
nemis, quand elle le pouvoit. — Si à la guerre 
de la fucceffion , vous aviez fu conferver vos 
avantages , & que votre Reine Anne ne fe fut 
pas laiflee enjôler parles propos doucereux d'un 
Chevalier François , la France & l'Efpagne ne 
fe feroient jamais relevées de leurs pertes, & 
leur état d'épuifement & de mifere aiïuroit vo- 
tre puiffance. 

St. Albin. 

Notre épuifement & notre mifere n'étoient 
pas fi extrêmes , que la France ne pût encore 
faire un effort. 



26 Angleterre. 

Van Magdebourg. 

Pour foire un effort , il fout des moyens 

Que vousreftoit-ilen 1713 ? des troupes braves, 
mais découragées par des malheurs réitérés , ... 
des finances épui fées, fans argent & fans cré- 
dit,... des peuples fatigués , fouffrants , gênés 
dans leurs befoins, ... des familles en deuil , gé- 
mifiantes , éplorées , . . . . la difette & la famine 

dans l'intérieur de l'Etat , des ennemis puif- 

j'ants , victorieux fur toutes vos lizieres ; en un . 
mot, l'Europe entière fur les bras: . . . voilà ce 
que vous aviez. — Remerciez la divine Provi- 
dence de vous avoir tiré de ce mauvais pas, . . . 
remerciez votre deftinée, & fur-tout, remerciez 
rincon fiance des femmes , — fi par leur légèreté , 
elles ont caufé plufieurs fois tous les malheurs 
de la France, ... en beaucoup d'autres occafions , 
elles ont fait celui de l'Angleterre:... témoin 
le traité d'Utrecht. 

Mylord Spiteal. 

je ne vois pas en quoi le traité d'Utrecht nous 
eft fi défovantageux : — nous avons démembré 
de la France l'Iiïe de Terre-Neuve, la Baye de 
Hudfon, toute l'Acadie; comblé le portdeDun- 
kerque, augmenté nos privilèges de commerce 

avec elle Je ne vois pas que ce foit fi peu 

de'chofe. 

Van Magdebourg. 

Très-peu de chofe, en comparaifon de ce que 
Vous avez dépenfé, & de ce que vous pouviez 
exiger. — Pourquoi laiffer à une Puiffance riva- 
le une branche de commerce très-confidérable , 
comme celle de la pèche, quand on peut fe l'ap- 
proprier ! —Pourquoi lui laiffer des propriétés , 
( dans la carrière de ce môme commerce ) qui 
peuvent renouveller des guerres de jaloufie , 



Dialogue!. 27 

telles que celles que vous avez eues avec la 
France & l'Efpagne en 1738 , 1744 , 175 6 & 
1762 ! — Pourquoi ne pas mettre fin tout d'un 
coup à toutes ces guerres (puifque vous le pou- 
viez), & pourquoi ne pas faire jouir fes ci- 
toyens d'une paix durable ! 

Mylord Spiteal. 

Votre façon de penfer, Van Magdebourg , eft 
certainement très-jufte & très-louable ; mais 
quand on a des alliés, on n'eft pas maître feul 
de fes avantages ; &: nous n'avons pas été les 
maîtres à la paix d'Utrecht de faire ce que nous 
aurions pu faire : . . . vous le favez ! Il falloit de 
l'argent pour continuer la guerre ; & la Gran- 
de-Bretagne en manquoit. 

St. Albin. 

Hé! les Hollandois en manquoient aufiï î 
Van Magdebourg. 

Hé oui morbleu î nous en manquions , par la 

bëtife & l'infatiable ambition de votre Louis 

XIV. — Qu'avoit-il befoin de vouloir faire un Roi 

d'Efpagne? — L'Europe le lui demandoit-elle? 

St. Albin. 

Non , — mais la France y trouvoit fes avan- 
tages. 

Van Magdebourg. 

Beaux avantages ! 

St. Albin. 

De très -beaux, — quand ce ne feroit que 
celui de multiplier fa race fur un des premiers 
trône du monde , & de donner un Roi de fon 
fang à une nation , qui a été de tous les temps 
l'ennemie implacable de la fienne. — Comptez- 
vous cela pour rien ? 

Van Magdebourg. 

Oui pour rien, quand on peut mieux faire. 



28 Angleterre» 

St. A i b i n. 

Hé! que pou voit faire de mieux Louis XIV?,.. 
Van Magdebour g. 

Ne point faire à Rifvvick une paix de vaincu 
quand il y étoit vainqueur; — ne point démo- 
lir les fortifications de plus de trente villes de 
guerre, qu'il a reftituées à cette paix; &con- 
ferver conftamment toutes fes conquêtes ac- 
qnifes par les traités des Pyrénées , d'Aix-la- 
Chapelle , de Munfter & de Weftphalie : — 
voilà ce qu'il devoit faire. 

St. A l bi n. 

Avec cet arrangement , il auroit indifpofé 
3a Cour d'Efpagne ; il auroit perdu la fuc- 
ceflion de cette Couronne. 

Van Magdebour g. 

Tant mieux î . . . tant mieux pour l'Euro- 
pe !.. . L'on y compterait deux millions d'hom- 
mes de plus aujourd'hui. 

St. Albin. 

Van Magdebourg voit les chofes en Hol- 
îandois. 

Van Magdebourg. 

Si je les voyois en Hollandois , je penfe- 
rois comme vous ; & j'approuverois la con- 
duite de Louis XIV , . . . parce qu'elle a af- 
foibli la puiflance d'une Monarchie adonee a 
nos lizieres , & dont les fujets nous rivali- 
fentdans tous nos commerces. — Mais je penfe 
en homme impartial , en père de famille , en 
citoyen qui fe met à la place des autres , & 
dans la pofition de ceux qui font nés pour 
gouverner. — Si Louis XIV avoit confervé 
fes avantages à Rifvvick , .... fes conquêtes 
acquifes par les traités des Pyrénées, d'Aix-la- 
Chapelle, de Munfter & de Weftphalie, 1 a France 



Dialogue 1. 29 

auroit eu bien plus de fupériorité fur la mai- 
Ton d'Auriche, qu'elle n'en eut à la mort de 
Charles II, & par conféquent elle en auroit 
impofé davantage à l'Angleterre , à la Hol- 
lande , à la Savoy e , & au Portugal. — La 
fucceffion de l'Efpagne appartenant de droit à 
un petit-fils de France , Louis XIV devoit 
conftamment témoigner la defirer; — mais du 
fait au prendre , il ne devoit jamais l'accep- 
ter. — L'état d'épuifement où fe trouvoit 
cette Monarchie, l'envie & la jaloufie de toutes 
les Puiflances de l'Europe contre la France , 
devoit faire craindre à Louis XIV la confé- 
dération qui fe forma contre lui en 1701 , 
& prévoir la fuite de malheurs & d'humilia- 
tions qui lui font arrivées à la fin de fon rè- 
gne. — A cet effet , fa feule ambition devoit 
être, .... de favoir adroitement endolfer de 
nouveau cette Monarchie à la maifon d'Au- 
triche , afin de ne point relever un ennemi 
abattu, (mais toujours puiffant quand il eit 
logé à notre porte ) & en forme de négocia- 
tion , . . . . démembrer des domaines de cette 
Puiffance , aux profits de la France , . . . tous 
les Etats de Flandre au-delà du Rhin jufqu'à 
l'Océan , l'Ifle de Puertorico & fes dépendan- 
ces , la portion Efpagnole de St. Domingue , 
la Floride ; & renouveller avec cette Couronne 
tous fes traités de commerce : — Voilà ce que 
devoit faire Louis XIV , ce qu'auroit fait un 
vrai politique. — Par cet arrangement, fans 
effufion de fang , fans dévaftations , fans ruine 

publique , ce Monarque augmentait confi- 

dérablement la puiffance de la France ; & l'Eu- 
rope en filence auroit été forcée de l'approu- 
ver La maifon d'Autriche étant alliée de 



3 ANGLETERRE. 

la France , jamais la guerre de la fucceflion 
n'auroit pu avoir lieu .... l'Angleterre , la 
Hollande , la Savoye , & le Portugal unis en- 
semble , n'étant pas aflez forts pour réfifter 
à l'Empire , à la France & à l'Efpagne. — Par 
rapport à cette malheureufe ambition , ou pour 
mieux dire, par cette fotte bêtife, il ne nous 
en a pas moins coûté 1 500 millions de florins 
de dépenfes extraordinaires , & 500 mille hom- 
mes ; — à la Grande - Bretagne 80 millions 
de liv. fterl., 6c 500 mille hommes; — à la 
Savoye & au Portugal 4 ou 500 millions de 
liv. tourn., 6c 2 h 300 mille hommes. 
Mylord Spiteal. 

Ma foi, malgré notre dépenfe de 80 millons 
de liv. fterl. & la perte de nos 500 mille hom- 
mes , les Anglois ne font pas fâché que Louis 
XIV n'ait pas penféauffi folidement que vous. — 
Giace à fon ambition , nous dominons fur 
l'empire des Mers ; — nous poifédons Port- 
Mahon, Gibraltar, Jerfey & Quernefay en Eu- 
rope ; — Terre-Neuve, PI fie Royale, tout le 
Canada dans l'Amérique Septentrionale ; — la 
Jamaïque, la Floride & partie duMiffiflipi dans» 
l'Amérique occidentale ; . . . . prefque tout le 
commerce de la pêche de la morue ; & nous 
avons joui pendant vingt ans du riche traité 
de l'Affiento & de Pimmenfe commerce clan- 
deftin qu'il nous a facilité avec le Mexique , 
Honduras , Campech & Carthagene. — Tout 
cela vaut bien cent fois nos 80 millions de 
liv . fterl. ; & la Grande-Bretagne, certainement, 
n'eft point fâchée de les avoir dépenfes. 
Van Magdebo. urg. 

Je le crois bien. — Mais la Hollande , qu'a- 
t-elle gagné pour fes 1 500 millions de florins? — 



Dialogue h 31 

qu'a gagné la France avec fes trois milliards 
de dépenfes extraordinaires , & la perte de 
fept à huit cents mille hommes ? — des coups , .. , 
des humiliations. 

St. Albin. 

Mais elle a fait un Roi d'Efpagne. 
Van Magdebourg. 

Voilà mes François ! . . . ils donnent tout à 
la vaine gloire, & rien au vrai bonheur. 
St. A l b 1 n. 

Le bonheur eft dans la façon de penfer. — 
Pourrois-je vous demander ce que vous enten- 
dez vous-même par cette expreiïïon , le vrai 
bonheur ? 

Van Magdebourg. 

La paix , la confidération , la jouiflance tran- 
quille des chofes utiles : voilà le vrai bonheur , ... 
voilà la jufte ambition quedevroient avoir tous 
les Rois, tous les amis des hommes. — Si Louis 
XIV avoit été pénétré de cette fageife, .... s'il 
avoit réellement poifédé la politique d'un vrai 

Monarque , cette modération & ce flegme 

qui prépare les grandes révolutions , fans en 
précipiter les événements; — après tout ce qu'il 
avoit fait de grand, de glorieux, jufqu'à la paix 
des Rifwick, .... il fe feroit arrêté en 1697, 
afin de donner toute la confiilance néceiTaire à 
la puiffance de la France , élevée trop rapide- 
ment au degré de profpérité & d'opulence ou 
elle étoit parvenue , pour ne pas en craindre les 
revers. — Avec cette prudence , Louis XIV n'au- 
roit point ambitionné de donner à l'Efpagne un 
Prince de fon fang ; . . . . loin de-là , . . . il auroit 
mis toute fa gloire à rejetter cette fuccelfion, 
à ménager le fang de fes peuples , à conferver 
les avantages de la France ; & maître de la 



32 Angleterre. 

paix ou de la guerre , auffi refpefté fur terre 

que fur mer , il auroit protégé toutes les na- 
tions, plutôt que de les effaroucher. — Le com- 
merce auroit enrichi fes fujets : ... la naviga- 
tion auroit publié jufques dans les lieux les plus 
reculés lamajefté de fa puiifance : . .. l'induf- 
trie & l'agriculture auroient affuré le bonheur 
de fes peuples: les arts & les fciences au- 
roient profpéré fous fon gouvernement; .... 
par-tout heureux, par- tout victorieux, & par- 
tout triomphant , il auroit régné dans le cœur 
des hommes en vrai Monarque ; . . . au-lieu que 
le defir contraire a renverfé dans un feul jour 
les fuccès de plus de trente années , ayant tout 
faccagé , tout ruiné , tout dévafté ; & pendant 
plus de quatorze ans , le fang des hommes ayant 
toujours inondé les plaines fertiles de l'Europe, 
l'humanité n'a plus eu en fpedftacle que des 
terres incultes , que des villes détruites , que 
àes peuples difperfés, réduits à lutter fans cefle 
contre le befoin , la difette & la mifere. — 
Voilà quelles ont été pour la France , & pour 
les trois quarts de l'Europe , les fuites funeftes 
de la malheureufe ambition de Louis XIV. 
St. Albin. 

Quelque vrai & fâcheux que foit le tableau 
que vous venez de tracer , je ne vois pas que. 
l'ambition de Louis XIV foit fi fort répréhenfible. 
Van Magdebourg. 

Très-répréhenfible. — Jugez-en par la chaîne 
de malheurs & de difgraces qu'a efluyé la 
Fiance fur le fin de fon règne , — par toutes 
les infortunes qui vous ont aiïiégés jufqu'en 
1 730 , ... . par les pertes réitérées de vos guer- 
res de 1744 & 1756,.. .. pertes qui prennent 
toutes leurs origines dans les fuites de cette 

malheureufe 



Dialogue L 33 

malheureufe ambition. — Sans elle, le Traité 
d'Utrecht de 1714 n'auroit jamais exifté; & ja- 
mais l'Europe n'auroit eu a gémir des embrafe- 
ments que vous y aviez allumé en 1744& 1756. 
St. A l b 1 n. 
Van Magdebourg a quelque raifon. — Pour 
ne point le chagriner, quittons des objets fi 
reculés pour reprendre le fil de ceux que nous 
difcutions : — nous en étions au fujet des li- 
mites de l'Acadie. 

Mylord Spiteal. 
Tout juftement. — Dans le môme-temps que 
la Cour de Verfailles portoit des plaintes à 
celle de la Grande-Bretagne fur les difpofitions 
de Mr. Obbs dans la nouvelle - Ecoiïe ,.. .. 
la Grande-Bretagne en faifoit faire à celle de 
la France fur celles de Mr. de la Galifonniere 
aux environs de l'Ohio ou la belle-Riviere. — 
Ce Général voulant reftreindre la profondeur 
des Colonies Angloifes dans le Nord, des ri- 
ves méridionales de l'Océan, aux montagnes 
des Apalaches , appropriant à la France tou- 
tes les terres au nord de ces montagnes jufqu'à 
la baye de Hudfon, fous le prétexte que ces 
vaftes pays , depuis les côtes orientales de 
l'Acadie, jufqu'au lac Machignan; & du lac 
Machignan jufqu'aux rives occidentales du 
fleuve Miffiffipi, avoient été découvertes pour 
compte de la France, en 1673 , par Joliet, 
habitant de Québec , par le P. Marquette, Jé- 
fuite ; & deux ans après , par un Normand ap- 
pelle la Sale, qui defcendit une partie du fleuv» 
MiOTiffipi. — Cette façon plaifante d'agrandir 
des domaines d'outre mer, aux dépens de ceux 
d'une Puiffance limitrophe, ne fatisfaifant point 
la Grande-Bretagne, celle-ci en témoigna fa 
Tome 1. C 



34 Angleterre. 

jufte indignation à celle de Verfailles ; & les 
"deux Cours, pour terminer leurs différends, 
convinrent de rappeller leurs Gouverneurs res- 
pectifs. En conféquence , la France envoya M. 
de la Jonquiere pour remplacer M. de la Gali- 
ibnniere, & la Grande-Bretagne fit rempla- 
cer M. Obbs par M. de Cornouvallis. — Soit 
fatalité . . . foit du deftin de la chofe en elle- 
même , les nouveaux Gouverneurs ne furent 
pas plus d'accord que les anciens. — M. de 
la Jonquiere adopta le fyftême violent de M. 
de la Galifonniere, &Mr. de Cornouvallis fut 
forcé d'époufer la fermeté de Mr. Obbs. Par 
cette réfiftance , les limites de la nouvelle- 
Ecotîe relièrent toujours incertaines ; & la 
Cour de Verfailles , pour les rendre encore 
plus incertaines, fit élever (dans cet inter- 
valle) les forts de Beau-Séjour & de Gafpa- 
reau , pour reftreindre la ceflion de l'Acadie 
dans la jufte médiocrité qu'elle s'étoit propo- 
fée. . . Les choies en ètoient dans cet état de 
méfintelligence & de difpute dans la nouvelle- 
Ecoife , quand des motifs plus graves du côté 
de l'Ohio ou la belle rivière des Apalaches , 
du lac Ontario & de celui du Saint - Sacre- 
ment, achevèrent de défunir nos deux Cours, 
& entamèrent une guerre fourde en Canada, 
qui devint publique entre les deux nations , 
en 1756. 

Van Magdebourg. 
Je ne crois pas , mon cher Mylord , que la 
Grande-Bretagne doive avoir le cœur bien net 
de cette guerre. — Il y a bien des avant-cou- 
reurs qui répugnent. 

Mylord Spiteal. 
Point du tout!... la France a été le pre- 
mier agreffeur. 



Dialogue I, 35 

St. Albin. 

En quoi la France a -t- elle été le premier 
âgreffeur ? 

Mylord Spiteal. 

Dans la xonftruction des forts de Beau- 
Séjour & de Gafpareau en Acadie , dans un 
temps où fes limites n'étoient point encoie 
déterminées, & dans tous ceux aux environs 
des Apalaches , du lac Ontario , de Fonte - 
nac , etc. 

St. Albin. 

Pour pouvoir vous répondre conféquem- 
ment fur la conduite que vous fuppofez que 
la Fiance a eu tort de tenir en Canada , de- 
puis la paix de 1748 vis-à-vis des Colonies 

Angloifes pourrois-je vous demander, 

dans un pays défert , inconnu , pour ainfi dire 
déshabité ; qui eft-ce qui en a conftitué la pro- 
priété aux diverfes nations d'Europe qui s'y 
font établies ? 

Mylord Spiteal. 

Belle demande î ce font ceux qui y ont abor- 
dé les premiers , & qui s'y font domiciliés. 
St. Albin. 

Si ce font ceux qui les ont abordés les pre- 
miers & qui s'y font domiciliés , . . . quel tort 
faifoit la France à la Grande-Bretagne , en fai- 
fant élever en Canada fes forts de fureté , foit à 
l'Ouelt , foit au Midi du fleuve St. Laurent ! 
dès qu'il eft prouvé par toutes les hifloires des 
nations de l'Europe,... que Verazzani, Floren- 
tin, découvrit le premier en 1 523 pour la Fran- 
ce , fous François I , Pille de Terre-Neuve ; . . . 
que Jacques Quartier en fit autant en 1534 mr 
les côtes de l'Eu: du fleuve St. Laurent, & 
navigua fort avant dans fes eaux ; — que Jean 

cij - 



+6 Angleterre. 

Ribaud aborda le premier à la Floride en 1562, 
& y fonda une Colonie Françoife ; — que le 
premier établiifement des François en Acadie 
fut en 1604 à Port-royal;— & que Samuel 
Champlain jetta les premiers fondements de la 
ville de Québec en 1608. 

Mylord Spiteal. 

Que prétendez -vous prouver par toutes ces 
époques ? 

St. Albin. 

Je prétends pouver que la Grande-Bretagne , 
plus ambitieufe qu'équitable avec tous fes voi- 
ïins, n'a jamais eu aucune raifon de fe plaindre 
des difpofitions de la Cour de Verfailles en Ca- 
nada , ni de publier dans toute l'Europe que 
la France empiétoit journellement fur les domai- 
nes de fes Colonies feptentrionales , tandis que 
toutes les chartes & concédions de cette Cou- 
ronne ( pour fes établiiïements du Nord ) pu- 
blient,... que les premières découvertes que 
firent les Anglois dans l'Amérique feptentrio- 
nale furent en 1584, ... 61 ans après les Fran- 
çois ; que ce fut Watter Raleigh qui forma une 
afïociation à cet effet ; & que leur première dé- 
couverte fut la baie Roenfque dans la Caro- 
line ; — que Gomolo ne découvrit qu'en 1602 
la Nouvelle-Angleterre; — que James Lowa, 
en 1606, la Virginie ; — que les Suédois fe font 
établis en 1639 au Nouveau -Jerfey, & les Hol- 
landois en 16 10 dans la Nouvelle-Belge, au- 
jourd'hui la nouvelle-Yorck. — Par conféquent, 
ies établilfements de la France , prenant leurs 
dates en 1 523 & 1 534 , & ceux de la Grande- 
Bretagne en 1 584 & 1 602 , . . . il eft prouvé que 
la Cour Britannique fe plaint à tort de celle de 
Verfailles ; & que toutes les difpofitions de la 



Dialogue I. 37 

France en Canada , avoient été fondées fur la 
propriété acquife par le droit de conquête, 
Mylord Spiteal. 

La domination des Souverains , dans la pro- 
priété des objets de politique , tient plus à la 
force qu'à la raifon. 

St. Albin. 

Je le nie. — Elle tient au droit des gens , à 
l'équité. — Jamais la Grande-Bretagne n'a eu le 
droit de s'approprier le libre arbitre de pouffer 
les derrières de l'es Colonies feptentrionales du 
Midi au Nord , aufîi avant qu'elle a eu l'ambi- 
tion de le faire , connoifiant la propriété de la 
France fur tous ces vaftes domaines ; — les pro- 
pres chartes lui en prouvent l'impoffibilité. — 
Celle de la Nouvelle -Angleterre n'accorde à 
cette Colonie que 300 milles de longitude fur 
les côtes de l'Océan, & 50 milles de profondeur 
du Midi au Nord. — Celle de la nouvelle -Yorck , 
( jadis la nouvelle-Belge ) ne lui permet que 20 
milles de largeur fur 145 milles de profon- 
deur. — Celle de la Virginie n'accorde que 240 
milles de côtes maritimes , fur 200 de largeur 
en tirant vers le Nord, &c. — Par conféquent , 
toutes ces Colonies , y compris la nouvelle- 
Ecoffe, formant prefque tout le front de l'Amé- 
rique feptentrionale fur l'Océan, publient par 
leurs propres chartes , que toutes les terres au 
Nord de fes limites , depuis les côtes de l'Eft 
de la baye de Fundy , jufqu'aux rives de l'Oueft 
du fleuve Miffiffipi, appartenoient à la France; 
qu'elle a été fondée d'y établir fes forts de fure- 
té ; & que toutes les terres enclavées aujour- 
d'hui dans les Colonies de la Grande-Bretagne 
hors de l'étendue de leurs chartes , font des 
terres ufurpées aux domaines de la France. 

C iij 



ag Angleterre. 

Mylord Spiteal. 

Suivant votre fyftême , la France feule auroït 
eu le droit de pouvoir s'agrandir dans le Ca- 
nada , & de s'en approprier tout le commerce 
intérieur ? 

St. Albin. 

Sans doute ! . . . . 

Mylord Spiteal. 

Qui eft-ce qui lui avoit cédé ce droit-là ? 
St. Albin. 

Le droit de conquête , les traités refpecttfs^ 
les propres chartes des Colonies de la Grande- 
Bretagne ; enfin, la découverte en 1673 de l'in- 
térieur du pays pour la France , par Joliet, habi- 
tant de Québec, par le P. Marquette, Jéfuite, & 
par le nommé la Sale.— Voilà qui la lui avoit 
cédée. 

Mylord Spiteal. 

Quoi ! . . . parce qu'il a plu à ces trois hom- 
mes hardis de traverfer une immenfité de pays 
déferts , aux épaules des Colonies feptentrio- 
nales de la Grande-Bretagne, vous voulez que 
la Cour Britannique regarde comme un rempart 
Je fentier par où ces gens-là ont palfé , & qu'il 
devienne la lifiere démonftrative des domai- 
nes des deux nations ? — mais il y a de la 
folie à cela. 

Van Magdebourg. 

Vous avez raifon , Mylord ; — il n'y a pas 
du bon fens à ce que vous dites, mon cher 
de St. Albin : . . .vouloir s'approprier un pays 
défert parce que l'on le traverfe , . . . c'eft un, 
peu fort. 

St. Albin. 

\\ eft cependant certain ^& les Européens, 



Dialogue I. 30 

n'ont pas eu d'autres titres en abordant l'A- 
mérique. 

Mylord Spiteal. 
Il eft vrai. — Mais depuis cette époque , 
tout a changé ; & quoique ces propriétés doi- 
vent être facrées pour ceux qui les poffe- 
dent, il en eft d'une nature dans ce gen- 
re-là qui ne tiennent qu'au droit du plus fort. 
— Celles que nous conteftons font dans ce 
cas : — elles font défertes, ce font les in- 
térêts du commerce qui les mettent en con- 
teftation : c'eft à la force à les décider. 
St. Albin. 
Certainement. 

Mylord Spiteal. 
Puifque vous en convenez, . . . avouez que 
la Grande-Bretagne a eu raifort de s'oppofer 
comme elle l'a fait aux entraves que vous 
cherchiez de mettre à fon commerce avec les 
fauvages de l'Ohio , du lac Ontario, de la belle 
Rivière & du lac du St. Sacrement. 
St. Albin. 
Non, je n'en conviens pas. — La France 
avoit ce droit, &vous ne l'aviez point, toutes 
ces peuplades vivant dans fes domaines. 
Mylord Spiteal. 
Si la France avoit ce droit,... pourquoi fe 
cachoit-elle de la Grande-Bretagne ? & pour- 
quoi faifoit-elle élever furtivement cette échelle 
de forts depuis Beau-Séjour dans la nouvel- 
le-Ecofle , jufqu'à Niagara , Toronto & Fron- 
tenac qui coupoient tous les derrières de nos 
Colonies ? — Pourquoi encore faire paner fur- 
tivement d'Europe à Québec , par tous les 
vaifTeaux marchands , 30 & 40 hommes de 
troupes réglées , déguifées en matelots ? . , « 

C iv 



4 o Angleterre. 

St. Albin. 

Cette prudence étoit néeeflaire pour arrêter, 
fans éclat, les démarches repréhenfibles de 
tous vos Gouverneurs de Philadelphie, de la 
Virginie & de la nouvelle -Angleterre , qui 
s'avifoient de donner des permiffions par écrit 
à leurs colons, pour aller trafiquer avec les 
fauvages alliés de la France ; & fous le pré- 
texte de protéger ces facteurs ambulants, ils 
les faifoient accompagner par des troupes , qui 
achevèrent de fe former en corps d'armée en 
1751 , & de camper impérativement fur les 
terres de la France aux environs de l'Ohio, 
du lac Ontario & de la belle-Riviere , où elles 
élevèrent plufieurs forts , de môme qu'à Redfto- 
ne , aux environs de Monongehele , de Wil- 
liambourg, de Chouvagen, &c. 

Mylord Spiteal. 

Quel mal faifoient en cela les Gouverneurs 
de la Grande-Bretagne? — Ils mettoient à cou- 
vert ces pays , comme vous cherchiez d'y met- 
tre les vôtres. . . . 

St. Albin. 

Le mal qu'ils faifoient, étoit celui d'enfrein- 
dre tous les traités , & d'attifer fourdement 
une petite guerre, toute à l'avantage de la 
Grande-Bretagne. 

Mylord Spiteal. 

Elle l'étoit bien plus à celui de la France; 
puifque c'eft elle qui l'entretenoit par des dé- 
lais & des irréfolutions fur les limites de l'A- 
cadie. — Si votre Cour s'étoit expliquée fur 
ces limites, comme elle le devoit en 1749, 
& qu'elle n'eût point, dans cet intervalle , fait 
élever furtivement cette échelle de forts depuis 
Beau-Séjour jufques au lac Machignan, qui 



Dialogue I. 41 

coupoient tous les derrières de nos Colonies, 
jamais les Gouverneurs de la Grande-Bretagne 
ne fe feroient portés , à mains armées , fur 
les lifieres des Colonies refpectives ; .... ja- 
mais ils ne fe feroient réunis en corps d'ar- 
mée , pour vous arrêter ; & jamais les hos- 
tilités du fort Duqueme fur la belle-Riviere 
n'auraient donné lieu à la guerre de 1756 ; 
— c'eft votre ambition : ce fera la nôtre fi 
vous voulez, en vous réfiftant, qui y aura don- 
né lieu , je vous l'accorde. — Mais il eft de 
fait , que la Grande - Bretagne ne cherchoit 
point la guerre :... qu'elle ne la vouloit point ;... 
& que c'eft vous autres qui l'avez provoquée 
par les forces & les troupes déguiiées , que 
vous faifiez palier conftamment ( depuis qua- 
tre ans) en Canada; & par les hoftilités four- 
des , que vous ne celîiez de commettre vis- 
à-vis des fauvages alliés de la Grande-Bre- 
tagne. 

St. Albin. 

Direz-vous auffi que c'eft pour écarter les 
horreurs de la guerre en 1755, que la Gran- 
de-Bretagne fit infulter dans les mers du Ca- 
nada la marine royale de la France ? 
Van Magdebourg. 

Dites tout : & qu'elle vous prit 7 à 800 
vaiiTeaux marchands fans déclaration de guer- 
re , comme elle eut la politefle de le faire vis- 
à-vis de la Hollande en 1660. 
St. Albin. 

Ce fera encore par un effet de cette modéra- 
tion , qu'elle fit maiïacrer en 1754, vers la 
belle-Riviere, Mr. de Jumonville , revêtu du 
caractère d'Envoyé de la part de la France 
vis-à-vis de l'armée Angloife , pour fommer 



43 Angleterre. 

Mr. George Wafingthon, Commandant de la- 
dite armée , qu'il eût à fe retirer de deiTus les 
terres du Roi fon maître ? 

Van Magdeboùkg. 
Doucement , mes amis , doucement : ... il 
nous arrive du renfort. » . . Voici notre brave 
Cofmopolite» 



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D I A L G U E IL 43 

DIALOGUE SECOND. 

St. ALBIN, MYLORD SPITEAL , VAN 
MAGDEBOURG, LE COSMOPOLITE. 

Le Cosmopolite. 

DItes-moi un peu, van Magdebourg, eft- 
ce que la tête tourne à vos Hollan- 
dois ? font-ils devenus fous ? — quel ta- 
page ! . .. quel bouleverfement !.».... quelle 
confufîon dans votre bourfe ! 

Van Magdebourg. 
Qu'eft-il arrivé? .... à vous entendre, l'on 
croiroit que la banque a fait banqueroute. 
Lf Cosmopolite. 

Ce qu'il eft arrivé ? Rien. — Mais vos 

Hollandois veulent qu'il arrive des nouveautés 
dans le monde politique , ( qui ne feront ja- 
mais , c'eft moi qui vous en affure ) ; — ils 
veulent que l'Efpagne déclare la guerre à la 
Grande-Bretagne. — Quelle bôtife ! . . . . 
Van Magdebourg. 
Quoi ! ils ont pris feu fur les nouvelles arri- 
vées de Londres, & ils regardent les grands 
préparatifs de guerre de l'Efpagne commeune 
guerre certaine ? — ils font bien foux. 
Le Cosmopolite. 
Ils le font tellement. .... que c'eft à qui 
fera les plus fortes fpéculations, les plus gros 
achats ou les plus petites ventes. — Les uns veu- 
lent enlever toutes les cochenilles, les autres 



44 Angleterre» 

tous les indigos giiatimales ; ceux-ci tous les 
les bois de Campêche; ceux-là tous les cuirs en 
poil, tous les cacaos, toutes les vanilles. — 
11 ne refte plus à acheter, dans ce moment, 
une livre de lucre ou de café , une bouteille 
de vin d'Efpagne , d'huile ou d'eau-de-vie ; 
en un mot , un morceau de favon : — tout 
eft reflerré , . . . tout eft à des prix foux. — 
On ne voit que des gens qui veulent acheter, 
pas un qui veuille vendre : les courtiers ne fa- 
vent plus ou donner de la tête. — Quel ga- 
limathias ! quelle confuiion ! — C roi riez-vous , 
dans tout ce tumulte qu'il y a déjà des af- 
fociations pour armer des corfaires , pour s'in- 
téreffer fur ceux de la Grande-Bretagne & 

fur ceux de la France ? car , difent-ils , 

la Grande-Bretagne forcera la France de fe 
déclarer ; . . . . & par les difpofitions de nos 
alïociations , nous ferons prendre les vaiifeaux 
François & Efpagnols par les corfaires Anglois , 
& les vaiifeaux Anglois par les corfaires Fran- 
çois ou Efpagnols. — Dans ledéfordrede tous 
ces propos , on entend des Quidams fe van- 
ter , qu'ils ont des correfpondants de probité 
à Marfeille , à Barcelone, à Alicante, à Ma- 
laga, à Cadix , à la Corogne, à Bilbao, à St. 
Sébaftien, àBayonne, à Bordeaux, à la Ro- 
chelle , à Nantes , à Morlay , à St. Malo , à 
l'Orient , à Dieppe , au Havre, à Rouen , à Ca- 
lais, à Dunkerque ; & que par un alphabet mer- 
cantil ( de convention ) où tout y fera prix , au 
nom de marchandifes , ils pourront favoir par 
tous les courriers le jour du départ des vaif- 
feaux , qui feront en charge dans tous ces ports , 
leurs deftinations, & la valeur de leurs cargai- 
sons fans que ame qui vive puifle les 



Dialogue IL 45 

pénétrer. — D'autres en difent autant pour tous 
ceux de l'Angleterre : & tous eniemble con- 
venoient , qu'il étoit de l'intérêt des allociés , 
d'ordonner de très-gros achats de marchand i- 
fes dans toutes ces places de commerce ; de 
les faire charger fur les vaiffeaux de la na- 
tion , en les y faifant aifurer fur le pays mê- 
me ( pour ne rien rifquer ) , afin de procu- 
rer à leurs corfaires refpectifs ( placés à def- 
fein dans les parages de leurs départs ) des 
prifes riches qui donnaient cent pour un à 
chaque intérene. — Us alloient même plus loin 
encore : ils vouloient fe charger d'alimenter 
Manon & Gibraltar , des propres ports de 
France & d'Efpagne , en leur faifant arriver 
(comme expédiés pour le Havre) des vins , des 
huiles , des eaux-de-vie , par des vaiffeaux 
neutres qu'ils auroient fait arrêter au détroit 
de Gibraltar. 

Van Magdebourg. 

Mais fi on eft. découvert dans toutes ces 
belles manœuvres, l'on vous fait paiïer le goût 
du pain? 

Le Cosmopolite. 

Bon ! .... des gens qui penfent de cette façon- 
la, malheureusement ne le perdent jamais ; — 
ils favent fi bien prendre leurs mefures, qu'ils 
font toujours Soupçonnés & jamais décou- 
verts. — Que je vous plains, Van Magdebourg, 
d'avoir des citoyens qui penfent fi vilainement! 
Van Magdebourg. 

Ma foi , tant pis pour eux ; pourvu que je 
ne fois pas en défaut , je me ris des fottifcs 
des autres. — Il eft du fort de ma chère pa- 
trie d'être , pour ainfi dire , le cloaque de tous 
les vices de l'efpece humaine ! . . . . tous les 



^6 Angleterre, 

brigands , tous les fcélérats, tous les hommes 
déshonorés dans leur pays , perdus de répu- 
tation , par leurs débauches ou par des crimes, 
venant y chercher leur fureté. — liberté ! .... 
n'es-tu établie que pour protéger l'infamie ! — 
c'eft un àes grands malheurs de notre gouver- 
nement. — Mais tous ces fcélérats feront pu- 
nis , car nous n'aurons point de guerre; c'eft 
moi qui vous en affure. 

Mylord Spiteal. 

11 feroit à le defirer Sur quoi vous 

fondez-vous , Van Magdebourg ? 

Van Magdebourg. 

Sur quoi je me fonde V fur de très -bon- 
nes raifons. i°. L'Angleterre n'a point d'ar- 
gent. 2° . La France n'a point d'argent. 3 . Et 
l'Efpagne ne peut la faire feule. 
St. Albin. 

Pourquoi l'Efpagne ne pourroit-elle pas la 
faire feule ? — Dans un temps où elle n'étoit 
pas en force & en moyen , le tiers de ce qu'elle 
eft aujourd'hui,. ... elle a bien continué fix 
ans de plus celle de la fucceffion , fans fecours 
de perfonne. — N'a-t-elle pas également, en 
1738, attaqué la Grande-Bretagne, fans al- 
lié, jufques en 1744? — pourquoi ne feroit- 
elle pas aujourd'hui , les mômes efforts ? 
Van Magdebourg. 

Parce qu'elle ne peut plus les faire ; l'An- 
gleterre n'étant plus , en 1772, ce qu'ellj étoit 
en 1714 & 1738. 

St. Albin. 

Ni l'Efpagne non plus. — A la mort de 

Charles II, cette Puiifance ne comptoit dans 

fes finances que 40 millions de liv. tournois de 

recettes, & 40,000 hommes de troupes, dans 



Dialogue IL 47 

fes armées ; aujourd'hui elle compte 1 50 mil- 
lions au moin$«dans fes revenus, «Se 150,000 
hommes , tant infanterie que cavalerie , fans 
les troupes de la marine & celle de fes co- 
lonies. — A la guerre de 1738 , elle n'avoit que 
20 vaiffeaux de ligne en très-mauvais état : . . , 
dans ce moment , elle en étale dans fes ports 
70 du premier rang , & 30 frégates ; — tout 
cela ne fait pas , de l'Efpagne , une Puiflance 
tant à méprifer. 

Mylord S p i t e a l. 
Non , fi vous avez compté fes 70 vaiffeaux , 
& fes 1505O00 hommes; .... mais fi vous ne 
les avez pas compté, je nie le tout , . . . l'Efpa- 
gne étalant beaucoup & fignifiant très-peu» 
St. Albin. 
Je ne fais fi c'eft lignifier très-peu , que d'a- 
voir en Europe trois fois plus de domaines que 
la Grande-Bretagne , un tiers plus de popu- 
lation ; le double de troupes bien difeipii- 
nées, ci prefque autant de force maritimes; ..... 
fans compter des finances en bon état, bien 
adminiftrées , & des fonds dans la caille des 
épargnes ; — ce que ne pourra point dire l'An- 
gleterre. 

Mylord Spiteal. 
Où font ces finances en bon état , je vous 
prie ? . . . . eft-ce parce que l'Efpagne à un fixie- 
me moins de revenus en temps de guerre qu'en 
temps de paix , que vous appeliez cela des 
finances en bon état , . . . . eft-ce parce qu'elle 
ne paye ni capital ni intérêt des dettes de Phi- 
lippe V, que vous prétendez qu'elle a des fonds 
dans fa caiffe des épargnes? — il ne tiendroit 
à ce prix-là qu'à la Grande-Bretagne , de ren~ 
dre les fîennes bien plus confidérables P 



4g Angleterre. 

St. Albin. 

Je ne dis pas cela : — je prétends dire feu- 
lement , que l'Efpagne ( dans ce moment ) eft 
dans une fituation plus heureufe que la Grande- 
Bretagne , n'ayant point les Colonies en 

combuftion fur les bras , ni une dette exorbi- 
tante qui la dévore. 

Mylord Spiteal. 

Chanfon ! — La dette exorbitante de la 
Grande-Bretagne ne dévore point fa profpé- 
rité ; ... au contraire , c'eft elle qui l'a enri- 
chie*, lui ayant facilité tous les moyens de 
multiplier tous fes commerces politiques ; ceux 
de fa navigation & de fes voyages en longs 
cours ; — d'augmenter toutes fes fréquentations 
avec les nations confommatrices de fon induf- 
trie; ... de s'en ouvrir des nouvelles avec l'A- 
ile , l'Afrique & l'Amérique ; & de compter 
dans fes domaines des propriétés , qui for- 
moient une des grandes richeffes de fes enne- 
mis. — Quelle eft la pofition de l'Efpagne dans 
cette carrière? — 80 ou 100 vaifléaux au plus 
qui trafiquent annuellement avec fes Colo- 
nies? ... 100 à 150 dans les divers ports de 
l'Europe ? . . . eft-ce là une rivalité ? 
St. Albin. 

Mais ils rapporteront plus de richeiTes que 
les vôtres. 

Mylord Spiteal. 

Dites des cargaifons plus riches. — Mais 
dans la balance générale des affaires ,... l'Ef- 
pagne , avec trois fois plus de domaines en 
Europe que la Grande - Bretagne , . . . , avec 
trente fois plus de Colonies fertiles que la na- 
tion Angloife,... avec plus de population, cSi 
la propriété de toutes les matières premières 

de 



Dialogue IL 49 

de l'indu ftrie ; . . . l'Efpagne, dis -je, ne fait 
pas la centième partie du commerce que font 
les fujets de la Grande - Bretagne. 

Van Magdebourg. 

Je fuis bien de votre fentiment, M y lord.... 
Sans les vins d'Efpagne, & fans la belle cou- 
leur de fes cochenilles , qui la font appercevoir 
dans la fbciété de diverfes nations , je crois 
qu'il ne feroit parlé de l'Efpagne que dans no- 
tre hiftoire ; . . . . mais point du tout fur les 
mers , ni dans les villes de commerce. — Je 
parierai prefque mille contre un , qu'il n'y a 
pas, dans ce moment, dix négociants Efpa- 
gnols dans toute la Hollande , & qu'il n'arri- 
ve peut-Otre pas , année commune , dans tous 
nos ports fix ou huit vaifïeaux de cent ton- 
neaux de cette nation. 

Mylord Spiteal. 

Il n'en arrive pas davantage à Londres & 
à Briftol. 

St. Albin. 

Nous en voyons davantage en France : . . . 
toutefois je conviens avec vous , que l'Efpagne 
s'eft très - fort négligée dans cette partie. 
Le Cosmopolite. 

Et dans bien d'autres au (fi : ... . car cette 
monarchie poiïede dans fa métropole tous les 
objets , les moyens, les propriétés qui fondent 
les grands Empires. 

Mylord Spiteal. 

Mais elle n'en a ni le gouvernement, ni les 

hommes Qu'ont fait vos Efpagnols depuis 

Philippe 11 ? ... des fottifes î 

St. Albin. 

Qu'ont-ils fait depuis Philippe V? . . . . à^s 
merveilles î 

Tome I. D 



5o Angleterre. 

M Y LORD SPITEAI. 

Je ne vois pas trop où brillent ces merveilles. 

St. Albin. 
J'en fuis fâché ; . . . mais nous , nous ne les 
voyons que trop : auffi ne ferois-je point éloi- 
gne de croire, fi cette nation avance encore 
un fiecle dans les progrès qu'elle a faits depuis 
îa mort de Charles II, que l'Efpagnè ne don- 
ne une autre fois à la France & à l'Europe en- 
tière , les mômes inquiétudes qu'elle leur a 
données fous Charles V & Philippe IL 
Le Cosmopolite. 
Cela pourroit être, fi la France continuoit 
toujours de fe négliger, & qu'elle voulût conf- 
tamment ( comme elle le fait depuis 1701 ) 
facrifier fes véritables intérêts a cette monar- 
chie ; -— mais pour peu qu'elle fe réveille , 
qu'elle veuille faire valoir fes avantages fur 
toutes les nations de l'Europe , . . . l'Efpagnè 
reftera toujours une Puiffance du fécond or- 
dre , & la France fera toujours la prépondé- 
rante. 

Mylord Spiteal. 
Vous avez une idée bien pompeufe de la 
France. 

Le Cosmopolite. 
Oui, je l'ai, & je crois avoir raifon. — De- 
puis que j'étudie les hommes , & que je cher- 
che à connoitre impartialement les intérêts des 
nations ; . . . . depuis que je voyage dans des 
pays habités , & que je ne celle de réfléchir fur 
ce qu'on appelle la politique ou l'art de gouver- 
ner les hommes , je n'ai point trouvé de fitua- 
tion & de légiilation plus favorables à l'huma- 
nité que celle de la France. — Cette monarchie 
eft placée au centre de la partie du monde la 



Dialogue IL 51 

plus illuftrée par les arts & les fciences , fous 
un ciel pur & ferein , . . . favorifée d'une très- 
nombreufe population , d'un caractère doux , 
guerrier & appliqué, . . . poifédant dans fes do- 
maines des ports bien fitués , des Colonies 
puiflàntes & fertiles ; . . . une métropole bien 
pourvue de toutes les denrées de première né- 
ceffité , arrofée dans toute fa furface par nom- 
bre de rivières navigables , jufques dans le cen- 
tre de fes provinces les plus reculées ; ... comp- 
tant dans fes commerces des branches privilé- 
giées , perfonnelles à la nation , . . . accrédi- 
tées par le goût & les befoins des hommes ; — 
des voifins du fécond ordre dans tous fes alen- 
tours. — Ma foi , c'eft la pofition la plus flat- 
teufe pour un mortel, que celle d'un Roi de 
France. 

Mylord Spiteal. 

En quoi la trouvez-vous plus flatteufe que 
celle de l'Empereur , du Roi d'Efpagne, ou au 
Roi d'Angleterre? 

Le Cosmopolite. 

En ce qu'il règne fur des hommes belliqueux, 
civilifés , appliqués , & qu'il eft maître chez 
lui , ce que les autres ne peuvent pas dire ; . . . 
en ce qu'il emporte lui feul la balance dans les 
intérêts politiques, qu'il la fait toujours pen- 
cher en faveur de ceux pour qui il fe déclare; &: 
qu'il peut , ou le pourra quand il le voudra , con- 
ferver l'Europe en paix de très-longues années. 
Mylord Spiteal. 

Si la France a tous ces avantages , pourquoi 
fon hiftoire n'eft-elle remplie que du récit de 
fes guerres? & pourquoi depuis un fiecle , s'eft- 
elle fi fort lainee arriérer par des voifins du 
fécond ordre? 

D ij 



52 Angleterre, 

Le Cosmopolite. 

Depuis un fiecle ! c'eft un peu fort : . . . vous 
lavez bien le contraire ; — mais je conviens 
avec vous depuis ce fiecle-ci , que la France ne 
s'eft pas conduite à Jbn avantage. — Quel eft 
l'homme, quelle eft la nation qui ne fait jamais 
de faux pas ! — Si la France n'avoit pas de 
temps en tems ces moments d'engourdift'ement 
& d'erreur , elle feroit trop puiliànte. — Il en 
eft de ces viciffitudes de partage , ce qu'il en eft 
des accidents du jeu : ... ce que l'on perd au- 
jourd'hui , on le rattrape demain. 

Van Magdebourg. 

Pas toujours, mon ami, . . . quelquefois l'on 
double la dofe. 

Le Cosmopolite. 

Il ne faut que favoir jouer ; . . . ne pas s'en- 
têter quand le jeu nous eft contraire , ( comme 
Va fait la France pour la guerre de 1756 ) & at- 
tendre un meilleur moment pour fe récupérer. 
— La fortune eft une femme. 

Mylord Spiteal. 

Oui , . . . mais les femmes ne fignifient rien 
dans le monde politique. 

Le Cosmopolite. 

Beaucoup. — Qui eft-ce qui a procuré à l'An- 
gleterre la propriété de Plile de Terre-Neuve , 
de la baye de Hudfon , de la nouvelle-Ecofle , 
de rifle de la Jamaïque , de celle de Minorque 
& de Gibraltar ? n'eft-ce pas une femme ? . . . 
qui eft-ce qui vous a facilité encore toute la 
conquête de la nouvelle-France , dans la der- 
nière guerre , de l'Ifle Royale en Canada , de 
Grenade & Grenadilie , de Pondichery , de 
Manille , du Sénégal, de la Floride , d'une par- 
tie duMilïiffipi , & la majeure partie du com- 



Dialogue IL 53 

inerce de la pêche ? n'eft-ce pas une femme ?... 
Hé , Mylord ! remerciez donc les femmes ; — 
fans elles , l'Angleterre ne fignifieroit pas da- 
vantage dans le monde politique , que l'ifle 
d'Otahiti dans les terres Auftrales. 

Mylord Spiteal. 
Vous nous dépréciez bien fort, Cofmopolite ! 

Le Cosmopolite. 
Je ne déprécie perfonne : — nous parlons na- 
tions , gouvernements politiques , & nous nous 
entretenons impartialement de leurs avantages 
& de leurs défavantages. C'eft par l'étude fui- 
vie que j'ai faite des uns & des autres , de leurs 
divers fyftêmes d'Etat, & de leurs divers inté- 
rêts politiques , que je regarde la France dans 
l'heureufe fituation de fe maintenir , fans beau- 
coup de peine , la puiifauce dominante de l'Eu- 
rope ; — que l'Efpagne a tous les moyens de 
pouvoir y arriver , & qu'elle n'y arrivera ja- . 
mais ; — que l'Empire , l'Autriche , l'Angleter- 
re , toute l'Italie & tout le Nord , né feront 
jamais que des PuilTances du fécond ordre vis- 
à-vis de ces deux Nations , fans pouvoir ja- 
mais s'en tirer : . . . leurs conftitutions & leurs 
gouvernements étant contrecarrés d'une foule 
de reftrictions & de dépendances , qui font au- 
jourd'hui des liens indiifolubles entre les Sou- 
verains & leurs fujets. — 11 n'en eft pas de 
même en France ; . . . toute l'autorité réfide dans 
la perfonne du Roi. 

Mylord Spiteal. 
Il eft donc bien glorieux pour la Grande- 
Bretagne , ( malgré ces liens indifTolubles de 
la nation avec fon Souverain ) d'avoir pu réfif- 
ter fi long -temps contre cette terrible puif- 
fance de la France, & de l'avoir fait defcen- 

D iij 



54 Angleterre. 

dre pas à pas de ces avantages , avec la fer- 
meté & la confiance qu'elle s'y eft portée de- 
puis 1701 jufqu'en 1763. 

Le Cosmopolite. 

Très-glorieux ; & la choie eft prefque incom- 
préhenfible : — cependant cela ne dit rien. 
Mylord'Spiteal. 

Comment ! cela ne dit rien ? 

Le Cosmopopite 

Non. — Qu'avez-vous gagné fur la France en 
1714 ? — l'Ifle de Terre-Neuve, la Baie de 
Hudfon , la nouvelle-Ecoffe : regardez impartia- 
lement depuis cette époque jufquen. 1748 , ce 
que vous ont procuré ces trois ceffions : — rien , 
ou très-peu de chofe ; . . . le peu de commerce 
qu'y ont fait les fujets de la Grande-Bretagne 
ayant à peine rempli le Gouvernement d'une 
partie de ïes dépenfes de confervation. — Ce 
n'eft que depuis la paix de 1748} que l'Angle- 
terre voulant fe récupérer de ce qu'elle avoit 
perdu avec l'Efpagne par le traité d'Aix-la- 
Chapelle de 1748 , du côté de l'Affiento & du 
commerce d'interlope avec fes Colonies , qu'el- 
le s'eft retournée du côté de l'Amérique fepten- 
trionale. — Jufqu'à cette époque, les ceffions de 
la France de 17 14 à la Grande-Bretagne , lui 
ont été onéreufes .... 

Mylord Spiteal. 

Cela eft vrai,... mais nous avons toujours 
empêché cette monarchie d'en tirer avantage , 
& d'y perfectionner les branches de commerce 
dont elles étoient fufceptibles. 

Le Cosmopolite. 

Point du tout .... La France n'aVoit pas be- 
foin de toutes ces pofTeffions pour faire fon com- 
merce de la pèche & de l'intérieur du Canada.— 



Dialogue IL 55 

Libre fur le banc de Terre-Neuve & dans le dé- 
troit de Davis ; . . . mai trèfle de Louisbourg & 
de toutes les Mes adjacentes dans le golfe St. 
Laurent ; — poiledant prefque toutes les côtes 
de l'Eft de l'Amérique feptentrionale , elle fai- 
foit avec tout le fuccès poflible fon commerce 
de la pêche ; ... & la pofition de Québec , de 
Montréal , de fes comptoirs vers l'Ohio & la 
Be lie- Rivière , lui affuroit celui de tout l'inté- 
rieur du Canada. 

Mylord Spiteal. 

En rivalité avec nos Colonies. 

St. Albin. 

Oui en rivalité avec vos Colonies : . . . . mais 

par des ufurpations & des contraventions aux 

traités ; la Grande-Bretagne n'ayant jamais eu 

aucun droit de pouvoir établir des factoreries , 

comme elle l'a fait, à Chouvagen, à Ofwego , à 

Williamsbourg , fur le lac du St. Sacrement , &c, 

Mylord Spiteal. 
Pourquoi n'avoit-elle pas ce droit auflî-bien 
que la France? — dans des pays déferts, tout 
y eft libre. 

Le Cosmopolite. 
Quoique l'intérieur du Canada fût un pays 
défert aux yeux des nations , il ne devoit pas 
l'être pour la Grande - Bretagne. -— Ce pays 
avoit un maître ; & votre Cour favoit très- 
bien, . . . que depuis 1673 , la Cour de Ve* failles 
en avoit pris poffeffion, en le faifant découvrir 
par un habitant de Québec , qui s'enfonça dans 
les terres jufqu'aux rives occidentales du fleu- 
ve Miffiflipi. 

Mylord Spiteal. 
Plaifante façon de s'approprier des poflefficns 
immenfes ! 

D iv 



56 Angleterre. 

St. A l b i n. 
C'efl pourtant de cette façon que les diverfes 
nations d'Europe fe font établies en Amérique ; 
& toutes les ont refpectées , excepté la Grande- 
Bretagne. 

Mylord Spiteal. 
Hé ! pourquoi la Grande-Bretagne les auroit- 
elle refpectées , dès qu'elles détruifoient fes 
commerces avec les fauvages de l'intérieur du 
pays , & que les François s'en emparoient ? 
Le Cosmopolite. 
Voilà de quelle façon , depuis plus de deux 
fiecles , fe font toujours conduits les Anglois : ... 

la convenance 

Mylord Spiteal. 
Dites plutôt la raifon. — Quoi ! vous voulez 
que la Grande-Bretagne cède à une nation ri- 
vale une branche de commerce avantageufe à 
fes fujets?— il y auroit de la folie à cela ; & ce 
feroit laifler cueillir des verges aux François 
pour nous en faire donner. 

Le Cosmopolite. 
Oh , que non ! que vous ne vous eu lailîez pas 
donner, & vous avez raifon. En politique, il 
faut toujours frapper le premier ; . . . . tant pis 
pour ceux qui ont la betife de foufîrir des af- 
fronts. — L'on fait très-bien que la Grande- 
Bretagne infulte toutes les nations,... mais 
quelle n'en fouffre aucune. 

Mylord Spiteal. 
Fait-elle fi mal? 

Van Magdebourg. 

Non , mais bien ceux qui fe laiffent 

infulter. —La France & la Hollande, quand 
elle vous tenoient fous Louis XIV , vous avoient 
bien faboulé , . . . jamais la Grande-Bretagne 



'Dialogue IL 57 

n'auroit eu la hardieffe de commettre au Ai ou- 
vertement qu'elle l'a fait , toutes les infolen- 
ces qu'elle a pratiquées vis-à-vis de toutes les 
nations maritimes depuis 1701. 

M Y LORD SPITEAL. 

Comment ! Van Magdebourg traite d'info- 
lence, les procédés d'une nation qui défend fes 
droits & les lieux de fes commerces ? ... hé ! 
qu'ont fait vos Hollandois à Batavia, à Bor- 
néo, à Ceylan, dans toutes les Moluques , au 
golfe Perfique , à Siam , au Japon , à la Chine, 
& généralement dans toutes les mers des Indes 
orientales ? n'ont-ils pas commis des horreurs , 
des abominations ? 

Van Magdebourg. 

Jamais d'aufli graves & d'auiïi indécentes 
que celles de la Grande-Bretagne dans la guerre 
de 1744 , vis-à-vis du Roi de Naples ; en 1660 
& 1755, vis-à-vis de la Hollande & de l'Ei- 
pagne jufqu'en 1762; — vis-à-vis de la Fran- 
ce en Canada & dans les mers de l'Océan , 
depuis 1749 jufqu'en 1756 : fi !.. . fi j'étois 
de la France î . . . 

Mylord Spiteal. 

Si la Cour de Verfailles ne s'étoit pas jouée 
auffi conftamment de la Grande-Bretagne , com- 
me elle l'a fait depuis 1714 au fujet des li- 
mites de la nouvelle-EcoiTe , & qu'elle eut été 
plus modérée dans fes projets , jamais l'An- 
gleterre n'auroit commis aucune hoftilité con- 
tre les poueffions du Canada & la marine mar- 
chande de la France. — Mais quand on- ne ré- 
pond à des plaintes légitimes que par de faux- 
fuyants , & que l'on s'appuye des ftratagômes 
dangereux dont le cabinet de Verfailles fe fer- 
voit depuis trois ans , pour fe rendre la plus 



5 8 Angleterre. 

forte dans l'Amérique feptentrionale , on s'ex- 

pofe à des infultes ouvertes C'eft à quoi 

a été forcée la Grande-Bretagne en 1754 , pour 
fauver d'une ruine infaillible toutes fes Colo- 
nies du Canada , & rendre chou pour chou à 
cette monarchie. 

Le Cosmopolite. 
Je crois, mon cher Mylord, que vous nous 
prenez pour des ignorants. — Quoi ! vous vou- 
lez nous perfuader que les hoftilités de la 
Grande-Bretagne , antécédentes à la guerre .de 
1756 , n'ont eu d'autre objet de fa part, que de 
rendre à la France chou pour chou ci vengeance 
pour vengeance ! . . . mais ! mais ! mais vous 
n'y penfez pas. — Lifez à ce fujet tous les di- 
vers mémoires remis par la Cour de Verfail- 
les à toutes celles de l'Europe , fur les diffé- 
rends de la France & de la Grande-Bretagne en 
Canada; vous y verrez que, dès 1750, l'An- 
gleterre avoit commis des hoftilités ouvertes 
contre les poifeffions de la France dans l'A- 
mérique feptentrionale : Mr. de Cornouvallis r 
Gouverneur de la nouvelle-Ecoife, ayant voulu 
forcer les habitants de Chipodie, appartenants 
à la France, de lui envoyer des députés pour 
le féliciter fur fon arrivée & recevoir fes or- 
dres au nom de la Grande-Bretagne. — Au n°. 
3 de ces mêmes mémoires , que dès 1751 
vous aviez commencé à infulter dans le golfe 
St. Laurent , la marine Françoife, deux de vos 
fenaults gardes-côtes ayant enlevé le bateau 
François du Capitaine Jacques Jalain , parti de 
Québec pour Chedaïck , expédié par l'Intendant , 
& qui fut conduit à Chiboucton où il fut con- 
iiiqué. — Dans le même-temps, la frégate An- 
gloife l'Albanie, Capitaine Roux, après un 



Dialogue IL 59 

combat de trois heures contre le brigantin du 
Roi le St. François , Capitaine Vergat , qui 
efcortoit uu autre brigantin chargé de provi- 
sions pour Louisbourg, fut arrêté avec celui 
de fon efcorte, & conduit à Chiboufton. — Au 
n°. 4, vous y verrez M. de Jumonville revêtu 
du caractère d'Envoyé de la part de la France 
vis-à-vis de l'armée Augloife campée, en 1754, 
fur les terres de cette monarchie vers la Belte- 
Riviere , affaffiné , lui & les Officiers de la 
fuite , par les propres foldats de cette même 
armée, dans le même moment qu'il recevoit 
fon audience du Commandant Anglois. — Ce 
fait & mille autres aufîi injurieux qu'atroces 
de votre part , . . . ont devancé ceux commis 
en 1755 dans les mers générales de l'Océan; 
& prouvent affez clairement que la Grande- 
Bretagne ( de quelle façon que ce fût , ) vou- 
loit en découdre avec la France ; également, 
que pour le faire avec tout l'avantage, pofli- 
ble , elle avoit arrêté dans fon Confeil d'Etat, 
d'attaquer en guerre ouverte cette Puilfance , 
fans déclaration de guerre , afin de diminuer 
fes forces maritimes , & de faire fervir les pro- 
duits de fes prifes marchandes aux dépenfes 
immenfes de cette même guerre. Voilà, mon 
cher Mylord , quelle a été la conduite prémé- 
ditée de la Grande-Bretagne pour faire éclore 
la guerre malheureufe de 1756 , & pour fe pro- 
curer 3 ou 400 millions d'avance fans le fe- 
cours de fes Communes. — Expédients qui ont 
tellement répugné à tous vos Parlements , qu'au- 
cun de ceux-ci, ( malgré leur antipathie pour 
la France ) n'a voulu prononcer fur la confif- 
cation des prifes faites fur les François fans 
déclaration de guerre. — Cette tache eft per- 



Angleterre. 

tonnelle à votre Miniftere : la nation n'y 
trempe en rien. 

M Y L O R D S P I T E A L 

En tout & par-tout je ne fuis pas de vo- 
tre fentiment. 

Le. Cosmopolite. 

Pour achever de vous y mettre , fuivez-moi 
bien. — Depuis la paix de 1 748, la Grande-Bre- 
tagne , très-attentive à tous les intérêts, ne cef- 
4oit de combiner le vuide que faifoit à fes com- 
merces politiques la fuppreiïïon du Traité de 
l'Affiento contre les moyens de le réparer. — 
Dans cette étude réfléchie & louable, la -Grande- 
Bretagne apperçut que , fi elle pouvoit fe ren- 
dre maïtrefle abfolue, un jour, de celui de toute 
la pèche de l'Amérique feptentrionale & de tout 
l'intérieur du Canada , elle remplirait avec 
ufure fa balance; & avec d'autant plus d'avan- 
tages , qu'elle fe mettoit plus à môme de pré- 
judicier conftamment à une rivale telle que la 
France, rencontrée trop fouvent fur fes pas. 
— Ce raisonnement jufte & très-bien com- 
biné , ne préfente rien jufques-là que de très- 
fage ; & Ton doit eftimer une monarchie qui 
s'occupe auffi folidement du bonheur de fes 
peuples. — Seulement votre Miniftere de voit 
fe reftreindre à cette jufte ambition qui ne de- 
vance jamais les événements , & qui attend 
toujours du temps des bénéfices fagement com- 
binés : c'eft à quoi la Grande-Bretagne ne s'eft 
pas attachée. — L'ambition de jouir , la crainte 
de voir difparoître le fuccès & la gloire d'une 
combinaifon auffi riche que bien réfléchie , . . . 
le plaifir de pouvoir nuire ou préjudiciel* à un 
voifin puiffant qui nous offufque, portèrent la 
Grande-Bretagne à faire naître des incidents 



Dialogue II. 61 

qui puffent lui faciliter les moyens de met- 
tre fon plan à exécution , & d'abréger le laps 
de temps que ce vafte projet demandoit pour 
être réàlifê avec fuccès. — Le hafard fervit 
mieux cette monarchie , qu'elle n'auroit pu 
l'efpérer. . . . Les limites de l'Acadie reftées 
indécifes depuis le traité d'Utrecht jufqu'en 
1748, furent le prétexte dont fe fervit cette 
Couronne , pour amener les motifs plaufibles 
qui dévoient entamer les opérations de fon 
ambitieux projet. — Après avoir bien pris tou- 
tes les mefures néceifaires à ce fujet ; . . . après 
avoir bien arrêté avec elle-même fon plan d'at- 
taque & de défenfe vis-à-vis de la France , 
elle fit demander impérativement à cette Puif- 
fance, en 17 51 , que les limites de la nouvelle- 
Ecoife fuifent à la fin réglées ; & elle donna 
à entendre qu'elles ne pou voient l'être que des 
cotes méridionales de l'Océan , aux rives fep- 
tentrionales du fleuve St. Laurent. — De cette 
prétention outrée fur les limités de la nou- 
velle - Ecolfe , la Grande-Bretagne fuivit le 
cours du fleuve St. Laurent , en montant vers 
l'Oueft, & rentrant dans les terres en tirant au 
Midi , au terme des limites qu'elle s'étoit pro- 
posées ( pour la ceffion de 1714) ; elle fe 
plaignit encore des divers forts que la France 
avoit élevés fur les derrières de ies Colonies de 
la nouvelle-Yorck , de la nouvelle-Angleterre . 
de la Virginie , de Philadelphie &c. jufqu'au 
lac du St. Sacrement , difant que tous ces forts 
interceptoient tous les commerces de fes fu- 
jets avec les Illinois, les Hurons, les Sious, 
&c. — Cette vérité réelle , ( mais d'un prétexte 
faux, ) fut le motif dontfe fervit la Grande- 
Bretagne pour entamer des hoftilités fourdes 



62 ANGLETERRE' 

contre les poffeffions de la France en Cana- 
da , & qu'elle s'appliqua de pouffer à un tel de* 
gré d'indécence & de gravité , qu'elles puffent 
donner, lieu à la guerre à laquelle elle s'étoit 
préparée de longue main. — A cet effet , elle 
fit avancer divers détachements de troupes fur 
toutes les liileres de fes Colonies feptentrio- 
nales , fous le fpécieux prétexte d'y protéger 
le commerce de fes fujets avec les nations fau- 
vages. — Quand fes troupes furent aiïez en 
nombre , pour en former une armée refpefta- 
ble , elles eurent ordre de fe réunir vers la 
Belle-Riviere , où il leur fut enjoint d'y cam- 
per & d'y élever des forts pour y balancer 
ceux des François. — Toutes les terres de 
la Belle-Riviere à plus de ioo lieues au Sud 
de fes rives feptentrionales appartenant à la 
France, la Cour de Verfailles, informée des 
ufurpations que l'on en avoit faites , donna 
ordre à fon Gouverneur de Québec de faire 
attaquer & de détruire tous les forts que les 
Angiois pouvoient avoir élevés fur fes do- 
maines , & de fommer leur armée qu'elle eût 
à s'en retirer. — Ses ordres furent exécutés 
avec tout le fuccès poffible : . . . tous les forts 
des Angiois , aufli-tôt détruits qu'attaqués , 
M. de Jumonville, Officier François, revêtu 
du caractère d'Envoyé , intima de la part du 
Roi fon Maître au Commandant Angiois , 
qu'il eût à fe retirer ( fans délai ) avec toute 
fon armée, de deiTus les terres des domai- 
nes de la France , & de ne point troubler, par 
une réfiftance déplacée , l'harmonie qui ré- 
gnoit encore entre la Cour de Verfailles & 
celle de la Grande-Bretagne. — Le Comman- 
dant Angiois qui étoit pourvu d'ordres tout 



Dialogue IL 63 

différents & d'une nature qui aurorifent tou- 
tes les indécences , ufant de la liberté qu'on 
lui laiflbit d'infulter gravement les François , 
trouva à propos , pour toute réponfe à Mr. 
de Jumonville , de le faire aflàfliner lui & tous 
les Tiens. — Cette façon honnête de refpec- 
ter le droit des gens & la foi des traités , étant 
parvenue en Europe , la Grande-Bretagne fen- 
tit bien que le terme tant defiré alloit bien- 
tôt arriver ; que la rupture alloit être imman- 
quable entr'elle & la France ; en conféquence, 
qu'il ne falloit plus fc diflïmuler. . . A cet ef- 
fet , elle difperfa brufquement dans toutes 
les mers de l'Océan nombre de vaifleaux de 
guerre, avec ordre de courir indiftinctement 
fur toute la marine de la France, quoique 
fans déclaration de guerre , afin de pouvoir 
ôter à celle-ci toutes les facilités de pou- 
voir armer fes efcadres & de voler au fecours 
de fes Colonies feptentrionales. — Tel a été 
le plan révoltant de la Grande-Bretagne , pour 
faire élater la guerre malheureufe de 1756 : . . . 
tel a été fon lâche ftratagême , pour s'appro- 
prier tout le commerce de la pèche & de l'in- 
térieur du Canada ; ... & telle eft fon infa- 
tiable ambition , pour envahir celui de toutes 
les nations maritimes. — Si j'étois de la 
France , je vendrois bien chèrement à la 
Grande-Bretagne le fouvenir d'une guerre en- 
treprife fur des principes aufli odieux, & par 
des antécédents aufli révoltants & aufli exé- 
crables ! 

Mylord Spiteal. 
Depuis quand, s'il vous plaît, les intérêts du 
commerce d'une nation font-ils fi peu de chofe , 
•qu'il faille les plaider avec la même intégrité 



64 Angleterre. 

que ceux des particuliers ? — d'où naît la prof- 
périté d'un Etat?.. . qui eft-ce qui conftitue la 
vraie puiiïance? . . . que deviendraient les fujets 
fans le commerce?— Si les relïburces du com- 
merce font fi abiblues pour une nation , eft-ce 
que vous ne comptez pour rien d'être feuls pof- 
fefleurs de celui de tous les vaftes domaines de 
l'Amérique feptentrionale ? 

Le Cosmopolite. 

Pardonnez - moi. ]e fais tout ce que cela 
vaut, & combien tous les Gouvernements doi- 
vent être jaloux de ces fortes de propriétés. — 
Mais je voudrais, ( au-lieu de chercher à ufur- 
per fur fes voifins des objets qui ne nous appar- 
tiennent pas ) que l'on attendit du temps , ou 
des occafions légitimes , ces fortes d'appropria- 
tions, & que l'on ne s'écartât jamais de ces rè- 
gles immuables de nation à nation, qui font la 
fureté publique . — En conféquence , un Gouver- 
nement équitable refpectera toujours les repré- 
fentants d'une nation, les pofieilions de fes voi- 
fins ; & fi fes intérêts demandent qu'il les con- 
trarie , il le fera toujours avec ces démonftra- 
tions d'égard & de néceiïité qui juftifient toutes 
les démarches.— Mais fans déclaration de guer- 
re , envahir les vaiiïeaux , les domaines de fes 
Toifins , faire mafiacrer fes Envoyés, déployer 
à la face de l'Univers l'étendard du defpotiime 
le plus féroce, comme l'a fait l'Angleterre avant 
la dernière guerre, c'eft la dernière des abomi- 
nations 

Van Magdebourg. 

Ma foi , Cofmopolite , vous écorchez une 
playequi faigne encore dans le cœur duMylord 
& de St. Albin ; . . . car quand vous êtes arrivé , 
ils étoient encore à le difpu ter, pour favoir le- 
quel 



Dialogue IL 65 

quel des deux avoit réellement tort, de la Fian- 
ce ou de la Grande-Bretagne dans les antécé- 
dents de la guerre de 1756. 

Le Cosmopolite. 
Ma foi, fans les avoir entendu, ils ont tort 
tous les deux : cette guerre ne fait honneur ni 
à la France ni à la Grande-Bretagne. 

Mylord Spiteal. 
En quoi,. s'il vous plaît, cette guerre ne fait- 
elle pas honneur à la Grande-Bretagne?. . , elle 
abattu fes ennemis fur terre & fur mer, dans 
les quatre parties du monde;... que pouvoit- 
elle defirer de plus ? 

Le Cosmopolite. 
Tout ce qu'elle n'a pas fait.-— La Grande- 
Bretagne a commencé cette guerre en pirate, 
en habitant des bois , en fauvage de l'Amérique ; 
& aveuglée par fes avantages, elle l'a finie en 
infenfé, en mauvais politique.— Quand on com- 
mence par des crimes, il faut s'accréditer par 
çte plus grands crimes , & faire fervir la rai ion 
d'État pour notre juftification. Voyez , lifez 
l'hiftoire Romaine. 

Mylord Spiteal. 
Je ne vous comprends pas. 

Le Cosmopolite. 
Je vais me faire comprendre.— L'intérêt feul 
& l'ambition d'envahir tout le commerce poli- 
tique d'une nation rivale , a armé la Grande- 
Bretagne en 1755. — Cette ambition ne pou- 
vant être accréditée par des forces puiifantes ; 
& la Grande-Bretagne connoiflant ion infério- 
rité & la médiocrité de fes reffources vis-à-vis 
celles de la France,... elle imagina de fubfti- 
tuer la rufe & le ftratagême à l'infumTance de 
les moyens. En conféquence , foible en argeut, 
Tome I. E 



66 Angleterre. 

(bible en troupes réglées; balancée dans fes for- 
ces maritimes par celles de la nation qu'elle vou- 
loir, attaquer, ... elle arrêta dans ion Confeii d'É- 
tat, ... que pour déconcerter cette monarchie , & 
pour fe rendre la mai trèfle des mers de l'Océan, 
il falloit furprendre fa rivale, s'emparer fans dé- 
claration de guerre de la majeure partie de fes" 
forces maritimes , afin de la mettre hors d'état 
de faire fortir fes efcadres , & de pouvoir cingler 
au fecours de fes Colonies occidentales & fep- 
tentrionales de l'Amérique. — Cette combinai- 
ion téméraire a réuffi à la Grande-Bretagne.— 
La France , prife au dépourvu par une nation ja- 
loufe de fa puilTance,. . . fans armements mari- 
times, fans fonds d'amortiiTement, fans fyftême 
de guerre, privée fubitement de 30 à 40,000 de 
fes meilleurs matelots , . . . fe vit forcée de difli- 
muler une injure cruelle, (pour pouvoir fe met- 
tre en devoir de réfifter à des infolences ) qu'el- 
le auroit du prévoir, plutôt que de les eifuyer. — 
Cet état d'humiliation difparut pour la France 
à l'expédition de Port - Mahon. — Six mois 
après les hoftilités de la Grande-Bretagne fur 
3a marine royale & marchande de la France, la 
Cour de Verfailles fit fortir de Toulon un arme- 
ment formidable , qui tomba à l'imprévu fur 
l'Ifle de Minorque , & l'enleva à l'Angleterre , 
après avoir difperfé l'efcadre de l'Amiral Bing 
envoyée à fou fecours. — L'activité & le fecret 
qui avoit régné dans tous ces préparatifs ,14 
vaiifeaux du premier rang, 5 à 6 frégates, plu- 
fieurs chebecs armés en trois mois de temps, 
500 bâtiments de tranfport fortis en 15 jours 
tous équipés de la feule ville de Marfeille , 
1 5 , 000 hommes d'embarqués & de débarqués 
en pays ennemi , fans que Ton eût avis de leurs 



Dialogue IL 67 

marches , commencèrent à donner de l'inquié- 
tude au Miniftere de la Grande-Bretagne , le- 
quel craignant le jufte reflentiment de fes iujets , 
pour prévenir leur mécontentement & leurs 
murmures , déclara formellement la guerre à la 
France en 1756. 

Van Magdebourg. 

Jamais guerre n'a été fondée fur des prin- 
cipes plus faux , plus odieux & plus indécents 
que ceux de celle-là ; & jamais les nations neu- 
tres n'ont été fi fort moleftées dans leurs com- 
merces maritimes par les Puiifances en guerre : 
la Grande-Bretagne feule nous a confifqué plus 
de 200 vaiifeaux marchands , & pour plus de 
cent millions de florins d'effets appartenants 
aux Hollandois. 

Mylord Spiteal. 

Si ce malheur vous eft arrivé , vous ne 
devez vous en prendre qu'à vous-mêmes : — 
pourquoi portiez-vous des denrées & des mu- 
nitions de guerre dans les Colonies de nos en- 
nemis ? 

St. Albin. 

Par la conduite qu'a tenu la Grande-Bretagne 
vis-à-vis de la France , avant la guerre de 1 756 , 
& par le defpotifme tyrannique qu'elle a exercé 
pendant toute cette dernière guerre fur le com- 
merce de toutes les nations maritimes , j'ai cal - 
culé que le Miniftere Anglois avoit piraté fur Ces 
voifins pour plus de 600 millions de livres de 
notre monnoie.— Cette façon honnête de fe pro- 
curer des fonds pour faire face aux dépenfes 
extraordinaires d'une guerre , eft des plus heu- 
reufes : . . . fi elle s'accrédite dans le monde poli- 
tique , . . . adieu l'honneur , . . . adieu la bonne 
foi , . . . adieu le droit des gens ! 

Eij 



éS ANGLETERRE. 

Van M a g d e b o u r 6. 

Ma Foi , vous avez raifon. — Si toutes les na- 
tions civilifées de l'Europe adoptoient les fyf- 
têmes de l'Angleterre , l'homme vertueux fe- 
roit obligé de déferter de la fociété , & de fuir 
fon lemblable : — rien ne feroit fiable. 
St. Albin. 

Non - feulement rien ne feroit ftable ; . . , . 
mais c'eft que l'homme ne vivroit plus que le 
poignard à la main. 

Mylord Spiteal. 

Meffieurs , fi la guerre a fes horreurs , fes 
calamités , elle a aufli nombre d'avantages qui 
indemniient bien une nation victorieufe des 
maux qu'elle peut lui avoir caule ; jugez-en 
par les accroilTements du commerce de la Gran- 
de-Bretagne depuis 17 14 : — depuis cette épo- 
que, tout refpire l'aifance en Angleterre, au- 
lieu que tout languit chez nos voifins. — Mais 
y o vous un peu , comment notre ami le Cofmo- 
poiiti nous prouvera que" la Grande-Bretagne 
a commencé la dernière guerre en infenfè, & 
qu'elle l'a finie en mauvais politique ? — mal- 
gré qu'il ne nous aime pas autant que les Fran- 
çois , j'aime à l'entendre ; il raifonne affez gé- 
néralement jufte , & fur de très-bons principes. 
Le Cosmopolite. 

Mon cher Mylord , je fuis l'ami de tous les 
hommes , & je n'évite que les méchants. — Les 
Anglois honnêtes gens , ont autant de part dans 
mes affections que les François , les Hollandois, 
lesEfpagnols, &c. ; — mais cette affectionne 
doit point m'aveugler fur les avantages & les 
défavantages que je puis avoir apperçu dans les 
diverfes conftitutions des gouvernements qui 
font tombés à ma connoiffance , de même que 



Dialogue IL 69 

far les bienfaits qui peuvent en revenir à ceux 
de mes femblables qui en font citoyens. — De- 
puis que vous me connoiffez , vous devez une 
fait à ma franchife ; ... je ne veux invectiver 
perfonne , à Dieu ne plaife , ... je dis naïvement 
ma penfée comme je la fens , comme je l'éprou- 
ve ; & puifque c'eft la vertu , les mœurs , l'hon- 
nêteté qui ont formé notre amitié , ne nous foi- 
malifons point dans nos entretiens , de ces pe- 
tits riens qui font perfonnels aux opinions des 
hommes , & foyons conftamment vrais & de 
bonne foi. — Amufons-nous toujours , aufii in- 
nocemment que nous le faifons , des erreurs &. 
des viciffitudes journalières que le monde poli- 
tique offre à notre jugement ; . . . tout ce que 
nous en dirons , ne fera égorger perfonne. 
Van Magdebourg. 

Vous avez raifon , mon cher ami : . . . l'hom- 
me doit s'occuper fans celle de fon femblable , 
coopérer à fon bonheur , & rire de fes foiblef- 
fes. — Achevez-nous vos obfervations , fur les 
erreurs & les fautes des Puiffances en guerre à 
la paix de 1763 , & api es nous irons tous dîner 
chez Mylord. 

Mylord S p i t e a l 

Vous favez combien j'en aurai du plaifir. 
Le Cosmopolite. 

La France , prife au dépourvu par La Grande- 
Bretagne , ayant eu le temps de le reconnoître 
& de former fon plan d'attaque & de défenfe , 
ne pouvant fecourir aulTi efficacement qu'elle 
l'auroit fouhaité , fes Colonies occidentales & 
feptentrionales de l'Amérique , ni y moleiter 
celles de fon ennemi , porta les vues fur fes pof- 
feffions d'Europe , détachées de la métropole : — 
à cet effet , avec des forces plus que fufhfantes ., 

E iij 



70 Angleterre. 

elle fit brufquement diverfion dans l'Ifle de Mi- 
jiorque & dans l'Eleftorat d'Hanovre. — Les 
juccès rapides qu'eurent pour la France ces 
deux expéditions , tournant plutôt à l'avantage 
qu'au défavantage de la Grande-Bretagne , la 
Cour de Verfaiîles apperçut qu'en foulageant 
la nation Angloife de la dépenfe de l'entretien 
de M inorque , & de la défenfe de l'Electorat 
d'Hanovre , elle favorifoit l'ambition démefurée 
de fon ennemi , en lui facilitant les moyens cer- 
tains de pouvoir fe porter avec des plus gran- 
des forces fur fes Colonies occidentales & fep- 
tentrionaies de l'Amérique. — Pour arrêter cet 
inconvénient, & mettre toujours plus d'obfta- 
cles aux infatiables defirs de cette nation ; au- 
lieu de confirmer la capitulation de l'armée An- 
gloife, paflëe à Glofterfeven entre le Maréchal 
de Richelieu pour la France, & le Duc de Cum- 
berland pour la Grande-Bretagne , ... la Cour 
de Verfaiîles jugea à propos de traîner en lon- 
gueur , de laifler môme expirer le terme de ladi- 
te capitulation avant que de la ratifier , afin de 
mettre la Cour Britannique dans l'heureufe li- 
berté de la contefter , & de faire reprendre les 
armes à fon année, pour continuer par terre 
une guerre ( en apparence défavantageufe à la 
France ) mais dans le fond des plus onéreufe & 
des plus inutile pour la nation Angloife.-— Cet- 
te adreffe réuffit à la France. — La Grande-Bre- 
tagne , informée de l'expiration du terme pref- 
crit par la capitulation de Glofterfeven , & de 
la liberté où rentrait fon armée de continuer la 
guerre, époufa avec plus de chaleur que jamais 
la querelle de l'Ele&orat d'Hanovre ; — en con- 
féquence , il fut arrêté dans le Confeil d'Etat 
qui fe tint à ce fujet, que ledit Electorat d'Ha- 



Dialogue IL 71 

novi'e feroit défendu à l'avenir par la Grande- 
Bretagne, avec la même chaleur & la même ac- 
tivité que les vraies pofleffions de l'Angleterre ; 
c'eft ce que la France defiroit. — Les chofes en 
étoient dans cet excès d'ardeur & de fatisfaction 
chez les ennemis de la France, quand la Cour de 
Verfailles ( pour réalifer Uous les avantages de 
fon projet) fe déterminoit en fecret de ne plus 
faire, à Hanovre, qu'une guerre de cabinet, afin 
de miner fourdement ( fans action décifive ) la 
puiflance de la Grande-Bretagne , & la réduire , 
par fes propres dépenfes , à un tel période d'épui- 
fement, que ne pouvant plus réfifter à une fé- 
conde guerre contre l'Efpagne , elle auroit été 
forcée elle-même de demander la paix aux deux 
Maifons des Bourbons , & de la recevoir aux con- 
ditions qu'il auroit plu à ces deux PuifTances de 
la lui accorder.— Tel étoit le plan de la France & 
de l'Efpagne ; — plan qui fe feroit pleinement 
exécuté fans la prife de la Havane. — C'eft la 
reddition de cette place qui a ruiné le fyftême 
bien conçu de la France , & qui a couronné tout 
le fuccès de celui de l'Angleterre. 

Van Magdebourg. 

Cet arrangement n'étoit pas des plus mal 
imaginé : voilà comme j'aime que les hommes 
fe faffent la guerre. — Seulement pour que la 
France eût pu tranquillement voir fe réalifer 
d'auffi heureufes efpérances , il falloit ne pas 
laiffer fans défenfes des Colonies riches & trop 
éloignées de leur métropole. 

Le Cosmopolite. 

Les Colonies de la France n'étoient point 
fans défenfes ; . . . elles étoient même fuffifam- 
ment pourvues de forces & de moyens pour 
réfifter à leurs ennemis, fi ceux qui y comman- 

E iv 



72 Angleterre. 

doient avoient été plus prudents & moins avi- 
des de gloire ; mais (bit fatalité , foit mal- 
heur , tous les hafards de la guerre , toutes les 
incertitudes des combinaifons , tous les contre- 
temps de la navigation, foit fur mer, foit vis-à- 
vis de la terre, ayant toujours tourné à l'avan- 
tage de la Grande -Bretagne & au défavantage 
de Ces ennemis , la France fe vit forcée de fe 
laiiler dépouiller en Amérique , & d'abandonner 
à la merci de fes rivaux , des poffeflions qu'il 
n'étoit prefque plus en fon pouvoir de défen- 
dre. — Cette extrémité fut un acte de pru- 
dence de la part de la Cour de Verfailles : ... je 
dirai plus , elle étoit môme néceifaire , afin de 
pouvoir conferver le peu de forces maritimes 
qui lui reftoient encore après la prife de Louif- 
bourg , la perte des efcadres de Mr. de la Clue 
& de Mr. de Conflans ; & pour pouvoir encore , 
pour ainfi dire , menacer les ennemis. — Heu- 
reufe fi elle avoit fu s'en fervir ! & fi , d'accord 
avec l'Efpagne, elle les avoit employées à des 
expéditions bien concertées; — mais l'efprit de 
parti & de jaloufie s'étant emparé des deux 
Minifteres, l'orgueil & la méfintelligence ayant 
régné dans tous les projets ; — toutes les difpo- 
fitions d'attaque & de conservation furent mal 
conçues, les ordres furent mal donnés ou mal. 
exécutés; & la France & l'Efpagne perdirent 
la majeure partie de leurs Colonies : peut- 
être que les guinées de l'Angleterre ( fuivant 
l'opinion publique ) ont autant fait la guerre à 
ces deux Couronnes , que le fer de fes enne- 
mis ; — je ne garantis pas cette vérité : — feu- 
lement je dirai avec franchi fe, que la Grande- 
Bretagne a été très-heureufe de pouvoir faire 
fuccéder une guerre glôrieufe à une guerre in- 



Dialogue IL 73 

juite, commencée fur des principes révoltants, 
odieux; & qu'elle elt parvenue, en fix ans de 
temps , d'écrafer la marine royale de la France* 
& de l'Efpagne, ayant enlevé, en dix mois de 
rupture à cette dernière , la Havane , l'Ifle de 
Manille, 12 vaifleaux de guerre, 20 vaifleaux 
marchands , riches à plus de 30 millions de 
piuftres, & de lui en avoir caufé pour plus de 
80 millions de dégâts dans fes chantiers, ma- 
gafins , arfenaux & fortifications de l'Améri- 
que. — A tous ces fucc^s d'une rapidité fans 
exemple, la Grande-Bretagne joignoit encore 
la gloire d'avoir conquis fur la France , en fix 
ans de temps, toutes fes Colonies feptentriona- 
les du Canada & Ifles adjacentes; . . . la Marti- 
nique , les Guadaloupes, Grenades & Grena- 
dilles , dans l'Amérique occidentale ; . . . Gorée 

& le Sénégal en Afrique ; Pondichery , & 

tous fes comptoirs du Bengale en Afie; 6 à 700 
vaifleaux marchands , riches à plus de 6 à 700 
millions , dans les mers de l'Océan & de la Mé- 
diterranée. — Dans le comble de tous ces avan- 
tages, ... du fein d'une profpérité aufïi heureufe 

& auiïi éclatante ; qui le croiroit , que la 

Cour Britanique auroit été afîez mal avifée 
que de donner la paix à fes ennemis , & de leur 
reltituer toutes leurs Colonies les plus fertiles, 
pour ne garder par-devers elle , par droit de 
conquêtes , que celles qui étoient les plus ar- 
riérées ! — Cette erreur grofliere juftifie ce que 
j'ai déjà avancé : que la Grande-Bretagne avoit 
commencé la dernière guerre en pirate, & qu'el- 
le l'avoit finie en infenfé, en mauvais politique. 

M Y L O II D S P I T E A L. 

Que vouliez-vous que fit la Grande-Breta- 
gne ? . . . . furchargée d'impofitions & de det- 



74 Angleterre, 

tes , écrafée par fes dépenfes extraordinaires ,' 
elle avoit autant befoin de la paix que fes 
ennemis ; •— elle n'étoit .plus en état de four- 
nir à fes armements. 

Le Cosmopolite. 

Chanlbn ! — il falloit abandonner les dé- 
penfes inutiles , pour ne s'attacher qu'aux lu- 
cratives. — Puifque ce n'étoit que les inté- 
rêts de commerce qui vous avoieut fait en- 
treprendre cette guerre , il ne falloit attaquer 
que les objets de comtnerce. . . . Qu'importoit 
Hanovre à l'Angleterre ? . . . Rien. — Il étoit 
donc dans l'ordre des chofes de l'abandonner , 
& de fe dédier plus que jamais à la guerre 
utile. 

Mylord Spiteal. 

Je conviens avec vous que cela auroit été 
plus avantageux à la nation Angloife. — Mais , 
de bonne foi, pouvoit-elle abandonner au fer 
de fes ennemis , les domaines appartenants à 
îa famille de fon Roi ? 

Le Cosmopolite. 

Que lui importaient ces domaines ! ....... 

c'aurait été un très-grand bien pour vous qu'ils 
n'eufient jamais été connus de la nation An- 
gloife. 

Mylord Spiteal. 

S'ils nous ont été à charge en certains temps , 

ils nous ont été utiles dans bien d'autres 

Voyez comme ils nous ont fervi dans la der- 
nière guerre. 

Le Cosmopolite. 

Joliment ! . . . . En quoi vous ont-ils fervi? 
pour vous ruiner : vous avez réufli ; je n'y 
vois pas d'autre avantage pour vous. — Pour 
vous en convaincre, .... additionnez im- 



Dialogue II. 75 

partialement ce qu'Hanovre vous a coûté 
dans cette dernière guerre , & vous verrez 
que fi la Grande-Bretagne avoit tourné toutes 
fes dépenfes fur l'Amérique , la nation An- 
gloife feroit maîtrene aujourd'hui de tout le 
vafte commerce de ce continent. — Hanovre 
a coûté certainement plus de 30 millions de 
livres fterlings de dépenfes à l'Angleterre dans 
cecte feule guerre. 

Mylord Spiteal. 

Vous avez raifon. — Mais voilà à quoi l'on 
s'expofe , quand les guerres font trop lon- 
•gues , & trop diftantes d'une métropole : — 
dans ces malheureufes fituations , rarement 
peut-on ufer d'économie ; & perfifter dans une 
plus grande étendue de conquêtes en Améri- 
que , ç'auroit été vouloir fe ruiner infaillible- 
ment. — D'ailleurs , PEfpagne achevait de 
nous déclarer la guerre ; 6c fes forces mari- 
times , unies à celles qui reftoient encore à 
la France , pou voient fort bien renverfer tous 

nos 'fuccès 

Le Cosmopolite. 

Bêtife ! Cette nouvelle guerre vous 

les afluroit plus que jamais ; — vous n'en fai- 
iiez pas plus de dépenfes pour l'une que pour 
l'autre , & vous étiez déjà aflez forts fur les 
Colonies de cette dernière , pour les attaquer 
avec avantage ; . . . . témoin là prife de la Ha- 
vane. — Si , après la prife de ce feul bou- 
levard des Colonies Efpagnoles en terre-fer- 
me , vous aviez fu profiter de votre pofition ,.... 
la France & l'Efpagne étoient ruinées fans 
relfources , & la Grande-Bretagne fe rendoit 
feule maîtreifede Pimmenfe commerce de toute 
T Amérique, 



>-6 Angleterre. 

m y l o k d s p i t e a l. 
Comment cela? 

Le Cosmopolite. 
En . faifant tout ce que vous n'avez pas 
fait ; . . . . en continuant la guerre, & en fai- 
fant foulever le Mexique. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Faire foulever le Mexique ! ..... 
Le Cosmopolite. 

Oui , faire foulever le Mexique. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Envifagez , notre ami, les forces prodigieufes 
qu'il auroit fallu ralfemb 1er pour une telle expé-^ 
dition,& la dépenfe horrible qu'el le auroit exigée. 
Le Cosmopolite. 

Beaucoup moins que vous ne penfez. 
Mylord Spiteal. 

Je ne vous conçois pas. — D'ailleurs, les 
pourparlers de paix étoient fi avancés avant 
l'expédition de la Havane , qu'il auroit été 
difficile de pouvoir recommencer. 

Le Cosmopolite. 

Chanfon encore une fois ! — je vous ai déjà 
dit qu'en matière d'Etat, quand on fe met au- 
defTus des formalités ordinaires, . . . que l'on 
commence des ruptures ( pour ainfi dire) par 
des crimes envers la fociété,( tels que ceux qu'à 
commis la Grande - Bretagne vis-à-vis de la 
France, ) il faut» favoir fe juftifier par de plus 
grands crimes ; . . . . prouver aux nations qui 
vous obfervent & qui vous jugent, . . . . que la 
.raifon d'Etat feule a prefcrit à un Gouverne- 
ment la dure néceffité de fe porter aux ex- 
trémités où s'eft portée la Grande-Bretagne 
en 1754 ,afln d'arrêter les progrès d'un voifm 
trop piaffant qui dévoroit fa profpérité. — 



Dialogue IL 77 

En conféquence , la Grande-Bretagne , pour 
fou tenir le fyftôme violent qu'elle s'étoit for- 
gée , devoit y attacher des dehors de probabi- 
lités , & agir en tout & par-tout comme les 
Romains: — pafcerr. humiies debellarefuperbos: ..*. 
& n'abandonner fes ennemis qu'après les avoir 
mis hors d'état de lui nuire. 

St. Albin. 

Cet argument , mon cher Cofmopolite , . . . . 
dans un fiecle auffi éclairé que celui où nous 
vivons , eft un peu téméraire. 

Le Cosmopolite. 

Il efl pourtant dans laraifon d'Etat, qui force 
un Gouvernement inférieur de fortir vis-à-vis 
d'un trop fupérieur .... de ces bornes indifpen- 
fables' dans l'égalité , dès que celles-ci favori- 
fent plus le puiflant que le foible. — Tels ont 
été les motifs de la Grande-Bretagne vis-à-vis 
de la France , dans la gradation fuivie de fes 
hoftilités avant la guerre de 1756. — Telle 
devoit être fa conduite pendant tout le cours 
du refte de cette guerre. 

St. Albin. 

Avec de tels principes, il n'y a plus de fu- 
reté parmi les nations. 

Le Cosmopolite. 
■ Hé , y en a-t-i4 en politique ! cette hydre , 
pire que celle de l'herne , n'eft-elle pas tou- 
jours aux aguets pour dévorer ceux qui fe 
laiifent furprendre ! — pourquoi s'endormir mal- 
à-propos ? . . . . pourquoi vouloir être moins 
prudent en temps de paix qu'en temps de guer- 
re? la politique eft-elle jamais en défaut? — 
C'eft aux nations les plus favorifées à fe te- 
nir conftamment fur leurs gardes , à obferver 
rigoureufement leurs voifins , à expliquer fans 



78 Angleterre. 

cefle leurs mouvements & leurs opérations ; — 

rien n'eft à négliger en politique tout a 

un intérêt particulier en fyftême d'Etat. — 
Agéfilas , ce Roi fi fage , ne vous a-t-il pas 
dit que Pinjuftice particulière ceffoit d'être in- 
juftice dès qu'elle tournoit à l'avantage d'une 
nation ? — Grotius & PufTendorf , ne vous le 

donnent-ils pas également à entendre ? 

Machiavel ne le dit-il pas très-précifément ? 
St. Albin. 

Vous approuvez donc la conduite de la 
Grande-Bretagne vis-à-vis de la France , avant 
la guerre de 1756? 

Le Cosmopolite. 

Oui, jufques à un certain point, autant que 
je blâme la France. — Le malîacre de Mr. de 
Jumonyille fera toujours une tache pour la 
Grande-Bretagne : . . . . la piïfe de fes vaif- 
feaux de guerre en pleine paix , fera toujours 
une tache pour la France. — A quoi fert-il en 
temps de paix , de compter 90 vaiffeaux du 
premier rang dans fes ports & 40 frégates , 
fi l'on ne fait point s'en fervirpour prévenir 
une guerre honteufe ? — Pourquoi folder conf- 
tamment 300,000 hommes de troupes réglées, 
comme les avoit la France en 1754, fi on fe 
laifle furprendre par un rival inférieur qui 
cherche à fe procurer par la rufe, ce qu'il 
ne peut pas s'approprier par la force ? — Peut- 
on faire un crime à la Grande-Bretagne , dans 
des objets d'intérêts qui favorifent tous fes peu- 
ples , d'avoir ufé de vîtèfle vis-à-vis de fes 
compétiteurs ? . . . . non : dès qu'elle a fu conf- 
tamment conferver fes avantages , elle a eu 
raifon. — Mais toute l'Europe en fait un très- 
grave à la France , de s'être laine furprendre 



Dialogue IL 79 

par une nation aufïï inférieure à elle , que 
celle de la Grande-Bretagne. 

S T. .- A L B I N. 

Suivant votre fyftême, il faudroit que les 
nations ne vécuiTent jamais entr'elles que lu 
mèche à la main. 

Le Cosmopolite. 

Qui eft-ce qui en doute ? C'eft la bonne con- 
tenance qui en impofe; il n'y a que des fots 
qui puiffent dire le contraire : . . . . mais les 
hommes un tant foit peu éclairés, ientenfc 
parfaitement bien que les gouvernements des 
nations doivent fe conduire par des princi- 
pes tous différents de ceux des particuliers. — 
Si un particulier , en rentrant chez lui pour 
fe coucher, ferme fur Lui la porte à double 
tour , . . . pourquoi un gouvernement , qui a 
de plus vaftes obligations à remplir , n'ufe- 
roit-il pas d'une plus grande prudence vis-à- 
vis de ^es voifins ? 

Mylord Spiteal. 

Notre ami a raifon En fyftême d'Etat, 

tous les gouvernements doivent être conftam- 
ment fur la défenfe : .... je blâme ceux qui 
ne font avifés qu'en temps de guerre, & qui 
fe laiffent donner des nazardes en temps de- 
paix , comme les a elTuyèes la France en 1754. 
— Mais à propos de nazardes & de guerre , vous 
ne nous avez [pas fini votre ditTertation. — 
Nous en étions au foule vement du Mexique. 
Le Cosmopolite. 

Oui , je l'ai dit , & je le répète , en fyftê- 
me d'Etat , rien n'eft crime , dès que l'on peut 
fe juftifier par l'utilité publique ( j'entends de 
nation à nation ) ; & quand l'on fait autant 
que d'armer une guerre pour ce feul motif, *. . . 



c Angleterre. 

telle que celle que la Grande-Bretagne a al- 
lumée en Europe en 1756 , ... . il faut favoir 
la finir par ce même motif, afin de prou- 
ver conftamment , par des fuccès éclatants , 
que c'eft la raifon d'Etat feule, & les avan- 
tages perfonnels d'une nation , qui a forcé fon 
j\îiniftere de l'entreprendre. — Carthage obf- 
curcilfoit Rome : Rome a attaqué Car- 
thage. —Les Romains ont-ils laiifé Carthage 
tranquille après la première guerre punique! .... 
non.— Tel devoit être le thème de la Grande- 
Bretagne vis-à-vis de la France & vis-à-vis 
de l'Efpagne en 1762. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Si vous aviez été à la place de Mr. Pitt, 
qu'auriez-vous donc fait de plus ? 

Le Cosmopolite. 
J'aurois achevé glorieufement ce qu'il avoit 
auili heureufement commencé. — Après la prife 
de la Havane , au-lieu de ne m'occuper que 
de la paix , je ne me ferois mis en devoir 
que de mieux faire la guerre. 

Mylord Spiteal. 
Comment vouliez-vous que la Grande-Bre- 
tagne la continuât avec 150 millons de li- 
vres fterlings de dettes, qui dévoroient (par 
leurs conftitutions ) les deux cinquièmes de 
fes revenus ? 

Le Cosmopolite. 
Avec ces mômes deux cinquièmes , que j'au- 
rois réalifés au profit de l'Etat , parce qu'ils 
étoient en pure perte pour la nation. 
M y lord Spiteal. 
En quoi étoient-ils en pure perte pour la 
nation ? — eft-ce qu'ils né reftoient pas tou- 
joutsdans l'Etat? 

Le 



Dialogue II. 81 

Le Cosmopolite. 

Non : . . . en ce que les trois quarts de vo- 
tre dette nationale appartenoient alors à des 
étrangers ; le bas prix de vos effets publics , 
& le fucccs de vos diverfes expéditions ayant 
aveuglé les François, les Hollandois , les Suif- 
fes , les Italiens , les Allemands , les Ham- 
bourgeois, les Dairtzikois, &c. — Toutes ces 
nations y avoient fpéculé comme des foux : 
& fi votre Mr. Pitt avoit poffédé cette faga- 
cité mâle qui met tout à profit , qui prépare 
dans les temps préfents , le fuccès des temps 

futurs, d'un feul coup de billet, Mr. Pitt, 

faifoit fclder à la Grande-Bretagne tous fes 
comptes avec fes voifins. 

MylordSpiteal. 

Quoi ! vous auriez voulu que la Grande* 
Bretagne eut fait banqueroute ? 

Le Cosmopolite. 

Sans doute. — Ne voyons-nous pas tous les 
jours un homme jetter par terre une charge 
qui eft trop forte? 

Van Magdebourg. 

Quelle diable d'idée ! 

Le Cosmopolite. 

Il n'y a point de diable d'idée. ..... Après 

la prife de la Havane , fi Mr. Pitt avoit cun-' 
fervé cette tête qui avoit fi bien lié le plan 
& les opérations du commencement de cette 
guerre , ■. . . * s'il avoit conftamment eu fous les 
yeux le phyfique de fes moyens par la foii- 

dité de fes reffources s'il avoit balancé 

conftamment, en homme d'Etat, la pofition 
de la Grande-Bretagne contre celle de fes en- 
nemis , . . . . s'il avoit ufé de la même adreiie 
& des mêmes rufes pour continuer cette 

Tome L F 



g 2 Angleterre. 

guerre, qu'il en ufa pour la faire déclarer, — 
la France & l'Efpagne étoient éreintées pour 
plus de deux fiecles. 

Mylord Spiteal. 
Vous donniez un furieux os à ronger à la 
Grande-Bretagne. 

Le Cosmopolite. 

Point du tout N'eft-il pas vrai , dès 

que la nouvelle de la prife de la Havane fut 
arrivée en Europe , que la France & l'Efpa- 
gne fignerent tout de fuite les préliminaires 
de la paix de 1763 ? 

Mylord Spiteal. 
Oui. 

Le Cosmopolite. 
Que la navigation devoit être libre trois 
mois après? 

Mylord Spiteal. 
Oui. 

Le Cosmopolite. 
Que la reflitution de Gorée, de la Martini- 
que , des Guadaloupes & de la Havane , dévoient 
fe faire dans le même temps? 

Mylord Spiteal. 
Après. 

Le Cosmopolite. 
Si votre Mr.Pittavoit été un génie, un grand 
homme d'Etat , un vrai politique ; . . . . qu'il 
eut lu balancer les intérêts de la Grande-Bre- 
tagne avec ceux de fes rivaux; les avantages 
de fa pofition avec celle de fes ennemis ; les 
débouchés du commerce de la nation avec les 
befoins des peuples ; l'occupation des fujets avec 
les falaires de l'induftrie : . . . . dans cet exa- 
men, il auroit connu que l'Angleterre, moins 
favorifée que la France & que l'Efpagne , du 



Dialogue IL 83 

côté des domaines , de la population & des 
denrées premières, avoit befoinde plus de liens 
de fréquentation que ces deux nations: .... que 
le commerce utile de fes fujets, étoit moins à la 
convenance des nations conibmmatrices que ce- 
lui de ceux de la France ; & que les reffourccs 
de la Grande-Bretagne étoient toutes fondées 
fur la propriété paffive de fes commerces po- 
litiques. — Or, fi le commerce politique eft la 
feule reffource de la nation Angloiie, & que 
cette reffource foit plus aujourd'hui à la bien- 
féance & à la difpofition de fes ennemis qu'aux 
fiens perfonnels;. ... en entreprenant une 
guerre telle que celle de 1756, pour l'accroif- 

fement de cette feule & unique reffource , 

la Grande-Bretagne ne devoit la finir , fans 
être rendue la plus forte dans cette carrière. -— 
Le plan de l'Angleterre dans la dernière guerre, 
étoit de fe procurer le plus de commerce poli- 
tique qui lui feroit pofnble, afin de fe remplir 
du vuide qu'avoit caufé dans fa circulation le 
traité de 1748. — Dès que c'étoit-là fon plan, 
& que dans fon exécution elle y avoit joui 
de tout le fuccès poffible,.. . pourquoi aban- 
donner les rameaux fertiles de fes conquêtes ? 
& pourquoi ne pas foutenir fes avantages par 
de plus grands avantages ? — Maî trèfle des 
mers & des meilleurs ports de l'Amérique, que 
craignoit la Grande-Bretagne après la prife de 

la Havane ? rien; — la France & l'EC- 

pagne étant éreintées dans leurs forces mari- 
times par la perte de leurs efcadres a Louif- 
bourg, à la Havane, fur les côtes de l'Anda- 
loufie , & de Bretagne. — Donc , la France ni 
l'Efpagne ne pouvoient défendre efficacement 
le relte de ces Colonies occidentales , ni empô- 

Fij 



g 4 Angleterre. 

cher fes ennemis de les y faire révolter : . . . . 
en conféquence , il étoit de l'intérêt de la 
Grande-Bretagne , de feindre de defirer la paix 
que l'on lui propofoit en 1762 ; de la né- 
gocier avec la même chaleur que fi elle avoit 
dû réellement fe conclure , afin de profiter de 
ce moment de calme pour réparer fes ar- 
mements maritimes , & les difpofer de façon 
que les ports de la France & de l'Efpagne 
puffent être bloqués au moment de la répara- 
tion du congrès ; tandis que d'un autre côté , 
par le fecours des Colonies de la nouvelle- An- 
gleterre , on auroit raffemblé en filence dans 
le port de la Havane 25 à 30,000 hommes 
de troupes réglées ; & avec la même efcadre 
qui avoit pris cette place , on auroit été in- 
vertir la Vera-Crux. 

Van Magdebourg. 

Mais ce procédé auroit révolté toute l'Eu- 
rope? 

Le Cosmopolite. 

Mon ami , en fyftême d'Etat on ne révolte 
que ceux à qui on n'en impofe pas, & qui 
font en état de nous réfifter ; — mais quand 
on eft bien armé, & que l'on eft le plus fort, 
on a toujours raifon. — D'ailleurs , toutes les 
règles de 'bienféance auroient été gardées juf- 
ques à la définition du congrès ou des négo- 
ciations , qui auroient été rompues décem- 
ment fous quelque prétexte plaufible; & ce 
même prétexte coloroit aux yeux de l'Europe 
entière, la banqueroute de fpéculation qu'il con- 
venoit alors de faire faire à la Grande - Bre- 
tagne. — Par les économies ( en conftitution ) 
de cette banqueroute, & par l'abandon de la 
guerre d'Hanovre, votre Miniftere auroit réa- 



Dialogue IL 85 

lifé au moins 7 à 8 millions de livres fterlings 
dans ces recettes , qui auroient fourni très- 
abondamment à tous les extraordinaires de 
cette nouvelle guerre. 

Mylord Spiteal. 

Et fi. par malheur nous avions échoué au 
Mexique , que devenoient la Grande - Breta- 
gne avec tous fes fuccès ? 

Le Cosmopolite. 

La Grande-Bretagne ne pouvoit échouer en 
s'y prenant comme je vais le dire. — Il au- 
roit été abfurde à l'Angleterre de vouloir en- 
treprendre la conquête du Mexique , & ç'au- 
roit été tout gâter que de s'y expofer. — Les 
feuls intérêts du commerce ayant armé la 
Grande-Bretagne contre fes voifins , celle-ci 
devoit mettre toute fa gloire ou fon ambition 
à parvenir de fe procurer la majeure partie 
de celui du Mexique , fans être tenue des 
foins de fa confervation. — A cet effet , elle 
devoit fe porter en force fur la Vera-Crux , . . . 
fans faire fon débarquement à fon voifinage , 
fans commettre aucune ho ftilité,.... envoyer un 
Ambalfadeur au Vice-Roi & à l'Audience du 
Mexique , . . . pour leur fignifier que l'inten- 
tion de la Grande-Bretagne uétoit point de 
faire la guerre à la nation Mexicaine , ni de 
dévafter aucune de leurs propriétés; au con- 
traire , — loin de chercher de les conquérir 
ni de les gouverner, que l'Angleterre n'étoit 
venue en force dans leurs Etats , que pour les 
rendre libres , & les délivrer de l'oppreflion 
dans laquelle l'Efpagne les tenoit en capti- 
vité ; . . . . qu'il étoit en leurs mains d'afpirer 
à vivre comme des hommes nés pour illuftrer 
le monde } ou de continuer de fe voir gouver- 

F iij 



g6 Angleterre. 

nés comme des efclaves ; . . . que s'ils vou- 
loieïit être des hommes , la Grande-Bretagne 
offrait à la nation Mexicaine fon alliance, 
fon amitié & l'ufage de toutes fes forces mari- 
times , ne demandant de fa part que les liai- 
fous réciproques de commerce ;... que s'ils pré- 
féraient de vivre en efclaves & de gémir con- 
tinuellement fous le gouvernement de fpotique 
des Efpagnols , la Grande-Bretane étant en 
guerre avec cette Monarchie, ils dévoient s'at- 
tendre de fe voir attaqués par des forces très- 
fupérieures , de fe voir traités dans toute la 
rigueur des loix de la guerre : ce que ne pou- 
vant convenir à la nation Mexicaine , la na- 
tion Angloife l'exhortoit & l'engageoit môme 
de lui éviter une telle nécefiité , la priant inf- 
tamment de fe choifir un Roi parmi les fiens , 
qu'elle reconnoïtroit, qu'elle protégeroit, qu'elle 
défendrait avec toutes fes forces; & avec le- 
quel elle étoit prête de contracter une alliance 
orTenfive & défenfive, avec obligation réci- 
proque de ne quitter les armes , que quand 
routes les PuiiTances de l'Europe auraient re- 
connu pour Etat libre & fouverain le nouvel 
Empire du Mexique. 

St. Albin. 
Hé ! penfez-vous que cet arrangement eût 
été fi facile? 

Le Cosmopolite. 
Plus que facile. . . . Les peuples de l'Amé- 
rique foupirant après cette heureufe révolu- 
tion , étant tous révoltés intérieurement con- 
tre le gouvernement Efpagnol. — D'ailleurs, 
comme chacun cherche fes avantages , qu'il 
aurait été de l'intérêt de la Grande-Bretagne 
que cette révolution fe fit; — s'il avoit dû 



Dialogue IL 87 

en coûter quelques hoftilités graves pour la 
déterminer , la Grande - Bretagne étoit allez 
en force dans l'Amérique pour les entre pren- 
dre avec fuccès. — Mais elle n'auroit pas été 
contrariée dans fon projet ; elle n'y auroit pas 
môme trouvé la moindre réfiftance : .... les 
habitants créols de tous ces pays-là , quoi- 
que d'origine Efpagnole , étant tous ulcérés 
de fe voir conftamment. dépréciés par les pro- 
pres Efpagnols d'Europe, de ne pouvoir par- 
venir à aucune des charges du gouvernement, ... 
à aucune,; de fes dignités , . . . à aucuns de les 
emplois civils ou militaires; enfin, de n'être 
comptés pour rien dans l'affociation politi- 
que de l'adminiftration ; — cette tyrannie af- 
freufe révoltant depuis long-temps les hom- 
mes éclairés : ... les peuples du Mexique au- 
roient été les premiers à accélérer cette révo- 
lution ; & foutenus par les troupes & les ar- 
mées navales de la Grande-Bretagne , ils au- 
roient forcé leur Vice-Roi de devenir leur fou- 
verain , de gouverner feul fans le fecours de 
l'Europe; d'être lui & les fiens , les feuls & 
v. niques héritiers de cette nouvelle Monarchie. 
Enfin, l'ambition, l'intérêt , l'amour de la patrie , 
dans les grands comme dans les petits , dans 
les riches comme dans les pauvres , fe joignant 
à cette douce fatisfaction d'exifter pour foi, . . . 
de fignifier quelque chofe dans la fociété , . . . 
de pouvoir parvenir par fon mérite à toutes 
les dignités d'un gouvernement; — ■ tous ces 
avantages foutenus par des titres d'honneur 
donnés à propos par le nouveau Roi , par des 
marques de décorations perfonnelles ou par 
des emplois militaires ; toutes ces chofes , 
dis-je, auroient achevé de déterminer la na- 

F iv 



gS Angleterre. 

tion Mexicaine de fe fouftraire de la domi- 
nation de l'Europe. — Ce changement fe fe- 
l'oit certainement fait fans coup férir ; & l'a- 
bondance des befoins des chofes utiles, cette 
liberté de commerce qui féconde tout , qui en- 
courage tout , qui réproduit tout ; . . . Tinté* 
rêt, la raifon, les jouiffances utiles, ce droit 
de l'homme fur le bonheur ; . . . cette voie de 
la nature qui nous dit de le chercher fans cef- 
fe ; . . . cette aifance domeftique jufques-là in- 
connue aux peuples du Mexique, tout cela 
confommoit la révolution. — L'Efpagne per- 
doit fans retour l'Empire du Mexique , & la 
Grande-Bretagne s'enrichiifoit feule de fa dé- 
pouille , fans être tenue de fon adminiflration, 
Mylord Spiteal. 

Notre ami , vous partagez mon ame & vous 
me rendez chagrin , en me perfuadant prefque 
que la Grande-Bretagne a eu réellement tort 
de s'être arrêtée en fi beau chemin. — Que d'or, 
que d'argent lui auroit procuré une telle révo- 
lution ! ... quel changement favorable cela n'au- 
roit pas opéré dans fes affaires ! 

Van Magdebourg. 

Ma foi, la Grande-Bretagne auroit été trop 
puiffante: — c'eft un très -grand bien que Mr. 
pitt ait manqué de tête. 

St. Albin. 

Ou que la France la lui ait faire tourner, en 
l'éblouiflant par fes facrifices , & l'effrayant par 
fes reffources ; — car c'eft elle en s'exécutant 

qui a donné la paix à l'Europe 

Mylord Spiteal. 

Pour le malheur de la nation Angloife. 
Le Cosmopolite. 

Il eft confiant que la Grande- Bretagne s'eft 



Dialogue IL 89 

arrêtée dans le plus beau de fon chemin; — 
qu'elle s'étoit formée un très-bon fyftême(dans 
fon plan de la guerre de 1756, ) & qu'elle l'a 
mal foutenu ; — qu'elle a fait une guerre des 
plus heureufes, des plus lucratives, & qu'elle 
n'a pas fu en profiter; — qu'elle pouvoit ruiner 

fes ennemis , en héritant de fes dépouilles 

D'où il faut conclure que la Grande-Bretagne 
a plutôt commencé la guerre dernière, pour fe 
donner la réputation des pirates , que celle 
d'un gouvernement politique , & qu'elle l'a fi- 
nie par faire une paix en nation infenfée , plu- 
tôt qu'en nation conquérante. 

St. Albin, 
Que vouliez-vous qu'elle gagnât de plus? — 
elle a réuni dans fes domaines la nouvelle- 
France, une partie du Miffiffipi & la Floride, 
Louisbourg , Grenade , Grenadille & plufieurs 
]fles neutres, le Sénégal, &c... que diable vou- 
liez-vous qu'elle envahit encore ! 

Le Cosmopolite. 
Tout ce qu'elle a cédé, ... parce qu'elle auroit 
trouvé dix fois plus de commerce dans ces 
nouveaux pays , que dans tous les vaftes do- 
maines de l'Amérique feptentrionale qu'elle 
s'eft réfervée. — La France fait cinquante fois 
plus de commerce à la Martinique & aux Gua- 
daloupes, qu'elle n'en faifoit dans tout le Ca- 
nada, le Miihmpi, le Sénégal, &c. 

Mylord Spiteal. 
Notre Cofmopolite a raifon : — mais pour 
nous en confoler , favez-vous ce qu'il faut dire 
à cela? 

Le Cosmopolite, 
Quoi ! 



ço Angleterre. 

M Y L 11 D S P I T E A L. 

Que les hommes font des fautes, & qu'il eft 
de l'homme de favoir les réparer; — ce que la 
Grande-Bretagne n'a pas fait en 1762, elle le 
fera dans une autre guerre. 

Le Cosmopolite. 

De la même façon que les hommes s'éclairent 
par leurs fautes , la France & l'Efpagne fe font 
éclairées par celles de l'Angleterre: — elles ont 
connu ce qu'elles ont rifqué , par le mal que l'on 
pouvoit leur faire ; ce qui en eft réfulté , par ce 
qu'il en pouvoit arriver. — En coniequence, ce 
que la Grande-Bretagne n'a pas fait en 1762 , 
elle ne le fera jamais, c'eft moi qui vous en af- 
fure. — Une Monarchie telle que celle de la 
France , e (Tu y e une leçon,... mais n'en reçoit 
jamais deux.— Annibal perdit tous fes avanta- 
ges fur les Romains après la bataille de Cannes, 
pour s'être amufé à dépouiller des morts, plutôt 
que de marcher brufquement droit à Rome. Tout 
de même, la Grande-Bretagne a perdu tous les 
fiens, en reftituant à fes ennemis tous les ob- 
jets de propriété qui pouvoient les remettre de 
leur épuifement. — C'eft à l'Angleterre à trem- 
bler à fon tour; & la fiere Albion, qui a eu l'au- 
dace d'infulter deux nations puiflàntes ; . . . . 
qui a eu la noble ambition d'afpirer à l'empire 
des mers ; . . . qui a voulu mettre dans la fervi- 
tude toutes les nations commerçantes , pour- 
roit bien redevenir une autre fois une terre dé- 
ferte. — Oui, la France & l'Efpagne tireront 
raifon un jour des infultes cruelles que leur a 
faites la Grande-Bretagne en 1754, & de celles 
qu'elle pouvoit leur faire encore en 1762 : — 
c'eft moi qui fuis malheureufement votre pro- 
phète. 



Dialogue IL 91 

MylordSpiteal. 

J'efpere que vous ne ferez qu'un mauvais 
prophète : — fi toutefois les chofes s'y difpo- 
foient , nous avons des vaiifeaux qui nous ont 
bien fervi , & qui nous ferviront encore pour 
battre nos ennemis. 

Le Cosmopolite. 

Vous avez tort, Mylord , de dire pour battre 
nos ennemis: — dites plutôt pour furprendre ou 
pour écrafer vos ennemis , ... car à force égale , 
vous n'avez jamais battu fur mer les François 
& les Hollandois. — Tous vos avantages fur 
eux , ont toujours été le fruit du plus grand 
nombre. 

Mylord Spiteal. 

Comment ! n'avons-nous pas battu nos enne- 
mis à Louisbourg, à Québec , h la Martinique , 
à la Havane , à Hanovre , &c. ? 

Le Cosmopolite. 

Non , ils vous ont facilité vos victoires par 
leur petit nombre & par les mauvaifes difpofi- 
tions de leurs Commandants. — Voyez la faute 
que commirent les François à Louisbourg , en 
quittant leurs retranchements du Cormoran, 
pour aller à votre rencontre quand vous faifiez 
votre débarquement. — Etoient - ils affez en 

nombre pour vous réfifter? non, mais ils 

étoient aiïez forts , retranchés comme ils l'é- 
toient , pour vous écrafer par leurs batteries 
mafquées. —La môme faute leur eft arrivée à la 
Martinique, a la Guadaloupe, à Grenade, &c... 

eft-ce là dire battre fes ennemis? ... non Quand 

on eft dix contre un , on ne gagne que des avanta- 
ges.— Egalement, fi les Espagnols avoient tenu 
ferme dans le pofte imprenable de Las-Cavainas 
a la Havane , qu'auriez-vous fait dans cette Ifle ? 



$2 Angleterre. 

qu'auriez-vous fait au fort du Morro , fi la fentî- 
nelle ne s'étoit point endormie fur la tranchée ; 
& fi Mr. de Prado, au-lieu de fe baftinguer dans 
3a ville de la Havane , avoit battu la campagne 
pour vous couper les eaux & les vivres?.... 
rien. — Par -tout la Grande - Bretagne auroit 
échoué ; & au-lieu de conquêtes utiles , elle 
n'auroit effuyé que des pertes réelles.— -Mais le 
hafard qui préfide toujours aux grandes entre- 

prifes dans les climats lointains: ce je ne 

fais quoi qui fait réuffir les uns plutôt que les 
autres : . . . . le choc des événements & des 
circonftances qui expliquent toujours celui des 
fuccès , toutes ces vicifntudes ont favoiïfê la 
Grande-Bretagne. — Mais je n'appelle pas cela 
vaincre fes ennemis; . , . c'eft feulement hériter 
de leurs défaites. 

Mylord Spiteal. 

A vous entendre , on diroit que les Anglois 
ne favent pas fe battre. 

Le Cosmopolite. 

Pardonnez - moi , mais jamais à force égale, 
ils n'auront d'avantage avec de certains enne- 
mis ; — leur opiniâtreté ne pouvant réfifter à la 
promptitude , à l'activité & à l'adreffe des Fran- 
çois; ... leftes, pétulants, difpos, agiles de tous 
leurs membres, ils ont plutôt franchi une haye, 
fauté un folfé, donné un affaut, que leurs enne- 
mis n'ont fait un demi -tour à droite ou demi- 
tour à gauche. —Dans la partie même de la na- 
vigation, où vous êtes plus pertinents cSc plus 
praticiens qu'eux, êtes-vous en état de citer 
un feul combat d'un vaineau Anglois contre 
deux ou trois François ? non , . . . . vous n'en 
avez aucun: .... pouvez -vous vous vanter 
auffi d'avoir jamais pris un vaineau Fran- 



Dialogue IL 93 

çois à l'abordage? non plus. — Cependant 

toutes les hiftoires des nations de l'Europe font 
mention de plus de cent vaiffeaux Anglois en- 
levés à l'abordage par du Guay - Trouin , par 
du Quefne , par Jean Barth , par Caffard, par 
de l'Aigle, par Revenu, parlaBourdonnaie, par 
Fabre, &c. & l'on lit dans votre propre hiftoire 
les combats de cent autres de fes Capitaines, 
qui fe font fait quitter conftamment par trois & 
quatre vaiffeaux ennemis.— Ce n'eft que depuis 
la guerre de 1 744 , que vous avez gagné quel- 
ques avantages fur la marine de la France ; &c 
ce n'a jamais été que par le grand nombre de 
Vos vaiffeaux que vous avez triomphé. 
Mylord Spiteal. 

Qui eft-ce qui a détruit leur marine dans la 
guerre de 1756 ? 

Le Cosmopolite. 

C'eft vous autres, & vous avez bien fait ; — 
mais c'eft toujours en vous mettant quatre con- 
tre un ... . Je ne vous blâme pas de cela , tant 

s'en faut: il efl toujours très -avantageux de 

détruire fes ennemis quand on en a les moyens, 
— Seulement je prétends dire que ce n'eft que 
de cette façon que vous avez ruiné les efeadres 
de Mrs. de la Clue & de Contlans , que vous 
avez pris le Diadème, l'Achille, le Modefte, 
l'Oriflame , &c. ; ce qui ne prouveroit pas que 
vous ayez jamais battu vos ennemis , ni que 
vous foyez en état de leur en impofer. 
Mylord Spiteal. 

Hé ! que faut-il donc faire pour leur en impo- 
fer? 

Le Cosmopolite, 

Citer des combats comme celui de Mr. de 
Tourville fur les forlingues d'Angleterre , ou 



Ç4 ANGLETERRE. 

av r ec des forces inférieures , il difperfa l'efcadre 
Angloife , & embrafa le Devonshire , vaifleau 
commandant des ennemis ; le combat de Mr. de 
Touloufe devant Malaga,où inférieur aux ef- 
cadres combinées d'Angleterre & d'Hollande , 
il les battit l'une & l'autre, & leur laiiïa dans le 
cœur la crainte d'une féconde attaque, qui "les 
auroit entièrement détruites. — Ceux de du 
Quefne dans les mers de Naples contre le fa- 
meux Amiral Ruitter, où ce brave homme per- 
dit lavie; — celui de CafTard devant la Goulette 
de Tunis contre quatre de vos vàifleaux ; — 
tous ceux des Fourbins ; des du Guay-Trouin & 
des Jean Barth dans l'Océan & dans la Médi- 
terranée, où l'on voit des ennemis abordés, ou 
battus auffi-tôt qu'apperçus. — Voilà ce qui s'ap- 
pelle des combats : voilà ce qui s'appelle vain- 
cre. — Mais fi quand on eft dix contre un , vous 
appeliez cela battre fes ennemis , ... je n'y vois 
aucune gloire : — c'eft feulement les écrafer. 

M Y LORD SPITEAL. 

Hé ! d'où nous viennent les trente vaiiïeaux 
de ligne François ou Elpagnols que nous avons 
dans nos ports depuis la dernière guerre ? 
Le Cosmopolite. 

Belle queftion ! ils vous viennent de vos con- 
quêtes , de vos avantages ; mais pouvez -vous 
faire parade d'un nombre de vàifleaux trouvés , 
pour ainfi dire, tous défarmés dans les ports de 
deux villes affiégées. 

St. A l b i x. 

Si les Commandants des efcadres de Louif- 
bourg & de la Havane s'étoient conduits en 
gens de tête , vous ne les auriez pas pris ces 
vàifleaux. 



D I A L G U E II. 95 

Mylord Spiteal. 

Hé ! que vouliez-vous qu'ils filfent vis-à-vis 
des forces aufïi fupérieures, que celles que leur 
oppofoit la Grande-Bretagne ? 
St. Albin. 

Se brûler dans les ports , ou fortir pour périr 
fur le ventre de leurs ennemis. 

Mylord Spiteal. 

Ç'auroit été fe facrifier mal-à-propos. 
St. Albin. 

Non , c'étoit faire fon devoir. . . Un Capitaine 
qui ne peut fauver fon vailfeau, doit le brûler , 
plutôt que de le livrer aux ennemis de la pa- 
trie. — S'il eft poffible qu'il puiffe le fauver, il 
doit le faire, dût-il lui en coûter la vie. . . Dans 
l'un ou l'autre cas , tous ceux qui étoient à 
Louisbourg, à la Havane, ont manqué à leur 
devoir, aucun n'ayant brûlé fon vailfeau, & au- 
cun n'ayant tenté de le fauver. — Mr. de Leten- 
duaire , commandant le vailfeau le Tonnant dans 
la guerre de 1744, s'eft bien battu toute une jour- 
née contre douze vaiifeaux Anglois ; & tout dé- 
mâté , cette efcadre n'a pu le prendre.— Pour- 
quoi tous ceux de Louisbourg & de la Havane, 
qui étoient à-peu-près de cette force, n'ont-ils 
pas eu le même courage ? 

Mylord Spiteal, 

Parce qu'ils ne le pouvoient pas. — Nous 
avions 23 vaiifeaux de ligne à Louisbourg & 1 8 
frégates : que vouliez-vous que fiflent vos 10 ou 
12 vaiifeaux? 

St. Albin. 

Sortir pour périr. — En périflant au moins, 
ils auraient ruiné votre expédition , & vous 
n'auriez plus été en état d'attaquer Louis- 
bourg. 



çô Angleterre. 

Mylord Spiteal. 
Quel conte ! 

St. Albin. 
Ce n'eft point un conte. 

Le Cosmopolite. 
Je fuis du fentiment de St. Albin. — Si les 1 2 
Vaiffeaux François de Louisbourg étoient fortis 
du port, comme les 14 de la Havane, (y com- 
pris les 3 gros vailTeaux marchands que l'on 
pouvoit armer en guerre ) , . . . vos expéditions 
étoient rainées fans reffource. 

Mylord S p i t e a L. 

Quel entêtement ! à la Havane , nous 

avions 26 vaiffeaux de ligne & quinze frégates. 
Le Cosmopolite. 
Tout ce qui vous plaira. — Je fuis du fenti- 
ment de St. Albin. 

Mylord Spiteal. 
Je voudrois un peu que vous m'expliquaffiez 
fur quoi vous fondez votre fentiment ? 
Le Cosmopolite. 
Sur le fait inconteftable , que qui fait fe bat- 
tre , en recevant des coups , donne des coups. 
Par conféquent, fi les François & lesEfpagnols 
étoient fortis de leurs ports , au-lieu d'y refter , 
& qu'ils fe fuffent battus en braves gens comme 
les Sabrans, les Fabre, &c. ils auraient criblé 
vos expéditions , & vous n'auriez plus été en 
état de rien entreprendre à Louisbourg, ni à la 
Havane. 

Mylord Spiteal. 
Mais le pouvoient-ils en confcience ? 

S t Albin. 
Sûrement qu'ils le pouvoient; hé ! pour preu- 
ve qu'ils le pouvoient, il n'y a qu'à expliquer 
la force des vaiffeaux de guerre François & Es- 
pagnols 



Dialogue II. 97 

pagnols vis-à-vis des vaifleaux de guerre An- 
glois. — Dans les 10 ou 12 vaifleaux de guerre 
François pris à Louisbourg , le plus grand 
nombre étoit des vaifleaux du premier rang, & 
l'artillerie de ces vaifleaux eft généralement du 
36 & du 24, — ou du 18 & du 24: — celle des 
vaifleaux du fécond rang, conitamment du 18 
&du 12. — Chez les Anglois , leurs vaifleaux 
de guerre du premier rang , môme à 3 batteries , 
ne portent que du 3 2 , 1 8 & 8 ; à demi-fervice , 24, 
1 2 & 8 : — ceux à deux batteries , quand ils font 
neufs , du 24 & du 1 2 ; ... à demi-fervice, 1 8 & 1 2 ; 
— tous ceux du fécond rang , très-peu ont du 1 8 > 
& aflez généralement & conftamment du 1 2 & 

du 8 Du côté des équipages,— les François & 

les Efpagnols, y compris l'Etat major, ... pour 
les vaifleaux du premier rang, ils les évaluent 
à 10 hommes par canon: — pour les vaifleaux 
du fécond rang, à 9 hommes. — Les Anglois ne 
les proportionnent qu'à 8 > à 7 & à 6 ; . . . ce qui 
fait un cinquième & un fixieme de moins en 
équipage des vaifleaux Angiois aux vaifleaux 
François .... d'où il faut conclure , que fi les 
vaifleaux- de guerre François & Efpagnols 
font plus forts en artillerie & en équipage que 
les vaifleaux de guerre Anglois , ils doivent 
être plus forts auffi dans leurs échantillons.' — 
En conféquence , dans un combat opiniâtre , ils 
doivent réfifter davantage , témoin le Tonnant , 
témoin le Royal Philippe ; & à la longue , ils 
doivent remporte* l'avantage fur leurs enne- 
mis quelque nombreux qu'ils foient. — Avec 
cette évidence de moralité certaine , il eft pref- 
que prouvé que fi les douze vaifleaux François 
qui le font laiffé enfermer dans Louisbourg , 
étaient fortis à l'approche de l'efcadre Angloi- 
Tome I. Q 



çg Angleterre* 

fe; qu'ils i'euffent attendue en pleine mer, au- 
lie'u de l'attendre dans le port ; qu'ils fe fu fient 
bien battus , au-lieu de demeurer les bras croi- 
fés , ( quoique celle-ci fût compofée de 23 vaif- 
feaux de ligne & de 1 8 frégates ) il eft plus que 
certain que les douze vaiffeaux François , en fe 
difperfant bien , & en s'abandonnant en défef- 
pérés , au milieu de toutes cette nombreufe ef- 
cadre ; qu'ils y auroient porté le défordre & 
l'effroi ; & que par la fupériorité & l'activité de 
leurs batteries , ils l'auroient tellement chauf- 
fée & défemparée, que la majeure partie de vos 
frégates n'en feroit plus revenue ; & que la'plu- 
part de vos 23 vaiffeaux de guerre n'auroient 
plus été en état de tenir la mer. 

Mylord Spiteal. 
Et les vaiffeaux François feroient fans doute 
fortis de ce rude combat , victorieux & fani 
dommage ? 

St. Albin. 
Ils en feroient fortis , comme doivent en for- 
tir de braves gens, bleffés, criblés de coups, ne 
cherchant que la terre pour s'échouer. 

Le Cosmopolite. 
11 en feroit arrivé ce qu'il en feroit arrivé ; . . . 
ils y auroient tous péri, fi vous voulez : ils ne 
font vaiffeaux de guerre que pour cela. — Mais 
la victoire auroit toujours été pour eux; & les 
braves Officiers qui y auroient péri , auroient 
couvert leur nom d'une gloire immortelle dans 
l'iùftoire , en ruinant par leur petit nombre un 
armement formidable, prêt à tomber fur le feul 
boulevard de toutes les Colonies feptentriona-* 
les de la France. 

Mylord Spiteal. 
Votre raifonnement eft d'un homme qui voit 



Dialogue II. 99 

les chofes de fens froid, & qui juge des com- 
bats fur mer, comme de ceux en terre ferme : — 
il y a cependant bien de la différence. 

Le Cosmopolite. 
Je le fais , & je n'ignore pas combien Pin- 
conftance de cet élément prête de hafards aux 
fuccès des combats maritimes. Je n'ignore pas 
non plus, combien une bonne ou une mauvaife 
manœuvre décide du fort d'une affaire.— Je di- 
rai plus:... il eft certain de ce côté-là, que vous 
avez l'avantage fur les François & les Efpa- 
gnols, vos Officiers étant plus exercés que ceux 

de ces deux nations Mais cet avantage ne 

détruit pas que les vaiffeaux de guerre François 
ou Eipagnols, étant plus forts en échantillons, 
en artillerie & en équipages que les vaiffeaux 
Anglois ; dans un combat opiniâtre , ceux-ci doi- 
vent renfler davantage ; & le feu de leurs bat- 
teries étant plus vigoureux & plus réitéré que 
celui de leurs ennemis , le dé (ordre doit être 
plus grand chez ceux-ci, & le défavantage plus 
terrible. — En conféquence , des vaiffeaux de 
cette efpece, commandés par des Officiers dé- 
terminés ,( comme les Sabrans) qui s'abandon- 
neroient fans efpoir de retour dans une efcadre 
ennemie , aufli nombreufe que celle qui fut à 
Louisbourg , doivent y mettre la terreur & la 
confufion , tout coup portant pour eux , fur- 
tout fur des frégates & fur des vaiffeaux d'un 
fécond rang , aucun de ceux-ci ne pouvant ré- 
fifter au travers de leurs batteries. — La preuve 
de ce que j'avance, fe vérifie par le combat du 
Tonnant de £4 canons , commandé par Mr. de 
Létenduaire dans la guerre de 1744. — Ce vaif- 
feau étoit le commandant d'une efcadre qui 
convoyoit une flotte marchande pour les Iiies 

Gij 



ÎO o Angleterre, 

de l'Amérique. — A une certaine diftance dans 
l'Océan 3 ils rencontrèrent une efcadre Angloife 
qui les attend oit, du double plus forte en vaif- 
feaux que celle de la France. — Nonobftant 
cette inégalité, Mr. de Létenduaire fit fignal de 
fauve qui peut , à tous fes bâtiments mar- 
chands ; & raflemblant lbn efcadre , il fut à la 
rencontre de celle des ennemis. — Ceux-ci, plus 
forts du double que les François , les inverti- 
rent dès qu'ils le purent; & le Tonnant lui feul 
eut à combattre contre huit vaiifeaux ennemis 
qui ne le quittèrent pas , & qui furent fou tenus 
par quatre autres dans la chaleur du combat. — 
Dans cette terrible pofition , ce vaiifeau féparé 
du refte de fon efcadre, fe battit en défefpéré 
toute une journée ; & fans la nuit, ou peut-être 
fans le défordre qui régnoit chez les ennemis , 
ilauroitduré plus long-temps.— Finalement, ce 
vaiifeau démâté de tous fes mâts, fans agrès, 
fans manœuvre, faifant eau par -tout , les 
trois quarts de fon monde morts ou hors de 
fervice , ... il fut abandonné par les ennemis qui 
le gardèrent à vue toute la nuit, fans qu'aucun 
de ceux-ci fût en état de recommencer. — Au 
jour naiflant, ayant été apperçu avec fon pavil- 
lon par un vaiiïeau de fon efcadre de 74 canons, 
ce vaifleau fit force de voile fur lui; & traver- 
fant l'efcadre ennemie fans tirer ni recevoir un 
ieul coup de canon , il jetta un cap de remoux 
au Tonnant , le retira du milieu de l'efcadre 
Angloife, & le ramena à Breft. - Si les François 
de Louisbourg avoiënt fait la môme manœuvre 
dans les mers du Canada, & qu'ils fe fuirent fa- 
crifiês comme ils dévoient le faire , oîi en au- 
roitété votre expédition?... où en auroit été 
celle de la Havane , fi les Efpagnols avoient 



Dialogue IL 101 

fait la même chofe ? — vous en auriez été pour 
votre courte honte ; & votre Miniftere auroit 
efluy é , pour les deux expéditions , les mômes 
huées du peuple de Londres , que l'Amiral Ver- 
non eiïuya à ion retour de celle de Carthagene 
dans la guerre de 1738. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Nous aurions toujours eu la gloire d'avoir 
enfanté de grands projets. 

Le Cosmopolite. 

Oui ; . . . . mais quand ces grands projets ne 
réuffilfent pas , ils vous éreintent pour tout 
le refte d'une guerre. . . . Car qu'auroit été 
cette môme guerre pour la Grande-Bretagne, 
fans la prife de Louisbourg , de la Martini- 
que & de la Havane ? . . . un tiffu d'horreur 
& d'humiliation ! . . . voilà ce qu'en auroit re- 
tiré l'Angleterre , — au-lieu que le fuccès de 
ces trois expéditions , ( grâces aux fautes de 
vos ennemis ) vous ont afluré la conquête 
certaine de Québec , de Montréal & de tout 
le Canada, des Mes des Guadaloupes, de Gre- 
nade & Grenadille, à l'appui defquelies vous 
êtes parvenus de faire une paix plus honora- 
ble que vous ne deviez l'efpérer. 

M Y LORD SPITEAL. 

Pourquoi de devions-nous pas l'efpérer? — 
n'étions-nous pas également vainqueurs à Ha- 
novre , en Afrique & dans l'Inde ? 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai ; . . . mais ces objets ne cau- 
foient point dans le Miniftere François la fen- 
fation qu'y caufoient les premiers : d'ailleurs, 
vos hoftilités , avant cette dernière guerre , 
ont été d'une nature à n'être jamais oubliées. 
— Si àes malheurs trop réitérés ne forçoient 

G iij 



iô2 Angleterre, 

les Rois, comme le relie des hommes, d'étouffer 
dans leurs cœurs de juftesrelfentiments, jamais 
la France & l'Efpagne n'auroient confenti de 
vous donner la paix. 

Mylord Spiteal, 

Tant mieux pour nous ! . . . que pouvoient» 
elles nous faire. 

Le Cosmopolite, 

Ce qu'elles feront tôt au tard, — de vous 
rendre injure pour injure, atrocité pour atro- 
cité ; & fi ces deux Puiffances favent s'en- 
tendre , elles peuvent réduire la Grande-Bre- 
tagne à un tel degré d'indigence & d'épuife- 
ment , qu'elle ne fignifiera pas plus dans le 
monde politique , que i'Ifle d'Qtahity dans les 
terres Auftrales : ... je vous ai déjà fait cette 
prédiction. 

Mylord Spiteal. 

Je vous ai répondu auffi que vous feriez 
un mauvais prophète ; mais je ferois charmé 
que vous me fiffiez connoître de quelle façon 
pourra s'opérer une fi étrange révolution? 
Van Magdebourg. 

Parbleu , mon cher ami , il faut que vous 
nous fatisfaffiez , & que vous me mettiez un 
peu au fait d'une opération qui pourroit ven- 
ger les Hollandois des injures qu'ils ont re- 
çues en 1660, en 1744 & 1756 de la part de 
la Grande-Bretagne , & qui pourroit tourner 
au profit de notre commerce. 

Le Cosmopolite. 

En rien , mon cher ami î . . . les beaux jours 
de la République de Hollande font paifés : . . . 
ils ne reviendront plus. Toute nation qui n'a 
qu'un commerce de tolérance doit périr, à moins 
qu'elle ne tranfporte fa réfidence dans les cli- 



Dialogue IL 103 

mats lointains , & qu'elle ne s'y occupe d'y 
fonder le vafte Empire que vos polfefTions d'ou- 
tre-mer fcmblent vous le donner à defirer. 
Van Magdebourg. 

Vous m'en vendez bien d'une autre ; mais 
allons-nous en dîner ; ce foir, au retour de la 
Bourfe, nous reprendrons nos entretiens, & 
vous nous direz impartialement tout ce qui 
peut intérefler le Mylord fur fa chère patrie , 
& à moi tout ce qui m'intéreffe aufli pour la 
mienne : . . . . car vous m'avez porté un ar- 
gument. . . 

Le Cosmopolite. 

Vous ferez fatisfait ; & fuivant mes obfer- 
vations fur la puiffance des diverfes nations 
de l'Europe, .. .je vous ferai connoîtrece qu'eft 
la Grande-Bretagne & le peu qu'elle peut; . . . 
les avantages & les défavantages de l'Efpa- 
gne fur toutes les nations , ce qu'elle eft & ce 
qu'elle pourroit être avec un tout autre gou* 
vernement ; — ce qu'eft la France dans ce 
moment , & ce qu'elle fera dans les temps fu- 
turs , fi l'on donne une bafe folide à fes fyftê- 
mes des finances ; — vous apprécierez par vous- 
mêmes combien font innumérables fes reflbur- 
ces ; combien elle peut faire fervir fon état d'é- 
puifement aétuel à fa confervation,en préjudi- 
ciant très-gravement tous fes rivaux. 
Van Magdebourg, 

Parbleu, mon cher ami, vous avancez de fu» 
rieux problêmes ? 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai : . . . mais vous conviendrez 
que j'ai raifon, quand vous les aurez enten- 
dus. 

G iv 



io4 



Angleterre* 

St. A l b i n. 
En attendant , allons-nous-en dîner. — Je me 
faifis de notre brave Cofmopolite. 

Van Magdebourg, 
Et moi , j'accroche le Mylord. 







Dialogue III. 105 

DIALOGUE TROISIEME. 



St. ALBIN , MYLORD SPITEAL , VAN 
MAGDEBOURG, LE COSMOPOLITE. 

Le Cosmopolite. 

QUe vous ai-je dit, mon cher Van Mag- 
debourg ? . . . la tête tourne à tous vos 
Hollandois : — avez-vous vu le tumulte , la 
confufion, le défordre qui régnent dans votre 
Bourfe? . . . on n'entendoitpas le ciel tonner. — 
N'eft-ce pas une extravagance infenfée , fur 
une fimple préfomption , d'avoir fait augmen- 
ter toutes les marchandifes aux prix extra- 
vagants où elles font a&uellement. 

Van Magdebourg. 

Ils ont bien fait pis encore : .... ils ont 
fait hauffer les primes d'affurance à des prix 
foux. — On demande 12 & 15 pour 100 pour 
toutes celles de fortie de la Hollande, pour 
les ports d'Italie , de la France , de l'Efpagne 
& du Portugal; — de 20 ou de 30 pour 100 
d'entrée aux Ifles de l'Amérique ; de 40 & 
de 50 pour 100 de retour de toutes ces If- 
les , pour les ports de l'Europe dans l'Océan. — 
En vérité , ils ont perdu le jugement. 
Mylord Spiteal. 

Ils en feront punis. — Par mes lettres d'au- 
jourd'hui , l'on me mande de Londres que tous 
nos différends avec l'Efpagne font à la veille 
d'être arrangés , & que la France s'oppofe for* 



î0 6 Angleterre. 

mellement que cette Puifiance nous déclare la 
guerre. 

Van Magdebourg. 
Ne vous l'ai-je pas toujours dit, Mylord, 
que vous ne l'auriez pas de fitôt? — L'Efpa- 
gne , ainfi que la France, n'ont cherché qu'à 
éluder le payement des fommes qu'elles ont 
refté devoir à la Grande-Bretagne par le traité 
de 1763. 

Mylord Sptteal. 
Je vous fais part de ce que l'on m'écrit : — ■ 
Ton m'ajoute , ( mais j'ai peine à le croire ) 
que très-certainement Mrs. les Ducs de Choi- 
feul feront difgraciés avant la fin de l'an. 
Le Cosmopolite. 
Pour celle-ci, je ne la crois pas. — M. le 
Duc de Choifeul eft trop utile à la France , & 
trop grand Miniftre, pour que Louis XV puiffe 
jamais fe paiTer de lui. ( h St. Albin. ) Hé ! 
vous feriez perdu , û ce malheur vous arrivoit ! 
St. Albin. 
Je fuis de votre fentiment ; — cependant 
ce malheur n'eft déjà que trop arrivé. — Mr, 
le Duc de Choifeul eft exilé dans fa terre de 
Chantelou depuis la veille de Noël : — no- 
tre Ambafladeur à la Haye en a reçu ce ma- 
tin la nouvelle, & le Conful de France achevé 
de me le répéter. 

Le Cosmopolite. 
Comment ! . . . . Mr. le Duc de Choifeul eft 
exilé ! .... lui qui étoit l'arcboutant & l'aigle 
de la France ; — qui la faifoit refpecter de 
fes voifins, malgré fes malheurs & l'on épui- 
fement ; — qui femoit la terreur & la crainte 
dans les Cours étrangères ; . . . qui faifoit reflbr- 
tir de la France vaincue , la France triom- 



Dialogue III. 107 

phante; — contenant des rivaux ambitieux, 
fans vahTeaux ,.fans arg?nt , fans forces mari- 
times ! ..hé ! Mr. le Duc de Choifeul eft exilé ! ... 
St. Albin. 

Hélas oui !.. la chofe n'en eft que trop cer- 
taine : j'en ai le cœur ferré. 

Le Cosmopolite. 

Vous avez lieu de l'avoir, mon ami. — 
Dans ce moment, dans votre fituation , je re- 
garde que c'eft la plus grande perte qu'ait ja- 
mais pu faire la France ; hé ! je ne ferois point 
furpris que cet événement vous expofât de 
nouveau à une guerre plus malheureufe que 
celle de 1756, ou à des humiliations, cent 
fois ! . . . mille fois pires que la guerre ! . . . car 
fùrement tous vos voifins vont fe jouer de vous. 
St. Albin. 

Il eft conftant que cet événement nous fera 
quelque tort. — Mais du refte , Mr. de Choi- 
feul n'étoit qu'un des membres du Confeil, 
dont l'opinion pouvoit influer dans les affaires , 
mais qui ne les déterminoit pas ; — le fyftême 
reftera toujours le môme. En France, c'eft le 
Roi qui décide tout , & les Miniftres ne font 
que les prépofés du Prince. 

Le Cosmopolite. 

J'en fuis d'accord. — Mais que fauroient les 
Rois fi les Miniftres ne les mettoient point 
au fait de tout ce qui fe pafle dans le monde 
politique ! . . , fi d'un œil avide & curieux , 
fans fortir de Verfailles , ceux-ci n'étoient fans 
ceife à fureter dans les Cours étrangères , pour 
éclairer leurs maîtres fur les difpofitions par- 
ticulières de leurs fyftômes; fi par des fou ter- 
reins hardis & impénétrables , ils ne s'intro- 
duifoient dans les cabinets des nations, afin 



I0 g Angleterre. 

d'y arrêter par la méfiance ou la crainte les 
di'fpofi rions les plus contraires à leurs inté- 
rêts. — Avez-vous jamais eu en France , (après 
Mazaiïn ) , aucun Miniftre qui ait autant tra- 
vaillé fur cette matière que Mr. le Duc de Choi- 
feul ? qui y ait autant préfenté la France , tou- 
jours à craindre & toujours à redouter ? — 
Jamais Miniftre vous a-t-il autant fait refpec- 
ter dans vos malheurs que vous l'avez été fous 
fon miniftere ? — jamais Miniftre a-t-il pof- 
fédé mieux que lui i'efprit des nations , la con- 
noiffance de leurs intérêts , cet art , cette fcien- 
ce qui feme les inconvénients & les obfta- 
cles fans fe compromettre; cette activité & cette 
vigilance qui prévient les rufes des cabinets, 
qui feme par-tout les défavantages, qui perce 
les verroux & les grilles pour arrêter les dif- 
pofitions les mieux réfléchies ? — N'eft-ce pas 
lui qui vous a fait reprendre dans l'Europe 
le crédit & la confidération que vous aviez per- 
due à la paix de 1763? — N'eft-ce pas lui 
qui vous a confervéles foiblesreftes de vos pof- 
feftions d'outre-mer, par les chocs & les di- 
vifions inteftines qu'il a fu faire naître chez la 
nation la plus rivale de la France ? — N'eft-ce 
pas lui qui a balancé toutes les Puiflances du 
Nord , & qui a arrêté l'ambition démefurée 
du Roi de Prune , en mettant aux prifes dans 
fon voifinage deux nations puifiantes , & en 
le tenant conftamment environné par des al- 
liés toujours prêts à l'attaquer?— Quel eft 
le Miniftre ( après Mazarin) qui a rendu d'aufîï 
grands fervices à la France? 

Mylord Spiteal. 

Belle queftion ! M. le Cardinal de 

Fleury. 



Dialogue III. 109 

Le Cosmopolite. 

Le Cardinal de Fleury a été certainement 
un très-grand Miniftre ; mais il ne peut en au- 
cune façon être comparé à Mr. le Duc de Choi- 
feul. 

Mylord spiteal. 

Vous mettez de la partialité dans ce que vous 
dites. — Confïderez ce qu'étoit la France fous 
M. le Duc , & ce qu'elle devint après fon mi- 
niftere. 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai : — je foutiens cependant ce 
que j'avance. 

Mylord Spiteal. 

Faites attention que la France fortoit d'une 
guerre très-longue & très-malheureuie ; — 
qu'elle achevoit d'être ruinée par les traitants, 
par les papiers du fyftême, par les opérations 
de la Chambre Royale ; & que c'eft de cet état 
de combuftion & de défordre , que Mr. de Fleury 
a liquidé la France , qu'il a remis l'ordre & 
l'abondance dans les recettes, qu'il a fait prof- 
pérer le commerce & l'induftrie , qu'il a réuni 
a la Monarchie , ( fans débours & fans coup 
férir) les Duchés de Lorraine & de Bar; enfin 
qu'il vous a fait jouir d'une très-longue paix : 
— hé vous ne corniez cela pour rien ! 
Le Cosmopolite. 

Pardonnez-moi , cela eft très-confidérable ; 
& je dirai plus : . . . c'eft que la France n'a 
jamais réalifé autant de richelfes que fous fon 
nûniftere. 

Mylord Spiteal. 

Hé bien ! 

Le Cosmopolite. 

Malgré cela , Mr. de Fleury eft de cent pi- 



îio Angleterre, 

ques aurdeflbus de Mr. le Duc de Choifeul. 
Mylord Spiteal. 

Je ne vois pas cela. — Mr. de Choifeul étoit 
certainement un très-grand Miniftre ; .. . . mais 
Mr. de Fleury le valoit bien. 

Le Cosmopolite. 

Pour fortir de votre prévention , confidérez 
impartialement la pofition dans laquelle fe trou- 
voient toutes les diverfes Puiflances de l'Eu- 
rope fous Mr. de Fleurj^ & fous Mr. de Choi- 
feul ; & balancez l'une & l'autre de ces deux 
pofitions , par celles où elles fe font trouvées 
fous ce dernier Miniftre : c'eft dans cette folu- 
tion qu'il faut trouver le plus grand Miniftre. — 
Sous Mr. de Fleury , vous verrez que tou- 
tes les Puifiances maritimes , après la guerre 
de la fuccefiion jufqu'en 1750 ,avoient toujours 
confervé pour la France cette déférence , cette 
forte de refpect qui tient autant au devoir 
qu'à la crainte ; & que de nos jours , elles en 
avoient franchi toutes les bornes ; .. . que les 
Puilïances déterre n'avoient encore ofé enfrein- 
dre aucun des traités , ni infulter aucune na- 
tion dans le goût que le fut la France par l'An- 
gleterre en 1754 ; ... la Saxe & l'Autriche par 
le Roi de Pruffe en 1751. — Les chofes en 
étoient encore dans cet état d'ordre fous Mr. de 
Fleury : . . . ce que n'a pas trouvé Mr. le Duc 
de Choifeul. — A tous ces défavantages fe font 
joint en faveur du premier, les reflburces qu'of- 
froient au commerce les vaftes domaines cédés 
à l'Angleterre en 1763 ; ... les profits que l'on 
aréalifés dans les Colonies occidentales par des 
défrichements fans nombre qui ne font plus à 
faire ; enfin , ceux d'un plus grand débit de 
fes articles d'induftrie chez les nations con- 



Dialogue III. ni 

fommatrices. — Toutes ces richefles s'addition- 
nant à celles que procuroit journellement à la 
France le commerce politique de fes fujets , 
mirent Mr. le Cardinal de Fleury dans l'heu- 
reufe fituation de pouvoir liquider l'Etat, fans 
nouvelles impofitions , de faire profpérer fes 
finances , d'encourager le commerce de la pê- 
che , de la navigation , celui en long cours. — 
Tels ont été les avantages qu'a pu réalifer 
Mr. de Fleury ; & tels font ceux qui ont man- 
qué par -tout à M. le Duc de Choifeul. — 
L'Angleterre , fous ce premier Miniftre , n'a- 
voit point encore acquit dans l'empire des 
mers cet effor, cette puiflance qui offufque 
aujourd'hui celle de la France. — Le Roi de 
Prufle n'avoit point encore déployé ce fyftô- 
me d'ambition & de gloire qu'il a manifefté 
depuis la dernière guerre ; tout exiftoit encore 
dans le monde politique, dans cet ordre facré 
de refpect & de bienféance , où un chacun , maî- 
tre de fes propriétés, jouiiïbit de fes avantages, 
fans empiéter fur celles de fes voifins : depuis 
la paix de 1748 , tout a changé de marche. — 
L'ambition , la convenance , les ufurpations , 
ont anéanti tout refpeft public ; la propriété 
légitime n'a plus été le droit inconteftable 
de l'homme , celle des nations : la politique 
eft devenue un bois en 1754 ; & l'ambition dé- 
ployant de toute part l'étendard du defpotif- 
me, adévafté, la terre & l'onde. — La Fran- 
ce, viftime d'une fécurité mal-entendue , peuplée 
de foldats & de matelots, s'eft trouvé atta- 
quée , en pleine paix , fur terre & fur mer , 
par une nation rivale ; & entraînée malgré elle 
en 1756 dans une guerre malheureufe, qui 
iuj a enlevé à la paix de 1763 les plus ri- 



U2 Angleterre. 

eh.es branches de fes commerces politiques \ 
la majeure partie de fes fréquentations , de fes 
Colonies, de fes forces maritimes ; & qui a fini 
de lui endoffer une dette nationale des plus 
exorbitantes , avec des indemnités à remplir 
des plus onéreufes. — C'eft dans cette pofition 
douloureufe , que Mr. le Duc de Choifeul eft 
entré dans ce Miniftere : . . , qu'eut fait à fa 
place M. le Cardinal de Fleury!... ce Minif- 
tre poffédoit-il cette adrelfe , cette connoinance 
de l'Europe qui arrête le voifin par le voifin, 
& qui oppofe, fans fe compromettre, l'obftacle 
& l'inconvénient à la puiffance la plus déter- 
minée : — Qu'étoit la France , quand Mr. de 
Choifeul fut nommé Miniftre ? un Etat humi- 
lié, dégradé par fes ennemis , déchu de con- 
fidération chez tous fes alliés , dévoré par fes 
propres befoins, forcé par une Puiffance rivale 
a accepter une paix honteufe , ou à continuer 
une guerre deftructive : — telle étoit la fitua- 
tion de la France en 1760 & à la paix de 
1763. — C'eft de cette fituation malheureufe 
que Mr. le Duc de Choifeul a fait reprendre 
à vos affaires ( a St. Albin ) ce ton de refpecl: 
6c de confidération dont vous jouiifez actuelle- 
ment dans les Cours étrangères ; qu'il a remis 
la confiance dans le cœur de vos alliés ; qu'il 
a femé la défunion & l'intrigue chez les na- 
tions rivales , afin de leur donner de l'occupa- 
tion dans leurs propres foyers ; enfin , c'eft lui 
qui a arrêté l'ambition démefurée de l'Angle- 
terre, en relferrant infenfiblement tous les in- 
térêts de les commerces politiques avec l'Ef- 
pagne , le Portugal, les Etats de Naples & du 
St. Siège , de l'Italie , de Turquie & Régen- 
ces d'Afrique ; & en la mettant hors d'état de 

vous 



Dialogue III. 113 

vous fufciter aucune nouvelle guerre par les 
tracafferies inteitines qui divifent les Colonies 
de la métropole. Voilà l'homme que vous 
aviez , & que la France vient de perdre. — 
Te regarde la chofe comme le plus grand mal- 
heur pour elle. 

St. Albin. 

Les bons ferviteurs de la patrie le connoif- 
fent alfez : — audi n'y a-t-il forte de démon f- 
tration de douleur & de vénération , que l'on. 
11e fe foit empreilé de lui rendre. — Tous les 
grands , tous les notables , toutes les perfon- 
nes honnêtes de Verfailles & de Paris ont ac- 
couru en foule à fon hôtel. — La preliè du 
monde & des carrolïes étoit fi confidé, able dans 
la rue de Richelieu , que l'on craignoit toujours 
qu'il n'y arrivât quelque malheur. — Pius 
de dix mille perfonnes fe font faites infcrire 
chez lui, fans plus de deux mile qu'il a été 
obligé de recevoir. Quand il ejt parti pour 
fon exil , le peuple en foule fui voit fon car- 
roffe , le confolant par fes pleurs & par fes 
bénéHicuon. - Jamais difgrace n'a été plus 
flatteufe & plus attendrifTante, s'il peut en être, 
pour un cito\ en qui ne poiïede plus la confiance 
de fon Souverain. - Ce qui humilie les uns a 
fervi de triomphe pour Mr. le Duc de Choifeul. 
Van Magdebourg. 

St. Albin , vos Parifiens témoigneront-ils à 
votre gra<id , fec & coriace d'Abbé les mêmes 
fentim°nts de douleur & d'eftime , quand fa 
difgrace fera une fois bien publique? 
St. Albin. 

Non aflurément! — la nation eft jufte dans 
fes expr rj irions ; & elle connoit très-bien, que 
fi les maiheurs delà dernière guerre ont forcé 

Tome I. H 



5Î4 Angleterre. 

la main des adminiftrateurs , que ce n'eft que 
leur ambition , depuis 1763 , qui a perpétué 
les calamités publiques ; . . . également que ce 
n'eft que de cette fource d'iniquité, d'ordure & 
de crime, que s'eft accrue , depuis la paix der- 
nière , la dette de l'Etat, la mifere des peu- 
ples, la rigueur des impofitions ; &que tous 
les engorgements , les chocs , les froiifements 
arrivés au corps politique depuis 1770, ne 
■font point les fruits du malheur & de l'infor- 
tune , mais bien celui de l'entêtement féroce 
des adminiftrateurs. Jamais Contrôleur-Géné- 
ral n'a fait , ( auffi mal-à-propos ) autant de 
mal que ce diable d'Abbé : . . . jamais Minif- 
tre des finances n'a déshonoré auffi gratuite- 
ment la confiance de fon maître : . .. jamais 
adminiftrateur n'a forcé auffi infructueufement 
tous les refforts d'un Gouvernement ; ... auffi , ... 
jamais mortel n'a-t-il joui d'une réputation plus 
parfaite. 

Van Magdebourg. 

C'eft-à-dire , que tous vos citoyens font d'ac- 
cord , & difent unanimement que votre long, 
îec & coriace d'Abbé eft un homme abomi- 
nable z j'en tombe d'accord avec vous ; il eft 
à naître de trouver un mortel plus ingrat & 
plus outrageant que celui-là. 

Lf Cosmopolite. 

Je fuis charmé de la juftice ( à St. Albin) 
que vos Paiïfiens ont rendue à Mr. le Duc de 
Choifeul. — Ces témoignages publics de dou- 
leur , de joie ne bleffent jamais le refpect que 
des fujets doivent toujours avoir pour toutes 
les difpofitions de leurs Souverains ; . . . au 
contraire, ils éclairent fa Religion ; & les in- 
trigants , les prothées de Cour, ces ferviteurs 



Dialogue III. 115 

d'un vrai mérite , font dans le cas de fe mieux 
obferver : ces fcenes publiques généralement 
de Aillent les yeux d'un Monarque qui aime 
fon peuple, & qui met toute fon ambition à 
faire fon bonheur. Je fuis perfuadé dans ce 
moment , que Louis XV eft plus pénétré d'ef- 
time & de confidération pour Mr. le Duc de 
Choifeul , que par le pané. Fox populi, vox Dei: 
— on n'excite pas l'admiration de fes citoyens , 
quand on fert mal fon Prince & fa patrie. — 
Mr. le Duc de Choifeul étoit l'aigle de la 
France : . . . . quel jugement ! quel coup d'œil î 
quelle tranquillité ! . . . tout étoit ame chez 
lui. Les nations les plus rivales de la France 
le fuivoient avec crainte : ... je dirai plus , 
elles le redoutoient. 

Mylord Spiteal. 

Certainement elles le craignoient ! & elles 
avoient lieu de t le craindre. — Voyez de quelle 
façon , avec cet intrigant de Wilkes , il a femé 
l'efprit de parti & de cabale dans Londres : — 
avec quelle adrelfe il a foufflé l'efprit de fé- 
dition dans nos Colonies ! — qui fait, .... fi 
pour fe venger de notre prétendu incendiaire 
de Bref! , notre embrafement des arfenaux de 
Plymouth , ne feroit point encore une de fes 
adrefies ? . . . . cela en approche bien. 
Le Cosmopolite. 

Hé morbleu ! l'en blâmeiïez-vous ? 
Mylord Spiteal. 

Non certainement. — Riais je ferois en droit 
de blâmer la Grande-Bretagne d'avoir été plus 
mal-adroite que fes voilîns. 

Le Cosmopolite. 

Avouez que fi la France & l'Efpagne , après 
ce défaftre , vous avoient déclaré bmfquement 

H ii 



T i6 Angleterre. 

la guerre, vous auriez été fort embarraffés. 
Mylord Spiteal. 
Plus qu'embarraffés , cet incendie nous 
ayant confumé les agrêts, les apparaux, les 
cables & les manœuvres de plus de 50 vaif- 
feaux de ligne & de prefque tout autant de 
frégates. 

St. Albin. 
C'eft ce qui doit vous prouver que la France 
ne participoit en rien dans ce malheur. 
Van Magdëbourg. 
Mais l'Efpagne? 

St. Albin. 
Ni l'Efpagne non plus : — elle auroit dé- 
claré la guerre à la Grande-Bretagne tout 
aufïï-tôt qu'il auroit été connu. 

Mylord Spiteal. 
Je ne fuis pas tout-à-fait de votre avis ; 
& ce qui me perfuade que c'eft une vengeance 
de la folie que l'on attribue au Mylord .... 
décapité à Breft, .. . c'eft les grands prépa- 
ratifs que faifoit l'Efpagne avant cet événe- 
ment , & la guerre de la Porte avec la Ruine 
déclarée depuis un an. 

Van Magdëbourg. 
Hé bien! vous voilà libre d'inquiétude. — La 
dlfgrace de Mr. le Duc de Choifeul va faire 
changer le fyftôme des affaires ; & peut-être , 
que cela ( à St. Albin ) vous procurera quel- 
ques économies : . . . car l'on dit par-tout que 
c'étoit un bourreau d'argent. 

St. Albin, (i) 
Difcours vulgaires , verfés dans le public 



(0 Voyez la note qui eft à la fin de cet Ouvrage. 



Dialogue III. 117 

par tous nos admini orateurs , pour fauver leur 
réputation de la vindicte de la nation. — Dans 
le vrai, M. le Duc de Choifeul n'étoit pas plus 
cher que fes prédécefieurs : . . . feulement il 
a été forcé à plus de dépenfes que par le 
pane , pour pouvoir nous rapatrier avec nos 
alliés : nos malheurs dans la dernière guerre 
nous ayant fait perdre nor»bre de l'es avanta- 
ges que l'on ne conferve que par la confidé- 
ration, & qu'il a fallu rattraper par le lecours 
de la finance. — Mais du refte, on ne peut 
rien lui reprocher ; & c'eft à tort qu'on lui 
attribue le défordre qui règne dans toute no- 
tre adminiftration. — Il n'étoit ni le gèrent 
ni le palpant de celle de la finance : ... en 
quoi en étoit-il refponfable ? 

Van Magdebourg. 
Il faut avouer, mon cher ami, que les admi- 
niftrateurs de la France, depuis long-temps, 
font de grandes cruches ; & qu'un Royau- 
me qui eft reconnu dans la fpéculation poli- 
tique , pouvoir fe remettre en fept ans de paix 
de la guerre la plus onéreufe ; & qui ne l'a 
pas fait en dix , doit être un Royaume ad- 
miniftré par des ânes : . . . oui ! . . . par des 
ânes. — ( a St. Albin ) La poftérité ne pourra 
jamais croire qu'il ait pu exifter une nation 
éclairée qui a fu compter, ... qui ait fup- 
porté de plus fortes impofitions en temps de 
paix qu'en temps de guerre; & que la Fran- 
ce, (cette aurore de tous les Gouvernements 
par fes reffources) , avec moins de circulation , 
moins de commerce , moins d'induftrie en 1770 
qu'en 1754, fupporte à cette époque 50 mil- 
lions de plus en recettes , que dans la mai- 
heureufe guerre de 1756. 

H iij 



,- 2g Angleterre. 

St. Albin. 
Ajoutez que notre énorme dette de plus de 
trois milliards , . . . s'eft accrue depuis 10 ans 
de paix de plus de 500 millions. 

Van Magdebourg. 
La chofe eft aufli abominable que déshono- 
rante pour la France. 

S T.» A L B I N. 

Il faut efpérerque le Miniftre s'éclairera un 
jour, & que la nation, une fois pour toutes, 
fe verra délivrée de cette foule d'intrigants de- 
venus pied d'hommes à bonne fortune, qui 
déshonorent le Prince & la patrie. 

Le Cosmopolite. 
Ma foi , mon ami , vous en avez un très- 
grand befoin , fur-tout dans ce moment. — Si 
vous tardez trop de rentrer en vous-même , 
l'Angleterre va vous gagner de vîteiTe , & vous 
ne pourrez plus vous montrer nulle part fur 
les mers. 

Mylord Spiteal. 
Vous convenez donc que la Grande-Breta- 
gne peut balancer la puilfance de la France. 
Le Cosmopolite. 
Non , s'il vous plaît , je n'en conviens pas : ... 
feulement je confens de dire, fi la France con- 
tinue de fe mal conduire , que cela pourroit 
bien lui arriver. 

Mylord Spiteal. 
Mais en fe conduifantbien, qu'en penfez-vous ? 

Le Cosmopolite. 
Ce que je vous ai déjà dit , que la fiere Al- 
bion , après avoir ofé infulter les nations les 
plus puiflantes de l'Europe , ne fignifieroit pas 
plus dans ce continent, que l'iile d'Otahity 
dans les Terres auftrales. 



Dialogue I IL 19 

Mylord Spiteal. 

C'eft un peu fort. — Pour votre peine , 
vous êtes condamné de nous faire part de 
quelle façon une fi étrange révolution pourra 
s'opérer. 

Le Cosmopolite. 

Très-volontiers. ... Je vous l'ai promis, je 
dois tenir ma parole. 

Van Magdebourg. 

Fort bien , • mon ami , fort bien ! , . . nous 
fommes intérefiés tous les deux (à St. Albin) 
h cet heureux changement ; — car la Gran- 
de-Bretagne nous infulte autant qu'elle nous 
dévore. 

Le Cosmopolite. 

Pour vous rendre plus fenfibles mes com- 
paraifons , & pour produire avec plus de dé- 
monftrations tous les avantages & les défavan- 
tages de la Grande-Bretagne , ( au Mylord) 
permettez-moi de vous demander fi vous avez 
jamais calculé à quoi pouvoient fe monter 
les revenus fonciels , & les dépenfes généra- 
les du corps politique de la nation Angloife 2 
Mylord Spiteal. 

Non vraiment , je n'ai jamais fait ce cal- 
cul , & je crois môme qu'il feroit très-difficile 
de pouvoir le faire. 

Le Cosmopolite. 

Point du tout : il eft aufti aifé de l'établir 
que néceilaire de le démontrer, afin de faire 
connoitre que fai.j le commerce politique de 
fes fujets , la Grande-Bretagne ne feroit qu'un 
pays fauvage. — Pour prouver cette vérité , . . . 
prenons pour notre guide dans cette combinai- 
fon le relevé de Mr. de Peliiifery fur la fitua- 
tion de la France. 

H iv 



I2 o Angle terre. 

St. Albin. 

Cou noî triez-vous par hafard ce Mr. de Pel* 
ïiflèry ? 

Le Cosmopolite. 

Si je le connois î . . . certainement. — J'ai 
été très-lié avec lui en Fiance , en Efpagne 
& en Turquie : — Je l'ai même laiffé il y a 
trois mois à Paris. 

St. Albin. 

J'ai entendu parler alfez ava tageuf -ment de 
lui par un quelqu'un qui ne l'aimoit pas. 
Le C o s m o p o i i t t. 

Gage que c'eft par votre chien d'Abbé ! 
St. Albin. 

Vous l'avez dit. Son fyftême des billets 
d'Etat l'a fait donner à tous les diables. — « 
Tous les créanciers de nos finances lui en 
demandoient fans celle ; & lui pour un dia- 
ble , n'a jamais voulu en entendre parler. 
Van Magdebourg. 

Que rifqu oit-il de l'eifayer? — ils ne pou- 
voient pas faire plus du mal qu'en ont fait fes 
opérations. — Comment étoit l'ordre de fes 
billets ? 

Le Cosmopolite. 

Un ordre fimple , d'une circulation & d'une 
décomposition im; erceptible , avantageux au 
Roi, à l'Etat , aux citoyens; .., tenant un 
jufte milieu entre le créancier & le débiteur; 
ne chargeant pas plus l'un que l'autre, & li- 
quidant l'état fans impofition, Je vous en en- 
tretiendrai plus pertinemment, après que nous 
ferons fortis de notre examen fur les avanta- 
ges de la Grande-Bretagne, afin de guérir le 
Mylord de fon enthoufiafme pour fa patrie, & 
de fes préventions contre la France & TEf- 



Dialogue III. 121 

pagne. Saurie?-vous par hafard, Mylord, le 

nombre de lieues quairées que peut avoir de 

furface l'Angleterre dans les trois Royaumes ? 

Mylord Spiteal. 

Non aflurément î & je ne crois pas même 
qu'âme qui vive fe foit jamais amuie de faire 
ce calcul. 

Le Cosmopolite. 

Vous verrez bien pourtant qu'il eft eflen- 
tiel : — vous (aurez bien cependant à quoi 
peut fe monter votre population , fans celle 
des Colonies? 

Mylord Spiteal. 

Oui. On l'évalue de 8 à 9 millions d'ames. 
Le Cosmopolite. 

Mais fi vous ignorez le nombre de lieues 
quarrées que peut avoir de furface la Grande- 
Bretagne dans fes trois Ro\aumes, peut-être 
aurez-vous entendu dire à quelle grandeur 
Ton pouvoit la comparer. 

Mylord Spiteal. 

J'ai toujours ouï dire , que les trois Royau- 
mes réunis enfemble , pouvoient équivaloir à 
un gros tiers de la France. 

Le Cosmopolite. 

Bien : . . . tenons-nous-en à ces deux prin- 
cipes , que le Royaume d'Angleterre dans fa mé- 
tropole , eft un tiers de la France , & qu'il pof- 
féde 9 millions d'ames de population. — Pour 
faire une combinaifon toute à l'avantage de 
la Giande- Bretagne, donnons-lui en proprié- 
té locale la moitié de la France , & augmen- 
tons de 10 pour 100 le nombre de fa popu- 
lation. 

Mylord Spiteal. 

Soit. 



122 Angleterre. 

Le Cosmopolite. 

Pour bien travailler notre opération , . . . . ii 
faut approfondir à quoi peuvent fe monter les 
revenus fonciels des trois Royaumes de la Gran- 
de-Bretagne, & balancer leurs produits avec le 
montant des dépenfes générales du Gouverne- 
ment & de fes 9 millions d'ames de population. 
— Par cet état nous faurons par fol & denier ce 
qu'il faut de revenus annuels à la nation An- 
gloife,ce qu'elle retire de fes domaines, & ce 
qu'elle doit trouver dans la circulation de fes 
commerces. 

St. Albin. 

Vous allez vous jetter dans unefurieufe com- 
binaifon. 

Le Cosmopolite. 

Point du tout. — Mr. de Pelliflery l'a fi bien 
déduite & fi fort Amplifiée au fujet de la Fran- 
ce, .. . que fon travail devient aujourd'hui le 
guide de tous les calculateurs. 

Van Magdebourg. 

Je devine à-peu-près l'idée de notre ami. — 
Par la combinaifon des revenus fonciels , avec 
les dépenfes générales , il veut apprécier par 
fol & denier le montant du produit , de celle 
que doit fournir le commerce politique de la 
nation. 

Le Cosmopolite. 

Jufte, . . . Van Magdebourg a deviné. — Cette 
baie première doit être le point d'appui de tou- 
te combinaifon d'une économie politique. Mr. 
de Pelliflery qui en eft le reftaurateur, l'a tou- 
jours mife en-avant avec fuccès : tous fes' cal- 
culs de finance fe reffentant de ces idées mâles 
qui font le bien en évitant le mal ; qui difcutent 
par tout les intérêts extérieurs, par la confer- 



D 1 4 L G U E III. I23 

vation des intérieurs ; . . . qui tempèrent les be- 
foins de l'Etat par les befoins des peuples; .... 
qui expliquent les befoins de la fociété par ceux 
de la fureté publique. — Tels font les principes 
dont s'eft fervi M. de Pelliffery dans toutes fes 
combinaifons économiques ; & telles font cel- 
les auili que nous devons fuivre. — Par le rele- 
vé de la dixme royale de Mr. de Vauban , la Fran- 
ce fe trouve avoir de furface 30 , 000 lieues 
quarrées fans les Duchés de Lorraine & de 
Bar: ... ce qui établiroit pour la Grande-Breta- 
gne 15,000 lieues quarrées de furface. 
Mylord Spiteal. 

La quantité me paroît un peu forte ; — d'ail- 
leurs , les trois Royaumes font bien hachés , bien 
hériiTés de montagnes ftériles & de côtes arides. 
Le Cosmopolite. 

Nous arrangerons tout cela. — Nous donnons 
donc 15,000 lieues quarrées de furface à l'An- 
gleterre. — -Déduifons-en un dixième pour les 
terres arides, brûlées par les haies & les fels 
de la mer, il nous reliera de productif 13,500 
lieues quarrées. — A combien évaluez -vous le 
revenu de la lieue quarrée en toute forte de pro- 
duits & de propriétés? 

Mylord Spiteal. 

A combien! .,. ma foi vous m'embarrauez : ... 
à combien l'évalue Mr. de Vauban ? 

Le Cosmopolite. 

En 1699, Mr. de Vauban l'évaluoità3Ôi24 
liv. libres des fraix de charrue : en 1772, Mr. 
de Pelliffery l'a évaluée à 60,000 liv. 
Mylord Spiteal. 

Ces deux évaluations me paroifïent trop for- 
tes pour la Grande-Bretagne , fes denrées étant 
pauvres & limitées. —Nous ne recueillons ni vin, 



124 Angleterre. 

ni huile, ni foie , ni fruits fecs comme la Fran- 
ce : tout fe réduit chez nous à dû bled, des hou-, 
blons , des navets , des prairies , & à quelques 
légumes que l'on peut lécher. — Toutes ces 
denrées font bien pauvres. 

Le Cosmopolite. 
N'importe : quelle valeur leur donnez-vous ? 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Ma foi à vue de pays , y compris les produits 
de nos troupeaux, je ne crois pas que la lieue 
quarrée puifle produire en Angleterre au-delà 
de iooo à 1200 liv. fterl. de revenus libres : ce 
qui pourroit faire 22 , 24 ou 26 mille livres 
tournois de France. 

Le Cosmopolite. 
Comme nous ne calculons point pour faire 
des acquifitions ; que ce n'eft que pour nous inf- 
truire, — pour ne pas nous tromper, difons que 
la lieue quarrée produife en Angleterre com- 
munément 35,000 livres tournois : — fur 13,500 
Jieues quarrées , nous trouverons un revenu an- 
nuel de L. 472,500,000 

Comme les revenus des maifons 
doivent faire marie avec les reve- 
nus des terres , à combien éva- 
luez-vous le nombre de vos mai- 
fons des villes , villages , bourgs 
& campagnes ? 

MYLORD S PI TE AL. 

A combien M. de Vauban en éva- 
lue-t-il le nombre pour la France ? 
Le Cosmopolite. 

Mr. de Yauban lui en donne 
200,000, & Mr. de Pelliflery 
500,000.— Le premier en eftime 
le revenu les unes dans les autres 



Dialogue I IL 125 

Tranfport m ' - 472,500,000 

à 80 liv. libres des réparations , & 
Mr. de Pelliffery à 200 liv. 
Mylord Spiteal. 

Proportion gardée dans cette 
évaluation , — je crois que l'on 
peut tabler fur 200,000 maifons 
dans les trois Royaumes de la 
Grande-Bretagne, & en eftimer 
le revenu à 3 liv. Ile ri. 

Le Cosmopolite. 

Mettons - en 250,000 , & éta- 
blirons- en les revenus libres les 
unes dans les autres à 100 liv. de 
France: — les 250,000 nous don-» 
neront 25,000,00» 

Voilà en total à quoi fe montent 

les revenus annuels de la Grande- 

Bretagne 497,500,000 

Voyons actuellement celui des dépenfes géné- 
rales du corps politique. — Nous avons donné 
à la Grande -Bretagne 9,000,000 d'ames de po- 
pulation : ajoutons-y , 
comme M. de Pelliffe- 
ry l'a ajouté à celle de 
la France, 5 pour 100 
de commerce mariti- 
me, 5 pour 100 d'ap- 
provifionnement pour 
les Colonies occiden- 
tales. En tout 10 pour 
cent ...... — 000,000 

En tout 9,900,000 âmes à nourrir 
tous les jours. — A combien évaluez -vous la 
ëépenfe journalière d'un Anglois? 



j 2b Angleterre. 

Mylord Spiteal. 
On l'évalue affez généralement à 8 deniers 
fterl. par jour, & à 12 liv. fterl. de dépenfes 
annuelles. 

Le Cosmopolite. 
M. de Pelliffery l'évalue à 6 f . par jour, & 
à 175 liv. 16 f. pour toute l'année, 

Mylord Spiteal. 
Ce n'eft pas aiTez pour un Anglois. — L'An- 
glois eft carnaffier , fe nourrit bien , s'habille 
bien : . . . tout cela coûte. 

Le Cosmopolite. 
Hé bien ! établirons pour un chacun 200 liv. 
de dépenfes annuelles. 

My'lord Spiteal. 
Ceft trop peu. 

Le Cosmopolite. 
N'importe, fur 9,900,000 âmes, ce fera une 

dépenfe de L. 1,980,000,000. 

Revenus de l'Etat qui entrent 
dans la dépenfe publique, à 11 
millions de liv. fterl., & à 22 

liv. de France — 242,000,000. 

Revenus des communautés & 
affifes âes villes, évalués à 10 
pour 100 fur 497,500,000 des 
revenus fonciels 49,750,000. 

Ce qui nous donne en dépenfe L. 2,271,750,000, 

contre 497,500,000 de revenus fixes. 
Van Magdebourg. 
Mon ami , ( au Mylord ) favez - vous que 
vous êtres bien pauvre ? — comment diable 
2 .» 2 7 * ' 7 5°3 °°° de dépenfes, contre 497, 500,000 
liv. de feuls revenus fixes ! . . . . hé ! comment 
liez-vous les deux bouts ? 



Dialogue III, 127 

St. Albin. 

La chofe ne paroît pas poflibl- : —je croyois 
lA.ngleterre beaucoup plus riche. 

Le Cosmopolite. 

Voilà la loi & les prophètes. — Ce calcul eft 
plutôt à l'avantage qu'au défavantage de l'An- 
gleterre , attendu que tous les objets de pro- 
ductions y font calculés fur la plus haute quan- 
tité , & que les dépenfes y font prifes dans la 
plus baffe proportion : — de forte que fi la Gran- 
de-Bretagne a moins de revenus fonciels , con- 
tre de plus fortes dépenfes, elle eft encore plus 
pauvre que ma combinaifon. — De ce calcul il 
en réfulte, ... . que déduifant 497, 500, 000 
liv. des 2,271,750,000 , il refte un déficit 
de 1,774,250,000 liv. dans les dépenfes pu- 
bliques, qui ne peut être rempli que par les 
bénéfices du commerce utile & politique des 
fujets. 

Van Magdebourg. 

Venez ici, mon ami, que je vous embraffe. — 
Depuis que je raifonne , que je chiffre & que je 

vois chiffrer, je n'ai point encore entendu 

une perfonne éclairer les autres par des princi- 
pes économiques de cette fageiîe & de cette 
évidence. —Quelles racines vous découvrez à 
notre fotte crédulité ! quel cahos d'intérêts & 
de rapports expliquez -vous à notre confiance ! 
— Moi, je croyois la Grande-Bretagne trois 
fois plus riche ! . . . . Je la croyois toute d'or , & 
fon or n'eft que de la poufliere,! — Quoi ! toutes 
fes richeffes font dans les doigts de fes fujets ; 
& fi on leur lie les mains , il faut qu'elle meure 
de faim ! 

M Y L O R d Spiteal. 

Je fuis auffi ftupéfait que vous de tout ce 



I2 8 Angleterre. 

que vient nous démontrer notre ami. —Sa com- 
binaifon eft fi fimple , fi claire & ficonféquente, 
que j'en demeure tout étourdi. - Comment tant 
de dépenfes contre fi peu de revenus ! . . . Hé ! 
que feioit la Grande-Bretagne fans le commer- 
ce de fes fu jets ! 

Va:n Magdebourg. 
Hé ! que feroient toutes les nations , mon 
ch'*r Mylord , fans cet Etre bienfaifant ! — c'eft 
lui qui nourrit les hommes , qui coopère à leur 
bonheur, à leur félicité. Que feroient les arts 
& les feiences fans le commerce ! 

Le Cosmopolite. 
Nous en fommes au point où j'en voulois ve- 
nir.- Vous convenez, Mylord, que ma combi- 
naifon n'eft point hors de vérité ? 

Mylord Spiteal. 
Tant s'en faut. 

Le Cosmopolite. 
Puifque vous en convenez , vous voyez 
aufli bien que moi, qu'il faut aujourd'hui que la 
Grande-Bretagne fe procure par le commerce 
de fcs fujets, le montant du déficit de fes dé- 
penfes générales qui eft toutes les années de 

L. 1,774,250,000. 
Pour que le commerce utile 
de fes fujets puifife être le pre- 
mier agent de cette réalifation, 
il faut que le commerce politi- 
que de l'Etat vienne au fecours 
du Gouvernement : & que par 
fes fréquentations , il exporte 
en pays étranger les fuperflus 
de votre commerce utile. En 
conféquence, pour connoitre le 
numéraire de la portion indif- 

penfabl@ 



Dialogue I IL 129 

Tranfport L. 1,774,250,000. 

penfabie que le commerce poli- 
tique doit faire valoir , défal- 
quons de la fomme en déficit 
ci-dejlus , celle qui fe remplit 
par la confommation perfon- 
nelle de vos 9,900,000 âmes de 
population ; &difonsque fi cha- 
cune de vos 9,900,000 âmes, 
procure un recomblement de 
30 liv. par tête, pour les dé- 
penfes annuelles en habillemant, 

hardes , meubles , &c la 

Grande-Bretagne s'a fïiftera dans 
fon déficit de L. 297,000,000" 
Revenus de l'E- 
tat qui tombent 

au profit de la ), . 588,000,000. 

nation. . . . 242,000,000 
Revenus des com- 
munautés. . . 49,000,000 

Refte en obligation. . . . L. 1,186,250,000, 

à la charge du commerce politique. 
St. A l b 1 n. 

Voudriez-vous bien m'expliquer ce que vous 
entendez par commerce politique ? 

Le Cosmopolite. 

On appelle commerce politique celui qui eft 
fait en pays étranger fous la protection de l'Etat, 
ou qui eft procuré, comme celui de la poche, 
par l'adi.efTe d?s fujets , & garanti par toutes les 
forces d'une nation. —Le travail de la nayiga-» 
tion forme encore une des branches premières 
de ce commerce, parce que, fans fon fecours, 
les nations d'Europe n'auroient jamais pu fe 

Tome I. I 



130 Angleterre. 

tranfporter dans les Amériques; & les Anglois 
même ne feraient jamais fortis de leur conti- 
nent.— Pour vous donner une idée plus brieve 
de ce que l'on appelle commerce utile & com- 
merce politique , il faut vous dire que le mot de 
commerce utile ne fe donne par l'adminiftration 
d'un Gouvernement , qu'aux opérations inté- 
rieures des fujets, qui font dépendantes de l'a- 
griculture , des mécaniques, de l'induftrie & du 
progrès des fabriques ; & que celui de commer- 
ce politique n'embrafle jamais que les intérêts 
extérieurs des fujets , toutes les conftitutions 
arbitraires de leur commerce & le libre arbitre 
de leurs fréquentations en pays étrangers. — 
En conféquence , tout ce qui eft exportation , 
importation & crédit public, appartient de droit 
aux difpofitions particulières du Gouvernement 
oui en reftreint, ou détermine les opérations 
des fujets, fuivant les avantages qu'il peut en 
réfulter pour toute une nation ; & tout ce qui 
eft agriculture , circulation intérieure & mé- 
canique, refte au libre arbitre des citoyens, 
fous la feule & paifible protection des loix. 
— Avec cette diftinction , on ne peut guère s'é- 
garer. 

St. Albin. 

Je vous comprends très-bien. — Il en réfulte- 
roit par votre explication , que les fujets doi- 
vent être libres dans leurs occupations; & que 
ie Gouvernement feulement ne doit que leur 
faciliter les débouchés de leurs fuperflus par 
les opérations du commerce politique. 
Mylord Spiteal. 

Certainement . . . d'où il s'établit que le com- 
merce politique d'une nation s'alimente tou- 
jours de tous les fuperflus du commerce utile 



Dialogue III. 131 

des fu jets ; & que fans fuperflu , il ne peut 
cxifter de commerce politique. 

Le Cosmopolite. 
Vous parlez comme un ange, mon cher My- 
lord. — Revenons à nos moutons. Nous avons 
dit qu'il reftoit en déficit à la Grande - Bre- 
tagne ci L. 1,186,250,000, 

qui ne peuvent être procurés que par les béné- 
fices de fon commerce politique. - Le commer- 
ce politique de la Grande-Bretagne , fe répartit 
chez toutes les nations de l'Europe , & entre- 
tient de très -fortes liaifons avec l'Afie. l'Afri- 
que & l'Amérique. — La combinaifon de ce 
commerce immenfe, pour la répartition de cha- 
que fréquentation, ne peut être calculée dans 
fes détails par. aucun particulier, du moins que 
très-difficilement. — Seulement on pourroit di- 
re en gros , par une fupputation connue , . . . que 
fi le commerce que fait la Grande - Bretagne 
avec l'Europe , fe monte par exemple à 20 mil- 
lions de liv. fterl. par une navigation directe de 
la métropole de 1 500 vaiffeaux , ... la nation en 
occupant plus de 6000 toutes les années dans 
fes commerces , il en réfulteroit que l'Afie , 
l'Afrique & l'Amérique doivent faire valoir 
pour 700 millions de commerce, & y occuper 
4500 vaiffeaux: — mais cette combinaifon nous 
meneroit trop loin. 

Van Magdebourg. 
Vous avez raifon de dire qu'elle nous mene- 
roit trop loin, y ayant des bâtiments qui partent 
très-riches de l'Angleterre , & d'autres très- 
pauvres par des articles minucieux &de peu de 
valeur. — Comment pouvoir calculer tout 
cela ! 

I ij 



1 ^ 2 Angleterre, 

Le Cosmopolite. 
Si on le vouloit bien , on en viendrait h 

bout, . . . mais la chofe nous eft indifférente 

Contentons-nous d'approfondir la partie la plus 
eflentielle des commerces politiques de la Gran- 
de-Bretagne, qui eit celle de l'Europe. 

M Y LORD SPITEAL. 

Comment! vous croyez que la partie de l'Eu- 
rope eft la partie la plus eflentielle de nos com- 
merces politiques ? — mais cela ne fe peut pas. 
Le Cosmopolite. 
Pardonnez -moi , cela fe peut ; & la chofe eft 
alnfi , très -certainement. 

Mylord Spiteal. 
Confidérez la quantité immenfe de yaifTêaux 
que nous occupons dans nos feules liaifons avec 
l'Amérique. — Savez-vous qu'ils fe montent à 
plus de 3000 ? 

Le Cosmopolite. 
je fais cela. 

Mylord Spiteal. 
Hé bien ! 

Le Cosbîopolite. 
Hé bien ! que feroit l'Amérique fans les dé* 
bouchés de l'Europe î — Donc fi les di ver fes na- 
tions de l'Europe confomment les fuperflus de 
votre métropole & la majeure partie de toutes 
les denrées de vos colonies, . . . votre commer- 
ce dans ce continent eft le plus effentiel. — En 
convenez -vous ? 

Mylord Spiteal. 
Je me rends. 

Le Cosmopolite. 
Avez -vous jamais calculé à quoi pouvoit 
ie monter cette feule partie par la répartition 
locale de vos fréquentations dans la Baltique, 



i 



Dialogue III. 133 

les ports de l'Océan & de la Méditerranée ? 
Mylord Spiteal. 

Non. — Je n'ai môme jamais porté mes obfer- 
vations dans des régions auffi reculées que cel- 
les où vous me tranfportez. 

Le Cosmopolite. ^ 

La chofe eft cependant affez intéreflante. — 
Pour moi , j'ai obfervé dans mes divers voyages , 
&j'en fuis tombé d'accord avec plufieursde vos 
compatriotes , gens inftruits & éclairés , . . . que 
le commerce politique de la Grande-Bretagne 
entrepris directement des ports de la métropole 
avec chacune des nations ci-après , fe montoit 

avec la Ruflîe à 2, 500,000 Liv. St. par une navigation 

de plus de 250 Vx. 

avec la Suéde 9oo,ooo dites . . idem . 100 dits. 

avec le Danemarck . . . Soo,ooo dites . . idem . 100 dits. 

avecDantzick . ~) ,. ., .- „ 

, r , > . . . 1,500,000 dites . . idem . 150 dits. 
a%'ec Hambourg .3 

avec la France Soo.ooo dites . . idem . 100 dits. 

avec l'Espagne 3,000,000 dites . ..idem . 150 dits. 

avec le Portugal 4,000,000 dites . . idem . 250 dits. 

avec la Savoye & l'Ifle 

de Sardaigne j 00,000 dites . . idem . 40 dits. 

avec Gènes 1,500,000 dites . . idem . 100 dits. 

avec la Tofcane 1,500,000 dites . . idem . 120 dits. 

avecNaples & Sicile . . 1,000,000 dites . . idem . 130 dits, 

avec les Etats du S. Siège 400,000 dites . . idem . 30 dits, 

avec l'Ifle de Malthe . . 100,000 dites . . idem . 10 dits. 

avec Venife 800,000 dites . . idem . 6o dits. 

Livrss Sterlings 19,700,000 en tout par une 

navig. directe de 1 590 Vx. 



fans les bâtiments & commerces des cabotages 
des ports étrangers , & fans ceux d'une naviga- 
tion directe des Colonies dans tous les ports de 
ces diverfes nations , qui ne laifient pas de faire 
encore un objet.— En conféquence , le commer- 
ce direct de la Grande-Bretagne avec la partie 
extérieure de l'Europe, doit être confidéré oc- 

liij 



I2 4 Angleterre. 

râper lui feul 1590 vaiffeaux marchands, par 
les débouchés des fuperflus de la métropole de 
plus de 19 mil. de liv. fterl. à 22 liv. tourn. nous 
aurons liv. 433,400.000. Par cet état , il eft vi- 
fible que la Grande-Bretagne réalité dans cet- 
te feule portion de fes commerces politiques 
400,000,000 millions au moins de revenus, qui 
recomblent à la majeure partie du déficit de fes 
11 86 millions. 

Van Magdebourg. 

Ho ! ho ! ho ! que vous extravaguez notre 
ami î — Quoi ! vous voulez faire produire à 
433,400,000 liv. d'exportation un bénéfice de 
plus de 400 millions ? mais vous n'y penfez 
pas ! — Songez que rien n'eft fi mince & fi 
cafuel que les profits du commerce en temps 
âe paix; & que quand nous trouvons 2 & 3 
pour ico en fus de l'intérêt de notre argent, 
nous regardons cela comme une très-bonns 
.affaire : .... hé vous parlez de 100 pour 100 î 
Le Cosmopolite, 

Vous Van Magdebourg , vous raifonnez en 
négociant , & moi je raifonne en calculateur 
politique. Si vous me fâchez , je vous prou- 
verai qu'ils doivent en produire plus de mille : ... 
n'eft-il pas vrai que ce que vous dépenfez , 
tombe au profit d'un autre ? 

Van Magdebourg. 

Oui. 

Le Cosmopolite. 

Que cet autre le dépenfe en faveur de plu- 
fieurs autres ? 

Van Magdebourg. 

Oui. 

Le Cosmopolite. 

Hé bien , fuivez cette cafcade & vous ver- 



Dialogue III. 135 

rez qu'en politique , le travail des fujets eft 
le feul & unique profit; qu'en le perpétuant 
de main en main , il eft de dix & de vingt 
fois plus confidérable que je ne le fuppofe. — 
Mais en me bornant à la fimple & première 
opération d'un commerce politique , il exifte 
que dans cette feule opération , la Grande- 
Bretage réalife fur les nations étrangères 400, 
000,000 de liv. tourn. — preuve , les 433,400, 
000 d'exportation font au 1 1 douzième près, 
tous remplis par les fuperflus de vos articles 
d'induftrie en draps , camelots , calemandes , 
fempiternes , burates , bayettes , bas , bonnets , 
chapeaux , &c. — Il eft connu que tous ces 
divers articles de fabrications , (par les di- 
verfes claffes d'opérations qu'exigent les ma- 
tières premières avant d'être employées , ) 
laiifent de pur & fimple mécanique chez les 
fabricants , la valeur de 75 à 80 p. 100 de bé- 
néfice. — En conféquence , fur 433,400,000 
de l'exportation de la Grande-Bretagne dans 
tous ces articles , il eft prouvé que la nation 
Angloife a réalifé à leur fortie de la métro- 
pole au moins , . . . L. 300,000,000. 

Le travail des bâtiments qui 
doiventexporter les 433,400,000 
liv. ci-deffus, entre également 
dans la fpéculation politique. — 
De cette féconde opération , il 
doit refter au profit de l'Etat les 
journées de conftruction , carène , 
armement & défarmement def- 
dits bâtiments , falaire de mate- 
lots , nourriture , fret , &c. — 
Pour donner une valeur raifon- 
née à tous ces produits , difons 

I iv 



î-^6 Angleterre. 

Tranfport L. 300,000,000. 

que chacun de nos 1590 bâti- 
ments dépenfe dans toute l'an- 
née pour les armemêuts & carè- 
ne 1 50 liv. fterl. à 22 liv, de Fran- 
ce pour une liv. fterl. nous au- 
rons L. 3,300— 

pour les défarmements 

50 liv. fterl. idem . L. 1,100— 

Ce fera par vaifleau L. 4,400— 



Et pour les 1590 L. 6,996,000 
Déduifons de cette 
fômme 1 quatrième 
pour les valeurs pre- 
mières des fournitu- 
res ...... 1,749,000,, 

Refte libre en béné- 
fice L. 4,247,000. 

Reconftruction des 
vieux bâtiments , ou 
de ceux naufragés à 
6 pour 100 fur les 
I 59° '• 95 vaifleaux 
toutes les années à 
550 liv. fterl. les uns 
dans les autres de bé- 
néfice. ..... 1,220,000. 

L. 5,467,000. 
Salaires, nourriture 
& fret. 
Que les uns dans 
les autres , chacun 
des 1 590 vaifleaux fa- 
larie, officiers ou ma- 



Dialogue I IL 137 

Tranfport. . . 5,467,000. —300,000,000 
telots 1 5 perfonnes 
par bâtiment , nous 
aurons 23,850 per- 
fonnes (1) à 30 1. par 
mois les uns dans les 
autres , ce fera 360 1. 
par tête l'année & 
pour les 23,850. . . 8,586,009 

Nourriture a 3 ra- 
tions par jour , & à 
7 f. par ration , ( at- 
tendu qu'il fe gâte 
des provifions) 21 f. 
par jour 9,015,300 

Bénéfice libre du 
fret à 300 liv. fterl. 
par vailf. pour toute 
l'année fur les 1590 
liv. fterl. 477,000 & 10,494,000 

L. 33,562,000^ 

Bénéfices du Né- 
gociant. 

Intérêts des 433, 
400,000 , à 3 pour 
100 feulement. . . 13,002,000 \ 91,944,300 

Bénéfice en fus 
des intérêts à 6 pour 
100(2). . , . .26,004,000 

Bénéfice fur les 
retours à 4 pour 100 
fur 459,402,000. . . 19,375,000/ 

En tout .... L. 391,944,300 

(1) Les Anglois naviguent avec moins de monde que le 8 
François, & leurs falaires font plus chers. 

(2) Dans l'éloge politique de Colbert, ils font évalués 



J3 5 Angleterre. 

laiifant en-dehors mille autres revenants-bons, 
pour les pertes que peuvent eiïuyer les né- 
gociants. — Vous voyez, Van Magdebourg, 
que toutes ces parties calculées très-cavalié- 
rement , me rapprochent bien des 440 millions 
de profits que j'ai fuppofé être réalifés par 
3a Grande-Bretagne dans les 433,400,000 de 
commerce avec l'Europe. 

Van Magdebourg. 
Je me rends. — Certainement on ne peut être 
plus modéré dans fes combinaifons, yen ayant 
mille autres que l'on feroit en droit de les y 
additionner. — J'avoue à ma honte que je n'en 
ferois pas autant; — mais laiflbns les minu- 
cieux détails , pour ne nous point diftraire des 
objets efientiels. 

Le Cosmopolite. 
Par cet état des intérêts mercantils , en com- 
binaifon politique , vous conviendrez avec moi, 
Mylord , que votre commerce avec l'Europe , 
eft une des plus grandes reïTources de la 
Grande-Bretagne. 

Mylord S p i t e a l. 
Certainement ! — je le fens mieux que ja- 
mais à préfent. 

Le Cosmopolite. 
Puifque vous en convenez , . . . avouez en- 
core que fi les trois Couronnes des Bourbons 
vouloient s'entendre, & qu'elle fi fient un plan 
d'arrangement entr'elies pour féqueftrer un 
beau matin tout ce riche commerce , . . . que 
la Grande-Bretagne feroit bien embarraffée. 

— — 1 — ■ 1 1 — ■■ — i. m 

* 20 pour 100, parce que le commerce de la Compagnie 
des Indes ( dont les bénéfices font toujours de 100 pour 100) 
eft confondu clans la maffe générale de la moins value de 
relui de la France depuis 177L 



Dialogue III. 139 

Mylord Spiteal 
Plus qu'embarraffée , fi cela fe pouvoir 

Le Cosmopolite. 

Malheureufement oui , cela fe peut ; & de 

deux façons bien fenfibles : la première par des 

procédés honnêtes, en fuivant rigoureusement 

les us & coutumes de la politique moderne : 

— la féconde, en fe fervant des mômes droits 
que fe font arrogés la Grande-Bretagne & la 
Pruffe , d'attaquer toutes les nations fans dé- 
claration de guerre. — Par le premier arran- 
gement , les Cours de Verfailles & de Madrid 
avec 25 ou 30 millions de dépenfes chacune, 
mineroient la nation Angloife à la faire tomber 
en lambeaux en quatre ou cinq ans de temps. 

— Par la féconde, elles l'écraferoient pour tou- 
jours, en tombant, fans dire gare, (dans une 
même quinzième ) fur toute votre marine mar- 
chande, fur votre métropole , fur Port-Mahon, 
fur Gibraltar, fur Terre-Neuve; & en finiflant 
par faire foulever , & en rendant indépendan- 
tes de l'Europe toutes vos Colonies feptentrio- 
nales. 

Van Magdebourg. 
Tou ! tou ! tou ! mon ami , quelle gambade ! 

— ne voudriez-vous pas encore enjamber l'An- 
gleterre pour y piiTer deffus comme Gulliverd 
fur la ville de lTlliput? 

Mylord Spiteal. 
Le Cofmopolite nous prend fans doute pour 
les enfants des enthoufi ailes du Comte du Ton- 
neau. — Quelle idée extravagante, mon cher 
ami, vous a-t-il paffé dans la tête ! — tout vo- 
tre bon fens , tout votre jugement , toutes vos 
connoiffances politiques échouent avec ce pro- 
jet. — Comment efpérer, de pouvoir concilier 



140 Angleterre. 

tant d'opérations, tant d'intérêts divers fans 
être apperçu ! — comment , dis-je, pouvoir fe 
flatter de mettre en mouvement tant de combi- 
naifons différentes, tant de refforts , tant d'in- 
trigues en pratique , fans fe trouver arrêté par 
quelque obitacle invincible! — allons, mon cher 
ami, vous déraifonnez. 

Le Cosmopolite 

Je fuis bien dans mon bon fens : je ne de- 
mande que deux ans de préparatifs , & avec 
50 millions de dépenfes extraordinaires , je . 
fais opérer à la France & à PEfpagne la pre- 
mière révolution. — Pour la féconde , je de- 
demande 120 à 130 millions ; & dans moins 
de quatre mois , ( après mes deux ans de pré- 
paratifs ) j'éreinte la Grande-Bretagne, de fa- 
çon qu'il ne fera pas plus queftion d'elle dans 
l'Europe, que l'ille d'Otahity dans les Terres 
auftrales. 

Mylord Spiteal. 

Quoi ! fi peu de temps pour une fi rude be- 
fogne ! 

Le Cosmopolite. 

Pas davantage, {au Mylord) Quoi, vous riez ! 
Mylord Spiteal. 

Pourquoi pas : — tenez , voyez St. Albin 
& Van Magdebourg , ils en rient auffi. 
Le Cosmopolite. 

Sully eut bien le courage d'en faire autant 
vis-à-vis du divin Henri IV, quand ce grand 
Prince lui fit part de fon projet pour établir 
une paix durable parmi les nations Chrétien- 
nes. — Ce célèbre Miniftre en favoit plus 
que vous & que moi ; & il revint de fa pré- 
vention, quand il eut entendu l'ordre & le plan 
du fyftême de fon Souverain. — Ne pourriez- 



Dialogue III. 141 

vous pas à votre tour faire la même chofe à 
mou égard ? 

Mylord Spiteal. 
Non, je ne le crois pas. 

Van Magdebourg. 
Ni moi non plus : — (au Mylord) Cepen- 
dant voyons de quelle façon il s'y prendra. 
Le Cosmopolite. 
Laquelle des deux opérations voulez- vous ? 

Van Magdebourg. 
Toutes les deux : — commencez par la pre- 
mière qui fera peut-être favorable à notre 
commerce ; — car ces Diables d'Anglois nous 
traverfent par-tout. 

Mylord Spiteal. 
Chacun cherche à gagner fa vie. 

Le Cosmopolite. 
Rien de plus naturel. — Pour fatisfaire la 
curiofité de Van Magdebourg il faut fe rappel- 
ler que nous fommes tombés d'accord , il n'y 
a qu'un moment , que le commerce direct de 
la Grande-Bretagne avec les nations ci-après , 
fe montoit. 

à 2,500,000 liv. ft. avec laRuffie, ou à 22 liv. pour une 1. û. L. 55,000,000 

à Spo,ooo dits avec la Suéde ..... idem - - - • 17,600,000 

à Soo,ooo dits avec le Danemarck . . .idem - - - -17,600,000 

à 1,500,000 dits avec Danrzick , Hambourg 

& Lubeck idem - - - -33,000,000 

à 800,000 dits avec la France. .... idem - - - • 17,600,000 

à 3,000,000 dits avec l'Efpagne. . . . .idem - - - -66,000,000 

à 4,500,000 dits avec le Portugal . . . .idem ... -99,000,000 

à 1,500,000 dits avec Gènes idem - - - -33,000,000 

à 1,500,000 dits avec la Tofcane .... idem - - - - 33,000,00» 

à 1,000,000 dits avec les Etats de Naples. . idem - - - - 22,000,0534» 

à 400,000 dits avec les Etats du Pape . . idem - - - - S, 800,000 

à 100,000 dits avec l'IAe de Malthe. . . idem - - - - 2,200,000 

à Soo.oco dits avec les Etats de Venife . .idem - - - -17,600,000 

à 500,000 dits avec les Etats de S. M. Sarde, idem ... - 1 1,000,000 

319,700,000 liv. fterl. ou livres tournois de France (t)- - L. 433.400,000 
(1) L'on obfervera ce qui a été dit, que ceci ne re- 



142 Angleterre. 

Mylord Spiteal. 

Oui, nous en fommes convenus. 
Le Cosmopolite. 

Puifque nous en fommes convenus , croyez- 
vous qu'il fut difficile aux trois Couronnes des 
trois branches régnantes des Bourbons , de 
s'arranger avec le Portugal & avec toutes 
les nations d'Italie , pour faire prolcrire dans 
leurs ports refpectifs l'entrée de tous vos vaif- 
féaux & de toutes vos marchar.difes ? 
Mylord Spiteal. 

Très-difficile , & je regarde môme la chofe 
impoffible. 

Le Cosmopolite. 

En quoi? 

Mylord Spiteal. 

Par plufieurs raifons : — la première , com- 
ment pouvoir fe flatter d'exiger de toutes ces 
diverfes nations , que pour complaire à la France 
& à PEfpagne elles voudront bien fe priver 
des avantages que leur procure le commerce 
de fes fujets en liaiibn avec ceux de la Grande- 
Bretagne , & s'arriérer dans les produits de 
leurs douanes qui forment la plus riche por- 
tion de leurs finances ! c'eft une folie de le 
penfer. — La féconde , c'eft que quand la chofe 
fe pourroit , croyez-vous que les forces ma- 
ritimes de la Grande-Bretagne foyent fi peu à 
redouter ? 

Le Cosmopolite. 

Toutes les forces maritimes de la Grande- 
Bretagne ne pourront rien contre cette guerre 

garde que le commerce direcl: des ports d'Europe de la Gran- 
de-Bretagne; les Colonies faifant bande à part, de même 
que le commerce de cabotage des ports étrangers , qui peut 
«tre fait par d'autres pavillons. 



Dialogue III. 143 

de cabinet : — elles échoueroient dans la Mé- 
diterranée, une fois qu'elles ne pourraient s'ap- 
provifionner nulle part, finon en Afrique ou 
dans la Turquie ; . . . dans quel cas , l'Afri- 
qus n'offre que de t'rès-foibles reflburces pour 
des efcadres un peu confidérables , ne leur of- 
frant que des rades défertes ou des ports hors 
d'état de pouvoir s'y radouber : la Turquie 
offre plus d'avantages ; mais elles font fi dif- 
tantes des côtes des nations Chrétiennes, qu'il 
parait prefque impoffible qu'aucune efeadre 
puiffe jamais bloquer long-temps les ports de 
tant de nations différentes , fans s'expofer elle- 
même à y périr ; — de forte que du côté de la for- 
ce , la Grande-Bretagne ne pourrait rien. — li 
ne lui relierait que la porte de l'intérêt ; & 
c'eft juftement celle que les deux Couronnes de 
France & d'Ef pagne vont attaquer plus avanta- 
geufement que ne pourrait le faire l'Angleterre, 
St. Albin. 

Ce ne ferait guère dans ce moment ,... car 
nos finances font bien épuifées & bien mal 
adminiftrées. 

Van Magdebourg. 

Voyons quelle fera cette débâcle ; — {au 
Mijlord ) on vous prépare, mon cher ami, un 
furieux dégel. 

Mylord Spiteal. 

Il faut croire qu'il ne fera pas bien dan- 
gereux. 

Le Cosmopolite. 

Le commerce de la Grande-Bretagne avec 
les nations ci-après , eft reconnu payer aux 
douanes refpectives , foit les droits d'entrée , 
comme pour ceux de fortie de 8 à 10 pour 
100 en tout. — Avec la connoiffance de ce 
produit & celle de la fomme particulière à 



144 ANGLETERRE, 

laquelle il fe monte pour chaque nation , la 
France , FEfpagne & les Etats de Naples fe- 
ront faire par leurs Ambafladeurs refpectifs de 
très-expreiles alternatives au Portugal, au Roi 
de Sardaigne , à la République de Gênes , au 
Grand-Duc de Tofcane , au St. Père , a l'Or- 
dre de Malthe , à la République de Venife , ou 
d'accepter une alliance ofïbnfive & défenfive 
avec les trcis Couronnes des Maifons de Bour- 
bons contre la Grande-Bretagne , ou une 
guerre ouverte avec chacune d'elles.— Com- 
me les ports de Toulon & de Carthagene font 
aux portes des villes maritimes de toutes ces 
diverfes nations ; que le Portugal eft enclavé 
dans l'Efpagne, il eft à croire qu'aucune d'elles 
ne voudra accepter d'une guerre qui les écra- 
feroit fans reuources , malgré qu'elle s'expo- 
falTent à en avoir une certaine avec l'Angle- 
terre : . . . . mais c'eft à la France & à l'Ef- 
pagne à les protéger , dans quel cas toutes les 
nations ci-deuus acceptant l'alliance propofée , 
la France & PEfpague s'obligeront de leur 
payer annuellement , tant que durera cette 
guerre de cabinet, 12 pour 100 de la valeur 
du commerce que faifoient les Anglois avec 
chacune d'elles. — En conféquence , le com- 
merce de la Grande-Bretagne fe montoit tou- 
tes les années avec le Poitugal. 

â 99,000,000 de liv. tourn. il lui feroit pRyé à 12 p. 100 L. 11,880,000 

à 11,000,000 - idem - le Roi de Sardaigne - idem - 1,320,000 

à 33,000,000 - idem - laRépubl. de Gènes - idem - 5,960,000 

a 33,000,000 - idem • Duché de Tofcane - idem - 3,960,000 

a 22,000,000 - idem - Etats de Naples - - idem - £,640,000 

à 8,Soo,ooo - idem - Etats du St. Siège - idem - . 1,080,000 

à 17,600,000 - idem - laRépubl. de Venife - idem - 2,112,000 

à 2,200,000 - idem - l'Ordre de Malthe - idem - 264,000 

à 226,600,000 1, t. à 12 p. ico moitié pour la France 

moitié pour l'Efpagne. . L. 27,216,000 
M V LORD 



Dialogue III. 145 

Mylord Spiteal. 

Hé ! croyez-vous que toutes ces diverfes na- 
tions vouluifent s'accommoder d'un arrange- 
ment auffi defavantageux à leurs befoins, A 
leurs aifances domeftiques , au commerce de 
leurs citoyens. 

Le Cosmopolite. 

Certainement , & par plufieurs raifons. . . , 
Je dis plus , leurs divers Gouvernements en 
feroient enchantés : i°. plus d'avantages dans 
les revenus publics ; 2 plus d'encouragement 
dans leur iaduftrie ; celle de l'Angleterre par 
fon bon marche étouffant tous les germes naif- 
fants de leurs fabriques : 3 . leur propre fu- 
reté ,1a France & l'Éfpagne étant à leurs por- 
tes^ pouvant les écrafer à tous les mitants 
avec leurs efcadres de Toulon & de Cartha- 
gene. 

Van Magdebourg. 

Je commencerois prefque à croire, Mylord, 
qu'il pourrait avoir raifon : — Par-tout où l'on 
eft le plus fort , on donne la loi. — La Fran- 
ce & l'Efpagne font les plus fortes dans la 
Méditerranée ; & je craindrois bien pour vous , 
qu'elles ne réuffiffent dans ce projet : mais elles 
n'auroient pas la même facilité avec les di- 
verfes nations de la Baltique. 

Le Cosmopolite. 

Plus de facilité encore qu'avec celles de 
la Méditerranée; la France & l'Efpagne n'ayant 
befoin que de l'alliance du Danemarck : . . . 
toutes les autres font inutiles. 

Van Magdebourg. 

Comment ! la Suéde , la Ruffie , la Prune , 
Dantzick , Hambo-ug , Lubeck n'entrent point 
dans votre confidération ? 

Tome I* K 



jaô ANGLE TERRE. 

Le Cosmopolite. 

pardonnez-moi ; ... mais point pour des fub- 
fides : — comme elles font pour ainfi dire af- 
fermies au Danemarck, ne pouvant ni entrer 
ni fortir de la Baltique fans lui payer tribut; 
en ayant le Danemarck pour elle , la France 
& l'Efpagne ont toutes les autres nations de 
ce continent. 

Mylord Spiteal. 

Hé! comment vous arrangeriez-vous avec 
le Danemarck ? 

Le Cosmopolite. 

En lui payant un fubfide d'un million de 
liv. par mois, tout le temps que durera cette 
guerre. — De forte qu'avec 12 millions payés 
au Danemarck , & avec 27 , 216, 000 liv. ré- 
partis aux diverfes Puiilances de la Méditer- 
ranée 39,216,000 en tout, ou 40 millions , la 
France & l'Efpagne interceptent tout le com- 
merce direct de la Grande-Bretagne avec la 
terre ferme de ce continent. 

Mylord Spiteal. 

Il lui reliera celui de l'Amérique , de l'A- 
frique & de l'Inde qu'elle pourra toujours faire, 
& qu'elle fera avec plus d'avantage. 

Le Cosmopolite. 

Hé , comment le ferez-vous , fi vous n'avez 
plus de débouchés ? — vos Colonies pourront- 
eiks confommer toutes leurs denrées ? — pour- 
rez-vous manger tout feuls toute votre pêche 
du hareng & de la morue ? — pourrez-vous 
mettre en ufage tous vos divers articles d'in- 
duftrie? . . . . non. — Quand tout cela ne pourra 
plus fe faire , où prendrez-vous vos revenus ? 
— comment vous remplirez-vous du vuide de 
plus de 400 millons occafionnés dans vos dé- 



D I a l o g u e :\ 1 1 1. 147 

penfes générales? — Confidérez la cafcade im- 
menfe qu'entraîne ce défaut de débouché , com- 
bien elle laine de citoyens oififs, (Se combien 
elle arrière les recettes publiques?— Dans 
la fpéculation politique, tout étant lié depuis 
le Souverain jufqu'au moindre des fujets , dès 
que l'on affaiblit les intérêts particuliers , on 
détruit les intérêts d'un Gouvernement ; & la 
décadence devient parfaite par Poifiveté & la 
mifere des peuples. — Jugez-en par l'Efpagne 
après Philippe II jufqu'a Philippe V ! — Que la 
France & l'Efpagne falTent durer feulement 
quatre ans cette guerre de cabinet! . . . où en 
fera la Grande-Bretagne ! . . . elle fera anéantie 
pour plus d'un fiecle. 

Mylord Spiteal. 

Hé! la France & l'Efpagne feront-elles mieux? 
leurs fublides ne les dévoreront-elles pas ? — ■ 
leur commerce ne foufîrira-t-il pas des déchets? 
Le Cosmopolitf. 

Certainement elles feront beaucoup mieux. 
Confidérez que leur plus forte dépenfe pour 
chacune fera de 20 millions : mettez-en 20 de 
plus pour tous les autres extraordinaires de 
cette guerre , ce fera 40 millions : . . . dans 4 
ans elles auront dépenfé 160 millions chacune 
en extraordinaire , tandis que vous compte- 
rez 1600 millions au moins de vuide dans vo- 
tre balance politique : — d'ailleurs , de vos ref- 
fources à celles de la France il y a très-loin. 
— La France peut toujours faire par terre fon 
commerce avec les nations du Nord cSi du Midi 
de l'Europe, ce que ne pourra jamais la Grande- 
Bretagne. ... Le fort de fes Colonies l'intérelfe 
très-peu aujourd'hui , quoiqu'avec quelques pré- 
voyances , elle puidè très-bien les rendre im- 

Kij 



j^g ANGLETERRE. 

prenables. — Celles de l'Efpagne font à l'a- 
bri d'infulte par leur fituation & par les trou- 
pes réglées en cavalerie qu'elle y entretient. 
—Sa navigation eit très-peu de chofe en Europe 
& en Amérique ; de forte que toutes ces por- 
tions doivent faire frémir la Grande-Bretagne. 
Van Magdebourg. 

Ma foi, mon cher My lord, je commercerais 
à croire que notre Cofmopolite raifonne jufte; 
& quefi la France & l'Efpagne vousattaquoient 
de la façon qu'il le dit , . . . il y auroit furieu- 
fement a craindre pour vous. 

Mylord Spiteal. 

Si la chofe étoit praticable, je le craindrois 
auiïi : — • mais j'y entrevois tant d'enchaîne- 
ments, tant d'inconvénients, tant de difficultés , 
que je regarde comme impoffible l'exécution 
d'un femblable projet. 

Van Magdebourg, 

Pas fi impoffible, mon cher Mylord : — dans 
les commencements, j'en riois comme vous. 
Mylord Spiteal. 

Très-impoflible , vous dis-je. — Comment fe 
flatter de pouvoir forcer le Portugal, la Savoie, 
ie Danemarck , Gênes , Venife , &c. d'adhérer 
à cette confédération ? 

Van Magdebourg. 

Ce précieux métal , cette fatale pluie qui 
•vainquit Danaé , peut vaincre l'Univers. 
Le Cosmopolite. 

Que la France donne de l'ame à la vérité 
de Van Magdebourg ! qu'elle place 50 mille 
hommes fur les frontières de la Savoie avec 
20 vaiffeaux de guerre & quelques frégates 
bien armées à Toulon ; & que l'Efpagne en falfe 
autant vis-à-vis du Portugal & dans le port 



Dialogue III. 149 

de Carthftgene \ . . . quelle eft la nation ma- 
ritime de l'Italie qui voudra expofer fes ports 
à la fureur de deux efcadres auffî formida- 
bles ! — aucune , mon ami, aucune. 

Van Magdebourg. 

La chofe eft plus que certaine , mon cher 
Mylord, la France & i'Efpagne,( pour ainfi 
dire) pouvant de leurs lits bombarder l'Ita- 
lie , au-lieu que l'Angleterre ne peut y arri- 
ver que par une navigation de plus de 800 
lieues, remplie de détours & de hafards fans 
nombre. — D'ailleurs , ou de la part de la Fran- 
ce ou de la part de l'Efpagne , voilà 20 vaif- 
feaux de ligne & 20 frégates au moins qu'il 
faudrait détruire , avant que de toucher à 
l'Italie. 

Le Cosmopolite. 

Du côté des PuiiTances du Nord , que la France 
tienne également deux armées de 50,000 hom- 
mes , Tune en Alface & l'autre en Flandre , 
30 vaiffeaux de ligne toujours armés à Breft; ... 
que PEf pagne en faûe autant au Ferreol & le 
Danemarck, une quinzaine feulement a l'en- 
trée de la Baltique , qui eft-ce qui ofera épou- 
fer la querelle de la Grande-Bretagne ? — au- 
cune Puiflance , mon cher M y lord , pas mê> 
me la Hollande. 

Van Magdebourg. 

Non apurement , pas même la Hollande , 
la nation Angloife nous dévorant dans tous 
nos commerces du Nord & du Midi , & nous 
infultant dans toutes fes guerres ; — d'ailleurs , 
quelle eft la Puiflance qui voudrait traverfer 
une fi terrible confédération! 

Le Cosmopolite. 

L'on craint toujours plus l'ennemi qui loge 

K iij 



150 Angleterre. 

à notre porte , quelque foible qu'il foit , qu'uni 
plus fort qui nous menace de 800 lieues. — 
Que pourroit toute l'Italie enfemble pour la 
Grande-Bretagne quand elle fe déclareroit pour 
elle ? . . . rien ; . . . . que des fecours ftériles 
& ruineux , n'ayant ni argent , ni vaiifeaux , 
ni troupes , . . . elle expoferoit immanquable- 
ment toutes fes villes maritimes à être écra- 
■fées par les bombes de la France & de l'Ef- 
pagne , ou à être dévorées d'épuifement & de 
mifere par les fecours continuels qu'elles fe- 
roient obligées de fournir aux efcadres de la 
Grande-Bretagne. — Cette alternative cruelle 
doit vous prouver que les intérêts de l'Italie, 
dans cette confédération , font les mêmes que 
ceux de la France & de l'Efpagne ; & qu'elle 
doit fe foumettre en tout & par-tout à leurs 
volontés ; — qu'il eft de la prudence d'accep- 
ter aveuglément toutes les propofitions de ces 
deux PuifTances ; & l'Angleterre doit fe con- 
vaincre, qu'il eft très-poflible à la France & 
à l\Efpagne avec 25 ou 30 millions de dé- 
penfes extraordinaires chacune , de lui fufci- 
ter une guerre la plus fanglante & la plus 
malheureufe. 

Van Magdeboitrg. 

Vous me paroiffez un peu étonné, Mylord ! 
Mylord Spiteal. 

Je le fuis en effet : je n'aurois jamais cru 

qu'une telle combinaifon fût poffible; & je vois 
actuellement par la marche de ces intérêts , 
qu'il feroit très-facile de pouvoir la réalifer. — ■ 
Ce diable d'homme m'a tellement renfoncé la 
parole dans le cœur, que je n'ofe plus lui de- 
mander, quel pourroit être fon fécond moyen 
pour abattre la puiifance de la Grande -Breta- 



Dialogue III. 151 

gne : — je crains qu'il ne me découvre un fécond 
enfer prêt à nous dévorer. 

Le Cosmopolite. 
Il ne faut pas s'attrifter pour cela, mon cher 
Mylord: — ce que nous difons ici ne fait de 
mal à perfonne. — Nous nous amufons: ... nous 
politiquons , & nous ne faiibns périr perfonne. 
— Quand on ne renverfe les Empires que par 
des paroles, on ne fait jamais de malheureux. 
Mylord Spiteal. 
Oui , . . . mais tout ce que vous venez de dire 
a un fond de pombilité ; & de tout ce qui eft 
pofïible en politique, il faut s'en méfier : — car 
à votre avis, il femble que la France & l'Efpa- 
gne n'ont qu'à vouloir. 

Le Cosmopolite. 
Oui, elles n'ont qu'à vouloir; & la Grande- 
Bretagne peut être prife dans des filets comme 
le lion d'Efope. 

Van Magdebourg. 
L'on ne fait pas toujours tout ce que l'on 
defire. 

Le Cosmopolite. 

Pardonnez - moi : dans le fait dont nous 

parlons, la France & PEfpagne peuvent très- 
aifément arrêter la confédération dont je viens 
de vous entretenir ; & avec un peu de prudence 
& d'adrefTe , elles peuvent la rendre plus terri- 
ble pour la Grande-Bretagne, que celle des 
Grecs ne le fut pour la malheureufe ville de 
Troye. 

Van Magdebourg. 
Cofmopolite , vous affommez le pauvre 
Mylord. 

Le Cosmopolite. 
Oui, la Grande-Bretagne peut être écrafée 

K iv 



j-2 Angleterre. 

fans reiTource avec 120 à 130 millions de dé- 
péri (es extraordinaires de la part de la France 
& de la part de l'Efpagne. 

Mylord Spiteal. 
Il faut fortir de perplexité. — Comment cela, 
s'il vous plaît ? 

Le Cosmopolite. 
En m'accordant ce que je vais vous demander. 

Mylord Spiteal. 
De quoi s'agit -il? 

Le Cosmopolite. 
Qu'il puilïe être libre à la France de faire un 
troc avec le Portugal de la Guiane en Améri- 
que avec les Jfles Madères de l'Océan. 
Mylord Spiteal. 
Sûrement elle le peut; & la Grande-Breta- 
gne le voudrait bien. — La Guiane peut former 
un jour une Colonie très-riche Ôc très-puiiTante 
à la France, au-lieu que les Madères ne feront 
jamais que des os à ronger. 

Le Cosmopolite. 
Os à ronger ou non ; ... dès que vous me l'ac- 
cordez, votre ruine eft complète. 
St. A l b 1 n. 
J'ai bien peur , mon cher ami , que vous ne 
gâtiez un plan bien concerté; & qu'en voulant 
lui donner trop d'intérêts, vous ne renverfiez 
votre befogne: — car votre confédération avec 
l'Italie & le Dannemark eft très-bien raifonnée. 
Le Cosmopolite. 
Ce que j'ai à y ajouter , ne gâtera rien : ce 
font des glaces après le repas.— Suppofons le 
troc de la Guiane confommé , & la France en 
pofieflion de toutes les Illes Madères. 

Van Magdebourg. 
Bien, nous n'y répliquons rien. 



Dialogue III. 153 

Le Cosmopolite. 

Vous favez tous que l'Lfpagne polfede les 
Ifles Canaries; & que ces îfles courent à-peu- 
près I\ord & Sud avec les Madères à 100 lieues 
de diitance les unes des autres. 

Van Magdebourg. 

Oui, nous favons cela. 

Le Cosmopolite, 

Hé bien, c'efl de ces Illes Canaries & des Ma- 
dères, que je veux faire fortir tous les arme- 
ments qui doivent tomber à l'improvifte fur 
l'Angleterre. — De la Havane foitiront ceux 
qui iront faccager toutes vos pêcheries de Ter- 
re-Neuve, du golfe St. Laurent, &c. — De Tou- 
lon, ceux qui attaqueront Minorque ou Port- 
Manon; & de Cadix & de Carthagene , ceux 
qui bloqueront Gibraltar, quand l'Efpagne en 
feralefiege par terre.— Toutes ces opérations 
doivent s'exécuter à jour marqué, au plus tard 
dans une môme quinzaine. 

Van Magdebourg. 

Savez-vous , notre très -cher Cofmopolite , 
que la tête vous tourne; & que vous êtes très- 
heureux d'avoir affaire à des gens qui vous 
connuiifent d'aufli longue main que nous ? — 
S'il y avoit ici quelqu'étranger qui vous enten- 
dît difeourir de la forte, il vous prendroit pour 
un empirique, qui fe perd en raifonnements fu- 
perflus, pour expliquer la poffibilité de la pier- 
re philofophale. Quoi ! vous prétendez dans 
une même quinzaine faire attaquer l'Angleter- 
re , Gibraltar, Port-Mahon & Terre-Neuve? 
vous êtes fou, mon ami, vous êtes fou ! 
Le Cosmopolite. 

Oui , toutes ces pofîé fiions dans la même 
quinzaine, . . . fans être fou & fans que la Grau- 



154 Angleterre. 

dé-Bretagne ni aucune Puiffance d'Europe puif- 
fe s'en douter. 

Van M a g d e b o u r g* 
Vous avez donc le fecret de Cadmus, quifai- 
foitfortir les hommes de la terre, ou celui de 
Pierra , qui les recréoit en jettant des pierres 
derrière fa tête. 

Le Cosmopolite. 
Non, jfe n'ai pas ce fecret, & perfonne ne s'en 
doutera. 

Van M a g d e b o u r g. 
Vous êtes admirable. • 

St. Albin. 
Je crains bien que notre Cofmopolite ne nous 
faite voir le fécond tome de l'accouchement de 
la montagne. 

Le Cosmopolite. 

Je vous entends , St. Albin La montagne 

enfanta une fouris , & moi j'enfanterai des pro- 
diges. 

St. Albin. 
Je le fouhaite. 

Van Magdebourg. 
Vous avez de grands fecrets, mon cher ami, 
& de plus grands moyens encore. 

Le Cosmopolite. 
Des moyens fùrs , autant que la prudence hu- 
maine peut s'en promettre. — Ne vous ai-je pas 
dit qu'il ne me falloit que deux ans de filence & 
de préparatif ? 

Mylord Spiteal. 
Oui. 

Le Cosmopolite, 
Hé bien, dans ces deux ans de filence & de 
préparatif, je veux réunir aux Canaries & aux 
Madères 12 à 13 mille hommes de troupes ré- 



Dialogue III. 155 

glées de chaque côté ; deux efcadres de 1 5 à 20 
vail'feaux de ligne tous armés , tous les équipa- 
ges & trains d'artillerie nécelTaires dans les 
campements & dans les fieges ; . . . . & à jour 
marqué , je veux faire prendre le large à tous 
ces préparatifs, pour venir faire une defcente 
en Angleterre : la France du coté de Portf- 
mouth , & i'Efpagne au nord de B ri (loi. 
Van Magdebourg. 

Allons, allons, mon cher ami, finis tes ex- 
travagances : ... à t'entendre , l'on diroit que tu 
n'as voyagé fur mer qu'avec Robinfon Crufoé ; 
quoi ! vouloir attaquer l'Angleterre de fi loin & 
avec auffi peu de monde ! 

Mylord Spiteal. 

Quand même cela fe pourroit, . . . que feriez- 
vous avec vos 24 à 26 mille hommes partagés 
en deux armées?— croyez-vous l'Angleterre fi 
dépourvue de troupes, qu'elle ne fut en état de 
détruire ces deux foibles armées ? 

Le Cosmopolite. 

L'ennemi que l'on furprend eft à moitié 
vaincu. — L'Angleterre , en temps de paix , n'a 
que très-peu de troupes en pied, & elles font 
généralement difperfées dans fes trois Royau- 
mes, à Port-Mahon , à Gibraltar, à Jerfey & à 
Quernefey; de forte que les deux armées de 
France & d'Efpagne en furprenant la Grande- 
Bretagne, font plus que fufhfantes pour faire 
leur débarquement fans obftacle; . . . fe bien re- 
trancher & fe maintenir à terre fans beaucoup 
d'inconvénients , en attendant les renforts qui 
leur feront envoyés , ( au premier avis ) , de3 
ports de Bretagne , de Normandie 6c de Picar- 
die , de Galice & de Bifcaye. 



156 Angleterre, 

Van Magdebourg. 
Ces renforts feront-ils bien considérables % 
car quand on eft éloigné de fon pays, il faut fe 
défendre par fes feules forces. 

Le Cosmopolite. 
Oui , . . . . 40,000 hommes de la part de la 
France & 30,000 de celle de l'Efpagne. 

M Y L O R D S P I T E A t. 

îl vous feroit plus aifé de faire parler des ren- 
forts à vos armées débarquées en Angleterre , 
qu'il ne vous feroit facile de faire tous vos pré- 
paratifs fans éclat. D'ailleurs , comment pou- 
voir faire fubfifter dans des Ifles auffi bornées 
& auffi ftériles que les Canaries & les Madères , 
40,000 âmes de plus ? à quoi pourroit fe mon- 
ter tout le monde de ces deux expéditions ? 
Le Cosmopolite. 

Qui en a fato la lege , a fato l'engano , diche 
VItaiiano. — Par la réflexion on vient à bout de 
tout. — La France ayant la propriété des Mes 
Madères , dans les commencements de leur 
pofleflion, elle ne pourroit guère fedifpenfer d'y 
tenir conftamment en garnifon cinq à fix mille 
hommes de troupes réglées , & deux ou trois 
vaiffeaux de guerre conftamment en ftation , 
afin de pouvoir accoutumer ( fans violence ) 
cette nouvelle population aux ufages & coutu- 
mes de fon Gouvernement. — Cette néceflité 
abfolue jette un voile fur toutes les allées & 
venues que peut faire la France dans fes Mes , 
pour y parfaire fon armement, qui en étant pré- 
paré de loin & par des voies détournées, de- 
vient imperceptible, je dirai môme incroyable. 
—Pour bien appercevoir l'adrefle & la difîimu- 
lation qu'il faut pratiquer dans tous ces prépa- 
ratifs^— il faut penfer que la France aura à réu- 



Dialogue III. 157 

nir aux Madères 12 à 13,000 hommes de trou- 
pes réglées, 20 vaiffeaux de guerre, une qua- 
rantaine de vaiffeaux de tranfport, ... les ten- 
tes & les bagages des troupes, la poudre, les 
canons, les mortiers, les boulets, les bombes, 
& tous les autres embarras militaires, fans les 
approvifionnements journaliers des troupes & 
des efcadres, depuis le moment de leur arrivée 
aux Madères jufqu'à celui de leur débarque- 
ment en Angleterre. 

St. Albin. 

Comment pourrez-vous arranger tout ce vaf- 
te charroi, fans que des voifins jaloux puiifent 
s'en douter ? 

Le Cosmopolite. 

En s'y prenant comme je vais le dire. — Pre- 
mièrement, il faut que la France ne tranfporte 
prefque rien de fes ports. — Secondement, tous 
les plus grands befoins de cette expédition doi- 
vent être retirés de chez fes voifins & par les 
propres vaiffeaux de ces mômes voifins. 
Mylord Spiteal. 

En voici bien d'une autre ! ... il voudra peut- 
être fe fervir de nos propres vaiffeaux pour ar- 
mer notre ruine ? 

Le Cosmopolite. 

C'eft la pure vérité. — Commençons par l'An- 
gleterre. — L'Angleterre peut fournir à la Fran- 
ce, pour fon expédition, du bled, du bœuf falé, 
du poiffon falé, des légumes fecs, du riz de la 
Caroline, des duelles pour les futailles, de la 
bré,du goudron, du plomb pour les balles de 
fufil , &c. — Par une perfonne de confiance , en 
forme d'opération mercantille , il faut qu'elle 
faffe acheter tous ces divers objets en Angle- 
terre même, & qu'ils foient tranfportés en droi- 



! -g Angleterre, 

ture de ces ports dans ceux des Madères, par 
les propres vaiffeaux de cette nation. — Elle 
fera la même chofe vis-à-vis de la Hollande , de 
la Suéde & de la Rufiie , où elle peut trouver 
tous les approvifionnements néceffaires de bou- 
che & de guerre pour ion expédition. — Ceux 
qui font perlonnels à la Fiance , comme les 
vins, les huiles, les eaux-de-vie, &c. elle les 
fera palfer des porcs de France , par des expédi- 
tions fuppofées pour l'Amérique. 

Van Magdebourg. 

Mais dites-nous un peu comment tiendrez- 
vous cachés tous vos préparatifs , fi vous vous 
fervez des vaiffeaux marchands de tant de di- 
verfes nations ? & comment ferez-vous paffer 
vos 12,000 hommes de troupes, fi vous ne vous 
fervez pas ouvertement des vaiffeaux François? 
Le Cosmopolite. 

Et quant au fecret, il eft tout fimple. j'ai de- 
mandé deux ans de temps ; & dans ces deux 
ans de préparatif , je n'aurai befoin au plus que 
de 5 à 6 mois du fecret rigoureux. — Jufqu'à 
cette époque, tous les vaiffeaux qui arriveront 
aux Madères feront libres, parce que les appro- 
vifionnements dont ils feront chargés , ne fe 
préfenteront que comme des fpéculations de 
commerce. — Mais du jour que commenceront 
les fix mois en queffion, tous les vaiffeaux qui 
arriveront aux Canaries ou aux Madères, fe- 
ront arrêtés : on leur ôtera voile & gouvernail 
jufqu'à plus de 30 jours après le départ des 
expéditions. — Tous les vaiffeaux qui feront 
Anglois feront confifqués , & on les difpofera 
de façon à pouvoir tranfporter des troupes, ou 
à être échoués pour faciliter les débarque- 
ments.— Ceux qui feront des nations amies, fi 



Dialogue III. 159 
Ton en a befoin, feront incorporés dans l'ex- 
pédition ; & on leur payera un bon fret à tant 
par mois jufqu'à leur renvoi. — Vous voyez 
qu'avec de l'adrelfe , on peut venir à bout de 
tout, & conferver cetextérieur de difiimulation 
& de réferve qui décide toujours du fuccès 
d'une très -grande affaire. — Il faut en tout de 
la prudence , du myftere , de l'activité & du 
flegme en même temps; ne point précipiter ce 
que l'on a intérêt de faire réuffir; . . . ne point 
dévorer le temps par l'impatience , il faut at- 
tendre fon bénéfice de fou bénéfice ; ne point 
brufquer ce que la prudence nous ordonne de 
temporifer; ... ne point ruiner fes efpérances 
par des difpofitions hafardées. — Tout en poli- 
tique doit être toifé & retoifé par la réflexion. 

M Y LORD SPITEAL. 

Il paroît que vous excellez dans cette car- 
rière , & que vous nous y arrangez affez bien : 
— fe fervir de nos denrées , de nos vaiffeaux 
pour les tourner contre notre ruine , les confis- 
quer fans déclaration de guerre ! 

Le Cosmopolite. 

Mais , Mylord , la loi doit être égale : . . . . 
la Grande - Bretagne ne l'a-t-elle pas fait en 
x 755 *• • •• pourquoi la France l'Efpagne ne le 
feroient-elles pas à leur tour? 

Van Magdebourg. 

Voilà ce que c'eft, mon cher Mylord, que 
de donner de mauvais exemples : tôt ou tard 
on en eft puni. — La Grande-Bretagne a in- 
fulté fans discontinuer les trois Couronnes des 
Maifons de Bourbon , celles-ci le lui rendent 
à leur tour. 

Le Cosmopolite. 

De nation à nation , il ne fut jamais de pe- 



ito Angleterre, 

rites injures ni de pardon à en efpérer. — C'eft 
par la force que l'on domine & que l'on en 
impofe. — Malheur aux Gouvernements qui 
s'oublient trop témérairement vis-à-vis d'un 
voifin puiflant. — Les infultes de la Grande- 
Bretagne vis-à-vis de la France en 1755 , & 
vis-à-vis du Roi de Naples en 1746 , font gra- 
vées trop profondément dans les cœurs de ces 
deux Mon arques , pour que ces deux Puifîan- 
ces puuTent jamais les oublier. — En confé- 
quence, elle doit s'attendre tôt ou tard à la 
vengeance éclatante dont nous nous entrete- 
nons.- Pendant les quinze premiers mois des 
préparatifs pour les deux années dont nous 
avons parlé , la France , par une perfonne de 
confiance, fera acheter à Riga une ou deux 
cargaifons de bois de charpente , pieux , foli- 
ves & planches qu'elle fera tranfporter en droi- 
ture de ce port aux Madères par des vaiffeaux 
Hollandois,afinde s'en fervir pour arranger ïes 
bâtiments de tranfport , & pour conftruire les 
barraques qui feront néceiïaires aux appro- 
vifionnements lors de la réunion des troupes 
auxdites Madères. — Egalement un charge* 
ment de la brê, du fuif & du goudron à Ar- 
changel , pour l'ufage de l'expédition. — Un de 
fer en barres rondes & plates pour les cer- 
cles des futailles & les chevaux de frife pour 
les campements , que l'on forgera à Madère. 
— Un de duelles grandes & petites , en An- 
gleterre , pour radouber les barrils & les fu- 
tailles pour l'eau ; & en augmenter le nombre, 
s'il le faut. — Un de cordes blanches de toute 
groffeur, en Hollande, pour les charrois de 
l'armée , les lacs ou les tirants des tentes , 
des bagages & autres néceihtés. — Un de groiTe 

toile 



Dialogue III. 161 

toile à voile du Brabant > en Hollande , pour 
faire les tentes pour les campements , tant à 
Madère qu'en Angleterre. — Toutes ces par- 
ties ne craignant point de fe gâter , comme 
les approvifio.mements de bouche, la France 
les fera commettre de très-bonne heure, afin 
qu'elles foient rendues à leur deftination dans 
la première année des préparatifs. — Tout ce 
qui fera commeftible ou approvisionnements 
militaires , marchera comme je vais le dire. 
— Les expéditions fur l'Angleterre ne devant 
partir que du i au 15 de Juin des Canaries 
& des Madères, la France, 7 ou 8 mois au- 
paravant , prétextera lui avoir été demandé 
par fon Gouverneur de l'Ide de Bourbon 5 à 
6 mille hommes de troupes réglées, pour mettre 
à la raifon les peuples de ITlle de Madagascar 
qui leur refufent conuamment des vivres, ce 
qui fera accordé. — En conféquence , la Cour 
de Verfailles ordonnera l'armement en flûte 
de 3 vaiiTeaux de guerre de 74 canons , ( qui 
auront leur groife artillerie en cale , ) avec 
deux ou trois frégates , qui, avec fix des plus 
gros vaiUeaux de fon ancienne compagnie des 
Indes , ( prêtés en apparence à des négociants 
peur ce commerce , ) embarqueront les 6000 
hommes de troupes de France , dans les pre- 
miers jours de Janvier, comme pour les jflcs 
de Bourbon. - A une certaine hauteur , il fera 
remis au Commandant f : e cette efeadre un plit 
de la Cour, qui lui ordonnera de le rendre en 
toute diligence , avec tout fon convoi , aux 
Madères. — A cette époque , le Commandant 
de l'armée de terre de cette expédition pa- 
roitra avoir été nom. lé Commandant des Jf- 
les du vent, & fon adjoint Commandant de St. 
Tome I. L 



jti Angleterre, 

JDomingue. — En conféquence , ces deux Gé- 
néraux s'embarqueront féparément dans le cou- 
rant de Mars fur deux vaitïeaux de guerre : on 
joindra à chaque vaifleau de guerre une frégate; 

6 dans l'une & l'autre divifi on, on y embarquera 

7 à 800 hommes en apparence pour les Colonies 
de l'Amérique : mais par un ordre cacheté com- 
me ci-devant , ces deux vaiffeaux & leurs fré- 
gates auront également ordre de fe rendre aux- 
dites Ides Madères. -—La Cour de Verfailles , 
(du moment qu'elle aura arrêté fon projet), 
aura attention de tenir conftamment en ftation 
un vaifleau de guerre & une frégate à la Marti- 
nique , & tout autant à St. Domingue ; & il fera 
ordonné aux uns & aux autres ( l'année de 
l'expédition), d'être rendus aux Madères par 
tout Avril.— Egalement vers la fin d'Avril, la 
Cour de Verfailles ordonnera le renouvelle- 
ment de la garnifon de Madère. — En conféquen- 
ce , elle fera travailler à l'armement en flûte de 
3 vaiflëaux de ligne ( qui auront en cale leur 
grofle artillerie) , & 3 frégates avec quelques 
vaiffeaux marchands , dans lefquels on embar- 
quera les 5000 hommes de troupes néceffaires , 
pour être rendues au plus tard auxdites Ma- 
dères par tout Mai. — Il fera accordé à plu- 
sieurs négociants fix permiffions particulières 
pour l'Inde, ( fans les fix jointes aux 3 vaif- 
feaux de guerre dont il a déjà été parlé ) , 
auxquels on prêtera fix des plus gros vaif- 
feaux de l'ancienne compagnie ; & ces vaif- 
feaux qui partiront au plus tard par tout Fé- 
vrier, par des plits cachetés (pour les Capi- 
taines) , remis à des perfonnes de confiance 
qui s'y embarqueront , ordonneront auxdits 
Capitaines de fe rendre auxdites Madères. — 
Tous les vaiiTeaux de guerre armés en flûte 9 



Dialogue III. 163 

arrivés auxdites Madères , achèveront de s'ar- 
mer en guerre; & les 12 vaiiïeaux de l'an- 
cienne compagnie accordés en apparence au 
commerce, feront percés en vaifleaux de guer- 
re. — De forte que fans éclat & par des dif- 
pofitions toutes difperfées , la France parvien- 
dra de rafTembler , (pour fon expédition fur 
l'Angleterre ) , aux Mes Madères. 

Déflation à Madère 2 Vx. delig, 

Expédit. comme pour l'Inde. 6000 hom. 3 . dits . . 2 frég. 6 de la C e . 

De retour de la Martinique 

& St. Domingue 2 . dits . . 2 dites 

Expéditions des Comman- 
dants comme pour les lues. . 800 dits 2 . dits . . 2 dites - 

Comme pour le commerce de 

l'Inde ■ 6 dits . . 

Renouvellement de la garni- 

fon en Mai jooodits 3 . dits . . 3 dites 6 Vx. md. 

Que l'on tirera de l'ancienne 

garnifon 3800 dits " _____ _________ 

15,600 hom. 12 Vx. de lig. 9 frég. 12 de laC c . 

Dans les douze vaifleaux de la compagnie , dans 
les fix marchands affrétés , de môme que dans 
les vaifleaux de guerre, la Cour de Verfailles y 
fera embarquer en caifles bien fermées, les fel- 
les , brides , fabres & piftolets pour 3000 hom- 
mes de cavalerie; & tous les canons & boulets 
néceffaires pour armer en guerre les vaifleaux 
de la Compagnie. — Tous les vaifleaux de guer- 
re auront à bord double provifion de poudre , 
pour en céder aux vaifleaux de la compagnie & 
à l'armée de terre débarquée en Angleterre. 

M Y LORD SPITEAL. 

Cet arrangement me paroît aflez bien ima- 
giné : . . feulement je n'y trouve qu'un très- 
petit inconvénient. 

Le Cosmopolite. 

Quel eft-il? T .. 

L ij 



jÔ4 Angle terre. 

Mylord Spiteal. 

C'eft celui de faire fubfifter tant de troupes 
& tant de matelots dans une pays auffi court 
que les Madères ; — car à vue de pays , voilà 
bien près de 30,000 d'extraordinaire que vous 
jettez dans ces Ifles. 

Le Cosmopolite. 

Doucement , & vous verrez que tout ira 
avec précifion. 

Van Magdebourg. 

Je commencerai prefque de gager que ce 
diable-là fe fauvera encore de notre perfif- 
flage ; & que c'eft nous qui aurons eu tort de 
nous être moqué de lui. 

Le Cosmopolite. 

Je l'efpere. — Comme je m'apperçois que le 
Mylord eft impatient de lavoir de quelle façon 
je fe rois fubfifter mes 30,000 hommes, il faut 
le tirer de peine , & finir des difpofitions qui 
ne tiennent plus qu'à très-peu de chofe. 
Van Magdebourg. 

Comme il y va , très-peu de chofe ! les be- 
soins journaliers de 30,000 hommes dans un 
pays borné , ifolé , ftérile , où tout doit arri- 
ver de loin : — il appelle cela peu de chofe. 
Le Cosmopolite. 

Oui, mon cher Van Magdebourg , c'eft peu 
de chofe , & vous allez en juger : faifons compte 
que notre expédition ralfemble aux Madères 
30,000 âmes, tant Officiers, foldats, matelots 
que bouches inutiles ; & qu'il faille 6 mois 
pour la compléter ; . . . . mettons en fept , fi 
vous voulez : . . . pendant ces fept mois , la 
Cour de Verfailles ne fera pas dans le cas 
d'y nourrir tout ce monde, beaucoup ne s'y 
rendant que par troupes détachées en Mars , 



Dialogue III. 165 

Avril ou Mai ; & tous le^ équ : pages de vaif- 
feaux aya at leurs ratio; ,s dans leur bord. — 
Mais comme il y aura à compter la nourriture 
de tout ce monde pendant le trajet de l'expé- 
dition des Madères fur l'Angleterre, & celle 
de trois mois au moins de l'armée débarquée 
en Angleterre , . . . . fuppofons que tous ces 
30,000 hommes foient rendus à Madère le I er . 
Janvier , & qu'ils n'en fortent que le 30 de 
Juillet, . . . nous aurons 7 mois ou 211 jours 
à pourvoir. — En conféquence , fuppofons que 
chacune de ces 30,000 âmes confomme par jour. 



Confommation journa- 
lière. 



a livres de pain . . . 
4 onces viande falée . 
3 dits riz , ou légumes fec 
I pinte de vin . . . 
1 poiffon de vinaigre . 
1 poiffon d'eau-de-vie . 
1 onces d'huile (i) . . 



Total de la 

confommation 

iVun ionr. 



60,000 livr. 

7,500 livr. 

5,615 livr. 
30,000 pint. 

3,750 pint. 

3,750 pint. 

3,750 livr. 



Conf 


jmmation 


pour un mois. 


i,8co 


,ooo 


livr. 


225 


OOO 


livr. 


168 


750 


livr. 


900 


OOO 


pmr. 


I 12 


500 


pint 


112, 


500 


pint. 


112 


500 


livr. 



Confommation 
des 7 mois , pour 
30,COO hommmes. 

12,600,000 livr. 
1,575,000 livr. 
1,181,250 livr. 
6,300,000 pinr. 

787,500 pint. 

787,500 pinr. 

787,500 livr. 



Les 12,600,000 liv. de pain, <-> à 220 liv. de pure farine pour un feptier, 

& à 14 onc. de farine pour une liv. de pain , 
demandant 59,500 feptiers; on en paffe pour 
ce qui peut fe gâter. , . 70,000 feptiers. 

Les 1,575,000 dits viandes falées , ou 1 5,750 quint, id. 18,000 quintaux. 

Les 1,181,250 dits riz, ou légum. fecs , 11,813 dits id. 12,000 quintaux. 

Les 6,300,000 pintes de vin, *-à 6opint. p. une millerole 

mefure de Provence , 10,500 id. 12,000 miller. 

Les 787,500 dites vinaigre . idem . per idem 1,313 id. 1,500 idem. 

Les 787,500 dites eau-de-vie id. . per idem 1,313 id. 1,500 idem. 

Les 787,500 dites liv. huile. .7,875 quintaux idem id. 8,500 quintaux. 

Les 70,000 feptiers de bled à 3000 fept. par cargaifon , exigent 24 ou 25 
cargaifons , que l'on y fera paffer de Dantzick , 
d'Hambourg . d'Angleterre , d'Hollande , & de Tur- 
quie s'il le falloir. 

Les 18,000 quintaux de viande falée, à 4000 quintaux, forment égale» 

ment cinq ou fix cargaifons , que l'on tirera d'Ir- 
lande , d'Hollande & de Hambourg. 

(1) Les rations font hors de la coutume, pour obvisr 
à ce qui peut fs gAter. 

L iij 



léô Angleterre. 

Les ia ooo milleroles de vin , compof. 4000 bariq. du commerce des Ifles"^ 
Les moo dits du vinaigre | idem iooq ^ _ _ idem f 

Les 1,590 d,ts eau-de-yie i f 

S 500 quintaux huile, environ 3., 500 dits . . idem j 

Ces ruatre parties , on les tirera de Provence & du Languedoc -, & 

>n compofera 8 à 10 cargaisons, que l'on fera paffer à Madère, 

comme expédiés pour l'Amérique -, . . . ce qui vous compofe en totalité 

ou 4.5 cargaisons, dont 10 feulement Sortent des ports de France, 

fans que l'on puilïe foupçonner leurs destinations. 

Mylord Spiteal. 
Mais ne foupçonneroit-on pas celles faites 
dans l'étranger ? . . . car voilà bien des denrées 
pour un petit pays. 

Le Cosmopolite. 
Non certainement , on ne pourra jamais les 
foupçonner, parce qu'elles feront tellement di- 
vifées & commifes par des gens fi diftants 
du Miniftere, qu'elles paraîtront des purs ob- 
jets de fpéculation mercantile. — D'ailleurs , 
on fait que les Ides Madères font peu fertiles, 
peu pourvues , privées de mille objets nécef- 
faires à la vie ; & tous ces approvifionnements 
paroitront des objets de commerce pour la 
consommation des habitants & de la garnifon. 
Van Magdebourg. 
( a St. Albin ) Voilà , mon cher ami , ce 
que l'on appelle favoir lier fon paquet : — il 
en eft parbleu forti ! . . . je ne l'aurais jamais 
cru. — Quels tours & détours dans la mar- 
che de fes opérations ! . . . Refte à favoir fi 
l'Efpagne aura l'adrefle de favoir en faire autant. 
Le Cosmopolite. 
Certainement , & plus facilement encore que 
la France , l'Efpagne ayant des Colonies im- 
menfes à pourvoir , des vaiiTeaux marchands 
dans fon commerce qui font prefque tous des 
vaiifeaux de guerre. — De façon qu'en liant 
fa Bifque pour les approvifionnements des Ca- 
naries dans le même ordre que je viens de le 



Dialogue III. 167 

décliner pour la France, dès le mois de Jan- 
vier de l'année de l'expédition fur l'Angleterre, 
elle difpofera fes opérations militaires. — En 
conféquence à cette époque, elle fera partir 
de Cadix pour la mer du Sud 2 vaiiïeaux 
de guerre , 2 frégates & 3 vaiiïeaux mar- 
chands , fur lefquels elle embarquera 2500 hom- 
mes de troupes réglées ; & le Commandant de 
cette efcadre aura ordre de relâcher aux Ca- 
naries, où celui de l'iile lui remettra un plit 
de la Cour qui lui enjoindra de s'y détenir avec 
tout fou convoi jufqu'à nouvel ordre. — Ega- 
lement dans le mois de Février, fur un vaif- 
feau de guerre & fur un vaiiïeau marchand, 
elle fera embarquer dans la môme baie de Ca- 
dix 600 hommes de troupes comme pour Bue- 
nos-Aires , qui fe rendront avec la même pré- 
caution aux Canaries. — Il fera embarqué en 
Mars au Ferreol fur 2 vaiiïeaux de guerre , a 
frégates & 6 vaiiïeaux marchands ,1800 hom- 
mes , en apparence 600 hommes pour Puerto- 
Ricco, 600 pour St. Domingue, & 600 pour 
la nouvelle-Orléans ; & cette troifieme divi- 
fion* fe rendra auxdites Canaries fous la mô- 
me apparence que les premières. — En Avril , 
on fera fortir de Cadix , comme pour la Ha- 
vane & le Mexique, 3000 hommes de troupes 
qui feront embarquées fur dix ou douze vaif- 
feaux étrangers, efcortés par deux vaiifeaux 
de guerre & deux frégates , & qui auront les 
mêmes ordres que deiïus. — Egalement il fera 
embarqué fur deux vaiiïeaux de guerre & fur 
fix des plus gros vaiiïeaux du commerce Es- 
pagnol 2500 hom. comme pour Puerto-Beilo 
<k- Cavthagene ; & cette cinquième diviiïon 
fe rendra avec la même précaution à la def- 

L iv 



j6S Angleterre. 

tination des précédentes. — Dans le temps que 
toutes ces chofes fe difpofèront en Europe , 
le Vice-Roi du Mexique & le Gouverneui de 
la Havane auront un ordre de faire repalier en 
Europe 300c hommes des troupes de leurs gar- 
nirons. — En conféquence , ces troupes réu- 
nies à la Havane s'embarqueront dans ce port 
pour l'Europe, ( au plus tard par tout Mars , ) 
fur 3 vaifleaux de guerre & 4 ou 5 vaiileaux 
marchands des plus grands que l'on y trou- 
vera ; & par un plit cacheté, pour n'être ou- 
vert qu'après le débouquernent du détroit de 
Bahama, il fera enjoint au Commandant de 
fe rendre avec toute fa divifion aux Ifles Ca- 
naries. — A la fin d'Avril, le Commandant de 
l'expédition , ( qui fera nommé depuis plus 
d'un an Vice-Roi du Mexique & fon adjoint 
Vice-Roi de Santa-Fé , ) s'embarqueront l'un & 
l'antre au Ferre ol fur deux vaiileaux de guerre 
& deux frégates, avec ordre de relâcher aux 
Canaries, où ils trouveront leurs iuftructions. — 
Par cet arrangement qui eft prefque annuel en 
Efpagne, la Cour de Madrid rafiemble aux Ca- 
naries pour fon expédition contre l'Angleterre, 

comme pour la mer 

du Sud 2,jcohom. i Vx.de g. i freg. 3 Vx. md. Efp. 

comme pour Buenos- 

Aires ..... 600 dits 1 . dit . . _* . . . 1 dit . idem. 

comme pour Puertori- 

co.S.Domm^ue, &c. 1,800 dits z . dits . . 2 . . . i-> 6 étrangers. 

comm; yr. le Mexique 

& la Havane . . . 3,000 dits 2 . dits . . 2 . . . M 10 dits . . . 

con-.rne pour Puerto- 

Bello , &c. . . . 1,500 dits 2 . dits . . « . . . 6 -1 Efpagnols 

du retour «le l'Amériq. 3,000 dits 3 . dits . . — ... 6 « . dus . . 

fur lefquels s'embar- 
queront les Comman- 
de" 2 . dits . . 2 ... _ _ . , ■-. 



En tout pr. l'expédition 1 3,400 hom. 14 Vx. de g. 8 freg. 16 Vx. Md, 



eng. 



Dialogue III. 169 

Dès le 1 Janvier de l'année de l'expédition , 
les Cours de Verfailles & de l'Efpagne feront 
croifer autour des Iiles Madères & des Cana- 
ries un vaiifeau de guerre & une frégate de cha- 
que côté. — Ces deux vaiiieaux & deux fréga- 
tes auront ordre d'arrêter tous les bâtiments in- 
diftinctement, ( même les propres vaifleaux de 
la nation , ) qui s'approcheront trop près defdites 
Jiles; & tous ceux qui y relâcheront, feront 
également arrêtés , pour n'être relâchés les uns 
&les autres que 40 jours après le départ des ex- 
péditions fur l'Angleterre. -Telles font les dif- 
pofitionsque doivent mettre en ufhge la France 
& l'Efpagne , pour fe venger de toutes lesinful- 
tesque leur a faites la Grande-Bretagne:... tel 
eft le filence qu'il convient d'y apporter. Avec 
toutes ces précautions & tous ces détours, 
croyez-vous , M y lord , que la Cour Britannique , 
( malgré tous fes efpions , ) puiffe jamais fe dou- 
ter que l'on confpire auffi vigoureufement con- 
tre fa puiffance?...non:... rienneluipréfentant 
aucune de ces difpofitions militaires, relatives 
à aucun grand projet ; tout paroiffant fe borner 
à des préparatifs de prudence pour fes Colo- 
nies reculées , trop diftantes d'une métropole. 
Mylord Spiteal. 

Cela eft vrai. -Mais croyez-vous auiïi qu'elle 
vit tranquillement tous ces grands prépara- 
tifs vers l'Amérique? — Ceux-ci nepréfentent- 
ils point des arrangements particuliers , con- 
tre lefquels toute Puiffance un peu avifée & 
qui a à perdre , doit fe précautionner? 
Le Cosmopolite. 

Cela peut être ; & la chofe même devroitêtre 
ainfi. - Cependant comme tous ces remues- 
ménage font très-difperfés & pour des climats 



i-jo Angle terre, 

lointains , il eft à croire que la Grande-Bre- 
tagne n'en prendra aucun ombrage pour fa 
capitale, qui eil l'objet defiré. ... Et quant 
à les Amériques, il feroit de l'avantage des deux 
Puiffances alliées , que leurs démarches enga- 
geaient celle-ci d'y faire parler des forces d'une 
certaine confidération , parce que ces forces , 
tant fur terre que fur mer , feroient de moins 
en Europe lors du moment de l'attaque : de 
forte que tout favoriferoit la confidération. 
Van Magdebourg. 

Avouez, mon cher ami , que l'on vous taille 
de la bien mauvaife befogne. 

Mylord Spiteal. 

Des plus mauvaifes , fi toutefois la Grande- 
Bretagne étoit allez mal-adroite que de fe laiffer 
furprendre. — Mais vous la connoiiTez affez, 
pour croire que nous nous amufons en pure perte. 
Van Magdebourg. 

L'on en a vu de plus habiles que vous, y 
être pris en dupes. — Tenez , méfiez-vous tou- 
jours de l'eau qui dort. — Plus un voifin puif- 
fant nous paroît tranquille plus l'on doit être 
fur fes gardes : — fùrement il médite quel- 
que mauvais coup. 

Le Cosmopolite. 

Dans le même-temps que les préparatifs 
fur l'Angleterre feront en mouvement, les Cours 
refpectives de Verfailles & de Madrid, difpofe- 
ront leurs armements contre Port-Mahon & 
Gibraltar. — A cet effet , la France engagera 
fon Ambaifadeur à la Porte Ottomane, de fol- 
îiciter adroitement de cette PuiiTance , qu'elle 
lui envoyé un Ambafladeur extraordinaire , 
afin que le retour de celui-ci à Conftantinople 
ferve de prétexte à l'armement de quelques 



Dialogue III. 171 

vaifleaux de guerre. — Cet Ambaffadeur doit 
être rendu en France , aflez à temps , pour que fa 
miflion puiiTe être finie dans le mois d'Août 
qui précédera l'époque de l'expédition , à quel 
effet, la Cour de Verfailles ,pour honorer ce dit 
Ambaffadeur, & pour relferrer toujours plus l'é- 
troite amitié qui a toujours fubfifté entre elle & 
la Sublime Porte, elle fera armer à Toulon trois 
de fes plus gros vaifleaux de guerre & une fré- 
gate , pour tranfporter àConftantinople S. Exe. 
avec tout fon monde & tous fes équipages . — Ces 
vaifleaux partiront dudit Toulon à la fin d'Oc- 
tobre , pafléront tout Phy ver audit Conftantino- 
ple, & en feront voile le 1 de Mars pour fe ren- 
dre à Smyrne ; ... de Smyrne , à Malthe jufques 
au 1 o de Mai ; ... de Malthe à Tunis & à Alger 
fans communiquer, pour ne pas perdre leur qua- 
rantaine : & par un plitcacheté remis à Malthe 
au Commandant de cette efeadre , pour n'être 
ouvert qu'à Alger, ces trois vaifleaux &leur 
frégate auront ordre de mefurer leur naviga- 
tion, pour être rendus à Majorque du 25 au 
30 de Juin. — Dès le mois de Janvier de l'an- 
née des préparatifs, la France nommera le 
Commandant de fon expédition fur Minorque, 
Ambaffadeur à la Porte ; & celui-ci s'embar- 
quera à Toulon pour fa deflination , vers la 
fin du mois de Mai fur deux vaifleaux de 
74 : — ces deux vaifleaux feront route pour 
Malthe , où ils relâcheront ; ils en partiront 
deux ou trois jours après , en dirigeant leurs 
routes à l'eft : après 20 lieues de navigation , 
le Commandant aura ordre d'ouvrir un plit 
cacheté de la Cour , où il lui fera enjoint d'ar- 
river avec fes deux vaifleaux fur la Barbarie , 
& toujours , à la vue de terre , de revirer fur 



172 Angle terre. 

le Cap Bon ; — du Cap Bon , de naviguer vers 
l'Eipagne , fans toucher nulle part ; & de mé- 
nager fa route de façon à ne pouvoir arriver h 
Majorque que du 25 au 30 de Juin. — A la fin 
d'Avril , la Cour de Yerfailles ordonnera le 
renouvellement de la garnifon ae Corfe : en 
confequence , l'on armera à Toulon un vaiffeau 
de guerre & trois frégates , &" l'on affrétera 
pour un mois à Marfeilie 15 à 20 vaiffeaux 
marchands , pour y embarquer audit Toulon 
6000 hommes de troupes , fous l'efcorte dudit 
vaiileau de guerre & de ces trois frégates ; — 
ce convoi fera voile du 10 au 15 de Juin au 
plus tard ; & par un plit cacheté , au-lieu d'al- 
ler en Corfe , il fera route pour Majorque. — 
Depuis la guerre des Runes avec les Turcs , 
la France tenant toujours dans les mers du Le- 
vant deux ou trois frégates "pour y protéger 
la navigation de fes ftijets , la Cour de Ver- 
failles aura la précaution d'y en faire hyver- 
ner trois , lors de celui où fe difpoferont les 
préparatifs fur l'Angleterre. — Vers le mois 
d'Avril de l'année de cette expédition , les trois 
frégates en queftion auront ordre de fe rendre 
à Malthe , où elles feront leur quarantaine, & 
n'en partir pour Toulon que le jo de Juin. — 
A la hauteur du Cap Bon, chaque Capitaine de 
ces trois frégates , ( par un plit cacheté de la 
Cour, qu'il ouvrira, ) aura ordre de faire route 
fur les côtes d'Efpagne , & de mefurer fa navi- 
gation pour n'arriver à Majorque que du 25 au 
30 de Juin. — Dans le même moment que l'on 
affrétera à Marfeilie 1 5 ou 20 vaiffeaux mar- 
chands pour l'Ifle de Corfe, on affrétera à Agde, 
Cette & Narbonne ( pour le môme objet) une 
trentaine des plus grolfes tartanes & pinques 



Dialogue III. 173 

qui s'y trouveront , dans lefquelles on embar- 
quera en barils bien fermés , tous les vivres 
néceflaires pour 10,000 hommes pendant deux 
mois ; également on y mettra deffus 4000 hom- 
mes de troupes réglées ; ce convoi efcorté par 
deux chébecs , qui s'y feront rendus de Tou- 
lon , partira de Cette le 20 de Juin, & par un 
plit cacheté au Commandant à la fortie du 
port, aura ordre de faire route en droiture pour 
Majorque. — Toutes les munitions de guerre, 
comme tentes, canons, mortiers, bombes & 
boulets, feront embarquées à Marfeiile , dans 
le môme temps que celles du Languedoc , 
comme pour être tranfportées à Toulon ; & au 
fortirdu port, les deux vaifieaux qui les por- 
teront auront ordre , par un plit cacheté, de 
faire route en toute diligence pour Majorque. 
— La poudre à canon fera embarquée à Toulon 
fur les vaifieaux du convoi pour Corfe : — 
il fera auffi expédié de Marfeiile ou du Lan- 
guedoc 10 à 12,000 farments fur deux ou trois 
tartanes , pour tenir lieu ( à l'armée de Minor- 
que ) de fafcines. — Par cous les préparatifs 
difperfés de cet armement, il fe trouve, fans 
tambour & fans trompette, que la France raf- 
femble , pour ainli dire à jour marqué , à la 
porte de Minorque , une efcadre de fîx vaii- 
feaux de ligne, fept frégates & deux chébecs ; 
dix mille hommes de troupes réglées , & tous 
les approvisionnements de bouche & de guerre, 
néceflaires pour la conquête de cette Iile. — 
Récapitulation 

3 Vx. de g. , i frég. , expédition d'Ocïcbre pr. ConftantinopJc 
«-*... 3 dites de retour du Levant. 
2 dits . . _ _ expéditions de Mai pour Conftantinopîe, 
I dit . . 3 dites 6000 hommes, comme pour Corfe. 
1- — . . 1— 1 che. 4000 . idem . per idem. 

6 Vx. de g. , 7 fr. i«. 10009 hommes de troupes réglées. 



174* Angleterre. 

Lequel armement tombera fans délai fur Mi- 
norque, la déclaration de guerre à la poche; 
comme les Anglois ne font point en force dans 
la Méditerranée , l'efcadre de la France eft plus 
que fuffifante pour bloquer Port-Mahon. — Du 
moment du départ du convoi pour Corfe, on 
travaillera en toute diligence à Toulon , à l'ar- 
mement de trois ou quatre vaiffeaux de li- 
gne , que l'on fera partir à fur & mefure qu'ils 
feront prêts pour renforcer l'efcadre dudit Port- 
Mahon. — Par des bâtiments détachés de Mar- 
feille , du Languedoc & de Catalogne , on ali- 
mentera journellement les approvisionnements 
de bouche & de guerre de l'armée. 

Van Magdebourg. 

Vous êtes un madré compère , notre cher 
Cofmopolite; — où diable en avez-vous tant 
appris ? 

Le Cosmopolite. 

En me mettant à la place des autres , & en 
rendant mon pour mon h ceux qui m'auroient 
inquiété. 

Van Magdebourg. 

L'arrangement de votre expédition eft d'un 
homme de tête. — Refte à favoir, fi de la 
combinaifon à la pratique , il ne s'y rencon- 
treroit pas quelque obftacle invincible ; & û 
la Grande-Bretagne, voyant tous vos arme- 
ments pour la Turquie , ne pénétreroit pas vos 
difpofitions ; — car vous favez que cette Cour 
eft la méfiance perfonnifiée. 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai : . . . mais dans cet objet-ci , 
fa vigilance feroit en défaut ; — la diftance & 
l'objet des armements écarteroit chez elle 
toute idée de foupçons. 



Dialogue III. 175 

Van Magdebourg. 

Etl'Efpagne, comment s'arrangera -t -elle 
pour le fiege de Gibraltar ? 

Le Cosmopolite. 

Le plus heureufement du monde : . . . cette 
Puiifance , fans fortir de fon lit, pouvant, pour 
ainfi dire, faire la conquête de cette place. 
St. Albin. 

Gibraltar eft un rude morceau ! 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai L'art & la nature femblent 

avoir rendu Gibraltar imprenable , & il l'eft en. 
effet pour quelqu'un qui voudrait s'en ren- 
dre maître pour le conièrver ; . . . mais l'Efpa- 
gne n'en a pas befoin : — en conféquence , 
cette place ne demande point d'être affiégée de 
fa part dans la méthode ( pour ainfi dire ) de 
toutes les autres villes de guerre ; — il faut ne 
l'afïiéger que pour la détruire de fond en com- 
ble. — A quel effet, petit à petit l'Efpagne doit 
faire fabriquer dans (es mines de Ronda , ( qui 
font à quatre pas de fon camp de St. Roch ) 
50,000 bombes du plus fort calibre ,& les ac- 
cumuler audit camp de St. Roch avec 60 ou 80 
mortiers, & la poudre néceflaire à ce train d'ar- 
tillerie Quand tous ces aprovifionnements 

feront prêts & fous la main : ... la Cour de 
Madrid fera armer à Carthagene 3 vaiiTeaux de 
guerre , comme pour relever les garnifons d'O- 
ran , de Melille, &c. , joindra auxdits vaiiTeaux 
les 4 chébecs du Commandant Marcello, qui 
croifent toujours contre les Maures: les 4 demi- 
galeres qui font audit Carthagene, & les uns & 
les autres féparément, en forme de croifiere, & 
de relâche ; elle les fera arriver a Malaga vers 
ia St. Jean au plus tard; *~ pendant le temps 



ijb Angleterre. 

de tous ces préparatifs , •-- l'Efpagne tiendra 
toujours en croifiere dans l'Océan 2 vailTeaux 
de guerre comme pour protéger fa navigation 
marchande contre les infidèles; - ces vaiileaux 
feront armés au Ferreol , & dans le mois de 
Mai avant l'expédition , elle en fera fortir un 
troifieme , en apparence pour relever i*n des 
deux en ftation ; - également dans l'arfenal de 
Cadix, il fera armé 2 vaiileaux de guerre com- 
me pour l'Amérique, & ces vailTeaux feront 
prêts à taire voile vers le quinzième de Juin; — 
les deux en croifiere, & le troifieme qui les au- 
ra joint, par un plit cacheté , auront ordre de fe 
rendre à Cadix en forme de relâche du 20 au 
vingt-cinquième de juin ; — l'efcadre des 4 ché- 
becs, de la frégate, & du fanbequin, du Capi- 
taine Verceilo, (conftammsnt armée contre les 
Maures, aura eu également ordre de fe rendre 
dans le même temps audit Cadix ; — tous ces 
armements étant ainfi raffemblés , l'attaque de 
Gibraltar devant fe faire le premier de Juillet, 
la Cour de Madrid aura dilpofé la marche de 12 
à 15,000 hommes de troupes réglées, pour 
qu'elles arrivent , le jour marqué , au camp de 
St. Roch, foit de Cadix, de Grenade, de Se- 
ville, deMalaga, &c, demêmequeles fafcines 
uéceffaires qu'elle aura faites faire dans les 
montagnes de Ronda; — les chofes étant ainfi 
difpofées; trois ou quatre jours, avant le pre- 
mier de Juillet, l'Efpagne fera fortir fes efca- 
dres de Cadix & de Malaga, pour les qua- 
tre demi-galeres, deux aller mouiller à Ceuta , 
& deux à Tariffe, pour .s'y tenir conftamment à 
la voile tout le temps du fiege de Gibraltar , 
afin de courir fur tous les petits bâtiments, qui 
pourroient apporter des vivres & des fecours à 

cette 



Dialogue III. 177 

cette place; — l'efcadre de Cadix de 5 vaiffeaux 
de guerre, une frégate, un fanbequin, & 4 ché- 
becs , croifer pour le même effet devant les dé- 
troits dans l'Océan ; — celle de Malaga de 3 
vaifleaux de guerre, & 4 chébecs, croifer à la 
Bouque des détroits dans la Méditerranée , & 
dès le vingt -cinquième de Juin, tant à Cartha- 
gene qu'au Ferreol , la Cour d'Efpagne fera ar- 
mer nuit & jour 5 à 6 vaiffeaux de ligne, pour 
à fur & mefure qu'il y en aura un de prêt , le 
faire partir pour renforcer l'efeadre de l'Océan, 
toutefois fans vraifemblance de néceflité: ... les 
defeentes qui feront faites alors, ou à la veille 
d'Ctre exécutées , en Angleterre , ôtant tout 
moyen au Miniftere Britannique , de penfer à 
la défenfe de fes places de la Méditerranée; — 
Gibraltar ainfi invefti, l'Efpagne ne doit ^atta- 
quer qu'avec des bombes, & l'échauffer nuit & 
jour fi vigoureufement, avec une trentaine de 
mortiers, conftamment en exercice, que dans 
trente jours au plus tard, cette place foit ré- 
duite en cendre. — Alors le fol, qui ne peut être 
détruit reftant à l'Efpagne , cette Monarchie 
n'aura plus à y tenir qu'un petit corps de trou- 
pes bien retranchées ; en attendant que des dé- 
bris des anciennes fortifications , elle ait fait 
bâtir à la hauteur des fignaux , un petit fort 
quarré , & en face des détroits une bonne cita- 
delle ; < — c'eft tout ce que doit ambitionner 
l'Efpagne en rainant Gibraltar. 

M Y LORD SPITEAI. 

Il me paroît que vous raifonnez affez bien 
vos projets, & que vous entendez affez bien la 
guerre de cabinet;-— mais de la combinaifonà 
l'exécution, combien de hafards ne fe rencon- 
trent-ils pas? 

Tome L M 



178 Angleterre. 

Le Cosmopolite. 

LahTez-moi vous finir toutes mes difpofi- 
tions , & après nous raifonnerons fur les ha- 
fards. 

Van Magdebourg. 

Eft-ceque tout n'eft pas fini;.... ne voilà- 
t-il pas toutes les Puiffances de l'Italie unies en 
confédérations contre la Grande-Bretagne ; . . . 
l'Efpagne tenir en refpect le Portugal; .... le 

Danemarck toute la Baltique; la France , 

la Savoye & l'Allemagne ; . . . les armées com- 
binées de France & d'Efpagne débarquées en 
Angleterre ; . . . Mah.011 & Gibraltar afliégés : . . . 
que voulez -vous de plus? 

Le Cosmopolite. 

Ruiner toutes les pêcheries du golfe St. Lau- 
rent & de Terre-Neuve;... rendre indépen- 
dantes de la Grande-Bretagne toutes les Colo- 
nies Angloifes du Canada ; — & démembrer 
l'Irlande de la puilïance de l'Angleterre, en fa- 
veur du Prétendant. 

Van Magdeb ou r g. 

Allons, allons, vous devenez un vifionnai- 
re;... en voulant donner trop d'éclat & trop 
de généralités à vos combinaifons politiques, 
vous vous expofez à tout gâter. 

M Y LORD SPITEAL. 

Je crains bien , mon cher Cofmopolite , que 
votre plan contre la Grande-Bretagne, à force 
de vouloir faper tous fes intérêts, ne fape auffi 
tous vos principes. — Car quel eft votre but de 
ruiner l'Angleterre ? . . . . votre confédération 
contre fon commerce d'Europe eft des mieux 
raifonnée ; . . . . mais fi vous voulez d'un feul 
coup , attaquer tous les enfembles de fa puiffan- 



Dialogue III. 179 

ce , vous vous expofez par l'irréuftite de l'un de 
ruiner le fuccès des autres. 

Le Cosmopolite. 

Je ne m'expofe à rien, & non-feulement mon 
plan eft de ruiner l'Angleterre , mais encore 

d'anéantir fa puiffance ; du moins ce n'eft 

pas moi qui le ferai ; . . . mais c'eft ce que feront 
la France & l'Efpagne. 

Van Magdebourg. 

Que leur en reviendra -t -il ? 

Le Cosmopolite. 

Belle queftion ! . . . un concurrent de moins 
dans la carrière du commerce ; . . . un rival de 

moins, renverfé à leurs portes, un voifin 

abattu dans la carrière des honneurs & de la 

gloire; eft-ce là peu de chofe? — mais laif- 

fez-moi finir mon plan d'opérations, & après 
vous y ferez toutes les obfervations que vous 
jugerez à propos. 

Van Magdebourg. 

C'eft très -bien dit. — Vous en étiez fur les 
intérêts du commerce de la pêche de la Gran- 
de-Bretagne dans le golfe de St. Laurent , & 
fur les côtes de Terre-Neuve. 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai; — dans le même temps que les 
préparatifs , contre l'Angleterre , contre Ma- 
non & contre Gibraltar fe feront en Europe , 
la Cour d'Efpagne fera préparer à la Havane 
les armements néceffaires pour l'expédition de 
Terre-Neuve; — en conféquence, il fera armé 
à la Havane, ( en guerre ) trois des plus gros 
vaiffeaux du commerce d'Europe, que leMinif- 
tere aura eu l'adreffe d'y faire arriver avant la 
fin de Mai ; — il fera joint à ces trois vaiffeaux , 
deux vaiffeaux de guerre de 70 canons , & l'on 

M ij 



i8o Angleterre. 

embarquera fur les uns & fur les autres 5 ou 
600 hommes de troupes réglées ; — tout étant 
prêt,. . . ces armements devront faire voile du 
port de la Havane vers le quinzième de Juillet 
comme pour l'Europe ; & par un plit cacheté 
pour le Commandant, pour n'être ouvert qu'a- 
près le débouquement du détroit de Bahama, 
il fera enjoint à cette efcadre de faire route à 
dix lieues au large, le long des côtes des Colo- 
nies feptentrionales de la Grande-Bretagne juf- 
qu'à l'ifle de Terre-Neuve; .... de couler bas 
tous les bâtiments marchands de cette nation , 
qui fe rencontreront dans ces eaux , fans en 
fauver aucun , & de la haute mer defcendre 
dans le golfe de St. Laurent, pour y côtoyer 
toutes fes ides en commençant par celle de Ter- 
re-Neuve; y brûler & y faccager par-tout de 
fond en comble tous les échafauds , navires , 
barques , bateaux & logements qui fe trouve- 
ront à l'ufage de la pèche , ou autre fervice 
quelconque , fans conferver le moindre petit 
navire : jufqu'à ce que cette efcadre ait fait le 
même dégât dans tout le tour du golfe St. Lau- 
rent, en commençant par l'ifle de Terre-Neu- 
ve, jufqu'à celles de l'Oueft, terre ferme des 
côtes de la nouvelle-France , & de la nouvelle- 
Ecoffe. 

Van Magdebourg. 

Savez-vous , mon cher ami , que fi la France 
& PEfpagne réufiiffoient dans ce projet , qu'el- 
les cauferoient pour plus de trois millions de 
préjudice à la Grande-Bretagne! 
St. Albin. 

Mr. de Ternaie l'a bien fait avec fuccès dans 
la dernière guerre, . . . pourquoi la chofe feroit- 
elle moins poiîible aujourd'hui ? 



Dialogue III. igi 

Le Cosmopolite. 

Cette mifîion étant finie, l'efcadre qui l'aura 
remplie aura ordre de fe rendre en Europe en 
faifant route vers la Baltique, où elle donnera 
la chaffe à tous les-vaiifeaux Angiois qu'elle 
pourra rencontrer ; — elle croifera pour le mô- 
me objet jufqu'à la fin d'Oftobre dans les mers 
d'Hambourg & de l'Elbe , & dirigera après fa 
route pour le Ferreol , en naviguant , tout le 
long des côtes de la Hollande, de la Flandre , 
de France , & d'Efpagne. — Tel doit être le 
plan des diverfes difpofitions que doivent ar- 
rêter la France & l'Ei'pagne pour furprendre la 
Grande-Bretagne; . . . telle doit être la métho- 
de que l'on doit fuivre,pour lui rendre chou 
pour chou , injure pour injure , atrocité pour 
atrocité ; . . . . fi l'on ne s'y prend pas de cette 
façon avec cette Puilfance; ... fi l'on ne l'at- 
taque pas par les mêmes fyftêmes dont elle 
attaque les autres nations ; . . . fi l'on ne ruine 
pas fes projets par quelque coup décifif, ... les 
.couronnes des deux branches des Bourbons fe- 
ront toujours la dupe d'une rivale aufli jaloufe 
qu'elle , auffi ambitieufe , & qui ne peut être 
terrafiee que par les mômes axiomes de fa po- 
litique. 

îVïylo^d Spiteal. 

Vous vous êtes encore fauve notre ami de 
nos petits perfifflages ; — vos difpofitions font 
ingénieufes, &?pofïïbles : ... je dirai plus , , . , 
elles réuffiroient vis-à-vis d'une Puilfance moins 
alerte , moins aftive , & moins prévoyante que 
la Grande - Bretagne. — Mais avec tous ces 
beaux raifonnements , avec tous ces grands 
étalages de force, de rufe, de difpofitions mili- 
taires , . . . nous n'avons pas encore entendu 

M iij 



ïS2 Angleterre. 

tirer un coup de canon; .... que font deve- 
nues vos expéditions des Canaries & des Ma- 
dères ? 

Le Cosmopolite. 
Toutes les difpofitions militaires dont je viens 
de vous donner le plan étant à devoir : .... les 
inftruétions des Cours refpeftives , remifes es 
mains des divers Commandants, avec toute la 
fermeté, la précifion & la conformité poffible : 
— les expéditions de Madère & des Canaries 
mettront à la voile du 10 au 15 Juin au plus 
tard ; dirigeant en toute diligence leur route fur 
l'Angleterre , pour y faire leur débarquement : ... 
l'efcadre Efpagnole au Nord de Briftol , & l'ef- 
cadre Françoife à l'Oueft de Portfmouth, où les 
deux armées fe retrancheront le plus avanta- 
geufement qu'il leur fera poffible , pour y atten- 
dre les renforts de troupes & de cavalerie que 
l'on leur fera palier en toute diligence ; . . . elles 
mettront toutefois, ( fans fe trop expofer ) les 
pays voifins de leurs campements à contribu- 
tion, & y enlèveront dans les campagnes, tou- 
tes les charrettes, chevaux, bœufs, cochons , 
troupeaux, grains, légumes , foin , paille , avoi- 
ne , bière , cidre , ccc. ; — Dès le moment que 
chaque efcadre aura commencé de faire route , 
chaque Commandant expédiera une tartane d'a- 
vis avec une perfonne de coffiiance , pour les 
premiers ports de France & d'Efpagne , qui 
fera partir dès fon arrivée les p lits dont elle 
fera" chargée pour chaque Cour refpective ; — 
la môme chofe fe pratiquera au premier pied-a- 
terre en Angleterre. — Dès le commencement 
de Juin , la France & l'Efpagne auront eu foin 
de raffembler, dans les divers ports de la Picar- 
die, de la Normandie, de la Bretagne, de la 



Dialogue II L igj 

Bifcaye, & de la Galice, le plus de vaiffeaux 
de tranfport qui leur aura été poflîble , & les 
bureaux d'Amirauté, par des ordres fecrets, au- 
ront ordre de ne donner des permiffîons de {or- 
ties , qu'aux vaiffeaux dont les chargements 
pourroient fouffïir quelques préjudices. — Aux 
premiers avis des débarquements en Angleter- 
re , la France & l'Efpagne feront partir de tous 
ces ports pour leurs armées refpe&ives ; la 
France 30,000 hommes d'infanterie, & 6000 de 
cavalerie: & l'Efpagne 25,000 hommes d'infan- 
terie , & 6000 de cavalerie , que l'on embar- 
quera brufquement fur tous les vaiffeaux in- 
diftinftement qui s'y trouveront , & lefdits 
vaiffeaux, fans s'attendre , feront voile à fur & 
rnefure qu'ils feront prêts pour les armées ref- 
pectives. 

Van Magdebourg. 

Comment , vous expoferez ces vaiffeaux de 
tranfport ainfi chargés de troupes fans les faire 
efcorter ? 

Le Cosmopolite. 

Certainement, qu'auront-ils à craindre?... 
l'Angleterre furprife, n'aura aucun vaiffeau en 
croifiere aux environs de Portfmouth ; & l'ef- 
cadre de France qui couvrira l'armée de terre , 
tiendra en fureté toutes les côtes de cette Ifle 
le long de la Manche ; de forte que tous les 
vaiffeaux de tranfport de Dunkerque, de Calais, 
de St. Valeri, d'Olone , du Havre , &c. en par- 
tant féparément, fe rendront en toute fureté à 
leur deftination & avec plus de diligence, étant 
feuls , que û on les réuniffoit en convoi. — 
Vous n'ignorez pas que les convois font perdre 
beaucoup de temps, & que le temps eft pré- 
cieux dans ces fortes d'opérations. 

M iv 



184 Angleterre. 

Mylord Spiteal. 

Il me femble que vous envoyez furieufcment 
de monde dans un pays ouvert , qui n'a que 
très-peu de villes fortifiées, & que vos appro- 
vifionnements vous coûteront furieufement. 
Le Cosmopolite. 

Beaucoup moins que vous ne penfez : l'An- 
gleterre étant un pays bien pourvu debeftiaux 
& de toute forte de grains. — D'ailleurs , dans 
le temps où les armées refpectives y feront en 
campagne , toutes les récoltes font encore fur 
terre , & elles pourront s'en remédier — Vous 
devez fentir aufïï qu'il eft de l'intérêt des Cours 
de Verfailles & d'Efpagne de brufquer cette 
conquête, & de ne pas s'amufer à des lenteurs 
qui pourroient retardertoutes leurs opérations : 
à quel effet, pour arrêter tous les inconvé- 
nients , il faut que chaque armée féparément 
foit en état de fe foutenir par elle-même , de 
faire feule toutes fes opérations de fiege, de ca- 
pitulation, &c. afin de mettre le Miniftere An- 
glois dans fimpuiffance de ne pouvoir traver- 
ser utilement ni l'une ni l'autre armée. — A cet 
effet , ces deux années commenceront leur plan 
d'attaque le long des côtes maritimes , & elles 
auront en partage , l'armée d'Efpagne, celle 
de Briftol en tirant vers Portfmouth jufqu'à 
Plimouth; & celle de France, de Plimouth 
jufqu'à Londres & de Londres jufqu'à Edim- 
bourg , dans quelles marches elles affiégeront 
toutes les villes en état de défenfe ; feront fau- 
ter en l'air toutes les fortifications quelcon- 
ques ; brûleront de fond en comble tous 

les arfenaux , tous les approvisionnements mi- 
litaires : .. . démoliront tous les quais de vil- 
les de guerre ou marchandes ; . . . mettront le 



Dialogue III. 185 

feu indiftiniftement à tous les vaiffeaux grands 
ou petits qui fe trouveront dans les ports; 
feront couler bas le refte des carcaiTes bien 
chargées de grofles pierres & des décombres, 
afin que leur envafement ferve d'obltacle à la 
reconftruction de tous ces ports. — Eufin , elles 
exigeront des contributions très-rigoureufes 
dans toutes les villes & pays par où elles parfe- 
ront ; .... dévafteront fans miiéricorde les bois, 
les champs , toutes les maifons de campagne ; 
& l'armée d'Efpagne étant arrivée aux environs 
du lieu où l'armée Françoife aura commencé 
fes opérations , elle s'internera dans le pays 
en -dedans qu'elle mettra impitoyablement à 
contribution ; . . . faccagera fans ménagement 
tout ce qui îera fabrique , métiers battants, 
moulins à foulons , &c. & dirigera fa route 
pour être aux épaules de Londres quand l'ar- 
mée Françoife en viendra faire le iiege. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Il paroît que notre Cofmopolite ne connoît 
de l'art de faire la guerre que la méthode des 
Huns , des Goths , des Vifigoths , des Oftro- 
gots ; — qu'il ignore que le fier Attila a terni 
fa gloire par fes ravages , & que les vrais con- 
quérants ne foudroyent jamais que les villes 
de guerre , tendant toujours la main aux hom- 
mes fans renverfer leurs foyers. 

Le Cosmopolite. 

Pardonnez-moi , je connoîs aufîi cette fage 
méthode , & j'y applaudis : . . . mais je con- 
nois aufli celle des Romains : . . . parfere hu- 
miies , debeiiare fuperbos. — Comme cette der- 
nière méthode eft celle que la Grande-Breta- 
gne a toujours mis en pratique , & qu'elle a 
toujours erré, ... il ne faut pas que la France 



ig6 Angleterre. 

& l'Efpagne errent à leur tour. — Des fot- 
tifes d'autrui , nous vivons au palais , dit la 
fable de l'huître. — Puifque c'eft la Grande- 
Bretagne , depuis près d'un fiecle , qui cher- 
che de faire revivre cet ancien fyftême des 
Romains , & qu'elle l'a déployé avec toute la 
férocité poflible, en faifant affaffiner Mr. de 
Jumonville en Canada , & en attaquant à l'im- 
prévue la France en 1755 , comme ceux-ci 
attaquèrent Carthage dans fes guerres puni- 
ques, il faut qu'elle périife par le môme fyf- 
tême , & qu'elle fubiffe la loi du Talium. — A 
quel effet , il eft autant de l'intérêt que de la 
gloire des Cours de Verfailles & de Madrid, 
de tirer une vengeance éclatante des injures 
de la Grande-Bretagne. A cet effet, il faut 
qu'elles l'éreintent de façon à ne plus enten- 
dre parler d'elle , comme il ne fut plus ques- 
tion de Carthage après qu'elle eut été détruite. 
— Dans cedeffein, puifque c'eft le commerce, 
fes richeffes , fes intérêts qui rendent l'An- 
gleterre, fi puiifante , fi active , fi téméraire , . . . 
il faut ruiner tous les objets d'induftrie qui 
peuvent réhabiliter fes commerces. En confé- 
quence , il faut faccager chez elle tout ce qui 
peut avoir idée de fabriques, de métiers bat- 
tants, de germe d'induftrie autre que l'agricul- 
ture ; tout ce qui peut être arfenaux , ville 
de guerre , ville maritime , établiffements mer- 
cantils &c. doit être ruiné. — L'extrémité eft 
douloureufe , je l'avoue : mais il le faut; & elle 
devient nécefïïté dans un pays conquis par ven- 
geance , par raifon d'Etat , & que l'on ne veut 
pas garder. 

Van M a g d e b u r g. 
Votre opinion paroît des plus juftes , quoi- 



Dialogue I IL 187 

que dure & inhumaine. — Cependant on pour- 
roit vous répondre, quel mal ont commis tant 
d'infortunés que vous livrez auffî impitoyable- 
ment à la défolation & aux fureurs de la 
guerre ? 

Le Cosmopolite. 

Quel mal avoit commis Mr. de Jumonville 
pour être affaffiné , quand il repréfentoit le 
Roi fon maître vis-a-vis de l'armée Angloife ? 
— De quoi étoient coupables les armateurs 
de 500 vaiffeaux marchands que la Grande- 
Bretagne prit à la France en pleine paix en 
1755? __ En plaignant le fort des uns , il 
faut envifager l'infulte faite aux autres ; & ce 
font de ces infultes que toute nation avifée 
doit arrêter. 

Van Magdebourg. 

Vous avez raifon, pour cet objet nous pour- 
rions prefque faire caufe avec la France con- 
tre la Grande-Bretagne: mais laiffons cela pour 
reprendre le fil de votre guerre de cabinet.... 
Nous avons vu jufqu'à préfent la marche & 
les opérations qui doivent être faites par l'ar- 
mée Efpagnole : mettez-nous un peu au fait 
de celles qui doivent être pratiquées par l'ar- 
mée de France. 

Le Cosmopolite. 

L'armée de France débarquée aux environs 
de Plymouth , ayant reçu tous fes renforts, 
fera le liège de cette place qu'elle traitera 
avec la même rigueur que toutes celles que 
prendra l'armée Efpagnole.— Les campagnes, 
toutes les villes, bourgs ou villages qui feront 
fur fa route le long des côtes jufqu'à Londres, 
auront le même fort. — Arrivée aux portes 
de Londres, elle inveftira cette ville , exigera 



jgS Angleterre. 

des contributions très-rigoureufes, & finira par 
la brûler : la deftrucuon de cette ville coupant 
le col de l'Angleterre , & une population qui 
ne refpefre aucune tête couronnée, aucune na- 
tion , aucun mortel qui n'eft pas de fa commu 
nion , doit être difperfêe comme la pouffiere des 
ibuliers du Prophète. 

Mylord Spiteal. 

Je n'approuve pas votre politique , notre 
Cosmopolite. — Quelque raifon que l'on ait 
de fe plaindre d'une nation , d'un voifin, d'un 
ennemi , on ne doit jamais déshonorer fa vic- 
toire par des férocités & des barbaries qui 
révoltent le cœur des hommes. 

Le Cosmopolite. 

Penfez-vous bien , Mylord , à ce que vous 
venez de dire ? 

Mylord Spiteal. 

Certainement je le penfe ; & je ferois au dé- 
fefpoir que vous puifïiez croire que je n'en fuis 
pas réellement pénétré. Oui, je le répète, la vic- 
toire feroit le déshonneur d'un conquérant, ... 
s'il en étoient qui pullent fe porter aux ex- 
trémités que vous venez de fuppofer. 
Le Cosmopolite. 

Si vous défapprouvez ces extrémités , pour- 
quoi ne tancez-vous pas gravement la Grande- 
Bretagne ? Qu'ont fait vos armées dans Pondi- 
chery , après qu'elles l'eurent pris dans la der- 
nière guerre? eit-il refté pierre fur pierre de cette 
malheureufe ville ? . . . n'a-t-elle pas été livrée 
aux flammes & au pillage ? hé î vous ne voulez 
pas que Londres , qui a eu l'infolence d'infulter 
de tous les temps toutes les nations , toutes les 
têtes couronnées, tous les humains qui ne font 
point Anglois; ... qui a fait périr plufieurs defes 



Dialogue I IL 189 

Souverains dans les fers , fur des échafauds ; & 
vous ne voulez pasdis-je, que Londres périffe? 
tombe le feu du Ciel fur une telle population ï 
elle déshonore l'humanité comme les peuples 
de Gomorre. — Pardonnez-moi , il faut qu'elle 
périffe & de la même ruine que Pondichery. — 
Sa ruine eft d'autant plus néceffaire , qu'elle 
mettra fin à des guerres déshonorantes , à des 
haines & à des jaloufies qui perpétuent dans 
le cercle politique de l'Europe , la défunion 
& la difcorde chez toutes les nations, 
Mylord Spit.eal. 

Hé ! croyez-vous que fi vous veniez à bout 
d'anéantir la puihance de la Grande-Bretagne, 
que la France ne chercheroit pas à dominer 
fur l'empire des mers , comme elle domine 
actuellement fur celui de la terre? 
Le Cosmopolite. 

Cela pourrait être : cependant il eft 

à trouver que la France ait jamais fait ufage 
d'aucune des indécences que la Grande-Breta- 
gne a commifes vis-à-vis de la Hollande en 
1760, vis-à-vis du Roi de Naples en 1746, 
vis-à-vis de la France en 1755 , & vis-à-vis 
de l'Efpagne , de la Suéde & de la Hollande 
jufqu'en 1762. 

Mylord Spiteal. 

Hé ! la conquête de la Franche-Comté par 
Louis XIV en 1674 , eft-elie plus décente que 
nos hoftilitésde 1755 ? — la prife de Strasbourg 
par la France en 1681 , préfente-elle plus de 
délicateffe que la fommation à la minute que 
fes armées fur le Var nous forcèrent de faire 
au Roi de Naples en 1746? — fes guerres contre 
la Hollande de 1684 & ^ e ! 747 ont-elles mis 
plus d'honnêteté dans les droits dès gens , que 



jç Angleterre. 

nous ne pouvons en avoir mis dans nos dé- 
mêlés du Canada ? — Par-tout , de nation à 
nation, ne rencontre-t-on pas les mômes né- 
ceflités, les mômes moyens, la môme politi- 
que? quel eft le Gouvernement qui en eft 
exempt? — Pourquoi rendre plus fautive la 
Grande-Bretagne que la France ? pourquoi dé- 
nigrer plus l'une que l'autre , dès que toutes les 
deux font répréhenfibles des mômes excès, 
des mômes abus , des mômes défauts. 
Van Magdebourû. 

Notre Cofmoplite, malgré qu'il veuille" n'ê- 
tre d'aucune nation , on voit qu'il a le cœur 
François. 

Le Cosmopolite. 

Non , je fuis toujours neutre , & toujours 
l'ami des hommes vertueux : toutefois j'avoue 
ingénuement que la nation Françoife , par fa 
douceur , fon affabilité , me plaît plus qu'au- 
cune de celles que je puis avoir encore fré- 
quenté ; je vous ai entretenu plufieurs fois de 
fes avantages , & vous en ôtcs convenu. — 
Mais dans notre converfation actuelle , elle 
n'y entre pour rien. — Ce font les intérêts 
de nation à nation que nous difputons , que 
nous attaquons , que nous défendons : je fuis 
neutre en tout. — Je ne fais que me mettre à la 
place de ceux que l'on attaque , & qui ont 
droit de fe défendre. 

St. Albin. 

S'il m'en fouvient bien , nous en étions à 
la ruine de Londres. 

Le Cosmopolite. 

Londres détruit , l'armée Efpagnole conti- 
nuera fa marche dans le pays en-dedans , dans 
le môme ordre & pour les mômes opérations 



Dialogue 111. 191 

que ci-devant, jufqu'aux épaules d'Edimbourg, 
où elle fe repliera fur fa gauche jufqu'aux cô- 
tes de l'oueft, en face de l'Irlande , pour mettre 
tout ce pays à contribution. — L'armée Fran- 
çoife continuera fa marche le long des côtes 
de la Manche jufqu'à Edimbourg ; & après 
la prife de cette ville , elle fe repliera fur fa 
gauche , abandonnant le nord de l'Ecofle , pour 
fe>endre fur les côtes de l'oued de l'Angle- 
terre , où elle achèvera de détruire tous les 
ports & villes maritimes en face de l'Irlande. 
Van Magdebourg. 
Si les chofes étoient autant à la réuffite des 
hommes que vous les rendez poffibles,le monde 
ne feroit continuellement agité que par des 
meurtres & des carnages. 

Le Cosmopolite. 

Hé ! l'eft-il moins pour cela ? ... Le lion 
fait la guerre aux tigres , le tigre aux loups , 
le loup aux agneaux ; — l'aigle détruit le vau- 
tour, ... le' vautour l'épervier, . .. l'épervier 
la tourterelle, ... les requins les fouffleurs :les 
brochets fe nourriifent des tons, des alofes, des 
éperlans ; ... & l'homme , plus barbare que 
tous ces animaux, déchire fans ceffe fou fem- 
blable & tous les animaux. — L'on diroit pref- 
que que l'aftre brillant qui nous éclaire , ne 
parcourt journellement le cercle du monde, 
que pour jouir avec fureur du tableau de fang, 
de meurtre & de carnage que lui offre par-tout 
la terre. — Scit de jour, foit de nuit, tou- 
jours quelque être fenfible y eft déchiré. .. . 
Quel enchaînement de création, de propaga- 
tion & de ruine ! eit-ce un Dieu qui l'a ainfi 
ordonné ? 



igz Angleterre. 

Van Magdebourg. 
Mon ami , toutes ces erreurs & leur enchaî- 
nement de confervation & de ruine , ont com- 
mencé avec le monde , & ne peuvent finir qu'a- 
vec le monde. — En conféquence , tant qu'il 
exiftera des hommes , on les trouvera chez les 
hommes. — L'ambition eft la iburce de toutes 
3es erreurs & de tous les crimes .... Voyez com- 
me notre brave Cofmopolite fait confpirer par 
d'autres hommes la ruine de l'Angleterre. 
Le Cosmopolite. 
Je ne confpire rien , je n'arme aucune que- 
relle. — Je dis feulement que la Grande-Bre- 
tagne a infulté gravement la France , & que 
la France en tirera un jour une réparation telle 
que celle dont nous parlons. 

Mylord Spiteal. 
Hé bien ! après que vous aurez détruit tou- 
tes nos villes maritimes en face de l'Irlande, que 
deviendront vos armées refpectives de France 
& dTLfpagne ? 

Le Cosmopolite. 
L'armée de France & l'armée d'Efpagne dé- 
tacheront chacune une partie de leurs troupes 
qui feront embarquées fur les deux efcadres, 
pour la conqiutede l'Irlande qui fera confiée 
au Prétendant , & où les deux Puirïances l'é- 
tabliront Souverain : — démembrant pour tou- 
jours cette Ifle des domaines de la Grande- 
Bretagne en faveur de ce Prince. — Du mo- 
ment que toutes ces choses fe parferont en Eu- 
rope , les Cours refpectives de France & d'Ef- 
pagne enverront une députation aux Colonies 
feptentrionales de la Grande-Bretagne , pour 
les engager à l'avenir de fe gouverner par elles- 
mêmes j — de faire bande à part avec l'An- 
gleterre;... 



Dialogue III. 193 

gleterre; . .. d'établir leur genre de fouverai- 
neté en corps de nation , telles qu'elles le juge- 
ront convenable à leurs intérêts : la France 
& l'Efpagne étant prêtes de le reconnoître & 
de figner avec elles un traité d'alliance offen- 
five & défenfive avec tout l'enchaînement d'in- 
térêt & de commerce qui fera le plus favora- 
ble à cette nouvelle nation. — L'Angleterre 
ou l'Iile de l'Angleterre, ainfi dévaftée & ainfi 
ifolée de fes Colonies & de l'Iile d'Irlande, on 
ja rendra à fou Souverain , excepté le port de 
Douvre & trois milles à la ronde dans les terres 
que la France gardera en toute fouveraineté. 
Mylord Spiteal. 

Si les inconvénients & tous les hafards des 
temps & de la guerre , n'étoient point dans vo- 
tre plan à l'avantage de la Grande-Bretagne, 
je frémirois de rage & de douleur au récit 
d'une confédération, des préparatifs & des opé- 
rations d'une guerre auffi féroce , auffi barbare 
& auffi fauvage que celle que vous voulez que 
l'on nous fafle. — Mais tout n'étant que pro- 
pos, & d'une exécution auffi impoffible que 
périlleufe ,. .. . je puis dormir tranquillement 
fur le fort de ma chère patrie. — Seulement 
il me fera permis de dire avec plus de raifon 
que le Cofmopolite , que la France ne pourra 
jamais fur l'Angleterre , ce que l'Angleterre 
pourra fur la France. — La mer commande à la 
terre, mon cher ami! & la Grande-Bretagne 
n'eft qu'une Puiîfance maritime. 

Le Cosmopolite. 

Oui, mais cette Puiflance qui furprend les 
autres , peut être furprife à fon tour. 
Mylord Spiteal. 

Cela eft vrai. 

Tome L N 



iç4 Angleterre* 

Le Cosmopolite. 

Ainfi l'ennemi furpris eft à moitié vaincu.. 

Si la France & PEfpagne règlent bien leurs 

démarches , qu'elles y mettent rigoureufement 
ce fecret & ce myftere qui fait toujours le fuc- 
cès des grands projets , où en fera la Grande- 
Bretagne ? . . . faura-t-elle où donner de la 
tête quand elle fe verra attaquée de quatre ou 
cinq côtés différents , fans matelots , fans trou- 
pes & fans vaiffeaux armés ? 

Van M a g d e b o u r g. 

Certainement la fituation feroit des plus 
embarraffantes. — Mais dites-moi un peu, pour- 
quoi faites - vous attaquer généralement la 
Grande-Bretagne en Juin ou Juillet, plutôt 
qu'en Octobre ou Novembre ? Je crois que 
les longues nuits feroient plus favorables à ce 
projet que les plus grands jours del'année. 
Le Cosmopolite. 

Pourquoi! par plufieurs raifons toutes plus 
erTentielles les unes que les autres. — La pre- 
mière , c'eft que je fais par expérience , que 
dès que l'on prend la St. Jean , en avançant 
vers le mois d'Août & de Septembre , qu'il 
règne beaucoup de vents d'Eft dans les détroits 
& fur les côtes Européennes de l'Océan; lef- 
quels vents font contraires à la navigation de 
l'Angleterre vers la Méditerranée , & favori- 
sent celles des côtes de France & d'Efpagne 
fur celles d'xAngleterre. — La féconde , c'eft 
que dans cette faifon , la Grande - Bretagne 
a le plus de vaiffeaux marchands occupés à 
la pèche , au commerce des Colonies & de la 
Baltique ; par conféquent moins de matelots 
dans fes ports. — La troifieme, c'eft que la 
récolte des grains (dans cette faifon ) eft en- 



Dialogue III. 195 

core toute dans les champs ; & que les armées 
refpeftives pourront s'en affilier tout le temps 
qu'elles y féjourneront. — La quatrième , c'eft 
que cette faifon étant celle des plus fortes ma- 
rées , les vaiffeaux de tranfport s'approche- 
ront plus hardiment des terres; & par leurs 
échouements à la marée defcendante , les dé- 
barquements feront plus prompts & plus faci- 
les : . . . avantages fi déterminés , qu'ils pré- 
cifent d'eux-mêmes l'époque des hoftilités. 
Van Magdebourg. 

Il paroît que notre Cofmopolite n'ignore de 
rien , & qu'il fait mettre tout à profit. . . . Les 
vents , les faifons , le myftere, rien n'y eft né- 
gligé : ... il n'y manque que le fuccès. — 
Rclre à favoir fi la France & l'Ef pagne fe- 
ront allez avifées pour fe conduire avec le fe- 
cret & l'intelligence que vous leur fuppofez ! 
Mylord Spiteal. 

Ce qui me paroît très-impoiTible.. .. Trop 

de haine fépare Andromaque & Pyrrhus. 

Depuis que ces deux nations font en femble, elles 
n'ont jamais pu s'entendre pour balancer feu- 
lement la profpérité de la Grande-Bretagne : ... 
comment voulez-vous qu'elles puiiïënt le met- 
tre d'accord dans un objet de cette importan- 
ce , oii chacune d'elles voudra y dominer? 
— D'ailleurs , vous favez aufïï - bien que moi 
que le Miniftere de la Grande-Bretagne a le 
fecret de lire chez les autres tout ce qui s'y 
palfe , fans jamais fe laiifer pénétrer , & de 
prévenir fes voifms avant d'en être attaquée. 
Ainfi , mon cher ami , tout le fuccès d'un plan 
au (li ingénieux , ne fera jamais le partage de 
la France ni de l'Efpagne, du moins de très- 
long- temps. 

N ij 



!ç6 angleterre. 

Le Cosmopolite. 
Hé î fur quoi vous fondez-vous , s'il vous 
plaît? 

Mylord Spiteal. 
Sur quoi ! fur ce qu'il faut beaucoup d'ar- 
gent & beaucoup de tête pour un tel projet : 
& que la France & l'Efpagne manquent de- 
puis long-temps de l'un & de l'autre. 
Le Cosmopolite. 
Je ne vois pas trop cela. 

Mylord Spiteal. 
J'en fuis fâché, vous êtes donc aveugle. — 
Pourrez-vous me nier que la France eft plus 
pauvre, plus endettée, plus furchargée d'impo- 
fitions actuellement , (après douze ans de paix) , 
qu'avant la malheureufe guerre de 1756 ? 
Le Cosmopolite. 
Vous dites vrai. — Mais qu'en influez-vous ? 

Mylord Spiteal. 
Que la France n'a point de tête : — 11 elle 
en avoit , avant d'imaginer un projet de con- 
fédération de la force de celui que vous ve- 
nez de lui fuppofer , elle auroit commencé par 
donner un ordre avantageux à fes affaires , 
afin de trouver dans fes économies les fecours 
•néceffaires pour de telles expéditions. 
Le Cosmopolite. 
Mais je vous ai démontré qu'il n'en fâlloit 
pas tant; & dans un cas debefoin, l'Efpagne 
en auroit affez pour toutes les deux. 
Mylord Spiteal. 
Belle reifource que l'Efpagne ! — Comment 
voulez- vous que l'Efpagne en ait affez pour 
toutes les deux , fi elle ne peut achever de 
payer le capital & les intérêts des dettes de 
Philippe V ; & qu'elle a été forcée , (faute de 



Dialogue III. iqy 

moyens), de difcontinuer la réparation de 
{es routes publiques entreprifes par le Mar- 
quis d'Afquilafce. 

Le Cosmopolite. 
Je vois que la prévention vous aveugle , & 
que vous ne connoiffez pas les reflburces de 
l'Efpagne & de la France. — Sachez que ces 
deux PuifTances , en redreffant feulement leurs 
régies & leurs fyftcmes d'adminiftration , peu- 
vent réalifer des tommes immenfes fans nou- 
velles impofitions ; ce que ne pourra jamais 
faire la Grande-Bretagne. 

M Y LORD SPITEAL. 

Peut-être. — D'ailleurs, il n'eft pas aifé, en 
fyftême d'Etat, de faire des redreffements d'une 
certaine confédération , fans caufer des fecouf- 
fes violentes à toute une admiiiiftration ; & 
ces fecoufîes font toujours défavantageufes à 
des corps politiques auffi fort épuifés que le 
•font la France & l'Efpagne. 

Le Cosmopolite. 

En quoi trouvez-vous que ces deux Mo- 
narchies font épuifées , parce qu'elles ont des 
dettes ? . . . la Grande-Bretagne en a auffi , la 
Hollande en a auffi : pour cela font-elles épuifées? 
Mylord Spiteal. 

Vous avez raifon Mais la Grande-Bre- 
tagne ne traîne pas le payement de ce qu'elle 
doit , comme la France & l'Efpagne traînent 
celui de la folde qu'elles doivent à l'Angleterre, 
pour la capitulation de Manille & les dettes du 
Canada. 

Le Cosmopolite. 

Je vois qu'il faut que je vous défabufe, & 
que je vous faile connoitre impartialement ce 
qu'eit l'Efpagne , & ce qu'elle pourrait être 

N iij 



I 

jr,g Angleterre. 

avec quelques redreffements dans fes fyftêmes 
d'Etat ; — quelles font les reffources , & juf- 
qua quel point elle peut s'en établir ; — ce 
que font fes commerces , & ce qu'ils peuvent 
devenir. — Ceft par tous les détails de tous 
ces avantages (que vous ne concevez point,) 
que vous appercevrez que l'Efpagne n'eft point 
tant à méprifer ; & que fi elle diffère le paye- 
ment de ce qu'elle peut vous devoir , ce n'eft 
pas manque de moyen. 

Myloru Spiteal. 
Il vous fera très-difficile de donner de l'a- 
me à cette nation , & de pouvoir en faire 
quelque chofe. 

Le Cosmopolite. 
Pas autant que vous le croyez. 

Van M a g d e b o u r g. 
Avant que vous entriez dans une auffi vafte 
carrière , il faut que vous me fafliez raifon , 
mon cher ami , de l'ironie piquante que vous 
avez lancée fur ma chère patrie, en me difant 
tantôt , „ que fes beaux jours étoient pafles , 
,, qu'ils ne reviendroient plus , à moins que 
„ le Gouvernement ne fît ufage des heureufes 
„ fituations où fe trouvent placées certaines 
„ de fes Colonies , &c. " — Cela m'interlo- 
que : expliquez-moi un peu tout cela , car j'ai- 
me à m'inftruire. 

Le Cosmopolite. 
Nous voyons dans toutes les hiftoires , que 
le défefpoir de quelques hommes a caufé de 
grandes révolutions, & que les duretés de quel- 
ques Gouvernements ont démembré les plus 
grands Empires. — De ce nombre font toutes 
les nations qui fe font établies fur les ruines 
de Ninive, de Babylone, de MemphiSjde l'Erri- 



Dialogue III. 199 

pire des Perfes & des Aflyriens , dont les Ty~ 
riens , les Macédoniens , les Grecs, les Car* 
thaginois , les Romains , les Lombards , les 
Saxons, les Vénitiens & les Hollandois font 
pour ainfi dire des tiges. C'eft le défefpoir» 
c'eft l'ambition , c'eft la néceiïité où fe font 
trouvées certaines portions d'hommes , qui a 
fondé toutes ces diverfes nations ; qui les a do- 
miciliées dans des lieux auflï détectables que 
ceux de la fiere Venife , de l'altiere Carthage 
& de la fuperbe Amfterdam ; qui a rendu ces 
triftes fituations inaccelfibles & redoutables 
à tous leurs voifins. — Telle eft l'origine de 
nombre de Gouvernements , & telle eft celui 
de la Hollande. 

Van Magd-e bourg. 

Vous pérorez à merveille , notre ami ; con-* 
tinuez. 

Le Cosmopolite. 

Dans le temps où cette heureufe révolution 
fe fit*, à peine les peuples du Nord & du Midi 
de l'Europe commençoient-ils à connoitre les 
bienfaits du travail & des occupations utiles. — 
La guerre jufqu'alorsavoit été la feule ambition 
des hommes ; & dans les Gouvernements les 
plus civilifés , il s'y élevoit encore des guerres 
inteftines , telles que celles qui ont déchiré la 
France pendant tout le quinzième Siècle. C'eft 
pendant les erreurs de toutes ces guerres , atti- 
fées & protégées par Philippe II , que cinq Pro- 
vinces de la Flandre, pouffées à bout par les du- 
retés du Gouvernement de i'Efpagne , arborèrent 
l'étendard de l'indépendance , & fondèrent la 
République de Hollande , il célèbre aujourd'hui 
par fes richeifes & par la multiplicité de fes 
commerces , qui lui ont fait jouer au corn» 

N iv 



zoo Angleterre. 

mcncement de ce fiecle , le perfomiage inté- 
reflant qu'elle a repréfenté dans la guerre de 
la fucceflion. 

Van Magdebourg. 

Et qu'elle repréfenté bien encore ! fans 

vanité, notre ami, nous en valons bien un au- 
tre. ■ — Quelle eft la nation auffi moderne que 
nous , qui ait fait autant de progrès en aunt 
peu de temps, qui ait réalifé autant de richef- 
fes, & qui ait auffi-bien connu l'importance de 
la navigation & de fes découvertes ? 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai, Van Magdebourg, — l'Europe- 
entière, après les Portugais , vous doit la re- 
connoiflance de l'avoir éclairée fur la marche 
des vrais intérêts du commerce; —il eft fâcheux 
pour vous qu'elle s'acquitte de ce bienfait par 
la plus cruelle des ingratitudes : . . . car ce font 
tous ces bienfaits qui feront la mine de votre 
patrie, fi votre Gouvernement ne fe précau- 
tionne pas d'avance contre les progrès de tou- 
tes les nations maritimes. 

Van Magdebourg. 

Jamais les nations maritimes ne pourront 
nous fupplanter dans cette carrière ; — nous 
avons des parties exclufives, & fur - tout celle 
du bon marché. 

Le Cosmopolite. 

Cela eft encore vrai; — mais tout s'ufe avec 
le temps ; & quand la néceffité augmente les dé- 
penies , il n'eft plus de bon marché. — Dans les 
premiers temps de votre République , le com- 
merce étoit encore un être imaginaire en Euro- 
pe , & vos pères vivoient dans une telle fobrié- 
té , que les profits du commerce doubloient & 
triploient toutes leurs dépenfes;- depuis que 



Dialogue III. 201 

les nations fe font éclairées dans leurs intérêts, 
que par les accumulations de vos richeffes , el- 
les ont connu celles qu'elles pouvoient acqué- 
rir ; toutes les nations maritimes font en- 
trées en concurrence avec vous, & cette con- 
currence a miné tous vos avantages. — De-là 
font forties toutes les loix municipales de la 
France, de l'Efpagne, de l'Angleterre , du Da- 
nemarc, de la Suéde, du Portugal, de Naples, 
de Venife , de Gênes , qui font la bafe fonda- 
mentale de tous les commerces politiques de 
leurs fujets, & qui font les écueils où tous les 
commerces paflifs de la Hollande vont s'échouer. 
Van Magdebourg. . 

11 paflera encore bien de l'eau dans le Rhin , 
avant que notre commerce ( tout paffif que 
vous l'appeliez) foit englouti par nos voifins. 
Le Cosmopolite. 

Pas autant que vous vous le perfuadez ; — 
écoutez ce paffage du mémoire de Mr. de Pel- 
liifery, pour Pétablifiement d'une caifTe natio- 
nale , où il dit en parlant des intérêts du com- 
merce : „ la bafe fondamentale aujourd'hui de 
„ la puiiTance des Monarchies, étant toute éta- 
„ blie fur les intérêts du commerce , la politi- 
„ que moderne, pour ne point errer dans fescom- 
„ binaiions, a divifé en deux clalfes lesappré- 
„ dations de ceux perfonnels à chaque nation . — 
„ Dans la première , elle a calculé le total de 
„ chaque population, le revenu fonciel de cha- 
„ que Gouvernement, & les dépenfes généra- 
„ les de chaque Monarchie ; — dans la féconde , 
„ les occupations des fujets , les reffources de 
„ chaque Gouvernement, & la nature des inté- 
„ rets politiques de chaque nation. — Par la 
„ balance générale de ces intérêts, on s'éclaire 



2C2 ANGLETERRE. 

„ fur le degré de force & de puiftance de cha« 
„ que Monarchie; on calcule Séparément leurs 
„ revenus , leurs dépenfes , leurs reflburces , 
„ & leurs commerces ; & l'on s'affure fi ce der- 
„ nier eft actif, ou paffif , utile ou politique. 

„ Les intérêts actifs dans le commerce font 
„ plus riches que les paflifs; les utiles font fou- 
„ mis aux politiques ; — heureux font les Gou- 
vernements qui, comme l'Efpagne, peuvent 
„ tourner en actif, & réunir en elle feule tous 
„ les vaftes intérêts du commerce: . . . recueil- 
„ lant beaucoup plus de denrées premières qu'el- 
„ le ne peut en confommer, & ayant dans fon 
„ fein toutes les matières premières qui font 
„ les aliments de toute induftrie. — Triftes font 
„ ceux qui, comme la Hollande , fans agricul- 
? , ture & fans induftrie , ne campent que fur 
„ la tolérance des nations, qui en paffant paro- 
„ les entr'elles, feroient rentrer cette Républi- 
„ que dans les marais d'où elle a fu fe tirer. 
„ — Terribles font ceux qui, comme la France 
„& l'Angleterre, poffedent dans leur fein îes 
„ intérêts utiles & politiques du commerce , 
3) & qui fécondés d'une nombreufe population , 
3 , & d'une grande abondance d'induftrie , fou- 
„ lent fans ceffe celle de leurs voifins; & rivaux 
3 , dans- les lieux de confommation , arment des 
33 guerres aufïi terribles que celles de 1701 , 
» l 13%> J 744 & 1756.— N'oubliez jamais^ Van 
Magdebourg , cette vérité , „ triftes font ceux 
„ qui , comme la Hollande , fans agriculture 
„ & fans induftrie, ne campent que fur la tolé- 
„ rance des nations , qui en partant paroles en- 
„ tr'elles,feroient rentrer cette République dans 
„ les marais d'où elle a fu fe tirer. — En effet , 
quels font vos commerces? . . . c'eft de charrier 



Dialogue III. 203 

dans le Nord les denrées des peuples du Midi, 
& de verler au Midi celles du Nord ; — vous 
n'avez pardevers vous ni productions locales, 
ni fuperflus, ni articles d'aucune induftrie à 

donner; il faut pour tous vos commerces 

que vous vous alimentiez des articles de* vos 
voifins : peut- on appeller cela avoir du com- 
merce ? non affurément. 

Van Magdebourg. 

Hé ! notre commerce des Indes Orientales, le 
comptez -vous pour rien ? — celui de la pèche 
du hareng, de la morue, de la baleine, de l'A- 
mérique, de la Turquie, de l'Afie & de l'Afri- 
que, n'eft-ce pas un commerce, & un commer- 
ce très -actif? 

Le Cosmopolite. 

Pardonnez - moi ; — mais ils perdent tous 
leurs avantages , parce que vous êtes obligés 
d'avoir recours à vos voifins , pour vous procu- 
rer tous les articles d'entrées qui forment vos 
échanges ; de forte que ce commerce qui fe pré- 
fente actif par la vente exclufive de vos épice- 
ries, devient paffif par votre défaut d'indufhïe 
première. 

Van Magdebourg. 

Je ne vois pas qu'il foit fi ruineux , puifque 
depuis 200 ans, nous n'en avons pas fait d'au- 
tre ,& que nous y avons acquis de très -gran- 
des richeffes. 

Le Cosmopolite. 

Y faites-vous aujourd'hui les mêmes profits 
que vous y faifiez il y a 200 ans ? 

Van Magdebourg. 

Hé le moyen ! . . . tant de monde s'en mêle 
aujourd'hui, que la concurrence gâte tout. 



204 Angleterre. 

Le Cosmopolite. 
Par conféquent, plus de concurrence moins 
de commerce pour un chacun. — Or, votre na- 
tion, en 1500, comme elle étoit, pour ainfi dire, 
feule dans la carrière du commerce , elle étoit 
la plus forte nation maritime; — mais aujour- 
d'hui que tout le monde s'en môle , ( comme 
vous dites très-bien ) elle n'eft plus qu'une na- 
tion du fécond ordre. 

Van Magdebourg. 
Nous ne nous regardons pas de même , & il 
n'y a qu'à voir queleft le pavillon qui abonde 
le plus dans toutes les villes maritimes du com- 
merce. 

Le Cosmopolite. 
Pouvez -vous effacer l'Angleterre? 

Van Magdebourg. 
Non. 

Le Cosmopolite. 
Pouvez -vous effacer la France ? 

Van Magdebourg. 
Non. 

Le Cosmopolite. 
Par conféquent, vous n'êtes qu'une nation du 
fécond ordre dans ce moment, de première que 
vous étiez en 1500. 

Van Magdebourg. 
Je ne crois pas cela; — je fuis même perfua- 
dé , fi nous différons de la France & de l'Angle- 
terre du côté des fabriques , que nous avons 
plus de vaiffeaux marchands qu'aucune d'elle. 
Le Cosmopolite. 
Je veux encore vous accorder cela ; — quel 
étoit le commerce maritime de la France & de 
l'Angleterre avant 1600? 



D ï A L G V E I I J '. 205 

Van Magdebourg. 

Très-peu de chofe. 

Le Cosmopolite. 

Donc s'il étoit très-peu de chofe alors , & s'il 
eft devenu aflez confidérable dans moins d'un 
fiecle chez ces deux Puiiïances pour qu'elles 
foient parvenues à s'établir vos rivales à égale 
concurrence, elles ont acquis fur vous. — En 
gagnant fur vous, elles ont affaibli votre por- 
tion; par conféquent, vous avez perdu de vos 
avantages. — Joignez à cette décadence les pro- 
grès qu'ont faits dans cette carrière, TEfpagne, 
le Portugal, la Suéde, leDanemarck, la Ruflie, 
Hambourg, Dantzick, Lubeck, Venife, & l'I- 
talie ; & vous verrez fi toutes ces diverfes na- 
tions fe dédient aujourd'hui à exporter elles- 
mêmes leurs fuperllus , (comme el les s'y dédient 
actuellement, ) ce que deviendra la Hollande. 
Van Magdebourg. 

Ce diable -là, il vous en trouve par tous les 
enfers ; . . . hé bien ! elle deviendra ce que Dieu 
voudra. 

Le Cosmopolite. 

Il ne faut pas fe fâcher , Van Magdebourg : 
nous raifonnons en pères de famille ; — vous 
voyez fenfiblement que les progrès des nations 
maritimes , préparent imperceptiblement la 
ruine des commerces de la Hollande; ... Et, 
une fois la Hollande fans commerce , adieu fa 
puilïauce ! 

Van Magdebourg. 

Comment pouvoir éviter ce que la néceffité 
toute feule opère d'elle-même ? 

Le Cosmopolite. 

Pardonnez-moi , l'on peut l'éviter, en préve- 
nant les chofes de loin; — en portant dans l'a- 



•2o6 Angleterre. 

venir ce coup d'œil qui arrête la ruine des Em- 
pires, & qui raffermit leurs puii'fances. — A cet 
effet, la Hollande eft la plus favorifée de toutes 
les nations de l'Europe , ayant en propriété 
une Colonie unique dans fa fituation, capable 
elle feule de fonder l'Empire le plus puiffant, & 
le plus redoutable qui ait jamais exifté. 
V an Magdebourg. 
Vite , mon cher ami , tirez-moi de peine ; où. 
trouvez -vous cette heureufe fituation V 
Le Cosmopolite. 
Dans la pofition unique du Cap de Bonne- 
Efpérance. 

Van Magdebour g. 
Où diable va-t-il nous exiler ! ... à trois mille 
lieues d'Europe, dans un pays fauvage, défert, 
fans produit. 

Mylord Spiteal. 
Il eft certain que la pofition du Cap de Bon- 
ne-Efpérance eft des plus heureufes pour une 
nation qui ne vit que du commerce , & qui af- 
pire au commerce univerfel. 

Le Cosmopolite. 
D'autant plus heureufe que le pays y eft très- 
fertile en bleds , en vins , en fruits, fans voifins 
turbulents, inquiets & jaloux ; qui ne demande 
pour produire que des bras fages, économes , 
laborieux; que l'induftrie, les arts & les fcien- 
ces peuvent s'y établir avec avantage ; que l'in- 
térêt, que l'ambition , que la foif des richeffes , 
femble y appeller les hommes ; enfin, que tout 
femble dire à la Hollande : Nation commerçan- 
te , venez-vous établir ici , quittez votre com- 
merce paffif de l'Europe , pour venir en exercer 
un dans ces cantons , conftamment actif, avec 



Dialogue III, 207 

l'Afrique, l'Europe, PAfie & l'Amérique; quit- 
tez vos Provinces toujours prêtes à être enféve- 
lies fous les eaux, pour venir habiter des plai- 
nes fertiles , dans lefquelles vous établirez 
toutes les fabriques de l'Europe & de l'Inde ; . ... 
quittez vos brouillards confiants du Nord , du 
Couchant, pour venir jouir des joursfereins du 
Midi , que vous embellirez par les progrès des 
arts & des fciences ; - voilà ce que dit toujours 
à la Hollande fa Colonie du Cap de Bonne- 
Efpérance. 

Van Magdebourg. 

Mon cher ami, votre raifonnement efttrès- 
fenfé & très -judicieux; — je fens très -bien 
que fi la nation Hollandoife vouloit fe réfigner 
d'abandonner fes domaines d'Europe , pour fe 
tranfporter avec toutes fes richenes au Cap de 
Bonne -Efpérance, qu'elle pourrait y devenir 
un jour une des nations du monde les plus flo- 
riûantes ; mais comment pouvoir déterminer 
tant de citoyens à cela ? comment les engager 
d'abandonner leurs maifons , leurs campagnes , 
leurs terres : . . . leurs habitudes mêmes ! — C'eft 
la choie impoffible. 

Le Cosmopolite. 

Un Gouvernement fage prévoit ces chofes- 
là, & les fait réuffir; c'eft par l'examen profond 
de ce que Ton eft d'un côté, & de ce que l'on 
pourrait être fi l'on étoit établi dans un autre , 
que la Hollande devoit lire dans l'avenir fon 
fort & fa deftinée ; tout ayant dû lui dire que 
les nations d'Europe s'éclaireraient par fon 
exemple ; & que plus favorifées qu'elle par 
leurs domaines, par leurs productions, & par 
leurs populations, elles interdiraient un jour 
fa profpérité , & la richefle de tous fes corn- 



2 o8 Angleterre. 

merces. — La preuve de ce que j'avance, n'eft 
pas difficile à trouver. — Dans les commence- 
ments du feizieme fiecle , le commerce de la 
France n'étoit rien ; aujourd'hui il balance ce- 
lui de la Hollande. — Celui de l'Angleterre 
étoit peu de chofe; aujourd'hui il obfcurcit ce- 
lui des Hollandois. Joignez aux progrès de ces 
deux Puiffances , celui des autres nations de 
l'Europe , & vous verrez que toutes tendent à 
intercepter le travailles occupations, les ref- 
fources de vos citoyens , fans que toute la vigi- 
lance de votre Gouvernement puiiïe les en em- 
pêcher; — de-là la ruine certaine de votre puif- 
fance. — Chofe qui ne feroit point arrivée , fi 
depuis un fiecle feulement , votre Gouverne- 
ment ne s'étoit regardé en Europe , que comme 
dans un pied-à-terre ; qu'il eût fait palier fuc- 
ceffivement au Cap de Bonne -Efpérance, tous 
ceux de fes fujets & de fes voifins qui auraient 
voulu s'y aller établir; — au-lieu de dépenfer 
follement douze ou quinze cents millions de flo- 
rins, comme il les a dépenfés dans la guerre 
de la fucceflion ; . . . au-lieu de facrifier 4 ou 500 
mille hommes, comme il les a facrifiés dans 
cette feule guerre ; . . . au-lieu de faire périr fes 
vaiffeaux de guerre fur les dunes d'Angleter- 
re, fur les forlingues, devant Malaga, & dans 
les mers de Naples : s'il eût fait paifer tout cet 
argent , tout ce monde , tous ces va fléaux , 
dans cette future métropole ; . . . aujourd'hui ce 
pays feroit prefque auffi peuplé que les Etats 
d'Europe; & la Hollande feroit dans le cas d'y 
aller établir la réfidence de fon Gouvernement. 
— De ce défaut de prévoyance fe prépare la rui- 
ne de fa puiifance ; & j'oferai prefque parier 
que dans moins d'un fiecle , la République de 

Hollande 



Dialogue III. 209 

Hollande ne figniiiera pas plus dans les Etats 
du Nord de l'Europe, que la République de 
Gênes ne peut fignifier aujourd'hui dans les 
Etats du Midi ; . . . fur-tout il la France veut 
tirer parti de fes avantages , . . . il elle veut fe 
conduire avec ces idées mules que doivent lui 
infpirer fa pofition, fes forces & fes moi' ens ; 
fî elle veut pratiquer fes fyftemes fûrs , qui ont 
toujours réufli aux Romains, quand ils fe font 
conduits en hommes fages : à Charles V, ... à 
l'Angleterre même ; — enfin, il elle veut admet- 
tre dans ion adminiftration cette économie , 
cette émulation , ce courage qui ont illuftré la 
Grèce , Rome & Carthage , & qui avoieiit fi 
heureufement réufïi en France fous Henri IV , 
fous Louis XIV , & fous Louis XV jufqu'en 

Mylord Spiteal. 

Pourrois-je vous demander en quoi la Grè- 
ce , Rome & Carthage fe font plus illuftrées 
que la Grande-Bretagne, que la Hollande, que 
l'Empire ? &c. 

Le Cosmopolite. 

L'hiftoire ne vous laine rien à délirer là-def- 
fus; — c'eli l'éducation de leurs citoyens qui y 
a contribué ; . . . c'eft les arts & les feiences que 
ces peuples ont cultivés avec avantage; ... c'eft 
les conquêtes & les connoihances utiles qui 
ont produit chez elles tant de grands hommes 
dans tous les genres poffibles ; & de chez 
elles en France fous Louis XIV ; .... ce rè- 
gne lui feui ayant produit en moins de cin- 
quante ans ce que la Grèce, Rome & Cartha- 
ge n'ont pu produire en plufieurs iiecles ; 

Louis XIV ! ... Louis XIV ! votre règne fera tou- 
jours cité dans l'Jiifcoire , comme un règne de 

Tome I, 



2io Angleterre. 

gloire, de grandeur, & de merveilles pour une 

nation ! 

Mylord Spiteàl. 

On doit dire en faveur de la vérité , que le 
règne de Louis XIV a été le plus beau règne de 
l'Europe depuis Octave-Augufte, n'y en ayant 
aucun qui lui foit comparable chez aucune na- 
tion;— mais auiïi .... 

Van Magdebourg. 

Hé ! Meïïieurs , il auroit été bien plus beau , 
bien plus grand, bien plus utile aux hommes , 
fi Louis XIV avoit connu fa gloire & fon bon- 
heur à la paix de Rifwick; — fi en Prince fa- 
ge,... content des lauriers dont il s'étoit cou- 
ronné dans moins de trente années , ( & que 
l'on recueille à peine dans deux ficelés, ) il eût 
abandonné la folle ambition de faire un Roi 
d'Efpagne ! — - quelle différence pour fa répu- 
tation ! 

St. Albin, 

Van Magdebourg , la critique eft facile , & 
l'exécution eft toujours difiïcile.~Ce que Louis 
XIV a fait, vous l'auriez fait également. — On 
n'abandonne jamais les héritages que la nature 
nous donne, & fur-tout ceux d'une couronne.— 
D'ailleurs , Louis XIV n'en étoit pas le maître ; 
la fucceflion de l'Efpagne appartenoit de droit 
à un de fes petits fils; pouvoit-il le priver de 
fon bien de famille ? — Le grand mal de tout 
ce qui eft arrivé, & la fource de toutes les fui- 
tes fâcheufes que cet héritage eut pour la Fran- 
ce & pour l'Europe entière ; . . . c'elï que Louis 
XIV ht mal fon compte à la paix de Rifwick , 
& qu'il n'a pas été le maître de s'arrêter dans 
fes profpérités, quand il l'auroit defiré : l'Autri- 
che, l'Angleterre, l'Efpagne , la Hollande, la 



'BlJLêGUÉ III. 21 J 

Savoie, le Portugal même, ayant conftamment 
confpiré contre fa puiflance. 

Van Magdebourg. 
Pourquoi cherchoit-il de vouloir donner un 
Roi de ion fang à l'Efpagne ? — qu'avoit-il be- 
foin de chercher à multiplier fa race chez les 
autres? — n'étoit-il pas allez grand lui tout feul 
en France , fans ambitionner une féconde cou- 
ronne dans fa famille? — Tenez, à mon avis, il 
fit une fottife , je vous l'ai dit tantôt ; . . . allons- 
nous-en , car il eft tard. 

St. A l b i k. 
Vous favez , mes amis, que vous ctes des 
miens ? 

Mylord Spiteal. 
On n'oublie jamais les chofes qui font aufll 
agréables que celle - là ; ' mais y ferons - nous 
en fureté avec ce diable de Cofmopolite ? — 
avez-vous entendu avec quelle rigueur il a dé- 
vafté la Grande-Bretagne ? 

Van Magdebourg. 
Il en a bien fait à -peu -près autant de la 
Hollande. 

Mylord Spiteal. 
Il faut être jufte , il vous a mieux traité que 
les Anglois. 

Le Cosmopolite. 
De part & d'autre cependant je n'ai injurié , 
ni bleifé perfonne ; j'ai cherché feulement à 
vous prouver que ce qui peut être regardé com- 
me un acte de prudence chez un particulier, de-^ 
vient foiblefle chez une nation; & qu'un Gou- 
vernement qui craint de le venger mérite qu'on 
l'infulte ; — en conféquence, je vous ai fait 
part de mes idées de fpéculations politiques ? 
en me mettant à la nlace de la nation Franool- 

Oij 



2i2 Angleterre, 

fe , de UEfpagnole , de l'Angloife & de la Hol- 
landoife , ck j'ai parlé comme j'aurois agi , dans 
les cas où elles le font trouvées, fi j'avois été 
leurs légiflateurs ; — fi je me fuis trompé , fup- 
pofez , mes amis , que je n'en ai rien dit ; . . . je 
n'en dînerai ni plus ni moins , avec appétit , je 
vous en aûure. 

Van M a g d e b o ij r g. 

Il a raifon , l'homme franc doit dire ce qu'il 
penfe ; tant pis pour ceux qui craignent la véri- 
té ; ( a St. Albin ) voilà ce qui a toujours gâté 
vos affaires. Donnez-moi la main , l'ami de 
tous les hommes; hé bien ! Mylord, St. Albin, 
partons -nous? 

St. A l b i n. 

Oui , nous vous ùiivous. 



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Dialogue IV. 213 

E S P A G 



DIALOGUE QUATRIEME. 



St. ALBIN , MYLORD SPITEAL , YAN 
MAGDEBOURG, LE COSMOPOLITE. 

Van M a g d e b o u r g. 

Mylord, St. Albin , coniïdérez an peu le 
tas de papier, de cahiers & de livres qu'ap- 
porte avec lui le Cofmopoiite : — l'on diroit 
qu'il va faire une féconde fois fa Logique ou 
fa Phyfique. 

Le Cosmopolite. 
Je vous entends, Van Magdebourg : . . . je 
voudrois que vous difliez vrai. — je mettrois 
à profit , ( mieux que je ne l'ai fait , ) deux 
avantages bien confidérables, que l'on regrette 
toujours & que l'on "ne rattrape jamais. 
Mylord Spiteal. 
Sans vous donner de l'humeur , pourroit-ort 
vous demander quels font les avantages qui 
vous tiennent fi fort à cœur ? 

Le Cosmopolite. 
Hélas ! ils doivent être chers à tous les 
hommes , en leur infpirant les mêmes objets 
qu'à moi ! . . . la jeunene & l'étude des fcien- 
ces exactes. — Ceft avec le fecours de ces 
deux avantages, que l'homme honnête peut 

O iij 



2I 4 Espagne. 

efpérer de travailler à fe faire une réputation :.., 

à jouir de lui-même. , .. 

St. Albin. 
Pour la jeunelfe , elle eft irréparable;... 
& quant aux fciences exactes , nous voyons 
affez que ce n'eft que dans un âge un peu avan- 
cé , que l'homme éclairé qui a des principes , 
les pratiques avec le plus d'utilité ; & cer- 
tainement vous n'avez rien perdu de ce côté-là. 
Le Cosmopolite. 
Vous êtes bien obligeant : . . . fi la repartie 
pouvoit n'être point prife pour un compliment, 
je répondrois à notre ami St. Albin , que je 
me regarderais comme l'homme le plus favo- 
rifé du monde , fi je pouvois joindre à votre 
modeftie, à votre honnêteté, tout votre efprit 
& toutes vos connoilTances ; . . . ayant très- 
peu rencontré de mortels qui foient pourvus 
d'autant d'avantages que vous , & qui s'en fafle 
il peu à croire. 

Mylord Spiteal. 
Je vois avec plaifir, mon cher St. Albin , 
que vous êtes connu de tout le monde ; . . . 
& que tout le monde vous rend juftice. 
Van M a g o e b o u r g. 
Mais avec tous vos eompliments, vous ne 
nous dites pas ce que vous prétendez faire 
avec ce tas de paperaffes , de chiffons & de 
livres que vous traînez après vous..,, 
Le Cosmopolite. 
Doucement, ces chiffons & ces livres font 
pour dêfabu fer le Mylord & vous aufli de vos 
préventions contre l'Efpagne & contre la Fran- 
ce. — Ce font des notes, des réflexions po- 
litiques , des fyftêmes de finance à l'avantage 
de ces deux Monarchies ,... dreffés par un hom- 



Dialogue IV. 215 

me qui a vu de fes yeux : . . . car avec vous , 
Meilleurs , il faut toujours raifonner avec les 
preuves en main. 

Van M a g d e b o u r g. 
Mon ami , c'efr que St. Thomas a fait beau- 
coup de proielytes , & que je fuis un tant foit 
peu de fes entants. 

Mylord S p ï t e a l. 
Tout homme fige doit l'être, en fait d'in- 
térêt politique. 

Le Cosmopolite: 
Mais tout homme lage aufli doit fe rendre 
à l'évidence. 

Van Magdebourg. 
Certainement il faut être impartial dans fes 
opinions ; & fi l'on fe trompe , le laiifer entre- 
voir de bonne foi. — Par exemple , moi , je 
dis de bonne foi , que je crois que la mort 
du Roi de France caulera immanquablement 
quelque changement dans le fyitême politique 
de l'Europe. 

St. Albin. 
Je ne le crois pas. — Son fuccelTeur étant 
majeur, cet événement ne changera rien, & 
les affaires politiques fe fuivront , fuivant le 
plan qui en étoit arrêté. 

Van Magdebourg. 
Tant pis, mon ami, tant pis! ... il n'eft pas 
de notre intérêt, ni du vôtre, que la France 
laiife envahir Dantzick au Roi de Prulfe ; . . . . 
ni que cette Puiifance puiiTe devenir un jour 
une PuiiTauce maritime. — Votre Miniîtere 
doit empêcher cela. 

Le Cosmopolite. 
Je crois bien que la choie ne vous eft pas 
i adifférente ni à l'Angleterre aufh ; mais je crois 

O iy 



2I 6 Espagne. 

qu'elle l'eft beaucoup pour la France. — Je di- 
rais plus : . . . . elle ne peut que lui être avan- 
tageufe. 

Van Magdebourg. 
]e ne luis pas de votre fentiment. —- La 
Pruffe ne peut devenir Puiffance maritime, 
qu'aux dépens des Puiirances maritimes. 
Le Cosmopolite. 
D'accord : mais aux dépens de quelles Puif- 
fanccs ? 

Van Magdebourg. 
Aux dépens de toutes. 

Le Cosmopolite. 
Point du tout ; — fi vous me difiez aux dé- 
pens de l'Angleterre & de la Hollande , . . . 
conceâo ; — mais ce préjudice fait le bien de 
la France & de l'Efpagne auffi ? 

Van Magdebourg. 
Toujours la France & toujours fon Efpa- 
gne , & jamais les autres nations ! Eft-ce que 
la Ruffie , la Suéde, le Danemarck, Hambourg, 
Dantzick & Lubeck, n'y 'perdraient pas éga- 
lement ? . . . 

Le Cosmopolite. 
Pardonnez - moi : — mais tout cela ferait 
encore le bien de la France & de l'Efpagne. 
Van Magdebourg. 
De forte que pour faire le bien de la France 
& de l'Efpagne , il faut que l'Angleterre & 
la Hollande fe ruinent; & que la Ruffie, la 
Suéde, le Danemarck, Hambourg, Dantzick 
& Lubeck, biffent dévorer leurs intérêts ma- 
ritimes par la puiffance naiifante du Roi de 
Pruffe ? 

Le Cosmopolixe. 
Que chacun défende fes intérêts rien, de plus 



Dialogue IV. 217 

permis ? . . . mais que la France & l'Efpagne 
s'oppolent au démembrement de la puillance 
maritime de l'Angleterre & de la Hollande , .. . 
( qui rivalifent mortellement leurs fréquen- 
tations) ... ce feroitune bêtife de leur part. — 
Au contraire , ces deux Puifiances doivent bien 
plutôt la provoquer. 

Van M a g d e b o u r g. 
Eft-ce que la France & l'Efpagne ne font 
pas liées d'intérêt & de commerce , comme 
l'Angleterre & la Hollande, avec toutes les 
Puiiïances de la mer Baltique? 

Le Cosmopolite. 
Pardonnez-moi. 

Van M a g d e bourg. 
Hé bien ! . . . . 

Le Cosmopolite. 
Hé bien ! leurs intérêts font différents des 
vôtres : — combien toutes les années envoyent- 
elles de vaiffeaux marchands dans ces mers?... 

dix , . . . douze , c'eft tout au plus 

Van M a g d e bourg. 
Ce n'efl pas ce que l'on demande. 

Le Cosmopolite. 
Au-lieu que l'Angleterre & la Hollande, ... 
en droiture ou en cabotage , y en envoyent 
près de deux mille chacune : . . . vous voyez 
que la parité n'eft pas égale. — Ainfi, fi le Roi 
de PrufTe s'empare de cette navigation,... 
ce fera deux mille vaiffeaux de moins , qui 
ne navigueront plus à votre profit, & qui tour* 
neront à l'avantage de la France. 

Va,n Magdebourg. 
Bel avantage ! . . . que lui en reviendra-t-il , 
à^s que ce ne fera pas fon pavillon marchand 
qui fera ce commerce. 






2iS Espagne. 

Le Cosmopolite. 

Rien : — mais elle y gagnera en ce que le 
commerce de l'Angleterre & de la Hollande 
avec la Baltique, ne falariera plus 18 à 20, 
000 matelots de chaque côté , & que l'Etat 
ne réalifera plus les profits annuels de plus 
de 2000 vaiffeaux : — à 10,000 liv par vaif- 
feau feulement,... cela feroit bien près de 
>o millions de perte toutes les années, fans 
celle des falaires de vos 20,000 matelots , 
( au Mi; lord) & de la main-d'œuvre de plus 
de 100 millions de livres tournois d'exporta- 
tion de moins en articles de votre induftrie. — 
Car s'il vous en fouvient bien , je vous ai fait 
connoître que le commerce direct de l'Angle- 
terre avec la Rufîie , la Suéde , le Danemarck , 
Hambourg , Dantzick &c. fe mon toit toutes 
les années à plus de cinq millions de liv. fterl. 
par une navigation en droiture de 7 à goo 
vaiffeaux marchands. — Celui de la Hollande 
eft à-peu-près dans une égale proportion, à 
la différence que la Hollande ne donne pas 
le 5 pour 100 de cette fomme en articles de 
fon induftrie : — au - lieu que l'Angleterre 
la tire toute de fes entrailles. 

Van Magdebourg. 

A vous entendre , l'on dirait que la Hol- 
lande eft dépourvue de fabriques. 

Le Cosmopolite. 

Non , je ne dis pas cela : — mais le peu 
que vous en avez , ne peut lutter dans les 
pays de confommation , avec celles de la Fran- 
ce & de l'Angleterre. 

Van Magdebourg. 

Ecoutez-le parler ! . . . le peu que nous en 
avons ! . . . hé morbleu ! vous ne favez donc 



I 



Dialogue IV. 219 

pas que toute la Hollande , toute la Ooftfri- 
ie, les Etats de Liège, de HefTe-Caffel, de Weft- 
phalie , &c, ne s'habillent que de nos laina- 
nages ? . . . que la Turquie ne reçoit pas de 
plus beaux draps que ceux de la Hollande? . . » 
que PEfpagne , le Portugal & toute l'Italie 
ne confomment pas de plus beaux camelots, 
de plus belles ratines que les nôtres? 
Le Cosmopolite. 

Tout cela eft très-vrai, mon cher ami: — 
mais tout cela eft borné , parce que la grande 
beauté de vos draps , de vos ratines , de vos 
camelots , ne peut être abordée que par des 
perfonnes riches , opulentes ; & que ce ne Tout 
)as celles-là qui font valoir le commerce. — 
r os articles d'induftrie font trop chers ; & 
pour la confommation il faut du bon marché. 
Van Magdebourg. 

Hé bien ! allez-vous-en en France ? . . . vous 
y trouverez de tout prefque pour rien : — 
mais ce rien devient très-cher , parce que les 
choies n'y font pas d'ufage ; & que quand il 
faut toujours renouveller , toujours rapiefler 
fes hardes ou fes habits , on acheté trois fois 
ce que l'on n'auroit payé qu'une , fi on avoit 
voulu y mettre quelque chofe de plus dès la 
première fois. — Tout devient cher , mon cher 
and , par les léfines de ces fortes d'économies. 
Le Cosmopolite. 

Vous parlez comme un ange , mon cher 
ami, . . . comme un père de famille prudent 
& économe : — mais allez faire entendre à 
un artifan , à un journalier , à un laboureur 
à 20 fols par jour , qui n'a que 6 liv. à 
mettre à une culotte de peau , qu'il faut qu'il 
en dépenfe 9 liv. pour pouvoir en avoir une 



2zo Espagne, 

de plus d'ufage ? ... où prend ra-t-il les 3 liv, 

de plus, fi avec toute l'économie poifi- 

ble , il a de la peine de pouvoir en rêalifer 6 
pour remplir ce befoin ? 

Van M a g d e b o u r Ci. 

Ce n'eft pas pour ces gens-là que nous par- 
lons. . .. 

Le Cosmopolite 

Ce font pourtant ces gens - là , mon cher 
ami , qui font valoir le commerce. — Voyez 
la quantité immenfe que l'on en compte dans 
une Monarchie. — Sur 20 millions de po- 
pulation que l'on fuppofe à la France, il y 
en a au moins douze millions dans cette feule 
profefiion. Combien le nombre doit en être 
plus grand dans un pays moins pourvu de fe- 
cotirs , moins favorite , moins riche que la 
France ! 

Mylord Spiteal. 

Quoique vous en difiez , il n'eft pas de l'in- 
térêt de la France, que la Prude devienne 
trop puiftante, ni qu'elle s'établiffe puiifance 
maritime. — Son élévation ne peut fe faire 
qu'aux dépens des alliés de la Cour de Ver- 
failles dans le Nord de l'Europe. — Pour lors , 
la France n'ayant plus aucune influence dans 
ce continent , le Roi de Prufle s'établira le 
maître de toute la Baltique , & tournera après 
les forces navales vers l'Allemagne , vers l'A- 
mérique & fur les côtes de la France môme. 
Le Cosmopolite. 

Cette dernière tentative feroit un peu plus 
difficile. 

Mylord Spiteal. 

Pas fi difficile que vous l'imaginez. — Le 
Roi de Pruffe n'a-t-il pas déjà la haute Siléfie ; 



Dialogue IV. 221 

le Comté de Glatz ? — n'a-t-il pas réfifté tout 
feul en 1756 à la Maifon d'Autriche alliée à 
la France & A la Ruflie ?... Que ne fera-t-il pas 
û vous lui laiflez s'approprier Dantzick, toute 
la Prulïe Polonoife , & peut être une partie 
de la Poméranie ? — le voilà déjà aufïï puiiïant 
que la Maifon d'Autriche. 

Le Cosmopolite. 
C'eft-à-dire , qu'il aura beaucoup de pays 3 
mais peu de fujets. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Qu'il faura bien s'en procurer ! — Si la Fran- 
ce le laiife faire , je ne lui donne pas dix ans, 
pour qu'il ne s'empare de la Saxe , de la Bo- 
hême de la Baiïe-Siléfie. 

Le Cosmopolite. 

Dans dix ans , mon cher ami , loin de con- 
quérir la Saxe , la Bohême & la Baffe-Siléfie , 
il pourroit bien ne plus poiTéder la Haute-Silé- 
fie, les Comtés de Glatz & de Nuremberg, 
les Duchés de Cleves & de Juliers. — Ce n'eft 
pas de ce côté-là que la France veut que le 
Roi de Prulïe s'agrandiiïe , — c'eft du côté du 
Nord ; . . . c'eft au dépens de la Pologne & 
de la Ruine qu'elle le defire. —- Voilà pour- 
quoi la France a diffimulé fa jufte indignation 
du gâteau des Rois. 

Mylord Spiteal. 

Le Cofmopolite cft unique , il veut que la 
France mette du defïein en tout : — que les va- 
riations, que les révolutons politiques de l'Eu- 
rope, où elle n'eft ni appellée , ni confultéc, 
& où elle y eft même vilipendée , foient tou- 
jours prévenues par le cabinet de Verfailles , 
— tandis que tous {es alliés dans le Nord fe 
plaignent qu'elle ne prévoit rien , qu'elle ne 



2 2 2 Espagne. 

fe précautionne en rien, ni qu'elle ne les affilie 

en rien. 

Le Cosmopolite. 
Les affaires les mieux concertées font celles 
qui font toujours les plus fecretes & les plus 
ignorées. Parce que fous le feu Roi Louis 
XV , le fecret du cabinet de la France, (pen- 
dant un certain temps , ) n'avoit pas été auffi 
rigoureufement obier vé , qu'il l'avoit été fous 
Louis XIV , & qu'il l'eft actuellement ; . . . que 
les Miniftres s'étoient permis bien des liber- 
tés , bien des imprudences qu'ils ne pratiquent 
plus avec Louis XVI. — Vous vous periuadez 
qu'une fois que la Fïance ne le laine plus 
pénétrer comme par le pane , qu'elle ne peut 
point avoir eu deiîein de tenir la conduite diffi- 
mulée que je lui fuppofe? — mais vous avez 
tort; le bon fens, la raifon, la politique mô- 
me , tout vous dit que telle a du être l'idée 
& la volonté de la France. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Je ne vois perfonne autre que vous qui 
puiiTe être perfuadè de cette vérité. — Nous 
îommes trois ici auffi incrédules fur cet objet 
que les trois chaifes fur lefqu'elles nous fom- 
mes aifis. 

St. Albin. 

Pardonnez-moi : . . . il eft très-poifible que 
la France ait vraiment eu connoiiïance du com- 
plot des Puiflances du Nord fur la Pologne, 
& qu'elle ait bien voulu y jouer le perfonnage 
que lui fuppofe le Cofmopolite. — Il eft réel- 
lement de fou intérêt, comme de celui de toutes 
les Puiffançes du Midi de l'Europe , qu'il y 
ait une Puiffance dans le Nord en état de pou- 
voir réfuter à la. Ruine , fi elle vouloit trop 



Dijlogus IV, 223 

influer dans les affaires de ce continent , 

comme depuis trente ans , elle femble s'en oc- 
cuper. 

Mylord S p i t e a l. 

Ce feroit plus à l'Empire & à la Maifon 
d'Autriche , d'ufer de cette précaution qu'à la 
France. . . 

St. A l b 1 x. 

Non pas , sil vous plaît, ... en ce que k 
Pruiïe , fans la France , pourroit fe trouver 
entre les deux feux de l'Autriche & de la 
Ruine , au-lieu que dans la polition où fe trouve 
la France , & dans celle où il eft de fou in- 
térêt que parvienne le Roi de Pruife , . . . c'elt 
la Maifon d'Autriche qui pourroit s'y trouver. 
— Alors dans une guerre générale entre tou- 
tes ces Puiîlances , — la Pruife , alliée avec ia 
France , pourroit faire tête toute feule a la Riif- 
fie, tandis que la France occuperoit de fon côté 
la Maifon d'i^utriche. 

Van M a g d e b o u r g. 

Hé ! vous ne comptez pour rien vos bons 
.-amis les Anglois ! — croyez-vous qu'ils ne 
prendraient pas un peu de parti contre rous? 
St. A l b 1 n. 

Pardoanez-moi, nous les comptons pour d c 
très -braves gens, dignes de notre colère. — 
S'ils fe déclaroient contre nous, nous nous uni- 
rions à l'Efpagne pour leur réfifter. 

Van M a g d e b u r g. 

Et nous î . . . 

St. Albin. 

Et à vous aufli î — Mr. de Tourvîlle n'a- 
t-il pas battu vos efeadres fur les dunes d'An- 
gleterre , fur les Carlingues ? . . . Du Queme 
n'a-t-il pas eu par deux fois le môme avan- 



224 Espagne. 

tage ( dans les mers de Naples , ) fur votre 
fameux Amiral Ruitter ? ... hé bien î mon cher 
ami, nous vous battrions encore. 

Van Magdebourg. 
Vos Tourvilles font morts , mon cher de 
St. Albin , & n'ont point laifie d'héritiers dans 
votre marine ! — vos du Quefnes font expirés 
auifi. — Vous n'avez plus ni Barth,ni Fourbin, 
ni du Guay-ïrouin , ni Canard , ni la Bourdon- 
naie : . . . ainfi fi vous ne nous oppofez pas 
de meilleurs Généraux , de meilleurs Capitai- 
nes que ceux que vous avez employé contre 
les Anglois dans votre dernière guerre , nous 
ne vous craignons pas. — Les Anglois ne vous 
ont pris que vingt vailfeaux de ligne, nous 
vous en prendrons trente. 

St. A i b i N* 
Vous auriez raifon de l'efpérer, fi nous nous 
conduirions toujours auffi mal que par le paiTé, 
ou fi l'efprit de jaloufie & de divifion, (qui 
a fait tout le malheur de nos affaires dans la 
dernière guerre , ) règnoit toujours dans tou- 
tes nos entreprifes : — mais les temps font 
changés. — Ce n'eft plus une maitreffe igno- 
rante qui gouverne le coeur du Roi , qui s'eft 
emparé du fyftême du cabinet ; . . . qui eft de- 
venue l'idole infenfée des Miniftres : — - c'eft 
une Reine vertueufe & jufte , .. . qui ne cher- 
che fon bonheur que dans celui de fon époux , 
& qui ne veut trouver fa réputation & fa gloire 
que dans la profpérité de fes fujets. . . 
Van Magdebourg. 
Louis XVI , mon cher ami , eft bien jeune 
encore, pour régner fur une Monarchie aufli 
fort arriérée que l'eft aujourd'hui la France ; . . . 
auifi fort deilervie par les Grands , par les Mi- 
niftres ; 



Dialogue IV. 225 

niftres ; ... & auffi défaccréditée de fes alliés. 
St. Albin. 
Elle l'étoitbien plus à la minorité de Louis XV. 
Van M a g d e b o u r g. 

Aufli, voyez le fort qu'eurent vos affaires 
jufqu'en 1730 ? 

Le Cosmopolite. 

Une faut jamais confondre les temps de mi- 
norité avec ceux de la fucceffion au trône d'un 
Prince majeur. — Louis XVI a 20 ans au- 
jourd'hui : — il s'eft toujours montré , étant 
Dauphin, économe , prudent, éclairé... L'hom- 
me perd rarement lès qualités. — Il a fuivi 
en filence toutes les opérations du règne de 
Louis XV depuis la paix de 1763 ; il a vu 
les dégâts affreux qu'ont faits tous les admi- 
niftrateurs ; .... le peu d'union qui a toujours 
régné parmi tous les Miniftres ; le peu de fou- 
miffion & d'obéiffance de nombre de fubor- 
donnés ; — il faura donner un ordre avanta- 
geux à tous ces relâchements : — il ne fait que 
de commencer : — laiffez-le un peu fe mettre 
au fait, prendre connoiifance de la fituation 
de fon Royaume , de celle de fes finances , 
de fes troupes , & foyez perfuadé que tout 
ira bien. — Voyez quel a été pour la France 
le règne de Louis XIV après la mort du Car- 
dinal Mazarin. — Y a-t-il jamais eu un Mo- 
narque qui foit monté fur un trône plus épuifé 
& plus jonché d'ennemis ? . , . hé bien , Louis 
XVI fe préfente la même chofe ! . . . François , 
réjouiffez-vous. {a St. Albin. ) 

Mylord Spiteal. 

Il aura furieufement à travailler & à fe mé- 
fier , s'il veut faire reprendre à la France cette 
profpérité , cette coufidération dont elle a joui 

Tome I. P 



22 6 Espagne, 

fous Mr. de Colbert, & plus particulièrement 

fous Mr. de Fleury. 

Le Cosmopolite. 
Mon ami , ... les engorgements , ... les temps 
d'engourdinement & d'erreur , font les mêmes 
ravages dans un corps politique , que les ma- 
ladies en occafionnent dans le corps humain. 

— Le falut d'un corps fouffrant, quel qu'il 
fuit, confifte à pouvoir bien connoître les 
caufes de fon mal , la nature de fes infirmités. 
— > Donnez le temps à Louis XVI d'avoir bien 
réfléchi fur la nature des infirmités du corps 
politique de la France , & vous verrez après , 
fi , en habile médecin, il n'en expulfe pas fo- 
ndement toutes les humeurs peccantes. 

Mylord Spiteal. 

Il faudra qu'il falfe avaler à fon corps po- 
litique une furieufe potion d'émétique. 
St. Albin. 

Mais n'en voilà déjà pas mal : — tous les 
Dubarry , hommes & femmes , . . . tous les 
concuffionnaires des bleds , — trois premiers 
Commis du Contrôle général, deux de la Guer- 
re, un de la Marine, un des Affaires Etran- 
gères; — plufieurs Grands, plufieurs Miniftres 
exilés ou renvoyés : . . . ce n'eft déjà pas mal. 

— C'eft une afiez belle purgation pour un jour 
de fête. 

Mylord Spiteal. 
Ma foi, il en refte encore autant qu'il en a 
chalfé. 

Le Cosmopolite. 
Cela fe peut : ... mais il faut laifler au temps 
le foin d'émouvoir le refte. — Trop de nou- 
veauté , trop de révolution , trop de change- 
ments brufques peuvent entraîner de plus 



Dialogue IV. 227 

grands défordres. — L'homme prudent doit 
toujours les prévenir. — Louis XVI eft très- 
bien confeillé. 

Mylord Spiteal. 

Il peut l'être du côté de l'intention. — Mais 
dans cette carrière , quand à 75 ans on veut re- 
prendre Fefprit des fyitêmes abandonnés de- 
puis près de trente ans , . . . ma foi , on eft 
expofé à tomber dans les plus cruelles erreurs, 
ou d'y faire des écoles de la dernière confé- 
quence. 

St. Albin. 

Cela pourrait être , û le fage Neftor que 
Louis XVI a appelle auprès de lui , tenoit ab- 
iblument à lui feul les rênes du Gouverne- 
ment : — mais dès que ce n'eft que pour en 
prendre les avis; que le Roi demeure toujours 
le maître des affaires , ... le grand âge de ce 
]\ T eftor ni fes 30 ans d'oifiveté ne font rien , 
n'expofent à rien : un chef de Confeil n'ayant 
que fon opinion. 

Van Magdebourg. 

D'accord : . . . mais quand cette opinion eft 
accréditée par la confiance du maître , & que 
les membres du Confeil , pour complaire à 
ce maître , & ne point fe mettre à dos un fa- 
Tori, ne la contredifent point : — fi elle eft fauffe, 
qui eft-ce qui en pâtit? — tout ne retombe- 
t-il pas aux dépens du corps politique ? 
Mylord Spiteal. 

Dans cette partie , les grands changements 
ne valent rien , & le fentiment des perfonnes 
éloignées des affaires depuis long-temps , ufées 
par l'âge & l'oifiveté , eft un fentiment tou- 
jours imparfait ; — je dirai plus , il eft dan- 
gereux. .. . étant dans la foibleffe de l'hom- 

Pij 



228 E S P Jl G N E. 

me, (fur-tout dans un âge avancé) , de ne 
rien trouver de bien fait que ce que l'on fai- 
foit dans fon temps , du temps qu'il étoit en- 
core en vigueur , ou en exercice. 
. St. Albin. 

On rencontre quelquefois des hommes oc- 
cupés de ces petiteffes ; . . . comme il s'en ren- 
contre auffi , qui voyent bien , qui agiifent 
bien , quoique dans un Age très-avancé.- 
Mylord Spiteal. 

Défabufez-vous , mon cher de St. Albin ; — 
les affaires d'un Gouvernement ne veulent point 
être confiée à des têtes , ni trop jeunes , ni 
trop rouillées par l'oifiveté. 

Y AN Magdebourg. 

La raifon en eft fenfible ; — avons-nous à 
20 ans l'expérience d'un homme de 40 ans : .. . 
non ? — avons-nous autant de feu , d'activité , 
de jugement à 75 ou 80 ans, que Ton peut en 
avoir à 50 ans , . . . non encore ; — il en eft de 
môme dans l'opinion des intérêts politiques. 
Le Cosmopolite. 

Van Magdebourg a raifon ; — en fait d'ad- 
miniftration , ou de fyftêmes politiques , il 
faut ne jamais avoir perdu de vue fon objet; 
y avoir conftamment dormi , & veillé demis ; 
ne jamais prendre pour opinion ce qui s'eft 
fait il y a 50 ans , parce que dans 50 ans tous les 
intérêts changent de nature , & en politique 
encore plus ; — une nation ayant à fe gou- 
verner fans celle fuivant fon accroifiement ou 
fa décadence , & fuivant celle de fes rivaux ; 
— ainfi dans 50 ans ou dans 30 ans même, il 
n'eft pas poiïible qu'il ne foit Turvenu des 
variations dans un Gouvernement , qui puif- 
fent être analogues à des idées qui avoient cré- 



Dialogue IV. 229 

àlt j}y a 3o ans ; - la chofe eft de toute im- 
poffibilite. 

Van Magdebourg. 
( A St. Albin. ) Toute l'Europe eft en at- 
tente de voir la tournure que prendront vos 

affaires ; — finance , . . . commerce , ad- 

mmiftration,.... juftice,. ... & politique;.... 
tous ces départements ontfurieufement befoin 
detre reftaurés ; — il y a furieufement des 
humeurs peccantes à expulfer, dans toutes ces 
portions de votre Miniitere. 

St. Albin. 

Cela eft vrai ; mais avec la patience 

on en viendra à bout ; — voilà quatre péri 
tonnes f âges , bien intentionnées, qui font en- 
trées dans les principaux départements du Mi- 
niftere ; . . . . c'eft déjà beaucoup ; — donnons- 
leurre temps de fe mettre au fait de leurs 
parties, & certainement tout ira bien. 
Van Magdebourg. 
Pourvu que l'Angleterre vous laine tran- 
quilles , & que les différends de la Pologne 
ne fonnent pas le tocfin , pour une guerre auffi 
générale que celle de la fucceffion ; . . . j e 
n'en jurerais pas ; — l'Autriche & la Prûflè 
font furieufement en préfence. 
St. Albin. 
Quand cela ferait , qu'aurions-nous à y voir? 

Van Magdebourg. 
Ce que vous y avez vu dans la dernière 
guerre : — une guerre fur les bras, & point 
d argent pour la faire. 

St. Albin. 
Hé bien î l'Efpagne en a , elle nous en 
fournira. 

P iij 



-30 E S F A G N E. 

Mylord Spiteal. 

St. Albin eft fort , quant il peut s'étayer 
de l'Lfpagne. 

Van M a g d e bourg. 

Hé ! à mon avis , c'eft l'efpoir d'un noyé , qui 
cherche fon falut dans une planche pourrie. 
Mylord S p 1 t e a l. 

je fuis bien de votre fentiment ; — ne con- 
noiffant point de Monarchie dans le monde 
plus mal montée & plus mal adminiftrée. 
St. Albin. 

Je ne fais û elle eft mal montée & mal ad- 
miniftrée ; — mais je vois qu'elle fe foutient 
depuis très -long- temps , & qu'elle fe relevé 
toujours avec avantage de toutes fes décadences. 
Mylord Spiteal. 

Plaifante façon de fe relever, quand vos 
voifins vous en facilitent les moyens. 
Le Cosmopolite. 

Je vois bien, mon cher de St. Albin, que 
je fuis forcé de venir à votre fecours , & de 
faire parler ces paperaffes , ces cahiers & 
ces livres , pour faire fortir le Mylord & Van 
Magdebourg de leurs préventions fur l'Efpa- 
pagne. — Aidez -moi de vos confeils , je vous 
en prie , je vous ferai part de mes lumières pui- 
fées chez un de vos citoyens , qui a pefé 
impartialement l'Efpagne, .... auflî judicieu- 
fement qu'il l'a fait de la France & da l'An- 
gleterre, & qui connoît autant que qui que 
ce foit , les avantages & les défavantages de 
ces trois nations ; . . . . la façon de les arrêter , 
ou de les contredire , de môme que celle de 
fe les rendre utiles ou néceffaires. — La con- 
fédération contre l'Angleterre, comment l'a- 
vez-vous trouvée, Mylord? 



Dialogue IV. 231 

Mylord Spiteal. 

Hé ! la, la; .... plus téméraire que folide. 

Le Cosmopolite. 
Eft-elle praticable , ou non ? 

JMTylord Spiteal. 
Tout eft praticable , quand on a de l'ar- 
gent & des hommes. 

Le Cosmopolite. 
De forte qu'elle feroit poflible , fi la Fran- 
ce & FEfpagne avoient de l'argent. 
Mylord Spiteal. 
Oui, — je le croirois. 

Le Cosmopolite. 
Hé bien ! la perfonne qui a machiné cette 
confédération , va en faire trouver à ces deux 
Puilfances , en vous prouvant que l'Efpagne 
ne s'eft arriérée que par fa mauvaife adminif- 
tration, — & que la France ne s'eft écrafée que 
par fes propres fautes. 

Van Magdebourg. 
Ce n'eft pas le tout que de dire cela ; — 
il faut combattre les désavantages par les 
avantages. 

Le Cosmopolite. 
C'efl ce qu'a toujours fait Mr. de Pelliflery. 

Mylord Spiteal. 
Eft-ce que c'efl: ce Monfieur-là qui a imaginé 
la confédération contre l'Angleterre? 
Le Cosmopolite. 
Oui , Mylord , c'eft lui-môme ; & c'efl ce 
même homme qui va vous faire connoître 
ce qu'eft aujourd'hui réellement l'Efpagne , 
& ce qu'elle pourroit devenir; .... quels font 
les abus , les erreurs & les défavantages de 
Padminiftration politique , dans l'une & dans 
l'autre Monarchie , — les moyens de les ar- 

P iy 



2 ?2 Espagne. 

reter ; — quels font les maux qui dévorent 
la France & l'Efpagne , & les moyens de 
les guérir. 

Van M a g d e b o u r.g. 
Votre Mr. de Pelliflery aura furieufement 
du mal A paifer , s'il veut donner de l'activité 
à deux Monarchies , dont l'une eft fubjuguée 
par le préjugé & la pareiïe des peuples, & Pau- 
vre oppreiiée par l'épuifement & le défordre. 
Le Cosmopolite. 
Tout ce 'qu'il vous plaira; .... rira bien 
qui rira le dernier ; — vous ne me refuferez 
pas que l'Efpagne eft plus étendue en Euro- 
pe , & auffi arrondie que la France. 
Van Magdebourg. 
Oui , . . . à part un petit coin du falbala 
de fa robe , que lui enlevé le Portugal. 
Le Cosmopolite. 
Soit; — qu'elle eft a(ïife fous le plus beau 

ciel de l'Europe; auffi fertile & mieux 

pourvue de denrées premières que la France ? 
Van Magdebourg. 
Je dirai même plus fertile. 

Le Cosmopolite. 
Soit encore; — qu'elle poifede elle feule les 
plus belles foies , — les plus belles laines , 
— les plus riches teintures , — une quantité 
prodigieufe de très-beau bois , — le meilleur 
1er , — les plus riches mines , & toutes les ma- 
tières premières de l'induftrie? 

Mylord Spiteal. 
Oui, certainement, on vous doit cette vérité. 

Le Cosmopolite. 
Vous m'accorderez bien encore qu'il n'y a 
aucune nation en Europe qui ait des Colo- 



Dialogue IV. 233 

nies au fli riches, aufti étendues , &aufii- bien 
fituées qu'elle? 

Van Magdebourg. 
Affu rénient ! 

Le Cosmopolite. 
Vous ne me nierez pas non plus , qu'il y a 
peu de nations en Europe, qui foit plus favori- 
fée qu'elle pour tout ce qui eft commerce mari- 
time, fa métropole étant prefque toute jonchée 
par l'Océan & la Méditerranée ? 

Mylord Spiteal. 
Cela eft encore vrai. 

Le Cosmopolite. 
Que fes Colonies de l'Amérique lui préfen- 
tent 5 à 6000 lieues de côtes maritimes à fré- 
quenter ? 

Van Magdebourg. 
Tout au moins, fans y comprendre les Phi- 
lippines. 

Le Cosmopolite. 
Que fa métropole eft peuplée de 11,500,000 
âmes. 

Mylord Spiteal. 
Pas tout-à-fait; ... mettez-en neuf;... c'eft 
beaucoup encore. 

Le Cosmopolite. 
Il ne faut point aller contre les faits ; — le 
cadaftrede 1762 atrouvéenEfpagne 1 1,500,000 
âmes, & ce cadaftre eft plutôt défavantageux 
qu'avantageux aux recherches du Gouverne- 
ment; . . . les peuples s'étant perfuadés que l'on 
ne s'occupoit de faire le dénombrement de la 
nation, que pour les foumettre à la capitation 
comme en France ; — quoi qu'il en foit de cette 
population , vous ne mettrez pas le même dou- 
te fur celle de l'Amérique, 



^34 E s p a a n s. 

Van Magdebourg. 
Qui eft-ce qui peut la favoir , celle de l'A- 
mérique ? 

Le Cosmopolite. 
Le Gouvernement , autant qu'il eft poffible 
de fuivre cette partie dans un pays auffi vafte. 
Van Magdebourg. 
Et à combien fe monte-t-elle ? 

Le Cosmopolite. 
Par le cadaftre ordonné dans le même temps 
que celui que l'on fit en Europe , ... le Gouver- 
nement a trouvé , dans les trois Vice-Royautés 
de l'Amérique , le Gouvernement de la Hava- 
ne , de St. Domingue, & de Porto-Ricco,— 
io,899)Ooo âmes. 

Mylord Spiteal. 
Sans doute , en y comprenant tous les In- 
diens affiliés au Gouvernement. 

Le Cosmopolite. 
Certainement , . . . . tous faifant corps de na- 
tion avec les Efpagnols, qui fe font domiciliés 
en Amérique. 

Van Magdebourg. 
Je croirois plutôt celui-là que celui de la 
population de l'Europe ; — l'expérience ayant 
prouvé qu'en 25 ans , la population doubloit en 
Amérique. 

Le Cosmopolite. 
Quoi qu'il en foit de l'une ou de l'autre, nous 
voyons l'Efpagne pofféder en Europe des do- 
maines auffi confidérables que ceux de la Fran- 
ce; — peuplée de 11,500,000; — jonchée de 7 à 
800 lieues de côtes maritimes ; — pourvue 
abondamment de toutes les denrées de premiè- 
re nécefïité , & maîtreffe de toutes les matières 
premières les plus abfolues à Pinduftrie ; — 



Dialogue IV. 235 

ayant en outre en propriété des colonies puif- 
fantes en Amérique , avec 5 à 6000 lieues de 
côtes maritimes à fa libre fréquention , — 10, 
900,000 âmes à y pourvoir, à y entretenir, aies 
alimenter conftamment, des articles de récolte 
& d'induftrie de la métropole. . . . 

Mylord Spiteal. 

Arrêtez-vous , arrêtez-vous , Cofmopolite ;... 
& avec quoi, s'il vous plaît, les alimenter? — 
dites -moi un peu, fi l'Efpagne n'avoit pas la 
reifource des articles de l'induftrie de la Fran- 
ce , de l'Angleterre , de la Hollande , de la Flan- 
dre , de la Siléfie , de la Suifïe , de toute l'I- 
talie, & de toute l'Allemagne, fi ellelepourroit 
jamais? — ces colonies ne recevroient prefque 
rien du crû de la métropole , fans le fecours de 
toutes ces diverfes nations .... 

Van Magdebourg. 

Certainement Et encore ! — confidérez, 

malgré le fecours de toutes les nations que 
vous venez de citer, que l'Efpagne à peine ex- 
pédie -t-elle toutes les années de 75 à 80 vaif- 
feaux marchands dans fes colonies , tandis qu'à 
proportion égale, de celles-ci avec celles de la 
France & de l'Angleterre, elle devroit y en oc- 
cuper au-delà de 20,000. 

Le Cosmopolite. 

Vous voyez donc par ce que vous venez de 
dire , que ce n'eft point par le défaut de moyens 
que s'eft arriérée l'Efpagne, mais bien par fon 
peu de prévoyance & fes mauvaifes difpofi- 
tions. 

Van Magdebourg. 

Cela fe peut; — mais l'un n'annulle pas l'au- 
tre ; -— que pourra un Gouvernement , fi les 
fujets ne le fécondent pas ? 



2$ù e s f a g n e. 

Le Cosmopolite. 

Hé ! que peuvent les fujets, fi un Gouverne- 
ment leur lie les mains ? 

Mylord Spiteal. 

Quoi que vous puiffiez en dire, mon cher ami, 
vos Efpagnols font & feront toujours de vi- 
laines gens: — c'eft une vilaine nation;— on 
voit généralement chez elle que l'Efpagnol 
(par caractère) eft impératif, taciturne, igno- 
rant, rempli d'orgueil & de morgue vis-à-vis 
de toutes les nations ; . . . méprifant tous les hu- 
mains, qui ne font pas defcendus, à leur dire, 
du fameux Pelage;— -voulant tout favoir fans 

avoir rien appris; raifonnant de tout,& 

ne s'entendant à rien ; fe levant gueux , fe cou- 
chant pauvre par fierté,— hypocrite, fuperfti- 
tieux, indolent de fa nature; — traître par ja- 
loufie ; méchant par vengeance ; généreux par 
oftentation ; — rempant dans le befoin : . . . hum- 
ble dans l'adverfité : . . . infolent dans l'opulen- 
ce ; — luxurieux , craffeux & crapuleux jufqu'à 
la vilainie ; — aimant les femmes, & ne lesefti- 
mant point ; — encenfant les autels , quant ils 
profanent les temples; — fe frappant la poitri- 
ne d'avoir mangé gras un jour maigre , & ne 
rougiffant jamais d'avoir commis un aifainnat, 
un parjure; — fouillant fans refpecr. l'afyle facré 
des Eglifes , pour fe fouftraire aux châtiments 
de la juftice, après avoir commis un viol, un 
meurtre , un parricide ; — regardant au-deflbus 
de lui l'étude, l'occupation, le travail; — plus 
efclave d'un bout de papier, d'un préjugé, d'u- 
ne bulle de Rome , que des devoirs les plus ab- 
folus d'un vrai citoyen ; — allez bon père , mé- 
diocre parent, ami fort ordinaire; — mauvais 
mari, mauvais voifin, fujet médiocre; — naif- 



Dialogue IV. 237 

faut avec de Pefprit, & ne le tournant qu'à h 
débauche ; . . . voilà quels font vos Efpagnols. 
Le Cosmopolite. 
Mylord , vous mettez trop de paftion dans 
votre fen tinrent! — il ne faut jamais outrer no- 
tre opinion, ni induire en erreur l'eftime publi- 
que. — Il y a bien quelque chofe à dire fur les 
Efpagnols ; . . . mais il ne faut pas tant person- 
nifier leurs défavantages ; — allez généralement 
qui tiop prouve, ne prouve rien; — je conviens 
avec vous que les Efpagnols ont une partie 
des défauts que vous venez fi charitablement 

de leur reprocher; mais en publiant avec 

chaleur leurs imperfections , rendez au moins 
juftice à leurs bonnes qualités; — l'Efpagnol eft 
généralement brave, généreux, propre à tout ; 
— ayant de l'efprit fans être ingénieux ; ... réuf- 
fiflant facilement pour peu qu'il s'applique; — 
il eft fidèle fujet , fournis & refpectueux avec 
tous fes fupérieurs ; — préférant fon pays à tous 
les autres ; — ne bornant point fes charités à un 
liard donné publiquement ; mais à des aumô- 
nes fecretes , à des fondations utiles ; — éle- 
vant fa famille en père tendre ; prenant foin de 
fes parents s'ils tombent dans la mifere; — ne 
parlant jamais d'un bienfait; — content de l'a- 
voir rendu, il fe refufe à toute forte de reconnoif- 
fance; Pilade & Orefte pour l'amitié; — docile 
à toutes les volontés fpirituelles ; — obéifTant 
aveuglément à tous fes préceptes; — laiflant à 
la Divinité le foin d'éclairer les Rois, les Paf- 
teurs , fans jamais entreprendre , comme tant 
d'autres nations, d'être fon interprète ; —ne mur- 
murant jamais contre l'autorité, ni contre l'ad- 
miniftration ; — fe conformant fans inquiétude 
à tout ce qu'ordonnent leurs Souverains, ouïes 



238 Espagne. 

prépofcs du Miniftere; — toujours aftifs, tou- 
jours unis, toujours prêts à fe facrifier pour la 

défenfe de la patrie Balancez tous ces faits , 

Mylord , avec l'opinion que vous avez des Ef- 
pagnols , & vous verrez fi la plus grande partie 
des vices que vous avez apperçus dans cette na- 
tion , ne prennent pas toutes leurs caufes dans 
ceux qui régnent dans toutes les portions du 
Gouvernement, plutôt que dans le cœur & 
dans les penchants des fujets. 

Mylord Spiteal. 

Que pourra le Gouvernement vis-à-vis d'un 
fujet qui ne voudra rien faire ? 

Le Cosmopolite. 

Ce que pourra un père far fon enfant; — 
l'arraifonner, l'incliner au travail par des caref- 
fes, & l'y encourager par des récompenfes. 
Van Magdebourg. 

Comment voulez-vous qu'un Souverain, que 
des Miniftres , piaffent entrer dans de fembla- 
bles détails? 

Le Cosmopolite. 

Comment je le veux ! . . . . mais vous badi- 
nez; — eft-ce que vous ignorez que les devoirs 
les plus abfolus d'un adminiftrateur, font ceux 
de l'éducation d'une nation? — hé, que feroient 
les hommes fans l'éducation ! 

Mylord Spiteal. 

Où diable va-t-il chercher l'éducation, pour 
accoutumer des hommes au travail ? 
St. Albin. 

Mais il a raifon ! — l'éducation eft l'ame de 
tous les principes ; — c'eft elle qui accompagne 
l'enfance de l'homme , . . . . qui lui élargit le 
cœur, qui lui élevé Pefprit,qui lui développe 
toutes les idées de fon imagination; — qui lui 



Dialogue IV. 239 

fait entrevoir toutes les erreurs de la vie ; ... . 
les maux qui réfultent de l'oifiveté, de la paref- 
fe, & tous les avantages que procurent le tra- 
vail ou l'occupation. 

Le Cosmopolite. 
St. Albin a raifon. — L'éducation, en s'em- 
parant de la jeuneue de l'homme , lui facilite 
tous les moyens de s'appliquer , de fe rendre 
utile; — la même chofe ferait arrivée en Efpa- 
gne,fi le Gouvernement, après Ferdinand & 
Ifabelle , au-lieu de porter conftamment fes at- 
tentions dans le dehors de fes Etats , les avoit 
attachées plus particulièrement dans le dedans 
de ces mômes Etats; — pour lors, il n'auroit 
point négligé l'éducation de fes peuples ; & en 
les accoutumant de bonne heure au travail , il 
fe les feroit rendus utiles. — Mais toute l'ambi- 
tion de Charles V n'ayant jamais été tournée 
qu'à la recherche des moyens qui le feroient 
parvenir à la monarchie univerfelle , il négli- 
gea conftamment la portion la plus chérie de 
la vraie puinance ; ... la population, le commer- 
ce , & l'induftrie d'une nation. — Philippe 11, 
aufli ambitieux que fon père, ... plus rufé, mais 
moins favant politique, ayant fur le cœur les 
démembrements des Etats d'Allemagne ( faits 
à fa fucceffion ) en faveur de fon oncle , voulut 
s'en dédommager fur la France , fur l'Angleter- 
re & fur le Portugal ; — plus intriguant que 
guerrier, plus entêté que fage, . . . il ne mit au- 
cun péril à ces difpofitions ; & rencontrant par- 
tout plus d'écueils, plus de réfiftance, & plus 

d'obftacles qu'il n' avoit cru y en éprouver, 

il épuifa fes Etats d'hommes & d'argent {a) 

(1) J'ai lu dans un maaufcrit à l'Efeurial, que Philippe II 



2 Ao Espagne. 

pour perpétuer des guerres inutiles — Philippe 
lil n'hérita ni des talents, ni des vertus, ni des 
vices de Philippe II ; — plus hypocrite que lé- 
giflateur, plus fainéant qu'ambitieux, auffi in- 
dolent que Monarque, il fut auffi peu propre à 
régner après Philippe II , qu'à réparer les maux 
de la Monarchie. — Philippe IV fut digne fils 
de Philippe III, négligeant tout ce que l'on pè- 
re avoit négligé , pour ne s'occuper que des 
queftions de controverfe. — Charles II donna 
d'abord quelques efpérances ; mais plus enclin 
à la diffipation qu'à l'étude, il négligea toutes 
les affaires ; & dégoûté du travail & de la Royau- 
té , par l'épuifement affreux où fe trouvoit l'Ef- 
pagne, il mourut accablé d'ennui , laiffant avec 
douleur fa fucceffion à un petit-fils de France , 
dans un état plus malheureux & plus obéré 
qu'il ne l'avoit reçue ; — C'eft à la fuite de ces 
quatre règnes, plus malheureux les uns que les 
autres , que l'Efpagne eft tombée fucceffive- 
ment dans cet état d'épuifement & de mifere 
où l'a trouvée la guerre de la Succeffion. 
Mylord Spiteal. 
La vérité de votre raifonnement hiftorique 
ne détruit pas, que fi le Gouvernement en 
Efpagne a méconnu fes vrais intérêts , les 
fujets ne dévoient jamais méconnoître leurs 
avantages ; — quel eft l'avantage des fujets? . . . 
c'eft l'aifance , . . . c'eft la profpérité , . . . c'eft le 
commerce. 

Le 

avoit fait périr dans toutes fes guerres, 900^,000 hommes, 
& qu'il avoit dépenfé trois milliards de plus que les re- 
venus de la Monarchie ; ce qui feroit à notre façon de 
compter, quinze milliards au moins de dépcnfes extraor- 
dinaires. 



Dialogue IV. 241 

Le Cosmopolite. 
Vous avez raifon ; — mais quand cette aifan- 
ce, cette profpérité, ce commerce, un Gouver- 
nement fe l'approprie en entier, ... que voulez- 
vous que fafîent les fujets ? Poifiveté les gagne 
avec le découragement; & la parefle s'affocie 
avec la mifere ; — voilà tout ce qu'a gagné 
l'Efpagne, fous ïes cinq Rois de la Maifon d'Au- 
triche. 

Mylord Spiteal. 
Toutes les négligences des Rois Autrichiens 
en Efpagne , ne me perfuaderont jamais que 
û les fujets Efpagnols a voient été des hommes 
aimant le travail , qu'ils n'eufient toujours pu 
travailler: qu'ils n'eunent préféré eux-mêmes , 
de mettre en œuvre leurs belles laines de Caftii- 

le , & leurs foies de Valence , plutôt que de 

les racheter toutes œuvrées, des nations à qui 
ils les av oient vendues ; cette indolence , cet- 
te vérité connue , . . . . parle au cœur de tous les 
humains qui raifonnent un peu 

Le Cosmopolite. 
Je raifonne, grâces à Dieu ! & elle ne parle 
pas au mien qui ai fuivi pendant dix ans cette 
nation, fon gouvernement & fes fyftê mes. — 
Trois vices capitaux ont dévoré l'Efpagne fous 
la Maifon d'Autriche:... l'ambition, l'intérêt, 
les mauvais principes; — trois vices plus def- 
tructeurs la déchirent encore dans ce moment;... 
l'avarice , le préjugé , l'ignorance. — Tant que 
l'Efpagne ne purgera pas fon adminiftration de 
ces trois tyrans , jamais elle ne rétablira fa 
puiffance , & jamais elle ne l'élevera à ce 
haut période de profpérité & de gloire, où fa 
fituation , fes propriétés & fes richefles fem- 
blcnt lui permettre d'afpirer. — Plus étendue & 
Toint I. Q, 



242 Espagne. 

plus fertile que la France, elle compte moins 
de fujers & moins de production qu'elle ; — 
mai trèfle des plus riches mines d'Amérique , 
c'eft celle de toutes les nations de l'Europe qui 
a le moins de repréfentants , le moins d'argent 
monnoyé ; — avec 7 à goc lieues de côtes mari- 
times en Europe, & 5 à 6000 dans fes Colo- 
nies , elle occupe à peine 2 ou 300 vaiffeaux 
marchands dans tous fes commerces ; -- tou- 
tes ces erreurs ne viennent pas des fujets ; . . . . 
ce font les fautes du Gouvernement , qui , ne 
connoiffant point les vrais intérêts de l'écono- 
mie politique, laine infructueux tous'ces avan- 
tages. 

Van Magde bourg. 

Mais en quoi le Gouvernement a-t-il tant 
de tort ? 

Le Cosmopolite. 

En ce qu'il a mis conftamment des entraves 

par-tout qu'il a voulu fe mêler de tout, — & 

qu'il a voulu s'approprier tout.— Dans un Etat 
bien adminiftré, le Souverain n'empiète jamais 
fur les droits des fujets : — témoin ce Roi de 
Hongrie, qui en faifant brûler un vaifTeau mar- 
chand , richement chargé pour le compte de la 
Reine fon époufe, difoit : que feront les fujets , fi 
tes Rois font le commerce ? — en Efpagne, c'eft 
tout le contraire, ... le Gouvernement ne fe fert 
des fujets que pour s'en approprier tout le tra- 
vail. — Pour bien vous faire fentir cette vérité ; 
reprenons les chofes depuis les premières er- 
reurs du Gouvernement fous Charles V, &def- 
cendons infenfiblement dans toutes celles qui 
les ont fuivies , & qui fe continuent encore , 
même fous le règne préferft ; —je vous ai déjà dit 
que trois vices capitaux avoient dévoré ancien- 



Dialogue IV. 243 

nement l'Efpagne:... l'ambition,... l'intérêt,. .. 
&les mauvais principes; — que trois vices plus 
deftructeurs la déchiroient encore dans. ce mo- 
ment , l'avarice , l'ignorance , le préjugé ; —par la 
connoiiTance de tous ces défavantages , vous con- 
viendrez avec moi que toute la décadence de l'Ef- 
pagne n'a été opérée que par les erreurs du Mi- 
niftere, & non par l'inapplication des peuples. 
Van Magdebourg. 

Voyons, notre ami, comment vous vous ti- 
rerez de cette queftion: — car vous avez affaire 
ici à forte partie. — Le Mylord n'eft pas Efpa- 
gnol , ... je ne le fuis certainement pas auffi, . . . 
& je crains bien que St. Albin ne foit un peu 
des nôtres .... 

St. Albin. 

Je ne hais pas les Efpagnols ; le peu que j'en 
connus, m'ayant paru des gens honnêtes, alfez 
intéreffants. 

Van Magdebourg. 

11 feroit difficile que vous en euiïiez connu 
beaucoup : — ces gens-là ne voyagent point; & 
par orgueil, ils méprifent toutes les nations ci- 
vilifées. 

Mylord Spiteal, 

Ils ont bien tort, ... ne connoiifant rien de 
fi mal élevé , de fi ignorant & d'aufïi gauche 
qu'un Efpagnol. 

Van Magdebourg. 

Ces gens-là ne fréquentent point, n'étudient 
point , ne cherchent point à s'inftruire ; que 
voulez-vous qu'ils foient? — Je parierois pref- 
que, (fi on vouloit s'amufer de faire chez tou- 
tes les nations de l'Europe, le dénombrement 
de tous les Efpagnols qui voyagent chez elles,) 

Qij 



244 Espagne. 

que la quantité ne fe monteroit peut-être pas à 

200. . . . 

Mylord Spiteal. 

A deux cents ! . . . vous êtes fou ! — parbleu , 
pas à la moitié ! ... à moins que vous n'y com- 
preniez tous les Ambaffadeurs , les Envoyés, les 
Réfidents, les Confuls, Secrétaires & Marmitons 
de l'ambalTade ; car fans tout ce monde, je pa- 
rierai bien dix contre un, que vous ne trouve- 
rez pas vos deux cents. 

Le Cosmopolite. 

Quoi qu'il en foit, deux cents ou deux mille, 
ce n'eft pas de quoi il s'agit.— Nous en étions 
fur les vices deftructeurs de leur gouvernement 
fous laMaifon d'Autriche ; l'ambition, l'inté- 
rêt, les mauvais principes. — L'ambition qui de- 
voit faire le bonheur de l'Efpagne fous Charles 
V . . . qui de voit publier fa profpérité & fa gloire 
dans tous lesfiecles, qui devoit la rendre la pre- 
mière nation de l'Europe, .. . n'a fervi qu'à for- 
ger pour elle une chaîne d'humiliation, de dé- 
cadence & de mifere. — Les nouveaux pays de 
l'Amérique, loin de n'être envifagés par l'héri- 
tier de Ferdinand & d'Ifabelle , que comme des 
pays relatifs , qui ne dévoient être encouragés 
qu'en tant qu'ils favoriferoient tous les débou- 
chés de l'agriculture & de Pinduftrie de la mé- 
tropole , furent confidérés par cet ambitieux 
Monarque, comme un vrai mobile de toutes les 
grandeurs , de toutes les richeifes, de toutes les 
propriétés. — En conféquence , Charles V dé- 
daigna l'économie politique ; & tournant fans 
cène fes regards & tous fes defirs fur l'Améri- 
que , ... fur fon or , . . . fur la monarchie univer- 
selle , — il perdit de vue le feul fyftême qui pou- 
voit faciliter à fes fucceflèurs un efpoir aufîï in- 



Dialogue IV. 245 

fenfé." — L'Efpagne , qui fleurifîbit fous Ferdi- 
nand & I fa. belle ; qui poflédoit vingt millions 
d'ames de population; . . . qui droit vanité des 
60,000 métiers battants que l'on comptoit dans 
fa feule ville de Seville, éprouva bientôt par 
cet égarement, une décadence confidérable 
dans fa population , . . . dans fon agriculture , . . . 
dans fon induftrie : — Charles V ne l'imaginoit 
pas. — L'or , . . . l'argent , ... la fortune rapide 
*Vie quelques aventuriers échappés à l'intempé- 
rie de l'Amérique, éblouiflbient autant le Mo- 
narque Efpagnol, que les Miniftres, que tous 
les habitants des villes maritimes. — Tous n'a- 
voient des yeux que pour l'Amérique , & tous 
ne refpiroient que pour l'Amérique. — Le Gou- 
vernement, loin d'arrêter une telle fureur,... 
loin de contenir les émigrations trop confidé- 
rables de Ces fujets,... les toléra, fe figurant 
que cette tranfplantation d'une portion de fes 
citoyens , dans un pays auffi fourni d'or & 
d'argent, doubleroit le numéraire de toutes 
fes richefles. — Le temps, qui explique les er- 
reurs des hommes , fit bientôt voir à l'Efpagne 
combien elle s'étoit trompée; & l'ambition qui 
auroit dû coopérer à fa plus grande gloire, con- 
fondant fes erreurs avec l'abus que l'on avoit 
fait de fes vrais intérêts , ne montra plus au 
fucceffeur de l'ambitieux Empereur , qu'une 
Monarchie ébranlée dans tous ïes fondements , 
qui avoit abandonné des richefles réelles, pour 
ne courir qu'après des idéales. 

Mylord Spiteal. 

Dans les premiers temps de la découverte de 

l'Amérique, les nations civilifées ne connoif- 

foient point auffi précifément qu'aujourd'hui l'ef- 

prit de confervation & de fyftême. Ce font les 

Q iij 



s *$ Espagne. 

•rands tréfors de l'Amérique qui ont éclairé 
cette partie : — ainfi il n'eft pas étonnant que 
Charles V& Philippe II fe foient lamés éblouir 
par l'or & l'argent du nouveau monde, & qu'ils 
ayent négligé les vraies richeiïes de la mé- 
tropole. 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai : . . . mais furabondance de bien 
ne doit jamais nous faire oublier en fyftêmw 
d'adminiltration, que la vraie richeffe eft celle 
du travail; & que fans travail, point de ri- 
cheffe.*— En conféquence, l'or & l'argent de 
l'Amérique ne dévoient être confidérés par le 
cabinet de l'Efpagne , que comme les repré- 
fentants des fuperflus , de l'agriculture &: de 
l'induftrie de la métropole. L'opinion contraire 
a été caufe que la population, l'agriculture, 
l'induftrie de l'Europe s'eft perdue infenfi- 
blement ; & que l'Amérique , par une avidité 
mal raifonnée , a dévoré la profpérité de la ca- 
pitale, au -lieu de l'enrichir. De-là la perte 
du travail & de toutes les richefles premiè- 
res, qui unifiant tous les défavantages à ceux 
des mauvais principes de l'adminiftration, a 
écarté tous les encouragements & tous les con- 
cours des nations érangeres , qui auroient pu 
conferver h l'Efpagne fa population, fon agri- 
culture & fon induftrie. 

Van Magdebourg. 

Il au«oit été difficile , mon cher ami , que 

les nations étrangères euflent voulu fe prêter 

àfayprifer l'Efpagne dans fes découvertes: elles 

étoieiit toutes poffédèes du même vertige. . » 

Le Cosmopolite. 

Ce n'eft pas ce que je prétends dire. 



Dialogue IV. 247 

Van Magdebourg. 

Voyons. 

Le Cosmopolite. 

Dans les premiers temps de la découverte 
de l'Amérique , tous les habitants de l'Europe, 
éblouis par fon or & fon argent, ambitionnè- 
rent de participer à toutes fes richefles. — 
Charles V joignoit à Tes riches polTeflions , 
l'Efpagne , la Flandre , les Etats d'Autriche 
& de Hongrie , la Bohême , le Milanois , les 
Etats de Naples & de Sicile, &c. — Si cet 
Empereur avoit été un vrai Légiflateur, de mô- 
me que Philippe II; — fi l'un & l'autre avoient 
mieux connu l'efprit de confervation & de 
fyfteme que celui de l'intrigue ; ■*- s'ils avoient 
fu affocier l'efprit 1 de fpéculation avec celui 
de. l'économie politique , ... ils auroient ap- 
perçu que la découverte de l'Amérique avoit 
déjà englouti la majeure partie de la portion 
la plus utile de leurs fujets; — que l'induftrie , 
que l'agriculture fe reffentoit de cette émi- 
gration ; — que les villes , que les campagnes 
devenoient défertes. — En*conféquence , pour 
ne plus affoiblir la population de la métropole, 
& pour réparer celle qu'elle avoit déjà per- 
due , il auroit été de l'adrefïe du cabinet d'Ef- 
pagne , de faire un parti avantageux à tous 
les étrangers qui auroient voulu s'établir dans 
fes Etats d'Europe , en ne leur laiffant de li- 
bre que le commerce de l'Amérique : & au- 
lieu de les effaroucher , de les rebuter par 
des fervitudes , telles que celles des billets 
de confeffion , &c. les flatter, les careifer, leur 
accorder des marques d'honneur & d'eftime , 
& faire jouir tous leurs enfants des droits dos 
citoyens. 

Q iv 



2^$ Espagne. 

St. A l b i n. 

Il eft certain que fi dans ces premiers temps, 
le Miniftere de l'Efpagne avoit eu l'adreffe de 
pratiquer ce que vous venez de dire , qu'il y 
auroit eu des millions & des millions de Fran- 
çois, d'Italiens & d'Allemands qui auroient 
été s'établir en Efpagne , & qu'ils y auroient 
confervé la population & tous les arts utiles. 
Le Cosmopolite. 

Il en auroit réfulté trois grands avantages 
pour elle. ■ — Le premier , c'eft qu'elle auroit 
réparé fa dépopulation, fans affoiblir l'accroif- 
fement de celle de fes Colonies. — Le fécond , 
c'eft que loin de penfionner Pinduftrie étran- 
gère , ( comme elle a été forcée de le faire ,) 
elle auroit fécondé la Tienne , en arrêtant les 
progrès de celle de fesvoifms. — La troifieme, 
c'eft que toutes les richeffes de l'Amérique fe- 
roient demeurées conftamment dans fa métro- 
pole , & qu'elles n'auroient point fervi à fol- 
der uniquement l'Efpagne avec le commerce 
étranger. — De ce défaut de prévoyance, fe 
font établies de ragne en règne les erreurs 
de Charles V & de Philippe II ; & c'eft de la 
perfévérance de toutes ces erreurs que fe font 
perpétués jufqu'à nos jours, les vices deftruc- 
teurs d'avarice, d'ignorance, de préjugé, qui 
interceptent encore la profpérité de l'Efpagne. 
St. Albin. 

Notre cher Cofmopolite , je ne vois pas que 
vous foyez fondé a taxer aujourd'hui l'Ef- 
pagne d'être ignorante. 

Le Cosmopolite. 

Elle le fera moins , fi vous voulez , que fous 
Philippe IV & Charles II; — mais elle l'elt 
toujours autant aujourd'hui , proportion gar- 



Dialogue IV. 249 

dée , qu'elle l'étoit alors , vis-à-vis des autres 
nations : — car fans paffion, quels font les pro- 
grès de l'Efpagne ? — 

St. Albin. 

Ma foi , des progrès très-confidérables , de- 
puis la guerre de laSucceffion. 

Le Cosmopolite. 

Bien : — comparez fes progrès avec ceux 
de la France , de l'Angleterre , de la Prune , 
de la Suéde, du Danemarck & de la Rudie ; & 
vous verrez fi l'Efpagne , avec plus de moyens, 
plus de propriétés , plus de rclfources , s'eft 
autant avancée que la moindre de toutes ces 
nations ? 

St. Albin. 

Non , elle ne peut pas même être comparée 
à la plus petite ; la plus arriérée de toutes 
ces nations , avec un trentième au plus des 
avantages que poflede l'Efpagne, exerçant un 
commerce maritime vingt fois plus répandu 
que celui de cette Monarchie. 

Le Cosmopolite. 

Vous voyez donc que l'ignorance , l'avarice 
& le préjugé tyrannifent toujours cette nation. 
Mylord Spiteal. 

Hé ! pourquoi ne pas y ajouter aufli l'or- 
gueil , la fainéantife & la pareffe ? 

Le Cosmopolite. 

Parce que les derniers font indépendants des 
premiers , & qu'il ne faut jamais confondre, en 
queftion de politique, les vices d'un mauvais 
Gouvernement avec ceux d'un penchant arbi- 
traire. 

Van Magdebourg. 

Vous avez beau prêcher, mon cher Cofmo- 
polite , vous ne façonnerez jamais vos Efpa- 



■2-0 Espagne, 

gnols ; & les torts que vous trouvez à leur Gou- 
vernement , ne dénaturent point leur noncha- 
lance , leur fans-fouci , leur mal-propreté : ces 
vices font dans le fang de la nation. 
Le Cosmopolite. 
Les fujets font ce que les Rois veulent qu'ils 
foient. — Sous Charles V & Philippe II, l'Ef- 
pagnol a été guerrier & conquérant. — Sous 
Philippe III , il a été Hiftorien & Poëte. — 
Sous Philippe IV, Théologien &Jurifconfulte. 
— Sous Charles II , fainéant, hypocrite & pa- 
refleux. — Depuis les règnes des Bourbons, 
ils le font un peu ranimés ; mais le Miniftere 
s'en occupe û foiblement, qu'il exifte encore 
un fond d'ignorance & d'irréfolution chez les 
fujets , qui femble demander à la légiflation de 
réfoudre le plan de vie qu'un chacun doit 
embraffer. 

St. Albin. 
Ma foi , le plan de vie eft favorable au- 
jourd'hui. — L'Efpagne , fous Charles II , n'a- 
voit que 40,000 hommes de troupes réglées ; 
elle en compte actuellement 150,000. — Elle 
n'avoit que 5 à 6 mauvais vaiffeaux de guer- 
re; on lui en connoit plus de 70 du premier 
rang dans fes ports. Elle' ne poifédoit que 40 
millions de livres de revenus ; elle jouit de 
150 millions au moins dans ce moment : — 
ce n'eft pas une petite révolution en 75 ans. 
Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai Mais comparez-la avec celle 

de la Pruffe , de la Suéde , du Danemarck , de 
la Ruffie & de l'Angleterre même ? — Balan- 
cez les opérations de l'économie politique de 
toutes ces Puiffances , avec celle de l'Efpa- 
gnej & vous verrez fi cette Monarchie, (ex- 



Dialogue IV. 251 

cepté depuis 10 ans, ) a fait le moindre pro- 
grès dans le commerce , l'induftrie , les arts , 
les fciences , la navigation & les découvertes 
utiles ? 

Van Magderourg. 

Du côté du commerce , nous pouvons dire 
que non : — la navigation pour fes Colonies, 
n'étant pas plus considérable aujourd'hui qu'à 
la mort de Charles II. 

Le Cosmopolite. 

Hé ! celle de l'Europe , la trouvez-vous bien 
augmentée ? 

St. Albin. 

Egalement 

Le Cosmopolite. 

Donc , c'eft. la faute du Gouvernement , 11 
la nation Efpagnole, depuis 1700, n'a pas fait 
les mêmes progrès que la France & l'Angle- 
terre dans cette carrière ; parlant fans pafïion , 
je vous demande un peu fi en fyftême d'admi- 
niftration , ( dans l'économie politique,) il eft 
une ignorance plus deftructive , que celle qui 
ofe entreprendre de vouloir régler la portée 
des fpéculations d'un commerce maritime , 
celle du départ & du retour des vaifleaux mar- 
chands de fes négociants ? 

Van Magdebourg. 

Non , . . . rien de plus abfurde que toutes 
ces gênes-là. — C'eft au négociant à faire fon 
compte , à régler fes expéditions ; — à prendre 
la circonftance qui lui paroit la plus avanta- 
geufe à fon entreprise. Si on ôte cette liberté 
au négociant, le commerce ne fera plus une 
fcience. 

Le Cosmopolite. 

C'eft cependant ce que fait encore l'Efpa- 



2$i Espagne. 

gne. — Eft-il également une avarice plus maî 
entendue , plus mal raifonnée de la part d'un 
Miniftere , que celle qui force le commerce 
d'une nation à fe fervir des vaifleaux du Gou- 
vernement, pour importer les retours de leurs 
entreprifes , afin de foumettre ce même com- 
merce à lui payer un fret exorbitant fur des 
retraits qui ne font que les produits d'une opé- 
ration mercantile , entreprife d'entrée en Amé- 
rique fur les propres vaifleaux de ces mômes 
négociants, qui font forcés (par cette tyrannie) 
de faire leurs retours en Europe aux trois 
quarts vuides ? 

Mylord Spiteal. 
• C'eft pourtant ce que fait encore l'Efpagne. 
— Cette méthode eft aufli injufte que tyran- 
nique. — Il y a de la cruauté à forcer un 
négociant qui a fon vaiffeau , de charger fes 
effets fur un autre vaiffeau , pour faire navi- 
guer le fien à vuide. — Aufli , à combien d'ac- 
cidents ces malheureufes maximes n'expofent- 
elles pas le commerce d'une place ? — Voyez 
le fort de la flotte qui périt au détroit de Ba- 
hama : — celle que nous détruif imes à Aigué- 
monte : — les galions brûlés à Vigo : — la 
piïfe de la frégate l'Hermione , & des deux ga- 
lions des Philippines Voilà bien 60 millions 

de piaftres fortes au moins de perte feche pour 
le commerce de l'Efpagne , en moins d'un fie- 
cle , & fur peut-être 18 à 20 vaifleaux : — 
quelles imprudences!. .-. 

Le Cosmopolite. 

N'eft-ce pas auffi un préjugé deftructeur de 

refufer à un homme domicilié dans vos Etats , 

qui contribue à toutes vos impofitions ; qui 

ne confomme que de vos denrées; qui fait va- 



Dialogue IV. £53 

loir votre agriculture , votre induftrie & vo- 
tre commerce ; qui falarie vos artifaus, vos 
journaliers , vos matelots : d'y travailler ; & 
cela parce qu'il n'eft pas né Efpagnol? . . . com- 
me il le lieu du domicile n'étoit pas la vraie 
patrie de l'homme. 

Van M a g d e bourg. 

Entreprenez un peu , vous qui raifonnez (î 
bien , de vouloir perfuader à un Efpagnol , que 
Ton Minîftere a tort de gêner le commerce de 
l'Amérique , de s'emparer de la propriété d'en 
importer les retours , . . . d'empêcher un étran- 
ger d'y faire des entreprifes ? — il vous ré- 
pondra très-gravement que c'eft très-bien fait , 
que fon Miniftere a raifon , parce que , fans cet 

arrangement, fes Colonies fe perdroient 

Hé ! âmes bornées & pufillanimes ! — bientôt 
vous ne connoîtrez plus que l'habitude com- 
me les brutes ! 

Le Cosmopolite. 

Les erreurs vulgaires ne doivent jamais être 
accréditées par les opérations légiflatives. — 
Le commerce eft-il un être créateur? 
Van Magdebourg. 

Sans doute. 

Le Cosmopolite. 

Eft-il utile à la fociété? 

Van Magdebourg. 

Certainement : — c'eft lui qui réalife les m- 
perilus , & qui procure tous ceux qui man- 
quent à une nation. 

Le Cosmopolite. 

Donc le commerce veut être encouragé & 
non vexé : — protégé & non tyrannifé, com- 
me il l'eft en Efpagne. 



254 Espagne. 

Mylord Sfiteal. 

Si la France , l'Angleterre & la Hollande 
avoient confidérê le commerce dans le point 
d'erreur & d'ignorance que l'a toujours envi- 
fagé l'Efpagne, . .. jamais ces trois nations 
ne fe fèroient élevées au degré de profpérité 
& de puiffance où elles font généralement 
parvenues. — Le commerce eft la fource des 
richelTes : il veut être libre , & c'eft dans cette 
liberté que des miiiions de citoyens y trou- 
vent leurs exiftences : — mais allez chercher 
cela en Efpagne ? 

Le Cosmopolite. 

En conséquence, il ne faut pas tant invec- 
tiver ou méprifer l'infortuné fujet Efpagnol : 
_« il ne faut pas lui faire un fi grand crime 
de fa pareffe ; dès que le Gouvernement lui 
ferme toutes les portes du travail > que voulez- 
vous qu'il devienne? — 

Mylord Spiteal. 

Vous avez beau vous battre les flancs , vous 1 
ne me convertirez pas. — La pareffe eft le pé- 
ché originel de cette nation : . . . pour vous 
en convaincre , jettez un coup d'œil fur tou- 
tes fes campagnes , vous n'y trouverez ni fruits 
ni arbres : à peine y voit-on croître des bleds. 
— Le Gouvernement, par des raifons parti- 
culières , peut avoir été fondé autrefois d'em- 
pêcher les trop grandes fréquentations de fes 
fujets avec l'Amérique , — mais il n'a jamais 
mis aucune entrave à l'agriculture, — Pour- 
quoi relier oifif, quand la terre vous offre de 
l'occupation? — Pourquoi préférer de vous ha- 
biller des étoffes étrangères , quand vous pou- 
vez les fabriquer vous-mêmes ? Pourquoi ven- 
dre une matière première que vous pouvez fa- 



Dialogue IV. 255 

çonner? — Toutes ces fautes ne viennent pas 
du Gouvernement : ... c'eft le vice de la nation. 
Le Cosmopolite. 
Vous êtes dans Terreur, mon cher Mylord; 
& le procès que vous faites aux fujets Efpa- 
gnols , eft la fable du loup & de l'agneau. — 
i°. L'agriculture ne languit en Efpagne que 
par le défaut de confommation & de débou- 
ché; le Gouvernement n'ayant pas auez ou- 
vert les fréquentations avec fes Colonies , qui 
étoient les feules propriétés qui pouvoient 
donner de l'activité à cette richefîe locale ; & 
les mêmes denrées qui croiffent en Efpagne 
fe recueillant en France , en Portugal , en Ita- 
lie, à Naples , en Sicile , dans le golfe de Ve- 
nife , la Grèce, la Turquie & l'Afrique , font 
contrariées par celles de tous ces divers Royau- 
mes , où les nations confommatriccs s'en pour- 
voyent en retour de leurs commerces avec 
ces peuples. — En conféquence, n'y ayant que 
la confommation des Colonies qui pouvoit fa- 
vorifer l'exportation des denrées de la mé- 
tropole , le Gouvernement a méconnu fes vrais 
intérêts , en bridant toutes les difpofitions de 
fes fujets dans cette confommation; & c'eft de 
la gêne de ces difpofitions ( très - falutaires 
à un corps politique , ) que les fujets Espa- 
gnols dédiés à cette partie , ne fe fout pas- 
adonnés à de plus grands défrichements. — 
2 . S'il ne fabrique pas lui-même fes vête- 
ments, . . . c'eft encore la faute du Gouver- 
nement: ... la nature des impofitions de l'E- 
tat en portant prefque toutes fur les comef- 
tibles , fur les befoins de première néceiïité , 
fur toutes les aifances de la vie , renchérit 
û exceffivement Ja main-d'œuvre de toute ef- 



1C 6 E S ? A G N E. 

nece , qu'il convient mieux au fujet Efpagnol 
de s'habiller des étoffes étrangères, que de 
celles qu'il pourroit fabriquer lui-même. 3 . — 
C'eft la néceflité qui force celui-ci à vendre 
une matière première qu'il pourroit façonner , 
parce que le Gouvernement, en favorifant l'in- 
troduction dans fes Etats de l'induftrie étran- 
gère , lui rend cette môme matière première 
inutile ; & il eft forcé de s'en défaire pour 
payer l'on habillement. Pour bien fentir toute 
la conféquence de mon raifonnement , . . . jet- 
tons un coup d'oeil fur l'efprit du fyftême de 
l'adminiilration de l'Efpagne, & balançons-en 
les défavantages par les avantages qu'elle au- 
roitpu retirer de fa pofition, iielleavôit adopté 
les mômes principes qui ont été les guides de 
toutes les nations maritimes de l'Europe. — 
Pour bien approfondir cette vérité, il faut 
expliquer impartialement le fyftême de l'ad- 
miniilration de l'Efpagne, fur les trois chefs 
d'intérêts qui forment l'aine d'une adminif- 
tration politique : ... le commerce , l'induftrie , 
l'agriculture. — Par l'affiette de ces trois in- 
térêts , par la façon dont ils font protégés & 
adminiftrés en Efpagne , on connoitra mora- 
lement que le défaut de pareffe que l'on in- 
culpe tant à cette nation , n'eft le fruit ou la 
contagion que de celle d'un Gouvernement pré- 
caire : . . . les Miniftres en Efpagne ( par un 
entêtement barbare , ) ayant préféré de per- 
pétuer des fyftêmes deftruéteurs , au-lieu de 
prendre pour modèle le fuccès des opérations 
des nations étrangères. — C'eft la prévention, 
c'eft l'orgueil , c'eft une vanité mal entendue 
qui leur a fait rejetter toutes ces lumières , & 
qui les a portés de s'endurcir fur des fyftê- 
mes 



Dialogue IV. 257 

mes entièrement contraires aux progrès du 
commerce, de l'indu Jtrie & de l'agriculture. — 
Si le commerce , fi l'induftrie , fi l'agriculture 
font la richefle première d'une adminiftration 
politique, ... .ces trois fortes de richefles ne 
prennent leur activité , leur confervation & 
leur accroiiïement, que dans la nature & la 
marche des importions d'un Gouvernement. 

— Si les impofitions font bien raifonuées , bien 
réparties , perçues feulement fur des objets in- 
différents ou neutres ,.. . elles font l'avantage 
du commerce de l'induftrie & de l'agriculture. 

— Si elles portent brufquement , pefamment , 
groîïiérement fur les objets de première nécef- 
iité, fur les befoins des peuples, fur les matiè- 
res premières de l'induftrie , . . . elles font un 
mal certain, parce qu'elles renchêriiïent tous 
les falaires de la main-d'oeuvre quelconque : . . . 

Î)our lors le commerce perd de fon activité , & 
'induftïie & l'agriculture périffent par les im- 
puiffances du commerce. 

Van Magdebourg. 
Si dans les premiers temps de cette Répu- 
blique , le Gouvernement Hollandois avoit 
monté fon fyftôme de commerça & de naviga- 
tion dans la feryitude & la partialité de ce- 
lui de PEfpagne , où en feroit aujourd'hui la 
Hollande? 

Mylord Spiteal. 
Hé! oîi en feroient la France & l'Angle- 
terre ? 

Le Cosmopolite. 
Le commerce n'a jamais été confidéré en 
Efpagne comme uu être créateur , animant & 
fécondant tous les rameaux d'une adminiftra- 
tion politique. — Il a toujours été envifagé 
Tome L R 



2 £ S Esta g n e. 

comme une profeffion de convenance au fenl 
avantage de celui qui l'exerçoit. — En confé- 
quence, le Gouvernement a conftamment tenu 
en inquifition toutes les opérations de fes fu- 
jets , & a refufé au commerce cette liberté , 
cette protection, ces encouragements qui ont 
enrichi la France , l'Angleterre & la Hollan- 
de. — Un négociant en Efpagne ne peut point 
avoir de vaiffeau dans le commerce des colo- 
nies , fans une permiiïîon du Gouvernement : 
— il ne peut point faire d'expéditions dans ces 
dites colonies , fans une autre permiffion : — 
il ne peut point choifir la grandeur du cafque 
ou du port du vaiffeau de fa fpéculation, fans 
permiflion. — Toutes les opérations du com- 
merce direft de l'Europe avec l'Amérique fe 
follicitent du Miniftere , avec injonction de la 
baye de Cadix , à tel port des colonies inclufi- 
vement, fans échelle & fans cabotage dans 
aucun autre port ; & pour toutes ces permif- 
fione, il faut payer d'avance des fommes très- 
confidérables. — Le Roi , l'Amiral , l'Eglife 
ont des droits très-confidérables fur toutes ces 
permiifions. 

Van Magdebourg. 

Eft-il rien de plus tyrannique dans le com- 
merce , que les droits que font obligés de payer 
d'avance les armateurs des vaiffeaux pour les 
colonies Efpagnoles ? . . . il eft toujours quef- 
tion .de 10, 30 ou 40,000 piaftres par permif- 
fion; & fi le vaiffeau périt, le Gouvernement 
ne rembourfe jamais rien : — c'eft un furcroît 
de débours pour les malheureux négociants, 
&ns utilité pour le commerce. 

Le Cosmopolite. 

A cet abandon des vrais principes, (de toute 



Dialogue IV. 259 

légiflation politique) il faut aflbcier une fé- 
conde tyrannie de la part du Gouvernement, 
plus deltructive encore ( pour le commerce ) 
que toutes celles que vous venez de citer, par- 
ce qu'elle arrête un nombre infini d'exporta- 
tions de la métropole qui occuperoient des mil- 
lions de citoyens. — Ce font les horribles frets 
que font obligés de payer tous les effets que 
l'on embarque à Cadix pour l'Amérique, y en 
ayant qui fupportentsj, 3 &4 fois plus que leurs 
valeurs premières en fret feulement, fans les 
avaries qui font toujours d'un tiers fur le mon- 
tant du fret, & que l'on paye conftamment par 
avance. Ces déteflables maximes fufpendent 
un nombre prodigieux d'exportations, qui fe- 
roient d'un très-grand prix pour l'agriculture , 
& que l'Efpagne ne peut mettre en crédit, par 
les prix exorbitants auxquels il faudroit les ven- 
dre, û on les embarquoit pour l'Amérique, 
fur le pied des tarifs actuels de fa navigation : 
— tels font tous fes fruits fecs , légumes , vins , 
huiles, &c. La main-d'œuvre ci Tindullrie n'eft 
pas plus favorifée par le Miniftere , que les ex- 
portations de l'agriculture. — Si le Gouverne- 
ment tyrannife le commerce par des gênes, par 
des taxes cruelles , il ruine la main-d'œuvre da 
l'induftrie par la nature de fes importions, par 
la rigueur des droits de fret dans les exporta- 
tions aux Colonies , & par l'introduction dans 
la métropole de tous les articles des fabriques 
étrangères : ... de forte que les droits de doua- 
ne, de fret, d'avaries, d'impofitions & d'abus, 
dévorant tous les profits du travail, dégoûtent 
le citoyen appliqué , & livrent à l'abandon 6c 
au pillage toutes les richeffes de la métropole, 
—L'agriculture s'arriére par les mômes caiifes* 

Rij 



*6o Espagne. 

& fe trouve encore dégradée dans fon occupa- 
tion par les inégalités ou les exemptions par- 
ticulières dans les taxes publiques; . . . tous les 
biens-fonds des gens de main-morte, ou appar- 
tenant à des gens attachés à l'Egîiie, ne contri- 
buant prefque en rien dans les importions gé- 
nérales. — De toutes ces entraves, de cette 
ïmmenfité de rigueur, de difproportion& d'iné- 
galité, fe perpétue le découragement des peu- 
ples; & le cabinet de l'Efpagne, loin de redref- 
fer les erreurs de fes fyftêmes, les groffit tous 
les jours davantage par fes entêtements, & par 
je mépris confiant des vrais principes du com- 
merce que Ton ne ceffe de lui expofer. — Il a 
.été démontré au Miniftere de Caftille que les 
rentes provinciales étoient la ruine de fes peu- 
ples , & que fon fyftême de commerce mariti- 
me étoit la ruine de fon agriculture &de fon in- 
duftrie; . . . qu'il failoit redrefler l'un & l'autre. 
— L'adminiftration à qui on en parloit, répon- 
dit pour toute réfolution, „ que les rentes pro- 
„ vinciales étoient de toute ancienneté en Ef- 
i} pagne , & que cette Monarchie n'avoit pas 
,, befcin des fecours du commerce, pour être 
„ riche ". 

Mvlord Spiteal. 
J'ai toujours entendu parler des rentes pro- 
vinciales, comme d'une impofition très-oné- 
reufe pour les peuples ; & perfonne n'a encore 
pu me les expliquer. 

Le Cosmopolite. 
Je vais vous fatis faire. — Les revenus de 
l'Efpagne font confidérés en fyftême de finan- 
ce , par rentes générales & par rentes provin- 
ciales ; . . . coutumes d'Arragon , de Bifcaye & 
cadaftre de Catalogne. — Dans les rentes gêné- 



Dialogue IV. 261 

raies, on comprend les douanes, les gabelles, 
le tabac , le papier marqué , les octrois , les in- 
duites, les. affagues, les mines , &c. Dans les 
provinciales , les millons , les quatre droits 
additionnels, les alcavales(i), &c. qui ne font 
que des impofitions fur le pain, le vin, l'huile, 
le charbon , les légumes fecs , les viandes fraî- 
ches & falées, le gibier, le poiifon falé , les li- 
queurs , les eaux-de-vie, &c. — Toutes ces di- 
veries rentes en 1767 fe montoient, pour les 
rentes générales, à 280,000,000 de réaux de 
veillon : — pour les rentes provinciales , à 
128,000,000 de réaux de veillon : coutumes 
d'Arragon , de Bifcaye, cadaftre de Catalogne, 
lances & épées, titres de Caftille, fourrages , 
étapes , &c. environ deux cents millions de 
réaux de veillon : — en tout 608 à 610 millions 
de réaux de veillon, ou 152 à 153 millions de 
liv. de France. 

Van M a g d e b o u r g. 

Autant que cela ! — Je n'aurois jamais cru 
l'Efpagne auffi riche dans fes finances. 
Le Cosmopolite. 

Elle le feroit du double , fi elle étoit mieux 
fécondée par fes fyftemes d'adminiftration & 
de commerce. — Ecoutez Mr. de Peilii'fery fur 
l'Efpagne? „ il dit que cette Monarchie eit 
comparable k un jeune taureau, qui ne connoit 
ni fa force ni fes défenfes '\ 

M Y LORD SPITEAL. 

N'en déplaife àMr.dePeliinery, je croirois 
bien plutôt que le taureau de l'Efpagne n'a ni 
corne ni fabot, . . . qu'il eft eftropié. 

(1) Toutes les mutations de biens-fonds payent auili lesv 
alcavales , qui eft une efpece de contrôle. 

R iij 



2 fr 2 E S F A G N E. 

Le Cosmopolite. 

Pas fi eftropié qu'il ne tape très-bien quand 
il veut s'y mettre. — Voyez la fuite de la guerre 
de la Succeiïion jufqu'en 1719 : — celle de 1738 
jufqu'en 1748 : — voyez les progrès de cette 
Monarchie depuis Philippe V. 

St. Albin. 

Apurement, . . . cette Monarchie s'eft très- 
bien relevée un peu de temps. — je conviens, 
(avec fes rerïburces ) qu'elle n'eft pas ce qu'elle 
auroit pu devenir, & qu'elle eft encore très- 
éloignée de ce qu'elle pourroit être. 

Le Cosmopolite. 

Si l'Efpagne s'étoit dépouillée des préjugés 
qui la dévorent ; . . . . qu'elle fe fût conduite 
par les mômes fyftêmes de la France & de 
l'Angleterre ; — qu'elle eût tiré plus de parti 
de fes liaifons ayec fes Colonies, . . . vous la 
verriez aujourd'hui dans un luftre bien diffé- 
rent. — Mais l'efprit de parti & d'opinion 
qui a ruiné l'Efpagne fous les Rois Autrichiens, 
dure encore dans ce moment fous le règne des 
Bourbons : les Miniftres ayant eu l'entêtement 
féroce de faire établir comme conftitution de 
l'Etat , qu'il falloit s'en tenir rigoureufement 
à la pratique des fyftêmes de 200 ans , fans con- 
fulterles progrès des nations rivales. — Cette 
opiniâtreté d'antipathie favorife les intérêts 
mercantiles de toutes les Puiffances maritimes, 
& fur-tout ceux de l'Angleterre , plus à por- 
tée que toutes les autres, par fes ports de la 
Jamaïque & par fes fréquentations àCampéche, 
de continuer fou commerce clandeftin avec tou- 
tes les Colonies Efpagnoles. 

Mylord Spiteal. 

Par un état dreffé en 1739 du commerce di- 



DlJLOGVE IV. lb% 

reft de l'Angleterre avec la Jamaïque , on a 
trouvé que le commerce de la métropole avec 
cette Colonie, s'étoit monté en 19 ans à 23, 
985,332 liv. fterl. par une navigation de 5959 
vaifïeaux ; — & que les retours de cette ex- 
portation , réalifés dans la métropole , avoient 
produit 63,519,985 liv. fterl. dont 29,320,134 
en fruits & denrées de l'Amérique, & le refte en 
or ou en argent monnoyé au coin de l'Efpague, 
dont une grande moitié étoit pour le compte 
du commerce direct des propres Efpagnoà. 
Le Cosmopolite. 

Jugez par-là combien les fyftêmes de l'Ef- 
pagne font faux en fait d'adminiftration & de 
commerce. — Mr.de PelliiTery, qui a aflez fuivi 
cette Monarchie dans fes avantages & fes dé- 
favantages , dit dans fon mémoire en faveur 
de la banque Royale de Caftille , ( qu'il von- 
ioit établir avec la maifon des Mrs. Uftariz ne* 
veux ) „ que les rentes provinciales font auflï 
„ nuifibles à l'adminiftration des finances , que 
„ les entraves du Gouvernement le font au 
„ commerce de la nation. " En conféquence, 
il a propofé au Miniftere de l'Efpagne de les 
fupprimer, &de retrouver le produit de fes im- 
pofitions fur des acquifitions particulières , que 
l'adminiftration auroit réuni dans fes ferme* 
générales. 

Van Magdebourg. 

J'ai entendu parler dans le temps de cette 
banque de Caftille, ... on la difoit aflez bien 
entendue. 

Le Cosmopolite. 

Très-bien entendue ! — vous la verrez > elle 
eft dans fes bucoliques; . .. fuivons nos mou- 
tons ; — les rentes provinciales étant la ruine 

R iv 



2 ^ 4 E s r J G N E. 

des peuples, par les abus , les vexations, & 
les renchérifTenients qu'elles occafionnent fans 
céffe dans tous les comeilibles; & leurs pro- 
duits étant d'une néceflité abfolue au Gouver- 
nement ; — Mr. de Pelliflery avoit propofé 
A rEfpagne , de les éteindre entièrement , en. 
lui faifant retrouver cette rente avec plus d'a- 
vantage, fur l'acquifition de certaines proprié- 
tés, abandonnées à une poignée de particuliers. 
Van Magde bourg. 

Je ne vois pas qu'il foit à la difpofition de 
rEfpagne , de pouvoir acquérir aucune pro- 
priété qui la remplira des 128,000,000 de 
réaux de velllon , fans que cette acquifition 
puifle n'être pas onéreufe à fes peuples. 
Le Cosmopolite. 

Pardonnez-moi ; — des propriétés fimples 
& d'abfolues néceifités , — dont jouiffent nom- 
bre de Seigneurs de terre, dans bien des Mo- 
narchies , & que tous les Gouvernements du 
monde devroient s'approprier, en économie 
pour fes peuples ; — ce font les moulins de 
toute efpece, les fours publics , & les prefloirs. 
St. Albin. 

Quelle diable d'idée ! . . . . vouloir appro- 
prier à un Gouvernement des objets de dé- 
tails de première néceflité : mais votre Mr. de 
Peïïiflery ruineroit la majeure partie des Sei- 
gneurs de terres. 

Le Cosmopolite. 

Il ne s'agifibit point de ruiner perfonne , 
mais il s'agiffoit du bien public; — ■ pour ne 
ruiner perfonne , l'Etat devoit racheter des par- 
ticuliers , tous les moulins à eau , à vent , ou 
à clos de mulet , fur Feftime qui en auroit 
été faite, avec 25 pour 100 d'augmentation far 



Dialogue IV. 265 

Je prix de l'eftime ; *— cette feule propriété 
rcmplifibit l'Efpagne du produit de fes rentes 
provinciales. 

Van Magdebourg. 

Détail lez-ncus un peu cela, notre ami.. . . 
ne voyant pas qu'il y ait autant de défavanta- 
ges pour les particuliers qu'en envifagc St. Al- 
bin ; — il faut qu'il foit Seigneur de terre. 
St. Albin. 

Non , je ne le fuis pas ; — mais j'en connois 
à qui ces objets font la majeure partie des 
produits de leurs terres. 

Le Cosmopolite. 

Vous donnez encore plus de crédit à l'obfer- 
vatiôn de Mr. de PelliiTery; — fi pour faire 
le bien d'un Seigneur de terre, on oblige tous 
les habitants d'une communauté à ne mou- 
dre les bleds de leur confommation que dans 
les moulins du Seigneur ; — combien de pa- 
reils privilèges doivent plus exclufivement 
exifter en faveur d'un Gouvernement ! La 
fcience d'une légiflation économique ne con- 
filte qu'à obferver fcrupuleufement , de n'éta- 
blir les jpapofitions d'un Gouvernement qus 
fur des objets neutres, qui ne tyrannifent en 
rien , ni le travail , ni l'agriculture, ni le com- 
merce ; — il n'eft pas d'objets plus neutres 
que ceux d'une dépenfe abfolue pour les con- 
fommateurs ; & dès que ces objets ou que 
cette dépenfe laiffent un bénéfice en pure 
perte pour celui qui l'a fait , ... . il eft de la 
fageife d'un Gouvernement , de la faire tom- 
ber à fon foulagement, plutôt que de la laifler 
fe verfer conftarnment dans la bourfe d'uns 
poignée de particuliers. 



•66 Espagne. 

St. Albin. 

Cette queftiori dans fon abord , heurte la 
confiance particulière ; . . . . confidérée comme 
vous venez de le faire, elle explique fes avan- 
tages. 

Le Cosmopolite. 

Je m'en rapporte aflez là-deflus aux lumiè- 
res de Mr. de Pelliflery, & il paroit que tou- 
tes fes obfervations fur l'Efpagne ont été fai- 
tes fur les lieux , & le compas à la main. 
Les rentes provinciales font la ruine des peu- 
ples , dit ledit Sr. dePelliffery; elles font ab- 
solues pour les dépenfes du Miniftere , .... il 
faut éteindre les rentes provinciales , & il faut 
retrouver leurs produits , pour remplir le Mi- 
niftere, fans onérofité pour les peuples; — 
rien de plus aifé d'éteindre les rentes provin- 
ciales , que de les fupprimer ; — rien de plus 
aifé pour retrouver leurs produits, que de ra- 
cheter au profit de l'Etat, tous les moulins 
à moudre ; — la dépenfe du moudre eft d'une 
abfolue néceftîté pour les citoyens ; — il effc 
prouvé que plus de 40 pour 100 de cette dé- 
penfe , tombent au profit des propriétaires des 
moulins ; — verfons , dit Mr. dePelliffery , 
les profits de cette dépenfe à la fuppreflion 
& au recomblement des rentes provinciales. 
Van Magdebourg. 

Pour bien aifeoir cette combinaifon, favez- 
vous qu'il faut entrer dans de furieux détails? 
Le Cosmopolite. 

Certainement! —vous allez le voir; i°. il 
faut connoïtre le nombre de citoyens que l'on 
a à nourrir journellement; — 2 . la confond 
mation journalière de chaque citoyen ; — 3 . 



Dialogue IV. 267 

ce que peut produire de pure farine une me- 
fure de bled , — 4 . la quantité de pierres à 
moudre qui doivent travailler conftamment 
dans tous ces détails. 

St. Albin. 
Il faut qu'il ait eu une furieufe patience. 

Le Cosmopolite. 
Il le faut dans ces fortes d'obfervations ; 

— par le cadaftre de 1762, le Miniftere de 
PEfpagne a trouvé que la population de fes 
Etats d'Europe , fe montoit à 11,500,000 
âmes ; — Mr. de Pellifiery , établiifant fon opé- 
ration fur cette population, a cherché de con- 
rioître le nombre de feux qu'elle pouvoit com- 
pofer ; . . . à quoi pourroit fe monter la con- 
fommation journalière de chaque feu > & le 
nombre de moulins qui pourroient être né- 
celfaires à cette confommation ; — en confé- 
quence, il a trouvé que les 11,5000,000 âmes 
de PEfpagne, à 6 têtes par feu , ( fuivant Dom 
J mo . Uftariz) , compofoient 1,916,666 feux; 

— qu'à une livre de pure farine de confom- 
mation par tête , & à 70 livres de pure farine 
pour une fanegue , . . . . il falloit à la confom- 
mation journalière de FEfpagne, 364,300 fa- 
negues de bled par jour , , . . d'où il établif- 
foit qu'une pierre à moudre à dos de mulet, 
( comme le font généralement tous les mou- 
lins de l'Efpagne) mettant quatre heures pour 
moudre une fanegue , & ne travaillant par 
jour que quatre fanegues , .... il falloit qu'il y 
eût conftamment en fervice dans toute l'éten- 
due de la Monarchie, 95,834 pierres à moudre, 
& que chaque pierre pouvoit fufïire à la con- 
fommation journalière de 40 feux , ou de. 240 
perfonnes. 



-68 Espagne. 

m y l o r d s p i t e a l. 

Mr. de Pelliflery a très-bien affis fes princi- 
pes; — reite à favoir fi le total de la popula- 
tion eft bien Julie, cSi û l'Efpagnol ne confom- 
me pas davantage d'une livre de pure farine par 
jour; — car vous n'ignorez pas que dans les 
pays chauds, l'homme confomme plus que dans 
les pays tempérés , gras ou humides. 
Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai ; — mais vous allez voir par le 
propre relevé qu'en a fait Mr. de Pellii'fery, que 
la confommatioii générale d'une population 
quelconque, calculée fur celle d'une livre de 
pure farine par tête, excède la quantité fuppu- 
tée en pain; — Mr. de Poliiifery, pour bien af- 
feoir fa combinaifon, a diviié en deux clafles 
la population des 11,500,000 aines de PEfpa- 
gne, . . . l'une en hommes, & l'autre en femmes ; 
— dans celle en hommes , il a fait entrer £ def- 
dites 11,500,000 âmes;... ce qui lui a donné 
6>7°8>333 hommes, & dans celle des femmes 
7- ou 4,791,667 femmes; en tout 11,500,000. 

Après de très-réfléchies & de très-recher- 
chées informations , ledit Sr. de Pelliflery a 
établi trois clalfes de confommation ; — dans 
celle des hommes, il a trouvé que la moitié, 
gens d'un gros travail, journaliers & labou- 
reurs , pouvoient confommer une livre & demie 
de pain par jour ; — que le quart, gens d'un 
état honnête , comme la nobleffe , les négo- 
ciants, les bourgeois , les perfonnes d'un com- 
merce tranquille , qui fe nourriffent de plufieurs 
viandes, &c. n'en confommoient peut-être pas 
une livre; & que le quart reliant, où il fait en- 
trer les vieillards, les hommes au-deffus de 
foixanteans, les infirmes, malades, & les en- 



Dialogue 1 V. 269 

fants au-deffous de 10 ans, n'en confommoient 
pas -}de livre; — en conféquence, en établiflhilt 
que 3,354,167 perfonnes confômiiient 1 liv. 7 
de pain par jour chacune, ii faudrait journelle- 
ment liv. 5,032,250. 

que 1,677,084. idem 1 liv. idem 1,677,084. 
que 1,677,084. idem | de liv. idem 1,257,813. 

Uy. 7'967iH7- 

Dans celle des femmes, q*ie*le 
quart con{bmmoit au plus une li- 
vre & demie de pain par jour; la 
moitié, une très -petite liv.; & 
l'autre quart, fes trois quarts de 
liv. 

Appréciant ces trois claffes , 
le ^ ou les 1,197,918 perfonnes à 1 
liv. 7, demandoient 1,796,877. 

La T ou 2,395,836 idem à 1 liv. 
ktem. . , 2,395,836. 

Le ^ ou 1,197,618 idem à 3 \ de 
iiv. idem . , . , . . . . 898,439. 

Confommatîon journalière ea 

pain des 11,500,000 âmes , liv. . 13,058,299. 

■«*■'' ■ ' ' ■ " ■■ ' m » 
Comme dans une livre de pain, 
à peine y en entre- t-il 14 onces de 
pure farine, les 11,500,000 livres, 
de la fupputation de Mr. de Pellif- 
fery doivent donner en pain tra- 
vaillé liv 13,142,009. 

Ce qui vous donne de plus, liv. . 83,71c. 

Sans la partialité d'un douzième de plus 
dans la clàfie des hommes que dans celle des 



270 Espagne. 

femmes, (i) & fans la différence de 13 à 14 
onces de pure farine pour une livre de pain. 
St. Albin. 

Eft-ce qu'il n'entre pas davantage de 14 on- 
ces de farine dans une livre de pain? 

Le Cosmopolite. 

Pas davantage ; . . . & fi la farine eft de bonne 
qualité , il n'en faudra que 13 onces à 13 onces 
& demie ; — par les détails de tous ces relevés , 
il s'établit que la confommation annuelle des 
11,500,000 âmes de l'Efpagne, à 1 liv. de pure 
farine par tête , feroit de 366 liv. Tannée , & 
qu'à 70 liv. de pure farine pour une fanegue, il 
faut à chaque citoyen 5 fanegues > & 1 6 liv. , & 
avec le fon, 5 fanegues & demie de bled de con- 
fommation annuelle. — Les fraix du moudre 
varient dans toute l'Efpagne ; — à Cadix , ils 
font de 8 réaux de veillon , & 6 quarts ; — à 
l'Ifle de Léon, Port-Royal, Ste. Marie, &c. , de 
6 réaux de veillon ; — dans le général des côtes 
maritimes à 20 lieues en entrant dans les terres, 
6 réaux de veillon ; - — à Madrid, 7 & 8 réaux 
de veillon; — 20 lieues dans fes environs, 6 
réaux de veillon ; & généralement dans tout le 
refte de l'Efpagne, 5 à 6 réaux de veillon par 
fanegue. — De toutes ces inégalités , Mr. de 
Pelliffery, établiffant un prix général, & ne le 
fixant qu'à 6 réaux de veillon par fanegue ; — 
il a trouvé que les 1 1,500,000 âmes de la popu- 
lation de l'Efpagne , à 5 fanegues & demi de 
bled par tête , faifoient une confommation an- 
nuelle de fanegues 63,250,000. 

Approvifionnementdes Colonies 

(1) Comme ce calcul eft très-intéreffant pour des ad- 
ministrateurs, je l'ai donné avec tous fes détails. 



Dialogue IV, 271 

Rapport 63,250,000. 

& de la navigation, à 10 pour 100 6,325,000. 

En tout fanegues .... 69,575,000. 

Ces 69,575,000 fanegues , taxées générale- 
ment par-tout à 6 réaux de veillon , ou 51 quarts 
pour les fraix du moudre , font une dépenfe an- 
nuelle d'abfolue néceflité pour chaque citoyen, 
de 53 réaux de veillon ou 380 quarts \ , & procu- 
roient une totalité de réaux veill. 417,450,000. 

Les fraix de régie & journa- 
liers des moulins font évalués à 
25 pour 100:... fur 417,450,000 
réaux de veillon, nous aurons 
..... 104,362,500/ 

Dépériiïement& 
confervation , id. 104,362,500. 

Pour moins -va- y 250,470,000* 

lue , ou dépenfe 
extraordinaire à 
10 pour 100. , . .41,745,000.^ 

De bénéfice libre, réaux veillon 166,980,000, 
Le produit des rentes provin- 
ciales femontoit en 1766 à r ,1285000,000. 

Refte en déficit fur l'opération , 
réaux veillon . . . , r , 38,980,000. 

En augmentation de recettes , fans les écono- 
mies que l'on pourra encore faire dans les ré- 
gies des moulins , façon de moudre les bleds , & 
dans les 10 pour 100 appliqués aux dépenfes 
extraordinaires ; — & les rentes provinciales 
font fupprimées au foulagement des peuples , 
fans aucune nouvelle imposition. ( 1 ) 

(i ) Si la confommation eft au-deffus de mon évaluation,, 
l'opération eft eacorç plus riche, 



272 E s r A G N E, 

St. A l b i n. 

Cette opération qui m'avoit ofTufqué d'abord, 
jne paroît actuellement très-fage & très -bien 
entendue;— d'où vient eft-ce que l'Efpagne ne 
Ta pas adoptée ? 

Le Cosmopolite. 

Parce que le Miniftèïe Efpagnol regarde 
comme profane , hérétique, ou fufpecte, toute 
bonne idée qui n'eft point enfantée par un ran- 
ce Efpagnol. 

Van Magdebourg. 

Mais l'acquifition (pour le Gouvernement) 
des moulins à vent , à eau , à dos de mulet , au- 
roit été d'un débours des plus confidérabies 
pour l'Etat ? 

Le Cosmopolite. 

Pas fi.confidérable que vous pouvez vous l'i- 
maginer, ces propriétés n'étant pas d'un grand 
prix; — . fuivant la note qui a été fournie à ce 
iujet à Mr. de Pelliffery , une pierre à moudre, 
d'une vare d'épaiffeur , coûte , rendue au moulin, 
27 piaftres courantes; —les apparaux & dépen- 
fes qui lui font néceflaires , pour être mife en 
état de travailler , 83 piaftres courantes , . . . en 
tout 110 piaftres; — fur 95,834 qu'il en faut 
journellement en travail, il auroit fallu débour- 
fer . . P. 10,541,740. 

Mr. de Pelliffery ajoutoit de 
pierres furnuméraires 47,9 17 pier- 
res, ou 50 pour 100 du premier 

débours, ci 5,-70,870. 

pour les augmentations de 25 pour 

100 fur les eftimes 2,000,000. 

Piaftres, 17,812,610. 

Rapport 



Dialogue IV. 273 

Rapport .... Piaftres, 17,812,610. 
Pour les emplacements qu'il au- 
roit fallu acheter 17,812,610. 

En tout piaftres courantes . . 35,625,220. 

Van Magdebourg. 
Hé ! vous ne comptez pour rien une dépenfe 
de cette force ! — iàvez-vous que cela fait 534, 
378,300 réaux de veillon , & livres tournois 

i33>594>575- 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai ; — mais les débours de cette 
opération ne fe feroient point montés réelle- 
ment à cette quantité , tout y étant calculé dans 
la plus haute proportion ; — toutefois , par la 
façon dont s'y prenoit ledit Sr. de Pellinery , 
l'Etat fubvenoit à tout fans fe gêner, & pour 
ainfi dire, fans rien débourfer; — je vous ferai 
appercevoir cela, quand nous en ferons à l'éta- 
blinement de la banque de Caftille. 

Mylord Spiteal. 

J'adopte alfez l'idée de Mr. de Pellinery; — 
je trouve très -équitable qu'un Souverain en fa 
qualité de lêgiuateur , faife fervir au foulage- 
ment des taxes publiques, une dépenfe d'abfo- 
lue néceffité pour les citoyens ; dès que celle- 
ci laine un bénéfice aux agents de cette môme 
dépenfe, & qu'elle ne tombe au profit que d'u- 
ne très-petite partie de particuliers. — Cette 
opération eft d'autant plus équitable , que dans 
beaucoup de Gouvernements, comme fous les 
Comtes de Flandres, & dans plufieurs Pro- 
vinces de l'Efpagne, les Souverains font Sei- 
gneurs du vent. — Pourquoi ne point mettre en 
crédit une prérogative auffi peu onéreufe,dès 
qu'elle tourne à l'avantage de toute une nation, 

Tome L S 



27i , Espagne, 

& que nombre de particuliers , Seigneurs de 
terres , l'ont réunie à leurs domaines ? 
Van Magdebourg. 

Vos obfervations , Mylord, font très-juftes, 
& il feroit à fouhaiter que toutes les adminis- 
trations politiques ( plutôt que de ne s'occuper 
que d'impofitions , que de droits fur les peuples ,) 
touniaffent leurs fpéculations fur ces fortes 
d'objets; — les moulins de toute efpece font né- 
ceiïaires,... les fours publics font néceffaires, ... 
les preii'oirs font également néceffaires, .... il 
feroit très-fage que les Gouvernements réu- 
nifient dans leurs domaines tous ces objets; 
les peuples fup porteraient bien moins d'im- 
pofitions. 

Le Cosmopolite. 

Il eft confiant que fi les légiflateurs vouloient 
fe donner la peine de calculer la nature des dé- 
-penfes de leurs fujets, & de réfléchir un peu fur 
tous les menus détails des agents qui y font in- 
difpenfables, ils trouveraient par les économies 
des dépenfes particulières en faveur de ces dits 
agents , & d'une néceffité forcée pour les peu- 
ples, qu'ils pourraient foulager leurs fujets d'un 
^ros tiers des importions qu'ils leur payent, 
en réunifiant aux domaines de l'Etat, les profits 
que retirent de fes propriétés , un très-petit 
nombre de particuliers. 

St. Albin. 

Ces acquittions deviendraient bien lucrati- 
ves pour une adminiftration, dans une Monar- 
chie auffi peuplée que la Fiance. 

Mylord Spiteal. 

Elles feraient utiles à toutes les nations pro- 
portïonnément à leur population. 



Dialogue IV. 275 

Le Cosmopolite. 

L'entêtement qui a perpétué en Efpagne, des 
impofitions deftructives depuis Ferdinand &Ifa- 
belle, ne veille pas avec plus d'économie fur les 
autres portions de l'adminiftration ; — les né- 
gligences , les abus, les mauvais principes qui 
ont dégradé les finances de l'Etat, depuis la 
découverte de l'Amérique , font toujours les 
mêmes depuis trois fiecles ; . . . les adminiftra- 
teurs , les receveurs , les employés , & généra- 
lement tous les comptables, s'enrichiiïant tou- 
jours aux dépens du Prince & des fujets; — 
ces défavantages , unifiant leurs préjudices à 
ceux que caufent aux recettes générales , les 
péculats, les concuffions, les infidélités, qui fe 
pratiquent impunément dans nombre de régies , 
non -feulement arrêtent les progrès de l'induf- 
trie, mais provoquent encore tous les fujets 
à l'oifiveté & à la pareffe. — Dans tous les 
Gouvernements du monde, les bureaux ou re- 
cettes générales des douanes , forment à l'admi- 
niftration d'une nation , une des branches des 
plus effentielles de leurs revenus ; — ■ l'inftitu- 
tion en eft bien la même en Efpagne ; . . . mais 
le Miniftere des finances , auffi peu avifé que 

Îi ré voyant dans la forme de fes tarifs , ... loin de 
es expliquer d'une manière capable de favori- 
fer l'induftrie de la nation , en gênant la con- 
fommation de celle de fes rivaux , les a établis 
de façon qu'ils ne favorifent que la fraude & le 
monopole. — Par cette mal-adrefle groffiere, il 
fe pratique journellement des connivences en- 
tre les contribuables & les prépofés du Prince, 
qui dévorent ( de quatre façons bien remarqua- 
bles, ) les finances de l'Etat. — Première façon 
de frauder. — Les tarifs de l'Efpagne , loin d'ê- 

Sij 



2 »6 Espagne. 

tre expliqués par des dénominations claires & 
précifes, article par article, comme ils le font 
chez toutes les nations; ... loin d'établir le droit 
préfix que doivent payer toutes les marchandi- 
fes, dans leurs exportations, comme dans leurs 

importations; loin de mettre un frein à 

la déprédation fubal terne & à toute connivence 
particulière , n'expliquent que les prix des di- 
vers articles contribuables , .& laiffent à l'opi- 
nion arbitraire d'un prépofé , ( que l'on nomme 
vifte, ) le foin d'expliquer fi telle marchandife , 
ou telle marchandife, font de première, de fé- 
conde , ou de troilîeme qualité ; — de ce libre 
arbitre, il s'enfante mille moyens de conniven- 
ce & de fraude, que toute la bonne volonté d'un 
Miniftre ne pourra jamais arrêter; — 1°. il n'y a 
pas un exemple en Efpagne,dans les expédi- 
tions des marchandifes en douane , que l'on y 
ait pefé la marchandife fi elle eft de poids , ou 
que l'on en ait vérifié les aunages , fi elles font 
de telle clafle. — Le contribuable exhibe fa fac- 
ture au vifte, qui règle, fur cette facture, la qua- 
lité , le prix , & le montant des droits que la 
marchandife aura à payer. — 2°. La façon de 
prendre ces droits , eft une algèbre véritable ; 
toutes les appréciations étant à 8 ou io pour 
ioo, fur des multiplications par nombre fixe de 
2890,2680,2200, &c; — de ce farcafme déchif- 
fres & de combinaifons , on ne retire que des 
maravédis , qu'il faut encore divifer par 68 , & 
après par 34 pour en faire des réaux de veillon, 
& des réaux de veillon en réaux de plate de 16 
quarts , ... de façon que la matinée fe palfe toute 
à chiffrer, au-lieu de vérifier les marchandifes. 
St. Albin. 
U me fembleroit que cette bonne foi devroit 



Dialogue IV. 277 

faire le bien du commerce , fans nuire à la con- 
tribution. 

Le Cosmopolite. 

Point du tout, elle nuit à l'un & à l'autre : . . . 
i°. elle nuit à la contribution , en ce que le 
négociant qui a une forte partie de marchan- 
difes à retirer , avant de le faire , s'abouche 
avec un vifte du bureau où il aura à payer , 
& lui avoue afîez généralement de bonne foi 
& la quantité & la qualité des effets qu'il a 
à retirer. — Dans ce colloque particulier , le 
vifte & le contribuable arrêtent de ne décla- 
rer, (fur une facture fuppofée , ) qu'une par- 
tie des eû'ets en contribution ; fur quelle fac- 
ture l'officieux vifte clafte la qualité de la mar- 
chandife & apprécie le droit qu'elle doit payer. 
— Cette opération faite , le négociant ayant 
fatisfait aux droits & retiré fa marchandife, .. . 
la partie fouftraite à l'appréciation fe calcule 
par fol & denier dans le particulier ; & le mon- 
tant des droits qu'elle auroit dû acquitter au 
Prince, fe partage entre le négociant & le vifte. 
Mylord Spiteajl. 

Cette façon de voler fou Prince & de fe met- 
tre à couvert de toutes les recherches, eft 
aflez bien imaginée. — Avouez que vos Ef- 
pagnols font d'habiles gens? ... 

Van Magdebourg. 

Mais le mal gagne : ... les négociants étran- 
gers établis en Efpagne , ( où ils ne font que 
les commiffionnaires de ceux des autres pla- 
ces de l'Europe , ) ne font pas d'autre commer- 
ce. — Tous les avis qu'ils vous donnent , tous 
les comptes en participation qu'ils vous pro- 
pofent , ne font que pour s'attirer àes com- 
mifTions : — n'ayez pas peur qu'ils y gardent 

S iij 



2 -g Espagne. 

jamais aucun intérêt ? — Ce font des corref- 
pondants de Rouen , de Lyon , de Paris , de 
Londres , d'Amfterdam , de Hambourg , de Si- 
léfie, de Suifle , &c. qu'ils ont Fadreffe d'y 
affocier, fans que ni les uns ni les autres le fâ- 
chent , & auxquels ils panent très - rigou- 
reusement dans les comptes de ventes , tous 
les droits de douane à plein , comme s'ils les 
avoient bien payés , ne faifant pas grâce d'une 
obole fur le huitième d'une aune ; hé ! fi quel- 
quefois l'on s'en plaint , . . . ils vous répon- 
dent gravement que tel eft l'ufage. 

Le Cosmopolite. 
Je puis certifier cette vérité , ayant vu de 
mes propres yeux une partie de mouifeline 
de plus de 40,000 piaftres, depuis 100 fols 
jufqu'à 10 liv. l'aune, n'être appréciée parmi 
ville que pour 5 mille piaftres & à 5 réaux 
de plate la vare. — Par, la force de cette 
infidélité, jugez de toutes celles que l'on com- 
met fur les épiceries , les toileries, les laina- 
ges , les dorures , les étoffes de foie , la quin- 
quaillerie, mercerie, chapellerie, &c. — La dé- 
prédation eft immenfe dans cette partie. — 
Pour reprendre nos obfervations fur la bonne 
foi qu'approuvoit tant notre ami de St. Albin, 
je dirai 2 . que cettte façon d'opérer nuit au 
commerce , parce que la marchandife fouftrai- 
te aux droits , n'en eft pas vendue par ce ftra- 
tagême meilleur marché que les autres. — Seu- 
lement, pour attendre l'occafion favorable de 
la retirer de la douane avec plus d'avantage, ... 
les négociants y laiffent chommer fouvente-fois 
ladite marchandife des quinze & vingt jours ; 
& très-fouvent la marchandife s'y gâte ou s'y 
avarie. 



Dialogue IV. 279 

St. Albin. 

Mais cette façon de fervir fes fupérieurs 
ou fes correfpondants , eft très-odieufe. 
Le Cosmopolite. 

Ne vous impatientez point tant encore , par- 
ce que tout n'eft pas là , & qu'il n'y a pas 
d'autre façon d'opérer en Efpagne. - Tel eft 
le vice des fermes en régie , dans une adminif- 
tration trop répandue : ... la légiiiation ni l'ac- 
tivité d'un Miniftre ne pouvant jamais fur- 
veiller ou prévenir tous les ftratagêmes qui 
peuvent fe pratiquer dans ces fortes de percep- 
tions. — Si ce n'étoit toutes ces facilités abu- 
fives , comment un vifte , qui commence gueux 
comme un rat de cave ; . . . qui n'a d'autre ca- 
pital que fon favoir-faire ; . . . à qui le Gou- 
vernement ne donne ( dans une ville auffi chère 
que Cadix, ) que 30,000 réaux de veillon d'ap- 
pointements, (1) pourroit-il avoir journelle- 
ment un carrofle à fa folde , (qui coûte à Cadix 
15,000 réaux de veillon d'entretien ); . . . une 
niaifon au moins de 6 à 7000 réaux de veil- 
lon de loyer , quatre ou cinq domeftiques à 
fon fervice , une femme & des enfants à nour- 
rir , les refrefcos & la converfation cinq à fix 
jours de la femaine, &c? — fans les tours de 
bâton de fa place , tout cela ne pourroit fe 
faire. — Cette façon de voler fon Prince , n'eft 
pas la feule qui foit praticable dans les fermes 
en régie , & que l'on pratique dans tous les 
bureaux des douanes de l'Efpagne ; elle ga- 
gne des chefs jufqu'au moindre des employés : 
— 2 . façon de frauder. — Aflez générale- 
ment, les places les plus confidérables du com- 

(1) 7500 livres. 

S iv 



2 g E S F A G N F. 

r rce maritime de l'Efpagne, comme Cadix, 
Alicante, Valence, &c. fontaffifes fur des cô- 
tes fans port fermé , & par des mouillages ou- 
verts & libres, comme la baie de Cadix, la 
rade d'Alicante, &c. — Les vaiffeaux mar- 
chands , clans ces fortes de mouillages , font 
dans l'impuilTance de pouvoir aborder les quais 
des bureaux des douanes pour y débarquer leurs 
cargailbns. — En conféquence , ils font forcés 
de garder conftamment dans leur bord les ef- 
fets dont ils font chargés , jufqu'à ce que les 
confignataires les faflent retirer, au rifque & 
péril du pour compte. — Dans cette façon de 
pourvoir au déchargement des navires , arri- 
vant fouvente-fois des avaries ou des naufra- 
ges, ...ni les Capitaines, ni les bureaux des doua- 
nes n'ont voulu fe charger du foin des débar- 
quements : . . . c'eft au confignataire de la mar- 
chandife à y pourvoir. — A cet effet , un Ca- 
pitaine qui arrive , n'eft tenu de remettre au 
bureau de la douane de fon mouillage , qu'un 
manifefte de fa cargaifon , dans lequel il ne fait 
mention que du nombre de balles , de cailfes 
ou de barriques qu'il a , de telle marque & 
de tel numéro, à la confignation d'un tel, fans 
expliquer la qualité de la marchandife ; & ce 
tel, en vertu de ce manifefte, fe procure une 
permiffion du bureau de la douane , par laquelle 
on lui permet de débarquer tantxle balles , tant 
de barriques ou tant de cailfes de tel numéro 
& de telle marque, fans autre dénomination. 
— Ces effets font reçus au débarquement par 
lesmagafmiers & porte -faix du département, 
qui les mettent ou qui devroient les mettre 
dans les magafins de la douane. — Mais par des 
arrangements particuliers entre les magafmiers , 



Dialogue IV. 281 

porte-faix & confignataires , . . . fi ces effets 
font riches ou de contrebande, on fubftitue d'au- 
tres balles , d'autres caiiïes ou d'autres barri- 
ques , avec les mômes marques ou numéro que 
les premières , que l'on enferme dans les ma- 
gafins de la douane; & celles qui auroient du 
y être placées , font portées furtivement chez 
les négociants, où la marchandife fe vérifie, 
s'apprécie, fe taxe; & en bons frères , cette 
fociété loyale fe partage les droits qui auroient 
dû appartenir au Gouvernement. 
St. Albin. 

Quelles abominations! 

Le Cosmopolite. 

Vous n'êtes pas au bout. — Ces abomina- 
tions font fi inévitables dans les fermes en 
régie , que je fuis periuadé, dans la feule par- 
tie des douanes , que le Roi d'Efpagne eft volé 
d'une fomme aufli confidérable que celle qu'il 
en retire. — Si la contagion a gagné des chefs 
aux rats de cave : ... fi chaque claffe d'em- 
ployés a fon efpece de tripot , ... la troifieme 
façon de ruiner l'Efpagne eft dévolue aux pro- 
pres gardes de l'adminiftration , & la quatriè- 
me à certains adminiftrateurs : — 3 e . façon 
de frauder. Généralement les monnoies de l'Ef- 
pagne , ( plus riches que toutes celles des au- 
tres nations de l'Europe , ) gagnent à être ex- 
portées , & proeurent de 6 à 7 pour 100 de 
bénéfice à celui qui en fait le commerce. — 
Ce gain très- confidérable & très-folide en 
temps de paix , excite la cupidité de tous les 
négociants, & épuife cette Monarchie de fes 
matières d'or & d'argent à un tel point, . .. 
qu'avec 14,000 millions de piaftres fortes, (ou 
70 milliards de livres tournois , ) que l'on 



2 §2 Espagne, 

compte que l'Efpagne a retirés de fes Améri- 
ques depuis 1492 jufqu'en 1769 , (1) à peine 
cette Monarchie pourrait - elle trouver dans 
fa métropole 6 à 700 millions de piaftres de 
numéraire , en monnoie , vaiflelle & bijoux 
d'or& d'argent. — Le Gouvernement , qui n'a 
jamais attaché que des obfervations paffageres 
fur tous ces défavantages,ayantapperçu, après 
un laps de temps très-confidérabie , la défer- 
tion continuelle de fes monnoies, a cru ar- 
rêter le dé Tordre en publiant quelques ordon- 
nances de police & de févérité , qui en ne pro- 
hibant que la ibrtie des matières d'or & d'ar- 
gent de toute efpece , n'ont point altéré le 
denier de fin de ces mômes monnoies , qui 
eft l'aimant léducteur , qui provoque cette dé- 
fertion & qui entretient conftamment la cu- 
pidité du commerce. — En conféquence , . . . 
le commerce, toujours avide de fes bénéfices, 
pour fe ibuftraire aux gênes & aux entraves 
du Gouvernement , a eu recours aux gardes 
de ce même Gouvernement ; & s'arrangeant 
avec ceux-ci pour le tiers ou la moitié du droit 
qu'il aurait à payer au Prince, (s'il avpit la 
liberté d'extraire les monnoies de l'Etat, ) ce 
même garde lui facilite l'évafion de toutes les 
fommes qu'il defire d'exporter , moyennant un 
ou un & demi pour 100 de bénéfice. 
Mylord Spiteal. 
Mais les négociants peuvent fe trouver ex- 
pofés : — un garde n'a qu'à garder l'argent 
que l'on lui confie : . . . comment ce négociant 
le réclamera-t-il ? 

(1) Cette note m'a été donnée par un Commis de la Se- 
cretairerie des Indes : elle eiî très-fûre. 



Dialogue IV. 283 

Le Cosmopolite. 

Ho que non, que le négociant ne s'expofe 
pas ! — Tout fe fait fûrement & avec pru- 
dence : — i°. le négociant ne fait jamais au- 
cune avance : — 2 . c'eft qu'il ne débourfe 
jamais fon argent, que quand la fomme à dé- 
bourfer eft déjà en fureté. 

St. Albin. 

Je ne vois pas de quelle façon peut s'arran- 
ger un pareil grimoire? 

Le Cosmopolite. 

Il s'arrange très -cavalièrement & très -fo- 
ndement. — i°. Les gardes conuoilfent tous 
les négociants qui font le commerce des ef- 
peces. — 2°. Ils font au fait des vaiffeaux fur 
lefquels il faut les embarquer. — 3 . Il n'y a 
point de garde dédié à cette partie , qui n'ait 
à fa bienféance 3 , 4 ou 500 piaftres fortes en 
propriété : — amftés de ce capital , . . . ces hon- 
nêtes gens guettent fans ceffe de favoir quels 
font les négociants qui peuvent avoir befoin 
de faire tenir des piaftres dans tel ou tel na- 
vire. — Alfurés de leurs recherches , ils s'ar- 
rangent avec ces dits négociants, ( foit pour la 
fomme , foit pour leur bénéfice ) ; & prenant 
fur eux de leurs propres deniers de 5 à 600 
piaftres fortes , dans les tournées qu'ils font 
obligés de faire avec leurs bateaux , ils abor- 
dent le vaiffeau où doit être dépofé l'argent 
qui eft remis au Capitaine fur fa fimple re- 
connoiffance ; & ceux-ci en vertu de cette dite 
reconnoiffance , vont chez les négociants re- 
tirer le montant des fommes dépofées, avec 
un ou un & demi pour 100 de bénéfice , fui- 
vant la convention. — Ce grimoire dure tout 
le temps qu'il convient à ce négociant, qui 



2g* Espagne. 

quelquefois n'a pas d'autre commerce, très- 
ntfurë qu'il ne fera jamais trahi, parce que tous 
les gardes font intéreffés dans ce maquignon- 
nage , les uns ayant la partie de l'argent , les 
autres celle du tabac , ceux-ci celle des liqueurs , 
des cartes , de la cire d'Efpagne , des dentel- 
les, &c. 

Vax Magdeeourg. 

Hé bien ! ne conviendrez-vous pas , après 
tons ces procédés odieux , que vos Efpagnols 
font de vilaines gens , des fainéants , des pa- 
reifeux , des lâches , qui préfèrent de voler 
leur Prince, leurs concitoyens, plutôt que de 
s'adonner à des occupations utiles ? — Peut- 
on plus crapuleufement trahir les intérêts d'une 
nation ? . . . peut-on être fcélérat à aufli bon 
marché : . . . car c'ell être fcélérat , que de 
tromper fon Prince & fes citoyens? — n'eft- 
il pas affeux de voir des hommes ne s'étu- 
dier fans ceiïé qu'à mettre en œuvre des ref- 
forts deftructeurs pour le Gouvernement qui les 
falarie , plutôt que de fortifier fes intérêts par 
leur intégrité & par leur zèle? — Que diriez- 
vous d'un ferviteur que vous nourririez bien , 
que vous habilleriez bien , que vous couche- 
riez bien , & qui vous trahirait ? . . . 
Mylord Spiteal. 

Je dirois que c'eft un malheureux , un co- 
quin , un fcélérat à faire pendre. 

Le Cosmopolite. 

Je n'en difconviens pas : — mais la chofe 
ne prouve point que les fripponneries de quel- 
ques particuliers puiflent jamais excufer les 
fautes d'un Gouvernement, . . . fur-tout quand 
ces fautes font les écueils où vont échouer 
tous les écarts des fujets. — Ne difons-nous 



Dialogue IV. 285 

pas tous les jours à la Divinité : „ Seigneur ne 
„ nous induifez point en tentation? . . . " Pour- 
quoi le Gouvernement Efpagnol fe met-il dans 
le cas que les fujets lui faffent un jour le même 
reproche ? — L'homme eft foible : . . . l'inté- 
rêt , le mauvais exemple , l'amour du faite & 
des richeilès , excitent en lui une certaine cu- 
pidité qui eft l'interprète de toutes fes actions. 
— Dans cette agitation journalière, fi le Gou- 
vernement , par ïes mauvaifes difpofitions éco- 
nomiques , lui facilite les moyens de fatis faire 
toutes fes paffions , de fe livrer à tous fes de- 
firs , à tous fes penchants , à tous {es vices ; . . . 
de fuccomber à toutes fes tentations , . . . c'eft 
la faute du Gouvernement , qui induit à erreur 
fon fujet, & qui le rend coupable. — Pourquoi 
ne pas prévenir tous les ftratagêmes de réduc- 
tion ou de péculat, dès que vous avez les 
moyens de le faire? ... ne le faifant point, les 
torts des fujets étant poftérieurs à ceux de l'ad- 
miniftration , c'eft l'adminiftration qui eft la 
feule coupable, parce qu'elle eft feule lacauf'e 
de tous les égarements de fes employés. 
Van Magdebourg. 

Vous avez raifon : . . . mais parce que mon 
voifm veut fe noyer, eft-il dit que je doive me 
noyer auffi ? 

Le Cosmopolite. 

Non. — Mais tout légiflateur d'une adminif- 
tration politique, doit empêcher qu'aucun de 
fes citoyens puiife fe noyer. — Si le Gouverne- 
ment Efpagnol avoit mis plus de prévo}^ance 
& plus de réflexion dans ks fyftêmes ; . . . s'il 
avoit mieux étudié fes intérêts , . . . ceux de fa 
confervation , . . . celle de fes peuples , il auroit 
expliqué fa décadence par le propre examen de 



2g 6 E S F .4 G N E. 

fon adminiftration ; & fon adminiftration , par 
celle de les rivaux. — En conféquence , il feroit 
convaincu , qu'il eft une certaine portion de re- 
cettes d -ms radminiftration des finances, qu'il 
eft aufii imprudent que dangereux de vouloir 
perpétuer en régie, parce qu'elle offre trop de 
moyens aux fubalternes de frauder, de vexer 
ou d'abufer un Miniftere. — La partie des dé- 
tails eft incompatible avec la haute police 
d'une adminiftration : — un adminiftrateur ne 
pouvant jamais defeendre dans les menus dé- 
tails des régies qui la compofent , ni y obferver 
cette inlpection journalière , telle que peuvent 
le la permettre des particuliers chargés , en for- 
me d'entreprife , de toutes les menues recettes. 
— Une légiflation bien raifonnée , de deux 
maux évite le pire. — S'il eft des maux d'abfo- 
lue néceflité dans la politique , il eft des maux 
auffi d'abfolue néceflité en fyftême d'adminiftra- 
tion. — Ceux de la régie, de la portion que 
l'on appelle vulgairement fermes générales , 
font de cette nature ; leurs détails journaliers 
& compliqués rempliffant le grand réfervoir 
des finances, & la déprédation en arrêtant le 
cours. — Dans cette pofition, . . . tous les droits 
du Prince qui font dépendants de cette portion , 
comme les douanes , les gabelles , le tabac , le 
papier marqué, les alcavales , les millons , les 
quatre droits additionnels, (ou les moulins à 
moudre , fi l'opération avoit lieu,) comme ils 
exigent une infpecHon journalière & fuivie de 
la part de l'adminiftration , ils ne peuvent l'ê- 
tre utilement que par une fociété réunie en fer- 
me générale. — A défaut, un adminiftrateur 
forcé de s'en rapporter à des prépofés fubalter- 
nes, doit s'attendre à être conftamment trôna- 



Dialogue IV. 287 

pé , (aulïî cruellement que je l'ai démontré ) ; 
ceux-ci trouvant mieux leurs avantages à abu- 
ferde la confiance de leurs fupérieurs, que de 
fe renfermer ou de fe reftreindre aux juftes fa- 
laires attachés à leurs régies ; . . . au-lieu que 
les gérents pour leur compte , intérefiés au bon 
ordre & à la fidélité des régiffeurs, voyent tout 
par leurs yeux & par leurs mains, fe tranf- 
portant fans ceffe de Province en Province : & 
par des infpefteurs ambulants, attachés à la 
partie, ils vériîient fans celle cailïe & regiftres 
des comptables , de façon que tout au plus , les 
régilïéurs à peine ont-ils le temps de remplir 
leurs courants , — tandis que dans les fyftêmes 
de l'Efpagne , ceux-ci aflez généralement éloi- 
gnés de 100 à 150 lieues des regards d'un Mi- 
niftre, ne comptent que tous les mois avec la 
fupériorité, & ne font furveillés que par des 
adminiftrateurs particuliers , qui font auffi fort 
ïntéreffés à accorder la rhubarbe, pourvu que 
Ton leur paffe le féné. 

Van Magdebourg. 

Il eft confiant que le peu de prévoyance de 

l'Efpagne fait fon mal & celui de fes peuples . 

Mais ce défaut de bon principe ne détruit pas 
quefi les douaniers, les villes, les magafmiers, 
les gardes, &c. étoient plus honnêtes gens qu'ils 
ne le font , il n'y auroit point tant d'abus, tant 
de fraudes, tant de péculat dans fes régies:... 
d'où il faut conclure que ces mauvais penchants 
font dans le cœur de la nation : — Par consé- 
quent, c'eft la nation qui eft viciée. 

Le Cosmopolite. 

Dites le Gouvernement. — Les fujets font 

toujours ce que les Rois veulent qu'ils foient 

L'Efpagne auroit les liens honnêtes , appliqués , 



2 3g Espagne, 

laborieux, fi elle les encourageoit au travail, & 
fi elle leur évitoit les occafions de mal faire. — 
Les encouragements au travail ne peuvent être 
plus fimples : . . . Mr. de Pellifïery vous les fait 
appercevoir dans la manière d'éteindre les ren- 
tes provinciales, d'en foulager les peuples, fans 
afioiblir les recettes publiques.— Le moyen de 
leur faire éviter les occafions de mal faire , fe 
trouvera dans le redreiïement des tarifs, qui 
donneroitune forme plus claire & moins abufi- 
ve à l'appréciation & perception des droits de 
douane, & qui rangerait les monnoies de l'Etat 
à la parité de celles de fes voifins : - — 4 e façon de 
frauder. — Si les viftes , fi les gardes-magafins , 
porte-faix & gardes volent les finances de l'E- 
tat, ... il eft certains douaniers ou chefs des dé- 
partements de certaines villes maritimes, qui 
ne font ni plus délicats ni moins intègres. — Le 
crime de péculat règne dans toute l'adininiftra- 
tion fubalterne; & certains chefs des douanes 
frontières & villes maritimes , font plus grecs 
dans cette partie que le fameux Sinon de Vir- 
gile. — Du moment qu'un defdits adminiftra- 
teurs eft entré en exercice dans quelqu'un des 
bureaux de douane des villes maritimes fron- 
tières, il commence par faire le chien couchant 
auprès du Miniftre , en lui infpirant des mé- 
fiances fur le compte de tous les employés de 
fon département, afin que s'il arrivoit un jour 
que quelques-uns de ceux-ci fe plaignhTent de 
leurs fupérieurs , celui-ci pût rappeller au Mi- 
niftre qu'il l'avoit prévenu dans le temps, que 
les fubalternes ne faifoient pas leurs devoirs; 
& qu'en ayant voulu les y affujettir , il s'enétoit 
fait des ennemis , raifon pour laquelle ils fe 
plaignoieut de lui auprès de la fupériorité. — 

Avec 



Dialogue IV 289 

Avec ces rufes d'attente, Mrs. les douaniers fe 
livrent fans crainte au plus horrible des pécu- 
lats, abufant des deniers de leurs recettes, & 
faifant fervir les propres fonds du Prince à la 
ruine de la Monarchie. — A cet effet, les mon- 
noies de l'Efpagne gagnant 6 , 8 & 9 pour 100 à 
être exportées dans l'étranger, ... les douaniers 
des villes frontières maritimes, de compte à de- 
mi avec un protégé ou un apadrinado , ( qu'ils 
appellent, ) font fortir dans des cailles bien fer- 
mées des milliers de piaftres, fans que le Gou- 
vernement puifle s'en appercevoir ; l'apadrinê 
feul, dans les bureaux des douanes, paroiflant 
embarquer pour fon compte lefdites caifles , 
comme contenant des fruits du pays , du tabac 
ou du chocolat; & le douanier, pour favorifer 
fon protégé , lui accorde officieufement une 
guie de grâce , par la protection de laquelle 
guie , rien ne fe vérifie aux bureaux de fortie, 
& tout s'embarque ayec fureté. — Ce maqui- 
gnonnage s'exerce très - heureufement & plus 
particulièrement que nulle part à Barcelone , à 
Mataron, à St. Phelippe, à Palamos & à Roze, 
avec la ville de Gènes, y ayant cent petits bâ- 
timents de cette nation & des Catalans môme , 
qui chargent fans celle dans ces ports des vins 
& des eaux-de-vie pour cette ville; & fur lef- 
quels bâtiments , l'apadrinê embarque , ( de la 
façon que nous l'avons dit , ) 4 , 5 & 6 mille piaf- 
tres par bâtiment. — La France profite bien un 
peu de ce brocantage ; mais Gênes l'emporte de 
1 9 par 20 fur elle : cette ville pouvant fournir 
des millions & des millions de remifes en pa- 
pier fur l'Efpagne, ce que ne peuvent point fai- 
re les places de commerce de Marfeille & du 
Languedoc : ... & comme du moment de l'arri- 
Tome L T 



2 g Espagne. 

véedes piaftres à Gênes, le correfpondant eft 
obligé de remettre en papier à l'apadriné de 
Barcelone la contre - valeur de ce qu'il a reçu , 
Mrs. les douaniers de cette ville préfèrent de 
faire affaire avec Gênes plutôt qu'avec la Fran- 
ce f tl'ès-aiïurés que dans 20 ou 30 jours au plus, 
ils toucheront par le courier les retours de leurs 
envois ; ce qu'ils ne pourroient pas fe promet- 
tre avec les villes de Marfeille& de Montpellier. 
Van M a g d e b o u r g. 

11 n'eft pas furprenant, après de telles dépré- 
dations , que l'Efpagne foit fi mal argentée , 
malgré les immenfes tréfors qu'elle a retirés de 
fes Amériques. 

Mylord Spiteal. 

Les concuffions & les voleries ne fmiffent 
point en Efpagne : de Padminiftration à la jufti- 
ce, tous les fujets fe prêtent la main; un Alcal- 
de , un Régidor vexant fes citoyens avec autant 
de tyrannie & d'impunité que les douaniers de 
Barcelone volent ouvertement leur Prince. — 
Généralement tous les Souverains font mal ré- 
compenfés de leur confiance : . . . par-tout ils ne 
rencontrent que des ingrats ; . . . mais en Efpa- 
gne , l'outrage eft plus fanlgant , les régiffeurs , 
les employés , les chefs de la juftice facriflant à 
une lâche cupidité la gloire , la réputation , l'au- 
torité de leurs Souverains. —Sans tous ces re- 
lâchements & tous ces crimes, je fuis perfuadé 
que l'Efpagne jouiroit du double de fes revenus. 
Le Cosmopolite. 

Je fuis bien de votre fentiment. — Toutefois 
ces chofes n'arriveroient point, fi les pères 
confcrits de l'adminiftration étoient des hom- 
mes; s'ils étoient plus inftruits , plus éclairés 
qu'ils ne le font ; s'ils vouloieut généralement 



Dialogue IV. 291 

plus s'appliquer. -- Mais l'habitude , mais la 
parefle , mais l'irréfolution expliquant tous leurs 
doutes, les choies fe perpétuent de vice en vi- 
ce, de génération en génération, & l'adminif- 
tration fe dévore fans cefle par fes mauvais 
principes. — Pour mettre fin à tous les moyens 
actuels des régilfeurs de frauder & d'abufer de 
la confiance du Miniftere, les adminiftrateurs 
de l'Efpagne devroient redrefler les apprécia- 
tions de leurs tarife, & établir plus de parité 
dans le denier de fin des monnoies de l'Etat vis- 
à-vis de celles de fes voifins. — Ces deux pré- 
voyances arrêteraient beaucoup la dofe des pré- 
judices ; & les employés, plus gênés dans leurs 
moyens de méfuiér de leurs régies , n'auroient 
plus la même facilité d'exercer auflï librement 
qu'ils le font aujourd'hui , toutes les ru les , tous 
les ftratagêmes qui favorifent leurs fripponne- 
ries. — L'Efpagne feroit bien mieux fervie. — 
Mr. de PellinWy a très-bien donné à entendre 
ces deux opérations au Miniftere, dans fon mé- 
moire du 17 Février 1769, en addition à celui 
de fon établiffement pour une banque royale. 
Van Magdebourg. 

Il faut que Mr. de.Pellilfery foit un furieux 
obfervateur, pour s'être tant occupé des inté- 
rêts des diverfes nations. 

Le Cosmopolite. 

Un homme fage s'occupe de tout ce qui peut 
être à l'avantage de fon femblable. — Mr. de 
Pelliffery, dans tous les pays où il a voyagé, 
s'eft appliqué à approfon lir les intérêts des 
peuples chez qui il s'eft trouvé ; ... à connoître 
quelles étoient le 1rs conftitutions , leurs fyftê- 
mes d'Etat, l'eff.nt de ieur Gouvernement; . . . 
quels étoient les avantages ou les défavantages 

Tij 



E S P A S N S. 

de leurs pofitions locales, celles de leur com- 
merce, de leur induftrie & de leur agriculture. 
—En conféquence, ayant fait uniejour de huit 
à neuf ans en Efpagne , il a étudié avec beau- 
coup d'attention la conftitution de cette Monar- 
chie, la marche de fes intérêts, les avantages & 
les défavantages de fes fyftêmes. - En France, 
il s'eft occupé de ceux de la France; & je lui ai 
ouï dire plufieurs fois que s'il étoit Miniftre en 
Efpagne , dans dix ans , il voudrait en doubler 
tous les intérêts , tous les revenus , toutes les 
richeifes; que s'il étoit Miniftre de l'Angleter- 
re , dans dix ans , il voudrait être le maître de 
la navigation & des trois quarts du commerce 
maritime de l'Europe; — que s'il étoit Miniftre 
de la France , il voudrait dans cinq ans en dou- 
bler toutes les richeifes , tous les commerces , 
tous les intérêts , augmenter confidérablement 
fes poffeflions, & diminuer de près de la moitié 
lesimpofitions de l'Etat, en lui confervant tou- 
jours les mêmes recettes ; . . . ru ine^P Angleter- 
re & la Hollande dans tous leurs intérêts mari- 
times, & élever à un tel degré de fupériorité la 
puiflance de la France , qu'elle s'établirait pour 
toujours , dans le monde politique, Pamie & la 
protectrice de toutes les nations civilifées. 
Mylord Spiteal. 
Il ferait très-avantageux , pour tous les Gou- 
vernements politiques , que tous les citoyens 
qui fe dédient aux charges de l'adminiftration 
d'une nation , euffent eu la précaution de fe 
meubler l'efprit auparavant de toutes les obfer- 
vations auxquelles s'eft appliqué votre Mr. de 
Pelliifery. — Les hommes en feraient bien plus 
heureux , & les adminiftrateurs bien plus éclai- 
rés & bien plus fages. 



Dialogue IV. 293 

Van Magdebourg. 

Mes amis , ainfi va le monde : . . . . ce font les 
chevaux qui courent les bénéfices , cS: ce font 
les ânes le plus fouvent qui les poffedent. — En 
faitd'adminiftration, c'eft à-peu-près la môme 
chofe : ... la cabale choifit les Miniftres : ... les 
peuples patinent des fautes d'un Gouvernement , 
& les gens en place font les feuls à couvert des 
viciffitudes publiques.— Ce malheur a toujours 
exifté & exiftera toujours : . . . il faut céder à la 
néceffité : — ainfi le veut la fortune ennemie , ... 
dit Mithridate dans Racine. 

Mylord Spiteal. 

Quels étoient les moyens dont Mr. de Pellii- 
fery defiroit que l'Efpagne fit ufage, pour arrê- 
ter les fraudes exercées dans les bureaux de 
douanes, & pour les émigrations de fes mon- 
noies ? 

Le Cosmopolite. 

Deux moyens bien fimples. Pour les droits 
des douanes , ... celui de fimplifier tous fes tarifs, 
& de les établir fur des appréciations plus brie- 
ves & plus inta&es. — Pour les monnoies de 
l'Etat,... de les remonter à l'appréciation de 
celles de fes tarifs, & dans le môme denier de fin 
que celles de fes voifins. 

Van Magdebourg. 

Eft-ce qu'en Efpagne les monnoies de l'Etat 
ne font pas les mêmes dans les comptes de l'ad- 
miniftration & du commerce, que celles qui 
ont cours dans la circulation publique ? 
Le Cosmopolite. 

Non certainement, elles ne font pas les mê- 
mes. — Vous avez en Efpagne une infinité de 
monnoies idéales des plus extravagantes , de» 

T iij 



2 ç^ Espagne. 

puis le maravedis de veillon jufqu'à la piaftre 

forte, feule monnoie réelie. 

Mylord Spiteal. 

Qu'eft-ce que c'eft qu'un maravedis? 
Le Cosmopolite. 

Le maravedis eft une monnoie Arabe, pref- 
que idéale aujourd'hui, qui équivaut à un de- 
nier de France. — Tous les tarifs , toutes les 
écritures ou actes publics, toutes les opéra- 
tions du commerce ne fe font en Efpagne qu'en 
maravedis ou autres monnoies idéales, fe com- 
pofant toujours par le maravedis. Vous avez 
le maravedis de veillon, ... le réal de veillon , .. 
le réal de plate de 1 6 quarts , , . . la piaftre de 
huit réaux de iô quarts,. .. de huit réaux 
moins un maravedis , ... le ducat de change , . . . 
le ducat en marchandife , ... la piftole de chan- 
ge, &c. — Toutes ces monnoies font idéales , 
auffi défavantageufes au commerce, que nuifi- 
bles à l'agriculture & à l'induftrie, . . . fautives 
& abufives pour les impofitions. — Mr. de Pel- 
liftèry a expliqué tous ces défavantages, en 
prouvant au cabinet de l'Efpagne que ce font 
les erreurs de fes fyftêmes qui perpétuent le dé- 
couragement , l'oifiveté & la parefle de Ces fu- 
jets ; — en conféquence , qu'il faut les changer. 
— A cet effet, puifque les tarifs actuels des bu- 
reaux des douanes font confus & défavanta- 
geux à toutes les régies ; qu'ils favorifent la 
fraude & la confommation de l'induftrie étran- 
gère ; qu'il faut les redrefler. — Dans ce deÇ- 
loin, fans rien innover qui puifle renverfer l'or- 
dre des traités avec les nations maritimes ; . . . 
fans pratiquer aucune opération douteufe ; — 
fans renchérir fur la dofe des défavantages , . . . 
il faut remonter les tarifs dans leurs apprécia- 



Dialogue IV. 295 

tions , les rendre plus claires , plus brieves & 
plis précifes, foit pour le tant pour 100 des 
droits qui doivent être payés, comme pour ia 
Vérification.. des aunages,. . . fans être conti- 
nuellement obligé de chercher Tune & l'autre 
opération par des nombres fixes de 2930, 2880, 
2500, &c. & finir après par des divifions & 
des rediviiions qui ne font que des grimoires 
en pure perte pour l'adminiftration. 

Van Magdebourg. 
Mr. de Pellifléry ne propofoit pas une petite 
befogne : — confidérez l'échelle qu'il falloit 
démonter & remonter ? 

Le Cosmopolite. 
Qu'importoit l'échelle ! ... d'ailleurs , elle ref- 
toit allez généralement la môme : .... ce n'é- 
toit que les appréciations feules qu'il falloit 
redrelfer; — c'eft-à-dire , . .. qu'au-lieu de 10 
pour 100 de droit fur une aune de mouffeline, 
eftimée à 100 fols qui doivent être cherchés 
par une multiplication de 2895 & P ar deux 
divifions de 68 & 34, ... . que vos tarifs di- 
fent rondement 10 fols par aune ou un réal 
de plate par aune. 

Van Magdebourg. 
Mais pour les marchandises , dont les ta- 
rifs n'expliquent pas les droits fuivant leurs 
qualités , ou , s'ils les expliquent, fur lefquelles 
ils peuvent laifler des équivoques, en pour ou 
contre, entre l'adminiftration & le contribua- 
ble : .... comment arranger cela ? 
Le Cosmopolite. 
Rien de plus facile. — Ces fortes de mar- 
chandises , . . ou les marchandifes qui feroient 
fufceptibles de diftinttion de qualités , on les 
réunit en bloc, & Ton ne fait qu'un prix réuni 

T iv 



2o6 Espagne. 

pour toutes les qualités. — On arrête ce prix 
fur la proportion de celui de toutes les quali- 
tés calculées féparément , & rapprochées dans 
une feule & unique appréciation. 

Van Magdebourg. 

Je fens cela : — mais le négociant peut être 
frdftré dans cette façon de percevoir des droits , 
fa marchandife pouvant être inférieure au prix 
du tarif. . . 

Le Cosmopolite. 

Ce fera un petit malheur : par contre il fera 
favorifé, fi elle eft fupérieure audit prix. — 
Ainfi ces viciffitudes particulières & de mi- 
fere ne peuvent point occuper une adminif- 
tration générale , ni l'engager à perpétuer des 
méthodes qui gênent fes intérêts. — La régie 
& perception quelconque de tout droit dédoua- 
ne , veut être claire , brieve & précife. . . . 
Mylord Spiteal. 

Hé ! fous quelle dénomination de monnoie , 
Mr. de Pelliflery vouloit-il remonter les tarifs 
de l'Efpagne? 

Le Cosmopolite. 

Sous une dénomination qui feroit devenue 
réelle après l'opération, & qui auroit laiifé 
des avantages très-confidérables dans les dé- 
pendes. — Les regiftres du département des 
finances en Efpagne , font tenus en réaux de 
veillon & écus de veillon. — En confèquen- 
ce , Mr de PellifTery vouloit que tous les ta- 
rifs des douanes fuifent appréciés en écus de 
veillon , & que tous les droits fe payaifent 
fous cette dénomination & taxation. 
Van Magdebourg. 

Mais comment arranger cette taxation dans 
une monnoie idéale qui offre mille rompus ? 



Dialogue IV. 297 

Le Cosmopolite. 

i°. Cette monnoie n'étoit idéale que dans 
ce moment, & devoit devenir réelle par l'o- 
pération qui devoit établir les monnoies de 
l'Efpagne à la parité de celles de fes voifins. 
— 2°. De rompus, il ne pouvoit y en avoir, 
en divifant l'écu de veillon en douze parties 
égales. — En conféquence , une aune de drap 
d'Elbeuf , eftimée 3 piaftres la vare , & qui doit 
payer 1 o pour 1 00 de droit , — au-lieu de faire 
une multiplication de 1890 ou de 2680, & 
deux divifions de 68 & 34 pour ces 10 pour 
100 : — le tarif dira précifément 4 douzièmes 
7 d'écus de veillon par vare , parce que 3 
piaftres , par exemple , font 45 réaux de veil- 
lon ou 4 écus ■— de veillon d'aujour l'hui, & que 
10 pour 100 fur 45 font bien 4 douzièmes £ d'é- 
cus de veillon à venir. 

Van Magdebourg. 

Pas tout-à-fait , mon cher Cofmopolite : — 
il y a un fixieme de trop fur la demie ; & fur 
une quantité de vares , la chofe fait un objet. 
Le Cosmopolite. 

Cela peut être vrai : . . . . mais ces fortes 
de rompus doivent toujours tomber à l'avan- 
tage d'une adminiftration. — Vous voyez que 
cette façon de redrelfer une régie , . . . d'en 
écarter les moyens de fraude & de tricherie, 
n'eft pas bien dangereufe ni convulfive. 
St. Albin. 

Non certainement : — on ne peut admettre 
plus de fimplicité ni plus de clarté dans un 
objet de cette importance. 

Mylord Spiteal. 

Hé ! dites encore plus de bien public 
car tcutes les fripponneries qui fe font dans 



ogg Espagne. 

toutes les régies de l'Efpagne, font le mal de 

tous les citoyens. 

Le Cosmopolite. 
Il devroit en être de même pour les mon- 
noies de l'Etat, cette partie précieufe étant 
dans un abandon & une négligence qui fenten- 
cie tous les fyftêmes de l'Efpagne. . . . Qui le 
croiroit jamais , que l'Efpagne , riche en ma- 
tières d'or & d'argent avant la découverte de 
l'Amérique , fût plus pauvre aujourd'hui que 
fous Ferdinand & lfabelle ! . . . malgré qu'elle 
ait retiré de fes Amériques en 277 ans (1) 
14,000 millions & plus de piaftres fortes de 
100 ft. qui forment un capital de 70 milliards 
de liv. de France : . . perfonne ne croira cette 
vérité. — Cependant le fait n'eft que trop cer- 
tain ; & il eft très-réel auffi , nonobftant tou- 
tes les immenfes richeiïes , que l'Efpagne ne 
feroit pas en fituation de pouvoir realiiér dans 
ce moment , dans fa métropole, pour trois 
milliards de liv. de France de numéraire , en 
monnoie , vaiffelle , bijoux ou matières d'or & 
d'argent. - Mr.de Pelliifery le fait très -bien 
appercevoir à ce Gouvernement dans fon mé- 
moire du 17 Février 1769. — En parlant des 
préjudices que caufe à l'Etat & au commerce 
la cherté des changes fur l'étranger, occafion- 
née par la défertion des monnoies , — il dit : 
„ de ces deux préjudices , il en dérive un 
„ troifieme qui eft le ver rongeur de l'Etat , 
„ auquel le Gouvernement n'a pas fait atten- 
„ tion , parce que Ces progrès font cachés , 
3 y lents & infenfibles , & que la force du mal ne 
„ peut s'en appercevoir que dans celui qu'en- 

— ■ ■— 1 

(1) Depuis 1492. jufqu'en 1769, 14,281 millions. 



Dialogue IV. 299 

„ traîne toujours le défordre , . . . ou par le 
„ fecours des combinaifons publiques." — En 
effet, eft-ilrien de plusdéfavantageux pour une 
nation relative , que la défertion des monnoies 
de l'Etat? 

Van Magdebourg. 

Mon cher ami , il eft bien difficile à une na- 
tion qui doit , & qui n'a pas fufïifamment de 
denrées à donner en contre - valeur de ce 
qu'elle reçoit , . . . . de ne pas fe folder avec 
les monnoies de l'Etat : - la chofe me pa- 
roît impofiible. 

Le Cosmopolite. 

i° Pourquoi recevoir plus de fon voifin 
que l'on ne peut lui donner en compenfation? 

— 2°. Pourquoi conferver des monnoies plus 
riches que celles de ces mêmes voifins , h* 
vous êtes dans la malheureufe néceflité de les 
leur donner? Toutes vos obfervations confir- 
ment ce que je vous ai toujours dit : . . . que 
c'eft le mauvais ton du Gouvernement de l'Ef- 
pagne , qui a entraîné la décadence de la na- 
tion , & non les penchants des fujets à l'oifi- 
veté qui ont occafionné celle du Gouvernement. 

— Mr. de Pelliflery dit très - judicieufement 
dans ce môme mémoire : „ fi les personnes 
„ chargées de veiller à la confervation & à 
„ l'amélioration du commerce de l'Efpagne, 
„ avoient été des gens éclairés , dans cette 
„ partie, depuis un fiecle feulement , elles au- 
„ roient apperçu , . . . que la façon malheu- 
„ reufe dont l'Efpagne foldoit fes commerces 
„ avec les nations étrangères , pouvoit avoir 
„ un adouciflant; & qu'une ibis que les mon- 
„ noies de l'Etat dévoient remplir le vuide des 
„ denrées du pays , contre la balance des ef- 



«00 E S F A G N E. 

, fers reçus , . . . ces dites monnoies extrai- 
„ tes de l'Efpagne donnant 6 & 8 pour ioo 
„ de bénéfice à ces mêmes étrangers , . . . le 
„ Miniftere pouvoit très-bien fe les approprier, 
„ & faire entrer ce bénéfice en déduction du 
,. folde de fes commerces avec les nations 
„ étrangères ". 

Van Magde bourg. 
Je ne crois pas que ce bénéfice eût été 
d'un bien grand avantage. 

Le Cosmopolite. 
D'un très-grand avantage. — Savez-vous que 
l'Efpagne refte débitrice au commerce étranger 
de plus de 70 millions de piaftres ? Enten- 
dez Mr. de Pelliffery dans fon Mémoire de 
1769 : — voyez ce qu'il en dit & les preuves 
qu'il en donne. „ Cette Couronne , (dit-il) 
avec une vafte étendue de côtes maritimes 
en Europe & en Amérique , n'a qu'un com- 
merce très-limité avec fa propre navigation 
& chez les nations étrangères : on auroit de 
la peine dans les divers ports de France , 
d'Angleterre , d'Hollande , d'Italie , de Sué- 
de , de Danemarck , Hambourg , Dantzick , 
& le refte de la Baltique , d'y compter 50 
bâtiments d'un très -petit port : l'on n'en 
compte guère plus dans celui de l'Amérique ; 
de forte que l'Efpagne , avec 6 à 7 mille 
lieues de côtes maritimes en Europe & en 
Amérique, occupe au plus de ico à 150 bâ- 
timents à fon commerce en long cours , dont 
la valeur aux trois quarts ireft compofée 
que des articles d'induftrie que les nations 
étrangères apportent chez elle. — Ces arti- 
cles font les 1 1 douzièmes des effets œuvres, 
fabriqués ou recueillis chez ces dites na- 



Dialocue IV. 301 

, tions , comme foieries & dorures de toute 

, qualité;... toileries , lainages , chapellerie, 

, bas, papiers, épiceries, quincailleries, cryf- 

, taux & glaces ; . . . fer , acier , plomb & 

, étain ; . . . planches , duelles , folives , pou- 

, très, bois de charpente & de conftruction ; 

, cordages , chanvre & lin ; — goudron , bray, 

fuif & réfine; . . . cire; — viandes falées , 

poiffon falé ; . . . beurre, fromages, légumes 

lecs; farine, &c. dont le total eft évalué: 

„ Pour la France , année commune , de 48 

à 50 millions de piaftres courantes , ci 

Piaftres, 48 millions. 
„ Pour l'Angleterre, de 30 à 35 

millions, 30 idem. 

„ Pour la Hollande , Flandre , 
SuilTe , Suéde , Danemarck , 
Hambourg, Dantzick & golfe 
Baltique, de 40 à 45 . . . .40 idem. 
„ Pour toute l'Allemagne, Etats 
d'Autriche, de Savoie, Naples 
& Sicile , Gênes , & le refte de 
l'Italie , cle 1 5 à 20 millions , (1 ) 15 idem. 

„ Année commune, en tout P. 133 millions. 

dont l'évidence fe trouve prouvée par la fup- 
putation de la propre confommation des fu- 
jets, établie dans la plus baffe proportion. 
„ En 1762, il s'eft trouvé dans l'Efpagne 
Européenne 11,500,000 âmes de popula- 
tion,. . . que chacune de ces 1 1,500,000 âmes 



(1) Le départ des flottes pour le Mexique, règle le plus 
ou le moins de commerce de toutes ces nations avec l'Ei- 
pagne. 



3 02 



Espagne. 



«Lainages, 
„ Soieries , 
* Epiceries 



Chapellerie 



Eventails 
Mercerie 



*.} 



confomme par année , des effets de rinduftrie 
" ou ducommerce étranger : . . . favoir 

» Toilerie . . • ï vares de toile, à 20 quarts feule- 
ment la vare .... Piaft. effect 6,761,250. 
5 vares 34 réaux de platte effecî. 13,800,000. 

3 dits a 6 reaux , idem 20,700,000. 

que chaque tête coafomme par 
jour un maravedis d'épiceries (1) , 
nous aurons 366 m. l'année. . . . 
que la moitié de la population , 
foit en hommes , nous aurons 
5,750,000, & que le tiers de ces 
11,500,000 confomme, l'année, 
en chapeaux de fabrique étrangè- 
re, de 10 r. de pi. effecl., ce fera 
que la moitié idem foit en fem- 
mes, & que la moitié d'elles con- 
fomment toutes les années pour 

10 réaux effeâ. idem 2,875,000. 

fupputons-la fans distinction à 2 
reaux de perte effec"t. par tête , . 
que l'Efpagne Européenne con- 
fomme 400,000 rames de papier 
toutes les années à 1 5 réaux de 

veillon la rame 

que le tiers de l'année foit en 
jours d'abftinence , nous aurons 
122 jours, & que les 11,500,000 
âmes confomment par tête 2 on- 
ces de poiffon falé, a 10 quarts 
la livre , nous aurons 5 marave- 
dis par jours & 9 réaux de platte 
effectifs, l'année 10,350,000. 

Piaftres effectives . 

que l'Amérique, déduit le poiffon falé , con- 
fomme la moitié de celle de l'Europe . . 

Différence de la Piaftre effective à la Piaftre cou- 
rante, environ 



Quincaillerie 
Papeterie . . 

w Poiffon falé 



5,783,823. 



1,916,666. 



2,300,000. 



300,000. 



64,786,739. 
27,218,369. 
30,368,336. 



En tout, Piaftres courantes . . . 121,473,444. 



» quotient à-peu-près égal à celui du commerce étranger, qui 
,, ne varie que par les articles que l'on n'a pu fupputer. 



(1) Un denier un peu plus. La confommation eft plus forte, 
par rapport à la forte confommation du chocolat. 



Dialogue IV. 303 

„ De cet examen, il nous relie l'évidence que 
„ le commerce de l'Efpagne eft palîif dans fes S 
„ dixièmes , foit en Europe , foiten Amérique... 
„ Par conséquent, il n'eft pas étrange que cette 
„ partie falutaire ne coopère en rien au falut 
„ de l'Etat; 6c qu'au-lieu de confolider les plaies 
„ de la patrie , en verfant utilement dans le fein 
„ des citoyens les 360 millions de piaftres qui 
„ leur manquent toutes les années pour remplir 
„ leurs dépenfes , elle ne leur apporte que de 
„ très-légers.fecours , qui, loin de cicatriier au- 
„ cun des ulcères mères de leurs nécefîités , 
„ n'y appliquent que des appareils qui en per- 
„ pètuent toujours les vice -. 

„ Ces vices s'appercevront plus aifément, & 
„ dans toutes leurs énormités, par la façon dont 
„ l'Efpagne s'acquitte avec le commerce étran- 
„ ger; & cette Couronneconnoîtraienfiblement 

„ par ce calcul, que fa décadence, fa depo- 

„ pulation , la perte de fon induftrie & de fes 
„ commerces, ne font les effets que de fes pro« 
„ près fautes , s'étant refufée à l'étude des 
,, moyens qui pouvoient feuls conferver la par- 
„ tie la plus abfolue à une nation relative. 

„ Le commerce actif de l'Efpagne avec les 
„ nations étrangères , gît tout dans ks feules 
„ denrées d'Europe & de l'Amérique ; fes arti- 
j, clés d'induftrie , chers & limités , ne pouvant 
„ faire caufe avec celles-ci par leur rareté , par 
„ leur cherté & par les fages règlements de Ces 
„ voifins; de forte que l'Efpagne ne peuts'acquit- 
„ ter avec le commerce de ceux-ci, que par lés 
„ feules denrées d'Europe &de l'Amérique, qui 
„ font fupputées fe monter année commune, . . . 
„ favoir : 



3o . Espagne. 

Denrées de l'Amérique. 
Cochenille, 12 a 1500 furrons , à 1000 Piaftres 

le furron P.C. 1,500,000. 

„ Indigo, 800 à 1000 furrons, à 400 P. le fur. 400,000. 
,', Cuirs, de 25 à 30,000, à 5 P. la pièce. . . . 150,000. 
„ Cacao, 4000 fanegues, à 40 P. la fanegue . . 160,000. 
„ Vanille, laine de Vigogne, cuivre, droguerie, 

&c. pour environ 2,000,000. 

,, Bois de Campêche & de teinture , environ 

20,000 quintaux , à 3 P. le quintal . . . 60,000. 

Piaftres courantes , 4,270,000. 
Denrées d'Europe. 
„ Soies brutes & organfins pour env. 4,600,000. 
„ Lsines (1) pour environ .... 6,000,000. 
. Vins, eaux-de- vie, fruits ôclégum. î.ooo.ooo 
» Huile & bled (articles cafuels ) . 2,000,000. £ " 
,, Soudes , barilles , fel , courdouans , 

fparts, &c. pour 8,000,000. 

Piaft. Cour. 29,270,000. 
Et pour combler la mefure ..... 20,730,000. 

En tout Piaftres courantes , 50,000,000. 

„ de façon que l'Efpagne n'a un commerce actif 
„ avec les nations étrangères que de 50 millions 
„ de piaftres, .... tandis que celles-ci en ont un 
„ avec elle de 121 millions : — ce qui conftitue 
,. l'Efpagne débitrice de 71 millions de piaftres 
„ au moins. 

Mylord Spiteal. 
Comment diable! ...un vuide de cette force! ... 
mais la chofe ne fe peut pas : . . . avec un déficit 
auffi terrible, il ne devroit pas relier un mara- 
vedis phyfique à l'Efpagne. „ 

Le Cosmopolite. 
Auffi qui eft-ce qui a dévoré les 71 ou 72 mil- 
liards retirés de l'Amérique depuis 284 ans?-— 
fi ce n'eft ce terrible vuide: . . . d'ailleurs, il ne 

faut 
- - 

(1) Les droits de fortie fur les laines , ont produit jufqu'a 
9 millions de rcaux de veillon , 1,250,000 Uv. 



Dialogue IF. 305 

faut pas croire que ces 70 millions s'acquittent 
tous en argent. — Il eft prouvé dans la circula- 
tion mercantile de l'Europe , que les anticipa- 
tions en papier fur l'exportation & l'importa- 
tion d'un commerce, faites par traites ou remi- 
fes, font toujours d'une groife moitié dans tou- 
tes les opérations. — Joignez à cette réalifation 
les valeurs reçues en fruits, denrées, matières 
premières , &c. — vous trouverez que le vuide 
de 70 millions du commerce de PEfpagne, fe ré- 
duit peut-être à un débours en argent de 8 à 10 
millions de piaftres au plus. 

Van Magdebourg. 

Ce qui eft toujours un vuide très-deltrufteur, 
& des plus considérables dans la fpéculation 
politique. 

Le Cosmopolite. 

Dans peu nous verrons cela plus précifément: 
— fuivons Mr. de Pelliifery. — Dans le même 
mémoire dont je viens de citer un palfage, il dit 
encore : ,, Le trop riche denier de fin des mon- 
„ noies d'or & d'argent de l'Etat, proportion- 
„ né à la parité de celles des nations relatives, 
„ nourrit le vice de ce préjudice, en ce que le 
„ denier des changes du commerce étant tou- 
,, jours réglé dans l'étranger par le produit de 
„ la monnoie y exportée , . . . il s'enfuit que fi 
„ une piaftre forte , dont fon pair avec la Fran- 
„ ce eft de 100 fols tournois , vient à fa décom- 
„ pofition à en produire 107 ou 108 ; ... celle en 
„ papier fur la France, doit, (dans la môme pro- 
„ portion ) repréfenter la même différence ". 
Van Magdebourg. 

Cette queftion eft inégale. — Mais allez faire 
entendre cela au cabinet de Madrid, lui quia eu 
la mal-adreffe d'établir un giro royal, où le Roi 
Tome I. V 



.->- 



, 6 Espagne.- 

lui-même fait le commerce des monnoies de 
l'Etat en pays étranger. 

Le Cosmopolite. 
Mr. de Pelliffery , dans ce môme mémoire , 
relevé bien cette lâche avarice du Miniftere de 
l'Efpagne , en difant : „ L'Efpagne ne feroit point 
„ tyrannifée par tous ces préjudices, fiel le vou- 
„ loit refléchir fur la nature de fes maux. — 
„ Mais prévenue de fes coutumes de trois cents 
„ ans , fiere de fon ancienneté , elle méprife la 
3 , politique rqpderne;- & les hommes des au- 
„ très nations ne font point des hommes pour 
,, elle. — Cette erreur grofliere groffit les maux 
„ de l'Efpagne ; & le Gouvernement, loin d'y 
„ apporter du fecours , en élargit tous les jours 
„ les plaies, par des créations entièrement con- 
„ traires au bien de fes peuples. 

„ Celui de l'établiffement du giro du Roi en 
„ Efpagne , en eft un des plus dangereux & des 
„ plus préjudiciables en matière d'Etat.— Auffi 
3 , ne puis-je concevoir comme il a pu être fondé 
„par un célèbre Miniftre. — Quel préjudice 
„ peut être plus grave, pour un Etat relatif, que 
3 , celui de la perte de fes monnoies ? — S'il n'y 
„ a point de préjudice de les extraire , de les 
„ perdre ou de les lairTer fortir, pourquoi punit- 
„ on de mort les extracteurs chez bien des na- 
„ tions ? & pourquoi l'Efpagne a-t^elle dans fon 
„ code des loix cette même ordonnance ? — 
3 , Cependant rétabliffement du giro du Roi a été 
„ fondé pour extraire les monnoies de l'Etat; & 
„ ce commerce procurant au fife royal 4 ou 5 
„ pour 100 de bénéfice libre, le Miniftere ne 
„ veut point réfléchir que fon exemple eft fuivi 
„ du moindre de fes fujets ; — que la confiante 
„ fortie des raounoies de l'Etat aggrave tous les 



Dialogue IV, 307 

„ befoins des peuples, déprécie tous les capi- 
„ taux, toutes les propriétés en terres & den- 
„ rées de la nation ; ... que la population fe perd 
„ dans les pays défargentés; . . . que l'indu ftrie 
3i vas'établir chez les nations rivales : . . . enrin, 
„ que la décadence devenant générale, tous les 
„ reiforts du Gouvernement s'affoibliifent, & le 
„ corps politique d'une nation ne conferve plus 
„ aucun majeité ni aucune puiiïance ". 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Mr. de Pelliflery a très-grandement raifon : 
— que l'on ôte ou que l'on reiïerre les repré- 
sentants de la circulation publique, . . . adieu 
la population ï — adieu finduftrie ! — fans po- 
pulation, plus de puiflance, plus de commer- 
ce; & fans représentants, plus d'induihïe. 
Van M a g d e b o u r g. 
Si l'on ôte au commerce l'es repréfentants, 
plus d'induitrie : ... le fait n'eft que trop cer- 
tain ; . . . celui-ci n'ayant plus les moyens de 
payer fes mercenaires , de fatisfaire à fon 
courant , à fes Spéculations , il déSerte ; & le 
pays qu'il fécondoit , qu'il enrichiiïbit , tombe 
dans la raifere. 

Le Cosmopolite. 
Voilà pourtant la Source de tous les maux 
& la caufe phyfique de la décadence de l'Ef- 
pagne. — Le Gouvernement, en s'établinant 
le premier négociant de fes Etats, le plusgraud 
Spéculateur , le plus riche cambifte, ... a Sorcé 
à l'oifiveté & à la parefle tous ks Sujets. — 
Quel eft le citoyen qui Sera aiTez téméraire, 
(avec de telles maximes,) de vouloir Se mé- 
furer avec fon Souverain dans la carrière du 
commerce ? . . . quand l'un n'a que des arti- 
cles de concurrence à exporter , & l'autre 

Vij 



« g Espagne. 

des articles privilégiés ; — quand l'un n'a ni 
fret , ni douane , ni avarie , ni confulat , ni 
aflurance , ni change à payer, & que l'autre 
fupporte toutes ces dépenfes, courtages , chan- 
ges & rechanges indifpen fables ; — quand l'un 
eft le maître du temps du départ de (es fpé- 
cnlations , & que l'autre eft forcé d'attendre 
Je bon plaifir ou la convenance de ce terri- 
ble concurrent : — d'un côté , pleine liberté & 
point de charge ; . . . . de l'autre , charge , re- 
charge , tyrannie, oppreflion , defpotifme ; & 
de rien en rien , maître de fon temps , de fes 
fpéculations , de fes idées de commerce : . . . 
vous avouerez avec moi que ce ne font pas-là 
les vraies idées que doivent avoir des Légif- 
lateurs ? 

Van Magdebourg. 

Vous penfez jufte , mon ami : — qui dit com- 
merce, dit un état libre, une profeffion fans 
contrainte , fans fujétions civiles ou militaires, 
ibumife feulement à des droits de convention, 
de citoyens, ou à des obligations locales. . . . 
mais toujours libre dans fes propriétés , dans 
fes fpéculations , dans fes entreprifes. — Si 
on gène le libre arbitre du commerce , l'arbi- 
traire de fes opérations , de fon travail , . . . 
cette profeffion ne fera plus une fcience , une 
étude , un devoir fuivi pour les fujets : — 
elle reiTemblera à mon tourne-broche , qui ne 
fait du bruit que quand ma cuifiniere me ré- 
gale d'un morceau de rôti. 

Le Cosmopolite. , 

C'eft pourtant-là ce qu'a toujours fait & ce 
que fait encore l'Efpagne. — Vous voyez donc 
que ce ne font fûrement pas les mauvais pen- 
chants des fujets qui s'oppofent à la profpé- 



Dialogue IV. 309 

rite de la nation,... mais bien le Gouver- 
nement qui s'oppofe à celle des fujets ? . . . Donc 
les i'ujets n'ont aucun tort vis-à-vis de l'au- 
torité , s'ils ne veulent rien faire : — tous les 
torts font du côté de l'adminiftration. — C'eft 
pour les faire ceiïér , & pour arrêter tous leurs 
préjudices , que M. de Pelliilery , après avoir 
repréfenté au cabinet de l'Efpagne, combien 
les rentes provinciales étoient défavantageufes 
à l'Etat; combien l'adminiftration des doua- 
nes étoit nuifible au fifc royal ; combien les 
émigrations des mon noies étoient contraires 
aux opérations du commerce : ... il propofe à ce 
môme cabinet la façon d'éteindre les ren- 
tes provinciales , fans affoiblir les recettes de 
l'Etat : , . . celle de redreiïèr fon administra- 
tion des douanes, fans s'expofer à aucun in- 
convénient; & enfin celle de conferver les mon' 
noies de la nation , fans nuire aux opérations 
du commerce. 

Van Magdebourg. 

Prenez garde , mon cher Cofmopolite, vous 
allez toucher une terrible partie. — C'eft de 
la marche des monnoies d'une nation ; . . . 
c'eft du cours de convention qui y eft atta- 
ché , que fe déterminent tous les intérêts uti- 
les & politiques d'une Monarchie. 

Le Cosmopolite. 

Je fais cela , & Mr. de Pelliilery l'a bien 
vu de même : ... car vous devez vous ap perce- 
voir , en voulant éclairer l'Efpagne fur fes 
défavantages , qu'il n'a pas commencé fes opé- 
rations par le redreffement des monnoies de 
l'Etat, mais bien par la marche de fes fyftêmes 
d'adminiftration & par les abus dans les recet- 
tes : ... il a gardé celle-ci pour la dernière 

V iij 



~ 10 Espagne. 

de toutes , & il a établi la rentrée des rentes 
provinciales & celles des droits de douane fur 
le taux & la dénomination de ion redreffement. 

— En conféquence , la piaftre effective de l'Ef- 
pagne étant la monnoie déterminée de la na- 
tion; & cette piaftre, dont la parité eft celle 
de ioo fols tournois de France, quand on la 
décompofe en France, produifant de iog à 109 
f. , Mr. de Pelliilèry dit à l'Efpagne s augmen- 
tez votre piaftre de 9 fols. 

Van Magdebourg. 

Si l'Efpagne fai fuit cette opération, elle met- 
troit le défordre & la confufion dans le com- 
merce , 

Le Cosmopolite. 

Point du tout : . . . au contraire , plus de 
clarté dans les affaires. - Je vous ai déjà dit 
que le commerce & les finances étoient afîié- 
gées en Efpagne de mille diftincUons de mon- 
noies idéales , qui fe terminoient pour les écri- 
tures du commerce au réal de platte de feize 
quarts, & que les écritures des finances font 
toutes enécus de veillon de 11 réaux de veillon. 

— En conféquence , Mr. de PellifTery dit au 
cabinet de l'Efpagne : puifque tous' les enga- 
gements du commerce de vos fujets font en 
réaux de plate de 16 quarts , & que les éciïtu-. 
res de vos finances font toutes en écus de 
veillon , . . . pour ne caufer aucune révolution, 
aucune nouveauté, aucun fchifme , ne confer- 
vez dans le cours de vos monnoies réelles que 
ces deux dénominations. — A cet effet, au-lieu 
de donner à votre monnoie réelle le nom 
de piaftre forte, comme elle l'a aujourd'hui, 
donnez-lui à l'avenir celui de double écu de 
veillon ; & pour rapprocher ce double écu de 



Dialogue IV. 311 

veillon à la proportion de douze réaux de 
plate de 16 quarts ou 24 réaux de veillon 
de 8 quarts , . . . diminuez votre réal actuel 
de veillon d'un demi quart, & augmentez vo- 
tre écu de veillon de 2 quarts & demi ; ce 
qui l'établira à 96 quarts , au-lieu de 93 ~ qu'il 
vaut aujourd'hui ; & votre piaftre forte , ( do- 
rénavant appeilée double écu de veillon , ) au- 
lieu de 170 quarts d'aujourd'hui, repréfentera. 
à l'avenir 192 quarts ou 12 réaux de plate 
de 16 quarts 

Van Magdebourg. 

Mon ami , cette opération paroït fimple dans 
le raifonnement , mais elle eft défavantageufe 
dans la pratique. — i°. Vous augmentez vo- 
tre écu idéal de veillon de 2 quarts & demi, 
en voulant le rendre réel ; . . . . ce qui fait près 
de 3 pour 100. — 2 . Vous voulez doréna- 
vant que la demi-piaftre forte de 85 quarts , 
repréfente à l'avenir votre écu réel de veillon 
qui en vaudra 96 ; . . . & en conféquence , vous 
l'augmentez de 11 quarts ou de 13 à 14 pour 
100 : . . . favez-vous que voilà une furieufe 
augmentation. 

Le Cosmopolite. 

Doucement, ... entendons-nous , & dans peu 
vous verrez que cette augmentation n'eft pas 
aufïï furieufe & auffi déplacée que vous le pen- 
fez : . . . n'avez-vous jamais tiré en droiture 
des piaftres de l'Efpagne ? 

Van Magdebourg. 

Pardonnez-moi : . . . qu'a de commun ce 
fait avec ce que nous difons? 

Le Cosmopolite. 

Vous allez le voir : comment les avez-vous 
raifonnées ? . . . 

V iv 



* T - Espagne. 

Van Magdebourg. 
Différemment : . . . c'eft le prix du change 
qui a fait mon gain. 

Le Cosmopolite. 

Laiffons le change & toutes les autres fe- 
quelles de dépenfes. — Une piaftre forte, pour 
combien la troqueriez-vous monnoie d'Hol- 
lande ? 

Le Cosmopolite. 

T'en ai vendu à divers prix depuis, 53 , 54, 
julqu'à 55 fols pour une piaftre. 
St. A l b 1 n. 

En France les changes du Roi & toutes les 
Cours des monnoies les prennent à 106 fols : 
— le commerce de 108 à 109 , & quelquefois 
à 110 f. 

Le Cosmopolite. 

Donc , fi la pia ftre forte d'Efpagne , décom- 
pofée , en France ou en Hollande 9 donne à 
ion propriétaire 6 , 8 , & 9 fols de bénéfice , elle 
vaut 6 , 8 & 9 fols de plus qu'elle n'a cours 
en Efpagne. — Avec cette évidence incontef- 
table , le Miniftere de l'Efpagne ne commet- 
tra jamais aucune injuftice , quand il augmen- 
tera le cours des monnoies de l'Etat à cette 
dernière parité. — En conféquence , 9 fols 
de France étant repréfentés en Efpagne par 
1 5 quarts & demi ou feize quarts effectifs , 
il exifte que la piaftre forte contient intrin- 
féquement 16 quarts de plus en valeur qu'elle 
n'a cours. — 

Van Magdebourg. 

Je veux vous accorder cette obfervation qui 
eft jufte. — Mais pour arriver aux 22 quarts 
qu'il vous faudra pour compléter les 192 que 
vos piaftres fortes doivent représenter à l*a- 



Dialogue IV. 313 

venir pour faire deux écus de veillon : . . . où 
prendrez-vous les 6 quarts qui vous manquent? 
Le Cosmopolite. 
Dans la môme monnoie, qui eft trop riche 
depuis le billon jufqu'à la piaftre forte. — 
Mais fans toucher à cette môme monnoie de 
billon, & lui confervant toujours fa dénomina- 
tion de quart , — Mr. de Pelliflery en établit 
une plus grande quantité pour repréfenter une 
piaftre forte. 

Van Magdebourg. 
Vous avez raifon : — mais vos 22 quarts ne 
font pas tous trouvés pour cela ? 

Le Cosmopolite. 
Pardonnez -moi. — Suivez -moi bien:.. . par 
l'augmentation du produit de la piaftre forte en 
France ou en Hollande, nous avons gagné 16 
quarts .... 

Van Magdebourg. 
Oui : . . . refte 6 quarts à chercher. 

Le Cosmopolite. 
Ils font trouvés avec avantage. 

Van Magdebourg. 
Voyons. 

Le Cosmopolite. 
Vous allez le voir: ... le réal de veillon effec- 
tif vaut actuellement huit quarts & demi. 
Van Magdebourg. 
Oui. 

Le Cosmopolite. 
Par l'opération, Mr. de Pelliflery le réduit à 
8 quarts : . . . voilà un demi quart de gagné. 
Van Magdebourg. 
Très - bien. 

Le Cosmopolite. 
La piaftre forte fe compofe aujourd'hui de 20 



OI4 Espagne. 

réaux de veillon de 8 quarts & demi : en rédui- 
sant le réal de veillon à 8 quarts , le Miniftere 
économife 10 quarts par piaftre forte pour Ton 
augmentation : — 10 quarts joints aux 16 d'in- 
trinfeque de plus, que nous avons trouvés par 
piaftre forte, vous donnent 26 quarts; — l'opé- 
ration n'en ayant befoin que de 22, elle laine 
encore les monnoies de l'Etat plus riches de 
quatre quarts, que toutes celles des nations re- 
latives en liaifon avec l'Efpagne. 

Mylord Spiteal. 

Cet arrangement en bouche ou fur le papier , 
ne fouffre pas le moindre inconvénient. — Mais 
le commerce, ... mais les engagements particu- 
liers , . . . les contrats , les billets , les lettres de 
change s'accommoderont -ils de cette révolu- 
tion ? 

Le Cosmopolite. 

Cette révolution n'innove rien dans le droit 
écrit des fujets, ni dans la balance économique 
de la légiflation , ... qui eft ce qu'il faut toujours 
abferveï dans ces fortes d'opérations , quelque 
abfolues qu'elles puilfent être.— Mr. de Pellifie- 
ry s'y eft conformé très-rigoureufement. — Auffi 
voit -on dans toutes fes hypothefes, combien 
il s'eft appliqué à prévenir toute efpece de con- 
fufion, de froiffement ou de choc dans la circu- 
lation civile & politique du Gouvernement, en 
faifant légitimer par l'autorité le réal de plate 
idéal de 16 quarts du commerce, afin de con- 
ferver conftamment à ceux-ci ( dans les nou- 
velles dénominations des monnoie ) la valeur 
réelle & représentative de fes engagements. — 
Par cette précaution, il avoit prévu & arrêté 
toutes les conteftations nées ou à naître : . . . . 
feulement il s'enfuivoit la feule différence pour 



Dialogue IV. 315 

les créanciers , qu'ils auroient moins reçu de 
matières repréfentatives,en recevant toutefois 
la môme valeur de numéraire de leurs crédits. 
St. Albin.* 

La marche de cette opération me paroît bien 
conçue: refte à favoir, fi de la théorie à la 
pratique, ilnefe feroit point rencontré quelque 
empêchement phyfique, plus défavantageux en 
lui-même, que le préjudice que peut éprouver 
actuellement l'Efpagne dans les émigrations 
continuelles de fes monnoies ? 

Le Cosmopolite. 

Il ne pouvoit en réfulter aucun préjudice , . . . 
fi ce n'eft l'impuiffance où l'on mettoit le com- 
merce étranger, de n'être plus le vampire d'une 
nation qu'il épuifoit depuis plufieurs fiecles. 
Van Magdebourg. 

Cette opération fe feroit-elle étendue jufques 
dans l'Amérique ? 

Le C o s m o p o l i t e. 

Certainement. — La piaftre forte qui n'a cours 
dans le nouveau -Monde que pour 8 réaux de 
plate effectifs de 22 quarts, de voit y en repré- 
senter 1 o de 17 quarts. 

Van Magdebourg. 

Mais vous arrêtiez par -là l'importation en 
Europe des matières d'or & d'argent de l'Amé- 
rique. 

Le Cosmopolite. 

Point du tout, ... elle fe feroit faite plus abon- 
damment que par le paffé : — i°. parce qu'il 
reftoit encore 22 quarts de profit par piaftre 
forte, qui vous donnent de 13 à 14 pour 100 de 
bénéfice : — 2 . parce que le commerce de l'Eu- 
rope avec l'Amérique devoit être rendu libre 
après l'opération ; qu'il n'y auroit plus eu de 



^ l ô Espagne. 

tjroit d'induit à payer , & que l'opération & la 
liberté du commerce auroit ruiné tous les in- 
terlopes des Anglois& des Hollandois, qui font 
les grands écôrnifleurs des matières de l'Améri- 
que. — Par conféquent, avec plus de liberté 
<y moins d'entraves , il feroit arrivé une plus 
grande quantité de matières d'or & d'argent 
dans la métropole. 

Mylord Spiteal. 

Mon ami , les Anglois fe moquent de tous les 
règlements & de tous les garde -côtes del'Ef- 
pagne. — Us vont où ils trouvent du profit ; & 
ils en trouveront toujours dans l'Amérique Ef- 
paguole , parce que leur navigation eft de 30 
pour 1 meilleur marché que celle de l'Efpagne... 
Une livre de canelle pour l'Amérique paye un 
denier fterling de fret chez nous : ... en Efpagne 
l'on parle de 3 à 4 piaftres. — 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai , mais quand tout fera rap- 
proché en Efpagne à la même parité que chez 
vous ; . . . que les frets d'entrée en Amérique fe- 
ront prefque pour rien; ... que les matières d'or 
& d'argent ne donneront plus comme par le paf- 
fé 33 pour 100 de bénéfice rubis fur l'ongle, . . . 
que ferez-vous avec vos interlopes? — Eft-ce 5 
& 6 p. 100 de bénéfice fur ces retraits, qui enga- 
geront vos négociants à rifquer leurs effets en 
Amérique, expofés à tous les inftants de les voir 
coniiiquer, vaiiïeaux & cargaisons ? 

Van Magdebourg. 

Ma foi , il eft confiant, fi l'on ôtoit les béné- 
fices des matières d'or & d'argent dans les re- 
traits du commerce en interlope avec l'Améri- 
que , que ce commerce tomberoit abfolument , . . . 



Dialogue IF. 317 

y ayant trop de perte de temps, trop de rifques 
à paffer, pour pouvoir réalifer en fruits ou en 
marchandifes du pays les retraits d'un tel com- 
merce. 

Le Cosmopolite. 

Vous convenez donc que c'eft le feul béné- 
fice de 33 pour 100 (1) fur les matières d'or & 
d'argent de l'Amérique, qui excite le commer- 
ce clandeftin de l'Angleterre & de la Hollande 
dans les Colonies Efpagnoles. — Que le Gou- 
vernement fupprime ce bénéfice; . qu'il en 

faife jouir fes fujets du nouveau-Monde ; . . . qu'il 
Ouvre au commerce direct de la nation tous les 
ports de l'Amérique par une navigation aufïi à 
bon compte que la vôtre , . . . . que feront vos 
vaifîeaux contrebandiers ? — iront-ils aborder 
des pays pourvus abondamment de tout, alimen- 
tés de tout, & à tous les inftants furveillés par 
les propres individus du commerce, qui auront 
intérêt alors de vous deffervir, plutôt que de 
vous favorifer.?— C'eft la dernière des erreurs, 
des abfurdités , des démences , que de s'entêter 
à vouloir continuer des fyftêmes de commerce 
qui laiffent conftamment à des voifîns actifs 33 
pour 100 de profit fur des retours, fans les bé- 
néfices de l'importation. 

Van Magdebourg. 

Mon cher ami , l'ignorance & l'intérêt cau- 
fent toutes les erreurs du cabinet de l'Efpa- 
gne ; & de l'une & de l'autre erreur fe per- 
pétue l'impuilTance du Miniftere de pouvoir 
changer la marche de fes fyftêmes de com- 
merce 



(1) Ces 33 pour 100 font d'entrée à Cadix; car fi c'eft 
pour t Londrw ou AnjlUrdam , il y en aura 40. 



nI g E S P A G N E. 

i°. parce que le Roi, en Efpagne, eft fon 
fermier, ifoléde croupiers & de toute refïburce. 

2°. Parce que le Roi eft le premier négo- 
ciant de fes Etats , . . . s'étant approprié le 
commerce du vif- argent, des cartes & car- 
tons , des liqueurs, des eaux-de-vie, du plomb 
giboyé , &c. 

3°. Parce que le Roi affrète fes vaiffeaux 
au commerce par le fyftême actuel ; . . . ce 
qui ne pourroit plus avoir lieu avec la liberté. 

4°. Parce que le fixieme au moins des re- 
venus de l'Efpagne eft fondé fur les produits 
du commerce du Roi ; . . . fur les induits de 
ç pour ioo , fur les matières d'or & d'argent ; ... 
fur les 4 ou 4^- pour ioo de fret fur ces mô- 
mes matières , & fur les nolis exorbitants des 
cochenilles , vanilles , &c. — De forte que fi 
le cabinet de l'Efpagne , aujourd'hui pour de- 
main, renverfoit fon fyftême actuel de commer- 
ce ,.. . l'Etat perdroit au moins un fixieme 
de fes revenus. 

Mylord Spiteal. 

L'on diroit prefque que Van Magdebourg 
voudroit devenir l'Avocat de l'Efpagne. 
Van Magdebourg. 

Non certainement; & je tombe d'accord avec 
le Colmopolite , que le Gouvernement Efpa- 
gnol eft très-dé favantageux aux progrès des 
arts & des fciences ; . . . au fuccès du com- 
merce & de l'induftrie ; ... à l'occupation & 
à la profpérité des peuples. — Je dirai plus : ... 
il rétrécit le cœur de l'homme , en le pri- 
vant de cette liberté d'agir & de penfer, qui 
porte au merveilleux & à l'utile toutes les idées 
d'une nation. -— Mais ce Gouvernement eft 



Dialogue IV. 319 

ainfi monté , ainfi établi ; . . . . avec des fyf- 
tômes ( relatifs à fa conftitution ) depuis pins 
de trois fiecles : . . . que voulez - vous qu'il 
falfe ? «•- il faut un peu fe mettre à fa place. — 
St. Albin. 

Je crois , Van Magdebourg , que vous vous 
mettez dans une mauvaife place , n'y ayant 
aucune loi qui dife que les erreurs d'une lé- 
giflation puiifent être irréparables. 

Le Cosmopolite. 

Dites-moi un peu , Van Magdebourg , fi vous 
aviez fait un faux calcul dans une fpécula- 
tion mercantile, vous entêteriez-vous fur vo- 
tre erreur? 

Van Magdebourg. 
Non certainement ; les erreurs ne font profi- 
tables en rien , & fur-tout en fait de commer- 
ce. — Le négociant ne conrioit que le pro- 
fit réel. 

Le Cosmopolite. 

Il doit en être de môme dans les fpécula- 
tions politiques. — L'Efpagne peut très-bien 
avoir entendu fes intérêts , il y a 300 ans : 
— alors fon plan d'aminiftration pouvoit être 
bon ; mais aujourd'hui il eft erré . . . 

i°. Parce qu'il eft imprudent a une Monar- 
chie telle que l'Efpagne, d'être fans arebou- 
tants , fans croupiers , fans établilfement de 
politique , à la dévotion du Miniftere. 

2 . Parce qu'il eft abfurde, dans un Royaume 
trop répandu , que le Roi foit fon fermier , 
& fe trouve réduit à la néceffité d'attendre 
du jour à la journée la majeure partie de {es 
revenus, fans pouvoir dire certainement, j'ai 



„ 20 E S F A G N E. 

tant à dépenfer, foit en temps de paix, foit 
en temps de guerre. 

3°. Parce qu'il eft imprudent d'avoir établi 
une portion très-confidérable des revenus de 
l'Etat , fur le produit d'un commerce mariti- 
me que l'on ne peut exercer Tans riique en 
temps de guerre , avec une marine auffi limi- 
tée que celle de l'Efpagne , &; dont l'inexer- 
cice prive les finances de l'Etat d'une rentrée 
très-confidérable , dans un temps où il elt conf- 
titué dans de plus fortes dépenfes. 

4°. Parce qu'il eft contre nature , contre toute 
légitimation , contre tous les principes , de gê- 
ner les revenus publics , le commerce des fu- 
jets , le travail & les occupations utiles de 
fes peuples, par des entraves , des exclurions 
& des contraintes dans la circulation géné- 
rale. — Toutes ces erreurs , filles du cabinet 
de l'Efpagne , font la ruine de la nation. — 
Pour vous donner un témoignage fenfible de 
cette vérité , — faites attention à la note (10) 
du mémoire de Mr. de Pellifery de 1769 que 
je vais vous citer dans tout fon contenu. „ Ses 
„ coutumes anciennes font il ruineufes pour 
„ le commerce actif de l'Etat , que l'on voit 
„ des vailfeaux marchands pour les Colonies , 
„ recueillir dans la feule entrée de ce com- 
„ merce 5 & 600,000 piaftres effectives de 
„ fret , tandis que la bonne politique deman- 
„ deroit qu'ils n'en filTent peut-être pas 4000, 
„ afin que les articles de Pinduftrie & les den- 
s , rées de la métropole étant pioduites à bon 
9 , marché dans les nouveaux domaines par la 
„ confommation , le débit s'en étendit toujours 
„ plus. — Car enfin , où eft l'équité , qu'un 
„ quintal de fer qui a coûté 4 piaft. ou 15 



Dialogue IV. 321 

L. T. eu Europe , paye de fret en Améri- 
que , 9 Piaftres fortes de 100 f. ou 45 L. 



m un quintal d'acier, coûte 10 P. ou 37 1. 10 f. paye 16 P. f. ou Sol. 
5' un quintal de cire, idem 60 dites 225; .... idem 92 idem 460 
m un baril eau-de-vie, idem 15 dites 56 . 5 . idem 40 idem 200 
» une rame de papier , idem 2 dites 7 . 10 . idem 3 idem 15 
v une liv. de canelle , idem a dites 7 . 10 . idem 3 idem 4c 
51 une pièce de Braban crus , 8 dites 30 ... . idem 13 idem 65 

„ qu'un arrobe de raifinsfecs, d'amandes, de 
„ figues , d'avelines , &c. d'huile d'olive , du vin 
„ & autres femblables , payent 6 & 8 fois la 
„ valeur première , fans les avaries qui font 
„ toujours d'un tiers en fus du fret. — Com- 
y, ment eft-il poffible qu'avec d'aufli tyranni- 
„ ques proportions , que le commerce actif 
„ de l'Efpagne puifle fe foutenir , & qu'elle 
„ puifle jamais jouir d'une agriculture & d'une 
„ induftrie floriffante; . . . môme d'une mari- 
„ ne de confidération? . ... la chofe eft impofTi- 
„ ble."-— De ce défaut des vrais principes ( dit 
Mr.de PellhTery) naiflent tous les défavantages 
de l'Efpagne. — Par conséquent , Van Magde- 
bourg, ce Miniftere ne peut jamais être ex- 
cufé , ni forcé de perpétuer aucun fyftôme 
deftructeur. 

Van Magde bourg. 

Mais, mon cher ami, donnez-lui-en d'autres? 
— faites -lui retrouver 25 ou 30 millions de 
livres qu'elles perdroit en changeant fon fyf- 
tême de commerce & de navigation avec fes 
Colonies ;... en abandonnant fes droits d'induit 
& de fret , fon commerce particulier fur le vif- 
argent, les liqueurs, les cartes , &c. — com- 
ment retrouver cette rente annuelle? 
Le Cosmopolite. 

Comment Mr. de Pelliffery lui a-t-ilfaitre- 

Tome L X 



^22 Espagne. 

trouver fes rentes provinciales ? . . . en Tachant 
fe retourner , en fâchant combiner les avan- 
tages par les défavantges. — 11 faut favoir 
perdre , afin de plus gagner. — Le laboureur 
ne fait-il pas des avances à la terre ? . . . il 
en feroit de môme de la part du Gouverne- 
ment de l'Efpagne. — Il eft de fcience cer- 
taine aujourd'hui , que le commerce eft l'ame 
de toutes les richeifes , de toutes les profpé- 
rités , de toutes les aifances ; — que c'eft lui 
qui féconde l'agriculture & l'induftrie d'une 
nation ; .... qui groffit les revenus publics ; .... 
qui falarie le travail journalier des fujets. — 
Si l'Efpagne parolt abandonner 30 millions de 
revenus annuels, pour réhabiliter tous ces ra- 
meaux précieux de fon adminiftration , elle 
doit confidérer d'une part, que fes revenus 
des douanes quintupleront en recette ; & qu'en 
ouvrant à tous fes ports de l'Europe la libre 
fréquentation de l'Amérique, elle fournit des 
écoulements à fou induftrie & à fon agricul- 
ture , qui fertiliferont toutes les terres de la 
métropole à 50 lieues à la ronde de toutes fes 
villes maritimes : de l'autre , qu'en donnant plus 
d'activité à fes peuples , plus de moyens de 
dépenfer & de fe rendre utiles , qu'elle triple 
ou quadruple toutes les opérations du com- 
merce utile & politique des fujets : ... par con- 
féquent , grande circulation , grand revenu dans 
le tifc royal, dit Mr. de Pelliifery. 

Van Magdebourg. 
Mais tous ces beaux raifonnements font d'un 
produit fuppofé & à venir , au-lieu que l'aban- 
don des 30 millions d'aujourd'hui eft réel. — 
Quand à une Monarchie qui n'a que 1 50 mil- 



Dialogue IV. 323 

lions de revenus , on lui en ôte 30 , il n'en refte 
plus que 120 : — avec 120 millions, on ne 
fatisfait pas à une dépenfe abfolue de 1 50 : car 
vous favez auffi-bien que moi , . . . fi les par- 
ticuliers règlent leurs dépenfes fur leurs reve- 
nus, que les Gouvernements règlent leurs re- 
venus fur leurs dépenfes. 

Le Cosmopolite. 
Votre réflexion eft très - jufte. — Pour vous 
tirer d'inquiétude là-deifus , confidérons un 
moment quelle eft la proportion actuelle du 
commerce que fait l'Efpagne avec ïes Colonies, 
& nous examinerons après ce qu'il pourroit 
être avec d'autres fyftêmes. 

Van Magdebourg. 

Avec tout le pathétique de vos raifonne- 
ments , je ne vois pas encore la rentrée des 
30 millions d'abandonnés. 

Le Cosmopolite. 

Ne vous impatientez pas , vous ferez bien- 
tôt fatisfait. — Le commerce de l'Amérique 
ne s'eft fait jufqu'à préfent que par la feule 
baie de la ville de Cadix, & il confifté tous 
les trois ans en une flotte pour le Mexique 
de 15 à 16 vaiffeaux marchands, riches de 
27 à 30 millions de piaftres de 3 liv. 15 f. 
— ce qui reviendroit à 15 millions de pias- 
tres par année : ... il y a encore pour cette 
vice- Royauté les affagues, confiftant en 4 ou 
5 vaiffeaux qui partent dans les intervalles 
des flottes , affez généralement riches de 7 à 
8 millions de piaftres; ce qui établiroit le com- 
merce annuel de l'Efpagne avec le Mexique 
de 18 à 20 millions de piaftres, une année com- 

Xij 



„ « A Espagne. 

3—t 



por 



tant l'autre. .. ci aomiiu 



Elle expédie encore annuellement à la mer du Sud , 

2 3 & 4 Vaiffeaux , riches de 5 à 6 millions . . 6 dits. 

Pour Buénos-Aires, 2 ou 3 Vx. , riches de 2 { à 3 m. 3 dits. 

Pour Carthagêne , 4 ou 5 dits idem . 4 à 5 m. f dits. 

Pour Campêche , . 2 ou 3 dits idem 1800 à 2 m. 2 dits. 

Pour Honduras , . 3 ou 4 dits idem . 3 à 4 m. 4 dits. 

Pour Cumana , . . 1 ou 2 dits idem de 800 à 1 m. 1 dits. 

Pour la Havane , . 25 ou 30 dits idemde 4 à 5 m. 5 dits. 

Voilà à quoi fe monte le commerce libre 
de l'Amérique Piaftres 46 min. 

Il relie celui de la compagnie de Caraque & de 
St. Domingue , qui peut être de huit à dix vaif- 
feaux toutes les années , & de 3 à 4 millions de 
piaftres : — ce qui peut établir une quantité de 
50 millions de piaftres toutes les années. 
Mylord Spiteal. 

Mais je n'aurois pas cm que ce commerce fût 
encore fi confidérable : — Voilà bien près de 
deux cents millions de livres tournois. 
Van Magdebourg. 

Cela ne m'étonne pas. — Je connois les vaif- 
feaux qui vont en flotte ou à la mer du Sud : . . . 
ils font d'un très-gros port, y en ayant beau- 
coup qui pourraient porter 60 canons montés. 
Le Cosmopolite. 

Autre imprudence de la part du Miniftere. — 
Pourquoi permettre que fes fujets expofent 
mal-à-propos dans un feul rifque, la majeure 
partie des fonds du commerce d'une nation? 
Van Magdebourg. 

Il eft certain qu'il eft très - imprudent à un 
Gouvernement , d'engager fes fujets à mettre 
en péril trop de richeffes dans les hafards d'un 
feul navire. 



Dialogue IV. 325 

Le Cosmopolite. 

Vous voyez cependant que c'eft ce que tolère 
& autorife môme l'Efpagne par tous fes règle- 
ments. . . . 

Mylord Spiteal. 

Auffi, confidérez les pertes immenfes qu'elle 
a faites en naufrages ou en prifes par fes enne- 
mis? 

Le Cosmopolite. 

Cette imprudence arrête les progrès de fa 
navigation. — Les 50 millions de piaftres , à 
quoi je viens de vous démontrer que fe monte 
le commerce de l'Amérique , . . . à 100,000 piaf- 
tres pour une cargaifon, occuperoient 500 vaif- 
feaux en France, en Angleterre, en Hollan- 
de, . . . tandis qu'en Efpagne, elles n'en occu- 
pent au plus que foixante & dix à foixante & 
quinze. 

Mylord Spiteal. 

Non-feulement cette fournie feroit travailler 
500 vaiifeaux marchands en Angleterre, mais 
mille & quinze cents , y ayant une grofle moi- 
tié de notre navigation en long cours, qui n'ex- 
porte pas & n'importe pas des cargaifons riches 
de 1 50,000 livres tournois : . . . témoins tous nos 
bâtiments chargés de morue , de duelles , de 
planches , de bois de charpente & de conftruc- 
tion, de légumes, du bled, du riz, du cochon 
falé, du goudron, du bray, de la réfine & au- 
tres productions de nos Colonies : . . . toutes ces 
cargaifons font de très-peu de valeur. 

Le Cosmopolite. 

A plus forte raifon, la chofe vous prouve 
combien le Miniftere Efpagnol eft peu calcula- 
teur & peu praticien de l'arithmétique poli- 
tique. 

X iij 



ù 



20 Espagne. 

Van Magdebourg. 
Mais, mon cher ami, avant de rien innover, 
il faut retrouver 30 millions de liv. en recette. 
Le Cosmopolite. 
Je vois que ces 30 millions vous tiennent au 
cœur, il faut vous fatisfaire. 

Van Magdebourg. 
Il y a bien d'autres chofes auffi qui me tien- 
nent au coeur.... Je vous attends pour connoître 
de quelle façon vous ferez débourfer à l'Efpa- 
gne 34 millions de piaftres pour l'achat de ïes 
moulins, en voulant lui faire abandonner en- 
core dans fes rentes provinciales , autres 32 
millions de livres tournois. — L'idée eft fort 
bonne; je dirai plus , elle paroit néceffaire : . . . 
mais je la crois impraticable dans la pofition 
actuelle de l'Efpagne. 

Le Cosmopolite. 
C'eft ce qu'il faut vous démontrer. — Nous 
avons dit que le commerce que fait l'Efpagne 
avec fas Colonies , ne s'eft fait jufqu'à préfent 
que de la feule baye de Cadix , par une naviga- 
tion de 70 à 75 vaiffeaux marchands riches de 
50 millions de piaftres. 

Van Magdebourg. 
Bien. . . . 

Le Cosmopolite. 
Que le Roi d'Efpagne exerçoit dans ce com- 
merce un droit d'induit, de fret & d'entreprife 
furies 50 millions, qui lui procuroient plus de 

30 millions de livres tournois de bénéfice. 

Van Magdebourg. 
Très-bien. . . . 

Le Cosmopolite. 
Que ce bénéfice formoit la fixieme partie des, 
revenus de l'Etat. 



Dialogue IF. 327 

Van Magdebourg. 

Encore mieux. 

Le Cosmopolite. 

Hé bien, l'utilité la plus abfolue étant le fa- 
lut des peuples, l'Etat, malgré tous fes befoins , 
doit abandonner ces 30 millions, & fe contenter 
de les retrouver feulement dans les augmenta- 
tions en recette de fes bureaux des douanes. 
— A cet effet, le Miniftere, après avoir pourvu 
a la confervation des monnoies de l'Etat en 
Europe & en Amérique : . . . après avoir donné 
une nouvelle forme à tous fes tarifs, & après 
avoir établi l'ordre dans fon admiiïiftration , . . . 
doit rendre le commerce de fes Colonies libre à 
tous fes fujets , dans tous fes ports de la Bif- 
caye , de l'Afturie , de la Galice , de l'Andalou- 
fie, de Grenade, de Murcie, de Valence & de 
Catalogne.- 

Van Magdebourg. 

Hé bien! vous croyez que cela remplira le 
Miniftere des 30 millions qu'il abandonne ? 
Le Cosmopolite. 

Certainement, & avec de très-grands avan- 
tages. — Examinons : . . . jufqu'à préfent le 
commerce de l'Amérique n'a été pratiqué que 
par la feule ville de Cadix ; — qu'à l'avenir il 
foit exercé par les villes maritimes de St. An- 
der & de Bilbao; — par la Corogne & deux ou 
trois autres ports de l'Afturie & de la Galice ;... 
par Seville, St. Lucar, le port Ste. Marie & 
Cadix ; — par Malaga & Almerie ; — par Ali- 
cante & Valence ( où l'on peut faire un très- 
beau port ) ; — par Barcelone , Mataron , St. 
Philippe, Palamos & Roze.— Je vous deman- 
de un peu fi les bureaux des douanes de ces. 
treize ou quatorze ports maritimes, ne ren- 

X iv 



32 g Espagne. 

dront pas davantage au fifc royal de 30 mil- 
lions ? 

Van Magdebourg. 
Non, je ne le crois pas, au moins de plu- 
fienrs années, nombre de ces villes n'ayant pas 
le moindre petit vahTeau. 

Le Cosmopolite. 
Il faut vous guérir. — Cadix a-t-il des vaif* 
féaux ? 

Van Magdebourg. 
Certainement. 

Le Cosmopolite. 
Bilbao , St. Ander , la Corogne , Malaga , 
Alicante & Barcelone ont-ils des vaiifeaux ? 
Van Magdebourg. 
Peu ou beaucoup , toutes ces villes en ont , 
& même Seville, Almerie, Mataron & St. Phi- 
lippe en ont auffi : — mais St. Lucar, le port 
Ste. Marie, Valence , Palamos & Roze, . . . tout 
cela n'a à peine que des bateaux de pêcheurs. 
Le Cosmopolite. 
Dès que vous convenez que Cadix, Bilbao, 
St. Ander, la Corogne, Malaga, Alicante & 
Barcelone ont des vaiifeaux, . . . voilà déjà fept 
villes maritimes en état de pouvoir commencer 
le commerce de l'Amérique : combien voulez- 
vous que chacune de ces fept villes fafle d'ex- 
péditions dans les Colonies , la première année 
de la liberté ? 

Mylord Spiteal. 
Ma foi, je crois que Cadix en fera beaucoup. 

Le Cosmopolite. 
Encore. 

Mylord Spiteal. 
Encore , ... je parierai bien pour plus de 4 
ou 500 expéditions. 



Dialogue IV. 329 

Le Cosmopolite. 

Je fuis bien de votre avis : — mais n'en fup- 
pofons que 300. — A combien ( les unes dans 
les autres) évaluez-vous leurs cargaifons? 
Mylord Spiteal. 

Mais, vu la richefle actuelle des vaifTeaux 
Efpagnols, je les évaluerois bien des àôoo,ooo 
piaftres. 

Le Cosmopolite. 

Cela pourroit très-bien être : ... la cupidité, 
la nouveauté, l'amour du gain pourroit même 
les porter plus haut. — Toutefois, pour ne 
point établir de calcul trop enflé, ne les éva- 
luons les unes dans les autres qu'à 300,000 : — 
fur 300 bâtiments que nous avons fuppofés, nous 
aurons 90 millions de piaftres. — Le commerce 
annuel de l'Efpagne avec fes Colonies, n'étant 
aujourd'hui que de 50 millions , il nous refte fur 
les 90 millions, 40 millions d'accroi fie ment : — 
40 millions d'accroifTement à 10 pour 100 feu- 
lement de droits de douane fur l'exportation & 
l'importation de ce commerce, (y comprenant 
ceux du commerce que la liberté y attirera de 
•plus de la part des nations étrangères, ) procu- 
reront de bénéfice , dans la recette de la douane 
de Cadix, 4,000,000 de piaftres. — Voilà déjà 
une terrible avance pour le recomblement de 
nos 30 millions de liv. — il nous refte fix villes 
majeures à examiner. — A combien fuppofez- 
vous , Van Magdebourg, que chacune de ces fix 
villes puillé étendre le nombre de fes expédi- 
tions ? 

Van Magdebourg. 

Bilbao fera la plus forte après-Alicante & 
Barcelone. — J'alïurerai prefque que Bilbao 
fera plus de 200 expéditions;... Alicante & 



230 E S F À G N E. 

Barcelone de 200 à 250 à elles deux;— St. An- 
der, la Corogne & Malaga une 50 e . chacune :... 
de forte que cela feroit, . . . 2 & 3 difent cinq ,&: 
une c'eft fix : . . . tout cela pourroit faire de 6 
à 700 expéditions. 

Le Cosmopolite. 

Réduifons cette quantité à 500 : — à com- 
bien voulez-vous évaluer leurs cargaifons ? 
Vax M a g d e b o u r g. 

Mais l'intérêt, lafoifdes richefles, donnera 
furieufement de l'ardeur à tous les négociants:... 
je crois que, fans exagération, on peut bien les 
évaluer de 4 à 500,000 piaftres. 

Le Cosmopolite. 

C'eft trop : . . . beaucoup de ces villes n'ayant 
pas la dixième partie des liaifons, des fréquen- 
tations & des richefles de la ville de Cadix. — 
Toutefois les unes dans les autres , on peut les 
mettre à 200,000 piaftres : — 200,000 piaftres 
multipliées par 500 bâtiments, forment un ca- 
pital de 100 mil. de piaftres; ... 100 millions de 
p. à jo pour 100 de droits de douane, d'entrée 
& de fortie fur le commerce direct de la nation, 
procurent encore au fifc royal 10 millions de 
piaftres de rentrée, lefquelles jointes aux 4 mil- 
lions de plus trouvés dans les accroiifements de 
Cadix, vous donnent un capital de 14,000,000 
de piaftres ou 52,500,000 liv. tourn qui re- 
comblent furieufement aux 30 millions que 
pourroit abandonner l'Efpagne. — Que fera-ce 
quand toutes les villes maritimes que nous 
n'apprécions point, fe feront mifes en état de 
partager leurs productions avec l'Amérique; ... 
quand le temps & l'expérience aura formé les 
peuples à ce commerce ; . . . quand l'agriculture 
& l'induftrie fe feront ranimées par l'exporta- 



Dialogue IV. 331 

tion , par la confommation & par de plus 
grands débouchés?... c'eft alors, mon cher Van 
Magdebourg , que vous verrez cette Efpagne, 
(que vous traitez témérairement d'ignorante, 
de pouilleufe, d'impuillante, ) que vous la ver- 
rez , dis-je , fraîche , animée , active , étalant par- 
tout une majefté, une puiiïance, une richefle 
que ni l'Angleterre ni la Hollande ne pourront 
ja?nais égaler ! 

Van Magdebourg. 
L'Efpagnol , riche en proverbes , dit par fa 
propre expérience , . . . . del dicho à l'écho ay 
gran trecho. — Il en fera de môme de tous vos 
beaux raifonnements & de tous les calculs de 
Mr. de Pelliffery. — L'Efpagnol eft une bête 
d'habitude, incapable d'innover ni de fe corri- 
ger. — Le plan que vous venez de nous expli- 
quer eft très-judicieux & très-praticable avec 
une nation active , laborieufe : . . . mais en Efpa- 
gne, . . . cette opération eft auffi impénétrable , 
auffi inconcevable que le myftere de l'Ange 
de St. Augultin , qui vouloit faire entrer toute 
l'eau de la mer dans un petit trou de la terre 
qu'il avoit creufé avec fon doigt. — Le Minifte- 
re lourd & ignorant de cette nation , rend l'o- 
pération impraticable : — i°. par le préjugé 
qui minera toujours les meilleures difpofi- 
tions ; ... les adminiftrateurs ne voulant jamais 
convenir de leur tort: . . . par conféquent, ils ne 
conviendront jamais que la liberté eft Pâme du 
commerce & de toutes les richeifes ; . . . . que 
les richeifes font les agents du travail. — A 
cet efïet, 2 . ils ne voudront jamais permettre 
que les étrangers domiciliés en Efpagne , faffent 
le commerce des Colonies fous le pavillon Ef- 
pagnol , encore moins qu'ils apprennent à le 
faire à fesfujets. 



«■22 Espagne. 

Le Cosmopolite. 

Le préjugé meurt avec la liberté; .... & la 
raifon d'Etat qui n'admet point pour étrangers 
des hommes domiciliés dans fa métropole, re- 
gardera à l'avenir tous fes citoyens comme les 
fujets. — Le Flamand, le François, l'Italien ou 
le Suiffe établis en Efpagne , contribuant aux 
taxes de l'Etat, confommant les denrées de la 
nation, y exerçant tous les arts utiles, partici- 
peront dorénavant aux faveurs du Gouverne- 
ment, comme tout le refte de la nation : ... telle 
eft la loi & les prophètes. — On eft revenu de 
ces temps d'ignorance , où l'on difoit en Efpa- 
gne , voilà un François qui fe retire avec 100,000 
piaftres : ce font 100,000 piaftres qu'il em- 
porte à PEfpagne. 

St. Albin. 

Mais fi ce François n'avoit rien quand il y eft 
arrivé, — il emporte bien 100,000 piaftres. 
Le Cosmopolite. 

Non, il ne fait qu'emporter avec lui une par- 
tie du gain de fon travail , dont vous, nation 
chez qui il a vécu, avez hérité. 

Van Magdebourg. 

Vous aurez de la peine à nous réfoudre cette 
queftion,& de me prouver que moi, qui vais 
chez vous avec rien & qui m'en retire au bout 
de 30 ans avec 100,000 piaftres, je n'emporte 
pas 100,000 piaftres de chez vous. 

Le Cosmopolite. 

Le fait eft pourtant bien clair, & en voici la 
preuve. — Pour que ce François ou ce négociant 
le retire de chez vous avec 100,000 p. au bout 
de 30 ans , il faut qu'il y ait travaillé ou négocié. 
— Combien voulez-vous qu'il ait fait de com- 
merce dans ces trente années? , . . . eft-ce beau- 



Dialogue IV. 333 

coup que de fuppofer 50 mille piaftres par année? 
Van Magdebourg. 

Non affurément ! 

Le Cosmopolite. 

Donc 50,000 p. d'affaires par année,. . . dans 
30 ans, vous donnent un capital de 1,500,000p. 
— 1,500,000 p. ont dû payer au moins 10 pour 
100 de droits de douane à l'Etat, foit d'entrée 
comme de fortie.— Par conféquent, il eft refté 
à la nation de chez qui ce François fe retire , 

...... Piaftres, 1 50,000 en bénéfice* 

Il fera bien refté égale- 
ment dans le pays, pour 
les dépenfes de ce môme 
commerce, en primes d'af- 
furance, en ports & re- 
port, en magafinage, en 
emballage , en cenferies & 
autres menus fraix pour 
autres 10 pour 100 : .. .ce 
qui fait une féconde fois 150,000 idem. 

Ce François a vécu pen- 
dant ces 30 ans : . . . ce n'eft 
pas beaucoup que de fup- 
pofer, qu'en loyer demai- 
fon, falaires de domefti- 
ques,de commis, en ha- 
bits, hardes, meubles & 
linge & en nourriture , 
qu'il puifle avoir dépenfé 
1000 piaftres par an : . . . 
voilà encore .... 30,000 idem. 

En tout . Piaft. 330,000 en bénéfice. 

Donc, qu'un François, qui, au bout de 30 ans, 



, 3 4 Espagne. 

fe retire de l'Éfpagne avec 100,000 piaftres , 
n'emporte pas 100,000 piaftres,... au contraire, 
il y en aura laide 330,000 ; — ce qui prouve que 
les étrangers font des hommes utiles , & non 
onéreux ou à charge à une nation. — En con- 
féquence , le Gouvernement Efpagnol ne les 
traitera plus à l'avenir avec la même rigueur 
qu'il le faifoit dans les temps de fervitude : — 
au contraire, on les flattera, on les careffera 
pour fe les attacher; & comme le ciel eft très- 
beau en Efpagne , que les aliments y font bons , 
que la vie y eft agréable , . . . tous les étrangers 
s'y fixeront. — Voilà une augmentation f ùre 
dans la population. 

Mylord Spiteal. 

Je fens toute la force du raifonnement de 
notre fage Cofmopolite , & je fuis perfuadé 
que le Miniftre le plus endurci dans fes préju- 
gés, s'il l'entendoit, ne pourroit y réfifter. — 
Mais combien de temps ne faudroit-il pas em- 
ployer , pour les inculquer bien profondément 
dans vos têtes incrédules d'Efpagnols ? . . . 
Van Magdebourg. 

Cependant à la folidité de tous ces beaux 
raisonnements, s'oppofe toujours une impuif- 
fance phyfique que vous n'appercevez pas. 
— Comment voulez-vous que î'Efpagne, dans 
l'état de gêne & de fervitude où elle tient ac- 
tuellement fon commerce de l'Amérique , puifte 
admettre une liberté générale dans toutes fes 
villes maritimes ? . . . puifque pour faire exer- 
cer aujourd'hui ce miférable commerce de 50 
millions de piaftres , elle eft nécefiitée d'avoir re- 
cours aux nations étrangères, ( qu'elle détefte ) 
fans quoi ce commerce ne pourroit avoir lieu. 



Dialogue IV. 335 

Mylord Spiteal. 

En quoi a-t-elle recours aux nations étran- 
gères ? . . . ce commerce leur eft interdit. — 
J'ai toujours ouï dire qu'il n'y avoit que les 
ïeuls Efpagnols qui eulfent le droit de faire 
ouvertement le commerce des Colonies. 
Van Magdebourg. 

Oui : . . . mais comment le font-ils ? ... en 
armant leurs vaiifeaux avec le fecours des fom- 
mes données à la grolTe par les capitalises 
de Paris , de Londres , d'Amfterdam , de Gê- 
nes , d'Hambourg , &c. . . . par les achats faits 
à 30 & 40 mois de terme chez les François» 
les Anglois , les Hollandois , les Allemands , 
les Flamands, les Génois, les Hambourgeois, 
&c. établis à Cadix ; . . . par les avaries exor- 
bitantes qu'ils font payer d'avance fur tous les 
effets que l'on embarque pour l'Amérique. — 
Sans toutes ces reifources, les 50 millions en 
queftion ne fe monteroient peut-être pas à 10 
millions , étant avéré que dans une flotte ri- 
che de 30 millions de p. , à peine y en a-t-il 
un quart qui ait été payé ou acheté comptant. 
Le Cosmopolite. 

Cela n'eft que trop vrai. 

Van Magdebourg. 

Donc , fi la ville la plus riche & la plus 
opulente de toute l'Efpagne, eft fi pauvre de 
fes propres deniers , . . . . que feront tant d'au- 
tres villes que vous rendez participantes dans 
ce commerce, & qui ne jouiiTent encore d'au- 
cun de fes avantages ? 

Le Cosmopolite. 

Celui qui a pefé l'Efpagne , . , . qui l'a cal- 
culée dans fes befoins & dans fes reifources, 
a pourvu à cet inconvénient. — Mr. de Pel- 



«^6 Espagne. 

liifeiy, quia porté un coup-d'œil jufte fur le 
vuide & le défavantage des fyftêmes de l'Ef- 
pagne , a fenti la néceffîté & le befoin préfent, 
( fur toute chofe,) des fecours dun crédit pu- 
blic dans toutes les places maritimes de cette 
Monarchie, afin que les fujets puflent s'en fer- 
vir, pour accélérer les opérations de leur 
commerce — A cet effet, ... ni l'Etat ni les fu- 
mets n'étant affez argentés , pour faire mouvoir 
"une circulation politique , telle que la pré- 
fente à l'Efpagne la nature de fes commerces , 
— Mr. de Pelliffery a imaginé, en 1766 , un 
établiffement en banque, par le fecours duquel 
les fujets Efpagnols pourront faire virer dans 
leurs opérations mercantiles , la majeure par- 
tie de leurs immeubles qui feront libres d'hy- 
pothèques. 

St. Albin. 

C'eft fans doute cette banque de Caftille 
dont vous nous avez parlé. 

Le Cosmopolite. 

Oui : .... la propofition avoit d'abord été 
pour la feule ville de Cadix ; & en 1769 , elle 
fut en faveur de toute l'Efpagne, en établif- 
fant le bureau général de cette banque à Ma- 
drid ; & dans les villes maritimes des Pro- 
vinces , des filles dépendantes , fubordonnées 
& dotées par le bureau général. 

Van Magdebourg. 

Vous nous avez promis de nous faire voir 
ce plan. 

Le Cosmopolite. 

Oui, je l'ai ici , ... je vous le montrerai. — 
Cet établiffement étoit d'une richeffe , d'une 
exécution & d'une reffource des plus heursu- 
reufes pour l'Efuaene ; il s'agilfoit i°. d'éta- 
blir 



Dialogue IV. 337 

blir un croupier argenté & de toute folidité , à 
la dévotion de l'Etat , des citoyens & du com- 
merce. 

2°. De repartir ce croupier dans toutes les 
villes maritimes de la Monarchie. 

3 . De faire fervir tous les immeubles de la 
nation , libres d'hypothèques , à l'exploitation 
& circulation du commerce intérieur & ex- 
térieur de l'Efpagne , afin d'en doubler les re- 
préfentants & les opérations. 

4 . De fixer au 3 pour 100 d'intérêt tou- 
tes les constitutions de l'Etat & du commerce. 
5 De liquider toutes les dettes exiftantes 
de l'Etat, des Villes & des Provinces de la 
Monarchie , par la feule & unique conftitution 
des intérêts actuels pendant 25 ans. 

Voilà quelles étoient les utilités de la ban- 
que de Caftille. 

Mylord Spiteal. 
Mon ami , voilà de grands projets & de 
bien belles chofes, fi toutefois elles font fai- 
fables dans un pays où la prévention & l'ha- 
bitude tiennent lieu de capacité. 

Le Cosmopolite. 
Cela eft vrai : . . . mais il faut croire que 
les Miniftres d'Efpagne fe lafléront un jour 
de penfer au rebours des vrais Miniftres , & 
de ne point connokre que la politique moderne 
n'admet depuis long- temps pour bafe fonda- 
mentale de tous fes fyftêmes , . . . que le plus 
ou le ;moins de commerce ; . . . . que le plus ou 
le moins d'induftrie ; . . . . que le plus ou le 

moins de reffources 

Van Magde bourg. 
Jamais , mon cher ami, jamais vous ne vien- 
dreaià bout de faire comprendre à ces gens- 
Tonie L Y 



33 g Espagne. 

\> x de pareilles diftin<ftions ! — ils font bor- 
nés, ignorants , & fans idée de l'économie po- 
litique. — Je dirai plus , ils font plus bêtes 
que le coq , qui tournoit dans fon bec la perle 
enfouie dans le fumier : — ceft crier après 
des corneilles , que d'efpérer de leur faire un 
jour entendre raifon. — Mais voyons votre 
plan , ou celui de Mr. de Pelliffery. 
Le C o s m o p o l-i t e. 
Il faut auparavant qu? je vous en mette 
au fait. — La banque Royale de Caftille éta- 
bliffoit fon domicile dans Madrid môme. — ■ 
Elle devoit avoir deux natures de fonds ca- 
pital, l'un en comptant, & l'autre en virement 
de parties à l'inftar de votre banque d'Amfter- 
dam. — Celui en comptant devoit être de 40 
millions de piaftres fortes, ou 200 millions 
de livres tournois. — Celui en papier ou en 
virement de parties , ... de ce que les parti- 
culiers , le Gouvernement où les diverfes com- 
munautés du Royaume auroient voulu s'en 
affifter. 

Van Magderourg. 
Hé bien ! mon ami, vous voilà forcé de con- 
venir que les Hollandois ont de la tête , . . . 
puifqu'après plus de deux fiecles d'expérien- 
ce , les nations rivales les plus puiiîantes fe 
foumettent à adopter leurs établiffements de 
commerce. 

Le Cosmopolite. 
. Mais jamais les nations policées ne vous ont 
refufé les juftes éloges qui font dus à vos éta- 
bliffements de politique , à la fage constitution 
de votre Gouvernement. — C'eft la Hcllando 
qui a éclairé l'Europe : . . . . qui a appris à 
fes habitants la feience des calculs , des t£oin- 



Dialogue IV. 330 

bînaïfonS, des fpéculations de politique. -— 
Si les Pourtugais ont été vos guides & ceux 
de l'Europe entière dans la hardieffe de la na- 
vigation & des découvertes utiles ; s'ils ont 
à le glorifier d'avoir donné le jour aux pre- 
miers hommes qui ont ofé franchir courageu fu- 
ment le grand efpace des mers qui féparei t 
l'Europe des côtes de la Chine & de l'Inde : 
vous avez été au in les premiers citoyens qui 
ayent le mieux foifi les vrais principes du 
commerce ; . . . qui ayent le mieux connu fes 
intérêts , le phyîique de fes richeifes : ... & 
c'eft de vous que l'ont appris les nations d'au- 
jourd'hui les plus éclairées. — Ce bienfait cil 
une reconnoiflance que vous doivent générale- 
ment tous les Gouvernements fages, & qui doit 
fe publier de p;o.he en proche. Sans vous, les 
arts, l'induftrie & le commerce ne joui 1 oient 
peut-être pas de la célébrité où ils font aujour- 
d'hui, & l'homme feroit privé de bien des jouif- 
fances. ... 

St. Albin. 
Hé! peut-être aufli de beaucoup de chagrins. 

Le Cosmopolite. 
Cela eft vrai encore : . . . tous les états de la 
vie ayant leurs avantages & leurs défavanta- 
ges. — Mais ainfi foit qu'il n'exifte point de 
rofe fans épine , il faut croire que dans tout il y 
a des inconvénients. . . . C'eft à notre fageife, à 
notre prudence, à notre difeernement de les 
éviter. — Il eft du fort de l'homme de ne cher- 
cher qu'à faire fou bonheur : il ne peut y par- 
venir que par la méditation ; . . . qu'en donnant 
de l'élévation à fon exiftence; ... qu'en fe ti- 
rant de cet état d'oifiveté & d'habitude où fe 
perpétuent les brutes; & cet état, ( malheureu- 

Y ij 



„ 1Q Espagne. 

fement ) eft un mélange de jouiiTance & de 
chagrin , dont le bien & le mal ont toujours 
partagé l'opinion des hommes, & la partage- 
ront fans ceife tant qu'il en exiftera. . . . N'éta- 
bliiîbns aucun fentiment là-deifus : . . . difons 
feulement que tous les inconvénients étant im- 
pénétrables, & de ces inconvénients naiflant un 
bien réel au profit de la République des hom- 
mes , . . . foyons reconnoi fiants aux Hollandois 
de ce qu'ils ont été les premiers à expliquer la 
fcience politique du commerce , dès qu'il eft de 
fait aujourd'hui que c'eft le commerce qui eft 
rame de toutes les richeftes ; &que fans le com- 
merce, les arts & les occupations utiles n'au- 
roient point encore acquis ce degré de beauté 
& de fpéculation qui occupe fi fort toutes les 
nations. — A mon particulier , j'applaudis 
beaucoup au mérite des braves Flamands qui 
ont fondé votre République , & à tous les bien- 
faits dont ils ont enrichi l'Europe;. .. voyant 
avec douleur , que fi le Gouvernement de la 
Hollande s'endort trop long- temps fur fes avan- 
tages ; . . . que s'il ne porte pas aifez à temps 
fes regards & fes fpéculations dans des climats 
lointains où il puiffe conferver {es commer- 
ces ; .. . que la puiffance de la Hollande s'éclip- 
fera un jour; & que ne reftant plus de cette cé- 
lèbre République, que des Provinces dominées 
par les îlots, fans fertilité & fans reifource, 
qu'elle rentrera une autre fois dans l'obfcurité 
d'où elle a eu la force de fe tirer. 

Mylord Spiteal. 

Ne voilà-t-il pas à préfent qu'il va donner de 

l'humeur à notre brave Van Magdebourg ? — 

Pourquoi ne pas le lainer fur la bonne bouche 

des juftes éloges que vous venez de donner à fes 



Dialogue IV. 341 

ancêtres ? . . . . allons il n'y a pas de charité 
à cela?.. . 

Van Magdebourg. 

Je l'écoute ; mais cela ne me chagrine pas , 
parce que tout ce qu'il fuppofe, peut être , com- 
me ne pas être ; & dans cette incertitude , je 
ne faurois m'inquiéter d'un événement qui n'a- 
rivera peut-être jamais : laiffons cette conver- 
fation, qui eft très - indifférente à notre objet, 
& reprenons notre banque de Caftille; de quelle 
façon Mr. de Pelliffery compofoit-il fon fonds 
xapital de 40 millions de piaftres en comptant. 
Le Cosmopolite. 

Ce fonds s'établiffoit moitié pour compte du 
Roi, & moitié pour compte des particuliers» 
Van Magdebourg. 

Mauvaife befogne , mon ami , mauvaife be- 
fogne ! — Les Rois font de mauvais affociés , 
de mauvais voifins , de mauvais amis : ... ils ont 
toujours de leur côté la raifon d'Etat qui les ti- 
re d'affaire ; & le particulier qui a la témérité 
de s'affocier avec eux, perd toujours fon argent. 
—D'ailleurs , comment le Roi d'Efpagne qui n'a 
que 1 52 millions de revenus , pouvoit-il en dé- 
tacher 100 pour les mettre dans cette banque? 
Le Cosmopolite. 

Doucement.— -Cette opération n'étoit fufcep- 
tible d'aucun rifque pour les intéreffés , quoique 
le Roi d'Efpagne y entrât pour la demi , & il 
n'étoit queftion d'aucun débours pour les finan- 
ces de l'Etat. i°. Le fonds de 40 millions de p. 
fe réalifoit : . . . la demi des particuliers, par 
20,000 actions de mille piaftres fortes chaque; 
& la demi pour compte de l'Etat ou du Roi", par 
une loterie en viager de 200,000 billets de ioq 
piaftres fortes chaque billet. 

Y iij 



~, 2 Espagne, 

Van Magdebourg. 

Mais j'ai toujours ouï dire qu'en Efpagne, il 
€ toit de la conftitution de PEtat, que le Roi ne 
pouvoit point établir ni loterie ni rente viagère. 
Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai, ... comme il eft vrai aufli que le 
Roi pi omet en montant fur le trône, de ne ja- 
mais faire de paix avec les infidèles. — Cepen- 
dant ce Roi-ci l'a bien faite avec l'Empereur de 
Maroc, & il a fagement fait: . . . il a aulïi établi 
l'exercice de la loterie Italienne , & il a encore 
très-bienfait. — Tous -ces préjugés néceffaires 
dans les temps d'ignorance, font ridicules au- 
jourd'hui, où l'on ne cherche qu'à éclairer les 
hommes , & qu'à diffiper les erreurs. 

Mylord Spiteal. 

Mais croyez-vous que dans Madrid, l'on au- 
roit pu trouver de quoi remplir les 200,000 bil- 
lets de votre loterie & les 20,000 aétions ? . . . . 
St. A l b 1 k. 

Dans Madrid > comme dans tout le refte du 
Royaume; & môme comme l'établiflement étoit 
avantageux, beaucoup d'étrangers s'y feroient 
intéreffés. 

Le Cosmopolite. 

Si vous connoiffiez bien l'Efpagnol , vous ne 
feriez pas cette queftion. — L'Efpagnol eft le 
meilleur fujet, le meilleur vafTal du monde ; — 
obéilfant , fournis , refpectueux ; . . . attaché avec 
idolâtrie, à fon Roi & à fa patrie; aimant tou- 
tes les nouveautés d'éclat & de réputation; 

ne voyant fon bonheur que dans celui de fon 
pays : — voilà , fans partialité , ce qu'eft l'Ef- 
pagnol. — Avec toutes cas bonnes qualités , 
(V en déplaife au Mylord & à Van Magdebourg ,) 
à l'ouverture des foufcriptions de cet étabUlïé- 



D i a l o g v e IF. 343 

ment , on fe feroit étouffé pour y porter des 
fonds; & il n'y a point d'hommes & de femmes 
qui n'eu lfent engagé leurs chemifes pour le fai- 
re réuffir , d'autant mieux qu'il étoit aulïï avan- 
tageux aux intéreifés qu'à la nation. 

Van Magdebourg. 

Quels étoient les avantages des intéreifés ? 
Le Cosmopolite. 

i°. Le Roi, en aucun temps, ne devoit reti- 
rer aucun bénéfice de fa demi. — 2°. Tous les 
bénéfices pendant 20 ans dévoient tomber au. 
profit des actionnaires. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Diable , l'affaire me paroit bien généreufe ! 
Le Cosmopolite. 

Après les 20 ans de jouiflance expirés, tous 
les bénéfices dévoient refterà perpétuité au pro- 
fit de l'établiffement. 

Van Magdebourg. 

Mais au bout des 20 ans de jouiflance, les 
20,000 actionnaues n'ayant plus de part au pro- 
fit, les porteurs auroient retiré leur argent. 
Le Cosmopolite. 

Doucement : fuivons la marche de l'établie 
fement, avant de répondre à votre objection. — 
Le fonds de 40 millions de piaftres fortes en 
comptant, devoit être réparti par l'établiffe- 
ment de Madrid dans toutes les places mariti- 
mes du commerce de l'Efpagne , fous d'autres 
établiifements , relevant & rendant compte à 
celui-ci, comme caiffier général de la banque 
de Caftille. — Tous ces étabiiifements n'étoient 
fondés que pour efcompter conftamment au 3 
pour 100 tous les bons papiers de l'Etat & du 
commerce ; & du produit de ces 3 pour 100 , de. 
môme que de l'un pour 100 d'intérêt fur les cré.-* 

Y iv 



344 Espagne. 

dits accordés en virement de parties, . . . . ii 
devoit en être payé la conftitution viagère des 
20 millions de la loterie avec les accroilfements 
annuels des intérêts fur les intérêts ; — & tou- 
tes dépenfes prélevées, toutes les dettes dou- 
teufes, mifes de côté, ... les actionnaires fe fe- 
roient reparti au fol la livre, toutes les années, 
les bénéfices qui en feroient reftés. 

Van Magdebourg. 

Savez -vous que la conftitution viagère des 
20 millions de piaftres eft une furieufe charge 
pour un établiifement qui n'a des produits qu'au 
3 pour 1 00 avec des fraix de régie très-confidé- 
rables ? 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai : . . . mais i°. la conftitution via- 
gère des 20 millions de piaftres, ne reffortoit à 
l'établi iTement qu'à 3 ou 3 ~ pour 100 : 2 . c'eft 
qu'elle s'éteignoit tous les jours, & que l'ac- 
croiffement annuel fur les intérêts n'étoit point 
à charge à l'établiffement. — En conféquence y 
ce qui fe préfentoit dans les commencements 
ne devoir procurer aux actionniftes que 3 ou 4 
pour 100 de bénéfice fur leurs débours, . . . dans 
5 ou 6 ans en aurait procuré 8 ou 10 fans aucun 
rifque ; . . . fur-tout fi les virements de parties 
s'étoient établis dans un certain crédit, . . .com- 
me certainement la chofe feroit arrivée. 
Van Magdebourg. 

La loterie viagère, comment étoit-elle éta- 
blie?. , . y avoit-il beaucoup de perdants? 
Le Cosmopolite. 

Aucun : , . . feulement une partie des billets 
auroit perdu 10 & 12 pour 100. — Du refte, des 
100 piaftres de mife par billet réduites à 88 ou 
90 p. par cette perte,... l'établiiTement ou la 



Dialogue IV. 345 

banque de Caftille en faifoit des intérêts via- 
gers au taux que le fort en auroit décidé , de- 
puis 100 pour 100 jufqu'au 3 pour 100; & fur 
le produit de ces \ ou 100 pour 100 , il y avoit 
encore un accroifiement annuel de £ pour 100 
en faveur des jouifTants. 

Van Magde bourg. 

Il faut que vous nous montriez le plan de 
cette loterie : . . . j'aime ces fortes de combi- 
naifons. 

Le Cosmopolite. 

Vous le trouverez tout à la fin du formulaire 
des lettres-patentes de la banque de Caftille 
que je vais vous montrer. 

Van Magdebourg. 

Le fonds en virement de parties, comment 
fe compofoit-il ? 

Le Cosmopolite. 

De la façon que pouvoient le defirer les par- 
ticuliers , ... ou en argent, ou par des hypothè- 
ques Celui en argent n'auroit été fournis à 

aucune conftitution; & celui repré fente par des 
hypothèques, devoit payer annuellement pen- 
dant 25 ans, 1 pour 100 d'intérêt à l'établine- 
ment. 

Van Magdebourg. 

Mais fi la banque avoit toujours reçu en vire- 
ment de partie, peu-à-peu elle fe feroit établie 
à l'inftar de celle d'Amfterdam, qui reçoit tou- 
jours & ne rembourfe jamais rien. 
St. Albin. 

Delà eft venu le proverbe , que la bonne ban- 
que eft celle qui reçoit & ne débourfe jamais. 
Le Cosmopolite. 

Pardonnez-moi; celle-ci rembourfoit toutes 
les années 4 pour 100 des fonds en virement, ... 



) 



x (j E S F A G .\ 



oins que les particuliers, intéreiïés à les re- 
cevoir., ne vouluiient les y replacer de nou- 
veau fous la convenance du comptant. — Pour 
lors, ce fonds n'étant dans Hi caille de la ban- 
que qu'en forme de dépôt, & pouvant lui être 
utile, ... il feroit contre l'efprit de l'établiffe- 
ment , de gêner la confiance des particuliers. — 
Vous verrez mieux cela dans ce formulaire des 
lettres -patentes qui, par le fecours de fes no- 
tes, ne vous laiffera rien à délirer, 

Plan & formulaire des Lettres -Patentes de la 
Banque royale de Caftitle. 

Moi le Roi, &c. Salut, &c. (i) 

Article I. La banque royale de Caftille éta- 
blira fa circulation fur deux fonds capitaux : . . . 
l'un en comptant, & l'autre en virement de par- 
ties. 

IL Celui en comptant , fera moitié pour 
compte de S. M., & moitié pour compte des ac- 
tionnaires. 

III. Celui en virement de parties , fera fans 
limites pour tous les citoyens qui auront des 
biens-fonds à donner en hypothèque à ladite 
banque ; . . . pour les crédits qui leur en fe- 
ront ouverts, fous la conftitution d'un pour 100 
d'intérêt par année (2). 



(1) M. l'Abbé Billardy eft caufe que cette Banque r.'a 
pu s'établir à Madrid, par les crocs-en-jambes qu'il donna 
au Sr. do Pelliiïery. 

(z) Les virements de parties counus & ufnés dans beau- 
coup de places de commerce -, n'ont jamais fait l'occupation 
des lcgiilaieurs ; — jls les ont tous laiiTé errer dans les opé- 
is du commerce de leurs fujets, far- s y donner la con- 



Dialogue IV. 347 

IV. Le fonds en argent comptant efcomp- 
tera au 3 pour 100 tous les bons papiers à 

"fiance d'intérêts, dont ils font fufceptibles; — la Hollande 
Qule en a profité , toutefois imparfaitement : ayant afïïs les 
repréfentants de fa banqne fur le refferrement des monnoies 
de l'Etat, au-lieu de les prendre fur les mobiliers de la na- 
tion. — Cette faute de calcul de la part de la Hollande , n'a 
cependant point nui à fon étabhflement en banque, par 
l'ignorance où en étaient encore toutes les nations dans la 
circulation des parties arbitraires. — Mais fon établiifement 
ton.beroit aujourd'hui, s'il devoit être créé fur les mêmes 
fondements qu'il le fut alors; étant de notoriété publique, 
que les monnoies des nations ne fuffifent pas à prêtent pour 
repréfentants dans la circulation générale, & qu'il a tallu 
que les républicains du commerce y introduififfènt des re- 
ccnnoiffctnces arbitraires , telles que les billets à ordre , let- 
tres de changes , &c. — Or, fi les nations, en rendant li- 
bres & abondantes les monnoies de chaque Gouvernement , 
dans le commerce de leurs citoyens, ont eu befoin dans 
leurs opérations mercantiles, de ces nouveaux repréfen- 
tants. . . . combien de difficultés ne rencontrcroit pas au- 
jourd'hui la Hollande , fi elle vouloit établir fa banque fur 
le refferrement des monnoies de l'Etat? — Par conléquent, 
les virements de parties étant falutaires au commerce & à 
l'induftrie d'une nation, il faut les établir fur des repréfen- 
tants tout différents que ceux de la banque de la Hollande, 
& réveiller la confiance des fujets par le grand art de l'éco- 
nomie légiilative : . . . qui fans ordonner le refferrement des 
monnoies de l'Etat , ni fans en altérer le numéraire, peut 
doubl jr les repréfentants de la circulation publique , en fai- 
fant fervii au profit apparent defdits fujets, la repréfenta- 
tion du fonds terrier de la nation dans les fonds pécuniaires 
de fon commerce ; établilTant par cette adrelïe , le fonds 
terrier &. mobilier de l'Etat , fonds d'agriculture &. tonds du 
commerce. 

Le fonds d'agriculture eft palpable; le fol terrier d'une 
nation ne pouvant fe diftraire. 

Le fonds du commerce eft arbitraire, & ne peut être 
créé que par la légiilation, en alTociation au fonds pécunier 
de l'Etat, fur des repréientants circulaires, dont le rem- 
bourfement fera garanti par les produits locaux du com- 
merce & de l'agriculture; or , les revenus de l'agriculture 



348 



Espagne. 



ordre du commerce , qui auront au plus un 
an de terme; prendra & fournira en banque 

étant la richefle première de toutes les nations, les repré- 
fentants arbitraires qui font hypothéqués fur ces revenus , 
font des repréfentants plus folides que ceux de la banque de 
la Hollande.... Les fonds pécuniers pouvant fe diftraire, 
& les propriétés terrieres d'un Royaume étant inaliénables. 
— En conféquence, j'ofe avancer que le cabinet de l'Efpa- 
gne ne fauroit trop s'occuper de l'établiiTement de la banque 
que je lui propofe depuis 1766.... fes virements départies 
fous 1 pour 100 d'intérêts, fur toutes fes conftitutions , fa- 
cilitant à fes fujets les moyens de reproduire dans leurs 
commerces les capitaux terriers & mobiliers du Royaume; 
en facilitant à l'Etat & à fes communautés municipales les 
moyens d'emprunter fùrement à petits intérêts fans recourir 
aux impofitions. — Exemple : 

L'on fuppofe que l'Etat ait befoin d'emprunter 100 mil- 
lions de piaftres; elles coûteront aujourd'hui au 5 pour 100, 
cinq millions de piaftres d'intérêts toutes les années ; — que 
cet emprunt dure 25 ans feulement .... à 5 millions de 
piaftres par année , il aura coûté à l'Etat en feuls intérêts , 

Piaftres , 125 ,000,000. 

Rembourfement de l'emprunt. . . . 100,000,000. 

Les 100 millions coûteront à l'Etat au ■ 

bout de 25 ans, ........ 225,000,000. 



Par le fecours de la banque , les 100 millions empruntés 
en virement de parties, rembouffables dans 25 ans, avec 
fes intérêts à 1 pour 100, ne coûteront à l'Etat que 125 mil- 
lions au-lieu de 225 ; & laiffant l'affurance certaine au ca- 
binet du Gouvernement, que la dette fera pleinement ac- 
quittée à la 25e. année ;.. . ce qu'il ne peut pas fe promettre 
de l'emprunt au 5 pour 100, — Rembourfement 
ïoo millions p. 25 ans en virem. de parties, P. 100,000,000. 
Intérêts à 1 pour 100 par année; — dans les 
25 ans, 25,000,000. 

En tout, Piaftres 125,000,000. 



Rembourf. de 4 pr. 100 par année fur les 
125 millions, 5 millions; &dansles25 ans, P. 125,000,000. 

Intérêts de 100 millions au 5 pr. 100 pen- 
dant 25 ans P. 125,000,000. 



Dialogue IV. 349 

dans tout le Royaume au cours du change 
général. 

V. Ledit fonds en argent comptant fera com- 
pofé ; la demi de S. M. par une loterie à fonds 
perdu de 20,000,000 piaftres fortes ; & celle 
des actionnaires , par 20,000 actions de mille 
piaftres fortes chaque. 

VI. S. M. accorde aux actionnaires la jouif- 
fance pendant vingt ans & un jour de tous 
les bénéfices que fera la banque , tant dans fon 
capital en comptant , que de celui de fes cré- 
dits en virement de parties ; — bien entendu 
toutes les charges payées & rembourfement 
fait des parties portées par les articles VII , 
XII , XIV & XXVI des préfentes. 

VII. La banque Royale payera jufqu'à ex- 
tinction les intérêts de la loterie viagère qui 
lui eft attachée , avec les accroiffements an- 
nuels de ~ pour 100 fur les intérês : — S. M. re- 
nonçant à cette condition , en faveur des action- 
naires, à tous les bénéfices qui pourroient lui 
en revenir, relativement à fa demi d'intérêt au- 
dit établilfement. 

VIII. Les 20 ans & un jour de jouilfance ex- 



De forte que par les f«uls intérêts de 25 ans au 5 pour 
100, l'Etat fe libère; ce qu'il ne peut pas fe promettre dans 
un emprunt à intérêts au 5 pour 100 , fans limite de terme 
pour fon rembourfement; — avantages fi évidents & û pal- 
fables, qu'ils doivent fixer les attentions du cabinet de T£f- 
■pagne (*). 

(*) Si les abus dans les meilleures inftitutions n'en affoiblif- 
foient la conservation & le mérite, il y auroit moyen dans 
cette opération de faire encore gagner aux débiteurs la moi- 
tié du capital de leurs dettes , fans nuire à l'opération : mais 
alors tout le monde voudroit être débiteur, 6c l'inftitution s'eci- 
jorgeroit par le défaut de preneurs. 



„,-o Espagne. 

pires pour les actionnaires , le capital de leurs 
actions fera rembourfé en virement de parties, 
& la banque de Caftille reftera établie au profit 
de l'Etat, (i) 

IX. Tous les bénéfices que pourra acquérir 
la banque royale de Caftille , après l'expiration 
de 20 ans & un jour de jouiffance des actionnai- 
res, relieront conftamment à fon profit en ac- 
croiflement de fon capital. 

X. Les actionnaires ne pourront fe répartir 
les bénéfices de l'année, qu'un mois après l'an- 
née expirée , à la compter du lendemain du jour 
de l'ouverture de fes bureaux. 

XI. La banque royale de Caftille recevra à 
l'intérêt de 3 pour 100 tous les fonds que les 
particuliers voudront y placer , dont elle don- 
nera des annuités payables aux porteurs avec 
les intérêts additionnés au capital. 

XII. Ladite banque payera toutes les années 
les intérêts de la loterie à fonds perdu qui lui eft 

(1) Avec ie rembourfement des aéfions en virement de 
parties,... la banque, quand l'Etat s'en chargera, refte 
affile fur les fondements de la création ,.. . confervant conf- 
tamment fon capital en argent comptant de 40 millions de 
piaftres fortes. ... Et pour le rembourfement du capital des 
actions converties en virements de parties, elle le prenc'ra 
fur fes bénéfices à raifon de 4 pour 100 fur le capital des 
allions. — De forte qu'étant tenue par l'article XXVI des 
préfentes , de remb*. urfer toutes les années en argent comp- 
tant 4 pour 1 00 du capital en virement de parties. . . . quand 
la banque fera pour compte de l'Etat, elle fera obligée de 
continuer les mêmes rembourfements ; ... particularité que 
les fupérieurs ne doivent pas oublier, attendu que fi les rem- 
bourfements preferits ne s'efTectuoient point, ... la banque , 
par la fuite des temps, engloutiroit toutes les monnoies de 
l'Etat, & la circulation publique ne fe feroit plus qu'en vi- 
rement de parties , ... ce qui gêneroit beaucoup tous les mé- 
caniques des arts &: de l'industrie. 



Dialogue IV. 351 

attachée, de môme que les ace roiflements an- 
nuels de \ pour 100 par année fur les intérêts ; 
— le tout au jour révolu de l'année expirée, fui- 
vant la date des contrats, qui en feront panes 

après le tirage chez Notaire royal, - fui- 

vant l'ordre & la teneur des lettres-patentes de 
ladite loterie. 

XIII. 11 fera choifi par S. M. dans le nombre 
àes actionnaires qui auront fix actions, un fyn- 
dic & quatre directeurs qui régiront les affaires 
de ladite banque; lefquels fyndic & directeurs, 
feront inftallés par lettres-patentes de S. M., &: 
obligés en forme de cautionnement, de dépoier 
leurs actions dans une caille particulière de la 
banque , ... pour ne les retirer que quand il plai- 
ra à S. M. de les décharger de la régie des affai- 
res de ladite banque. 

XIV. Lefdits fyndic & directeurs liquideront 
toutes les années les bénéfices réalifés par la 
banque dont ils préienteront un état à S. M. ; & 
les pertes & dépenfes déduites, &: les intérêts 
dclaloterie en viager & fes accroiifements d'in- 
térêts payés, .-. . . ils les répartiront aux action- 
naires a fuivant la teneur de l'article X e . des pré- 
fentes. 

XV. Ce même jour il fera marié & doté de 
100 piaftres fortes vingt pauvres filles natives 
de Madrid & d'origine Efpagnole. 

XVI. Dans l'ordre des efeomptes de papiers 
qu'efeomptera la banque royale de Caftilie, . . . 
pour éviter la cacophonie des jours en rompu, 
S. M. côhfent que la banque regarde comme de- 
mi-mois tons les rompus, depuis 1 jour jufqu'a 
15, & pour un mois entier, tous ceux depuis 
iô jufqu'à 30 & 31. 

XVII. Dans tous les payements qui feront 



352 Espagne. 

faits à la banque ro yale de Caftille, il ne pourra 

être donné qu'un réal de plate de monnoie de 

biiion. 

XVIII. Toutes les dénominations de numé- 
raires dans les actes, engagements, contrats , 
écritures &■ autres titres de la banque royale de 
C. . . . foit pour des deniers au comptant , ... foit 
pour des deniers en virement de parties,. . . fe- 
ront toutes en piàftres fortes. , 

XIX. Tous les particuliers qui voudront avoir 
en banque un crédit en virement de parties, fe- 
ront obligés de préfenter à la banque la fomme 
en argent ou des capitaux libres d'hypothèques, 
afin que les crédits de la banque & tes intérêts 
annuels , puiffent être folidement hypothéqués 
fans aucune concurrence ; — en vertu du contrat 
qui en fera pafle chez .... Notaire royal affilié 
aux affaires de ladite banque, (i). 

XX. 



(i) Cet article efr. d'un avantage fans fin pour les finan- 
ces de l'Etat , & pour toutes les dépenfes extraordinaires , 
comme dettes du Gouvernement ou dettes des communau- 
tés municipales du Royaume.' 

Les finances de l'Etat & communautés municipales du 
Royaume étant expofées , pour l'intérêt général & particu- 
lier , à des dépenles extraordinaires, qui ne pouvant être 
prifes fur leurs revenus annuels, précifent ceux-ci à des 
emprunts coûteux , fans favoir quand ils pourront en être 
débarraffés : 

Par le fecours de la banque royale de Caftille,... ces 
emprunts coûteux, chers & fans prescriptions de rembour- 
fement, fe trouveront libérés en vingt-cinq ans , par la feule 
économie des conftitutions actuelles en intérêts. 

Exemple. 
P. 10,000 empruntés pour 25 ans , au 5 pour 100. 
12, <; 00 intérêt des 25 ans, à raifon de 500 P. l'année. 

P. 12,500 à la 25e. année, 



Dialogue IV. 353 

XX. La banque royale de Caftilie accordera 
aux particuliers qui defireront avoir des crédits 
de virement en banque , . . . 25 ans pour la rem- 
bourfer des avances dudit crédit , & de fes inté- 
rêts annuels à raifon de 1 pour 100 Tannée. 

XXI. En conféquence , tous les contrats def- 
dits crédits qui en feront parlés à la banque , 
auront la durée de 25 ans, avec ftipulation pour 
le rembourfement de 4 pour 100 par année, les 
intérêts des 25 ans à 1 pour 100 additionnés au 
capital; & la propriété portant hypothèque de 
ladite créance & de fes intérêts , fera d'un tiers 
plus confidérable que le capital ftipulé dans le- 
dit contrat : .... de forte que pour une créance 
de dix mille piaftres en virement de parties , en 
y joignant 2500 piaftres fortes pour les intérêts 
des 25 ans, il faudra palfer un contrat de 

Opération de la Banque. 
10,000 empruntées pour 25 ans, en virements de parties. 
2,000 Piaftres pour les intérêts de 25 ans à 1 pr. iooparan. 

12,500 Piaft. — fomme du contrat à pâffer à la banque. 

Rembourfement. 

De 4 pour îoo toutes les années, fur 12,500 P. 
500 P. l'année, & pour les 25 ans ... , P. 12,500. 

Intérêts du fyftême, ou de la façon aftuelle 
d'emprunter au 5 pour xoo l'année; fur 10,000 P. 
ce fera 500 Piaftres, & pour les 25 ans également . 12,500. 

Reflerien. . 00,000. 



Différence claire & orthodoxe ;-— comme les finances de 
l'Etat & les communautés municipales du Royaume n'ont 
point de fonds terrier à hypothéquer,... elles hypothéque- 
ront le rembourfement annuel de 4 pr. 100 de leurs em- 
prunts en virement , fur une partie déterminée de leurs ren- 
tes particulières, qu'elles engageront par contrat, dans 
l'obligation des autres citoyens de l'Etat. 

Tome I. Z 



„ -, Espagne. 

12,500 piaffres fortes hypothéqué fur une pro- 
priété libre de la valeur de 16 à 17,000 piaitres 
fortes. 

XXII. Le rembourfement des hypothèques 
de la banque, pratiqués à raifort de 4 pour 100 
par année, conferveront conftamment leurs hy- 
pothèques pleines , jufqu'à l'entière & finale dé- 
finition des payements. (1) 

XXIII. Pour arrêter les faux papiers , &pour 
la plus grande aifance des particuliers, la ban- 
que royale de Caftille ne donnera aucune recon- 
noiffance des crédits qu'elle aura accordés en vi- 
rement de parties. 

XXI V - Seulement les particuliers, pourvus 
defdits, en vertu de leurs contrats d'hypothè- 
que , tireront fur la banque , en forme de man- 
dats, les fommes qu'ils jugeront à propos, que 
l'on fora fortir de leur compte , pour en créditer 
celui qui fera ouvert à ceux à qui ils les au- 
ront cédés. 

XXV. Ceux à qui on aura cédé des fommes 
en virement de parties, porteront à la banque 
leurs reconnoiiïances pour s'en faire ouvrir un 
compte dans les écritures de la banque, & don- 
neront un réal de plate pour l'ouverture dudit 
compte: ... ils fe rempliront de la fomme portée 
en crédit, par des affignations particulières, de 



(1) Les intérêts des crédits qui feront accordés de vire- 
ment en banque, font tout bénéfice;... & quand l'Etat 
fera feul propriétaire de cet étabîiffement , cette partie bien 
afïife & bien en mouvement, lui allure un bénéfice annuel 
très-confidérable ; . . , . aufn j'ofe avancer que celui-ci, 
joint à celui que procurera le capital en comptant, roulera 
au moins de 4 à <; millions de Piaitres fortes l'année ; - 
cb;et qui établira avec le temps une caifïe publique des plus 
puiiTante. 



Dialogue IF. 355 

telles fommes qu'ils jugeront à propos , tou- 
jours au-deiïus de 100 p. f. — toute indication 
de moindre valeur étant prohibée. 

XXVI. H fera rembourfé toutes les années 
par la banque royale de Caftille , en argent 
comptant & par lettres alphabétiques, 4 pour 
100 du capital des fommes en virement de par- 
ties, afin de balancer ceux de même fomme qui 
feront acquittés annuellement à la banque. 

XXVII. Veut & entend S. M. que tous les 
effets de virement en banque, foient reçus ea 
payement dans tous fes Etats, comme monnoie 
de l'Etat , & que tous les particuliers , de quel 
état , qualité & condition qu'ils foient , ne 
puilîent lesrefufer, fous peine de confifcation 
de la fomme relu fée au profit de S. M. (1 ) 

XXVIII. Seulement les opérations de vire- 
ment en banque , ne pouvant être confondues 
ni reçues dans les recettes de l'Etat & dans tou- 
tes les dépenfesdomeitiques des citoyens, S. M. 
dit& ordonne que tous les comeftibles, falaires 
journaliers, main-d'œuvre d'induftrie & de fa- 
brique ; — achats dans les fabriques , rentes des 
terres & des maifons , recettes des finances & 
autres de cette nature, feront exclues des paye- 
ments en virement de parties ; & que ceux-ci 
ne peuvent avoir lieu que darcs les achats d'im- 
meubles & de marchandifes , dettes de toutes 
efpeces, par contrat, crédit ou engagement pri- 
vé, &c. qui feront conftamment tenus d'admet- 
tre les payements en virement de parties, fous 



(1) Le Gouvernement ne fauroit trop accréditer cette 
partie; pouvant fe faire dans la iuite des temps, qu'il s'en 
trouve chargé par les propres befoins de l'Etat , fur-tout 
«n temps de guerre. 

Zij 



056 E S F A G N E. 

peine de perdre leurs créances au profit de 

S. M. (i) 

XXIX. Tout particulier fera le maître , avant 
de recevoir un mandat de virement en banque, 
de faire vérifier dans les écritures de ladite ban- 
que la validité de l'indication : ce que n'étant 
point , le tireur non pourvu en banque , fera 
amendé au profit de S. M. de la valeur de la 
fomme compromife, & puni comme fauiTaire. 

XXX. Pour la commodité des citoyens , la 
banque établira des maifons de correfpondance 
dans toutes les principales villes de commerce 
du Royaume , où pourront être tranfportées les 
remifes de virement en banque , fuivant la con- 
venance des particuliers,.... toujours fous la 
garantie de la maifon de Madrid. 

XXXI. Tous les effets efcomptés par la ban- 
que ou pris en change par la banque , feront 
tous payés par ladite banque en argent comp- 
tant. — Par contre, la rentrée de tous les effets 
qu'elle aura efcomptés, lui fera également fai- 
te en efpece formante , toute partie de virement 
en banque étant exclue de ces fortes de paye- 
ments pour la banque & de la part de la banque. 

XXXII. Toutes les parties de virement en 



(t) La teneur de cet article eu propice à la confervation 
des monnoies de l'Etat ; il l'eft également aux changes de 
fon commerce, arrêtant beaucoup d'opérations en banque 
qui facilitoient les émigrations des monnoies ; — la banque 
royale de Caftille ayant lieu. ... le Gouvernement , avec 
une ordonnance de police, dans l'ordre des payements, ac- 
ceptations & termes des lettres de change, peut enlever 
cette partie aux nations étrangères, & la tourner toute en- 
tière dans les opérations de la banque royale, en faveur du 
commerce de la nation ; — en Ion temps, je m'en explique- 
rai plus amplement. 



Dialogue IV. 357 

banque qui n'auront point été renouvellées ou 
réclamées depuis dix ans, feront cenfées mor- 
tes , ôl tomberont au profit de S . M . , la banque ne 
pouvant garder plus long-temps des comptes 
en fufpens. 

XXXIII. Dans les cas de faillites, où un fail- 
li auroit des fonds de virement en banque , les 
créanciers feront conftater leurs droits , & en 
difpoferont en vertu de leurs titres juridiques. 

XXXIV. Dans les cas de mort de la part d'un 
particulier qui auroit des fonds de virement en 
banque,. . . les héritiers en feront mis en pof- 
feffion en vertu de leurs titres juridiques. 

XXXV. Tout particulier qui aura palTé un 
contrat à la banque , & qui voudra le libérer 
avant l'expiration des 25 années accordées, fe- 
ra le maître de le faire , en payant à la banque 99 
pour 100 de la fomme qu'il pourra relier devoir 
fur ledit contrat. 

XXXVI. Les particuliers qui de firerontfe fai- 
re ouvrir des comptes de virement en banque, 
fans y hypothéquer des capitaux , . . . pourront 
par le moyen du comptant de la fomme denrée, 
s'en faire ouvrir un , fans aucun débours , en 
conftitution d'intérêt. 

XXXVII. Dans aucun temps , dans aucun 
cas, & en faveur de qui que ce foit, il ne pourra 
être ordonné par aucune Cour de juftice, aucu- 
ne retenue ni faine entre les mains de la banque, 
foit fur les capitaux en virement de parties , 
( excepté dans les cas de faillite déclarée ) , foit 
fur les falaires , gages & conftitutions à la char- 
ge de ladite banque. — Toutes ces opérations de 
juftice civile pouvant jetter de la confufion dans 
les maniements de cet établiiTement. — A cet 
effet, 

Z iij 



358 Espagne. 

XXXVIII. Veut & entend S. M. que tous les 
cas non prévus par les préfentes, foient évo- 
qués en ion Confeil, pour en être par lui ordon- 
né comme elle jugera convenable. 

XXXIX. Il fera nommé par S. M. un Avocat, 
un Procureur & un Notaire au Confeil de la ban- 
que royale de Caftille, lefquels , conjointement 
avec le fyndic & les quatre directeurs , le teneur 
de livre & le premier caiflier s s'ailèmbleront 
tous les quinze jours pour délibérer fur les af- 
faires de ladite banque royale. 

XL. Le fyndic fera logé avec fa famille dans 
la maifon des bureaux de la banque, & gardera 
fous fa clef le porte-feuille des effets efcomptés 
jui'qu'à leurs échéances. 

XLI. Les quatre directeurs ferviront par fe- 
meftre & de deux en deux ; ils obferveront qu'il 
en entrera un en fervice chaque quartier de 
l'année. 

XLII. Tous les papiers qui feront préfentés 
àefcompter, feront examinés par le fyndic & 
les deux directeurs en femeftre , & ils feront ad- 
mis ou refufés par l'opinion de deux de ceux-ci. 

XLIII. Toutes les perfonnes qui négocieront 
des papiers du commerce à la banque royale de 
Caftille, feront tenues d'infcrire au dos de cha- 
que effet : „ Pcijfê cejoiird'hui a la banque royale 
de. Caflille , valeur reçue comptant, &c. . . . fans 
quelle formalité , dans le cas où il feroit méfufé 
de leurs effets , . . . lefdites perfonnes feront te- 
nues de la malverfation & contraintes au rem- 
boursement de la fomme débourfée par la ban- 
que royale de Caftille fur l'effet méfufé. 

XLIV. La banque royale de Caftille n'endof- 
fera jamais aucun effet, n'en négociera jamais 
aucun de ceux dont elle fe fera chargée; & tout 



Dialogue IV. 359 

fyndic , directeur , caifîïer , teneur de livre & 
autre qui diftrairoit quelqu'effet du compte de 
ladite banque royale , ou qui auroit la témérité 
de l'endofler , fera caffé de fon emploi , les ac- 
tions dépofées confifquées au profit de S. M., & 
pourfuivi criminellement fi le cas le requiert. 

XLV. Toutes les actions, annuités, traites, 
retraites, quittances, récépiffés & autres effets 
en propriété à la banque royale, feront généra- 
lement fignés d'un des deux directeurs en fe- 
meftre & du chef du bureau de la partie, ou du 
fyndic & du chef du bureau de la partie. — Tou- 
te pièce , tout acte qui n'aura pas ces deux figna- 
t ures, e il déclaré nul par S. M., excepté leslet- 
tres de correfpondance , où la feule fignature 
d'un des deux directeurs fera fufFifante. 

XLV1. Il fera affigné au fyndic huit mille p. 
fortes d'appointement : — cinq mille à chaque 
directeur; huit cents à l'avocat affilié aux affai- 
res de ladite banque royale ; 500 au procureur 
chargé des affaires en procès, & 200 au notaire 
dépoli taire de tous les actes appartenants à ladi- 
te banque royale. — Les appointements de tous 
les commis, chefs de bureaux, employés & au- 
tres feront établis par le Confeil de ladite B. R. 

XLVIÏ. Tous les regiftres& livres de compte 
ou de correfpondance de ladite, banque royale 
de Caltille , comme journaux , grands livres , 
livres de caiffe, de correfpondance, des délibé- 
rations du Confeil, &c. feront paraphés à la pre- 
mière & dernière page par le Seigneur Miniftre 
des finances. 

XLV1II. Les écritures des livres de compte 
de la hanque, feront tenues en parties doubles 
pour la plus grande clarté & fureté des comptes. 

XLIX. Les bureaux de la banque royale de 

Z iv 



360 Espagne. 

Caftille feront ouverts tous les jours ouvrables ; 
le matin depuis neuf heures jufqu'à midi, & l'a- 
près-midi depuis trois heures jufqu'à fix, ex- 
cepté la quinzaine de Pâques, les huit derniers 
jours du Carnaval & les quinze jours que la 
banque royale employera à tous les renouvelle- 
ments d'année, pour faire le bilan des affaires 
de l'année expirée. 

L. Les perfonnes qui voudront prendre des 
actions dans la banque royale de Caftille , iront 

s'infcrire chez Mr où elles dépoferont leur 

argent ; & en vertu du reçu qui leur en fera dé- 
livré, à l'ouverture des bureaux de la banque, 
elles iront retirer le nombre d'actions qui leur 
appartiendront. 

LI. Toutes les actions & annuités de la ban- 
que royale de Caftille feront en imprimés & nu- 
mérotées , . . . portant en tête les armes de Caf- 
tille, furmontées par un foleil levant; —la date 
du mois & année à la droite, & le numéro à la 
gauche ; & diront en-delfous , banque royale de 
Caftille, avec dénomination du numéro tout au 
long rempli à la main ; — après la date des Let- 
tres-patentes en imprimé, & foit dans les ac- 
tions & dans les annuités, le numéraire , la da- 
te du mois & jour remplis à la main. 

LU. Il fera loué une maifon commode & fûre 
pour loger les affaires de la banque royale de 
Caftille, qui fera meublée & deffervie ainfi que 
le portera ledit Confeil. 

LUI. La porte de la maifon de la B. R. fera 
conftamment gardée par deux Suiffes à la livrée 
de S. M., avec toutes les diftinctions attachées 
à leurs fervices. 

LIV. CetétabliffementferamisparS. M. fous 
la protection de St. Ferdinand , Roi d'Efpagne , 



Dialogue IV, 361 

en l'honneur de qui la B. R. de Caftille fera cé- 
lébrer toutes les années , le jour de la fête de ce 
St. Protecteur , une meiïe folemnelle en action 
de grâce. 

LV. Finalement, S. M. , pleine de tendre (Te 
pour fes peuples , fe déclare caution de la B. R. 
de Caftille , engageant à cet effet fon intérêt de 
20,000,000 de piaftres fortes en icelle & pour 
elle , & pour fes héritiers à perpétuité , toutes 
les rentes de fa Couronne. (1 ) 

Tel eft le plan de cet établiflement préfenté 
depuis huit à dix ans au Miniftere de l'Efpagne. 
— Voici actuellement celui de la loterie à fonds 
perdu, avec accroiifement annuel de demi pour 
100 fur le capital des intérêts. 



(1) Cet article de politique n'engage en rien Sa Majefté, 
les Rois étant toujours mineurs. —D'une autre part , il eft 
impoflible que la banque puiffe jamais faillir, tant que le 
Royaume d'Efpagne ne changera pas de fouveraineté , de 
gouvernement, ou de conftitution politique. 

Les utilités riches ck fimples de cet établiflement, pour 
l'Efpagne, fans aucun débours, ni charge pécuniaire pour 
les finances de Sa Majefté , doit fixer les attentions & le 
zèle du Miniftere; -—les tréfors qu'il verfe dans la circula- 
tion publique , font fi prodigieux, qu'il y auroit de la témé- 
rité d'en négliger la création. — Par lui, on verra le com- 
merce de l'Efpagne prendre le deflus fur celui que font 
avec elle les nations étrangères. — Par lui , . . . on verra 
l'Etat conferver fes monnoies , & ranger à fon avantage 
tous les changes de fon commerce. — Par lui , . . . on verra 
le commerce matitime de la nation , féconder toutes les par- 
ties productives du travail, de l'induftrie & de l'agriculture. 
— Par lui, ... on verra s'anéantir pour toujours ces com- 
merces clandeftins de la part des nations rivales , qui ont 
fi fort arriéré le commerce utile & politique de l'Efpagne » 
en Europe ck en Amérique. 





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Dialogue IV. 363 

Van Magdebourg. 

Mais cet établiflement eft un ouvrage , & 
je trouve cette opération très-bien raifonnée. 
— La loterie eft fage auiîi, fans partialité ni 
onérofité pour les preneurs ; . . . tout m'y pa- 
roit bien tempéré & bien proportionné aux be- 
lbins & à la pofition locale de l'Efpagne. — 
11 eft furprenant que ce Miniftere ne s'en loit 
pas occupé plus férieufement. 

Mylord Spiteal. 

Pour s'occuper d'un pareil objet & pour en 
raifonner toutes les utilités , il faut des hom- 
mes qui connoiilent les combinaifons & les rap- 
ports productifs. — Defirer de trouver cela 
chez un Efpagnol, c'eft defirer Pimpoffible: .. . 
car depuis que l'Efpagne exifte, ou pour mieux 
dire, depuis que Ferdinand & Ifabelle ont chaf- 
fé tous les Maures de leur Royaume , il ne 
s'eft trouvé encore aucun adminiftrateur qui 
ait eu la préfence d'efprit , de corriger dans 
les recettes des douanes & dans le code des 
finances, les ex prefnons Arabes de almojarifa- 
go , maravedis, &c. Si depuis trois cents ans, 
il ne s'eft pas trouvé une tête dans le Minif- 
tere de Caftille pour une fi petite mifere,... 
comment voulez-vous aujourd'hui qu'il s'en 
trouve une en état de pouvoir expliquer tou- 
tes les utilités & tous les avantages de l'éta- 
bliifement en banque dont nous nous entrete- 
nons? — K'en déplaife à Mr. de Pelliffery, 
vos Efpagnols font de vilaines gens : . . . c'eft 
bien peu connoître ce qu'ils valent, que de s'en 
occuper fi gratuitement. 

Le Cosmopolite. 

Vous êtes prévenu , Mylord , & certaine- 
ment vous ne connoillez pas cette nation. — 



364 Espagne. 

Croyez qu'il y a chez elle àes gens très-înf- 

truits & d'un grand mérite : mais malheu- 

reufement ces gens-là fe tiennent cachés , re- 
tirés , gardent le filence ; . . . foyez très-perfua- 
dé que le tribunal de l'Inquifition eft le plus 
cruel ennemi qu'ait jamais eu l'Efpagne. — 
Mais laiiïbns cette queftion qui n'a rien de com- 
mun avec notre établiffement. - Par le fe- 
cours de la banque de Caftille, le Miniftere des 
finances fe faifoit ouvrir un crédit en virement 
de parties hypothéquées fur toutes les ren- 
tes de l'Etat; & le Roi, par le moyen de ce 
crédit , rembourfoit toutes les dettes de Phi- 
lippe V les 35,625,220 piaftres à quoi 

fe feroit monté l'achat de tous les moulins , & 
celui d'une fomme équivalente pour la perfec- 
tion des grands chemins & des ports mari- 
times. 

Van Magdebourg. 

Ha ! ha !.. . enfin nous y voici. — C'eft par 
le fecours des fonds en virement de parties , 
que l'Efpagne rembourfoit Pacquiiition de tous 
les moulins, 

Le Cosmopolite. 

Certainement:... hé! fans cela^, comment 
auriez-vous voulu que le Gouvernement, avec 
152 millions de revenus annuels , eût pu réfif- 
ter à une dépenfe de cette force , à celle du 
rembourfement des dettes de Philippe V , & à 
la réparation des routes publiques? 
Van Magdebourg. 

Je vous entends : ... l'opération étoit pré- 
vue de loin. 

Le Cosmopolite. 

Il y a môme plus, . . . c'eft que par le fecours 
des hypothèques en virement de parties, 



Dialogue IV. 365 

toutes les villes & toutes les provinces Te fe- 
roicnt purgées de leurs dettes particulières; 
& que celles qui ont des ports maritimes, des 
rivières navigables, des canaux ou des che- 
mins publics en propriété , les auroient répa- 
rés , améliorés & perfectionnés , fans contrac- 
ter aucune nouvelle dette. 

Mylord Spiteal. 

Toutes ces réparations font bien néceiTai- 

res en Efpagne , n'y ayant aucun chemin 

en bon état, aucune rivière navigable , ni d'au- 
tre port fermé dans toute la Méditerranée, que 
ceux de Barcelone & de Malaga. 

Le Cosmopolite. 

Le Miniftere s'eft tellement oublié fur tou- 
tes ces parties effentielles de ion adminiitra- 
tion , que les routes publiques font générale- 
ment fans terme ou fans reconnoiilànces fei- 
gneuriales ; & pour peu que les chemins foient 
gâtés par les eaux ou par les pluies , . . . . les 
voyageurs , les rouliers & les muletiers em- 
piètent impunément & avec indiscrétion fur 
les terres labourées ou enfemencées :... de 
forte ( en hyver ) que vous avez des routes 
publiques , qui s'élargifTent dans les terres d'un 
demi-mille & quelquefois d'un mille. — De 
ces négligences malheureufes , il s'en occafion- 
ne des dégâts affreux dans l'agriculture , qui 
détruifent des portions très - confidérables du 
bled, des légumes, & môme des arbres.... 
Mylord Spiteal. 

Alte-là î alte-là ! pour les arbres : . . . il fe- 
roit difficile que cette partie put être endom- 
magée en Efpagne , n'y ayant rien de fi pe- 
lé , de fi déshabillé & d'aufïi défert que les 
trois quarts de ks campagnes : ... on n'y voit 



366 Espagne. 

prefque par-tout ni habitants, ni bois, ni chau- 
mières. — Où trouvez-vous des bois , s'il vous 
plaît , en Efpagne ? . . . j'ai traverfé toute PAn- 
daloufie, PEftramadoure, les deux Caftilles , 
une partie de l'Arragon , le Royaume de Va- 
lence , toute la Catalogne , &c. & je vous af- 
fure que je n'y ai rencontré que de très-petits 
bouquets de bois. — Otez les plaifirs du Roi 
aux environs de Madrid , les collines de PEf- 
curial , celles de St. Ildefonfe , la Sierra-Mo- 
rena & les approches de Valence, . ... je vous 
allure que je n'ai trouvé aucun autre principe 
de foret. 

Le Cosmopolite. 

Allons ! allons ! Mylord , il ne faut pas tant 
fe déchaîner ; vous avez d'un côté ou d'autre 
bien des bois en Efpagne. — Qu'ils foient 
mal placés , & qu'il y ait même des provinces 
qui en manquent abfolument , comme PAn- 
daloufie , PEftramadoure, la majeure partie des 
deux Caftilles , de la Galice , de l'Arragon , 
6îc... je vous l'accorde. 

Mylord Spiteal. 

Bagatelle ! . . . . ces Provinces feules for- 
mant plus de la moitié de ce vafte Royaume ; 
& dans les trois quarts d'elles , leurs habi- 
tants & ceux de Madrid môme , font obligés 
de faire cuire leur pain & prefque tout leur 
ménage au feu du crotin des chevaux ; . . . ce 
qui donne un goût , une odeur aux viandes rô- 
ties ou grillées, des plus défagréables. 
Van M a g d e b o u r g. 

Hé bien ! Cofmopolite , . . . eft-ce par un ex- 
cès de fenfualité ou par uu raffinement de goût, 
que vos célèbres Efpagaols font leurs cuifi- 



Dialogue IV. 367 

fines au feu de ces nouveaux parfums de leur 
Arabie? 

Le Cosmopolite. 
Van Magdebourg , il ne faut jamais humi- 
lier des hommes que leur Gouvernement feul 
rend malheureux. — Si l'Efpagne manque de 
bois , fi fes campagnes font défertes , désha- 
billées , ftériles dans beaucoup de Provinces ,... 
ce n'eft point la faute des fujets ; — c'eft la 
faute du Gouvernement, qui n'a jamais fur- 
veillé en père de famille fa population , fon 
agriculture & ks campagnes , ayant toujours 
laiifépeidreles eaux, les bois, les engrais, &c. 

M Y L O R D S P I T E A L. 

Mais , mon ami , avec vous, c'eft toujours la 
faute du Gouvernement, & jamais celle des fu- 
jets : . . . dites-moi un peu fi ce n'eft pas la faute 
des fujets, dès qu'ils font feuls propriétaires de 
toutes les terres, fi les campagnes de la Monar- 
chie font dépourvues d'arbres , de forets , & de 

nombre de denrées abfolues 

Le Cosmopolite. 

Nonencqre, vous dis-je , c'eft la faute du 
Gouvernement. — Si ion adminiftration avoit 
été prévoyante, active, réfléchie, il auroit fait 
attention que toutes les guerres inteftines de 
l'Efpagne contre les infidèles , avoient conftam- 
ment faccagé toutes leurs campagnes; & que de 
cette dévaftation , elle avoit perdu fes bois , fes 
prairies , & nombre de denrées premières d'une 
culture trop lente & trop tardive , pour fixer 
l'attention des fujets. — En conféquence , un 
Gouvernement fage fe feroit appliqué à répa- 
rer tous ces défavantages ; & loin de les rendre 
plus graves par des importions onéreufes à l'a- 
griculture , telles que les millons , les quatre 



368 Espagne 

droits additionnels , les alcavales, les dixmes, 

&c il les auroit éteints par des franchifes, 

des gratifications ou des récompenfes qui au- 
roient engagé les propriétaires des terres à 
renouveller les bois , les prairies , les arbres 
fruitiers, &c au-lieu que l'opinion contraire ou 
la négligence de l'autorité , ont perpétué le dé- 
fordre, en accumulant les désavantages. 
St. Albin. 

Il eft confiant que l'Efpagne n'a pas aflez don- 
né d'attention à cette partie effentielle de fon 
adminiftration ; . . . qu'elle l'a trop abandonnée 
au libre arbitre des fujets, & qu'elle auroit dû 
s'établir , comme en France , la confervatrice 
de.s eaux & forêts de la métropole. 

Le Cosmopolite. 

Si l'Efpagne avoit eu cette fageffe , fes cam- 
pagnes fe feroient recouvertes de bois ; & les 
engrais que les habitants ont été forcés d'enle- 
ver à l'agriculture, auroient conftamment fervi 
à féconder toutes fes productions : au-lieu que 
la négligence de l'adminiftration a augmenté 
l'épuifement & la difette des objets'les plus né- 
celfaires. 

Van Magdebourg. 

Mais, mon ami, moi, particulier, qui ai un 
arpent de terre à cultiver pour fubvenir à mes 
feeibins, fi le Gouvernement ne réfléchit pas à 
fes obligations, aux foins qu'il doit prendre de 
fes peuples, ... je dois au moins penfer à moi. — 
En conféquence, fi je ne trouve point du bois à 
acheter ou à échanger contre le fuperflu de 
mes denrées, je planterai chez moi des arbres. , 
parce qu'il me faut du bois pour chauffer mon 
ménage. 

Mylord 



Dialogue IF. 369 

Mylord Spiteal. 
Van Magdebourg, l'Efpagnol s'occupe fi peu 
du préfent & de l'avenir,... il réfléchit fi peu 
à fes appétits, à Tes néceffités, à fes belbins mô- 
mes , que vous n'avez point de pays an monde 
plus fertile que i'Efpagne, & où l'on trouve fi 
peu de diverfités de fruits & de légumes.-— Il 
eft de fait que les premières afperges domefti- 
ques qui fe font mangées à Madrid, y ont été 
apportées par Philippe V. — Jufqu'alors elles y 
ont été inconnues, avec grand tort, . . . car elles 
y font excellentes. —Il en eft de même pour les 
laitues romaines, lecreflbnalanois, les mâches, 
plufîeurs efpeces de choux, de carottes, de ra- 
dis, &c Ils n'avoient prefque point de pêches, 

de poires & de pommes, fous Charles II ; & 
encore aujourd'hui, à peine trouve-t-on à Ma- 
drid deux ou trois fortes de pommes afTez ordi- 
naires, quelques poires beurrés & blanquettes 
en poires d'été, quelques bergamottes & meiïi- 
re-jean en poires d'hyver; — très-peu de pê- 
ches . . . Voilà tous les fruits recherchés que j'ai 
vus à Madrid en quatre ans de réftdence. ... 
Le Cosmopolite. 
Tout ce que vous dites-là eft à la lettre ; & 
tout cela eft toujours à la honte du Gouverne- 
ment. — Comme il eft de fait que c'eft le foleil 
qui féconde la terre par fa chaleur & fon éléva- 
tion,... il en auroit été de même pour la na- 
tion Efpagnole , fi l'adminiftration s'étoit plus 
occupée de cette bienfaifance qui doit régner 
de clafle en claffe, depuis le Souverain jufqu'au 
moindre de fes fujets. — Mais enEfpagne, le 
Gouvernement n'ayant jamais mauifefté à fes 
peuples que beaucoup d'empire & beaucoup 
d'intérêt, .... les fujets, (pour ainfi dire)£e 
Tome L A a 



37o Espagne. . 

font enveloppés dans leurs manteaux, comme 
Céfar au Capitole, & fe font laiiïés poignarder 
par le découragement & la mifere. — Cette vé- 
rité fanglante eft très-bien démontrée par la dé- 
cadence de l'Efpagne dans le temps de fa plus 
forte opulence ; ( i ) très-bien prouvée par le dé- 
favantage de les rentes provinciales , perpétué 
de règne en règne, depuis Ferdinand & Ifabelle 

jufqu'à Charles III. ; encore mieux établie 

par tous les péculats pratiqués fur toutes les 
monnoies de l'Etat, dans tous les bureaux de 
fes douanes , depuis plus de trois fiecles. — 
Mais elle va acquérir une plus grande force 
dans la connoilïance des raifons particulières 
qu'a donné le Miniftere pour fe refufer aux pro- 
pofitions ci-après , qui lui ont été faites en di- 
vers temps par diverfes fociétés très-argentées. 
■ — En 1690, il fe préfenta une compagnie de 
Hollandois , avec un fonds très -confia 1 érable 
pour deifécher tous les marais falins qui occu- 
pent plus de vingt lieues de pays au fond de la 
t>aie de Cadix, depuis Port-Royal à Chyclane, 
Conil, Sti. Pétri & rifle de Léon, ?.. ne deman- 
dant au Gouvernement ni avance, ni autre pro- 
priété, ( pour fe remplir de leurs dépenfes, ) 
que la jouiflance libre d'impofition pendant 30 
années , de tous les produits agricoles de ces 
défrichements , & celle de 30 années de plus 
avec toutes les charges des autres terres de la 
Monarchie, ... après quel temps, ou après quels 
60 ans de jouilfance expirés , ... les terres deiTé- 
chées ou mifes en valeur, dévoient tomber au 



(1) Qui eft celle depuis la découverte de l'Amérique , 
en ayant retiré en 276 ans, 70 milliards en or & argent, 
fans ao milliards en fruits } &c. 



Dialogue IV. 371 

profit du Gouvernement, qui les auroit vendues 
à qui il auroit jugé à propos. 

Van Magdebourg. 

J'ai connoifiance de cette propofition ; ... car 
un de mes parents étoit de cette fociété : — la 
demande fut rejettée. 

Le Cosmopolite. 

Cela eft vrai. — Je vous donne en cent mille 
de deviner quel fut le prétexte qui lafitrejetter. 
Van Magdebourg. 

J'en ai entendu parler dans mon enfance , . . . 
mais je ne me le remets pas. 

Le Cosmopolite. 

Que les Hollandois de ce temps-là étoient les 
petits-fils de Flamands révoltés contre l'Efpa- 
gne , & que toute propofition de leur part de- 
voit être fufpec'te ; — qu'il falloit la rejetter. 
Van Magdebourg. 

Quelle abfurdité ! . . . traiter des hommes rai- 
fonnables, ( qui ne fe font réunis en corps de 
nation que pour fe fouftraire à la tyrannie d'un 
Gouvernement barbare, ) de fujets rebelles, ... 
c'eft être bien bete ! — il faut être Efpagnol 
pour s'exprimer ainfi ; . . . fur-tout quand depuis 
près de 150 ans, on reconnoît cette nouvelle 
nation pour Etat fouverain, & que l'on envoyé 
des Ambaffadeurs chez elle. 

Mylord Spiteal. 

Tel efl des Cajîiilans le fublime génie, — mon 
cher ami, (au Cofmopolite ) vos Efpagnols fe 
difent tous defcendus du fameux Pelage , &moi 
je les crois bien plutôt defcendants du Char- 
pentier d'Horace ; . . . leurs idées fe reffemblent 
affez ; l'un palfa les trois quarts de fa vie à con- 
templer le tronc d'un arbre , incertain s'il en fe- 

Aa ij 



372 Espagne. 

roit un Dieu ou un banc pour s'afTeoir , & les 
autres ne s'étudient qu'à faire des bêtifes. 
Le Cosmopolite. 

Si par une idée auffi extravagante , le Minif- 
tere de l'Efpagne a eu la mal-adreife de priver 
fa métropole de Paccroiffement d'une richefTe 
auffi folide & auffi néceflaire que celle de l'agri- 
culture,... que voulez -vous que faffent des 
hommes , fujets d'un tel Gouvernement? 
Van Magdebourg. 

Il n'y a que des Efpagnols, mon cher ami, 
qui puiffent penfer de la forte. Les Maures 
qu'ils ont chaifés , étoient plus raifonnables 
qu'eux : ... ils protégeoient l'agriculture 
le feul canal d'arrofage qu'il y ait dans toute 
l'Efpagne , a été fait par leurs mains ; — c'eft 
celui de Valence. 

Le Cosmopolite. 

Voilà pourtant ce que répondit le brave Cabi- 
net de Caftille. — Si à des propofitions auffi 
avantageufes , auffi utiles & auffi abfolues à 
une nation, un Gouvernement oppofe des rai- 
fons auffi infenfées , doit-on être furpris du dé- 
couragement des fujets? . . . 

Van Magdebourg. 

Non : . . . mais je voudrois qu'une telle na- 
tion prit fur elle de fortir de fon abattement & 
de fa mifere ; . . . & que pouifée d'indignation & 
de mépris pour de tels Miniftres , ils Ment ce 
qu'ont fait les Hollandois,— qu'ils fe gouver- 
nalTent par eux-mêmes. 

Le Cosmopolite. 

Ce qui a été bon dans un temps , ne convient 
pas toujours dans un autre. — Il étoit de l'inté- 
rêt de la France que vous exiftaffiez en Etat 
fouverainj & vous exiftez, —Il a convenu éga- 



Dialogue IV. 373 

lement à cettecMonarchie qu'il y eût un Roi de 
Prude & un s Roi de Portugal, & elle les a faits. 
—- Mais aujourd'hui il n'eft pas de fon intérêt 
ni de celui de l'Europe, qu'il s'y fafie de nou- 
velles révolutions; ces fcenes de fang entraî- 
nent toujours après elles des fuites qu'il eft 
très-prudent de prévenir. 

Mylord Spiteal. 

Quelle fut la féconde propofition des quatre 
qui ont été rejettées auffi judicieufement par 
les prudents & fages Miniftres de PEfpagne? 
Le Cosmopolite. 

Vous avez entendu parler de la Sierra-Mo- 
rena. 

Mylord Spiteal. 

Oui : ... je connois môme fa fituation. — C'eft 
une chaîne de collines en rond de plus de 30 
lieues de circuit , qui féparent PAndaloufie de 
nouvelle Caftille. 

Le Cosmopolite. 

Hé bien ! cette chaîne de collines entrecou- 
pées de vallées très-fertiles & très-fufceptibles 
d'agriculture , depuis la retraite des Maures , 
eft reftée inhabitée. — En 1725, la Province 
de Catalogne offrit au Miniftere de l'Efpagne 
d'y établir une colonie de 25,000 Catalans , 
afin de la peupler & de la défricher ; — de- 
mandant pour toute grâce au Gouvernement 
la propriété des terres mifes en valeur pour 
fes colons , fans aucune fervitude ni impofition 
quelconque fur les denrées de leur agriculture 
pendant vingt-cinq ans. 

Van Magdebourg. 

Hé ! bien ! que répondit ce docte cabinet de 
Caftille à une fi fage propofition ? 

A a iij 



374 E S F A Xi N E. 

Le Cosmopolite. 

Que les Catalans ayant été des fujets rebel- 
les, comme les Andalous , il ne falloit pas rap- 
procher les uns des autres , des hommes de 
ce caractère, ni les mêler avec ceux d'une Pro- 
vince qui s'eft autant illuftrée que Caftille-la- 
neuve ; — tous fes habitants , de même que 
ceux de la vieille-Caflille, s étant fignalés dans 
la guerre de la Succeifion , par leur attache- 
ment & leur refpect pour leur Souverain. — 
En conféquence , la Sierra-Morena eft reftée 
inculte, déshabitée jufqu'en 1766 , que le Mi- 
niitere prit alors des arrangements pour la faire 
peupler & défricher par des Allemands. 
Van Magdebourg. 

Je m'attendris bien à une auffi fage répon- 
se. — Grand Dieu ! & de tels hommes man- 
gent du pain ! 

Le Cosmopolite. 

Vous voyez donc bien par toutes ces igno- 
rances dans la perfonne des Miniftres , que ce 
n'eft point par la faute des fujets que s'eft ar- 
riérée l'Efpagne, mais bien par les préventions 
vicieufes du Gouvernement : — 3 e . proposi- 
tion. — En 1730, une féconde compagnie de 
Hollandois fe propofa pour entreprendre de 
rendre le Tage navigable, depuis Lisbonne juf- 
qu'à 50 lieues au-delà d'Aranjuez; & après jus- 
qu'à Madrid , par un canal de communication 
du Tage au Mançanarès. 

Van Magdebourg. 

Encore des Hollandois î ils font donc 

foux ! — hé bien! mon cher ami, une fi 

belle proportion , quel fort eut-elle? . . . car il 
ne faut être étonné de rien avec vos Efpa- 
gnols. 



Dialogue IV. 375 

Le Cosmopolite. 

Hélas ! . . . elle eut le fort de tant d'autres 
propofitions auffi utiles que néceffaires à l'Ef- 
pagne. — Comme cette compagnie demandoit 
pendant 30 ans la jouiflance de tous les péa- 
ges , douanes & droits forains fur tout le cou- 
rant des deux rives de la rivière, depuis Lif» 
bonne jufqu'à Madrid, .. . le Miniftere de Caf- 
tille objecta "que ce feroit ouvrir une carrière 
fùre à la contrebande , plutôt que de faciliter 
au commerce les exportations & importations? 
de la métropole. 

Van Magde bourg. 

Ah, têtes à perruque! ... quand cela feroit, ... 
faut-il pour un préjudice de paiîage , priver 
votre Royaume d'une navigation intérieure, qui 
vous réitéra toujours en propriété , & dont 
les avantages doivent être pour vous & pour 
vos fujets de un comme à mille ou de un fur 
mille , vis-à-vis de tous les défavantages que 
vous en craignez ? 

Mylord Spiteal. 

Plus je réfléchis aux obfervations de Van 
Magdebourg , plus j'applaudis à la comparaison 
judicieufe que fit de l'Efpagne un de nos cé- 
lèbres Miniftres après la conclufion du trifte 
Traité d'Aranjuez entre la Grande-Bretagne & 
la Cour de Madrid en 1755 ou 1756 — il 
faut que je vous faife part de fon difcours. 
— Dans le Confeil d'Etat qui fe tint à Fitz- 
James à l'occafion de ce Traité , où tous les 
Miniftres dudit Confeil s'a pplaudiffoient de voir 
la Grande-Bretagne à la fin parvenue à dé- 
lier TEfpagne de fon alliance avec la France , 
ce vertueux patriote prit la parole, & dit : 
„ Vous vous félicitez, Meilleurs, d'une opé- 

Aa iv 



376 Espagne. 

,, ration qui donne de la force à vos ennemis 
„ & du défavantage à votre patrie. — - L'Ef- 
,, pagne n'eft point une de ces Puifîances 
„ dont la Grande-Bretagne doive rechercher 
„ l'alliance , ni môme ambitionner de fe lier 
„ trop étroitement d'intérêt avec elle : . . . fon 
„ amitié n'eft point une amitié qui puiile nous 
„ être utile ; . . . fans nerf, fans vigueur , fans 
„ activité dans fa conftitution politique , elle 
„ ne peut offrir à fes alliés que des reflbur- 
„ ces médiocres ; . . . fi toutefois on peut ap- 
„ peller reilources , des forces millitaires auiïi 
„ limitées & aufïi peu fufHfantes que celles 
„ de cette Monarchie , pour la défenfe de 
„ tous les vaftes domaines qu'elle poflede en 
„ Europe , en Amérique , en Afie & en Afri- 
,, que. — Auiïi éclairés que moi fur cette vé- 
3 , rite, . . . auiïi zélés que nous le fommes tous 
„ pour les intérêts de notre chère patrie , vous 
,, paroiiTez oublier que la puiflance de l'Ef- 
„ pagne , ( dans la fpéculation politique des 
3 , cabinets de la Grande-Bretagne , de la France 
}) & de la Hollande , ) n'eft confidérée que 
„ comme une puiifance précaire, tolérée par 
„ ces trois nations qui ne la laiifent fubfifter, 
3, depuis tant de fiecles , que pour n'être conf- 
„ tamment que la geôlière des tréfors mo- 
3, mentanés de l'Amérique , parce que de Pap- 
., pas de tous ces tréfors s'établiftant toute la 
„ richeffe de leur commerce , elles fe font 
„ confervé par ce moyen la jouiffance des 
3, productions de l'Amérique , fans être tenues 
3, des dépenfes de la confervation. — De-là 
„ le motif de toutes les prévenances & de 
3, toutes les démonftrations de la part de la 
„ Grande-Bretagne, de la France de la HoU 



Dialogue IV. 377 

lande, de la Suéde, du Danemarck, pour 
cette Puiiïance ; . . . mais ne vous y trom- 
pez pas , . . . leurs empreffements font fans 
confiance , fans efîime pour elle : tout y eft 
intérêt. — C'eft à l'or , c'eft à l'argent, c'eft 
aux tréfors de l'Amérique à qui elles ren- 
dent hommage ; & fi TEfpagne cefloit un 
jour de les pofleder , vous verriez toutes 
les nations qui la courtifent aujourd'hui, l'a- 
bandonner , pour tourner leurs careffes vers 
celle qui auroit pris fa place dans la fauve- 
garde de tous ces tréfors. — Perfuadé de 
cette vérité , je vois avec douleur votre con- 
tentement. — La Grande-Bretagne , dites- 
vous, vient de conclure un traité d'allian- 
ce avec l'Efpagne , & vous vous applau- 
diriez d'avoir interrompu fes intimités avec 
la Cour de Verfailles : ... Anglois ! quelle 
folie ! . . . avez-vous oublié que c'eil cette 
Monarchie , ( depuis un fiecle , ) qui a caufé 
tous les malheurs de la France ? . . . que c'eft 
elle qui l'a ruinée dans la guerre de la fuc- 
ceffion ; . . . qui lui a fait perdre ( par le 
traité d'Utrecht, ) Terre-Neuve, l'Acadie, 
la baie de Hudfon , le Port de Dunkerque , 
Jerfey & Quernefey ; . . . qui l'a précipitée 
dans le défaftre affreux des billets de ban- 
que , & dans les fucceffives révolutions de 
fes monnoies jufqu'en 1730 : — après tou- 
tes ces époques malheureufes , qu'elle a 
été forcée de prendre part à la guerre de Na- 
ples , à celle de Parme, des Pays-Bas, & 
qu'elle s'eft trouvée entraînée , malgré elle , 
en 1744, dans une guerre perfonnelle con- 
tre la Grande - Bretagne , où nous avons 
détruit toute fa marine Royale, . . . ruiné 



378 Espagne. 

., tout le commerce maritime de fes Tujets > 
3 , conquis plufieurs de fes Colonies , . . . fans 
w autre avantage pour elle, que d'avoir obéré 
„ pour long-temps la profpérité de fes finances , 
_,, & d'avoir été le Dom Quichotte de l'Efpa- 
„ gne , comme un galant homme pourrait î'é- 
„ tre d'une femme coquette que l'on lui in- 
„ fulteroit fous le bras. — Après tous ces faits 
„ immortels, confacrés à la poîtérité par les 
„ faites de Fhiftoire de notre chère patrie, ... 
„ vous vous applaudiffez , Anglois, de ce que 
„ la Grande-Bretagne a ravi à notre rival une 
„ maitreiïe qui le ruinoit , & dont nous jouif- 
„ fions des faveurs , fans avoir à en eifuyer 
„ les caprices ; ... hé ! qu'en obtiendrons-nous 
„ de plus à l'avenir?... penfez-vous que nos com- 
s , merces avec elle feront plus confidérables 
„ que par le patte? .. . non : . . . notre rival 
„ eft encore affez puiifant pour nous en em- 
„ pêcher; qu'ils feront plus lucratifs? ... non: ... 
„ je dis plus , ils feront plus contrariés par 
„ les chicanes réitérées que la France ne cef- 
„ fera de nous 'faire;., .que nos efcadres fe- 
„ ront moins expofées , plus invincibles? . . . 
„ non : . . . le péril & la gloire font notre de- 
„ vife. . . . Donc il ne reliera d'autre avan- 
„ tage à la Grande-Bretagne , que la fauffe 
„ gloire de s'être chargée d'un allié éphémère, 
„ qui nous mettra dans la dure néceflité d'é- 
„ poufer toutes fes querelles , fans pouvoir 
„ prendre part dans aucune des nôtres : . . . 
„ Anglois ! où eft la patrie ? . . . oii eft cette 
„ fageffe qui vous a toujours fait regarder la 
„ France comme votre ennemi , & l'Efpagne 
„ comme l'objet de toutes fes écoles ? — Pour- 
„ quoi vouloir donner à cette eimemi terri- 



Dialogue IV. 379 

ble plus de prife fur nous que par le pane , 
en le débarraflant d'une alliance onéreufe , & 
lui fourniflant de plus amples moyens de 
nous attaquer avec plus d'avantages? Con- 
templez aujourd'hui toutes vos Colonies & 
toutes celles de votre allié ouvertes à fon 
ambition? ...Voyez une métropole fans force 
& fans barrière , de plein pied avec celle 
de ce redoutable rivai , attaquée avec fuc- 
cès par des armées très-nombreufes , & que 
vous êtes engagés de défendre de toutes vos 
forces? — Quel avantage efpérez-vous de 
cette alliance ? — avez-vous oublié que c'eft 
fur elle que vous avez acquis la Jamaïque , 
Port-Manon & Gibraltar? . . . que c'eft dans 
toutes vos guerres avec elle que vous avez 
fait les plus riches prifes , les plus riches 
conquêtes , les plus riches commerces ; & 
que c'eft en ne la traitant ni d'amie , ni d'al- 
liée , que vous vous êtes procuré la jouif- 
fance chez elle de PAffiento , de la vente 
des Nègres & de la coupe du bois de Cam- 
pêche? — Pourquoi négliger d'aulfi folides 
avantages ? & pourquoi , au mépris de vos 
peuples , contracter une alliance onéreufe , 
qui gênera toutes vos difpofitions politiques, 
en gênant Paccroinement de vos richeffes 
réelles? — Oui, Meilleurs, l'Efpagne, par fon 
alliance , n'eft point notre fait. — Cette Mo- 
narchie eft placée pour n'être conftamment , 
aux yeux de tous les Anglois , de tous les 
hommes d'Etat, de tous les Miniftres , que 
notre ennemie, de même que la France ; & 
fon exiftence , fa conftitution & les forces 
vous donnent le portrait vivant de la ftatue 
dont parlent les Saintes Ecritures : ... fa tête 



3go Espagne, 

„ eft d'or , & fon ventre d'argent ; . . , mais 
„ fes cuirtes font de fer & fes pieds d'argille. 
3, — Il faut qu'un tel coloffe s'écroule par 
„ la foibleffe de ^es fondements : . . . pour- 
„ quoi chercher à nous en faire écrafer ? " 
Van Magdebourg. 
Votre Miniftre , mon cher Mylord , penfoit 
plus jufte que tout votre Confeil d'Etat affem- 
blé : . . . remerciez la divine Providence de ce 
qu'il lui a plu de devancer les jours de Ferdi- 
nand VI. — Sans cet événement, ... ma foi , vous 
aviez la charge de défendre cette Monarchie 
contre la France & le Portugal. — Vous n'au- 
riez pas eu aufli beau jeu que vous l'avez eu , & 
vous n'auriez jamais eu occafion en 10 mois de 
rupture , ( dans votre plaiiante guerre de 1 762 , ) 
de prendre fur elle la frégate l'Hermione venant 
de la mer du Sud avec 5 millions de piaftres 
fortes en or & en argent, & un million en mar- 
chandifes : ... 30 millions de liv. tourn. — Les 
deux galions des Philippines avec 2,500,000 p. 
f. en argent, & 200,000 en marchandifes : . . . 
1 3,500,000 liv. tourn. ;~4 vailfeaux marchands 
d'entrée en Amérique , riches de 3 millions de 
p. courantes: 11,150,000 liv. t.; — 6 vaif. mar- 
chands dans la Havane, de retour de Carthage- 
ne, de Honduras & de Campêche, riches de 
trois millions de piaftres fortes en argent, & qua- 
tre en marchandifes : 7 millions en tout, ... ou 
3 5 millions de livres tournois ; — la capitulation 
de la Havane & des Philippines, 4 millions de 
piaftre fortes, 20 millions de liv. — en tout bien 
additionné, 100,750,000 liv. , fans douze vaif- 
feaux de guerre de 70 canons , tout armés ; . . . 
20 millions de piaftres au moins de dégât dans 
les arfenaux, chantiers, magafins & fortifica- 



Dialogue IV. 381 

tions de la Havane ; & fans peut-être plus de 10 
millions de liv. fterl. de commerce que vous 
avez fait avec cette Ifle , & par ricochet avec le 
Mexique, Campêche , Honduras & Carthage- 
ne. - Ce n'eft pas être fi malheureux, mon cher 
Mylord , dans une guerre de dix mois : . . . . à 
bon jeu, je parierai prefque, dans toute votre 
guerre de 1756 , que vous n'avez pas acquis fur 
la France autant de richeiîes phyfiques. — La 
nation Angloife devroit faire élever une ftatue 
à ce vertueux Miniftre , lui feul ayant mieux 
connu ce qui convenoit à la Grande-Bretagne , 
que tout fon Confeii d'Etat aflemblé. 
St. Albin. 

Il eft confiant que l'Efpagne a furieufement 
perdu dans la dernière guerre : foit en Portugal, 

foit en Amérique, rien ne lui a réuffi 

Le Cosmopolite. 

Hé encore ! ne perdit-elle pas ce qu'elle de- 
voit perdre. — Dans l'état d'abandon, d'épuife- 
ment & de difette ( des chofes les plus abfo- 
lues ) où l'on avoit laiffé tous fes arfenaux de 
terre & de mer, depuis la paix de 1748, tes vil- 
les de guerre & toutes fes Colonies ; . . . l'Efpa- 
gne dans cette guerre pouvoit être ruinée de 
fond en comble, fans pouvoir jamais s'en rele- 
ver 

Mylord Spiteal. 

Auffi , qu'avoit-elle à faire de vouloir époufer 
la querelle de la France , dans l'état d'épuife- 
ment où nous l'avions réduite ? . . . elle qui ne 
peut rien étant feule ? . . . . 

Van Magdebourg. 

Sans-doute qu'elle voulut donner un fécond 
exemple de la guerre de Dom Quichotte contre 
les Géants , ou des Titans contre Jupiter. 



382 E S P A Ù N Eé 

Le Cosmopolite. 

Plaifanterie à part : . . . . le plan du Confeil 
de Caftille n'étoit point mauvais ni à contre 
temps .... Tout auroit réuffi au gré des Cours 
refpeftives de Verfailles & de Madrid , fi le Roi 
d'Efpagne n'avoit point été trompé par fes Mi- 
nières, qui lui préfenterent des états faux de 
fes forces de terre & de mer, & des approvision- 
nements militaires de fes villes de guerre en 
Europe & en Amérique. — C'eft fur cefdits 
états, que le Roi d'Efpagne prit la réfolution 
de fe déclarer en faveur de fon allié. 

Van Magdebourg. 

Si j'avois été Roi d'Efpagne, à la première 
connoilTance de ces infidélités, j'aurois fait pen- 
dre tout de fuite tous les Miniftres coupables, 
& j'en aurois fait garder la peau farcie de paille 
dans la falle du Confeil , afin qu'elle apprît à 
ceux qui me trahiroient, quelle feroit pour eux 
la récompenfe de leurs perfidies. — Voyez quel- 
les ont été les fuites malheureufes d'une telle 
infolence ? 

Le Cosmopolite. 

Des fuites des plus fâcheufes & pour elle & 
pour la France ; . . . mais tel eft le trifte fort des 
Rois : . . . nés pour le bonheur du monde , leurs 
Miniftres deffervent leurs bienfaits , & les peu- 
ples font toujours la victime des ingratitudes 6c 
des infidélités des Miniftres. 

Van Magdebourg. 

Dans ce malheureux monde , dans ce monde 
de mifere , mon cher ami , les innocents payent 
toujours pour les coupables ; . . . ce font les mé- 
chants , les fcélérats , les vrais gibiers de poten- 
ce qui jouiffent: . . . l'homme honnête, les vrais 



Dialogue IV. 383 

citoyens , les fujets fidèles font les feuls op- 
primés. 

Le Cosmopolite. 

Tel a toujours été le fort de la nation Efpa- 
gnole depuis Ferdinand & Ifabelle; les Miriif- 
tres n'ayant jamais eu pour elle cette bienfai- 
sance , ce fond d'attachement qui conftitue 
toutes leurs obligations , & le Gouvernement 
n'ayant pas allez redrelfé les Miniftres .... 
Van Magdebourg. 

Puifque vous en êtes fur la thefe de ces Mrs. 
fur quoi rouloit la quatrième propofition dont 
vous nous avez parlé ? . . . fut-elle auffi favora- 
blement accueillie que les trois autres ? . . . . 
Le Cosmopolite. 

La môme chofe. — En 1 500, il fut commencé 
en Arragon un canal d'arrofage qui devoit pren- 
dre ïes eaux de l'Ebre , parcourir fur des hau- 
teurs un fer à cheval de plus de 30 lieues eu plu- 
fieurs collines , ( qui enferment une plaine très- 
confidérable , ) & venir une autre fois reverfer 
fes eaux dans l'Ebre , après avoir arrofé cette 
même plaine. Ce canal commencé fous Charles 
V , fut abandonné fous Philippe II. — Les tra- 
vaux commencés fous ce premier règne , furent 
bientôt recomblés par les éboulements des ter- 
res , & font demeurés enfevelis , oubliés j ufqu'en 
1768 , où un François (qui a établi avec fuccès 
une fabrique de jus de réglilfe dans ces cantons , ) 
futfollicitépar les habitants du pays, de (émet- 
tre à la tête de Pentreprife de ce même canal, 
s'étant tous cottiféspour établir le fonds nécef- 
faire à cette dépenfe.' — A cet effet, il n'étoit 
plus néceffaire que de la permimon de la Cour 
de Madrid ; & ce même François fut encore 
chargé de la folliciter, à quoi il fe prêta de fort 



384 Espagne. 

bonne grâce. — Etant arrivé à Madrid, il fut 
faire part de fa million au Sgr. Miniftre des fi- 
nances , en lui expofant les efforts & le zèle des 
habitants pour une entreprife aufti utile, lui dé- 
taillant tous les avantages qu'il en reviendroit 
aux finances de l'Etat, à la nation , à l'agricul- 
ture.— Après plufieurs objections auffi dépla- 
cées que mal réfléchies , ce Miniftre, pour tou- 
te folution, répondit à ce François, qu'il falloit 
qu'il donnât caution pour l'emploi des fonds 
néceifaires au travail de ce canal, & lui tourna 

le dos 

St. Albin. 

Peut-être ce François demandoit-il que le 
Roi, pour encourager l'entreprife , fit quelques 
avances de fes deniers ? . . . 

Le Cosmopolite. 

Non, on ne demandoit au Roi que fa protec- 
tion & la propriété des eaux. 

V*n Magdebourg. 

Non, il eft dans le cerveau de ces gens -là, 
de penfer au rebours des autres hommes. 
Mylord Spiteal. 

En effet , . . . que peuvent defirer de plus les 
vrais Miniftres, fi ce n'eft de rencontrer des ci- 
toyens bien intentionnés , qui , pour fe rendre 
utiles , cherchent de mettre en valeur des éta- 
bliifements ou des propriétés qui puilïent être 
& relier conftamment à l'avantage de la nation, 
fans aucun débours de la part du Gouverne- 
ment ?.. . . rien de plus agréable pour un admi- 
niftrateur. 

Van Magdebourg. 

Tout cela fe préfente en Efpagne, & un Mi- 
niftre difcute encore fur des mots : ... ah , têtes 

eu 



Dialogue IF. 385 

en léthargie ! faites-vous appliquer des mou- 
ches cantharides ! . . . 

Le Cosmopolite. 

Convenez donc que ce n'eft que le découra- 
gement qui a abruti la nation Efpagnole ; & 
que ce découragement , depuis près de trois 
iiecles, ne s'eft perpétué de père en fils, que 
par les ignorances confiantes des adminiftra- 
teurs. 

Mylord Spiteal. 

Des braves Cajlillans tel ejî le carafîfere : . . . ils 
font braves & prudents contre tous les principes . . 
Van Magdebourg. 

Hé ! dites auffi contre la faine raifon ? . . . 
Le Cosmopolite. 

Tels qu'ils font cependant, Meilleurs , ils 
vous ont fait trembler fous Philippe II . . . ils 
vous ont tenus en refpect fous Charles V; & 
ils vous ont fait reculer fous la branche des 
Bourbons. 

Mylord Spiteal. 

Joliment reculer, mon cher ami, . . . joli- 
ment ! . . . c'eft fous cette branche que la Gran- 
de-Bretagne a acquis fur l'Efpagne la Jamaï- 
que, Port-Mahon & Gibraltar, & qu'elle a fait 
pendant plus de vingt ans les trois quarts du 
commerce de fes Colonies. — Si vous appeliez 
cela faire reculer les gens , nous en acceptons 
la plaifanterie. 

Le Cosmopolite. 

Oui , vous avez acquis la Jamaïque , Mahon 
& Gibraltar, & le commerce de l'Afliento fous 
le premier des Rois Bourbons ; . . . mais vous ne 
dites pas que ce règne commença fur les ruines 
de ceux de la Maifon d'Autriche , & que c'eft à 
l'appui de cette décadence que vous avez ac- 

Tome L B b 



386 Espagne. 

quis tous ces avantages» — Mais une fois que 
Philippe V a été bien affis fur fon trône ; ... qu'il 
a eu un peu raffermi fes Etats, fa puhTance , 
qu'avez - vous gagné avec l'Efpagne ? — La 
guerre de 1738 ne vous a-t-elle pas fait perdre 
votre vaiifeau d'Afliento & la traite des Nègres, 
qui étoient deux mines inépuifables de richef- 
ies pour l'Angleterre? — A la paix de 1748, 
n'avez-vous pas été forcés d'abandonner tous 
vos commerces clandeftins avec l'Amérique 
Efpagnole ? — Depuis celle de 1763 , la Cour 
de Madrid n'a-t-elle pas anéanti tous les privi- 
lèges de votre navigation dans Ces ports & dans 
fes rivières? — Vos vailTeaux de guerre peu- 
vent-ils aujourd'hui mouiller impunément dans 
toutes les bayes , rades & havres de cette Mo- 
narchie; y embarquer furtivement 8 à 900,000 
pia lires fortes comme par le pane ? . . . . Vos 
vaifteâux marchands y font- ils comme autre- 
fois exempts de vifites ? . . . Vos articles d'induf- 
trie y ont-ils aulfi généralement cours qu'avant 
toutes ces époques? — Il faut être jufte; quoi- 
que le Gouvernement Efpagnol fe néglige en 
beaucoup d'objets, il fe réveille pourtant dans 
beaucoup d'autres : — tout ne peut pas fe faire 
à la fois. . . . 

St. Albin» 
Certainement , . . . quand les chofes font tom- 
bées dans une certaine décadence, il faut plus 
de temps & de moyens pour les réparer, que 
quand l'on fait fe prévenir contre les événe- 
ments, & que l'on a la fageffe de ne pas méfu- 
fer de les avantages. — Mais l'on ne peut dif- 
convenir que l'Efpagne ne fe foit très-bien ré- 
parée depuis la mort de Charles II ; & il eft de 
fait, que fi elle mettoit à profit tous les moyens, 



Dialogue IF. 387 

toutes les connoiifances que nombre de gens 
inftruits ont cherché à lui procurer, .... que 
dans dix ans cette Monarchie ne feroit pas re~ 
connoii'lable. 

Van Magdebourg. 

Mon cher ami, de la queue d'un cochon, 
vous n'en ferez jamais une belle aigrette : . . . 
il en eit de môme de vos Efpagnols. — Vous 
avez beau vous égofiller pour leur trouver des 
bonnes qualités ; . . . vous avez beau vouloir les 
exeufer , les civiliier , leur donner la façon de 
penfer que doivent avoir des hommes,... non!., 
ils feront toujours des Efpagnols. . . . 

Mylord Spiteal. 

C'eft-à-dire, des ignorants, des fainéants, 
des pareffeux , ou un mélange de fuperftition, 
d'orgueil & de vices. . . . 

Van Magdebourg. 

Hé! mettez -y auffi de crimes? . . . car ils 

n'effaceront jamais de Phiftoire du monde les 

horreurs & les abominations qu'ils ont commi- 

ies en Amérique fous le manteau de la Religion. 

Le Cosmopolite. 

Van Magdebourg, Dieu jujle en fa colère, ne 
punit point le fils de l'impiété du père. — Pourquoi 
faire un crime aux Efpagnols d'aujourd'hui, 
des extrémités où ont été forcés de fe porter 
leurs ancêtres ? — Fouillez dans PHiftoire de 
toutes les nations , vous y verrez à-peu-près 
les mêmes barbaries? — Par -tout où l'ambi- 
tion a pris en main le glaive de la juftice , la vie 
des hommes a été en compromis. — . Voyez les 
Ifraélites , ( ce peuple chéri de Dieu , ) quittant 
les lieux paifibles de leurs réfidences , pour 
mafiacrer tous les peuples de la Méfopotamie : 
Voyez Mithridate dans le Pont, faire égorger 

Bb ij 



jgS Espagne. 

dans une nuit plus de deux cents mille Ro- 
mains : — voyez ces mêmes Romains dévafter, 
pendant plufieurs fiecles , les trois parties du 
monde les plus connues, y anéantir des na- 
tions entières : — voyez à Naples les Vêpres 
Siciliennes; en France, la St. Barthelemi; en 
Angleterre, la Rofe Blanche & la Rôle Rouge, 
&c. Dans toutes les hiftoires quelconque, vous 
trouverez les mêmes moyens, les mêmes ex- 
trémités ; . . . mais cela ne rejaillit point fur les 
héritiers des auteurs de tous ces crimes. — 
Pourquoi vouloir rendre les Efpagnols d'au- 
jourd'hui plus refponfables des forfaits de leur 
hiitoire , que les peuples de Naples ne le font 
de ceux des Vêpres Siciliennes ; . . . que les 
François ne le font de ceux de la St. Barthele- 
mi; .. . que les Anglois ne le font de la .Rofe 
Blanche &de la Rofe Rouge : — en tout, il faut 
être jufte. — Si vous excufez les Ifraélites, les 
Béotiens, les Romains, les François, les An- 
glois & les Siciliens , . . . excufez aufti les Ef- 
pagnols; & en exagérant leurs imperfections, 
rendez juftice à leurs bonnes qualités : dites 
naïvement qu'ils font de très-bons foldats , . . . 
de fidèles fujets , .. . & de braves citoyens. . . . 
Voyez les efforts qu'ont faits les Caftillans en 
faveur de Philippe V, dans la guerre de la Suc- 
ce ffi on. 

St. Albin. 

Certainement , on ne peut leur refufer toutes 
ces bonnes qualités. — Nous voyons dans tou- 
tes les hiftoires que leur infanterie a réfuté à 
des fatigues terribles. 

Van Magdebourg. 

Hè! comment voudriez -vous que des hom- 
mes qui ne font accoutumés à ne manger que 



Dialogue IV. 389 

des oignons , & à ne coucher que fur la plate 
terre, ne fuffent pas endurcis à la fatigue ? 
St. Albin. 

Non -feulement endurcis à la fatigue, mais 
encore c'eit qu'ils fe battent bien. — Lifez l'hif- 
toire de toutes les guerres de Charles V & de 
Philippe II ; . . . ce lies de Philippe V en Efpagne 
& en Italie : eft-il rien de plus terrible que les 
batailles de Pavie, de St. Quentin & de Ro- 
croy ; . . . que celles de Salamanque , de Sara- 
gofîe, de Campo-Santo, de Parme? &c. 
Mylord Spiteal. 

Si une nation qui date depuis plus de 800 
ans , n'avoit pas quelque trait de valeur, quel- 
que lueur d'éclat, quel rôle joueroit-elle dans 
riiiftoire ? 

Le Cosmopolite. 

Si avec toute la mauvaife opinion que vous 
avez des Efpagnols , . . . cette nation s'eft main- 
tenue jufqu'à préfent, (malgré l'ambition de 
tant de Puifîances rivales , ) dans le degré de 
puiifance que nous lui connoilTons ; ... & môme 
depuis un fiecle, vous ayant tenu tête dans tou- 
tes les rencontres , . . . que penferiez-vous d'elle, 
Mylord,... fi le Gouvernement revenant de 
toutes fes préventions, de tous fes préjugés, 
(au-lieu de perpétuer les gênes abufives qui le 
tyrannifent , ) engageoit fes fujets de fe livrer à 
cet efprit de fpéculation & de travail qui ont 
fait votre profpêrité ; . . . qu'il les encourageât 
de mettre en vigueur l'induftrie de la nation , 
fon agriculture , fon commerce maritime , & 
qu'il ouvrît à tous fes ports de la métropole la 
libre fréquentation de ceux de l'Amérique ?...., 
Van Magdebourg. 

Tant mieux, mon ami, tant mieux ! — cette 

Bb iij 



390 & S PAGNE. 

liberté remplirent la mefure des maux de l'Efpa- 

gne : — ce feroit un bien pour notre commerce. 

Le Cosmopolite. 

En quoi , s'il vous plaît ? 

Van Magdebourg. 

En ce que tous fes fujets, comme en 1500, 
s'emprefferoient de s'embarquer pour l'Améri- 
que pour y faire fortune , & que perfonne n'en 
reviendroit : . . . par conféquent, moins de po- 
pulation en Europe , & plus de confommation 
en Amérique , nous ferions les maîtres de tout 
le commerce de ce continent par nos interlopes. 
Le Cosmopolite. 

Défabufez-vous, Van Magdebourg, l'on ne 
quitte plus le certain pour l'incertain ; ... 6c 
croyez que l'expérience a prouvé aux fujets 
Efpagnols , que la vraie richeffe étoit celle 
qui fe réalifoit par le travail. — Ces peuples 
font revenus des folies du temps parle ; & dix 
mille particuliers revenus du nouveau-Monde 
plus miférables qu'ils n'y avoient été , font 
des leçons vivantes pour tous les vifionnaires 
qui feroient encore dominés de cette frénéfie : 
— fans paffion & fans intérêt, nous pouvons 
nous-mêmes expliquer cette queftion. — Sup- 
pofons que dans la première ardeur de cette 
nouveauté , il s'expatrie des treize ou qua- 
torze ports que nous avons cités , de 3 à 400 
perfonnes de chacun , pour aller chercher for- 
tune en Amérique , . . . nous aurons dans la 
totalité 5 à 6coo perfonnes : . . . fur une popula- 
tion de 11,500,000 âmes, c'eft bien peu de 
chofe. — Ces 5 ou 6000 perfonnes laiiferont 
peut-être quelques parents ou quelques amis 
en Europe : . . . hé bien , par les avis qu'ils 
donneront à ces mêmes parents & à ces mê- 



Dialogue IF. 39* 

mes amis , on fera vite inftruit que la vie eft 
aufli pénible en Amérique qu'en Europe ; & 
que par-tout ce n'eft que le travail qui enri- 
chit l'homme. — Or, lailTant à part toutes les 
idées de prévention que vous vous êtes for- 
gées ; ... confidérant les Efpagnols tels qu'ils 
doivent l'être , comme des hommes , ... penfez- 
vous que fi cette nation fe conduifoit îuivant 
toutes les règles & toutes les maximes de la po- 
litique moderne , que le Gouvernement épou- 
fât les mêmes fy Renies de fpéculation & d'é- 
conomie politique; . . . qu'il portât dans l'ave- 
nir ce coup d'œil de prévoyance & d'intérêt 
qui conftitue la vraie puilîance des Monar- 
chies, . . . croyez-vous , Mylord , qu'une telle 
nation, qu'un tel Gouvernement put être dé- 
précié aufli indignement , que vous & Van 
Magdebourg vilipendez les braves Efpagnols ? 
Van Magdebourg. 

Mon cher Cofmopolite , ne vous échauffez 
pas : — ce que je vous dis de vos Efpagnols , 
je le fens, je l'ai vu, & j'en fuis convaincu, 
— A préfent, fi vous leur faites trouver des 
Miniftres actifs , ingénieux , appliqués , qui 
boulTeculent bien les peuples, qui les encou- 
ragent conftamment au travail , aux occupa- 
tions utiles ; . . . cette nation pourra réhabiliter 
une partie de fa réputation , de fes défavan- 
tages : — mais jufqu'alors; . . . jufqu'à cette 
lieureufe métamorphofe ; ... en tout & par- 
tout vos Efpagnols ne feront jamais qu'un 
mélange affreux d'orgueil, d'hypocrifie & dç 
pareife. 

Le Cosmopolite. 

Mais admettant que ces temps d'erreur & 
de découragement fe partent ; . . . que le Gou- 

Bb iv 



39^ Espagne. 

vernement revenant de fes préventions, adopte 
ces plans nerveux qui vont au-devant des évé- 
nements , & qui facilitent les grandes entre- 
prifes, — croyez-vous qu'il foit difficile à l'Ef- 
pagne de mettre en exécution la guerre de 
confédération dont nous avons parlé ? 
Mylord Spiteal. 

Oui & non : — i°. avant que l'Efpagne puiffe 
être en état par elle feule d'entreprendre une 
telle guerre, il lui faut plus de deux fiecles 
d'encouragement & de tranquillité. 

Le Cosmopolite. 

Mais unie avec la France, eft-elle praticable? 
Mylord Spiteal. 

Oui & non encore : . . . trop de, haine fépare 
Andromaque& Pirrhus. — Les Efpagnols d'au- 
jourd'hui fe fouviennent trop bien du mal que 
les François ont fait à leur Monarchie fous 
Henri IV , Louis XIII & Louis XIV , pour 
que ces deux nations puilfent jamais s'enten- 
dre avec la confiance néceffaire dans une opé- 
ration de cette importance. — D'ailleurs , pour 

une entreprise de cette force , i°. il faut 

de l'argent : . . . il faut des vaiffeaux : ... il 
faut par-tout des hommes pour les comman- 
der, & ni l'une ni l'autre Monarchie n'en 
ont actuellement, ni n'en auront de long- temps. 
Le Cosmopolite. 

Je viens de vous démontrer que l'Efpagne 
aura des hommes & de l'argent quand elle 
voudra en avoir. — Il me refte à vous prouver 
que la France en a,& quelle en aura plus qu'elle 
n'en aura de befoin; & que fi fa pofition vous 
paroit gênée , incommode dans ce moment, ... 
fongez qu'ils n'exifta jamais d'indigence réelle 
dans un Royaume peuplé de 20 millions de fu- 



Dialogue IV. 393 

jets, d'un caractère brave , appliqués, labo- 
rieux & guerriers de père en fils depuis trente 
générations avant Pharamond. — Si les erreurs 
du Miniftere de l'Efpagne ont fait le mal de 
la nation Efpagnole , les mômes erreurs ont 
fait les mômes ravages dans l'intérieur de la 
France, depuis 1697 jufqu'en 1730, & depuis 
1 744 jufqu'en 1 774 : . . . mais toutes ces er- 
reurs n'établiffent point que leurs maux ne 
puifïent ôtre bientôt réparés. — Voyez le re- 
tour qu'a eu la France fous le Miniftere de 
Mr. de Fleury. 

Mylord Spiteal. 

Il s'établiroit par votre opinion , que tous 
les avantages que la Grande-Bretagne a ac- 
quis fur la France & l'Efpagne , depuis un 
iiecle , ne feroient que des avantages dus plu- 
tôt au hafard des événements qu'aux fages 
difpofitions du cabinet delà Cour Britannique, 
Le Cosmopolite. 

Hé ! en doutez-vous? . . . Comme il eft de fait 
que vos pirateries exercées en 1755 fur la ma- 
rine marchande de la France , ont été plus pro- 
fitables à la Grande-Bretagne que tous les ma- 
nifeftes répandus contre vous par cette Puiffan- 
ce n'ont été utiles à la France , . . . . il eft de fait 
auffi , que vous avez fu mettre à profit l'inappli- 
cation des deux Minifteres de Verfailles & de 
Madrid , & que vous avez réuffi : — vous avez 
bien fait ; en politique , il vaut mieux une 
faute qu'un beau jeu. — Mais cela ne détruit 
pas que fi la France & l'Efpagne avoient été 
aufïï prévoyantes & auin avifées que vous l'a- 
vez été; .... que fi elles en avoient toujours 
impofé à la Grande-Bretagne par leur conte- 
nance , par leur pofition , par le bon ordre de 



394 E $■ p d g n e* 
leurs affaires , . . . . que vous n'auriez jamais ofè 
tenter , ( auffi témérairement que vous l'avez 
fait, ) tout ce que vous avez tenté vis-à-vis de 
l'une & de l'autre Puiffance, avant & pendant 
tout le cours de la guerre de 1756 jufqu'en 1763. 
— Je vous ai fait appercevoir cette vérité dans 
notre dernière converfation fur l'Angleterre. — 
je viens de vous démontrer , ( autant qu'il me 
l'a été poflible, ) que vous êtes dans l'erreur au 
fujet de la nation Efpagnole, & que vous con- 
noifiéz mal fon caractère,... Fefprit de fon Gou- 
vernement, l'étendue de fes reffources. — 

Demain je vous ferai voir combien vous êtes 
erré encore fur l'opinion que vous vous êtes 
forgée de la France : ... cette Monarchie , malgré 
fon épuifement & toutes fes détreffes, ne doit 
jamais être méconnue ; & perfuadez-vous bien 
que les plus grands politiques ne l'ont jamais 
confidérée , dans fes plus forts embarras , que 
comme le ferpent engourdi par le froid, mais à 
qui la chaleur rend toute fa fouplcffe. — Jugez- 
en par ce pafîage d'un mémoire de Mr. de Pel- 
liflery. (1) 

„ Dans les mémoires Anglois d'un voyageur 
$ , politique de cette nation , j'ai lu que la Fran- 
„ ce , pour fe refaire des défavantages de la 
,> guerre la plus onéreufe , n'avoit befoin que 
.,» de 7 ans de paix; ... qu'il en falloit 10 à PAn- 
n gleterre; ... 12 à la Hollande; ... & 15 à 
„ l'Empire ou à l'Autriche. — L'explication 
sa phyfique de cette queftion étoit aifife fur un 
,» examen détaillé des charges particulières de 
„ chaque Gouvernement, & dans les avantages 
s , & défavantages de leurs pofitions locales, de 

(1) 1770. 



Dialogue IV. 395 

leurs commerces utiles & politiques , & dans 
l'activité & la poffibilité de leurs reflburces. 
— Pour la France, difoit ce calculateur, fes 
charges particulières ou dépenfes publiques 
ne s'étendent point au-dehors de fes Etats ; ... 
fes commerces font des plus accrédités , des 
plus lucratifs, des plus répandus, foit parter- 
re , foit par mer, avec toutes les nations de 
l'Europe , de l'Afie , de l'Afrique & de l'A- 
mérique ; . . . . & fes reflburces font des plus 
actives , par le crédit ou les avances conltan- 
tes que peuvent faire au Gouvernement les 
fermes générales de l'Etat, fa compagnie des 
Indes & fou banquier de la Cour. — Pour 
l'Angleterre , que fes charges étoient très- 
coûteufes, extérieures & chères, le Gouver- 
nement ayant à garder auffi rigoureufement 
en temps tie paix comme en temps de guerre, 
Manon, Gibraltar, Jerfey , Quernefey & l'Ir- 
lande , ( domaines éloignés & détachés de la 
métropole) ; . . . que fon commerce étoit très- 
répandu, mais lent, volumineux & généra- 
lement pauvre ; — & que fes richeffes étoient 
très-caluelles & très - monotones , n'étant 
affiles que dans l'union des Parlements avec 
le Miniftere , ou dans les fuccès de fes opéra- 
tions militaires : fans tous ces concours, les 
peuples fe mutinent, les Parlements pren- 
nent parti , & le Miniftere peut fe trouver 
ifolé, privé de fecours dans le quart-d'heure 
le plus funefte à la nation. — Pour la Hollan- 
de, que fes charges étoient exorbitantes & 
très -couteu fes, fans agriculture & fans in- 
duftrie; avec un tiers de la population de 
l'Angleterre , fes peuples fupportant plus de 
taxes publiques que les fujets de la Grande- 



3Q6 Espagne. 

„ Bretagne ; —que toutes fes reffources étoient 
,, fondées fur fon commerce maritime , qui étoit 
„ plutôt un trafic de cabotage qu'un commerce, 
„ étant obligée de tirer tous fes articles d'ex- 
„ portation & d'importation de chez les nations 
-, étrangères: ... ce qui expofoit cette Républi- 
3f que , dans une guerre générale , à ne polféder 

„ ni commerce, ni revenu Pour l'Allemagne 

>, ou l'Autriche, que les charges n'étoient pas 
„ bien confidérables ; & que fes reffources y 
„ étoient aulîi pauvres & auffi médiocres que 

-, fes commerces ; n'ayant qu'une circula- 

„ tion intérieure, très-limitée, qui ne pouvoit 
„ point être portée dans l'activité dont elle fe- 
„ roit fufceptible par fon manque de navigation 
„ & de commerce politique. — Si cet obferva- 
„ teur vivoit aujourd'hui, & qu'il balançât no- 
j, tre fituation préfente avec celle de fes obfer- 
„ varions politiques , . . . quelle eftime pren- 
„ droit-il de notre Miniftere?~pourroit-il ap- 
„ pliquer notre décadence depuis 1763 à l'ou- 
„ vrage des temps , des circonftances ? . . . non : . . . 
„ étant en pleine paix depuis plus de huit 
„ ans ; ... à l'inapplication, au découragement 
„ des fujets?. . . non : . . . les peuples redou- 
„ blant tous les jours leurs efforts pour pou- 
„ voir fatisfaire aux taxes publiques ; ... à la 
„ difparition des fermes générales, delacom- 
„ pagnie des Indes , du banquier de la Cour? ... 
„ non encore: . .. tous ces établilfements exif- 
„ tent toujours.— -H ne pourroit donc l'appli- 
,, quer qu'à la déprédation ou à l'incapacité 
„ des adminiftrateurs : ... faitmalheureufement 
„ trop démontré , &c. " — En attendant , je re- 
plie mes paperafles , puifque paperafles les bap- 
tife Van Magdebourg, & demain je viendrai 



Dialogue IV. 397 

vous rejoindre avec toutes ces bucoliques : . . . 
elles vous feront peut-être autant de plaifir que 
de mal au cœur, ... y ayant nombre de choies 
qui pourraient bien tourner au défavantage des 
anti-Efpagnols. 

Van Magderourg. 
Ma foi, fi elles font aufli-bien entendues que 
le plan de la banque de Caftille , & que tous les 
redreflements propofés au Miniftere de l'Efpa- 
gne , on pourra ne pas perdre fon temps à vous 
écouter; fi toutefois c'eft le perdre, que d'écou- 
ter un ami aulïi inftruit que vous. 

S T. A L B I N. 

Meffieurs, perdre ou écouter,... favez-vous 
qu'il ek plus de neuf heures, & que vous trou- 
verez le fouper froid? 

Le Cosmopolite. 
Froid ou chaud, ... il eft toujours bon quand 
c'eft le cœur qui le donne. 

Mylord Spiteal. 
Je ne pourrai pas avoir le plaifir d'être des 
vôtres. 

St. Albin. 
Hé î pourquoi cela ? 

Mylord Spiteal. 
J'ai à travailler ; & quand on eft chez vous , 
l'on n'en fort jamais. 

Van Magde bourg. 

Tant mieux ! mon cher ami , tant mieux î . . . 

c'eft une preuve que l'on s'y trouve bien. — . 

Pour moi, j'attends toujours que St. Albin me 

mette à la porte : . . . l'on eft fi agréablement 

chez lui, que l'on ne voudroit jamais le quitter. 

St. Albin. 

Vous êtes bien obligeant, Van Magdebourg :.. 

foias doute vous confidérez, en difant cela, que 



398 Espagne. 

depuis plus de 5 ans je fuis en Hollande avec 

tous les agréments polfibles, & que je tâche de 

vous prouver que je fais faire ufage de vos bons 

exemples. 

Mylord Spiteal. 
Sentez-vous, Van Magdebourg, tout le par- 
fait de ce compliment? 

Van Magdebourg. 
Je fens ce que nous éprouvons tous, depuis 
que nous avons le plaifir de le connoître : . . . 
toujours des chofes honnêtes ; — il faut que je 
l'embrafTe en lui donnant le bras : . . . partons , 
mes amis. 

Le Cosmopolite. 
Partons, & je me charge du Mylord, pour 
qu'il ne nous échappe pas. 

Mylord Spiteal. 
Ainfi foit fait qu'il eft requis. 



Fin du Tome premier. 







Pellissery^ Rocb Antoine 
^95 Le caffe politique 
p 4 d'Amsterdam Nouv. éd. rpv 
1778 or. ' 

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