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Full text of "L'Eglise et la démocratie chrétienne : trois études sur l'encyclique "Graves de communi re""

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BIBL F. P. MIN. CAPUCCINORUM 



& 




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in 2011 with funding from 

Univers ity of Toronto 



http://www.archive.org/details/legliseetladmoOOgoya 



G. GOYAU - G. TONIOLO A- POTTIER 



L'Eglise 



ET 



La Démocratie Chrétienne 



■ 



Trois Etudes sur l'Encyclique 
11 Graves de Communi re ,, 



T" Etude: L'Encycliqi esi r la » Démocratie Chrétienne - 
par Georges goyau, Rédacteur à la Revue des 

Det/.r Mondes et à la Quinzaine. 

2 ,,R Etude : La Parole du Pape a cette beure solennelle 
par G. toniolo, Professeur à l'Université de Pise. 

3""' Etude : Les Directions Pontificales et la Démocratie 

Chrétienne, par le Chanoine a. pottier, doc- 
fceur en philosophie et en théologie, Professeur au 
Grand Séminaire de Liège. ^ç£ 



PRIX : UN FRANC 



ILIIEG-ZE 

Imprimerie Centrale, 16, rue Saint - Adalbe»^16 



19 1 





4/?r 



Imprimai vu 
VICTOR-JOSEPH, Evèque de Liège 

24 Mai 1901 





r 



fol 




NTRODUCTION 



La dernière Encyclique de Léon XIII Graves i>e 
communi re a une (elle importance à l'égard des destinées 
de la Démocratie chrétienne que nous avons cru /'dire 
œuvre bonneen activant sa diffusion. C'est pourquoi nous 
en publions le texte d'après une traduction très-soigi 

Nous /oisons suivre ee document pontifical , des 
réflexions qu'il a suggérées à trois hommes qui semblent 
spécialement autorisés à parler au nom des Démocrates 
Chrétiens: M. Toniolo l'illustre sociologue et historien qui 
enseigne l'économie politique à l'Université de Pise et 
que toute VItalie catholique vénère et admire ; M. Georges 
Goyau dont les hautes pensées et la vaste érudition se sont 
traduites si finement lions des articles ou des ouvrages 
sue la Démocratie chrétienne d'une honte compétence, et 
qui ont fait sur tous les esprits sérieux , une profonde 
impression; M. le Chanoine Poltièr que l'on considère 

ii juste titre eonnne un des elie/'s doctrinaux de la 

Démocratie chrétienne. Le travail de M. Toniolo a paru 
lions la Ivivista [nternazionàle de Rome, puis en bro- 
chure séparée ; celui de M. Goyau fait partie d'un volume 
qui va paraître : autour di catholicisme social 2 e série . 



Celui de M, le Chanoine Pottier est inédit, ( '<'s i 
auteur 8 1 nous ont donné très volontiers V au 'lion de 
réunir et de publier leurs études sur l'Encyclique ponti- 
ficale. Messieurs Toniolo et Pottier ont tenu à dédier 
leurs pensées aux principaux et plus éclairés ap\ 
dateurs et historiens du mouvement social chrétien 
parmi lesquels M. Goyau lui même est placé en prem 
ligne. 

Nous souhaitons vivement que cette brochure ait une 
large diffusion parmi les catholiques et nous en recom 
mandons la propagande à uns amis. 

UN GRoUl'K DE DÉMOCRATES CHRÉTIENS. 



-^^-0>~<K±-^~ 



LETTEE APOSTOLIQUE 

DE 

NOTRE TRÈS SAINT-PÈRE LÉON XIII 

PAPE PAR LA DIVINE PROVIDENCE 

Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques 
et autres Ordinaires en paix et communion avec 
le Siège apostolique. 



A nos vénérables frères les Patriarches, Primats, Arche- 
vêques, Evêques et autres Ordinaires en paix et commu- 
nion arec le Siège apostolique. 

LÉON XIII, PAPE 
Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique. 

Les graves discussions relatives à l'économie sociale qui 
en plus d'une nation ôbranlenl depuis quelque temps la concorde 
des esprits, s'accroissent et s'échauffenl de jour en jour à tel 
point que les hommes même les plus prudents s'en préoccupent 
et s'en inquiètent. Des erreurs en philosophie et en morale 
répandues partout, lurent la première cause de ces discussions. 
Ensuite les progrès réalisés à notre époque dans l'industrie, la 
rapidité des communications et l'emploi de machines de tout 
lire dans le but de diminuer le travail et d'augmenter les béné- 
fices envenimèrent le débat. Enfin, le conflit entre les riches et 
les prolétaires ayant grandi, grâce aux coupables menées d'hommes 
turbulents, les choses en Boni venues au point de faire craindre 
pour les Etats, agités déjà par des troubles si fréquents; de 
grandes calamités. 



Di le début de Notre Ponl Iflcat . \ 
temenl le péril qui menaçait de nous 

crûmes qu'il étail de Nol ro devoir de : 
iiiciii aux catholiques ios graves erreurs cachée 
du Bocialisme et la grandeur des maux qui en résulteraient non 
seulement pour les biens extérieure de la vie maie aussi pour 
les bonnes mœurs e1 la religion. C u N ivona 

fait dans notre Lettre-Encyclique Quod Apostolia ■ is « 1 « i 

28 décembre 1878 Mais, voyant ces péril menter au dom- 

mage toujours grandissant des intérêts publics et privé 
Nous sommes efforcé d'y remédier une seconde fois et a 
d'insistance : et, dans notre Encyclique ïterum irum du 

15 mai 1891, Nous avons traité longuement des droits e1 
devoirs qui doivent établir l'accord entre les deux; H 
citoyens, les capitalistes et les travailleurs, et en même te 
nous avons montré les moyens, puisés dans les préceptes 
l'Evangile, que nous jugions les plus propres 
justice et la religion et à faire cess r tout antagonisme entre 
les diverses classes tic la société. 

Et, grâce à l'aide de bien, notre espérance ne fut pas vaine. 
Car ceux-là mêmes qui ne sont pas catholiques, frappés par La 
force de la vérité, ont dû avouer qu'il fallait reconnaître que 
l'Eglise étend sa prévoyante sollicitude à tous les rangs de la 
société mais principalement à ceux qui sont dans la misère. Les 
catholiques ont retiré de Nos lettres des fruits assez abondants, 
car non seulement ils y ont puisé des encouragements et des 
forces pour poursuivre les bonnes œuvres qu'ils avaient entre- 
prises, mais encore ils y ont trouvé la lumière qu'ils désiraient, 
par laquelle ils ont pu s'adonner, avec plus de sécurité et de 
succès, à l'étude des questions de ce genre. Il en est résulté que 
les dissensions d'opinions qui régnaient entre eux ont été, en 
partie éteintes, en partie atténuées et entrecoupées de trêves. 
Dans l'ordre pratique, la conséquence a été que, pour prendre 
soin des intérêts des prolétaires, surtout dans les endroits où ils 
étaient particulièrement lésés, de nombreux organismes, grâce à 
un zèle persévérant, ont été créés ou utilement développés ; par 
exemple, ces secours offerts aux ignorants, sous le nom de 



— 7 — 

secrétariats du peuple; Les caisses rurales do crédibles sociéi 
de secours mutuels; celles qui ont pour objel de pourvoir aux 
nécessités des malheureux, les associations d'ouvriers, et d'autr 
sociétés ou œuvres bienfaisantes du même genre. 

Ainsi donc, sous Les auspices de L'Eglise, une certaine 
entente pour L'action s'est manifestée entre Les catholiques, qui 
mil tâché de combiner «les institutions propres à venir en aide 
au peuple, expose aux pièges et aux périls non moins souvent 
qu'a L'indigence et aux labeurs. Cette sorte de bienfaisance popu- 
laire, au commencement, ne se distingua pas par une appellation 
particulière. Le terme de socialisme chrétien^ introduit par 
quelques-uns, et les autres expressions dérivées de celle-là, sont 
tombés justement en désuétude. Il plut ensuite à certains, et à 
bon droit, de L'appeler •• action chrétienne populaire -. Il est des 
lieux où ceux qui s'occupent de ces choses sont dénomrm 
« chrétiens sociaux -. Ailleurs, la chose elle-même est appelée 
<* démocratie chrétienne ■• el ceux qui s'y adonnent sont les 
«démoefates chrétiens •• ; au contraire, Le système soutenu par les 
socialistes est désigné sous le nom de » démocratie Bociale ». • 

Or, dos deux dernières expressions énoncées ci-dessus, si 
la première, ••chrétiens sociaux -, ne soulève pas de bien grandes 
polémiques, la seconde, •• démocratie chrétienne », choque beau- 
coup d'honnêtes gens, qui lui trouvent attaché un sens ambigu et 
dangereux. Cette appellation leur inspire des craintes à. plusieurs 
points de vue. Ils craignent que. par ce mot, on ne favorise, par 
une sorte de propagande Becrète, h' gouvernement populaire, ou 
qu'on ne le déclare préférable aux autres tonne- de gouverne- 
ment. Ils craignent que la venu de la religion chrétienne, les 
autres classes de l'Etat étant pour ainsi dire écartées, ne paraisse 
restreinte au seul avantage du peuple. Ils craignent enfin que, 
sous ce terme insidieux, ne se dissimule le projet de décrier 
toute sorte de pouvoir légitime, soit civil, soit sacré. Comme cette 

matière soulevé couramment trop de discussions, et des discus- 
sions parfois trop vives, la conscience de Notre devoir Nous 
invite à poser des bornes à la controverse, en définissant ce que 
les catholiques doivent penser a ce sujet. Notre Intention est, en 
outre, de leur prescrire quelques règles, par lesquelles leur action 
puisse devenir plus large, et beaucoup plus salutaire a ! té. 



— 8 — 

Que] e i le but de la détnocratù oci&le< et quel d<»ii • 
celui »l<' la démocratie chrétienne 1 1 un point qui ne pi 

en aucune manière être douteux. L'une, en effet, q 
laisse aller ;i la professer avec plus on moin 
sée par beaucoup de • ectateurs à un tel de perver 

qu'elle ne considère rien comme supérieur aux objets terr< 
qu'elle recherche Lee Liens corpore i ttérieura, et qu'elle fait 

consister le bonheur de L'homme dans la poursuite et la joui 
de ces liions. Pour ce motif, ils voudraient que dans l'Etat le 
pouvoir appartint au peuple, de telle sorte que, Les c 
étant supprimées e1 les citoyens rendus égaux, on B'acheminât 
vers l'égalité des fortunes. Pour ee motil' aussi, ils voudraient 
le droit de propriété lût aboli, et «pie toutes Les richesses qui 
appartiennent à des particuliers, les instruments de la vie eux- 
mêmes, fussent regardés comme des biens communs. 

Au contraire, la démocratie chrétienne, précisément parce 
qu'elle se nomme chrétienne, doit s'appuyer sur les principes 
posés par la foi divine comme sur sa base môme. Il lui faut 
. pourvoir aux intérêts des petits, de telle sorte qu'elle guide vers 
la perfection, comme il convient, les âmes créées pour les biens 
éternels. Il importe par conséquent que rien ne lui soit plus 
sacré que la justice ; qu'elle prescrive le maintien intégral du 
droit de propriété et de possession, qu'elle conserve les classes 
distinctes qui manifestement sont le propre d'un Etat bien cons- 
titué ; enlin qu'elle se propose de donner à la communauté 
humaine une forme et un caractère conformes à ceux qu'a établis 
le Dieu créateur. 

Il est donc évident que la démocratie sociale et la démocra- 
tie chrétienne n'ont rien de commun ; elles diffèrent en effet 
l'une de l'autre autant que le système socialiste et la profession 
de la loi chrétienne. 

Mais il serait injuste que le terme de démocratie chrétienne 
fût détourné vers un sens politique. Quoique le terme démocratie 
d'après l'étymologie môme du mot et l'usage qu'en ont fait 
les philosophes, indique le régime populaire, cependant, dans 
les circonstances actuelles . on ne doit l'employer qu'en lui 
enlevant tout sens politique, et en ne lui attachant pas d'autre 



— 9 — 

signification que cette bienfaisante action chrétienne à l'égard du 
peuple. En effet, parce que les préceptes de la nature et de 
l'Evangile sont, par leur autorité propre, au-dessus des contingences 
humaines il es1 nécessaire qu'ils ne dépendenl d'aucune forme de 
gouvernement civil; mais ils peuvent concorder avec n'importe 
laquelle de ces formes, pourvu qu'elle ne soit pas contraire à 
l'honnêteté et à la jusl i<-e. 

ils sont donc et ils demourent pleinemenl étrangers aux 
passions <\<'* partis et aux divers événements: de sort' 1 que 
quelle que soit en somme la constitution d'un Etat, les citoyens 
peuvent et doivent observer ces mômes préceptes qui leur ordon- 
nent d'aimer l)ieu par-dessus toutes choses et leur prochain 
comme oux-mômes. Telle lut la perpétuelle discipline de l'Eglise; 
c'est celle qu'appliquèrent toujours les Pontifes romains vis-à-vis 
des Etats, quel que fût le mode de gouvernement qui régissait 
ceux-ci. Puisqu'il en est ainsi, les intentions et l'action des 
catholiques qui travaillent à promouvoir le bien des prolétaires, 
ne peuvent, assurément, jamais tendre à affectionner ou à 
favoriser un régime civil de préférence à un autre. 

De la même manière, il faut écarter de la démocratie 
chrétienne un autre grief: à savoir qu'elle consacre ses soins do 
telle sorte aux intérêts des classes inférieures qu'elle paraisse 
laisser de côté les classes supérieures; cependant l'utilité de 
celles-ci n'est pas moindre pour la conservation et l'amélioration 
de l'Etat. Cet écueil est évité grâce â la loi chrétienne de charité, 
dont Nous avons parlé plus haut. Celle-ci ouvre ses Iras pour 
accueillir tous les hommes, quelle .(u,' soit leur condition, 
comme étant les enfants d'une seule et même famille, créés par 
le môme Père très bon, rachetés par le même Sauveur, et appelés 
au même héritage éternel. 

('cites, telle est la doctrine et telle est l'exhortation de 
l'apôtre •• 11 y a un seul corps et un seul esprit, comme vous 
avez été ai pelés à une seule espérance par votre vocation. 11 y 
a un seul Seigneur, une scul>j foi, et un seul baptême, un s. Mil 
Dieu et l'ère, qui est au-dessus de tous, et au milieu de toutes 
choses, et en nous t.ais.- (Ephés.. IV, -Hi.i Ainsi, à cause de 
l'union naturelle du peuple avec les autres classes, union qui est 



10 

l'on due plus étroite par la fraternité chrétienne, le grand 
qui est consacré au Boulagement du peuple : I u rément 

son influence parmi cea cia ea elles- mi itant plui qu'il 

onvenable et nécessaire, pour obtenir un bon n que 

celles-ci donnent leur part de collaboration Noua 

l'expliquerons plus loin . 

On doit »'ii outre être bien éloi ■ 
de démocratie chrétienne L'intention de rejeter to 
et «le dédaigner les supérieurs légitimes. Eté ceui qui ;i 

un degré quelconque possèdent l'autorité dans l'Etat, et nfor- 

mer à leurs ordres justes, c'est Là ce que prescrivent également 
la loi naturelle et la loi chrétienne. Et pour que cette 
soit digne d'un homme et d'un chrétien, on doit la témoi 
du fond du cœur, par devoir, par imme nous y a 

exhortés l'apôtre lorsqu'il a donné ce prétexte : Que toute âme 
soit soumise aux puissances supérieures. Rom., XIII. 1. 5). 

Il est, d'autre part, contraire à la profession d'une vie 
chrétienne de ne pas vouloir se soumettre et obéir a ceux qui 
possèdent l'autorité dans l'Eglise, et d'abord aux évéques que, le 
pouvoir universel du Pontife romain restant sauf, l'Esprit-S 
a établis pour gouverner V Eglise de Dieu, <i"'il a acquise par 
son sang. (Act. XX, 28). Celui en effet dont les sentiments ou 
les actes seraient opposés à cette règle, celui-là serait convaincu 
d'oublier le précepte très important du même apôtre : l 
à vos conducteurs. Car ce sont eux qui veillent^ comme d< 
rendre compte de vos âmes. Ces paroles, il importe très grande- 
ment que tous les fidèles les gravent au fond de leur âme et 
qu'ils s'appliquent à les réaliser dans toute la pratique de leur 
vie. Il faut aussi que les ministres sacrés les méditent avec 
beaucoup d'attention, qu'ils ne cessent pas d'en persuader les 
autres, non seulement par leurs exhortations, mais surtout par 
leurs exemples. 

Après avoir rappelé ces principes que Nous avons anté- 
rieurement mis en lumière, en temps opportun. Nous espérons 
1 que toute dissension concernant le terme de démocratie chré- 
tienne disparaitra, ainsi que tout soupeon de danger, quant à la 
chose elle-même exprimée par ce mot. Et c'est à bon droit que 
nous concevons cette espérance. 



— 11 — 

En effet, en laissant de côté les opinions de certains 
hommes sur la puissance et la vertu d'une telle démocratie 
chrétienne, opinions qui ne sonl pas exemptes de quelque excès 
ou de quelque erreur, assurément pas un seul homme ne blâmera 
ce zèle qui, selon la loi naturelle et la loi divine, tend unique- 
ment à ce que ceux qui gagnenl leur vie par un travail manuel 
soient ramenés à une situation plus tolérable <'t aient un peu 
de quoi assurer leur avenir; à ce qu'ils puissent, chez eux et au 
dehors, pratiquer la vertu et remplir leurs devoirs do piété; 
à ce qu'ils sentent qu'ils sont, non i\o* animaux, mais des 
hommes, non des païens, mais des chrétiens; enfin, à ce qu'ils 
marchent ainsi avec plus de facilité et d'ardeur vers ce bien 
unique et nécessaire, vers ce bien suprême pour lequel nous 
sommes ni 

Tel est le l'Ut, telle est l'œuvre de ceux qui voudraient 
voir le peuple animé d'un esprit chrétien, heureusement soulagé 
et préserve du fléau du socialisme. 

C'est a dessein <pie Nous avons fait mention tout à l'heure 
des devoirs que comporte la pratique des vertus et de la religion. 
Certains professent l'opinion, qui se répand parmi la foule, que 
la question sociale, comme on dit. esl seulement économique^ 
tandis qu'au contraire il est très exad qu'elle est principalement 
morale et religieuse, et que pour ce même motif elle doil être 
surtout résolue conformément à la loi morale et au jugement 
de la religion. 

Admet tons, en effet, que le salaire soit doublé pour ceux 
qui louent leur travail; admettons que la durée de ce travail 
suit réduite; admettons même que la vie soit à bon marché: 
cependant, si l'ouvrier écoute ces doctrines qu'il entend expos 
d'ordinaire, s'il suit ces exemples qui l'invitent à s'affranchir de 
tout respect envers la Volonté divine <'t a adopter des mœurs 
dépravées, il arrivera nécessairement que ses biens et le fruit 
de son labeur s'évanouiront. L'expérience et la pratique montrent 
qu'une existence étroite et misérable est le partage de la plupart 
des artisans qui, quoique ayant un travail d'assez courte durée 
et un salaire assez élevé, mènent cependant une vie corrompue 
et dégagée de toute discipline religieuse. 



- 12 — 

Enlevez aux âm< :■'> rai iu'v 

cultive la sagesse chrétienne; enlevez leur la 
tempérance, l'écouomie, la patience et l< i abitudes 

naturelles ; c'est en vain, quels que soient vos efforts, que 
vous rechercheriez ensuite la prospérité. Tel est précisément 
le motif pour lequel, en exhortant les catholique* à entrer dans 
les assemblées ayant pour but d'améliorer le Bort du peupl 
à organiser d'autres institutions semblables, Nous n'avons jamais 
manqué de les engager également à réalise 
auspices de la religion, a n appui et Ba collaboi 

Il Nous semble qu'à ce mouvemenl dé bienveillance, qui 
ai (ire les catholiques vers les prolétaires, Non- devons accorder 
des éloges d'autant plus vifs qu'il se déploie sur Le même terrain 
où le zèle actif de la charité s'exerce avec constance et 
fruit, et d'une manière appropriée aux circonstances, sous la 
bienfaisante inspiration de l'Eglise. La loi de cette charité 
mutuelle, qui par-fait pour ainsi dire la loi de justice, ne nous 
ordonne pas seulement d'accorder à chacun ce qui lui est d 
de ne point entraver ceux qui agissent suivant leurs droits. Elle 
nous prescrit encore de nous obliger les uns les autres non j>"s 
de paroles ni de langue, mais par des actions et en vérité. 
(I. Jean, 18.), nous souvenant des paroles, que très affectueuse- 
ment le Christ adressa à ses disciples : Je vous donne un 
commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les 
autres^ et que, comme je vous ai aimés, ainsi vous vous ai, 
A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si 
avez de r amour les uns pour les autres. (Jean, XIII, 34-::5. 

Quoiqu'il importe qu'un tel zèle d'être utile au prochain, se 
préoccupe d'abord de l'impérissable bien des âmes, il ne doit 
cependant, en aucune façon, négliger les objets qui sont né 5- 
saires ou profitables à la vie. Sur ce point, il convient de rappeler 
que quand les disciples du Baptiste demandèrent au Christ ; 
Ètes-vous celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un 
autre ? il invoqua comme preuve de la mission qui lui était 
coniiée parmi les hommes, ce point capital de la charité, évoquant 
la parole d'Isaïe : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les 
lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, 
les pauvres sont évangélisës . (Matth., XI, 5.) 



— 13 — 

Jésus encore, parlant du jugement dernier, des récompenses 
et des châtiments qui seront décrétés, déclara hautement qu'il 
tiendrait un compte tout spécial de la charité que les homme 
seraient mutuellement témoignée. Dansées paroles du Christ, an 
point certes ne laisse pas que d'inspirer de l'admiration: à savoir 
que passant sous silence les œuvres de miséricorde spirituelle, il 
j'appelle seulement tes devoirs de charité extérieure, el cela 
comme s'ils étaient remplis à l'égard de Lui-môme : J'ai eu faim y 
et vous m'avez donné â manger; foi eu soif y et vous m'avez 
donné à boire ; fêtais étranger, et vous //''art-;, accordé l'hospi- 
talité ; j'étais nu et vous m'avez vêtu; malade, et vous m'avez 
visite; fêtais en prison et vous êtes venus à moi, Matth., 
XXV, 35, : 

A cet enseignement prescrivant Les deux sortes de charité, 
celle qui tend au bien de l'âme et celle qui se préoccupe du 
corps, le Christ joignit ses propres exemples, et aussi éclatants 
que possible, ainsi que nul ne l'ignore. En traitant le présent 
sujet, elle est bien douce certes à rappeler, la parole sortie de 
son cœur paternel : J'ai pitié de cette foule, (Marc. VIII, 2) 
ainsi que la volonté qu'il avait en même temps de -'-courir la 
multitude, fût-ce par un miracle. De la miséricorde du Christ 
il reste cet éloge: // passa en faisant le bien et en guérissant 
tous ee/'.e qui étaient sous ta puissance du démon. (Act., X, 38.) 

La loi de la charité qu'il leur avait transmise, les Apôtres 
d'abord la mirent en pratique avec un zèle pieux. Après eux, 
ceux qui embrassèrent la toi chrétienne prirent L'initiative d'ima- 
giner des institutions nombreuses et variées pour soulager les 
misères de toute nature qui accablent les hommes Ces œuvres, 
qui ne cessèrent de s'étendre et de progresser, constituent les 
'iir^s de gloire particuliers et éclatants de la religion chrétienne 
et de la civilisation dont cette foi fut la source, de telle sorte 
que les hommes doués d'un Jugement sain ne peuvent . 
admirer ces institutions, surtout lorsqu'ils Bongenl combien cha- 
cun de nous est enclin à rechercher ses propres intérêts, à négliger 
ceux des autres. 

Du nombre de ces bienfaits on ne doit pas retrancher la dis- 
tribution des petites sommes consacrées à l'aumône. C'est à 



— 14 — 

celle cl que e rapporte Le précepte du i rist 
reste, dontu l'aumône. Luc, XI, 41.) 

la condamnenl et veulent qu'elle dl in mm; >mme 

étant injurieuse pour la dignité naturelle de l'homme. M 
■ •li<- est faite Buivant les préceptes de l'Evangile Matth., V] 
<m d'une manière vraiment chrétienne, ••il' 1 n'entretient 
nullement L'orgueil de ceui qui donnent, et elle n'< une 

honte pour ceus qui reçoivent . 

Elle est si loin d'ôtre déshonorante pour L'homme qu 
entretient plutôt l'union «le la communauté humaine en re 
les liens que crée L'échange des services. Personne 
assez de ressources pour n'avoir besoin d'aucun autre : nul 
assez dénué pour ne pouvoir en quelque chose être utile a 
autrui; c'est un l'ait naturel que les hommes se demande! 
confiance et se prêtent ave»- bienveillance un mutuel appui. 
Ainsi la justice et la charité Liées l'une à l'autre. ><>us la loi 
juste et douce du Christ, maintiennent d'une manière admirable 
la cohésion de la société humaine, et amènent chacun 
membres à pourvoir à son profit particulier en même temps qu'à 
celui de tous. 

Cependant, que le peuple qui travaille soit aidé non seule- 
ment par des secours temporaires, mais par un 
d'institutions permanentes, c'est là un fait qui doit être 
aussi comme un titre de gloire pour la charité ; elle sera en effet 
ainsi mieux assurée et plus puissante au profit de ceux qui 
sont dans le besoin. On doit donc estimer d'autant plus le des 
de former à l'économie et à la prévoyance ceux qui exercent 
des métiers ou qui louent leur travail, s'il leur permet d'assurer 
eux-mêmes peu à peu, au moins en partie, leur avenir. Non seule- 
ment un tel but satisfait au devoir des riches envers les pro- 
létaires eux-mêmes ; en même temps qu'il les anime à se préparer 
un sort plus clément, il les détourne de maints périls, il les 
préserve des excès des passions, et il les engage à pratiquer la 
vertu. Puisque donc ce système offre des avantages si grands et 
si bien appropriés à notre • époque, il est bien digne certes 
d'être l'objet de la charité zélée et des sages efforts des hommes 
de bien. 



— 15 — 

Qu'il reste donc établi que ce souci ardent qu'ont Les catho- 
liques de soulager et de relever le peuple, est pleinement 
conforme à l'esprit do L'Eglise e1 répond fort l'ieu aux exemples 
que toujours elle a donnés. Quant aux moyens qui conduisent à 
ce résultat, il importe très peu qu'on Les désigne sous le nom 
d'action chrétienne populaire, ou sous celui de démocratie chré 
tienne, pourvu toutefois que les enseignements que Nous avons 
donnés soient entièrement observés avec la soumission qui 
convient. 

Mais ce qui importe grandement, c'est que dans une affaire 
m capitale les catholiques n'aient qu'un seul et môme esprit, une 
seule et môme volonté, une soûle et môme action. Il n'est pas 
moins nécessaire que cette action s'étende et se t'ortitie, gr 
a la multiplication des hommes qui s'y consacreront et des 
ressources qu'on y emploiera. 

Il faut surtout l'aire appel au bienveillant concours de ceux 
auxquels et leur situation et leur fortune et leur culture intellec- 
tuelle ou morale assurent dans la société une autorité plus 
grande, si ce concours fait défaut, c'est à peine si l'on pourra 
accomplir quelque chose de vraiment efficace pour améliorer, 
comme on Le désire, La vie du peuple. 

Ce bul sera d'autant plus sûrement et promptement atteint 
que les principaux citoyens voudront s\ employer plus nombreux 
et avec un zèle plus efficace. En ce qui concerne ceux-ci, Nous 
voulons qu'ils considèrent qu'ils ne sont pas libres de prendre 
soin de la condition des humbles ou de Les négliger, mais qu'ils 
sont tenus par un véritable devoir. L'homme, dans la société, 
ne vit pas en effet pour ses propres Intérêts seulement, mais 
aussi pour les intérêts communs de manière que, si quelques-uns 
ne peuvent contribuer pour leur part à l'ensemble du bien 
général, les autres, ceux qui le peuvent, y contribuent plus 
largement. 

L'intensité de ce devoir se manifeste par la grandeur 
même des biens que l'on a reçus, grandeur d'où résulte un 
compte plus strict à rendre à Dieu, le souverain Bienfaiteur de 
qui on les lient. i'e qui avertit encore de ce devoir, ce sont les 
fléaux qui, Lorsque Le remède n'arrive pas en temps opportun, 



— 16 

•e déchaînent parfois d'une manière d u a 

toute i ntiere ; en aorte que celui qui n< ta du 

peuple souffrant le montre \m\ •■ 

L'Etat. 

Si cette action sociale, exercée ebrétienneme I au 

loin el se fortifie en demeurant irréprochable, il n'en i 
certainement pas que les autr titutions q ni • 

fleurissent déjà grâce â la ; 
dentés générations, deviennent stériles ou p< ; 
pour ainsi dire, par de nouvelles institutions. Les un 
autres, «mi effet, comme il est nature] pour dea œui 
de la même inspiration religieuse et charitable et qui, par leur 
essence, n'ont absolument rien d<- contradictoire, peuvent combi- 
ner utilement leur action et s'allier d'une : si heureuse, que 
grâce au concert dos bonnes volontés, on puisse pourvoir plus 
opportunément encore aux nécessités et aux périls des peu 
plus graves chaque jour. 

Oui. la situation le réclame, et le réclame la cris : 

nous avons besoin de cœurs entreprenants et de forces uni 
une époque où la moisson de douleurs qui se déroule devant 
nos yeux est certes trop vaste et où des révolutions destruct: 
en raison surtout de la puissance croissante des social; 
suspendent sur nos têtes leurs formidables périls. Ces socialistes, 
ils se glissent habilement au cœur de la société. Dans les ténèbres 
de leurs réunions secrètes et à la lumière du jour, par la parole 
et par la plume, ils poussent la multitude à la revoit" ; ils 
rejettent la doctrine de l'Eglise, écartent les devoirs, n'exaltent 
que les droits, et sollicitent des foules de malheureux, chaque 
jour plus pressées, foules qui, par suite des diîiicultés de la vie, 
offrent plus de prise aux théories décevantes et sont entraînées 
plus facilement vers l'erreur. Il s'agit à la fois de la société et 
de la religion. Tous les bons citoyens doivent avoir à cœur de 
les sauvegarder l'une et l'autre. 

Pour que cette union des esprits se maintienne selon qu'il 
est désirable, il faut aussi que tout le monde éloigne les causes 
de dissension qui irritent et divisent les esprits. Par conséquent. 
soit dans les journaux, soit dans les réunions populaires, on doit 



— 17 — 

s'abstenir de traiter certaines questions trop subtiles et qui n'ont 
presque aucune utilité, questions qui n'apportent aucune solution 
appliqua ble en pratique, el qui môme, pour être compris* 
réclamenl un développemenl intellectuel particulier ainsi qu'une 
application peu commune. Sans doute, c'esl une chose humaine 
que cette multiplicité d'opinions où conduit le doute et cette 
diversité de jugements que portent les divers esprits. Toutefois, 
il sied à des nommes qui cherchent Le vrai au fond du cœur, 
de conserver, dans une controverse non encore tranchée, l'égalité 
d'âme, la modération el les égards mutuels, de crainte que la 
divergence des opinions n*amène la divergence des volontés. A 
quelque opinion que chacun, dans les matières qui comportent 
le doute, s'attache de préférence, qu'il soit toujours, au fond de 
L'âme, prêt à «-coûter très religieusement les enseignements du 
e apostolique. 

Cette action des catholique, quelle qu'elle soit, s'exercera 
avec une plus ample efficacité si t mites leurs associations, tout 
en conservant chacune leurs statuts propres, reçoivent d'une 
Façon unique et première l'impulsion directrice. Nous voulons 
que ce rôle, en Italie, soit rempli par cet institut *\c^ congrès 
et des réunions catholiques, souvent loué par Nous, œuvre à 
laquelle Notre prédécesseur et Nous-môme avons confié le soin 
d'organiser l'action commune des catholiques, sous l'égide et la 
direction des évoques. Qu'il en soit de môme chez les autres 
nations, s'il s'y trouve quelque organisme directeur de ce genre 
a qui ce soin ait été régulièrement confié. 

Dans toutes les choses de ce genre, qui se trouvent étroite- 
ment liées aux intérêts de l'Eglise el du peuple chrétien, on 
voit quelle doit être la conduite de ceux qui exercent les 
fonction- sacrées et quelles ressources variées de doctrine, de 
prudence el de charité peuvent les aider à ht tenir. Qu'il soit 
opportun d'aller au peuple et de se mêler à lui pour son bien, 
en s'accommodanl aux temps et aux circ< nstances, c'esl ce que 
Nous avons cru devoir affirmer plus d'une fois, en parlant à 
des membres du clergé. Plus souvenl encore, par des lettres 
; ^li durant ces dernières années, à des évoques et à 



— 18 — 

d'autrea personnes d'un 

prévoyance affectueuse à l'égard du peui • dit qu'i 

convenall au clergé régulier comme au clerj 

prêtres doivent cependant, en remplissant devoir 

pleins de précautions et de pruden l'exemple i Le 

pauvre et humble François, Vincent de Paul, père des malh< 

reux, el bien d'autres Mont l'Eglise con» i mémoii 

ainsi déployer un zèle assidu au profit du peu| 

que, sans oublier leur perfection ni 8e laisser absorber plus que 

de raison par les chose» extérieures, ils travaillaient avec une 

île ardeur à rendre leur âme parfaite en toute i 
vertus. 

Il est une chose sur laquelle il Non- convient d'insister un 
peu plus, et dans laquelle non seulement les ministres du culte, 
niais aussi tous ceux qui s'im rit au peuple peuvent, sans 

difficulté, rendre service à celui-ci. Que d'un même zèle, ils 
saisissent l'occasion, en des entretiens fraternels, d'inculquer 
dans les esprits des maximes dont voici les principales 
garder constamment de toute sédition et des homn itieux, 

respecter inviolablement les droits d'autrui, accorder de bon 
aux supérieurs le respect et le service qui leur sont dus. ne 
pas mépriser la vie domestique, féconde en fruits multipli 5, 
pratiquer avant tout la religion, et lui demander la consola- 
tion contre les rigueurs de la vie. Pour mieux inculquer 1 
maximes, il est grandement utile de rappeler le modèle et de 
recommander l'invocation de la Sainte Famille de Nazareth, ou 
de proposer l'exemple de ceux que l'humilité même de leur 
condition a élevés au faîte de la vertu, ou encore de nourrir 
chez ;le peuple l'espoir d'une récompense éternelle dans une 
meilleure vie. 

Enfin, nous renouvelons un avertissement déjà donné, en 
insistant sur son importance. Quoi qu'entreprennent, en ces 
matières, des hommes soit isolés, soit associés, qu'ils se souviennent 
d'être entièrement soumis à l'autorité des évèques. Qu'ils ne se 
laissent pas égarer par un certain emportement trop ardent de 



(]] Au général des Frères mineurs, 23 novembr 



— 19 — 

charité. La charité qui conseille des manquements à L'obéissance 
due aux pasteurs n'est ni pure, ni féconde en résultats Bolides, 
ni agréable à Dieu. Dieu aime ceux qui, sacriflanl leurs opinions, 
'■••outent les chefs de L'Eglise comme ils L'écoutenl Lui-môme. 
sont eux qu'il assiste volontiers, môme lorsqu'ils entreprennent 
• les choses difficiles, et dont il conduit ordinairement les entre- 
prises au succès désiré. Ajoute/ à cela Les exemples efficaces de 
vertu, surtout ceux qui montrent L'homme ennemi de l'oisiveté 
et des plaisirs, prêt à subvenir généreusemenl de son bien aux 
besoins des autres, constant el invincible dans le malheur. Ces 
exemples ont une grande puissance pour exciter de salutaire- 
dispositions chez le peuple, et cette puissance est plus grande 
encore lorsque ces vertus ornent La vie des principaux citoyens. 
Nous vous exhortons, Vénérables Frères, à pourvoir à ces 
choses opportunément, avec votre prudence et votre zèle, selon 
Les besoins des bommes et des lieux, et à mettre en commun 
vos conseils à ce sujet, lorsque vous vous réunirez. Que votre 
sollicitude soit éveillée en ces matières, et que votre autorité 

ie entière pour diriger, pour retenir, pour empocher que, sous 
prétexte de bien à taire, des relâchements ne soient apportés à 
la rigueur de La discipline sacrée, ci que nul ne trouble l'ordre 
de hiérarchie que le Christ a établi dans son Eglise. Ainsi, que 
par le concours droit, harmonieux: ci croissant de tous les 
catholiques, on voie de plus en plus clairement que la tranquil- 
lité de l'ordre et la vraie prospérité fleurissent principalement 

/ les peuples qui reconnaissent La protection et la direction 
de L'Eglise, cette Eglise dont la très sainte fonction consiste à 
avertir chacun de son devoir d'après les préceptes chrétiens, à 
unir les riches et les pauvres dans une charité fraternelle, à 
relever et à fortifier les coeurs dans les épreuves qui naissent 
du cours des choses humaine.. 

Que No- prescriptions e1 Nos désirs reçoivent leur confir- 
mation de cette exhortation de Saint Paul aux: Romains, pleine 
de charité apostolique: Je vous en supplie... Réformez-vous par 
le renouvellement de vos sentiments... Que celui qui donne, 
donne avec simplicité; que celui uni préside, préside avec 
que celui uni c-erce les œuvres de miséricorde, les exerce avec 



- 80 



que Vaffection soit ■ // ,,„/ 

attachez vous au bien ; airru . ,■ 

amour fraternel; prév< us mutuellement par d\ 

Quant au télé, n pas inactifs, ré, dam 

Vespérance, soy< patients dans la tribulatt 
dans la prière ; subvenez de vos biens aua ■ idèU 

pratiquez l'hospitalité Rej ■ . 

la joie % pleurez avec ceuœ qui pleurent, vous • 
dans les mêmes sentiments, ne rendant à pe\ le mal p< 

le mal, ayant soin (h- faire le bien non seulement devant DU 
mais encore devant tous les hommes. 

Connu.' gage de ces biens, recevez la bénédiction apo 
lique, que Nous vous accordons très affectueusement dans le 
Seigneur, à vous vénérables livres, à votre clergé e< à vol 
peuple. 

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le L8 janvier de l'ai 
lï)0l, de Notre pontificat la vingt- troisième. 

LÉON XIII, PAPE. 



> ^ ♦ ^ ( 



L'Encyclique sur la «Démocratie Chrétienne 



i 



i 

Longuement attendue, Longuement désirée, l'ency- 
clique Graves 'le communia sur la » démocratie chré- 
tienne -, est parue le îs janvier. Des polémistes onl 
immédiatement surgi, pour exploiter ce document 
contre les catholiques d'initiative qui, depuis dix ans, 
s'occupaient de l'aire passer dans l'action catholique et 
dans la vie publique elle-même les enseignements de la 
lettre pontificale sur la condition des ouvriers, ('os polé- 
mistes ont fait fausse route. Ils ont objecté à la 
» démocratie chrétienne •• les souhaits et les conseils 
d' ■• union -, perpétuel le m en 1 renouvelés par le magistère 
suprême: c'était tourner au profit de la discorde les 
sages avis qui ladevaienl éteindre. 

L'union implique une direct ion commune et suppose 
un but commun : c'est le Pape qui indique cette direction, 
c'est le Pape qui définit ce but. Il n'en saurait être de 
V •• union i\<^ catholiques -, présidée par l'autorité 
papale, comme des .. concentrations •• qu'ébauchent 
entre eux des partis politiques : ces concentrations sont 
des jeux d'artistes; pour les édifier, on fixe tant bien 
que mal une sorte d'' moyenne proportionnelle entre des 
opinions variées, parfois même divergentes ; 1' ■• union 
des catholiques -, (die, réclame beaucoup moins l'experte 
adresse «les intelligences que la droiture de- bons vou- 
lu Noua détachons cette étude, parue d'abord daua d'un 
nouveau volume: » Autour du Catholicisme social a. 



— 22 — 

loirs ; elle ne peut être et ne doit être que le corolla 
naturel de l'unité catholique elle même, de cette uni 
qui groupe tous les enfants, proches les uns 
sous l'hégémqnie du même père. 1/ » union des cath 
liques », bien comprise, sera le résultai permanent d'une 
commune obéissance à un chef souverain ; elle sera un 
acte de loyalisme, non un acte d'habileté : ce n'est point 
à l'ingéniosité de certaines combinaisons fad >lle 

devra son existence e1 su durée; l'origine en sera p] 
simple et plus spontanée : elle sera l'épanouissement, 
allègre et facile, de l'adhésion dos unies aux déa 
pontificaux. Au point de départ de cette union, l'on 
n'apercevra point un compromis artificiel, pénibleme 
élaboré par des velléités incertaines, mais une comraii 
promesse de soumission, franche et claire, prêt un 

chef pur les différents membres d'une vaste famille. El 
que cette famille, comme toute autre, comprenne^une 
infinie variété des âges et des tempéraments : que 
mémo, si l'on veut, à la façon d'une armée, elle comporte 
une avant-garde et une arrière-garde : rien n'est plus 
logique, et même plus inévitable. Mais si l' avant-garde 
concerte son allure d'après celle du Pontife suprême, 
l'arriére-garde n'a le droit de se piquer d' « union •• que 
si elle règle à son tour sa marche sur celle de l'avant- 
garde. 

M gr Ireland, en septembre 1899, dans une •• lettre a 
un ami de France (1) », discernait, parmi les catholiqu< 
trois familles d'esprits. Il accordait un cloge d'élite à 
« ceux qui cherchent les moyens les plus appropriés aux 
circonstances, les méthodes les mieux adaptées aux dis- 
positions régnantes des intelligences et des cœurs, pour 
développer l'action de l'Église et assurer l'expansion de 
son influence » : ainsi définissait-il les hommes de la 
« démocratie chrétienne ». Et puis il distinguait, a côté 
d'eux et en dehors d'eux, » ceux qui, uniquement frappés 



(1) Univers, 21 septembre 1899. 



— 23 — 

des grandeurs du passé, visenl à en faire revivre les 
procédés < i t les tonnes sans tenir un compte effectif des 
conditions constamment changeantes delà réalité », et 
- ceux qui estiment bout leur devoir rempli quand ils ont 
fait profession de foi individuelle, acte de piété et œuvre 
de bienfaisance ». Puissent ces deux dernières ramilles 
d'esprits, dont les premiers semblent avoir torl de s'en- 
liser en des pensées rétrospectives, el dont les seconds, 
plus nombreux, ont peut-être le vice plus grave de ne 
point penser du tout, se laisser ouvrir ou dessiller les 
yeux par l'encyclique Graves de communi ! Puissent 
cette oligarchie qui voudrai! embast Hier la religion dans 
le passe, et cette foule de fidèles qui voudraient, avec 
une discrétion à demi rougissante, l'emprisonner dans les 
âmes individuelles, comprendre peu à peu que nous 
sommes tous appelés, parce que chrétiens et parce que 
citoyens du x\" siècle, à faire s'épanouir le christianisme 
dans la société contemporaine, et à en imprégner la trame 
des rapports sociaux ! Cette conviction, sitôt acquise, les 
induirait a l'union loyale et agissante avec la " démo- 
cratie chrétienne» ; et leur paresse coutumière, enfin 
secouée par leur foi, ferait tous les frais de cette union 
désirée. 

11 plaît a un souverain plus que nonagénaire de 
jeter en pleine mer cotte barque de Pierre, que volontiers 
certains laisseraient a l'ancre : la robuste vieillesse de 
s.-i loi, l'incessante jeunesse de ses espérances lui donnent 
la force nécessaire pour tenir le gouvernail. L'équipage 
est nombreux m divers. Il en es! qui d'une main décisive, 
s'acharnent sur les avirons; il en est d'autres que leur 
tempérament plus timide parait destiner à la manœuvre 
des amarres. Mais voici qu'en un geste, geste unique, 
au monde, geste de commandement qui s'ébauche et 
s'achève en une bénédiction, le doigt du chef s'élève ; et 
le mot de l'Évangile : Duc in altum, un moi qui jusqu'à 
la lin des siècles résumera l'histoire de l'Église, remplit 
l'immensité des échos. Si les amarres retardent les avirons, 



si l'ancre indocile et ter bliquement dissimulé» 

l.i couche des eaux, paralyse le vouloir du pil< 
l'obéissance des rameurs, qui donc, ce jour-là, sera n 
ponsable «lu manque d •• union •■ '. il ne peut ter 

d'union, parmi les catholiques, en dehors du chef : toute 
parole du chef est un lien par là même qu'elle est un 
ordre, < i i l'encyclique Graves de commu r la •• déu 

cratie chrétienne », doit pi ment apparaître comme 
mi lien lien définit if, espérons le, entre uni nt- 
garde confiante et une ai rière-garde soupçonneu - 

II 

Léon XIII, en élaborant cette Encyclique, avail 
spécialement en vue .a •• démocratie chrétienne •• d'Italie. 
()n désigne de ce nom, au-delà <!<•.> Aples,tout un ensemble 
dégroupements et d'entreprises catholiques, qui visent 
au relèvement et. au soulagement des masses. L'organi- 
sation des catholiques, en Italie, par suite de l'abstention 
électorale qu'ordonne le Saint-Siège, ne peut avoir aucune 
répercussion immédiate surle> agissements des pouvoirs 
politiques; elle influe directement, par l'exercice du droit 
de suffrage, sur les destinées de la commune et sur celles 
de la province ; mais elle n'a qu'un effet indirect sur I 
destinées de l'État. Au jour où se renouvelle le Parlement 
italien, l'Œuvre des Congrès, ramassant les catholiques 
sur lesquels elle a prise, obtient d'eux qu'ils s'éloignent 
des urnes et que, spectateurs passifs et ironiques, ils 
laissent l'Italie royale fare dà se. Mais l'Église, puissance 
de vie, n'aime point à grouper des énergies civiques pour 
les immobiliser : elle les veut faire agir, et c'est ici que 
la « démocratie chrétienne » intervient. La « démocratie 
chrétienne » propose un luit positif et garantit un tout 
prochain succès à ces comités et à ces cercles catholiques 
que multiplie l'Œuvre des Congrès ; elle les met en 
branle et en besogne ; interpellant ces organisations 
spontanées, elle leur offre une tâche et tout ensemble 



— 25 — 

une jouissance, la tâche d'agir et la jouissance de 
recoller le bien, sous les regards stérilemenl jaloux d'un 
parlementarisme officiel, qui n'agit point et ne récolte 
que le mal. Dans le Bergamasque, par exemple, où 
l'Œuvre dr^ Congrès et la «démocratie chrétienne», sous 
auspices du comte Medolago Àlbani et de M.Rezzara, 
vivent en une intime fusion, les résultats soin admirables; 
e1 tandis que les députés de cette pro\ ince à Montecitorio 
assument l'ingrate corvée de représenter 10 à 15 pour 100 
(1rs électeurs inscrits, le catholicisme, s'appuyant sur la 
masse fidèle des abstentionnistes, réussit, lentement, à 
ressusciter l'antique guelfisme. De tels succès et de tels 
augures expliquent avec quel attachement Léon XIII 
suit les progrès de la •• démocratie chrétienne » en 

Italie. 

En ces dernières années, un certain nombre de 
plaintes assiégeaient le Vatican : elles reprochaient a la 
«démocratie chrétienne*' de s'être glissée comme une 
intruse dans les cadres de cette Œuvre des Congrès, qui 
centralisait et unifiait l'action catholique. Cette intruse 
avait i\e> audaces, dont s'offusquait la routine; elle 
réagissait quelquefois par des exubérances de langage 
contre l'occulte parti pris <\e> inimitiés. Ni ces audaces 
n'intimidèrent Léon XIII, ni ces exubérances ne le décou- 
ragèrent. 11 appela M. Toniolo, professeur a l'Université 
de Lise, il le chargea a plusieurs reprises, de soumettre 
à de subtiles analyses le « concepl chrétien de la démo- 
cratie •■ ; la Rivista Internationale di Scienze sociali, de 
juillet L897, publia sons ce titre, une longue étude du 
savant juriste ; et le Lape des cette date, bénissait et 
encourageait, sous le nom de •• démocratie chrétienne », 
•- cette ordonnance de la société civile dans laquelle 
tontes les forces sociales, juridiques et économiques, 
dans la plénitude de leur développement hiérarchique, 
coopèrent proportionnellement au bien commun, en 
aboutissant, finalement, à un surcroît d'avantages pour 
^lasses intérieures-. La «démocratie chrétienne»», 



— 20 — 

ce i cette définition, était nettement distinguée d< 
qu'on appelle en politique lu - démocratie •■ : elle a] 
raii sait comme une 01 ; ttion d'action populaire, 
susceptible dô fonctionner sous toutes lea latitudes 
sous ions les régimes, el destinée à la diffusion inté- 
grale et à L'application effective des doctrines soci 
évangéliques. Retenons ce point de départ : certai 
distinctions de l'encyclique Graves de communi nous 
<lc\ iendront ainsi d'une intelligence plus 

Mais les imperméabilités, les cloisons étanches ont 
je ne sais quoi d'incompatible avec la vie modei 
quel que fût le désir de la «démocratie chrétien 
d'éviter le terrain proprement politique, l'action écono- 
mique et sociale d(>* «démo chrétiens» dans 
l'agglomération milanaise et dans la région lombarde 
inquiéta ce «libéralisme» archaïque dont la maison de 
Savoie demeure, en Europe, la suprême gardienne. 
L'Osservatore cattolico, de Milan, subit les persécutions 
du pouvoir: Don Albertario, son directeur, Don En 
Vercesi, son collaborateur, furent emprisonnés; et par 
la grâce du roi la « démocratie .chrétienne » avait des 
confesseurs, de même que parla grâce du Pape cil.' avait 
en M. Toniolo son docteur. Les anxiétés qu'elle inspirait 
aux partis dynastiques montrèrent qu'elle était une 
Lorsqu'une prison garde certains captifs, les murs n'ont 
pas seulement des oreilles, ils ont une éloquence, et 
cette éloquence s'entend au loin. Il en advint ainsi pour 
les échos captifs de la « démocratie chrétienne ». C'est en 
vain que l'Italie royale s'abandonnant a l'un de - .-ces 
de conservatisme farouche et pudique qui sont la marque 
commune des révolutionnaires assagis par les fonctions 
et des Madeleines converties par l'opulence, voulut 
arrêter la propagation de ces échos : la liberté de la 
pensée sociale, enchaînée dans la péninsule, continuait 
de s'épanouir a l'aise dans les conseils et aux approches 
du Vatican. 

On vit paraître à Rome, en 1899, sous la direction 



Zi 



d'un jeune prêtre des Abruzzes, l'abbé Romolo Murri, un 
périodique bi-mensuel qui s'appela la Cultura sociale (1). 
i m entendit, en lévrier 1900, la voix autorisée de son Éra. 
le cardinal Agliardi, évêque d'Albano, recommander à 
son clergé d'avoir un soin spécial du peuple et vanter les 
sociétés ouvrières, mutualités, caisses rurales, banques 
de crédit, sociétés (rassurai) ces, corporations profession- 
nelles, coopératives, c'est-à-dire les multiples institutions 
par lesquelles la •• démocratie chrétienne •• s'efforce <lc 
servir le peuple (2). On apprit qu'à Bitonto, dans les 
Pouilles, l'initiative épiscopale de M** Berardi créait, 
sous le titre de Era novella, un périodique destiné aux 
Grands Séminaires, et qui deviendrait connue une façon 
• le trait d'union entre la jeunesse du sanctuaire et la 
» démocratie chrétienne ». 

Enfin, Léon XIII parla ; et l'école qui s'intitulait 
« démocratique chrétienne •• s'est inclinée sous le souille 
de celte parole en un agenouillement victorieux. 

III 

La presse démocratique chrétienne de la péninsule, 
immédiatement, a multiplié les commentaires, et ces 
commentaires sont des remerciements. .. Apres l'ency- 
clique Graves de communi, écrit M. Meda, rédacteur a 
VOsservatore cattolico^ on peut dire, je crois, que la 
démocratie chrétienne est M>rtie de sa minorité et qu'elle 
a acquis la plénitude de sa capacité juridique 3)... » 
M gT Ballerini, professeur au Grand Séminaire de Pavie, 
établit, par une discussion tout a la l'ois large et péné- 
trante, que le nom même de démocratie chrétienne esl 



(1 Battaglie d'oggi .• ainsi s'intitule le recueil récent dans lequel l'abbé Murri 
;i rassemblé ses principaux articles de la Cultura; il le faut lin- pour avoir un résumé 
des aspirations de la «démocratie chrétienne» en Italie et pour discerner avec pré* 
dans quelle mesure 'lie est une école, dans quelle mesure un parti; ce livre, comme 
tout ce qu'écrit l'abbé Murri, éclaire d'une lueur nouvelle, assez imprévue pour les 
regards exotiques, la véritable vie publique (!<• la péninsule. 

(2) Uni» r», 17 mars 1900. 

x la cattolica e /</ tcienza italiana, Janviei février 1901, p. 



— 28 — 

désormais accepté, et que le pi nom 

sert d'étiquette sommaire est désormais approuvé 1 . 
.. L'encyclique Graves de communi, écrit M. l'abbé Muni, 
est en quelque mesure l'achèvement de l'encyclique 
Rerum novarum ; en quelque mesure, aussi, elle la 
dépasse même en importance. I tte première Ency- 

clique ne faisait que remettre sou nos yeux, conformé- 
ment aus besoins des temps, un programme de vi< 
justice sociale qui est le programme immuable de 
l'Eglise, le programme d'hier, d'aujourd'hui, de I 
temps et de ions les lieux. L'Encyclique nouvelle 
place en présence d'un fait qui < i si une chose vivant 
une fluor d'aujourd'hui, d'un mouvement qui renferme 
les germes les plus féconds de la vi< de l'apostolat 
catholique contemporain ; et elle accepte, elle approuve, 
elle encourage ; ainsi, en outre l'importance qu'elle offre 
en soi, elle revêt d'une importance nouvelle dève 
jusqu'à une signification grandiose, universelle, ce mou- 
vement même qu'on appelle la démocrat ie chrét ienne 2 •• 
Tel est le jugement de M. l'abbé Muni, et voici les leçons 
d'attitude et d'action qu'il en dégage : •• Nous ne croyons 
pas, dit-il, pouvoir demander à l'Encyclique d'aujourd'hui 
toutes les directions et la solution de toutes les quest ions 
pratiques, non plus que nous ne demandions à i'auti 
l'encyclique Rerum novarum, un programme univer- 
sellement détaillé, mais seulement les grandes lignes 
maîtresses : c'est affaire, maintenant, à ceux pour qui la 
démocratie est un apostolat vivant et fécond, de recueillir 
jour par jour les enseignements de la vie, de les unir à 
ceux de la foi et de l'autorité religieuse, et de traduire 
ainsi, en une histoire nouvelle, cet heureux accord de la 
vie populaire et de la vie chrétienne que recommande le 
document pontifical (3 . •■ 

Après M. Meda, M gr Ballerini et M. l'abbé Murri, 



1 lbid., pp. 34-47. 

(2) La Cultura sociale, le» février 1901, p. 33. 
i3 Cité par Invrea : L'Enciclica sulla denwcrazia cristiana, p. 1". n. 2. 



— '20 — 

c'est M. le professeur Toniolo qui intervient à son tour. 
Il public, dans la Rivista internazionale di Scienze 
sociah, un long article intitulé: •• La parole du Pape en 
cette heure solennelle», et il y met en relief les trois 
caractères de l'encyclique Graves île communi : d'abord, 
l'acceptation de la démocratie chrétienne •• en ce qui 
regarde le nom et en ce qui regarde la substance - : puis, 
le soin que prend Léon XIII de •• munir la démocratie 
chrétienne de toutes les garanties nécessaires pour que 
le grand renouvellement social atteignes sa fin - ; enfin, 
l'impérieuse insistance de l'Encyclique pour que la 
démocratie chrétienne, » appelée à engager la lutte 
décisive peur l'amélioration el la rédemption du peuple et 
de toutes les classes sociales, passe du domaine ^(^ idées 
au domaine de la réalité concrète (1) ». La personnalité 
de M. Toniolo donne à ces conclusions une valeur d'élite: 
confident des intentions pontificales, l'éminent professeur 
de l'Université de Pise souhaite évidemment que l'ency- 
clique Graves de communi soil le point de dépari 
d'une action, le débul d'un mouvement, et non point 
seulement un objel d'études platoniques, inactives et 
stérile3. 

Nous pourrions prodiguer les citations. Les démo- 
crates chrétiens d'Italie paraissent si qualifiés, aux 
regards de l'opinion publique d'outre-monts, pour donner 
l'interprétation exacte de l'encyclique Graves de com- 
muni, que c'est à l'un d'entre eux, M. l< i marquis Franco 
[nvrea, que M. le professeur Nitti, de Naples, confie le 
soin d'étudier ce document dans la grande revue d'éco- 
nomie politique appelée la Riforma sociale. M. Invrea, 
ainsi chargé par la science italienne d'expliquer et de 
développer la pensée du Vatican, est ce jeun.' sociologue 
qui, peu d'années en arrière, dans un congrès catholique 
tenu a Padoue, appuyait de son éloquence et de son 
autorité certains vœux Port remarqués, et dès lors appli- 



1 Rivista internazional 5 ociali, février, 1901, p. -Mi 211 



— 80 — 

qués par les municipaliti itholiques de la péninsule, 
en Paveur de la progressivité de l'impôt. Cédant è l'in 
tation de M-Nitti, M. Invrea s'est courbé *ur l'Encyclique 
il a suivi tous les méandres de la pensée papale, et voici 
comment il conclut : •• Il n'\ a pas à douter q itte 
Encyclique doive exercer une grande influence dans le 
développement futur du mouvement démocratique chi 
tien. Elle pousse tous les catholiques, d'une Façon plus 
explicite et plus décisive, à l'action sociale; et nul 

(loin» 1 le programme concrel démocratique chrétien, qi 
dans les diverses localités, les catholiques iront dévelop- 
pant, trouvera toujours de plus nombreux adhérents 
de plus assidus propagateurs, à mesure qu'il s'inspirera 
des grandes Lignes des enseignements pontificaux et de 
l'étude sereine de la réalité. Et il est certain, dès lors, que 
la démocratie chrétienne deviendra un facteur social 
dont l'importance ira graduellement croissant 1 

Quelque significatifs que soient ces commentaires, 
d'autres manifestations, qui se déroulent ou se préparent 
en Italie, permettent d'apprécier plus sùremeni encore la 
portée du document pontifical. La Società Italiana catto- 
lica di Cultura, dès le lendemain de l'Encyclique, a Iam 
l'annonce d'un surcroît d'activité : elle a fonde, sous le 
titre de Domani (VItalia, un nouveau périodique catho- 
lique populaire ; elle a, désormais consciente de sa force 
et confiante au succès, arboré le programme d'une série 
de manuels scientifiques qui formeront une sorte d'ency- 
clopédie' « catholique sociale », et pour lesquels des 
professeurs d'Universités comme MM. Toniolo et Pétrone, 
des professeurs de Grands Séminaires comme W Rossi- 
gnoli, des Jésuites comme le P. Mattiussi, ont promis leur 
fidèle concours. Les représentants autorisés de l'Église 
enseignante, les évèques, les supérieurs des séminaire-, 
les aumôniers des cercles de jeunes gens, organisent à 



(1) Invrea: h'Enciclica sulla democrazia cristiana, i>. II. (Extrait de la Rifoi 
sociale, février 1901.) 



— 31 — 

l'envi des conférences, où l'Encyclique est commentée, 
analysée; on en tire, suivant les diocèses, les conclusions, 
pratiques qu'elle comporte, tant pour la jeunesse des 
Universités que pour la jeunesse des sanctuaires. Don 
Albertario, dans une conférence donnée le 17 février au 
Fascio democratico cristianode Milan, salue l'Encyclique 
et ses premiers effets comme une brillante revanche sur 
les vexations doni la démocratie chrét ienne était l'objet : 
.. Devant le tribunal militaire, s'écrie-t-il, la qualité de 
démocrate chrétien étail un crime, a l'égal de celle de 
socialiste ei d'anarchiste. Hors «lu tribunal, on déclarail 
les démocrates chétiens criminels, ou peu s'en faut, et 
rebelles à la hiérarchie sociale et a la hiérarchie 
ecclésiastique. » Touies ces suspicions sont désormais 
balayées. La prudence temporisatrice des pasteurs, 
planant au-dessus des polémiques, épiait depuis long- 
temps un signe du Vatican ; ils achèvent de comprendre 
ce signe et tout de suite commencent «à s'y conformer. 
Jusqu'ici, dans certaines chaires, en présence île la ^len- 
cieus*' expectative du Pape, on préférait l'ennui d'être 
incomplet au risque d'être faillible, et l'on aimait mieux 
déconcerte]- les curiosités juvéniles par une muette 
réserve que de les satisfaire par un exposé d'opinions 
peut-être aventureuses ; désormais ce risque est évité, 
ces opinions sonl consacrées : il a suffi que la voix de 
Léon Mil se fît entendre et qu'elle fût rassurante pour 
que le programme d'action qui s'intitule démocratique 
chrétienne devînt sans ambages ni retard, sous les 
auspices de l'épiscopat italien, un thème d'éloquence et 
un objet d'enseignement. 

Ainsi commence de s'épanouir, en Italie, par l'action 
commune de l'épiscopat et du jeune clergé, cet esprit 
d'harmonie active, de concorde féconde, d'initiative à la 
fois hiérarchique et autonome, que réclame Léon XIII, 
en tous pays, avec une inlassable ténacité; les Lettres 
qu'il adressait naguère à M* r Doutreloux, évêque de 
Liège, et au clergé de France, étaient un premier 



— : 

témoignage du désir pontifical ; l'action qui s'inaugure 
dans un certain nombre de di< italiens en es! la 

réalisai ion. 

[V 

Victorieuse en Italie de certaines timidités, l'Ency- 
clique Graves de communi, en d'autres p ison 
de plusieurs équivoques. On craignait en Allen - que 
la •• démocratie chrétienne •• ne fût socialiste; on 
craignait en Belgique que la «démocratie chrétienne» 
ne fût nécessairement républicaine. La bonne foi conce- 
vait ces craintes, la mauvaise foi les - ait. Le 
dictionnaire, en Allemagne, paraissait complice. Sozial- 
Demokraiie, c'est ainsi que se dénomme, au-delà du 
Rhin, le parti socialiste révolutionnaire. Les appréhen- 
sions qu'il inspire ont porté préjudice, là-bas, au mot 
même de démocratie ; beaucoup de catholiques ont dit et 
quelques-uns ont pu croire que la « démocratie chré- 
tienne» était un collectivisme déguisé. La Belgiqueà - 
tour s'alarmait : dans ce royaume, dont la constitution 
même, parfois, semble menacée par une sorte di 
curité, les tentatives de groupements ouvriers, que 
poursuivaient, parallèlement aux socialistes lution- 
naires et, à rencontre de ceux-ci, les ■• démoci 
chrétiens », servirent de prétextes aux ennemis des 
organisations ouvrières pour accuser la ««démocratie 
chrétienne » d'être, qu'elle en eût ou non consciei 
une aile droite du parti républicain. 

La parole de Léon XIII dissipera ces anxiétés. 11 en 
avait, plusieurs années durant, recueilli l'expression, 
tantôt naïvement émue, tantôt savamment concertée ; il 
a senti qu'il fallait pacifier les émotions et déjouer les 
artifices ; de là, sa nouvelle Encyclique. - Il est évident, 
déclare-t-il, que la démocratie chrétienne et la démocra- 
tie sociale n'ont rien de commun ; il y a entre elles toute 
la différence qui sépare le système socialiste de la 



— 33 — 

profession de foi chrétienne.» Que l'Allemagne donc 
cesse d'avoir peur e1 d'être la dupe, aveugle ou complai- 
sante, d'une question de mots. La Belgique, elle aussi, 
reçoit satisfaction. -11 serait condamnable, dit le Pape, 
de détourner à un sens politique le terme de démocratie 
chrétienne. Sans doute la démocratie, d'après l'étymologie 
même du mot et l'usage qu'en onl fail les philosophes, 
indique le régime populaire; mais, dans les circons- 
tances actuelles, il ne le faut employer qu'en lui ôtant 
tout sens politique el en ne lui attachant aucune autre 
signification que celle (Tune bienfaisante action chré- 
tienne parmi le peuple. Cela étant pose, les intentions et 
l'action des catholiques qui travaillent au bien des 
prolétaires ne peuvent, a coup sûr, jamais tendre à 
préférer un régime civil a un autre ni à lui servir comme 
de moyen de s'introduire. » Les chefs les plus autorisés 
de la « démocratie chrétienne » en Belgique s'étaient, en 
effet, soigneusement gardés de toutes visées anticonsti- 
tutionnelles; la «démocratie chrétienne», pour eux, 
était un système social, et rien autre chose. Relisez, pour 
nous en convaincre, la définition qu'énonçait naguère le 
théologien de ce groupement, M. le chanoine Pottier, 
professeur au Grand Séminaire de Liège: *La démocratie, 
écrivait-il, entendue au point de vue chrétien, est un 
système social qui a sa racine dans une doctrine précise 
et absolue, celle du christianisme, et qui exige, à titre de 
conséquence nécessaire, une organisation protectrice de 
la classe ouvrière, et, dans ce moment historique, à titre 
de convenance contingente, une amélioration et une 
élévation de sa condition 1). » Rien ici n'était politique; 
il n'y avait rien ici dont le régime civil existant en 
Belgique eût le droit de prendre ombrage. C'est as 
pour le trône de Belgique, que sous la poussée des part is 
révolutionnaires il se doive résigner à trembler : la 
- démocratie chrétienne •• ne mérite point de lui susciter 



par M. ! \ 



— 34 — 

cet autre tremblement, celui de la peur. On peut augurer 
qu'au delà de la Meuse comme au delà du Rhin dispa 
Iront, i la faveur des explications de Léon XIII, - tous 
dissentiments relatifs au terme de démocratie chré- 
tienne ••, el que •• tous les soupçons de danger s'évan 
ront, quant à la chose elle-même exprimée par ce moi -. 

Il est intéressant d'obs< d'ailleurs, qu 

France même, où pratiquement, comme no • verrons 
loiii à l'heure, les démocrates chrétiens doivent 
la démocratie politique, M. l'abbé Gayraud, quelques 
jours avant la publication de l'Encyclique, énonçait déjà 
les mêmes distinctions théoriques sur lesquelles l«- Sou- 
verain Pontife insiste : - .)<■ voudrais, écrivait le député 
du Finistère, dégager le devoir 'le 1 l'act ion >eei;il<' de toute 
suspicion de républicanisme et do démocratie... < 
action a pour principes, non pas une adhésion politique 
quelconque, mais le sentiment <i<- la justice social*' et Je 
sentiment chrétien de la fraternité, (liez le prêtre, un 
nuire puissant motif vient s'y joindre: celui de démont 
au peuple la divinité du christianisme par ses bienfaits 
sociaux. L'action sociale ne se présente donc pas essen- 
tiellement avec un caractère politique et démocrati 
Rien ne le prouve mieux que l'action du clergé en Italie, 
au Canada, en Belgique, en Allemagne, en Alsace- 
Lorraine (1). •■ 

Ainsi le mot de » démocratie chrétienne », libéré des 
fausses interprétations dont l'accablait la malveillance 
des partis ou l'étroitesse des coteries, possède désorn 
dans l'encyclique Graves de communi, son acte de 
baptême, et cet acte de baptême le naturalise, si l'on peut 
ainsi dire, dans tout l'univers chrétien. 

Y 

La démarcation si nette que Léon XIII vient de 
tracer entre la » démocratie chrétienne •■ et le socialisme 



1 Gayraud : La Crise de la foi, ses p. 215. Paris, Blodd, 19U1. 



— 35 — 

révolutionnaire sera désormais, pour la première d< ces 
tendances, la ligne de défensela plus sûre, La plus efficace, 
la plus décisive, contre une accusai ion dont, ailleurs 
même qu'en Allemagne, les .. démocrates chrétiens - 
étaient fréquemment l'objet. On les soupçonnait parfois, 
en France, sous un accoutrement qu'ils s'efforçaient de 
rendre orthodoxe, de jouer le rôle de fourriers ou de 
recruteurs pour l'armée grossissante de l'hérésie sociale ; 
et Ton justifiait le grief en cataloguant un certain nombre 
de revendications, effectivement communes à la •• démo- 
cratie chrétienne •• et aui partis révolutionnaires. 

L'encyclique Graves de communi élève singuliè- 
rement le débat : elle ne s'arrête point à ces analogies de 
détail, elle va droit au fond des idées. D'une pari, il y a 
une métaphysique ; et cette métaphysique, précisée h 
perpétuellement enrichie par les enseignements de la 
révélation et de l'Église, est le point de départ de la doc- 
trine sociale : la fraternité humaine s'appuie sur la 
paternité divine. D'autre part, au contraire, --'étale la 
négation du transcendant ; le culte de l'Humanité - car 
l'âme humaine est ainsi faite qu'il lui faut toujours un 
culte — s'installe sur les décombres des croyances 
anciennes : se présentant sous les noms de panthéisme, 
positivisme, solidarisme, s'étayant <m un mot sur l< i > 
systèmes philosophiques les plus divers, ce culte se 
propose comme le seul garant du bien-être humain et 
projette contre Dieu, docteur de résignation, le défi d'un 
incessant blasphème. D'une part, cette métaphysique 
souveraine, qui crée les assises de la doctrine sociale, 
<-on\ ie les être humains a considérer les biens de la terre 
comme des moyens d'existence personnelle, d'existence 
familiale, de progrès social ; et Ton démontre, comme l'a 
l'ait un jour, avec son originalité d'autodidacte, M. Paul 
Lapeyre, que la recherche du progrès humain et du 
bien-être général n'est pas contraire aux obligations de 
l'ascétisme chrétien. D'autre part, les systèmes nouveaux 
— renaissance parfois avouée du paganisme antique — 



- 

dan le quels tout est Dieu excepté Dieu lui même, 
entenl la jouissance des biens terrestres comme une 
fin en soi. D'une part, on s'inspire de ces pai ol< ainl 

Thomas', qui, d'après M. l'abbé Naudet, formulent le but 
même de la * démocratie chrétienne » : -Il y a une fin 
surnaturelle qui esl Dieu. La société doit fournir aux 
hommes les moyens les meilleurs de travailler à leur 
développement intégral, afin de rend leur créateur 
un hommage plus complet, et, ainsi, de se rapprocher de 
leur finfl).* D'autre part, on traite d'imposteur 
qui lèvent vers les deux leur regard, — Lamartini 
dit: leur souvenir. L'écart est Immense, le fossé infran- 
chissable. 

Mais voici se dessiner, sur l'une des rives de 
l'ossé, certains signes d'assagi ssement pratique, certains 
gestes de politique, qui nous permets absurdité, 

d'entrevoir une heure d'histoire, plus prochaine peut- 

qu'on ne le croit, où le parti qui s'intitule socialis 
atténuant la rigueur de ses constructions ou l'ambition 
de ses exigences, deviendra simplement un parti de 
réformes radicales. La théorie de cette évolution est déjà 
toute prête; elle est là, à portée de nos yeux, dans les 
écrits de Bernstein, où cette façon d'opportunisme socia- 
liste, qui semble commandée par l'intérêt, se prévaut 
orgueilleusement de la science, et où le marxisme, 
bagage trop lourd pour être traîné dans les ministè 
est dénoncé, ou peu s'en faut, comme une erreur histo- 
rique et sociologique. Chaque leader socialiste qui 
parvient aux fonctions publiques^devi<>ni, quoi qu'il 
veuille et quoi qu'il dise, un disciple de Bernstein ; et 
l'hypothétique Cité de V Avenir juxtapose désormais 
ses bâtisses, correctement régulières, ennuyeusement 
homogènes, à la ligne déjà longue des nombreux 
châteaux en Espagne édifiés à toutes les époques par 
l'oisive imagination des architectes sociaux. 



(1) Naudkt : La Démocratie et les démocrates chrétiens, p. 30. 



— 37 — 

Naturellement, au cours de celle évolution même, 
les points de contact se multiplieront entre les désirs 
immédiats et précis des politiciens socialistes ei ceux de 
l.i «démocratie chrétienne». Le volume si lucide et si 
fouille que M. Max Turmann vient de consacrer aux 
développements du catholicisme social depuis l'encycli- 
que Rerum novarum[] permet à tout lecteur intelligent 
de deviner ces points de contact et «le les définir ; nous 
n'avons pas à insister. Ne voyons-nous pas, déjà, quels 
éloquents parallèles pourraient être tracés cuire le 
décret de M. Millerand sur les conseils du travail et les 
lointaines propositions déposées il y près de quinze ans 
par MM. de Muu et Lecour-Grandmaison : le projet de 
loi qu'on dénomme, en un laconisme assez inexact, 
projet sur la « grève obligatoire »> est présent à tous les 
souvenirs; si discutable qu'il soit à beaucoup d'égards, 
il réserve peut-être aux aventureux prédicateurs de la 
grève générale la plus gênante des entraves, et c'est 
ce qu'ont osé dire les socialistes allemands, qui l'ont 
critiqué (2) ; tel qu'il est, ne prend-il pas son point 
d'attache dans une conception de l'organisation profes- 
sionnelle commune aux inspirateurs de M. Millerand et 
aux sociologues, trop longtemps méconnus, de l'Œuvre 
des Cercles catholiques ouvriers ? Le remarquable 
ouvrage de M. Paul Boncour: Le Fédéralisme économi- 
que (3), où Ton pourrait saisir en quelque mesure la 
philosophie du projet Millerand, allègue loyalement 
comme témoins ou comme maîtres plusieurs d'entre ces 
sociologues : el c'est de quoi, sans doute, ne se pouvait 
consoler M. G. Sorel lorsque, dans le Mouvement socia- 
liste (4 , il prenait a partie un publiciste indépendant, 
M. de Monzie, coupable d'avoir parle en termes excel- 
lents (lu livre de M. Paul Boncour et de la thèse, non 



iris, Ai . an. 
.' Mouvement socialiste, 15 Janvier el Le' févrii i 

r iris, Ai i vn, 1900. 
! .1/' iliste, !<•■■ <-t 15 janvier 1901. 



— 38 

moins digne de lecture el d'attention, que M. Fernand 
Payen consacrait naguère aux conseils belges de l'ind 

trie «'i du I ra> ail i ). 

Il semble donc que, pratiquement, sur le terrain des 
vœux «'i, sur le terrain des fait », certaines afflni ■ 
perceptibles entre les projeta pratiques de quelques écoles 
socialistes et l'action de la * démocratie chrétienne 
Mais M. Gustave Rouanet, dans les multiples corn 
rendus dont il honore les publications catholique 
et auxquels la Revue socialiste donne l'hospitalité, , 
perpétuellement l'initiative de nous avertir qu'entre lui 
• ■i nous l'antagonisme philosophique est irrémédiable : 
sa plume impétueuse se donne une peine bien superflue. 
Nous n'avions qu'à relire, pour être édifiés à ?ard, 

la lettre que Léon XIII, dès le début de son : [ 
cra au socialisme ; nous n'aurons qu'à relire, désormais, 
la récente Encyclique sur la •• démocratie chrétien! 
Deux intransigeances doctrinales sont en , ice : ce 

n'est pas la notre qui cédera. Surviennent dès 1< 
discussions parlementaires où des signatures hétérogènes 
se juxtaposeraient au bas de certains projets, où des 
bulletins hétérogènes se confondraient au fond des urnes : 
nous ne nous alarmerons pas, le cas échéant, de voir 
certains socialistes être avec nous — que ce soit devanl 
derrière — les auxiliaires de certaines mesures immé- 
diates de justice sociale; et telles rencontres épisodiques, 
sagement concertées ou délimitées, nous paraîtront <1 au- 
tant plus exemptes de périls, qu'une fois de plus la parole 
de Léon XIÏI vient de rappeler et de garantir les droits 
intangibles de la vérité. Cette page de philosophie dans 
laquelle le Pape, pour rassurer l'Allemagne, dresse une 
infranchissable barrière entre la doctrine de la démo- 
cratie chrétienne et la doctrine de la Sozial-Demokratie, 
émancipe pratiquement, en même temps qu'elle la guide, 
l'action publique et l'autonomie parlementaire des 



(1) Paris, Rousseau. 



— 39 — 

.. catholiques sociaux - ; et comme il arrive souvent dans 
l'histoire de l'Église, cet enseignement donne une impul- 
sion par là même qu'il érige une digue. 

VI 

I Pareillement, les lignes où Léon xm semble surtout 
vi§er la Belgique, el dans lesquelles il explique, en 
substance, que l'action populaire qualifiée de » démo- 
cratie chrétienne » se peut exercer sur ions les terrains 
politiques et sous l'égide do toutes les constitutions 
quelles qu'elles soient, renferment implicitement, pour 
nos Français, une direction e1 une leçon. Issue histori- 
quement, comme on l'a dit ici même, de l'abdication 
effective do la noblesse el delà royauté 1 , lu démocratie 
représente, eu France, le régime établi ; elle propose à 
tous les citoyens un commun terrain d'action ; suscep 
tible assurémenl d'être constituée d'une façon diverse, 
elle ne cessera jamais, a ce qu'il semble, de faire prévaloir 
comme principe fondamental, que le dépô! et la dispo- 
sition de la puissance publique appartiennes au peuple, 
dûment organisé et dûment consulté. 

Si donc nous voulons appliquer en France les 
maximes de l'encyclique Graves de communia nous y 
lirons, et nous en retiendrons : que •• les préceptes chré- 
tiens peuvent concorder avec n'importe quelle forme de 
gouvernement, pourvu qu'elle ne soit pas contraire a 
l'honnêteté et à la justice •• ; nous constaterons qu'en 
France In forme de gouvernement est la forme démocra- 
tique ; et jaloux d'une docilité littérale aux indications 
du Pontife suprême, nous nous installerons sur le terrain 
démocratique, qui est le terrain national, pour exercer 



I Fonseqrivi /■ crise sociale, p. 448. Cf. Gayraud: / hrétiens, 

\>. 10 : •• La d< mocratie u esl paa regardée par nous comme l'avènement d'un droit primordial 
résultant de L'égalité naturelle des nommes, mais comme un fait social issu il<-^ faits anté- 
rieurs qui forment la trame de l'histoire 



10 

parmi nos concitoyens l'action - démocratique chi 
tienne ••. En France, en Si en Amérique, ,m 

'•m et veulent être où ce mol est pi le 

Pape, des ■■ démocrates chré! iens • . doivent êtr< . la 
blement, des démocrates bout court, et cela, non i 
l'effet d'afflnit clusives, purement Lhéoriqi ntre 

la ■• démocratie chrétienne •• et telle ou telle forme de 
gouvernement, mais en vertu de ce principe que les 
•• démocrates chrétiens ••, dégageant leur action d • toi 
préoccupation politique, la doivent appropri 
politiques existants I . 

L'Eglise romaine, respectueuse d'une part de tout 
pouvoir constitué, et soucieuse d'autre part quel'en< 
clique Rerum novarum soit appliquée sous toutes 
latitudes, comprend et bénit, sous le vocable comn 
- démocratie chrétienne ••. l'ensemble des efforts i 
tentent les catholiques pour adapter aux i 
divers pays e1 a l'organisation des divers États l'ui _ 
réalisation des enseignements de l'encyclique Rerum 
novarum. Ainsi, en France, comme ailleurs, le mou 1 
ment •• démocratique chrétien •• aura pour but le soula- 
gement et le relèvement du peuple ; en France, comn 

'1) Il est intéressait de rapprocher de l'encyclique (;,■«,■ ; xill 

dégage la « démocratie chrétienne ». de toute affinité politique exclusive, les id< 
qu'exprimait il y a deux ans M. l'abbé Gayradd dans son livi 

(Paris, Lkcoffre). «La politique, écrivait M. Gayraud, est très secondaire aux yeux 
démocrates chrétiens, soit qu'ils la subordonnent entièrement, comme il est juste, à l'a- 
sociale, soit qu'ils tiennent la question politique pour résolue en fait. Ils ne s'intéressent a 
la réorganisation du suffrage universel, à la décentralisation administrative et à l'émancipa- 
tion communale, qu'à cause des rapports étroits de ces changements ave.- la n :iou 
professionnelle et la part légitime d'influence qui doit appartenir aux associations dans le 
gouvernement du pays. Leur programme, de même «nie leur doctrine, est donc avant tout 
économique : et le grand devoir de l'heure présente leur parait être celui de l'action démo- 
cratique sociale. •• Gayrauo: Les dén p. 291 etsuiv, —A grès du 
parti ouvrier chrétien tenu à Reims en 1896 et au Congrès national de la Démocratie chré- 
tienne tenu à Plaisance en 1900, on a voté la proposition suivante : ■ Le parti démocratique 
chrétien, estimant que les questions sociales priment les autres, laisse à chacun de 
groupements la liberté de se placer ou non sur le terrain politique ; mais si ces groupements 
se placent sur le terrain politique, ils doivent se déclarer nettement républicains démo- 
crates... •• [Association catholique, 1900, II, p. 17:j. Ainsi les deux Congrès admettaient : 
]<> que la -démocratie chrétienne- n'est pas nécessairement un groupement politique: 
2o que, si elle veut avoir une action politique, elle doit, au milieu de la démocratie franc; : 
se placer sur le terrain démocratique. 



— 41 — 

ailleurs, il tiendra compte du régime civil accepté par la 
nation ; ce régime est la •• démocratie » ; et le mouvement 
.. démocratique chrétien -, si le Chris! est propice, aura 
peut-être cette vertu suprême de christianiser, parmi 
nous, la •• démocratie politique... - 

Léon XIII, recevant, le 8 octobre 1898, un pèlerinage 
d'ouvriers français, prononçait ces graves paroles : .. Si 
la démocratie s'inspire des enseignements de la raison 
éclairée par la foi ; si, se tenant en garde contre de falla- 
cieuses ou subversives théories, elle accepte, avec une 
religieuse résignation et comme un fait nécessaire, la 
diversité des classes et des conditions; si, dans la 
recherche des solutions possibles aux multiples problèmes 
sociaux qui surfissent journellement, elle ne perd pas un 
instant de vue les règles de cette charité surhumaine que 
Jésus-Christ a déclaré être la noie caractéristique des 
siens ; si, en un mot, la démocratie veui ('are chrétienne, 
elle donnera a votre pairie un avenir de paix, de prospé- 
rité et de bonheur (i). » 

Léon Mil parlai!, ce jour-là de la forme politique 
connue sons le nom de démocratie, et de l'accès qu'elle 
peut et doii offrir aux influences chrétiennes. L'action 
populaire dite » démocratique chrétienne •• au sens que 
prémunit ces mois dans l'encyclique Graves de communi, 
fraiera la rouie à ces influences. Sembierions-nous l'aire 
un jeu de mois en disant qu'en France la démocratie peut 
devenir chrétienne grâce à la •• démocratie chrét ienne - ? 
('cite apparente subtilité, nous la risquons, afin qu'il 
demeure bien établi, au terme de cette étude, que 
Léon KM, en publiant l'encyclique Graves de communi, 
a prétendu offrir à l'univers catholique un document 
sociologique, non un document politique ; que la - démo- 
cratie chrétienne •• dont il reconnaît, pour tous pays, le 
droit a l'existence, est un système d'action sociale, 
ei non l'ébauche d'institutions politiques; que cette 



(1 Cité daus Gayraud : Les Déniocrad 520-2Î1. 



— 42 — 

• démocral ie chrét ienne », ainsi compr tppelée 

.! raire prévaloir l'esprit de l'Evangile dans l< 
nement des Etats, quelle qu'en soil la forme : '- 1 q 
France enfin, «'11'' doit être, logiquement, le plus ferme 
appui <l< i la * démocratie politique *», qui est le régime 
en vigueur et le cadre naturel de l'action civique. 

I ,i ,,i; ,i g i ,i iY.\l . 



C'est à juste titre que nous 
dédions nos modestes pensées sur 
la vénérable Encyclique Graves 

DE COMMUNJ RE a GEORGES GOYAU 

à Tizio Veggi \n et " M \\ Turm \N. 
A Georges Goyau qui de nosjours, 
a fait connaître avec une profonde 
et géniale intuition la sagesse di 
la réforme sociale proposée par 
V Eglise; û T. Veggian qui, le pre- 
mier parmi les Italiens a tente d'en 
écrire l'histoire, à M. Turman qui 
Va reliée aux destinées et aux espé- 
rances de la civilisation contem- 
poraine. En même temjts nous 
exprimons l'espoir que, dans une 
affectueuse concorde des esprits, 
Von reconnaisse de pins en plus 
que Léon XIII, en définissant et 
en consacrant la démocratie chré- 
tienne, t'a indissolublement lice an 
programme commun etgéneral des 
catholiques. 

G. TONIOLO-A. POTTIER. 



LA PAROLE DU PAPE 

A CETTE HEURE SOLENNELLE 



Une l'ois de plus par l'Encj cli |ue du 18 janvier 1901 . 
« Graves de communi re - sur la Démocratie chrétienne, 
Léon XIII a fail entendre sa voix au monde entier. 

Croyants ou incroyants, tous sont habitu< sormais 
à reconnaître dans la parole du Pontife un événement 
historique. Ainsi apparaît plus évidente que jamais, la 
vérité de la parole du philosophe Schelling, ~ que le 
christianisme (entendez ici le catholicisme en toutes ses 
affirmations intéresse autant l'historien que le théologien. 

Et en effet, ce Document pontifical, tout en gard 
entière l'Autorité suprême sur les fidèles, heureux de 
lui donner une prompte et docile adhésion, et sans 
perdre son cachet personnel d'oeuvre de l'homme supé- 
rieur, que tous reconnaissent en l'Auguste Vieillard du 
Vatican, présente (comme chaque manifestation d'ailleurs 
de la divine mission de l'Église) un double lien qui le 
rattache à l'histoire du siècle où il parait. 

D'un côté il se mêle et s'entrelace a toutes les vicis- 
situdes historiques qui constituent la physionomie carac- 
téristique de la société contemporaine et s'adapte à 
X ambiance extérieure, 

De l'autre il se prépare et se forme à travers une 
longue élaboration historique, apparaissant enfin comme 
le fruit mur d'une progressive et intime évolution. 



— 45 — 

Toujours dans l'histoire de la civilisation chrél ienne, 
la semence divine tombe h germe au milieu de circons- 
tancesqui semblenl l'attendre el au temps opportun. 

La considération de la nouvelle Encyclique dans ses 
rapports intimes avec l'histoire et la sociologie, répond 
donc aux bonnes méthodes scientifiques el semble en 
mémo temps la meilleure règle d'interprétation pour en 
comprendre la signification el la valeur. 

1. Trois immenses faits sociaux (pour s'en tenir 
strictement à ces derniers dominent tout le XIX' siècle 
et se prolongent dans le nôtre : 

a La dissolution définitive de l'ordre social chrétien 
dont la sage et laborieuse élaboration avait coûté des 
siècles à l'Eglise. Cette dissolution a été amenée par le 
triomphe de deux théories philosophico civiles, toutes 
deux filles de la négation des Droits de Dieu sur la 
Société. Leurs deux représentants philosophiques sont 
Kant et Hegel, l'un, auteur dun individualisme libéraliste 
qui émancipe et désagrège, l'autre d'un panthéisme auto- 
cratique d'Etal qui concentre et nivèle tout. Tous deux 
ont lini par réduire la Société à un endettement absolu. 

b L'effet parallèle de ce processus pathologique a 
été d'introduire à la hase de la Société, de développer de 
longue main et enfin de déchaîner comme des flots, 
sous l'impulsion de profondes et immenses innovations 
techniques dans l'industrie, le commerce et les commu- 
nications, un prolétariat misérable, matérialisé et 
menaçant. L'état de ce prolétariat est la négation et la 
destruction de la condition respectée, prospère et faisant 
corps avec la solidité même de l'Etat, a laquelle l'Eglise 
avait autrefois élevé les fils (\u peuple travailleur. 

c Enfin, comme conséquence logique de ces principes 
philosophico-civils, et comme réaction historique contre 
ceiie double maladie générale et particulière, on a vu se 
constituer, se répandre ci s'imposer dans tous les pays le 
socialisme scientifique. Il s'est divisé en deux écoles puis- 
santes, se rattachant respectivement a Kant et a Hegel : 
l'une a tendance individualiste, libérale, anarchique, 
l'autre a tendance panthéistique, autocratique ou d'Etat, 

3. 



16 

Depuis qu'il s'est affirmé d'une raanièi lennelle 
en 1848, l'un l'anarchisme avec Proudhon et 

en Russie avec Bakounine : l'autre le collectivisme 
d'Etal , établi en France avec L. Blanc et en Allemagne 
avec Lassale, le Socialisme s'est complété par le Mani- 
feste de Londres d'Engels et de Marx, et a fini par 
prendre en mains l'organisation pratique et la direction 
doc! ri nale du prolétariat mondial groupé en deux arnu 
grandioses: l' Alliance Universelle Anarchiqueôc 18 
l' Association Internationale des Travailleurs de 1864. 

Ces faits immenses devaient naturellement 
susciter des projets et des efforts de restauration sociale, 
el c'est précisémenl sur eux qu'est venue se greffer 
Faction sociale de l'Eglise. Trois écoles on1 
individualiste-libérale, l'école politico-sociale, et l'école 
réformat rice morale-chrétienne. 

fJécole individualiste-libérale ; elle eut d'abord une 
carrière heureuse et propagea des institutions populain 
conformes à l'individualisme doctrinal et inspirées du 
principe du self-help (sociétés de secours mutuels, co< >pé- 
ratives de crédit); cela se passa spécialement en l£ 
grâce à Schulze-Delitzch (les banques populaires alle- 
mandes) et a Holyoake (la coopération anglaise ; puis 
elle commence à subir, même à l'égard de la crise sociale, 
ce processus de dissolution qui aujourd'hui est manifes 
et irrémédiable. 

En présence de l'immense question sociale, sauf 
quelques optimistes solitaires qui continuent à appeler 
un plus large souffle de liberté, le vieux parti libérai 
décompose en trois courants et se confond avec eux : les 
uns Rattachant à un libéralisme radical avec Feuerbach 
et Dûhring font de loin des amours à un idéal anarchique; 
d'autres plus positifs et plus sensés, au risque de passer 
pour incohérents à l'égard des principes individualisa s, 
se mettent dans les rangs des réformateurs d'Etat 
favorisent cette législation sociale qui avant toute antre 
fut l'honneur .des libéraux anglais et s'enlace à l'histoire 
parlementaire de Pitt, Huskisson, Peel et Gladstone. 
Enfin il y a un résidu puissant d'hommes d'affaires et 



-- 47 — 

non de doctrine, p >ur La plupart capitalistes el politiciens 

qui tiennent avec ténacité aux institutions libérales 
présentes favorables à leur puissance actuelle el qui en 
présence du malaise social el de l'envahissement du 
socialisme, ne font appel qu'aux lois d'exception et à la 
répression parla force. Quoi d'étonnant si pareille école 
se montre impuissante à apporter un frein ou un 
remède à un malais" que, par ses ihéories et ses agiss 
mon is, elle a «mi grande partie engendré elle-même? 

Uécole politique sociale^ poussée par les jeunes 
économistes allemands, s'est détachée du parti libéral en 
1870, s'est constituée en une puissante union de propa- 
gande (Verein fur sozialpolitik) et a eu une meilleure 
fortune. Elle ^< i leva avec le propos explicite d'analyser 
a fond le problème social (so/iale Frage) et de le résoudre 
immédiatement au moyen de lois et de mesures d'Etat ; 
à cet effet, il arma celui-ci (conformément à une concep- 
tion politico-panthéiste) d'un pouvoir sans limites pour 
transformer toutes les institutions privées et publiques 
de la manière qu'elle jugeail utile ou nécessaire au salut 
et au progrès indéfini de la civilisation morale et maté- 
rielle ; c'est ainsi qu'elle élabora ce système complexe, et 
pesant <le législation sociale ouvrière qui, rentré dans le 
programme politique du prince de Bismark et du nouvel 
empire depuis L879 el abattu ensuite au parlemenl 
allemand redressa, il l'aui l'avouer, beaucoup d'injusiices 
et apporta de notables adoucissements au malaise social, 
spécialement dans les classes laborieuses et pour ce 
motif fut plus lard copié en large mesure par les autres 
Etats européens. 

Mais cela n'arrêta point le cours du socialisme qui 
envahit plus que jamais les muli iiudes et les assemblées. 
.. Si nous, loin comme nous, disait Bebel, vous invoquez 
l'omnipotence panthéiste du gouvernement pour restau- 
rer Tordre social, quel droit avez-vous de nous empêcher 
si, avec plus de logique, nous riii\<M|Uons jusqu'au bout 
pour la complète réalisât ion du collectivisme dans lequel 
mais apercevons le sommet de la civilisation? Vous 
autres soci a listes de lu chaire cl socialistes d'état^ s. don le 



— IX 



el les échanges à In loi de la jus lice, de l'éthique i 
prescriptions chrétiennes. Il fau! aider à la double tâche 

ononiiqueet sociale)par toutes les espèces S associait 
populaires d'initiative privée en \ comprenanl aussi 
les corporal ions libres et mixtes 
• i| inférieures) ; il faut enfin féconder cette tâch* 
toutes les formes modernisées de charité individu» 
<'| sociale, et en particulier du patronage chrél 
l'égard des classes travailleuses; et à tout cela il faut 
aider par l'action de l'Etal protectrice de l'ordre jui 
dique d promotrice du bien commun, action qui don 
se développer complètement en traitant tout le monde 
avec égalité; il faut surtout appeler le secours de l'auto- 
rité directrice el de l'efficacité régénératrice de 
qu'on reconnaît el proclame la source première et 
pensable de conservation sociale et de pn _ -ml. 

Il y eut une admirable et éclatante radiation rie 
théories chrétiennes oubliée-. Ellesconvei : biei 

en quelques loyers très vastes et lumineux autour 
desquels tous se retrouvèrent. Ce fut une renaissai 
inattendue et en moins de vingt ans, de 1870 à 1890, elle 
mit en évidence l'existence systématique d'une •"•oie 
sociale-catholique qui s'imposa au respect de tout 
écoles réformatrices et a l'attente anxieuse du monde 
enténébré et souffrant. Elle fut le produit d'une collab 
ration universelle qui montrait en quelque façon l'unité 
des esprits chrétiens autour du problème social. OU y 
retrouve en France, de Mun et de la Tour du Pin. A peine 
revenus des campagnes sanglantes de 1870, ils com- 
mencent Ja lutte de pensées et d'œuvres restauratrices 
qui trouve plus tard son organe dans Y Asssociation catho- 
lique et où brillent les noms de de Pascal, Lecour- 
Grandmaison, de Segur-Lamoignon et plus tard, de Lorin, 
de Milcent, de Savatier, de Cetty : on y voit des BeL 
longtemps commandés par Woeste publiciste et homme 
d'Etat et qui guerroient sous l'oppression du libéralisme 
maçonnique; on y aperçoit des catholiques du nouvel 
empire allemand, continuateurs de la pensée de Ketteler 



— 49 — 

et inspirateurs de ce centre parlementaire germanique 
déjà constitué depuis 1871 ; ce sont Moufang, Lehmkuhl, 
Winterer, Costa-Rosetti, Hertling aidés eux-mêmes par 
les aristocrates autrichiens Vogelsank, Bloeme, Kufstein 
qui gémissent sous l'oppression du capitalisme de la 
banque et de la bourse ; on y retrouve l'Italie qui, mêlant 
dans ses congrès tenusdepuis 1875, lesél udes aux oeuvres, 
marquait chacun d'eux d'une pierre milliaire des reven- 
dications sociales. Enfin on voit réunies toutes les natio- 
nalités dans les assemblées scientifiques de V Union de 
Fribourg dont l'aimable président, Mermillod, Evêque 
puis Cardinal servait de correspondant entre tous • ■■ 
agissants et le Vatican. 

Cette école catholique refleurissant autour de 
Léon XIII l'ut aussi une force qui suscita et propagea 
des institutions et des organisations pratiques sociales 
et chrétiennes; ce furent, des 1871 pour la France les 
cerles ouvriers de Meignan, de de Mnn ei de de la Tour 
du Pin ; en Allemagne et en Angleterre, les associations 
ouvrières de Kolping, les unions de patrons et de paysans 
de Schorlemer-Alst, les premières initiatives pour la 
défense de la petite propriété i Hofrecht, Homestead , les 
sociétés coopératives de toutes formes depuis celles de 
production de Ketteler jusqu'à celles de crédit de 
Raiflfeisen avec une efflorescence simultanée d'œuvres 
d'épargne, d'assurance et d'achats collectifs, sociétés 
coopératives transportées en [talie pur Cerutti, en France 
par Durand et plus tard multipliées partout de la Gallicie 
jusqu'à l'Irlande et l'Espagne; tout cela constitue une 
véritable bénédiction qui est tombée sur le peuple et 
prouve aux yeux du monde que l'idée chrétienne, comme 
son divin auteur, a passé pur là en faisant le bien. 

III 

Et cependant, bien qu'il représentai quelque chose 
de systématique et de classique, ni l'idée scientifique, ni 

i 



— 50 — 

Paction pratique dea catholiques ne se contei 
programme, pas plus que de lires qui pourra 

se dire normales et fondamentales. Et peudetemp 
cette date solennelle de 1870, se firent jour parmi les 
hommes de la pensée et de l'action catholique des 
tendances vers des directions plus marq et plus 

hardieSi 

i . Mlles reçurent leur impulsion d'aut mptoi 

et d'autres révélations de la conscience publique contem- 
poraine qui menaçaient de rendre la crise sociale plus 
universelle. 

Tels i'ureui : 

— la diffusion du matérialisme scientifique. Com- 
prise par les multitudes déchristianisées : universalisée 
autant par Haekel sous forme pantheistique que 
Dûhring continuateur de Feuerbach, aous forme ^indi- 
vidualisme radical ; alliée au triomphant pessimisme 
d'Hartmann, et enfin répandue par une effrayante 
propagande de l'université à la place publique, c 
philosophie poussa partout à l'extrême, l'intolérance 
malaises sociaux et aigrit spécialement l'esprit, révo- 
lutionnaire de la multitude. 

— Le socialisme sous foutes les formes qui partout 
se campait menaçant. L'association internationale <\''> 
travailleurs représentant le collectivisme panthéiste 
d'Etat avait été dissoute en 1872. Elle réparait après peu 
(Tannées animée d'un mouvement fébrile sous la forma 
d'autant de sociétés nationales autonomes adapt 
génie de chaque peuple et coordonné des 

statuts communs, (ceux de Gotha en 1875 et d'Erfur 
1801). Ainsi ce mouvement prend, sous le nom de démo- 
cratie sociale, une intensité vertigineuse dans les parle- 
ments et dans les foules, depuis l'Amérique jusqu'aux 
pays latins les plus réfractaires. 

D'autre part Yalliance anarchique universelle repré- 
tant l'individualisme nihiliste fut recomposée en 1873. 
Sous le prince Krapotkine et avec le mot d'ordre allons 



— 51 — 

au peuple, elle entra dans la période de la terreur ; c'est 
alors qu'écjatèrenl les traîtres assasinats d'Alexandre II 
de Russie 1880), du président Sadi Carnot en France, 
suivis plus tard de ceux <l< i l'impératrice Elisabeth L889 
el du roi Eîumberl 1900). Le public était désormais con- 
vaincu de la marche irrésistible que, grâce au prolé- 
tariat, l'anarchie avail réalisée. 

Les organisations de l'industrie moderne avaient 
pénétré dans tous les pays mêmes K i s plus retardataires, 
depuis ceux dos Slaves jusqu'à l'Italie < i i l'Espagne. Il eu 
était résulté chez 1rs prolétaires une conscience de classe 
impatiente de hâter son émancipation et ses vengeances. 
[1 s s'enrôlent en masse dans les chambres collectivistes 
de travail et dans les sociétés secrètes de l'anarchisme. 

En présence de ces faits formidables, il était naturel, 
il fut même providentiel que de ce programme social 
catholique ordinaire et commun à tous, vint à se détacher, 
à croître et à acquérir la prépondérance, un courant de 
pensées et de programme plus urgent pour répondre 
à l'inéluctable nécessité de faits immanents, plus intensif 
pour se proportionner à la gravité exceptionnelle des 
dangersei surtout s'adressant plus directement au prolé- 
tariat pour aller du côté ou le besoin était plus pressant et 
les menaces plus proches. C'est de là qu'est venue Vécole 
catholique populaire et démocratique dont l'intensité 
s'adapteà la gravité exceptionnelle du danger et dont la 
préoccupation directe est de pourvoir aux malaises et aux 
exigences du prolétariat . 

2. Cette ccoli' sociale catholique uiv ses lumière 
son impulsion d'un diagnost ic et d'une connaissance plus 
intime des maux immanents d'aujourd'hui et leur 
applique avec plus de décision les doctrines et les ensei- 
gnements sociaux de la scholastique qui refleurit, du 
droit canon, de l'histoire de la civilisation chrétienne. 
Cette école sociale catholique plus récente ne renie pas les 
autres, mais elle les complète et les dépasse. En résumé 
elle revienl à ces règles direct rices 



v 

Si tous coin iennenl que la réform* Je dé] i 

d'une action coordonnée de la justice et de in charité 
chrétienne, cependant, il importe premièrement aujour- 
d'hui de faire œuvre de justice, de réparer les flagrant 
iniquités qui existent entre les classes inférieures el ; 
classes supérieures; pour cela il faut faire œuvre de 
justice non seulement commutative, celle qui s'exei 
entre égaux, mais encore distributi iale proj 

ment dite. — Si tous admettenl l'intervention de l'Etal 
faveur de l'ordre el du bien commun, il faut cependant 
qu'elle se développe d'une façon proportionnée au h 
elle doit par conséquent, aujourd'hui plus que jamais, 
avoir pour objet d'assurer une protection et un soûlai 
ment spécial aux multitudes plus faibles et plus souf- 
rantes.— Si tous \ isenl à la recomposition de l'oi ganis 
social basée sur la constitution des clas e qui p 

pour le moment, c'esl de commencer par la nstituiù 
de la classe du prolétariat pour en revendiquer l'auto- 
nomie et la relier, en vue du salin général, à l'ordre 
hiérarchique de la société. 

Pour traduire en propositions concr >s aspira- 

tions qui, il faut le répéter, n'excluent pas les autres plus 
générales et ordinaires, cette école s'attache princi- 
palement à trois mesures spéciales dont elle déniant 
l'immédiate et, urgente adoption : — la réforme juridique 
des contrats de travail sous toutes les formes — une 
législation sociale ouvrière spéciale — les unions prof s- 
sionnelles même composées de seuls ouvriers, éventuel- 
lement obligatoires et représentant les intérêts moraux 
et matériels delà classe autonome des travailleurs. 

C'est donc un programme spécial, d'opportunité et 
plus militant, qui, répondant parfaitement au moment 
historique qui résulte des faits, place avant toutes les 
autres, la solution du problème populaire. C'est là, en 
présence de la propagande de la démocratie socialiste le 
programme de la Démocratie sociale chrétienne. 

Cette démocratie sociale chrétienne a elle aussi son 



— 53 — 

histoire; histoire instructive, grandissante el glorieuse. 
Elle ne prend pas son origine chez <l< i s hommes en désac- 
cord avec l'école ancienne el générale des catholiques, 
mais dans une poignée (le ceux-ci. Los premiers, ils 
comprennent la nécessité imposée parle moment présent, 
de se replier vers îles préoccupations populaires plus 
marquées, A cette poignée viennent s'ajouter des pha- 
langes nouvelles et pins jeunes ; et enfin, ils deviennent 
nn flot qui passant sur l'autre pins lent et pins pesant, 
arrive jusqu'au seuil du Vatican pour solliciter l'appro- 
bation du Pape. 

Déjà le programme donne en 1869 par Ketteler, que 
Léon XIII a appelé son grand précurseur, avait été 
formulé dans un congrès ouvrier el renfermait en germe 
toute la nouvelle école populaire, ("est le centreparle- 
mentaire catholique fondé en 1871, rapidement illustré 
par Winhorst, Mallinkrodt, Reichensperger, Ballestrem 
ei pins lard par Iliize ([ni, de 1878 a 1883, an sortir île la 
fortifiante persécution du Kulturkampf, développe en 
Allemagne la législation sociale ouvrière. C'esl donc aux 
eai I îol ii pies que cette législation doit en I ion ne partie son 
inspiration et son triomphe et cela depuis les premiers et 
célèbres rescrits impériaux de 1880 jusqu'à la conférence 
internationale (\\\ travail tenue a Merlin en 1890. 

En Belgique, après avoir secoué le joui!' maçonnique 
de Frère-Orban e! de Bara, les catholiques inauguraient 
le pouvoir par Venquête industrielle de 1886 et de 1890; 
relie enquête donnait origine en 1887 el ensuite aux lois 
sociales ouvrières et en part iculier a la célèbre loi sur les 
conseils du travail; en même temps et a une extrémité 
opposée, les vieux féodaux autrichiens, l'âme imprégnée 
d'un frais ei vivant modernisme, fondent dos 1882 sons la 
conduitede Louis Psenner [eparti réformateur Reform- 
partei), parti appelé pins tard d<^ Chrétiens sociaux et 
illustré par les noms «In prince do Lichtenstein et de 
l'avocat Lueger. Ils font passer on Autriche-Hongrie les 
premières lois sur les corporations de moi iers 1883-188 i 



— 54 — 

sur In réglementation industrielle 
1885-1890). La France catholique emportail inde 

b Ltaille en ïsl\ eur des sj ndicat s (1£ i partir 

de ce moment, Léon Harmel inaugurail sous une nouvelle 
forme le patronat chrétien ronde sur !" : et la 

liberté de la classe ouvrière qu'il apprenait à se rel< 
par elle-même. Sa parole el son exemple multiplie les 
sociétés composées de seuls ouvriers en Frai 
dans boute l'Allemagne. En Suisse, pays de démocratie 
calviniste ci radicale, c'esl grâce à l'athlète catholique 
G. Decurtins que se fonde le secrétariat du peupli 
autour de celui-ci, en 1887, la fédération g de des 
travailleurs comptanl dès son origine cent mille ouvriers; 
dans cette même année, l'initiative de Nfellae I de 
Schollaerl créa les premières g il des ou corporations de 
paysans qui, multipliées ensuite et fédérées en 1890 dans 
le célèbre boerenbond % réunirent en peu de temps au 
moins trois cents gildes d'agriculteurs, jurant par la 
bouche de leur président Heileputte de ne 1 jamais 

déshonorer par la tyrannie socialiste le sol de la patrie. 

Et ainsi se développait, en même temps que les id< 
l'affirmation pratique de ce programme populaire lié 
trois postulata : la réforme des c ntrats de travail, la 
législation ouvrière et les unions prof mettes des 
travailleurs, postulata qui devaient respectueusement 
retentir jusque dans les salles du Vatican. 

4. Ce programme trouva des organes d'inteppré- 
tation et de propagande dans les réunions ou 
catholiques, les initiatives personnelles des Évêques et les 
Pèlerinages. 

— Dans les congrès catholiques de partout, et il faut 
citer particulièrement ceux d'Autriche qui dès J882 se 
rendirent célèbre par les thèses détendues à la réunion de 
Haid en Bohême, celui de Coblenz, celui de Lucques, celui 
de Lodi, celui de Vicenza (1883-1807) ), le problème ouvrier 
prenait la première place dans les discussions. Parmi eux, 
les deux congrès qui furent provoqués à Liège par l'Evèque, 



— 55 — 

Monseigneur Doutreloux, furenl surtout décisifs. Ce fut 
là en effet que furent posées les questions de l'interven- 
tion de l'Etat, et, par l'organe de l'abbé Pottier celle des 
légitimes revendications <l< i s travailleurs. La première 
l'emporta triomphalement et la seconde fui Insérée dans 
les actes officiels du congrès. Cela provoqua en la même 
année 1890 une concentration des catholiques fidèles à 
l'autre programme plus conservateur. Ils l'affirmèrent à 
nouveau dans le congrès d'Angers sous la direction de 
l'Evèquc Monseigneur Freppel. Kl ainsi depuis ce moment 
il arriva que le mouvement social catholique se divisa 
nettement en une aile conservatrice et une aile populaire : 
elles turent appelées brièvement du nom d'école d'Angers 
el d'école de Liège. Mais en attendant cette dernière était 
reconnue du public qui l'indiquait comme représentant 
l'avenir. 

— Los sollicitudes éclairées dos Evèques pour la 
classe ouvrière remontent au discours d< i Sainte Ciotilde 
de Paris, donné par Monseigneur Mermillod, Kvêque 
puis Cardinal. Mais parmi elles, l'épisode solennel auquel 
s'attachent les noms des Cardinaux Gibbons et Manning 
exercèrent une influence profonde et universelle sur 
l'opinion publique. Parmi les nouvelles et puissantes 
corporations ouvrières qui en Amérique, s'étaient multi- 
pliées récemmenl et spontanément, celle <\<'> chevaliers 
du Travail (Knights of labour), sous la présidence de 
Powderly, forte de plus d'un million de sociétaires, avail 
accueilli des membres de différentes doctrines religieuses 
et sociales et a de justes et nobles revendications mêlail 
quelque proposition suspecte. Une condamnation de cette 
colossale association de la part de l'épiscopat américain 
était probable et imminente. Les deux grands prélats des 
deux puissants Etats anglo-saxons accourureni à Rome 
pour défendre la cause de cette société. Ils l'empor- 
tèrent et le tolerari posse fut prononcé; grâce aux savants 
mémoires et aux chaudes paroles des deux pasteurs, la 



— :,o — 

condition el la brûlante question du prolétariat forent 
exposées dans toute leur nue grandeur les yeux 

maternels de l'Egli 

— Survinrent les pèlerin ■ >ui riers qui poi 
eux mômes aux pieds du Père commun les dol< et 

les vœux des enfants du travail. IN avaient été préci 'l'- 
en L885 d'un pèlerinage d'une centaine de grands indus- 
triels chrétiens du Nord de la France. L'un d'entre eux, 
au nom de ses collègues, avait déclaré que leur conviction 
commune étail que seul*- l'Eglise pouvait rétablir dai 
l'industrie moderne l'observation de la justice et de la 
charité. A de courts intervalles, grâce à l'initiati 
hardie et nouvelle de Léon Harmel et du comte de Mun 
et sous la direction du Cardinal Langénieux de Reims, 
trois pèlerinages ouvriers se succédèrent à Romi 

Ils furent successivement six, dix et quinze mille 
ouvriers. Ils représentaient le monde moderne du travail, 
ee nouveau levain qui par sa fermentation, préparait la 
société future. Ils montèrent les escaliers du Vatican : 
par la bouche de leurs guides dévoues ils répétèrent au 
successeur du Divin Maître- Domine, salva nos,perimus : 
Seigneur, sauvez-nous, nous périssons « ; ils invoquèrent 
une parole de vie qui l'ut une définition solennelle des 
droits et des devoirs des classes supérieures, une base 
intangible des revendications populaires et la charte 
internationale des travailleurs moderne-. 

Il y eut un moment d'anxieuse attente ; comme aux 
instants les plus solennels de l'histoire, tous les yeux 
tous les cœurs étaient tournés vers Rome. L'encyclique 
Rerum novarum parut ; on était au 15 mai 1891, ce fut la 
la réponse de Léon XIII au monde qui avait reconnu que 
l'Eglise est indispensable pour résoudre la crise sociale. 

5. Le Pontife y fixait, justifiait et, au milieu des 
controverses modernes définissait mieux tous les prin- 
cipes, les traditions, la vertu efficace, les institutions 
essentielles de l'ordre social chrétien ; puis dans une 
vision sûre et d'une phrase vibrante, stigmatisait la 



— 57 — 

gravité de la crise sociale qui divisant la société en deux 
parties, oppose quelques ultra puissants à une multitude 
réduite à une condition presque servile ; il revendique en 
même temps la justice du salaire qui défend de soumel I re 
au coi il rat ce minimum qui est ncccssairca la subsistance 
de l'ouvrier sobre et honnête. Il légitime une intervention 
spéciale «le l'Etat pour protéger et soulager les faibles et 
ceux qui souffrent. Comme remède souverain à la disso- 
lution sociale d'aujourd'hui et au conflit actuel des classes 
il appelle la prompte reconstitution de corporations 
mixtes ou même composées de seuls ouvriei*s. Il y voit le 
meilleur moyen pour défendre et élever matériellement 
et moralement la condition des petits et des pins 
nombreux. 

De cette façon, le Pontife, dans ce grand document, 
avec les premières et plus ordinaires réformes sociales 
des catholiques avait inscrit, au moins quant à leur 
substance, les règles et mesures caractéristiques du 
programme social ouvrier plus militant et pins urgent ; 
et ainsi ce programme avait reçu la consécration 
authentique qu'il avait sollicitée. 

[V 

2 Le public appela immédiatement l'encyclique 
Rerum novarum la grande charte des ouvriers. Les 
savants proclamèrent qu'elle était à la fois une con- 
clusion et une préface. Et en effet, non seulement elle 
apportait une confirmation de tout le programme 
doctrinal et pratique de l'action populaire, mais dans 
ce programme il semblait qu'elle eût, vu l'urgence des 
circonstances, en quelque sorte absorbé l'autre pro- 
gramme plus élémentaire et plus ordinaire; de sorte 
qu'elle donna à ce programme spécial, une incomparable 
impulsion. 

Et il en fut vraiment ainsi. L'élan se manifeste 
d'abord dans les idées. Dès ce jour mémorable, «ni voit 



— 58 — 

mûrir chez les cal holiques de profonde philo 

sophie, de morale, de droit, de sociologie dans lesquelles, 
les problèmes les /////.s- graves où bc retrouve la question 
soin creusés à fond grâce à une culture spéciale ( -i plu- 
profonde des catholiques, li faul citer ici les livres de 
Cathrein, de Pesch, de Weiss, de Mayer, de de Pascal, 
d'Antoine 1 . Ces problèmes aonl développés devant le 
clergé des Séminaires et à l'occasion e des 

programmes d'études comme à Liège, gr l'initiative 

de Monseigneur Doutreloux el à l'enseignemenl d<* 
Pottier et en Autriche grâce au prélat Scheicher. Ils • 
portés dans les chaires d'université comme ù Muns 
grâce à l'abbé Hitze el en vertu d'une mission donnée 
par l'Empereur lui-même. Ils sont traités quotidienne- 
ment dans des revues catholiques aies nouvelles • 
anciennes dont la renommée esl universelle. Ils sont 
formulés dans leurs dernières conclusions parles célèbres 
programmes des catholiques français, belges, hollandais, 
allemands, italiens (2). Ils sont livres à l'intér< _ éral 
du public dans t\e<, livres géniaux militants el actuels par 
Goyau, Naudet, Gayraud, Lemire, Fonsegrive, Enfin ils 
sont popularisés par les célèbres discours e1 les m< 
graphies du comte de Mun. Ainsi apparut aux yeux du 
monde la fécondité exubérante de la pensée sociale popu- 
laire suscitée par la parole d'un Pape qui avait, après 
tant de siècles, relié à la théologie et aux traditions de* la 
science chrétienne, les problèmes enlisés et insolubles 
de l'économie moderne ainsi que les criantes questions 
du travail. 

Les faits répondirent au rayonnement des idées. 
L'action sociale, tout en visant directement au rel> 



(1) Tous ces écrivains, encore qu'ils ne soient point enrôlés dans le parti démocratique 
catholique, sont d'accord avec lui sur 1 îs Ligues du programme (contrat de travail, législation 
ouvrière, corporations et en dissertent avec profondeur. 

(2) Programme français de S. Etienue du Comte de Mun [1892] de la Ligue démocrati- 
que belge (1893) de la Ligue démocratique hollandaise et des Députes catholiques 

du Tiers-Ordre franciscain à l'aray le Monial 1894 des catholiques italiens 1894 à Milan, 
1896 à Padoue) des Suisses ,18'.M Fribourg) des Allemands (1894 Coblenz des réunion* <>' S 
Revues catholiques françaises Paris 1896, ( .'T. 98, 99, 1901). 



— 59 — 

ment du prolétarial dans toute l'Europe, reprit une 
vigueur nouvelle et multiforme. Mais plus caractéristique 
et plus significative fut l'œuvre des catholiques belges. 
Partanl du propos explicite (comme le proclamait 
Monseigneur Doutreloux, Evêque de Lieue de s'opposer 
à la propagande socialiste ■• pour gagner 1»' peuple à la 
religion en le faisant participer à tous les bienfaits 
sociaux que l'encyclique avail replacés dans une celai. -mie 
lumière •• ils avaient d'abord accompli et pour ainsi dire 
précipité un travail fébrile de préparation L88Ô-1890), 
ils constituent sous la direction hardie et tenace de 
Verhaegen et de Helleputte, la Fédération des sociétés 
ouvrières catholiques, soit plus de cent groupements 
qu'ils opposentau faisceau des œuvres socialistes. 

C'était en 1891 ; a leur premier congrès en 1892, ils 
Tint it nient Ligue démocratique belge; en 1893 à leur 
second congrès, Verhaegen prononce et définit pour la 
première fois la parole Démocratie chrétienne. •• ("est le 
parti de ceux qui veulent, sans usurpation du droit 
d'autrui, rendre au travail la place qui lui revient et 
poursuit dans ce luit, les réformes nécessaires, sons la 
bannière du Christ et de l'Eglise. •■ 

Tout en faisant luire de nouveau, comme un éclair 
dont l'apparition réconforte, la glorieuse mémoire des 
siècles du peuple ><ui> la conduite du Souverain Ponti- 
ficat, ce nom résumait dans une synthèse breviloquente 
une histoire d'idées^ d'expériences et d*espêrances déjà 
traduite en laits dans d'heureux débuts et dest inée a taire 
dn prolétariat du XIX e siècle le }><>//p/c chrétien du XX e . 

2 C'est de la (pie ce mot tira sa fortune. Le mouve- 
ineni en faveur de la rédemption des masses avait trouvé 
son drapeau. 11 ira désormais en avant d'un mouvement 
progressivement accéléré. 

Les programmes sociaux des catholiques se renou- 
vellent et se multiplient ; ils y insèrent les règles et les 
mesures qui dorénavant constituent le fond du programme 
populaire. 



— 00 — 

Les congrès catholique* de sciences el d'œir 
sociales dans certains endroits, ils prennent désormais 
le nom de démocratiques en Italie, en \ 1 J * - / 
France el jusque dans les pays ibériques et 
trouvent pour ainsi * 1 1 1-< * absorbés par la d a du 

problème ouvrier: l<" contrat de travail, le rrtinimum de 
salaire, les règlements d'atelier, les conseils d'arbitr 
les conseils de preud'hommes, l'hygiène des ôtabl 
ments, la protection des femmes el des enfants, les 
sociétés pour les émigrants, les secrétariats du peuple, 
les offices privés et publics du travail, les aumôniers du 
travail, les missionnaires du travail, et surtout la pn 
lion légale du lia va il leur. 

En effet, dan^ ces dix dernières années, la législation 
sociale a pénétré partout, même dans les pays les plus 
retardataires et les plus opposés. Presque toujours, à la 
commune, auprès des gouvernements e1 même dans la 
diplomatie internationale, elle a été défendue par de 
vaillants champions du clergé et du laïcal catholique. 
L'idée et la fervente préparation de lois internationales 
date de 1841 et a pour auteur l'Alsacien Legrand ; elle fut 
ensuite reprise et chaudement appuyée par les catholiques, 
par les cercles d'études eu France et en Allemagne entre 
1882 et 1887) par Burri en Italie, par R. de Cepeda en 
Espagne, surtout par Decurtins en Suisse (1877 et 1888 
Elle fut consacrée par le Souverain Pontife lui-même. A 
l'occasion de la conférence de Berlin pour la protection 
du travail, il en écrivait à l'Empereur d'Allem- - 
comme d'une nécessité sociale, et il envoya a cette confé- 
rence le Cardinal Kopp à titre de représentant. Enfin au 
congrès de Zurich en 1897, cette idée fut étudiée à fond 
dans d'intrépides discussions avec les socialistes par les 
catholiques Decurtins et Carton de Wiart. 

Le mouvement des corporations ouvrières ne fut pas 
moins rapide. En Belgique, la Ligue démocratique avait 
donné l'exemple. On y prônait la représentation des 
classes ouvrières ; les corporations avaient plus tard 



— 61 — 

obtenu la personnification civile et elles unissaient les 
travailleurs pour faire valoir tous leurs intérêts moraux 
juridiques et économiques ; on préconisa ces unions pro- 
fessionnelles en [talie aux congrès de l*a\ ie, de Fiésole, 
do Milan, de Rome et aujourd'hui elles sont traduites en 
fail en Lombardie, dans les Romagnes et en Toscane. En 
France, les syndicats ouvriers el agricoles, mixtes ou 
simples, chrétiens en bonne partie, se sont multipliés 
jusqu'au nombre de 4.500. 11 va là un correctif inattendu 
ci merveilleux à l'individualisme radical du peuple 
français. Les deux gros volumes actuels de Nostizetde 
Kulileman, sans parler de ceux qui les ont précédés, de 
Howell et de Webb, ne suffisent pasàcontenir la trame 
de l'histoire du développement de l'esprit corporatif de 
ces derniers temps en Allemagne et en Angleterre. En 
Allemagne les corporations confessionnelles chrétiennes 
dans la seule période des quatre ans écoulés de 189 1 à 1898 
ont receuilli plusde 100.000 ouvriers. En Allemagne encore 
pour mieux relier les sociétés ouvrières industrielles 
et agricoles déjà puissantes on a fait surgir l'immense 
société populaire Volksverein) qui, sous la sage conduite 
de Pieper, embrasse désormais toute la Germanie 
catholique. 

Ce programme était désormais arrivé à sa maturité. 
Réclamé par la conscience publique, et par les solennelles 
vicissitudes historiques du moment, il devient un signe 
populaire de ralliement. Quoi d'étonnant des lors, qu'en 
dépit de préjugés invétérés, de la résistance des intérêts, 
des astuces cachées, et des vices du système électoral 
moderne, l'on vit, comme les eaux qui montent, entrer 

dans les Conseils municipaux, dans les assemblées pi 
vinci a les, dans les parlements et jusque dans les cabine 
qui gouvernent, des catholiques méritants, et illustres, 
fidèles a ce programme, en faire entendre l'écho et en 
hâter, au milieu des difficultés et des contrastes, l'appli- 
cation progressive et glorieuse, ''es- populaires^ sous le 
nom de chrétiens sociaux^ et guidés par Lueger, sont 



— m — 

finalement parvenus jusqu'à l'intérieur de la citadelle du 
capitalisme, i i dire au parlement autrichien et au 
conseil municipal de Vienne. En dépit de formidables 
oppositions et malgré les répugnances de l'Empereur, 
ces populaires portent leur chef Lueger à la présidi 
du conseil municipal et à la bourgmalt risede la capitale. 

3. Tout ce mouvement ascendant de p< 
d'oeuvres généreuses en faveur du peuple procédait a 
sagesse et continuité. Le Saint Père le suivait d'un œil 
vigilant avec sollicitude et prudence. Sans doute il ne 
retira pas un seul instant son approbation à tout 
groupe que nous avons appelé conservateur social, et qui 
s'attachait aux réformes premières et fondamentales de 
l'ordre social normal. Mais par ses discours aux pèlerins 
ouvriers en 1889 et en 1891, par sa lettre à l'Archevêque 
de Cologne en 1890, par la lettre qu'il adressa en 189 
comte de Mun à l'occasion de son discours de St-Etienne, 
par la lettre qu'il donna en 1893 à Decurtins à l'occasion 
de la fédération ouvrière suisse, par ses répi >nses répél 
à l'Evêque Doutreloux et au Cardinal Langénieux, les 
deux grands modérateurs sur le continent de ce mouve- 
ment populaire chrétien, par le Bref qu'il donna en 1898 
au général des Franciscains pour l'exhorter à reprendre 
l'apostolat populaire du pauvre d'Assises, le Saint Père 
montrait qu'il patronait aussi avec un zèle intelligent 
cette école populaire ou démocratique que légitimaient et 
réclamaient les nécessites suprêmes du moment présent. 

Et s'il est permis de l'ajouter, cette pensée du Pape 
fut répandue et rendue populaire par les phrases sculptu- 
rales elles-mêmes adressées à plusieurs reprises aux 
pasteurs et aux brebis et dont l'écho s'étendit part oui : 
« il faut des remèdes prompts et efficaces, — opposez des 
sociétés ouvrières chrétiennes aux sociétés socialistes. — 
De vous dépend que la démocratie soit chrétienne ou 
socialiste. — Sortez de la sacristie et allez au peuple. •■ 

— Le clergé entendit ce langage et alla au peuple. 
Le Cardinal Manning le prouva anticipativement en 1889 



— 63 — 

par un exemple solennel. Cent mille ouvriers des docks 
de Londres persévéraienl dans une grève ruineuse. En 
vain l'Archevêque anglican et le Lord maire avaient 
employé leurs offices pour la faire cesser. Le Cardinal 
présenta luirmême en personne, sollicita et obtint des 
autorités du port des concessions équitables et de meil- 
leures conditions pour les ouvriers. Les ouvriers à la fois 
surpris et reconnaissants l'acclamèrent comme l'embas 
sadeur du Christ e1 se cotisèrent pour faire au prélat 
catholique une offrande que celui-ci convertit aussitôl en 
un lit a l'hôpital. 

Même le peuple atteint par Vincrédulité et l<'s préju- 
gés mouira qu'il comprenait la parole du Pape m se 
rapprocha dô lui. Au congrès ouvrier tenu en 1893 eu 
Suisse a Bienne, ce siège historique du protestantisme 
calviniste hostile a toute espèce de hiérarchie ecclésias- 
tique, Decurtins avait entrepris d'exposer aux travail- 
leurs réunis lu récente encyclique Rerum novarum ; le 
grand orateur catholique fut tout a coup soulevé par les 
bras nerveux de ces Liens du peuple qui acclamaient le 
Pape des ouvriers. 

Ce rapprochement entre ces deux puissances en 
apparence ennemies, le peuple et l'Eglise «'tait ainsi 
opéré; mais il fallait encore lui donner une confirmation 
solennelle. 

Cela ne manqua point. Léon Barmel en 1897 avait 
repris les pèlerinages t\o> ouvriers a Rome. Au pèlerinage 
de l'année suivante, en L898, •• le Bon Père des ouvriers •• 
avait a l'audience pontificale prononcé ces paroles: 
- ("est le peuple des travailleurs qui est devant Voi 
Saint-Père, ce peuple à qui vous avez donne une cons- 
« ience plus exacte de ses droits el de ses devoirs et qui, 
en dehors de l'Eglise dont le fondateur voulu! être 
ouvrier, n'eut jamais de vrais amis ni de vrais soutiens; 

C'est celle démocratie chrel ieillie, peul-èt.re méconnue ''I 
calomniée, mais qui certainement ramènera a l'Eglise 
les multitudes que le socialisme révolutionnaire en avait 



— 64 — 

éloignées. Le Saint Père répondit à i'ad des 

i r;i\ ailleurs par de et < • « - 1 j < - 1 1 1 1 par ces mémo- 

rables paroles : •• Si la Démocratie veut être chrétienne, 
cllf donnera, à votre patrie un avenir de paix \ de prospé- 
rité et de gloire, ■• 

Ce n'esl pas à.tort que plus tard Monseigneur [reland 
écrivait : » le développement chrétien du mouvement 
démocratique est vraiment le point central de l'action 
sociale de Léon XIII. •• 

4) Il était ainsi donné satisfaction auj prévisions, 
aux vœux, aux efforts de tanl d'esprits, de tant de cœurs. 
Tous entrevirent que le cycle d'un grand événement 
historique venait de s'achever. Le comte de Mun admirait 
l'intuition divine de l'Eglise qui, prévoyant une ère 
nouvelle accueillait au haut de l'escalier du Vatican la 
foule des travailleurs avec l< i même affectueux resj 
avec lequel elle recevait autrefois le cortège des rois. 
De Vogué signalait le retour de l'Eglise à bon ancienne 
tâche sociale et celagrâce à ce vieux Pontife émule des 
grands Papes du moyen-âge qui émancipaient les masses 
et légiféraient pour les peuples. Dans ces rapports dir< 
entre la Papauté et le peuple, entre le peuple et les 
Evêques, dans leur quotidienne communication, dan- 
avances de l'Eglise qui se présente comme Varnie des 
multitudes pour en relever la condition et la dignité, les 
Cardinaux Gibbons et Manning reconnaissaient le secret 
miséricordieux de la Providence pour ramener à l'Eglise 
les foules matérialistes et rebelles et y voyaient même 
avec Léon Harmel, l'unique moyen de hâter l'avènement 
de la société de l'avenir rajeunie dans le Christ. Un 
certain nombre de philosophes et de sociologues, même 
rationalistes, Leroy- Baulieu, Spuller, Benoist, A. Chiap- 
pelli appuyant la pensée de Monseigneur Korum, Evêque 
de Trêves, signalent l'Eglise qui, sous sa hiérarchie 
universelle, organise chrétiennement les masses" popu- 
laires, comme l'unique puissance capable de faire front 
au socialisme cosmopolite. En même temps, Goyau, le 



— 65 — 

pénétrant publiciste de la Revus des Deux-Mondes^ 
admire et acclame la divine vitalité h l'éternelle jeunesse 
du christianisme où L'ascension des humbles et de l'Eglise 
elle-même suivenl des voies parallèles. 

5) Et cependant, ces hymnes de victoire el ces 
joyeux pressentiments devaient, à un certain moment, 
subir une diminution e1 une interruption. 

('es progrès trop marqués de la Démocratie chré- 
tienne, c'eet-à-dire ce retour au Chrisl des multitudes 
ouvrières, ce relèvement moral el matériel du peuple 
qui résultail de l'œuvre <!<' l'Eglise el de son Pontife 
offusquait les tenants de la vieille démocratie libérale 
essentiellement anti-chrétienne et disputait à la démo- 
cratie socialiste la matière brute du prolétariat rebelle. 
A partir de 1898, année célèbre dans toute l'Europe par la 
conjuration renouvelée de toutes les forces ennemies du 
catholicisme et asservies à la secte universelle la 
Franc-Maçonnerie (1) on exploita Véquiooque du nom de 
1) hnocraiie qui peut avoir I rait à un programme politique 
et l'on commença à dénoncer les démocrates chrétiens 
•• comme des ennemis de l'ordre public et des classes 
sociales -, funestes particulièrement au capitalisme 
conservateur qui commandait. Et nous avons vu les 
répressions et les lois d'exception persécuter à la lois les 
catholiques et les socialistes; ce fut le cas de l'Italie en 
mai 1898; ailleurs, la bourgeoisie libérale s'allia avec le 
socialisme pour assaillir, scinder et briser le vigoureux 
élan de la vie sociale catholique dans les parlements et 
dans les nations ; rv lui le cas de la Elongrie, de Vienne, 
de la Bavière, d<> la Belgique et de la France. 

Il y «'in d'autres circonstances réelles, apparences 
ou choses de peu, pour légitimer et pousser en avant 
cette reaction contre la démocratie chrétienne. 

Le /''l» 1 dos démocrates à l'égard dos intérêts des 
(dassos inférieures, l'affirmation vivace de leurs droits, 



1 La Fr« lie-maçonnerie Impie el auti sociale est ou facteur que, depuis la date 
uéfaste de sa fondation eu 1717, aucuu historien ne peut laisser de >■■ 



— m — 

la dénonciation des iniquités donl elles sont victin 
toute cette partie des revendications po|>ulaires qui 
rentre iégitimement dans le programme catholique, n 
qui, par I< i s voies opposées ré un il dan i me- 

sures immédiates catholiques el socialistes : de plus 
la nécessité de faire concurrence aux socialistes en leur 
empruntant, pour la propagande populaire, leur acerbe 
critique, leur langage militant, leur tactique, leurs pr< 
• les, leurs allmvs, alimentèrent le soupçon qu'on oubliait 
les classes supérieures, qu'où laissait de côté d< oirs 

naturels ci stricts, qu'on tendait vers le système de la 
lutte des classes, et même qu'on donnait une pi à la 

révolution sociale égalitaire. Toutes les classes supé- 
rieures qui bien souvent ignorent la nature et la gravité 
des problèmes actuels et qui soin presque toutes imbues 
d'esprit rationaliste et utilitaire élevèrent bruyamment 
leurs protestations. 

— Ajoute/ ceci : l'imprécision de la phrase et des 
idées de publicistes catholiques dans plusieurs livre- 
discours d'occasion en faveur de la cause noble et g< 
reuse, mais complexe et délicate, de la démocratie chré- 
tienne, et cela, dans une ambiance sociale encore saturée 
de démocratie libérale, put sembler, ou bien être en partie, 
le ferment d'un retour plus ou moins inconscient aux 
doctrines d'un nouveau catholicisme libéral, péril contre 
lequel avaient déjà prévenu affectueusement le Pape, 
par son encyclique sur l'américanisme et plus récemment 
les Evêques d'Angleterre et d'Allemagne par leurs lei 
pastorales collectives. 

— De plus l'habitude qui s'introduisait parmi 
apôtres les plus ardents, spécialement dans le jeune clerg 
d'une vie d'initiatives bruyantes et de batailles quoti- 
diennes en faveur du peuple dans les parlements et dans 
la presse, à côté des socialistes et contre eux parut une 
pente glissante vers l'esprit d'indiscipline, contre l'unité 
stratégique du mouvement catholique et l'obéissance a 
l'autorité dirigeante des Evêques ; l'avertissement 



— 67 — 

s'appuyait sur les exemples déplorables tl< i s démocrates 
chrétiens Daens en Belgique et Stojalowski en Gallicie. 
Knfin la nécessité de faire du neuf dans les institutions, 

les mesures ei les modalités Imposées par une lutte dont 
la tactique étail d'une continuelle mobilité sembla un 
oubli ei un mépris coupable de tout ce qu'il y a de plus 
normal dans l'organisation ei les forces traditionnelles 
du programme et de l'action catholiques ; et ce qui est 
pis, la nécessité pratique de parler aux multitudes maté- 
rialisées le seul langage qu'aujourdhui elles comprennent, 
celui des intérêts matériels, laissa croire (pie dans la 
rédemption sociale des peuples, ou infligeait les forces 
morales et les vertus surnaturelles de l'Eglise; qu'on 
naturalisait ce programme démocratique qui tire son 
caractère et son efficacité du nom de chrétien. Les bons 
eux-mêmes s'en alarmèrent ; plusieurs se retirèrent et 
recoururent à Rome. 

Une t'ois de plus donc, '.I y eut un moment de doulou- 
reuse suspension ; une lois encore les esprits et les cœurs 
dans une attente angoissée sollicitèrent la réponse du 
Vatican. Cette réponse vint ; elle lui donnée dans 
l'encyclique du 18 janvier 1901. 

V 

La Lettre du Souverain Pontife adressée au monde 
catholique (et cela prouve une l'ois de plus la grandeur 
ei l'immensité de la causé dont elle traite sort, a dix ans 
dé disiance, de l'Encyclique Rerum Novarum el en est le 
complément : connue celle-ci, elle est le résultat d'un long 
cycle historique dont elle est la synthèse et l'achèvement. 

Ainsi l'histoire que nous avons rapidement parcou- 
rue jus ^'aujourd'hui, en fournit, ce semble, la profonde 
ei v faie explication d'une manière positive et concluante. 

Sous ce l'ai sceau de lumière, détachons et mettons en 
évidence dans cette Encyclique trois concepts ire- vash 
dont Ja sagesse intrinsèque et l'adaptation extrinsèque 



- 6 

aux exigences historiques du moment brillent d'un éclat 
merveilleux. Car ne l'oublion pas, l'Eglise! institution 
surnaturelle, est en même temps une grande institution 
historique qui marche, pense et lutte avec l'humani 
\ o\ ageuse de chaque siècle. 

i" Après avoir donné explicitement les explications 
voulues, le Pape accepte de la Démocratie Chrétienne 
le nom et la chose, .. ne] nome e nella sostanza -. Il rap- 
pelle toutes les Mu cycliques précédentes, et en particulier 
» Quod Apostolici muneris»\ il y veut condamner de nou 
veau et la démocratie libérale qui meurt et la démocratie 
socialiste qui monte et qui grandit : il rappelle aus 
l'encyclique » Rerum Novarum »; il y veut montrer 
encore le code dos .. droits et des devoirs des deu 
sociales, des capitalistes h des travailleurs, ainsi qi 
remèdes efficaces pour protéger la cause de la just 
de la religion et enlever toute dissenssion entre les 
divers ordres de citoyens... c'est au surplus le rôle de 
l'Eglise et c'est son éternel honneur de pourvoir au salut 
de toutes les classes sociales et •• principalement des déshé- 
rités de la fortune»; Il recommande les études et les 
œuvres excellentes dont ces Encycliques nui été l'origine 
parmi les catholiques « pour pourvoir aux intérêts des 
prolétaires ». Après cela Léon XIII confirme dans le p 
gramme social populaire qui, sous ce nom de démocratie 
chrétienne, a surgi pendant les trente dernières anné 
du XIX e siècle, programme dont lui-même avait dessiné 
les grandes lignes en des documents autorisés, et dont il 
avait suivi et encouragé pas à pas tous les développemen - . 

Ce programme démocratique, spécial et plus mili- 
tant, que l'on pourrait appeler « à brève échéance •• à 
cause de l'urgence de sa réalisation et qui se résume en 
ces trois points essentiels, la réforme du contrat de 
travail, la législation sociale ouvrière et les Un ion > 
professionnelles, le Pape veut le relier, l'unir (cela résulte 
à l'évidence du récent document a l'autre programme 
que l'on pourrait appeler conservateur, général, normal, 



— 69 — 

et par conséquenl à longue échéance. Il veut le relier à ce 
programme ancien qui est comme une base sur laquelle 
tous les catholiques sont d'accord h qui comporte l'auto- 
nomie personnelle, la reconstitution de la famille, les 
associations diverses, la stabilité et la diffusion de la 
propriété, l'organisation du crédit, l'épargne et la pré- 
voyance, la justice, l'éducation morale et religieuse. Et 
ainsi la dernière lettre «le Léon \I1I met une fois de plus 
en évidence la résolution de l'Eglise de ne point monter la 
garde autour des abus sociaux de noire époque et, dans le 
terrible conflit actuel de ne point se ranger par un calcul 
utilitaire, du côté des puissants et des jouisseurs ; réso- 
lution qui fut celle de ses origines et qui a toujours pro- 
voqué l'admiration de ceux qui ont étudié la philosophie 
de l'histoire. Cette lettre prouve qu'elle veut au contraire, 
dans un esprit d'amour et de paix, prendre en mains la 
cause des faibles et de ceux qui souffrent ; qu'elle veut, 
par le concours et au profit de tous, les relever, leur 
assurer le bien-être et le respect de leur dignité chré- 
tienne; qu'elle veut enfin, pour réaliser un programme 
aussi sacre et aussi élevé, prendre pour base la reconsti- 
tution chrétienne de I unies les classes et de l'ordre social. 

Comme autrefois, en face de l'horrible esclavage 
romain, comme plus tard, en face de la servitude de la 
glèbe, ainsi, aujourd'hui en face du prolétariat moderne 
ei du socialisme qui le ruine et l'épuisé, l'Encyclique 
indique <'t proclame ce grandiose travail de justice, 
d'équité h d'amour, de prévoyance sociale, de salut 
universel du peuple. Elle y voit un immense < i t juste 
devoir de charité sociale. 

Quelle sagesse rédemptrice; mais aussi quel sens et 
quel respecl historique du passé ! 

En second lieu l'Encyclique indique a la Démo- 
cratie chrétienne toutes les précautions nécessaires pour 
«pie ce grand renouvellement social arrive a son terme. 
Le Pontife qui, comme .\<>nce Apostolique, avait ass 
aux premières ébauches du triple mouvement démocra- 



70 

tique, libéraliste, socialiste et catholique el me- 

sure la complexité el l'ampleui i elui qui, archevêque 
de Pérouso, méditant el écrn ant ses I «el tre I ' b 
(1861 ur V Eglise et la civilisation, avait déjà rattaché 

ce fait de la démocrat ie moden oriqu* 

providentielles du Christianisme; Celui qui, du haut de la 
Chaire de Saint Pierre avait vu venir à Lui et demander 
une approbation, cette jeune démocratie chrétienne, 
conduite par La main d'Evéques et d'hommes éminents, 
tels que Mermillod, Doutreloux, Langénieux, Manning, 
Gibbons, de Mun, Decurtins, Elarmel : Celui-là on peut 
bien le dire sans indiscrétion était trop convaincu de la 
nécessité de cette œuvre régénératrice de la religion 
et de la civilisation, pour que, devenu Pontife suprême, il 
ne veillât point avec une jalouse sollicitude à ce qu'elle 
n'éprouve ni déviation, ni retard, ni arrêt. 

Et c'est pourquoi, sage modérateur, Il multiplie les 
avertissements et les sévères précautions pour diminuer 
les obstacles extrinsèques et les violentes réactions. 

Un programme trop complexe qui ferait naître des 
équivoques, des contestations et des passions ; un 
indiscret qui semblerait trahir une >\ stématique division 
des classes ; une parole imprudente tombant dans un 
milieu déjà chargé d'électricité : tout cela ne pourrait-il 
pas précipiter la conjuration latente de tant de forces 
opposées, depuis les gouvernements soupçonneux, anti- 
chrétiens, jusqu'au capitalisme égoïste ei alarmé; «'i vice 
versa, tout cela ne pourrait-il point éloigner le concours 
de ces classes restées bonnes, mais encore trop ignorantes 
de leur devoir, et qui doivent pourtant tôt ou tard s'ad- 
joindre à l'Eglise pour relever le peuple ? 

Et voilà pourquoi le Père prévoyant nous prémunit 
de la part de ses propres apôtres et défenseurs, avec 
autorité contre les périls intérieurs qui pourraient faire 
dégénérer ce mouvement rénovateur. 

Les intempérances orgueilleuses, l'indiscipline, et 
enfin l'égarement de Lamennais et de son école, après 



— 71 — 

avoir l'ait de cruelles blessures au sein même de l'Eglise, 
n'ont-ils pas contribué à retarder de cinquante ans l'avè- 
néinent de la Démocratie chrétienne? Aussi veut-i] en 
écarter toul ce qui pourrait la détourner ou la faire dé^ ier 
de sa rouie — depuis les passions politiques troublées el 
troublantes jusqu'à l'effervescence des vaporeux enthou- 
siasmes, jusqu'aux procédés tumultueux qui offusquent 
la calme sécurité d< i l'œuvre de Dieu. 

E1 vraiment le travail presse, un travail profond, 
suivi et persévérant : le rapprochement croissant 
des deux grandes ailes du socialisme collectiviste et 
anarchique, le procédé insidieux parce que dissimule 
du programme socialiste de réformes graduelles, inventé 
par Bernstein, approuvé au Congrès de Hanovre, et 
universalisé au Congrès de Paris, Je libéralisme passant 
définit ivement à une lutte ardente contre le Catholicisme, 
et en attendant, au milieu de toutes ces forces conjurées, 
l'extension d'une propagande subversive qu'écoutent en 
masse des multitudes irritées, voilà dans ces derniers 
temps, les faits qui s'accumulent et menacent notre société. 

Quelle sagesse en 1rs conseils rigoureux du Pape; 
mais aussi quel sens exact de la réalité présente! 

3° Mais après cette vision d'un présent gros de 
l'avenir, l'Encyclique (et c'est le troisième des concepts 
qui la dominent) commande et exige impérieusement que 
la Démocratie ou l'act ion populaire chrét ienne, appelée à 
engager la lutte finale pour l'amélioration et la rédemp- 
tion du peuple el de toute les classes sociales, passe des 
idées a la realite concrète. 11 y a des moments solennels 
dans l'histoire, où se réalise en un irrésistible sentiment 
la vérité de l'antique parole •• ce n'est pas par la dialec- 
tique* mais par les actes généreux que se sauvent les 
peuples.» I). Et c'est pourquoi Léon X1I1 ne dispense 
aucune des forces vives de la société du devoir urgent et 
magnanime de descendre sur le terrain pour l'aire triom- 
pher la religion et la civilisation chrét ienne. 



(1) Non in dialecticd cornplacuit Deo ialvum facen j>"jn'' S \ 



Tons les penseurs ei tous les hommes d Etat, depuis 
L. Veuillot, Lacordaire et !»'• Vogùé,jusqu i K dd, ^ ien, 
el Gladstone, ont prévu un profond renouvellemei ial 
qui plane el hésite, doulon incerU la 

Démocratie socialiste ci la Démocratie chrétienne. 

L'Eglise avec son regard modérateur qui embra 
les siècles, habituée à contempler et ;i diriger de haut, 
les plus profondes transformations sociales, comman 
aujourd'hui impérieusement a tous les croyants qui 
pensent ou (pii agissent, un suprême et général eff< rt en 
faveur des masses populaires, et par la provoquant le 
concours de toutes les classes sociales, elle assure au 
monde (pie la victoire dans ce XX e siècle appartiendra au 
Christianisme. 

Quelle perspicacité dlntuition ; mais au>si .pi<*| 
pressentiment historique de l'avenir ! 

Ainsi ce drapeau de l'action sociale populaire, qui, 
hier encore, pouvait être un symbole de contradictions, 
de résistances, d'équivoques ei «le malentendus passe 
aujourd'hui dans les mains de l'Eglise elle-même, 
devient un gage d'ordre, d'harmonie, d'élévation, de 
civilisation pour tous. (1) 



(1) I) convient de relever comment L'Eglise, tout en multipliant 
précautions a augmenté de plus en plus l'importance et L'efficacité du programme de la 

Démocratie chrétienne. En effet elle en accepte le nom et en rattache le contenu a toute 
doctrines et à toutes les directions dos précédentes encycliques et surtout de L'en 
Re)*um : par là, le l'ont ife, en présence des timidités, des résistances et des opposition: 
consacre de nouveau dans son symbole extérieur et dans sa substance intrinsèque. Il la 
détache dis tonnes politiques; par là il en étend la fonction et en accroît l'importa. 
Désormais elle n'est plus restreinte à des formes déterminées, nationales ou accideutelh 
gouvernement civil. Elle est universalisée comme un t'ait inhérent à la société humaine, aux 
problèmes de tout le monde civil et même aux lois de la civilisation chrétienne. Il la prému- 
nit contre les dangers qui peuvent venir de nous-mêmes, c'est-à-dire du zèle qui n'est pas 
toujours éclairé et équilibré de ses plus chauds défenseurs : par là. il a écarte le prél 
aux attaques, le péril de l'amoindrir, de la corrompre, de la faire dévier et disparaître d:ins 
des luttes mesquines, irritantes et infécondes. Aux saintes revendications de la justice dont 
S'occupent si amplement et d'une façon si vibrante les documents précédents, il a, en faveur 
des classes laborieuses, relié les dispensations de la charité sous toutes ses formes, depuis le 
patronage jusqu'à l'aumône : par là il a réuni eu leur donnant une nouvelle vigueur toutes 
les forces capables d'apporter remède à l'immense malaise social; eu effet, il les ramène 
précisément à cette même source de la charité qui. au lieu d'exclure, met en valeur et porte 
à leur perfection dans les relations civiles, toutes les lois divines et humaines. Eu présence 
de l'œuvre qui s'impose de la restauration des droits des classes inférieures et du relèvement 



— l'A — 

i. — Cet épisode du Catholicisme à cette heure 
solennelle, promet donc de fournir une des pages les 
plus magistrales de l'histoire de la civilisation chrétienne. 

Rappelons -nous que l'auteur de c< I épisode c'est 
cette Eglise qui est la contemporaine de tous les siècles 
ci, la concitoyenne de ions les lieux, qui embrasse le passé 
ci l'avenir, et dont la voix qui toujours se répercute dans 
l'infini sans s'éteindre jamais, non seulement enseigne et 
fortifie, mais encore ressuscite et vivifie. 

A la voix du Grand Vieillard bouillonne le monde 
de demain. Peut-être ne verra-t-il pas les splendeurs 
éclatantes do son midi. 

Ainsi Grégoire Vil mourut vieux et épuisé dans 
l'exil de Salerne, quand toutes les forces adverses 
semblaient avoir triomphé de lui. Mais la voix puissante 
qui avait proclamé la sainte émancipai ion de l'Eglise et 



ci<- Leur condition el de leur dignité, le Pape appelle, sollicite solenuellemeitl et eu rappelant 
L'obligution de le douuer, le concours de tous sans distinction, depuis le savant jusqu'au i-i « • 1 1 « - 
ci au pauvre, depuis le lui eût croyant '■( ugissaul jusqu'au clergé séculier >'i régulier ; il 
invoque les iuitiutives individuelles et l'uciiou multipliée e1 collective d'associations autouo 
m «'.s sous lu directiou supérieure d'un centre coordinateur. Il a voulu uiusi, eu faveur de cette 
œuvre, placer toul le monde sous la loi coinmuue du devoir ; compléter et harmoniser les 
efforts i--^cii i nu'.s des .-hisses intérieures avec ceux des classes supérieures et dis autorités 
publiques : il ;i voulu de cette façon en \ ue <!<• ce but suprême et urgent de salut et de progrés 
social, unir toutes les forces ru uu faisceau puissant, complet et durable. Enfin il ;i confli 
grand œuvre lénovateur à la sage direction, aux sollicitudes zélées, et à la vigilance pater 
uelle des Evéques sous la conduite el l'autorité du Pontife ; il l'a ainsi relié plus intimement 
;i l'organisation hiérarchique el a la mission sociale de l'Eglise. 

Tel est, m je ue me trompe, après la nouvelle encyclique complément des précédentes, 
l'aspect nouveau ei solennel que présente cet eusemble d'idées, d'aspirations, de faits com- 
plexes qui passe sous lf nom de Démocratie chrétienne. Dorénavant, elle cesse d'être dans 
l'ordre des idées, un problème partiel, unilatéral, passager et devient un programme général, 
permanent, normal dans l'histoire du christianisme ; une nouvelle et divine répétition du 
miseî rturbam; il esl destine, moins par des voies humaines m 111 ' par des voies 

suruaturelles,ù aboutir, a travers l'élévation matérielle des multitudes, aune évaugélisatiou 
des pau\ res plus étendue et plus élevée ; à aboutir pour le salut et l'honneur de la société et 
de la religion, a une participation plus grande de ces pauvres aux bienfaits spirituels de lu 
civilisation chrétienne. Cette Démocratie chrétienne, dans l'ordre des moyens pratiques, 
ci sse d'eue confiée a 1 initiative, à la valeur el même aux audaces de quelques corps francs 
ei abandonnée a des guérillas qui s'opèrent sur le flanc de L'armée, oie rentre dans l'organi- 
sation permanente et dans la marche régulière ci sage de l'Eglise; de cette église occout umée 
depuis des sic-lés a guider les conquêtes de la civilisation et a les mesurer sur le di 
d'élévation des humbles dans la justice el la charité du Christ . 

Telles sont mes prévisions: elles apportent une nouvelle joie et uue plus énergique 
conviction a l'acte qu'ici je renouvelle ,ie soumission au jugement de I 



— 74 — 

du peuple avec elle, ne s'éteignit pas, et l'histoire fidèle 
a donné sou nom aux siècles les plus brillants de la civi- 
lisât ion chrét îenne «lu moj en âf 

De même les générations futures salueront en notre 
Vieux Pontife l'auteur de cette nouvelle act ion r< - 
trice de la société, société que Lui, sûr de ces immortelles 
destinées, sur le seuil un ■me du \\" siècle, n'a pas hé 
à consacrer au Christ, Rédempteur de tous les peuples, 
et selon la sublime parole de St-Paul, •• au Prince du 
siècle à venir ». 

G. TONIOLO 



> ■» » ^ ■-• 



Les Directions Pontificales 



ET 



LA DEMOCRATIE CHRETIENNE 



L'importance de l'Encyclique •• Graves de Communi 
re •■ ne peut échapper à ceux qui se préoccupent du 
mouvemenl social d'aujourd'hui, ('eue encyclique, c'est 
une observation qu'il importe de l'aire au débul de cette 
étude, ne modifie ni ne change en rien les enseignements 
antérieurs donnes par Rome, au sujet de l'action sociale 
Chrétienne, ("est à dessein que le Sainl Père rappelle 
dans la dernière encyclique ses lettres * Apostolici mune- 
ris - et - Rerum Novarum -, et, dans une note, la Lettre 
du 25 Novembre L898 au Ministre Général des Frères 
Mineurs. Ces documents subsistent dans leur teneur et 
leur vigueur intégrales, el c'est en se pénétrant de leur 
esprit et en les rattachant a la dernière lettre du Saint 
Père, que nous serons assurés de suivre fidèlement ce 
qu'on a appelé d'un mot très juste les direct ions Ponti- 
fiai les. 

Les deux encycliques, que le Saint Père rappelle, 
ont comme bul et comme caractère principal de fixer la 
doctrine de l'Eglise quant à la Théorie Socialiste, de 
déterminer les Droits et les Devoirs du capital et du 
travail et d'indiquer les moyens à mettre en avant pour 
apaiser le conflit quia surgi entre employeurs et employés. 



L* En cy cl ique Graves de Communi > >■ a un but plus 
pratique. Bile concerne la mise en oeuvn moyei 

propres à soulager el à élever la classe ouvrière. 

Que cette appréciation répond* itement à la 

penséedu Saint Père, c'< qui résulte non seulement 

de la teneur des trois documents pontifl mais encore 

du témoignage de Léon XIII lui-même. 

En effet, dans sa dernière lettre le Sainl P 
résume lui-même les deux encycliques qu'il rappelle. 
Pour la première, •• Quod Apostolicî numeris •• : •• 
•• avons jugé qu'il était de notre devoir, dit le Pape, d'à vcr- 
r tir publiquement les catholiques des graves erreurs 
» qui se cachent sous les théories socialistes el du grand 
» danger qui en résulte non seulemenl pour les bie 
» extérieurs delà vie, mais encore pour l'intégrité des 
•• mœurs et pour la religion. » 

Pour la seconde, l'encyclique Rerum Novarum, Je 
Saint Père la résume en ces termes : •• Apres avoir traité 
» longuement des droits et des devoirs par le jeu harmo- 
» nique desquels les deux classes de citoyens, celle qui 
» apporte le Capital et celle qui apporte le travail, doivent 
» s'accorder entre elles, Nous avons montré en même 
» temps, d'après les préceptes évangéliqw remèdes 

» qui nous ont paru pouvoir contribuer le plus utilement 
»■ à sauver la cause de la justice et de la Religion et 
» à guérir toute dissension entre les classes de la 
» société. » 

Lors de la fête du 23 e anniversaire de son couronne- 
ment, dans sa réponse aux félicitations du Sacré 
Collège, le Saint Père a donné lui-même la caractérisque 
de l'encyclique « Graves de Communi Re ••. Le cardinal 
doyen, dans son adresse, ayant l'ait allusion au dernier 
document pontifical, le Saint Père lui répond : - Quant â 
» nos derniers actes dont il vous a plu, monsieur le 
» Cardinal, de l'aire tantôt mention.... nous avons ju_ 
» utile de déclarer d'une façon pratique la manière dont 
» il faut efficacement avoir soin des vrais intérêts du 



77 — 



-• peuple ». •• Giudicammo espediente dichjarare in]modo 
- pratico il corne debbansi efflcacemente curare le utilité 
•• vere de] popolo. ■• 



11 n'y n pas lieu de faire ici l'analyse détaillée du 
document pontifical. Cette analyse a été faited'une façon 
spécialement consciencieuse par M. l'abbé Six dans la 
Revue •• La Démocratie Chrétienne^, mars e1 avril P. 1 »»! . 
Qu'il nous suffise de /j « ■ t < m * un coup d'œil d'ensemble sur 
ce documenl afin «l'en tirer une perception synthétique. 

Trois pensées principales qui dominent le tout dans 
ce document, permettent d'apercevoir la place exacte et 
l'importance relativede chacune des parties. 

Après un préambule où il rappelle et résume l< i s 
documents antérieurs relatifs à la question sociale, après 
avoir constaté l'efflorescence nouvelle des institutions 
populaires, suite de ses enseignements, le Saint Père 
approuve formellement le Nom et la Chose même de ïa 
Démocratie Chrétienne, Coite approbation est donnée sous 
la condition que la Démocratie Chrétienne vise comme 
but final la Félicité Eternelle, observe, la distinction 
naturelle des classes, et évite de poursuivre comme but 
politique la forme républicaine de gouvernement civil. 
De plus la Démocratie Chrétienne, pour rester digne de 
cette appellation, doit tenir compte <lr> intérêts des 
classes non populaires, rester soumise a toutes les auto- 
rités religieuses, et éviter la Neutralité Confessionnelle. 

Le Saint Père réclame en second lieu, l'union de 
toutes les forces catholiques en vue du soulagement «les 
classes populaires, el de l'élévation intellectuelle et 
morale du Peuple. Cette union, c'est celle de la Démo- 
cratie Chrétienne que le Saint Père vient d'approuver, 
avec les Classes Supérieures qui peuvent remplir les 
devoirs auxquels elles sont tenues vis-à vis des déshérités 
«le la terre en encourageant les institutions ancienne- 
nouvelles fondées par les Catholiques. 



— 7S -— 

i-'.niin le Saint Père nous donne des : ^^ impératifs 
pour éviter que ce mouvement d'ensemble perde de 
efficacité. 

A cet effet : 

a II veut que dans l«'s journaux et les discours 
adressés au peuple, l'on <-\ ite, par crainte de dn ision, le 
développement de certaines questions subtiles et d'une 
mince utilité. 

b) Partout ou, comme en Italie, il y a un comité 
supérieur concentrant l'action sociale, (juVi lui soit attri- 
buée la force motrice et directrice. 

c) Le clergé doit aller au peuple sans que l'action 
extérieure nuise à l'esprit intérieur. Clercs et Lai 

en s'appliquant clans des < - 1 1 1 r« * i i< • i j s fraternels, à incul- 
quer opportunément aux ouvriers leurs devoirs, doivent 
dans cette action populaire obéir aux Ëvêques. 



La Démocratie Chrétienne dont parle Léon XIII est 
bien celle qui existait avant qu'il ne publie l'encyclique 
Graves de Communi re. Il importe de bien fixer ce point. 
Cela résulte du texte pontifical lui-même. 

En effet : 

a) le Saint Père parle de cette Démocratie Chré- 
tienne dont le Nom et la -Réalité ont occasionna des 
controverses parmi les catholiques. Et qui ne sait que 
c'est en Belgique et surtout à Liège, que ces controvei 
ont été vives et longues ? 

Ici plus qu'ailleurs les catholiques ont formulé, 
exagéré toutes les appréhensions que le Saint Père 
rappelle dans sa Lettre. 

b) Le Saint Père appelle Démocratie Chrétienne, 
cette action des catholiques qui, surtout à la suite de 
l'encyclique Rerum Novarum a éclaté en faveur du 
peuple et qui dans certains pays s'est appelée Christia- 
nisme social. 



— 7 ( J — 

L'action des démocrates chrétiens de Belgique date 
précisément de cette encyclique. Liège peut même 
revendiquer l'honneur d'avoir pressenti l'encyclique, en 
commençant celte action sociale chrétienne avant sa 
publication ; dès avant l'encyclique, l'Ecole de Liège 
soutenait que l'Action Sociale Chrétienne ne pouvait se 
borner au Patronage et à l'Aumône. 

Il ne s'agit donc pas dans la Lettre Graves de 
(j)nninnii re d'une nouvelle démocratie chrétienne que 
le Saint Père créerait de toutes pièces et qui «à entendre 

certains réfractaires se résumerait à peu près à leur 

conservatisme anti-démocratique. 

c) Nous connaissons tous la tactique souvent 
employée ici et ailleurs par les catholiques opposés à 
notre action sociale. Y avait-il quelque part un excès 
isolé, un groupe outré, que les démocrates chrétiens, 
une l'ois informes, étaient les premiers à écarter ou à 
condamner, nos adversaires s'empressaient d'en rendre 
responsable la Démocratie Chrétienne toute entière. Ils 
confondaient à dessein, parfois à plaisir, quelques 
échauffés avec la masse, les excès de quelques-uns avec 
le programme tout entier; c'était un moyen d'atteindre 
l'ensemble des Démocrates Chrétiens et le bloc de leurs 
desiderata. 

Le Pape lui-même dans sa lettre a soin de prévenir 
l'objection et de déjouer la tactique des conservateurs 
anti-démocrates. ■• En effet, dit-il, en laissant de côté les 
opinions de certains hommes sur la puissance et la vertu 
(Tune telle Démocratie Chrétienne, opinions qui ne sont 
pas exemptes de quelque excès ou de quelque erreur, 
personne ne blâmera... *• Assurément en faisant cette 
remarque, le Saint Père ne répudie point sa déclaration 
aux ouvriers Français venus a Rome en Pèlerinage. •• Si 
la Démocratie est Chrétienne, disait-il, elle assurera à 
votre pays le salut et la prospérité. •• Le Saint-Père 
approuvant solennellement la Démocratie Chrétienne 
voulait la dégager d'excès isoles avec lesquels les 



— 80 — 

conservateurs se sont effara s de la confondre nfln de 
l'abattre. D'après certains conservateurs, il n> avait eu 
jusqu'ici que des excès dans le mouvement démocratique 
chrétien, même au pays de Liège, où cependant PKvéque 
diocésain Sa Grandeur Monseigneur Doutreloui a déclaré 
publiquement dans une lettre au journal La Vérité de 
Paris, que la Démocratie Chrétienne dans son dio< 
s'honorait de suivre en tout les enseignements et les 
directions Pontificales. 



N'y a-t-il cependant pas lieu, de trouver un blâm 
l'adresse des Démocrates Chrétiens, dans le pass - 
le Saint Père n'attribue aucune importance au mot de 
Démocratie Chrétienne, alors que ses partisans semblent 

avoir attaché le meilleur de leur fortune à cette appella- 
tion ? 

Sans doute les démocrates chrét iens on1 attribué au 
mot de Démocratie Chrétienne une importance considé- 
rable et après que cette dénomination eût été lai 
Liège, elle fut accueillie avec enthousiasme, par nos 
amis du Nord de la France d'abord, puis par nos amis 
d'ailleurs, surtout d'Italie. L'importance même que ce 
nom conquit en peu de temps résulte aussi des efforts 
tenaces et puissants de la presse conservatrice interna- 
tionale. 

Sans doute ceux qui adoptèrent cette formule connue 
devise, n'ignoraient point la fortune que peut avoir un 
mot dans les mouvements d'opinion qui pénètrent jusque 
dans les couches populaires. Ils voulaient qu'il n'arrive 
point pour ce mot ce qui est arrivé pour la formule, 
libéral et libéralisme : c'est-à-dire qu'une appellation 
très apte à signifier une chose bonne qui passionne les 
masses, fut accaparée au profit de Terreur et du mal, 
alors surtout que le mot Démocratie avait déjà parmi le 
monde du Travail, une fortune toute faite. Ce fut la raison 
de l'opiniâtreté des Démocrates Chrétiens à défendre cette 



— 81 — 

appellation. Aujourd'hui, grâce à Dieu ci àson Pontife 
suprême, elle est non seulement acceptée, mais ena 
solennellement confirmée et aux actes des Démocraies 
Chrétiens que nous venons de rappeler peut-on trouver 
dans la dernière Encyclique la moindre opposition ( 

Evidemment non. Le Sainl Père ne dit nulle pari que 
d'une façon absolue l< i mot Démocratie Chrétienne n'a 
aucune importance. 11 ne dit cela que d'une façon 
relative, c'est-à-dire que l'importance de ce mol esl nulle 
à Végardde Vunion des catholiques ou de leur soumission 
complète aux documents du Saint Siège sur le mouvement 
social, ("est pourquoi si cette appellation ne pouvait être 
gardée qu'en compromettant l'un ou l'autre de ces biens 
supérieurs, il faudrait la sacrifier. Qu'on le sache bien, 
les oppositions irréductibles qu'a soulevées à maintes 
reprises la Démocratie Chrétienne ont mis parfois les 
autorités religieuses dans la nécessité de demander aux 
Démocrates Chrétiens des sacrifices assez héroïques, pour 
qu'ils ne reculent point devant ce nouveau sacrifice, s'il 
leur avait été impose. Mais tant s'en faut que nous 
soyons réduits à cette concession (pie le Saint Père au 
contraire dans l'encyclique Graves de Communi re 
préconise l'Union des catholiques dans rapprol.aiion et 
la confirmation solennelle, non seulement do la chose 
mais encore du nom de la Démocratie Chrétienne. Dieu 
en soii béni m s. m vicaire remercié, lins et mieux que 
jamais les Démocrates Chrétiens iront on avant dans les 
voies tracées par l'Eglise, pour le Christ m pour le 
peuple. 



En Belgique on a prétendu publiquement qu'après 
l'encyclique Gravesde Communi re toute action politique 
est désormais Interdite à la Démocratie Chrétienne. C'est 
de l'aveuglement. Cette interprétation jure avec le te: 
avec les faits, et avec l'encyclique Rerum Novarum, 



— 82 — 

a telle jure avec le texte : « 1 il injuste, dit le 

S;imi Père, que le terme de Démocratie < 'lin \ fut 

détourné vers un sens politique. Quoique la Démocratie 
d'après ivi \ mologie même du mol el V\ ont 

fait les philosophes, indique le régime populaire, cepen- 
dant dans les circonstau >lles il ne faut e 
qu'en lui enlevanl tout sens politique el en ne lui 
attachanl pas d'autre signification qu< e bienfaisante 
.ici ion chrétienne parmi le peuple. •• 

Le Saint Père prohibe donc toul sens politique à la 
Démocratie Chrétienne d'après l'étymologie du mot 
Démocratie et d'après l'usage que les Philosophes font 
de ce moi. Or étymologiquement, Démocratie veut dire 
Puissance Populaire et d'après les philosophes ce mot 
désigne la l'orme de gouvernement populaire comme la 
république. 

b) Cette interprétation jure avec le contexte. Car dit 
Léon XIII, si le mot Démocratie ne doit pas être 1 
prêté dans un sens politique, c'est parce que les préceptes 
de la Nature et de l'Evangile ne dépendent d'aucune 
façon de la forme du gouvernement civil. 

c) Cette interprétation jure avec les faits. En e 

les Chrétiens sociaux en Autriche, les Démocrates Chré- 
tiens en France, et même en Italie sur le terrain admi- 
nistratif font publiquement et ouvertement de la Politique 
dans le but de provoquer de la part des pouvoirs publics, 
les mesures permanentes qui sont nécessaires au rel 
ment de la classe ouvrière. En Belgique la Ligue 
Démocratique bénie successivement par le Pape et par 
tous les Evèques, consacre une large part de ses cong 
à l'étude des questions politiques et sociales. 

d) Cette interprétation jure avec l'encyclique Rerum 
Novarum. En effet le Pape y enseigne que sans l'inter- 
vention des pouvoirs publics, il n'y a pas moyen dans 
l'organisation économique actuelle de relever la condition 
de la classe ouvrière. 



— 83 — 



Pour provoquer efficacement cette intervention dans 
nos régimes représentatifs il n'y a pas de meilleur 
moyen que l'act ion populaire. 



A propos des mois » Benefica actio, action bienfai- 
sante » cites plus haut, un grand journal italien, 
// Corriere de Turin, prétendait que la Démocratie 
Chrétienne approuvée par Rome se réduisait à l'Aumône 
sous toutes ses formes. 

Du Vatican, c'est VOsservatore Cattolico qui le 
rapporte, on s'est empressé de faire comprendre à ce 
journal anti-démocrate, qu'il n'y était pas du tout. 

Ajoutons a la louange de cette feuille, qu'elle a 
reconnu do suite et loyalement son erreur. 

Benefica .\cii<>, c'est l'expression par laquelle le 
Saim Père résume les œuvres multiples qui surtout après 
l'Encyclique Rerum Novarum, et sur l'initiative des 
catholiques se soin créées et développées partout pour 
faire «lu bien au peuple. 

Quanl a l'aumône elle-même, nous le savons, l'on a 
maintes l'ois reproché aux Démocrates Chrétiens de la 
réprouver. L'on disait : partout ils veulent mettre la 
justice a la place de la charité oi n'en laisser aucune a 
l'aumône qui, à leur -eus, rabaisse la dignité humaine 
dans le pauvre. 

Ici c'est pure calomnie encore, que d'attribuer aux 
Démocrates Chrétiens le mépris de l'aumône on la dimi- 
nution de son importance, alors (pie la plupart d'entre 
eux la pratiquent largement et participent aux Institu- 
tions (pti s'y rapportent. Sans aucun doute les Démocrates 
Chrétiens affirment qu'aujourd'hui beaucoup d'ouvriers 
«pti, dans une sit uai ion normale et chrétienne n'auraient 
pas besoin d'aumônes, sont obligés do tendre la main. 
Sans doute, ils soutiennent que la bienfaisance et. l'au- 
mône n'ont pas pour fonction do remplacer la justice. 



— 84 — 

Sans doute H- prétendent qu'avant de faire l'aura* 
il faut payer ses dettes. - iute les Démocrates l hré- 

tiens s'efforcent, tout en soulagea ni l.-i pauvreté, d'enl 
les causes qui la provoquent, surtout quand ■ 
jaillissent dans une large mesure de l'acceptation et de 
l'application au régime économique de principes anti- 
chrél Iens aussi bien qu'ant i sociaux. 

Sans doute encore ces mêmes Démocrates croient 
que l'injustice sociales multiplié la pauvreté au point 
d'en faire en beaucoup de milieux un hideux paupérisme, 
qui rend impossible, malgré l'abondance croissante des 
aumônes chrétiennes, le soulagement de toutes les n< 
sites. Sans doute enfin les Démocrates Chrétiens sont 
convaincus que, même sous un régime économique 
reformé comme ils Je demandent conformément aux 
principes de la Théologie catholique, il restera encore 
assez de misères à soulager pour que l'aumône chré- 
tienne ne soit nullement gênée dans son expansion. Mais 
qu'y a-t-il de tout cela qui soit condamné dans l'Ency- 
clique Graves de Communi re% Est-ce que ces convictions 
des Démocrates Chrétiens ne sont point ou ries véi 
de l'ait dont l'évidence est éclatante, ou des postulata de 
la Morale chrétienne ? 

Que de fois dans les rencontres avec les orateurs 
socialistes les Démocrates Chrétiens oui reproché à 
ceux-ci de ne rien faire pour les malheureux en attendant 
que la réforme sociale s'opère, tandis qu'eux mêmes 
s'empressaient par l'aumône d'aller au secours d'-> 
victimes de l'économie libérale. 

Au surplus il apparaît par le contexte même que le 
Saint Père avait en vue non les Démocrates Chrétiens 
mais les socialistes. C'est en effet aux socialistes que 
Léon XIII reproche explicitement dans le passage en 
question de considérer l'aumône comme un déshonneur 
pour qui la reçoit. 



85 — 



Que de fois aussi n'a-t-on pas reproché aux Démo- 
crates Chrétiens de ne parler au peuple que de ses droits ! 

Les Démocrates Chrétiens seraient-ils visés princi- 
palement, dans le passage où le Saint Père recommande 
à ions, clercs el laïcs, de parler au peuple surtout de ses 
devoirs ( 

Remarquons d'abord les tenues mêmes employés 
par le souverain Pontife: il recommande de parler des 
devoirs des ouvriers non pas d'une manière inopportune, 
mais a l'occasion, quand le moment est favorable •• per 
opportunitatem » ce qui est toute autre chose. Le Saint 
l'ère ajoute qu'en faisant cela, on fait toujours chose 
Louable et il le recommande avec insistance. Voilà ce qui 
ressort exactement du texte lui-même. 

Des lors ne faut-il plus parler aux ouvriers que de 
leurs devoirs? Faut-il les entretenir de ces devoirs a 
propos et hors de propos per opportunitatem et importu- 
nitalem ? Faut-il laisser ignorer toutes les grandes 
questions qui passionnent el bouleversent le Prolétariat, 
à de bons et de pieux ouvriers, convaincus de leurs 
devoirs, qu'au surplus ils observent largement ? Faut-il 
devant les auditeurs ouvriers prévenus contre les catho- 
liques et qui, quoique baptisés, ont pour le socialisme 
des sympathies secrètes ou avouées ne parler que de leurs 
devoirs même aux premières rencontres ? Nous ne le 
pensons pas. 

Ces questions nous remettent en mémoire un épisode 
de l'apostolat des Démocrates Chrétiens. 

C'était dans la banlieue de Liège, et dans une des 
communes les plus infestées par le socialisme. Devanl un 
auditoire compose d'un bon millier d'ouvriers parmi 
lesquels un grand nombre de socialistes, l'orateur avait 
eu l'habileté de traiter si bien des revendications 
ouvrières, que. sans sacrifier un iota de la vérité, 
il produisit une impression qui éclata en longs 



applaudissements. \ un second meeting le mém< eur 
put parler devant le môme auditoire des d< de la 

classe "n\ rière autant que de ses droil 

A une troisième allocution, l'orateur pu! placer 
acclamations du plus grand nombre un discours sur la 
lin dernière de l'homme. 

Quelle l'ui donc et quelli nduite des 

Démocrates Chrétiens à l'égard des droits et des irs 

de la classe ouvrière ? 

Ils foni remarquer que le droil est la faculté légitime 
do faire pon devoir, ei concluent qu'il n'y a pas de droits 
sans devoirs. Leur conduite el leurs discours pirent 

de ces principes. Dans les cercles d'études créés par leur 
initiative, les ouvriers sont instruits de leur- droits el 
de leurs devoirs, comme du droit el du devoir de lei 
patrons. Nous avouons franchement n'avoir jamais é 
de l'école de ceux qui professaient que les ouvriers ne 
doivent jamais être entretenus que de leurs devoii 
Qu'en Belgique comme ailleurs, quelques Démocrat 
Chrétiens, aujourd'hui expulses du Parti, aient agi à 
rencontre de ce précepte du Pape, c'est chose possible ; 
mais cela n'engage ni n'a jamais engagé la Démocratie 
Chrétienne que dans les désirs secrets de ceux qui ne lui 
pardonnaient point d'exister. 



Dans l'encyclique Graves de Communi re le Saint 
Père affirme qu'il faut surtout l'aire appel aux les 

classes supérieures pour relever la condition des 
ouvriers. 

Ne doit-on pas voir dans ces paroles la condamnation 
évidente des Démocrates Chrétiens ? . Est-ce que ceux-ci 
ne répudient pas le concours des classes non populaires? 
N'est-ce pas ce qu'ils affirment dans la formule qui est 
pour eux à la. fois un programme et un drapeau : - Tout 
pour le Peuple et par le Peuple. •• 



— 87 — 

Il y a donc lieu d'examiner quelle signification l'atti 
lude, les doctrines el lesœuvresdes Démocrates Chrétiens 
permettent de donner à cette formule. L'explication qui 
va suivre montrera que, là où elle a été admise, c'est dans 
un sens orthodoxe et conforme aux Directions Pontifi- 
cales que celle devise est comprise par les Démocrates 
Chrétiens. 

Tout d'abord la vérité historique exige une renia, que. 

La formule •• Tout pour le Peuple et par le Peuple » 
est sans doute la devise de quelques groupes de la 
Démocratie Chrétienne ; elle n'est pas et elle n'a jamais 
la devise de la Démocratie Chrétienne universelle. 
C'est ainsi par exemple qu'à Liège, la formule qui est 
devise et drapeau est la suivante:»* l'ourle Christ et pour 
le Peuple. » 

Ensuite l'attitude drs Démocrates Chrétiens ne per- 
met pas d'interpréter l'expression •• Tout par le Peuple » 
dans un sens exclusif des classes supérieures. < m peut se 
rappeler que souvent aux applaudissements des assem- 
blées démocratiques chrétiennes nous avons proclamé que 
si, pour obtenir le concours d'un homme déplus de la 
classe élevée à notre action sociale, il l'aillait aller s'age 
nouiller devant lui, mais irions sur le champ le prier, 
genoux en terre, de venir dans nos rangs. Qu'on se 
rappelle encore l'accueil fait par nos démocrates chré- 
tiens aux bourgeois influents qui sont venus mais 
apporter une sincère collaboration. N'est-ce point à eux 
•pie, des le principe et avec un (dan enthousiaste, esl allée 
la confiance des Démocrates Chrétiens. N'est-ce point à 
eux qu'ils ont de suite assigné les places d'honneur et 
même, quand ils l'ont pu, les mandats publics ? El pour 
répondre à ceux qui représentaient leur groupe comme 
un parti fermé de classe populaire, n'ont-ils pas toujours 
protesté que tout en étant un parti créé en faveur a" une 
classe, celle des ouvriers, ils ne constituaient point un 
parti de classe \ 

On n'a donc pas le droit d'interpréter la formule 



— 88 — 

.. Par le Peuple •■ dans le d e clusion de tout 

mcours de la part des cla i itraire 

qui est vrai el les Démocrates Chrétien onl toujou 

plaints de ce que', malgré la conformité de leurs doctrin 
aux doctrines catholiques el aux directions religieux 
malgré la nécessité de leur mouvemenl social pour 
résister au flot socialiste, un bon nombre d'ancie 
catholiques des classes supérieures leur refusaient un 
concours qu'ils sollicitaient sans el qu'ils jugeaient 

de\ oir être d'une grande efficacité. 

Sans doute lorsque certains hommes influents 
connus par leur opposition passionnée au mouvement 
démocratique onl voulu absorber les groupes de la 
Démocratie Chrétienne au profit d'une cause oppos< 
nos amis ont résisté à l'étouffemenl et ils ont eu raison. 
Cn ne peut donc pas .lire que l'expression «Tout par- 
le Peuple » soit l'exclusion des el supérieures à 
titre de collaboration, de concours ou de moyen pour 
obtenir le relèvement de la classe ouvrière. 



Si le concours des classes supérieures est nécessaire 
au relèvement populaire, est-ce a dire que le Peuple ne 
doit être que V objet du relèvement et qu'il ne l'aille pas du 
tout compter sur lui comme moyen pour l'opérer? Faut-il 

au contraire tout attendre des classes supérieures \ C'< 
ce que prétendent tantôt ouvertement et tantôt en fait les 
partisans du patronage entendu au sens de tutelle a 
exercer par les classes élevées en faveur d'un peuple qui, 
dans cette conception, est regardé et traité comme un 
mineur quant à la gestion de ses intérêts professionnels 

Aux yeux de ceux-là le mouvement ouvrier chré- 
tien se résume au patronage des adultes de la classe 
populaire. 

Les démocrates chrétiens n'ont jamais pensé de 
cette façon. S'ils considèrent comme efficace, voire 



— 89 — 

même comme normalement Indispensable le concours 
des hommes des classes élevées, Us comptent aussi, et 
en grande partie sur le peuple lui-même. En cela comme 
dans le reste ils suivent les directions pontificales. Si 
dans la lettre Graves de Communi re, Léon Mil «mi 
parlanl du concours des (dusses supérieures dit : •• Si 
concours fait défaut c'est à peine si l'on pourra faire 
quelque chose d'efficace pour le bien du Peuple ». •• Isia 
si desit opéra, vix quicquam confici potes! quod vere 
valeat ad quaesitas popularis vitae utilitates, •• dans la 
lettre au Ministre Général <\r* Frères Mineurs, le même 
Léon Mil affirme «qu'aujourd'hui plus que jamais, le 
salut des nations repose en grande partie sur le peuple :£i 
alias unquam certe quidem hoc tempore magna ex parte 
nititur in populo salus civilatum. *• Il faut accepter ces 
deux enseignements qui, au surplus, s'accordent fort bien 
et qu'a toujours accordes la Démocratie Chrétienne; 
c'est-à-dire que les deux éléments soin indispensables à 
titre de moyens pour obtenir l'effet voulu du relèvement 
populaire. 

L'histoire confirme ces enseignements pontificaux. 
Au moyen âge, le peuple embrigadé en masse par Saint 
François d'Assise dans le Tiers-t >rdre a été un iust rument 
tout autre qu'accessoire pour briser la tyrannie anti- 
catholique de la féodalité gibeline et des Empereurs 
d'Allemagne qui s'en servaient contre Rome. 

Au reste dans ce passage de l'encyclique qui parle 
du concours nécessaire des classes supérieures, est-ce 
(pie la préoccupation du Saint Père n'est pas plutôt de 
rappeler les classes élevées à leur devoir de concourir 
au soulagement et au relèvement des classes inférieures ' 
Est-ce qu'il ne faut pas voir dans ce passage un grave et 
suprême appel adresse à ces classes élevées peur qu'elles 
fournissent enfin une collaboration plus large et plus 
profonde, plus étendue et plus désintéressée à l'œuvre de 
la régénération sociale ? 

si l'on veut bien remarquer la gravité et la solennité 



— 90 — 

avec lesquelles le Saint Père dans ce pa 
ce devoir, ainsi que les arguments d il el 

même d'ordre matériel que développe l'encyclique pour 
convaincre ceux qui doivent le remplir, on comprendra 
mieux que telle est la préoccupation de Léon Mil. 

M. Toniolo ne croit certes point avoir été à rencontre 
des pensées du Saint Père en allant plus loin encore. 
C'est lui, «'ii effet, qui dans une conférence donné 
Rome et publiée dans la Rivista intei nale, pui 

brochure, à dit «que si les classes élevées ne fournissaient 
•• point ce concours normalement indispensable il faù- 
•• (Irait bien par exception à une loi générale, prendre 
» quand même son point d'appui sur la classe ouvrière : 
•• et, dans ce cas, comme la Papauté et l'Eglise veulent à 
» tout prix le salut des nations que Dieu a faites guéris- 
•• sables, c'est sur les épaules du peuple que le Christ 
» reviendrait h la place qui lui appartient. •• 

C'est la même idée que non- retrouvons formulée 
dans la conclusion du programme élaboré par les catho- 
liques italiens au Congrès de Home en 1894. Voici le 
texte si clair de cette conclusion : 

•• Que si pour atteindre cet idéal, qui a pour lui les 
*• garanties de la plus glorieuse période de clés 

» qu'on a nommés les siècles du peuple, il était, contre 
•' notre gré, nécessaire de ne marcher qu'avec le peuple. 
» nous n'hésiterions pas un instant, entre les faibles 
» les souffrants d'un côté, les forts et les jouisseurs de 
•' l'autre. » 

« Mais nous ne pourrons jamais oublier que noire 
» but final est, non la guerre, mais la paix, cette paix que 
» doit nous apporter la Démocratie Chrétienne du XX 
» siècle dans laquelle, raffermie au nom du Christ sur la 
« large base du peuple, toute lu hiérarchie sociale s\ ■ 
» blira en revendiquant les droits et en travaillant au 
» relèvement des classes laborieuses. » Ajoutons qu'au 
lendemain du Congrès de Rome qui adoptait ce texte le 
Saint Père adressait une lettre d'approbation à son 



— 91 — 

Ëminence le cardinal Parrochi, président de ce Congrès. 
De cette lettre pontificale qui approuve sans la moindre 
restriction les conclusions du Congrès nous détachons 
ces lignes: -Nous approuvons les vœux exprimés à 
» cet effet, les moyens d'action proposés dans ce but, 
•• avec d'autant plus de satisfaction qu'ils nous semblent 
•■ bien choisis, et imprimeront efficacement dans les 
•• âmes ce que Nous même avons souvent prescrit et 
•• recommandé sur ces mêmes questions. » 

Voudrait-on affirmer ou même insinuer que ces 
principes directeurs donnés par Léon XII! en 1894 sont 
contredits pur les Directions données pur Léon Mil on 
1901, et donner au Saint Père l'occasion de renouveler 
la plainte qu'il formula autrefois contre ceux qui le 
soupçonnaient d'être en contradiction avec lui-même ? 

Si Ton veut résumer la signification que les Démo- 
crates Chrétiens donnent à l'expression Tout par le 
Peuple en tant qu'elle se rapporte aux moyens à emploj er 
ou aux collaborations qu'il faut mettre en oeuvre aujour- 
d'hui pour opérer le soulagemenl el l'élévation populaires 
on peui dire 1 comme suit : 

1°, Moine normalement parlant : c'est à dire si les 
classes supérieures de la hiérarchie sociale accom- 
plissaient tout leur devoir de dévouement à la classe 
ouvrière, les Démocrates Chrétiens d'aujourd'hui n'ex- 
cluent pas le concours du peuple lui-même comme agent 
de relèvement, Non seulement dans cette hypothèse, le 
peuple aurait à se laisser Taire, comme on dit vulgaire- 
ment, mais il aurait a faire sa part. Et cette pari au sons 

Démocrates Chrétiens n'est pas petite •• magna ex 
parte nilitur in /)(>/i/fl<> salus civitatum. •• 

Exceptionnellement: c'esl a dire si les classes 
supérieures refusaient un concours (pie leur devoir les 
oblige d'apporter, les Démocrates Chrét ions n'abandonne- 
raient point pour cela la cause du relèvement populaire; 
mais eon vaine us de la nécessité et de la possibilité quand 
même du salin des nations et forces par L'abstention 



— 92 — 

voulue des classes supérieures, ils ne comj enl que 
sur la classe o\x\ rière, et comme le dit Toniolo - rana 
raient le t 'hrist sur les épaules du peuple 

Les choses étant mises au point d< i e façon on ne 
trouvera pas dans l'encyclique Graves de Communi re 
un seul mot qui condamne les pens< u frustre \c> 
espérances des Démocrates Chrétiens. 



L'expression « Tout par le Peuple* que noua ai 
envisagée comme se rapportant aux moyens d'améliorer 
la condition des ouvriers peut aussi concerner Vobjet 
même de ce relèvement. C'est ce que nous allons expliquer. 

Il y a deux concept ions différentes de la gestion des 
intérêts de la classe laborieuse. La première s'inspir 
la conviction formellement affirmée, ou bien acci 
avec évidence par l'ensemble des faits que la masse 
travailleurs, en vertu de la nature même d<-s choses, est 
incapable de se conduire elle-même et que de par une loi 
absolue tenant à la constitution même de la 
humaine, cette classe, même dans la gestion de ses 
propres intérêts professionnels, a besoin de la tutelle des 
classes supérieures. Pariant de là, cette conception 
assigne aux classes supérieures d'une façon absolut 
indépendammentdes viscissitudeshistoriques, la fonction 
nécessaire de. gérer, à titre de tuteur, les intérêts profes- 
sionnels de la classe ouvrière. 

Il est une autre conception de la gestion de ces 
intérêts de la classe ouvrière. 

Elle rejette le prétendu dogme de droit social 
naturel en vertu duquel cette classe est de par la force 
des choses et indépendamment de tout état de civilisation, 
incapable de gouverner par elle-même ses intérêts 
professionnels et par conséquent l'objet d'une tutelle 
toujours nécessaire de la part des classes supérieures. 
Dans cette seconde conception, on ne croit pas a une 
incapacité native et nécessaire exigeant en tout état de 



— 93 — 

cause un patronage de tutelle à l'égard «les intérêts dont 
nous parlons. Partant de l'égalité spécifique des hommes, 
de L'égalité chrétienne, sous un même Père qui est dans 
les cieux. de frères donl une esl l'origine, la nature, la 
lin ci la rédemption, cette conception, n'assigne point au 
travail manuel qui constitue l'unité spécifique de la der- 
nière classe une efficacité déprimante engendranl 
l'incapacité de gérer, dans l'harmonie hiérarchique des 
classes sociales, les intérêts qui lui sont propres. 

Au contraire ell< i reconnaît comme possible et là où 
il se produirait, saluerait comme un magnifique progrès 
social, le développement dans la classe ouvrière d'une 
capacité subjective assez haute pour gouverner par 
elle-même les intérêts qui sont les siens. 

Dans cette seconde conception, on considère sans 
(lente comme naturelle et intangible la hiérarchie des 
classes et par conséquent la fonction protectrice et 
directrice des classes supérieures à l'égard des classes 
inférieures : mais l'extension et les limites de l'exercice 
de cette fonction dépendeni du degré plus ou moins élevé 
de l'éducation de la classe ouvrière. C'est pourquoi le 
droit de la clause ouvrière de se gouverner par elle-même 
n'est pas une question de dogmatisme social, niais c'est 
une quest ion de l'ait historique. 

Cette seconde conception est et lui toujours celle des 
Démocrates chrétiens. Est-il nécessaire, après avoir 
ainsi précisé cette question, delà discuter? N'est-iJ pas 
évident que ni la doctrine de l'Evangile ni le droit naturel 
social n'autorisent la première conception? C'est en vain 
qu'on cherchera, non seulement dans l'Encyclique Graves 
i/c Communi re, mais encore dans tous les documents où 
les enseignements de l'Eglisesont authentiquement consi- 
gnés, un seul mot qui l'autorise. Apres tout, c'est une 
conception païenne. Non seulement donc les Démocrates 
Chrétiens, mais encore tous les catholiques doivent, dans 
leur action sociale s'inspirer de la seconde; conception. 
La-dessus aucune divergence ne doit être possible. 



— 94 — 

Mais il pourra y avoir divergence dans le jugen 
à porter sur le fail historique qui répond h la question 
suivante. En réalité aujourd'hui, la cla uvrière 

est elle capable de gouverner par elle-même ses pr< 
intérêts professionnels \ 

Sur ce sujet, Les Démocrates Chrétiens ont leur 

«•<>n\ ici ion faite. Nous allons l'exposer. 



En fait il existe au sein de la société chrétienne 
d'aujourd'hui un mouvement démocratique universel. 
L'existence de ce fait que nous avons tous iux 

a été affirmée par le Saint Père lui-même en 189 
Monseigneur l'Evêque de Liège. Celui-ci le constatait à 
son tour dans sa lettre pastorale sur l'encyclique Rerum 
Novarum. Enumérant les faits réels dont doit tenir 
compte l'action catholique sous peine de fausse pruden 
et d'optimisme inconsidéré, cette lettre constate •• l'exis- 
tence et le développement rapide et irrésistible d'un 
mouvement démocratique universel socialiste ou non 
socialiste. » 

Son Eniinence le Cardinal Archevêque de Malines 
répétait la même chose à la même époque et ajoutait que, 
quelles que soient nos sympathies ou nos appréhensions 
nous ne pouvions l'empêcher. 

Il est incontestable que dans ce mouvement de la 
classe travailleuse les ouvriers prennent de plus en plus 
conscience d'eux-mêmes, c'est à dire qu'ils acquièrent 
de plus en plus la connaissance de leurs intérêts et le 
sentiment de leur puissance. C'est la ce que Léon XIII 
déclarait déjà en 1891 dans sa lettre Rerum Novarum dès 
les premières lignes. Et n'admettra-t-on pas que depuis 
cette époque les ouvriers ont progressé dans le dévelop- 
pement de cette conscience d'eux-mêmes, qu'ils l'ont 
précisée de plus en plus et qu'ils se sont organisi 



— 95 — 

en conséquence ? si nous n'avions d'autre argument, les 
progrès effrayants du socialisme universel suffiraient 
pour le prouver. 

Quelle esl l'explication de ce fait historique ? 

On reconnaîtra aisément que les principes indivi- 
dualistes et anti-chrétiens, issus de la Réforme du 
\\ T ' siècle ont engendré sur le terrain économique un 
état atomique ou la classe ouvrière qui est la classe faible 
est à la fois victimeei impuissante^ tant que dure cet étal 
de choses, à obtenir le redressement de justes griefs et à 
participer dans une proportion équitable avec les classes 
supérieures aux avantages et aux inouïes de la civili- 
sation moderne. •• l'eu à peu, dit Léon XIII « il est arrive 
•• que le temps à livré les travailleurs isoles et sans 
•• défense à la merci de maîtres inhumains et à la cupi- 
■• dite (Tune concurrence effrénée. •■ Au témoignage encore 
de Léon XI II c'est en vertu des révolutions civiles qu'ont 
été créées les deux factions dont il parle dans sa lettre 
.. Rerum Novarum - : •• Vis enim commutationum civi- 
•• lium in duas civium classes divisit urbes, immenso 
•• inter utrumque discrimine interjecto. Ex una parte 
» factio praepotens quia praedives : quae cum operumet 

- mercaturae universum genus sola potiatur, facultatem 

- oinneni copiarum effectricem ad sua commoda ac 
•• rationes trahit, atque in ipsa administratione reipu- 
•• blicae non parum potest. Ex altéra parte inops atque 
•• infirma multitudoexulceratoanimoetad turbas semper 

- parato.... •• •• In ipsis protegendis privatorum juribus, 
•• praecipue est infirmorum atque inopum habenda ratio. 

- siquidoin natio divitum, suis septa praesidiis, minus 
•• eget tutela publicà : miserum vulgus, nullis opibus 
•• suis tutum, in patrocinio reipublicae maxime niti- 
•• tur. •• l). 



I ' \ mi. 'nrt> des révolutions politiques a divisé le corps social eu deux classes et ;i 
• eutre elles uu immeuse abime. D'uue p irt, la toute puissance dans l'opuleuce : une 
a qui, main iluede l'industrie et du commerce, détourne le cours des rie 

et eu fan affluer en elle to ctiou «railleurs qui tient en .sa main plu.-* d'un 



96 



Kn un mot grâce à la désorganition anti-chrétienne 
de la société moderne, les Intérêts de la cla rière 

S( >n1 «Mi profonde souffrance. 

< >r la classe <>m\ rière a <■< uina snce 

de ce fait, et avec une volonté qu'il serait utopique 
vouloir comprimer, elle veut le modifier en eur. De 

là résulte N' mouvement de cetie classe, que l'on a appelé 
mouvement démocratique parce qu'il part de la puissance 
populaire el a pour but le relèvement des intérêts popu- 
laires. Ce mouvement tend à l'organisation de «•'•m*; cl 
parce que ce moyen esl reconnu par elle comme efflc 
pour relever ses intérêts et les sauvegarder d'un< 
permanente. Voilà donc le fait constaté, i :elui d'une 

aspiration invincible à la constitution d'une classe auto- 
nome que les plus illustres sociologues modem» 
appelée « le quatrième état -. C'est ainsi que dans une 
conférence donnée à Rome au cuirs de l'année dernii 
îe savant Professeur Toniolo, après avoir indiqué les 
faits acquis dans ces derniers temps à la réorganisation 
de la classe populaire concluait : •• Voilà le fait histo- 
» riquc ; mais il exprime virtuellement et affirme solen- 
» nellement la tendance, le besoin, la volonté 
» étendue et croissante des masses prolétariennes de 
» sortir de l'atomisme isolateur et impuissant et d< 
» constituer en vastes groupes de classe qui, grâce à une 
» représentation qui leur soit propre et qui soil stable, 
» fasse valoir les intérêts, les droits, les prétentions du 
» futur ^quatrième Etat ». ("est la une des plus originales 
» élaborations historico-sociales de la fin du 19 e siècle ». 



Est-ce que l'atomisme auquel est réduit le prolétariat 
n'est pas anti-social ? Est-ce que la doctrine sur laquelle 

ressort de l'administration publique. De L'autre, la faiblesse dans l'indigence: une multitude, 

l'âme ulcérée, toujours prête au désordre 

Dans la protection des droits prives, l'Etat doit se préoccuper d'une manière spéciale 
des faibles et des indigents. La classe riche se l'ait comme un rempart de ses richesses et a 
moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la 
mettre à couvert des injustices, compte surtout sur La protection de l'Etat. - 



— 97 — 

tous les catholiques sont d'accord, n'exige point la recons- 
titution des classes fonctionnant dans une harmonie 
proportionnelle, chacune en faveur de s<-s intérêts mesu- 
rés parla morale chrétienne de justice e1 de charité el 
toutes en faveur du bien commun qui résulte de ce 
fonctionnement harmonique ? 

N'est-ce point là la doctrine qui résulte des enseigne- 
ments de l'encyclique Rerum Novarum ( Les doctrines el 
l'ad ion religieuse pour gouverner l< i > actes des individus 
des familles, des collectivités ci de l'Etat ; l'intervention 
de celui-ci pour reconnaître l'existence e1 les droits des 
classes en même temps que le respect dans la subordi- 
nation au bien commun de l'autonomie ci de l'indépen- 
dance de ces classes dans le gouvernement intime de 
leurs intérêts; voila le résumé des magnifiques enseigne- 
ments sociaux contenus dans cette mémorable Encyclique. 
Qu'il nous soit permis de citer encore Toniolo. Après avoir 
signalé l'aspiration du prolétarial à sa reconstitution en 
chose ou (ui quatrième Etat, il poursuil : •• Eh bien, cette 
•• tendance esi-ell<' peul être illégitime aux yeux des 
•• cal holiques ( Est-ce (pie l< i but essentiel auquel elle vise 
•■ esi d'importance secondaire? Il < i si reconnu au contraire 

- (pie les catholiques ont été le- premiers, au moins sur 
•• le continent, a proclamer cette nécessité d'organiser 
» en classe le prolétarial moderne ei qu'aujourd'hui 
• encore, ils en sonl les plus vaillants défenseurs ; pour 
•• eux c'est là le remède souverain contre les dangers 

- (pie crée ce prolétarial ; remède pleinemenl conforme 

- aux glorieuses traditions de la société chrétienne : 

- remède enseigné dès les premières encycliques du 
•• Pontife Léon XIII, < i t — qu'on remarque bien ceci 

» c'est là l'élémen! et la base de la reconstitution orga- 
•• nique par classes de toute la société, reconstitution au 
•■ sujet de laquelle soin d'accord ion- les catholiques. •• 

Que la classe ouvrière, tout en observanl les devoirs 
de charité et de justice qui lui incombent a l'égard des 
autres cla . gouverne par elle-même ses propres 



— 9 

intérêts, est ce que la docl rin< île de l'encyclique 

Rerum Vovarum le répudie? Ne semble-t elle pai 
coin raire l'admet i re clairemenl là ou ni Père dil en 

parlant des associations professionnelles, qu'il v< 
un égal plaisir s'en fonder soit composées d'ouvriers seu s 
soit composées d'ouvriers et de patrons? Sans doute 
l'idéal serait des unions mixtes où nonobstant la mise 
ensemble des patrons avec les ouvriers, il j aurait pour 
les deux co-contractants, les forts et les faibles, confiance 
mutuelle et liberté égale dans le règlement des questions 
professionnelles qui touchent aux intérêts des deux 
parties, ("est ce que les Démocrates Chrétiens ont 
toujours dit et, au surplus dans de pareilles union-, 
l'autonomie i\(^ ouvriers existerait virtuellement, si la 
confiance y est mutuelle et surtout si la liberté ; est 
égale dans le débat des conditions du contrai entre le 
capital et le travail. 

Mais vu l'état d'esprit existant comme mee 

historique des rapports créés entre patrons et ouvri 
par l'économie anti-chrétienne moderne; vu la disj< 
tion opérée entre eux par les modes nouveaux de la 
grande production industrielle et parfois même agricole, 
ne faut-il pas, à titre de moindre bien, recourir aujour- 
d'hui à des unions ouvertement autonomes e1 parallèles 
et s'entendant par le moyen de délégations mixtes libre- 
ment nommées par les deux parties ? 

Sans condamner ni prétendre empêcher aucune 
tentative ni aucune œuvre conçue dans un autre sens, les 
Démocrates Chrétiens regardent ce mode de reconstitu- 
tion de la classe du prolétariat, comme une nécessité 
historique, au moins dans ces pays. 

En résumé comme le disait la brochure intitulée 
«La Démocratie Chrétienne™ publiée a Liège il y a 
environ cinq ans : » l'émancipation de l'ouvrier qui 
» demande à se gouverner par lui-même et en-dehor- de 
« toute tutelle d'autres classes est-elle au fond autre 
» chose qu'une participation plus progressive et plus 



— 99 — 

•• étendue à l'égalité que le Christ Notre Seigneur a 

■• apportée ici-bas et qui pénètre l'Evangile de son esprit? 

- N'est-ce pas un progrès qui découle spontanément du 

» fond même de l'idée chrétienne et qui a comme effel de 

•• développer dans toute une classe d'hommes et la plus 

» nombreuse une capacité subjective suffisante à porter 

« soi-même les responsabilités de soi-même? N'est-ce pas 

" le retour à une situation de dignité et d'élévation que 

•• lui avait faite le Christianisme au temps des Communes 

» du moyen-âge ? » 



1°. Quelle que soit de fail au moment présent la 
capacité de la classe populaire pour gouverner par elle 
même ses propres intérêts, les Démocrates Chrétiens 
tenant compte de l'incoercible aspiration des ouvriers 
a leur constitution en classe autonome : a déclarent et 
proclament (pie cette aspiration est légitime, que cette 
autonomie de la classe ouvrière, constituée comme nous 
l'avons dit, esl un progrès 1res conforme a la doctrine 
catholique, une efflorescence de la civilisation chrétienne 
qu'ils souhaitent à bon droit. 

b) Leur patronage en\ ers la classe ouvrière consiste 
principalement a Taire l'éducation du quatrième Etal ; 
c'est-à-dire a rendre le peuple capable de gouverner par 
lui-même ses propres affaires en harmonie avec les inté- 
rêts <les autres classes ci dans le respecl éclain 
conscient du bien commun. Dans toute leur action, ils 
s'inspirent de cette préoccupai ion connue d'un bul prin- 
cipal dont dérive la création et l'organisation de moyens 
efficaces. C'esl dans ce -rus encore el avec toutes 1 is 
irves indiquées, que la formule de plusieurs 
(oui par le /i<'n/>/<\ pourrait être devise el programme. 
L'expérience faite par le- Démocrates Chrétiens a mis en 
pleine lumière l'efficacité d'une pareille action sociale. 

Toutes les l'ois (pie les lu m rn^nk, pu 1rs, ^•''•i '•*■< SOIll ailes 

aux ouvriers avec les pens.^<^^r|>Y^?Wcm^'> pages, et 

B1BUOTHECA 
rtav\ens**- 



— 100 — 

avec un dévouemenl désinb leuj 

accordé une confiance affectueuse, ils les ont écoutés 
,i\ ec respect el docilité, el il- leur ont donn témoi- 

gnages (l'une touchante reconnaissan 

Tous nos amis qui ont été à l'œuvre en peuvent 
témoigner. Cela montre que les ouvriers sont disp< & 
accepter une direction et des conseils dans l< 
exposé. Au contraire là où les ouvrii unique- 

ment le patronage de tutelle et aujourd'hui un grand 
nombre d'ouvriers dans notre pays ont à cet •■_ 
l'instinct très délicat c'est la défi an ce qui s'en suit; ils pro- 
fitent des avantages matériels que ce patrons tutelle 
bienfaisante leur offre, mais au fond de leur cœur ils 
gardent, selon le degré de leur esprit religieux des 
préférences ou de secrètes sympathies pour le parti 
socialiste, qui, avec une adresse infinie, fausse, e ■_ 
et exploite au profit d'un abominable idéal, l'aspiration 
populaire à une légitime autonomie de classe. 1 

2°. Les Démocrates Chrétiens pensent que de fait, 
aujourd'hui il y a dans la classe populaire assez de 
capacité pour exercer l'auto-gouvernement de ses propres 
intérêts dans une certaine mesure, celle qui est requise 
pour bien administrer les institutions ordinaires 
courantes. Mais aussi ils estiment nécessaire de placer à 
côté de cet auto-gouvernement des hommes de conseil 
pour l'éclairer et l'aider au besoin. Ils sont convaincus 
que ces hommes de conseil , surtout les prêtres 



(1) M. Léon Harmel dans une lettre adressée à ses enfants et petits-enfants 
17 Février 1898 leur écrivait : « Crevez que les petits sont facilement opprimes, et apportez 
une délicatesse particulière dans vos rapporis avec eux, afin de respecter leur lég 
fierté et leur liberté. Prenez garde de violer cette liberté en voulant augmenter leur liberté 
malgré eux ; ce serait le cas de dire que le mieux est l'ennemi du bien. Ce qui est important 
c'est de favoriser leur initiative personnelle, c'est de développer en eux le sentiment de la 
responsabilité au point de vue familial, professionnel et chrétien. Q ' rc aide ils 

soient eux-mêmes les artisans de. leur émancipation et de leur relèvement social. Ne craignez 
pas de compromettre votre autorite patronale dans cette action faite de respect et d'amour. 
Le libre consentement des volontés el des cœurs obtient des résultats (pie la contrainte <-t la 
force n'ont jamais procures. •• Dans la brochure - Félix Harmel -, Blois l'.KDO.Ï 

Voilà la conviction produite en M. Léon Harmel par l'expérience plus que cinquante- 
naire d'un apostolat qui à l'origine s'inspirait surtout des idées de tutelle et de patronage 
bienveillant. 



— 101 — 

s'inspirant des pensées et du dévouement respectueux 
dont nous avons parlé, seront toujours reçus avec 
empressement et écoutés avec reconnaissance. Ici il 
s'agit d'apprécier des faits et ce sonl les faits qui 
doivent parler. 

Les œuvres syndic;! les des Démocrates Chrétiens de 
Gand, surtout leur grande union de cotonniers, les Francs 
Mineurs de Léon Mabille ; les < ouvriers Réunis de Michel 
Levie ; les Tailleurs Réunis ; les Cordonniers Réunis ; les 
ouvriers du bois de la société de St-Alphonse à Liège ; les 
centaines de coopératives, de mutualités, d'unions agri- 
coles de tout genre, constituent déjà aujourd'hui dans 
notre pays une énorme élite populaire, se gouvernant 
elle-même, aidée <\rs conseils do quelques chrétiens et 
surtout de quelques prêtres intelligents et dévoués et 
mettent en magnifique évidence l'excellence salutaire do 
la méthode des Démocrates Chrétiens, 

Ici encore, si Ton veut bien entendre la formule 
.. tout par le peuple -, on peut l'admettre non seulement 
comme un programme qui fixe 1-' but et prépare l'avenir, 
mais comme une réalité qui s'épanouit dans une vie 
féconde et déjà largement répandue (I). 

En pensant et en agissant de la sono, les Démocrates 
Chrétiens s'inspirent des avis que donnait Monseigneur 
Doutreloux Kvêquede Liège, dans sa lettre pastorale sur 
l'encyclique Rerum Novarum. Voici ses paroles. - Ce 



1 Au cour] istique de Seraiug qui eul lieu le 18 septembre 1900, dons sou 

rapport sur » L'esprit de In direction des cercles ouvriers», M . le chanoiue Dourterlungue 
déclarait qu'il est d'uue importance capitale ■> d'initier daus la plus large mesure possible les 
ouvriers à la gestion du cercle et d< itions, «-n uttribuont aux plus capables des 

fonctions dans l'admiuistratiou eu donnaut à tous une participation ]><n- VélectU 

Mers et l'approbation de la gestion du conseil ». 

l'ius loin le même rapporteur revenant Bur la même idée ajoutait : •• I><s que l'on peut 
esp< rer qu'un ouvrier deviendra capable d'administrer une section «•! (!>■ prendre part ù lu 
direction du cercle : il faut lui confier cette fonction de préférence a un membre de condition 
supérieure. Et uotre devoir est de préparer peu à peu lesouvriei umer des fonctions de 

plus en plus Importantes, car l'idéal serait que dans un a >■■ /, ,, j fonctions 

fïlSSl I 

si le même principe de self-gouveruemeul appliqué, non pas seulement aux 
d'intérêts professionnels, mais encore ù toutes les œu\ res aj aut pour i>ut le bien moral <>u 
matériel <!<• l'ouvrier. 



— lo- 



m serail encore une autre fausse pruden JJ<- des 

prits inconsidérés el opl in que de -•• ! i 

•• dans le choix des moyens d'actions, à tenir suffisam ment 
n compte des faits tr >s réels el très graves qui domii 
•• la situation. Les principaux de ces faits sonl : premiè- 

- rement, la puissance d'organisation, l'activité habile 
•• e1 incessante, el les progrès envahissants du socialisme 
•• parmi nous comme dans tous les pays industriels «lu 
» monde ; deuxièmement, l'existence el le développe) 

•• rapide el irrésistible d'un mouvement démocratique 
» universel, socialiste ou non socialiste ; troisièmement la 
» puissance légale concédée à ce mouvement par l'exten- 
» sion du droit de suffrage politique ; ce droit accordé 

- aux masses populaires leur crée un'' influence consi- 
» dérable qui se tournera contre ceux qui >"• sauront jkis 

- lui concéder, ce qui est juste et raisoi i .C'est en face 

- de ces faits, de leur gravité, de leurs 

r faut se placer pour organiser sagement et efficacen 
» la lutte qui doit empêcher le triomphe du désordn 
» du mal et assurer la victoire «•» l'ordre et au bien -. 
N'est-ce point la l'habileté des socialistes ? Il> on: s 
avec netteté l'aspiration populaire ;i une organisation de 
classe autonome, qui la mette à l'abri de l'injustice et lui 
permette de protéger efficacement tons ses droits. Gi 
aux abus résultant, au détriment di^ prolétaires, d'une 
organisation économique anti ^chrétienne, ils ont pu 
l'aire une critique passionnée, exagérée et faussée de la 
situation et ils ont attribue tous les maux du peuple aux 
classes supérieures, qu'ils ont représentées unies avec 
l'Eglise dans le dessein de maintenir a leur profit l'op- 
pression des masses du travail. 

Ils ont ainsi l'ait dévier l'idée juste d'intérêts de 
classe vers l'idée fausse et funeste de haine des classes, 
puis ils ont organisé le peuple en vue de la lutte des 
classes qu'ils présentent comme le moyen de réaliser 
une égalité chimérique, dans un idéal de jouissances 
matérielles d'une humanité sans Dieu. 



— 103 — 

Ces! pourquoi la tactique des Démocrates Chrétiens 
consiste à reprendre, à purifier, à légitimer, et à satis 
faire la juste aspiration à la constitution de la masse 
ouvrière en classe autonome. Convaincus que les classes 
sociales, nécessaires parce que naturelles, sonl destinées 
comme les membres d'un même corps à s'harmoniser 
par l'exercice de leur fonction propre el respective dans 
l'unité d'une fin commune qui esî le bien général, ils 
considèrent la constitution autonome de la classe 
ouvrière comme un des principaux moyens conduisant à 
la pacification des classes, ci même comme le mouvemenl 
qui amènera la reconstitution des autres classes dans 
l'organisme social. Catholiques avant tout et persuadés 
que les biens d'ici-bas soin, sous peine de tourner à 
mal, subordonnés au bien suprême de la possession de 
Dieu dans l'autre vie, ils pénètrent de cette persuasion 
ou plutôt de celle Toi, leurs institutions populaires. 

Nulle neutralité à ce1 égard n'a jamais eu d'écho 
chez eux, el tout au moins en ce qui regarde le pays de 
Liège qui est sous nos yeux, toutes les oeuvres ouvrières 
des Démocrates Chrétiens font largement et fréquemment 
profession de toi et d'action religieuse. 

Tels soin les mmis légitimes et multiples dans 
lesquels, ceux qui en ont usé, ont compris et employé la 
formule ou de\ ise Tout par le peuple. 

Il en est aussi qui voient dans l'Encyclique Graves 
de Communi re un blâme a l'adresse des Démocrates 
Chrétiens parce que ceux-ci ne se préoccuperaient que 
des intérêts de la classe ouvrière, tandis que le Saint 
Père veut qu'on se préoccupe des intérêts de toutes les 

(dasses de la société. 

Ils veulent opposer les mois .. Tout par le peuple •• à 
cette phrase ,|«> PEncyclique : -Il tant écarter de la 
Démocratie Chrétienne un autre grief: a savoir qu'elle 
consacre ses soins de telle sorte aux intérêts <]<■> classes 
inférieures qu'elle paraisse laisser de côté les classes 
supérieures. •• 



loi — 

Mai* le Saint Père ne commande point de s'occuper 
directement des intérêts de toutes les cl • qu'il 

recommand • c est qu'on ne se préoccupe point des il 
rets du peuple de façon h compromettre ou à parai 
négliger les intérêts des aul r< 

Or, comme le dil le Sainl Père lui même, tou 
qu'on fait en faveur du peuple, dès que l'on suit les 
préceptes évangéjiques de la charité el de la justii 
tourne indirectement au profit de toutes le les 

Démocrates Chrétiens en travaillant spécialement à la 
constitution autonome de la classe ouvrière, travaille 
indirectement mais très efficacement à toute la reconsti- 
tution sociale chrétienne. S'ils limitent leur action directe 
au bien de la classe ouvrière, ce n'est pas pour fai 
déchoir ceux qui sont bien assis, mais pour remettre sur 

pieds ceux qui sont par terre. Au surplus Je- cla 

supérieures, comme le rappelle Léon XIII dans l'I 
clique Rerum Novarum, trouvent déjà une abondante 
protection dans leurs riche i leur influence sociale. 

Les Démocrates chrétiens en agissant de la -oro- se 
conforment a ce qu'enseignait le Pape il y ,-t dix ans : 
« clans la protection des droits prives, l'Etat doit se 
" préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des 
» indigents. La classe riche se lait comme un rempart de 
» ses richesses et a moins besoin do lu tutelle publique. 
» La classe indigente au contraire, sans richesse pour lu 
» mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la 
» protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc à un titre 
» tout particulier, la Providence des travailleurs qui 
» appartiennent a la classe pauvre en général ». 1 . 

Nous venons d'exposer la double conviction spéciale 

des Démocrates Chrétiens. Rappelons-la en la résumant. 

1° Parmi les agents de relèvement des intérêts 

populaires, il n'est pas permis normalement d'exclure le 

peuple lui-même ; il faut même compter sur lui en grande 

(1) Ce que le Pape dit des devoirs de l'Etat n uidique-t-il pas surabondamment dan- 
quel seus et eu laveur de qui les particuliers doiveut diriger leurs efforts. 



— 105 — 

partie (magna ex parte nititur in populo salua civitatum : 
exceptionnellement, c'est-à-dire à défaut «lu concours 
des classes supérieures, il ne faudrait compter que sur lui. 

2° Le patronage des classes supérieures à l'égard de 
ia classe populaire doil aujourd'hui consister principale 
ment à aider cette classe à se reconstituer de façon à 
pouvoir assurer par elle-même le gouvernement et la 
protection de ses propres intérêts professionnels. 

("est de cette double conviction que s'inspirent 
l'action et les œuvres des Démocrates Chrétiens. 



Est-ce que Tune ou l'autre de ces convictions est 
blâmée dans l'Encyclique Graves deCommuni re\ Il n'.\ u 
pas un mot du Saint Père qui permette de l'affirmer. 

Non seulement aucune des deux n'est condamnée, 
mais au contraire toutes deux peuvent se recommander 
de paroles solennelles du Pape lui-même. 

Pour la première, c'est le Saint Père, nous venons 
encore de le rappeler qui affirme (pie : •• si l'ont veut 
■• réfléchir aux hommes el aux choses du temps présent, 
*• il apparaîtra qu'aujourd'hui plus que jamais le salut 
» des nations repose en grande partie sur le peuple il) ». 
Pour la seconde de ces convictions celle qui regarde l'au- 
tonomie de la classe ouvrière, elle peut aussi s'appuyer 
sur un passage de la même lettre. Le voici : après avoir 
indiqué plusieurs de ses précédentes encycliques Léon XIII 
ajoute : » C'est surtout dans l'intérêt du peuple que nous 
les avons publiées, afin qu'elles lui apprissent à délimiter 
ses droits et ses devoirs à se diriger lui-même et à 
travailler comme il convient à son propre salut. - (2). 

Parce qu'elles s'inspirent de ces deux convictions 

1 Lettre de LAon Mil au miuistre gén< ruldes Frères mineurs le ."> Novembre I 
Circums|ice nunc auimo res et homiues: plane reperies tempua vobia esse idem illud 
repetere iustitutum, et exempta, morumque antiquorum animosemitari,Nam si alias unquam 
certe qu'idem hoc tempore mogua ex porte uititur in populo salua oivitatum. 

-' Haa Litteros populi potissimum gratis dedimus ut scilicet ex eis bus metiri jura el 
officia, sibiqueca\ ère etaalutissui msultum velle discerel . 



ce que Pacl ion et les oeui re de démocrates chrétie 
oni «••.'lues du mouvement social chrétien issu prin< 
paiement de l'Encyclique Rerum Vovarum^ et que \<- 
Sainl Père résume dans le mot acl Ion populaii 

Il n'y .-i pas un mot dans l'Encyclique Graves de 
Communi re sur lequel pui appuyer cette exclusion. 

Non seulement le Saint Père ne les exclut pas mais 
pour peu qu'on veuille \ réfléchir, il les comprend da 
l'expression précitée. 

En effet : a Cette action et ces œm i .1 pré* i 

ment celles qui ont été la cause des appréhensions d'un 
grand nombre de catholiques, l'objet et l'occasion de 
controverses entre eux. C'est «loue à cette réalité d'action 
et d'œuvres de la démocratie chrétienne aussi comme 
nous l'avons établi plus haut, que le Saint Père assigne un 
poste d'honneur dans l'armée catholique; qu'on veuille 
bien se rappeler ce que nous avons dit au début de ces 
pages sur la démocratie chrétienne que Léon XIII 
approuve. 

b) Dans l'encyclique Graves de communi re le Saint 
Père distingue deux actions catholiques : l'une qu'il 
appelle « Actio christiano more socialis* action sociale 
chrétienne, l'autre qu'il qualifie ftancit n la coin] 

rant à la première et qu'il décrit en ces termes : - caetera 
instituta, quae ex majorum pietate ac providentia jain 
quidem extant et florent ••. I >r dans cette première action 
catholique que le Saint Père appelle sociale et nouvelle, 
l'action de la démocratie chrétienne n'est-elle pas dans 
une large mesure la principale ? 

Assurément il en est ainsi, car dans cette première 
action le Saint Père ne distingue pas l'action sockile des 
démocrates chrétiens de celle des anti-démocrates pour 
repousser celle-là et bénir celle-ci. 

De toute cette action sociale le Saint Père assure 
que son épanouissement n'absorbera ni ne stérilisera 
l'ancienne. Car, dit-il, ces deux actions catholiques, 
l'ancienne, et la nouvelle procèdent également de la 



— 107 — 

religion et de la charité entendue au sens complet 
d'amour de Dieu et, du prochain ; loin de se combattre, 
ces deux actions peuvent s'accorder et s'unir si bien 
qu'elles parviennenl à soulager le peuple dans ses multi- 
ples besoins el à atténuer les dangers grandissants créés 
par le socialisme. 



Mais par ce commentaire de la pensée Pontificale, 
ne solidarisons-nous pas à un parti, à une école, les 
exigences essentielles du christianisme ? 

L'Eglise n'est-elle pas au-dessus de toute école, de 
toutes les contingences ? En effet, se plaçant au point de 
\ ue politique, le Saint Père déclare « que les préceptes de 
la nature et de l'Evangile sont par leur autorité propre 
au-dessus <l< i s contingences humaines et ne dépendent 
d'aucune forme de gouvernement civil.» N'en est-il pas 
de même au poinl de vue social et économique ( Telle est 
l'objeci ion ; voici la réponse. 

Si l'Eglise ne se solidarise avec aucune forme parti- 
culière de gouvernement civil, c'est parce qu'elle peut 
s'adapter à toutes les formes de gouvernement, des que 
celui-ci respecte l< i s exigences supérieures de la religion. 

("est dans ce sens qu'il faut entendre la pensée du 
Saint Père. Le texte lui-même en fait foi. Non seulement 
le Pape dit : ■• Naturae cl Evangelii praecepta //rrewe est 
ex )//'//<> regiminis modo pendere» mais il ajoute de suite : 
u sed necesse est) convenire cum quovis [regiminis modo) 
posse, modo ne honestati et justitiae repugnet. *• Aussi 
a-t-on vu Léon XIII rappeler avec une inlassable 
insistance aux catholiques français d'aujourd'hui ledevoir 
de se rallier à la forme spéciale d< i leur gouvernement 
civil qui est la République, et apparemment s'il avait a 
donner aux catholiques belges des instructions sur ce 
sujet, il ne manquerait peint de leur recommander d'être 
fidèles à la forme particulière de leur gouvernement 
civil qui est La monarchie constitutionnelle. Il faut donc 



— 

dire que l'Eglise ne se solidarise avec aucune forme de 
gouvernement civil, qui prétendrait à l'exclusion do toute 

aut re, êl re la seule forme cat holique. 

Au contraire l'Eglise, immuable au milieu des 
changements incessants de l'histoire une 

telle souplesse d'adaptation que, quand la malignité 
humaine ne neutralise point sa divine influence, elle a la 
faculté de pénétrer tous les régimes politiques des prin- 
cipes de vérité, de justice, el de charité individuelle 
sociales dont elle est L'incoruptible gardienne, et l'inta- 
rissable source, et d'assurer ainsi à ces différents régimes 
la salutaire efficacité que comportent les circonstances 
historiques auxquelles ils s'appliquent. C'est pourquoi 
dans L'encyclique Tmmortale Dei Léon XIII a pu dire que 
l'Eglise, encore qu'elle ait été fondée en vue de la félicité 
éternelle, procure cependant la félicité temporelle, comme 
si Je bonheur de ce inonde était sa raison d'être. !l en va 
de ceci comme du droit civil positif, à l'égard du droit 
naturel. Comme le dit St-Tliomas (2 :l ^q. 25 ad 2 , le droit 
civil positif dérive du droit de nature non pas en 
qu'aucun droit civil purement positif soit absolu et 
invariable comme le Droit de nature ; mais qu'il en 
constitue une application contingente et qu'il esl de nulle* 
valeur s'il est en opposition avec lui. C'est pourquoi dans 
l'Encyclique Rerum Novarum Léon XIII dit que le Droit 
civil tire sa force du Droit de la nature : •• Leges ciriles 
cum justae sunt virlutem suam ab ipsa naiurali lege 
dtteunt ; » c'est-à-dire que ces lois civiles étant une appli- 
cation contingente du Droit dénature qui est invariable 
tirent leur force de ce Droit dont elles ne sont qu'une 
application. 

Il en va des régimes économiques comme des 
régimes politiques. Dès qu'ils sont conformes aux prin- 
cipes de justice et de charité dictés par la nature et 
l'Evangile, l'Eglise les accepte tous sans se solidarisa 
avec aucun. Ces régimes économiques seront d'autant 
plus parfaits qu'ils appliqueront mieux a la réalite 



— 109 — 

historique contingente, ces principes dont L'Eglise est à 
la fois la gardienne et la féconde propagandiste. 

Vouloir par conséquent tenir l'Eglise à l'écart de ces 
régimes dans le sens de l'objection proposée, serait 
soustraire à son action bienfaisante la plus large portion 
du domaine où s'agitenl les réalités humaines, et l'empê- 
cher d'y apporter, d'y conserver h d'y Taire appliquer les 
principes supérieurs qu'elle a le devoir de traduire en 
fait dans ces réalités humaines. L'objection, sous prétexte 
de ne point compromettre l'Eglise dans les choses qui 
passent, la rejetterait hors de tunes 1rs choses qui 
passent, et opérerait la laïcisation de toute l'activité 
humaine à la seule exception du culte religieux. 

\n fond, cette objection contient le principe dissol- 
vant du libéralisme sécularisateur. 

Appliquons maintenant ces considérai ions à la 
Démocratie Chrétienne. 

i" La Démocratie Chrétienne voit et condamne nette- 
ment dans le régime économique moderne, une opposition 
flagrante, sur divers points, aux principes essentiels du 
Christianisme, au décalogue lui-même. 

L'insuffisance des salaires, les excès de travail 
imposés aux hommes, aux femmes, aux enfants, les 

conditions anti-morales et anti -hygiéniques dans les- 
quelles le régime ad uel permet parfois de l'exercer, sont 
en opposition avec les préceptes. ■• Tu ne tueras point. » 
« Tu ne déroberas point. « 

La démocratie Chrétienne en conséquence, proclame 
que ce régime anti-chrétien et anti-natureJ doit être 
réformé, conformément aux exigences absolues du Chris- 
tian isme : son action et les moyens qu'elle met en œuvre 
tendent à cela et ne tendent qu'à cela. 

2° De plus la Démocratie Chrétienne condamne le 
régime économique actuel à cause de l'atomisme par 
lequel il a pulvérisé toutes les forces populaires même 
légitimes. Ce régime a eu pour résultat dit l'encyclique 
Revum Novarum -de livrer peu à peu les travailleurs 



i m 



isolés el sans défense à la merci de maîtres inhumai 
«'i h la cupidité d'une concurrence effrénée. ■• La Démo 
cratie Chrétienne considère cet isolement de la cla 
ouvrière comme étanl en opposition avec les donn< 
absolues de la Doctrine Catholique sur la constitution 
sociale. C'esl pourquoi cette école dirige non \. 

la reconstitution des classes en commençant parla cla* 
ouvrière. 

3° Enfin étudiant La psychologie de nos con terni 
rains, les faits historiques qui constituent I" mouvement 
démocratique aujourd'hui universel et irrésistible, la 

Démocratie Chrétienne eroit indispensable de nos jou 
la constitution de la classe ouvrière enrôlasse autonon 
comme nous l'avons expliqué en développant la formule 
- Tout par le Peuple » au second sens qu'elle comport 

Serait-il possible, que la Démocratie Chrétien r 
que nous venonsjJe la caractériser, soit condamnée | 
l'Encyclique « Graves de Communx re • /. Nous ne le 
pensons pas. Car les deux premiers postulata précil 
sont des [exigences ^absolues _de la doctrine sociale 
chrétienne pour tous les temps et pour tous les lieux. L-- 
troisième posulatum répond du consentement des hommes 
les plus avisés, à une aspiration si intense de tous les 
prolétaires, qu'elle est aujourd'hui incompressible. 

Cette autonomie du quatrième Etat, ici d'une façon 
consciente etjsçientifique (c'est le cas chez nous ailleurs 
d'une façon instinctive, inspire chaque jour davantage 
l'action sociale Chrétienne. Ceux qui luttant contre : - 
et marées veulent quand même maintenir, le patron ao 
de .tutelle, sont obligés de colorer leur action sous les 
apparences de l'autonomie populaire. 

C'est donc à la Démocratie Chrétienne issue de 
l'Encyclique Rerum Novarum que le Saint Père reconnaît 
le droit à la vie, le droit a l'action Catholique, le droit à 
la réalisation de cette belle devise des Démocrates 
Chrétiens Liégeois « pour le Christ et pour le Peuple ». 



— 111 — 

Catholiques adonnés au développemenl des anciennes 
œuvres, qui s'inspiraient avant tout des idées <l< i patro 
nage et de tutelle, Catholiques partisans des œuvres qui 
oui pour bul le relèvement d<* l'ouvrier par l'ouï rier tous 
unis par une même pensée de foi ci animés d'un même 
sentiment de charité, nous devons grouper < i n un faisceau 
compact toutes los forces catholiques pour conjurer les 
dangers de l'heure présente. 

A. POTTIER. 



TABLE DES MATIERES 



Introduction 

Lettre Apostolique de Notre Très Saint-Père Léon XIII G 

de Commuai re) 

L'Encyclique sur la « Démocratie Chrétienne •• par G. I 21 

La Parole du Pape à nette heure solennelle (par G. Toniolo . . 44 

Les Directions Pontificales et la Démocratie Chrétienne (par 

le Chanoine A. Pottien 




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Université cMOttawa 
Echéance 



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