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Full text of "Les Arts; revue mensuelle des musées, collections, expositions"

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mïïj. 



LES ARTS 



Revue Mensuelle des Musées, Collections 

Expositions 



DEUXIEME ANNEE ■> 1903 




"G -5^ S=' 



PARIS 

GOUPIL & C 



ÉDITEURS-IMPRIMEURS 



MANZI, JOYANT & C% Éditeurs-Imprimeurs, Successeurs 



34. BOULEVARD DES CAPUCINES. 34 



LES ARTS 




GIIIRLANDAJO, — Portk.mt i.k Giovanna Tornabioxi 
(Collection Je M. Rodolphe KJnnf 



N* n. — Janvier lu 




SAINT ûEOnaifu TUANT LK DRAGON (bûs- ruiief/. — VtDÎse x\» siùt-le [ColUiiion de M. Rodolphe Kann) 



La Collection de M. Rodolphe Kann 



UN collectionneur amoureux de sa galerie au point de 
faire construire, pour elle plus que pour lui, un hôtel 
somptueux où tout est combiné, ordonne, pour la 
mettre pleinement en valeur, où elle règne en maîtresse, 
emplissant les salles du rayonnement de cent chefs-d'œuvre, 
peintures italiennes, flamandes, hollandaises, françaises, 
anglaises, formant, avec un choix plus restreint, mais non 
moinsexquis, desculptures, de vitraux, de meubles, detapis- 
series, un ensemble des plus harmonieux : tel est l'exemple de 
haut goût que donnait récem- 
ment un des premiers ama- 
teursde Paris, M. Rodolphe 
Kann, et que la Société des 
Ans graphiques de Vienne, 
de sa propre iniiiative, ju- 
geait digne d'être célébré 
par une publication des plus 
luxueuses, à la hauteur de 
cette belle collection (i). 

La galerie Rodolphe 
Kann méritait cet hommage 
et cette consécration : 
quoique de formation assez 
récente, elle compte déjà 
parmi les plus importantes 
et les plus belles collections 
privées de tableaux anciens, 
et elle est sans doute la plus 
remarquable qui existe en 
France. Un choix scrupu- 
leux, portant non seulement 

il) La Galerie de tableaux de M. Ro- 
dolphe Kann, à Paris. Texte par W'ilhelin 
BoDE. Vienne, Société des Arts gra- 
phiques. Un volume in -4» illustré, 
accompagné de 100 héliogravures grand 
in-foho, renfermées dans un carton 
(Soofr.). — Les reproductions qui accom- 
pagnent cet article ont été exécutées 
d'après les planches de ce magnifique 
ouvrage. 

GIOVANNI liliLLINI. 

f Collection de M. 




sur la valeur d'art, mais encore sur les qualités de conser- 
vation des oeuvres, a présidé à la réunion de cette centaine de 
toiles dont aucune n'est insignifiante, et dont la plupart sont 
des chefs-d'œuvre que bien des gai cries publiques envierai en t. 
Pénétrons d'abord dans la salle consacrée aux plus 
anciens maîtres de la collection : les Primitifs italiens et 
flamands. C'est un délicieux sanctuaire, plein d'iniimiié et 
de recueillement, comme il en fallait un pour abriter ces 
œuvres délicates et en faire mieux savourer le parfum 

subtil. Un grand et beau 
vitrail delà Renaissance ita- 
lienne, exécuté d'après les 
cartons de Lorcnzo di Credi 
et représentant L Annoncia- 
tion, l'éclairé doucement ; 
aux murs sont encastrées 
des fresques pâlies de Luini, 
retraçant, en de gracieux 
paysages, des scènes légen- 
daires ayant trait à l'his- 
toire de Venise; un mé- 
daillon en faïence d'un des 
délia Robbia, La Vierge 
adorant l'Enfant Jésus, et 
un bas-relief vénitien pit- 
toresquement composé. 
Saint Georges tuant le dra- 
gon, surmonient une belle 
cheminée provenant aussi 
d'un palais de Venise; çà et 
là, enfin, encore d'autres 
sculptures de la Renais- 
sance italienne, parmi les- 
quelles un charmant buste 
d'enfant par Desiderio da 
Scitignano. 

Dans ce cadre harmo- 

— LK CIIHIST BN CROIX 

, Rodolphe Kann) 



LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN 



nieux sont disposées avec un goût parfait quelques toiles 
seulement, mais de choix : de Benozzo Gozzoli, une 
scène d'une délicieuse naïveté, représentant Saint Zénobe 
ressuscitant un enfant; de Bronzino, un Portrait de femme 
plein de noblesse dans la pose et la physionomie ; d'An- 
dréa del Casiagno, un Portrait J'un jeune homme vêiu de 
rouge, oii une rare précision de facture répond à l'énergie 
de l'expression ; de Ghirlandajo, entin, une merveille : 
le Portrait de Giovanna degli Aibi^^i, la jeune épouse de 
I.orenzo Tornabuoni, qu'on retrouve dans La Visitation 
du même artiste à Sania Maria Novelia de Flortnce et 
dans la fresque de Botticclli au Musée du Louvre provenant 
de la villa Tornabuoni : suave apparition dont notre gravure 
dira, mieux que ne sauraient le faire toutes les paroles, la 
fière distinction. 

AR» II IINAM MORES ANIMl'MQUE CKFINCERe POtSCS 
PULCHRIOR IN TERRIS NULLA TABELLA FORET 

dit l'inscription qui accompagne 
l'exquise figure. Le peintre, comme 
il le souhaitait, n'est pas reste 
inférieur à son modèle : cette àme 
charmante, cet esprit d'élite, trans- 
paraissent sous ces formes juvé- 
niles et délicates. 

Une toile de Giovanni Bellini, 
une curieuse Crucifixion où l'ar- 
tiste, dans la rude expression des 
figures et le style des draperies, 
se montre encore influencé, à ses 
débuts, par son beau-frère Man- 
tegna, clôt la série de ces œuvres 
primitivesd'Italie, aux quelles font 
suite, dans une autre pièce, une 
fine vue de petite ville italienne 
par Guardi,et deux Tiepolo : une 
Descente de Croix d'une belle 
allure décorative et d'un brillant 
coloris, sans doute réplique en 
réduction d'une composition mo- 
numentale, et une Tète de vieil- 
lard, étude d'une facture large et 
spirituelle. 

A côté des Primitifs italiens, 
les Primitifs flamands montrent, 
en des œuvres d'un style plus 
austère mais d'une expression 
peut-être plus concentrée, des 
qualités de conscience et do sen- 
timent non moins émouvantes. 

Une des plus hautes person- 
nalités artistiques des Pays-Bas 
au xv< siècle, Dirk Bouts, de 
Haarlem, rarement représenté 
dans les collections en dehors des 
musées de Berlin et de Munich, 
l'est ici par une page intéressante : 
Mo'ise devant le buisson ardent, 
qui témoigne de son inflexible 
probité, jointe à un coloris lumi- 
neux et profond. 

C'est ensuite Rogier van der 



Wcyden, avec une Madone d'une fine tonalité et d'une tou- 
chante expression, mais d'une coirposiiion un peu gauche, 
et à laquelle nous préférons un robuste Portrait déjeune 
homme qui semble détaché d'un autel à volets et qui peut 
compter parmi les plus beaux de l'artiste. Le costume et le 
type, qui rappellent beaucoup le portrait de Charles le 
Téméraire du mu>ée de Berlin, donnent à penser qu'il s'agit 
ici de quelque seigneur de la cour du duc ou de quelque 
prince de la maison de Bourgogne, et qu'il fut exécuté pen- 
dant les dernières années de la vie de Rogier; au reste, 
l'excellence du dessin, le moelleux de la facture, la maîtrise 
de l'ordonnance, suffiraient à le prouver. 

Voici maintenant une gracieuse Madone du Maître de la 
Mort de Marie qu'on a identifié, non sans vraisemblance. 




nOOIRR TAM DBR XN-KV08N. — roatKAiT »Ti« tmtcatwxm 



LES ARTS 



avec Josse van Clcvc ; l'œuvre, d'une admirable conserva- 
tion, est d'un riche coloris. Puis, une charmante composi- 
tion de Gérard David, Repos pendant la fuite en Egypte, 



où, tandis qu'au premier plan d'un joli paysage, la Vierge 
(qui rappelle beaucoup celle du célèbre tableau du Musée de 
Rouen) offre un raisin à l'Enfant Jésus, saint Joseph, en 




GKRARD DAVID. — bepos PENDA^T i.A ilite iîk kovi'Te 
(Collection di M. Rodolphe Kaii/i) 



arrière, à grands coups de gaule, abat des châtaignes, suivi 
d'un œil placide par son brave ânon. 

Nous avons gardé pour la tin le plus exquis de tous ces 
Primitifs : Memling. Deux volets d'autel de sa main — deux 
chefs-d'œuvre— font face, dans la petite salle, au tableau de 
Ghirlandajo : l'un, d'un caractère saisissant avec son dona- 



teur vêtu de noir, agenouillé à côté d'un saint Georges 
en armure et casque noirs, dressant dans le ciel, au bout 
de sa lance, un petit fanion noir, comme s'il portait le 
deuil de son Maître crucifié dont le panneau central absent 
(il est conservé à la galerie de Vicencc) offrait l'image: 
l'autre, plus souriant, avec les mille détails pittoresques de 



J 



LA COLLECTION DL M. RODOLI'HF KASN 




son paysage do- 
miné par un château 
tort se détachant 
tout baigné de lu- 
mière sur le ciel, 
mais où la figure de 
la vieille donatrice, 
avec son visage ridé, 
d'une ressemblance 
si fouillée, n'est pas 
d'un caractère moins 
aigu et moins im- 
pressionnant. 



Il nous faut 
maintenant sauter 
un siècle et passer 
dans la salle voi- 
sine pour admirer, 
après les tendres et 
pieuses inspirations 
des maîtres du 
moyen âge, le vivant 
épanouissement de 
la Renaissance fla- 
mande en ses deux 
principaux repré- 
sentants : Rubens et 
van Dyck. 

Pour le premier, 
quatre tableaux ré- 
sument fort bien les 
faces diverses de son 
talent ; non qu'on y 
rencontre, toutefois, 
de ces toiles im- 
menses où se c<»m- 
plait son fougueux 
génie; mais, des 
deux compositions 
qui sont ici, l'une, 
Méléagre apportant 
à Atalante la té te du 
sanglierde C.alydon. 
qui appartient aux 
premières années 
qui suivirent le re- 
tour de Rubens d'I- 
talie, est l'original 
du tableau bien 
connu du Musée de 
Cassel, lequel n'est 
qu'une réplique 
d'atelier ; l'autre. Le 
Martyre de saint 
Liévin^ est la grande 
esquisse du célèbre 
tableau conservé au 
Musée de Bruxelles, 
et ne lui cède en 




II. MKill.l.NU. — vonT n« TRirTtocu 



H. V 







p. -P. RUBENS, — MARIVRE DE SAIiNT LIEVJN (cSquiSSCJ 

(Collection de M. Rodolphe Kann) 



LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN 



rien sous le rapport de la richesse et de l'harmonie du 
coloris lumineux et comme fleuri, qui dissimule si heu- 
reusement l'horreur du sujet. Les deux autres toiles sont 
des portraits : celui d'un jeune moine en robe blanche, 
— le confesseur du peintre, parait -il, — d'une tonalité 
froide et claire, qui semble avoir primitivement servi de volet 
de diptyque ou de triptyque; et l'efiigie, singulièrement 
expressive et magistralement peinte, d'un vieillard à l'ccil 
oblique et perçant, portant au cou la Toison d'or. 

Van Dyck brille ici autant que son maître : voici, de sa 



première période 'il est daté de 1630], un beau portrait, Jéjâ 
d'une distinction suprême, celui d'Alexandre Triett, »e 
détachant simplement — mais avec quelle noblesse! — sur 
un ciel crépusculaire; — de sa période italienne, une Sainte 
Famille, où l'influence de Titien, surtout dans le coloris, 
s'allie à une sincère observation de la nature; et trois por- 
traits encore : celui d'une Marquixe Dura^\o, aux traits pâles 
et austères, vêtue de noir et assise au-devant d'un rideau rougc 
foncé laissant apercevoir un paysage au crépuscule, effigie 
d'un sentiment sérieux et saisissant qui fait songera Rem- 




nONZAI.HS COQUES.— portraits d'irr rAHiiit 

I Colin lion et M. HoMolphl liammi 



brandi; puis, un portrait de famille, d'une ordonnance ori- 
ginale danssa simplicité, représentant, vusdc face à mi-corps, 
une dame âgée, une Marquise Eran^oni, entre son fils et sa 
lille ou belle-fille; cnlin, l'énergique portrait en buste du 
vainqueur de Bréda, le général Ambrogio Spinola, si admiré 
à l'exposition van Dyck, à Anvers, il y a trois ans. 

Après ces deux maîtres, Gonzalès Coques, « le petit van 
Dyck », fait apprécier, avec un de ses charmants petits por- 
traits d'une famille dans un intérieur, ses qualités d'intimité, 
sa facture délicate et pittoresque. Et Ténicrs le jeune, avec un 
Vieillard courtisant une servante, ivuvre de début, du genre 
réaliste qu'on sait, rehaussée par un (in coloris et l'exécution 
spirituelle des mille détails de l'intérieur d'auberge où il nous 
introduit, voisine avec Adriaen Brouwer, son émule dans le 



même domaine, et qui le surpassa en observation pcnéiranic 
et typique de ces moeurs brutales qu'il pratiqua lui-même, 
témoin ce quatuor de paysans réclamant à grand bruit 
contre l'addition exagérée qu'on leur présenie,ei celle Rixe 
si pleine de sauvage ardeur. 

Une série de natures mortes, enfin, flamandes ci hol- 
landaises, va nous conduire de l'une à l'autre école. Ce sont : 
quatre tableaux de Jan Fyi, dont un représente un amon- 
cellement de victuailles, et les trois autres des Chiens prés 
de gibier mort dans un pttrsage, qui, par l'ordonnance déco- 
raiive, la liberté d la largeur de la facture, la finesse du 
coloris, comptent parmi les chefs-d'oeuvre de l'anisie: une 
Iiasse-cour>:i des Oiseaux exotiques dans un parc. deMelchior 
d'Hondecocier, d'un brillanicoloris: un fV/etrnrr. d'Abraham 



LES ARTS 




VAN DVCK. — PORTSAlT DE LA MAHQUI3E DURAZÎO 
(Collection fie M. liodofjt/ic Kaiiit) 



van Beyeren, d'une pittoresque disposition ; enfin, un £'/a/ag'e 
de fruits et de gibier, pa.r Adnnsn \Cin Uirccht, d'un rendu 



parfait et d'une facture délicate dans sa tonalité un peu froide. 
(A suivre.) AUGUSTE MARGUILLIER. 



LA COLLECTION DF M. RODOLPHE KANN 




VAN l>Y(IK. — Portrait o'Ai.kx andrk Trikst 
tColliVliiin Je M. Rodolphe ATjn»' 



LES ARTS 




TRÉSOR DE CONQUES (Aveyron). — Reliure d'Evangéi.iaire. — xiie siècle 

(Long., o'"28; larg. , o'»2o) 




TRK90H »B CONQUBB. — COmtl IK COIR OKxé O'kUADX, IIETII0DT< IH 18*5 ATKO LES BI1.IQCI* Ol tAIXTS fOT 



LE TRÉSOR DE CONQUES' 



A l'Age d'Or dos abbayes que le premier Moyen Age 
a vécu, les pierres de la montagne avaient des ailes 
et accompagnaient les moines dans leurs retraites 
idéales. Elles suivaient, au 
hasard de l'essor, ici le cours 
d'un fleuve, là l'ouverture 
d'une vallée, presque par- 
tout, sur la France chré- 
tienne de ces temps heureux, 
un chemin naturel et char- 
mant où les matériaux de 
ces admirables refuges de 
piété et d'art volaient, sous 
l'impulsion des hommes qui 
bâtissaient en maîtres archi- 
tectes et sous l'inspiration 
des anges qui les faisaient 
ouvrager en maîtres poètes 
aussi. C'était Cluny, splen- 
deur de la beauté, faisant 
partir, on deux mille flèches, 
deux mille abbayes rayon- 
nantes, sur le plein arc 
roman qu'elle préféra à l'arc 
brisé du gothique. C'était 
Citeaux, idéal de la simpli- 
cité, renchérissant par quatre 
mille autres abbayes moins 
seigneuriales que leur mère, 
mais plus purement mona- 




rAÇADB Dl L'ioLISI AIBATIAII |XI« SiècU) 



cales aussi. C'était Fontevrault, nécropole des rois, k qui 
des reines offraient un dernier asile chez les filles perdues 
de Robert d'Arbrissel. C'était la Chaise-Dieu, nécropole 

des papes, bien digne d'im- 
poser à ses voûtes massives 
le nom de « Maison de Dieu > 
que SCS piliers géants por- 
tent, depuis l'an mille, sans 
fléchir. Et Saint-Denis la 
royale, et le féodal Saint- 
Germain-des-Prés, et Saint- 
Cernin de Toulouse dont 
les hautes lignes austères ne 
prêteraient qu'un plus impo- 
sant contraste aux châsses 
qu'elles abiitaicnt et dont la 
richesse était si grande, que 
Saint-Pierre de Rome seul 
en eût pu supporter la com- 
paraison. 

Au nombre des plus 
belles abbayes que nous ont 
conservées les siècles, il 
faut citer celle de Conques, 
en Rouergue. Là, Cbarle- 
magne envoya, vers Tan 800, 
le premier des vingt quatre 
reliquaires dont il avait 
voulu distinguer, sous la 
forme des vingt-quatre 



* Nous devons h l'cxtrime obligeance de MM. .\. Douillet et P. CMnent les photographies reprodailea ■ 



I cal article. 



12 



LES ARTS 




TRÉSOR DE CONyUES. — STATUE n'OR DE SAINTE FOY. — {Face). — (X« SIECLE) 
Hauteur ; 0- «:> 

lettres de l'alphabet latin, les vingt-quatre plus nobles 
monastères de son vaste Empire qui en possédait tant et 
de si renommés. Et depuis Charlemagne et Pépin d'Aqui- 
taine qui gratifièrent cette abbaye de ses premiers joyaux, 
depuis Pascal II et Bégon l" qui augmentèrent, l'un en 
pape magnifique et l'autre en abbé opulent, son incom- 
parable trésor; combien d'autres donateurs, connus ou 
anonymes, contribuèrent à entasser la fortune d'un empire 
dans ces misérables cellules de moines, comme dans un 
conte fabuleux des Mille et une Nuits de la chronique 
chrétienne! Une telle profusion d'or et de pierreries avait 
afflué dans cette « conque » sauvage, précédemment 
connue des seules bêtes des forêts rouergates, que, pour 
travailler ces métaux précieux, les Bénédictins y avaient 



ouvert une école d'orfèvres, à elle seule composée de 
neuf cents moines. Ces batteurs d'or avaient, au cours 
des siècles, fait sortir de leurs mains les plus magnifiques 
ostensoirs et monstrances, calices et pyxides, que la France 
du moyen âge a légués aux trésors de ses églises, • — avec 
l'Agneau de l'Apocalypse pour marque de fabrique qu'on 
trouve encore sur maint reliquaire de ces ateliers merveil- 
leux. Les plus remarquables sont restés à Conques, malgré 
les révolutions qui les y convoitèrent. Elles en chassèrent 
les moines, mais elles ne purent y avoir leurs trésors. 

La mémoire d'une simple fille du pays agénois avait 
suffi pour enfanter ces prodiges, comme de simples « badi- 
naiges «. Je savais la touchante histoire de Fov, notre douce 
concitoyenne de l'ancien Aginnum. Récemment même, en 
digne continuateur de l'ccolàtre d'Angers et de son curieux 
Livre des Miracles de la sainte agenaise, M. l'abbé Bouillet 
en avait remémoré la merveilleuse légende, dans un ouvrage 
qu'un maître ( i ), fût-il de la valeur de celui-ci, n'écrit 
pas deux fois dans sa vie. C'était l'heure où l'Exposition 
universelle de 1900 faisait voir au monde étonné, dans son 
Petit Palais, les plus intéressants reliquaires de Conques 
et, entre autres, cette « Majesté de sainte F"oy » dont 
l'énorme statue d'or n'exigea pas moins de deux gardiens, 

(l) Sainte Foy, Vierge et Martyre, par MM. A. Bouillet et L. Scrvières. (Rodez, 
Carrcre, éditeur, 1900.) 




TRÉSOR DE CONQUES. — STATUE d'oR DE SAINTE l'OY. — (Revers) 



LE TRIISOR DE CONQUES 



i3 



à poste fixe devant elle, pour 
la préserver de toute atteinte. 
Pouvais-jc résister à la pieuse 
curiosité d'aller voir, dans 
son exil doré de Conques, 
celle dont tant de lingots d'or 
et tant de rivières de pierres 
précieuses avaient formé, au 
cours des siècles, les chaînes 
merveilleuses de sa captivité? 
Par le chemin qu'avaient pris 
les pierres enchantées de cette 



prison bénie et lc< magnifiques 
reliquaires de ce royal cachot, 
je cherchai donc, le bâton du 
pèlerin rn main, la douce 
vierge que nos pères anciens 
me permettraient encore d'ap- 
peler une sœur, si je pouvais 
la reconnaître au milieu de 
SCS trésors d'ouiremonts ei»i, 
au milieu de ses richesses 
étrangères, il lui plaisait de 
ne pas désavouer le pauvre 




TltiyOR DK COMgOS. — STATCK D'OR DK iUlXIC roT. — I Itra ri cMrsi 



14 



LES ARTS 



hommage d'un frère, orfèvre aussi à sa manière et malgré 
la maladresse de son stylet. 



Pour arriver à Conques, il faut quitter à Marcillac la 
voie ferrée qui, de Capdenac, conduit à Rodez à travers les 
sites sauvages de FAveyron planté de châtaigniers somptueux 
et de marronniers opulents. C'est la richesse presque 
unique de cette terre rougeâtre et rocailleuse. 11 est v.ai 
aussi que, sous l'humus ocreux et la rocaille aride, se cachent 
les riches minerais de Cransac et de Decazeville dont on 
salue, en passant, les hauts fourneaux. N'est-ce pas sousune 
casaque misérable que le paysan dissimule, parfois, une 
fortune que peut lui envier le citadin menteur sous ses habits 
de parade? 

La somptueuse Conques tient de l'ombrageuse nature de 
ses paysans : elle se cache au fond de sa coquille, — de sa 
« conque », — à plusieurs milles de la ville la plus voisine. 
De Marcillac, la plus rapprochée de ces dernières, j'ai bien 
compté quatre lieues de chemin, jusqu'à l'abbaye préféréede 
notre sainte agenaise. Mais quel ravissement vous accom- 
pagne, tout le long d'une route si enchanteresse que vous 
croyez voyager dans une petite Suisse, encore inexplorée. 
Figurez-vous la gorge profonde d'une montagne coupée à vif 
dansie rocher, depuis 
son ouverture à Mar- 
cillac jusqu'à sa clô- 



tout embuée, et sur la route où vous en paraissez tout 
couvert. 

Ainsi cheminant au cours de l'eau et par ces mille lacets 
qui ne la font jamais perdre de vue, vous arrivez, après 
trois heures de voiture, sur une première montée. Celle-ci 
vous sollicite vers un village dont vous avez découvert sou- 
dain les vieux toits mousseux, à mi-hauteur de la montagne. 
A Tangle d'un pont, dont les arches aiguës sont toutes 
tapissées de longs rameaux de clématites et de vigne vierge 
tombant dans l'eau, vous avez quitté la rivière et son val 
encaissé, pour zigzaguer vers le haut village. Il se découvre 
par brusques éclaircies, d'un coude à l'autre de la route. 
Mais il faut arriver aux premières maisons, pour découvrir 
le bourg de Conques en entier. De la plus basse à la plus 
haute, c'est sur la pente abrupte de la montagne, une chute 
presque effrayante de toitures ogivales s'enchevéïrant et de 
torchis vieillots se suspendant hagards vers l'abîme qui les 
attire, comme un troupeau affolé de brebis aux toisons ter- 
reuses ou noires. Au milieu de ces chaumes minables et se 
précipitant presque à pic vers les bas-fonds abrupts où un 
autre ruisseau bouillonnant apparaît, une espèce de cathé- 
drale majestueuse se dresse. Des deux énormestourscarrées 
de sa façade aérienne, et du beffroi octogonal et tout massif 
de son abside romane et imposante vraiment, elle dépasse 



ture au delà de Con- 
ques. Elle n'a de lar- 
geur que celle que le 
Dourdou s'y est 
frayée, tantôt impé- 
tueux et roulant en 
cailloux les rochers 
qui l'arrêtent, tantôt 
endormi aux abords 
des digues où s'éta- 
gent en d'indescrip- 
tibles charpentes de 
bois les plus capri- 
cieux moulins qu'on 
puisse imaginer et qui 
font, avec leur s chu tes 
bouillonnantes et 
folles, la plus pitto- 
resque des rivières. 
Ses eaux, rougeâtres 
aussi, ont la couleur 
de la terre grasse 
qu'elles détrempent 
et, si elles se brisent 
contre les mille 
obstacles des rivesoù 
la route encaissée ser- 
pente, c'est pour jeter 
sur cette nappe fauve 
une écume pareille à 
une neige de pétales 
qu'une main invisible 
effeuillerait sur la 
rivière qui en est 




IKtvSOFi I 



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i)): l'i:i'iN II A'jc n AlNi: 17 n;!Si — alti-.!. riMiiAiii' di-: iikc.on (y lliuj 
Reliquaire ; Haut ,0"" 18; larg., 0'° 18; prot , 0" 00. — Aiilel portalit ; Long., 0" 25 ; larg., 0" 10; épais., O'OiS 



LE TRESOR DE CONQUES 



i5 



les maisons les plus hauics qui se groupent limiJement 
autour d'elle. D'autres tourelles isolées descendent vers les 
fondrières et, s'étageant par terrasses, dessinent le pourtour 
magistral de l'ancienne abbaye. A elle seule la merveilleuse 
église, qui nous en reste, occupe la moitié de la ville de 
Conques et, de ses murs énormes, masque l'autre moitié. 
En sorte que le voyageur, arrivant sur la rouie, ne voit dans 
ce village que cette primatiale de grande ville et s'étonne, 
devant une pareille masse suspendue sur l'abimc, qu'elle 
n'ait pas encore roulé dans les bas-fonds. 

La voiture venait de s'arrêter sur la Place de l'Église et 
j'en étais descendu, pour commencer à admirer les sculptures 
du portail qui tirent dans le monde la première réputation 
de Conques, quand le prêtre érudit, à qui est confiée la garde 
de l'abbaye sans ses moines, — sinon encore sans ses tré- 
sors, • — vint à moi pour m'offrir l'hospitalité de son pres- 
bytère. Si une maison est à l'image de celui qui l'habite, il 
faut que les qualités de l'abbé Florcnz soient remarquables, 
pour avoir disposé la sienne de si érudite manière. Ima- 
gintz-vous un Musée de Cluny transporté en pleine mon- 
tagne. Dès le seuil, que vous franchissez sur le côté droit de 
l'église, vos yeux charmés sont arrêtés à chaque pas. Ici, 
c'est une longue bordure d'anciennes tapisseries dont le 
maître du logis a utilisé les btau.\ restes, pour habiller le 
vestibule. Là, ce sont des photographies donnant un avant- 




goût des trésors cachés. Des fenêtres s'ouvrent, ci et là, au 
soleil du dehors et des paysages qui s'y multiplient à 
souhait. Vers le milieu de ce beau vestibule, une porte plus 
grande que les autres fait lire en vedette monacale le mot 
presque sacramentel de SACRARIUM. Je ne sais quelle 
divination m'en fait comprendre le sens, en même temps 
qu'une pieuse curiosité m'y arrête. Mais il faut obéira mon 
hotc qui, de porte, ne veut encore m'ouvrir que celle de son 
réfectoire où je devrai partager son déjeuner. Et si je dis 
réfectoire, c'est parce que l'actuel curé-doyen de Conques, — 
autrefois moine Prémontré de l'abbaye de Frigolet. — n'a pas 
oublié, sous le deuil de sa soutane noire, les prérogatives 
de la bure blanche des fils de saint Noibert. Restaurateurs 
magnifiques du culte de l'Église, les chanoines réguliers de 
cet Ordre furent conduits en 1873, par Dom Edmond, à 
Conques pour rendre à la noble abbaye. — qui sortait, pour 
un temps, de la nuit où les Révolutions semblaient l'avoir 
oubliée, — son antique splendeur et ses trésors intacts 
encore. Sans doute, cette abbaye conservée dans son inté- 
grité par les populations rouergates si chrétiennes qui en 
avaient assumé la garde à la face des siècles et des barbares 
de tous les temps, ne pourrait affronter la tourmente d'une 
Révolution nouvelle et la déplorable période des Décrets de 
la troisième République, qu'en se sécularisant elle aussi. 
D'abbaye donc, elle se fit paroisse en 1883. Depuis cette date. 

l'abbé Florenz, 
hors du cluitrc, a 
teint de noir son 
manteau blanc 
d'ancien moine et 
porte, sous le 
dcuil.aussicoura- 
gcust ment qu'An 
diomaque l'urne 
funèbre qu'elle a 
ravie aux Grecs, 
la plus belle part 
restaurée du tré- 
sor de Conques 
et un des plus 
nobles joyaux de 
la vieille fortune 
de France. 

M. l'abbé Flo- 
reni, à qui cette 
abbaye célèbre 
doit les plus heu- 
reuses rcle\aillcs, 
c»t, avec son ins- 
tinct d'antiquaire 
heureux dans ses 
recherches, plus 
encore qu'avec 
une science d'ar- 
chéologue que les 
irréparables lacu- 
nes des époques 
ei des styles ia- 
complétcnt trop 
souvent, un hom- 
me de la race des 



nu --''Il lu 



(#>.■.<( 



LES ARTS 




TRESOR DE CO.NQUliS. — RELIQUAIRIi DB PÛPI.V D'AQUlTAINli 
AUTEL PORTATIF DE liÉuON (Côte gauche) 

Darcel et des Spitzer qui surent l'apprécier lui-même, par 
leur personnelle amitié, à sa haute valeur. Inventeur — au 
sens bien latin du mot — de ces trésors, là vit son âme. 
Ubi est thésaurus vester, ibi et cor vestrum. En homme de 
l'Evangile auquel il peut emprunter cet adage, il n'a d'autre 
rêve que de continuer à vivre dans l'admirable royaume qu'il 
a si bien rappelé du tombeau. Quelle cathédrale de France 
lui vaudrait celle de Conques, trop heureuse d'avoir retrouvé, 
au prixde son dernier moine blanc, son premier abbé en sou- 
tane noire ? Mais, s'il est vrai que «l'habit ne fait pas le 
moine», il n'est pas moins vrai que personne, mieux que l'abbé 
Florenz, ne pouvait rendre à l'abbaye de Conques sa primitive 
et presque intégrale beauté , — une beauté qui, tout au plus, 
portera pour un temps le deuil d'un grand passé. La voix 
des moines rendue, tôt ou tard, à ces pierres muettes, les 
ressuscitera, espérons-le, dans leur inoubliable splendeur. 
Avec l'abbé Florenz pour guide, et nous aidant aussi de 
l'abbé Bouillet en qui Conques a trouvé son historiographe 
définitif, il nous est permis de nous promettre, à travers ce 
type incomparable de moyenâgeuse abbaye, une promenade 
profitable à tous égards. 

Faut-il vous rappeler l'histoire de cette petite vierge 
Agénoisc, cueillie dans la fleur de sa vie et de sa foi chrétienne. 



sous le proconsul Dacien qui représentait Rome à Aginnum, 
pendant les jours troublés de Dèce et de Dioclétien ? Toute 
réserve faite du temps, des lieux et de l'action, il ne semble 
pasqueT/Z/'a^e, racontant l'épopée que provoqua l'amour mal- 
heureux d'une femme, vaille en poésie la bataille épique aussi 
queprovoqua, entre des moines, vers le milieu du w" siècle, 
l'enlèvement de Foy. Comme il fallut aux douze rois de la 
Grèce, soulevée pour venger l'honneur mis à mal de l'un 
d'entre eux, l'univers entier pour spectateur de leurs vertus 
guerrières ; ce ne fut aussi pas moins que le monde chréiien 
qu'il fallut à l'ambition de ces guerriers du froc, espérant con- 
quérir la dévotion de toute la catholicité à leur Sainte. Et il 
faut bien croire que les moines de Conques réussirent dans 
leur projet, mieux que les héros de Troie dans le leur ; puis- 
qu'au lieu des ruines que les uns semèrent sur leurs pas, les 
autres devaient faire lever, autour du corps de la j..une vierge 
qui fut leur conquête, une moisson d'or éblouissant et de ruti- 
lantes pierreries, à nulle autre pareilles. Si la triste Odyssée 
termine la malheureuse aventure des premiers, écoutez 
comment les seconds débutent au chapitre de leur Légende 
merveilleuse: « Les moines de Conques, écrivent les Bo/Z^/î- 
distes[\] s'entrctenantdcs merveilles opérées par Foy d'Agen, 
conçurent le désir de se procurer son corps vénérable, /loi»- 
le bien et le salut de leur patrie. Encouragés et excités dans 

(I) Acia S. S. Bcncd., sec. IV., Pari. I, p. (i|2. 




lUKSOa DE CONQUES. — RELIQUAIRE DE l^El'tiN D'AyLIT.MNE 
AUTEL PORTATIF m BÉOON (Côté droit) 




TRÉSOR DE CONQUl 



AHLEAU RELIQUAIRE PEN TAGONAL. — jxu« sifcctB» 
Hauteur : o">4i. — Largeur : o"j- 



i8 



LES ARTS 



leur dessein par les avertissements mêmes du ciel, ils se 
concertèrent sur les moyens à prendre pour sa réussite. A ce 
conseil ils appelèrijnt un de leurs confrères, nommJ Aronisde 
ou Arinisde. Ce dernier dtait chargé, jusque-là, de la direc- 
tion d'une paroisse et d'une église dépendantes du monastère. 
Il avait eu l'occasion d'y déployer toutes les ressources d'un 
esprit délié. L'austérité et la sainteté de sa vie, unies à une 
prudv-'uce remarquable et à une habileté consommée dans 
le commerce du monde, le désignèrent au choix de ses con- 
frères pour l'exécution de leur dessein. Le choix était des 
plus judicieux. Un plan de conduite fut habilement con- 
certé, entre eux; toutes les éventualités furent prévues et 
discutées, ainsi que les movens les plus ingénieux d'y parer. 





TULSOK lu: i:u.\yUES 
RCLIUUAIKL DU PAI'B PASCAL 11. — IXII" SIKCLK) 



Hauteur ; On'37 



Laigfur : 0"'l.), 0°'la. — l'i'olonilcnr : 0"'08, 0"1I 



« Aronisde, ayant accepté sa mission et muni de toutes 
les instructions, échangea d'abord le froc monacal pour le 
costume du prêtre pèlerin et se rendit ainsi à Agen, avec un 
guide qui fut désormais son compagnon. Là, vivant d'abord 
en pèlerin, comme il convient à un étranger et à un inconnu, 
il s'appliqua à s'effacer dans une existence humble et modeste. 
Puis il déclara, avec une simplicité bien jouée, son intention 
de se fixer pour toujours en ce lieu et édifia tout Je monde 
par la réelle honnêteté de sa vie et ses bons exemples. Peu à 
peu, l'aurait de ses aimables qualités et la pureté parfaite 
de ses mœurs lui concilièrent entièrement l'affection des 
Agenais, qui le regardèrent comme un des leurs. 



(A suivre.) 



BOYER D'AGEN. 



ilU!.bUU UE CON<jUi:s 
RBUQUAIRB DB BIÎOON. — (Ml" SIÎîCLE) 

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TRIBUNE DES ARTS 

A propos du « Charles IX » du Musée Wallace 




K buste du musée Wallace que nous repro- 
duisons ci-contre est sans contredit Tune 
des plus belles œuvres de la sculpture 
française du xvi= siècle. Aucune signature, 
aucun document authentique ne permet 
de Tattribuer avec certitude à Germain 
■Si Pilon. Mais, pour qui a éprouvé l'admi- 
rable beauté des priants de Saint-Denis et du Louvre, pour 
qui a senti l'intensité de vie qui se dégage des figures de 
Henri II, de Catherinede Médicis et du cardinal de Birague. 
pour qui s'est réjoui de la facture libre, souple et précise à 
la fois de ces bronzes merveilleux, l'attribution ne saurait 
faire aucun doute, en retrouvant exactement les mêmes qua- 
lités, la même incomparable maîtrise dans le buste de 
Londres. 

L'ampleur des plis de ce manteau fleurdelisé, si habile- 
ment drapé, nous rappelle absolument celle des grands man- 
teaux royaux de Saint-Denis ou de la simarre du Birague. La 
virtuosité déployée dans l'exécution de la cuirasse et du 
collier de saint Michel fait songer à celle des bijoux com- 
pliqués dont se pare la Catherine de Médicis, et aux dessins 
que Pilon fournissait aux orfèvres de son temps. Enfin, si 
nous passons à la tête elle-même, l'accent implacable avec 
lequel l'artiste a rendu la physionomie de ce Valois dégé- 
néré, son crâne étroit, ses oreilles énormes, son regard 
oblique, tous ses traiis fatigués, décèle indubitablement la 
main du portraitiste éminent qui fut appelé maintes fois à 
travailler pour Catherine de Médicis et pour ses fils, depuis 
la mort de Henri II jusqu'à l'extinction définitive de sa race. 
Ainsi donc, même en l'absence de tout document écrit, 
nous nous croyons autorisé à prononcer ici le nom de Ger- 
main Pilon. Mais quel est le modèle qui a posé devant lui ? 
Si nous sommes bien certain que c'est un roi de France et 
même l'un des fils de Henri II, nous éprouvons quelque 
hésitation, ne pouvant songer au pauvre François II mort 
à l'âge de seize ans, à nous prononcer entre ses deux frères, 
Charles IX et Henri III. 

Dans la collection Pourtalès, d'où le buste passa en 1 864 
dans la collection de Sir Richard Wallace, une attribution 
traditionnel le le design ait comme un Charles IX ; c'est comme 
tel que les conservateurs actuels du musée Wallace le 
désignent encore, et avec raison, nous semble-t-il. 

Pourtant, lors de la vente Pourtalès, Albert Jacquemart, 
en publiant dans la Ga\eltedes Beaux-Arts une magnifique 
eau-forte d'après ce buste, due à son frère Jules Jacquemart, 
affirma que c'était un Henri III qu'il fallait y voir. Depuis, 
cette identification paraît avoir été couramment acceptée chez 
nous. Charles IX, en effet, disait Jacquemart, est « constam- 
ment représenté presque imberbe » ; ses traits étaient incom- 
parablement moins durs que ne devinrent ceux de son frère ; 
le buste offre « l'expression d'une fatigue morale dont n'avait 
pu être atteint un souverain de vingt-deux ans, gouverné par 
sa mère ». Enfin la couronne dont est parée la tête du Roi 
lui fournit ce dernier argument : » Où la flatterie la plus osée 
aurait-elle été chercher les lauriers de Charles IX? » 

A la première objection les faits eux-mêmes se chargent 
de répondre. Si les portraits de Charles IX à son avènement 
et pendant les premières années de son règne sont sans 
barbe, ceux des dernières années nous le montrent avec la 
moustache en brosse aux deux extrémités tombantes 
qu'avait portée son père Henri II, avec la barbe en pointe 
courte et dure telle que nous la voyons sur notre buste. Ainsi 
le crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à Clouet, un 



portrait peint du Louvre, exécuté d'après ce crayon, la minia- 
ture du trésor de Vienne publiée jadis par M. Mazerolle, la 
miniature du Livre d'heures de Catherine de Médicis, la gra- 
vure presque conxempora\ne des Hommes illustres à' Anàvc 
Thévet, le médaillon de la série des Valois, plusieurs autres 
médailles, etc. Quant à la couronne de lauriers, c'est une 
formule courante et banale. Du reste, la gravure précitée 
ainsi que plusieurs médailles nous la montrent également. 
Peut-être même a-t-elle ici une signification plus précise 
que nous allons indiquer tout à l'heure. 

Reste l'objection tirée de la figure ravagée et vieillie du 
personnage. C'est celle qui se présente naturellement à l'es- 
prit. Mais ne sait-on pas bien le terrible effet produit sur 
l'âme et sur le corps du malheureux roi par les remords et 
les hantises épouvantables qui l'obsédèrent à la suite de la 
Saint-Barthélémy? Ne se souvient-on plus de la phrase de 
Michelet résumant une relation contemporaine de Pelrucci 
et un passage des mémoires de Castelnau: « Il était long, 
maigre, voi^^té, pâle, les yeux jaunâtres, bilieux et menaçants, 
le cou un peu de travers ? Ajoutez par moments un petit rire 
convulsif, où l'œil, en parfait désaccord avec une bouche 
crispée, prenait dans son obliquité un demi-clignement lous- 
tic ! » Quel commentaire de l'effigie véridique, quoique offi- 
cielle, de Germain Pilon! Ne sentons-nous pas bien également 
dans ce portrait de maître, le tempérament rude et brutal du 
jeune prince, passionné de chasse et de tours de force, s'épui- 
sant en exercices violents, tuberculeux, du reste, et arrivant 
à vingt-quatre ans à cette physionomie usée, ravagée, tour- 
mentée, vieillie avant l'âge? C'est ce qu'accusent également 
et le médaillon de la série des Valois, un chef-d'œuvre qui a 
grande chance, lui aussi, d'être de la main de Pilon, et sur- 
tout la gravure d'André Thévet, plus étonnante encore lors- 
que l'on songe à l'âge du personnage représenté; or ces deux 
documents, dont le témoignage est irrécusable, présentent 
avec notre buste une ressemblance frappante. 

Que l'on mette en regard la physionomie de Henri III 
telle que l'histoire et maints documents authentiques nous 
la font voir, molle, efféminée, incertaine, avec ses bouffissures 
maladives, avec sa barbe rare, ses cheveux longs, et l'on aura, 
malgré les traits communs évidents entre les visages des deux 
frères, un contraste absolument manifeste. 

Cette identification, qui nous paraît indéniable, doit 
entraîner, si on l'accepte, des changements assez graves 
dans les attributions d'une série de bustes célèbres qui se 
trouvent au musée du Louvre, et qui représentent Henri II et 
deux de ses fils. Nous ne saurions entrer ici dansune discus- 
sion minutieuse et complexe au sujet de ces bustes et des 
inscriptions que portent leurs picdouches, inscriptions qui 
datent seulement, croyons-nous, du xviii= siècle. Disons sim- 
plement qu'il conviendrait peut-être de voir, en dépit des 
inscriptions, un François II dans le soi-disant Charles IX 
(dont la tête du reste semble avoir été refaite), et un Charles IX 
dans le soi-disant Henri III. La série aurait été exécutée, en ce 
cas, du vivant même de Cnarles IX, avant 1574, et le buste 
en bronze de ce prince que nous venons d'étudier, prototype 
du marbre du Louvre, serait bien un portrait ad viviim. 
(Comment expliquer sans cela cet accent de réalité péné- 
trante qui s'en dégage?) Il daterait des derniers temps de la 
vie du roi, et les lauriers dont se pare sa tête de fou doulou- 
reux, ne seraient autres que les lauriers de la Saint-Barthé- 
lémy, célébrée par des médailles commémoratives et glorifiée 
par les poètes officiels. 

PAUL VITRY. 




LES ARTS 




GERMAIN PILON (attribue à). — bustk ok « charlks \\ • (bron<e| 
Musée Wallact (Londres) 



CIMAISE 



C O ir^ IF I^ E ID'.Au Z J^'X'-L E - lei ID E.A.TJ 

Offert au Musée du Louvre par M"' Marguerite Stein 




S|e meuble très célèbre de la Renaissance 
française, qu'un acte de grande générosiié 
au nom de Mademoiselle Marguerite Siein 
vient de faire entrer dans les collections 
du Musée du Louvre, était, depuis un 
temps immémorial, conservé au château 
d'Azay le-Rideau, un des bijoux de la Renaissance en pays 
tourangeau. 

Il ne semble pas avoir été connu de M. Edmond Bon- 
naffé qui ne le cite pas dans son ouvrage sur le meuble en 
France au xvi« siècle, malgré son extrême importance. 

M. Palustre le publia en 1891, lors de l'Exposition 
rétrospective de Tours, dans l'album qui y fut consacré, à la 
planche XXIV. Pour en caractériser le style, il emprunte 
quelques lignes à M. Bonnaffé, et trouve à ce coffre « l'aspect 
mâle et sévère, le caractère sauvage ou dramatique des têtes 
inscrites dans une couronne, le coup de ciseau âpre, éner- 



gique, parfois brutal, qui donne aux meubles de l'Auvergne 
une saveur particulière ». 

Puis, étudiant le cartouche qui se trouve sur le montant 
de gauche et porte les initiales I. G., il discute l'attribution 
qui a pu en être faite à Jean Goujon et passe en revue quel- 
ques noms de huchicrs célèbres dont les initiales correspon- 
draient avec celles-ci. 

Quand M. Emile Molinier cita ce meuble dans son His- 
toire du Meuble du moyen âge et de la Renaissance (p. 106), 
il rectifia très justement, à mon avis, ces opinions diverses. 
Si la sculpture de ce meuble se présente avec une très grande 
largeur et une extrême liberté, on ne peut vraiment pas 
parler ici de sauvagerie et de brutalité, pas plus d'ailleurs 
qu'on en trouverait dans les figures de la stalle à trois 
places admirable de Jean de Langcac de la collection de 
M. Foule. 

Quant à l'écusson avec initiales I. G , il est surprenant 



J 




Cliché Moreau frères. 



coFFBE d'azay-le-rideau (Indi'c-ot-Loirc) 
Offert au Musée du Louvre par Mademoiselle Marguerite Stein 



qu'on cherche en lui prétexte à nom d'artiste, alors qu'il est 
si simple de n'y voir qu'un écusson de possesseur, que nous 
ne saurions d'ailleurs identifier. 

Quoi qu'il en soit, que ce meuble soit auvergnat ou 
simplement né sur les bords de la Loire, c'est une œuvre 



admirable, d'une grande beauté de sculpture, et qui enrichit 
considérablement au Louvre la série des meubles de la 
Renaissance, où il tiendra une place éminente. 

G. M. 





CIMAISE 








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L. DAVID. — PORTRAIT us MADAME HRRMANS, HI^E PHIUPPROITT 





24 



LES ARTS 



Un Portrait 



DE 



Louis DAVID 



Le portrait que nous exposons 
aujourd'hui, celui de Madame Re- 
nier Hermans, née Catherine Philip- 
pront (hauteur, in'64; largeur, i'j'20), 
aurait, nous dit-on, été peint en 
1817 par Louis David, sur l'ordre 
du prince d'Orange, à qui Made- 
moiselle Philippront tenait alors 
de fort près. Celte belle personne 
est représentée de face, assise près 
d'une table sur laquelle sont dépo- 
sés son chapeau et une lorgnette 
de spectacle ; coiffée en boucles, 
avec une chaînette de perles, arrê- 
tant un camée au milieu du front, 
parée, sur les épaules nues, d'un 
collier de perles à trois rangs, 
elle est vêtue d'une robe de soie 
bleue, garnie de rubans et de den- 
telle blanche rebrodée ; elle tient à 
la main gauche un petit éventail. 
M.R.-B.Turner,undenosabonnés, 
auquel appartient ce portrait, nous 
signale de particulières analogies 
entre la tête de Mademoiselle Phi- 
lippront et 
cellededéesses 
représentées 
parDaviddans 
son dernier ta- 
bleau : Mars 
désarmé par 
Vénus et les 
Grâces. Il se- 
rait utile et in- 
téressant de 
les comparer; 
mais r ea u- 
forte gravée 
par le petit-fils 
du maître n'en 
donne pas les 
moyens ; il 
faudrait recou- 
rir au tableau 
même. Ce se- 
rait là sans 
douteun excel- 
lent argument 
en faveur de ce 
portrait qui ne 
figure pas dans 
le catalogue 





des œuvres de Louis David, qu'a 
publié son peiit-fils. Il est vrai 
que nous avons constaté déjà de 
nombreuses omissions, et surtout, 
peut-on dire, dans les œuvres au- 
jourd'hui les plus prisées du maître 
— les portraits. Nous nous pro- 
posons ainsi de publier quelque 
jour une suite de David inconnus 
qui présentent des caractères sé- 
rieux d'authenticité et qui peuvent 
à la fois intéresser les amateurs et 
provoquer leurs remarques. 



Le Reliquaire 



DE 



SAINT-CYR 



Un de nos abonnés nous com- 
munique gracieusement les photo- 
graphies d'un reliquaire donné à 
l'église de Saint-Cyr-l'École par 
Madame de Maintenon et qui 
semble un curieux monument d'art 
duxvil'îsiècle.Ce reliquaire, en bois 
sculpté eidoré,encadre;danssapar- 
tie supérieure, 
unrcctangleen 
acier ciselé, 
supportant en 
sa partie cen- 
trale une co- 
lonne en or et 
deux pierres 
précieuses, — 
rubis et to- 
paze brûlés, 
— sur chacune 
desquelles est 
gravée très fi- 
nement l'i- 
mage de la 
Vierge. 

Nous nous 
ferons un plai- 
sir d'enregis- 
trer les rensei- 
gnements etles 
écl a i rcisse- 
ments que nos 
lecteurs pour- 
raient fournir 
au sujet de ce 
reliquaire. 



i 



Clichés Paul de la Funlcoudritult. 

RELIQUAIRB OFFERT PAR MADAME DE MAINTENON A 

KnseinI)lo et Dcti 



l'Église paroissiale de saint-cyr 
lil 




THÉODORE ROUSSEAU. - la mark 



LES ORIGINES DE LART MODERNE" 




Ns l'École de i83o, Rousseau occupe une 
place ccniralc. il eut la conscience la plus 
iKitc des désirs et des tendances de son 
époque et mit au service d'un sentiment 
nouveau la puissance convaincante de sa 
logique et les ardeurs de son coloris. Déjà 
cependant Georges Michel, devan>;ani 
l'heure et presque ignoré de ses contemporains, avait décou- 
vert la butte Montmartre, s'était avisé de composer des 
tableaux sonores et tins, avec de grands ciels, des moulins, 
des terrains vagues et de vastesétendues. Il eut le sort de bien 
des précurseurs ; il tut compris et réhabilité après sa mort. 
Par lui déjà des formules hollandaises et du premierc«.)up 
les plus larges, les plus synthétiques, celles de Van der Meer 
et de Rembrandt paysagiste, s'introduisaient dans notre école, 
et n'allaient pas tarder à taire leur chemin. Mais, à part cet 
exemple isolé, la Hollande ne pouvait et ne devait pas s'accli- 
mater chez nous sans subir des modifications profondes. Déjà 
chez Paul Huet, l'aînéde nos paysagistes, l'influence anglaise 
balance l'intiucnce hollandaise; on le reconnaît à certaines 
tluidités d'atmosphère et de couleur. En même temps le fré- 
missement romantique vient compromettre la calme objecti- 
vité propre à l'art du Nord. Avec toute son autorité magistrale 
et rassurante, la Hollande ne pouvait pleinement nous satis- 
faire. Si, d'ailleurs, nous l'avions servilement écoutée, on 
n'aurait fait que substituer une imitation à une autre; ce qui 
n'est pas un gain très sûr. Mais depuis le xvii» siècle, l'esprit 
humain avait franchi trop d'étapes et vu trop de pays nouveaux 

\l] \ oir tes .[fis, luinicrus l cl J. 



pour revenir tout bonnement en arrière. L'éiat des ncrfsci de 
la sensibilité n'était plus le même : les rappons avec la nature 
avaient changé. Admirables techniciens, les Hollandais ont 
lait passersurla toilcuneimage pleineet forte, ci surtout mer- 
veilleusement objective du monde extérieur. Ils ont accepté, 
aiméla vérité tout entière: ils l'ont reflétée avec une conscience 
admirable, scion leur tempérament paisible et bien équilibré 
d'hommes du Nord. Ni Hobbema. ni Cuyp, ni Van Goyen 
ne mêlent le frisson d'une sensibilité douloureuse ou sur- 
aiguë à ces reproductions fermes, solides et harmonieuses du 
vrai. Ces spectacles et ces motifs ils ne vont pas les chercher 
bien loin; ils ne les choisissent pas, ils les rencontrent. Que 
ce soit un moulin, un estuaire, une lisière de foréi, une 
entrée de ville, tout leur est bon. Partout ils sont dans leur 
élément ; ils s'y installent, s'y metiei.t à l'aise en bons ani- 
sans de peinture, contents d'avoir mesuré des ciels, établi 
des plans et fixé des formes. La présence de l'homme oc 
les gônc pas; ils ne marquent guère de prédilection pour la 
solitude. Aussi la nature, dans l'art hollandais, o'a générale- 
ment rien de farouche; elle est rustique, souvent ausj>i 
urbaine, toujours hospitalière à l'homme; on s'y promène 
en de fort beaux costumes ; on y chasse, on y pèche. La chau- 
mière n'y est pas plus chez elle que la maison cossue et le 
moulin d'eau v prend des aspects très confortables. De Van 
Goyen le marin ou de Van de Velde le pasteur à Van der 
Heyden, le peintre des villes, la transition est insensible. 
Ce que nous appelons un peu ambitieusement l'àme des 
choses ne semble pas préoccuper beaucoup ces esprits pra- 
tiques, pondérés et sains. Peut-être sont-ils panthéistes, mais 
c'est sans le savoir. En un mut, ils se contentent d'être exqui- 



26 



LES ARTS 



sèment naturels, sans intentions littéraires, et de refléter, à 
miracle, la structure des choses et l'enveloppe aérienne qui 
les baigne et les modèle. Et comme cette vérité naturelle est 
la base de tout art, de l'avoir embrassée avec un si complet 
oubli d'eux-mêmes, avec une si compréhensive énergie, cela 
suffit à donner à leur œuvre une autorité durable, une jeu- 
nesse indélébile. Tout au plus pourrait-on dire qu'à travers 
la sévère impersonnalité d'un Ruysdaël, ou la délicieuse 
ingénuité d'un Paul Potter, on croit percevoir quelque chose 
comme une confidence plus directe, encore que voilée; 
l'accent d'un esprit religieux, grave et un peu triste, ou la 
plainte d'une âme élégiaque et douce, en qui certains aspects 



plaintifs des choses trouvaient un particulier écho; dans les 
deux cas les traces d'une sensibilité dont la pudeur se 
dérobe et s'enferme dans l'équilibre des œuvres sereines. 

Les peintres de i83o, s'ils n'étaient pas tous des lettrés, 
sentaient et pensaient en accord avec leur époque. Certains 
états d'âme s'imposent à nous, presque à notre insu, par 
une insensible contagion. Inconsciente ou réfléchie, une 
certaine manière de sentir nous domine et nous gouverne ; 
il ne tient pas au talent de n'être pas de son temps. Tous 
n'étaient pas de grands liseurs, mais tous étaient des sen- 
sitifs : en eux s'épanouissait et parvenait à l'expression 
sensible le désir élaboré par les générations antérieures. 




THIiODOIlE ROUSSEAU, —la pèche a l'upervier 



Aussi la Hollande fut-elle pour eux le grand et classique 
exemple, le terrain sur lequel on pouvait faire fond et 
prendre pied. Mais, en acceptant des principes généraux, ils 
voulurent autre chose, et non pas seulement parce que leur 
pays était autre, car, après tout, la forêt, le fleuve et le vil- 
lage ont des aspects généraux qui ne diffèrent guère, mais 
surtout parce qu'ils étaient affectés différemment des mêmes 
choses. Cette nature, qu'ils cherchaient loin des jardins à la 
française, loin des mythologies fades et fardées, pour y 
retrouver le libre jeu des forces élémentaires, elle avait 
pour eux l'attrait du fruit défendu et d'un Eden reconquis. 
Elle n'est pas seulement un spectacle merveilleux qui 
s'offre à leur pinceau, ni un thème de rêverie : on y porte 
un cœur sourdement fatigué des conventions sociales et 
des tristesses citadines, des difficultés et des étroitesses de 
la vie. Ces hommes, qui vont chercher aux pays agrestes 
le sentiment d'une liberté sans limites et la fraîcheur des 



impressions vierges, sont des révoltés, et bientôt, par les 
dénis de justice, des outlaws : ils s'évadent, ils cherchent un 
refuge contre les laideurs du présent, dans l'immuable et 
sereine beauté de la nature. P'ils du romantisme, comme lui 
ils se sentent en désaccord avec la société actuelle; ils ont 
hérité de ses vagues mélancolies. Mais ils savent les apaiser 
au murmure des bois profonds, à la douceur des mélopées 
paysannes. Loin de Paris, ils iront de préférence vers les 
plus agrestes régions, où l'humanité même a gardé des 
formes frustes et primitives, vers les plaines du Berry, les 
plateaux du Jura et de l'Auvergne, aux pays de pâturages, 
de vie solitaire et lente, aux régions forestières où les formes 
végétales déploient leur antiquité robuste ; aux sables, aux 
landes, aux tristes marécages où ne passe que la plainte des 
oiseaux aquatiques. Chez tous on sent le besoin de s'isoler, 
de chercher la nature comme une mystérieuse Isis dans les 
sanctuaires les mieux défendus aux regards indiscrets des 



28 



LES ARTS 



profanes. A leur sentiment si tendre et si profond se mêle 
aussi une étrange nostalgie des âges évanouis, des naïvetés 
et des rudesses celtiques et d'un lointain état de nature. 
Lorsque Rousseau peint le plateau de Bellecroix, les gorges 
d'Apremont ou les chaumières de Larchant, le souvenir des 
cataclysmes antiques et de la vie primitive le hante ; il vou- 
drait faire sentir, dans le présent, le passé séculaire. D'ordi- 
naire ils préfèrent aux aspects plantureux ou riants les durs 
pays de granit et de chênes, les aspects désolés, les arbres 
noueux et tordus. Ce fut la première période d'explosion et 
d'éruption. Il s'v mêle plus tard beaucoup de douceur et de 
charme. Mais, au début surtout, le fond était rude et la forme 
rugueuse. 

Ne parlons pas de Corot, qui s'engagea dès l'abord dans 
sa voie propre; le paysage français, sous cette première 
forme anglo-hollandaise, fut fondé par deux esprits frater- 
nels, Jules Dupré et Théodore Rousseau. Le premier, âme 
passionnée et délicate, apprit de la Hollande à condenser 
les forces d'un tableau, à faire rayonner puissamment la 
lumière. Parti d'un tableau comme la Vanne, au charme 
silencieux et profond, il ne tarda pas à s'émanciper; il décou- 
vrit, dans le Berry, de magnifiques architectures végétales ; 
il fut sensible aux limpidités de la lumière anglaise et fit 
vibrer des rayons errants sur les prairies humides de 
Southampton; surtout il sentit la poésie des chemins creux, 
bordés de baiiveaux et de têtards, et de la rentrée des trou- 
peaux le soir; il a dit, mieux que personne, la Pastorale 
française. 



Des deux, Rousseau fut le plus hollandais, je veux dire 
le plus puissamment objectif. Si quelque chose dans notre 
art peut se comparer aux pages sévères et nobles de Ruysdaël, 
à ses constructions pleines et solides, ce sont les oeuvres 
maîtresses de Rousseau, le Marais, le Givre, la Ferme des 
Landes, etc. S'il est inférieur au maître hollandais pour la 
sûreté du métier, pour l'ampleur du rayonnement lumineux 
et pour la profondeur calme de l'effet, en revanche, quelle 
intensité et quelle variété de sensations ! quelle force de 
gravure pour rendre le détail expressif des choses, quelle 
décision héroïque des silhouettes et quelle exactitude du 
terme physionomique ! lia créé tout un vocabulaire. Plus 
encore que ses œuvres achevées, fatiguées parfois de retou- 
ches, ses études et ses dessins porteront pour lui témoi- 
gnage. C'est là qu'apparaît le mieux l'âpre conviction de ce 
philosophe qui, dans chaque forme, retrouvait les lois de la 
nature universelles. L'émotion qui s'en dégage est d'autant 
plus forte qu'elle est plus contenue par la volonté de dire 
juste et de fixer, par la plus particulière expression, des 
aspects éternels... Rousseau aima la nature, aima sa forêt, 
ses genévriers, ses rocs, ses clairières mystérieuses, ses 
lisières menaçantes, ses sables désolés, avec une ferveur de 
philosophe panthéiste, avec une tendresse naïve de primitif. 
Que l'outil l'ait trahi parfois, il n'en a pas moins imprimé, 
sur ses pages longuement méditées, le cachet de son âme 
stoïque, toute à son objet, toute à sa passion désintéressée. 

MAURICE HAMEL. 




THEODORE ROUSSEAU. 



■ LE PETIT PIXIIEUR 




Clirhé A (U.inidor, 



PROMENADES ARTISTIQUES 

I. — AU MUSÉE DU TKOCADÉRO 




i; Musée de sculpture comparée fui ouvert 
le 28 mai 1882, dans l'aile orientale du 
Palais du Trocadéro. Cinq ans après, le 
19 novembre 1887, l'aile occidentale du 
même palais était affectée aux services des 
monuments historiques pour l'extension 
du musée. 

Il y avait plusde cinquante ans que Viol- 
let IcDuc cil avait démontré la nécessité et dressé le plan. Il 
mourut deux ans trop tôt pour goûter la joie de voir, après une 
si longue attente, sa pensée enfin réalisée. « Nous sommes à 
peu près les seuls en Europe, écrivait-il dans son rapport 
initial, qui ne connaissions pas la sculpture frani,aisc. Nos 
jeunes artistes vont en Italie admirer certaines œuvres des 
maîtres primiiils, des Pisans par exemple, lesquels datent 
du XIV siècle, et ne se doutent pas que nous possédons en 
France des exemples antérieurs de plus d'un siècle et intini- 
ment meilleurs au point de vue du style et de l'exécution. " 
Et, naturellement, il s'en prenait de cette ignorance à l'Aca- 
démie et à l'Ecole des Beaux-Arts, encore encroiltées dans 
leurs préjugés classiques et obstinées à faire dater seulement 
de François 1'^'^, " père des Lettres et des .Arts ». les débuts 
de l'art français. 

Ses objurgations étaient restées inutiles. En vain les 
étrangers venaient ils nous demander l'autorisation de 
prendre, pour leurs musées et leurs écoles, les moulages des 
statues et des motifs décoratifs de nos cathédrales; on leur 
accordait la permission demandée, on exigeait même quel- 
qu.;fois le dépôt d'une épreuve..., puis on laissait se perdre 
ces richesses amassées par d'autres. 

Mais, à quoi bon récriminer: Si longue qu'ait été l'at- 
tente, nous avons entin abouti ; le musée de la statuaire 
française est créé, et ce « cours vivant d'histoire de la sculp- 
ture », que Lenoir avait rêvé d'ouvrir dans les salles des 
Petits-Augusiins, on peut dire qu'il est aujourd'hui com- 
mencé au Palais du Trocadéro. 

lùiiest Renan, recevant Cherbulicz à l'.Académie fran- 
çaise, lui di>ait avec une ircjnie mélancolique : « Un peuple 
n'est jamais bien fort en histoire. » Le peuple français est 
peut-être celui à qui cette. réflexion s'appliquerait le mieux; 
à chacune de ses révolutions, j'entends celles du goût cl des 
idées autant que celles de la politique, il est pris d'un sou- 
dain et violent désir d'effacer d'un coup tout son passé ti de 
dater du jour pré.scnt l'ère délinitive de son existence ou de 
son initiation. 

De tous ces reniements sucv.essilj, aucun ne lut plus 



absolu que celui dont furent victimes les maîtres et l'art du 
moyen âge. Pendant plus de deux siècles, c'a été chez nous 
parole d'évangile et article de foi de dire et de croire que 
jusqu'à la lU-naissance la France était restée plongée dans 
les « ténèbres sans nom ■ de la plus sauvage barbarie. 
Jean-Jacques Rousseau, dans ses Lettres sur la musique 
française, n'avait fait qu'exprimer l'opinion de tous le» 
« gens de goût <■ quand il avait écrit : < A l'égard des contre- 
fugues, doubles fugues, fugues renversées que l'oreille 

ne peut souffrir et que la raison ne peut justifier, ce sont 
évidemment des restes de barbarie... qui ne subsistent, 
comme les portails de nos églises gothiques, que pour la 
honte de ceux qui ont eu la patience de les faire. • • Las 
sculpteurs français d'avant Paul Ponce et Germain Pilon. 
écrivait cinquante ans plus tard un membre de l'Institut 
impérial, n'étaient guère plus habiles que les paysans de la 
forêt Noire, qui passent aujourd'hui leurs longues soirées à 
tailler des magots... » • Les temps gothiques ignoraient ce 
qui a été si bien connu depuis, l'idéal dans les ans d'imita- 
tion », et ce terme môme de < gothique •, la France l'avait 
reçu de l'Italie, qui s'en était servie comme d'un péjorat<t 
et d'une flétrissure pour désigner l'an du Nord, des Barbares. 
« tedesco ■>, < gothico >, dont les beaux esprits raillaient à 
l'envi la confusion et la laideur. 

En plein xix« siècle, en 1857, Beulé. secrétaire perpétuel 
de l'Académie des Beaux-Ans, pouvait encore dire, dans 
une chaire oflîcielle, que l'art auquel nous dcvuns les 
cathédrales de Chartres, de Paris, d'.Amiens, de Rein», 
« n'était ni français ni chrétien >. 

Plus que les protestations des historiens et des criti- 
ques, le musée du Trocadéro a redressé Topinion. Les 
archéologues seuls y sont d'abord venus : les artistes ont 
suivi peu à peu ; et quoique, h vrai dire, beaucoup Tignurcni 
encore, il n'est plus contestable pourtant qu'un mouve- 
ment a commencé, dont les ctTets se font déjà sentir et 
dont l'avenir montrera de plus en plus la bienfaisance et 
l'efticaciié. 

C'est dans ce musée du Trocadéro que je voudrais con- 
duire le lecteur. Il va sans dire que je ne prétends yti. 
au cours de nos simples causeries, instituer un cours d'his- 
toire ex pro/esso et engager mon compagnon bénévole 
,en des discussions critiques et crudités qui risqueraient ici 
de l'ennuyer. Nous ferons ensemble, à travcis les salles, 
quelques promenades où la flânerie ne perdra pas ses 
droits, mais nous essayerons pourtant de suivre, en présence 
des monuments les plus caractéristiques, les évolutions 



3o 



LES ARTS 




Clûhè A. Giruudoii. 



AUTEL GALLO-ROMAIN 
(Musée de Reims) 



PROMENADES ARTISTIQUES. — AU MUSÉE DU TROCADÉRO 



3i 



successives de notre sculpture nationale depuis ses origines jusqu'à notre temps. 
Ses origines? à quelle époque doit-on les placer? Dans la première salle (j'cn- 
tcnJs celle de l'aile orientale, du côié de Paris], on a rduni les moulagesde quelques 
auicls gallo-romains, dont celui de Reims est, avec ceux trouvés sous le maître- 
autel de Noire-Danie, le plus célèbre, sinon le plus facile à expliquer. On y voit 
le dieu cornu Ccriuinnos, assis entre Mercure et Apollon, pressant de la main un 
sac d'où s'échappent des graines, demi-nu, un torques au cou, accroupi sur ses 
jiimbes croisées... Cette attitude qui se répète sur un grand nombre de bas-reliefs 
gallo-romains a été ab(jndammcnt et contradicioirement commentée et interprétée 
par les érudits. Faut-il y reconnaître une parenté lointaine de nos divinités 
gauloises avec celles du bouddhisme ? ou bien le dieu Cernunnos, en s'accrou- 
pi>sant comme font encore nos tailleurs sur leur table, ne faisait -il tout 
simplement que se conformer à une coutume nationale dont on retrouve dans les 
textes dillérentcs mentions? « Les Gaulois, dit Strabon, ne faisaient pas usage de 
sièges; ils avaient les jambes repliées quand ils s'asseyaient. » Et Diodorc de Sicile : 
« La plupart s'asseyent sur une litière de feuillage pour prendre leur repas... Ils 
prennent leur repas accroupis sur des peaux de loup ou de chien. » L'attitude du 
dieu Cernunnos sérail donc « à la gauloise » et non pas « à la Bouddha ». 

Quoi qu'il en soit de l'interprétation du monument lui-même, — et du sym- 
bolisme du rat, du cerf et du taureau représentés au-dessus et au-dessous du dieu. 
— il convient, au point de vue de l'histoire de l'an, d'en considérer les formes 
plus encore que la signification. Or, il parait bien établi que jusqu'au moment de 
l'établissement des Romains en Gaule il n'y eut pas chez nous de sculpture en 
ronde bosse; les Gaulois, qui avaient acquis comme émailleurs une réputation qu'on 

peut dire européenne, n'avaient 
pas de sculpture. Diodore de Si- 
cile raconte que lorsqu'ils entrèrent 
dans le Temple de Delphes, après 
avoir regardé avec indilTérence les 
offrandes d'or et d'argent consa- 
crées, les envahisseurs s'arrêtèrent 
devant les effigies divines taillées 
dans la pierre ou le bois, et se 
mirent à rire de ce qu'on avait sup- 
posé aux dieux des for mes humai nés. 
Ce texte suffirait à prouver que 
cette répugnance instinctive pour 
les représentations anthropomor- 
phiques de la Divinité devait tenir 
à quelque conception ou prescrip- 
tion religieuse, et M. Salomon Rei- 
nach a essayé, par d'autres raisons, 
d'en établir l'existence dans un sa- 
vant et ingénieux mémoire sur 
<■ l'art plastique en Gauleet le drui- 
disme s. 

C'est donc avec la civilisation 
romaine que l'habitude de repré- 
senter les dieux sous la forme 





ayttÀ ei-wmêm 

Aai>icoi.Tra« itv&iiT cB« •■■ra 



humaine s'introduisit chez nous. Du jour où la Gaule celtique fut devenue 
la Gaule romaine, où les dernières résistances des cUsses dirigeantes se fureoi 
apaisées, — où, dans les grandes villes, sièges des gouverneurs romains, se 
dressèrent les temples à colonnades, les amphiih<î*iresct les basiliques. — où 
les rhéteurs gaulois, grammairiens subtils et raisonneurs adroits, prireni rang 
dans la littérature impériale, les dieux de la vieille Gaule conseniirent à 
fraterniser avec ceux du Panthéon romain. Cernunnos s'assit entre Apollon 
et Mercure, ou bien, comme sur l'autel élevé à Jupiter par la corporation 
des mariniers de Paris, au temps de l'empereur Tibère trouvé dans les 
fouilles du chœur de Notre-Dame), Esus cueillant le gui sacré ei le Tau- 
reau portant les trois Grues s'accommodèrent du voisinage de Jupiter et Je 
Vulcain. 

En même temps, la bourgeoisie gauloise adoptait, comme l'aristovranc 
romaine, la coutume des tombeaux ornés de stèles iconiques. Le long des 
routes et à l'approche des grandes villes, les cimetières se multiplièrent. 
Nous possédons aujourd'hui plusieurs centaines de bas-reliefs antérieurs 
au IV* siècle où nous voyons représentés ditférents métiers ou professions, 
— par exemple, le bonhomme Bellicus, forgeron, avec son chien — 



DROX FKUUKS 0AULOI8E!! IK COSTUME !>■ VILLI 

(Slrlt du Mutit de Sens) 



32 



LES ARTS 



qui font revivre à nos yeux, selon les formules de l'icono- 
graphie romaine, mais avec plus d'intimité et de réalisme, 
nos ancêtres gallo-romains. On y voit des forgerons, des 
peintres en bâtiments, des sabotiers, des entrepreneurs de 
transport, des tonneliers, des maçons et architectes, des 
foulons, des peaussiers, des cabaretiers, des droguistes, etc. 
La plupart de ces stèles servirent, au moment des invasions 
barbares, à la construction des rem parts que les ci i ad ins terro- 
risés essayèrent d'opposer au flot des envahisseurs. C'est dans 
les ruines de ces foriificauons improvisées qu'on les a retrou- 
vées, à Autun, à Épinal, à Reims, à Langres, à Bourges, au 
Puy, à Nîmes, etc., etc. surtout à Sens, dont le Musée lapi- 
daire en a conservé la plus riche collection. 

Cet art gallo-romain, un moment rajeuni sur le sol où 
la conquête l'avait importé,;! supposer même que le temps 
lui eût été laissé et que l'arrivée des races septentrionales 
n'eût pas submergé la civilisation brillante et superficielle 
dont il était le produit, n'avait pas de quoi suffire à une 
destinée féconde. L'art romain, à l'heure où il pénétra chez 
nous, était déjà épuisé... Pour qu'il y eût un art français, il 
fallait que les éléments indigènes, fondus dans le creuset de 
l'histoire avec les apports barbares, néo-grecs et les idées 
chrétiennes, com- 
posassent une ma- 
tière plastique 
nouvelle d'où al- 
laienileniement se 
dégager des formes 
inédites detemples 
et d'autels. 

Une longue pé- 
rio'de s'écoule pen- 
dant laquelle il ne 
peut être question 
de sculpture mo- 
numentale. C'est 
seulement avec les 
temps féodaux, 
quand, au lende- 
main de la dislo- 
cation del'Empire 
carolingien, les 
différenies pariies 
de ce qui va deve- 
nir la France se 
constituent dans 
l'autonomie de la 
vie provinciale, 
que l'on voit pa- 
raître du même 
coup une architec- 
ture et une sculp- 
ture dont l'évolu- 
tion va être aussi 
rapideque diverse. 

Les basiliques, 
avec leur plafond 
de bois, avaient été 
la proie des flam- 
mes et avaient 
disparu dans les 
incendies allumés 
par les hommes du 
Nord. Quand un 
peu de paix fut re- 
venu, on entre- 
prit de les recon- 





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struire, et, cette fois, mettant à profit les expéiicnccs et les 
tentatives des constiucteurs carolingiens, on commença, au 
moins dans certaines provinces, de recouvrir de pierre les 
nefs centrales, dont jusqu'alors les poutres et les poutrelles 
assemblées avaient constitué le seul abri. De celte introduc- 
tion d'une lourde chape de pierre au dessus des parois laté- 
ral es, Quiche rat a ad mi rablem en i mont ré comment des formes 
et un aspect tout nouveaux de l'édifice devaient se dégager. 
Un texte célèbre d'un chroniqueur du xi' siècle, Raoul 
Glaber, a conservé dans sa fraîcheur première l'impression 
des contemporains en présence de cet art naissant. C'était 
comme une blanche et splendide parure d'églises toutes 
neuves dont le monde se revêtait, et l'on peut dire qu'à cette 
date piécise l'art chrétien occidental se constituait dans sa 
plénitude et dans sa conscience. La plupart des idées que, 
depuis les Pères de l'Kglise, les exégètes et les sermon- 
naires avaient agitées, la doctrine qu'ils avaient formulée, 
avaient sans doute trouvé une interprétation plastique 
dans l'iconographie chrétienne, — celle des basiliques 
d'abord avec leurs mosaïques et leurs peintures, celle des 
sarcophages avec leurs bas reliefs, celle des châsses d'orfè- 
vrerie, celle surtout des miniatures et des ivoires; mais la 

sculpture monu- 
mentale n'y avait 
eu aucune part. 
C'est dansles égli- 
ses que l'on a ap- 
pelées romanes 
qu'à partir delà fin 
du xi« siècle elle 
commença de re- 
vivre et de parler. 
Dans chaque pro- 
vince, — selon la 
nature des maté- 
riaux, les instincts 
de la race et les 
apports plus ou 
moins homogènes 
dus aux influences 
politiques, écono- 
miques ou monas- 
tiques,— desécoles 
se constituèrent , 
dont chacune eut 
sa physionomie 
propre, son carac- 
tèreet son histoire. 
C'est dans l'effort 
inégal de ces 
écoles qu'est l'inté- 
rêt et le secret des 
débuts de la sculp- 
t u r e m o n u m e n - 
taleen France. Une 
prochaine prome- 
nade nous permet- 
tra, après celte 
préface inévitable 
et dont je demande 
pardon au lecteur, 
d'en suivre les pro- 
grès et d'en con- 
stater les premiers 
chefs-d'œuvre. 

ANDRÉ MICHEL. 

(A suivre.) 



LLICUS ET SON CHIEN 

Musée de Sens} 



Directeur: M. MANZI. 



Imprimerie Mamzi, Joyant & C", Asnicres. 



Le Gérant: G. liLONDIN. 



Clironiqae des Ventes 



Les débuts de la saison 1902-1903 ont été 
marqués par un mouvement d'affaires très 
tort, et les grandes ventes qui, d'ordinaire, ne 
se produisent qu'au printemps, ont lait cette 
année leur apparition des la rin de novembre. 
Ce qu'il est intéressant de constater, c'est que 
le résultat en a été plus que satisfaisant. Toutes 
ces vajations ont dépassé les espérances que 
l'on avait fondées, ce qui vient conlirmer ce 
que j'ai dit ici plusieurs fois, que c'était un 
tort de croire que la tin de l'année n'était pas 
une époque favorable aux grandes ventes, et 
que seulement les mois de mars à juin leur 
étaient propices. L'expérience faite cette fois 
avec les ventes Lelong, Wanda de Broncza, 
Vibert, Fitz-James, etc., a prouvé la chose 
surabondamment, et il faut espérer que l'on 
s'en souviendra. 

La première vente des collections de 
Madame Lelong a eu lieu à la Galerie 
Oeorges Petit du 8 au 10 décembre sous la 
direction de M^ Chevallier et MM. Mannheim 
et Ferai. 

Madame Lelong, décédée en juillet der- 
nier, dans le vieil hôtel seigneurial qu'elle 
habitait quai de Béthune, était une notoriété 
dans le monde des amateurs et des anti- 
quaires. Au début de sa carrière, elle avait 
été soutenue et encouragée par la famille de 
Rothschild. Joignant à cette aide précieuse, 
ses qualités personnelles, ses grandes con- 
naissances en curiosité, son goût suret pra- 
tique. Madame Lelong était parvenue à se 
créer une situation des plus hautes dans le 
commerce des antiquités et à acquérir une répu- 
tation presque universelle. Elle était arrivée à 
entasser dans son hôtel, une quantité de mer- 
veilles entous genres etde toutes lesépoques, 
mais principalement des xviio et xviii» siècles 
qui étaient ses styles de prédilection , sans 
qu'elle dédaignât pourtant pour cela ceux 
antérieurs, puisque la vente qui vient d'avoir 
lieu et qui n'est qu'un commencement, ne 
comprenait que des objets de l'antiquité, du 
moyen âge et de la Renaissance, dont le pro- 
duit a approché du million, exactement 
93'3,425 francs, chiffre bien au-dessus des 
prévisions, ce qui promet encore bien des 
surprises pour les vacations suivantes qui 
commenceront le 27 avril 1903. 

Les tableaux formaient la partie faible de 
cette vente, quoique renfermant néanmoins 
des pièces intéressantes comme ce panneau : 
la Donatrice, attribué à Mostaert, et adjugé 
au Musée du Louvre pour 20,200 francs. F'aii 
curieux à noter, ce tableau avait passé en 
vente, à l'hôtel Drouot il y a quelques années, 
et n'avait fait alors que 1,800 francs. Comme 
peintures, je signalerai encore un Portrait de 
Seigneur, attribué à Lucas Cranach. 3,6oofr.; 
Deux Portraits de Dame et de Seif^ncur, de 
l'École allemande, 8,5oo fr.; un autre Por- 
trait d'Homme de la même école, 6, 5oo francs. 

Dans la catégorie des objets d'art et d'ameu- 
blement, ce sont les tapisseries qui ontobtenu 
les plus grosses enchères. Le n° 3o5, tapisse- 
rie des Flandres du xvi« siècle, tissée d'argent 
et présentant un sujet allégorique à nombreux 
personnages, a été adjugée 61,000 francs, sur 
une demande de 5o,ooo. Une grande tapisse- 
rie des Flandres du xvi» siècle, de la série des 
chasses de Maximilien, d'après Van Orley, 
dans un état de conservation parfait, est mon- 
tée à 46, 000 francs, dépassant aussi la demande. 
Par contre, deux tapisseries gothiques, pré- 
sentant chacune, au centre, une fontaine 
gothique, avec de chaque côté debout une 
sibylle tenant une banderole, le tout sur fond 
gros bleu couvert de feuillages et d'animaux, 
n'ont atteint que 40,000 francs sur une de- 
mande de 60,000. C'est une des rares choses 



qui n'aient pas trouvé le prix de mise sur 
table avec le grand haut relief en terre cuite 
émaillée en couleur, représentant Adam et 
Eve, de l'ateljcr de Giovanni dclla Robbia, 
travail du xvi» siècle, qui n'a obtenu que 
24,000 Irancs, sur une e>timition de 23,000. 
Une pièce curieuse autour de laquelle on a 
beaucoup polémiqué, était une petite statue 
équestre en bronze à pitine verte, de travail 
antique et de style grec, qui a été vendu 
24,000 francs. Le Musée du L »uvre désirait 
acquérir cet objet, mais il a été obligé de 
cédjr devant des amateurs disposant d'un 
crédit plus large. 

En dehors des prix que j'ai donnés plus 
haut, VOICI la liste des autres enchères les 
plus importantes. 

N" 18. Monstiance en argent, commence- 
ment du xvi« siècle, 3,ioo trancs. — N» 23. 
Pendentif en agate, or émaillc et argent, 
xvi= siècle, 2,35o francs. — N" 24. Autre pen- 
dentif', même époque, 2,600 francs. — N" 33. 
Petit vase en jaspe fleuri, monture en argent 
doré, tin du xvi« siècle, 3, 600 Irancs. — N"»48. 
24 miniatures provenant d'un manuscrit, su- 
jets saints, xiv« siècle, 8,33o francs. — N» 3o. 
Manuscrit, Dits moraux des anciens philo- 
sophes, avec miniatures du xv« siècle, 8,600 
francs. — N" 37. Mortier en ivoire, décoré 
d'une zone d'animaux variés, travail hispano- 
mauresque du X' siècle, 27,000 Irancs. — 
N" 59. Cavalier de jeu d'échecs en ivoire, 
xiii<= siècle, 3,600 francs. — N" 67. Lion et 
lionne debout, en ivoire, travail du xiv siècle, 
6,900 francs. — N" 68. Chapelet de huit 
grains, tormés de crânes et de bustes d'hom- 
mes et de femmes, ivoire, travail allemand du 
xvi^ siècle, 26,500 francs. — N" 76. Châsse 
en émail de Limoges en forme de maison, 
travail du xiirsiècle, 1 1,100 francs. — N° 86. 
Plaque émail peint de Limoges, attribuée à 
Jean l" Pénicaud, commencement du ivi« 
siècle, 6,600 francs. — N" 87. Plaque émail 
peint de Limogespar Jean I" Pénicaud :£'n/ree 
du Christ à Jérusalem, commencement du 
xvi'= siècle, 16,000 francs. — N» 93. Bassin 
décoré en bleu, reflets métalliques, en ancienne 
faïence hispano-mauresque, 6,900 francs. — 
N'' 117. Deux statuettes-appliques de saints 
personnages en bois sculpté, travail des Flan- 
dres du XVI' siècle, 5,900 francs. — N" 118. 
Deux panneaux en bois sculpté en bas-relief, 
xvi' siècle, i5,ooo francs. — N» «42. Petit 
groupe en marbre blanc : La Vierge et T En- 
fant Jésus, France, xiv« siècle, 6,800 francs. 

— N" 146. Fragment de haut relief en marbre 
blanc, xvi" siècle, 8,5oo francs. — N" 147. Sta- 
tuette de saint Jérôme, en marbre blanc, travail 
de l'Italie du Nord du xvi' siècle, 10.800 fr. — 
N" i52. Cotîret plaqué de fer, avec la devise 
de Marguerite de France, comtesse d'Artois, 
xiv<= siècle, 7,100 francs. — N" 2o5. Statuette 
et bronze d'enfant nu. Italie, xv siècle, 9,w)o 
francs. — N" 216. Tète d'angelot, grandeur 
nature, en fonte, sans indication d'époque. 
5,000 francs. — N» 220. Deux grands candé- 
labres en bronze formés d'une statuette de 
personnage, Italie, tin du xvi' siècle, 19.500 
francs. — N" 221. Deux statues grandeur 
nature, en bronze. Saint Bruno et sainte 
Catherine, fin Au \\i' siècle, i3. 100 francs. 

— N» 240. Grand coffre en bois sculpté du 
xv siècle, 7,200 francs. — N» 247. Cabinet 
en ébène incrusté d'os, décoré de bas-reliefs 
enfer. Italie. xvi« siècle, i3.ooo franco. — 
N° 253. Coffre en bois sculpté, travail fran- 
çais du xvi« siècle. 9,200 francs. — N" 258. 
Quatre chaises en marqueterie de bois de 
couleur, tin du xvi« siècle, 5. 800 francs. — 
N» 3oo. Tapisserie française du xv« siècle à 
sujet tiré d'un roman de chevalerie, 21,000 



francs. — N« 3oc, Petite tapisserie tissée de 
métal, /a Descente de Croix, Flandres, svi« siè- 
cle, 6,400 trancs. — N* 3o2. Fragment de 
tapisserie dc% Flandres de la fin du xv siè- 
cle, à personnages, 7.700 francs. — N' 3o4« 
Tapisserie du commencemeut du xvi* siècle, 
présentant, sur fond de feuillage, six per- 
sonnages jouant à des jcus divers, 36,ooo 
francs. — N» 309. Tapisserie du xvi» siècle, 
présentant troit ecu«sons d'armoiries. i2,3oo 
francs. — N" 317. Tapis tissé de métal, an- 
cien travail persan, 12,600 francs- — N*3i8. 
Carpette tissée de soie et de métal, ancien 
travail polonais, 20,3oo trancs. 

N<'3i9. Carpette veloutée, fond rouge à 
médaillon jaune, à personnages, ancien tra- 
vail persan, 22.5oo francs. — N» 320. Car- 
pette de soie i (leurs sur fond vieux rose, 
ancien travail persan, 14,300 Irancs. 

Une vente, moins imponanie que la pré- 
cédente, mais dont la réussite a été brillante, 
fut celle de la collection de la comtesse de 
Fitz-James, M* Lair-Dubreuil, qui dirigeait 
ces vacations avec le concours de MM. Mann- 
heim, Caillot et Haro, experts chacun dans 
leur spécialité, avaient fait un chiffre d'esti- 
mations de 200.000 francs environ. Or. le 
total des quatre jours de vente s'est élevé à 
290.000 francs. 

Cette collection se composait de ubieaux, 
d'objets d'an et d'ameublement, anciens et 
de style, et d'une importante réunion de céra- 
miques. Les peintures ne renfermaient au- 
cune oeuvre importante, sauf un charmant 
tableau par Mademoiselle Gérard : La Lec- 
ture de la Lettre, scène aimable, représentant 
deux jeunes tilles dans un riche intérieur, 
lisant une lettre. Cette toile a été adjugée 
1 1,000 francs, sur une demande de 10.000 fr. 

Les faïences et porcelaines contenaient 
des spécimens curieux des diver»es fabriques 
qui se sont aussi fort bien vendus. Comme 
enchères principales, il faut noter : 

Deux busies en vieux Nevers à décor 
polychrome, représentani Antoine et Cléo- 
pàire, 3,2 1 3 francs. — Un grand légumier en 
vieux Rouen à décor polychrome. 3.000 fr. 

— Une garniture de cinq pièces en ancienne 
faïence de Deift k décor japonais. 6.200 ir. 

— Deux iulipières en même faïence. 4..430 
francs. — Un groupe en ancienne porcelaine 
de Saxe, 2,000 francs. — Deux petites caisses 
en vieux Saxe. 3,33o francs. — Deux cache- 
pots en ancienne porcelaine de Chine, avec 
montureenbronzedoré de l'époque Louis XIV. 
6,460 francs. 

La liquidation delà succession deMadaoïc 
veuve Braquenié. de la famille des grands 
fabricants de tapisseries d'Aubusson. a donné 
lieu à une enchère très élevée. Dans celte 
vente, que dirigeaient M** Chevallier et Lu- 
cien Véron, avec l'assistance de MM. Mann- 
heim, Paulme et Lasquin 6ls, se trouvait la 
suite complète de douze peintures décora- 
tives allégoriques par Claude Audran. et 
connue sous le nom de Les Mois de tAnmée. 
Ces douze tableaux avaient été exécutés 
pour servir de modèles à la Manufaciare 
des Gobclins. qui. comme on le sait, en 
a fait plusieurs séries connues sous la dési- 
gnation de Suite des Mois et des Dieux. Cette 
suite, formant un ensemble unique, a été 
adjugée pour 41.000 francs sur une demande 
de 3o,ooo francs. Le total des vacations s'est 
élevé à 187,000 francs, chiffre supérieur aux 
prévisions. 

A la tin de novembre a eu lieu la vente de 
l'atelier Vibeit. que diriseaient M* Lair-Du- 
breuil et MM. BlocheetHaro. Le produit s'est 
élevé à 200,000 francs environ. 

A. FRAPPART. 



PETIT COURRIER DES ARTS 



Parmi les glanes dont se composera 
aujourd'hui noire Courrier, un des petits 
événements artistiques delà rentrée qui auront 
eu le plus de succès a été le Concours d'en- 
seignes. La Ville de Paris aime les concours. 
C'est uii'goût qu'elle a; on le connaît. 

bile a tait preuve de cette passion dans la 
plupart de ses mairies et jusque dans la ban- 
lieue. Elle l'a étalée dans les statues qui 
décorent nos places, si « décorer » est le mot 
quiconvient. L'Hôtel de Ville, qui cependant 
mélange le système audacieux et àr-istocra- 
fî^MC de la commande directe et celui, prudent 
et « vraiment démocratique », du concours, 
ne s'est pas trouvé aussi bien de faire passer 
les artistes sous le joug égalitaire des jurys, 
que de recourir au régime du bon plaisir, pra- 
tiqué, comme l'on sait, par les tyrans de jadis, 
et qui nous a valu des œuvres d'art demeurées 
sans rivales. Il est certain que si Puvis de 
Chavannes, Besnard, Carrière, n'avaient pas 
reçu de commandes pour les quelques travaux 
d'eux qui honorent l'Hôtel de Ville et en 
rehaussent le peu cohérent ensemble, ils 
auraient échoué au concours, — à supposer 
qu'ils y eussent pris part. Et, d'un autre côté, 
les concours qui donnèrent les plus vives 
espérances et firent répandre des larmes de 
tendresse aux jurés municipaux, nous laissent 
d'assez étranges résultats. 

A côté de ces concours, il en est d'autres 
qui n'ont pas encore transformé le monde, ni 
la ville. Le concours de façades n'a pas enri- 
chi Paris d'un bel édifice de plus. Il a encou- 
ragé, en revanche, les fantaisies architectu- 
rales les plus déconcertantes. Façades ornées 
d'énormes trognons de choux en grès ver- 
dâtre ; façades où des sculptures de pierre 
infiniment mouvementée se relèvent en bosse ; 
tous ces efforts pour plaire à notre bonne 
Ville n'ont pas réduit à l'admiration ces mé- 
contents perpétuels qui sont les gens de goût. 

L'idée d'un concours d'enseignes était ori- 
ginale. Seulement elle fut réalisée de la plus 
bizarre façon et de la plus anormale. L'en- 
seigne n'a sa raison d'être et sa signification 
qu'à sa vraie place, en plein air, et par rap- 
port aux proportions mêmes et à l'effet de la 
boutique qu'elle signale. Faire une exposition 
d'enseignes en chambre, comme on l'a fait à 
l'Hôtel de Ville, est un véritable contresens 
et une expérience nullement probante. Ce ne 
fut donc qu'un concours d'enseignes décro- 
chées. Quel que fût le talent dépensé par les 
artistes, cela n'avait qu'un intérêt de curio- 
sité, de catalogue, pour ainsi dire; mais de 
valeur pratique, point. En Belgique (faut-il 
que nous allions chercher des leçons de logi- 
que à Bruxelles!), le lieu d'un concours ana- 
logue fut la ville elle-même. 

Quoi qu'il en soit, on s'amusa de ces en- 
seignes platoniques. On apprécia le tableau 
de celui-ci, le jeu de mots de celui-là, l'effort 
vers le fer forgé de nos pères tenté par cet 
autre, et le concours eut en somme un bon 
résultat, puisqu'il permit de rendre hommage 
au labeur et au talent ingénieux et vraiment 
parisien d'un Willette. 

Maintenant, si l'on fait un autre concours 
d'enseignes, espérons qu'il sera rationnel. 

Mais, à ce qu'il paraît, la Ville de Paris ne 
tolère pas les enseignes en saillie dans ses 
rues. Alors pourquoi avons-nous fait ce con- 
cours-là? C'est un mystère, — et qui ne peut 
s'expliquer que par la raison donnée plus 
haut : la Ville aime les concours. 

Un autre concours, non municipal, a 
attiré quelque attention; non que les résultats 
en aient été bien extraordinaires, mais parce 
qu'il a donné, sous sa forme nouvelle, qu'ils 
pourraient devenir assez intéressant dans 
l'avenir. 

Il s'agit du concours de la « Réunion des 



fabricants de bronze » qui a eu lieu cette fois 
au pavillon de Marsan, lisez au nouveau Musée 
des Arts décoratifs. Il y a des années que ces 
concours de ciselure ei de sculpture qui 
portent les noms de Crozatier, de Willcmsen 
et de Gagneau avaient lieu, traditionnelle- 
ment, dans un petit local du Marais, où per- 
sonne n'allait les voir, saut les intéressés. 

MM. Gagneau, Soleau, Jabœuf. qui font 
de continuels efforts pour que l'industrie du 
bronze à Paris se maintienne en bon rang, 
ont eu cette fois l'idée heureuse de demander 
l'hospitalité à l'Union centrale des Arts déco- 
ratifs. Cela a eu immédiatement deux eriets 
assez heureux. Le premier, c'est que le public 
s'est rappelé qu'il y avait un musée des Arts 
décoratifs, ce qu'il est bien excusable d'ou- 
blier, ce musée n'ayant ouvert ses portes que 
pour les refermer aussitôt. 

Le second, c'est que les artistes et les 
ouvriers d'art, mieux informés par cette expo- 
sition plus en vue que précédemment , y 
prendront sans doute part les fois prochaines. 
Alors peut-être les concours auront du bon. 
C'est qu'il y a une grande différence entre les 
concours d'exercice, pour ainsi dire, du genre 
de ceux-ci. et les concours plus graves qui 
laissent des traces durables sur les murs de 
nos édifices ou sur nos places publiques. Nous 
n'avons pas à apprécier les concours du 
bronze en eux-mêmes. L'habileté technique 
y était visible, mais l'art proprement dit ne 
s'y rencontrait pas encore en'abondance. 

Enfin, si l'on voulait, le pavillon de Mar- 
san pourrait, grâce à cette première indica- 
tion, s'animer de quelque vie utile. 

Diverses expositions ont eu lieu. Il s'en 
ouvrit même un grand nombre. Maintenant 
la critique estinondée de cartes plus ou moins 
luxueusement imprimées, et conviant à visiter 
toute sorte de boutiques où s'exposent toutes 
sortes de tentatives. Il y a évidemment un 
abus. Si cela continuait, il faudrait trouver 
autre chose que les expositions pour attirer le 
public, ou tout au moins, il ne subsisterait 
que les manifestations d'une réelle significa- 
tion oud'une certaine importance. Collabo- 
rons à cette oeuvre de nécessaire sélection en 
ne rappelant ici que les toutes principales. 

A l'Ecole des Beaux-Arts nous avons vu 
les œuvres de Marcellin Desboutin. Le spec- 
tacle fut assez piquant de l'envahissement de 
ce lieu solennel par tout ce que la Butte a pro- 
duit de bohème. Il y aurait eu tout de même, 
naguère, un certain effarement, si l'Homme à 
la pipe était venu avec son bonnet de laine 
tricotée, son pardessus incontestablement 
d'un beau ton, mais plutôt fané, pousser une 
reconnaissance à la galerie du quai Malaquais 
et dire avec flegme : « Je viens retenir la salle 
pour mon exposition... posthume. » L'admi- 
nistration se serait sans doute arrêtée à l'aspect 
extérieur et se serait voilé la face. 

Mais Marcellin Desboutin fut à la vérité 
un très digne artiste, un producteur très labo- 
rieux, et malgré l'inégalité de son œuvre, de 
son œuvre peint surtout . il restera de lui, 
ainsi que cette exposition l'a prouvé, quelques 
morceaux pleins d'entrain et desavoir. Ce qui 
nuit un peu à son œuvre de peinture ainsi 
présenté d'ensemble, c'est l'aspect un peu 
désaccordé et plâtreux d'un certain nombre 
de ces toiles. Puis, certaines parurent, par 
exemple, d'une trivialité un peu trop pro- 
noncée. Peu importe que le modèle ne soit 
pas une fleur de distinction, du moment que 
l'artiste le voit et le rend noblement (et no- 
blesse ici s'entend de la force et du sens élevé 
de l'humanité), car les idiots et les mendiants 
de Velazquez ne sont nullement flattés... En 
revanche, il y avait certaines peintures de 
Desboutin qui ont fait réellement la joie des 
yeux par la richesse, la belle couleur et le 



grand caractère qui manquaient à leurs voi- 
sines : exemples , le jeune Marchand de 
Chie?is, la Vieille Miçoise, le Portrait du 
peintre Tcliiquine, etc.,' etc., sans oublier cer- 
taines variantes du fameux Homme a la Pipe. 
Puis, dans toutes, il y avait des qualités et un 
accent personnel, ce qui est déjà beaucoup. 
Enfin, il ne faut pas oublier que c'est surtout 
ce qu'on appelle \in peintre- graveur que nous 
avions devant nous. Toute la galerie de por- 
traits qu'il a tracés d'une pointe spirituelle et 
sûre, prendra place dans l'art de ce temps et 
valait d'être montrée d'ensemble. On imagine 
que telle image de Degas, de Zola, de Renoir, 
de Villiers de l'Isle-Adam et tutti quanti sera 
un document précieux pour ceux pour qui 
nous serons hélas! le temps passé. 

L'exposition Internationale nous a offert 
un ensemble d'œuvres de M. Aima Tad- 
dema, où figuraient les spécimens de mar- 
bres les plus choisis et les caprices antiques 
du goût le plus britannique; elle nous a 
de plus montré, sinon révélé, le talent de 
MM. Saint-Germier, Lauih, Brouillet, Mor- 
rice, A. Smith, Humphreys, Johnston, Bou- 
chor, Lynch, Mademoiselle Delasalle, etc., le 
tout complété par quelques sculptures de 
MM. Gérome, Bernstamm et Jacquet. 

Nous aurions bien divers autres faits, 
petits ou moyens, à enregistrer. Mais nous 
voulons consacrer la place qui nous reste à 
attirer l'attention de nos lecteurs, et à pro- 
voquer leur collaboration sur un ensemble de 
faits très important, sur une question qui n'a 
jamais été traitée avec le sérieux et l'esprit de 
suite qu'elle mérite. 

Nous voulons parler de Vhygiène des 
œuvres d'art. 

Au congrès de l'histoire de l'art qui a eu 
lieu la saison dernière à Innsbruck, M. Hof- 
stede de Groot, l'éminent conservateur hol- 
landais, a condamné très énergiquement 
l'abus auquel on s'est livré de recouvrir de 
glaces les tableaux anciens. Il le faisait, il est 
vrai, non pas au nom de l'hygiène, mais au 
nom de l'étude rendue difficile par cette 
transparente cuirasse. 

C'est à un autre point de vue que nous 
nous plaçons : nous sommes convaincus que 
dans les procédés de conservation récemment 
préconisés, certains, des plus scientifiques, 
ont eu pour résultat de détériorer d'une façon 
irrémédiable des toiles qui se portaient fort 
bien, que d'autres ont pour conséquence la 
disparition prochaine des œuvres qu'on a 
prétendu protéger; mais là n'est pas seulement 
l'objet de l'enquête : plus et mieux ira-t-elle 
aux moyens de chauffage, d'éclairage, d'aéra- 
tion des tableaux, aux systèmes à suivre pour 
les exposer, même aux détails techniques de 
suspension. 11 n'est point en ceci de détail 
qui n'ait son importance et il ne semble pas 
douteux que les amateurs ont tout à gagner 
non seulement à se renseigner, mais même à 
renseigner leurs confrères les collectionneurs 
— adversaires d'hier dont ils peuvent être les 
héritiers demain. 

C'est une rubrique que nous ouvrons très 
modestement ici dans un coin de colonne. 
Demain, ce sera peut-être un enseignement 
qui se donnera dans quelque école privée. 
Après-demain, ce sera une part nécessaire de 
l'examen qu'on fera subir à tout conservateur 
de musée. Les gouvernements créeront des 
chaires d'hygiène de l'art, richement dotées, 
qui ne manqueront pas de trouverla première 
année des auditeurs enthousiastes. 

Voilà le champ à défricher, il est trèsgrand, 
très dur, très pierreux. Raison de plus pour 
que chacun s'y emploie. 

SAINT-LUC. 



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LES ARTS 



N" 14 



l'ARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-VORK 



Février 1 4^03 



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(ColUctinn de J-tmes Orrttck Ks^. i 



TRIBUNE DES ARTS 



De la reprise des Objets d'Art 
appartenant à l'État 

Monsieur le DiRECTEfR, 

Je vais soulever une bien grosse question, bien grosse, 
dans cette « Tribune des Arts » dont vous permettez l'accès 
à vos lecteurs avec une impartialité et un libéralisme que je 
me plais à reconnaître, et qui ne peut que servir la cause 
des Arts en général, et de votre journal en particulier. 

Et j'arrive, sans plus tarder, à ma grosse question : 

« Jusqu'à quel point un particulier peut-il se considérer 
comme possesseur légal d'une oeuvre d'art quelconque, 
portant la marque d'une collection publique, ou ayant 
appartenu indubitablement à une collcciion publique? 

« Jusqu'à quel point l'Etat et la Direction des Musées 
nationaux, qui en est l'agent autorisé, oni-ils le droit de ne 
pjts intervenir Cl « de ne pas réclamer la réintégration, au 
Musée central, des objets d'art indûment disséminés », et, ce 
faisant, l'iitat néglige-t-il son rôle de protecteur du patri- 
moine artistique national? » 

Il va sans dire que les mêmes questions se posent en ce 
qui concerne nos collections de province; les inspecteurs 
des Beaux-Arts remplacent la Direction des Musées natio- 
naux dont ils ont les charges et les responsabilités. 

Sans remonter aux décrets de la Conveniion instituant 
un Muséum central des Arts, puis des Musées de province, 
je m'en rapporte à l'arrêté du 14 fruciidor an VIII, adressé 
par Chaptal au premier Consul, et qui spécifie rigoureuse- 
ment les quatre sources dont proviendront les tableaux et 
objets d'art devant être répartis entre nos différents musées; 
la première de ces sources et la seule qui m'intéresse, c'est 
« l'ancienne collection royale, commencée par François I'^"', 
continuée par ses successeurs jusqu'à la Révolution ». 

La Révolution de 89 remplaça l'ancienne Monarchie par 
la République ; la nation se trouvait donc remplacer le 
Roy, et le « Cabinet " de ce dernier devenait le « Muséum » 
de tous les Français, le Muséum national. 

Dans les décrets parus dans la suite, concernant l'orga- 
nisation des Musées nationaux, et quel que fùl le régime 
gouvernemental de la France, nous voyons la préoccupa- 
tion constante « de faire réintégrer, au Musée central, les 
œuvres d'art indûment disséminées ». 

Vous êtes bien persuadé, Monsieurle Directeur, que je me 
place à un point de vue général, national, et que je n'ai nul- 
lement l'envie de rabaisser la question en la traitant à un 
point de vue particulier. 

Mais il me semble que touie œuvre d'art, portée sur les 
relevés faits à répoque de la création des Musées nationaux, 
comme appartenant « au cabinet du roi », c'est-à-dire appar- 
tenant à son « filial » le Musée central, quel qu'en soit le 
possesseur actuel, n'appartient légalement et réellement 
qu'à l'État, à la nation, successeur de son roi et que, par 
conséquent, elle devrait, — je ne dis pas elle doit, — retour- 
ner au premier, seul vrai possesseur, au roi, c'est-à-dire 
encore un coup : à la nation héritière. 

Si je ne m'abuse, quand on pilla, lors d'une de nos petites 
révolutions, le Musée d'artillerie, le calme une fois rétabli, 
les vides ne furent comblés que parce qu'on obligea, très 
strictement et individuellement, les détrousseurs à réin- 
tégrer au Musée ce qui était la propriété de tous, et ce dont 
ils avaient indûment voulu faire leur propriété particulière. 

Evidemment, à l'heure qu'il est, la question est délicate 
à résoudre, et nul plus que moi ne voudrait douter de la 
parfaite bonne foi avec laquelle nombre de collectionneurs 



se croient légaux propriétaires, — et ils le sont à un point de 
droit relatif, mais non absolu, — d'œuvres d'art provenant 
de Palais royaux ou nationaux. 

Je mets à part les questions de dons, de la part du roi, 
cela va sans dire, et je demanderai simplement à vos lec- 
teurs. Monsieur le Directeur, en me basant sur la fréquence 
si grande des objets d'art extériorisés ainsi de leur véritable 
milieu légal, fréquence dont on retrouve l'écho jusque dans 
votre journal, puisqu'en un seul numéro, deux de ces objets 
sont cités, — s'il y a prescription en l'espèce, par absence 
de réclamations de la part de l'Etat? 

Je ne sais si j'ai bien posé la question au point de vue 
général où je désirerais la maintenir; j'espère néanmoins 
qu'elle se comprend assez d'elle-même pour rendre toute 
explication inutile, pour rendre inutile aussi toute docu- 
mentation fastidieuse, qui ne prouverait rien et qui ne 
pourrait aller sans citation d'exemples particuliers, ce dont 
je voulais m'abstenir. 

Ne pourrait-on pas, en tout cas, arranger les choses, et 
ce n'est pas à moi de dire comment, ou empêcher, tout au 
moins, ces objets d'art, légalement : biens nationaux (j'y 
tiens), de sortir de France? 

Veuillez recevoir, Monsieurle Directeur, l'assurance de 
mes sentiments distingués. 

fjris. 1 5 juillet III02. »-J- JvUoO. 



De la nécessité d'instituer à Paris 
un Musée du faux 

Monsieur le Directeur, 

Vous vous montrez si bienveillant aux communications 
de vos abonnés, que j'ose vous demander l'hospitalité pour 
quelques idées dont vous serez juge. J'habiie une petite 
ville de province; j'ai beaucoup de loisirs, une modeste 
aisance, le désir de m'instruire avec le regret de m'y être 
mis un peu tard, et pourtant, vous l'avouerai-je? il me prend 
parfois certaines démangeaisons d'écrire. Mes deux grand'- 
mères comptaient des littérateurs dans leur famille : l'une 
était sœur de ce Cotonet, à qui Musset prêta sa plume; 
l'autre, cousine de son ami Dupuis. Certes, je ne prétends 
pas égaler et je n'essaierai pas d'imiier ces charmants écri- 
vains. Ce que je vous en dis est seulement pour expliquer ou 
excuser par ce lointain atavisme cette leitre et celles qui 
suivront peut-être... sivous avez l'atnabilité et l'imprudence 
d'insérer ce premier essai. 

J'habite donc un bourg provincial, assez voisin de Paris 
pour me permettre de fréquents séjours dans la capitale. 
D'ailleurs, célibataire et jusqu'à présent exempt de rhuma- 
tismes, j'aime les voyages — et j'ai parcouru beaucoup de 
pays, visité presque tous les musées. J'ai, en outre, l'avan- 
tage de voisiner l'été avec deux ou trois amateurs parisiens 
qui m'ont fait le grand honneur de m'admettre à leurs cause- 
ries. Ah ! monsieur, les bons moments que je leur dois ! 
C'est en les écoutant que j'ai senti s'éveiller en moi le goût 
du bibelot et la curiosité des choses d'art. J'ai commencé 
de visiter les boutiques des antiquaires, et j'ai pu, à leur 
dernier voyage, faire à mes voisins les honneurs de ma 
naissante collection. L'un d'eux, après l'avoir examinée 
d'un œil bienveillant, me complimenta si gracieusement et 



CIMAISE 




rii0l9 IVi/'ï«MI t*. (It-My, 



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SIR HENRY RAEBURN — i.k i.ic dk cordon 



TRIBUNE DES ARTS 



d'un si charmant sourire, que j'eus quelque peine à répri- 
mer un mouvement d'orgueil... Le lendemain, il me prê- 
tait un livre bien spirituel, mais un peu troublant, de 
M. Bonnaffé sur la Curiosité. J'y ai lu, sur la contrefaçon, 
des choses bouleversantes. Est-il vrai, monsieur, que l'on 
fabrique couramment des ivoires du xiii= siècle et même 
byzantins ? Est-il vrai que l'on imite, à s'y tromper, le vieux 
Rouen? qu'il existe des manufactures de famille verte? 
qu'avec un peu de permanganate de potasse et d'acide 
nitrique, on décore et on teinte si bien l'épiderme du bois 
neuf que les plus avisés ne pourraient plus s'asseoir avec 
sécurité sur leurs vieux meubles, si les vieux meubles 
étaient faits pour s'asseoir? On parle même d'un habile 
homme qui, non content de disposer « du brou de noix, 
de la suie calcinée, des teintures et des vernis, du brunis- 
soir pour écraser les pores, du gratebotte pour adoucir 
les vives arêtes », s'occupe à dresser des vers savants pour 
fouiller le bois neuf à la demande! Quant aux patines et 
aux fontes de bronzes anciens, — des antiques comme 
de ceux de la Renaissance et même de Riccio, — elles n'au- 
raient plus de secrets pour nos éminenis truqueurs. Les 
terres cuites, celles de Tanagra comme celles de Myrrhina, 
seraient couramment imitées par de modernes coroplastes 
et les plus érudits archéologues s'y seraient plus d'une fois 
trompés. L'autre jour, on me parlait de sculpteurs habiles 
qui fournissent tour à tour de Mino da Fiesole, de Bene- 
detto da Majano et d'Houdons admirables les amateurs de 
quattrocento ou de xviii=... Et, depuis ces épouvantables 
révélations, je ne connais plus le sommeil. 

Une visite récenie au musée de Rouen a ajoute encore 
à mon trouble. J'y ai vu, dans une vitrine, une série d'es- 
sais, d'échantillons de faïences et d'émaux, sortis des ate- 
liers d'un restaurateur justement renommé, m'a-t-on dit, 
fort galant homme et très savant artiste. Et je suis revenu 
de cette visite hanté d'une idée que jeveux vous soumettre. 
Ne pensez-vous pas qu'il devient indispensable d'ajouter 
à tous les musées que nous avons déjà un musée nouveau 
qui sera le musée des faux? Moi-même, monsieur, si par 
aventure je me suis trompé, je fais vœu d'y déposer un 
délicieux triptyque du xi]\' que j'ai acheté à Dieppe, un 
petit rriarbre exquis que j'attribue à l'un des Rossellino et 
que j'ai découvert à Florence, Via dei Fossi, un émail de 
Limoges du commencement du xiv, qui me fut vendu à 
Nice par un antiquaire de passage, lequel allait le porter 
à Londres si je n'avais profité de l'occasion, et même un 
Gubbio, que je crois rarissime et que l'interprète de mon 
hôtel me signala mystérieusement, Via ciel Proconsulo... 
Devant ces précieuses trouvailles j'ai vu sourire finement 
mes amis parisiens. J'avais d'abord interprété ce sourire 
comme l'approbaiion discrète de connaisseurs délicats et 
charmés. Mais mon angoisse à présent est extrême. Je 
comprends qu'il faut entreprendre l'éducation méthodique 
du public et la mienne... Comment y réussir, si nous 
n'avons, dûment classés en des vitrines bien éclairées, des 
faux authentiques et notoires à côté d'indiscutablesorigi- 
naux? On m'assure que le musée des Arts décoratifs est 
administré par un comité d'hommes érudits et intelli- 
gents; c'est à eux que je confie, si vous voulez le leur 
transmettre, la réalisation de mon projet... Je reste d'ailleurs 
convaincu, qu'authentiques ou truquées, mes acquisitions 
sont des chefs-d'œuvre. Un Abonné. 



Francesco Laurana? 

MONSIIÎUR, 

Comment se fait-il que, dans les explications qu'a four- 
nies M. Salinas. l'éminent correspondant de l'Institut, au 
sujet du buste qu'il a découvert dans un cloître de l'intérieur 
de la Sicile, personne n'ait présenté dans les Arts aucune 
observation? Certes M. E. Miinlz, s'il vivait encore, n'eût 
point laissé passer l'occasion qui lui était fournie de renforcer 
sa thèse sur les masques funéraires. Il nous eût dit que, si le 
buste découvert par M. Salinas est celui d'Eléonore d'Aragon, 
cette dame n'a pu être une contemporaine pour Francesco 
Laurana. Elle était, en effet, la fille de Jean d'Aragon, marquis 
de Randace, quatrième fils de Frédéric III, roi de Sicile, et de 
Césarie Lanza, fille de Pierre, comte de Caltanassete. Jean 
d'Aragon, qui succéda à son frère Guillaume aux duchés 
d'Alhèneset de Néopatre, et qui eut le principal gouvernement 
des affaires sous le règne de Louis, roi de Sicile son neveu, 
mourut le 3 avril 1348. Sa fille, celle dont le buste repro- 
duirait les traits, mariée à Guillaume de Peralta, comte de 
Calatabelota, chancelier et grand chambellan de Sicile, ne 
porte pas certes plus de trente ans. 'Voulez-vous qu'elle soit 
née l'année même de la mort de son père? Cela donne qu'elle 
serait morte vers 1378. — Et c'est en 147 1 que florissait Lau- 
rana! Donc, ou Laurana a fabriqué ce buste cent ans plus 
tard, d'après un masque funéraire, ou il l'a fabriqué d'imagi- 
nation, ou, — et c'est peut-être la plus simple hypothèse, — 
ce buste n'a jamais représenté Eléonore d'Aragon. 

J'admets, par impossible, qu'après cent ans on pense 
encore à des morts qui ne sont ni utilisables ni exploitables, 
dont la statufication n'est ni affaire de parti, de secte ou de 
coterie, ni occasion de réjouissances urbaines, d'ambitions 
rurales et de réclames personnelles; j'admets que, pour une 
raison ou une autre, les religieux de cette Chartreuse de 
Sicile aient éprouvé le besoin de consacrer par un monu- 
ment le souvenir de leur fondatrice ou de leur bienfaitrice. 
Trouver un portrait d'elle, c'était compliqué, difficile et 
cher! Personne n'irait voir si le buste ressemblerait ou non 
à celle qu'il devait représenter. On s'adressa, je suppose, à 
quelque entrepreneur d'images qui recevait de Florence ses 
modèles, qui les faisait copier en marbre aux dimensions 
qu'on indiquait, et fournissait ainsi tout ce qui était de son 
état, soit qu'il vendit des reproductions des bustes florentins, 
soit qu'il adaptât ces bustes sur des corps de statues, en y 
joignant des accessoires. Cet entrepreneur de sépultures, 
Francesco Laurana, fournit donc un buste d'après la der- 
nière expédition, et, comme il n'eût pas rencontré mieux, du 
même buste, il prit la tête pour la madone de Noio. Mais, 
quant à penser que Francesco Laurana ait exécuté, lui, le 
buste du Louvre, celui de M. G. Dreyius, celui du Musée 
de Berlin, non ! non ! et mille fois non ! 

Que dites-vous de mon petit roman. Monsieur? Il me 
semble que Courajod, dans ses colères, en eût pu être séduit 
et peut-être retourné. Au fait, qui ou quoi l'avait amené à 
adopter cette attribution ? Quelqu'un pourrait-il dire d'où ce 
buste est venu au Louvre, à qui il fut acheté, par quels inter- 
médiaires il passa? Une petite enquête sur les provenances, 
c'est par là qu'il faudrait commencer, et il est bien rare que 

ce soit par là qu'on daigne même finir. 

Un Abonné. 



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xsns/iiB 




Clirh^ r. Itrvrk.ntifn fMuniefij 




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AI.IIKUT DU 



rUI'l [VuKickJ. 

HEU. — vonTS 
(iivniit la ri' 



nit I. «AUTRLPAUyOAnTRKR» 

stiturattuil) 



La communication suivante touche à des intérêts 
trop graves au point de vue artistique pour aue 
nous ne nous fassions pas un devoir de l'accueillir. 
Toute/ois nous n'avons pas besoin de dire que notre 
Revue insér cra avec empressement la réponse, si 
les conservateurs du Musée de Munich jugent à 
propos d'exposer les motifs qui les ont fait agir. 

Un fait d'une audace inouïe, et qu'on se 
refuserait à croire s'il n'était attesté par les 
photographies qu'on nous communique et que 
nous reproduisons, vient de se passer à Munich. 

Tout le monde a admiré à la Pinacothèque 
de cette ville le célèbre triptyque de Durer dit 
« autel Paumgartner » : à droite et à pauche 
du panneau central représentant La Nativitéde 
r/ùifanl Jésus, les deux donateurs, tn armure, 
debout, la lance au poing, près de leurs che- 
vaux, dans un paysage rocailleux, attiraient 
l'aiiention par l'accent individuel, le robuste 
caractère de leurs visages, auquel répondait si 
bien l'àpreté du décor. 

Or.depuisquelqucsjours, le visiteur étonné 
ne retrouve plus à la Pinacothèque l'œuvre 
accoutumée : sur les volets rétrécis, plus de 
paysage ni de chevaux ; un fond noir, sur 
lequel se déiachent les lansquenets, coitfés 
d'autres casques, dressant au bout de leurs 
lances des étendards qui les désign'.-nt comme 
saint Eustache et saint Georges, ce dernier, 
en outre, tenant, au lieu d'un bouclier, le 
cadavre du dragon qu'il vient de tuer. 

Tel était, en effet, l'aspect primitif de 
l'œuvre de Diirer, à en croire une copie du 
xvi' siècle, conservée autrefois dans la collec- 
tion Klinkosch, de Vienne, aujourd'hui chez 
un marchand de tableaux de Munich, et une 
autre copie un peu plus tardive, qui figure au 
Musée germanique de Nuremberg. C'est au 
xvii< siècle, après l'acquisition, en i6i3, du 
retable par l'électeurdeBavièreMaximilien !•', 
que les deux panneaux auraient été agrandis et 
enrichis d'un fond de paysage, par le peintre 
de la Cour J.-G. Fischer. Et, aujourd'hui, par 
une absurdité non moins grande et moins 
excusable encore, suivant la pédante théorie, 
trop en honneur de nos jours, qui veut qu'une 
œuvre d'art soit restituée dans son état primitif 
et qui préfère à l'œuvre ancienne, chargée de 
souvenirs, l'insignifiance d'un travail de réfec- 
tion moderne, le conservateur de la Pinaco- 
thèque de Munich a jugé bon de restituer les 
volets de Durer tels qu'ils furent — ou durent 
éire |i — jadis. 

On ne s'est pas demandé si. en retouchant 
pour la seconde fois ces précieux panneaux, 
on ne risquait pas de faire disparaître encore 
un peu plus de l'œuvre primitivede Durer, et 
s'il ne serait pas plus simple et plus loyal 
d'acheter les anciennis copies, ou, à défaut, 
d en faire exécuter des photographies, et de les 
placer près des originaux, afin d'avertir le visi- 
teur ou l'historien des transformations subies. 
' Sans hésitation, sans piiié, on a raclé ce qui. 
depuis des siècles, s'était tellement identifié 
avec les deux personnages qu'il en faisait 
presque partieintégrante et dont la disparition 

— maintenant irréparable — éveille déjà des 
regrets unanimes. 

La vérité historique y a peut-être gagné ; 
l'art, certainement, y a perdu. Et l'on ne peut 
que déplorer que des galeries publiques don- 
nent — et à propos d'œuvres de cette valeur 

— l'exemple de pareils sacrilèges. 

A. M. 

(il \"cht-il pas d'une juJacc CTtrcmc. en effet. d« «élire, po«r 
la postérité, sur le compte de Ikûrer l'oreille, les élendari». te 
bande de terrain et le dragon refaits? 





ALBEKT DCRER. — vouts 
rAUMOARtiiBii • ( a fr u'j ia 



•• I. « Acm 




KAUVE. — LIONNE DiiVOFïANT LNE OAZELLK. — Colteticort Thomy Thicry. 



LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES 



La Collection Thomy Thiéry au Louvre 



ON inaugurait au Lo 
lection Tho- 
my Tliiéry, 
environ un an après la 
mort du généreux dona- 
teur. Bien avant d'être 
connue, cette galerie 
était déjà célèbre, peut- 
être même le mystère 
dont son possesseur 
l'entourait, la retraite 
où il se complaisait 
lui-même, avaient-ils 
contribué, en excitant 
la curiosité et en créant 
des légendes, à en 
accroître le renom; et 
cela n'est pas toujours 
sans danger. Heureu- 
sement les œuvres qui 
la composaient étaient 
d'assez haute valeur 
pour n'avoir à redou- 
ter aucun examen : l'ex- 
cellent accueil des 
amateurs et du public 
prouve que cette re- 
nommée était légitime. 
Beaucoup de ta- 
bleaux de cette collec- 



uvre,ily a quelques jours, la col- tion furent autrefois célèbres et 




longuement vantés par les 
critiques éclairés du 
temps. Depuis, passant 
dans les plus illustres 
galeries, à peine entre- 
vus la veille des ventes, 
ils avaient été quelque 
peu oubliés : ils étaient 
pour la plupart depuis 
longtemps la propriété 
de M. Thomy Thiéry 
qui, malade, avait cessé 
ses acquisitions dans 
les dernières années. 
Un sentiment très 
généreux semble l'avoir 
engagé à constituer cet 
ensemble et à le laisser 
au Louvre. Dans le 
surenchérissement 
continuel des œuvres 
de nos grands peintres 
romantiques, il avait 
remarqué l'impuis- 
sance des musées à 
lutter efficacement 
aux ventes contre des 
amateurs enthousiastes 
et millionnaires; de- 
vait-on pour cela se 



M . THOMY THIÉRY 




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LES ARTS 



résigner à oe pouvoir étadier et admirer, dans nos galeries 
publiques, ces glorieux maîtres? Il ne le Toulnt pas et. com- 
prenant Ilnfériorité du LouTre, il consacra sa fortune à en 
aiténuer les effets. On peut juger aujourd'hui arec quelle 
magaiâcence princière il a réalisé son généreux projet. 

Par le nombre de ses peintures, par leur importance et 
par leur variété. Dccamps occupe dans cette collection le 
premier rang. D'un seul coup, dix-sept tableaux de ce 
grand maître sont venus se joindre aux quatre que le 
Louvre possédait déjà; on y compte un bon nombre de 
cbefs-d'œuTre. et cinq de ces toiles figuraient à FEx position 
universelle de 1 855. où une salle entière, des plus fréquen- 



tées, était consacrée à Decamps. où fut consacrée définiiî- 
Tcmrnt la réputation de cet admirable artiste. 

Le peintre de genre, Tintcrprète attentif et scrupuleux 
de la figure humaine, à peu près absent du Louvre jusqu'ici, 
peut désormais y être étudié avec quelques œuvres de pre- 
mier ordre. Ou trouver un: représentation de nKMivemenis 
plus justes, plus vrais, plus vivants, que dans ce groupe de 
Sonneurs pendus à une corde, dans une sacristie basse où la 
lumière est douce et enveloppante? Et ccsCatsIatu, attablés 
dans une posaJa misérable, contrebandiers à coup sûr, 
vêtus de vestes courtes, coiffés de bonnets éclatants, avec 
quel sérieux ils accomplissent une partie de cartes, on l'enjeu 
est sans doute le bénéfice de leur dernière équipée! La lumière 




est ici discrète et sobre; elle est violente, éclatante, le soleil 
frappant on mur blanc, dans le Valet de chiens, ouvrant la 
porte du chenil pour imposer silence à grands coups de 
fouet à une même hurlante de bassets : une des œuvres les 
plus remarquées de l'Exposition de i855. 

Le Rémouleur, tes Bohémiens, le Slendiant comptant sa 
recette sont de puissantes images de la vie des humbles. 
Decamps nous l'a souvent racontée, et son observation tou- 
jours aiguë et fine, est indulgente et douce ici, ailleurs elle 
effleure parfois l'ironie. Elle ne se limite pas aux gestes, aux 
attitudes ni aux mouvements, aux sentiments ni aux phv- 
sionomies des hommes, les animaux la sollicitent aussi, soit 
qu'elle leur donne le raisonnement et les attitudes qui en 
font des parodies du genre humain, comme dans le Singe 
peintre, si comiquement occupé à brosser une toile posée à 
terre devant loi. — étonnante merveille, d'exécution magis- 
trale! — comme dans Bertrand et Raton, dans le Rat retiré 



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du monde. Soit qu'il nous montre tout simplement de bons 
chiens au chenil ou au repos dans la campagne, bassets ou 
chiens courants, à physionomie résignée, douce et mélan- 
colique dont la collection Thomy Thiéry possède une 
remarquable série. 

Le talent varié de Decamps ne s'est pas limité aux gens 
et aux bétes, aux paysages et aux choses de nos pays. Il 
s'est fréquemment efforcé de nous montrer l'Orient dans ses 
manifestations les plus diverses, et par là Decamps était 
un précurseur. Deux œuvres seulement, mais importantes 
toutes deux, représentent ici ce maiire sous cet aspect 
particulier. L'une nous montre une rue de Smj-me, mon- 
tante, étroite, bordée de ma<s3ns hautes aux murs nus. 
percés de rares ouvertures, si tortueuse qu'on aperçoit à 
peine un coin de ciel entre deux moucharabiés. L'autre 
représente le désert indien : sur le bord d'une mare, un tigre 
rampe en s'approchant d'un éléphant, profilant sur le ciel 



LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES 




A. DECAMPS. — LES SONNEURS 

(Collection Thomy Thiéry) 



10 



LES ARTS 



éclairé du soir sa masse énorme et sombre, d'autres pachy- 
dermes s'ébattent plus loin, dans une plaine d'une étendue 
immense, plantée de rares palmiers. 

Par ce bel ensemble on pourra désormais apprécier au 
Louvre les magnifiques qualités de ce peintre. On devra 
remarquer ici le très grand souci de Decamps de varier sa 
manière selon la matière de l'objet qu'il reproduit, pierres 
ou bois, étoffes ou pelage, plâtre ou métal ; on appréciera 



ses belles qualités de métier, sa recherche de belle matière 
puissante et solide vigoureusement empâtée, et, par ces 
procédés d'exécution, ce peintre reprend la tradition des 
grands maîtres hollandais du xvn= siècle, il est ici encore 
en France, au xix= siècle, un précurseur. On pourra ainsi le 
mieux connaître et l'aimer plus, car on semble le négliger 
quelque peu aujourd'hui. Peut-être doit-on regretter toute- 
fois l'absence presque totale du paysagiste, surtout de 




A. DECAMPS. 
(Collection 

l'artiste amoureux de la belle nature des pays chauds, des 
sombres verdures ombrageant des monuments blanchâtres 
d'une si grande et majestueuse impression... 



L'orientalisme de Delacroix est moins austère, plus ima- 
ginatif, plus brillant, même un peu clinquant parfois. On 
le pouvait apprécier déjà très bien au Louvre sous différents 
aspects avec les Massacres de Scio, les Femmes d'Alger, 
la Noce juive au Maroc, auxquels une œuvre nouvelle, 
gaie et délicate, la Fiancée d'Aby dos, d'après lord Byron, est 
venue s'ajouter. Ne peut-on pas ranger encore parmi les 
évocations d'Orient et de pays chauds, ces études puis- 



— UN RÉMOULEUR 

Thomy Thicry) 

santés d'animaux féroces, où le maître s'est souvent com- 
plu? Désormais Delacroix peut être connu sous cet aspect 
au Louvre, la collection Thomy Thiéry comptant quatre 
toiles de ce genre : le Lion dévorant un Lapin et le Lion 
terrassant un Sanglier sont particulièrement remarquables. 
Delacroix est ici animalier aussi puissant, aussi savant 
que Barye dont une peinture grandiose, les lions couchés 
près de leur antre, est une évocation sauvage, sombre et 
sinistre. » 

C'est encore une bête féroce et furieuse que Delacroix a 
voulu nous montrer, avec sa Médée, et jamais peut-être on 
n'a peint prologue de drame plus poignant, plus sauvage et 
plus terrible. Ce sujet tragique semble l'avoir longtemps 



LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES 



II 




EUGÈNE DELACROIX. — i.'sni.f.vkiiknt dk k<»i:cca 
(Collection Thomr Thiéry) 



12 



LES ARTS 



hanté; par quatre fois, à de longs intervalles, il l'a repré- 
senté, apportant toujours quelques légères variantes. Une 
première peinture, datée de i838, est au musée de Lille, une 
seconde, de iSSg, est actuellement dans une collection hol- 
landaise, celle du Louvre et une autre que possède M. Bis- 
schoffsheim furentexécutées en 1862. MademoisclleGeorges 
a, paraît-il, posé pour la figure de Médée, dont l'expression 
violente et cruelle fait un contraste saisissant avec les 



figures pouponnes, joufflues et roses de ses jeunes enfants; 
on ne peut aller plus loin dans la peinture d'un épisode 
tragique. Shakespeare et Walter Scott ont souvent inspiré 
Delacroix, ici plusieurs tableaux nous retracent des 
scènes de leurs pièces ou de leurs romans : Hamlct ei 
Horatio , la Mort d'Ophélia, V Enlèvement de Rébecca. 
Cette dernière œuvre est d'allure vraiment épique, c'est 
une des plus puissantes évocations des mœurs brutales et 




violentes du moyen âge. Signalons, en outre, la savoureuse 
esquisse de Roger et Angélique dont le musée de Grenoble 
possède la peinture définitive. 

Eug. Isabey représentait dans l'Ecole romantique le 
peintre des brillants cortèges, de seigneurs et de princes du 
temps des Valois et des premiers Bourbons. Toujours 
élégant et distingué, même quand il cherche à atteindre à 
la violence et au drame, comme dans le Duel, il préfère, par 
tempérament, des scènes plus paisibles, pourvu qu'elles lui 
fournissent l'occasion de nous montrer une nombreuse assis- 
tance magnifiquement costumée. Son talent honnête et facile 



EUGENE DELACROIX. — lb lion au lapin 
(Collection Thomy Thicryj 

ne pouvait aspirer à s'élever bien haut. Le Mariage dans 
r église deDelft restera sans doute le chef-d'œuvre de ce 
peintre, dont la gloire n'eût pas souffert s'il n'eût été repré- 
senté dans la collection Thomy Thiéry que par ce seul 
tableau ; il y figure, en outre, avec la Procession, la Réception 
de Louis XIII au château de Blois, les Seigneurs sur la 
plage de Scheveningue, le Baptême dans l'église du Tréport 
et la Visite au Château, agréables peintures d'une coloration 
toujours éclatante et gaie, mais d'une exécution un peu 
sommaire et lâchée. 

(A suivre.) JEAN GUIFFREY. 



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LES ARTS 




EUG. ISABEY. — mariage dans l'église de delft 
(Collection Thomy Thiéry) 




ItAUVE. — caïman OKVORA^T UKS AKTILOPI 

(CotievtUtn Thomjf Jhirryf 



Les Bronzes de Barye et le Mobilier 



DANS 



LA COLLECTION THOMY THIÉRY 



LE goût que M. Thomy Thiéry avait apporté à réunir 
les chefs-d'œuvre des maîtres français du xix« siècle, 
s'était étendu, endeiiors des grands peintres de l'Ecole 
de i83o, à un seul sculpteur; mais il le fit d'une façon exclu- 
sive et absolue qui lui permit d'élever à ce sculpteur un 
monument impérissable, et cela avec 
les plus beaux matériaux qu'il put 
trouver, les propres œuvres de ce 
grand artiste. Barye occupera désor- 
mais, au Musée du Louvre, la digne 
place qui lui était réservée, et elle est 
considérable. Déjà la générosité de 
M. Gatteaux permettait de prendre 
de son génie quelque idée, mais com- 
bien imparfaite : l'apport nouveau 
de plus de cent quarante bronzes que 
vient de réaliser la générosité de 
M. Thomy Thiéry, constitue désor- 
mais, dans notre grand Musée natio- 
nal, le groupement le plus considé- 
rable, sinon définitif, qui ail été fait 
de l'œuvre d'un des plus grands ar- 
tistes modernes. Il y a là de quoi 
satisfaire la curiosité passionnée des 
hommes de goiit. 

Je n'ai point l'intention de re- 
tracer ici la vie de Barye, ni de me 
livrer à une étude approfondie de son 
art, bien que l'œuvre considérable 

BARYE. — 
ICatIrctiom 



qui se trouve désormais exposée «u Louvre permette de 
le faire avec des documents parfaits, des épreuves de pre- 
mier ordre de ses bronzes. Cette étude a été faite et refaite 
à plusieurs reprises de façon excellente : par M. Paul 
Mantz, par M. Bonnat, par M. Eugène Guillaume, par 
M. Arsène Alexandre, par M. Roger- 
Ballu enfin, dans le bel ouvrage orné 
d'héliogravures, publié, en 1890, par 
la librairie Quantin. 

Tous ceux que le sujet peut inté- 
resser trouveront dans ces différents 
ouvrages tous les renseignemeois 
qu'il a été possible de réunir sur la 
vie et l'œuvre de Barye. L'étude des 
œuvres mêmes est désormais facilitée 
par le legs de M. Thomy Thiéry 
au Louvre, qu'avait précédé la dona- 
tion faite il la ville de Bayoone, par 
M. Bonnat, de sa collection, qui 
renfermait une suite tout à fait admi- 
rable d'oeuvres du même maître, en 
épreuves extraordinaires, et dont la 
plupart étaient exposées i la Cenien- 
nalc de l'Exposition de 1900 au Grand 
Palais. 

Les Américains ont été parmi 
les premiers à s'enthousiasmer de 
l'œuvre de notre Barye ; il s'est con- 
stitué là-bas des collections merveil- 
leuse, telles que celle de M. Waltera, 

rOMIAT D'OCR» 

Thomf TkUrft 




i6 



LES ARTS 



de Baltimore, dont l'enthousiasme fut si grand, qu'il alla 
jusqu'à doter une grande place de sa ville, de cinq groupes 
très importants du maître. 



La collection léguée par M. Thomy Thiéry, au Musée 
du Louvre, se compose exactement de cent quarante-six 
pièces. 

Les figures équestres s'y trouvent presque toutes repré- 
sentées ; le Cavalier du xv^siècle, autrement dit Charles VII 
le Victorieux, cuirassé, couronné de lauriers, bien en selle. 



maintenant haute la bride qui fait piaffer le destrier; le 
général Bonaparte, le duc dOrléans, toutes trois antérieures 
à 1847; Gaston de Foix, le Piqueur Louis XV, toutes mar- 
quées du caractère monumental dans leurs petites propor- 
tions, et qu'un agrandissement rendrait facilement déco- 
ratives d'une place publique. Et l'on saisit ici pleinement 
tout ce que doivent à de semblables œuvres des sculpteurs 
comme Frémietou Paul Dubois, sculpteurs ofriciels du gou- 
vernement de la République. Frémiet particulièrement 
semble étroitement apparenté à Barye, si l'on considère ces 
groupes en mouvement, dans lesquels l'animalier apparaît 




BARYE. — ÉLIÎPHANT ÉCRASANT UN LION 
(CoUecthii Thomy Thiéry) 



aux prisesavec un sujet où ses dons peuventse manifesterde 
façon plus complète. Le Guerrier tartare arrêtant son cheval, 
le Cavalier arabe tuant un lion, le Cavalier arabe attaqué par 
un serpent, l'Indien monté sur un éléphant qui écrase un 
tigre, sont œuvres de prix où le drame intervient, où le 
caractère de sauvagerie dans la rencontre et le conflit entre 
l'homme et la bête indique une imagination ardente bridée 
par l'observation la plus aiguë, et ne se départissant jamais 
du souci plastique de l'œuvre de sculpture. J'aime beaucoup 
moins Thésée combattant le Minotaure, où la préoccupation 
de l'antique semble avoir figé la chaude exécution de Barye, 
ainsi que Angélique et Roger montés sur l'hippogriffe, 
d'une grande sécheresse d'exécution et vraiment composé 
d'une façon banale et peu saisissante. 



Très honorables dans l'œuvre de Barye les figures, 
qu'elles soient équestres ou en lutte avec l'animal sauvage, 
sont une faible partie de son œuvre, et qui n'est pas une des 
plus émouvantes. Il ne donnera vraiment toute la mesure de 
son génie que dans la bête prise en état de liberté, avec l'in- 
dication si aiguë de ses instincts particuliers, aux aguets, 
au repos, à l'affût, en chasse, en lutte avec les espèces qui 
lui sont hostiles, et c'est vraiment tout le drame quotidien 
et éternel, de la forêt, du steppe ou de la jungle auquel 
Barye nous fait assister, et l'on pense parfois à l'admirable 
illustration que Barye eût pu faire du livre immortel de 
Rudyard Kipling. 

Analyser ici les œuvres capitales de la collection Thomy 



LA COLLECTION THOMY THIERY 



«7 




Thiéry, ce serait passer en revue l'œuvre même de Barye. 
Les grands bronzes des combats de fauves s'y rencontrent 
presque tous en splendides épreuves. 

Arrêtez-vous devant le Tigre dévorant un gavial, croco- 
dile du Gange ; c'est une de ses premières œuvres, puis- 
qu'elle parut au Salon de i83i, et il en est peu où il se soit 
mis aussi complètement. L'action dramatique, qui sera tou- 
jours, dans les sujets de ce genre, sa préoccupaiionconstante, 
y est déjà passionnante. Les reins puissants, la griffe formi- 
dable du tigre, qui fixe au sol le crocodile et annihile sa 
défense, le mufle retroussé broyant les anneaux de la bête, 
tout est indiqué avec une force étonnante. 

Dans le même ordre d'idées, le Jaguar dévorant un lièvre 
est une œuvre extraordinaire, où la sauvagerie et la férocité 
se trouvent exprimées avec une force inoubliable. M. Bon- 
nat, en l'analysant, s'écriait dans un élan d'enthousiasme : 
« C'est beau comme VEsclave de Michel-Ange au Louvre. » 
Comme on sent, dans tout le corps allongé du fauve, courir 
ce frémissement de volupté vorace, depuis ces oreilles 
couchées jusqu'à cette queue basse et enroulée. Edmond de 
Concourt a dit dans une phrase déiinitivc toute la signirica- 
tion d'une pareille œuvre, en vantant « la savanic opposition 
des parties de musculature au repos, qu'on dirait somno- 



Collccllon Thomy Thitryi 

lentes, et des parties de musculature en action, comme 
inquiètes et encore éveillées : tout ce surprenant mélange 
de détente et de ramassement de vigueur animale, font de 
ce bronze une de ces imitations de la nature vivante au delà 
de laquelle la sculpture ne peut aller >. 

Quelle merveille que la Panthère bondissant sur un cerf, 
et de SCS deux pattes formidables, l'une au jarret, l'autre au 
front, paralysant l'élan de la pauvre bête anéantie, brisée, 
frissonnante et rfilante. 

Avec quelle égale intelligence il a su interpréter tous les 
autres grands fauves, le tigre, le lion, le lynx, en action ou 
au repos. Car il est également merveilleux dans ces petites 
pièces où la lionne, où le tigre sont assis ou couchés, rtvent 
à demi éveillés, ronronnent comme de grands chats. Les 
corps sont toujours des prodiges de construction, œuvres du 
plus savant des anatomistes, apte comme pas un à mettre à 
sa place un muscle ou une articulation, à en faire valoir le 
jeu savant. 

Sa conscience d'artiste se manifeste dans tous les travaux 
préparatoires de ses oeuvres, dans la série des moulages 
faits par ses ordres et sous sa direction, et que conserve 
pieusement le musée d'anatomie de l'École des Beaux-Arts; 
dans la série de ses dessins cotés avec toutes les mensura- 




RARYB. — cimr marchant 



iMiuit im Umm. — CaUtrMna r*Miy nUryi 



i8 



LES ARTS 



lions indiquées patiemment par le plus scrupuleux des 
artistes. Les épaules, les cuisses, les têtes, les griffes, les 
mufles, les naseaux, les oreilles, tout est accompagné d'indi- 
cation de longueurs et de divisions. 

Il y a dans la série léguée par M. Thomy Thiéry, un 
ensemble de pièces qui ne comptent pas parmi les plus 
indiscutables chefs-d'œuvre de Barye, mais sur lesquelles il 
est nécessaire de dire quelques mots. 

C'est le groupe du Roger enlevant Angélique, et les deux 
candélabres. Nous nous trouvons ici devant le phénomène 
connu de la congélation du génie artistique devant la com- 
mande officielle. Voulant imiter l'exemple du duc de 
Nemours et du duc de Luynes, le duc de Montpensier com- 
manda à Barye un surtout, composé d'un dessus de pendule 
et de deux candélabres monumentaux. Hélas ! le groupe de 
Roger et d'Angé- 
lique emportés par 
legalop de l'hippo- 
griffe est teinté 
d'une si banale lit- 
térature, d'un ro- 
mantisme de si 
pauvre aloi, qu'on 
sent bien que ce 
n'était pas l'affaire 
du pauvre Barye, 
prodigieux créa- 
teur de formes, et 
forcené naturiste. 
Quant aux candé- 
labres, on ne peut 
imaginer plus pro- 
digieuse incohé- 
rence décorative, 
ni plus pauvre in- 
vention ornemen- 
tale. 

Le soin avec le- 
quel Barye surveil- 
lait la fonte et les 
ciselures de ses 
bronzes était scru- 
puleux. Et cet art 
de la sculpture en 
bronze n'est com- 
plet quequandl'ar- 
tisteestdoubléd'un 
praticien, d'un ou- 
vrier rompu aux 
pratiques du mé- 
tier. 

Commechezles 
Japonais, dans les 
pièces de petite di- 
mension, le pro- 
cédé de la fonte à 
la cire leur donnait 
une souplesse, 
comme une palpi- 




tation de vie surprenante. Il semble qu'on sente encore sur 
certaines pièces la touche de la main, l'ardente caresse du 
créateur. Puis, plus ou moins, et toujours avec un sens 
très juste de ce qui est nécessaire, la pièce est reprise à 
l'ouiil, la ciselure donne à certaines parties de la finesse, de 
la fermeté et du nerf, indiquant le poil de la bête, accen- 
tuant certains muscles ou certaines articulations. 

De plus, avec une fantaisie rare, Baiye parait ses bronzes 
de patines merveilleuses, varices à l'infini, subtiles à ne pas 
empâter le modèle, couvertes précieuses destinées à donner 
plus de couleur et d'éclat à une matière un peu sombre par 
elle-même. 

Les patines ont sauvé d'un peu de monotonie les trois 
vitrines qu'on a pu faire de la série léguée par M. Thomy 
Thiéry. — Grâce à elles, la variété de la couleur est 
venue prêter son appui à la variété des formes. 



Indépendam- 
ment de sa belle col- 
lection de bronzes 
de Barye, M. Tho- 
my Thiéry lé- 
guait au Musée du 
Louvre son mobi- 
lier de salon du 
xviu= siècle en ta- 
pisseries de Beau- 
vais. Les bois mal- 
heureusement sont 
modernes, mais 
les tapisseries en 
sont d'une grande 
beauté. 

Il se compose 
d'un canapé décoré 
d'une grande fi- 
gure nue étendue 
au milieudegrands 
rinceaux, d'une 
bergère, d'un 
écran, et de huit 
fauteuils, dont les 
sièges sont décorés 
de sujets emprun- 
tés aux Fables de 
La Fontaine, et 
les dossiers d'allé- 
gories figurant les 
quatre Saisons et 
les Éléments ou 
bien quelques divi- 
nités de l'Olympe. 
Ces sujets sont 
très agréablement 
traités dans le 
goût d'Eisen pour 
les figuriS, et de 
Oudry pour les 
Fables. 

Gasto.nMIGEON. 



KCRAN EN BOIS DORK. — TAPISSEKIi; D1-: lîF.AUVAIS. 

(Collection 7'homy Thicry) 



XVllI" SIECLE 



La Collection de M. Rodolphe Kann 



C'est l'École hollandaise qui domine dans la collec- 
tion Rodolphe Kann, et, particularité rare et pré- 
cieuse, c'est lemaître suprêmede l'école, Rembrandt, 
qui en forme le centre, avec onze de ses (i-uvres. 

Dès la ponc il nous accueille et nous enveloppe de son 
charme impérieux : une grande figure d'homme debout, 
en tunique noire à demi recouverte par une houppe- 
lande jaunâtre et traversée en sautoir par une large chaîne 



d'or et de pierreries, la main droite posée sur un buste 
d'Homère vers lequel est tourné son regard pensif, nous 
transporte soudain dans le monde mi-réel, mi-surnaturel, 
où se complaît le génie du maître. Dans la collcciion de 
lord Brownlow, où elle se trouvait auparavant, cette «cuvre 
passait pour le portrait du poète hollandais PieierCorndisz 
Hooft; mais à la date où fut peint le tableau i6$3;. Hoofi 
était mort depuis plusieurs années. C'est li, bien plutôt. 




RKMBnASDT. — r«i«T»AiT oV» «ataxt 

iCo/lr^lùm 4f M. llo4olf*r Kmmml 

(*) Voir Its \rls n» i*. — I.cs reproduclion» qui accompdgtitni «I «rticU ont tti tttctti** i'ftit In plf cWi J » I^GtUrit it 
Texte par Wilhclm Bode. Vitnnt, Socitli in Ans .(rj;-»i>«. In-»* illa>(r<, •ccomp«(ai de loo MIwgrmrM gnad i».MM>. 



uHiwi é, il. HtM/** Cml i fahm. 



20 



LES ARTS 



une de ces figures idéales, de ces représentations-types de 
poètes ou de savants comme Rembrandt aima à en tracer 
toute sa vie, et celle-ci, par la noblesse des traits, la vigueur 
du coloris, le magique effet du clair-obscur, est certaine- 
ment une des plus belles. 

A droite et à gauche de cette apparition, deux figures 



plus réelles, sinon plus vivantes, — des portraits, cette fois, 
— sont empruntées à l'entourage immédiat de Rembrandt : 
la fidèle amie du maître pendant les mauvais jours, Hen- 
drickje Stoffcls, et le seul survivant des quatre enfants de 
Saskia, Titus, que Rembrandt — suprême douleur — devait 
perdre, après Hendrickje, avant de mourir. Le bras droit 




I 



G . METSU. — L\ VISITE A L'ACCOfClIKB 
{ ColU'i'tion de M. Rodolphe Kaintf 



appuyé sur une table, la bonne Hendrickje, âgée ici d'environ 
trente-cinq ans (1660), tourne vers le bas son souriant 
visage, qui se détache sur le fond sombre au-dessus d'un 
vêtement de couleur brunâtre où, çà et là, des tons jaunes 
et rouges resplendissent comme des pierreries. Titus, lui, 
représenté dans sa quatorzième année (i655), est de face; 



les mains passées dans la ceinture, coiffé d'une toque à 
plumes, il nous regarde pensivement, et l'on n'oublie plus, 
quand on l'a vu, ce visage candide et expressif. 

Vis-à-vis, voici deux autres toiles non moins importantes : 
l'une, de sujet tout vulgaire, une Vieille femme se coupant 
les ongles, mais tellement transformée par l'effet puissant et 




REMBRANDT. — portrait dk ^o» fils titus 
(Collection de M. Rodolphe Kann) 



22 



LES ARTS 



magique de l'éclairage et du coloris, par la largeur de la 
conception et de la facture, que le tableau de genre disparaît 
pour faire place à une figure d'une grandeur saisissante ; — 
l'autre, empruntée au Nouveau Testament : Pilate se lavant 
les mains, œuvre typique de la dernière période du maître, 
de 1660 à 1668. Nous sommes loin ici du mouvement et 
du fourmillement qu'offre le petit tableau de la National 
Gallery de i633; avec les années, l'apaisement s'est fait 
dans l'âme et dans l'art de Rembrandt, et il n'a plus 
souci que de traduire l'émotion intime de ses person- 
nages ; l'action disparaît presque entièrement ; seuls les 
visages révèlent les sentiments de l'âme, les combats inté- 
rieurs. Aussi, la partie intéressante, ici, est la figure de 
Pilate, vieillard avachi, inapte aux résolutions viriles, 
essayant en vain de se leurrer sur l'équité de son acte. 




Tout ce tableau est tenu dans une tonalité jaune clair et or 
des plus curieuses. 

Un autre épisode emprunté au Nouveau Testament, Le 
Christ et la Samaritaine, a fourni à Rembrandt l'occasion 
d'une de ces compositions toutes personnelles où l'ordon- 
nance, l'éclairage, le décor, se combinent en un tout des plus 
pittoresques : dans la chaude lumière du crépuscule qui 
enveloppe la scène d'une poétique atmosphère, la Sama- 
ritaine, debout au premier plan, dans l'ombre du puits 
oriental, écoute le Christ assis, tandis qu'au loin des ruines 
antiques se découpent sur le ciel embrasé. 

Un admirable buste de jeune juif, à l'expression souffre- 
teuse et mystique, que Rembrandt a utilisé pour la figure 
du Christ dans plusieurs compositions de la période i655- 
1660 à laquelle ce tableau appartient, puis trois têtes 

d'étude, dont une a servi pour 
le Saint Matthieu du Louvre, et 
dont une autre, une Tête de 
vieille femme, est modelée dans 
la pâte fluide en quelques larges 
coups de brosse, avec une maî- 
trise incomparable, nous ramè- 
nent à Rembrandt portraitiste, 
pour nous le faire apprécier non 
moins. 

Mais voici la perle : l'effi- 
gie, provenant de la galerie 
d'OuItremont, d'une Femme te- 
nant un œillet, pendant du por- 
trait d'un Homme tenant une 
loupe, qui se trouve dans la col- 
lection voisine de M. Maurice 
Kann. La profondeur et la ma- 
gnificence du coloris, où domine 
un beau rouge lumineux for- 
mant avec l'or d'un cadre sus- 
pendu à la muraille la plus 
délicate symphonie, l'effet sédui- 
sant du clair-obscur où baigne 
ce visage sympathique au regard 
rêveur, font de ce portrait un 
des plus beaux qu'ait peints 
Rembrandt : peu d'entre eux 
pourraient soutenir la compa- 
raison avec cette toile. L'éminent 
historien de Rembrandt et de la 
galerie Rodolphe Kann, M. Wil- 
helm Bode, attribue cette œu- 
vre, non datée, aux toutes 
dernières années de la vie de 
Rembrandt, vers i665. Et l'émo- 
tion s'accroît à songer qu'une 
création d'un sentiment si in- 
tense, d'un tel charme d'exécution, 
fut conçue et réalisée — comme 
d'ailleurs la plupart des ouvrages 
que nous venons d'admirer — en 
cette période de pauvreté, de 
solitude et de chagrins par où se 
termina l'existence du grand 



G. TERBOnCH. — jeune fille a sa toilette 
(Collection de M. Rodolphe Kanni 



LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANS 



s3 




REMBRANDT. — portkait d i nk femmk tesaut us» oullkt 
(Collection de M. Rodolphe KaMHf 



24 



LES ARTS 



artiste et qui, néanmoins, marque l'apogée de son talent, 
comme si, suivant la remarque de M. Bode, la misère 
n'avait fait qu'accroître sa soif de création, la douleur que 
rendre plus profonde et plus pure son inspiraiion. 



Après le maître, voici ses élèves ou successeurs qui appli- 
quèrent ses enseignements à la représentation des scènes de 
la vie quotidienne : Nicolas Macs, avec une Jeune fille pelant 



une pomme, peinture d'une vigoureuse tonalité, rehaussée par 
un vif effet de clair-obscur; Jan Vermcer de Delft, avec une 
Jeune fille endormie près d'une table recouverte d'un tapis 
persan, et Pietcrde Hooch, avec un Jeune couple s'apprctant 
à sortir, merveilles d'observation, de rendu délicat des 
figures et des objets dans la lumière. 

Si Metsu et Terborch ne sauraient rivaliser avec ces 
deux derniers maîtres pour la poésie que confère aux plus 
humbles sujets ce sens de la lumière subtilement saisie et 




JACOB VAN RUISDAEL. — 
(CoUection de 

distribuée avec justesse, ils leur sont peut-être supérieurs, 
en revanche, pour la science du dessin et l'habileié de la 
mise en scène. A ce dernier point de vue, la Visite à l'ac- 
couchée^de Metsu est un petit chef-d'œuvre. Comme tout y 
est heureusement présenté et exactement observé : le sou- 
rire un peu lassé de la convalescente, l'expression de joie 
et de fierté du père, le contentement de la vieille mère, 
l'air de joie et de surprise de la visiteuse, et la sensation 
de bien-être, de vie calme et heureuse qui se dégage de cet 
intérieur de bourgeois cossus ! 

Celte note d'intimité manque à Terborch; mais comme 
il y supplée par l'agrément et la perfection de sa facture ! Un 
homme debout, tenant une canne; une jeune fille à sa toi- 



MOULINS A VBNT AU BORD D UN PUEUVE 

A/. Rodolphe Kaim) 



lettc, à laquelle une servante apporte une aiguière et un 
bassin d'argent : ce seraient là deux sujets assez insignifiants, 
si la vérité parfaite du rendu, la maîtrise achevée et le 
piquant d'exécution même des moindres accessoires n'en 
faisaient un vrai régal pour les yeux. 

Un autre peintre de mœurs, Jan Steen, est représenté ici 
par deux œuvres peu communes : une Jeune femme procé- 
dant à sa toilette matinale, d'ane coloration délicate et d'une 
finesse de touche semblable à celle d'un Micris; puis une 
grande composition biblique : Esther accusant Aman, traitée, 
malgré ses énormes dimensions, à la façon d'une scène de 
genre et, par suite, d'un effet tragi-comique des plus 



I 



LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN 



35 



curieux, comparable à quelque scène de mélodrame jouée 
par d'emphatiques acteurs, mais sauvée du ridicule par la 
vie intense qui s'en dégage. 

Encore un interprète magistral de la vie de son temps : le 



peintre par excellence des mœurs paysannes, Adriaen van 
Ostade. Trois de ses œuvres, à la galerie Kann, un Paysan 
à sa fenêtre, tenant un verre. Deux femmes, et surtout Deux 
Paysans conversant avec une vieille, nous font apprécier 




nEMBItANDT. — pohtrait d'iiikbiiickji STOPriu 
(f'nlUrti'fm ftr M. Hoiti^tphf Kamuf 



26 



LES ARTS 



sous leur meilleur jour son chaud et harmonieux coloris 
appris à l'école de Rembrandt, sa fidèle traduction de la vie. 



Après les maîtres des scènes de mœurs, ceux du paysage. 



Le plus jeune frère d'Adriaen van Ostade, Isack van Ostade, 
qui, après avoir peint, comme son frère, des paysans dansant 
ou faisant bombance, des kermesses pleines de mouvement, 
se limita de plus en plus à des vues de nature, est ici avec 
un grand paysage d'hiver, peuplé de nombreux personnages 
et emprunté sans doute aux environs de Haarlcm, comme 




A. CUVP. — JELNBS nKB 
(CoUectinn de M, 

son tableau du Louvre ; l'impression du froid, l'animation 
joyeuse des patineurs, sont rendues avec une vérité et un 
sentiment pittoresque très fins. 

C'est ensuite Paul Potter, avec un tableau provenant 
de la collection Perregaux-Laffitte : Devant la forge, daté 
de 1648; Philips Wouwerman, avec trois petites toiles : 
un Couple partant pour la chasse, oii l'on retrouve son 
décor et ses personnages habituels, un Paysage d'hiver, 
et des Dunes au bord d'un étang, où la simplicité du sujet 
est singulièrement rehaussée par l'ingéniosité de la com- 



OHRS AVIÎC I>KS VACHES 

Rottnljlhc Kanii) 

position et le sentimcni délicat de l'interprétation; Willem 
van de Velde le jeune, avec une Mer calme ; Aart van der 
Neer, avec un Fleuve au coucher du soleil, dont la beauté 
lumineuse fait songer aux paysages de Rembrandt; Jan 
van Goven , avec deux Paysages traversés par un fleuve 
qui comptent parmi les plus remarquables de sa dernière — 
c'est-à-dire sa meilleure — période; Salomon van Ruisdael, 
avec un Paysage au bord de la mer et une Ville au bord d'un 
fleuve, dignes de soutenir la comparaison avec les deux 
tableaux précédents, auxquels ils ressemblent par maints 



LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN 



27 




REMBRANDT. vikii.i.g fkmmk se coupant lcs onci.ks 
I Collection de Ai. Rodolphe Kann} 



28 



LES ARTS 



côtés; Albert Ciiyp, avec quaire toiles, dont deux, des Cava- 
liers prés d'une auberge et des Jeunes bergers avec des vaches 
dans un paysage, font pleinement valoir son talent d'anima- 
lier et de paysagiste, surtout la dernière, d'une ordonnance 



vraiment grandiose et d'un admirable rendu d'atmosphère, 
tandis qu'une autre, des Vaches dans une étable, montre avec 
quelle finesse l'artiste savait rendre également l'effet de la 
lumière dans un intérieur ; Hobbema, représenté aussi par 




JAN VEUMEER de DELFr. — JBUVH hh-lg exdormib 
(Collcclion de M. Rudnlphe Kannj 




3o 



LES ARTS 



quatre œuvres, parmi lesquelles une Z,w/è/-e de forêt, datée 
de 1662, très parente de Ruisdael, et une Rue de village^ si 
magistrale comme arrangement, comme distribution de la 
lumière et des ombres, comme rendu du ciel et des arbres et 
comme coloration, que M. Bode n'hésite pas à la placer immé- 
diatement après les deux chefs-d'œuvre de l'artiste :r^//ee de 
Middelharnis de la National Gallery et le Moulin du Louvre. 
Et enfin, voici le maître souverain du paysage hollandais, 
Jacob van Ruisdael, le poète de l'atmosphère et de l'eau, avec si x 
toiles où se résume toute sa carrière : une petite Cabane en 
ruines, d'une finesse et d'une blondeur deionqui font songer, 




de façon tout à fait inattendue, à Corot, puis une Chaumière 
sous de vieux chênes robustes consciencieusement étudiés : 
œuvres de sa première période, exécutées vers 1646- 1647, que 
surpassent déjà des Moulins à vent au bord d'un fleuve, peints 
sans doute entre i65o et 1 652, et où la manière don lia compo- 
sition est présentée, dont le toit rouge desmoulinss'enlèvesur 
la verdure et le ton délicat des nuages gris, dont, enfin, toute 
la scène est éclairée, est tout à fait magistrale. Un Panorama 
de Haarlem et des environs pris des dunes d'Overveen, dan's 
sa simplicité d'ordonnance, est encore plus émouvant peut- 
être, tellement l'artiste a su rendre de façon grandiose le 

ciel immense avec ses nuages 
amoncelés, diversement éclairés, 
faisant courir des ombres sur la 
campagne étendue au-dessous, 
tellement il a su baigner d'air 
et de lumière les forêts et les 
champs : il semble, devant cette 
toile, qu'on respire à pleins pou- 
mons l'air salubre et léger des 
plaines de la Hollande. Deux de 
ces Cascades jadis préférées à 
toutes les autres productions du 
maiire, et qui valent surtout par 
l'arrangement pittoresque et le 
sentiment mélancolique, repré- 
sentent enfin, et de façon excel- 
lente, la dernière période de Ruis- 
dael. 



Quelquesporiraits complètent 
ce tableau en raccourci de toute 
une époque et de tout un pays : 
une brave femme hollandaise , 
simple et vivante effigie dans une 
lumineuse tonalité gris clair ; un 
jeune dandy, dans un costume bi- 
garré, traité avec largeur et délica- 
tesse; unautre «mijnheer», et un 
portrait plus petit d'un homme à 
l'expressionénergique, coiffé d'un 
chapeau et la main appuyée sur 
une canne, montrent Frans Hais 
dans la plénitude de son libre et 
fier talent; cependant qu'à côté, 
un petit portrait, presque sem- 
blable à un tableau de genre, 
d'un gentilhomme dans un bril- 
lant costume, campé debout dans 
une chambre où abondent les 
détails amoureusement rendus, 
fait apprécier la correction de 
dessin, la vigueur et la profon- 
deur de coloris, la facture grasse 
et pittoresque de Thomas de 
Keyser. 



i 



AUGUSTE MARGUILLIER. 
(A suivre.! 



DE KEYSER. — portrait d'un jktine homme 
(Collection de M. Rodolphe Kann) 




FRANS HALS. — portrait d"i n jki nk mommk 
(Colltction de M. Rodolphe Kanni 



COURRIER D'ITALIE 

UNE ANNONCIATION DE PIETRO CÀVÀLLINI 



DANS ses Vies des Peintres, Sculpteurs et Architectes 
///z«/rt\f, dont la première édition estde i55o,Vasari, 
parlant de Pietro Cavallini, écrit : « Puis il vint en 
Toscane pour voir les ouvrages de son maître Giotto et ceux 
de ses autres disciples; à cette occasion il peignit, à San Marco 
de Florence, beaucoup de figures, qui aujourd'hui ne se voient 
plus, l'église ayant été recouverte d'un lait de chaux, à l'ex- 
ception d'une Annonciation, qui est cachée et qui se trouve 
près de la porte principale de l'église. « L'église San Marco 
est attenante au couvent des Dominicains, célèbre par les 
peintures de Fra Angelico. 

On reproche à Vasari quelques erreurs, — qui n'en fait 
pas? — et souvent un parti pris, — quel écrivain d'art en est 
exempt? — Malgré tout, Vasari nous est indispensable; et 
que de choses on ignorerait sans lui? 

La mention qu'il fait de Cavallini à San Marco me préoc- 
cupait beaucoup, pour le motif que, depuis huit ans, je 
recherche par toute l'Italie les Annonciaiions peintes et 
sculptées, à partir des Catacombes de Rome jusqu'au 
xviii^ siècle. Le but de l'ouvrage que je prépare est de montrer, 
sur un sujet unique et très simple, l'évolution de l'art chré- 
tien depuis son origine; l'entreprise est mal aisée, car fré- 
quemment les recherches sont entravées. 

A San Marco, par exemple, j'avais sous les yeux, à l'en- 
droit indiqué par Vasari, un tableau peint par Fabrizio 
Boschi (1570-1640), mis là en remplacement de l'objet qui 
recouvrait l'Annonciation déjà du temps de Vasari. Et puis, 
rien n'indiquait que cette Annonciation existât toujours, 
car, depuis le xvi'' siècle, nombre de fresques ont été badi- 
geonnées ou détruites. 

Je me suis néanmoins obstiné dans mon désir de savoir 
s'il y avait une Annonciation sous le tableau de Boschi. .le 
fis les démarches nécessaires pour l'enlèvement du tableau, 
et grâce à la bienveillance de l'Office des Monuments natio- 
naux de la Toscane, chargé de la conservation des œuvres 
d'art de la région, j'ai enfin réussi. 

En juillet 1901, le tableau de Boschi fut enlevé, et j'ai 
eu la joie de voir apparaître l'Annonciation de Cavallini, 
signalée par Vasari (i). Elle n'était pas complètement dans 
l'état où Cavallini l'avait laissée : les bordures montantes de 
droite et de gauche avaient été supprimées au xv!!*^ siècle, 
lorsque l'intérieur de l'église fut transformé, et, de plus, la 
section du haut, celle où le Père Éternel envoie l'Esprit 
Saint sous la forme de la colombe, avait été, ainsi que la 
bordure horizontale supérieure, recouverte d'un lait de 
chaux. 

Par commission de l'Office des Monuments nationaux, 
M. Filippo Fiscali enleva la pellicule de chaux; ce ne fut 
qu'un jeu pour ce très habile praticien. Mais l'opération peut 
mal tourner, si elle est entreprise par des mains inexpéri- 
mentées, ce qui est arrivé jadis trop souvent, mais les 
accidents sont empêchés à présent, grâce à la surveillance de 
l'Office des Monuments. 

La pellicule, en effet, ne peut disparaître sans danger 
pour la fresque, par un simple lavage à l'eau, ni par des 
combinaisons chimiques; on doit la lever par fractions extrê- 
mement petites au moyen d'une lamelle de métal très mince 
et souple. Il faut, comme j'en ai eu la chance en plusieurs 

(1) Les personnages sont à peu prés aux deux tiers de la grandeur naturelle. 
La fresque mesure 2», 80 de liaut sur 2'», 50 de large. 



occasions depuis quelques années, assister sur les échafau- 
dages à de pareils travaux, pour avoir une idée de la minutie 
et de la délicatesse nécessaires pour mener à bonne fin de 
semblables opérations. 

La fresque n'a pas été retouchée, sauf dans quelques plis 
de la robe de la Vierge et dans les étoiles dorées du dossier 
du siège. Tout le reste du sujet est tel que Cavallini l'a 
peint. Et ceci je le soutiens d'une façon absolue, malgré 
qu'on ait prétendu que, sauf le visage de la Vierge, il ne 
restait rien de l'original. Et M. Fiscali, très expert en ces 
matières, est de mon avis. Il n'est pas difficile de reconnaître 
les retouches dans une fresque, à deu.x conditions cependant. 
11 faut d'abord que la peinture soit en bonne lumière et 
qu'ensuite on puisse l'examiner de très près et mettre litté- 
ralement les doigts sur les couleurs. Les retouches d'une 
véritable fresque, buon fresco, ne peuvent se faire que lors- 
que l'enduit est sec et par le moyen de couleurs a tempera: 
sauf des cas rares, pour distinguer le buon fresco de la tem- 
pera, il ne suffit pas d'examiner la peinture d'en bas, il faut 
pouvoir monter sur une échelle ou un échafaudage. C'est 
justement ce que j'ai pu faire pendant que M. Fiscali tra- 
vaillait. 



L Annonciation de San Marco est un excellent ouvrage. 
Comme technique, elle montre que Cavallini connaissait à 
fond la pratique de la fresque. Les colorations sont harmo- 
nieuses et solides; depuis cinq siècles, elles n'ont pas sen- 
siblement changé. Il est vrai que la fresque a toujours été 
en bonne place, à l'abri de l'humidité, l'ennemi mortel des 
peintures murales. La composition présente un caractère 
assez fréquent. Elle montre simultanément deux phases, la 
première et la dernière de l'Annonciation telle que la rap- 
porte saint Luc dans son Évangile. 

L'ange Gabriel vient d'arriver; il s'agenouille respec- 
tueusement, et dit: «Je te salue, toi pleine de grâce; le 
Seigneur est avec toi. » C'est le premier instant. Le peintre, 
sans tenir compte du colloque qui a lieu ensuite entre l'ange 
et Marie, donne à la Vierge l'attitude finale : « Voici la ser- 
vante du Seigneur, qu'il m'arrive selon que lu m'as dit. » 

La Vierge et le messager céleste sont représentés dans le 
sentiment juste du mystère : Gabriel est sérieux et a con- 
science de sa mission; Marie, d'abord surprise, s'est inclinée 
et a fait sa soumission à la volonté divine. 

Je ne veux pas dire que l'Annonciation de Cavallini soit 
la meilleure des Annonciations que j'ai été à même d'étudier, 
mais, certainement, elle compte parmi les meilleures, et je 
la tiens comme supérieure à celle que son maître Giotto a 
peinte à la Madonna dell' Arena de Padoue. 

La fresque de San Marco est d'autant plus précieuse que, 
des nombreuses peintures de Cavallini, il en reste fort peu. 
Il est mort en i 344, dit-on, âgé de quatre-vingt-cinq ans, et, 
toute sa vie, il a travaillé; ilne subsiste réellementde lui, en 
fresques, que les peintures retrouvées il y a quelques années 
à Sainte-Cécile à Rome, la Crucifixion de l'église inférieure 
d'Assise, V Annonciation de San Marco et peut-être quelques 
fragments de figures isolées. 

V Annonciation de Santa Lucia del Prato à Florence, 
qu'on lui attribue, n'est certainement pas de lui; elle est 
très au-dessous de son talent, et ce n'est qu'une très médiocre 



COURRIER D'ITALU-: 



33 



interprétation de l'Annonciation, la plus belle de toutes, de 
l'église Santissima Annunziata de la môme cité. 

Je crois qu'on peut lui accorder une Annonciation avec 
plusieurs saints, peinte sur bois, qui se trouve à la Galerie 
antique et moderne de Florence. 

Son ouvrage le plus important est une mosaïque à Sainte- 
Marie en Traiisievere à Rome; en six compartiments, il a 
développé divers épisodes de la vie de la Vierge. Par une 
fortune qui a été très rarement accordée à ses fresques, la 
mosaïque est restée intacte. 



En terminant cette courte nciice, je doit dire que je o'ai 
nullement la prétention d'avoir fait une découvene. 

Faire une découverte, c'est trouver une chose inconnue. 

Ce n'est pat mon cas, puisque l'Annonciatlun de Caval- 
lini était signalée par Vasari. 

Guidé par mon amour pour les trecentistcs et les quatiro* 
centittes, et par mes recherches sur les Annonciations, j'ai 
pris l'initiative de faire remettre en lumière celle de San 
Marco, et j'ai eu la satisfaction de réussir. 

(Florence.) GERSPACH. 




IMKTnO CAVALt.INt. — l'xitsoiiriATiol» 
ÈgliM 8*a Vtrvo. — FlorrBM. 



Clironique des Ventes 



A Paris, le mois de janvier a été marqué 
par une absence totale de ventes et une pénu- 
rie complète d'enchères intéressantes. 

A l'Hôtel Drouot, un seul prix est à men- 
tionner, c'est celui de 24,000 francs, atteint 
par une grande tapisserie des Gobelins qui 
faisait partie de la succession Dcleuze, ven- 
due dans la première quinzaine de janvier par 
M= Guidou et MM. Paulme et Lasquin tils. 
Cette grande tenture, dont les experts avaient 
demandé 25, 000 francs, représentait Athalie 
chassée du Temple ou l'élévation de Joas au 
trône de Judas, d'après le tableau d'Antoine 
Coypel qui est au Louvre. Remarquable par 
la richesse des couleurs et son bon état de 
conservation, cette tapisserie, exécutée en 
1781 par Neilson, eût certainement atteint un 
prix plus élevé si le sujet eût été plus agréable 
et plus séduisant. 



Si l'on a chômé à Paris, il n'en a pas été 
de même en Amérique, à New-York, où ont 
été dispersées deux des plus importantes col- 
lections yankees : celle de M. Warren, com- 
posée de tableaux modernes, et celle de feu 
M. Marquand, composée de tableaux et objets 
d'art. 

La vente Warren a obtenu un grand suc- 
cès et a montré la vogue toujours croissante 
des peintures de nos maîtres de l'école de 
i83o, dont les œuvres se sont vendues à des 
prix très élevés, comme cette Bergère, par 
Millet, adjugée 117,500 francs. Ce tableau 
avait été vendu en 1854, par Millet, à M. Le- 
trone; en 1859, il figura à la vente de ce der- 
nier sous le titre de la Tricoteuse ; puis il 
reparut en 1877, à la vente Diaz, où il fit 
6,200 francs. En 1888, à la vente Spencer, de 
New-York, il fut payé 37,500 francs. Comme 
on le voit, la progression est extraordinaire. 
Un dessin du même artiste, qui est monté à 
18,000 francs à la vente Warren, avait fait 
2,800 francs à la vente Gavet, en 1875, et 
1 1,000 francs à la vente Marmontel,en i883. 

Pour Corot, la même plus-value énorme 
se constate aussi. A la vente Warren, on vient 
de donner 107,500 francs pour Orphée et 
Eurydice. Or, à la vente Saulnier, en 1886, 
ligure un tableau du maître portant ce titre 
et que j'ai tout lieu de croire le même, qui 
fut adjugé 20, 100 francs. Une œuvre de Diaz, 
la Descente des Bohémiens, que l'on vient de 
payer 68,5oo francs, fournit la même marche 
ascendante. Nous la trouvons à la vente Mar- 
montel, en 1868, où elle a fait 3, 000 francs ; 
puis en 1873, à la vente Laurent-Richard, où 
ce tableau fait i5,ooo francs, probablement 
racheté, puisque nous le revoyons, en 1878, 
figurer à la deuxième vente Laurent-Richard, 
où il n'atteint que 14,800 francs. Huit ans 
après, il passe à la vente Viot et monte à 
21,700 francs, et enfin passe à la vente Secre- 
tan, en 1889, où il est adjugé 33,ooo francs, 
c'est-à-dire à peu près la moitié de ce qu'il 
vient d'être vendu à New-York. Pour Dela- 
croix, la différence est un peu moins sensible, 
car nous voyons Herminie et les Bergers 
monter à 25.400 francs à la vente Gold- 
schmidt, en 1888, et être adjugé 36,ooo francs 
à la vente Warren. 

Voici, du reste, la liste des principaux 
prix de la collection Warren, qui a donné un 
total de 1,736,375 francs. 

Les Fumeurs, par Fromentin, i3,25o fr. 
— L'Arrivée à la Fontaine, par Millet, 23, 000 
francs. — Paysage, matinée, par Corot, 1 1,000 
francs. — Paysage, par Th. Rousseau, 22,000 
francs. — Coucher de soleil, par Jules Dupré, 
1 5,000 francs. — Bords de rivière, par Dau- 



bigny, 29,750 francs. — Chiens de chasse, par 
Diaz, 1 1,000 francs. — La Maison de la Ma- 
done, par Israëls, 17,500 francs. — Dordrecht 
la nuit, par Jongkind, 14,000 francs. — Vue 
du Caire, coucher de soleil, par Decamps, 
1 5,000 francs. — Canal de Chioggia , par 
Ziem, i6,25o francs. — VEtang au clair de 
lune, par Harpignies, 16,000 francs. — La 
Basse-cour, par Charles Jacque, 14,750 fr. 

— Le Cardinal Bibbiena, par Ingres. 27,000 
francs. — L'Eminence grise, par Gérome, 
80,000 francs. — Sur la Falaise, par Jules 
Dupré, 3 8, 000 francs. — Paysans anglais, 
par Jules Breton, 20,000 francs. — La Mare 
aux hérons, par Daubigny, 48,500 francs. — 
Soirée de dimanche, par Rousseau, 2 5, 000 fr. 

— Paysans lombards, par Corot, 25, 000 fr. 

— Marine avec èa/eaz^v, par Daubigny, 5o,ooo 
francs. — Regrettant la patrie, par Corot, 
17,500 francs. — Crépuscule sur la Seine, 
par Jules Dupré, 16,000 francs. — Paysage 
boisé, par Corot, 75,000 francs. — Paysan, 
femme et enfant, par Millet, 55,5oo francs. 

— Plaine en Beriy, par Rousseau, 43,5oo fr. 

— La Madone, par Vincenzo Caiena, 5o,ooo 
francs. — Portrait de John Philipps, par 
Gainsborough, i5,52o francs. — Portrait de 
Lady Hervey, par Josuah Reynolds, 5o,ooo 
francs. — Panorama de Paris vu de Saint- 
Cloud, par Corot, 73,5oo francs. — La Sœur 
aînée, par Puvis de Chavannes, 1 6, 5oo francs. 

— Paysage d Villiers, par Troyon, 40,500 fr. 

— L'Escadron, par Georges Fuller, 27,500 
francs. — Femme à la Fontaine, par Puvis 
de Chavannes, 40,000 francs. — Portraits de 
Lady et Lord Lyndhurst, par Thomas Law- 
rence, i6,5oo et 2o,5oo francs. 



Quelques jours après commençait la vente 
de la très importante collection de feu M. Mar- 
quand, qui dura toute une semaine et se ter- 
mina le 3i janvier, sur un total de 3,530,095 
francs, dont 985, 35o francs pour les tableaux. 
Aucune vente, à New-Yoïk, n'avait jamais 
atteint ce chiffre, sauf celle de la collection 
Morgan, en 1886, qui s'éleva à six millions. 
En Europe, quatre ou cinq ventes, dont la 
vente Spitzer, ont dépassé trois millions et 
demi. Aussi les Américains se montrent-ils 
fiers de ce résultat. 

Dans les tableaux, les honneurs de la vente 
ont été pour une œuvre d'Alma Tadema, la 
Lecture d'Homère, achetée i 5 1,000 francs par 
MM. Knœdler, probablement pour M. Frich 
ou pour M. Vannamaker. Ce tableau était 
considéré comme un des plus beaux dans 
l'œuvre du maître. 

C'est ensuite une toile de l'Ecole anglaise, 
un Portrait de Mrs. Giuyn, par Hoppner, 
qui a atteint le plus gros prix avec 1 1 r,ooo 
francs, acheté par M. Seligmann, de Paris. 
Un triptyque, par Frederik Leighton, intitulé 
Musique, orné de délicates figures sur fond 
d'or, a trouvé preneur à 80,000 francs ; ce 
morceau passe pour être une des plus jolies 
productions de la peinture anglaise contem- 
poraine. Un portrait par Romney, représen- 
tant Madame Wells, et connu sous le nom de 
la Dame au manchon, est monté à 77,500 fr. 
Une page célèbre de Constable, le Val de 
Dedham, a été payée 68,5oo francs. Puis 
viennent encore, comme enchères impor- 
tantes : 

« Amo te Ama me », par Aima Tadema, 
53,000 francs. — L'Enfant timide, par Rom- 
ney, 39,000 francs (avait été acheté 19,000 fr. 
à la vente Long, à Londres, en 1890). — Le 
Vieux Moulin sur le Yare, par Crome le 
Vieux, 44,000 francs favait été acheté 2,875 fr. 



à Londres, en i852, à la vente Ander- 
son). — Le Chêne de Porlington, par Cromè 
le Vieux, 18,000 francs. — Portrait de Ma- 
dame Stanhope, par Sir Josuah Reynolds, 
39,500 francs (avait été acheté 7,775 francs à 
la vente Reynolds, en 1821, à Londres). — 
Le Château de Kast, par Turner, 5,i25 fr. — 
Pe/er/îo/', par Turner, 8,5oo francs. — Me- 
sure pour mesure, par Abbey, 10, 25o francs. 
— Les Bergers, par Gainsborough, 14,250 
francs. — Portrait de la comtesse de Notting- 
ham, par Reynolds, i i,5oo francs. — Portrait 
de Lady Almeria Carpentier, par Hoppner, 
16,000 francs. — Paysage, par Corot, 9,220 
francs. — La Charrette des blessés, par Petten- 
kofîèn, i2,5oo francs. — Paysage, par Troyon, 
i3,25o francs. — Paysage, par Rousseau, 
16,000 francs. — La Dernière Visite de 
Marwell à Melton, par Broughton, 23, 000 
francs. 

La partie des objets d'art et d'ameuble- 
ment n'a donné d'enchères importantes que 
dans les tapis orientaux anciens, les tapisse- 
ries et les émaux, sans oublier un piano des 
plus curieux, unique, dit piano d'Alma Ta- 
dema, parce qu'il fut dessiné par cet artiste. 
Ce meuble, en bois d'ébène et de cèdre in- 
crusté d'ivoire, de nacre et d'écaillé, et, en 
outre, décoré d'un panneau peint par Sir 
Ed. Poynter, représentant les Ménestrels 
ambulants, avait coûté 25o,ooo francs à 
M. Marquand. Or, à la vente, il n'a atteint 
que 40,000 francs. 

Un prix qui semble énorme est celui de 
190,000 francs payé pour un ancien tapis 
royal de Perse. Depuis quelques années, ces 
tapis sont fort recherchés, mais on n'en avait 
encore jamais vu atteindre ces chiffres fan- 
tastiques. A côté de celui-là, nous en voyons 
un autre, du xvi= siècle, payé 75,000 francs; 
un troisième, de la Perse centrale, acheté 
70,500 francs, et d'autres adjugés entre 20,000 
et 40,000 francs. Comme tapisseries, ce sont 
deux tentures anciennes du xvi= siècle, qui 
font le maximum avec io5,5oo francs. Une 
tapisserie des Gobelins, del'époque Louis XV, 
est poussée à 75,000 francs, et deux de l'époque 
de la Renaissance, à 23, 000 francs chaque. 

La collection Marquand contenait aussi de 
beaux émaux de Limoges et un retable com- 
posé de vingt-deux plaques, a été payé 
i3o,ooo francs. Il y a une vingtaine d'années, 
il avait été payé 45,000 francs, dans une 
vente à Paris. Trois petites plaquettes en 
émail ont fait 27,000 francs, et une autre 
plaque ovale, 25, 000 francs. 

Pour terminer, je citerai encore une pen- 
dule du temps de Louis XVI, adjugée 28,000 
francs, et une terre cuite émaillée par Lucca 
Délia Robbia, représentant la Vierge et l'En- 
fant Jésus, achetée 43,000 francs. 



Entre temps, toujours à New-York, on aval 
vendu la collection de tableaux modernes de 
M. Hoagland, qui a produit 53o,ooo francs. 
Un Corot : Souvenir d'Italie , atteignit 
70,5oo francs; un Van ^iarckt. Paysage avec 
bestiaux, 40,000 francs; un Jules Breton, les 
Glaneurs, 35, 000 francs; un Jules Dupré et 
un Isabey, 20,750 francs; un Ziem, 14,000 
francs. Le Philosophe, par Meissonier, 32,000 
francs ; un autre tableau du même, 14,000 
francs ; un Etang, par Schreyer, 27,500 fr. ; 
une Tête, par Henner, 16,000 francs; un 
Cavalier, de Roybet, 10,000 francs ; un 
paysage, de Diaz, 1 6, 5oo francs, et un autre 
paysage, de Rousseau, 12,000 francs. 

A. FRAPPART. 



.1 



Directeur : M. MANZI. 



Imprimerie Manzi, Joyant & C'*, Asoiores. 



Le Oéraat : G. BLONDIN. 



LES ARTS 



N" 15 



PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK 



Mars 1903 




J.-B. GREUZE. — PORTRAIT d\n vikii.lard 
(Collection de M. Rodolphe Kjnn' 



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La Collection de M. Rodolphe Kann 




N dehors des deux grandes galeries consa- 
crées aux écoles flamande et hollandaise 
et de la petite salle des Primitifs, d'autres 
tableaux servent à la décoration des 
pièces d'habitation, et c'est dans un petit 
salon Louis XV, parmi des meubles rares 
aux formes délicates, que nous allons 
trouver, voisinant avec une superbe épreuve en bronze du 
Z.O!/î's A'F de Lemoyne, posée sur la table de milieu aux 
cuivres ciselés, les quelques œuvres françaises et anglaiscsde 
l'avant-dernier siècle que possède M. Rodolphe Kann. L'im- 
pression est exquise d'harmonie, de sobre et fine élégance- 
Un somptueux Rigaud, le Portrait du cardinal Dubois, 
avec la pompe de l'ordonnance et du costume, la magnifi- 
cence de son coloris, où le jaune d'or marié à différents 
rouges forme une brillante symphonie, évoque superbement 
l'époque précédente. Mais voici, à droite et à gauche, 
— contraste délicieux, — toute la grâce du xvni<^ siècle en 
deux portraits sans pose, mais pkins de distinction, d'un 
jeune seigneur dont l'uni- 
forme est traversé par le 
grand cordon de l'ordre du 
Saint-Esprit et d'une jeune 
femme en pimpants atours, 
que le charmant pinceau de 
Naitier, plus large peut-être 
ici qu'à l'ordinaire, a su 
rendre dans toute la séduc- 
tion de leur fraîche jeu- 
nesse, de leur mine aristo- 
cratique et fière. 

Un portrait de vieillard 
par Greuze, où l'on croit re- 
connaître les traits de son 
beau-père le libraire Babuty, 
nous montre l'artistebien su- 
périeur, dans l'interprétation 
sincère et loyale de la nature, 
au Greuze habituel des com- 
positions sentimentales. Par 
son modelé large et sûr, 
cette tête l'emporte de beau- 
coup sur les figures dou- 
ceâtres de demi-innocentes 
auxquelles il nous a trop 
habitués, et, plus rare dans 
son œuvre, en est d'autant 
plus précieuse. 

Une allégorie de la vie pas- 
torale, par Boucher, moitié 




scène de genre, moitié paysage, où, près d'un puits rustique, 
des bergères en robes décolletées et de jeunes bergers sont 
occupés à surveiller la cuisson de leur repas, et qui, d'une 
facture moins superficielle qu'à l'ordinaire et d'un bel effet 
décoratif, compte parmi les meilleures compositions du 
peintre, nous transporte maintenant dans le domaine de la 
fantaisie, dans ce monde mi-nature, mi-irréel, sorte de Para- 
dis perdu, ou plutôt d'île de Cythère, mensongère et char- 
mante, où se complut l'imagination de l'époque et où nous 
conduit le rêve des peintres de fêtes galantes. 

Un de ceux-ci, Pater, va justement nous offrir, avec des 
Nymphes au bain — un sujet particulièrement affectionné par 
l'artiste, qui y trouvait prétexte à mille poses plus ou moins 
lascives : on se rappelle les tableaux de Potsdam admirés 
en 1900 au Pavillon allemand de la rue des Nations, — 
une de ces œuvres piquantes et légères où la fantaisie 
voluptueuse de la conception, le choix du décor, l'aspect 
brillant et profond du coloris, forment un ensemble de 
la plus poétique séduction. — Et voici la fleur de ce bou- 
quet charmant : le plus fée- 
rique Fragonard qui soit, un 
Jeu de l'escarfolette dans la 
mvstérieuse pénombre d'un 
bosquet formant salle de ver- 
dure, au bord d'un bassin où, 
parmi l'écroulement d'un 
buisson de roses au doux 
éclat, l'eau fraîche d'une fon- 
taine se dé verse en bruissantes 
cascatellcs, tandis que des 
jeunes femmes aux claires 
ttiiiettcs conversent noncha- 
lamment et que des couples 
s'iilanguissent sous le regard 
d'un Amour malin prêt à leur 
décocher sa flèche. 

Notons enfin deux jolies 
compositions de Lancret d'a- 
près les contes de La Fon- 
taine La Servante justifiée et 
Les Oies du frère Philippe, 
et une œuvre de jeunesse de 
Wattcau, une Scène de camp, 
d'une tonalité blonde et lumi- 
neuse, où, d'un pinceau léger 
et spirituel, le peintre nous 
fait assister aux diverses oc- 
cupations du bivouac, aux 
galants entretiens des mili- 
taires au repos. 



I 



H. BIGAUO. — roRTBAiT nu rAnnivAL dudois 
(Collection de M. Hodolphe Kann} 

(*) Voir les Arts, n"* i3 cl 14. — Les reproductions qui accompagnent cet article ont été exécutées d'après les planches de î.a Galerie de tableaux de M. Rodolphe Kann. a I ans, 
Texte par Wilhclm Bode. Vienne, Société des Arts graphitfjics. In-40 illustré, accompagné de 100 héliogravures grand in-folio. 



LES ARTS 




J.-M. NATTIER. ■ — portrait d'une jeune femme 
(Collection de M. Rodolphe Kannj 



n 



LA COLLECTION DI-J M. HODOLPHE KANN 




J.-M. NATTIER. — portrait d'un jeune hommk 
(Collection de M. Rodolphe Kanmf 



LES ARTS 



L'École anglaise, peu représentée, l'est cependant de 
façon remarquable par deux toiles du meilleur de ses por- 
traitistes, Gainsborough : un portrait de Mrs Fisher, d'une 
facture un peu_/7oz<, mais d'un charme exquis dans sa grâce 
vaporeuse à laquelle répond si bien l'expression rêveuse 
du délicat visage, et un autre portrait, plus petit mais peut- 



être plus séduisant encore, de Lady Sophie Sheffield, en 
élégante toilette, dans un paysage, esquisse du grand et célè- 
bre tableau que possède le baron Ferdinand de Rothschild, 
à Londres. 

Enfin, un curieux Hogarth nous offre, sous le prétexte 
d'une Partie de cartes, une réunion de portraits de famille 




J.-B -J. PATEK. — ^ÏMl■lilis AU BAIN 

(Collection de M. Rodolphe Kann) 



intéressante à consulter pour la connaissance des mœurs de 
l'époque. 



Il faudrait maintenant, avant de quitter l'hôtel où sont 
réunies les merveilles que nous venons d'énumérer, parler 
aussi des autres trésors qu'il renferme : sculptures du 
moyen âge et de la Renaissance ; vitraux nurembergeois 
du xvi« siècle ; bronzes et terres cuites de Pajou, de Houdon, 
de Pigalle, de Caffiéri; porcelaines rares; tapisseries d'après 



Boucher et, encore plus précieuses, d'après des cartons 
d'Oudry représentant des scènes de Molière; bien des 
chefs-d'œuvre encore, dus au talent et au goût de nos 
artistes français. Nous laissons à d'autres, plus compétents, 
ce soin et ce plaisir, heureux d'avoir pu, pour notre part, 
donner quelque idée de la majeure partie de ces richesses 
et faire connaître une des collections parisiennes les plus 
belles qui soient. 

AUGUSTE MARGUILLIER. 





I 

I 



Clkhc Lcrvy. 



l'ASCBNSION — [.'adoration DBS UAOES — LA PRESENTATION 

(Tympan du portail de Cv^tisc de Lu Charité-sitr-Loire) 



PROMENADES ARTISTIQUES 



II. — AU MUSÉE DU TROCADÉRO 




ES gens qui aiment à savoir les raisons des 
choses et à en disserter, qui veulent à 
tout effet trouver une cause et en suivre 
depuis la minute iniiiale de son action 
les conséquences, voudraient indiquer le 
moment précis et les circonstances dans 
lesquelles la sculpture monumentale se 
prit à revivre chez nous. 

Parce que deux voyageurs, venus au début du xi= siècle 
des écoles du nord de la France dans le midi pour un pieux 
pèlerinage, témoignèrent devant les statues de Saint-Gérard 
à Aurillac et de Sainte-Foy à Conques, d'un étonnement 
scandalisé, dont la relation de Tun d'entre eux nous a con- 
servé le souvenir et donné les raisons, on a cru pouvoir con- 
clure que seule, parmi les autres arts, la sculpture, respon- 
sable aux yeux des docteurs de l'Église de tous les méfaits 
du paganisme dont elle avait incarné les dieux, était restée 
frappée d'une sorte d'anathème et que, tandis que la pein- 



ture, l'orfèvrerie, les ivoires, les émaux, avaient librement 
l'accès du sanctuaire et étaient admis et appelés à glorifier le 
culte, la statuaire avait été proscrite. 

Il est incontestable qu'on trouve dans beaucoup de textes 
la trace d'une sorte de suspicion qui pesa, au cours du moyen 
âge, sur les représentations anihropomorphiques taillées 
dans la pierre ou le marbre. Mais ce serait tirer des consé- 
quences singulièrement exagérées de ces quelques indi- 
cations, que de vouloir y trouver la preuve d'une sorte 
d'interdiction majeure et exclusive sur le seul art de la plas- 
tique. En réalité, d'autres textes prouvent que, au cours de 
l'époque carolingienne, le portail de plus d'une basilique fut 
décoré d'images, sans doute fort grossières ; et d'ailleurs le 
fait que sur les autels des églises abbatiales s'étaient mul- 
tipliés les grands,.reliquaires anthropomorphiques, montre 
assez que la statuaire pouvait y avoir accès. Ce qui est 
vrai, c'est que, dans beaucoup d'esprits, l'idée des idoles 
païennes était restée naturellement associée à celle des 



(■) Voir les Ails, n» l3. 



PROMENADES ARTISTIQUES. — AU MUSÉE DU TROCADÉRO 





r.Hilif> Snril,<in fifrrt. ADAM ET kvR 

(Chapiteau à NoIri'-Dainc-du- Pnrt. — Cttrrmnnt-FcrrandJ 



roMSAT 0(* VtlITO* COimi U» <1CU 

tCkaflInt « Kdrr-Damt-Mu-ff'ri , — Cltrmttml-rrrramdl 



Statues, et il n'est pas douteux que les deux Scolaires 
d'Angers, auxquels nous faisions allusion tout à l'heure, 
appartenaient au parti de ceux qui en redoutaient les dangers. 

Ce n'est cependant pas 
dans ces résistances dogma- 
tiques qu'il faut chercher la 
cause de la longue éclipse de 
la sculpture monumentale. 
Si, entre les derniers ateliers 
des sculpteurs de sarcophages 
gallo-romains et les premiers 
imagiers des églises romanes, 
nous ne trouvons aucune 
statue qui puisse témoigner 
de la continuation et de la 
vitalité de cet art, c'est plutôt 
que les races nouvelles qui, 
avec les invasions, étaient 
entrées en scène, et qui allaient 
d'une fas'on si profonde se 
mêler aux éléments de la fu- 
ture France, étaient complè- 
tement ignorantes de toute 
éducation plastique ; et 
comme, d'autre part, au mo- 
ment de ces invasions, cet art 
de la sculpture en ronde 
bosse était tombé, chez ceux 
mcnie qui en avaient été les 
dépositaires et les maitres, 

CliWM di m i m . l'aNOI IT 

{ChtfilMm m KtIrfDame-dii- 




dans une profonde décadence, il n'y a pas lieu de $*étonncr 
que toute trace en ait en quelque sone disparu. Dans les 
travaux des orfèvres d'ailleurs et dans ceux des fondeurs. 

quelques monuments témoi- 
gnaicni encore de la survi- 
vance d'anciennes tradiiions. 
et la statuette de Charlemagne. 
que nous avons au Musée Car- 
navalet, est, à ce titre, un do- 
cument précieux. 

Du jour où l'architecture 
se prit à renaître et où, dans 
chaque province, se consti- 
tuèrent les écoles qui allaient 
couvrir la France de monu- 
ments si divers et si beaux, 
la sculpture, elle auisi. tendit 
à reprendre vie. Ce ne fut 
plus seulement comme déco- 
rateurs et ornemanistes que 
les sculpteurs furent associés 
i l'oeuvre des constructeurs: 
ils curent, pour leur pan, à 
exprimer aussi aux veux des 
fidèles les formes et les images 
qui, dans la conception gé- 
nérale de l'édifice, devaient 
contribuer à Penseigitcment 
et i réJilîcation. On ne com- 
prendra bien l'an du mojen 

JOMPB 

tprl. — CUrm»ml-FtrTm»Ji 



10 



LES ARTS 



âge, surtout à ses débuts, qu'en se pénétrant de cette idée : 
le programme n'est pas l'œuvre des artistes; ils le reçoivent 
tout fait de l'Église qui, — pareille à cette femme d'un 
évêque auvergnat que Grégoire de Tours nous montre assise 
dans la nef, un livre sur les genoux et indiquant au peintre 
les sujets qu'il devait représenter, — dicta à tous ces ima- 



giers le thème et l'ordonnance des scènes qu'elle leur donnait 
à illustrer. 

Il serait vain de vouloir préciser l'heure et l'endroit où 
commença la renaissance de la sculpture. Trop de monu- 
ments d'une part ont disparu et la difficulté de dater ceux qui 
restent est trop grande pour qu'on puisse prétendre à une 




CHcl,é Giitiudoti 



LA PENTECOTE 

(Tijnipan du portail de l'rf^tisc Sainte-Madeleine, de Vèzetay) 



pareille détermination. D'ailleurs, dans ce grand œuvre de 
la naissance et de l'évolution d'un art, où concourent toutes 
les forces de la vie et de l'histoire, il n'est pas de minute 
précise où l'on puisse saisir l'œuvre et l'action créatrices ; 
c'est par une lente et profonde évolution que de pareilles 
manifestations humaines arrivent à la lumière, et l'on ne 
commence à les constater que lorsque déjà elles sont depuis 
longtemps en gestation. 

Dans quelle mesure pourrait-on retrouver, dans les 
églises romanes et sur les façades de telle ou telle d'entre 
elles, des fragments réemployés des époques précédentes qui, 
gravés plus que sculptés, très pauvres dans leur sentiment 



de la forme et très timides dans l'expression du relief, 
semblent bien remonter aux temps préromans..., cela assu- 
rément vaudrait la peine d'être cherché. Mais ce n'est pas au 
Musée du Trocadéro que nous trouverions des documents 
pour ce travail. 

Parmi les plus anciens morceaux que l'on y peut étudier 
de la statuaire proprement dite, il faut placer les chapi- 
teaux des églises d'Auvergne. Dès la fin du xi'^ siècle, cette 
admirable architecture auvergnate, si robustement assise sur 
le vieux sol gaulois et qui fit de la lave de ses volcans un 
emploi si simplement décoratif, se dressait au fond des 
vallées ou contre les parois des montagnes du Puy-de- 



LES ARTS 




Clichi Girti^H. 



PORTE DE L'ÉGLISE SAINT-LAZARE DAVALLON 



12 



LES ARTS 



Dôme; et on peut faire remonter, sinon à cette époque, du 
moins au commencement du xii= siècle quelques-uns des 
chapiteaux historiés que l'on y trouve en grand nombre. 
Assurément ce ne sont pas là des oeuvres de début ; les 
sculpteurs qui les taillèrent et qui surent, à la source. 



d'une part des stèles gallo-romaines, si nombreuses dans 
leur pays, d'autre part des ivoires, emprunter les éléments de 
leurs bas-reliefs, avaient par devers eux de plus anciennes 
tentatives dont ils recueillaient le bénéfice. 

On peut juger par les exemples que nous plaçons sous 




i 



LE JUGi; 
{Tympan du portait de f 

les yeux du lecteur de la qualité et de la signification de leur 
art. Dans la construction et l'exécuiion des figures, ce sont 
les souvenirs et las influences de l'art gallo-romain qui donii 
nent, tandis que, dans le détail de l'ornementation des 
vêtements, l'imitation des ivoires carolingiens et byzantins 
a laissé sa trace. C'est à l'église Notre-Dame-du-Port, de 
Clermont-Ferrand, que nous empruntons le chapiteau 
d'Adam et d'Eve. Dans le groupe de la Séduction, le geste 
subtil et insinuant dont Eve, femelle aux seins pendants, aux 
flancs disproportionnés, aux genoux cagneux et aux pieds 
monstrueux, présente à Adam la grappe de raisins qui le 
perdra, montre que, fort impuissant encore à exprimer, je 
ne dis pas la beauté mais même la forme exacte du corps 
humain, le sculpteur introduit cependant, dans la donnée 
tradiiionnelle, des libertés d'interprétation locale, sinon tout 
à fait personnelle ; ce n'est pas une pomme, comme dans le 
récit biblique, c'est une grappe de raisins qu'Eve tend à 
Adam; et, en effet, dans la pensée d'un Auvergnat, et d'un 
Auvergnat de Clermont, qui voyait s'étendre sous ses yeux 



mi;nt dfrmer 

'.■gUsc Saint-Lazare d'Autan) 

les riches vignobles de la plaine, une grappe de raisins était 
infiniment plus persuasive qu'une pomme, bonne pour un 
simple Normand. Adam passif, résigné — et si l'on ose dire, 
déjà gâteux ! — caresse de la main droite l'épaule de sa 
femme et ouvre docilement la bouche... Mais l'Éternel 
apparaît, tenant le livre ouvert où se lit le commencement du 
verset de la Genkse (m, 22, Ecce Adam quasi uniis ex vobis 
factus est...], et, sur l'autre face du chapiteau, l'archange 
expulse du Paradis le couple condamné. Adam saisit alors 
Eve par les cheveux et lui administre une magistrale raclée. 
C'est la première scène conjugale et c'est une interprétation 
populaire du récit biblique qui, si elle n'a pas la noblesse 
des Premières Funérailles de M. Barrias,a du moins la viva- 
cité de l'accent et la justesse familière du geste! Les mêmes 
qualités naïves se retrouvent dans la scène où l'ange arrête, 
par la barbe, Joseph qui veut quitter Marie (s. Mathieu i, 
19-20). Et l'imagier, content sans doute de son œuvre, l'a 
signée : Ritlius me fecit. 

A côté des sujets bibliques, les vies des saints, à Saint- 



Nectaire par exemple, trouvaient leur place, et c'était là pour 
les sculpteurs une riche matière, abondante en épisodes 
anccdoiiques et qui leur était une occasion de rechercher 
d'une façon plus personnelle encore et dans une liberté 
d'invention plus grande, l'expression de la vie. Ou bien 
on leur demandait de représenter quelques-uns de ces 
thèmes que les prédicateurs ramenaient souvent dans leurs 
sermons et qui, depuis le iv= siècle, avaient pris place dans 
l'enseignement de l'I^glise; par exemple ces apologues sur 
les Vices et les Vertus, dont un des premiers poètes chrétiens. 
Prudence, avait donné en quelque sorte la formule, que les 
miniaturistes de l'époque carolingienne avaient souvent 
représentés et que les imagiers, à leur tour, devaient faire 
revivre sur les façades de nos églises et de nos cathédrales. 

En Auvergne, c'est sur les chapiteaux que nous les ren- 
controns. Les Vertus paraissent comme des vierges guer- 
rières, couvertes de l'armure, portant l'écu sur lequel est 
inscrit leur nom, et sous leurs pieds les Vices terrassés sont 
gisants. La Charité, «-Caritas «, enfonce sa lance dans le dos 
de l'Avarice, qui expire en tirant la langue; ou bien la Colère 
se percera elle-même la poitrine « ira se occidit », et l'on 
devine sans peine les commentaires que les prédicateurs 
pouvaient ajouter à ce thème. Sur le chapiteau que nous 
reproduisons, un homme présente à un ange qui le portera 
à la Vierge un chapiteau à feuilles d'acanthe, et il tient 
une inscription où se lisent ces mots dont le commentaire 
m'entraînerait trop loin : in honore Marice Stefantis me 
fieri fecit. 

Si. intéressants que soient les essais des sculpteurs de 
l'École auvergnate, ils n'eu- 
rent en somme qu'une part 
assez restreinte dans l'éman- 
cipation définitive de leur 
art. En dehors de ces cha- 
piteaux de forme toujours 
lourde que nous venons de 
voir, ils n'ont rien inventé, 
et quand, au portail latéral 
de Notre-Dame-du-Port, par 
exemple, on voit paraître des 
scènes de conception plus 
large et d'exécution plus fine, 
il faut, non seulement les 
placer à une époque posté- 
rieure et plus avant dans le 
xii« siècle, mais encore y re- 
connaître Fintluence d'autres 
ateliers, probablement de ceux 
à qui l'on doit le beau tympan 
de la Charité-sur-Loire où 
V Ascension du Christ, VA do- 
ration des mages et la Pré- 
sentation au temple, sont 
sculptés d'une main si ferme, 
si expressive et si nerveuse. 
A la Charité-sur-Loire, .Au- 




vergne et Bourgogne «c rencontrent et se pénètrent... 
Les écoles qui, en attendant la glorieuse expansion de 
celle de rile-de-Francc, furent au xii* siècle les principaux 
foyers de vie et d'ardente création, c'est d'une part la Bour- 
gogne et de l'autre le Languedoc, et les créateurs des grands 
chantiers où les sculpteurs purent, à côté des maçons, 
déployer librement leur verve, animer en des pages monu- 
mentales ces poèmes de pierre dont nous n'avons plus 
aujourd'hui que quelques fragments, ce furent les abbés 
bénédictins, dont la glorieuse abbatiale de Cluny était la 
maison mère. 

Ce ne sont plus seulement des chapiteaux ou des lin- 
teaux de porte que nous rencontrons en Bourgogne; nous 
y voyons s'ouvrir les grands tympans, où vivent et parlent 
des centaines de figures. Les deux plus fameux qui nous 
restent, et dont le Musée du Trocadéro nous montre les 
moulages, sont d'une part celui de Vézelay et de l'autre 
celui de Saint-Lazare d'Autun. 

Il est inutile, les images étant placées sous les yeux du 
lecteur, d'insister sur les différences de style entre de pareils 
morceaux et ceux de l'école auvergnate. Viollet-le-Duc. 
dans cet admirable article : Sculpture, inséré au tome Vlli 
de son dictionnaire, qui contient, avec une abondance d'idces 
un peu confuses mais vraiment géniales, tout ce que l'oa a 
jamais dit et pourra dire d'essentiel sur la sculpture du 
moyen âge, ViolIct-le-Duc a écrit qu'on ne pouvait 
attribuer qu'à l'influence d'un modèle peint, dont se 
seraient inspirés les sculpteurs, le parti pris des draperies 
du tympan de Vézelay. Même si, entre l'oeuvre définitive 

et la peinture, la miniature 
ou la fresque initiales, quel- 
ques bas-reliefs d'ivoire ont 
pu s'interposer, il est incon- 
testable que. dans ce traite- 
ment des plis enroulés, 
quelque chose reste encore du 
jeu de main du peintre qui. 
sur le parchemin ou sur la 
muraille, fitcomplaisammcni 
courir sa plume ou son pin- 
ceau. 

Quoi qu'il en soit d'ail- 
leurs de l'existence et de la 
nature de ces modèles ini- 
tiaux, la puissance créatrice 
du sculpteur éclate ici avec 
une évidence singulière. Le 
motif représenté, c'est la scène 
de la Pentecôte, la descente 
du Saint-Esprit. Un grand 
vent a soufHé, annonçant ou 
apportant la communication 
directe Je l'Esprit aux apôtre», 
et des mains du Christ sur 
chacun de ses disciples des 
rayons descendent, dans l'agi- 



(Climfitrtm m Saiml-tmimn JTAmtmm) 



14 



LES ARTS 




Cliché Gifiiidon. 



LR niRIST EN GLOIRE ET LE COLLEGE APOSTOLIQUE 

(Tympan du portail de l'abbaye de Chat-tien (Loire) 



tation des attitudes et le soulèvement tumultueux des dra- 
peries. 

Au piédroit de la porte, deux apôtres sont engagés 
dans une ardente conversation, et la justesse en même temps 
que la vivacitédes gestes, l'insistance insinuante etpressante 
de l'un, l'attention grave et réfléchie de l'autre, nousprouvent 
assez que nous sommes ici en présence d'un art mûr pour 
les grands chefs-d'œuvre et d'un artiste capable de sentir et 
d'exprimer la vie. 

De grandes incertitudes subsistent encore sur l'interpré- 
tation des petits bas-reliefs qui sont distribués autour du 
tympan. Aucun doute assurément n'est possible pour ce 
qui concerne les signes du zodiaque et la représentation 
des travaux des mois, dont la tradition remonte déjà aux 
mosaïques païennes, et qui fut adoptée dès le principe par 
l'iconographie chrétienne. Mais on n'est pas arrivé encore à 
donner une explication définitive tant des scènes repré- 
sentées au linteau que des petits bas-reliefs encadrés dans 
les compartiments distincts qui suivent la courbe du tympan. 
Représentation des différentes races auxquelles devait être 
portée la parole évangélique, ont dit les uns; scènes de la vie 
et de l'administration de l'abbaye, ont dit les autres, sans 
qu'aucune de ces hypothèses puisse être acceptée comme 
satisfaisante. 

A Autun, c'est la scène du Jugement dernier. La repré- 



sentation du Jour redoutable, du Jour de colère, oîi le 
Juge viendra demander compte aux pécheurs de leurs 
actes et les convoquera au son de la trompette, était comme 
le centre de la doctrine chrétienne. « Vous serez jugés; 
pensez au salut et aux movens du salut. » Le péché d'une 
part, la rançon du péché de l'autre, c'est le thème éternel 
des sermonnaires. Il était donc tout naturel que, du jour 
où les imagiers seraient devenus capables de manifester 
aux yeux cette idée souveraine, on la verrait prendre, au 
seuil même des églises, comme pour frapper dès l'entrée les 
yeux et l'attention, une place centrale. 

Nous avons à Auiun le drame déjà complètement et tragi- 
quement représenté. Les anges sonnent dans leurs buccines, 
ces trompettes dont il est si souvent question dans les chan- 
sons de geste, qui, de leur son strident, déchiraient le brouil- 
lard sur la mer ou donnaient le signal des batailles contre 
les Sarrasins. A cet appel, les morts sortent de leurs tom- 
beaux, et tremblants et effarés se lèvent pour répondre. 
Des anges secourables assistent les uns; des mains terri- 
bles viennent saisir les autres. L'archange saint Michel 
pèse les âmes; les anges et les démons se disputent la 
possession de celles dont la balance hésitante a laissé en 
équilibre les mérites et les péchés. Saint Pierre introduit au 
Paradis les élus; au centre, assis sur son trône, entouré 
de sa cour céleste, siège le Juge suprême. 



PROMENADES ARTISTIQUES. — AU MUSÉE DU TROCADÉRO 



i5 



Nulle part, autant que dans cette vision grandiose, le 
drame qui hanta l'imagination croyante du moyen âge n'a 
été évoque dans une sorte de vraisemblance à la lois 
familière et tragique... L'art du moyen âge, même sublime, 
a touj<jurs l'accent populaire. 

Pour que aucun doute ne subsistât sur la signiticaiion de 
pareilles images, par elles-mêmes assez éloquentes d'ailleurs, 
des inscriptions y étaient multipliées, dont nous pouvons 
encore déchiffrer les caractères. A Vézelay, le peuple est 
averti que la statue de saint Jean est là pour lui annoncer 
l'approche et la venue du Christ ; à Saint-Lazare d'Auiun, sur 
la banJc supérieure du linteau, des vers léonins expliquent 
que, au jour de la résurrection, celui dont la vie n'aura pas 
été enfoncée dans l'impiété, verra luire sur sa tète la splen- 
deur du jour éternel; mais pour celui que l'erreur terrestre 
aura enchaîné, toutes les terreurs se lèveront, et c'est ici 
l'image exacte des châtiments promis. 

Au milieu du tympan, autour de la gloire qui nimbe la 
figure du Christ, on lit deux autres vers, qui rappellent que 
c'est par lui, le Christ, seul 
dispensateur, que les justes 
recevront leur couronne, et 
que la peine atteindra ceux 
que le crime a séduits. 

Et enfin, plus précieuse 
pour nous que toutes les au- 
tres, une dernière inscription 
nous révèle le nom du grand 
artiste primitif qui sculpta 
cette page formidable : Gis- 
lebertits hoc/ecit. D'où venait 
ce Gilbert ? Qui étaii-il? Nous 
ne le saurons sans doute 
jamais. Recueillons du moins, 
pour l'inscrire au Livre d'Or 
des sculpteurs frani,-ais, ce 
nom d'un des grands maiirts 
du xu« siècle. 

Dans cette môme église 
de Saint-Lazared'Autun,dont 
les pilastres cannelés et l'or- 
nementation de quelques cha- 
piteaux témoignent de la sur- 
vivance de traditions an tiques, 
le style des bas-reliefs repré- 
sentés sur ces chapiteaux 
montre que l'influence des 
ivoires n'y fut pas étrangère. 
Comme à Vézelay d'ailleurs, 
c'est par la recherche du 
mouvement , la vivacité des 
gestes et ^expre^sion drama- 
tique qu'ils se caractérisent. 
(Quelques épisodes, d'une grâce charmante, comme la Fuite 
en Egypte, d'autres d'un sentiment plus intense, comme la 
Tentation du Christ que nous reproduisons ici, mériteraient 




CtiiM CiVm^m. 



LCXDm 
( ritili-nit 4t la fortt. — Ab^Qft it ChmrUtm lUin) 



d'être plus connus... Il faut espérer que nous auront 
quelque jour un cor/uj méthodique et illustré de tons ces 
monuments de la sculpture française. 

L'architecture dans laquelle s'encastrait cette sculpture 
bourguignonne et avec laquelle elle faisait corps est remar- 
quable par la robustesse ample et large de ses forme», le 
modelé gras et abondant de son décor. On en peut juger, au 
musée du Trocadéro même, par des fragments de Saint- 
Lazare d'Avallon qui y sont exposés et par ceux de l'ab- 
baye de Charlicu dont nous reproduisons quelques parties. 
A vrai dire, cette abbaye de Charlieu et un certain nombre 
d'églises de la même région, forment une subdivision de 
l'École Bourguignonne d'une personnalité très caractérisée: 
mais je ne saurais ici entrer dans ces détails. Postérieur 
de plus d'un quart de siècle à Vézelay et à Autun, le tym- 
pan, dont les mutilations n'ont pas aboli la grâce, a conservé 
toutes les qualités de mouvement et de passion que nous 
avons déjà observées. Deux anges accostent la mandorle ob 
le Christ est représenté bénissant, entouré des symboles 

des quatre évangclistes ; ils 
soutiennent des deux maint 
les bords perlés qui encadrent 
la ligure du Sauveur, et le pied 
posé sur le bœuf de Luc et le 
lion de Marc, dans une vio- 
lence de mouvements qui sou- 
lèvent leurs draperies, ils 
regardent du côté opposé. On 
pourrait citer dans beaucoup 
d'autres églises de la même 
région des exemples ana- 
logues et aussi caraciéiis- 
tiques. 

Sur les piédroits de la 
même porte, d'autret bas- 
reliefs complètent Tomcmen- 
tation et en même temps la 
signification de cet ensemble. 
Nous en reproduisons ici un 
détail : deux anges en caria- 
tides et la figure traditionnelle 
de la luxure telle que, avec 
une crudité de réalisme qui ne 
reculait devant aucun détail 
pourvu qu'il fût significatif, 
les sculpteurs la pUsaicnt 
sous les yeux des fidèles, à 
l'entrée de l'église. C'était 
l'image effravante des vices 
contre lesquels la Foi devait 
les défendre. 

Nous consacreront notre 
prochaine promenade ans 
monuments languedociens de l'époque romane. 

. A suivre J . 

ANDRÉ MICHEL. 




-!•'. MILLET. — LB3 BOTTKLBURS 

iColUction Thoiny Thicry)] 



LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES 

La Collection Thomy Thiéry au Louvre* 




F. n'est pas cependant vers ces peintres de 
ligures que semblaient se porter les pré- 
férences du généreux collectionneur, mais 
plutôt vers les admirables paysagistes, 
ermites de Barbizon, qui, vivant au mi- 
lieu des campagnes et des bois, fréquen- 
tant les paysans qu'ils aimaient, nous ont 
raconté dans leurs œuvres les joies de leurs longues contem- 
plations, de leurs fécondes flâneries. 

Les uns, les moins nombreux, faisaient, comme Diaz 
et comme Corot, une concession légère à l'esprit classique 
dominant alors, en peuplant les solitudes et les clairières des 
bois, d'êtres de rêves ou de personnages mythologiques. Si 
leur bien-être s'en est accru de leur vivant, leur gloire n'en 
a pas failli dans la suite. Du premier nous trouverons ici 

* Voir Us Arls, n" 14. 



quelques œuvres intéressantes : l'Eplorée. les Deux Rivales, 
sont d'excellentes études de figures en plein air au crépus- 
cule, les Nymphes sous bois nous charment par leur har- 
monie subtile et vive ; quelques compositions importantes : 
la Charité, }'éiius et les Amours, Venus et Adonis, repré- 
sentent Diaz sous l'aspect spécial de peintre de figures 
décoratives; on n'y retrouve peut-être pas les qualités de 
coloration et de distinction des œuvres de dimensions plus 
modestes, mais on peut voir là l'influence qu'a dû exercer 
leur auteur sur des artistes plus jeunes comme Baudry, 
Delaunay,etc. Diazpaysagisteétaitdéjà représenté au Louvre 
par quelques remarquables études d'intérieurs de forêts et 
par un chef-d'œuvre, la Vue des Pyrénées, auxquels sont 
venus s'ajouter la Clairière, précieuse peinture toute 
pleine de lumière et d'air, d'une exécution délicate et pré- 



LES ARTS 




J.-F. MILLET. — LA PRÉCAITION MATERNELLE 

(Collection Thomy Thiéry) 



i8 



LES ARTS 



cise, et surtout le magnifique Sous-Bois, qui est certaine- 
ment une des œuvres les plus solides et les plus puissantes 
de ce maître. Dans ce coin sombre de la forêt de P'ontaine- 
bleau, les chênes séculaires, poussant parmi les rochers, 
mêlant leur sombre feuillage, ne laissent pénétrer que de 
rares rayons de soleil jusqu'à leurs troncs moussus, jus- 
qu'au sol couvert d'herbes tt de bruyères. L'exécution en 
est vigoureuse, trèsempâtée, très forte; c'est un des paysages 
les plus majestueux, les plus imposants de ce peintre. Par 
cet ensemble important et varié, on peut étudier la person- 
nalité fine, mais changeante, le talent délicat, parfois puis- 
sant, mais inégal de Diaz. 

Corot fut aussi peintre de figure et paysagiste, mais 
il semble qu'une fatalité ait empêché le Louvre de posséder 
encore aucune figure de ce maître, et l'on doit le regretter 
vivement. Car, ici, Corot est aussi personnel, aussi nova- 
teur que dans ses paysages. Une paysanne assise dans la 




campagne ou un modèle dans l'atelier, sont les person- 
nages qu'il représente habituellement ; leur attitude aban- 
donnée et lasse, leur physionomie songeuse, leurs vêtements 
délicatement nuancés, nous disent aussi éloquemment que 
ses paysages, les rêves et les mélancolies, les joies et la 
sensibilité de sa belle âme de poète. 11 serait équitable 
que ce grand maître pût être connu au Louvre sous cet 
aspect; plusieurs fois déjà, nous le savons, on put espérer 
que cet événement, souhaitable et juste, allait se pro- 
duire , mais toujours une circonstance imprévue empê- 
chait l'affaire d'avoir une solution conforme aux vœux 
unanimes des artistes. N'est-il pas curieux et infiniment 
regrettable que, dans la collection Thomy Thiéry, Corot 
paysagiste seul soit représenté! Il y est hturtusement par 
des toiles excellentes et par quelques chefs-d'œuvre; par 
des peintures exécutées directement d'après nature, comme 
la Porte Jer:{iialà Z)/naH (cataloguée par erreur comme porte 

d'Amiens], d'une coloration grise 
délicate et harmonieuse, comme le 
Vallon, les Chaumières, le Chemin 
de Sèvres, l'Entrée de Village, 
œuvres du milieu de sa carrière, 
d'une exécution consciencieuse et 
serrée comme la Vue de Sin-le- 
Noble, près de Douai dénommée 
faussement jusqu'ici la Route d'Ar- 
rasi, magistrale peinture de la fin 
de la vie du maître, toute enve- 
loppée, toute baignée d'air et de 
lumière, délicieuse symphonie de 
tons gris dont le Louvre ne possé- 
dait encore aucun équivalent ! 

Si l'on excepte les deux vues de 
Rome que Corot avait léguées à 
son pays, le Musée ne possédait 
jusqu'ici de ce maître que des 
paysages de rêves, poétiques sou- 
venirs de voyages en Italie ou de 
longues flâneries dans les clairières 
des bois et sur les bords des riviè- 
res; quelques a'uvres de ce genre 
figurent dans la collection Thomy 
Thiéry, presque toutes de la plus 
bille qualité. Qu'importent leurs 
litres, tout à fait impuissants à en 
donner la moindre idée, incapables 
même, le plus souvent, à les dis- 
tinguer entre eux! Mais quelles 
merveilleuses études de lumières 
aux diverses heures du jour. Le 
matin, l'air est chargé de vapeurs 
subtiles, qui s'élèvtnt des prés hu- 
mides, et, dans l'indécision des 
choses, dans le calme silencieux de 
la nature, on croit voir parfois 
danser des êtres enguirlandés de 
fleurs ; de ce genre sont les tableaux 
intitulés fÉglogue, Danse de Ber- 
gers de Sorrente, Souvenirs d'Italie. 
Ailleurs, c'est le soir, le ciel est 
illuminé et doré, tandis que les 



.I.-F. MILLET. — LB FENDKL'R DE BOIS 

{Collection Thomy Thu-ryj 




b 



c 



et C 
S 4: 



20 



LES ARTS 



arbres et le sol s'assombrissent, se tioicnt dans l'ombre; 
le Marais et le Soir, deux œuvres magistrales, nous disent 
la grandeur et la tristesse de ces fins de belles Journées 
d'été. Corot aime ces heures indécises, où la lumière est 
calme et enveloppante, il aime les temps gris, les ciels 
nuageux, les brouillards de nos pays, qui conviennent si 
bien à son âme mélancolique et douce. 

A la vision scniimeniale, aux rêves classiques de Corot 
peuplant les prairies et les bois de nymphes dansantes ou 
de pâtres musiciens, la compréhension rustique, plus simple 



et plus réaliste d'un Millet ou d'unTroyon, fait un singulier 
contraste. Le premier, ennemi de toute emphase, ignorant 
de toute vulgarité, cherche le grand et le beau, dans le 
geste simple et vrai; les Glaneuses seules faisaient connaître, 
au Louvre, cet observateur attentif et précis des attitudes, 
des gestes, de la physionomie des paysans et des ouvriers 
de la campagne; désormais il y figure, en outre, avec la 
Lessiveuse, qui, d'un si beau mouvement, remplit d'eau 
une cuve placée sur un trépied, la Brûleuse d'Herbes, le 
Vanneur, le Fendeiir de Bois, avec les Botteleurs, une des 




CdllOT. — 1 !■: s.iili 
(Cotlcctitm Thomy ThU-ryj 



I 



premières peintures qu'il exposa au Salon (i85o), d'une 
si belle intensité d'énergie et de vie, sous la chaleur acca- 
blante d'un midi d'été ; avec la Précaution maternelle, cette 
merveille d'exécution précieuse et solide, petite comédie 
intime, nous disant l'esprit espiègle d'une sœur aînée un 
peu curieuse, la sollicitude attentive de la mère et l'im- 
pudeur naive du jeune enfant ! 

A rencontre de tous ceux qui s'étaient avant lui pré- 



occupés des paysans et qui les avaient représentés dans 
leurs œuvres littéraires ou artistiques. Millet ne nous 
montre pas des individus ou groupes d'individus, mais 
des types ; il ne s'attarde pas à des cas particuliers, à 
des accidents, si pittoresques soient-ils et si grande soit 
l'attraction qu'ils exercent sur son esprit, il généralise tou- 
jours; il n'analyse pas, il synthétise. Son œuvre tout 
entier est un immense monument élevé à la gloire des 



22 



LES ARTS 



travailleurs de la terre, et l'on ne peut concevoir qu'il en 
puisse exister de plus beau, de plus vrai, de plus sublime, 
parce qu'il en a écarté, presque instinctivement, par tem- 
pérament, par amour des paysans et par compréhension 
nette de leur âme et de leurs sentiments, tout ce qui ne 
pouvait pas concourir à la grandeur de l'œuvre, à son 
unité. Tous ces hommes rustiques qu'il nous montre occu- 
pés à divers travaux sont bien de la même famille, ils sont 
frères, à tel point qu'on ne peut guère les distinguer les uns 
des autres ou remarquer du moins ce qui peut les diffé- 
rencier. Leurs traits, leurs costumes, sont les moindres 
choses dont on se préoccupe. A peine remarque-l-on leur 



visage, généralement baissé vers la terre qu'ils aiment et 
qu'ils fécondent. 

Ce qui distingue encore Millet de tous les paysagistes de 
l'école, c'est que, pour lui, la campagne est plus intéressante 
lorsqu'elle a été modifiée et transformée par l'homme. 11 
nous emmène rarement dans les endroits sauvages et soli- 
taires, dans les bois ou sur les bords des marais, mais bien 
plutôt dans les plaines cultivées, dans les terres labourées, 
les chaumes, dans les vergers dont il nous montre, avec un 
si beau sentiment, la simple ei noble grandeur: alors même 
qu'il ne le représente pas sur sa toile, c'est toujours le 
paysan dont il nous raconte la vie, dont il nous décrit 




COROT. — DANSE DE 

(Collection 

l'œuvre, le brave paysan français, simple et honnête, dur au 
travail, attaché à la terre où il est né. 

Nul autre avant Millet n'avait si éloquemment raconté 
l'existence rude du campagnard. Nul ne peut le faire après 
lui. Même parmi ses contemporains, aucun ne peut lui être 
comparé sans que sa supériorité n'apparaisse aussitôt. 
Troyon, par exemple, qui s'est occupé comme lui des 
paysans et de leur vie, n'a fait que nous représenter tel ou 
tel individu en particulier, sans chercher jamais à en géné- 
raliser le type. Tous ces bergers, qui accompagnent leurs 
bestiaux ou conduisent leurs troupeaux, nous intéressent 
fort peu, ils ne sont ici que des détails presque insigni- 
fiants : le troupeau devient le principal, il n'était que l'ac- 
cessoire chez Millet. 



s BEROERS DE 80RRENTE 
Thorny Thiéryj 

Dans cette grande école de paysagistes , où chacun 
semble avoir eu son domaine propre, Troyon s'était réservé 
de nous décrire le pittoresque des troupeaux. Ce genre avait 
eu au xvn= siècle, en Hollande, pays de pâturage et d'éle- 
vage, ses plus illustres représentants, il ne fut en honneur 
en France qu'à la fin du xviii= siècle, et il faut se rappeler la 
disposition conventionnelle d'un de Marne, d'un Lantara 
ou d'un Casanova, l'exécution sèche d'un Palizzi ou d'un 
Brascassat, pour comprendre tout ce que l'art de Troyon 
avait alors d'inédit et de supérieur. 

Ces troupeaux que mènent des pâtres ou des bergères 
filant, qu'il nous montre le plus souvent à l'abreuvoir ou 
dans les prairies, et parfois conduits dans de pittores- 
ques chemins, il a toujours grand soin de les placer dans 



24 



LES ARTS 



d'admirables paysages; chez Troyon le paysagiste n'est pas 
moins remarquable que l'animalier, tous deux sont insépa- 
rables et se complètent l'un par l'autre, en renforçant leurs 
moyensd'expressions. L'exécution esttoujourssolide, grasse, 
puissante et savoureuse, sans rudesse ni brutalité, avec un 
souci très apparent et constant, de nuances délicates, de 
subtilité dans le modelé savant des pelages fauves. 

Aux deux très belles œuvres de ce maître que possé- 
dait déjà le Louvre, sont venues s'ajouter onze peintures, 
pour la plupart d'une qualité exceptionnelle, car Troyon 
semble avoir été un des peintres préférés de Thomy Thiéry, 
qui consentit pour lui aux plus grands sacrifices. Les Hau- 
teurs de Suresnes, un des plus célèbres tableaux du peintre, 
daté de i856, produisit une très vive impression quand il 
parut en public, nous ne doutons pas qu'il ne devienne 
rapidement très populaire. Non seulement les bestiaux dis- 
persés dans un pâturage, au premier plan, sont d'une exécu- 
tion très ferme et très puissante, mais le paysage en est des 
plus grandioses, surtout ce coin à gauche, où, dans une vallée 
profonde, entre deux coteaux boisés, serpente la Seine. La 
Barrière de la vente Goldschmidt, l'Abreuvoir delà Galerie 
Premsel sont, dans le même genre, de magnifiques tableaux, 
où Troyon étudie avec amour les reflets des bestiaux, au 
pelage tacheté dans l'eau croupissante et sombre des mares; 
l'atmosphère est lourde comme avant les grands orages et 
l'impression en est très forte. Troyon semble avoir surtout 
affectionné ces effets d'orages où les premiers plans sont 
encore violemment éclairés par un soleil ardent et où l'ho- 
rizon est déjà envahi de nuages sombres et menaçants. 
Outre les trois tableaux que nous venons de citer, le Petit 





N. DIAZ. — VÉNUS ET ADONIS 

(Collection Thomy Thicry) 



N. DIAZ. — LES DEUX RIVALES 
(Collection Thomy Thicry) 

Troupeau, le Passage du Gué, les Vaches à l Abreuvoir, la 
Provende des Poules de la collection Edouard André, repré- 
sentent les mêmes effets. Mais où Troyon triomphe, où il 
devient vraiment un grand maître, c'est dans les effets de 
crépuscule ou de jour naissant. Le Matin, où, sur un chemin 
bordé de grands arbres, vont et viennent quelques paysans 
conduisant leurs voitures tt leurs troupeaux, avec, dans le 
fond, le ciel tout baigné de lumière dorée, est une des œu- 
vres les plus exquises, les plus originales de Troyon, on y 
sent le résultat de longues contemplations émues devant de 
beaux levers de soleil, et ces merveilleux effets d'éclairage 
et de décoloration des contours des choses sont représentés 
ici avec le plus grand souci de sincérité, avec une émotion 
communicative. 

Un autre tableau, la Rencontre des Troupeaux, nous 
montre deux troupeaux, l'un composé de vaches, l'autre de 
moutons, se croisant le soir dans un chemin escarpé, étroit 
et creux; la poussière qu'ils soulèvent augmente le mystère 
de la nuit naissante, que quelques rayons du soleil cou- 
chant ne parviennent plus à éclairer. Le ciel est sombre, l'om- 
bre décolore les choses, le mystère envahit tout — et en con- 
templant ce troupeau gravissant une pente rude, vers un 
horizon incertain, à cette heure mélancolique, on se demande 
s'iln'y faut pas voirlesymbole des êtres s'en allantàl'inconnu 

de leurs destinées fatales 

JEAN GUIFFREY. 



I 



LE TRÉSOR DE CONQUES 



VOYEZ-VOUS cette petite Foy, se passionnant pour des 
fibules d'or et des hochets précieux, non plus comme 
une sainte des parvis éternels, mais « comme si elle 
était encore charmée par ces objets qui séduisent les 
jeunes tilles»? Quels étaient enfin ces objets précieux d'une 
séduction si irrésistible que, l'àme d'une sainte y ayant suc- 
combé la première, celle d'un pauvre pécheur n'aurait qu'à 
leur sacrifier aussi, en pieux ex-voto, les lampes de ses yeux 
grands ouverts et son admiration la plus ardente? 

Nous avons dit que Conques frappait les métaux pré- 
cieux dans ses ateliers d'orfèvrerie. Le nombre invraisem- 
blable de plusieurs centaines de moines dont le Cartulaire 
de l'abbaye enregistre la présence, pendant les premiers 
siècles de son existence, ne s'explique, en effet, que par 
l'affluence des batteurs d'or et des fabricants de vases pré- 
cieux qui recevaient, dans les plus vastes ateliers qu'on 
puisse imaginer, les commandes de presque toute la France 
d'Oc et d'autres lieux. Nous en avons pour preuve le poinçon 
de ces moines-orfèvres. Il figure, avec la forme d'un Agnits 
Dei, sur un grand nombre des vases sacrés les plus beaux de 
nos provinces méridionales, et qui remontent à cette époque 
heureuse, à cet âge d'or vraiment. 

On se représente aisément cette ruche de moines au 
travail, cet essaim d'artistes à l'œuvre. Dès que la première 
aube avait fait pâlir le Sauveur rayonnant et les Saints 
radieux dans les 
vitraux du chœur 
de la majestueuse 
abbaye, la prière 
cessant sur les 
lèvres psalmodian- 
tes, c'était l'heure 
aux mains labo- 
rieuses de faire 
aussi à Dieul'hom- 
mage de leur habile 
vertu. Silencieux et 
recueilli, chaque 
moine-ouvrier ve- 
nait reprendre, à 
l'atelier, la place et 
l'ouvrage de la 
veille. Les tours 
roulant repar- 
taient, de plus 
belle. Les bigornes 
sonnaient gaie- 
ment sous les mar- 
teaux. Et voici 
que passaient, des 
mains des fondeurs 
à celles desbrunis- 
seurs et des sertis- 
seurs, les buires, 
les custodes, les 
calices, les ciboi- 
res, les ostensoirs, 
les pyxides, les 
monstrances, les 
lunules, les patè- 
nes, les agnus dei, 
les baisers de paix, 
les grands et les 
petits reliquaires, 

* * ^ TRKSOR DE CONQUES. — L A 

Ilaulenr ; 0"i: 




tous les objets du culte sacré sous toutes les formes symbo- 
liqucsde la Cité mystique. Et c'était encore le soleil, dernier 
ouvrier de ces chefs-d'œuvre, qui entrait par les fenêtres pour 
faire chanter tous ces métaux brillants sur les établis où les 
tètes des travailleurs, penchées sur la besogne, poudraient à 
la poussière d'or leurs belles couronnes monacales qui 
rayonnaient déjà comme des auréoles de saints. Quelle extase 
était la leur quand, la pensée idéalisant le travail, ces ouvriers 
contemplatifs songeaient au sang du Christ qui coulerait 
dans ces calices, et au corps même du Sauveur que renfer- 
meraient ces ostensoirs et ces ciboires ! Des siècles durant, 
sur les autels, le sacrifice des chrétiens ferait couler le sang 
d'un Dieu dans les vases sacrés de ces hommes ! L'adoration 
des foules perpétuerait l'extase, avec ces chanis d''Ave veriim 
et de Pange lingua, avec ces motets et ces hymnes que de 
tels orfèvres chantaient aussi sur leurs chefs-d'œuvre rayon- 
nant au soleil de l'atelier, comme sur l'autel même des 
églises éblouissantes de cierges, fiévreuses de prières sacrées 
et de divines extases : 

Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices 
Vous buviez à pleins traits, moines mystérieux !... 

A la coupe magistrale de ces purs diamants, quels carac- 
tères se dessinaient aussi dans cette superbe abbaye de 
Conques! Nous ne voulons pas fermer le Livre des Mira- 
cles, — celte autre 
admirable Légende 
dorée dont nous 
devons la récente 
édition à la colla- 
boration de MM. 
Bouillel et Serviè- 
res(deuxnomsqu'il 
n'est pas permis de 
séparer dans l'ha- 
giographie de 
Sainte Foy), — 
sans signaler le 
chapitreoù le profil 
chevaleresq ue du 
farouche moine 
Gimon, — ce ter- 
rible pourfendeur 
de mécréants et ce 
rallumeur patient 
de veilleuses étein- 
tes, — est tracé 
d'une plume qui ne 
trouvera sa rivale 
que plus tard, dans 
celle d'un Barbey 
d'Aurevilly sculp- 
tant aux mêmes 
coups d'estoc et de 
taille le masque du 
haut abbé de la 
Croix-Jugan. 

Douces comme 
un motet d'adora- 
tion ou violentes 
comme un hymne 
de guerre, heureu- 
ses les âmes de ces 
moines servants ! 



DE CIIARIEHAOKE (XI* SIECLE) 
largeur : 0-iO 



('; Voir les Arts n" i3. — Nous devons à l'cxticme obligeance de MM. A. liouillct, !.. Servières et 1>. Clémenl les pholographies reproduites dans cet article. 



LE TRESOR DE CONQUES 




TRÉSOR DE CONQUES. — TABI.EAL'-RELIQUAIRE HEXAGONAL — (xn* ukcts) 

Largeur : o"3o. — Hauteur : <>"34 



28 



LES ARTS 



Confondus au chœur dans le même cercle pieux, ces fils 
de chevaliers ou de manants courbaient également leurs 
têtes rasées où les cheveux qui restaient, de ces sei- 
gneurs redoutables et de ces paysans inoffensifs, étaient 
encore une co'uronne. Riches de leur pauvreté volontaire 
devant des monceaux d'or qui ne servaient que d'interpré- 
tation à leur foi en des trésors supérieurs, ils adoraient 
inénarrablement le Dieu dont ils étaient l'ouvrage, en des 
œuvres dont ils se faisaient les anonymes ouvriers. A la splen- 
deur des cierges, dont la cire parfumée ne s'amollissait pas 
en se consumant plus amoureusement que leurs âmes 
extasiées, ils contemplaient, entre les gloires de l'ostensoir, 
la beauté incréée de Celui dont le soleil, qui mourait avec 



le jour derrière les rosaces du chœur, n'était qu'un jouet de 
sa puissance. Et quand la nuit était passée en d'autres 
songes du ciel, où, par badinage, les saintes aux cheveux 
blonds rappelaient, sur des timbres d'or, leurs moines à 
l'église pour y rallumer les lampes éteintes, le même soleil, 
revenant aux vitraux de la même nef, retrouvait ces adora- 
teurs éternels de l'éternelle et immuable Beauté, droits à 
l'autel, le calice d'or en main, où ils faisaient couler le sang 
de l'adorable Victime, à la dernière lueur des cierges pâlis- 
sant devant le premier éclat de l'aube renaissante. Quelles 
images sacrées enchantèrent, au cours des âges, de plus 
extatiques regards ! Quelles plus douces mains que celles de 
lasainte Agenaise caressèrent des joues plus rudes que celles 



i 




de ces moines Rouerguais ! (Juel clerc de Conques, s'em- 
ployant, comme Gimon, à rallumer les lampes de sa sainte 
et les ardeurs de son âme, put être comparé à l'hiérophante 
antique qu'on trouva mort, le jour venu, au pied delà froide 
statue de la Vérité dont il avait osé soulever le voile par un 
coin, au fond du temple de Sais ! 

La tête du Suuveur errnit sur vos cilices, 
Lorsque le doux sommeil avait fermé vos veux" 
Kt quand l'aube chantait, au lever de l'aurore, • 
Dans les vitraux dorés vous la cherchiez encore... 

La porte du Sacrariiim avait enfin cédé à ma prière, et 



j'entrai avec M. Florenz dans son « saint des saints ». La 
pièce, de moyenne grandeur, est tapissée, tout du long et 
tout du haut de ses quatre murs, d'autant d'armoires en 
chêne à pleins panneaux, munies d'imposantes serrures. Au 
jeu des clefs, que le Conservateur porte en sautoir à sa 
ceinture, les aciers crient et les panneaux, l'un après l'autre, 
se découvrent devant un ruissellement d'ors et de pierreries 
qui m'aveuglent. Au soleil du dehors, qui pénètre ici par 
une fenêtre unique, je ne vois, d'abord, qu'un ensemble 
étonnant de métaux précieux dont les nombreuses étagères 
sont surchargées à se rompre. Revenant peu à peu du 
premier éblouisscment, je déiaillc les pièces. J'en compte 



LE TRÉSOR DE CONQUES 



«9 



cinquante et plus. Ce sont, pour la plupart, des reliquaires 
aux formes aussi capricieuses que la dévotion qui les styla; 
des châs";cs pleines, auxiconesnaivcmentsculptécset presque 
à moitié efîacôes par les baisers des fidèles : tant l'ardeur 
en est restée sur ces ors chauds dont la mate splendeur est 
plus impressionnante encore. Voici des ostensoirs, dont l'au- 
réole lumineuse rivalise avec celle du jour et qui jetèrent tant 
d'éclat consolateur, sur les foules qui les adorèrent, que les 
rayons fatigués de leur gloire en paraissent vieillis et trem- 
blants. Voici des monstrances pâlies, des pyxidcs usées, des 
calices ternis où vingt générations de moines puisèrent à 
pleines lèvres enivrées d'amour; des orfrois rehaussant 
des chasubles, des dalmatiqucs et des chapes où le sang de 
l'Agneau ne cesse de couler en pluie de sang et de rubis. Et 





TRlIisiOR 01 CO.XQCI*. — IIItlQCAIIK A QCATBI MMWÊ» «S** «kctlll 



encore des baisers de paix et des agnus dci où sont sculptas, 
dans l'or et dans la pierre précieuse elle-même, les scènes 
les plus aiicndrissanics. Et enrin, trônant sur ces assises 
merveilleuses que dix siècles de foi ont dressées, ici. avec le 
plus splendidc hommage que vingt générations de rois et de 
manants confondus formulèrent ain>i. voici les « chefs » des 
Saints aux bustes tout en or, et voici la ■ Majesté • de la 
Sainte la plus petite de cette auguste assemblée. Elle y a 
trouvé aussi — de pied en cap toute or et toute gemme — la 
statue la plus grande. 

Corn ment cataloguer dignement ce • Musée de la Grâce»? 
Plein jusqu'aux combles est ce Sacrarium incomparable. Il 
faudrait commencer par Y A de CharUmagne, aux filigranes 



inisOR DR OONOUES. — ltRI.I(>UAin> PKDICULK |X\* SlIClt) 



3o 



LES ARTS 




TRESOR UE COKQUIÎS. — CROIX l'ROCESSIONNKLLE ifacfj, — LE CHRIST 

(XV» siècle) 

et aux figurines si carolinr;iennes; cet éblouissant abécé- 
daire où lurent tant d'ancêtres à qui avait sufri ce livre d'or 
où la Passion du Christ était contée à ses frères, appelés à 
souffrir dans la vie et à se consoler dans la mort. Orné de la 
même croix et d'une autre collégiale de figurines dolentes 
l'eniourant, le Reliquaire de Pépin ^ reposant sur V Autel 
portatif de Bcgon, demanderait un volume d'explications et 
l'érudition d'un paléographe pour qui l'histoire de lor- 
fèvrerie au moyen âge n'aurait plus de secrets. Que diiions- 
nous encore du Reliquaire de Pascal II où le soleil et la 
lune, rendant au Christ mourant l'hommage de leur clarté 
qui veut aussi s'éteindre dans la splendeur des gemmes, 
ajoutent leur poème de lumière à cette épopée de la nuit? 
Comme s'il eût craint que son or mâle n'eût pas jeté assez 
d'éclat, voici le Reliquaire de Bégon qui a pris la forme 
d'une lanterne peniagonale et qui, entre les colonneitcs à 
entrelacs de ses cinq fenesirelles, fait apparaître ses nobles 
figurines nimbées et continue à jeter, du fond de son 
xii» siècle et de son falot lumineux, une splendeur que l'art 
des orfèvres du xx^ siècle n'est pas encore prêt à amoindrir. 
11 faut abréger l'inventaire de cet inépuisable sujet. A 
peine pouvons-nous citer, pour mémoire, le Reliquaire 
pentagonal du xii« siècle dont les cabochons, aux proportions 
énormes, feraient pâlir la queue d'un paon qu'évoque leur 
étonnant semis d'aigues-vives. Négligeons, sur ces étagères. 



une série rarissime de bassins, de patènes et de gémellions, 
qui ferait, à elle seule, la fortune de maints orfèvres. 
Inclinons-nous seulement en pa'^sant devant le Bras de saint 
Georges qui nous bénit, dans la splendeur éblouissante de 
son grand geste d'or de thaumaturge irécentistc. Admirons 
le même or radieux et les mêmes filigranes d'exquise déli- 
catesse, sur une nionstrance circulaire du xiv» siècle, que 
supportent quatre lionceaux héraldiques et dont l'édicule, 
formant support de la monstrance, laisse s'envoler, sur deux 
tigelles jumelles, deux anges essorant en pleine gloiie. Un 
coup d'œil encore sur ces reliures d'Evangcliaires que Darcel 
veut attribuer au xii« siècle, et qui remontent peut-être à la 
plus belle époque byzantine; tant les émaux prétendus 
« limousins » qui s'y enchâssent, représentmt le Christ, la 
Vierge et les Evangélistes, en un style antérieur à notre art 
français. Nous éloignerons-nous de cette autre armoire, sans 
y admirer la giaiide Croix de Procession dont les branches 
opulentes l'occupent presque entièrement? Elle fut, sans 
doute, la gloire de l'abbaye qui la proccssionna à vingt lieues 
à la ronde où tous les paysans, de père en fils, la con- 
naissent. A la face postérieure, — la lace principale étant 
réservée à l'image du Christ, — ne portc-t-elle pas, i-ur un 
culot gemmé, la plus ravissante statuette que l'on puisse 
voir, et où la douce Foy est représentée ingénuement dans 
sa taille enfantine, avec son visage attristé de petiie martyre, 
la palme d'une main, le gril et le glaive de l'autre ? 




TRESOR UE CO.NyUES. 



■ CROIX PHOCESSIO.N.NELLE ircvcrs). — SAI.NTE FOY 
(XV" SIÈCLE) 




■ i 

i! 



TRÉSOR DE CONQUES.— PLAQUE DE REIJURE DUN ÈVANGÉLIAinE (fin t.i w sicru) 

Hauteur: o">38. — Largeur: o»i5 



32 



LES ARTS 



Mais le chef-d'œuvre du Trésor de Conques est, sans con- 
tredit, la pièce si noblement appelée dans les Cariulaires de 
Vabhaye , aux^ siècle, la Majesté de Saiute-Fqy. A\-ec sagrosse 
tête peu affinée de paysanne rouergate, dont les yeux déme- 
surés et fixes vous effrayeraient presque, avec ses mains len- 
dues, ses genoux rigides et ses longs pieds à la mode de la reine 
Berihe, elle est bien la représentation hiératique qu'il fallait 
à ce Moyen Age sévère, pour lequel la crainte était le com- 
mencement delà sagesse, et un Jupitertonnant le simulacre 
même de saint Pierre : 

« Elle n'cbt pas si jolie que toi, écrivait un Marseillais à 
sa femme, mais elle est bien plus riche ! » 

C'estun trésor entier, en effet, qu'elle porte sur elle. Trésor 
d'or pur, dont elle est alourdie; trésor de pierreries, dont 
elle a toutes les flammes ; trésor d'intailles gravées en creux 
et de camées sertis en relief, dont elle conserve les exem- 
plaires les plus rares; elle est 
un musée de richesses à étudier 
longtemps encore pour en bien 
appréciertoute la valeur. Depuis 
les âges fabuleux d'Homère dont 
les héros figurent ici en dé- 
pouilles opimes, jusqu'à ceux 
de Virgile pour Rome et à ceux 
de Justinien pour Byzance, les 
plus rares spécimens de l'or- 
fèvrerie antique se sont donné 
un rendez-vous d'hommage bien 
miraculeux et bien touchant sur 
ce corps précieux de jeune vierge 
chrétienne qu'ils semblent écra- 
ser de leur poids. « On y voit 
représentés, dit l'hagiographe de 
Saint-Foy, des personnages his- 
toriques, comme Ulysse, Enée, 
Caracalla; ou mythologiques, 
comme la Victoire, des Génies, 
des Pygmées, Jupiter Nicéphore, 
Diane, Hygie, Apollon, des 
Faunes et des Bacchantes et 
aussi des animaux. Nous y avons 
même remarqué une agate ru- 
banée portant gravé, en carac- 
tères arabes : Aly^ fils de 
Mohammed , serviteur de Dieu 
miséricordieux. » De la cou- 
ronne d'or dont Charlemagne 
n'eut pas la pareille, à l'escabeau 
d'or dont reine ni impératrice 
n'eurent pas le semblable, on 
peut affirmer que l'Histoire de 
l'Orfèvrerie de tous les âges et 
de tous les styles figure, tn de 
bien remarquables spécimens, 
sur la Majesté de Sainte-Foy 
de Conques. 

Et ce n'est pas dnns une 
seule visite, au pied levé, que 
nous aurions la prétention de 
demander à ces incomparables 
documents le secret du passé 
qu'ils recèlent. 

La philosophie des choses 
est plus facile à consulter que 
leur volumineuse histoire. C'est 
aussi l'enseignement plus syn- 

TRÉSOR DE CONQUIÎS. 



ihétique et plus bref qu'on peut apprendre, aux pieds de 
cette merveilleuse statue dont l'analyse serait trop longue 
à faire. 

Nous avons vu que tous les styles ont travaillé surces ors 
de provenance diverse, et que mille mains y ont serti leurs 
joyaux, ^ — larmes encore parlantes des foules qui ont, un 
jour, pleuré leurs souffrances aux pieds d'une faible martyre 
de treize ans. 

C'étaient de hauts barons pariant pour la guerre loin- 
taine qui promettaient, comme Raymond, d'offrir la selle 
et les étriers d'or de l'ennemi à la sainte de Conques, s'ils 
revenaient vainqueurs chez leurs châtelaines éplorées. 
C'étaient les châtelaines aussi qui, pour un bel enfant promis 
à leurs berceaux encore vides, promettaient, comme la com- 
tesse de Toulouse, leurs manches d'or. De combien d'autres 
romans d'amour et de piété cette statue, couverte d'or et de 

bijoux, fut le témoin secret ? 
Elle en reste la plus belle et la 
plus touchante preuve, depuis 
ces vieux siècles de foi où l'on 
savait aimer et exprimer son 
amour, mieux qu'on ne fait au 
nôtre. Au temps des moines de 
Conques, — ces prétendus 
voleurs des choses saintes, — 
les amants pieux savaient donner 
à leurs larmes le prix des dia- 
mants. Ainsi cristallisées, ces 
larmes d'amour étaient confiées 
à des orfèvres qui en ornaient 
des châsses et des ostensoirs, 
devant lesquels les foules pro- 
sternées demanderaient à Dieu 
pitié pour l'homme et pour la 
femme qu'il avait créés si fragiles 
et dont les larmes, ainsi presque 
immortalisées , perpétueraient 
sur son autel, l'hommage de leur 
fidélité ou de leur repentir. Elles 
étaient si abondantes alors, ces 
larmes saintes, que des châsses 
et des monstranccs, elles déver- 
saient le trop-plein de leurs 
perles brillantes sur les ciboires 
et les calices où elles se mêlaient 
au sang même du Christ. 

Oui, c'est un vaste amour qu'au 

[fond de vos calices 

Vous buviez à pleins traits, moines 

[mystérieux !.. 

\^ous aimiez ardemment, ô ! vous 

[étiez heureux. 

Aujourd'hui, les amours mo- 
dernes ne pèlerinent plus vers 
les reliquaires deConques. Mais, 
pour quelque monnaie, elles 
trouvent, chez quelque bijoutier, 
quelque diamant vrai ou faux : 
éphémère symbole d'un amour 
qui n'a que faire de l'immortalité 
des croyances célestes et qui, 
des mains qui le garderont une 
heure, aura vite fait de rouler au 
ruisseau d'où il était sorti. 

BOYER D'AGEN. 

rATUic d'ahgeiNT de sainte foy 

• siècle) 



k 





Ctichi AUitaii (FwrenceJ. 



HONIf'Af'.IO VKKONKSE. — i.'aikib«tiu!« i.k» w«or.i> 

(C"llcili,in l.ttUirral 



L'Incident de la Collection Qalliera 



SI l'on en croit divers 
journaux italiens, un 
certain nombre des 
plus beaux tableaux compo- 
sant la collection Galliera au 
Palazzo Rosso, de Gênes, 
auraient été, par les soins peu 
éclairés des Conservateurs, 
soumis à une série de lavages 
et de restaurations qui en au- 
raient détruit en partie la va- 
leur artistique. 

Cette question se trouve, 
dit-on, intéresser d'une façon 
toute particulière la Ville de 
Paris. Il semble résulter, en 
effet, d'informations d'ail- 
leurs assez contradictoires, 
que lorsque la duchesse de 
Galliera, née Brignole-Salc, 
se détermina à révoquer un 
premier testament par lequel 
elle avait confié à la Ville de 
Paris les trésors artistiques 
réunis par ses ancêtres, et en 
vue de la conservation des- 
quels elle avait fait construire 




et préaUblemcni donné le 
pciii palais qui porte le nom 
de Musée Galliera, elle intro- 
duisit dans le nouveau tes- 
tament par lequel elle attri- 
buait CCS richesses sans pris 
il la ville de G<ïnes. une 
clause ponant que, si sa ville 
natale ne prenait pas un soin 
convenable des collections du 
Palazzo Rosso, la Ville de 
Paris pourrait en réclamer la 
propriété. 

Cela est assez confus, bi- 
zarre et peu eapliciie; mais 
letesiam.;nt de Madame la 
duchesse de Galliera four- 
millait de ces bizarreries. 

En attendant que des ren- 
seignements précis aient été 
fournis sur ces bruiis contra- 
dictoires, et quel que soit le 
sort des réclamations de la 
Ville de Paris, il importe, 
dans un intérêt supérieur, de 
rechercher s'il est eiact que, 
à Géncs. comme à Munich, 



CfK'W Àlmitri IFhrmtti, 



PAUL V&HONK&K. — <l»it« 
fColUclhm CmlUtrml 




VlUhe Atinari [ytorfncej. 



A. VAN DYCK. — portrait de paola adorno 
(Collection Galliera) 



L INCIDENT DE LA COLLECTION GALLIERA 



35 




Clichi /Uinori l 



ei hélas! dans bien d'autres 
musées, la folie de restau- 
ration sévit sur les conser- 
vateurs. Notre éminent cor- 
respondant, M. Gerspach. 
nous a promis, sur l'état ac- 
tuel des collections du Pa- 
lazzo Rosso, une enquête 
qu'il mène avec son habi- 
tuelle conscience et qui, sans 
doute, pourra paraître défi- 
nitive; mais, d'ici que nous 
la recevions, il sera loisible 
à nos lecteurs, grâce auxdo- 
cuftients que nous nous 
sommes procurés, c'est-à- 
dire grâce aux photographies 
les plus anciennes qui aient 
été prises de ces tableaux et 
qui remontent vraisembla- 
blement à l'époque même où 
la ville de Gênes fut mise en 
possession du legs Galliera, 
si elles n'y sont pas anté- 
rieures, de prendre une idée 



I.E ritJEBCHlN. — r.iMiPAiRi! 
(ColUcliim GalUtra) 




de l'état ancien de la col- 
lection. 

S'agit-il. dans le cas pré- 
sent, de tableaux qui futseni 
dans un état parfait de con- 
servation? Les directeande 
la galerie ont-ils eu affaire, 
au contraire, à des lablcaox 
déjji fort compromis, tripotés 
et repeints? Ont- ils pro- 
cédé par de cruels tarages à 
la potasse, des lavages à l'al- 
coul et à l'essence de téré- 
benthine? Faut-il s'en 
prendre à leur goût et k leur 
science, ou faut- il accuser 
les anciens serviteurs des 
Brignolc-Sale. l'incurie des 
propriétaires, l'insalubtiié 
ou rhumidiié des locaux? 
Autant de questions qui 
prouvent k quel point est 
nécessaire cet enseignement 
préalable que. dans un récent 
numéro des Arts, un de nos 



ClkM ÀUMtri intmal- 

BER. STROZZI DIT LE CAPPUCCINO. — Ks rirrinviM 
iColUftiom Cal/wnJ 




Ciiché Alinuri (Ftorencej. 



A. VAN DYCK. — portrait d'andrea brignole-sale 
(Collection Galliera) 



1 




Llicki Àlii^aii CFIoiv.ir.v'. 



A. VAN DYCK. — portrait de OKRONIMA IIRItiNULK-SALS ET DB SA rlLUE 

(Colltction Galliera) 



38 



LES ARTS 




ClicM Alinari (Florence). 



PARIS BORDONE. — sainte famille 
(ColtiTtion Gallicra) 



abonnés réclamait si justement 
pour les personnes chargées de 
garder les œuvres d'art. 

Qu'un progrès réel ait été fait 
en France à ce sujet, que les 
célèbres batailles livrées, sur la 
Cour du Louvre, autour des re- 
peints attribués à l'autocratique 
despotisme de M. de Nieuwer- 
kerque et du dévernissage des 
Pèlerins d'Emmaus n' aip^a.Ta.\ssenx 
plus que comme des souvenirs et 
que, par un zèle bien entendu, les 
conservateurs de nos musées s'ef- 
forcent, dans l'intérêt du public, 
avec des connaissances réelles et 
une prudence avisée, cela est un 
fait reconnu et qui honore nos 
compatriotes, mais en est-il de 
même partout ? 

A en croire certains critiques 
grincheux et certains amateurs 
qui ont en cela des rancunes par- 




liculièns, c'est un phénomène 
dûment constaté que la détériora- 
tion des objets d'art croît en 
raison directe de la multiplication 
des conservateurs. Ils prétendent 
que l'on ferait des volumes avec 
les exemples vraiment incroyables 
du zèle avec lequel les conserva- 
teurs se livrent aux exercices de 
vernissage, de dévernissage, d'ex- 
ploration à l'alcool, de retouches 
scientifiques, historiques ou 
autres, en vue de dénaturer les 
tableaux dontleur unique mission 
est d'assurer la conservation. — 
Oui! les conservateurs, — qui 
pourrait au monde s'en douter? — 
ont eu d'abord pour prétexte à la 
création de leurs emplois, de con- 
server les objetsd'art, c'est-à-dire 
de les protéger contre les injures du 
temps, les variations de la tempé- 
rature, les attentats des visiteurs, 



Cliché Alinari (Florence). 

GUIDO REXI.— sAiM siiBAsiiiiN 
(CcUection Galliera) 




Cliché Alinari (Fiot-ttic-'J. 



A. VAN DYCK. — portrait inconnu 
(ColUciion Galliera) 



40 



LES ARTS 





C.lirhrs Aliiiari ( F) o'niif j . 

LE TITIEN. 



iMHtrnAiT l\(;oNNU. — (Colle:ti>n Oallicrai 



les gestes maladroits, brusques ou avinés de leurs subor- 
donnés. Il y a beau temps, disent les grincheux, qu'ils 
l'ont oublié; ils ajoutent que 
plus un conservateur est 
docte, plus il est redoutable, 
et que plus il est ingénieux, 
plus il est néfaste. Ils exa- 
gèrent sans doute, mais, sans 
les suivre en tout, il est per- 
mis de concevoir pour les 
trésors artistiques des Bri- 
gnolc-Sale des craintes fon- 
dées. 

Nous ne voulons à présent 
ni discuter ni disputer : seu- 
lement préparer un dossier. 
Ce dossier, où nous insérons 
d'abord les pièces du procès, 
où prendra place tantôt l'en- 
quête de M. Gerspach, est-il 
besoin dédire qu'il est ouvert 
aux réponses et aux déclara- 
tions de tous les intéressés ? 

Ils n'ont point à craindre 
d'entrer dans les détails tech- 
niques et de fournir toutes 
les photographies, en même 
temps que les détails les plus 
précis sur les modes adop- 
tés pour la conservation des 



MORETTO DE liRESCIA. — in botamstk. 

tableaux de la galerie — 
primitifs, car ayant eu, il 



■ (Cotle<liiin GollUra) 




i (Fïoyence,. 

ANT. VAN DYCK. — I'Oiitrait de philu'I'E ii, noi d'espaonb 
(Collection Galliera) 



modes qui semblent avoir été 
y a quelques années, besoin de 
portraits de la comtesse de 
Rrignole, mère de la duchesse 
de Galliera, gardés l'un au 
Palazzo Bianco, l'autre au 
Palazzo Rosso, nous nous 
hcuriâmes pour les photo- 
graphier à d'extraordinaires 
difficultés que l'intervention 
du Consul général de France, 
M. Charpentier, parvint seule 
à lever. Et les portraits cra- 
quelés, dépeints, repeints, 
quoique ne datant pas d'un 
siècle, étaient dans un état 
lamentable. 

On ne saurait penser que 
tous les tableaux de la Gale- 
rie aient eu la même destinée, 
mais on peut admettre a 
priori, que ceux qui étaient 
disposés à s'aliérer n'ont pas 
reçu, en temps voulu, les soins 
convenables ou qu'ils ont été 
l'objet de réparations mala- 
droites. Toute la question est 
donc de connaître d'abord 
l'époque à laquelle ces répa- 
rations ont été opérées. 

F. M. 



VANDALISME 

En réponse à la communication que les Art» ont publiée sous et litre et sous la signature A. M., dans le numéro de Février, mous 
recevons de M. Karl Votl, Conservateur de la Pinacothèque de Munich, la lettre suivante que nous nous empressons d'insérer. Inmiile 

d'ajouter que nous accueillerons de mémt; les réponses qui pourraient y être faites. 



Au n" 14^ des Arts, M. A. M... public des photographies 
qui, dans deux C;tats, représentent les volets de l'autel de la 
famille Paumgartner, peints par Albert DUrcr, tels qu'ils 
étaient avant et après la restauration. M. A. M... ajoute, sou» 
le titre alarmant de « Vandalisme », un article où il accuse 
lesconservateurs de la Pinacothèque d'avoir commis un acte 
d'une audace inouie et d'une absurdité pédante. 

Comme c'est moi qui ai causé cette restauration, je tiens 
à éclaircir le cas, moins pour défendre la direction contre 
un reproche qu'elle n'a pas mérité que pour dissiper les 
bruits inquiétants qui pourraient faire quelque chagrin aux 
amis de Diirer. 

M. A. M... croit que le professeur H a user a d'abord enlevé 
cette partie qui a été exécutée par le peintre de la Cour, 
S. -G. Fischer, au commencement du xvii« siècle, et que, 
ensuite, il aurait ajoutéledragon, lesétcndards. les nouveaux 
casques, l'oreille d'un des chevaliers, en les reproduisant 
d'après des copies anciennes. Si tel est le cas, tout le monde 
devra dire, avec M. A. M..., qu'une telle action est une absur- 
dité non excusable. Si l'état du tableau, tel que l'a voulu 
Albert Diirer, n'est plus conservé, mieux vaut encore un 
arrangement qui a un certain intérêt historique qu'une 
réfection moderne des parties détruites. 

A la bonne heure, mais il n'en est pas ainsi dans 
notre cas. L'état voulu par A. Diirer était conservé sous 
les repeints exécutés par Fischer. M. Hauser n'a rien 
ajouté ni copié. Il a tout simplement lavé les panneaux, et 
seulement les parties repeintes; à mesure que disparais- 
saient les couleurs de Fischer, celles de Durer reparais- 
saient avec tout leur éclat, avec la précision du dessin et la 
fermeté du modelé. On a fait ce qu'on fait tant de fois dans 
les églises, où l'on nettoie les murailles pour faire sortir 
une fresque. Pour une partie des panneaux, il s'agissait 
même littéralement de la découverte d'une œuvre magni- 
fique et inconnue de Diirer. Les copies anciennes des pan- 
neaux portent sur les revers la scène de l'Annonciation, 
tandis que les tableaux originaux étaient couverts, sur le 
dos, d'une épaisse couche de couleur rouge. On a lavé cette 
couleur : et l'on a vu surgir, en grandeur naturelle, belle 



comme un rêve, une madone de Durer, admirable par le 
dessin et délicieuse par le seniimeni. 

La question peut donc être posée comme toit : 

La direction de la Pinacothèque a-t-eile commis on acte 
de vandalisme en faisant revivre cette madone ? 

Certainement non. 

Or, les couleurs qui couvraient les autres parties des 
tableaux, c'est-à-dire les fondateurs Paumganncr. tout en 
formant une décoration assez longtemps admirée, étaient 
aussi étrangères à la conception de Durer que le roux qui 
couvrait le revers. On n'a fait que ce qu'on doit faire quand 
on veut conserver les anciennes oeuvres d'art : on a nettojré 
un chef-d'<ruvre d'Albert Durer qui, par un acte de vanda- 
lisme, a été repeint et barbouillé au commencement du 
xvit' siècle, et on lui a rendu son ancienne splendeur, sans 
rien ajouter ni enlever. 

A moins que je ne me trompe, M. A. M... a été induit en 
erreur par une correspondance de Munich qui a para dans 
la Kutistchronik de Leipzick, où M. Dulberg rcgrciie qu'on 
ait lavé les panneaux de Durer. On a beaucoup ri chez nous 
de cette idée presque perverse qui préfère à l'état original 
les détériorations commises par un imitateur d'une médio- 
crité peu amusante. Je suissûrque M. .\. M..., quand il verra 
les tableaux nettoyés, dira qu'on a rendu un vrai service i 
la mémoire de Durer en remettant les magnifiques volcu 
dans leur état original. 

Nous autres, dans la Pinacothèque, sommes tellement 
convaincus de ne pas avoir péché contre nos devoirs, que 
nous tâcherons même de nettoyer aussi la partie centrale 
qui, à droite et à gauche, portait autrefois i peu près oite 
huitaine de figurines de fondateurs, qui sont encore cou- 
vertes par les couleurs insipides de Fischer. Et nous espé- 
rons qu'après ce nettoiement la partie centrale gagnera 
en grandeur de composition et de conception autant que 
— même au jugement de M. DUlberg — les volets des fon- 
dateurs ont gagné. Si la rédaction veut m'accorder un peu 
de place, j'aurai l'honneur de raconter ce que le nettoie- 
ment a fourni de nouveaux détails. 

KARL VOLL. 



Nous mirons grnnJ plaisir » rcccvviir et à inscrcr, avec J^>cumcnls graphique* k l'appoi. les d^ailt qnr IMM« 
auiourd'htii parait de nature h rassurer les nmateura qui nous ont uisi d« la qa««lton. Toulefoia. il c«l r«|[T«ltablt q»« 
nature étaient les rtptintt sur les tableaux de Oiirer. 

Ces repeints cinieiii-ils exécut<« il la lemptm, 6xén par un vernis i l'alto lu» ftciU *hn qw da I 

lavage déiinitif h l'eau. 

Mais, si les retouches ont été peintes 1 l'huile, par quelle incomparable habileté a-tsm pu fair< diaparahrt aiM cauc 
la peinture originale d'Albert Durer? 

Pourtant, il n'est guère probable qu'il ail pu en èlre autrement, car on n'a pas o»l dira jasqu'ici. qa'aa »vii" ■i«cla 

M. Karl Voll aflirnie pourtant que la peinture de llûrer a reparu tout «nlière, el que 1» Jjctaur Haaaer n'a fitm a 

Il rendrait donc un éroinent service 1 tous lea conservateur» de .MuWes el i loua le» resiaaraieur» d'xarm d"af1 da 
Il enlevé les couches récentes — près de trois siècle» est-ce ai r.*c:nt ? — san» loicber le» an cienncs. 

S'il V a lit un secret chimique, nous nous inclinons, mii' M I! '■ lii Ttrilablemrai an biaiiraimr d 

d'un peu de sa science pour restaurer le» tableaux. 



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rat«ait. 



l'an, par «aiw de rba«a*il<. *'ii 



Chronique des Ventes 



SANS présenter un bien vif mouvement d'affaires, le mois 
de février a pourtant marqué une reprise des ventes à 
Paris, mais cependant moins accentuée que les années 
précédentes. On se réserve pour le printemps, pendant 
lequel vont avoir lieu les grandes vacations. 

C'est la vente de la deuxième partie des objets d'art japo- 
nais et chinois formant la collection de M. Hayashi, qui a 
été le morceau de résistance pour février, le total des enchères 
s'étant élevé 3418,207 fr. Ce résultat a été des plus satisfai- 
sants et au-dessus des prévisions qu'avaient faites M= Che- 
vallier et M. Bing, qui dirigeaient cette vente. L'année 
dernière, à pareille époque, on avait dispersé la première 
partie de la collection Hayashi avec un succès égal, ce qui 
prouve que les amateurs japonisants sont plus nombreux 
que jamais et toujours aussi passionnés pour les choses 
d'art si délicates dues aux anciens artistes japonais ou 
chinois. 

Ce sont les peintures japonaises qui ont fourni les plus 
grosses enchères. Un kakémono de l'école bouddhique a 
été payé 8,000 fr., et un autre par Outamaro 7,100 fr. Un 
portrait de prêtre très rare a été mis en vente sur une mise à 
prix de 100,000 fr., mais n'a pas trouvé d'acquéreur. Un 
panneau en broderie de couleurs a été acheté 5, 100 fr. par 
le musée de Lyon. Dans les bronzes une grande cuve, d'é- 
poque préhistorique, a été acquise pour 7,100 fr. par le 
musée de Dresde. Le musée du Louvre est devenu posses- 
seur pour 2,450 fr. d'une tète de jeune homme en terre 
peinte, oeuvre des Tori. Une figure en terre laquée par les 
mêmes artistes a atteint 5,400 fr. Les laques se sont vendus 
très cher et une écritoire est montée jusqu'à 4,65o fr. 
Comme céramique, un vase à couverte aubergine et bleu de 
ciel en porcelaine de Chine a fait 3,900 fr. Le musée du 
Louvre, représenté par M. Migeon, a fait encore quelques 
acquisitions en dehors de celle que j'ai signalée. 



En dehors de la collection Hayashi, les ventes pari- 
siennes n'ont rien fourni de bien intéressant. Au milieu de 
février, M« Lair-Dubreuil et M. Henri Haro ont dispersé 
la collection de tableaux modernes et dessins formée par 
M. Bodinier, le fondateur du petit théâtre de la Bodinière, et 
celle de feu M. Félix Bougon, composée de tableaux anciens. 
La première de ces ventes a donné un total d'une vingtaine 
de mille francs, avec une adjudication de 3, 000 fr. pour un 
petit paysage de Lépine, pour lequel l'expert avait demandé 
1,200 fr., et la seconde a produit 27,000 fr. Un tableau par 
Patinir, Saint Jérôme en prière, a fait 4,i5o fr., et un 
autre par David Téniers, 2,5oo fr. 

Quelques jours avant, M'= Chevallier et M. Georges 
Petit avaient vendu quelques tableaux modernes apparte- 
nant à Madame L. et où il faut relever : Plage de Portrieux, 
par Daubigny : 5,400 fr. — Jeune princesse chinoise, par 
Diaz : 3,700 fr. — Paysage d'hiver, par Monet : 4,600 fr., 
et une Nature morte, par Vollon : 4,100 fr. 



D'Amérique et d'Angleterre nous arrivent les échos de 
ventes importantes. 

A New-York, au commencement de février, a passé aux 
enchères la collectionde tableaux modernes de feu M. David 
Lyall, de Brooklyn, qui adonné le joli total de 1,255,225 fr. 
Le plus haut prix a été atteint par une toile de Jules Breton, 
la Fin du travail, achetée 127,500 fr. par le sénateur Clark. 
Une belle œuvre de Schreyer, la Sortie, a été payée 69,500 fr., 
et une œuvre de de Neuville, Destruction d'une ligne télé- 
graphique, est restée à M. Schauss pour 60,000 fr. Un 



Enlèvement de Rebecca, par Delacroix, a fait 55,5oo fr., 
alors qu'à la vente Goldschmidt, en 1888, il n'avait atteint 
que 29,100 fr. Par contre, un tableau bien connu de Corot, 
Le Printemps, n'a trouvé acquéreur qu'à i5,3oo fr., alors 
qu'à la vente Wolfe il avait fait 48,500 fr. Voici la liste des 
autres enchères importantes : 

Bestiaux au pâturage, par Troyon : 42,000 fr. — La 
Naissance du veau, par Millet, 43,000 fr. — Paysage avec 
bestiaux, par Van Marcke : 33,5oo fr. — Environs d'Ornans, 
par Courbet : 3i,ooofr. — Le Marchand ambulant, par 
Gérome : 3o,ooo fr. — Le Passage du Ruisseau, par Bou- 
guereau : 22,5oo fr. — Souvenir d'Algérie, par Fromentin : 
21,000 fr. — La Bénédiction du Cardinal, par Isabey : 
17.500 fr. — Le Chêne au coucher du soleil, par Rousseau : 
28,500 fr. — Au bord de la mer, par Corot : 3 1,000 fr. — 
Madeleine repentie, par Henner, 2 1 ,000 fr. — Le Labourage, 
par Rousseau : 25,ooofr. — Bords de rivière, par D&uh'igny: 
19,000 fr. — Mon Jardin, par Cazin : i3,ooo fr. — Médi- 
tation. parYan Erennen : 28,000 fr. — Paysage avec moulin, 
par Ch. Jacque : 25,25o fr. ^ La Fête de Cupidon, par 
Diaz : i6,5oo fr. 

Ces jours derniers on a vendu la collection Ichenhausen, 
qui a produit 944,600 fr. Un portrait de Jones Inigo, par 
Van Dyck, a fait 102, 5oo fr.. et le même prix a été donné 
pour un grand paysage de William Collins. 

A Londres, chez Chrisiie, a eu lieu en février toute une 
série de grandes vacations de tableaux et d'objets d'art. La 
collection lady PageTurnera produit à elle seule plus d'un 
million. Dans cette vente il faut signaler : un secrétaire 
bonheur du jour, en marqueterie, de l'époque de Louis XV : 
42,000 fr. — Une tapisserie de Beauvais à fleurs : 43,3oofr. 
— Deux statuettes en biscuit de Sèvres, d'après Falconet : 
35,125 fr. — Deux paires de vases envieux chine : 21, 525 fr. 
et 1 6,525 fr. — Une commode en marqueterie, époque 
Louis XVI : 17,850 fr. — Un service de table en vieux 
Sèvres : 18,900 fr. — Deux vases en ancienne porcelaine de 
Chelsea : i 5,225 fr. Et, dans les peintures : une toile par 
Wouwermans : 23, 100 fr. — Un portrait de la duchesse de 
Parme, par Naitier : 22,3oo fr. — Un paysage par Boucher : 
18,900 fr. — Un autre : 19,950 fr. — Deux portraits de 
femme de l'école française : 18,900 fr. — Un Combat de 
cavalerie, par Wouwermans : i5,75o fr. 

Dans diverses autres ventes, de nombreux prix impor- 
tants également. Dans la vente Max Andrew, un tableau par 
Troyon, La Vallée de la Toucque, monte à 66,25o fr., alors 
qu'en 1880 il n'avait fait que 18,200 fr. Quelques jours 
après, un Portrait de dame, présumé être celui de Miss 
Palmer, de l'école anglaise, atteint 46,875 fr. Dans les 
objets d'art, à la vente Hugh Adair, un vase en ancienne 
porcelaine de Sèvres fond bleu, décoré de vues de ports de 
mer, est adjugé 5o,ooo fr., et une écuelle en même porce- 
laine à décor, signé Noël, de fleurs sur fond jaune : 25,ooofr. 
L'orfèvrerie donne lieu aussi à de gros prix. — Uneaiguière 
en grès de Delft, montée en argent de l'époque de la reine 
Elisabeth, fait 37,700 fr. — Une coupe en argent doré, tra- 
vail anglais du xvii= siècle, monte à 28,770 fr. — Une autre 
écuelle à i2,5 5o fr. — Un pot en grès, monté en argent : 
10,000 fr. Les estampes anciennes se paient aussi fort cher : 
un portrait de la vicomtesse Spencer et de sa fille, d'après 
Reynolds, par Watson, grimpe à 6,825 fr., et un portrait de 
lady Hamilton, par Joncs, d'après Romney, à 5,25o fr. Il 
y a encore de beaux jours pour la curiosité. 

A Paris va commencer maintenant la grande saison des 
ventes et plusieurs dispersions très importantes se produi- 
ront dans les mois qui vont venir. 

A. FRAPPART. 



Directeur : M. MANZI. 



Imprimerie Manzi, Joyant & C'", Asniures. 



Le Gérant : G BLUNDIN. 



CHRONIQUE DES ARTS 



Charles Qiliot 



Les Arts devaient publier dans un de leurs 
prochains numéros la coUcciion Charles 
Gillot : déjà les clichés étaient prêts, l'auteur 
finissait de prendre du collectionneur ces 
renseignements précis qui font l'intérêt de 
telles notices... Au milieu du travail, une 
mort subite et sans doute accidentelle, a en- 
levé M. Gillot. L'article paraîtra plus tard, et 
le public jugera de ce qu'est cet ensemble 
unique et où s'unissaient harmonieusement, 
le Japon, la Chine, l'Orient et le Moyen âge. 
Celui qui l'avait formé ne doit pas partir 
pourtant sans que, dès maintenant, on ne 
rappelle à ses amis dans un dernier adieu qui 
il fut et la perte qu'ils ont faite. 

Charles Gillot était le chef d'une des 
grandes maisons de gravure en phototypie de 
Paris. C'était son père qui l'avait fondée et 
qui, par l'invention du procédé qui porte son 
nom, le gillotage, en avait fait la fortune. Le 
fils avait continué les travaux du père, et le 
haut degré de perfection auquel a atteint ces 
dernières années la gravure en couleur, est 
en partie son œuvre. Non pas en vérité qu'il 
prétendit à la science; nul moins que lui 
n'était théoricien, et c'est l'intelligence tech- 
nique, l'habileté du tour de main qui lui ont 
toujours paru les plus nécessaires qualités. 
Mais son instinct était infiniment sûr et ses 
talents pratiques, joints à la logique d'un bon 
sens très éveillé et d'un goût merveilleusement 
raffiné, le guidèrent dans toutes ses décou- 
vertes : il leur dut tous les progrès qu'il réa- 
lisa dans son art et l'on ne saurait jamais 
oublier, en parlant de lui, môme quand on 
envisage le collectionneur, ce côté si spécial 
de sa nature. 

Ses premiers achats furent des estampes 
japonaises, et l'on ne peut douter que ce fut 
des extraordinaires qualités techniques de ces 
gravures, les plus étonnantes impressions en 
couleurs qui aient jamais été faites, que Gillot 
ait été tout d'abord frappé : l'imprimeur fut 
tout de suite séduit en lui. Et pourtant, alors 
qiie parmi ces estampes qui pour la première 
fois faisaient leur apparition en Europe et 
arrivaient pêlo-môle, anciennes ou modernes, 
bonnes ou mauvaises, sur le marché, les ama- 
teurs qui commençaient de collectionner en 
même temps que lui recherchaient surtout 
les plus fines, lui, guidé par son instinct, j 
comprenait déjà et du premier coup que les ! 
plus remarquables étaient les plus puissantes, | 
les plus fortes et non les plus jolies, et il réu- 
nissait le premier une série de ces primitifs si 
rares aujourd'hui et si estimés. L'estampe ne 
fut d'ailleurs pour lui qu'une entrée en ma- 
tière et bientôt c'était tout l'art japonais qui 
sollicitait sa curiosité; mais toujours le même 
goilt le poussait, et si la beauté, la sincérité 
du travail l'attiraient invinciblement, il n'ad- 
mettait pas ces qualités sans le caractère. Ce 
mot caractère, qui revenait souvent sur ses 
lèvres, il ne le définissait pas très bien, mais 
c'était sans doute la robustesse qu'il voulait 
dire et la grandeur exempte de mièvrerie: or, 
ces qualités sont celles de toutes les pièces 
d'Extrême-Orient qu'il avait réunies. Au mo- 
ment où il commença à collectionner les 
laques, qui sont une de ses plus belles séries. 



celles du xviii» siècle seules, chefs-d'œuvre de 
finesse, maisd'une excessive préciosité, étaient 
à la mode; il alla tout d'abord aux pièces 
archaïques, un peu rudes au premier coup 
d'oeil, bien supérieures pourtant par la no- 
j blesse de la conception décorative et par la 
I puissance du travail de l'ouvrier, l'our les po- 
j teries, pour les gardes de sabre, il vit de 
même, méprisant les jolis bols de Sai/ouma 
I délicatement ornés et les ciselures exquises 
i qui d'une pièce d'armure font un morceau 
de vaine orfèvrerie, pour s'attacher aux 
simples grès frustes ou décorés largement, et 
I à ces gardes de fer dont les anciens forgerons 
avaieiit su tirer, par la seule beauté de leur 
technique et la grandeur de leur style, d'admi- 
rables chcfs-d'a-uvrc. Et il faudrait citer ses 
bronzes, ses peintures,ses masques, seséiofTes 
aussi, dont aucun musée ne possède collection 
semblable et qu'il faut voir en détail pour 
comprendre quels prodigieux créateurs de 
formes ont été ces ouvriers japonais des grands 
siècles ! 

Mais ce caractère que Gillot recherchait 
avant tout, les arts chinois ou japonais ne 
sont pas les seuls à le posséder, et, beaucoup 
trop sincère pour qu'aucun exclusivisme lui 
pût entrer dans l'esprit, il eut bientôt fait de 
retrouver au Moyen âge et dans l'Orient médi- 
terranéen ces qualités qu'il aimait et admirait 
si fort. Le Moyen âge, il leconnut au Louvre; 
nul n'y fut plus assidu que lui : chaque 
dimanche on le rencontrait à la galerie d'A- 
pollon, et il ne fut que juste, quand la Société 
lies Amis Ju Louvre secréa, d'appelcrdansson 
conseil cet amateur passionné de nos galeries 
nationales. C'est au Louvre qu'il apprit à i 
connaître l'ivoire, la sculpture et le meuble | 
gothiques et les émaux champlevés de Li- '■ 
moges. Pour l'Orient il put admirer dans ; 
leur milieu les merveilles de son ancienne j 
civilisation, et les amis qui l'accompagnèrent | 
dans son voyage d'Egypte se souviennent de j 
l'enthousiasme qu'il promena au Caire, des | 
mosquées de Touloun ou de Hassan aux bou- 
tiques du bazar; la petite cargaison qu'il rap- 
porta lui rit un premier fonds, rapidement , 
accru à Paris, aussitôt son retour, de verre- ' 
ries, de cuivres et de ces céramiques de , 
fouilles dont les irisations séduisaient si fort ; 
son oeil délicat. Et tout cela, chové avec un 
soin jaloux, voisinait dans ses vitrines et y 
formait un ensemble harmonieux, par cette j 
raison surtout que celui qui avait réuni tous t 
ces objets, si divers d'origine et d'époque. ; 
les avait tous choisis suivant l'idéal qui lui j 
était propre et avait toujours cherché en eux j 
les qualités qui lui étaient chères et étaient 
vraiment Vart à ses veux. 

Cette per.>!onnalité si forte ne pouvait ne 
pas demeurer sans influence et il est certain | 
que, de sa forme spéciale de goût, la trace se 
retrouve dans bien des collections d'aujour- 
d'hui; c'est que Gillot n'était pas de ces ama- ! 
teurs égoïstes qui jouissent seuls des objets ' 
qu'ils ont réunis; il en faisait part à tous ceux , 
qu'il sentait s'y intéresser, les leur mettait 
dans les mains, leur en expliquait lesqualités: 
il formait ainsi des élèves, dont plusieurs 
surent profiter de ses leçons. Tous les japo- 
nisants d'aujourd'hui le sont, et ceux même 
qui avaient résisté n'ont pu ne pas s'in- 
cliner devant lui quand, à l'Exposition de 
iqoo, au pavillon impérial du Trocadéro. ils 
ont vu l'apothéose de cet art archaïque dont 



il avait été l'apôtre et le défenseur pauiooné. 
Des merveilles alors sorties pour la première 
fois des temples et des palais, Gillot l'ouit 
plus pleinement peut-être qu'on autre, nuit, 
dès lors, il n'était pas de jour, pu un de ces 
« dîners japonais » auxquels il «i«ii si assida, 
où il ne parlât d'un projet de voyage en 
Kxtréme-Urieni. Que de joies il y prévoyait 
et de quelles œuvres n'y enrichirait-il pas ses 
collections!... Hélas! la mort l'a surpris 
ayant qu'il pût réaliter ce rêve, mais tes amis 
n'oublieront pat ce qu'ils lui doivent et ils se 
souviendront, si jamais sunoui ils accom- 
plissent le voyage qu'il aurait dû faire, que 
c'est à l'éducation reçue de lui qu'ils doivem 
une bonne pan de leurs jouitsanccs. 

RAYMOND KŒCHLIN. 



La Galerie 



DU l'Ai \//<) RONbi, 



La question a provoqué des anides dans 
les journaux étrangers et des discussions dans 
quelques journaux italiens. 11 y a eu. — est-il 
besoin de le dire? — des exagérations ci des 
erreurs. Elle a provoqué, en outre, un projet 
de résolution soumis au Conseil municipal 
de Paris; de ce projet, je m'abstiens de par- 
ler étant incapable de discuter le testament 
de la duchesse de Galliera. 

Mais, pour le reste, je me propose de 
mettre les choses au point, c'csi-à-dire de 
prendre ratfaire i ses débuts et de la suivre 
jusqu'à l'heure présente. 

I 

La duchesse de Galliera a légué, en 1874^ 
sa galerie du Palazzo Rosso à la cité de Gènes. 

Dès lors la galerie est entrée dans la caté- 
gorie des musées dénommés en Italie musées 
civiques, c'esi-i-dire municipaux. 

Les musées civiques sont nombreux en 
Italie, je crois qu'ils dépassent cent soixante. 
Il en est de très importants, plus imponanis 
même que certains musées royaux ; d'autres, 
en majorité, sont d'ordre secondaire, mais II 
n'en est pas un de ceux que j'ai visités — et 
j'en ai visité beaucoup — qui ne conserve 
plusieurs ouvrages dont les principaux mu- 
sées de l'Europe seraient fiers. 

Le municipe est propriétaire du musée 
civique, il le gère comme il l'entend : mais, 
aux termes des lois iialicnncs. tous les ouvra- 
ges d'art appartenant à des entités mr-rales. 
sont sous la tutelle du ministre de l'Instruc- 
tion publique et des Beaux-.\rts qui inienrient 
lorsqu'il le juge utile. 

Comme le Conseil communal n'est pas 
toujours en session, il existe dans les com- 
munes une Junte municipale qui représente 
le Conseil: la Junte est composée du syndic 
maire) et de quelques membres du Conseil 
nommés par leurs collègues. 

Au mois do juin 1901. M. Quinzio. direc- 
teur de la Galerie Brignole-Sale. installée au 
Palazzo Rosso. écrivit au syndic de Gènes 
pour l'informer qu'un certain nombre de 
tableaux étaient détériorés et exigeaient des 
réparations. 



CHRONIQUE DES ARTS 



Le 17 juillet suivant, la Junte nomme une 
Commission chargée d'examiner les tableaux 
de la Galerie et d'indiquer une personne 
capable de taire les réparations jugées néces- 
saires par la Commission. 

La décision de la Junte est d'une grande 
sagesse ; elle se reconnaît incompétente et 
renonce même à son droit de nommer le 
réparateur. 

Donc, dès à présent, le conservateur de la 
Galerie, on dit ici le directeur, est hors de 
cause, et tout ce qu'on a imprimé à cette 
occasion, comme en tant d'autres, sur l'incapa- 
cité des conservateurs en général et sur leur 
manie de faire restaurer les tableaux sans y 
rien connaître, ne peut s'appliquer aux tra- 
vaux dont les tableaux du Palazzo Rosso ont 
été l'objet. 

La Junte composa la Commission comme 
il suit: 

MM. Campora, assesseurmunicipal, repré- 
sentant le municipe, président ; le marquis 
D. Pallavicino, président de l'Académie 
ligurienne; Cantalamessa, directeur de la 
Pinacothèque royale de Venise; Ridolfi, 
directeur des musées royaux de Florence; 
C. Ricci, directeur du musée royal Brera à 
Milan; le comte Bandi di Verme, directeur de 
la Pinacothèque royale de Turin; Quinzio, 
directeur de la Galerie du Palazzo Rosso; 
Cavenaghi, directeur de l'école supérieure 
d'art appliqué à l'industrie, de Milan; Bor- 
carzi, archiviste, secrétaire. 

Il n'était pas possible de faire de meilleur 
choix. 

Les directeurs des grandes galeries royales 
de l'Italie sont, en matière de restauration, 
très compétents; chacun, dans son musée, a 
un atelier permanent de restauration et la 
surveillance de cet atelier est le plus grand 
souci de la direction. 

M. Cavenaghi est réputé, et avec raison, 
le plus habile restaurateur de tableaux de 
l'Italie, qui en compte plusieurs d'excellents. 

La Commission procède à l'examen de tous 
les tableaux, indique ceux qui avaient besoin 
de restaurations et nomme l'artiste qui sera 
chargé du travail. 

M. Quinzio, directeur de la galerie, 
demande la nomination d'un artiste de Gênes; 
la Commission, à l'unanimité, moins la voix 
de M. Quinzio, désigne M. Orfeo Orfei de 
Bologne. 

Le choix est approuvé par la Junte mu- 
nicipale et par les personnes compétentes, 
notamment par l'éminent M. Venturi dont les 
opinionsen matièred'artfontautoritéen Italie. 

M. Orfei a abandonné, depuis plusieurs 
années, l'art de la peinture, pour s'adonner 
exclusivement à la restauration des tableaux 
anciens; les restaurations qu'il a faites à 
Bologne, à Reggio Emilia et dans d'autres 
localités, ont solidement établi sa réputation. 

Mais le choix n'était pas du goiît de 
M. Quinzio. 

Dès lors éclate un conflit aigu. 

M. Quinzio trouve mauvaises les restau- 
rations faites par M. Orfei et, à un moment, il 
pousse les choses au point de lui refuser 
l'accès de la galerie. 

Comment M. Quinzio, après tout, fonc- 
tionnaire municipal, peut-il tenir tête à la 
Junte et à la Commission? 

Je l'ignore; on m'a dit cependant que 
M. Quinzio avait été désigné, dans le testa- 
ment de la duchesse Galliera. comme direc- 
teur de la Galerie et que, par suite, il était en 
quelque sorte inamovible. 

Je n'ai pas pu vérifier le fait. 

Malgré tout M. Orfei peut continuer son 
travail et le terminer. 

Le 23 avril 1902, la Commission, à l'una- 
nimité, toujours moins la voix de M. Quin- 
zio, « Ha reconosciuto che il lavoro di res- 



taura fu eseguito benc ». a. reconnu que le 
travail de restauration a été bien fait, dit le 
procès-verbal de la séance. 

Le verdict ne fit d'abord aucun bruit, 
mais quelque temps après un journal italien 
publia contre les restaurations un article 
d'une extrême violence. 

Le rédacteur a vu hs toiles avant les res- 
taurations ; elles étaient toutes en bon état, 
c'est à peine si quelques-unes étaient légère- 
ment écaillées, quelques petites retouches 
suffisaient. Qu'a fait M. Orfei? Les tableaux 
auxquels il a touché sont noyés dans la brume 
et brûlés par le pétrole ; c'est un désastre, un 
acte inqualifiable de vandalisme ! 

Malgré ces évidentes exagérations, exagé- 
rations reconnues par le journal qui, à la 
suite, s'est privé, dit-on, de la collaboration 
de son rédacteur, la critique a eu de l'écho à 
l'étranger et en Italie. 

On a repris la phrase : Quod non fecerunt 
barbari,fecere Barberini. bien connue, et ne 
résultant réellement que d'une sorte de jeu de 
mots, caries barbaresont commis biend'autres 
dégâts que la famille Barbcrini. 

On a également fait usage d'un axiome : 
tel fait est signalé par un journal, nous le 
tenons comme vrai, jusqu'à preuve contraire ! 

Mais c'est la négation de toute logique : 
vous avancez une assertion, c'est à vous de 
prouver qu'elle est juste et non pas à moi de 
démontrer qu'elle est fausse; seulement cette 
façon de procéder est commode et à la portée 
de tous. 

J'ai eu le regret de constater qu'en France, 
certains de mes confrères, mal informés, ont 
assuré que les réparations des tableaux du 
Palazzo Rosso n'ont été entreprises qu'à la 
suite du projet de résolution présenté au 
Conseil municipal de Paris. Il était bien 
facile cependant de s'en rapporter aux dates. 

Les restaurations ont été décidées en 
juillet 1901 ; elles ont été terminées en 
avril 1 902 ; le projet de résolution n'a été pro- 
duit qu'en janvier ou février igoS ! 

En Italie on a discuté ; les journaux ont 
provoqué des interviews et des lettres. 

Il y a eu désapprobations et approbations; 
on a nié la compétence de la Commission et 
réclamé une Commission nouvelle. Plusieurs 
membres de la Commission ont été interrogés 
séparément. MM. Corrado Ricci, directeur de 
Brera; le comte Bandi di Verme, directeur de 
la Pinacothèque de Turin; Cantalamessa, 
directeur de la Galerie royale de Venise, ont 
carrément répondu que les restaurations 
avaient été bien faites, qu'il n'en résultait 
aucun dommage pour les tableaux et qu'ils 
prenaient la responsabilité du travail de 
M. Orfei. 

On a imprimé que l'honorable M. Nasi, 
ministre de l'Instruction publique et des 
Beaux-Arts, avait envoyé un Commissaire 
spécial à Gênes; ce n'est pas exact, parait-il. 

Le ministre, interpellé au Sénat, a répondu 
nettement qu'il partageait l'opinion de la 
Commission nommée par la Junte munici- 
pale. 

Donc la querela è sfumata, comme on dit 
en Italie. Mais, avec des personnes qui ne 
reconnaissent pas leur erreur, une question 
n'est jamais bouclée. 

II 

La Commission, comme je l'ai dit, a exa- 
miné tous lestableaux de la Galerie du Palazzo 
Rosso. Elle a constaté qu'en général ils sont 
bien conservés « che in générale sono abbas- 
tan:{a ben conservât! », dit le procès-verbal de 
la séance. Mais elle a reconnu qu'un certain 
nombre de tableaux avaient besoin de restau- 
rations. Selon la nature des dégâts, elle a 
groupé les tableaux en trois catégories : 



1'^'= CAÏEGORIK 

L'Enlèvement des Sabines, par Valerio 
Cartello (1623- 1659); la Charité, par Rei- 
nardo Strozzi, dit il Cappucino ( i 58 1 - 1 644) ; 
Cléopdtrc, par Guerchin 11 591-1666;; la 
Madone et l'Enfant, par Bernardo Strozzi. 

■1" CAllCGORIE 

Portrait équestre du marquis Antoine 
Brignole-Sale, par Van Dyck (1 599- 1641 ) : 
Portrait de la marquise Paolitia Brignole- 
Sale, par Van Dyck; divers portraits d'in- 
connus, par Paris Bordone [iboo-ibjo ; la 



Madone, par Guido Reni (1575-1642); le 
Christ, par Guido Reni ; Jésus-Christ et 
Sainte Véronique, par Antonio Caracci 

(i582-i6i8). 

3' CATÉGORIE 

La P'orge de Vulcain, attribuée à Giacomo 
Bassano (1510-1592); une Sacrée Conversation. 
par Paris Bordone; une Sainte Eamille, attri- 
buée à Carie Maratta ; Portraits de deu.v 
Gentilshommes, par Van Dyck; Portrait d'une 
Mère et de sa Fille, par Van Dyck ; la Crèche, 
attribuée à Paul Véronèse (i52o-i588); Saint 
Jérôme devant le Crucijî.v, attribué à Lucas 
de Leyde 1 494-1 533) ; Portrait de Francesco 
Fileto, sur bois, attribué à Jean Bellini 1426- 
i5i6). 

11 m'a paru nécessaire de donner cette 
liste, parce qu'elle indique les tableaux sur 
lesquels M. Orfei a travaillé et que dans la 
polémique on a attribué à cet artiste d'an- 
ciennes restaurations auxquelles il est tout à 
fait étranger. 

Des procès-verbaux de la Commission, il 
résulte : 

i» Qu'aucune peinture n'est à rentoiler. 

2» Que dans certains tableaux et sur quel- 
ques points, la couleur a été légèrement sou- 
levée par suite de sicciié. 

3° Que, dans plusieurs tableaux, de -petits 
fragments de la peinture se sont détachés. 

40 Que dans un certain nombre de pein- 
tures, le vernis est devenu opaque. 

5" Que les fonds de plusieurs tableaux ont 
été agrandis afin de les mettre à la mesure 
d'un cadre sans emploi. 

6" Que le bois de quelques peintures sur 
bois avait joué ou était avarié. 

Le fait essentiel des observations de la 
Commission est qu'aucun des tableaux de la 
Galerie n'est gravement endommagé. 

Les Van Dyck et surtout les deux grands 
portraits des Brignole-Sale, qui sont de beau- 
coup les ouvrages les plus importants de la 
Galerie, ont quelques écaillages qui ont été 
réparés sans difficulté et sans dommage pour la 
peinture. D'autres tableaux sont dans le même 
cas de médiocre entretien, mais on ne peut en 
faire de reproches qu'à la famille elle-même. 

Lorsque le palais était habité, les tableaux 
étaient en partie disposés dans les apparte- 
ments; ils ont certainement été peu soignés 
alors et on peut être surpris qu'il n'y ait pas 
eu de plus graves dégâts. 

Il n'est pas possible d'entrer, ici, dans le 
détail des opérations de M. Orfei; je ne puis 
cependant passer sous silence la question des 
vernis qui a donné lieu aux plus vives contro- 
verses et dont la solution a été ajournée par 
la Commission. La voici sommairement 
expliquée. 

Jadis on abusait des vernis; j'en ai cons- 
taté sur les peintures anciennes exécutées bien 
avant l'invention du vernis, notamment sur 
des tableaux du xvsiècle peints à la détrempe, 
et sur les fresques de la même époque! 

On vernissait en couches épaisses et avec 
des vernis médiocres, de sorte qu'à la longue 
le vernis prenait une teinte opaque. 

Depuis longtemps déjà on a cherché à 




CHRONIQUE DES ARTS 



III 



rendre aux anciens vernis leur limpidité, sans 
porter atteinte à la peinture. 

Divers systèmes ont été préconisés; celui 
de Pctienkotfen, professeur de chimie à l'Uni- 
versité de Munich en 1864, a étéfçénéralement 
adopté; il consiste à procéder par l'évapora- 
tion de l'alcool. 

Depuis quelques annces, la méthode de 
Pettcnkorten est combattue ; c'est le motif' qui 
a dicté la résolution de la Commission. 

Je puis aussi donner quelques renseigne- 
ments sur les tableaux peints sur bois. 

La Commission n'en a marqué que deu.x 
comme devant être réparés : le saint Jérôme 
devant le Crucifix et le portrait de Francesco 
Fileto , ces tableaux sont simplement attri- 
bués, le premier à Lucas de Leyde, le second 
à Jean Beliini. Le bois du saint Jérôme est 
vermoulu; on bouchera les trous après les 
avoir injectés d'un liquide insecticide ; c'est 
ainsi qu'on fait d'habitude. 

Le bois du portrait du Fileto a gondolé 
comme cela arrive quelquefois; on le redres- 
sera, .l'ai assisté, il y a quelques années, à une 
pareille opération à la Galerie des Offices de 
Florence. Il s'agissait d'un tableau sur bois de 
BoiticcUi, l'Adoration des Rois; il avait 
été repeint, en partie, au xvii= siècle par 
un barbouilleur, mais le dessin et la com- 
position étaient bien de Botticelli; le bois 
avait joué à ce point, que, de plane, la surface 
était devenue fortement ondée; pour ces rai- 
sons, le tableau avait été relégué en magasin. 
M- RidoUi. le distingué directeur des Musées 
royaux de Florence, résolut de le remettre en 
état, non en retouchant la peinture, mais en 
aplanissant les ondes. On commença par 
réduire le bois à la moindre épaisseur possi- 
ble; puis on posa le tableau sur un très solide 
parquet de bois. On imposa à l'appareil des 
poids rendus successivement plus pesants; au 
bout de quelques semaines, l'appareil fut levé, 
et le tableau apparut sur un plan parfaitement 
horizontal et sans' la plus petite craquelure. 



III 



Tout ce que je viens de dire sur la Galerie 
de Palazzo ilosso est conforme à la vérité des 
faits. La querelle est née d'une rivalité de per- 
sonnes et d'un article de presse, blâmé du reste 
par la direction du journal. 

Je me suis abstenu de résumer les discus- 
sions sur la restauration de tableaux, parce 
que ces discussions m'ont paru être trop vio- 
lentes pour être impartiales. Et puis, c'est une 
question très compliquée que celle des restau- 
rations. Je n'ai sur elle que quelques c7<irr^.«. 
On ne vit pas dans une cité comme Florence 
sans fréquenter dans quelques ateliei^s de res- 
taurateurs; j'ai eu la fortune de visiter assez 
souvent le studio de l'un des restaurateurs les 
plus estiinés et aussi de quelques autres très 
habiles. Dans ces cniretiens et en suivant at- 
tentivement le travail j'ai appris des choses 
que je savais déjà et d'autres que je ne savais 
pas. 

Il n'est pas un seul des manuels sur la 
manière qui puisse servir de guide certain ; 
ils donnent, de-ci de-là, quelques indications 
générales, et c'est tout. Déplus, il y a diver- 
gences d'opinion entre les auteurs même sur 
quelques points essentiels. La restauration des 
tableaux anciens tient à la science et h l'art 
A la science, en ce sens que le restaurateur 
doit connaître la technique de toutes les épo- 
ques de la peinture; à l'art, puisqu'il doit, sur 
les surfaces qu'il répare, produire l'illusion de 
la peinture originale. 11 faut donc que cet 
artiste soit un homme instruit et un peintre 
habile faisant abstraction de son tempéra- 
ment personnel. 

Chaque fois qu'un restaurateur se trouve 
en présence d'un tableau à réparer, il se 



trouve en même temps en face d'un nou- 
veaij problème à résoudre. Même s'il a la spé- 
cialité d'une époque, il n'emploiera pas abso- 
lument les mêmes procédés pour un Benozzo 
Gozzoli 1 1420-1498) que pour son maître Fra 
Angelico 1387-1433 , car ces deux peintre» 
n'avaient pas, pour atteindre cependant des 
résultats à peu près pareils, une technique 
identique. Et lorsqu'on se rend un compte 
approximatif de ces difficultés, comment ad- 
mettre un seul instant qu'un écrivain d'an, 
quel que soit son mérite, qu'un peintre quel 
que soit son talent, puisse discuter une res- 
tauration, s'il n'a pas fait une étude spéciale 
du travail et surtout s'il est loin du taoleau ? 
Et cependant cela arrive; mais alors on peut 
dire, à l'imitation des Arabes : ce sont paroles 
pour le vent. 

(Italie, mars nio'vi 

GERSPACH. 



TRIBUNE DES ARTS 



Vandalisme 



Mon cher Directeur, 

J'ai lu, comme vous pensez, avec grand 
intérêt les explications si attendues de M. Karl 
Voll au sujet de la restauration des Dlirer de 
la Pinacothèque de Munich. Je voudrais pou- 
voir les trouver satisfaisantes, et. très sincè- 
rement, j'aimerais à être pcrsuadéque, dansU- 
nettoyagedontparlcM. Voll,rœuvredumaiire, 
non seulement n'a pas perdu, mais a gagné 
réellement, en reparaissant au jour aussi in- 
tacte qu'avant l'intervention de Fischer. Je ne 
saurais, malheureusement, partager la superbe 
sérénité d'àme avec laquelle M. le conservateur 
de la Pinacothèque considère son ouvrage et 
envisage la nouvelle restauration qu'il nous 
annonce. 

S'il peut, à bon droit, se louer d'avoir res- 
titué, au dos d'un des panneaux, la Madone 
que recouvrait une couche d'ocre rouge, il ne 
saurait assimiler à cette opération, où il n'y 
avait que proht à espérer, celle qui consistait 
à effacer une (vuvre d'an en risquant de dé- 
grader du même coup celle qu'elle recouvrait 
et avec laquelle, depuis trois siècles, cileavait 
dû faire corps. 

Vous avez fort bien exposé vous-même les 
objections et les doutes qui surgissent dans 
l'esprit au récit de ce nettoyage, si simple... 
sur le papier, où l'on voit des repeints de 
trois cents ans s'évanouir comme une fumée 
sous l'action de je ne sais quel liquide ma- 
gique et laisser apparaître dans sa virginité 
première l'œuvre qu'ils cachaient, sans que 
celle-ci ait été le moins du monde endom- 
magée par eux ni etticuréc par la main légère 
du restaurateur. 

Mais voici qui change ces doutes en certi- 
tude : la revue de Munich Die Kunsi (numéro 
de février i9o3.p. 148) éditée par la maison 
Bruckmannqui a eu le privilège d'exécuter les 
photographies que nous avons reproduites, et 
dont l'enthousiasme est sans bornes pour • la 
restauration magistrale accomplie par le pro- 
fesseur Hauser « , aprèsavoirconté le nettoyage 
infligé aux panneaux, ajoute comme une chose 
toute naturelle : - aiich sind Jabei die durch 
den Ucbermaler beschddigten Teile wieder- 
hereestellt worden EN OUTRE. ON REFIT 
LES PARTIES ENDOMMAGÉES PAR 
LES REPEINTS . . 

Voilà qui. n'est-ce pas' justifie singulière- 
ment nos assertions d'hier et nos appréhen- 



sions d'aujourd'hui p*>UT le panneau central. 
M. Voll, après cela, nous permettra bien dciui 
demander nettement : on 01 «ow, h. 

A-T-n. FTr ANK»». * ■tlOICHfcll I.»IV«I 



i'ouie la question est là. et elle n'csiquelà. 
Si l'assurance formelle nous cm donnée 
: qu'il n'a été aucunement louché a l'oeuvre de 
Durer, nous nous déclarerons satisfait, et plas 
que satisfait : émerveillé. 
i Mais cette heurcuscct étonnante exception 
; à ce qui, trop souvent, est de régie en pareil 
! cas ne nou» empêchera pas — de deux maux 
I choisissant le moindre, et fermement persuadé 
I qu'en cette matière la vérité documeniairc 
; importe inhnimeni moins que la bonne con- 
servation d'un chef-d'aruvre — de nous en 
tenir à cette règle aujourd'hui à peu prés uni- 
versellement admise, mais qui. en Allemagne, 
semble encore tellement neuve qu'un conser- 
vateur de musée, de son propre aveu, nesacbe 
, s'il la faut trouver plus risible que perverse : le 
respect absolu des wuvrcs d'an. 

Puissent les directeurs de la Pifucothèque 
de Munich s'en inspirer désormais et ne pas 
jalouser plus longtemps les lauriers de leurs 
collègues de Génet ! 

Veuillez agréer, etc. 



L'ÀDDODciatioD de Pietro CauliiDi 



A SAN MARCO DE FLORFV F 



fcr 7 5 »«*f ■' » i<* ". 



Monsieur. 



Sans vouloir faire une critique quelconque 
de l'article de M . Gerspach 1 au suietde l'An- 
nonciation de Pietro Ca^allini. qui est de nou- 
veau visible dans l'église San Marco, à Flo- 
rence, je me pcrmcit de vous signaler que 
dans l'édition Milanesi de Vasari. cette frea- 
quc était indiquée comme existant louiours, 
quoique entièrement repeinte. — De plut, 
Cavalcaselle. dans la Storia délia Pitimra ta 
Italia {Lemonnier. 1" volume, p. 17J-173, 
donne la description de cette fresque, sauf 
celle de la partie supérieure, i ce moment 
couverte par le badigeon : je ne le reproduis 
pas pour ne pas allonj^er cette lettre outre 
mesure. Néanmoins, voici la iraduaion inté- 
grale de deux noirs qui s'y rapportent. 

t.— Le manteau bleu de la Vierge est 
entièrement repeint à neuf, de même que la 
robe qu'il recouvre est retouchée partielle- 
ment. Le manteau de l'Ange est cif«li ment 
retouché, et. par suite d'autres ret c« 

chairs ont poussé au noir. Les nimi.- w .- et 
les inscriptions ont été refaits à neuf.ei. dans 
le fond, la couleur manque çà et là. 

2. — En observant bien cette fresque, oo 
découvrira en elle le même caracièf e que pré- 
sentent, à l'exception des panie» rtioucbée». 
quelques Saints peinisi fresque dan» diverse* 
chapelles du pounour de S. M. del Fivre. Il 
n'est donc pas inadmissible de croire que Lo- 
renzo di Bicci. qui peignit ce» chapelles i 
fresque, ait également peint l'Annonciation de 
San Marco, d'autant plus que Vasari lui- 
même dit qu'il peignit à San Marco, et bien 
oue les travaux, qu'il mentionne comme étant 
de lui. aient péri. 

Veuillcx agréer . Monsieur . mes saluta- 
tions très distînçiice?. 

l's A»©»r. 



TRIBUNE DES ARTS 



L'HYGIENE 
DANS LES ŒUYRES D'ART 



Monsieur le Directeur, 

Vous avez, récemment, ouvert dans vos 
colonnes une bien intéressante rubrique : la 
question de l'Hygiétie dans les œuvres d'art. 
Du moins, je la considère comme double- 
ment intéressante, puisque )e me trouve être 
à la fois hygiéniste et collectionneur. 

Permettez-moi d'apporter à ce sujet une 
contribution qui ne sera pas, j'espère, inu- 
tile, et que je me permettrai de déclarer assez 
neuve. 

Gomme membre du Conseil supérieur de 
l'Hygiène, j'ai beaucoup contribué à faire 
publier, afficher et répandre ces petits aver- 
tissements de tous les formats et de toutes les 
rédactions, invitant le public à s'abstenir de 
cracher dans les wagons, omnibus, salles 
d'attente, halls, enfin en tous les lieux de 
réunion publique 

Mais ce n'est pas suffisant. Je voudrais 
encore, — et comme je ne serais pas certain 
d'entraîner mes collègues à adopter ce corol- 
laire, je demande d'abord pour lui la publi- 
cité de votre Tribune des Arts, je voudrais 
que dans tous les musées, chez tous les conser- 
vateurs, dans tous les ateliers de restauration, 
chez tous les marchands de tableaux, et pour 
un peu de plus chez tous les collectionneurs, 
on affichât une interdiction ainsi conçue : 
// est défendu de cracher sur la peinture. 
Vous avez bien lu. Monsieur. Il ne s'agit 
pas là d'une expression figurée, dans le sens 
de « faire fi de telle ou telle œuvre peinte », 
ainsi que cela se pratique entre artistes par- 
lant de l'œuvre de l'un de leurs collègues. 
C'est bien de l'opération physiologique qui 
consiste à expectorer sur les tableaux des 
liquides fournis par la nature que je veux 
signaler le danger. 

Edmond de Concourt a écrit quelque part 
que « l'objet qui entend le plus de sottises, 
c'est un tableau de musée». Moi, je dis que 
l'objet sur lequel on crache le plus, c'est un 
tableau, qu'il appartienne à un musée ou non. 
Ceux même qui ne disent pas de sottises 
devant un tableau de maître ne se font aucun 
scrupule de cracher dessus. Singulière façon, 
vraiment, de témoigner son respect pour une 
œuvre d'art en lui jetant cette humide injure, 
et d'exprimer son enthousiasme en se vidant 
les glandes! 

Et c'est pourtant ce qui a lieu souvent, à 
chaque instant, perpétuellement ! Vient-on 
d'acheter un tableau dont une patine obscur- 
cit l'éclat ? Pif ! on crache, et on frotte. 

Un marchand veut-il vous mieux montrer 
l'effet d'une peinture restée en son magasin 
et qu'un léger nettoyage raviverait? Paf! il 
crache et il frotte. 

Un peintre même, veut-il vous faire ap- 
précier une de ses œuvres à laquelle il tient 
beaucoup et pour laquelle il exigerait un 
profond respect? Il va la chercher dans un 
coin de son atelier, et, pouf! il crache et 
frotte, recrache et refrotte. Et, pourtant, il 
ne crache pas sur ses enfants avant de vous 
les présenter : il les fait débarbouiller par 
leur maman ou leur nourrice. 

Et frottent et crachent les conservateurs 
dans leur cabinet, les restaurateurs dans leur 
officine, et les gardiens de musée, et les gar- 
çons de magasins, et tout le monde, et moi 
je l'ai fait, et vous peut-être!... 

Or, Molière a judicieusement fait dire 
par ses médecins à M. de Pourceaugnac : 



« Voilà un mauvais signe : sputation fré- 
quente ! » 

Je vous épargne. Monsieur, l'affreux spec- 
tacle qu'évoquent de pareils traitements pro- 
digués depuis des siècles à tant de tableaux. 
Je ne veux pas offenser la légitime délicatesse j 
de vos lecteurs, même s'ils se sont eux- j 
mêmes, comme les autres, livrés à cet incon- 1 
scient exercice. . . 

Je demeure sur le terrain de l'hygiène, et I 
de l'hygiène artistique. Or, mes collègues du 
Conseil supérieur ont, entre autres rédac- 
tions, adopté celle-ci, qui faisait ma joie et 
qu'ils maintinrent malgré mes observations: 
<i Ne crachez pas à terre : c'est toujours dan- 
gereux et quelquefois dégoûtant. » Je voulais 
leur faire dire que c'était toujours dégoûtant. 
Ils ne l'admirent point. Mais en matière de 
peinture, cracher sur les tableaux est , en 
eflfet, quelquefois dégoûtant et toujours dan- 
gereux. 

Le poète a dit : 

Une larme coule et ne se trompe pas. 

Le crachat, lui, se trompe toujours ! 

Et maintenant. Monsieur le Directeur, je 
vois qu'il faut s'expliquer sur la nature de ce 
danger. 

Ne croyez pas que ce soient les passants 
qui sont le plus menacés dans ces horribles 
jeux. Ils le sont sans doute. Car enfin les 
envols de microbes qui sont dangereux lors- 
qu'ils s'élèvent du plancher de quelque vul- 
gaire omnibus, ne cesseraient pas de l'être 
parce qu'ils émanent de la surface de quel- 
que sublime chef-d'œuvre. 11 est impos- 
sible de faire une statistique à cet égard, 
mais soyez sûr que certains tableaux ont 
innocemment fait beaucoup de mal — ou 
risqué d'en faire, n'exagérons rien — aux 
pauvres spectateurs. 

Non, ce sont les tableaux eux-mêmes qui 
sont voués aux plus lugubres destinées par 
ces pratiques malsaines et malséantes. 

Savez-vous ce qui se produit, lorsqu'un 
tableau a été bien soumis à ce rapide et traître 
régime, si inoffensif en apparence?C'est qu'au 
bout d'un certain temps, on voit apparaître au 
fond des petites rugosités de toute sorte qui 
forment la surface d'une peinture, des végé- 
tations blanchâtres, des fongosités multiples, 
hideuses végétations, monstres qui seraient 
épouvantables au microscope, et qui sans mi- 
croscope sont délétères, caustiques, désagré- 
geants, ruineux, léthifères. Imaginez les quali- 
ficatifs les plus affreux, et vous aurez une 
faible idée des ravages causés. 

Ces ravages se perpétuent dans le vernis. 
Lorsqu'on les voit apparaître, ces livides 
couches de champignons, on s'empresse d'es- 
sayer de les faire disparaître... en recrachant 
dessus! Et les « nouvelles couches » seront à 
leur tour emprisonnées sous des vernis nou- 
veaux. 

Voilà, Monsieur le Directeur, le mal si- 
gnalé dans toute son étendue. Le remède? Il 
n'y en a pas d'autre que celui que je vous ai 
indiqué : l'écriteau dans les musées, chez les 
marchands, partout. Alors peut-être se déci- 
dera-t-on à employer pour le lavage, total ou 
partiel, des tableaux, des moyens plus ration- 
nels, plus propres, plus hygiéniques et j'ajou- 
terai enfin, plus pratiques. 

Peut-être les anciens tableaux n'en subi- 
ront-ils pas moins les conséquences des 
« sputations » d'an<an. Mais aux nouveaux 
ces maux seront épargnés. 

Et maintenant. Monsieur le Directeur, 
après avoir parlé, en hygiéniste conscien- 
cieux, de la tuberculose de la peinture, je 
voudrais aussi vous parler du deuxième grand 
fléau à l'ordre du jour (j'allais écrire : à la 
mode), celui de l'ALCOOLISME! 



Mais cela m'entraînerait un peu loin, et je 
vous demanderai la permission de vous faire 
encore à ce sujet une prochaine communica- 
tion 

Veuillezagréer, Monsieur, l'expression, etc. 

D^ R 

d. m. P. 



LA TIARE DE SAÏTAPHARNÈS 



Nous nous préparions à consacrer une partie 
de cette chronique à l'authenticité de la tiare de 
Saïtapharnès, et nous avions reçu à ce sujet des 
communications qui, dans l'état où la question se 
trouvait il y a quinze jours, avaient le mérite de 
soulever des points nouveaux et de formuler des 
désirs qui sont ceux de l'immense majorité du 
public. Il a semblé, en effet, que, dans cette 
confuse et étrange discussion, on avait écarté les 
deux points sur lesquels, tout d'abord, il convenait 
qu'on fût fixé : expertise technique faite par des 
techniciens et recfierche des origines de l'objet, 
de la façon dont il est entré dans les collections 
nationales. 

Là est la vérité : c'est pour avoir omis de tels 
principes que, jadis, l'Académie des Sciences 
courut une si pénible aventure en donnant, dans 
ses séances et dans ses bulletins, une publicité 
officielle aux communications de M.ChasIes. Sans 
vérifier les documents, sans demander la com- 
munication des originaux, sans examiner leur 
aspect physique, l'Académie, sur la parole d'un 
géomètre illustre et parfaitement honnête homme, 
mais dont la compétence en matière de manus- 
crits était nulle, authentiquait un roman qui bou- 
leversait toutes les notions de l'histoire scienti- 
fique. A ce roman on opposait vainement des 
textes contradictoires; M. Chasles arrivait, huit 
jours après, avec de nouvelles preuves, toujours 
en copies, et la polémique s'éternisait sans qu'on 
vit le moyen d'en sortir. Quelqu'un qui, malgré 
sa jeunesse et son incompétence au sujet de la 
Gravitation, se trouvait assister à des conférences 
au sujet de cette étrange discussion, eut l'audace 
de demander qu'on montrât, à la fin, les docu- 
ments originaux : « Jeune homme, lui répondit 
d'un ton sans réplique l'un des secrétaires per- 
pétuels, prenez garde, vous mettez en doute la 
parole de notre vénéré confrère M. Chasles. » 
Il fallut pourtant en passer par là : du coup le 
roman s'effondra, Vrain-Lucas fut démasqué et 
cette étrange histoire eut son dernier chapitre en 
police correctionnelle. 

Tel est le souvenir qui venait naturellement 
à la mémoire des moins instruits. Au moment 
où, dans ce journal, on s'apprêtait à donner 
quelques indications analogues, la désignation 
comme expert de M. Charles Clermont-Ganneau 
est venue donner satisfaction à toute la descen- 
dance de saint Thomas. M. Clermont-Ganneau 
n'est pas seulement un savant illustre, il est un 
savant personnel. Bien que professeur au Collège 
de France, directeur à l'Kcoie des Hautes Etudes, 
premier secrétaire interprète pour les langues 
orientales, il ne se rattache à aucune coterie, il 
n'est d'aucune corporation, et c'est uniquement 
par son immense savoir, sa prodigieuse clair- 
voyance, un don unique de perspicacité qu'il a 
forcé toutes les portes. Hors de France, sa renom- 
mée est immense et incontestée : en France, il a 
des admirateurs, un petit nombre d'amis très 
chauds et beaucoup d'ennemis. C'est qu'il porte 
partout une parole de loyauté, qu'il ne ménage 
aucune intrigue, qvi'il ne se plie à aucun com- 
promis, et que, dès ses premières années, par 
tempérament autant que par conviction, il est 
allé au bout de sa pensée. Avant même qu'il fît 
partie de l'Académie des Inscriptions, il y soutint 
des polémiques fameuses où, fort de ses décou- 
vertes et de ses convictions, il n'abandonna rien 
de ses dires. Depuis lors, il a persévéré. (Certains 
trouvent cela diabolique, surtout les fabricants 
de fausses poteries, de fausses bibles et de faux 
camées. Lisez ce petit livre, qui est un chef- 
d'œuvre d'ironie : Les Fraudes archéologiques en 
Palestine, et vous saurez pourquoi. 

F. M. 




CIIARLKS KLBIN. Arrllîl 



l-.TAOK. — »lllflK DKroRATIVK 



UNE MAISON MODERNE 

A PARIS 



Nous assistons. drpui> quelques années, aux es^au conlradictoirfs de nos architecte* pour modifier ta ficbeuM uoiforahé de U 
plus louables : si l'on jugeait une ville sur s» rcpuiaiion d'élégance et de ranînement. qui ne croirait, j priori, que U rue pamïcftDc m 
décor> et d'aimable parure... Or, que voyons-nous? De lameniables» de inaustade» alignements içri», c««qué» de noir, «ans forme ai bcsaU. Ce* loûarr» 4 

.Urrcirr en chantera un jour la cocaMerie. la prodig icu*c Wtne V El ce* lo«rJ«» 

style», frunton» étriqués, portique» bitarJs, clocbctoo» an^miq«c«. — 4)»tl C4aay»jwx «« cé W We f b 
buulTonne prétention?... Ht cela se poar»utt, bela> ' pcftJaol tir* kitomèirra, •••• foi» p wr U nt •• tnm» 
vaille» iolies. 

Dune on a voulu réagir. Un coiicovr» anaacl foi mime mMitW, arec priac»«l ifw y<i n i. 9£â tmm 
n'a pas oublie certaines tentative» à fgrjuj or<-kettrt qui fureal. rm Itmt Itfmp». malNffii i 
bruyantes, mais qui restent mainleniint comme de* point» tic repère daagrrevx po«r W 
qui r<t-il bien poiiant <>upp<>rte mal certain» choc» de cotileurt on de fort». 

Kntre \i% pscudo-clat»ique» attardé* et le« révolutionnaire*, le* oatraacier*. i 
qu'il y avait place pour les adepte» <te révolution raisonnable de* «lyte*. El ««ici 4«'na îeMM atckiîecit, 
Si. Charles Klein, semble «ur le p>inl de donner une mi|«|m« éléfaMc as ptvblcflac — U* la r«a 4t PBMI, 
et sans même avoir à s'en^ai^er dans la rue Claudc-Cbal Mi , <Mi aperçait U fK*Je haraaaàewaaanH faif» 




chrome et bien pondérée d une mai»«>n de rapport à cin«| éfafe*. Par U 4iftmÊmm fèa^rak 4e« lïf 

ne ditTcre pas tre^ sensiblement des maison» avoitinantc». el/e mt /Mt fmimt iscér : TaelMie • «• érîêtt orna 

erreur où quelque«-un» de sr% confrères éla.'eni lombc* : ce parti pria, ce fn»i imwoé é it et I tmiSt, M 

l'ctranice. qui. si l'on en devait abuser, peuplerait bientoC ao* annaes Je ■■ai g—» barlaaic» am Jarat-cafpa 

consiruii*> en épouvaniails. Ici, lien de tout cela. I^ut bo«-«ia«lo«« —ai t irai v«raac«c raaapec la •*•»• 

tonie de l'ensemble. Mai» ils sont de bonne proportion, et In f iftitt : car il* oM »é** H fwA, ** t<v» 4îtr, et 

par U ic veux exprimer qu'il* ne sont pa» appliques au mur comaM ilc* «aperfriaisa*» ^aekwa^t» : ■■ 

petit dôme les couronne, et de fortes con-Mtles en «oulignent agréablfeal le 

aus«t sont le» saillies qui surmontent l'enireaol et Uquairu-BM étage. Atoc le» ba^-*» «Jaa * rUca caaaMa 

la ligne essentielle d'ornemcniali«>n. Cela e»l sobre et d bcuieux effet. 

Ories. la ^implicité est ici nécessaire, car la polychriHMM %ie«i aioalcr «a ri c W—* p r oyre. Sar Fai 
turc générale, qui est en béton aimé, l'architecte a coasiruil mt facaie t m l mwtm t mt Je gr«» 
grand feu. I.e ton e^t i peu près celui de la pierre, — d'une pierre aa p«« lOMaàt. Kl. wat C« 
viennent chanter Je jolies note» d'email bleu vert pour les panka ae^éta, 4*éMaal «Cfé» WfA «I htwm 
les tuiles en gre« de la toiture, parmi la gaieté Je» chard^ia*. 

Car le chardon est ici le Uttmmtir cb«*isi : il c<Hiit le l*>«g Je l'éléo*** ^<*c4a yJar Jlagt. 9 g 
discrètement >ur le* nervure*, il cour»»nr»e les fenêtre*, il ar*«re le* balc>'ei«, il rell 
qiiiome ctagc : il est partiHit xrWiV dan» le* partie* hante* Je 1 cjiâc*. pr«r Ich 
~~ mai* le plus souvent librement èpanoai. riche Je covicvr* el pre*«|«« Jaaa sa foewc < 

Il y aurait eu beaucoup i dire *ur celle conslmciioa. qnï ne J<»<« potM passer bkaf*ev« 
» fait ici iruvre intelligente et logique. M- Charic* Klein asail J attleur* J« ^i triMf. p*âa^^ c«t It tt» 
de l'cminent artiste William Klein. Tauteur Je lITiew rWsifnr et J« Ht ■ am. W M etallii iitlM et hama 
de la rue Auber. Kt c'e*t peut-être i cette ccole qy il * est troasé ia«ii< â «luiiief In seMicea W<taK II lea 
quitte sans fracas, dan* le» limites d'un goût sûr ef res^-to««v Jrs raaesgnwaenet /«asws \«aa 
ramené* à notre p^tint de départ : un style n'esl pas «a* créalioai »pBnlaacr. c'est W ftnvi ^a 
MiurtiU, il se moditie sou» l'inllMeace Je no* goùi* « Je aoa ha bilaJe», »ai» irc* Itaicvcal. Bàra M lataig 
larchitectc ou le Jécorateur qui »e risquerait i »«ppriiaer J*a« trait Jix sàcclt» 4'aJHHraUr» ira liliaaa 

CVMILLK GRONkOWSkI. 



CIIAULRH KLKtN. ArchitCCtO. 

DKSSOtS lllvS UO\V-NVl.MM)\VS 



LES ARTS 



-m 




CHARLES KLEIN, Architecte. 



MAISON MODERNE A PARIS 
g, Rue Claude-Chahu, Passy 



LES ARTS 



N" i6 



aicU Vtrfu frfm. 



PARIS — LONDRES — RERI.IN — NFW-YORK 



Avril 190) 




POT, DE FORME DITE ALBARELl.O. — Svhik, xiv» mecie 

Collection Je MaJame ta comtesse R. de Bejrn 

Exposition des Arts Musulmans 




l'LAQUB DK RKVKTKMENT. — DKCOlt KN RKLIEF SUR FOND A RKFI.KTS D'OU 

Fouilles de Rliajjès. — Perse, xiip siècle 
(Appartient à M. S. GoUhchmidtj 



L'Exposition des Arts Musulmans 

AU MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS 



F. fut, je crois, à l'Exposition universelle 
de 1878 que s'organisa pour la première 
fois, à Paris, une Exposition des Ans 
Musulmans. A recueillir la version orale 
des amateurs survivants de cette époque, 
à feuilleter les recueils spéciaux qui s'en 
occupèrent, on demeure émerveillé des 
belles choses qui s'y trouvaient réunies. 
C'est qu'alors les collections d'Albert Goupil, de Schéfer, 
de Leroux, de Piot, n'avaient pas encore été dispersées, et 
contribuaient à former un ensemble du plus merveilleux 
éclat. 

Une seconde tentative fut faitecn 189?, grâce aux actives 




démarches de M. Marie, qui était alors conservateur du 
musée d'Alger. Cette seconde exposition eut lieu au pre- 
mier étage du Palais de l'Industrie, aux Champs-Elysées, 
avec le concours de M. Georges Bénédiie, qui avait orga- 
nisé un groupement d'œuvres des peintres-orientalistes 
anciens et modernes. C'est de là qu'est sortie la Société des 
Peintres- Orientalistes, dont les petits salons se sont tenus 
chez Durand-Rucl et depuis quelques années au Grand 
Palais. 

M. Marie était sans doute parvenu à y réunir un très 
grand nombre d'objets où se manifestaient la richesse, la 
fantaisie et le goilt que les peuples de l'Orient avaient tou- 
jours apportés à décorer leurs objets les plus usagers; il s'y 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



trouvait môme quelques objets de la plus haute et de la 
plus noble valeur d'art. Mais il semblait qu'on avait agi un 
peu vite et sans discernement, et qu'un choix sévère n'avait 
pas suffisamment modéré le désir que bien des globe-irot- 
ters avaient eu de montrer publiquement les choses 
qu'avaient drainées leurs flâncricsdans les bazars de l'Orient. 

Quand quelques passionnés de cet att merveilleux, avec 
le japonais le plus enivrant du monde, se communiquèrent 
il y a quelques mois, l'idée de faire une Exposition des Ans 
de l'Islam, il y eut instantanément une entente unanime de 
ne pas renouveler ces erreurs. Cette Exposition ne valait 
d'être tentée que si elle révélait au public les pures mer- 
veilles susceptibles d'enchanter ses yeux, d'affiner son goût, 
de le sensibiliser au point de lui rendre insupportable ce qui 
ne serait pas dans une chose d'an, richesse et logique déco- 
ratives, fantaisie et couleur. (^)uclles levons ne devons-nous 
pas recevoir d'(euvres aussi parfaites! Quelques-unes même 
ne sont-elles pas dans leur genres le i«mwj/m de la réus- 
site décorative, la limite qui n'a pas été dépassée, ni même 
approchée! l'isi-il céramique décorée aussi parfaite qu'un 
beau plat de Damas: que certains ensembles de carreaux de 
revêtement d'Asie Mineure? Y a-t-il au monde des tapis 
plus extraordinaires d'invention que ceux dlspahan? de 
tissus d'un plus somptueux éclat que certains velours de 
Scutari, i|ue certains brocarts de Brousse? 

Cette expohiiion est donc née de l'iniime besoin qu'a- 
vaient certains de 
communiquer leur 
admiration à leurs 
semblables, de les 
convier à une féie 
artistique où les 
sens trouveraient à 
s'enivrer des plus 
magiques couleurs, 
lit l'on a vu s'atten- 
drir l'égoisnic bien 
naturel de tout dé- 
tenteur de trésor. Il 
n'en est pour ainsi 
dire pas dont les 
portes ne se soient 
cnir'ouvertes ; qtJtl- 
ques-unes même se 
sont ouvertes si 
grandes, que tout 
ce qu'elles renfer- 
maient s'est trouvé 
aimanté vers le Pa- 
villon de Marsan. 
Etl'oiin'aurajaniais 
assiz de gratitude 
pour des sacrifices 
aussi librement con- 
sentis. 11 suliit de 
jeter les yeux sur la 
li^ie des noms des 
amateurs qui se sont 
ainsi laissé dépouil- 
ler. L'on verra, quoi 
qu'on en dise, que le 
culte des belles cho- 
ses s'est conservé in- 
tact dans cette Ville 
dugoùl, etque, pour 
une collection qui 
se délait, dix autres 




FoaUloi d* lUkka (irall^ dp l'Eupkralci. — \ii*-\iu* >h-cl< 
yCoiltctivm 4t Jr. MmtmuS' 



se reforment, qui maintiennent intacte cette réputation de 
goût curieux et aftiné. 

Cette exposition ne saurait avoir la prétention d'être au- 
dessus de toute critique: mais elle est prcscnice avec goût 
et elle a ce mérite d'avoir été en majeure partie constituée 
à l'aide des collections particulières. 

Il n'est pour ainsi dire pas de séries qui n'y soient repré- 
sentées, quelques-unes de lavon plus ou moins éclatante. 
Paris a ce privilège que de nombreux amateurs y ont goùié 
les cuivres incrustés d'argent, que les Anglais, parait-il, 
trouvent un peu tristes sous leur climat brumeux. Je ne 
crois pas qu'il eût été possible, en aucun autre pays, d'en 
constituer une série plus complète, en de plus magnitiquis 
spécimens. Surprenante aussi est la réunion des ÉtoiTcs et 
des Tapis bien que nos collections aient été déciméts par 
les attaques des Américains qui se sont pris pour ce genre 
d'objets d'un enthousiasme devant lequel les plus cncrgi- 
(|ues résistances finissent par capituler. 

Sans vouloir entrer dans des détails archéologiques qui 
ne seraient pas ici à leur place, je me bornerai à passer en 
revue les diverses séries qui se trouvent exposées, en signa- 
lant dans chacune d'elles les pièces qui me paraissent otTiir 
le plus vif intérêt historique ou artistique. 

LA PIKRRt ET LE BOIS 

Il était pour ainsi dire impossible de montre t p^r quel- 
ques monuments 
importants ce qu'a 
été en Orient, et 
particulij rrment en 
Egypte, l'art de 
sculpter la pierre et 
le marbre, et cela 
en ne peut le con- 
naiiie que par les 
édifices eux-mêmes, 
ou par les beaux 
fragments qui ont 
été recueillis au mu- 
sée de l'art arabe du 
Caire. 

On en aura ce- 
pendant une idée 
parla petite fontaine 
qu'a bien voulu cn- 
vo}cr M. Sunislas 
Karon, d'origine 
espagnole, et sur- 
tout par le merveil- 
leux chapiteau pro- 
venant de la primi 
live mosquée de 
Cordoue pieté par 
M. Charles Gilloi. 
Très intéressante 
encore est une belle 
frise de marbre à 
inscription prove- 
nant d'une maison 
du Caire et piciée 
par M. Georges 
Coulon. 

Les quelques 
morceaux arraches 
aux monuments de 
la dynastie mon- 
gole, ékvés dans le 



LES ARTS 



Turkestan à Samarkand, et prêtés par MM. Kalebjian et 
Sivadjian, ne donneront qu'une faible idée de la beauté des 
grands édifices élevés par ce démolisseur effréné, Tamerlan, 
qui fut aussi un constructeur. 

Plus nombreux sont les fragments de bois parce qu'il 
s'est tiouvé au Caire au moment opportun, quelques Fran- 
çais, ariisics, d'un goût sûr, qui ont les premiers compris 
l'extraordinaire beauté de cet art, et qu'il fallait en sauver 
le plus possible de la destruction, et de la rage de démolir 
qui a sévi au Caire, il y a vingt-cinq ou trente ans. C'est 
ainsiqueMM.de Saint-Maurice, Ambroise Baudry et Dclort 
de Gléon, ont pu créer là-bas des demeures féeriques, 
encore aujourd'hui existantes, complètement édifiées avec 
des matériaux provenant des mosquées détruites du Vieux 
Caire. Beaucoup de beaux fragments de bois sont venus 
alors chez nous, n'y ont pas éié compris, hélas! et for- 
ment maintenant une des plus belles séries du Kensingion 



Muséum. Les boiseries prêtées par Madame de Blignières, 
par Madame Delort de Gléon, par M. Baudry, les morceaux 
des collections Gillot, Guérin, Kelekian, Dallemagne, ne 
peuvent rivaliser, bien entendu, avec les surprenants pan- 
neaux du mimbar de la mosquée de Touloun. Ils méritent 
néanmoins d'être examinés et étudiés de près. Un morceau 
très rare est cette frise sculptée, appartenant à M. Dalle- 
magne, donnant le titre de propriété d'une maison du Caire, 
l'an 258 de l'hégire. 

Le procédé de l'assemblage de panneaux polygonaux 
fut une des spécialités de la boiserie arabo égyptienne, et 
fournit matière à la plus surprenante et intarissable inven- 
tion de formes géométriques et de combinaisons de lignes. 
Puis, la marqueterie en filets de bois de couleur, et en in- 
crustations de petits morceaux ou de filets d'ivoire, apporta 
à ces travaux une couleur et une richesse de matière qui 
ravissent l'oeil. C'est de cette façon qu'étaient exécutées dans 





l'LAoUE DE IHiVÊTI-:.\[IiM (COIN Ulî FENl';TllBJ. — FAIE.NCK A Hi:i'LKTS MÉTALLlyUliS 

Perse, xiv« siècle 
(Collfcliun de M. Munzii 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 




PLAQUE DE REVÊTEMENT DE FOND DE MIRHAD. - FAÏENCE A REFLETS MÉTALLIQUES 

PBRSB, XIV* siÈCLC. — Collection de Af. Marnai 



LES ARTS 



les mosquées, les mimbars ou 
chaires à prêcher, les portes 
de placards, les mirhabs ou 
niches de prières, et bien des 
ustensiles du mobilier reli- 
gieux. 

Un autre procédé de tra- 
vail du bois en Egypte a été 
le tournage dans des travaux 
qu'on a nommés Mouchara- 
biehs. C'est ainsi qu'étaient 
construites toutes les baies des 
maisons qui débordaient sur 
la rue, comme nous avons 
dénommé dans nos pays des 
balcons semblables, les bow- 
windows. Les moucharabiehs 
jouèrent dans les maisons un 
rôle important, servant à y 
ménager une douce lumière, à 
permettre à la brise d'aérer les 
appartements, et à faciliter 
en même temps aux femmes 
la vue de la rue, sans que l'œil 
indiscret du passant puisse 
les apercevoir. De formes très 
variées et faisant d'heureuses 
saillies hors des murs, de 
belles lignes d'encorbellement, 
ces balcons de bois donnent 
toujours aux maisons arabes 
un très bel aspect décoratif. — 
Ils offrent une inépuisable 
variété de combinaisons, soit 
qu'ils soient pro- 
duits par le tour, 
soit que des mor- 
ceaux découpés 
en triangles ou en 
polygonessetrou- 
vent combinés 
avec des pièces 
tournées. 

M. Georges 
Coulon a bien 
voulu prêter trois 
charmants pan- 
neaux, spécimens 
de cet art si cu- 
rieux. 

Despetits meu- 
bles à tiroirs, et 
des petits coffres, 
exécutés en ébène 
ou en noyer in- 
crustés d'ivoire, 
prêtés soit par 
Mesdames Delort 
de Gléon ou de 
Blignières, soit 
par M . Baudry, 
sont des objets 
d'un goût très sûr, 
oïl la décoration 
florale égaie la 
surface du bois, 
et qu'on est sut- 




vase BLEU, D1-:C0R EN RIvLlEF NOIR 

Époque Abbassitle. — lx«-xi" siècle 

fCoUection de Madame la comtesse li, de Béant) 




COUPE DtCORliE D UNE INSCRIPTION li.N RIJLlIip SOUS COUVERTE BLEU PALE 

Trouvée à Nichapour (Perse). — xi"-xii" siècle. 
(Collection de M, II, Dallemagnej 



pris de ne plus voir fabriqués 
en Orient encore de nos jours, 
avec un esprit semblable, 
alors qu'il serait si facile d'en 
faire revivre la pratique dans 
des mains qui n'ont rien perdu 
de leur adresse. 

LES IVOIRES 

Dans la série des ivoires 
purement orientaux, il est 
assez difficile souvent de dis- 
cerner ceux qui sont d'origine 
arabe de ceux qui sont d'ori- 
gine byzantine, tellement les 
formules décoratives, venues 
de la Perse antique, ont péné- 
tré également les deux arts. 
Les coffrets et les oliphants, 
par exemple, se présentent 
ainsi fréquemment pour l'ar- 
chéologue, avec des origines 
incertaines. Ce genre d'objets 
est devenu bien rare; la col- 
lection Spitzer en renfermait 
plusieurs très intéressants : 
mais depuis sa dispersion, au- 
cune réunion ne s'en rencontre 
dans les collections pari- 
siennes. 

Il a paru intéressant de 
présenter un objet d'une 
grande rareté; un autel por- 
tatif d'une forme semblable à 
celle qu e les 
^^_ émailleurs rhé- 
'9| nans ont adoptée 
^^ pour leurs autels 
d'o rfèvrerie en 
émaux champ- 
levés. Ici égale- 
ment, au centre 
de la tablette , a 
été réservé un 
vide rectangu- 
laire, destiné à la 
plaque de mar- 
bre . Les quatre 
côtés et les frises 
d'encadrement 
sont décorés de 
grands rinceaux 
sculptés, renfer- 
mant des hérons 
etdeslapins. C'est 
tout à fait l'esprit 
du décor oriental 
qu'a dû adopter 
un ouvrier byzan- 
tin du XI» ou du 
xii= siècle. Ce très 
rare objet d'ivoire, 
aprèsavoirappar- 
tenu à M . Car- 
rand, est aujour- 
d'hui en la pos- 
sessiondeM.Boy. 



I 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



Parmi les ivoires de tech- 
nique purement arabe, le plus 
ancien, d'une franchise d'exé- 
cution etd'une vigueur d'ou- 
til tout à fait rares, est un 
petit coffret à couvercle plat, 
tout décoré d'ornements 
sculptés tirés de la feuille 
stylisée; une inscription 
d'une beauté de caractères et 
d'une netteté merveilleuses, 
nous donne le nom de la 
ville de Zahrâ (Cordoue la 
Vieille), et la date de 355 de 
l'hégire (966 de notre ère). 
Voici un petit monument 
précieux, passé de la collec- 
tion de la Béraudière dans 
celle de M.Chabrières-Arlès, 
et qui nous montre l'an 
extraordinaire des artisans 
maures de l'Espagne du 
x" siècle. — Il faut en rap- 
procher une petite plaque de 
coffret à M. Alfred André, 
de travail tout semblable. 

Une boîte ronde, appar- 
tenant à Madame la comtesse 
de Béarn, décorée de com- 
partiments où sont assez pro- 
fondément sculptés des bran ■ 
chages, des oiseaux, des 
gazelles accouplées les cous 
entrelacés, et une frise où 
alternent des quadrupèdes 
affrontés et des masques hu- 
mains, nous rappellent le beau travail de la fameuse boite 
du Musée du Louvre au nom d'un khalife de Cordoue, 




l'KTlTI-: LAMfK DB HOSQl'^R. — rAIEM.t i>..<^. ., i..-><. 

Analolic, xv* •ioela 
iCMection dt M. O. IlombergI 



D'époque 
ne saurait 



et est bien significative do 
bel art de l'Andalousie au 
XI* siècle. Le couvercle porte 
une inscription sans signifi- 
cation utile, et paraît de tra- 
vail postérieur, peut-être do 
xni* ou du XIV* siècle. — A 
peu près de même époque 
peut être un manche de poi- 
gnard de la même collection, 
décoré d'inscriptions et d'en- 
trelacs assez analogues à ceux 
qu'on rencontre dans certai- 
nes parties d'orfèvrerie émail- 
lée, décoratives des armes, 
telles que l'épée de Boabdil. 
Un joli coffret rond, à 
M. Peytel, porte des frise» 
d'entrelacs, de réseaux oo 
d'inscriptions en caractères 
arrondis, portant une for- 
mule protocolaire de sou- 
verain musulman d'Espagne, 
sans doute, par le style, de la 
fin du XIII* siècle. 

Bien qu'ils ne soient pas 
de façon absolue œuvres 
arabes, il a semblé acceptable 
de faire figurer ici deux 
ivoires admirables. Ce sont 
deux bras de croix décorés 
de frises d'animaux passant 
dans des rinceaux qui, par la 
fantaisie, le merveilleux parti 
pris décoratif, sont des 
œuvres d'art raffinées, 
romane du xii* siècle, et tout à fait chrétiens, on 
contester que ces bras de croix ont pu eue tra- 



i lio.t Buu roKcé 



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l'LATS. — r\IKM K l>K l>.VJI.VS 

xv« «{«-«la 



tC^Uatitm et M. fKyM 



vaux de Maures travaillant 
pour les chrétiens. Ils sont, 
en tout cas, tout pénétrés 
d'esprit arabe. Comme le sont 
d'ailleurs maints détails de 
la célèbre croix d'ivoire de 
saint Isidore de Léon, actuel- 
lement conservée au Musée 
archéologique de Madrid. 
Ces deux ivoires remarqua- 
bles, appartenant aujourd'hui 
à M. Doistau, firent partie 
jadis de la collection Maillet 
du BouUay, et figurèrent à 
l'Exposition universelle de 
1 878. Darcel les avait publiés, 
assez mal reproduits, dans la 
Galette des Beaux- A rts, dans 
ses études sur l'Art ancien. 

Nous trouvons sur une 
boîte carrée de marqueterie 
d'ivoire et de bois de cou- 
leur, appartenant à M . le 
baron Edmond deRothschild, 
deux indications bien pré- 
cieuses : ce sont deux inscrip- 
tions nettement sculptées 
dans l'ivoire, l'une extérieure, 
au bas d'un des côtés, donne 
une signature d'artisan et une 
origine «Ahmed de Brousse». 
L'autre, à l'intérieur du cou- 
vercle, indique que l'objet 
fut fait pour le trésor du 
sultan Bajazet II, fils du sul- 
tan Mahomet II, en 888 de 
l'hégire (1483 de notre ère). 
Voici donc un objet inesti- 
mable : le seul que je connaisse nous montrant une façon 




1: a<n TKtl.LK, FAIBNCE A REl-LETS 

l*i'rsc. XVI» siôcle 
it'iiltcctinu de M, Aynar 



■dl 

ne série 



d'ivoires ne 



de travailler l'ivoire à la 
cour d'un souverain turc, en 
Asie Mineure, au xv= siècle. 

On sait le beau parti que 
les artisans d'Egypte ont su 
tirer de l'ivoire, dans l'orne- 
mentation du bois, dans les 
portes ou dans les petits 
meubles, soit au moyen d'in- 
crustations, soit en l'utilisant 
par plaques sculptées géné- 
ralement d'inscriptions. Il 
était déjà utilisé ainsi au 
XIV' siècle, et d'un usage tout 
à fait général au xv« . Les 
portes, entre autres, avaient 
généralement une plaquette 
rectangulaire d'ivoire à in- 
scription dans la partie supé- 
rieure de chaque vantail. 
D'excellentsspécimens en ont 
été montrés par Mesdames 
de Blignières et Delort de 
Gléon, par MM. Charles Gil- 
lot et Kelekian. — D'Egypte 
encore est une boîte tubulaire 
tout ajourée d'étoiles, prêtée 
par M. le baron Edmond de 
Rothschild, et qui permettra 
de grouper bien des objets 
semblables, jusqu'ici assez 
confusément classés, car nous 
trouvons sur cet objet une 
inscription aux noms et titres 
du sultan Mammlouk Malik 
Salik, fils du sultan Moham- 
med, qui régna en Egypte de 
i!33i à 1354. 
saurait subir encore une clas- 



J 




PLAT. — DliCOR A RICl'LETS 

Fouilles de Rakka (vallée de l'Euphrate), xii°-xiii" sîëclo 
{Collection de M. Mutiauxj 



— F.MF-NCI': niSPANO-SrOBKS'Jll 

Valeuce, xv" siuclu 
I Collection de M. l'cytcli 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



sification bien précise, car je n'en connais pas qui par les 
inscriptions nous aient appris quelque chose de nouveau. 
Ce soni les ivoires assez nombreux, décorés de sujets 
peints à la surface. De la collection de M, Homberg sont 
une boîte ronde portant une frise de cavaliers et des carac- 



tères coutiques à formule de bénédiction banale, et un petit 
cofTret présentant des anitnaux peints au trait noiritre, un 
peu vcrdâtrc dans les médaillons. Ces ivoires peuvent être 
des XIII'' ou %îv' siècles, sont-ils d'origine syro-égypiienne, 
ou bien d'origine hispano- moresque? Il est impossible de 




tliclir Mut^iiu (irirt. 



(CMwtion it M. S. Baitlari 



raffirmer, bien qu'un bon nombre ait été trouve dans la 
Péninsule Ibérique. La série des ivoires n'aurait pas été 
complète sans quelques ivoires de l'Inde. 

LES Cr IVRES 

Comme je le disais au début de celte étude, les cuivres 



arabes incrustés d*or et d'argent sont certainement une des 
branches de l'art oriental vers laquelle s'est portée ardcm- 
ment, depuis quelques années, la curiosité des amateurs. 
C'est en même temps une de celles où l'archéologue doit 
trouver un intérêt con»idérablc. Indépendamment du beau 
caractère qu'ils présentent, de Têclat somptueux qu'oifre 



lO 



LES ARTS 




FAIK.NCE 

Ateliers de Siv.is et de 
(Collection 

leur ornementation due aux matières les plus précieuses, du 
style des caractères utilisés comme éléments décoratifs, de 
la noblesse ou de la grâce des sujets de guerre et de vénerie 
que renferment des médaillons, — quelques-uns de ces 
objets offrent un intérêt tout à fait rare dans les monuments 
de l'art oriental : une inscripiion qui les date : soit qu'ils 
portent une date bien précise, soit qu'ils portent un nom de 
sultan et puissent être ainsi indirectement datés. Parfois 
l'artiste lui-même n'a pu résister au désir d'y mettre son 
nom et son origine. L'épigraphie orientale doit donc être 
ici l'auxiliaire la plus précieuse de l'archéologie, pour 
étudier une forme d'art qui s'étend sur plusieurs siècles et 
sur plusieurs régions de l'Orient musulman, et pour contri- 
buer à éclairer l'histoire de ces civilisations par l'étude de 
leurs monuments. 

On ne saurait trop louer M. Max van Berchem, attaché 
à l'Institut national archéologique du Caire, un des meil- 
leurs épigraphistes de l'arabe que nous possédons, qui a 
consenti à venir relever toutes les inscriptions des ivoires, 
des cuivres et des céramiques qui allaient se trouver pour 
plus d'un mois réunies au musée des Arts décoratifs. Il a 
fait toutes ces lectures avec une conscience et une perspi- 



D ANATOLIB 

Kutaycli, — xvi«-xvil' siècle 
de M. Jeuniette) 

cacité remarquables; et tous les travailleurs doivent lui 
savoir gré de leur avoir fourni une foule d'indications pré- 
cises , qui seront d'utiles points de repère pour toutes 
recherches ultérieures. 

Ces lectures et ces renseignements permettent-ils d'éta- 
blir des divisions bien nettes, une classification définitive de 
tous ces objets de cuivre? Il serait téméraire de l'affirmer. 
Il paraît certain qu'il y eut des ateliers de ciseleurs de 
cuivre à Mossoul, en Egypte et en Perse, et il a paru 
justifié qu'on n'hésitât pas à créer ces trois familles de 
cuivres incrustés, qu'on peut assez justement distinguer 
par le style des figures ou le système de l'ornementation, en 
les rapprochant des pièces datées et avec noms , qui 
demeurent les pivots autour desquels doit nécessairement 
tourner la discussion, les points de comparaison auxquels 
on devra toujours recourir. 

Mais il parait non moins certain qu'on travailla le cuivre 
en Syrie, dans l'opulente Damas, sans qu'il soit toujours 
possible de distinguer certaines pièces sorties des ateliers 
syriens plutôt que des ateliers de la Mésopotamie. 

L'existence d'ateliers actifs en Egypte, au Caire surtout, 
n'est pas plus douteuse. Nous avons pour nous l'assurer de 




Clichéa Moreait frères. 



FAIKNCIJS D AXATOLIE 

Ateliers de Sivas et de Kutayeh. — xvi'-xvii" siècle 
(Collection de M. Jeuniette) 



I 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



II 



très nombreuses inscriptions à 
formules protocolaires, aux 
noms et titres des sultans ou de 
leurs émirs, et il n'est pas vrai- 
semblable que des 
commandes si nom- 
breuses et si impor- 
lantcsaicnt été toutes 
exécutées loin du 
centre demandeur. 
Mais pouvons-nous 
et receri ai nsde n'avoir 
pas classé au titre 
égyptien des pièces 
qui peut-être étaient 
venues de Syrie ou du 
Yemen, et dont la 
techniqueeiles modes 
du décor se ratta- 
chaient étroitement 
aux pratiqueségyp- 
tiennes? 

Une troisième fa- 
mille enfin est celle 
de la Perse, mais là 
encore la confusion 
avec certains cuivres 
de Mossoul ou de Syrie n'est pas 
impossible, alors que les trois ré- 
gions se sont trouvées à un cer- 
tain moment groupées sous le 
pouvoir d'un même sultan, dont 
les titres protocolaires inscrits 
sur un cuivre ne suffisent pas à 
indiquer une origine bien nette. 

Quoique des caractères bien 
tranchés se manifestent sur les 
cuivres de ces trois ateliers, i 
est néanmoins pru- 
dent de laisser à 
certaines attribu- 
tions un peu de 
flottant. C'est pour 
ne pas compliquer 
les choses que tous 
les cuivres ont été 
groupés sous ces 
trois seules déno- 
minations. 

A quel moment 
peut-on faire re- 
monter l'art de gra- 
ver le cuivre en 
Orient ? En l'état 
actuel de nos con- 
naissances, et en ne 
secontentant pasde 
pures hypothèses, 
on ne saurait mon- 
ter plus haut que le 
xit« siècle. Il est 
évident que l'art 
de décorer le métal a existé chez 
les peuples orientaux de l'anti- 
quité. Déjà dans quelques objets 
d'orfèvrerie sassanides, tels que 




PLAT niSPAXO-UOHIOUlH. — XV* •lecU 

ifnlfrrrî^n li'' V. r*rrtr^nnnz> 




la Coupe dite de Luynet, a la 
Bibliothèque nationale, appa- 
raisstni avec une technique 
d'ailleurs louie différente, ces 
scènes de chasse dont 
les Musulmans aime- 
ront tant plus tard à 
décorer leurs cuivres. 
On a jusqu'ici 
supposé que c'est 
dans la vallée do 
Tigre, à Mossoul, que 
cette industrie com- 
mença i se développer 
au XII' siècle. Dans le 
bassin supérieur du 
Tigre occidental se 
trouve bn centre mi- 
nier très iropoitant, 
Maden Kbapour. La 
montagne voisine, 
le Magbarat, fournit 
en abondance du mi- 
nerai de cuivre que 
les ouvriers grecs, ar- 
méniens ou turcs, 
fondent en partie sur 
place, et dont la plus forte part est 
expédiée aux cités de la Turquie 
d'Asie, Diarbekir, Erzeroum et 
Trébizonde. Cette production a 
de nos jours beaucoup diminué 
dans la région, mais, naguère 
tous les Orientaux, de Cons- 
taniinople i Ispahan, s'appro- 
visionnaient de cuivre et même 
d'ustensiles de cuivre battu i Kha- 
pour et à Arghana. Diarbekir. 
dans la vallée du 
Tigre supérieur, et 
Mossoul, sur le 
Tigre moyen, ci- 
tés puissantes et 
riches, durent, au 
moyen Age. utiliser 
largement les mine- 
rais de cuivre de 
Khapour. Il y a 
d'ailleurs uo fait 
remarquable, c'est 
qu'au XII* siècle, les 
monnaies d'argent 
avaient tout à fait 
disparu de Mos- 
soul, et avaient été 
remplacées par des 
monnaies de cuivre 
repoussé, et déjà, 
dans ces monnaies, 
l'artiste commence 
à prendre ses sujets 
dans la vie qui l'en- 
loure. Ce sont 
même parfois des scènes compo- 
sées, c'est un souverain assis à l'o- 
riental : c'est même un cavalier. 
Il est évident qu'il y eut il Mos- 



rLAT ■»PAl<o-aioii»«i'l. — Vairprr, xt< mitti» 



12 



LES ARTS 




cLi; i:.\ Fi:u i.\<:iu"sTi-; u*on, aux .noms iiks sultans uahkui'k i;r i-ahaiu 

Égyple, XIV» siècle 

(CoUci-tiuii de M. l'cylel) 



soul, au xii« siècle, des ateliers de graveurs de cuivre qui 
eurent même de la célébrité, car le géographe arabe Ibn- 
Saïd nous apprend « que les habitants de Mossoul montrent 
une habileté extrême dans différents arts, surtout dans la 
fabrication des vases de cuivre qui servent à table ; ils por- 
tent, dit-il, ces vases au dehors, et les princes en font usage ». 

Ayant cette base certaine que nous offrent une série 
d'objets datés, tels 
que les monnaies, 
pouvons-nous re- 
trouver sur certains 
objets de cuivre plus 
importants les 
mêmes caractéristi- 
ques? Celle de l'or- 
nement repoussé en 
relicfest importante, 
et voici que nous 
pouvons grouper un 
certain nombre d'ob- 
jets qui portent ce 
caractère plus ou 
moins accusé. L'un 
d'eux, trouvaille 
inestimable, est 
même daté. 

Ce monument si 
important est une 
petite aiguière de la 
collection de M. Piet- 
Lataudrie, portant 
les noms de son pro- 
priétaire, Osman, tils 
de Soliman ; un lieu 
de fabrication, hélas ! 
d'une lecture dou- 
teuse (le contraire 
aurait été trop beau), 
et la date de 1 190. 
Comme caractéris- 
tique, sur le col, un 
petit lion assis, se 
détachant en fort re- 
lief, et, dans l'in- 
scription et les orne- 
ments, des incrusta- 
tions d'argent. 



Cliché Moreau frères. 



CIIANDELIEH ICN CUIV 

Mossoiil,. 
i C o 1 1 e c t i o n 



Ce détail bien particulier de l'ornement en relief, en 
général des lions assis, que nous retrouvons sur quelques 
autres pièces, nous permet donc de faire un premier classe- 
ment au titre de Mossoul ; c'est, dans les musées, les deux 
belles aiguières de l'ancienne collection du duc de Blacas, 
au British Muséum, et une aiguière toute semblable au 
Musée du Louvre. C'est une belle aiguière prêtée par 

M. Sarre. C'est un 
chandelier tout à fait 
remarquable, unique 
en ce genre, prêté 
aussi par M. Piet- 
Lataudrie, où la dé- 
coration en relief est 
plus fournie. De 
formetrapue, il porte 
sursa basedeux frises 
de petits lions assis 
en relief accusé, et 
l'épaule du chande- 
lier porte circulai re- 
ment une couronne 
d'oiseaux exécutés en 
ronde bosse, fondus, 
qui donnent à cette 
pièce un caractère 
inoubliable. Une in- 
scription, en carac- 
tères coutiques. court 
au-dessus de la frise 
inférieure de lions ; 
elle n'offre que de 
très minces filets d'ar- 
gent qui ne couvrent 
pas la largeur de la 
lettre, et celte in- 
scription de souhait 
banal ne nous ap- 
prend rien . 

Ce furent là peut- 
êtreles pratiques des 
ateliers de Mossoul 
au xn« siècle. Le dé- 
cor en relief y dut 
êtreen grande faveur, 
peut-être en unique 
faveur au début. 

RE ]^CBU&TÉ D'ARGIiKT 

Mil" siècle 

de M. Peytel} 




L'argent y était plutôt rare, puis l'emploi de cette matière 
prifcieuse séduisit sans doute les ouvriers; il apparaîtra 
d'abord timidement, en minces filets, comme sur le chan- 
delier de M. Pict, puis envahira la pièce entière et viendra 



couvrir toutes les lettres de l'inscription. Le repoussa sur- 
vivra encore dans quelques détails accessoire', comme sur 
la belle aiguière qui, du palais de la princesse Ma^timo, à 
Rome, est passée dans la collcciion de M. Raymond 




A<.>rAMAMIlt «X Bno^ti onwK 
'Coitri'tiom ifc Miliinmr t'. SIrrmi 



Kœclilin. Nous reirouvonsdes o ncmcnts repoussés dans les 
anneaux qui rattachent le col ou l'anse à la panse. Mais 
déjà toutes les surfaces sont couvertes de scènes animées 
de personnages dont le dessin est un peu raide. Ce sont 



des frises de personnages ponant des faucons aux poings, 
et de cavaliers suivis de léviiers; ce sont des groupes de 
personnages assemblés sTméiriquemeni deux à deux, et 
dans une frise inférieure, des cavaliers jouant au polo, jeu 



'4 



LES ARTS 




AIGCIliRE I.NCRUSTEI-; D ARGKM KT DK i:LIVKE HOtOK 

Mossoiil, xiiie siècle 
(CoUcftwn de M, Raymond Kœfhliiti 

dont l'origine arabe n'est pas douteuse. Détail important : 
à l'incrustation d'argent, faite ici en feuilles plus larges, 
vient s'ajouter l'incrustation en cuivre rouge, dont la plu- 
part des têtes humiines sont traitées. 

Ainsi nous voyons apparaître, dès le début du xiii= siècle, 
l'incrustation systématique d'argent sur les cuivres arabes, 
et les ateliers de Mossoul durent connaître alors une grande 
prospérité. Ici, il convient de placer une picc--, pour ainsi 
dire hors série, prêtée par M. Peytel, et qui ne se rattache 
à aucun des ateliers dont nous nous occupons. C'est un 
coffret à couvercle plat où se voient, incrustés en argent 
et alternant, deux oiseaux à têtes humaines, affrontes de 
chaque côté du nom symbolique de l'antique Perse, et des 
cartouches d'inscriptions donnant le nom de Syrie et la date 
654 de l'hégire. Il est probable que nous nous trouvons 
là devant un objet travaillé assez maladroitement par un 
chrétien de Syrie, à l'instar des travaux arabes qui étaient à la 
mode à cette époque. 

Une autre pièce, très curieuse également et sans analo- 
gie, a été prêtée par M. Goldschmidt. C'est une pièce de 
cuivre damasquiné, qu'on dit avoir été arrachée à un 
tombeau, en forme de plaque carrée, creusée, au centre, 
d'une sorte de cuve évasée, et décorée, sur les côtés, 
d'une inscription déformée et d'ornements incrustés en 
argent. 

Pour en revenir aux cuivres, bien nettement, de la série 



mossoulienne, cette exposition en présente quelques monu- 
ments tout à fait extraordinaires : 

C'est le grand bassin, obligeamment envoyé de Bruxelles 
par S. A. S. Mgr le duc d'Arenbcrg, cenainemcnt exé- 
cuté par un artisan chrétien, si l'on en juge par les 
sujets chrétiens traités en incrustations d'argent 
sur sa panse, «Annonciation », « Fuite en Egypte», 
« Présentation au Temple », et par les personnages 
nimbés se présentant sous des arcatures. La vie 
arabe se manifeste quand même par la frise infé- 
rieure, de cavaliers jouant au polo. L'intérêt se 
double ici par la belle inscription qui nous donne le nom 
de Melck-es-Saleh, qui fut sultan de Damas de 1289 à 1249. 
C'est encore un autre grand bassin, prêté par M. Doistau, 
à peu près, lui aussi, de la dimension du bassin de saint 
Louis au Musée du Louvre, qui montre dans des médail- 
lons, sur le fond gravé de clefs habituel dans les cuivres 
de Mossoul, les sujets de chasse au fauve. Extérieurement, 
une inscription nous donne le nom de Malik Adil Abou 
Bekr, sultan ayoubite d'E?ypte et de Damas de i238 à 1240, 
et petit-neveu de Saladin. 

A côté de ces deux n-.onuments considérables, viennent 
se placer des objets admirables, comme le beau chandelier à 
pans rentrés, un peu comme les niches à stalactites de l'ar- 
chitecture arabe, qui appartient à M. Peytel, et qui offre 
des analogies avec un autre, plus petit, qui est passé de la 
collection Schéler dans celle de M. le baron Edmond de 
Rothschild. C'est un superbe plateau enrichi de médaillons 



I 



4 




Mssswpaw»-- 



rn.w niii.ir.i! iNciiusii, n \\\c,r.S' 

Mossoul, XIV» sicclo 

(Collection de M. Ch. Gillot) 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



i5 



à personnages assis, appartenant à M. Guérin. C'est la 
spkndide aiguière, à personnages nimbés, de la collection 
de M. Homberg, C'est le chandelier de M. Gillot, d'une 
forme si élégante, et celui de M. Raymond Kœchlin, 
dont les représentations de cavaliers sont peut être les plus 
belles de style et de dessin qu'on puisse rencontrer sur 
aucun cuivre de Mossoul. Toutes pièces qui s'échelonnent 
du XIII' au xiv« siècle. 

LES CUIVRES d'Egypte et de perse 

Il est assez difficile de préciser les différences qui existent 
entre les cuivres de Mossoul et ceux qu'on exécuta dans les 
ateliers de l'Egypte et de la Perse, et cela parce que ces 
deux pays semblent avoir attiré les • 
ouvriers de Mossoul, dont la renom- 
mée dans ce genre d'industrie devait 
être considérable. Ctia, nous en avons 
l'assurance par ceriaines inscriptions 
lues sur des cuivres fabriqués au Caire, 
qu'ont signés des artisans venus de 
Mossoul. 

Ils durent, pendant assez long- 
temps, maintenir leurs traditions dcco- 
raiivcs. Mais, à considérer un grand 



nombre de pièces de cuivre incrustées d'argent qui portent 
des inscriptions protocolaires anonymes aux noms et titres 
de souverains mamelouks d'Egypte, et qui, selon toute vrai- 
semblance, ont dû-ètre fabriquées au Caire, il semble bien 
que certaines particularités, h partir du sivet pendant le 
xv< siècle, y sont manifestes. Les figures y semblent un 
peu plus rares. La décoration d'oiseaux affrontés, de canards 
volants disposés symétriquement dans les médaillons, les 
tétcs en dehor», les rosaces de fleurs et de feuilles, prédo- 
minent de plus en plus : et surtout l'inscription prend une 
place capitale, occupant parfois toute la hauteur de l'objet. 
L'cxpo>iiion montre quelques très remarquables pièces 
qu'on peut considérer comme d'origine égyptienne : le» deux 
chandeliers de M. Ch. Gillot, le pla- 

P teau de M. Kraft. Il faut, bien entendu. 

claiser i cette même place les pièces 
1 qui ont pu être faites pour les sultans 
I du Yemen, cette région du monde 
islamique ayant été, pendant ces deux 
siècles, tributaire du sultanat du Oirc ; 
un certain nombre de cuivres, appar- 
tenant à Madame Oelort de Gléon. 
n'ont pas, scmbU-i-il, d'autre originc- 
Pendant que cet ait avait, en 




Cii<kt' ViirmN Ir^rft. 



MonsiHil, Coiiiini'nc,>ni«*nl da xiii* »ircl« 
Cnlltrli-'i •/•■ M. rirl-l.alfHÀrif) 



i6 



LES ARTS 



Egypte, des destinées si brillantes, l'influence de Mossoul 
se faisait également sentir dans des directions tout oppo- 
sées. La Perse adopta les pratiques de cette industrie à une 
époque à peu près semblable. Et si jusqu'ici nous n'avons 
rencontré aucune pièce qui nous donne, par l'inscription, 
un nom de sultan ou d'aniste, ni un nom de lieu, du moins 
nous avons de nombreuses inscriptions banales en caractères 
nettement persans, qui sont autant de certificats d'origine. 

Le style des figures est assez différent : nuls objets mieux 
que les cuivres de M. Edmond Guérin ne peuvent nous 
instruire. Les corps des personnages semblent s'être allon- 
gés et animés. Le costume est autre : ce n'est plus guère le 
costume arabe, ni la gandourah serrée à la taille par une 
ceinture, ni le haik enserrant la tète. Ce sont des robes 
plutôt larges et flottantes, 
et souvent de longs rubans 
noués autour des têtes et 
retombant de côté. 

Le travail en cuivre in- 
crusté se poursuivit en 
Perse assez longtemps, et 
nul objet ne peut mieux 
nous renseigner qu'une 
petite boite à M. Garnier, 
par le charme avec lequel 
étaient représentées les 
bêtes, comme l'antilope, le 
chat sauvag;, le lièvre, su- 
jets qui étaient desplus fa- 
miliers aux enlumineurs 
des manuscritsdeTéhtran. 

On peut dire que cet art 
de travailler le cuivre, de 
le décorer, fut général dans 
tout l'Orient, et si quel- 
ques peuples ne connurent 
pas l'art supérieur de l'or- 
ner d'une décoration somp- 
tueuse d'or ou d'argent 
incrusté, tous du moins 
surent le graver. Les khans 
de l'Asie centrale, Samar- 
kand, Bokara, Hérat, pro- 
duisirent en ce genre des 
ustensiles tout à fait beaux, 
aiguières, cafetières, poires 
à poudre, dune forme très 
élégante et d'un ingénieux 
parti pris décoratif. 

LaTurquie connut, elle 
aussi, aux xvit= et xviii= siè- 
cles, toute une orfèvrerie 
de table en cuivre doré, 
soupières, buires, cafetiè- 
res, bols, sucriers, qui fait 
vraiment un grand effet. 
M. Piet-Lataudrie en a 
composé lui-même toute 
une \ itrine, où des orfèvres 
modernes pourraient trou- 
ver, au point de vue des 
formes, mainte indication 
des plus intéressantes. 

Il ne faut pas se dissi- 
muler que la série des 
armes a été la partie faible 
de cette exposition. A part 

AIGUliiltE EN CtIVHE 

Mossoul, XI 
fCnth'ctioii de M. 




la vitrine de poignards persans et indiens que M. Holstein 
a bien voulu former avec vingt-quatre pièces choisies parmi 
les plus curieuses et les plus riches de son importante col- 
lection, il a été impossible de trouver dans les collections 
parisiennec quelques chefs-d'œuvre des armuriers célèbres 
de Damas ou de Tolède. 

Rien n'est plus rare que ce genre d'objets, et il était 
impossible de refaire, à cette occasion, la vitrine inoubliable 
que M. de Valencia avait pu garnir de quelques pièces histo- 
riques d'Espagne, au Pavillon de la Rue des Nations, en 1 900. 
Toutefois, la série des casques, dits mongols, était assez 
complète : il avait été possible d'en réunir une dizaine; on 
revit celui que M. Gérome a déjà obligeamment prêté à 
tant d'expositions. Celui de M. Raymond Kœchlin est 

remarquable de forme et 
porte une décoration d'une 
grande inscription d'argent 
du plus allier caractère. 
Citons encore ceux de 
MM. Hugues Kraft, Hom- 
berg, Muiiaux, Guiffrey, 
Masson. Madame Delort 
de Gléon avait prêté une 
housse de cheval et un 
frontal d'une fermeté 
d'arêtes étonnante et de la 
plus belle décoration. 

Mais si l'art des armu- 
riers d'Espagne manquait 
à cette fête d'Orient, du 
moins l'art de ses émail- 
leurs était représenté par 
des spécimens d'une abso- 
lue beauté. Je ne crois pas 
qu'on puisse rencontrer 
plus pur décor hispano- 
mauresque à entrelacs, ni 
plus riches tons d'émaux 
que dans la boucle de cein- 
turon et lesdeux bouts qui 
appartiennent à la fameuse 
collection de M. Sigismond 
Bardac, intéressants à rap- 
procher des deux fragments 
prêtés par M. Homherg. 
M. Boy, enfin, avait bien 
voulu envoyer la ceinture 
complète qu'il possède, et 
qui est un absolu chef- 
d'œuvre de goiît et d'art. 
Bien qu'elle ne fût pas de 
pur travail arabe, il a paru 
assez intéressant de faire 
figurer une plaque de cof- 
fret ou de châsse en émail 
champlevé d'Espagne, ap- 
partenant àla même collec- 
tion, où les inspirations 
décorativesde l'Orient sont 
manifestes.il était enfin di f- 
cile de rencontrer plus re- 
marquable travail de fonte 
quedans le grand aquama- 
nile en forme delion appar- 
tenant à Madame Stern. 



KCHLSTL D ARGENT 

v« siècle 
O. Ilnmherg) 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



«7 




ClUhé Mot eau fyéret. 



ftOlK TIBH^B 

Paru, XV» sircio 
{ CotUcliim lie M. rcjfirl) 



I, A V t: R R K R I K 




XIINIATURK PKRSANB 
XVI* »îôclo 

I\)i-(niiw iIm tti inCM mongol» AlUr H ItumafOUl 
iColIrtIiiiii rir .V. Ihnii l'rvfri 



LK rôle de la verre- 
rie a été toujours 
grand chez les peu- 
ples de l'Orient ; 
on sait la quantité innom- 
brable de verres qu'on a 
retrouvés en Egypte et 
en Phénicie dans les 
tombeaux. Les textes 
nous renseignent sur l'ac- 
tivitéqu'avaitcetle indus- 
trie chez les Byzantins. 
Elle ne dut pas être 
plus grande que cejle que 
prit la verrerie en Egypte 
aux premiers temps de 
la conquête arabe, à en 
juger par ces petits dis- 
ques de verre qui ser- 
vaient d'étalons de poids, 
et qu'on a retrouvés en 
si grand nombre. 

Les écrits des voya- 
geurs, tels que ceux de 



Nassiri Kosraou, sont 
pleins de Icuradmiration 
pour lescristaux de roche 
graves, et pour les verres 
qu'ils rencontraient dans 
les marchés d'Egypte. 

Bien entendu, il ne 
fallait pas songer à mon- 
trer quelqu'un de ces 
travaux de cristal, taillé 
et gravé, impossibles à 
rencontrer dans une col- 
lection privée. Pour jui;er 
ces admirables travaux, 
il faut voir au Louvre les 
deux pièces qui pro- 
viennent du trésor de 
l'abbaye de Saint-Denis, 
ou l'étonnante série du 
Trésor de Saint-Marc à 
Venise, quelques pièces 
au British Muséum et 
dans quelques églises de 
France ou d'Allemagoe 







tCWM-ri-v* rf< Jf. UtMri rtvrr* 



i8 



LES ARTS 



qui les recueillirent sans doute au retour des Croisades. 
Quant aux verreries dont nous parle Nassiri Kosraou, 



elles nous sont inconnues. Il voyageait au xi» siècle, à la 
belle époque fatimitc, et je ne connais pas de verre qu"on 




i 



Cliché Morcau fi 



P lî T I T T A r I S D I! S I_E 

Perse, XVI' siècle. — (ColUtlion de M. Peytcll 



puisse attribuer en toute confiance à cette époque. Les 
pièces datées les plus anciennes que nous connaissons 
sont du xiv» siècle. Ce sont des lampes de mosquées du 



Caire, dont une grande partie a été conservée et est actuel- 
lement une des richesses de son musée d'art arabe. Elles 
ont été publiées par M. Herz-Bey dans son catalogue, et dans 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



«9 





C<rh,: M- ,;.. /.. 



BRAS DE CROIX EN IVOIRE 

ART ROMAN d'eSPACNE, XII* SIÈCLE 

(Collection de AI. Doislau/ 



I 



son étude de la Ga:çette des Beaux-Arts, cène année même. 

Certaines volées dans les mosquées, avant que le gou- 
vernement égyptien ne prît des mesures de conservation, 
sont aujourd'hui dispersées dans les musées et collections 
d'Europe. Leur grand intérêt, ouire leur beauté, réside en 
ceci que presque toutes sont au nom du sulian qui avait fait 
édifier la mosquée, et qu'on peut ainsi en suivre le style 
pendant plus d'un siècle sur des monuments à date à peu 
près certaine 

Je ne désespère pas qu'on 
arrive un jour prochain à en 
dresser la liste chronologique, 
ce qui serait facile, grâce à de 
bonnes lectures, et nous ren- 
stignerait avec certitude sur 
cette branche remarquable de 
l'art arabe. 

Sont-elles de fabrication 
égyptienne? C'est une ques- 
tion qui prête à la controverse. 
M. Herz-Bey lésa cataloguées 
comme telles, se refusant à 
croire que des objets aussi fra- 
giles aient pu être demandés à 
l'industrie étrangère. Aucun 
texte pour cette époque du xi v 
et du xv<= siècle à 
son début ne 
nous affirme 
pourtant une fa- 
brication locale. 




Et au coniraire des textes nous disent quelle était la 
renommée des ateliers de Syrie au xiv^ siècle, et quelles mer- 
veilles de verrerie on rencontrait alors dans ses bazars. 
Hafiz-Abrou, voyageur du xiv= siècle, remarque, en traver- 
sant Alep, que nulle part dans le monde entier, on ne voit 
de plus beaux objets de verre, des vases décorés avec plus 
d'élégance et de goût. Les ateliers de verrerie de la Cote 
de Syrie étaient en pleine activité, si bien qu'un traité en 
régla l'exportation entre la Ville de Tripoli et la République 
de Venise à la fin du xiii' siècle. Et puis enfin, il y a ce fait 
surprenant que cette fabrication intensive durant tout le 
xiv^ siècle, qui remplit toutes les mosquées du Caire de ces 
merveilleux objets de décoration intérieure, cesse brusque- 
ment au début du xv= siècle (les lampes les dernières en date 
sont celles de Kaitbey) et nul événement historique capiial 
en Egypte ne peut expliquer cet arrêt brusque de la fabri- 
cation. Au contraire, à cette même époque, les Mongols 
venaient d'envahir la Syrie, s'emparer de Damas, la boule- 
verser de fond en comble, et anéantir peut-être une industrie 
qui ne put pas se relever de ses ruines. D'un autre côté, on 
peut ainsi s'expliquer que, dans les prises de butin, les 
Mongols purent s'emparer de quelques belles pièces de ver- 
rerie qui furent envoyées par eux en Chine, d'où elles nous 
sont depuis revenues indirectement. C'est ainsi que M. le 
baron Edmond de Rothschild a pu acquérir cette jolie bou- 
teille du pavillon de Chine au Trocadéro en 1900. 

Ceci dit pour expliquer pourquoi il a paru 
bon de cataloguer toutes ces verreries au titre 
générique de provenance syrienne, en atten- 
dant un classement plus rigoureux. 

Une découverte bien précieuse a été faite 
sur un fragment de lampe de 
forme ovoïde, prêté par Ma- 
dame Delort de Gléon, qui 
porteunedccoration decom- 
paniments à damiers et une 
irise d'inscription protoco- 
laire aux noms et titres de 
Malik Achraf-Omar, sultan 
rassoulide du Yemen 1295- 



129; 



Nous voici avec une 



pièce datée de la fin du xiii= 
siècle, et je ne connais pas 
de verrerie qui lui soit anté- 
rieure. Très rare est un fla- 
con à panse ronde et aplatie 
ponant au centre de chaque 
face dans un écusson , un 
aigle les ailes éployées et 
une inscription aux titres 
d'un sultan mammlouk. 
Quelques flacons très irisés 
prêtés par M. Kelekian peu- 
vent être de la fin du xni= 
ou du commencement du 
xiv^^ siècle. 

D'une extrême impor- 
tance, à cause de sa décora- 
tion de figures humaines à 
cette même époque approxi- 
mative, e si un godet de lampe 
de la collection de M.Gillot. 
Sous une frise d'inscription 
à titres d'unsultan,se voient 
des personnages assis d'un 
style admirable, le dessin 
des corps, indiqué par des 



cil' y Miirtim (lira. 



CASQUiï MONr.OI.. — VV.W INCItUSTli D AIKÏI 

Asie Mineure, xiv" sic-clc 
(CoUcctinn de M. liaymond Kœcblin) 



LES ARTS 




CiUké .Ud'-Mil Ifirtt. 



PAOE II.I.USTRKK DUN MANUSCRIT 

PKRSG, XVI< SikCLK 

(Collfclion Je M. le baron Edmond de Roihsehild/ 



22 



LES ARTS 



émaux profonds et gras, où 
les beaux rouges jettent un 
éclat vif, les figures, au con- 
traire, réservées sur le verre 
et cernées d'un très fin trait 
d'or. 

Des trois pièces importan- 
tes qu'a bien voulu prêter 
M. le baron Gustave de Roth- 
schild, deux portent des ins- 
criptions anonymes d'un sul- 
tan mammlouk d'Egypte, 
certainement du xiv= siècle. 
C'est une grande bouteille à 
long col, à panse renflée 
— et c'est une lampe dé- 
corée d'entrelacs émaillés 
rouges et bleus, de style 
bien analogueaux lampes 
dites du sultan Barkouk 
qui se trouventconservées 
au Caire. La troisième 
pièce, une lampe à gran- 
des inscriptions, porte un 
nom qui nous donne une 
date approximative : ce- 
lui de Nadjinad din Mah- 
moud, gouverneur de 
province, sous le sultan 
mammlouk MaJik Mu- 
zaffar (probablement Ha- 
dji, 1346). 

Une grande lampe 
dont le pied a été mal- 
heureusement refait, et 
qui a appartenu au savant 
M. Schefer, nous donne 
le nom de l'émir Sir- 
gatmitch (milieu du 
xiv= siècle) et provient 
de sa Medresseh au 
Caire. 

Deux beauxbassins 
prêtés par M. le mar- 
quis de Vogué portent 
les noms du sultan 
Moyyaed, dont la mos- 
quée date du commen- 
cement du xv= siècle. 

Une petite lampe 
charmante a été prêtée 
par M. Antoine Brimo. 

Admirable enfin est 
une grande bouteille 
de la belle collection 
de M. SigismonJ Bar- 
dac, où, sur la panse 
très renflée, apparais- 
sent dans des médail- 
lons des personnages 
de type tartare très 
prononcé. 

Ce sont des pièces 
comme celles-ci qui 
militenten faveurd'une 
originesyrienneou per- 
sane, en se basant sur 




PUiaNKE DE POIONARO 

Espagne, xill" siècle 
(Collcclltui (le Mattatne ta t-onitessc R. de Béarnl 



VAMi BLhU, IHiCull EN .NOIR 

Svrie ou Eg.vi>te, xi'-xii" siècle 
(Cotleclion de M. Peytelj 





la longue occupation par les 
Mongols de ces deux pays. 

LA CÉRAMIQUE 

Démêler les origines de 
la céramique orientale et 
faire son histoire, est un tra- 
vail très compliqué, qui n'a 
pas encore été fait et ne le 
sera pas d'une façon défini- 
tive. Je le crains, avant long- 
temps. 

Et cependant d'excellent es 
contributions y ont été ap- 
portées, pour tout ce qui 
concerne la Perse et la 
céramique à reflets, par 
M.Wallis, travaillant sur- 
tout avec les merveilleux 
documents que lui four- 
nissait la collection God- 
man, qu'il avait classée 
et cataloguée; — pour ce 
qui est de la fabrication 
égyptienne, parledocteur 
Fouquet, travaillant avec 
les séries de curieux frag- 
ments que lui ont fournis 
quelques fouilles superfi- 
cielles opérées dans les 
décombres du vieuxCaire, 
à Postât; M. von Falke, 
enfin, a tout à fait bien 
mis les questions au point 
dans l'excellent petit ma- 
nuel qu'il a fait dans la 
collection du Kunstge- 
werke Muséum de 
Berlin. 

Mais, comme toutes 
ces questions, très 
complexes d'ailleurs, 
sont encore confuses, 
et quels services nous 
rendraient quelques 
fouilles méthodiques 
poussées en quelques 
points du monde de 
l'Islam! Comment s'ex- 
pliquer qu'aucun sa- 
vant n'y consacre ses 
efforts, alors que toute 
l'activiit se porteà faire 
des fouilles en terres 
antiques, assyrienne, 
égyptien ne ou grecque? 
Essayons, du moins 
très brièvement, d'éta- 
blir quelques divisions 
dans toutes cts séries 
céramiques que les col- 
lections parisiennes 
nous ont offertes avec 
une véritable généro- 
sité. Je ne crois pas 
qu'il y ait de ville au 
monde où la curiosité 



Clichés Moreau frères. 



BOITE EN CUIVRE INCI; 1 - . ' 11 M!i 

Mossoul, XIV" siècle 
(Collection de M. Garnier) 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



23 







PKRSK, XVI* SIÈCLE 

(Collection de M. J. Ataciel) 



24 



LES ARTS 




des amateurs se soit complu 
avec un goût plus éclairé à 
réunir des pièces, hier encore 
pour ainsi dire inconnues, et 
qui seront les matériaux pré- 
cieux pourThistoire de demain. 

Les monuments les plus 
curieux qui soient ici montrés 
ne nous sont connus que depuis 
peu d'années, et proviennent 
évidemment d'une fouille. En 
l'absence de toute enquête sé- 
rieuse, et sans ajouter une foi 
aveugle aux récits des mar- 
chands, bornons-nous à les 
étudier d'après le style de leur 
décor. Ce sont de grands rin- 
ceaux dérivés de la lettre cou- 
fique très librement interprétée, 
en relief noirsur un fond bleu. 
Ce sont évidemment des pièces 
tout à fait archaïques, très anté- 
rieures à tout ce que nous con- 
naissions jusqu'alors, et qu'il 
n'est pas trop présomptueux 
d'attribuer à l'époque abbas- 
side du ix'^ au xi= siècle. De ces 
deux vases, l'un appartient à 
Madame la comtesse de Béarn, 
l'autre, plus petit, à M. Ray- 
mond Kœchlin. 

Presque en même temps que 
ces deux pièces, nous était ré- 
vélée toute une série de céra- 
miques inconnues jusqu'alors; 
il est avéré qu'elles furent trou- 
vées à Rakka sur l'Euphrate), 
sur l'emplacement d'une ville 
que les Mongols détruisirent au 
xiii' siècle. Nous noustrouvons 
donc là en présence de pièces 
antérieures à cette époque. Ce 
sont des céramiques à terre 
blanche, assez grossière, dé- 
corée d'ornements lustrés d'un 
ton brun, un peu violacé et pi- 
queté, toujours d'un très beau 
caractère. 

Les collections Kœchlin, 
Mutiaux et Edmond Guérin ont 
surtout contribué à en consti- 
tuer une vitrine. 

Toute une famille de faïen- 
ces, décorées tantôt en reflets 
d'or, tantôt bleu et noir sur 
fond blanc, dont on retrouve 
de nombreux fragments dans 
les tumuli de Fostat ou de 
Damas, avaient longtemps été 
classées sous la dénomination 
de siculo-arabes. Les types les 
plus remarquables ont été prê- 
tés par Madame la comtesse de 
Béarn ; ce sont deux pots déco- 
rés de paons dansdes rinceaux, 
l'un doré, l'autre sur fond 
blanc. Mais voici qu'une autre 



I 



rApis Dn soii' TISSI-: commi: vyv. t.\imssi:hik iiArTi-; i.ir.R 
Porse, XVI» su'cle 
{Collection de M. Doistaii) 



VEXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



2) 




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I ui .1 .J,li mmt^^i 





l.wills lii; \l.l^^...É i.i; i;\ VKUlil: i':\l mi.i.k. — l;gy|il<', \u\~i. , 1... — l ntl,,li:a lie M. U hirom Hmstmrt 4< n-tn.. «ik.i 





Syrie, xiii» siiM-l« 



VcaiM, \\f «ircl* 
, rollcfiitm i* M. CAariw CilM 



OkMTtrr ne i «ni-* 



26 



LES ARTS 




Clictié Morcau frèret. 



MINIATURE 

Perse, xvi" siècle 
(Collection de M. Louis Gonse) 



pièce, appartenant à Madame de Béarn, bleue avec décor à 
reflets d'or, vient, par l'inscription lue, nous donner le nom 
de Damas. Précieux point de repère pour grouper autour 
de lui bien des faïences de provenances inconnues. 

II semble que la Perse musulmane, à ses débuts, connut 
une céramique à reliefs, dans laquelle se retrouve peut-être 
un souvenir des formules de la Perse antique. La couverte 
monochrome, bleu vert, couvre surtout des plaques de revête- 
ment, et une coupe remarquable, que M. Henri Dallemagne 
a rapportée de Nichapour (Perse), et qui porte une superbe 
inscription en relief, malheureusement sans signification. 

Mais le grand éclat de sa fabrication date de l'époque 
où la ville de Rey ou Rhagès était puissante et pros- 
père, au xiii« siècle, avant que les Mongols ne la détrui- 
sirent. Nous connaissons les belles céramiques à reflets 
d'or, décorées très librement de personnages, qui lui sont 
bien particulières. On en put voir ici de délicieuses étoiles 
prêtées par M. Guérin, M. Max Lyon et M. Kelekian. Les 
monuments se revêtaient ensuite de plaques énormes avec 



un décor architectonique en relief, niches, lampes de mos- 
quées, tels que les superbes plaques de la collection de 
M. Manzi. — Et cette technique du reflet se poursuivit jus- 
qu'au xvn= siècle, produisant, au xvi% de pures merveilles de 
décors et d'éclat, telles que la très grande bouteille de 
M. Aynard, et des pièces plus modestes, mais splendides, 
de M. Peytel, de M. Max Lyon et de M. Dallemagne. 

Pour la céramique de Damas, il a été possible de réunir 
quelques plats de toute beauté, qui suffisent amplement à 
démontrer la supériorité de cette fabrication. Il est évident 
que le plat au paon de M. R. Kœchlin, celui aux pavots de 
M. Peytel, celui aux tulipes et aux pavots sur fond bleu de 
Madame Chabrières-Arlès, sont le summum de la décora- 
tion céramique par l'étonnante appropriation du décor et la 
riche harmonie des tons. — On avait longtemps dénommé 
Damas une série de faïences fond blanc, décor bleu, telles 
que la grande vasque de M. Siora, la petite lampe de mos- 
quée de M. Homberg, et les deux plats de Madame Delort 
de Gléon, qu'on trouve classée actuellement dans tous les 




Cliché Moreait frères. 



MIMATUKIi 

Perso, xvi" siècle 
(Collection de M, Louis Couse) 



musées, aux fabriques 
d'Anatolie. Elles ont dû cer- 
tainement y précéder de 
plus d'un siècle ces petites 
pièces de céramique de ta- 
ble, charmantes, mais d'un 
décor un peu grêle, dites de 
Koutayeh ou de Sivas, dont 
M . Jeuniette a exposé toute 
une petite collection. — 
Dans toute celte région 
d'Anatolie et de l'Asie Mi- 
neure on dut fabriquer en 
grand nombre ces faïences 
admirables de matière et 
d'éclat, où le rouge vif do- 
mine, et qu'on a longtemps 
dites exclusivement de 
Rhodes. 

L'art de décorer la céra- 
mique en reflets d'or, que 
nous avons vu s'épanouir 
en Perse dès le xiii» siècle, 
vint, par des transmissions 
obscures, enrichir la palette 
des céramistes maures de 




PRAOUKNT d'un TA1M8. — PonMf, roiiimeiic«meot do xvii* sivclo. 
Collection dt M. Sarre ide Berlin» 



l'Espagne. Des textes ira- 
bcs, publiés par Riano et 
Daviliier, «embicnt indi- 
quer que les fabriques ori- 
ginaires des faïences lus- 
trées d'Espagne furent à 
Malaga des le xiv* siicle. 
puis à Valence au x\-<. On 
range généralement sous 
celte étiquette les beaux 
plats à reflets d'or jaune, 
décorés de motifs très lar- 
gement indiqués en bleu 
foncé. Quelquefois des ins- 
criptions y apparaissent 
déformées dccoratiTemeni. 
Très rarement y intervien- 
nent des figures. 

C'est ce qui fait l'ex- 
traordinaire rareté du ma- 
gnifique plat de M. Sigis- 
mond Bardac, représentant 
saint Georges combattant 
le dragon. Splendides sont 
encore les beaux plau de 
M. Peytel,avec un décorde 




Ctfc'Mi Morta» frini. 



MKiTii! n'rx niiA!<D t»ri» 
Hïr!«\ XVI» »i«>«le 



LES ARTS 




J 



BoiTi; it ivouti': 
Espagne, xiv sircle 



l'i:rir <:uM-i(i':r it i\oikI': 
Daté de ZahrA (vieille Cordoiic). iHiG de l'Ère. — Espajçnr. x"- sîi-cle 
(CoUfc/inn de Madame Cliahrièrfs-Artcs) 



clefs bleues, et de M. Personnaz, qui a bien voulu prêter 
sa collection entière, riche en plats du xv^ siècle, dont un 
des plus exquis est celui décoré d'une biche. 

Avec le xvi= siècle, à Valence, et surtout avec le xyiii^, à 
Manissès, le reflet devient d'un rouge cuivreux, le décor 
plus menu et plus maigre. 

D'Espagneencore sont des faïences d'une extrême rareté, 
dont deux spécimens seuls ont pu être montrés à cette 
exposition; le procédé est celui du sgraffiato italien, le décor 
gravé à l'outil et l'emploi d'émaux blancs, verts, et bruns 



plus particulièrement. D'après quelques pièces publiées par 
Davillier, ces faïences auraient été fabriquées dans une 
petite ville de la province de Tolède, à Puente dcl Arzo- 
bispo. 

Vous remarquerez l'aquamanile en forme d'une sorte de 
lapin couché, du plus grand caractère, prêtée par M. Pict- 
Lataudrie, et le petit plat de M. Homberg. 

D'Aragon, enfin, serait toute une série de faïences assez 
communes, décorées de motifs très largement indiqués, et 
dont M. Boy a prêté quelques pièces intéressantes. 





ClhU Umeail frrrn. BOITE n'iVOIRR 

Espagne^ xi« siècle 
{Collection de Madame la comtesse /f. de Bèariij 



BOITR niVnTRE PEINT 

Espagne, xiii" siècle 
(Collection de M. O. llnmhcrgl 



L'EXPOSITION DES ARTS MUSULMANS 



39 



Uiihè Mvtfttit /«vivi. 




MINIATURE PROVENANT DUN MANUSCRIT 
i>ERSB, xvi« sikcLE. — Collection ie M. Al«xù Rouan 



Jl 



3o 



LES ARTS 



TAPIS ET ETOFFES 

Cela a été un véritable éblouissemcnt. Rien, en effet, 
n'est plus extraordinaire qu'un beau tapis de Perse, par 
l'abondance Imaginative de sa composition, où les sujets se 
pressent et s'enchevêtrent, selon des lois de symétrie cepen- 
dant très logiques et qui ne sont jamais transgressées. Nulle 
œuvre de peinture ne saurait atteindre les accords de sou- 
veraine harmonie et de rare subtilité que les grands tisse- 




Chclié Mofcait ftiie^. 



rAGiî iL[.L'sTiii;i'; n un manusc.hit 

Perso, XVI» siècle 

(Collcctiim de M. Il, Vcvcr) 



rands d'Ispahan ont su parfois réaliser dans cts œuvres 
admirables; et il fut possible de montrer une douzaine de 
ces merveilleux chefs-d'œuvre. 

L'histoire du tapis en Orient est demeurée très obscure, 
et si M. Bode, l'éminent conservateur du musée de Berlin, 
lui a consacré un petit volume excellent et utile, il n'a pu 
fournir de textes, de documents écrits qui précisent bien 
exactement les points d'origine. On a dû en fabriquer très 
anciennement, et cependant on ne saurait honnêtement 
dater d'avant le xv= siècle ceux qui nous 
paraissent les plus anciens. 



De cette époque peut être cité un petit 
tapis exposé par M. Kelekian, et portant 
en bordure des sortes d'écussons carrés 
avec des caractères déformés. La décora- 
tion la plus usuelle des tapis du xvi= siècle 
emprunte ses éléments aux formules alors 
usitées en Perse, les palmetics et les fleurs 
en rinceaux (comme dans les beaux tapis 
de Madame la baronne Adolphe de Roth- 
schild et de M. le baron Edmond de 
Rothschild), les scènes de chasse ou les 
combats de fauves (les surprenants tapis 
de M. Peyiel. de M.J. Maciet,de Madame 
la comtesse de Béarn, de M. Doistau, de 
M. Sarre, étonnant avec ses couples d'ani- 
maux noirs et jaunes s'atiaquant), tous 
pleins de scènes pittoresques et d'une beauté 
particulière de dessin que sentent bien les 
passionnés d'art oriental. Beaucoup d'élé- 
ments venus de la Chine s'y rencontrent, 
quelques-uns de ses monstres et de ses 
animaux symboliques, etcc ruban dentelé, 
le ichi, qui est la représentation du ciel 
(un petit tapis de M. Aynard est plein de 
réminiscences chinoises). 11 y a lieu de 
supposer qu'un grand nombre de ces beaux 
tapis furent fabriqués en Per.'-e après les 
invasions mongoles. — Dans quelques ta- 
pis se marque une influence manifeste de 
l'Inde : tel le fragment prêté par M. Sarre, 
d'un si beau caractère, oii deux éléphants 
montés s'attaquent sur un fond semé de 
petits oiseaux et de fleurettes. Peut-être ces 
tapis furent-ils fabriqués dans le sud de la 
Perse, à Chiraz. 

L'histoire du tissu de soie décoré en 
Orient offre aussi de grandes difficultés, 
et l'on est très embarrassé pour distinguer 
les tissus qui ont pu être fabriqués en 
Egypte de ceux de Damas ou de Bagdad. 
Il est assez naturel de chercher, pour les 
tissus décorés de sujas de chasse, une ori- 
gine très proche de cette Perse sassanide 
dont toutes ces représentations sont 
issues. 

Quand le dessin floral apparaît, il est 
encore limité pour longtemps dans l'in- 
flexible companimtnt géométrique, hérité 
de Byzance, où le motif offre une surpre- 
nante stylisation, emprunté à une flore 
irréelle. Puis, peu à peu, tout s'assouplit, 
les lignes perdent de leur rigidité, le décor 
au xiv= siècle se naturalise par une obser- 
vation plus vraie delà flore, restreinte d'ail- 
leurs à un petit nombre de types : l'œillet, 



I 




CtieM Vo»VrtM fjt'ivj. 



PAGE ILl.USTRKE DUN MANUSCRIT 

Pkrsk. xvi« sikclk 

(Collection Je -V. le bjron HJmonJ Je RoiksckilJf 



32 



LES ARTS 



la jacinthe, la tulipe, réglanticr et la fleur de pêcher. 

Ces décors floraux, avec des scènes de chasse ou de 
réceptions dans les jardins, les Persans les réalisèrent dans 
la soie tissée et le velours coupé. Puis cela se répandit dans 
les ateliers d'Asie Mineure, à Brousse en particu- 
lier, et jusqu'à Scutari d'Albanie. 

La série des tissus de soie, et surtout des ve- 
lours, se présente avec une profusion de inerveil- 
leuses pièces, grâceauxcoliections de M. Kelekian, 
de M. Bacriet de M. Piet-Lataudrie et de MM. Cliâ- 
tel et Tassinari. 

LIVRES ET MINIATI'RES 

Il me reste à dire un mot des livres etdcs minia- 
tures, sujet sur lequel il nous reste encore presque 
tout à apprendre. 

Quand on a visité la Bibliothèque khédiviale 
du Caire, on demeure toujours ébloui parla beauté 
des grands Corans que les sultans mammlonks 
d'Egypte avaient fait calligraphier et enluminer 
pour leurs mosquées, et dont la Bibliothèque a 
recueilli quelques beaux restes. 

Les grands Corans de M. Jcuniette etde M. Ke- 
lekian, avec leurs pages enluminées de grandes 
compositionsgéométriqucs d'or sur fond bleu, tra- 
versées d'inscriptions, montreront cet art admi- 
rable. 

Les livres illustrés de la Perse, poèmes ou his- 
toires, nous sont un peu plus familiers, et l'on 
éprouve à les feuilleter le sentiment queles minia- 
turistes persans ne le cèdent en rien aux artistes 
les plus fameux de notre art. Très peu sont anté- 
rieurs au xv= siècle, mais la perfection et l'art 
étaient tels, à cette époque, qu'on a peine à croire 
qu'il n'y ait pas eu de longs siècles de préparation. 

Le livre précieux par excellence a été prêté par 
M. le baron Edmond de Rothschild, et bien peu 
sauraient lui être égalés. C'est un grand manuscrit 
du Shah Nameh, le livre 
des Rois, poème persan, 
que composa Firdouzy, 
le célèbre poète, vers 
l'an looo de l'ère. Cet 
exemplaire magnifique, 
décoré de plus de 25o mi- 
niatures d'un éclat mer- 
veilleux, fut écrit et en- 
luminé en l'an 944 de 
l'hégire (i566) par l'ar- 
tiste et scribe Kacem 
Esrlri, et offert au sul- 
tan persan Thamasp P^ 
de la dynastie des Sofis 
à Ispahan, 1524-1574. 

Examinez les livres 
prêtés par M. Henri Vever et parM. O. Hom- 
berg, les belles miniatures de MM. Gonse, 
Bing, Rouart, Dru, Pigalle et Kœchlin. Est- 
il possible d'apporter plus d'aisance et de 
grâce à des composi- 
tions plus savamment 
ordonnées? Est-il possi- 
ble de pousser plus loin 
que dans certains por- 
traits le souci de la vé- 
rité physionomique in- 
dividuelle, et quelques- 

Cikhi ihreau fyihvs. iinANDK BOUTKII.I.E n: 

Syrie, \[V" 
< Collection de M^ le haron 





unes de ces têtes ne sont-elles pas les effigies les plus 
fortement précisées qu'on ait laissées de la figure humaine? 
La Perse y a excellé, mais ses artistes durent porter ses 
secrets et transmettre leurs traditions aux artistes de l'Inde, 
qui nous ont laisse de très nombreuses œuvres 
d'une beauté et souvent d'une forceexpressive tout 
à fait rares. 

Il n'est plus possible d'oublier une fois qu'on 
les a admirées des miniatures comme celles où 
des cavaliers passent au pas de leurs chevaux, bien 
en selles, avec un petit défaut de proportions, très 
voulu, qui fait le cheval énorme par rapport au 
cavalier, et donne ainsi plus de grandeur et de 
majesté à la figure équestre (Collections Gonse et 
R. Kœchlin), ou bien, comme ce sultan armé et 
casqué sur un cheval au galop, précédé d'un cou- 
reur (Collection Bing), avec ce visage massif et 
dur, ce masque de volonté et d'autorité. 

Est-il œuvres d'un style plus pur, d'une plus 
grande acuité psychologique, et d'une plus rare et 
subtile harmonie de couleurs, que ces portraits de 
sulians assis de profil, sur des terrasses, vêius de 
somptueux vêtements, l'un tenant un faucon sur 
son poing, évoquant tout une vie de chas.'îe dans 
le libre espace des steppes, l'autre tenant à la main 
une fleur, sorte de réplique orientale de l'homme 
à l'œillet, et qui ne le cède point à l'autre quant à 
la rigueur du dessin et à la prise de possession du 
type (Collections Gonse et Bing)? 

Puis ce sont des scènes d'unedtlicieuse poésie, 
des conversations au bord des rivières, des con- 
certs sous les étoiles, une marche de deux cava- 
liers, homme et femme, sur fond noir, comme 
pleine du mystère de la nuit. Et de quelle grâce 
exquise sont empreintes ces figures de jeunes 
hommes et de femmes persanes, au visage rond et 
aimable, dessinés au crayon d'un trait subtil et 

sûr, avecune ondulation 
de lignes d'un charme 
très captivant (Collec- 
tions Gonse, Kœchlin, 
Rouart). 



Une petite suite de 
reliures montre que cette 
branche de l'industrie 
artistique en Orient y 
était parvenue à un point 
de perfection technique 
•^-' ' surprenante. Et l'étude 
qu'on en peut faire con- 
duit à constater combien 
les ateliers européens 
s'en inspirèrent dès le 
xv= siècle. Ce sont certainement les 
Italiens qui furent les premiers à en 
tirer profit. 

Les reliures arabes, originaires en 
grande partie des ateliers égyptiens, 
offrent une étonnante variété de com- 
binaisons géométriques, et un jeu 
savant de lignes et de contours. Les 
ornements frappés avec une grande 
vigueur sont en creux et dorés ou 
parfois coloriés. La façon d'appli- 
quer le fer sur le cuir y offre une 



''<^JC^^ 




sit'cle 

Gustave de llnthsihild) 



LES ARTS 




TAPIS 

PKRSE, XVI« SikcLK 

(Collection de Madame la ctmiiesse R. de Beam) 



H 



LES ARTS 




surprenante vigueur. La 
dominaiion turque apporta 
quelques changements de 
technique; on délaisse la 
frappe au ter pour se servir 
de matrices ; on abandonne 
en même temps le dessin 
polygonal et linéaire, pour 
les mollis naturalistes venus 
vraisemblablement de la 
Perse. On obtient ainsi, non 
plus le décor en creux, mais 
en relief, et parfois en re- 
lief assez accusé. M. Hom- 
berg a pu prêter une de ces 
matrices en bois très dur. 
Les Persans pratiquèrent 
aussi les reliures à décors dé- 
coupés et superposés. 

Enfin ils firent égale- 
ment des reliures vernies en 
mettant sur le cuir un en- 
duit analogue au plâtre, en 
peignant et en passant sur 
le tout une couche de vernis. 
Ils firent ainsi au xvi= siècle 
des couvertures admirables 
dans le style des tapis à sujets 
de chasse. 



Tel est cet art ensorce- 
lant. Aussi bien dans leur 
architecture que dans leurs 
arts industriels, les peuples 
du rislam ne se sont jamais 
départis d'un idéal qui était 
la marque propre de leur 
génie. Fuyant la régularité 
des lignes continues, la mo- 
notonie des surfaces vides, ils 
aiment l'entre-croisementdes 
lignes et les combinaisons 
infinies des figures géomé- 
triques. Les jeux de leur fan- 
taisie semblent affranchis de 
toute règle, même des lois 
de symétrie, et cependant il 
n'est pas d'art qui les res- 
pecte davantage, qui soit 
conduit plus logiquement et 
qui ait un plus parfait équi- 
libre. 

L'ornementation riche et 
capricieuse, pleine d'amour 
des choses de la nature, de 
l'animal et de la plante, est 
toujours d'un goût savant 
et sûr, et le sens de l'har- 
monie dans les formes et 
dans la couleur se résout 
toujours en accords par- 
faits. 

GASTON MIGEON. 



!• .\ i; i: Il !■: c o H !■; i; it l .\ ii o K ,v ,\ 

Éjçypte, xiv'-xv siècle 

(Collection de M. Jenniettc) 



Directeur : M. MANZI. 



Imprimerie Manzi, Joyant & €'•, Asnicres. 



Le Gérant : G. BLONDIN. 



LES GRANDES VENTES 



La Collection Emile Pacully 



Chaque printemps amène sa floraison de grosses ventes. 
Celte année, parmi celles qui marqueront, il faut citer la 
vente Pacully. Dans la première huitaine de mai, chez 
Georges Petit, seront dispersées les remarquables pièces qui 
la composent. 

Évidemment, ici, pour les chercheurs d'émotions, le 




IIANS MK.MI.INO. — MM-Miiir,.\ 



\ \u;iti;K A sMM ll.))i>it>?,h 



régal sera rare et la dispute acharnée, si j'en juge par le 
bruit qui se fait déjà autour des œuvres. C'est qu'il y a, 
dans cet ensemble que M. Pacully a formé, beaucoup 
de cette connaissance approfondie des maîtres, si rare, 



quoiqu'on en dise, même chez les véritables amateurs et dont 
M. Pacully faisait preuve sous les yeux de MUntz.alorsquece 
dernier le rencontrait en Espagne s'atiachant • à ne réunir 
que les morceaux de choix véritablement caractéristiques •. 

Les primitifs flamands, que Bruges a si fort remis en 
faveur, sont ici représentés par une délicieuse femme du 
Mattre des demi-figures de femmes, « une blonde ei 
jolyette dame ■ qui écrit à son « amy *, oeuvre ravissante. 
exposée l'an dernier, avec les autres merveilles réunies i 
Bruges, et à laquelle M. Hymans, du musée de Bruxelles. 
et M. le docteur .Martin, de la Haye, ont consacré des 
notices dans leurs savants ouvrages. 

Et, également à Bruges l'été dernier, figurait ceiie/f/>p<i- 
rilion de la Vierge à saint lldefonse. de Hans Memiing. au 
sujetde laquelle la duchesse de Durcal écrivaiià M. Pacully : 
> J'ai admiré ce tableau, qui était apprécié par tous les 
connaisseurs comme un des plus beaux spécimens de Mem- 
iing. très, très souvent, et je m'en souviendrai toujours, 
comme un des trésors les plus précieux de la célèbre galerie 
de S. A. R. l'Infant don Sebastien de Bourbon, mon père. • 

Un Jugement dernier, de Bosch, une Pieta, de Gérard 




FltANCISCO COY.V. — o.\acu mu-a i-uu, a 



LES ARTS 




p. -P. RUBENS. — LA BlîCOI-TE DE LA MANNE 



David, où palpite l'insondable douleur de la Vierge, F Arra- 
cheur de dents, un Brauwer de la collection Papin, Breughel 
de Velours et son paysage animé et amusant, Fyt, Neefs, 
Téniers, et voici Rubens, ensoleillé et superbe de mou- 
vement et de fougue, Rubens avec deux notes bien dif- 
férentes et caractéristiques, un carton de la célèbre « Vie 
d'Achille », qui fut reproduite en tapisserie, provenant 
du duc de Pastrana, Tliétis plongeant Achille dans le 
Styx, et une Bacchanale verveuse et d'un mouvement 
superbe, que Smith a décrite et que Panels a gravée — 
et encore la Récolte de la manne, la Bible traduite par le 
maître d'Anvers et enguirlandée de fleurs par Breughel. 

Cette délicieuse enfant blonde qui, les yeux candides tt 
cependant troublés d'une larme légère et inquiétante, serre 
contre sa poitrine la colombe blanche, « messagère du 
billet perfide », cette délicieuse enfant qui synthétise si 
parfaitement, et avec quel charme ! une époque entière, 
cette délicieuse enfant, c'est le « Greuze de la collection 
Girardin »; d'elle à cette Bacchante de Courbet, si inso- 
lente dans la nudité robuste de son corps admirable, s'éta- 
gent d'autres œuvres : drame d'un Naufrage de Vernct, et, 
avant elle, un Philosophe appuyé de la famille des Philo- 
sophes et des Vieux Apôtres, que Fragonard dessinait à 
Rome, et de superbes et fort étoffés portraits de Rigaud, 
Largillière et d'autres du grand siècle. 

Mais, j'ai encore bien d'autres toiles à signaler dans ce 
court aperçu, et le grand et si harmonieux Pérugin, et le 
Portrait du doge Andréa Gritti, du Tintoret, celui dont 
M. Georges Lafenestre a écrit : « C'est une peinture facile, 
légèrement touchée, dans une tonalité rosée et argentine, 



dans un style doux et délicat qui tient beaucoup à la 
manière desBellini », — et j'en passe, caril me faut aller vite, 
la place m'étant mesurée. Je saute chez les Hollandais. 

Je ne parlerai ni du Roi de la Fève, de Honihorst, ni 
de Weenix, ni de Wynants, mais seulement de ce portrait 
de Rembrandt par lui-même, où ce protée, cet insaisissable 
et ce magicien s'est complu, une fois de plus, à une extra- 
ordinaire transposition de sa physionomie. Tout le Rem- 
brandt leydois est ici. S'il était besoin de parchemins à ce 
morceau superbe, j'ajouterai qu'il a été gravé par Bernard, 
à Vienne, en 1797, « d'après le tableau original qui est dans 
le cabinet de S. Exe. M. de Saint-Sapherin, envoyé extra- 
ordinaire », à qui le prince d'Orange avait offert l'œuvre, 
et qu'enfin M. Bode, qui prononce sans appel sur le maître, 
cite ce portrait comme « une étude bien intéressante de la 
jeunesse de Rembrandt, d'après sa propre tête ». 

Maintenant, je passerai chez les Espagnols. Je laisserai, 
à regret, et l'Infante Claire-Eugénie, de Bartolomeo Gon- 
zalez, et le Martyr de Ribera, pour ne noter que le mer- 
veilleux Portrait de Garcia délia Prada, alcade corregidor 
de Madrid. 

L'homme est debout, la main gauche appuyée au dos- 
sier d'une chaise, caressant de la droite un de ces affreux 
carlins alors si fort à la mode. Au-dessus du col blanc et 
de la cravate enroulée, la tête, sous les cheveux noirs et 
bouclés, est expressive et forte; une pensée vive luit dans les 
yeux, un frémissement agite les mains, et la magie chaude et 
claire du grand Goya se dégage, à la fois tumultueuse et 
simple, irradiante et superbede calmes voulus et desacrifices. 

J'imagine que M. PacuUy a marqué d'un caillou blanc le 
jour faste où il a découvert cette merveille, autour de 
laquelle les enchères seront curieuses. 

VIRGILE JOSZ. 




LE MAITRE DES DEiJI-I'lGUPES. — la li:ttiil ua.molk 



LES ARTS 



N" 17 



PARIS — LONDRES — BERLIN — KEW-YORK 



Mai 1903 




FERDINAND HUMBERT — portrait i.f m.mank iu... kt dk s« enfants 
(Société des Artistes Français) 




I 



HENRI MARTIN. — paxxhau dkcoratif. — fragment d'un ensemble: pour le capitule de toulousk 

(Société des Artistes Français) 



LES SALONS DE 1903 



(Lettre à un ami de province) 



Vous me demandez de vous donner, en quelques lignes, 
mon impression sur les Salons... Savez-vous que les 
Salons c'est, ceite année, un peu plus de sept mille cinq 
cents œuvres d'art, sans compter le sarcophage d'Israël 



Rouchomovski ? Je viens de me promener, pour l'amour 
de vous, à travers ce prodigieux déballage, et, rentrant 
chez moi, la tête et les yeux endoloris par le choc simul- 
tané de tant de couleurs et de tant de formes, j'essaie de 





HENRI MARTIN. — panneaux DKConATirs. — fraoments d'dn ensemble tour le oapitole de tooloise 

(Sncicté des Artistes Français) 



LES SALONS DJ: i >joJ 



remettre un peu d'ordre dans les idées... que je n'ai 
pas. 

Et d'abord, pour me dispenser de toute énumération, je 
vous envoie les catalogues. Fcuillctez-lcs, lisez-les à loisir, 
si vous êtes curieux de savoir ce que les gens connus expo- 
sent. Vous comprendrez, à les parcourir, l'inutilité de 



tout dénombrement et même la vanité de toute critique. 
« Mais, sommes-nous en progrès ou en décadence? » La 
question, me dites-vous, fut mise à l'ordre du jour de votre 
Société pour l'Encouragement du Commerce, de l'Agricul- 
ture et des Beaux-Arts, et vous me faites Thonneur de 
me demander mon avis. Ceci, mon «mi, dépend de votre 




JEAN-PAUr. 



I.AURENS. — jia:<m! d'aho. — tmrtïai». — rmoitxT : 
iSnKiftt lies Artûttrt /'mwfaiff 



jiAxxK HoxTi Ac accnt* 



humeur... Sachetti raconte que, le vieux Taddco Gaddi, 
tidèlc disciple de Giotto et qui avait eu la gloire de travailler 
aux côtés du maître d'Assise, de Santa Croce et de Padoue, 
reçut un jour la visite d'Andréa Orcagna. La conversation 
tomba sur l'état de l'art contemporain. « Ya-t-ileu, deman- 
dait Orcagna, un grand artiste depuis Giotto ? — L'art s'en 



va tous les jours! * répondit tristement le vieux peintre, du 
même ton sans doute que CélestinNanteuil disait, vers i855. 
aux derniers romantiques : « Il n'y a plus de jeunes gens ! * 
Et pourtant, à l'horizon prochain tremblait déjà l'aurore 
du radieux quattrocento, et peut-être étaient-ce les premiers 
symptômes, à peine discernables encore, du rcnouTeUe» 



LES ARTS 



ment, qui faisaient l'inquiétude et la tristesse du grand 
giottesque vieilli ! 

Si donc vous tenez pour une certaine « manière » ou 
pour un certain « style », — si vous avez été classique avec 
M. Bouguereau, ou « impressionniste » avec M. Claude 
Monet — si vous avez professé qu'il n'y avait d'art, de 
grand art, d'art véritable que dans certains partis pris d'école 
ou de facture, — que la peinture claire et le « pleinairisme » 
ou leur contraire devaient être désormais la seule peinture, 
vous risquez fort de soriir de ces Salons découragé et pes- 
simiste autant que moulu... Et puis c'est si tentant, et c'est si 
distingué, et c'est si facile! de gémir sur la médiocrité de 
son temps, de « juger », de mépriser ou d'anathématiser au 
nom d'un dogme dont on est le prophète ! 

Mais si vous êtes assez vieux, ou si vous savez assez 
d'histoire, pour avoir observé que d'une génération à l'autre, 
— et plus souvent même, en notre temps de journalisme et 
d'électricité, — la mode et les théories changent et se trans- 
forment, que chaque système s'use l'un après l'autre par 
l'abus de son propre principe, que notre sensibilité s'émousse 
dans la mesure où elle est sollicitée par les mêmes excitations 
répétées et notre sens esthétique par les mêmes formules, 
vous ne vous étonnerez pas que certains rythmes ou cer- 
taines harmonies perdent tour à tour de leur efficacité, 
cèdent insensiblement la place à d'autres ou évoluent pour 
s'adapter aux conditions, sans cesse mouvantes, du milieu. 



des mœurs et de la vie... Mais la mission de l'art et l'ambition 
des artistes sont justement de faire vivre, de perpétuer en 
des harmonies durables et à jamais reconnaissables aux 
autres hommes, ces harmonies changeantes et éphémères, 
de réconcilier en une admiration fraternelle des principes 
qui semblaient opposés. Ingres et Delacroix « entendent » 
aujourd'hui 

La voix du genre humain qui les réconcilie. 

On peut admirer également le Parihénon et Notre-Dame, 
mais les « classiques » et les « gothiques » auraient été égale- 
ment absurdes de vouloir reconstruire Notre-Dame sur 
l'Acropole ou le Parthénon dans l'île de la Cité... Et c'est 
pourquoi le Palais des Beaux-Ans ne « passera » jamais 
chef-d'œuvre, pas plus que la Madeleine. 

Il est évident que le principe vivant de l'art de noire 
temps ne saurait être l'imitation, l'application docile et 
mécanique d'aucune « formule » ancienne. Léonard de Vinci 
disait des imitateurs qu'ils étaient les neveux et non les 
hls de la nature. Je sais bien que nous avons beaucoup de 
« neveux » qui prendraient aisément leur parti de n'être que 
neveux, si seulement ils parvenaient à se procurer des 
oncles d'Amérique, — mais dites-moi, je vous prie, à quelle 
époque, à quel moment de l'histoire de l'art, si l'on avait 
réuni d'un seul coup, en un même local, sept mille cinq 
cents œuvres peintes ou sculptées, on n'y eût trouvé que des 




Copyrirjhi im:i '"/ llraun, Clémiiil y Cic. 



ir.-.I. HA.RPIGNIES. — BORDS de l'allier 
(Société des Artistes Français) 



LES SALONS 1)1: i fjo3 




JOSEPH UlIL. — 1.K BiNKDIi:ltK Ullt llimiMTAllllKCS OU ■«*«)■■ 

(Siu'iftè tirs Artistes fraHfaist 



chefs-d'œuvre ou des œuvres originales... ? Nos « Salons » 
sont devenus dis marchés, de grands déballages ; nos palais 
des Beaux- Arts sont des halles ; c'est une atîaire entendue.,. 
Mais l'art de noire temps n'en est pas moins vivant, et nous 
laisserons à nos successeurs, denous,de notre manière habi- 
tuelle, sinon de r(îver le bonheur, comme disait Stendhal, 
du moins de « sentir » la vie, des images évocatrices et 
dignes d'ètro interrogées. 

Et d'abord, dans nos portraits. Henri Heine — qui pour- 
tant vit, en leur nouveauté, quelques uns des plus beaux 
portraits d'Ingres! — écrivait des port rai listes de son temps 
que ce qu'on percevait d'abord et surtout dans leurs 
œuvres, c'était, chez le modèle, l'impatience de retourner à 
ses affaires, et chez le peintre, la hàie d'en finir le plus tôt 
possible pour passer à un autre tableau, à un autre profit. 
Les gens d'esprit de 1903 pourront écrire tout ce qu'ils 
voudront d'ironique et de fin sur les portraits de l'année. 
Je vous assure qu'il en est quelques-uns de fort bons et 
deux ou trois de très beaux. Je liens, pour ma part, qu'un 
portrait doit être ressemblant, — non certes à la manière 
d'une photographie, — parce que la mise en évidence du 
caractère individuel et de la vérité physionomiquc est la 
mesure de la sensibilité, de l'esprit et de la pénétration du 
portraitiste; en même temps que la ressemblance de son 
modèle, il nous livre quelque chose de la sienne propre et 
c'est pourquoi rien n'est plus suggestif qu'une galerie de 
portraits. Celui de Madame Besnard, par M. .Mbcrt Besnard, 



son mari, — autant qu'on peut décider de ces cboses-ll entre 
contemporains et avant la postérité, — me fait tout l'eflet d'un 
chef-d'œuvre. Venez le voir, si vous aimez la peinture, et. 
dans la peinture, la liberté, l'ampleur, l'élégance native, l'in- 
vention jaillissant à la demande de la vie. Mais dispensez- 
moi de vous donner, avccdcs mots, l'impressiondu dessin ci 
du modelé d'une miin, du « passage > d'un poignet, du 
prestige caressant de la lumière sur un visage qu'elle illu- 
mine et qu'elle transfigure, mais dans le sens de son expres- 
sion véridique et sincè:c. Léonard de Vinci, dans son 
Traite de la Peinture, donne aux portraitistes les conseils 
les plus minutieux : il leur recommande de bien étudier 
tous les détails de forme et de construction, d'observer sur- 
tout « les os et les cartilages qui composent le nez >. puis les 
joues, le front, le menton, c Vous trouverez ainsi quelques 
particularités dans les moindres parties qu'il faudra que 
vous observiez >ur le naturel pour en remplir votre imagi- 
nation. > C'est cette mise en évidence, c^te proclamation 
et cette exaltation delà vérité par la sympathie et l'imagina- 
tion de l'artiste, autant dire par son amour créateur, qui font 
d'une cfligic sincère une œuvre d'art, et d'un portrait un 
chef-d'œuvre. 

Vous ne vous tromperez pas en pensant que M. John 
Sargcnt a composé dans la joie le délicieux portrait de trois 
jeunes filles, — deux en noir, une en blanc, — qu'il a grou- 
pées sur la même toile. La floraison de ces létes blondes, 
entre les noirs soyeux des robes étalées et les noiis plus mats 



LES ARTS 




CAliOLLS-UURAN. — l'ORTBAiT de m»»» c. h. (di-: londrbsJ 
Sofiètè Nationale des Beaux-Arts 



d'un paravcni qui occupe le fond du tableau, 
le goût souverain en leur simplicité des 
moindres ajustements, tout ici respire l'in- 
spiraiion heureuse, et, à côté d'un épa- 
nouissement si noblement souriant de la 
vie et de la beauté, on est pris de quelque 
pitié pour les jeunes femmes mélanco- 
liques et repliées que MM. Hébert et 
Dagnan-Bouveret ont peintes avec tant de 
soin et de talent d'ailleurs, et d'une péné- 
tration si minutieuse, — ou bien pour la 
mélancolie exquise, raffinée, mais un peu 
morbide des modèles de M. Aman-Jean .. 
Mais ce n'est pas un article, c'est un long 
chapitre qu'il faudrait écrire, si Ton voulait 
tout dire des portraits de l'année. Celui 
de M. Lucien Simon, par M. Jacques 
Blanche, est parfait d'inielligence et de 
divination : l'expression du regard, celle 
de la main, nerveuse et volontaire, sont 
comme des révélations, et il semble que 
l'on retrouve, dans la peinture de M. Lucien 
Simon, toute frémissante d'une belle et 
inquiète sincérité, quelque chose de ce por- 
trait... 

Vous rappelez- vous le portrait que 
Baudry peignit, voici vingt-cinq ou trente 
ans, de M. Eugène Guillaume ? Essayez 
de le revoir par les yeux de l'esprit et 
comparez-le à celui que M. Bonnat nous 
montre cette année, criant de vérité. Certes, 
c'est bien le même homme, mais à deux 
époques si différentes de sa vie, et vu par 
des yeux, des esprits si différents... Et 
figurez-vous le portrait de MaJemoiselle 
Bréval, de notre admirable Valkyrie, si fer- 
mement construit et magistralement modelé 
par Bonnat, tel que Aman-Jean, ou Sargent, 
ou Besnard,ou Carrière, ou Renoir auraient 
pu la peindre. Ce serait toujours elle, et ce 
serait tout autre chose. 

On parle beaucoup d'un grand portrait 
de femme en robe de dentelle noire et 
blanche, par M. Marcel Baschet. C'est un 
Van Dyck bourgeois, — un Van Dyck un 
peu refroidi et figé dans la facture du 
visage, — mais d'une surprenante et dis- 
crète virtuosité dans le traitement des 
étoffes. M. Humbert et M. Carolus-Duran 
restent égaux à eux-mêmes, M. Flamcng a 
fait mieux ; M. Ernest Laurens a fait aussi 
bien peut-être, mais pas mieux, dans sa 
manière enveloppée, harmonieuse et 
intime; et comme portrait d'intimité fami- 
liale et de vérité profondément et tendre- 
ment sentie, celui d'une vieille dame, par 
M. René Ménard est entre tous significatif. 
MM. Patricot, Déchenaud, Baugnies, 
Paul Chabas, Raffaelli, Laparra, Bordes, 
Ferrier, et parmi les étrangers, I^orimer, 
Lavery, Herkomer, exposent aussi de 



I 




LA TOUCHE. — LA JKVNKS$K (rANNKAC ItiCORATI») 

Socii'lé yaiioHjle des Beaux- A ru 



LES ARTS 



bons portraits... Mais je me suis interdit touie cniinic- 
raiion. 

Après avoir pataugé dans toutes les esthétiques, essayé 
de toushs déguisements — grées, romains ou moyenâgeux, 
— erré à travers toutes les civilisations, la peinture s'est 
avisée qu'elle n'avait peut-être ritn de mieux à faire que de 
revenir à la vie, à la simple vie, diverse et féconde, toujours 
nouvelle, inépuisable ; — les peintres se sont aperçus qu'il 
se passe tous les jours, à portée de nos mains, des choses 
merveilleuses, que la promenade d'un rayon sur une humble 
muraille dans un intérieur clos peut être, pour un œil bien 
organisé, un poème, sinon un drame, en cent actes divers, et ils 
ont demandé à la nature ce que les systèmes et les doctrines 
ne leur avaient pas révélé. Mais, comme il faut que les systé- 
matiques, ks docteurs et les esthéticiens pullulent sur l'art 
dont ils vivent sans y rien ajouter, — quelquefois même tans 
en jouir de contemplation désintéressée et sans l'aimer 
d'amour sincère, — comme il faut que nous classions et 
classilîons en catégories étique- 
tées et en compartiments démon- 
tables toutes les « manifestations» 
de l'art, que nous inventions, à 
défaut d'idées, des mots nouveaux, 
voici qu'on nous parle de l'école 
des intimistes, — comme si la 
peinture simple et intime de la 
vie quotidienne était chose nou- 
velle au pays de Chardin! Lais- 
sons donc les écoles, mais consta- 
tons une fois de plus que ce qui se 
fait de plus intéressant dans la 
peinture de nos jours se rencontre 
dans cet accord de l'art et de 
la vie. Je n'en Unirais pas, si je 
voulais ici entrer dans le détail. 
Lucien Simon, dont nous parlions 
tout à l'heure, Charles Cottet, qui 
évoque un à un tous les deuils, 
toute la vie morne et lente de ses 
chers Bretons attachés à leurterre, 
que l'Océan enclôt à l'horizon 
« d'un cercle de gémissements » ; 
Roll, qui fut de notre temps 
comme un autre Géricault et qui 
a ouvert la voie; Lobre qui vous 
peint à la fois l'intimité et la splen- 
deur mélancoli^iue de Versailles, 
Morisset, Prinet, Struys, Saglio, 
Bartlctt, Adler, Wéry, Meslé, 
vingt autres, ont éprouvé le bien- 
fait de ce contact direct avec la vie, 
et leurs œuvres sont d'autant plus 
persuasives et de portée plus 
grande qu'ils setiennent davantage 
en garde contre l'anecdote, « spiri- 
tuelle » ou sentimentale. 

Parmi ceux qui ont marqué 
d'uneoriginalité aiguë et prenante, 
l'Espagnol Zuloaga obtient, celte 
année, un succès retentissant. Il 
a la hardiesse et l'adresse, la verve 



et l'àpreié, l'art du raffinement dans l'etiiploi du mot cru. 
Ses Gitanes et ses Andalouses, ses filles à toreros et ses 
porteurs de cruches de grès plus recuits que leurs cruches, 
sont d'étonnants morceaux, (^uand, au xvi« siècle, les rai- 
sonneurs et les esthéticiens d'Italie et d'académie envahirent 
l'Espagne et essayèrent de lui persuader que les belles ma- 
nières et le style noble devraient lui convenir, elle hésita un 
moment, puis se recueillit, prit conscience d'elle-même et 
trouva sa force, son génie et sa gloire dans le réalisme 
lyrique de Vélasquez. C'est encore dans la vérité et la vie 
que la peinture espagnole renaît avec honneur. Vous con- 
naissez déjà Zuloaga, SoroUa y Bastida ; voici deux nouveaux 
venus, dignes d'attention: Alcala Galiano et Mczquita;/e 
Repos, — un terrassier endormi à l'ombre d'une clôture, 
dont les bois disjoints laissent passer dis rayons de soleil, 
— me paraît un morceau de premier ordre. 

M. Bail obtiendra, cette année encore, un grand succès. 
Il a renouvelé son décor habituel en nous transportant 



i 




P.-A. liESNARD. — PORTRAIT de m"" 
Société Nationale des Beaux-Arts 



LES SALONS DE tf)o3 



à l'hôpiial de Bcaune, — dans le réfectoire aux nobles 
boiseries, dont une peinture véniiiennc occupe it réchauffe 
tout un panneau, — à l'heure où, rangées autour de la lable 
couverte de faïences et d'aiguières d'étain, dans le glisse- 
ment des rayons sur les cornettes et les robes blanches, les 
religieufes récijtnt le Bénédicité. 

Toute l'adresse, tout l'art et toute la science du peintre 
sont dans ce tableau à un degré aussi rare que dans ceux 
qui l'ont déjà illustré... Dites- moi pourquoi devant ce 



Bénédicité, que j'admire, j'ii tant envie de revoir le Béni' 
dicité de Chardin ? Cochin parle quelque part • d'une 
certaine recette infaillible de teintes pour l'accord haimo- 
nieux d'un tableau, dont M. Chardin faisait un excel- 
lent usage » et qui consitterait en un mélange de • laque, 
terre de Cologne et cendre d'ouirtmer broyées à l'huile de 
lin anglaise •, qui, diversement et bien modifié, lui servait à 
revenir sur toutes les ombres « de quelque couleur qu'elles 
fussent, pour obtenir l'accord magique du tableau >. C'est 




tJnK* R. C'tr^MX. 



CHARLES COTTKT. — D«ciu marim 
iSacUti SmlioitmU d*t Btmmjt-ArUi 



possible, mais je sais, d'autre part, qu'à quelqu'un qui lui 
demandait sa recette, Chardin répondit d'un ton bourru : 
a Qui vous a dit qu'on peignait avec des couleurs ? on se sert 
de couleurs, on peint avec le sentiment ! » Et c'est peut-être 
que chez M. Bail je devine la recette plus que je n'entre 
dans le « sentiment ». Et c'est peut-être aussi ma faute. En 
tout cas, il a bien du talent. 

Au commencement du siècle dernier, on écrivait du 
paysage: « C'est un genre qui ne devrait pas exister • et 
David le proscrivait — sinoncommecomplémentet fond d'un 
tableau d'histoire. Vous savez s'il a pris sa revanche au cours 



du xix« siècle et si — de Corot, né en 1 796. k Claude Monet — 
l'évolution de ce genre proscrit et condamné a assez trans- 
formé la peinture moderne. Après avoir essayé de peindre 
la splendeur de la lumière, le • manteau divin de Zeus •. 
glorieusement épandu sur le monde, après avoir absorbé et 
comme fondu les formes individuelles dans l'éclat dévorant 
et la palpitation frémissante des molécules colorées, nous 
avons l'air de revenir, et! vertu d'une loi naturelle et cent fois 
vérifiée, à la peinture sombre. Un principe d'an ayant évolué 
jusqu'à ses conséquences extrémes.on refait, m sens inverse, 
le chemin parcouru. Mais, sombres ou clairs, vous trouverez 



lO 



LES ARTS 



aux Salons beaucoup d'excellents paysages et dès que vous 
y reconnaîtrez, avec la nature, l'émotion fraternelle de l'ar- 
tiste qui l'a contemplée, vous vous laisserez aisément per- 
suader. Je ne veux citer qu'un nom, puisque c'est celui du 
doyen, du vieux Sylvain, toujours vert, droit et fort, Harpi- 



gnies, l'ami du père Corot. Mais combien d'autres autour de 
lui et avec lui ! 

Le paysage a pénétré tous les genres. La peinture décora- 
tive elle-même, avec Puvis de Chavannes, a été son tribu- 
taire... Et le grand triptyque que M. Henri Martin a peint 




LUCIEN SIMON. — portrait de 

(Société ?iati«nale de 

pour le Capitole de Toulouse, emprunte aussi à la nature la 
beauté de son accent. Je ne suis pas encore tout à fait d'ac- 
cord avec M. Henri Martin; je crois que les fonds de son 
tableau sont compromis par l'abus d'un « pointillisme » 
systématique et pâteux; j'admire et j'aime ce tableau. Jamais 
encore, à mon gré, il n'avait rien peint d'aussi sain, d'aussi 
large, d'aussi significatif et d'aussi beau. Le rythme de ses 
faucheurs, la grâce ou la fraîcheur des floraisons printanières, 
l'accent de nature, la libre et vivifiante circulation d'air pur 
à travers les prairies et les peupliers... tout cela m'a ravi et 



. ET DE SES ENFANTS 

; Beaux- Art.<) 



si j'avais voix au chapitre je lui voterais des deux mains la 
médaille d'honneur. 

Est-ce parmi les décorateurs qu'il faut ranger M. La 
Touche? Son cas n'est pas sans m'embarrasser. Il tire avec 
une virtuosité méthodique des feux d'artifice éclatants. Je 
vois très bien son talent, je n'en ai pas subi le charme. 

Enfin, il ne faut pas oublier que l'art a aussi une destina- 
tion sociale; que de tout temps l'humanité s'est plu à 
évoquer aux murs des édifices publics les actions des 
ancêtres et les grands faits de l'histoire de la patrie. Parmi 



ceux qui sont, de notre temps, capables de répondre à ce 
besoin, aucun, pour la probité et la sûreté du savoir et du 
talent, la franchise directe et évocairice, la composition, 
la justesse du réalisme rétrospectif et du sens historique, la 
force dramatique, n'est comparable à Jean-Paul Laurcns. 



Ce qu'il a peint dans ce genre au Capitole de Touloase est 
de premier ordre et le triptyque de Jeanne d'Arc destiné à 
l'Hôtel de Ville de Tours — pour lequel on a fait celte 
année, aux deux Salons, hélas! beaucoup de mauvaise 
peinture — n'est pas indigne du maître qui l'a signé. 




ZULUADA. — oiTAMt «r a:<d*ioi'sb 
(Snriric Xalùmalt lits BrOHX-Ant) 



Vous ne m'avez rien demandé sur les sculpteurs et sur 
les objets d'art... Je vous en remercie 1 D'ailleurs, vous me 
disiez : « Ecrivez-moi quelques lignes »... et j'ai noirci trop 
de papier... Ne manquez pas de m'envoyerle compte rendu 
de la séance de voire Société pour l'Encouragement du 
Commerce, de l'Agriculture et des Beaux-Arts où aura été 
discutée la question que vous me posiez : « Sommes-nous en 
décadence? Une réaction est-elle nécessaire ? » Ces discus- 
sions — quoi qu'en puissent dire les sceptiques — sont tou- 
jours intéressantes. D'abord, elles justifient l'existence des 



académies, et c'est bien quelque chose, et puis, si les artistes 
les lisaient, elles ne manqueraient pas — comme nos cri- 
tiques, qui en doute? — de renouveler l'art. Mais les artistes 
ne lisent plus. C'est grand dommagcei l'art s'en tire comme 
il peut!... Observez pourtant que les académies et les 
esthéticiens sont toujours nés après les chcfs-d'auvre ! 

ANDRÉ MICHEL. 



\oT4, — 1.4 rcvac LES ARTS rtodr« campit, 

at]\rcs Je sculpiurc «xp«^scc-« aux Jeux Saloa&. 



LES ARTS 




i 



a.fcièté des Artistes Français. 



Appartient a M. Lazare Lowenstein (de Londres). 



« LES VINS DE FRANCE » 

Gobelet d'or fin, revêtu d'émaux 

PAR Falize 




8AIKT OKOnon ET IK DRAOOn. — PAXKIAU Kl» BOIS. — IHITATIOK UV «Tltll >IIAX..AI^ Ot ITI» UMet-U 

TRIBUNE DES ARTS 



Un Musée du Faux 



l.ynn. id mar» ipoll. 

Monsieur, 

Vous avez insértî, dans voire numéro de février, sous 
la rubrique: Un Musée du /-Vim.v, une lettre pleine d'humour 
et de bon sens. Les amateurs, les marchands, les musées 
(et non les moins importants), sont victimes de méprises 
singulières, en effet. 

.Uisqu'ici nous, amateurs, avons considéré cela comme 
un risque du métier, c'étaient nos « faillites », et les leçons 
de prudence, de modestie et de goût que nous retirions de 
ces déconvenues, rachetaient la blessure d'argent et damour- 
propre ! 

Knseignera-t-on par ce musée l'art de ne se tromper 
jamais? Le public de ce musée-là ne sera-t-il pas surtout 



fait des conircfacieurs qui viendront y prendre de précieux 
enseignements? De belles carrières d'amateur ne seront elles 
pas troublées, parfois même brisées par l'ciudc de ces déce- 
vantes démonstrations? Seul, un philosophe pénétrant 
pourrait disserter de ces choses. 

Est-ce à dire qu'il n'y ail quelque chose i tenter, et que 
l'idée de votre correspondant ne mérite pas de prendre corps ? 
Non, peut-être. 

Sans doute, le Musée des Ans decoraiils ou le Musée 
Carnavalet accepteront la mission, mais, sans doute aussi, 
ils protesteront du défaut de budget spécial permettant 
d'installer les vitrines et d'acquérir en même temps que les 
faux, les termes de comparaison : les iiiJiii:utablcs origi- 
naux de votre correspondant. 



14 



LES ARTS 



Ne serait-ce pas l'occasion pour votre belle revue de 
prendre Finiiiative d'une « ligue » qui du moins, rata avis, 
n'aurait aucune aspiration proche ou lointaine de politique 
ou de religion, et qui serait la « ligue des amateurs»? Son 
champ d'action serait immense comme l'art même. Elle 
créerait surtout, entre les amateurs, une cohésion qui n'existe 
pas et qui serait féconde. Pourquoi n'aurionsnous pas notre 
congrès? Les discours en seraient plus intéressants, je gage, 
que ceux qui se prononcent aux congrès en cours! 

Les ligueurs seront bientôt trouvés. Il existe un diction- 
naire des amateurs collectionneurs, et il est foit incomplet. 

Le Musée du Faux serait, si vous le voulez, l'une des 
œuvres de la ligue, la première. 

Votre revue, par la place qu'elle a prise, le rôle splen- 
dide qu'elle s'est donné et qu'elle remplit, apparaît bien 
comme le trait d'union des amateurs. 

Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de mes sentiments 



très distingués. 



Un Amateur lyonnais. 



Nous nous sentons singulièrement flatté par cette com- 
munication et par le rôle que notre Correspondant de Ljon 
voudrait nous attribuer, mais il ne nous appartient ni de 
l'accepter, ni de le jouer. Nous serons heureux d'être, entre 
les amateurs, un trait d'union, mais celte union devra s'opérer 
en dehors du journal. Notre rôle sera plus modeste : nous 
accepterons et nous publierons avec empressement les com- 
munications qui nous seront adressées, laissant lesarguments 
se produire et les polémiques courtoises s'engager, et nous 
ne nous permettrons d' intervenir qu'au moment où l'étude 
des documents nous aura personnellement conduit à une 
conviction. Encore le ferons-nous avec une certaine réserve 
et lorsque nous nous trouverons, par la force des choses, 
être devenu le juge du camp. 

Dès aujourd'hui la question de la Tiare a fait déborder 
les encriers. De tous côtés nous recevons des lettres oit l'on 
nous signale des objets faux entrés et conservés comme 
authentiques dam des dépôts publics. 

Estil utile d'indiquer ces dépôts, de fournir un numéro 
de catalogue, d'attrister sans utilité de bons esprits dont la 
science a pu être surprise ? Nous ne le pensons pas : ce que 
nous pensons, c'est qu'il faut, par la reproduction d'objets 
qui ont tenu en suspens les connaisseurs réputés les plus com- 
pétents, d'objets qui, après avoir passé devant le conseil de 
revision et y avoir été déclarés bons, loyaux et francs, ont 
ensuite été reconnus pour faux, donner, au moins dans les 
pages de ce journal, quelques spécimens intéressants destinés 
à ce Musée du Faux pour qui les musées de l'État refusent 
des vitrines spéciales. En inspectant ces pièces, l'œil se 
formera, il arrivera à discerner au premier coup — ou au 
second — le truqué de F authentique. Cela ne vaudra jamais 
l'Instinct, don que quelques hommes ont de naissance, mais 
si rares ! Et même, de ceux-là, qui ne fut jamais trompé? 
Des faux célèbres que nous reproduisons d'abord, deux 
proviennent d'une collection privée léguée à un musée de 



l'Etat; ils ont été reconnus par les Conservateurs, et les 

objets ont été retirés des vitrines; le troisième est le célèbre 

buste de Bastianini, acheté par le Musée du Louvre, sous la 

surintendance du comte de Nieuwerkerke. De cet objet, 

notre éminent collaborateur, M. André Michel, parle dans 

la communication suivante avec sa compétence habituelle et 

des détails qui intéresseront nos lecteurs. 

N. D. L. D. 



Le pseudo-Benîvîenî 



Le buste dont on nous demande de rappeler ici l'his- 
toire a fait de son temps presque autant de bruit et soulevé 
autant de discussions que la Tiare elle-même. Il avait été 
rapporté de Florence par le comte Nolivos, qui l'avait 
acquis pour 700 francs, de l'antiquaire Frappa, mais à la 
condition, soutint celui-ci par la suite, de partager les bé- 
néfices que pourrait donner une vente ultérieure. En i865, 
son nouveau propriétaire le prêtait à l'Exposiiion rétro- 
spective organisée par l'Union Centrale des Beaux-Ans 
appliqués à l'Industrie — et les amateurs, les critiques cé- 
lébraient à l'envi cette terre cuite deux fois précieuse, par 
sa valeur d'art et son intérêt historique. Le personnage 
dont elle représentait la vivante effigie n'était autre en effet 
que Jérôme Benivieni, le frère du défenseur de Savonarole, 
humaniste fameux, auteur d'une Can^one delT amoie céleste 
e divino, « uomo dottissimo », dit Vasari, ami de 
Lorenzo di Credi et de Pic de la Mirandole, mort pleine 
d'années et de gloire en 1642. « On sent, disait un des écri- 
vains qui rendirent compte de l'exposition, que le person- 
nage a vieilli dans l'étude et dans la douce confidence de la 
Muse; il penche la tête comme pour écouter l'écho d'une 
chanson intérieure ; toute la finesse italienne respire dans 
sa physionomie expressive; la bonhomie se mêle sur ses 
traits à la plus subtile expérience... Tout dans ce buste 
porte le sceau d'une personnalité frappante. Nous n'avons 
pas connu Benivieni; nousjurons qu'il est ressemblant. 

« Que si l'on se demandait quel est l'auteur de ce mor- 
ceau si magistralement traité, on serait tenté de prononcer 
successivement les plus grands noms d'une époque où Flo- 
rence eut de merveilleux sculpteurs. Mais combien cette 
recherche serait chanceuse! Donatello, Verrochio, Desi- 
derio da Settignano étaient morts lorsque cette terre a été 
si puissamment modelée,... Mino da Fiesole avait cessé 
de vivre en i486... Benedetto da Majano a vécu jusqu'en 
1498; peut-être est-ce de ce côté-là qu'il faudrait chercher... 
D'ailleurs, indépendamment des illustres dont nous venons 
d'écrire les noms, il y avait alors à Florence un groupe 
d'élèves de Verrochio que nous connaissons mal... Remar- 
quons seulement que, par sa finesse exquise, par le senti- 
ment profond du portrait, par l'exactitude passionnée du 
détail, le buste de Benivieni ressemble au plus haut degré à 



TRIBUNE DES ARTS 



i5 




VIERGE OUVRANTE 

TRIPTVQUK KN IVOIRK. — IMITATION Dr STVI.K FRANÇAIS DU SUI« SIÉCLC 



i6 



LES ARTS 



un crayon de Lorenzo di Credi. Ne dirait-on pas que le 
maître, qui, d'ailleurs fut quelque peu sculpteur (on le sait 
par le testament de Verrochio), a présidé à l'exécution de 
ce buste et que, pendant que l'artiste inconnu modelait la 
terre complaisante, il était derrière lui, l'encourageant de la 
parole et ajoutant peut-être l'exemple au conseil? » 

En 1866, à la vente du cabinet Nolivos, le comte de 
Nieuwerkerke, « sculpteur et amateur éminent », adminis- 
trateur des Musées impériaux, poussait le Benivieni jus- 
qu'à 1 3.600 francs, et, comme on lui reprochait d'avoir 
acquis pour sa collection personnelle, lui, administrateur 
des Musées de l'Empire, une pièce de si haut intérêt, il la 
cédait au prix coûtant, au Louvre — qui l'exposait aussitôt 
à la place d'honneur dans la salle italienne. 

Il faut croire que le vendeur originaire, l'antiquaire 
Frappa, qui avait cédé l'objet pour 700 francs, réclama alors 
au comte Nolivos — à tort ou à raison, je me garderai 
de juger le litige! — sa part de bénéfices, — et qu'il fut 
repoussé... Toujours est-il que, quelques mois après, des 
bruits singuliers commencèrent à courir. Le pseudo-Beni- 
vieni, qui avait ému le cœur de tous les quattrocentisies, 
n'était qu'un imposteur. Il était l'œuvre d'un certain Gio- 
vanni Bastianini da Ficsole — et les journaux italiens 
publiaient bientôt des déclarations et des certificats de 
témoins occulaires qui tous attestaient avoir vu ledit Bas- 
tianini modeler de ses mains le buste du Louvre d'après 
un vieux bonhomme, bien connu dans les faubourgs de 
Florence, ouvrier à la Manufacture des tabacs, de son vrai 
nom Giuseppe Buonaiuti, surnommé // Pi tore. Parmi les 
documents qui parurent alors par douzaines, j'en citerai 
deux seulement : le premier est une déclaration des ouvriers 
de la Manufacture : I sottoscrili attestaiw che ilgessoesistente 
nello studio del Sig. Giovanni Bastianini calco fatto stilla 
terra cotta rappresentante Girolamo Benivieni è il proprio 
ritrattodi Giuseppe Buonaiuti, detto il Priore,nostro compa- 
gno di mestiere, essendo lavorante di sigari. L'autre est 
la déclaration, assez cynique d'ailleurs, du marchand lui- 
même, de l'honorable Giovanni Frappa : lo sottoscritto 
attesto pcr la verità, qualmento verso la fine dell atino mille 
Otto cento sessantatré feci eseguire dallo scu'tore Giovanni 
Bastianini da Fiesole, avcndo laboratoiio in Firen:^e, un 
busto in terra cotta, rappresentante Girolamo Benivieni, 
sullo stile del 1 5" secolo e che, pcr talc esccu^ione si pre- 
valse pcr modello, risconlrato una ccrta soyniglian'^a col 
personnaggio dalla incisione esistente nella Reale libreria 
Nationale nella série dei ritratti ed elogi degli illustri Tos- 
cani, di un vecchio stato lavorante nella Manifattura dei 
Tabacchi per nome Giuseppe Buonaiuti, sopranominato il 
Priore. 

Attesto pure di averlo vediito modcllarc ed in fine di 
avcr venduto nel novembre 1864 detto Busto al Sig. de 
Nolivos, non gia come opéra arnica o moderna, ma bona- 
riamente tal quale esso la vidde e la esaminô. 



Firenze, i5 gennajo 1867. 



GIOVANNI FRAPPA. 



Là-dessus, discussions, polémiques, controverses. Un 
sculpteurécrit au Journal du A^orrf pour maintenir l'authen- 
ticité « du fameux buste de Benivieni, admiré par tous les 
connaisseurs et qui occupe aujourd'hui au Louvre la place 
qu'il mérite ». Il ajoutait : «Cequ'ily ade curieux, c'est que 
le prétendu auteur du Benivieni ne s'est pas encore pro- 
noncé, si séduisant qu'il soit de passer pour l'auteur d'un 
chef-d'œuvre; mais s'il ose dire un jour adsum qui feci, on 
lui répondra : Non! Vos ouvrages sont trop connus; quand 
les amateurs veulent juger vos terres cuiies mignardes, ils 
le font en trois mots : c'est du Bastianini! » Et il invoquait 
le témoignage des viais connaisseurs : MM. de Triqueti, 
His de Lasalle, Robinson, Perkins, Castellani, Eug. Piot, 
Timbal, Davillier, Carrand... Ei il terminait par ces mots : 
« Que, si cependant, Bastianini prétend avoir fait le buste, 
nous lui dirons : Faites une œuvre de mérite égal, et nos 
amateurs à l'envi vous en offriront i5,ooo francs. » 

Bastianini intervint alors. 11 n'était pas assez riche, 
disait-il, pour refuser des commandes de i5,ooo francs! 
On lui payait 3oo francs en moyenne ses Benivieni et ses 
Savonarole; il ne demandait qu'à marcher! Un autre sculp- 
teur, M. Lcquesne, ayant écrit à la Patrie pour maintenir 
l'authenticité du buste du Louvre « qui porte en lui un 
« caractère de spontanéité et de liberté qui ne pourra être 
« imité par un copiste de nos jours : il fait et fera toujours 
« l'honneurde notre galerie nationale », Bastianini répondit 
dans la Ga^\etta di Firen\e qx établit ses droits de paternité. 
(On trouvera le texte in-extenso de sa lettre et la plupart des 
pièces du dossier dans une brochure : Tour de Babel ou objets 
d'art faux, pris pour vrais et vice versa, par le docteur 
Alexandre Foresi. Paris-Florence, 1868, in-S».) 

Entre temps, la Chronique des Arts (i5 décembre 1867), 
alors dirigée par Galichon, résumait loyalement le débat, 
reconnaissait l'authenticiié des pièces alléguées et produites 
par Bastianini, et concluait en ces termes : « En présence de 
ces documents, la critique, les artistes et les amateurs les 
mieux informés devront sans doute avouer qu'ils se sont 
trompés sur le buste de Benivieni. Comme nous avons notre 
part dans l'erreur commune, nous tenons à éire dts pre- 
miers à la reconnaître et, quoique aucune rectification ne 
nous ait été demandée, nous croyons convenable de déclarer 
dès aujourd'hui que M. Bastianini a bien du talent, lors- 
qu'il combat sous le masque de Mino da Fiesole et de Bene- 
detto da Majano. Mais nous espérons qu'à l'avenir M. Bas- 
tianini rejettera le masque et que, sous son nom, il nous 
donnera des œuvres de la valeur du Benivieni. » 

Le buste resta pourtant dans la salie italienne... Un beau 
matin, il disparut. 11 n'y a aucune raison aujourd'hui de ne 
pas l'exposer, mais cette fois dans les salles de la sculpture 
moderne, non seulement comme un excellent portrait du 
brave Giuseppe Buonaiuti, mais comme un témoin histo- 
rique de la façon dont, vers le milieu du xix= siècle, on 
imitait la manière des maîtres du quattrocento... Des gens 
bien informés assurent que l'imitation a progressé encore 
depuis lors! 

ANDRÉ MICHEL. 



4 



^ 



LES ARTS 




BLSTE EN TERRE CUITE 

IMITATION PAR HASTIANINI Df STYt F ITAME» OC XV* tlfcCUt 



La Tiare de Saïtapharnès 



Parmi les nombreuses communications que nous avons 
reçues sur la polémique de la Tiare, nous choisissons les 
lettres suivantes, les unes qui concluent encore à l'authenticité, 
l'autre qui résume le débat, mais en affirmant iinauthenti- 
cité. Si nos lecteurs s'étonnent d'y trouver quelque vivacité 
dans Vexposé des arguments et dans la réfutation des allé- 
gations contraires, qu'ils se rappellent que les disputes de 
savants passent en violence, ainsi que l'a constaté Molière, 
les querelles de crocheteurs et que, dès que les choses sont 
mises « en termes galants », il ne nous sied pas d'intervenir. 

Comme nous l'écrivions dans nos premiers numéros « le 
public artiste a besoin de se grouper, d'échanger des idées, 
d'ouvrir des discussions, même d'engager des polémiques. 
Il lui faut une tribune libre : la voici. Les contradicteurs 
pourront s'y succéder. Ils mettront sous les yeux du public, 
qui en jugera, les pièces à l'appui de leurs thèses, et notre 
rôle unique sera de leur prêter les colonnes du journal et 
nos procédés de reproduction ». 

Enfin, nous sommes heureux de mettre sous les yeux de 
nos lecteurs les objets mêmes qui, provenant de la même 
source, présentant les mêmes caractères, étant du même tra- 
vail d'orfèvrerie que la Tiare, étaient dès i8gq déclarés 
faux par M. Collignon dans son Mémoire des Mélanges 
Piot. De ces objets qui nous ont été gracieusement commu- 
niqués par M. Reitlinger, Famateur parisien qui les possède, 
Rouchomovski se déclare l'auteur, et ils sont à présent 
exposés sous son nom au Grand Palais. 

Causerie d'un Orfèvre 

La Tiare d'or du roi Saïiapharnès, achetée par le Louvre 
voici sept ans, jouit à l'heure actuelle d'une curieuse et 
quasi universelle popularité. 

La Tiare est-elle authentique, est-elle fausse? — Sans dire, 
comme le poète, que « nous Talions prouver tout à l'heure », 
nous reconnaîtrons en passant que cette question d'authen- 
ticité, sévèrement contestée par les uns, chaudement défen- 
due par les autres, est à coup sûr un des gros éléments qui 
ont fait la vogue de l'objet. Le débat, pourtant, n'aurait 
point suffi à faire sortir la Tiare de son ombre sévère pour 
la jeter dans le plein jour de l'actualité; beaucoup d'autres 
pièces d'art, en effet, ont été discutées sans que l'opinion 
s'en soit émue, et ce caprice de la vogue reste très mysté- 
rieux. — A côté du sujet qui nous occupe, nous avons vu ce 
même caprice s'exercer dans l'ordre politique, littéraire et 
judiciaire, faisant sortir du rang telle thèse ou tel person- 
nage, comme nous l'avons vu dans un ordre infiniment plus 
modeste, favoriser une chansonnette heureuse qui s'envo- 
lait un beau jour entre mille autres, ni meilleures, ni pires, 
pour faire le tour de la terre. 

Les raisons multiples qui donnent à la Tiare unesi haute 
saveur d'intérêt seraient parmi les suivantes : 

Tout d'abord, l'importance exceptionnelle de l'œuvre 
elle-même : une orfèvrerie d'or magnifiquement conservée, 
pouvant remonter au iii^ siècle avant notre ère, et qui serait 
le seul vestige, d'une importance telle, légué au monde 
moderne par la lointaine civilisation des Scythes. 

En second lieu, l'intervention du musée du Louvre (tout 
le naonde n'est pas le musée du Louvre), devenu acquéreur 
de la Tiare. 

En suite de cela, les personnalités d'éminents érudits et 
archéologues de plusieurs pays qui ont minutieusement 
étudié et discuté la pièce. 

Enfin, le point de vue si intéressant, maintes fois déjà 
remis sur le tapis, des truqueurs et des truquages. 



Nous nous occuperons seulement de ces derniers, notre 
causerie n'ayant pour objet que le côté technique de la 
question et ne s'appliquant point du tout à la recherche 
épigraphique et savante — assez importante à elle seule, 
d'ailleurs, pour brouiller à mort de pacifiques archéologues, 
leur faire répandre des flots d'encre et dépenser beaucoup 
d'éloquence et beaucoup de talent, sans ramener pour cela 
une seule conviction adverse. 

Qu'est-ce que les truqueurs ? 

« Ce sont, disait autrefois mon père, des artistes, — cise- 
leurs, émailleurs, orfèvres ou joailliers, — qui rapiècent les 
bibelots anciens ou les copient, ce sont les ravaudeurs du 
bric-à-brac. A quelques-uns on demande toute leur habileté, 
les autres sont contraints à mal faire leur ouvrage, ou à ne 
le faire qu'imparfaitement, par ordre. Et les gens qui les 
emploient les condamnent à se taire, à se cacher, à n'avoir 
ni réputation, ni récompenses aux concours — et ces pauvres 
gens obéissent, carils ont consciencedu commerce honteux 
qu'on fait de leurs œuvres et ils en sentent la souillure. » 
— Et combien sont-ils à notre époque, ces pauvres diables 
mourant de faim, condamnés à ce travail secret d'arrière- 
boutique, obligés, pour vendre et pour vivre, de flatter la 
manie des collectionneurs et de fabriquer du vieux ? 

Ils sont des artistes — ils le prouvent — et quelle joie 
n'auraient-ils pas de travailler honnêtement, au grand jour, 
de produire des œuvres conçues par eux, de mettre au ser- 
vice d'une idée originale, personnelle, les admirables dons 
de métier qui leur sont dévolus, llssont des artistes comme 
étaient leurs aînés, ceux des grandes époques, et comme 
leurs devanciers, ils pourraient marquer leur empreinte à 
leur temps, laisser derrière eux une production neuve. 

Mais non — il faut vendre, ii faut manger! Pauvres gens, 
vous avez rêvé d'une forme ou d'une statue, ou d'une 
plante, la nature vous tient comme une maîtresse, vous 
pouvez exprimer dans l'argile ou dans l'or une pensée, un 
poème! — laissez cela, vous le garderiez pour compte. 
Allons, faites-moi d'autre travail : j'ai besoin d'un baiser de 
paix du XIII', d'une aiguière xvi'italien, d'un verreéglomisé, 
ou d'une armure allemande — voilà de la bonne besogne, 
l'argent est au bout ! 

Et voilà ces grecs de la curiosité, ces intermédiaires- 
marchands sans vergogne, qui enrôlent les malheureux 
crevant la misère, tandis qu'ils volent votre argent, mes- 
sieurs les amateurs, et corrompent nos ouvriers. 

Mais à qui la faute première ; n'est-ce point à vous, et si 
vous êtes les premières dupes, n'êies-vous pas aussi les pre- 
miers et inconscients complices, ne voulant admettre que 
les vieilleries du passé et refusant les œuvres du présent, 
même quand elles ne sont ni moins belles, ni moins hon- 
nêtes que les autres? — Vous souriez, vous croyant en garde 
contre ces marchands habiles, et vous pensez que votre 
science ou voire « flair » vous garderont des acquisitions 
suspectes; détrompez-vous. 

« Certes, on n'improvise pas une armure du xvi« siècle, 
non, mais on la complète. Si elle est pauvre et nue, on la 
grave, on la cisèle, on la damasquine ou on la dore, et 
cela d'après un type authentique, en imitant avec la touche 
du maître ancien la morsure de la rouille ou du temps. On 
prend une doublure de soupière, d'argent bien martelé, du 
commencement du siècle dernier. On reconstitue, d'après 
Bérain ou Meissonnier, d'après Germain ou Spire, un décor 



LA TIARE DE SAITAPHARNES 



'9 





VASK A nOIRK OU RHYTON EN OR 

IMITATION li'oKI-'KVItKRIl: CRKC(jl.'i: ANTIgVk 

Exposé au Salon des Artistes français et dont M. Rouchomovski se dit l'auteur 

Collection Je .\t. Reiilinger 



20 



LES ARTS 



d'ornement; bref, avec deux mille francs dépenses à pro- 
pos, on porte à soixante ou quatre-vingt mille la pièce 
qu'on a payée cent francs la veille. Et comment nier? le 
poinçon de l'orfèvre, irrécusable et authentique, est là! 

« De deux montres incomplètes, on en fait une irrépro- 
chable. On fixe, dans une tabatière d'origine certaine, la 
copie merveilleusement exacte d'un Petitot ou d'un Isabey, 
on retouche, on corrige, on achève! Peindre sur un vieux 
panneau, décorer de vieilles faïences blanches, enrichir 
des ivoires anciens, remonter des orfèvreries détruites, 
assembler des planches de'tachées pour en faire des bahuts, 
coquiller dans des bons creux moulés sur pièces des pla- 
ques d'or, d'argent ou de cuivre, ce sont là des tours de 
vieille guerre où l'on ne se prend plus. 

« On veut maintenanila marque authentique et certaine, 
et des parchemins à l'appui ; mais on les a, on vous les 
donne, rien n'y manque, et bien que nés d'hier, ces chefs- 
d'œuvre ont leurs lettres de noblesse. » 

Ces lignes, que j'emprunte à M. Josse (i) dans une 
fort jolie lettre qu'il écrivit naguère à M. le baron de R..., 
nous ont entraînés un peu loin; nous en retiendrons pour- 
tant cette conclusion que messieurs les amateurs pourront 
acheter aussi cher qu'il leur plaira les rares objets d'une 
beauté absolue qui leur viendront du passé, mais qu'ils 
feront bien de ne pas s'engouer trop des choses qui n'ont 
d'autre mérite que leur âge, — même quand celui-ci ne 
sera pas problématique. 

Nous faisons ici toutes réserves pour les collectionneurs 
artistes et savants, qui sont les bons, les vrais curieux, les 
historiens, les rebâtisscurs du passé, ceux à qui nous 
devons d'avoir retrouvé nos vieux styles, et à qui nous 
devrons peut-être d'en trouver un nouveau demain. — Ne 
les confondons pas avec ces funestes maniaques de l'an- 
cien, qui s'adonnent au bibelot sans y rien comprendre. 

Les premiers sont des maîtres et des inspirateurs, les 
ateliers les réclament, car où ils sont venus le travail 
s'anime. Les autres, au contraire, ignorants et maladifs, 
n'engendrent ni création ni progrès, et, sous leur triste 
ombrage, vivent seuls les marchands qui les volent, riant 
sous cape, et les malheureux truqueurs, condamnes à cette 
besogne et chez qui la faculté créatrice s'atrophie et dis- 
paraît. 

M. Israël Rouchomovski, l'orfèvre d'Odessa, qui reven- 
dique de façon assez piquante la paternité de la tiare d'or 
du Louvre, est-il l'un de ces artisans ignorés? — Nous 
avions, parmi les premiers, souhaité sa comparution dès le 
début de cette enquête, car il nous avait semble qu'entre 
gens de métier qui parlent la même langue, le jour se ferait 
aisément. — Or il se trouva que notre souhait était le bon, 
que le héros était en route, et qu'avant peu ses déclarations 
seraient entendues en même temps que ses témoignages 
seraient produits. 

La Tiare nous fut alors une seconde fois montrée, dans 
le cabinet de M. Clermont-Ganneau, et nous eûmes à l'exa- 
miner plus minutieusement encore que jadis, c'est-à-dire 
lors de son acquisition, — la considérant cette fois à la 
loupe, longuement, reconstituant sa technique, le mode 
employé pour œuvrer sa forme, notant les pièces de rapport, 
les assemblages, les soudures, étudiant le procédé d'exé- 
cution du décor ciselé, relevant les moindres accidents, com- 

(l) Lucien l-'alizc, 1878. 



mentant tous les détails. Constatant ainsi la présence de trois 
fractions superposées, l'une au sommet, emboutie ; les deux 
autres découpées à plat, cercléesà la façon d'un abat-jour et 
soudées sur leur bord de jonction; toutes trois décorées, 
chacune à ce moment /7ez//-e^re, ou seulement etai/r/jec.?, afin 
de profiter des avantages de ce mode de construction, c'est- 
à-dire isolément, pour plus de commodité, d'ornements et de 
figures en ciselure repoussée, puis superposées enfin dans 
leur forme d'ensemble et soudées en coupole avec une extrême 
habileté, — la soudure du haut dissimulée dans une frise 
ajourée après coup, la soudure du bas dissimulée sous le 
pied dune ceinture de murailles à relief léger. 

Notre attention fut attirée ensuite sur d'autres détails de 
la fabrication, les uns extrêmement simples, comme lapetiie 
bâte circulaire, SOI te de de mi- jonc ourlé, soudée à la base de 
la Tiare pour en corriger la section mince et en assurer la 
solidité; les autres, plus curieuses, comme la petite lamelle 
de renfort soudée sous le serpent de la pointe, — la petite 
tête elle-même de ce serpent étant coquillée et ressou- 
dée après coup. (Gaucherie un peu primitive et amusante de 
ce petit travail de renfort.) 

Enfin, et longuement, notre examen seportasur les orne- 
ments et les figures, établissant une différence très nette 
entre le caractère des deux zones de personnages, — Lune, 
celle des Grecs, d'allure réaliste et parfois élégante; l'autre, 
celle des Scyihcs, d'un art plus naïf et plus barbare, — et 
constatant bien ainsi la coopération de deux artistes différents. 

Les uns pourront en déduire qu'une des zones remonte à 
une époque lointaine, et que la moins bonne est de fabrica- 
tion récente. Mais d'autres pourront tout aussi bitn pré- 
tendre que les deux artisans inégalement habiles qui ont 
décoré ces deux zones étaient contemporains, et qu'ils tra- 
vaillaient côte à côte dans le même atelier. 

Pour nous, nous avons déjà signalé aiLeurs le cas de 
certaines œuvres anciennes qui, parvenues mutilées, incom- 
plètes, ont été savamment reconstituées dans leur entier. 

C'est alors, et à ce moment seulement, que nous aurions 
désiré vivement une explication avec notre homme, lequel 
aurait été préalablement et pendant tout ce temps d'étude, 
soigneusement tenu loin de la Tiare, et hors d'état de com- 
mettre la moindre indiscrétion intéressée. 

Il ne nous aurait pas déplu à ce moment de l'interroger 
sur tous les points étudiés par nous, lui tendant même 
quelques pièges, innocemment ; lui demandant d'abord 
comment il avait agencé la forme de la Tiare (iechi.L|ue de 
la fabrication), et le questionnant ensuite sur les sources où 
il avait puisé son décor ; si les éléments de sa ciselure lui 
avaient été fournis sous forme de relief, fragments antiques, 
surmou!és,ou simplement maquette, — ou bien sous formede 
dessins linéaires (provenance et technique de la décora- 
tion), etc., etc.. ; nous réservant de l'adresser ensuite à des 
experts archéologues et épigraphes au sujet du caractère des 
figures et de l'exactitude des inscriptions. 

Nous aurions goûté un vif intérêt à examiner les docu- 
ments dont il se serait servi, — n'oubliant pas d'établir un 
point délicat, à savoir si les documents produits étaient 
antérieurs ou postérieurs à la Tiare. 

Nous aurions enfin assisté volontiers à l'expérience 
entreprise d'une fraction de la Tiare, exécutée par lui sous 
nos yeux, avec ses propres outils ; fraction prise dansle sens 



I 



LA TIARE DE SAITAPHARNES 



SI 





! 



VASE A BOIRE OU RHYTON KN OR 

IMITATION b'oRFÈVRCRIE tiilKCQl'E AKTIItl'i: 

Expose au Salon des Artistes français et dont M. Rouchomovski se dit l'auteur 

ColUclion Je M. RtitlÎHjgier 



22 



LES ARTS 



de la hauteur, pour embrasser un échantillon de chacune 
des zones. (Cette expérience assez peu concluante d'ailleurs 
ea elle-même, et prouvant simplement, au cas d'une réus- 
site, qu'il pouvait le cas échéant exécuter la Tiare, mais 
non pas qu'il l'avait forcement exécutée, dix autres ciseleurs 
éiant capables de tenter avec succès la même expérience.) 

Toutes ces questions, ces confrontations, ces expériences 
contrôlées ensuite elles-mêmes par d'autres recherches non 
moins précises. Qui a fourni les documents du décor, et d'où 
provenaient-ils? Qui a fourni la matière? Quel est le titre 
de l'or ? En trouve-t-on trace dans la comptabiliié des 
matières précieuses de l'atelier, à l'époque ? 

Nous aurions enfin, pour ne rien négliger des moyens 
propres à nous donner une certitude, examiné la teneur 
exacte du métal employé (les alliages modernes de l'or sont 
connus pour tous les pays . Alors, bien mieux que par un 
essai à la coupelle, qui ne nous aurait donné qu'un résultat 
insuffisant, nous aurions procédé à une analyse électroly- 
tique de l'or constituant la Tiare, et relevé pour plus de 
vérité en plusieurs endroits différents. Cela, indépendam- 
ment d'une seconde analyse identique delà patine recou- . 
vrant la pièce. 

Voilà ce que nous aurions désiré pour avoir une opinion 
personnelle solidement assise, sur le bien-fondé des allé- 
gations de M. Israël Rouchomovski. 

Au lieu de cela nous n'avons vu qu'une partie, parait-il, 
des dossiers fournis par lui, et consistant en décalques 
pointillés ayant servi au report des sujets sur la pièce; 
décalques absolument insignifiants par eux-mêmes, ou même 
si bizarres en leur dessin eten leur disposition, que loin de 
constituer la moindre preuve morale ou matérielle, ils 
seraient plutôt de nature à éveiller une défiance et des doutes. 

Force nous est donc donnée de différer momentanément 
des conclusions définiiives, et nous conserverons jusqu'à 
nouvel ordre, à la Tiare, une présomption d'authenticiic. 

De toutes manières, vraie ou fausse, — et nous agran- 
dissons ici ce débat, — la Tiare aura rendu service à la thèse 
que nous développions tout à l'heure, et la philosophie de 
cette étude se dégagera d'elle-même. 

Dans la catégorie des collectionneurs, nous faisons, nous 
l'avons dit, deux parts (indépendamment des êtres heureux 
et parfaitement inoffensifs, à la manière des cousins Pons : 
— Les uns, naïfs et entêtés, qui vont se faire engluer en cer- 
taines boutiques borgnes où l'on vend des repoussés tn 
galvano, des panneaux repeints et des bronzes surmoulés, 
tandis qu'iis laisseront passer, dédaigneux, une œuvre 
magistrale, pour l'unique raison qu'elle sera moderne; — 
ceux-là, souhaitons-le, deviendront plus circonspects par 
l'expérience acquise et plus éclectiques désormais, moins 
hostiles à leurs contemporains. — Les auires, qui sont des 
artistes et des savants, des hommes utiles, des chercheurs 
enthousiastes, épris du passé avec intelligence, ainsi que le 
disait M. Josse, l'orfèvre, dans cette même lettre dont nous 
avons parlé plus haut, — et qui, par des fragments patiem- 
ment réunis, reconstituent des civilisations mortes, comme 
Cuvier reconstituait avec des ossements et des fossiles, de 
grandes espèces disparues; ceux-là remmailleront la chaîne 
brisée, ranimeront la tradition et exalteront le goût, — car 
c'est par eux que le cabinet est devenu collection, la collec- 
tion galerie, la galerie Musée d'État. 



Voilà peut-être tout le grand bien qu'aura semé, sans 
le savoir, la tiare d'or du roi scythe, qui était restée silen- 
cieuse depuis deux mille années, — ou simplement... depuis 
sa sortie des ateliers de M. Rouchomovski, il y a sept ans ! 

Mais sur ce dernier point, disons encore pour terminer, 
qu'une conclusion favorable aux revendications de l'orfèvre 
russe ne saurait être retirée acluellement des preuves qui 
nous ont été jusqu'ici présentées en son nom; — que peut- 
être il en existe d'autres que nous ne connaissons pas encore, 
et qui seront meilleures sans grande peine; — mais que jus- 
qu'à leur production sans réplique, nous doutons fort là 
moins d'une inspiration bien capricieuse; que l'artisan qui 
a exécuté la tiare soit le même qui a enfanté le petit sque- 
lette facétieux et le non moins facétieux petit sarcophage du 
Salon des Champs-Elysées. 

ANDRÉ FALIZE. 



Cher Monsieur, 



H'aris, 5 mai IQO.''. 



Je n'ai pas qualité pour me prononcer sur l'authenticité 
de la tiare de Saïiapharnès, et j'attends, comme tout le 
monde, la sentence de M. (>lermont-Ganneau. Je n'ai éié 
appelé à témoigner que sur des détails techniques, après 
un examen forcément un peu sommaire. Je manque des 
cléments les plus utiles d'information et de comparaison, 
et aujourd'hui, n'ayant pas l'objet sous les yeux, je suis tenu 
à beaucoup de prudence. Sous toutes réserves donc, voici 
l'impression que j'ai gardée. 

Le monument n'est pas tout entier de la même main. 
Deux ciseleurs d'habileté inégale y ont travaillé à des par- 
ties distinctes, et je ne retrouve la manière ni de l'un ni de 
l'autre dans le très médiocre sarcophage exposé au Salon. 

Le ciseleur Rouchomovski exécute en ce moment un 
fuseau de la Tiare. Si, dans son travail, je retrouve non seu- 
lement la copie exacte d'une des parties, mais la même 
touche, la peau du métal, ce qu'un œil habitue à la ciselure 
reconnaît parfaitement comme sorti d'une même main sous 
les mêmes outils, je vous dirai : « Rouchomovski a touché à 
la Tiare »; mais rien déplus, car je suis en défiance. Les 
propos de ce Russe, tels que plusieurs personnes les ont 
répétés ou que je les ai lus dans des interviews, contiennent 
desinexactiiudes matérielles qui inquiètent. 

Si vous voulez bien, je vais parler en « avocat du diable ». 

Je peux supposer que Rouchomovski ait été chargé de 
restaurer, de compléter ou d'embellir une antiquité très 
maltraitée parle temps. Tout cela se fait souvent à Paris. 
Et, à ce propos, le souvenir me revient d'un ouvrier em- 
ployé chez un restaurateur d'objets d'art, qui avait refait 
un petit fleuron absent dans une pièce d'orfèvrerie. Le bon- 
homme, après avoir dit pendant quelques mois : « L'osten- 
soir auquel j'ai travaillé», finit par dire: « Mon ostensoir ». 

La Tiare peut avoir passé par les mains de Roucho- 
movski sans qu'il en soit l'auteur; et les preuves qu'il fournit 
et qu'on indique pour lui me paraissent souvent contes- 
tables. Voici les principales : il produit les sources archéo- 
logiques, il produit les calques des figures et une photogra- 
phie du monument terminé, mais pas encore cabossé. 

Je n'ai pas vu la photographie en question. Mais si Rou- 
chomovski a redressé et reiouché la Tiare, il a pu la photo- 
graphier à la fin de son travail et la rendre ensuite à l'anti- 
quaire. Celui-ci l'aurait vue alors, non sans inquiétude, en 
état de neuf, et l'aurait un peu bousculée et peut-être paùnée. 

Les calques prouvent encore moins. Je les ai examinés, 
ce sont des tracés enfantins du contour de certains animaux 
et personnages, en particulier ceux de la zone inférieure ou 
scyihe (pourquoi les uns sont-ils piqués et pas les autres?). 
Parmi les calques, ceux qui s'ajustent aux figures de la 
Tiare s'ajustent à l'intérieur, au creux du repoussé, et il est 



LA TIARF ni: SAITAPHARNËS 



clair que, dans le cas où les calques auraient été tracés 
d'après la Tiare, il était plus facile de suivre les contours 
à l'intérieur, sur une surface plane, qu'à l'extérieur et sur 
des reliefs. 

Quant à la documentation archéologique, elle peut avoir 
été faite après coup. Depuis que la Tiare est discutée par 
les savants, tout le monde peut consulter des documents 




qui ont été indiqués avcclaplusgrande précision. Unanitan 
illettré même et qui n'aurait aucune relation avec les archéo- 
logues, pourrait les trouver. 

Ainsi les preuves de Rouchomovski ne prouveraient pas 
grand'chose et pourraient parfois se retourner contre lui. 
Et maintenant, si nous nous demandons pourquoi Rou- 
chomovski après avoir nié d'abord, affirme aujourd'hui sa 

paternité, rappelons- 
nous une parole qui a 
été prononcée il y a déjà 
longtemps, alors qu'on 
considérait la Tiare 
comme un chef-d'œuvre : 
■ Si l'auteur de cet objet 
existe, qu'il vienne à Pa- 
ris, sa fortunées! faite. • 
La tentation était bien 
forte, pour un pauvreci- 
seleur d'Odessa! 

On a dit que cenains 
motifs ciselés sur la zone 
médiane étaient emprun- 
tés à des monuments 
gréco- romains connus. 
La Tiare pourrait être 
authentique et présenter 
de telles ressemblances, 
car on peut penser que 
des artistes secondaires 
et de décadence suivaient 
une même tradition et 
travaillaient d'après des 
modèles grecs plus par- 
faits et plus anciens, au- 
jourd'hui disparus. 

Il est probable qu'à 
tous les arguments en 
faveur de Rouchomovski 
on peut opposer des ar- 
guments contre lui, et à 
toutes les preuves de la 
fausseté delà Tiare, des 
preuves de son authen- 
ticité. Les panisans et 
les adversaires d'un mo- 
nument si discuté ne sont 
pas près de s'entendre : 
ceux-ci qualifient • fleur 
de lis » moderne l'orne- 
ment que ceux-là appel- 
lent • palmetieaniique > ; 
les uns voient une sou- 
dure là où d'autres voient 
le méial gercc. 

On aurait éviiétoutes 
ces querelles en n'ache- 
tant pas la tiare de Saita- 
pharnès. qui authen- 
tique, ou non. est loin 
d'èire un chef-d'œuvre. 

Veuillezagréer.eic. 
HENRY NOCQ. 



Je viens de voir au 
Salon le Gorgerin et le 
Rhyton.et je m'empresse 
de vous déclarer qu'il 
y a des détails d'une si- 
militude saisissante avec 
la Tiare. 

H. N. 



Ar.Hlt.I.E ET MINt-'ItVK 

OROI1I-R r.lSKLK fN 1111 KXl'Osii Al' OAl.ON ht I.* SOC.lttK l>li» MlTIKIli» rB*>\AI» Kl DONT », IIOCCIIO»fl\ *KI »K HIT L'ArtCrB* 

lollecliom 4r M. UtilliHgrr 



Lettre d'un Abonné 



Monsieur le Rédacteur en Chef, 

Parmi les arguments apportés pour prouverla fausseté de 

la tiare de Saitapharnès, il y a celui du bosselage posthume. 

L'orfèvre Rouchomovski aurait, dit-on, présenté à 

M. Clermont-Ganneau une photographie où le fameux 

couvre-chef est montré battant neuf et indemnedes outrages 



méthodiques et prudents que les truqueurs lui firent subir 
par la suite. 

J'ai tout lieu de croire probante l'image que l'orfèvre 
russe a fournie au dossier des preuves a posteriori de la 
fausseté de la Tiare et je demeure persuadé que les archéo- 
logues ont une aptitude considérable à l'erreur. 

Cela dit, permettez-moi de vous soumettre deux docu- 




PHOTOCRAPHIE CIRAUOON. 



TIARE OFFERTE PAR LA COLONIE GRECQUE AU ROI SAITAPHARNES 
(OLDIA. — ni* sitcLE AVANT j.-r..| — Miisce (lu Louvre 



LA t/arj: DI-: smtapharnks 



25 



mcnts: l'un est une photographie, exécutée par M. Girau- 
don, représentant le couvre-chef pseudo-scyihe en son état 
actuel, avec ses coups et bosses. L'autre est une reproduc- 
tion de cette même photographie sur laquelle j'ai fait dis- 
paraître les traces de cabossage. 

Si M. Clcrmont-Ganneau daigne jeter les yeux sur cette 
deuxième épreuve, peut-être atiachera-t-il une importance 
moindre à la photographie i]ue M. Rouchomovski a versée 



à son dossier... Par contre il ne manquera pas d'être 
frappé de la ressemblance indéniable entre l'image de la 
Tiare ainsi restaurée et celle des objets d'orfèvrerie dont 
M. Rouchomovski s'attribue la paternité et qui sont en ce 
moment exposés au Salon de la Société des Artistes français. 



Recevez, Monsieur, etc. 



X. 




TIAltK OKKKIITE l'Ail l.A COLONIK «IlEtOl F- Al HOI SAlTAl'HARNES 
lloproducliun il'aprùs la |>liotogr«pbii< tiv M. GiraI'Dox. r«louclw« |>«r un <lr bo> Corif^pomUals 
Voir, page ifi, le GOKCîICKIN dont l'tnalogic avec la <onc inférieure de U Tiare rcdrcucc cl rc»lauri« JevieM abaolumcnl frappante. 



26 



LES ARTS 




GORGERIN EN OR 

IMITATION d'orfèvrerie ANTIQUE 

Exposé au Salon de la Société des Artistes français et dont M. Kouchomovski se dit l'auteur 

Collection de M. Keillinger 



Faut-îl conclure? 




N peut réduire à présent à ses proportions 
iégiiimes cette affaire de la Tiare deSaïta- 
pharnès qui, depuis i8y6, a fait couler 
tant d'encre dans l'i^urope entière. En 
fait, elle est infiniment plus simple qu'on 
ne s'est plu à la présenter, et ce qui étonne 
surtout c'est qu'on ait tourné aussi long- 
tempsautourd'une supercherie, en réalité 
assez vulgaire, sans consentir à la constater et à la dévoiler. 
Les savants français n'auraient rien perdu à déclarer qu'ils 
s'étaient irompéseil'abondance des arguments qu'ils avaient 
employés pour prouver l'authenticité, constitue une preuve 
assez manifeste de leurs connaissances et de leur érudition 
pour >.|u'ils puissent, en présence de faits nouveaux, se 
déjuger, sinon sans regrets, du moins sans aigreur. Si M. Cler- 
mont Ganneau n'a point encore clos son enquête et s'il 
prétend s'éclairer encore sur les allégations de l'ouvrier qui 
affirme avoir fabriqué, seul et sans aide matéiiel, cet objet 
déconcertant, du moins a-til acquis la ccitiiude qu'en tant 
que morceau d'ensemble, en tant que dessin des ligures et 
travail de repoussé, la Tiare est de fabrication moderne et 
toute récente. Quant aux allégations de M. Rouchomovski, 
que certains veulent encore révoquer en doute, peut-être, 
eût-il été préférable de ne pas les provoquersi hûtivement et 
de n'en pas faire état qu'à titre subsidiaire en prenant pour 
base, d'une part, les constatations qui ont résulté, pour le 
savant archéologue, de l'inspection attentive du monument 
et, d'autre part, celles qui peuvent être tirées de certaines 
applications de procédés usités partout — sauf, à ce qu'on 
peut croire, au musée du Louvre. 

Quelques personnes qui n'étaient point au courant du 
trouble profond où de prétendues révélations montmar- 
troises ont jeté la Direction des Beaux-Arts, le Conserva- 
toire du Louvre et le Ministère de l'Instruction publique, se 
sont étonnées qu'on ait ainsi brusquement appelé du fond 
de la Russie un ouvrier russe qui n'avait d'autre mérite que 
de prétendre avoir été l'instrument d'un faussaire, qu'on 
l'ait fait voyager aux frais de l'Hiat français, qu'on le défraie 
aux dépens du budget, qu'on en ait fait un hôte national 
tout comme un roi, quoique sur une moindre échelle. Klles 
se sont demandé, d'abord, si l'ouverture d'un crédit spécial 
était bien nécessaire pour constater que, préalablement, le 
Louvre avait pavé i'oo,oon francs un objet truqué; ensuite, 
si le mérite que s'attribuait cet artisan valait la récompense 
d'un voyage d'agrément, d'un séjour gratuit et d'une pro- 
digieuse réclame; enfin, si, pour constater qu'un tel objet 
était faux ou vrai, l'aveu, d'ailleurs intéressé, de celui qui 
s'en prétend l'auteur, était vraiment indispensable. 

Ces réserves sont d'autant plus légitimes que, avant 
rarrivéc de Rouchomovski à Paris, la fraude était décou- 
verte, non par la science, mais par le bon sens de celui qui 
avait été chargé de l'expertise. 

Quelles ont été les constatations de M. Clermont-Gan- 
neau? Il importe de le préciser, et, par des dates et des faits, 
de l'établir nettement. Appelé le 26 mars par le ministre 
de l'Instruction publique, il est contraint, malgré ses répu- 
gnances et ses résistances caractérisées, d'assumer la mis- 
sion d'examiner la Tiare et de déclarer si, en conscience, 
il la croit antique. Comme il le déclare formellement au 
ministre, il n'a pas, en matière de monuments de l'antiquité 
grecque, une compétence spéciale; ce n'est donc pas à l'étude 
de l'inscription, des figures, des ornements qu'il pourra 
utilement se livrer, mais à l'examen de l'objet pris en soi, 
dans sa matérialité, non, si l'on peut dire, dans sa spiri- 
tualité. Il estime en etlet que la liltcralure si abondante à 
laquelle la Tiare a donné lieu, a épuisé la question. Il ne 



sait pas ou ne veut pas savoir que M M . Héron de Viliefosse. 
K. Michon, André Falize, R.Forber, F'urtwaengler. Foucari. 
Koepp, S. Keinach.Th. Reinach, Hotleaux, Léchai. Hauscr. 
Von Stern, et en dernier lieu M. Collignon, en ont savam- 
ment disserté et ont accumulé les arguments pour ou contre 
l'authenticité. A peine si, en traversant les salles du Louvre, 
il a, comme tout passant curieux, regardé la Tiare : il ne l'a 
jamais eue dans les mains, il ne l'a jamais étudiée ; il se pré- 
sente devant elle dans un état d'esprit eniicremcnt neuf, 
sans prévention d'aucune sorte — ce qu'il faut pour un juge. 

Nous rappelions l'autre jour ici même l'aventure de 
M. Chasies, et les déceptions de l'Académie des Sciences 
à propos des faux autographes fabriqués par Vrain-Lucas 
où la découverte de la gravitation universelle était enlevée 
à Newton et restituée à Pascal — aventure célèbre d'où 
Alphonse Daudet a tiré un des épisodes principaux de son 
roman l' Immortel. On avait alors, comme en la question de 
la Tiare, discuté les textes, et ces textes des hommes émi- 
nents les avaient accueillis; on avait fourni en fac-similé 
des écritures et des signatures, et de celles-ci comme de 
celles-là, les paléographes discutaient: mais, lorsque, h la 
fin, M. Chasies se décida à livrer les pièces mêmes. — ces 
bouts de papier, tous semblables d'aspect, tous en feuilles 
simples, tous de formats usités pour les livres et non pour 
la correspondance, tous portant des tranches dorées, rougies 
ou coquillées, — il ne put y avoir de doute : c'étaient là 
des gardes arrachées de volumes anciens, et si l'on avait 
cherché, en les salissant, en les traînant dans la pous- 
sière, en les maculant de taches incertaines et en les chif- 
fonnant, à leur donner l'aspect de papiers négligés, ayant 
souffert des infortunes diverses par de fréquents transports 
ou des avaries de mer, la fraude sautait aux yeux : il n'y 
avait plus à regarder les écritures, à vérifier les signatures, 
à discuter les textes : la matière même était un témoin que 
nul ne pouvait songer à récuser. 

De même fut-il pour la Tiare : M. Clermont-Ganneau. 
en la regardant d'abord, fut frappé de ce fait que, pour un 
objet antique, elle avait vraiment bien peu soutTeri du 
temps, des éboulements du terrain, des chutes de pierres, 
de tout ce qui, dans un tombeau, vraisemblablement 
écroulé, eût dû l'avarier. Mais n'était-il pas possible que la 
voûte sous laquelle avait reposé Saï'apharncs fût domeuiéc 
intacte, que sa tombe fût restée inviolée et que, par suite, la 
Tiare eût été épargnée parla main de s hommes, comme par les 
injures des éléments, comme par les matériaux de la tombe? 

En y regardant de plus près. M. Ganneau constata que. 
sur la zone inférieure qui est revêtue d'ornements peu sail- 
lants, comme sur la zone supérieure décorée dans un style 
analogue, se trouvaient, sur le pourtour entier, des cabos- 
sages comme en ferait un instrument, tel qu'un petit mar- 
teau, dont on frapperait alternativement par le gros et par 
le petit bout. Sur la zone médiane par contre, celle oà les 
figures sont repoussées très en relief, celle qui. au point de 
vue artistique, passe pour être de beaucoup le plus remar- 
quable, nulle détérioration dans lestigures: à peine dans 
des accessoires insigniriants. tels que des vases, des coups 
analogues à ceux frappés dans les deux autres lones. 

Comment expliquer un tel fait ? En admettant que 
des pierres se fussent détachées de la voûte pour tomber sur 
la tête de Saitapharnès que coitTait la Tiare, ces pierres 
avaient fait preuve d'une intelligence bien remarquable en 
bossuant seulement les parties les moins saillantes et les 
moins historiées. De plus. ces pierres étaient alternativement 
semblables entre elles, puisqu'elles produisaient alternative- 
ment une empreinte telle que celle d'un gros et d'un petit 
bout de marteau. Enrin, ces empreintes se reproduisaient 



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3o 



LES ARTS 



sur le pourtour entier des zones inférieure et supérieure : 
Saïtapharnès n'était donc pas couché dans son tombeau, 
car, autrement, )a demi-circonférence tournée vers la voûte 
eût seule souffert, tandis que celle reposant sur le sol eût 
été respectée ; il n'était point assis, car la calotte eût été 
effondrée et les faces eussent été respectées ; comment 
donc était-il placé? M. Ganneau imagina toutes les posi- 
tions que l'on avait pu donner à ce cadavre, il le retourna, 
toujours la Tiare en tète, dans les sens les plus impro- 
bables que la gymnastique funèbre pût fournir ; il se heurta 
constamment à l'impossibilité matérielle d'expliquer con- 
grûment les accidents que l'objet en litige avait subis. 

Alors se leva dans son esprit une hypothèse : un indi- 
vidu, X..., a fait exécuter, soit d'après un modèle qu'il a ima- 
giné, soit d'après des fragments qu'il a découverts, l'objet 
en question. Il a trouvé un ouvrier assez adroit pour le 
fabriquer, mais, lorsque cetouvrierluilivrelaTiare,X...la 
trouve en vérité trop battante neuve. Elle n'a pas l'air vrai. 
Pour la rendre vraisemblable, il faut la cabosser et la 
vieillir. X... essaie alors d'en tordre et d'en faus-ser le bord 
inférieur avec ses pouces — la trace en subsiste et elle est 
indéniable — mais cette première opération ne suffit pas. 
X... prend donc quelque outil, comme un petit marteau, et il 
tape avec conscience, tantôt avec le gros, tantôt avec le petit 
bout. Toutefois, quand ils'agitdesfigures, ils'arréte; il se dit 
que ce serait dommage, et qu'il diminuerait la valeur mar- 
chandedel'objet. Il veutbien le vieillir, maisil veutsurtoutle 
vendre, et le vendre cher. Or, un amateur sera tenté à la fois 
si l'objet porte des caractères d'antiquité et s'il est facile- 
mentrestaurable, X... tape donc à côtédes personnages, et il 
se trouve que ce sont les bas-reliefs qu'il attaque, et les 
hauts reliefs qu'il respecte. On ne s'avise pas de tout. 

Tel est le fait nouveau que, en dehors de toute discus- 
sion épigraphique, artistique ou archéologique, M. Cler- 
mont-Ganneau a formellement établi dans un rapport 
qu'il a remis au ministère de l'Instruciion publique le 
7 avril, la veille du jour où il devait avoir une première 
conférence avec Rouchomovski appelé d'Odessa, en dehors 
de lui, par ordre supérieur. 

Cette démonstration suffisait, elle seule, à tout esprit 
sincère : elle trouva une confirmation éclatante dans ce fait 
que les premiers documents qu'exhiba Rouchomovski pour 
prouver qu'il était l'auteur de la Tiare furent des photo- 
graphies la représentant dans ce qu'on peut appeler son 
deuxième état, alors que, la zone médiane étant encore 
intacte, un premier travail de vieillissement a été opéré pour 
les zones inférieure et supérieure. 

A partir de ce moment, le fait était acquis, et il n'y avait 
plus à discuter. Toutefois, l'on a poussé plus loin, l'on a 
voulu savoir si Rouchomovski est bien le seul et le véri- 
table auteur de la Tiare; si, comme il s'en vante, il n'a eu 
d'autre secours que des calques pris par lui-même sur un 
manuel populaire d'archéologie ; s'il a imaginé ces scènes 
de l' Iliade; s'il a fait trois soudures comme il le prétend, 
au lieu des deux soudures que les archéologues ont con- 
statées jusqu'ici; si les zones supérieure et inférieure sont 
d'or impur, c'est-à-dire présentant des traces d'alliage, et si 
la zone médiane sur laquelle ont été repoussées les figures 
et l'inscription est d'or pur; si, par suite, cetiezonemédiane 
que l'artisan dit lui avoir été remise lisse, portant seulement 
la ligne des tours et l'inscription, alors gravée en creux, 
constitue la partie antique; tout cela a son intérêt sans 
doute, mais quoi! ne sera-ce pas toujours continuer le jeu 
de Rouchomovski, et, en accroissant le bruit fait autour de 
lui, augmenter sa lenommée ! N'est-ce pas assez que la 
Tiare soit naturellement désignée comme le jouet populaire 
des prochaines éirennes, et que Saïtapharnès soit le parrain 



promis au Bœuf Gras de 1 904 — un bœuf gras tout en faux 
filets? 

Sans doute, si c'est une fortune médiocre pour certains 
savants quela Tiare soit reconnue fausse, c'en est une inap- 
préciable pour les amateurs de petits jeux, devinettes, pro- 
blèmes, charades, rébus, mots carrés et découpages. Avec 
des photographies de la Tiare qu'on trouve partout et un 
recueil populaire en Allemagne, le Bilderatlas fiir Welt- 
geschichte, de Weisser, — M. Clermont-Ganneau a en effet 
réussi à déterminer la source exacte où a puisé le faussaire 
— ils pourront s'amusera retrouver, isolées et parfois mor- 
celées, toutes les figures qu'a groupées l'ouvrier russe selon 
les scènes qu'on lui avait données à représenter. Sans 
doute, avait-on déjà signalé des analogies singulières entre 
certaines figures et certains accessoires représentés sur la 
Tiare et d'autres représentés sur des monuments réellement 
antiques; mais, d'une part, on avait déclaré « que cette coïn- 
cidence était sans signification, attendu quel'orfèvred'Olbia, 
suivant en cela les habitudes de l'art industriel, avait puisé 
librement dansle répertoire créé par lesariistes antérieurs»; 
d'autre part, on avait trouvé que comme beauté, comme art, 
comme connaissance des textes, comme interprétation des 
scènes homériques, la Tiare l'emportait sans conteste sur 
tous ces monuments de basse époque, romains et non grecs, 
auxquels on avait la folie de la comparer. 

Cette déclaration pourra sembler présomptueuse lors- 
qu'on retrouvera, dans le Weisser (en particulier, pi. 19, 
n° 49; pi. 17, n» 6; pi. 18, n^* 17 et 19; pi. 56, n» 6; pi. 18, 
n» 6; pi. 87, n» 2?; pi. 36. \\° 12; pi. 3i, n" 8, etc.), ces mo- 
numents gravés avec, dans les figures et les accessoires, des 
déformations caractéristiques qui n'existent point sur les 
originaux, et que l'ouvrier a fidèlement reproduites sur la 
Tiare. 

Il convient de laisser de côté ces faits particuliers et 
d'arriver à des conclusions générales. N'y avait-il pas un 
moyen mécanique, à la portée de tout le monde, de s'assurer 
a priori que l'objet est faux, archi-faux et qu'il crie le faux ? 
Que font couramment les experts en écriture, ceux qui sont 
attachés au Mont-de-Piété par exemple, — lorsqu'ils ont 
des doutes sur une signature? ils la photographient en 
l'agrandissant. Les hésitations, les incertitudes, les renon- 
cements de la plume apparaissent alors ; dans la signature 
vraie, devenue en quelque sorte instinctive, les reprises sont 
nulles; dans la fausse, les traits sont forcés, contraints à 
l'imitation, et on y retrouve même des accents rappelant la 
signature vraie du faussaire. Il y a là un phénomène connu 
et que tous les experts ont constaté. 

En matière d'art, quel que soit l'art, un phénomène bien 
plus curieux se produit. L'artiste gratifie involontairement 
les êtres humains qu'il représente dans ses œuvres, des 
traits caractéristiques de son individu et de sa race. Un 
artiste de grand talent soutenait que cette règle était sans 
exception qu'il eût constatée, et que toujours « on fait 
comme on est ». Vraie pour l'exécutant pris en soi, cette 
règle apparaît bien plus vraie encore pour l'exécutant pris 
en sa race, et lorsqu'il s'agit pour lui, non pas d'imaginer 
des figures, mais de les copier. Plus l'éducation de l'exé- 
cutant est rudimentaire. plus son habileté d'exécution est 
instinctive, plus son œil et sa main cèdent à cet instinct 
de présenter les figures telles qu'est son propre individu, 
telles que sont les figures qu'il a l'habitude de voir. A 
l'échelle où sont repoussées et ciselées les figures de la 
Tiare on a pu leur trouver de la noblesse dans l'attitude; 
ce qui s'explique si elles sont calquées dans Weisser ; on a 
pu leur découvrir de la beauté dans le dessin et de la vérité 
dans le modelé, bien qu'ici il semble qu'on y ait mis de la 
complaisance; mais les têtes? ne les a-t-on point regardées. 










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LES ARTS 



n'a-t-on pas su ou voulu les voir ? Nul des nombreux savants 
qui ont étudié la Tiare ne semble les avoir remarquées ? La 
Tiare est grecque, affirment-ils; donc l'artiste était Grec; les 
personnages qu'il a représentés étaient des Grecs; il a donc 
dû leur donner la tête caractéristique des Grecs, et nulle 
déformation ethnique n'était à craindre, puisque lui-même 
était Grec. Or, qu'on examine ici les grandissements photo- 
graphiques de la zone médiane : à quelle race se rattachent 
ces personnages? Quels traits de race présentent-ils? Il n'y 
a pas à s'y tromper : ce sont des sémites, des sémites de la 
Russie méridionale, pareils aux sémites immigrés en Syrie 
et en Palestine, aux sémites de Roumanie, aux sémites 
de Pologne : Achille, Talthyhios, Agamemnon, Ulysse, 
l'Ecuyer, les héros casqués, sont tous sémites, et l'Ecuyer 
est un héraut d'armes qui crie le nom de son maîire ! Quant 
aux dames, en vérité, où a t-on vu sur des monuments grecs, 
fussent-ils de basse époque, de telles draperies, bâillant pour 
faire saillir les poitrines molles ? Le groupe des quatre 
femmes « représentant les captives lesbiennes habiles à faire 
d'irréprochables ouvrages » est à ce point de vue d'un brutal 
ensi;ignement : ce n'est pas sur des monuments grecs qu'on 
a pu relever de tels détails, pas plus qued'auires aussi signi- 
ficatifs, sur lesquels il nous sera permis de ne point insister. 
11 y a là une pointe de cochonnerie moderne qui n'a rien à 
voir avec la brutale et naïve obscénité antique. 

La photographie qui fournit pour la peinture un procédé 
d'exploration qui dévoile les repeints, fournit donc égale- 
ment pour les œuvres de toreutique un mode d'inquisition 
qui ne doit pas être négligé. Il ne l'a point été, vient-on nous 
dire : « M. Pottier, déclare le plus illustre des défenseurs 
de la Tiare, a fait à l'Ecole du Louvre une expérience déci- 
sive. Il a grandi par projections des photographies de la 
Tiare et montré que ni le style, ni la technique n'offraient de 
ces disparates qui trahissent inévitablement le faux. » Pour- 
tant, ce ne sont pas des projections que nous présentons ici, 
seulement des agrandissements. Or, s'il est vrai que « ni le 
style, ni la technique n'offrent de disparates », nous sou- 
tenons, sans crainte d'être contredit, que pas un amateur, 
pas un marchand, n'aurait, devant de telles images, admis 
un instant l'authenticité de l'objet. 

La Tiare a droit à une place d'honneur dans le musée 
du Faux. Est-il permis d'ajouter qu'elle l'y eijt prise depuis 
1898, si l'on avait dès lors consenti à remplir les vœux 
qu'émettait M. CoUignon dans l'Appendice à son grand 
article sur la Tiare en or offerte par la Ville d'Olbia au 
roi Saïlapharnès [Mélanges Piot, Tome VI, I" fasc. 1 ? 
M. Collignon venait de soutenir durant cinquanie-sept 
pages l'authenticité de la Tiare et il avait ainsi conclu : « On 
peut considérer la Tiare du Louvre comme l'œuvre d'un 
artiste grec établi à Olbia, héritier des traditions d'art qui 
ont fait la gloire de l'orfèvrerie bosphorane, et produit les 
merveilles conservées à l'Ermitage. Elle se place au plus 
tôt vers le milieu du second siècle avant noire ère... » 
M. Collignon avait terminé son article, il l'avait remis à 
composer; il en avait corrigé les épreuves; il en avait 
donné le bon à tirer; là-dessus, « il a eu connaissance de 
deux objets en or donnés comme provenant d'Olbia et il 
s'est fait scrupule de les passer sous silence. « // ne m'est 
par permis, a-t-il écrit, de les décrire ici en détail. Je dirai 
seulement que l'un d'eux, un vase à boire, est d'une exécu- 
tion habile et offre avec la Tiare, au point de vue de la 
technique, de grandes analogies. Les sujets sont empruntés 
aux scènes de la vie scythique. L'autre objet est d'une exé- 
cution médiocre, avec des inscriptions mal tracées. Ces 

DEUX MONUMENTS SONT DES FAUX. » 

M. Collignon ajoutait : « Nous sommes en présence de 
deux groupes de faux : les uns différant de la Tiare pour la 



technique; les autres s'en rapprochant beaucoup plus, mais 
restant très au-dessous du monument du Louvre, pour le 
style et la composition. » 

Ces réserves qui font grand honneur à la loyauté de 
M. Collignon étaient publiques depuis 1899. Comment, 
depuis lors, nul n'a-t-il songé à rechercher ces deux objets 
si nettement taxés de faux, à obtenir de leurs possesseurs la 
permission de les étudier, de les comparer à la Tiare, et de 
les publier? Ces objets, dit-on, ne sont pas dans des collec- 
tions publiques. Fort bien! Mais l'amateur qui en est pro- 
priétaire ne saisira-t-il pas, avec empressement l'occasion 
soit de prouver et de faire démontrer que ces objets sont 
authentiques, soit de les éliminer de sa collection ? Or, depuis 
le 3 janvier 1899,1e silence s'est fait. On en est resté en France 
— et M. Collignon lui-même — sur cette assertion qu'il y 
avait à Paris d'autres objets, du même travail quelaliareet 
qui étaient faux. L'on s'est borné à enregistrer et à s'attri- 
buer cette déclaration solennelle et dogmatique de M. S. Rei- 
nach : « D'arguments contre C authenticité, tirés de l objet lui- 
même, il n'y en a point. » 

Mais quoi ! n'y a-t-il pas mieux encore ! Que dira le pu- 
blic lorsqu'il apprendra que l'histoire de la labrication de 
la Tiare était connue Jès 1896, et que ce qu'on en a appris 
depuis lors n'a ajouté que des détails insignitiants? Cette 
histoire, elle est tout entière consignée dans le mémoire de 
M. Collignon, lequel ne l'a rapportée, au reste, que pour la 
réfuter dédaigneusement. 

« Dans le courant de l'année 1897, a-t-il dit, page 22 de 
ce son mémoire, se sont produites àt prétendues révélations, 
« bruyamment cominentées par les détracteurs delà tiare. 
« L'officine de faux bijoux d'où elle serait sortie était 
» découverte ; on désignait même le faussaire. Le directeur 
« du musée d'Odessa, M. Von Stern, s'était livré à une 
« enquête; dans une conférence faite au x"= Congrès archéo- 
« logique de Riga laotît 1896) et publiée en 1897, il livrait 
« à la publicité tous les faits qu'il avait recueillis. 11 dcnon- 
« çait des marchands juifs d'Odessa, les frères Hochmann 
K ou Gauchmann, ddnt la boutique aurait recelé les œuvres 
« d'une bande de faussaires collaborant « avec des épigra- 
« phistes compétents et expérimentés ». Disposant d'une 
« bibliothèque et pillant le corpus des inscriptions d'Olbia, 
« ces industriels auraient graduellement perfectionné leurs 
« savantes « forgeries ». La tiare du Louvre était leur coup 
« de maitre. Et n'était-il pas possible d'aller plus loin, de 
a prendre sur le fait celui qui aurait ciselé cette pièce insi- 
« gne? On s'avise qu'il y a, dans un faubourg d'Odessa, un 
« ciseleur juif, un certain Rachomowski, ouvrier assez 
« habile, paraît il; il travaille dans une chambre dont les 
« murs sont garnis de dessins de palmettes antiques. Chose 
« plus grave, il a acheté à un joaillier de la ville une plaque 
« d'or dont le poids est exactement celui de la tiare; inter- 
« rogé, il déclare modestement qu'il est fort capable d'exé- 
« cuter le joyau du Louvre. Donc, c'est lui qui l'a fabriqué. 
« Il n'en faut pas davantage pour accréditer une opinion 
« qui trouve accueil dans des revues scientifiques. » 

Ainsi, dès 1896, 1897 au plus tard, tous les éléments de 
la cause étaient connus : le lieu de fabrication, le nom à 
peine défiguré de l'ouvrier, le nom précis du marchand; 
quant au nom de l'intermédiaire qui avait vendu la Tiare au 
Louvre, il était inscrit aux registres de comptabilité. On 
avait là, réunis et groupés, tous les renseignements dont on 
n'a consenti à faire état qu'en 1903, encore parce qu'il a plu 
à un farceur de se proclamer l'auteur de la Tiare, parce que le 
débat, sorti du monde scientifique, a été porté par ce hasard 
devant le grand public, parce que le ministère a pris peur, 
parce que... Mais convient-il d'insister et tout commentaire 
n'est-il pas superflu ? 




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LA MISK AU TO.MUKAi: 



UN TABLEAU DE RIBERA 



M. Schilizzi, un de nos abonnés qui est non seulement 
un Hn connaisseur d'Art, mais aussi un Mécène pour les 
artistes du sud de l'Italie, nous communique la photogra- 
phie d'une très belle Mise au 1 ombeau, acquise par lui 
voici une dizaine d'années et qui était demeurée jusqu'à 
cette époque dans la famille napolitaine de Medici. En 
i85o, le peintre Guerra la décrivait en ces termes : « Sur 
un linceul qui couvre la tombe est étendu le corps du Ré- 
dempteur. Joseph d'Arimathie le soutient, tandis que saint 
Jean montre à la 'Vierge son fils qu'elle n'a presque pas la 
force de contempler, et la Madeleine à ses pieds le regarJe 
en extase. Un autre disciple, que la tradition veut être le 
portrait de Ribéra même, ferme le tableau à gauche. Ce 
tableau est un des meilleurs, sinon le meilleur du fameux 
artiste, il est admirable par la force de dessin et par l'ex- 
traordinaire lumière de coloris du corps de Jésus. Et, en 
effet, Ribéra a tenu à le signer d'une façon visible, ce qui 
n'était pas dans ses habitudes, et un peu au-dessous de la 
main gauche du Christ on lit : Guseppe de Ribéra espano 
F. 1644 » 

Ce tableau qui mesure 2'"5o sur 1 >" 80 est un mor- 
ceau de premier ordre, brossé avec cette fougue, cette 
forte ampleur, ce sens des contrastes violents qui caracté- 
risent l'Ecole napolitaine. Tandis que le beau corps du 
Crucifié, au flanc duquel saigne la blessure, semble rayon- 
ner lui-même d'une vive clarté, les personnages qui l'entou- 
rent baignent dans un clair-obscur savoureux. Et admirez 
l'accent de vérité qui anime toutes les figures : la Vierge 
douloureuse et suppliante, la Madeleine au visage angoissé 
dont la main est si admirable de modelé, et saint Jean pen- 
sif, et Joseph d'Arimathie, au rude et fruste visage. Bien 
caractéristique aussi est, dans le fond, le portrait de Ribéra. 
Le peintre est debout, vêtu d'un pourpoint sombre, sa belle 



tête virile penchée en avant dans une attitude réfléchie. 
Combien la noble énergie de ce large Iront ombragé de 
cheveux noirs, de ces yeux prolonds et de ces traits accen- 
tués paraît être une image psychologiquement fidèle du chei 
de l'Ecole napolit:iine ! Comme on se le figure bien ainsi, 
ce peintre violent à la hautaine volonté, conscient de sa force, 
épris du caractère et dont l'existence lut aussi tumultueuse 
que sa peinture! Est-il, en effet, ritn de plus mouvementé 
que la vie du jeune artiste, lorsque, à sa sortie de l'ate- 
lier de Ribalta, il entreprend seul le voyage d'Italie durant 
lequel ni les privations de la misère, ni les insuccès ne peu- 
vent venir à bout de sa volonté d'être peintre? Le maître 
qui impressionna le plus Hibéra fut le Caravage, auquel il 
emprunta son réalisme, tempéré par une heureuse admira- 
tion que le peintre eut toute ta vie pour le Corrège. 

Venu à Naples, le Spagnoletto devint le peintre en titre du 
vice-roi don Pedro Giron, ducd'Ossuna, et, de ibioà i65o, 
il produisit un nombre considérable d'ouvrages dans ce réa- 
lisme violent qui lui est propre : martyres de saints, tor- 
tures, exécutions horribles, supplices varies, où tous les 
détails sont vus avec un œil implacablement siir, avec 
ce relief puissant qui surprend les visiteurs du musée de 
Naples, habitués à la douce sérénité des écoles de l'Italie 
centrale. Parfois la vision de Ribéra sait s'adoucir, et 
il produit alors des œuvres comme Marie PEgyptienue du 
musée de Dresde ou F Adoration des Bergers du Louvre. 

Ribéra fut vraiment par la puissance de ses dons et 
l'abondance de sa production un chef d'école. Il influença 
non seulement les Espagnols Zurbaran, Antonio de Pereda, 
A!on7fi Cano, Carreiio de Miranda, mais fut le maître de 
cette École napolitaine où brillent les Salvator Ro.'^a, les 
Aniello Falcone, les Luca Giordano, Giovanni Do. Fra- 
canzani, Caracciolo, Corenzio. H. F. 



Les Ftesques de Boscoteale 



Sipuissants que soient sur un esprit d'ar- 
tiste le charme infini, lagrâcc dôlicateet 
la force d'évocation de ces peintures en- 
fouies voici dix-huit siècles tous un linceul de 
cendre par la fureur brutale du Vésuvecn délire, 
on est parfois tcnié de se plaindre qu'à Pompéi 
l'érupiion du 23 août 79 ne nous ait pas 
conservé un nombre plus considérable d'œu- 
vres d'art vraiment dignts de ce nom. Lais- 
sant de côté l'importance archéoloj^ique de 
tels ou tels panneaux pour ne tenir compte 
que de leur valeur esthétique, nous en trou- 
vons, à notre gré, trop peu qui, sur la surface 
luisante de leurs tons pâlis, nous permettent 
de chercher par instant un peu de 1 àme fugi- 
tive de ces maîtres disparus dont nous igno- 
rons presque tout. Et chaque fois que nous 
nous trouvons mis en présence dune œuvre 
qui révèle la main habile et le pinceau supé- 
rieur de l'un de ces inconnus, nous restons 
pénétrés d'un étonncmcnt admiratif à la vue 




FHAOMKM KK I.A UKCORATIOM DU PKRISTTLB 

Firsiftii:i itr Hn.-iroffilh- 

de leur art si vivant, bi original, si proche de 
nous comme idées et comme procédés. 

Cette joie, que nous donne de temps à 
autre la Ville Rcssuscitée, nous l'avons en ce 
moment, non par elle à vrai dire, mais par un 
de ses riches faubourgs suburbains. Certes ce 
devait être un coin bien charmant de la Cam- 
panie que ce pagus de Boscoreale à mi-flanc 
du Vc'suve et au-dessus de Pompéi, alors 
enfoui dans la fraîche verdure qui faisait du 
redoutable mont, endormi depuis des siècles 
dans sa torpeur trompeuse, le plus délicieux 



I des sites pittoresques. Là, inconscients des 
lendemains terribles, quelques riches proprié- 
taires, fuyant le vacarme joyeux de la bruyante 
petite ville, s'étaient ménagé dans ce frais 
décor des villas champêtres mais luxueuses, 
comme les aimaient pour le repos dont il» 
étaient friands les Romains de la vieille Répu- 
blique et du jeune Empire. Le magniHque 
Trésor de Bosciircalc, l'un des joyaux de notre 
Louvre, le beau mobilier du musée de Berlin, 
tous deux en ce lieu arrachés à la cendre qui, 
les ensevelissant, les sauxa de la destruction, 
avaient deux fois déjà prouvé la richesse de 
cet aimable séjour. L'heureuse fortune des 
fouilles a permis à M. V'incenzo de Prisco, 
l'auteur des deux premières trouvailles, de 
découvrir une villa entièrement décorée de 
main de maître, et un concours de circon- 
stances favorables lui a donné possibilité d'a- 
mener à Paris même ces fresques dont l'inié- 
rêi et la beauté font des œuvres de premier 
ordre. Leur état de conseï vation et leur haute 
valeur leur assurent une place d'honneur dans 
la peinture antique, dont nous avons plus 
d'œuvres dues à desimpies peintres en bâti- 
ments de Pompéi qu'à de véritjbUs artistes; 
et leur présence à Paris double pour nous le 
prix d'une découverte qui nous permet d'ap- 
précier chez nous un art que l'on ne connaît 
bien qu'en en voyant les œuvres elles mêmes. 
Ces fresques ornaient une villa dont un 
graffiite, inscrit sur un chapiteau de colonne, 
nous apprend qu'elle fut vendue aux enchères 
le 7 des Ides de mars sous le premier consulat 
de Germanicus, — c'est-à-dire le 9 mai de 
l'an 12 après Jesus-Christ (an -Gb de Rome). 
D'après l'inscription gravée sur une mesure 
de capacité, le propriétaire, au moment de 
l'éruption fatale, aurait c'té un certain Publius 
Fannius Synisior; et l'état dans lequel était la 
maison a permis de conjecturer que, forte- 
ment ébranlée par le tremblement de terre 
précurseur de l'an 63, la villa était en répara- 
tion au moment de la catastrophe lînale. Sui- 
vant ces seules données, la décoration pictu- 
rale serait delà meilleure époque, de la pleine 
floraison artistique des débutsde l'Empire, — 
et l'examen des fresques elles-mêmes achève 
de fournir cette preuve. 



Les fresques de Boscoreale peuvent se 
répartir assez exactement en trois catégories 
que nous pourrions appeler, d'après nos idées 
modernis : la peinture de portraits, la pein- 
ture d'histoire et la peinture purement déco- 
rative. Cependant, en adoptant pour plus de 
commodité d'exposition ces trois divisions, il 
ne faut pas oublier les principes et les habi- 
tudes antiques, et se souvenir que ces trois 
genres sont intimement combinés les uns avec 



les autres, de manière à jouer une partie sym- 
phonique et rythmique dans un seul ei mime 
ensemble décoratif général. Voyons mainii- 
nant les principaux motifs de chacun de ces 
genres. 

Il convient de commencer par la peinture 
de portraits, car la pièce première de la col- 
lection est un portrait en pied qui, pour la 
taille, la beauté de l'exécution et l'ciai de con- 
servation dépasse tout ce que l'on connaissait 
jusqu'à ce jour. La «oisaniaine de ponraiit 
relevés par Fitz Gerald Mariott. à Pompéi. 
parmi lesquels il en est de célèbres comme 
ceux de Paquius Proculus. boulanger, et de 
sa femme, ou ceux des maisons d'HoLonius. 
de Siricus, de la Casa Ji Apollo. ne sont point 
de cette force. Et l'on ne saurait pas davan- 
tage lui comparer ces portraits du Fayoum à 
la facture rude dont le Louvre possède une 
douzaine. Il y a ici bien autre chose. Ceiie 
femme, — la maîtresse de la maison ? — dans 
tout l'éclat d'une pleine et forte beauté qui 
nous apparaît ainsi, représentée un peu plus 
grande que nature, dressant sur un buste à 
l'énergique et souple maturité, unetèic superbe, 
d'une ligne extrêmement pure, émeut et im- 
pressionne. Élégamment véiue d'un ample 
chiton violet, drapée d'un blanc bimaiion. 
assise sur un riche fauteuil, de lourds bra- 
celets aux poignets, un cercle d'or dans sa 
chevelure noire, le cou libre, elle tient une 
lyre à cinq cordes sur lesquclUs erre négligem- 
ment sa main gauche à l'annulaire orné d'une 
bague. Ses grands yeux noirs, où luit une belle 
flamme de vie et de santé, illuminent d'un feu 
sombre cette physionomie d'un si noble dessin. 
Tandis que, auprès d'elle, d'un mouvement 
naïf et charmant, qui forme contraste heureux 
avec la majesté simple mais réelle de la mère, 
une Illicite s'appuie craintivement au do>sicr 
qu'elle dépasse à peine, et derrière lequel elle 
semble vouloir se dissimuler. 

Comme, pour bien comprendre une œuvre, 
il est toujours cxcclK-ni de tenter des rappro- 
chements entre des époques diiTérenies de 
l'Art universel, je crois qu'il en est un qui. 
ici, s'impo<e; et, à mon sens, il se trouve 
d'autant plus permis, que l'époque artistique 
dont il s'agit a précisément tenté officiellement 
et par effort de volonté, un retour vers ce 
qu'elle pressentait avoir été la vision et la tech- 
nique de cette Rome dont elle rêvait. Voyant 
de prèi l'allure générale, les partis prisdeposc 
et d'exécution, la manière de traduire, les 
recherches d'expression. Ks construciicns de 
ligne et les dispositions de plans, même l'éta- 
blissement du fond, je ne puis, pour ma pan, 
m'empécher de penser immédiatement i notre 
Louis David, et dans un éclair, ma première 
et très forte impression, en arrivant devant la 
Cithariste de Boscoreale. a été que je me trou- 



36 



LES ARTS 



vais en présence d'une Madame Récamier de 
l'Empire romain. Cette impression me paraît 
extrêmement légitime, elle n'a fait que se 
confirmer par la suite, et les opinions d'art 
n'étant faites que de comparaisons, je crois 
que de cette épreuve ne peut que sortir une 
égale et grandissante admiration pour deux 
œuvres si belles, symétriques à travers dix- 
huit siècles de pensée humaine. C'est dire à 
quel degré d'art se place cette Citharisie qui 
est, en ce moment, un morceau unique de la 
peinture antique. 

A côté d'ell3 et plus haut encore, il faut 
mettre un groupe d'idée et d'exécution sem- 
blables. Assis sur un fauteuil, la main sur 
un scepire, un homme à la musculature puis- 
sante se présente de trois quarts dans tout 
l'orgueilleux épanouissement d'une beauté 
virile, en pleine possession de sa force et de 
sa noble souplesse, telles que la faisaient ces 
gymnases et ces jeux auxquels les anciens 
demandaient leur mens sana in corpore sano, 
le juste et triomphal équilibre entre la santé 
de leur esprit et celle de leur corps. A côté de 
ce noble Athlète, assise, elle aussi forte d'une 
belle et riche nature aux lignes sculpturales, 
une femme, entièrement drapée d'un himation 
blanc, à plis amples, qui lui couvre même la 
tête, s'appuie du coude et du poing droits sur 
le genou, le menton posant sur les doigts : 
elle enveloppe d'un regard fait d'admiration 
et de tranquille amour le héros dont elle par- 
tage le siège. Ce groupe si calme, si reposé et 
tout ensemble si simple et si puissant, est 
d'une majesté suprême. Et sur ces deux 
figures s pi en di des on sent passer l'âme austère 
et grave de la vieille race romaine, sévère et 
tenace, la conquérante du monde, la race à la 
volonté de fer que rien n'a fait plier, la race 
d'énergie, la race de patience dont l'immense 
persévérance et l'insatiable application font 
encore l'étonnement et la stupeur du monde. 
La race familiale aussi, qui pour culte pre- 
mier eut celui du foyer, car ici ce sont bien 
les deux chefs de maison, le pater familias et 
la matrone ; et, devant cette fresque qui évoque 
si complètement la vie de la famille romaine, 
on ne peut que se souvenir de ces bustes admi- 
rables du Capitole dans la ligne et le regard 
desquels nous avons déjà vu passer cet te austé- 
rité si émouvante et cette impressionnante 
grandeur, l'essence même de ce dur génie de 
la vieille Rome. 



A côté de ces deux panneaux dont l'allure 
magistrale et la facture extrêmement réaliste 
se classent pour nous parmi les plus belles 
œuvres des portraitistes de style sévère dans 
l'ensemble de l'art, je placerai comme pendant 
une figure charmante de sentiment tout diffé- 
rent. 

Voici le Génie Dionysiaque, quiéiait peint 
sur l'un des murs du péristyle où son corps 
délicat s'enlevait en pleine valeur sur un fond 
noir surmonté d'un méandre blanc sur fond 
vert. Ce sujet mythologique rentrerait bien 
plutôt dans le genre de la peinture d'histoire. 
Debout dans sa nudité tout ensemble forte et 



gracile qui est celle d'un adolescent en pleine 
formation, dressant son torse mince d'un 
souple mouvement, le petit faune élève, posé 
à plat sur sa main gauche aux doigts large- 
ment écartés, une sorte de plateau qui semble 
fait de sparterie. Ses longues ailes vertes à 
demi éployées paraissent le rafraîchir du doux 
battement de leurs longues pennes, et sur sa 
figure que deux oreilles pointues marquent 
d'une note malicieuse est répandue, par un 
contraste heureux, une expression très fine et 
très douce. Figure très réaliste, quoique 
mythologique : car on sent que par un scru- 
pule de vérité, le peintre a voulu tenter le plus 
véridiquement possible d'unir les deux natures 
humaine et animale, dont l'intime combinai- 
son constitue la race irréelle des faunes. Et 
cet adolescent exquis, dont maint gracieux 
éphèbe avait pu fournir à l'artiste l'aimable 
modèle, a une chevelure raide, ébouriffée, bi- 
zarre, exactement telle que l'ont certains 
singes : simple détail qui, avec celui des 
oreilles dechèvre, montre bien l'extrême souci 
de réalisme dont l'artiste se sentait tourmenté 
en évoquant cette figure de pure imagination, 
création fictive vue à travers un tempérament 
naturaliste. 

La manière même de l'artiste accentue 
cette impression. Plus libre de verve que dans 
les portraits, l'exécution matérielle du faune 




LE OliNIE DIONYSIAQUE 

Fresques de Boscorcale 

est d'un puissant intérêt. En quelques phrases 
très justes, analysant la. Léda de la Casa délia 
Regina Margherita , le peintre Gusman y 
retrouvait les principes executifs de Henri 
Martin. Ici nous sommes aussi en pleine mé- 
thode moderne. Et pour ceux à qui l'on a 
appris à considérer l'art antique comme une 



vision essentiellement linéaire, le Génie 
Dionysiaque apportera une révélation. Son 
auteur cherchait beaucoup plus son effet 
dans les valeurs que dans la ligne, dans les 
lumières et dans les ombresque dans les con- 
tours, ainsi que le prouvent la structure maté- 
rielle du torse et du bras gauche, l'ombre sur- 
tout de ce bras gauche avec ses longues 
hachures orangées, et aussi la léie unique- 
ment construite par des oppositions de tons, 
la tête dont le nez s'enlève par une tache 
d'ombre et une tache de lumière. Celui qui 
peignit celte figure, qui la modela de son 
svelte et sûr pinceau, était un imp.'ession- 
nisie. Certes il ne s'agit point de le mettre en 
parallèle absolu avec nos grands impression- 
nistes; l'esprit, l'idée antiques se marquent 
ici profondément : il me suffit d'esquisser, de 
silhouetter un caractère, la vision particulière 
d'un peintre qui, par la façon dont il semait 
la nature et dont il la rendait, se met en paral- 
lèle ou mieux en communion visuelle avec 
notre école contemporaine. C'est dans ce sens 
qu'il faut prendre les mots, c'est dans ce sens 
que ce maître inconnu, frère des nôtres, émi- 
nemment consciencieux, combina, non dechic 
et de poncif, mais avec réalisme, non de lignes, 
mais de valeurs, cette figure étrange, bizarre, 
charmante, aussi profondément irréelle que 
puissamment vivante. 



Cithariste et Athlète dune part. Génie 
Dionysiaque de l'autre, voilà parmi nos fres- 
ques les meilleurs représentants des deux pre- 
miers genres : reste le genre décoratif propre- 
ment dit. 

Ce troisième genre, qui n'offre pas le 
caractère d'extrême rareté des deux premiers, 
et dont Pompci nous donne de nombreux 
exemples, est cependant, lui aussi, d'une 
beauté et d'une originalité qui le mettent hors 
de pair, et lui donnent de son côié une valeur 
artistique et documentaire égale à celle des 
superbes morceaux dont j'ai tenté de faire 
sentir rapidement toute la haute beauté. 

N'ayant point pour tâche de faire ici une 
description complète de la villa de P. Fannius 
Synistor, mais seulement de parler des fres- 
ques qui la décoraient et qui sont maintenant 
à Paris, je ne puis qu'indiquer brièvement 
combien était riche et bien disposée cette 
habitation, si somptue use au point de vue delà 
décoration murale proprement dite. Péristyle, 
triclinium d'hiver, triclinium d'été, diverses 
chambres, cubiculum, avaient reçu la plus 
luxueuse et la meilleure décoration dont la 
valeur était en harmonie complète avec les 
morceaux de maître qui prenaient place au 
milieu d'elle et que nous venons de voir pré- 
cédemment. On n'a, pour prendre des 
exemples, que l'embarras du choix, et le seul 
regret que l'on éprouve est celui d'être obligé 
de se borner. 

Mais d'abord on peut dire tout de suite 
que celte décoration apporte un argument de 
plus, — et un argument puissant, — à ceux 
qui ne consentent point à souscrire sans res- 
triction aux divisions de Vitruve reprises par 



LES FRESQUES DE BOSCOREALE 




LA CITMARISTE 
Fresques de Boscorealc 



38 



LES ARTS 



Mau, à ces « quatre styles » qui ont l'inconvé- 
nient de créer ces cloisons étanches sévères 
contre l'établissement desquelles on ne luttera 
jamais assez vigoureusement, car rien n'est 
plus contraire aux conditions dans lesquelles 
vit et évolue l'Art. Les quatre styles vitruviens 
avec leurs nettes, leurs trop nettes délimita- 
tions ne paraissent pas avoir été bien appré- 
ciés du décorateur de notre villa; sans doute 
en réalité n'ont-ils point toute l'importance 
dogmatique qu'on 
leur attribue, et leurs 
définitions simplistes 
pourraient bien 
être moins exactes 
qu'elles ne le parais- 
sent dans cette allure 
sèche de règlement, 
c'èst-à-diredeconire- 
pied même de la vie 
des Arts. 

Tous ces pan- 
neaux sont d'une 
liberté de style, d'un 
enthousiasme d'exé- 
cution qui déroutent 
les classements arbi- 
traires, et l'esprit 
séduit se laisse aller 
à goûter leur charme 
sans se soucier beau- 
coup des chapitres, 
des sections et des 
séries dont l'artiste 
ne paraît pas avoir 
connu la tyrannie. La 
première chose qui 
frappe c'est la tona- 
lité admirable de la 
couleur : une vraie 
fête de lumière que 
domine, suivant le 
goût pompéien, la 
gamme si riche de 
ces rouges magni- 
fiques et profonds où 
se complaisait, avec 
une joie visible, le 
pinceau de ces artistes 
amoureux de cou- 
leurs et de lumière. 
Voilà bien ces maî- 
tres de l'antiquité 
méditerranéenne pas- 
sionnément désireux, 
ou plutôt obligés 
même de mettre ce 

qu'ils font en harmonie avec la riche et puis- 
sante lumière dont cet implacable soleil, au 
lieu de baigner leurs œuvres d'une lueur 
atténuée, les enveloppe, les enlace, les modèle 
et les dévorerait même si leurs auteurs ne 
luttaient avec lui de vie et d'énergie. 

Puis, après s'être un instant laissé aller 
avec une joie passionnée à l'enchantement de 
cette décoration, on se prend à en analyser 
les détails. Et tout de suite on remarque la 
grande unité de tenue dans l'ensemble, unité 
de tenue qui, précisément par le choix des 



divers motifs, par leur variété, par les diffé- 
rences profondes qui leur donnent à chacun 
une personnalité et une physionomie propres, 
révèle la valeur de l'homme qui en a conçu 
l'ensemble et exécuté lui-même ou fait exé- 
cuter, sous sa direction, le détail. Nous 
sommes bien loin ici des décoration s courantes, 
faciles, lâchées souvent même, dont regorge 
Pompéi : nous sommes en présence d'une 
intelligence directrice, de la main d'un maître 




l'athlète. .— Fresques de Boscoreale 

décorateur, comme seuls évidemment de riches 
amateurs pouvaient s'en assurer le concours. 
Il y a dans tout cela une liberté d'allure, une 
vivacité de style qui révèle en bien des en- 
droits la composition exécutée de verve, sans 
les ordinaires poncifs auxquels ont souvent 
recours les décorateurs de second ordre en 
beaucoup de maisons antérieurement connues. 
Chacun de ces panneaux décoratifs a sa valeur 
personnelle distincte de celle de ses voisins. 
Si le péristyle nous a donné de belles co- 
lonnes à chapiteaux élégants du dessin le plus 



noble, formant un portique sévère exécuté 
en clair sur fond sombre avec une véritable 
maîtrise, le tabliniim nous offre un motif qu'il 
serait nécessaire d'analyser longuement pour 
s'en bien pénétrer. De lourdes guirlandes, d'une 
beauté de style et d'une richesse d'imagina- 
tion qui ne se peuvent décrire, se déro' lent : 
ce sont des branches feuillues entrt mêlées 
de pommes de pin, de fruits de toute sorte. 
Ces pesantes guirlandes qui dessinent une 

courbe superbe, sont 
relevées à intervalles 
égaux par des têies 
de taureaux délimi- 
tant ainsi deux cour- 
bes. Accrochés à 
chaque tête de tau- 
reau, et de distance 
en distance par des 
cordes rouges, pen- 
dent sur la paroi, 
tantôt des cistes où 
s'enroulent des ser- 
pents, tantôt des 
masques comiques 
ou tragiques, dont 
l'exécution nous 
prouve que le mas- 
que antique pouvait, 
à l'imitation du mas- 
que japonais, porter 
cheveux et barbe de 
vrai crin. On ne peut 
trouver composition 
plus simple, plus 
fraîche, dont la 
science très réelle ne 
nuit nullement à la 
libené la plus char- 
mante. 

Lecz/i/cw/«w2,que 
M. de Prisco a pu 
fort habilement dé- 
monter entièrement 
mur par mur, trans- 
porter en France et 
remonter tel qu'il l'a 
découvert à Bosco- 
reale, l'emporte 
encore sur tous les 
autres morceaux 
séparés. D'abord 
parce qu'il forme un 
ensemble, ensuite 
parce que cet ensem- 
ble est d'une beauté 
admirable. Mesurant 
six mètres sur quatre, il nous offre deux longs 
murs dont les sujets sont symétriques, sans 
êtreidentiques, et un mur de fond percé d'une 
fenêtre à laquelle adhèrent encore les barreaux 
tordus par l'éruption. Sur ce panneau de fond 
est figurée une grotte en rocaille tout emplie 
d'arbres et d'eaux courantes, qui prouve que 
les anciens Italiens aimaient ce genre de jardin 
pittoresque, dont la villa d'Esté, à Tivoli, 
reste pour la Renaissance l'exemple le plus 
justement fameux. Les deux panneaux placés 
vis-à-vis l'un de l'autre nous présentent deux 




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40 



LES ARTS 



excellentes scènes de genre dont la ressem- 
blance est suffisante pour plaire à l'œil, et 
dont les dissemblances sont assez accentuées 
pour ne pas fatiguer le regard: cette adresse 
me parait la marque d'un esprit particulière- 
ment artiste, d'un maître décorateur. 

Au centre de la composition se dresse une 
sorte de petit sanctuaire, un autel circulaire 
entre deux tables à offrandes, dominé par une 
statue de divinité encadrée d'un riche por- 
tique. A droite et à gauche s'étagent des per- 
spectives architecturales dont on a pu rappro- 
cherdes fresquessimilairestrouvéesau Palatin 
et dans les jardins de la Farnésine. Même la 
finesse, la sveltesse, la perspective légère de 
ces motifs architecturaux ont permis un rap- 
prochement ingénieux fait par M. Giacomo 
entre ces élégantes architectures et celles que 
Benozzo Gozzoli a inscrites dans ses fresques 
du CampoSanto de Pise : continuité de vision 
qui pourrait tenir sans doute à des questions 
d'identique luminosité d'air et de semblable 
limpidité d'atmosphère. Quant aux arbres 
qui figurent par masses rapidement pochées 
à divers endroits de la composition, on pour- 
rait, eux aussi, toutes proportions gardées, 
les rapprocher pour la manière de certains 
procédés de Corot. Enfin un détail met l'en- 
semble bien à sa place : deux colonnes d'un 
rouge éclatant, striées d'ornements d'or, sur- 
montés de chapiteaux d'or, semblent former 
la loggia qui ouvre sur cette perspective : ce 
simple et judicieux détail donne de l'air, de 
l'espace, fait reculer toute la composition, et 
est la note très juste qui met au point une 
œuvre charmante, riche d'atmosphère et de lu- 
mière, du goût le pluspuissantetle plusdélicat. 

Puis, dernier fragment du ciibiciilum, un 



petit temple se répétant avec quelques diffé- 
rences sur le panneau d'en face, unit les deux 
longs murs au mur du fond, et complète ainsi 
l'ensemble véritablement émotionnant de cette 
pièce pompéienne si radieusemcnt belle dans 
sa résurrection. 



Telles sont présentées dans leurs princi- 
paux morceaux, dans leurs panneaux les plus 
suggestifs, ces fresques de Boscoreale qui 
viennent nous donner sur la peinture antique 
des documents nouveaux d'une inappréciable 
valeur. Peinture de portrait, peinture d'his- 
toire, peinture décorative, ces trois genres 
sont représentés d'une manière toute nou- 
velle et presque révélatrice. Tous trois sont 
du style le meilleur, de cette féconde période 
artistique des débuts de l'Empire romain pen- 
dant laquelle, à la faveur de la paix donnée 
par Auguste au monde, les artistes affluent sur 
la terre d'Italie, et achèvent d'apporter l'hé- 
ritage esthétique des Grecs et des Alexandrins 
aux descendants de Romulus. C'est alors que 
sont en pleine production artistique ces 
peintres dont Pline nous a conservé les noms 
et parmi lesquels se trouvent des gens de noble 
famille, — tel sous la République, Fabius 
Pictor, — comme le chevalier Turpillius ou 
le préteur et proconsul de Narbonnaise Titi- 
dius Labéo. C'est alors que, perfectionnant le 
genre inventé par Demetrios d'Alexandrie, dit 
le Topographe, Ludius peignait avec grâce 
des ports, des maisons de campagne, des ca- 
naux, des rivières, et que Pireicus le Rhypa- 
rographos se faisait une renommée et une 
fortune en représentant ces « choses viles » 
qui lui valurent son surnom, provisions de 



bouche, ânes et intérieurs de boutiques. 
Certes il serait à souhaiter que nous pus- 
sions savoir qui peignit ces fresques que nous 
admirons : furent-elles l'œuvre d'un de ceux 
dont Pline nous a conservé les noms? ou de 
quelque autre de ceux qui travaillaient en 
Italie? Il paraît douteux que la même main 
ait pu produire ces œuvres si dissemblables 
de genre qui sont l'Athlète, le Génie Dio- 
nysiaque et la décoration du cubiculum. Il 
semble bien que l'on soit là en présence 
d'artistes différents ayant chacun une manière 
diverse de voir les choses : la présence dans 
les parties décoratives de petits oiseaux, moi- 
neaux effrontés, mésanges et bergeronnettes 
babillardes, lestement et spirituellement mo- 
delés de la même touche que le faune, n'est 
pas un argument décisif pour prouver qu'ils 
sont de la même main. Le champ est ouvert 
à toutes les conjectures et aux plus séduisantes 
hypothèses, aux plus aventureuses même. 
Mais ce n'est point mon rôle de les énumérer 
ici : je me contente simplement d'admirer 
toutes ces œuvres, comme d'excellentes et 
loyales œuvres d'art qui, si elles paraissent 
émaner de mains diffcrenies, semblent prou- 
ver par un air de famille qu'elles ont en tout 
cas été combinées sous une surveillance 
unique en vue de former un ensemble remar- 
quable. Leur réunion est pour nous féconde 
en enseignements de la plus haute portée : 
survivantes glorieuses d'un idéal disparu, 
elles nous apportent toute frémissante un 
peu de cette âme antique au fond de laquelle 
palpitait une si radieuse vision des êtres et des 
choses de la Nature Universelle. 

GEORGES TOUDOUZE. 




cunicuLUM. — PAROI DU FOND. ~- Frcsçtfcs âc Brscovcalc 



Directeur : M. MANZI. 



Imprimerie Marzi, Joyant & C", Asoières. 



Le Gérant : G. DLONDIN. 



Clironique des Ventes 



Sous la forme de la vente des collec- 
tions de Madame Lelong, la tin d'avril a 
vu se produire la plus éclatante manifesta- 
tion d'art ancien dont le monde amateur ait 
depuis longtemps été témoin. Les directeurs 
de cette vente, M» Chevallier et MM. Mann- 
heim, Ferai et Larcade, escomptaient bien le 
succès, mais ils ne le prévoyaient pas si com- 
plet, et toutes les prévisions qu'ils avaient pu 
faire ont été dépassées dans des proportions 
inattendues. Avec toutes ces histoires de tiare 
et de truquage, on avait craint un moment 
que cela n'influençât défavorablement le 
marché de la curiosité et qu'une baisse ne se 
produisît. C'est tout le contraire qui en est 
résulté, et jamais on n'avait vu un tel enthou- 
siasme, une telle ardeur en faveur des objets 
d'art ou tableaux des xvii<= et xviii« siècles. 

Par cette vente, qui restera célèbre entre 
toutes les grandes auctions sensationnelles, 
les collectionneurs, les « curieux » comme on 
les nommait au siècle dernier, ont tenu à 
affirmer leur foi et leur admiration plus in- 
tenses que jamais, pourtoute cette production 
artistique si belle que nous ont léguée les 
époques de Louis XIV, de la Régence, de 
Louis XV et de Louis XVL 

Amateurs et antiquaires français, anglais, 
américains, allemands, autrichiens, se cou- 
doyaient à la galerie Georges Petit et des 
luttes homériques ont eu lieu entre eux pour 
la possession des gros morceaux de la collec- 
tion. Ceux qui ne fréquentent pas les ventes 
publiques ne peuvent se faire une idée des 
combats passionnants qui s'y engagent. A 
rencontre du Cid, là jamais le combat ne 
cesse faute de combattants. 

Lorsque Madame Lelong mourut, en insti- 
tuant la Sociétédes Artistes musiciens saléga- 
taireuniverselle, en souvenirdesonmari, pres- 
que personne ne connaissait le véritable musée 
qu'elle avait constitué. On supposait de belles 
choses, l'inventaire révéla des merveilles, et 
quand l'exposition précédant la vente en eut 
lieu, il y eut unanimité pour déclarer que 
jamais, de souvenir d'amateur, on n'avait vu 
pareil ensemble de tableaux, sculptures, 
bronzes, porcelaines, tapisseries, etc., des 
XVII'-' et xviii= siècles. Et encore, n'était-ce 
qu'une partie, puisque cet hiver on avait 
déjà vendu les objets antérieurs au xvii' siècle 
et que quatre autres ventes seront encore né- 
cessaires pour disperser cette unique collec- 
tion dont le retentissement est et sera consi- 
dérable dans le monde entier. 

.le n'entreprendrai pas ici de donner une 
liste des prix importants de cette dernière 
vente Lelong, dont le montant des adjudica- 
tions s'est élevé au chiffre fantastique de 
4,820,297 francs pour moins de quatre cents 
numéros, ce qui donne une moyenne de 
presque i3,ooo francs par numéro. Même 
avec la vente Spitzer on n'a jamais atteint ce 
quantum. 

Dans les tableaux qui constituaient la pre- 
mière vacation du 27 avril et qui à eux seuls 
ont produit 820,000 francs, l'enchère sensa- 
tionnelle a été fournie par deux portrait ovales 
par Drouais, représentant les bustes de l'ar- 
tiste et de sa femme, qui ont été payés 
120,000 francs, alors que M. Ferai n'en avait 
demandé que 80,000 francs. Ils étaient de pre- 



mière qualité c'est vrai, maisle prix Test aussi. 
Et ce portrait par Rigaud, celui de Gigot de 
laPeyronnie, payé 49,000 francs alors qu'il y 
a quatre ans environ, à la vente Paul Éudel, 
il avait péniblement atteint 7,7oofrancs. Pour 
les Largillière, même engouement : le Portrait 
de la duchesse d'Orléans momchi 3 5, 000 francs, 
celui de la Marquise du Chdtelet à 43,000 fr. 
Et tout le reste est à l'avenant. Un Trinquessc, 
la Jeune Fille à l'œillet, se paye 33,5oo francs, 
une Jeune Fille, par Beechey, école anglaise, 
est poussée à 33, 000 francs ; deux jolies com- 
positions, par le délicat Boilly, trouvent pre- 
neurs à 3 i,5oo francs et à i6,5oo francs; un 
grand paysage, par Boucher, le Moulin de 
Charenton, est adjugé 25,000 francs. 

Pour les peintures décoratives, même 
enthousiasme. Une décoration de salon par 
Christophe Huet, célébrant les saisons et cou- 
vertes de fines arabesques , est achetée 
90,000 francs par un grand marchand pari- 
sien. 

Les estampes en couleurs du xviii< siècle 
se sont disputées aussi à prix d'or, et l'on 
peut en juger en disant que l'Oiseau ranimé, 
par Debucourt, atteint 9,200 francs, et deux 
gravures anglaises, d'après Morland, 5,900 fr. 

Môme succès, mêmes résultats inattendus, 
môme acharnement pour les objets d'art. On 
fait des folies pour des porcelaines, on en fait 
encore pour les bronzes, pour les meubles, 
pour les tapisseries, pour tout enfin, mais ce 
sont de saines folies que celles qui ont l'art 
pour mobile. 

La belle céramique de Sèvres, de Saxe, de 
Chine n'a plus de prix. L'Angleterre, repré- 
sentée par les plus gros antiquaires de Lon- 
dres, nous enlève deux vases sphériques en 
ancienne porcelaine de Chine, montés en 
bronze, pour 93,000 francs, alors qu'en 1898, 
ces deux vases, à la vente Gontaut-Biron, 
n'avait fait que 47,000 francs, ce que l'on con- 
sidérait alors comme énorme. Deux grandes 
potiches en vieux chine, famille rose, bien 
que fracturées, n'en atteignent pas moins 
80,000 francs, achetées aussi par un marchand 
anglais. D'autres pièces en chine se vendent 
dans les environs de 3o,ooo francs. 

Dans les sèvres et dans les saxe on n'a pas 
grand'chose pour 5, 000 francs. Deux rafral- 
chissoirs en sèvres, pâte tendre, à médail- 
lons, sur fond bleu turquoise, restent, pour 
36,000 francs, à un Anglais, lequel achète aussi 
32,000 francs une aiguière avec bassin dé- 
corée de fleurs. Deux groupes en biscuit de 
Sèvres font 29,700 francs; deux petits vases 
balustres, 25, 100 francs; un cabaret en sèvres, 
28,000 fr. ; deux petites jardinières. 20.000 fr. 

Le vieux saxe monte encore plus haut et 
nous donne le joli prix de 45,000 francs pour 
deux vases décorés de personnages sur fond 
myosotis avec montures en bronze, et aussi 
le prix de 42,500 francs pour une paire de 
candélabres en bronze avec cygnes en porce- 
laine de Saxe. 

Que dire pour les sculptures quand on a 
à enregistrer un prix de io5,5oo francs pour 
un buste de Madame de Fourcroy. par Pajou. 
signé et daté de 1 780? Que dire aussi pour les 
bronzes, quand on apprendra qu'une paire de 
chenets, de toute beauté, c'est vrai, se paye 
43,500 francs, et une pendule, époque 



Louis XVI, ornée de deux figurines, 38,ooofr. 
sans compter les autres prix avoisioam 
20,000 francs ? 

Mais ce qui surpasse tout, ce sont les 
sièges couverts en tapisserie. Une adjudica- 
tion qui restera longtemps sensationnelle est 
cellede/ij.ooo/ranrjdonnceparM.Duveen, 
de Londres, en concurrence avecM. Chappejr, 

Eour quatre fauteuils en beauvais. époque 
Régence, à sujets des fables de La Fontaine. 
Et bien, et cette banquette couverte en vieux 
beauvais qui fait 60,000 francs, ce qui mettrait 
le meuble de salon complet à plusieurs mil- 
lions si l'on pouvait le réunir. Moins cher en 
proportion serait ce meuble de salon, d'un 
canapé et six fauteuils en beauvais, bois signés 
de Reuze, ébéniste, adjugé i5o,ooo francs, et 
ce grand paravent en tapis de la Savonnerie, 
payé 80.000 francs. Même non montées, les 
tapisseries de sièges font des prix inconnus 
jusqu'alors, car on voit payer deux dessus de 
canapés et un dessus de sièges en beauvais, 
5 1,000 francs. 

Les tapisseries de tentures suivent l'élan 
donné. Une tapisserie de Beauvais. représen- 
tant l'Enlèvement SOriihye par Borée, d'a- 
près Boucher, monte à 1 40.000 francs. Quatre 
panneaux des Gobelins du Triomphe des 
dieux, d'après Coypel. trouvent acquéreurs à 
76,400 francs, bien que les bordures soient 
rapportées . et deux tableaux en gobelins, 
époque Louis XV. présentant des jeux d'a- 
mours, grimpent à 68,000 francs. 

Dans les meubles d'ébénisterie il faai 
signaler une petite table en bois de placage 
et corne verte, ornée de bronzes, époque 
Louis XV, d'un ensemble décoratif peu joli à 
mon avis, qui se vend cependant 60.000 fr. ; 
deux meubles, époque Régence , qui font 
43.100 francs, et un gentil petit bureau en 
marqueterie, qui aurait été fait pour Louis XV 
enfant, qui atteint 28,200 francs. 

Quand paraîtront ces lignes, la troisième 
vente Lelong s'achèvera, augmentant encore 
de deux millions environ la somme qu'aura i 
toucher la Société des .artistes musiciens. 



Il ne me reste que quelques lignes pour 
parler des autres ventes, aussi serai-je oref. 

A la vente de la succession Gérard de Con- 
tades faite à l'Hôtel Drouoi en avril par 
M' Oudard et MM. Williamson. une grande 
tapisserie de Bruxelles, du xvi' siècle, a atteint 
3o.5oo francs, et une suite de neuf autres de 
la môme époque, 35.6oo francs. 

Egalement, à la vente du comte de Chau- 
dordy. ancien ambassadeur, faitepar M*Temi- 
sien et MM. Paulme et Lasquin. une grande 
tapisserie des Gobelins, les VVii</«ii^j. d'après 
Lucas de Leyde, est montée k 3o,ioo francs. 
A la vente du cabinet de feu M. Ravaisson- 
Molien. M' Coulon a adjugé aS.Soo francs 
un buste d'esclave en marbre que le catalogue 
donnait à Michel-Ange. Au mois de mars. 
M< Lair-Dubreuil et M. Haro avaient vendu 
40,100 francs un tableau par Détaille : Sapo- 
téon en Efri'pte. C'est le seul pris important 
de tableaux modernes de mars et d'avril. 

A. FRAPPART. 




IlRlLK-PAniUMS. — FiUlMK |1K BIvLIKH 
Vieux bnmzr (h- fa i'hitir 



\AsH unri I. v COL vi-;u(;Li; 
Vini.r hrniizr <(<• la f hiiir 



VAM-: A ^A' Hll U\'. 

ietix bronze de la ( hinr 



LES GRANDES VENTES 



La Collection Brenot 



Uni: collection peu banale passera en vente publique 
dans les premiers jours du 
mois prochain. Il s'agit des 
objets d'art anciens réunis par feu 
M. Paul Brenot. 

Au milieu de tous les événemenis 
qui forment le remous de notre vie 
artistique, l'Extrême-Orient se fait 
une place chaque jour grandissante. 
Longtemps ignoré, le Japon des vieux 
siècles avait, en 1900, révélé d'aus- 
tèressplendeursdans son petit temple 
du Trocadéro. Récemment, noire 
contact avec le prestige des civilisa- 
tions japonaises et chinoises s'est fait 
plus intime, plus familier. Des ventes 
retentissantes, où culminait la série 
descollections Hayashi, accentuaient 
ce mouvement. Aujourd'hui, il n'est 
plus possible de passer indifférent 
devant de telles manifestations et de 
les laisser indiscutées. 

Quelques amateurs clairvoyants 
avaient devancé la clairvoyance pu- 
blique. M. Paul Brenot fut de cette 
petite phalange. Et voici qu'une mort 
prématurée rend à la circulation une 
foule de choses consacrées par la 
sélection d'un homme non seulement 
sensible à la grandeur imposante des 
conceptions primitives, — comme 




es quelques pièces de bronze que nous reproduisons ici, — 
mais épris en même temps des qua- 
lités d'élégance et de richesse déco- 
rative qui assimilent à notre ambiance 
journalière l'œuvre séduisante des 
époques plus modernes. Rien de plus 
démonstratif sous ce rapport que la 
série d'objets de laque, embrassant 
six ou sept siècles d'une production 
pleine d'ineffables raffinements. On 
retrouve ici, non sans émotion, telle 
inoubliable écritoire par Kôrin de la 
collection Concourt, tel petit cabi- 
net passionnément décrit dans la 
Maison d'un artiste; on revoit, par 
séries entières, de précieux joyaux, 
orgueil, naguère, de la collection 
Burty. Parmi les porcelaines ce sont 
des épaves très fameuses de la col- 
lection Marquis et, d'autre part, 
nombre de jades ou cristaux de 
roche, des cloisonnés somptueux, 
excipant d'états civils non moins 
illustres. 

La vente de la collection Brenot 
se fera à l'Hôtel Drouot, du 5 au 
10 juin, par les soins de M' Che- 
vallier et de M. Bing. 

XXX. 



LES ARTS 



N" iS 



PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK 



Juin 1903 




CIMA DA CONEGLIANO. — i.a vierck et l'enfaxt 
(Collection de M, le Baron de Schlkhiing) 




LUCAS FAYDHERBE. — psyimié i:t i.'amour 



La Collection de M. le Baron de Sctillchting " 




I. est des collections dont on ne saurait, à 
rheure où l'on en parle, avoir épuise l'in- 
térêt : elles sont choses vivantes, sujettes 
à évolutions et à croissance, et lorsqu'on 
prend de nouveau contact avec elles, on 
est tout surpris de ne pas les retrouver 
semblables, tellement leur développe- 
ment a été rapide. 

Tel est lecas de la collection de M. le baron de Schlich- 
ting ; il en fut déjà question dans cette Revue même, il y a 
un an, et les lecteurs des ^r/.s n'ont sans doute pas oublié les 
quelques très belles choses dans tous les genres, tableaux, 
meubles et boîtes à miniatures, qu'on fut heureux de repro- 
duire ici. Et voici qu'en moins d'un an l'enrichissement 
fut tel, que nous sommes amenés à en parler de nouveau, 
et à proposer à l'attention de nos lecteurs des œuvres tout 
aussi remarquables que cellesque nous avions déjà étudiées. 
Une œuvre de Cima da Conegliano ne saurait jamais 
passer inaperçue ; non pas qu'elle s'impose par une grande 
puissance inventive, par une originalité toute personnelle 
à reprendre le thème éternel de la Vierge et de l'Enfant. 
Mais le peintre vénitien, séduit avant tout par une grâce 
féminine toute simple et dénuée d'apprêt, par l'ovale d'un 
visage pur dont la sérénité rayonne doucement, par le joli 
ton ambré de ce nu d'enfant debout sur les genoux de sa 
mère, et le front tendrement appuyé contre sa joue, n'a 
pas manqué, une fois de plus, de faire vibrer ces vigou- 
reuses valeurs qu'on retrouve dans presque tous ses tableaux 
des églises ou du musée de Venise, ce rouge et ce bleu si 
beaux et si profonds. Ils forment ici le ton contrasté du 
corsage et de la robe de la Madone. Sa tête est couverte 
d'un voile très léger, qui l'encadre et retombe en plis légers 
et souples sur ses épaules. Au fond s'aperçoit une région 

(*) Voir Us Aris n° 6, juillet 1902. 



montagneuse, des vallonnements qui abritent une petite 
ville fortifiée, sans doute Conegliano, dont le peintre aimait, 
dans ses œuvres, à perpétuer le souvenir. (Euvre charmante, 
aimable et douce, où se manifeste une fois de plus la grâce 
touchante de l'exquis peintre vénitien. 

Le beau groupe à quatre personnages de la famille 
Reepmaher, de Haarlem, tient, dans l'œuvre de Van der 
Heist, une place tout à fait honorable. Nous voici trans- 
portés à l'antipode de l'art d'un Cima. Habile à représen- 
ter des aspects de la société de son temps. Van dcr Heist 
est un merveilleux metteur en scène, et sait très habile- 
ment composer un tableau à plusieurs personnages. 11 y 
apporte évidemment moins de fougue éclatante dans l'exé- 
cution que Rubcns, moins de noblesse ou de hautaine dis- 
tinction que Van Dyck, et cependant une œuvre telle que 
celle-ci a une tenue et un équilibre que bien des contem- 
porains pouvaient lui envier. Antoine Reepmaher et sa 
femme Suzanne Gommaerts sont assis l'un à côté de l'autre 
dans un paysage de fantaisie : la mère tient sur son genou 
son plus jeune fils, Jacob, qui, d'une main, lui caresse le 
menion, et, de l'autre, tient la grande médaille de Guil- 
laume ni de Hollande, signée et datée de 1669. A côté 
d'elle, penché et débordant du cadre, son autre fils, Ernest 
Reepmaher, aux longs cheveux bouclés, apparaît avec la 
grâce et le charme, un peu alourdis toutclbis, d'un petit 
seigneur de Van Dyck. Les personnages, tiès heureusement 
reliés les uns aux autres dans une composition savante et 
sûre, sont peints de cette touche grasse et libre qui donne 
tant de saveur aux portraits des beaux peintres flamands du 
xvii« siècle. La robe de satin blanc de la mère fait heu- 
reusement valoir la délicatesse de la robe rose de l'enfant. 

Une petite toile de Lépicié, les Petits Savoyards, ne 
serait qu'une anecdote d'un intérêt assez banal si, comme 



LES ARTS 




ClicM BrOKii, ei.'pw«( y Cit. 



VAN DER HELST. — portrait he i.a famm.i.e keepmamkr 
{Collection de M. le baron Je Schlichtini;/ 



J 



LES ARTS 



toujours, elle ne se recommandait par un vif agrément de 
peinture, par une spirituelle légèreté dans l'exécution des 
figures, par une étonnante habileté à enlever des morceaux 
de nature morte, comme ces légumes déversés sur le sol ou 
ces ustensiles de cuivre qui brillent dans l'ombre des coins 
sombres de la pièce. 

Une gracieuse figure de jeune fille, de Greuze, touchant 
avec une précaution attendrie un oiseau mort devant sa 
cage, porte en elle toute la sentimentalité d'une époque 



dont l'œuvre de l'artiste est comme imprégnée. Mais n'est-ce 
pas le prestige d'une exécution légère et suave qui fait le 
charme unique d'une peinture de ce genre, cette matière 
crémeuse et grasse où les blancs, les gris et les roses s'ac- 
cordent en une harmonie singulièrement délicate, où l'œil 
le plus raffiné trouve aisément son compte de jouissance rare. 

Dans une précédente étude, nous avions eu l'occasion 
d'étudier un spendide bureau à cylindre de Rœntgen, qui 




N. I.EPICIE. — 
CiiUccluin (le M. 



LES pr.TITB SAVOYARDS 
te baron de Sehiiehliniri 



avait assez longuement retenu notre attention. — Mais voici 
qu'un meuble nouveau vient d'entrer dans les salons de 
M. de Schlichting, qui ne saurait laisser insensibles ceux 
que savent émouvoir les nobles formes et la somptueuse 
parure des meubles les plus beaux qui aient jamais con- 
tribué à orner un salon. — Une grande commode, légère- 
ment renflée, à côtés un peu obliques, se pare de bronzes 
dont les tiges s'enroulent et se tordent en souples inflexions, 
dont les guirlandes se suspendent harmonieusement sur un 
fond de marqueterie d'un décor infiniment discret. Sans 
surcharge, c'est le triomphe de la discrétion et du goût, 



avec un souci évident de laisser les fonds de bois assez 
libres pour que les bronzes y déploient avec aisance et légè- 
reté la souplesse de leurs lignes onduleuses. — C'est le 
triomphe aussi de ce métier admirable de la ciselure, qui 
jamais ne s'exerça avec plus de sûre habileté et plus de 
sereine adresse à plier le métal comme une cire aux exi- 
gences d'une décoration assouplie. Et jamais sans doute 
architecture plus équilibrée, plus stable ne se prêta aux fan- 
taisies et aux caprices d'un décorateur. — Ce meuble admi- 
rable, né à la plus belle époque du style Louis XV, et que ne 
désavouerait pas, jepense,lamémoireexigeantede Cressent, 



LA COLLECTION DE M. LE lîARON DE SCHLICHTING 




j.-n onKHZK. — L'»iiit\u MOKt 

ICoIlKlUm ir M. U tmrnm et Sckliclnimft 



me paraît un type parfaitde ce genre detravaux, dont la place 

aurait ciô toute marquée, et reste libre, dans les collections 

du Garde-Meuble national déposées au Musée du Louvre. 

Quelque charmant et délicat que paraisse £tre, avec ses 



bois d'acajou tins et sa frise de guirlandes de fleurs fouillées 
dans le bronze, un beau secrétaire d'époque Louis XVI, il 
faut oublier la largeur d'exécution et la grande allure de la 
commode pour se plaire aux grftces un peu menues de 



LES ARTS 



rornementation du secrétaire. Et cependant, 
il faut rendre justice au goût parfait et à la 
merveilleuse habileté des maîtres ouvriers qui 
ont exécuté un pareil meuble. Est-il sorti de 
la collaboration d'un Riesener et d'un Gou- 
ihière^ 1! en est assurément tout à fait digne, 
parle choix et la réussite de ses placages, par 
la ciselure de ses guirlandes de roses, d'oeil- 
lets, de jasmins ou de jacinthe, soignées comme 
des pièces d'orfèvrerie. 

Parmi les bronzes d'ameublement dont 
s'accompagne nécessairement le beau mobi- 
lier de M. de Schlichting, se trouve un mo- 
nument d'un certain intérêt historique. Je dis 
monument, car nous avons affaire ici, dans 
des proportions réduites, à quelque chose de 
semblable, qui, grandi, aurait pu s'élever sur 
une place publique. C'est un groupe debronze, 
élevé à la gloire de la Grande Catherine de 
Russie, d'après un modèle de Falconct, et 
dont une réplique se trouve au musée de l'Er- 
mitage à Saint-Pétersbourg. La maquette en 
fut modelée par Falconet, lors de son séjour à 




la cour de Russie. La Grande Catherine est 
représentée assise au haut d'une colonne 
qu'entourent, surles degre'sdu soubassement, 
trois figures de femmes. Une figure ailée de 
Renommée grave sur le socle le nom de l'Im- 
pératrice; une autre, l'Histoire sans doute, 
tient un livre ouvert et un stylet à la main, 
tandis que, debout et penchée. Minerve tient 
levé, prêt à être fixé à la colonne, un grand 
médaillon de l'Impératrice. Le monument de 
l'Ermitage présente la variante d'une Minerve 
tenant, au lieu du médaillon de l'Impéra- 
trice, une tablette avec la date de la victoire 
de Tchesma sur les Turcs. D'un très joli 
arrangement, ce petit monument, qui a environ 
40 centimètres de haut, est exécuté avec une 
finesse de ciselure tout à fait digne d'un Gou- 
thière. 

Un beau groupe de bronze noir, par Jean 
Bologne, représentant l'Enlèvement d'une 
Sabine, est un exemplaire très rare de cette 
série si nombreuse où Jean Bologne reprit 
fréquemment le même sujet. Ce beau groupe 
provient de l'ancienne collection Odiot. 



FAI.rONET. — I.'Al'OTHKOSE DE CATIIKHINB OB RUSSIK 

(Collertinn (te M. le Intrott fie Srhlichtingl 




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JEAN BOLOGNE. — enlèvement d'vhb sauine. — oroupe buonzb 
(Collectinn de M. le baron de Sthlifhting) 



Une paire de candélabres, d'é- 
poque Louis XVI, fait valoir, avec 
une adresse savante, la beauté de 
patine des figures en bronze noir 
très brillant et l'éclat somptueux 
des torchères en bronze doré. Les 
socles, en splendide granit rose, 
portent une merveilleuse décora- 
tion de guirlandes, et le tore de 
roses en or mouluqui entoure leurs 
bases est ciselé avec le fini le plus 
précieux. Chaque candélabre est 
porté par deux femmes à demi dé- 
vêtues des tuniques légères ou des 
peaux d'agneaux retombées autour 
de leurs reins. Elles rappellent, par 
le charme de leurs visages, par l'al- 
longement élégant des corps aux 
membres graciles, et aussi par la 
souplesse et le rythme des attitudes, 
les figures aimables que savait si 
bien sculpter J.-B. Lemoyne. 

Je m'étais déjà complaisamment 
arrêté, dans une première étude 
consacrée à la collection de M. de 
Schlichting, sur une petite série de 
boîtes à miniatures du xviii» siècle, 
choisies dans une grande vitrine qui 
en contient peut-être une soixan- 
taine. C'est, à l'heure actuelle, la 
plus merveilleuse collection qui ait 
été conservée par un amateur à 
Paris. Il m'est possible aujourd'hui 
d'y revenir encore, et de présenter 
ici quatre nouvelles boites parmi les 
plus belles que j'y ai rencontrées. 

Deux de ces boîtes, émaillées par 
de Mailly, un des plus célèbres ar- 
tistes de l'époque, sont très diffé- 
rentes de décor. L'une, en forme de 
corbeille, imitant une vannerie, 
offre, émaillés, les fruits qui dé- 
bordent la corbeille dans leur amas 
pressé. C'est une boîte historique, 
puisqu'elle fut offerte, en 1796, par 
Catherine II à Léon Narischkine. 

— L'autre, émaillée en plein, par 
de Mailly, de médaillons en gri- 
saille, au milieu de guirlandes de 
fleurs en décors de Sèvres, a été 
montée comme orfèvrerie par de 
May. 

Les deux autres boites, d'époque 
Louis XV, sont d'un éclat et d'une 
préciosité admirables. — L'une, 
émaillée de fleurs et de fruits sur 
fond vert quadrillé, dans le goût de 
Van Spaendonck, a fait jadis partie 
des collections du prince Demidoff. 

— L'autre, émaillée de sujets dans 



LA CULLECTION DI. M. LI-: BARON DI. SCHLICHTING 




iLCRKTAIRE. — tPOiJi; 1. l.OL' IS \VI 
{Collection de M. le banm Je Schlu-hiiiif< 



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LES ARTS 







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BOITES EPOQUE l.OLIS XVI, EMAII.IÉes PAU DE MAILLY 
(CoUeclinn de M. Iv baron de Schlithlillg) 



le goût de Boucher, encadrés de rinceaux d'émail bleu foncé 
sur fond d'or guilloché d'éventails, a pour auteur le célèbre 
graveur-émailleurChodoviecki,qui travailla beaucoup pour 
Frédéric le Grand, grand amateur de boîtes émailjécs. Il 
n'y aurait rien de surprenant que ce merveilleux objet ait 
été fabriqué pour le roi. 

On peut juger, par cette courte promenade au milieu 



des collections de M. le baron de Schlichting, de la beauté 
et de la rareté, en même temps que de la variété des objets 
qui s'y trouvent réunis. Se développant lentement, au gré 
des événements heureux qui l'enrichissent, il n'est pas dou- 
teux que cette collection ne soit, avant longtemps, un des 
centres d'art les plus raffinés qui se soient formés de notre 
temps. 

GASTON MIGEON. 





BOITE É-MAILLliB KN PLEIN. — liPOQt'E LOUIS XV BOITB EMAILLLH EX l'I.ElN. — ETOQUE LOtlS XV 

{Collciticti de M. le baron de Schlichting^) 



LES ARTS 





CANDKl.ABRES. — ÉPOQUE LOUIS XVI 
I Collection de M. le baron de Schlichiing) 




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lApparliHanl U MM Ditvttn Bmlhtrt, de loHireti 



TAPISSERIES DE BEAUVAIS 

Sur les Cartons de François BOUCHER 

I_..A. 3SrOBI_,E :F> .A. s T O IS .A- L E 




onsQii'oN présenta Boucher au Roi, ce prince, 
le croyant plus jeune, d'après la chaleur et 
la vivacité de ses ouvrages, lui marqua 
son étonnement de le trouver plus vieux 
qu'il ne pensait : « Sire, lui répondit 
Boucher, l'honneur dont Votre Majesté 
m'a comblé va encore me rajeunir (i). » 
Quidonc pourraitcontredire Louis XV, 



la Fontaine if amour, gravée par Aveline. Us Amours pasto~ 
raies, gravée par DuHos, les Petites Pastorales, gravée par 
Mademoiselle Duqucsnoy, le Livre des Sujets et Pastorales, 
gravé par Huquicr et les peintures pastorales non giavces. 
telles que / Heureux Pécheur et la Halte à la fontaine qui 
décoraient l'hôtel Richelieu. Son exquis tableau du Bt-r^rr^ui 
montre à jouer de lajlùte a sa Bergère, exposé en 1 748, com- 
plète ainsi la documentation de cet Anacréon de la peinture. 



Boucher et l'historiographe Restout, après avoir regardé 
ces admirables pièces que nous présentons aujourd'hui à 
nos lecteurs ? 

L'importance et la splendeur de cette suite qui, par le 
rendu du dessin et la finesse du tissu, peut rivaliser avec 
les plus beaux produits des Gobelins, son admirable état de 
conservation, la fraîche jeunesse de ses sujets nous font 
ajouter un chapitre à l'étude sur l'œuvre de Boucher à la 
Manufacture de Bcauvais que nous avons publiée ici au 
mois d'août 1902. 

Jamais Bouclier n'a déployé plus de grâce dans ses com- 
positions et on est tenté de dire comme Diderot devant 
l'Accordée de village ; « Il y a douze figures; chacune est à 
sa place et fait ce qu'elle doit. Comme elles s'enchainent 
toutes ! Comme elles vont en ondoyant et en pyramidant! » 

Cette Pipée aux oiseaux, cette Fontaine d'amour, cette 
Leçon dejlùte, ce Ihin de paille, celte Pêche qui sont un 
rajeunissement de ses premières pastorales, nous rappellent 
en effet son Agréable Leçon, gravée par Gaillard, les Amu- 
sements de la Campagne, l'Amusement de la Bergère, les 
Charmes du Printemps, les Plaisirs de l'Eté, la liergère 
endormie, les Charmes de la Vie champêtre, les Confidences 
pastorales, la Belle Dormeuse, la Foire de village le fond , 

(I) (ijterie ffjnçoist. par I^eslout. 

(3) Il a i!i< décida en I7:<7 qu'il serait pris tous les ans i ta Manufacture Je BeauTaia nn« lenlare conplèu iloal le prix mt pourrait n<»Jer 10,000 Inm M <ttcnx* tntmtw. 
exjcuiie pour le compte du Roy, serait Jeslinée i faire des présents lui ministres étranger*. 

(?) Une même suite a été remise k Xt. Itlondel-haiincouri Ipajrée le iS firrier i;6l. Ankiwtt MlMaj/es). 



Nous avons recherché quel pouvait (tre le premier des- 
tinataire de cette suite et nous avons feuilleté le Livre des 
Présens du Roy (2). 

A tout hasard, on a le choix de le prendre dans les envois 
faits en 1 760, en 1 763. en 1 764, en 1 766 ei en 1 777 ; mais 
il ne faut pas oublier non plus que la Manufacture ne tra- 
vaillait pas que pour le Roi et qu'elle avait un magasin de 
vente rue de Richelieu et une boutique spéciale à Leipsick. 

Reproduisons toujours YFtat des Présens du Roy. 
Le 20 mai 1-60 : 

Rcv'u du sieur (Iharron, fermier-général, une tenture de 
tapisseries de Itcauvais, représentant la Xoble Pastorale, com- 
posée de cinq pièces, faisant 10 aunes 4, it> 1/2 avec un canapé 
a Heurs et six fauteuils. Le tout revenant à U somme Je 
I3,55i liv. «o s. 

Cette tenture complète est remise ik M. de I averjv. ci>nuù- 
leur-général (3l. 

Le 3 mai t -ti3 : 

Prêté i M. le comte de Guerchy le canapé à fleurs et 
les six fauteuils de la tenture de la NMe Pastorale, valant 
iS-i liv. 16 s. 3 d. 



14 



LES ARTS 



En i']C>4 : 

La Noble Pastorale, la Fontaine d'amour, ta Joueuse de flûte, 
la Pipée aux oiseaux, le Déjeuner, pièces d'après les cartons de 



Boucher, ayant 3 à 5 aunes de hauteur, pour rameuhlement 
des appartements de la Dauphine, à I''ontainebleau, et payées 
57.S liv. l'aune (i). 




,. . .wMMNiî d'amour (partie gauche) 

Tîipissci-ic de la Mnmifacturo de lïeîiinius. d'apri-s les carions de François Bouclier 

(Appartenant à MM. Dm'een Brothers, de Londreal 

Le 6 novembre ijj-j : 1° La Fontaine d'amour. 

A Monsieur le comte d'Usson, ambassadeur du Poi en Suède, ' ^° ^^ f-,'P'-[f aux oiseaux 

présent de cinq pièces de tapisseries de Beauvais de la tenture ^„ t.e 1 esciieur- l-^i- • -^ • 

dite : la Noble Pastorale, pour servir à l'ameublement de la f„ ^'^ Joueur de Jlute {,). 

salle d'assemblée de son hôtel d'ambassade, à Stockholm, ^ ^^ ^'■'J^"*^'^'' 

1 1,607 liv. iG s. 3 d. 

(1) M. de Sontagnieu l'a envoyé chercher après être venu la voir le l*' octobre. /Archiyes it.ilionjles.l 

(2) Il existe une autre Pèche exécutée aux Gobelins d'après un modèle de Boucher actuellement au Grand-Trianon. 

(3) Le Joueur âe Jtûle, la Joueuse de flitlc, VAiircaHe Leçon, ta Leçon dejlûle. 



5 a. 
5 a. 
3 a. 
3 a 
3 a. 



20 a. 3 



TAPISSERIES DE BEAUVAIS, SUR LES CARTONS DE E. BOUCHER 



li 



Une suite de la Noble Pastorale qui existait dans les col- 
lections de la Couronne a i\é brûlée aux Gobclins. en 187 i. 



Les fleurs de lis qui sont aux quatre coins des bordures, 
peuvent -elles être considérées comme une marque de la 




LK BRin DICTAULK — I. \ rOXTAIM dVwoCR '/mrlif tir^HIr' 

TaptAScrio du la Maniif^irtiirr de Itcaiivai». d'«pr*^ii !•« eaHon« d« l'raaflM» BoacWr 
(J/ilHii liHrtHl n MM. thutrm Br\*iktrs, ér tiflmértti 



Manufacture de Bcauvais? Les lettres patentes de création parle surintendant des Bâtiments, Ans et Manufactures. 

portaient que la marque de fabrique qui serait donnée devait être tissée dans le corps de la tapisserie; dans la 



i6 



LES ARTS 



lisière. Cette marque paraît avoir consisté Jusqu'en 1 7 1 8 en 
un cœur rouge avec un pal blanc dans le milieu, accolé de 
deux B. Plus tard, cette marque fut modifiée. Une tapis- 
serie d'après Boucher, figurant à l'Flxposition universelle de 



i%6j , portait sur un chef bleu une fleur de lys et l'inscrip- 
tion : D-M. Beauvais (i). 

Une autre tenture représentant /ej Fables de la Fontaine 
était signée J.-B. Oudry; bordures imitant un cadre doré, 




I 



l'aoréable lkçon 

Tapisserie de la Mauufacturc de Beauvais^ d'après les cartoos de François Boucher 

(Appartenant à MM. Duvecn Brothers, de Londres) 

chef bleu portant une fleur de lys jaune et ces lettres : Les pièces montées pour le Roi étaient d ses armes, 

A. C. G. Beauvais (2). Il se peut aussi qu'elle vienne indirectement de France 



(1) D.-M-, c'esl-à-diie De Menou, directeur de la Manufacture de Beauvais. 

(2) A. C. C, id. Antoine-Charlemagnc Charron, directeur de la Manufacture, successeur de Besnier et Oudry et prédécesseur de De Menou. 



TAPISSERIES DE HE AU VAIS, SUR LES CARTONS DE F. BOUCHER 



«7 




mesures des appartements. La Pipée aux oiseaux ett touveat 
en deux parties. Nous avons vu dans l'bùtcl d'un amateur, 
à Vienne, la pariic gauche de la Pipée, rien que les jeunes 
gens et les jeunes tilles enfermant les oiseaux dans les 
cages... Dans la suite que nous reproduisons ici, /d/-onr<itii« 
cf amour est aussi en deux parties. Le personnage de droite 
de la pièce page 14; est penché sur le bord de la fontaine 
arrêtée par la bordure. Le sujet principal de la partie droite 
devient alors la scène entre le berger qui agace d'un fétu de 
paille la bergère endormie... d'où l'appellation : le Brin de 
paille donnée à cette moitié. 



fanie gauchi Je *.\^-^^l^ UfitM. 

bnirb-fknAtios 

Tapisserie do la Manuracturo de Duniivnis, d'Après les cartons do Fraoçois Buurhcr 

i Àftpartenaitt à Mit. liHvtru Btt^thers, de Lottitret) 

en passant par rAinériqiic, s'il faut en croire les Notes d'un 
curieux qui fournissent un renseignement original pour 
expliquer la présence en Amérique de plusieurs tapisseries 
de Beauvais du xviii" : 

En 1793, le gouvernement des Etats-Unis avait vendu 
au comité de Salut Public des blés que la France ne pou- 
vait iniycr. L'or manquait et les .américains refusaient 
les assignats. La République en acquitta le prix avec des 
tapisseries de la Manufacture de Bcauvais. 

On sait qa^> lc> tapisseries étaient modifiées suivant les 




TkpisMrt« fi* la MaaatMtarv de B<'«anHS. <l'«prrà la» 

(Affarttimmi • MM. Pmrrtm Bntktn. 4r Im m i r t if 



i8 



LES ARTS 



Également pour l'entre-fenctres du petit garçon et des 
moutons; c'est la partie gauche de l'Agréable Leçon. Il suffit 
de replier les bordures et de joindre les deux tentures, les 
branchages se complètent et la rivière continue. 

Boucher triomphe vraiment dans celte Noble Pastorale. 
Nous y retrouvons toute la féminité de sa suite de P.syché 
et toute la poésie de la nature de ses premières pastorales 
du Concert dans le parc et de la Halte de Chasse. 

« C'est la tapisserie qui a fait de Boucher un décorateur. 
Obligé de se plier aux harmonies de la laine et de la soie, 
de rejeter ces valeurs d'ombre, de sacrifier à la couleur gaie, 
de chercher à tous les coins de la composition le clair, le 
tendre, le pétillant. Boucher noie ses tons, ses verdures 
s'évaporent dans le bleu, ses arbres dans le gris, ses loin- 
tains dans le lilas, ses lumières dans le blanc. . . Le registre 
des tons du tapissier remplace dans les mains de Boucher 
la paletiedu peintre (ij... 



Ah! celte Noble Pastorale ! il iaudrah la publier en feuil- 
lets, y rajouter les premières compositions, celles de 1736 
à 1739, et réserver au bas des pages quelques blancs pour 
les dou.x poètes qui rêvèrent les mêmes rêves : 

Les donneurs de sérénades 
P^t les belles écouteuses 
F^chanpent des propos fades 
Sous les ramures chanteuses... 

Leurs courtes vestes de soie, 
Leurs ioniques robes à queues, 
Leur élégance, leur joie... 



ou encore 



... Et Boucher, sur un rose éventail, 
Me peindra, flûte aux mains, endormant ce bercail. 
Duchesse, nommez- moi berger de vos sourires. 



(i) K. et J. de Goncourt. L'Arl j» XVIII° siècle. 



MAURICE VAUCAIRE. 




I..\ picciia 

Tapisserie de la Manuliictiire de Beauvais^ d'après les carions de François IJoticlier 

(Appartenant à MM. Din'ccn Brothers, de Londres) 




I.OI'IS DKJEAN. — Dni:cR oihisktk |Stalii«lle hronu *rg«Bt<<) 
(SorUlé Kallonalr drt Braur-Arlt) 



LA SCULPTURE AU SALON 

Société Nationale des Beaux=Arts 




* Sculpture..., mais comment juger la sculp- 
ture isolée du monument auquel elle de- 
vrait se relier par le style et par le rythme, 
et sans lequel elle a si rarement sa raison 
d'être ? L'histoire de la sculpture au 
xix= siècle (et je ne vois pas de raison 
pour qu'il n'en soit pas de môme au xx'i 
est celle de quelques individus de génie en 
lutte douloureuse et parfois tragique avec des circonstances 
défavorables et l'incompréhension générale qui en résulte. 
Le défaut d'une architecture originale, et par suite d'un 
style monumental, a mis nos statuaires dans un état d'infé- 
riorité flagrant avec ceux des siècles passés, que l'on pense 
à l'antique, à la Renaissance ou même au xviir siècle. Si 
quelques talents supérieurs se sont élevés au-dessus du 
niveau commun par l'énergie de l'invention personnelle, 
ils n'ont pu se déployer avec ampleur et continuité. La Mar- 
seillaise et la Danse restent des fragments isolés qui jurent 
avec ce qui lesenioure. Il aurait fallu que l'Arc deTriomphc 
fût à Rude, l'Opéra à Carpeaux, le Panthéon à Puvis; nous 
aurions alors des ensembles cohérents, animés du même 



souttle, obéissant au même style. Mais déji régnait la 
méfiance à l'égard des maîtres et la subdivision des com- 
mandes à l'infini. Livrée à elle-même, notre statuaire manque 
de base et d'appui solide. N'ayant pas de loi organique ni 
de discipline commune, tantôt elle subit les fluctuations de 
la mode, tantôt elle se réfugie dans le passé. Que n'a-t-on 
pas imité au siècle dernier? l'Kgypte et la Grèce. Rome ei 
Florence, tout cela pour en venir à pasticher le Bernin, à 
tomber dans la platitude du réalisme sans âme et de la copte 
sans style. Cependant après Carpeaux, Rodin est venu tout 
ranimer de sa passion et de sa science. Il a remis en hon- 
neur les principes essentiels dont l'oubli mène droit à 
l'absurdité du moulage, à l'infamie du cabinet de cires. 
Mais ses créations surhumaines et gonflées de la sève primi- 
tive n'ont pu trouver place sur nos monuments aux sèches 
arêtes, aux surfaces pauvres et lisses. Elles devaient effa- 
roucher les froids arrangeurs de lignes, et nous avons eu le 
spectacle peut-être unique d'un incomparable décorateur 
qui ne fut pas appelé à décorer. Ni sa leçon, ni son exemple 
ne seront perdus cependant. Si son génie passionné, dou- 
loureux et pensif n'est qu'à lui, les principes de son stvle. 



20 



LES ARTS 



généralisation des plans, exaltation de la vie intérieure, 
synthèse de la forme, ont une valeur universelle. 

Bien que la sculpture de la Société Nationale soit relati- 
vement pauvre en grandes œuvres, on y sent courir comme 
un frémissement joyeux. Si le maître est absent cette année, 
son influence est partout sensible. Les corps animés d'une 
vie souple et ardente obéissent à la poussée des sentiments 
et des désirs. Ils se tendent, se dressent ou se ploient sui- 
vant la logique des passions. Ce ne sont pas des formes 
vides, mais des volontés, des affections, despensces en action. 



Les bustes n'ont pas l'exactitude glaciale ou la fixité niaise 
qui rappelle des photographies en relief. L'âme est présente 
dans les yeux; — elle pense, elle désire ou rêve, et nous 
avons l'illusion d'être misen rapports affectueux ou familiers 
avec des être s vrais qui nousconfient le meilleur d'eux-mêmes. 
Cette sculpture est expressive parce qu'elle est passionnée. 
Ses belles hardiesses sont celles de l'amour. C'est l'indiffé- 
rence et la froideur qui sont indécentes. C'est à elles qu'il 
faut attribuer le vice le plus répandu et le plus choquant de 
l'art contemporain, je veux dire l'irrespect devant la nature, 




CUchi Ptiul BecUr (DruxcUisj. 



JEF LAMBEAU. — le fau 
(Société Nationale 



irrespect qui se traduit dans les œuvres par une sensualité 
basse, dans les actes par des exhibitions brutales. De ces 
tristes mœurs et de ces piètres ébats, les esprits ne peuvent 
sortir qu'abaissés. L'admiration a sa pudeur et son mystère. 
Elle est comme l'amour 

Qui cherche à la beauté de profondes retraites 
Pour la mieux dérober au profane insultant. 

Qu'il nous reste du moins un sanctuaire où ce mal dégra- 
dant ne pénètre pas. Dans l'art comme dans la vie, rien 
n'est plus funeste que de séparer la sensation du sentiment. 
Ici l'art est respectueux et libre parce qu'il n'isole jamais la 
forme de ce qui l'anime, de ces forces élémentaires et de ces 
énergies éternelles qui circulent dans l'univers et dont seuls 
nous prenons conscience. 



NB MORDU (Groupe pl.Mrc) 
des Beanx-Arlsi 

N'est-ce pas cette profonde sympathie pour la vie et 
l'intérêt intense accordé à ses modes les plus simples qui 
s'imposent à nous dans l'œuvre de Constantin Meunier? 
Cette tête de Vieux Mineur, à la robuste ossature, à la peau 
tannée et ridée, porte en elle, avec l'expression d'une force 
tenace, toute la fierté des lentes patiences, toute la poésie 
d'un songe obscur. J'aime moins, il est vrai, le portrait de 
Ch. Cottet trop massif, et qui ne rend qu'imparfaitement la 
rustique finesse du peintre de la Bretagne et sa silhouette 
si particulière. L'élan, l'animation des formes puissantes 
qui s'enlacent en un groupe harmonieux, donnent au Faune 
mordu, de Jef Lambeau, une forte éloquence, et rappellent 
la manière fougueuse dont Rubens et Jordaens brassaient 
la chair. Les Danaïdes de J. Marin, rapprochées en des 
contacts douloureux et tendres, mêlant leurs larmes et leurs 



LA SCULPTUlil-: AU SAI.ON. — SOCIÉTK NATIONALE DES BEAUX-ARTS 



31 



chevelures, manifestent aussi un pur et délicat sentiment 
de la vie. A l'Kcolc belge, saine et vigoureuse, appartiennent 
encore V Hommage et le Buste de Madame Paul Hymans de 
Samuel, et les excellents bustes de Lagae, si fermes de 
constructions et si tins d'expression. 

Plus de nerfs et plus de fièvre, des recherches plus 
curieuses, moins de naturel peut-ôtre, mais une passion 
plus vibrante et qui pénètre la matière, c'est ce qui carac- 
térise nos sculpteurs français. Le réalisme pathétique de 
Bartholomé s'exprime dans le bronze de l'Enfant murt. La 
mère, abîmée dans sa douleur et soulevant le petit cire 
inanimé comme un reproche 
audesiin, montre une violence 
émouvante, un peu voulue 
peut-être. Sa Baigneuse est 
d'une grâce imprévue cl char- 
mante Dans son Urne funé- 
raire, j'admire le bas-relief, 
heureusement inspiré des sar- 
cophages égyptiens; je com- 
prends moin s le cou ronnement 
de bronze, dont les lignes 
agitées s'accordent mal avec 
1 harmonie de la base. La Bac- 
chante au Biniou d'Injalbert 
est un maibre nerveux et 
souple, aux lignes bien agen- 
cées, à la cadence heureuse. 
et les Deux Frères, du même 
artiste, sont finement ditlé- 
rcnciés dans leur ressem- 
blance. 

Pierre Roche, en de mul- 
tiples essais d'une saveur très 
personnelle, atteste la viva- 
cité de son inielligence et sa 
maîtrise technique. Le por- 
trait de Saint-Just, à la phy- 
sionomie tranchante et hau- 
taine, empreinte de suHisance 
dogmatique, est une véridique 
page d'histoire. Des figures 
décoratives en plomb. Saint 
y'ye.v et Gwene'Hlan, ont un 
archa'ique parfum de légende. 
Des frises de cavaliers, exé- 
cutées par la maison Deck. 
montrent une interprétation 
spirituelle et neuve de l'an- 
tique, et des objets d'an, sou- 
coupes ou marteaux de porie, 
une élégance nerveuse, allon- 
gée et fière, qui fait penser, 
•sans pastiche, à la Renais- 
sance. Non moins vivantes 
sont les œuvres d'A. Charpen- 
tier, statuettes, bustes d'en- 
fants et plaquettes de bronze. 
De Bourdelle, un masque de 
Beethoven, modelé avec une 
liberté véhémente, exprime 
fièrement le martvre du génie 
qui se donne tout entier pour 
distribuer aux hommes l'en- 
thousiasmeet la joie. Ses têtes 
de Rieuses inscrivent une 
gaieté faunesque dans l'ovale 



pur de la beauté lombarde. Dcjean.doni les figures modernes 
me plaisent plus que les nui, avec sa manière {(rasse et fine, 
ample et chaleureuse, illumine d'un rayon de grâce antique 
les modes d'aujourd'hui, rythme la pose alanguie de la 
Douce Oisiveté, l'élan de la Bacchante ou le repos éveillé de 
la Liseuse. Voulot est en marche et se renouvelle. Son bat- 
relief en plâtre patiné, Eéte pastorale, est plein de traita 
charmants et naïfs, et dénote, avec le plus (in sentiment de 
l'art hellénique, une vive originalité d'invention. Ferme et 
drue, toute à son etfort, dans une pose qui (ait valoir l'équi- 
libre et la logique de la charpente humaine, la Femme à 




' 1 



A. n.VllTilOI.Olll^. — CtNrA.xt «.««t ,lu»«ji<'| 



22 



LES ARTS 



PArc de Desbois est une excellente éiude d'acte, où la beauté 
sort de la vérité. Son Vase des Sirènes, avec la douceur 
fondue de ses modelés, ajoute à la science une veine de 
fantaisie. On appréciera aussi les envois d'Escoula, les 
Rameaux et le Deuil, la Vierge à VEnfant de Madame Bes- 
nard, les Deux Sœurs, masques en marbre rose de Fix- 
Masseau, et la Tête de paysanne de Halou. 

Les bustes, presque tous supérieurs à la banalité cou- 
rante, ont une beauté d'expression générale ou signifient 
fortement un caractère. Grâce à la disposition large des 
creux et des reliefs, ils s'enveloppent de clair-obscur, et sous 




ce voile errant le sens de la vie intérieure transparaît avec 
plus de douceur. Deux Bustes de Femme de Marcel- 
Jacques nous retiennent par un charme de bonté pensive. 
On retrouve avec plaisir, en marbre, une délicieuse Tête de 
jeune Femme, par Lucien Schnegg, d'une beauté pure et 
classique, directement empruntée à la nature. Son Etude 
d'Enfant, souple et colorée, n'est pas moins exquise. Boles- 
law-Biegas expose un Buste en bron:{e de Metchnikoff, très 
intime d'expression. Une Etude de Femme accoudée de 
France Raphaël, de modelé un peu maigre et court, vaut par 
la grâce vivante de l'attitude et par les jeux de l'ombre et de 
la lumière qui poétisent le doux 
visage. Le Buste de Carpeaux, par 
Fagcl, a bien l'attiiude active et 
résolue qui convenait au fier inter- 
prète de la vie nerveuse et de la 
beauté moderne ; mais les traits 
affadis n'ont pas la rudesse, l'âpreté 
populaire qui persista chez l'artiste, 
et j'avoue que je ne l'aurais pas 
reconnu sous ce masque d'élégance 
bourgeoise. 

Lapetitesculpturedegenre prend 
tous les jours une plusgrande exten- 
sion, et je ne m'en plains pas, pourvu 
qu'elle évite un double écueil, l'insi- 
gnifiance du bibelot ou le bousillage 
delà pochade. On peut mettre beau- 
coup d'art dans ces petites choses; 
témoin, la Statuette, bois de Gaston 
Schnegg, les Miséreux elles Hommes 
des Champs, de Wittmann ; les Rési- 
gnés, de Talrit,la Baigneuse, de Van 
Gosen ; les Petits Chagrins, par 
Perelmagne; la Judith, de Granet ; 
et la Source, de Madame de Giessen- 
dorf. Au premier plan dans ce genre, 
je placerais les statuettes de bois et 
d'argent de Carbin, d'un style dru 
et râblé ; le Mirage, d'une concep- 
tion ingénieuse et d'un faire magis- 
tral; la Correspondance de la Presse 
universelle, offerte à M . de Blowitz. 
Les fines plaquettes de Henri Nocq 
et celles de Wittig, les fantaisies 
japonisantes de de Fcure, et les sta- 
tuettes de Maillol mériteraient plus 
qu'une mention. Mais il est temps 
de conclure. Un goût ingénieux, un 
sentiment pénétrant de la vie, chez 
plusieurs une passion vraie font bien 
augurer de l'avenir, et préparent un 
renouvellement nécessaire. On sent 
partout un effort de compréhension, 
une activité féconde. Peu importe 
que les dimensions soient modestes, 
pourvu que l'esprit frissonne dans 
les dures matières qui, sans lui, ne 
sont vraiment que matière. La valeur 
d'une œuvre d'art ne se mesure pas 
au mètre cube, et l'on a tant gâché 
de marbre et de bronze dans ces 
derniers temps, qu'un peu d'esprit 
et d'émotion en petit format nous 
rafraîchit comme la plus piquante 
nouveauté. 

MAURICE HAMEL. 



I 



CONSTANTIN MEUNIER. — vikux minkuk (UHu bronze) 
(Société Nationale des Beuu.r-Arfs) 




Cliché Aliitari. 



L'aTCLIKII du PROt'lfhSLt'H MORItLI A NArLBS 



DOMENICO MORELLI 




L'exposition des œuvres de Domenico Morelli, qu'on 
vient d'ouvrir à Rome, nous a montré, par un choix 
savant et intelligent, le développement complet du 
talent de l'artiste, depuis ses premiers essais jusqu'à la plus 
haute affirmation de son originalité. Cette exposition, naïu- 
relUment, n'est pas complète, et plusieurs chefs-d'œuvre y 
manquent ; néanmoins elle restera pour longtemps, sinon 
pourtoujours, la plus riche et la plus intéressante exposition 
des œuvres d'un maiire qui, en sa très longue carrière, 
car il est mort à quatre-vingt-deux ans, a traversé toutes 
les formes d'art. 

Ne à Naplcs, en 1819, d'une famille très pauvre, Dom. 
Morelli apprit un peu de dessin à l'École des Artisans à 
l'Académie des Beaux-Ans. Du dessin à la peinture qu'il 
essaya tout de suite, il se trouva tellement tenté, qu'il ne sut 
plus abandonner une carrière dont il entrevoyait déjà toutes 
les joies et toutes Us douleurs. Il se donna tout entier à l'an, 
même en sachant que l'art ne lui rapporterait pas assez pour 
vivre, tant il avait puissante la foi dansl'avenir. Et les premiers 
temps furent très durs contre les nécessités de la vie et mirent 
bien à l'épreuve la force de son caractère, l'énergie de ses 
sacrifices; mais cette lutte, par laquelle tant d'artistes ont dû 
passer et dans laquelle la plupart ont affirmé leur génie, ne 
devait être rien en comparaison des efforts qu'il dut sou- 
tenir pour se renouveler et pour renouveler l'art italien. 

Les conditions de la peinture à Naples étaient on ne 
peut plus tristes. L'.^cadémie continuait les traditions éta- 
blies sans tenter même de seconder les efforts de recherche 



DOHKKICO UORKLLI 



24 



LES ARTS 



Cliché AliMii. 



de quelque esprit libre et 
désireux de vie. Sous le beau 
ciel napoliiain, parmi un 
peuple gai et sincère, l'art 
était froid, faux et méca- 
nique. L'étude de la nature 
était inconnue, et la figure 
s'apprenait sur les plâtres. 

Cette école devait être le 
plus terrible tourment pour 
un esprit libre et original. 
Nous savons par les récits 
des amis de Morelli, l'amer- 
tume de sa lutte pour la vie, 
de ses premiers essais dans l'art, mais qui pourra nous dire 
avec quelle passion et quelle force il a abandonne le chemin 
frayé, il a tenté les autres chemins que son génie lui faisait 
entrevoir, et renié les lois de cette Académie qui régnait 
toujours et 
semblait la ci- 
tadelle de l'art ? 

Seul , tour- 
menté par cette 
flamme noble 
et grandiose, 
les yeux pleins 
de lumière et 
de couleurs, le 
cœur plein d'a- 
mour et de pi- 
tié, il a voulu 
trouver son 
chemin. Et, pe- 
tit à petit, des 
premiersessais 
qui montrent, 
de temps en 
temps, une ti- 
mide origina- 
lité, jusqu'aux 
chefs -dijeuvre 
de son âge mûr, 
les pages de 
sa lutte sont 
écrites dans les 
plusbelles ma- 
nifestations de 
l'an italien. 

Après avoir 
manque un prc- 
mierconcours, 
en 1847, avec 
un tableau re- 
présentant le 
Bateau du Pur- 
gatoire, il ga- 
gna un prix qui 
lui permit une 
courseàRome, 
où il revint en- 
core deux ans 




DOM. MOREI.I.I. — on.M.lsoiE 
I follirtioii Ma'jtwilri 



toutes les époques, et, de même 
témoignages du temps passé, 
tations de l'art moderne qui, 
inconnu. Il fréquenta les attli 




plus tard, après avoir triom- 
phé dans un autre concours 
avec le Godefroy et l'Ange 
qui fut le commencement 
de sa gloire. 

Dès sa première visite, 
Romeavaiiagi puissamment 
sur sonesprit. La campagne 
romaine et les œuvres d'art 
éparses dans les églises 
et dansles galeries l'enchan- 
tèrent profondément. 

Pour la première fois il 
pouvait voir des tableaux de 
qu'il cherchait avidement les 
il s'intéressait aux manifes- 
à Naples, était entièrement 
ers romains d'où il emporta 
unerichemois- 
son de pen- 
sées. 

Despeintres 
contemporains 
il admira sur- 
tout le Co - 
gheiti, parce 
iiu'il lui rap- 
pelaitle Dumi- 
niquin, et le fa- 
meux Overbeck 
qui,àvrai dire, 
dans ses imita- 
tions de la Re- 
naissance, avait 
oublié la vérité 
et la nature. 
Toutefois on 
peut bien com- 
prend re l'en- 
thousiasme 
avec lequel 
Morelli salua 
cette ré v éla- 
tion artistique, 
ménje si l'an- 
tiquité n'était 
entrevue qu'à 
travers de mal- 
adroites imi- 
tations. 

Mais l'ami- 
liéavec Filippo 
P a 1 i z z i , le 
grand peintre 
naturaliste, le 
rappela del'an- 
i i q u i t é à la 
vie. Palizzi le 
poussa hardi- 
ment à la rébel- 
lion. Dans un 



% 



Cliché Aliiniri. 



UOM. MOUEI^LI — LKH ICONOCLASTES 

(l'alais lioyul de CHjfodiinontc, — Nuplcs) 



LES ARTS 




DOM. MOnELLf.I. — ni» R0« a roNoTA.iTiKoi-Li 
(CMlection Van^vUltr) 




Clr'iM AL 



DOM. MORELLI. — Lit harii» ac caltaim 



26 



LES ARTS 




Clnltii Aliniiri. 



DO.M. MOHELLI. — l'iiistoirb du page amoureux 

( Collcftio/l Maglinnc) 



discours qu'il a prononcé en commémoration de son ami, 
Morelli nous a avoué toute l'importance que l'étude minu- 
tieuse de la nature, 
telle que la compre- 
nait Palizzi, eut sur 
son avenir et surcelui 
de l'art italien. 

« Notre nouvelle 
école, dit Morelli 
dans son éloge de 
Filippo Palizzi, est 
sortie du génie, plus 
réfléchi qu'imaginant 
d'un homme (Palizzi) 
qui, assis en plein air, 
tenant sur ses genoux 
sa boite à couleurs et 
sa palette, ayant de- 
vant les yeux un mou- 
ton ou une vache, 
analysait avec con- 
science les effets de 
lumière et de cou- 
leur,cherchant à imi- 
ter vigoureusement 
sur sa toile l'aspect 
que lui oH'rait le mo- 

akl,è Miami. DOM. MOHELLI. — la 

iCoUt'tlion 




dèle. Il montra ces tableaux dans son atelier à un autre 
peintre, plus imaginaiif que réfléchi (Morelli lui-même), 

et, de la fusion de ces 
deux tempéraments 
naquit une école qui, 
petit à petit, attira 
les hommes du plus 
grand avenir, et tut 
reconnue, d'abord 
par nos anistes napo- 
litains, puis, après 
l'Exposition de Flo- 
rence, par les artistes 
italiens en général. 
Ainsi commença une 
réforme quicombatiit 
la convention acadé- 
mique, si contraire au 
scrupuleux souci de 
la vérité absolue. » 

Dans ce discours, 
brillantde cette forme 
littéraire propre aux 
artistes, est toute la 
confession artistique 
du maître, de ses 
luttes, de ses espoirs, 

PRIERE DANS LE DESERT 




:= «3 



O 




DOM. MORELLI. - la vieuge 



de ses sympathies. — La première œuvre dans laquelle il 
montre qu'il abandonne les méthodes académiques, et 
qu'il a trouvé son nouveau chemin, est les Iconoclasti. 11 
a dit à propos de ce tableau : « Cherchant toujours un 
sujet qui signifiât un martyre de l'âme, je songeais à la 
tin à la persécution iconoclaste etau moine Lazare, peintre. 
J'étudiai longtemps cette situation, et j'imaginai, dans la 
personne du moine, un type de jeune libéral, dans celle 
de l'exécuteur brutal, un type d'agent de police. » La 
recherche d'un nouvel idéal en politique et en art était 
l'objet de l'enthousiasme du peintre. Le roi de Naples s'en 
aperçut bien, car, devant ce tableau, il observa à l'auteur 
qu'il renfermait une pensée. 

A cette même époque appartiennent d'autres tableaux 
qui représentent une prudente et modeste association des 
méthodes réalistes et académiques. Ce sont les Vêpres 
siciliennes (1857), la Matinée Florentine (1861), le comte 
Lara et son Page (1861), le Calidarium de Pompéi t86i), 
le Tasse !i862l, qui indiquent tous un pas vers la vie. 
Dans ces tableaux, les plans perdent cetie dureté, cette 
froideur qui est encore dans les Iconoclasti, les couleurs 
deviennent plus fluides, les ombres plus transparentes, la 
lumière plus diffuse. 

Encore, le paysage prend son importance et sa gran- 
deur dans les compositions qui suivent, qui ne sont plus 
enfermées dans les chambres ou dans les murs, comme les 
Fugitifs d'Aquilée (i863), le Ménestrel ^1862), le Bateau 
de la Vie (iSb'i). Peu à peu, les figures respirent en plein 
air, le paysage devient indispensable, et la lumière échauffe 
et anime toute la composition. 

A cette époque, correspondent l'étude et l'inspiration 
tirées de la Bible. Après le clairon de Byron, Morelli passe 
au silence religieux, et, si ses reconstitutions de l'anti- 
quité orientale ne sont pas exactes, si le paysage loin- 
tain et inconnu est fait de chic, ses compositions sacrées 
sont tellement pleines de la grande poésie évangélique, 
que, devant le tableau, on oublie les défauts pour savourer 
cette douce et exquise émotion qu'il sait vous donner. 
Encore ici, la marche vers la vie, la recherche de la vérité 
sont indiquées clairement. La première composition, Jésus 
sur les Eaux 1867 , est fausse et de manière, mais tout de 
suite après, avec la Déposition du Christ (1868), Morelli 
affirme son originalité et sa puissance. La recherche de 
la lumière est encore poursuivie pour qu'elle s'accorde 
avec toute la composition, pour qu'elle montre et explique 
les sentiments humains. Et ce sont le Christ ouiragé 
(1871), où les figures sont campées dans la plus vive 
lumière, les Maries au Calvaire {i8j i], dans une lumière 
timide et discrète, les Obsédés 1876), la Bonne Nouvelle 
(i883), la Tentation de Jésus (1890). Ainsi, l'expression de 
la lumière et de la couleur occupe entièrement le peintre, 
comme pouvant exprimer à elle seule toutes les idées. Les 
choses n'ont pas d'importance, les figures et la ligne suf- 
fisent à caractériser la scène dans l'accord de la lumière. 
Qu'importe si le paysage n'est pas exact, si les détails ne 
correspondent pas à la vérité, quand, de la composition, 
ressort cette poésie faite de voix intimes et secrètes ? La 
vraie profondeur du sentiment n'a pas besoin de déco- 
ration, de symbolisme, d'archéologie. 

Ainsi, dans toutes les œuvres de cette période, on 
retrouve souvent ses défauts, mais devant de telles 



3o 



LES ARTS 



compositions qui peut écouter la voix amère de la critique? 

C'est le temps où il compose le tableau de la Tentation 
de saint An- 
toine, dans le- 
quel on voit la 
peinture rendre, 
pour la pre- 
mière fois, la 
lutte de la chair 
et de l'esprit 
dans sa terrible 
expression . 
C'est le temps 
du Christ ou- 
tragé, où le 
problème de la 
lumière et de 
l'ombre, d'une 
audace hé- 
roïque, n'est 
qu'un motif du 
tableau . C'est 
le temps de la 
Fille de Jaire, 
dans lequel la 
seule disposi- 
tion des personnes a une saveur subjective d'une origi- 
nalité superbe. A cette époque encore appaiticnnent les 
Amours des Anges et les compositions orientales : les 
Odalisques, une Rue de Constantinople, la Prière dans le 
Désert, la Sultane et Mahomet avant la Bataille, une 
peinture d'une rare puissance évocatrice. 

Et c'est toujours la recherche d'une plus profonde et 




Cluité AVmftfi. 



DOM. MOREI.I.I. — LA CHUTE des anoes 



plus vraie expression dans le Vendredi saint, dans le Christ 
mourant (1868), dans /a Vierge à l'Escalier d'Ur. Son ardeme 

imagination lui 
faisait renouve- 
ler les vieilles 
compositions 
qui devenaient 
modernes et 
s'accordaient 
avec l'âme du 
temps. 

La puissance 
de son senti- 
ment répondait 
à la force de sa 
volonté, et, dans 
toute sa car- 
rière, c'est la 
lutte conti- 
nuelle et impla- 
cable contre les 
traditions pour 
retrouver la vé- 
rité et la vie. Le 
chevalier de 
l'Art est mort, 
mais il est mort plein de jours, après avoir accompli une 
sorte de révolution qui est bien plutôt l'évolution néces- 
saire, et son œuvre a laissé de tels fruits que tout l'art 
italien moderne vit en Domenico Morelli et lui devra 
l'avenir. 

i^omc. 

ART. JAHN RUSCONl. 




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UO.M. MOUELI.l. — i.A FILLE m; jAinn 



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DOMFNICO MORELLI 




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DOM. MORKLLI. - ol.IK^TAl k (Ktude) 
(Collection RoionJo) 







TRIBUNE DES ARTS 



Mon Cher Directeur, 

Depuis la publication du numéro des 
Arts où la Tiare a été magistralement étudiée, 
un document d'une importance considérable 
a été apporté dans le débat. Je veux parler de 
l'article de M. Théodore Reinach paru dans 
le Figaro. 

Je n'aurais certes pas eu la présomption 
d'ajouter un mot à un débat aussi ample et 
aussi brillant que celui des Arts, de causer 
orfèvrerie avec M. André Falize, subtilité avec 
M. Henry Nocq, ni documentation avec l'au- 
teur de l'article intitulé : Faut-il conclure ? 
vrai modèle de logique, d'information et de 
bon sens. D'autant plus que maintenant ! 
M. Clermont-Ganneau a conclu, lui, et de 
façon à lever tous les doutes. Mais je viens 
cependant vous demander s'il n'y aurait pas 
quelque utilité à pratiquer une petite et der- 
nière opération de mise au point, de finis- 
sage, d'ajustage entre les deux parties du 
plaidoyer desespéré de M. Reinach, parties 
qu'il semble à première vue aussi difficile à 
raccorder que la belle plaque d'or neuf achetée 
par Rouchomovski chez l'orfèvre d'Odessa et 
les parcelles d'or antique découvertes, peut- 
être, en 1895, dans un tombeau de rêve, par 
d'hypothétiques paysans russes, qui seraient 
plus malaisés encore à retrouver que le ven- 
deur même de la Tiare ? 

Pour modeste qu'elle soit, cette besogne 
de rctapage, suivant le terme de M. Reinach 
lui-même, aura le simple mérite d'être la 
monture d'arguments trop précieux pour être 
perdus. 

Une chose est à louer sans réserve dans ce 
discours : c'est son courage. Il enadù coûtera 
M. Reinach de « décharger plus d'une con- 
scienceoy compris la sienne, comme il le fait, 
aussi bravement, et criant, ainsi qu'il dit un 
nostrâ culpâ le sourire aux lèvres. A un 
savant qui a défendu les derniers retranche- 
ments avec une confiance si acharnée, il 
pourrait en coTiterde railler, en fin de compte, 
la «candeur des archéologues ». Pour un érudit 
qui sans sourciller en tenait pour la doctrine 
de la révélation appartenant en propre aux 
seules gens du temple, il y a de la crânerie à 
avouer catégoriquement que « c'est le trop 
d'érudition qui a égaré les érudits français ». 

Vous savez le célèbre aphorisme: « Un peu 
de science éloigne de Dieu, beaucoup de science 
y ramène » ; il a désormais son pendant : « Un 
peu d'érudition met sur la piste de l'objet 
faux, beaucoup d'érudition en éloigne. » 
Quel bonheur que, grâce à M. Reinach, désor- 
mais l'éruJition soit considérée, dans les 
discussions d'art, comme un élément négli- 
geable ! Gomme cela nous met enfin à l'aise! Et 
comme l'exemple part de haut, pour s'affran- 
chir enfin de l'oppression que les textes 
exerçaient sur l'instinct, ou simplement sur 



la pratique exercée du toucher et de la vue ! 
Il n'y a pas de doctrine plus anarchiste que 
celle à laquelle M. Reinach ouvre la porte si 
large. 

Mais laissons ces généralités et voyons les 
seuls faits, ceux du moins qui ont une beauté 
ou une force particulière. 

M. Reinach nous rappelle que le « couvre- 
chef acquis par le Louvre se divise en trois 
zones ou feuilles d'or, réunies par des sou- 
dures horizontales, dont l'une, par parenthèse, 
très peu visible, a été révélée précisément par 
Rouchomovski ». Voilà une parenthèse qu'il 
ne faut pas fermer trop vite. On découvre une 
femme coupée en morceaux. Le magistrat 
chargé d'instruire l'affaire n'est pas convaincu 
de la culpabilité d'un détenu qui a fait des 
aveux complets. Le détenu persiste ; il révèle 
une part icularitéanatomique qui avait échappé 
à tous les regards. Que dirions-nous du juge 
qui douterait encore? Qu'il a la foi robuste. 
Rouchomovski révèle une soudure inédite ( i ■. 
A moins qu'il ne l'ait vue en songe, ou que le 
spiritisme ne fasse ici des siennes, cela pour- 
rait donner à réfléchir. Mais comme on nous 
paraît considérer ce fait comme négligeable, 
négligeons même, pendant que nous y som- 
mes, toute l'argumentation de M. Reinach 
relative à la nature de l'objet, à la décoration 
des parties secondaires, la calotte et la zone 
inférieure. Cette argumentât ion tend d'ailleurs 
à prouver que ces parties sont profondément 
truquées, et cela peut nous suffire. 

Mais arrêtons- nous à la zone intermédiaire. 
C'était à peu près la moitié de la pièce totale, 
l'autre moitié étant composée de deux zones, 
en majeure partie, fausses ou reconstituées. 
Or celte moitié était entièrement « lisse et 
nue ». « C'est laque les faussaires, nous dit 
M. Reinach, ont eu l'audacieuse idée de 
remplacer une insignifiante dentelure par 
une riche cordelière fleurdelisée, et surtout 
d'y ciseler les deux grandes compositions 
qui, pour beaucoup de spectateurs, étaient 
le clou de la Tiare ». Ces compositions, 
ajoute M. Reinach, sont l'œuvre matérielle de 
Rouchomovski. Cela pourrait sulllre, comme 
exécution sans retour. « Pour beaucoup de 
spectateurs » est une trouvaille. Car au nom- 
bre de ces spectateurs, il faut compter les 
Conservateurs du Louvre, les érudits qui se 
sont portés garants de l'authenticité, et M. Rei- 
nach lui-même qui, sans ce clou, et bien 
qu'il ne se soit point mêlé de cette acquisition, 
n'aurait certainement pas rendu un léger ser- 
vice qu'il n'a la modestie de rappeler que par 
préiérition. S'il n'y avait pas eu les auda- 
cieuses compositions, produit de la collabo- 
ration de Rouchomovski, du marchand Hoch- 



(l) I.c « témoin » comme dit M. Clermont-Ganneau dans son 
rapport a révélé encore bien d'autres de ces « particularités anaio- 
iniques », une crevasse dans la cuisse d'Antiloque, une lamelle inté- 
rieure doublant les spires du serpent, etc., etc., etc. ! 



mann, et d'un « conseiller archéologue » 
masqué, il est évident que l'objet aurait été 
sinon refusé, du moins payé, et très large- 
ment, une demi-douzaine de billets de mille 
francs au lieu de deux centaines. 

M. Reinach est sans pitié pour lui-même 
et pour ceux dont il se charge de prononcer 
le nostrà culpâ. Il pourrait s'arrêterlà. Il con- 
tinue ! 

Il nous montre dans un tableau saisissant 
Rouchomovski au travail. Nous le voyons 
assembler des moitiés de silhouettes, modifier 
les calques par des tâtonnements successifs, 
suivre même dans ses documents des fauiesde 
gravure qui deviennent, pour les érudits, ma- 
tière à admirer « de profondes connaissances 
archéologiques ». Ah ! que tout ceci est d'une 
ironie délicieuse ! Les procédés de Roucho- 
movski sont, nous dit-on encore, « d'un usage 
courant dans les ateliers de rapins » et « la 
candeur des archéologues » n'avait pas soup- 
çonné ce procédé de carton. 

De grâce, M. Reinach, arrêtez-vous! cela 
devient non plus un uostrd culpà. On finirait 
par croire que vous trouvez un secret plaisir 
à manier la discipline! 

Et pourtant, le dernier argument pour 
convaincre les incrédules, est que le travail 
1 exécuté par le ciseleur russe, monté en loges 
; à Paris, est identique au travail de la Tiare. 
! M. Reinach, ainsi, de toutes les façons, a 
coupé l'herbe sous le pied de M. Clermont- 
Ganneau et le rapport définitif de celui-ci n'a 
; causé aux anti-tiaristes qu'un plaisir atténué 
I par le travail presque aussi implacable de 
M. Reinach. 

Une question restait à poser. Elle ne sera 
pas plus éludée que le reste. Comment un 
objet aussi manifestement faux at-il pu trom- 
per ses défenseurs? 

On se le demande, car dès 1896, un de ces 
croyants déclarait que l'art qu'on voyait ré- 
gner dans les figures était « plus habile 
qu'ému; (je te crois!) » — cette interjection 
n'est pas dans le texte — que « les figures 
étaient trop lourdes ou trop sveltes, les têtes 
mal venues ou grimaçantes », etc., etc. 

Combien aurait coîité l'objet, soit dit en 
passant, si les figures avaient été bien dessi- 
nées elles têtes d'un beau caractère : 

De plus, tout ce qui devait mettre les éru- 
dits en défiance était précisément ce qui les 
ancrait dans leurs convictions. Les plagiais 
visibles, incontestés dès la première heure, 
étaient des raisons de plus de croire, car, nous 
dit M. Reinach, « pourquoi à priori attribuer 
une œuvre d'art composite à un faussaire 
moderne plutôt qu'à un plagiaire antique?... » 
J'ai pris ma tête à deux mains et je suis tombé 
dans de douloureuses réflexions, sans pou- 
voir aller jusqu'au fond de la beauté de cette 
question. En vain, je retournais la proposi- 
tion de la sorte : « Pourquoi, à priori, atlri- 



I 



TRinUNE DES ARTS 



33 



bucr uneifuvre d'art compositeà un plagiaire 
antique plutôt qu'à un faussaire moderne?» 
Au bout de deux heures, j'ai senii qu'il dtait 
plus prudent de sortir de là. On deviendrait 
fou à composer ces deux propositions si éga- 
lement soutenables, et cependant si profon- 
dément opposées. Il semble cependant que la 
deuxième aurait éié plus salutaire pour le 
Louvre. 

Une autre et dernière raison de la méprise, 
c'est que « le recueil de Weisser manquait 
pour faire la lumière! » Ceci est la perle des 
perles. « Ce livre n'a jamais été un instrument 
de travail pour les archéoioguts !» Ils « le dé- 
daignent ». Ils ne le dédaigneront plus, pa- 
rionsle. Mais il est trop tard et jamais objet 
dédaigné ne s'est vengé plus cruellement du 
dédain même. 

Les érudits ont entre autresmissions, qu'ils 
pardonnent celte figure nullement offensante, 
d'être les policiers de l'Art ancien. Que 
dirions-nous de policiers qui connaîtraient la 
vie et les œuvres de tous les serruriers célè- 
bres depuis les âges les plus reculés, et tous 
les systèmes de serrures, même ceux qui ne 
servent plus, mais qui ignoreraient simple- 
ment l'existence de l'initrument appelé 
« pince-monseigneur »? Le recueil de Weis- 
ser est sur la table de tous les faussaires, 
il n'est sur la table d'aucun érudit. Tout 
commentaire, comme on dit, affaiblirait le 
comique de cette .Mtuaiion. . . 

Est-ce tout? Nous lesouhaiterions presque. 

Mais le réquisitoire de M. Reinachesten 
deux parties, une de moins que la Tiare. Et 
c'est ici que l'attention la plus soutenue est 
nécessaire. 

Je vous demande pardon de mêler à un si 
grave débat des souvenirs de vaudeville... 
Mais vous souvenez-vous de la pièce de Cour- 
teline intitulée : Un client sérieux? On y 
assiste au spectacle de la stupéfaction d'un 
prévenu qui est d'abord défendu avec la plus 
chaleureuse éloquence par son avocat, puis 
chargé à fond de nain par le même orateur, 
qui, au cours même de l'audience vient d'être 
investi des fonctions de minijtère public. Ici, 
c'est tout le contraire. L'avocat général qui 



vient de prononcer l'accablant réquisitoire 
que nous avons résumé, se transforme sou- 
dain, pendant la deuxième partie de son dis- 
cours, en le plus indulgent et le plus attendri 
des défenseurs. J'imagine que le « Client sé- 
rieux » aurait préféré cette seconde méthode. 
« Oui, Messieurs, notre client a coupé sa vic- 
time en un grand nombre de morceaux et les 
a recousus de façon à dérouter les meilleurs 
érudits, mais c'est vraiment un bien brave 
homme et digne de toute votre admiration. 
Je vous demande donc, non seulement de 
l'absoudre, mais de lui décerner quelques 
éloges bien sentis. " 

C'est, à la lettre, la conclusion de M. Théo- 
dore Reinach. 

« Des parties de la Tiare, dit-il, sont 
aujourd'hui reconnues authentiques, ou, ce 
qui revient scientifiquement au même, fidèle- 
ment transcrites de l'original. » On n'invente 
pas ces choses-là. Ainsi, sc:ii;ntifiquement, 
une «transcription » équivaut à une authen- 
ticité! Il est certain que rien n'est plus 5f/e;i- 
tijîqiie qu'un objet faux. H n'y a même que 
les objets faux qui soient réellement scienti- 
Jîqiies. Les objets vrais ne sont pas scienti- 
fiques; ils sont, tout simplement. Que de 
vérités découvertes grâce à l'innocent Saïia- 
pharnès! 

M. Reinach conclut, — «faut-il conclure?» 
demandaient les Arts, — M. Reinach conclut 
que la Tiare demeure » un document histo- 
rique d'une importance considérable et d'une 
réelle valeur artisique ». Il n'est que juste de 
considérer l'album de Weisser comme bien 
plus considérable encore et d'une valeur 
artistique plus grande, puisqu'il contient, non 
seulement le « document historique » lui- 
même, mais encore tout ce qu'il fallait pour 
en fabriquer d'autres. 

M. Reinach conclut encore qu'il a suffira 
d'écarter de la Tiare les additions postiches 
(les additions sont généralement postiches de 
Rouchomovski, pour lui rendre droit de cité 
dans notre musée d'antiques ». La figure 
explicative dont M. Reinach a pris la peine 
d'accompagner sa démonstration, figure où 
l'on voit un tout petit peu de blanc nager 



dans un océan de grisé, montre que Von 
n'aura pas besoin d'une bien grande vitrine 
pour contenir ce que l'érudition a sauvé. 

Et puisque nous en sommes à enregistrer 
des conclusions, rappelons que celles de 
M. Clermont-Ganneau sont bien simples : 
I" la Tiare est eniièrement fausse; z" elle est 
entièrement l'œuvre de Rouchomovski. 

Enfin, la conclusion de toutes ces conclu- 
sions est que les archéologues devront à l'ave- 
nir se montrer modestes et se défier des ven- 
deurs. Le conseil est d'autant plus sage que 
ces vendeurs doivent, en ce moment même, 
travailler à de nouveaux objets, sur des mé- 
thodes entièrement difTcrente*, — mais éga- 
lement scientijiques. 

ARSÈNE ALEXANDRE. 



Florence, i" mai 1903. 

MOM CHER DlRECTECR, 

Quelques lignes seulement en réponse i la 
lettre de voire abonné de Moulins. 

Je connaissais l'opinion de Milanesi et de 
Cavalcaselle lorsque j'ai écrit mon article sur 
V Annonciation de San Marco. 

Mais je connais aussi, et très bien, la fresque 
elle-même, l'ayant étudiée le nez dessus litté- 
ralement, ce qui est une condition nécessaire 
pour apprécier les retouches. 

.\\tc l'expérimenté praticien M. Fiscal!, 
je soutiens que les retouches sont telles que je 
l'ai dit et non pas comme Milanesi et Caval- 
caselle l'ont indique. 

Je ne partage en aucune façon l'avis de 
votre honorable abonné que la fresque pré- 
sente Us mêmes caractères que celles de 
Lorenzo di Bicci à la cathédrale de Florence 
peintes plus de cent ans après. Il y a loin de 
ce style à celui de Cavallini, désigne nette- 
ment par Va^ari comme l'auteur de r.^RifOfi- 
ciation de San Marco. 



Veuillez agréer, etc. 



GERSPACH. 



CJ^tonique des Ventes 



C'est encore des collections de Madame 
Lelong que je parlerai en premier, car ce 
sont encore elles qui ont défrayé la chroni- 
que de la curiosiié dans le courant de mai. 
De ramoncellemcnt d'objets d'art entassés 
quai de Béihune, on a extrait depuis le mois 
de décembre dernier près de deux mille nu- 
méros répartis en quatre ventes qui ont pro- 
duit une somme de 8.711,832 fr. Et ce n'est 
pas tini. Le plus important est parti, c'est 
vrai, mais il n'en reste pas moins encore une 
grande quantité de choses à vendre. Je ne 
crois pas que l'on atteigne les dix millions 



mais on les approchera de près. On ne voit 
pas souvent un fond de magasin de cette im- 
portance. 

A rencontre de chez Nicolet, où c'était 
toujours de plus fort en plus fort, avec les 
ventes Lelong c'est de moins m moins fort. 
Des deux ventes que l'on a faites en mai, la 
première a produit 2,122,102 francs et la 
deuxième 84^,804 fr. Toutes proportions 
gardées et eu égard à la qualité des objets 
dispersés, le succès a été le même que pour 
les ventes précédentes. On a retrouvé le 
même emballement, le même engoucmeni. 



le même enthousiasme , quelquefois même 
inexplicable. 

Les peintures que comprenait la deuxième 
vente, sans offrir de morceaux d'une qualité 
aussi brillante que ceux contenus dans la pre- 
mière vente et dont j'ai rendu complète mois 
dernier, ont cependant donné lieu a de bril- 
lantes adjudications dont la plus forte a été 
pour une décoration de salon de vingt-six 
panneaux que l'on av^ait attribuée à Fragonard 
mais qui serait due plus vraisemblablement 
au pinceau de Lcriche. M. Ferai, expert, 
avait demandé 40,000 Ir. de cet ensemble qui 



34 



LES ARTS 



a été poussé jusqu'à 55,ooo fr. A côté de cela 
un tableau, par ^ouchtvJaMarchande d'œufs, 
qui avait été mis sur table à 40,000 fr. n'a 
attteint que 25,5oo fr. C'est une des rares 
choses n'ayant pas monté au prix de demande 
et l'on ne s'explique pas pourquoi. Les 
œuvres de Drouais ou même attribuées à ce 
maître, sont toujours en grande faveur, car 
deux petits portraits donnés seulement comme 
attribués à cet artiste ont été adjugés 3 1,600 
francs alors que l'estimation éiait de i5,ooo 
francs seulement. Greuze est recherché aussi 
puisqu'un Portrait d'Edouard Froment de 
Castille attribué à ce maître monte à 22.3oo 
francs doublant la demande. Une chose cu- 
rieuse à remarquer c'est que souvent les 
réserves portées au catalogue ou faites par 
les experts n'ont pas nui à la bonne vente et, 
bien au contraire, ont souvent fait atteindre à 
l'objet un prix élevé. Je constate le fait, je ne 
l'explique pas. 

Ainsi quatre portraits vendus comme 
étant de Natiier ou de l'atelier de Naitier et 
dont on demandait 25, 000 fr. pour chacun 
sont adjugés : celui de Madame Adélaïde : 
33,000 fr.; celui de Madame Victoire: 3 1,000 
francs; celui de Madame Louise Elisabeth : 
3i,5oo fr. et celui du Dauphin : 17,000 fr. 
Nous voyons encore le Portrait d'un garde- 
chasse et de deux chiens, par Oudry, attein- 
dre 22,5oo fr. ; quatre dessus de portes du 
même artiste monter à 24,000 fr. et enfin un 
Portrait du comte d'Evreux par Rigaud grim- 
per à 22,5oo fr., dépassant ainsi de 7,000 fr. 
la demande. 

La catégorie des objets d'art continue bril- 
lamment et fournit des vacations pleines d'in- 
térêt. Presque toutes les adjudications pro- 
noncées par M^ Chevallier sont supérieures 
aux estimations prudentes de MM. Mannheim 
et là aussi il y a bien des surprises. 

Dans les saxe , un surtout de table en 
pâtisserie royale de la Cour fait 10,100 fr., 
doublant la demande ; des petits chiens car- 
lins se vendent 4,600 fr., des figurines dépas- 
sent 4,000 fr. 

Le vieux sèvres pâte tendre a toujours ses 
admirateurs fervents qui donnent 11,000 fr. 
pour deux petites jardinières de la fabrique 
de Vincennes décorées en camaïeu rose. Et 
encore a-t-on annoncé quelques parties re- 
faites. Une petite plaque en sèvres, décor par 
Dodin, trouve acquéreur à 7,000 fr. et un 
petit socle par le même décorateur est pris à 
5,600 fr. La porcelaine de Chine est aussi 
disputée. Deux bouteilles de la famille verte 
sont payées 9.700 fr. et deux perruches en 
ancien céladon montées en bronze trouvent 
preneur à 7,3oo fr. 

Et la marche ascendante se poursuit avec 
les sculptures, les meubles, les bronzes et les 
tapisseries. 

Un buste de femme en marbre blanc du 
xviii" siècle est mis sur table à 8,000 fr., 
et est acheté i3,ooo fr. Une paire de chenets 
en bronze ciselé, modèle à galerie avec sta- 
tuettes de l'époque sont, achetés i6,5oo fr. 
par un marchand anglais; une pendule formée 
d'un vase en porcelaine monté en bronze est 
poussée à 38.5oo fr., alors que l'on n'en de- 
mandait que 25,000 fr. Une autre pendule en 
marbre blanc et en bronze doré de l'époque 
Louis XVI fait 22,000 fr. Mêmes compéti- 
tions ardentes pour les meubles dont le gros 
lot est un meuble de salon couvert en tapis- 
serie de l'époque Louis XVI qui est acheté 
92,000 fr., par un grand antiquaire parisien, 



en lutte avec un de ses confrères de Londres. 
Le même achète aussi quatre fauteuils cou- 
verts en tapisserie époque Louis XV pour 
45,000 fr. et un lit de repos couvert en tapis- 
serie de Beauvais, époque Régence, pour 
40,500 fr. 

Un salon signé de Jacob, le grand ébé- 
niste de la fin du xviii« siècle, est adjugé 
19,900 fr., et un autre salon de l'époque 
Louis XVI, portant la marque du Palais des 
Tuileries, monte à 2 5, 000 fr. sur une demande 
de 10,000 fr. Les meubles d'ébénisterie en 
bois de luxe et en marqueterie sont inabor- 
dables aussi. Une petite table du temps de 
Louis XV avec des bronzes rapportés se 
paye 24,500 fr. ; deux armoires 23.000 fr. ; 
deux consoles 16,000 fr.; un secrétaire en 
marqueterie dont on demandait 10.000 fr. 
fait 25,000 fr. 

Les tapisseries n'étaient pas d'une très 
grande importance et cependant une grande 
verdure de la Manufaciure de Beauvais bien 
que restaurée est payée 1 7,000 fr. et un grand 
tapis de la Savonnerie en mauvais état trouve 
acheteur à 3o,3oo fr. 



La dernière vente Lelong qui a eu lieu 
fin mai semble petite, comparée aux autres, 
bien que pourtant, en temps ordinaire, elle 
eût paru sensationnelle. Mais voilà, tout est 
relatif, et quand on est habitué aux enchères 
de 100,000 fr. et plus, celles de 20,000 fr. 
paraissent insignifiantes. 

Malgré cela, je signalerai une pendule en 
bronze ornée de deux statuettes et d'un mé- 
daillon à l'cifigie de George III. d'Angle- 
terre, époque Louis XV, qui est adjugée 
24,100 fr., un grand lit en bois sculpté, qui 
était le lit de Madame Lelong et qui se paye 
10.000 fr., pas cher à ce prix. Un petit cabi- 
net-coffret tn marqueterie d'un travail exquis 
est poussé à 15.900 fr. et un meuble de mi- 
lieu formant prie- Dieu, d'un modèle très cu- 
rieux et très rare, ce qui le fait monter à 
19,000 fr. Une surprise est constituée parle 
prix de 26,000 fr. donné pour une petite table 
en ébènc garnie de bronzes avec dessus en 
mosaïque. Le catalogue n'indiquaitpas d'épo- 
que pour ce meuble et les experts en avaient 
demandé 3, 000 fr. Dans les tapisseries, une 
suite de huit tentures de Bruxelles à petits 
personnages, très jolies décomposition, mais 
en mauvais état, a été payée 3o, 100 fr. 

Ce qui teste encore à liquider de la 
succession de Madame Lelong demandera 
encore trois ventes dans lesquelles je ne pré- 
vois pas de très gros prix. J'allais oublier de 
mentionner à la vacation qui eut lieu en l'hô- 
tel même de Madame Lelong, quai de Bé- 
thune, une belle boiserie de salon en chêne 
sculpté avec rehauts de dorure époque Ré- 
gence qui fut adjugée 34,000 fr. 



Si les ventes Lelong ont démontré que, 
plus que jamais, la mode était au xviii= siècle 
il ne faudrait pas en conclure cependant que 
l'art moderne n'a pas ses adeptes passionnés. 
La vente de la collection de feu Eugène 
Lyon, de Bruxelles, composée de tableaux en 
partie œuvres de l'école de i83o, est venue 
prouver la faveur dont jouissent toujours ces 
maîtres, et la vente de la collection Arsène 
Alexandre, l'éminent critique d'art, a mar- 



qué une victoire pour l'art moderne ou plutôt 
pour le modem style, dont cette collection 
constituait une synthèse parfaite. 

Dans la galerie Eugène Lvon, que disper- 
sèrent M= Chevallier, MM.Tedesco et Fe- 
rai et qui produisit 3 15,960 fr. , la pièce 
capitale était une toile de Corot, le Paysan, 
qui adjugée 40 000 fr. à la vente Dumas en 
1892. a atteint cetie fois 73.000 fr. A relever 
aussi un grand tableau par Daubigny, non 
terminé : Les Bords de la Tamise, adjugé 
25,5oo fr. Une grande et puissante ébauche 
de Géricault. la Charge d'artillerie . tait le 
même prix. Des Cavaliers arabes, par l'orien- 
taliste Fromentin, sont payés 20.000 fr.. une 
Nymphe, par Diaz, i5.ooo fr.; un paysage de 
Delacroix, 19,500 fr. et une toute petite toile 
de Dupré, i 3, 600 fr. 

La collection .\rsène Alexandre, elle, a 
produit : 160,000 fr., rien qu'avec des des- 
sins, tableaux et objets d'art, d'artistes im- 
pressionnistes repré.'-entés par de petites 
choses. Daumicr était là cependant avec une 
toile intitulée : le Fardeau, qui a obtenu 
14,100 fr. Des peintures de Fantin-Latour 
ont varié entre 3. 000 et 7,000 fr. Des Bai- 
gneuses, de Renoir, se payent 5.5oo fr. efun 
grand pastel, étude, du même, 7,3oo fr. Des 
tableaux de toute la jeune pléiade se vendent 
aussi très bien à des prix qui étonnent ceux 
qui ne les comprennent pas encore. A citer 
aussi des plâtres patines de Carries qui font 
près de 4,000 fr. et des grès du même artiste 
que l'on paye 2,000 fr. 

L'art ancien, on le voit, ne fait pas tort à 
l'art moderne et il y a place pour tout et sur- 
tout acheteurs pour tout. 

A la fin de mai a eu lieu aussi la vente de 
la collection de Madame S... qui comprenait 
une centaine de petits tableaux moderne.s très 
bien choisis et qui ont fourni une somme de 
188,000 fr. sous la direction de M« Chevallier 
et M. Haro. Une très importante toile de 
Fantin-Latour, la Danse de F Aimée, a trouvé 
preneur à 19.500 fr. Les œuvres de Boudin et 
de Ziem ont aussi bien maintenu leur prix. 

Enfin, comme tableau ancien, je citerai 
dans une vente une enchère de 3i,ooo fr. 
donnée pour un petit panneau par Metzu, la 
Missive, d'une très grande finesse d'exécu- 
tiun. 

Londres qui ne veut pas rester en retard S 
sur Paris nous a donné la vente Vaile, com- ™ 
posée en majeure partie de toiles de l'école 
française du xviii= siècle. Cette vacation qui 
fera époque chez Christiea produit 2,246,1 25 
francs dont 1.463.000 fr. pour la collection 
Vaile et le reste fourni par différents tableaux 
appartenant à divers propriétaires. 

L'enchère sensationnelle a été celle de 
533,375 fr. que MM. Tooih ont donnée pour 
quatre panneaux décoratifs par Boucher, la 
Diseuse de bonne aventure, le Message d'a- 
mour, r Offrande à l'Amour et le Soir. 

Dans cette même vente on relève un Por- 
trait déjeune rfc7we,parGainsborough. adjugé 
236, 25o fr.; Portrait de Giorgio Cornaro, par 
Le Titien, 1 18,1 25 fr.; Portrait de lord Wim- 
borne, par Gainsborough, i5i.5oo fr.; Mars 
et Vénus, par Paul Véronèse, 246,000 fr.; 
presque tous les autres prix que je ne puis 
citer dépassent 5o,ooo francs. 

A. FRAPPART. 



Diiecteui- : M. .MANZl. 



liiiprimeric Manzi, .Iovant & C'°, A.snii'rc^ 



HLIINIMN. 



LES ARTS 



N" 19 



PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK 



Juillet 1903 




IIÙM BtHHii, C'i'inrul j' Cl>. 



FRANÇOIS BOUCHER. — venus i.i^sahmant i.'amoir 
iColleclion de M. le ktron Al/rcJJc Rothschild 1 Londres i 



QUELQUES TABLEAUX DE BOUCHER 

De la Collection de M. le Baron Alfred de Rothschild (Londres) 




K monde des arts n'a point oublie l'expo- 
sition rétrospective de Manchester, qui 
eut lieu en 1857. Elle demeure fameuse 
par le nombre de chefs-d'œuvre sortis 
pour la première fois des collections par- 
ticulières et par le mouvement d'idées qui 
se produisit à cette occasion. Un livre 
plusieurs fois réimprimé, de W. Bûrger, Trésors d'art en 
Angleterre, en a fixé les souvenirs ; et ce livre, hardi pour 
son temps en quelques-unes de ses parties, est un curieux 
témoignage de l'état de la critique à cette époque. 

L'exposition de Manchester faisait une part, assez petite 
il est vrai, à l'École française de peinture, au milieu du 
triomphe assuré des autres écoles classées avant elle dans 
le goût des collectionneurs. Notre xviii^ siècle était repré- 
senté par Watteau, Lancret, Pater et Greuze ; on admettait 
Chardin par grâce, pour deux toiles modestement placées ; 
il n'y avait pas une seule œuvre de François Boucher. 
Aucun amateur n'avait pensé se faire honneur en extrayant 
de sa galerie une œuvre de ce maître, et l'étranger pouvait 
croire, ainsi qu'y semblait disposé W. Biirger lui-même, 
que le premier peintre du roi Louis XV n'avait jamais inté- 
ressé le goût anglais. 

Il n'en était rien cependant. Achetées, pour la plupart, 
dans le dernier quart du xviiF siècle, alors que la réaction 
se produisait si violemment en France contre l'école de 
Boucher, les œuvres de l'aniste se trouvaient déjà nom- 
breuses en Angleterre. Elles s'y sont révélées depuis et s'y 
sont montrées en honneur comme sur le continent. Elles 
figurent aux expositions d'art ancien; elles donnent lieu, chez 
Christie, à des ventesàsensation;ilencstmêmequirepassent 
le détroit, et chacun sait que le plus important morceau 
décoratif du maître est venu de Londres, cette année même, 
prendre place dans une des plus jolies maisons de Paris. 

Nous avons parlé déjà, dans les Arts, de l'incomparable 
série de Boucher que présente la collection d'Heriford 
House. 11 nous sera permis de dire que, si clic l'emporte par 
le nonîbre, elle ne surpasse point pour la qualité celle que 
possède, à Londres encore, M. le baron Alfred de Roth- 
schild. Les deux thèmes favoris de Boucher, le nu enfantin 
et le nu féminin, y sont traités en quelques œuvres très peu 
connues cl tout à fait supérieures. 

Voici d'abord, en un paysage splendidement lumineux, 
cinq enfants jouant avec une chèvre. C'est l'Automne. Ils 
sont jetés dans le décor éclatant de la saison comme autant 
de fruits vivants et colorés. Ils semblent lils des dieux cham- 
pêtres. Nus, gras et blancs, leurs corps potelés ont une 
admirable souplesse. Ils sont le mouvement, dans le grand 
calme de cette nature lourde de sa richesse et de sa magni- 
ficence. Ils s'égrènent comme une grappe en leurs ébats. 
Le plus triomphant, couronné de pampres comme un jeune 
Bacchus, se tient sur la chèvre, qui fait penser à la mytho- 
logique Amalthée, nourrice du dieu. 

Le groupe agace l'animal, en des poses mutines et char- 
mantes. Celui-là est debout, penché à peine, et montre 



toute la ligne pure de sa nuque à son petit pied levé ; celui- 
ci appuie la joue sur le dos de la bête, et, d'un geste gauche 
et délicieux, retient sur sa poitrine des fruits qui s'échap- 
pent. En avant, un blondin est tombé parmi les branches, 
et celui qui le soutient est dans un fossé d'où émerge son 
buste frais. Au premier plan, de tous côtés, des fruits sont 
répandus, et tout au fond, repoussés dans le ciel par un 
grand arbre fleuri, s'amoncellent des nuages empourprés. 
Comme le sujet de l'Automne, celui de fÉté met en 
scène un plaisir d'enfants. Sous le soleil qui les inonde de 
lumière, quatre petits oiseleurs s'amusent au pied d'un 
rocher. Couchés sur des gerbes et des fleurs, ils sourient à 
leur capture, et leur mine à la fois craintive et joyeuse dit le 
prix qu'ils donnent à leurs gentils prisonniers. Le ton des 
chairs creusées de fossettes est éblouissant. Au centre du 
groupe est le plus blond et le plus brun : les yeux brillent, 
la bouche est rieuse, la menotte s'appuie sur une cage, dont 
le grillage enti'ouvert va laisser passer l'oiseau posé sur le 
doigt d'un autre enfant. Charmant entre tous est celui qui 
serre doucement un petit ramier blanc ; son geste en avant 
est délicieusement maladroit. Debout et dominant la scène, 
un autre possesseur de cage se tient à l'écart. Au loin, le 
ciel est d'une sérénité bleue. 

A coté de l'enfance interprétée par un tel pinceau, le nu 
de la femme lui-même parait d'une grâce moins savou- 
reuse. Il y a d'ailleurs beaucoup de convention dans la 
composition ovale représentant Vénus caressant l'Amour. 
Mais on n'en saurait tenir rigueur au peintre. Du corps 
trop long de la déesse la blancheur moite semble dégager 
de la lumière. On la croirait assise sur des nues, tandis 
qu'elle est, en réalité, à demi couchée sur un siège olym- 
pien recouvert de draperies. Les jambes croisées mettent 
en avant un pied étroit d'un parfait modelé. D'un geste 
adorable, elle entoure de son bras le petit dieu, qu'effleu- 
rent ses lèvres. L'Amour a la main posée sur le sein de sa 
mère, sa tête câline légèrement renversée, et attend les 
caresses. Sur un guéridon, quelque peu extravagant en cet 
endroit, une aiguière est placée, et l'on voit plus bas deux 
colombes amoureuses voleter ; elles sont captives, et le 
ruban qui les retient est tenu par Venus et par l'Amour. 

Plus parfaite est la toile dont le sujet, désigné d'ordi- 
naire comme Vénus consolant l'Amour, est plus exactement 
Vénus désarmant l'Amour. Un sujet analogue a été traité 
par Boucher dans le tableau que Fessard a gravé; mais les 
accessoires y rappellent plutôt la composition précédente. 
La scène, dans notre toile, loin d'évoquer un nuageux 
Olympe, nous ramène sur la terre joyeuse des vivants. 

Dans un paysage délicat, sous l'ombre fraîche d'arbres 
en fleurs, la déesse et l'Amour sont aux prises. Vénus est 
assise, blanche et nue, la jambe gauche jetée en avant, et sa 
main droite cherche à saisir le carquois du jeune dieu, qui 
s'efforce de lui échapper. Le jeu s'anime de la présence de 
deux témoins, deux petits Amours délicieux qui font des 
signes de surprise. L'un, ses ailettes soulevées, met un 
doigt sur la bouche, et l'autre, couché dans des fleurs, 
indique la scène de sa main craintive. 



QUELQUES TABLEAUX DE BOUCHER 




Cli'M Gfm^ii. 



LUNDBERG. — portrait de François bolchcr 
{Musée du Louvre) 



LES ARTS 



Tout est à la fois, ici, d'une vérité et d'un artifice remar- 
quables. Le convenu du sujet, les chairs fardées, les attri- 
buts mythologiques, n'empêchent point des détails d'une 
réalité exquise. Les deux colombes sont vivantes; le petit 
pied de l'Amour plongeant dans l'eau la fait frémir. Ce 



dernier trait rappelle un autre Boucher, une Toilette de 
Vénus, de la collection Edmond de Rothschild, où c'est le 
pied de la déesse qui ride la surface de l'eau limpide. 
Nous avons, d'ailleurs, d'autres raisons de croire que les 
deux toiles sont de la même veine de l'ariiste, du même 




CUihf B.-iiun, Climml y Cic. 



FRANÇOIS BOUCHER. — l'Étk 
(Collection de il/, te baron Alfred de liothschild (Londres} 



moment de sa vie, et c'est notamment le même modèle 
qu'il a fait poser. 

D'où viennent ces importants tableaux? La question 
mériterait d'être résolue. Bien qu'il soit toujours difficile 



d'affirmer quelque chose, en l'absence de mesures précises 
portées sur le document d'archives, je signale à l'heureux 
possesseur un mémoire de Boucher qui donne agréable- 
ment à penser. M. André Michel et M. fernand Engerand 



QULLQUtS TAltLliAUX DL UUUCHI:R 



ont public tics pièces relatives à des tableaux exécutés ptuir 
le château de Choisy, aujourd'hui détruit, qui lut, vers le 
milieu de son règne, la résidence favorite du roi Louis KV. 
On y trouve le détail suivant : 

Mcniuire de trois tableaux destinés pour l'Appartement des 



lins, a Choisy, par ordre de M. (j^briei, premier architecte 
1" L'Amour qui caresse sa mère. 
jo Vénus qui désarme son fils. 
3<> Vénus qui ref^arde dormir V Amour. 

Estimés chacun . ^on livres. 

Cy 1.400 livres. 




•I, Clrmrtil y Cit. 



FnAM.Hil.s IKIUr.llEII. — l'autoum 
trnlIerlioH île M. Ir hni^M tifml itr KolhnHiU (ljnmJrrs> 



Il n'est point impossible que l'un ou l'autre des deux 
tableaux myiholo};iqucs que nous publions provienne de 
cette série de Choisy. S'ils en venaient tous les deux, il 
faudrait admettre qu'un panneau ovule décorait l'une des 



pièces de l'appartement des bains, l'autre pièce ayani icçu. 
probablemcni en pendants, les deux derniers numéros du 
mémoire. Le prix paye par le service des Bâtiments du Hoi 
(cl qui parait avuiréié réduit de muitic, suit .|uu livres |H»ur 



LES ARTS 



chaque toile) correspond assez bien, suivant les usages du 
temps, à l'importance des deux morceaux de la collection 
Alfred de Rothschild. On serait fort tenté de leur assigner 



cette origine, si l'on ne savait que Boucher a traité mainte 
fois, de façon différente, les mêmes sujets. 

PIERRE DE NOLHAC. 




cil, ;,..■ ISiami, CIcmnil y Cic 



l'RANÇOlS BOUCHEIi. — venus carkssant l'amour 

( Collai iiin (le M. le liunm Alfred de Itolhsehild (Londres) 




BAINT <IKB«nTIRN, — MnnRi.1 ru 



. — imPTRIII M *. nlnilrlrTTI. — tAlILIQOI ■>■ ■«» •■■*«tl*IIO 



LE CAVALIER BERNIN 



Ji vous dirai donc que 
M. le cavalier Ri-rnini 
est un il o m me d'une 
taille médiocre, mais 
bien proportionnée, plus 
maigre que gras, d'un tempé- 
rament tout de feu. Son 
visage a du rapport ù un 
aigle, pariiculiè-rement par les 
yeux. Il a le poil des sourcils 
fort long, le front grand, un 
peu cave vers le milieu et 
relevé doucement au-dessus 
des yeux... Il a soixante-cinq 
ans. Il est pourtant vigoureux 
pour cet âge-là, et marche 
délibérément à pied comme 
s'il n'en avait que irenic ou 
quarante. L'on peut dire qiu- 
son esprit est des plus beaux 
que la nature ait jamais for- 
més ; car, sans avoir étudié, il 
a presque tous les avantages 
que les sciences donnent à un 
homme. Au reste, il a une 
belle mémoire, l'inspiration 
vive et prompte, et, pour son 
jugement, il paraît net et 
solide. C'est un fort beau 




diseur; il a un talent tout par- 
ticulier d'exprimer les choses 
avec la parole, le visage et 
l'action, et de les faire voir 
aussi agréablement que les 
plus grands peintres ont tu 
faire avec leurs pinceaux. • 

Ce portrait du cavalier 
date du lendemain de son 
arrivée en France: il a poar 
auteur Paul Fréart, seigneur 
de Chantelou, spécialement 
attache par Louis XIV à la 
personne du maître italien, et 
qui nous a laisse sur ce mémo- 
rable voyage un journal, qui 
compte parmi les documents 
les plus curieux et les plus 
instructifs pour l'histoire de 
l'art et des m<eurs des anistes 
courtisans au xvii' siècle. Il 
faut le compléter par les 
A//iRi>ire5dc Charles Perrault. 
témoignage d'un perspicace 
adversaire : « Il avait, nous 
dit Perrault, une taille un peu 
au-dessous de la médiocre, 
bonne mine, un air hardi. Son 
Sge avancé et sa grande 



':'irl^ A m itnm. 



BXCr.ir.r.lA. — rournxiT i» ouii LOKlitro mmiiKi 
IHi/iiM Ci*rtimi (lt«mft 



LES ARTS 




BERNIN. — LA KrADONB DUE DE LA GRACIi 

Musée de la Chartreuse de San Martina, Naples 



rcpmaiion lui donnaient encore beaucoup de confiance. 
Il avait l'esprit vif et brillant, et un grand talent pour se 
faire valoir; beau parleur, tout plein de sentences, de 
paraboles, d'hisiorieties et de bons mots dont il assaison- 
nait la plupart de ses réponses. » On voit la nuance. 

Solennellement reçu et complimente au nom du Roi 
par M. de Chantelou, qui s'était porté à sa renconire jus- 
qu'à Juvisy, dans un carrosse de la Cour, Rernin avait 
fuit son entrée à Paris le 2 juin i665. Il avait alors près 
de soixante-sept ans, et sa renommée était aussi grande 
que sa faveur auprès des papes éminente. La "colonnade » 
achevée en i663 avait mis le comble à sa gloire. Avec 
une habileté puissante à disposer les grandes masses d'ar- 
chitecture et à distribuer largement l'espace, il avait, au 
lieu de l'ancien atrium, arrondi devant Saint-Pierre 
l'immensecolonnade chargée de statues qui fait à la basi- 
lique vaticane une magnifique préface ; et si, à l'intérieur 
même de Saint-Pierre, il avait aggravé par l'exagéraiion 
d'un décordéclamatoire le mal déjà fait par Maderna, s'i I 
avait aux quatre piliers de la coupole, dont il diminuait 
ainsi la force expressive, plaqué des revêtements de marbre 
et multiplié des figures allégoriques, — au-dessus de 
l'autel papal, dressé le colossal baldaquin de bronze où, 
parmi les glands et les draperies, des anges surexcités 
brandissent une tiare et des clefs colossales, — autour de 
la chaire de l'apôtre placé, comme des porteurs, dans un 
ouragan qui soulève en plis tumultueux leurs lourdes 
chasubles et agite leurs barbes en panaches, Its quatre 
docteurs de l'Eglise, Augustin, Ambroise, Athanase et 
Chrysostome — on peut dire qu'il avait eu pour complices 
l'esprit et le goût de son temps. 

A propos de Bernin en effet, comme à propos de 
presque tous les grands artistes, on pourrait se demander 
dans quelle mesure ils sont un effet ou une cause. 
Il semble qu'ils paraissent à un point donné de l'his- 
toire, comme les hérauts attendus chargés de crier au 
monde qui les écoute, moins leurs propres pensées 
que celles de tous les hommes leurs contemporains. 
Est-ce Bernin, est-ce « l'esprit du temps » qui déchaîna, 
parmi le peuple des statues, ce vent de tempête qui fit 
claquer, comme des bannières, autour des gestes empha- 
tiques des dieux mythologiques et des héros chrétiens, 
les pans des manteaux soulevés et des écharpes dérou- 
lées ? On hésite à le décider tant le « cavalier » est 
l'expression directe de son époque et de son milieu, 
l'aboutissement, on dirait nécessaire, d'une longue évo- 
lution. Tout ce qui s'était élaboré depuis la seconde moitié 
du xvi« siècle, dans les ateliers des successeurs de Michel- 
Ange, avec, en plus, l'amalgame des éléments flamands 
ajoutés aux dialectes italiens, tout ce que l'expansion du 
style jésuite et du style baroque avait introduit d'agi- 
tation dans les membres jadis disciplinés et dépendants 
de l'architecture ou dans l'attitude des statues, tout ce 
que les formes modernes de la piété et de la sentimentalité 
catholiques d'une part, du bel esprit académique et 
littéraire de l'autre, avaient pu apporter de nuances nou- 
velles non seulement dans la rhétorique mais jusque 
dans l'expression du mysticisme même le plus sincère, 
tout semblait annoncer, préparer, réclamer l'entrée en 
scène d'un Bernin. Mais tout de même, il eût pu ne pas 
venir! il fut lui-même et non un autre; il n'y eut qu'un 
Bernin, et dans la décadence de l'art de son pays, il se 
dresse avec l'autorité et l'originalité d'un grand artiste. 

Les quelques notes qui vont suivre n'ont d'autre but 
que de marquer, à l'aide de ses œuvres, deux ou trois 
« moments » de sa longue carrière. 

Florentin ou du moins Toscan par son père, Pletro 



LES ARTS 




Ctielit ÀUnrrl. 



BERNIN. — SAINTE THÉRkSB 

Église de Santa Maria délia Vittoria (Rome) 



lO 



LES ARTS 




BEIININ. — MONUMKNT DU pApi! ALKWNDRB Ml (ciiiot). — (Fragment) 

BusUiquc de Saint~I'lerrc (ItiimcJ 



di Lorenzo Bernini, sculpteur et peintre 
estimé, collaborateur de Tempesta, 
souvent employé par le cardinal 
Alexandre Farnèse, le cavalier Bernin 
est Napolitain par sa mère, et Romain 
par le lieu de sa naissance. S'il est vrai 
que l'Italie est, suivant la comparaison 
de Jules II, comme une « lyre à quatre 
cordes qui sont Rome, Naples, Flo- 
rence et Milan », on peut dire qu'en 
l'enfant préde.«.tiné qui naissait à Rome 
le 7 décembre i 698, presque toute l'âme 
de l'instrument divin se trouvait con- 
tenue... 

Son extraordinaire précocité a été 
encore exagérée par son complaisant 
biographe, Baldinucci. Sondernier his- 
torien, Stanislas Fraschetti, qui a soumis 
à une rigoureuse critique les assertions 
de ses prédécesseurs docilement copiées 
par ceux qui aiment l'histoire toute faite, 
a rectifié sur ce point comme sur plu- 
sieurs autres la tradition écrite; mais, à 
quelque années près, il n'en reste pas 
moins que Lorenzo Bernini fut un 
adolescent, sinon un enfant de génie. 
Nous reproduisons une de ses œuvres 
de jeunesse, un de ses chefs-d'œuvre : 
VApollon et Daphné qui lui fut com- 
mandé, comme le groupe d'Enée et 
Afichise, le David lançant la fronde, le 
Rapt de Proserpine, par le cardinal 
Scipion Borghèse, et qui fait encore 
l'ornement de la villa Borghèse. Ce 
n'est pas à quatorze ans, comme on l'a 
dit, qu'il exécuta ce marbre extraor- 
dinaire; mais il n'en avait pas encore 
vingt-quatre quand il le termina; c'ebt 
en effet entre les dates extrêmes 1620- 
1622 qu'il faut placer l'exécution de ce 
travail. 

M. de Chantelou dans son Journal 
raconte que le douzième jour de son 
séjour à l'aris, le cavalier ayant été pris 
d'un fort « dévoiement », il alla le voir 
dans sa chambre et resta deux heures à 
l'écouter parler. C'est alors qu'il recueil- 
lit de sa bouche l'anecdoie suivante. 
Le pape Urbain VIII, qui n'était encore 
que cardinal, était allé voir en compa- 
gnie du cardinal de Sourdis le groupe 
d'Apollon et Daphné à peine terminé. 
Le cardinal de Sourdis trouvait le mor- 
ceau un peu vif et dit au cardinal 
Borghèse « qu'il aurait scrupule de 
l'avoir dans sa maison, que la figure 
d'une belle fille nue comme celle-là 
pouvait émouvoir ceux qui la voient. 
Sa Sainteté repartit qu'avec deux vers, 
il se ferait fort d'y porter remède et de 
fait, sur cela, le pape fît une épigramme 
prise de la fable qui dit qu'Apollon, 
ayant longtemps couru après Daphné, 
sur le point qu'il était de l'attraper, elle 
fut changée en laurier dont il prit des 
feuilles dans le transport de son amour, 
lesquelles ayant été portées à la bouche 



LE CAVALIER liERNlN 



II 



et trouvées anicres, il dit que Daphné 
l'était pour lui aussi bien après son 
changement que devant. La substance 
de l'cpigramme dit : Cli^il piaccr dnppo 
il qiiale corriomo, o non si gittnf^e mai 
(> qiiando si giunge, si riesce amaro net 
gtistarlo. L'épigranimc est latine et dit 
ainsi : 

« Quisquis nmnns sequitur fugitivx gaudin 

[lorma; 
Fronde manus implet, baccas scu carpit 

[amaras. » 

Et ces deux vers sont ceux qu'on lit 
encore sur le socle. 

Il reste dans ce groupe quelque 
chose, je ne dis certes pas de la timidité 
mais de la réserve que le Bernin, dans 
l'application de sa jeunesse, avait mise 
par exemple dans VEnée et Anchise. Il 
n'en est pas encore à la période du 
lyrisme effréné et des grandes gesticu- 
lations déclamatoires; mais déjà il veut 
donner au marbre la morbidcsse des 
carnations souples et vivantes, le frémis- 
sement de l'épiderme, la tiédeur de 
la vie ; il entre dans la voie de cette 
« sculpture de peintre » qui sera celle de 
toute la seconde moitié du xvii= siècle et 
du xviti' jusqu'à l'heure de la réaction 
archéologique... Il se révèle là comme 
le chef incontestable de tous les maîtres 
et petits maîtres qui viendront après lui. 
Je ne crois pas qu'il ait jamais rien fait 
de supérieur à ce morceau, et quand on 
en a subi le charme, en présence du 
marbre original, ce n'est pas seulement 
de l'étonnante virtuosité du sculpteur, 
c'est aussi du génie de l'artiste, créateur 
d'un « frisson nouveau » que l'on reste 
à jamais pénétré... Baldinucci raconte 
que, dans ses vieux jours, le Bernin 
revoyant ce chef-d'oeuvre de sa jeunesse 
s'écria : « Oh, qiianto pocco pro/itto ho 
io fatto neU'Arte, mentre giovane ma- 
neggiavo il marmo in questo modo 1 » 
C'est le cri du C(tur et qui dut être assu- 
rément sincère. 

Quand le cardinal Matfeo Barbcrini 
qui avait rédigé pour le groupe Apollon 
et Daphné les deux vers que nous citons 
plus haut, fut, à la mort de Grégoire XV, 
élevé au souverain pontiticat, sous le 
nom d'Urbain VIII, il dit à son ami 
Bernin : Gran fortuna e la vostra di 
veder papa Maffco liarberini , ma assai 
piu è la nostra che il cavalier liernino 
viva nel nostro Pontificato. K partir de 
ce moment en etîet (c'était en 162.^), 
jusqu'à sa mort, sous Urbain VIII 
(1623-1644), sous Innocent X (1644- 
i655), sous Alexandre VII (1655-1667), 
sous Clément IX, Clément X, Inno- 
cent XI, la faveur du Bernin ne se 
démentit jamais. C'est sur l'ordre des 
papes qu'il Ht à la Ville éternelle sa 
parure de marbre et qu'il éleva dans les 
palais, les basiliques et les chapelles ces 




UmM Mmmtu liEKNlN. — Mo:40MKI«T DU rArt. ai r \\>i<Nt, m ^i un 



,r r.i|ïiiÉvat4 



13 



LES ARTS 




Cliché Alinari. 

BERNIN (dessin du). — monument db la comtbssb matiiildb 
Basilique de Saint-Pierre (Home) 



monuments où l'éloquence romaine s'éleva, dansun lyrisme 
croissant de superlatifs toujours intensifiés, jusqu'à ce point 
de tension où les réactions deviennent nécessaires. 

Le sage La Teulière, directeur de l'Académie de France 
à Rome, écrivait à Louvois, à la date des 29 juillet, 9 dé- 
cembre 1692 et 22 avril 1693 : « L'on ne saurait croire à 
moins de le voir le peu de bons peintres qu'il y a en Italie, 

particulièrement sur la correction du dessin la plupart 

de leurs ouvrages sont comme les clinquants des habits des 

comédiens Je tâcherai autant que je pourrai que cette 

dangereuse contagion ne vienne jusqu'à notre Académie 

Nous voyons que depuisla mort de Raphaël et Michel-Ange, 
trois hommes, Bcrnin, Pietro da Cortone etBorrominy (sic) 
ont entièrement ruiné les Beaux-Arts. » C'est le vieil esprit 
français de raison, de mesure et de bon sens qui parlait par 
sa bouche ; mais la contagion devait gagner quand même 
et l'esprit de Bernin souffler sur notre École. 11 était mort 
depuis longtemps quand s'éleva la chapelle du château de 
Versailles; c'est tout de même lèvent sorti de son atelier 
qui soulève les draperies des statues qui la couronnent — 
et de la Diane berninesque — sur laquelle les textes sont 
muets, que nous avons vue, il y a quelques années, passer à 
Paris, venant du palais Orsini et qui est actuellement au 
château du baron de Stumm à Saarbruck, — à la charmante 
duchesse de Bourgogne de notre Coysevox, la parenté est 
certaine. 

Le pape Urbain ayant voulu faire transporter dans la 
basilique vaticane les restes de la comtesse Mathilde, ce fut 
naturellement le Bernin qui fut chargé de la direction du 
monument qui devait les abriter. Mais ici son intervention 
fut moins complète qu'on ne pensait : s'il imagina et com- 
posa le monument, il ne l'exécuta qu'en partie. Stefano Fras- 
chetti a prouvé, en effet, par des documents d'archives, 
que le bas-relief représentant « l'Absolution donnée en 1077 
par le pape Grégoire VII à l'empereur Henri IV, en pré- 
sence de la comtesse Mathilde,» est l'œuvre de Stefano 
Speranza; les deux putti, assez médiocres, sont d'Andréa 
Bolzi ; seule, la statue de la comtesse portant la tiare et les 
clefs, en souvenir du secours qu'elle donna au Saint-Siège, 
est l'oeuvre du Bernin. C'est en i635 qu'il l'exécuta. 

Douze ans plus tard, il achevait (1647) le mausolée que 
le pape Urbain VllI lui avait commandé de son vivant, — 
dès 1642, deux ans avant sa mort. Le 9 février 1647, on 
écrivait au duc de Modène, impatient d'employer pour son 
compte les talents du Bernin : è fornito il monumento di 
Urbano ottavo e riesce maraviglioso per le statue del Cavalier 
Bernino, nelle quali a siiperato se medesimo. I i est certain que 
pour célébrer dignement le pontife, son bienfaiteur et son 
ami, Bernin fît de son mieux, et l'on voit assez, à l'agitation 
plus compliquée des draperies dont les volutes i^e tordent et 
se froissent sur les deux statues pourtant au repos de \a. Jus- 
tice et de la Charité, l'épanouissement de ce que l'on peut 
appeler sa seconde manière... et aussi son maniérisme. Du 
moins l'œuvre at-elle l'ampleur, la grandeur et l'autorité 
qui conviennent à sa destination. La statue du pape bénis- 
sant est un bronze admirable et le squelette accroupi sur le 
sarcophage, en train de graver dans le marbre l'inscription : 
Urbanus VIII Barberimis pontifex max, s'il n'est pas, 
quoi qu'on en ait pu dire, un nouveau venu dans la sculpture 
funéraire, peut du moins passer pour le chef de ce chœur 
macabre de squelettes qui se multiplieront comme des 
maîtres de ballet, sur les tombeaux des xvii= et xviii= siècles. 

C'est en 1646 qu'il exécuta pour l'église Sainte-Marie de 
la Victoire ÏExtase de Sainte Thérèse. Dans l'ordre senti- 
mental et religieux et pour sa seconde manière, le morceau 
est aussi caractéristique que V Apollon et Daphné pour la 
période de ses débuts. Style des draperies, expression de 



LE CA VAI.IFR BERNIN 



i3 




BERNIN. — MONIMENT ou PAPE URBAIN VIII (BARBCRINi) 

Basilique de Saint-Pierre (Rome) 



H 



LES ARTS 




Texiase et de la contemplation religieuse 
aboutissant à une sorte de pâmoison volup- 
tueuse et comme d'abandon de tout l'être 
dans la possession réelle du Dieu, tout ici est 
d'une signification révélatrice, et l'impression 
est encore aggravée par la présence de cet 
ange qui, d'un regard complaisant, observe 
l'anéantissement amoureux de la Sainte et, 
écartant ses voiles, va d'un dernier trait d'or 
percer son cœur comblé. Rappelez-vous les 
petits Amours que le Corrège plaça près de sa 
Danaé. C'est ici la Danaé mystique, que la 
grâce envahit, secoue de frissons et de 
spasmes, comme l'amour charnel. 

La Madone dite délia Gra-{ia qui est au 
Musée des Chartreux de Saint-Martin à 
Naples, et sur laquelle les textes ne nous 
apprennent rien, est, par le traitement des 
draperies, de la même période. 

Le duc de Modène, François I" d'Esté, 
obtint enfin en i65o le portrait qu'il avait 
si longtemps attendu. 

La place me manque pour commenter 
ici la curieuse correspondance qui fut 
échangée à cette occasion entre l'artisie 
et les représentants du duc. On voit assez 
que lorsqu'il exécuta, quinze ans plus tard, 
le buste de Louis XIV, le cavalier se rap- 
pela celui de François d'Esté. Même port 
de tête, même traitement des draperies et des 
échappes envolées. Il aimait à dire que per- 
sonne avant lui n'avait fait de portraits 
ressemblants de Louis XIV, et par ses juge- 
ments volontiers dédaigneux sur tout ce 
qu'il voyait à Paris, il eut vite indisposé 
beaucoup d'à r listes et de courtisans. A Saint- 
Denis, où il espérait faire le tombeau des 
Bourbons, le monument de François I" lui 
parut «misérable». L'ayant un peu consi- 
déré, écrit Chantclou, il dit simplement : 
Stanno qui mollo maie : ce qui a mis du 
nébuleux sur le visage de M. Colbert. 11 
trouvait la manière des PVançais, « petiie, 
triste, menue ». « Il ne loue pas beaucoup 
de choses ! dit un jour Louis XIV à Chan- 
telou. — Sire, il ne blâme rien aussi, » ré- 
pondit l'autre un peu embarrassé... Mais je 
ne saurais faire en ce moment l'histoire d'ail- 
leurs si instructive des rapports du cavalier 
avec nos Artistes français. 

Suivons-le à Rome où des travaux impor- 
tants l'attendaient. Pour le monument 
d'Alexandre Vil qu'il commença six ans 
après son retour de Paris (1672-1678) et qui 
est son dernier grand ouvrage, le Bernin 
reprit en l'amplifiant encore, le thème du 
mausolée d'Urbain VIII; mais ici, il eut 
recours à des collaborateurs : la Charité est 
de Giuseppe Mazzoli, la Vérité de Giulio 
Canari. Quant au Saint-Sébastien, il fut 
exécuté par Antonio Giorgetti, sur les des- 
sins et sous la direciion du Bernin lui- 
même. 

ANDRÉ MICHEL. 



BEnNiy. — DtAME nnASSIÎBESSE 

ProveDaiit du Palais Orsini; actuollcmcut au ChriU-au ilu IlaJon do Stumm, .i Saai'brûck 



Li; CAVAL/liR JUiRNJN 



|5 




BERNIN. — APOLLON ET DAPHNIw 

Musée de la Villa Borghèse (Rome) 



LES ARTS 




Cliché Alimiri. 



BERNIN. — Buste en marbre de François I" d'Esté 
Galerie royale d'Esté (Mod'ene) 



LA COLLECTION 



DK 



Madame la Marquise ARCONATNVISCONTI 



Ci; n'est point ici l'une de ces collections imperson- 
nelles, comme nous en voyons trop aujourd'hui, 
réunies à tout prix et au plus vite, par des amateurs 
indignes de ce beau nom. On n'y sent pas la hâte 
fébrile et maladroite du collectionneur improvise, qui croi- 
rait, en quelque sorte, manquer de respect à sa foriune s'il 
n'en consacrait ostensiblement une partie à acheter des 
œuvres anciennes. Certains pays d'outrc-mer nous ont trop 
habitués, depuis dix ans, à ces accès subits de l'amour des 
objets d'art chez des ignorants fastueux, habitués à voir 
tout céder devant la royauté du dollar et qui, ne con- 
naissant généralement rien aux séries qu'ils prétendent 
affectionner, ne savent point se donner le plaisir de cher- 
cher et d'acquérir cux-mémcs les pièces dont ils veulent 
tirer vanité. 

La collection de Madame la marquise Arconati-Visconti 
ne ressemble heu- 
reusement en rien 
à celles-là. For- 
mée, à l'origine, 
d'un groupe d'œu- 
vres transmises 
de génération en 
génération, puis 
accrue patiem- 
ment (malgré un 
incendie qui en 
détruisit quelques- 
unes des plus pré- 
cieuses), elle 
donne l'impres- 
sion trop rare 
d'unensemblepar- 
faitemeni homo- 
gène. Point deces 
entassements San s 
méthode, qui 
feraient croire plu- 
tôt à la boutique 
d'un marchand 
qu'aucabinetd'un 
amateur. Pas de 
vitrines, pas d'ar- 
rangement artifi- 
ciel qui sente le 
musée : chaque 
objet est à sa place 
et sert à l'usage 
buotidien pour 
lequel il avait été 
primitivement 
créé. Cette im- 
pression d'unité, 
que l'on ne ressen- 
tirait guère aussi 
fortement que 
chez M. Foule ou 
chez M. Martin 
Le Roy, est due, 
non seulement à 
une disposition 
très habile, mais 



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surtout au choix bien arrcic d'une certaine période de 
l'histoire des arts. La maison de Madame ArconatiVisconii 
est, en quelque sorte, consacrée à la Renaissance : le 
xv< et le xvi« siècle y régnent presque sans partage. Sans 
doute nous aurons à signaler quelques œuvres d'époques 
antérieures ou plus récentes, mais ce seront des exceptions 
assez rares, qui ne feront que contirmer une rc};le stric- 
tement observée. Encore, dans cette période bien délimitée, 
deux pays principaux ont-ils été — et tout naturellement — 
adoptés : l'Italie ctla France. Aussi, pour reproduire autant 
que possible, dans ces articles, l'homogénéité de notre sujet, 
avons-nous jugé préférable d'étudier successivement l'art 
italien, l'art français, puis les arts des autres contrées. 

l'art italien 

Les peintures ne sont point très nombreuses dans la 

collection de Ma- 
dame Arconati- 
Visconti : mais 
plusieurs d'entre 
elles ofTrent un 
iniéréiparticulier. 
L'une des plus 
belles est assuré- 
ment un grand 
tondo qui repré- 
sente la Vierge et 
l'Enfant Jésus 
avec deux anges, 
au premier pian 
d'un grand pay- 
sage. D'un ton 
général un peu 
foncé, avec lequel 
s'harmonise celui 
de son cadre pri- 
mitif, où des rin- 
ceauxeidcscomcs 
d'abondance se 
détachent en or 
sur un fond bleu, 
ce tableau est d'un 
charme et d'une 
tenue extrêmes. 
Conservé autre- 
fois au château de 
fialbianello, il 
ligure depuis le 
XVII* siècle dans 
les inventaires de 
la maison Arco- 
naii sous le nom 
de Domcnico 
Ghirlandajo. L'on 
y relève certains 
détails que l'on 
retrouve dans 
quelques-unes des 
(Tuvres les plus 
connucsdu maiire. 
Le visage de la 
Vierge rappelle 



AUnitOniO DR t'REDIS |i<'.oi.i! uiimbaurki. — purtdait d> biasca-hama sroiuA 
(l'otlerlitim de .¥«• /■■ mniiiùt Àm-mili-ritt^mlil 



i8 



LES ARTS 



celui de la même figure dans VAdoration des Bergers, de la 
Galleria Arnica e Moderna à Florence; les mains, un peu 
fortes et carrées, sont identiques dans les deux peintures ; il 
y aurait quelques analogies dans les deux Enfants Jésus, 
aux chairs trop grasses et comme soufflées, aux mains 



placées presque pareillement. D'autre part, le paysage du 
fond, avec ses perspectives si habilement ménagées, res- 
semble de près à celui de la même Adoration des Bergers 
et à celui deïAdo)-ation des Mages de l'Hôpital des Enfants 
trouves, à Florence. Sans doute, les deux anges agenouillés 



i 




DOMENICO GHIRLANDAJO (koole FLoRifMiNb). — la vieroe ht l'enfam 
(t'aliection de M^* ta marquise Arconati-Viacotiti} 



ou le saint Jean-Baptiste pourraient faire songer à Filip- 
pino Lippi, à Verrocchio ou à Botticelli; mais il n'est point 
surprenant de trouver, dans une peinture florentine de la fin 
du xv<= siècle, des influences de plusieurs des grands maîtres 
qui travaillaient alors en Toscane. 



Du château de Balbianello et de l'ancienne colleciion 
de la famille Arconaii provient également un grand 
tableau attribué à Luini, représentant la Vierge et l'Enfant 
avec un Ange. A la même école lombarde appartient un 
très intéressant panneau, qui paraît devoir être donné à 



LES ARTS 




BERNARDINO LUINI (école lombaroeK — la vierge et l'enfant 
(Collection de M" la marquise Arconati-Viscontij 



20 



LES ARTS 



Ambrogio de Prédis. Il nous montre une jeune femme 
élégamment vêtue, vue en buste, et se détachant à gauche sur 
un l'ond noirâtre. C'est le portrait d'une princesse célèbre, 
Bianca-Maria Sforza (1472-15 lo), qui devint, en 1493, la 



seconde temmc de l'empereur Maximilien. Il eut un certain 
succès, car on en connaît une réplique, actuellement con- 
servée à Berlin. Cette dernière n'est peut-être pas de la 
main même d'Ambrogio de Prédis, car elle est inférieure 




DESIDEIUO DA. SETTIGNANO. — l'enkant Jiisus et saint jean (iikiHji-oj 
(Cotlcctitin de M^" ta niarquUc Arconali-I'iscoiitlj 



au panneau de la collection de Madame Arconati-Visconti; 
on y sent la copie, habile encore sans doute, mais un peu 
dure et banale. 

De la même époque, mais d'une région différente, est un 
diptyque où un jeune homme et une jeune femme se font 



face, en buste, se détachant sur des fonds de paysage. Il a 
passé autrefois pour une œuvre de Piero délia Francesca. 
Mais cette attribution est vraiment insoutenable, car on ne 
retrouve pas ici la facture très serrée et la précision presque 
rigide du maître de Borgo San Sepolcro. Il faut avancer un 



LA COLLECTION DE M- LA MARQUISE ARGON ATI-VISCONTI 



21 




BARTHOLOMAUS ZBITBLOM (École allemiada). — TIIIPTTQOI 





BA8TIAN0 MAINAHDI (ÉcoU floreaUBc;. — wrt\ui.i: 
iCotltcti»» dt X» I» marfuis* Armutli-Vittimlil 



22 



LES ARTS 



peu plus dans la Renaissance et chercher plutôt parmi les 
peintres florentins de la fin du xv= siècle. C'est ce qu'a fait 
M. Bode, quand il a dû cataloguer la réplique du volet 
droit de ce diptyque, acquise en 1829 par le Musée de 



Berlin. Cette dernière peinture, d'une exécution très habile, 
n'est pas absolument identique à celle de la collection de 
Madame Arconati-Visconti. La pose et la robe demeurent 
les mêmes, mais pour le reste, l'artiste a fait de nombreux 




ÉCOLE MILANAISE. — xv» sibolb. — portrait miîdaillo.n de oaléas-marie sporza (marbre) 

(Collection de M"** la marquise Arconati-J Uconti) 



changements, notamment dans la coiffure et dans le 
fond. M. Bode a attribué ce panneau à Bastiano Mainardi 
(t ' 5 I ?), élève et collaborateur de son beau-frère Domenico 
Ghirlandajo; et cette désignation, qui entraîne celle du 
diptyque, semble très juste, car les deux œuvres donnent 
bien, comme les plus authentiques de Mainardi, l'impres- 



sion d'un art intermédiaire entre celui de Ghirlandajo et 
celui de Lorenzo di Credi. 

L'École italienne du xv= siècle est encore représentée 
par une œuvre assez singulière : un plateau peint, à bords 
moulurés et dorés. On connaît de nombreuses pièces de ce 
genre qui montrent à quel degré de raffinement étaient 




ÉCOLE l'"LOKENTINE (xv» sikclk). — la vikrge et l'enfant (marbre) 
(Collfciion de \î>^ h marquise Arconaii-Visconlil 



24 



LES ARTS 




ÉCOLE VENITIENNE. — xv« sikcLii. — un page (statue^ piciTo) 
(Colleetinn de itf">« la marquise Arconali-Viscontij 



parvenus les Italiens du xv^ siècle, qui demandaient 
à des artistes parfois célèbres de décorer des objets 
mobiliers, d'un caractère presque usuel, et voués par 
conséquent à une prompte détérioration. Ces peiiis 
monuments ne sont pas curieux seulement parce 
qu'ils prouvent quel lien étroit unissait alors l'art 
industriel à ce que l'on a nommé pendant trop long- 
temps « le grand art » ; ils nous font, de plus, pénétrer 
dans l'intimité des amateurs pour lesquels ils ont été 
exécutés, et nous apprennent maints détails, souvent 
piquants et imprévus, sur les tendances, les goûts et 
les idées de leurs possesseurs. A ce point de vue, le 
plateau dont nous allons parler (et qui a échappé aux 
recherches de M. Miintz sur cette série) présente un 
intérêt tout particulier, en montrant combien les idées 
se sont modifiées, depuis le xv= siècle, sur l'un des 
points les plus importants de la vie sociale, c'est-à- 
dire sur l'idée de moralité. Tous ceux qui ont étudié 
d'un peu près l'art de la Renaissance savent d'ailleurs 
combien l'idée que l'on se formait alors de la pudeur 
diffère de celle que nous en avons ou que nous pré- 
tendons en avoir aujourd'hui. 

Sur ce plateau est figuré un jardin planté de quel- 
ques arbres chargés de fruits. Six personnages y sont 
agenouillés, disposés en demi-cercle, et désignés par 
des inscriptions en capitales gothiques : Achille, 
Tristan, Lancelot, Samson, Paris et Troile. Ils regar- 
dent tous vers le ciel, où apparaît, dans une gloire 
elliptique, une femme nue, dont le corps projette dts 
rayons dorés, dirigés vers le visage des six héros. 
Auprès d'elle, dans le ciel, deux diables ailés, tenant 
des arcs et des flèches. Sous une forme un peu vive, 
cette composition, où la précision de certains détails 
est presque choquante, paraît avoir une tendance des 
plus philosophiques. L'artiste semble, en effet, avoir 
voulu montrer — et son réalisme lui a permis de le 
faire clairement — que les héros les plus illustres sont 
facilement séduits parle charme féminin, que l'amour 
est la plus puissante comme la plus naturelle des pas- 
sions, et aussi qu'il est la plus dangereuse, car ceux 
qui se seront laissé entraîner par lui deviendront la 
proie des deux monstres diaboliques qui semblent 
monter la garde auprès de la Beauté tentatrice. Un 
but si louable et une moralité si haute feront par- 
donner à l'auteur ce que la pudeur moderne ne man- 
querait pas de reprocher à son œuvre. 

A ces peintures viennent s'ajouter, pour repré- 
senter l'art italien, quelques-unes des plus belles 
sculptures que l'on puisse rencontrer dans une col- 
lection parisienne. 

La plus importante, que les lecteurs des Arts con- 
naissent déjà, est un bas-relief en marbre blanc, de 
forme circulaire, où l'on voit l'Enfant Jésus et saint 
Jean-Baptiste. Quand M. Emile Molinier a publié 
dans les Arts cette œuvre admirable (qui provient de 
la collection du marquis Niccolini, à Florence;, il l'a 
donnée à Donatello, croyant y retrouver le style du 
grand réaliste florentin. On nous permettra, toute- 
fois, de ne pas nous rallier à cette hypothèse. A 
notre avis, ce morceau merveilleux n'est point de 
Donatello, mais de l'un de ses élèves les plus illustres, 
Desiderio da Setiignano (né en 1423, mort en 1464). 
C'est ce que prouvera, semble-t-il, un examen attentif. 

Si l'on compare, en effet, le bas-relief de la col- 
lection de Madame Arconati-Visconti avec les œuvres 
les plus authentiques de Desiderio, le rapprochement 



LES ARTS 




ÉCOLE MILANAISE (xv« sifcci.K). — portrait rVn inconnu. — Bas-relief ^UJr^rr^ 
(Collection de M"« h marquise Arconaii-Visconli) 



26 



LES ARTS 




f.C.O^.V. VÉNITIEXNK. — xv siÈciB. — un paop. — f.tMliir pirrre) 
{Collection de M^" la tnarqnhe Arrnjia/i-Vlxcontii 



s'imposeradc lui même. Tout d'abord, le style général 
est identique, avec ce mélange si savoureux d'un 
réalisme très habile et d'une pointe de maniérisme, 
témoin l'ange debout, tenant un écusson, qui décore 
l'angle du célèbre tombeau de Carlo Marsuppini, dans 
l'église de Santa Croce à Florence, sculpté par Desi- 
derio peu après 1453. De plus, les moindres détails 
de la facture concordent exactement. Les mains du 
tondo, fortes et un peu anguleuses, sont analogues à 
celles de l'ange qui, dans la lunette du tombeau de 
Marsuppini, croise les bras sur sa poitrine, et à celles 
des Madones en marbre du Victoria and Albert 
Muséum et de la Via Cavourà Florence. Les sourcils, 
indiqués par une sorte de petit bourrelet lisse, se 
retrouvent dans le tondo, dans le tombeau de Mar- 
suppini, dans le bas-relief de Londres. Les cheveux, 
traités par mèches frisées, de forme courbe, sont pareils 
dans le tondo et dans le bas-relief en marbre de la 
collection de M. Foule, provenant de Santa Maria 
Nuova, que M. Migeon a public dans les Arts (numéro 
de mai 1902). La forme particulière des bouches 
entr'ouvenes est la même dans le tondo et dans le 
bas-relief de M. Foule, ainsi que celle des oreilles, qui 
est assez curieuse, avec un trou central très profond 
et un ourlet extérieur à ligne brisée formant un 
angle aigu dans le haut: que l'on corn pare, par exe m pie, 
l'Enfant Jésus du tondo et celui du bas-relief de 
M. Foule. 

Ces rapprochements matériels seraient déjà, sem- 
ble-t-il, suffisamment convaincants et justifieraient 
amplement notre hypothèse. Mais l'on peut, de plus, 
produire un document qui donnera à notre attribution 
une certitude presque absolue, document emprunté à 
la vie de Desiderio par Vasari. Le biographe florentin 
raconte que Desiderio avait fait plusieurs bas-reliefs 
en marbre d'une grâce admirable, dont quelques-uns, 
ajoute-t-il, sont aujourd'hui dans la collection du duc 
Côme de Médicis, « et particulièrement un tondo où 
l'on voit la tête de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec 
celle de saint Jean-Baptiste quand il était enfant ». Ce 
bas-relief, dont Milanesi, dans son édition de Vasari 
(1878, t. III, p. I io)déclarait ignorer l'histoire, paraît 
bien être celui qui nous occupe. Il aurait passé de la 
galerie de Côme dans celle de la famille Niccolini, 
et ce serait là un des restes les plus précieux de la 
collection des Médicis. 

A l'École florentine de la seconde moitié du w" siècle 
appartient également un bas-relief en marbre repré- 
sentant la Vierge et l'Enfant. Suivant la formule habi- 
tuelle de cette époque, la Vierge est vue à mi-corps, 
tournée de trois quarts à gauche; elle penche la tête 
pour regarder l'Enfant Jésus, demi-nu et bénissant, 
qu'elle tient devant elle des deux mains. Sur la base, 
deux anges nus, volant, tiennent une couronne de 
feuillage au centre de laquelle on distingue un 
médaillon dont les armoiries ont malheureusement 
été effacées, mais que surmonte un chapeau de car- 
dinal. Le marbre est lui-même placé dans un cadre 
ancien, aux armes de la familledes Rinuccini.Ce bas- 
relief, qui a fait partie de la collection Leclanché, 
n'a pas un caractère individuel extrêmement prononcé; 
il paraîtrait se rattacher à la manière d'Antonio Ros- 
sellino, à en juger d'après les draperies du manteau 
de la Vierge et d'après le type, assez particulier, de 
l'Enfant. 

Afin d'en terminer avec l'Ecole florentine, nous 
citerons encore un bas-relief en marbre, représentant 



LA COLLECTION DE MADAME LA MARQUISE ARCONATI-VISCONTI 



27 




covrRK (Bi>U de cyprrsi 

Italie (lu Nuril. — xv« hutIi' 

{f.'ntlci-timi ilr .!/*• tn miirquite .lftititali*\'ùn*Hlit 



la Vierge et rEiilant Jésus entourés d'anpc*, de l'école de 
Donaiello, et un stuc peint, où l'on voit également une 
Vierge avec l'Enfant, qui n'est pas sans analogie avec un 
bas-relief conservé au Victoria and Albert Muséum. 

Pour ri-lcole milanaise, nous avons à mentionner plu- 



sieurs morceaux, dont l'un surtout otfrc un \\i intcrèi. 
C'est un grand médaillon, en marbre blanc, de l'un des 
personnages les plus connus de la seconde moiiic da 
xv" siècle, Galcas-Maric Sforza, duc de Milan (1444-1476). 
Sur le fond est gravée, en belles capitales à l'antique, uoc 





Liimii^cs. — XIX'* srecio 
fl'ollnlùm Ht J(*» <« marfmisc Anvtmli-Vùn'mlil 



28 



LES ARTS 




inscription qui donne en abrégé les 
titres du personnage: galkas maria 

SFORZA UUX MEDIOLANKNSIS QLINTLS. 

Peu de portraits expriment avec 
autant de précision le caractère 
de leur modèle. Non seulement 
la ressemblance est excellente, 
comme le prouve la compa- 
raison avec les médailles et 
monnaies attribuées à Caradosscj 
ou à Lodovico da Foligno; mais 
on y devine le caractère même du 
prince dont M. Muniz a pu dire 
qu'il représeniait, parmi les Mé- 
cènes de la Renaissance, « le digne 
héritier des tyrans de l'antiquité : 
un Néron non moins beau, non 
moins raffiné, non moins cruel 
que son prototype ». Malheureu- 
sement, si nous n'avons point de 
doutes sur l'identité du person- 
nage, nous saurions difficilement 
déterminer la main qui a si fidèle- 
ment reproduit ses traits. On sait 
que Galcas-Maric a fait travailler 
le lils de Matico da Clivate et les 
Mantegazza ; mais dans ce mé- 
daillon, d'un st) le large et simple, 
on ne retrouve à aucun degré la 
manière petite et tourmentée de 
ces artistes, ni leurs draperies aux 
plis anguleux. 

D'autres morceaux de la col- 
lection de Madame Arconati Vis- 
conti s'en rapprochent au contraire 
beaucoup; témoin un saint Jean- 
Bapiistc en marbre, debout, vciu 
d'un manteau dont les plis offrent 
les cassures et les chiffonnages 
habituels à Omodeo et aux Mante- 
gazza. A la même école appartien- 
diait également un bas-reliel en 
marbre, représentant un homme 
vu de profil à gauche; le person- 
nage, qui a le visage rasé, de longs 
cheveux épais, est vêtu d'un pour- 
point uni à col montant. Les 
contours du profil, qui se détachent 
très nettement du fond, et sont 
même légèrement creuses par-des- 
sous, indiquent, ainsi que le mo- 
delé un peu plat, l'École lom- 
barde de la fin du W" siècle. 

Delà tiicme époque datentcnfin 
deux charmantes figures qui ont 
fait partie jadis de la collection de 
M. Sommier. Ce sont deux statues 
en pierre, de grandeur naturelle, 
qui représentent des pages. Tous 
deux, vêtus de chausses collantes, 
de pourpoints à manches étroites 
garnies de rubans, et de courtes 
tuniques de mailles que recouvrent 
des cottes armoriées, serrées par 
d'étroites ceintures, se tiennent 
debout, nu-tête; l'un s'ap)>uic de 
la main droite sur un grand bou- 



CAllINET EN 1-I!ll DA MASgUIMi. — (llalic du Iloill, XVi» sillll'l 
Lli CABINliT EST SUPl'OHTlî PAR fN UUUULK FKANnAlS Dli LA MÎ:M1Î lîI'OOUi: 

(CotUclUt/t de Jt/»» la inarqitUc A/'amati-Vistonli} 



*9 




rAliOir.KH ITAI.IK.'OIIS. — XV* SIKCLB 

fCoitfflii'ti Hr M^* ta marqitUf ArtnHfili'i'UcttHllj 




COrritlT KÎI F«ll - > ^^ V - ^ • SlècUl 

in,.:i,-ii il,' V-* la mmrfmtt* Art»iimH-ritr»mli) 



3o 



LES ARTS 




lîCOLE FRANÇAISE. — xvi« sircle. — portrait db louis diî saint-oklais 
f Collection de *»/■"• la marquise Arcoiiati-Visconti) 

clier ovale, armorié, et lient de la main gauche, qui repose 
sur la hanche, les éperons de son seigneur; l'autre s'appuie 
de la main gauche sur un bouclier identique et ramènedevant 
la hanche sa main droite, qui tenait un objet quiadisparu; 
tous deux ont les cheveux longs et frisés. Ces deux figures, 
qui ont un charme juvénile très particulier, proviennent de 
Venise, et leur style seul suffirait d'ailleurs à faire deviner 
leur origine. Il y a, en effet, les rapports les plus étroiisentre 
ces statues et celles que l'on voit encore à Venise, à des façades 
de palais ou à des tombeaux de personnages illustres. Ces 
deux pages ressemblent beaucoup, par exemple, à ceux qui 
décorent les niches du tombeau du doge Niccolo Trôn 
(t 14/3), à l'église des Frari, ou à certaines figures des tom- 
beaux du doge Pietro Mocenigo (f 1476) ou du dogeAndrea 
Vendramin (11478), à l'église de San Giovanni e Paolo. 
Ils datent certainement du dernier quart du xv siècle, et 
doivent sortir de l'atelier d'un des nombreux sculpteurs qui 
travaillaient alors à Venise, autour d'Antonio Rizzo et de 
Pietro Lombardo, avant qu'Alessandro Leopardi n'erit 
orienté l'art vénitien vers un style un peu plus maniéré et 
plus imprégné d'antique. Il semblerait que les armoiries 
des cottes et des boucliers dussent permettre d'identifier 
facilement le monument d'où ces deux pages doivent pro- 
venir; mais nous n'avons pu retrouver exactement ni le 
chevronné des cottes ni les bandes des écus dans les armoi- 
ries des grandes familles vénitiennes ; et même les deux 
lettres, un I et un E, surmontées d'un signe abréviatif, qui 
sont brodées sur l'autre côté des cottes, demeurent inexpli- 
quées : on a voulu y voir les initiales d'un membre de la 
famille Emo, mais nous croirions plutôt que ce sont là 



les initiales des prénoms du seigneur et de la dame qui 
ont fait sculpter ces charmantes, mais énigmaiiques 
figures. 

Parmi les objets d'art décoratif, l'Italie est, bien entendu, 
représentée aussi par des pièces intéressantes. Pour le mo- 
bilier, nous citerons surtout un grand coffre, en bois de 
cyprès, dont la décoration est, non pas sculptée, mais 
gravée et champlevée. On connaît un certain nombre de 
meubles de ce genre, conservés dans des colleciions publi- 
ques ou privées de France, d'Allemagne et d'Italie, et 
notamment au musée de Cluny. Ils sont généralement dis- 
posés de la même façon, et représentent des personnages, 
élégamment vêtus, groupés dans un jardin, autour d'une 
fontaine, et devisant ou chassant. Sur celui-ci, qui provient 
de la collection Bonnaffé, le sujet est particulièrement com- 
pliqué, et des scènes de chasse s'y mêlent aux scènes d'amour, 
tandis que, dans un élégant encadrement, des animaux réels 
ou fantastiques courent parmi les rinceaux. Nous ne savons 
pourquoi on a jadis voulu attribuer à tous ces meubles une 
origine française; rien ne rappelle, en effet, plus directe- 
ment les peintures et les sculptures de l'Italie du nord 
vers le milieu du xv= siècle. A vrai dire on y sent bien, 
dans certains détails ou certains partis pris de décoration, 
une légère influence septentrionale; mais il n'y a là rien 
qui doive surprendre ni faire supposer une origine non 
italienne : on sait combien nombreuses sont les traces des 
arts flamand et allemand dans l'art lombard et l'art vénitien 
jusqu'à la fin du xv= siècle. 

Nous compterons parmi les meubles un petit cabinet, à 
tiroirs et à porte centrale, qui est entièrement recouvert de 




ÉCOLE FRANÇ.\ISE. — xvi» siècle. — pobtr.ut db KiroLAs de nkuvilli! 

(Colleclioii de .>/"• la marquise Arcimuti-Y isconti) 



LA COLLECTION DE MADAME LA MARQUISE ARCONATI-VISCONTI 



3i 



plaques de fer repoussées, ciselées et incrustées d'or. C'est là 
un spécimen très caractéristique d'un art que les armuriers 
milanais avaient su faire adopter par la mode vers le milieu 
du xvi« siècle. 

Pour ce qui est des bronzes, nous citerons seulement 
quelques pièces padouanes, notamment un encrier muni 
d'un flambeau, composé d'un Triton qui lutte avec un ser- 
pent, un flambeau formé d'une Sirène dont la double queue 
se relève jusque sur ses bras, et deux flambeaux à bases 
rondes, à tiges en balustres, décorés de médaillons, de 
mascarons et d'oves. Une Baigneuse de l'atelier de Jean 
Bologne, debout sur la jambe droite et s'cssuyant le sein 
gauche avec un linge, mériie une mention particulière pour 
sa finesse et sa légèreté. 

La céramique nous retiendra plus longtemps, à cause 
de quelques pièces importantes. A côté, en effet, d'objets 
d'un bel aspect, mais appartenant à des séries bien connues 
du xvi« siècle, corn me ce nains plats ou vases de Deruia, s'en 
trouvent plusieurs du xv siècle. 

C'est, avant 
tout, un grand 
plat, décoré au 
centre d'un écu 
armorié, et, sur 
le marli, d'une 
série de pal- 
mettes très sty- 
lisées, qui s'enlèventsur 
un fond blanc orné de 
feuilles et de spirales. 
Ces palmettcs, peintes 
en bleu et en jaune, à 
quatre rangs de pétales, 
dérivent très directe- 
ment d'un modèle orien- 
tal, qui provient lui- 
même de l'art byzantin ; 
on les retrouve sur 
beaucoup de pièces ita- 
liennes de la fin du 
xv^ siècle, qui ont géné- 
ralement été attribuées 
à la fabrique de Faenza. 
C'esilà une désignation 
commode, sous laquelle 
on a réuni des produits 
extrêmement nombreux 
et variés. Mais on com- 
mence à constater, sur- 
tout depuis quelques 
années, que les classe- 
ments des faïences ita- 
liennes du xv>; siècle que 
l'on avait adoptés jus- 
qu'ici, ne méritent 
qu'une confiance très 
limitée, vu qu'ils repo- 
sent sur des hypothèses 
sujettes à caution ; et 
l'on commence à grou- 
per les monu- 
ments d'après 
leur style et la 
nature de leur 
ornementation. 
Toutefois los ré- 
sultats acquis, 




fe 



pour intéressants qu'ils soient, manquent encore de cohé- 
sion, et bien des questions se posent, qu'on ne peut encore 
résoudre. Le plat qui nous occupe en fournit un exemple 
frappant. D'après son décor, il correspond assez exactement 
au style de Faenza; mais les armoiries qu'il porte de 
gueules à trois épées d'argent) sont celles d'une famille flo- 
rentine, les Mincrbetti, dont plusieurs membres sort enter- 
rés à Sania Maria Novella. Faut-il donc admettre qu'à cette 
époque les Florentins, qui avaient pourtant des faïcnceiics 
capables de répondre à leurs besoins, se sont paifois 
adressés aux potiers de Faenza ? 

La même incertitude subsiste pour l'origine de tout un 
groupe de céramiquesdont le décor, très particulier, se com- 
pose de grosses feuilles longues, au bout recourbé, accom- 
pagnées d'un ornement stylisé qui semble emprunté aux 
yeux des plumes de paon, et aussi de grosses fleurs rondes 
se détachant sur un fond de rinceaux très légers. Des décou- 
vertes récentes tendraient à faire supposer qu'il s'agit d'un 
atelier travaillant dans l'Italie centrale ou même méridio- 
nale, car ses pio- 
ductionsles plus 
caractcrisiiqucs 
ont été décou- 
vertes à Rome et 
à Viterbe. ou 
portent les ar- 
moiries des rois 
aragonnais do Naples. 
On a même voulu pré- 
ciser, et on a imaginé 
un « atelier romain ■ ; 
mais il semble qu'il 
vaille mieux ne pas tant 
préciser encore. Du 
moins il s'agit d'un ate- 
lier au style bien homo- 
gène, et les deux vases 
reproduits plus haut le 
représentent très exac- 
tement. 

l'abt rRAiiçAis 

Si de l'an italien nous 
passons maintenant à 
l'art français, nous trou- 
vons également, dans la 
collection de Madame 
Arcunati- Visconii, un 
grand nombre de pièces 
importantes, et plu- 
sieurs tout à fait hors 
de pair. 

La peinture, toute- 
fois, n'est ici encore pas 
aussi abondamment re- 
présentée que la sculp- 
ture et les arts indus- 
triels. Nous avons 
néanmoins k signaler 
plusieurs portraits, 
notamment trois 
du xvt« siècle, 
dont le Louvre 
possède des ré- 
pliques très mé- 
diocres. D'abord 
deux petits pan- 



ÉCOLB KIIANÇAISK. — x\f 
( CiW/rcfioN éc JB"" la 



«■«Tfaiùr Arcvtmli-t'iMtmli) 



32 



LES ARTS 



neaux qui montrent deux seigneurs delà cour de France. Le 
premier, dont une inscription nous fait connaître le nom, 
est Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, à l'âge de 
48 ans : il est vu en buste, et vêtu à la mode du temps de 
Charles IX, d'un pourpoint noir, garni d'une petite fraise 
avec des boutons et une chaîne en orfèvrerie ; ses cheveux 
et sa barbe sont blonds; il est coiffé d'une toque noire. Le 
second portrait est celui d'un personnage beaucoup plus 
important, Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroy 
(1542-1617). Le fameux secrétaire d'État parait ici sous les 
traits d'un homme d'une trentaine d'années, aux yeux gris- 
bleu, à la barbe brun clair taillée assez court; il est véiu d'un 
pourpoint noir très simple, garni d'une fraise, et coiffé d'une 
toque en étoffe noire. Au haut du panneau on lit : « M. de 
Villeroy », et au bas : a Nie. de Neuville, S. deVilleroy. Sec. 
des(tat). B Cette inscription est confirmée parla ressemblance 
du visage, dont les traits concordent avec ceux de la statue 




M. (J. DE LA TOLlt. — I'OUtbait iik m"" ricaiid 

[ColUctinn de .U"* la nmrqinse Ai-nmati-Viscoiitl) 



tombale en marbre conservée dans l'église de Magny-en- 
Vexin. Une telle figure aux traits fins, à l'expression pru- 
dente, un peu réservée et presque timide, convient bien au 
politique avisé qui avait acquis, a dit Fauvelet du Toc dans 
son Histoire des secrétaires d'Etat, « la réputation du plus 
grand Politique et du plus prudent Ministre de son siècle, 
par cinquante-six ans de services rendus à quatre de nos 
Roys », et de qui Sully a écrit qu'il faisait a paraître son 
habileté en son silence et grande retenue à parler en 
public ». 

Par leurs petites dimensions, comme par les fonds clairs 
sur lesquels ilsse détachent, ces portraits rappellent un peu 
les charmants panneaux de Corneille de Lyon. Cependant 
on ne saurait, croyons-nous, y voir des œuvres de ce maître, 
qui travaillait aune époque un peu antérieure. Les portraits 
de Lansac et de Villeroy ne sauraient guère, en effet, 
remonter plus haut que le règne de Charles IX ; d'après les 

costumes, ils ont dû être peints 
vers le même moment; or Vil- 
leroi, né en i 5^2, nommé secré- 
taire d'État en i56y, paraît âgé 
d'une trentaine d'années: on ne 
doit pas être très loin de la vérité 
en supposant que ces deux pan- 
neaux ne sont guère antérieurs à 
I 570. Encore faut-il tenir compte 
du temps qui a pu s'écouler entre 
le moment où les personnages ont 
été « pourtraicts » au crayon, et 
le moment où le peintre, d'après 
les dessins qu'il conservait et qui 
lui tenaient lieu de modèles, a 
exécuté les peintures à l'huile que 
nous avons sous les yeux. 

L'on sait en effet que c'est dans 
ces conditions qu'ont été peints 
presque tous les portraits de la 
fin du xvi= siècle, à une époque 
où la mode faisait entreprendre 
de véritables séries d'images de 
personnages illustres. Une des 
preuves les plus convaincantes 
que l'on puisse en citer est un 
autre portrait, celui de Charles IX, 
qui montre le roi en buste, de 
trois quarts à gauche, coiffé d'une 
loque à plumes, ornée d^'orlèvre- 
ries, et le cou serré dans une 
fraise largement tuyautée. Bien 
que supérieure à l'exemplaire du 
Louvre, cette peinture n'est cer- 
tainement point une œuvre ori- 
ginale, faite d'après nature; elle 
reproduit un crayon, très proba- 
blement de François Clouet, qui 
est conservé au Cabinet des 
Estampes de la Bibliothèque Na- 
tionale. Le dessin, très franc et 
très habile, a été répété plusieurs 
fois en peinture ; sur cet exeni- 
plaireon lit le millésime de iSjq, 
date de la mort du roi, ce qui 
semblerait indiquer que le pan- 
neau a été peint après la mort du 
modèle. 

J.-J. MARQUET 

DE VASSELOT. 
(A suivre.) 



Directeur : M. JIANZI. 



Imprimerie Mamzi_, Joyant & 0»% Asnières. 



Le Ocrant ; G. BLONDIN. 



CHRONIQUE des VENTES 



Quand paraîtra cette chronique, la der- 
nière de la saison, les grandes ventes seront 
terminées, et n'existeront plus qu'à l'état de 
souvenir. Pour de longs mois les salles de 
ventes seront closes et les amateurs libres de 
se reposer des fatigues des grandes vacations, 
dans quelques tranquilles et fraîches villégia- 
tures. Ce qu'il faut constater, c'est le grand 
nombre de ventes importantes qui ont eu lieu 
depuis le commencement de l'année, et qui 
presque toutesontdonnéd'excellcnis résultats. 
Le marché de la curiosité a eu une tenue très 
ferme et les prix ont, en général, dépassé la 
coteétablie parles années précédentes, malgré 
la quantité énorme de marchandises que la 
vente des collections de Madame Leiong a 
jetée sur la place. 

Dans le courant du mois de juin, il y a 
encore eu deux ventes Leiong. Une composée 
d'objets d'art et d'ameublement qui a produit 
293,000 francs sans fournir d'enchères sensa- 
tionnelles, sauf deux violons par Stradivarius 
qui sont montés, l'un à 1 2,000 francs, et l'autre 
à i(),5oo francs et une petite table en bois de 
rose de l'époque de Louis XV qui, bien qu'ornée 
de bronzes rapportésàune époque antérieure, 
a cependant été adjugée 8, i 5o francs. 

L'autre vente Leiong composée unique- 
ment de tableaux anciens a produit 132,845 
francs. Cette seconde vente réservait encore 
une surpiise sous la forme d'un tableau cata- 
logué comme « genre de Fragonard » et inti- 
tulé la Culbute qui a été payé 45,000 francs 
sur une demande de 40,000 francs. Ce prix 
n'a pas été sans étonner beaucoup, car les 
avis étaient très partagés au sujet de cette 
toile. Les réserves portées au catalogue, où ce 
tableau n'était même pas attribué à Fragonard, 
mais bien indiqué comme genre de cet 
artiste, confirmaient les doutes que l'on émet- 
tait au sujet de cette œuvre. Cependant la 
demande de 40,000 francs faite par M. Ferai 
semblait prouver qu'il attachait une grande 
valeuràce tableau, bien que ne le garantissant 
en aucune façon. Madame Lelongavaitacheté 
cet important morceau de peinture il y a sept 
ans environdans un petit village des environs 
de Paris, et elle lui attribuait une valeur con- 
sidérable, persuadée qu'elle était qu'il était dû 
au pinceau de Fragonard; une fois elle en 
avait mcn^e refusé une ofire ferme de 600.000 
francs. D'autre part, lapersonnequi l'aacheiéà 
la vente est convaincue quec'esi bien une oeuvre 
du maître, opinion qui est aussi celle d'un de 
nos grands amateurs parisiens qui désirait 
également acquérir ce tableau. Tout ce que 
je puis dire c'est que c'est une oeuvre d'une 
tacture puissante, bien dans la manière du 
maître de Grasse et qu'il n'eût pas trouvée 
indigne de lui. Dans cette vente deux panneaux 
décoratifs attribués ù Lancret sont montés à 
10,000 francs. 

Les six ventes des collections de Madame 
Leiong ont produit un total de 9,139.000 
francs. C'est un beau résultat à l'actif de 
M. Chevallier et de MM. Mannheim, Ferai et 



Larcade. Au mois d'octobre il y aura encore 
une septième et dernière vente qui durera dix 
jours. Sauf la vente Spitzer et la vente San 
Donaio, ce total de prix de presque dix 
millions est le plus élevé qui se soit encore 
produit. 



Au commencement de juin a eu lieu la 
vente de la collection de tableaux anciens 
appaitenant à M. le comte de G... et, autant 
que les ventes Leiong, celle-ci a prouvé 
l'emballement qui existe en ce moment pour 
la peinture des xvii' et xviii'= siècles de l'école 
française. Cette vacation, qui comprenait 
quatre-vingts numéros environ, a donné le 
total élevé de 793,000 francs, résultat tout à 
l'honneur de M« l.air-Dubreuil et de M. Sor- 
tais. Le plus gros prix atteint a été celui de 
37,100 francs donné pour un Portrait de 
Madame Lambert de 'Ihorigny, par Largil- 
lière, dont l'expert avait demandé 3o,ooo 

j francs seulement. 

I Une jolie chose aussi était une toile par 
Boilly représentant les Filles de Houdon, ou 
r Atelier de peinture, rtuvrc de premier ordre 
qui a été payée 27.000 francs. Nattier était 
représenté là par un Portrait de sa fille 
(Madame Brochier),qui aaiteint24.5oo francs. 
Une char mante toi le par .Mademoiselle Gérard, 
l'élève de Boilly : La Le^on de Géographie, 
a été adjugée 11,000 francs, dépassant de 
3,000 francs le prix de demande. Un portrait 
par la même artiste a fait 10,000 francs. 

Deux peintures décoratives par François 
Lemoiiie ont atteint le prix de 18,000 francs; 
jamais ce peintre n'avait été à pareille fête. 
Carie Van Loo est porté au triomphe, car 
nous voyons deux portraits de ce maiire 
secondaire montera 18,000 et 17,500 francs. 
Quelques autres numéros sont encore à 
signaler : 

Portrait de femme par Cotes, 6,100 francs. 
L'Hiver par Fragonard, exécuté lors de son 
séjour en Italie, 8,900 francs. La Mère nour- 
rice, par Mademoiselle Marguerite Gérard, 
7,600 francs ; Tête de petit garçon, parGreuze, 
7,o5o francs; Portrait de Madame Joly de 
Fleury, par Carie Van Loo, 8,:oo Irancs. 
Portrait présumé de Madame Du Barry, pastel 
par La Tour, dans un mauvais état de conser- 
vation : 3,100 francs. 



D'un autre genre était la vente de la col- 
lection de M. Benoit Hochon qui eut lieu les 
1 1 et 13 juin sous la direction de M' Che- 
vallier it M. Mannheim et qui a produit 
329,614 francs. Cette réunion se composait 
d'objets d'artcttableauxd'époques antérieures 
au xvii° siècle, c'est à-dire remontant au 
Moyen Age et à la Renaissance, catégorie 
d'objets qui devient chaque jour plus rare et 
que l'on voit peu souvent passer en ventes 
publiques. 

Étant données la célébrité de la collec- 



tion Hochon cl la qualité des pièces 
qui la composaient, le succès était assuré 
d'avance 

L'intérêt résidait surtout Janslcssculpiur^s 
en bois, marbre ou piirrc des xiv< et xv siècles 
et dans une remarquable »uiie d'étoffes et 
broderies du xin' au xvi' >ièc!c. Dans ces 
sections, le musée des Ans décoratifs et le 
musée de Rouen ont lait de nombreuses 
acquisitions. Dans les sculptures >ur bois, il 
convient de signaler deux portes provenant du 
château de Gaillon et datant du temps de 
Louis XII, d'un merveilleux travail qui ont 
été poussées jusqu'à 28.000 francs par an 
antiquaire parisien. Comme meuble, je men- 
tionnerai un piix de 19,900 francs donné pour 
un meuble à deux corps de la (indu xvi* siècle. 

Une pièce très curieuse et très rare était 
une léte de femme en cuivre repousté, prove- 
nant d'un tombeau, beau spécimen de travail 
français du milieu du xiv< siècle, qui a été 
adjugé 7,000 francs. 

En plus des deux portes que j'ai citées 
plus haut, les bois sculptés renfermaient une 
série de statues et statuettes de tout premier 
ordre, telles que cettestatueiie de saint Michel 
terrassant le dragon, datant du x%-« siècle, que 
M. Mannheim paya 6.000 francs. 

La pièce capitale, parmi les étoffes, était an 
ensemble composé d'une chasuble, de deux 
dalmaiiques et de deux dessus de pupitre «n 
velours rouge avec broderies d'or, d'argent et 
de soie, de travail espagnol du xvi' siècle. Ces 
pièces admirables qui provenaient, croit-on, 
de l'Escurial, ont atteint le prix de 35,oco 
francs. 

A côté de cet ensemble rare et digne d'an 
musée, je signalerai encore un petit tableau en 
broderie d'or et de soies de couleur au passé, 
représentant le Christ crucifié, la Vierge, 
saint Jean et sainte Madeleine, travail italien 
du commencement du w siècle, acheté 6,000 
francs par un amateur et aussi un devant 
d'autel en drap d'or bouclé, de travail vénitien 
du xvi* siècle, adjugé 5,700 francs. 

Les tableaux et dessins ne comptaient pas 
d'oeuvres hors pair. Un panneau de l'école 
flamande du commencement du xvi< siècle: 
La Vierge et CEnJant Jésus est monté cepen- 
dant à 6,400 francs et deux portraits d'hom- 
mes de l'école espagnole du sv* siècle ont 
fait 3,000 francs. 

A titre de curiosité, j'attirerai l'attention 
sur un dessin par Lagneau qui a été adjugé 
2,35o francs, alors qu'à la vente Maherauli. 
en 1880, il n'avait pas trouvé acquéreur au- 
dessus de 43 francs. 



Une vente qui présentait un immense 
intérêt ci qui pourtant n'a pas réalisé les espé- 
rances que l'on avait fondées, a été celle des 
fresques de Boscoreale que faisait M' Deles- 
tre assisté de deux experts des plus compé- 
tants, MM.Canessa.Ces peintures raris>imes 
que l'on avait amenées d'Italie, n'étaient pas 



LES ARTS 



d'un placement facile il est vrai et l'acquéreur 
ne devait se rencontrer que parmi les musées 
d'Europe ou d'Amérique ou bien dans la per- 
sonne de quelque milliardaire désireux de se 
constituer un ensemble unique au monde. Or, 
ces acquéreurs ont reculé devant le prix de 
1 ,800.000 francs que l'on demandait du tout et 
les deux morceaux les plus importants, la Citha- 
riste et le Citbiculum, pièce complète décorée 
defresques, ont été adjugés ioo,ooofrancscha- 
cun aux experts. Un autre tableau représentant 
deux figures assises a atteint 5o,ooo francs. 
Le musée du Louvre a acheté un lambris, 
génie ailé à tête de faune, pour 1 5, 3 00 francs. 
L'ensemble de la vacation a produit 291,000 
francs. 



Quittons un moment l'antiquité et les épo- 
ques anciennes, pournous occuperde l'art pic- 
tural moderne avec la vente de la collection de 
M. Zigomalas, de Marseille, formée de tableaux 
de l'école de i83o et de l'école de 1870. et qui 
eut lieu sous la direction de M"-' Chevallier et 
de M. Georges Petit et s'éleva au chiffre de 
492.000 francs. Bien que cette somme ne 
représente pas ce qu'avait dépensé M. Zigo- 
malas pour l'achat de sa collection, il est, à 
mon avis, très satisfaisant et ce qui le prou- 
verait, c'est que, pour la grande majorité, les 
prix d'estimation de M. G. Petit ont été dépas- 
sés. Certaines toiles ayant passé dans les 
ventes Lutz, Strauss, Humbert, etc., n'ont pas 
atteint les prix qu'elles avaient faits alors. Mais 
cela ne prouverien,car, à ces ventes, il y avait 
un emballement inexplicablj et les adjudica- 
tions déroutaient toutes prévisions. Aujour- 
d'hui on s'est assagi et l'on est revenu à des 
prix raisonnables. Ainsi un tableau par Van 
Marke, la Rentrée à la Ferme, n atteint 26,o5o 
francs, ce qui est très bien. Or. à la fameuse 
vente Humbert, il avait été payé 36, 000 francs, 
ce qui du reste avait surpris tout le monde. 
La plus belle œuvre de la collection Zigo- 
malas était une vue de Venise par Ziem, magni- 
fique effet de crépuscule, qui a été payé 58, 000 
francs sur une demande de 5o,ooo francs. A 
côté de cela il y avait une belle page par Claude 
Monet, la Débâcle, qui est montée à 28,5oo 
francs. Un petit paysage par Duubigny a été 
acheté 21,000 francs par le musée de Lyon 
qui a aussi acquis une toile de Sisley pour 
14,000 francs. Le5 Chênes, par Charles Jacque, 
ont atteint 24,000 francs et un grand tableau 
du même, le Printemps, Si(a\x 1 8, o5o francs. Le 
Campanile à Rotterdam de Jongkind, qui 
venait de la vente Lutz, est monté à i8,5oo 
francs etun tableau par Sisley, 5o/ez7 couchant, 
adjugé 1 1,000 francs, a doublé le prix qu'il avait 
fait à la vente Doria en 1899. 

Voici les autres principaux prix de cette 
vente : 

Songeuse, par Besnard, 6,3oo francs. Le 
Port du Camaret, par Boudin, 5, 000 francs. 
Entroisième classe, par Daumier,6, 100 francs. 
L'Aurore par Pantin -Latour, 7,700 francs. 
Bergère et son troupeau au bord d'une mare, 
par Charles Jacque, i 1,000 francs. Moutons 
paissant, parle même, i3,5oo francs. L'Orage 



lointain par le même, 8,5oo francs. Le Canal, 
effet de lune, par Jongkind, 6,3oo francs. Le 
Canal à Dordrecht, 10,000 Irancs. La Rue 
Saint-Séverin par Jongkind, 6,000 francs. 
Le Canal, par Jongkind, 8,200 francs. L'Hiver 
sur le canal, par Jongkind. L'Hiver en 
Hollande, par Jongkind, 8,600 francs. La 
Seine au pont Royal, par Lepine, 6,000 
francs; Bry- sur-Marne, par le même 6,65o 
francs. La Seine à Charenlon. par le même, 
6,600 francs. Hiver, parle même, 6,900 francs. 
Vetheuil, par Claude Monet, 10,000 francs. 
La Ronde dans le parc, par Monticelli. 8,000 
francs. La Route de Versailles, par Sisley, 
8,100 francs. L'Hiver, parle même, 9,000 
francs. Le Village, par le même, 8,400 francs. 
LePalais des Doges, par Ziem. i3,ioo francs. 
Le Canal àVenise.-par\emème, 29,000 francs. 
Conclusion. Très bonne moyenne d'enchè- 
res et bonne tenue des cours pour l'école de 
i83o et pour l'école impressionniste. 



Le i3 juin a passé en vente un important 
tableau par Millet, la Herse, qui a été adjugé 
41,600 Irancs. Ce tableau provenait de la 
vente de l'expert Garnier, où il avait été vendu 
75,000 francs. Mais l'acquéreur n'avait pas 
voulu solder son achat alliguant que le 
tableau lui appartenait. De là procès, et, en fin 
de compte, revente du tableau par autorité de 
justice, ce qui l'amenait de nouveau à l'Hôtel 
Drouot. Tous ces avatars expliquent la diffé- 
rence entre le prix de 1894 et celui donné 
hier. A la vente Garnier, celui qui l'avait 
acheté ne voulant pas le payer, s'occupait peu 
de la somme et, en plus de cela, la Herse se 
trouvait là dans une vacation qui fit beaucoup 
de bruit et autour de laquelle on Ht une 
réclame énorme. Il faut dire aussi que le 

: sujet de ce tableau est tiisie, d'une tristesse 
que combat seule la qualité de la peinture qui 

1 est de la plus belle manière de Millet. 

Le même jour et dans la même salle, on 
dispersait des tableaux modernes formant les 
collections de deux amateurs, MM. Chastel 
et Deloison. Trois prix sont à retenir seule- 
ment. Un Pécheur à l'aube, joli paysage par 

j Jules Dupré, qui est monté à 25, 000 francs, 
sur une demande de 20,000 francs ; une toile 
par Rousseau: La Mare, adjugée 14,100 
francs, et un panneau par Corot: La Petite 
Charrette, payé 12,100 francs, juste le prix 
d'estimation. 



D'autres ventes intéressantes ont eu lieu 
dans le courant de juin. 

La collection d'objets d'art de la Chine et 
du Japon formée par feu M . Brenot et dispersée 
par M= Chevallier et M. Bing a produit un 
total de 167,000 francs. Deux grands brûle- 
pariums en émail cloisonné ont été adjugés 
6,000 francs ; deux grands cornets en porce- 
laine de Chine, décorés enbleu, 4,3oo francs; 
une cassolette en jade, 3,700 francs. Un grand 
plateau en laque a été acheté 3, 200 francs par 
Madame veuve Brenot pour en faire cadeau 
I au Louvre. 



Comme prix importants, il faut signaler 
encore un tableau par Fragonard intitulé 
Souviens- toi, peint dans une manière très 
large et bien dans la caractéristique du maître, 
mais sombre, d'un sujet peu agréable et dans 
un état de conservationlaissant à désirer, qui 
a cependant été adjugé 43.200 francs par 
M"^ Delestre à M. Paulme, l'expert de la vente, 
lequel en avait demandé 40.000 francs. 

Quelques jours avant M« Lair-Dubreuil et 
M. Bloche avaient vendu un collier de perles 
I 27,000 francs. 

Au moment où j'écris cette chronique, a 
lieu une vente considérable de bijoux prove- 
nant de la succession Paul Hamelin, le grand 
joaillier parisien. L'ensemble des vacations 
est estimé devoir produire deux millions et 
demi environ. Le principal lot de cette vente 
était une collection de quinze magnifiques 
perles blanches qui a été adjugée 297,000 
francs. 

Enfin pour finir, un fait qui prouve combien 
le xviii= siècle fait fureur, M'^ Thouroude, 
assisté de M. Vannes, a adjugé 27.000 francs 
un secrétaire en marqueterie de bois de l'épo- 
que Louis XVI, orné de bronzes dorés que 
l'on ne garantissait pas anciens. Si on eût 
garanti les bronzes, quel prix aurait donc 
fait ce meuble? 

A Londres, la vente la plus importante, 
faite chez Christie, en juin, a été celle de la 
collection de tableaux moJernes appartenant 
à Sir Horatio Davies, qui a produit un total 
de 403,750 francs. 

L'école française de i83o a maintenu sa 
bonne réputation et obtenu de beaux prix.. 

Un paysage par notre maître Corot, intitulé 
Zuydcoote, près Dunkerque, a eu les honneurs 
de la vente avec une adjudication de 49,875 
francs. Un autre paysage du même, avec 
figures, a atteint 20,475 fiancs. Meissonier 
s'est aussi très bien vendu. Un panneau de 
cet artiste représentant une troupe de cavaliers 
en costume LouisXV,y a fait 24,955 francs et 
un autre petit tableau 21, 525 francs. Deux 
Cavaliers oni été payés 16,750 francs et un 
panneau, L' Avant-garde d'une armée, 1 3,375 
francs. 

Dans l'école anglaise, une œuvre par 
Turner, Worcester, tient la tête avec 28,875 
francs et un important tableau par Lord 
Leighton vient ensuite avec 26,5oo francs. 
Quelques autres prix sont encore intéressants 
à noter : 

Paysage à Fontainebleau, par Diaz, 22,575 
francs; Le Garçon boucher, par Knaus, 24,150 
francs; Cavalerie, par Munckac-y, i3,25o 
francs; Embouchure de Rivière, par Jules 
Dupré, i2,6o5 francs; Le Lac, par Jules 
Dupré, ii,25o francs; La Salle d'armes, par 
Isabey, 9,700 francs; Enfants turcs, par Diaz, 
9,700 francs ; Pêcheurs à Venise, par Ziem, 
9,450 francs; Marine, par Jules Dupré, 8,925 
francs ; Paysage avec rivière, par Daubigny, 
7,875 (rancs; Jeune Fille au tambourin, par 
Bouguereau, 6,55o francs; L'Atelier du pein- 
tre, par Roybet, 4,o5o francs ; Pastel, par 
Lhermitte, 4,975 francs. 

A. FRAPPART. 



LES ARTS 



N" 20 



PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK 



Août 190^ 




BUSTE D'ENl'ANT (marbrel. — art français. — fin di- xvi« sièclk 
{ Collection de M'"' la marquise Arconali-Visconlif 



LES AHT.S jmhticroul titins If w«;m(7v> */«• Sfptfiiihre Hitf tmpi*rlaHU rlMilc .««r \yillSTI.f:R ri Xf>tt #n»»Tf. 



LA COLLECTION 



DE 



Madame la Marquise ARCONATNVISCONTI 




DM! SAIN-TK (StotiicUe marbrol 

Art français. — Kin du xv" siècle 

'Collection de Jlf"»» la marquise Arconati-Visconti} 



Poi;r en terminer avec les peintures françaises, nous 
mentionnerons ici une œuvre excellente, qui, par 
sa date, surprend un peu dans un ensemble consacré 
exclusivement au xv= et au xvi^ siècle: disparate des plus 
agréables, au surplus, et qu'on ne saurait regretter. C'est 
un pastelduxviii= siècle, qui représente une petite fille ; l'en- 
fant, assise dans une chaise à dossier en bois, coiffée d'un 
petit bonnet orné de dentelles, est vêtue d'une robe recou- 
verte d'un manielet blanc ; elle cache ses mains dans un 
manchon en étoffe bleue garni de fourrure blanche, et 
regarde franchement le spectateur, avec une expression 
charmante de douceur et descrieux. Parune bonne fortune 
trop rare, on connaît exactement l'histoire de cette oeuvre 
si jolie. C'est le portrait, par La Tour, de Mademoiselle 
Hicard, qui devait plus tard devenir la mère du conven- 
tionnel Goujon; l'enfant, née le i" janvier 1745, aurait été 
crayonnée à Dijon, vers ijSo; son portrait resta entre les 
mains de la famille Goujon jusqu'en 1898, date à laquelle 
il fut acquis par Madame Arconati-Visconti. Peu de pein- 
tures du xviii» siècle, peu, surtout, de cette qualité, nous 
montrent ainsi, pris sur le vif, des enfants en bas âge; car 
généralement les artistes réputés n'ont peint que des jeunes 
princes, dont les images, plus officielles, manquent sou- 
vent un peu de naturel et d'intimité. 

Il nous faut maintenant revenir en arrière, pour examiner 
les sculptures et les objets d'art, également importants et 
très nombreux. 

Pour le xiv« siècle, voici une grande vierge en marbre, 
qui a fait partie de la collection Spitzer. C'est, dans l'art 
relativement mal connu de cette époque, une œuvre de 
transition, où aucun des caractères spéciaux du siècle à ses 
différentes périodes ne domine d'une façon très nette. Par 
le hanchement assez peu accentué, par la sagesse relative 
des draperies, dont les grands plis conservent quelque chose 
des traditions de l'extrême fin du xiii' siècle, cette statue 
pourrait être datée du premier tiers du xiv^ siècle ; et, d'autre 
part, certains plis en tire-bouchon, certains tortillons, sem- 
bleraient devoir lui faire attribuer une date légèrement plus 
rapprochée. C'est d'ailleurs une pièce très élégante, d'une 
belle tenue, et dans un état de conservation trop rare. 

Tous les caractères d'un art de transition, — et ces 
périodes intermédiaires sont souvent les plus intéressantes 
à étudier, — se retrouvent également dans une statuette en 
marbre, représentant une Sainte dont l'attribut et la main 
gauche ont malheureusement été brisés. A première vue une 
pareille oeuvre semble encore être tout à fait gothique, et 
rien ne paraît y annoncer clairement la venue prochaine de 
l'italianisme : l'attitude demeure simple et naturelle, les 
draperies tombent en plis logiques et harmonieux, et le 
livre ouvert, exactement reproduit, est encore dans l'esprit 
purement français du xv<: siècle. Toutefois un examen atten- 
tif permet de surprendre bien des symptômes d'une modifi- 
cation prochaine de l'art traditionnel. 

Toute indication réelle et particularisée de costume est 
supprimée ; sans doute nous n'en sommes pas encore au 
moment où la banale et vague draperie aura remplacé 

* Voir les Ails, n» 19, p. 17. 



LES ARTS 




DRESSOIR ET BOISERIES 

ART FRANÇAIS. — XV« SIKCI-K 

(Collection de A/»» la marquise Arconati-Visconli) 



LES ARTS 



complètement l'habillement con- 
temporain, réputé bas et commun ; 
cependant la robe collante, à peine 
indiquée, disparaît sous un grand 
manteau, sans forme précise, dont 
un pan couvre la tête, dissimulant 
en partie les cheveux. Enfin, le 
type du visage est un peu généra- 
lisé ; nous n'avons plus ici des traits 
individuels, mais une sorte de no- 
blesse très légèrement convention- 
nelle, d'où sortira plus tard sans 
peine, quand la mode et l'italia- 
nisme auront fait leur œuvre, la 
« tête d'expression » classique. Ce 
mélange charmant, et très savou- 
reux, hâtons-nous de l'ajouter, de 
traditionsgothiqueset de tendances 
nouvelles permet de dater approxi- 
mativement cette statuette, et de la 
rattacher au moins indirectement 
à l'école de la Loire. Bien qu'elle 
paraisse appartenir à une période 
un peu antérieure, elle serait à rap- 
procher des fameuses Vertus, 
sculptées par Michel Colombe pour 
le tombeau de François II de Bre- 
tagne à Nantes (i5o2-i5o7), dont 
elle a la douceur et le charme in- 
time, avec un visage toutefois plus 
fin, comme aussi de la Vierge 
d'Olivet. 

L'italianisme domine tout à fait 
dans un bas-relief, provenant du 
château de Pagny (Côte-d'Or), et 
qui date de i538 environ; il re- 
présente deux enfants soutenant 
un écusson, et fait pendant à celui 
de la collection de M. Foule, 
qui a été publié ici même (n" de 
mai 1902). 

Au XVI": siècle également, et à 
l'un de ses représentants les plus 
illustres, Germain Pilon, a été 
attribué un Joli buste d'enfant qui a 
jadis appartenu à M. Bonnaffé. 
M. Emile Molinier, qui l'a publié 
en 1899 dans les Monuments et 
Mémoires (Fondation Piotj, a émis 
à son sujet une hypothèse des 
plus ingénieuses. D'après lui, nous 
aurions là une image de la petite 
Marie-Élisabeth, fille de CharlesIX 
et d'Elisabeth d'Autriche, qui 
mourut en iS/S, âgée de cinq ans. 
Mais on ne saurait, et M. Molinier 
lui-même a eu soin de le déclarer, 
semontrertrèsaffirmatif pour cette 
identification, car les ressem- 
blances, dans les portraits d'en- 
fants, sont toujours très difficiles à 




préciser. D'ailleurs le costume 
semblerait indiquer une date plus 
récente. On nous permettra d'a- 
jouter que l'attribution à Germain 
Pilon ne parait pas, non plus, 
absolument certaine. On ne re- 
trouve pas, en effet, dans ce buste, 
le style si personnel de Pilon, où 
une tendance au maniérisme s'unit 
si heureusement à une facture très 
large. Il n'y a pas identité de ma- 
nière avec les œuvres certaines du 
maître, et nous serions presque 
tentés de songer plutôt à un artiste 
moins puissant et moins caracté- 
risé, comme Barthélémy Prieur. 
La question de l'atelier de Pilon 
est d'ailleurs des plus obscures, et 
il serait à souhaiter qu'un érudit 
entreprît de la tirer au clair. Le 
soi-disant buste de Marie-Élisa- 
beih de France devra alors être 
examiné de très près, et fournira 
certainement des indications pré- 
cieuses. 

Pour le mobilier français, nous 
trouvons, dans la collection de 
Madame la marquise Arconati- 
Visconti, plusieurs pièces de pre- 
mier ordre, dont quelques-unes 
sont justement célèbres. 

Le XV' siècle est représenté par 
un très rare ensemble de boiseries, 
provenant d'une maison de Rodez, 
et qui a fait partie de la collection 
Siein ; il comprend, avec un revê- 
tement formé de panneaux à ser- 
viettes, un dressoir délicatement 
orné de fenestrages gothiques, et 
portant un écu fleudelisé. Au style 
gothique encore, mais du commen- 
cement du xvi= siècle, appartient 
un autre dressoir, décoré non seu- 
lement de rinceaux très simples, 
mais aussi de statuettes, œuvre pro- 
bable de quelque huchier de la 
Champagne ou du nord de la 
France. De la même époque sont 
deux beaux panneaux, où l'on voit 
deux anges tenant des écus décorés 
d'aigles éployces, et qui provien- 
draient des environs de Brou. 

D'une période plustardive, celle 
de la Renaissance classique, date 
un meuble fameux, l'armoire de 
Hugues Sambin. On nous excusera 
de ne pas nous appesantir sur ce 
monument de la hucherie bour- 
guignonne vers i58o, maintes fois 
publié, et sur lequel nous ne 



LA VIEROE ET L'ENFANT 

Statue marbre. — Art français^ xiv* siècle 
(CoUcction de 3/™" la marquise ÀrconatL~Visconti} 



LES ARTS 




DRESSOIR 

ART FRANÇAIS. — COMMENCEHKNT DU XVI« SIKCLE 

(Collection de A/»» la marquise Arconati- Visconti) 



LES ARTS 



saurions apprendre rien de nouveau à nos lecteurs; il 
convient toutefois de signaler sa polychromie ancienne, 
encore bien conservée, qui achève de lui donner un aspect 
original. On retrouvera des influences bourguignonnes dans 
le décor de trois 
belles stalles (an- 
cienne collection 
P. Eudel), qui pro- 
viennent de l'église 
Saint-Étienne, à 
Toulouse, où le 
reste de cet ensem- 
ble important est 
encore conservé; 
leurs chimères à 
têtes d'hommes rap- 
pellent, par exem- 
ple, les satyres du 
dressoir d'Annecy, 
qui appartient au- 
jourd'hui à M. Sal- 
ting. 

Trois armoires, 
dont l'une offre une 
forme inusitée, re- 
présentent à la per- 
fection l'art si déli- 
cat et si fin des 
huchiersde l'Ile-de- 
France, où l'on sent 
une influence directe 
de Jean Goujon. 
Nous serionsmoins 
affirmatif quanta la 
provenance exacte 
d'un autre dressoir, 
d'une décoration re- 
lativement simple, 
que l'on a parfois 
rattaché à l'école 
lyonnaise, et qui 
date aussi de la se- 
conde moitié du 
xvi= siècle. Mais 
nous avons des ren- 
seignements précis 
surl'originededeux 
belles portes en bois 
sculpté;runed'elles 
vient du célèbre 
château de La Bâtie, 
dansle Forez, recon- 
struit par Claude 
d'Urfé entre 1 535 et 
i558 ; l'autre ornait 
jadis une maison 
d'Orléans, qui avait 
appartenu à un cer- 
tain Jean d'Alibert, 
gentilhomme calvi- 
niste; on aprétendu 



que dans cette maison aurait eu lieu, 
assemblée du culte réformé à Orléans 
ultérieures ont démontré l'inexactitu 
La porte, en tout cas, avec son élégant 




en i55 I, la première 
mais des recherches 

de de cette tradition. 

décor de cuirs décou- 
pés, date certaine- 
ment de l'époque de 
Henri IL 

Pour les autres 
branches des ans 
industriels en 
France, nous avons 
également à signa- 
ler des pièces du 
plus haut intérêt. 
Deux ivoires du 
XIV» siècle méritent 
une attention par- 
ticulière. Lepremier 
compte parmi les 
plu s important s mo- 
numents de ce genre 
qui soient parvenus 
jusqu'à nous. C'est 
un triptyque où se 
déroulent en demi- 
relief, les princi- 
paux épisodes de la 
vie de la Vierge. Les 
scènes se suivent 
dans l'ordre chro- 
nologique, en com- 
mençant par le 
registre inférieur ; 
les trois premières, 
toutefois, ont été 
assez étrangement 
entremêlées, l'ar- 
tiste n'ayant pas su 
disposer clairement, 
et dans leur ordre 
logique, les quatre 
sujets qu'il voulait 
y placer ; il nous 
montre successive- 
ment l'Annoncia- 
tion, iaPrésentation 
au Temple, l'Ado- 
ration des Mages, 
et la Nativité. Le 
registre du milieu 
est occupé par une 
seule composition, 
la Mortde la Vierge. 
Marie, étendue sur 
un lit, est enve- 
loppée dans un 
linceul dont deux 
apôtres tiennent les 
extrémités ;derrière 
elle le Christ, 
debout, recueille 



MEUBm A DEUX C0RP3 

Ile-de-France. — xvi» siècle 
(Collection de M"" la marquise A rconati-Visconti) 



LES ARTS 




ARMOIRE, ORNKK UE PKtNTURES, ATTRIBUEE A HUGVES SAMBIN (DMON, YERS l58o) 

(Collection de M"« la marquise Arconati-Visconii) 



LES ARTS 





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A It M O 1 11 1^ 

Ile-cle-Fraace. — xvi* siècle 
( Collection de M'"° la marquise Arconati-Visconti) 



CANON 1:N KRONZli 

Ai'l lran(;ais. — \\v siècle 

{t'ollfciion de J/"'*' la fiiarquise Arconati-lLtco/iti) 



LES ARTS 




PORTE DE LA MAISON DE JEAN DALIBERT 

ORLÉANS. — XVI» SIÈCLE 

(Collection de A/»» la marquise Arconali-Visconti) 



10 



LES ARTS 




DRKSSOIR 

Kcolo Lyonnaise (?), — xvi» siècle 
fCnllcrtion de jU'"" la marquise Arfonati-Viscnnti) 



l'âme de sa Mcre,soiis la forme 
d'un petit enfant; à droite et 
à gauche, les autres apôtres 
assis et pleurant. Enfin, au 
registre supérieur, nous assis- 
tons à la glorification de la 
Vierge ; au centre, le Christ 
bénit sa Mère, assise auprès de 
lui sur un trône, et couronnée 
par un ange ; deux anges les 
encensent, tandis que deux 
autres portent des flambeaux ; 
aux deux côtés, saint Pierre 
et saint Paul, debout. Le style 
de toutes ces figures est d'une 
élégance remarquable; l'on y 
sent encore, dans la simplicité 
des draperies, dans la justesse 
des attitudes, un reste des 
grandes traditions du XI II' siècle. 
Ici, du moins, l'on n'a point 
affaire à l'une de ces oeuvres 
de pacotille, comme les ateliers 
du xiv siècle en ont produit un 
si grand nombre, pour satis- 
faire aux pieuses demandes. 
Par sa valeur trop rare, ce tri- 
ptyque mérite d'être comparé 
à celui de la collection de 
M. Martin Le Roy, qui repré- 
sente, lui aussi, l'histoire de la 
Vierge, mais où le choix des 
scènes n'est pas identique, non 
plus que la disposition géné- 
rale. 

Le second ivoire, une valve 
de miroir, offre un sujet sou- 
vent traité sur les objets ana- 
logues : la Prise du château 
d'Amour; mais rarement les 
ivoiriers y ont fait preuve 
d'autant d'habileté et de déli- 
catesse. La scène, empruntée 
au Roman de la Rose, montre 
des chevaliers armés de pied 
en cap, et montés sur des 
chevaux caparaçonnés, atta- 
quant le château ; sur la plus 
haute tour, l'Amour, ailé, 
plante des flèches dansle cœur 
de deux des jeunes femmes qui 
l'entourent; àl'étage inférieur, 
d'autresjeunes femmesaccueil- 
lent de leur mieux les assail- 
lants, qui ont pénétré jusqu'à 
elles au moyen d'une échelle 
de corde, ou en se faisant la 
courte échelle. 

Parmi les émaux champ- 
levés, nous mentionneronspar- 
ticulièrement une jolie pyxide, 









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12 



LES ARTS 




Bois peint et doré. 

œuvre limousine du xiv« siècle, qu 
Tollin ; à son pourtour sont 
représentés, debout sous des 
arcatures,etsedétachant sur 
un fond d'émail alternative- 
ment rouge et bleu, les douze 
apôtres; le couvercle est 
décoré, intérieurement et 
extérieurement, d'animaux 
fantastiques. Deux pièces 
analogues (dont l'une très 
restaurée) appartiennent au 
Victoriaand Albert Muséum. 
De la même époque date 
un charmant coffret, en fer 
forgé, orné d'arcatures et de 
fenestrages gothiques de la 
plus rare élégance. A la va- 
leur artistique se joint ici 
l'intérêt historique, cardans 
la décoration du couvercle 
figure l'inscription : Amis 
amés, Amie aves , et celte 
devise, jointe à un écu ar- 
morié, prouve que ce coffret 
a été exécuté pour Margue- 
rite de France, lille de Phi- 



L ANNONCIATION 

Art flamand. — Commcnt-cnionl du xvi* siècle (Collection de 3/™« ta manjiiisc Areonati-Viseonti} 



provient delà collection 




lippe V, roi de France, comtesse de Flandre, qui devint en 

i36i comtesse d'Artois. 

C'est e'gaicment pour un 
prince français qu'a clé fondu 
un petit canon en bronze, 
duxvi'^siècle. Ce joli modèle, 
auquel un chapiteau ionique 
donne un peu l'aspect d'une 
colonne, porte, en plus d'un 
écu fleurdelisé, entouré du 
collier de Saint-Michel, 
deux colonnes entrelacées, 
que surmonte une couronne 
royale; or l'on sait que 
Charles IX avait adopté cet 
emblème, avec la devise : 
Pietatc et Jiistitia. Il semble 
que c'ait été l'habitude, au 
xvi': siècle, d'offrir aux rois 
ou aux hommes de guerre 
d'élégantes réductions, en 
bronze, des grandes pièces 
à feu ; il en subsiste plu- 
sieurs, dans diverses collec- 
tions publiques et privées. 
Nous rattacherons enfin 
à l'art français, mais sans 



BOITE DE MIROIR EN IVOIRE 

Art français. — xiv» siècle 
(Collection de il/™" la marquise Arcotiati-Visconti) 



LES ARTS 




SCENES DE LA VIE DE LA VIERGE 

TRIPTVQUB EN IVOIRE. — ART FRANÇAIS. — riN DU XIII» SIÈCLE 

(Collection de A/"" la marquise Arconali-Visconii) 



'4 



£.£•5 ARTS 




AQUAVANILE3 ET FLAUOEAU 

Dinanderie. — xiv» et xv« siècles 

(Cntleclion de M'"' la viarquise Arcniiati-Viscontil 



cependant nous montrer très affirmatif au sujet de leur 
origine véritable, plusieurs dinanderies : flambeaux ou 
aquamaniles. Généralement on considère tous ces objets 
comme flamands ; mais il est certain que beaucoup d'entre 
eux ont été fabriqués en France. Nous n'en donnerons 
pour preuve qu'un flambeau du xv^ siècle (ancienne col- 
lection Pichon) sur la base duquel se déroule l'inscrip- 
tion : « Par Jehan de Dijon, à Saint Seurcs. » 



Pour terminer, il nous 
reste à énumérer quelques 
œuvres qui n'appartiennent 
ni à l'art italien ni à l'art 
français. L'art espagnol est 
rep résenté par une j)lie porte 
en fer forgé, du xv= siècle, et 
par plusieurs faïences à re- 
flets métalliques, plats, ou 
vases de pharmacie. Il faut y 
joindre un coffret en ivoire, 
décoré de rinceaux et d'ani- 
maux, qui date du xiv= ou du 
xv^ siècle ; s'il a été, comme 
cela paraît vraisemblable, 
fabriqué en Espagne, son 
auteur devait être un Maure, 
carl'on y retrouve, très évi- 
dentes bien qu'un peuamol- 
lies, toutes les traditions dé- 
coratives de l'Islam. 

Pour l'Allemagne, nous 
citerons un triptyque, où 
l'on voit, au centre, l'An- 
nonciation, et sur les volets, 
sain te An ne et saint Antoine; 
celte jolie peinture peut être 
attribuée à Barthélémy Zeit- 
blom, l'un des meilleurs 




BOITE EN IVOIRE 

Art hisp.ino-mauresque. — xv« siècle 
(CoUection de iW"" la marquise Arconati-VLicnnti) 



artistes de l'école d'Ulm à la fin du xv^ siècle et au début 
du xvi«. 

A l'art flamand, enfin, appartient un joli haut relief en 
bois peint et doré, qui a dû jadis faire pariie d'un retable, 
et qui représente l'Annonciation. Il date de ce moment trop 
court où le réalisme flamand, adouci par le contact de 
l'Iialie, a dépouillé sa rudesse, et n'est pourtant pas encore 
tombé dans la complication et l'afféterie. 



Il nousa fallu passer sous 
silence bien des morceaux 
qui présenient pourtant un 
intérêt véritable de curiosité 
ou d'art. Mais on ne saurait 
tout citer; et nous n'avions 
d'autre ambition que de 
donner une idée générale 
de cet ensemble si harmo- 
nieux. Cette remarquable 
collection ne sera d'ailleurs 
point dispersée : suivant le 
généreux désir de sa créa- 
trice, les travailleurs et les 
amateurs en jouiront libre- 
ment un jour. Tous ceux 
qui s'intéressent à l'art de la 
Rennaissance applaudiront 
à une pareille libéralité ; et 
si nul ne s'en montre surpris 
parmi ceux qui en con- 
naissent l'auteur, chacun 
souhaitera du moins d'en 
voir la réalisation retardée 
pendant de très longues 
années encore. 

J.-J. MARQUET 

DE VASSELOT. 



LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES 



i5 




C. IROYON. — I.K MATIN 

(Colleciion Thoniy Thiery) 




DAUBIGNV. — LE MARAIS 



LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES 

La Collection Thomy Thiéry au Louvre**' 



(Suite et fin) 




HOMY THIÉRY n'était pourtant pas insensible 
aux seules beautés delà nature champêtre, 
et la place importante qu'il donna dans sa 
galerie aux paysagistes ne faisant entrer 
qu'à titre accessoire les être animés dans 
leurs tableaux, comme Daubigny, Dupréct 
Rousseau, en est le signe. Jusqu'ici incom- 
plètement représentés au Louvre ou même absents, ils y 
figureront désormais sous les aspects les plus variés, les 
plus opposés, les plus élevés de leur talent. 

Chacun d'eux a son caractère propre, chacun est doué 
d'un tempérament différent de celui des autres. Dupré se plait 
à raconterlesdrames oula mélancolie, la tristesse ou le bou- 
leversement de la nature ; il nous dira ses rêveries, ici devant 
une lande plantée de bruyères et d'herbes desséchées, là sur 
le bord d'un étang après un orage, ailleurs, près d'un marais, 
le soir au crépuscule; tantôt il nous décrira son éblouissement 
devant un coucher de soleil sur une plaine marécageuse, 
où la lumière éclatante miroite sur l'eau parmi l'ombre des 
joncs, où les contours des choses se noient déjà dans la nuit ; 
tantôt, devant un gros chêne, il notera cette sorte d'appré- 
hension de toute la nature assombrie quand de gros nuages 
d'orages s'amassent menaçants. 

Outre ces magistrales peintures intitulées : les Landes, 
de la galerie Laurent Richard, l'Étang, Coucher de Soleil 



sur un Marais, de la collection Coquelin, le Grand Chêne, 
qui appartint à M. de Rozière, outre ces chefs-d'œuvre, 
Thomy Thiéry possédait un bon nombre de petits tableaux 
de Dupré de moindre importance, mais encore d'exécution 
précieuse et délicate. Nous ne pouvons cependant entre- 
prendre la description et l'examen de chacun d'eux, mention- 
nons seulement r Automne, la Petite Charrette, Vaches au 
bord de Peau, Pâturage en Normandie, la Mare, etc., par 
lesquels on peut se faire une idée nette et assez complète de 
la manière de ce peintre, de son faire puissant et précis, 
par lesquels on peut connaître son âme tourmentée, se plai- 
sant à dramatiser, à assombrir la nature. 

Daubigny, tout au contraire, aime le calme, la sérénité; 
il affectionne les berges des rivières où, près de grands 
arbres sombres, sont amarrés de lourds chalands. Ces pay- 
sages sont intitulés les Bords de l'Oise, les Péniches, Bateaux 
sur rOise, le Matin; il y note amoureusement les reflets 
délicats des feuillages, du ciel et des nuages, dans l'eau cla- 
potante des rivières ; il nous décrit le charme paisible de 
ces coteaux riants, avec une ingénuité, une candeur, une 
délicatesse aussi de poète ou d'enfant; il s'auarde volontiers 
sur les bords des mares dormantes : la Mare aux Cigognes, 
le Marais, l'Étang, le Soleil couchant, le Moulin de Gylieu, 
ou dans les riantes campagnes normandes : un Coin de 
Normandie, les Graves de Villerville, d'une exécution 



(*) Voir tes Arts, n»> 14 cl i5. 



LES ARTS 




EUGÈNE DELACROIX. — «ioéE 
(Collection Thon{y Thiéry) 





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i8 LES ARTS 


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DAUBIGNY. — UN coin de Normandie 








(Cidla-Uon Thomtj Thicry) 








grasse et superbe et /a FaKwe (ou pluiota l'Ecluse d'Optevoz», Ce n'est pas à dire cependant que Daubigny n'ait pas 








étude pour le magnifique tableau du Musée de Rouen). lui aussi, ses heures de tristesse et de mélancolie. Que 










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DAUBIGNY. — LES i-bmch£s 








(Collection Thomy ThUry) 







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20 



LES ARTS 



est donc l'artiste ou le poète qui, devant la nature, n'a pas 
éprouvé de pareils sentiments? Mais sa tristesse est toute 
différente de celle de Dupré, non plus dramatique et agitée, 
mais calme et concentrée. Dans les trois peintures qui, 
avant l'entrée de la collection Thomy Thiéry, le représen- 
taient au Louvre, l'admirable paysage, intitulé la Mare, nous 
le montrait déjà sous cet aspect particulier, sous lequel on 
peut désormais l'étudier, en outre, dans les œuvres intitulées 
Soleil couchant, le Moulin de Gylieu et surtout la Tamise à 



Erith, où l'impression de tristesse est si poignante, si intense, 
qu'elle atteint presque au sinistre par la seule harmonie des 
tons gris du ciel et de l'eau, et de la masse sombre, presque 
noire, des maisons, des quais et des bateaux amarrés. A peine 
peut-on reconnaître ici le peintre des bords de rivières, riants, 
calmes et séduisants. 

Après Daubigny, Rousseau parait plus rude; lui aussi 
aime la nature, mais de façon différente : il aime les vastes 
horizons, il se plaît dans l'épaisseur sombre des forêts, il 




TH. ROUSSEAU.— LE riilxTE.Mi's 
(Collection Tliomy Thicry) 



donne toute son admiration à ces beaux chênes de France 
isolés ou groupés, protégeant de leurs branches puissantes 
tout être implorant un abri. 

De ce maître, quelques œuvres capitales sont venues s'a- 
jouter aux peintures très importantes mais peu nombreuses, 
que le Musée possédait déjà. Les Chênes, le Village sous des 
Arbres, les Bords de la Loire, sont des œuvres magistrales, 
d'une sérénité calme et forte, d'une exécution vigoureuse 
et précise, avec des délicatesses infinies de couleurs et de 
métier. Parfois, dans de petits tableaux, Rousseau nous 
raconte les plus grandes choses, nous décrit les plus vastes 
horizons, comme dans le Coteau, le Passeur, le Petit Pêcheur, 
surtout la Plaine des Pyrénées; d'une immense étendue, 
terminée par la chaîne neigeuse des montagnes, dominée 
par un admirable ciel lumineux et immatériel ; comme aussi 



dans le Printemps, cette plaine verdoyante et ensoleillée 
n'ayant pour beauté que son étendue infinie, la gaieté de sa 
verdure et la joie de vivre des êtres et des plantes qu'elle 
nourrit. Le génie puissant et calme de Rousseau se plaisait à 
reproduire, non pas, comme chez Dupré, les violences ou les 
menaces d'une nature tourmentée par la tempête, les amon- 
cellements de nuages sombres d'orage, les soirées san- 
glantes, ces accidents qui inquiètent et suspendent la vie 
des êtres; non pas, comme chez Daubigny, la nature 
attrayante et douce, élégante et gaie des bords de rivières 
ou des mares dormantes ; non pas, comme chez Corot, les 
vapeurs s'élevant le matin des prairies humides, ou le soir 
des clairières assombries, il se plaisait à reproduire la nature 
dans sa sérénité vigoureuse et impassible, puissante et saine, 
sans heurt et sans trouble, ne cherchant la beauté que dans 




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22 



LES ARTS 



l'expression delà force, l'aimant sous les aspects les plus 
variés par lesquels elle peut se manifester à lui. 



Après ces grands maîtres, ces puissants génies qui ont 
donné tant de gloire à la peinture irançaise du xix= siècle, 
peut-être paraîtra-il un peu téméraire et périlleux de parler 
maintenant de quelques retardataires de cette belle école de 
i83o, par lesquels Thomy Thiéry avait cru devoir compléter 
sa galerie; nous ne pouvons cependant mieux faire, ici, 
pensons-nous, que d'imiter son exemple en leur donnant le 
droit d'accès, et en leur consacrant quelques lignes. 

Si trois tableaux de Ziem et un de Vollon n'ont pu encore 
prendre place dans les salles du Louvre, en vertu d'un usage 
prudent et inflexible, Meissonier y figure déjà glorieusement. 
Ce maître précieux et renommé est représenté ici par les 
Ordonnances, importante composition datée de 1869, d'une 
exécution très précise, mais d'un coloris malheureusement 
un peu froid, et par quatre bonnes peintures, qui nous le 



montrent sous un aspect plusfavorable : le Poète, lesBuveurs, 
de la Galerie Secréian, le Liseur et surtout le Joueur de Flûte, 
sont des petits tableaux où se peuvent bien noter toutes les 
qualités d'arrangement, de soin, d'exécution habile et 
patiente particulières àce peintre, désormais admirablement 
représenté au Louvre, car, dans une salle voisine, sont venues 
prendre place toutes les œuvres léguées et données par lui- 
même, par sa famille, par ses amis, ou acquises par l'État, 
et que conservait jusqu'ici le Musée du Luxembourg. De 
Fromentin, enfin, deux compositions : Halte de Cavaliers 
arabes et Chasse au Faucon, d'une bonne qualité, se sont 
jointes aux œuvres plus importantes que possédait déjà 
le Musée. 

Dans cette rapide étude de la collée tionThomy Thiéry, nous 
avons cherché à signaler le grand intérêt de la plupart des 
œuvres qui la composent et par là le grand enrichissement 
qu'elle a procuré au Louvre; si notre but a été atteint, on 
éprouvera à la visiter, un très vif sentiment de reconnaissance 




TH. ROUSSEAU. — la plaine 
(Collection Thoniy Thièryi 




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LES ARTS 




JULES DUPni;. — LE OBOS CllIiNE 

(Collection Thomy Thicryj 




1 



JULES DUPRÉ. — COUCHER dk soleil sur un marais 
{Collection Thomy Thicry) 



LES ACCROISSEMENTS DES MUSEES 



2b 



pour ce riche et généreux banquier, devenu collectionneur et 
amateur de peinture, dans le but de laissera son ancienne 
patrie, devenue son pays d'adoption, la magnifique galerie 
qu'il était parvenu à constituer. Il fit plus et mieux que d'ac- 
croitre magnifiquement nos collections nationales: en per- 
mettant de mieux connaître et de plus aimer nos grands 
maîtres romantiques, il a contribué puissamment à étendre 
le renom et la gloire de noire école de peinture, que l'on «e 



désolait depuis longtemps de ne pas voiroccuperau Louvre la 
place à laquelle elle avait droit. Il n'en est plus ainsi désor- 
mais. Non seulement on peut étudier Decamps sous les 
aspects les plus variés de son génie par des œuvres capitales, 
Barye, par la série presque complète de SCS bronzes en épreuves 
originales et rares, et par un tableau d'exécution puissante ci 
forte, qui le représente ici pour la première fois dans les 
galeries de peintures, non seulement Daubigny et Dupré, 




ItAUVl^. — LIONS PRK^ un LM'It ANYRk 

tCotUcttoH Thomy Th/rrjfl 



mais tous les autres, Troyon, Millet, Delacroix, Isabey, 
Rousseau, Corot, sont désormais plus complètement repré- 
sentés au Louvre, et ils y gagnent une gloire plus haute. 

Et l'intérêt qu'a montré le public pour cette galerie nou- 
vellement ouverie, la foule qui s'y porte encore chaque jour 
malgré l'éloignement et l'isolement des salles où l'on dut, 
faute de mieux, installer ces collections, est la meilleure 
preuve de l'utilité de cette libéralité grandiose, elle eût été 
aussi à coup sûr pour son auteur la plus haute récompense, 
s'il eût pu la constater. 

Peut-être peut -on signaler encore quelques graves 
lacunes; mais, sachant les généreuses dispositions des ama- 



teurs d'art pour le Louvre, en ayant si souvent dt|a éprouve 
l'elfci, nous ne pouvons douter qu'un exemple si beau n'ait 
pas d'imitateurs, que la liste des bienfaiteurs du Louvre 
ne s'allonge rapidement, et que nous n'ayons encore i 
signaler ici des libéralités semblables. En aitcndani, rendons 
un hommage ému à la générosité délicate et spicndidc de 
Thomy Thiéry, par qui la gloire de notre grande école de 
peinture se trouve recevoir un nouvel et radieux éclat, si 
beau même que l'on pouvait désespérer de voir se produire 
avant longtemps, avec les ressources ordinaires du Musée, 
cet acte de justice tardive. 

JEAN GLIFFREY. 



LES ARTS 




{ 



E. MEISSONIER. — les ordonnances 
(Collection Thomy Thiéry) 



LES DESSINS INCONNUS DE MICHEL-ANGE DE LA GALERIE DES OFFICES 




A Galerie des OfHces de Florence possède 
environ 44,000 dessins. D'autres collec- 
tions de l'Europe en ont peut-être autant, 
mais rimportance d'un portefeuille ne se 
mesure pas à la quantité mais bien à la 
qualité. A ce compte on peut dire que les 
Offices sont hors de pair. Je ne puis ici 

mentionner même les noms des plus célèbres artistes qu'on 

relève dans la collection, depuis les Gaddi, Lorenzo de 

Bicci, Simone Martini, du xiv« siècle, jusqu'à Velasquez, 

Poussin, Murillo, Callot (il en a 382) du xvii' et encore 

moins les modernes. 

On comprend que dans un pareil champ, le laboureur 

attentif et compétent peut découvrir bien des choses ayant 

échappé à ses prédécesseurs, qui chacun, selon son goût, a 

dirigé sa charrue dans un 

sillon différent. 

C'est précisément ce qui 

vient d'arriver à M. Ferri, 

conservateur aux Offices de 

la section des dessins, très 

compétent, et à M. E. Ja- 

cobsen, un de ces savants 

étrangers qui résident à 

Florence. Leur collabora- 
tion a faitsortirdes cartons 

quarante esquisses ou des- 

sinsde Michel Ange, tracés 

sur dix cartes recto et verso 

etdont pasunn'étaitconnu. 
C'est un événement de 

haute importance. Jusqu'à 

présent Florence ne possé- 
dait de Michel-Ange que 

des dessins conservés à la 

Galerie Buonarotii, réunion 

dereliques dugrand artiste : 

ébauches, armes, maquettes, 

autographes, etc. Dans les 

vitrines des Offices réser- 
vées aux dessins du maitre, 

il y avait bien une vingtaine 

de croquis attribués à 

Michel-Ange, car aucun ne 

pouvait lui être accordé 




CUrM jlliMrt. 



MICHEL-ANGE. — Ttri 



d'une façon absolue. L'un des plus connus est un projet 
pour le monument de Julien de Médicis dans la chapelle de 
l'église de Saint-Laurent. 

Sur la foi de notre Mariette, Pierre-Jean (1C94-1774 , le 
maître incontesté des érudits français en matière de dessins, 
l'esquisse du monument de Julien était considérée comme 
un ouvrage authentique de Michel-Ange. Mais, de notre 
temps, le savant baron de Geymuller, de l'Insiitui de 
France, et M. Ferri en ont repris l'étude. En observant 
avec soin les coups de plume et d'autres analogies de main, 
ils n'ont pas hésité à donner l'esquisse à l'architecte Aris- 
totile da Sangallo (1488-1 55 ij. 

Les autres dessins ont donné lieu à de semblables cri- 
tiques. Il était donc pénible pour la Galerie des Offices de 
ne pouvoir montrer aucun dessin absolument certain de 

Michel-Ange. Per fortuna 
MM Ferri et Jacobsen ont 
fait leur découverte. 

Les dessins sont au 
crayon noir, k la sanguine, 
à la plume, à la pointe 
d'argent. Ces derniers sont 
très fins et ont laissé des 
lignes à peine visibles, mais 
ils ont si fortement saisi et 
creusé le papier que les 
traces sont très apparentes 
au revers de la feuille. La 
pointe d'argent était, on le 
sait, en usage assez fréquent 
au XVI* siècle; mais un seul 
outil de l'époque est venu 
jusqu'à nous; onditqu'ilest 
soigneusement conservé 
dans une collection de 
Vienne. Presque la totalité 
des dessins retrouvés a été 
spécifiée par M.M. Ferri et 
Jacobsen. Je ne puis ici que 
noter les pièces principales. 
En 1 5o3, rOperade la Laoa, 
la Corporation VArte de la 
laine qui avait à sa charge 
les travaux de la cathédrale 
de Florence, commanda à 

Dl JOLIS II Cl ; titssim 
Officts) 



28 



LES ARTS 



Michel-Ange, en l'houneur de Dieu, pour l'ornement de la 
cité et de l'église de Sainte-Marie de la Fleur, les siatues 
des douze apôtres, livrables à raison d'une par an. 

Michel-Ange, harcelé de tous côtés pourrexécuiion des 
travaux qui lui éiaient demandes, ne put satisfaire à la com- 
mande de la Lana; il ne livra qu'une ébauche en marbre 
de saint Mathieu ; ce morceau d'une allure puissante est 
relégué dans le cloître de l'Institut supérieur des Beaux- 
Arts, où peu de personnes vont le voir; on devrait bien 
l'enlever de là et le placer au Musée national, ou bien au 
Musée de l'Opéra du dôme. Des onze autres apôtres, il n'y 
avait ni traces, ni souvenirs; lorsque la découverte de 
MM. Ferri et Jacobsen est venue relever l'une de ces figures. 

Il n'y a pas à en douter, l'esquisse est bien celle de l'un 
des apôtres qui devait accompagner saint Mathieu; même 
allure, môme exubérance, même énergie. Ce devait devenir 
un apôtre évangéliste, car on distingue un livre ouvert que 
le personnage tient dans sa main. D'autres esquisses don- 
nent les premières pensées de la position et de la structure 
des jambes de la Nuit et du Jour de la sacristie nouvelle de 
Saint-Laurent ; l'un de ces dessins porte de la main de Mi- 
chel Ange les mots : Due studii di gamba par la statua délia 
notte. 

Le portefeuille contient diverses rapides esquisses se 





uuhéAiin,,,,. MICHEL-ANGE.— j)ussi.>- 

(Galerie des Offices) 

rapportant aux premières idées des fresques de la chapelle 
Sixtine, notamment à la Création de l'homme, à quelques 
figures de sibylles et au Jugement dernier. Il semble qu'un 
cavalier a été étudié pour la chute de saint Paul, dans la 
chapelle Pauline. Quelques têtes isolées ont également été 
retrouvées. L'une montre un homme chauve et sans barbe; 
sur la même feuille, Michel-Ange a esquissé des hallebardes 
et quelques lignes de fortification. Une tête de profil pour- 
rait être le pape Jules 11; le front, les yeux, le nez sont 
sulFisamment accusés, mais le reste est fuyant. 

Je ne puis dans un simple courrier de Florence tn'éten- 
dre davantage sur cette découverte qui fait grand honneur 
à MM. Ferri et Jacobsen; il faut espérer que ces érudits ne 
tarderont pas à entreprendre une publication avec commen- 
taires, de ces documents d'un si grand intérêt. En ce qui 
concerne ma modeste appréciation, il résulte de l'examen 
des dessins et des hicnveillanies remarques qu'on m'a faites 
que le portefeuille entier appartient à Michel-Ange; il n'est 
pas besoin du reste d'être grand clerc pour reconnaître sur 
toutes les feuilles la griffe du lion. 

GERSPACH. 



MICHEL-ANGE. — dessu 
(Galerie des Offices} 



COURRIER D'ITALIE 



29 




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MICHEL-ANGE. — dessin 
(Galerie des Offices) 



LES ACCROISSEMENTS 

DES MUSÉES 



Joa cllvadone d'ChuvUlezà au dVoiuêe du £> 



ouvte 




A triomphante Madone dont viennent de 
s'enrichirnos collections de sculpture ita- 
lienne était déjà en France depuis un siècle 
environ. Rapportée sans doute d'Italie par 
un officier appartenant à la famille de 
Bonnières de Wierre au cours des cam- 
pagnes du début du siècle dernier, à un 
moment où le xv= siècle n'était guère en faveur et où quel- 
ques-uns des plus beaux morceaux que possède le Louvre 
furent amenés par erreur dans quelque convoi d'antiques, 
elle fut déposée dans une petite église dépendant du châ- 
teau d'Auvillers (Oise). Placée là sur un autel quelconque, 
environnée d'un badigeon bleu semé d'étoiles d'or, qui, 
renouvelé souvent, empiétait parfois sur le marbre, exposée 
aux chutes de cierges, aux salissures et aux nettoyages, 
exposée aussi (et de plus en plus, à mesure que le goût 
actuel se dessinait) aux désirs des amateurs, des marchands... 
et des cambrioleurs, c'est presque miracle qu'elle se soit 
conservée, et si intacte, jusqu'à ce jour. 

Il y a une dizaine d'années, M. Gonse qui l'avait rencon- 
trée au cours d'une de ses tournées archéologiques dans 
l'Oise, la signala à Courajod. Celui-ci, au retour de sa visite 
à Auvillers, écrivit d'enthousiasme, pour la Galette des 
Beaux-Arts (1892), un article où il attribuait sans contes- 
tation possible, ce marbre d'exécution délicate et raffinée à 
Agostlno d'Antonio di Duccio, le sculpteur du Temple des 
Malatesta de Rimini et de la façade de San Bernardino de 
Pérouse. On nous dispensera de reprendre ici sa démonstra- 
tion très serrée et très probante. 

Rien n'est venu nous renseigner depuis sur l'origine 
lointaine de l'œuvre et sur ses possesseurs dont les armes, 
malheureusement modifiées au xvii= siècle et martelées ulté- 
rieurement, figuraient sur l'écu que tient l'ange de gauche ; 
pourtant l'opinion de Courajod est unanimement acceptée 
aujourd'hui et la Madone d'Auvillers doit prendre place en 
tête de la liste des Madones de Duccio, celle de l'Opéra del 
Duomo de Florence, celle de la collection Rothschild entrée 
récemment au Louvre, celle de la collection Aynard, 
celle du Musée de Berlin, etc. 

L'intime désir de Courajod s'est réalisé également et 
l'œuvre est venue prendre sa place légitime au Louvre. Ni 
destination originelle, ni accord avec le cadre qui l'entou- 
rait, ne la retenaient en effet à Auvillers. Grâce à l'obligeant 
concours de la famille de Bonnières qui avait gardé sur 
l'œuvre déposée dans l'église par un de ses membres, une 
sorte de protection morale, fabrique et commune ont con- 
senti à accepter une indemnité légitime, et une copie en 
marbre, due au sculpteur Escoula, prendra la place de la 
Madone de Duccio, sans grand dommage pour les parois- 
siens d'Auvillers. 



Par une coïncidence assez curieuse au moment même où 
le marbre de Duccio entrait au Louvre, l'excellente revue 
milanaise la Rassegna d'Arte mettait en lumière, dans 
son numéro de juin dernier, une Madone en stuc con- 
servée à la Villa di Castello près de Florence et qui offre 
avec la nôtre des rapports très intimes. L'auteur de l'ar- 
ticle, M.Carlo Gamba, ignorait malheureusement et la nou- 
velle acquisition du Louvre et l'article de Courajod de 1892; 
il n'hésite pas de son côté cependant à attribuer à Agos- 
tlno d'Antonio di Duccio la Madone florentine, où il prétend 
reconnaître tous les traits de la manière subtile et de l'esprit 
inquiet du maître qu'il compare très ingénieusement à Bot- 
ticelli. Or, à très peu de variantes près, la composition de 
celle-ci est identique à celle de la Madone d'Auvillers. La 
Vierge à mi-corps s'enlève sur la même mandorle, tenant 
assis sur ses genoux l'enfant, qui bénit naïvement de la main 
droite et saisit de la gauche un des longs doigts effilés de ta 
mère. Ce groupe, d'arrangement si ingénieux et si caracté- 
ristique, est simplement un peu plus de trois quarts dans le 
stuc, un peu plus de face dans le marbre. La tète de la 
Vierge, dans le second, est un peu plus dégagée du voile qui 
l'alourdit dans le stuc. Quant aux quatre anges, ils sont 
exactement de même caractère et à peine modifiés dans l'un 
et l'autre morceau. Les deux petits visages du haut sont 
pourtant un peu désaxés et plus symétriques dans le marbre. 
Le grand ange du bas à gauche y est un peu plus de profil, 
sa main droite s'appuie toujours sur l'écu, mais sa main 
gauche, qui apparaît assez illogiquement dans le stuc, a 
disparu. Celui de droite avec son vase et ses lis est presque 
identique. Enfin une banderole avec l'inscription Ave Maria 
gralia plena, qui souligne l'ensemble dans le stuc, ne se 
retrouve plus dans le marbre. 

Il semble bien que la Madone de Florence soit non pas 
un surmoulage ou une répétition quelconque, mais comme 
la première pensée de l'artiste, qu'elle ait peut-être été 
moulée sur la terre originale du sculpteur et que celui-ci se 
soit ensuite repris, corrigé, amélioré lors de l'exécution en 
marbre. 

Pour qui fut fait ce marbre ? Où figura-t-il avant de 
passer en France ? Nous ne saurions le dire encore, les 
armes des possesseurs ayant été, comme nous le remarquions, 
altérées, puis martelées. Mais les indications que nous four- 
nit le stuc de Florence et son histoire sont très précieuses 
et peuvent peut-être servir à diriger des recherches futures. 

D'après M. Carlo Gamba, la Madone de la Villa di Cas- 
tello proviendrait de la Villa voisine délia Petraiaoù elle est 
signalée par des inventaires anciens. Cette villa, depuis 1 575, 
appartenait comme la première aux Médicis. Mais elle avait 
été construite à l'origine par les Strozzi, puis était passée 
en 1468 entre les mains de Benedetto d'Antonio Salutati, 



lequel avait épousé, trois ans auparavant, la fille d'Antonio 
Ridolfi. Or, ce sont les armes de ces deux familles Salutati 
et Ridolfi que nous trouvons écartelées sur l'écussondustuc 
florentin, dont la polychromie est encore presque intacte. 
La Madone de Duccio, celle du Louvre comme celle de la 
Villa di Castello, daterait donc des environs de l'année 1468 



où Rencdetto d'Antonio Salutati acquit la Villa délia Petraia 
et y fit placer le stuc du maître florentin Duccio, en pleine 
possession alors de sa renommée et de son talent, auteur 
déjà des deux ensembles considérables de Rimini et de 
Pérouse. 

PAUL VITRY. 




aieU r.IrmdM. 



AGOSTINO DI UUCCIO. — la ii\ih>.'<i avkc l'i.i faxt (XTOcnii d'axo» 

Bu-rsliefcn marbra, proTpnaat de IVglis* d'AuTilItra (Ois*) 

iMutit ém Ijmm) 





ANDRKA DE SOLABIO. — la vifrob ai: coussin vert 
(Musée du Louvre) 



LA VIFROB AU COUSSIN VERT 
(/tcprtitinn) 



TRIBUNE DES ARTS 

La Vîerg^e au Coussin Vert 




A délicieuse Vierge du Musée du Louvre, 
connue sous le nom de « Vierge au coussin 
vert », peinte par Andréa Solario, passe 
jusqu'à présent pour unique. On en con- 
naît une copie, par un maître ancien, au 
Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. 
Or, il en existe une seconde reproduction ou plutôt une 
répétition qu'on peut attribuer au peintre lui-même. 

Cette Vierge est peinte sur un panneau de bois, formé de 
quatre planches réunies, dont on peut distinguer les joints. 
Le drapement et les couleurs du costume sont les mêmes 
que ceux du Louvre. Elle est revêtue d'une tunique rouge 
avec un manteau bleu ; sur la tête, une étoffe blanche 
s'enroule harmonieusement ; le coussin sur lequel repose 
l'enfant est du même vert. 

C'est la blonde Vénitienne, aux cheveux fauves, au 
profil nerveux, à l'œil ardent, qui, dans un geste d'un naturel 
parfait, tient de la main gauche le sein qu'elle donne à 
l'Enfant divin, tandis que de la droite elle soutient le buste 
du bébé qui joue. Celui-ci, couché sur le coussin vert dont 
les broderies sont exactement les mêmes qu'au Louvre, tète 
sa mère en tenant le bout de son pied dans sa main droite, 
dans cette pose charmante de naturel et de grâce que tout 
le monde connaît. 



Le corps de l'enfant, avec son coussin vert, repose sur 
une balustrade au premier plan. Dans le tableau qui nous 
occupe, deux colonnettes carrées, de pierre ou de bois, 
prennent pied sur la balustrade et forment une sorte d'en- 
cadrement latéral. 

Ces accessoires sont d'une exécution inférieure et moins 
soignée, peut-être sont-ils le résultat d'une restauration. 

L'ordonnance générale est la même : un arbre très sombre 
fait ressortir les tons clairs et chauds du sujet principal : à 
droite et à gauche de la masse se déroule un paysage dans des 
tons bleus très lumineux : d'un côté serpente une rivière, 
dans une riante vallée que borne, à droite, une montagne 
rocheuse. 

La sollicitude attentive avec laquelle la Vierge donne 
le sein à l'Enfant, est rendue avec une acuité extraor- 
dinaire. 

C'est bien la reproduciion exacte et absolue de cette 
expression de la Vierge du Louvre ; expression si frappante 
dans ce tableau, que, lorsqu'on l'a vue une fois, elle reste à 
jamais gravée dans la mémoire. 

C'est bien la peinture égale et polie de Solario : le modelé 
en est d'une douceur incomparable, tout en conservant la 
fermeté du dessin; dans les chairs transparentes et blondes, 
on distingue des dessous, des glacis, des finesses qui ne 



I 
l 



peuvent être dus qu'à la main savante du maître. La science 
du peintre s'y révèle dans le raccourci admirable de la jambe 
droite de l'enfant, dans l'exécution des mains de la mère, 
dont le dessin est parfait, le modelé précis, sans la moindre 
dureté. 

Ce tableau est-il d'Andréa Solario lui-même ? Il ne porte, 
il est vrai, aucune signature, aucun signe, qui le puisse 
authentifier. Celui du Louvre a l'avantage de porter, sur la 
table de marbre rougeàtre, où repose l'Enfant Jésus, cette 
inscription : andreas de solarkj. ka. 

Dans l'espèce, l'absence de signature serait-elle une pré- 
somption contre l'authenticité ? Nous ne le croyons pas. 
On sait, qu'en peinture, la signature est ce qu'il y a de plus 
facile à imiter : ce qui l'est moins, c'est la facture du maître; 
or, ici, un copiste, si habile fût-il, pourrait difficilement se 
l'assimiler d'une façon aussi complète. 

On sait, d'autre part, que Solario variait sa signature, 
puisque son tableau le Calvaire, également au Louvre, 
porte la mention andricas micdioi.anicnsis. ka. i5o3, et l'on 
a longtemps cru qu'il était l'œuvre d'un autre peintre, 
en raison de cette différence : la signature n'est donc pas 
une garantie absolue. 

L'artiste ne signait même pas toujours ses œuvres, à 
l'exemple des maîtres de cette époque. Nous en avonsencore 
la preuve, au Louvre, dans le tableau représentant Charles 
d'Amboise, qui ne porte aucune signature et ne lui en est 
pas moins attribué. 

On ne sait presque rien de sa vie, mais ce que nous 
possédons de lui supplée, par l'intérêt et le charme, à ce 
que son histoire eiit pu nous offrir de remarquable. Il était 
Milanais et frère du célèbre sculpteur Solario dit j7 Goè^o 
(le Bossu), lui-même est aussi désigné sous le nom d'Andréa 
Solario del Gobbo. Le dictionnaire Larousse le fait naître 
en 1458 et mourir vers 1 5 10 ; d'autres placent sa mort vers 
I 53o. En tout cas, il fut élève de Léonard de Vinci et l'un 
des meilleurs peintres de l'Kcole lombarde. Il séjournalong- 
temps à Venise et fut appelé en France par Charles d'Am- 
boise pour décorer le château de Gaillon, où il resta deux 
ans. Il avait eu un prédécesseur du même nom que lui, sur- 
nommé le Zingaro, simple chaudronnier, devenu peintre 
paramour, afin d'épouser la fille de son maître, et qui fonda, 
à Naples, l'école dite des Zingaresques ; mais ce Solario 
est antérieur à Andréa de plus d'une génération. 

Le tableau du Louvre porte au dos cette mention : 
« Tablou d'Andréa Solario acheté de M. le duc de Mazarin 
par moïe Prence de Carignan A. D. S. n"92. » Il fut donné 
à Marie de Médicis par les Cordcliers de Blois ; il passa 
ensuite aux mains de Mazarin, puis à celles du prince de 
Carignan, ainsi qu'en témoigne l'inscription ci-dessus ; 
enfin, il fut acheté à ce dernier par Louis XV, en 1 742. 

Notons que ce tableau venait des Cordeliers de Blois, 
qu'il a de plus que le nôtre la signature du maître, mais qu'il 
n'est, certes, pas plus beau. Pourquoi celui dont il s'agit ne 
serait-il pas également de la main même de Solario? 

Il faut se rappeler que notre peintre est de la grande 
époque de la Rcnaisîance. La piiniure religieuse brillait de 



tout son éclat; or, les artistes de ce temps, maintenus par 
l'Église dan< un cercle d'idées restreint, ne craignaient pas 
de se répéter et de traiter plusieurs fois le même sujet. Quand 
un tableau avait du succès, les prélats, les couvents com- 
mandaient à l'auteur des reproductions exactes de son 
œuvre, et celui-ci n'hésitait pas à se recopier. On avait 
d'ailleurs des précédents célèbres; la Vierge de Cimabué, 
au Louvre également, en porte témoignage; on sait qu'elle 
est de la main même du rénovateur de la peinture, et cepen- 
dant elle n'est que la copie de celle du même auteur qui 
est dans l'église de Santa Maria Novella, i Florence. 

Comment, dès lors, s'étonner de trouver une répétition 
de la Vierge au coussin vert exécutée par Solario lui-même r 

Provenant, elle aussi, de quelquecouvent.cllea pu, après 
des fortunes diverses, tomber aux mains de celui qui la 
détient aujourd'hui ; il n'est pas jusqu'à son étrange histoire 
qui ne permette de le supposer. Qu'on en juge plutôt. 

Ce qui est certain, c'est que cette peinture était déjà très 
ancienne au xviir siècle. 

M. Lorta, le grand-père du possesseur actuel de ce 
tableau, était un sculpteur de talent, né en 1759, mort eo 
1812. Un jour, ayant besoin de bois pour emballer une 
statue, il envoya son domestique chez le menuisier voisin 
chercher quelques planches. Il habitait alors à Paris, rue du 
Bacq (sich 

Le domestique revint bientôt avec un lot de vieilles 
planches; en les examinant, Lorta s'aperçut que quatre 
d'entre elles étaient enduites de peinture; ayant essuyé du 
doigt la poussière qui les recouvrait, il vit apparaître, à son 
grand étonnemeni, un morceau de modelé admirable; il 
s'empressa de rapprocher les quatre parties et reconstitua 
ainsi la merveilleuse composition décrite plus haut. 

Par un scrupule qui l'honore, il prévint le menuisier de 
sa découverte, ne voulant pas accepter comme bois d'em- 
ballage cette peinture de prix. L'artisan le pria de la garder, 
n'ayant que faire de ce bois, qui était au rebut depuis de 
longues années. 

Lorta s'empressa de faire nettoyer ces quatre morceaux 
de bois: il les confia à un peintre de ses amis, qui les rejointa 
et les fixa solidement par derrière, au moyen d'un fort 
châssis qui forme une sorte de caillcbotis. 

Cela se passait vers 1783. Qui sait après quelles péripé- 
ties ce chef d'œuvre est venu échouer chez un artiste capable 
de l'apprécier et d'en comprendre la valeur ! 

Depuis cette date, le tableau est toujours resté dans la 
famille Lorta, où il est considéré, à bon droit, comme 
l'œuvre même de Solario, et où il est l'objet d'un véritable 
culte. Le possesseur actuel, ancien directeur des Contri- 
butions indirectes, en retraite, qui le lit nettoyer, il y a 
quelques années, par la maison Goupil, a bien voulu per- 
mettre à l'auteur de ces lignes d'en prendre la photogra- 
phie, qui est publiée ci-dessus, et lui fournir les rensei- 
gnements qu'on vient de lire. 

Telle est l'histoire de la seconde Vierge au coussin verl. 

L. TIDER-TOl TANT. 



COURRIER DES ARTS 



LUI 



\m mwm 



A POMPËI 



En ce travail, bien souvent patient et 
morne, que sont les fouilles de la Ville morte, 
un jour heureux rachète les travaux stériles 
et inutiles de tant d'années. 

Quelquefois de longs mois s'écoulent et 
le public ne sait pas qu'un grand nombre 
d'ouvriers suent sous la corbeille (cofaito 
dans le patois de l'ouvrier de Pompéi) char- 
gée de lapilli et sous le soleil brûlant de la 
plaine de Pompéi. 

L'archéologue décrit alors, avec des dé- 




tails impartiaux, sinon avec de l'enthou- 
siasme, les boutiques démantelées, cubiculi 
étroits et nus, des ustensiles sans importance. 
Puis tout à coup, lorsque l'impatience est à 
bout, tout en haut des touilles paraissent 
les premiers ornements fins et jolis qui an- 
noncent une maison riche et ralfinée. Dans 
ce cas, l'ouvrier aussi, le plus indifférent et 
même le plus accoutumé, sent du moins le 
désir de trouver la traditionnelle statue de 
bronze. 

Nous nous trouvons heureusement dans 
un de ces moments de fécondité. Après la 
fouille de M. Lucretius Fronton, qui nous a 
donné des plus jolies fresques, deux œuvres 
d'art différentes, mai s de la même importance, 
viennent se joindre aux riches collections du 
Musée Natiotial de Naples. 

A tout cela contribuent, peut-être, les mé- 
thodes plus modernes et rapides de fouille, 
qui donnent un résultat triple, au moins, de 
l'ancienne méthode. 

Je vais montrer ici les deux ouvrages 
d'art. 

Dans le petit jardin de la maison, à ren- 
trée, du côté oriental de l'île V, on a trouvé 
une table de marbre sculpté (47 cenii mètres 
sur 60). C'est un bas-relief très fin. Le 
rythmeexquis des lignes, l'élégance des dra- 
peries et même le sujet nous engagent à l'at- 
tribuer au v= siècle. 

11 représente un sacrifice. A droite est 
assise majestueusement une divinité, le dia- 
dème en tête, habillée du péplum dorique 
bouclé sur l'épaule gauche; la main droite 
pose doucement sur le genou, et sur l'épaule, 
tout à fait nue, s'appuie un sceptre que ter- 
mine une fleur de lotus. Le regard fixe, doux, 
la figure très pure, elle attend le sacrifice, et, 
plus que la divinité, elle semble le simulacre 
de la divinité. Vers l'autel que l'on aperçoit à 
ses pieds.il y a \evictimarium, qui est entrain 
d'amenerun bélier. Derrièrecelui-ci il y atrois 
petites figures. Il yen a aussi trois plus grandes 
qui achèvent le tableau. La première, un 



homme barbu ; les autres, des jeunes filles, 
habillées l'une du chiton et d'une robe, et 
l'autre d'un chiton et d'un manteau. On aper- 
çoit, dans ces figures, un respect religieux, 
presque un embarras. Bien diflérentes sont 
les trois autres, sur le devant : l'allure franche 
et bien alerte, l'intensité du sentiment reli- 
gieux, la maîtrise du st vie dénotent une œuvre 
de l'école de Phidias. Vous retrouvez ici les 
qualités qui frappent dans la frise des Pana- 
thénées : un relief peu ressenti avec une 
exquise douceur, une exécution légère et 
souple dans les draperies, une pureté char- 
mante dans le modelé des bras nus de la 
déesse. 

Le sens du bas-relief est clair : il repré- 
sente une scène de sacrifice. La grave déesse 
qui porte le sceptre fleuronné est Aphrodite. 
Le mouton ainsi que la colombe furent les 
symboles préférés de Vénus. 

D'un genre tout à fait différent est l'ou- 
vrage découvert dernièrement dans les fouil- 
les vis-à-vis de la maison de M. Lucretius 
Fronton. Vers le côté septentrional de l'en- 
trée de la petite maison (île V), on vient de 
trouver une charmante œuvreen bronze dont 
nous donnons ici la gravure. 

C'est un guéridon composé d'un monopo- 
dium en bronze qui finit par une patte de 
lion, et, au côté supérieur, par une feuille 
d'acanthe. Un petit ange, très joli, soit, à 
demi caché, du calice; il tient de la main 
gauche une coquille Iconca Veneris), et de sa 
main droite, un petit pot. dont il fait mine de 
verser. Un autre calice d'où sort une branche 
ornée de feuilles, qui sert d'appui au décor, 
achève le charmant objet qui. après avoir 
été exposé, sera un des plus jolis de l'Anii- 
quarium du Musée de Naples. C'est un objet 
de décor bien gentil. C'est le Génie de la 
fleur qui s'élève de la corolle en versant un 
doux parfum, c'est le Génie aux ailes légères 
qui répand autour l'âme de la fleur. 

MICHELE GERVASIO. 



OKiininoN i:.\ bron/.e ('Ii 




li.f Ir,. 



Il l'oinju-i/ 



LES ARTS 



N» 21 



PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK 



Septembre 1903 




ROETTIERS. — médaillon de louis xv (marbre) 
(Collection de M, Jacques Doucei) 




CLODION. 



liTUDR DE FRISE (terre cuite) 



La Collection de M. Jacques Doucet 

SCULPTURES FRANÇAISES DES XVII<= & XVIII= SIÈCLES 




ANS la faveur éclatante qu'a reconquise de 
notre temps l'art du xviii' siècle, jadis 
vilipendé par les davidiens et tombé, 
comme l'on disait alors de Boucher, «dans 
le galetas de la brocante », les sculp- 
teurs n'ont pas été plus négligés que les 
peintres, et l'on sait quelles enchères 
formidables ont signalé récemment le passage en vente 
de certaines pièces de sculpture de ce temps. 

Néanmoins, les œuvres de cette nature sont plus rares; 
elles sont peut-être aussi d'une séduction moins immédiate 
que les peintures, pastels, miniatures ou dessins, que le 
bibelot surtout, bien qu'elles possèdent, à notre sens tout 
au moins, un charme plus profond et s'imposent plus com- 
plètement et plus sûrement à notre admiration. Aussi 
n'est-ce pas chose commune de rencontrer, en dehors des 
collections publiques où bustes et statues se sont classés le 
plus souvent par des nécessités historiques, un ensemble 
de pièces équivalent, comme nombre et comme qualité, 
à celui que nous trouvons chez M. Doucet. Chez un ama- 
teur, d'ordinaire, la sculpture n'a qu'une destination meu- 
blante, décorative : elle complète un ensemble. M. Doucet, 
lui, est un amateur de sculpture, il aime la sculpture pour 
elle-même, et, s'il a su trouver le moyen, dans l'arrange- 
ment exquis de son « cabinet », d'éviter la froideur mono- 
tone inhérente à certains rez-de-chaussées de nos musées, 
on sent très bien que, chez lui, bustes, statues et statuettes 
forment volontairement série; malgré le charme de ses 
Fragonard, l'éclat et la rareté de ses La Tour et de ses Per- 
ronneau, on sent aussi que c'est vers cette série que vont 
ses prédilections; on devine qu'il a mis quelque coquetterie 
à la composer de morceaux significatifs et d'intérêt supé- 
rieur à la fois pour l'amateur d'art et pour l'historien. 

Ce sont les principaux de ces morceaux que nous vou- 
drions étudier ainsi qu'ils le méritent, non comme des 
bibelots plus ou moins agréables à regarder, mais comme 
de véritables documents d'histoire et d'art. Nous laisserons 
de côté, ne cherchant pas ici à présenter l'ensemble de la 
collection, tout ce qui n'offrirait, malgré son attrait ou son 
mérite, qu'un intérêt de décoration ou de curiosité. 

Si M. Doucet est un fervent du xvni= siècle, son goût 
pour cctie époque ne saurait, en sculpture surtout, être 



exclusif. Dans l'art du buste, en particulier, la continuité 
de la tradition d'où sont sortis les Pigalle et les Houdon 
est telle qu'il fallait, de toute nécessité, que la o série » 
dont nous parlions à l'instantcommençât par quelque belle 
pièce du xvii« siècle établissant l'origine de ces effigies 
magistrales à la fois décoratives et réalistes. Cette pièce s'y 
trouve sousles espèces d'un admirable Richelieu en bronze. 

D'un accent physionomique qui dénote le talent très 
sûr d'un portraitiste impeccable travaillant d'après le vif, 
ce buste, dont le modèle est certainement antérieur à 1642, 
annonce déjà, par l'arrangement ample et harmonieux de 
ses draperies, l'art somptueux qui fleurira sous Louis XIV, 
entre les mains de Coysevox notamment, et dont la tradi- 
tion passera, durant le siècle suivant, aux Lemoyneet aux 
Houdon, maîtres incomparables dans l'art de présenter 
une effigie. 

Le type de cette œuvre, du reste, n'est pas inconnu, et 
Courajod a pu attribuer, sans contestation possible, à Jean 
Varin, alors graveur général des monnaies de France et tout 
à la dévotion du cardinal, l'exécution de ce portrait précis 
et pénétrant. Dans sa brochure sur Jean Varin et ses 
œuvres de sculpture, il a même établi, dans la mesure du 
possible, l'histoire du buste de Richelieu et des différentes 
épreuves qu'il en connaissait. La voici, dégagée des discus- 
sions de détail et augmentée de quelques indications nou- 
velles qu'il nous a été donné de recueillir personnellement. 

Une phrase de la correspondance de Richelieu nous 
avertit de l'existence du modèle en plâtre dans l'atelier de 
Varin. Le cardinal écrit à Mazarin, dans les derniers mois 
de sa vie (décembre 1641), « d'envoyer voir chez Varin si son 
buste en piastre est achevé ». D'autre part, un document 
tiré des papiers de la duchesse d'Aiguillon, héritière de 
Richelieu, nous avertit qu'après la mort de celui-ci, 
plusieurs épreuves en bronze de ce buste furent exécutées : 
quatre par Hubert Le Sueur, deux par Henri Perlan, et 
payées en juin et octobre 1643. 

Nous ne saurions suivre exactement la piste de chacune 
de ces épreuves; mais, à l'heure actuelle, il en existeencore, 
à notre connaissance, au moins cinq, et la sixième a sans 
doute été fondue pendant la Révolution, un jour que les 
commissaires de la guerre vinrent s'approvisionner de 
bronze au Musée des Monuments français. 

Cette dernière doit être celle que les anciens guides de 



LA COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET 




zsms^iSmyssw^:m: 



4 
I 



JEAN VARIN. — BUSTE du cardinal de RICHELIEU (bronze) 
(Collection Je M. Jacques Doucei) 



LES ARTS 



Paris, Germain Brice notamment, nous décrivent à la Sor- 
bonne ; elle fut recueillie par Lenoir et figura sur les 
inventaires successifs de son musée jusqu'en l'an X, où son 
numéro porte cette brève mention : Supprimé. 

Lenoir en avait eu une autre entre les mains. Elle pro- 
venait, celle-là, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. 
II la reçut le 14 fructidor an II et l'envoya immédiatement 
à la Bibliothèque Mazarine, où elle est encore. 

Courajod en connaissait une et nous l'avons revue nous- 
même,il y a quelque temps, chez M. deChabrillant; celle-ci 
provient par héritage des d'Aiguillon : c'est une épreuve 
qui avait dû rester dans la famille. 

Une quatrième se trouve chez Madame Ed. André, où 
Courajod l'avait signalée. Nous en avons retrouvé une cin- 
quième à l'étranger, au musée de l'Albeninum, à Dresde, 
dansune collection de bronzes du xvi« et duxvii' siècle, dont 
un au moins, un buste de Charles \"^ a toute chance d'avoir 
été fondu par 
cet Hubert Le 
Sueur q ue 
mentionnent 
les comptes de 
1643. Malheu- 
reusement, pas 
plus que pour 
la précédente, 
nous n'en con- 
naissons la 
prove n a n c e 
exacte. Enfin, 
la sixième se- 
rait justement 
celle qui nous 
occupe en ce 
moment. Nous 
avions entendu 
dire, avant 
qu'elle n'entrât 
chez M. Dou- 
cet, qu'elle de- 
vait venir de la 
Sorbonne, où 
elle aurait été 
dérobée pen- 
dant la Révo- 
lution. Cela 
nous semble 
impossibl e , 
puisque nous 
savons que le 
buste de la Sor- 
bonne passa 
régulièrement 
chez Lenoir, 
où il figura 
pendant plu- 
sieurs années, 
puis fut... sup- 
primé, c'est-à- 
dire probable- 
ment envoyé à 

HOUDON. — BUSTE PRÉSUMÉ 

(Collection de M, 




la fonte, en l'an X. Quoi qu'il en soit, cette dernière épreuve 
est une des plus bellesque nous connaissions pour la qualité 
de la fonte et de la patine. La croix du Saint-Esprit, qui était 
suspendue dans le vide au-dessus d'un pli profond du man- 
teau, a malheureusement disparu, comme dans presque 
toutes les autres; mais l'ensemble est dans un état de 
conservation admirable ; et elle mérite certainement mieux 
que ce que disait Courajod des épreuves connues de lui, 
lorsqu'il écrivait qu'elles étaient simplement « d'une fonte 
habile et courante du xvii« siècle », « d'une exécution un peu 
molle et légèrement empâtée ». 

Nous ne croyons pas cependant qu'il faille y chercher 
une épreuve exécutée par Varin lui-même : nous n'avons 
aucune trace de l'existence d'une telle épreuve et nous n'a- 
percevons pas, du reste, sur le buste de M. Doucet, les 
accents, les retouches, les ciselures minutieuses qui ne vont 
pas sans quelque sécheresse, que Varin, orfèvre et graveur 

plusque sculp- 
teur, a ajoutés, 
en le termi- 
nant, sur son 
Louis XIII du 
Louvre, par 
exemple. Le 
faireesiiciplus 
large et plus 
gras. 

Nous préfé- 
rerions, pour 
expliquer la 
qualité parti- 
culière de ce 
bronze et puis- 
que nous sa- 
vonsqu'ily eut 
deux fondeurs 
employés en 
1643, attribuer 
cette fonte -ci 
à Perlan, l'au- 
teur des admi- 
rables bronzes 
de la sépulture 
du prince de 
Condé, aujour- 
d'hui à Chan- 
tilly. Nous re- 
trouvons ici 
leur tonalité 
chaude et leur 
souplesse mer- 
veilleuse, tan- 
dis que les 
épreuves de la 
Mazarine et de 
Dresde , pour 
ne rien dire des 
autres, plus 
sèches et plus 
banales, nous 
feraient penser 

DC M. DE SARTINE (marbro) 
Jacques Doucet} 



LA COLLECTION DE M. JACQUES DOUCE T 










J.-B. LEMOYNE. — buste du marécmai. de sask (terre cuite^ 
(Collection de M. Jacques Douceil 



LES ARTS 



volontiers à Hubert Le Sueur et à sa médiocre siatue 
équestre de Charles I" à Charing-Cross. 

De Varin à Coysevox, la transition est toute naturelle; 
du portraitiste de Louis XIV jeune à celui du Roi-Soleil, 
c'est le même art qui se développe, à la fois réaliste et déco- 
ratif. Coysevox est représenté chez M. Doucet par deux 
bustes qui n'ont pas évidemment la même importance que 
le précédent, mais qui sont deux bons spécimens de l'art 
du portrait français au début du xvm" siècle et de la ma- 
nière d'un artiste très important et très peu représenté en 
dehors des collections publiques, des églises et des palais, 
où ont pris place ses nombreuses œuvres officielles. 

Ce sont même, chose assez rare dans son œuvre en 
dehors des bustes d'artistes, deux portraits de personnages 
de condition presque moyenne. Selon toute vraisemblance, 
en effet, ces deux effigies de marbre, qui proviennent du 
château de La Norville, auprès d'Arpajon, représentent 
M. du Vaucel et sa femme; François-Jules du Vaucel, qui 
mourut en lySg, était conseiller secrétaire du roi et fermier 
général. Le château de La Norville appartenait, au 
xvni' siècle, à sa famille, et les bustes n'en sortirent que 
pour entrer chez M. Doucet. 

De plus, il n'est pas impossible de saisir une ressem- 
blance réelle, sinon frappante, entre le busie d'homme en 
question et un portrait de Largillière de l'ancienne collec- 
tion La Caze, représentant, à la date de 1724, un M. du 
Vaucel, qualifié, sur la suscription d'une lettre qui se voit 
à côté de lui, de conseiller du roi. C'est là, très vraisembla- 
blement, le même homme, un peu plus âgé, plus élargi, 
plus épaissi que le châtelain de La Norville portraituré par 
Coysevox. Il faut tenir compte, du reste, de la manière de 
Largillière, qui amplifie volontiers, et surtout, peut-être, 
des douze ans qui séparent les deux portraits. Le buste de 
Coysevox, en effet, bien qu'il ne soit point daté, est sans 
doute de 1712, puisque c'est cette date que l'on voit inscrite 
sur le buste de sa femme, tout à fait symétrique et sûre- 
ment contemporain, à côté de la signature A. Coysevox. 

Le portrait du Louvre a également, semble-t-il, un pen- 
dant; c'est un tableau qui représente une jeune femme en 
Diane. Est-ce Madame du Vaucel ? La Caze ne l'affirmait 
pas, la comparaison avec le buste de M. Doucet ne nous 
en assure pas non plus. C'est bien pourtant, elle aussi, une 
sorte de Diane, que cette jeune figure féminine modelée par 
Coysevox, sévère et presque orgueilleuse, au sourire légère- 
ment ironique et à la maigreur fine. Avec plus de régularité 
dans les traits et moins de charme peut-être, elle nous rap- 
pelle, comme port de tête, comme arrangement de coiffure 
et comme expression, cette exquise duchesse de Bourgogne 
d'après laquelle Coysevox venait d'exécuter, deux ans 
auparavant, l'admirable buste de Versailles et la statue 
mythologique commandée par le duc d'Antin, aujourd'hui 
au Louvre. Que ce soit un désir exprimé par le modèle ou 
un ressouvenir inconscient de l'artiste, il y a une parente 
certaine entre les deux œuvres. 

Les deux bustes, malheureusement, manquentlégèremcnt 
d'ampleur. Il semble que l'exécution en ait été un peu faite 
à l'économie, et que les blocs de marbre, trop étroits, aient 
rendu les épaules quelque peu étriquées. De fait, nous 
n'y rencontrons en aucune façon l'habituelle majesté avec 
laquelle Coysevox savait draper le buste de ses modèles. On 



dirait aussi que, devançant le siècle, ce fermier général ait 
voulu, comme certains de ses successeurs, se faire repré- 
senter à l'artiste, en négligé, presque en débraillé, le cou à 
l'air, la chemise ouverte. Un rien de dentelle sur le col 
rappelle seul ici qu'il est de qualité. Mais bien d'autres 
signes dénotent la main de Coysevox : la facture, par 
exemple, de la perruque abondante et souple, comme chez 
le Robert de Cotte de la Sainte-Geneviève ou le pseudo- 
Lulli de la Comédie-Française, qui pourrait bien être, lui 
aussi, avec sa chemise ouverte, soit un portrait de l'artiste 
lui-même, soit un portrait de Fermel'huis, son médecin et 
son biographe futur; la facture des prunelles est aussi très 
spéciale au maître, qui donne le regard à presque tous ses 
yeux si vivants par un énergique petit trait en spirale, que 
nous retrouvons ici de façon très caractéristique. 

Ce sont donc là deux très bons bustes qu'il convient 
d'ajouter à la liste de l'œuvre du vieux maître lyonnais (1). 
A cetie date de 171 2, celui-ci a dépassé 70 ans; mais, tou- 
jours actif malgré son grand âge, il va produire encore 
quelques chefs-d'œuvre, comme le Louis XIV de Notre- 
Dame, qui est de 171 3, à côté des œuvres de ses neveux et 
de ses élèves qui grandissent près de lui, les deux frères 
Nicolas et Guillaume Coustou. 

Nous trouvons justement chez M. Doucet, de l'aîné des 
deux frères, un petit bronze d'une ciselure et d'une patine 
admirables, qui semble la réduction de l'une des figures 
exécutées par lui, bien avant la mort de son oncle, pour 
accoster le piédestal du Louis XIV de la place Bellecour à 
Lyon. Les deux bronzes colossaux représentant le Rhône et 
la Saône sont aujourd'hui à l'Hôtel de ville de Lyon. Ccsont 
deux morceaux à effet, conçus dans le style noble ci majet- 
lueux des groupes qui se déployaient à l'aise autour des 
parterres solennels de Versailles. Aucune de ces œuvres 
colossales, si caractéristiques de notre sculpture classique, 
ne pouvait prendre place dans le cabinet d'un amateur; 
mais voici que l'ingéniosité de celui-ci a trouvé moyen de 
les faire représenter chez lui par une œuvre extrêmement 
typique, quoique de moindres dimensions, et à qui sa qualité 
donne toute la saveur d'un original. On ne connaît de ce 
Rhône aucune répétition dans la circulation, et, selon 
toute apparence, nous sommes en piésence d'un modèle 
unique, d'autant plus précieux que nous savons quelle fut 
pour lui la prédilection de l'artiste. Nous le trouvons, en 
effet, figuré à côté de son auteur dans le beau et lumineux 
portrait de Delion, qui fait partie des collections du Louvre. 

Moins de noblesse et plus de grâce, tel fut le programme 
du xviii= siècle, dès avant la mort du Grand Roi : « Il laut 
plus de jeunesse dans tout cela ! » écrivait celui ci en per- 
sonne sur des projets proposés par Mansart, et il semblait 
ainsi donner le mot d'ordre à tout le siècle qui s'ouvrait. 
De la jeunesse! on en mit partout. On sait la débauche de 
petits Amours, ingénus ou fripons qui envahissent pein- 
tures, sculptures, décorations. Tout sert de prétexte à l'éta- 
lage de ces petitscorpsnuset potelés : religion, myihologie, 
allégorie; mais c'est surtout dans les représentations décora- 
tives des arts, des éléments, des saisons, qu'on en use à satiété. 

Voici, à côté du Rhône majestueux de Coustou, deux 
petits motifs déterre cuite représentant deux saisons, l'Eté 
et l'Hiver. Autour de deux vases dont les formes annoncent 
le milieu du xviii« siècle et l'abandon prochain du style 

(1) lis ne sont pas mcnlionncs dans l'ouvrage de M. Jouin. 



I 



LA COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET 



rocaille, cavalcadcnt quatre petits génies qui se chauffent 
à un brasier ou qui jouent avec des épis. Leurs attitudes 
libres et souples sont amusantes et varices : l'art dcCIodion, 
auquel nous allons arriver tout à l'heure, semble comme en 
germe dans ces créations d'un artiste pourtant bien oublié. 
Il s'appelait Félix de la Rue, et fut professeur à l'Académie 



de Saint-Luc. Il était né à Paris en 1720 et y mourut en 
1765. Ces deux petits groupes avec leurs gaines lui sont 
attribués dans le catalogue de la vente du prince de Conii, 
où ils figurèrent au xviii' siècle, ainsi que deux autres com- 
plétant probablement la série des Saisons. Ils seraient 
dignes de sauver son nom de Toubli. On sait du reste que 




MCOLAS COCSTOU. — ■-■ hhokk |l>roDi«) 
(CoiUctioH lit M. Jacqitfs lh*iicelf ■ 



le célèbre cabinet Lalivc de Jully possédait de lui, vers 1760, 
un petit enfant en marbre couché dans son berceau et deux 
autres enfants en terre cuite, égarés probablement aujour- 
d'hui dans la foule des bibelots anonymes. 

Mais revenons aux portraitistes dont l'œuvre si vivante 
cl si intime au .wiir" siècle est magnifiquement représentée 



chez M. Doucet. Voici d'abord — à tout seigneur tout hon- 
neur! — une effigie du roi Louis XV, un médaillon en 
marbre d'une finesse élégante et d'une précision impeccable, 
signé F> Nf*'' Roettiers. Ce médaillon, s'il en était besoin, 
pourrait produire ses titres de noblesse. Il a été. en ctîct, 
dessiné par Saint-Aubin, dans un de ces spirituels croquis 



LES ARTS 



qu'il jetait en marge de ses catalogues de ventes ou de 
salons, et c'est M. Doucet lui-même qui conserve ce pré- 
cieux témoignage : c'est un catalogue de la vente de 




COYSEVOX — BUSTE DE M™" DU VAi'CEL (marbrc) 

(CoUcctinll ttt' M. Juffjiu:^' I}.:itcct} 



M. Gros janvier 1778), où figurait aussi le Feu aux 
Poudres, de Fragonard, dessiné également par Saint- 
Aubin et recueilli de même par M. Doucet. 

Quant à la signature de ce 
médaillon, elle désigne très pro- 
bablement Charles - Norbert 
Roettiers, dont le grand-père, 
graveur anversoisdV)rigine, était 
venu s'établir en France au 
ww siècle et avait été pensionné 
par Colbert, et dont le père 
occupa, pendant tout le milieu 
du xviii« siècle, la charge de gra- 
veur général des monnaies de 
France. On sent bien, dans le 
talent du fils, graveur lui-même, 
les habitudes de métier de toute 
sa famille, et ce profil du roi, 
exécuté, d'après l'âge apparent 
du modèle, entre 1750 et 1760, 
a la sécheresse incisive d'une 
médaille de ce temps. 

Nous nous trouvons au con- 
traire en présence de véritables 
tempéraments de sculpteurs, 
avec ces deux terres cuites dont 
l'une représente le maréchal de 
Saxe et nous paraît, malgré tine" 
attribution ancienne à Pigalle, 
devoir être donnée à J.-B Le- 
moyne, et dont l'autre, sansnom 
de modèle, sans nom d'auteur, 
nous semble évidemment sortie 
de la main de l'auteur du Mer- 
eure. 

Le buste du maréchal de Saxe 
figurait autrefois dans la collec- 
tion du baron de Schwiizer, en 
pendant à un autre buste repré- 
sentant le maréchal de Lowen- 
dal. Celui-ci se trouve aujour- 
d'hui chez M. le marv|uis de 
Biron. La matière, la présenta- 
tion, le style sont identiques dans 
les deux œuvres, et celles-ci, par 
conséquent, inséparables. Or, 
rien ne nous avertit que Pigalle 
ail jamais travaillé d'après le 
maréchal de Lowendal, tandis 
que nous savons qu'au Salon de 
1730 figurait « le buste enterre 
cuite de M. le maréchal de 
Lowendal par M. Lcmoyne le 
fils ». Ce dernier avait aussi, à 
n'en pas douter, exécuté un buste 
du maréchal de Saxe; car, dans 
le catalogue de sa vente, qui eut 
lieu en 1 778, nous relevons, sous 
le n" 1 16, « différents bustes de 
grands hommes tels que J.-J. 
Rousseau, Louis XIV, le mare- 



LA COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET 



chai de Saxe ». Dandré Bardon, dans son Éloge de l'artiste 
(p. 47), énumérant les principaux personnages qui ont posé 
devant lui, cite môme côte à côte les Maurice, les Lowcndal. 

Quelles raisonsdu rcsteaurait- 
on pourattribuerà Pigallece buste 
du maréchal de Saxe? Le vain- 
queur de Fontenoy était mort en 
1750 et Tarbé suppose, sans preuve 
aucune, que c'est vers cette date 
que le sculpteur dut exécuter un 
buste de lui. C'est seulement trois 
ans plus tard qu'il fut chargé du 
mausolée de Maurice dans les 
conditions que nous a dites M. S. 
Rocheblave en son excellente 
étude sur le Mausolée de Stras- 
bourg, fragment du Pigalle que 
nous attendons de lui. Le tra- 
vail dura jusqu'en 1776 et c'est, 
selon nous, pendant ce laps de 
temps, voire même après 1776, 
que prit naissance le buste de 
marbre qui se voit au Louvre, 
buste de grande allure comme la 
statue héroïque dont il dérive, 
mais où l'on ne sent pas l'efficacité 
de la présence réelle du modèle 
vivant. L'effigie advivitm de Mau- 
ricede Saxe, c'est donc bien plutôt 
dans cette terre cuite de la col- 
lection Doucet qu'il faut la cher- 
cher, et l'auteur de celle-ci, étant 
données les circonstances que 
nous venons de rappeler, paraît 
bien devoir être J.-B. Lemoyne. 

Les raisons intrinsèques de 
cette attribution sont peut-être 
encore plus frappantes et plus 
persuasives selon nous. Le style, 
c'est l'homme même, suivant la 
formule classique. Or la facture, 
la manière, le style de Lemoyne 
sont là : il n'y a aucun doute 
possible à ce sujet. La matière 
même nous en assure, c'est une 
terre très fine, d'un rose très pâle 
et tirant sur le jaune, qui est très 
habituelle à Lemoyne; on y sent 
la caresse de l'ébauchoir dans le 
modelé très étudié et très moel- 
leux des chairs. Les cheveux sont 
souples etlargement indiqués, les 
yeux pénétrants et expressifs, le 
tout sans brutalité, sans heurt, 
sans violence. Ni trop creuser, ni 
trop envelopper, ne rien oublier, 
mais ne rien exagérer, mettre en 
tout une pointe de finesse, de sou- 
rire et d'esprit, tel est le réalisme 
de Lemoyne, c'est celui de tous 
ses bustes masculins ou féminins, 



de la Clairon ou de la Botot d'Angcville de la Comédie- 
Française, du Trudainc ou du Gabriel du Louvre surtout 
peut-être de ses vieillards, le La Vrillièrc de Versailles au 




COVSEVOX. — Bi'sTi i>K FKAMçois nc vArcci (Btri>r«l 
(CMtctbm et M. Mrfmts D<mfH) 



10 



LES ARTS 




CLODION, — PROJET d'un MON! %(.TnLll T.AHIVB (tiTrc cuitc) 

( CoUection de M. Juitjuai Doticet) 



sourire mordant ou le Florent de Vallières 
de Tours plus bienveillant mais si spirituel 
encore. Il serait sans doute exagéré de dire 
qu'il atteignit à la puissance d'expression et 
de vie sans cesse renouvelée d'un La Tour, 
mais il y a certainement dans ses figures 
quelque chose qui fait songer à celles de l'il- 
lustre pastelliste. Dans le maréchal de Saxe 
de la collection Doucet notamment, nous 
retrouvons beaucoup de cette finesse précise 
dans les traits, de cette bouche aux coins 
relevés, ironique sans sourire, de ce regard 
légèrement voilé et portant loin qui nous 
frappent dans les pastels de La Tour repré- 
sentant le maréchal. 

Pigalle dut se servir de ces portraits de 
La Tour pour composer son héros; mais il 
renonça à toutes ces demi-teintes, son génie 
plus emporté, plus lyrique, plus en dehors 
transforma la physionomie du maréchal, 
l'anima davantage, la fit plus souriante et 
plus vivante, moins vraie peut-être que celle 
de Lemoyne. 

Ce tempérament de Pigalle, il nous semble 
bien le retrouver dans l'autre buste en terre 
cuite que nous signalions tout à l'heure. Mais 
à qui appartient cette physionomie ardente, 
cette bouche ouverte et gouailleuse, cet air 
assuré? quel est l'homme de lettres, le philo- 
sophe, le médecin ou l'artisie que représente 
cette effigie si parlante? On serait tenté, à 
première vue, d'y deviner un Diderot si l'on 
ne connaissait pas bien par ailleurs les traits 
de l'auteurdu neveu de Rameau. Ne serait-ce 
pas du reste aussi bien un comédien? Cet 
homme ne joue-t-il pas un rôle, un peu 
comme le Larive de Houdon ? Nous avouons 
n'avoir aucune solution précise à proposer à 
cette question de l'identité du personnage. 
Son col ouvert, sa chemise toute simple nous 
font songer à l'une des diverses catégories 
sociales que nous énumérions tout à l'heure. 
Mais c'est tout. 

Il n'en est pas de même, heureusement, 
pour la question de l'attribution, et bien que 
rien d'extérieur, ni histoire, ni provenance, 
ni signature, ne vienne nous renseigner, 
l'œuvre crie son auteur; c'est Pigalle, le 
Pigalle du Desfriches d'Orléans et du beau 
buste de Strasbourg publié par M. Roche- 
blave qui veut y voir un portrait du sculp- 
teur lui-même (i). 

La terre d'abord est de ton plus chaud et 
plus sombre que dans le Lemoyne; elle est de 
grain plus épais. Mais surtout, la facture 
brutale, violente, enlevée à coups de pouce, 
n'a plus rien de commun avec le soin cares- 
sant de Lemoyne. Que l'on examine du reste 
le faire des yeux largement ouverts, des 
paupières lourdes, des sourcils mouvemen- 
tés, le dessin de la bouche très fermement 

(l) .l.-H. Pigalle et son art. Revue de l'art ancien el moderne, \qoï. 



LA COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET 



II 



accentué, l'ouverture des lèvres, le procédé de la chevelure 
moins souple mais plus colorée, tout cela nous rappelle 
identiquement quelques traits soit du Desrriches,soit même 
du Ferrein de l'école de Médecine ou du major Guérin du 
Louvre. On y sent moins aussi le 
portraitiste consommé qui a ses 
formules, ses procédés, presque ses 
trucs, que l'exact interprète de la 
réalité, le puissant évocateur des 
formes vivantes qu'était Jean-Bap- 
tiste Pigalle. 

A côté de Pigalle, le talent d'un 
artiste correct comme Vassé parait 
singulièrement froid et vide. Buu- 
chardon en avait sans doute déjà 
jugé ainsi lorsqu'il confia, à la 
grande colère de Vassé, son élève, 
la fin dos iravauxde son monument 
de Louis XV à J.-B. Pigalle. 

Cependant la grâce l'emporte 
parfois sur la force et le joli buste 
d'enfant en marbre signé de Vassé 
fait bonne figure, même à côté des 
chefs-d'œuvre précédents. Il est du 
reste d'un arrangement exquis. Ce 
petit fichu qui, dans certains autres 
bustes enfantins de Vas-sé que nous 
connaissons, s'enroule en turban 
sur le crâne du modèle, fait draperie 
minuscule ici autour du mignon 
visage. L'enfant retient son sourire, 
comme gêné par son accoutrement. 
Tout cela est dit dans le marbre 
avec précision et netteté. Ce n'est 
évidemment ni la chair savoureuse 
des enfants de Pigalle, ni le natu- 
ralisme ingénu des petits bustes 
de Houdon; l'œuvre néanmoins 
est d'une rare séduction et sa date 
de i/S-està retenir, car nousavons 
là certainement, soit chez Vassé, 
soit chez ses contemporains, l'une 
des premières œuvres d'une série 
qui abonderaen morceaux gracieux. 

Quant à l'identité du modèle, 
latradition ne nous l'indiquant pas, 
il est, bien entendu, inutile d'espérer 
la retrouver avec aussi peu d'indi- 
cations pour nous guider. 

Il semblerait que nous dussions 
en avoir bien davantage pour nous 
faire découvrir celle dece magistrat 
dont Houdon a signé le buste, 
récemment entré chez M. Doucet, 
Il n'en est rien et c'est grand dom- 
mage. La fausse honte des ven- 
deurs, la négligence des intermé- 
diaires transforment ainsi souvent 
en anonymes, pour un temps plus 
ou tnoins long, quelquefois pour 
toujours, des pièces dont l'intérêt 



historique se doublerait, si l'on pouvait posséder une ccrii» 
tude sur le nom du personnage qui y est figuré. Nous ne 
sommes pas encore, malgré nos recherches, en état de noua 
prononcerabsolumentsurcelui-ci. Mais une indication peut 




PIGALLE (.VTTRIBCK A|. — lit sTt: DCR ninMixc ilrm mile) 
irMItrlkm ér M. Mr^rt IKmttti 



12 



LES ARTS 




surgir qui nous éclaire subitement. Quoi qu'il en 
soit, voici à l'heure actuelle ce que nous savons de 
ce buste. 

Il est signé Hoiidon f. i~8~. Or il y eut un 
salon en 1787; mais aucun des bustes que Houdon 
y exposa, d'après le catalogue, ne peut correspondre 
à celui-ci. En revanche, en 1785, nous savons que 
Houdon exposa un M. Lenoir conseiller d'Etat. 
Est-ce le lieutenant de police qui était en charge 
depuis 1 774 ? Nous n'en savons rien : car il est dési- 
gné simplement au livret comme bibliothécaire du 
roi. En tout cas le marbre de son buste existait dès 
1785. Cette même année, figure au Salon un plâtre 
de M. Lepelletier de Mor/ontaine, prévôt des mar- 
chands, et nous avions d'abord pensé que ce pou- 
vait être ce buste dont le marbre n'aurait été exé- 
cuté que deux ans plus tard, en 1787. Mais une 
indication formelle relevée par MM. Delérot et 
Legrelle dans une liste de ses œuvres rédigée par 
Houdon lui-même nous oppose la même difficuhe : 
en face de la mention Lepelletier de Mor/ontaine, 
marbre, Houdon a inscrit la date i~85. Il ne 
saurait donc être question de noire marbre daté 
1787. La ressemblance ne saurait malheureusement 
ici nous permettre, soit de nous attacher quand 
même à ce nom, soit de l'éliminer tout à fait. Nous 
ne connaissons pas, en effet, deportraitauthentique 
de Lepelletier de Morfontaine. D'autre part, bien 
que nous ne trouvions nulle part la mention d'un 
buste de ce personnage exécuté par Houdon, la res- 
semblance du buste de M. Doucet avec les portraits 
conservés de M. de Sanine, nous incline à recon- 
naître ici cet ancien lieutenant de police de Louis XV 
devenu ministre d'État sous Louis XVI, et destitué 
en 1780, sous l'administration de Necker, pour des 
irrégularités de comptabilité. Un portrait de L. 
Vigée, notamment, plusieurs fois gravé par Che- 
villet et par Littret et un dessin du Cabinet des 
Estampes signé Z)i</?onf, présentent les plus grandes 
analogies avec notre buste dans lacoupe de la figure, 
la forme du front et du nez, le regard perçant et un 
peu moqueur, le plissement caractéristique surtout 
du coin de la bouche. 

Le buste de M. de Sartine, si c'est bienlui, aurait 
été exécuté après sa retraite, retraite dorée du reste 
et dont des pensions et des gratifications considé- 
rables avaient adouci l'amertume. Mais en six ou 
sept ans, l'homme jadis célèbre avait déjà pu être 
un peu oublié et sa notoriété diminuée n'imposait 
plus sa présence au Salon en 1787, entre le Roi, le 
bailli de Suffren, et le marquis de La Fayette. De 
plus, la seule indication que nous ayons sur l'ori- 
gine du buste est qu'il proviendrait d'une famille de 
l'extrême midi de la France. Or, M. de Sartine, qui 
était né à Barcelone, se réfugia lors de l'émigration 
à Tarragone, et y mourut en 1801. Midi de la 
France ou Espagne du Nord, cela se touche, et là 
encore les vraisemblances sont en faveur de notre 
identification. 

Quoi qu'il en soit, anonyme ou non, l'œuvre est 
de tout premier ordre dans la série des bustes de 



CLODION. — GROUPE (terre cuitel 
{Collection de M. Jacques Doucet j 



Houdon. Il y en a de plus étoffés, de plus décoratifs, 
comme le Louis XVI et le Suffren ; mais dans celui-ci 
le simple rendu réaliste de la robe et du rabat avec 
quelques petites indications d'une habileté consommée 
dans l'arrangement des fronces de la robe, dans la dis- 
position du petit linge empesé et raide qui tombe sur 
la poitrine, dans la façon de souligner d'un trait, en 
apparence indifférent, la coupure de la poitrine, don- 
nent un effet d'ampleur et de calme qui est tout à fait 
intéressant et d'un art merveilleux. 

Il y a dans l'œuvre de Houdon des physionomies 
de caractère plus accusé, l'abbé Aubertou le Duquesnoy 
du Louvre, pour ne pas parler du Voltaire ou du Mira- 
beau. Il n'y en a pas, croyons-nous, où la finesse de 
l'expression soit plus simplement et plus justement 
écrite. Avec infiniment peu de chose, Houdon a réussi 
à donner à cette physionomie sans grand caractère une 
individualité et un es prit surprenants. Le personnage vit. 

Quant à l'exécution, elle se rapproche plus ici delà 
caresse enveloppante de Lemoyne que des vivacités de 
Pigalle. Houdon, qui possède et résume toutes les 
manières et toutes les habiletés de ses prédécesseurs, se 
sert tour à tour de l'une ou de l'autre. Ici l'intensité 
du regard, d'une part, et, de l'autre, la souplesse extra- 
ordinaire de la perruque audétail à peine indiqué nous 
font pensersunout à Lemoyne. 

D'un art peut-être moins élevé, mais aussi touchant, 
est ce médaillon où l'artiste a superposé deux profils 
que la tradition veut cire ceux de sa femme et de sa 
fille. La terre cuite est datée de l'an Vil, et cette date 
concorde assez bitn avec l'âge que nous savons être 
celui des personnages. L'aînée des filles de Houdon, la 
jeune Sabine, dont il a exécuté plusieurs bustes char- 
mants, avait alors i3 ans environ: il est très possible 
que ce soit elle que représente le jeune et gracieux 
profil du fond. La figure du devant, dont les traits 
épaissis ont avec ceux de la jeune fille une parenté évi- 
dente, ne saurait être que sa mère, cette Marie-Ange- 
Cécile Langlois que Houdon avait épousée très jeune 
encore, en 1786. Il avait alors lui-même plus de qua- 
rante ans. Elle lut bonne ménagère sans doute, lui 
donna régulièrement une fille tous les ans pendant 
trois ans. Au demeurant elle ne parait pas avoir joué 
un grand rôle dans son oeuvre. 

C'est une rareté que ce portrait intime et familier, 
où, en dehors de son habileté coutumière, le tempéra- 
ment profondément réaliste de Houdon reparait spon- 
tanément, à un moment où l'âge et les théories clas- 
siques ambiantes commencent à le refroidir singuliè- 
rement lorsque l'artiste fait œuvre officielle. 

La tradition du portrait xviii» siècle se maintient 
encore cependant, même à cette époque, et Roland, 
par exemple, continue à travers la Révolution l'art de 
son maître Pajou. On connaît les beaux bustes que 
possède le Louvre de cet artiste, ceux du peintre Suvée 
et du sculpteur Pajou. M. Doucet en a recueilli un 
qui représente un très jeune artiste, Denis-Sébastien 
Le Roy, élève de Peyron. Il est signé Roland f. an V 
et a figuré en 1890 à l'Exposition rétrospective de 
Tours; Palustre lui a consacré une notice dans le cata- 
logue de cette exposition. On y retrouve le faire très 




CLODION. — !>T.\Tt'KTiK (Urre rmiui 
(CMcttia» et M, Mcfa Dcmnt) 



14 



LES ARTS 



précis, un peu sec même, un peu lisse et mince des bustes 
du Louvre avec les mêmes qualités de conscience dans 
l'exécution et de vie dans l'expression générale. 

Il y a de plus dans cette jeune physionomie plébéienne 



et ardente, dans celte tête fièrement relevée avec les cheveux 
au vent, dans ce vêtement largement ouvert, par une sorte de 
convention bien antérieure pourtant à la Révolution, je ne 
sais quoi de vibrant et de passionné qui nous fait songer 




HOtDON. — PORTRAIT DE SA KEMMB ET DE SA FILLE (terre Cuilc) 

(Collection de M. Jacques Douccl) 



aux enthousiasmes révolutionnaires. L'heure en était déjà 
passée en l'an V de la République; mais quelque chose sur- 
vivait sans doute dans l'esprit de l'ariiste, reflet des jours de 
passion qu'il avait vécus, et il incarnait peut-êirc dans l'effi- 
gie de ce jeune peintre obscur, la mine, l'allure, la vaillance 
entrevues chez quelqu'un de ces jeunes héros des jour- 
nées révolutionnaires, qui passèrent si vite que, la plupart 



du temps, aucun artiste peintre ou sculpteur n'eut le 
temps de fixer de façon intéressante leurs images pour la 
postérité. 

C'est là, du reste, un phénomène bien rare dans l'art de 
ce temps figé par la manie gréco-romaine qui sévissait de 
plus en plus, ou bien continuant sans entrain la tradition 



LA COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET 



i5 




ROLAND. — BUSTK DE nENis-s<R.«sTixN LKRov (lerre cuite) 
(Collection Je M. Jacques Doucei) 



i6 



LES ARTS 




GODECHARLES. — la musique (pierre) 
(Collectinii de M. Jacques Doncet) 



de grâce, de légèreté et de naturalisme aussi 
du siècle qui finissait. Que l'on songe en 
particulier au sculpteur Clodion : la Révo- 
lution passa à côté de lui; pendant plus de 
dix ans il vécut, mais rien de l'esprit du 
temps ne passa en lui. Il s'essaya vers la fin 
de sa vie à quelques sujets « de style», mais 
sans conviction. Il était demeuré l'homme 
des figurines gracieuses et sensuelles dont 
les premières étaient apparues sous le règne 
de la Du Barry. Il est même le plus sou- 
vent assez difficile, Clodion n'ayant géné- 
ralement pas daté ses terres cuites, de leur 
assigner une date précise. Je crois bien 
cependant que celles de la collection Doucet 
sont antérieures à 89. Elles possèdent encore 
toute cette liberté et cette fraîcheur dans 
l'inspiration et l'exécution qui manquent un 
peu à celles de la fin de l'artiste, tandis 
qu'on aperçoit légèrement dans ces dernières, 
l'effort d'un art qui se survit à lui-même, 
le caractère de fabrique et cette virtuosité 
analogue à celle d'un Boucher, travaillant 
sur le tard beaucoup plus de fantaisie que 
d'après la nature vraie. 

L'une au moins de ces terres cuites peut 
être datée approximativement. C'est cette 
espèce de petit projet de monument com- 
mémoratif, composé d'une colonne tronquée 
reposant sur une base quadrangulaire 01 née 
d'un mascaron ; une femme, vêtue d'une 
longue tunique collante, s'appuie à la colonne 
et y inscrit des vers pompeux, tandis qu'un 
jeune Éros paraît avoir soutenu, de l'autre 
côté, un médaillon en bronze ou en biscuit, 
adapté dans la terre encore fraîche où sa 
trace se voit encore. Peut-être tenaii-il sim- 
plement quelque accessoire significatif; la 
colonne dans ce cas aurait sans douie été 
surmontée d'un buste. 

Bien que médaillon ou buste manquent 
aujourd'hui, nous savons quels traits y 
étaient figurés, nous savons qui le monu- 
ment prétendait glorifier. Ces vers, en effet, 
qui se lisent sur la colonne 

Ce fils de Melpomène en respire la flamme 
Il a, de ses héros, la voix, le geste et l'âme. 

se retrouvent exactement avec la signature 
de Le Brun dans une gravure de Saint- 
Aubin, représentant l'acieur Larive, d'après 
un médaillon de Sauvage. D'autres tirages 
de cette gravure portent, du reste, une autre 
légende : ce sont des vers de Duviquet qui 
sont d'un style non moins pompeux et non 
moins touchant. 

Citoyen vertueux, acteur sublime et tendre, 
On chérit ses talents, on estime ses mœurs. 
Et chez les malheureux il va tarir les pleurs 
Qu'au théâtre il a fait répandre. 

Bien qu'aucune de ces gravures ne soit 



datée, c'est vraisemblablement entre 1780 
et 1781J qu'elles furent exécutées. Larive, 
qui avait succédé à Lckain dans la faveur 
du public, était alors en pleine possession 
de sa renommée. C'est de ce moment que 
date son buste en Bruius, modelé par Hou- 
don, dont le marbre se trouve encore à la 
Comédie-Française. Peutûire même est-ce 
pour accompagner une réduction de ce 
buste que Clodion avait conçu le petit 
monument qui se trouve chez M. Doucet; 
de fait, s'il en était ainsi, la « flamme de 
Melpomcne » jaillissait bien de l'œil du 
héros dans ce buste héroïque et dramatisé. 
Mais un astre nouveau allait sclevcr.Talma 
allait paraître, et le pauvre Larive allait 
connaître les sifflets. Une nouvelle légende 
de la gravure que nous citions tout à l'heure, 
va nous en avertir. 

Si la vertu modeste au talent rjunie 
N'a pu le dérober aux fureurs de l'envie 
Le théâtre désert et nos justes regrets 
De ses lâches rivaux le vengent à jamais. 

Le petit monument de Clodion date donc 
très vraisemblablement, soit du moment 
de la pleine renommée de Larive, soit de 
celui où la cabale qui le soutient essaie 
encore d'opposer sa gloire vieillisante à la 
jeune gloire de Talma. Il est certainement 
antérieur à ijSy. C'est une petite com- 
position très curieuse en elle-même, pleine 
de mouvement et de grâce, où la Muse en 
particulier qui trace l'inscription pompeuse 
que l'on sait, a sous sa draperie légère 
toute la souplesse exquise de ses sœurs, 
les bacchantes et les nymphes chères à Clo- 
dion. 

Voici deux de ces créatures charmantes 
emportées dans un mouvement endiablé 
qui font penser par avance aux figures déco- 
ratives de Carpeaux. Klles soutiennent ici, 
dans cette autre terre cuite, d'exécution très 
fine et très soignée, une sphère fleurie où 
sont inscrits les signes du Zodiaque. Leurs 
bras se lèvent harmonieusement, leurs torses 
se cambrent cependant que, dans le mouve- 
ment de leur ronde, les étoffes légères dont 
elles sont à demi vêtues collent au corps 
et dessinent leurs formes pleines et souples. 

C'est là un motif créé certainement par 
Clodion avant 1789 et qu'il utilisera en le 
variant légèrement dans deux des quatre 
groupes de grandeur nature qui lui seront, 
vers le même temps, commandés pour la 
salle à manger d'un hôtel de la rue des 
Petites-Écuries. Cet ensemble exquis que 
la fatalité a démembré, a été décrit par le 
regretté M. de Champeaux, dans son Art 
décoratif dans le vieux Paris. Deux groupes 
sur quatre sont, hélas ! déjà partis pour 
l'Amérique. M. Doucet a pu intervenir à 




Jt'MEX (ATTKiBci \). — »t\TCl niroiivilT» .lor»« rmilrl 
tCoUerti>m île M, Jiti-yurf l^mcttf 



i6 



LES ARTS 




GODECHARLES. — la musique (pierre) 
fCntlectinn de M. Jacqttex Dnitcet) 



de grâce, de légèreté et de naturalisme aussi 
du siècle qui finissait. Que l'on songe en 
particulier au sculpteur Clodion : la Révo- 
lution passa à côté de lui; pendant plus de 
dix ans il vécut, mais rien de l'esprit du 
temps ne passa en lui. Il s'essaya vers la fin 
de sa vie à quelques sujets « de style», mais 
sans conviction. Il était demeuré l'homme 
des figurines gracieuses et sensuelles dont 
les premières étaient apparues sous le règne 
de la Du Barry. Il est même le plus sou- 
vent assez difficile, Clodion n'ayant géné- 
ralement pas daté ses terres cuites, de leur 
assigner une date précise. Je crois bien 
cependant que celles de la collection Doucet 
sont antérieures à 89. Elles possèdent encore 
toute cette liberté et cette fraîcheur dans 
l'inspiration et l'exécution qui manquent un 
peu à celles de la fin de l'artiste, tandis 
qu'on aperçoit légèrement dans ces dernières, 
l'effort d'un art qui se survit à lui-même, 
le caractère de fabrique et cette virtuosité 
analogue à celle d'un Boucher, travaillant 
sur le tard beaucoup plus de fantaisie que 
d'après la nature vraie. 

L'une au moins de ces terres cuites peut 
être datée approximativement. C'est cette 
espèce de petit projet de monument com- 
mémoratif, composé d'une colonne tronquée 
reposant sur une base quadrangulaire 01 née 
d'un mascaron ; une femme, vêtue d'une 
longue tunique collante, s'appuie àlacolonne 
et y inscrit des vers pompeux, tandis qu'un 
jeune Éros paraît avoir soutenu, de l'autre 
côté, un médaillon en bronze ou en biscuit, 
adapté dans la terre encore fraîche où sa 
trace se voit encore. Peut-être tenaii-il sim- 
plement quelque accessoire significatif; la 
colonne dans ce cas aurait sans douie été 
surmontée d'un buste. 

Bien que médaillon ou buste manquent 
aujourd'hui, nous savons quels traits y 
étaient figurés, nous savons qui le monu- 
ment prétendait glorifier. Ces vers, en effet, 
qui se lisent sur la colonne 

Ce fils de Melpomène en respire la flamme 
11 a, de ses héros, la voix, le geste et l'âme. 

se retrouvent exactement avec la signature 
de Le Brun dans une gravure de Saint- 
Aubin, représentant l'acteur Larive, d'après 
un médaillon de Sauvage. D'autres tirages 
de cette gravure portent, du reste, une autre 
légende : ce sont des vers de Duviquet qui 
sont d'un style non moins pompeux et non 
moins touchant. 

Citoyen vertueux, acteur sublime et tendre, 
On chérit ses talents, on estime ses mœurs. 
Et chez les malheureux il va tarir les pleurs 
Qu'au théâtre il a fait répandre. 

Bien qu'aucune de ces gravures ne soit 



r 



LA COLLECTION DE M. JACQUES DOUCE T 



«7 



datée, c'est vraisemblablement entre 1780 
et 1789 qu'elles furent exccuiécs. Larive, 
qui avait succédé à Lekain dans la faveur 
du public, était alors en pleine possession 
de sa renommée. C'est de ce moment que 
date son buste en Bruius, modelé par Hou- 
don, dont le marbre se trouve encore à la 
Comédie-Française. Peut-être même est-ce 
pour accompagner une réduction de ce 
buste que Clodion avait conçu le petit 
monument qui se trouve chez M. Doucet; 
de fait, s'il en était ainsi, la « flamme de 
Melpomùne » jaillissait bien de l'œil du 
héros dans ce buste héroïque et dramatisé. 
Mais un astre nouveau allait selever.Talma 
allait paraître, et le pauvre Larive allait 
connaître les sifflets. Une nouvelle légende 
de la gravure que nous citions tout à l'heure, 
va nous en avertir. 

Si la vertu modeste au talent réunie 
N"a pu le dérober aux fureurs de l'envie 
Le théâtre désert et nos justes regrets 
De ses lâches rivaux le vengent à jamais. 

Le petit monument de Clodion date donc 
très vraisemblablement, soit du moment 
de la pleine renommée de Larive, soit de 
celui OLi la cabale qui le soutient essaie 
encore d'opposer sa gloire vieillisantc à la 
jeune gloire de Talma. Il est certainement 
antérieur à 1789. C'est une petite com- 
position très curieuse en elle-même, pleine 
de mouvement et de grâce, où la Muse en 
particulier qui trace l'inscription pompeuse 
que l'on sait, a sous sa draperie légère 
toute la souplesse exquise de ses sœurs, 
les bacchantes et les nymphes chères à Clo- 
dion. 

Voici deux de ces créatures charmantes 
emportées dans un mouvement endiablé 
qui font penser par avance aux figures déco- 
ratives de Carpcaux. Kllcs soutiennent ici, 
dans cette autre terre cuite, d'exécution très 
fine et très soignée, une sphère fleurie où 
sont inscrits les signes du Zodiaque. Leurs 
bras se lèvent harmonieusement, leurs torses 
se cambrent cependant que, dans le mouve- 
ment de leur ronde, les étoffes légères dont 
elles sont à demi vêtues collent au corps 
et dessinent leurs formes pleines et souples. 

C'est là un motif créé certainement par 
Clodion avant 1789 et qu'il utilisera en le 
variant légèrement dans deux des quatre 
groupes de grandeur nature qui lui seront, 
vers le même temps, commandés pour la 
salle à manger d'un hôtel de la rue des 
Petites-Écuries. Cet ensemble exquis que 
la fatalité a démembré, a été décrit par le 
regreiié M. de Champeaux, dans son Art 
décoratif dans le vieux Paris. Deux groupes 
sur quatre sont, hélas ! déjà partis pour 
l'Amérique. M. Doucet a pu intervenir à 




JULIEN (ATTKIBci \l. — OTATCI DKCOKVtlTC ilOtt« OHl») 



i8 



LES ARTS 



temps pour s'assurer des deux autres dont il possédait déjà 
le modèle précieux, et il se propose de faire reconstituer 
dans la mesure du possible cet ensemble décoratif en une 
construction nouvelle. 

M. Doucet conserve aussi, du reste, une autre étude de 
Clodion qui servit à la réalisation du même ensemble : c'est 
une petite frise en terre cuite que nous reproduisons en tête 
de cet article et qui, avec ses sphinx chevauchés par des 
satyreaux joufflus, son brasero et ses enroulements d'une 
fantaisie mesurée et classique, est un spécimen très caracté- 
ristique du talent de Clodion et de l'art de Louis XVI en 
général. 

Un dernier morceau de Clodion, enfin, appartenant à 
M. Doucet, se passe de tout commentaire; c'est cette petite 
statuette de jeune fille tenant un oiseau dans sa chemise 




relevée un peu haut, que les légendes complaisantes du 
xviii= siècle baptiseraient sans doute : Innocence ! 

Ce minois futé, ces formes grassouillettes sont habituels 
à Clodion; mais il atteint rarement cette ingénuité mali- 
cieuse, qui continue en l'accentuant celle de la Cruche cassée 
de Greuzc, et surtout cette admirable souplesse de modelé. 
C'est là un de ces morceaux dont on peut affirmer presque 
à coup sûr qu'ils furent créés dans toute la vigueur du talent 
de l'artiste et non dans sa longue et prolixe vieillesse. 

Julien avait été beaucoup plus que Clodion entraîné de 
bonne heure par l'aniiquomanie ambiante. Sa déesse Hygie, 
du musée du Puy, sa Nymphe Amalihée, du Musée du 
Louvre, sont des créations infiniment plus froides et plus 
classiques que les précédentes, tout en conservant encore 
un certain charme d'élégance un peu grêle et de retenue 

gracieuse qui est assez gé- 
néral au style Louis XVI. 
C'est à Julien que l'on peut 
attribuer avec vraisem- 
blance, sinon avec certi- 
tude, cette grande statue 
décorative en terre cuite 
qui provient, dit-on, du 
parc de Saint-Maur, et qui 
devait orner quelque niche 
dans une grotte ou dans 
un bosquet d'un de ces jar- 
dins à l'anglaise, ornés de 
ruines antiques et de kios- 
ques chinois, comme Baga- 
telle ou la Folie-Saint- 
James qui disparaissent 
progressive ment, défigurés, 
morcelés ou anéantis. C'est 
une jeune femme, longue 
et mince, de proportion 
assez semblable à celles 
des nymphes de Jean Gou- 
jon, vêtue ou plutôtdévêtue 
à l'antique d'une tunique 
collante et fendue sur la 
jambe. Elle tient dans ses 
bras deux colombes qui se 
becquètcnt, symbole cou- 
rant dans l'allégorie mytho- 
logique du XVIII' siècle. Le 
geste est menu, l'expression 
à peine souriante. L'œuvre 
somme toute est gracieuse 
malgré sa froideur, et très 
significative d'un moment 
particulier de l'histoire de 
notre sculpture. 

Du style Louis XVI 
nous passons tout natu- 
rellement au style Empire 
qui en découle pour ainsi 
dire spontanément, et voici 
le dernier terme, presque 
l'épilogue, de cette série 
d'œuvres charmantes ou 



VASSÉ. — BUSTE d'enfant (marbre) 
(Collection de M, Jacques Doucet) 



fortes qui nous ont mené de Jean Varin à Clodion et à 
Julien. C'est une statue en pierre douce daiée de i8o5. 
Elle est signée d'un nom peu connu chez nous, mais très 
célèbre en Belgique, celui de Godecharles. Ce sculpteur 
est, en effet, né à Bruxelles en i/So; il passa par l'atelier 
d'un artiste belge, très fécond et très habile, Laurent 



Delvaux, puis vint achever son éducation à Paris en 1770 
et h Kome en 1773. Il connut évidemment nos artistes 
français et leurs œuvres dont il copia un bon nombre. Ces 
copies de bustes ou de statues se voient aujourd'hui au 
Musée de Bruxelles, à côté de quelques morceaux originaux 
rentrés des jardins ou des palais de la ville pour lesquels 




r 




mmimimmiit 




DE LA RUE. — VAS!» DicoRATips (Icrr* cailc) 
iColUetwn rfc Jf. Jai-qnts ihmctti 



Godecharles travailla abondamment pendant sa féconde car- 
rière, qui se prolongea jusqu'en i835. 

La statue de la collection Doucet est une allégorie de la 
Musique sous les traits, dit on, d'une actrice du temps, 
Mademoiselle de Saint-Aubin. De fait, sur ce corps gracieux, 
mais où s'exagèrent les formules de l'imitation antique et la 
sécheresse des draperies romaines, la tète assez individuelle, 
a bien une allure de portrait assez curieuse. L'œuvre dans son 



ensemble présente un certain accent personnel, on dirait 
presque un peu provincial et n'est pas sans saveur. Elle n'est 
pas indigne et c'est beaucoup dire de la série d'ccuvrcs de 
choix qui forment la collection de M. Doucet et dont nous 
venons seulement de présenter ici ks principales. 

PAUL VITRY. 



CIMAISE 




Cliché Brttttitf Clément y Cie. 



REMBRANDT. — portrait de martin daey (i634) 
(Collection de M. le baron Gustave de Rothschild) 



CIMAISE 




CNrM Bi'un, CUmtitl f Cir. 

REMBRANDT. — portrait dk machtkld van doorn, fkmmk dk martin daey 
(Collection de M. le baron Gustave de Rothschild) 




WHISTLER. — « cRiii'LscULfc: i.\ i-i.i;sii colulh amj c.Hi:t;.\, vali'AHAIso w {Crépuscule on couleur de chair cl vert) 



J. M= NEILL WHISTLER 




KSI un grand seigneur de la peinture qui 
s'en est ailé... 

James A. Mac Neill Whistlcr était né 
en 1834 aux États-Unis. On a souvent 
dit qu'il était de Baltimore, et peut-être 
lui-même s'est-il amusé à se donner cette 
origine, mais le lieu exact de sa naissance 
s'appelle Lowell. Sa famille éiait riche, mais il était 
encore tout jeune lorsque son père fut ruiné, et de bonne 
heure il dut compter sur ses seuls efforts pour soutenir le 
combat de la vie. 

Il put faire ses études d'ingénieur et il entra à l'École 
militaire de 'West-Point. Il en sortit pour être admis dans 
les bureaux de l'hydrographie. Là il était chargé, grâce à 
ses aptitudes de dessinateur, de travaux relatifs à la gravure 
des cartes et des plans. Il releva la monotonie un peu rigou- 
reuse de ces besognes, en surchargeant les marges d'une 
foule de croquis, assurément ravissants, mais qui ne furent 



pas compris de ses chefs, et décidèrent la cessation de cette 
première et très courte partie de sa carrière. 

"Whistier ne s'est jamais arrêté aux obsiaclcs matériels 
de la vie. Il aurait eu trop à faire pour cela; il les a toujours 
souverainement méprisés. Il a passé parmi eux comme il 
faisait au milieu des 501s, droit, alerteet souriant. S'il s'était 
embarrassé de la façon dont il vivrait à Paris, il n'aurait 
jamais franchi l'Océan; si, plus tard, devenu aussi célèbre 
qu'il était obscur en quittant l'Amérique, il avait consulté 
l'ci avoir » avant le « doit », et s'il avait attendu impaiiem- 
ment les prix considérables et légitimes qu'il exigeait de ses 
belles peintures, au lieu de préférer les garder plutôt que 
de les profaner par des marchés inférieurs, il n'aurait pas 
fait cette fière et élégante figure. On peut dire de lui, avant 
toute autre chose, qu'il a, dès le début, forcé la vie à s'in- 
cliner devant l'artiste, au lieu de laisser l'artiste fléchir 
sous le poids de la vie, et c'est un des beaux et significatifs 
aspects de son caractère. 



J. M<: NEILL WHISTLER 



33 



Il vint donc à Paris et y v^cut très pauvre, à l'époque où, 
vers 185-, il cnira à l'atelier Gleyrc. Le svelte et souriant 
jeune homme que FaniinLaiour a un peu plus tard représenté 
dans VHommage à Delacroix, a pu faire alors envie à plus 



d'un de ses camarades aussi peu fortunés que lui. Mais la 
vérité, c'est que, dans sa chambre d'étudiant, il s'astreignit 
plus d'une fois à bbnchir et à repasser lui-même ses faux 
cols, et il vécut pendant des mois entiers de ■ riz à l'amé- 




1. M'. XKILL «IIISTI.KR 



ricaine », qui était tout bonnement du riz crevé dans l'eau 
chaude et quelque peu assaisonné de carry. Le thé, cela va 
sans dire. C'est une ressource dont les artistes français ne 
sauront jamais profiter, et plus qu'une ressource, une force. 
Cela n'empêchait pas le jeune peintre d'avoir de déli- 



cieuses compagnes et modèles, et de pouvoir les emmener 
dans de longs voyages en Bretagne, où il avait découven 
des auberges, modiques autant que merveilleuses, où Ton 
vivait pour trois francs par jour. 

Il commençait dès lors à conquérir de la célébrité parmi 



24 



LES ARTS 




WHISTLER. 



HARMONY IN OBEY AND CREEN ". — PORTRAIT DE MISS ALEXANDER 

{Harmonie en gris et vert) 



les artistes en attendant le public. Son 
esprit, d'un mordant et d'une vivacité 
remarquables, la forme exquise de son 
dédain pour tout ce qui était le faux 
art ou l'art officiel, les ravissants des- 
sins qu'il exécuiait avec une légèreté 
incomparable, et qui excitaient l'admi- 
ration de ses camarades les plus forts 
et les plus promis à un grand avenir, 
j'entends, parexemple, Fantin-Latour, 
Legros, Cazin, tout cela contribuait 
à faire de lui dans le monde des 
ateliers, comme un jeune héros, et il 
était déjà personnage de légende avant 
même que d'être si peu connu que ce 
fût. 

Un grand drame eut lieu vers cette 
époque, oh ! un drame bien simple et 
que l'on peut raconter maintenant, mal- 
gré son caractère intime. 

Un de ces adorables modèles aux- 
quels ce moqueur, ce soi-disant imper- 
turbable, voua successivement la très 
grande sensibilité dont il était secrè- 
tement très riche, soit par vengeance 
d'une froideur, soit par un de ces abo- 
minables calculs de nerfs dont sont 
capables des femmes jolies, douces 
et intelligentes (elle était tout ctla), 
lui déchira un jour tous ses dessins, 
ces beaux dessins dont nous venons 
de parler. Whistler ne la tua pas. C'est 
peut-être le trait le plus héroïque de sa 
vie qui contient cependant tant d'hé- 
roïsme. 

De 1857 à i8G3, il fut régulière- 
ment refusé aux Salons. Le refus du 
Salon de i863 fut spécialement glo- 
rieux. A cette fameuse Exposition des 
Refusés où figurèrent à peu près tous 
ceux qui sont devenus célèbres dans 
l'art contemporain, il avait envoyé 
cette Little white Girl, cette fille en 
blanc, peinture dont on retrouvera 
ici dans nos gravures le charme délicat 
et robuste. On voit que, dès ce moment, 
le peintre était en pleine possession de 
sa personnalité : il affirmait déjà cette 
simplicité raffinée des harmonies, cette 
beauté de la matière picturale, à la fois 
comme une laque et comme une soie, 
enfin cette recherche d'une grande in- 
tensité dans le modelé et dans l'expres- 
sion, qui sont les trois principales 
beautés de son œuvre. Cette intensité 
est toute en apparente douceur, mais 
elle est d'une force singulière ; plus on 
considère la douceur et plus la force 
vous prend. 

Whistler exposa encore, reçu cette 
fois, en i865, avec la Fille de 



LES ARTS 




WHISTLER. — "noctl'rnk". — black and golo. — thk falunc rocket 
(Noir et or. — La fusée tombante) 



26 



LES ARTS 



porcelaine, mais il ne reparut à une exposition française 
qu'en 1882. C'est donc de i865 que date, autant que l'on 
peut classer par tranches une vie aussi complexe et aussi 
hautaincment cachée, ce qu'on peut appeler la période 
anglaise. Puis, vers 1890, vient une deuxième période fran- 
çaise qui n'a jamais été complètement affirmée, bien que 
Whistler ait fait alors de longs séjours à Paris, ni complète- 
ment terminée en dépit que Whistler ail fait à Londres de 
fréquentes absences et y ait rendu le dernier soupir. 

Cette période anglaise, c'est le merveilleux moment du 
Whistler célèbre, producteur de chefs-d'œuvre, spirituel- 





WIIISTLKI). — 



HAlt.MKNV IN PINK AM) (;IU:V. l'dUIllAn \iV. LADV .MIÎUX 

(Harmonie en rose et gris) 



WHISTLER. — •• .\nHA\.ii:\ii;.\T in hi.ack am> hhown. — Tin: ii n jackim " 
(Arr.Tngement en noir ot brun. — La jiiquetle de fourrures) 

lement désinvolte, railleur incomparable, un des rois de la 
fashion, le Whistler du Portrait de la Mère, de Miss 
Alexander, de Carlyle, de Ladj- Archibald Campbell, de 
Sarrasale, le Whistler du Peacok room, des conférences de 
Chelsea et du procès Ruskin ! 

En vérité, cela fait tant de choses et si importantes, que 
l'on ne sait comment les aborder dans un si court espace, et 
que l'on craint de n'en pas sufîisamment faire comprendre 
l'importance en ne leur consacrant à chacun qu'un mot. 



J. Me. NEILL WHISTLER 



27 




WHfêTLER.— « .\HHAMtlLMt.>T 1> BL.\l.k. •. — L.\ ItAMK Ai VHtHiCvVUt JA15K. 
L.\DY ARV.Hlft.VLO C.%MI'BU.L. ^ (Art«MgVHM«l tB «OÏr» 



28 



LES ARTS 



rapprochements, et nous tenons avant tout, pour paraître 
informés, à montrer que nous connaissons nos classiques, 
sinon que nous les comprenons. Whistler, en exécutant 
ces trois œuvres dominatrices, s'est posé lui-même en un 
des plus grands classiques de la peinture moderne, un 
classique de l'avenir qui n'a besoin d'être comparé à per- 
sonne, mais à qui forcément un grand nombre de succé- 
danés seront comparés. Je ne sais rien dans l'art moderne 




de plus imposant que ce portrait si âpre, si pensif, si 
endeuillé de Carlyle, ni de plus délicat que cette jeune 
Miss Alexandei-, en gris et vert pâle d'une subtilité indi- 
cible, avec cette apparition d'une branche de fleurs qui 
brille discrètement dans le demi-jour, comme brillent dans 
l'ombre des Nocturnes les étincelles des Jire-U'orks. 

Quelque dix ans après leur création, la Mère et 
Carlyle furent achetés par deux États différents. Le musée 

du Luxembourg acquit pour 
quatre mille francs et une ro- 
sette de la Légion d'honneur 
l'effigie de la vieille et douce la dy 
dans ses simples atours et sa 
méditation dominicale; le musée 
de Glasgow donna quarante- 
cinq mille francs pour le portrait 
du puissant historien philosophe. 
A cette occasion Whisiler écrivit 
au directeur des Beaux-Arts fran- 
çais un remerciement comme il 
savait les tourner. Ce sera, de 
toute façon, un grand honneur 
pour ceux qui tirent faire à la 
France, avec un tact parfait, 
cette bonne affaire; ils ne vou- 
lurent jamais cire nommés, et ce 
n'étaient en rien, on le devine, 
des personnages officiels. Jamais, 
sans eux, ce pays-ci n'aurait pos- 
sédé une œuvre de ce grand 
ariiste. 

Parmi les autres très beaux 
portraits de Whistler, il faut 
citer les images féminines repro- 
duites dans cette illustration : 
Lady Meux, la Dame au brode- 
qui?i jaune, le Fur jackct; puis, 
Théodore Duret, avec sa sortie 
de bal rose sur la manche de 
l'habit noir ; le violoniste Sar- 
rasatJ, émergeant de son ombre 
endiablée; M. de Montesquiou, 
que l'on n'est point surpris de 
voir portraituré par le peintre 
qui eut le plus de goût du monde, 
et que l'on doit féliciter de pos- 
séder un pareil chef-d'œuvie ; 
enhn, car il faut se borner, les 
dtux derniers portraits qu'il nous 
montra en 1900, son image à 
lui-même, attriiice et fugitive, 
et un émouvant ponrait d'une de 
ses belles-sœurs. 

LIne autre catégorie de ses 
œuvres, qui a beaucoup fait pour 
sa célébrité, et dont les moindres 
spécimens seront recueillis 
comme tout ce qu'il y a de plus 
précieux, consiste dans la série 
des Nocturnes, et des paysages, 
vues de Chelsea et marines. 



^^ HIbTLER. — ■■ sY.Mpuo.w i.n \\iiiii^ >■> ii. — thi; littli; \\ iiitI'; ciim, ' 
(Sj-iiiphoiiiu en blanc n» ii. — La petite fille blanche) 



J. Mr.. NEILL WHISTLER 



»9 



C'est à l'occasion d'un de ces nocturnes qu'eut lieu le pro- 
cès contre John Ruskin, qui est un des actes les plus écla- 
tants et les plus importants de la vie de Whistler. Perdant 



un moment la sérénité à la fois nécessaire et naturelle aux 
pontifes, ce Pcre de l'église de l'Esthétique montra Whistler 
comme mystifiant le public et lui « jetant un pot de pein- 




WIIISTLER. — « ARRANOBUIXT I» OMT AXD BI^CK. — TROUAS CARLTLK I 

(Arrangement en gris et noir) 



3o 



LES ARTS 



ture à la face », throxping a pot of painting at the public's 
face. L'artiste, offensé dans sa dignité et surtout blessé dans 
les recherches et les idées qui lui étaient le plus chères, 
assigna le critique devant les tribunaux. Ce fut un beau 
spectacle que celui de ces débats, en présence de juges habi- 



tués à trancher des différends financiers et commerciaux, et 
requis de condamner Ruskin en un farthing de dommages- 
intérêts. Whistler y fut éblouissant de présence d'esprit, de 
verve, de bon sens et d'éloquence. Chacun eut son paquet, 
Burne Jones- comme bien d'autres. Mais il faut dire que 




WHISTLER. — "NOCTUHNS. — blub and silver. 
(lîleii et argent) 



Whistler avait avec lui une grande cause, et c'est ce qui lui 
fit jeter quelques cris admirables au milieu de ses bouquets 
de sarcasmes et de piquantes reparties. Celui-ci demeurera 
plus tard célèbre et typique entre tous dans l'histoire de 
l'art. Comme un peintre appelé comme expert affirmait 
qu'un de ces « nocturnes » se pouvait peindre en une heure : 
« Uneheure ! s'écria avecune superbe indignation Whistler, 
une heure, et toute une expérience d'une vie d'artiste ! » 
Les esprits fiers et amoureux de l'effort se réjouiront tou- 
jours qu'il ait gagné son procès, et ils reliront avec délices 
ce livre, malheureusement rarissime, mais qui devrait être 
réimprimé, The gentle art of making ennemies, compte 
rendu de ce procès, avec des notes en marge qui sont le 
plus vrai et le plus complet document sur Whistler qui 
existera jamais. 

Un autre important document, à vrai dire, est cet autre 
petit ouvrage, la conférence prononcée entre intimes à 
Chelsea, et que M. Mallarmé traduisit sous le titre : Le ten 
o'clockdeMr. Whistler, en une plaquette non moins malheu- 
reusement introuvable. Faute de la place nécessaire pour 
en analyser ici toutes les fines et profondes pensées et en 



extraire tout le suc fortifiant, nous rappellerons seulement 
que c'est là que se trouvait cette belle conception de la 
Nuit et de la beauté qu'elle apporte aux édifices modernes 
les plus attristants. Puis cette théorie extrêmement neuve 
et élevée du fini en art, et cette formule sur laquelle tout 
artiste, en quelque matière que s'exerce son activité, ne 
saura jamais trop méditer : « Le travail doit effacer pas à 
pas les traces du travail lui même. » C'est là que réside 
toute l'explication de la beauté et du prix de ces nocturnes 
et de ces harmonies, ce Trafalgar square en gris et or, ce 
Saint-Marc en or et bltu, cette Neige à Chelsea en or 
et gris, cette Vague bleue à Biarritz en bleu et argent, 
cet admirable Valparaiso en bleu et or, et cet autre Valpa- 
raiso en vert et couleur chair, cette Roue de feu, cène Fusée 
qui retombe, en un mot tous ces accords mystérieux, infini- 
ment complexes sous une simplicité qui n'est simple que 
pourceux qui, comme Ruskin, ont l'incompréhensionmajes- 
tueuse. Mais quelles joies pour ceux qui laissent leur regard 
et leur esprit s'enfoncer dans ces nuits colorées et transpa- 
rentes, ou vaguer longuement sur ces eaux pâles et sati- 
nées! 



J. Me NEILL WHISTLER 



3i 



Ce qui fera égalcmeni bien comprendre l'esprit, le carac- 
tère et le génie de Whistler, ce sont encore certains actes de 
sa vie artistique, de moindre importance peut-être, mais 
qil'il est nécessaire de rappeler, tût-ce en hâte. L'un, ses 
polémiques avec Oscar Wilde. Elles montrent bien que 
Whistler était non point un tapageur, un réclamisie, mais 
un homme dégoût extrêmement sobre, que l'on remarquait 
en raison directe de cette sobriété même. Il porta de rudes 
coups au célèbre poète, et à ses énormes fleurs de tournesol 
arborées, et à toutes les sottises de l'école dite esthétique, 



qui a engendré en droite ligne le Modem style. Lui, 
Whistler, avait donné la mesure de son goût eiquis dans le 
célèbre Peacock room, dont la décoration est une caresse et 
un repos somptueux. L'autre fait est le portrait de la femme 
du lord, cause d'un autre assez retentissant procès. Whistler 
y soutint ce qu'il appelait les droits divins de l'artiste, et, 
dans ses dernières années, il insistait beaucoup auprès de 
ses amis pour qu'ils comprissent bien qu'à cette nouvelle 
occasion il avait défendu hautement la dignité de tout 
artiste dans les questions si délicates de l'acquisition et de 




VVHISTLEB. — " ARRANOKMIKT IN OR«T AXD BLAOK. " — POKIRAIT Dl L» MKHI DC PtlXTM 

(ArraDgonicot en gris el noir) 



la propriété de ses œuvres. Heureux si tous le pouvaient 
comprendre ! Mais... 

Me voici force d'indiquer en deux lignes seulement le 
charme et l'intérêt d'une dernière suite de ses œuvres : le 
recueil des dessins, eaux-fortes, pastels et petites esquisses 



peintes. Beaucoup de ces dernières choses sont des caprices 
à l'antique, dans un goût finement moderne. Elles procèdent 
comme arrangement et esprit, de cette Symphonie en Wa«c, 
charmante œuvre de début reproduite ici, mais beaucoup 
plus libres, réduites et effleur<fes. Cet Américain si tin, si 



32 



LES ARTS 



spirituel, si nerveux fut, de notre temps, l'Atiiénien véri- 
table. Tels de ces caprices, quelques lignes rehaussées de 
tons fanés, sont comme des figurines grecques entrevues 
dans un rêve. Pour les eaux-fortes, ce sont également des 
pièces exquises, Whistler y a innové comme pour le reste. 
Je ne parle pas de cette innovation matérielle qui consistait 
à rogner toute espèce de marge comme pour narguer les 
manies des collectionneurs; maisde cet accentneuf,imprévu, 
plein de couleur, de cette exécution légère et croustillante, 
imitée depuis, non égalée, qui place cet artiste, rien qu'en 
ce petit domaine, auprès des plus grands peintres qui eurent 
la fantaisie de graver. 

Hélas ! je vois que j'en suis presque au terme de cette 
courte élude, et il resterait tant de choses à dire ! Il a fallu 
en écourter tant d'autres ! 

Lorsque Whistler, pour un temps, redevint Parisien, ou 
presque tel, vers 1892, il avait toujours sa sveltesse, son 
espièglerie supérieure, et parfois encore son rire mordant 
comme l'acide de ses eaux-fortes. Mais la physionomie 
s'était tout de même assombrie, et il y avait une note grave, 
enveloppée comme dans l'ombre des Nocturnes, mais sai- 
sissable et saisissante pourtant. 

La vérité est que, au moment de ses plus beaux succès, la 
vie fut dure et difficile pour Whistler. Il la persifla et la 
berna magnifiquement. Mais il y a toujours des moments où 
elle se venge, ne fût-ce qu'en usant ceux qui la dominent 
tout comme ceux qui la subissent. Puis il y eut de la dou- 



leur. La femme qu'il avait épousée mourut. Il la regretta 
vivement. Dans les derniers temps de ses séjours parmi 
nous, rue du Bac, rue Notre-Dame-des-Champs, etc., il 
était devenu ce frêle et sévère seigneur que rappelle si bien 
la photographie gravée dans ce numéro. Je vous le dis, il y 
avait une bien grande inquiétude sous ce flegme ironique, 
et bien du tourment sous cette bonne grâce... 

Très peu de jours avant sa mort, Whistler tint à faire 
dans Londres une promenade en calèche découverte, redres- 
sant sa taille amaigrie et son visage très ravagé. 

Tout ceci est bien incomplet pour une étude, à côté de 

si nombreuses et si fidèles reproductions de ses œuvres 

capitales. Mais, peut-être, plus de paroles auraient-elles eu 

l'inconvénient de trop cerner des contours et d'alourdir des 

accents. 

ARSENE ALEXANDRE. 



L'abondance des matières nous empêche de parler, dans ce 

numéro, du peintre Gauguin, qui vient de mourir à Taiti. Nous 

nous réservons de le faire avec quelques détails dans un prochain 

fascicule en reproduisant un nombre de ses tableaux et de ses 

sculptures suffisant pour donner de son œuvre une idée à peu près 

comvlète. 

N. D. L. D. 




WHISTLER. — « sYMpiioNY in whitk .n" III ) 
(Symphonie en blaac n» IIIj 



COURRIER DE LONDRES 

Le Tau d'ivoire acquis par le Britisti Muséum 



UN groupement artisiique, « les Amis 
du Rritish Muséum », analogue à 
la Société des Amis du Louvre, 
vient, sur ma proposition, d'offrir 
à notre Département du Moyen Age un 
objet d'un aussi grand intérêt archéolo- 
gique qu'artistique. C'est la partie supé- 
rieure d'un tau ou crosse d'ivoire, sculpté 
dans une dent de morse, de travail anglais 
et du premier quart du xi« siècle. Cet objet 
avait été récemmentdécouvertdans le jardin 
d'un clergyman d'Alcesier, dans le comté 
de Warwick. 

Une bonne reproduction de ce monu- 
ment me dispensera d'en faire une longue 
description. Je crois qu'il serait difficile de 
trouver, dans les crosses d'ivoire les plus 
célèbres des collections publiques, plus de 
caractère et plus de vigueur d'exécution. La 
noblesse de forme incurvée, que termine 
une tête de gritl'on, fait regretter que la 
partie correspondante ait disparu. Je ne 
crois pas qu'il soit possible d'affirmer avec 
quelque exactitude quel en pouvait être l'as- 
pect original. Toutefois, quelques indica- 
tions peuventencore nous guider. Quelques 
traces d'or encore adhérentes nous font 
supposer que tous les fonds devaient être 
dorés. Il est vraisemblable que tous les dé- 
tails de la déco- 
ration florale de- 
vaient être colorés. 
Il nous reste si peu 
d'exemples de tra- 
vail de ce genre, 
que nous ne pou- 
vonsappuyer notre 
hypothèse sur de 
fortes références. 
Mais nous pensons 
que les manus'crits 
anglo-saxons du 
siècle qui a pré- 
cédé la conquête 
normande offri- 
raient de précieux 
points de compa- 
raison. 

La très grande 
importance de ce 
petit monumentdu 
moyen âge pour les 
collections du Bri- 
tish Muséum, c'est 
que nous avons 
ainsi un spécimen 
de l'an nationalan- 
glaisnon influencé 
par l'art continen- 
tal, et ne lui étant 
nullement infé- 
rieur. Ainsi nous 
est révélée l'exis- 
tence d'écoles 
artistiques indé- 
pendantes, en An- 
gleterre, aux x"^ tt 
xf^siècles, pour les- 
quelles l'étude des 
manuscrits n'of- 
frait qu'un champ 
très limité. 




HCBAU KN IVOIRK l>U MIMIRTRR OonWIN 

(Milieu dn x* Hiérln) 
(Brttish Muséum} 




r\v KH IVOIRK. — (ComiiH>nr«mcnt da xi» .»iorIei 
tBritish Mmsfmm ) 



En dehors des manuscrits, il n'existe, à 
ma connaissance, qu'un seul objet d'origine 
anglaise qu'il soit possible d'en rapprocher, 
travaillé également dans l'ivoire et d'une 
époque plus ancienne. C'est la matrice cir- 
culai re d'un sceau du minisire God win, qui 
doit appartenir au milieu du x* siccle. 

Il est surmonté d'un groupe sculpté en 
relief, représentant la Sainte Trinité, dans 
lequel cenainsdéiailset lestyle des draperies 
rappellent vivement la figure de Noire-Sei- 
gneur dans le tau, quoiqu'il y ait, dans le 
premier monument, beaucoup moins de 
vigueur et de liberté dans la composition. 
Pour ce qui est des détails ornementaux, 
la date de la crosse est confirmée par l'étude 
des manu se rit s conservés au British Muséum 
et peut être, selon toute vraisemblance, assi- 
gnée àlafin dux<siccleouaucommencement 
du XI". La principale de ces références est le 
fameux Benediciional de saint Etbelwold, 
évéque de Winchester, appartenant actuel- 
lement au duc de Devonshire, et un autre 
ouvrage, écrit probablement pour le mime 
prélat, et qui se trouve aujourd hui au Bri- 
tish Muséum 'collection Harleian . Dans ces 
deux manuscrits, la décoration ornementale 
des marges est de style identique à la déco- 
ration florale du tau, où le caractère natu- 
raliste apparaît 
toutefois plus frap- 
pant que dans les 
manuscrits. 

Il est, je pense, 
inutile d'expliquer 
ici l'usage des 
crosses en formede 
tau ; M. Adrien de 
Longpérier a traité 
la question dans 
une courte étude 
delà Revue A rchéo- 
logique{t. l\,iS4j, 
p. 3i6 , et, plus ré- 
cemment, M. Ro- 
hault de Fleury en 
a donné plusieurs 
images dans son 
ouvrage la Messe. 
Il ne nous reste 
qu'une indication 
intéressante i ajou- 
ter : c'est que 
l'endroit où fut dé- 
couvert ce petit 
monument était 
l'emplacement de 
la célèbre abbaye 
bénédictine d'E- 
vesham, dans le 
comté voisin de 
Worcester, fondée 
parle roidcMercie 
en l'année 701, ei 
il y a quelque pro- 
babilité qu'il peut 
avoir été fait pour 
un des grands 
évoques saxons 
d'Evesham. 

CHARLES H. REAO. 



La Restauration de V << Autel Paumgartner » de Durer 



Les lecteurs des Arts n'ont peut-être pas 
oublié l'impitoyable restauration infligée, il y 
a quelques mois, aux volets du triptyque de 
Durer dit « autel Paumgartner » et l'émotion 
suscitée par cette nouvelle, au grand étonne- 
ment du conservateur de la Pinacothèque 
de Munich (i). Encore tout émerveillé du 
résultat prodigieux de l'opération qui, di- 
sait-il, avait fait disparaître, sans nécessiter 
la moindre retouche, des repeints vieux de 
trois cents ans, M. Karl Voll, loin de rien 
regretter, nous annonçait la restauration du 
panneau central, la Nativité, où il espérait 
retrouver les figures de donateurs recouvertes 
au xvii= siècle par les couleurs de Fischer. 

Ce nettoyage vient d'être terminé et a re- 
mis au jour," en effet, ainsi qu'on peut le voir 
ci-dessous, huit petites ligures de donateurs 
et donatrices, agenouillées aux angles infé- 
rieurs du tableau, en même temps qu'il faisait 
reparaître dans le ciel l'étoile des Mages. 
Comme l'on ne risquait à cette restauration 
que la perte d'une hache et d'un morceau 
d'escalier insignifiant, nous aurions mauvaise 
grâce à ne pas reconnaître qu'il y a eu, cette 
fois, gain réel, et — de même que nous pré- 
férons la AfarfoHe retrouvée au dos de l'un des 
volets à la couche d'ocre rouge qui la recou- 
vrait — à ne pas préférer l'état nouveau de 
ce panneau central, s^il est la restitution in- 
tacte, sans retouches, de la peinture primi- 
tive (2). Aujourd'hui comme il y a six mois, 
en effet, ce qui importe uniquement, c'est 
l'intégrité de l'œuvre originale de Durer : 
est-elle sortie de ce nettoyage absolument 
vierge de toute collaboration ? Toute la 
question, nous le répétons, est là et n'est 
que là. 

(1) Voir les Arls de février, mars et avril iqoS. 

(2) Un article de la revue munichoise Die ]]'erkslJll der Kunst. 
qu'on nous communique au moment de mettre sous presse, annonce 
que les figures des donateurs sont peintes à l'huile, et cela dans 
un tableau peint a leinyerj ! 



C'est ce qu'on semble n'avoir pas encore 
bien saisi en Allemagne, si nous en croyons 
un article paru dansle numérode juiiltt de la 
jeune revue berlinoise Kunst imd Kitnstler, 
et signé de M. Max J. Friedktnder, conserva- 
teur adjoint des musées de Berlin. Soucieux 
avant tout, comme M. Voll, d'exactitude his- 
torique, habitué avoir pratiquer couramment 
dans les musées d'Allemagne — il l'avoue plus 
loin — ce qui nous avait semblé une opéra- 
tion singulièrement audacieuse, il ne peut 
s'empêcher de qualifier d'« absurde », comme 
M. Voll l'avait traité de « pervers » et de « ri- 
sible », le seniiment qui nous poriait à con- 
damner une resiauraiioiî entreprise moins 
par amour de Durer que par amour du do- 
cument, au risque, disions-nous, « de faire 
disparaître encore un peu plus de l'œuvre pri- 
mitive ». Il nous excuse, d'ailleurs, à cause 
de la croyance où nous étions (et dans laquelle 
nous persistons, puisque M. Voll n'a pas 
démenti l'assertion très nette du compte rendu 
donné par la revue Die Kunst : « Auch sind 
dabei die durcli den Uebermaler beschœdigten 
Tlieile wiederbergestellt n'orden — en outre, 
on refit les panies endommagées par les 
repeints »;, que l'œuvre de Dtirer avait pu être 
retouchée par le restaurateur. Et il termine 
par quelques aveux intéressants : 

« Nous voyons ici aux prises la conception 
française et la pratique allemande. En Alle- 
magne on a trop touché aux vieux tableaux ; 
en France, trop peu. Nous avons, par suite, à 
déplorer bien des dégâts du fait de res- 
taurateurs trop énergiques(i),mais, du moins, 
nous avons le petit avantage d'avoir retenu 
quelque chose de ces coûteuses expériences. 
En France, on n'a pas causé grand dommage 
aux vieilles peintures, mais on ne leur a 

(!) I.a disparition de \' AiiiiC de l'Anttonci^tion, non retrouvé au 
revers d'un des volets du triptyque, alors que la Vierge l'a été sur 
l'autre, fcrait-il partie, peut-être, de la liste de ces déiiâts .-' 



pas non plus fait grand bien, et le Louvre 
peut être regardé comme une galerie incon- 
nue, car des milliers de finesses, de nuances 
et d'intentions desmaiires sontensevelies sous 
une multiple couche de cratse et de vernis 
décomposés. Aucun nettoyage ne vaut une 
restauration complexe (Verput\ung);e\ il con- 
vient qu'un conservateur conserve; mais un 
système qui, pour conserver une peinture, 
conserveaussiles maladies, les dégradationset 
les déformations ne doit pas être regardé 
comme le dernier mot de la sagesse en ma- 
tière d'hygiène des tableaux. » 

Tout en faisant observer que, dans le cas 
actuel, il ne s'agit nullement de crasse et de 
vernis décomposés dont nous ayons demandé 
la conservation, nous livrons ces réflexions 
aux vrais amis des vieux maîtres; ils déci- 
deront quel système est préférable, de celui 
qui, tout en déplorant qu'on ait « trop touché » 
aux tableaux anciens, n'estime cependant pas 
payer trop cher de la perte de maintes œuvres 
d'art le « petit avantage » d'une science plus 
ou moins incenaine et d'une restauration 
parfois heureuse, — ou du système qui. éri- 
geant en principe le respect des maîtres et 
du patrimoine qu'ils nous ont légué, ne refuse 
à leurs ouvrages aucun des soins que ceux-ci 
réclament, mais s'en tient à cette maxime : 
conserver et non restaurer. 

Si grande que soit notre estime pour 
M. Friedla;nder nous souhaitons que sur ce 
terrain la conception française continue à 
diverger de la conception allemande, — jus- 
qu'au jour où, espérons-le, un peu plus d'amour 
réel pour l'art et l'œuvre du passé viendra 
disputer dans l'âme des savants d'outre-Rhin 
la place qu'y occupent trop exclusivement la 
passion du vieux neuf et le souci de la science 
sèchement cultivée pour elle-même. 

AUGUSTE MARGUILLIER. 





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AVJST LA nESTAtlBATION .. ■"""'•S "•* RESIAURAIIOK 

AI,BI:RT durer. — i..v nativité. — panneau central de l' « autel paumoautner >. 
PinacoUiétitie de Munich 



Cfichés F. Bruekma»» [MunichJ. 



Directeur : M. MANZI. 



Imprimerie Manzi, Joyant & C", Asnières. 



Le Gérant : G. BLONDIN. 



LES ARTS 



N° 22 



PARIS — LONDRES — BERLIN 



NEW-YORK 



Octobre 1903 




ClicM Bi-aHH. Clémnt jf Ci*. 



REMBRANDT VAN RIJN. — lk portk-drapkau 
(Collection de M. le baron Gustave de Rotlischild) 




« L AUROUB 1;t CUniAI.IÎ. w — « VHIITU.MNK ET l'OMONK » 

sun POND riAMAssi'-: jaum:. — Moiiii.iim national (ÏVcsidonct' de la Clianibrcl 



LES TAPISSERIES DES GOBELINS 

SUR LES CARTONS DE F. BOUCHER 




M EU. 

vi;nTU.\]Ni; i:t pomon 
IMksc; 



\ILI.ON IIK 

a » sun FOND UAMASSi': HOSE 

du Louvre) 



Lv. i" juin 1749, M. d'Islc, contrôleur des bâtiments et directeur de la 
Manufacture des Gobelins, était invité par le Directeur général à 
mettre à la disposition de Boucher la salle de la bibliothèque des 
Gobelins, occupée par Pierre- Josse Perrot (ii. Boucher en prit possession 
le I" mai ijSo, pour y exécuter les tableaux-modèles de deux pièces de tapis- 
series destinées à la Muette. Le Lever et le Coucher du Soleil lurent donc 
ses œuvres de début aux Gobelins. Dans un mouvement d'admiration. 
Madame de Pompadour obtint du Roi que tableaux et tapisseries fussent 
traités pour elle, et à ses propres frais. 

En 1753, les tableaux étaient retirés des mains des tapissiers des Gobelins 
et exposés au Salon 121 avec le bienveillant assentiment de la marquise, 
ainsi qu'en témoigne une lettre de M. de Vandières à Cozette, au 3i juil- 
let 1753 : « Vous prcviendrei, Monsieur, le sieur Boucher que ma sœur a 
conseuty que ses deux tableaux représentant le Lever et le Coucher du 
Soleil fussent exposés au Louvre. Concilie^-rous les moyens nécessaires 
pour que cela vous fasse perdre le moins de temps possible. — Signé : 
Vandikrks. » 

Le Lever et le Coucher du Soleil ont été exécutés en tapisserie, de 1752 
à 1757, dans l'atelier de Cozette, et Jacques, le peintre de fleurs et 

(Il Perrot était peintre des Menus-Plaisirs du Hoi et peintre d'ornements aux Gobelins. lui raisc.n de 
son jïrand ât^e, il avait résigné ses fonctions de peintre des Menus depuis 1734. U a exécuté pour les Gobelins 
les Portières de Diane et aux Armes de France, de nombreuses bordures. Il fit, pour la Savonnerie, des 
modèles de tapis. 

(2) Kn 176.I, on les vendait y.Soo liv. à la mort dj Madame de Pompad >ur, et, en 1771. ils se trouvaient 
chez M. de Saincv. Ils sont actuellement dans la collection publique de Richard W'allace, à Londres. 

« .l'ai entendu plusieurs fois dire par l'auteur qu'ils étaient du nombre de ceux dont il était le plus satisfait. 
Ce jugement d'un artiste aussi modeste et aussi peu prévenu de ses talents que l'est .M. Boucher, doit être cru. » 
C'est un expert qui écrivait ces lignes en I76(>. 




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LES ARTS 



d'ornements, fut chargé en 1757 de fournir un modèle de 
bordure (1). Ces pièces ont servi quelque temps à Bellevue, 
puis l'échange en fut demandé au Roi contre six pièces des 
Enfants jardiniers. La Manufacture des Gobelins ne les 




TAPISSERIE A MEDAILLON D ENFANT 

SUR FOND DAMASSÉ ROSE (Alentours de Jacques et Tessier) 
(Musée des Arts Décoratifs de Berlin) 



recommença pas. Quel collectionneur, quel château royal 
possède de nos jours ces rarissimes exemplaires qui faillirent 
appartenir à Madame Geoffrin (2)? 

Boucher qui conservait ses fonctions de peintre à la 
Manufacture de Beauvais et qui 
avait aux Gobelins l'appui d'Ou- 
dry et de Madame de Pompa- 
dour, ne parait pas y avoir 
pu travailler librement, malgré 
le grand succès de ses tableaux, 
et bien qu'il fût nommé ins- 
pecteur en 1755, à la mort de son 
ami Oudry (?). 

En dehors des deux pièces 
citées plus haut, il n'a donné aux 
ateliers des Gobelins qu'un 
tableau original : Vénus che\ 
Viilcain, que nous pouvons voir 
au Louvre et qui faisait partie 
d'une suite des Amours des 
Dieux, commandée à quatre 
peintres différents : Vénus che^ 
Vulcain, à Boucher; V Enlève- 
ment d'Europe, à Pierre ; Pluton 
et Proserpine, à Vien ; Neptune 
et Amimone, à Van Loo. 

Ce minimum de travail a lieu 
de surprendre, d'autant plus que 
Boucher avait, en 1 750, projeté de 
faire pour cette manufacture une 
suite de huit pièces sur Renaud et 
Armide (4) : Renaud tombe dans 
les pièges d'Armide — Renaud 
dans le palais d' Armide — 
Renaud et Armide dans les jar- 
dins du palais d'Armide — 
Renaud délivré des enchante- 
ments d'Armide par les chevaliers 
danois — Renaudfuyant Armide 



(I) Une lettre de Cozette à M. de \'andières 
(3 juillet 1753) relate un accident survenu au 
sieur Farcy, 4<) ans, ouvrier de tête, qui 
aurait été frappé de paralysie en travaillant à 
la pièce du Lever du Soleil, d'après Boucher. 

{2} 1765-1766. Ktat des pièces demandées à 
acheter, sans bordures, par Madame Geoffrin: 

Le Lever du Soleil, 25 sur 2.108; carré, 6.2 
sur 4.8. 

Le Coucher du Soleil, 23 sur 2.108; carré, 
3. 14 sur 4.1 2. 

Monsieur Soujfflot fera délivrer les pièces dites 
à Madame Geoffrin. — Versailles, 2 7 décembre 
j~66. ■ — Signé : Mabigny. 

Madame Geoffrin avait offert 4,800 liv. Le 
comte de Chouwalow proposait 7,000 liv. avant 
Madame Geoffrin pour les mêmes pièces avec 
bordures; mais il quittait la France précipitam- 
ment sans en prendre livraison. 

11 faut croire que Nïadame Geoffrin changea 
d'avis, puisque, le 6 septembre 1768, un nouvel 
ordre du marquis de Marigny enjoignait à Souf- 
flot de remettre ces deu.x tentures à Neilson. 

(3) Cette installation du nouveau directeur 
eut le plus vif succès auprès des entrepreneurs, 
qui remercièrent publiquement le surintendant 
des Bâtiments d'un choix aussi heureux. 

(4) Voir notre article sur les tapisseries de 
Beauvais sur les cartons de Boucher ILes Arts, 
n" 7). Une des pièces des Amours des Dieux, qui 
représente Renaud dans les jardins d'Armide, 
est signée : Boucher, 1752. 



LES TAPISSERIES DES GOBELINS SUR LES CARTONS DE F. BOUCHER 



— Armide, furieuse, quitte les iles Fortune:^ après avoir 
détruit le Palais enchanté Renaud dé/ait les Sarrasins armés 
pour venger Armide — Renaud, ayant suivi Armide après le 
combat, la trouve au moment où elle allait se donner la mort. 



Les seules tentures qui aient assuré sa réputation aux 
Citjbelins furent exécutées d'après lui par Ictapissiercn basse- 
lisse Neilsun et pour le compte de ce dernier. C'étaient des 
tableaux accrochés sur un fond imitant le damas et plus ou 




LA DISKl'SE Dl DOK.M AV(^Tl'RK. ■ — TAPISSKRIK SCK POXD DAMASSK IIOSI 

(Collmioit parlifmlltrt) 



LES ARTS 



moins chargés d'accessoires, d'ornements, de fleurs et d'oi- 
seaux. Nous rappelons à ce sujet que la tenture de Don Qui- 
chotte, qui se répétait aux Gobelins depuis 171 7, avait été 
conçue d'après le principe analogue d'un tableau entouré d'un 
cadre et placé sur un alentour également plus ou moins riche. 

Audran avait depuis longtemps imaginé ces entourages 
dans les portières des Dieux. Il eut donc l'idée de placer les 
tableaux du maître dans des cadres ovales et sur des fonds 
entourés d'ornements et de fleurs. Après avoir exécuté ces 
tapisseries pour des particuliers — généralement des Anglais ( i ) 
— il en fit plusieurs suites qui servirent aux Présents du Roi. 

Les peintres des alentours : Jacques pour les ornements et 
Tessier pour les fleurs, qui avaient exécuté leurs modèles 
sous la direction de Boucher, remanièrent plusieurs fois ces 
tableaux d'alentours, et ajoutèrent comme accompagnement 
des entre-fenêtres, des dessus de portes, des encadrements de 
cheminées et des meubles qui sont de véritables merveilles. 

Boucher avait prêté et cédé à Neilson un certain nombre 
de ses tableaux, d'autres appartenant au Roi furent utilisé» 
pour le même objet. Les plus connus sont : 

Ovales en hauteur : P Amour et Céphale, au Louvre; 
Vertumne et Pomone, au Louvre ; Vénus sur les eaux, au 
Louvre. 

Neptune et Amimone, Vénus demandant à Vulcain des 
armes pour Enée [2], la Pêche, la Diseuse de bonne aventure, 
ces quatre tableaux au Grand Trianon, Jupiter et Calisto, 
les Confidences ou le Secret. 

Deux pendants : Aminte délivrée par Sylvie, 2.90 v;i.3o, 
Sylvie secourue par Aminte, au musée de Tours et au musée 
des Gobelins. 

Deux pendants : Sylvie fuit le loup qu'elle a blessé, au musée 
de Tours; Herminie secourant Tancrède, au même musée. 

U Amour et Psyché, qui est souvent exécuté pour cette 
tenture, n'est pas de Boucher, mais de Belle, peintre des 
Gobelins. 

Aux tableaux de Boucher, il faut ajouter deux médaillons 
d'enfants, dont les modèles existent encore aux Gobelins. 
L'un des deux : un Amour allumant sa torche au soleil au 
moyen d'une loupe (3) était le sujet d'une tapisserie qui fut 
brûlée en 1871 . 

Le Garde-Meuble National possède deux suites de ces 
tentures, une sur fond rose, en quatre pièces : Vertumne et 
Pomone, P Aurore et Céphale, Vénus sur les eaux, f Amour 
et Psyché (de Belle). 

L'autre suite, à fond jaune, comprend les mêmes tableaux 
en trois pièces, l'une des tapisseries ayant les deux premiers 
sujets séparés par un vase de fleurs. Cette suite, dont le fond 
est très décoloré, décore un des salons de la présidence de la 
Chambre. 

Les collections Impériales de Vienne possèdent une suite 

(1) Les Anglais étaient, à cette époque, les clients de Neilson. Nous avons retrouvé aux 
Archives celte curietise lettre du marquis de Marigny, frère de Madame de Pompadour, 
au Directeur de la Manufacture : A M. Soufflât, te 2 f) juin 17O4. — Il faudrait, 
Siiufflot, tâcher Je placer h quelque Anglais , ou autrement, les tapisseries que ma sœur 
avait fait ordonner aux Gobelins et quelle avait payées. Je vous demande sur tout cela le 
;ele et l'activité que vous mettes au.x choses qui m'intéressent. Il faudrait aussi lâcher d'en 
faire autant pour les tapis de la Savonnerie. Alors on ferait remettre à la succession l'a- 
compte de l ,200 l. qui a été donné. Ecrivc;~moi une lettre séparée pour l'arrangement 
que vous propose; au sujet du nouveau lapis que le Garde-Meuble réclame. — Marignv. 

(2) Ce tableau appartenait à Madame de Pompadour. La tapisserie du tableau du 
cours de 2 aunes 6, d'après ce tableau, fut exécutée en 1774 par Cozetle pour Madame 
la comtesse du liarry. Cozette représentait ti Madame la comtesse du Harry que, 
pour des pièces de même importance. Madame la marquise de Pompadour lui avait 
donné en 1732 cinquante louis pour récompenses et honoraires. 

(3) Partie d'un tableau de l'Astronomie. 



de quatre pièces avec les tableaux de Vertumne et Pomone, 
V Aurore et Céphale, la Pèche, la Diseuse de bonne aventure. 

Ces pièces furent données en présent, le i3 mai 1777, à 
l'empereur d'Autriche, qui voyageait en France sous le nom 
de comte de Falkenstein (i),avec d'autres cadeaux non moins 
précieux : un service de porcelaine de Sèvres, une tenture en 
basse-lisse des Nouvelles Indes (Gobelins), un ameublement 
complet de douze fauteuils, deux canapés, un écran (Gobelins), 
quatre portières des Dieux, six feuilles de paravent et des 
tapis de la Savonnerie. 

En 1 781, le 12 juin, le comte et la comtesse du Nord 
(grand-duc et grande-duchesse de Russie) recevaient égale- 
ment, lors d'un voyage en France, quatre pièces des Amours 
des Dieux. 

En 1784, le prince Henri de Prusse, qui voyageait sous 
le nom de comte d'Œls, était gratifié d'un service de porce- 
laine de Sèvres de 25,462 livres 16 et d'une tenture de Bou- 
cher des Gobelins, dont il ne semble plus exister que la 
pièce exposée au musée des Arts décoratifs de Berlin. Nous 
la reproduisons ici. 

Les tableaux de la Diseuse et de la Pêche appartenaient 
à Neilson (2). Il les échangea contre une de ses propres ten- 
tures qu'il revendit en Angleterre. 

Ces deux tableaux sans bordures, qui furent exécutés 
pour Nicolas Beaujon par Cozette, sont actuellement dans le 
salon de la Chambre de commerce de Bordeaux. Ce même 
Cozette exécuta, en 1775, le Boudeur, d'après Greuze et 
certaine peihe Laitière, d'après Boucher, dans l'intention de 
les vendre à la Reine, avec l'appui de Madame la maré.-hale 
de Mouchy. 

Il existe de nombreuses suites de Boucher sur fond rose 
cramoisi, fond jaune ou fond mauve, dans les collections 
pariiculières françaises et anglaises. Ces tentures sont pres- 
que toujours accompagnées de meubles pour lesquels Tessier 
a exécuté des bouquets noués de rubans d'une superbe fac- 
ture. 

En 1792, il y avait sur les métiers, aux Gobelins, un 
certain nombre d'alentours pour les tableaux de Boucher. 
Une partie de ces alentours fut employée pour encadrer 
les tableaux de la suite de l'Histoire de France d'après 
Barthélémy, Brunet, Le Barbier et Vincent. 

Jacques exécuta pour les Gobelins des petits modèles 
d'alentours qui existent encore à la Manufacture. Les médail- 
lons sont de la main même de Boucher. 

Nous croyons avoir catalogué aussi complètement que 
possible l'œuvre de Boucher aux Gobelins, comme nous 
l'avons déjà fait pour ses cartons de Beauvais. Si l'exécution 
en haute-lisse est supérieure à celle de Beauvais, si les alen- 
tours des tapisseries à fond jaune, mauve et rose complètent 
et encadrent plus magnifiquement les compositions de 
Boucher, cette œuvre admirable reste égale ici comme 
là-bas. 

MAURICE VAUCAIRE. 



(1) Voir notre article sur Us tapisseries de Beauvais sur les cartons de Boucher 
{Les Arts, août igo2). 

(2) Monsietir Soujjlot fera délivrer au sieur Seilson la tapisserie Je \'énus sur les 
eaux. Je 3 aunes 1/4 sur ji aunes 5/8, ce qui, à 260 l. l'aune, fait la somme Je 
3,30() l. 6,0 et recevra Je lui en échange de ladite pièce deux tableaux de M. Boucher, 
l'un représentant la Diseuse de bonne aventure et l'autre la l'esche. — Versailles, le 
lO avril 1767. — Marquis de Marignv. 




AyUAMAMLn l!N rOn.ME d'oiseau (Xtll' SIKCLE) 



LR I.AI D'ARISTOTB (XIV* flikcl E) 

AQUAUAMLES EN BRONZE 



FACconsiea (xr* >irciE| 



La Collection Chabrière=Arlès 



Au milieu des collections si variées que M. Cha- 
brière-Arlès avait su, avec le goût le plus sûr et le 
plus patient, réunir au cours de sa vie, il nous a 
paru bon de grouper les meubles et les bois de la Renais- 
sance, qui en forment véritablement la partie capitale, aussi 
bien par le nombre que par la qualité. Quelques-uns ont 
déjà figuré à diverses expositions rétrospectives : à celle de 
Lyon en 1877, à celle du Petit Palais en lyoo ; quelques 
autres n'ont Jamais été publiés. Il paraîtra, je pense, inté- 
ressant de les trouver ici tous réunis. On se rendra mieux 
compte ainsi du merveilleux ensemble dont M. Chabrière 
tirait une juste fierté, dont il facilitait avec tant de bonne 
grâce l'accès aux amateurs ou aux artistes, et qui constitue 
un véritable musée des bois et des meubles delà Renaissance. 
Avant d'en aborder l'étude, consacrons quelques lignes 
aux trois dinanderies qui nous ont servi de frontispice. De 
caractères très diffé- 
rents, elles sont re- 
présentatives des 
époques auxquelles 
elles appartiennent, 
et sont des types 
parfaitsdecet art qui 
a fleuri pendant plu- 
sieurs siècles du 
moyen âge. 

La première est 
une aiguière en 
forme d'oiseau, po- 
sant sur ses pattes 




de devant et en arrière sur la retombée de ses ailes. Le 
corps de la pièce est gravé d'ornements linéaires et d'une 
roue ornementale à l'attache de l'épaule, qui rappelle les 
lointaines et persistantes influences orientales. Ce même 
motif ornemental, nous le retrouvons fréquemment dans 
la décoration des tissus arabes ou d'esprit arabe. — 
Rappelant par quelque endroit une pièce analogue de la 
collection Martin Le Roy, où le corps de l'oiseau se ter- 
mine par une tête humaine qui souffle dans une trompe, 
cette aiguière fait partie d'une série qu'on peut dater du 
xii°au XIII' siècle, époque où les ateliers de fondeurs de la 
vallée de la Meuse étaient déjà en pleine activité et produi- 
saient en quantité ces ustensiles usuels qui sont parvenus 
jusqu'à nous. 

Parmi les nombreux objets usagers que cette iadusirie 
fournissait, les aquamaniles constituent une suite infini- 

mentcurieuscpar la 
bizarrerie et l'iné- 
puisable variété de 
leurs formes. Nous 
venons de voir un 
objet dont la forme 
avait été empruntée 
au règne animal. La 
figure humaine n'y 
fut pas non plus né- 
gligée. 

Un des deux 
aquamanilcsdont 
nous voulons parler 



BAS-KILIcr D> IIARBRI BLANC. — Art iUlico. — XTI* »{crls 
ICotUdiom IhatrUroAHhl 



LES ARTS 



représente un cavalier tenant d'une inain les rênes, de l'au- 
tre, un faucon sur le poing, l'épée au côté et coiffé, sur ses 
cheveux longs, d'une coiffure bizarre, d'une espèce de béguin 
ou de toquet rond avec un bouton au centre (assez semblable 
à ceux que portent les soldats anglais) et d'où s'échappe 
une queue de cheveux qui pend entre les deux épaules. 

D'après le type et le costume, quelque arcluique que 
paraisse une semblable pièce, il semble difficile de la faire 
remonter plus haut que le commencement du xv^siècle. 

Un peu antérieur semblerait le troisième aquamanile, 
représentant une femme assise sur le dos d'un homme 
à quatre pattes, dans lequel il faut rechercher la repré- 



sentation du Lai d'Aristote ; la jeune maîtresse d'Alexandre 
le Grand chevauche le vieux philosophe, glorieuse ainsi 
de l'avoir soumis à ses caprices, légende que le moyen 
âge a si souvent exploitée et dont il nous a laissé de si 
nombreuses figurations. La sculpture monumentale s'en 
est servie dans quelques-unes de nos cathédrales gothiques, 
notamment à Notre-Dame de Rouen, à Saint-Pierrede Caen 
et à la cathédrale de Lyon. L'aquamanile dont il s'agit, que 
les détails des costumes de l'homme et de la femme datent 
bien du xiv= siècle, est en cuivre et non pas en bronze, 
mais d'une très grande finesse de fonte. 

Deux petites statuettes de bois sont dignes de retenir 




TABLE EN NOYBR. — Art lran(ais. — xvp siècle 

(Coltcctinn Chabricre-Àrlés) 



LA COLLECTION C II A lilil fi RE - A RLFS 




DRESSOIR EN NOYER. — art hmnçais. — fin du ivi» sif.cle 
( Collection Chabriere-A rUsJ 



10 



LES ARTS 



notre atieniion avant que nous ne parlions dis bois et 
meubles de la Renaissance. Ce sont deux figures de saintes 
femmes qui, dans un grand retable, devaient faire partie 
d'une mise au tombeau ou d'une descente de croix. L'une 
d'elles, qui fut, au Petit Palais en 1900, l'objet d'une uni- 
verselle admiration, et popularisée par la publication qui en 
fut faite dans mainte revue d'art, est vraiment une belle 
chose, non seulement par un grand charme d'exécution et 
une fine élégance, mais encore par la beauté d'expression 
qui en émane. Il est vraisemblable qu'elle dut faire partie 
d'un ensemble d'un art achevé, d'un des plus beaux retables 
flamands du xv^ siècle qui aient vu le jour dans la région 
occidentale des Flandres. Debout, les mains croisées et 
abaissées, elle est en proie à une douleur concentrée, qu'in- 
diquent le raidissement de tout son corps et la contraction 
de son visage. Longue, mince et élégante, elle est vêtue à la 



mode de la fin du xv« siècle ; et tous les détails de son cos- 
tume, les longs patins de ses pieds, la ceinture lâche qui 
ceint ses reins et ne rompt pas la belle ligne des plis verti- 
caux de sa robe, sa haute coiffe rigide et plissée, contri- 
buent à nous captiver. De plus, le bois a conservé complète 
sa riche polychromie, les ors brunis de la robe, les laques 
fines et teintées de rose du visage et des mains. 

L'autre figure, un peu plus lourde et épaisse, ne manque 
cependant pas d'intérêt et de caractère. Le long manteau 
qui la drape complique un peu la disposition des plis cas- 
sés et mêlés. Complètement polychromée comme la précé- 
dente, elle porte entre ses mains une monstrance qui est 
une réelle et véritable orfèvrerie. 

Ce sont les bois et les meubles du xvi= siècle, surtout 
français, qui triomphent dans la collection de M. Chabrière- 




TABi.R l-:.\ BOIS DE NOYEH. — Art fr.nnçaîs (Hégioa l)ourg 
((JiiUct'tiui Cliabrure-Artcs } 



XVI" siècle 



LA COLLECTION CHABRl Ë RE-ARLÈS 



II 




ARMOIRE EN BOIS DE NOYER SCULPTÉ. - art français. — région lvo-nnaisk. — xvf siècle 

{ Collection Clubricre-A rlèsf 



12 



LES ARTS 



Arles, et donnent aux salles où ils se trouvent réunis un 
caractère d'élégance et d'unité tout à fait rare. Et quels 
merveilleux supports offrent aux objets d'art, petits bronzes 
ou céramiques , les beaux dressoirs dont nous allons avoir 
à nous occuper! 

Comme pièces du xv= siècle, ayant encore conservé dans 
leurs décors toutes les formules gothiques, je ne vois guère 
à citer que deux monuments. Un panneau de bois de 
mélèze, que le temps a bruni, et dont les montants, se 
croisant en ogive, sont 
reliés par une cordelière 
à gros glands croisés, me 
paraît, par la nature du 
bois d'essence méridio- 
nale et le caractère de la 
composition un peu com- 
pliquée, pouvoirêire attri- 
bué à l'Italie (p. 12). On 
remarquera sur les fonds 
ces longues tiges aux ex- 
trémités étoilées de fleurs 
plates et épanouies dont 
les ferronniers ont tiré un 
heureux parti plus tard 
et jusqu'à nos jours. 

L'autre pièce du 
xv« siècle est une petite 
armoire rectangulaire 
dont la face est divisée 
en une série de petits pan- 
neaux sculptés d'un ré- 
seau de longues feuilles 
de chardon finement 
ajourées et fouillées à 
deux plans différents. Sur 
le volet principal infé- 
rieures! un écu armorié, 
et l'ordre général du 
meuble comporte trois 
rangées de vantaux et de 
layettes. 

Bien que ce m.uble en 
chêne soit d'une décora- 
tion un peu uniforme, ce 
n'en est pas moins un 
meuble curieux et rare, 
et qui nous offre un 
excellent exemple de ce 
que l'on faisait en Alle- 
magne à la fin du xv= ou 
au commencement du 
XVI' siècle. 



Ces deux bois nous 
permettent de rappeler 
en quelle étroite union 
progressaient, au moyen 
âge, les différents arts 
industriels, et que, disci- 
plinés et respectueux du 

PANMTAU KN nnip niî MliLÎc 

iCottcction 




grand art majeur contemporain qui les régissait tous, l'Ar- 
chitecture, ils en épousaient les formules et en utilisaient 
les éléments décoratifs selon les lois qui leur étaient particu- 
lières. Il n'en sera pas absolument de même au siè.le sui- 
vant. Tout en étudiant les meubles du xvi'= siècle, que la 
collection Chabrière nous présente en abondance, il nous 
sera permis de constater que i-i l'architecture leur fournit 
toujours des formes de construction, c'est à l'antiquité clas- 
sique que les artistes du meuble iront dorénavant deman- 
der leurs inspirations, et 
qu'ils interpréteront selon 
le génie de leur race les 
motifs qu'ils lui emprun- 
teront. 

Avec le xvi= siècle, on 
voit les meubles se cou- 
vrir de bas-reliefs et même 
de figures de haut relief 
empreintes de toute la 
pureté de dessin de la 
belle époque de la Re- 
naissance. Quand des 
dispositions architectoni- 
ques leur servent d'enca- 
drements, elles dérivent, 
comme il vient d'être dit, 
de l'architecture contem- 
poraine tout imbue de 
l'enseignement de l'Anti- 
quité classique. Maissou- 
vent aussi, avec le goilt 
du luxe et le souci de faire 
montre de leur habileté, 
les ouvriers du meuble 
tombèrent dans toutes 
sortes d'exagérations. Les 
ornements furent prodi- 
gués sans mesure, les 
mascarons, les gaines, les 
figures hybrides, les ara- 
besques, chargent la pièce 
dont ils devaient consti- 
tuer la décoration. Il ne 
reste plus de place aux 
surf.ices pleines pour le 
simple effet d'un beau 
profllou d'une belle ligne. 
Un de ceux qui se sont 
le mieux passionnés pour 
les bois de la Renaissance 
et qui les ont aimés d'un 
goût suret raffiné, M. Ed- 
mond Bonnaffé, leur a 
consacré tout un livre 
(Le Meuble en France au 
xvi= siècle), où il a tenté 
un classement géographi- 
que des différents styles 
qui les caractérisent. Il 
ne semble pas y avoir 
tenu compte suflisamment 



- Art italien. — xv« siècle 
Chabrière- Arles) 



LA COLLECTION CHA BRlf: RE-ARLÈS 



i3 



de l'internationalisme de l'art, commun à cette dpoque à 
tous les arts, ni du caracicre nomade des artistes, qui por- 
taient leurs recettes de province en province, soumis aux 



lois de la demande des seigneurs ou des abbayes. Il n'a pas 
davantage, à mon sens, reconnu l'impérieuse influence de 
l'architecture sur l'art de travailler le bois, et rapproché 




CRiDKNM. — Art rnnfdii. — RfigioD IvonpaUc — %w tUrb 
iCiti/ft-tinn rhahriht-ArIfst 



certains éléments décoratifs des meubles des monuments 
de pierre qui en présentent d'analogues : si bien que des 
meubles trouvés dans une province se trouvaient parfois à 
de grandes distances de leurs prototypes monumentaux. 



desquels ils auraient gagné à être rapprochés. Il parait 
ainsi bien dil'tîcile d'opérer un classement rigoureux d'objets 
aussi mobiles. 

M. Emile Molinier, qui s'occupa plus récemment du 



14 



LES ARTS 




l'ETiii; AnMOlliE IK ^OYEIl. — Tlégion du centre de la France. — xvi» siècle 
(CoUcction Chabricre-ArtcsJ 



bois dans un des volumes (le deuxième) 
de son Histoire des Arts industriels, 
tout en ne rejetant pas, de parti pris, un 
classement par provinces, souvent com- 
mode, et que justifie en définiiive l'exis- 
tence avérée, reconnue, d'ateliers de 
huchiers qui existèrent un peu partout 
en France au xvi^ siècle, s'est efforcé 
d'établir d'une façon plus rationnelle, 
pour les meubles français de la Renais- 
sance, deux grandes périodes, la pre- 
mière comprenant les règnes de 
Louis XII et de François I", et offrant 
des formes du moyen âge, à décors 
encore gothiques; la seconde, où, sous 
l'influence des graveurs et des archi- 
tectes, les huchiers tendent à repro- 
duire des monuments d'architecture 
classique, mais en les interprétant libre- 
ment, et en en tirant des conceptions 
et des formes personnelles. Le modèle 
dessiné ou gravé circule d'atelier en ate- 
lier, et nous voyons naître ainsi trois ou 
quatre styles qui se développent selon 
la vogue dont ils jouissent dans les pro- 
vinces sur lesquelles ils rayonnent. 11 
est permis alors de reconnaître que le 
style de Jean Goujon ou de Du Cerceau 
est plus généralement adopté dans les 
pays de l'Ile-de-France ou de la Nor- 
mandie; que le style d'Hugues Sambin 
ou de Bernard Salomon est plus en 
faveur dans les ateliers de la Champa- 
gne, de la Bourgogne, ou delà Provence 
et du Languedoc. 



Ces considérations générales vont 
trouver à s'appliquer à la série des meu- 
bles que nous allons étudier, et tels que 
nous n'aurions point su en rencontrer 
de meilleurs exemples. Presque tous 
ont figuré à l'exposition rétrospective 
de Lyon, en 1877, et ont été reproduits 
dans le beau recueil de planches qui fut 
publié à cette occasion par M. Giraud, 
conservateur des musées archéologiques 
delà Ville. 

Parmi les meubles de la première 
Renaissance française, est une chaire 
justement célèbre qui, de la collection 
ancienne de M. Carrand, est passée 
entre les mains de M. Chabrière, dont 
le coffre présente encore les serviettes 
plissées familières à l'art gothique, et 
dont le dossier, formé d'un panneau 
compris entre deux pilastres, porte un 
buste saillant de vieille femme porté par 
un candélabre central surmonté d'une 
figure d'enfant nu {le piitto italien). De 
chaque côté, des rinceaux développent 



leurs volutes, terminées par des oiseaux 
échassicrs. Sculpté dans une planche de 
noyer clair tirant It'gcrcment sur le rouge, 
ce panneau est admirable de liberté et de 
simplicité, et ne surcharge pas d'une sculp- 
ture trop touffue le cofl're inférieur, qui a 
conservé la simplicité traditionnelle. Cette 
chaire peut être considérée comme un type 
absolument parfait des meubles de la pre- 
mière llenaissancc, par la souplesse de sa 
sculpture et sa sobriété. 

Du même caractère et d'une non moins 
grande beauté est un panneau de noyer, 
étroit et haut décoré d'un buste d'homme 
en fort relief porté également par un can- 
délabre d'où s'échappent des rinceaux dont 
la sculpture est d'une rare décision et d'une 
lièrc énergie. Ce caracière particulier de 
bustes de profil, de face ou de trois quarts 
inscrits dans des médaillons circulaires ou 
ovales, et généralement en fort relief, en- 
tourés soit d'une simple moulure, soit 
d'une couronne de feuillages, semblent in- 
diquer sinon une même origine pour les 
meubles qui Ks portent, du moins une 
même influence artistique. Sauf la forme 
même des meubles, qui est demeurée go- 
thique, l'origine de la décoration est bien 
italienne. M. Honnaffé, et après lui M. de 
Champcaux et la plupart de ceux qui se 
sont occupés de l'histoire du bois, ont attri- 
bué à l'Auvergne tous les meubles qui pré- 
sentaient ces caractères particuliers. — 
M. Molinicr, au contraire, remontant aux 
sources mêmes de tous les arts mineurs, à 
l'architecture, reirouve tous ces caractères 
particuliers dans les monuments italianisés 
des bords de la Loire et de l'Ile-de-France; 
les médaillons à l'italienne du château de 
Gaillon peuvent être considérés comme les 
plus célèbres prototypes du genre. 

D'un semblable caractère et pouvant être 
classé dans la même série, est un délicieux 
coffret en noyer (p. i6) décoré de deux Chi- 
mères à l'opulente chevelure, dont le corps 
et les bras se terminent en amples volutes 
feuillagécs, et qui sont d'un modelé si gras 
et si fin qu'on les croirait de cire. Ce coffre, 
qui provient de Charly, a été considéré par 
M. Bonnaffé comme étant lyonnais, alors 
qu'il semble se rattacher intimement au 
groupe précédent. 

Un absolu chef-d'œuvre du bois, et qui 
tient une place importante dans cette série, 
est une autre chaire à haut dossier, dans 
laquelle le noyer, d'un brun rouge, a, par 
sa patine, atteint la beauté de matière du 
bronze. Le siège est formé de deux pan- 
neaux décorés chacun d'un buste en ronde 
bosse entre deux pilastres feuillages. Le 
dossier, d'une riche ornementation, porte, 




l'KTiTK ARUOIRI K.N NOTKR. — Bpgion mrriilwMle de la Fraace. — Fia da xTi* mrk- 
1 0'//rr/lf»M Ckal»ritTr~AHfft 



i6 



LES ARTS 



entre deux pilastres, une figure d'enfant nu portant sur sa 
tête une corbeille de fruits et accosté de deux enfants adossés 
dont les corps se terminent en volutes formées d'oiseaux 
et d'autres enfants. — j D'une moins grande so 

briété que la première 
sommes occupés , 
compliquée et plus 
riche, ce meuble doit 
être admiré pour son 
extraordinaire exécu- 
tion, pour ses reliefs 
si accentués, 
destinés à ac- 
crocher les 
lumières. 

Une troi- 
sième chaire 
de la collec- 
tion C h a- 
brière, que 
nous citerons 
ici pour ne 
pas avoir à y 
revenir, déco- 
rée , sur son 
dossier, d'une 
figure de Bac- 
chus et d'ac- 
cotoirs termi- 
nés par des 
têtes de bé- 
liers, est 

d'une ordonnance un peu froide et d'un moins grand intérêt. 
Elle est d'ailleurs d'un caractère différent de celui que 
nous venons d'étudier et ne peut guère être antérieure à la 
fin du xvi« siècle. 



Les dressoirs ou buffets, dont il fut fait usage déjà au 
xv= siècle, reçurent, au xvi^ siècle, une destination analogue, 




coFPRt; K.N NOYKU. — Art fraD(;ais. — xvi« siuclo 
(CoUcttinn ('huhrUrc-ArUsj 



tout en se modifiant légèrement. Parfois les deux étages 
s'évident, et d'autres fois c'est l'étage inférieur, là base du 
meuble, qui reçoit l'armoire. 

Un superbe dressoir de la collection Chabrière rap- 

mcubler l'étage infé- 
des ornements d'ar- 
chitecture rappelant 
les dispositions de 
l'étage supérieur. 
Porte par des pilastres 
cannelés, qui se ré- 
_ pètent à l'é- 
tage supé- 
rieur où ils 
séparentdeux 
vantaux dé- 
corés en leurs 
centres d'un 
mufle de lion 
entouré d'a- 
rabesques 
champlevés, 
ce meuble, si 
simple et si 
pur, est inté- 
ressant en ce 
qu'il semble 
avoir été des- 
siné par un 
architecte qui 
a tenu avant 
tout à lui con- 
server toute la valeur et la pureté de ses lignes, et n'a point 
voulu en rompre l'équilibre par des sculptures trop souvent 
inconsidérées. 

Un second dressoir tout à fait caractéristique (p i3j, d'un 
style que l'on constate dans un bon nombre de meubles de 
la seconde moitié du xvi= siècle, nous montre des chi- 
mères en supports d'angles auxquelles le sculpteur a donné 
une importance qu'on ne saurait rencontrer dans aucun 




coKFRE KN NoYEH. — Art .illcmand. — Fin du xv siècle 
(CoUcctio/i (Shabricrc- Arles) 



LA COLLECTION CHABRIERE-ARLÈS 



«7 



autre, et qui se répètent en plus faible relief sur les vantaux. 
On ne saurait s'empêcher de contester à ces immenses chi- 
mères leurs disproportions aussi bien de leurs têtes minus- 
cules à leurs corps démesures, que par rapport aux lignes 
générales du meuble. Ici, il est manifeste que le souci de 
sculpter l'a emporté sur tout le reste, et c'est la plus fré- 
quente erreur des meubles nés dans les régions bourgui- 
gnonne et lyonnaise sous l'influence directe de Hugues 



Sambin. Mais il faut reconnaître que l'habileté à sculpter 
n'a peut-être jamais été plus prestigieuse que dans ces ate- 
liers, et, pour la finesse et la force, ce meuble peut iire 
proposé comme un magnifique exemplaire de cette école, 
qui conserva toujours une grande simplicité de facture ci 
de la largeur d'exécution. On peut noter comme un carac- 
tère très franc de meubles de ce genre, et que les faussaires 
n'ont pas toujours pensé à respecter scrupulcu<emeni, la 




TAbLI E.N ^oyER. — Arl rraii^ais. — Itcgiun Ivounaiso. — xvl* m<'cI« 
{toiUftioH t'habritrt-Arlisi 



simplification de modelé des figures des sirènes, et cette 
arête du nez taillé en a plais, sans arrondis, comme par 
trois nets coups de ciseau. Passé de la collection Scnncgon 
dans la coUociion Chabrièrc, ce grand dressoir y a tou- 
jours, avec assez juste raison, clé considéré comme sorti 
de la région lyonnaise, et nous pouvons l'y tenir pour 
capital. 

Un troisième dressoir, dont le corps supérieur est divisé 
en trois panneaux d'armoire décorés de figures de la Terre, 
du Feu et de l'Eau, montre bien toute la différence qui le 



sépare des meubles de la Bourgogne et de PAuvergnc, 
sculptés avec décision et fermeté. Ici, les figures, cependant 
très typiques, sont courtes et d'une exécution relativement 
maladroite. Ce meuble a jadis été attribue à la région nor- 
mande, et rien ne nous autorise à ne pas nous ranger a 
celte opinion. 

G.\STON MIGEON. 
^4 suivre. f 



i8 



LA CIMAISE 




J.-F. MILLET. — LE iouR 



La Collection de don Pablo Bosch 



A MADRID 




Il les cclùbrcs galeries espagnoles de l'infant 
don Sébastien de Bourbon et du duc de 
Pastraiia ont éié dispersées, si les grandes 
colleciions du duc d'Osuna et du marquis 
(le Salamanca ont éié livrées au feu des 
enchères, il y a déjà pas mal d'années, 
Madrid renferme toujours des cabinets 
d'amateurs, pou rem ployer une expression 
du xviii ■ siècle, qui, bien que moins connus et moins impor- 
tants, méritent cependant une élude attentive. Parmi ceux-ci 
il faut compter celui que don Pablo lîosch, avec un goût 
subtil et un Hn discernemeni, a constitué dans sa villa édifiée 
au milieu de jardins, à l'extrémité de la calle Serrann, dans 
ce quartier neuf qui sera demain le plus beau de Madrid. 

Cet amaieur, sensible à toutes les manifestations 
ariisiiqucs, ne s'est pas contenté de réunir des tableaux; il 
possède aussi quelques sculptures, des médailles, parmi 
lesquelles de beaux morceaux des modeleurs italiens de la 
Renaissanceel surtout des pièccsse rapportant à la numisma- 
tique castillane, enfin des émaux, pariiculièrenient des croix 
de congrégation ; néanmoins, ce sont eticore les peintures 
qui fournissent la partie la plus intéressante de sa collection. 
La plupart des toiles recueillies par don Pablo Bosch 
sont de maîtres hautement appréciés aujourd'hui mais qui 
relaient beaucoup moins tout dernièrement encore ; aussi 
faut-il fcliciier l'habile amateur de son flair délicat qui 
les lui a fait discerner et découvrir. Il a eu des rencontres 
heureuses, des bonnes fortunes rares, trouvailles faites 
toutes sur cette terre d'Espagne qui, à un moment donné, 
de l'époque de .Jeanne la Folle à celle de Philippe IV et 
même de Charles II, le dernier des souverains de la Maison 
d'Autriche, a accaparé la plupart des chefs-d'œuvre crée's 
dans les Pays-Bas et l'Italie. 
Occupons- nous d'abord 
des ouvrages castillans qui 
de droit tiennent une large 

pince dans cette galerie. 

Luis de Morales, un des 
ancêtres de la peiniureespa- 

gnole, à peu près inconnu 

hors de sa patrie, est certes 

un des plus grands artistes 

qu'elle ait produits. Son des- 
sin maigre, mais profondé- 
ment pénétrant et ressenti, 

le fait proche parent des pri- 
mitifs llamands; sa couleur 

chaude, lumineuseei transpa- 
rente ressembleà celle des Bel- 

lini et des Giorgione. Le 

vieux maître cependant ne 

visita pas plus les bords de 

l'Escaut que les lagunes de 

l'.Vdriatique ; il est même 

douteux qu'il ait jamais 

quitté la ville de Badajoz où 

il est né et où il mourut dans 

un âge très avancé, pauvre et 

oublié. Ses œuvres sont des 

plus rares, aussi est-ce une 

chance inespérée de trouver 

de cet artiste chez don Pablo 

Bosch, une Vierge, l'Enfant 

OfF.NTIN MATSYS. - 
( rnUtftion Ht 



Jésus dans les bras. La jeune mère au visage à l'ovale par- 
fait, aux yeux abrités de longs cils abaissé;, aux formes un 
peu graciles, soutient dans ses bras, avec des mains aux 
mouvements précieux et enveloppants, l'Enfant-Dicu qui, 
dans un geste délicieusement naïf, soulcvedcla main gauche 
le voile qui couvre l'épaule de sa mère et de la main droite 
cherche dans la robe entr'ouvcric le sein qui le nourrit. Il 
est difficile d'être plus tendre, plus pur, d'aller plus loin 
dans le rendu de l'émotion, d'exprimer plus complêument 
la ferveur de la foi et tout cela, loin des rudesses, des 
macérations, des duretés dans lesquelles vont bientôt 
tomber les maîtres andalous et castillans. .Aussi, est-ce 
avec raison que les compatriotes de Luis de Morales l'ont 
surnommé cl divino — le divin. 

11 existe de cette superbe composition une va riante moins 
importante au musée du Prado et, à la Galerie Nationale de 
Lisbonne, une copie ancienne qui, comme tous les tableaux 
de valeur en Portugal, a été attribuée au fabuleux Cran 
Vasco. 

Quoique né en Crète et élève du Titien, le Grcco peut 
être rangé dans l'école madrilène dont il fut le grand ini- 
tiateur. Voici, de ce maître incomparable, trois toiles : un 
Couronnement de la Vierge et deux portraits qui s'imposent 
ànotre admiration d'une façon toute particulière parle sens 
de la vie, non seulement de la vie extérieure mais surtout 
de la vie intime. L'un est celui d'un jeune homme auxtraiis 
accusés, la main droite levée, la main gauche soutenant un 
livre ouvert, dont une légère auréole, presque invisible, 
entoure la tête, sans doute pour en faire un saint Ignace de 
Loyola. L'autre, en vêtement de dominicain, aux cheveux 
courts et drus, au front haut et carré, aux yeux profondé- 
ment enchâssés dans les orbites, au nez irrégulier, aux 

lèvres minces, aux pommettes 
saillantes, au menton accen- 
tué semble représenter Juan 
Bautista Maynoqui fut pein- 
tre et disciple du Grcco. Ces 
deux portraits peuvent être 
miscnparallcleavec les mcil- 
leursduTinioret dont ils ont 
le faire, l'allure et l'ampleur, 
mais dont ils se distinguent 
néanmoins par un dépouil- 
lement plus grand de maté- 
rialité, par plus de nervosité, 
témoignant chez Domcnikos 
Theoiokopulos l'àmc d'un 
primitif rendue expeite au 
métier d'un Vénitien de la 
belle époque. Le Couronne- 
ment de la Vierge, aux figures 
d'une longueur quelque peu 
exagérée, d'une conception 
si originale et si personnelle, 
d'une coloration argentine, 
délicate et fine dont se sou- 
viendra Velazquez. est une 
composition des plus impres- 
sionnantes. 

Ribcra figure dans la col- 
lection Pablo Bosch avec un 
Krmite ou un Saint méditant 
devant un grand in-folio, un 

LV VlIROli Rt l.'«»r.VXT JKM-» 




20 



LES ARTS 







t\K ^tt f 





R. VAN DER ^\ l.\ i'IiN. — LE CRUCIFIEMENT 

(CttUectinii de don l'abln Bosch I 

jeune disciple à ses côtés. Cette fois le peintre truculent, 
tout en se montrant comme toujours ferme, puissant et 
d'une rare habileté de brosse, ne nous impose — chose rare 
dans son œuvre — • ni difformités, ni rides, ni laideurs. Le 
principal pei;sonnage, rappelant un peu le modèle qui a 
posé dans VEchelle de Jacob du musée du Prado, est sim- 
plement un bel homme dans la force de l'âge, aux cheveux 
et à la barbe noirs, à la musculature énergique, sans exagé- 
rations; le jeune homme n'est qu'un vigoureux et solide 
adolescent. 

Juan de Ribalta, qui, sur le fond de naturaliste impé- 
nitent de sa race, enta une éducation italienne due à son père 
qui avait été étudier en Italie et dont il fut le collaborateur, 
est représenté ici par un Christ agonisant au Jardin des 
0//v/t'r.y auquel le Père Éternel envoie un messager céleste. 
De petites dimensions, celte toile d'une conception person- 
nelle et prime-sautière, d'une coloration chaude et lumi- 
neuse, fait penser au Saint Luc et au Saint Marc du musée 
du Prado. 

Du rêveur et sentimental Murillo nous ne trouvons 
qu'une simple tête d'étude coupée aux épaules, bien insuf- 
fisante pour donner une idée du suave pinceau de l'auteur 
du Saint Antoine de Padoue de Séville et de la Sainte Eli- 
sabeth de Hongrie soignant les teigneux de Madrid. 

Signalons en passant, du dernier défenseur des saines 
traditions, du malheureux Claudio Coello, un tout petit 
Portrait de la seconde femme de Charles II, Marie-Anne du 
Neubotirg, qui, largement traité dans des proportions 
minuscules, semble une véritable miniature. 

De Goya, ce fils naturel de Velazquez, artiste osé et 



indépendant s'il en fût, coloriste audacieux et puissant, 
mais cependant toujours fin et délicat, toujours épris de la 
passion sensuelle de la vie, voilà l'esquisse du célèbre 
tableau de la Sacristie des Calices de la cathédrale de 
Séville : Sainte Rujîne et sainte Justine, les palmes du mar- 
tyre dans les mains, les yeux levés pleins de foi et d'amour 
divin vers le ciel, telles qu'il est difficile de deviner que le 
peintre a choisi pour modèles deux charmantes pécheresses, 
.lamais le portraitiste des jolies Madrilènes ne s'est montré 
plus personnel, plus original, plus énergique que dans 
cette ébauche bien supérieure comme effet au grand tableau. 
Qui croirait que, lorsque l'artiste entreprit cette compo- 
sition, il était âgé de plus de soixante et onze ans? Voici 
encore de lui, datant probablement de l'époque du frontis- 
pice de las Caprichos, une petite miniature, son propre 
portrait, peinte en quelques heures hâtives et le représen- 
tant avec des cheveux embroussaillés et de courts favoris 
sur les joues. 

Peut-être faut-il encore attribuer au maître aragonais, 
malgré son faire quelque peu abrupt et sauvage, une petite 
femme de profil, en mantille et en basquine, coupée au- 
dessous des genoux? Userait imprudent de l'affirmer quoique 
Goya nous ait habitués à bien d'autres audaces, maisd'or- 
dinaire sa couleur est plus franche, plus lumineuse et plus 
transparente. 

L'école des Pays-Bas est superbement représentée chez 
don Pablo Bosch. Les maîtres les plus rares, les plus pré- 
cieux, ceux de la belle époque, y figurent avec des morceaux 
de choix. Arrêtons-nous d'abord devant un superbe Cruci- 
fiement, peut-être de Roger van der Weyden, ce que nous 
n'oserions affirmer, bien qu'il semble porteries indéniables 




LUIS DE MORALES. — la vierce i:t l'enfant jesl-s 
{Collection de don Pdhlo Bosch} 





LA COLLECTION DE DON PARLO BOSCH A MADRID 


21 




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PAUL VÉRONÈSE. — portrait de la fille du titien 
1 Collection de don Pablo Bosch j 







22 



LES ARTS 




GÉRARD DAVID. — i.A vierob allaitant l'enpant Jésus 
(Collection de don Pablo Bosch) 



caractères de la 
peinture du fon- 
dateur de l'école 
brabançonne 
dont les œuvres 
ne sont pas abso- 
lument introuva- 
bles en Espagne. 
Mais, si cet ou- 
vrage n'est pas de 
lui, il est certai- 
nement d'un de 
SCS meilleurs élè- 
ves, peut-être 
même d'un de ces 
artistes espa- 
gnols, comme il 
s'en est trouvé 
un certain nom- 
bre, qui ont si 
brillammcntmar- 
ché dans son sil- 
lage. La compo- 
sition montre le 
Christ, amaigri et 
émacié par la 
souffrance, pen- 
dant lamentable- 
ment au gibet 
vers lequel s'a- 
vancent à grands 
coups d'ailes 
deux anges à 
longues robes 
tandis que sa 
Mère en sanglots 
embrasse lacroix 
de ses deux bras; 
à gauche, en ar- 
rière, l'apôtre 
bien-aimé la sou- 
tient doucement, 
la tête levée, les 
yeux, noyés de 
larmes, dirigés 
vers son divin 
Maître ; à droite 
deux Saintes Fem- 
mes agenouillées 
prient les mains 
pieusement join- 
tes ; un peu plus 
loin une troi- 
sième se tient 
debout dans une 
attitude désolée. 
La Ville Sainte 
se développe à 
l'ariière-plan, sur 
les bords d'une 
rivière aux nom- 
breux méandres, 
avec ses flèches, 
ses clochers, ses 
tours, ses innom- 
brables monu- 
ments que dore 



LA COLLECTION DE DON PABLO BOSCH A MADRID 



33 




DOMENIKOS THEOTOKOPULOS dit LE GRECO. — saint icnack dk loyola 

(Collecliott de don Pablo Bosch) 



y 



24 



LES ARTS 



un ciel illuminé des lueurs incandescentes d'un radieux 
soleil couchant. 

Cette toile, d'un très beau travail pictural, d'une matière 
lumineuse et transparente, est d'une tonalité riche et puis- 
sante, d'un dessin naïf et serré. Au point de vue de l'émo- 
tion et du pathétique, il est impossible d'aller au delà . 

Avec les Greco, peut-être avant eux, la perle de la col- 
lection Pablo Bosch est un panneau de dimensions modestes, 
représentant la Vierge allaitant CEnfant Jésus, œuvre tout 
à fait hors de pair, qui peut, croyons-nous, sans viser trop 
haut, être attribuée à Gérard David, l'émule des Van Eyck et 
des Memling, que la récente exposition des primitifs fla- 
mands de Gand a mis en si belle place. 

La Vierge est assise sur des rochers couverts d'une 
herbe fine et drue, auprès d'un ruisseau, à l'orée d'une 
austère tenture de forêt d'un vert de velours. Elle tient dans 
ses bras l'Enfant Jésus, en chemise claire et transparente, 
auquel elle offre le sein. Sa tête, à 
l'ovale gracieux et pur, au front 
élevé, aux yeux pudiquement bais- 
sés, aux lèvres sans un pli, est 
couverte d'un voile transparent. 
Elle porte un ample et large man- 
teau bleu qui descend jusqu'aux 
pieds, ne laissant apercevoir que 
le poignet et le bas d'une robe 
rouge. A la gauche de la mère du 
Sauveur se trouve un panier de 
vannerie méiiculeusement ouvré; 
au second plan à droite, à l'entrée 
de la forêt, on voit, sur un âne, 
Marie portant son divin Fils, 
suivie de saint Joseph à pieJ ; à 
gauche, en arrière de rochers dé- 
nudés, apparaît Jérusalem, sous 
l'aspect d'une ville flamande, avec 
son château fort crénelé, sa cathé- 
drale gothique aux hautes tours 
dominées par des montagnes bleu- 
tées au-dessus desquelles glisse 
un ciel pâle légèrement teinté 
d'outremer. 

La conception de cet exquis 
panneau très finement observe' 
dans le détail, ce qui ne lui enlève 
aucune de ses grandes qualités 
d'ensemble , est d'une humanité 
intense. Au point de vue de la 
qualité de la matière, de la beauté 
du travail, il ne saurait être assez 
admiré. Sa couleur est grave, riche 
et en même temps lumineuse et 
transparente, son dessin ferme, 
précis, délicat, toujours fin et 
juste. Rien de délicieux comme 
les longues mains pleines et fuse- 
lées de la mère de Jésus. 

Voici, d'un élève de Gérard Da- 
vid ou de Thierry Bouts, une 
Sainte Monique en buste, la tête 
recouverte d'un voile noir doublé 
de blanc, les mains jointes, d'une 
exécution volontaire et conscien- 
cieuse, habituelle aux artistes de 
cette école. 

A côté de cette Sainte Moni- 
que, il convient de placer un buste 



du Christ, d'un travail minutieux mais puissant, d'une 
couleur chaude et lumineuse auquel un décor Renaissance 
assez étrange et peu à sa place sert de fond. C'est certai- 
nement l'œuvre d'un de ces artistes de transition, plutôt 
un transfuge qu'un renégat, ébloui et conquis par les 
lumières transalpines, les splendeurs ultramontaines. 11 
conviendrait de chercher son nom parmi les élèves de Jean 
de Mabuse, les camarades de Bernard Van Orley et de 
Michel Coxcie. 

Quentin Matsys n'est pas, lui non plus, tout à fait un 
primitif, mais ce n'est pas encore un italianisant. Il sert de 
iransiiion des premiers aux seconds, gardant intact le 
sentiment gothique. Ses personnages, ses Christs, ses 
Vierges maigres et ascétiques, ses Enlants Jésus, aux grosses 
têtes et aux membres grêles, restent toujours flamands. Il 
est fort difficile d'affirmer que la Vierge, l'Enfant Jésus 
dans les bras, de la collection Pablo Bosch soit bien de 




DOMENIIvOS THEOTOKOPULOS dit LK GIIKCO. — porthait di: j.-b, mayno 
(Collection de don Pablo Bosch) 



LA COLLECTION DE DON PABLO BOSCH A MADRID 



35 



lui, d'autant plus que certaines parties de la composition, 
particulièrement le paysage que l'on voit par la fenêtre 
ouverte à droite, a un indéniable aspect italien. 

Johannes Van Ravesteijn représente seul ici l'école 
hollandaise avec un simple et expressif portrait daté de i6i i 
de facture souple et sincère, de couleur puissante et sobre, 



malgré les rutilances de la face. C'est celui d'un homme, 
mi-soudard, mi-bourgeois, à la trogne enluminée émer- 
geant d'une collerette tuyautée. 

L'école allemande montre trois toiles. La première de 
Hans Mielich, dont les productions sont rares même dans 
sa patrie, est une interprétation de la gravure de la Trahison 




de Judas d'Albert Diirer, peinte dans les mêmes propor 
tions que la planche du maître de Nuremberg, dans une 
coloration claire et brillante mais sèche et crue, rappelant 
les enluminures de certains manuscrits. Les autres sont de 
Raphaël Mcngs, dont les ouvrages sont assez difficiles à 
rencontrer, même à Madrid, en dehors du musée du Prado, 
malgré les longs séjours faits en Espagne par ce bohème têtu 



DOMENIKOS THEOTOKOPIILOS dit IK CKECO. — Li cociio!(!<iiik:<t di la vitlioi 
(l'oltccUo» dr ét^n Pahto Bosch/ 

et volontaire, aux maximes étroites et rigides, auquel 
Charles III avait conféré sur les beaux-arts, en Espagne, 
une véritable dictature. Il ne faut pas s'étonner de leur 
rareté, vu ses procédés de travail longs et minutieux. Voici 
de lui une Sainte Famille fort importante, dans laquelle, 
sans doute, il entendit, — selon sa modeste prétention, — 
allier au dessin de Raphaël, le coloris du Titien et la grâce 




SIR WILLIAM BEECHEY. — portrait d'homme 

(Collection fie don Pabto Bosch} 

du Corrège, et qui n'est, en somme, qu'une banale composi- 
tion iionnête, sage et froide; puis un portrait en buste de 
Gallegos , beaucoup plus ferme et plus solide que ses 
autres ouvrages, parce qu'il se trouva, — pour une raison 
ou pour une autre, — dans l'obligation de le laisser ina- 
chevé. 

Il n'est plus nécessaire de faire l'éloge de l'école anglaise, 
Reynolds, Gainsborough, Romney, Raeburn, Lawrence, 
ces coloristes voluptueux et délicats sont aujourd'hui 
appréciés comme ils méritent de l'être. Mais, après ceux- 
ci, d'autres sont dignes d'être mis en lumière et parmi 
ces derniers, il convient de faire une place à Sir William 
Beechey, peintre ordinaire de George III, auquel on doit 
le grand portrait équestre de ce souverain. Ce fut un des 
artistes les plus féconds de son époque ; apprécié de très 
bonne heure et mort dans un âge fort avance, il exposapen- 



dant soixante-quatre ans à la 
Royal Acadetnyoù, sans compter 
ses autres œuvres, parurent jus- 
qu'à trois cent soixante-deux por- 
traits de lui. Don Pablo Bosch a 
recueilli de cet artiste un Buste 
d'homme d'une quarantaine d'an- 
nées, les cheveux brunsretombant 
en désordre sur le front, d'une 
transparence de coloration et 
d'une harmonie exquises. 

L'école française n'est repré- 
sentée dans cette réunion d'œu- 
vres d'art que par un Portrait 
d'homme à ample perruque de 
Nicolas Largillière, mais c'est un 
des bons du maître dont les effi- 
gies sont bien l'expression de 
la magnificence de la Cour du 
Roi-Soleil. Elles en ont la solen- 
nité, l'emphase, le théâtral. Si 
elles témoignent de plus d'appa- 
rence que de fond, si elles demeu- 
rent toujours un peu pompeuses 
et officielles, elles n'en restent 
pas moins d'une superbe ordon- 
nance, d'une riche coloration, 
ressemblantes et vraies dans le 
sens général et un peu superfi- 
ciel du mot. 

Finissons par l'école italienne. 
Elle brille ici avec un Portrait 
de Jeune Fille, plutôt de fillette, 
de treize à quatorze ans. Les che- 
veux relevés et enfermés au 
sommet de la tête dans un foulard 
de soie, de grosses perles aux 
oreilles et autour du cou, les 
épaules voilées d'une chemisette 
transparente, elle porte une robe 
à taille de lampas blanc broché 
d'or et un jupon de même étoffe. 
De la main droite elle tient le 
manche guilloché d'une sorte 
d'éventail; de la main gauche elle 
semble relever sa jupe. Cette 
toile provient de la collection 
Carderera, le célèbre critique 
madrilène, qui voyait en elle un 
portrait de la fille du Titien par 
Paul Véronèse. L'attribution 
semble des plus naturelles sans que cependant on puisse 
la certifier. 1 1 est hors de doute néanmoins que c'est là une 
production de la grande école vénitienne à son plus beau 
moment, digne de l'auteur des Noces de Cana. 

Enfin, signalons du Mantouan Bartolommco Manfredi 
— qui, bien qu'élève de Cristofano Roncalli et par consé- 
quent appartenant à l'école romaine, est un imitateur du 
Caravage — une Assemblée de Buveurs, dans le genre de 
celle du Louvre quoique peut-être un peu plus lourde et 
un peu plus commune. 

La place nous manque aujourd'hui pour étudier les 
autres objets d'art de la collection de don Pablo Bosch; qu'il 
nous suffise d'avoir parlé de ses principaux tableaux qui 
sont de premier ordre. 

PAUL LAFOND. 



Quelques Reliures d'Art 

DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL 




. n'y a pas bienlongiemps encore, la Biblio- 
thèque de l'Arsenal devait à sa situation 
un peu éloignée du centre de Paris le pri- 
vilège de servir de thème à des plaisan- 
teries faciles. A part certains érudits de 
profession, bien des gens à l'esprit pour- 
tant cultivé savaient qu'il devait y avoir 
quelque part un établissement scientifique 
de ce nom; mais c'était si loin! tout là-bas, comme on 
disait, sur la route de Lyon ! — Est-ce amour des belles 
choses? Est-ce goût pour les voyages lointains? Toujours 
est-il que beaucoup de Parisiens connaissent aujourd'hui 
la Bibliothèque de l'Arsenal; et généralement, lorsqu'ilsont 
fait le voyage, ils ne le regrettent point. C'est que les beaux 
livres, les éditions rares, les manuscrits à peintures foi- 
sonnent dans ces salles exquises et calmes, où rien n'a 
changé depuis que la duchesse du Maine, au temps de la 
Régence, y abrita ses colères en des salons bâtis et décorés 
pour elle. 

On ne quitte point l'Arsenal sans y avoir admiré le 
Psautier de saint Louis, l'Évangéliaire de sainte Aurc, celui 
d'AfFlighem, le Gratien de Tristan de Salazar, et combien 
d'autres merveilles! Mais celles-ci sont parmi les plus belles 
et l'habit dont elles sont revêtues en rehausse encore le 
prix. 

A tout sei- 
gneurtout hon- 
neur! Le Psau- 
tier de saint 
Louis n'est pas, 
à coup sûr, une 
relique banale. 
On enabien un 
peucontestél'il- 
lustre origine. 
Le livre, en ef- 
fet, n'a pas été 
écrit pour le 
saint roi ; c'est 
une dame qui 
l'a commandé. 
Est-ce, comme 
on l'a cru, Blan- 
che de Castille, 
mère de saint 
Louis? On ne 
saurait l'affir- 
mer, bien que 
la tradition 
veuille qu'avant 
d'appartenir à 
Louis IX ce 
beau psautier 
ait été entre les 
mains de la 
reine Blanche. 
Une note ins- 
crite sur l'un 
des feuillets ne 
dit-elle pas ex- 
pressément : 
n C'est lepsaul- 
tier monsei- 
gneur saint 




Loys..., lequel fu à sa mère. > Si nous considérons le 
volume comme ayant appartenu au fils de Blanche de Cas- 
tille, nous ne faisons qu'imiter en cela les chanoines de la 
Sainte-Chapelle de Paris, qui n'en mirent jamais en doute 
l'authenticité. Us le gardèrent avec vénération pendant tout 
le moyen âge et jusqu'à la Révolution. Lorsque sous 
Charles V, en 1377, on dressa l'inventaire delà Sainte- 
Chapelle, on ne manqua pas de noter que ce « très bel 
psaultier fu à mons. saint Loys »; mais on se ravisa et 
on ajouta : « Un très bel psaultier qui fuà madame Blanche, 
mère de mons. saint Loys. » Le roi Charles VI, lui aussi, 
doutait si peu de l'origine du volume que, non content d'ap- 
poser sa signature sur l'un des feuillets blancs, il voulut faire 
don d' « undrapd'orà fleurs deliz * pour envelopper le psau- 
tier de son aïeul. Ce drap d'or, on le retrouve plus tard dans 
les inventaires. L'un d'eux, rédigé en 1573, le mentionne en 
ces termes : « Le psaultier de monseigneur saint Loys, cou- 
vert d'une chemise de taffetas pers, semé de fleurs de lys, 
doublé de sandal rouge. » Par un hasard vraiment merveil- 
leux, cette chemise, cette enveloppe, si l'on veut, nous a été 
conservée: c'est elle encore qui accompagne le Psautier de 
saint Louis. Sans doute elle est bien usée aujourd'hui, en 
certaines parties les fils d'or de ses fleurs de lis se sont 
rompus, le « taffetas pers * en maints endroits laisse voir la 

toile q'ui servait 
de doublure ; 
mais, depuis 
plus de cinq 
centsansqu'elie 
recouvre le pré- 
cieux volume, 
elle ne l'a pas 
quitté un seul 
instant. A ce 
titre elle méri- 
tait d'être repro- 
duite ici (p. 37], 
comme une 
pièce rarissime, 
bien qu'une en- 
veloppe de livre 
ne soit pas i 
proprement 
parler une re- 
liure. — Venu 
de la Sainte- 
Chapelle à l'Ar- 
senal pendant la 
Révolution, le 
Psautier de 
saint Louis fi- 
gura quelque 
temps au musée 
desSouverains : 
en 1871 il re- 
prit sa place à 
l'Arsenal. 

De la Sainte- 
Chapelle au 
boulevard du 
Palais il n'y a 
qu'un pas. En 
cet endroit s'éle- 
vait avant la 



OHiMisi 01 TArrtTAS piRii, smé di fliors d« lk, doolI di «audai koco« 
Donnj* |Mr Charlos VI .\ la S«iate-Cha|>ello do Puis, pour MTaloppcr l« psautier Ar saisi Loais, t«is ISM 

(BiHùHhiim it FArstMill 



28 



LES ARTS 




LA VIERGE ET L'ENFANT. — ivoire byzantin (xiiie sikci.e ?) 

Plaque de reliure de l'Évangéliaire de sainte Aure 

(Bibliothèque de l'Arsenal) 



QUELQUES RELIURES D'ART DE LA BIBLIOTHÈQUE DE U ARSENAL 



39 




CHRIST TRIOMPHANT. — NIELLE (siii' siècle^ 

Plaque de reliure de l'Évangéliaire de sainte Aure 

(Bibliothèque Je l'Arsenal) 



LES ARTS 




LA TRANSFIGURATION. — ivoire (xiiic suxlf.) 
Plaque et reliure des Évangiles d'Afflighem. — (Bibliothèque de V Arsenal) 



QUELQUES RELIURES D'ART DE LA BIliLIOTHÊQUE DE L'ARSENAL 



3i 



Révolution un monastère possédé en dernier lieu par les Bar- 
nabiics. C'est là que saint Eloi avait établi au vii« siècle un 
couvent de religieuses auxquelles il donna pour abbesse une 
sainte fille appelée Aure. Le nom de sainte Aurc ne réveille 
plus guère de souvenirs chez les Parisiens d'aujourd'hui. 
Celle qui le porta fut pourtant comme la seconde patronne 
de Paris. Si l'on en croit la légende, sainte Aure serait morte 
le 4 octobre 606, à l'ûge de 68 ans, après avoir été pendant 
33 ans abbesse du couvent fondé parle ministre de Dagobert. 
Elle fut d'abord enterrée en la chapelle Saint-Paul hors des 
murs de la ville. Plus tard ses reliques furent transportées 
au couvent de SaintEloi et enfermées dans une châsse. 



Ce n'était pas 
qu'on se vantait 
d'y conserver; on 
y vénérait aussi 
son livre de priè- 
res, sonbréviaire, 
disait-on. Les 
anciens inven- 
taires la mention- 
nent et la dé- 
crivent, cette 
autre relique, qui 
était gardée dans 
la sacristie. De- 
puis la Révolu- 
tion le précieux 
volumeavait dis- 
paru : j'ai eu la 
joie de le retrou- 
ver; mais j'ai eu 
le regret de rom- 
pre le- charme. 
Le Bréviaire de 
sainte Auro n'est 
pas un bréviaire, 
et il n'a jamais 
appartenu à la 
sainte abbesse. 
N'importe : il a 
d'autres mérites. 
C'est un livre des 
quatre évangiles, 
écrit au ix" siècle, 
enrichi de quatre 
grandes pein- 
tures de la môme 
époque représen- 
tant les évangé- 
listes ; mais ce 
qui donne le plus 
de prix à cet in- 
téressant voluine, 
c'est la reliure du 
xiii" siècle dans 
laquelle il est en- 
fermé. Elle se 
compose de deux 
ais de bois : les 
bordures en sont 
couvertes de pla- 
ques de vermeil 
finement ornées 
de rinceaux gra- 
vés, entre les- 
quels courent des 



là, du reste, le seul souvenir de la sainte 




dragons, des lions et des loups. L'ornement des talus est 
fait de filigranes enchâssant des pierres ou des verroteries, 
dont plusieurs ont été enlevées. Le fond du premier plat a 
subi des remaniements : on y voit une Vierge tenant l'En- 
fant, avec deux anges aux angles supérieurs (p. 38). Il serait 
difficile d'assigner une date précise à cet ivoire d'origine 
sans doute byzantine. Quant au second plat, il contient une 
œuvre d'un intérêt exceptionnel. C'est un nielle d'une 
grande beauté, travail français du xiii° siècle (p. 29 : un 
Christ triomphant assis sur un trône, dans un ovale à fond 
losange, chaque losange chargé d'une fleur de lis. L'expres- 
sion du visage est saisissante ; la physionomie emprunte au 
rapprochement inaccoutumé des yeux un air de majesté 

superbe. La main 
droite bénit : la 
gauche tient un 
livre. Aux quatre 
angles, en dehors 
de l'ovale, les 
symboles des 
évangélisies. 

C'est encore 
auxiii<sièclec|U'il 
faut reporter 
l'exécution d'un 
ivoire (p. 3o), 
dont l'origine 
semble flamande. 
Au momenide la 
Révolution il se 
trouvait en Bra- 
bant, dans l'ab- 
baye bénédictine 
d'Afflighem, près 
d'Alost ; mais ce 
n'est pas seule- 
ment cette prove- 
nance, peut-£irc 
toute fortuite, 
qui m'engage à 
voir là le iravail 
d'un artiste fla- 
mand ou braban- 
çon. — Le sujet 
représente est la 
Transfiguration. 
Le Christ, por- 
tant le nimbecm- 
cifère et lançant 
des rayons, a 
de chaque côté 
de lui Moïse ci 
Elie, également 
nimbés. En bas, 
on voit à la droite 
du Christ saint 
Pierre, à la gau- 
cho saint Jacques 
se cachant la face 
desesdeux mains, 
et, au milieu, le 
front prosterné 
contre terre, le 
disciple saint 
Jean. Au-dessus 
dclatétedeJésus, 
une main le dé- 



Vetuurs avec pljii]uo coutrato et coins eu vermeil 
(MMiolkigue de l'Artcmal) 



32 



LES ARTS 



signe aux trois apôtres. Les quatre petits ivoires des angles 
sont peut-être un peu antérieurs à l'ivoire delà Transfigura- 
tion. Ils nous donnent sous une forme assez peu usitée la repré- 
sentation des attributs des quatre évangélistes. Les émaux de 
la reliuresont aussi duxiii'^ siècle; c'est encore deceiteépoque 
que datent la plu part des fragments de ban des de m étal travaillé 
qui ont servi à confectionner les ornements de cette reliure 
composée de pièces disparates. Je n'y insisterai pas, mais 
je veux dire encore à quel usage était réservé cet ivoire à 
l'abbaye d'Afflighem. Une note nous l'apprend : aux grandes 
fêtes de l'année le volume était porté dans le chœur ; l'offi- 
ciant, l'abbé ou son vicaire, baisait d'abord le livre, puis le 
remettait au sous-diacre. Celui-ci le prenait, le plaçait sur 
sa poitrine et 

tous les reli- . 

gieux du cou- 
vent défilaient 
alors , s'age- 
nouillaient et 
venaient tour à 
tour baiser l'i- 
voire. 

II suffirait 
pour nous ren- 
dre cher le nom 
de Tristan de 
Salazar, arche- 
vêque de Sens, 
de 1475 à i5 10, 
de savoir qu'il 
fit élever cette 
merveille d'ar- 
chitecture qui 
se nommel'Hô- 
tel de Sens à 
Paris ; mais ce 
prélat fut un 
ami des arts 
sous toutes les 
formes. Quatre 
ans après son 
élévation au 
siège archi- 
épiscopal, il 
commandait au 
Florentin Fran- 
cesco Florio 
une copie du 
Décret de Gra- 
tien. Commencé 
le 9 juillet 1479, 
le manuscrit fut 
terminé le 12 
mars 148 i . L'ar- 
c he vêque de 
Sens en fut si 
satisfait qu'il le 
fit orner de 
trente- huit jo- 
lies miniatures 
et le dota d'une 
reliure digne de 
lui. Cette re- 
liurenous a été 
conservée in- 
tacte (p. 3i).Ses 
ais de chêne 




..UJJy.. JOI 74 



~A « » JH« 1»iiI 



n'ont pas souffert sous le velours rouge dont ils sont 
revêtus. 

Nous voyons toujours, sans changements depuis que 
Tristan de Salazar les y fit placer, les armes del'archevêque 
de Sens au centre des plats, écartelé, aux i et 4, de gueules 
à cinq molettes d'or, posées en sautoir ; aux 2 et 3, d'or à 
cinq feuilles de persil de sable, posées en sautoir. Ce sont des 
plaques rondes de vermeil, qui contiennent, outre les armes 
de Tristan, les initiales 1. M. Aux quatre angles de chaque 
plat, on peut voir aussi ces mêmes initiales reliées par une 
cordelière, le tout en relief. Que signifient ces I. M. ? Peui- 
è\rt Jésus Maria. Ven\.-èXTS aussi, et plusieurs l'ont pensé, 
faut-il voir là les initiales des noms du père et delà mère 

de l'archevê- 

^ que, Jean et 

Marguerite. Ce 
n'est pas cette 
indécision qui 
doit nous em- 
pêcher de re- 
connaître le 
goût artistique 
de Tristan de 
Salazar. 

Mais une 
aussi luxueuse 
reliure pouvait 
se gâter àrester 
àdécouvcrt :son 
possesseur la 
protégea par un 
étui (p. 32 ). 
Comme la re- 
liure, l'étui a 
survécu : les 
vers, il est vrai, 
l'ont travaillé, 
ils l'ont percé 
de mille petits 
trous ronds qui, 
sansen compro- 
mettre la soli- 
dité, lui don- 
nent seulement 
un aspect plus 
vénérable. Ilest 
de bois habillé 
d'un cuir ciselé 
de ramages ca- 
pricieux. Je n'en 
connais aucun 
autre semblable 
en France. 
L'Angleterre en 
possède, l'Es- 
pagne aussi, en 
piusgrandnom- 
bre. Pour nous 
c'est une pièce 
rare qu'il faut 
choyer et qu'il 
n'est pas non 
plus interdit 
d'admirer. 

HENRY 

MARTIN. 



ETUI DE BOIS COUVERT DE ODIR FOUR LV. « GI.AII 

(Biblwthcque de 



.y ' IJL IULSIAN l)i; SALA/.All {W" SIKCLL) 

l'Aisenai) 



Diraetour : M. MANZI. 



Imprimerie Manzi, Jotant & C>«, Asnières. 



Le Gérant : G. BLONDIN. 




JANSEN. 6, RUE ROYALE. PARIS 

(Un coin du hall) 



TRIBUNE DES ARTS 



Monsieur le Directeur, 

D'après ce dont j'ai pu me rendre compte en lisant la si 
intéiessante revue Les Arts, vous faites un favorable accueil 
aux communications artistiques qui vous paraissent douées 
d'un intérêt quelconque mais certain. 

Je prends aujourd'hui la liberté de porter à votre tribune 
hospitalière et éclairée, une question dont la réponse sera 
faite pour intéresser, je pense, le Musée de la Haye. 

Voici donc ce dont il s'agit et je prends les faits tout à 
leur début. 

Le Petit Journal dans un article intitulé « Une décou- 
verte », paru dans un numéro de la fin du mois d'août 1902, 
si je ne me trompe, disait ceci, en l'empruntant à un article 
du journal Les Débats : 

« Le docteur Bredius, conservateur du Musée de la 
» Haye, a fait, pendant son dernier voyage en Russie, une 
« curieuse décou- 
« verte. On sait que 
« le savant docteur a 
a retrouvé déjà un 
a grand nombre de ta- 
« bleaux oubliés ou 
« perdus : le Mauritz- 
« huis lui doit plu- 
« sieurs Rembrandt. 
« Ce n'est pas, cette 
« fois, d'un Rem- 
« brandt qu'il s'agit, 
« mais d'une œuvre de 
« Pierre Lastman, le 
« peintre qui apprit 
« son métier à l'auteur 
« de la Ronde de nuit. 
« Lastman naquit en 
« i583 et mourut en 
« i663. On peut dire 
« de lui que Rem- 
« brandt fut son prin- 
« cipal titre de gloire. 
« Cependant un deses 
« tableaux passa pour 

« un chef-d'œuvre. Joost van den Vondel, le poète hollan- 
« dais, le célébrait avec enthousiasme dans un poème dédié 
« au bourgmestre Six. On savait que ce tableau représentait 
« saint Paul et saint Barnabe, à Lystra, mais il avait dis- 
« paru : on le croyait détruit. 

« Le docteur Bredius vient de le retrouver dans la 
a galerie du comte Stetsky, à Saint-Pétersbourg. Les deux 
« apôtres viennent de guérir, miraculeusement, un malade. 
« La foule émerveillée croit reconnaître en eux Jupiter et 
« Mercure, elle les acclame, s'agenouille à leurs pieds, leur 
« présente des couronnes, et des valets amènent des bœufs 
« que les prêtres veulent sacrifier en l'honneur de ces pré- 
« tendus dieux. Le peintre a choisi le moment où les 
« apôtres, indignés de ce paganisme, déchirent leurs vête- 
« ments, suivant la coutume des Hébreux, en signe de dou- 
« leur... » 

Je fus vivement frappé de la description de ce tableau : 
elle se rapportait /re^^we point pour point à un tableau que 
je connaissais et dont je vous envoie une photographie. Il 



1 


^^^HkâJiklI. *^^^lMt « 




\*0 1 


* 1 



est vrai dans ce tableau, on ne voit pas quel personnage 
serait le malade guéri, sinon peut-être la femme à genoux 
au premier plan, à droite; de plus, on n'amène pour les 
sacrifier qu'î(/z seul taureau et un bélier — le personnage à 
genoux devant le bélier tient une urne — je ne vois pas non 
plus les couronnes offertes par le peuple. 

Mais, ce tableau, peint sur tôle (mesurant C", 75 ''o™,6o), 
vient d'une très ancienne collection hollandaise. Il fut 
acheté, il y a quelques années, au comte de Luiken?, pro- 
priétaire de cette collection — qui était venu s'établir dans 
le midi de la France et y avait apporté ses tableaux et ses 
meubles rares, dispersés d'ailleuis à sa mort. 

La peinture, certainement duxvii=siècle, est fort abîmée. 

Je serais donc désireux d'être fixé sur ce tableau. 

Est-il de Lastman? a-t-il quelque ressemblance avec 

celui découvert par le docteur Bredius? N'est-il pas une 

idée première du tableau trouvé chez lecomte Stetsky?..., etc. 

Si l'envoi du ta- 
bleau devait tant soit 
peu éclairer l'étude de 
la question, je pense 
que son possesseur 
actuel ne verrait au- 
cun inconvénient à 
vous le confier, car il 
sou h ai te vivement être 
fixé à ce sujet. 

Voilà — un peu 
longuement expliqué 
— l'objet de ma lettre, 
et en même temps ce- 
lui en faveur duquel je 
sollicite un mot dans 
Les Arts. 

Veuillez, Monsieur 
le Directeur, excuser 
la liberté que j'ai prise 
de vous entretenir de 
cette recherche à faire 
pour connaître la pa- 
ternité de celle pein- 
ture, et agréer je vous 
prie, avec tous mes remerciements, l'expression de mes 
sentiments distingués. 

Comte JEAN Dl': ROQUEI- 1-) UIL. 



Un de nos abonnés, M. S. Gaggini, nous signale à Gênes, 
au palais Danovaro, jadis palais Doria, une frise sculptée, 
représentant Saint Georges tuant le Dragon, qui est comme 
la réplique du bas-relief du même sujet, conservé dans la 
collection de M. Rodolphe Kann, et que nous avons repro- 
duit dans notre numéro de janvier dernier. 

Ce dernier bas-relief, nous dit-il, " sculpté entre 1450 et 
1480, par Domenico Gaggini, provient de Gênes et d'un 
palais appartenant à la famille des marquis Antonio Valdet- 
taro. De ceux-ci le palais passa en héritage aux princes 
Doria. » 

Nous remercions vivement M. Gaggini de son intéres- 
sante communication. 



LES ARTS 



N° 2) 



PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK 



Novembre 1901 




JULES DUPRt. — I.A MARE AUX CHÊNES 




JULKS DL'PHÊ. — LB COLPORTEUR 



LES ORIGINES DE L'ART MODERNE 




jTLi-s DuPRK fut le premier en date et le der- 
nier survivant de la forte génération qui, 
vers i83o, reconquit la nature vraie et le 
paysage intime, révéla les beautés de la 
terre française, la forêt, le hameau, le pâtu- 
rage, sentit profondément le caractère des 
formes, la poésie des heures, les harmo- 
nies de la lumière. De ce mouvement il fut l'initiateur; 
le premier il alla d'instinct au détail expressif, par l'obser- 
vation sincère. A seize ans, en 1827, guidé par une intelli- 
gence franche et inventrice, faisant de l'art nouveau en 
suivant son naturel, dans ses dessins fouillés et patients, il 
étudiait avec une attention passionnée la logique des ter- 
rains et la structure du végétal. Depuis ces modesiesdébuts 
jusqu'aux larges symphonies qu'il composa plus tard, il ne 
perdit jamais le contact avec la vérité vivante. C'est ainsi 
qu'il écrivait à son ami Sensier, en 1868 : « J'ai commencé 
à travailler d'après nature, et puisque le géant ..ntée était 
obligé de toucher la terre pour retrouver de nouvelles 
forces, il me semble permis, à un pauvre pygmée, de se 
jeter dans le sein de sa mère, avec l'espoir de marcher un 
jour sans béquilles. » 

Dupré représente au mieux dans l'histoire de notre art, 
le passage du romantisme orageux et inquiet à ce natura- 
lisme apaisé qui reprit possession de la terre maternelle, à 
l'heure même où George Sand, en sa première manière 
large et vaporeuse, préludait au paysage plus intime et 



plus vrai de /j Mare au Diable et de la Petite Fadette. Il 
fut en communion d'idées et de sentiments avec celle qu'on 
peut appeler la « marraine de la nouvelle école ». Ils aimèrent 
les mêmes choses; ils s'éprirent des mêmes pays et des 
mêmes spectacles; tous deux, par le prestige des mots ou 
des couleurs, ils nous ont montré ce que le sol natal recèle 
de grâce et de grandeur. Ils ont dégagé la poésie qui 
émane des humbles aspects, la mare, la chaumière, la 
route qui se perd à la sortie du village entre les végétations 
basses. Dans le trio qui fit alors la gloire de notre école, 
Dupré est, je ne dirai pas le plus ému, mais le plus expansif 
et le plus vibrant. Il y avait en lui une énergie généreuse et 
réconfortante, toujours prête à s'épancher. On sait ce qu'il 
fut pour Rousseau, avec quelle chaleur de cœur il le com- 
prit, le fit comprendre, l'encouragea, le sauva presque de 
lui-même, mit tout en œuvre pour le guérir et des in quiétudes 
et des sécheresses qui usèrent ce tempérament hermétique. 
Il y avait en Dupré une force moins contenue, plus chaleu- 
reuse et plus en dehors. Non qu'il eut échappé aux combats 
intérieurs, aux graves débats que ne peut esquiver une 
conscience d'artiste. « Il n'y a, écrivait-il à un ami, que les 
cerveaux vides et les cœurs froids qui évitent en ce monde 
de transition, les tortures morales. » Aussi son œuvre est- 
elle la confession d'une âme passionnée et délicatement 
sensible, qui connut l'angoisse de la réalisation et la lutte 
avec la chimère, poursuivit un rêve d'absolu, mais sauvée 
des découragements par l'énergie viiale et l'allégresse vail- 



(I) Voir Its Ans, n«' I, 2 et l3. 



LES ARTS 



lante, se posséda dans la maturité et jusque dans Tapaise- 
ment final, garda intactes sa virginité d'impressions et sa 
faculté de tendresse. Elle est grosse de sève et d'énergie 
naturelle ; elle a l'intuition qui pénètre et l'émotion qui se 
communique. Le peintre qui pensait à \a Joconde en évo- 
quant le sourire silencieux de la nuit, connut la signifi- 
cation cachée et la poignante éloquence des formes muettes. 



Dupré a marqué fortement la physionomie générale et 
les traits particuliers des contrées où il planta sa tente : 
Limousin, Berry, Sologne, Angleterre, vallée d'Oise, 
Landes ou Pyrénées, en même temps qu'il tendait de plus 
en plus à la synthèse, à l'unité d'impression par le mode 
lumineux. Ses premières toiles se font remarquer par une 
singulière force d'expansion; la lumière rassemblée en un 




.11 I.i:S DUPIIK. — LA SOKTIB DO VILLAGE 

(Collection de M. Henri Bouarl) 



foyer puissant, reflétée dans une mare, égratignant les 
troncs rugueux et blanchâtres où la chemise blanche d'un 
pêcheur rayonne en ondes concentriques. II est d'abord 
l'interprète des pacages limousins , où la douce prairie 
confine à l'âpre forêt, des pays bocagers où les herbages 
fuient à perte de vue entre les chênes vigoureux et les 
hêtres aux molles retombées, des étangs qui renvoient le 
soleil comme un miroir, des ruminants aux riches pelages, 
clairs ou sombres. Il va sur la côte anglaise observer l'at- 
mosphère humide et irisée, où passent des lueurs errantes; 



il dit les prés et les marais de Southampion, la grasse vie 
animale, les verdures d'émeraude, les ciels moutonnants et 
tumultueux sur lesquels s'enlève la blancheur d'un cheval à 
la crinière flottante. Puis il revient aux prairies et aux 
landes, à la mélopée paysanne, aux rentrées lentes des trou- 
peaux, le soir, quand la chaude lumière exalte surdes bleus 
profonds la blancheur pommelée des nuages. Il est à Val- 
mondois avec Rousseau, lise fixe àl'Isle-Adam, s'éprend 
des lents détours de l'Oise et de ses coteaux boisés. Il est 
aussi un poète de l'Océan. A Cayeux, il représente avec une 



LES ARTS 



singulière puissance le désert glauque et tragique des mers 
du Nord, les ciels menaçants, le mouvement ample de la 
vague et le glissement balancé de la voile. Il a son mode 
majeur et son mode mineur, pour rendre la vibration des 
heures éclatantes, le mystère des heures silencieuses. Moins 
scrupuleusement attaché que Rousseau au détail paniculier 
des formes, il voit largement; surtout il communique à 
la nature les pulsations d'un cœur inquiet qui ne se repose 
qu'en elle. De là cette animation puissante et cette vie 



intime qui émanent de ses toiles, où l'harmonie décorative 
naît logiquement de la forte conception des ensembles. 

Fervent amoureux de la nature, Dupré fut aussi un 
méditatif et un réfléchi. Il garda jusqu'au bout le signe indé- 
lébile de la belle époque qu'il avait vécue. Sa conversation 
fourmillante d'anecdotes et d'idées faisait revivre un monde 
romantique, fiévreux, enthousiaste, des élégances de société, 
des cordialités de mœurs, une folie d'art, un parfum grisant 
d'autrefois. On y voyait passer d^s amateurs à l'ancienne 




JULES DUPRE. — LB RETOUR A LA FERME 

(Collection Uilz) 



mode, aristocrates de goût et de naissance, francs jugeurs 
et fins conseillers, les manières courtoises et l'hospitalité 
princière des gentilshommes mécènes qui traitaient l'art 
d'égal à égal ; puis ces milieux de libre discussion où s'éla- 
boraient des plans de bataille, et dans l'atmosphère d'un 
cénacle se dessinaient des silhouettes : Decamps, incisif et 
gourmé, Barye, passionné en dedans, Chenavard, fumeux de 
doctrine, Dupré lui-même, avec sa verve fougueuse. On 
entrevoyait l'enivrement des départs pour ces voyages qui 
étaient des romans d'aventurés et des poèmes de décou- 



verte , des marches de pionniers au cœur de la vieille 
France, sous le dôme antique des forêts, vers une nature 
vierge. 

Et puis, au cours de quelque promenade sur les coteaux 
de Parmain, frappant le sol de sa canne, le vieux batailleur 
faisait un retour sur lui-même ; il disait ce qu'il avait voulu, 
sa lutte toujours recommencée avec l'impalpable et l'inac- 
cessible, et ce qu'il en coûte pour dérober quelques rayons 
à l'abîme de lumière. 

MAURICE HAMEL. 



La Collection Chabrière=ArIès 



(1) 



APRÈS avoir étudié dans une précédente livraison 
les meubles remarquables dont la collection de 
M. Chabrière-Arlès me fournissait de si nombreux 
et merveilleux exemplaires, j'avais décrit les grand s meubles, 
dressoirs ou crédences, qui m'avaient paru dignes d'attirer 
plus particulièfemcnt l'attention des amateurs qui s'inté- 
ressent à l'histoire du bois pendant la Renaissance. C'est 
une des périodes de notre industrie d'art dont nous devons 
nous enorgueil- 
lir le plus, où se 
sont illustrés des 
ouvriers tels 
qu'aucun pays n'en a 
connu de plus ha- 
biles, et dont l'éclat 
s'est prolongé pen- 
dant deux siècles en- 
core (en se transfor- 
mant) jusqu'à la fin 
du xvni= siècle. 

Je n'avais pu épui- 
ser le sujet, et il me 
restait encore à par- 
ler de quelques dres- 
soirs. 

De la région lyon- 
naise est sans doute 
encore, par le carac- 
tère des cariatides 
engainées qui déco- 
rent les angles et sé- 
parent les vantaux, 
une grande armoire 
qui est d'une sculp- 
ture admirable. On y 
rencontre le plus 
heureux mélange 
d'une décoration 
pour ainsi dire plate 
dans les vantaux por- 
tant des Pégases au 
centre de médaillons 
à trophées, et à relief 
assez accentué dans 
les masques et les 
mufles de lion qui 
décorent les tiroirs 
ou la frise suppor- 
tant l'entablement. 
Les lignes architec- 
turales sont ici d'un 
caractère plus large 
que ne le sont celles 
des productions ha- 
bituelles des bords 
du Rhône, dans les- 
quelles les nienui- 

AKMUIRE BK CULXB. — ART 

U) Voit Us Ans, n- 22. (CoUeclion 



siers semblent avoir cherché surtout le fini parfait de 
l'exécution. Ce meuble a été trouvé à Vourles,près de Lyon. 
Je citerai encore deux petites armoires : l'une à deux 
corps; le corps supérieur, en retrait, a ses quatre vantaux 
décorés de deux têtes de bélier enlacées d'où parient des 
volutes feuillagées terminées en grappes de raisin et renfer- 
mant des mascarons ou des têtes d'anges. L'exécution, si 
brillante et si grasse, est là peut-être un peu supérieure 

au goût de celui 
qui en combina 
la décoration 
exubérante et 
riche plus que châ- 
tiée. C'est un excel- 
lent exemple de ce 
qu'ont produit les 
ateliers du midi de la 
France. 

Très supérieure, à 
mon goût, et d'une 
pureté absolue est 
une petite armoire à 
deux corps etàquatre 
vantaux, décorée 
d'incrustations de 
marbre, avec les 
figures de l'Été et de 
l'Hiver, de Mars et 
de Vénus. Voilà vrai- 
ment un meuble con- 
struit selon les 
exactes lois de l'ar- 
chitecture et que 
n'aurait pas désavoué 
Androuet du Cer- 
ceau. Et avec quelle 
délicatesse et quel 
charme ont été fine- 
ment sculptés les su- 
jets à fleur du bois, 
unbeau boisde chêne 
au grain serré et dur. 
Je trouve pour ma 
part infiniment d'a- 
grément à l'interven- 
tion dans des meu- 
bles de ce genre de 
l'incrustation de pla- 
quettes de marbre. 
Il faut que le bois 
par lui-même donne 
à l'œil une grande 
impression de du- 
reté, et que le mar- 
bre soit d'une tona- 
lité sourde, dans des 
tons gris ou noirs 

ALLEMAND, — FIN DU XV" SIL'CLB 

Chabrière-ArlésJ 




LA COLLECTION CHABRIERE - ARLES 



mouchetés par exemple ; les deux matières se marient alors 
agréablement. 

Acquis à la vente de la duchesse de Berri, ce meuble 
charmant est évidemment né au centre de la France, si 



ce n'est dans la région parisienne. C'était déjà, je crois 
me rappeler, l'avis du regretté M. de Champeaux, qui 
avait cité, sans la discuter, l'attribution qu'on avait légè- 
rement faite de ce meuble à l'école de Normandie. 





riocitis KM lois POLTomoiii, moviHAKT d'cr OKitKU niTA*! R. .— Ail lUniand. — Fia du xv« »i««l« 

Il ottcctioH t habi Uft^.lrUsJ 



10 



LES ARTS 




^ 
iS^ 



CAQUKTOIRE v.K NOïKll. — Ai'l français. — Conimcucomciit du xvp sii.'cle 
{VoUci-titm Chahricrc-Ài-Lcs) 



On sait que l'un des triomphes des 
ateliers bourguignons a éié la sculp- 
ture des tables de noyer, dont nous 
avons conservé heureusement dans 
notre pays d'assez nombreux spéci- 
mens, et que les huchiers se plaisaient 
à enrichir de chimères et de termes 
d'une énergie pittoresque. On a par- 
fois reproché à ces tables l'excès de 
leur décoration qui semble, il faut bien 
le dire, avoir été poursuivie pour elle- 
même, sans se subordonner aux règles 
logiques de la construction. C'est une 
critique qui malheureusement s'im- 
pose souvent, et qu'il est difficile 
d'éluder. Mais on ne saurait jamais 
contester le beau travail qui s'y mani- 
feste; et c'est cette habileté et cette 
facilité si grandes à sculpter qui en- 
traînaient toujours l'ouvrier. La vir- 
tuosité est une qualité dont il faut se 
défier, car elle rompt l'équilibre de 
la plus belle chose, au profit d'un 
petit tour de force, qui finit par lasser. 

Quelques tables de noyer occu- 
pent, dans la collection Chabrière- 
Arlès, une place des plus importantes. 
Deux d'entre elles offrent la disposi- 
tion assez simple à supports fixes, des 
quatre pieds balustres réunis par des 
traverses sur des patins qui sont eux- 
mêmes reliés par une entre -toise. 
L'une de ces tables, qui fut exposée 
au Petit Palais en 1900. est d'une sim- 
plicité très grande et d'une admirable 
facture; elle est soutenue au centre 
par deux piliers enveloppés de pam- 
pres, et les patins se terminent par 
des mufles de lion largement ouverts. 

Dans les deux autres tables, beau- 
coup plus ornées, aux supports fixes à 
balustres ont été substitués des motifs 
d'ornements, assez compliqués, qui 
s'épanouissent en éventail s. Le s figure s 
nues, très savoureusement modelées, 
forment cariatides encadrées par des 
sphinx à pattes de lion et à figures de 
femme, ou par des béliers. Mais ici le 
modelé des nus est très simplifié, aussi 
peu réaliste que possible. C'est une 
forme transformée décorativement et 
se prêtant à des arrangements où elle 
n'a plus qu'un rôle subordonne. On 
sent très bien, devant des meubles de 
ce genre, l'erreur moderne qui con- 
duisit des sculpteurs passionnés du 
bois, tels que M. Carabin, à composer 
des tables où la forme nue féminine, 
traitée avec un goût réaliste des plus 
choquants, et pour elle-même, sans 
se prêter décorativement à la compo- 



LA COLLECTION CH ABRIFRE- ARLES 



II 




DRESSOIR EN BOIS DE NOYER CLAIR. — art français. — xvi« siècle 
(Collection Chabrière-Arlcs) 



LES ARTS 




ORAYKRE EK NOYER. — Art Irançais. — Première moitié du xvi« siècle 

(Collection Chabrière-Arlés) 



sition même du meuble, est obsédante par l'insistance 
de ses formes massives. 



Quand nous aurons parlé de deux portes à un van- 
tail, d'un style très dift'érent, l'une à sculpture très 
méplate, avec ses quatre compartiments cliamplevés de 
rinceaux réguliers d'un dessin assez semblable aux fers 
de certaines reliures, dans laquelle seule une belle 
guirlande de fruits apporte ses reliefs accusés dans un 
panneau de frise supérieur (spécimen signiticaiif d'une 
des formules du bois français au xvi= siècle) ; — l'autre, 
que Carrand arracha jadis à une chapelle napolitaine et 
qui, par la sculpture de ces rinceaux àtéies d'anges, pas 
très fine, mais hardie et comme menée à violents coups 
de ciseau, est très représentative de la sculpture ita- 
lienne de l'extrême fin du xvi« siècle, — il ne nous 
restera plus à examiner, dans la collection Chabrière, 
que quelques meubles isolés, encore lout à fait dignes 
de retenir un instant votre attention. 

D'abord une merveilleuse chaise à dossier bas, en 
forme de trapèze, avec des bras légèrement arrondis, de 
celles que nous révèle Henry Esiienne sous le nom de 
caquetoire, et qui lui fait dire des femmes de son 
temps : 

a II n'y a pas d'apparence qu'elles aient le bec 
gelé, pour le moins j'en réponds pour celles de Paris, 
qui ne se sont pu tenir d'appeler des caquetoires leurs 
sièges. » 

On n'en voit figurer dans aucun inventaire avant 
iS-o, ce qui ne signifie pas qu'on ne caquetait pas 
avant cette époque, mais la chaise légère qu'on pouvait 
approcher du feu n'existait pas. On prenait simple- 
ment, auparavant, un escabeau. La chayère caquetoire 
de la collection Chabrière-Arlès, faite du plus beau 
noyer, a son dossier superbement sculpté de deux 
figures de chimères adossées. 

Un très charmant cabinet en noyer, avec des tiroirs 
décorés de bronzes dorés d'une fine ciselure, a son 
abattant formé d'une tablette de marqueterie ; c'est un 
très joli meuble flamand de la fin du xvi' siècle et tout 
à fait amusant, par le mélange des beaux bois de mar- 
queterie et des délicats motifs de bronze ciselé. On 
voit apparaître, ici déjà, le goiJt pour les meubles de 
ce genre, où l'œuvre de ciselure va prendre une impor- 
tance de plus en plus grande, et qui aboutira, après son 
évolution logique, aux triomphants chefs-d'œuvre des 
ébénistes-ciseleurs parisiens du xviii= siècle. 

Enfin, un superbe soufflet en noyer, sculpté du sujet 
de la Charité entre deux cariatides, est un des plus 
beaux objets de ce genre qu'on puisse rencontrer, et des 
plus rares. Il appartint jadis à la collection Vaïsse. 

Une cheminée, dont la partie supérieure est formée 
d'un superbe dossier de lit décoré de figures en haut 
relief sous des arcatures séparées par des pilastres, 
fermée par une belle grille reliée à deux hauts landiers 
d'une noble forme, indiquera assez avec quel golit 
M. Chabrière-Arlès savait faire concourir les objets 
que ses heureuses découvertes lui amenaient , au but 
décoratif de ses appartements qu'il s'était proposé. 
Ce n'est là qu'un tout petit coin du cabinet de travail 



LA COLLECTION CHABRIÈRE- ARLES 




CHAYÈRE EN NOYER. — art français 

FIN DU XVI* SIÈCLE 



CHAYÈRE EN NOYER. — art français 

REGION DE l' AUVERGNE, XVI* SIÈCLE 

(Collection Chabrièrc-Arlès) 



H 



LES ARTS 



où il aimait à venir se reposer du tracas de ses affaires, 
et où il avait réuni, en outre, quelques beaux tableaux, 
des bronzes du'xv= siècle italien, de premier ordre, des 



céramiques italiennes ou hispano, des émaux de Limoges 
et des bijoux. Je serai très heureux d'en pouvoir dire ici, 
bientôt, tout le bien que j'en pense, après les lignes que 




CRBDBNCB EN NOYER. — Art français. — Région normande, — Fin du xvi* siècle 
( Collection Chabrière-Arlès} 



M. Victor de Swarte a bien voulu leur consacrer dans ses 
Financiers amateurs d'Art, paru à la librairie Pion, il 
y a quelques années. 



des belles collections de M. Chabrière et restituer l'aspect 
des beaux salons du quai Voltaire, où la Renaissance fran- 
çaise triomphe par quelques-uns des plus beaux travaux du 
bois sculpté qui nous aient été conservés ? 



Aurai-je pu indiquer ainsi tout le caractère et l'intérêt 



(A suivre.) 



GASTON MIGEON. 



LA COLLECTION CHABRIÈRE-ARLÈS 




PANNEAU Di: CHEMINÉE, FORMÉ D'UN BOIS DE LIT. — art français. 

( Collection Chabricre- Arles) 



— FIN DU XVI« SIECLE 



i6 



LES ARTS 




PORTE EN NOYER. — A rt du sud de l'Italie 
Fin du xvi" siècle 




PORTE A SCULPTURE MÉPLATE. — Art français 
xvi° siècle 



(Collection Chabri'ere-Arlès) 




IX* siècle 



IX* siirle 

IIASQDH POVR LA DAHSIS DE OHIOAKOD 



Tlll* (ImI* 



LA COLLECTION GILLOT 




II moment où, le printemps dernier, mou- 
rait Charles Gillot, emporté par un de ces 
accidents imprévus dont la soudaineté 
augmente de tant de regrets la tristesse 
des séparations éiernclles, nous avons dit 
quel homme remarquable venait de dispa- 
raître. Maison ne saurait vraiment chez 
Gillot séparer l'homme de la collection : il vécut tant 
pour elle, ces dernières années, il s'était si bien identifié 
avec elle, qu'on ne pouvait connaître, aimer l'un, sans com- 
prendre l'autre. Aussi bien sommes nous heureux aujour- 
d'hui de présenter cette collection au public; ceux qui ne 
l'ont point vue trouveront un singulier plaisir à connaître 
ces admirables objets, parmi les plus beaux sans doute qui 
soient venus du Japon en Europe; ceux qui ont eu jadis la 
joie de se promener au milieu de ces vitrines, conduits par 
le maître qui leur en faisait si amicalement les honneurs et 
avec tant d'enthousiasme, se rappelleront les heures exquitus 
passées dans cette galerie, — dans celte galerie fermée, 
hélas! pour toujours. 

Lorsque Gillot, il y a mainienaniplus de vingt ans, acheta 
les premiers objets japonais qui l'avaient charmé dans de 
pauvres boutiques sansnom, aujourd'hui ditparucs, l'ait du 
Japon avait déjà ses admirateurs passionnés et des temples 
où les collectionneurs célébraient son culte. De ces col- 
lectionneurs, le premier était Concourt, sans contredit; 
dans le grenier d'Auteuil, il avait entassé les laques, les 
peintures, les bronzes, les porcelaines et rien n'était beau 
qui ne fût selon son goût, rien ne valait que sa littérature 
n'eut consacré : chacun était heureux de suivre l'exemple 
du maître et de marcher sur ses traces. Goncouit, en art 
français, faisait profession de n'aimer que le xviii» siècle; 
or il est d'ciranges afïîniiés qui font qu'en môme temps, 
par delà les mers, à mille lieues de distance, deux pays 
sans aucun lien commun peuvent produire deux arts d'es- 
prit singulièrement analogue : le xviii» siècle japonais et le 



xvni' siècle français se trouvent presque frères par le génie, 
et Concourt fut logique avec lui-même en les aimant éga- 
lement, et exclusivement. Il ne fallait pas plus lui parler 
d'art gothique que de vieux japon; l'un et l'autre ciaicni en- 
veloppés dans le même mépris et il allait jusqu'à dire 
qu'avant le xviii< siècle, le Japon véritablement n'avait rien 
produit que de barbare. Gillot ne connaissait pas Concourt 
et vivait fort éloigné du cénacle où s'émettaient ces belles 
théories; il ne les avait assurément jamais entendues quand 
pour la première fois son œil fut attiré vers l'art japonais, et 
ce fut sur des objets que les pontifes eussent dédaignes sou- 
verainement , sur des pièces frustes, sans aucune de ces 
grâces, de ces gentillesses, de ces • joliesses ■ de travail dont 
ils faisaient cas uniquement, que son choix s'arrêta. Pendant 
longtemps, il collectionna ainsi solitaire, sans chercher l'ap- 
plaudissement, et jouissant pour lui, en artiste, de ses trou- 
vailles; seul peut-être parmi les japonisants, M. Gonse en 
eut la contidencc, car certaines communautés de goût cl 
l'amitié précieuse de M- Hayashi les avaient tcunis. Or il se 
trouva qu'au bout de quelques années, la petite collection 
du début était devenue une galerie; que cette galciie, quand 
elle fut montrée, fut pour beaucoup, que les mièvreries 
aimées des Concourt tenaient éloignés du japon, une révé- 
lation, et que si les japonisants de la première heure persis- 
taient dans leurs cireurs, toute une nouvelle génération se 
forma, élevée parCiilotet qui sentait avec lui ce que le vieux 
japon, celui du moyen âge, avait de grandeur noble ci de 
style dans son art — de ■ caractère ■ comme aimait à dite 
Gillot. — C'est lui qui devint le père spirituel de celte seconde 
génération; aussi quand, en 1900, au Pavillon impciial du 
Trocadéro, M. Hayashi montra à l'Europe les merviilks 
cachées jusqu'ici dans les grands temples et que le palais du 
souverain consentit à se dépouiller, pour quelque temps, du 
trésor séculaire dont on connaissait seulement de rares 
photographies, ce ne fut qu'un cri parmi tous ceux qui 
aimaient et sentaient le japon : Gillot avait raison, il avait 



i8 



LES ARTS 



deviné ce pays, et seule sa collection 
nous avait préparés à jouir pleinement 
de ces chefs-d'œuvre imprévus. 

Le premier art du Japon a été 
essentiellement religieux, semble-t-il. 
Sitôt que, vers le vi» siècle de notre 
ère, le bouddhisme se fut introduit 
dans le pays et bientôt substitué à la 
civilisation autochtone et assez bar- 
bare sans doute qui y avait régné jus- 
que-là, une période de prospérité mer- 
veilleuse s'ouvrit, et aussi d'extraor- 
dinaire raffinement. Ce fut la Chine qui 
fit l'éducation du Japon, mais bientôt 
celui-ci devint capable de créer, lui 
aussi, et les types de divinités qu'il 
nous a laissés, pour ne pas s'éloigner 
de la tradition dont ils étaient nés, 
n'en sont pas moins, on peut le croire, 
parmi les plus nobles dans leur 
mysticité que jamais l'imagination 
humaine ait conçus. L'Exposition 
de 1900 nous en avait montré de 
sublimes, que chacun, parmi les visi- 
teurs attentifs, a gardés dans sa mé- 
moire : quelques-unes des statuettes de la collection Gillot 
ne sont pas inférieures à celles que nous avons vues au 
Trocadéro, d'une couleur si chaude, avec leurs vieux ors 
enfumés par l'encens et d'une profon- 
deur de méditation intérieure qu'au- 
cun art n'a jamais surpassée; il en est / " - \. * 

f'v. 




MASQUE DE TKNGOU. — X« siccle 
{CnUccHiiii (iUtnt) 



du VIII' siècle, il en est du ix', qui justi- 
fieraient cette boutade d'un vieil expert 
japonais : « Chez nous, plus un objet 
est ancien, et plus il est bon. » Mais 
dès ce moment les graves représen- 
tations de haute mysticité ne sont pas 
les seules et quelques pièces nous 
montrent combien ces vieux artistes 
religieux avaient de grâce aussi dans 
l'esprit : c'est une cuve en bronze, c'est 
surtout un autel portatif en forme 
d'écran, avec cinq figures assises sur 
des feuilles de lotus au milieu d'ara- 
besques ; qu'on examine leurs poses 
si variées, leurs gestes si délicats, 
qu'on imagine le ton d'or passé de 
cette étrange matière, le Kanchitsou, 
inconnu à l'Europe, et dont le Japon 
a tiré jadis de si excellents effets, et 
l'on se fera une idée du raffinement 
où étaient parvenus ces nobles et ces 
prêtres, à un moment où notre Europe 
se cherchait encore, après une longue 
barbarie, à la veille seulement des 
grands siècles du moyen âge. 
Ces rapprochements avec l'art de l'Europe sont assuré- 
ment quelque peu factices; néanmoins pour certaines caté- 
gories d'objets, ils s'imposent presque, et, chose étrange, 
pour ceux qui, au premier abord, 
sembleraient le plus foncièrement 







ouKiiAvAii. — VII» siècle 



LA COLLECTION GILLOT 



•9 




KVANON. ^ STATUS EN BOIS DOIli\', ^ VIII* SlilCLR 
(Colleclhm CiUnI) 



japonais. A l'Exposition de 1900, comme aussi à la Tente 
Hayashi, le public s'était particulièrement arrêté devant 
CCS masques en bois, d'une si prodigieuse vérité d'allure, 
dont les acteurs se revêtaient dans les représentations de 
diverses pièces légendaires ou aux danses qui avaient lieu 
jadis dans les temples; la collection Gillot en contient un 
grand nombre et qui ne sont pas parmi ses moindres tré- 
sors. Et, certes, tous ces visages sont japonais jusqu'à Time; 
qu'ils rient, qu'ils pleurent, que l'artiste en ait fait de 
véritables caricatures, allongeant leur nez, aplatissant leur 
front, ouvrant leur bouche ou épaississant démesurément 
leurs lèvres, ce sont toujours des Japonais tels que nous les 
connaissons. Quelles sont cependant les œuvres d'art qu'ils 
nous rappellent invinciblement? Ce sont des morceaux 
gothiques, les célèbres mascarons de la cathédrale de 
Reims. Les deux séries ne sont pas contemporaines, et 
l'on donne plusieurs des masques japonais pour du viii' et du 
ix" siècle, tandis que nos mascarons ne sont pas antérieurs 
au xtii< siècle; mais la force de la caricature et la géné- 
ralisation aussi sont telles dans les uns et les autres, que 
les différences de race s'effacent presque et qu'il ne reste 
plus que des chefs-d'œuvre, où seule se retrouve la vérité 
humaine et universelle. Ces masques comptent assurément 
parmi les plus étonnantes œuvres d'art qui soient; mais 
comme l'on comprend bien, à les voir, que Goncourt et ses 
délicats amis les eussent traités de vulgaire sauvagerie! 
Assurément, avec leur robustesse, nous sommes loin du 
xvm« siècle , et c'est d'avoir senti le premier de telles 
pièces et d'en avoir réuni de parfaits exemplaires que fut, 
à nos yeux, le singulier mérite de Gillot. 

Aussi bien, le naturalisme japonais était un des traits qui 
le séduisaient le plus dans leur art : ce qu'il détestait par- 
dessus tout, c'était la banalité, et rien de ce qui s'appuie 
sur la nature ne saurait être banal, pour\'u que l'œil soii 
assez intelligent pour l'interpréter. Une des pièces de toute 
sa collection que Gillot prisait le plus — et ses amis se sou- 
viennent encore de sa joie quand il la rei,'ut du Japon de 
M. Hayashi, qui l'y avait découverte — est une grande pein- 
ture représentant un prêtre assis (xiii' siècle . Le morceau 
est presque décoloré et l'on n'y soups'onne plus que des 
harmonies de tons; mais les traits du visage y subsistent 
presque intacts et, certes, jamais dessinateur européen n'a 
écrit une physionomie plus vigoureusement et plus fine- 
ment à la fois : un dessin de Holbein, de Durer ou 
d'Ingres n'est pas plus vrai, ni déplus grand style. Assuré- 
ment, c'est là un rare chef-d'œuvre, mais ces mêmes qua- 
lités de vie, d'exactitude et à la fois de fantaisie dans l'ob- 
servation, se retrouvent dans presque toutes les peintures 
qu'avait collectionnées Gillot : des femmes courtes et pote- 
lées de Matahei aux courtisanes de Hokousai, longues et 
fines, qui promènent leurs belles robes dans les rues de 
Tokio, l'intensité de sentiment, la recherche du caractère 
est la môme — et l'on en dirait autant à feuilleter les beaux 
livres illustrés de sa bibliothèque, les estampes en couleur 
surtout, que Gillot. graveur et imprimeur de son métier, 
avait naturellement choisis avec uneprédilectionei un goût 
marques. Les kakémonos, les albums et les estampes qu'il 
avait réunis sont innombrables; mais dans aucun ne parait 
le froid, le lamentable poncif d'école qui a si souvent envahi 
nos ateliers classiques; Gillot ne voulait être entouré que 
d'œuvres vivantes, car il confondait dans sa pensée la vie 



20 



LES ARTS 







NRT7.UKÉS EN BOIS SCULPlé 

(CiHleclU, 

et le siyle, et le Japon, tel qu'il l'avait compris, le servit 
vraiment à souhait. 

Mais il est une autre qualité qu'il aimait passionnément 
aussi: c'était le caractère décoratif, et si, dans les œuvres 
reproduisant la figure humaine, certaines beautés pou- 
vaient, à ses yeux, primer celle-là, dans les objets d'art 
usuels, c'était celle qu'il estimait avant toute autre. Un 
rapide coup d'(ieil sur ses vitrines suffirait au visiteur le 
moins initié pour s'en apercevoir. En vérité, le caractère 
décoratif tel que l'entendait Gillot, éiait-cc celui que les 
Japonais dans les grandes périodes admiraient le plus? Il 
se peut que non et sans doute quelques raffinés de là-bas 
eussent-ils parlé d'art théâtral devant certaines des pièces à 
grand effet, dont il était le plus épris; pour eux, l'art doit 
se révéler peu à peu, et une pièce dont la beauté saute aux 
yeux leur paraît quelque peu entachée de vulgarité. Toute- 
fois, ce sont là des délicatesses que nous autres Européens 
ne pouvons guère sentir, pour la plupart, et il doit nous 
suffire de constater le progrès du goût de Gillot et partant 
de ses élèves sur celui de leurs prédécesseurs en japo- 
nisme : ce que Concourt aimait passe aux yeux des Japonais 
pour des morceaux de pure décadence, tandis que ce 
qu'aimait Gillot est bien plus dans la manière de ce qu'eux- 
mêmes aiment et recherchent le plus. 

C'est surtout dans les laques que l'on peut constater la 
différence du « goût Gillot » et du « goût Concourt » . Pour 
Concourt, l'idéal était la collection des laques de Marie- 
Antoinette, ces petits chefs-d'œuvre mièvres et précieux, 
aimables joujoux à tiroirs secrets et qu'on dirait faits pour 



ET LAOUÉ. — IVU" Siéclo 

Il lUUnt) 



le royaume des poupées. De ceux-là, la collection Gillot 
n'en possède pas un, car la mièvrerie n'est pas son fait; 
c'est au contraire aux pièces robustes des anciens temps 
qu"il s'était attaché, à ces pièces à grand décor bien lisible 
et supérieurement noble à la fois. L'une des plus célèbres, 
et à juste titre, est une boîte à écrire portant sur son cou- 
vercle un grand aigle qui tient un lièvre entre ses serres. Ce 
dessin de l'aigle, pour peu précis qu'il soit, est d'une admi- 
rable largeur et le ton de l'or d'une chaleur sourde qu'aucune 
autre matière que le laque ne saurait donner; le morceau 
date, dit-on, du xin« siècle, et ce n'est peut-être pas le plus 
ancien de la collection, car les Japonais ont fait dès le plus 
haut moyen âge des laques extraordinaires et il paraît en 
être venu quelques-uns de ces époques reculées en Europe. 
Mais de tous les laqueurs, celui que Gillot, avec son goût 
pour la force et pour le grand art, devait préférer, c'est 
Kôrin, le maître incomparable qui sut, au xvii« siècle, 
retrouver les procédés archaïques et, avec des incrustations 
de nacre et de plomb, avec des ors d'une merveilleuse pro- 
fondeur, donner à ses dessins presque schématiques une 
puissance jusque-là inégalée. La collection est riche en 
pièces de cet atelier, et l'une des plus belles est sans doute 
une boîte ronde où, sur un fond d'or mat, l'artiste a gravé 
des feuilles d'iris en nacre et plomb; c'est un des laques 
les plus puissamment décoratifs que nous ayons vus, et le 
hasard a bien fait les choses en l'amenant aux mains 
de celui des amateurs de Paris qui était le plus à même de 
l'apprécier. De même la série des iiirôs, des boîtes à méde- 
cine; Kôrin et les autres grands laqueurs de son temps ont 



LA COLLECTION GILLOT 



21 




INRU KN LAQUE D'OA IXCRUSTK Dli BUKOAU, PAR KÙHIX |16(I-ITIC| 

tl oitiili. ,1 lUllnt) 




créé en ce genre des chefs-d'oeuvre 
dont leurs successeurs n'ont fait 
que rapetisser le style, et Gillot 
en avait réuni, aussi bien que des 
ctuis à pipes et des boites à fard, 
une série dont nous ne connaissons 
l'équivalente dans nulle autre col- 
lcv:tion. 

Ses objets en métal n'étaient 
gucre moins remarquables que ses 
laques et il les avait choisis dans 
le même goût. Certes, les bronzes 
japonais des derniers siècles sont 
charmants et, comme forme, 
comme joliesse, leur délicatesse est 
infinie; Gillot en possédait quel- 
ques-uns qui sont tout à fait ex- 
quis; mais si son ceil était trop fin 
pour n'en pas saisir la grice et ne 
pas s'y plaire, il sentait aussi la 
différence qui sépare ces aimables 
choses des grandes merveilles de 
la Chine archaïque. Cette question 
des vieux bronzes chinois est assu- 
rément une des plus troublantes 
pour les japonisanisd'aujourd'bui. 
et il leur est bien malaisé parfois 
de se reconnaître dans les imita- 
tions qui, depuis le xiii* siècle, ont 
pullulé, imitations certainement 
habiles souvent et faites parfois 
pour tromper jusqu'à des yeux de 
mandarin. Quelle est la pièce ori- 
ginale des Tchéou ou des Han, 
antérieure i notre ère? Quelle est 



COUVBRCI.K n'K<'RITillHK BN ^\^^^■K U OR l'ARK HK lUROVr. — XIII» sit'clo 

(Colttclion Cill:'ii 



22 



LES ARTS 




PANNEAUX EN PATB LAQUKli PAH RITSCO (f '"47 

(Collectinn CiUot) 



sur des terres parfois curieuse- 
ment bosselées; peut-être n'a-t-il 
pas suffisammentadmiré, suivant 
le goût japonais, ks pièces plus 
sobres, ces inimitables bols 
coréens dont le toucher seul est 
un régal et dont la vue est pour 
r(Lil la plus douce des caresses; 
mais la rareté de ces grands 
vases à eau n'a de comparable 
que ceux de la collection Gonse, 
et la vitrine qu'ils forment est 
extraordinairement décorative. 
Et c'est aussi et surtout ce qu'il 
faut dire de ses étoffes; là, comme 
dans les laques, sa collection est 
véritablement hors pair. 
i L'on n'a pas oublié, peut- 
être, l'impression que faisait au 
sortir des Arts décoratifs la série 
des tÎFSUs japonais qu'il avait 
prêtée à une exposition l'an der- 
nier. Seuls, les tissus musulmans 
pouvaient rivaliser avec ceux-là; 
mais s'ils les valent par le carac- 
tère décoratif, l'Orient demeure 
bien en deçà du Japon, si l'on 
tient compte delà fantaisie ; celle 
des dessinateurs pour étoffes a 
été prodigieuse là-bas; d'un rien, 
d'un motif qui partout ailleurs 
passerait inaperçu, ils ont su 
tirer les lignes et les couleurs les 
plus imprévues, éclatantes à la 



l'imitation des Song vers le xn' siècle? Mystère. Gillot croyait l'avoir 
pénétré et il est certain qu'il avait réuni de grands bronzes admirables 
de tous points. Pourtant ce qui fait l'originalité de sa collection, ce sont 
les petits animaux : bœufs, cerfs, lièvres, canards, bri:ile-parfums d'ordi- 
naire ou simples objets d'ornementation, dont il avait assemblé, si l'on 
peut dire, la plus amusante ménagerie, et c'est avec raison qu'il en 
faisait remarquer le style. Ces bêtes, pour la plupart, n'étaient pas 
grosses comme le poing et il y en avait de microscopiques; mais tout 
comme les net^kés, ces petites figurines en bois dont les .laponais étaient 
si friands, elles renfermaient dans leur petitesse autant d'art, et du plus 
vigoureux, que les grandes statues dont on admire la noblesse. Pour le 
Japonais d'ailleurs, la taille, la forme n'est rien : les gardes de sabre sont 
de simples disques qui n'ont pas pour l'ordinaire dix centimètres de 
diamètre; or de ces disques ils ont su faire des chefs-d'ieuvre de style, 
y enroulant des plantes et des animaux, ou les animant de sujets souvent 
héroïques, et jamais dans les beaux temps, les ciseleurs, car c'était tou- 
jours de fer forgé et reciselé qu'ils se servaient, ne se sont écartés des 
lois de la grande décoration. On peut agrandir à plaisir ces modestes 
rondelles et toujours, jusqu'à ce que le précieux de la décadence ait 
envahi cet art comme les autres, elles demeurent larges et grandes, de 
travail comme de dessin. 

Dans les poteries, dans les grès tant admirés aujourd'hui et que nos 
modernes céramistes français ont si heureusement pris, ces dernières 
années, comme point de départ de leurs recherches, Gillot a aimé aussi 
les morceaux à grand effet, ceux où de larges coulées d'émail se détachent 




BOITE A TI!K EN LAQLT: DUR IXCIIUSTK DR PI.OMR ET Dlî BUROAU 

PAR KÔRIN (10.61-1710) 

(Collcclian Cillot) 



LA COLLECTION GILLOT 




23 






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PORIRAI T DU PRÊTRE Jll CHlN-OSHO-SHISHn ZU SENSEi 


I*' QUART DU XIII* SIECLE) 


(Collection Gitloi) 







24 



LES ARTS 



fois et sobres. Des hautes époques, qui sont toujours les 
meilleures au Japon, des fragments seuls nous sont parvenus 



et presque pas de robes complètes; mais à voir l'effet que 
produisent ces simples morceaux, on imagine ce que devait 




BOUES A MIROIRS h.N LA»,'!. K d'oR INCRUSIK DE NACRE. — Époque de K:itnak a |ll 

(Collcclttm GiUnlj 



être le vêtement et quelle féerie était un cortège de Daïmio 
passant dans les rues de Kioto. 

Telle est, dans ses grandes lignes, cette collection, Tune 
des plus considérables en fait d'art japonais qui se soient 
formées en Europe et peut-être la plus intéressante comme 
unité. Gil lot, nous l'avons dit déjà, mais on ne saurait trop le 
répéter, l'avait faite absolument 
suivant son goût, sans se laisser 
influencer en rien par celle 
d'aucun amateur rival; et 
comme il avait un goût original, 
très sûr et très raffiné, l'en- 
semble qu'il avait réuni est tout 
à fait particulier. C'est la vie 
qu'il aimait, le caractère et 
l'aspect décoratif des choses, 
et tout objet qui entrait chez 
lui possédait à un plus ou moins 
haut degré l'une ou l'autre de 
ces qualités. Au reste, il les 
recherchait également ailleurs 
qu'au Japon et l'on pourrait 
définir de même les séries mu- 
sulmanes et du moyen âge 
français qu'il avait assemblées, 
séries moins nombreuses mais 
tout aussi personnellement 
choisies. Il avaiten effet très bien 

BOITE A MIROIR 

(Colla: 




senti les caractères communs qui rapprochent l'art ancien de 
l'exiréme orient de l'art du moyen âge occidental. II avait 
compris que l'aspect parfois sévère qu'il aimait dans l'une 
comme dansl'auire, tient en partie à une stylisation extrême 
qui laisse peu de place à la recherche du détail réaliste et 
personnel ; et il voyait là, avec raison d'ailleurs, une ten- 
dance commune à tous les arts 
durant leur période primitive. 
Néanmoins c'est toujours au 
Japon que Gillot revenait etl'un 
de ses rêves était d'aller étudier 
sur place cette civilisation dont 
il avait tant joui de loin; que 
d'utiles observations ne nous 
il pas rapportées de 







eut- 



ce 



EN IVOIRE SCULPTE 

tian Gillot) 



voyage! La mort, hélas! l'a em- 
pêché de réaliser ce cher désir ; 
tou te fois, de lui peut et reon peut 
dire qu'elle ne l'a pas pris tout 
entier: tous les japonisants pa- 
risiens d'aujourd'hui relèvent 
de Gillot, ils sont fiers d'avoir 
été ses disciples et son sou- 
venir vit parmi eux comme 
celui d'un homme auquel 
ils doivent quelques-unes des 
plus nobles jouissances de leur 
vie artistique. 

RAYMOND KŒCHLIN. 




Cliché iiiraudon. 



LE JUGEMENT DERMER 

(Ti/mpan de la façade de t'églUe de Mousac) 



PROMENADES ARTISTIQUES 

III. — AU MUSÉE DU TROCADÉRO 




c l'école bourguignonne, les ateliers du 
Languedoc furent, au xii= siècle, les arti- 
sans les plus féconds et les initiateurs de 
la grande sculpture française. Depuis les 
bas-reliefs du déambulatoire de Saint- 
Sernin do Toulouse, qui ne sont encore 
que d'assez timides imitations de diptyques byzantins, jus- 
qu'aux figures d'apôtres de la salle capitulaire de Saint- 
lùicnne ci aux chapiteaux de son cloître et de celui de la 
Daurade, qui durent être une des merveilles de l'art méri- 
dional, cette école languedocienne fut toujours en pro- 
grès jusqu'au jour où la croisade des Albigeois noya, dans 
le sang, le brillant foyer de la civilisation méridionale. 
Quand, descendant des hautes vallées d'Auvergne, dont l'in- 
fluence dans l'architecture se fait encore sentir sur la région 

(*) Voir /« Arts, n»' i3 cl |5. 



languedocienne, on arrive devant la porte méridionale de 
Saint-Sernin de Toulouse, quelles que soient encore la 
rudesse un peu fruste des figures et la gaucherie du dessin, 
on est frappé de tout ce que, dans la scène de l'Ascension, 
par exemple, on voit paraître là de plus vivant, de plus ges- 
ticulant et de plus expressif. Et c'est bien par ce don du 
mouvement et de la vie, auquel se joignit bientôt une 
recherche presque < précieuse ■ de l'élégance, que cette 
école se caractérise parmi celles du xii* siècle. A ce point 
de vue, la série des chapiteaux, tant ceux de Saint-Etienne 
que de la Daurade, recueillis au Musée de Toulouse, com- 
posent une suite tout à fait admirable; et dans les ligures 
d'apôtres, groupés deux par deux et engagés, comme sur 
les ivoires qui durent servir de modèles ou de point de 
départ au sculpteur, dans une sorte de dialogue tour à 



26 



LES ARTS 



tour animé ou subtil, ces qualités ne sont pas moindres. 
Un des sculpteurs qui y travaillèrent signa fièrement son 
œuvre : Vir non incertits me celavit Gilabertus : c'était 
assurément un maître. Les deux statues d'apôtres que 
nous reproduisons ici peuvent lui être attribuées en toute 
certitude. 

Le tympan de Saint-Pierre de Moissac ne nous a pas con- 
servé le nom de son auteur qui fut certainement aussi un des 
plus audacieux et des plus grands sculpteurs de son époque. 
Ce qu'il eut à traduire aux yeux dans cette page monumen- 
tale, ce ne fut pas comme à Autun le .Jugement dernier, 
mais un motif dont les miniaturistes avaient, dès l'époque 
carolingienne, souvent repris et diversifié le thème : la 
Vision apocalyptique de saint Jean. 

L'Apocalypse était de tous les livres saints celui dont 
la lecture avait peut-être le plus occupé le moyen âge. 
Déjà, d'assez grands bas-reliefs comme celui de la Lande 
de Cubzac, en avaient essayé une traduction monumentale; 
mais l'auteur du tympan de Moissac dépassa d'un coup de 





Cliché Ginntdon. 



SAINT PIERRE 

{Piédroit du portail de Moissac} 



génie tous ceux qui l'avaient précédé. Il suivit en quelque 
sorte mot à motle texte formidable. «Je visaumême instant, 
écrit l'auteur de l'Apocalypse, un trône dressé dans le ciel 
et quelqu'un assis sur ce trône ; celui qui y siégeait, parais- 
sait semblable à une pierre de jaspe et de sardoine, et il y 
avait autour de ce trône un arc-en-ciel qui paraissait sem- 
blable à une émeraude. Autour de ce même trône il y en 
avait vingt-quatre autres sur lesquels étaient assis vingt- 
quatre vieillards, vêtus de robes blanches, avec des couronnes 
d'or sur leur tête. Au devant du trône il y avait une mer 
transparente comme le verre et semblable à du cristal; et 
au milieu du trône et à l'entour, il y avait quatre animaux 
pleins d'yeux devant et derrière ; le premier ressemblait à un 
lion, le deuxièmeétait semblable à un veau, le troisième avait 
le visagecommeceluid'un homme, etlequatrième était sem- 
blable à un aigle qui vole. Je vis ensuite dans la main droite 
de celui qui était assis sur le trône un livre écrit dedans et 
dehors, scellé de sept sceaux, et je vis un ange fort et puis- 
sant qui disait à haute voix : Qui est digne d'ouvrir ce livre 
et d'enlever les sceaux? Et un agneau vint prendre le livre 
de la main droite de celui qui était assis sur le trône et, 
après qu'il l'eût ouvert, les quatre animaux et les vingt- 
quatre vieillards se prosternèrent devant l'agneau, ayant 
chacun des cithares et des coupes d'or pleines de parfums 
qui sont les prières des saints, et ils chantaient un cantique 
nouveau. » 



APOTRES 

Provenant de Saint-Ètienne. — Musée des Augustins, ~~ Touloute 



PROMENADES ARTISTIQUES. — AU MUSÉE DU TROCADÉRO 



*7 




L'HISTOIRE DU MAUVAIS RICHE. — L'AVARICE ET LA LUXURE 
Bas-relief du porche de l'église Saint-Pierre. — Moissac 



28 



LES ARTS 





Clichés Giravâon, 



PILIER DU PORTAIL DB LA PAÇADB 

(Église de Saint-Pierre, — Moissac) 



(Église abbatiale de SouHlac (Lot) 



PROMENADES ARTISTIQUES. — AU MUSÉE DU TROCADÉRO 



29 



On peut dire que du jour où ce grand bas-relief, que les 
tons vifs des couleurs aujourd'hui effacées avivaient et 
animaient encore, fut découvert aux yeux des hommes du 
XII' siècle, la sculpture française, elle aussi, commença de 
chanter un cantique nouveau; elle avait dès lors la force et 
la diversité, le sentiment de la vie et, pour son interprétation 



plastique, toutes les ressources que les dons spontanés de 
la race et les sollicitations de l'architecture, à la fois inspi- 
ratrice et régulatrice, pouvaient lui insuffler. Dans la figure 
du Christ de Moissac, que l'on pourrait rapprocher de celle 
d'un Christ en ivoire qui a passé par la collection Spitzer, 
et qui provenait du cabinet d'un amateur toulousain, ce qui 




aicM i:i,;i«iiaii. 



LA LKQKNDK DU CLBRC TIIKOPIIILK 

iBiiS^rtlief de tègiùe abbatiale de S*miHae, lx*ti 



domine, ce n'est certes pas encore la grâce et la beauté; 
cette ligure rude et puissante, sommairement et fortement 
modelée dans la pierre, avec ses pommettes saillantes, son 
front bas encadré de longues mèches et sa barbe bouclée, 
est celle d'un ancêtre barbare, dont la robustesse farouche se 
tempère à peine de majesté; les visages des anges qui l'en- 
tourent, le cou tendu dans une sorted'interrogation ardente, 
ceux des vieillards rangés autour de lui en des attitudes si 
ingénieusement divcrsitiées et qui, dans la grande et solen- 



nelle unité de la composition, introduisent tant d'animation, 
procèdent en somme d'un type à peu près semblable. 

Il y a déjà une finesse plus subtile et une recherche d'élé- 
gance plus maniérée dans les figures en demi-relief qui 
décorent les piédroits du portail ou les re%-étemeats inté- 
rieurs du pilier central où s'appuie le linteau. 

Quant au pilier lui-même, avec sa double paire d'animaux 
entre-croisés, c'est une des cvuvres les pluséionnantesde cette 
statuaire. On pourrait s'amuser à suivre, dans leurscommen- 



3o 



LES ARTS 



taires, les symbolistes qui ont voulu en chercher des interpré- 
tations plus ou moins compliquées, si l'on n'avait, dans les 
ivoires exécutés pour les khalifes de Cordoue et dont le 
Louvre possède aujourd'hui un des plus précieux coffrets, 
les motifs et comme le point de départ de ces monstres de 



style si fier. C'était là fantaisie d'ornemaniste bien plus 
qu'intention préméditée de théologien. Ce qu'il y faut admi- 
rer surtout, c'est le génie de l'artiste qui, du petit modèle 
d'ivoire, tira ces grandes figures hiératiques et vivantes 
autant que chimériques. 




L ANNONCIATION 
(Façade de Antrc-Danic-la-Grandc. — Poitiers) 



En avant de ce portail et contre les deux murailles per- 
pendiculaires à l'entrée supportant une voûte en berceau, des 
séries de bas-reliefs proposaient à la méditation des fidèles 
avecles mystères de V Annonciation etde la Visitation, l'His- 
toire du mauvais riche, le Châtiment de l'Avarice et celui 
de la Luxure. On retrouve là cette vivacité expressive du 
geste et cette hardiesse d'interprétation, qui conviennent si 
bien à ces œuvres d'art populaire, faites par de simples gens 
et pour de simples gens, à ce « livre des illettrés ». 

Une église voisine, celle de Souillac dans le Quercy, 
devait présenter dans son état primitif un décor conçu dans 



le même esprit ; il a été en grande partie détruit, mais il 
nous en reste — sans parler du tympan monumental dont il 
faut espérer que le Musée du Trocadéro aura un jour le 
moulage ■ — quelques fragments importants. C'est d'abord 
un pilier où les formes enchevêtrées ont un aspect grouil- 
lant et barbare, une figure de prophète qui, dans une 
gesticulation plus violente, rappelle celles du portail de 
Moissac, le Saint Pierre notamment, enfin un grand bas- 
relief dont nous plaçons la reproduction sous les yeux du 
lecteur, et dont l'interprétation a donné lieu à beaucoup 
d'hypothèses et de commentaires. L'explication doit en être 



PROMENADES ARTISTIQUES. — AU MUSEE DU TROCADERO 



il 



cherchée, comme l'a prouvé Félix de Vernheil, dans ces 

miracles de la Vierge Marie que les prédicaieurs racontaient 
si souvent aux iidèlcs, et où l'iconographie devait trouver une 
si riche matière. C'est un de ces miracles — Notre-Dame, 
dont les premières versions nous vicnnentde l'Orient chrétien 
et que les sermonnaircs avaient, dès la fin de l'époque caro- 
lingienne, introduits chez nous. C'est la légende de Théo- 
phile qui est ici représentée entre les deux figures assises de 
saint Pierre et d'un abbé mitre; Théophile était un clerc 
ambitieux qui, pf)ur obtenir les honneurs dont il était impa- 
tient, avait l'ait un pacte avec le diable ; il avait signé une 
charte, cliarla, par laquelle il lui vendait son âme en retour 
de l'appui que Satan lui promettait. Mais, le pacte à peine 
signé, ii avait été pris d'un vif remords, était resté des jours 
et des nuits en prière, devant la statue de la Vierge, dans 
le sanctuaire de l'église. Après cette pénitence, il avait fait 
devant le chapitre l'aveu public de son horrible marché ; 
la Vierge elle-même était descendue du ciel pour retirer des 
mains de Satan le papier de damnation et le rendre au 
pauvre clerc repentant. Ce sont les divers moments de cette 
histoire que, non sans quelque gêne, mais avec un vif et 
persuasif désir de vie et d'ex- 
pression, l'imagier de Souil- 
lac nous a représentés. A 
Notre-Dame de Paris, dans la 
seconde moitié du xiii» siècle 
et au commencement du xiv, 
le mênie sujet a été à deux 
reprises interprété de nou- 
veau, et j'en pourrais citer 
bien d'autres exemples, si 
c'était ici le lieu. 

Dans cette même région, 
au tympan de la porte laté- 
rale de la cathédrale de Ca- 
hors, outre l'histoire de 
saint Etienne, auquel était 
consacrée l'église, furent 
sculptées, dans la seconde 
moitié du xu' siècle, de nou- 
velles représentations des 
apôtres, deux par deux, en- 
tourant la Vierge et assistant 
avec elle à l'ascension du 
Christ, — thème admirable et 
qui trouva là une de ses plus 
magnifiques expressions! 11 
faut signaler surtout la figure 
du Christ, également moulée 
au Trocadéro, et qui me parait 
un document d'une impor- 
tance capitale dans la forma- 
tion de l'image idéale du 
Sauveur, telleque le XMr siècle 
allait la formuler dans les 
i;randes statues descathédrales 




CIIRI9T KIMHK 

Tymftin de la raïknlrmU <f« Caknn 



gothiques. — On pourra comparer cette figure du Christ 
à celles de Vé/.elay et de Moissac, et plus tard à celle- du 
beau Dieu d'Amiens; et si l'on veut poursuivre celle enquête 
et rapprocher de cette douce et noble figure ceiJe des ivoires 
byzantins du x' et du xr siècle, où quelque chose se conti- 
nuait de la beauté antique, mais baptisée en quelque sorte 
et devenue chrétienne, on comprendra le rôle que purent 
avoir dans la formation de l'idéal plastique du ziii* siècle 
et dans l'évolution successive de la sculpture française ces 
ivoires si nombreux, dont tous les trésors d'églises possé- 
daient des exemplaires et que des sculpteurs, en pleine 
éclosion de leur naissant génie, devaient interroger a%'ec 
une curiosité intelligente et dont ils devaient faire leur 
profit. Leur gloire ne serait en rien diminuée, s'il était 
établi que ces modèles leur furent d'un grand secours; car, 
avoir fait vivre, dans les grands bas-reliefs et les statues 
colossales de Paris, de Chartres, d'Amiens, de Reims, cet 
idéal entrevu dans les petits bas-reliefs portatifs d'ivoire, 
n'en reste pas moins un des événements les plus décisifs et 
les plus étonnants de l'histoire de l'art. 

J'ai besoin de me rappeler que nous ne faisons ici que de 

simples promenades; mais, si 
incomplet que soit encore le 
Musée du Trocadéro, il con- 
tient déjà tant de monuments 
de l'époque romane que, si 
l'on voulait s'arrêter à lescom- 
mcnter tous, il faudrait dépas- 
ser de beaucoup le temps et la 
place dont je puis disposer. 
Je laisse donc au lecteur cu- 
rieux de ces études le soin de 
regarder sans moi tout ce qui 
est représenté ici de l'art des 
autres écoles romanes, et no- 
tamment de ces écoles de 
l'Ouest qui, de Bordeaux, à 
Angoulémc, à Poitiers et h 
Angers, décorèrent de tant de 
figures grouillantes, non plus 
seulement les tympans des 
portails, mais les façades en- 
tières des églises, celle, par 
exemple, de Notre-Dame-la- 
GranJede Poitiers, dont nous 
reproduisons ici la scène de 
l'Annonciation ou celles des 
églises de Saint-Pierre d'Aul- 
nay et de Notre-Dame de 
Saintes dont on peut voir 
d'importants fragments au 
Trocadéro. 

ANDRÉ MICHEL. 

[A suivre.) 



CHRONIQUE DES ARTS 



V.n réponse à la question posée par M. le Comte de Roque- 
feiiil dans le numéro 22 des Arts, relativement à un tableau de 
l.nstman retrouvé en Russie par le docteur Bredius, nous avons 
reçu de M. le docteur Bredius la lettre suivante; 

Messieurs, 

Je lis la lettre du Comte de Roquefeuil : 

Le tableau du Comte Stetsky se trouve, non à 
Saint-Pétersbourg, mais à Romanow en Volhynie, 
où le Comte Mycielski l'a trouvé — moi j'ai sim- 
plement reconnu dans ce tableau le tableau de 
Lastman, chanté par Voitdel. 

La reproduction se trouve dans le magnifique 
livre : Awslerdam au. WII" siècle, édité parMM. Van 
Stockum, à la Haye. Là on trouve la reproduc- 
tion d'un tableau de Jacob Pynas, représentant le 
môme sujet. Le cliché publié dans Les Ans ej-t 
insuffisant pour reconnaitre la main de l'artiste ; 
qui rappelle Lastman ou Jan Pynas — il faudrait 
voir le tableau même. 

Agréez, Messieurs, l'expression de mes senti- 
ments distingués. 

Le Dr. A. Bredius. 



XJxie 

DE 



IM:a.Q:\:Let,"be 

GARPEAUX 



On sait que l'Académie de France à Rome, 
installée à la Villa Médicis, sur le mont Pincio, 
possède une importante collection d'œuvres dues 
aux iirtistes français qui s'y sont succédé depuis 
i8o3,dale à laquelle la Villa Médicis fut acquise par 
échange avec le Palazzo Mancini. L'originalité de 
cette collection, d'ailleurs fort décousue, est d'a- 
bord d'être composée des choses les plus variées : 
les fameux portraits qui ornent les murs de la 
salle à manger y voisinent avec des médaillons, 
des plaquettes, des ébauches, des maquettes, et 
l'on doit même faire figurer dans la collection le 
célèbre Cahier des Charges, sur les pages duquel 
bon nombre de célébrités artistiques ont leste- 
ment troussé quelque amusante caricature. En- 
suite ces œuvres si disparates, d'importance si 




variable, nous présentent des idées de jeunesse, 
nous font entrevoir un coin souvent moins bien 
connu de la genèse artistique de ces peintres ou 
de ces sculpteurs, à l'heure où ils se cherchaient 
encore dans le cadre merveilleux de la Villa Mé- 
dicis et de son parc. 

Elles sont essentielles quand il s'agit d'un 
artiste de première valeur, et tout le monde con- 
naît par exemple les portraits peints par Henner 
et aujourd'hui suspendus au mur de la salle à 
manger. Le portrait de Louis David, celui d'Ingres, 
celui de David d'Angers sont aussi des loi'es excel- 
lentes ; tl V a au Cahier des Charges de très amu- 
sants dessins de Henri Regnault. 

L'un de ceux dont le nom revient le plus fré- 
quemment à l'esprit du visiteur da la Villa, le 
sculpteur génial qui, du temps de M. Schnelz, 
directeur, fut considéré comme un révolution- 
naire qui, de retour à Paris, eut cette gloire su- 
prême de voir ses œuvres violemment attaquées 
par les uns, passionnément défendues par les 
autres, le maître merveilleux des Quatre Parties 
du Monde, et de la Danse, Carpeaux, est dans cette 
collection un des mieux représentés. 

L'Académie de France conserve avec orgueil 
et a mis à Tune des places d'honneur d.- sa collec- 
tion, une maquette que lui laissa Carpeaux quit- 
tant Rome sa pension écoulée : c'est l'une des 
maquettes de son Ugolin. 

Haute de cinquante centimètres environ, cette 
maquette, simple moulage d'études pris sur une 
iL-rre encore toute vibrante liu travail acharné de 
l'iirtiste, est une chose admirable. La fièvre avec 
laquelle C^i'peaux s'attaquait à son œuvre semble 
animer encore ce plâtre aux contours magnitiques: 
les coups de pouce, les larges boulettes de terre 
aplaties nerveusement, la carresFe adoucie des 
doigts succédant par moments à une véritable 
furia de construction, ont marqué leur indélébile 
empreinte. L'âme du sculpleur soulève encore de 
toute son énergie ces muscles tordus de douleur 
et de rage, et toute cette lugubre et torturée 
figure d'Ugolin, où Carpeaux voulut ressusciter la 
vision tragique de Dante. 

Plus encore, cette simple petite maquette 
porte en elle tout le drame intérieur qui boule- 
versa si cruellement l'artiste, alors qu'il créait 
cette figure sublime en 1860, le docteur Schnetz, 
voulant lui en faire tirer un saint Jérôme, Car- 
peaux s'obstinant, Schnelz intimant son veto 
au pensionnaire récalcitrant, et Carpeaux, en 
dépit de l'orage amoncelé sur sa tête, des me- 
naces de suppression de pension, passant outre 
envers et contre tous. C'est alors qu'il écrivait à 
son ami Chérier, le 9 juin 1861, la lettre à la fois 
heureuse et dése pérée, où passe, ;i propos de 
son Lgolin, ce grand cri de douleur : J'ai dévoré 
bien des larm^'s : elles ont arrosé cette argile que 
mon esprit cherchait à faire parler ! Et l-"àlguicre 
aimait à raconter les 'entretiens d'une telle éner- 
gie, respirant une telle ardeur d'initiative et d'au- 
dace qu'à cette époque il eut avec Carpeaux au 
moment où tous deux étaient à Rome ensemble. 

La maquette de VUgolin, — qui n'est poin t, 
d'ailleurs, la maquette définitive comme on peut le 
constater en la comparant avec le bronze du Salon 
de i8tJ3, — complétée par une magnifique charge 
faite par Carpeaux lui-même, et le représentant 
achevant son Ugolin, charge qui figure sur l'al- 
bum de la Villa, est bien réellement une des 
œuvres essentielles delà collection de l'Académie 
deFrance. Elle mérite bien la place d'honneur 
qu'on lui a donnée à la Villa Médicis. Mieux que 
toute autre chose, elle résume l'âme même de 
l'artiste, cetle âme faite de vie intense, de splen- 
dide énergie créatrice, cette âme passionnée de 
ciéateur sublime. (Kuvre puissante, conçue dans 
la lutte et dans la douleur, jaillie spontanément, 
presque furieusement, de l'âme et du cœur de 
Carpeaux, pour nous cause d'une émotion plus' 
profonde encore que le groupe terminé lui-même, 
cette admirable maquette est un peu de l'âme de 
Carpeaux, vivante encore dans cette Villa Mé- 
dicis où il a tant travaillé et tant lutté. 

(^est pourquoi il a semblé intéressant de la 
signaler d'une manière plus particulière parmi Il-s 
diverses œuvres qui constituent la collection de 
l'Académie de France à Rome. 

GEORGES TOUDOUZE, 

Ancien Membre de l'École française 
d'Athènes. 



I. E COMTE UGOLIN 

Maquette de t'urpeaiix 



Directeur : M. MANZI. 



Imprimerie Manzi, Joyant & O', Asnières. 



Le Garant : G. BLONDIN. 



Le Cabinet Félix Ravaisson=MoIlien 

(D'après le Catalogue de la Vente du 23 Novembre 1903) 



LE philosophe frani;ais 
Ravaisson, né en F^el- 
gique en i8i3, neveu 
du voyageur Mollien, se plut 
à collectionner lui-môme et 
bien expliquer des tableaux 
achevés et des éludes de 
grands maîtres, ainsi que 
d'autres artistes. Depuis les 
brillants débuts de sa car- 
rière publique jusqu'aux 
solennels et chaleureux 
cinquantenaires de son 
décanatà l'InstitutdeFrance, 
il chercha ces peintures tan- 
tôt pour l'impression rapide 
du sentiment ou la composi- 
tion savamment réfléchie, 
tantôt pour l'intérêt docu- 
mentaire et historique. 

Il voyageait en Italie 
(chaqueannée) eten Espagne, 
en Belgique et Hollande, en 
Allemagne, en Angleterre. Il 
avait manié les pinceaux, 
comme un professionnel, dès 
sa jeunesse avec Chassériau 
et Broc; il peignit chaque 
jour jusqu'à sa quatre-vingt- 
sixième année, et sculpta, 
modela, etc. 

Plusieurs fois il eut au Sa- 
lon des Champs-Elysées sous 
le nom de famille « Lâché » 
des portraits à l'huile, au 
pastel, à l'aquarelle, aux 




LE CORItKGE . — la haokleink dibout 



crayons. Ingres lui disait: 
« Vous avez le charme » et 
Delacroix : « Votre coloris 
est vrai. » En 1900, près de 
mourir, il fxposa, avenue de 
Breicuil, une statuette de 
Venus Anadyomène qui fui 
louée par les juges émériies. 
On n'a pas, d'autre pan, 
oublié le portrait de face et 
la médaille de profil que 
firent Henner et Chaplain 
de son originale et expres- 
sive figure aux grands yeux 
bleus, aux longset abondants 
cheveux blancs. 

Inspecteur de l'Enseigne- 
ment supérieur au ministère 
de l'Instruction publique, 
en i832, il fut l'auteur du 
rapport à la suite duquel on 
renouvela les méthodes de 
dessin, il y recommandait 
les principes et les exemples 
des travailleurs de génie et 
d'expérience en combattant 
des théories trop géométri- 
ques. Ce rapport fut l'origine 
de la publication intégrale 
des manuscrits de Léonard 
de Vinci, par son fils aîné, 
ainsi que de belles collec- 
tions de modèles phototv- 
piques; il donna l'essor aux 
musées de plastique du 
Louvre, du Palais du Troca- 




HANS HOLBEIX. — pj:\trait D'iiOMiiB 



ALBRECHT DURER. - .a »aimi famillk 



HANS HOLBEIK. - poktkait •■ nmua 



34 



LE CABINET FÉLIX RAVAISSON-MOLLIEN 




REMBRANDT VAN RUN. — jésus chez les docteurs 

déro et de l'École des Beaux- 
Arts. Son second fils est biblio- 
thécaire à la Mazarine et son 
gendre est le peintre Iwill. 

Longtemps Conservateur des 
Musées nationaux (directeur en 
1870), il y fit étudier les sculp- 
tures antiques avec un soin tout 
nouveau alin que les réparations 
en fussent divulguées et qu'ainsi 
la véritable interprétation en 
devînt possible. Il rendit à la 
Vénus de Milo son attitude 
primitive et à la Victoire de 
Samothrace, sa poitrine, ses 
ailes, sa galère. 

F. Laché-Ravaisson-MoUien 
avait de cordiales relations avec 
les amateurs tels que E. Piot, 
La Gaze, His de la Salle, Gigoux, 
le duc d'Aumale, etc., et avec 
beaucoup d'artistes de grand 
renom dans tous les genres. Son 
salon était des plus recherchés, 
l'esprit élevé, les talents et la 
grâce de son épouse, descen- 
dante du graveur Israël Silvestre, 
contribuaient à la faire aimer. 

L'influence de Ravaisson,qui 
avait le culte de la beauté et de 
la vérité en tout, se propage 
parmi les jeunes gens d'avenir, 
sa méthode de spiritualiste posi- 
tif et d'idéaliste pratique fait 
discerner les œuvres person- 
nelles de leurs contrefaçons. 
Ge moderne disciple du siècle 
de Périclès cherchait, comme 
Léonard de Vinci, la raison 
d'être des corps et des formes 



quelconques; par suite, il voyait 
d'abord les qualités intrinsèques des 
tableaux, puis il constatait les acci- 
dents scrupuleusement. Quant à 
savoir chez quels possesseurs une 
œuvre avait passé, il n'en avait cure: 
« 11 faut, disait-il après Michel-Ange, 
que le compas soit dans l'œil.» Et 
aussi : « Le nom du peintre doit se 
révéler au regard et à l'âme sans 
papiers d'origine. » Pensée analogue 
à celle des maitres dédaigneux de 
signer leur nom quand la force de 
leur talent doit le proclamer. 

Qui soutiendrait sans folie que 
la Joconde n'est pas de Léonard si on 
ignorait où et quand il la peignit? 
L'authenticité de maintes œuvres 
admirables n'a pas besoin pour être 
certaine de titres d'archives. Pas 
davantage dans le cabinet dont il 
s'agit; la Madeleine debout, du Cor- 
rège,dans la manière de la Madeleine 



A. MAES. — i-;mbarql'Ement sur la mkusb 






WILHEM VAN DE VELDE. — mer calme 



et d'une Vierge de Dresde ou 
VApparition de Jésus à saint 
Antoine de Padoiie, par Murillo, 
ou la Madone d'Albrecht Durer 
avec la spéciale naïveté de Jésus 
et la grande beauté des draperies, 
ne sont un instant discutables. 

G'est là, en conclusion, le 
sentiment dans lequel est rédigé 
l'avis peu banal sur les condi- 
tions de la vente au commen- 
cement du catalogue illustré, 
imprimé par Lucien Faure. 

En avril dernier, les marbres 
du même cabinet furent adjugés 
à l'hôtel de la rue Drouot et 
avec un grand succès de vente. 



Toutes les écoles sont repré- 
sentées dans la collection Ra- 
vaisson-MoUien ; la place nous 
manque pour mentionner comme 
il convient les quelques maîtres 
français du xviii= siècle, les Ru- 
bens, les Rembrandt, les Van 
Goyen, les Velasquez qui, le 
23 novembre courant, sous l'ha- 
bile direction de M= Gustave 
Coulon, le sympathique com- 
missaire-priseur, seront livrés au 
feu des enchères. 

ABEL DEPARG. 



REMBRANDT VAN RI,IX. — i.ntérieur 



LES ARTS 



Décembre 1903 




CHi-M K Biurlrno»» 'Virairt;. 



p-RANS HALS. — l'hommk a la rosk 

Collection de Sir Cuthbert Quitter f Londres) 

Exposition des Portraits anciens à la Haye 



ÉtmmÊÛl 



L'Exposition des Portraits anciens 

A LA HAYE 




'Exposition des Portraits anciens orga- 
nisée cet été, dans la capitale de la 
Hollande, par le Cercle Artistique 
lie la Haye, mérite bien qu'on en rap- 
pelle le souvenir, non seulement pour 
ses visiteurs, mais encore peur tous ceux 
qui n'en ont pu apprécier les merveilles 
de leurs propres yeux. 

Après de longues démarches en vue de l'organisation, 
au cours desquelles le Comité, que prc'sidait le docteur Bre- 
dius, a eu à faire face à des difficultés de toutes sortes, 
l'Exposition a ouvert ses portes le i'^ juillet dernier. C'était 
vraiment une exposition des plus intéressantes dans son 
genre. Si quelques visiteurs 
y cherchaient un aperçu du 
développement de la pein- 
ture de portrait, dans l'art 
hollandais, ils ont été dé- 
çus, aussi bien que ceux qui 
pensaient ne rencontrerque 
des chefs d'œuvre. C'est que, 
d'une part, il ne s'y trou- 
vait presque pas de Primi- 
tifs, et que, de l'autre, 
Rembrandt n'avait là, pour 
le représenter, aucune de 
ses œuvres capitales. Mais 
il était difficile de procéder 
autrement sans tomber dans 
d'inévitables répétitions, 
car on aurait dû admettre 
alors des tableaux déjà pré- 
sentés l'an passé à Bruges, 
ou, en 1898, à Amsterdam, 
à l'exposition des oeuvres 
de Rembrandt. En sorte 
qu'il n'y avait ici que peu 
de Primitifs, dont deux 
toutefois eussent obtenu 
une place d'honneur à 
Bruges, et huit Rembrandt, 
dont sept à vrai dire n'a- 
vaient jamais été exposés. 
Le principal attrait de 
cette exposition, en somme, 
c'est qu'elle offrait à la vue 
tant d'œuvres nouvelles, et 
qu'il n'en était aucune, sauf 




Ciichi F. fï.-ttfiiiMiw fMunifh). 

LE MAl'rnE DE FLtCMALLE. — portrait o'iiOMME 

tollrilioii de M. liiimprechl (Berlin) 

EN|>nsilion ilcs Portraits anrk-ns à In Hajo 



une seule, qui n'appartint à quelque collection privée, 
difficile à visiter. A ce point de vue, on peut affirmer 
que le but du Comité, qui était de montrer surtout des 
morceaux curieux et peu connus, a été complètement 
atteint. 

Pour étudier d'ubord l'art des portraitistes du moyen 
âge, il convient de s'arrêter devant le portrait d'homme du 
Maître de Flémalle , qui fait partie de la collection de 
M. Gumprecht, de Berlin. La reproduction ci-jointe donne 
bien l'idée des lignes sobres et soignées de ce tableau, mais 
il y manque l'impression de chaleur que nous a donnée 
la couleur de l'original. Le fond, frais et d'un beau vert, qui 
s'harmonise heureusement avec le noir doux du chapeau et 

le vermillon de l'habit, 
produit dans ce tableau un 
effet extrêmement agréable, 
tandis que la pureté de la 
tête, modelée comme une 
sculpture, lui donne le pi- 
quant qui attire spontané- 
ment l'attention. 

L'attribution au Maître 
de Flémalle n'est, que je 
sache, contestée par per- 
sonne ; le faire de cette 
peinture concorde du reste 
absolument avec celui des 
autres œuvres connues de 
ce mystérieux successeur 
de Roger de La Pasture, 
dans lequel on croit recon- 
naître le peintre Jacques 
Darcet, condisciple de Ro- 
ger de la Pasture chez Ro- 
bert Campin. 

Nous donnons encore 
la reproduction d'un autre 
spécimen remarquable de 
l'art des portraitistes anté- 
rieurs au xvii« siècle, c'est 
un des portraits les mieux 
conservés et les plus 
caractéristiques de Jan 
Gossaert. Il représentepro- 
bablementla princesse Isa- 
belle d'Autriche : cette opi- 
nion est fortement appuyée 
par la lettre Y qui forme le 




ChV*.' r. BnrkmuH» ,'lliiiiMk;, 



JAN GOSSAERT, dit JEAN DE MAUBEUGE. — portrait d'isabellk d'autricme 

Collection du comte Zdjisljs Tanioivski (Djikoiv, Pologne autrichienne) 

ETcposition des Portraits anciens à la Haye 



4 






LES ARTS 






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LEANDRO BASSANO. — le joueur de luth 










Collection de Mm^ la Princesse Cécile Lubomirska. — (Cracovie, Pologne autrichienne) 










Exposition des Portraits anciens à la Haye 





L'EXPOSITION DES PORTRAITS ANCIENS A LA HAYE 



motif principal du riche ornement dont sa coiffure est 
rehaussée. 

L'Exposition n'offrait guère plus d'autres Primitifs à l'ad- 



miration des visitejrs. On y trouvait bien encore un 
Pieter Pourbus, non sans valeur, ainsi qu'un tableau com- 
mémoratif de la famille hollandaise Huysscn van Katicn- 




Cli. I,.- f. Ilrui kmniMi ,'.l/mir»;. 



THOUiS DS KEVSEn. — portkait o'HOVa* 

ColUftiott de .W"» ta DoMairièrt M. J. Grisari. mte comlestr ir llngtaiorf ttt Uofwtftm. — itM U»ytl 

txpnsilioD des l'ortraito •nrirnsi à la H*,\« 



dijke, tableau intéressant d'un maître hollandais de i55o ; 
mais nul