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Full text of "Les colosses anciens et modernes"

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BIBLIOTHÈQUE 

DES MERVEILLES 

PDBLlIl 800S LA piiUtCTI02f 

DE M. EDOUARD CHARTON 



LES COLOSSES 



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PARIS. — TYPOGRAPflïE LAHURE 
Rue de Fleurus, 9 



BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES 



LES 



COLOSSES 



ANCIENS ET MODERNES 



PAR 



E. LESBAZEILLES 



ODYBAGB ILLUSTRÉ DB 53 GRAVURES 

PAR LANCELOT, QOUTWILLICR, ETC. 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C* 

70, BOULEVARD 8AINT-GEB1IA1N, 79 

1876 
DrmU de propriété et de tradneUoii réservés 



AVEaTISSEMENT 



Parmi les innombrables statues, images de dieux 
et de héros ou figures symboliques, dont l'art du 
sculpteur, plus ou moins habile à façonner la pierre 
ou le métal, a orné la terre habitée depuis les temps 
les plus reculés jusqu'à nos jours, il en est un certain 
nombre qui se distinguent des autres et qui attirent 
particulièrement l'attention par leur grandeur extra- 
ordinaire : ce sont les géants de ce peuple de marbre 
et de bronze, ce sont les colosses. Il nous a paru in- 
téressant de rechercher ces statues, les unes, qui n'exis- 
tent plus, dans les écrits des historiens, d'autres, que 
la distance rend inaccessibles pour nous, dans les 
récits des voyageurs, d'autres enfin dans les divers 
monuments, lians les villes, dans les musées où elles 
sont dispersées, et demies réunir, comme dans une ga- 
lerie, sous les yeux du lecteur. Si toutes n'excitent 

1 



â AVERTISSEMENT. 

pas au même degré notre admiration, elles nous 
feront du moins éprouver cet étonnement que nous 
causent la hardiesse de l'entreprise, l'énergie de l'ef- 
fort, la difficulté vaincue. Nous trouverons souvent des 
chefs-d'œuvre, nous serons toujours en présence d'ou- 
vrages rares et surprenants. 

On a contesté la légitimité de la sculpture colossale. 
On a prétendu que ces représentations de la forme 
humaine dans des proportions extra-naturelles étaient 
monstrueuses ; on y a vu le procédé naïf d'un art en 
enfance, qui, ne disposant pas de moyens intellectuels, 
tels que le dessin et l'expression, pour parler à l^es- 
prit, a recours aux moyens matériels qui frappent les 
àens, à la masse, à la pesanteur, à Ténormité : vou- 
lant représenter un grand homme, a-t-on dit, l'artisan 
prïmitif ou l'artiste inhabile représente un homme 
grand. 

A ceux qui professent cette opinion nous rappelle^ 
rons que Phidias, le plus illustre des sculptem^s an< 
ciens, est l'auteur de la Minerve du Pai*thénon et du 
Jupiter olympien, et que le premier des sculpteurs 
*à modernes, MicheUAnge, a fait le David et le Moïse. 
Nous leur ferons observer aussi qu'aucun voyageur 
n'a pu voir en Egypte ces colosses de granit assis à 
l'entrée des temples et des palais en ruine sans éprou- 
ver un profond saisissement. Ramenés ces figures 
gigantesques aux dimensions ordinaires du corps hu- 
main, vous les dépouillez de leur solennité terrible ; 




AVERTISSEMENT* 5 

ce ne seront plus, comme le déclare un excellent juge, 
M. Charles Blanc, que d'insignifiantes images de mort, 
que des cadavres pétrifiés. Après de tels exemples, 
comment soutenir que la science et le goût sont con- 
traires à remploi des dimensions colossales dans les 
œuvres de la sculpture? 

Ce qu'il faut reconnaître, c'est que la statuaire 
colossale a ses conditions particulières. Elle ne doit 
chercher à exciter que des sensations d'un certain 
ordre. Elle est dans son rôle lorsqu'elle exprime la 
puissance, la majesté, les qualités qui inspirent . le 
respect, la crainte ; elle en sortirait si elle se proposait 
de nous charmer par l'expression de la grâce. Elle 
peut prétendre au genre d'effet que produisedt sur 
nous un grand arbre, une haute montagne, l'océan, 
le mugissement du vent, le roulement du tonnerre. 
Le grandiose, le sublime, tel est son partage. Les Grecs 
ont bien compris cette vérité. Ils n'ont donné une 
taille colossale qu'aux dieux, et, parmi les dieux, 
qu'aux plus puissants^ aux plus sévères, à Jupiter, à 
Junon^ à Minerve. Ils ont laissé à Vénus les propor- 
tions de la femme. Aujourd'hui que notre ciel chré- 
tien est tout spirituel et n'a plus rien de plastique, 
la représentation des grands hommes, ainsi que les 
figures symboliques, se prête seule au genre colos- 
sal. Encore parmi les grands hommes convient-il de 
choisir; on devra préférer les héros, les guerriers, 
ceux dont la main puissante a laissé sur la terre une 



V-" 



4 AVERTISSEMENT. 

forte empreinte, aux hommes qui se sont tenus dans 
le domaine paisible de la pensée, aux poètes et aux 
philosophes. Un Descaii^es ou un Racine colossal ne se 
concevrait guère ; un Pierre le Grand, un Napoléon 
gigantesques seront conformes à l'idée que leur nom 
éyeille en nous. 

Nous n'avons pas l'intention de passer en revue 
tous les colosses que nous présentera l'histoire de la 
sculpture : nous nous condamnerions à ne donner 
qu'une sèche nomenclature, à rédiger un catalogue 
aussi inutile que fastidieux. Nous ferons* choix clés 
ouvrages que recommande leur célébrité, qui se dis- 
tinguent soit par leur mérite artistique, soit par leur 
caractère original, et nous nous y attacherons; nous ne 
les séparerons pas du milieu qu'ils occupent et qui fait 
une partie de leur valeur, ni des circonstances propres à 
les expliquer ou à en augmenter l'intérêt. Nous imi- 
terons le visiteur qui n'a qu'un temps limité pour 
parcourir un vaste musée : il aime mieux s'arrêter 
aux œuvres principales, s'en bien pénétrer, que d'ef- 
fleurer tout Tensemble d'un coup d'œil superficiel et 
bientôt rassasié. 



LES COLOSSES 



CHAPITRE PREMIER 



L*Égypte. — Dimensions colossales de ses monuments et de ses stalufs. 
*> Caractère idéal de la sculpture égyptienne. 



La grandeur, telle est l'idée qui se présente la pre- 
mière à l'esprit quand on songe à l'Egypte. Un climat 
uniforme, toujours serein, un ciel perpétuellement 
pur, dont jamais les nuages ne bornent ni ne rompent 
l'immense étendue, une lumière éblouissante et jamais 
voilée, donnent l'impression de l'infini. L'aspect du 
pays, loin de troubler cette impression, la confirme et 
Taugmente. Le désert, aride, nu, incolore, invariable, 
confine à l'Egypte, la touche, la presse de ses flots de 
sable. Son sol, dans ses transformations successives, 
ne fait que revêtir tour à tour divers genres d'unifor- 
mité. Dès le milieu du printemps, dépouillé de ses 
récoltes, sec, poudreux, crevassé, il imite, il conti- 
nue le désert qui l'entoure. En automne, inondé par 
le Nil, il devient un lac ou plutôt une vaste mer, et, 



6 LES COLOSSES. 

quand le fleuve a retiré ses eaux, un marécage sans 
fin. La saison féconde le couvre d'une magnifique vé- 
gétation; c'est d'abord un tapis vert dont l'œil cherche 
en vain les limites, puis un océan d'épis dorés qui 
rejoint de tous côtés la coupole bleue du ciel. Aucune 
contrée n'est empreinte d'une solennité pareille, splen- 
dide et morne à la fois. 

Toutes ces grandeurs semblent s'être communiquées 
à l'esprit des Égyptiens ; elles ont imprimé sur lui 
leur reflet. Comme leur regard s'est allongé dans les 
horizons sans bornes où il plongeait, leur pensée s'est 
étendue au delà de là réalité visible, elle a débordé 
dans l'idéal. Leurs conceptions, leurs aspirations étaient 
grandioses et surhumaines. Ils en ont donné la mesure 
dans ces monuments incomparables, échelonnés depuis 
l'embouchure du Nil jusqu'à la Nubie et que l'on croi- 
rait bâtis par des géants pour l'éternité. 

Les dimensions des monuments égyptiens ont de 
tout temps fait l'étonnement de ceux qui les ont vus. 
Hérodote, qui visita le Labyrinthe fondé par Ame- 
nemhé III, de la douzième dynastie, déclare que tous 
les édifices construits par les Grecs, réunis ensemble, 
n'approcheraient pas de cette construction extraordi- 
naire. Strabon vante aussi ce palais, composé de douze 
palais contigus, qui avait six cent cinquante pieds de 
côté et qui contenait, à chacun de ses deux étages, 
quinze cents chambres, reliées par d'innombrables por- 
tiques et par un inextricable réseau de galeries. Les 
voyageurs s'émerveillent encore aujourd'hui de trouver 
des édifices de quatre cents pieds de longueur et dont 
le mur d'enceinte est décoré de cinquante mille pieds 
carrés de sculptures. Quand M. Jomard, membre de la 



GRANDEUR DES MONUMENTS ÉGYPTIENS. 9 

commission d'Egypte, arriva devant la grande pyra- 
mide de Giseh, tombeau du roi Khouwou (Chéops), il 
éprouva un sentiment de stupeur et d'accablement en 
comparant l'infime stature de l'homme et l'immensité 
de l'ouvrage sorti de ses mains. c( L'œil, dit-il, ne peut 
le saisir; la pensée même a peine à l'embrasser. On 
voit, on touche à des centaines d'assises de deux cents 
pieds cubes, du poids de trois cents milliers, à des 
milliers d'autres qui ne leur cèdent guère, et l'on 
cherche à comprendre quelle force a remué, charrié, 
élevé un si grand nombre de pierres colossales, com- 
bien d'hommes y ont travaillé, quel temps il leur a 
fallu, quels engins leur ont servi ; et moins on peut 
s'expliquer toutes ces choses, plus on admire la puis- 
sance qui se jouait de tels obstacles ^ » Les musulmans 
ont essayé de démolir la grande pyramide : quand on 
regarde l'amas formé par les pierres qu'ils en ont reti- 
rées, on ne doute pas qu'elle ne soit entièrement dé- 
truite, mais, quand on reporte les yeux sur elle, on est 
surpris de la retrouver intacte, à peine ébréchée. On 
n'est pas moins étonné en voyant d'immenses salles 
comme celle du palais de Karnac, longue de trois 
cents pieds et dont le plafond était supporté par une 
multitude de colonnes égales en grosseur à celle de 
la place Vendôme; des chapiteaux, admirablement 
sculptés et peints, qui ont jusqu'à soixante pieds de 
circonférence ; des avenues pareilles à celle qui s'éten- 
dait de Karnac àLouqsor et qui, sur une longueur de 

*■ La grande pyramide avait, quand elle était entière, 450 pieds de 
haut, et 700 de large à sa base. On a calculé que cette prodigieuse 
masse de 75 millions de pieds cubes pourrait fournir les matériaux d'un 
mur haut de six pieds et long de mille lieues. 



10 LES COLOSSES. 

deux kilomètres, était bordée par une double file de 
grands sphinx, au nombre de six cents; d'énormes 
sépulcres monolithes comme celui qui se trouve 
au musée de Paris ou celui du temple de Sais, long 
de vingt et une coudées (onze mètres), qu'Hérodote a 
vu et que deux mille mariniers mirent trois années à 
transporter; des obélisques, de cent pieds de hau- 
teur, taillés dans un seul bloc de pierre. 

Les temples, les palais, les tombeaux gigantesques 
n'ont pas suffi aux Égyptiens; leur génie, épris du 
grand, n'était pas satisfait; ils ont osé employer, dans 
la représentation de l'homme lui-même, des dimen- 
tions surhumaines ; ils ont créé la statuaire colossale. 
L'Egypte était couverte de statues hautes de trente, 
de cinquante, de soixante pieds. La Rome impériale 
puisa longtemps dans cette foule de géants de granit 
pour décorer ses places publiques ; l'Europe y a puisé 
et y puise encore pour enrichir ses musées, et le sol 
égyptien est toujours jonché de débris de colosses. 

Il est impossible de se trouver en présence de quel- 
qu'une de ces grandes statues et d'y rester quelque 
temps sans être pénétré d'une profonde émotion et 
sans reconnaître bientôt que cette émotion n'est pas 
due uniquement à la masse énorme qui vous domine 
et vous écrase : il y a là autre chose qu'une reproduc- 
tion démesurée de la forme humaine. On ne peut nier 
que les.auteurs de ces prodigieuses images, guidés sans 
doute par leur instinct plutôt que par la réflexion, 
n'aient du premier coup compris les conditions de 
l'art spécial qu'ils inventaient. Pour exprimer la gran- 
deur, il n'ont pas compté uniquement sur l'ampleur 
des dimensions, sur le volume de la matière ; ils ont 



CARACTÈRE IDEAL DE LA STATUAIRE EGYPTIENNE. 13 

trouvé le style qui pouvait le mieux servir leurs inten- 
tions et que le goût devait plus tard adopter : ils ont 
recherché, avec un parti pris qui peut paraître poussé 
à l'extrême, la simplicité des lignes, Tétendue des 
surfaces. Ils n'ont pas copié textuellement la nature, ils 
l'ont interprétée, ilsl'ontmodifiéeenvuede l'effetqu'ils 
voulaient produire. Les détails qu'ils jugeaient inutiles 
ou nuisibles, ils les ont supprimés sans ménagement. 
Ils ont sacrifié les parties à l'ensemble, la variété à 
l'unité ; ils ont craint de diminuer l'impression en la 
divisant. L'attitude la plus simple, la plus calme, la 
plus éloignée du mouvement et de l'action est celle 
qu'ils ont donnée à leurs colosses. Ceux-ci sont le plus 
souvent assis, le buste droit, les jambes rapprochées, 
les bras collés au corps, les mains posées et allongées 
sur les genoux. Les os, les muscles, les veines n'appa- 
raissent nulle part, ils ne troublent par aucune saillie, 
par aucune ombre la surface unie et claire des mem- 
bres, dont la forme générale a seule été respectée. Les 
traits du visage largement accentués, d'une régularité 
et d'une pureté irréprochables, n'expriment autre chose 
qu'une placidité impassible ; les yeux ne regardent pas, 
le front sans plis, impénétrable, ne laisse rien percer 
de la pensée intérieure ; un sourire mystérieux se des- 
sine vaguement sur les lèvres closes. Dans les statues 
debout, l'une des jambes se porte quelquefois en avant, 
mais c'est une pose et non un mouvement ; les bras 
sont pendants le long du corps, ou s'ils s'en déta- 
chent, c'est pour montrer un attribut symbolique, 
une croix à anse, une fleur de lotus ; parfois, particu- 
lièrement dans les statues de femmes, le bras gauche 
est cliastement replié sur la poitrine, comme pour 



14 LÉS COLOSSES.; 

garder le secret du cœur. Ce style sobre, large et 
sévère contribue si bien à l'expression de la grandeur, 
que même aux statues de dimensions médiocres il 
prête l'apparence colossale. 

11 était inévitable que la recherche constante du 
même genre d'effet eût pour résultat la monotonie. 
Tous les colosses égyptiens se ressemblent; si l'on 
n'était renseigné, d'ailleurs, par des inscriptions, par 
des légendes, sur les différents personnages qu'ils re- 
présentent, on pourrait croire qu'ils reproduisent tous 
la même image; un modèle unique, un type convenu, 
immuable en dépit de la variété des lieux et de la suc- 
cession des siècles, paraît s'être imposé à leurs auteui-s. 
Cette uniformité n'était pas, aux yeux des Égyptiens, 
Un inconvénient. Ils cultivaient l'art, ils avaient souci 
du beau et ils poussaient très-loin le soin de l'exécution, 
mais l'art n'était pas leur seul but. Une pensée supé- 
rieure, une conviction religieuse les dominait* La nature 
de leurs monuments, le témoignage de l'histoire etplu- 
sieurs de leurs écrits, qu'on a pu déchiffrer, en font foi. 
En apercevant la grande pyramide de Giseh, Chateau- 
briand, transporté d'enthousiasme, s'écrie : <c Ce n'est 
pas par le sentiment de son néant que l'homme a 
élevé un tel sépulcre, c'est par l'instinct de son im- 
mortalité : ce sépulcre n'est point la borne qui an- 
nonce la fin d'une carrière d'un jour, c'est la borne 
qui marque l'entrée d'une vie sans terme ; c'est une 
espèce de porte éternelle, bâtie sur les confins de 
l'éternité. » Diodore de Sicile nous apprend que les 
Égyptiens appelaient les habitations des vivants des 
gîtes, des hôtelleries, que l'on ne fait que traverser, 
tandis qu'ils donnaient aux tombeaux le nom de de- 



CiRACTÈRE IDÉAL DE LA STATUAIRE ÉGYI>T1ENNE. 13 

meures éternelles : voilà pourquoi, ajoute Thistorieu, 
ils prenaient peu de soin d'orner leurs maisons, mais 
ne négligeaient rien pour la splendeur de leurs tom- 
beaux. Deux papyrus, trouvés dans des cercueils, le 
Rituel funéraire et le Livre des migrations^ nous 
révèlent de la manière la plus explicite la destinée de 
l'âme humaine après la mort, sa comparution devant 
le tribunal d'Osiriset, si elle était reconnue vertueuse, 
conformément à des préceptes que l'on dirait em« 
;' pruntés à l'Évangile S sa participation à l'éternelle 
béatitude* De telles croyances nous expliquent le carac* 
tère impersonnel, général, en quelque sorte surnaturel, 
des colosses égyptiens. Ils représentent des individus^ 
des rois dont nous savons le nom, mais ils ne les 
représentent pas dans l'exercice de leur royauté, avec 
l'appareil de leur puissance terrestre ; ils nous mon- 
trent en eux l'homme, l'homme par excellence, qui, 
après avoir été pendant sa vie comblé des faveurs 
célestes, est parvenu à sa haute destinée et mis en pos- 
session de la félicité véritable. Aucune passion n'agite 
les traits de son visage : il est maintenant au-dessus 
des passions. Sa main ne brandit pas d'épée* : il n'a 
plus désormais d'ennemis à combattre, il a vaincu le 
monde. Ses membres, nous l'avons dit, sont dépourvus 

^ Interrogée sur sa conduite pendant la vie, l'âme du mort devait 
pouvoir répondre : a Je n'ai pas blasphémé; je n'ai pas trompé; je n'ai 
pas volé; je n'ai pas commis de meurtre; je n'ai été cruel envers per- 
sdnne; je n'ai pas médit d'autrui; je n'ai accusé personne fausse- 
ment. » Elle devait aussi pouvoir attester ses vertus positives et dire : 
< J'ai fait aux dieux les offrandes qui leur étaient dues; j'ai donné a 
manger à celui qui avait faim; j'ai donné à boire à celui qui avait soif; 
j*ai donné des vêtements à celui qui était nu. t> Ces prescriptions sont 
presque textuellement celles du Décalogue et de l'Évangile. 

* C'est dans les bas-reliefs que l'histoire des rois, leurs exploits, les 
événements de leur vie étaient représentés. 



16 LES COLOSSES. 

de squelette et de muscles : ces charnels instruments 
d'action ne lui sont plus nécessaires ; il est delivi'é des 
luttes de la Tie. Il est calme, serein, il jouit d'une paix 
inaltérable, il partage la sagesse et la gloire éternelles 
des dieux, il est leur égal et a droit, comme eux, au 
respect et aux hommages des hommes. 

On a dit que les Égyptiens avaient donné à leurs 
colosses ces formes élémentaires, imitation sommaire 
et vague de la nature, parce. qu'ils n'étaient pas assez 
habiles et n'avaient pas su faire mieux : nous avons la 
preuvedu contraire. On possède maintenant des statues, 
découvertes par M. Mariette dans un ancien temple de 
Sérapis, chez lesquelles la reproduction de la réalité 
est poussée à un degré surprenant; toutes les particu- 
larités des traits du visage, les rides, les moindres plis 
de la peau sont rendus avec une minutieuse exacti- 
tude ; des couleurs, dont les restes sont encore visibles, 
ajoutaient à l'illusion et achevaient de simuler la vie : 
c'étaient des portraits, et l'on peut en affirmer l'ir- 
réprochable ressemblance. Ces statues, en bois ou 
en pierre, datent des premières dynasties égyptiennes, 
c'est-à-dire de cinq ou six mille ans, et il faut remai 
quer qu'elles ne dépassent jamais la taille normale de 
l'homme ; elles restent plutôt au-dessous. Peut-on sup- 
poser que l'aptitude à voir la réalité et l'adresse de 
main nécessaire pour la copier se soient perdues en 
Egypte, quand on avait sous les yeux de tels exemples, 
et n'est-il pas évident que si, dans les statues colossales, 
les sculpteurs ont procédé autrement, c'est qu'ils l'ont 
voulu et qu'ils ont conformé leur manière au genre d'el- 
fet tout différent qu'ils se proposaient d'obtenir? 



CHAPITRE n 



Le grand sphinx de Giseh. — Les colosses de Memphis. 



La première figure colossale que rencontre le voya- 
geur en parcourant l'Egypte du nord au sud est le 
grand sphinx situé auprès des pyramides de Giseh, 
C'est un corps de lion surmonté d'une tète humaine ; 
il est accroupi au milieu d'une plaine de sable , à en- 
viron six cents mètres de la deuxième pyramide ; il a 
l'air d'être le gardien de ces antiques monuments, et 
d'en défendre l'approche aux profanes. Ce colosse, le 
plus grand que les Egyptiens aient jamais sculpté, n'a 
pas été apporté à la place qu'il occupe ; il adhère au 
sol ; il'a été taillé dans un massif rocheux faisant partie 
de la chaîne Lybique. On distingue sur sa face et sur 
sa poitrine une série de zones horizontales et parai* 
lèles : ce sont les différentes couches du roc. 

M. Jomard a mesuré exactement ce sphinx gigan- 
tesque : il a quatre-vingt-dix pieds de long, et si l'on 
tient compte de l'extrémité de la croupe, qui est tout 
à fait enfouie sous les sables, on arrive à une longueur 
totale de cent dix ou de cent quinze pieds. On a cons- 

2 



18 LES COLOSSES. 

talé, par des fouilles faites plus récemment, que sa 
hauteur devait être autrefois de soixante-quatorze pieds. 
Au moment où M. Jomard le vit, le sommet de sa tête 
se trouvait à quarante-deux pieds au-dessus du sol, et 
son menton à seize pieds seulement : le visage, y com- 
pris la coiffure , a donc vingt-six pieds de hauteur. 
Cette coiffure, pareille à celle des autres figures égyp- 
tiennes, donne une largeur énorme à la tête, dont le 
contour, au niveau du front, mesure quatre-vingts 
pieds. 

Pour bien apprécier les proportions des différentes 
parties de cette tête colossale, il faut les voir de près, 
ce qu'on ne peut faire qu'en y montant au moyen d'une 
échelle. On reconnaît alors avec étonnement qu'en se 
tenant debout sur la saillie du bord supérieur de 
l'oreille et en levant le bras, on a peine à atteindre avec 
la main le dessus de la coiffure. Quand on arrive, par 
derrière, au niveau du sommet de la tête, on y aperçoit 
une ouverture , espèce de puits dans lequel on peut 
descendre à plusieurs mètres de profondeur, bien qu'il 
soit en grande partie comblé. Cette excavation servait 
sans doute à fixer des ornements particuliers, emblème 
de la nature divine du sphinx. 

Malheureusement cette figure est aujourd'hui muti- 
lée ; l'absence du nez , qui a été brisé , détruit l'har- 
monie des traits. Au seizième siècle, Prosper Alpin , 
qui l'a vue intacte, vante la beauté de ses formes et la 
noblesse de sou expression. Le savant médecin arabe 
Abdallatif , qui l'a visitée quatre siècles auparavant, 
n'en parle pas avec moins d'éloges ; il loue surtout la 
douceur de la bouche^ qui sourit avec grâce. Quoique 
moins beau maintenant, le grand sphinx produit encore 



LE SPHINX DE GISEH. 



uae impressioa des plus vives. Un des derniers voya- 
geurs qui l'ont décrit, M. J.-J. Ampère , s'est exprimé 



Le grand tphini de Giseh 



ainsi : a Cette grande figure qui se dresse à demi 
enfouie dans le sable , est d'un effst prodigieux ; c'est 



20 LES COLOSSES. 

comme une apparition étemelle. Le fantôme de pierre 
parait attentif; on dirait qu'il écoute et qu'il regarde. 
Sa grande oreille semble recueillir les bruits du passé; 
ses yeux, tournés vers l'orient, semblent épier l'ave- 
nir; le regard a une profondeur et une fixité qui fas- 
cinent le spectateur.... Sur cette figure, moitié statue, 
moitié montagne, toute mutilée qu'elle est, on dé- 
couvre une majesté singulière et même une extrême 
douceur. » 

Enfin M. Charles Blanc, dans un récit de sa récente 
excursion en Egypte, confirme ces divers témoignages 
d'admiration : « Tout colossal qu'il est, dit-il, le sphinx 
n'est rien moins qu'une œuvre grossière et primitive. 
Les parties conservées de la tête, le front, les sourcils, 
le coin des yeux, le passage des tempes aux pommettes 
et des pommettes à la joue, lés restes de la boliche et 
du menton, tout cela témoigne d'une finesse de ciseau 
extraordinaire.... Toute la figure respire* une sérénité 
solennelle et une souveraine bonté. » 

On sait maintenant, depuis les fouilles exécutées par 
M. Mariette, que le reste du corps n'est pas sculpté 
avec le même soin que la tète. Les Égyptiens ont tiré 
parti d'un grand rocher qui présentait à peu près la 
forme d'un animal couché; ils se sont contentés 
d'abattre certaines saillies, de corriger les difformités 
qui auraient nui à l'illusion. 

Que représente le sphinx de Giseh et à quelle 
époque appartient-il? Selon les uns, — c'est l'opinion 
de Brugsch, — il ne remonte pas au delà de Tan 1560 
avant Jésus-Christ ; il a été taillé par les ordres du roi 
Thoutmosis IV, delà dix-huitième dynastie, pour ho- 
norer la mémoire de son père, élevé après sa mort au 



LE SPHINX DE GISEH. 21 

rang des dieux*. Une tablette de pierre, couverte d'hié- 
roglyphes, trouvée dans le sable à la base de la statue, 
a semblé confirmer cette interprétation. Elle montre 
Thoutmosis en adoration devant le sphinx, auquel le 
nom du père de ce roi, cité dans l'inscription, a paru 
pouvoir être appliqué. 

Selon uuQ autre opinion plus nouvelle et plus pro- 
bable , le sphinx existait déjà du temps de Chéops ; 
ce chef-d'œuvre de sculpture serait antérieur à la grande 
pyramide qui porte le nom de ce prince ; il aurait été 
achevé sous le règne deChéphren et, — ici l'affirmation 
est plus précise, — il est l'image d'Harmachou, le 
soleil à son coucher, dieu funèbre dont les Grecs ont 
fait Harmachis. C'est donc devant cette divinité que 
la tablette de pierre;, beaucoup moins ancienne que le 
sphinx, représente Thoutmosis IV prosterné. 

Sur une autre tablette, plus petite et encore moins 
ancienne, découverte par M. Caviglia, on voit un roi, 
Ramsès II, surnommé Ramsès le Grand, de la dix- 
neuvième dynastie , rendant également hommage au 
sphinx. 

Auprès de cet incomparable monument, M. Mariette 
a trouvé, en fouillant profondément le sol, un colosse 
du grand dieu égyptien, Osiris, père d'Horus. 

Un peu au-dessus des pyramides de Giseh, sur la 



*■ En Egypte, les rois étaient considérés comme les dispensateurs de 
tous les biens et on leur rendait un véritabie culte. Du jour où ils mon- 
taient sur le trône, les titres de seigneur de justice, de fih du dieu 
Soleil, de dieu grand, de dieu bon leur étaient conférés. Quand ils 
mouraient, leur divinité, commencée sur la terre, se complétait en 
prenant le caractère de l'élernité, de sorte qu*après chaque règne, le 
Panthéon égyptien comptait un dieu de plus. U y avait une sorte d'as- 
similation de la royauté et de la divinité. 



33 LES COLOâSbS. 

même rive du Nil, se Irouve l'emplacement de Meiri- 
phis, qui fut autrerois, par la magnificence de ses 
monuments, la rivale de Tlièbes, et dont aujourd'hui 
les ruines mêmes ont disparu. Les historiens anciens 
parlent de cette ville avec admiration. Hérodote rap- 
porte que' ses temples étaient remplis d'ouvrages ex- 
traordinaires par leur grandeur; il cite^ au nombre 
de ces ouvrages, deux statues monolithes, représen- 
tant Sésostris (Ramsès le Grand) et sa femme, placées 



devant le temple de Vutcain et hautes de trente cou- 
dées, c'est-à-dire d'à peu près quarante-cinq pieds, 
ainsi que quatre auU'es statues de vingt coudées, 
images des flis de ce roi; il mentionne encore un 
colosse élevé en avant du même temple par Âmasis, 
qu'il a vu renversé, couché sur le dos, et qui avait 
soixante-quinze pieds de long. 

Diodore de Sicile énumère aussi plusieurs statues 
colossales, hautes, les unes de vingt, les autres de 



LES COLOSSES DE MEMPHIS. 25 

trente coudées. Selon Abdallatif, les ruiiu3s de Meni- 
phis oCTraient encore, au moment où il les a visitées, 
il y a six cents ans, « une réunion de meiTeilles à 
confondre Tintelligence » : « Quant aux figures d'idoles 
que l'on trouve parmi ces ruines, dit-il, soit que l'on 
considère leur nombre, soit que l'on ait égard à leur 
prodigieuse grandeur, c'est une chose au-dessus de 
toute description et dont on ne saurait donner une 
idée; mais ce qui est encore plus digne d'admiration, 
c'est l'exactitude de leurs formes et leur ressemblance 
avec la nature. Nous en avons mesuré une qui, sans 
son piédestal, avait plus de trente coudées ; sa lar- 
geur, du côté droit au côté gauche, portait environ 
dix coudées, et d'avant en arrière elle était épaisse en 
proportion. Cette statue était d'une seule pierre de 
granit rouge. La beauté du visage de ces idoles et la 
justesse des proportions qu'on y remarque sont ce que 
l'art des hommes peut faire.de plus excellent et ce 
qu'une substance telle que la pierre peut recevoir de 
plus parfait. . . . J'ai vu deux lions placés en face l'un 
de l'autre, à peu de distance; leur aspect inspirait la 
terreur. On avait su, malgré leur grandeur colossale et 
infiniment au-dessus de la nature, leur conserver toute 
la vérité des formes et des proportions. » 

Memphis n'existe plus; ses ruines ont été exploitées 
comme une carrière pour la construction des palais de 
Fostat et du Caire ; durant des siècles on a transformé 
ses monuments en moellons et en chaux ; on a vu des 
fellahs scier d'énormes statues de granit pour en faire 
des meules ; ce n'est plus aujourd'hui qu'un bois de 
dattiers dont le sol , composé uniquement de décombres , 
est tout hérissé de fragments de pierres sculptées. Mais 



26 LES iX)LOâS£S. 

Memphis tient encore en réserve des trésors pour ceux 
qui prendront la peine de fouiller dans son sein. On a 
exhumé, il y a quelques années, un magnifique colosse 
de Ramsès II, le même peut-être qu'ont vu Hérodote et 
Diodore de Sicile. Cette statue était renversée la figure 
contre terre, ce qui a garanti la conservation de la face 
antérieure du corps ; bien que la coiffure et une partie 
des jambes aient été brisées, elle a encore trente-quatre 
pieds et demi de hauteur ; elle devait en avoir quarante- 
cinq quand elle était entière. Le visage, du bord de la 
coiffure à la naissance de la barbe, mesure quatre pieds 
cinq pouces, le nez un pied neuf pouces, l'oreille un 
pied quatre pouces ; le bras n'a pas moins de douze 
pieds huit pouces de long ; la main a une largeur de 
deux pieds sept pouces; la première phalange des 
doigts est longue, à elle seule, d'un pied trois pouces. 
Le pharaon porte autour du cou un collier à sept 
rangs dont le dernier est composé de perles. Un riche 
pectoral , surmonté d'une rangée de serpents sacrés 
(urœus) dont la tête est ornée d'un disque, couvre en 
partie la poitrine. Dans une ceinture , sur l'agrafe de 
laquelle sont inscrits les noms du roi , est passé un 
glaive dont la poignée est décorée de deux têtes d'éper- 
vier adossées. Les poignets sont entourés de bracelets 
et la main gauche tient un papyrus. 



CUA1>1TRE m 



Les ruines de Thèbes. — Kimac. — Les colosses du palais do Louqsor. 
— Le Ramesseum et le tombeau d'Osymandias. 



Thèbes, qui a été autrefois la gloire de rÉgyple 
et la première ville du monde, produit encore au- 
jourd'hui, après vingt-quatre siècles de dévastation et 
d'abandon, une impression extraordinaire sur les voya- 
geurs qui la visitent. Quand, en 1798, lors de l'ex- 
pédition d'Egypte, l'année française, déjà rassasiée de 
merveilleux spectacles, aperçut Thèbes, elle ne put 
s'empêcher, devant la grandeur de ses ruines, de faire 
éclater son enthousiasme par des applaudissements. 
Plusieurs bois d'acacias, une dizaine de villages sont 
dispersés sur le vaste emplacement qu'elle occupait ; 
le sol est jonché d'une multitude de débris sculptés, 
de bras, de jambes, de troncs brisés, que l'imagina- 
tion reconstitue, et qui représentent un peuple in- 
nombrable de statues colossales; de tous côtés se 
dressent ces portiques massifs qui précèdent les tem- 
ples et qu'on a appelés pylônes, des obélisques, des 
colonnes» tantôt isolées, tantôt alignées en rangées 



28 LES COLOSSES. 

parallèles, des enceintes immenses remplies de fûts et 
de chapiteaux écroulés : ce sont, sur la rive droite du 
Nil, les monuments de Karnac et, un peu plus loin, 
ceux de Louqsor; sur la rive gauche, le palais de 
Gournah, puis le Ramesseum, et, isolés dans la 
plaine, les deux colosses d*Aménophis qu'on aperçoit 
à la distance de quatre lieues, projetant leur ombre 
au loin jusque sur la chaîne Lybique; enfin, au delà 
encore, l'ensemble des édifices de Medinet-Abou. 
M. Ampère, qui a visité l'Egypte en archéologue et 
en poète, a décrit cet incomparable spectacle en ces 
termes : « Le soleil, disparaissant derrière nous, éclai^ 
rait encore de ses reflets la plaine de Thèbes, silen- 
• cieuse à nos pieds. Du point où j'étais placé, je l'em- 
brassais tout entière. Mes yeux tombaient d'abord sur 
les deux colosses assis majestueusement au milieu de 
la campagne solitaire dont ils semblaient les rois 
muets. Le soleil, couché déjà pour la plaine, venait 
frapper leur dos et leur tête de sa lumière rouge et 
dure, comme il éclaire encore un sommet de mon- 
tagne quand les vallées sont dans l'ombre. Ces colosses 
semblaient se recueillir aux approches de la nuit qui 
allait les envelopper. Je pouvais de loin reconnaître 
les cinq grandes masses de ruines qui s'élèvent sur 
les deux rives du Nil comme des montagnes de sou- 
venirs. La colline que je foulais aux pieds, je la sen- 
tais elle-même toute pleine de tombeaux, toute creu- 
sée de sépulcres... A cette heure solennelle, l'image 
de Rome, qui s'était offerte à moi la première en ar- 
rivant, me revenait en mémoire; mais maintenant 
que j'avais vu Thèbes, que je pouvais évoquer par la 
pensée toutes ces ruines de temples, de palais, de ce- 



LES RUINES DE KARNAC. 29 

losses, de siècles, Rome ne me semblait plus égale h 
mes impressions, à mes souvenirs, et je me suis écrié : 
€< Thèbes, c'est Rome en grand ! » 

L'émotion qu'éprouve le spectateur en embrassant 
d'un coup d'oeil l'ensemble des ruines de Thèbes ne 
s'amoindrit pas quand il en examine le détail, quand, 
par exemple, il passe en revue les restes de l'antique 
palais de Karnac. Nulle part la puissance des Pharaons 
et le caractère grandiose du génie égyptien ne se sont 
manifestés d'une manière plus frappante. Cette ruine 
est, selon Wilkinson, la plus vaste et la plus splendide 
des temps anciens et modernes. Une longue avenue de 
sphinx conduisait à l'entrée du palais; aujourd'hui deux 
de ces sphinx sont seuls restés debout; ils ont des têtes 
de bélier sur des corps de lion ; ils sont couchés dans 
l'attitude du repos, les jambes de devant étendues, 
celles de derrière repliées. Au bout de cette avenue 
se trouve un pylône, haut de cent trente-quatre pieds, 
large de trois cent quarante-huit, dont la porte s'ou- 
vre sur une vaste enceinte. Celle-ci est fermée, sur 
ses côtés nord et sud, par des colonnades à demi en- 
fouies dans les décombres ; au milieu s'alignaient sur 
deux files vingt-six colonnes, qui ont été renversées, 
suppose-t-on, par un tremblement de terre. Une seule 
subsiste encore; elle est énorme : elle a vingt-sept 
pieds de diamètre et soixante-neuf de hauteur. Au delà 
de cette cour se trouve la merveille de Thèbes, une 
salle de trois cent dix-neuf pieds de long sur cent cin- 
quante de large, dont le plafond repose sur une véri- 
table forêt de colonnes. Ces colonnes sont au nombre 
de cent trente-quatre ; les plus grandes, qui occupent 
le milieu, ont soixante-dix pieds de hauteur et trente 



,j_ 



de circonférence; il faut sis hommes pour embrasser 
l'une d'elles; les chapiteaux ont soixante-quatre pieds 
de tour; leur sommet présente une surface telle que 
cent personnes pourraient s'y tenir debout. Cette salle 
ast précédée d'un pyldne dont un des massifs s'est 
écroulé. M. Ampère compare cet amas de débris à 
l'éboulement d'une montagne : « Ou ne pense, dit-il, à 
aucun monument humain ; on pense aux grandes ca- 
l,istropbes de la nature. » Devant ce pylône, il y avait 
deux colosses monolithes en granit rouge de sept mè- 
tres de hauteur. L'un d'eux est brisé et enterre pnrnii 



les débris ; l'autre debout, une jambe en avant, dans 
l'altitude d'un homme qui marche ; il n'a plus de tête 
ni de bras. A l'aspect de cette prodigieuse construc- 
tion, Champollion éprouva une émotion si vive, qu'il 
se déclare incapable de l'exprimer ; il se borne à dire : 
« Les Égyptiens concevaient en hommes de cent pieds 
de haut, et l'imagination, qui, en Europe, s'élance 
bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe im- 
puissante aux pieds des cent quarante colonnes de la 
salle de Karnac. Je me garderai bien de rien décrire, 
car ou mes impressions ne vaudraient que la millième 
partie de ce qu'on doit dire en partant de tels sujets. 



LE PALAIS DE LOUQSOR. 31 

OU bien, si j'en traçais une faible esquisse même trèf- 
décolorée, je passerais pour un enthousiaste et peut- 
être même pour un fou. » 

Nous ne sommes pas au bout des ruines de Kamac ; 
au delà de la magnifique salle dont nous Tenons de 
parler, et qui servait sans doute aux réceptions royales, 
à des fêtes et à des cérémonies solennelles, se trouve 
un autre pylône, puis une cour ornée de piliers-ca- 
riatides, renfeiTOant un obélisque de quatre-vingt-onze 
pieds de haut; plus loin on aperçoit une série de 
constructions en granit de moindres proportions,, en- 
tremêlées de débris de péristyles, de portiques, d'obé- 
lisques, et qui étaient peut-être les appartements pri- 
vés des pharaons. 

Louqsor est, comme Karnac, un village arabe qui 
a donné son nom aux ruines antiques au milieu des- 
quelles il s'est établi. Ces ruines sont les restes de 
deux palais construits, l'un par Ramsès le Grand, 
l'autre par Aménophis-Memnon, de la dix-huitième dy- 
nastie. Ce dernier est le plus ancien ; l'édifice de Ram- 
sès-Sésostris est venu s'y ajouter postérieurement. 

Bien que ces monuments forment un ensemble 
moins considérable que ceux de Karnac, ils présen- 
tent le même caractère de puissance et de majesté. 
L'entrée du palais de Ramsès est d'une grandeur in- 
comparable : on se trouve devant un pylône dont les 
deux massifs, s'étendant de chaque côté de la porte, 
n'ont pas moins de deux cents pieds de développe- 
ment. En avant se dressaient deux obélisques de gra- 
nit rose, dont l'un décore maintenant la place de la 
Concorde à Paris. Contre ce pylône étaient adossées 
quatre statues colossales, représentant Ramsès le 



32 LES COLOSSES. 

Grand. Il ne reste plus aujourd'hui que deux de ces 
figures, celles du milieu. Elles sont sculptées chacune 
dans un seul bloc de granit de Syène, mélangé de 
rouge et de noir. On a déblayé le sable et les décom- 
bres qui les cachaient jusqu'à mi-corps, de sorte 
qu'on les yoit tout entières. Elles sont assises toutes 
deux sur des pierres cubiques; l'une d'elleâ, celle de 
droite, a le dos appuyé contre un petit obélisque. 
Elles ont treize mètres de hauteur; la tête n'a pas 
moins de quatre mètres et demi ; la poitrine, d'une 
épaule à l'autre, mesure quatre mètres. L'un des 
doigts de la main a cinquante-quatre centimètres. 
Bien qu'elles soient extrêmement endommagées, on 
reconnaît le haut bonnet, en forme de mitre, dont 
elles sont coiffées, les colliers qui entourent leur cou, 
les légendes gravées sur le haut de leurs bras, ainsi 
que le vêtement collant d'étoffe rayée et plissée atta- 
ché par une ceinture autour des reins et serré aux 
jambes au-dessus des genoux. Les deux autres statues 
— on a retrouvé la tête de l'une d'elles — étaient 
sans doute de la même taille et dans la même attitude. 
Ces quatre colosses semblables, de quarante pieds de 
haut, solennellement assis devant l'entrée du palais, 
devaient produire l'effet le plus imposant. — Ce qui 
reste des deux édifices de Ramsès et d' Aménophis 
n'offre d'ailleurs qu'un amas confus de ruines qui 
permet à peine de retrouver l'ancienne ordonnance 
de ces monuments, et au milieu duquel les Arabes, 
habitants actuels de Louqsor, ont établi i;a et là leurs 
misérables demeures. 

La partie de l'ancienne Thèbes qui s'étend sur la 
rive gauche du Nil, de Goumah à Medinet-Abou, ne 



L'un des coloiso du l'aiais d« Louqaor, avec b fouille qui le dé|;<ga. 



L£ RAMASSÉUM. 35 

présente pas un moins grand nombre de monuments 
et de colosses en ruine. Le sol est jonché de débris 
d'architecture et de sculpture, ou plutôt il en est 
formé tout entier. Sur les chemins, dans les bois d'a- 
cacias, de quelque côté qu'on se dirige jusque sur la 
limite du désert, on ne marche que sur des morceaux 
de chapiteaux ou de corniches, sur des fragments de 
têtes, de torses, de pieds, de mains, en granit rouge 
ou noir, dont les dimensions sont de beaucoup supé- 
rieures à celles de la nature. Parmi les édifices qui 
ont pu résister aux dévastations des hommes et à 
celles du temps, celui que l'on rencontre un peu au 
sud de Gournah, et auquel Champollion a donné lé 
nom de Ramesseum occidental, est un des plus com- 
plets et mérite de fixer notre attention. 

Le pylône qui précède ce palais était autrefois cou- 
vert de bas-reliefs ; ceux de la face intérieure sont au- 
jourd'hui seuls visibles; ils représentent, ici un héros 
de taille colossale fondant avec impétuosité sur ses 
ennemis, là ce même héros assis sur un trône et des 
vaincus s'agenouillant devant lui pour implorer sa 
clémence. Après avoir franchi le pylône, on entre 
dans une cour carrée d'environ cinquante mètres de 
côté, qui renferme des tronçons d'une statue gigan- 
tesque. C'est une image de Ramsès le Grand. Le plus 
gros tronçon comprend la tête, la poitrine et les bras 
jusqu'au coude. Un autre bloc, voisin du premier, 
nous montre la moitié inférieure du buste et les cuis- 
ses. En explorant les débris dispersés, on a trouvé la 
main gauche et l'un des pieds. La tête a conservé sa 
forme; les divers ornements de la coiffure se recon- 
naissent aisément, mais la face est tout à fait mutilée. 



3ô LES COLOSSES. 

On ne se ferait pas une juste idée de Ténormité de 
ce colosse, si nous ne donnions par des chiffres la me- 
sure exacte de ses différentes parties : l'oreille a plus 
d'un mètre de long; la distance d'une oreille à l'au- 
tre, du côté de la face, est de deux mètres. Sept mè- 
tres mesurent la largeur de la poitrine entre les deux 
épaules. Le tour du bras au-dessus du coude est de* 
cinq mètres trente centimètres. L'index est long d'un 
mètre, et l'ongle du grand doigt de dix-neuf centi- 
mètres. La largeur du pied au niveau des doigts at- 
teint un mètre quarante centimètres. Quoiqu'elle fût 
assise, cette statue devait avoir, sans son piédestal qui 
est encore en place, dix-sept mètres et demi de hau- 
teur. Elle était en granit rose, d'un seul morceau, et 
pesait plus d'un million de kilogrammes. 

On a reconnu que ce prodigieux colosse provenait 
des carrières de Syène ; les traces de son extraction y 
ont été retrouvées. Or les carrières de Syène sont à 
quarante-cinq lieues de Thèbes : comment a-t-on pu 
transporter si loin une masse d'un tel poids ? Des do- 
cuments précis permettent de faire mieux que des 
conjectures sur la manière dont s'opéraient ces trans- 
ports : un chemin solide et uni était établi de la car- 
rière jusqu'au Nil; dans ce court espace, réduit en- 
core au moment des hautes eaux, la statue était traî- 
née par plusieurs centaines et même plusieurs milliers 
d'hommes attelés à des cables S avec l'aide de rou- 

* Un bas-relief nous représente un colosse charrié de cette manière : 
on le Toit entouré de cordages et tiré par plusieurs rangées d'hommes; 
d'autres portent des seaux pour mouiller les câbles et pour graisser le 
sol factice sur lequel le colosse est trainé. Pour coordonner les efforls 
de Tattelage humain, un homme, monté sur les genoux de I.i statue, pa- 
rait exécuter soit des signaux, soit un chant ou un battement rhylhmé. 



lE RANASSÉUM. 37 

leaux de bois successivement introduits sous son so- 
cle. On la faisait arriver ainsi sur un bateau plat lesté 
d'un poids considérable et maintenu par ce moyen au 
niveau de la rive du fleuve. Progressivement dé- 
chargé, le bateau se relevait et il emportait l'énorme 
fardeau. Quand le colosse était parvenu à la hauteur 
du lieu de sa destination, on l'engageait dans un canal 
dérivé tout exprès du Nil, et on l'amenait jusqu'à l'en- 
droit où il devait être érigé. 

Le maniement de masses aussi énormes était une 
œuvre surhumaine; il exigeait, en l'absence de ma« 
chines perfectionnées, un déploiement de force ex- 
traordinaire ; mais on sait que les pharaons, et parti- 
culièrement le fastueux Ramsès 11, qui écrasait les 
Hébreux de travaux, qui ordonnait d'immenses razzias 
d'esclaves parmi les malheureuses populations du Sou- 
dan, ne comptaient pas les vies humaines qu'ils sacri- 
fiaient à leurs gigantesques entreprises. 

Le Ramasséum contenait encore d'autres colosses; 
auprès de celui de Ramsès, on en a retrouvé trois, de 
moindres dimensions : l'un d'eux, de sept à huit mè- 
tres de haut, avait la tête en granit rose et le reste du 
corps en granit noir, bien qu'il fût taillé dans une 
seule et même pierre. Plus loin, une seconde en- 
ceinte, carrée comme la première et entourée de co- 
lonnades, nous offre, du côté ouest, un péristyle 
formé alternativement de colonnes et de piliers-caria- 
tides. Les statues adossées aux piliers sont posées sur 
un double socle; elles portent une étroite tunique 
qui descend jusqu'aux pieds ; elles tiennent de la main 
droite une sorte de fléau ou de fouet, insigne de sou- 
veraineté et de protection, et de la gauche un instru- 



38 LES COLOSSES. 

ment terminé en crochet. Elles sont toutes plus ou 
moins dégradées ; la plupart n'ont plus de tête. Leur 
hauteur est d'une trentaine de pieds. 

Au delà de cette seconde cour, on pénètre dans une 
vaste salle en ruine ; le plafond, soutenu autrefois par 
soixante colonnes alignées six par six sur dix rangs 
parallèles, s'est écroulé; quelques parties des murs 
latéraux qui subsistent encore présentent d'intéres- 
santes sculptures : ici, le siège d'une ville et l'esca- , 
lade d'un fort; là, des sacrifices à différentes divinités 
égyptiennes ; ces sortes de tableaux sculptés sont en- 
tourés d'hiéroglyphes. Deux autres petites salles ter- 
minent l'édifice. 

Il est impossible de parcourir ce palais sans songer 
au monument que Diodore de Sicile a décrit d'après 
Hécatée et qu'il a désigné sous le nom de tombeau 
d'Osymandias. Bien des traits de la description de Dio- 
dore se rapportent avec une exactitude frappante au 
Ramesséum ; nous citerons les principaux : « A l'en- 
trée de cet édifice, dit l'historien, est un pylône bâti 
de pierres de diverses couleurs et haut de quarante- 
cinq coudées. En s'avançant, on trouve un péristyle 
carré ; au devant des colonnes, il y a des figures mo- 
nolithes de seize coudées de hauteur; le plafond, 
formé d'énormes pierres, est parsemé d'étoiles sur un 
fond bleu. A la suite de ce péristyle, est un nouveau 
passage, ainsi qu'un autre pylône, tout semblable au 
premier, mais orné de sculptures plus parfaites. Près 
de l'entrée, on voit trois statues taillées dans un seul 
morceau de pierre de Syène. L'une d'elles, qui repré- 
sente le roi, est assise : elle est la plus grande de 
toutes celles (jue renferme l'Egypte ; la mesure de son 



LE TOMBEAU D*OSYMANDIAS. 90 

pied surpasse sept coudées. Les deux autres sont au- 
près de ses genoux. Tune à droite, Tautre à gauche ; 
elles représentent la fille et la mère du roi, et sont de 
dimensions beaucoup moindres que la statue princi- 
pale. Celle de la mère d'Osymandias a vingt coudées. 
Cet ouvrage n'est pas seulement recommandable par 
sa grandeur, mais encore digne d'admiration par Fart 
qui s'y fait remarquer. Après le pylône, on trouve un 
péristyle encore plus beau que le premier ; on y voit 
toutes sortes de sculptures en bas-relief, représen- 
tant la guerre faite par le roi aux révoltés de la Bac- 
triane : on voit le prince faisant le siège d'une for- 
teresse entourée des eaux d'un fleuve, des captifs 
ramenés par le roi de son expédition, le triomphe 
royal et des sacrifices offerts aux dieux au retour de 
cette guerre. Contre la dernière muraille sont deux 
statues monolithes assises, de vingt-sept coudées de 
hauteur. A côté d'elles sont trois portes par lesquelles 
on sort du péristyle pour entrer dans un édifice sou 
tenu par des colonnes. De là, on passe dans un pro- 
menoir environné de salles de toute espèce. L'une 
d'elles est la bibliothèque sacrée, sur laquelle on lit 
celte inscription : Officine de Vâme, On y voit les 
images de tous les dieux de l'Egypte ; le roi leur pré- 
sente les offrandes qui conviennent à chacun d'eux. 
Tout contre la bibliothèque, s'élève une salle plus 
grande ; il parait que c'est là qu'est déposé le corps 
du roi.... Ensuite on monte dans un lieu qui est véri- 
tablement construit en tombeau. Arrivé là, on voit 
au-dessus du cénotaphe un cercle d'or de trois cent 
soixante-quinze coudées de tour et d'une coudée d'é- , 
paisseur : on a inscrit et réparti dans chaque coudée 



40 LES COLOSSES. 

les jours de l'année avec le lever et le coucher naturel 
des astres, et les interprétations qu'en tiraient les a&r 
trologues égyptiens. On dit que ce cercle fut enlevé par 
Carobyse et les Perses, à l'époque où ils s'emparèrent 
de l'Egypte. » 

Frappés des nombreuses analogies que présente ce 
monument avec le Ramesséum, les membres de la 
commission d'Egypte n'ont pas hésité à les confondre, 
mais les savants voyageurs qui depuis ont étudié les 
ruines de Thèbes, ont émis une opinion contraire. 
D'après ces derniers, les dimensions du Ramesséum 
sont inférieures à celles du tombeau d'Osymandias; 
le nombre et la disposition des salles diffèrent ; l'exis- 
tence de la bibliothèque, avec son inscription.: V Offi- 
cine de Vâme, est plus que douteuse : c'est une in- 
vention ou plutôt une réminiscence inspirée par la 
bibliothèque d'Alexandrie ; enfin le fameux cercle as- 
tronomique en or, de six cents pieds de circonférence 
et d'un pied et demi d'épaisseur, est, selon M. Am- 
père, une de ces merveilles qui n'ont jamais existé 
que dans les fables intéressées des prêtres égyptiens et 
dans l'imagination crédule des voyageurs grecs. 



CHAPITRE IV 



L'Âménophium. — Les deux colosses d'Aménophis-Memnon. 



A peu de distance du Ramesséum , sans quitter la 
riye gauche du Nil et en se dirigeant vers le sud, on 
trouve un vaste terrain d'environ dix-huit cents pieds 
de long , nivelé par le limon qu'y déposent annuelle- 
ment les débordements du fleuve, recouvert de hautes 
herbes, mais où l'on ne peut méconnaître l'emplace- 
ment d'un grand et magnifique édifice. A chaque pas 
on rencontre des tronçons de colonnes , des fragments 
de corniches ou de chapiteaux, des membres brisés de 
statues gigantesques, faisant saillie hors du sol ou gi- 
sant dans des excavations opérées par les explorateurs 
modernes. A l'extrémité de ces ruines, du côté du Nil, 
se dressent les deux célèbres colosses de soixante pieds 
de haut qui dominent toute la plaine de Thèbes et dont 
l'un est connu du monde entier sous le nom de colosse 
deMemnon. 

Ces deux énormes statues sont les seules qui restent 
du palais d'Aménophis III, que les Grecs ont confondu 



42 LES COLOSSES. 

avec le Memnon de leurs mythes héroïques, mais on a 
la preuve que ce monument en renfermait beaucoup 
d'autres. A environ cent mètres de là, vers le nord- 
ouest , on a trouvé les morceaux de quatre autres co- 
losses; vingt mètres plus loin, gisent les restes de trois 
grandes statues en pierre calcaire ; en avançant tou- 
jours vers le sud-ouest, à un peu plus de cent pas, on 
rencontre des fragments de deux autres figures ; au 
delà, on découvre un long tronçon d'un colosse debout, 
qui devait avoir trente pieds de haut ; puis un buste 
de statue assise en granit noir ; puis une autre statue 
en marbre jaune. Quarante mètres plus loin, on a re- 
trouvé encore les restes de deux figures assises en gra- 
nit rose, et enfin deux personnages debout, dans l'at- 
titude de la marche , hauts de treize mètres. On a pu 
compter ainsi dix-sept statues colossales, et il y en avait 
sans doute un plus grand nombre ^ La disposition de 
ces statues, les distances qui les séparent, leur réunion 
par deux ou par quatre, tout indique qu'elles servaient 
à décorer un immense édifice, composé de pylônes, de 
cours , de péristyles , et qui , pour les dimensions et 
pour la richesse, n'était pas inférieur au palais de 
Karnac. 

Revenons aux deux colosses restés debout , auprès 
desquels tous les autres , même quand ils étaient en- 

^ On voit au Musée égyptien de Paris les restes d'une de ces statues 
d*Aménophis-Memnon. Ce sont deux pieds énormes, longs de plus d*un 
mètre, posés sur un socle carré, le tout en beau granit rose. Sur le 
socle, en ayant, on lit la légende royale d'Aménophis : « le dieu bien- 
faisant, le lion des rois, le soleil seigneur de justice,.. , » et vingt- 
trois noms de peuples vaincus renfermés dans des cartouches sur trois 
des côtés de ce socle. 

A côté se trouve une tête colossale du même roi, haute de 1"^,70, 
également en granit rose, mais très-mutilée. 



LES DEUX COLOSSES DAMÉNOPHIS-MEMNON. 43 

tiers , devaient paraître des nains. On peut afGrmcr 
qu'autrefois ces statues étaient, non pas isolées comme 
elles le soQt aujourd'hui, mais adossées à la face anté» 
rieure d'un pylône servant d'entrée à l'Aménophium 
et qui s'est écroulé. Elles sont taillées chacune dans 
un seul bloc de pierre , sorte de grès composé d'une 
agglomération de cailloux brillants comme l'agathe et 
liés entre eux par une pâte extrêmement dure. Les 
immenses piédestaux sur lesquels elles sont placées 
sont de la même matière, provenant des carrières de 
la Thébaïde supérieure. Toutes deux représentent un 
pharaon assis sur un trône, les mains étendues sur les 
genoux, dans l'attitude du repos. Les inscriptions 
hiéroglyphiques qui se trouvent sur les côtés des deux 
bases et sur le dossier du trône de l'une des statues, 
nous apprennent que ce pharaon n'est autre qu'Amé- 
nophis m, de la dix-huitième dynastie, qui régna vers 
l'an 1680 avant l'ère chrétienne. 

Malheureusement ces colosses sont extrêmement 
endommagés. Celui du nord, qui est la fameuse statue 
vocale de Memnon et qui porle dans le pays le nom de 
Tâmay avait été brisé par un tremblement de terre, et 
toute la partie supérieure, qui était tombée, a été 
rebâtie sous le règne de l'empereur Septime Sévère. Le 
colosse du sud, appelé Châma, n'a plus de visage ; le 
front, le nez, la bouche ont disparu ; on ne voit plus 
de la face que les oreilles et une partie de la coiffure. 
La poitrine, les bras, les jambes sont fendus, creusés, 
rongés comme une vieille muraille par l'action du 
temps. A peine aperçoit-on sur les cuisses les canne- 
lures indiquant l'étoffe rayée du vêtement. Mais on 
peut juger du soin avec lequel ces deux statues avaient 



LES COLOSSES. 



été sculptées par la beauté des deux ligures qui décorent 
la partie antérieure du trdne, de chaque côté des 
jambes, et qui sont beaucoup mieux conservées. Ces 
figures représentent deux femmes debout, coiffées 



Les ileui colosses d'Améoophii-XcninaD. 

d'une sorte de boisseau conique et tenant à la main 
une croix à anse, attribut ordinaire des divinités. On 
a reconnu en elles la mère et la femme du roi Âméno. 
phis, Tmau-Hemva et Taïa. Elles n'ont pas moins de 
quinze pieds de haut. 
On a mesuré la taille des deux colosses, ainsi que les 



LE COLOSSE DE MEMNON. 45 

différentes parties de leur corps. Chacun d'eux a, de- 
puis les pieds jusqu'au sommet de la tête, quinze mè- 
tres cinquante-neuf centimètres; en ajoutant trois 
mètres quatre-vingt-dix-sept centimètres pour le pié- 
destal, on arrive à une hauteur totale de dix-neuf 
mètres cinquante-six centimètres au-dessus du sol an- 
cien. C'est l'élévation d'une maison de quatre étages. 
La largeur de la poitrine , entre les deux épaules , est 
de six mètres dix-sept centimètres ; l'avant-bras , du 
coude à l'extrémité de la main, a quatre mètres soixante- 
dix-neuf centimètres , le doigt du milieu un mètre 
trente-huit centimètres. 

Des chiffres seuls peuvent aussi nous donner une 
idée exacte du poids de ces masses énormes. Le piédestal 
contient 216 mètres cubes de pierre et pèse 556,093 
kilogrammes; la statue, qui renferme 292 mètres 
cubes, en pèse 749,899, de sorte que I'enseml)le du 
colosse atteint le poids prodigieux de 1 ,505,992 kilo- 
grammes. 

Le colosse du nord, bien qu'il n'ait aucun avantage 
apparent sur son voisin et que même il lui soit inférieur 
puisque toute une moitié du corps a été visiblement 
restaurée, a le privilège d'attirer plus particulièrement 
l'attention des visiteurs , à cause de la réputation de 
statue parlante dont il a joui autrefois. Le fait sur le- 
quel s'est fondée cette réputation s'est produit peu de 
temps après que la statue eut été brisée à la hauteur 
du ventre par un tremblement de terre en l'an 27 avant 
notre ère; il fallut une cinquantaine d'années pour 
qu'il fût remarqué ; sous le règne de Néron, il s'était 
répandu dans le monde romain : Juvénal , Dion Chry- 
sostome , Lucien , Pausanias , Ptolémée, Pline, Tacite, 



40 LES COLOSSES. 

parlent des sons mélodieux que le colosse dit de Mem- 
non faisait entendre au lever du soleil et que Ton pou- 
vait comparer au bruit d'une corde de lyre qui se 
rompt. De nombreuses inscriptions, gravées sur le pié- 
destal et sur les jambes de la statue, attestent le fait. 

« Ces inscriptions, dit M. Barthélemy-Saint-Hilaire 
dans ses Lettres sur V Egypte y écrites en 1856, sont 
au nombre de soixante-douze en tout, grecques et la- 
tines, datées et non datées. La première est de l'an 44 
après Jésus-Christ , Tan X du règne de Néron ; la der- 
nière est de cent trente ans plus tard, du règne de 
Septime Sévère, qui fît restaurer le colosse. 

« Il y a peu de ces inscriptions qui soient vraiment 
curieuses, soit par les personnages dont elles rappellent 
le nom , soit par le style dans lequel elles sont expri* 
mées. Des familles entières faisaient la partie d'aller 
entendre la statue parlante. On se levait de grand ma- 
tin pour arriver à temps et ne pas manquer le moment 
propice. C'était toujours au lever du soleil que la voix 
résonnait. Tantôt, c'est la mère et la fille qui tentent 
l'épreuve, tantôt le mari et la femme avec leurs enfants, 
ou sans leurs enfants, qu'alors ils regrettent. Le plus 
souvent ce sont des militaires qui se rendent aux devoirs 
de leur charge dans la haute Egypte, ou qui en revien- 
nent. Il y a tel officier de la 3® légion qui se vante 
d'avoir ouï le colosse dix ou douze fois. Presque tous 
les préfets de la province d'Egypte y ont écrit leurs 
noms plus ou moins connus. 

« La plus illustre de toutes ces inscriptions est celle 
de l'empereur Adrien, qui alla vers la fin de l'année 
1 50 passer un mois à peu près dans la haute Egypte, 
avec sa femme, l'impératrice Sabine. Les noms d'Adrien 



LE COLOSSE DE MEMNON. 47 

en lettres moitié grecques moitié latines , et celui de 
Sabine, en grec, se lisent très- distinctement en- 
core. » 

Une femme poète, qui accompagnait les augustes 
personnages, Julia Balbilla, se chargea de constater le 
phénomène dont on fut témoin ; elle le fit dans douze 
Yers grecs , dont voici le sens : 

« J'avais appris que rÉgyptienMemnon, échauffé par 
les rayons du soleil, faisait entendre une voix sortie de 
la pierre thébaine. Ayant aperçu Adrien, le roi du 
monde , avant le lever du soleil , il lui dit bonjour, 
comme il pouvait le faire. Puis lorsque le Titan, tra- 
versant les airs sur s«s blancs coursiers , occupait la 
seconde mesure des heures marquées par Tombre du 
cadran, Memnon rendit de nouveau un son aigu comme 
celui d'un instrument de cuivre que Ton frappe; dans 
sa joie, il répéta ce son une troisième fois. L'empereur 
Adrien rendit autant de fois à Memnon son salut. Et 
Balbilla a écrit ces vers pour témoigner de ce qu'elle a 
vu et entendu, d 

Dans une seconde inscription , également en vers, 
la même Balbilla déclare qu'une autre fois Memnon a 
consenti à faire entendre sa voix pour Sabine et pour 
elle-même. 

Mais l'inscription qui joint le mieux l'élégance litté- 
raire à la clarté, est celle d'Asclépiodote, à la fois poëte 
et intendant impérial. Elle est ainsi conçue : 

« Apprends, ô Thétis, toi qui résides dans la mer, 

que Memnon respire encore , et que , réchauffé par le 

flambeau maternel, il élève une voix sonore, au pied 

des montagnes Lybiques de l'Egypte, là où le Nil divise 

• en deux Thèbes aux belles portes, tandis que ton 



48 LES COLOSSES. 

Achille, jadis insatiable de combats, reste à présent 
muet dans les champs troyens. » 

La renommée du colosse parlant grandit encore sous 
les Antonins ; de dévots pèlerins allaient lui offrir des 
libations et des sacrifices; ils ne doutaient pas que les 
bruits qu'ils entendaient ne fussent réellement la voix 
de Memnon, le héros d'Homère, le roi de TOrient, qui 
saluait sa mère, l'Aurore, chaque matin au lever du 
saleil*. 

Il est impossible, après tant de témoignages, de 
révoquer en doute la réalité de ce singulier phénomène ; 
il s'agit de l'expliquer, ce qui ne présente aucune sé- 
rieuse difficulté. On sait qu'il ge produit souvent dans 
les granits et dans certains marbres composés de maté- 
riaux hétérogènes , de brusques craquements, au mo- 
ment où, après la fraîcheur de la nuit, la chaleur du 
soleil vient les frapper. Les membres de la commission 
d'Egypte ont souvent entendu ce genre de bruit en 
explorant les ruines de Karnac. « 11 nous est plus d'une 
fois annvé , raconte l'un d'eux , lorsque nous étions 
occupés à mesurer les monuments ou à dessiner les 
bas-reliefs dont les parois des murs sont couvertes , 
d'entendre à la même heure, après le lever du soleil, 
un léger craquement sonore qui se répétait plusieurs 
fois. Le son nous a paru partir des pierres énormes qui 
couvrent les appartements de granit et dont quelques- 
unes menacent de s'écrouler. Ce phénomène provient 

^ Le quartier de Thèbes où se troavût rAménophium s'appelait les 
MemnoniOt mot égyptien qui signifiait lo lieu des sépultures. Ge nom 
explique la confusion qu'ont faite les Grecs, probablement dès l'établis- 
sement dea Ptolémées en Egypte, de leur Memnon et du pharaon 
Aménophis. 



LE COLOSSE DE MEMISON. 51 

sans doute du changement de température presque 
subit qui se fait au lever du soleil. Les nuits sont tou- 
jours fraîches en Egypte ; la chaleur se faisant sentir 
tout à coup à la surface extérieure des pierres, qui en 
est aussitôt frappée , ne se répartit jamais également 
dans le reste de la masse, et le craquement, pareil au 
son d'une corde vibrante, que nous avons entendu, 
pourrait bien n'être que le résultat du rétablissement 
de l'équilibre. » Les prétendus accents que modulait 
autrefois le colosse de Memnon doivent être attribués 
à la même cause. 

Depuis que la statue a été réparée par Septime Sé- 
vère et qu'au lieu d'être formée d'un seul bloc de gra- 
tin, elle est composée, dans sa partie supérieure, de 
cinq assises de grès superposées, elle ne rend plus au- 
cun son. C'est en vain que les voyageurs qui la visitent 
aujourd'hui passent de longues heures assis à ses pieds 
ou sur ses immenses genoux et prêtent patiemment 
l'oreille dans l'espoir d'assister au renouvellement du 
célèbre prodige ; rien ne trouble le profond silence de 
la solitude qui les entoure, Memàon est devenu muet. 

Médinet-Abou, situé au sud de l'Aménophium, nous 
présente aussi plusieurs monuments non moins dignes 
d'intérêt, et particulièrement vers l'ouest, presque au 
pied de la montagne, les restes d'un magnifique palais 
construit par Ramsès-Sésostris : parmi tes ruines , on 
admire de belles galeries entourant de vastes coiirs et 
formées par une longue série de gros piliers carrés 
auxquels sont adossés des colosses debout, hauts d'en- 
viron vingt-cinq pieds, malheureusement fort mutilés 
pour la plupart. 

Telles sont les ruines de Thèbes. Il est impossible 



52 LES COLOSSES. 

de les YÎsiter sans éprouver un sentiment de tristesse ; 
on ne peut s'empêcher de songer à la splendeur de 
l'ancienne cité et de comparer sa richesse, son anima- 
tion d'autrefois avec l'état de misère et de solitude au- 
quel elle est réduite aujourd'hui. Là où circulait une 
foule bruyante, on voit cheminer ça et là quelques 
hommes indolents ; des enfants sauvages, presque nus, 
vous demandent l'aumône ; des femmes fuient en se 
voilant à l'approche d'un étranger. A la place de tant 
de somptueux palais, on aperçoit quelques groupes de 
cabanes sordides. Dans les sanctuaires des temples , 
dans les chambres royales, se glissent des chacals, des 
hyènes et des serpents. Les tombeaux souterrains creu- 
sés dans les flancs des collines ont été violés ; ces 
grottes sépulcrales , qui renfermaient d'antiques mo- 
mies de princes et de grands prêtres, sont béantes, et 
beaucoup d'entre elles sont habitées par des paysans 
arabes qui y vivent avec leurs vaches et leurs moutons. 
Ces hommes, ainsi que l'a constaté un voyageur, 
M. Maxime du Camp, se servent d'un chapiteau sculpté, 
creusé en forme de mortier, pour y broyer leur blé ; 
c( ils enfoncent les gonds de leurs portes dans le visage 
des pharaons coiffés du pschent ; ils enfument les 
peintures ; ils brûlent dans leurs foyers les boîtes de 
sycomore où les momies emmaillottées de bandelettes 
ont reposé pendant vingt ou trente siècles. » Ainsi les 
hommes unissent leurs efforts à ceux du temps pour 
effacer les dernières traces de la plus glorieuse cité des 
temps aniûens. 



CHAPITRE V 



Les temples souterrains d'Ibsamboul et leurs sculptures gigantesques. 



Si les merveilles de rarchitecture étaient Tobjet de 
notre recherche, les deux beaux temples d'Edfou, les 
immenses labyrinthes souterrains de Silsilis, le temple 
d'Ombos, les monuments de Tile de Philse devraient 
fixer notre attention; mais préoccupés spécialement 
de la statuaire colossale, nous nous transportons direc- 
tement de Thèbes en Nubie, à Ibsamboul, où de très- 
curieux spécimens de cette statuaire nous attendent. 

Ibsamboul est célèbre par ses deux magnifiques 
temples, la merveille de la Nubie. Tous deax sont des 
spéos, c'est-à-dire des temples souterrains. Us sont 
creusés dans des rochers d'une grande élévation, véri- 
tables montagnes qui plongent dans le Nil leurs pa- 
rois à pic et qui sont séparées l'une de l'autre par 
un vaste amoncellement de sable s'hiclinant rapide- 
ment ou plutôt coulant comme une immense cata* 
racte vers le fleuve. Rien de plus désolé, de plus 
morne que ce champ de sable ; on n'y aperçoit aucun 



1 



54 LES COLOSSES. 

vestige d'habitation humaine ; à peine y j)ousse-t-il 
çà et là quelques broussailles. 

Le plus grand des deux temples regarde le nord- 
est; il est dédié au dieu Phrè (le Soleil). La montagne^ 
dans, laquelle il fut creusé est en grès brèche, « elle a 
été évidée, découpée, ciselée comme une noix, dit 
M. Maxime du' Camp; les statues, les piliers, les cor- 
niches, les poutres, les autels ont été pris à même 
le rocher; rien dans nos pays ne peut donner idée 
du travail qu'a dû coûter cette œuvre gigantesque : 
figurez-vous Notre-Dame de Paris taillée dans un seul 
bloc de pierre dure. » 

En avant du temple, contre la façade et faisant partie 
de cette façade, se trouvent quatre colosses, représen- 
tant Ramsès le Grand, « le directeur de justice, l'ap- 
prouvé du soleil, le bien-aimé d*Ammon. » Ces statues 
ont ou plutôt avaient, avant que le sable eût exhaussé 
le sol^ soixante et un pieds de hauteur. Elles sont assi- 
ses sur des trônes, les mains appliquées sur les cuisses, 
les bras ornés de bracelets portant le cartouche royal. 
La tête est surmontée de cette haute coiffure cylin- 
drique en forme de boisseau, appelée le pschent. Le 
visage a ce caractère de sereine douceur que l'on re- 
marque dans toutes les figures de rois déifiés. Aujour- 
d'hui la première des quatre statues est la seule qui 
soit encore visible tout entière ; elle ne plonge dans 
le sable que jusqu'aux chevilles ; la deuxième est brisée 
à la hauteur des genoux ; la troisième est envahie par 
le sable jusqu'à la poitrine ; la quatrième y disparaît 
jusqu'au menton. Même dans l'état actuel, l'aspect de " 
ces colosses est d'une majesté extraordinaire ; on est 
saisi d'un^ émotion étrange, qui est presque de l'effroi, 



;mple dlbiainlnul (reitaanlion). 



n 



LES TEMPLES SOUTERRAINS DIBSAMROUL. 57 

en face de ces quatre grandes figures, au milieu d'une 
solitude et d'un silence complets, entre le Nil roulant 
ses eaux rapides au fond de son lit escarpé et les 
rochers noirs qui s'élèvent au-dessus du sable jaune. 

Un examen attentif est loin d'être défavorable à ces 
statues. M. Charles Lenormant les a jugées en ces ter- 
mes : a Ces masses extra-gigantesques sont traitées 
d'une manière plutôt large que précieuse, sauf les tètes 
auxquelles je n'ai jamais rien vu d'égal pour la vérité, 
la vie et le modelé. Winckelmann n'a pas tracé d'au- 
tres règles pour cette beauté calme qu'il regarde comme 
le comble de l'art. Xa Junon Ludovisi, quatre fois au 
moins plus petite, ne l'emporte pas par le sentiment 
de l'ensemble, par l'harmonie de tant de parties simul- 
tanément étendues. Donnez le mouvement à ces rochers 
et l'art grec sera vaincu. » 

Pour pénétrer dans l'intérieur du temple souterrain, 
il faut gravir les monticules de sable qui en obstruent 
l'entrée, franchir la porte réduite à l'état de soupirail 
et descendre une pente rapide et mouvante, au bas 
de laquelle on se trouve dans une salle à peine éclairée. 
Quand les yeux se sont habitués au demi-jour qui y 
règne, on voit que le plafond de cette salle est sup- 
porté par huit piliers, contre lesquels sont adossés des 
colosses de trente pieds de haut, qui sont encore des 
portraits de Ramsès-Sésostris. « Ces colosses, dit 
M. Maxime du Camp, sont tous semblables, coiffés du 
pschentorné de l'urœusS tenant de la main droite une 
sorte de fouet qui a forme de fléau, et de la main 
gauche un sceptre court terminé en crochet arrondi. 

^ Aspic, lymboUsant la divinité et la royauté. 



58 LES COLOSSES. 

Le contour des yeux est marqué eu noir ainsi que le 
cordon qui rattache la barbe; ils sont vêtus d'une tuni- 
que plissée, si légèrement indiquée qu'elle est per- 
ceptible seulement à partir des hanches ; entre leurs 
genoux pend un appendice carré, très-historié, qui 
doit être la frange de leur ceinture, dont la plaque re- 
l)roduit le cartouche pharaonique* La plupart sont mu- 
tilés, écornés et défigurés ; seul, le dernier de la ran- 
gée de droite a conservé son visage intact; j'y vois 
des yeux grands et durs, un nez droit sensiblement 
recourbé à la pointe et une belle bouche dont les 
grosses lèvres semblent sourire • » 

De cette première salle on passe dans une seconde, 
puis de celle-ci dans une troisième, où la lumière ne 
pénètre presque plus et où se trouvent, dans le fond, sur 
un banc de pierre, quatre statues assises représentant 
Ramsès en compagnie de trois divinités. Onze autres 
chambres latérales complètent l'édifice. 

Le petit temple d'Ibsamboul, malgré l'infériorité de 
ses dimensions relativement à celui que nous venons 
de décrire, produit encore une vive impression. 11 est 
consacré à la déesse Hathor. Sa façade, tournée vers 
le Nil, est décorée de six colosses debout, hauts de 
trente et un pieds, placés trois à droite et trois à gau- 
che de la porte. Quatre de ces colosses sont des 
images de Ramsès; les deux autres représentent sa 
femme, Nofré-Ari ; la reine est au milieu de chacun 
des côtés de la façade, entre les deux statues du roi. 
Les espaces qui séparent les colosses sont remplis par 
des espèces de contre-forts taillés aussi dans le rocher 
et sur lesquels sont gravés, avec une admirable 
netteté de contours, les plus beaux et les plus grands 



LES TEMPLES SOUTERRAINS DIBSAMBOUL. 61 

hiéroglyphes qui existent : ici des dieux à tête d'éper- 
vier, de cheval, de bélier; là Timage d'un roi géant, 
toujours Ramsès, se précipitant avec impétuosité sur 
un guerrier qu'il va immoler et foulant aux pieds un 
autre vaincu. L'édifice se compose de trois salles; le 
plafond de la première, qui est la plus grande, est sup- 
porté par six piliers carrés surmontés de têtes de vache 
et sur les côtés desquels la reine Nofré-Ari figure en 
regard de son époux, comme son égale et partageant 
avec lui la gloire de la vie céleste. Les parois de ce 
sanctuaire, comme celles des diverses salles du grand 
temple, sont couvertes de bas-reliefs peints, représen- 
tant Ramsès, tantôt triomphant de ses ennemis, tantôt 
rendant hommage aux dieux et leur apportant en 
offrande des fleurs et des fruits. Les couleurs de ces 
bas-reliefs sont encore si fraîches qu'elles font dire 
aux Arabes : « Il semble que les ouvriers n'ont pas 
encore eu le temps de se laver les mains depuis qu'ils 
ont terminé leur travail. » 



CHAPITRE VI 



Les statues d*or de Babylone. — Les palais de Khorsabad et de Nimroud. 



La Mésopotamie, faTorisée d'un beau climat, arrosée 
par deux grands fleuves qui, dans la partie inférieure de 
leur cours, débordent et répandent périodiquement 
leurs eaux sur les terres voisines, fertile au point 
que, selon Hérodote, le blé rapportait en moyenne 
deux cents et même trois cents pour un, fut en quel- 
que sorte une seconde Egypte. Un peuple s'y établit, 
y prospéra et, tout en étendant au loin ses conquêtes, 
se livra aux arts de la paix, construisit de grandes 
villes et de magnifiques monuments. Deux de ces villes, 
Babylone et Ninive, situées la première au sud sur 
TEuphrate, la seconde au nord sur le Tigre, fameuses 
dans Te monde ancien par leur étendue et par leur 
beauté, rivales et tourà tour maîtresses l'une de l'autre, 
furent alternativement le siège de cet empire, qui 
s'appela tantôt empire Chaldéen, tantôt empire As- 
syrien. 

Babylone et Ninive ont disparu depuis longtemps 
de la surface de la terre. L'emplacement qu'elles occu- 



LES STATUES D*OR DE BABYLONE. 03 

pèrent n'est plus marqué que par des amas de décom- 
bres qui paraissent des élévations naturelles du sol. On 
ne s'expliquerait pas la destruction complète de ces 
deux importantes cités, si Ton ne réfléchissait que, 
construites principalement en briques séchées au soleil, 
c'est-à-dire en argile crue, elles durent facilement s'ef- 
fondrer, se dissoudre et finir par se confondre avec le 
terrain environnant. De minces plaques de pieiTe 
sculptées, des briques émaillées, des poteries ont pu 
mieux résister à l'action des siècles que les plus 
gigantesques constructions. 

Nous ne connaissons rien de f ancienne Babvlone. 
Celle qu'Hérodote etDiodore de Sicile ont décrite, est 
la ville relativement moderne qu'ont restaurée et em- 
bellie, au septième et au sixième siècle avant J.-C, 
les rois Nabopolassar et Nabuchodorossor. Encore la 
célèbre cité, au moment où Hérodote la visita, était- 
elle tombée sous la domination des Perses et avait- 
elle été ravagée par Darius et par Xerxès. Cependant 
l'historien grec vante encore la grandeur et la magni- 
ficence de Babylone ; il parle avec admiration de son 
immense mur d'enceinte auquel il donne une étendue 
de quatre cent quatre-vingt stades, une épaisseur de 
cinquante coudées et une hauteur de deux cents ; ^'un 
monument quadrangulaire consacré à Jupiter Belus 
(Bel-Marodach) ; d'une haute pyramide composée de 
huit tours superposées (l'ancienne tour de Babel recons- 
truite par Nabuchodorossor et dont on voit encore l'im- 
mense ruine*); enfin d'un temple qui renfermait une 
grande statue assise de Bel. «Devant cette image, dit-il, 

* GeUe ruine, énorme amas de briques yitrifiées par le feu, a encore 
actuellement 46 mètres de hauteur et 710 de pourtour. 



64 LES COLOSSES. 

est une table d'or, aussi très-grande ; le siège et les 
degrés sont également en or, et, suivant ce que 
disent les Chaldéens, on a employé huit cents ta- 
lents de ce métal à la confection du tout. » Il ajoute 
qu'il y avait aussi autrefois dans l'enceinte sacrée 
une statue d'or massif de douze coudées de haut, mais 
que cette statue, respectée par Darius, fut enlevée par 
Xerxès malgré la résistance d'un prêtre chaldéen que 
le roi de Perse fit tuer. 

Diodore parle de Babylone avec plus de développe- 
ment ; il est probable qu'il a vu aussi cette ville, mais 
à cette époque elle était en partie ruinée; les rési- 
dences royales, les principaux édifices avaient disparu; 
des quartiers entiers étaient convertis en champs cul- 
tivés. C'est par ouï-dire qu'il a appris ce qu'il rapporte 
du temple deBelus et des statues colossales qu'il conte- 
nait. « On assure, dit-il, que ce temple était extraor- 
dinairement élevé et que les Chaldéens y faisaient leurs 
travaux astronomiques en observant soigneusement le 
lever et le coucher des astres. Tout l'édifice était con- 
struit avec beaucoup d'art, en asphalte et en briques; 
sur son sommet se trouvaient les statues de Jupiter, de 
Junon et de Rhéa, recouvertes de lames d'or. Cette 
statue de Jupiter représentait ce dieu debout et dans 
l'attitude de la marche ; elle avait quarante pieds de 
haut et pesait mille talents babyloniens. Celle de Rhéa, 
assise sur un char d'or, avait le même poids que la 
précédente ; sur ses genoux étaient placés deux lions, 
et à côté d'elle étaient figurés d'énormes serpents 
en argent, dont chacun pesait trente talents. La statue 
de Junon, représentée debout, pesait huit cents talents; 
elle tenait dans la main droite un serpent par la tête 




I^S STATUES D'Oft DE BABYLONE. 65 

et dans la main gauche un sceptre garni de pierreries. 
Deyant ces trois statues était placée une table d'or 
placpié, de quarante pieds de long sur quinze de large, 
et pesant cinq cents talents. Sur cette table étaient 
posées deux urnes du poids de trente talents; il y avait 
aussi deux vases à brûler des parfums, dont chacun 
pesait trois cents talents, et trois cratères d'or, dont 
l'un, consacré à Jupiter, pesait douze cents talents ba- 
byloniens, et les deux autres chacun six cents. Tous 
ces trésors lurent plus tard pillés par les rois de 
Perse. » 

Quelle était, au point de vue de la beauté, la valeur 
de ces statues colossales citées plutôt que décrites par 
Diodoreetpar Hérodote, nous l'ignorons; mais il es* 
probable que, si elles s'étaient conservées jusqu'à nos 
jours, nous ne trouverions en elles que des idoles in- 
formes. On n'a découvert jusqu'ici dans les ruines de 
Babylone, — dont on a repris récemment l'explora- 
tion, — qu'une seule statue ; c'est un groupe colos- 
sal représentant un lion qui dévore un homme. Ce 
groupe, sculpté dans une pierre volcanique et qui sei- 
vait à la décoration du palais de Nabuchodorossor, 
est de la facture la plus grossière. Le prophète Daniei 
parle d'une statue d'or élevée dans la plaine de Doura 
par le roi Nébucadnézar (Nabuchodorossor) et qui avait 
soixante coudées de hauteur sur dix de largeur : 
M. Etienne Quatremère a fait justement remarquer que 
ces dimensions accusent une ignorance complète des 
proportions du corps humain. On ne trouve ni plus 
de science ni plus de goût dans les petites figures, 
au corps grêle et aux gestes gauches, que l'on voit 
représentées sur certaines pierres gravées. On peut 

5 



^n 



65 LES COLOSSES. 

donc affirmer que la sculpture babylonienne ne sortit 
jamais de l'enfance. 

Jusqu'à ces derniers temps, on possédait encore 
moins de renseignements sur Ninive, la capitale de 
l'empire assyrien, que sur Babylone. Détruite une pre- 
mière fois sous Sardanapale (789 av. J. C.) par le 
Mède Arbace et le roi de Babylone Phul-Balazou, le 
Bélésis des Grecs, puis bientôt rebâtie avec magnifi- 
cence par l'usurpateur Saryukin et par son fils, le cé- 
lèbre conquérant Sannachérib, cette ville fut de nou- 
veau prise et saccagée en l'an 606 par Cyaxare, roi 
des Mèdes, avec l'aide du Babylonien Nabopolassar. 
Cette fois sa ruine fut complète et définitive ; ses ha- 
bitants l'abandonnèrent, et on l'oublia au point que, 
dans les siècles suivants, on ne savait même plus 
l'widroit qu'elle avait occupé. Hérodote et Strabon la 
placent sur le Tigre, Diodore de Sicile sur l'Euphrate. 
Les prophètes hébreux, Nahum et Sophonie, avaient 
dit d'elle : « Ninive sera anéantie, changée en un dé- 
sert aride, et on se demandera : Où est maintenant 
cette demeure des lions? » Cette prédiction s'est ac- 
,complie à la lettre. 

C'est seulement de nos jours qu'après un enseve- 
lissement de vingt-quatre siècles, Ninive est sortie de 
terre avec ses grands palais, ses innombrables bas- 
reliefs et ses statues colossales. Cette résurrection, qui 
a comblé une grande lacune de l'histoire de l'huma- 
nité, est due aux patientes recherches de deux con- 
suls français, MM. Botta et Victor Place, et d'un voya- 
geur anglais, M. Layard. M. Botta, consul à Mossoul, 
explora le premier, en J843, le monticule sur lequel 
était bâti le petit village de Khorsabad, et il y décou- 



LE PALAIS DE KHORSABAD. 07 

vrit les ruines d'un édifice que l'on suppose être le 
palais deSaryukin,bâti par ce prince sur la rive orien- 
tale du Tigre, à peu de distance et au nord de Ninive: 
Plus récemment, M. Victor Place, par de nouvelles 
fouilles, est parvenu à dégager complètement ce mo- 
nument, dont on connaît maintenant toutes les par- 
ties. 

Le palais de Khorsabad est construit, comme tous 
les palais assyriens, sur une plate-forme artificielle, 
rectangulaire, élevée d'environ quinze mètres au-des- 
sus du sol environnant et entourée d'une muraille 
fortifiée de place en place par des tours. Cette plate- 
forme, longue de trois cents mètres dans un sens et de 
cent cinquante dans l'autre, ayant par conséquent 
quarante-cinq mille mètres de superficie, était occu- 
pée tout entière par des constructions que séparaient 
des cours et qui formaient trois bâtiments distincts, 
« correspondant, dit M. Lenormant, aux trois divi* 
fiions que présente encore aujourd'hui toute habita- 
tion luxueuse de Bagdad ou de Bassora : le sérail ou 
palais proprement dit, qu'habitent les hommes et où 
se trouvent les appartements de réception (sélamlik); 
le harem et le khariy c'est-à-dire les dépendances de 
service, ce que nous appelons dans nos châteaux 
français les communs. » Derrière le harem s'élevait 
une tour ou pyramide de quarante-trois mètres d'élé- 
vation, composée de sept étages égaux en hauteur, 
mais diminuant progressivement de diamètre. Cette 
tour, qui s'appelait Zikurat, était un observatoire sur 
le sommet duquel les prêtres astrologues interrogeaient 
les astres. 

Les salles composant les divers bâtiments s'ali- 



68 LES COLOSSES. 4 

gnaient en enfilade autour des cours ou le long des 
larges terrasses qui bordaient extérieurement l'édi- 
fice. La plupart de cps salles sont de médiocre éten- 
due ; celles qui servaient aux réceptions et aux céré- 
monies sont très-longues, mais étroites; la plus vaste 
a cent quinze pieds de longueur sur trente seulement 
de largeur : cette disposition est due sans doute à 
l'impossibilité de construire avec des briques ou en 
pisé des voûtes d'une longue portée. Les murs de ces 
galeries sont revêtus de plaques de pierre hautes de 
trois mètres et entièrement couvertes de bas-reliefs. 
Quelquefois les sculptures occupent toute la hauteur 
des plaques, mais le plus souvent elles forment deux 
zones séparées par un bandeau d'inscriptions de cin- 
quante à soixante centimètres d'épaisseur. Au-dessus 
des bas-reliefs et jusqu'au plafond, peu élevé d'ail- 
leurs, les murs sont décorés de briques émaillées. 
Toutes les grandes portes ouvrant soit sur les cours 
intérieures, soit sur les esplanades extérieures, sont 
décorées de statues colossales représentant des tau- 
reaux ailés à tête humaine de quinze pieds de hau- 
teur. La partie supérieure de ces portes n'existe plus, 
mais on sait qu'elle était en forme de voûte et décorée 
de briques peintes et émaillées. Les toits qui recou- 
vraient les différentes parties de l'édifice sont entière- 
ment détruits; on a lieu de supposer qu'ils étaient 
plats, en terrasse, et bordés par un feston de cré- 
neaux. L'ensemble du palais de Khorsabad, tel que 
M. Thomas, l'habile architecte adjoint à M. Place, l'a 
restitué dans ses beaux dessins, présente tout à fait 
l'aspect d'une construction arabe. 
Deux autres monticules voisins, celui de Koyound- 



d palais de KhorwlMd (r«ainirtiion). 



LES RUINES DE NIMROUD. 71 

jik, qui est l'emplacement même de Ninive, et celui 
de Nimroud, dont Tidentité avec Kalach est incontes- 
table, ont été explorés par M. Layard. Nous emprun- 
terons au savant anglais la description vivante et pit- 
toresque qu'il a donnée des ruines de Nimroud. 
ce Supposons, dit M. Layard, que nous sortons de ma 
tente près du village (de Nimroud) dans la plaine. En 
approchant du monticule, on n'aperçoit aucune trace 
de construction, si ce n'est une petite hutte de boue 
couverte d'herbe desséchée, bâtie pour la commodité 
de mes travailleurs chaldéens. Nous montons cette 
colline artificielle, mais nous ne voyons pas les rui- 
nes; pas une pierre ne dépasse le niveau du sol ; il n'y 
a devant nous qu'une vaste plate-forme unie, tantôt 
revêtue d'une luxuriante moisson d'orge, tantôt nue, 
aride, hérissée de quelques rares et maigres buis- 
sons. Au loin apparaissent de petits monticules bas 
et noirs, entourés de gazons jaunis, et du sommet 
desquels s'échappent de minces colonnes de fumée : 
ce sont les tentes des Arabes. Quelques misérables 
vieilles femmes ramassent la fiente des chameaux 
et de menues branches sèches. Une ou deux jeunes 
filles au pas ferme, à la stature élevée, atteignent jus- 
tement le haut de la colline, avec une cruche d'eau 
sur l'épaule et un fagot de broussailles sur la tète. De 
tous côtés surgissent, comme s'ils sortaient de des- 
sous terre, de longues files d'êtres à l'aspect sauvage, 
aux cheveux en désordre, à peine vêtus d'une courte 
chemise, sautant et cabriolant ou courant çà et là en 
jetant des cris comme des fous. Chacun d'eux porte 
une corbeille, et, arrivé sur le bord de la colline, 
verse son contenu, dont la chute produit un nuage de 



72 LES COLOSSES. 

poussière. Il s'en retourne ensuite, toujours gamba- 
dant et chantant, faisant danser sur sa tête sa cor- 
beille vide, puis disparaît soudain dans les entrailles 
de la terre d'où il était sorti. Ces hommes sont des ou- 
vriers employés à enlever les décombres des ruines. 
« Nous allons descendre dans la principale tran- 
chée. Après avoir fait une vingtaine de pas, nous nous 
trouvons tout à coup devant une paire d'énormes lions 
ailés à tête humaine formant les deux côtés d'un por- 
tail. Dans ce labyrinthe souterrain, tout est bruit et 
confusion ; les Arabes courent dans différentes direc- 
tions, les uns avec des corbeilles pleines de terre, les 
autres avec des cruches d'eau qu'ils apportent à leurs 
compagnons; les Chaldéens, vêtus de leurs habits 
rayés et coiffés de leurs étranges bonnets coniques, 
creusent avec des pics la terre durcie, soulevant à 
chaque coup un épais nuage d'une fine poussière. Les 
sauvages accords de la musique kurde se font enten- 
dre au loin, et, s'ils parviennent jusqu'aux oreilles des 
ouvriers, les Arabes les accompagnent en chœur de leur 
chant, entonnent leur cri de guerre et travaillent avec 
un redoublement d'énergie. Laissant derrière nous 
une petite chambre où les sculptures nous étonnen} 
par la rudesse de l'exécution, nous repassons entre 
les grands lions ailés et nous entrons dans les ruines 
de la salle principale. Des deux côtés nous voyons de 
gigantesques figures ailées, quelques-unes avec des 
têtes d'aigle, d'autres entièrement humaines et tenant 
dans leurs mains de mystérieux symboles. A gauche 
est un autre portail également formé de lions ailés ; 
l'un d'eux est tombé en travers de l'entrée et nous 
laisse juste la place de nous glisser le long de la mu- 



LES RUINES DE NIHHOUU. 



raille. Au delà du portail, voici une figure ailée, puis 
deux tables de pierre décorées de bas-reliefs, mais si 



Crend penoiuuge ailé leuaiil une pomme de pia (biB-reliel). 



endommagées qu'on peut à peine distinguer tes su- 
jets de ces sculptures. Nous avançons toujours, mais 



74 LES COLOSSES. 

ici toute trace de mur disparait ; nous ne voyons plus 
que la paroi de terre de la tranchée ; il en est de même 
du côté opposé de la salie. Cependant, en examinant 
avec attention ces parois de ten*e, nous parvenons à 
découvrir des vestiges d'une solide construction en 
briques crues et en argile ; ces matériaux décomposés 
ont repris l'aspect informe de la terre qui les consti- 
tue. Les tables d'albâtre qui recouvraient ces murs 
sont tombées, et nous marchons sur une couche de 
débris de bas-reliefs en pierre tendre. Nous les rele- 
vons pour la première fois après tant de siècles, et 
nous recherchons avec une ardente curiosité quel 
événement nouveau de l'histoire assyrienne, quelle 
coutume inconnue ces précieux fragments nous révè- 
lent. Après avoir marché environ l'espace d'une cen- 
taine de pieds dans cette longue salle jonchée de 
sculptures, nous atteignons une autre porte formée de 
gigantesques taureaux ailés en pierre calcaire jaune ; 
l'un d'eux est intact, mais son compagnon est tombé 
sur le flanc et brisé en plusieurs morceaux ; la grande 
tète humaine qui le surmontait gît à nos pieds. Nous 
pénétrons sans nous détourner dans la partie de l'édifice 
à laquelle conduit ce portail, et nous nous trouvons 
aussitôt en présence d'une figure ailée tenant à la main 
une fleur, qu'elle semble présenter comme une of- 
frande au taureau ailé. A la suite de cette sculpture 
viennent huit beaux bas-reliefs, représentant une 
scène de chasse, dans laquelle un roi perce de ses 
flèches un lion et un taureau sauvage, et le siège d'un 
château fort que l'on bat en brèche avec des béliers. 
Arrivés au fond de la salle, nous apercevons une 
sculpture magnifique : deux rois se tiennent debout 



LES RUINES DE ISIMROUD. 75 

de chaque côté de l'arbre sacré, gardé par deux ligu- 
res ailées. En avant de ce bas-relief se trouve une 
sorte d'estrade de pierre, sur laquelle était sans doute 
placé le trône du monarque assyrien, lorsqu'il don- 
nait audience à ses courtisans ou bien recevait l'hom- 
mage de ses ennemis vaincus. En sortant de cette salle 
par la porte de gauche, décorée d'une couple de lions, 
nous nous trouvons bientôt arrêtés par un ravin pro- 
fond; sur la muraille qui le domine sont sculptées 
des figures de captifs portant des tributs, et, au bord 
même du ravin, gisent deux énormes taureaux et 
deux figures ailées d'à peu près quatorze pieds de 
hauteur. 

c( Forcés de rd;ourner sur nos pas, puisque le ravin 
ferme les ruines de ce côté, nous sortons par l'ouver- 
ture flanquée des taureaux en pierre jaune, et nous 
pénétrons dans une grande chambre entourée de per- 
sonnages à tête d'aigle. Ici plusieurs sorties, toujours 
gardées par des taureaux ou bien par des figures de 
génies et de grands prêtres, s'offrent à nous; de 
quelque côté que nous nous tournions, nous nous 
trouvons au milieu d'un dédale de chambres, et, si 
l'on n'avait une parfaite connaissance des détours de 
ce labyrinthe, on ne tarderait pas à s'y égarer. 

« Les décombres restant généralement accumulés 
dans le milieu des chambres, l'excavation tout entière 
consiste en une multitude de couloirs étroits formés 
d'un côté par une paroi revêtue de plaques d'albâtre 
sculptées et de l'autre par une muraille de terre dans 
laquelle on aperçoit de nombreux morceaux de vases 
brisés et de briques peintes des plus brillantes cou- 
leurs. Nous pourrions errer à travers ces galeries pen- 



76 LES COLOSSES. 

dant une heure ou deux, toujours attirés par de nou- 
veaux sujets de surprise et d'admiration : ici, ce sont 
des rois accompagnés du long cortège de leurs eunu- 
ques et de leurs prêtres ; là, des files de figures ailées 
portant des pommes de pin ou d'autres emblèmes re- 
ligieux et en adoration devant l'arbre mystique; à 
chaque instant, des figures colossales de taureaux ou 
de lions. Enfin, cédant à la fatigue, nous sortons de 
l'édifice souterrain par une tranchée placée à l'oppo- 
site de celle par laquelle nous sommes entrés, et nous 
nous trouvons de nouveau sur la plate-forme. C'est en 
vain que maintenant nous cherchons autour de nous 
une trace des merveilles que nous venons de voir, et 
nous serions tentés de croire que nous avons fait un 
rêve ou que nous avons écouté le récit de quelque 
fantastique conte d'Orient. Si quelqu'un vient plus 
tard fouler cette colline, quand l'herbe aura recouvert 
les ruines du palais assyrien, il pourra me soupçonner 
d'avoir raconté une vision. » 



CHAPITRE Vn 



Les grands taureaux ailés à tête humaine. — Les étouffeurs de lions. 
— Caractère réaliste de la sculpture assyrienne. 



Après avoir parcouru^ sur les pas des explorateurs 
de Khorsabadet deNimroud, les ruines des palais as- 
syriens; fixons maintenant notre attention sur les 
grands taureaux ailés à tête humaine qui décoraient 
les principales portes de ces monuments et dont notre 
Musée du Louvre possède quatre magnifiques échan- 
tillons. Ces colosses sont sculptés dans une énorme 
dalle de pierre, haute de cinq à six mètres, large d'au- 
tant et épaisse d'un mètre environ. Us pèsent de 
trente-cinq à quarante mille kilogrammes. Leur nom- 
bre n'est pas moins surprenant que leur volume ; à 
Khorsabad, on a compté jusqu'à vingt«six paires de 
ces monolithes, qui sont à la fois des statues et des 
bas-reliefs, car la partie antérieure, c'est-à-dire la tête, 
le poitrail et les deux jambes de devant, est taillée en 
ronde bosse, tandis que tout le reste du corps ne forme 
qu'une saillie sur la surface plate de la dalle de pierre. 

Ces monstres, qui tiennent à la fois de l'homme, 



N 



78 LES COLOSSES. 

du quadrupède et de l'oiseau, ont, malgré ce bizarre 
mélange de formes hétérogènes, un air de puissance, 
une sorte de beauté, dont il est impossible de ne pas 
être frappé. La tête est coiffée d'une tiare cylindrique, 
sur laquelle s'enroulent deux et quelquefois trois 
paires de cornes. Les traits du visage sont fortement 
accentués et non sans noblesse; les yeux, très-grands, 
laissent saillir les prunelles; le nez, sensiblement 
busqué, se termine par des narines bien ouvertes ; sur 
la bouche gracieusement découpée et relevée dans les 
coins se dessine un mystérieux sourire, expression 
indéfinissable de bonté mêlée d'ironie* Une longue 
barbe, frisée sur les joues, puis massée en rouleaux 
parallèles qu'entrecoupent des rangées horizontales de 
boucles, descend sur la poitrine ; les oreilles, quoi- 
que courtes, sont celles d'un taureau; une longue et 
épaisse chevelure s'anioncelle derrière le cou en un 
volumineux chignon bouclé. Deux grandes ailesd'aigle, 
qui partent des épaules, se déploieiit au-dessus du corps 
jusqu'à la hauteur du sommet de la coiffure. Le corps 
du taureau est modelé avec soin ; les saillies des côtes, 
les larges muscles des cuisses et les tendons des jambes 
sont scrupuleusement indiqués. Des rangées de poils 
frisés s'étendent le long du dos, des flancs et au bord 
externe de la cuisse. Une .particularité singulière, 
c'est que le taureau a cinq jambes et que l'on n'est nul- 
lement choqué de cette anomalie, qui le plus souvent 
passe inaperçue. Quand on regarde Panimaï de face, 
on n'aperçoit que les deux jambes de devant, placées 
sur le même plan, du taureau-statue ; et quand on le 
regarde de profil, l'une des jambes de devant se trou- 
vant masquée par Tautre, on ne distingue que les 



LES TAUREAUX AILES A Itlï, HVNAntE. 79 

quatre jambes du taureau bas-relief, qui se présente 
alors daus l'attitude de la marche. Si, par un subter- 
fuge aussi hardi qu'adroit, l'artiste ninivite n'avait pas 
ajouté une cinquième jambe, le taureau vu de profil 
n'aurait eu que trois jambeit visibles 4t aurait paru 
défectueux. 



Taureau lili à lê(a humaine. 



De quel être surnaturel ces animaux fantastiques 
étaient-ils la représentation? Quelques savants ont vu 
en eux l'image du grand dieu assyrien Bel-Mérodach, 
mais cette assertion a été contestée. Il est plus proba- 
ble que les taureaux ailés ne représentaient aucune 



80 LES COLOSSES. 

divinité déterminée. Il faut plutôt les regarder comme 
des génies réunissant les attributs les plus précieux 
que l'esprit humain a pu concevoir : l'intelligence 
suprême, dont la tète humaine est le symbole, la force 
invincible et l'omniprésence, exprimées l'une par le 
corps robuste du taureau, l'autre par les ailes rapides 
de l'aigle. Ces génies, qui portaient le nom de Kirubiy 
rappellent les chérubins qui décoraient l'arche d'al- 
liance et ceux qui gardaient l'entrée du jardin d'Éden. 
Ils étaient placés aux portes des villes et des palais 
comme des gardiens sûrs et vigilants, comme des repré- 
sentants de la puissance et de la protection divines. Us 
senties analogues des sphinx égyptiens. La vérité de 
cette explication semble prouvée^par une inscription en 
caractères cunéiformes, dans laquelle de savaûts inter- 
prètes ont vu une sorte d'invocation du roi Assarhaddon 
ainsi conçue : « Que le taureau gardien, le génie qui 
protège la force de ma royauté conserve à toujours mon 
nom joyeux et honoré jusqu'à ce que ses pieds se meu- 
vent de leur place. » Telle était sans doute aussi la 
signification de ces lions ailés à tête humaine ou de 
ces simples lions de dimensions colossales découverts 
par M. Layard dans les ruines des monuments de 
Nimroud. 

A côté et en dehors des taureaux ailés dont nous ve- 
nons de parler, , on a trouvé sur les murs du palais de 
Khorsabad, à droite et à gauche des portes principales, 
des figures humaines colossales, se présentant de face 
et tenant un lion qu'elles semblent étouffer. Ces figures, 
dont deux ont été transportées au Louvre, sont sculp- 
tées en haut-relief. Leur aspect est formidable. Le 
visage n'a plus cetlé expression de majesté souriante 



LES ÉTOUFfEURS DK L1U>S. 81 

que nous avons remarquée sur la face des laureuus à 



tête humaiue. Les traits sout plus opais, plus grossimi:; 
il y a dans l'énergie dont ils sont empreints quelque 






82 Les colosses. 

chose dé brutal ; c'est la force tout animale d'un athlète. 
Ces personnages ont la tête nue, aplatie par une lourde 
chevelure qui descend très-bas sur le front et tombe 
de chaque côté sur Tépaule en un chignon massif. 
La barbé est, comme à l'ordinaire, frisée sur les joues 
et sur le menton, puis, devant la poitrine, bouclée par 
étages en rouleaux compactes. Le costume se compose 
d'une longue robe échancrée sur le devant et à man- 
ches ouvertes, bordée d'une large frange et en partie 
recouverte par une écharpe brodée qui passe sur 
l'épaule droite. En dessous de cette robe, on aperçoit, 
par Téchancrure, le bas d'une tunique qui descend 
seulement jusqu'au genou. Les bras nus sont ornés de 
bracelets au-dessus des coudes et aux poignets. Les 
pied*: sont chaussés de sandales à quartier relevé et 
attachées par des courroies sur le cou-de-pied. C'est le 
brasgauclie qui, replié, tient et serre le lion. Le bras 
droit est pendant ; il est armé d'un instrument double* 
ment recourbé en forme d'S et dont la poignée figure 
une tête de veau. Le lion, petit relativement au géant 
qui le porte, paraît écrasé par l'étreinte qu'il subit. 
Sa gueule ouverte semble rugir de douleur et de rage ; 
ses griffes se crispent ; celles de derrière s'enfoncent 
convulsivement dans le vêtement de son bourreau. On 
reconnaît dans ce lion, très-différent de celui d'Afrique, 
l'espèce qui habitait autrefois les plaines de la Méso- 
potamie et dont on rencontre encore aujourd'hui 
quelques représentants; sa crinière courte est indi- 
quée d'une manière conventionnelle par deux cercles 
de mèches entourant la tête et par des rangées de lo- 
sanges imbriqués sur les épaules. 

On s'accorde à voir dans ces personnages, auxquels 



LES liAS-UELIEFS ASSYRIENS. 85 

on a donné le nom d'étouffeurs de lions, la représen- 
tation d'Adar, THercule assyrien, « le terrible, le sei- 
gneur des braves, le maître de la force, le destructeur 
des ennemis, le dompteur des désobéissants, l'exter- 
minateur des rebelles. » 

Toutes les autres sculptures qui décoraient les pa- 
lais assyriens étaient des bas-reliefs, recouvrant, comme 
nous l'avons dit, non-seulement les murs extérieurs 
du monument, mais les parois intérieures de la plu- 
part des salles. La saillie de ces bas-reliefs est très- 
faible; elle varie de un à trois centimètres; d'un peu 
loin, on n'aperçoit sur la pierre qu'un simple dessin, 
une sorte de gravure au trait, mais quand on appro- 
che, on reconnaît que les détails anatomiques des par- 
ties nues des figures, ainsi que les ornements et les 
broderies des vêtements, sont indiqués avec un soin 
scrupuleux. Dans ces sculptures, tous les personnages 
sont de profil; les uns, occupant toute la hauteur des 
plaques de, gypse et dépassant déplus d'un tiers la taille 
humaine, représentent des rois avec le sceptre etl'épée, 
ou bien des génies ailés tenant des attributs symbo- 
liques tels que la pomme de pin, le vase à anse, une 
gazelle, une fleur; ils ont souvent la partie moyenne 
du corps traversée par une large bande de caractères 
cunéiformes. Les autres, beaucoup plus petits, expri-» 
ment des scènes animées, une bataille, le siège d'une 
ville, le passage d'une rivière, un massacre d'ennemis 
vaincus, un défilé de captifs apportant des tributs au 
roi, ou bien une chasse au lion, au bœuf sauvage, et 
même des tableaux de la vie domestique. L'ensemble 
des bas-reliefs d'un palais était l'histoire, gravée sur 
la pierre, du roi qui l'avait bâti ; c'était Villustration 



84 LES COLOSSES. 

par la sculpture des faits racontés sur les mêmes murs 
par récriture cunéiforme. 

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur Tun de ces bas- 
reliefs pour reconnaître combien la sculpture assyrienne 
diffère de celle des Égyptiens. Tandis que ceux-ci se 
plaisaient à simplifier la nature, la réduisaient à ses 
éléments essentiels et caractéristiques, les Assyriens 
au contraire s'attachaient au détail, le rendaient avec 
un soin minutieux jusqu'à l'exagérer : ils n'omettaient 
dans une figure ni un muscle, dont ils faisaient une 
corde saillante, ni une mèche des cheveux ou de la 
barbe, ni le dessin de l'étoffe d'un habit. Ni les uns 
ni les autres n'étaient de fidèles interprètes de la na- 
ture, les premiers pour la considérer de trop loin, 
les seconds pour l'observer de trop près. Les Égyptiens 
étaient idéalistes avec excès, les Assyriens réalistes à 
outrance. Au point de vue de la grandeur morale, de 
la hauteur d'inspiration, l'avantage est incontesta- 
blement à l'art égyptien ; mais pour la vérité maté- 
rielle, pour le mouvement et la vie, c'est l'art assyrien 
qui l'emporte. - 

Cette opposition de tendances artistiques répond à 
celle qui existait dans le tempérament et dans le ca- 
ractère des deux nations. Les Égyptiens avaient le 
corps et les membres grêles, les attaches fines, la tête 
petite; ils étaient portés à la contemplation, à l'ascé- 
tisme : aussi ont-ils représenté leurs dieux ou leurs 
rois assis ou couchés comme des sphinx, rêveurs, im- 
mobiles, morts ou en possession de l'éternel repos de 
la vie céleste. Les Assyriens, au contraire, étaient 
trapus, ils avaient la tête forte, le cou épais, la poi- 
trine large, les membres musculeux et gros ; ils étaient 



CARACTÈRE DE LA SCULPTURE ASSYRIENNE. 83 

actifs, énergiques, ils aimaient la guerre et on les a 
justement appelés les Romains de TAsie : c'est pour- 
quoi, comme le fait remarquer M. Place, les êtres 
surnaturels sculptés sur les murs des palais ce sont 
debout, occupés à une fonction ou en marche comme 
les taureaux ailés vus de profil. Le roi, sauf le cas où 
il est assis sur son trône pour recevoir dçs hommages, 
parait toujours en mouvement, à la guerre, à kichasse, 
frappant de ses armes les ennemis ou les lions, diri- 
geant ses grands travaux de construction. » 

Ce qui, outre sa valeur propre, donne une impor- 
tance capitale à la sculpture assyrienne, c'est qu'elle 
a été, non-seulement un art original, mais encore un 
art générateur. C'est d'elle que procède l'ancienne 
sculpture perse ; on retrouve les modèles et les pro- 
cédés ninivites, perfectionnés par un ciseau plus souple^ 
et plus fin, dans les bas-reliefs du magnifique palais 
construit par Darius à Persépolis et dont les murailles 
de marbre, décorées de taureaux ailés gigantesques, de 
personnages élégamment drapés, font encore l'admi- 
ration des voyageurs. En second lieu, on ne conteste 
plus que la sculpture assyrienne ait été l'origine du 
plus grand art du monde, l'art grec, honneur qui avait 
été à tort attribué uniquement à l'Egypte. Les ensei- 
gnements des artistes assyriens se sont transmis aux 
populations de l'Asie-Mineure ; on les reconnaît dans 
les rudes bas-reliefs de dimensions colossales sculptés 
sur des rochers à Jaseli-Kaïa en Cappadoce, à Giaour- 
Kalesi en Phrygie, à Nymphio en Lydie ; de là ils ont 
pénétré dans l'Hellade. Il n'est pas besoin de suivre 
pas à pas cette filiation pour constater l'étroite parenté 
qui existe entre les œuvres ninivites et celles des 



86 LES COLOSSES. 

Hellènes de Tépoque archaïque; cette ressemblance 
apparaît au premier coup d'oeil. « Le célèbre bas- 
relief primitif d'Athènes, connu sous le nom vul- 
gaire de Guerrier de Marathon, fait observer M. Le- 
normant, semble détaché des parois de Khorsabad ou 
de Koyoundjik. » 






CHAPITRE VIII 



La statuaire colossale en Grèce. — L* Apollon d'Amycl(5e. — La Minervo 

du Parthénon. 



Nous venons de dire que les artistes grecs ont imité 
les Assyriens par Tinlermédiaire des peuples de l'Asie 
Mineure ; il ne pouvait en être autrement ; ils devaient 
profiter des exemples offerts par les nations qui les ont 
précédés dans la culture des arts, et avec lesquelles ils 
s'étaient trouvés en contact. Mais ce serait méconnaître 
le génie essentiellement original des Grecs, que de voir 
en eux de simples imitateurs des Orientaux. Ils n'ont 
emprunté qu'un point de départ; ils se sont ouvert 
une voie nouvelle. Ce qu'ils se sont appropj'ié, ce sont 
surtout des procédés techniques, c'est en quelque sorte 
la partie matérielle de la sculpture. Ils n'ont pas tardé 
à transformer les modèles qu'ils avaient reçus, à pro- 
duire des œuvres personnelles dont le type n'existait 
nulle part ; les premiers ils ont découvert, et pour ainsi 
dire inventé le beau; ils senties véritables créateurs 
de Fart. 

M. Saint-Marc Girardin a éloquemment exprimé, 



88 LES COLOSSES. 

dans son Cou7's de littérature dramatique , cette 
métamorphose merveilleuse qu'ont subie les ouvrages 
de la statuaire orientale, enchaînée par d'inflexibles 
traditions, sous le libre ciseau des sculpteurs grecs. 
c< N'oublions pas, dit-il, ce que l'art grec a fait des 
dieux qui lui étaient venus de l'Asie. Je les vois encore, 
ces dieux bizarres et monstrueux , avec leurs diffor- 
mités plçines d'allégories mystérieuses ; je les vois 
monter sur les vaisseaux de Cécrops et de Danaûs et 
aborder aux rivages de la Grèce ; mais dès qu'ils ont 
touché cette terre merveilleuse, peu à peu leurs formes 
s'épurent,.leurs traits s'embellissent. Que sontdevenus, 
dieux de l'antique Egypte, vos bras roides et immobiles, 
vos jambes attachées Tune à l'autre, vos corps accroupis 
sur leurs sièges de porphyre et dont ils semblaient ne 
, point pouvoir se séparer? Vos gestes se sont assouplis, 
vos pieds marchent , vos bras s'arrondissent, vos mains 
s'ouvrent, vos lèvres parlent, vos yeux voient; vous 
n'êtes plus de hideuses images et d'étranges symboles 
faits pour effrayer la terre plutôt que pour l'instruire. 
En passant du domaine de l'allégorie, qui est savante, 
compliquée et difforme, dans le domaine de l'art , qui 
vise à la simplicité et à la beauté, les dieux ont pris la 
forme des plus beaux d'entre les humains , et c'est 
dans cette beauté humaine qu'ils ont trouvé la divinité, 
car ils ont charmé et élevé l'âme qui les contemple.... 
Ne me parlez donc plus des cent mamelles de la Diane 
d'Éphèse , enveloppée dans sa gaine mystique , vain 
emblème qui, pour révéler la fécondité de la nature, 
ne vaut pas la beauté de la Vénus génératrice qu'a 
sculptée la statuaire et qu'a chantée la poésie. Ne me 
parlez pas des cent bras des Titans , pauvre image de 



LA STATUAIRE PRIMITIVE EN GRÈCE. 89 

la force, auprès du mouTement de sourcils que Phidias 
a donné à son Jupiter Olympien pour remuer le monde. 
L'allégorie orientale tourmentait et défigurait la forme 
pour lui donner un sens ; Tart grec la spiritualise par 
la beauté, et, à mesure que la matière s*épure en s*em- 
bellissant , elle parle à Tàme un langage que celle-ci 
entend mieux. » 

Mais la sculpture grecque n'a pas produit du premier 
coup des chefs-d'œuvre. Les ouvrages où elle s'est 
d'abord essayée étaient empreints d'une raideur et 
d'une uniformité que l'étude de la nature a plus tard 
corrigées. La religion , qui d'abord l'employa , n'était 
pas intéressée à hâter ses progrès; elle se contenta 
longtemps d'idoles grossières, qui n'avaient besoin que 
d'être consacrées pour satisfaire la naïve piété des 
croyants. C'étaient des pièces de bois informes, aux- 
quelles on donna ensuite une tète sculptée , des bra's 
adhérents au corps et des pieds rapprochés l'un de 
l'autre. 

Plus tard ces simulacres se perfectionnèrent ; les 
yeux, primitivement indiqués par une simple ligne , 
s'ouvrirent, les bras se détachèrent du corps, les pieds 
se séparèrent comme pour marcher. On rendait des 
soins à ces représentations de la divinité comme à des 
créatures humaines ; on les lavait, on les frottait, on 
s'efforçait de les rendre belles en les peignant de cou- 
leurs brillantes et en les drapant de riches étoiïes ; on 
leur mettait des diadèmes et des couronnes, des chaînes 
de cou et des boucles d'oreilles. Plus on les ornait, et 
plus on croyait donner une haute idée de la puissance 
divine et augmenter la confiance des adorateurs. 
L'art de forger les métaux , de les battre et de les 



90 LES COLOSSES. 

repousser au marteau, s'étant communiqué de T Asie- 
Mineure à la Grèce, on fit aussi des idoles en or et en 
bronze : tels étaient le Jupiter colossal d'or battu, con* 
«acre à Olympie et fabriqué aux frais des riches Corin* 
thiens, et l'Apollon d'Amyclée. Ce dernier consistait 
en une colonne de bronze , pourvue d'une tète , de 
mains et de pieds. La tête étaij casquée; l'une des 
mains tenait un arc , l'autre une lance. Une tunique, 
que l'on renouvelait ^chaque année , dissimulait la ri* 
gidité du corps et tombait jusque sur les pieds. Le 
visage était doré. Cette statue avait pour piédestal un 
tombeau, celui d'Hyacinthe, construit en forme d'autel. 
Elle avait trente coudées, c'est-à-dire quarante-cinq 
pieds de hauteur. Un trône gigantesque fut plus tard 
élevé derrière l'idole, qu'il entourait, comme un chœur, 
de trois côtés. Ce trône était un véritable monument; 
il était revêtu tout entier d'ivoire et d'or ; quatre sta- 
tues, deux Grâces et deux Saisons, en formaient les 
pieds. Des sièges étaient rangés à droite et à gauche 
dans l'intérieur de cette espèce de chapelle. Des bas- 
reliefs, divisés en quarante-deux compartiments, et 
représentant des dieux et des déesses, des personnages 
fabuleux ayant donné leurs noms aux montagnes et 
aux fontaines de la Laconie, en décoraient les surfaces. 
Le tombeau d'Hyacinthe était également orné de sculp- 
tures. Ce trône, dont l'élévation devait égaler au moins 
celle de la statue , était l'ouvrage de Batyclès de Ma- 
gnésie , un des maîtres les plus célèbres de l'école 
asiatique, qui, après la prise de Sardes, s'était retiré 
avec ses élèves chez les Spartiates , alliés de Crésus. 
Bien que la beauté du monument d'.4myclée ait été 
sans doute justement vantée, la réunion do ce siège 



lAPOLLOS D'AHÏCLÈE. 01 

magnifique et de ce colosse rigide qui ne pouTait s'; 
asseoir avait quelque chose de barbare et ne devait 
satisfaire ni l'esprit ni les yeux. 



L'Apollan d'AinjcIée; nalilalion de QnitramAre de Ouinc). 

Mais, en Grèce, la religion ne s'obstina pas, comme 
elle le fit en Egypte, à conserver indéfiniment les 
images symboliques léguées par la tradition. Après 



92 LES COLOSSES. 

avoir d'abord recherché uniquement, pour la représen- 
tation de la divinité , Ténormité des dimensions et la 
richesse des ornements, elle comprit le prestige de la 
forme et eut recours à la statuaire qui, appelée à re- 
produire le corps humain pour célébrer les athlètes 
vainqueurs dans les jeux publics, avait étudié de près 
la nature et accompli d'immenses progrès. Ce fut Phi- 
dias qui, le premier, à la grandeur linéaire et à la 
splendeur matérielle entreprit d'ajouter le véritable 
idéal, celui de la beauté de la forme et de l'expression : 
il y réussit de façon à illustrer à jamais lui-même et sa 
patrie. 

Doit-on s'étonner qu'un si grand artiste ait adopté le 
genre colossal, qu'il n'ait pas dédaigné de joindre l'im- 
pression matérielle tenant à la grandeur des lignes à 
l'impression morale venant de l'harmonie des propor- 
tions? Nous ne le croyons pas. Outre qu'il n'était peut- 
être pas libre d'abandonner des traditions respectées, 
pourquoi eût-il renoncé à un moyen de parler tout en- 
semble aux sens et à l'esprit? Ne pensera-t-on pas, avec 
Quatremère de Quincy, que, se proposant de représenter 
la supériorité de la nature divine sur la nature humaine, 
l'artiste trouvait une ressource de plus dans cette frap- 
pante disproportion du dieu avec tout ce qui l'envi 
ronnait, avec l'enceinte même qui le renfermait? 

Les deux plus célèbres statues de Phidias, celles -qui 
ont le plus occupé les historiens et les critiques, sont 
la Minerve du Parthénon et le Jupiter d'Olympie. Toutes 
deux sont colossales et ont passé de tout temps pour 
les chefs-d'œuvre de la statuaire chryséléphantinc, 
c'est-à-dire en or et en ivoire. 

Chacun sait que le Parthénon ou temple de la Vierge, 



Li MINERVE DU PARTHÉNON. 95 

situé dans TAcropole et rebâti sous Périclès , était le 
plus bel édiGce d'Athènes et Tun des plus beaux de la 
Grèce. D était tout en marbre. Il formait un rectangle 
allongé, entouré d'une colonnade, simple sur les côtés, 
double sur les deux façades. Une frise régnait à l'exté- 
rieur au-dessus des colonnes , et une autre sous le pé- 
ristyle; chaque façade était surmontée d'un fronton. Le 
Parthénon avait soixante-neuf mètres de long et trente 
de large ; sa hauteur ne dépassait pas dix-huit mètres. 

Ces dimensions pourront paraître petites si on les 
compare à celles de nos églises, mais il faut se rappe- 
ler que les temples grecs n'étaient pas, comme les 
nôtres, des lieux de culte et de réunion pour la foule; 
ils étaient la demeure d'une divinité ; on y conservait 
les présents oflerts à l'idole, et les prêtres seuls y péné- 
traient. Les actes du culte, c'est-à-dire les sacrifices, se 
faisaient sous les portiques ou devant le temple , et le 
peuple y assistait du dehors. 

L'intérieur du Parthénon était divisé en trois nefs ; 
c'est dans celle du milieu , la plus grande , que se 
trouvait la statue de Minerve ; on voit encore l'empla- 
cement du piédestal , sorte de pavement en tuf faisant 
contraste avec les dalles de marbre qui forment le sol 
environnant. Ce pavement a six mètres et demi de long 
sur deux et demi de large ; le piédestal le dépassait 
visiblement d'environ soixante-quinze centimètres dans 
tous les sens; on distingue la place des crampons qui 
servaient au scellement. On attribue au piédestal une 
hauteur de huit ou dix pieds ; la statue en avait trente- 
sept ; l'élévation totale du monument devait donc être 
de quarante-cinq à quarante-sept pieds : c'est, à quel- 
ques pieds près , celle du plafond du temple. 



94 LES COLOSSES. 

Plusieurs auteurs anciens ont laissé des reuseigue- 
nients assez précis sur la Minerve du Parthénon. Pau- 
sanias, le plus explicite d'entre eux, nous apprend que 
la déesse , faite d'ivoire et d'or, était debout , vêtue 
d'une tunique talaire, avec une tète de Méduse en 
ivoire sur la poitrine ; son casque était surmonté , au 
milieu, d'un sphinx, et, sur les côtés, de griffons; elle 
tenait d'une main sa lance, auprès de laquelle on 
voyait le serpent sacré Eriththonius, et de l'autre une 
Victoire, haute d'environ quatre coudées; à ses pieds 
était posé son bouclier. Platon, dans VHippias, parle 
des yeux de la déesse, dont la pupille était figurée par 
des pierres précieuses» Pline ajoute que Phidias avait 
ciselé sur le côté convexe du bouclier le combat des 
Amazones et, sur le côté concave, la guerre des dieux 
et des géants, ainsi que sur la semelle des sandales la 
lutte des Centaures et des Lapithes : ce dernier détail 
paraîtrait invraisemblable si l'on ne réfléchissait que^ 
la chaussure de la Minerve étant la chaussure tyrrhé- 
nienne dont la semelle avait quatre doigts d'épaisseur, 
cette semelle devait avoir, dans la statue du Pârthénoîl^ 
qui était six ou sept fois plus gronde que nature, une 
hauteur d'environ vingt-six doigt», c'est-à-dire de 
quinze ou seize pouces, Surface plus que suffisante pour 
des ouvrages de ciselure. PUne dit encore que le sujet 
Sculpté sur le piédestal de la statue était la naissance 
de Pandore et de vingt autres divinités. Enfin nous 
apprenons dans la Vie de Périclès par Plutarque que 
Phidias avait introduit dans le combat des Amazones, 
représenté sur le bouclier, sa propre figure sous les 
traits d'un vieillard levant à deux mains une grosse 
pierre, et aussi le portrait de Périclès, frappant de rcs- 



LA MINERVE Dl PAIITIIENON. <J5 

semblance, bien que le visage fût en partie caciié par 
la main qui lançait un javelot. 

Toutefois ces renseignements, puisés dans les écrits 
des anciens, seraient tout à fait insuffisants pour nous 
permettre de nous représenter la Minerve du Parthé- 
non, si de savants archéologues n'avaient entrepris de 
la recomposer en consultant d'autres statues de cette 
déesse qui existent encore dans les musées de Rome 
et de Naples, ainsi que d'antiques monnaies sur les- 
quelles sa figure est empreinte. Quatremère de Quincy 
a tenté le premier de restituer la Minerve dans les 
beaux dessins de son grand ouvrage sur la statuaire 
chryséléphantine. Il nous la montre s'appuyant de la 
main droite sur le sommet de sa lance et portant la 
Victoire sur sa main gauche étendue. Une égide gar- 
nie d'écaillés et bordée de serpents, avec le gorgo- 
nium au milieu, couvre le haut de la poitrine, lin 
péplum ajouté, contrairement au témoignage de Pau- 
sûnias^ à la tunique talaire, forme trois étages de dra- 
peries. Le casque, surmonté de trois aigrettes, pré* 
sente, outre le sphinx et les deux griffons, une rangée 
de huit chevaux sortant à mi-corps, et, sur les garde- 
joues relevées, deux pégases. Le bouclier tourne vers 
le spectateur son côté concave, de sorte qu'il faudrait 
passer derrière la statue pour voir le combat des 
Amazones sculpté sur le côté convexe. À droite, aux 
pieds de la déesse, se trouve le serpent sacré ; à gau- 
che, la lance repose sur un sphinx de bronze; La base 
est décorée d'une série de bas-reliefs représentant, 
conformément au texte de Pline, non-seulement la 
naissance de Pandore, mais encore celle de vingt au- 
tres divinités. 



96 LES COLOSSES. 

M. Beulé, dans son livre sur V Acropole d'Athènes y 
a donné à son tour une interprétation de la Minerve, 
et sa description, où le sentiment de l'artiste s'unit à 
la compétence de Térudit, mérite d'être citée : « La 
Minerve, dit M. Beulé, n'était point une de ces ma- 
dones d'Italie écrasées sous le poids de l'or et des 
joyaux. En cherchant à m'en retracer l'image, ce 
n'est point le jeu des matières précieuses qui me 
préoccupe, c'est la pensée qui leur a donné la vie ; 
et cette pensée, toujours simple et sublime, sera sous 
l'or et l'ivoire ce qu'elle eût été sous le bronze et sous 
le marbre. 

« J'irai aussi tout d'abord vers la villa Albani, mais 
pour y voir la vraie, la seule Minerve qu'elle possède, 
cet admirable chef-d'œuvre que des dieux naguère en 
vogue ont injustement rejeté dans l'ombre. Ce que je 
réclamerai au nom de Phidias, c'est cette tête calme 
et puissante, cette bouche qui ne sait point sourire, 
mais qui respire la sagesse et la persuasion ; ces yeux 
d'une sérénité invincible, ces traits sévères qui n'ont 
de féminin qu'une idéale pureté; c'est la chevelure 
qui encadre le front de ses flots pressés et que le cas- 
que ne peut contenir; le cou enfin et la ligne des 
épaules, qui tiennent à la fois de l'Hercule et de la 
vierge. Voilà ce que je me figure facilement dans des 
proportions colossales, tant la grandeur absolue qui 
rehausse déjà le marbre y porte naturellement l'es- 
prit. Le ton chaud et harmonieux de l'ivoire donnera 
aux traits de la déesse je ne sais quel éclat doux et 
quelle grâce moins austère. Les yeux n'ont point le 
globe éteint et morne des statues ordinaires. A une 
hauteur de quarante pieds, personne ne distingue les 



LA MINERVE DU PARTHÉNON. 97 

pierres précieuses ; mais on -voit briller l'éclair de 
rintelligence divine et les deux rayons qui annoncent 
la vie. 

Ci Je ne parle point des bras de la Minerve albane^ 
qui sont modernes ; mais je lui emprunterais encore 
cette belle et large poitrine, dont les seins, gonflés 
par la force et non par la volupté, soulèvent la lourde 
égide qui les presse. Je voudrais Tégide plus ample 
encore et retombant derrière les épaules, comme je 
ne Tai vue qu'à Munich. Sans revenir à la pesanteur 
symétrique de la Minerve d'Ëgine, que la tradition 
ait encore toute sa force ; que l'égide soit toujours la 
peau de chèvre et ne manque point d'une certaine rai- 
deur; que l'or qui la formera sorte plus rouge des 
fourneaux des teinturiers, pour rappeler le vermillon 
dont les femmes libyennes la peignaient. Au milieu, 
on voit la tète de Méduse en ivoire, et plus grande 
que nature. Mais ce n'est pas un monstre, comme on 
l'a représentée dans la décadence de l'art. Les serpents 
ont quitté sa chevelure pour orner les bords de l'égide ; 
c'est une admirable jeune fille. Telle, du moins, l'art 
grec la concevait. . . 

c( Pour le reste des vêtements, il nous faut quitter 
la Minerve albane... La Minerve du Parthénon avait le 
costume des vierges : la tunique tombante, serrée au- 
tour de la taille par un simple nœud, par deux ser- 
pents, si l'on veut, ces gardiens de tous les trésors... 
Mettez la robe et le manteau : il faut que les draperies 
prennent de la consistance, de la pesanteur; au lieu 
qu'en imitant la simple tunique de lin, l'or court sur 
tout le corps en mille plis souples et légers... 

« Pour le casque, l'on doit aussi s'en tenir àPausa« 

7 



08 LES COLOSSES. 

nias... Je ue vois pas comment on peut chercher une 
copie de Phidias sur un téiradrachme qui n*a ni les 
griffons ni le sphinx, ou sur une pierre gravée qui a 
seulement le sphinx, avec une profusion d'ornements 
dont Pausanias ne dit pas un mot. La tête parait déjà 
suffisamment chargée par ces trois monstres, sans 
qu'on y ajoute quatre pégases et huit chevaux... 

c( Quant au type de la Victoire, ce morceau si ad- 
mirable, selon Pline, je ne le chercherais pas sur les 
monnaies romaines, mais au Parthénon même, sur.le 
fronton oriental... Son mouvement ne fera point glis- 
ser la tunique, agrafée solidement sur l'épaule ; mais^ 
tournée vers la déesse, elle étend ses deux beaux bras 
d'ivoire et lui présente la couronne qui la consacre 
invincible. Ses ailes battent à demi ; les plis de sa tu- 
nique d'or s'agitent derrière elle en gracieuses ondula^* 
tiens et laissent à découvert les pieds et le bas des 
jambes, comme sur le fronton... » 

M. Beulé admet que, sur le piédestal, Phidias avait 
sculpté, outre la naissance de Pandore, celle de vingt 
divinités, peut-être Apollon et Diane sur leur île flot- 
tante, Vénus sortant des ondes, Bacchus de la cuisse 
de Jupiter, Minerve de son cerveau, les fils de Léda de 
leur coquille brisée^ etc. Toutefois il avoue que l'ab- 
sence de données précises rend, .sur ce point, toute 
affirmation et même toute conjecture téméraire. 

Mais la restauration la plus intéressante du chef- 
d'œuvre de Phidias est la statue d'ivoire et de vermeil 
qui a été exécutée^ pour M. le duc de Luynes et sous 
sa savante direction, par un sculpteur éminent, M. Si- 
mart. Cette statue, qui a figuré à l'Exposition univer- 
selle des Leaux-arts en 1855, est placée maintenant 



LA MINERVE DU PAKTIIÉISON. î)0 

au château de Darapierre. On peut la considérer comme 
la restitution la plus heureuse qui ait été tentée; tous 
les monuments de l'antiquité qui pouvaient être con* 
suites ont été ingénieusement mis à profit par ses au- 
teurs, et, depuis, la découverte de la statuette du 
temple de Thésée,' faite par M. Lenormant, est venue 
lui apporter, sur bien des points, une nouvelle et dé- 
cisive confirmation. 

La Minerve de M. de Luynes a trois mètres de hau- 
teur. L'ivoire qui forme le visage est d'un ton mat et. 
doux ; au lieu de repousser la lumière, il se laisse pé- 
nétrer par elle et reproduit plus fidèlement l'aspect 
de la chair que le froid éclat du marbre. Une pierre 
d'iris simule la prunelle de l'œil et donne ali regard 
quelque chose de vivant qui impressionne. La bouche 
est fcnneet sérieuse ; une gravité sévère, un calme ma- 
jestueux, sont empreints dans tous les traits. La tête 
est coiffée d'un casque à trois aigrettes, orné du 
sphinx, des deux griffons et des huit chevaux, em- 
prunté au beau camée d'Aspasius, qui se trouve au 
Musée impérial de Vienne, et aux tétradrachmes 
d'Athènes. La déesse porte des pendants d'oreilles et 
un collier. Elle est vêtue d'une longue robe qui tombe 
à grands plis sur ses pieds, et que recouvre, seule- 
ment à mi-corps, une courte et légère tunique serrée 
à la taille par une ceinture. De la main gauche, qui 
est tombante, elle s'appuie sur son bouclier et sou- 
tient sa lance; de la droite, elle supporte la Victoire, 
qui, demi-nue, se tourne vers elle et lui présente une 
couronne. Du même côté, au-dessous du bras levé, 
est placé le serpent, qui se redresse d'un air menaçant 
en ouvrant la gueule etdaiidimtsa langue. Enfin, par 

OXFORD 



100 LES COLOSSES. 

une interprétation meilleure du texte de Pline, M. de 
Luynes a simplifié la scène sculptée sur le piédestal ; 
il s'est borné à y faire représenter la naissance de Pan- 
dore : les vingt autres divinités l'entourent et lui ap- 
portent des présents. 

Ce curieux et bel essai de sculpture chryséléphan- 
tine n'a pas demandé moins de huit années d'étude et 
de travail. Deux défenses d'éléphant, de cinq pieds de 
longueur, ont servi à former le visage, le cou, les 
bras, les pieds de la Minerve et le torse nu de la Vic- 
toire. La lance et le bouclier sont seuls en bronze 
doré; tout le reste est en vermeil. On a doré la tu- 
nique d'argent au moyen de la galvanoplastie, en la 
plongeant dans un bain de douze mille francs d'or. 
On assure que cette statue a coûté deux cent cinquante 
mille frailcs et que sa valeur intrinsèque atteint cent 
mille francs. 

Dans la Minerve colossale de Phidias, il est évident 
que les parties nues avaient trop d'étendue pour pou- 
voir être faites en ivoire plein, bien que les anciens 
tirassent de l'Inde et surtout de l'Afrique des dents 
d'éléphant d'une grosseur énorme. Mais on possédait 
certainement alors J'art, perdu depuis, de diviser ces 
dents, coupées par tronçons cylindriques, en tranches 
circulaires que l'on déroulait et aplanissait de ma- 
nière à obtenir des plaques d'ivoire dont la largeur 
allait jusqu'à quarante et même cinquante centimè- 
tres. Quand ces plaques avaient été sculptées, non au 
ciseau, mais avec la râpe, le grattoir et le burin, de 
façon à reproduire les différentes parties du modèle, 
on les appliquait sur une forme en bois et on les y 
fixait au moyen d'une colle très-solide. L'assemblage 



Lu Hlnr>r>e du Psrtiibuni, i)a MH. d« '.ujnes et Siman. 



\A MINERVE DU PARTHKNON. 105 

de toutes ces pièces était fait ayec tant d*exactitude, 
qu'il était impossible d'apercevoir les joints. Le raé' 
taU l'or surtout à cause de son grand prix, était lui' 
même façonné en lames minces, repoussées au mar- 
teau et ciselées, que Ton plaquait sur la forme de 
bois. La statue était donc en réalité une statue de 
bois, soutenue intérieurement, car elle était creuse, 
par une armature en fer. La légèreté relative de ces 
figures et la possibilité de les renforcer avec un sque^ 
lette de fer expliquent que la Minerve ait pu porter 
sur sa main tendue une Victoire de six pieds de hau« 
teur. 

Un ouvrage si compliqué exigeait une surveillance 
et des soins continuels. Il fallait frotter avec de l'huile 
les parties en ivoire. Quand la statue était placée dans 
un lieu sec et brûlant, comme l'Acropole, on entre- 
tenait l'humidité nécessaire en répandant de l'eau au- 
tour du piédestal. Ailleurs, au contraire, à Olympie, 
par exemple, où le sol environnant était couvert de 
marais, on combattait l'influence des exhalaisons hu- 
mides par des arrosages d'huile. Il fallait aussi visi- 
ter de temps en temps et réparer l'intérieur du co- 
losse : la disposition des lames d'or qui formaient le 
vêtement, et que l'on pouvait facilement démonter, 
se prétait à cette opération. Le jour où Ton faisait 
ainsi l'examen et en quelque sorte la toilette de la 
Minerve, jour qui revenait tous les ans au mois de 
mai, la statue était enveloppée de voiles, et c'était un 
deuil pour la ville : le peuple s'imaginait que la 
déesse, se dérobant à ses regards, cessait de le pro- 
téger. 

Qu'est devenue la Minerve du Parthénon ? Divers té- 



104 LES COLOSSES. 

moignages permettent d'affirmer qu'au quatrième siè- 
cle de notre ère elle était encore dans son temple. 
Julien, obligé de quitter Athènes, ne partit pas, dit- 
on, sans invoquer une dernière fois la déesse. Selon 
les uns, c'est Constantin qui, jaloux d'embellir la 
nouvelle capitale de l'empire et en même temps de 
hâter la ruine du paganisme, se serait emparé de la 
Minerve, ainsi que d'une multitude de statues célè- 
bres, pour les transporter à Byzance ; ou bien, d'après 
Eusèbe, cet empereur l'aurait fait briser, parmi beau- 
coup d'autres idoles, pour en recueillir le métal et les 
matières précieuses. D'autres prétendent que la Mi- 
nerve a été détruite par Alaric, quand le farouche roi 
des Goths a parcouru et dévasté la Grèce; mais un 
historien grec de l'époque, Zozime, déclare au con- 
traire qu'Alaric a épargné Athènes, à cause d'une 
autre Minerve colossale, ouvrage de Phidias, qui se 
dressait, la lance levée, sur les remparts de l'Acro- 
pole, et dont la vue le frappa de terreur ou de res* 
pect. 

Aucune de ces diverses conjectures ne peut être vé- 
rifiée, et le sort de la Minerve du Parthénon reste un 
problème insoluble. Ce qui est certain, c'est qu'elle 
a péri, ainsi qu'une foule d'œuvres d'art admirables, 
dont la destruction, due à une fureur brutale ou à 
une inepte insouciance, est pour l'humanité un mal- 
heur et une honte irréparables, comme leur création 
a été pour elle un impérissable titre de gloire. 



CHAPITRE IX 



Le Jupiter d'OIympie. — Autres statues colossales de Phidias. 



La renommée du Jupiter d'OIympie était, en Grèce 
et dans tout le monde ancien, plus grande encore que 
celle de la Minerve du Parthénon. Rien, au témoi- 
gnage de Pline, ne pouvait rivaliser avec cette statue, 
où le génie de Phidias s'était surpassé. Quintilien dé- 
clare qu'elle semblait avoir ajouté quelque chose à la 
religion publique, tant la majesté de l'œuvre parais- 
sait égale à celle de la divinité. Les Grecs, dit Ottfried 
Muller, en l'abordant, croyaient se trouver face à face 
avec Jupiter lui-même. La voir était considéré par 
tous comme un bonheur, et par les dévots comme un 
remède souverain contre tous les maux ; quitter la vie 
sans l'avoir vue passait pour un malheur presque aussi 
grand que de mourir sans être initié aux mystères. 

Le temple de Jupiter était situé au pied d'une col- 
line, le mont Kronius, dans une vallée arrosée par 
l'Alphée. Cette vallée n'avait nullement l'aspect sévère 
que donne en général au Péloponèse un sol hérissé de 
rochers abruptes, déchiré de ravins sauvages, brûlé 



106 LES COLOSSES. 

par le soleil ; c'était, au milieu de campagnes fertiles, 
une oasis de verdure dont la vue disposait à la paix 
et au recueillement. Le temple était compris, avec 
plusieurs autres édifices religieux et de nombreuses 
statues, dans un vaste enclos planté d'oliviers et de 
platanes, lieu sacré qu'habitaient seuls les dieux et 
leurs ministres. 

Ce temple était un monument rectangulaire, en- 
touré de colonnes, avec deux façades et deux portiques, 
comme le Parthénon. Les portes étaient en bronze ; au 
sommet de chaque fronton s'élevait une Victoire en 
or, et à chaque angle un trépied du même métal. Les 
ruines de cet édifice ont été retrouvées par les mem- 
bres de l'expédition scientifique de Morée, et on a pu 
les mesurer exactement. Leur longueur est d'un peu 
plus de soixante-dix mètres, leur largeur de vingt- 
neuf. Pausanias donne au temple soixante-huit pieds 
grecs d'élévation, cfest-à-dire vingt mètres quatre- 
vingt-six centimètres. 

La statue de Jupiter occupait la nef du milieu. Elle 
représentait le dieu assis sur un trône. Elle avait, des 
pieds au sommet de la tète, quarante pieds de hau- 
teur et cinquante-deux en comprenant le soubasse- 
ment qui la supportait. Aussi Strabon dit-il que le 
dieu n'aurait pu se lever de son siège sans emporter 
avec lui la toiture du temple. D'après le témoignage 
d'auteurs anciens qui ont vu le Jupiter d'Olympie, la 
statue, grâce à ses proportions, paraissait encore plus 
colossale qu'elle ne l'était réellement ; plus on la re- 
gardait, plus elle semblait grandir aux yeux du spec- 
tateur ; elle sortait en quelque sorte des bornes de la 
nature et se perdait dans l'infini. 



LE JUPITER D'OLYMPIE. 109 

Quairemère de Quincy a entrepris de faire pour le 
Jupiter olympien ce qu'il ayait fait pour la Minerve du 
Parthénon; il Ta reconstitue dans un dessin colqrié, 
en s'appuyant sur les données de Pausanias, qui a 
laissé une description assez détaillée de la statue et 
particulièrement du trône sur lequel elle était assise. 
Ce trône était d'une magnificence extraordinaire. C'é- 
tait un assemblage éblouissant d'or, d'ivoire, d'ebène, 
de pierres précieuses et de figures sculptées ou pein- 
tes; les peintures étaient dues au pinceau de Panœ- 
nus, frère de Phidias. Les quatre pieds du trône, que 
reliaient les uns aux autres autant de traverses, étaient 
décorés chacun de quatre Victoires, et il y avait en- 
core, selon Pausanias, deux autres Victoires en avant 
de la paiiie inférieure de chaque pied. Quatremère a 
formé des quatre Victoires un groupe de cariatides 
occupant la partie supérieure des pieds, au-dessus des 
traverses ; quant aux deux autres Victoires, il a pris 
le parti de les réduire à ces figures que l'on voit au 
bas des autels, et qui, n'ayant que la moitié supé- 
rieure d'un corps de femme, se terminent par des 
ornements. 

Les bras du trône étaient formés par des sphinx en* 
levant de jeunes Thébains placés au sommet des deux 
pieds antérieurs. Sur celle des traverses qui s'étendait 
de l'un à l'autre de ces pieds, il y avait huit figures 
représentant des luttes athlétiques ; on voyait sur les 
autres les compagnons d'Hercule s'apprétant à com- 
battre les Amazones; le nombre des personnages 
était en tout de vingt-neuf, et Thésée faisait par- 
tie des compagnons d'Hercule. Le dossier du trône 
s'élevait au-dessus de la tête du dieu ; Phidias y avait 



ilO LES COLOSSES. 

sculpté d'un côté les Grâces, de Tautre les Heures, les 
unes et les autres au nombre de trois. Le marchepied 
était orné de lions d*or, auxquels, Quatremère a fait 
jouer le rôle de supports, et qui présentent leurs tètes 
aux quatre angles ; sur lès faces, des bas-i*eliefs figu* 
raient le combat de Thésée contre l'es Amazones. Des 
dieux et des déesses, Phébus sur son char, Jupiter et 
Junon, Vénus sortant de la mer et reçue par TAmour, 
Apollon et Diane, Minerve et Hercule, étaient sculptés 
sur le piédestal. 

On ne pouvait, comme à Amyclée, pénétrer dans 
rintérieur du trône; des barrières en forme de murs 
en interdisaient l'accès aux visiteurs* Ces barrières 
étaient couvertes de peintures, ouvrage de Panœnusi 
Mais ce trône, malgré sa richesse et la beauté de 
ses sculptures, ne devait pas retenir longtemps l'at- 
tention du spectateur. C'était sur le dieu lui-même 
que l'admiration se fixait sans pouvoir se lasser. Le 
Jupiter avait «ur la tête une couronne d'olivier en or, 
le feuillage de l'olivier étant celui dont on formait les 
couronnes des vainqueurs aux jeux olympiques. Sa 
uiain droite soutenait une Victoire, faite comme lui 
d'or et d'ivoire, couronnée et tenant une bandelette. 
De la main gauche il portait un sceptre composé de 
plusieurs métaux et surmonté d'un aigle. Le manteau 
qui, dans l'interprétation de Quatremère, laissait à 
découvert le buste du dieu et drapait seulement de ses 
larges plis la partie inférieure du corps, était d'or; Pa- 
nœnus y avait peint des figures d'animaux et de 
plantes, principalement des lis. La chaussure était 
également en or. 

On ne peut douter que la principale beauté du Ju- 



LE JUPITtU D'OLYMWE. 111 

piler olympien ne fût dans l'expression du visage. 
Un auteur ancien rapporte que Phidias, à qui son 
frère Panœnus demandait où il avait trouvé le modèle 
de cette incomparable figure, répondit qu'il avait été 
frappé de ces vei's d'Homère : « Le fils de Saturne 
approuva d'un froncement de sourcils ; la chevelure 
ambrosiaque du Maître du monde s'agita sur sa tète 
inuDortelle ; tout l'Olympe trembla. » Une bouté, une 
affabilité paternelle mêlée à une majesté redoutable, 
telle devait être l'expression de ces traits divins. 

Plusieurs représentations de Jupiter, que l'anti- 
quité nous a louées, le Jupiter Veraspi, les bustes do 
la villa Médicis et du Vatican, peuvent nous aider à 
nous faire une juste idée du chcHf-d'œuvre de Phidias. 
« Contemplons le buste du Vatican, dit M. Ch. Lé- 
véque dans son livre suv la Science du beau; regar- 
dons ce front vaste, d'une élévation singulière, renflé 
vers le milieu et comme gros de l'éternelle pensée ; 
cette chevelure abondante aux boucles innombrables, 
mais harmonieuses, qui tantôt s'arrangent en dia- 
dème au sommet de la tête, tantôt s'élancent des 
tempes, semblables à des rayons, tantôt rctoiphent cl 
flottent le long des joues et jusque sur les épaules ; 
regardons ces yeux enfoncés dans leur orbite, sous un 
sourcil proéminent dont l'ombre mystérieuse atténue- 
rait le feu de la prunelle, si elle existait encore, pour 
ne lui laisser qu'un éclat adouci; ces narines ou- 
vertes, superbes de fierté et pourtant bienveillantes ; 
ce sourire de mansuétude et d'ineffable tendresse au- 
quel la barbe, quoique riche et vigoureuse, mais soi- 
gneusement écartée, permet de s'épanouir et de se 
répandre ; regardons ce cou et ces épaules d'athlète. 



112 LES COLOSSES. 

mais d'athlète diyin, qui triompherait sans combat ; 
et partout je ne sais quelle fleur d'immortelle jeunesse : 
tel et plus beau, plus idéal, plus divin encore était 
le Jupiter d'Olympie. » 

On ne saurait craindre de concevoir une idée exa- 
gérée de la beauté de l'œuvre de Phidias ni de l'en- 
thousiasme qu'elle inspirait aux compatriotes du grand 
artiste. C'était une tradition répandue en Grèce (Pau- 
sanias l'a recueillie) que Phidias, après avoir achevé 
le Jupiter, avait prié le maître des dieux de lui faire 
connaître par un signe s'il approuvait son ouvrage, et 
qu'à l'instant la foudre avait grondé sur le temple et 
était venue, comme un témoignage de l'approbation 
divine, frapper le pavé au devant de la statue, à l'en- 
droit où depuis on plaça un vase d'airain. 

Le Jupiter olympien et la Minerve du Parthénon ne 
sont pas les deux seules statues colossales qu'ait faites 
Phidias. Il a reproduit plusieurs fois ces deux per- 
sonnifications de la divinité, les plus chères à la 
Grèce religieuse, surtout la Minerve, qui, au temps 
d'Anaxagore et de Périclès, était déjà devenue la re- 
présentation la plus élevée de l'Intelligence suprême. 
Toutes les vertus entraient dans la composition de 
ce personnage divin, comme le fait observer justement 
M. A. Maury : Minerve « ne représentait pas seule- 
ment, comme vierge, la chasteté; elle était encore 
invoquée comme l'intelligence qui invente, crée et con- 
serve, comme la prudence qui dicte les décisions et 
les arrêts, comme la force, comme le courage qui naît 
du sentiment de la force, comme la vertu guenière 
qu'enfante le courage. » Partout on voulait avoir de la 
main de Phidias l'image de cette déesse, à Pellène, 



LA GRANDE MINERVE DE L'ACROPOLE D'ATHÈNES. 413 

à Platée, à Elis, à Lemnos ; l*artiste la i^produisit au 
moins huit ou neuf fois, en lui donnant sans doute, 
selon la vertu particulière qu'elle devait exprimer, 
une attitude et une physionomie différentes. 

La Minerve.de Pellène, en Achaïe, passait pour Tun 
des plus anciens ouvrages de Phidias. Elle était en or 
et en ivoire. On n'a aucun renseignement sur ses di- 
mensions, mais on sait que Phidias avait ménagé sous 
son piédestal une excavation propre à entretenir dans 
l'intérieur de la statue un air humide pour empêcher 
les assemblages de se désunir. Quatremère en conclut 
avec vraisemblance qu'elle devait être colossale. La 
Minerve martiale de Platée égalait et peut-être surpas- 
sait en grandeur celle du Parthénon. Le corps de la 
déesse était en bois doré, la tête, les bras et les pieds 
en marbre pentélique. Elle fut faite, dit-on, avec le 
produit des dépouilles échues aux Platéens après la 
bataille de Marathon. 

Mais la plus colossale de toutes les Minerves de 
Phidias était l'Athéné Promachos qui, placée dans 
l'Acropole d'Athènes entre les Propylées et le Parthénon, 
s'élevait au-dessus de ces deux monuments, de façon 
que l'aigrette de son casque était aperçue, dit-on, des 
marins qui doublaient le cap de Sunium. Ottfried 
MuUer attribue à cette statue une hauteur de cin« 
quante à soixante pieds sans le piédestal. Elle était 
tout entière en bronze. C'est d'elle qUe Zozime a écrit 
que sa vue jeta la terreur dans l'âme d'Alaric et le dé- 
tourna du pillage d'Athènes. On peut donc se la repré- 
senter, non pas calme, impassible comme la Minerve 
du Parthénon, mais dans l'attitude d'une guerrière 
qui, levant son bouclier et brandissant sa lance, se 

8 



114 LES COLOSSES. 

précipite au combat. Cette statue n'était pas achevée 
quand Phidias mourut; elle fut terminée seulement un 
siècle après par Mys, qui cisela, d'après les dessins 
de Parrhasius, le combat des Centaures et des Lapithes 
sur le bouclier, ainsi que les autres reliefs du monu- 
ment de bronze. 

Il faut compter encore au nombre des œuvres colos- 
sales de Phidias le Jupiter de Mégare, auquel le grand 
artiste travailla avec un Mégarien du nom de Théo- 
cosme, sans doute un de ses élèves. Cet ouvrage de- 
meura aussi inachevé ; il devait être exécuté tout entier 
en or et en ivoire, mais les Mégariens, subitement 
obligés à des préparatifs de guerre, durent économiser 
leurs deniers et employer, pour terminer leur statue, 
des matières moins précieuses : tandis que la tête du 
Jupiter était en ivoire, on remplaça pour le reste du 
corps, ainsi que pour les sculptures du trône sur le- 
quel le dieu était assis, l'ivoire et l'or par l'argile et 
le plâtre. 

Enfin la Némésis du bourg de Rhamnus, dans la 
plaine de Marathon, attribuée par certains à Agoracrite, 
élève de Phidias, fut, selon Pausanias, l'œuvre du 
maître lui-même, et, au dire du même auteur, un bloc 
de marbre de Paros, apporté à Marathon par les Perses 
avec l'orgueilleuse prétention d'en faire le trophée de 
leur victoire, servit précisément à fonner la déesse de 
la Vengeance. Cette statue, placée dans un temple, 
sur une éminence voisine de la mer, avait une quin- 
zaine de*pieds de hauteur. Elle portait sur la tête une 
couronne formée de figures de cerfs et de petites Vic- 
toires. Sa main gauche tenait une branche de pom- 
mier etsa main droite une coupe.Elle n'était point ailée, 



LA NËHÉSIS DE RUAMNIS. 415 

non plus qu'aucune des statues anciennes de Némésis. 
Le piédestal était décoré de bas-reliefs; on y voyait 
Léda conduisant sa fille Hélène à Némésis, Tyndare 
et ses fils, Agamemnon, Ménélas et Pyrrhus, fils 
d'Achille. Pausanias y signale aussi une figure d'homme 
à cheval, qu'on appelait le Cavalier. La Némésis de 
Rhamnus était célèbre dans l'antiquité ; Varron la re- 
gardait comme le chef-d'œuvre de la sculpture. 

Si l'on se rappelle que la célèbre Minerve Lem- 
nienne, qui passait pour la plus belle de *toutes, 
l'Apollon en bronze de la citadelle d'Athènes, la Vénus 
Uranie dans le temple de ce nom, la statue de la Mère 
des Dieux, la Vénus céleste en or et en ivoire, la Minerve 
Ergané, également en or et en ivoire, font aussi par- 
tie de l'œuvre de Phidias, qui en outre avait été chargé 
par Périclès de la direction de tous les travaux décrétés 
par les Athéniens, on ne comprend pas qu'un seul 
homme ait pu suffire à une pareille tâche. On se l'ex- 
pliquera pourtant, si l'on réfléchit que la sculpture 
chryséléphantine, à laquelle il s'appliqua surtout, se 
prêtait à une grande division du travail et que l'ar- 
tiste, après avoir fait ses modèles, n'ayant plus qu'à 
en surveiller l'exécution confiée à de nombreux ouvriers 
et à des élèves déjà expérimentés, pouvait mener de 
front plusieurs ouvrages à la fois. 



CHAPITRE X 



La Junon d'Argos. — Le Mausolée. — Le colosse de Rhodes. 
La Melpomène. — Les colosses de Monte Gavallo. 



A côté de Phidias et de son plus célèbre ouvrage, 
le Jupiter d'Olympie, il faut citer Polyclète et son 
œuvre principale, la Junon d'Argos. Les écrivains an- 
ciens mettaient les deux sculpteurs et les deux statues 
presque sur la même ligne. La Junon d'Argos était 
un peu moins grande que le Jupiter, mais elle ne lui 
était inférieure ni par la richesse de la matière et de 
l'ornementation, ni par la beauté des formes. La déesse 
était assise sur un trône. Sa tête était ceinte d'une 
couronne sur laquelle se détachaient en relief des 
Grâces et des Heures. D'une main elle tenait un sceptre, 
de l'autre le fruit du grenadier, symbole de la grande 
déesse Nature. Le voile de la fiancée, signe de sa sé- 
paration d'avec le reste dU monde, mais rejeté en 
arrière, comme il convient à l'épouse, devait faire 
partie de son costume. Tout le corps était chastement 
enveloppé, excepté la figure, le cou, le haut de la poi- 
trine et les bras, que faisait ressortir la blancheur de 



IX JUSOS DARCOS; HT 

l'ivoire. Sa physionomie, selon Ottfried Muller, ex- 
primait la beauté dans toute son éclatante et inalté- 
rable fraîcheur ; tes formes, arrondies sans être trop 
pleines, commandaient le respect, mais sans dureté ; 



Li lunon d'Argos. 

on y sentait à la fois la force et la jeunesse d'une ma- 
trone se plongeant sans cesse dans une frakhe et in- 
tarissable virginité. Mniîme de Tyr a dit de cette 
statue : « Polyclète a fait contempler aux Argiens la 
reine des dieux dans toute sa majesté. » 

Praxitèle, dont le nom se place au même rang que 
ceux de Polyclète et de Phidias, ne rechercha pas dans 



118 LES COLOSSES. 

ses ouvrages le genre d'effet qui résulte de la gran- 
deur démesurée des lignes. Il ne se préoccupa pas 
d'exprimer la puissance et la majesté divines. L'har- 
monie charmante des proportions, la grâce attrayante 
des formes, furent l'objet de sa prédilection : aussi 
s'attacha-t-il aux sujets aimables tirés du cycle de Bac- 
chus, de Vénus et d'Eros. Mais un monument gigan- 
tesque, le fameux tombeau de Mausole, roi de Carie, 
dont les sculptures sont dues au ciseau d'-artistes grecs, 
contemporains de Praxitèle et apj)artenant à la même 
école, mérite de fixer notre attention. 

Chacunsait que ce tombeau, construit àHalicarnasse, 
l'an 355 avant Jésus-Christ, par les ordres d'Artémise, 
veuve de Mausole, fut mis au nombre des sept mer- 
veilles du monde et qu'il donna son nom à tous les 
monuments funèbres remarquables par leur grandeur 
et par leur beauté. Il était situé, à mi-côte d'une col- 
line regardant la mer, sur une vaste esplanade carrée 
de plus de cent mètres de côté. Une sorte de temple 
quadrangulaire, dont chaque face avait environ cent 
pieds et qu'entouraient des colonnes ioniques au nom- 
bre de trente-six, formait le soubassement de l'édi- 
fice; au-dessous, une chambre souterraine renfermait 
la sépulture royale. Les intervalles des colonnes étaient 
remplis par trente-six statues, représentant alternati- 
vement des héros et des lions ; ces derniers étaient de 
grandeur naturelle, les figures de héros étaient colos- 
sales. La frise de cette partie du monument était 
décorée d'admirables bas-reliefs représentant un combat 
dehéros grecs contre les Amazones. Pline nous apprend 
que les bas-reliefs de la face orientale étaient l'œuvre de 
Scopqs, que Bryaxis avait sculpte ceux du côté nord, 



LE MAUSOLÉE. 119 

• 

Timothée ceux du midi et Léocharès ceux du cou- 
chant. Au-dessus de cette construction, haute de vingt- 
cinq coudées, s'élevait une pyramide d'une hauteur 
égale, composée de vingt-quatre degi'és. Un quadrige 
colossal de marbre, placé sur le sommet de la pyra- 
mide, couronnait le tombeau, dont l'élévation totale 
était de quarante-trois mètres. Deux statues debout, 
celles deMausoleet d'Artémise, dépassant déplus d'un 
tiers les proportions humaines, occupaient le char, 
dont les chevaux avaient un harnais d'airain. Ce qua- 
drige et les deux figures qu'il portait étaient l'ouvrage 
d'un cinquième sculpteur, nommé Pythis. 

Grâce aux fouilles faites en 1857 à Halicarnasse 
par M. Charles Newton, vice-consul anglais à Mytilène, 
le Musée britannique possède de nombreux et précieux 
débris du Mausolée. Le plus important et le plus com- 
plet de ces débris est, avec les beaux bas-reliefs de la 
frise, la statue de Mausole lui-même, qui, brisée en 
cinquante-sept morceaux, a pu être rétablie, sauf les 
bras, sans aucune addition moderne. Le roi est vêtu 
d'une longue tunique et d'un manteau, dont les plis 
sont du plus grand style. Le visage est large, carré, 
un peu lourd, mais beau de puissance et de sérénité. 
La manière dont le manteau est drapé diffère de celle 
des Grecs et indique un prince asiatique ; la chaussure 
semble appartenir à quelque statue assyrienne. 

On a également retrouvé la figure colossale d'Arté- 
mise, sauf la tête; une statue de femme assise, de 
même dimension, mais très-mutilée; enfin des frag- 
ments de deux des chevaux du quadrige, ainsi qu'un 
homme à cheval, plus grand que nature, et qui se 
trouvait sans doute à l'un des angles de la colonnade. 



120 LES COLOSSES. 

Lysippa reprit les traditions de Polyclète et de l'é- 
cole de Sicyone; il se plut à la représentation de. 
l'énergie corpordle, de la beauté et de la vigueur vi- 
riles des héros. Hercule et le roi de Macédoine, Alexan- 
dre le Grand, furent plusieurs fois reproduits par lui. 
L'Hercule Farnèse, ouvrage de l'Athénien Glycon, 
mais copié sur l'original de Lysippe, nous donne une 
haute idée du génie de ce sculpteur ^ La statue, par 
ses dimensions, peut à peine passer pour colossale; 
mais, grâce aux proportions que l'artiste a su donner 
à certaines parties du corps, elle étonne, elle produit 
sur nous l'impression de l'énorme, et l'idée de colosse 
vient naturellement à l'esprit de celui qui la regarde. 
Hercule est debout; le corps, incliné en avant, un 
peu affaissé, porte par le creux de l'aisselle sur l'ex- 
trémité de la massue, dont le gros bout est appuyé 
sur un rocher. L» bras gauche est pendant, le droit 
est replié en arrière, soutenu par la saillie des reins. 
La tête du héros est petite, car ce n'est pas la tête qui 
est le siège de la force ; les pieds ni les mains n'a- 
vaient non plus besoin de sortir des proportions nor- 
males; mais le cou, les épaules, la poitrine, le dos, 
les bras, les jambes, sont énormes, comme il conve- 
nait à un tueur d'hommes, à un dompteur de bêtes 
féroces, toujours occupé à gravir des rochers, à par- 
courir les profondeurs des forêts, à errer sur les 



*■ On ne découvrit d'abord ' que le torse de cet Hercule et Michel- 
Ange fut chargé par Paul III de le compléter. Le grand artiste, après 
avoir ébauché un modèle en argile, détruisit son ouvrage, déclarant 
qu'il n'ajouterait pas même un doigt a une telle statue. Un sculpteur 
moins timoré, Guglielmo délia Porta, fit la restauration. Mais un peu 
plus tard les jambes furent retrouvées, de sorte que Ton put rétablir 
entièrement, sauf hi main gauche, le bel ouvrage de Glycon» 



L'HERCULE FARNESE. 121 

grands chemins. Il est visible qu*llercule est fatigué; 
il revient de quelque expédition aventureuse, sans 
doute d'une course pénible aux jardins des Hespé- 
rides, dont il tient les pommes dans sa main droite ; 
il s'est arrêté, échauffé, haletant ; il s'est débarrassé 
de sa peau de lion, qu'il a négligemment jetée sur sa 
massue, et, immobile, il respire. Toutes ses veines 
sont encore gonflées, tous ses muscles tendus et pal- 
pitants. Winkelmann les compare à une aggloméra- 
tion de collines pressées. Le type d'Hercule, person- 
nification de la force et du travail, était trouvé; tous 
les artistes qui voulurent ensuite le représenter n'eu- 
rent plus qu'à imiter. 

Lysippe fut, selon Plutarque, le seul sculpteur à 
qui Alexandre le Grand permit de reproduire ses 
traits, parce que « lui seul savait imprimer sur l'ai- 
rain l'àme du prince et son caractère, avec la forme 
de son visage. » Rappelons ici la proposition extrava- 
gante de l'architecte Stasicrate (Vitruve l'appelle Di- 
nocrate), qui, trouvant les statues et les bustes d'A- 
lexandre indignes d'un tel modèle, alla trouver le prince 
et lui dit : « Pour moi, j'ai conçu le projet de faire de 
vous une statue indestructible. Elle aura des fonde- 
ments inébranlables. Le mont Athos, dans la Thrace, 
présente, par son élévation, sa largeur et la disposi- 
tion de ses parties \ les moyens d'en former une sta- 
tue que l'art rendra parfaitement ressemblante à 
Alexandre. De ses pieds, elle touchera la mer. D'une 
main, elle tiendra une ville de dix mille habitants; 



* Le mont Athos a 1,940 mètres de hauteur et 115 kilomètres de 
circonférence. 



122 LES COLOSSES. 

elle aura dans l'autre un vase d'où sortira un fleuve 
qui ira se jeter dans la mer. Laissons Tor, le bronze, 
l'ivoire et toutes ces petites figures que le premier 
venu peut acheter ou voler. » Alexandre eut la sagesse 
de répondre à Stasicrate : « Laissez le mont Athos tel 
qu'il est. Le Caucase, la mer Caspienne, llmaûs, que 
j'ai franchis, me feront assez connaître. Mes actions 
seront mes statues. » 

Lysippe fit aussi des images de dieux ; Pline cite, 
parmi ses innombrables ouvrages, un Jupiter colossal 
qui se trouvait à Tarente, et qui avait quarante cou- 
dées de hauteur. L'auteur latin ajoute que l'équilibre 
de cette statue gigantesque avait été établi de telle 
sorte qu'on pouvait la mouvoir avec le doigt, et que 
cependant elle résistait aux plus fortes tempêtes. Le 
moyen employé par l'artiste pour la protéger consis- 
tait, disait-on, dans une colonne placée à peu de dis- 
tance, et qui brisait le vent du côté où son action était 
le plus redoutable. 

Sous les successeurs d'Alexandre, le goût du co- 
lossal devint dominant, et les statues démesurées se 
multiplièrent de toutes parts. La plus fameuse fut 
celle d'Apollon, à Rhodes, œuvre de Charès de Linde, 
élève de Lysippe, et qui mérita d'être rangée parmi 
les merveilles du monde. Pline parle d'elle en ces ter- 
mes : « Ce colosse avait soixante-dix coudées de haut. 
Cinquante-six ans après, il fut renversé par un trem- 
blement de terre. Mais, tout gisant qu'il est, on l'ad- 
mire encore : peu d'hommes peuvent embrasser son 
pouce; ses doigts sont plus grands que la plupart des 
statues. Les crevasses de ses membres entr'ouverts 
sont de vastes cavernes ; au dedans, on voit des pierres 



L£ COLOSSE DE RHODES. 123 

énoimes, dont le poids devait, dans la pensée de l'ar- 
tiste, assurer la stabilité de la masse. 11 avait coûté, 
ditK)n, douze ans de travail et trois cents talents, pro- 
duit de la vente des machines de guerre que Démé- 
trius, fatigué de la longueur du siège, avait laissées 
devant Rhodes *. » 

On a essayé, d'après ceé indications, de déterminer 
aussi exactement que possible la hauteur du colosse. 
£n supposant au pouce de la statue cinq pieds neuf 
pouces de circonférence, — c'est à peu près la me- 
sure du volume qu'un homme de grande taille peut 
embrasser, — on trouve, par les proportions connues 
des sculpteurs *, que le colosse devait avoir cent trente 
et lin pieds de haut. La seconde dimension fournie par 
Pline confirme ce calcul. L'index d'un homme de cinq 
pieds neuf pouces a communément trois pouces de 
longueur, et il est la vingt-quatrième partie de sa 
hauteur. Cette proportion donne cent trente-deux 
pieds. On a aussi calculé que la statue, qui était en 
bronze, devait peser quinze cents quintaux. 

Bien que les auteurs anciens, pas plus Strabon que 
Pline, n'aient rien dit de l'attitude du colossal Apol- 
lon de Rhodes, c'était naguère, et c'est encore aujour- 
d'hui une opinion communément reçue que cette 
statue était placée à l'entrée du port de la ville, un 



* Démétrius, fils d*Ânligonc, assiégea la ville de Hhodes à cùuse du 
refus qu'elle avait fait de renoncer à l'alliance de Ptolémée Soter. Ce 
dernier étant venu au secours de ses alliés, l'assiégeant fut forcé de 
renoncer à son entreprise. C'est pour témoigner leur reconnaissance a 
Apollon, leur dieu tutélaire, que les Rhodiens lui élevèrent une sta- 
tue d'une grandeur extraordinaire. 

^,Le pouce d'un homme de cinq pieds neuf pouces a trois pouces de 
circonférence. 



124 LES COLOSSES. 

pied sur chaque bord du chenal, de façon que les 
vaisseaux passaient à pleines voiles entre ses jambes 
écartées. Aux doutes que soulève d'abord dans Tes- 
prit un fait aussi peu vraisemblable on répond par 
cette circonstance atténuante que les navires dés an- 
ciens étaient beaucoup plus petits que les nôtres. 

L'origine de cette bizarre tradition est connue de 
tous ceux qui se sont avisés de la trouver suspecte et 
de l'examiner : elle date des temps modernes; un 
naïf écrivain du seizième siècle, Biaise de Vigenère, 
en est l'auteur. Dans ses Commentaires sur les Ta- 
bleaux de Philostrate, qu'il a traduits, Vigenère dit 
sans citer aucune autorité : « Le colosse était planté à 
la bouche du port, jambe deçà, jambe delà, et par 
entre deux passaient jusqu'aux plus grandes barques 
sans désarborer ni caller leurs voiles. » Bien que déjà, 
au siècle dernier, un archéologue estimé, le comte de 
Caylus, dans un mémoire adressé à l'Académie des 
inscriptions et belles-lettres, ait démontré l'invrai- 
semblance et la fausseté de cette hypothèse, l'étran- 
geté de l'invention en a fait le succès, et un grand 
nombre de livres classiques l'ont admise comme un 
fait indiscutable. On a trop facilement oublié que les 
rares témoignages qui nous restent sur ce sujet sont 
contraires à l'assertion de Vigenère : ainsi Philon de 
Byzance, mécanicien du troisième siècle avant Jésus- 
Christ, qui, dans un petit traité des sept merveilles du 
monde, a célébré avec enthousiasme le colosse de 
Rhodes, non-seulement ne fait aucune allusion à l'é- 
cartement prodigieux des jambes de la statue, mais 
encore parle du piédestal de marbre blanc qui la sup- 
portait, et qui, dit-il, dépassait les plus grandes ata- 



LE COLOSSE DE RHODES. 125 

tues de la ville : cette base unique ne prouve-t-elle 
pas le rapprochement des deux pieds? Un autre au- 
teur, qui écrivait au cinquième siècle de notre ère, 
Lucius Ampellius, prétend que le gigantesque Apollon 
de Rhodes était posé sur une colonne de marbre et 
debout dans un quadrige, ce qui ne dément pas moins 
le préjugé vulgaire. — On ne doit pas avoir plus de 
confiance dans l'opinion, également gratuite, d'un 
compilateur du dix- septième siècle, Urbain Chevreau, 
qui, de la situation supposée du colosse de Rhodes à 
l'entrée du port, a cru pouvoir conclure que la statue 
servait de phare et portait un fanal^ dans sa main 
levée. 

Nous avons dit ce que le célèbre ouvrage de Charès 
de Linde n'était pas ; il est regrettable que l'absence 
de documents nous mette dans l'impossibilité d'indi- 
quer ce qu'il était. Toutefois il existe des médailles et 
des monnaies provenant de l'île de Rhodes et portant 
une figure dans laquelle il est peut-être permis de 
voir une représentation du fameux colosse : c'est une 
image du Soleil, dieu protecteur de Rhodes, fonda- 
teur mythique de la race de ses vieux rois; il est de- 
bout, les deux pieds joints, vêtu d'une longue robe 
tombant jusqu'à terre et la tête ceinte de rayons. Con- 
tentons-nous d'ajouter à cette courte description le 
témoignage de Philon de Byzance, qui loue l'illustre 
élève de Lysippe, auteur du colosse, d'avoir « fait un 
dieu semblable à un dieu et donné un second soleil 
au monde. » 

Après avoir été renversé par un tremblement de 
terre cinquante-six ans après son érection, ainsi que 
nous l'apprend Pline, le colosse de Rhodes demeura. 



126 LES COLOSSES. 

dit-on, près de neuf cents ans dans cet état, et c'est 
seulement en 672 après Jésus-Christ qu'il fut détruit 
par les Arabes. S'il faut en croire les historiens by- 
zantins, Mauriah, l'un des lieutenants d'Othman, troi- 
sième calife de l'islam, fit briser l'énorme statue de 
bronze et en vendit les morceaux à un juif, qui en 
chargea neuf cents chameaux. 

L'Apollon de Charès de Linde n'était pas le seul co- 
losse que Rhodes possédât ; on en comptait dans cette 
seule île plus de cent, d'une grandeur moins prodi- 
gieuse sans doute, mais dont chacun, au dire de 
Pline, eût pu faire la gloire d'une ville. 

Que devinrent ces innombrables statues de bronze 
et de marbre dont la Grèce, ses îles et ses colonies, 
étaient couvertes? Les unes furent saccagées et dé- 
truites dans les fureurs de la guerre ; les autres furent 
enlevées par les conquérants qui dominèrent sur ces 
merveilleuses contrées. Les monarques macédoniens 
commencèrent cette œuvre de spoliation pour orner 
leurs palais; les généraux romains la continuèrent pour 
donner de l'éclat à leurs triomphes : on vit figurer, 
dans l'un de ces triomphes, celui de Fulvius Nobilior 
sur les Étoliens, deux cent quatre-vingt-cinq statues 
en airain et deux cent trente en marbre, et dans un 
autre, celui de Paulus Emilius, deux cent cinquante 
chariots remplis d'objets d'art ; tandis que les soldats 
pillaient et volaient, leurs chefs se faisaient livrer les 
trésors des temples. Les proconsuls imitèrent l'exem- 
ple des généraux victorieux; ils embellirent soit leurs 
propres maisons, soit les édifices publics de Rome, 
aux dépens des provinces qu'ils gouvernaient ; Verres 
s'est fait un nom dans l'histoire par l'excès de ses 



LA PAIXAS DE VEUETRI. 127 

rapines. La fantaisie toute-puissante des empereurs 
ne pouvait avoir plus de scrupules; ce fut un pillage 
sans frein. Caligula envoya en Grèce un agent avec 
Tordre de faire transporter à Rome les plus belles 
statues de toutes les villes, y compris le chef-d'œuvre 
de la statuaire colossale, le Jupiter olympien de Phi- 
dias, qui n'eût pas été épargné si les architectes n'en 
eussent déclaré le déplacement impossible. Néron, 
pour peupler les jardins et les salles de sa maison 
dorée, prit à Delphes cinq cents statues, après avoir 
fait abattre toutes celles des vainqueurs aux jeux pu- 
blics, qu'il considérait comme des rivaux et dont il 
était jaloux. Ottfried Muller n'évalue pas le nombre 
des ouvrages de sculpture enlevés ainsi à la Grèce par 
les Romains à moins d'une centaine de mille. 

C'est ainsi que tant d'anciennes statues grecques 
ont été trouvées en Italie et surtout à Rome. Nous en 
citerons deux que possède notre musée du Louvre et 
qui attirent l'attention par leur beauté autant que par 
leur taille. La première, la Pallas dite de Velletri, dé- 
couverte en 1797, est demi-colossale; elle a trois mètres 
cinq centimètres de hauteur. Elle est debout , coiffée 
d'un casque, enveloppée d'un péplum et d'une tunique 
qui tombe à longs plis jusque sur les pieds. Son bras 
droit, nu et levé, devait s'appuyer sur une pique; dans 
sa main gauche, elle soutenait probablement une Vic- 
toire. Il est impossible de décrire l'expression grave, 
austère , solennellement triste de cette noble figure 
qu'ombrage la visière du casque. La seconde, désignée 
sous le nom de Melpomène, est une véritable géante. 
Elle a au moins quatre mètres de haut. Une tunique 
retenue par une large ceinture et une chlamyde agrafée 



LES COLOSSES. 



sur les épaules couvrent ce corps puissant. On dit que 
l'avant-bras et la main qui portent le masque tragique 
sont des restaurations modernes. Le visage, aui traits 
larges et ouTcrts, offre un mélange de sévérité et de 
douceur aimable. Les cheveux, disposés en grandes 



Lt Helpamèiw. 

masses, sont allégés par la variété avec laquelle l'adroit 
ciseau du sculpteur les a fouillés. Cette énorme statue 
qui , dans le lieu qu'elle occupe aujourd'hui , laisse 
désirer un peu plus d'élégance et de gràrc, ornait, dit- 
on, le tiiéàtre de Pompée ; là clic était parfaitement à 
sa place, ce qu'elle a d'apparente lourdeur devait dis- 



LES COLOSSES DE MONTE UVALLO. i29 

paraître, l'immensité de ce théâtre exigeant des objets 
propres à donner à sa décoration plus d'ampleur que 
de finesse. 

Nous n'omettrons pas non plus les deux colosses 
de marbre qui se trouvent à Rome , sur la place du 
Quirinal , devenue celle de Monte Cavallo. Ces deux 
groupes antiques , retirés des décombres des thermes 
de Constantin , ont été placés par le pape Sixte Y de 
chaque côté d'un obélisque en granit rose provenant 
du mausolée d'Auguste* Chacun d'eux, haut de quatre 
mètres environ (sans le piédestal qui en double la 
hauteur), représente un cheval qui se cabre, qui s'en- 
lève des deux pieds de devant , et un homme nu , le 
manteau rejeté sur le bras gauche, s'apprétant à saisir 
l'animal rebelle. Guillaume Coustou s'est inspiré de ce 
modèle pour ses Chevaux de Marly. Mais dans le groupe 
antique il y a moins de disproportion entre l'homme 
et le cheval : les dompteurs de Coustou sont des 
écuyérs, ceux du sculpteur grec sont des héros, Castof 
et Pollux ou Alexandre le Grand. Les noms de Phidias 
et de Praxitèle sont gravés sur les piédestaux, mais ils 
y ont été mis , dit^on , du temps de Constantin et nO 
prouvent rien. Ce qui n'est pas contesté, c'est que 
l'œuvre, par lia composition et le mouvement, par 
l'exécution des deu)[ figures humaines, — car les che- 
vaux sont altérés par de nombreuses restaurations, — • 
est digue de ces grands maîtres. 



iè 



CHAPITRE XI 



La sculpture romaine. — Les colosses de Néron et de Domilien. 
La tête de Lucîlla. — Les deux groupes du Tibre et du Nil. 



Les Romains ne se contentèrent pas d*enlever, comme 
nous venons de le voir, et d'entasser sous leurs por- 
tiques, dans leurs villas, d'anciennes statues grecques, 
précieuses par leur beauté et par la célébrité de leurs 
auteurs, mais qui n'étaient pour eux qu'un luxe long- 
temps condamné par d'austères censeurs. Ce peuple 
positif, plus pratique qu'artiste, voulut avoir une sta- 
tuaire nationale , politique ; il lui fallut des dieux à 
lui pour la prospérité de sa religion, et, pour l'entretien 
de son patriotisme, des statues de ses grands citoyens, 
tant qu'il resta libre, de ses maîtres, quand il ne le fut 
plus. C'est à des artistes étrangers qu'il s'adressa en 
tout temps pour se procurer les uns et les autres. 

Les premiers dieux des Romains furent des figures 
en argile et en bois fabriquées par des ouvriers toscans, 
qui, eux-mêmes, étaient des imitateurs des sculpteurs 
grecs et surtout des sculpteurs péloponésiens. La pre- 
mière statue en bronze faite à Rome fut une Cérès, 



L\ SCULPTURE ROMAINE. 131 

érigée en l'an 486 avant Jésus-Christ, et dont les frais 
furent pris sur la fortune du consul Spurius Cassius, 
accusé par le Sénat d'aspirer à la tyrannie et précipité 
de la roche Tarpéienne. Mais c'est à partir de la guerre 
contre les Samnites, quand la domination romaine 
s'étendit sur la Grande-Grèce , que l'on commença à 
élever aux dieux, comme offrandes, des statues et des 
colosses avec le produit du butin de la guerre. Pline 
nous apprend que le consul Carvilius, après la défaite 
des Samnites, qui avaient juré de vaincre ou de périr, 
fit fondre , avec le cuivre de leurs casques et de leurs 
cuirasses , le Jupiter capitolin , « dont les dimensions 
étaient telles qu'on pouvait le voir du temple de Jupiter 
latin, » et que les limures du colosse servirent à couler 
la statue du consul, qui était placée aux pieds du dieu. 
Le même écrivain cite, parmi les anciens colosses ita- 
liens, l'Apollon toscan qui se trouvait dans la biblio- 
thèque du temple' d'Auguste, et qui , de l'orteil à la 
léte, n'avait pas moins de cinquante pieds : on ne sait, 
ajoute Pline , ce que l'on doit admirer davantage , la 
beauté du bronze ou celle des formes de la statue. 

A mesure que le goût de l'art, développé par la vue 
des chefs-d'œuvre enlevés à la Grèce vaincue, se répand 
chez les particuliers, que Ifi magnificence des triomphes 
et le luxe des jeux augmentent, et que s'établit l'usage 
de perpétuer la mémoire des citoyens qui ont bien mé- 
rité de la patrie en plaçant leurs images dans les lieux 
publics, on voit les statues se multiplier et les artistes 
grecs affluer à Rome. Les noms de Pasitèle, d'Arché- 
silas, de Lysias, de Diogène, de Pythéas, sculpteurs et 
fondeurs célèbres à cette époque , nous révèlent leur 
origine. 



iS2 Les colosses. 

Mais c*est surtout sous l'empire, quand les temples, 
les théâtres, les cirques, les colonnes et les tombeaux 
magnifiques remplissent les places de Rome, que les 
statues abondent. Cette époque est particulièrement 
celle des statues colossales : ce ne sont plus des dieux 
qu'elles représentent , ce sont des empereurs déifiés , 
même de leur vivant , par leur propre orgueil ou par 
l'adulation de leurs courtisans. Agrippa , ministre et 
gendre d'Auguste, sous le prétexte d'élever un temple 
à tous les dieux, consacre en réalité ce temple à l'em- 
pereur, dont il expose l'image colossale sous le péristyle 
du Panthéon, d'un côté de la porte d'entrée, tandis que 
de l'autre côté figure sa propre statue, colossale égale- 
ment. A Gésarée, le toi Hérode garda moins de ména- 
gements ; il bâtit un temple dans lequel il fît repré- 
senter Auguste sous la forme et dans les dimensions 
du Jupiter olympien, avec la déesse Roma, imitée de 
la Junon d'Argos. Caligula, se voyant obéi et adoré 
inéme dans ses vices et dans ses crimes, n'hésita pas à 
se croire et à se déclarer dieu. Pour multiplier son 
image sacrée, il prit les plus belles statues grecques, 
surtout celles des grands dieux, des Jupiters, des Apol- 
lons, et leur fît enlever la tête , qu'il remplaça par la 
sienne. Il avait d'ailleurs un temple à lui , un collège 
de prêtres, une statue d'or, que tous les jours on habil- 
lait comme il s'habillait lui-même , et des sacrifices 
dans lesquels on n'immolait que des oiseaux rares, des 
paons, des faisans, des poules de l'Inde et de l'Afrique. 
Plus jaloux encore de ses prétendus talents que de sa 
puissance, Néron voulut laisser d'un artiste tel que lui, 
qu'il jugeait sans égal, une image incomparable. Il eut 
i^ecours d'abord au pinceau , comme à un instiiiment 



LE COLOSSE DE SÉHON. 135 

plus souple et plus 6dèle, et il se fit peindre dans des 
dioaensions jusque-là inconnues : le portmit avait, sui< 
Tant Pline, cent vingt pieds de hauteur. Mais ce 
tableau sans pareil n'eut qu'une courte durée ; exposé 
dans les jardins de Marins, il fut détruit par un incen- 



FraimeaU de colaiseï au Capilole. 

(lie. Néron fit alors venir à Bome le sculpteur Zénodore, 
qui avait exécuté avec beaucoup d'habileté un Mercure 
gigantesque pour la ville gauloise des Arvernes, et lui 
commanda une statue dont la grandeur alteignit les 
limites du possible. Zénodore fit un colosse en bronze 
haut de cent dix pieds (trente-cinq mètres soixante- 



134 LES COLOSSES. 

cinq centimètres), et qui représentait Tempereur avec 
les attributs du Soleil : une couronne composée de sept 
rayons ornait sa tête. « J'ai admiré moi-même, dit 
Pline, non-seulement le modèle en argile de la figure, 
dont la ressemblance était parfaite, mais encore l'agen- 
cement de toutes les petites pièces qui formaient 
le squelette de l'ouvrage. » Cette statue qu'au- 
cune autre n'égalait, excepté le colosse de Rhodes, 
était placée devant la façade de la Maison dorée, palais 
de Néron; elle fut transportée ailleurs, sousVespasien, 
à l'aide de vingt-quatre éléphants, et c'est elle qui, dé- 
placée une seconde fois, donna son nom au plus grand 
amphithéâtre de Rome , le Collosseum , bâti dans son 
voisinage; plus tard, Commode se l'appropria en fai- 
sant substituer son portrait à la tête de Néron. 

Une statue de Vespasien , haute de trente coudées, 
se dressait près du temple de la Paix. Un buste de Titus, 
beaucoup plus grand que nature, a été retrouvé et fi- 
gure au musée de Naples. Domitien, qui se croyait un 
grand général , voulut avoir sa statue équestre sur le 
Forum , et , pour qu'elle fût au niveau de sa valeur 
guerrière , il la fit faire colossale : le vainqueur des 
Germains, vêtu de la chlamyde, le glaive au côté, fou- 
lait le Rhin sous les pieds de son cheval ; de la main 
gauche il portait une Pallas , de la droite il offrait la 
paix. Stace , dans un de ses poèmes , a célébré cette 
statue avec l'emphase d'un poète de cour : « Quelle est, 
(Kt-il , cette masse imposante , ce colosse qui s'élève 
surmonté d'un colosse, embrassant le Forum latin? » 
Il nous montre l'impérial cavalier dominant tous les 
temples de Rome, baignant son front dans l'air pur du 
ciel ; il décrit le cheval, fier et majestueux comme son 



LE BUSTE D'ANTINOCS. 155 

maître, leyant la tête et prêt à s'élancer : « Sur son 
cou se hérisse une épaisse crinière ; son poitrail vigou- 
reux palpite de vie et ses flancs présentent une large 
surface aux formidables éperons. » Stace ne manque 
pas de le comparer, pour la grandeur, au cheval de 
Troie, et de lui donner la supériorité : « Pergame, ou- 
vrant ses remparts, dit-il, n'aurait pu le recevoir dans 
son sein. » 

Une statue colossale de Trajan surmontait la fameuse 
colonne qui porte le nom de cet empereur, et sur la- 
quelle s'enroulent , en vingt-trois tours de spire , sur 
une hauteur de quarante mètres, de beaux bas-reliefs 
en bronze composés de deux mille cinq cents figures 
humaines, entremêlées de chars, de chevaux, de ma- 
chines de guerre, d'armes de toute sorte! Sous Adrien, 
dont le tombeau monumental est devenu le château 
Saint-Ange, les images du jeune favori Antinous, re- 
présenté tantôt en Mercure ou en Bacchus, tantôt 
en Osiris, remplirent le monde. Plusieurs de ces 
figures, statues ou bustes, sont colossales. On peut 
voir l'une d'elles au Louvre : c'est un buste de quatre- 
vingt-quatorze centimètres de hauteur; les traits, 
d'une pureté parfaite, sont empreints de cette jeu- 
nesse aimable et de cette grâce sérieuse que le ci- 
seau grec a donné au visage de Bacchus. Malheu- 
reusement les orbites des yeux gont vides aujourd'hui ; 
les globes qui les remplissaient autrefois étaient sans 
doute formés d'un marbre coloré; peut-être des 
pierres précieuses y étaient-elles enchâssées pour imi- 
ter les nuances et l'éclat de l'iris de l'œil. La coiffure 
semble appartenir à une tète de femme ; les che- 
veux, relevés par masses symétriques sur le front, 



i36 LES COLOSSES. 

forment des espèces de festons retenus par un lien 
tortueux qui parait être une tige de lotus. Plusieurs 
trous, disséminés dans la chevelure, étaient probable* 
ment destinés à recevoir des fleurs de cette plante, que 
l'on disposait en guirlande. Les épaules devaient être 
enveloppées de draperies en bronze doré , suivant la 
méthode adoptée par les anciens dans leurs ouvrages 
de sculpture polychrome. 

Les fouilles d'Ostie ont mis au jour une tête colos- 
sale de Marc-Aurèle, et récemment (en 1847) on a 
trouvé dans les ruines de Carthage un marbre de pro- 
portions tout à fait gigantesques, que l'on croit être le 
portrait de Lucilla, fille de cet empereur et femme de 
Lucius Verus. Cette énorme tête est une des curiosités 
du musée du Louvre, auquel elle a été donnée en 1853 
par le consul de France, M. de Laporte. Elle n'a pas 
moins de deux mètres de hauteur. Les traits, accentués 
et ouverts, ne sont pas sans ressemblance avec ceux de 
Marc-Aurèle , dont le buste est placé tout auprès ; mais 
l'expression est tout autre : pensive et noble chez le 
père, elle est enjouée, frivole chez la fille; les yeux, 
ronds et gros, ont quelque chose d'étonné, d'incon- 
scient, dénotant Tabserice de toute pensée sérieuse et 
même de toute pensée. On ne retrouve pas dans cette 
figure sans caractère la femme audacieuse que l'on 
accusa d'avoir empoisonné son mari, et qui fut mise à 
mort pour avoir conspiré contre son frère Commode*. 

Cette tête faisait sans doute partie d'une statue en 



* Il existe à la ^illa Borghèsc deux bustes colossaux de Lucilla, bien 
différents de notre portrait du Louvre. L'un de ces bustes surtout a 
une expression d*6nergie implacable; le dédnin est sur les lèvres; le 
sourire, amer et cruel, est celui de Némésis. 



LA TÊTE DE LCCILLA. 131 

pied qui devait avoir pour le moins quatorze ou 



L> téle colosule de Lucilla (Hus^a du Loottï). 

quinze mètres de haut; cite n'est pas un fragment. 



138 LES COLOSSES. 

car l'arête qui limite le cou est régulière : évidem- 
ment elle n'est pas le résultat d'une rupture, elle a 
été taillée ainsi. « Il est assez probable, dit M. de 
Longpérier, qu'elle était encastrée dans un corps de 
bronze, et bien qu'on n'ait pas retrouvé de fragments 
des pieds et des avant-bras, on pense qu'ils étaient 
également de marbre blanc. Ce genre de fausse sculp- 
ture chryséléphantine, bien connu et fort en usage 
dans l'antiquité, produisait un effet agréable en lais- 
sant aux chairs éclairées par le soleil leur transpa- 
rence et leur éclat rosé, que faisait ressortir l'éclat 
opaque du vêtement de métal. Lucille, colossale et 
diadémée, vêtue d'une robe d'or, — car le bronze 
était doré, et non vert ou brun comme le bronze mo- 
derne, — Lucille avait l'aspect de la Junon céleste. » 

Toutes ces représentations démesurées de la ma- 
jesté impériale ne suffirent pas à un Gallien ; il conçut 
l'idée de montrer à l'univers son image, exécutée 
dans des proportions doubles, de celles du colosse de 
Néron et du célèbre Apollon de Rhodes. Cette statue, 
haute de plus de deux cents pieds, devait être érigée 
sur le mont Esquilin. Elle eût été debout sur un char 
magnifique, et eût tenu dans sa main une pique ren- 
fermant un escalier tournant qui eût permis de mon- 
ter jusqu'au sommet. La mort empêcha Gallien de 
réaliser ce projet insensé. 

Mais les statues-portraits, soit d'empereurs, soit de 
personnages marquants, ne furent pas les seules pro- 
ductions de la statuaire sous l'empire romain. vDes 
divinités, des personnifications spaboliques, considé- 
rées plutôt comme objets d'art que comme objets de 
culte, contribuèrent à décorer les édifices publics, et, 



LES GROUPES DU TIBRE ET DU NIL. 139 

parmi ces œuvres, toujours dues à des artistes grecs, 
plusieurs étaient d'un grand mérite. Telles sont ces 
deux belles statues colossales représentant le Tibre et 
le Nil, découvertes au quinzième siècle dans les dé« 
bris de la Rome des Césars. Le Tibre, que possède le 
musée de Paris, est bien ce majestueux vieillard dont 
parle Virgile, « le dieu de ces eaux qui arrosent de 
grasses campagnes et lavent les hauts remparts de cités 
célèbres. » Il est au repos, à demi couché sur son lit 
tranquille; son visage, encadré d'épais cheveux tom- 
bants et d'une longue barbe que l'eau semble alour- 
dir, respire le calme et la sérénité, mais on sent que 
dans ce vaste corps nu réside une force redoutable et 
que sa colère serait terrible ; le fleuve paisible pour- 
rait devenir torrent. Son bras droit replié tient une 
corne d'abondance, emblème de la fécondité dont il 
est l'auteur, et abrite la louve allaitant les deux 
junîeaux Romulus et Rémus ; une rame repose dans sa 
main gauche. 

Le groupe du Nil, qui est au Vatican (on en voit une 
copie dans le jardin des Tuileries), n'est pas moins 
remarquable. Il révèle une science aussi grande, une 
main aussi exercée, mais peut-être une pensée trop 
ingénieuse, trop compliquée. « C'est aussi, dit M. Mé- 
nard, un vieillard à longue barbe, à demi couché 
dans une attitude pleine de nonchalance et de no- 
blesse; sa main droite porte un faisceau d'épis; la 
gauche, appuyée sur le sphinx, tient une corne d'abon- 
dance. La crue de seize coudées, nécessaire pour les 
bonnes récoltes, est figurée par seize petits enfants 
qui folâtrent joyeux autour de lui. Les uns jouent 
avec le crocodile et l'ichneumon ; les autres cherchent 



140 LES COLOSSES, 

a escalader la corne d'abondance ou assiègent les 
membres du dieu qui les contemple d'un œil paternel. 
Les eaux s'élancent avec impétuosité en soulevant un 
coin de la draperie, qu'un des enfants s^eCforce de 
ramener pour cacher le mystère des sources inconr 
nues... Les bas-reliefs de la base représentent des 
combats de crocodiles contre des icbneumons, ou des 
hippopotames, des ibis, des fleurs de lotus, des 
plantes de diverses espèces, et ces petits peuples nains 
que la tradition plaçait dans les contrées lointaines 
qu'arrose le Nil. » 

Nous citerons encore une belle statue en bronze 
doré, de dimensions colossales, qui a été trouvée, il y 
a quelques années (en 1864), dans les fondations 
d'une construction nouvelle au palais Pio, c'est-à-dire 
sur l'ancien emplacement du temple de Vénus Vîctrix 
et du théâtre de Pompée : elle gisait à huit mètres de 
profondeur, dans une espèce de fosse entourée d'un 
mur et sous de larges dalles formant au-dessus d'elle 
un plafond. Cette statue, qui figure maintenant parmi 
les plus précieux monuments du Vatican, représente 
Hercule jeune, tenant de la main droite sa massue, et, 
dans la gauche, les pommes du jardin des Hespé- 
rides; au bras gauche est suspendue la peau de lion. 
Les uns ont voulu voir dans cette figure un portrait 
de Pompée, d'autres ont cru y reconnaître Domitien, 
d'autres, quelqu'un des empereurs du quatrième 
siècle; quoi qu'il en soit, l'artiste qui l'a faite s'est 
inspiré d'un excellent modèle grec de l'école de Ly- 
sippe. On peut conjecturer que cç colosse a été vio- 
lemment arraché de sa base et jeté par terre : de là 
les fêlures et les déformations que présente le front; 



ROME MUSÉE DU MONDE. 143 

puis on Taura emporté et enfoui avec soin, sans doute 
dans l'intention de le soustraire aux outrages et de le 
relever plus tard. 

Sous les derniers empereurs, la sculpture déchut 
rapidement, elle perdit et le goût et la science, et finit 
par tomber dans la plus grossière bart>arie. La m»- 
gnificence romaine ne. se déploya plus que dans la 
construction d'arcs de triomphe, de thermes et de 
cirques. L'abandon de Rome par les empereurs, au 
quatrième siècle, fut la ruine de l'architecture elle- 
même; le luxe public, qui seul est grand, périt; les 
arts se réfugièrent et s'éteignirent dans les raffine- 
ments mesquins de la vie privée. Dès lors la capitale 
du monde ne fut plus qu'une relique précieuse, une 
curiosité; on vint de loin la visiter comme un musée. 
Mais quel musée! Au cinquième siècle, Claudicn 
épuise tous les termes de l'admiration pour décrire à 
Stilicon cette ville aux sept collines hérissées de 
temples, de colonnes, de statues, et opposant de toutes 
parts aux rayons du soleil l'éblouissant éclat de l'or. 
Un siècle plus tard, après Alaric, après Genseric, dont 
on a beaucoup exagéré les ravages, sous la domina- 
tion de Théodoric, Cassiodore nous apprend que Rome 
était encore « peuplée de statues » ; Procope affirme 
que « le Forum en était rempli, qu'on y voyait les 
œuvres de Phidias, de Lysippe, de Myron »; enfin, 
une curieuse statistique monumentale de Rome à 
cette époque, récemment retrouvée, et dont l'au- 
teur s'appelait Zacharia , constate qu'il existait 
quatre-vingts grandes statues de dieux en or ou 
dorées, soixante-six statues d'ivoire, vingt-deux gran- 
des statues équestres et trois mille sept cent quatre ^ 



144 LES COLOSSES. 

vingt-cinq statues en bronze, d*empereurs et de gé- 
néraux. 

Tous ces trésors disparurent, détruits ou enfouis, 
pendant le moyen âge. Depuis la fin du quinzième 
siècle, un grand nombre d'entre eux ont revu le jour, 
exhumés par la curiosité passionnée des artistes et 
des savants, et ils remplissent aujourd'hui les musées 
de l'Europe, particulièrement de l'Italie. On peut affir- 
mer que ce qui reste à découvrir n'est pas moins con- 
sidérable. Le sol de la Rome moderne n'est autre chose 
qu'une accumulation de débris de la Rome antique. 
Partout où l'on pose le pied dans cette ville incompa- 
rable, on peut se dire que l'on foule le gisement d'un 
chef-d'œuvre, ou, du moins, d'im ouvrage inappré- 
ciable pour l'art ou pour l'histoire* 



CHAPITRE XII 



yjnde. — Les grottes d'Él^hanta. — La Trimourti coiossale 

et ses gardiens. 



En passant de Tart de l'Egypte et de l'Assyrie à 
celui de la Grèce, nous avons franchi une grande dis- 
tance : il y a bien plus loin encore des monuments de 
la Grèce et de l'Italie à ceux de l'Inde. Dans l'Inde, 
nous nous trouvons transportés sur un sol tout nou- 
veau, nous avons quitté le domaine du goût, de la 
raison, de la mesure, de l'harmonie, pour le royaume 
de l'imagination pure et de la fantaisie. L'Iliade n'a 
pas plus . de rapports avec cet immense conte de 
fées appelé le Ramayana que le Parthénon avec 
une pagode, que la Vénus de Milo ou l'Apollon du 
Belvédère avec les divinités à trois têtes, à six et 
à douze bras de l'Olympe indien. Nous avons rompu 
avec cet idéal qui consiste dans le réel embelli, et 
nous voici en présence d'un idéal tout différent, créé 
par le rêve, et qui n'a presque plus de lien avec la 
nature. L'extraordinaire dans les formes et dans les 
proportions, l'infini dans l'invention et dans le caprice, 

10 



146 LES COLOSSES. 

tel est le caractère des productions du génie hindou. 
Là aussi nous pouvons éprouver le sentiment du beau ; 
mais, dans ce sentiment, Tétonnement, la stupéfac- 
tion, auront une plus grande part que l'admiration 
réfléchie. 

Aucun monument n'est plus capable de produire 
sur nous cette impression de surprise et de stupeur 
que le célèbre temple souterrain d'Eléphanta. où nous 
conduit notre recherche des statues colossales. On 
sait qu'Eléphanta est une petite île située sur la côte 
occidentale de THindoustan, à côté des autres îles de 
Bombay et de Salsette. Les Européens lui ont donné 
le nom qu'elle porte à cause d'un éléphant sculpté 
dans un bloc de rocher, et dont on voit encore les 
restes à deux cent cinquante pas de la rade, sur le 
penchant de la montagne. Cet éléphant, que MM. Er^ 
skine et Kall ont mesuré, avait quatorze pieds de lon- 
gueur du front à la naissance de la queue, et huit 
pieds de hauteur ; il portait un tigre sur son dos. Au 
siècle dernier, le tigre existait encore ; depuis, il est 
tombé et s'est brisé ; l'éléphant lui-même a perdu sa 
tête et son cou ; il s'est fendu dans toute sa longueur 
sur le dos, et, il y a quelques années, il menaçait de 
s'écrouler tout à fait. 

Au delà, en débouchant d'un étroit défilé, on arrive 
sur une esplanade découverte, et l'on se trouve de- 
vant le portail d'un temple creusé dans la montagne. 
Ce portail se compose de quatre piliers ou plutôt de 
deux piliers et deux pilastres laissant entre eux trois 
passages sous un rocher recouvert de buissons sau- 
vages et de lianes pendantes; de là, l'œil plonge dans 
les profondeurs du sanctuaire. « La longue file des 



LE TEMPLE SOUTERRAIN D'ÉLÉPHANTA. 147 

colonnes qui, par l'effet de la perspective, ont Tairde 
se toucher de chaque côté, dit Langlès ; le toit aplati 
du rocher qui ne semble préservé de sa chute que par 
ces piliers massifs dont les chapiteaux sont compri- 
més et aplatis en apparence par le poids qu'ils sou- 
tiennent; l'obscurité répandue dans toute l'étendue 
du temple, où le jour ne pénètre que par les trois en- 
trées ; l'aspect imposant et mystérieux des figures gi- 
gantesques rangées le long de la muraille et taillées, 
comme le temple même, dans le roc vif; tout ce 
spectacle, joint à l'incertitude désespérante répandue 
sur l'histoire de ces monuments, semble plonger vo- 
tre imagination dans l'océan des siècles, et vous pé- 
nètre de ce respect religieux qu'on éprouve à la vue 
des travaux d'un âge inconnu. » 

Franchissons l'entrée de l'excavation et avançons 
dans la vaste salle qui s'ouvre devant nous. Cette salle 
est à peu près carrée ; elle a environ trente-neuf mè- 
tres de profondeur sur quarante de largeur; elle pa- 
raît d'autant plus grande que le plafond en est très 
bas : il n'a pas plus de six ou sept mètres de hauteur. 
Seize pilastres, taillés dans les parois de cette grotte 
artificielle, et vingt-six piliers isolés, soutiennent le 
poids de la montagne. Les piHers sont à égale distance 
les uns des autres et rangés par lignes droites et pa- 
rallèles; quoique courts et épais, ils ne sont pas sans 
élégance : chacun d'eux se compose d'un piédestal 
cubique et d'un fût rond, cannelé, renflé au tiers de 
sa hauteur et s'amincissant vers le sommet ; ce fût est 
surmonté d'un chapiteau également cannelé, en forme 
de coussin aplati. Sur chaque rangée de chapiteaux 
s'appuie ou plutôt semble s'appuyer une poutre de 



148 LES COLOSSES. 

pieiTe qui fait saillie hors du plafond. Plusieurs do 
ces piliers, au nombre de huit, ont été brisés; mais, 
comme l'édifice tout entier est d'un seul morceau, les 
chapiteaux et la partie supérieure des fûts ne sont pas 
tombés, ils sont restés attachés au plafond et sus- 
pendus en Tair, comme la clef pendante d'une voûte 
gothique. 

Au fond de la salle, en face de l'entrée, dans un 
enfoncement de la muraille qui forme une sorte de 
chapelle, un gigantesque ouvrage de sculpture at- 
tire nos yeux. C'est un buste à trois têtes, occu- 
pant toute la hauteur de la paroi de pierre dans 
laquelle il est sculpté ; selon Langlès, il représente la 
Trimourti^ c'est-à-dire la trinité des Hindous, réunion 
en un seul corps des trois dieux Brahma, Vichnou et 
Siva, le créateur, le conservateur et le destructeur de 
toutes choses. Quoique ces figures soient mutilées, on 
a cru reconnaître dans celle de gauche le dieu Siva ; 
il tient à la main le serpent, un de ses symboles or- 
dinaires; le reptile dresse la tète, comme s'il écou- 
tait ce que le dieu lui dit. Le visage de Siva exprime 
la sévérité, peut-être même la colère ; le nez est droit, 
un peu busqué; le front, bombé, présente une proé- 
minence entre les deux yeux : cette proéminence rap- 
pelle le troisième œil par lequel Siva irrité lance la 
flamme destinée à dévorer l'univers. Des moustaches 
ornent la lèvre supérieure, et de chaque côté de la 
bouche sort une espèce de croc ou de défense qui dé- 
passe la lèvre inférieure. Les oreilles sont cachées par 
les cheveux ; parmi les ornements de la coiffure, on 
remarque une tête de mort, un serpent, des fleurs et 
une branche d'arbuste dont les feuilles sont disposées 



•. 



LE BUSTE COLOSSAL DE LA TRIMOURTI. 151 

par trois comme celles du trèfle. Auprès de la tête de 
Siva, on aperçoit dans la muraille deux trous étroits, 
allongés, placés l'un au-dessus de l'autre parallèle- 
ment, dans lesquels deux personnes pourraient s'in- 
troduire et s'étendre sans être vues d'en bas. 

La figure du milieu n'a d'autre expression que 
celle du calme et de la paix. Ses oreilles, démesuré- 
ment longues et aplaties par en bas, pareilles à celles 
de certains mendiants hindous*, sont ornées de pen- 
deloques. Le bonnet qui la coiffe est couvert de des- 
sins fantastiques. Le bras droit est mutilé, mais on 
distingue encore la main qui tient cette espèce de pa- 
tère dont Brahma se sert pour ses purifications reli- 
gieuses. Le poignet porte un bracelet grossier, et le 
cou un collier où pend un large bijou. — Le visage 
de la troisième figure est également doux et paisible. 
Ce personnage porte aussi une haute coiffure décorée 
de bijoux, et sa main gauche tient un lotus épanoui. 

M. Erskine et, depuis, d'autres savants, ont contesté 
l'explication donnée par Langlès de ce buste à trois 
têtes. Ils ont vu dans cette statue, non pas l'image de 
la Trimourti, mais celle de Siva, qui, très-ancienne- 
ment, était représenté avec trois visages, alors que, 
dieu suprême des peuplades de la côte de Cambaye, 
il jouissait seul des attributions et des hommages que 
plus tard il fut obligé de partager avec Brahma et 
Vichnou. 

La chapelle, profonde d'une douzaine de pieds, 
dans laquelle se trouve ce buste colossal, était autre- 



* Ces mendiants, au moyen de poids, parvicfinent à donner aux 
lobes de leurs oreilles un développement prodigieux. * 



152 LES COLOSSES. 

fois fermée par une porte, dont on voit encore dans 
le roc la rainure et les gonds, ou du moins les trous 
que ces gonds occupaient. A droite et à gauche de ce 
sanctuaire, se dressent deux grandes figures, hautes 
de treize à quatorze pieds et d'un aspect imposant : ce 
sont évidemment les gardiens de la divinité à triple 
visage. Le personnage de droite est coiffé d'un bonnet 
orné d'une face fantastique et monstrueuse, dont la 
bouche est armée de longues défenses. De grands an- 
neaux pendent à ses oreilles et un collier entoure son 
cou ; sur ses épaules flotte une sorte de bandeau ; un 
ornement semblable à une mince verge de métal, dont 
l'extrémité est pendante, fait deux fois le tour de cha- 
cun des avant-bras; les reins sont ceints d'une écharpe 
d'étoffe, et un baudrier très-lache, attaché par der- 
rière, tombe sur le ventre; les membres inférieurs 
ont été brisés : on en voit les fragments épars sur le 
sol. A côté de ce géant se tient une autre figure, plus 
petite de moitié^c'est-à-dire ayant à peu près six 'pieds 
de hauteur, aux formes ramassées et trapues; elle a 
les grosses lèvres, la face aplatie et les cheveux cré- 
pus des Éthiopiens ; des boucles d'oreilles, un collier 
et une draperie passée autour des reins composent son 
costume : c'est un de ces démons nains, appelés Pit- 
châtchah, que les Hindous donnent pour serviteurs à 
Siva. — L'autre grand personnage, placé à gauche de 
l'entrée de la chapelle, diffère peu de celui que nous 
venons de décrire. 

Ces deux groupes ne sont pas les seules sculptures 
qui décorent le temple ; de quelque côté que l'on 
tourne les yeux, on aperçoit, sur les parois, des pan- 
neaux contei^ant des bas-reliefs ; tout le pourtour de 



LES UAS-RKLltKS Dl lEMI'LE DÉLtl'HA>TA. Ij3 

iatie en est couvert. Ces bas-reliefs représentent 



HariagB d« Siva et de Plrvali (has-relicOi 

des personnages mythologiques, dont les principau] 



i54 LES COLOSSES. 

remarquables par leur grande taille, sont entourés de 
figures plus petites : ce sont le plus souvent Siva et 
Pàrvati, tantôt unis en une seule personne douée 
d'une conformation mixte empruntée aux deux sexes, 
tantôt séparés et s'apprétant à contracter leur ma- 
riage : Brahma lit les textes sacrés qui doivent sanc- 
tionner cette union; une servante, placée derrière 
Pârvati, semble la pousser vers son époux ; d'autres 
servantes l'escortent, portant des miroirs, des vases, 
des chasse-mouches et divers attributs. Au-dessus des 
deux divinités planent des messagers célestes; au- 
dessous rampent les représentants du monde infé- 
rieur, des nains, des démons, des animaux fabuleux. 

Quand on fait le tour de cette vaste salle, on s'aperçoit 
que, dans les parois latérales, s'ouvrent, l'une en face 
de l'autre, deux excavations s'enfonçant profondément 
dans la montagne, mais de moindres dimensions ; si 
l'on traverse l'une d'elles, ou arrive dans un couloir 
qui conduit au dehors : là se trouve une entrée avec 
une façade pareille à celle par laquelle nous avons 
pénétré dans le temple; la seconde excavation a, du 
côté opposé, une issue et un portail semblables. 

Aucun voyageur, ancien ou moderne, n'a visité les 
grottes d'Méphanta sans éprouver un vif sentiment 
d'admiration. Quoique le temps y poursuive sans cesse 
son œuvre de destruction, accélérée par les pluies 
torrentielles et périodiques qui y pénètrent et minent 
la base des piliers, dont plusieurs, nous l'avons vu, 
sont déjà détruits, cet édifice souterrain conserve un 
aspect grandiose et mystérieux dont il est impossible 
de n'être pas frappé. M. de Lanoye, qui l'a vu il y a 
peu d'années, en parle en ces termes : « J'avais lu 



LES GROTTES D'ÉLÉPHAMA. 155 

bien des descriptions pompeuses de ce temple creusé 
dans le roc; mais, quelle que fût mon attente, la réa- 
lité la surpassa de beaucoup. Les dimensions de ce 
souterrain me parurent plus vastes, ses proportions 
plus nobles, ses sculptures plus élégantes que je n'a- 
vais osé l'imaginer. Les statues mêmes, les colossales 
images qui s'élèvent de chaque côté des sanctuaires 
ou chapelles creusées latéralement à la nef princi- 
pale, sont exécutées avec une hardiesse naïve et une 
grâce qui perce encore à travers leur état de vétusté 
et de dégradation. » 

La même île renferme encore, à la distance d'en- 
viron un quart de mille, plusieurs excavations du 
même genre, rapprochées les unes des autres et d'une 
vaste étendue, mais elles sont à demi comblées par 
l'immense quantité de terre qu'y ont apportée les tor- 
rents, et les statues colossales qui les décorent sont 
enfouies dans ce dépôt jusqu'à la ceinture. 



CHAl'lTRE XUl 



Les excavations d'Ëllora. — Le Kcylas, teiiipic sculpté 

dans une montagne. 



Ellora est un village situé entre h ville d'Aurun- 
gabad et la rivière Godavary; il se compose de quel- 
ques centaines de masures, habitées par de pauvres 
cultivateurs et par un grand nombre de brahmanes. 
A la distance de deux ou trois cents pas environ, s'é- 
lève une chaîne de collines qui, en se recourbant, 
forme un grand arc dé cercle : c'est dans cette espèce 
d'amphithéâtre que se trouvent les excavations d'El- 
lora, la création la plus extraordinaire de Tancien art 
hindou. 

Ainsi que le fait observer Victor Jacquemont, qui 
a visité cette contrée et que nous prendrons pour 
guide, on peut approcher des temples souterrains sans 
que rien annonce leur présence : les collines ro- 
cheuses qui les recèlent sont couvertes de lianes et 
d'arbustes qui souvent en masquent l'entrée, et d'ail- 
leurs on n'y monte que par des sentiers étroits, tor- 
tueux, profondément encaissés. Quand on est parvenu 



LES EXCAVATIONS D'ELLORA. 157 

sur un point culminant, alors on aperçoit de place en 
place, sur les flancs de la montagne, aussi loin que 
le regard peut s'étendre, des ouvertures larges et bas* 
ses, régulièrement percées en forme de portiques, des 
rangées de fenêtres, des façades sculptées, des esca- 
liers qui disparaissent dans la profondeur des escar- 
pements : on croit voir une ville fantastique bâtie par 
des êtres surnaturels. 

Lorsqu'on aborde les grottes sacrées par le côté sep- 
tentrional, on rencontre d'abord celle qui porte le 
nom d'Adnâte-Subbah. C'est une petite cambre car- 
rée, très-basse, dont le plafond est supporté par six 
piliers ; au fond, dans un réduit où la lumière pénètre 
à peine, on distingue une grande figure nue, assise 
sur un piédestal, les jambes croisées, les mains join- 
tes et posées sur les cuisses. D'autres personnages de 
. grande taille sont sculptés en bas-relief sur les murs, 
mais ils sont enfoncés jusqu'aux genoux dans la terre 
qui s'est amassée à la hauteur d'un mètre sur le sol de 
la caverne. 

En se dirigeant vers le sud le long de la colline 
escarpée, on arrive au temple de Djaggernâte. ici, la 
base du rocher est coupée à pic sur une longueur 
d'environ vingt mètres, et, dans cette paroi artifi- 
cielle, on a creusé deux vastes salles. Tune au-dessus 
de l'autre. La salle inférieure est presque entièrement 
comblée de terre; à peine y pourrait-on pénétrer en 
rampant; son plafond, très-épais, qui sert de plan- 
cher à l'étage supérieur, est soutenu par des colonnes 
dont on n'aperçoit plus que les chapiteaux au-dessus 
de la couche de terre accumulée autour de leurs fûts. 
Un escalier taillé dans le roc conduit à la salle d'en 



158 LES COLOSSES. 

haut, qui, ouverte dans toute sa longueur sur l'escar- 
pement de la colline, se trouve parfaitement éclairée : 
cette longueur est de dix-huit mètres, sur quinze de 
profondeur et quatre seulement de hauteur. Douze co- 
lonnes supportent le plafond, chargé de toute la hau- 
teur de la montagne. Ces colonnes, massives mais 
d'une richesse d'ornementation qui en dissimule la 
lourdeur, sont disposées de façon à former une nef 
centrale entourée de bas côtés. Au fond se trouve une 
chambre beaucoup plus petite qui contient la statue 
colossale de Djaggernàte, assise, les jambes croisées 
et les mains jointes, comme celle d'Adnâte, et der- 
rière elle, à droite et à gauche, dans de moindres pro- 
portions, deux figures de femmes tenant une sorte 
d'éventail, ses gardiennes. Le même groupe est repro- 
duit plusieurs fois sur les murailles de la grande salle. 
Tous les personnages, debout et assis, n'ont d'autre 
vêtement qu'une ceinture, et portent sur leur poi- 
trine nue, de l'épaule gauche au côté droit, le cordon 
brahmanique. Si, après avoir descendu l'escalier qui 
mène à l'étage supérieur de cette singulière construc- 
tion, on examine la façade, on remarque qu'elle ne 
présente d'autre, partie pleine que la bande de rocher 
ménagée entre les deux salles superposées, et qu'au- 
dessus de la longue ouverture de la salle d'en haut 
règne une sorte de frise couverte de sculptures re- 
présentant une multitude de figures d'hommes et 
d'animaux. 

Le troisième temple qui se présente à nous est 
celui d'Indra ; il est plus compliqué que les deux pré- 
cédents ; il ne se compose pas simplement d'une ou 
deux salles souterraines. Ici la montagne a été en- 




LE TEMPLE DINDRA. 15§ 

taillée sur une étendue de quinze mètres environ, non- 
seulement dans le sens de la longueur, mais encore 
dans celui de la profondeur : il en résulte une échan- 
crure carrée, une sorte de cour fermée au fond par 
un escarpement perpendiculaire d'une vingtaine de 
mètres de hauteur et bordée de chaque côté par une 
muraille également taillée à pic qui va s'élevant 
graduellement de l'entrée vers le fond. Cette cour 
n'est pas vide; au milieu se trouve un petit tem- 
ple, très-richement et très capricieusement sculpté, 
accompagné, à gauche, d'un obélisque et, à droite, 
d'un éléphant plus grand que nature : ces trois mo- 
numents ont été taillés dans des blocs de rocher mé- 
nagés exprès et font partie de la masse de la monta- 
gne. En outre, au fond de la cour, dans la roche 
perpendiculaire, sont creusées deux grandes salles 
superposées comme celles de la grotte consacrée à 
Djaggernâte. Le souterrain d'en bas est informe; il 
semble n'avoir été qu'ébauché. La salle supérieure est 
d'une magnificence admirable ; les colonnes qui en 
soutiennent le plafond, carrées et légèrement pyi*a- 
midales, reposent sur des socles cubiques, couverts 
d'élégantes sculptures ; elles ont pour chapiteaux des 
espèces de vases bombés et cannelés, surmontés d'une 
couronne et dont 'la base s'implante dans le fût de 
la colonne. Les murs sont ornés de figures en bas- 
relief, la plupart assises, quelques-unes debout et 
dans des attitudes variés; certains groupes de femmes 
ont l'air de former des danses. Au fond de la salle 
s'ouvre une niche renfermant l'idole colossale d'Indra, 
dans la même posture que celles de Djaggernâte et 
d'Adnàte. Deux figures debout, également colossales, 



160 LES COLOSSES. 

placées comme en sentinelle de chaque côté de l'entrée, 
gardent ce sanctuaire. Enfin dans la paroi qui borne la 
cour du temple à gauche on trouve une autre salle 
contenant aussi une grande idole accroupie. Un pas- 
sage souterrain conduit de cette salle dans les grottes 
de Djaggemâte qui, elles-mêmes, communiquent avec 
celle d'Adnâte. On a pu remarquer, dans ce premier 
groupe de temples, Tabsence de ces figures fabu- 
leuses, de ces représentations symboliques et mons- 
tmeuses qui abondent dans la mythologie hindoue. 

Ces figures étranges vont nous apparaître dans les 
monuments que nous rencontrerons maintenant en 
suivant vers le sud les sinuosités de la chaîne de 
collines. 

La première excavation qui se trouve sur notre che- 
min est celle de Doumar-Leyna. Elle est ouverte dans 
la base de la montagne, naturellement escarpée en 
cet endroit, sur une étendue de quinze à vingt mètres, 
et elle est aussi profonde que large ; elle n'a que quatre 
ou cinq mètres de hauteur. Quand on a pénétré dans 
cette grande salle, on aperçoit, vers le fond, un bloc 
massif qui soutient, comme un pilier, le vaste plafond 
de la grotte ; ce bloc est creusé à l'intérieur et l'on y 
entre en montant quelques marches : c'est une chapelle 
contenant l'image de Mahadéo ou Siva. Outre l'ou- 
verture de la façade, trois passages ou vestibules don- 
nent dans la salle principale et, entre lés épaisses 
colonnes qui les en séparent, laissent pénétrer la lu- 
mière. A l'entrée de chacun de ces vestibules, on voit 
deux animaux couchés, sculptés grossièrement, mais 
dans lesquels cependant une crinière entourant le cou 
et un bouquet de poils terminant la queue permettent 



LE KEYLAS. itH 

de reconnaîtie des lions. La décoration de ce sanc- 
tuaire est magnifique ; les piliers, les colonnes sont 
chargés de sculptures ; depuis le sol jusqu'au plafond, 
tous les murs sont couverts de bas-reliefs, trop nom- 
breux pour que nous puissions entreprendre de les 
décrire : on y reconnaît ici Rawana avec ses dix bras 
supportant ou peut-être s'efforçant d'ébranler l'Olympe 
de Mahadéo ; là le même Mahadéo assis avec son épouse 
Pârvati et entouré de figures plus petites et tenant à 
la main des chasse-mouches. €'est de ce tableau des 
noces du dieu que le temple a tiré son nom de Dou- 
mar^Leyna^ qui veut dire palais nuptial. 

Nous ne ferons que traverser rapidement les quatre 
grottes suivantes, qui forment un groupe distinct, 
d'une moindre importance, et sans nous arrêter da- 
vantage dans celles qui portent les noms de Nil-Khant 
et de Ramissouer ou plutôt de Râma-Isouara^ bien 
que cette dernière soit décorée avec une richesse et 
une originalité admirables, nous donnerons au Keylas 
ou Kailâça, palais de Siva, l'attention que mérite ce 
monument, le plus grand et le plus magnifique de 
tous ceux que renferment les collines d'Ellora. En cet 
endroit, la montagne, dont le flanc forme un talus de 
trente ou quarante mètres d'élévation, a été entaillée 
et déblayée sur une largeur de cinquante mètres et 
une profondeur de quatre-vingts. Ce travail a produit 
une vaste cour, ouverte en avant sur la plaine d'Ellora, 
encaissée des trois autres côtés entre les immenses 
murailles verticales taillées dans le roc. 

Mais cet espace n'a pas été évidé tout entier; on y 
a ménagé un énorme bloc de soixante-cinq mètres de 
long dan§ lequel on a sculpté avec une patience et 

il 



1 



462 LES COLOSSES. 

une habileté merveilleuses une suite de pagodes et de 
palais. On a fait là, dans des proportions gigantesques, 
un travail semblable à celui qu'on pratique dans un 
morceau de bois dur ou d'ivoire. 

Il faut être monté sur le haut de la colline pour se 
rendre compte de Tensemble du Keylas. De là on voit 
que cet édifice ou plutôt ce groupe d'édifices se com- 
pose d'abord d'un portail relié de chaque côté à la 
montagne par une muraille crénelée, puis d'un petit 
temple carré, enfin d'un temple très-grand qui, par 
sa forme pyramidale, par son architecture compliquée, 
rappelle les belles pagodes modernes de Bénarès. Ce 
grand temple, dont le sommet s'élève au niveau de la 
montagne, c'est-à-dire à une hauteur de quatre-vingt- 
dix pieds, est flanqué de quatre autres monuments 
beaucoup plus petits et plus bas. Tous ces divers édi- 
es communiquent entre eux à chacun de leurs étages 
soit par des escaliers et des passages souterrains, soit 
par des galeries extérieures. 

Le portail qui sert d'entrée est percé de chambres 
auxquelles on arrive par des escaliers latéraux, et il 
est surmonté d'une sorte de balcon ou plutôt de tri- 
bune. Quand on l'a franchi, on se trouve dans une 
cour et l'on a devant soi le petit temple : il est précédé 
de deux éléphants plus grands que nature, placés de 
chaque côté en face l'un de l'autre ; un peu en arrière, 
se dressent deux obélisques de treize mètres et demi de 
hauteur, élégamment découpés. Les murs intérieurs 
de ce temple sont ornés de bas-reliefs, surtout du côté 
du portail, où Ton voit la déesse Pârvati aux huit bras, 
assise sur un trône de lotus entre deux éléphants 
nains qui lèvent leur trompe au-dessus d'elle comme 



LE KEYL.VS. 163 

pour lui rendi'e hommage. Au centre de la salle supé- 
rieure se trouve, sur un piédestal peu élevé, le bœuf 
sacré Nandi, monture ordinaire de Siva; il a la tête 
tournée vers la grande pagode. 

Celle-ci forme un massif quadrangulaire beaucoup 
plus long que large, se terminant par un sommet en 
forme de mitre, qui s'élève, comme nous l'avons dit, 
à une trentaine de mètres. Sa façade a pour base une 
rangée d'éléphants jouant le rôle de piliers et auxquels 
des lions accroupis servent de chapiteaux. Tous ces 
éléphants, se présentant de face, serrés les uns contre 
les autres et baissant la tête comme s'ils fléchissaient 
sous le poids de l'édifice, produisent un effet extraor- 
dinairjii, d'autant plus qu'un soubassement pareil, 
c'est-à-dire composé d'éléphants mêlés à des lions, à 
des tigres, à des animaux fantastiques, règne tout au- 
tour de la pagode et se continue le long des quatre 
chapelles dont elle est flanquée. A,u-dessus de ces 
étranges et colossales cariatides, on aperçoit une suite 
ininterrompue de bas-reliefs, encadrés dans des com- 
partiments, et représentant des scènes nuptiales em- 
pruntées à la légende de Siva ou bien des épisodes 
tirés de l'histoire de Yichnou et de la grande lutte de 
Rama contre le géant deCeylan. Des troupes de singes 
et d'ours figurent dans ces batailles. Les combattants 
sont armés d'arcs et de sabres droits comme ceux 
dont on se sert encore dans cette partie de l'Inde. On 
voit des guerriers montés sur des éléphants, d'autres 
sur des chars traînés par des chevaux. Les figures n'ont 
en général pas plus de trente centimètres de hauteur, 
mais leur nombre est incalculable et leur variété in- 
descriptible. Une corniche, une file de colonnelles 



164 . LES COLOSSES. 

entre lesquelles sont percées des ouvertures et, au- 
dessus, un entablement découpé à jour, surmontent 
cette ceinture de bas-reliefs. La décoration intérieure 
du temple n'est pas moins riche que celle de Texte- 
rieur. La salle principale, beaucoup plus haute que 
les sanctuaires souterrains que nous avons vus jus- 
qu'ici, a pour soutiens seize piliers et autant de pi- 
lastres taillés en forme de figures humaines dont la 
taille atteint une dizaine de mètres. Des tableaux 
sculptés, semblables par le style, les proportions et 
les sujets, à ceux des autres temples brahmaniques 
d'EUora, couvrent les murailles. Quant aux petites 
pagodes ou chapelles qui entourent le grand temple 
central, chacune d'elles est couronnée par un groupe 
de dieux, d'hommes et d'animaux étages en pyra- 
mide. 

La série des monuments que nous venons de décrire 
ne constitue pas le Keylas tout entier. Dans les escar- 
pements artificiels qui les enferment de trois côtés sont 
creusées de nombreuses salles souterraines disposées 
sur deux et trois étages, les unes dépourvues d'orne- 
ments, les autres soutenues par des colonnes d'une ri- 
chesse extrême et couvertes de sculptures. 

Tel est ce prodigieux monument ; mais pour bien 
en sentir toute la grandeur et l'étrangeté, il faut, 
comme le fait observer Jacquemont, un effort de l'esprit. 
« Il est nécessaire, dit ce voyageur, de se représenter 
qu'il a fallu creuser de main d'homme dans le flanc 
des montagnes cette vaste cour où ces temples s'élèvent 
et les sculpter dans le roc qui occupait jadis cet 
espace. On dirait d'abord des temples bâtis, comme 
le sont tous les édifices humains, de pierres apiortées 



LE KEYLAS. 165 

d'ailleurs, taillées séparément et assemblées, et alors 
leurs dimensions,. quoique grandes pour un monument 
indien, ne le sont pas assez pour frapper un Euro- 
péen, qui n'y admire que l'excessive originalité et la 
richesse de leur architecture. Mais quand il vient à 
observer que toute cette complication de pagodes, de 
colonnes, de dômes effilés en mitre qui s'implantent 
les uns sur les autres et atteignent jusqu'à trente 
mètres de hauteur au-dessus de l'aire d'où il les con- 
temple, que toute cette bizarre structure n'a pas un 
joint et qu'il réfléchit que ce n'est qu'une seule masse 
de roc sculptée sur place, continue avec la masse 
même de la montagne, alors le Keylas grandit tout a 
coup dans l'esprit, qui, au lieu d'un, édifice humain, 
n'y voit plus qu'une sculpture de géants, d 

Le même auteur a calculé, d'après des mesures 
prises par lui-même, que, pour construire le Keylas, 
on avait dû déblayer plus de cent mille mètres cubes 
dans le roc vif. « Ce n'est, fait-il remarquer, que la 
vingtième ou trentième partie de la masse des pyra- 
mides d'Egypte, mais dans les pyramides il n'y a que 
du travail et ici il y a un art prodigieux. Il a fallu 
une intelligence supérieure pour concevoir une struc- 
ture si compliquée dans une masse de rocher, mais 
pour l'en faire sortir avec toute la richesse d'exécution 
* de ses détails et la symétrie correspondante de ses 
parties, il a fallu un nombre considérable d'ouvriers 
fort adroits, dirigés, surveillés constamment dans leur 
travail par des chefs habiles. » 

11 importe aussi de constater que la roche de la- 
quelle le Keylas a été dégagé est très-cohérente, sou- 
vent très-dure, et qu'il était impossible de la faire 



ICO LES COLOSSES. 

éclater par grandes niasses. On a dû rcntamcr par 
les procédés les plus lents et les plus laborieux, à 
coups de pic ou avec une pointe d'acier et un marteau, 
comme on l'a fait dans une des grottes du temple 
d'Indra qui n'a pas été terminée et où les éclats trou- 
vés sur le sol sont en moyenne plus petits que la main. 
Les cent mille mètres cubes excavés au Keylas ont 
donc exigé un travail et un temps dont on a peine à se 
faire une idée. 

Les collines d'Ellora recèlent encore dans leurs flancs 
plusieurs temples souterrains, situés au sud du Keylas; 
nous citerons seulement celui de Tine-Tâl^ dont la 
façade est percée de trois rangées de fenêtres, — au 
nombre de dix p Jr rangée, — et qui renferme à chaque 
étage une statue colossale de Bouddha, assise et escor- 
tée de deux figures debout également colossales, ainsi 
que des bas-reliefs reproduisant, dans de nombreux 
compartiments de la muraille, l'idole principale; le 
temple de Dô-Tâl, qui n'a que deux étages et présente 
d'ailleurs les mêmes sculptures ; la grotte de Biskerma, 
voûtée comme une cathédrale gothique, avec des ner- 
vures saillantes rappelant la membrure d'un vaisseau, 
et où se trouve l'image d'un Bouddha assis sur un large 
segment de sphère entre ses deux gardiens ; enfin le 
Dhair-Wara, grande salle de vingt-cinq mètres de 
profondeur sur seize de large et entourée de sanctuaires . 
dédiés à la même divinité. 

A quelle époque remontent les temples d'Ellora, 
dont les uns sont incontestablement brahmaniques et 
les autres bouddhistes? Victor Jacquemont admet qu'ils 
ont pu être l'œuvre collective de plusieurs sectes con- 
temporaines que les chefs du pays protégeaient égale- 



ORIGINE DES TEMPLES D'ELLORA. 167 

ment , a sans doute , dit-il , parce que chacune de ces 
sectes était unie aux autres par un assez grand nombre 
de croyances et d'institutions communes pour ne former 
ensemble qu'une seule nation et une seule religion. » 
Mais quant à déterminer l'âge précis de ces monuments, 
c'est un problème qui n'a pu être résolu. M. Erskine ne 
les fait pas remonter au delà de huit cents ans, mais 
Jacquemont, se fondant sur ce fait que la tradition de 
l'origine de ces édifices était déjà effacée deux siècles 
plus tard, lors de l'invasion du Deccan par les Maho* 
métans, puisque leurs historiens n'en font aucune 
mention, juge cette date beaucoup trop moderne et 
croit devoir attribuer aux temples d'Ellora la plus haute 
antiquité. 



CHAPITRE XIV 



Les Tirthankars géants de Gwalior. — L'idole de Mandar. — Les rochers 
sculptés de Mahabalipourum. — Le bœuf de Tanjaour. — Le tchoul- 
Iry de Tremal-Naïk. 



En quittant les collines d'EUora, remontons vers le 
nord et gagnons la célèbre montagne qni domine la 
vallée du Ghumbul et sur le sommet de laquelle est 
assise l'antique cité de Gwalior : de nouveaux sujets 
d'étonnement nous y attendent. 

Cette montagne est haute de cent vingt mètres et 
longue d'environ quatre kilomètres. Depuis le milieu 
de son sommet aplati jusqu'à son flanc occidental, elle 
a été fendue perpendiculairement dans toute sa hau- 
teur par une convulsion du sol : il s'est formé ainsi un 
ravin étroit, profond , resserré entre deux murailles à 
pic, dans lequel le soleil pénètre à peine et où de nom- 
breuses sources entretiennent une riche végétation. Les 
sectateurs de la religion djaïna * ont choisi ce ravin, que 

^ La religion djaïna a de Tanalogie avec le bouddhisme. Elle sup- 
prime le dieu créateur et considère la nature comme existant éter- 
nellement par elle-même. L'âme poursuit ses transmigrations jusqu'à 
ce qu'elle arrive au repos et au bonheur éternels. La nudité est consi- 



LES TIRTHANKARS GÉANTS DE GWALIOR. 469 

les Hindous appellent rOurwhaï, pour retraite et pour 
lieu de culte; ils s'y livraient à la méditation, y célé- 
braient leurs mystères; ils y ont sculpté, sur les deux 
parois du rocher qui enserre la vallée, les images 
colossales de leurs saints divinisés , les Tirthankars^ 
c'est-à-dire les purs, « Il serait difficile, dit M. Louis 
Rousselet, de trouver, même dans l'Inde, un site plus 
merveilleusement adapté par la nature pour servir de 
temple à une des religions primitives de l'homme. 
Aujourd'hui encore , lorsqu'on pénètre dans ce ravin, 
que les Anglais ont étrangement baptisé la Vallée heu- 
reuse, on est frappé par l'aspect grandiose de ce temple 
naturel. Un air froid et humide vous enveloppe, et à 
travers les branches entrelacées des lianes, on voit se 
dresser dans l'ombre de mystérieuses figures, aux yeux 
rougis , aux faces de sphinx. Quelles devaient être les 
terreurs du népphyte conduit pour la première fois dans 
ce sanctuaire , contemplant avec un pieux effroi ces 
immenses autels, ces idoles, ces cavernes d'où jaillis- 
saient d'étranges lumières, alors que l'Européen lui- 
même, avec son scepticisme, ne peut s'empêcher de 
tressaillir en pénétrant dans cette mystérieuse vallée ! » 
Rien, en effet, n'est plus extraordinaire et plus im- 
posant que ces deux parois perpendiculaires de rocher, 
hautes de quatre-vingt-dix ou cent pieds, et qui pré-' 
sentent une immense file de personnages sculptés. La 
paroi de gauche surtout en est couverte sur une lon- 



dérée comme le symbole du dépouillement et de la pureté. — Il pa- 
rait établi que le djaînisme a précédé le bouddhisme, et que ce der- 
nier lui a emprunté une partie de ses doctrines. Les bouddhistes 
reconnaissent dans Mahavira, dernier Tîrthankar djaîna, le précepteur 
• du fondateur de leur religion, Çakya-Mouni. 



1 



170 LES COLOSSES. 

gueur de cinq cents pas. Les personnages sont de di- 
mensions variées ; les uns n'ont qu'un pied de hauteur, 
les autres sont des géants de soixante pieds. Les Tir- 
thankars sont représentés debout, les bras pendants, 
ou bien assis, les jambes croisées, dans l'attitude mé- 
ditative habituelle aux Bouddhas. Ils ont le corps en- 
tièrementnu, des membres raides et mal proportionnés; 
la face large et courte , avec des yeux énormes et des 
lèvres épaisses, rappelle celle des sphinx de l'Egypte. 
Le lobe do l'oreille, démesurément allongé, pend jus- 
que sur l'épaule. La tête est coiffée d'une miU'e ronde, 
ornée de petites boules : quelques voyageure ont vu là, 
non pas un bonnet, mais une chevelure crépue comme 
celle des nègres , et ont cru retrouver dans ces idoles 
le type africain. Chaque statue est placée sur un autel 
et abritée dans une niche surmontée d'un dais. Un des 
groupes les plus importants est celui du Tirthankar 
Adinath , qui passe pour le fondateur de la religion 
djaïna. Un peu plus loin, on remarcpie la statue de 
Pnrusnath , enfoncée dans une niche profonde et qui 
atteint soixante pieds de hauteur. On trouve aussi dans 
le rocher plusieurs chambres carrées , qui servaient 
sans doute de demeure aux prêtres. 

La muraille de droite est moins riche en sculptures, 
mais elle contient une curieuse caverne : plusieurs 
arceaux taillés dans le roc en forment l'entrée et elle 
renferme trois statues de Tirthankars, hautes de vingt 
pieds. 11 faut , pour y pénétrer, franchir un amas de 
débris provenant de la façade en partie écroulée. 

Tel est rOurwhaï , ou plutôt tel il était il y a peu 
d'années, quand M. Rousselet l'a visité pour la première 
fois. Depuis (en 1867) le même voyageur, rendant do , 



LES TIRTHANKAKS GÉANTS DE GWALIOU. 175 

nouveau visite à cette gorge célèbre, dont la nature et 
Part humain avaient contribué à faire une merveille, 
ne Ta plus reconnue : les beaux arbres avaient été abat- 
tus; les statues, qui dataient, les unes de douze et de 
quinze cents ans , les autres de plus de deux mille, 
volaient en éclats sous la pioche des terrassiers ; le ra- 
vin se remplissait de décombres. C'étaient les Anglais 
qui, violant sans scrupule Tasile doublement sacré d'un 
art et d'une religion antiques, étaient en train de con- 
struire une route dans cette partie de la montagne. 

Mais rOurwhaï ne renfermait pas tous les monuments 
intéressants qui ont fait la célébrité de Gwalior. Sur la 
face sud-est de la même montagne, on trouve une pa- 
roi de rocher taillée perpendiculairement, longue d'en- 
viron deux cents pas , et qui présente des excavations 
et des sculptures non moins remarquables. Celle de ces 
excavations que l'on rencontre la première en longeant 
le talus de gauche à droite est une large niche fermée 
en avant par un mur peu élevé et percé de portes ; au 
fond , on aperçoit neuf statues de Tirthankars , qui 
n'ont pas moins de trente pieds de hauteur, mais qui 
sont privées de leurs têtes ; on dit qu'elles ont été mu- 
tilées ainsi par les musulmans. De là on passe dans 
une petite salle occupée par une idole accroupie, et 
dont une porte intérieure donne sur un étang s'enfon- 
çant dans la profondeur de la montagne. En suivant un 
trottoir de pierre qui borde l'étang, on arrive dans une 
chambre plus grande qui contient aussi une statue 
assise , entourée d'ornements sculptés ; cette statue , 
image d'Adinath, mesure trente-cinq pieds de hauteur; 
le coussin sur lequel elle repose porte une longue in- 
scription ; d'une fenêtre à pilastres percée an sommet 



m L^S COLOSSES. 

de la façade , un jet de lumière tombe sur la face de 
l'idole. Un peu plus loin, dans une vaste niche, s'ali- 
gnent neuf colosses debout , surmontés chacun d'un 
dais de pierre richement sculpté. Puis vient une suite 
d'excavations, — on n'en compte pas moins de douze, 
— dont chacune abrite , comme les précédantes , une 
ou plusieurs statues colossales ; la taille de la plupail 
de ces statues varie entre vingt et trente pieds; 
M. Rousselet en cite une dont la ligure , exactement 
mesurée par lui-même, atteint deux mètres de haut* 
Quelques-unes ont la tête entourée d'une auréole de 
serpents ; d'autres portent sur le sommet de la mitre 
dont elles sont coiffées une branche divisée en trois 
rameaux, représentation de l'arbre do la science, que 
l'on retrouve parmi les symboles mystiques des boud- 
dhistes. Les rares voyageurs qui ont visité ces curieux 
monuments du côté sud-est du Gwalior, peu connus 
même des habitants du pays , ont été surpris de leur 
état de conservation ; la pierre , les couleui-s mêmes 
dont elle est parfois enduite , sont presque intactes ; 
on donnerait à peine deux ou trois siècles d'existence 
à ces sculptures dont plusieurs en ont jusqu'à dix-huit 
et vingt* 

De Gwalior, dont nous n'épuiserons pas les trésors 
archéologiques, de peur de lasser l'attention du lecteur, 
transportons-nous à quelques lieues au sud de Bhàgul- 
pore, l'ancienne Tchampa, située sur la rive droite du 
Gange. Là se dresse un pic isolé , escarpé , haut de 
deux cents mètres, auquel les indigènes donnent le 
nom de mont Mandar; en approchant de sa base, on 
trouve de nombreux fragments dç sculptures épars sur 
le sol, des colonnes renversées et brisées autour d'un 



L'IDOLE l)E MANDAR. 175 

petit étaug à demi desséché, et l'ou en euiiclut que cet 
eudroit, aujourd'liiii complètement désert, devait être 
autrefois habité , ou du moins fiéquenté , comme lieu 



de culte, par des pi'ètres et par des pèlerins. (Jii escu- 
lier, taillé dans le roc, tous invite à gravir la montagne 
arrivé à la hauteur d'une centaine de mètres, c'est-à- 



176 LES COLOSSES. 

dire à la moitié de la hauteur totale du pie , on se 
trouve ^n présence d'une tête colossale sculptée dans 
le rocher et encadrée dans une sorte de niche. Cette 
figure, assez informe, a de six à sept mètres de haut. 
Elle repose sur une base en forme d'estrade, et elle est 
couronnée d'un diadème découpé en grossière festons. 
On ignore absolument et la date et la signification de 
cette idole, aujourd'hui abandonnée. M. Bousselet, 
qui l'a vue, raconte que, curieux d'en connaître l'ori- 
gine, il a consulté le livre de l'ancien voyageur chinois 
Hiouen-Thsang, et qu'il y a trouvé la légende suivante 
recueillie par le naïf, mais consciencieux pèlerin : Un 
jour, un pâtre pénétra dans une des cavernes de la 
montagne, et il y découvrit des fruits merveilleux 
qu'il déroba ; comme il se préparait à sortir, il aperçut 
un Génie qui gardait l'entrée de la caverne , et , pour 
cacher son larcin, il se hâta d'avaler les fruits ; aussitôt 
son corps grandit, grandit démesurément, jusqu'à 
remplir toute l'ouverture de la caverne. « Par la suite 
des temps, dit Hiouen-Thsang, il s'est changé peu à 
peu en pierre , mais il a conservé la forme humaine. 
Cette pierre existe encore aujourd'hui. » M. Rousselet 
n'hésite pas à penser que cette légende s'applique à 
l'idole de Mandar, dont l'antiquité remonterait ainsi 
aux premiers siècles de notre ère , peut-être même à 
des temps encore plus reculés , puisque déjà au sep- 
tième siècle son origine était tombée dans l'oubli. 

La partie méridionale de l'Hindoustan abonde aussi 
en rochers sculptés. Nous ne pouvons passer sous si- 
lence ceux qui avoisinent le bourg dévasté de Sadras, 
sur la côte de Coromandel, et qui, par leur nombre et 
leur variété , ici formant des pagodes richement cise- 



LES ÉLÉPHAISTS GIGA^'TESQUES DE MAHABALIPOURUM. 477 

lées, là représentant, quelquefois dans des proportions 
gigantesques, les diverses divinités du panthéon hin- 
dou, font naître dans Tesprit Tidée d'une antique ville 
pétrifiée. Nous devons mentionner surtout les curieux 
rochers de Mahabalipourûm , situés un peu plus au 
nord sur la même côte , et à un quart de mille de la 
mer : le plus grand de ces rochers a de quatre-vingt- 
dix à cent pieds de longueur, et sa surface entière est 
un vaste bas-relief. Deux éléphants, d'une exécution 
irréprochable, figurent dans cet étonnant tableau. L'un, 
le plus grand, a, d'après V Oriental annual, soixante* 
dix pieds deux pouces anglais de longueur ; l'autre, 
qui est une femelle , est un peu plus petit et placé en 
arrière. Entre leurs jambes on voit plusieurs petits 
folâtrant ensemble. « On ne peut, — dit le journal 
anglais que nous venons de nommer, — contempler 
sans admiration les poses aisées, naturelles, animées, 
et l'effet saisissant de ce groupe colossal. Il y règne un 
air de vie, de vérité, une harmonie, qui font que ce 
chef-d'œuvre est à la nature animale ce que les statues 
antiques sont à la nature humaine ; c'est en un mot 
une œuvre sans égale. » M. Ed. de Warren, qui a 
longtemps séjourné dans l'Inde au service de l'armée 
anglaise et qui a vu ce bas-relief ainsi que les autres 
sculptures de Mahabalipourûm, n'éprouve pas un 
moindre enthousiasme, et il s'écrie : « C'est littérale- 
ment à chaque pas qu'on reste confondu devant ces 
preuves de la perfection où les arts s'étaient élevés 
dans ces contrées lointaines, à des époques antérieures 
de bien des siècles à la civilisation de l'Europe et quand 
nos ancêtres vivaient presque h l'état de nature dans 
nos forêts encore vierges. » 

12 



178 LES COLOSSES. 

Quittons les montagnes et les rochers sculptés 
sur place pour aborder quelques statues formées de 
blocs de pierre rapportés, et qui, par leur valeur 
artistique ou leur caractère original, aussi bien que 
par leurs dimensions, méritent notre examen. L'une 
est un bœuf colossal que nous offre la principale 
pagode de la ville de Tanjaour. On sait que le 
bœuf et la vache sont considérés dans l'Inde, ainsi 
qu'ils l'étaient en Egypte, comme des animaux sa- 
crés; les Hindous voient en eux le symbole de la 
fécondité de la terre; le lait et le beurre fournis 
par la vache, précieux aliments de l'homme, passent 
aussi pour des offrandes agréables aux dieux ; peut- 
être, d'ailleurs, selon l'observation de M. F. Lenor- 
mant, cet animal, avec son attitude tranquille, ma- 
jestueuse, et, en apparence, pensive, a-t-il été adopté 
par les brahmanes comme un emblème de la vie de 
paix, de gravité et de méditation dont leur loi reli- 
gieuse leur fait une obligation. La grande pagode de 
Tanjaour étant dédiée à Siva, et le bœuf étant, sous 
le nom de Boswa-Nandi, la monture de cette divinité, 
on comprend la présence de l'image vénérée à l'entrée 
de l'enceinte qui entoure le temple. L'animal sacré 
est taillé dans un énorme bloc de porphyre brun ; sa 
couleur est absolument celle du bronze. 11 a treize 
pieds anglais de hauteur et seize de longueur, depuis 
le poitrail jusqu'à l'extrémité de la croupe ; la gros- 
seur du corps, au niveau du poitrail et du cou, me- 
sure vingt-six pieds. On évalue son poids à deux cents 
milliers, et il a dû être transporté à la place qu'il 
occupe d'une carrière éloignée de plus de trente lieues, 
ce qui fait que les Hindous, plutôt que de croire à la 



LE BŒIF DE TANJAOUR. 179 

réalité d'une opération aussi difficile, préfèrent lui 
attribuer une origine miraculeuse. 

Dans les jours de fête, les prêtres et la foule des 
dévots se réunissent autour de cette idole, lui sus- 
pendait au cou des guirlandes et des couronnes, l'en- 
duisent de différentes couleurs, et principalement de 
fiente de vache délayée dans de Teau, matière douée, 
dans Tesprit des croyants, d'une vertu purificatrice. 
Langlès raconte que, suivant une tradition répandue 
à Tanjaour, la pluie ou la sécheresse, l'abondance ou 
la disette de Tannée dépendent de la bienveillance ou 
de la colère du bœuf sacré. On prétend aussi que 
toutes les nuits il se lève, quitte son piédestal et se 
promène autour de la pagode, et, soit pour constater 
le miracle, soit pour éclairer le dieu dans sa prome- 
nade nocturne, on dispose autour de lui un grand 
nombre de lampes ou bien on allume des tas de fiente 
de vache desséchée. 

Les statues qui décorent le tchoultry ou hospice de 
Tremal-Naïk, dans la ville de Madhourah, sont égale- 
ment dignes d'attention. Ce tchoultry, quoique aban- 
donné et déjà en ruine, est moderne; il date seule- 
ment dii dix-septième siècle. Il est compris, avec un 
palais et une pagode, dans une forteresse dont l'en- 
ceinte est si vaste qu'on ne peut en faire le tour en 
moins de deux heures. Le radjah, dont ce monument 
porte le nom, Tremal-Naïk, le construisit en 1623 
dans une intention pieuse; il s'engagea, au cas où 
les brahmanes lui céderaient l'idole de la pagode pour 
la loger dans le tchoultry qu'il se proposait de bâtir, 
à faire de cet hospice le plus bel édifice du monde : les 
brahmanes acceptèrent le contrat, et le monarque 



180 LES COLOSSES. 

n'épargna rien pour tenir sa promesse. Il consacra 
à la construction du tchoultry yingt-deux années de 
travaux et dépensa plus de yingt-quatre millions de 
francs, bien que chaque village du royaume fût obligé 
de fournir gratuitement un nombre d'ouvriers propor- 
tionné à celui de ses habitants. 

La sculpture entre pour beaucoup dans la magni- 
ficence de ce monument, qui forme un parallélo- 
gramme très-allongé, et qui est tout entier en granit 
gris. Le toit plat, plus élevé vers le milieu dans quel- 
ques parties, est supporté par cent vingt-quatre piliers 
disposés sur quatre rangs. Chacun de ces piliers, 
formé d'un seul bloc de pierre, sauf le chapiteau, est 
couvert de figures sculptées, empruntées à la légende 
sacrée des Hindous ou bien à l'histoire, plus ou moins 
authentique, de la famille du fondateur du monu- 
ment. Sur l'un d'eux, par exemple, on voit une cu- 
rieuse image de la trinité indienne, exprimée par 
trois corps distincts soutenus sur une seule jambe. 
Une autre face du même pilier présente un groupe 
bizarre d'animaux, dans le bas un éléphant, et, au- 
dessus, deux monstres fantastiques, dont l'un, colos- 
sal, a un corps de cheval avec une trompe d'éléphant. 

Sur un autre pilier, le second à droite, Tremal- 
Naïk est représenté, dans des proportions gigantesques, 
avec ses quatre femmes, aussi grandes que nature. 
Au-dessus, on aperçoit d'autres statues de femmes, 
beaucoup plus petites, destinées sans doute à rappeler 
le nombreux harem du prince. On peut remarquer 
qu'une des quatre femmes principales porte un sillon 
sur la cuisse : c'est, paraît-il, la marque d'une bles- 
sure qu'elle reçut de son époux. Un jour que celui-ci 



LE TCHOULTRY DE TREMAL-MÏK. 181 

lui montrait avec orgueil le magnifique édifice quil 
venait d'élever, au lieu de Tadmirer, elle le com- 
para dédaigneusement à Técurie de son père; le 
monarque irrité tira son poignard et l'en frappa à la 
cuisse. 

Un troisième pilier nous' montre un ancien souve- 
rain de Madhourah, le radjah Pandi, accompagné des 
étranges serviteurs que lui prête la légende. On raconte 
que ce prince, étant un jour à la chasse datis une 
forêt, rencontra une troupe de sangliers, et tua le 
père et la mère. Un dieu, sollicité par sa femme, qui 
se prit de pitié pour les petits, privés de leurs parents 
et condamnés à mourir de faim, se métamorphosa en 
tmie, et allaita les marcassins. Ceux-ci, par la vertu 
du lait divin, devinrent des êtres raisonnables; ils 
acquirent même un corps humain, mais ils conservè- 
rent la tête du sanglier. Cette difformité n'empêcha 
pas le roi de les admettre dans son palais, où ils 
remplirent avec succès les fonctions d'huissiers de la 
chambre. 

Un autre monarque, Abitche Pandi, dresse sa taille, 
également colossale, contre un quatrième pilier, et 
les figures qui. l'entourent rappellent un épisode fa- 
buleux de sa vie. Ce prince avait voué une dévotion 
particulière au dieu Tchaka-Linga, qui se plaisait à 
opérer, sous la forme d'un pandara, des métamor- 
phoses miraculeuses : il vieillissait les jeunes, rajeu- 
nissait les vieux, rendait l'ouïe aux sourds, la vue aux 
aveugles, déplaçait les rochers et les arbres. Un jour, 
Abitche Pandi rencontra le pandara et lui demanda 
un miracle qui attestât son pouvoir divin : le dieu 
changea aussitôt une pierre en un gros éléphant qui 



482 LES COLOSSES. 

vint manger une canne à sucre dans la main du 
radjah. 

Les autres piliers sont décorés de sujets analogues, 
et toutes ces sculptures différentes, disposées symé- 
triquement et maintenues par leurs proportions dans 
une certaine unité, loin d'offenser le regard, ne font 
qu'ajouter à la magnificence de l'aspect général. 



CHAPITRE .XV 



La'grotte de Doumballa et le grand Bouddha couché. — Les idoles 
monstrueuses du culte et des fêtes brahmaniques. 



L'île de Ceylan, où le bouddhisme s*est établi il y 
a plus de vingt siècles, et où cette religion, expulsée 
de THindoustan par le brahmanisme, subsiste encore 
aujourd'hui, possède des temples et des statues cé- 
lèbres par leur beauté et par leur grandeur. Ce n'est 
pas dans les villes de la côte, occupées et transformées 
par les Européens, que l'on rencontre ces monuments ; 
on les trouve dans l'intérieur de l'île, au sein des ré- 
gions montagneuses et boisées de l'ancien royaume de 
Kandy . Il existait autrefois, à Abhayaguiri^ une pagode 
dont la coupole était plus élevée que le dôme de 
Saint-Paul à Londres; quoique dégradée par les siècles, 
elle a maintenant encore deux cent trente pieds de 
hauteur. Sur la façade de la plupart de ces temples, 
de chaque côté de la porte, se dressent des statues de 
pierre, raides et solennelles, comme pour en dé- 
fendre l'entrée aux profanes; au fond du sanctuaire 
obscur, on aperçoit, à la lueur de quelques lampes, 



184 LES COLOSSES. 

une colossale image de Bouddha, toute dorée, quel- 
quefois couchée, le plus souvent assise les jambes croi- 
sées et ayant Tair de méditer, ou bien levant la main 
à la manière du maître qui enseigne. 

Les montagnes de Ceylan recèlent aussi de curieux 
temples souterrains, comparables à ceux d'EUora et 
d'Ëléphanta. Le plus célèbre est celui de Doumballa, 
creusé dans un rocher haut de quatre cents pieds. 11 
se compose de deux salles, dont Tune n'a pas moins 
de cent soixante-douze pieds de long, sur soixante-- 
quinze de large; sa hauteur est, à Tentrée, de vingt 
et un pieds, mais elle va en diminuant à mesure 
qu'on se rapproche du fond. Quand on pénètre dans 
cette grotte, on respire un air frais comme celui d'une 
cave, mais lourd, suffocant et qui semble ne s'être 
pas renouvelé depuis des siècles. Au milieu, on dis- 
tingue, dans une obscurité que la flamme vacillante 
des torches ne dissipe qu'à demi, une gigantesque 
statue de Bouddha couchée sur un lit. Cette statue a 
quarante-sept pieds de longueur. Le corps du dieu, le 
lit et l'oreiller sur lesquels il repose sont d'un seul 
morceau. Il est impossible, dit un voyageur, de ne 
pas ressentir une profonde impression en présence de 
ce géant endormi, accueillant avec un placide sou- 
rire les pygmées qui viennent troubler son repos sé- 
culaire. 

On serait tenté de croire que les bouddhistes de 
Ceylan attribuaient et attribuent encore à la personne 
de Gôtama-Bouddha (ou Çakya-Mouni) les dimensions 
colossales qu'ils ont données à son image, car ils ont 
conservé, et ils vénèrent comme une relique une dent 
qu'ils prétendent lui avoir appartenu, et qui n'a pas 



LA DENT DE BOUDDHA. 185 

moins de cinquante-quatre millimètres de longueur 
sur vingt-sept de diamètre. 

Cette dent a son histoire ou plutôt sa légende. 
Quand Gôtama-Bouddha fut mort dans l'Inde, à l'âge 
de quatre-vingt-un ans, et que ses restes eurent été 
consumés sur un bûcher, un de ses disciples retira 
la dent des cendres et la porta dans le royaume de 
Kalinga, où. pendant plusieurs siècles elle opéra des 
miracles. Aussi devint-elle l'objet de la convoitise de 
plusieurs rois du pays, qui se la disputèrent. Dans 
une de ces guerres, les ennemis du culte de Bouddha 
s'emparèrent du précieux talisman, et l'enfouirent 
au fond d'une fosse qu'ils comblèrent de terre : la 
dent merveilleuse se fraya elle-même une issue sou- 
terraine et reparut au jour. Une autre fois, jetée dans 
une mare croupissante, elle la changea aussitôt en un 
lac aux eaux limpides et couvertes de fleurs de lotus. 
Les ennemis de la relique la reprirent de nouveau et 
voulurent la broyer sur une enclume de fer, mais elle 
s'enfonça dans l'enclume, d'où les prières d'un 
bouddhiste zélé purent seules la faire sortir. Enfin, 
comme elle était devenue encore la cause d'une 
guerre, la fille du roi dont on assiégeait la capitale 
cacha le trésor dans ses cheveux, s'évada de la ville et 
s'embarqua pour Ceylan, où elle remit entre les 
mains du roi de cptte ile, l'an 309 de notre ère, 
l'objet sacré de tant de poursuites. Depuis lors, la 
dent de Bouddha est déposée dans la chapelle d'un 
temple attenant à l'ancien palais des rois de Kandy. 
Là, sur une table d'argent couverte de brocart, se 
trouve un coffi^e d'argent doré, dont la forme élevée 
rappelle celle d'une pagode. Ce coffre, haut de plus 



186 LES COLOSSES. 

d'un mètre, en contient cinq autres de même forme 
et en or massif; le cinquième et le sixième sont de 
plus incrustés de rubis et d'autres pierres précieuses; 
le sixième, par conséquent le plus petit, renferme la 
dent. 

En outre, les Singhalais croient posséder une em- 
preinte du pied de Bouddha, et cette empreinte a près 
de deux mètres de long : c'est une cavité que l'on ob- 
serve sur le sommet du pic d'Adam, à sept mille qua- 
tre cent vingt pieds au-dessus du niveau de la mer, 
lieu où il est admis que le Bouddha, après ses neuf 
cent quatre-vingt-dix-neuf métamorphoses, s'est élancé 
vers les régions célestes. Avant les bouddhistes, les 
brahmanes avaient considéré la même cavité comme 
la trace du pied de Vichnou; depuis,* les étrangers éta- 
blis à Ceylan, et qui ont placé dans cette belle île le 
paradis terrestre, n'ont pas manqué de s'approprier à 
leur tour l'empreinte sacrée et d'y voir le dernier ves- 
tige des pas d'Adam avant sa chute. 

La grotte de Doumballa renferme d'autres images de 
Bouddha, une cinquantaine environ, plus grandes que 
nature, mais qui n'attirent guère les yeux du visiteur, 
tout occupé de l'imposant colosse que nous avons décrit. 

Nous ne quitterons pas l'Inde sans parler de ces 
idoles, monstrueuses par leurs formes et par leurs di- 
mensions, dont le culte donne lieu actuellement en- 
core, parmi la population hindoue*, à de si étranges 
cérémonies. Les images informes et colossales de 
Djaggernâte (un des noms de Siva), de son frère et de 
sa sœur, sont au premier rang parmi les plus véné- 
rées ; on les fête dans la ville de Puri, située sur la 
côte de la province d'Orissa, avec une pompe extraor- 



LIDOLE DE DJAGGERNATE. 187 

dinaire. Un temple magnifique, enfermé dans une en- 
ceinte de six cent vingt pieds de long sur six cents de 
large, et dont la porte principale est flanquée de lions 
gigantesques, sert de demeure aux idoles. Ce temple 
se compose de nombreux bâtiments ; les plus impor- 
tants sont deux hautes pyramides, s'élevant l'une en 
avant, l'autre en arrière ; dans l'intervalle se trouvent 
un troisième monument, également pyramidal, mais 
plus petit, et plusieurs autres, plus bas encore, ter- 
minés par des plates-formes ou par des dômes. La py- 
ramide antérieure a cinq étages ; la postérieure, qui 
la domine de beaucoup et qui est le vrai temple, en a 
onze. La hauteur de cette dernière est de deux cents 
pieds, et sa plus grande largeur seulement de qua- 
rante-cinq. Ces deux pyramides sont couvertes, sur les 
quatre faces, depuis la base jusqu'au sommet, de figu- 
res sculptées, assises ou debout, représentant des dieux, 
des déesses, des génies de la religion de Brahma. Tout 
l'édifice d'ailleurs, à l'intérieur comme à l'extérieur, 
est décoré d'une multitude de personnages et d'ani- 
maux sacrés ; de quelque côté que le regard se porte, 
c'est un fourmillement d'éléphants, de griffons, de 
monstres de toute espèce. 

L'idole de Djaggernâte, ainsi que celles du frère et 
de la soiur de ce dieu, sont déposées dans la pyra- 
mide la plus haute, où elles reposent sur une vaste 
plate-forme de marbre. Elles consistent en trois lourds 
morceaux de bois grossièrement équarris ; des traits 
grimaçants, de gros yeux ronds, un nez pointu comme 
un bec d'oiseau, forment le visage, peint de couleurs 
criardes; on ne peut rien imaginer de plus hideuse- 
ment grotesque. 



d88 LES COLOSSES. 

Ces colossales et affreuses poupées sont Tobjet des 
soins les plus attentifs. Djaggernâte a toute une armée 
de prêtres et d'officiers attachés au service de sa per- 
sonne; on en compte environ six cent quarante. L'un 
lui fait son lit, l'autre le réveille chaque matin ; celui- 
ci lui présente un cure-dents et de l'eau pour se rin- 
cer la bouche; d'autres lui peignent les yeux, lui of- 
frent son repas, lavent son linge, tiennent l'inventaire 
de ses robes, lui portent son ombrelle, viennent le 
prévenir de l'heure où commence l'adoration. Cent 
vingt prêtresses danseuses forment un corps de ballet 
pour l'amuser. On conçoit que, pour un si grand 
dieu, pour sa famille et pour sa maison, il faille une 
nourriture abondante : quatre cents familles de cuisi- 
niers sont employées à y pourvoir. En somme, on 
évalue à trois mille le nombre des prêtres de Djag- 
gernâte. 

Douze fêtes sont célébrées chaque année à Puri en 
son honneur. Celle qui attire le plus grand nombre de 
fidèles est la fête des Chars, le Roth Jattra. Ce jour- 
là, les trois idoles sortent de leur sanctuaire, et, traî- 
nées sur des chars, vont se faire adorer dans le temple 
de Gondicha, à deux milles de distance. 

Ces chars sont des machines énormes, imposantes 
de loin par leur masse et d'une apparente magnifi- ' 
cence, grâce aux brillantes couleurs des dais qui les 
surmontent et qui sont bariolés de raies rouges, ver- 
tes, jaunes, mais en réalité fabriquées grossièrement 
et décorées sans goût. Celui qui est destiné à Djagger- 
nâte lui-même a quarante-cinq pieds de hauteur, et il 
repose sur seize roues de sept pieds de diamètre. Les 
deux autres chars sont un peu moins hauts. Tous 



U FÊTE DES CHARS. i91 

trois, dit le missionnaire Lacroix, à qui nous emprun- 
tons ces renseignements, « sont environnés d'une ga- 
lerie de huit pieds de large, où trépignent des prêtres 
en délire qui provoquent par leurs gestes violents et 
par leurs harangues les transports de la multitude et 
reçoivent les offrandes qu'on leur jette de tous cô- 
tés. » 

« Au jour marqué, raconte le même voyageur, après 
des prières et des cérémonies diverses, on fait sortir 
les dieux de leur temple d'une manière qui, certes, 
est peu en rapport avec leur prétendue dignité. L'idole 
sœur est portée à force de bras, mais c'est avec des 
cordes attachées à leur cou que l'on voit apparaître, à 
la porte des Lions, Djaggernàte et son frère. Pendant 
qu'une partie de ces prêtres tirent les cordes, d'au- 
tres cherchent à maintenir les lourdes divinités de- 
bout ou les poussent par derrière d'une façon si im- 
pertinente et avec des gestes si comiques, qu'on dirait 
que leur unique but est de se divertir et de divertir 
les spectateurs. 

« Après mainte aventure, les idoles arrivent à leurs 
chars. Ici nouveaux labeurs : les chars sont hauts et 
il faut y monter ; une sorte de pont de planches, qui, 
du sommet des chars, descend à terre, favorise l'as- 
cension des divinités. On les tire, on les pousse, on 
s'évertue, et bientôt elles sont placées sur leur 
trône. » 

Alors on complète leur toilette; après leur avoir 
adapté des pieds, des mains et des oreilles d'or, on les 
pare d'une écharpe écarlate. Cependant les nombreu- 
ses bandes de villageois, qui sont venus pour aider les 
habitants de Puri à traîner les dieux et qui bivoua- 



m LES COLOSSES. 

quent sous des tentes aux abords du temple, se tien- 
nent prêts ; au signal donné, ils se précipitent sur les 
énormes câbles attachés aux trois chars; la foule 
imite leur exemple, et, bientôt ébranlées par les ef- 
forts réunis de ces immenses attelages humains, les 
lourdes machines se mettent en marche. 

« La joie frénétique qui éclate sur tous les visages, 
dit M. Lacroix, Taspect des maisons, des temples, des 
arbres, des rues où fourmillent des multitudes enthou- 
siastes, le bruit de mille tamtams, le craquement des 
chars, les cris éclatants qui s'élèvent incessamment 
au milieu du tonnerre continu de la fête, le radjah, 
son resplendissant appareil, ses ombrelles sacrées, ses 
larges éventails, son imposante garde du corps, les 
dix éléphants de Tidole aux clochettes retentissantes, 
à la housse écarlate parsemée de paillettes d*or, les 
prêtres à Tœil hagard, aux gestes forcenés, qui hur- 
lent et chantent sur les galeries des chars, le pas pe- 
sant et unifoime d'une multitude qui se fraye un pas- 
sage à travers d'autres multitudes ; tout ce vacarme, 
toute cette pompe et toutes ces misères, tout l'en- 
semble enfin de cette étrange scène ébranle l'âme et 
fait sur elle une impression qu'on ne saurait dé- 
crire. » 

Autrefois cette fête ne se terminait jamais sans que 
plusieurs des assistants, exaltés par le fanatisme, se 
fissent volontairement écraser sous les roues du char 
de Djaggernâte. Ces horribles sacrifices n'ont plus lieu 
aujourd'hui; l'autorité anglaise les a interdits. Tou- 
tefois, le Roth Jattra n'a pas cessé d'être fatal à un trop 
grand nombre de ces malheureux pèlerins qui, encou- 
ragés par des prêtres missionnaires et croyant accom- 



UNE BATAILLE DE COLOSSES. 193 

plir une œuvre méritoire, se rendent par milliers à 
Puri des provinces les plus éloignées et périssent en 
route de fatigue, de chaleur ou de faim. 

Une autre fête qui n'attire pas une moindre af- 
fluence de spectateurs, et dans laquelle de colossales 
idoles jouent aussi un grand rôle, est celle qui porte 
le nom de Ramlaîla; elle se célèbre tous les ans, au 
mois'd'octobre, à Hyderabad, la ville la plus peuplée 
de rinde méridionale. Cette cérémonie consiste dans 
une représentation grandiose et grotesque à la fois du 
drame religieux qui fait en partie le sujet de la cé- 
lèbre épopée nationale, leRamayana : Rama, — Tune 
des incarnations de Vichnou, — allant avec son frère 
Luckmann combattre Ravana, roi de Ceylan, qui lui a 
ravi son épouse Si ta, et finissant par reconquérir celle- 
ci, après avoir défait et tué son ennemi, avec Ta^- 
sistance d'une armée de singes commandée, par Ha- 
noutnati* 

Les préparatifs de cette fête guerrière durent plu- 
sieurs semaines. On construit d'abord une enceinte, 
représentant le fort que Rama et Luckmann doivent 
assiéger. Puis divers colosses, images des dieux qui 
vont se livrer bataille, sont successivement amenés 
sur d'énormes chariots traînés par la foule et pren- 
nent place les uns dans l'enceinte, les autres au de- 
hoi*Si Ces colosses sont accompagnés de leurs troupes, 
c'est-à-dire de bizarres figures d'animaux, chevaux ou 
éléphants, fabriqués en terre glaise et en paille, et 
contenant de la poudre dont l'explosion doit les faire 
sauter. Enfin arrive le terrible Ravana, sous la forme 
d'un géant de trente ou quarante pieds de hauteur; 
c'est aussi un mannequin renfermant à l'intérieur uil 

13 



194 LES COLOSSES. 

système compliqué de feux d'artifice. On n'a rien né- 
gligé pour rendre ce monstre aussi effroyable que pos- 
sible : il a huit ou neuf têtes, une quantité de bras et 
de mains brandissant toutes sortes d'armes plus for- 
midables les unes que les autres. Pendant ces apprêts, 
la plaine s'est remplie de spectateurs, et l'on entend 
de tous côtés, jour et nuit, l'explosion des pétards 
mêlée aux sons effrayants des trompes et des tam- 
tains. « On dirait, — dit l'auteur de rinde anglaise, 
M. Ed.deWarren, — un camp de cent mille Bohémiens. 
Aussi loin que la vue peut s'étendre, ce ne sont que 
tentes, que banderoles, que voitures de toute espèce, 
que groupes aux mille couleurs, aux mille costumes, 
aux armes de toutes les époques, la lance, le bouclier, 
la cotte de mailles, le fusil à mèche, le tromblon. 
Tout ce monde s'agite, gesticule, rit, fume, chante et 
crie. C'est une mer mouvante de têtes d'hommes et 
d'animaux. » 

Qusfnd tout est prêt, la guerre commence ; la fusil- 
lade retentit et elle continue pendant plusieurs jours; 
Rama et Luckmann, ou plutôt les bandes qui se sont 
mises de leur parti, attaquent Ravana avec acharne- 
ment, mais ils sont constamment repoussés jusqu'au 
dernier jour de la fête, où le général Hanouman vient 
à leur aide avec son armée de singes pour enlever la 
forteresse. Cette armée de singes est représentée par 
quelques centaines de masques, portant de longues 
queues, plus hideux les uns que les autres, et qui ca- 
briolent, hurlent, miaulent, glapissent comme des 
démons. Le dernier acte de cette féerie guerrière a lieu 
quand le soir est venu. Le fort est pris d'assaut; les 
chevaux et les éléphants de Ravana s'embrasent, à la 



UNE BâTâIUË de colosses. 195 

grande joie de la multitude ; puis « au plus fort de la 
fusillade, dit M. de Warren, le feu se communique au 
géant principal, à Ravana lui-même, qui saute en l'air 
avec une explosion épouvantable. Un nombre prodi- 
gieux de feux d'artifice, les plus admirables du monde, 
s'échappent simultanément de tout son corps; ses 
tètes, ses bras, ses armes, retombent avec fracas dans 
toutes les directions, ef dans l'épaisse fumée qui en- 
veloppe tous les objets et au milieu de laquelle le fort 
disparaît, on ne distingue plus que les effrayantes 
figures des idoles rendues plus horribles encore par 
l'obscurité et les sombres lueurs qui les entourent : 
c'est une de ces scènes qui frappent vivement l'ima- ' 
gination, qu'il est impossible de décrire, et qui ce- 
pendant ne s'effacent jamais de la mémoire. » 



CHAPITRE XVI 



Les pagodes de Bangkok. — Un Bouddha de cinquante mètres. — La 
chaussée des géants à Angcor. — Le temple de Boro-Boudor. 



C'est encore à la religion, et à la religion de Bouddha, 
adoré, comme à Ceylan, sous le nom de Gôtama, que 
sont dus les monuments et les statues les plus remar- 
quables qui frappent l'attention du voyageur dans 
rindo-Chine. Il est impossible de se faire une idée de 
la beauté ou plutôt de la magnificence des pagodes 
de Bangkok, la capitale du royaume de Siam. Telles 
de ces pagodes ont coûté jusqu'à deux cents quintaux 
d'argent, c'est-à-dire plus de quarante millions de 
francs, et l'on en compte onze dans l'enceinte de la 
ville et une vingtaine au dehors. Chacune d'elles — 
nous parlons des plus grandes -^ n'est pas seulement 
un temple renfermant la statue du dieu, c'est un as- 
semblage d'édifices divers, c'est une sorte de monas- 
tère dans lequel habitent des prêtres au nombre de 
quatre ou cinq cents avec un millier d'enfants em- 
ployés au service du culte. Une pagode royale, d'après 



LES PAGODES DE BANGKOK. 197 

la description de Mgr Pallegoix, consiste en un grand 
parc contenant une vingtaine de belvédères de forme 
chinoise ; plusieurs grandes salles dont une destinée à 
la prédication ; deux temples magnifiques, l'un pour 
l'idole de Bouddha, l'autre pour les exercices reli- 
gieux des bonzes ; deux ou trois cents petites maisons 
construites en briques et en bois, habitations des 
prêtres; des jardins et des étangs; une douzaine de 
pyramides revêtues de porcelaine et dont quelques- 
unes ont deux ou trois cents pieds de hauteur ; des 
mâts de pavillon surmontés d'un cygne doré avec un 
étendard découpé en forme de crocodile; enfin des 
statues de granit ou de marbre venant de la Chine. 

La plus belle pagode de Bangkok est celle de Wat- 
Chang; elle s'élève, en dehors de l'enceinte du palais 
du roi, sur la rive droite du Ménam. De loin elle appa- 
raît comme une agglomération de clochetons inégaux, 
de belvédères, de kiosques, de terrasses, émergeant 
d'un sombre massif de verdure, car elle est entourée 
d'un bois touffu. La première impression que l'on 
éprouve en abordant ses murs est peu favorable; on 
y voit des rangées de maisonnettes presque en ruine 
formant des ruelles malpropres où circulent des 
hommes en robe jaune, à l'air indolent et abruti, à 
l'aspect misérable, et une frfùle d'enfants déguenillés. 
Mais quand on a monté quelques marches, on se 
trouve sur une terrasse de marbre et l'on aperçoit, au 
milieu d'une foule de flèches et de toits pointus, une 
magnifique pyramide qui s'élève à plus de deux cents 
pieds. Cette pyramide, d'après M. de Beauvoh* qui 
l'a décrite dans son Voyage autour du monde, est for- 
mée, à la base, d'un tronc de cône à cent cinquante 



198 LES COLOSSES. 

gradins ; puis elle devient une touç sexagonale percée 
de lucarnes reposant chacune sur trois trompes d'élé- 
phant ; au-dessus d'une couronne de tourelles s'élance 
un gracieux clocher dont le sommet s'arrondit en cou- 
pole ; ce clocher est encore surmonté d'une flèche de 
bronze doré qui s'épanouit dans les airs en une 
vingtaine de branches torses : aux rayons du soleil, le 
tout forme une seule masse scintillante ; l'émail des 
faïences, les milliers de rosaces vernissées qui se dé- 
tachent sur l'albâtre, flamboient; on est ébloui, émer- 
veillé, on se croit transporté dans les régions fantas- 
tiques du rêve. 

Quand on pénètre dans l'intérieur de ce monument, 
on y voit, entre les colonnades concentriques qui le 
soutiennent, des centaines d'autels ornés d'une multi- 
tude de petites statues de Bouddha en or, en argent, 
en cuivre, en porphyre. La grande statue du dieu 
réside dans un autre temple, situé à gauche du pré- 
cédent et dont le toit, composé de cinq étages, est 
revêtu de tuiles bleues, vertes et jaunes. Une im- 
mense porte à deux battants, toute en laque incrustée 
de nacre, s'ouvre au milieu de la façade et laisse 
voir un colossal Bouddha en maçonnerie enluminée. 
Assis, les jambes croisées, sur un siège de quinze 
mètres de haut, coiffé d'une mitre, avec d'énormes 
yeux blancs qui donnent à sa large face une solennité 
effrayante, il a lui-même une douzaine de mètres. 
Le sommet de sa tête se trouve donc à vingt-sept* 
mètres au-dessus du sol. Aux pieds delà divinité sont 
étalées des coupes de bronze où brûle l'encens, des 
corbeilles remplies de fruits et une quantité de sta- 
tuettes, deux ou trois cents peut-être, rangées en ba- 



UN BOUDDHA DE CINQUANTE MÈTRES. i99 

taille sur cinq rangs. Des bas-reliefs, représentant les 
diverses tortures de l'enfer bouddhiste, et des pein- 
tures, décorent les murailles. 

Une autre pagode, sur la rive gauche du fleuve, 
renferme un Bouddha beaucoup plus gigantesque 
encore. C'est celle de Xétuphon. Dans une immense 
salle, entourée de colonnes de bois de teck, le dieu 
est couché tout de son long ; il mesure cinquante mè- 
tres depuis l'épaule jusqu'aux pieds. Cet énorme corps, 
construit en maçonnerie, est entièrement doré. Il est 
couché sur le flanc droit; sa tète, qui 'fest à environ 
vingt-cinq mètres du plancher, s'appuie sur le bras 
droit replié ; le bras gauche est étendu le long de la 
cuisse. Ses yeux sont en argent, ses lèvres en émail 
rose ; une couronne d'or rouge entoure son front. Une 
longue estrade, ou plutôt une terrasse, dorée et ornée 
de sculptures, lui sert de lit. M. de Beauvoir, à qui 
nous empruntons ces détails, ajoute : « Nous avons 
l'air de Lilliputiens autour de Gulliver, et quand nous 
essayons de grimper sur lui, nous disparaissons tout 
entiers dans ses narines ; un seul de ses ongles est plus 
haut que nous. Nous demeurons confondus devant 
cette construction de Titans, dont l'architecture n'aura 
pu être payée que par les trésors d'un Crésus. Jamais 
culte n'a vu un pareil déploiement de richesses, car 
ce revêtement gigantesque de l'or le plus pur vaut des 
milliards : chaque feuille plaquée, et il en a fallu des 
milliers, est de près de deux pieds carrés et pèse, 
nous dit-on, quatre cent cinquante onces d'or. » Un 
jour mystérieux, crépusculaire, tamisé par d'antiques 
vitraux, vient se jouer sur les vastes nappes du précieux 
métal, donne aux col onnes de teck des proportions 

OXFORD 



200 liES COLOSSES. 

fantastiques et fait des parois du temple couvertes de 
mosaïques multicolores un firmament parsemé d'étoiles 
brillantes. Ce lieu a quelque chose de surnaturel. 
Tant de grandeur, de luxe, d'étrangeté, produit sur le 
visiteur une impression ineffaçable. 

Les ruines d'Ajuthia, monceau de temples écroulés, 
près de Bangkok, sont encore un témoignage frappant 
de Tancienne splendeur de cette contrée. Ces ruines 
couvrent un espace de plusieure milles. On peut ap- 
précier par les pans de murs restés debout, par les 
restes de dômes et de pyramides qui dominent la 
masse des décombres, l'importance des édifices dont 
ils faisaient partie. Il y a quelques années, un voya- 
geur, M. Henri Mouhot, a trouvé dans une vaste niche 
effondrée dont la base seule subsiste une statue de 
Bouddha haute de dix-huit mètres. Au premier abord, 
cette statue lui parut en bronze, mais il reconnut bien- 
tôt qu'elle était construite en briques et simplement 
revêtue de plaques d'airain de trois centimètres d'é- 
paisseur. Mgr Pallegoix assure que les idoles colos- 
sales abondent dans les ruines d'Ajuthia et qu'on n'y 
a jamais fait de fouilles sans en découvrir quelques- 
unes d'une grande valeur : une seule d'entre elles a 
fourni vingt-cinq mille livides de cuivre, deux mille 
d'argent et quatre cents d'or. L'orfraie et le vautour 
nichent aujourd'hui dans les amas de pierres et de 
broussailles où ces ouvrages extraordinaires sont en- 
sevelis. 

Nous ne quitterons pas Bangkok sans signaler les 
deux personnages gigantesques postés comme des sen- 
tinelles à la porte de la salle des audiences, dans le palais 
du roi. Tous deux sont en granit ; leur taille est d'envi- 



9l d'un colosse de ikiaddhi, à «jul 



LES GARDIENS DE LA SALLE D'AUDIENCE. S03. 

ron vingt-cinq pieds. L'artiste chinois qui lésa sculptés 
s'est sans doute proposé de leur donner un osjiect 



Les deui gardiens de 1 



terrible en les coiffant d'un haut bonnetjpointu, en 
faisant grimacer horriblement leur visage, qu'enca- 
drent deux énormes oreilles droites et effilées, et en 



204 LES COLOSSES. 

les afflublant d'une sorte de costume guerrier. Leurs 
mains s'appuient sur un long bâton décoré comme 
un sceptre, et ils sont précédés chacun de deux lions 
fantastiques, aussi peu imposants que leurs maîtres. 
Même après les étonnantes pagodes de Bangkok, les 
murailles et surtout les avenues sculptées d'Angcor, 
dans le Cambodge, paraîtront une œuvre des plus 
grandioses. Cette ancienne ville est entourée d'un 
mur d'enceinte en pierre formant un rectangle un 
peu plus long que large, car il a, d'après les mesures 
données par M. Francis Garnier, trois mille huit cents 
mètres dans un sens et trois mille quatre cents dans 
l'autre. Son développement total est donc de quatorze 
mille quatre cents mètres. Il est haut de neuf mètres 
et repose sur un glacis qui a de quinze à vingt mètres 
de largeur. Cinq constructions massives sortent de 
l'alignement du mur et font saillie, trois au milieu de 
trois des côtés, deux sur le quatrième côté. Dans 
chacune de ces constructions avancées, qui sont reliées 
à l'enceinte par des galeries couvertes, est percée une 
porte monumentale. La galerie étant plus étroite que 
le massif formant portail, il résulte de cette différence 
de diamètre un angle rentrant de chaque côté. Chacun 
de ces angles est rempli par trois tètes d'éléphant 
colossales, s'appuyant sur leurs trompes tombantes 
comme sur descolohnes. Au-dessus de la porte s'élève 
une haute tour pyramidale, flanquée de deux autres 
tours plus petites. Les quatre côtés de ces tours sont 
décorés chacun d'une énorme face humaine ; autrefois 
une cinquième tête, surmontée d'une tiare dorée, en 
occupait le sommet : ces têtes n'existent plus aujour- 
d'hui. 



LA CHAUSSÉE DES GÉANTS. 207 

Ce n'est pas tout ; en dehors et tout autour de ce 
magnifique mur d'enceinte, règne un fossé large de 
cent-vingt mètres, profond de quatre ou cinq, qui 
autrefois était rempli d'eau et sur lequel étaient jetés 
cinq ponts en pierre conduisant aux cinq portes. Ces 
ponts sont maintenant en ruine, mais deux d'entre 
eux, l'un aboutissant à la porte de l'ouest, l'autre à 
celle du sud-est, sont mieux conservés et nous permet- 
tent, parles portions restées intactes, de nous les repré- 
senter tels qu'ils étaient jadis. 

C'est une chaussée en maçonnerie large d'une quin- 
zaine de mètres et percée à sa basef d'arches étroites 
pour laisser couler les eaux du fossé. Deux parapets 
d'une fantaisie, d'une originalité sans égale, bordent 
les deux côtés de cette chaussée. Chacun d'eux est 
formé par une file de géants, au nombre de cinquante- 
quatre, qui, tous assis et tournés vers l'extérieur, 
soutiennent entre leurs genoux et entre leurs bras 
une longue rampe de pierre imitant le corps d'un ser- 
pent. Cette étrange balustrade se termine par sept ou ^ 
neuf têtes, qui se redressent et rayonnent en éventail 
à l'entrée du pont. Les géants les plus rapprochés des 
portes sont plus grands que les autres et ont ou plu- 
sieurs têtes ou une tête à plusieurs faces. Ceux de la 
porte du sud-est représentent des personnages au visage 
sévère, vêtus avec luxe et coiffés de la tiare. Ils dif- 
fèrent complètement de ceux qui se trouvent à la porte 
de l'ouest et auxquels une bouche énorme, des yeux 
saillants, des traits grimaçants donnent un aspect 
grotesque. La plupart de ces derniers sont décapités; 
une vingtaine seulement sont restés entiers. 

« Que l'on redresse par la pensée , dit M. Francis 



208 LES COLOSSES. 

Garnier, ces quatorze kilomètre» de bolles et hautes 
murailles avec leurs glacis et leurs fossés revêtus de 
pierre, leurs cinq portes grandioses que gardent cinq 
cent quarante géante ; que Ton essaie de traduire par 
des chiffres cet amoncellement de matériaux, ce dépla- 
cement de terres , et l'on se fera une idée grande et 
juste de cette puissance cambodgienne dont il y a 
quelques années on avait oublié jusqu*à Texistence. » 
. C'est aussi une conception pleine de grandeur et qui 
fait honneur à Part hindou , que le temple de Boro- 
Boudor, à Java. Ce monument, qui date du huitième 
siècle de notre ère , est situé au centre d'une vaste 
vallée entourée au loin d'un cercle de hautes mon- 
tagnes, et il a la forme d'une pyramide. Il consiste en 
un monticule naturel sur les flancs duquel on a con- 
struit une série de murs régulièrement étages, de ma- 
nière à former huit gradins ou terrasses depuis la base 
jusqu'au sommet. Son plus grand diamètre est de cent 
huit mètres, sa hauteur de trente-six. Sur chacune de 
ces terrasses sont rangées des statues de Bouddha, abri- 
tées sous des espèces de cloches ou de coupoles . en 
granit découpées à jour. Ces statues sont au nombre de 
cinq cent cinq. Quatre escaliers majestueux, de cent 
cinquante marches chacun, gravissent les quatre côtés 
opposés de l'édifice, et conduisent à la grande coupole 
qui le couronne. Sous cette coupole se trouve un 
Bouddha colossal resté inachevé à dessein , dans cette 
pensée, dit-on, que la main de Thomme ne doit pas 
prétendre à représenter d'une manière complète les 
traits de la divinité. En un mot, le temple de Boro- 
Boudor est une colline pyramidale, parée, ornementée, 
servant, suivant l'expression de M; de Beauvoir, «d'éta- 



à neurUtu, 1 Angcor. 



LE TEMPLE DE BORO-BOUDOR. 211 

gère gigantesque à des idoles protégées par des globes 
en dentelle de pierre et qui sont disposées sur l'ex- 
trême bord de chaque terrasse comme les sentinelles 
des donjons du moyen âge. » Tous les murs sont cou- 
verts de sculptures, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ; 
on n'y trouve pas la plus petite place vide. On y a 
compté quatre mille bas-reliefs, représentant l'antique 
histoire des Hindous, la Création de Thomme, le Déluge, 
les nombreuses incarnations de Bouddha, ainsi que des 
scènes de chasse, de guerre, de navigation, d'agricul- 
ture. La variété des arabesques; des ciselures, des 
ornements de toute sorte, est indescriptible. 

Bien que, depuis le quinzième siècle, le bouddhisme 
ait été remplacé à Java par l'islamisme, les habitants 
viennent encore, en de certaines occasions, faire leurs 
dévotions au temple deBoro-Boudor. Madame Ida Pfeiffer 
a constaté que les Javanaises particulièrement conti- 
nuent à y adorer l'image de Bouddha ; elles y font des 
pèlerinages , elles adressent des prières au dieu , les 
jeunes filles pour lui demander la réalisation de leurs 
secrets désirs, les mères, avant ou après leurs couches, 
pour rimplorer ou le remercier. La destruction du 
temple, qui va croissant chaque année et qu'un trem- 
blement de terre peut achever en un moment, mettra 
seule fin à ce mélange de l'ancien culte avec le nou- 
veau. 



CHAPITRE XVn 



Le couvent des Mille Lamas à Pékin et la grande statue du temple. 
— Les tombeaux des empereurs Mings, — L'avenue d'animaux 
gigantesques. 



La Chine, quoique voisine de l'Inde par sa position 
géographique, est bien éloignée d'elle par le génie de 
ses habitants. Si l'Hindou, comme nous l'avons vu, 
dans ses ouvrages d'architecture et de sculpture, aime 
à prodiguer les ornements, il subordonne toujours le 
détail k l'ensemble, il recherche les grands effets, il 
veut frapper, étonner, produire des impressions fortes, 
et il y parvient par la grandeur des dimensions soit en 
profondeur, soit en hauteur ; il creuse les montagnes, 
il sculpte les rochers ; il s'approprie les grandes œuvres 
de la nature et il les décore. Le Chinois n'a pas ces 
hautes visées ; son imagination se renferme dans un 
domaine beaucoup plus étroit ; il aime le joli plutôt 
que le beau; le mot de sublime ne peut s'appliquer en 
aucune façon aux ouvrages sortis de ses mains. Ingé- 
nieux, patient, adroit, il excelle dans les détails; pour 
dessiner, ciseler, enluminer, broder, il est sans rival. 



LE TEMPLE DES MILLE LAMâS. 213 

Le monstrueux fait partie de ses conceptions, mais c'est 
le monstrueux dans le petit. Quand il veut effrayer, il 
risque de faire rire ; Thorrible , pour lui , confine au 
grotesque. Il ne poursuit la grandeur ni dans Tespace, 
ni dans le temps ; ses constructions sont en général pe- 
tites, et, faites principalement en bois, elles ne durent 
pas. Ses maisons ont l'air de tentes qui, dressées au- 
jourd'hui, seront levées demain, comme si ce peuple 
se souvenait encore d'avoir été nomade. Tous ses mo- 
numents, palais et temples, avec leurs toits retroussés, 
leurs couleurs vives, leurs vernis brillants , leurs clo- 
chettes suspendues aux corniches, leurs bafnderoles 
flottantes , avec les paysages en miniature , grottes , 
collines, rivières, cascades artificielles, qui les entou- 
rent, ressemblent à des colifichets d'étagère. Les tra- 
vaux d'utilité publique, chaussées, ponts, fortifications, 
ont seuls une véritable grandeur. 

Un voyageur a dit que la plus belle des pagodes de 
Canton ou de Pékin est à la dernière de celles de Bang- 
kok ce qu'une petite ville de Bretagne est à Paris. 
Toutefois le temple principal du couvent des Mille 
Lamas , à Pékin , qui appartient au culte bouddhiste 
réformé, bien plus florissant aujourd'hui que l'ancien 
culte, n'est pas indigne d'intérêt, tant par le beau co- 
losse qu'il renferme que par l'extrême richesse de sa 
décoration. Quand on approche de ce temple , on tra- 
verse une foule de statues d'animaux, lions, tigres, 
éléphants, accroupis sur des socles de granit. On 
monte l'escalier qui conduit au péristyle et l'on se voit 
encore escorté par une multitude d'animaux aux formes 
fantastiques , tels que des dragons , des chimères , des 
licornes, dont l'enchevêtrement compose les deux ba- 



214 LES COLOSSES. 

lustrades. La façade de l'édifice est construite tout en- 
tière en bois sculpté et verni. Lorsqu'on a pénétré dans 
l'intérieur et que les yeux se sont habitués à l'obscu- 
rité qui y règne, car les châssis de papier qui servent 
de fenêtres éclairent encore moins que les vitraux colo- 
riés de nos églises, on est frappé de la profusion des 
ornements qui tapissent la vaste salle. Tout est en bois, 
murs, plafond, corniches, et toutes les poutres, toutes 
les saillies, tous les panneaux sont taillés, ciselés, 
fouillés à jour. « C'est, dit madame de Bourbonien S un 
entrelacement inouï de feuilles, de fruits, de fleurs, de 
branches mortes, de papillons, d'oiseaux, de serpents. » 
De place en place , au milieu de cette luxuriante végé- 
tation en bois sculpté, apparaît un monstre à tête hu* 
maine ouvrant une large bouche et montrant ses longues 
dents pointues. 

Tout le fond du sanctuaire est occupé par une gigan- 
tesque statue de Bouddha en bois doré. Sa hauteur est 
de soixante-dix pieds. Elle est assise sur une espèce 
d'autel en forme de cône renversé. Son visage, régulier 
et placide, n'a d'autre défaut que la grandeur dispro- 
portionnée des oreilles. Aux côtés du colosse se trou- 
vent deux autres statues beaucoup plus petites, com- 
plétant la trinité bouddhique , et , tout autour, une 
quantité de dieux inférieurs et de génies. Devant toutes 
ces divinités s'étend une grande table chargée de vase§, 
de chandeliers et de brûle-parfums en bronze doré. 

De hauts pilastres carrés divisent les côtés du temple 
en plusieurs chapelles contenant d'autres images de 
dieux. Les autels qui supportent ces idoles sont précé- 

^ Madame de Bourloulon a visité le teiiiple des Mille Lamas en 1861, 
et a laissé des notes qui ont été publiées dans le Tour du Monde» 



LE TtHPLli hES NIUE LAUAS. 315 

dés de gradins omés de cassolettes'où biijleiit des par- 
l'uma, et de coupes en cuivre destinées à recevoir Icb 
offra ndes des fidèles. Dans chaque chapelle, au-dessus 



Bouddha coloiul dam le lemple des Mille Lamas, i Wtiii. 

de la tète des dieux, est tendu un magniâque pavillon 
en étolTe de soie brodée d'or, d'où pendent des bande- 
roles couvertes d'inscriptions, et d'élégantes lanternes 
eu papier peint de diverses couleurs. 



2i6 ' LES COLOSSES, 

Mais c'est aux heures où se célèbre le culte que Tas- 
pect du temple est surtout imposant. Le grand lama, 
chef de la communauté, revêtu d'une chape violette, 
coiffé d'une mitre et tenant un long bâton en forme 
de crosse, prend place sur un siège doré en face de 
l'autel. Les simples lamas arrivent en ordre et s'accrou- 
pissent , par rangs de dix , sur des bancs très-bas re- 
couverts de nattes ; ils sont tous en robe jaune avec une 
ceinture de soie rouge, pieds nus. Le gong retentit : 
le grand lama s'agenouille sur un coussin, les prêtres 
et les assistants se prosternent, les mains étendues en 
avant, dans la posture d'une profonde adoration. Puis, 
au son de clochettes qu'agite un sacristain , les lamas 
récitent à demi-voix leurs prières, les yeux fixés sur un 
cahier en papier de soie déroulé devant eux. Un nou- 
veau coup de gong se fait entendre et les chants com- 
mencent ; c'est une sorte de psalmodie, où deux chœurs 
se répondent alternativement. Tout à coup plusieurs 
instruments, un tambour, un bassin de cuivre, une 
sorte de crécelle et des conques marines , auxquels se 
joignent le gong et les clochettes, éclatent avec fracas, 
tandis que le grand lama lève les bras au ciel comme 
pour bénir, et que les prêtres inclinent la tête jusqu'à 
loucher le sol du front. Un témoin de cette scène dé- 
clare que le son des cloches , les prosternements , les 
chants sacrés, entrecoupés d'intervalles de profond, 
silence, l'odeur de l'encens, et enfin le costume des of- 
ficiants, lui ont vivement rappelé la pompe émouvante 
du culte catholique dans une grande église. 

L'art religieux a produit à Pékin un autre monument 
qui mérite d'être mentionné : c'est le temple du Ciel, 
vaste rotonde de cinq cents mètres de circonférence, 



LES TOMBEAUX DES EMPEREURS MllSGS. 217 

surmontée de deux toits superposés, en forme de cha- 
peaux chinois. Quatre escaliers de marbre conduisent 
à autant de grandes portes; des balcons blancs, en 
maii)re , se détachent sur le revêtement de l'édifice , 
qui est en carreaux de faïence d'un bleu d'azur parsemé 
d'étoiles d'or, avec des encadrements de bois enduits 
de laque rouge. La toiture est également en tuiles 
bleues, imbriquées comme les écailles d'un lézard. 
Une sorte de gerbe en cuivre doré se dresse , comme 
un plumet , au sommet de cette étrange construction. 
Dans l'intérieur, des statues de dieux en bois doré, 
dont plusieurs sont de taille gigantesque, sont rangées 
sur des autels. Mais le temple du Qiel est aujourd'hui 
abandonné; les hautes futaies du parc qui l'entoure 
ne sont fréquentées que par les oiseaux sauvages, 
dont les cris aigus retentissent sous leurs voûtes obs- 
cures; les tuiles vernies de la toiture, les faïences 
émaillées des murailles, se fendent et s'écaillent ; le 
sanctuaire est désert ; les idoles colossales sont ron- 
gées des vers et tombent en poussière sous la main 
qui les touche. 

Un des monuments où le génie chinois, générale- 
ment plus minutieux que hardi, a pris peut-être l'essor 
le plus vaste et où la sculpture est venue le plus large- 
ment en aide à l'architecture, est celui qui a été élevé 
au dix-septième siècle en l'honneur des empereurs de 
la dynastie des Mings ; il est situé au nord de Pékin, 
près des montagnes , à peu de distance de la ville de 
Tchang-ping-Tcheou. Ce monument, ou plutôt ce 
groupe de monuments, consiste en quatorze grands 
tombeaux ou temples disséminés dans un site admirable 
et précédés d'une immense avenue formée d'une série 



1218 LES COLOSSES. 

de portiques et de deux files d'animaux gigantesques 
sculptés en granit. 

Nous emprunterons au Tour du Monde la descrip- 
tion, donnée par madame de Bourboulon, de cette éton- 
nante agglomération d'édifices et de statues échelonnés 
avec une remarquable entente de la décoration au mi- 
lieu du paysage le plus pittoresque : 

« Au sortir de la ville (de Tchang-ping-Tcheou), 
dans la direction du nord-est, le pays commence à de- 
venir plus accidenté ; l'œil est flatté de l'aspect des 
collines couvertes d'arbres verts , pins et mélèzes, en- 
tremêlés de rochers de granit ; le bord de la route est 
planté de ricins qui agitent au vent leurs larges pana- 
ches verts. 

« Bientôt après, poursuit madame de Bourboulon, 
nous descendons dans un chemin creux, où l'on ne 
voit rien que deux hautes murailles de terre jaune et 
de pierres. 

« La route continue ainsi pendant quelque temps 
jusqu'à uu carrefour auquel on arrive par un pont 
délabré jeté sur un torrent rocailleux. 

« Sur une hauteur, devant nous, nous apercevons 
une réunion de monolithes gigantesques, en pierre de 
taille et d'une architecture bizarre. Six pierres brutes 
d'un seul morceau en forment les colonnes : elles sont 
supportées par des piédestaux carrés, couverts de sculp- 
tures mythologiques et décorés de figures de lions de 
grandeur naturelle. Ces six colonnes sont couronnées 
de douze pierres de la même dimension, posées d'a- 
plomb et cimentées, ou supportées par des socles en 
pierre, de manière à former cinq ouvertures carrées 
dont les plus basses sont celles des deux extrémités et 



LES TOMBEAUX DES EMPEREURS MINGS. 21U 

L'i plus haute celle du milieu. Au-dessus de chaque 
ouverture sont cinq toits à la chinoise, recouverts de 
tuiles vernissées et dorées, et au-dessus de chaque 
colonne, pour masquer le vide, six autres petits toits 
en miniature, construits sur le même modèle. Ce mo- 
nunient a peu d'épaisseur ; les pierres en sont im- 
menses, mais plates ; cela fait l'impression d'un décor 
en hois comme ceux de nos fêtes publiques. 

« C'est l'entrée de la sépulture des Mings, et le 
point de départ d'une large chaussée pierrée qui 
s'étend à perte de vue au milieu d'une plaine nue et 
aride. 

« Cependant, dès que nous avons gravi l'escarpe- 
ment, on voit se dessiner, noyé dans une brume loin- 
taine, un grand amphithéâtre de collines boisées. 

« Les Chinois sont grands maîtres en décor ; ils ont 
. établi ces simples monolithes pour attirer l'attention, 
et non pour faire deviner les magnificences qui atten- 
dent les visiteurs ; ils ont su graduer l'admiration 
dans tout ce merveilleux ensemble de constructions. 

« La colline s'abaisse à partir du monument que 
nous venons de voir, et la chaussée s'élève graduelle- 
ment au-dessus des plaines environnantes. 

« Nous parcourons ainsi cinq ou six cents pas, et 
peu à peu l'horizon s'élargit devunt nous ; enfin nous 
franchissons une brusque dépr(îssion de terrain et un 
cri d'admiration s'échappe de toutes les bouches. 

« Sur notre côté, en contre-bas, la vallée paraît 
couverte de monolithes funéraires de toutes formes et 
de toutes dimensions; devant nous un arc de triom- 
phe en marbre blanc, percé de trois portes monu- 
mentales, celle du milieu laissant entrevoir une véri- 



no LES COLOSSES. 

table année de monstres gigantesques, rangés sur les 
bords de la chaussée, dont ils paraissent défendre 
l'entrée; plus loin, au bout de cette chaussée qui s'é^- 
lève à une grande hauteur au-dessus du sol, d'autres 
arcs de triomphe ; puis, sur une colline qui parait à 
pic de la distance où nous sommes, au milieu d'un 
magique amphithéâtre de forêts de pins séculaires, une 
réunion grandiose de temples, de kiosques, de pa- 
godes, s'étendant à perte de vue ; enfin, pour couron- 
ner ce magnifique panorama, les clochetons et les 
coupoles d'un vaste édifice en marbre blanc qui do- 
mine tout le paysage : les tuiles dorées. de tous cçs 
monuments scintillent au soleil, en opposition avec 
la sombre verdure des arbres. 

« Mais nous sommes bientôt rappelés à la réalité 
par l'agitation inusitée de nos chevaux. 

« Au moment où la cavalcade débouche sur la 
chaussée bordée de statues, nous ne sommes plus 
maîtres de nos montures, qui bronchent et qui renâ- 
clent à la vue de tous ces monstres grimaçants ; les 
uns sont emportés dans la plaine, les autres sont forcés 
de descendre et de conduire leurs chevaux par la bride. 

c( C'est qu'on ne peut rien voir de plus saisissant 
que ces lions, ces tigres, ces éléphants, ces rhinocéros, 
ces buffles, cinq ou six fois plus grands que nature, 
couchés ou debout sur de larges piédestaux , ouvrant 
leurs gueules menaçantes, peintes en couleur de sang, 
et qui semblent rouler dans leurs orbites de pierre 
l'émail blanc de leurs yeux. 

« Vus un à un, ils sont plutôt grotesques, comme 
toutes les sculptures chinoises, mais l'ensemble en est 
effrayant. 



LES TOMBEAUX DES EMPEREURS MINGS. 225 

« A mesure que nous descendons dans le fond de 
la vallée, aux bêtes féroces succèdent les animaux 
domestiques, les tidèlcs serviteurs de Thomme, dont 
ils annoncent la présence : les chevaux, les chameaux, 
les bœufs, puis enfin, à quelques pas de Tare de triom- 
phe qui termine cette avenue magique, les statues des 
sages, des grands mandarins et des empereurs de la 
dynastie des Mings, dont les restes sont inhumés dans 
les caveaux des temples funéraires que nous aperce- 
vons sur la colline devant nous. 

« Ce dernier arc de triomphe rappelle, pour la 
forme et les proportions. Tare de triomphe de l'Etoile 
à Paris : il est percé sur ses quatre faces de portes 
monumentales et cintrées ; la voûte en est couverte de 
sculptures mythologiques. Au milieu, on remarque 
sur un socle de pierre une tortue gigantesque, por- 
tant sur son dos un obélisque de marbre chargé d'in- 
scriptions : c'est un monument élevé à la mémoire 
d'un des ministres les plus dévoués d'un empereur 
Ming. » 

Ce beau portique franchi, madame de Bourbonien 
et les autres voyageurs qui l'accompagnaient suivirent 
une chaussée longue d'environ cinq cents mètres, 
bordée d'une épaisse forêt d'arbres séculaires, et arri- 
vèrent devant la muraille qui défend l'accès de la 
sépulture des Mings. Ils pénétrèrent dans l'enceinte 
sacrée, dont un gardien leur ouvrit la porte, et, après 
avoir monté quelques marches, ils se trouvèrent dans 
une immense cour carrée, dallée de marbre blanc, 
tapissée de gazons verts encadrés de cyprès et d'ifs 
taillés, avec quatre temples placés dans les angles. Un 
autre escalier, de trente miches, les conduisit sur une 



tn LES COLOSSES. 

seconde terrasse, semblable à la première, mais l)or- 
dée à droite et à gauche de deux massifs de cèdres 
énormes, abritant sous leur sombre verdure huit tem- 
ples à coupoles rondes. Chacun de ces temples est 
peuplé d'idoles monstrueuses, aux faces grimaçantes, 
en bois peint et doré, au nombre desquelles se trouve 
la Trinité chinoise avec ses six têtes et ses six bras ; 
cette dernière occupe la place d'honneur, au fond du 
sanctuaire. 

Enfin sur une troisième plate-forme, toute en marbre 
blanc et entourée de balustrades également en marbre 
et sculptées à jour, s'élève le grand mausolée que l'on 
aperçoit du fond de la vallée et qui forme le point 
culminant de cet échafaudage de monuments et de 
forets. Ce tombeau, le plus grand et le plus riche de 
tous, est celui de l'empereur Hioung-Lo. Pom* le bien 
voir, on monte sur une quatrième terrasse qui domine 
sa base, mais que dépasse de beaucoup son immense 
coupole se terminant par une pyramide pointue, cou- 
verte d'écaillés comme un serpent et surmontée d'une 
boule dorée. Sur quelque point de cette coupole que 
Ton porte les yeux, on aperçoit une profusion inouïe 
d'ornements de toute sorte, de dessins en saillie ou 
en creux ; le marbre est fouillé, brodé couune une 
dentelle. 

De cette hauteur, la vue est merveilleuse : on 
découvre au-dessous de soi la longue avenue mon- 
tante de portiques et de colosses, le mur de l'en- 
ceinte sacrée s'étendant à perte de vue . sur les 
flancs de la montagne, toutes les pagodes et les 
jardins des terrasses inférieures et, à droite et à 
ïrauchc, les treize autres, mausolées des empereurs 



LES TOMBEAUX DES EMPEREURS MINGS. 225 

Mings disséminés parmi les cimes des grands arbres. 
Le voyageur retrouve, devant cette création gran- 
diose, les profondes impressions que lui ont fait éprou- 
ver les monuments de Tlnde et que ceux de la Chine 
lui laissent en général regretter. 



15 



CHAPITRE XVIII 



Le Daïboudhs colossal de Kamakoura. — Les deux gardiens du temple 
d'Hatchiman. — Extinction du grand art religieux en Chine et au 
Japon. 



Les idoles colossales n'abondent pas moins au Japon 
qu'en Chine- Celles qui méritent le mieux ce nom 
par leur taille vraiment extraordinaire sont encore de» 
images de Bouddha, dont la religion est pratiquée 
par la grande majorité du peuple japonais. Les autres 
statues, représentant des divinités secondaires, des 
saints ou des héros divinisés, sont de dimensions 
moindres ; elles ne dépassent pas en général les pro- 
portions normales de Thomme et le plus Souvent ne 
les atteignent pas. Le plus fameux de ces colosses 
est celui du Daïboudhs, c'est-à-dire du grand Bouddha, 
qui est regardé comme le chef-d'œuvre de la sculpture 
japonaise. 

Cette statue se trouve près de KamakoUra, qui, 
après avoir été une cité florissante, n'est plus aujour- 
d'hui qu'un petit village. Elle n'est pas enfermée 
dans un temple; elle est ert plein air, sous le ciel. 



LE DAÏBOUDIIS DE KAMAKOURA. 227 

mais répaisse végétation qui rentoure et l'enveloppe 
comme de murailles de verdure lui forme une sorte 
de sanctuaire. Le chemin qui y conduit s'éloigne des 
maisons du village et se dirige vers la ftiontagne ; il 
serpente d'abord entre deux haies d'arbustes^ puis 
monte quelque temps en droite ligne pour tourner de 
nouveau au milieu du feuillage et des fleurs : tout à 
coup, au bout de l'allée, on voit apparaître une énorme 
divinité d'airain, assise, les mains jointes, la* tête 
légèrement inclinée en avant, comme plongée dans 
une méditation extatique* « Le saisissement involon- 
taire que l'on éprouve à l'aspect de cette grande 
image fait bientôt place à l'admiration, dit M. Aimé 
Humbert dans son bel ouvrage sur le Japon. Il y a un 
charme irrésistible dans la pose du Daïboudhs, ainsi 
que dans l'harmonie des proportions de son corps, dans 
la noble simplicité de son vêtement, dans le calme et 
la puretédes traits de sa iSgure. Toutce qui l'environne 
est en parfait rapport avec le sentiment de sérénité 
que sa vue inspire. Une épaisse charmille, surmontée 
de quelques beaux groupes d'arbres, forme seule l'en- 
ceinte du lieu sacré, dont rien ne trouble le silence et 
la solitude. A peine distingue-t-on, cachée dans le 
feuillage, la modeste cellule du prêtre desservant. 
L'autel, 011 brûle un peu d'encens aux pieds de la di- 
vinité, se compose d'une table d'airain, ornée de deux 
vases de lotus, du même métal et d'un travail excel- 
lent. Les marches et le parvis de l'autel sont revêtus 
de longues dalles formant des lignes régulières. L'a- 
zur du ciel, la grande ombre de la statue, les tons 
sévères de l'airain, l'éclat des fleurs, la verdure 
variée des haies et des bosquets, remplissent cette 



228 LES COLOSSES. 

retraite des plus riches effets de lumière et de cou- 
leur. » 

La statue seule a une hauteur de cinquaute pieds; 
elle s'élève à» prèô de soixante avec le socle qui la sup- 
porte. Sa tête a trente-deux pieds de circonférence. 
Elle est parfaitement conforme à l'image sacra- 
mentelle du grand réformateur hindou telle que l'ont 
fixée les prêtres bouddhistes et qui doit posséder cent 
seize caractères distinctifs, trente-six principaux et 
quatre-vingts secondaires. C'est ainsi, d'après la tra- 
dition sacrée, que le sage joignait les mains, les doigts 
allongés pouce contre pouce; qu'il avait les jambes 
ployées et ramenées l'une sur l'autre, le pied droit 
posé sur le genou gauche. Voilà bien son front large 
et uni, sa coiffure composée d'une multitude de bou- 
cles courtes, la protubérance qui déformait un peu 
le sommet du crâne, enfin la petite touffe de poils 
blancs qui se trouvait entre les sourcils et qui n'a pu 
être indiquée sur le métal que par une petite excrois- 
sance arrondie. Les îles de Ceylan et de Java, où 
s'est réfugié le bouddhisme expulsé de l'Inde, ne pos- 
sèdent pas une reproduction plus accomplie du héros 
de la vie ascétique. 

Parmi les nombreuses images représentant les divi- 
nités secondaires de la mythologie bouddhique, l'une 
des plus remarquables se trouve dans un temple situé 
également à Kamakoura, sur un promontoire qui 
domine la mer. Quand vous pénétrez dans ce temple, 
vous n'y apercevez d'abord rien qui attire particu- 
lièrement votre attention; vous y voyez, comme dans 
tous les autres sanctuaires, de banales statues dorées 
dressées sur le maitre-aut'^K puis dans une chapelle 



Le Dftlhondhj dt Romikaiiri. 



> 



LES GARDIENS DU TEMPLE D'HATCHIMAN. 251 

latérale un personnage tenant un marteau de mineur 
et représentant, dit-on, le dieu des richesses. Mais 
bientôt les prêtres qui vous accompagnent tous font 
passer derrière le maitre-autel, et là, dans une cham- 
bre étroite, complètement obscure, haute comme l'in- 
térieur d'une tour, ils allument deux lanternes qu'ils 
hissent au haut d'un mât. Alors à la clarté douteuse 
de ces lumières, qui brillent comme deux étoiles dans 
l'ombre du plafond, vous distinguez devant vous une 
énorme statue en bois doré qui remplit presque toute 
la cellule. Cette idole a de trente à (rente-cinq pieds 
de hauteur; elle tient dans la main droite un sceptre 
et dans la gauche une fleur de lotus ; son front est sur- 
monté d'une tiare couverte de trois rangées de figures 
humaines. L'apparition subite de ce colosse, dans ce 
mystérieux réduit, au milieu des ténèbres, a quelque 
chose de surnaturel dont il est impossible de n'être 
pas frappé. Cette divinité appartient à la classe des 
Amidas, des Quannons, espèces d'anges médiateurs 
qui transmettent au ciel les prières des hommes et 
intercèdent pour eux. 

Il existe dans la même localité un autre temple où 
ces divinités inférieures sont préposées à la garde de 
l'entrée, mais alors elles affectent des formes mons- 
trueuses, effrayantes peut-être pour des yeux japo- 
nais, ridicules pour les nôtres, et dont des couleurs 
criardes accentuent encore la laideur. Ce temple est 
en quelque sorte le panthéon des gloires militaires du 
Japon ; il renferme de nombreux trophées de guerre ; 
il est dédié à Hatchiman, l'un des anciens princes 
conquérants, révéré comme le patron des soldats. Une 
allée de grands cèdres conduit à un premier parvis 



232 LES COLOSSES. 

qui, par un escalier de quelques marches, commu- 
nique avec une esplanade entourée d'une clôture. C'est 
sur cette esplanade que se trouve la loge des gardiens 
du temple, c'est-à-dire de deux idoles placées de 
chaque côté de la porte percée dans l'épaisseur du 
bâtiment qu'elles occupent. Une grille les défend de 
l'approche du public. Toutes deux, plus grandes que 
nature, massives, informes, sont sculptées en bois et 
revêtues, de la tête aux pieds, d'une couche de ver- 
millon. Elles accueillent les visiteurs avec une af- 
freuse grimace, sans doute pour les disposer à ne 
pénétrer qu'avec un sentiment de respectueuse ter- 
reur dans le lieu sacré. Chose singulière, les énormes 
bustes de ces statues sont tout tiquetés de boulettes 
de papier mâché, que les fidèles leur ont lancées en 
passant. Ce procédé ne doit pas être considéré comme 
une irrévérencieuse espièglerie : « C'est, au contraire, 
de la part des pèlerins, dit M. Humbert, un acte 
très-sérieux, au moyen duquel ils font parvenir à son 
adresse une prière écrite sur la feuille de papier mâ- 
ché; et quand la lettre doit être recommandée, ils 
apportent en offrande et attachent à la grille dont 
les statues sont entourées une paire de chaussures en 
paille appropriées aux pieds des deux colosses. Ces 
chaussures, suspendues par milliers aux barreaux de 
la grille, devant y demeurer jusqu'à ce qu'elles tom- 
bent de vétusté, on peut se figurer l'agréable coup 
d'œil que présente cette garniture.* » 

Le temple d'IIatchiman est d'ailleurs digne d'admi- 
ration par la disposition grandiose de l'ensemble et 
par la beauté du site qu'il occupe. Trois élégants 
portails sont espacés dans la longue avenue de cèdres 



EXTINCTION DU GRAND ART EN ORIENT. 233 

qui y conduit. Au milieu du premier parvis, on a 
creusé deux grands étangs ovales réunis par un canal 
que traversent deux ponts parallèles. L'étang de droite 
est couvert de lotus blancs, celui de gauche brille de 
lotus rouges; on voit passer, dans les eaux transpa- 
rentes, entre les touffes de feuilles et de fleurs, des 
bandes de poissons aux écailles de pourpre et des 
tortues au dos noir qui font plier sous leur poids les 
tiges des plantes aquatiques. Au-dessus du deuxième 
parvis où se trouvent les colosses, s'élève encore une 
haute terrasse soutenue par un mur de construction 
cyclopéenne, et sur laquelle sont construits le temple 
principal, interdit aux visiteurs étrangers, et les mai- 
sons des bonzes, entourées d'une véritable forêt de 
cèdres et de pins : de cette terrasse on aperçoit les 
étages inférieurs de l'édifice, les étangs, les ponts, 
les portails à demi cachés dans la verdure, et, au- 
dessous, la mer bleue parsemée d'îles. 

Tous ces grands monuments de l'art religieux, 
temples et statues, appartiennent à des époques plus ou 
moins reculées, au Japon comme en Chine. Le temps 
les détruira, et ils ne seront pas remplacés ; on peut 
prévoir le moment où il n'en restera plus trace. En 
Chine, un grand nombre de sanctuaires sont aban- 
donnés; les images colossales de Bouddha en bois 
doré y sont rongées des vers et se détruisent; leure 
prêtres vivent méprisés, oisifs et misérables. Depuis 
longtemps déjà, uniquement occupés des intérêts 
matériels, les Chinois ont renoncé à leurs anciennes 
croyances, sans profit pour un spiritualisme plus pur. 
Un missionnaire français, le Père Hue, raconte une 
conversation qu'il eut un jour sur le christianisme 



234 ^ LES COLOSSES. 

avec un lettré qu'il voulait convertir : « Sans doute, 
lui répondit son interlocuteur, la religion chrétienne 
est belle et élevée, mais je suis d'avis qu'il n'est pas 
bon pour l'homme de s'adonner à des préoccupations 
excessives. Pourquoi augmenter les sollicitudes de la 
vie? Nous avons un corps, un corps que nous voyons, 
que nous touchons; il faut le vêtir, le nourrir, le 
mettre à Tabri des injures de l'air, le soigner à chaque 
instant du jour. Devons-nous donc, après cela, nous 
inquiéter d'une âme que nous ne voyons pas? Pour- 
quoi s'occuper de deux vies à la fois? Quand un voya- 
geur traverse une rivière, il ne doit pas avoir deux 
barques et mettre un pied sur chacune, car il risque 
de tomber dans l'eau et de se noyer. » Et le Père Hue 
assure que tous les Chinois faisant partie de la classe 
instruite lui eussent tenu le même langage. Quand un 
peuple pense ainsi, les hautes conceptions artistiques 
l'abandonnent; l'art, qui vit d'idéal et qui n'a rien à 
faire avec le bien-être, cède la place à l'industrie. 

Au Japon, c'est le gouvernement qui, dans son 
impatience de rompre avec le passé et de réformer 
tout d'un coup la nation, a entrepris d'abolir le 
bouddhi^otie, malgré l'attachement que la foule montre 
encore pour ce culte : il fait démolir les temples, bri- 
ser les statues. Les plus beaux sanctuaires de Yédo, 
de Kamakoura, ont été récemment renversés; la place 
qu'ils occupaient n'est plus marquée que par des dé- 
combres, amas confus de piliers richement sculptés 
et laqués, d'idoles dorées, de vases et de candélabres 
de bronze mis en pièces et gisant pêle-mêle. Les 
hautes classes assistent avec indifTérence à la destruc- 
tion de ces monuments, expression d'une croyance 



EXTINCTION DU GRAND ART EN ORIENT. 235 

qu'elles ne partagent plus. Ceux-là seuls qui, au point 
de Yue de l'histoire et de l'art, s'intéressent à ces 'pré- 
cieuses antiquités, en déplorent la perte. On ne fait 
plus et on ne fera plus de temples nouveaux ; l'ar- 
chitecture et la sculpture sacrées ont vécu. On se 
borne à fabriquer de vulgaires figurines, de petites 
images de dieux grimaçants, assis sur des dragons, 
brandissant des sabres, curiosités d'étagères, véri- 
tables jouets d'enfants que le peuple, encore supersti- 
tieux, achète à bas prix. Ainsi, dans l'extrême Orient, 
les anciens dieux s'en vont, le sentiment du divin ne 
parait pas leur survivre, et l'on se demande avec in- 
quiétude à quelle source nouvelle ces grandes sociétés 
puiseront désormais les hautes pensées qui peuvent 
seules susciter et entretenir l'art. 



CHAPITRE XIX 



Les tertres en forme d*animaux, dans TAmérique du Nord. — Les 
<r maisons du Soleil et de la Lune » , au Mexique. — Les idoles 
aztèques. — • Le dieu Huitzilopochtli et sa femme Téoyamiqui. 



Les plus anciens, les plus mystérieux monuments 
que le Nouveau Continent offre à la curiosité de Tartiste 
et de riiistorien sont ces monticules artificiels, de di- 
mensions énormes, que l'on rencontre fréquemment 
dans ]e Wisconsin, dans l'Illinois, dans les vallées de 
rOhio et du Mississipi, ouvrage de peuples primitifs 
et inconnus auxquels les savants anglo-américains ont 
donné le nom de Mound-Builders (constructeurs de 
tertres) . Ces tertres paraissent être tantôt des travaux 
de défense militaire, ou peut-être des enceintes con- 
sacrées à des rites religieux, tantôt des lieux de sé- 
pulture. 

Les plus nombreux sont circulaires ou elliptiques; 
quelques-uns, diversement contournés, ressemblent à 
des animaux gigantesques : on a cru y reconnaître la 
forme de l'élan, du buffle, de Tours, du renard, de la 
loutre, du glouton, du lézard, de la tortue, et même 
la forme humaine. 



LES TERTRES EM FORME D'ANIMAUX. t)57 

« Au nombre de ces tertres symboliques les plus 
renommés, dit M. le docteur Joly dans le journal 
scientifique la Nature, nous en citerons deux surtout 
qui méritent de fixer Tattention des archéologues et 
desethnologistes. L*un, situé dans la vallée du Missis- 
sipi, porte le nom de Tertre de V Alligator (Xlligsiior' 
Mound) ; Tautre, le Tertre du grand Serpent (great 
Serpent's-Mound), occupe le point extrême d'une 
langue de terre, formée à la jonction de deux rivières 
qui viennent se jeter dans TOhio. Le premier de ces 
animaux, très-artistement dessiné, n'a pas moins de 
deux cent cinquante pieds de longueur du bout du nez 
à l'extrémité de la queue. Des excavations^ faites sur 
divers points de l'image, ont prouvé que sa carcasse 
intérieure se compose d'un ainas de pierres, d'un vo- 
lume considérable, sur lequel on a modelé les con- 
tours avec une terre argileuse très-fine. 

« Le grand Serpent du comté d'Adam (Ohio) est re- 
présenté avec la bouche ouverte et au moment d'ava- 
ler un œuf, dont le grand diamètre n'a pas moins de 
cent pieds. Le corps du reptile se courbe en gra- 
cieuses ondulations, et la queue s'enroule en un 
triple tour de spirale. L'animal entier mesure mille 
pieds; c'est là une œuvre unique dans le Nouveau- 
Monde, et sans analogue dans l'Ancien Continent. » 
Quelque surprise que fassent éprouver ces étranges 
constructions, dont l'enthousiasme des explorateurs a 
peut-être aidé à préciser les formes et à exagérer la 
perfection artistique, c'est au Mexique que l'on trouve 
les seuls monuments, vraiment dignes de ce nom, 
laissés par les anciens habitants de l'Amérique. On 
est allé jusqu'à comparer ces monuments à ceux de 



258 LES COLOSSES. 

rÉgypte, à cause de leurs dimensions extraordinaires, 
de leur aspect massif et imposant : il est incontes- 
table qu41s révèlent, chez la nation qui les a conçus 
et exécutés, une industrie, une puissance, une civili- 
sation dont les indigènes actuels n'ont conservé au- 
cun reste ni même aucun souvenir. 

Quand on sort de Mexico et qu'on suit la vallée en 
se dirigeant vers Test, on rencontre, à quelques lieues 
de la ville, deux importants édifices dont l'âge se 
perd dans la nuit des temps préhistoriques : on les 
attribue aux Toltèques, peuple inconnu dont l'éta- 
blissement dans ces contrées a précédé celui des Az- 
tèques : ce sont les deux pyramides de San Juan de 
Teotihuacan. Les Indiens les appellent encore aujour- 
d'hui, comme les appelaient leurs ancêtres, « lés 
maisons du Soleil et de la Lune ». Elles étaient con- 
sacrées à ces deux divinités. Une abondante végéta- 
tion recouvre leur surface, et, sans cacher leur forme 
générale, dissimule leur disposition par assises super- 
posées, au nombre de quatre, et subdivisées en petits 
gradins d'un mètre de haut. La plus grande des deux 
pyramides, la maison du Soleil, s'élèvef à cent soixante 
et onze pieds, sur une base de six cent quarante-cinq ; 
celle de la Lune a trente pieds de moins. Un escalier de 
larges pierres de taille conduit à leur sommet. Tout 
autour se dressent dans la plaine plusieurs centaines 
de petites pyramides de vingt-cinq à trente pieds 
d'élévation, régulièrement alignées en forme d'ave- 
nues aboutissant aux quatre faces des deux grandes ^ 
On a constaté avec surprise que ces quatre faces sont 
orientées avec une exactitude mathématique d'après 
les points cardinaux. Les petites pyramides étaient. 



LES PYRAMIDES MliiXIGAlNËS. '259 

suivant la tradition, dédiées aux étoiles et servaient 
de sépulture aux chefs de la nation. 

Sur la plate-forme qui termine les deux grandes 
pyramides s'élevaient des autels abrités par des cou- 
poles en bois et supportant des statues colossales en 
pierre, revêtues de lames d'or. Les Azlèques, successeurs 
des Toltèques, s'étaient approprié leurs monuments 
religieux, et ils les prirent pour modèles de ceux 
qu'ils construisirent eux-mêmes. 

C'était aussi une image sacrée qui surmontait l'an- 
tique téoccdli ou temple de Cholula, situé dans la 
partie septentrionale de l'Etat de Puébla, sur un pla- 
teau nu élevé de plus de deux mille mètres au-dessus 
du niveau de la mer. Cette image représentait le dieu 
de l'Air, Quetzalcoatl, personnage légendaire vénéré 
pour la sainteté de sa vie, sorte de Çakya-Mouni amé* 
ricain, investi de l'immortalité et élevé au rang des 
dieux supérieurs. L'édifice, sur le sommet duquel 
l'idole était placée, est une pyramide semblable à celles 
de Teotihuacan, mais les surpassant beaucoup en 
grandeur. Haut de cent soixante-douze pieds comme 
la maison du Soleil, il a, à sa base, treize cent cin- 
quante-cinq pieds de large. Ce monument extraordi- 
naire, composé de couches de briques alternant avec 
des couches d'argile, a donc, comme le fait observer 
M. A. de llumboldt, trois mètres de hauteur de plus 
que la troisième des grandes pyramides égyptiennes 
du groupe de Giseh, celle de Mycérinus, et, pour la 
largeur, il est presque double de celle de Chéops. Si, 
pour nous faire une idée de sa masse énorme, nous 
préférons le comparer à des objets plus connus, figu- 
rons-nous un carré quatre fois plus grand que la place 



240 ' LES COLOSSES. 

Vendôme, couvert d'un monceau de briques s'élevant 
à une hauteur double de celle du Louvre. 

A la place de Tautel et de la statue de Quetzalcoatl, 
les Espagnols ont construit sur la cime de la pyramide, 
plate-forme de quatre mille deux cents mètres carrés, 
une petite église consacrée à la Vierge et qui est 
peut-être, de tous les temples du globe, le plus rap- 
proché du ciel. Du pied de cette chapelle, on jouit 
d'une vue incomparable, décrite par M. de Humboldt: 
on voit se déployer au-dessous de soi une plaine cou- 
verte de riches moissons, des plantations d'aloès et 
d'agaves, des jardins, des fermes, des villages, Cholula 
avec sa grande place couverte d'Indiens et ses églises 
aux clochetons élancés, et devant soi une ceinture de 
montagnes bleues qui dominent la Sierra de Tlascala, 
le Popocatepelt et le pic d'Orizaba, trois cimes plus 
élevées que le Mont-Blanc et dont deux vomissent encore 
des flammes. . 

A l'époque de la conquête du Mexique par les Espa- 
gnols, les monuments religieux abondaientdansl'em- 
piredeMontézuma. Les villes, les champs, les bois, les 
chemins étaient pai^semés de temples,d'autels,d'idoles. 
Torquemada porte à quarante mille le nombre de ces 
monuments, et il en attribue deux mille à la capitale 
seulement. Zumarragua, le premier évêque de Mexico, 
affirme que les seuls franciscains en détruisirent, 
dans l'espace de huit ans, plus de vingt mille. Le 
plus vaste et le plus célèbre de ces édifices était le 
grand téocalli de Tenochtitlan (l'ancien Mexico). 
Certes et ses compagnons, qui le visitèrent en hôtes 
et en amis et qui devaient un peu plus tard le brûler, 
après la prise de la ville, furent frappés de son im« 



LES IDOLES AZTÈQUES. 241 

mensité. Des jardins, des fontaines, des couvents 
d'hommes et de femmes, soixante-dix-huit petits tem- 
ples consacrés à diverses divinités, étaient compris 
dans son enceinte formée par une muraille de huit 
pieds de haut, que surmontaient une multitude de 
niches imitant des créneaux et que décoraient des 
reliefs figurant des serpents entrelacés. Une ville de 
cinq cents feux, au dire de Certes, aurait pu tenir dans 
cette espèce de place forte. Au centre s'élevait le 
temple, massive pyramide tronquée à cinq étages, 
large à sa base de deux cent quatre-vingt-dix pieds 
et haute de cent dix. Cet énorme bloc de pierre, sur 
lequel un escalier permettait de monter, servait de 
base à deux chapelles en forme de tours, hautes de 
plus de cinquante pieds et contenant deux idoles 
monstrueuses : Tune était l'image de Tezcatlipoca, la 
première des divinités aztèques après Teolt ou PÊtre 
suprême invisible ; l'autre représentait Huitzilopochtli, 
le dieu de la guerre, protecteur de l'empire et à qui 
le temple était particulièrement dédié*. A la vue de 
ces idoles^ Cortès ne put contenir son indignation et 
demanda à Montezuma comment un prince qui parais- 
sait aussi sage pouvait adorer d'abominables démons « 
Tout près de là, on voyait un objet plus repoussant 
encore ; c'était, sur le pavé taché de sang, la pierre 
des sacrifices, en jaspe vert, sur laquelle on immolait 
au dieu Huitzilopochtli des victimes humaines, choisies 
parmi les prisonniers de guerre. Cette cruelle céré- 
monie s'accomplissait avec une solennité formidable : 
la victime était amenée, étendye sur la table de jaspe 
et maintenue par des prêtres ; le sacrificateur, paré 
d'une coiffure de plumes et de joyaux, lui fendait la poi- 

46 



trine avec un couteau de pierre et arrachait le cœur, 
qu'il présentait d'abord au Soleil pour le jeter ensuite 
au pied de l'autel de l'idole ; puis il reprenait ce cœur 
sanglaot et l'oR'rait à l'idole elle-même en l'jntrodui- 



Wole aiWque (face onlÈricarc). 

santdanssa bouche ou en le lui frotUnt sur les lèvre»; 
enfin il le bnilait et en recueillait les cendres. Le 
corps, après que la tè(ê en avait été détachée, était 
jeté du haut de la plate-forme. Le peuple tout un- 



LES IDOLES AZTËQtlES. 345 

tier, assemblé autour du temple, assistait à cette 
boucherie. 

Un pareil culte, destiné à inspirer la terreur, ré- 
vèle assez ce qu'étaient les idoles auxquelles il s'adres- 



Idole aîténiie (face postérieure), 

sait. Elles ne pouvaient être une image idéalisée de 
l'homme, comme les dieux des peuples civilisés qui 
demandaient à la contemplation de formes nobles et 
belles des sentiments de respect et d'amour Elles de- 



244 LES COLOSSES. 

yaient être et elles étaient en effet d'informes et 
hideux symboles, un assemblage confus de traits 
affreux, menaçants, d'attributs guerriers, d'armes 
meurtrières. « La férocité des mœurs sanctionnée par 
un culte sanguinaire, dit M. A. de Hûmboldt, la tyran- 
nie exercée par les princes et les prêtres, les rêves 
chimériques de l'astrologie et l'emploi de l'écriture 
symbolique ont contribué à perpétuer la barbarie des 
arts et le goût pour les formes incorrectes et hideuses. 
Ces idoles devant lesquelles ruisselait journellement 
le sang des victimes humaines, réunissaient dans leurs 
attributs ce que la nature offre de plus étrange. Le 
caractère de la figure humaine disparaissait sous le 
poids des vêtements, des casques à têtes d'animaux 
carnassiers et des serpents qui entortillaient le corps. 
Un respect religieux pour les signes faisait que chaque 
idole avait son type individuel, dont il n'était pas 
permis de s'écarter. Ainsi le culte perpétuait l'incor- 
rection des formes, et le peuple s'accoutumait à ces 
réunions de parties monstrueuses que l'on disposait 
d'après des idées systématiques. Cet accouplement de 
signes symboliques bizarres formait des êtres pure- 
ment fantastiques. » 

L'une de ces idoles, appartenant précisément au 
grand téocalli de Mexico et probablement celle de- 
vant laquelle se faisaient les sacrifices humains, fut 
retrouvée, en 1790, sous le pavé de la Plaza May or ^ 
ancien emplacement du temple. Des ouvriers la dé- 
couvrirent en fouillant le sol pour construire un aque 
duc souterrain. Depuis, elle avgiit été transportée dans 
les bâtiments de l'Université et enfouie de nouveau 
dans un des corridors du collège, par l'ordre des pro- 



LES IDOLES AZTÈQUES. S45 

fesseurs, religieux dominicains, qui ne jugeaient pas 
prudent d'exposer cet ancien fétiche national aux yeux 
de la jeunesse mexicaine; mais M. A. de Humboldt 
obtint qu'on la déterrât, et il put l'examiner. Cette 
idole est colossale. Sa hauteur est de dix pieds, sa 
largeur de six. Elle ne mérite pas le nom de statue ; 
c'est plutôt un bloc- de rocher, un énorme morceau 
de porphyre sculpté sur toutes ses faces. Quand on 
regarde de près cette masse informe, on distingue, à 



Idola ailique (face iat^ieure). 

la partie supérieure, les têtes de deux monstres acco- 
lés. Chacune des deux figures a deux grands yeux et 
une large bouche armée de quatre dents. Les bras et 
les jambes disparaissent sous une tlraperie entourée 
de gros serpents. Tous ces accessoires, surtout les 
plumes qui forment la frange de la draperie, sont 
sculptés avec beaucoup de soin. Il n'est pas douteux 
que cette image représente le dieu de la guerre Huitzi- 
lopochtli et sa femme Téoyamiqui, dont la fonction 
était de conduire les âmes des guerriers morts pour 



243 LES COLOSSES. 

la défense des dieux à la maison du Soleil, le paradis 
des Mexicains, où elle les transformait en colibris. 
Les têtes de morts et les mains coupées qui couvrent 
la poitrine de la déesse rappellent les horribles sacri- 
fices offerts au dieu de la guerre et à sa compagne. Les 
mains coupées alternent avec des espèces de vases 
qui servaient à brûler Tencens. En dessous du bloc, 
on voit rimage du Pluton mexicain, Mictlanteuhtli, le 
maître du séjour des morts, ce qui doit faire supposer 
que rîdole était soutenue en l'air à une certaine hau- 
teur par deux piliers. Cette disposition permettait sans 
doute aux prêtres de faire passer les malheureux des- 
tinés à être immolés sous la figure de Mictlanteuhtli. 
On a trouvé dans les ruines de Copan, ancienne 
ville importante du Guatemala, des pierres sculptées 
analogues à celle que nous venons de décrire, amas 
confus de signes symboliques, d'ornements bizarres, 
au milieu desquels l'œil dégage avec peine une vague 
forme humaine. On y a découvert aussi, sur des pi- 
liers et des tables de pierre, des bas-reliefs représen- 
tant des personnages des deux sexes, richement vêtus, 
debout ou assis dans des attitudes expressives, sculp- 
tés et peints avec une évidente recherche de la réalité. 
Mais c'est à Palenqué que nous verrons les spécimens 
les plus curieux et les plus complets de l'art indien. 



CHAPITRE XX 



Les ruines de Palenqué. — Les bas-reliefs du Palais. — Une statue 
cariatide en porphyre. — Le? colosses de l'ile de Pâques. 



Les ruines de Palenqué, situées dans la province de 
Chapias, près de la frontière du Yucatan, sont les 
restes d'une ville détruite, oubliée aujourd'hui et per- 
due au milieu de sombres et sauvages forêts. Le nom 
de Palenqué, qui leur a été donné par les voyageurs, 
est celui d'une petite bourgade voisine. Ces ruines 
se composent de plusieurs monuments séparés les uns 
des autres par d'épais massifs de végétation ; le plus 
important d'entre eux est celui qu'on a appelé le 
Palais. 

Cet édifice, long et plat, percé de larges ouvertures 
et surmonté vers sa partie supérieure d'une tour 
carrée, s'aperçoit de loin au-dessus des arbres de la 
forêt. Il est assis sur une butte artificielle, oblongue, 
qui aujourd'hui a l'air d'un amas de décombres, et 
sur laquelle des touffes de buissons et d'arbustes ont 
pris racine, mais qui était autrefois une pyramide 
régulière, revêtue de pierres taillées. Ce vaste sou» 



248 LES COLOSSES. 

bassement a quarante pieds anglais d'élévation, et, à 
sa base, trois cent dix pieds de largeur sur deux cent 
soixante de profondeur. 

Le palais, qui occupe le sommet de la pyramide, 
est nécessairement moins étendu ; son développement 
est, en largeur, de deux cent vingt-huit pieds, et, 
en profondeur, de cent quatre-vingts. Sa hauteur ne 
dépasse pas vingt-cinq pieds. Une lourde corniche 
saillante, en pierre, le couronne sur ses quatre côtés. 
La façade, qui regarde le levant et dont la maçonnerie 
est revêtue d'une couche de stuc, peinte autrefois de 
couleurs éclatantes, paraît à jour comme une gale- 
rie; elle se compose d'une série de piliers séparés par 
des portes plus larges qu'eux. Ces portes, au nombre 
de quatorze, ont chacune environ neuf pieds de lar- 
geur; les piliers n'en ont que six ou sept: huit 
d'entre eux sont écroulés et jonchent la terrasse de 
leurs débris;. les autres sont encore entiers, et l'on 
peut distinguer les curieuses sculptures qui les cou- 
vrent dans toute leur hauteur. 

Sur l'un de ces pilastres, le mieux conservé, on 
voit un personnage debout et de profil ; à son attitude 
et à la recherche de son costume, on reconnaît un 
souverain. La figure offre un type que l'on ne re- 
trouve chez aucune tribu indienne de ces contrées, et 
qui,. s'il fut fourni au sculpteur par la nature, dut 
appartenir à une race aujourd'hui disparue : le nez 
est grand et busqué, le front tout à fait déprimé, les 
lèvres fortes et le menton fuyant, de sorte que la 
tête se termine en pointe , et que l'angle facial est 
extrêmement aigu. Une énorme coiffure, dirigée en 
arrière, et composée de deux volumineux panaches de 



LES BAS-RELIEFS DE PALEiNQUE. 249 

plumes sortant d'une accumulation d'ornements indé- 
finissables, est posée sur le sommet du crâne. La poi- 
trine et les bras sont' nus, excepté les épaules, qui 
sont couvertes d'une espèce de pèlerine divisée en pe- 
tits carrés et bordée d'une garniture de grains sphé- 
riques. L'un des bras, le droit, tient une sorte de 
chapelet ou de collier à longue frange, qui pend, et 
l'autre un long sceptre surmonté d'ornements sym- 
boliques. Une peau de léopard, attachée autour des 
reins, descend jusqu'au milieu des cuisses; la queue 
tombe par derrière le long des jambes nues. Enfin un 
brodequin enveloppe le pied et monte au-dessus de 
la cheville. 

Aux genoux de ce personnage, en avant et en ar- 
rière, se tiennent deux figures assises les jambes croi- 
sées, le bras replié sur la poitrine, la tète et tout le 
corps nus, sauf une ceinture autour de la taille : leur 
attitude est celle d'adorateurs ou de suppliants. 

Ce tableau sculpté est entouré d'une riche bordure 
d'ornements variés. Au-dessus de la partie supérieure 
de ce cadre, on aperçoit trois hiéroglyphes en forme 
de médaillons, destinés sans doute à expliquer le su- 
jet du bas-relief. Le tout était peint, ainsi que l'at- 
testent les différentes teintes rouges, bleues, jaunes, 
noires, encore visibles sur la pierre. 

Les cinq autres piliers restés debout présentent des 
personnages et des scènes analogues, mais beaucoup 
plus gravement endommagés par le temps. Le con- 
sciencieux explorateur américain, M. Stephens , dont 
nous ne faisons que résumer les descriptions, pleine- 
ment confirmées depuis par les beaux dessins de M. de 
Waldeck, suppose avec vraisemblance que cette série 



250 LES COLOSSES. 

de tableaux retraçait Thistoire de quelque grand 
événement ou de quelque règne glorieux. Quoi qu'il en 
soit , on peut se faire une idée de Taspect admirable 
que devait offrir de loin cette façade quand tous les 
pilastres étaient intacts et que les peintures qui les 
embellissaient brillaient de tout leur éclat. 

L'intérieur du palais, dont on a eu beaucoup de 
peine à reconnaître le plan parmi les murs écroulés et 
répaisse végétation qui encombrent le sol , renferme 
d'autres sculptures, où l'inhabileté involontaire de 
l'artiste semble se compliquer d'un parti-pris de diffor- 
mité et de laideur. Quand on a franchi la porte d'en- 
trée percée, non au milieu, mais vers la droite, dans 
le mur de la façade, derrière les piliers, et traversé un 
coiEridor, on rencontre un escalier en pierre conduisant 
à une cour à peu près carrée, longue de quatre-vingts 
pieds et lar^e de soixante-dix. De chaque côté de cet 
escalier, sur le mur de soutènement légèrement incliné, 
on remarque des figures gigantesques , creusées dans 
la pierre en bas-relief, les unes debout, les autres as- 
sises les jambes ployées sous elles. Ces figures, hautes 
de neuf à dix pieds , ne sont plus sveltes et élancées 
comme celles des piliers. Leur visage présente la même 
bizarrerie de conformation , consistant dans la saillie 
du nez et l'effacement complet du front, mais les traits 
sont beaucoup plus lourds; la face est bouffie, toute 
ronde. La tête, sans cou, s'enfonce dans les épaules; 
les membres sont trapus , enflés , massifs. Malgré leur 
riche coiffure, leurs colliers et leurs bracelets, ces per- 
sonnages appartiennent évidemment à une race qu'on 
a voulu représenter comme inférieure. Leur posture et . 
leurs gestes tourmentés sont ceux de vaincus , de sup- 



LES BAS-RELIEFS DE PALENQUÉ. 251 

pliants. — Au fond de la cour se trouve un autre esca- 
lier flanqué de bas-reliefs du même genre et également 
gigantesques, avec lesquels alternent des espaces nus, 
occupés seulement par des cartouches d'hiéroglyphes. 
A quelque distance du palais, dans les ruines d'une 
autre construction pyramidale surmontée aussi d'un 
monument, on a trouvé plusieurs grands tableaux 
sculptés d'un caractère religieux, très-remarquables 
par la netteté du trait et même par une certaine élé- 
gance de dessin. L'un de ces tableaux, découvert dans 
l'intérieur d'une chambre, a neuf pieds de large et 
huit de haut. Il est formé de trois pierres rapprochées. 
Sur les côtés s'alignent quatre rangées d'hiéroglyphes. 
Le sujet est une scène symbolique relative au culte 
national. Deux personnages, drapés d'étoffes souples, 
dont les plis sont très-justement indiqués, sont debout 
tournés l'un vers l'autre, tenant dans leurs mains 
chacun une offrande ; ils sont montés sur le dos de 
deux êtres humains , dont l'un , couché à terre, s'ap- 
puie sur ses coudes, comme écrasé par le fardeau qui 
pèse sur lui ; l'autre s'arc-boute sur ses mains et sur 
ses genoux. Entre eux, dans le bas du tableau, on voit 
deux figures grimaçantes, accroupies, les jambes croi- 
sées, toutes deux s'appuyant d'une main sur le sol et 
soutenant de l'autre au-dessus de leurs têtes une espèce 
de support très-richement décoré. Sur ce support sont 
posées deux longues lances croisées en forme d'X, au 
milieu desquelles , à leur point de jonction , est sus- 
pendu un masque bizarre : à peine distingue-t-on, 
parmi des arabesques délicatement contournées , les 
yeux formés par des volutes et une large bouche avec 
la langue tirée. C'est à ce masque que les deux 



252 . LES COLOSSES. 

principaux personnages paraissent présenter leurs 
offrandes , qui consistent en deux monstres ayant un 
corps d'enfant et une tête d'animal fantastique. Les 
deux grandes figures debout sont d'une justesse et 
d'une finesse de modelé qui rappellent presque les 
beaux bas-reliefs égyptiens; les figures accroupies ex- 
priment, par leur attitude, la fatigue, la souffrance 
physique avec une clarté saisissante. 

Nous mentionnerons enfin un morceau de sculpture 
en ronde-bosse trouvé parmi les débris d'un troisième 
édifice et le seul de ce genre qui ait été extrait des 
ruines de Palenqué , où les figures en bas-relief sont 
pour ainsi dire innombrables. Cette statue est taillée, 
ainsi que son piédestal, dans un bloc de porphyre très- 
dur ; elle a dix pieds et demi de hauteur. Le personnage 
qu'elle représente est debout, les bras repliés sur la 
poitrine. Aucune expression, si ce n'est celle d'un 
calme impassible, ne ressort ni de son attitude, ni de 
son visage aux traits froidement réguliers. Il porte une 
haute coiffure , le long de laquelle montent deux 
espèces de cornes de taureau et que deux appendices 
massifs élargissent sur les côtés. Le cou est entouré 
d'un collier, simple cordon de pierre sans ornements. 
La main droite presse sur la poitrine un instrument 
rectangulaire dont le bord supérieur est dentelé ; la 
main gauche repose sur une tige surmontée d'une face 
humaine et décorée de dessins symboliques, qui des- 
cend entre les deux jambes jusque sur le piédestal. 

Les jambes sont enveloppées d'un; tunique étroite, 
collante ; sous les pieds, sommairement indiqués, on 
remarque une figure hiéroglyphique, semblable au 
scarabée égyptien. Cette statue , dont Tenvers est plat 



LES RUINES M PALENQUÉ. 253 

et raboteux, était probablement encastrée dans un mur, 
comme une cariatide , à l'entrée de quelque chapelle, 
et il y a lieu de supposer qu'elle avait son pendant, en- 
foui aujourd'hui parmi les décombres et l'inextricable 
réseau de plantes sauvages qui recouvrent le sol. 

La description de toutes ces pierres sculptées, de 
tous ces débris de temples et de palais ne saurait com- 
muniquer au lecteur l'iinpression profonde que pfo- 
duit sur le voyageur la vue de monuments d'un carac- 
tère si étrange, véritablement grandioses par leur 
ensemble et rendus plus intéressants encore par le 
mystère de leur passé. « Nous avions sous les yeux, dit 
M. Stephens dans un élan d'enthousiasme, les traces 
imposantes de l'existence d'un peuple à part , qui a 
passé par toutes les phases de la grandeur et de la dé- 
cadence des nations , qui a eu son âge d'or et a péri 
isolé et inconnu. 

c( Les liens qui l'unissaient à la famille humaine ont 
été brisés, et ses pierres muettes sont les seuls témoi- 
gnages de son passage sur la terre. Nous vivions dans 
les ruines des palais de ses rois ; nous explorions ses 
temples dévastés et ses autels renversés ; de quelque 
côté que nous jetassions nos regards, nous retrouvions 
des preuves de son habileté dans les arts, de sa richesse, 
de sa puissance. Au milieu de ce spectacle de destruc- 
tion, nous faisions un retour vers le passé ; notre ima- 
gination faisait disparaître la vaste forêt qui dévore ces 
vestiges respectables ; nous reconstruisions par la pen- 
sée chaque édifice avec ses terrasses , ses pyramides , 
ses ornements sculptés et peints , ses proportions har- 
dies; nous ressuscitions les personnages qui nous" 
regardaient tristement du milieu de leurs encadrements; 



254 LES COLOSSES. 

nous nous les représentions parés de riches costumes 
rehaussés par l'éclat des couleurs, coiffés de gracieuses 
aigrettes; il nous semblait qu'ils gravissaient les ter- 
rasses des palais et les degrés des temples ; ces évoca- 
tions fantastiques réalisaient pour nous les plus bril- 
lantes créations des poètes orientaux. Dans le roman de 
l'humanité, rien ne m'a plus vivement ému que le 
spectacle de cette cité , autrefois vaste et splendide, 
aujourd'hui bouleversée, saccagée, silencieuse, trouvée 
par hasard, ensevelie sous une végétation exubérante, 
et n'ayant pas même conservé son nom, aussi inconnu 
que son histoire. » 

Si une certaine habileté de main et même un certaiu 
goût, qu'il est pourtant impossible de confondre avec 
le sentiment du beau, nous ont permis de donner en- 
core à la sculpture américaine le nom d'art , il n'en 
est plus de même pour les ouvrages tout à fait naïfs des 
sauvages insulaires de la Polynésie. Ces ouvrages, dont 
l'île de Pâques nous offre les types les plus frappants, 
ne sont qu'une copie maladroite de la réalité. Toutefois, 
comme par leur caractère ainsi que par leurs dimen- 
sions , qui dépassent la nature , ils manifestent une 
intention désintéressée et une pensée de grandeur, ils 
ne sont pas indignes de notre intérêt. 

Lorsqu'en 1774 le capitaine Cook approcha de l'île 
de Pâques, il aperçut avec surprise un grand nombre 
de colonnes rangées sur le rivage : les unes étaient par 
groupes de deux, d'autres de trois, de quatre et même 
de cinq ; plusieurs étaient exhaussées sur des espèces 
de plates-formes. A mesure que les navigateurs appro- 
chaient de la côte, ils distinguaient plus nettement les 
objets qu'ils avaient pris pour des colonnes : c'étaient 



statuas colo9u!es de l'I 



LES COLOSSES DE LlLE DE PAQUES. 257 

de grands blocs de pierre grossièrement taillés; la 
partie supérieure représentait une tête et des épaules 
humaines; le bas était informe. 

A peine débarqué, Cook examina de près ces étranges 
statues, et particulièrement l'une d'elles, dressée sur 
un emplacement pavé de dalles carrées. « Sur une tête 
mal dessinée, dit-il, on aperçoit à peine les yeux , le 
nez et la bouche ; les oreilles, excessivement longues, 
sont moins mal exécutées que le reste. Le cou est petit 
et court, et on ne distingue presque pas les épaules et 
les bras» Il y a sur le sommet de la tête un énorme 
cylindre de pierre, placé tout droit, ayant cinq pieds 
de diamètre et autant de hauteur. Ce chapiteau est 
formé d'une pierre rougeàtre, différente de celle de 
la statue. La tête et le cylindre qui la surmonte font, 
à eux seuls, la moitié de la figure. 

c( Nous n'avons pas remarqué, ajoute le navigateur, 
que les naturels rendissent aucun culte à ces colonnes; 
ils paraissaient cependant avoir pour elles de la véné- 
ration, car ils témoignaient du mécontentement lorsque 
nous marchions sur Tespace pavé qui les entourait et 
que nous approchions d'elles pour les examiner.... 
Nous fîmes diverses questions sur la nature de ces 
pierres à ceux qui semblaient les plus intelligents, et 
de leurs réponses nous crûmes pouvoir conclure que 
ce sont des monuments élevés à la mémoire de leurs 
rois. Les alentours du piédestal ont l'apparence d'un 
cimetière ; j'y trouvai des ossements humains qui con- 
firmèrent cette conjecture. » 

Deux officiers et plusieurs hommes de l'équipage, 
qui explorèrent l'île, rencontrèrent vers l'est trois 
plates-formes ou plutôt les ruines de trois plates-formes 

17 



258 LES COLOSSES. 

en maçonnerie. U y avait eu sur chacune d'elles quatre 
grandes statues ; presque toutes étaient renversées et 
brisées ; on mesura Tune des plus grandes qui, quoi- 
que tombée , était entière : elle avait quinze pieds de 
long et six de large au-dessus des épaules. Chaque statue 
portait sur la tête une énorme pierre ayant la forme 
d'une sphère légèrement aplatie. 

Plus loin, en parcourant la côte orientale, on trouva 
une quantité de ces figures gigantesques, les unes 
groupées sur des plates-formes, Jes autres isolées. L'une 
de ces dernières, qui était couchée par terre, n'avait 
pas moins de vingt-sept pieds de longueur sur huit 
pieds de diamètre aux épaules, et cependant elle pa- 
raissait petite auprès d'une autre qui était debout et 
dont l'ombre suffisait pour mettre à l'abri du soleil 
toute la troupe des explorateurs composée de près de 
trente personnes. Chez quelques-unes, le visage n'était 
pas mal exécuté ; les yeux, le nez, les lèvres, le men- 
ton , fortement accentués , étaient une imitation assez 
* exacte de la réalité. Quant au corps, il n'existait pour 
ainsi dire pas. Les plates-formes , longues de trente à 
quarante pieds, larges de quinze, hautes de six, de dix 
et même de douze, qui servaient de base aux statues 
groupées, témoignaient d'une surprenante habileté de 
main-d'œuvre; les pierres taillées qui les formaient 
étaient très-exactement jointes, sans aucun ciment; 
elles se maintenaient réciproquement, emmortaisées 
les unes dans les autres , comme les constructions 
cyclopéennes. 

Dans l'opinion de Cook, il était impossible que les 
insulaires qu'il avait vus, misérables, sans^vétements, 
occupés du seul soin de pourvoir à leurs premiers be- 



LES COLOSSES DE L'ILE DE PAQUES. 25» 

soins, sans outils, eussent construit ces remarquables 
ouvrages de maçonnerie, et surtout eussent sculpté 
et dressé ces énormes blocs de pierre, surmontés d'au- 
tres pierres, rondes ou cylindriques, d'un volume et 
d'un poids si considérables; de pareils monuments 
devaient être attribués à un ancien peuple, plus nom- 
breux, plus riche, plus industrieux, assez civilisé pour 
vouloir et savoir honorer la mémoire de ses chefs par 
des monuments durables ; il n'y aurait pas invraisem- 
blance à supposer qu'une catastrophe , telle qu'une 
éruption volcanique , ravagea l'île , détruisit tous les 
arbres , fit périr les animaux domestiques et précipita 
les habitants dans l'état de pauvreté et de faiblesse où 
on les voit tombés aujourd'hui. 

Avant le capitaine Cook, en 1712, Roggeween avait 
trouvé sur le rivage de l'île de Pâques des colosses en- 
core plus grands que ceux dont nous venons de parler; 
plusieurs avaient jusqu'à trente et quarante pieds de 
hauteur. Plus tard, en 1786, La Pérouse en vit encore 
un grand nombre, mais plus petits, ne dépassant pas 
quatorze ou quinze pieds et dont les insulaires actuels, 
malgré la pauvreté de leurs ressources, ne lui parurent 
pas, comme à Cook, incapables d'être les auteurs. Il 
remarqua que toutes les statues étaient faites d'une 
pierre volcanique très-tendre et très-légère , ce qui 
avait dû diminuer la difficulté de la taille et de l'érec- 
tion de ces monuments. L'un des officiers de l'expédi- 
tion, s'étant avancé dans l'intérieur de l'Ile, découvrit 
à côté d'un groupe de bustes gigantesques une espèce 
de mannequin en jonc de dix pieds de longueur, imi- 
tant assez exactement les proportions du corps humain* 
Cette grande poupée était enveloppée d'une étoffe 



2«0 LES COLOSSES. 

blanche ; à son cou étaient attachés un filet en forme 
de panier, contenant de Therbe sèche , et une petite 
figure d'enfant, de deux pieds de long, dont les bras 
étaient repliés en croix et les jambes pendantes : ce 
mannequin , qui ne pouvait exister depuis un grand 
nombre d'années, n'était-il pas destiné à servir de 
modèle, de maquette pour une statue en pierre? Ne 
prouvait-il pas du moins que ceux qui l'avaient fabri- 
qué n'étaient pas hors d'état de façonner plus ou moins 
grossièrement une roche tendre ? Cette pensée se pré- 
senta à l'esprit de l'officier qui fit cette singulière dé- 
couverte. 

Les colosses de l'île de Pâques , dont un certain 
nombre étaient encore intacts en 1826, ont été ren- 
versés depuis , soit par l'action du temps , soit par les 
ordres des missionnaires , qui ont cru voir en eux de 
dangereux vestiges d'idolâû^ie» 



CHAPITRE XXI 



La sculpture religieuse au moyen fige. — Les saint Christophe. 

Les statues colossales de Roland. 



Il suffit de songer à nos anciennes cathédrales pour 
ne pas hésiter un instant à reconnaître que le sentiment 
de la grandeur, loin d'avoir manqué au moyen âge, a 
été le caractère principal de Tart de cette époque. Ces 
amas de pierres, à la fois énormes et légers , ces nefs 
dont l'élévation fatigue le regard , ces colonnes plus 
hautes que les plus grands arbres, ces tours, ces flèches 
aiguës qui se perdent dans le ciel, constituent certain 
nement Tune des œuvres les plus extraordinaires, les 
plus surhumaines de l'homme. Jamais en ce monde 
une société n'a fait un plus grand effort pour exprimer, 
avec la plus rebelle des matières, son élan vers l'infini. 

La sculpture a prêté son concours à l'architecture 
dans cette noble entreprise, et, quoiqu'elle se soit faite 
sa subordonnée, sa servante, elle a joué un rôle im- 
portant dans l'œuvre commune. C'est elle qui s'est 
chargée d'expliquer le sens des édifices religieux ; elle 
ne les a pas seulement décorés, embellis, elle les a 



262 LES COLOSSES. 

rendus intelligibles pour tous , même pour les plus 
ignorants : elle a voulu être et elle s'est appelée elle- 
même « le livre des illettrés ». Et ce livre que son 
ciseau a gravé sur la pierre est immense. Toutes les 
places que l'architecture consentait à lui abandonner, 
les piliers et les voussures des portes , les intervalles 
des colonnades, les niches des façades, le sommet des 
pignons et jusqu'aux contre-forts, elle s'en est emparée 
pour y inscrire ses enseignements. Examinez l'extérieur 
d'une cathédrale, que n'y voyez-vous pas? Voici, à la 
place d'honneur, le Christ et la Vierge, qui dominent 
les autres personnages comme ils occupent le rang 
suprême dans l'histoire sacrée; voici, autour d'eux, 
les patriarches et les rois, leurs ancêtres, puis les pro- 
phètes qui les ont annoncés , les anges qui les ont as- 
sistés, les apôtres qui ont suivi Jésus et continué son 
œuvre, puis un peuple innombrable de saints, de 
saintes, de martyrs, soutien et gloire de l'Église; voici, 
à côté de ces figures, maintes scènes de l'Ancien et du 
Nouveau Testament, faits historiques, légendes, para- 
boles, prophéties, depuis la création du monde jusqu'au 
ugement dernier. Tout le christianisme est là, dé- 
ployé devant vos yeux. Si la Bible se perdait, on la 
retrouverait en images sur ces murs. 

Parmi les innombrables statues dont la sculpture du 
moyen âge a orné les églises , — Notre-Dame de Paris 
en possède douze cents , la cathédrale de Reims trois 
mille, celle de Chartres six mille, — beaucoup sont 
colossales : telles sont celles que l'on voit généralement 
alignées en longue file sur toute la largeur delà façade, 
au-dessus du portail, et qui représentent, non les rois 
de France comme on l'a cru longtemps , mais les rois 



U SCULPTURE RELIGIEUSE AU MOYEN AGE. 263 

de Juda ; telles les figures de Christ bénissant ou d'Ange 
sonnant de la trompette qui souvent surmontent le 
pignon de la nef; telles encore celles qui , comme à 
Reims, garnissent les pinacles des contre-forts. 

Il est vrai que ces statues, à la place qu'elles occu- 
pent, perdent à nos yeux leurs dimensions colossales, 
tant elles s'harmonisent avec les parties environnantes 
et, pour ainsi dire, font corps avec elles. C'est qu'à 
cette époque les sculpteurs n'ambitionnaient pour 
leurs ouvrages d'autre honneur que celui de contribuer 
à l'effet général en s'y perdant. L'édifice qu'ils concou- 
raient à embellir leur paraissait comme un concert 
dans lequel ils n'avaient qu'à donner leur note, 
comme un grand poème auquel ils ajoutaient une page 
anonyme. Et ils n'étaient pas tentés pour cela de né- 
gliger leur travail ; ils y employaient toute leur habi- 
leté, ils y mettaient tout leur cœur. Qui n'admirerait 
la parfaite convenance, le charme pénétrant de ces 
grandes figures, qui abondent à Reims ou à Chartres, 
exécutées si simplement et pourtant si expressives? 
Que pouvait-on concevoir de mieux approprié à un 
temple chrétien que ces visages à la fois graves et doux, 
ce maintien recueilli, ces gestes pleins de modestie et 
de mansuétude, ces mains qui se joignent pour prier 
. ou qui s'ouvrent pour accueillir et pardonner, ces longs 
vêtements aux plis sobres et d'une grâce si chaste ? 

On s'explique cette abnégation des artistes du moyen 
âge quand on se rappelle par quels mobiles et dans 
quelles conditions ils pratiquaient leur art. Au onzième 
et au douzième siècle, les sculpteurs ou imagiers 
étaient des moines ; ils étaient enrégimentés dans des 
corporations qui obéissaient à des chefs. Quand on 



264 LES COLOSSES. 

construisait quelque part une église, une abbaye, ma- 
çons et sculpteurs s'y rendaient comme en pèlerinage 
et ils taillaient la pierre dans les chantiers mêmes du 
monument. Us travaillaient en chantant des cantiques 
et ne quittaient leurs outils que pour aller à Tautel et 
au chœur. Leurs supérieurs leur donnaient l'exemple du 
travail et de l'humilité ; ils ne se bornaient pas à tra- 
cer les plans de l'édifice et à en diriger l'exécution ; ils 
mettaient eux-mêmes la main à l'ouvrage et s'acquit- 
taient des tâches les plus rudes. On voyait souvent de 
simples moines remplir les fonctions d'architectes et 
des abbés se faire volontairement ouvriers. M. de Mon- 
talembert, dans l'Introduction de son Histoire de 
saint Bernard j cite le premier abbé de Bec, Herluin, 
grand seigneur normand , qui travailla à la construc- 
tion de son abbaye comme un simple maçon , portant 
sur son dos la chaux , le sable et les pierres. Un autre 
Normand, Hugues, abbé de Selby, dans le Yorkshire, 
fit de même. Un troisième, Hezelon, chanoine de Liège, 
illustre par sa grande érudition et par son éloquence, 
mérita le surnom de cimenteur^ emprunté à l'humble 
métier qu'il avait voulu exercer. Il est vrai que plus 
tard, aux treizième et quatorzième siècles, la sta- 
tuaire passa des mains des moines dans celles des 
laïques : on s'en aperçoit à l'abandon de plus en plus 
marqué des types traditionnels, à la variété croissante 
qui se manifeste dans la physionomie, dans les gestes, 
dans le costume des personnages et à la préoccupation 
évidente d'imiter de plus près la nature. Mais ces artistes 
laïques, tout en montrant plus d'indépendance et plus 
d'habileté , n'eurent pas plus d'orgueil ; l'intérêt de la 
grande œuvre dont un détail leur était confié domina 



LES SAINT CHRISTOPHE. 265 

dans leur pensée celui de leur propre ouvrage et de 
leur renommée; ils firent des colosses là seulement où 
il le fallait, pour se conformer aux exigences d'un mo- 
nument colossal ; ils restèrent docilement soumis à 
Tordonnance et aux proportions prescrites par les archi- 
tectes. Le culte désintéressé de Tart se joignait chez 
eux à la foi religieuse, ou en tenait lieu. 

L'une des figures qui décoraient le plus fréquemment 
le portail des églises et qui presque toujours affec- 
taient les proportions colossales , était celle de saint 
Christophe. On la trouvait aussi exposée isolément dans 
la campagne , sur le bord des routes , dans les carre- 
fours, sur les monticules, comme on y voit encore 
aujourd'hui l'image du Christ en pierre ou en bois. Le 
saint était représenté sous la forme d'un homme robuste 
à longue barbe, portant l'enfant Jésus à califourchon 
sur ses épaules, paraissant ployer sous le fardeau et 
marchant pieds nus dans l'eau en s'appuyant sur un 
long bâton dont l'extrémité supérieure se couronnait 
de palmes. Cette étrange figure était comprise de tous, 
car elle avait son explication dans une naïve et poétique 
légende , fort répandue dans tout le monde chrétien 
au moyen âge, et dont voici l'une des versions les plus 
populaires : 

Saint Christophe, avant d'être chrétien, se nommait 
Offerus. C'était un géant d'une force extraordinaire ; 
il avait douze coudées de haut. Il était très-simple 
d'esprit, mais il avait le cœur bon et généreux. Quand 
il fut à l'âge de raison , il se mit à parcourir la terre 
en disant qu'il voulait servir le plus grand roi du 
monde. On l'envoya à la cour d'un roi puissant, qui 
se réjouit d'avoir un serviteur aussi fort. Mais un jour, 



266 LES COLOSSES. 

le roi, entendant un troubadour qui était venu chanter 
devant lui, prononcer le nom du diable, fit aussitôt le 
signe de la croix. « Pourquoi as-tu fait ce signe? de- 
manda Offerus. — Parce que je crains le diable, ré- 
pondit le roi. — Si tu le crains, il est donc plus puis- 
sant que toi ? Alors je veux servir le diable. » Et Offerus 
quitta le roi. Après avoir longtemps marché , il ren- 
contra une grande troupe de cavaliers; leur chef, vêtu 
de noir, s'avança vers lui et lui dit : « Où vas-tu ? — 
Je cherche le diable pour le servir. — C'est moi qui 
suis le diable; viens avec moi. » Et Offerus suivit le 
diable. Mais voici qu'un jour, au milieu d'un chemin 
était plantée une croix, et aussitôt que le diable l'aper- 
çut, il ordonna à sa troupe à% prendre une autre route. 
« Pourquoi cela? demanda Offerus. — Parce que je 
crains l'image du Christ. — Si tu crains l'image du 
Christ, c'est que le Christ est plus puissant que toi. 
Alors je veux servir le Christ. » Et Offerus s'en alla 
seul de son côté et continua à voyager. Enfin il ren- 
contra un ermite, à qui il demanda où était le Christ 
et comment on pouvait le servir. 

L'ermite lui répondit que le Christ était partout et 
qu'on le servait par des prières, des jeûnes et des 
veilles. « Je ne connais pas ces choses-là, et je ne 
saurais les faire, répliqua Offerus; enseignez-moi une 
autre manière de servir le Christ. — Eh bien, dit 
l'ermite, tu vois ce torrent furieux qui descend de la 
montagne. Les pauvres gens qui ont voulu le traver- 
ser se sont tous noyés. Reste ici, et porte ceux qui 
se présenteront sur tes fortes épaules ; si tu fais cela 
pour l'amour du Christ, il te reconnaîtra pour son 
serviteur. — Cela, je puis le faire, répondit Offerus, 



LES SAINT CHRISTOPHE. 267 

et je le ferai volontiers pour Tamour du Christ. » Il 
se bâtit donc une petite cabane sur la rive, et il 
transportait jour et nuit tous les voyageurs d'un bord 
à l'autre du torrent. 

Une nuit, comme il s'était endormi de fatigue, il 
s'entendit appeler trois fois par la voix d'un enfant : 
il se leva, prit l'enfant sur ses épaules et entra dans 
le torrent. Tout à coup les eaux s'enflèrent et l'enfant 
devint si lourd, que le géant se sentait accablé sous 
son poids ; il déracina un arbre pour s'en servir en 
guise de bâton, et rassembla ses forces. Mais les flots 
grossissaient toujours et l'enfant devenait de plus en 
plus pesant. Offerus, étonné, leva la tête vers celui 
qu'il portait et lui dit :#« Petit enfant, pourquoi te 
fais-tu si lourd? il me semble que je porte le monde. » 
L'enfant répondit : « Tu portes non-seulement le 
monde, mais Celui qui a fait le monde. Je suis le 
Christ, ton Dieu et ton maître, celui que tu dois servir. 
Désormais, tu t'appelleras Christophe (c'est-à-dire 
porte-Christ). — Le lendemain, le tronc d'arbre qui 
avait servi de bâton à Christophe et qu'il avait dé- 
posé près de la porte de sa cabane, avait pris racine 
et s'était changé en un palmier garni de feuilles et de 
fruits. 

Notre-Dame de Paris possédait, avant la Révolution, 
une statue de cet Hercule chrétien. On voit encore 
aujourd'hui un saint Christoplie, de quatre mètres 
de haut, sur le portail latéral de Notre-Dame d'Amiens. 
Un grand nombre de ces images de pierre portaient 
une inscription de deux vers latins exprimant cette 
croyance populaire que quiconque avait jeté un re- 
gard sur le saint, était préservé de mort pour le reste 




268 LES COLOSSES. 

de la journée. Aussi, en temps d'épidémie, ees images 
étaient-elles visitées quotidiennement par un grand 
nombre de dévots. 

Le sentiment religieux ne fut pas seul, au moyen 
âge, à s'exprimer par la statuaire. L'idée de la liberté 
civile, du droit fier d'exister et décidé à se défendre, 
a voulu s'affirmer aussi dans des œuvres plastiques, 
durables par la matière, imposantes par les dimen- 
sions. Telles étaient ces statues colossales, nombreuses 
encore au dix-huitième et surtout au dix-septième 
siècle, dans les villes de l'Allemagne du Nord, et dé- 
signées sous le nom de Rolands (Rolandsaule). Elles 
étaient placées tantôt contre la muraille d'un monu- 
ment civil, tantôt au milieu d'une place publique. 
On peut voir un de ces Rolands, haut d'environ quinze 
pieds, sur l'un des côtés de l'hôtel de ville de l'an- 
cienne cité saxonne d'Halberstadt : c'est un guerrier 
debout, moitié chevalier, moitié bourgeois; sa tête 
est nue; il est vêtu d'une cotte de mailles qu'une cein- 
ture retient à la taille ; ses jambes sont protégées 
par une armure; un bouclier couvre le haut de la 
poitrine, et la main droite tient une longue épée. 
Son attitude, calme et résolue, est celle de la défense 
plutôt que de l'attaque. 

Comment ces figures qui très-vraisemblablement 
n'étaient autre chose que des emblèmes, constatant 
la possession de franchises communales, telles que le 
droit de haute et de basse justice ou bien un droit de 
marché, ont-elles perdu dans l'opinion publique leur 
véritable signification, et ont-elles passé pour des 
représentations du paladin Roland? C'est que les sym- 
boles n'offrent pas une prise suffisante à Pimagina- 



LES ROUHDS. 309 

tioii populaire, qui ne tarde pas à leur substituer des 



SUlua colotMis de Roland, i, HallMnlidt, 

réalités concrèt«s; c'est aussi que ces figures étaient 
gigantesques e t que Roland, ainsi que les vaillants 



270 LES COLOSSES. 

guerriers qui entouraient Charlemagne, transfigurés 
parles chansons, les romans et les chroniques, avaient 
pris des proportions surhumaines : ils étaient devenus 
des géants. Il était admis que l'empereur Charles 
avait huit pieds de haut et la face large d'un pied. 
Ses repas ne le cédaient en rien à ceux des^ héros 
d'Homère. Il était si fort qu'il brisait aisément avec 
ses doigts quatre fers de cheval à la fois, et qu'il 
élevait sur la paume de sa main un chevalier tout 
armé du sol à la hauteur de sa tête ; d'un seul coup 
d'épée, il pourfendait un cavalier bardé de fer jusqu'à 
entamer le cheval lui-même. Le preux Roland ne 
lui était pas inférieur ; il n'aimait à se mesurer qu'a- 
vec des adversaires dignes de lui, tels que le teiTible 
Ferragus, de la race de Goliath, dont la taille était 
de deux coudées, et qui avait la vigueur de quarante 
hommes. Il comptait pour rien les ennemis ordi- 
naires et s'ennuyait de perdre son temps à les com- 
battre. Un jour, au retour d'une expédition contre les 
Bohémiens et les Avares, on lui demandait ce qu'il 
avait fait dans leur pays : « Que m'importaient ces 
misérables grenouilles? répondit-il. J'avais l'habitude 
d'en porter çà et là sept, huit et même neuf embro- 
chés à ma lance et murmurant je ne sais quoi. C'était 
bien la peine à notre seigneur le roi Karlc et à nous 
d'aller nous fatiguer contre de pareils vermisseaux! » 
Enfin quand Roland se vit perdu, lui et ses compa- 
gnons, dans le val de Roncevaux, et qu'il se décida à 
appeler à son secours Charlemagne et l'armée, qui 
s'étaient éloignés, a il sonna son olifant de si grande 
vertu, qu'il le fendit en deux par la force du vent 
issu de sa bouche. r> Le son en fut entendu à trente 



LES ROLANDS. 271 

lieues de là; Puis, ne Youlant pas que sa glorieuse 
épée, Durandal, tombât au pouvoir des mécréants, il 
la frappa, pour la briser, sur un long rocher de marbre 
qui était près de lui ; mais Tépée demeura intacte, 
c'est le rocher qui fut coupé du haut en bas. On montre 
encore une fente verticale de cent cinquante pieds de 
longueur sur six cents environ de hauteur qui tra- 
verse de part en part un immense banc de marbre 
noir et qu'on appelle la brèche de Roland. 

Cette tradition de la taille gigantesque du vaillant 
neveu de Charlemagne survécut au moyen âge. Fran- 
çois P', épris de chevalerie, s'en préoccupa, et, trou- 
vant l'occasion de vérifier un fait qui l'intéressait, il 
en profita : « Lorsqu'il passa par Blaye, à son retour 
de sa captivité d'Espagne, — raconte Hubertus Thomas 
Leodius, dans sa Vie du prince palatin Frédéric II, — 
il voulut descendre dans le souterrain où Roland, 
Olivier et saint Romain sont ensevelis dans des sé- 
pulcres de marbre de dimensions ordinaires. Le roi 
fit rompre un morceau de marbre qui recouvrait Ro- 
land, et tout de suite, après avoir plongé un regard 
dans l'intérieur, il ordonna de raccommoder le marbre 
avec de la chaux et du ciment, sans un mot de dé- 
menti contre l'opinion reçue. » 

Ce qu'avait vu François P% le même historien nous 
l'apprend: « Quelques jours après, dit-il, le prince 
palatin Frédéric, qui allait rejoindre Charles-Quint 
en Espagne, ayant en passant salué François I" à 
Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut aussi 
voir ces tombeaux. J'y étais avec l'illustre médecin du 
prince, le docteur Lange ; et comme nous étions, l'un 
et l'autre, à la piste de toutes les curiosités, nous 



272 LES COLOSSES. 

questionnâmes le religieux qui avait tout montré au 
prince : « Les os de Roland étaient-ils encore entiers 
dans le sépulcre, et aussi grands qu^on le disait? — 
Assurément, répondit-il, la renommée n'a point 
menti d'une syllabe, et il ne faut pas s'arrêter aux 
dimensions du sépulcre : si elles n'ont rien de remar- 
quable, c'est que depuis que ces reliques ont été ap- 
portées du champ de bataille de Roncevaux, les mus- 
cles ont eu le temps de se consumer et le squelette ne 
tient plus; mais les os ont été déposés liés en fagot, 
à telles enseignes qu'il a fallu creuser le marbre pour 
pouvoir loger les tibias, qui étaient encore entiers. 

a Sur ces paroles du moine, nous admirâmes beau- 
coup la taille de Roland, dont, supposé que le moine 
eût dit vrai, les tibias, calculés sur la longueur du 
marbre, avaient trois pieds de long pour le moins. 

a Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince 
emmena le moine d'un autre côté, et nous restâmes 
tout seuls. Gommé le mortier n'était pas encore durci t 
— Si nous ôtions le morceau de marbre? dit l'un de 
nous. 

« Aussitôt nous voilà à l'ouvrage ; la pierre cédb 
sans difficulté, et tout l'intérieur du tombeau nous fut 
découvert..!. Il n'y avait absolument rien qu'un tas 
d'osselets à peu pi^ès gros deux fois comme le poing, 
lequel, étant remué, nous offrit à peine un os de la 
longueur de mon doigt. » 

Leodius et son compagnon rajustèrent le fragment 
de marbre et s'éloignèrent; ils savaient que penser 
dés affirmations du moine, qui certainement était de 
bonne foi, et de la grandeur exceptionnelle attribuée 
par la croyance populaire aux prétendus os de Roland. 



CHAPITRE XXn 



Michel-Ange ; ses trois colosses, le David, le Jules II et le Moïse. 



S'il y eut jamais un artiste épris du genre de beauté 
qui résulte de la force et de la grandeur, ce fut Mi- 
chel-Ange. Il vit les belles œuvres harmonieuses et 
paisibles de la sculpture grecque, que son siècle re- 
trouvait une à une, et nul ne les admira plus que 
lui, mais il ne les imita point, pas plus que Dante, 
qui choisit le doux Virgile pour maître, ne lui res- 
sembla. Ces deux esprits procèdent, non de l'anti- 
quité, mais du moyen âge, non de Virgile et d'Ho- 
mère, mais de la Bible, et de TAnaien Testament plus 
que de l'Évangile ; la douceur et la sérénité ne furent 
pas leur partage. Michel-Ange surtout ne conçut que 
le grandiose et le terrible. L'énergie nécessaire aux 
luttes et aux souffrances de la vie, la mort et les châ- 
timents que le souverain Juge réserve aux coupables 
préoccupèrent constamment sa pensée et inspirèrent 
ses œuvres. 

L'austérité de son âme se montrait dans sa manière 

18 



274 LES COLOSSES. 

de vivre. Il passait pour bizarre, farouche et orgueil- 
leux. Il aimait la solitude, les hommes Timportu- 
naient. Quoique l'argent ne lui manquât pas, il vécut 
toujours comme s'il eût été pauvre. Il ne songeait 
qifà son travail. Souvent il se couchait tout habillé 
pour ne pas perdre de temps à ôter et à remettre ses 
vêtements, et il se levait la nuit pour noter, par le 
crayon ou par le ciseau, les pensées qui lui venaient. 
Quand il était pressé, ses repas se composaient de 
morceaux de pain qu'il mettait dans ses poches le 
matin et qu'il mangeait sur son échafaud tout en tra« 
vaillant. 

Sa façon de tailler le marbre était d'un Titan. « J'ai 
vu, dit un écrivain du seizième siècle, Michel-Ange, 
âgé de plus de soixante ans, avec un corps amaigri qui 
était loin d'annoncer la force, faire voler en un quart 
d'heure plus d'éclats d'un marbre très-dur que n'au- 
raient pu le faire en une heure trois jeunes sculpteurs 
des plus forts. Il y allait avec tant d'impétuosité et de 
furie, que je craignais à tout moment de voir le bloc 
entier tomber en pièces. Chaque coup faisait voler à 
terre des éclats de trois ou quatre doigts d'épaisseur. » 
Cette manière violente de travailler venait d'une sorte 
de fierté et d'impatience qu'il éprouvait à l'égard 
d'une matière rebelle. Quand il n'était pas content 
de son ouvrage, il le punissait sans miséricorde en le 
détruisant. Un jour, il brisa un groupe en marbre 
presque terminé, pour un défaut qu'il y remarqua. 
Il traitait ses œuvres imparfaites comme il croyait que 
le Dieu jaloux traite ses créatures infidèles. 

Un tel homme devait sentir le besoin de joindre la 
grandeur matérielle à celle de l'expression, pour ac- 



LE DAVID DE MICHEL-ANGE. 275 

croître celle-ci. Cette disposition se révéla, en effet, 
de bonne heure en lui. Un jour, — il était alors tout 
jeune et débutait dans la pratique de son art, — 
il tomba beaucoup de neige, chose rare à Florence, et 
Pierre de Médicis eut la fantaisie de voir faire une 
statue en neige dans la cour de son palais ; Michel- 
Ange, qui avait été le protégé de son père et qu'il fît 
appeler, heureux d'avoir à sa disposition une matière 
docile et qu'il pouvait ne pas épargner, modela un 
colosse dont le prince fut émerveillé. 

Plus tard, Michel-Ange, qui, après le beau groupe 
de la PietUy était en possession de tout son talent, ap- 
prit qu'un énorme bloc de marbre de Carrare, qui 
avait été gâté autrefois par Simon de Fiesole, et qui, 
depuis lors, était resté sans emploi, avait été offert à 
Léonard de Vinci, et que ce dernier l'avait refusé en 
déclarant qu'on n'en pouvait rien faire. Aussitôt les 
dimensions du morceau de marbre, la hardiesse de 
l'entreprise qu'un grand artiste regardait comme im- 
possible, le tentèrent, et il demanda à se charger de 
l'œuvre. Le bloc lui fut concédé ; il construisit sur la 
place même un atelier dans lequel il s'enferma, sans 
permettre à personne d'y pénétrer, et, au bout de 
dix-huit mois, il avait achevé le David colossal, haut 
de plus de cinq mètres, que l'on a vu longtemps à 
Florence devant la porte du Palais- Vieux, et qui a été 
récemment transporté à l'Académie des beaux-arts*. 
La première pensée de Michel-Ange, qui nous est ré- 
vélée par un de ses dessins, conservé au Musée du 

* Une reproduction en bronze du David, de même grandeur que le 
modèle, se dresse en plein air sur la place qui por&e le nom de Michel- 
Ange, 



276 LES COLOSSES. 

Louvre, avait été de donner à sa statue plus de mou- 
vement en faisant reposer le pied de David sur la tête 
de Goliath, mais la forme du marbre ne se prêta pas à 
cette attitude. Tel qu'il est, debout, droit, sans ac- 
tion, sans caractère déterminé, le David excita, quand 
il parut, une très-vive admiration ; Vasari en parle en 
ces termes : « A vrai dire, depuis que le David est en 
place, il a entièrement éclipsé la réputation de toutes 
les statues modernes ou antiques, grecques ou romai- 
nes. On peut affirmer que ni le Marforio de Rome, ni 
le Tibre ou le Nil du Belvédère, ni les géants de 
Monte-Cavallo ne doivent lui être comparés, tant Mi- 
chel-Ange a su y réunir de beautés. On n'a jamais vu 
de pose générale plus gracieuse, ni de plus beaux 
contours que ceux des jambes. Il est certain qu'après 
avoir vu cette statue, l'on ne conserve plus de curio- 
sité pour aucun autre ouvrage fait de nos jours ou 
dans l'antiquité par quelque sculpteur que ce soit. » 
€es éloges peuvent paraître exagérés; le David, mal- 
gré la noblesse et l'élégance de la forme, la science 
consommée et le fini du travail, pèche par l'absence 
d'expre^ion et laisse le spectateur un peu froid ; mais 
on devra pourtant le compter parmi les ouvrages les 
plus étonnants de Michel-Ange, si l'on songe dans 
quelles conditions il a été exécuté, et que l'artiste, 
comme le dit Vasari, « fit un véritable miracle en 
donnant l'existence à la mort. » 

Dès que Jules II fut élevé au pontificat, il appela 
Michel-Ange auprès de lui. Ces deux hommes, aussi 
impétueux l'un que l'autre, étaient faits pour se rap- 
procher et aussi pour se heurter. Le désir du pape 
étant de se voir élever de son vivant un tombeau 



LE JULES II DE SAN PETRONIO. 277 

d^une magnificenoe exceptionnelle, Michel-Ange se 
mit aussitôt à l'œuvre et présenta un projet qui fut 
accueilli avec enthousiasme. Il partit immédiatement 
pour Carrare, afin de se procurer les marbres néces- 
saires. On rapporte que là, en se promenant sur cette 
côte escarpée, il remarqua un grand rocher qui s'a- 
vançait dans la mer, et que l'idée lui vint de tailler 
dans ce rocher un colosse énorme, qui eût été aperçu 
des navires passant au large. Les habitants du pays 
racontent que les anciens avaient déjà eu la même 
pensée, et ils montrent dans le roc quelques travaux 
qui ressemblent à un commencement d'ébauche. Mal- 
heureusement le dessein de Michel-Ange ne fut qu'un 
de ces rêves grandioses qui traversaient sans cesse ce 
vaste esprit ; il ne fut pas exécuté. 

Une querelle survenue entre le pape et l'artiste les 
sépara brusquement et interrompit la construction du 
mausolée. Ils se revirent à Bologne, dont Jules II ve- 
nait de s'emparer; Teur colère réciproque s'apaisa, et 
le gage de la réconciliation fut la commande d'une 
statue colossale en bronze, trois fois plus grande que 
nature, reproduisant les traits du pontife guerrier et 
destinée à être placée sur le frontispice de l'église de 
San Petronio. Michel-Ange travailla pendant seize 
mois à cette figure. Avant de quitter la ville, Jules 
alla voir le modèle en terre ; le sculpteur, ne sachant 
encore ce qu'il mettrait dans la main gauche de la 
statue, proposa de lui faire tenir un livre. « Comment 
un livre ! s'écria le pape. Une épée bien plutôt 1 Je ne 
suis pas un lettré, moi. » Et comme le bras droit, qui 
faisait le geste de bénir, avait un mouvement fort 
énergique, Jules ajouta en riant : « Mais dis-moi, ta 



278 LES COLOSSES. 

statue, donne-t-elle la bénédiction ou la malédiction ? 
— Saint-Père, répondit l'artiste, elle menace ce peu- 
ple, pour le cas où il ne serait pas sage. » 

Le colosse de bronze fut achevé et placé au-dessus 
de la grande porte de San Petronio au commence- 
ment de Tannée 1508 ; il y resta jusqu'en 1511, épo- 
que à laquelle le peuple « ne fut pas sage, » se ré- 
volta, chassa les partisans du pape et brisa sa statue. 
Le duc Alphonse de Ferrare en acheta les morceaux, 
avec lesquels il fit fondre une belle pièce de canon, 
appelée la Julienne; il garda la tête, qui seule avait 
été épargnée : elle pesait six cents livres, et le duc di- 
sait qu'il ne la donnerait pas pour son poids d'or. On 
ignore ce que cette tête est devenue. 

Revenu à Rome, Michel-Ange se remit avec ardeur 
au mausolée de Jules U. Les renseignements laissés par 
Condivi et par Vasari nous permettent de nous figurer 
ce monument tel que l'artiste l'avait conçu. D'après 
le premier, sur chacune des faces du tombeau se trou- 
vaient quatre prisonniers debout, enchaînés, et entre 
ces groupes, dans des niches, deux Victoires assises, 
ayant à leurs pieds d'autres prisonniers renversés. 
L'entablement qui couronnait cette décoration sup- 
portait huit figures assises, deux sur chaque face, re- 
présentant des Prophètes, au nombre desquels était 
Moïse, et des Vertus. Le sarcophage, placé entre elles, 
était surmonté d'une pyramide terminée par un Ange 
tenant un globe. 

Vasari ajoute que le nombre total des figures élait 
de quarante, sans compter les enfants et les orne- 
ments. Selon lui, il ne devait y avoir sur l'entable- 
ment que quatre statues : la Vie active, la Vie con- 



LE MOÏSE. 279 

templative, saint Paul et Moïse ; mais le sarcophage 
aurait été soutenu par deux figures dont Gondivi ne 
parle pas : le Ciel se réjouissant de ce que l'âme de 
Jules II était entrée dans la gloire éternelle, et la Terre 
pleurant la perte de ce pontife. 

Mais la mort de Jules II, les préoccupations per- 
sonnelles de ses successeurs, Léon X, Clément VIÏ, 
Paul in, qui imposèrent d'autres travaux à Michel- 
Ange, empêchèrent l'exécution de ce plan gigantes- 
que. Après des discussions et des luttes qui troublè- 
rent pendant de longues années la vie du grand 
artiste, engagé d'honneur à terminer son œuvre, il 
fut arrêté que le tombeau serait élevé sous la forme 
où on le voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre- 
aux-Liens, et se composerait seulement de six statues : 
le Moïse, la Vie active et la Vie contemplative, et 
trois autres figures, dont une, couchée, représentant 
Jules II. 

Le Moïse est la seule de ces statues qui soit tout en- 
tière de la main de Michel-Ange. Il avait aussi à peu 
près terminé une Victoire, qui n'a pu trouver place 
dans le monument réduit et qui décore maintenant 
la salle du conseil au Palais-Vieux, et les deux admi- 
rables Captifà que possède le musée du Louvre. 

Chacun connaît, d'après les reproductions de toute 
sorte, l'attitude et l'expression que Buonarotti a don- 
nées à son Moïse : le législateur hébreu est assis, vêtu 
d'on ne sait quel costume barbare. Le front contracté 
par une pensée orageuse, le sourcil froncé, la bouche 
saillante et serrée à la foi* , donnent au visage une 
énergie terrible ; une barbe, d'une épaisseur et d'une 
longueur extraordinaires, ruisselle en mèches ondu* 



â80 LES COLOSSES. 

leuses sur la poitrine. Les bras sont musclés comme 
ceux d'un athlète ; le droit s'appuie sur les tables de 
la loi, le gauche repose sur la jambe droite ; l'autre 
jambe se retire en arrière et porte sur la pointe du 
pied, comme si ce géant formidable allait se lever et 
se dresser devant vous. A aucune époque, l'art sta- 
tuaire n'a produit une œuvre plus étonnante. « Le 
Moïse, dit M. Charles Clément, demeure, au milieu 
des chefs-d'œuvre de la sculpture ancienne et mo- 
derne, comme un événement sans pareil. Quoique 
cette figure soit bien loin d'atteindre et de prétendre 
à la beauté sereine et tranquille que les anciens re- 
gardaient comme le terme suprême de l'art, d'où 
vient qu'elle produit une irrésistible impression? C'est 
qu'elle est plus qu'humaine et qu'elle transporte 
l'âme dans un monde de sentiments et d'idées que 
les anciens connaissaient moins que nous. Leur art 
voluptueux, en divinisaut la forme humaine, retenait 
la pensée sur la terre. Le Moïse de Michel-Ange a vu 
Dieu, il a entendu sa voix tonnante, il a gardé l'im- 
pression terrible de la rencontre du Sinaï ; son œil 
profond scrute des mystères qu'il entrevoit dans ses 
rêves prophétiques. » 

On a dit que Michel- Ange, en sculptant la figure de 
Moïse, s'était souvenu des traits de Savonarole, le pré- 
dicateur prophétique et l'héroïque réformateur de Flo- 
rence. M. Michelet a adopté cette tradition : « Le cœur 
de Michel-Ange, — dit-il dans son volume de la Renais^ 
sance, — plein du martyr, l'avait transfiguré ici, et 
par le trait le plus hardi qui, selon l'histoire, mar- 
quait cette physionomie unique : quelque chose du 
bouc; figure sublimement bestiale et surhumaine. 



Le Moïse de Hicbel-Ange. 



LE MOÏSE. 285 

comme dans ces jours voisins de la création où les 
deux natures n'étaient pas encore bien séparées. Les 
cornes ou rayons plantés au front rappellent à l'esprit 
ce bouc terrible de la vision, « qui n'allait qu'à force 
de reins et frappait de cornes de fer. » Le pied ému, 
violent, porte à terre sur un doigt pour écraser les en- 
nemis de Dieu et les contempteurs de la loi. Moïse est 
la loi incarnée, vivante, impitoyable. Lui seul donna 
à Michel-Ange une pure satisfaction d'esprit. On conte 
que quarante ans après, quand on le traîna dans l'é- 
glise où il devait siéger, son père, qui marchait de- 
vant lui, s'indigna de le voir aller si lentement, se 
retourna, lui jeta son maillet, disant avec tendresse : 
« Eh ! que ne vas-tu donc ? Est-ce donc que tu n'es 
pas en vie? » 



CHAPITRE XXm 



Le Jupiter Pluvieux de Jean de Bolojpae. — Le saint Charles Borro- 
mée, à Arona. — Pierre Puget; son saint Sébastien et son Milon de 
Grotone; son projet d* Apollon colossal. 



La célèbre villa de Pratolino, bâtie vers 1570, à cinq 
milles de Florence, par l'architecte Buontalenti pour le 
duc François de Médicis, dut sa réputation surtout aux 
curieuses fontaines jaillissantes et à l'énorme colosse 
qui, décoraient ses jardins. Montaigne qui , dans son 
Voyage en Italie^ visita cette belle résidence , en a 
beaucoup admiré les jets d'eau et particulièrement les 
grottes revêtues de stalactites, de madrépores, de co- 
raux^ de coquillages, où tant de surprises, on peut dire 
de mystifications, attendaient l'étranger. 

La grotte du Déluge était une des plus fameuses. On 
y trouvait des sièges qui vous invitaient à vous asseoir 
et qui, s'affaissant tout à coup sous votre poids, vous 
plongeait dans un bain inattendu. Plus loin, un esca- 
lier semblait promettre de vous conduire à quelque 
objet curieux, et vous n'y aviez pas plutôt posé le 
pied qu'un jet d'eau surgissait et vous frappait par 
derrière. Ici c'était une attrayante sirène qui, si vous 



LE JUPITER PLUVIEUX. 889 

alliez à elle, voua ïaondait à l'improviste ; là un triton 
qui tirait des sons d'une conque marine et qui, à votre 
approche, voua lançait au visage des bouiîées d'eau. 

Quelques-unes des bizarres merveilles hydrauliques 
de ce Marly toscan subsistent encore; la plupart ont 



Le Jupiter Piuikui. 

disparu , ainsi que d'autres chefs-d'œuvre de méca- 
nique, d'un goût encore plus puéril, tels que ces auto- 
mates dont était garnie la gi'otte de la Samaritaine, — 
soldats assiégeant une forteresse et se mouvant au bruit 
des tambours et du canon , chasseurs poursuivant des 
bétes sauvages avec des chiens dont on entendait 
les aboiements, berger sonnant de la cornemuse en 



286 LES COLOSSES. 

gardant son troupeau, villageoise sortant d'une chau- 
mière et allant remplir sa cruche à la fontaine, rémou- 
leurs aiguisant des outils, forgerons frappant en cadence 
sur une enclume, etc. — Mais ce que les années n'ont 
pu détruire , ni les hommes déplacer, c'est le colosse 
de pierre, sculpté par Jean de Bologne, qui fait main- 
tenant, avec de beaux massifs d'arbres, le principal in- 
térêt du parc. 

On aperçoit de loin cette énorme statue au bout d'une 
longue avenue que l'on peut comparer à celle du a tapis 
\ert » à Versailles. Elle est placée sur un bloc de ro- 
chers, qui lui sert de base, au fond d'une pièce d'eau 
demi-circulaire, et sa tète atteint le sommet des grands 
sapins qui l'entourent. Le vulgaire lui a donné le nom 
d'Apennin, mais elle représente Jupiter Pluvieux. 
On ne pouvait concevoir une décoration plus grandiose 
et mieux appropriée au lieu qu'elle occupe. Le dieu est 
assis, penché en avant. De son front s'échappent de 
nombreux filets d'eau, qui étincellent au soleil et lui 
font comme un diadème de diamants. Sa barbe épaisse 
forme un faisceau de stalactites qui descend le long de 
la poitrine. De sa main droite, repliée en arrière, il se 
retient à une saillie du rocher, tandis que la gauche, 
tendue en avant, presse une tête de lion qui vomit un 
volume d'eau considérable. La taille de ce géant est 
de vingt et un mètres. Dans l'intérieur de son corps 
sont creusées plusieurs salles et sa tête renferme un 
joli belvédère auquel les prunelles servent de fenêtres. 

On dit que les élèves de Jean de Bologne, employés 
à sculpter les membres énormes de ce colosse, perdirent 
pour longtemps la justesse du coup d'œil et la notion 
des proportions normales du corps humain, et que, 



LE SAINT CHARLES BORROMÉE. S87 

rentrés à l'atelier, ils gâtèrent plusieurs figures par 
l'habitude qu'ils avaient contractée d'exagérer la saillie 
des muscles. 

Le Jupiter Pluvieux reçoit aujourd'hui peu de visi- 
teurs étrangers. U faudrait se détourner de son chemin 
pour aller le chercher dans des jardins qui ne sont 
qu'un lieu de promenade et de repos, quand la pensée 
de Florence , dont on n'est séparé que par quelques 
milles, remplit l'imagination du touriste et ne permet 
pas les retards. 11 est au contraire peu de voyageurs en 
Italie qui ne voient la statue colossale de saint Charles 
Borromée, située près d'Arona, sur les bords du lac 
Majeur. 

Non-seulement cette statue attire par sa position en 
face d'une vue admirable et par sa taille tout à fait ex« 
traordinaire , mais elle excite aussi l'intérêt par la na- 
ture du personnage qu'elle représente. La mémoire de 
saint Charles Borromée est entourée d'une vénération 
universelle. Ses vertus étaient telles qu'elles n'échap- 
pent à l'admiration de personne. A l'humilité , à la 
tendre charité du chrétien, il joignait le courage d'un 
héros. Archevêque et cardinal, Charles Borromée dé- 
ploya une indomptable énergie pour réformer le clergé. 
11 n'eut pas peur des haines et des vengeances que sa 
juste sévérité déchaînait contre lui. Un jour qu'il était 
à genoux au pied de l'autel, un moine lui tira à six pas 
un coup d'arquebuse; Charles, dont la soutane et Je 
rochet furent déchirés, continua à prier sans détourner 
la tête, et, plus tard, il s'efforça d'obtenir la grâce de 
l'assassin. Les Alpes n'avaient pas de rochers, de pré- 
cipices, d'avalanches qu'il n'affrontât pour visiter son 
diocèse. Riche, il abandonna tous ses biens à sa famille ; 



288 LES COLOSSES. 

il donnait aux pauvres et à l'Église la plus grande 
partie des revenus de son évêché. Tous les objets de 
prix furent bannis de son palais épiscopal ; il exclut la 
soie de ses vêtements. Quand la peste sévit à Milan, il 
resta au milieu des malades, leur prodiguant, au péril 
de sa vie, les secours et les consolations. Charles Bor- 
romée fut canonisé en 1610 par le pape Paul V; en 
1696, le peuple de Milan lui éleva une statue en bronze 
au lieu où il était né, et on la fit faire immense, comme 
l'hommage dont on voulait l'honorer. 

Cette statue a soixante-six pieds de hauteur ; avec le 
piédestal de granit, qui en a quarante-six, son élévation 
totale atteint cent douze pieds. Elle est l'œuvre de 
Cérani. La tète, les mains et les pieds seuls sont fondus, 
tout le reste est repoussé au marteau. Saint Charles 
étend la main droite pour donner la bénédiction; les 
traits du visage , fortement accentués, visent évidem- 
ment plus à la reproduction de la nature qu'à la beauté 
idéale. La physionomie, la pose de la tête, légèrement 
inclinée de côté, expriment une douceur touchante, un 
mélange de compassion et de tristesse ; l'attitude géné- 
rale est pleine de simplicité et de mansuétude. Cette 
figure donne l'impression d'un portrait gigantesque 
plutôt que d'une grande œuvre d'art. 

A l'intérieur, la statue contient un massif de ma- 
çonnerie qui monte jusqu'au cou et qui supporte l'en- 
veloppe de bronze au moyen de crampons et d'arma- 
tures en fer. On peut y pénétrer en appliquant exté- 
rieurement une longue échelle jusqu'à une ouverture 
cachée sous un pli de la robe ; on se sert des barres de 
fer de l'armature comme d'échelons et l'on parvient 
sur le sommet de la maçonnerie. Durant cette ascension, 



Le eolowe de MJnt Ctairiei Bomnoée, 1 Arons. 



, LE SAINT SEBASTIEN DE PUGET. 291 

on se croirait dans une cheminée. Arrivé en haut, on 
est éclairé par une petite fenêtre percée derrière la 
tête. La cavité du nez forme une cellule assez grande 
pour qu'on puisse s'y asseoir à Taise. 

Si la France de Louis le Grand n'eut pas ses colosses 
comme l'Italie, ce ne fut pas faute d'un artiste capable 
d'entreprises hardies. Pierre Puget fut toute sa vie 
tourmenté du désir de faire de grandes œuvres. Il dé- 
buta très-jeune dans l'art de la sculpture et ses pre- 
miers ouvrages furent des poupes de vaisseaux. Il pou- 
vait, sur ces larges surfaces et avec une matière qu'il 
n'était pas obligé de ménager, contenter son goût pour 
les vastes compositions. On conserve dans l'arsenal de 
Toulon plusieurs des grandes figures de bois sculptées 
par lui. Celles qui soutenaient la galerie du Magni- 
fique n'avaient pas moins de vingt pieds ; les contem- 
porains en admirèrent la hardiesse et la majesté. Mal- 
heureusement ce vaisseau périt dans une bataille 
navale et les colosses de Puget sont enfouis au fond 
de la mer. 

Quand le sculpteur marseillais , appelé à Gênes par 
le noble Francesco Maria Sauli pour orner les quatre 
gros piliers de l'église Sainte-Marie de Carignan , eut 
enfin l'occasion de tailler le marbre, il demanda des 
blocs d'une grandeur exceptionnelle et donna à ses 
statues dix pieds de hauteur. L'une d'elles, le Saint 
Sébastien, révèle déjà tout le génie de Puget. « Lié par 
les poignets à un arbre fourchu, — dit M. Léon La- 
grange, — le Saint expirant s'affaisse sur lui-même; 
ses jambes fléchissent, tandis que les bras se tendent 
sous le poids du corps, et ce corps, brillant de jeunesse 
et de beauté virile, tombe comme une masse inerte 



S92 LES COLOSSES. 

déjà envahie par la mort. Cependant un suprême 
. effort gonfle encore la poitrine. La tête renversée en 
arrière jette au ciel un dernier regard , ce regard des 
martyrs chargé d'amour et d'espérance. Une longue 
draperie enveloppe le tronc de l'arbre et soutient les 
lignes du corps, en supprimant des vides qui eussent 
choqué l'œil. A gauche, de façon à balancer le groupe, 
sont les armes du héros, trophée de sa gloire terrestre, 
un casque richement décoré , une de ces cuirasses ro- 
maines que l'on prendrait pour le torse d'une statue 
mutilée, le bouclier, l'épée et la lance, et sur ces armes 
la main du sculpteur s'est complu à broder les plus 
fines ciselures. » 

Mais c'est dans le Milon de Crotone dévoré par un 
lion que l'âme tragique de Puget s'est exprimée avec 
le plus de hardiesse et de fougue. Loué devant Colbert 
par le cavalier Bernin comme un sculpteur de premier 
ordre, l'artiste obtint trois gros blocs de marbre de 
Carrare destinés aux embellissements de Versailles, et 
dans l'un d'eux il tailla le groupe de Milon, qui se voit 
maintenant au Louvre. La hauteur réelle de cette statue 
n'excède peut-être pas neuf ou dix pieds, mais l'arran* 
gement des lignes, leur parallélisme voulu, le grand 
vide que les parties pleines laissent entre elles, l'al- 
longent démesurément , et nulle part l'impression du 
colossal n'est plus complète. L'attitude donnée à Milon 
était la plus capable de produire cet effet. L'athlète a 
la main gauche prise dans le tronc d'un chêne qu'il a 
tenté de fendre et qui s'est refermé comme un étau. 
Tandis qu'il s'efforce en vain de se dégager en se reje- 
tant en arrière et en se levant sur la pointe de ses 
pieds crispés, un lion, qui s'est jeté sur lui, le saisit 



LE «ILON UË CROTOME. 393 

par derrière, l'embrasse en dressant à demi sa longue 



Ls Kiloo d« Crolone, pu Pierre Pugel. 

!t souple échine, lui enfonce ses griiTes dans la cuisse ^ 



294 LES COLOSSES. 

et s'apprête à le dévorer. Celui qui autrefois terrassait 
un bœuf et le portait sur ses épaules, et qui, s'il était 
libre, étoufferait le lion entre ses bras de fer, ne peut 
se défendre et va devenir la proie de la bête fauve. Son 
cou se renverse et se tord ; son front et ses sourcils 
contractés expriment l'angoisse ; sa bouche pousse un 
cri de douleur et de rage. 

Quand la caisse qui contenait le Milon fut ouverte 
devant Marie-Thérèse dans le parc de Versailles : « Ah ! 
le pauvre homme! » s'écria la reine saisie d'effroi et 
de pitié. Ce mot et les éloges qui le suivirent trouvèrent 
de l'écho à la cour, et I.ebrun, premier peintre du roi, 
envoya ses félicitations à Puget : « Sa Majesté m'ayant 
fait l'honneur de me demander mon sentiment, lui 
écrivit-il , je n'ai pas hésité à témoigner mon admira- 
tion, et j'ai taché de lui montrer tous les mérites de 
cet ouvrage ; car, en vérité, cette figure est fort belle. 
J'espère que vous voudrez bien me donner une part de 
votre amitié. L'affection d'une personne de vertu comme 
vous m'est plus chère que celle des personnes les plus 
qualifiées de notre cour. » Puget reçut bientôt après un 
témoignage plus flatteur encore. Louvois lui écrivit de 
la part du roi pour lui demander une autre grande 
figure qui pût faire pendant au Milon, et en même 
temps pour s'informer de sa position, de ses projets, de 
son âge. Aussitôt l'imagination de l'artiste s'enflamma, 
il vit s'ouvrir devant lui une perspective , non pas de 
faveurs et de distinctions à recevoir, mais de travaux 
considérables à accomplir. Dans sa réponse au ministre 
de Louis XIV, il parle de son groupe de Persée et d'An- 
dromède, déjà fort avancé et non moins important 
que le Milon, et de son bas-relief de Diogène et 



IN PROJET D'APOLLO.N COLOSSAL. 295 

d'Alexandre, dont il décrit le sujet ainsi que les dimen- 
sions; mais ces ouvrages ne sortaient pas assez des 
données ordinaires , il voudrait faire davantage et se 
distinguer par des entreprises propres à illustrer leur 
auteur ainsi que le prince pour qui elles seraient exé- 
cutées : une œuvre dont « il se ferait fort de sortir avec 
honneur » serait, par exemple , un colosse placé au 
milieu du grand canal du parc de Versailles et qui 
aurait environ trente-huit pieds de hauteur ; il lui don- 
nerait la figure d*Apollon et une pose telle que , entre 
ses deux jambes écartées et posées sur deux rochers 
ornés de tritons , de sirènes , de coquillages , les deux 
grandes barques du canal pourraient passer aisément. 
« Ce sont, ajou te-t-il, des desseins dignes de la grandeur 
du roi, tels que vous les proposeriez vous-même, mon- 
seigneur, qui ne visez qu'à sa gloire et à attirer l'ad- 
miration des étrangers par des ouvrages non communs. 
Je vous supplie de ne pas douter de l'exécution et per- 
fection de celui-ci. Je vous en répondrais au péril de 

ma vie, si j'avais l'honneur de l'entreprendre J'ai 

soixante ans, mais j'ai des forces et du courage pour 
servir encore longtemps. Je me suis nourri aux grands 
ouvrages; je nage quand j'y travaille, et le marbre 
tremble devant moi , pour grosse que soit la pièce. » 
L'Andromède et le bas-relief de Diogène furent 
terminés et achetés par l'ordre du roi, mais l'Apollon 
colossal qu'avait rêvé Puget resta à l'état de projet. 
Plus tard, toujours insatiable de travail et de renom- 
mée, il crut tenir enfin l'occasion de se donner car- 
rière dans une œuvre monumentale. Sa ville natale 
décida d'élever sur une de ses places une statue 
équestre de Louis XIV, en broni:e et de très-grandes 



296 LES COLOSSES. 

proportions ; le prix en fut fixé à 150,000 livres dans 
un contrat signé par les échevins de Marseille et par 
Puget. Ce dernier fit une esquisse en terre cuite, qui 
existe encore ; le cheval, lancé au galop, devait être 
soutenu par un groupe de nations vaincues. Mais des 
difficultés survinrent, Puget eut beau défendre ses 
droits, implorer lui-même à Versailles l'intervention 
du roi, il n'obtint pas l'exécution du traité. Ce fut 
pour ce cœur fier et fougueux une déception des plus 
cruelles. Mais les œuvres qu'il a laissées, le Saint Sé- 
bastien, le Milon de Grotone, l'Andromède, suffisent 
à sa gloire. Quand ce dernier groupe fut présenté à 
Versailles par le fils de l'auteur, François Puget, 
Louis XIV en comprit la beauté et devança la posté- 
rité en disant : « Votre père, monsieur, est grand et 
illustre. Il n'y a pas aujourd'hui un artiste en Europe 
qui puisse lui être comparé. » 



CHAPITRE XXIV 



Le Pierre le Grand de Falconet. — La Bavaria. — Le colosse d'Ar- 

minius. — Le lion de Lucerne. 



Comme toutes les statues équestres sont destinées à 
être élevées sur un piédestal et vues de loin, elles 
peuvent être notablement plus grandes que nature 
sans paraître colossales. Beaucoup d'entre elles attei- 
gnent dix et douze pieds, quelques-unes quinze pieds 
de hauteur, et Ton ne s'aperçoit pas qu'elles dépassent 
les dimensions naturelles. Il faut s'approcher d'elles, 
presque les toucher pour se rendre compte de leur 
grandeur. Il en est une cependant dont les propor- 
ticms colossales, alliées à l'ampleur du style, ressor- 
tent aux yeux du spectateur, et qui mérite d'être citée : 
c'est la célèbre statue équestre de Pierre le Grand, 
qui se trouve sur la place Saint-Isaac, à Saint-Péters- 
bourg, et que Catherine II fit exécuter, en 1766, par 
le sculpteur français Falconet. 

La statue a pour piédestal un rocher auquel on a 
conservé sa forme abrupte. Primitivement ce bloc de 
granit était encore plus volumineux; il avait environ 



'i08 LES COLOSSES. 

quarante pieds de long et plus de vingt tant en lar- 
geur qu'en hauteur. Son poids était de deux millions 
de kilogrammes. Il a été transporté d'un marais éloi- 
gné de vingt lieues de la ville. On Ta fait rouler, à 
force de bras et au moyen de cabestans, sur des bou- 
lets en cuivre placés dans des rainures de bois : les 
cylindres ou boulets en fer forgé ou fondu s'étaient 
aplatis ou cassés. Tandis que cette énorme roche che- 
minait ainsi, quarante tailleurs de pierre, établis sur 
elle, travaillaient à en réduire les dimensions et à en 
rectifier les inégalités, une forge y fonctionnait con- 
tinuellement, et des tambours, postés sur le sommet, 
donnaient le signal des manœuvres, réglaient les 
mouvements, de sorte que les travaux se faisaient 
avec ordre et en cadence. 

Cette statue équestre est coulée en bronze. La figure 
de Pien'e le Grand a trois mètres soixante-six centi- 
mètres, et le cheval cinq mètres soixante centimètres 
de hauteur. Le groupe entier pèse dix-huit mille kilo- 
grammes. Falconet a donné au Czar, fondateur de 
Saint-Pétersbourg, législateur et réformateur de l'em- 
pire russe, une attitude pleine de majesté et de puis- 
sance. Pierre P', drapé à la manière antique, la tète 
ceinte d'une couronne de laurier, retient son cheval, 
qui se cabre au bord de la roche escarpée ; calme sur 
son coursier fougueux, il a l'air d'évoquer d'un regard 
créateur sa ville qui s'élève florissante du sein des 
marais, et il étend vers elle une main dominatrice et 
protectrice à la fois. 11 ne 'daigne pas remarquer le 
serpent qui se tord et expire sous le pied de son 
cheval. 

Diderot, qui a vu à Saint-Pétersbourg le modèle 



I.t l'ItKItK LK (JllAM) U£ FALCOSEr. 2in) 

de la statue de Falcunet, écrit au sculpteur, soù ami : 
« Vous avez fait un sublime monument, l'exécution 



Stilue équeiCre de IHerra le Grand, par FalconuL 

répond à la aoblesse et à la grandeur de la pensée.... 
Le héros et le cheval font enscmlitc un beau Centaure, 
dont la partie humaine i H pensan te conliastc mcrveil- 

( OXFORD J 



300 LES COLOSSES. 

leusement par sa tranquillité avec la partie animale 
et fougueuse. » Et, à propos du reptile qu'écrase le 
sabot du cheval, il ajoute: <c Laissez ce serpent 
sous ses pieds. Est-ce que Pierre, est-ce que tous les 
grands hommes n'en ont pas eu à écraser? Est-ce que 
ce n'est pas le véritable symbole de toutes les méchan- 
cetés employées pour arrêter le succès, susciter 
des obstacles et déprimer les travaux des grands 
hommes? ». 

La pose du cheval, qui s'enlève des deux pieds de 
devant et que rien ne soutient, est d'une grande 
hardiesse. Elle serait incompréhensible, si l'on ne re- 
marquait que la queue, en bronze plein et très-lourde, 
fait contre-poids et repose, par l'intermédiaire du 
corps du serpent, sur le rocher. 

On prétend qu'avant d'exécuter sa statue, l'artiste 
en communiqua le dessin à l'impératrice, en lui expo- 
sant la difficulté de représenter un homme et un 
cheval dans une position si hardie, sans avoir un mo- 
dèle sous les yeux, et que le général Melissino, très- 
habile écuyer, offrit de monter chaque jour un des 
meilleurs chevaux arabes du comte Alexis Orlof sur 
un terrain artificiel présentant la forme du roc. Il 
dressa, dit-on, le cheval à galoper dans cet espace et à 
s'arrêter court sur le bord en se cabrant, et cette expé- 
rience, qui eut un plein succès, permit à Falconet de 
saisir l'attitude et le mouvement convenables. 

Quoi qu'il en soit de la vérité de cette circonstance, 
et quelque secours que l'artiste ait pu en tirer, il est 
certain que son principal mérite est dans l'élévation 
de la pensée qui a présidé à la conception de son 
œuvre. Falconet a compris que la condition nécessaire 



CARACTÈRE SYMBOLIQUE DES STATUES COLOSSALES. 301 

d'une statue colossale est de présenter un sens géné- 
ral et en quelque sorte symbolique, et que, si elle 
ne visait qu'à être une copie minutieusement exacte 
de la nature, elle s'exposerait à devenir une mons- 
truosité choquante. Ce principe avait été méconnu dans 
la statue de Napoléon V\ haute de quatre mètres, qui 
occupait le sommet de la colonne Vendôme, et qui 
reproduisait trop fidèlement l'empereur dans son 
costume habituel, avec le petit chapeau mis en tra- 
vers, la redingote par-dessus l'habit militaire, les 
épaulettes tombant en avant, les bottes à l'écuyère et 
une lorgnette dans la main. La distance, on diminuant 
la figure, atténuait l'inconvénient d'un tel réalisme, 
mais sans parvenir à en effacer l'effet mesquin. Le 
manteau flottant que le sculpteur allemand, Christian 
Rauch, a jeté sur les épaules de son Frédéric II S pour 
voiler les détails de l'uniforme, est un trait d'adresse 
et une preuve de goût qui font honneur à ce célèbre 
artiste. Sans cet heureux artifice, peut-être sa belle 
statue paraitrait<elle simplement un portrait en 
bronze, un document pour l'histoire, plutôt qu'un mo* 
nument de l'art. 

Cette nécessité de donner une signification géné- 
rale, un caractère franchement idéal aux statues de 
très-grandes dimensions, a été si bien sentie par les 
sculpteurs modernes, qu'ils ont presque toujours 
réservé ces dimensions'soit pour des images purement 
symboliques, soit pour des personnages appartenant 
à la légende autant qu'à l'histoire et passés à l'état 
de figures typiques. Les colosses contemporains, 

* SUtud équealrd qui m trooTe k Berlin. Elit a cinq mètret et demi 
de hauteur, et quatorze mètres a?ec son magnifique aonblieMMnk 



302 LES COLOSSES. 

étrangers ou français, que leur taille exceptionnelle et 
leur célébrité désignent à notre attention, la Bavaria^ 
VArminius^ le Lion de Lucérne, les quatre groupes 
de FArc de Triomphe de l'Étoile, La Vierge du Puy, 
le Vercingétorix d'Alise-Sainte-Reine, se rangent 
tous dans ces deux catégories de sujets. 

La Bavaria se trouve près de Munich, au delà du 
faubourg Louis, à l'extrémité d'une vaste prairie. 
Elle se dresse sur une éminence gazonnée, en avant 
de la Ruhmes-halle, édifice qui est pour la Bavière ce 
qu'est, pour l'Allemagne entière la Walhalla ou palais 
des héros, sorte de Panthéon où figurent toutes les 
images des grands hommes qui ont servi la patrie par 
leur courage ou par leur talent. Ce monument est un 
portique à trois côtés soutenu par des colonnes dont 
les chapiteaux ont été modelés sur ceux d'Égine, et qui 
abrite les bustes des hommes célèbres, au nombre de 
quatre-vingts. 

La statue de la Bavière est l'œuvre du sculpteur 
Schwanthaler. Elle est en bronze coulé. Elle a envi- 
ron quinze mètres soixante-dix-neuf centimètres de 
hauteur et vingt-quatre mètres avec son piédestal *. 
Son poids est. de quinze cent soixante quintaux. C'est 
une robuste jeune fille, à la contenance à la fois fière 
et pacifique. Des cheveux abondants, noués au som- 
met de la tète et ceints d'une couronne de chêne, en- 
cadrent son visage. Une peau de bête sauvage couvre 
le haut du corps; elle ne laisse à découvert que la 

^ La figure a 5 pieds 3 pouces de longueur; le nez 1 pied ii pouces; 
la largeur de la bouche est de 15 pouces et celle des yeux de 11. Le 
bras a 5 pieds 1 pouce de circonférence, et, avec la main, 24 pieds 
9 ponces do longueur. 



moitié de la partie supérieure du buste et les bras. 
Tout le reste est voilé par une longue robe aux plîs 
larges et souples. La' main gauche, élevée au-dessus 
de la tête, tient une couronne civique, qu'elle propose 



au plus digne; de la main droite, elle presse une épée 
contre sa poitrine. A son côté est assis te lion bava- 
rois, haut de huit mètres. 

Quahd on a monté l'escalier de quarante-huit 
marches qui conduit au piédestal en granit poli de la 
Bavaria, on pénétre dans l'intérieur, et un second 



504 LES COLOSSES, 

escalier de soiisnte-sis marches en pierre tous fait 
pairenir jusqu'à la hauteur du genou ; de là on s'é- 
lève, à l'aide de degrés en fonte, jusque dans la tête, 
oïl peuvent s'asseoir sur un banc de bronze, non pas, 
comme on l'a dit, vingt-cinq on trente personnes. 



InUrieur de Is lêle de la dtnria. 



mais seulement cinq ou six. Des ouvertures, prati- 
quées à dessein, offrent une belle vue sur la ville et 
sur les Alpes. 

11 fallut, dit-on, cinq annéas de travaux prépara- 
toires avant de procéder au modelage du calosw. 



LA BAVARIA. 30S 

On éleva une tour en cbaipente, de quarante 
inèti'es de hauteur, pourvue à l'intérieur de tout 
ce qui est nécessaire pour modeler. Les aides du 
sculpteur, suspendus à la géante, comme des hiron- 
delles bâtissant leur nid le long d'un mur, y ajoutaient 



ou en faisaient tomber des masses de plâtre, qui n'eu 
modifiaient pas sensiblement l'aspect. Quand le mo- 
dèle fut achevé, on le partagea en quinze morceaux 
pour la fonte. Cette opération, qui réussit à souhait, 
ne demanda pus moins de six années (de IMi à 1850). 



506 LES COLOSSES. 

Le colosse d'Arminius ou d'Hermann se dresse 
sur le sommet de la Grolenburg, près de Detmold, 
dans la forêt de Teutoburg, en Westphalie. Ce n'est 
pas la première fois qu'un hommage de ce genre a été 
rendu à la mémoire du chef chérusque, de l'impla- 
cable ennemi des Romains. Lorsque Charlemagne pé- 
nétra chez les Saxons, il trouva dans l'une de leurs 
villes, à Hildesheim, une image que les historiens ont 
appelée Irminsu,l, et dont le nom tudesque Herman- 
saule signifiait indistinctement une colonne ou une 
statue dédiée à Hermann. On raconte que Charlemagne 
renversa cette figure. 

Si tous les moyens sont bons pour arriver à l'ac- 
complissement d'un grand dessein, si la dissimula^ 
tion et la ruse peuvent être mises au service d'une 
noble causé sans l'entacher, Arminius est assurément 
un héros. 11 n'eut toute sa vie qu'une pensée : com- 
battre les envahisseurs de*sa patrie, reconquérir l'in- 
dépendance nationale ; et il déploya dans la poursuite 
de ce but une volonté et un courage indomptables. 
Il avait été élevé à Rome, il portait le titre de citoyen 
romain, il servait dans les armées d'Auguste : ses sen- 
timents germaniques ne furent pourtant pas étouffés 
en lui, il haïssait secrètement ceux dont il feignait 
d'êtrel'ami. Quandle proconsul QuintiliusVarus prit le 
commandement des légions chargées de maintenir 
dans l'obéissance les nouvelles conquêtes d'outre- 
Rhin, Arminius sut gagner la confiance du général 
romain ; il le flatta pour le perdre. 11 lui persuada de 
diviser son armée, de la disséminer en petits corps dans 
toute la (^outrée pour mieux en assurer la soumission. 
Dès que Vanis eut suivi ce perfide conseil, les Ger- 



LE COLOSSE D'ARMINIUS. 307 

mains tombèrent sur ces différents postes et les massa- 
crèrent. Le proconsul, pour châtier les rebelles, s'en- 
gagea, avec les trois légions qui lui restaient, dans 
répaisse forêt de Teutoburg, où Tannée n'avançait 
qu'avec la plus grande difficulté par des chemins im- 
praticables. Arminius, resté derrière avec les troupes 
auxiliaires qu'il commandait» assaillit Farrière-garde ; 
une bataille générale s'engagea ; les Romains furent 
défaits, les aigles prises, les trois légions détruites ; 
Varus, désespéré, se perça de son épée. Quand l'em- 
pereur apprit ce désastre, il devint comme fou de 
douleur; oix dit que, poursuivi nuit et jour par cette 
pensée, dont rien ne pouvait le distraire, il répétait 
sans cesse d'une voix troublée : « Varus, rends-moi 
mes légions. » 

Après ce succès mémorable, Arminius continua à 
lutter contre les Romain^, avec des fortunes diverses, 
pendant douze années ; tous les efforts de Germanicus 
ne purent l'abattre. En même temps il réprima les 
guerres civiles qui affaiblissaient la Germanie et dé- 
livra ses compatriotes de l'oppression de chefs ambi- 
tieux qui se disputaient le pouvoir. Mais, soupçonné 
d'aspirer lui-même à la tyrannie, il périt assassiné 
par ses proches, à l'âge de trente-sept ans. 

Ce soupçon d'ambition personnelle élevé contre 
Arminius par les siens n'a pas été adopté ou a été mis 
en oubli par les Allemands ; ils l'ont également ab- 
sous des procédés peu loyaux qu'il ne s'est pas fait 
scrupule d'employer pour parvenir à son but; ils 
n'ont vu en lui que le champion de Tindépendance 
nationale, et aussi le représentant du germanisme en 
lutte avec l'ascendant des races latines, et, à ce titre, 



308 LES COLOSSES. 

ils l'ont exalté, ils lui ont créé une éclatante popula- 
rité. Hermann a été le sujet d'un grand nombre de 
poëmes, de romans, de drames patriotiques. En 1838, 
un comité, formé à Detmold, décida l'érection du co- 
losse d'Arminius dans la forêt même qui fut le théâtre 
de la défaite de Varus. Une souscription nationale, 
qui a longtemps langui et n'est parvenue à fournir les 
ressources nécessaires qu'au bout de près de quarante 
ans, a pourvu aux frais de cette statue, pour laquelle 
il n'a pas fallu moins de quatorze mille kilogrammes 
de bronze. L'exécution en a été confiée à M. Ernest 
de Bandel, sculpteur bavarois^ Lç monument mesure 
quatre-vingt-treize pieds de hauteur, et la statue seule 
cinquante-quatre pieds et même soixante-quatre, si 
l'on tient compte des ailes qui surmontent la coiffure 
d^Arminius. Le socle, découpé en arceaux et couronné 
d'une coupole, ressemble à une chapelle. Hermann se 
tient debout sur ce dôme. Il est drapé d'un manteau 
qui, rejeté en arrière, laisse voir un costume bar- 
bare. Son bras gauche replié s'appuie sur le bord 
d'un grand bouclier dont la pointe repose à terre ; sa 
main droite brandit une épée qui a vingt-quatre pieds 
de haut et deux de large. Il foule sous ses pieds des 
aigles romaines et un faisceau de licteur. Des lèvres 
épaisses et à demi ouvertes, des yeux farouches, une 
barbe inculte, donnent à ce visage une expression sau- 
vage et dure. 

L'inauguration du monument d'Arminius ayant eu 
lieu seulement l'année dernière (le 16 août 1875), 
on n'a pas manqué de profiter des victoires récentes 
de l'Allemagne pour lui donner un caractèi*e nouveau 
et une signification qu'il n'osait pas avoir ouverte- 



LE UON DE LUCERNE. 90» 

ment. Un portrait en bronze de l'empereur Guillaume, 
placé dans une des niches du socle, des inBcriptions 
blessantes pour la France yaincue, font aujourd'hui 
de ce monument, non plus seulement un inoffensif 
BOUTenir historique, mais le symbole d'un patriotieme 
haineux et provocant. 

Honorer le courage désintéressé, l'accomplissement 
héroïque du devoir, telle est la pensée qui a in- 



spiré la création du monument élevé près deLuceme 
aux gardes suisses morts en défendant le château des 
Tuileries dans la journée du 10 août 1792. Le roi et 
sa famille, menacés par l'insurrection, avaient quitté 
le palais pour se réfugier à l'Assemblée nationale ; les 



310 LES COLOSSES. 

Suisses, avec leurs officiers et quelques gentilshom- 
mes, demeurèrent à leur poste et résistèrent jusqu'à 
la mort. Sur un peu plus de neuf cents qu'ils étaient, 
sept cent cinquante se firent massacrer. Leur serment 
les liait à la défense de la royauté ; ils dégagèrent leur 
honneur au prix de leur vie. 

Le monument dédié à leur mémoire est situé aux 
portes de Lucerne, dans un jardin appartenant au gé- 
néral Pfiffer, qui, inspiré par ses glorieux souvenirs 
de famille, eut le premier l'idée de rendre hommage 
à l'héroïque fidélité de ses compatriotes. Ce monu- 
ment, dont le célèbre sculpteur Thorwaldsen a com- 
posé le modèle en plâtre, et qui a été exécuté par un 
artiste de Constance, M. Âhorn, consiste en un lion 
colossal taillé en haut-relief sur la face verticale d'un 
grand rocher. Le sujet est à la fois très-simple et re- 
marquablement expressif. Le lion, blessé mortelle- 
ment, s'est retiré dans une grotte, figurée par une ex- 
cavation peu profonde à la surface du rocher. Un 
tronçon de la lance qui l'a percé est resté enfoncé 
dans son flanc ; il expire en couvrant de son corps un 
bouclier fleurdelisé et en étendant sa griffe redou- 
table comme pour essayer de le défendre encore contre 
de nouvelles attaques. 

Les uns ont loué sans réserve la physionomie du 
lion, empreinte d'une noble douleur, d'un courage 
tranquille et fier. D'autres ont critiqué l'expression 
trop marquée de pareils sentiments, qui sont propres 
à l'humanité, sur la face d'un animal. Un excellent 
juge, M. Henri Delaborde, dans une élude sur Thor- 
waldsen, dit à ce sujet : « Que ce lion mourant appuie 
en signe de dévouement une de ses pattes sur le hou* 



LE LION DE LUGERNE. SU 

clier royal, il n'y a là qu'une fiction légitime, parce 
que les termes en sont conformes au naturel même 
et aux mœurs physiques de l'être représenté. Celui-ci 
agit dans l'image d'un fait idéal comme il agirait en 
réalité, s'il avait à défendre ses petits ou sa proie. Mais 
que sa physionomie exprime une douleur morale qu'il 
appartient au cœur humain seul de ressentir et au vi- 
sage humain de refléter, qu'à l'attitude vraisemblable 
de ce corps vaincu s'ajoute je ne sais quel simulacre 
de mélancolie, voilà qui dépasse les limites de l'allu* 
sion poétique et du moyen permis.,. Le lion de Thor- 
waldsen a le tort de paraître trop bien informé... et 
de s'apitoyer plus qu'il ne convient à une créature de 
son espèce sur les malheurs d'autrui et sur les siens. » 

Le lion a vingt-huit pieds depuis l'extrémité du 
museau jusqu'à l'origine de la queue, et sa hauteur 
est de dix-huit pieds. La grotte dans laquelle il est 
couché a quarante-quatre pieds de long sur vingt-huit 
d'élévation. 

Au-dessus de cette grotte, on lit l'inscription sui« 
vante : Helvetiorum fidei ac virtuti (A la fidélité et 
au courage des Helvètes). Au bas sont gravés les noms 
des officiers et des soldats qui périrent le 10 août et de 
ceux qui, soustraits à la mort, ont contribué à l'érec- 
tion du monument. A dix pas de là s'élève une petite 
chapelle sur l'entrée de laquelle on a inscrit ces deux 
mots : Invictis pax (Paix à ceux qui n'ont pas été vain- 
cus). Une pièce d'eau vive, qui baigne le pied du ro- 
cher, et de beaux groupes d'arbres, pittoresquement 
disposés autour, mêlent la riante sérénité de la nature 
aux* impressions mélancoliques qui se dégagent de ce 
lieu. 



CHAPITRE XXV 



Les sculptures de TArc do triomphe de l'Étoile. — La Vierge colossale 

du Puy, 



Les arcs de triomphe sont, de tous les monuments 
publics, ceux qui conviennent le moins aux nations 
modernes, chez qui le cœur et la conscience sont 
éveillés. Les victoires que ces édifices veulent glorifier 
nous rappellent toujours le sang qu'elles ont fait ver- 
ser, et trop souvent les désastres déplorables dont 
elles ont été suivies. Les guerres que le devoir im- 
pose, ne fussent-elles pas heureuses, mériteraient 
seules d'être rappelées et célébrées. 

L'Arc de triomphe de l'Étoile n'échappe pas à la 
vérité de ces réflexions. Commencé dans un temps de 
gloire militaire, consacré aux victoires de la Répu- 
blique et de l'Empire, les succès étaient passés, les 
retours de fortune étaient venus depuis longtemps, 
quand ce monument a pu être achevé. 

Plaçons-nous en face de l'arc de l'Étoile : toute im- 
pression autre que celle du spectacle qui s'offre à nos 
yeux s'efface, et la grandeur de ce spectacle nous sai- 



lES SCULPTURES DE L'ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE. 315 

sit. Jamais édifice du même genre n'a atteint de pa- 
reilles dimensions. Il est haut de cent cinquante 
pieds, large de cent trente-sept, épais de soixante- 
huit, La grande arcade a quatre-vingt-dix pieds d'élé- 
vation et quarante-cinq de largeur : celle dé Tare 
d'Auguste à Rimini, qui passait pour le plus grand 
de tous, n'en a que vingt-sept, et celle de l'arc de 
Septime-Sévère, à Rome, que vingt-trois. 

Les sculptures devaient se conformer à ces propor- 
tions colossales : les quatre groupes allégoriques en 
haut-relief, qui forment la principale décoration des 
deux façades, atteignent trente-cinq pieds de hauteur 
(exactement 11 mètres 10 centimètres); les figures 
qui les composent en ont près de dix-huit (5 mètres 
85 centimètres) . Ces groupes ont pour sujets le Départ 
des volontaires (1792), le Triomphe (1810), la Ré^ 
siêtance (1814) et laPaix (1815) ; mais les statuaires 
qui les ont exécutés, MM. Rude, Cortot et Etex, tout 
en restant fidèles à la pensée dé représenter ces quatre 
moments mémorables de notre histoire, ont voulu 
donner à leurs compositions un sens aussi général que 
possible ; ils ont renoncé à l'exactitude du costume, 
des armes, de tout ce qui eût porté avec soi un carac- 
tère trop particulier, une date trop précise, et que le 
temps eût trop vite vieilli ; ce sont les Austerlitz et 
les Waterloos du passé et de l'avenir, aussi bien que 
ceux du dix-neuvième siècle, que leur ciseau a décrits 
en traits épiques dans ce colossal poëme de pierre. 

Un jeune soldat combattant pour son pays vaincu 
et envahi ; son père, blessé, lui embrassant les ge- 
noux ; sa femme cherchant à le retenir et lui montrant 
leur enfant qu'on vient de tuer; derrière, un cavalier. 



m^ I£S COLOSSES. 

frappé à mort, tombant de cheval ; au-dessus, un gé- 
nie poussant le jeune homme à ne pas abandonnei* la 
lutte, dépeignent d'une manière saisissante la résis- 
tance désespérée, la défaite héroïque dans le groupe de 
M. Etex. Dans la Paix, ouvrage du même sculpteur, 
un guerrier remet son glaive dans le fourreau; à sa 
droite, une jeune mère, rassurée, sourit à son nou- 
veau-né, qui lui tend les bras : la guerre ne lui pren- 
dra pas cet enfant, ni cet autre, plus grand, qui lit 
dans un livre et cherche déjà les bienfaits de Tin- 
struction ; à gauche du soldat, un laboureur prépare 
le soc de sa charrue. Au second plan, un homme, 
d'un bras vigoureux, lie avec des cordes un taureau 
qu'il veut soumettre au joug. Au fond et en haut s'é- 
lève, entre des feuillages d'olivier et de chêne, une 
figure allégorique, calme et forte ; elle semble bénir 
l'ère nouvelle de travail et de prospérité qui com- 
mence. Ces deux groupes occupent la façade tournée 
vers Neuilly. 

Les deux autres regardent l'avenue des Champs- 
Elysées. Celui de Cortot, le Triomphe, nous montre 
le conquérant couronné par une Victoire, tandis que 
l'Histoire enregistre ses hauts faits et que la Renom- 
mée, planant dans les airs, annonce sa gloire au 
monde ; des villes vaincues, un prisonnier enchaîné, 
viennent se soumettre au vainqueur. Mais netre at- 
tention est attirée par la scène animée qui fait pen- 
dant à cette tranquille apothéose. Le génie de la 
Guerre, les bras levés, un glaive nu à la main, les 
ailes ouvertes, crie aux armes et vole au combat. Au- 
dessous, des guerriers se mettent en marcjie ; un chef, 
revêtu d'une armure, agite en l'air son casque, en 



LES SCULPTURES DE L*ARG DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE. 915 

signe d'appel; un jeune homme se presse contre lui, 
impatient de le suivre. A droite, un vieillard reprend 
son épée et son bouclier ; à gauche, un soldat se baisse 
pour tendre son arc ; un autre, tout en marchant, se 
retourne et, la tête dressée, sonne de Iji trompette. 
Des faisceaux de piques, les plis flottants du drapeau 
national enveloppent le groupe et participent à son 
mouvement. L'eiTet de cette sculpture est indescrip^ 
tible. La pierre remue, parle, vit. On croit entendre 
les cris des guerriers, le cliquetis des armures et des 
épées ; on s'attend à voir cette mêlée de statues se dé- 
tacher de la muraille dont elles font partie et suivre 
dans l'espace leur irrésistible élan. M. Victor Hugo 
semble avoir écrit le commentaire de l'œuvre de Rude 
dans ces strophes emportées : 



Oh ! que vous étiez grands au milieu des mêlées, 
Soldats! L*œil plein d*éclairs, faces échevelées 

Dans le noir tourbillon, 
Ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête; 
Et conune les lions aspirent la tempête 

Quand souffle l'aquilon, 

Eux, dans Femportement de leurs luttes épiques, 
Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques, 

Le fer heurtant le fer, 
La Mai'seillaise ailée et volant dans les balles. 
Les tambours, les obus, les bombeç, les cymbales, 

Et ton rire, ô Kléber ! 

La Révolution leur criait : «Volontaires, 

Mourez pour délivrer tous les peuples, vos frères ! » 

Contents, ils disaient : « Oui. • 
« Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes ! » 
Et Ton voyait marcher ces va-nu-picds superbes 

Sur le monde ébloui ! 



316 LES COLOSSES. 

La tristesse et la peur Içur étaient inconnues ; 
Ils eussent sans nul doute escaladé les nues, 

Si ces audacieux, 
En retournant les yeux dans leur course olympique. 
Avaient vu derrière eux la grande République 

Montrant du doigt les cieux ! 



C'est la pureté et la grâce, la bonté compatissante 
et protectrice que symbolise la Vierge du Puy, sur- 
nommée la Notre-Dame de France, et, comme la statue 
est de dimension très-colossale et placée à une grande 
hauteur, ce caractère se manifeste aux yeux du secta- 
teur plutôt par Tensemble de la forme, par Tattitude 
générale, que par l'expression du yisage. La Vierge 
est debout sur une demi-sphère, la jambe gauche lé- 
gèrement fléchie ; son pied droit pose sur le serpent, 
qui entoure le globe de ses replis; il l'écrase tran- 
quillement, sans violence et comme à son insu. Une 
couronne d'étoiles surmonte sa tête. Ses longs che- 
yeux descendent en ondoyant sur les épaules. Elle 
porte sur son bras droit l'Enfant Jésus, qui lève la 
main pour bénir le monde. 

Cette Vierge, dont le modèle est dû à M. Bonas- 
sieux, est la plus grande statue en bronze fondu que 
l'on connaisse en Europe ; elle a seize mètres de hau- 
teur (nous avons, vu que la Bavaria n'a que quinze 
mètres soixante-dix-neuf centimètres; le Saint-Charles 
Borromée d'Arona, qui l'emporte en grandeur, n'est 
coulé qu'en partie). Elle est placée sur le rocher Cor- 
neille, et, de cet immense piédestal, elle domine de 
cent trente-deux ihètres la ville du Puy. Un socle haut 
de sept mètres l'exhausse encore au-dessus du som- 
met du roc. 



U «EBCE DU PUY. 



On se l'eiidra compte des difficultés exceptionnelles 
que présentaient la fonte d'une telle niasse et son érec- 
tion sur un rocher si élevé et taillé à pic, quand on 
saura qu'elle ne pèse pas moins de cent mille kilo- 



La Tierge du Puj. 

grammes. Le poids et la mesure de ses difïêrentes par- 
ties ne causeront pas moins d'étonnement. L'Enfant 
Jésus pèse trente mille kilogrammes, sa tète seule 
onse cents, et le bras qu'il tient levé six ceuts. La 



318 LES COLOSSES. 

chevelure de la Vierge, qui S3 répand sur ses épaules^ 
a une longueur de sept mètres ; ses pieds mesurent 
chacun un mètre quatre-vingt-douze centimètres. En- 
fin le serpent, qui se déroule sur la sphère, a dixrsept 
mètres de long. 

Une intéressante brochure de M. Calemard de la 
Fayette, publiée à l'occasion de Térection de ce co- 
losse et des fêtes de l'inauguration (le 12 septembre 
1860), nous apprend comment de si grands travaux 
furent menés à bonne fin. Quand le modèle en plâtre 
de la statue, qui n'avait que deux mètres soixante cen- 
timètres de hauteur, eut- été livré par le sculpteur, 
on le reproduisit en terre, en lui donnant avec une 
précision mathématique les proportions qu'il devait 
atteindre. Le nouveau modèle fut abrité sous une 
vaste et solide guérite et l'on procéda immédiate- 
ment au moulage en plâtre. Ce travail terminé, la 
statue, débarrassée de la baraque qui la renfermait, 
puis retouchée, corrigée, amenée à sa forme défini- 
tive, fut divisée en fragments de dimensions diffé- 
rentes. 

C'est dans l'usine de M. Prenat, à Givors, dans le 
département du Rhône, que l'importante opération 
de la fonte s'accomplit. Un don du gouvernement, 
consistant en cent cinquante mille kilogrammes de 
fonte de fer, produit de la guerre de Crimée, fut une 
précieuse ressource. Sciées avec art, déplacées une à 
une avec des soins infinis, les diverses portions du 
colosse furent mises à la disposition des mouleurs. 
Ces vastes fragments donnèrent l'empreinte aux mou- 
les de sable dans lesquels le métal en fusion se ré- 
pandit et prit sa forme. A mesure que l'œuvre de la 



Lu Viergs du Pu; gur le rochw Carneillc. 



LA VIERGE DU PUY. 321 

fonte s'achevait, on réédifiait, sur l'emplacement pré- 
paré d'abord pour le modèle, les pièces successive- 
ment obtenues. Les incorrections de détail disparu- 
rent sous le burin et la statue se trouva enfin debout 
telle qu'elle devait être dressée sur le pic de Cor- 
neille. 

Quand elle fut démontée et que les lourdes pièces 
métalliques dont elle se composait furent transportées 
de l'usine de Givors au pied de la montagne, il s'agit 
de l'ériger sur son gigantesque piédestal, et cette 
opération dépassait peut-être encore en difficulté tout 
ce qui avait été fait jusqu'alors. « Hisser sur le ro- 
cher à pic ces énormes blocs de fonte, — dit M. Ca- 
Icmard de la Fayette, — les surédifier successive- 
ment les uns sur les autres, atteindre enfin aux 
derniers sommets, c'est-à-dire au front et à la cou- 
ronne du colosse ; exécuter tout cet ensemble d'as- 
censions, d'ajustages et de rapports à des hauteurs 
vertigineuses, non pas seulement au bord de l'abîme 
naturel formé par les pentes abruptes du roc, mais en 
présence et pour ainsi dire au milieu de cet autre 
abime qui se faisait béant toujours au pied du piédes- 
tal, autour de la statue, prêt à croître, prêt à monter 
sans cesse en plein vide, en plein ciel, à mesure que 
monterait la statue elle-même, c'était là quelque chose 
d'effrayant pour le regard, c'était le dernier tour de 
force à accomplir. 

« Grâce aux combinaisons les plus ^ingénieuses et les 
mieux calculées, le svelte échafaudage, dont la légè- 
reté faisait frémir quand on songeait aux masses énor- 
mes qu'il s'agissait de hisser, a pu suffire à tout. 
Toutes les pièces, depuis la première jusqu'à la der- 

21 



322 LES COLOSSES. 

nière, ont été enlevées sans nul effort, avec une rapi- 
dité surprenante, sans qu'il y ait eu ni accident à 
craindre, ni même un remaniement ou une modifica- 
tion quelconque à effectuer dans l'appareil primitif. 
Toutes les pièces ont passé successivement à travers 
la haute tour qui formait l'échafaudage polygonal so- 
lidement serré contre le piédestal et s'élevant à près 
de vingt mètres au-dessus; toutes les pièces, sans heurt 
et sans secousses, et par conséquent sans la moindre 
avarie, sont arrivées à leur place et se sont succes- 
sivement ajustées avec une précision et une sorte d'ai- 
sance qui semblaient tenir de l'enchantement. » 

On a établi dans l'intérieur de la Notre-Dame du 
Puy une série de degrés qui permettent de monter 
commodément jusqu'à son sommet. Le piédestal sur 
lequel repose la demi-sphère renferme un escalier en 
pierre ; quand on l'a franchi, on rencontre un autre 
escalier, plus étroit et tournant, qui monte en spirale 
au centre de la cavité métallique. Cet escalier n'a pas 
moins de soixante-quatorze marches ; il est divisé en 
trois étages par des planchers en fonte, s'adaptant 
exactement au contour irrégulier de la statue; chacun 
de ces étages est éclairé par plusieurs petites fenêtres 
qui s'ouvrent ou se ferment à volonté. A partir du 
troisième étage, qui arrive à la partie la plus large du 
buste de la statue, une longue échelle en métal et à 
barreaux plats vous conduit, à travers les épaules, le 
cou et la tête, jusqu'au niveau de la couronne d'étoi- 
les; là vous soulevez sans peine une sorte de calotte, 
et vous apercevez, comme du haut d'une colonne ou 
d'un phare, l'espace immense qui s'étend autour et 
au-dessous de vous. 



LA YIERGE DU PUT. 



525 



On voit que la colossale Yiei^e du Puy ne fait pas 
moins d'honneur aux fondeurs, architectes et ingé- 
nieurs qui ont contribué à Texécution de ce monument 
qu'au sculpteur dont le modèle a été choisi à l'una- 
nimité par un jury d'artistes parmi les projets présen- 
tés au concours par plus de cinquante rivaux. 



CHAPITRE XXVI 



Le Yercingétorix, à Alise-Sainte-Reine. ~ Le Lion de Belfort. 

La Liberté éclairant le monde. 



Le Vercingétorix d'Alise-Sainte-Reine, ouvrage de 
M. Millet, se dresse sur une colline nue, dominant 
l'ancienne cité d'Alésia, qui n'est plus aujourd'hui 
qu'un village. Il est loin d'égaler par la taille le co- 
losse que nous venons de décrire ; mais, comme il est 
placé sur un socle peu élevé, il nous apparaît avec ses 
dimensions réelles, qui sont au moins trois fois plus 
grandes que nature, et il ne perd rien de son aspect 
imposant. 

Une statue était bien due à l'héroïque défenseur de 
la Gaule. Vercingétorix devrait être aussi populaire en 
France qu'Arminius l'est en Allemagne. Sa gloire est 
pour nous plus précieuse encore, car elle est plus 
pure. La dissimulation et la ruse n'entrèrent pas dans 
ses desseins. Quand César, pour le séduire, voulut le 
traiter en ami, lui promit, comme récompense de ses 
services, le pouvoir et les honneurs, il ne se conduisit 
pas comme Arminius le fit plus tard envers Varus, il 



LE VËRGINGETORIX D'ALISE-SAINTE-REINE. 3S5 

n'accepta pas les bienfaits du Romain, et ce n'est pas 
dans son camp, à ses côtés et sous le couvert de Tami-, 
tié, qu'il trama sa perte. Il lui suscita ouvertement des 
ennemis, il lui fit une guerre acharnée, mais loyale, 
et peu s'en fallut qu'il n'entravât la fortune du futur 
maître du monde : « Alors, dit M. Amédée Thierry, le 
nom de Céi^ar, si dangereux à la liberté et au repos 
des nations, aurait été inscrit dans Thistoire à côté 
des noms de Crassus et de Varus pour l'encourage- 
ment des peuples et l'éternel effroi des conqué- 
rants. » 

On aurait pu représenter Vercingétorix vainqueur 
des Romains à Gergovie, dans la joie du triomphe, 
le front levé, l'œil fier, le geste dominateur, l'épée 
haute, et peut-être l'Auvergne réclamera-t-elle un jour 
cette statue; mais le vaincu d'Alise ne méritait pas 
moins l'hommage qui lui a été rendu. Vercingétorix 
s'est montré encore plus grand dans la défaite que 
dans la lutte et dans le succès ; sa vaillante vie a été 
couronnée par un généreux sacrifice, par le martyre, 
volontairement accepté. Quand il vit qu'il ne pouvait 
plus défendre Alise, qu'il fallait se rendre, il lui vint 
à l'esprit cette pensée que la mort d'un seul, du chef 
de l'armée gauloise, c'est-à-dire la sienne, suffirait 
peut-être à la vengeance de César, et que ses malheu- 
reux compagnons pourraient i^ ce prix être épargnés. 
Plein de cette idée, il réun^ ses guerriers ; il leur 
rappela pour quelle cause ils avaient pris les armes : 
« Cette cause n'était pas la mienne, leur dit-il ; c'était 
la nôtre à tous, c'était la gloire et la liberté de la 
Gaule. Cependant c'est bien moi qui vous ai poussés 
à cette guerre et qui vous ai attirés ici. Puisque le 



526 LES COLOSSES. 

sort s'est prononcé contre moi, ma tcte vous appartient. 
Je satisferai les Romains par ma mort volontaire, ou 
j e me livrerai à eux vivant. Délibérez ; je ferai ce que 
vous aurez décidé. » César ayant exigé qu'il se livrât 
vivant, il se rendit seul au tribunal du consul; il se 
dépouilla de ses armes, et, sans prononcer une pa- 
role, il les déposa aux pieds de son vainqueur. Cette 
noble conduite ne fléchit pas César ; il retint Vercin- 
gétorix dans les fers, à Rome, pendant six années; 
puis, sa rancune n'étant pas encore assouvie, il lui fit 
trancher la tête par le bourreau. 

M« Millet nous a montré le héros gaulois après la 
défaite, méditant sur la ruine de sa grande entre- 
prise, envisageant le malheur réservé à sa patrie et le 
sort qui l'attend lui-même. Une douleur profonde, 
mais calme et fière, est empreinte sur ses traits éner- 
giques. Il incline la tête; son épaisse chevelure, que 
ne soulève plus le vent des combats, tombe sur les 
épaules; de longues moustaches ombragent la bou- 
che, que ferme et abaisse la tristesse. Les sourcils 
sont contractés; le regard est, pour ainsi dire, inté- 
rieur. Les bras découragés se joignent et s'appuient 
sur le pommeau de l'épée, dont la pointe repose à 
terre. Il était difficile de mieux rendre par l'attitude 
le désespoir d'une âme courageuse que la fortune ac- 
cable sans pouvoir l'abattre. Les teintes sévères du 
bronze conviennent bien à cette sombre et mâle 
figure. 

n nous reste à parler de deux ouvrages non encore 
achevés, mais destinés à occuper une place très-im- 
portante dans l'histoire de la statuaire colossale, le 
Lion de Belfort et la Liberté éclairant le monde. Tous 



LE UON M BELFORT. 331 

deux aot pour auteur M. fiartholdi. La pensée patrio- 



Le Veningélorii d'Ali^-Salate-IlGiDe, par H. Millet. 

tique qui a conçu le [)rËmier de ceis deux projets, et le 



528 LES COLOSSES. 

sentiment de fraternité internationale qui a inspiré le 
second, ont éveillé une sympathie unanime, et c'est 
aux contributions volontaires du public que sera due 
rérection de ces monuments. 

Le Lion de Belfort se propose de symboliser Thé- 
roïque défense de cette ville, assiégée par les Alle- 
mands dans la dernière guerre entre la Prusse et la 
France. Personne n'ignore ces faits glorieux, et la 
postérité ne les oubliera pas. La guerre était arrivée à 
son triste dénoûment; la France était écrasée. « Toute 
la nation avait mis bas les armes, Paris et les dépar- 
tements se déclaraient vaincus, il y avait quinze 
grands jours que toutes les forces du pays avaient 
abandonné la partie, et, dans ce coin isolé de TAl- 
sace, une poignée de braves gens se faisaient encore 
tuer pour l'honneur. 

« Depuis le commandant en chef, M. Denfert, jus- 
qu'au moindre bourgeois de la ville, tous, officiers, 
soldats, gardes mobiles, mobilisés, habitants, ont 
bien mérité de la patrie. Ceux même qui n'ont pas 
eu l'honneur de combattre ont attendu la mort avec 
un stoïcisme rare. 

« Une garnison de dix-sept mille six cents hommes, 
qui ne comptait pas plus de trois mille soldats de ligne, 
presque tous conscrits de dépôt, s'est si bien aguerrie 
en peu de temps, qu'elle ne tenait plus aucun compte 
du froid, des privations et des dangers. Les approches 
de la place ont été savamment gardées et défendues. 
Un siège de cent quatre jours, quatre cent dix mille 
obus de tout calibre lancés sans interruption durant 
soixante-treize jours, une épidémie de variole et la 
contagion des fièvres purulentes, qui tuait un blessé 



LE UON DE BELFORT. 329 

sur deux, ne découragèrent ni la garnison ni la popu- 
lation civile, quoique le général de Treskow, assié- 
geant, eût interdit la sortie des vieillards, des femmes 
et des enfants *. » 

Les malheureux habitants vivaient enterrés dans 
leurs caves depuis deux mois et demi ; la ville était 
bouleversée, à moitié détruite; le château était en 
ruine, mais les pièces des casemates étaient encore sur 
leurs roues et elles continuaient à tirer. 

Le 7 février, l'ennemi, parvenu enfin à s'installer 
avec de formidables batteries sur des hauteurs qui 
sont la clef de Belfort, était maître de foudroyer la 
ville en quelques heures, et, le 15, le général de 
Trescow fit parvenir au colonel Denfert-Rochereau un 
télégramme daté de Versailles, signé de M. Picard et 
de M. de Bismark, qui autorisait le commandant à 
rendre la place. Mais le colonel refusa de s'en rap- 
porter à une dépêche venant de l'ennemi, il ne voulut 
conclure qu'une suspension d'armes, pendant laquelle 
il correspondit directement avec le gouvernement 
français, et c'est sur l'ordre envoyé par celui-ci que 
Belfort ouvrit ses portes. Le 17 février, la garnison 
sortit de la ville, décimée, exténuée, mais emportant 
fièrement ses drapeaux, ses armes, ses bagages, rejoi- 
gnant les lignes françaises et libre de combattre de 
nouveau dans le cas où la paix ne serait pas conclue. 
La paix fut conclue ; et quelle paix ! mais les vaillants 
défenseurs de Belfort n'y ont pas contribué. 

Le lion de M. Bartholdi est l'image de la résis- 
tance intrépide, inflexible. Le noble animal était 

* L'Alsace, par Edmond About. 



330 LES COLOSSES. 

couché à Tombre de son rocher, quand une première 
flèche, lancée de loin par le chasseur, l'atteint et 
tombe à ses pieds ; blessé, insulté, il se relève à demi, 
et, arc-bouté ^ur ses puissantes pattes de devant, qui 
foulent le trait insolent, la tête haute, les oreilles cou- 
chées, la face froncée par la colère, la gueule ouverte 
et montrant ses dents terribles, il se dispose à tenir 
tète à son agresseur : on sent qu'il se cramponne au sol 
de son repaire; on pourra le cribler de blessures, 
faire couler tout son sang, il ne cédera pas la place, 
il mourra plutôt que de reculer d'un pas. 

Le modèle en plâtre, que nous avons vu, est d'un 
grand effet. 11 n'est qu'au quart de la grandeur défini- 
tive, et, dans le vaste atelier qu'il remplit presque à 
lui seul, il paraît énorme. Il l'est en effet par les 
dimensions, il le devient plus encore par le style. 
L'habile sculpteur a compris les conditions de la sculp- 
ture colossale ; il s'est visiblement renseigné auprès 
des Égyptiens, qui l'ont si bien entendue; il a volon- 
tairement sacrifié les détails, il les a résumés dans des 
masses simples, faciles à saisir; il a recherché les 
amples méplats ; il a énergiquement accentué les plans 
divers et n'en a pas émoussé les arêtes; il a évité 
les vides profonds, qui produisent des ombres trop 
noires et amaigrissent. La crinière, qui descend de 
chaque côté du cou et qui s'écroule en cascades so- 
lides, comme une avalanche, est d'une majesté saisis^ 
santé. 

Le lion de Belfort sera d'une taille gigantesque; il 
aura seize mètres de hauteur et vingt-huit de lon^» 
gueur. Il sera sculpté dans un bloc de grès rouge des 
Vosges, et appliqué contre le flanc perpendiculaire du 



LE COLOSSE DE LA LIBERTÉ ÉGLAIRAIST LE MONDE. 333 

grand rocher gris qui domine la ville et qui sert de 
base aux bâtiments du fort; monté sur son piédestal, 
il occupera toute la hauteur de ce rocher. Là, on l'a- 
percevra de loin, par-dessus les toits des maisons. 

La statue de la Liberté éclairant le monde a pour 
origine une noble pensée, doublement patriotique, 
celle qu'ont eue un certain nombre de Français et 
d'Américains, fidèles aux souvenirs du passé, de célé- 
brer ensemble avec éclat, par une manifestation com- 
mune, le centième anniversaire de la Déclaration de 
l'Indépendance des Etats-Unis. Ils se sont proposé de 
rajeunir, de confirmer ainsi l'ancienne amitié que le 
^ng versé sur les mêmes champs de bataille, pour la 
même cause, scella jadis entre les deux nations. Le 
projet d'une statue gigantesque de la Liberté répan- 
dant la lumière aux abords du Nouveau-Monde, propo- 
sée par M. Bartholdi, a pleinement répondu à l'inten- 
tion de l'Union franco-américaine et a été adopté 
par elle. 

Dans un appel adressé au public, le Comité direc- 
teur français explique ainsi ce projet : « Il s'agit d'é- 
lever, en souvenir du glorieux anniversaire, un monu- 
ment exceptionnel. Au milieu de la rade de New-York, 
sur un îlot (l'îlot de Bedloe) qui appartient à l'Union 
des États, en face de Long-Island, où fut versé le pre- 
mier sang pour l'Indépendance, se dressera une sta- 
tue colossale, se dessinant sur l'espace, encadrée à 
l'horizon par les grandes cités américaines de New- 
York, Jersey-City et Brooklin. Au seuil de ce vaste 
continent, plein d'une vie nouvelle, où arrivent tous 
les navires de l'univers, elle surgira du sein des flots ; 
elle représentera : La Liberté éclairant le monde. 



334 LES COLOSSES. 

La nuit, une auréole lumineuse, pariant de son front, 
rayonnera au loin sur la mer immense. 

« Ce monument sera exécuté en commun par les 
deux peuples, associés dans cette œuvre fraternelle 
comme ils le furent jadis pour fonder llndépendance. 
Nous ferons hommage de la statue à nos amis de TA- 
mérique ; ils se joindront à nous pour subvenir aux 
frais de l'exécution et de l'érection du monument 
qui servira de piédestal. » 

Le modèle de la statue est terminé. C'est une femme 
debout, vêtue d'un péplum aux larges plis et d'une 
tunique qui l'enveloppe depuis les épaules jusqu'aux 
pieds. Le bras droit, levé par un mouvement éner- 
gique sans violence ni raideur, porte un flambeau 
fixé dans la main. Le bras gauche est serré contre le 
corps, l'avant-bras replié en avant, la main à moitié 
fermée; il soutient des tables sur lesquelles est ins- 
crite la date de la Déclaration de l'Indépendance, le 
4 juillet 1776. La figure est d'une beauté austère et 
sereine. Le front est ceint d'un diadème entouré de 
rayons. De ce diadème, par des étoiles en cristal dis- 
posées tout autour, s'échapperont en tous sens des jets 
lumineux. Il est question d'exécuter aussi en cristal 
la flamme qui surmonte le flambeau tenu par la main 
droite et d'y allumer un feu électrique. 

Cette statue atteindi^a une hauteur extraordinaire : 
placée sur un piédestal de vingt-cinq mètres, elle 
aura elle-même trente-quatre mètres de la tête aux 
pieds, et quarante-quatre mètres en tenant compte 
du bras levé et du flambeau. C'est, à deux mètres 
près, l'élévation de la colonne Vendôme. Ce colosse 
sera donc unique au monde ; il dépassera de plus de 



LE COLOSSE DE LA LIBERTÉ ÉaAIRANT LE MONDE. 535 

moitié la Vierge du Puy et juste de moitié le Saint- 
Charles Borromée ; il sera supérieur au colosse de Né-: 
ron et égalera la taille présumée du fameux colosse 
de Rhodes, que Ton pensait devoir rester à jamais 
sans rival. 

Il sera en cuivre irepoussé ; il ne ressemblera pas, 
comme Ta dit le président du Comité directeur, 
M. Ed. Laboulaye, « à ces colosses de bronze si van- 
tés et dont on raconte toujours avec orgueil qu'ils ont 
été coulés avec des canons pris sur l'ennemi, c'est-à- 
dire qu'ils rappelleront le sang versé, les larmes des 
mères, les malédictions des orphelins ; il aura sur ces 
tristes monuments un grand avantage : c'est qu'il 
sera fait de cuivre vierge, fruit du travail et de la 
paix. » 

Ce géant de métal présentera cette curieuse parti- 
cularité, que les divers tronçons dont il sera composé 
devront être ajustés de façon à se recouvrir en s'em- 
boîtant et à se mouvoir les uns sur les autres, car on 
a calculé que, sous l'influence de la chaleur et du re- 
froidissement, la statue sera sujette à une dilatation 
et à une contraction alternatives que l'on n'évalue pas 
à moins d'un pied. Une charpente en fer sera établie 
à l'intérieur, comme dans un phare. On montera par 
un escalier tournant jusque dans la tête, et même 
jusqu'à l'extrémité du bras. Une balustrade, entou- 
rant le rebord du flambeau, permettra de s'y tenir 
comme sur un balcon aérien. Là, isolé dans l'espace, 
à deux cents pieds au-dessus de la mer, le spectateur 
verra se dérouler d'un côté la vaste baie de New- York 
avec ses îles, ses milliers de navires, ses promontoires 
portant de grandes cités, et, de l'autre, l'Océan sans 



336 IE& COLOSSES. 

bornes, au delà duquel le regard cherchera Tancien 
continent. 

On voit, par les importants ouvrages qui viennent 
de passer sous nos yeux, que la statuaire colossale 
n'est, de nos jours, nullement en décadence. Tant 
que Tart vivra et qu'il y aura sur cette terre des 
hommes et des faits dont il importe de perpétuer la 
mémoire, on peut affirmer qu'elle ne périra pas; elle 
continuera de remplir la mission qui lui appartient 
en propre et qui est de transmettre à la postérité les 
annales des peuples, traduites en caractères impéris- 
sables de pierre ou d'airain. 



FIN. 



TABLE DES CHAPITRES 



Avertissement 1 



• 



Chapitre I". — L'Egypte. — Dimensions colossales de ses mo- 
numents et de ses statues. -^ Caractère idéal de la sculp-' 
ture égyptienne 5 

Chapitre IL — Le grand sphinx de Giseb. — Les colosses de 
Memphis 17 

Chapitre IIL — Les ruines de Thèbes. — Karnac. — Les co- 
losses du palais de Louqsor. — Le Ramesseum et le tom- 
beau d'Osymandias ♦ 21 

Chapitre IY. — L'Aménophium. — Les deux colosses d'Améno- 
phis-Memnon 41 

Chapitre V. — Les temples souterrains dlbsamboui et leurs 
sculptures gigantesques. 55 

Chapitre YL — Les statues d'or de Babylone. ^ Les palais de 
Khorsabad et de Nimroud 62 

Chapitre YIL — Les grands taureaux ailés à tête humaine. — 
Les étouffeurs de lions. — Caractère réaliste de la sculpture 
assyrienne 77 

Chapitre YIII. — La statuaire colossale en Grèce. — L'Apollon 
d'Amyclée. — La Minerve du Partbénon 87 

Chapitre IX. ^ Le Jupiter d'ûlympie. — Autres statues colos* 
sales de Phidias 105 

22 



338 TABLE DES CHAPITRES. 

Ghâpiuie X. — La Junon d'Argos. — Le mausolée. — Le co- 
losse de Rhodes. — La Melpomëne. — Les colosses de Monte 
Gavallo ilô 

Chapitre XI. — La sculpture romaine. — Les colosses de Néron 
et de Domitien. — La tête de Lucilla. — Les deux groupes 
du Tibre et du Nil. . 130 

Chapitre XII. — L'Inde. — Les grottes d'Éléphanta. — La Tri- 
mourti colossale et ses gardiens . 145* 

Chapitre XIII. — Les excavations d'EUora. — Le Keylas, 
temple sculpté dans une montagne 150 

Chapitre XI Y. — Les Tirthankars géants de Gwalior. — L'idole 
de Mandar. — Les rochers sculptés de Mahabalipourum. -» 
Le bœuf de Tanjaour. — Le tchoultry de Tremal-Naîk. . . 16^ 

Chapitre XV. — La grotte de Doumballa et le grand Bouddha 
couché. — Les idoles monstrueuses du culte et des fêtes 
-brahmaniques i8S 

Chapitre XYI. — Les pagodes de Bangkok. — Un Bouddha de 
cinquante mètres. — La chaussée des géants à Angcor. — Le 
temple de Boro-Baudor i9& 

Chapitre XYII. — Le couvent des Mille Lamas à Pékin et la 
grande statue du temple. — Les tombeaux des empereurs 
Mings. — L'avenue d'animaux gigantesques 212 

Chapitre XYIII. — Le Daïboudhs colossal de Kamakoura. — Les 
deux gardiens du temple d'Hatchiman. — Extinction du 
grand art religieux en Chine et au Japon 22& 

Chapitre XIX. — Les tertres en forme d'animaux, dans TAmé- 
rique du Nord. — Les <t maisons du Soleil et de la Lune », 
au Mexique. — Les idoles Aztèques. — Le dieu Huitzilo- 
pochtli et sa femme Téoyamiqui • 23& 

Chapitre XX. — Les ruines de Palenqué. — Les bas-reliefs du 
Palais* — Une slatue cariatide en porphyre. — Les colosses 
de l'île de Pâques 247 

Chapitre XXI. — La sculpture religieuse au moyen âge. — Les 
Saint-Christophe. — Les statues colossales de Roland 261 

Chapitre XXII. — Michel-Ange ; ses trois colosses, le David, le 
Jules II et le Moïse 275 

CHAPrrRE XXIII. — Le Jupiter Pluvieux de Jean de Bologne. — 
Le saint Charles Borromée, à Arona. — Pierre Puget; son 
saint Sébastien et son Milon de Crolone; son projet d'Apollon 
colossal • 284 



TABLE DES GHAPITEES. 33» 

Cbafitre XXIV. -^ Le Pierre le Grand de FalcoMt. — La Ba- 
Taria. — Le colosse d'Ârminius. — Le lion de Luceme. • . 297 

GiufiTRB XXV. — Les sculptures de TArc de triomphe de TÉtoile. 
— La Vierge colossale du Puy 312 

GflAPiTBS XXVI. — Le Vercingétoriz, à Alis^-Sainte-Reine. — 
Le Lion de Belfort. — La Liberté éclairant le monde .... ,324 



17992. — Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. 




Il 



X 



^