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Full text of "Luisa Strozzi, histoire italienne du XVIe siècle, roman; traduit de l'Italien"

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LUISA 



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LUISA 



STROZZI, 

HISTOIRE ITALIENNE DU XVT SIÈCLE; 

PAR GIOVANNI ROSINI , 



Autenr de la Religieuse de ìifoma , 



ROMAN TRADUIT DE L'ITALIEN. 



TOME SECOND. 




3I.S-^' 



PARIS. 



LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 

RUE SAIST-GERMAIN-DES-PRBS , K° 9; 

LIBRAIRIE DE DUMONT, 

AU PALAlS-ROrAt. 






^4 .-^.p- 



IMPRIMERIE CE DiVID, 
A SÉZIKMX. 



HISTOIRE ITALIENNE DU XVF SIECLE. 



OHAPITPlB PESMIBK. 



fòoiituìfe. 



« Le noir chagrin monte en croupe et 
le suit. » 

Horace. 



Après une nuit sans sommeil, ses yeux se fer- 
mèrent un instant au point du jour; mais le réveil 
fut affreux ; son cœur battait avec violence , et il 
s'élança hors du lit comme pour se soustraire au 
11. 1 



2 LUISA STROZZI. 

souvenir de tant de songes heureux, de tant d'es- 
pérances pour jamais anéanties, et quoique son 
a me énergique lui eut donné la force de se sou- 
mettre aux désirs de son père quand Luisa était 
libre, à présent qu'une barrière insiirmontable 
s'élevait entre elle et lui, il sentait qu'il ne serait 
pas capable de renouveler un si grand sacrifice. 

Oppressé, abattu, il errait dans ses appartemens; 
le bruit des vagues de l'Arno le fit tout à coup 
tressaillir. — Est-il possible que je vive encore, 
s'écria-t-il dans un sombre transport; pourquoi 
ce fleuve ne m'a-t-il pas déjà reçu dans son sein? 
Que me reste-t-i là espérer ou à craindre?.... Sans 
patrie, sans père, sans elle,... toutes mes illusions 
sont évanouies, et je suis seul au monde. 

Tandis que ces plaintes et mille autres sem- 
blables s'exhalaient d'un cœur qu'elles ne soula- 
geaient pas, Caterina pressentant par sa propre 
douleur celle de Francesco , voulut aller passer 
quelques heures avec lui. 

Quand on l'avertit qu'une femme voilée et qui 
refusait de se nommer , demandait avec instance 
à le voir, une idée impossible , insensée, brilla 
comme un éclair devant lui... Il la repoussa en 
frémissant... Mais il était en proie à la plus vive 
anxiété lorsque Caterina entra dans s^ chambre. 



LUISA STROZZI. 3 

En la voyant s'approcher, en sentant la pression 
de sa main tremblante, en recevant le baiser fra- 
ternel qu'elle vint déposer sur son front, Frances- 
co sentit, entendit pour ainsi dire, les douces con- 
solations que ses lèvres n'exprimaient pas encore : 
il prit sa main, la serra entre les siennes , et y ca- 
chant son visage : — Ah! ma chère, s'écria-t-il 
en sanglottant, ma chère, qu'ai-je fait!... Mais il 
me reste peu à souffrir... je meurs de douleur. 
Elle s'était assise, et ne pouvait encore parler. 

— Combien je dois vous remercier, continua-t- 
Ì1; vous êtes venue... Vous n'avez pas craint de 
partager... Mais je n'abuserai pas de vos bontés... 
Ce ne sera pas long... Ma mort s'approche , je 
la vois sans crainte, et je l'attends avec résigna- 
tion. 

— Francesco, lui répondit alors son amie, si la 
paix et la tranquillité d'une infortunée vous sont 
chères, comme je l'espère, vous ne chercherez pas 
à accroître sa douleur. 

— Pourrait-elle encore penser à moi, après 
avoir été cruellement trahie ? 

— Si vous étiez un homme ordinaire, je vous 
dirais qu'elle vous a banni de sa pensée; uneame 
comme la vôtre doit comprendre qu'elle s'est 
soumise à son sort, pour vous donner une der- 

li. 1. 



4 LUISA STROZZI. 

nière preuve d'affection, lorsqu'elle a su que vous 
pensiez que les volontés de son père devaient être 
sacrées pour elle. 

— N'est-ce pas un nouveau motif de regrets?... 
Mais au moins comprend-elle la force du senti- 
ment qui m'a contraint d'obéir au père le plus 
tendre, le plus chéri? 

— Et si je l'avais dit, au milieu du chagrin où 
elle était plongée, ne craindriez-vous pas que sa 
mémoire ne lui fût , sinon odieuse , la haine lui 
est étrangère, du moins a mère ? 

— Ainsi elle ignore... 

— Elle sait seulement que l'obstacle était in-- 
vincible... et en cela elle m'est apparue plus 
grande, plus sublime, lorsqu'elle a cru sans hési- 
ter aux assurances que je lui ai données de votre 
affection. Confiante en vos promesses, elle sait 
que vous ne formerez pas d'autre lien, que vous 
vivrez heureux de son seul souvenir. 

— Je pourrai donc la revoir? 

— Francesco!... 

— Malheureux que je suis! Comment pourrai- 
je?... 

— Elle attend de vous ce dernier sacrifice , et 
vous demande de ne plus cherchera la revoir. 

— Mais... plus., jamais. Ces mots s'échappe- 



LUISA STROZZI. â 

rent avec un accent si douloureux et si tendre que 
Caterina , émue jusqu'au fonddel'ame, voulut 
essayer de porter sa pensée sur d'autres sujets; et 
îui parlant des préparatifs qui se faisaient à Mar- 
seille/ elle lui insinua qu'il ferait bien, lorsque les 
convenances le permettraient , d'aller j passer 
quelque temps. Mais elle cessa d'insister en s'a- 
percevant combien il était loin encore du moment 
où il devient possible de se distraire de l'unique 
et déchirante pensée que chaque objet rappelle à 
l'être vraiment malheureux. 

La douce influence de Caterina ne fut pas ce- 
pendant tout à fait sans fruits; Francesco parut 
moins agité. Il y a dans les paroles et l'affection 
d'une femme je ne sais quel charme qui endort 
la douleur ; et l'on p eu raison de dire que, même 
sans amour , sa tendresse est toujours beaucoup 
plus que de l'amitié. 

Elle avait ordonné qu'on lui amenât sa fille, 
espérant que sa présence rendraitleurdiner moins 
triste; quand Giulietta arriva , elle s'écria, en 
voyant Francesco: — Comme il y a long-temps 
que nous ne l'avons vu ! Puis s'approchant et 
remarquant quelques larmes qui roulaient dans 
ses yeux. — Oh! maman, dit-elle, Francesco 
pleure, comme Luisa pleurait l'autre jour! 



6 LUISA STROZZI. 

Ce peu de mots le boulversa ; il se leva , et 
prenant Giulclta entre ses bras, il sembla s'eni- 
vrer de douleur en contemplant son giacieux 
visage , lui qui tant de fois dans ses rêves d'ave- 
nir, s'était figuré qu'elle était l'image de celle 
qu'il verrait un jour sur les genoux de Luisa ! 
Après lui avoir baisé le front, il la remit à sa 
mère avec un profond soupir; puis s'appuyant 
sur une table et cachant sa tête entre ses mains, 
il pleura si long-temps et avec une telle amertume 
que Caterina ne pût retenir ses larmes. 

— Pourquoi pleure-t-il! disait tout bas Giu- 
letta à sa mère, tandis que celle-ci lui posant 
la main sur la bouche en signe de silène?, re- 
grettait de l'avoir fait venir. 

Lorsqu'une espèce de calme eut succédé à cet 
élan du désespoir, elle pensa qu'elle ferait mieux 
de le quitter, lui promit qu'il la reverrait le len- 
demain , et avec les plus tendres expressions qui 
soient jamais sorties de la bouche d'une amie, 
elle sut faire pénétrer dans son ame la conviction 
que désormais , il ne souffrirait pas seul. 

La même épreuve, les mêmes peines étaient 
aussi celles de Luisa; mais pour les supporter sa 
pensée s*éleva à de plus hautes régions. Depuis 
le moment où elle renonça au couvent , projet 



LUISA STROZZI. 7 

qui ne pouvait avoir que peu de consistance, 
puisqu'il n'était basé que sur des motifs humains, 
elle passa ses journées à relire Plutarque, cher- 
chant dans la vie des grands hommes de l'anti- 
quité des exemples qui pussent retremper son 
ame et la rendre forte au momcLt décisif". 

Ce n'était pas assez pour elle de vaincre la ré- 
pugnance que ressent la personne la plus ordi- 
naire en s'unissant à l'homme qu'elle n'aime pas; 
elle V(>ulait parvenir à remplir ses nouveaux de- 
voirs avec résignation, et ceux de mère avec joie. 
Mais souvent, au milieu de sa lecture, les feuillets 
échappaient de ses mains, et elle restait absorbée 
dans des réflexions qui lui faisaient sentir que lé 
sacrifice des affections du cœur laisse bien loin 
celui du repos, des biens et de la vie elle-même. 

La lutte fut longue et pénible, mais elle en sor- 
tit victorieuse, et le soir qui précéda le jour ou 
elle devait se ber pour jamais, elle se montra à sa 
famille réunie sous un aspect peu différent de 
l'état de mélancolie qui lui était habituel. Mise 
avec élégance, et plus parée des dons de la nature 
que de ceux de l'art; résolue de s'immoler tout 
entière, elle fut non-seulement gracieuse pour 
tout le monde, mais elle sut si bien allier la «io- 
desle réserve d'une jeune fille à de douces pré- 



8 LUISA STROZZI. 

venances, qu'elle s'attacha par de nouveaux liens 
le cœur de Luigi, qui pouvait à peine supporter 
l'excès de son bonheur. 

La signora Ginori était la seule amie admise 
dans ce cercle de parens; Luisa avait obtenu, non 
sans peine, qu'elle remplit près d'elle les fonctions 
de mère. , 

— Courage, ma fille chérie, lui dit-elle en 
l'embrassant, unissez toujours, comme vous l'a- 
vez fait dans cette soirée, la grâce à la vertu , et 
Caterina sortit sans lui laisser le temps de ré- 
pondre. 

Après une nuit orageuse encore, Luisa, soute- 
nue par la force que donne une résolution prise, 
se leva avec calme, descendit sans trembler l'es- 
calier du palais, et, conduite par son amie, marcha 
d'un pas ferme vers l'église. Au moment de la 
quitter au pied de l'autel, Caterina pressa sa main, 
et un soupir involontaire souleva le sein* de la 
victime; ce fut tout ce qu'elle accorda à la fai- 
blesse humaine; elle se mit à genoux , joignit les 
mains, et dans un profond recueillement, le front 
incliné, l'ame élevée vers le ciel, elle consomma 
son sacrifice. 

Quel mortel pouvait se croire plus heureux que 
Luigi ? qui venait d'obtenir celle que toutes les 



LUISA STROZZI. ^ 

mères auraient voulu avoir pour tìlle ; l'objet de 
l'admiration de Florence entière ! mais ce bonheur 
devait être court. 

Exempt des préjugés populaires , il n'avait 
vu qu'un accident ordinaire dans l'orage qui 
avait éclaté à l'instant même oli se pronon- 
çafent les paroles sacrées, mais Luisa , rendue 
plus craintive par l'infortune , ne put s'em- 
pêcher d'en ressentir une secrète terreur. En 
sortant de l'église , le temps était redevenu 
serein ; ils montèrent à cheval et partirent pour 
la campagne. 

Chaque jourCaterinas'étaitrendueprèsdeFran- 
cescoj elle était parvenue à le détourner d'un pro- 
jet désespéré, il avait promis de respecter le repos 
de Luisa et de supporter une existence qui lui se- 
rait consacrée. Mais dès que ses affaires furent 
terminées, il monta à cheval, et, suivi d'un seul 
domestique, sans avoir dit adieu à aucun de ses 
amis, il se dirigea vers la porte San-Niccolo, afin 
d'être plus tôt sorti de Florence. 

S'tjccupant peu de sa monture , il suivait cette 
rue étroite que le soleil ne visite que durant peu 
d'instans; arrivé vis-à-vis San-Miniato, le cheval 
effrayé de la clarté subite qui frappa ses yeux fit 
un saut qui tira Francesco de sa rêverie; cher- 



IO LUISA STROZZI, 

chanta en découvrir la cause, il reconnut qu'il 
était au pied de la colline, que sous des auspices 
plus heureux il avait gravie deux ans auparavant 
avec Muscettola. Tout lui souriait alors, Luisa 
était libre, un autre à présent... Il arrêta son che- 
val deux minutes, puis le lança au galop comme 
pour se soustraire aux souvenirs qui venaient l'a's- 
saillir, tandis que le domestique qui, d'après l'u- 
sage de ce temps, suivait d'ordinaire son maître à 
pied, trouvait quelques difficultés à concilier cette 
course rapide avec sa sûreté personnelle. 

Ils atteignirent bientôt Rovezzano, passèrent le 
fleuve, et vers la fin du jour suivant ils étaient aux 
Camaldules. 

Ici, pensa Francesco, des idées, des intérêts 
humains ne me tourmenteront plus ; le monde 
s'éloignera peu à peu de moi; on se sent ici moins 
loin du ciel , auquel semblent toucher ces pins, 
aussi vieux que les montagtties qui les prod'uisentj 
je verrai de plus près dans ces étoiles qui brillent 
sur l'azur la demeure préparée pour cet être cé- 
leste, que je ne serai peut-être pas assez heureux 
pour rejoindre un jour, moi qui osais me croire 
digne de le posséder. 

Un religieux averti par la cloche vint le rece- 
voir, et dans l'absence du supérieur, loi accorda 
l'hospitalité qu'il demandait. 



LUISA STROZZI. II 

Là , pour la première fois , après tant d'agita- 
tions , de peines et d'angoisses , il goûta quelques 
heures de repos, mais réveillé en sursaut au son 
de la cloche qui annonçait les matines , elle lui 
rappela celle qui avait célébré le mariage de 
Luisa , et bientôt de vives palpitations de cœur, 
des pensées qui le faisaient tressaillir de douleur, 
le chassèrent de son lit ; il ouvrit sa fenêtre et 
regarda le soleil se lever au-dessus de l'Adria- 
tique. 

Peu après il vit les cénobites se livrer à leurs 
travaux journaliers , dans un profond silence, et 
avec un calme qui semblait tenir plus du ciel 
que de la terre. Ces hommes, pieux et actifs, 
ont planté les forêts qui couvrent les Appennins, 
distribué par d'immenses tuyaux les eaux de la 
montagne dans les cellules écartées et bâti de 
leurs mains ces nombreuses chapelles où le voya- 
geur aime à se recueillir. 

Errant dans ces vastes solitudes, Francesco 
s'efforçait de se détacher des affections de la terre, 
mais quel frein peut contenir les élans d'un cœur 
consumé d'amour et de regrets ? 

Le supérieur instruit à son retour du genre de 
vie de Francesco, n'eut pas de peine à en pressen- 
tir la cause; il l'accueillit avec une bonté toute 



12 LUISA STROZZI. 

paternelle, et lui demanda dès leur premier en- 
tretien s'il comptait prendre l'habit de Saint- 
Benoît, et comme il paraissait surpris de la ques- 
tion, — Pourquoi le.... cacher, mon fils, lui dit-il, 
des peines de cœur vous ont conduit ici; cette 
retraite, le silence religieux qui y règne les cal- 
meraient peut-être. Il y a trois ans, qu'un jeune 
homme doué, comme vous, de tout ce que le 
monde apprécie , vint chercher parmi nous la 
paix qu'il croyait perdue pour toujours , il l'a 
trouvée , et vient de prononcer ses vœux. 

Francesco rendit grâces au bon père de ses 
avis, lui dit que le ciel ne l'appelait pas encore à 
la vie monastique; mais qu'il le priait de lui con- 
tinuer encore l'hospitalité. L'hiver s'approchait, 
et quoiqu'il n'eut pas le projet de le passer dans 
les montagnes, il ne se sentait pas le courage de 
retourner à Florence , lorsqu'un incident non 
prévu le fit partir sur-le-champ. 

Vassari était venu depuis quelques jours pein- 
dre le tableau du maître-autel ; très-jeune alors, 
il pouvait déjà être regardé comme un des meil- 
leurs artistes de son temps; naturellement gai 
et goûtant peu les attraits de la solitude, il s'em- 
pressa de faire connaissance avec Francesco^ et 
frappé de sa tristesse, il cherchait sans cesse les 



LUISA STROZZI. 13 

moyens de le distraire sans jamais y parvenir. 
Une fois ->urtout, ses efforts produisirent un ef- 
fet contraire. 

— Qu'avez-vous fait de beau aujourd'hui, 
messire Francesco? lui dit-il un soir, au retour 
d'une de ses excursions solitaires. 

— Je ne puis désormais rien faire de beau ni 
de bien, répliqua-t-il en soupirant. 

— C'est ce que pourrait dire un amoureux , 
et vous savez qu'ils n'ont pas la tête saine. 

— Vraiment? Et vous, avez-vous bien em- 
ployé votre temps ? 

— Je ne sais , c'est au moins bizarre; tenez , 
voici comme je me figure l'arbre de la fortune. 

En jetant les yeux sur le dessin qu'il lui mon- 
trait, Francesco laissa échapper ce sourire que 
fait naître une idée ingénieuse, et que réprime 
aussitôt la pensée qui nous oppresse, lorsqu'elle 
revient comme le tlot sur le rivaee. 

Les rameaux de l'arbre, tantôt polis, tantôt 
noueux, indiquaient les inégalités du destin; 
leur agitation continuelle les avait dépouillés de 
feuilles, et ils portaient en guise de traits les 
insignes des dignités de la terre. On voyait se 
presser autour, une foules d'animaux , des ours, 
des ânes, des singes, etc. 



14 LUISA STROZZI. 

La Fortune , les yeux bandés , était assise au 
sommet, et tenait une baguette avec laquelle elle 
faisait tomber les fruits qui se distribuaient au 
hasard. Il était difficile en effet d'exprimer avec 
plus d'originalité une pensée aussi ancienne que 
le monde. 

— Voyez, dit Vassari, sur quelles têtes pieu- 
vent les couronnes, les titres, les décorations, 
tous ces jouets dont la vanité humaine se ras- 
sasie ! 

— A merveille! s'écria Francesco, l'idée est 
digne de Cellini. 

— Ah! signore, je ne mérite pas d'être com- 
paré à ce vaurien. 

— Cependant, il excelle dans son art. 

— Oui, il est habile quand il le veut; mais 
c'est un mauvais sujet, un fanfaron, qui se vante 
sans cesse , et qui tôt ou tard finira mal , malgré 
la protection du duc pour lequel il fait en secret 
la médaille de la belle Capponi. 

— De qui? 

— De Luisa Strozzi , à présent la signora Cap- 
poni. 

— Est-il possible? 

— Dans quel monde vivez-vous donc ? Per- 
sonne n'ignore que le duc est fou d'amour pour 



LUISA STROZZI. 15 

elle ; et il a chargé Benvenuto de faire son por- 
trait sans qu'elle s'en aperçoive. 

— Mais comment le savez- vous? 

— Par Tribolo qui a vu le modèle en cire, 
quand Cellini est venu le montrer à Michel- 
Ange. 

Francesco stupéfait, se hâta de prendre congé 
de Vassari, qui le crut sur le point de perdre l'es- 
prit, et du supérieur qui, en voyant son agita- 
tion, ne put s'empêcher de lui prédire de nou- 
veaux malheurs. 

Le lendemain, dès le point du jour, il par- 
courait la route de Florence. 



OHAPITnS II. 



€a lour ìif Svame, 



« Celui-ci est Doria , qui chnsse le» 
pirates de votre mer, et veille qja sûreté 
de ses rivages. » 

L'AniosTE. 



Peu de temps après la célébration du ma- 
riage de Catherine de Médicis avec Henry de 
France, Filippo retourné à Paris avec la cour, 
écrivit à sa fille la lettre suivante : 



LUISA STROZZI. 17 

« Au milieu de tout le faste dont s'entourent 
les grandeurs de la terre , et traité par le roi très- 
chrétien avec plus de faveur que tu ne peux l'i- 
maginer, tu ne doutes sûrement pas , ma chère 
Luisa , que ma première pensée ne soit pour toi, 
et malgré les qualités et les agrémens qui distin- 
guent l'époux que je t'ai choisi , comme le temps 
m'a manqué pour le connaître à fond, je crains 
toujoui-s que, même sans une incompatibilité 
d'humeur, que je crois impossible , il n'y ait pas 
entre vous cette sympathie si nécessaire dans le 
mariage. Si ma frayeur est une chimère , que du 
moins elle te prouve ma tendresse. 

» Je sais que tu seras bien aise d'avoir des 
détails sur ta cousine, et sur l'accueil que nous 
ont fait ces Français, qui du moins eu apparence, 
semblent vouloir se montrer en Italie, tels qu'ils 
étaient avant la fatale journée de Pavie. le vais 
te raconter en aussi peu de mots que possible, 
tout ce qui s'est passé. 

» Je rejoignis la duchessina à Nice, et nous 
partîmes ensemble pour ^larseille. Comme nous 
voyagions à cheval et que la signora Maria restait 
souvent en arrière , nous pûmes pour la pre- 
mière fois causer en liberté; elle uc me cacha 
pas qu'elle ne regrettait que nous en Italie; con- 

H. 2 



18 LUISA STROZZI. 

naissant très-bien les mains qui l'ont dépouillé de 
l'héritage paternel. Lorsque je lui disais qu'elle ^ 
aurait besoin d'une grande prudence dans le 
pays nouveau qu'elle allait habiter, elle me ré- 
pondait avec un sourire dont j'ai pu , dès notre ar- 
rivé à Marseille, apprécier l'expression. 

» En etfèt après avoir baisé la main du roi , 
elle a paru réserver toute son amabilité pour 
la duchesse d'Etampes ; chacun sait combien 
ce prince l'aime et l'honore. Elle m'a plu au 
premier coup d'oeil, et depuis, tout en elle a 
confirmé cette impression; non-seulement, elle 
apprécie les arts et les lettres, mais elle s'en est 
déclarée la protectrice; elle-même les cultive, 
et l'on dit à Paris qu'elle est la plus belle des 
savantes et la plus savante des belles. 

» Instruit des liens de parenté qui m'unissent 
à la jeune princesse, le roi fut sur-le-chaipp rem- 
pli de courtoisie, et comme les détails les plus 
minutieux lui sont connus , il me parla de la 
prison Oli les Colona nous ont tenus renfermés ; 
il me demanda s'il était vrai que nous eussions 
réussi à nous enfuir parla cheminée... Ajoutant, 
en riant de la meilleur grâce du monde, qu'a 
Madrid on avait eu soin de fermer la sienne avec 
des barres de fer. Il semblait prendre plaisir à 



LUISA STROZZI. 19 

rappeler ce temps d'infortune, mais il était aisé 
de juger dans quelle intention. 

» Il m'interrogea ensuite sur les démêlés du 
du pape et de l'empereur; il sourit et parut très- 
satisfait, lorsque je lui racontai de quelle manière 
Clément avait su le jouer dans la personne de ses 
ministres, en échappant des mains d'Alarçone, 
le plus adroit sbire qu'il comptât parmi ses géné- 
raux et en trompant l'avarice des disciples d'un 
Moncada, le plus digne élève de Valentino. 

>) Après cet entretien oii il prodigua les obser- 
vations les plus fines, et blâma avec amertume 
la mauvaise foi impériale, je fus présenté à la 
reine Eléonore, et je pus admirer quelqu'une des 
qualités de cette excellente princesse. 

» Les questions qu'elle m'adressa furent d'un 
genre tout-k-fait différent : elle me parla de la du- 
chesse d'Urbino , voulut savoir s'il était vrai que 
son mari l'aimât au point de la conduire au camp 
avec lui : s'informa si le duc de Ferrare était tou- 
jours épris de Laura Eustochia, et si elle était aussi 
belle que le Titien l'avait représentée; si la du- 
chesse de Mantoue était heureuse dans son inté- 
rieur, et si j'avais connu la femme de Ludovico-le- 
Maure : je crus démêler dans ces diverses demandes 
le regret de ne pas posséder les aff-^ctions du roi. 

ii. 2. 



50 LUISA STROZZI. 

» Et cependant, aucune des dames qui com- 
posent sa cour, ne m'a paru réunir à un aussi 
haut degré ces vertus domestiques qui embellis- 
sent les jours qu'on passe en famille. On ne peut 
dire qu'elle soit d'une beauté régulière, mais ses 
traits inspirent le respect, tandis que la simplicité 
de ses manières lui concilie les cœurs ; elles for- 
ment un contraste frappant avec l'élégance et je 
dirais presque la recherche française , qui plaît 
davantage peut-être, mais qui attache moins. 
Elle doit cet attrait à l'éducation qu'elle a reçue 
et aux usages des cours d'Allemagne, dont l'éclat 
est loin d'égaler celles du midi de l'Europe. Placée 
au rang suprême, elle aime à s'entretenir avec 
des personnes de conditions diverses, et l'on re- 
marque en elle une connaissance profonde du 
monde et une instruction peu commune. 

» Tu sais qu'elle a d'abord été la femm^d'Em- 
manuel-le-Grand , dont on peut dire qu'elle 
épousa la renommée plutôt que la personne; 
elle parait cependant s'être trouvé heureuse en 
Portugal; elle y a connu Vasco de Gama qui 
était honoré à Lisbonne, comme le second fonda- 
teur de la monarchie, tant sont immenses les 
trésoi's versés dans ce royaume par les établisse- 
mens que ces hardis navigateurs ont formé dans 



LUISA STROZZI. 21 

les Indes. En parlant de l'amiral, la reine me dit 
qu'il était impossible de réunir plus de bonté et 
de simplicité h une ame plus ferme et à une vo- 
lonté plus entière. Elle finit la conversation en 
disant : qu'elle espérait que la duchessina trouve- 
rait en France une autre patrie , comme elle- 
même l'y avait rencontrée; qu'en général l'esprit 
des Français était excellent. Elle daigna ensuite 
me présenter aux jeunes princes, qui me reçurent 
avec une grâce parfaite. C'est ainsi que, vivant 
en famille comme de simples particuliers, ils 
attendirent pendant plusieurs jours l'arrivée du 
pape, retardée parles vents contraires. 

>) Aussitôt qu'on aperçut la flotte , des brigan- 
tines et des frégates allèrent à sa rencontre ; elles 
portaient les principaux officiers de la maison du 
roi et le maréchal de Montmorencl ; les nom- 
breuses bannières , la forme variée des bâtimens, 
l'éclat des uniformes, tout contribuait k la beauté 
du coup d'œil. Plus de trois cents pièces d'artil- 
lerie saluèrent le pape à son entrée dans le port , 
et ce salut rendu par ses vaisseaux, produisit un 
instant l'effet d'un vaste incendie. 

» Le Saint Père alla se reposer dans un château 
du maréchal , situé hors de la ville , et le lende- 
main il entra à Marseille dans une chaise à por- 



22 LUISA STROZZI. 

teiirs, en habits pontificaux, entouré des éventails 
en queue de paon , mais sans thiare ; il était 
précédé d'une haquenée blanche, sur laquelle 
était posé leSaint-Sacrement,et que conduisaient 
avec des rênes de soie deux hommes à pied ma- 
gnifiquement vêtus ; les cardinaux venaient en- 
suite montés sur leurs mules; et enfin la duches- 
sina au milieu d'un nombreux et brillant cortège, 
dont nous faisions partie; toutes les fenêtres 
étaient ornées de tapis, les rues jonchées de fleurs 
et arrosées d'eaux odoriférantes. 

» Mais ce qui m'a le plus surpris, c'est le calme 
parfait de la cousine qui , sûre d'elle-même, sem- 
blait exempte d'inquiétude au moment de se voir 
seule dans une cour étrangère, où elle aura à se 
défendre de l'envie qu'elle excitera , sans doute, 
et des pièges que pourront bien tendre à son 
bonheur les charma ns visages qui l'entourent. 

» Tandis que le pape faisait son entrée* le roi 
se rendait dans le château que celui-ci venait de 
quitter, afin de revenir le jour suivant lui ren- 
dre hommage. 

» Il se passa alors un fait que je veux te racon- 
ter : Le chancelier de France, Guillaume Poyer, 
devait porter la parole : c'est un homme d'un 
grand savoir qui s'expriine fort bien en français. 



LUISA STROZZI. 23 

mais avec moins de facilité eu latin , aussi avait- 
il chargé un érudit de faire la harangue, se ré- 
servant le soin de l'apprendre par cœur; quel 
fut son désappointement, lorsque le matin , le 
grand-maître des cérémonies vint lui tracer de 
la part du pape un plan de discours que, pour 
des raisons politiques, i 1 le priait de suivre. Ce 
qu'il avait préparé se trouvant dans un sens con- 
traire , il fut obligé de supplier le roi de le dé- 
charger de cet office, donnant pour prétexte qu'il 
conviendrait mieux à un prélat; il fut en effet 
rempli par Jean du Bellay, évêque de Paris , qui 
s'en acquitta à la satisfaction générale. 

)) Le roi, accompagné des principaux seigneurs 
de sa cour , du duc de Vendôme , du comte de 
Saint-Pol, etc., se rendit au palais où le pape 
l'attendait avec les cardinaux réunis en consis- 
toire. François, entouré de ses trois fils, s'age- 
nouilla , et reçut du Saint-Père les plus tendres 
marques d'affection. 

» Sans parler de ce qui regarde les affaires de 
l'église, et des nombreuses formalités qui pré- 
cédèrent le mariage , je dirai seulen^ent que tout 
le monde admira le maintien noble et assuré de 
la duchessina pendant la cérémonie ; seule à côté 
de son époux , fixant tous les regards , elle ne 



24 LUISA STROZZI. 

laissa voir ni crainte, ni embarras; avant de ré- 
pondre aux paroles sacrannentelles, elle se tourna 
vers le roi , et s'inclina comme pour montrer 
qu'elle lui était redevable de l'honneur qu'elle 
recevait. Ce prince lui répondit avec la grâce que 
toute l'Europe lui connaît : — Ou je me trompe 
fort ou la cousine fera beaucoup parler d'elle. 

» En présence de Sa Sainteté on ne se livrait à 
aucuns divertissemens profanes, mais dès qu'elle 
était rentrée dans ses appartemens, on commen- 
çait des danses qui se prolongeaient souvent jus- 
qu'au jour. Toute la famille royale j prenait 
part avec une courtoisie mêlée de dignité. L'on 
s'accorde à dire que jamais noces n'ont été célé- 
brées avec plus d'affection, de joie et de magni- 
ficence. 

)) Le pape et le roi ont eu plusieurs conférences 
secrètes, et se sont séparés au bout de trente- 
quatre jours, après s'être fait de mutuels pré- 
sens. La cour est alors retournée à Paris, où 
nous sommes entrés au milieu des transports 
d'uue immense population. 

» Le pape m'a laissé ici avec le titre de son 
ministre, mais je tâcherai de conserver cet em- 
ploi le moins de temps possible ; la vie est courte, 
et il est trop pénible pour un père de la passer 
loin d'enfans bien aimés. 



LUISA STROZZI. 25 

)) Luigi Alamanni est arrivé après le départ du 
pape; il m'a raconté sa fuite presque miraculeuse 
sans me dire les noms de ceux qui l'ont facilitée. 
Il est très-aimé du roi, qui prend plaisir à causer 
avec lui, et le distingue entre mille dès qu'il pa- 
raît. Et comme les souvenirs de la patrie nous 
attirent aussi l'un vers l'autre, ce prince vient se 
joindre à nous , se mêle à l'entretien, qui roule 
toujours sur l'Italie et ses habitans. 

» Il y a peu de jours que S. M. daigna nous 
inviter à voir sa galerie, où elle nous fit remar- 
quer surtoutle portraitd'une de nos compatriotes, 
Luisa de Giocondo, par Léonard ; et un tableau 
oij Raphaël a créé plutôt que peint la Vierge , 
connue sous le nom de la Belle Jardinière. Puis, 
se tournant vers Luigi, il lui demanda s'il avait 
bientôt terminé son poème sur l'Agriculture , et 
celui-ci ayant répondu qu'il en était bien loin en- 
core, mais que la dédicace était faite , et que si 
la mort le surprenait au milieu de son travail, elle 
serait là du moins pour attester sa reconnaissance, 
le roi , voulant le distraire de cette triste pensée, 
le pria delà lui réciter, ce que Luigi fit aussitôt 
avec sa faible voix, mais une grâce parfaite. Le 
soir on ne parla pas d'autre chose, et je crois que 
ces douze vers lui ont valu plus de douces paroles 



j 26 LUISA STROZZI. 

j et de doux regards que l'Arioste n'en recueillit 

I à la cour de Ferrare pour la lecture de son poème 

I entier. 

I » Ta cousine me parle souvent de toi , et du 

désir qu'elle aurait, et que partagent, dit-elle, le 

' roi et la reine, de te voir ici. Tu peux t'imaginer 

quel bonheur ce serait pour moi de te conduire 

' dans cette cour, modèle d'élégance et de goût, et 

d'y entendre les paroles les plus agréables à un 
cœur paternel, les louanges d'une fille chérie. 

» Et toi qui aimes tant à entendre les particu- 
larités des événemens qui se sont passés sous nos 

' ydx, tu écouterais avec plaisir les récits de ces 

vieux guerriers, dont In bravoure et la fermeté 

j préservèrent la France de l'invasion étrangère 

après la journée de Pavie. n 

Filippo entrait ici dans de longs détails relatifs 
à cette époque. Il est facile de concevoir que dans 
un temps où les communications entre le* peuples 
étaient si rares, où les actions mêmes des princes 
étaient peu connues, une lettre semblable devait 
éveiller la curiosité; Capponila montra à ses amis, 
et chacun désirait la lire et tâcher d'y découvrir 
ce qu'on devait craindre ou espérer de l'avenir. 

On y ajoutait en forme de commentaire ce que 
les confidens du pape répandaient à dessein des 



LUISA STROZZI. 27 

conférences secrètes, où, disait-on, François et 
Clément, revenant sur le passé , s'étaient plaints 
avec une mutuelle amertume de leurs anciens 
griefs contre Charles V. 

On racontait aussi ce qui était arrivé à Filippo 
lui-même, lorsque le trésorier de la couronne lui 
faisant observer que cent mille écus étaient une 
faible somme pour la femme du fils d'un si grand 
roi, il répondit qu'à cette dot étaient joints trois 
joyaux d'un prix inestimable, et sur ce qu'on lui 
demandait s'il les avait apportés , il répliqua en 
souriant que c'était Milan, Gênes et Naples , qui 
se joindraient au reste quand le roi, profitant de 
l'occasion , voudrait bien prendre les armes et 
venir s'en emparer. 

Telle était sans doute l'intention de Clément et 
de François , mais la destinée en avait ordonné 
autrement. 



OHAPITPIS III. 
Cf Jportrait. 



« Il vit , la parole seule lui manque ; 
et si l'on en croit ses yeux , il la possède 
aussi. B 

Le Tassk, 



Si Luisa en donnant sa main avait su mesurer 
l'étendue du sacrifice, à présent qu'elle se trou- 
vait en rapports continuels avec un des hommes 
les plus aimables de Florence, elle sentait chaque 



LUISA STROZZI. 29 

jour s'affaiblir, quoique lentement, l'intensité de 
l'angoisse qui avait rendu si pénibles les premiers 
temps de son mariage. Il y avait dans les maniè- 
res de Capponi, dans ses moindres discours, une 
douceur et une aménité inexprimables. Luisa ne 
formait pas un désir qu'il ne fut accompli à l'in- 
stant; l'objet qui semblait lui déplaire disparais- 
sait aussitôt ; et son mari cherchait sans cesse à 
lire dans sa pensée, afin d'avoir le bonheur d'exau- 
cer ses vœux avant même qu'ils ne fussent expri- 
més. Avec une femme ordinaire , cette conduite 
aurait montré peu de sens, avec Luisa elle était 
la seule raisonnable. Appréciant les qualités de 
celui auquel la providence avait lié son sort, elle 
espérait que l'habitude et la raison fermeraient 
peu à peu la blessure qui saignait encore. 

Une lettre de Giulia , qu'elle reçut peu après 
«on retour à Florence , la confirma daus cet es- 
poir. Elle lui parlait de la vie paisible et douce 
qu'elle menait, des soins de son mari pour la ren- 
dre heureuse, de son bonheur même, troublé seu- 
lement par le triste spectacle qu'offraient les exi- 
lés, qui, loin de leur famille et de leurs amis, 
luttaient à la fois contre les atteintes du besoin et 
l'une des peines les plus cruelles que l'ame puisse 
ressentir, l'absence de la patrie Entrant dans 



30 LUISA STROZZI. 

le détail ds ses occupations, elle peignait avec des 
couleurs si vives le plaisir qu'elle trouvait à co- 
pier les dessins des grands maîtres , à s'initier 
pour ainsi dire dans leur pensée , que Luisa eut 
envie de reprendre cette étudeet en parla à Luigi. 

— Volontiers, répondit-il, que ne ferais-je pas 
pour te plaire? Juge quand il s'agit d'une chose 
qui peut répandre tant d'agrémens sur la vie. 
Qui faut-il choisir pour maître? Pontormo, Va- 
sari ? 

— Pourquoi pas Michel-Ange? 

— Crois-tu qu'il veuille donner des leçons? 

— J'espère même qu'il voudra bien faire pour 
moi des dessins que j'étudierai en les copiant. 

— Tu espères l'impossible. 

— ^ Ne t'en occupes pas, laisse-moi ce soin. 

— Au milieu de tant de travaux, comment 
trouverait-il le temps? * 

— Et s'il le trouve pour moi ? 

— Ne craindrais-tu pas d'être un peu indis- 
crète ? 

Luigi faisait toutes ces difficultés pour ne pas 
dire h sa femme que la véritable raison qui lui 
faisait désirer un autre choix, était l'éloignement 
du duc pour Michel-Ange ; mais soit qu'il ne 
voulïil pas montrer une telle faiblesse, soit que 



LUISA STROZZI. 31 

Luisa s'en doutât , elle ne lui laissa pas le temps 
de l'exprimer, et lui ferma la bouche en ajoutant: 
— Je prends le refus sur moi , mon cher; ainsi 
je te remercie , il est inutile d'en parler davan- 
tage. 

Elle s'étendit ensuite sur le mérite transcendant 
de cet homme unique , sur l'affection qu'il lui 

montrait avant son mariage donna une larme 

au souvenir de sa mère, et laissa Capponi subju- 
gué par son enchanteresse douceur , et recon- 
naissant peut-être qu'elle l'eût empêché de mon- 
trer une pusillanimité, dont rougissent ceux mêmes 
qui l'éprouvent. 

Dans le fond de son cœur, Luigi aurait désiré 
aussi moins d'intimité avec Caterina, parce que, 
sans parler de son amitié pour l'Alamanni, ses 
sentimens élevés et la généreuse protection qu'elle 
accordait à ceux du parti populaire qui, honora- 
bles par leur conduite, se trouvaient dans une 
position fâcheuse , la rendaient suspecte au gou- 
vernement. Mais un tel projet présentait d'autant 
plus de difficultés, que Luisa, qui s'était aperçue 
que le caractère de son mari inclinait vers la ti- 
midité, s'était proposé de faire tous ses efforts 
pour le fortifier et le rendre digne de ses an- 
cêtres. 



32 LUISA STROZZI. 

Si elle n'y parvint pas entièrement, elle lui ôta 
du moins toute espérance de la faire pencher du 
côté contraire. Son premier soin avait été, dès 
qu'elle vit la signora Ginori, de dire devant elle k 
Luigi que puisque le ciel l'avait privé de sa mère, 
il ne pouvait rien faire qui lui fut plus agréable et 
dont elle lui sut plus de gré , que de la regarder 
comme telle. Un baiser avait été la réponse. De 
plus Capponi, qui ne creusait pas très-avant dans 
la politique, espérait qu'en vivant retirés, ils 
pourraient, grâce aux noms qu'ils portaient, ad- 
mettre, sans donner d'ombrage , quelques parti- 
sans de la faction opposée dans leur société. 

Lorsque deux jours après Luisa lui demanda 
s'il voulait venir avec elle chez Buonarroti, cédant 
encore à ses frayeurs, il prétexta une affaire , et 
lui proposa d'y aller avec Caterina; ce qu'elle fit. 

Toutes deux se rendirent vers dix heures dans 
la rue Ghibellina. Michel-Ange écoulait, non 
sans chagrin, Gellini , qui lui racontait à sa ma- 
nière que le pape était perdu , que déjà sa tombe 
s'ouvrait ; en revenant de Marseille , il avait visité 
près deSavone un religieux qui lui inspirait une 
grande confiance, parce que jadis il lui avat' 
prédit la papauté; celle fois il avait annoncé qu» 
sa mort précéderait de peu la sienne, et ce moine 



LUISA STROZZI. 33 

ayant cessé d'exister quelques jours après; Clé- 
ment se préparait à le suivre, et avait même 
commandé les vétemens dont on recouvre les 
corps des pontifes lorsqu'on les expose à Saint- 
Pierre. Il ne prenait plus d'intérêt à rien et avait 
refusé de jeter les yeux sur la nouvelle monnaie, 
qu'avant son départ pour la France il paraissait 
désirer beaucoup; et Cellini prévoyant qu'il 
serait sans emploi à Rome, s'était décidé à aller 
a Venise. 

Michel-Ange s'affligeait de l'état du pape et 
sentait qu'après sa mort il n'y aurait plus de 
sûreté pour lui à Florence ; sans en rien dire 
cependant, il examinait les nouvelles pièces gra- 
vées par Cellini et en louait l'exécution. 

Dans ce moment , Luisa entra et lui tendit la 
main avec son sourire d'ange, qu'une légère 
pâleur rendait plus affectueux encore. 

— Puisque vous ne venez pas, lui dit-elle, 
c'est moi qui viens vous chercher. 

Michel-Ange lui serra la main et la baisant 
avec respect, répondit qu'il avait une trop haute 
opinion de son cœur et de son esprit pour crain- 
dre qu'elle n'eût pas compris le motif de sa dis- 
crétion — et baisant aussi la inain de Caterina, 
n. 5 



U LUISA STROZZI. 

il ajoula qu'il avait toujours eu j)ar elle de ses 
nouvelles. 

— Si je ne me trompe, lui dit-elle , il me sem- 
ble que depuis deux ans vous êtes devenu, je ne 
dirai pas plus courtois, mais plus attentif pour 
nous ; et la Prudence que vous avez donnée à la 
duchessina, a dans sa sévérité un tel charme, 
qu'on voit bien que la main qui l'a créée obéis- 
sait au cœur plutôt qu'à l'esprit. 

La remarque plut à Michel-Ange, parce qu'il 
était vrai qu'il avait reçu de Luisa plus d'une 
inspiration dans la recherche si difficile du beau , 
et que Caterina en s'exprimant ainsi , prouvait 
qu'elle avait lu et retenu un de ses vers. 

Luisa qui avait bien compris que Michel-Ange 
craignait que sa visite ne fût pas agréable à 
Capponi , lui dit sans avoir l'air de répondre à 
cette pensée : 

— Ne soyez, pas surpris de me voir ici sans 
Luigi , quelques affaires l'ont empêché de m'ac- 
compagner ; et à sa place il m'a confiée à Cate- 
rina. 

— Vraiment, messire Luigi voulait m'honorer 
d'une visite? alors, je m'empresserai de le pré- 
venir. 



LUISA STROZZI. 35 

— Gè sera à la fois pour làï un honneur et un 
plaisir. 

— Que d'événemens sont arrivés depuis que 
je ne vous ai vue ! Je me réjouis avec vous, chère 
et aimable signora , et plus encore avec vos frères, 

des hautes destinées de votre cousine — Avez- 

vous des nouvelles de messiî-e Pierre? 

— On l'attend à tout moment. Mon père res- 
tera encore un peu de temps à la cour de France. 

— J'en suis bien aise , on est partout mieux 
qu'ici. 

— Vous ne devineriez jamais, dit Caterina, 
qui se méfiait de Tribolo , la cause de notre visite, 
mais vous pouvez penser que ce n'est pas sans 
un grave motif que deux femmes se mettent 
en marche , et bravent même la crainte d'un 
refus. 

Michel- Ange surpris ne savait ce qu'elles 
pouvaient avoir à lui demander. Mais lorsqu'il 
«ntendit que Luisa le priait de venir lui donner 
des conseils aux jours et aux heures qu'il lui plai- 
rait de choisir, il répondit que c'était peu de 
chose j qu'il j consentirait avec d'autant plus 
de plaisir qu'il savait déjà que les instans passés 
près d'elle n'étaient pas perdus pour l'art ; qu'il 
regrettait seulement que son départ prochain ne 
II. 3. 



36 LUISA STROZZI. 

lui permit pas d'être long-temps à sa disposition. 
— Mais pour vous prouver le prix que j'attache 
à une telle requête, permettez-moi de vous offrir 
cette tête de sainte Marie-Madeleine, dessinée 
par Léonard. C'est ainsi qu'il se délassait après 
la composition de la Cène. Ce chef-d'œuvre 
qui est le plus parfait modèle d'une invagination 
puissante, fécondant l'idée la plus simple. Léo- 
nard ayant tourné ses études vers la recherche 
de ce qui pouvait être le plus utile aux hommes, 
n'accordait aux beaux-arts qu'une place secon- 
daire, parce que le plaisir doit céder à l'utilité. 
C'était lui cependant, oui, lui seul qui pouvait 
conserver à notre patrie le sceptre des arts. 

Les louanges accordées à des rivaux de gloire, 
sont peut-être les paroles qui résonnent le mieux 
dans les cœurs capables d'apprécier le génie joint 
à une ame généreuse. Le Tasse replaçant sur la 
tête de l'Arioste la couronne épique qu'un neveu 
dénaturé voulait lui enlever; le Titien demandant 
quelle main avait osé profaner les tableaux de 
Raphaël au Vatican; Racine louant Molière, et 
consolé à son tour de l'injustice du vulgaire, 
par les éloges de Boileau , nous réconcilient par- 
fois avec la nature humaine. Mais de tels exem- 
ples sont rares. 



LUISA STROZZI. 37 

Après avoir remercié Michel-Ange,, Luisa lui 

demanda quand elle aurait le plaisir de le voir? 

— Bientôt , mais ]e ne puis venir que le soir. 
Aces mots, Cellini , qui jusqu'alors était resté 

dans l'angle d'une fenêtre où il travaillait inaper- 
çu, s'approcha en disant : — Ah ! je vous en prie, 
tandis que je reste à Florence , ne nous enlevez 
pas Michel-Ange ! ce serait nous priver de notre 
plus grande joie. N'est-ce pas , Tribolo ? 

Celui-ci fit un signe affirmatif; et Luisa accorda 
avec sa grâce habituelle le délai de huit jours sol- 
licité par Benvenuto. 

Après une assez longue conversation , elles 
prirent congé de Michel-Ange ; mais à peine 
étaient-elleâ sorties que Cellini courut fermer 
la porte, tourna la clé, et revenant d'un air de 
triomphe en disant à Tribolo : — malheur h toi , 
si tu parles, il leur montra dans une petite boite, 
sur un fond de pierre noire, une tète de femme 
en cire blanche; ses traits n'étaient pas tout-à-fait 
modelés, mais la ressemblance était frappante. 

Tous deux se regardèrent , et Micheî-Ange ne 
fut pas avare d'éloges pour ce travail si exquis. 

— Quand l'avez-vous fait? demanda-il. 

— Tout-à-l'heure. 

— Comment donc? 



38 LUISA STROZZI. 

— Tandis qu'elle causait avec vous , je me te- 
nais à l'écart , et comme la cire' était préparée , 
je me suis attaché à saisir l'expression de ses traits, 
et vous voyez que je n'ai pas trop mal réussi. 

— Que voulez-vous en faire ? 

— Le duc m'a ordonné de graver le portrait de 
Luisa sur une médaille d'or ; j'ai promis qu'elle 
ne poserait pas et qu'il serait ressemblant, voilà 
comme je tiens ma parole. 

— Luisa ne le sait pas? 

— Ne vous l'ai-je pas dit. 

— Mais , diles-moi , croyez-vous que C€ soit une 
bonne action ? 

— Permettez , mon cher Michel-Ange , que 
nous laissions au duc le soin d'y penser ; il y a 
de certaines affaires qui regardent les grands, et 
dont nous autres, pauvres diables, ne devons pas 
nous embarrasser. 

— Je suis loin de vous approuver. 

— Que fallait-il faire? 

— Refuser, comme j'ai refusé d'aller choisir 
l'endroit où l'on bâtit la forteresse. 

— Vous voyez qu'elle s'élève légalement. . . Le 
duc... 

— Que voulez-vous dire ? 

— Je veux dire que si , au lieu d'être un 



LUISA STROZZI. 39 

Buonarroti , vous étiez un Tribolo , comme cet 
homme que voici , le duc vous aurait fait pren- 
dre et jeter dans les fondemens en guise de mé- 
dailles. Et moi , si je l'avais refusé , croyez-vous 
qu'il ne m'eût pas lait donner les étrivières par 
ce démon incarné de Giorno , et envoyé loin d'ici 
faire le Caton? 

Michel-Ange soupirait sans répondre ; et Ben- 
venuto n'était pas capable de comprendre cette 
muette éloquence. 

C'était de ce portrait, dont Vasari, qui l'avait 
su par Tribolo, parla à Francesco lorsqu'il sa sen- 
tit offensé d'être comparé à Cellini. Nous avons vu 
qu'il partit aussitôt pour Florence; il y arriva deux 
semaines environ après cette aventure ; et Cellini 
qui travaillait avec une promptitude merveilleuse, 
avait déjà gravé et porté la médaille au duc, qui 
l'avait généreusement récompensé. 

A peine descendu de cheval , Francesco courut 
chez Michel-Ange , et le trouvant seul il lui de- 
manda, sans aucun détour, si le portrait que Ben- 
venuto avait fait de Luisa Capponi était une belle 
chose. 

— Et comment savez-vous ? s'écria Michel- 
Ange. 

— Peu importe : dites-moi seulement , cher 



40 LUISA STROZZI. 

ami , si cf t ouvrage est aussi parfait qu'on le 
prétend. 

Si Buonarroti soupçonna le motif de la ques- 
tion , il n'en fit pas semblant, et après quelques 
invectives contre Berni qui ^ devenu courtisan , 
contribuait, parle genre de ses poésies, à la cor- 
ruption générale, il dit que leportrait était très- 
bien, mais que leur liaison avec les Strozzi, les 
obligeait à garder le secret ; puis , soit hasard , 
soit réflexion , il changea d'entretien. Interrogé 
de nouveau par Francesco , il répondit qu'en 
voyant l'ébauche qui avait été faite sous ses yeux, 
quoique bien à son insu , on pouvait dire que 
c'était l'œuvre d'un homme de talent ; mais que 
Cellini l'ayant rapportée après y avoir mis la der- 
nière main, elle lui avait paru admirable. — J'au- 
rais voulu l'avoir , ajouta-t-il , en souvenir de 
cette aimable personne qui, je le crains, ne sera 
pas heureuse , et aussi pour l'ôter à ce démon. 
Qui sait ce qu'il pourra en faire! Mais il s'est re- 
fusé à toutes mes instances, prétendant qu'il lui 
servirait de modèle quand il aurait besoin d'une 
Hébé ou d'une Psyché ; et au vrai , en le rajeu- 
nissant un peu, il est impossible de concevoir une 
expression plus virginale et plus pure. 

Et écoutant ces derniers mots, Francesco ou- 



LUISA STROZZI. H 

Mia tout le reste pour ne penser qu'à cette image 
chérie, et, résolu de l'obtenir à quelque prix que 
ce fût, il quitta Michel-Ange le plutôt qu'il put, 
et alla sur-le-champ chez Cellini , qui était prêt à 
partir pour Venise , accompagné de Tribolo, qui 
déjà l'attendait monté sur sa mule. Francesco pria 
Benvenuto d'écouter deux mots qu'il avait à lui 
dire, et après les avoir entendus , il répondit : — 
Impossible ! 

— Comment, impossible ? 

— Oui, cela ne se peut. 

— Même pour cinquante ducats ? 

— Pas même pour cent? 

— Et si c'était cent-cinquante ? 

— On j penserait. 

— Deux cents ? 

— Je prendrais le médaillon , et , en le regar- 
dant , je dirais : encore, encore, messire. 

— Et moi j'ajouterais... 

— Combien? 

— Cent ducats. 

— C'est peu : il en faut cinq cents? 
Francesco hésita , non pour l'importance de la 

somme , mais parce que sa fortune ayant souffert 
des désastres publics, il ne se rappelait pas si cet 
argent était à sa disposition. Une minute après, il 



42 LUISA, STROZZI. 

s'écria, tout joyeux : — Cinq cents, c'est une a^» 
faire faite. 

— Plaisantez-vous ? dit alors Cellini, 

— On ne plaisante pas ainsi avec vos pareils. 

— Vous voudriez donc , mon cher signor , me 
surpasser en générosité? Vous n'y parviendrez 
pas. Je me rappelle de plus que j'ai un compte à 
régler avec vous pour tout le bien que vous avez 
dit de moi à ce bon Napolitain ; ainsi je veux que 
vous recevitîz ce portrait en pur don. Mais ce ne 
sera qu'à mon retour , parce que tout est fermé , 
et je ne laisse les clés à personne. 

Francesco surpris et presque mortilîé d'une 
conclusion si inattendue, lui rendit mille gTa<jes, 
et se retira plus pensif, mais moins triste , lais- 
sant Benvenuto commencer ce voyage si fa- 
meux dans sa vie , et qui ne forme pas l'épi- 
sode le moins piquant de ce livre où l'origi- 
nalité et l'esprit sont pour ainsi dire versés à 
pleines mains. 



OHAPITES IT. 



Conveniva, 



( Je l'ai connue , moi qui reste ici poU* 
la pleurer. > 

Pbtrabqub. 



Les leçons de dessin étaient commencées , et 
quoique Michel-Ange n'eût promis que de rares 
et courtes apparitions, il venait plus souvent que 
sa belle et attrayante écolière n'avait osé l'espérer. 



44 LUISA STROZZI. 

On sent combien l'étude des arts, et plus encore 
ces intimes causeries avec l'homme le plus re- 
marquable de son siècle, adoucissaient la tristesse 
de sa position. 

Si l'on ne peut dire qu'elle fût tout à fait mal- 
heureuse , puisque l'époque de ses plus grands 
chagrins n'était pas encore arrivée, elle était ce- 
pendant depuis la mort de sa mère restée étran- 
gère à toutes les satisfactions de la vie , elle avait 
soutenu avec la fermeté d'une ame courageuse 
la douleur d'appartenir à l'homme que son cœur 
ne préférait pas; età présent, séparée de son père 
qu'elle aimait tendrement, elle pouvait se regar- 
der comme seule au monde , excepté dans les 
courts instans qu'elle passait près de Caterina. 
La société de Michel-Ange fut donc pour elle une 
immense ressource; c'était avec un plaisir tou- 
jours nouveau qu'elle l'entendait raisonner sur les 
ouvrages des artistes les plus célèbres et quelque- 
fois sur les siens. 

Luigi lui-même se surprenait à écouter et je 
dirai presque à aimer Buonarroti; perdant sans 
s'en apercevoir cette espèce d'antipathie qu'ins- 
pire l'esprit de parti , et que détruit facilement 
l'empire que les hommes supérieurs savent exer- 
cer sur leurs inférieurs. Il lui arriva à l'égard de 



LUISA STROZZI. 45 

Michel-Ange ce qui arrivo sans cesse de nos jours; 
l'estime qu'on ressent pour celui qui la mérite 
devient d'autant plus vive que le mépris non mé- 
rité a été plus profond. 

Au reste , Luigi était peu blâmable pour une 
manière de penser qu'on lui avait inspirée dès 
l'enfance et que l'étude et l'expérience n'avaient 
pu encore changer. Tout entier au bonheur de 
passer ses jours près d'unefemme comme la sienne, 
il était bien loin de soupçonner ce qui se tramait 
contre elle. Alexandre avait d'abord cherché tous 
les moyens de la rencontrer, mais elle vivait très- 
retirée, ne sortant que pour se promener, encore 
fort rarement. 

Contrarié de ne pas la voir , il osa un soir se 
présenter chez elle; ses satellites, mis aux aguets, 
l'avaient avertis que Luigi était sorti , ils igno- 
raient que Michel-Ange venait d'entrer. Il lui 
avait apporté pour étude la première idée de sa 
chute de l'homme , qui depuis fut un des j)lus 
beaux tableaux de la chapelle Sixtine ; on voyait 
près d'Adam une figure moitié femme, moitié 
serpent, invention sublime, par laquelle l'artiste, 
suivant la lettre des Saintes-Ecritures, voulait re- 
présenter le génie du mal se cachant sous les traits 
du sexe le plus faible. 



46 LUISA STROZZI. 

lì expliquait sa pensée à Luisa , lorsqu'on an- 
nonça le duc Alexandre. A ce nom , elle ne fut 
pas assez maitresse d'elle-même pour cacher son 
trouble, et lui , se rappelant la médaille, devina 
facilement l'objet de cette visite. — Dois-je me 
retirer? lui demanda-t-il. 

— Oh! non.... répondit-elle toute tremblante. 

— Soyez donc calme et courageuse pensez 

que je suis là. 

Il prononça ces mots avec une telle confiance 
qu'il en inspira à son écolière. 

Le duc sortait d'ordinaire accompagné soit de 
Giuliano Salviati, soit de Luigi Ridolfi ou de Lo- 
renzino, mais cette fois il n'était suivi que de 
Giomo et de l'Hongrois. Rien ne pouvait lui être 
plusdésagréable que la rencontre de Michel-Ange, 
c'était un témoin d'une démarche qu'il voulait 
cacher, et de plus c'était Buonarroti. Après avoir 
salué Luisa , il s'arrêta un instant sur le seuil, 
espérant qu'il lui céderait la place. Mais lui , se 
levant d'abord comme il le devait , se rassit sans 
attendre sa permission , et baissant les yeux, il 
resta immobile et silencieux. 

Alexandre , qui s'était préparé à tout autre 
chose qu'à ce maintien ferme et dédaigneux, eut 
recours à l'art de parler sans rien dire, se flattant 



LUISA STROZZI. 41 

qu'il finirait par les laisser en liberté; voyant qu'il 
ne paraissait pas en avoir l'intention , il tenta de 
le blesser par de piquantes allusions, mais au 
lieu de lui répondre, Michel-Ange, se répétait le 
mot si connu de Clarice , et persistait dans son 
silence. 

Désespérant de s'en délivrer et pensant aussi 
qu'avec Luisa on devait essayer la séduction avant 
d'employer des moyens plus expéditifs , il se mit 
à vanter le talent de Cellini, qu'il savait être l'ami 
de Michel-Ange^ et s'abstint de parler de Bandi- 
nelli, quoiqu'il l'aimât beaucoup; il fit l'éloge du 
dessin qu'il aperçut sur la table , et paraissant 
avoir oublié ce qui s'était passé pour la forteresse, 
il pria Buonarroti, d'un air aussi aimable qu'il 
lui fut possible, de lui expliquer ce qui lui sem- 
blait obscur, et surtout pourquoi il avait placé la 
tète et le sein d'une femme sur le corps d'un ser- 
pent. 

Il répondit qu'il avait tenté d'exprimer ainsi le 
génie du mal, voilant ses ruses perfides sous de 
flatteuses paroles. 

— L'idée est belle, je vous en félicite ; il s'en 
trouve encore des exemples dans le monde. 

Michel-Ange savait bien que dans ce même 
moment le duc en augmentait le nombre, mais 



'J8 LUISA STROZZI. 

ne voulant pas lui répondre comme il l'aurait 
mérité, il s'inclina en signe de remerciement et se 
tut. 

Luisa l'imitait pour faire comprendre au duc 
combien sa présence lui était peu agréable , et 
lui, forcé de relever la conversation , se creusait 
la tête pour trouver un sujet d'entretien conve- 
nable, car l'imagination n'était pas son fort. 

Enfin, jetant les yeux sur un assez bon tableau 
de Pontormo, qui représentait Minerve les pieds 
sur une tortue, symbole de la félicité domestique, 
il dit, après quelques mots d'éloges : — C'est un 
brave homme que Jacopo; je veux l'occuper. 

— Votre Excellence fera bien, répondit luisa. 

— Quels sont ses meilleurs ouvrages .'* Je dési- 
rerais les voir. 

Luisa ne répondant pas, il se tourna vers Mi- 
chel-Ange en répétant sa question. 

— Ce sont les peintures du palais Borgherini. 

— Ah ! oui, celles que ce misérable Giamba- 
tista della Palla 

— Giambatisfa n'était pas un misérable, mais 
bien ceux qui l'ont empoisonné ! 

— N'a-t-il pas dépouillé Florence dece qu'elle 
avait de phis beau.'* 

— Le tort est à celui qui se laissait dépouiller; 
il n'enlevait pas, il achetait. 



LUISA STROZZI. 49 

— Que n'a-t-il pas fait durant le siège? 

— Ceci aurait dû être comme non avenu : et 
tant que les sermens seront quelque chose de 
sacré parmi les hommes, tant qu'il y aura une 
justice divine qu'on pourra invoquer contre les 
trahisons de la terre, le sang de Giambatista, 
celui de Castiglione, de Carducci et de tant d'au- 
tres, criera vengeance comme celui d'Abel 

Je parle en toute liberté , parce que je sais qu'on 
ne pourrait sans injustice imputer ces excès à 
Votre Excellence. 

C'était la vérité, et Michel-Ange ne cherchait 
pas à le flatter, mais le duc sentait qu'en s'en- 
tourant de ces mêmes hommes et en suivant leurs 
conseils, il s'était fait comme l'héritier de leurs 
crimes; trop fin pour paraître s'appliquer ces 
paroles , trop orgueilleux pour ne pap en être of- 
fensé , il voulut tâcher de le blesser à son tour, et 
pour lui faire sentir que les artistes ne devaient 
par s'immiscer dans la politique , il lui demanda, 
en changeant tout à coup de discours: — De 
quelle pierre il se servait pour aiguiser ses ci- 
seaux ? 

— De celle, répondit-il, qui est près du palais 
delà Seigneurie; elle est là pour aiguiser aussi le 
cerveau de ceux qui l'ont trop rond. 

4 



50 LUISA STROZZI. 

Luigi rentra au même moment, ignorant les 
projets du duc ; il fut si préocupé de l'honneur 
qu'il croyait recevoir, qu'il ne remarquai ni la 
contrainte de Luisa ni bien moins encore le regard 
étincelant de Michel-Ange. Alexandre se voyant 
si bien accueilli réprima la colère qui commen- 
çait à s'emparer de lui, et tournant en plaisanterie 
ce qu'il venait d'entendre, il dit : 

— Qu'il était enchanté de connaître une telle 
propriété , qu'il la mettrait à profit pour quelques 
sénateurs récalcitrans qui paraissaient en avoir 
besoin. 

— Ceux qui le permettront s'en trouveront 
mal, répliqua Michel-Ange ; et n'étant plus néces- 
saire, il sortit presque aussitôt. 

Le duc se plaisait à prolonger cette visite que 
Capponi regardait comme une faveur et Luisa 
comme le prélude d'autres chagrins. Après avoir 
épuisé tous les sujets d'entretien qu'il jugea lui 
être plus agréable , il alla jusqu'à dire que les ma- 
gistrats devaient s'assembler pour décider du sort 
desexilés, et que si elle avait quelques recomman- 
dations à faire, il se ferait un plaisir de l'appuyer. 

Quoique les êtres purs comme Luisa soient 
mal habiles à démêler les détours des âmes per- 
verses, une semblable proposition s'éloignait trop 



LUISA STROZZI. 51 

du caractère connu du duc, pour ne pas éveiller 
le soupçon , et ne voulant ni manquer aux conve- 
nances, ni courir le risque, en contractant une 
légère obligation , de perdre la force de refuser 
des choses importantes , elle répondit d'un ton 
modeste qu'elle y penserait et qu'elle n'oublierait 
pas son offre. En voyant qu'il ne se disposait 
pas à partir, elle se retira avec la grâce insépa- 
rable de ses moindres actions , mais en laissant 
voir cependant qu'elle saurait, quand il le fau- 
drait, avoir une volonté. 

Alexandre peu satisfait, quitta bientôt Luigi , 
et en passant dans la salle basse où l'attendaient 
Giorno et l'Hongrois, il leur fit signe de le suivre 
d'un air qui prouva à ses deux conlidens que la 
tentative n'avait pas été heureuse. S'il fut pen- 
dant plusieurs jours morose et mécontent, Luisa ne 
le revoyant pas, put se flatter qu'il avait cessé de 
s'occuper d'elle , tandis qu'après de longues ré- 
flexions, il s'était décidé à employer une voix 
détournée pour arriver à son but; mais avant de 
raconter ces événemens, nous devons entrer 
dans d'autres détails. 

Dès que Francesco eut obtenu la promesse de 
Cellini , il courut se renfermer chez lui , partagé 
entre la joie que lui causait l'espérance de pos- 
n. 4. 



62 LUISA STROZZI, 

seder ce portrait chéri , et la douleur qui ne ces- 
sait jamais de lui faire sentir ses pointes aiguës. 
Assis près d'une fenêtre qui donnait sur les 
rives de l'Arno , la tête appuyée sur une de ses 
mains, il contemplait le cours du fleuve, il se rap- 
pela tout à coup la fatale matinée où la cloche de 
Sanla-Trinita avait frappé ses oreilles comme im 
sou de mort, et de nouveau il se répéta qu'il ne 
serait pas capable de renouveler un tel sacrifice. 
Sa pensée se reporta ensuite sur ce qu'il avait 
appris du Vasari, et il gémit que cette angoisse 
fut ajoutée à tant d'autres; il avait espéré que la 
paix , le silence d'une solitude profonde apaise- 
raient peu h peu les orages qui fermentaient dans 
son sein; il voyait à présent à quel point il s'était 
abusé. Respirer le même air , fouler le même 
sol , reposer ses regards sur les mêmes objets, et 
être forcé de fuir toutes les occasions de rencon- 
trer celle pour qui seule l'on vit, c'est un supplice 
qui laisse bien loin tous ceux qui furent inventés 
pour torturer les hommes , et c'était le sien. 

Sans manquera la prudence que réclamait une 
chose si délicate et si secrète , il parvint à savoir . 
de quelle manière s'était passée la visite que le duc 
avait faite à Luisa ; il sut aussi qu'elle continuait 
à aller souvent chez la senora Mozzi ; son mari 



LUISA STROZZI. 53 

feignait de ne pas le remarquer, et Lanfredini 
destine à aimer sans être payé de retour, s'en 
plaignait, tout en convenant que peu lui impor- 
tait qui du duc ou de Filippo était l'amant pré- 
féré. 

Francesco supposa qu'Alexandre, habitué à des 
conquêtes faciles, avait été éloigné par la ferme 
résistance qu'on lui opposait, pour la preînière 
fois peut-être, et il se flatta qu'il avait abandonné, 
ou du moins ajourné ses projets. 

Cette réflexion diminuait ses craintes , mais 
rien ne pouvait le consoler; s'il cherchait à se 
distraire en parcourant les livres qu'il aimait, 
eux-mêmes réveillaient sa douleur ; chaque ligne 
de Pétrarque lui offrait l'image du bien qu'il 
avait perdu , chaque expression du poète lui 
semblait peindre sa propre pensée, lorsqu'il 
lisait : 

— Celui qui n'a pas rencontré son doux et 
céleste regard se trompe, s'il croit avoir une idée 
de la beauté des anges. — Il soupirait et se disait 
que c'était pure imagination de Pétrarque, puis- 
qu'il n'avait pas vu les yeux de Luisa. 

Croisant alors ses bras sur sa poitrine, il re- 
gardait le ciel comme pour y chercher l'objet de 
son culle, puis rappelé vers la terre par l'attreuse 



54 LUISA STROZZI. 

idee qu'un mortel possédait cette femme adorée , 
il rejetait le livre loin de lui , se frappait le front, 
ou bien restait immobile dans la fixité du déses- 
poir. 

S'il ouvrait le Dante , il tombait malgré lui sur 
le passage qui lui redisait l'histoire du jour le 
plus beau de sa vie; il répétait les paroles de 
Michel-Ange, il tournait vivement les feuillets 
et se réfugiait dans les scènes du purgatoire; là, 
il trouvait Giudice de Gallura plus infortuné que 
lui, Forese; qui aima et fut aimé; et en lisant 
ces vers admirables oii le Dante peint le Créateur 
contemplant avec délices l'ame qui sort de ses 
mains, il se disait que celle de Luisa av?it dû 
s'échapper au milieu d'un sourire de la nature. 
D'autres fois, sachant que Pétrarque était son 
auteur favori, il se plaisait à le relire, car les 
études de nos ancêtres n'étaient pas superficielles 
comme les nôtres. Là encore, il retrouvait l'i- 
mage de toutes les vertus de Luisa et ainsi qu'elle, 
il y cherchait la force de supporter son sort; mais 
tout en répétant le serment de la fuir pour lui 
obéir, il ne pouvait s'empêcher d'entendre une 
voix intérieure qui lui disait : Tu la reverras. 

Les semaines, les mois se passèrent ainsi , et 
l'on approchait des fêtes de Noël, époque funeste 



LUISA STROZZI. ^ 

pour quiconque abhorrait l'injustice et sentait 
sou cœur ouvert à la pitié. 

Les amis de Francesco, qui ne le rencontraient 
plus nulle part, pas même chez Caterina , où il 
n'allait plus le soir, venaient le visiter de temps en 
temps ; ils en étaient reçus avec cette bienveil- 
lance affectueuse , qu'une ame douce et forte 
conserve au milieu de la douleur ; mais ils le trou- 
vaient entièrement changé, sans pouvoir en devi- 
ner la cause. En vain cherchait-on à le distraire, 
s'il souriait un instant, il retombait aussitôt dans 
sa mélancolie habituelle. 

Un jour entr'autres, le Berni, le trouvant seul, 
l'engagea à venir se promener avec lui ; il y con- 
sentit après quelques difficultés, et celui-ci se mit 
à lui raconter ses aventures avec la gaieté qui lui 
était naturelle. 

— Il me semble que vous avez parcouru beau- 
coup de pays; et à présent que comptez-vous 
faire ? 

— IMe reposer, 

— Si vous le pouvez; et alors vous voyagerez 
avec Ptolémée, comme dit l'Arioste. 

— Je crois que ce sera ie mieux : mais à propos 
de l'Arioste, savez-vous qu'il est mort , et qu'on 
publie son poème en quarante-six chants? 



56 LUISA STROZZI. 

— Je savais sa mort et je m'en afflige, la vieil- 
lesse commençait à peine pour lui : j'ignora-s que 
son poème parut... C'est l'œuvre d'un grand gé- 
nie ! 

— Mais pourquoi prendre les idées deBoyardo? 
Pourquoi publier un plagiat ? 

— Il n'a pris au Boyardo que les noms; Virgile 
n'a-t-il pas fait de même avec Homère? Soyons 
de bonne foi, trouvez-vous du rapport entre le 
style de l'Arioste et celui de Boyardo? 

— Pour ceci, non. . . 

— Dans la poésie, le style n'est-il pas la partie 
la plus essentielle?... Concluez... et soyez sûr que 
lorsque les passions seront calmées, on pailera 
de Boyardo, non parce qu'il a fourni quelques 
noms à l'Arioste, mais parce que l'Arioste lui a 
fait l'honneur de les prendre. 

— C'est possible , mais je ne le pense pas , et 
Speroni de Padoue est du même avis. 

— Raison de plus pour douter toujours du ju- 
gement des gens de lettres. Quant à moi, l'Arioste 
me semble unique dans son genre... Mais vous, 
messire Francesco, qui écrivez si bien, que faites- 
vous? Ce n'est sûrement pas avec les pièces sur 
la Cornemuse et sur l'Anguille que vous préten- 
dez aller à la postérité! 



LUISA STROZZI. 57 

— Je laisserai quelque chose , lors même que 
la mort viendrait demain... mais ne pensons pas 
à cela. 

Ils étaient alors au moment d'entrer dans la 
rue San-Gallo et ils rencontrèrent le prieur de 
Saint-Marc qui faisait quelques pas sur la place 
avec le frère Celestino. On pense bien qu'à son 
retour de Monte-Regioni, Francesco avait été re- 
mercier les bons pères, et depuis y était retourné 
bien des fois. Le regardant comme un des leurs, 
ils vinrent à lui et lui firent mille caresses; mais 
avant de le quitter, frère Celestino se tourna vers 
leBerni en lui disant : — Mon fils, vous suivez une 
mauvaise route. Tôt ou tard le voisinage du ser- 
pent empoisonne. 

Et le prieur : 

— Du temps d'Aman les Hébreux avaient une 
Esther qui les protégeait près d'Assuérus : ici 
l'Assuérus surpasse l'Aman en perversité. Pensez- 
y, messire chanoine, et changez de conduite ; si- 
non, je vous le dis avec douleur, vous tomberez 
dans le précipice lorsque vous vous y attendrez le 
moins. 

Berni ne répondit pas. Seul avec Francesco , il 
reprit : 

— Croyez-moi, quoiqu'on pense et quoiqu'on 



5è LUISA STROZZI. 

dise, le duc est moins mauvais qu'on ne le croit. 

— Il peut l'être moins, et cependant l'être en- 
core beaucoup... Parmi les cent choses qu'on dit 
de lui, que dix seulement soient vraies... c'est as- 
sez pour le déclarer un très-méchant homme. 

— Je voudrais que vous pussiez causer avec 
lui tous les jourSj comme moi... 

Franscesco Ht un pas en arrière. Comment! 
vous voyez le duc tous les soirs?... Dites-moi, je 
vous prie, le suivez-vous aussi quand il escalade 
les couvents? 

— Non, non, répliqua le Berni en souriant, je 
ne vais pas au palais : je le rencontre chez la mar- 
quise de Massa. 

— Elle est ici ? 

— Ne le savez-vous pas? Depuis deux mois; et 
le duc me semble très-occupé d'elle. 

— Et vous jouez là le rôle d'un ami complai- 
sant? d'autres diraient... 

— Mais vous tournez tout du mauvais côté, j'y 
vais... et j'y trouve aussi l'abbé Agnolo... 

— Justement Vous parait-il convenable 

qu'un religieux, un dignitaire de l'Eglise, fasse 
des contes qu'aucune femme ne pourrait enten- 
dre sans rougir? Enlever la pudeur, n'est-ce pas 
ôter aux fleurs leur j)arfum ? 



LUISA STROZZI. 59 

— C'est vrai ; mais il conte avec tant de grâce 
qu'on peut le comparer même à Grazzini... qui, 
lui, aussi écrit des nouvelles assez libres, vous en 
conviendrez. 

— Sans doute, mais Grazzini n'est pas dans les 
ordres, je ne l'approuve cependant pas, tout en 
le trouvant moins blâmable. Vous savez que je ne 
suis ni rigide ni pointilleux , mais chacun doit 
respecter son état, c'est le premier devoir d'un 
citoyen, les autres viennent après. L'abbé de 
Santa-Trinita ne va-t-il pas aussi chez là mar- 
quise de Massa ? 

— Oui , et dans une des dernières soirées il 
nous a lu une comédie qui sera bientôt représen- 
tée, et qui m'a paru charmante ; elle se nomme 
la Trimezia. Pour en revenir au duc... 

— Permettez, messire Francesco, j'ai pour 
maxime de ne pas perdre le temps à raisonner 
Sur les conséquences, quand on n'est pas d'accord 
sur la cause. Il est donc inutile de parler du duc, 
je sais ce que je dois en penser. 

— Je voudrais que vous causassiez familière- 
ment avec lui. 

— Souflrez que je le dise, l'amour-propre met 
un voile sur vos yeux. Le duc vous aime, il loue 
vos écrits comme ils méritent de l'être, vous en 



60 LUISA STROZZI. 

êtes reconnaissant , on ne peut vous en blâmer; 
mais souvenez-vous qu'il a prodigué ces mêmes 
éloges à Pierre Aretin, dont le portrait est dans 
son antichambre, et ce rapprochement n'a rien 
d'honorable pour vous. Enfin, le tigre a fait jus- 
qu'à présent patte de velours , il vous caresse en 
cachant ses griffes, mais malheur à vous , mon 
cher ami , si un jour ou l'autre il vous les fait 
sentir! 

Ils étaient alors à la porte San-Gallo et l'entre- 
tien fut interrompu par la voix élevée d'un voya- 
geur, qui recommandait à son compagnon d'atta- 
cher son épée. Ce n'est pas ici comme à Bologne, 
disait-il. 

Francesco regarda et reconnut Cellini et Tri- 
bolo qui revenaient de Venise. Après avoir échan- 
gé quelques mots, il reçut du premier l'invitation 
d'aller le voir le lendemain. 

Ceux qui ont ressenti, non pas ce sentiment 
passager que le désir fait naître et que la jouis- 
sance éteint, mais cet amour vrai qui ne meurt 
qu'avec nous, comprendront l'agitation de Fran- 
cesco : il compta toutes les heures de la nuil et 
chacune d'elles allégeait le poids qui oppressait 
son cœur. Levé dès le point du jour^ il arriva 
vers dix heures chez Benvenuto, il portait avec 



LUISA STROZZI. 61 

lui un de ces panaches dont les jeunes gens ornaien l 
ieurs toques, et qu'il voulait offrir à celui qui 
lui cédait avec tant de générosité un trésor sans 
prix pour lui. 

— Que dit notre amoureux? furent les pre- 
mières paroles de Cellini ; Francesco y répondit 
par un sourire qui ne passait pas le bord des lè- 
vres , sans essayer une dénégation fort inutile. 

— Je suis prêt à tenir ma promesse , continua- 
t-ii, mais plus je regarde ce portrait, plus je 
pense que c'est ce que j'ai fait de mieux, vrai- 
ment — je crois que je me repens...., et il re- 
gardait Francesco qui pâlissait, mais, non, soyez 
tranquille , je plaisante , je ne voudrais pas vous 

causer une telle douleur L'offre généreuse 

que vous avez faite de payer cette cire cinq cents 
ducats, restera gravée dans mon ame , comme 
un exemple de la manière dont les arts doivent 
être appréciés; mais pour agir ainsi, il faut être 
digne de les sentir. 

Francesco se taisait, ne sachant ce qu'on de- 
vait dire à cet homme singulier et craignant tou- 
jours qu'un mot, un rien ne le fît changer d'avis. 

— Il est donc à vous, — à une condition ce- 
pendant : vous viendrez avec moi ce soir vous 
faire recevoir dans la compagnie de la Truellcy et 



63 LUISA STROZZI. 

vous tâcherez d'être gai , car dans cette joyeuse 
réunion, on ne veut pas de visages allongés, ni 
d'yeux bouffis. 

— Mais ne pensez-vous pas, mon cher Benve- 
nuto, que nous avons beaucoup de sujets d'af- 
fliction ? 

— Beaucoup sans doute; et c'est une raison de 
plus de suivre mon exemple en prenant le monde 
comme i! est; tâchez surtout de jouer avec l'a- 
mour et de n'en pas l'aire une occupation sé- 
rieuse.... La maxime n'est pas de votre goût , je 
le vois Appelant alors cette Caterina, que de- 
puis ses mémoires ont rendue célèbre, il lui 
ordonna de préparer à dîner pour lui et Fran- 
cesco , qu'il n'avait pas consulté, et qui s'assit 
résigné à lui complaire. 

Tout en le regardant travailler, il lui demanda, 
non par flatterie , mais parce qu'il le pensait , 
comment il se faisait que ses portraits fassent 
toujours ressemblans. 

— Je tâche avant de commencer, d'imprimer 
dans ma mémoire les traits que je veux repro- 
duire.... Si j'ai réussi mieux qu'un autre pour 
Clément, c'est que je l'avais vu dans beaucoup 
de circonstances, sous des aspects bien différens; 
en prison, inquiet, tremblant sur son sort, puis 



LUISA STROZZI. 6-3 

rassuré par le coup He couleuvrine avec lequel 
j'envoyjii dans l'autre monde le connétable de 
Bourbon.... Enfin j'avais son visage dans la tête 
comme une lettre de l'alphabet et par la même 
raison, que celui qui trace un «, ne peut pas lui 
donner de rapports avec un s; lorsqu'une figure 
vous est présente , on ne peut en la dessinant la 
rendre semblable à une autre. 

Après le diner qui fat frugal, mais bon, et 
pendant lequel Caterina laissa voir par sa brus- 
querie , le déplaisir qu'elle ressentait de n'être 
pas ce jour là assise près de son maitre, Cellini 
ne pensa plus à conduire Francesco à la société 
de la Truelle et il se trouva délivré d'un des plus 
grands supplices de ce monde, celui de cacher la 
tristesse sous l'apparence de la gai té. Lorsqu'il 
reçut enfin la boite qui renfermait ce portrait 
tant désiré, sa main «rembiante la déposa sur 
son cœur et un éclair de bonheur brilla malgré 
lui dans ses yeux. 

Benvenuto accepta la plume blanche, promit 
de la porter comme un souvenir, lui exprima 
ses vœux pour l'avenir, d'un ton qui n'était pas 
exempt de malice, serra sa main en le quittant, et 
ils se séparèrent pour ne plus se revoir. 



CEÌ.PITRE T. 



Ce IBon. 



« Le jaspe le plus précieux , Tagathc 
et l'or lui prêtent leur éclat et sont à peine 
dignes de renfermer un si noble trésor. » 

ÂLFIEIII. 



Après avoir prodigué à rimage chérie les 
hommages de l'amour le plus tendre, Francesco 
songea à l'entourer d'une manière moins indigne 
d'elle; il s'adressa au Piloto qu'il connaissait eî 



LUISA STROZZI. 65 

tjui, peu occupé , comme !a plupart des ouvriers 
dans ce temps de détresse, lui rapporta bientôt 
un cadre d'or orné de pierres précieuses; il avait 
placé à la base une jeune fille représentant 
la Douceur et que soutenaient deux génies posés 
sur un socle d'ébène, incrusté de lapîs-lazuli. 
L'espace du milieu se fermait en forme de porte- 
feuille, Francesco y adapta lui-même le médail- 
lon, et mit ce meuble, qui contenait ce qu'il avait 
de plus cher, sur la table dont il se servait pour 
lire et écrire. 

Du moins, se disait-il , je ne serai plus entière- 
ment seul, je pourrai sans troubler son repos, 
contempler cette ombre d'elle-même. 

Si le chantre de Laure, parcourant les lieux 
consacrés par sa tendresse, répétait: 

— C'est ici Olì j'entendis sa voix mélodieuse, 
là elle s'assit, plus loin elle se retourna et un de 
ses regards pénétra mon cœur, ici elle dit un 
mot, là elle sourit. — 

Avec combien plus de raison Francesco s'é- 
criait en contemplant ce portrait fidèle : — C'est 
ainsi qu'elle m'apparuf, ce jour où, cédant à 
l'impulsion de son cœur, son regard me permit 
l'espérance; telle je la revis, le soir j)los belle et 
plus aimée, telle encore au Boschetto, ravissante 
u. 5 



m LUISA STROZZI. 

de gra(^(s el de modestie; la ménie, toujours la 
même dans cette soirée où elle sut me convaincre 
que l'ambition ne lui ferait jamais préférer une 
autre mainala mienne — Le ciel ne l'a pas voulu! 
Et le souvenir de son père venait ici s'interposer 
entre lui et le murmure. 

11 passa plusieurs jours sans voir personne, cher- 
chant pour ainsi dire à ressaisir ce passé pour ja- 
mais perdu. Il cacha même h Caterina le trésor 
qu'il possédait , redoutant pour lui jusqu'aux at- 
teintes del'air, ill'aurait cru profané parune autre 
main que la sienne. On ne doit pas s'étonner si 
une semblable disposition d'esprit lui servit d'a- 
bri contre la douleur qui répandit un deuil géné- 
ral dans Florence. 

Les magistrats se réunirent vers les fêtes de 
Noël pour statuer sur le sort des exilés; il sem- 
blait que l'approche de celte solennité d'une 
religion de bonté et de clémence, devait disposer 
au pardon les hommes qui tenaient dans leurs 
mains la destinée de trois cents familles; ces mal- 
heureux avaient déjà beaucoup souffert, mais 
leur perte totale pouvait seule satisfaire la haine 
de leurs ennemis. 

On avait décrété en i5")0, qu une majorité de 
cinq voix s(»fiisait pour prononcer l'exil , et qu'il 



LUISA STROZZI. 6^ 

ne pourrait être révoqué que par l'unenimité des 
Huit; telle était la justice de la balance, c'est 
ainsi qu'on récompensait la modération qu'avait 
montrée le parti contraire et se contentant ati mo- 
ment de la plus grande effervescence d'enfermer 
les Palleschi au palais, où ils voyaient leurs pa- 
rens et n'étaient privés d'aucune aisance de la 
vie, encore cette courte détention aurait-elle fini 
avec le siège si la fortune avait favorisé la faction 
populaire. Bien au contraire, le retour de l'ordre 
avait été le signal des mesures les plus violentes. 
On ne pouvait donner que des larmes à ceux qui 
n'étaient plus; mais tous les citoyens qui conser- 
vaient quelques germes d'humanité, croyaient 
que les vengeances non satisfaites se rassasie- 
raient sur les contumaces, et que le duc rappelle- 
rait les exilés, ne fût-ce que pour se les attacher 
par ce bienfait^ et comniC l'espérance parle forte- 
ment au cœur des infortunés , il n'y avait pas 
une famille qui ne se flattât de revoir bientôt 
celui dont elle déplorait l'absence. 

Les juges se rassemblaient tous les matins, on 
accourait sur leur passage quand ils sortaient du 
palais, pour tâcher de lire sur ces visages plus 
ou moins sévères, ce qu'on devait craindre ou 
espérer, car un secret profond entourait leurs 
II. 5. 



68 LUISA STROZZI. 

délibérations qui ne devaient être connues que 
lorsqu'elles seraient terminées. Le 3 janvier on 
afficha les listes aux deux côtés de la porte du 
Bargello; chacun s'en approcha avec anxiété, 
tous s'en retournèrent désespérés, maudissatit 
ce pouvoir dont les proscriptions étaient plus 
cruelles que celles de Sylla auxquelles on pouvait 
du moins échapper par la fuite, tandis qu'ici la 
fuite même entraînait la confiscation et ôtait aux 
enfans tout moyen de subsistance. 

Nul ne ressentit, pour tant de souffrances, une 
compassion plus tendre que Luisa; ne pouvant 
rien de plus, elle sollicita et obtint de son mari, 
la permission de se défaire des objets précieux, 
qu'à l'occasion du nouvel an elle avait reçus 
de son père, de ses frères et du pape même, qui 
chercha toujours à maintenir la concorde entre 
Alexandre et les Strozzi; et j ajoutant ses propres 
épargnes, elle distribua cette somme aux plus 
infortunés. Cette largesse déplut, on voulait que 
ceux qui s'étaient opposés aux Médicis, souffris- 
sent long-temps et beaucoup. Antonio Nori , 
Buondelmonti et Nobili en parlèrent à Luigi, et 
lui conseillèrent d'un ton sévère, de veiller à ce 
que sa femme se conduisît avec plus de prudence. 
Pour lui , il se trouvait partagé entre sa tendresse 



LUISA STROZZI. 69 

pour elle, et la frayeur que lui inspirait senor 
Maurizio; mais sa bonté naturelle l'emporta, et 
comme il ne se doutait pas qu'on pût convertir 
en fautes les actions les plus louables, il ne pou- 
vait s'imaginer que la pitié fût une imprudence, 
et il ne dit rien à Luisa, qui recueillit en paix les 
bénédictions de ceux qu'elle secourait, y trou- 
vant un plaisir bien au-dessus de celui que le 
faste peut donner. 

Cependant, le duc aidé de l'Hongrois, de Frec- 
cia et d'autres personnages de la même trempe , 
se préparait h faire célébrer avec une pompe 
inusitée, la veille de l'Epiphanie, appât certain 
pour le peuple et surtout pour celui de Florence 
qui, en un jour de joie, oublie trois mois de mi- 
sères. * 

Persévérant dans ses projets sur Luisa , il vou- 
lut que Giuliano Salviati donnât un bal le lende- 
main, pensant qu'invitée publiquement, cilene 
pourrait se dispenser d'y paraître. 

Les anciens ont dit avec raison qu'il n'y arien 
de pire au monde que la corruption de ce qui est 
excellent : aussi autant les femmes peuvent-elles 
faire de bien parleurs exemples et leurs conseils, 
autant font-elles de mal lorsqu'elles suivent la 
route du vice. 



70 LUISA STROZZI. 

Ce n était pas sans un dépit secret que Ginevra 
Salviati s'était vu préférer Giulia Mozzi; elle avait, 
il est vrai , redoublé de prévenances pour elle, 
mais sa joie n'en fut que plus vive lorsqu'elle s'a- 
perçut de la nouvelle inclination du duc , et elle 
sut lui faire comprendre qu'il trouverait en elle 
un puissant auxiliaire. L'entendant causer avec 
son mari de la fête projetée etdes personnes qu'on 
devait inviter, elle dit aussitôt que le meilleur titre 
était la jeunesse et la beauté : le nom de Luisa fut 
le premier prononcé, elle en ajouta quelques 
autre, sans paraître y attacher d'importance ; et 
finit par dire qu'elle-même ferait les invitations 
aux femmes qui tenaient le premier rang. 

Alexandre, enchanté de trouver tant de com- 
plaisance o\x il aurait craint de rencontrer un peu 
de jalousie, l'en remercia par ces attentions que 
les femmes ne regardent pas comme un retour de 
tendresse , mais qu'elles agréent comme une 
preuve de la durée de leur ascendant. Il la laissa 
fière de penser qu'elle pourrait par ses soins 
ajouter le nom le plus vénéré de Florence à une 
liste fort diflérente, dont elle-même faisait déjà 
partie. 

Mais pour triompher de la vertu il faut en 
prendre l'apparence, Ginevra le savait, et quand 



LUISA STROZZI. 71 

elle vint voir Luisa, elle se conJreHt si bien, que 
non-seulement elio éloigna tout soupçon, mais que 
Luigi, qui survint pendant la visite, fut charmé 
de sa réserve et de ses paroles, et ne put s'empê- 
cher, lorsqu'elle l"ul sortie, de dire quelques mots 
sur l'injustice du monde, qui parfois blâmait sa 
conduite. Tous deux auraient assisté à la fête, 
si une légère indisposition n'avait pas retenu 
Luisa. 

Cette occasion manquée, le duc, qui en était 
désolé, et Giuliano qui avait compris ses inten- 
tions, concertèrent de faire donner un autre bal à 
Marietta Nasi ; mais, comme sa fortune n'était 
pas considérable, Giuliano lui fit entendre qu'A- 
lexandre le désirait et subviendrait aux frais né- 
cessaires, qu'il fallait surtout inviter Luisa Cap- 
poni ; il ajouta que le duc préférait un bal mas- 
qué. 

Le mari de Marietta étant absent, elle se trouva 
fort embarrassée, ne voulant pas promettre, n'o- 
sant pas refuser. Ce fut dans cet état, où l'on dit 
oui, faute de connaître la manière de dire non , 
qu'elle convint que la fête se donnerait chez son 
père. 

Réfléchissant mieux après le départ de Giulia- 
no à l'engagement qu'elle venait de prendre, elle 



72 LUISA STROZZI. 

envoya chercher soncrusln Francesco, comptant 
qu'il lui donnerait un bon conseil. Il l'écoula avec 
attention , et démêla facilement la trame qui 
s'ourdissait contre Luisa; et ce fat avec uneforce 
bien supérieure à toutes les considérations hu- 
mâmes, qu'il se sentit entraîné à s'y opposer par 
tous les moyens possibles. 

Sans paraître se douter de rien, il lui dit au 
bout d'un instant de réflexion : qu'elle ne pou- 
vait plus dégager sa parole, mais qu'il serait con- 
venable d'envoyer un courrier à son mari, pour 
hâter son retour. Cet avis fut suivi. 

— Vous viendrez, n'est-ce pas? dit Marietta. 

— Pourquoi le désirez-vous? 

— J'aime à voir des philosophes comme vous, 
venir se réjouir avec nous autres mondains. 

— Les temps où nous vivons vous semblent- 
ils propres à inspirer la joie? 

— C'est justement parce que tout est triste au- 
tour de nous, qu'il faut chercher des distractions 
dans les plaisirs. 

— Je ne m'attendais pas, ma cousine, à re- 
trouver dans votre bouche, ce principes! exquis 
d'Epicure. 

— N'est-ilpasbonPque gagne-t-on à s'attrister? 
les plaintes et les pleurs ciiangent-ils la fortune? 



LUISA STROZZI. 73 

— Non, mais quelquefois elle rougit de son 
ouvrage. 

Il la quitta surpris et affligé de voir à quel 
point le goûtexr.essif des plaisirs peut l'emporter 
dans l'ame des femmes sur les ressentimens les 
plus légitimes ; car plus d'une suivait l'exemple 
de Mariella. On venait ces jours mêmes d'appren- 
dre que le gouvernement avait obtenu du duc 
de Ferrare, de dannir tous les exilés florentins 
de son territoire ; Valori et Guicciardini tous 
deux sans pitié, faisaient exécuter l'ordre, l'un 
dans la Romagne et l'autre à Bologne : et pour 
comble d'outrage , la même mesure s'appliquait 
aux plus vils malfaiteurs. 

C'est sous ces auspices que se donna , dans la 
seconde semaine de janvier, cette fête si somp- 
tueuse , dont tous les historiens ont parlé et qui 
amena de si fatales conséquences. 

Bien déterminé à ne rien épargner pour dé- 
jouer les menées du duc, Francesco sans en par- 
ler à personne, pas même à Caterina, se rendit 
chez sa cousine, après avoir choisi à dessein, un 
des masques les plus simples , parmi ceux très- 
recherchés que l'on portait alors; presque tous 
en bois de hêtre étaient recouverts de mosaïques 
de marbre, souvent de vert antique , le blanc des 



74 LUISA STROZZI. 

yeux était en nacre de perle, les dents d'ivoire. 

La signora Ginori, fidèle à la résolution qu'elle 
avait priseà ravcnement d'Alexandre, s'était abs- 
tenue d'y paraître , une circonstance imprévue 
avait empêché Luigi d'accompagner sa femme, 
qui se trouvait ainsi sans autre défense que sa 
vertu au milieu de ceux qui complotaient sa ruine. 

Francesco monta lentement les degrés , op- 
pressé, agité de mille sensations diverses; pré- 
paré à la revoir, mais décidé à s'en approcher 
comme d'un objet céleste. En entrant dans la 
salle, la première personne qui lui apparut fut 
Luisa, éblouissante de beauté ; il sentit aussitôt 
une main de fer presser son sein avec une telle 
force que la douleur le contraignit à s'appuyer 
un instant contre le mur ; revenu à lui , il re- 
garda de nouveau cet angéiique visage et pensant 
à la félicité qu'il avait espérée et qui lui était 
échappée, il ne put retenir une larme; ce fut, 
dans cette soirée, l'unique tribut qu'il paya à la 
faiblesse de la nature humaine. 

Il lui semblait qu'une voix intérieure lui disait : 
Si tu as pu le croire digne de la posséder, si une 
cruelle fatalité est venue te l'arracher, la seule 
pensée doit être de lui montrer que ton afiièction 
dérive d'une source bien pliL> élevée que celle 



LUISA STROZZI. 75 

dont émanent d'ordinaire les amours de la terre. 
En effet les mots si profanés de passion , d'ido- 
lâtrie seraient bien faibles pour exprimer ce qu'il 
ressentait alors. Sans être remarqué , il se mêla 
dans la foule; le duc n'était pas encore arrivé, la 
signora Mozzi Sacbetti avait pris le costume de 
Diane. Sa taille élevée , sa longue et blonde cbe- 
velure la faisaient reconnaître ; le croissant de 
diamant qui brillait sur son front, présent de Fi- 
lippo ; les perles qui entouraient son cou , gage 
de l'affection d'Alexandre; l'arc et le carquois 
qui flottaient sur ses blanches épaules, et que 
faisait ressortir une robe de pourpre, attiraient 
vers elle tous les regards. L'infortunée s'était 
ainsi parée pour tenter un effort sur le cœur 
blasé du duc, et conserver une faveur qui décli- 
nait visiblement. 

Ginevra, au contraire, dominée par le désir de 
se venger d'une rivale, et de gagner les bonnes 
grâces du duc en favorisant ses projets sur Luisa, 
était venue avec une toilette très-simple et sans 
masque, voulant faire croire que ne cberchant 
plus à plaire, elle était désabusée des illusions de 
ce monde. Elle poussa la précaution au pomt de 
n'adresser à Luisa qu'un regret poli de ne pas 
l'avoir vue à sa fête, parce qu'aucune ne pouvait 



76 LUISA STROZZI. 

être complète sans elle. Lorsque Francesco se fut 
placé de manière à observer ce qui se passait, 
Luisa causait avec Tomasso Strozzi, qui cherchait 
en vain h amener le sourire sur ses lèvres; Fran- 
cesco Pazzi était aussi près d'elle et semblait ne 
pas avoir perdu toute espérance; elle, gracieuse 
pour tous , refusant de danser, mais s'excusant 
près de ceux qui l'en priaient d'une manière qui 
fit penser qu'elle était enceinte, répandait sur 
toutes ses paroles et ses moindres mouvemens la 
modeste réserve qui appartenait à elle seule. 

Les danses et les jeux étaient commencés ; 
Francesco épiait le moment de lui parler sans être 
entendu, et il ne tarda pas à se présenter. Le duc 
venait d'entrer, entouré d'une troupe nombreuse 
de masques, et travesti en religieuse, suivant la 
bizarre fantaisie qui lui était habituelle; il traver- 
sale premier salon sans apercevoir Luisa, et ren- 
contrant dans le second la belle Diane, qu'il ne 
reconnut pas d'abord, il s'arrêta près d'elle. Pen- 
dant ce temps là le bruit de son arrivée et de son 
étrange costume circulait de bouche en bouche, 
presque tous les hommes se levèrent pour le sui- 
vre ; les deux places les plus voisines de Luisa 
restèrent vacantes, Francesco saisit ce moment et 
vint s'asseoir à côté d'elle. 



LUISA STROZZI. 77 

— Me connaissez-vous, beau masque ? dit sa 
douce voix. 

Et lui répondit, aussitôt que les violentes pal- 
pitations de son cœur le lui permirent: — Luisa, 
écoulez-moi , et si, comme je l'espère, le son de 
ma voix ne vous est pas inconnue Elle trem- 
blait, ne sachant ce qu'elle devait penser , il con- 
tinua : — Je vous supplie de m'entendre un in- 
stant. Le motif qui me conduit près de vous est 
tel, que je ne crains pas que vous me reprochiez 
de vous avoir désobéi. C'est un frère qui vient 
vous avertir du danger qui vous menace; des 
pervers ont machiné votre perte. Je ne redoute 
rien, si ce n'est cette rare bonté , qui ne saurait 
s'imaginer la pertidiedes autres. Pour nulle autre 
cause je n'aurais osé venir troubler ces regards 
si sereins tout à l'heure, et que je voiç à présent 
voilés et incertains. 

Il se hâta de lui raconter ce qui était relatif à la 
médaille et à cette fête donnée en apparence par 
Marietta, et en effet par le duc; il ajouta que ce 
serait une immense douleur pour tous ceux qui 
la regardaient comme un modèle de vertu au mi- 
lieu de la corruption générale, si même, sans le 

vouloir, elle tombait dans quelque piège Mé- 

Hez-vous doncde la moindre bagatelle, pour peu 



78 LUISA STROZZI 

qu'elle oltre le plus léger doute... Comptez sur 
moi comme sur un frère prêt à vous défendre en 
toute occasion... Je vous quitte, heureux d'avoir 
pu vous parler... Puisse le ciel vous accorder tout 
le bonheur que vous méritez. Le salon se remplis- 
sait, il se leva, elle n'eut que le temps de dire : 

— - Je vous suis reconnaissante, mon cher Fran- 
cesco. 

Ces derniers mots s'insinuèrent dans son cœur 
et l'émurent tellement qu'il fut obligé de s'asseoir 
quelques minutes à 1 écart, avant de retrouver la 
force de s'éloigner. 

Dès qu'il l'eût laissée, Luisa se demanda si elle 
n'était pas le jouet d'un songe; elle le suivit de 
l'œil dans le coin où il s'était retiré, et ne le vit 
pas disparaître sans regret. Recueillie en elle- 
même, elle se mit à réfléchir sur ce qu'il venait 
de dire; mais dans sa profonde ignorance des ruses 
du vice, elle ne comprenait ni le danger qui la 
menaçait, ni les moyens de s'en garantir. Elle sa- 
vait que les projets du duc étalent coupables , et 
sentant la ferme volonté de s'y opposer , elle ne 
concevait pas qu'elle put se perdre sans le vou 
loir ; cependant les avis de Francesco étaient d'un 
trop grand poids pour ne pas l'effrayer. 

Elle était encore absorbée dans ses réflexions, 



LUISA STROZZI. 79 

lorsque Ginevra s'approcha d'elle, en disant : — 
Avez- vous vu , mon aimable Luisa, cett«^ éva- 
porée ? 

— De qui parlez-vous? 

— De la signora Mozzi Sacchetti. 

— Je ne l'ai pas remarquée. 

— Elle est en Diane, sans doute pour le plai- 
sir de faire un contraste. Le duc l'a rencontrée et 
n'a pas dû la reconnaître; un tel oubli des conve- 
nances est inâoulenable. Du moins elle est la seule, 
aucune autre n'a montré si peu d'égards pour son 
rang. Et Manetta, regardez comme sa danse est 
vive et brillante. 

— Oui, fel]e est heureuse de pouvoir s'amuser. 

— Mais vous, vous me semblez mélancolique; 
que poiivez-vous désirer de plus qu'un mari beau, 
jeune et bon ? 

— Oh! quant à cela, rien. 

— Pourquoi donc être si triste? que feriez-vous 
si vous étiez à ma place. 

— Est-ce que vous n'êtes pas heureuse? 

— Moi?... Est-ce possible, avec Giuliano dont 
l'humeur varie à chaque minute? Qui se ruine 
par de folles dépenses? Croyez-moi, ma chère 
Luisa , je suis bien malheureuse. Quand nous 
pourrons causer à notre aise... 



80 LUISA STROZZI. 

— Ce sera bientôt... Jesaisque je dois... 

— Je vous raconterai mes chagrins et vous me 
plaindrez, j'ensuis sûre. Quelle différence lors- 
que j'étais àSienne, chez mon père... Aimée, re- 
cherchée, j'étais l'objet de l'envie de toutes les 
personnes de mon âge. 

— Et à présent , que vous manque-t-il pour 
l'être encore ? 

— Bien des choses, ma chère Luisa : je ne suis 
pas comme vous près de ma famille, et d'un père 
qui me chérisse. 

— Est-il possible que le vôtre ne vous aime 
pas ? 

— Beaucoup, au contraire , mais il esL loin ; 
et occupé comme il l'est par la protection qu'il 
accorde à tous les principaux artistes de Rome , 
il y a peu d'espoir qu'il veuille venir s'ennuyer à 
Florence. 

Luisa, bien aise de donner une autre direction 
à l'entretien, dit aussitôt : — Raphaël même lui 
a eu de grandes obligations. 

— Sans doute , ainsi que le Peruzzi , Cellini, 
le Razzi... 

— Razzi? Je ne le connais pas. 

— C'est tout simple, nous autres Italiens, nous 
sommes si riches qu'une partie de nos trésors 



LUISA STROZZI. 81 

nous est inconnue. Le Razzi n'est au-dessous d'au- 
cun des grands peintres, si on en excepte quel- 
ques-uns qui sont hors de ligne. J'étais très-jeune 
quand il vint h Sienne; Piètra Perugin venait de 
peindre un crucifiement pour l'église de Saint- 
Augustin : sans^edouter la comparaison, il en 
fit un pour San-Francesco , que tout le monde 
admira. Il est vrai qu'il n'est pas toujours égal à 
lui-même; mais quand il suit l'inspiration de son 
génie et non celle de l'usage et de la routine , il 
me semble admirable ! L'extase de Santa-Caterina 
est, pour l'expression , un chef-d'œuvre... Vous 
aimez les arts, m'a-t-on dit..., il faut aller à 
Sienne , admirer , dans la fameuse sacristie , le 
dessin de Raphaël et le coloris du Pinturicchio... 
Pardonnez : je sais que vousaimezMichel-Ange ; 
mais pour la grâce et la vérité... 

— Que voudriez-vous dir e? 

— Qu'il est très-inférieur à Raphaël. 

— Comme peintre , nul n'en doute : comme 
homme, la distance est immense. v, 

— Même sous ce dernier point de vue, sa mo- 
destie , sa simplicité me semblent n'appartenir 
qu'à lui seul. Mon père me disait que lorsqu'il 
vint à Sienne pour la première fois, il ne parais- 
sait passe douter qu'il était un grand-homme. 

II. 6 



82 LUISA SlROZZl. 

— Michel-Ange ne vous semble-t-il pas modeste 
aussi? 

— .le suis forcée de dire non. 

— El- moi , j'en vois sans cesse des preuves. 

— Sa raison est , je crois , ug peu ébranlée par 
vous, chère Luisa. 

— Vous plaisantez. 

— Pourquoi donc? La tête d'un vieillard se 
perd facilement près d'une jeune femme; et c'est 
alors un spectacle très-amusant. Je serais charmé 
d'être là quand il vous fait sa cour. 

— Comment pouvez-vous le penser .'* 

— La chose me paraît simple : parce que je 
suis persuadée qu'il est fort difficile qu'un Lom- 
me , quelque soit son rang , vous voie sans se 
sentir séduit, entraîné par cet attrait ineffable... 

Giuliano survint alors ; il tenait son masque à 
la main, et dit à sa femme : 

— Ginevra , le duc s'est démasqué , et désire 
danser avec vous. 

— Qu'il choisisse plutôt ht belle Diane, répon- 
dit-elle d'un air de dédain simulé ; pour moi , je 
préfère causer avec cette aimable signora. 

— El moi je vous ordonne d'aller danser avec 
le duc. 

— Je ne veux pas. 



LUISA STROZZI. 83 

Un geste menaçant termina la discussion : Gi- 
nevra se leva , et serra la main de Luisa comme 
pour lui dire qu'elle pouvait à présent juger si ses 
plaintes étaient exagérées. 

Giuliano prit la place qu'elle occupait près de 
Luisa ; et, tout en jouant avec son masque, lui 
demanda si elle trouvait qu'il fit bien valoir son 
autorité de mari. N'obtenant qu'une réponse eva- 
sive, il continua : — Vous savez qu'il n'est pas 
toujours facile de conduire les femmes ; mais la 
mienne finit par obéir... A-propos, on dit que 
Luigi n'a pas d'autre volonté que la vôtre : est- 
ce vrai ? 

— Mon mari est raisonnable... 

— A merveille ! C'est bien à vous de faire son 
éloge. Est-il jaloux ? 

— Pourquoi le serait-il? 

— Vous êtes si ainiable!... vous devez faire 
tant de conquêtes ! 

Luisa feignit de ne pas comprendre, et répon- 
dit qu'il avait dans sa femme un modèle parfait 
d'amabilité. 

— Oui... lorsqu'elle n'est pas chez elle. 

La conversation se prolongea : il se plaignit de 
l'indifférence de Ginevra. Luisa lui répondait à 
peine , pesant toutes ses paroles , et craignant 
n. 6. 



84 LUISA STROZZI. 

d'être déjà entourée des pièges dont Francesco 
l'avait prévenue; elle ne se trompait pas , et ce- 
pend;mt elle n'avait encore rien entendu qui pût 
l'alarmer. 

La contredanse où figurait Marietta étant finie, 
elle vint s'asseoir près de Luisa. — Aidez-moi , lui 
dit Giuliano , à per uader à cette belle personne 
qu'elle est la reine de la fête. 

— Qui pourrait en douter? répliqua-t-elle. 

— Le très-heureux Luigi !... Il a bien fait de 
ne pas venir ; je me sentais en disposition de 
lui dire fran(;hement qu'il ne mérite pas son 
bonheur. 

— Pourquoi ce manque de courtoisie? 

— Je sens, je vois ainsi; tan^ de perfections 
méritaient un autre destin. N'est-il pas vrai, 
Marietta ? 

— Je ne dirai pas cela, mais croyez qu'il n'y a 
pas ici un seul homme qui ne l'envie. 

— Et peut-être n'y trouverait-on pas une seule 
femme qui,.. 

— Quelles étranges ^>aroles , dit-ell'^ en rou- 
gissant un peu. 

— Vous pourriez les entendre, reprit vivement 
Giuliano, dans tous les lieux que vous embellis- 
sez de votre présence... 



LUISA STROZZI. 85 

— Mais, en tous cas , lors même que vous croi- 
riez dire la vérité , vous semble-t-il juste de me 
louer aux dépens de mon mari? 

— Je n'aurais pas ainsi parlé de votre père, 
qui est riiommele plus aimable de notre temps ; 
on le prendrait pour le frère de ses fils : aussi 
vous voyez ses succès... La signora Mozzi a beau 
faire pour nous persuader qu'elle aime le duc, 
on voit que votre père n'est point oublié. 

- — Messire Filippo est réellement très-aima- 
ble, ajouta Marietta; vous a-t-il écrit depuis peu ? 

Luisa saisit cette occasion de changer le sujet 
de l'entretien, et entra dans quelques détails sur 
la cour de France. 

Bientôt le duc s'avança de leur côté. Ses vèle- 
mens de religieuse, qui faisaient ressortir la teinte 
foncée de son visage , l'enlaidissaient encore. 
Luisa vit en tremblant Giuliano lui céder sa place, 
et se promit de veiller sur tout ce qu'elle allait 
dire, afin de ne paraître ni faible par crainte, ni 
impolie par trop d'assurance. 

Alexandre débuta par complimenter Marie t ta 
sur le bon goût qui avait présidé ù la fête , ce qui 
était vrai ; mais passant de cet éloge à celui de la 
magnificence, et ignorant que Luisa sût qu'elle 
était donnée par ses ordres et à ses frais, il iût 



8fî LUISA STROZZI. 

fort surpris de s'entendre répondre par cette fem- 
me si timide d'ordinaire , mais qui voulait mon- 
trer qu'elle ne l'était pas toujours. 

— Pour faire la juste part de chacun , je me 
bornerai à louer le bon août. 

Feignant de ne pas comprendre, il poursuivit. 
— Et vous, signora , vous éles-vous amusée ? 

— Autant que mon caractère le permet , 
Excellence. 

— Votre caractère? est-il donc différent de 
celui des autres? 

— La même variété qui s'oppose à ce qu'un 
visage soit l'exacte copie d'un autre, se retrouve 
aussi dans les goûts et les manières de voir. 

— Parmi tous ces jeunes gens quel est celui 
qui a le bonheur de vous plaire davantage? 

— Tous me plaisent également. 

— De telles choses se disent , mais ne se pen- 
sent pas. 

— Plutôt que de parler contre ma pensée , je 
garde le silence. 

— Jamais vous ne m'avez paru si belle que 
ce soir. Luisa se taisait. — Vous ne me répondez 
pas? 

— ^= Je dirai alors qu'une femme doit avoir une 
médiocre opinion d'elle-même, lorsqu'elle s'en- 



LUISA STROZZI. 87 

tend louer sur un avanlage, qui, en supposant 
qu'on le possède , est l'œuvre du hasard et non 
la sienne. 

— Voici de la philosophie. 

— Il me semble que non , Excellence. 

— Laissez ce titre ; je ne le reçus ni de mes 
amis, ni des autres femmes. 

— C'est peut-être parce qu'elles voient Votre 
Excellence avec d'autres yeux que les miens. 

— C'est-à-dire? répliqua-t-il brusquement. 

— Sans les égards qu'on doit h son rang. 

— Mais vous savez que je veux être votre 
ami. 

— Raison de plus pour redoubler de respect. 
Le duc n'était pas habitué à un tel langage; il 

sentit qu'il lui restait beaucoup à faire , s'il per- 
sistait à suivre la même route. Se levant avec un 
mouvement d'impatience , il lui dit : — Venez 
danser avec moi. 

— Si Votre Excellence me l'eût demandé d'a- 
bord, je n'aurais pas refusé; à présent je ne le 
puis, voulant me retirer bientôt, je craindrais... 

— Vous n'avez donc dansé avec personne ? 

— Non , Excellence. 

— Seriez-vous enceinte? 

— Plût au ciel! 



88 LUISA STROZZI. 

— Vous ne voulez donc pas danser avec moi ? 

— Votre Excellence en sait la raison. 

Le duc la quitta vivement irrité; et elle se 
promit bien de refuser désormais toutes les i'étes 
auxquelles elle serait invitée. 

Mariella , qui était une de ces femmes qui ne 
croient pas facilement au mal, et dont la cou- 
pable légèreté le regarde comme une bagatelle 
lorsqu'il vient d'une source élevée, continua à 
causer avec elle aussi tranquillement que si elle 
n'eût pas aperçu la moindre malice dans les dis- 
cours de Salviati el du duc; peu d'inslans après 
on vint avertir Luisa que ses gens l'attendaient. 

Elle prit aussitôt congé de Mariella, qui, la 
voyant seule, se leva pour l'accompagner jusqu'à 
la porte du salon. Elle trouva là Giuliano , qui 
s'empara de son bras avec une espèce de violence 
voilée sous une apparence de politesse empressée. 

Luisa refusa d'abord ; mais craignant d'attirer 
les regards par trop d'insistance, elle céda avec 
une répugnance qui ne fut que trop justifiée : 
en descendant l'escalier et en l'aidant à monter à 
cheval, les paroles et la conduite de Salviati, 
dignes du confident d'Alexandre , furent pour la 
vertueuse fille de Clarice le plus sanglant outrage. 

Délivrée de son odieuse présence, après n'a- 



LUISA STROZZI. 89 

voir répondu qu'avec le silence du mépris aux 
souhaits qu'il exprima pour qu'elle passât une 
nuit paisible , frémissant de colère et sentant ses 
joues brûlantes, elle ne savait à quoi se résoudre. 

Le dirait-elle à son mari? — s'exposerait-elle 

par un éclat à devenir la fable de Florence? 

ou se tairait-elle , au risque de recevoir encore 
la même insulte ? 

Elle soupira en pensant à la dépravation de 
ces hommes dont s'entourait le dépositaire du 
pouvoir, et ralentit le pas de son cheval pour mé- 
diter plus long-temps sur les difficultés de sa po- 
sition ; elle arriva cependant chez elle sans avoir 
pris aucun parti, et se sentit soulagée en appre- 
nant que Luigi n'était pas encore revenu de la 
campagne. Après de longues et mûres réflexions, 
elle se décida à lui tout cacher, formant en même 
temps la résolution de saisir tous les prétextes 
pour sortir le moins possible , et consacrant sans 
regret à la solitude des jours que l'amour ne pou- 
vait embellir. 



chapiths ti. 



pifjgi^. 



« Elle forme dans son ame la résolu- 
tion de se donner la mort de sa propre 
main, avant que le barbare exécute son 
funeste projet. » 

L'ÂRIOSTE. 



On a souvent répété que l'amour est éminem- 
nicnt exclusif, qu'il domine toutes les affections, 
s'il ne les détruit pas; mais j'ignore si on a jamais 
dit que lui, qui sait prendre l'apparence de tous 



LUISA STROZZI. 91 

les sentiiiieus, ne permet à aucun de se revêtir 
de la sienne. Tandis qu'on le voit pénétrer dans 
les cœurs sous les traits de la pitié, de l'admiration 
et même de la douleur, on ne vit jamais nulle 
autre passion emprunter son accent, ni parler son 
langage; il y a dans la voix, dans les regards qu'il 
anime , une expression qu'on ne peut ni mécon- 
naître, ni confondre. 

Luisa s'était flattée que les vertus de son mari, 
le temps et surtout l'absence de Francesco, amène- 
raient peu h peu dans ses affections le changement 
qu'elle-même désirait : vain espoir! Ni la vive 
amitié qu elle ressentait pour lui , ni la douceur 
de ses manières, ni ses propres eftbrts, ne purent 
parvenir à combler le vide immense de son cœur. 

Les doux entretiens de Caterina, les soins don- 
nés à Giulietta, qu'elle avait souvent près d'elle et 
avec qui elle aimait à faire son apprentissage de 
mère; la tendresse de Luigi, qui ne respirait que 
pour elle; l'affection de son père, devenue plus 
tendre encore depuis son mariage ; les larmes de 
joiedes infortunés secourus par sa main généreuse; 
enfin les marques d'admiration et de respect 
qu'elle recevait du peuple dans ses rares excur- 
sions, avaient servi jusqu'ici à tempérer, sinon à 
guérir ses chagrins. Si sa vie n'était pas heureuse 



92 LUISA STROZZI. 

du moins elle était paisible. Mais la voix de Fran- 
cesco vint de nouveau réveiller l'orage qui som- 
meillait dans son sein. 

Ce n'est pas que même en songe elle entrevit la 
possibilité de transgresser ces devoirs qui for- 
maient autour d'elle une chaîne que rien ne pou- 
vait rompre; mais elle ne pouvait ralentir à son 
gré les battemens de son cœur, chaque fois 
qu'elle pensait à cette soirée fatale; et quel était 
l'instant où elle ne s'offrait pas h son souvenir?... 
où elle ne se rappelait pas ces paroles si dévouées, 
ce zèle pour son honneur , cet oubli si entier de 
lui-même! Prêt à tout braver pour elle, il n'a- 
vait pas laissé échapper un mot, un soupir qui 
trahit l'émotion qui sans doute remplissait son 
ame. Tant de force, une magnanimité si rare, sur- 
passaient ridée même qu'elle s'était formée des 
perfections de Francesco. 

Rappelée, par un contraste qui se présentait 
naturellement, à la perversité de Giuliano, elle 
fut plusieurs fois tentée d'en dire quelques mots 
à Lione, mais la crainte de provoquer de cruelles 
vengeances la retint toujours. 

Cependant elle ne se dissimulait pas le danger 
auquel l'exposait la visite qu'elle devait un jour 
ou l'autre faire à Ginevra; et elle essaya d'enga- 



LUISA STROZZI. 93 

ger son mari à l'accompngner. Mais lui , que ces 
devoirs de société ennuyaient, assura que sa pré- 
sence n'était nullement nécessaire. 

Luisa n'osait pas y aller seule, sans vouloir en 
dire le motif"; mais ayant appris par hasard que 
Giuliano était absent, elle s'empressa de profiter 
delà circonstance pour aller voir sa femme sans 
crainte de le rencontrer, et par une belle matinée, 
le mardi qui j)récédait la dernière semaine de 
carnaval, elle sortit sur les onze heures et tourna 
ses pas vers la maison des Salviati. 

Après s'être fait attendre quelques minutes, 
Ginevra parut et vint l'embrasser avec une cordia- 
lité si bien jouée que la malheureuse ne se douta 
pas que ces caresses pouvaient se comparer à 
celles de Médée. Sa grâce, sa douceur, la con- 
fiance avec laquelle elle venait se remettre entre 
ses mains, auraient pu détourner la créature la 
plus inique de coopérer à sa ruine; mais le re- 
mords et la pitié peuvent-ils s'insinuer dans l'ame 
d'une femme ambitieuse, jalouse etdéjà corrom- 
pue? Fixant sur sa victime ses yeux brillans, elle 
anticipait sur la jouissance de voir cet ange de pu- 
reté rabaissé à son propre niveau. 

Elle s'informa d'abord des nouvelles de son 
mari, puis de son père; sut que ce dernier, encore 



94 LUISA STROZZI. 

à la cour du roi très-chrétien, y était l'objet d'une 
distinction toute particulière. RevenantsurLuigi, 
elle le loua beaucoup, disant que le sort lui avait 
donné en lui un époux tel qu'elle le méritait, et 
que le duc même faisait souvent son éloge. 

Cette mention du duc , qui ne paraissait pas 
amenée nécessairement par le sujet de l'entretien, 
déplut à Luisa, qui, tout en étant timide et bonne, 
ne manquait pas de sagacité : néanmoins elle se 
plut h croire que c'était l'effet du hasard. 

Ginevra la questionna ensuite sur la signora 
Ginori et les raisons qui l'empêchaient de paraître 
à aucune fête; observant que ce n'était pas ainsi 
qu'on devait agir dans un nouvel ordre de choses 
que les citoyens avaient désiré. Ici , plus mali- 
cieuse que véridique, elle désigna Filippo, puis 
elle posa en principe , que les femmes placées 
par leur naissance au premier rang, devaient 
(•oncourir h rendre joyeuse et animée la cour d'un 
jeune prince tel qu'Alexandre. 

A ce nom répété pour la seconde fois, Luisa 
tressaillit; mais quelle fut sa stupeur en voyant 
paraître le duc lui-même ! 

— Excellence, lui dit Ginevra, sans se déconcer- 
ter et comme si son arrivée eût été imprévue , 
nous parlions de vous. Si nous en avions dit du 



LUISA STROZZI. 95 

mal, i! nous aurait surprises également, ajoutâ- 
t-elle en s'adressant à Luisa. 

Celle-ci en se levant pour le saluer, se sentit 
agitée d'un tremblement qui ne dura qu'un ins- 
tant, l'évidence du péril lui rendit la force de 
réfléchir aux moyens de s'y soustraire : jetant 
les yeux sur les objets qui l'entouraient , elle ju- 
gea sur-le-champ ce qu'elle aurait à faire. Pres- 
quaussitôt elle vit le regard étincelant d'A- 
lexandre fixer Ginevra , qui tout aussi impa- 
tiente du dénouement , prit un léger prétexte et 
sortit du salon. 

On pourrait dire en se servant d'une expression 
du Tasse, que dans ce moment Luisa s'entoura de 
toute sa vertu. A peine Ginevra eut-elle disparu , 
qu'elle se leva , fit deux pas vers la fenêtre et mit 
sa chaise entr'elle et le duc qui était encore assis. 

— Que voulez-vous donc faire? demanda 
Alexandre avec un accent passionné. 

— Piien, rien^ dit-elle, satisfaite d'avoir ob- 
servé que la targette supérieure était baissée et 
qu'à une simple pression du doigt sur celle d'en 
bas, la fenêtre s'ouvrirait. 

— Rien? reprit-il; mais pourquoi vous éloi- 
gner? que craignez-vous? ne savez-vous pas 
combien je vous aime? En prononçant ces mots 
il se leva. 



86 LUISA STROZZI. 

Elle recula encore un peu, tenant toujours la 
chaise de la main droite. Il y eut une minute 
d'incertitude; mais au premier mouvement que 
fit le duc pour s'avancer, elle lança la chaise 
contre lui et ouvrit la fenêtre avec la rapidité de 
l'éclair. 

— Si vous faites un pas, dit-elle d'une voix 
ferme Alexandre étonné resta immobile. 

— Vous voyez combien il m'est aisé de fuir, 
d'un élan je suis dans la rue , et le ciel aura pitié 
de mon ame. 

Elle était tel'ement penchée, qu'une seconde 
suffisait pour qu'elle se précipitât, et le son de sa 
voix était empreint de tant de confiance er elle- 
même, que le duc n'osa pas risquer l'épreuve; 
alors frémissant de rage, et rugissant comme un 
lion qui voit échapper sa proie: — Tu veux donc, 
s'écria-t-il, voir l'extermination de ta famille'; tu 
seras satisfaite, cette race abhorrée périra tout 
entière. 

Luisa le regardait^ un silence sublime fut sa 
seule réponse; puis avec cet empire des grandes 
âmes que les êtres les plus dépravés ne peuvent 
méconnaître, elle lui fit signe de sortir. 

La plume se refuse à redire les affreuses im- 
précations qu'il exala dans sa fureur; mais ne 



LUISA STROZZI. 97 

désespérant pas d'obtenir par la force, ce qu'il 
ne pouvait attendre désormais de la séduction 
ni de la ruse; il se retira par des passages qu'U 
connaissait. 

Luisa restée à la même place, vit passer Fran- 
cesco Pazzi , et quoique dans toute autre occa- 
sion elle eût évité de réclamer ses services, pen- 
sant au danger qui l'entourait tant qu'elle serait 
sous ce toit inhospitalier, elle n'hésita pas à lui 
faire signe de monter. Très-surpris , il accourut 
aussitôt et fut frappé de la confusion qui régnait 
parmi les domestiques ; aucun n'osa l'empêcher 
de pénétrer dans k salon où il trouva Luisa. Elle 
réfléchit un instant sur la conduite qu'elle devait 
tenir avec Ginevra, et se décida à dissimuler par 
tin reste d'égard pour son sexe : ouvrant la porte, 
elle dit aux gens qui se tenaient dans l'anticham- 
bre, d'avertir leur maitresse qu'elle désirait 
prendre congé d'elle. Mais Ginevra ne se sentit 
pas le courage de reparaître, et la faisant prier 
d'agréer ses excuses , elle montra que le respect 
pour la vertu ne meurt pas entièrement, dans les 
cœurs même les plus corrompus. 

Lorsqu' Alexandre, encore tremblant de colère 
rencontra sa complice, il eut à supporter ses pi- 
quantes railleries, auxquelles il répondit avec 
II. 7 



98 LUISA STROZZI. 

amertume, que toutes les femmes n'étaient pas 
Ginevra. 

— Non, reprit-elle, toutes ne savent pas, 
réprimant des plaintes superflues, continuer 
d'aimer celui qui les délaisse; et moi, j'ignore 
comment on partage son cœur , la bolle Diane 
pourrait me l'apprendre Robert Strozzi 

— Robert, s'écria le duc. 

— Ah! vous ne le suiviez donc pas?.... vous 
tromper est chose trop facile, Filippo est absent, 
son fils a su plaire 

— Robert aussi ! répétait le duc irrité. 

— Et pourquoi s'en étonner ? n'est-il pas ai- 
mable, riche et généreux? et vous, qua.id la 
fortune favorable vous offre une vengeance fa- 
cile, en vous livrant sa sœur, vous vous avisez 

d'imiter Alexandre-le-Grand, ou plutôt Et 

elle récita à voix basse une stance fameuse de 
l'Arioste. Jetons un voile sur le reste de l'entre- 
tien , où cette femme perverse et ambitieuse 
sut, tout en se montrant prête à servir les projets 
du duc, se réserver quelque chance de le rame- 
ner de nouveau à ses pieds. 

Dès que Luisa se vit en sûreté, la force qui 
l'avait soutenue jusqu'alors l'abandonna, et se 
sentant près de s'évanouir, elle fut obligée d'entrer 



LUISA STROZZI. 99 

dans une boutique pour s'asseoir un instant. Berni 
s'y trouvait par hasard, la voyant si pâle, il ne 
put s'empêcher de demander à Pazzi cç qui lui 
était arrivé, mais il ne put lui rien dire, sinon qu^il 
l'avait rencontrée chez Ginevra; qu'elle l'avait prié 
de raccompagner, et qu'ils étaient venus jusque-là 
sans se parler. Berni de son côté, avait vu le duc 
sortir du palais Salviati par la petite porte qui 
donne dans la rue des Pandoltini, si bien qu'en 
rapprochant ces deux faits , il en tira une conclu- 
sion peu éloignée de la vérité ; et entraîné par le 
relâchement général des mœurs, à envisager cer- 
taines choses avec beaucoup de légèreté, il se 
sentit disposé à en rire Le malheureux ne sa- 
vait pas combien la plaisanterie lui coûterait 
cher. 

Lorsque Luisa fut remise , elle remercia le 
marchand de son hospitalité, et trop faible en- 
core pour se passer de soutien, elle reprit le bras 
de Francesco et s'achemina lentement vers sa 
demeure; il n'osait pas l'interroger, ce fut elle 
qui rompit le silence. 

— Je vous prie, lui dit-elle, de ne parler à 
personne de cette désagréable aventure. 

— Ce serait difficile, répondit-il, puisqu'elle 
est un mystère pour moi. 

II. 7. 



100 I.UISA STROZZI. 

— T;«nt inieiix, reprit-elk*, s'il est des circon- 
stances auxquelles on ne peiil penser sans peine, 
jugez combien les raconter serait pénible. 

— Ah! Luisa, dit-il alors, j'aime trop vos 
frères pour ne pas m'é're soumis aux raisons 
qu'ils m'ont données, quand on s'est occupé de 
votre mariaoe avec Cannoni ; mais si au lieu de 
considérer votre propre avantage j'eusse écouté 
les sentimens de mon cœur, nul autre, chère 
Luisa, ne posséderait un tel trésor, et il pressa 
le bras qu'il tenait sous le sien. 

— Je vous en supplie, dit-elle, sans s'irriter, 
mais d'un ton calme et froid , respectez ma posi- 
tion et ne dites rien qui soit indigne de moi. 

— Indigne de vous! comment pouvez-vons le 
craindre ? moi qui voudrais, si je le pouvais, vous 
élever an-dessus de ce que la terre rcspectç le 
plus. Ici Luisa se sentit plus à son pise en aper- 
cevant de loin son frère Lione. Pazzi continua : 
Soyez sûre du moins, que dans loutes les occa- 
sions, pour toutes les causes, et au milieu de 
tous les dangers, vous me trouverez dévoué à 
votre famille et à vous. 

Lione les joignit sur la petite place de San- 
Trlnita , à l'endroit même où le successeur 
d'Alexandre fit élever la colonne qui devait 



LUÏSA STROZZI. toi 

rappeler à la postérité la ruine de sa famille \ 

Dès qu'il vit sa sœur, il se clouta qu'il lui était 
arrivé quelque chose d'étrange et les soupçons 
se confirmèrent lorsqu'elle le pria de se promener 
avec eux un instant; voulant tâcher de se remettre 
entièrement avant de revoir Luigi. Il y consentit 
sans faire d'ohservalion, et après une courte ex- 
cursion de la Yigne-jNeuve au pont de laCarraja, 
elle rentra chez elle dans une disposition d'esprit 
assez semblable à son état habituel , du moins 
en apparence. 

Restés seuls, les deux jeunes gens qui étaient 
très-hés ensemble, se confièrent mutuellement 
leurs pensées , et furent d'accord qu'une trame 
s'ourdissait et qu'il fallait surveiller surtout Giu- 
liano Salvia ti. 

Quand ce méprisable satellite d'un maitre plus 
méprisable encore, apprit à son retour ce qui 
s'était passé, il en ressentit une secrète joie, car 
sa passion égalait celle d'Alexandre. Ce fut en 
vain qu'il chercha à rencontrer Luisa , elle 
éprouva une légère maladie et de plus , elle avait 
pris la résolution de ne plus sortir pendant le 
reste du carnaval. Le carême en faisant cesser 
les fêtes dimmuerait les dangers ; bien des jours 
s'écouleraient avant l'époque qui les ramènerait 



102 LUISA STROZZI. 

de nouveau!,.. Puis pouvait-elle être sûre d'y 
arriver lorsqu'un Alexandre régnait à Florence? 

Aux réunions profanes, succédèrent de pieuses 
solemnités ; une des dIus célèbres était celle de 
l'Absoute; le peuple s'y rendait chaque vendredi 
du mois de mars dans l'église de San-Salvatore 
sur le mont San-Miniato. Luisa ne pouvait sans 
motif connu , se dispenser de suivre, au moins 
une fois , un usage généralement reçu, et elle 
pria Caterina d'y venir avec elle. 

Beaucoup de jeunes Florentins avaient cou- 
tume d'attendre au jàcd du mont le retour des 
pèlerins , satisfaisant ainsi leur curiosité à moins 
de frais et sans se donner la peine d'afficher aucun 
sentiment religieux. Le jour où l'on sut que les 
signora Ginori et Capponi étaient h San-Salvatore, 
l'influence fut plus nombreuse encore; ell,es 
passaient dans un âge différent, pour les deux 
femmes les plus remarquables de Florence, et 
chacun se félicitait de les apercevoir un instant. 

Luisa n'aimant pas à rentrer tard , elle revint 
une des premières. Giuliano Salviati se trouvait 
parmi un groupe de jeuncsécervelés qui l'aperçut 
de loin , causant avec Caterina , les yeux baissés 
avec la modeste réserve qui lui était naturelle ; 
à peine l'eut-il vue, que perdant tout empire sur 



LUISA STROZZI. 103 

lui-même, — la voici, s'écria-t-il, c'est Luisa! 
elle m'est échappée une fois, mais je veux qu'elle 
soit à moi, elle y sera... 

L'imprudent ne se doutait pas que Lione 
Strozzi n'était qu'à quelques pas; celui-ci s'élan- 
çant aussitôt et fixant sur lui des }eux d'oii s'é- 
chappait un feu sombre : — Sais-tu, lui crla-t-il, 
en le frappant sur l'épaule, sais-tu que Luisa est 
ma sœur? 

Tous restèrent muets et immobiles. ... 11 y avait 
du sang dans ces paroles. 



CHAFITEE TH. 
€a t)en^eance. 



« Quand la raison cède sans résistance 

aux passions et à l'aveugle colère, il 

arrive rarement qu'une erreur se répare.» 
L'Arioste. 



Ce n'est pas ainsi que pensait Giuliano, à en 
juger par sa conduite. Tandis que tous ceux qui 
l'entouraient, prévoyantles funestes conséquences 
de cette affaire , semblaient consternés, lui, sou- 



LUISA STROZZI. 105 

riant à demi, leur dit , sans paraître attacher d'im- 
portance à ce qu'il venait d'entendre : — Que 
toutes les femmes se ressemblaient, et qu'il était 
surpris que messire Lione fut le seul qui en 
doutât. 

Propos ordinaire des êtres corrompus , qui , ra- 
baissant tout au niveau de leurs faciles conquêtes, 
s'imaginent que la vertu a cessé d'exister. On peut 
dire cependant que lors même qu'une imagination 
trop vive ou la violence des passions l'emporte 
sur le devoir , fort peu s'oublient au point d'ai- 
mer des hommes du caractère de Giuliano ; elles 
veulent au moins quel'amourparaisse leur servir 
d'excuse , ce qui ne peut être quand celui qui leur 
ofire ses vœux ne daigne pas même feindre de l'é- 
prouver. 

Lione avait été au-devant de Caterina et de 
sa sœur j maîtrisant son émotion , il fut aimable 
et presque gai. Un tel empire sur lui-même ne 
peut étonner lorsqu'on pense que la nature l'avait 
doué d'un sang-froid qu'aucun péril ne put ébran- 
ler, et dont il donna des preuves multipliées dans 
les entreprises maritimes au milieu desquelles il 
trouva une mort «lorieuse. 

Au moment de rentrer, il ne put s'empêcher de 
demander à Luisa si elle connaissait Giuliano et 



106 LUISA STROZZI, 

quel genre de relations elle avait eu avec luì. 
Quoiqu'elle sentit ses joues se couvrir de rougeur 
au souvenir du bal de Marietta , elle s'efforça de 
sourire en ré[jondant qu'on ne pouvait en avoir 
que d'un seul genre avec un tel homme. Us se 
quittèrent sans rien dire de plus. 

Soit l'effet du hasard ou de l'adresse de ses 
frères, Luisa ne sut rien de ce qui était arrivé à 
son retour de San-Miniato; et Luigi le découvrit 
moins encore : soumis au sort commun , il devait 
être le dernier à apprendre les événemens qui le 
concernaient de si près. 

Le duc n'avait pas passé un seul jour sans se 
repentir de ce qu'il nommait sa faiblesse , et sans 
former un nouveau projet pour vaincre la résis- 
tance de Luisa , mais tous venaient échouer contre 
la pensée que la séduction était impossible et la 
violence périlleuse et difficile : elle sortait rare- 
ment , et jamais seule. 

Se flattant qu'un des Strozzi pourrait à son insu 
favoriser l'un de ses plans, il redoubla pour eux 
de prévenances. Déjà, depuis long-temps, quel- 
ques-unes des salles basses du palais restaient tou- 
jours ouvertes; les jeunes gens qui lui étaient le 
plus affectionnés ou qu'il regardait comme tels, 
pouvaient même, en son absence, s'y réunir pour 



LUISA STROZZI. 107 

causer et se divertir en toute liberté. Là on voyait 
souvent Vincenzo Ridolfi , beau-frère de Luisa , 
Pandolfo Pucci , Francesco et Jacobo de Pazzi , 
les deux filsde Baccio Valori, Giuliano Sah iati, et 
Lorenzo, fils de Pietro Francesco de Médicis, qui 
avait, dans sa comédie d'Alldosio, mis en scène 
iesaventures de plusieurs dames de Florence. Les 
Strozzi tenaient le premier rang dans cette bril- 
lante assemblée , par leur esprit et l'illustration de 
leur famille ; on jouait , on riait ; le plaisir de 
médire n'était point oublié. 11 était rare que le 
duc n'y parût pas, content de les voir insoucians 
et joyeux, et se rappelant l'antique sentence qui 
dit : que celui qui s'amuse ne conspire pas. 

Sans aimer Giulia Sachetti, ce qu'il avait appris 
d'elle et de Robert, remplissait son ame d'animo- 
sité contre l'un et l'autre, car, suivant l'expres- 
sion de notre fameux poète tragique , il pensait 
qu'elle devait le redouter au point de regarder 
comme un crime tous les mots d'amour adressés 
par une autre bouche ; il jura de se venger de 
tous deux ; quant à Robert, il se promit que ce 
serait d'une manière qui lui laisserait un éternel 
souvenir; et cependant telle était aussi la violence 
de la passion qui l'entraînait vers Luisa , qu'il 
n'épargnait ni soins, ni caresses pour abuser les 



108 LUISA STROZZI. 

Strozzi , et les endormir au bord du précipice. 
C'était en vain ; leur dissimulation égalait la 
sienne : Pierre sur-tout ne pouvait le regarder 
sans se rappeler le temps oi^i , du vivant de son 
oncle Lorenzo, on le voyait vêtu de l'habit le plus 
simple, porter de l'un à l'autre les messages de 
la famille; mais il redoublait alors de démonstra- 
tions de respect , d'autant plus fausses qu'elles 
paraissaient plus sincères. 

L'événement du mont resta très-secret , les 
frères de Luisa n'en parlèrent pas même à Fran- 
cesco Nasi , qu'ils regardaient comme un de leurs 
partisans les plus dévoués. Pour lui , il menait 
alors une vie qu'on ne souhaiterait même pas à 
un ennemi : depuis qu'il avait revu Luisa , ses 
nuits étaient sans repos et ses jours sans calme. 
Elle aussi était plus à plaindre , et craignait de 
n'être pas en sûreté dans l'intérieur même de sa 
maison. 

Le duc avait osé lui faire une visite aux fêtes 
de Pâques ; mais comme il avait choisi une heure 
où Luigi était absent , elle put refuser de le rece- 
voir sous le prétexte d'une légère indisposition. Ce 
fut pour lui une nouvelle otfense ; la haine des 
Strozzi s'accroissait aussi : l'orage ne pouvait tar- 
der n éclater. 



LUISA STROZZI. 109 

Presque tous les soirs Giuliano Salviati se ren- 
dait à ces réunions dont nous venons de parler, et 
le plus souvent il retournait chez lui h cheval, 
ters minuit, suivi de deux valets de pied ; le mardi 
de la semaine de Quasimodo, ses gens vinrent le 
chercher plus tard qu'à l'ordinaire : la nuit était 
obscure, ils avaient eu la précaution d'apporter 
des flambeaux. Les reproches de Giuliano sur 
l'heure avancée , lui attirèrent à son tour mille 
railleries sur son empressement et l'inquiétude 
que pourrait ressentir Ginevra dont ils ignoraient 
l'absence. Les plaisanteries se prolongèrent après 
son départ , et le duc se plaisait à vanter , en 
amant peu discret , les grâces et la beauté de sa 
femme, lorsqu'il fut interrompu par un des do- 
mestiques de Giuliano, qui se précipitant dans la 
salle hors d'haleine, s'écria : — Accourez vite, on 
assassine mon maitre. 

Le duc saisit aussitôt son épée ; tous l'imitèrent, 
et, suivis de Giomo et de l'Hongrois, ils marchè- 
rent sur les traces de î'estaffier, qui les conduisit 
sur la place des Bonizzi , où Giuliano était étendu 
baigné dans son sang. Us l'aiw^rçurent à la lueur 
de la torche que cet homme, dans sa frayeur, 
avait jeté par terre et qui brûlait encore ; tous 
furent ému de ce triste spectacle, et Alexandre 



no LUISA STROZZI. 

cherchant Lorenzino pour l'envoyer quérir le 
chirurgien le plus proche, s'aperçut que, sui- 
vant son naturel craintif", il n'avait osé les suivre. 

Mais dans ce moment plusieurs de gens de 
Salviati accoururent, avertis par l'autre valet de 
pied; un chirurgien fut bientôt trouvé : les voi- 
sins réveillés descendirent avec des lumières, et 
voyant le duc s'oitrir, quoiqu'avec répugnance, 
à procHireur les premiers secours , ses plaies fu- 
rent bandées , et on réussit à arrêter le sang. 
Comme il était évanoui , on ne pouvait rien sa- 
voir que par le récit confus des deux estaffiers , 
qui, troublés par la terreur, prétendaient avoir 
été assaillis par six hommes , ce qui leur avait 
fait penser que le meilleur parti était d'aller cher- 
cher du secours. 

Pendant que chacun s'entretenait des causes qui 
avaient pu amener ce fatal événement , le duc , 
profondément irrité , restait pensif et silencieux. 
Par le conseil du chirurgien, le blessé ne fut pomt 
transporté dans son palais ; on le porta dans une 
petite maison du faubourg de San-Maria , oii il 
passa le reste de la nuit. Alexandre voulut y rester 
seul pour attendre qu'il eût repris ses sens : il 
s'enferma alors avec lui , y resta long-temps, et 
personne ne sut jamais le sujet de leur entretien. 



UìSk STROZZI. ni 

Ginevra , qui était depuis quelques jours à 
Sienne, n'eut pas même la peine de jouer l'inquié- 
tude ; les blessures , quoique nombreuses , se 
trouvèrent si peu dannereuses que, transporté 
chez lui au bout de quarante-huit heures, il put, 
trois jours après , recevoir ses amis. Lione Strozzi 
était dans une de ses terres, au val de Pesa ; mais 
Pierre et Robert feignant , comme ils l'avaient 
toujours fait, de tout ignorer, furent le visiter 
en bons camarades , et de la même manière que 
si aucun soupçon n'avait pu les atteindre. Fran- 
cesco Pazzi et Tomasso Strozzi y vinrent en même 
temps. 

Pierre entra le premier, en disantdu ton railleur 
qui lui était habituel : 

— Voici encore une aventure, mon cher Giu- 
liano ; pour celle-ci, je suis désolé; mais comme 
elle ne peut venir que d'un mari ou d'un amant 
jaloux , nul ne pourrait en conscience dire que 
tu ne l'a pas méritée. 

— Peut-être aurait-il pu, ajouta Pazzi, être plus 
modéré et se contenter à moins. 

— Il est évident , reprenait Tomasso, que c'est 
une main envieuse et jalouse qui a dirigé ces 
coups vers un visage qu'elle voulait défigurer; 
c'estainsi que le cardinal d'Esté fit crever les yeux 
à son frère, qui était son rival. 



112 LUISA STROZZI. 

Giuliano , la tête entourrée de bandes et ne 
voyant que d'un œil, répondit, tout en s'efForçant 
de sourire k des sarcasmes qui lui plaisaient peu : 
— Que si chacun d'eux avait à livrer combat aux 
jaloux qu'il avait offensés , aucun ne resterait sain 
et sauf sous son toit. C'est aujourd'hui mon tour, 
qui sait si ce ne sera pas le vôtre demain, messire 
Pierre? 

— Le mien ! Pourquoi ? 

— Demandez-le à Georgio RidolH. 

— Que voudriez-vous dire? 

— Je veux dire que ^ dans un lieu surveillé 
par le signor Maurizio , rien n'est caché... Non, 
rien. 

— Le senor Maurizio et les querelles d'amour 
n'ont rien de commun. Nous en Verrions de belles 
si les Huit devaient s'occuper de pai*eilles affiiires. 

— Et pourquoi pas? 

— Parlons sérieusement : as-tu reconnu les 
agresseurs? 

— Si les poltrons qui me suivaient, et que j'ai 
sur-le-champ renvoyés à la charrue , ne s'étaient 
pas enfuis avec les flambeaux, j'aurais pu les re- 
connaître ; mais dans l'obscurité où ils nous ont 
laissés, j'ai seulement distingué leur taille. Et, 
voyez l'effet du hasard , deux m'ont paru à-peu- 



LUISA STROZZI. lU 

près comme vous et Tomasso , et l'autre ressem- 
blait à Francesco Pazzi. 

— Tu ns raison, le hasard est parfois bizarre , 
répondit Pierre. 

Cette conversation , qui aurait pu se terminer 
d'une manière Tâcheuse pour tous, fut interrom- 
pue par l'arrivée de Ginevra , qui était partie de 
Sienne , en apprenant l'accident de son mari. Elle 
avait sur-le-champ soupçonné les Strozzi , et fut 
très-étonnée de les trouver près de son lit; mais 
il leur fut facile de voir que leur présence lui était 
peu agréable , si bien qu'ils se retirèrent pres- 
qu'aussitôt , laissant ce digne couple libre d'ex- 
haler sa rage et de maudire la vertu tout à son 
aise. 

Les choses en étaient là lorsque , la nuit sui- 
vante, on vint arrêter et conduire au Bargello 
Francesco Pazzi et Tomasso Strozzi. Le bruit 
s'en répandit dans la matinée , et Caterina crut 
devoir aller faire une visite à Luisa , ne sachant 
que penser d'un événementqui faisait naître mille 
conjectures opposées les unes aux autres. 

Les deux prisonniers étaient intimement liés 
avec les Strozzi, tous deux ayant sollicité la main 
de Luisa ; on pouvait croire qu'un même senti- 
ment les avait portés à venger l'insulte faite à une 
II. 8 



lU LUISA siaozzi. 

personne qui leur était chère , insulte qui , mal- 
gré tous les soins pris pour la cacher, n'en était 
pas moins parvenue à la connaissance non- 
seulement de la lamille, mais encore de tous ses 
partisans. 

Si d'un côté on répugnait à sé persuader que 
deux citoyens estimés fussent capables d'un tel 
attentat , de l'autre ^ en considérant que l'amour 
exerce sa puissante influence autant vers le mal 
que vers le bien , on retombait dans le doute, 
qui se confirmait en réfléchissant que Giuliano, 
suivi d'ordinaire de deux de ses gens, n'avait été 
attaqué que par trois hommes , probablement 
dans l'intention d'égaliser la lutte, et que, laissé 
en leur pouvoir par la lâcheté de ses valets , ils 
avaient évité de le blesser à mort ; ce qui prou- 
vait assez qu'ils ne voulaient pas le tuer, mais 
seulement lui donner une leçon dont il devait con- 
server le souvenir. 

L'odieux de cette agression était sinon effacé , 
du moins fort allégé par toutes ces circonstances, 
et c'est ici le lieu d'observer que la tyrannie pro- 
voquée violence; et que si les Stronzi avaient pu 
espérer d'obtenir justice de Giuliano , ils n'au- 
raient pas eu recours à une attaque nocturne. 
Une des conséquences du despotisme, qui n'est pas 



LUISA STROZZI. 116 

certes moins fâcheuse, est d'étouffer le germe de 
tout sentiment généreux dans les âmes mêmes les 
puis élevées; heureusement que les Strozzi , con- 
duits par les vicissitudes du destin sur un théâtre 
plus glorieux, se firent connaître à l'Europe en- 
tière et couvrirent de leur renommée le soupçon 
qui avait terni leur jeunesse. 

Luisa ignorait ce dernier événement, aussi bien 
que ce qui y avait donné lieu. De qui, en effet, 
aurait-elle pu l'apprendre ? ses frères étalent in- 
téressés k se taii-e ; elle sortait peu, et son mari, 
sachant qu'elle n'aimait pas le duc , s'abstenait 
de lui rien dire de ce qui le concernait lui ou 
ses amis. Lorsque Caterina arriva au palais Cap- 
poni , Luigi était à la promenade ; il n'enten- 
dait parler autour de lui que de l'arrestation 
de Francesco et de Tomasso , mais il ne pou- 
vait comprendre pourquoi chacun se taisait à 
son approche , ou s'efforçait de changer le sujet 
de l'entretien. 

Il n'y fit d'abord nulle attention ; forcé enfin 
de le remarquer et surpris de l'air mystérieux 
que sa présence répandait sur tous les visages, il 
aborda un de ses amis d'enfance et lui en de- 
manda la raison ; celui-ci ne l'ignorait pas, mais 
il se borna à répondre qu'on devait attribuer 
u. 8. 



116 LUISA STROZZI. 

cette espèce de réserve au soupçon assez, généra- 
lement répandu que ses beaux-frères n'étaient 
pas étrangers à l'affaire de Giuliano , surtout 
Pierre toujours son rival dans ses intrigues amou- 
reuses. 

Luigi fit semblant de le croire, mais il lui pa- 
rut peu vraisemblable que des liaisons aussi vul- 
gaires que devaient l'être celles d'un homme de 
la trempe de Giuliano, pussent provoquer une si 
cruelle vengeance. 

Pendant ce temps, Caterina était accueillie par 
Luisa avec cette effusion de cœur, l'un de ses 
charmes les plus doux et qui faisait qu'on ne 
pouvait ni la voir, ni l'entendre sans se sentir 
porté à l'aimer* Les deux amies ne s'étaient pas 
revues depuis le jour de l'Absoute; Giulietta s'en 
plaignit en embrassant Luisa; sa mère ne l'avait 
pas amenée cette fois sans motif; l'occasion 
pouvait .se présenter de dire quelque chose en 
secret à Capponi, et elle avait pensé queGiuletta 
lui en faciliterait le moyen. 

A peine avaient-elles échangé les premiers 
mots qu'on annonça Zanobi Strozzi qui venait 
en toute hâte prier Luigi d'intercéder en faveur 
de son frère; ne le trouvant pas, il demanda 
Luisa qui s'empressa de le recevoir. 



LUISA STROZZI. 117 

Il s'exprimait d'ordinaire avec chaleur, et l'in- 
tjuiétude qu'il éprouvait l'animait encore, si bien 
que mettant de côté le cérémonial d'usage : — 
Cette tyrannie, s'écria-t-il , ne peut plus se sup- 
porter, tout ceci finira mal — Mon frère a des 
témoins qui prouveront qu'il était à minuit aux 
Amaldules de San-Friano, qu'ainsi il ne pouvait 
attaquer cet infame Giuliano, c'est le nom qu'il 
mérite Tout Florence sait à présent son in- 
digne conduite avec vous, ma chère cousine, et 
tout le monde en est révolté. 

Caterina l'écoutait avec un vrai chagrin , pré- 
voyant qu'il allait tout découvrir à Luisa , gue 
déjà elle voyait rougir, car croyant qu'il parlait 
de ce qui s'était passé au bal , elle s'affligeait que 
la chose fut connue. Son amie faisait en vain des 
signes à Zanobi; ne les comprenant pas le moins 
du monde, il continua : — Bien loin de regretter 
ce qui est arrivé, on voudrait le faire si cela ne 

l'était pas, et toute la ville applaudirait Mais 

le fait est que mon frère n'y est pour rien Tout 

ce qui me fâche, c'est que ce misérable n'occupe 
pas encore la place qui l'attend aux enfers à si 
juste titre ; mais son plus grand tort, ici Caterina 
qui tout en caresssant sa fille, tenait les yeux 
fixés sur lui pour tâcher de l'arrêter à temps s'il 



118 LUISA STROZZI. 

était possible, ne fut pas assez prompte jx)ur 
l'empêcher d'ajouter — oui , son plus grand tort 
est de vous avoir méconnue au point de.... 

— Comment suis-je mêlée dans cette aflaire? 
dit Luisa troublée ; surprenant alors un des si- 
gnes de Caterina , il y a*donc, lui dit-elle, des 
choses que je ne dois pas savoir? et la voyant 
soupirer sans répondre , — je n'étais donc pas 
assez malheureuse encore, s'écria-t-cUe en levant 
les yeux vers le ciel. 

— Chère amie, dit Caterina en l'embrassant, 
rappelez tout voire courage , bientôt peut-être 
vous en aurez besoin. Puis, comme il devenait 
impossible de lui rien cacher, elle lui parla avec 
une entière franchise , cherchant cependant à 
adoucir les circonstances qui devaient lui être le 
plus pénibles. 

— Comment ? s'écria Zanobi , ma cousine ne 
savait rien ? mais ce n'est pas ainsi qu'on doit 
agir avec les femmes qui lui ressemblent, il faut 
au contraire tout leur dire pour qu'elles se tien- 
nent en garde contre tant de perversité. 

Luigi rentra alors avant que Caterina eut eu 
le temps de faire entendre à Zanobi qu'il fallait 
au moins être prudent avec lui ; mais soit l'effet 
du tact ou du hasard , il fut très-réservé , et le 



LUISA STROZZI. 119 

pria seulement d'interposer ses bons offices au- 
près de ceux dont tout dépendait, pour obtenir 
la liberté de son frère. 

Luigi le promit et Zanobi se retira après l'avoir 
remercié. Dès qu'ils furent seuls, Capponi de- 
manda à Caterina si elle pouvait , ou pour mieux 
dire si elle voulait l'aider à débrouiller toute 



celte intrigue. 



Elle répondit que depuis long-temps elle s'était 
fait la loi de rester étrangère à tout ce qui se pas- 
sait bors des limites de sa maison; qu'elle avait 
entendu parler vaguement de cette affaire, qu'elle 
était portée à ne pas croire à ce qu'on disait des 
Strozzi , mais que linstruction du procès devant 
tout éclaircir, il lui semblait que le silence était 
ce qui convenait le mieux aux amis et aux pa- 
rens de la famille. 

Luigi l'écouta, parut tranquille suivant sa cou- 
tume, et les laissa causer en liberté, renfermant 
en lui-même sa secrète inquiétude. 

Toutesdeux se regardèrent en silence, retenant 
leurs larmes à cause de Giuletta; l'une ne savait de 
quelle expression elle pourrait se servir, et l'autre 
qui avait supporté avec tant de courage la plus 
douloureuse des épreuves , ne trouvait plus assez 
de fermeté pour soutenir l'idée que son nom 



120 LUISA STROZZI. 

s'associait dans toutes les bouches, à ceux de 
Giuliano et du duc. 

— Que me conseillez-vous de faire? dit-elle 
enfin. 

— Rien de plus , répondit Caterina, que ce 
que vous avez fait jusqu'à présent. Agir avec la 
même sagesse, redoubler de prudence, et du reste 
s'en remettre au ciel. 

— Mais que dira Florence de moi ? 

— Quant à cela , elle ne dira rien qui puisse 
ternir une réputation si pure. 

— Voir son nom confondu avec celui d'un 
Giuliano ! 

— Vous savez combien je vous aime, et vous 
êtes sûre que personne plus que moi ne partage 
vos peines; mais vous n'avez rien à craindre de 
l'opinion publique qui saura toujours mettre Ime 
immense distance entre vous et vos persécu- 
teurs — c'est leurs trames qu'il faut redouter, 
c'est contre elles qu'il faut s'entourer de vigi- 
lance. 

Luisa ne le savait que trop, mais l'avenir quel 
qu'il fût ne pouvait la consoler du passé, et 
comme elle aimait tendrement sa famille, elle 
exigea de Caterina la promesse de ne plus rien 
lui cacher de ce qui concernait ses frères ou elle- 
même. 



LUISA STROZZI. 121 

Lorsque Luigi vint les rejoindre, il leur dit 
que le père de Francesco Pazzi était venu aussi 
le prier d'intercéder pour son fils, que l'ayant 
promis, il avait le désir d'être utile aux deux pri- 
sonniers, mais qu'il était incertain surla manière 
de s'y prendre. Caterina comprit aussitôt le ri- 
dicule qu'on pourrait jeter sur ses démarches, et 
s'empressa de dire que s'il lui demandait conseil 
elle serait d'avis de se borner h recommander 
vivement cette affaire à Robert Acciajuoli , 
comme à l'homme le plus influent du parti des 
Médicis ; qu'il acquitterait ainsi sa promesse; et 
que pour tout le reste, puisqu'on pouvait crain- 
dre que ses beaux-frères fussent compromis elle 
le suppliait d'être d'une extrême circonspection. 
— Luigi docile et bon se conforma à ses désirs. 

On sollicita également tous les principaux 
Palleschi , car l'on ignorait pas que Luigi ne 
pouvait avoir de crédit qu'en se servant de la 
passion du duc pour sa femme; chose qui sui- 
vant l'usage n'était un secret que pour lui. 

Comme on croyait la politique étrangère à 
cette arrestation, les parens des Strozzi et des 
Pazzi, quoiqu'ils fussent d'un parti différent, 
travaillèrent de concert à en abréger la durée ; 
tous ensemble signèrent les mémoires et les péti- 



12? LUISA STROZZI. 

tions. Beaucoup furent adressés aux ministres, 
très-peu au duc parce qu'on le craignait, un 
grand nombre à l'Hongrois et à Giomo, devant 
lesquels toufcc^mmençail à plier. 

Les instances et les prières ne reçurent en ré- 
ponse qu'un édit, qui non-seulement obligeait 
les citoyens devenir révéler tout ce qu'ils savaient 
sur l'assassinat de Giuliano, mais qui portait des 
peines très-graves contre ceux qui, instruits, 
continueraient à se taire. 

Pour le duc, il se débarrassa promptement de 
toute importunité, en répondant toujours d'un 
ton grave et sévère, que si l'on ne devait pas ^exer 
les innocens , il fallait aussi punir les coupables. 
Alexandre avait d'abord vu avec un secret plai- 
sir cette semence de discorde , espérant que des 
paroles on en viendrait à des faits qii'il pouri*ait 
châtier à son gré. Mais il n'avait pas supposé 
que Giuliano serait assailli pendant la nuit et 
encore moins que ses gens l'abandonneraient 
avec tant de lâcheté. Frustré dans son at- 
tente et ne pouvant ignorer que la ville entière 
prenait parti pour les prisonniers, il sentait re- 
doubler sa haine contre les Strozzi. 

Le conseil des Huit s'était réuni, et les accusés 
sans se laisser intimider par les menaces de senor 



LUISA STROZZI. 123 

Maurizio,s8 défendaient avec chaleur et appuyaient 
leur alibi de preuves suffisantes pour les faire 
mettre en liberté , sous tout autre gouvernement 
où la justice aurait été loyalement administrée. 
Mais le duc ordonna qu'ils fussent retenus en pri- 
son et interrogés de nouveau, et pour prouver qu'il 
ne s'inquiétait nullement des murmures des 
Florentins, il institua un magistrat chargé de 
faire exécuter une nouvelle loi qui mettait en 
question tous les actes et contrats inscrits par 
ceux qu'on déclarerait rebelles. 

On ne peut exprimer l'indignation que sou- 
leva un tel édit; tout en effet était remis h l'arbi- 
tre de juges choisis, par celui même qui avait 
un intérêt direct à leur décision. Berni partagea 
le mécontentement général, il était de plus indi- 
gné contre Giuliano qui avait osé se vanter, avec 
plusieurs de ses amis, de l'outrage fait à Luisa. 
Ce fut dans ces dispositions nouvelles qu'il se 
rendit chez Francesco Nasi. 

— Je vous ai promis , lui dit-il en entrant , 
d'être le premier à chanter la palinodie et vous 
pouvez juger que le moment est venu de tenir 
ma parole. 

S— Mon cher chanoine, le duc peut bien 



154 LUISA STROZZI. 

oablier l'éloge, mais soyez sûr qu'il se souvien- 
dra de la critique. 

— Et qui la lui dira ? 

— Tous ceux qui espéreront en être récom- 
pensés. 

— Ceux-là ne le pourront pas, je n'en par- 
lerai qu'à des gens sur qui l'on peut compter. 

— Ainsi vous en parlerez? 

— Sans doute à quelques amis, je connais les 
hommes.. .. 

— Ou vous croyez les connaître, à votre place 
je me craindrais moi-même. 

— Vous allez trop loin, c'est mettre les choses 
au pis. 

— Puissé-je me tromper ! 

— Voulez-vous entendre le sonnet? — Le- 
quel? 

— Celui contre le duc , vous ne le connaissez 
pas? 

— Je pensais que ce serait un capitolo', n'en 
f'iles-vous pas deux sur la peste? 

— Mais vous me semblez ce matin mal dis- 
posé 

— Comment pourrais-je être autrement.'' vous 

(i) Sorte de poésie italienne. 



LUISA STKOZZJ. 125 

parait-il que nous soyons heureux? et les mœurs 
privées de ceux qui nous gouvernent ne sont-elles 
pas la garantie de la morale publique ? 

— Ce n'est que trop vrai ! 

— Vous savez de quelle manière le duc et 
Salviati se sont conduits avec la signora Capponi 
au bal chez mon oncle? 

— A peu près. — Je n'en sais pas plus que 
vous, mais il est certain qu'il lui est arrivé quel- 
que chose d'étrange, et lorsqu'on ne respecte 
pas une femme semblable , jugez des autres ! 

— Vous avez raison. 

— Et ce qui s'est passé un matin au palais 
Salviati , le savez- vous ? 

— Je m'en doute. 

— Et vous en avez ri... 

— Qui vous l'a dit? 

— Francesco Pazzi. Il fallait plutôt pleurer, et 
pleurer avec amertume. 

— Je croyais qu'il s'agissait d'une bagatelle. 

— Avez-vous su aussi ce que ce misérable Giu- 
liano a dit le jour du pardon à d'autres miséra- 
bles comme...? Ne savez-vous pas qu'il est tou- 
jours le favori du duc?... Pouvez-vous prévoir 
quelles seront les suites de l'agression dont il a 
été l'objet?. .. Comment donc n'être pas affligé 



126 LUISA STROZZI. ' 

en pensant aux maux qui menacent notre jDa- 

trie ? 

Beini fut forcé de convenir qu'il avait raison. 
11 lut son sonnet; mais il entendit avec [Deu de sa- 
tisfaction Francesco lui dire après avoir loué les 
vers : 

— J'aurais cependant mieux aimé garder le 
silence. Cette pièce est inutile pour ceux qui sen- 
tent ce que vous exprimez, et ne peut qu'indispo^ 
ser les hommes du parti contraire. Plaise au ciel 
que vous n'ayez pas sujet de vous en repentir! 
Le poète le quitta mécontent, Francesco cepen- 
dant n'avait pas tort : celui qui a été admis dans 
la familiarité d'un prince, qui en a reçu des fa- 
veurs, a toujours mauvaise grâce à en devenir le 
détracteur, même avec le plus juste motif ; et ce 
sonnet fut fatal au Berni, comme nous le verrons. 

Les sollicitations pour les prisonniers conti- 
nuaient, et le duc, qui ne voulait pas s'écarter de 
ce qu'il nommait la stricte justice, prit le parti , 
pour se soustraire à des instances importunes , 
d'aller à Pise, suivi de ses courtisans les plus dé- 
voués, laissant ses ordres à senor Maurizio, 

Le chancelier milanais qui savait comhien le 
courroux d'Alexandre surpassait ce qu'il en lais- 
sait voir, cherchait par tous les moyens possibles 



LUISA STROZZI. I3T 

à découvrir les coupables. Giuliano , qu'il visita 
plus d'une fols, persistait à soutenir que les deux 
agresseurs étaient Francesco Pazzi , Tomasso et 
Pierre Strozzi, et Maurizio voulait d'abord con- 
vaincre les deux premiers avant de s'occuper du 
troisième. 

Ceux-ci produisaient pour leur défense des té- 
moins qui assuraient les avoir vus à l'heure même 
où Giuliano avait été attaqué. Mais Maurizio 
n'entendait pas qne dans une affaire si impor- 
tante, on s'arrêtât à la lettre de la loi ; et il insis- 
tait pour qu'on les mit à la question. Les Huit y 
répugnaient, parce qu'aucun indice n'était assez 
grave pour légaliser une telle mesure, mais en 
attendant, la chose se divulgua, on sut dans Flo- 
rence qiilils étaient menacés du supplice de la 
corde. 

A cette nouvelle, Pierre qui voyait s'augmen- 
ter de plus en plus les soupçons qui planaient sur 
lui, crut prudent de prendre aussi la route de 
Pise accompagné de Francesco Zeffi. 



OîHAPITnB TIII.' 



« Un grand nombre de héros ont vécu 
avant Agamemnon , et to<fl^, privés de 
larmes , gémissent , ensevelis dan£ une 
longue nuit , parce qu'aucun poète n'a 
chanté leurs exploits. » 

Horace. 



Pise qui, suivant Virgile, fournit auxTroyens 
mille soldais d'élite, fut une des premières colo- 
nies romaines qui s'unirent à l'empire par les liens 

(i) Il est entièrement consacré à l'histoire de Pise. Nous n'en pré-' 
senterons qu'un extrait rapide. 



LUISA STROZZI. 12^ 

de la féodalité ; elle fut aussi une des premières à 
en secouer le joug. Capitale de la Toscane vers 
le milieu du dixième siècle, nous la voyons, cin- 
quante ans plus tard , presque libre et indépen- 
dante; depuis son expédition en Sicile, la conquête 
d'Amalfi et des îles Baléares, où elle envoya, 
dit-on , trois cents navires , sa prospérité tou- 
jours croissante , excita l'envie de ses voisins : 
après les croisades , où elle prit part , elle fut 
continuellement en guerre avec les Génois. C'est 
donc dans cet état d'hostilité perpétuel que s'é- 
levèrent les monumens les plus magnifiques et 
les plus grandioses que la chrétienté possédât 
alors ; eux seuls suffiraient pour attester sa gran- 
deur passée. Après la célèbre paix de Constance, 
l'empereur Frédéric accrut ses privilèges et lui 
fit des concessions considérables, et Pise recon- 
naissante resta fidèle à l'empire au milieu des 
vicissitudes de la fortune. 

Attaquée par Gènes , Lucques et Florence , 
elle commença à décliner vers 1252; désolée 
par des divisions intestines , trahie par les gé- 
néraux qu'elle plaçait à la tête de ses troupes 
et que l'exemple terrible du comte Ugolin n'ef- 
frayait pas , elle fut enfin , après une longue 
suite de revers, soumise par les Florentins en 

9 



i;^0 LUISA STROZZI. 

i4o6. Ayant essayé de recouvrer sa liberté à Fé- 
poque où Charles VIÏI vint en Italie, cette ten- 
lative mil le comble à ses infortunes ; et lors- 
qu'elle fut visitée par Alexandre, rien ne pou- 
vait égaler le spectacle de dissolution qu'offrait 
cette malheureuse contrée : les fossés remplis de 
terre , les eaux stagnantes, les champs mal cul- 
tivés , l'absence de tout animal domestique , 
tel était l'aspect de la campagne: dans la ville, 
les maisons étançonnées, les toits en ruine, les 
boutiques ouvertes et abandonnées , les églises 
menaçant de s'écrouler sur les fidèles , mon- 
traient au voyageur attristé lui redoutable exem- 
ple de ce que peuvent la rage et la vengeance 
d'une seule cité. 

Ces murs, qui renfermaient jadis une popula- 
tion de plus de cent mille âmes , n'en conte- 
naient pas cinq ; le seul bien qui leur resta était 
l'espérance : elle se ranima à l'arrivée du duc, 
qu'ils reçurent avec de grandes démonstrations 
de joie ; et lui , peu accoutumé à un tel accueil , 
se plut à paraître ce qu'il était loin d'être en 
effet. Il se montra juste, affable et généreux, 
convaincu que, pour étendre son despotisme sur 
les grands, il était de son intérêt que les pauvres 
fussent ses amis : il n'y réussit jamaismieux qu'îi 
Pise., 



OEAFITÎIS IZ. 



(Ê>ir0lam0 2lmflunigl)î, 



« L'on fait du pis qu'on peut à celui 
qui déplaît. » 

Malmantile. 



Avant de quitter Florence, Pierre Strozzi qui, 
dès lors méditait les projets les plus audacieux, 
alla voir Francesco Nasi ; le trouvant triste , so- 
litaire et profondément ulcéré , il lui sembla 
n. 9. 



ÌÒ2 LUISA STROZZI. 

qu'il pouvait en toute occasion compter sur lui. 
Sans entrer dans aucune particularité, il se plai- 
gnit en général de l'injustice et même de l'ou- 
trage que recevaient leurs amis. 

Et Francesco suivant son exemple, parla va- 
guement du malheur de vivre sous un gouverne- 
ment où l'arbitraire avait tant de latitude. In- 
struit ensuite du fruit que Pierre espérait tirer 
de son voyage, il ne lui dissimula pas les diffi- 
cultés qu'il rencontrerait , et lui recommanda 
la prudence. Senor Maurizio fut aussitôt informé 
de cette visite et posa une fois de plus Francesco 
sur son livret. 

Pierre voulut aussi dire adieu à Luisa , elle 
était seule et très-affligée; témoin de sa douleur, 
son frère s'abandonna h toute la violence de son 
caractère , ses exclamations contre le duc , ses 
sermens de s'opposer par tous les moyens , au 
déshonneur de sa famille, redoublèrent l'épou- 
vante de l'infortunée qui l'écoutait; ne pré- 
voyant que trop ce qui iirriva, du moins en par- 
lie, elle le conjura d'emmener avec lui Francesco 
Zeffi, espérant qu'il pourrait modérer les trans- 
ports de cette ame hautaine. 

Zeffi était un de ces hommes qui , quelque 
soit l'année de leur naissance, ont toujours dans 



LUISA STKOZZI. 133 

leurs manières et leurs discours, je ne sais quel 
vernis qui porte à croire qu'ils appartiennent au 
siècle précédent. Fuyant tout rapport avec les 
êtres frivoles , n'aimant que ce qui est utile, 
délestant tout le reste , il aurait voulu que la 
littérature moderne n'eût d'autre but que d'in- 
struire en amusant; mais comme il voyait que 
les auteurs de son temps suivaient une autre 
marche, il vivait très-retiré, et si parfois on 
l'apercevait, il était rare qu'il parlât à d'autres 
qu'à ceux qu'il connaissait intimement, et ceux- 
là n'étaient pas nombreux. 

Choisi par Filippo pour diriger les études de 
ses fils, il les suivit dans leur exil de Lucques, 
revint avec eux à Florence, et depuis que l'édu- 
cation était terminée, il vivait d'un bénéfice que 
la famille lui avait assigné. Du reste droit et sin- 
cère, il cachait sous une écorce assez rude, une 
ame élevée et un cœur compatissant. Il consen- 
tit volontiers à accompagner son ancien élève; 
le voyage fut silencieux, Pierre resta presque 
toujours plongé dans ses sombres réflexions; ils 
arrivèrent à Pise le lendemain de leur départ, 
et descendirent chez les Vaglienti, anciens amis 
des Strozzi ; ils étaient de la faction populaire et 
ennemis de la domination florentine quel que 



134 LUISA STROZZI. 

fût son drapeau ; aussi , Pierre put-il commenter 
à son gré ce qu'on lui raconta de la conduite du 
duc, et s'il le fit d'une manière qu'on aurait pu 
taxer d'injustice, l'avenir prit soin de justifier ses 
prévisions. 

L'histoire prouve assez que lorsque la bien- 
veillance des grands pour leurs semblables pro- 
vient d'un calcul et non d'une bonté naturelle, il 
est rare qu'elle ne cesse pas avec le motif qui l'a 
fait naître. Alexandre de retour à Florence, ne 
pensa plus à Pise. 

Ce même soir, une réunion devait avoir lieu 
chez le duc , on y avait invité avec les femmes des 
citoyens les plus distingués, le commandant, les 
magistrats et l'ancien chef des études. Ce dernier 
était allé dans la matinée avec les deux profes- 
seurs qui avaient seuls résisté à tant de calamités, 
supplier Alexandre de s'occuper d'améliorer leur 
position et de ranimer le goût des lettres qui 
semblait éteint; il avait répondu avec bonté, 
ajoutant comme pour les consoler de l'état pré- 
sent, que quant à lui, il ne croyait pas que tant 
de science fut nécessaire à la félicité d'un peuple. 

Et pour appuyer cette maxime par un exem- 
ple , il lui vint dans l'idée d'inviter à sa soirée 
un certain lettré dont on lui avait parlé, qui di- 



LUISA smozzi. 135 

vertissalt par ses bons mots, ou pour mieux dire 
par sa vanité : il se nommait Girolamo Ame- 
lunghi , la difformité de sa taille lui avait fait 
donner le surnom de bossu de Pise. 

C'était l'homme du monde qui rappelait le 
mieux le Thersite d'Homère, dont la race ne s'est 
jamais perdue ; mais il avait sur ses confrères 
l'avantage d'avoir bien ou mal noirci quelques 
feuillets. Le Berni et surtout l'Arioste, étaient 
l'objet de ses critiques perpétuelles; par une 
sorte de compensation il ne pouvait se lasser de 
louer le Dante, non pas, il est vrai, ces passages 
sublimes qui lui ont mérité le nom de Divin, ni 
cette énergie d'expressions qui sera admirée 
aussi long-temps que la langue Italienne sera 
comprise; ce qui excitait les transports d'Ame- 
lunghi , c'étaient précisément ces vers dénués de 
beauté qui, soit par la faute du temps ou celle 
du sujet, ont échappé en grand nombre au génie 
dii poète par excellence. Car leur trouvant quel- 
que rapport avec les siens propres, ils lui sem- 
blaient les meilleurs de tous. C'est ainsi qu'aux 
yeux de l'âne, les oreilles du mulet sont sans 
doute plus belles que celles du cheval. Qui pour- 
rait lui en faire un crime? son goût est égaré 
par la ressemblance. 



136 LUISA STROZZI. 

Ce qui rirrltait le plus contre le chantre de 
Ferrare, c'était de voir son poème si répandu et 
son éloge dans toutes les bouches ; forcé de 
convenir qu'on le lisait tout entier, il ajoutait 
qu'on avait tort de croire que ce fût une preuve 
du talent de l'auteur, puisque le livre de Ber- 
toldo était plus lu que l'Iliade; être original était 
suivant lui la grande difficulté. 

Un jeune page qu'on avait mis à \a disposition 
de Giomo alla lui porter l'invitation d'Alexandre. 
Tout gonflé d'un tel honneur, il était dans le 
salon dès la fin du jour. 

Dominé de la manie de parler et se trouvant 
seul, il tâcha vainement de lier l'entretien avec 
le suisse qui se tenait h la porte ; son intelligence 
peu développée , ne lui permit pas de comprendre 
un seul mot. Il voulut ensuite s'informer si le 
duc paraîtrait bientôt, ne recevant aucune ré- 
ponse h ses questions réitérées, il imagina de lui 
montrer une monnaie qui portait l'effigie d'A- 
lexandre. A peine le suisse eut-il vu briller l'ar- 
gent, qu'il s'en saisit et répétant alors gracias , 
gracias y il glissa la pièce dans ses larges man- 
ches. 

Le pauvre bossu eut beau réclamer , elle y 
resta au grand plaisir de tous ceux qui , arrivant 



LUISA STROZZI. 13' 

successivement, furent témoins de sa désolation^ 
assez naturelle du reste , car suivant la coutume 
des poètes, il était peu fortuné. Chacun s'éton- 
nait de le trouver là ; on ignorait que le duc vou- 
lait se divertir ii ses dépens, et qu'il faisait peu 
ou point de différence entre ceux qui honorent 
les lettres et celui qui n'en était pour ainsi 
dire que le bouffon. 

Il était entré accompagné des personnes qui 
avaient diné avec lui , parmi lesquelles on distin- 
guait h son habit violet, monsignor Giovanni 
Guidiccioni , ambassadeur de Lucques , homme 
d'un grand mérite; faisant le tour du cercle et 
parlant à toutes les femmes, le duc fut aimable 
et empressé sans manquer à aucune convenance; 
comme il avait désiré connaître celles dont les 
mères s'étaient le plus distinguées dans la der- 
nière lutte contre Florence, on lui dit qu'il était 
impossible d'en désigner aucune, toutes ayant 
montré un courage au-dessus de leur sexe. 

Girolamo, remarquable par sa double proémi- 
nence, s'agitait pour attirer l'attention d'Alexan- 
dre qui , s'apercevant de son impatience, s'amu- 
sait à la prolonger. 

Enfin allant à lui et passant doucement la main 
sur le petit bouquet de barbe qui ornait son men- 



13S LUISA STROZZI. 

ton : — Je vousai fait venir, lui dil-il, sans autre 
préambule , parce que peu instruit moi-même 
et attendant deux érudits , j'ai voulu avoir quel- 
qu'un qui pût les entretenir. 

— Votre Excellence me fait trop d'honneur, 
répondit l'orgueilleux petit homme, tout rayon- 
nant. Nous tâcherons autant que nous le pour- 
rons, et quoique nous ne soyons ni Horace , ni 
Virgile, ni même Aristote, de ne pas faire honte 
au nouvel Auguste, ni, puisqu'il y a parité de 
nom , au nouvel Alexandre. 

— A merveille ! A propos d'Aristote on dit 
qu'il savait tout. 

— Comme moi. Excellence, je m'entends aussi 
un peu à toutes choses. 

— Je vous en félicite — si c'est utile. 

— Mais c'est nécessaire, et comme ou lit dans 
Quintilien que l'orateur ne doit rien ignorer, de 
même celui qui ne sait pas un peu de tout , ne 
doit pas revêtir la robe du poète. 

— Vous ave?, donc une idée de tout ? 

— A ce qui me semble. 

— Même de théologie, par exemple? 

— Sans doute. 

— Où l'avez-vous apprise ? 

— Dans le paradis du Dante. 



LUISA STROZZI. 139 

— Hé bien ! que dlriez-vous de certains sacs 
de farine corrompue ? 

Amelunghi sentit le piège, et répondit sans 
hésiter : — Justement ce qu'en dirait votre Ex- 
cellence. 

— Çt les beaux-arts ? 

— Ils ne me sont pas tout-à-fait étrangers. 
Votre Excellence a-t-elle vu l'Hercule avec le 
Lion? 

— L'idée m'a paru belle , mais mal exécutée. 

— Le groupe a été fait par un vieillard tombé 
en enfance; la pensée venait de rnoi. 

— Je vous en félicite. — Et se tournant vers 
Campano , son secrétaire, nous pourrons, dit-il , 
nous servir de lui pour les revers de la nouvelle 
monnaie. 

— Oh! quant aux monnaies , Votre Excellence 
a un suisse qui s'y entendra mieux que moi. 

Cette réplique du bossu fit rire, car chacun 
connaissait déjà son aventure. 

Peu d'instans après, Pierre arriva avec Zeffi, 
qui venait, non sans répugnance, mais parce 
qu'il avait promis à Luisa de quitter son frère le 
moins possible. Dès qu'il eut salué le duc, il alla 
causer à l'écart avec Guidiccioni. Il serait dlfi&cile 
d'exprimer les politesses et les prévenances qu'A- 



140 LUISA STROZZI. 

lexandre prodigua à Pierre ; tout en lui paraissait 
sincère, l'ironie qui lui était habituelle avait dis- 
paru , pas un mot, pas un geste ne fit soup- 
çonner qu'il se souvint de ce qui s'était passé à 
Florence. S'il n'abusa pas son ennemi , du moins 
il l'étonna. Il lui parla de l'état actuel de Pise, 
dit qu'il aurait recours à ses conseils sur les 
moyens de l'améliorer. Il le présenta ensuite aux 
femmes les plus agréables de l'assemblée, il sem- 
blait ne pouvoir se lasser de louer son brave et 
cher cousin. 

Francesco Zeffi prêtait l'oreille et n'augurait 
rien de bon, mais chacun applaudissait aux pa- 
roles du duc. Après avoir épuisé plusieurs sujets, 
il appela Girolamo, et lui montrant Pierre Strozzi 
et Zeffi : — Ce sont là les deux savans dont je vous 
ai parlé; ils savent le lutin et même le grec. 

— Et moi je m'en félicite aussi dans ces deux 
langues, et il se mit à les considérer avec cet 
air d'arrogance présomptueuse qui lui était 
propre . 

Zeffi haussa les épaules de pitié. Pierre peu 
satisfait d'entrer en conversation avec un être si 
ridicule, se promit de garder le silence aussi 
long-temps du moins qu'il en aurait la patience. 

Mais peu de de paroles étaient nécessaires avec 



LUISA STROZZI. 141 

Amelunghl , qui soutenait seul une discussion , 
faisant la demande et la réponse. Il suffisait 
d'amener un de ses thèmes favoris, le reste allait 
de soi-même ; le duc qui en était prévenu parla 
de l'Arioste , dès qu'il put le faire d'une manière 
qui parût naturelle. 

A ce seul nom , ceux qui en connaissaient l'effet 
se regardèrent, jouissant d'avance de ce qu'ils 
allaient entendre. 

— Il est mort , dit-il aussitôt , puisse le ciel 
lui pardonner ses fautes, ainsi qu'à ceux qui lui 
ont donné le titre de divin. On ne peut nier qu'il 
ne l'ait obtenu à bon marché. Honneur plutôt au 
Bojardo, c'est lui qui a fait renaître la poésie, 
morte dans les mains de Pétrarque , et enterrée 
par Boccace. 

Girolamo continua sur ce texte , développant 
les idées les plus belles avec une assurance qui 
les rendait plus plaisantes encore. Pour compléter 
la scène , il récita quelques vers de son poème 
des Géans , ouvrage devenu très-rare, et qui a 
du moins le mérite de l'originalité. On en jugera 
par l'armure que revêt un de ces héros au mo- 
ment d'attaquer Jupiter, auquel Girolamo donne 
l'épithète de poltron. 

— Gronagraffo porte en guise de brassards 



142 LUISA STROZZI. 

deux colonnes de porphyre creusées ; celles 
d'Hercule, qu'il a tirées du fond de la mer, lui 
servent de bottes , et le mont Gibet est son cas- 
que. 

Un autre personnage , Gerastro, s'empare de 
la grande pyramide , et après les préparations né- 
cessaires, s'en sert comme d'une sarbacane , et 
lance des montagnes vers le ciel. 

Les rires contenus d'abord éclatèrent enfin si 
ouvertement qu'Amelunghi commença à soup- 
çonner qu'il était entouré d'ignorans; c'est ainsi 
que certains hommes regardent ceux qui ne pen- 
sent pas comme eux ; il n'en fut que mieux con- 
firmé dans sa bonne opinion qu'il avait de lui- 
même, et un des assistans ayant prononcé le mot 
d'arrogance, quoique ce fût à voix basse, il l'en- 
tendit et se tournant de ce côté, il repartit :' 

— Levons le masque une fois, messieurs, et 
convenons que pour briller dans le monde, deux 
choses sont nécessaires : une grande fermeté dans 
l'assertion, c'est ce que les gens faibles nomment 
arrogance , et de bons poumons pour soutenir ce 
qu'on a avancé. Le meilleur avocat avec une voix 
grêle fera rire les juges , et Cicéron lui-même 
eût été forcé de laisser Verres en repos. 

Girolamo aurait continué de fixer sur lui l'at- 



-LUISA STROZZI. 143 

tention sans l'arrivée de Cesano; mais avant d'al- 
ler au-devant de ce dernier , le duc répéta qu'il 
était satisfait du bossu et qu'il voulait l'employer. 
Il dit à Campana de donner ses ordres pour qu'il 
vint bientôt à Florence, et en attendant de lui re- 
mettre une vingtaine de ces pièces que le suisse 
aimait tant; puis s'adressant toujours au secré- 
taire mais de manière à être entendu de ceux qui 
l'entouraient , il ajouta : — Tout bien considéré, 
c'est un autre homme que le Berni. 

Alexandre avait raison , leurs mérites étaient 
d'un genre bien différent; et si la surprise fut la 
première sensation excitée par ce jugement, la ré- 
flexion amena le plus grand nombre à partager 
cette opinion. 

Cesano était arrivé ce même soir de Rome par 
la route de Sienne, avec l'intention de passer les 
Alpes pour se diriger ensuite vers l'Espagne où 
l'envoyait le cardinal Hippolyte. Préparé a tous 
lesévénemens et de plus très-habile dans l'art de 
feindre , il ne vit cependant pas sans une secrète 
émotion la nombreuse garde placée aux portes de 
Pise et n'apprit pas avec plaisir qu'Alexandre s'y 
trouvait. Mais espérant que le duc distrait par 
les fêtes ne songerait pas à s'informer du but de 
son voyage , il prit le parti de l'aller voir sur-le- 



144 LUISA STROZZI. 

champ, de lui cacher sa mission, et si on l'inter- 
rogeait de mentir hardiment. Il pouvait retarder 
sou départ, sortir de la ville d'un côté opposé, et 
enfin si sa ruse était découverte, prétexter de 
nouveaux ordres de son patron. 

Mais don Gabriel ne connaissait pas encore 
celui qu'il cherchait à tromper. A peine était-il 
descendu de cheval , que le duc en fut instruit 
par l'officier de police et envoya aussitôt G ionio 
loi dire qu'il le verrait avec plaisir dans la soi- 
rée. Après quelques instans de repos. Cesano se 
rendit au palais, rassuré parla pensée qu'il ne 
portait avec lui aucun papier. 

C'est ici le lieu de dire que lorsque Filippo 
Strozzi était encore à Florence, avant son départ 
pour la France, le duc avait écrit en secret au 
pape, par le conseil de Vitelli, une lettre ainsi 
conçue ' : 

« Très-Saint-Père, et notre très-cher oncle , 

» Les mesures prises par V. B. m'ont concilié 
» en partie l'alFeclion des Florentins, et je tâche 
» de me conformer en tout aux avis que V. B. 
» a daigné me donner; mais il y a encore des 

C») L'original existe. 



LUISA STROZZI. 145 

citoyens qui fomentent le mauvais esprit qui 
a déjà causé la ruine presqu'entière de notre 
patrie. Un d'eux est Filippo Strozzi , homme 
bien connu de V. S. Je ne veux prendre au- 
cune résolution à ce sujet avant d'avoir reçu le 
sage conseil de \. S. Je la supplie de pensera 
sa propre gloire , à ma conservation , et je 
baise humblement ses pieds sacrés. 

» Le duc Alexandre. « 

Le pape crut alors n'avoir rien de mieux à faire 
que d'éloigner Filippo de Florence, et de le te- 
nir dans un exil honorable à la cour du roi très- 
chrétien. 

Malgré tous les soins pris pour cacher le con- 
tenu de cette lettre , il en transpira avec le temps 
quelque chose aux oreilles de Cesano. La santé du 
pape s'aflFaiblit vers la même époque, et l'adroit 
secrétaire pensa qu'il serait à propos d'insinuer 
au cardinal Hippolyte que le moment était venu 
de s'associer avec les Strozzi et de tout disposer 
pour qu'à la mort de Clément, Alexandre fût 
expulsé et lui, mis à sa place. Il lui fit entendre 
que Filippo ne s'y opposerait pas , dès qu'il serait 
convaincu de l'inimitié du duc , qu'il soupçon- 
nait déjà, et dont il était facile de lui Iburnir la 

11. 10 



J46 LUISA STROZZI. 

preuve, par un écrit qui démentait les démon- 
strations qui jusqu'alors l'avaient tenu en sus- 
pens. 

Il fut convenu que Cesano irait trouver Filip- 
po et se transporterait ensuite à Madrid , où il fe- 
rait valoir les remontrances de Catherine de Mé- 
dicls , mécontente d'Alexandre qu'elle ne regar- 
dait pas comme son frère, le désir des principaux 
habitans de Florence, et surtout de tous les exilés 
qui erraient en Italie. Tels étaient les projets de 
don Gabriel, et si le cardinal n'eût pas été au- 
delà et se fût borné à adresser des représentations 
à l'empereur, il est probable qu'il aurait éctiappé 
au malheureux destin qui l'enleva bien jeune en- 
core. 

Mais la politique de ce siècle famiharisait telle- 
ment avec la perfidie , qu'on y avait recours dès 
qu'on apercevait les moyens de l'employer avec 
fruit. 

Soit, comme la plupart le croient, qu'Alexandre 
eût déjà tendu plusieurs pièges à Hippolyte , et 
que celui-ci voulût tourner contre lui les mêmes 
armes, soit qu'irrité de la préférence que lui 
montrait Clément, et plus encore du rang où il 
l'avait élevé, il crût que les démarches de Ce- 
sano ne pourraient avoir de succès tant qu'il exis- 



LUISA STROZZI. 147 

lerait; il parait certain qu'il tenta de se servir du 
Berni pour empoisonner son cousin. 

Très-lié jadis avec ce poète, il croyait pouvoir 
compter sur lui. H savait qu'Alexandre le rece- 
vait souvent et prenait plaisir à entendre ses 
vers ; et lorsqu'il vit dans son dernier sonnet que 
le hasard fit tomber entre ses mains, les senli- 
mens qui l'animaient contre le duc, il ne douta 
pas un instant qu'il ne favorisât ses desseins. 

Peu après le départ de Cesano, il expédia à 
Florence un homme qui lui était dévoué et qu'il 
chargea d'expliquer au Berni le genre de service 
qu'on attendait de lui. Le messager arriva dans 
la capitale de la Toscane le mêmejour que Cesano 
entrait à Pise; nous verrons ce qui en résulta. 

Alexandre combla de politesses le secrétaire du 
cardinal, ne lui fit pas une seule question sur le 
sujet qui l'amenait ,- il l'entretint du séjour de 
Pise, du bonheur qu'il y goûtait, de son projet 
d'y passer une partie de l'hiver prochain , disant 
qu'il n'oublierait jamais l'accueil qu'il y recevait. 
La soirée s'écoula ainsi ; le duc eut soin d'empê- 
cher qu'il ne dit un seul mot en secret à Pierre 
Strozzi; dès qu'il les voyait s'approcher l'un de 
l'autre, il accourait, se mêlait à leur conversation, 

11. 10. 



148 LUISA STROZZI. 

et couvrait d'une apparence de fanniliarité ce qui 
était dicté par une malicieuse finesse. 

Fatigué à la fin déjouer le rôle de gardien , il 
s'assit entre Cesano et Guidiccioni, se mit k dis- 
courir sur la politique de l'Europe, et se montra 
si sage, si pénétrant et si modéré , qu'il surprit 
le nrélat de Lucques, l'un des hommes les plus 
renommés de ce siècle. 

Nous ne pouvons nous empêcher de faire ob- 
server ici le sens profond que renferme ce pas- 
sage ou le Dante dit : que lorsque les facultés de 
l'esprit se joignent à une ame perverse et à la 
puissance, les peuples restent sans défense. 

C'est ainsi que la perspicacité d'Alexandre 
rendait plus redoutable la profonde corruption 
de son ame. 

Quand la contrainte qu'il s'imposait lui parut 
trop pesante, il se tourna tout d'un coup vers 
Cesano, et sans attendre qu'il prît congé, — don 
Gabriel, lui dit-il, vous devez être fatigué et je 
vous conseillerais d'aller vous reposer, afin de 
vous lever demain de bonne heure , car vous 
avez encore beaucoup de milles à parcourir d'ici 
Madrid. 

— Mais — Excellence répondit en balbu- 



LUISA STROZZI. 149 

liant Cesano qui ne s'attendait pas à une si brus- 
que attaque. 

— Partez, allez voir l'empereur ; soyez pru- 
dent, et ne vous arrêtez pas en chemin. Tant 
que vous irez droit en Espagne, il ne pourra 
vous arriver rien de fâcheux, les serviteurs aussi 
fidèles que vous doivent porter les messages de 
leurs maîtres aux princes et aux républiques, il 
n'en est pas de même aux exilés ni à ceux qui le 
seront bientôt. Dans sa pensée, il nommait Fi- 
lippo. 

Cesano voulut répliquer ; mais le duc se leva , 
et lui imposant silence d'un geste impérieux, dit 
encore, — Tenez-vous pour averti , il est inutile 
d'en parler davantage. 

Don Gabriel se hâta de dire adieu aux amis 
et aux parens qui se trouvaient près de lui , et 
se retira , non sans crainte d'être arrêté. Le len- 
demain , dès que les portes furent ouvertes , il prit 
la route des montagnes de Luni , tout joyeux 
d'avoir échappé à un si grand péril. 

Pierre Strozzi l'avait vu à regret sortir si 
promptement , mais attribuant cette retraite sou- 
daine à la fatigue du voyage , il espéra le revoir 
le jour d'après , se doutant bien que sa venue ca- 
chait quelque mystère; mais ce qui arriva ensuite 



lóO LUISA STROZZI, 

ne lui permit pas de chercher à l'éclaircir. 

On apporta les tables de jeu qui servirent de 
points de réunion et rendirent les conversations 
plus animées ; ce plaisir avait aussi pour les ha- 
bitans de Pise le mérite de la rareté , car depuis 
long-temps il n'y avait plus d'assemblée dans 
cette malheureuse ville, et ils furent charmés de 
retrouver ce genre d'amusement qui distrait sou- 
vent des affaires les plus sérieuses, mais qui pris 
sans mesure dessèche le cœur et ruine les familles. 
Le plus dangereux de ceux qu'on jouait alors 
était celui des dez. 

Pierre joua aux échecs avec le directeur des 
études, et Girolamo s'assit d'un air grave der- 
rière sa chaise , comme pour juger de la force 
des deux champions. Pour le punir de sa pré- 
somption, Pierre ne le regarda pas et ne lui 
adressa pas un seul mot; mais lui , se regardant 
très-supérieur à tout ce qui l'entourait, attri- 
buait l'abandon dans lequel ou le laissait , à un 
sentiment de respect et même de crainte. 

Un sort semblable attend tous ceux qui ne 
pouvant se faire un nom par l'originalité de leur 
esprit, cherchent à l'obtenir, comme Girolamo, 
à force d'extravagance. Les insensés ne peuvent 



LUISA STROZZI. ÌÒl 

se persuader que la sentence du satirique fran- 
çais a été prononcée pour eux ! 

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. 

Amelunghi , lancé de Pise à Florence , eut 
une pension , continua à déclamer contre l'A- 
rioste; tous les envieux de la gloire du grand 
poète firent chorus, et puis? — On admire en- 
core les vers immortels du chantre de Roland... 
Et parmi mes lecteurs , quel est celui qui con- 
naîtrait , sans moi , l'existence du bossu de Pise ? 



CHAPITB^ Z. 



Eupturf. 



a C'est ainsi que parfois deux dogues, 
irrités par l'enyie ou la haine, s'appro- 
chent, grincent des dents et roulent des 
yeux étincelans. » 

L'Ariostb. 



La courtoisie du duc ne se démentit pas une 
minute, Pierre lui ayant dit en le quittant qu'il 
reviendrait le lendemain pour lui parler en li- 
berté , il le laissa maitre de choisir l'heure qui lui 



LUISA STROZZI. U3 

conviendrait; et comme celui-ci restait indécis , 
ne sachant que penser de tant d'obligeance, 
Alexandre fut le premier à lui tendre la main, 
et fit quelques pas pour le f'econduire. 

PourZeffi interrogé sur ce qu'il avait observé, 
il répondit par ce vers de Virgile : 

Timeo Danaos et dona jerentes . 

Après une nuit qui ne fut pas paisible , Pierre 
se rendit vers neuf heures au palais Médicis; il était 
et il est encore un des monumens le plus régu- 
lier et le plus remarquable de Pise , situé au midi, 
sur la rive droite de l'Arno , presque vis-à-vis de 
la citadelle; on voyait au-dessus de la porte prin- 
cipale qui fermait alors l'entrée du premier pont , 
les armes des Médicis, où l'on croit trouver une 
preuve de la profession qu'elles exercèrent jadis '. 

Un escalier de pierre dure, découvert en par- 
tie et qui existe encore, conduisait d'abord à 
quelques pièces où se tenait autrefois la Banque : 
c'est là que logeaient Giorno et l'Hongrois; le duc 
et sa suite occupaient les appartemens supérieurs. 
On passait du vestibule dans une salle éclairée 
par une fenêtre et une porte vitrée qui donnait 
sur une terrasse. 

(i) On prétend que les ronds renfermés dans l'écu ne sont pas 
six balle», mais six pilules, symboles de l'art delà médecine. 



154 LUISA STROZZI. 

Pierre était venu de bonne heure, ignorant 
que ce fut un jour d'audience ; Zeffi qui l'accom- 
pagna jusque là ne le quitta pas sans lui recom- 
mander de nouveau #être modéré, tout en n'ou- 
bliant pas ce qu'il devait à son rang. Il alla pen- 
dant ce temps visiter les curiosités de la ville. 

Lorsque Pierre entra, le duc était à moitié de 
l'audience, il vint à sa rencontre et lui dit en lui 
prenant la main : 

— J'agis avec vous sans cérémonie , comme 
on doit faire en famille ; je vais expédier ces pau- 
vres gens, puis nous parlerons de votre affaire, 
et si cela vous convient , nous dînerons ensemble. 

Pierre le remercia et alla se mettre près de 
Campana qui , placé derrière le duc , recevait de 
sa main les pétitions. L'entretien roula sur les 
diverses affaires qui se présentèrent. Le derpier 
suppliant était un des gardiens des prisonniers 
renfermés dans la citadelle, et coupables, pour la 
plupart, d'avoir embrasser avec trop de zèle la 
cause populaire après les troubles de 1527. Il 
sollicitait une augmentation de paye, le duc lui 
demanda combien il recevait des détenus. 

— Rien, répondit le pauvre homme. 

— Tu es donc un maladroit? si tu ne sais pas 
ton métier, apprend-le, ou quitte-le. 



LUISA STROZZI. 155 

— Mais s'il n'ont pas eux-mêmes ce qu'il faut 
pour vivre? 

— Et qu'importe qu'ils vivent? Giambatista 
della Palla a bien fait de nous débarrasser de sa 
personne, et Raffaello Girolami mieux encore 
en partant le premier. Retiens bien ceci : nous 
faisons et nous ferons tout pour nos amis ; rien 
pour ceux qui ont été ou qui sont nos ennemis. 
Fais-les payer pour respirer un air plus pur, pour 
desserrer leurs liens, pour obtenir de bon vin, 
de l'eau meilleure... Enfin mets un prix à cha- 
que besoin ; tâche de comprendre, et vas en paix. 
Et, le frappant sur l'épaule, il se retourna vivement 
en disant : — A présent , messire Pierre, je suis 
à vous. 

Ce discours prononcé d'une voix haute, fut 
le prélude de l'étrange dialogue qui eut lieu peu 
de momens après. Le duc avait fait signe à Cam- 
pana de se retirer, et debout, au bord de la ter- 
rasse , une main sur ses yeux pour se garantir du 
soleil, il regardait sans parier. Pierre se taisait 
aussi , attendant qu'il se retournât, mais tou- 
jours dans la même attitude , le duc lui dit : 

— Etes-vous allé quelquefois à la citadelle ? 

— Moi? non. 

— Il faudra que nous y allions ensr'mble, et 



156 LUISA STROZZI. 

que je vous montre l'endroit où, en iS^y, j'ai 
parlé à Faccione. 

— Pourquoi ? 

— Pour vous faire revenir sur plusieurs opi- 
nions qui sont fausses. 

Pierre ne comprit pas d'abord, et Alexandre 
continua d'un air d'insouciance. 

— Lorsque les imbéciles qui gouvernaientalors 
Florence me confièrent à la garde de votre père, 
avec l'injonction de me retenir jusqu'à ce qu'il 
fût maitre des forteresses de Livourne et de Pise , 
on commença parcelle-ci , et votre père attendant 
à la porte, m'envoya parler au commandant, 
espérant que je l'engagerais à se rendre. Dites- 
moi, je vous prie, s'il est possible, d'être plus 
benêt 

— Alexandre! s'écria Pierre. 

— Je le répète j pouvait-on être plus sot que 
de croire qu'arrivé dans un lieu où je n'avais plus 
à redouter la fureur du peuple, je donnerais un 
conseil contraire à mes intérêts, et que je ne 
sentirais pas l'immense distance qui sépare le 
neveu d'un pape , du fils d'un usurier. 

— Mon père, dit Pierre en se (contenant avec 
etîort, mon père est fils de Filippo Stro/z-i, une 
Giaufigliazzi est sa mère — 



LUISA STROZZI. 157 

Le Irait de feu qui sillone un ciel orageux 
n'est pas plus menaçant que ne le fut alors l'œil 
(l'Alexandre. Il avait compris l'injure et ne savait 
s'il devait y répondre, et Pierre, blessé jusqu'au 
fond de l'ame, retenait à peine sa colère. 

A les voir se considérer dans un sombre silence, 
on aurait pu les comparer aux animaux décrits 
par l'Arioste; mais aucun des deux ne voulait en 
venir le premier à une guerre ouverte , et ce fut 
dans cette incertitude que Pierre poursuivit tout 
en frémissant. 

— En faisant la banque, mon père suit l'exem- 
ple de ses ancêtres et des vôtres. 

— Des miens!... ils l'ont abandonnée depuis 
long-temps; le monde en a perdu le souvenir. 

— Le peuple , peut-être , les nobles, pas en- 
core. 

— Entre les uns et les autres, je ne fais nulle 
différence. 

— Mais pour moi, il en existe une grande. 

— Hé bien donc! vous qui êtes noble, que 
me voulez-vous? Tout en parlant, il rentra et 
s'assit, sans engager Pierre à en faire autant. 

— Puisque nous sommes en famille , comme 
vous le disiez tout-h-l'heure, dit celui-ci en s'as- 
seyant , je viens pour mettre un terme à la déten- 



158 LUISA STROZZI. 

tion injurieuse et injuste de Francesco Pazzi et 
de Tomasso Strozzi. 

— Elle est moins injuste que vous ne semblcz 
îe penser. 

— C'est une honte de les retenir, tandis que 
les preuves manquent. 

— On ne manque pas de preuves qui les con- 
damnent , celles qu'ils produisent en leur faveur 
sont achetées. 

— Voilà ce qu'il faut prouver. 

— On le prouvera , dit Alexandre, d'une voix 
terrible. 

— Nous verrons , reprit Pierre , d'un ton 
calme. 

— Vous avez raison de dire, — nous verrons, 
— car un soupçon tout aussi grave pèse sur 
vous. 

— Sur moi ? 

— Mais qui en doute?... depuis long-temps 

vous devriez partager leur sort comprenez 

donc que vous me devez l'air que vous respirez. 

— A vous ! Je cours h l'instant me constituer 
prisonnier... 

— Vous ferez bien, messire Pierre. — Et se 
levant, il cria à l'Hongrois qui se tenait à la porte 
de la salle : 



LUISA STROZZI. 159 

— Qu'on exjDédie sur-le-champ un courrier au 
senor Maurizio, pour qu'il lui fasse préparer un 
appartement au Bargello. 

Il serait diflicile de rendre les diverses émotions 
dont Pierre se sentit agité à cette réplique inat- 
tendue ; la surprise, la colère, se mêlèrent au 
dépit et au regret d'être ainsi pris au mot , sur 
une offre qui , faite par un homme de son rang, 
devait suffire pour dissiper tout soupçon. L'excès 
de son agitation l'empêchant de répondre, le duc, 
joignant l'ironie à l'insulte , ajouta : — Avant 
d'entrer au Bargello , n'oubliez pas de présenter 
mes tendres hommages à Luisa. 

A peine ces mots étaient-ils sortis de sa bou- 
chcj que la main de Pierre avait saisi son poi- 
gnard , mais au même instant le duc lui tourna 
le dos et entra dans la pièce dont la porte était 
gardée par le suisse. Toute vengeance devenant 
impossible , il se précipita hors de la salle, mau- 
dissant l'imprudence et la faiblesse de son père, 
qui tenant ce monstre dans sou pouvoir, n'en 
avait pas délivré la terre. 

Giomo , qui le vit descendre avec précipi- 
tation, lui dit : — Prenez garde de glisser, mes- 
sire Pierre, vous feriez rire plus vite ceux qui 
ne vous veulent pas de bien. Pierre fit un geste 



160 LUISA STROZZI. 

de mépris et le fixa sans répondre , mais rien en . 
lui ne trahissait l'insolence, et il se découvrit 
d'un air respectueux, 

Zeffi., qui l'attendait à quelques pas, lut sur 
son visage que l'entrevue n'avait pas été paisible, 
mais il était loin d'en imaginer le résultat. Quand 
il le sut, il soutint le caractère de la secte dont 
il faisait partie, et exhorta son élève à se mon- 
trer supérieur à l'adversité , et insensible aux 
coups du sort. 

Entraîné par son impétuosité naturelle, Pierre 
voulait partir sans délai. Don Francesco observa 
qu'on pourrait prendre cet empressement pour 
une preuve de dépit... 

— La haine qui nous divise, interrompit Pierre, 
ne peut désormais s'éteindre qu'avec la vie. 

— Raison de plus pour la cacher : vos enne- 
mis se réjouiraient trop si vous leur donniez le 
plus léger motif de soupçonner que vous n'aviez 
pas pesé d'avance toutes les conséquences de 
l'offre que vous avez faite. Il faut donc non-seu- 
lement paraître gai , mais l'être en effet, aller à la 
promenade, rire et causer avec les amis que vous 
rencontrerez , et si le hasard amène Girolamo 
sur nos pas, nous l'engagerons à venir souper 
avec nous, afin d'être plus joyeux encore. 



LUISA STROZZI. 161 

— Il me semble, don t rr n cesco , que vous 
voulez essayer de changer la nalure même. 

— Les circonstances peuvent quelquefois nous 
y forcer. 

Avant de rentrer, ils apijrirenf qu'Amclunghi 
dans l'excès de sa joie , avait fait la nuit précé- 
dente un repas si copieux aux dépens de quelques 
amis, qu'il était indisposé. Ils passèrent donc 
leur soirée sans lui, et le lendemain ils se mirent 
en route pour Florence. 

Tous deux étaient à cheval, suivis d'un seul 
domestique; un temps superbe rendai plus 
frappante encore l'absence de toute culture et 
l'aridité de ces plaines aujourd'hui si fertiles et 
si peuplées. La roche escarpée rtglissante de 
Verrucosa s'élevait à leur gauche, et en jetant 
les yeux surles profondes cavités qui l'entourent, 
on ne pouvait s'empêcher de penser aux torrens 
de sang, qui tant de fois ont arrosé les pierres 
sorties de son sein; l'avenir se présentait plus 
sombre encore! et l'on pouvait lire sur les traits 
contractés de Pierre, les tristes présages qui bou- 
leversaient son a me. Don Francesco le laissa d'a- 
bord s'y livrer en toute liberté; quand il crut 
s'apercevoir qu'il était plus calme, il parla de la 
soirée du dimanche. 

II. 1 1 



Î62 LUISA STROZZI. 

— Que fie folies sont sorties de la bouche de ce 
petit homme si tortii <*t si colère! 

— .îe ne pouvais l'entendre siuis indignation. 

— Pour moi , je le plaignais et je riais. 

— !\lais je ne puis rire en écoutant de tels 
blaspht 



e m es i 



— Prions le ciel qu'ils ne soient pas un jour 
reproduits dans les écoles, cl soutenus d;ins les 
académies! lorsqu'on voit ce que les s<>|)histes 
de Grèce et de Piomc ont o?é avancer, rien ne 
peut plus étonner, le naturel une ibis quitté, on 
ignore où la mauvaise roule peut conduire. 

— Vous craignez donc que la décadence soit 
prochaine. 

— Oui; et je le crains d'autant plus que la 
grande vénération que !ous ont pour Pétrarque 
part d'une source très-diverse etqueles senlinicns 
des esprits élevés diffèrent totalement de ceux de 
la multitude. Tandis que les premiers qui connais- 
sent sa vie, se rappellent en lisant ses vers har- 
monieux, l'éminent génie qui ranima les lettres, 
souleva le voile qui cachait les trésors de l'anti- 
quité, tonna contre la corruption des grands, 
invoqua pour l'Italie celte pauvre ère de gloire et 
de léiicité que nous sommes loin de posséder, 
mais que nous espérerons toujours; le vulgaire 



LUISA STROZZI. 163 

qui lit peu et réfléchit moins encore, s'arrête au 
charme des paroles, à la mélodie des phrases, sa 
pensée ne va pas plus loin , et comme il forme 
la masse, il en résulte que àixnii les siècles à venir, 
la grande renommée de Pétrarque sera celle d'un 
poète ordinaire, apprécié seulement à sa juste 
valeur par quelques êtres privilégiés. Pierre ht un 
signe d'assentiment; ceux qui viendront après 
nous, poursuivit son maitre, se prévaudront de 
l'ignorance de la foule qui ne connaît que le 
chantre de Laure; ils répéteront les expressions 
de doux zéphir, d'onde qui murmure...., et se 
feront applaudir, grâce à quelques phrases soiio- 
res , comme si c'était là le principal mérite de ce 
ce génie supérieur. On les verra pour étayer leur 
fausse doctrine , rabaisser le père de notre littéra- 
ture, l'ami du roi Robert, le protecteur zélé de 
la gloire de la patrie, au rôle d'un amant qui 
soupire sur sa lyre les rigueurs de sa belle. Mais 
lorsque Pétrarque aura des commentateurs d i- 
gnes de lui , quand les lettres seront dirigées vers 
leur véritable but, alors on comprendra que si 
ses vers semblent respirer le souffle embaumé du 
ciel de la Grèce, si on y admire le sentiment 
du heau, joint à la perfection du style, on y re- 
trouve aussi l'accent d'une ame grande et forte, 

H. 11. 



164 LUISA STROZZI. 

qui s'exhale pour ainsi dire dans ces chants mé- 
lodieux. 

Soit que dans une vertueuse indignation, il 
pose les préceptes et les exemples d'une morale 
généreuse, soit qu'il s'adresse aux princes pour 
les tirer de leur létharoie; ou qu'enfin, s'ap- 
puyant sur ses propres actions, il trace la route 
qui fait arriver parmi les hommes à la vraie 
gloire, on le trouve toujours grand, juste et 
magnanime. 

— Mais le Dante ne vous semb'e-t-il pas plus 
véhément , plus siniple ? 

— Oui , plus simple , mais moins neuf, et de- 
vant Irop souvent son énergie h la vengeance et 
h la haine; le sentiment qui anime Pétrarque est 
constamment noble , pur et désintéressé. Je ne 
sais si c'est prévention ou erreur de jugement , 
mais je n'aime pas les hommes qui changent ('e 
bannière dans les commotions politiques; quand 
on a embrassé une mauvaise cause , il faut 
se retirer, mais se taire, et ne pas devenir le 
coryphée du > arti contraire. Ce qui m'attache 
le plus à Pétrarque, c'est qu'il n'a jamais ni pHé 
ni varié. 

— Mais enfin on ne peut nier que l'énergie du 
Dante ne surpasse la sienne. 



LUISA STROZZI. 166 

— Mais, soit dit aussi aver, tout le respect qu'on 
lui doit , ii'a-t-il pas de temps en temps donné 
quelques preuves de faiblesse'? 

— Si la postérité vous entendait, ne (Taindriez- 
vous pas son jugement? 

— Pierre, les hommes se renouvellent, les 
opinions changent , le vrai reste immortel. 

En causant ainsi , ils se trouvèrent en face 
Caprona , célèbre par le siège qu'en firent les 
Guelfes , parmi lesquels le Dante combattait 
alors. 

— Vous voyez ce château , dit don Francesco 
en montrant les ruin^^s de l'antique forteresse, 
vous vous rappelez les vers du Dante ; il avait 
à cette époque vingt-cinq ans : nul n'aurait 
imaginé qu'il serait bientôt le plus emporté des 
G hi belli ns. 

— Le génie n'est-il pas un titre à l'indul- 
gence ? 

— Il serait mieux qu'il tì'en eût pas besoin , 
réphqua Zeffi. 

Les voyageurs passèrent la nuit a la villa des 
Selves, et arrivèrent le lendemain à Florence. 
Ce même jour Alexandre expédia un cour- 

(t) LeTnss«<l!t dans i.ne de ses lettres : Lascia cascinai {e brache. 



Ì66 LUISA STROZZI. 

rier au pape , et quitta Pise au milieu des a|> 
pia udisse m e US des habitans pleins de confiance 
dans ses promesses , qu'il renouvela au moment 
du départ : pas une ne fut remplie. 

Giorno était au comble de la joie, la perte des 
Strozzi paraissait prochaine , et la parole de son 
maitre l'autorisait h la regarder comme le dé- 
but de sa propre fortune, mais le duc , sans se 
laisser aveugler par la haine , fiiisait , à présent 
que le dé était jeté , toutes les réflexions que 
lui suggérait son esprit fin et rusé. 11 voulait 
à tout prix en venir à ses fins ; mais si Pierre 
continuait à nier , quel parti prendre ? Le pape 
ne permettrait jamais qu'il fut mis à la question ; 
devait-il le faire sans lui en parler? L'offre de 
Pierre ayant été volontaire, n'était-ce pas un des 
cas oii il fallait user de modération ? D'un autre 
côté , obtiendrait-il avec elle le fruit de tant de 
peines ? pourrait-il , après une telle insulte reçue 
en la personne d'un de ses favoris, commencer 
à extirper de ses états cette famille puissante et 
abhorrée? Une passion ardente, indomptée ve- 
nait aussi faire entendre sa voix : ne pourrait-il 
pas à-la-fois préparer la ruine des Strozzi et vam- 
ere la résistance de Luisa ? Quelle en était la 
source ? était-ce haine ou vertu ? si (;'était 



LUISA STROZZI. 167 

la première , il était porté à s'en venger par 
la violence : si c'était la seconde , ne devait-elle 
pas finir par céder, sinon par respect, du moins 
par crai Ite? 

ïJniquement occupé de ces pensées, il Kt peu 
d'attention aux milices volontaires de Pontedera 
et d'Empoli qui qui vinrent à sa rencontre avec 
leurs nouveaux drapeaux et dans le meilleur or- 
dre qu'il leur fut possible ; mais Campana le 
remarqua, et sachant de quelle utilité elles se- 
raient dans le cas où les Florentins tenteraient 
de secouer le joug , il s'entendit avec le ma- 
jordome pour faire distribuer aux soldats quel- 
qu'argent pour boire à la santé de Son Excellence. 
Le duc coucha sur le mont Lapo, et le jour d'a- 
près , vers midi , mit pied à terre à Florence. 
Senor Maurizio l'attendait au palais ; instruit 
chaque jour par lui de ce qui se passait en son 
ab.sence , sa première question fut si Pierre s'é- 
tait constitué prisonnier ; et , à sa grande satisfac- 
tion, sa réponse fut affirmative. 

Alexandre resta un moment pensif, et le chan- 
celier fixant ses yeux sur son visage , cherchait 
à deviner sa pensée afin d'y conformer la sienne ; 
car le principal talent d'un ministre favori con- 
siste à pressentir les projets de son maitre , pour 



168 LUISA STROZZI. 

éviter le double écueil de lui paraître faible en 
changeant d'avis selon son bon plaisir , ou de 
risquer de lui déplaire en le contredisant. 

Pierre Strozzi était au Bargello par sa propre 
volonté ; l'impulsion était donnée à la première 
roue de la machine qu'on voulait mettre en mou- 
x'ement , il ne s'agissait plus que de trouver 
le moyen d'y adapter la pierre d'attente des 
autres. Ce moyen , suivant Maurizio , ennemi 
déclaré des demi-mesures , c'était la corde ; 
mais il ne voulait pas la proposer sans être sûr 
de l'approbation d'Alexandre, et il ne croyait 
pas qu'il y consentit avant l'arrivée des lettres de 
Rome. 

— Ainsi donc ? furent les premiers mots du 
duc lorsqu'il leva la tète après quelques minutes 
de réflexion ; et la réponse de l'adroit Mila- 
nais fut : 

— Je suis aux ordres de Votre Excellence. 

— Il faut employer tou-. les moyens pour dé- 
couvrir les assassins. 

— Tous seront employés , Excellence. 

— Il faut pourtaat commencer par les plus 
doux. 

— Les ordres sont donnés en ce sens. 

— Et si ceux-là ne suffisent pas... 



LUISA STROZZI. 169 

— S'ils ne suffisent pas... Ici il leva les yeux 
vers le duc qui affectait de baisser les siens , — 
s'ils sont Insuffisans, j'en rendrai compte ù Votre 
Excellence. 

— Très-bien ! Et les autres ? 

— Frère Celesti n est effrayé. 

— Et Michel-Ange? 

— Il sort peu de sa maison , et ne se montre 
pas. 

— Et Berni Ì 

— L'homme envoyé par le cardinal Hippolytc 
a eu avec lui deux conférences : la nuit d'après on 
l'a arrêté et mis à la question. 

— Pourquoi ne pas l'avoir arrêté dès la pre- 
mière ? 

— Parce qu'alors il aurait eu beaucoup moins 
de choses à avouer. 

— Bien pensé ! Et puis ? 

— La proposition d'empoisonner Votre Excel- 
lence a été faite et écoutée. 

— Le traître ne l'a pas révélée ? 

— Non. 

— Le perfide ! 

— On doit donc le punir ? 

— Non. 

— Le mnnacer ! 



17^ LUISA STROZZI. 

,: — Pas davantage. 

— L'avertir ? 

— Et quoi ! depuis quand des avis en pareille 
matière ? 

Maurizio s'arrêta, frappé du sens secret de ces 
dernières paroles ; et reprit : — Il compose et ré- 
cite des vers séditieux. 

— Qui sont écoutés ? 

— Et applaudis. 

— Il faut un châtiment à ceux qui les écoutent. 

— Et au poète ? 

— Rien. 

Senor Maurizio prit congé. II n'était pasà moitié 
del'antichabrequ'ilentenditleducappelerGiomo 
d'une voix ferme. 



Trois jours après Berni n'existait plus. 



CH^FITHB ZI. 
Jprieon. 



« Pierre Strozzi fut enlermé dans ce 
triste séjour, parce qu'on voulait qu'il 
dit oui. Il ne le dit pas parce que c'était 
non. B 

Sthozzi- 



Le destin du malheureux Berni était capable 
d'effrayer l'ame la plus intrépide ; on reste sans 
défense contre les embûches domestiques; toute 
sécurité serait détruite, tout lien social rompu , si 



172 LUISA STROZZI. 

chacun devait craindre de rencontrer la mort dans 

les alimens qui sont destinés au soutien de la vie. 

Berni était un simple particulier , le crime passa 

inaperçu ; ce ne fut qu'après la mort d'Alexandre 

que ses parens crurent pouvoir le révéler sans 

danoer. 
n 

On a déjà parlé du message envoyé par le car- 
dinal ïlyppoiite après le départ de Cesano; une 
semblable proposilion lui avait été faite , depuis 
peu, de la part d'Alexandre, pour se débarrasser 
d'Hyppolite, mais Giomo, qui en était porteur, 
s'expliqua avec réserve, et Berni, feignant de ne 
pas comprendre et exprimant le désir de rester 
étranger à la politique, avaitfait prendre un autre 
tour à la conversation. 

L'envoyé du cardinal ne fut pas assez prudent 
pour cacher sou arrivée; dans la première entre- 
vue il ne parla que de choses générales, mais 
dans la seconde il s'exprima si clairement , que 
Berni se rappelant les avertissemens du prieur de 
San-Marc et de Francesco INasi, s'aperçut, mais 
trop tard , que dans les rameaux dégénérés du 
grand Lorenzo, on voyait renaître la race d'Atrée 
etdeThyeste. Il répondit que de telles paroles 
étaient indignes d'un homme tl'honneur; qu'il ne 
le trahirait pas, mais (ju'il lui conseillait de par- 
tir sur-le-champ. 



LUISA STROZZI. (73 

Ce malheureux purait suivi son conseil, si en 
le quittant il n'avait pas ctéarrêté, conduit devant 
senor .Maurizio, et mis à la torture. Il avoua tout 
au milieu des lourmens : depuis on n'en entendit 
plus parler , le reste lut couvert d'un profond 
mystère, et à l'insu même de Maurizio, le duc 
se délivra du Berni par le ministère de Giorno, 
qui de son côté eut recours à un employé subal- 
terne. 

Mais avant que ce triste événement eût lieu, je 
courrier chargé de faire préparer un logement à 
Pierre Strozzi était arrivé au Bargello. 

Le gardien, nommé Maruffo, avait vieilli dans 
ces fonctions , qu'il remplissait depuis trente-six 
ans. C'est lui qui, jeune encore, ouvrit les portes 
à Savonarola, à Boscoliet à Capponi ; plus tard, 
et avecla même indiflPérence, à Lorenzo Sodorini, 
et au frère Rigogolo ; et qui, aussi insensible que 
les gonds de sa prison, avait vu y entrer Fran- 
cesco Canducci, Bernado da Castiglione, et le Cei; 
mûri par une telle expérience, il ne s'étonna pas 
en apprenant que Pierre Strozzi allait être placé 
sous sa garde. 

11 n'en fut pas ainsi de sa femme, lorsqu'ill'ap- 
pela pour tout mettre en ordre; elle resta stupé- 
faite au nom du prisonnier, et s'écria : 



174 LUISA STROZZI. 

— Comment! un si grand seigneur? 

— Il en vaudra mieux! répliqua MariitFo. 

— Je le plains... Mais en sortant il sera géné- 
reux. 

— Si la physionomie du senor Maurizio a dit la 
vérité, je ne pense pas que ce soit de sitôt. 

— Mais qu'a-t-il donc fait? 

— Ceci ne te regarde pas : occupons-nous de 
notre métier, et lâchons surtout de le rendre lu- 
cratif. 

— Mon cher Maruffo, je voudrais que nous en 
prissions un autre, si nous devions passer une 
counle d'années semblables aux trois dernières. 

— Pourquoi donc te laches-tu à présent? 

— Veux-tu que je te le dise? Depuis que nous 
sommes mariés, je n'ai pas eu un instant de som- 
meil paisible. 

— Tu t'y feras, avec le temps. 

— Impossible. Tu vois que tout va de mal en 
pis. 

— Mais est-ce notre faute ? 

— Non , sans doute, mais je ne puis supporter 
d'être le témoin de tant de larmes , de servir 
d'instrument à tant de malheurs, à de si cruelles 
vengean(;es!... 

— Ce n'est pas nous qui en sommes les instru- 



LUISA STROZZI. 175 

mens , mais bien ceux qui les ordonnent. 

— r Ils sont l'arc et nous le trait Mais as-tu 

observé comme senor Maurizio fait peur à tout le 
monde, même à Zanobilo, quand je le tiens dans 
mes bras?... Je t'en prie, quittons ce vilain état. 

Tout en parlant, elle se servait du balai et du 
plumeau, rangeait les meubles et se sentait dis- 
posée à iavoriser de tout son pouvoir ce Strozzi, 
doat les sbires eux-mêmes ne prononçaient le 
nom qu'avec affection et respect, tant était grande 
la vénération du peuple pour cette famille. 

Cependant Pierre, arrivé de bonne heure, était 
descendu de rheval à la porte de son palais, s'était 
entretenu un instant avec ses frères , les avait 
chargés d'envoyer à leur père un courrier pour 
l'informer de ce qui se passait, et voulut sans délai 
se rendre au Bargello, accompagné de Zeffi ; il 
nétait pas encore midi. 

Il parait qu'il en avait à dessein fait répandre 
la nouvelle, car une foule nombreuse lui servit 
d'escorte; lorsqu'il fut sous le portail de cette cour 
funèbre, il se retourui», salua avec un visage se- 
rein la multitude qui l'entourait, puis franchit le 
grand escalier d'un pas grave mais rapide; Zeffi 
était à ses côtés, deux domestiques le suivaient 
portant ses bagages , on le vit tourner à gauche 



176 LUISA STROZZI. 

et entrer dans le corridor. Tous les sbires qu'il 
rencontrait se rangeaient en haie sur son passage 
et se découvraient avec respect. 

Senor Maurizio, placé derrière une fenêtre en- 
tr'ouverfe, avait fout vu sans pouvoir être aperçu, 
son anxiété fut d'abord semblable à celle que res- 
sentit le duc d'Albe, lorsque l'imprudent d'Eg- 
mont posa le pied sur le seuil de son palais; il 
respira plus à l'aise dès qu'il vit Pierre dans le 
vestibule. Il partit aussitôt pour aller attendre 
l'arrivée d'Alexandre. 

— Où faut-il aller, gardien ? dit d'une voix 
ferme le courageux jeune homme, laissant mal- 
gré lui percer quelque dépit dans son accent. 

— Ici, ici, messire Pierre, avait répondu Ma- 
ruîfo en s'inclinant profondément. 

Et Felicita, qui était venue à sa rencontre,' tou- 
chée en le voyant si jeune et si beau , se baissa 
pour lui baiser la main. 

— Non, non, ma belle fille, lui dit-il, en pas- 
sant doucement la sienne sous son menton, et 
laissant tomber un florin d'or dans la bavette de 
son tablier. 

— Est-ce votre fille? demanda-t-il au geôlier. 

— C'est ma femme , messire, répondit en se 
pinçant les lèvres MaruHb, peu flatté de la ques- 



LUISA STROZZI. 177 

tion. Ses cinquante ans passés et les vingt ans de 
Felicita rendaientcependantl'erreurassez simple. 
Elle joignait aux charmes de la jeunesse des traits 
si agréables que Pierre , qui ne s'attendait pas à 
rencontrer un tel objetdans ce triste lieu, la con- 
sidérait avec une douce surprise; Felicita s'em- 
bellissait encore en rougissant, et Pierre se tour- 
nant vers Zeffi lui dit un vers d'Ovide, dont le sens 
est : Tu verras dans ses yeux brillans scintiller 
une flamme légère. 

MarufFo soupçonna qu'il pouvait être question 
de lui, et observa avec politesse qu'une fois entrés 
les prisonniers ne pouvaient pas parler une autre 
langue que celle qu'il entendait. 

— N'avez-vous pas des armes? et il semblait 
disposé à s'en assurer, mais un regard foudroyant 
de Pierre le retint, et ZefTi lui dit : 

— Son caractère d'homme d'église l'empêche 
d'en porter. 

Il se borna alors à le prier , avec les marques 
du plus grand respect, de permettre qu'il fût le 
dépositaire de sa bourse, parce que c'était un de- 
voir dont rien ne pouvait le dispenser. 

— Et s'il me plaisait de récompenser l'un de 
vous pour ses bons services? Si enhn j'en avais 
besoin, je ne pourrais donc pas m'en servir? 

11. 12 



178 LUISA STROZZI. 

— Ah! répliqua MarufFo en baissant la tçte 
tout en levant les yeux vers lui , deux doigts de 
papier, avec le nom de messire Pierre , vaudront 
autant que les florins d'or. 

Enparlantainsi ils étaient entrésdans la cham- 
bre qu'on lui avait préparée, dans la portion de 
l'hôtel occupée par le capitaine des fantassins: ses 
domestiques y déposèrent les effets, parmi les- 
quels se trouvaient plusieurs livres réunis à h 
hâte, Tacite, Lucaln, Boëce; don Francesco y 
ajouta un Juvénal, ouvrage qui offrait de nom- 
breuses allusions avecsa position actuelle. Ensuite 
il embrassa son élève et le quitta avec un chagrin 
profond, mais qu'il sut cacher. 

Le dîner fut apporté au coup de midi ; et Ma- 
ruffo se mit près de la table pour servir. 

— Vous serez ce matin mon maitre d'hôtel, dit 
Pierre en riant. 

— Et votre échanson aussi , si vous voulez 
bien le permettre, répliqua le rusé fripon, qui, 

1. sans être le plus mauvais des geôliers, faisait ce- 

'' pendant son métier. SenorMauTi/loavaitordonne 

qu'on n'épargnât pas le vin au prisonnier. 

Felicita qui savait comment les choses se pas- 
saient, lui ht signe de refuser, mais Pierre, déjà 
préparé à l'offre, répondit: 



LUISA STROZZI. 17Ô 

— Je vous remercie ; à dîner je ne bois jamais 
de vin. 

— Jamais? répliqua l'autre avec une légère 
contraction de lèvres, que surprit le regard alerte 
de Pierre. 

Mais il se tenait sur ses gardes, ayant employé 
le trajet de Pise à Florence à tâcher de tout prévoir 
pour tout prévenir s'il était possible ; et comme il 
croyait, avec raison, qu'à l'exception du supplice 
de la corde, tous les moyens, toutes les ruses se- 
raient employées pour le perdre, il avait pris la 
résolution, se souvenant de certain proverbe, de 
ne boire de vin que le soir, pensant qu'on n'ose- 
rait pas l'interroger la nuit. 

Ces précautions n'auraient pas été superflues , 
lors même que Maurizio n'aurait pas été chance- 
lier; qu'on juge combien eiies devenaient néces- 
saires avec un homme près duquel l'innocence 
avait besoin, pour être sauvée, d'une laveur spé- 
ciale de la fortune. 

Le dîner venait de finir , el il commençait h se 
laisser aller au léger sommeil qui suit le repas, 
lorsqu'une agitation trop vive ne vient pas s'y op- 
poser, quand il entendit frapper doucement à sa 
porte, et en même temps une voix flùtée, qui 
semblait peu naturelle, disait : — Messire Pierre 
II. 13. 



180 LUISA STROZZI. 

peul-il me recevoir? Si je le dérange, je revien- 
drai. 

Il y eut une minute d'incertitude, mais Pierre, 
rapprochant dans sa pensée l'idée de la visite qu'il 
attendali, et le son de cette voix, devina sans peine 
quel pouvait être celui qui venait le visiter. Il se 
leva et dit d'entrer. 

La porte s'ouvrit avec une extrême lenteur et 
l'on vit apparaître peu à peu la personne du senor 
Maurizio. En quittant le duc, il s'était hâté de 
diner et il venait faire subir à son prisonnier une 
espèce d'examen à sa manière. Il voulait, grâce à 
son adresse et aux formes les plus insinuantes, 
tirer de sa bouche un mot , une phrase qui pus- 
sent servir d'indice. Il n'osait ni exiger, ni es- 
pérer un aveu complet, mais son ombre lui aurait 
suffi. 

Il était sans toge , avec un pourpoint violet , 
un justaucorps de serge noire, un collet bien em- 
pesé, et des gants pour plus de politesse; un 
rouleau de papier était sous son bras gauche et 
il tenait de la main droite une petite écritolre de 
corne; lorsqu'il fut entré, il s'assit. 

Il parla du voyage de Pise , le félicita du parti 
qu'il avait pris de se constituer prisonnier, fit 
remarquer en passant la douceur de l'accueil qu'il 



LUISA STROZZI. 181 

recevait , dit qu'il espérait que tout serait bientôt 
éclairci; qu'au fait, l'aflaire était peu grave, 
qu'elle devait se traiter en famille, et qu'une 
fois que le mécontentement du duc, qui était 
plus apparent que réel serait dissipé, il en rirait 
le premier, qu'il était même certain qu'il ne 
ferait pas grâce de ses railleries à Giuliano de 
rester boiteux. — A présent, il ne s'agissait pas 
d'un interrogatoire, mais d'un préambule pour 
s'entendre et terminer à l'amiable. Vous ne ré- 
pondez pas , messire Pierre ? — Il me semblait 
que vous faisiez la demande et la réponse ? — 
Mais ceci ne s'écrit pas. 

— Et moi* j'attends pour parler que vous pre- 
niez la plume. 

— Parlez donc, messire Pierre, parlez. Lors- 
qu'on a commis une légère faute, il y a de la 
grandeur d'ame a en faire l'aveu. 

— Quel aveu? 

— Vous le savez mieux que moi.... quoique 
je le sacbe bien aussi. 

— J'en suis enchanté, 

— Je vous promets, foi d'honnête homme 
que j'emploierai les expressions les plus modé- 
rées , que j'aurai recours à toutes les circon- 
stances atténuantes pour diminuer la gravité du 



182 LUISA STROZZI. 

fait. Parce que je vous le répèle, ceci restera en- 
tre le duc, vous et moi , et je sais la diflerence 
qu'on doit faire entre vos pareils et le peuple. 

— Je vous rends grâces. 

— Et moi je vous saurai gré de cette courtoi- 
sie. Voie; notre papier, je commence. 

— Messire Pierre, fils de Filippo Strozzi et de 
la signora Clarice de Médicis, s'étant rendu de 
son propre mouvement dans les prisons du Bar- 
gello, a comparu devant messire Maurizio de 
Milan, chancelier, etc., le 25 de mai i534, et 
sommé d'exposer ce qui s'est passé le soir du 
mardi de la Quasimodo de cette même année , il 
convient et confesse 

— Comment ! ce mot est écrit ? 

— S'il ne vous plaît pas, je l'efface; nous 
sommes ici pour vous complaire : nousdiroiis il 
convient et raconte.... 

— Quoi ? 

— Cesta vous à faire ce récit avec cette loyauté 
que vous avez promise et la candeur qui vous 
est naturelle. 

— La vérité est, que lorsque Giuliano fut at- 
taqué , j'étais dans la rue Maggio, au palais 
RidoHi. 

— Ceci est une vérité qui sera bonne pour les 



LUISA STROZZI. 183 

autres ; mais jDOur moi , messire Pierre, elle ne 
vaut rien, soyez-en persuade. 

— Mais , j'ai le témoignage de ma sœur et de 
mon beau -frère. 

— Témoins compîaisans , et qui ne servent 
de rien près de celui qui sait comment s'arran- 
gent les choses. Parlez-moi franchement, messire 
Pierre, pour votre propre intérêt. Je serais désolé 
que votre séjour ici se prolongeât , et il faudra 
bien que vous y restiez jusqu'à ce que la vérité 
soit connue, et puis.... 

— Et puis , achevez. 

— Cette chambre est bien simple, reprit-il en 
jetant les yeux autour de lui , mais le soleil y 
pénètre, et elle pourrait , à mon grand regret , 
mon cher messire Pierre, se changer en une 
pièce obscure. Ici il soupira. 

— Vous êtes trop bon !... et quand sera-ce? 

— N'y pensez pas... Mais vous voyez combien 
je m'intéresse.,.. 

— Je vous remercie de cet intérêt , mais je 
répète que la vérité est une. 

— Sans doute, mais vous ne l'avez pas dite. 

— Vous m'accusez donc de mentir? 

— Vraie puérilité, messire Pierre, il suflit 
pour juger d'une action d'en connaître la cause, 



iU LUISA STROZZI. 

et ici le motif de l'agression , je ne veux pas 
dire du délit, est non-seulement évident, mais 
à trois pas de ces murs , j'avouerai moi-même 
qu'il était juste. 

— Si vous pensez ainsi pourquoi ne pas 

laisser toutes vos écritures et remettre en liberté 
ces deux gentilshommes qu'on retient sans rai- 
son? 

— Parce que Son Excellence veut savoir le 
nom de ceux qui ont attaqué Giuliano. C'est 
pure curiosité mais il faut la satisfaire. 

— Seulement (curiosité ? 

— Pas autre chose. Après tout, on ne l'a atta- 
qué ni dans une église, ni dans le palais de Son 
Excellence, ce n'est qu'une affaire particulière; 
ainsi courage, messire Pierre, n'hésitez pas da- 
vantage. Dictez, j'écrirai comme un copiste sans 
ajouter un seul mot; peut-on y mettre plus de 
complaisance ? 

Pierre le regardait et souriant en rencontrant 
les yeux sanglons de cette hyène k figure hu- 
maine, il dit : — Cette vérité que vous demandez, 
la voici : 

— (( Tout Florence connaît à présent l'outrage 
que ma sœur a reçu de Giuliano Salviati — » 

— Il est très-connn. 



LUISA STROZZI. 185 

— Justement irrité contre lui , méprisant sa 
turpitude et plus encore la perversité de sa 
femme — 

— Ceci n'était pas nécessaire à dire, mais c'est 
une circonstance atténuante, et il se mordait les 
lèvres, ayant peine à contenir sa joie. 

— Mu par le sentiment de ma propre dignité, 
et celui de l'honneur d'une fiimille outragée!... 

— A merveille ! et la plume courait sur le pa- 
pier. 

— Considérant qu'il ne convenait pas aux 
Strozzi de porter l'affaire devant les tribunaux , 
mais jugeant que ce serait un scandale public, et 
une tache pour noire nom, si une telle injure 
restait sans vengeance 

— La main de Maurizio tremblait, et son cœur 
battaitde plaisir. 

— Après avoir consulté mes frères , Tomasso 
Strozzi, notre parent et Francesco Pazzi, notre 
ami — nous avons résolu — 

Maurizio retenait sa respiration. 

— De confier au duc le soin de la vengeance. 

— Oh ! ceci est trop fort , s'écria-t-il , en jetant 
sa plume et se levant, c'est ce qui s'appelle, mes- 

sire Pierre, se moquer des gens ! 

— Ah ! croyez-vous que je sols venu ici pour 



i86 LUISA STROZZI. 

aiUre chose? Terminons cette farce ridicule, et 
dites aux bouffons qui s'affublent de la robe de 
magistrats , qu'il me paraît que le temps est venu 
de mettre un terme à une telle infamie. 

— L'infamie, c'est d'assnillir les gens pendant 
la nuit, et pour. comble de bassesse de se mettre 
trois contre un , répliqua Maurizio incapable de 
se contenir plus long-temps. 

— Tâchez donc de découvrir les coupables et 
de les punir. 

— Si on m'avait laissé agir, ce serait chose 
faite. 

Et cessant de jouer le rôle qu'il s'était imposé 
et que tout en lui démentait, il déchira ce qu'il 
venait d'écrire, et sortit furieux d'avoir été joué 
pour la première fois. 

Il n'aperçut pas Maruffo, qui s'inclinait jus- 
qu'à terre, et descendant le grand escalier, il 
entra dans la pièce oh se tenait le conseil des 
Huit, en s'écriant : 

— Je l'avais dit et je le redis, sans la corde, 
nous ne viendrons à bout de rien. 

— On ne peut certes y penser, dit Palla Ru- 
cellui, sans de fortes indices, et l'ordre positif 
du duc, lorsqu'il s'agit du cousin d'une prin- 
cesse de France et d'un parent du pape. 



LUISA STROZZI. 187 

— Tâchez donc de vous en passer, reprit Mau- 
rizio en es>uyant la sueur qui couvrait son front. 
Il raconta ensuite ce qui venait de lui arriver; 
et le conseil remit la délibération au lendemain. 

La nouvelle du retour de Pierre et de son en- 
trée au Bargello se répandit avec une telle rapi- 
dité qu'il fut impossible à Zeffi de voir Luisa pour 
l'en prévenir. Son effroi égala sa surprise, et elle 
pria son mari de la conduire sur-le-champ au 
palais Strozzi, elle n'y trouva aucun de ses frères, 
et dans son impatience d'apprendre quelque dé- 
tail, voulut aller chez Caterina, au grand déplai- 
sir de Luigi. Comme tous les gens timides, il s'af- 
fligeait de se trouver, sans qu'il y eût de sa faute, 
dans une position difficile ; mais il n'osait ni ex- 
primer ce regret , ni dire à Luisa que son amie 
était aussi au nombre des personnes suspectes. 
Ne pouvant autre chose, il marchait le plus len- 
tement possible. 

Le résultat de sa lenteur fut que Francesco 
Nasi qui, en apprenant la même nouvelle , était 
sorti aussitôt pour venir en causer avec Caterina, 
était dans le vestibule et frappait à la porte inté- 
rieure au mémo moment où Luisa et son mari 
entraient dans la rue; et comme on le fit atten- 
dre , tout s'arrangea de façon qu'à l'instant où 



188 LUISA STROZZI. 

il se reculait pour laisser ouvrir un des battans, il 
entendit monter les deux marches du perron ; il 
se retourna, et toutes ses facultés demeurèrent 
suspendues. 

Une commotion semblable mais moins vive 
atteignit Luisa ; protégée pour ainsi dire par le 
chagrin qu'elle ressentait , elle resta maîtresse 
d'elle-même et put dire à son mari , d'une voix 
qui n'était pas altérée : 

— Voici un ami de mes frères, nous saurons 
quelque chose de lui. 

Francesco, que rien n'avait préparé à cette ren- 
contre, parce qu'il savait qu'elle ne sortait pres- 
que jamais, se sentit ranimé au son de sa voix , il 
envisagea d'un coup d'œil l'étendue des obliga- 
tions qui lui étaient imposées, comprit qu'il de- 
vait peser chaque mot, chaque regard , tout' en 
évitant de faire naître le soupçon par une trop 
grande réserve. 

Toujours bon et prévenant. Luigi lui tendit la 
main sans hésiter, quoiqu'il ne le connût que de 
vue. 

— Je suis charmé, lui dit-il, de rencontrer en 
vous un ami de mes beaux-frères, qui me causent 
mille inquiétudes, mais rien n'est quelque chose 
auprès du bonheur de posséder une femme comme 



LUISA STROZZI. 189 

la mienne... Faites-moi le pliisir de lui donner 
le bras pour monter l'escalier, vous nous direz 
ensuite ce que vous savez de ce triste événe- 
ment. 

Francesco était loin de s'attendre à cette propo- 
sition, mais Luisa, qui connaissait l'exquise poli- 
tesse de son mari, l'avait prévue ; surmontant son 
émotion, elle s'approcha de lui, qui tremblait sans 
oser fiiire un pas, et elle prit son bras ; mais loin 
d'y trouver un soutien, ce lut Francesco au con- 
traire qui dans ce court trajet fut soutenu et for- 
tifié par elle. 

Il croyait être le jouet d'un songe ; si d'un côté 
il regrettait de se trouver dans une position qu'il 
avait promis d'éviter, de l'autre, se rendant le té- 
moignage de ne l'avoir pas cherchée, il ne pouvait 
s'empêcher d'être heureux de la voir, de l'enten- 
dre, de respirer le même air. C'est à peine s'il 
croyait que son bras touchât le sien, qu'ils étaient 
là l'un près de l'autre, et pour accroître son dé- 
lire une voix secrète lui répétait que ce moment 
de bonheur n'était pas le dernier. 

On les avait déjà annoncés et Caterina s'imagi- 
nait avoir mal entendu , lorsqu'elle vit Luisa en- 
trer avec Francesco, et le quitter pour venir 
l'embrasser. 



190 LUISA STROZZI. 

— Comment, est-ce possible? demanda-t-elle 
tout bas en tremblant, Luigi répondit sans le sa- 
voir, à sa question. 

— Nous venons de nous rencontrer dans le 
vestibule , et votFe ami pourra , je l'espère , nous 
dire quelque chose sur ce qui nous inquiète 
tous. 

— Je ne sais rien...., rien de plus que ce que 
vous savez déjà — , répondit en hésitant Fran- 
cesco, qui n'était pas aussi maitre de lui que 
l'exigeait une impérieuse nécessite. 

Entraînée par une force irrésistible , Luisa avait 
levé les jeux vers lui, et fr.'ippée d'un change- 
ment dont il lui était impossible de ne pas se 
croire la cause, elle sentit s'augmenter son trou- 
ble et sa tendresse. 

On -s'assit, et les deux amies échangèrent quel- 
ques paroles à voix basse; l'embarras de tous 
n'aurait pu échapper à Luigi sii y avait fait la 
moindre attention; mais le soupçon était loin de 
lui, et il attribua l'anxiété qui se peignait sur 
leurs traits, à l'incertitude du sort de Pierre. 

L'extérieur de Francesco prévenait si bien en 
sa laveur, que Capponi se trouv.-i disposé à cau- 
ser avec lui tandis que sa femme s'entretenait 
avec Caterina ; mais il ii'obtint que des phrases 



LUISA STROZZI. 191 

entrecoupées , interrompues et quelquefois même 
privées de sens. 

— Ainsi donc, continuait Capponi, vous ue 
pouvez pas tirer d'inquiétude cette pauvre Luisa ? 

— Le ciel sait combien je voudrais le pou- 
voir.... J'aime et j'estime, messire Pierre.... qui 
m'a même honoré d'une visite avant de partir 

pour Pise Mais personne ne m'a informé du 

motif de sa résolution, et je ne puis comprendre 
ce qui a pu le porter à se rendre au Bargello. 

— Mais est-ce de son plein gré? 

— Je l'ai entendu affirmer et répéter mais 

à des gens du peuple En venant ici, je n'ai 

rencontré nul homme marquant. On dit que deux 
domestiques portaient ses effets, et qu'il était 
accompagné de don Francesco ZefB. 

— Don Francesco? reprit la voix angélique 
de Luisa qui , vibrant telle qu'une corde harmo- 
nieuse sur le cœur de son amant , le fît se retour- 
ner vers elle et répéter doucement : — Oui, don 
Francesco était avec lui. 

— Alors, dit-elle en s'adressant à son mari, 
je ne crains plus qu'il ait commis d'imprudence. 

— Je l'espère aussi, répondit Luigi , et comme 
je ne pense pas qu'il soit resté avec lui, je vais 
sans délai me mettre à sa recherche.... 



192 LUISA STROZZI. 

— Non , non , dit aussitôt Luisa en se levant , 
mais elle se rassit et baissa les yeux lorsqu'elle 
Tenlendit répondre : 

— Que crains-tu , chère amie ? n'es-tu pas avec 
la sœur de ton choix , avec ce jeune homme, qui 
étant l'ami de tes frères doit être comme eux es- 
timé et honoré? 

Et il se disposait à sortir, laissant pour ainsi 
dire le son de ses dernières paroles retentir dans 
l'ame de Francesco, comme la sauvegarde pour 
son honneur. 

Mais à peine avait-il mis le pied dans l'anti- 
chambre , tandis qu'un soupir profond s'exhalait 
du sein oppressé de Nasi, qu'on annonça Zeffi , 
et presque au même instant Michel Ange et Gui- 
detti. 

Il revint alors et sss regards inquiets interro- 
geaient ZefTi. Luisa et Caterina venues à sa ren- 
contre demandaient boules deux s'il y avait quel- 
que chose à craindre ; il les rassura d abord par 
un sourire, puis leur dit — que l'existence de 
Pierre ne courait aucun danger; qu'un message 
était déjà parti pour Paris, et vous ne doutez pas, 
ajoula-t-11, que le pape n'arrête cette honteuse 
affaire dès qu'il en sera informé. — Il leur ra- 
conta ensuite tout ce qui était arrivé. 



LUISA STROZZI. 193 

Parmi les personnes qui l'écoutaient, deux seu- 
lement, Francesco et Michel- Ange comprireni 
la pensée qui avait dirige la conduite de Pierre, et 
quoique Timpétuosifé de la jeunesse y entrât pour 
beaucoup , elle montrait cependant une grande 
connaissance des affaires et des hommes. 

De deux choses l'une, ou Alexandre céderait à 
ses représentations, et la liberté de Tomasso et de 
Francesco serait le résultat de son voyage ; ou 
bien il resterait inflexible , ce qui était arrivé ; 
alors Pierre, faisant cause commune avec eux, les 
plaçait pour ainsi dire au même rang. On ne pou- 
vait plus les soumettre au supplice de la corde , 
ce qu'il craignait peut-être sans s'y condamner 
lui-même : et le fils de Clarice de Médicis se sen- 
tait à l'abri d'un tel outrage î Tout se passa comme 
il l'avait prévu. 

Mauriziorendit sur-le-champ compte à Alexan- 
dre delà manière dont Pierre avait répondu à ses 
questions, et il n'épargna rien pour l'aigrir et 
l'exciter h ordonner ce qu'il n'osait pas faire de 
sa seule autorité. S'il avait assuré le conseil qu'on 
ne découvrirait rien sans la question, c'était dans 
l'espérance qu'une fois l'arrêt rendu, il serait 
plusfacile d'obtenir le consentement du duc, mais 
II. i5 



194 LUISA STROZZI. 

il était trop habile pour !e taire exécuter sans un 
ordre formel. 

Alexandre l'écouta en frémissant de colère , 
mais il n'ajouta rien à ce qu'il avait dit le matin, 
et le congédia en disant que puisqu'il avait un in- 
térêt indirect dans l'affaire, il voulait s'en remettre 
à la prudence des magistrats. 

Ceux-ci 3e réunirent le lendemain, et Maurizio 
lut un nouveau rapport sur les circonstances du 
délit, et suivant son habitude de convertir les 
soupçons en indices, et les indices en preuves, il 
conclut que les trois prisonniers étaient les meur- 
triers de Giuliano ; que toutes les présomptions 
étaient contre eux ; que l'attaque ayant eu lieu 
sans témoin, on ne pouvait avoir que la déposi- 
tion de la victime, et qu'elle serait confirmée par 
la confession des coupables , aussitôt qu'on' lui 
permettrait de les mettre. . . 

— A la question , interrompit Bartolomeo del 
Troscia, qui n'était pas noble et se distinguait par 
sa vanité et son ton tranchant , non , Maurizio , 
non certainement; mais si vous permettez, j'irai 
l'interroger. 11 y alla, en effet, sans autre résultat 
qu'une vive discussion ; Bartolomeo ne trouvant 
pas qu'on le traitât avec les égards que méritait 
un homme investi de l'autorité. 



LUISA STROZZI. 195 

— Votre autorité, disait Pierre, n'existera 
plus dans six mois; et alors je serai toujours 
Pierre Strozzi et vous Bartolomeo del Troscia. 
Réponse qui indiquait assez à celui qui aurait su 
la comprendre, ce qu'il serait un jour h la tête 
des armées. 

Pensant qu'il n'avait pas encore suffisamment 
exprimé son mépris pour ces grandeurs éphé- 
mères , il s'amusa à composer un sonnet, où il 
tournait en ridicule Maurizio, Bartolomeo et 
leurs confrères. 

On délibéra alors si on ne le mettrait pas, sans 
plus de formalité, à la torture, tant l'amour-pro- 
pre blessé l'emporte sur la justice et la prudence; 
mais cet avis ne prévalut pas; on arrêta un cer- 
tain nombre des serviteurs et des cliens des deux 
familles : leur interrogatoire prolongé pendant 
plusieurs jours, n'amena aucune découverte. 

Durant ce temps, Maurizio faisait , à dessein , 
répandre le bruit qu'ils seraient infailliblement 
mis à la torture dans le but d'effrayer leurs amis, 
et d'essayer si quelque indiscrétion ne le mettrait 
pas enfin sur la voix ; les habiles n'étaient pas 
dupes de ce manège; mais lorsqu'une personne 
qui nous est chère est au pouvoir de quelqu'un 
ce qu'il y a de pis , d'un homme qu'on rougit de 
u. i3. 



196 LUISA STROZZI, 

craindre, on ne peut se soustraire à toute in- 
quiétude. C'est ce qui arrivait à Francesco Nasi , 
mais il ne le disait pas; Luisa et son mari ne dis- 
simulaient pas leur terreur; tous deux étaient 
timides par nature, l'une ne pouvait se vaincre, 
et l'éducation de l'autre n'avait pas été calculée 
pour le corriger de ce défaut. 

Francesco instruit par Caterina de leur pro- 
fond chagrin, crut devoir choisir ce moment 
pour la visite que réclamaient les politesses et 
l'invitation de Capponi; il pria la signora G inori 
de l'accompagner, et préféra l'après dîner pour 
être sûr de trouver Luigi. Dans leur position, 
celte démarche était un sacrifice réciproque, 
mais il jugeait avec raison que si, lié avec les 
Strozzi , il répondait aux prévenances de leur 
beau-frère par un manque absolu d'égards, -le 
moindre mal qui pourrait en arriver , serait d'é- 
veiller le soupçon. 

Caterina avait eu soin de prévenir Luisa, et 
celte visite un peu cérénionieuse se passa comme 
chacun peut l'imaginer. Sans le chercher, 
Francesco captiva de plus en plus la bienveillance 
de Luigi, par la franchise de ses manières et 
la prudente réserve qui le caractérisait. Pour 
Luisa, quoiqu'elle souffrit beaucoup dans cette 



LUISA STROZZI. 197 

soirée, son maintien fut celui qui convenait à 
une femme, qui, en prononçant le serment qui 
l'engage à jamais, a senti qu'elle devait le gar- 
der à tout prix , aux dépens même de la vie. 

Peu de jours après, on reçut de Rome l'ordre 
de mettre les détenus en liberté, et d'imposer 
silence à quiconque parlerait de cet événement. 



chafztîœ: zzi« 



Campaeeion. 



« Si tu ne pleures pas, quelle douleur 
pourra jamais t'émouvoir ? s 

Lb Dantb. 



Le propre des caractères violens est de s'irriter 
par les obstacles. Le duc soupçonnant, ce qui 
était vrai, que Francesco Vettori et Guicciardini 
avaient écrit au pape en faveur des prisonniers. 



LUISA STROZZI. 199 

ie premier par affection pour Filippo , l'autre 
parce qu'il voyait dans la haine toujours crois- 
sante qu'inspirait Alexandre le présage de sa pro- 
pre ruine, fut long-temps sans leur adresser la 
parole, ce qu'ils supportèrent patiemment; Guic- 
ciardini par calcul. Vettori par pusillanimité. 

Cependant le duc s'abstint, durant le séjour de 
Guicciardini à Florence, de ces ^^cAes trop odieux 
que le gouverneur de Bologne n'aurait pas osé 
approuver alors, quoiqu'il dût après la mort de 
Clément , non seulement les défendre , mais les 
justifier à la honte éternelle de sa mémoire. 

L'ordre de Rome avait transpiré, et Pierre, en 
sortant du Bargello, fut suivi d'une foule plus 
nombreuse que celle qui l'avait escorté quinze 
jours auparavant. 11 avait passé sa longue solitude 
à mûrir le plan d'attaque contre cet usurpateur 
du nom des Médicis; décidé à avoir recours aux 
armes, si des voies plus douces ne lui réussissaient 
pas, il espérait que les instances de ses frères, réu- 
nies aux siennes, l'emporteraient sur la faiblesse 
et l'irrésolution ordinaire de leur père; il comptait 
aussi sur l'appui de Catherine de France, blessée 
de s'entendre appeler la sœur d'Alexandre, sur le 
concours du cardinal Hyppolyte, et surtout surla 
vénalité des ministres de l'empereur, qui n'igno- 



200 LUISA STROZZI. 

raient pas que Ics Strozzi possédaient les moyens 
de la satisfaire. 

Quand ses deux compagnons se réunirent à lui 
dans la cour de ce triste palais, il leur tendit la 
main en signe de fraternité et d'union, et ils pu- 
rent lire dans son regard assuré le serment delà 
vengeance. 

Il voulut accompagnei; Francesco Pazzi , et ne 
le quitta pas sans lui recommander de se garder 
de foute embûche; puis, toujours suivi d'une 
multitude joyeuse de le revoir , il se rendit à son 
palais où sa famille l'attendait. Les applaudisse- 
mens furent contenus par la présence des sbires, 
mais le silence a aussi sa voix. 

On vit bientôt arriver le frère de Tomasso, et 
Francesco Nasi, toujours fidèle à son noble carac- 
tère, et qui se trouva seul d'ami dans cette réunion 
de parens. Dominé par l'idée qu'il remplissait un 
devoir , il s'efforça de contenir les sentimens que 
lui inspirait Luisa, adressa de préférence la parole 
à Maria et à son mari, et ne lui parla que lorsque 
Luigi ou l'un de ses frères était près d'elle. Lors- 
qu'il s'approcha à son tour de Pierre, il se sentit 
presser dans ses bras avec une telle effusion, qu'il 
ressentit avec une uouveîle amertmne !e regret 
de n'avoir pu devenir son frère. 



LUISA STROZZI. 20 f 

Cette pensée l'affligea si vivement que son émo- 
tionfut visible, elles Strozzi, l'attribuant naturel- 
lement à la douleur qu'il ressentait d'une affaire 
si malheureuse, et qui annonçait ce qu'on devait 
redouter pour l'avenir, Pierre se confirma dans 
l'opinion qu'on pouvait entièrement compter sur 
lui. 

La terreur était si grande, que personne n'osa 
s'entretenir en public l'e cet événement qui 
faisait le suiet de toutes les conversations. Les 
Strozzi ne sortant que bien accompagnés et ja- 
mais le soir, se tenaient sur leurs gardes comme 
des gens qui se croient entourés de pièges; lors- 
qu'il rencontrèrent Giuliano rétabli de ses bles- 
sures, mais défiguré, boiteux et condamné à 
porter le reste de sa vie la peine de ses fautes; ils 
échangèrent un regard qui n'eut rien de pacifi- 
que; ils paraissaient de temps en temps le matin 
dans l'antichambre du duc, pour suivre le sys- 
tème de rendre feinte pour feinte, mais on ne 
les voyait plus aux assemblées du palais des Mé- 
dicis, ils évitaient tout rapport avec ceux qui s'é- 
taient montrés froids ou indifîérens pour eux dans 
les circonstances précédentes. 

Pierre ne voulait cependant pas faire à la pru- 
dence le sacrifice de tous ses plaisirs. Depuis 



202 LUISA STROZZI. 

plusieurs mois il avait remarqué une certaine 
Rosa Monaldi, femme d'une rare beauté; il sa- 
vait que pour parvenir jusqu'à elle, il fallait avoir 
recours à Georgio RidolH, que déjà lui avait pré- 
senté le duc. Georgio était pauvre, et Pierre 
lui avait offert des sommes considérables, mais 
la crainte qu'inspirait Alexandre, l'avait porté 
à les refuser. C'est à ces instances réitérées que 
Giuliano fit allusion lorsque Pierre alla le voir 
après ses blessures. 

Rendu à présent plus audacieux par l'appui 
que le pape lui avait prêté, et désirant avec plus 
d'ardeur que jamais, supplanter celui qu'on 
nommait l'Adonis d'Elhiopie, il Ht à Georgio des 
propositions si brillantes, que séduit par l'appât 
du gain, il consentit enfin à faciliter l'entrevue 
qu'il désirait, et l'on pense bien que Rosa Mo- 
naldi n'affligea pas long-temps par ses rigueurs, 
l'aimable et généreux Strozzi. 

Mais chacun de ses pas élait épié, et le hasard 
seul empêcha qu'il ne fût surpris par le duc, ac- 
couru précipitamment chez Rosa avec Giomo et 
l'Hongrois; n'y trouvant que le malheureux Ri- 
dolfi, il le poignarda de ses propres mains. 

Quoiqu'en cherchant à ensevelir dans l'oubli 
ce crime honteux et odieux tout à la fois, il par- 



LUISA STROZZI. 30S 

rint à la connaissance de ceux mêmes auxquels 
le duc devait avoir le plus d'intérêt à le cacher; 
mais les choses en étaient venues au point , que 
les hommes qui partageaient l'autorité, aimant 
mieux tout supporter de lui que de retomber de 
nouveau entre les mains du peuple, redoublèrent 
d'efforts pour la conservation de l'édifice que 
ses fautes ébranlaient; quant aux autres, leur 
haine s'accrut encore pour le tyran qui immolait 
à desimpies soupçons, ou à une cause légère, 
ses confidens et même ses amis. 

De son côté, Alexandre pensait qu'en faisant 
connaître le sort inévitable qui attendait non-seu- 
lement ses ennemis, mais ceux qui lui déplai- 
saient , il porterait les moins prudens à bien ré- 
fléchir avant de se décider à lui désobéir. 

Et pour ne pas laisser le moindre doute sur 
ses intentions, ayant appris que deux citoyens, 
un Carducci et un Bardi, avaient dit en causant 
ensemble au marché neuf et croyant ne pas être 
entendus, que la puissance du duc ne serait pas 
durable, il les fit, pour ces seules paroles, saisir 
par les sbires, appliquer à la question, et l'aveu 
de ce prétendu crime leur étant arraché par la 
douleur, ils furent, sans égard pour les familles, 
envoyés aux galères. 



204 LUISA STROZZI . 

Dans le même temps, on trouva chez Fran- 
cesco Benci un vieux casque, gardé par pure 
inadvertance^ on le condamna comme transgres- 
seur à la loi sur les armes , à une amende de cinq 
cents florins, avec la clause de rester en prison 
jusqu'au paiement, ce qui, vu sa misère, équi- 
valait à une détention perpétuelle. 

Enfin au milieu de tant de calamités, Simon 
Dolciati s'étant avisé de dire qu'on était mal 
gouverné , le duc le fit promener sur un âne et 
fustiger, afin, dit-il, qu'il pût ensuite indiquer 
un mode meilleur de gouvernement. 

De telles vexations exaspéraient les esprits, et 
le silence du peuple en présence d'Alexandre le 
disait assez , mais lui , fort de ce mot fameux : 
qu'ils haïssent , pourvu qu'ils craignent , n'^en 
poursuivait pas, moins son système. 

Les remontrances de Francesco Vettori , de 
Roberto Acciajuoli et de Campano, homme sage 
et modéré, n'eurent pas plus de succès; tous lui 
représentèrent en vain que les Florentins étaient 
trop accoutumés à un régime doux et civil, pour 
se soumettre volontiers à un ordre de choses qui 
ne reconnaissait d'autre loi que la force et la 
violence. Le duc feignait parfois de ne pas enten- 
dre, ou bien, tirant l'vm par le menton et l'autre 



LUISA STROZZI. 205 

parForellle, i! leur disait qu'en parlant ainsi ils 
se montraient clignes d'occuper une chaire dans 
le collège de Pise, dès qu'il serait rétabli, et ajou- 
tait d'autres railleries plus piquantes encor?. 

Ainsi traités, ils pouvaient, mais un peu tard, 
réfléchir au sort réserve à ceux qui, pour satis- 
faire leur propre intérêt, livrent aux mains d'un 
autre, le bien-être de tous. 

La cruauté d'Alexandre ne se borna pas aux 
actes que nous venons de raconter; instruit que 
Vincenzo Martelli avait fait à Naples un sonnet 
dans lequel il l'exhortait à revenir dans le chemin 
de la vertu, il attira le poète à Florence, où l'at- 
tendait un arrêt de mort ; il est vrai que par hu- 
manité, le duc commua la peine en une détention 
perpétuelle au fond de la tour de Volterra. 

Entendant, uneaprès-dinée, parler à haute voix 
dans la cour du palais, il envoya Giorno s'infor- 
mer de la cause, et celui-cilui apprit que le fils de 
Luigi Strattesi, ayant reçu , pour un léger motif , 
un coup de bâton d'un balayeur , lui avuit rendu 
une chiquenaude; il donna aussitôt l'ordre d'arra- 
cher ce malheureux enfant des bras de son père, 
et lorsque celui-ci vint, tout en larmes, le récla- 
mer et implorer son pardon, on le lui remit avec 
la main coupée ! 



501 LUISA STROZZI. 

Et pour montrer qu'aucune position sociale 
n'était à l'abri de ce qu'il nommait l'égalité de sa 
justice , Giuliano Salvetti , aigri par le malheur, 
ayant prononcé un mot outrageant contre le pape, 
reçut six traits de corde , fut par raffinement 
exposé au pilori , rev'étu du lacco , vêtement dont 
les magistrats se servent seuls aujourd'hui , mais 
que les citoyens portaient alors, et lorsqu'il croyait 
avoir expié assez cruellement son imprudence, il 
se vit condamner à avoir la langue coupée et à 
finir en prison sa triste vie. 

Si on ajoute à de tels faits, que le sexe, l'âge, 
ni le rang n'étaient respectés, qu'on pénétrait à 
main armée dans le sanctuaire des murs domes- 
tiques , que les couvens devenaient le théâtre de 
scènes violentes et sacrilèges, dont le récit ser- 
vait au divertissement d'Alexandre, on pourra 
accuser l'histoire de mensonge, ou croire, suivant 
l'expression d'Homère, que les hommes de ce 
temps avaient perdu, non pas la moitié de l'ame, 
mais bie*h l'ame toute entière. 

Il est vrai que lorsqu'on vit un père de famille, 
un vieillard en cheveux blancs , exposé , comme 
un vil malfaiteur, à la dérision de la populace, 
lorsqu'on comprit que le cruel châtiment d'un 
seul, était une preuve de mépris donnée à tous, 



LUISA STROZZI. 207 

uiî sourd murmure exprima l'indignation géné- 
rale. L'officier qui n'était pas dépourvu de sens, 
en informa Maurizio, et lui, qui savait qu'aux 
hommes semblables h Alexandre, on ne doit pas, 
tant qu'ils ont le pouvoir, présenter les choses 
telles qu'elles sont, mais telles qu'ils les désirent, 
mit dans son rapport que les cris entendus autour 
du malheureux Sai v etti étalent les derniers efforts 
d'une poignée de factieux. 

Le duc avait trop de sagacité pour s'abuser sur 
la cause qui les avait produits, et tout «n approu- 
vant la fermeté de Maurizio, il voulut montrer le 
peu d'importance qu'il attachait aux démonstra- 
tions de ceux qu'il savait bien être ses ennemis. 

Peu de jours après l'exécution de cette terrible 
sentence, le duc manda l'architecte de la ville, 
lui ordonna de faire descendre la grande cloche 
de la tour du palais qui servait h convoquer l'an- 
cienne magistrature. Il fut obéi sur-le-champ 
aux yeux de la multitude accourue à ce spectacle ; 
la cloche fut brisée et les morceaux convertis en 
monnaie de bas alliage pour payer les soldats. 

Il serait très-long d'énumérer les crimes des 
satellites d'un tel maître, crime que la nuit ne 
ne couvrit pas de son ombre, mais qui étaient 
commis en public et à la clarté du jour. C'est 



208 LUISA STROZZI. 

ainsi qu'un citoyen expira sur la place, sous les 
coups de l'Hongrois ; qu'un autre fut assassiné 
par le senor Maurizio, en présence même du 
conseil des Huit, Il est superflu de dire que pour 
eux les lois furent muettes, et que la seule conso- 
lation des misérables Florentins était de répéter 
le mot célèbre qu'inspira à Claudine Timpunité 
de RufTm. 

Mais ce qui arriva à l'infortunée Mozzi Sac- 
chetti, surpasserait toute croyance si le témoi- 
gnage unanime des historiens ne l'attestait pas. 
Ce que nous en avons dit au début de cet ou- 
vrage servira à expliquer comment son affection 
pour Robert Strozzi ne l'empêcha pas de se sentir 
humiliée de l'abandon du duc. Aucune contra- 
diction ne doit plus étonner dans la conduite 
d'une femme (jui en est venue à tirer vanilé d'im 
cerlaiii oenre de vensc'uice. 

Objet de la tendresse de Lanfredini , elle n'a- 
vait pu le détacher d'elle ni par son inconstance, 
ni par ses caprices; elle avait aimé Filippo Strozzi 
de cet aniour qui survit à l'infidélité même, et 
leur correspondance n'avait pas été interrompue 
par sa longue absence : beaucoup d'autres , éga- 
lement favorisés , disait-on , n'avaient pas brisé 
leurs liens de manière à ne pouvoir les renouer 



LUISA STROZZI. 309 

si le temps ou les circonstances le permettaient. 
Alexandre seul , après lui avoir adressé quel- 
ques mots au bal de Mariella , n'avait pas laissé 
échapper l'occasion de lui montrer le mépris le 
plus offensant ; et les courtisans , suivant son 
exemple, la fuyaient comme si elle eût été atteinte, 
d'un mal contagieux. 

Habituée aux hommages, elle ne put supporter 
le poids d'un dédain , et lors qu'elle vit que ses 
derniers efforts pour ranimer l'amour éteint d'A- 
lexandreétaient sans succès, elle eut recours, dans 
son désespoir, à cet art que le sexe le plus faible 
emploie souvent , et imagina de faire mettre dans 
la boisson du duc un philtre dont l'effet serait de 
le ramener à ses pieds. 

Spéculant sur sa crédulité , une de ces femmes 
que le peuple nomme sorcières lui remit, après 
les conjurations d'usage , un de ces breuvages 
magiques ; et l'imprudente , rompant le dernier 
frein, je ne dirai pas de la pudeur, mais du res- 
pect qu'on se doit à soi-même , envoya chercher 
l'échanson d'Alexandre , et lui promit une ré- 
compense considérable s'il parvenait à vider dans 
la coupe de son maitre , sans qu'il s'en doutât, 
la fiole qu'elle lui remettait. Elle «ijouta les plus 
fortes assurances que son seul but était de rai- 

.4 



210 LUISA STROZZI. 

luiner la flamme qiïe , dans des temps plus heu- 
reux, il avait ressentie pour elle. 

Cet homme, qui aurait du voir dans une telle 
prière la preuve d'une imagination en délire et 
non celle d'un projet coupable , promit tout ; 
rentré au palais, il tit son rapport à Giomo, qui 
l'instant d'après le répéta au duc. 

Ceci se passait vers le coucher du soleil , et sans 
perdre une minute , Giomo et l'Hongrois ayant 
reçu les ordres de leur maître , se rendirent sur 
la petite place de Mozzi pour épier le moment où 
elle sortirait. Elle resta chez elle ce soir-là et le 
suivant ; ce ne fut que dans la troisième soirée , 
lorsqu'elle put espérer que le charme était ac- 
compli , qu'après la toilette la plus élégante, et 
ornée de toutes les grâces de la jeunesse , elle 
sortit avec Lanfredini pour aller chez le mar- 
quis de Massa , où elle comptait rencontrer 
Alexandre. 

A peine avait-elle fait quelques pas que les deux 
alguazils sortirent de leur embuscade : Giomo 
jeta un capuchon sur la tète de Giulia ; l'Hongrois 
saisissant le bras du slgisbé suranné et posant un 
stylet sur sa poitrine , le menaça de l'y enfoncer 
s'ildisaitun seul mot; puis de sa force d'Hercule, 
il le lança avec une telle violence du côté des Re- 



LUISA STROZZI. 211 

nai, qu'il ne se sentit pas le courage de se retour- 
ner, et bien moins encore de suivre les traces de 
la victime. 

Elle avait je té un cri en sentant quelque chose 
autour de sa tête , mais elle était presque suffo- 
quée par la rapidité avec laquelle Giomo l'enve- 
loppait ; ce fut en vain qu'elle chercha à se déga- 
ger , il tirait avec plus de force les cordons de la 
coiffe , lui donnait des coups de genoux dans les 
hanches , et la forçait d'avancer sans prononcer 
une seule parole. Il continua ainsi durant le 
long trajet qui sépare le pont de Rubaconti de la 
place de Saint-Marc. 

Là, entre la vie et la mort, mais plus près de 
cette dernière , on la traîna dans les écuries du 
duc, afin que le choix du lieu fût un outrage 
de plus. Dépouillée de ses vétemens , elle eut à 
supporter le honteux et barbare châtiment qu'on 
épargne aux femmes les plus méprisables , lors- 
qu'elles n'ont pas commis les plus odieux forfaits. 

Les monstres qui lacéraient ses membres dé- 
licats voulaient , à force de douleur , lui faire 
avouer qu'elle avait eu le projet d'empoisonner 
le duc à l'instigation de Filippo et de ses tils ; 
mais les cœurs les plus dépravés ne sont pas 
sourds à la voix intérieure qui s'élève au mo- 
li. i4- 



212 LUISA STROZZI. 

ment d'accuser l'innocence : aucune souffrance , 
aucune menacene purent arracher de la bou- 
che de cette malheureuse l'ombre d'un aveu ; 
des pleurs, des cris , des gémissemens furent son 
seul langage. 

Fatigués enfin de leur propre cruauté , ils la 
déposèrent sanglante et meurtrie dans une des li- 
tières qui servaient au transport du fumier, et la 
rendirent à sa famille, ayant ainsi expié toutes les 
fautes de sa jeunesse par un courage dont peu 
d'hommes auraient été capables. 

Quelques écriv^ains affirment qu'Alexandre était 
présent; pour l'honneur de la nature humaine, je 
suis porté à ne pas le croire. 

Si, jetant un coup-d'œil sévère sur cet évé- 
nement, on réfléchit que le duc l'aima et fut 
aimé d'elle, son ame basse et féroce s'apprécie à 
sa juste valeur ; la haine de ceux qui gémirent 
sous ce joug odieux ne paraît plus une punition 
suffisante :1a postérité toute entière doit flétrir sa 
mémoire. 

J'ai voulu raconter ces faits, afin d'expliquer 
les motifs qui entraînèrent presqu'à son insu Fran- 
cesco Nasi, non pas à faire cause commune avec 
les Strozzi , mais à partager leurs sentimens con- 
tre Alexandre et à les exprimer ouvertement. 



LUISA STROZZI. 213 

Furieux des outrages qu'avait reçus Luisa , de 
la violence avec laquelle on cherchait à en punir 
les conséquences, exaspéré <îe la tyrannie qui pe- 
sait sur Florence, il lui sembla, dans sa géné- 
reuse indignation, que le silence serait une lâcheté; 
et c'est ainsi qu'il resserra de plus en plys les liens 
qui l'attachaient aux frères de Luisa. 

Michel-Ange ne crut pas pouvoir, sans danger, 
séjourner davantage dans une ville où personne 
n'était en sûreté. Ne voulant pas demander de 
passeport à Ollaviano de Médicis , il chargea Ur- 
bino de tout préparer en secret pour son départ, 
envoya les chevaux hors des portes , et se rendit 
à pied chez Francesco Nasi, qu'il pria de lui prê- 
ter cent ducats d'or, promettant de les lui ren- 
voyer dès qu'il serait arrivé à Rome. Il n'était pas 
riche ; ce qui fut prouvé à sa mort. 

— A Rome ! reprit Francesco très-étonné : ne 
savez- vous pasque le pape est gravement indisposé, 
et que les médecins ont peu d'espoir ? 

— C'est justement pour cela que je me hâte 
d'échapper aux serres de cette bête féroce avant 
que la mort de Clément ne la laisse libre de 
s'abandonner à toute la férocité de sa nature. 

— Mon cher Michel-Ange , que deviendrons- 
nous ? 



214 LUISA STROZZI. 

— Que deviendra , reprit-il en soupirant , la 
pauvre Luisa Capponi? son mari est excellent, 
mais sa bonté ne sera pas une protection suffi- 
sante. Eî puis... 

— Que craignez-vous de fâcheux pour elle ? 

— Rien , tant que ses frères seront ici et que le 
pape existera : tout , si les uns s'éloignent et que 
l'autre meurt ; après l'aventure de la signora 
Sachetti , aucun acte de violence ne peut sur- 
prendre. 

— Et lorsqu'on pense que , dans la conjura- 
tion de Pazzi, un Mozzi perdit îa vie en voulant 
sauver Giuliano... Quelle reconnaissance! 

— J'ai toujours regretté de n'avoir pas causé 
avec frère Giovenali , celui qui prêta ses habits 
au cardinal Giovani, pour le soustraire, avant 
l'arrivée de Charles VIIÏ, à la fureur populaire | 
craignant pour lui-même , il suivit les Médicis 
dans l'exil ; et bien ! ils le laissèrent manquer du 
nécessaire... 

Michel-Ange reçut de Francesco les cent du- 
cats , l'embrassa cordialement, et lui confia des 
vers qu'il avait fait sur la situation de Florence; 
celui-ci ne jugeant pas à-propos de les montrer , 
les renferma dans son pupitre , sous le piédestal 
du petit meuble qui renfermait le portrait de 



LUISA STROZZI. 215 

Luisa. Buonarroti le chargea d'excuser près d'elle 
ce brusque départ, qu'il avait caché à tout le 
monde, dans la crainte que la moindre indiscré- 
tion ne fit naître un obstacle. 

C'est ainsi que l'immortel artiste partit à l'im- 
proviste , jetant un dernier regard sur la patrie 
qu'il ne devait plus revoir , et laissant imparfait, 
pour l'éternel regret de la postérité, le monument 
des Médicis. 



OHAPITHE ZIII. 



^evcnU n Cacug. 



a Ne frappe pas, Hercule, je te rendrai 
tes génisses avec ton nombreux troupeau, 
tu auras tout , à l'exception du bœuf qu'à 
pris Baccio Bandinelli. ■> 



Quoique Francesco ne pût revoir Luisa sans 
ressentir une vive douleur, on pense bien qu'il ne 
laissa pas échapper l'occasion qui lui était offerte; 
mais souffrant depuis deux jours, elle ne recevait 



LUISA STROZZI. 217 

personne. Ce fiit donc à son mari qu'il apprit le 
départ de Michel-Ange; il s'en affligea, prévoyant 
le déplaisir que Luisa éprouverait ; puis, ne pou- 
vant retenir une réflexion qui s'accordait tout à 
fait avec son caractère, il fit observer qu'il lui sem- 
blait qu'en obéissant aux lois, on n'avait rien à 
craindre, et Francesco répliquant que ce qui était 
arrivé à Giulia Mozzi et à GeorgioRidolfine per- 
mettait plus la moindre sécurité; Luigi ne répon- 
dit que par un soupir. 

Dans cette même matinée , Francesco reçut la 
visite de Pierre et de Robert Strozzi, qui venaient 
s'informer s'il savait quelque détail relatif à Giu- 
lia : il ne put rien ajoutera ceux déjà connus. Ro- 
bert, qui l'aimait avec toute l'ardeur de la jeu- 
nesse, était au désespoir, et Pierre se plaignait 
hautement que la réponse de son père se fit at- 
tendre si long-temps, disant qu'il lui semblait à 
présent, en foulant le sol florentin, marcher sur 
des pierres brûlantes. 

L'entretien tomba sur le cardinal Hyppolite , 
tous trois furent d'accord qu'il serait imprudent 
de se confier à lui. Son naturel était, il est vrai', 
moins porté vers le mal que celui d'Alexandre, 
il montrait une certaine inclination pour les gens 
vertueux , et cependant il était probable que si 



218 LUISA STROZZI. 

jamais il remplaçait son cousin, il marcherait au 
même but par des voies plus douces. Pierre ne 
dissimula ni son regret du voyage de Cesano, qui 
sans doute intriguait pour lui en Espagne, ni le 
chagrin que lui causait l'affection que son père lui 
conservait, et il conclut que leurs seules espé- 
rances devaient reposer désormais sur le secours 
de la France et sur leur épée. 

Senor Maurizio, informé de cette entrevue par 
son espion ordinaire, la mit en note sur le livret. 

Quand Luisa fut rétablie , elle apprit avec une 
véritable peine le départ de Michel-Ange ; ne se 
sentant plus le courage de dessiner, elle serra ses 
crayons dans l'espoir de les reprendre à une épo- 
que plus heureuse. Par une espèce de compensa- 
tion, elle demanda et obtint de son amie que Giu- 
lietta vint passer quelque temps près d'elle. Je la 
ferai lire, disait-elle, je lui montrerai à broder , 
elle apprendra la musique sous mes yeux, je con- 
tinuerai à lui inspirer le goût de la vertu, et ce 
sera ma consolation au milieu des chagrins qui 
remplissent ma triste existence. 

L'accent avec lequel elle prononça ces mots 
exprimait une douleur si profonde, que Caterina, 
émue jusqu'au fond de Tame, n'osa pas lui refuser 
Giulietta ; elle la garda jusqu'au moment où un 
sort cruel vint l'en séparer. 



LUISA STROZZI. 219 

Si le départ de Michel-Ange affligea tous les 
esprits généreux que renfermait encore Florence, 
il blessa vivement le duc, qui fut tenté d'envoyer 
à sa poursuite les soldats de Vitelli; mais sachant 
qu'il avait pris la route de Rome , il craignit de 
déplaire au pape , déjà mécontent de la direction 
donnée à l'affaire de Giuliano Salviatl, et de l'ar- 
restation des Strozzi. Alexandre fut irrité surtout 
de la publicité donnée à la réponse de Buonarroti 
aumajordome d'Ottaviano, qui le rencontrant jus- 
tement dans la rue des Guicciardini, comme il s'en 
allait, lui demanda quand il comptait avoir ter- 
miné le tombeau du père de Son Excellence. 

— Ce sera, reprit-il , lorsque Son Excellence 
me fera voir son acte de naissance. 

Pour prouver du moins que tous les artistes ne 
désertaient pas Florence , il voulut qu'on plaçât 
sans délai l'Hercule deBandineUi,enface du David 
de Michel- Ange. 

Alexandre s'imaginait que l'âge des grands 
hommes se calcule comme celui du vulgaire avec 
le calendrier; et qu'ainsi mettre en comparaison 
l'œuvre de la virilité de Bandinelli avec celle de 
la jeunesse de Michel-Ange, c'était absolument la 
même chose que de mesurer les forces physiques 
d'un écolier de seize ans avec celles d'un homme 
de trente ans. 



220 LUISA STROZZI. 

Chacun peut se Hgurer à quel point s'accrut 
l'orgueil de l'arrogant artiste, et combien de fois 
il répéta que celui qu'il osait appeler son rival 
était parti désespéré, ne se sentant plus la force 
d'imprimer au marbre ces formes vigoureuses que 
les Florentins admireraient bientôt dans son Her- 
cule. 

On fit avec célérité tous les préparatifs néces- 
saires; le groupe fut transporté sans accident, en- 
touré d'une multitude immense, qui ne pouvait 
rien apercevoir au travers de l'échafaudage au 
milieu duquel il était comme suspendu. Mais le 
peuple est partout le même, une fois sa curiosité 
éveillée, il obéit à son instinct plutôt qu'à la ré- 
flexion, et commence dès aujourd'hui k aller voir 
ce qu'il sait bien ne pouvoir contempler que le 
lendemain. 

Lorsque le groupe parut aux regards de la 
foule, les cris, les murmures, les trépignemens 
furent tels qu'un témoin de ce fait a écrit qu'il 
semblait que l'enfer était déchaîné. L'on vit se 
vérifier à la lettre la prophétie de Benvenuto, qui 
avait prédit que les Florentins, se souvenant de 
leur sévérité pour le David de Michel-Ange , ju- 
geraient l'œuvre de son détracteur, non pas avec 
rigueur, mais avec colère. 



LUISA. STROZZI. 221 

Pendant plusieurs jours les critiques les plus 
anières, les épigrammes les plus acérées se succé- 
dèrent aux pieds des statues; l'un exprimait les 
plaintes du marbre, l'autre celles de la Judith de 
Donatelli qu'on avait déplacée; un autre enfin se 
faisant l'interprète de Caccus , assurait Hercule 
qu'il n'avait pas ce qu'il cherchait. 

Bandinelli, informé de ce blâme général par 
un de sesamis qu'il avait envoyé à la découverte , 
lui répondit : — Dites-leur qu'ds disent du mal 
de moi, parce que je n'ai jamais dit de bien de 
personne ! 

Dignement récompensé par Alexandre, il reçut 
de plus le don d'une terre confisquée sur un de 
ses ennemis exilés. 

Tous les principaux citoyens se prononcèrent 
contre l'Hercule, et l'éloignement du duc pour 
eux s'augmenta encore par cette cause si frivole. 
Ce fut alors que l'hôpital de Santa-Maria ]Nuova, 
étant grevé de dettes considérables , il parut un 
décret qui défendait aux créanciers de faire va- 
loir leurs droits, et donnait ù l'hospice la faculté 
de ne pas payer avant quatre ans; ce qui fit dire, 
avec raison, qu'il était généreux aux dépens des 
autres. 

lì arriva aussi a la même époque une chose 



222 LUISA STROZZI. 

que je ne veux pas passer sous silence. Cosimino 
de Médicis s'avisa un jour de paraître en public 
vêtu d'un uniforme, et fut applaudi par des vieil- 
lards qui se rappelaient la valeur de son père , 
par des mécontens toujours prêts à saluer l'om- 
bre d'une nouveauté, par le peuple sur lequel la 
jeunesse et la beauté exercent tant d'empire. Tra- 
versant tout le cours des Adinari , où chacun le 
remarqua , il se rendit sur la place et s'arrêta en 
face des deux statues comme pour les comparer, 
il faisait profession d'aimer les arts ; la foule fit 
cercle autour de lui en observant un profond et 
respectueux silence; il n'avait alors que seize 
ans. 

Ceci ne pouvait échapper à la surveillance de 
senor Maurizio , ou plutôt à celle de ses agens ; 
le duc inslruit sur-le-champ, chargea Giomo 
d'aller sans délai dire deux mots de sa part à Co- 
simino. Celui-ci demeurait fort près du palais et 
Giomo, se tenant sur le seuil, le saisit pour ainsi 
dire au passage, et l'accostant sans presque se 
découvrir, lui dit qu'il avait à lui parler au nom 
de Son Excellence. 

Son premier mouvement lut de ne répondre 
que par un dédaigneux silence, mais la réflexion 
venant à son aide, il commença à faire preuve 



LUISA STROZZI. 223 

de cette habileté dans l'art de feindre, qui lui fit 
partager avec Philippe li le surnom de moderne 
Tibère. Déridant son front, souriant à demi, il 
semblait lui dire : — Parlez, je vous écoute. Ses 
lèvres cependant ne purent rien articuler, tant 
était grand le combat qui se livrait en lui entre 
sa fierté et sa raison. 

L'insolent messager lui fit entendre alors que 
Son Excellence désu-ait qu'il changeât d'habit , 
parce que le temps n'était plus où la milice ur- 
baine pouvait être utile. Son ton ^ ses manières 
étaient celles d'un supérieur intimant des ordres 
à un subalterne. 

Cosimino fut encore sur le point d'éclater, et 
se contenant avec peine, il répondit : — Dites à 
Son Excellence qu'il m'est bien facile de lui 
obéir.... mais qu'à sa place je me méfierais, non 
de l'homme qui porte des armes sous sa cape, 
mais plutôt de celui qui, feignant de les crain- 
dre^ les cache sous sa robe '. 

Je suis entré dans ce minutieux détail pour 
confirmer le lecteur dans l'opinion énoncée dès 
les premières pages de cet ouvrage, et prouver 



(i) Allusion à Lorenzino , qui faisait semblanit de trembler chaque 
fois q'j'il apercevait une arme. 



524 LUISA STROZZI. 

que ce jeune homme, si modeste en apparence, 
et si ambitieux en réalité, qui flattait Guicciar- 
dini de l'espoir d'épouser sa fille, portait déjà ses 
regards vers le haut rang qu'il finit par occuper. 

Le vieux Carafulla avec son flacon d'une main 
et sa tasse de l'autre, s'était aussi montré autour 
du char qui transportait Hercule et Caccus, 
criant : « Peuple, peuple , on boit à ce flacon, » 
voulant faire entendre que le gouvernement du 
duc étant établi, il fallait s'y soumettre, qu'ils le 
voulussent ou non. 

Mais, comme ces paroles ne produisaient pas 
un bon effet sur la foule , plus portée au blâme 
qu'à l'éloge, non-seulement envers les statues, 
mais aussi envers celui sur les ordres duquel on 
les plaçait, un officier de police, nommé Bin- 
docco fut envoyé par Maurizio, il s'approcha de 
Carafulla, brisa son flacon et lui donnant un coup 
de pied à la vue de tous, fit assez comprendre 
qu'on ne voulait plus de semblables bouffons. Des 
sifflets universels accueillirent cette expédition 
de Bindocco. 

La retraite dans laquelle vivaient les Strozzi , 
et la règle que s'était imposée Luisa, de ne sortir 
de chez elle que lorsque la nécessité l'exigeait, 
contrariait vivement Alexandre, qui désirait avec 



LUISA STROZZI. 226 

ardeur parvenir d'une manière ou d'autre à per- 
dre les uns et à vaincre la résistance de l'autre. 
Mais ce qui causa une surprise générale fut une 
lettre de Filippo , qui prescrivait à ses fils de 
mettre la petite Maddalena au couvent, de pren- 
dre sans délai congé du duc, et d'aller attendre 
dans la Romagne ses ordres ultérieurs. 

Francesco Nasi l'ayant su, se rendit aussitôt 
au palais Strozzi, ne croyant pas qu'il dût se tenir 
à l'écart dans la circonstance présente, et durant 
le peu de jours qu'ils restèrent encore à Florence, 
il ne passa pas une seule matinée sans venir les 
voir; ne s'apercevant peut-être pas que cette fois 
la générosité servait de voile à l'amour. 

Il revit Luisa, la rencontra souvent, et quoi- 
qu'il osât à peine lui adresser la parole, tant il 
craignait de l'offenser , elle s'accoutuma cepen- 
dant à le voir, à lui parler et à ne plus s'effrayer 
autant de sa présence. 

Lorsque les Strozzi furent tous ensemble au 
palais Médicis , une foule nombreuse se rangea 
sur leur passage; le duc, profondément irrité, 
parut grave et parla peu, ses regards enflammés 
lançaient les éclairs précurseurs de la foudre ; le 
maintien de Pierre ne fut pas moins allier, mais 
sûr désormais de la volonté de son père, il alia- 
li . i5 



226 LUISA STROZZI. 

chait peu d^importance au présent, et reportait 
ses pensées vers l'avenir. 

Quelques historiens prétendent que dans la 
soirée qui précéda leur départ , le duc ordonna 
à Giorno d'assassiner Pierre à tout prix. Le fait 
parait peu probable, et en tous cas si l'ordre fut 
donné, il était inexécutable, ne pouvant user 
de violence , et la surprise n'étant pas possible. 

Avajit de partir^ Pierre eut un long entretien 
avec Francesco, lui répéta qu'il n'oublierait ja- 
mais sa généreuse conduite, qu'il compterait 
toujours sur lui , et reçut en échange les plus 
loyales assurances d'affection. Ils convinrent que 
le mot aristogitone leur servirait de passe. 

Le lendemain, deux heures après le lever du 
soleil, ils prirent, avec une nombreuse es- 
corte, la route de la Romagne, accompagnés de 
Francesco Pazzi et de Tomasso Strozzi , qui ne 
crurent pas pouvoir rester avec sécurité à Flo- 
rence. 

Luisa , en se trouvant seule et sans protection 
contre les emportemens du duc, sentit s'accroître 
sa terreur, au point qu'elle devint presque son 
unique pensée. Il n'en fut pas ainsi de Luigi, 
aveuglé par le bonheur, il ne prévoyait pas ce 
que pouvait et même devait produire l'éloigné- 



LUISA STROZZI. 227 

ment de ses beaux-frères; il n'y voyait au con- 
traire qu'un gage de sûreté pour l'avenir; il 
espéra que sa famille y gagnerait du repos, et que 
la peine que Luisa ressentait de leur absence , 
serait compensée par la tranquillité qui en serait 
la suite. 11 ne s'apercevait pas que ce raisonne- 
ment, juste peut-être en général, était insensé 
lorsqu'il s'appliquait à Alexandre. Il ignorait 
aussi les affreux dangers auxquels Luisa restait 
exposée, sans autre défense que sa vertu. 

Suivant avec scrupule le plan qu'elle s'était 
tracé, elle évitait non-seulement de paraître en 
public, mais même de se montrer aux fenêtres 
de son palais. Sa seule distraction, son seul plai- 
sir, étaient les soins qu'elle donnait à la fille de 
son amie; cette enfant douée d'une rare intelli- 
gence, apprenait et retenait si bien ce qu'on lui 
enseignait, que jamais aucun maitre ne fut plus 
satisfait de son élève que Luisa ne l'était de 
Giulietta. 

Le départ des Strozzi déplut à la plus grande 
majorité des Florentins, les pauvres regrettaient 
leurs bienfaits; de plus, on les regardait comme 
un rempart contre la tyrannie d'Alexandre; quoi- 
que les derniers év^énemens eussent prouvé que, 
negardant plus de mesure , le pape seul pouvait 

II. K>. 



228 LUISA STROZZI. 

mettre un ("rein à son despotisme. On dit que la 
résolution de Filippo fut aussi une contrariété 
pour Clément, qui continuait à s'avancer lente- 
ment vers la tombe ; il parait que des causes mo- 
rales, parmi lesquelles il faut placer au premier 
rang ia prédiction du religieux de Savone, con- 
tribuèrent à aggraver ses soufFraces. 

Ce qui est certain , c'est qu'à son retour de 
Marseille , lorsqu'il devait se réjouir d'avoir con- 
fondu le sang des Médicis avec celui des rois de 
France , surpasser en finesse Charles-Quint lui- 
même, au moment oii la fortune, qui l'avait 
jadis cruellement abaissé, semblait s'être plu 
à le reporter au sommet de la roue, il tomba dans 
une maladie de langueur, et dès le premier jour 
en prévit et en prédit l'issue. 

Elle arriva plutôt que ne l'avaient craint 
Alexandre et les partisans de sa famille ; mais jus- 
que là, tout resta paisible, quel qu'en fût le 
motif; je soupçonne pour ma part, que le duc 
décidé à vaincre tous les obstacles , ne fut 
pas fâché d'essayer si l'apparence de la modéra- 
tion ne rendrait pas Luisa moins prévoyante j 
mais si elle ne négligea jamais rien de ce qui 
était nécessaire pour repousser ce qu'on pouvait 
raisonnablement prévoir, était-il possible qu'elle 



LUISA STROZZI. 229 

se tint également en garde contre ce qu'elle 
ne pouvait même pas imaginer? 

La nouvelle de la mort de Clément VII fut 
transmise au duc par un courrier d'Antonio Nori, 
alors ministre à Rome. La dépêche arrivée vers 
le soir, fut tenue secrète, et Vitelli, mandé dans 
la nuit au palais, pour savoir s'il jugeait néces- 
saire de faire une nouvelle levée de troupes. La 
réponse fut négative, et Campana qui était pré- 
sent , observa avec la finesse de tact que per- 
sonne ne lui conteste, que l'autorité serait mieux 
raffermie par une ambassade envoyée à l'empe- 
reur avec des assurances de dévouement et de 
soumission, que par une augmentation de dix 
mille soldats. 

11 ne se trompait pas : nous en avons pour 
preuve, non-seulement ce qui arriva sous Alexan- 
dre , mais encore les faits qui signalèrent le long 
siège de Casimino. Le lendemain, de nombreux 
courriers traversèrent Florence , se dirigeant vers 
les diverses contrées du monde chrétien. Celui 
qui allait en France apporta à Luisa des lettres 
de ses frères qui étaient entrés à Rome vingt- 
quatre heures après la mort du pape; quelques 
jours plus tard, elle en reçut, en secret, une 
plus importante de son amie. 



230 LUISA STROZZI. 

Lettre de Giulia Aldobrandini. 

(f Vous ne vous attendiez peut-être pas, ma 
chère Luisa , à recevoir une lettre de moi, datée 
de cette capitale du monde; mon mari, obligé 
de s'y rendre pour une affaire de la plus haute 
importance , a bien voulu céder à mes désirs en 
m'y conduisant avec lui; nous sommes arrivés 
trois jours avant la mort du pape. 

» On dit qu'il a laissé au château Saint-Ange 
beaucoup de bijoux , un grand nombre d'emplois 
vacans, mais fort peu d'argent; ce qui ne peut 
étonner en pensant aux circonstances dans les- 
quelles il s'est trouvé. Il est mort laissant une 
mémoire odieuse à ses amis et à ses ennemis, k 
ceux-ci, parce qu'il ne pardonnait pas, à ceux- 
là, parce qu'il ne donnait pas. Il paraît que 
le cardinal Farnèze lui succédera sans opposition, 
tout annonce que, cette fois, le calme régnera 
dans le conclave, d'ordinaire si agité. 

n Mais une chose que j'étais loin de prévoir, 
et qui m'a causé une agréable surprise, c'est l'ar- 
rivée inattendue de vos frères. Ils ont été accueillis 
et fêtés par la pkis grande partie des Florentins 
qui se trouvent ici et par un'immense concours 
de Romains accourus autour de leur demeure , 



LUISA STROZZI. 231 

qu'habite aussi Michel-Ange, ce que vous igno- 
rez peut-être. 

» Messire Pierre a été très-applaudi ; les vivat 
l'ont obligé de se montrer à diverses reprises , et 
redoublaient chaque fois à sa vue. J'ai voulu vous 
apprendre cette bonne nouvelle par une occasion 
que je crois sûre. 

» Mon père, que le duc d'Urbin a nommé au- 
diteur depuis peu de mois, est arrivé avant-hier, 
et a déjà reçu la visite de tous ses compatriotes qui 
partagent avec lui les peines de l'exil. Tous espè- 
rent que l'empereur, n'ayant plus, après la mort 
de Clément , les mêmes motifs de proléger 
Alexandre, se laissera toucher par les prières et 
ébranler par les remontrances de tant d'hommes 
honorables , bannis de leur patrie sans l'avoir 
mérité , et au mépris de la foi jurée; puisque le 
mariage de Marguerite n'est pas encore conclu, 
on trouvera quelque moyen de rompre le traité. 

» Ce traître de Maramuldo était ici , mais de- 
puis la mort du pape on ne l'a aperçu nulle part , 
et l'on croit qu'il est parti sans bruit. 

» Cesano est déjà revenu d'Espagne, on ignore 
ce qu'il en a rapporté, mais ce qui est certain c'est 
l'espoir d'un changement; il est écrit encaractères 
très-lisibkssur le visage de tous nos concitoyens. 



232 LUISA STROZZI. 

Vous pensez bien qu'ils remplissent notre maison 
à chaque heure du jour, surtout depuis Tarrivée 
de mon père qui loge avec nous. 

» Je voulais hier commencer mon tour de 
Rome, visiter au moins Saint-Pierre, le Vatican, 
voir la demeurejtle Raphaël et les fameuses loges; 
croiriez-vous que je n'ai trouvé personne pour 
m'accompagner? Ce bon Donato Giannotti, dont 
nous connaissons tous la prudence et la modéra- 
tion, m'a lui-même répondu que le temps lui 
semblait trop précieux pour le passer à admirer 
des choses, très-belles sans doute, qui embellissent 
la vie lorsqu'elle est assurée, mais qui ne la con- 
servent pas quand elle est incertaine et précaire; 
que leur rappel dans la patrie devait être leur 
unique pensée , et que, pour en chasser le tyran 
qui l'opprime, il fallait d'abord gagner les bonnes 
grâces du cardinal Farnèze ; c'est à quoi il tra- 
vaille plus que tout autre, d'accord avec le cardi- 
nal Ridolfi, son ami intime. 

» Il a dit aussi à mon père qu'il avait la certi- 
tude que le cardinal de Médicis serait le premier 
à se déclarer pour lui. Avant de me quitter, il m'a 
demandé, si je vous écrivais jamais d'une manière 
sûre , de vous prier d'offrir ses complimens h 
Francesco Nasi ; de lui dire qu'il lui conserve tous 



LUISA STROZZI. 233 

les sentimens qu'il mérite si bien; il a su par vos 
frères que vous le voyiez quelquefois. 

M Adieu, chère amie, aimez-moi comme je vous 
aime, et en nous confiant à la providence, espé- 
rons des temps meilleurs. 

» Rome, 4 octobre i534. 

» P. S. On attend à tous m om eus votre père, 
qui vient par Ci vita- Vecchia. Je l'ai su dePierre, 
qu'on voit à peine, étant sans cesse en conférence 
avec Cesano et le cardinal Hyppolite de Médicis. » 

Croirait-on que le contenu de cette lettre fut 
^ porté à Maurizio et par lui au duc ? tant les se- 
crets domestiques étaient dès-lors peu respectés ; 
depuis ils devaient l'être bien moins encore ! 

Cette lecture porta au plus haut point l'irrita- 
tion d' Alexandre, furieux contre les Strozzi: poussé 
par la violence de la funeste passion qui fut plus 
tard la cause de sa mort, il pensa d'abord à char- 
ger Luigi d'une mission qui le retint quelques 
jours hors de Florence , mais il réfléchit ensuite 
que tout ce qui viendrait de lui éveillerait les 
soupçons de Luisa et pourraitlui faire prendre des 
précautions qui contrarieraient ses projets. 

Il tint alors conseil avec Giomo, qui lui fit ob- 
server que Luigi , économe et rangé comme il 
l'était, ne manquerait pas d'aller vers les premiers 



2U LUISA STROZZI. 

jours d'octobre h la campagne pour surveiller les 
travaux, et qu'il étnitpeu probable qu'il emmenât 
sa femme. La prévision ne tarda pas à se réaliser; 
on sut que le lo au matin, Capponi était sorti par 
la porte Romano, à cheval , suivi d'un seul do- 
mestique, se rendant à sa campagne. 

Le soir même fut choisi pour l'odieux attentat; 
il n'était besoin d'aucun préparatif : les échelles 
qui servaient à escalader les murs élevés des 
couvens, suffisaient de reste pour atteindre un 
premier étage. 

Depuis plusieurs jours on avait obtenu, avec de 
belles paroles et à prix d'or, d'une personne dont 
il est bon de taire le nom et l'état , la description 
exacte et minutieuse des pièces qui entouraient la 
chambre à coucher de Luisa . Elle était précédée 
d'un petit salon qu'on ne fermait pas la nuit, puis 
d'un second par lequel , en traversant une anti- 
chambre, on entrait dans la sall^ à manger, dont 
une des fenêtres donnait sur l'im^passe du côté du 
couchant. Il y avait de plus dans la chambre une 
porte dérobée, conduisant dans un petit cabinet, 
inconnu à celui qui s'était chargé de l'infame 
emploi de lever le plan. 

Le lit de Luisa était à gauche en entrant, avec 
le chevet parallèle à la porte ; à droite, et en face 



LUISA STROZZI 28 ò 

du sien, elle en avait fait placer un petit pour 
Giulietta Ce jour-là elle se coucha plus tôt qu'à 
l'ordinaire , ignorant le terrible réveil dont la 
menaçait celui sans la permission duquel nul ne 
pouvait passer une nuit tranquille à Florence. 

Chaque soir elle avait coutume , en rentrant 
dans sa chambre, d'embrasser sa fille adoptive ; 
ses lèvres effleuraient à peine le front de l'enfant, 
pour ne pas troubler son sommeil : cette fois , 
soit le hasard, ou qu'elle dormit plus légèrement, 
elle passa la main sur la joue de Luisa, peut-être 
était-ce un signe que tandis qu'elle reposerait 
sans crainte, l'innocence veillerait pour elle; dans 
le fait Giulietta réveillée ne dit rien , mais ne se 
rendormit pas. 

Vers une heure du matin, le duc, Giorno et 
l'Hongrois passèrent le pont Vecchio, traversèrent 
lebourgSan-Jacopoet les fonds de Santo-Spirito, 
pouréviter de se faire voir sur les bords del'Arno, 
Entrés dans l'impasse, l'échelle fut posée, un car- 
reau de vitre enlevé, et un fer rouge fit prompte- 
ment un trou qui permit de passer le bras au 
travers des volets , le verrou fut soulevé sans 
bruit, la fenêtre s'ouvrit, et tous trois pénétrèrent 
dans la salle, munis de deux lanternes sourdes. 

Leur seule inquiétude était de trouver la porte 



236 LUISA STROZZI. 

de la chambre fermée en dedans, mais lorsque la 
terreur des choses incroyables n'existe pas , les 
précautions trop minutieuses semblent inutiles , 
aussi rien ne gêna l'action du rossignol; dès qu'il 
fut dans la serrure, on sentit le pène lui obéir, et 
au second tour, la porte céda. 

Mais au premier bruit Luisa s'était réveillée 
et mise sur son séant, au second elle s'élança vers 
le cabinet dont la porte était entr'ouverte. 
Alexandre se précipita dans la chambre, tira le ri- 
deau et pût apercevoir quelque chose de blan- 
châtre qui s'échappait en jetant un cri ; le lit était 
élevé, le duc sauta au travers en étendant lesbras, 
et crut avoir ressaisi sa proie ^ mais la fuite de 
Luisa fut si rapide, que laissant entre ses mains 
une coiffe déchirée, elle se sauva dans le cabinet 
et s'y enferma. Asile trop peu sûr, sans le secours 
que la providence lui réservait! 

Giulietta, qui ne dormviit pas, l'avait entendu 
crier; guidée par an secret instinct, ou par la ré- 
flexion qu'on pourrait lui faire mal si elle se 
montrait, elle se glissa doucement h terre, et sor- 
tit au moment même où le duc entrait ; dans son 
empressement il avait jeté sa lanterne, si bien 
que favorisée par l'obscurité elle alla sans être 
aperçue réveiller les femmes de Luisa , qui cou- 



LUISA STROZZI. 237 

chaient dans une pièce voisine. Au mot de vo- 
leurs toute la maison fut bientôt sur pied. 

Luisa, craignant qu'on ne vînt à bout d'enfon- 
cer la porte, s'efforçait de la rendre plus solide, à 
l'aide des meubles qu'elle trouvait sous sa main, 
non sans trembler de voir renverser la barrière 
qui la séparait d'Alexandre , dont elle entendait 
les eiforts redoublés. 

Giorno et l'Hongrois , restés dans la salle avec 
leur lanterne, et habitués à entendre toujours 
quelque rumeur s'élever à la suite de leurs inva- 
sions nocturnes , crurent d'abord qu'après une 
courte résistance tout irait au gré de leur maitre, 
ne supposant pas qu'armés comme ils l'étaient, 
ils ne fussent pas les plus forts; cette fois ils se 
trompaient. 

Tous les domestiques étaient accourus par un 
escalier dérobé, chacun avait saisi pour sa défense 
ce qui s'était offert à lui, et au milieu des ténè- 
bres il s'efforçaient d'intimider par des cris et des 
menaces les assaillans qu'ils ne voyaient pas en- 
core, lorsque le plus vieux d'entre eux vint avec 
une torche éclairer cette scène de désordre. 

Giorno et l'Hongrois , l'épée à la main, se te- 
naient des deux côtés de l'escalier; leurs traits 
étaient si connus, qu'en les voyant les autres ne 
surent plus ce qu'ils devaient faire. 



238 LUISA STROZZI. 

La plupart tenaient de grosses barrée de bois , 
un seul avait un pieu en fer, et un villageois qui 
se trouvait là par hasard, s'était armé de sa bê- 
che ; mais si la qualité des armes était inférieure, 
cette inégalité était plus que compensée par celle 
du nombre; néanmoins la frayeur qu'ils inspi- 
raient l'aurait peut-être emporté, si uncamérion, 
homme de confiance, qui avait long-temps servi 
Pierre Strozzi, et que celui-ci n'avait pas cédé sans 
motif à son beau-frère , ne s'était pas avancé et 
n'avait pas dit d'un ton ferme à Giomo : que tout 
ceci ne pouvait être qu'une méprise, qu'ils avaient 
sans doute pris une maison pour une autre, 
qu'ainsi le mieux pour eux était de se retirer. 

Giomo, transporté de colère, arrêta sur le ca- 
mérion ses yeux enflammés , afin de lui donner 
en temps et lieu la récompense que méritait son 
zèle; puis, se voyant deux contre douze , il sifïla 
avec force, signal convenu, pour faire compren- 
dre au duc qu'on ne pouvait résister au nombre. 

Alexandre avait en vain cherché à briser la 
porte, elle avait résisté. Il lui fallut reprendre sa 
lanterne, tout en frémissant à la pensée que, si au 
lieu de tirer le rideau, il eût fait le tour du lit, 
Luisa n'aurait pu lui échapper. Quand il fut près 
de l'escaher, l'Hongrois renversa avec son épée 



LUISA STROZZI. 239 

la torche que tenait le vieux domestique, et à la 
faible lueur des lanternes, ils sortirent par la 
grande porte. 

La stupeur où tous restèrent plongés ne peut 
se décrire ; mais le camerion qui avait l'expé- 
rience des choses de ce monde , et qui avait lu 
dans le regard de Giomo le sort qui l'attendait, 
fit à la hâte une valise, sortit de la maison , passa 
le reste de la nuit chez un ami , et le lendemain 
de bonne heure, s'étant procuré un cheval, il 
partit pour Rome. 

Si la fermeté et le courage avec lequel Luisa 
supporta ce nouveau malheur, sont dignes d'élo- 
ges , on ne peut s'empêcher d'observer qu'elle 
avait manqué de prudence pour sa sûreté per- 
sonuelle. Mais il est un degré de perversité au- 
quel de certaines âmes ne croient jamais : pour 
elles, l'histoire en conserve en vain le souvenir. 

Lorsque ses femmes vinrent avec Giuletta lui 
dire qu'elle pouvait ouvrir, que les voleurs étaient 
partis, soit qu'elles le crussent en effet ou que la 
frayeur les portât à mentir, Luisa se contraignit 
assez pour paraître calme ; elle embrassa tendre- 
ment Giuletta , qui lui racontait comme elle avait 
passé entre les jambes de ces méchans hommes, 
s'habilla sans parler, lit ensuite rassembler tous 



240 LUISA STROZZI. 

ses gens, et leur ordonna , sous peine de perdre 
tout droit à sa faveur, le plus profond silence sur 
cet événement. 

Chérie de tous ceux qui la connaissaient, elle 
était «dorée de ses domestiques, tous promirent 
de lui obéir et tinrent parole. Elle apprit avec 
regret que le camerion était parti sur-le-champ; 
mais elle était loin de pressentir les suites de ce 
départ. 

Pierre Strozzi conservait dans son cœur le sou- 
venir du mot injurieux qui s'était échappé des 
lèvres du duc, dans leur entrevue à Pise. En 
quittant Florence, il avait placé cet homme qui 
lui était dévoué , au palais Capponi , en lui en- 
joignant de surveiller tout ce qui se passerait et 
de ne lui laisser ignorer aucune des trames d'A- 
lexandre, dans quelque coin du monde qu'il se 
trouvât. Cependant, Strozzi lui-même ne prévoyait 
rien de semblable à ce qui venait d'arriver. 

Lorsque Luisa se retrouva seule, que sa pensée 
se reporta vers cette atireuse nuit, tout en restant 
inébranlable dans la résolution de ne rien dire à 
son mari, elle ne put s'empêcher de payer un 
tribut à la nature , et pleura avec amertume. Ces 
larmes n'avaient rien de commun avec celles qui 
soulagent et consolent les âmes faibles, elles 



LUISA STROZZI. 241 

prenaient leur source dans la conviction intime 
qu'elle s'avançait vers une grande catastrophe 
qui frapperait, non pas elle seule peut-être, mais 
sa famille entière. 

Sans doute ses craintes ne dataient pas d'au- 
jourd'hui ^ mais elles s'augmentaient avec l'ap- 
proche du moment qui devait les réaliser. Par 
un triste pressentiment, elle comptait peu sur les 
secours de la France , qui inspirait tant de con- 
fiance à ses frères; et elle croyait , tant il est vrai 
qu'un sens droit l'emporte sur les raisonnemens 
les plus subtils , que si Alexandre savait se main- 
tenir dans les bonnes grâces de l'empereur, la 
position de Florence ne changerait pas. 

Et ces réflexions au fond desquelles semblait 
apparaître une redoutable nécessité, loin d'afï'ai- 
blir son courage lui redonnaient une énergie 
nouvelle; elle sentit que quelque fût l'arrêt du 
sort , elle saurait l'attendre avec calme et s'y 
soumettre avec fermeté. 

Caterina fut la seule personne à qui elle confia 
cette triste aventure, en l'engageant à venir de- 
meurer avec elle jusqu'au retour de Luigi. Du 
reste soigneuse d'en repousser le souvenir, elle 
parvint au bout de peu de jours à considérer 
cette funeste apparition comme un songe cruel, 
u. 16 



:242 LUISA STROZZI. 

En revenant de la campagne, Capponi fut 
frappé du changement de Luisa; car plus les 
peines sont secrètes et concentrées, plus l'altéra- 
tion qu'elles produisent en nous est visible. L'é- 
clat de ses yeux était affaibli, ses joues pâlies, 
ses lèvres décolorées , tout en elle exprimait une 
tristesse qui avait quelque chose de communica- 
til. Luigi habitué à fout voir sous le point de 
vue le plus favorable, pensa que l'absence de ses 
frères était la seule cause de son chagrin , et il 
espéra que le temps guérirait aussi cette bles- 
sure. 

Il devait la guérir en effet! mais avec un re- 
mède, qui trop commun dans ces horribles siècles, 
est devenu lare d;îns les nôtres, par compen- 
sation pour d'autres maux. •- 

Le camerion s'était rendu à Rome sans perdre 
un inslant; Pierre Strozzi avait écouté en silence 
et dans un sombre recueillement le récit détaillé 
de ce fait presqu'incroyable; deux jours après, 
un homme qui lui était aveuglément dévoué, 
partit pour Florence, chargé d'une mission pour 
Francesco Nasi. 

Le messager déguisé arriva heureusement, et 
par bonheur rencontra dans la rue celui qu'il 
cherchait; il prononça le mot convenu , lui remit 



LUISA STROZZI. 243 

un papier qu'il tenait caché dans la couture de 
sonbeiTet, et s'éloigna. 11 ne coucha pas à Flo- 
rence et personne n'eut le moindre soupçon de 
ce voyage. 

Francesco après avoir lu le billet se prépara à 
partir pour Sienne. 



II. 16. 



OHAPITSIB ZIT. 



raiïifu. 



o II est un motqui expire sur les lèvres, 

et tel qu'un Yain son s'exhale en soupirs ; 
et si un cœur désolé tente de l'écrire, une 
larme vient aussitôt l'effacer.» 

Traduit de l'anglais. 



Il faudrait n'avoir jamais aimé pour croire que 
Francesco pût partir sans revoir Luisa et sans lui 
confier les motifs de son voyage. Il en connaissait 
Je danger, en prévoyait les difficultés, et en re- 



LUISA STROZZI. 24 5 

doutait les suites ; cependant, sans hésiter et avec 
la même facilité que s'il eût été question d'une 
bagatelle, il fit sans délai les apprêts nécessaires, 
et envoya un domestique sûr en avant avec un 
cheval qui , caparaçonné et sans valise , devait 
donner à cette course l'apparence d'une simple 
promenade. Vers les derniers jours d'octobre de 
cette mémorable année i534? ^' sortit par la 
porte San-Georgio , pour ne pas attirer les re- 
gards. Peu d'heures auparavant il avait été chez 
Luisa , et l'avait trouvée seule avec Giulietta à 
qui elle montrait à broder au métier. 

— Non, non, lui disait-elle, chère petite, l'ai- 
guille ne se met pas ainsi : on la pose avec adresse 
en dessous, on la relire, et elle se retrouve en 
dessus. 

— Mais je ne puis, répondait Giulietta ; quand 
je la passe dessous, j'embrouille tout. 

— On la reçoit avec la main gauche , puis on 
la représente par la pointe ; quand elle reparaît , 
on la lire aisément , et le point se serre. 

— Est-ce ainsi ? 

— Oui, à merveille... 

On annonça alors Francesco , et Giulietta lais- 
sant l'aiguille à moitié chemin, courut à sa ren- 
contre ; elle ne l'avait pas vu depuis long-temps, 



246 LUISA STROZZI. 

et les enf'ans n'oublient jamais ceux dont ils ont 
reçu des caresses. 

Il entrait avec cette timidité qu'inspire la pré- 
sence de Fobjet aimé lorsque le temps et le bon- 
heur n'ont pas tempéré les transports de l'amour. 
Toujours incertain et troublé en s'approchant 
d'elle , il était de plus ému par la pensée du 
voyage qu'il allait entreprendre, et dont la cause 
était un mystère : aussi fut-il bien aise de s'ar- 
rêter un instant pour embrasser Giulietta ; mais 
son regard se tournait vers Luisa qui , surprise 
de le voir et à une telle heure, sentait son cœur 
palpiter avec force. 

— Quel nouveau malheur est-il arrivé ? de- 
manda-elle d'une voix tremblante et avec une 
légère rougeur qui la rendait plus charmante 
encore. 

— Suis-je donc condamné , repli qua-t-il en 
soupirant, à ne jamais paraître devant vous sans 
vous faire craindre un chagrin de plus ? 

— N'est-ce pas simple ? séparée de tous mes 

parens je serais seule dans le monde — Elle 

n'acheva pas, essuya une larme ^ puis continua : 
— N'est-ce pas à vous, que je regarde comme un 
ami sincère, à m'annoncer ce que nul autre n'o- 
serait me dire ? 



LUISA STROZZI. Wl 

— Je ne sais rien de fâcheux , répondit-il , et 
quoique le secret me soit recommandé , je n'en 
ai pas pour vous ; lisez.. — Il !ui remit le billet de 
Pierre. 

— Qui donc a écrit ceci? demanda-elle, sur- 
prise et effrayée. 

— Votre frère. 

— Ce n'est pas son écriture. 

— Non ; mais ce papier m'a été remis par une 
personne sûre, et qui m'a répété le mot qui doit 
me servir à reconnaître ceux qui viennent de sa 
part. 

— Que veut-il dire ? 

— Je l'ignore , mais ce qui concerne votre fa- 
mille est une chose sacrée pour moi. 

— Vous êtes donc disposé partir .'' 

— A l'instant même. 

— mon dieu! que va-t-il arriver? S'appuyant 
alors sur un guéridon qui était près d'elle, la joue 
posée sur une de ses mains et les yeux levés vers 
le ciel, elle parut implorer de la divine bonté un 
rayon de lumière oui pût éclaircir ce terrible 
mystère. Elle resta plusieurs minutes dans cette 
attitude , immobile et muette , absorbée dans une 
extase douloureuse , vague comme l'incertitude 
qui la causait, et que rien ne dissipa. 



248 LUISA STROZZI. 

— « 11 s'agit de l'honneur de la famille, répé- 
» tait-elle , venez, promptement , parce que le 
» temps presse : n'en parlez à personne , parce 
)) que tout transpire. Je vous attends à Sienne. » 
Et elle se plongeait de nouveau dans une foule 
de conjectures ; enfin , se tournant vers lui : 
— Mais vous , Francesco , qu'en pensez-vous ? 
dit-elle. 

— Je pense , reprit-il , que nous vivons dans 
un temps où l'on peut tout craindre; mais il ne 
faut pas cherchera pénétrer l'avenir, de peur de 
se créer des frayeurs exagérées. 

Giulietta , appuyée sur les genoux de Fran- 
cesco , tournait tantôt vers lui , tantôt vers elle, 
son angélique visage , sans comprendre le sens 
de leurs paroles, elle s'attristait de les voir affli- 
gés. Son maître de musique survint alors , et les 
deux amans restèrent seuls, pour la première fois, 
depuis le mariage de Luisa. 

Par un mouvement involontaire , le regard de 
Francesco suivit l'enfantqui s'éloignait; son cœur 
ne battait pas seul : à peine la porle fut-elle fer- 
mée , qu'il se leva , et sans violence , mais avec 
une expression dont Luisa fut à-la-fois émue et 
effrayée, il se jeta à ses pieds, et lui embrassa 
îivec force les genoux. 



LUISA STROZZI. 249 

— Luisa , je pars, dit-il — Et sa voix s'étei- 
gnit.... 

— Levez-vous! levez-vous!... répondit-elle en 
tremblant... Et dégageant sa main, qu'il cou- 
vrait de baisers et inondait de larmes : — 
Levez-vous , au nom du ciel , répéta-t-elle avec 
Taccent de la plus profonde émotion ; n'ajou- 
tez pas à mes chagrins : leur nombre est suf- 
fisant... 

— Que Dieu m'en préserve , répondit-il sans 
changer d'attitude ; mais je vais partir... 

— Levez-vous , dit-elle alors avec plus de 
force ; si quelqu'un nous surprenait , que pen- 
serait-on de moi ?... Et se levant elle-même, elle 
passa sa main sous son bras et le força à s'asseoir 
dans un trouble extrême. 

S'appuyant sur le dos du fauteuil et cachant 
son visage entre ses mains : — Ah ! Luisa, dit- 
il en sanglotant, Luisa.... que je suis mal- 
heureux ! 

— Non pas certainement plus que moi, répon- 
dit avec un calme apparent cette femme vraiment 
admirable; puisque vous voulez partager le sort 
de ma famille, ce que je ne vous demande pas, 
ni ne vous aurais sdemandé jamais, montrez-vous 
fort contre l'adversité ; j'ose dire que j'en ai donné 
l'exemple. 



2òO LUISA STROZZI. 

— Ce n'est pas le destin auquel je m'expose 
qui m'effraye; mais je laisse ici plus que la vie... 

— Francesco , n'oubliez pas que vous parlez 
à 

— A celle qu'autrefois j'appelais ma Luisa — 
Et il reprit sa main. 

— Oui , aussi long-temps que vos senlimens 
seront dignes de moi; mais à la femme de Luigi 
Capponi, s'ils cessaient de l'être. Je vous connais, 
Francesco, et je suis sans crainte : rien de bas 
ne peut approcher de votre cœur ; et puisque le 
ciel n'a pas permis que nous fussions unis , que 
du moins il nous reste la consolation, et permettez 
que je dise l'orgueil de voir l'objet de votre choix 
toujours irréprochable. 

— Ah! 

— Francesco , apprenez de moi comment se 
dominent les affections, les événcmens et les ca- 
prices du sort... En vous associant au destin des 
miens , vous avez augmenté au-delà de toute ex- 
pression ma tendresse pour vous ; j'en fais l'aveu, 
parce que je suis résolu , autant que mes forces 
me le permettront, à ne jamais m'écarter de la 
ligne du devoir... obéissons à sa voix, séparons- 
nous avec courage, et soyez sûr qu'il ne se pas- 
sera pas un seul instruit sans que ma pensée ne se 
tourne vers vous. 



LUISA STROZZI. 261 

— Est-il possible? puis-je espérer? 

— Oui ; mais il faut nous quitter... Se levant, 
et prenant sa ojain qu'elle serra entre les siennes, 
partez, répéta-t-elle , et dès ce moment, comme 
vous me le dites vous-même dans cette fatale soi- 
rée, regardez-moi comme une sœur ; je serai telle 
jusqu'à la mort. 

— C'est donc jusqu'à la mort ! 

— Moins éloignée peut-être que vous ne le 
pensez. 

Ici , presque vaincue par l'excès de l'émo- 
tion , ses yeux se baignèrent de larmes , qu'elle 
se hâta d'essuyer en retenant celles qui étaient 
sur le point de s'échapper. Tenant toujours une 
de ses mains , elle le conduisait vers la porte 
dans un état difficile à comprendre , impossible 
à décrire. 

— Dois-je donc vous quitter ainsi? Est-ce un 
dernier adieu ? s'écria Francesco. 

_ — Oui... Adieu sera la promesse de n'être ja- 
mais oublié par moi. 

— Jamais ! jamais ! 

— Avez-vous pu en douter un instant?... Je 
vous parle ainsi parce que je suis certaine que 
désormais je ne serai qu'une soeur pour vous ; et 
moi c'est à un frère,... et se baissant, elle lui 



252 LUISA STROZZI. 

presenta une de ses joues qu'il baisa... Recevez 
tous mes vœux, ajouta-t-elle. Puis, sans lui lais- 
ser le temps de répondre , elle ouvrit la porte, et 
avec cet empire sur elle-même que les femmes 
possèdent à un plus haut degré peut-être que les 
hommes, lorsqu'elles veulent fortement, elle ap- 
pela Giulietta qui était dans la pièce voisine : — 
Venez embrasser Francesco, lui dit-elle, il veut 
vous dire adieu. 

Peu de paroles furent ajoutées à cette scène de 
douleur, et Francesco, soutenu par la force qu'on 
retrouve plus facilement après une violente com- 
motion, mais n'apercevant les objets qu'à travers 
un voile, descendit l'escalier d'un pas chancelant 
et sortit enfin du palais le cœur agité de mille 
sentimens divers. 

Tous cédèrent bientôt à la pensée qu'en 
unissant sa destinée h celle des frères de Luisa , 
il avait resserré le lien qui l'attachait à elle; 
et se répétant que ce lien si pur venait de re- 
cevoir une sanction nouvelle, il s'entoura de 
ces heureuses chimères, qui forment la seconde 
vie des âmes aimantes , la véritable peut-être ! 
et il se sentit plus tranquille qu'il ne l'était 
auparavant. Dans son isolement, il ne tenait à sa 
patrie que par le lien qui formait le nœud de son 



LUISA STROZZI. 253 

existence; et quoiqu'il ne prévit pas sans douleur 
les maux quepouvaitréserverl'avenir, qu'étaienl- 
ils en comparaison du regret d'avoir perdu l'ange 
dont les douces paroles retentissaient encore dans 
son cœur? 

La confiscation de ses biens ne frapperait que 
lui, puis le simple nécessaire se borne à peu de 
choses. Près du pont Vecchio il aperçut plusieurs 
groupes, et il apprit qu'on venait de recevoir la 
nouvelle de la nomination du cardinal Farnese , 
et que déjà les ennemis des Médicis se livraient à 
l'espoir. 

11 pensa alors que le message de Pierre pouvait 
se rapporter à cet événement, et espéra que l'agi- 
tation qu'il causait lui donneraient plus de facilité 
pour sortir de la ville sans être aperçu ; on ne fit 
en effet nulle attention à lui, il monta à cheval a 
peu de distance des portes, et arriva sans aucune 
difficulté à Monte-Reggioni. 

Il y circulait les bruits les plus étranges; et 
quoiqu'il fût trop prudent pour ne pas apprécier 
k leur juste valeur les discours et les espérances 
des exilés, tout ce qu'on disait s'appuyait tellement 
sur l'autorité des faits et les paroles de personnes 
dignes de foi , que Francesco fut surpris et 
ébranlé. 



254 LUISA STROZZI. 

On assurait que les bannis allaient être rappe- 
lés dans les états de Ferrare , d'où Alphonse les 
avait re poussés malgré lui; que les principaux 
d'entre eux se rendraient à Rome pour s'entendre 
avec Filippo Strozzi , et décider le cardinal de 
Médicis à représenter à l'empereur l'extrême in- 
justice d'avoir livré la noble et antique Florence 
aux mains d'un homme tel qu'Alexandre; favori- 
sés par trois cardinaux très-influens , Salviati-, 
Gaddi et Ridolfi, appuyés par la faction puissante 
des Farnese , on ne doutait pas que les mêmes 
raisons qni avaient porté Charles-Quint h 'aisser 
espérer la main de Marguerite à un Médicis , ne 
l'engageassent aujourd'hui à la lui refuser et à la 
donner à un Farnese. 

Francesco fut alors confirmé dans l'idée que 
son voyage, tout en se rattachant par une cause 
secrète à la famille de Luisa, n'était pas étranger 
aux intérêts politiques ; déterminé à écouter ce 
que Pierre avait à lui dire, et à faire ensuite ce 
que l'honneur lui ordonnerait , il partit pour 
Sienne. 

Cette république était devenue l'asile non-seu- 
lement des exilés en révolte ouverte (contre 
Alexandre, mais de tous ceux qui ayant rompu 
leur ban et craignant la confiscation, se tenaient 



LUISA STROZZI. 25.5 

le plus près possible de Florence, pour saisir la 
première occasion favorable; et ils n'auraient pas 
laissé échapper celle-ci, s'ils n'avaient su que les 
précautions prises h l'instant même où l'on avait 
appris l'élection, rendaient toute tentative super- 
flue. 

Plusieurs des conseillers du duc persistaient, il 
est vrai, à soutenir que son autorité était respec- 
tée et que tout surcroit de dépense était inutile, 
mais Ottaviano deMédicis, Guicciardini, et senor 
Maurizio surtout lui démontrèrent avec évidence 
qu'un gouvernement créé parla force ne peut se 
maintenir que par elle. Aussi le chancelier , qui 
s'était tenu caché le jour où l'on sut qu'un ennemi 
déclaré des Médicis occupait le trône pontifical , 
ayant vu que nul n'avaitosé se prononcer, et qu'on 
s'était borné à de vains conciliabules, publia un 
édit qui défendait de se réunir plus de trois dans 
les rues, sous peine d'une amende de cinquante 
ducats et de quatre coups de corde. Les miséra- 
bles Florentins lurent ce décret, baissèrent la tête 
et courbèrent les épaules sous ce joug qu'ils mau- 
dissaient, mais tout bas. 

La surveillance exercée sur les correspondances 
était si active, que c'est à peine si quelques-unes 
des particularités qui nourrissaient les espérances 



256 LUISA STROZZI. 

des bannis étaient connues à Florence. On savait 
cependant que le pape avait blâmé hautement la 
conduite de son prédécesseur, qu'accompagné de 
dix cardinaux il s'était rendu chez Michel-Ange et 
l'avait comblé de tant de marques d'estime et 
d'affection, qu'on pensait qu'il ne serait pas sans 
mfluence sur l'esprit du pontife. 

Pendant que les uns se berçaient de l'espoir 
d'un changement, Campana et Guicciardini en- 
courageaient le duc à ne rien craindre , tant qu'il 
conserverait la bienveillance de Charles ; il venait 
d'en recevoir une nouvelle preuve par une lettre 
de Cor vos, écrite de la part de l'empereur, et qui 
renfermait ses complimens de condoléance sur la 
mort de Clément. Ainsi, tandis que les opprimés 
se flattaient de voir leurs maux s'alléger, on four- 
nissait au tyran de nouveaux moyens d'établir son 
despotisme. 

Les êtres qui, pourleur malheur, se sont trou- 
vés dans une position analogue à celle de Luisa , 
peuvent seuls comprendre ce qu'elle ressentit 
après le départ de Francesco. Peu defemmessans 
doute eurent jamais plus besoin de calme et de 
repos, et sa triste destinée lui préparait une autre 
épreuve qu'elle était loin de prévoir. 

Dans ce moment même le duc traversait la 



LUISA STROZZI. ih7 

CarraJR du pas rapide qui lui était ordinaire, il 
joignit Capponi, qui rentrait, et lui frappa fami- 
lièrement sur l'épaule. A son air calme et respec- 
tueux, il vit bien que Luisa avait gardé le silence; 
sur-le-champ, il résolut d'en profiter; il donna le 
bras à Luigi, descendit le pont avec lui , et lors- 
qu'ils furent h quelques pas de son palais , ils en 
virent sortir Francesco j\asi , qui ne les aperçut 
pas; mais le duc le remarqua , quoiqu'il ne se 
doutât pas alors de ce qu'il sut dans la suite. 

Par une coïncidence singulière, Caterina pas- 
sait aussi lepontSanta-Trinita pour venir appren- 
dre à Luisa la nouvelle de l'élection, et s'en ré- 
jouir avec elle ; en voyant le duc et Luigi ensem- 
ble, elle fut surprise et peinée , mais elle se hâta 
d'entrer pour prévenir son amie de la visite qu'elle 
allait recevoir, sans qu'il fût possible de l'éviter. 

Quand le dépit d'Alexandre avait été un peu 
calmé, il avait commencé , presque malgré lui, à 
considérer, sousunjour tout différent, la vertu et 
les perfections de Luisa; et cependant, aveuglé par 
la présomption , il se persuada que sa résistance 
n'avait été si vive que parce qu'il n'avait paé 
montré une affection assez exclusive ni assez 
tendre. 11 résolut donc d'adopter un nouveau 
plan. La difficulté était de parvenir jusqu'à elle, 

M. I" 



258 LUISA STROZZI. 

(l'exprimer son repentir, de paraître affectueu?c 
et dévoué, de lui faire comprendre qu'il saurait 
attendre, et qu'amant soumis, il recevrait d'elle» 
comme une récompense tardive, le prix que tant 
d'autres lui avaient accordé avec empressement. 

Sans doute il était incapable d'apprécier le bien 
qu'il osait désirer, mais enfin tels étaient ses pro- 
jets, et il regarda comme un bonheur la rencontre 
de Luigi. Arrivé à la porte du palais, il dit qu'il 
aurait le désir de présenter ses hommages à 
Luisa, puisqu'on ne pouvait la rencontrer nulle 
part. 

Et l'autre répondit que sa femme avait un goût 
très-prononcé pour la retraite; mais qu'elle se 
trouverait honorée de recevoir Son Excellence. 

Après ce qui s'était passé entre le duc et son 
beau-frère. Luigi ne sut d'abord que penser de 
cette manière d'agir franche et amicale , puis il 
commença à soupçonner que tout ce qu'on disait 
d'Alexandre pouvait bien être exagéré; qu'après 
tout les Strozzi s'étaient montrés ses ennemis, qu'il 
n'en était pas ainsi de lui, et que sans doute le 
duc voulait lui prouver sa reconnaissance en le 
traitant avec tant de bonté. 

Telles étaient les pensées de Luigi en montant 
l'escalierdu palais, et jamais, ni alors, ni depuis, 



LUISA STROZZI. 259 

l'idée que le due pouvait aimer Luisa ne s'offrit ti 
son esprit. 

Pour elle, lorsque son amie lui annonça qu'A- 
lexandre était avec son mari, elle ne pouvait pas 
croire que ce traître, comme elle l'appelait, eût le 
courage de se présenter devant ses yeux ; mais 
Caterina, plus expérimentée, lui répondit qu'elle 
en était sûre, et qu'il fallait qu'elle se persuadât 
qu'il n'y a pas au monde de position plus déplo- 
rable que celle des femmes qui ont le malheur de 
plaire à des hommes qui ont le pouvoir en main, 
et qui ne sont pas retenus par certains principes 
que le duc ne connut jamais. Qu'ainsi elle se pré- 
parât à le recevoir avec la dignité convenable , 
tout en évitant de faire soupçonner à Luigi ce 
qu'il avait le bonheur d'ignorer. 

Elle parlait encore , lorsqu'on entendit les pas 
de deux personnes ; il n'y avait plus de doute, et 
Luisa se retira dans sa chambre pour respirer 
quelques minutes en liberté. Caterina resta dans 
le salon avec sa fille qu'elle tenait sur ses genoux. 
Leduc savait que la signora Giuori était très-liée 
avec Luisa, il avait entendu vanter sa benuté, 
mais sachant quelle était la tante de Lorenzino, 
il ne supposait pas qu'elle pûf être encore aussi 
II. IT. 



?60 LUISA STROZZI. 

séduisante, Luigi la nomma sans la lui présenter^ 
ignorant qu'il ne la connaissait pas. 

En la voyant si (raiche et si belle, il désira l'a- 
jouter à la liste de ses nombreuses conquêtes , et 
1 pensa dès-lors que son nev^eu pourrait lui être 
utile; l'insensé ignorait quel voile épais dérobe 
aux hommes les impénétrables décrets de la pro- 
vidence''. 

Cherchant déjà à plaire, il lui adressa mille 
choses flatteuses, vanta les grâces de Giulietta, et 
voulut l'embrasser; l'enfant, peu prévenue en sa 
faveur, s'y refusait; obéissant à un regard de sa 
mère, elle présenta sa joue , mais en détournant 
la tête, si bien que le duc se contenta du bout de 
l'oreille. 

Luigi , remarquant l'absence de sa femme, et. 
connaissant ses sentimens pour le duc, crut devoir 
la prévenir et passa dans sa chambre, laissant avec 
Caterina l'artificieux personnage qu'il jugeait si 
mal; et Alexandre, s'exprimant d'abord avec une 
extrême réserve sur divers sujets, amena adroi- 
tement l'entretien sur lui-même, et finit par le 
faire tomber sur Giulia Mozzi. 

(i) Ce fut le prétexte dont se servit Loren/.ino pour l'attirer dan» 
la maison où il fut assassiné. 



LUISA STROZZI. 261 

Caterina resta stupéfaite, ne pouvant compren- 
dre à quel propos 11 rappelait un acte de violence 
qui avaitterrifié toufela ville et révolté contre lui 
toutes lesfemmes. Serrant plus étroitement sa fille 
entre ses bras, elle leva lentement les yeux, et se 
résigna à entendre ce que la malice humaine 
pourrait inventer pour justifier une pareille per 
fidie. 

— Je commencerai par vous dire , charmante 
Caterina, — il voulut prendre sa main qu'elle re- 
tira, — je dirai, et j'espère que vous serez de mon 
avis, qu'une femme qui ne rougit pas de donner 
un fils pour rival à son père, est capable de tout. 
Vous en conviendrez, n'est-ce pas? 

— Votre Excellence permettra que sur une 
chose qui regarde mon sexe , j'écoute sans ré- 
pondre. 

— Ceci revient au même. Vous a\ez trop de 
sens pour ne pas me comprendre. 

Luisa entrait alors avec son mari : le duc se 
leva , s'inclina profondément d'un air presque 
humble; elle s'assit en face de lui , souffrant une 
des plus vives angoisses morales qu'on puisse 
ressentir, et Alexandre après avoir fait un signe 
de la main à Luigi continua : 

— On pouvait donc tout attendre de la signora 



262 LUISA STROZZI. 

Sacchetti. On vous aura dit aussi quV Ile a été ai- 
mée de moi, ce qui certes n'était pas peu d'hon- 
neur pour elle , après avoir reçu tant d'autres 
hommages. Mais quelques jours ont suffi pour 
me convaincre que je ne devais qu'à mon rang la 
préférence dont elle m'honorait, et qui, du reste, 
ne l'empêchait pas de poursuivre le cours de ses 
conquêtes. Je vous le demande à présent, n'avais- 
je pas des motifs de rompre ? 

Vous savez de quelle manière elle voulut, peu 
de temps après, persuader à un homme attaché 
à mon service de me faire prendre un breuvage 
qu'elle dit être un philtre. Le croira qui voudra ; 
tout porte à supposer qu'elle voulait se venger 
d'un mépris trop bien justifié. Senor Maurizio 
me conseillait de la faire arrêter, j'ai voulu épar-- 
gner ce déshonneur à sa famille , mais il fallait 
tâcher de découvrir la vérité. On a pris pour y 
parvenir un moyen rigoureux, sans doute, moins 
, cependant que ne l'eût été la marche ordinaire de 
la justice, si je l'avais remise entre ses mains. Et 
il me semble aussi que messire Luigi, dont chacun 
connaît la bonté, ne se contenterait pas, si son 
cuisinier s'avisait de mêler à ses alimens une sub- 
stance inconnue, de lui faire infliger le châtiment 
qui a été la seule punition de Giulia. — Qu'en 



LUISA STROZZI. 268 

diles-vous, ajouta-t-il cn lui prenant la niain. 

— Mais, en tout, il faut d'abord considérer les 
circonstances. 

— Hé bien ! toutes étaient contre elle. Très- 
liée avec vos frères, — s'adressant à Luisa , qui 
baissa les yeux en soupirant, — qui certainement 
ne m'aiment pas , quoique je n'éprouve nulle 
haine... 

Tandis qu'il parlait, Luisa sentait redoubler la 
douleur de voir sa maison encore souillée par sa 
présence. 

Après s'être étendu sur les soupçons qui sont 
inséparables d'unnouvelordre de choses, Alexan- 
dre poursuivit : 

— Croyez-moi, j'aurais tout supporté si j'avais 

pu croire que l'amour l'eut rendue coupable 

J'ai pour tout ce qui vient de lui une indulgence 

sans bornes Vous, messire Luigi, vous seriez 

peut-être plus sévère , parce que vous avez le 
meilleur des préservatifs contre de telles fai- 
blesses Mais si vous étiez dans ma position , 

vous seriez forcé de convenir qu'il n'y a pas de 
fautes plus faciles à commettre.... Il est vrai que, 
si j'étaisdans le cas, jeréclamerais la même indul- 
gence pour mon propre compte 

Ici ses regards cherchèrent ceux de Luisa , qui 



264 LUISA STROZZI. 

se détournèrent avec dédain vers Caterina. Il re- 
prit : 

— Le feu de la passion, le tourment de l'ab- 
sence qui irrite les désirs qu'on ne peut satisfaire, 
enfin la difficulté de voir , ne fût-ce qu'une mi- 
nute, celle qui est l'objet de toutes nos pensées, 
nous transporte hors de nous-mêmes, et nous en- 
traine à des actions qu'on regrette ensuite , 
croyez-le bien ; et il reprit la main de Luigi , qui 
répondait : 

— J'en suis persuadé. 

— Ainsi, si vous étiez une femme, vous seriez 
disposé à pardonner à celui qui , vous aimant 
éperduement, ayant en vain cherché tous les 
moyens de s'approcher de vous, vous aurait of- 
fensée par trop d'amour. Vous ne seriez pas sans, 
indulgence, n'est-ce pas? 

— Sans indulgence? Mais il faudrait savoir en 
quoi consiste l'oiïense 

— Vous pouvez l'imaginer 

— Le champ des conjectures est vast^. 

— Eh bien! tranchons la question ; vous ne 
seriez pas sans pitié 

— Sur cela , Excellence , souffrez que nous 
nous en remettions au jugement de ces dames. 

: — A celui de la signora Giuori , volontiers , 



LUISA STROZZI. 265 

mais non pas à celui de votre femme, parce 
qu'elle me croit plus mauvais que je ne le suis... 
Figurez-vous qu'elle n'a pas voulu danser avec 
moi au dernier carnaval, chez Mariella JNasi. 

— Votre Excellence en sait le motif, répondit- 
elle d'un ton sévère. 

— Je ne veux rien dire sur le passé , reprit 
Luigi, mais une autre fols elle se fera un plaisir 
et un honneur d'accepter l'invitation de Votre 
Excellence. 

Un regard de Luisa exprima à l'instant le mé- 
contentement que cette réponse lui causait. 

— Je l'espère , dit Alexandre , car elle est trop 
bonne, ou ses traits seraient bien trompeurs, 
pour ne pas croire que, malgré tout ce que ses 
frères pensent de moi, j'ai pour elle une véritable 
affection, ainsi que pour son père... Je viens de 
lui en donner une preuve en le nommant ambas- 
sadeur près du nouveau pape. A cette annonce 
imprévue, tous trois firent un geste de surprise. 
Et quand vous le voudrez, messire Luigi, je vous 
adjoindrai à lui, afin que vous preniez l'habitude 
des affaires, pour occuper ensuite d'autres em- 
plois... Je suis fatigué des ridicules prétentions 
de toutes ces vieilles barbes... On dirait à les en- 
tendre qu'avant eux la maison des Médicis n'était 
rien. 



266 LUISA STROZZI. 

Luisa comprit le sens caché des mielleuses pa- 
roles d'Alexandre, rassemblant tout son courage, 
elle se tourna vers lui : 

— J'espère , dit-elle , que Votre Excellence, 
après y avoir réfléchi, fera pour celte fonction un 
choix plus convenable que mon mari. 

Cette réponse déplut d'abord à Luigi, car l'am- 
bii ion tient plus ou moins de place dans le cœur 
de tous les hommes: mais Caterina lui fit sentir 
la justesse de l'observation, en disant : 

— Oserai-je demander à Votre Excellence si 
le nouveau pape n'est pas le cardinal Farnese , 
comme l'annoncent toutes les lettres de Rome? 

— C'est lui-même. 

— Alors Votre Excellence doit comprendre 
combien il serait'peu convenable d'envoyer Luigi 
k Rome; ne pouvant laisser sa femme ici , il se- 
rait obligé de la conduire avec lui, et... 

— Pour moi, interrompit le duc, je ne vois pas 
la nécessité de l'emmener à Rome, et dans tous 
les cas, puisque messire Filippo est ambassadeur, 
je ne comprends pas ce qui empêcherait son gen- 
dre de faire partie de l'ambassade. Mais nous ea 

reparlerons Et vous, signora, avez-vous vu 

votre neveu depuis peu ? 

— Il n'a pas coutume de venir chez moi. Excel- 
lence. 



LUISA STROZZI. 2bT 

— C'est un jeune homme qui a beaucoup d'es- 
prit. 

— Vous savez si bien en tirer parti ! 

— On dirait que vous pensez le contraire? 

— Votre Excellence peut en juger mieux que 
moi. 

— ■ Mais pourquoi ces réponses vagues? Vous 

n'êtes pas en présence d'un juge n'est-ce pas, 

TAiigi ? 

Et il frappait sur l'épaule de l'excellent homme, 
qui répondait, en souriant, qu'il était fort difficile 
de faire dire aux lemmes, même aux meilleures, 
ce qu'elles voulaient taire. 

— Ces deux signora sont très-bonnes , je les 
confonds puisqu'elles sont si unies;... mais, soyez 
en sûr, elles ne m'aiment pas comme je le vou- 
drais, et j'implore votre protection près d'elles... 

De semblables paroles, loin d'apaiser Luisa, 
ne faisaient qu'augmenter sa haine pour l'homme 
qui, joignant l'hypocrisie à la perfidie, se servait 
de son rang pour tromper un être confian tct 
bon. 

Lorsqu'il fut parti et que Luigi, après l'avoir 
reconduit, revint tout joyeux, elle ne put se con- 
tenir, et sortant de son caractère rempli de tolé- 
rance et de bonté, elle lui dit brusquement qu'il 



268 LUISA STROZZI. 

se gardât bien de lui amener désormais de telles 
visites ; qu'elle e érait être libre chez elle , que 
s'il en était autrement, elle se rappellerait le nom 
qu'elle portait, et ferait fermer sa porte au duc 
et à celui qui l'accompagnerait. 

Elle sortit sans vouloir rien entendre; Caterina 
la suivit, et Luigi, étonné et chagrin , resta avec 
Giulietta. 

Ne sachant trop ce qu'il avait a se reprocher, 
mais porté à croire que Luisa ne pouvait être fâ- 
chée sans motif, il espéra cependant que son amie 
se servirait de son ascendant sur elle pour la ra- 
mener à des sentimens plus modérés , et voulant 
se distraire d'une pensée qui lui était pénible, il 
prit Giulietta sur ses genoux et lui demanda ce 
qu'elle avait fait dans la matinée. 

Elle rendit un compte exact de l'emploi de son 
temps, et n'oublia pas la visite de Francesco, qui 
lui avait dit adieu, parce qu'il s'en allait bien 
loin. 

Dans le cours de la journée , Luigi en reparla 
à sa femme, et sut d'elle, sous le sceau du plus 
grand secret, que Francesco était parti le matin 
pour Sienne, à la prière de son frère, motivée sur 
une cause qu'elle ignorait. 



ch^fithb zt. 



6ifnnc. 



€ De toutes les sources que renferment 
les cités latines , il me semble qu'aucune 
n'apaise ma soif, aussi bien que celle de 
Fonte Branda. » 

Alfieri. 



Cette ville, tout en conservant le nom de ré- 
publique , avnit été gouvernée, vers la fin du 
dernier siècle, par un homme qui , sous un titre 
spécieux et de vaines apparences de modération. 



270 LUISA STROZZI. 

ne lui fit pas moins sentir le poids de son despo- 
tisme.? our donner une idée des principes qui 
dirigèrent sa conduite , il suffira de citer un mot 
d'Antonio de Venafro , l'ame de ses conseils , le 
constant régulateur de sa politique, qui répon- 
dit un jour à un citoyen qui se plaignait de je ne 
sais quelle injuste amende : « Qu'on devait aban- 
)) donner gaiment une partie à celui qui était 
)) maitre de prendre le tout. » Ceux qui ont quel- 
que connaissance dans l'histoire d'Italie ont déjà 
nommé Pandolfo Petruccl. 

Doué d'une grande force d'ame et d'une péné- 
tration qui eut peu d'égale, il partagea, en i48o, 
l'exil de son père, revint l'année suivante; et, 
en combattant avec le reste de sa famille , une 
faction populaire, il commença à apprendre dès 
les premiers pas de sa vie politique, qu'il est rare 
que l'unique appui du bon droit ne soit pas la 
force . 

Banni de nouveau , il se mit à la tète des exi- 
lés, marcha contre sa patrie, escalada les murs, 
osa, lui quatrième, s'élancer dans la ville, et 
courut ouvrir une des portes à la troupe qui 
le suivait. Ce fut ainsi que l'audace et la va- 
leur posèrent les premières bases de sa puis- 
sance : il avait alors trente-six ans. Exilé et rap- 



LUISA STROZZI. ?71 

pelé tour-à-tour, nous ne le suivrons pas dans les 
diverses vicissitudes de sa vie, où les faveurs de 
la fortune succédèrent souvent à ses revers les 
plus accablans. 

Après sa mort , qui arriva en ; 5i2 , son fils , 
malgré l'appui des conseils de Vonafro et celui de 
plusieurs familles puissantes , ne put soutenir un 
poids trop lourd pour sa faiblesse : de nouvelles 
dissensions déchirèrent la république. Le peuple 
l'emporta, en iSsô : ungrand nombre des Otti- 
mali abandonnèrent leur patrie, d'autres en fu- 
rent chassés; Charles V chercha en vain à calmer 
l'irritation des partis, et Clément Vil voulut es- 
sayer d'obtenir par la force ce que n'avaient pu 
faire ni les insinuations , ni les menaces. 

Une armée considérable fui envoyée contre 
Sienne : la plupart des exilés s'y joignirent , 
brûlant du désir de reconquérir le pouvoir qui 
leur était échappé. La défense des habitans fut 
admirable et mériterait d'être racontée-'par un 
grandécrlvai n :peude défaites furent aussi com- 
plètes , et peu de victoires remportées avec des 
forces aussi inférieures. 

Les formes démocra ti ves se soutinrent jusqu'en 
i529 , mais ici on doit remarquer combien les 
haines des villesentr'elles , remportent sur les 



272 LUISA STROZZI. 

considérations les plus vulgaires du salut com- 
mun. Sienne seréjouitenvoyantl'indépendance de 
Florence menacée; elle fournit des armes et des 
munitions aux armées alliées, sans rétléchir qu'ils 
établissaient ainsi un fondement pour poser le 
levier d'Archimede ! Insensés , qui ne compre- 
naient pas que les funérailles de la liberté flo- 
rentine étaient le précurseur de leur propre es- 
clavage ! 

Alfonso de Roano , de la famille des Piccolo- 
mini , duc d'Amalfi , fut élu cnpitaine-général 
en i5?9. Vaillant et généreux, réunissant tout 
ce qui peut plaire , ayant fait ses premières ar- 
mes dans le royaume de Naples contre les Fran- 
çais , il fut reçu à Sienne plutôt en prince qu'en 
condottieri. 

Après avoir pris possession de sa nouvelle di- 
fnhé , il fut assister au couronnement de Char- 
les V à Bologne , accompagné des jeunes gens 
les plus distingués par leur naissance ; ils fu- 
rent bientôt rejoints par les ambassadeurs de la 
république, qui entendirent l'empereur s'engager 
j)ar le serment le plus solenne! h respecter età 
protéger leur liberté. 

A son retour à Sienne et lorsque les généraux 
de Charles s'eiforçèrent de maintenir la concorde 



LUISA STROZZI. 273 

après la rentrée des Ottimali , il fut contraint de 
se retirer dans ses terres du royaume de Naples. 
Son départ ne fit qu'irriter les parties , el l'année 
suivante on le rappela pour le remettre à la tête 
des troupes. 

Depuis cette époque jusqu'à celle où nous 
sommes parvenus , le duc s'était toujours mon- 
tré favorable au parti populaire, sans ambition 
personnelle , sans désir d'accroître sa puissance. 
Tous les historiens s'accordent à dire que lors- 
qu'il rentra pour la seconde fois en triomphe 
à Sienne, l'allégresse générale et les témoignages 
d'amour étaient si sincères , que jamais per- 
sonne n'eut une occasion plus propice de se 
rendre maitre du pouvoir. Mais il connaissait 
l'histoire des peuples d'Italie , celle de Sienne 
surtout : sa belle ame aurait eu horreur des 
moyens dont s'était servi Petrucci , et il ne 
voulut pas entrer dans la route ouverte devant 
lui. 

Trois ans plus tard, elle sembla s'applanir en- 
core; de violentes émeutes, causées parun edisette, 
effrayèrent les nobles qui , menacés dans leurs 
biens et même dans leur existence , auraient con- 
senti volonîiers à immoler la liberté publique à 
leur sûreté particulière; tandis que le peuple qui 
H. 18 



274 LUISA STROZZI. 

se voyait favorisé par le due, s'attachait de plus en 
plus à lui. 

Mais il suffisait à Alfonso d'être aimé et 
d'avoir la liberté de se livrer à ses plaisirs , 
qui l'entraînaient à de telles prodigalités que le re- 
venu de sa charge ne lui suffisant pas , il en- 
engagea ses biens. Il se plaisait aussi à se fami- 
liariser avec la classe la plus obscure, se mêlait à 
leurs fêtes, prenait part à leurs bruyans plaisirs. 
Cette facilité de mœurs dans celui que l'éclat 
de sa naissance plaçait au premier rang , et 
qui, disposant des troupes, exerçait une puis- 
sance bien supérieure à celle des magistrats , 
enhardit les plus adroits meneurs du parti popu- 
laire à se mettre à la tête de la populace pour 
renverser l'ordre établi et devenir les maîtres de 
Sienne. 

Ils formèrent une association sous le nom 
de Blndottl , s'exercèrent tantôt en secret, tantôt 
en public, au maniement des armes , et se van- 
taient de n'attendre qu'une occasion favorable 
pour s'emparer des rênes de l'état. 

Les choses en étaient là quand Francesco se 
mit en route pour Sienne; il apprit en arrivant 
que quelques troubles avaient eu lieu dans la 
nuit, au sujet d'un boucher qu'on avait puni la 



LUISA STROZZI. 275 

veille. Tout semblait appaisé, le duc s'était rénni 
aux magistrats , et, fatigué de l'insolence de la 
multitude , il s'était décidé à la comprimer en 
employant la force armée. 

Francesco s'occupa sur-le-champ de chercher 
Pierre Strozzi , sans pouvoir le rencontrer , ni 
même savoir si un loge mentlui était préparé. Le 
billet qu'il avait reçu ne fixant pas l'endroit où ils 
devaient se rencontrer, il se trouva fort embar- 
rassé. Pierre, de son côté^ n'avait pas cru cette 
précaution nécessaire, comptant arriver le pre- 
mier et mettre, en embuscade, à la porte delà 
ville, un homme qui aurait prié Francesco de ne 
pas entrer, afin que ce voyage courût moins de 
risque d'être coimu , mais son départ avait été 
différé de huit jours par une cause imprévue. 

Ayant eu fort peu de relations avec les exilés 
de la classe moyenne , Francesco ne rencontra 
personne tle sa connaissance , excepté un ami de 
Dante de Castiglione , qu'il avait vu à Monte- 
Reggioni, et que Dante avait laissé à Sienne pour 
le tenir au courant de ce qui arrivait à Florence. 
Francesco lui demanda inutilement des nouvelles 
de Pierre. Inquiet de ne pas le trouver, mais ré- 
solu de ne pas partir sans avoir au moins un mot 
de lui , il chercha à se distraire de sa pénible in- 
ii. 18. 



276 LUISA STROZZI. 

certitude, en allant visiter ces hommes chez qui 
l'on peut se présenter sans en être connu , parce 
que leur renommée lesa fait connaître du monde 
entier. 

Le premier futPeruzzi, l'honneur de sa paîrie, 
autant que celui des arts et de l'Italie; il peignait 
alors la fameuse Sy bille sur les murs de Fonte- 
Giusta. Ce fut là où Francesco alla le trouver, et 
il put, sans cesser d'être sincère , lui dire qu'il 
venait lui rendre hommage sur le théâtre de sa 
gloire. Fl est vai que Baldassare n'a jamais rien 
fait, niavantni depuis, qui égale ce chef-d'œuvre; 
la vierge de Cumes n'était pas représentée comme 
Virgile nous la montre, prête à recevoir le Dieu, 
mais au moment où le possédant déjà, sa bouche 
va prononcer les oracles qu'il lui dicte. 

Lorsque i ette peinture était intacte, non-seule- 
ment elle offrait plus que toutes celles parvenues 
à notre connaissance, une idée des rapports entre 
les esprits célestes et les hommes, mais elle était 
un monument de ces inspirations trans. r.ises par 
Raphaël à ses disciples, et qui les faisaient, pour 
ainsi dire, s'identifier avec le sujetqu'ils repré- 
sentaient. Nul ne posséda celte faculté à un plus 
haut degré en la joignan*, à la perfection de l'art. 
Plusieurs des peintres qui l'ont précédé, particu- 



LUISA STROZZI. 277 

Hèremenl parmi les Toscans, mirent une grande 
vérité dans 'es poses et les traits du visage , mais 
iexéeution laissait trop h désirer; Raphaël excelle 
dans son art, anmie la toile, on croit voir ses per- 
sonnages agir, il semble qu'on entende leurs pa- 
roles, et l'on est presque tenté de leur répondre. 

Quoique l'opinion qui porte à regarderPeruzzi 
comme meilleur architecte que peintre habile ;iit 
prévalu , cependant peu d'artistes peuvent lui 
être préférés pour le relief et la vérité. Après la 
mort de son maître bien aimé et la dispersion de 
la plus fameuse école qui ait jamais existé dans le 
monde, il en soutint la réputation à Rome, où il 
tenait le premier rang. Fait prisonnier par les Es- 
pagnols lorsqu'ils saccagèrent cette ville, son as- 
pect grave et noble leur persuada qu'il était un 
prince de l'église , et ils l'accablèrent de mauvais 
traitemens, dans l'espoir d'en obtenir une forte 
rançon. 11 fallut pour les détromper qu'il fit sur 
leurs seules indications le portrait du connétable 
de Bourbon; il y parvint, et on le laissa libre de 
retourner à Sienae; surla route, il fut si complè- 
tement dévalisé, qu'en arrivant dans sa patrie il 
se vit contraint d'implorer la pitié de ses compa- 
triotes. 

Tant de nwlheurs l'avaient aigri, et depuis le 



278 LUISA STROZZI, 

sac de Rome on ne pouvait plus admirer en lui 
que l'artiste ; l'homme supérieur aux revers de 
la fortune avait disparu. Il ne pouvait parler de 
ses souffrances sans se livrera un transport d'in- 
dignation, et c'était cependant le sujet favori de 
ses entretiens. 

Francesco voulut aussi voir Beccafuni, mais il 
apprit qu'il avait été appelé à Gènes par le célèbre 
amiral André Doria. 

11 s'informa alors de la demeure de Razzi... et 
il y eut un changement de scène que je ne sais 
trop si je dois appeler agréable ou bizarre. Ayant 
frappé à sa porte, il s'entendit répondre : Qui est 
là? par un corbeau dressé à ce manège. Assez 
surpris, il frappa plus fort , et l'oiseau répéta la 
question d'une voix plus aiguë. 

Un passant, qui vit que Francesco n'était pas 
au fait, lui dit que le corbeau était le portier de 
Razzi, qu'il fallait répondre, qu'alors il donnerait 
un signal à son maitre, qui ouvrirait sans se dé- 
ranger de son travail. Francesco suivit le conseil 
en souriant. 

Lorsqu'il entra, il se crut transporté dans une 
partie de l'arche de Noé, tant était grande la di- 
versité d'animaux qui habitaient le vestibule. On 
y voyait en pleine liberté des singes, des perro- 



LUISA STROZZI. 279 

qucis, des pies, des écureuils, des chats, etc. 
Tous entourèrent le nouveau venu, qui, n'étant 
pas prévenu de l'étrange manie du peintre, hési- 
tait s'il devait aller plus loin. On lui cria de l'étage 
supérieur de passer sans crainte, et il monta l'es- 
calier, précédé d'une petite guenon, qui, après 
lui avoir sauté sur l'épaule, s'était coiffée de son 
béret. 

Il aperçut, en montant une bannière, que Razzi 
venait de terminer pour la confrérie de la Mort , 
et il fut saisi d'admiration ala vue de l'expression 
douce et modeste que ce rare génie savait donner 
à ses vierges. 

— N'avez-vous pas eu peur de toutes mes 
bêtes? lui demanda-t-il en riant_, et ne pensez- 
vous pas que le calme et la concorde qui régnent 
entre ces êtres de races différentes, devraient ap- 
prendre aux hommes à vivre en paix , eux qui 
sont d'une même nature? 

S'il est difficile de se former une juste idée des 
extravagances oii se complaisait l'imagination de 
Razzi, il serait plus difficile encore d'apprécier 
son talent à sa juste valeur. L'extase de sainte 
Catherine suffirait seule, si les œuvres de Raphaël 
et du Corrège n'existaient plus , pour donner à la 
postérité une idée, au moins lointaine , des styles 



280 LUISA STROZZI. 

si différens de ces deux hommes immortels. 

Pendant les trois jours que Francesco attendit 
encore Pierre , il ne vit pas d'autre personne 
qu'un noble Siennois , nommé Fortini, qu'il 
avait rencontré chez Razzi et qui lui fit voir ce 
que Sienne renfermait de plus remarquable. 
Quelque soit la disposition de nos âmes , les 
beaux-arts produisent toujours sur ceux qui les 
aiment et savent les sentir une douce impression, 
et l'homme affligé qui refuserait d'écouter une 
stance de l'A rioste ou du Tasse , contemplera avec 
quelque plaisir une tête de Raphaël ou un paysage 
du Poussin. 

Lorsqu'il eut tout vu, il refusa l'oiïre que son 
Cicérone lui fit de l'introduire dans la société; il 
désirait que son séjour ne fût pas connu , et il s^ 
sentait de plus hors d'état de faire un échange 
de courtoisie dans cette ville citée pour l'urbanité 
de ses habitans, je ne dirai pas en Italie, mais 
en Europe. 

Le mystère dont Francesco eût voulu s'entou- 
rer n'était pas chose possible; dans un temps de 
troubles , où les chefs des gouvernemens avaient 
besoin de savoir le nom , la profession de chaque 
voyageur, la présence de Nasi ne pouvait échap- 
per à la surveillance de la police. 



LUISA STROZZI. ?8l 

Et comme les espions florentins faisaient leur 
service avec ponctualité, senor Maurizio fut dès 
le second jour informé de son arrivée par un 
homme qui faisait, toutes les semaines, à pied, 
le trajet de Sienne à Florence. 



CHAPITRE ZTI. 



« La Campanie, comme si elle eût prévu îes 
malheurs de Pompée, lui avait envoyé la fièvre 
qu'il aurait dû invoquer comme un bienfait. 
Les vœux d'une foule de villes , ceux même de - 
la nation prévalurent. Son sort et celui de 
Rome , fut donc de n'avoir conservé la tête 
de ce grand homme que pour la faire tomber, 
après sa défaite , sous le fer des assassins. » 
JrvÉNAL. 



Lk poêle magnanime qui écrivait sous Domi- 
tien, nous a légué dans ses pages sublimes tant 
de nobles pensées, qu'on peut dire qu'à l'égal de 
sa salamandre qui vit au milieu des flammes, il 



LUISA STROZZI. 283 

respira un air pur au milieu de la corruption qui 
l'entourait. Dans la satyre sur les vœux des hom- 
mes , il déplore la longue vie de Pompée , et s'in- 
digne contre l'inutilité des fièvres de la Campanie, 
qui en causant sa mort, auraient épargné à l'his- 
toire la triste narration de sa fin déplorable. La 
prolongation de l'existence fut donc un malheur 
pour le héros romain. 

La vie de Filippo Strozzi serait au contraire 
resplendissante de gloire, si, oubliant sa jeunesse, 
on pouvait la commencer du jour où il renonça 
à sa patrie pour ne plus la revoir qu'après la dé- 
laite de Montemurlo, prisonnier chargé déchaî- 
nes, marchant vêtu d'un humble manteau, au 
milieu des soldats de Vitelli , et donnant au 
monde, suivant l'expression de Segui, un exem- 
ple cruel du courroux et des jeux de la fortune. 

Dès qu'il fut entré dans cette route nouvelle, 
on peut dire que ne pensant plus à ses propres 
intérêts, il ne vécut et ne respira que pour les 
autres; abnégation h laquelle la postérité ne 
pourrait sans injustice refuser son estime. Et 
ceux dont ses bonnes qualités lui avaient acquis 
l'affection, disaient dès lors, avec raison, qu'à 
toutes les époques ils avaient reconnu dans le 
cœur de Filippo Strozzi une corde toujours prête 



284 LUISA STROZZI. 

àvibvcr pour tout ce qui était noble et généreux. 

Tandis que toutes les heures de son séjour à 
la cour de France paraissaient consacrées au plai- 
sir, il les passait en eflet à étudier le caractère 
du roi , de ses conseillers les plus intimes , et sur- 
tout celui de la femme qui , maîtresse de son 
cœur, l'était souvent aussi de ses volontés. 
François I*"" n'avait oublié ni sa prison, ni le traité 
auquel on l'avait forcé de souscrire, il était en- 
tretenu dans ses projets de vengeance par ses 
ministres et plus encore par la duchesse d'Etam- 
pes, zélée comme le sont les Françaises de tous 
les temps, pour l'honneur et la gloire nationale. 

Mais durant la vie de Clément, ces disposiùons 
se tournaient naturellement vers le désir de 
s'unir à lui pour venger d'un commun accord 
de mutuelles injures, et Filippo comprit que 
tant qu'il existerait, il serait impossible de rien 
changer au système politique de la France ; aussi 
quand il apprit l'arrestation de Pierre et tout ce 
qui l'avait précédé, quoiqu'il ne se fit nulle illu- 
sion sur la cause, il se contint et écrivit à Alexan- 
dre en faveur de son fils, démarche qui aurait 
été sans résultat, s'il n'eût sollicité et obtenu 
^intervention du pape. 

Plus tard, sa tendresse filiale alarmée le dérida 



LUISA STROZZI. 285 

à ordonner à ses tils de quitter Florence, crai- 
gnant qu'une démarche irréfléchie de leur part 
ne portât le duc aux derniers excès. 

La nouvelle de la mort du pape et l'espérance 
presque certaine que son successeur serait Far- 
nèze, l'ennemi déclaré et constant des Médicis, 
produisit en lui un changement total; il arrêta 
aussitôt ses plans pour l'avenir, et il parait qu'il 
en fit part à sa nièce, qui détestait le duc plus 
encore qu'elle n'aimait les Strozzi. De ce moment, 
on ne retrouva plus dans sa conduite la moindre 
trace de faiblesse et d'indécision, et il parut un 
homme nouveau à ses amis età ses ennemis. Nous 
lisons dans Segui, qu'il était regardé comme le 
premier citoyen de l'Italie; ainsi l'on peut conce- 
voir la joie des Florentins, accourus à Rome de 
tous côtés lorsqu'ils surent qu'on l'attendait de 
jour en jour à Civita-Vecchia. 

Cet événement inattendu retarda le départ de 
Pierre , qui sentit que les convenances, d'accord 
avec les plus hauts intérêts, lui ordonnaient de 
se trouver à l'arrivée de son père. Elle fut aussi 
prompte que le permirent les circonstances et les 
moyens de transport alors en usage. Lorsqu'il 
revit ses fils après tant de vicissitudes , il pensa 
avec délices qu'il embrassait pour la première fois. 



286 LUISA STROZZI. 

non plus les esclaves d'Alexandre, mais bien les 
descendans de Lorenzo. 

Il demanda en soupirant des nouvelles de 
Luisa, par bonheur ce ne fut pas à Pierre ; quant 
à Maria, d'un caractère fort différent de celui 
de sa sœur^ il sut qu'elle se pliait sans trop de 
répugnance à la manière de penser des Ridolti. 

Il avait reçu en route sa nomination d'ambassa- 
deur près du pape; il accepta celte fonction, et 
l'annonça à Alexandre p-n- une lettre si grave et 
si digne, que le duc ne put se dissimuler que les 
sentimens de soumission et de respect quVlle 
contenait n'étaient qu'une pure dérision. 

Sa maison devint le rendez-vous de tous les 
hommes distingués et des artistes les plus célè- 
bres : il crut que le temps était venu d'entourer 
sa personne et sa famille de la considération que 
les Médicis avaient obtenue dans le siècle dernier, 
par leur généreuse protection pour les arts et les 
lettres ; et dès les premiers jours de son arrivée à 
Rome ii se montra leur digne émule. 

Il savait bien qu'en agissant ainsi il blessait 
l'orgueil du cardinal Hyppolite, qui aifeclait 
d'être le Mécène de tous les poètes, et regardait 
cetitre comme un héritage paternel ; etqui, ayant 
contribué à l'élection (Ui pape , comptait «mi re- 



LUISA STROZZI. 28T 

tour sur son appui pour favoriser ses projets 
d'ambition. 

Mais Filippo ne le méprisait pas moins que son 
cousin, et si, du vivant de Clément, il se fût con- 
tenté de changer l'un pour l'autre , il n'en était 
plus ainsi à présent qu'il voyait s'ouvrir devant 
lui une route que le vulgaire n'apercevait pas 
encore. 

Mais, comme nous l'avons déjà dit, un destin 
fatal l'entraînait dans l'abime d'illusion en illu- 
sion; il avait la certitude que le pape voulait la 
ruine d'Alexandre, et faisait entendre que les in- 
térêts de l'Italie ne permettaient pas de le rem- 
placer par son cousin; mais le pontife taisait le 
nom du successeur quii désirait lui donner, et 
Filippo ne s'apercevait pas que ce ne serait ja- 
mais un Strozzi. Peut-être même sa pensée n'al- 
lait-elle pas jusque-là ; il désirait un changement, 
et ce fut sous ces auspices qu'eut lieu une assem- 
blée des principaux citoyens de Florence alors à 
Rome; les intrigues et les prières de Cesano, de- 
puis peu revenu d'Espagne, décidèrent les cardi- 
naux florentins Salviati, Guddi et Ridolfi , oppo- 
sés tous trois au gouvernement d'Alexandre, a se 
réunir dans le palais d'Hyppolite, et les Strozzi 
ne purent refuser de s'y rendre. 



288 LUISA STROZZI. 

Quand les divers mélaux qui doivent former le 
bronze sont dans la fournaise, la violence du feu 
en opère aisément le mélange ; mais lorsque dans 
une réunion d'hommes dont les intérêts sont 
d'une nature si différente, on ne trouve pas le 
feu sacré qui, maîtrisant tous les coeurs, les di- 
rige vers le bien général , c'est en vain qu'on 
se flatte de les voir marcher de concert au même 
but. 

Tous, dans ce congrès semblaient en apparence 
dévoués au cardinal, fort peu l'étaie it réellement, 
si ou en excepte ceux gagnés par des présens ou 
séduits par des promesses ; les autres voulaient 
se servir de lui pour abattre Alexandre, sa jf a 
représenter ensuite à l'empereur que les articles 
de la capitulation de Florence étaient formels, 
et que les Médicis, même les légitimes, Hypjîolite 
ne l'était pas , n'étaient que leurs égaux et non 
leurs supérieurs. 

Le premier qui parla fut Anton Francesco des 
Albizzi; il semblait avoir été destiné à être fou- 
jours opposé à l'autorité, n'importe laquelle; 
après avoir conjuré contre Soderini en faveur des 
Médicis, il intrigua sous ceux-ci pour remettre 
le pouvoir entre les mains du peuple; créé com- 
missaire de la république, il refusa d'obéir aux 



LUISA STROZZI. 289 

Dix , courut risque de perdre la tête , fut dégradé 
par grâce, finit par solliciter le pardon du pape 
sans pouvoir l'obtenir; les paroles d'un tel hom- 
me étaient sans importance, ce qu'il dit fut 
écouté, plutôt comme une ampliKcation de col- 
lège, que comme un discours politique. 

Lorsqu'il cessa de parler, personne n'aurait pa 
rendre compte de sa véritable pensée, mais cha- 
cun comprit qu'en émettant les opinions les plus 
divergentes entre elles, il avait voulu se concilier 
d'avance l'appui du parti vainqueur, quel qu'il 
fût. 

Parmi ceux qui se montraient, en apparence, 
les plus chauds partisans d'Hyppolite, on distin- 
guait Dante de Castiglione; trois années d'exil 
l'avaient rendu aussi habile conspirateur que la 
férocité de son naturel et une force physique 
extraordinaire le rendaient guerrier redoutable; 
il s'exprima d'abord avec une mâle éloquence, 
sans ornement et ses art; mais ses argumens 
devinrent obscurs et entortillés lorsqu'il approcha 
delà conclusion : il fit seulement entendre, parce 
qu'il savait que telle était l'intention du cardinal, 
que tous les efforts devaient être dirigés vers 
Tame de l'empereur; que c'était là, pour ainsi 
II. 19 



290 LUISA STKOZZI. 

dire, le sanctuaire où il fallait attaquer Alexandre, 
afin de lui enlever la protection dont son infame 
conduite le rendait indigne. 

A peine ces derniers mots furent-ils prononcés 
par celui à qui l'on pouvait appliquer l'expres- 
sion de Milton : — ses yeux étaient l'éclair et sa 
parole la tempête, que frappant au cœur de 
Pierre Strozzi comme l'étincelle sur la poudre , 
ils firent éclater l'ornge. Aiguillonné par le sou- 
venir d'une nuit fatale, en proie à la fureur qui 
ne lui laissait de repos ni jour ni nuit, il déroula 
le tableau des excès d'Alexandre avec une éner- 
gie qui émut tout ceux qui l'écoulaient , et porta 
l'effroi dans l'ame d'IIy p[)olite lui-même, réfléchis- 
sant avec justesse qu'il ne pouvait répudier, ni 
l'origine commune , ni letroite parenlé qui le' 
liaienl à lui. 

La puissance de sa conviction profonde, forti- 
fia l'opinion, de ceux qui voulaient tout remettre 
entre les mains de l'empereur et attendre de lui 
seul le soulagement de leurs maux. Mais les 
cardinaux florentins qui savaient de quelle ma- 
nière Rome avait jélé traitée par les troupes im- 
périales, qui n'ignoraient pas que Charles avait 
joint k l'outrage la plus basse hypocrisie , n'hési- 
taient pas sur ce qu'ils devaient penser de lui , 



LUISA STROZZI. 291 

et inclinaient ouvertement pour solliciter les se- 
cours de la France. 

Les plus jeunes de l'assemblée , entraînés par 
la fougue de leur âge , et ne pénétrant pas ia se- 
crète intention du Dante, s'écriaient tous d'une 
voix qu'il fallait avoir recours aux armes; tandis 
que Donato Giannoti , avec ia prudence , la modé- 
ration et la loyauté qui respirent dans ses écrits, 
leur démontrait clairement qu'il n'est pas donné 
à l'homme de tenter l'impossible; que certains de 
la Justice de leur cause, ils devaient en espérer 
le succès, et se garder de la compromettre par la 
violence; qu'il pensait que tout en s'adressant à 
l'empereur, entre les mains duquel la ville s'était 
rendue, on ne devait pas négliger l'appui de la 
France, l'ancienne protectrice de Florence; que 
sans doute leurs remontrances, soutenues par un 
aussi grand roi que François I^», acquerraient 
plus d'importance aux yeux mêmes de Charles. 

Les cardinaux et toute la faction des Strozzi se 
réunirent à cette opinion, et tandis qu'on choisis- 
sait la personne qu'on devait envoyer en France, 
]\lichel-Ange prononça ces paroles mémorables, 
qui depuis trois siècles étaient restées dans l'ou- 
bli. — « Vous direz au roi François que s'il fait 
» rendre à Florence ce qu'on lui a enlevé , je lui 

II. 10. 



592 LUISA STROZZI. 

» eleverai une stntue equestre en bronze, sur 
» la place de la Signoria. ' » 

Un silence d admiration, suivi d'un concert 
d'éloges, accueillirent ces mots, et chacun félicita 
l'homme immorte! qui promettait à un roi une 
récompense que tous les trésors du monde ne 
pouvaient lui acquérir sans sa volonté. Cesano 
plus pénétrant que les antres, et qui aimait son 
maître autant, qu'en qualité dePisnn, il détestait 
les Florentins , vit dès lors que sans l'immédiate 
protection de Charles V, le cardinnl n'avait rien 
à espérer. 

Tout étant ainsi réglé, pendant que Filippo 
tournait en ridicule avec ses amis son emploi 
d'ambassadeur , et disait hautement qu'il l'avait 
accepté comme un jouet, et que tous plus ou 
moins se livraient à l'espérance d'un heureux 
avenir, il ne pouvait, en reportant sa pensée sur 
sa fille chérie , se consoler de s'être abusé au 
point de lui faire épouser Capponi, entre les 
mains duquel elle était perdue pour lui, tant que 



(i) On trouve cette anecdote dans la marge d'un exemplaire de la 
vie de Michel-Ange, par Condivi , et on y cite la lettre de Luigi del 
Riccio à Robert Strozzi , sous la date du 21 juillet i544; elle est 
conservce dans les archives des Strozxi. 



LUISA STROZZI. 2^3 

l'existence d'Alexandre ne lui permettrait pas de 
retourner dans sa patrie. 

D'un autre côté, Pierre, depuis le jour où il 
avait appris la tentative nocturne, ne se dissi- 
mulait pas que, soit par la force, soit par la 
ruse, Alexandre se porterait tôt ou tard au der- 
nier excès, et imprimerait parle déshonneur de 
sa sœur une tache ineffaçable à leur famille, 

11 était plus que difficile d'éloigner Luisa de 
Florence avec son mari, sans lui, c'était impos- 
sible; laisser au duc le temps d'agir, ou se rési- 
gner au plus cruel affront, était une seule et 
même chose; Pierre ne se sent-iit pas la force de 
supporter la honte d'un tel outrage , la crainte 
d'un délai, la terreur de ce qu'il pouvait en- 
traîner, la nécessité de prendre un parti, agi- 
taient son esprit; de sinistres et étranges pensées 
se succédaient en lui comme les éclairs dans une 
nuit orageuse. 

Et ces pensées étaient si vives , si fréquentes et 
d'wne telle nature , que bien loin d'oser les con- 
fier à son père ni à ses frères, il aurait voulu se 
les cacher à lui-même. Elles s'étaient présentées 
à lui, écoutant le camerion, elles revinrent plus 
fortes et plus terribles, le jour suivant lorsqu'il 
écrivit quelques lignes à Francesco qu'il regar- 



294 LUISA STROZZI. 

dait comme le seul homme capable d'entrer dans 
un projet vague encore, il est vrai , mais sur le- 
quel il arrêtait déjà un cruel regard. L'arrivée 
de Filippo, les discussions politiques donnèrent 
un autre cours à ses idées, mais la trêve fut 
courte, et le soir même du congrès, ayant pris 
congé de son père sous prétexte qu'une affaire 
particulière l'appelait à Sienne, ses sombres tran- 
sports l'assaillirent avec une impétuosité nou- 
velle et une violence non encore éprouvée. 

Les nuits qui précédèrent son arrivée se passè- 
rent presque sans sommeil. On ne saurait dire 
ce qui l'agitait plus fortement ou de la fiévreuse 
impatience de commencer à réaliser l'affreux des- 
sein qu'il roulait dans sa pensée, ou de la pro- 
fonde terreur qu'il ressentait en s'imaginant qu'il 
était accompli. Il lui semblait qu'armée de cent 
bras, l'inévitable nécessité l'entraînait dans l'a- 
bîme, et qu'une puissance invisible, le saisissant 
par les cheveux, le retenait sur le bord du pré- 
cipice. 

Ces horribles combats, cette lutte, dont au- 
cune expression ne saurait rendre l'angoisse, se 
prolongèrent jusqu'aux portes de Sienne ; à peine 
en eut-il franchi le seuil, que, mettant un terme à 
toute hésitation, et fort de cette volonté inébran- 



LUISA STROZZI. 295 

lîible qui ne calcule nul obstacle, n'aperçoit nul 
péril et jette un voile sur toutes les conséquences, 
il s'établit dans le premier logement qu'il trouva 
et y passa , sinon avec tranquillité , du moins avec 
fermeté et courage, les heures d'une nuit qui 
lui parut longue. 

Il n'avait amené avec lui que le camerion dont 
nous avons parlé et qui connaissant la ville, dé- 
couvrit Francesco peu d'heures après leur arri- 
vée , et le prévint que son maître l'attendait le 
lendemain matin vers neuf heures. 

Francesco passa une nuit très-agitée, cher- 
chant en vain à pressentir le mystère qui allait 
lui être dévoilé dans de semblables circonstances. 
Lorsque l'esprit de l'homme médite sur ce qu'il 
doit savoir dans peu et ignore encore, il est 
d'ordinaire porté à s'exagérer la vérité ; mais ici , 
bien loin de la surpasser, aucune supposition ne 
pouvait l'atteindre. 

A l'heure fixée, Francesco levé depuis long- 
temps, s'achemina vers le lieu indiqué avec un 
grand serrement de cœur. L'accueil de Pierrï^ 
fut plus que fraternel , il l'embrassa à plusieurs 
reprises et le serra si fortement contre sa poitrine, 
que de tels élans d'affection dans un homme de son 
caractère et dont l'ame était si fière, auraient dû le 



296 LUISA STROZZI. 

mettre en garde contre l'immensité du sacrifice 
auquel il allait être appelé. 

Il est vrai que ses étreintes répétées avaient je 
ne sais quoi de sinistre , et qu'une teinte de 
cruauté sauvage perçait ù travers les marques de 
sa tendresse; lorsque Francesco voulut parler et 
lui demander des nouvelles de son père.... Pierre 
l'interrompit et du ton qui subjugue l'attention 
et impose le silence : 

— Ami, lui dit-il, et ses yeux étincelaient, le 
moment est venu de me prouver si votre zèle 
pour ma famille et pour son honneur 11 s'ar- 
rêta un instant et reprit d'un ton plus élevé : — 

Pour son honneur ne se borne pas à de 

vaines paroles. 

Francesco sentit alors, sans en comprendre la 
cause, une terreur soudaine, mais profonde s'em- 
parer de tout son être. 

— La nécessité est solennelle et terrible! 
Francesco ému, restait les yeux fixés sur lui, 

ses joues devenaient blanches , ses lèvres se con- 
tractaient, et l'attention redoublait. 

— Oui , terrible comme la destinée. 

Tant d'idées se présentaient à la fois à l'esprit 
de Francesco, qu'il ne pouvait s'arrêter, même 
une seconde, sur aucune. 



LUISA STROZZI. 297 

— Pour lui obéir — l'ame la plus forte la 

niain la plus assurée et la volonté la plus ferme 

suffisent à peine. 

Le trouble, l'anxiété de Francesco centuplaient 
à chaque mot. 

— Luisa 

A ce nom, une main de fer pressa son cœur et 
parut suspendre le mouvement du sang- dans ses 
veines, un frisson mortel se répandit dans tous 
ses membres, ses pieds glacés restèrent attachés 
à la terre, c'est à peine s'il pût soulever sa pau- 
pière appesantie. Pierre, après avoir raconté briè- 
vement, mais sous les plus noires couleurs, l'at- 
tentat nocturne, continua sans lui laisser le temps 
de répondre : 

— Luisa est au moment d'être déshonorée par 
ce monstre. Il n'existe qu'un moyen de la sauver! 
son père, ses frères sont loin d'elle, la main de 
l'amitié peut seule.... 

La douleur, l'effroi, une sorte de stupéfaction 
empêchèrent d'abord Francesco de comprendre. 
Mais le doute cessa , lorsque Pierre lui présentant 
un Pétrarque ouvert au Tronfo della Castità, ses 
regards tombèrent sur ces vers fameux : 

f^irginia appresso al fero padre armato , 
Di disdegno, di ferro, eldi pietade.... 



298 LUISA STROZZI. 

Alors une horrible clarté vint dissiper les té- 
nèbres qui l'environnaient, il comprit la signi- 
fication de ce qu'il venait d'entendre, et sembla- 
ble à une statue, il resta plusieurs minutes sans 
mouvement et sans parole. 

Qui pourrait dire celles qui se seraient échap- 
pées de ses lèvres, si le duc d'Amalfi , qui entra 
sans se faire annoncer, ne fût pas venu causer 
un violent regret à Pierre , et soulager Francesco 
d'un immense fardeau. 



CHAPITÏIHI ZTII, 



punition. 



a Que ceci , ô mortels, vous enseigne la 
pitié. > 

Le Tassb. 



Tandis que ces choses se passaient , la surveil- 
lance du chancelier milanais ne s'endormait 
pas : informé par le Bargello qu'on n'avait pas 
vu Francesco à Florence depuis plusieurs jours , 



300 LUISA STROZZI. 

et instruit de son arrivée à Sienne, il jugea qu'on 
ne devait pas différer jjlus long-temps à pren- 
dre un parti , mais il hésitait sur le choix. Après 
de mûres réflexions, il se décida à faire en se- 
cret une visite domiciliaire, afin d'examiner tous 
ses papiers. Sa prudence était trop connue pour 
qu'on se flattât de rien découvrir qui pût 
baser une condamnation , mais Maurizio espé- 
rait saisir quelques indices et se chargeait du 
reste. 

Son zèle pour la sûreté d'Alexandre , l'union 
de la faction populaire avec celle des Strozzi , 
qu'avait prévue l'archevêque de Capone , et qui 
semblait menacer l'ordre de choses actuel, l'affec- 
tion qu'inspirait Francesco, la modération et la 
sagessedesa conduite, qui rendaient l'attaque plus 
difficile, furent au tant de motifs qui déterminèrent 
le chef de la justice à présider lui-même aux re- 
cherches. 

Un soir, trois heures après le coucher du soleil, 
il se transporta chez Nasi avec la force armée et 
un greffier. Les meubles dont les domestiques 
n'avaient pas les clefs furent enfoncés , tous vi- 
sités avec soin, sans trouver d'autres papiers que 
des lettres d'affaires. Arrivé dans le cabinet où 
était le pupitre qui contenait les objets les plus 



LUISA STROZZI. 301 

précieux , Maurizio ordonna avec impatience 
d'en briser la serrure ; mais une femme de la 
maison s'y opposant fortement, on envoya cher- 
cher un serrurier , qui l'ouvrit. Ses divers com- 
partimens ne renfermaient rien de secret ; mais, 
dans un double fond , on trouva le portrait de 
Luisa, et au même endroit les vers qu'avait 
laissés Michel- Ange. 

Maurizio les lut croyant qu'ils étaient de Fran- 
cesco ; il n'y compritpas grand'chose: ce qui fut un 
motif de plus pour lui de les considérer comme 
suspects ; et il jugea à-propos de les porter sans 
délai au duc avec le portrait. 

Il était près de minuit , et Alexandre , selon 
sa coutume, était occupé à des passe-temps plus 
agréables que la recherche de trames secrètes, 
que non seulement sa confiance dans la protec- 
tion de l'empereur l'empêchait de craindre, mais 
qu'il voyait avec plaisir lui offrir l'occasion de 
se débarrasser de ses ennemis. Giomo et l'Hon- 
grois étant avec lui , Maurizio attendit, ne vou- 
lant confier k aucun autre ce qu'il apportait. Le 
duc arriva enfin ; la nuit était fort avancée : il 
était fatigué, à moitié endormi , écouta à peine 
ce que disait Maurizio, prit ce qu'il lui présen- 
tait entouré d'un mouchoir ; lui donna l'ordrf» 



302 LUISA STROZZI. 

de revenir le lendemain , et se déshabillant k 
la hâte , il ne tarda pas à s'endormir lout«à- 
fait. 

Quand il s'éveilla , Maurizio qui ne s'était pas 
couché, attendait déjà dans l'antichambre; avant 
de le faire entrer, le duc voulut examiner ce 
qu'il avait laissé la veille , et comme il y portait 
les mains , Ottaviano de Médicis fut annoncé , 
et introduit par le privilège de la parenté. Le 
cadre avait paru d'un travail si précieux qu'on 
l'avait enveloppé avec beaucoup de soin , et 
Alexandre ouvrit d'abord le papier qui contenait 
les vers de Michel-Ange. 

Ni lui, ni Ottaviano n'étaient fort habiles sur 
la littérature , quoique ce dernier eût la préten- 
tion de protéger les lettres , suivant la coutume 
de sa famille ; tous deux cependant s'aperçurent 
de l'esprit d'hostilité qui avait inspiré l'auteur; 
et le duc , qui se rappelait d'avoir causé avec 
Francesco, qui lui avait semblé si non dé- 
voué , du moins très-éloigné de prendre parti 
contre lui, s'étonnait qu'il eût écrit ainsi, n'ayant 
jamais été offensé par son gouvernement. Otta- 
viano regarda alors avec plus d'attention, et re- 
connut l'écriture de Buonarroti. 

— Que le diable l'emporte, s'écria le dur. 



LUISA STROZZI. 303 

Après avoir écouté ce que l'autre avait à lui 
dire , il le congédia le plus promptement pos- 
sible. 

Resté seul , ses regards distraits tombèrent sur 
l'objet qui était encore couvert ; quelque chose 
de brillant qu'il aperçut à travers un pli , excita 
sa curiosité : il le prit , le développa, et crut rêver 
en voyant dans ce cadre si riche et si élégant le 
portrait en cire de Luisa. 

Son premier mouvement fut de porter la main 
h ses yeux, comme pour s'assurer qu'ils ne le 
trompaient pas; le second fut une exclamation 
digne du démon de Milton, puis, lançant le por- 
trait à terre et rejetant la tête en arrière, il resta 
dans un sombre silence. 

Maurizio le trouva dans cette attitude ; son 
visage avait l'expression de ceux que les anciens 
nous représentent agités p;.r les furies ; une com- 
plète immobilité, et je ne sais quel féroce recueil- 
lement le rendaient plus effrayant encore. De tous 
les outrages dont la puissance ne peut garantir , 
aucun n'est plus sensible qu'une rivalité d'amour; 
il s'y joignait le cruel dépit d'avoir échoué, •et 
l'apparente certitude qu'un autre avait été plus 
heureux. Qu'onpenseà présent ce que pouvaitétre 
la vengeance quand un Alexandre était l'offensé ! 



304 LUISA STROZZI. 

et qu'on se représente, s'il est possible, les traits 
de l'homme qui la méditait en frémissant. Le 
voyant ainsi, Maurizio n'osait lui adresser la pa- 
role; au bout de quelques instans , le duc lui fit 
signe de parler. 

— Francesco Nasi. 

— Qu'il soit sur-le-champ arrêté et mis h la 
question. 

— On l'attend à tout moment, et les ordres sont 
donnés. 

— Qu'on l'arrête , vous dls-je ; et ayez soin de 
ne pas paraître ici demain sans m'en apporter la 
nouvelle. 

— Dois-je l'interroger? 

— Arrêtez-le î... on pensera au reste après. Et 
de la main il lui fit signe de sortir. 

Il appela Giorno , lui dit quelques mois d'une 
voix agitée, mais ferme : le reste de la journée le 
duc ne parla plus. 

Maurizio s'éloignait lentement du palais , tout 
en cherchant en lui-même ce que pouvait signi- 
fier tant de laconisme. Quoiqu'il sût bien que la 
passion du duc pour T.uisa n'avait pas été satis- 
faite, il ne s'imaginait pas que son portrait trouvé 
entre les mains d'un autre pût produire d'aussi 
terribles effets et provoquer le cruel orage qui se 



LUISA STROZZI. 305^ 

préparait. Pour- lui, il s'occupa sans délai de 
l'arrestation de Francesco , et comme il était 
sûr du sommelier , il le fit prévenir , et le me- 
naça de toute sa colère s'il mettait le moindre 
retard à avertir le Bargello du retour de son 
maitre , soit qu'il arrivât la nuit ou le jour. 

Ceci se passait le matin du 4 décembre i554, 
et le soir, vers minuit, Bindocco fut réveillé par 
le sommelier , qui lui dit que Francesco venait 
d'arriver , et qu'il l'avait laissé se disposant à 
se coucher. Sans perdre une minute, deux compa- 
gnies reçurent l'ordre de se tenir prête» , et on 
réveilla Maurizio , afin qu'il pût faire subir un 
premier interrogatoire au milieu du trouble et 
de l'incertitude que cause une arrestation im- 
prévue. 

Peu de nouvelles semblables avaient , durant 
le long cours de sa profession , résonné aussi 
agréablement aux oreilles de Maurizio : il s'agis 
sait d'une afiaire concernant l'état, dont il vou- 
lait se dire le sauveur; il voyait que le duc y at- 
tachait une grande importance; enfin leshomnjcs 
tels que lui se délectent en trouvant coupable 
celui qui n'en a pas l'apparence. Il est vrai qu'il 
avait écrit plus d'une Ibis le nom de Francesco 
sur ses tablettes; mais le connaissant bien, il 
M. 20 



a06 LUISA STROZZI. 

n'avait jamais espéré que ses actions donnassent 
la moindre prise, et c'est avec une immense satis- 
faction qu'il le voyait à présent toniber en son 
pouvoir. Il ne s'en expliquait pas le motif, car il 
ne croyait pas qu'il eût conspiré contre l'ordre de 
choses établi ; mais il se réjouissait en apercevant 
un vaste champ de conjectures et de soupçons 
ouvert devant lui. 

En s'occupant de cette douce perspective, il 
lui sembla tout d'un coup que Bindocco était 
moins expéditif qu'à l'ordinaire ; il se mil à 
compter les pas qui se trouvent dans l'espace 
assez court qui sépare le palais du pont de Ru- 
baconte, le temps nécessaire pour faire habiller 
le prisonnier, puis le retour , et quoique ses cal- 
culs fussent très-amples, il les voyait déjà dé- 
passés de beaucoup. Tandis qu'il s'impatientait 
de ce retard , on frappa à sa porte , mais si dou- 
cement que ces coups , faibles et incertains , lui 
firent craindre quelque contre-temps. En effet , 
Bindocco venait lui annoncer qu'on avait cerné 
la maison , mais que Nasi n'y était plus. 

— Est-ce possible ? s'écria Maurizio , déses- 
péré. 

— C'est ainsi, reprit Bindocco. 

Et d raconta au chancelier consterné que le 



LUISA STROZZI. 307 

sommelier , en revenant du Bargello, n'avait re- 
trouvé ni son maitre , ni le camerion ; que cer- 
tainement ils n'avalent pu sortir de ia ville , 
puisque les portes étaient fermées; et que lui, 
se rappelant que Ruvidino était soupçonné d'avoir 
fait escalader les murs à plusieurs proscrits, avait 
envoyé trois de ses hommes le gardera vue; que 
six autres étaient restés sur la place des Mozzi ; 
que si d'autres mesures étaient nécessaires , on 
n'avait qu'à les lui prescrire. 

Mais quels ordres pouvait donner Maurizio? 
Francesco n'était pas homme à choisir une re- 
traite facile à présumer ; où donc le chercher 
avec quelque probabilité de le trouver? Ces ré- 
flexions s'offraient à son esprit , tandis que Bin- 
docco lui parlait ; mais ne voulant pas paraître 
en défaut , il le loua d'avoir fait surveiller Ru- 
vidino , ordonna que les six soldats restassent 
auprès de la maison de Francesco , que six au- 
tres se rendissent chez la signora Ginori, et que 
lui-même allât avec douze hommes au couvent 
de Saint-Marc pour y faire les plus minutieuses 
recherches. 

Le signalement de Francesco futenvoyé à toutes 
les portes , la garde doublée , et , sans demander 
l'autorisation du duc , Maurizio décréta que per- 
ii. 30. 



308 LUISA STROZZI. 

sonne ne sortirait de Florence le jour suivant ^ 
ordonna sous les peines les plus sévères d'exami- 
ner touslescitoyensquise présenteraient, d'arrê- 
ter ceux qui auraient la moindre ressemblance 
avec Nasi , et de faire rélrograder les autres. 

Les visites domiciliaires n'eurent aucun résul- 
tat : la signora Ginori n'était pas chezelle ; mais 
tout s'y passa paisiblement, et les dépositions des 
domestiques avaient un tel air de vérité, que l'offi- 
cier de police se retira convaincu que Francesco 
n'y était pas, et même n'y était pas venu depuis 
peu. 

Au couvent, les religieux furent moins dociles, 
e prieur protesta contre la violence , le frère 
Celestino, plus hardi encore, lança des analhêmes 
contre ceux qui profanaient le Heu saint ; et lors- 
qu'ils se retirèrent sans avoir trouvé celui qu'ils 
cherchaient, il dit à Bindocco de faire souvenir à 
Maurizio que tôt ou tard on reçoit le châtiment 
de ses fautes. 

Dans la crainte que Francesco ne fût parvenu 
d'une manière ou d'autre à sortir de la ville , on 
envoya , dès le point du jour, des émissaires sur 
toutes les routes, avec l'injonction d'employer 
les ruses , les menaces et les promesses pour dé- 
couvrir le fugitif. Sbietta, le plus fin de tous, fut 



LUISA STROZZI. 309 

dirigé, avec un de ses camarades, hors la porte 
San-Pietro Gattolini. 

Neuf heures venaient de sonner, et Maurizio, 
en proie à l'anxiété ia plus vive , ne recevait au- 
cun avis, aucun indice qui pût faire soupçonner 
que Francesco se trouvât dans un lieu plutôt que 
dans un autre. Dans ce même moment, une triste 
nouvelle se répandait avec la rapidité de l'éclair : 
on disait que Luisa Capponi , après avoir soupe 
la veille chez sa sœur^ Maria Ridolfi , avait été 
atteinte d'un mal si subit et si violent , que , dès 
les premiers momens , on avait désespéré de sa 
vie. 

C'était l'heure aussi où Maurizio devait se 
rendre près du duc ; et comment paraître de- 
vant lui sans lui apporter au moins l'espérance 
de pouvoir découvrir la retraite de INasi ? Pour 
la première fois peut-être, il ne put se défendre 
d'une secrète frayeur en montant les degrés du 
palais, et lorsqu'il fut dans l'antichambre, il n'é- 
prouva pas, comme à l'ordinaire, le désir d'être 
introduit sur-le-champ; mais en l'absence de Gio- 
rno, l'Hongrois avait reçu l'ordre de le faire entrer 
aussitôt qu'il se présenterait. 

Tandis qu'il s'avançait avec une lenteur qui 
ne lui était pas habituelle, Alexandre , assis près 



310 LUISA STROZZI. 

d'une table , la tête appuyée sur sa main , sem- 
blait occupé d'une pensée sinistre. Ses traits con- 
tractés, son front plissé, ses lèvres tremblantes, 
n'exprimaient cependant que l'inquiétude mêlée 
à un violent dépit ; mais en le considérant avec 
attention , il crut découvrir en lui quelque chose 
d'obscur, d'indéfinissable , dont il ne pouvait s'ex- 
pliquer la cause. 

Giomo était dans un coin de la chambre : ses 
souliers couverts de poussière, indiquaient qu'il 
venait de rentrer et d apporter peut-être quel- 
que nouvelle, circonstance qui redoubla dans cet 
habile scrutateur de la physionomie humaine le 
désir de pénétrer plus avant dans les replis du 
cœur d'Alexandre ; il lui sembla que ses traits 
révélaient une lutte intérieure entre un crime 
commis et le regret de ne pouvoir plus en sus- 
pendre l'exécution. Et, dans le fait, ce n'était pas 
le remords qui agitait le duc, mais bien la rage de 
n'avoir pas obtenuce qu'ildésirait et l'angoisse de 
sentir que l'espérance de l'obtenir était anéantie 
pour jamais. 

Le bruit des pas de Maurizio lui ht tourner les 
yeux vers lui... Bondissant aussitôt de son siège, 
et agitant un de ses pieds : — Il est donc pris? s'é- 
cria-t»il. 



LUISA STROZZI. SII 

— Non... , Excellence, répondit l'autre en bal- 
butiant. 

— Il n'est donc j3as encore revenu? Il pro- 
nonça ces mots avec tant d'assurance , il y avait 
dans son accent une telle expression de cruauté, 
que Maurizio put pressentir la réponse qu'il re- 
cevrait lorsqu'il lui aurait dit, ce qu'il lui dit en 
eflet, en hésitant plus que jamais : 

— Il est revenu Mais il n'est pas arrêté. 

Une tigresse qui rompt en frémissant de rage 

les liens qu'on lui a imposes, une lionne qui s'é- 
lance de son antre pour sauver un de ses lion- 
ceaux du fer d'un chasseur, seraient de faibles 
images de la fureur qui s'empara d'Alexandre. 
Sa violence fut telle que Giomo , qui se retirait 
doucement dans la crainte de ce qui allait arriver, 
pensa qu'il voulait étrangler Maurizio de ses pro- 
pres mains, et accourut se mettre entre eux pour 
prévenir le scandale. Le duc se retourna alors 
vers lui , et — s'arrêtant comme frappé d'une 
pensée nouvelle : 

— Giomo , cria-t-il , va chercher Francesco 
Antonio; qu'on assemble les Huit, et qu'on fasse 
le procès de cet homme... Non, non, ce n'est pas 
possible... Ils sont tous des pervers... des lâches... 
tous traîtres et imbéciles. De toutes ces épithètes, 



312 LUISA STROZZI. 

dictées parla colere, la première était la seule qui 
fut vraie et méritée. 

Maurizio se taisait pour laisser passer ces 
élans d'une lune si démesurée et qu'il ne com- 
prenait pas. Mais au lieu de se calmer , elle pa- 
raissait s'accroître , et le silence lu rendait plus 
effroyable. 

Giomo restait immobile, x\lexandre poursui- 
vit. 

— A l'entendre, on a tout essayé!... et pour- 
tant un seul être n'a pas encore été mis à la ques- 
tion!... et ces misérables se donnent des iirs 
d'importance!... ils se vantent de tout savoir, de 
tout découvrir. 

Ici la voix d'Alexandre parut moins élevée à 
Maurizio , qui osa répondre : 

— Que cette fois il n'y avait réellement pas de 
motifs pour la corde. 

— Mais c'est donc Satan lui-même, s'écria le 
duc, dans un redoublement de fureur, qui a créé 
de ses mains fourchues cet idiot pour me faire 
mourir d'impatience..,. Comment — il n'y a pas 
de motif? Quand il s'agit de découvrir la retraite 
d'un homme qui est entré dans la ville .\.. il ne 
peut pas en être sorti , et pour savoir où il est , 
il, y a-t-il autre chose h faire que de donner la 



LUISA STROZZI. 313 

corde à ceux qui l'ont vu, qui peuvent savoir où 
il a été? Peu s'en faut que je ne la fasse donner 
à vous aussi! 

— x^près tant de services ? je ne croyais pas... 

— Quels services? maître fou , interrompit le 
duc en frappant du pied. Depuis quand les devoirs 
se nomment-ils des services? 

Giorno s'approcha alors pour tâcher, sinon de 
calmer, nu moins, de modérer ses transports; mais 
Alexandre, trépignant, écumantde fureur, n'était 
pas en état de l'entendre; et tremblant pour sa 
propre sûreté, il sentit pour la première fois bat- 
tre dans sa poitrine ce cœur que la compassion 
pour les maux des autres n'avait jamais agité. 

Enfin, le duc mit un terme à cette scène, en 
disant : 

— Je vons donne jusqu'à demain à la même 
heure, et s'il n'est pas arrêté, souvenez-vous de 
Césana... 

Maurizio ouvrait de grands yeux où l'effroi 
était peint. 

— Et de même que le duc Valentino a fait 
rire les habitans de la Romagne, en leur faisant 
voir senor Ramiro écartelé ; dites que je ne suis 
pas Alexandre, si je ne fais pas rire les Floren- 
tins en vous voyant accroché par les pieds aux 
grilles du palais. 



314 LUISA STROZZI. 

Cela dit, il lui tourna le dos, en faisant signe 
à Giorno de le suivre. 

On ne peut s'étonner si une semblable menace 
après un si grand nombre de services réels, paru^ 
à Maurizio si étrange et si cruelle, qu'il faillit en 
perdre la raison. Ses yeux se voilèrent, ses pen^ 
sées se confondirent , et il lui sembla que tous les 
objets tournaient autour de lui. 

Sentant toute l'étendue de l'insulte , mais en- 
core incertain sur la résolution qu'il devait pren- 
dre, il marcila d'un pas précipité vers l'escalier. 
Il descendit les trois premières marches sans les 
voir ; à la quatrième , un de ses pieds s'embar- 
rassa dans sa longue robe, l'autre trébucha, et 
ne pouvant se retenir avec les mains, il tomba 
avec tant de force, qu'après s'être fracassé une' 
mâchoire et démis l'épaule droite, il alla se frap- 
per la poitrine sur la pierre du palier. 

La violence de la chute ne lui avait pas permis 
lie crier , mais lorsqu'un instant de repos eut 
rendu ses douleurs plus aiguës, il poussa des cris 
si affreux que les soldats de Vitelli qui montaient 
la garde dans la cour du palais, en furent ef- 
frayés . 

Ses gémissemens , le sang qui ruisselait de sa 
bouche, les efforts déses|)érés qu'il faisait pour se 



LUISA STROZZI. 315 

relever , présentèrent aux premiers qui accou- 
rurent près de lui , le plus épouvantable spectacle 
que la justice divine peut offrir pour mettre un 
frein aux cruelles passions des hommes. 
i Ces yeux qu'iln'avail jamais tournés sur ses sem- 
blables que pour les glacer d'effroi , étaient pres- 
que fermés ; tout vestige humain avait disparu 
de ce visage où l'on ne vit jamais que le sourire 
de l'ironie et de la vengeance , et le bras qui avait 
souscrit tant d'injustes sentences était brisé. 

Un jeune tambour, touché de compassion et 
cédant à la bonté qui semble l'apanage de la jeu- 
nesse, plutôt que celui de l'âge mûr, courut au 
couvent de San-Marco demander un prêtre. Le 
hasard voulut que les derniers secours de la reli- 
gion lui fussent apportés par ce frère Celestino, 
dont le nom était depuis long-temps sur sa liste 
de proscription, et dont son cœur avait tant de 
fois rêvé et désiré le supplice. Mais tout sentiment 
d'animosité cesse dans les amesbien nées à la vue 
d'un ennemi malheureux, et c'est sans effort 
qu'elles s'ouvrent à la pitié. 

Durant ce temps, la nouvelle se répandait dans 
le palais ; ceux qui attendaient dans les anti- 
chambres du duc, et qui la veille se seraient em- 
pressés de remplir le moindre désir du chancelier. 



316 LUISA STROZZI. 

l'ayant vu passer devant eux comme un homme 
hors de lui , crurent qu'il avait perdu les honnes 
grâces du maître : et sans elles qu'était-il? — Un 
manche de poignard sans lame. 

Nul ne bougea, ni même ne montra beaucoup 
d'envie de savoir ce qui lui était arrivé ; et, quand 
ils le surent, tous levèrent les épaules d'un air 
d'insouciance. 

Giorno, informé du fait, descendit, et l'ayant 
vu, envoya chercher un chirurgien, ordonna 
qu'en attendant, les soldats le portassent au corps- 
de-garde et le missent sur les planches qui leur 
servaient de lit ; il prescrivit de plus de le trans- 
porter chez lui aussitôt qu'il serait pansé , puis 
il remonta pour instruire Alexandre de cet événe- 
ment. 

L'arrivée de frère Celestino précéda celle du 
chirurgien; quoique les fonctions de son minis- 
tère l'eussent familiarisé avec tons les genres de 
souffrances, il fut saisi d'une inexprimable horreur 
à l'aspect de senor Maurizio , et sans pouvoir mé- 
connaître la main qui l'avait frappé, il éloigna de 
lui tout souvenir du passé, et se dépouillant du 
vieil Adam, comme dit le poète, il se prépara 
à montrer au mourant quelle était la religion et 
la morale de ceux qu'il avait tant persécutés. 



LUISA STROZZI. 317 

Posant \a main sur son pouls, il sentit qu'il 
battait, mais le sang- qu'il perdait en abondance 
le rendait de plus en plus faible. Se tournant vers 
les soldats qui l'entouraient et qui, par suite de 
l'espèce d'antipathie qui divise deux professions 
anssi différentes que la robe et l'épée, étaient plus 
disposés au sarcasme qu'à la pitié , il leur repro- 
cha sévèremementleur peu d'humanité : — Com- 
ment n'avez-vous pas essayé , leur dit il, d'arrêter 
le sang en bandant la blessure? 

Ces hommes grossiers lui répondirent que leur 
métier était de faire des blessures et non de les 
soigner , et le bon vieillard soupirant en voyant 
tant de dureté , prit son mouchoir et celui du 
laïque qui l'accompagnait, les déchira et banda 
la plaie le mieux qu'il lui fut possible. 

Maiscomme le chirurgien n'arrivait, pas et que 
les soldats s'ennuyaient de l'entendre gémir, on fit 
un lit avec des piques, on l'y déposa plus mort 
que vif, et malgré les représentations de frère 
Celestino, qu'ils n'eurent pas honte d'injurier, ils 
se mirent en route par la rue des Pucci. 

La colère du duc et Faecident de senor Mau- 
rizio étaient déjà connus dans toute la ville, et 
l'on accourait de toutes parts pour contempler ce 
que chacun nommait l'accomplissement de la 



318 LUISA STROZZI. 

justice divine sur celui qui avait vioié tant de fois 
celle de la terre. Ils bénissaient, dans le secret de 
leurs cœurs, la providence de les avoir délivrés de 
ce démon ; ils jetaient des regards d'épouvante 
sur ce visage qui n'avait plus rien d'humain, et 
si nul cri de joie ne se faisait entendre, c'était de 
crainte qu'il ne lui restât encore assez de force 
pour soulever sa tête. C'est ainsi qu'au milieu des 
malédictions d'une population entière, on le trans- 
porta au Bargello. 

Là, une femme, des enfans, desparens ne l'at- 
lendaicntpas! Les hommes qui vivent en famille 
atteignent rarement un tel degré de perversité. 
Maurizio était seul; un sbire lui rendait les ser- 
vices les plus indispensables, mais ne demeurait 
pas avec lui; ainsi pas un seul être ne vint à sa ^ 
rencontre avec aflection ; pas un seul ne plaignit 
son sort. 

Quant à Alexandre , Sûr par les nouvelles de 
Flandres que l'empereur ne changerait rien à sa 
politique, plus sûr encore par celles de Rome 
que le pape ne se brouillerait pas avec Charles, 
comme les exilés florentins s'en flattaient, plein 
de coniiance dans les soldats de Vitelli , délivré 
de presque tousses ennemis, ayant contraint la 
famille si puissante des Strozzi à s'expatrier, il 



LUISA STROZZI. 319 

se trouvait dans une position où le ministère de 
senor Maurizio devenait peu important et pouvait 
être rempli par le criminaliste le plus vulgaire. 
Dès lors, ce n'était plus qu'un créancier impor- 
tun au lieu d'un instrument utile; Alexandre ne 
fut donc pas mécontent d'en être débarrassé, 
pourtant , il dit à Giorno d'aller dans la journée 
s'informer de son état. 

Le chirurgien, après avoir examiné ses bles- 
sures et vu que le délire ne cessait pas, dit 
tout bas au frère Celestino de penser aux secours 
spirituels, et qu'on devait peu compter sur ceux 
de l'art; il fit néanmoins tout ce qu'on pouvait 
tenter dans ce cas presque désespéré. 

Soit que le pansement eût réveillé la souf- 
france , ou que revenu à lui , il comprit que sa 
dernière heure approchait, il poussait sous ses 
ligatures des mugissemens sourds^ qui rappe- 
laient ceux de Pérille dans le taureau d'airain, 
mêlés à d'horribles imprécations contre le genre 
humain, et comme nul peut-être ne ressentit pour 
les hommes une haine égaie à la sienne , la dou- 
leur de les quitter naissait du regret de ne pou- 
voir plus les tourmenter; le souvenir de l,înt 
d'infortunés condamnés à l'exil s'offrait a lui, 
non pour l'exciter au repentir, mais pour lui 



320 LUISA STROZZI. 

faire regretter de n'avoir pas su les livrer au 
bourreau, et si, dans l'atfreux égarement de son 
esprit, il croyait voir errer autour de son lit les 
ombres des victimes tombées sous sa hache , il 
regrettait que leur mort eût été trop douce. 

En vain frère Celestino lui pariait de conversion 
el de clémence , la pensée de la vie éternelle se 
présentait à lui , comme un rayon de lumière qui, 
pénétrant par une fente dans un cachot, fait pa- 
raître d'autant plus obscures les ténèbres qui 
l'environnent. Cependant le pieux vieillard ne se 
décourageait pas, il espérait le gagner peu à peu ; 
déjà il écoutait les exhortations en silence, il sem- 
blait disposé à remplir ies devoirs religieux, lors- 
qu'on annonça Giomo. 

A ce nom , le mourant fut saisi d'un transport' 
de fureur ; se rappelant la mort du malheureux 
Berni , il pensa que celui qui était devant ses 
yeux l'avait surpassé dans la carrière du crime, 
et tandis que d'un ton patelin il lui exprimait les 
regrets du duc, réunissant toutes ses ibrces et 
entrecoupant ses paroles de gémissemens que la 
douleur lui arrachait : 

— Va, lui cria-l-il , retourne vers ton maitre 
qui t'envoie peut-être pour s;ivoir combien d'heu- 
res me r<'stent à vivre, et dis lui que je vais en 



LUISA STROZZI. 321 

enfer pour lui, mais que je l'y attends bientôt. 

En rendant compte de sa mission , Giomo se 
garda bien de faire le message en entier, il en 
supprima la moitié. 

— En enfer? répondit Alexandre , avec un sou- 
rire digne d'un démon, en enfer?... Retourne 
chez ce poltron, et dis-lui qu'il parte sans souci , 
je suis sa caution. 



II. 2 1 



GIHAPITnE ZTIII. 



MXovi. 



« Si sa belle ame dégagée de ses liens 
terrestres, n'est pas retournée dans le 
sein de Dieu , aux mortels pour toujours 
le ciel est fermé. » 



Au moment même où cette scène d'horreur 
allait commencer à Florence, Francesco errait 
autour des murs, accablé par la souffrance et 
frémissant de douleur et d'effroi. 



LUISA STROZZI. 323 

Nous l'avons laissé à Sienne, dans l'instant où 
l'arrivée du duc d'Amalfi le dispensait de s'expli- 
quer sur la cruelle proposition de Pierre Strozzi ; 
bouleversé, hors de lui, il s'échappa !-indis que 
Pierre, troublé de sa propre audaee, s'efforçait de 
seremeltre pour répondre aux flatteuses paroles 
que Piccolomiui lui adressait. Lorsqu'il s'aperçut 
de la fuite de Francesco, il était trop tard pour 
s'y opposer. 

Rentré précipitamment chez lui, il donna ses 
ordres à son domestique et sortit sur-le-champ 
de la ville h pied. L'excès de l'inquiétude l'agi- 
tait à un tel point, qu'il avait déjà fait plusieurs 
milles lorsque les chevaux le rejoignirent. 

Si l'on pouvait croire à la possibilité de la sus- 
pension de la pensée dans un homme éveillé, ce 
serait le cas de l'admettre : les paroles de Pierre 
l'avaient abasourdi et pendant long-temps il mar- 
cha par un mouvement machinal, sans réunir 
une seule idée, et il suivait la route, ne voyant 
que le poignard qui devait s'enfoncer dans le 
sein de Luisa et n'entendant que la voix inté- 
rieure qui lui répétait les vers de Pétrarque. 

Il monta à cheval et parcourut rapidement , 
sans prononcer un seul mot, la distance qui ie 
séparait de Stiggia ; quittant la ligne directe, il 

II. 21. 



324 LUISA STROZZI. 

prit un chemin tie traverse comme la prudence 
le lui ordonnait, car la première pensée lucide 
qui s'était présentée à lui, avait été d'aller à 
Florence et de prémunir Luisa contre le péril qui 
la menaçait, sans toutefois en révéler la source. 

Quand les chevaux épuisés, refusèrent d'aller 
plus loin, et qu'il fut contraint ûe s'arrêter dans 
une maison de paysan, ce qui arriva vers le soir, 
il se jeta sur un misérable lit, et là, fatigué, souf- 
irant et plus abattu d'esprit que de corps, il put 
enfui, après un 'ong intervalle, réfléchir h l'acte 
barbare auquel s'était déterminé le premier né 
de cette orgueilleuse famille, et dont la respon- 
sabilité pesait sur lui seul, car on ne pouvait 
soupçonner que Filippo fut instruit. Francesco 
sentait redoubler la pointe de la douleur, en pen- 
sant que l'audacieux jeune homme, après avoir 
osé concevoir un tel projet, l'avait cru capable 
de l'exécuter. 

Il est inutile de dire que la nuit fut pour lui 
sans sommeil, l'ame qu'agite une semblable, 
tourmente, ne permet 'pas aux sens l'appiirence 
même dure[)os. 

Le temps, était comme d'ordinaire au com- 
mencement de décembre, froid et pluvieux; 
mais Francesco, inditférent aux intempéries delà 



LUISA STROZZI. 325 

saison , était à cheval dès que le premier rayon 
du jour parut sur la cim€ des coUiaes, Le ser- 
viteur dévoué qui l'accompiignait le voyant dans 
un état vraiment étrange, n'osait l'interroger, et 
supportait avec patience cette course pénible dans 
l'espoir qu'arrivé à Florence, il se reposerait 
tout à son aise; il ne savait pas qu'une autre 
épreuve l'y attendait. 

Quand ils arrivèrent le soir au Poggio Baro- 
nalli , aujourd'hui Impérial, la pluie avait cessé; 
là, ils se séparèrent : Francesco l'envoya avec les 
chevaux par la porte San-Frediano pour éloigner 
le soupçon , et lui rentra à pied par celle de San- 
Miniato, sans être remarqué. S'étant arrêté un 
instant en descendant la colline, il arriva chez, 
lui en même temps que le domestique auquel le 
sommelier demandait déjà si leur maître revfen- 
drait bientôt. La dernière heure du jour venait 
de sonner. 

Francesco donna l'ordre au sommelier de l'at- 
tendre , et malgré une extrême fatigue, sans mon- 
ter, ni s'informer s'il était arrivé quelque chose 
de nouveau, il voulut profiler de l'obscurité pour 
aller sur-le-champ chez. Caterina et lui confier 
sa cruelle inquiétude; mais elle était sortie, et 
ses gens ignoraient quand elle devait rentrer; 



326 LUISA STROZZI. 

il jugea à propos de l'attendre, et comme un in- 
térêt profond ne permet pas de sentir l'ennui, 
quatre heures s'écoulèrent ainsi ; et il ne se dé- 
cida à partir que lorsqu'un domestique de la 
maison Capponi , mais que Francesco ne connais- 
sait pas, vint dire que la signora Ginori ne ren- 
trerait que fort tard dans la nuit. 

Plus affligé qu'on ne peut l'imaginer, il s'en 
retourna lentement. Le sommelier, qui n'avait 
pas osé enfreindre ses ordres, mais qui était sur 
les épines à cause des menaces du Bargello, vint 
lui demander , dès qu'il l'entendit rentrer . s'il 
avait quelque chose à lui commander : sur sa 
réponse négative et pendant que Francesco pen- 
sait qu'il allait se coucher, il courut avertir l'of- 
ficier de police. 

Mais Francesco rencontra dans l'escalier le 
camerion qui, instruit de ce qui s était passé, 
lui dit : que sa longue absence l'avait fort in- 
quiété, que la porte de son cabinet était forcée, 
et que la justice était venae la veille. 

— La justice? demanda-t-il, et pourquoi? 

— C'est ce que nous ignorons, reprit l'autre* 
Les femmes qui avaient été présentes, furent 

appelées et rendirent compte du fait. Nasi entra 
dans son cabinet, incertain de ce qu'il devait 



urls^ strozzi. 327 

penser : le pupitre ayîint été refermé, il espéra 
d'nbord qu'on ne l'avait pas ouvert; mais lors- 
qu'il vit que le portrait de Luisa et les vers de 
Michel-Ange étaient enlevés, il jeta un cri, se 
frappa le front et se tint pour perdu. Connaissant 
toute l'activité de senor Maurizio , il ne crut pas 
pouvoir différer une minute à sortir de chez lui , 
sans savoir pourtant où il pourrait se réfugier. 
Après avoir pris tout l'or qu'il possédait, il fit si- 
Sne au camerien de le suivre et sans en rien dire 
à personne, très-troublé, et encore plus fatigué , 
comme on peut le penser, il s'enfonça dans la 
rue solitaire des Bardi ; sa conduite dans cette 
circonstance fut une preuve de plus de l'empire 
absolu que l'amour exerce sur nous, et qui fait 
que tout danger personnel s'évanouit devant ce- 
lui qui menace l'objet de notre tendresse. Lors- 
qii'il fut devant la maison de Niccolo d'Uzzano 
d'honorable mémoire', il s'arrêta, et comme ils 
étaient sans lanterne et que le ciel était très-cou- 
vert, il appela à demi-voix l'homme qui le suivait ; 
celui-ci s'étant approché, il lui dit en posant 
la main sur son épaule : 

(1) Il laissa des fonds pour fonder une école publique. 



328 LUISA STROZZI. 

— Il faut que nous sortions cette nuit de Flo- 
rence , sans passer par les portes. 

— Et par où donc ? 

— Connais-tu Ruvidino ? sais-tu où il de- 
meure ? 

— Je le connais, mais je crains que nous ne 
fassions rien de bon avec lui , parce que je sais 
que la police a plus d'une fois soupçonné ses ex- 
péditions nocturnes. 

— Et comment le sais-tu? 

— On sait tout à Florence, tôt ou tard. 

— Mais les sbires ne peuvent pas surveiller le 
long" circuit des murs. 

— S'il faut sortir autrement que par les por- 
tes, ne serait-il pas mieux, au lieu d'essayer 
cette voie aérienne, de risquer un peu et d'aller > 
par eau? — Et en parlant ainsi, il montrait com- 
bien les meilleurs conseils viennent souvent du 
côté où on !cs attend le moins. Si Francesco se 
fût adressé à Ruvidino, il ne pouvait manquer 
d'être arrêté. 

— Comment donc ? demanda-l-il. 

— Le bateau dont messire Zanobi se sert pour 
pécher reste toujours sur le fleuve , il y n un 
petit escalier de bois pour y descendre, et nous 
ne courons pas d'autre danger que le passage 



LUISA STROZZI. 325 

d'Ognissanti ; pour celui-là nous nous recomman- 
derons à Dieu, et quant au cadenas qui retient 
la barque à la chaîne , je me charge de la rom- 
pre. 

— Mais il faudra prendre ce bateau? 

— Son maitre ne le perdra pas , nous le laisse- 
rons au Pignone où chacun sait qu'd est à messire 
Zanobi , et s'empressera de le lui ramener; dans 
tous les cas, vous serez toujours à temps de le 
payer. 

Tant d'affection et de fidélité émurent Fran- 
cesco, satisfait de trouver un cœur si excellent 
au milieu de la corruption générale. Comme la 
vie lui importait peu et qu'il tenait seulement à 
avertir Luisa et à échapper aux tourmens dont il 
était menacé s'il tombait entre les mains de 
Maurizio, il lui répondit qu'il avait raison et 
qu'il suivrait son conseil. 

Il réfléchit ensuite lequel valait mieux de re- 
tourner chez Caterina avec la crainte de ne pas 
la rencontrer et la certitude qu'on viendrait l'y 
chercher, si on venait à savoir son retour à Flo- 
rence , ou bien d'aller au palais Capponi décou- 
vrir à Luisa les périls qui l'entouraient. 

II choisit ce dernier parti ; et donnant le bras 
au serviteur dévoué qui dans ce moment était un 



330 LUISA STHOZZI. 

frère pour lui, il riitu-cha d'un pas précipité vers 
le pont de Santa-Trinita ; le doniestique le quitta 
alors pour s'assurer si la barque était là , il des- 
cendit l'escalier, la trouva, et revint aussitôt le 
dire à son maitre. Tandis que celui-ci se dispo- 
sait à monter au palais Capponi, il lui répéta 
qu'il pouvait être sûr que le cadenas serait ou- 
vert ou brisé. Francesco frappa à la porte, non 
sans ressentir le trouble que lui causaient tou- 
jours les lieux habités par elle. 

I! demanda Luisa , quoique l'heure avancée 
eût rendu cette visite peu convenable si le mo- 
tif avait eu moins d'importance; on lui dit qu'elle 
était sortie : Luigi? même réponse : Giuletta.^ on 
ignorait si elle n'était pas déjà couchée. Ayant 
alors demandé une des femmes qui la servait et . 
qui dans ce moment même la déshabillait , elle 
sut que Francesco était là , couru 1 à sa rencon- 
tre à demi-vêtue, et lui dit sans attendre qu'il 
l'interrogeât : que sa mère était avec Luisa à sou- 
per chez Maria Ridolfi ; qu'elles lui avaient pro- 
mis de lui rapporter des bonbons; qu'elle les 
avait attendues jusque-là , mais qu'à présent on 
voulait la coucher. 

Il la prit entre ses bras , l'embrassa en soupi- 
rant , et après lui avoir demandé si elle avait tou- 



LUISA STROZZI. 30' 1 

jours été bien bonne depuis qu'il ne l'avait vue , 
il questionna les femmes qui lui dirent qu'il y 
avait un grand souper chez Maria, pour l'anni- 
versaire de sa naissance ; que Luisa étant un peu 
souffrante , avait d'abord refusé d'y aller , mais 
que la signora Ginori était venue passer la soirée 
avec elle, et que Lorenzo Ridolfi et Luigi les 
avaient tant priées de venir, qu'elles s'y étaient 
décidées ; il demanda alors si on pensait qu'elles 
dussent revenir très-tard : elles répondirent 
qu'en habillant leur maîtresse , elles avaient en- 
tendu dire qu'il y aurait un bal. 

Francesco les pria de lui donner ce qu'il fallait 
pour écrire , et après lui avoir dit en employant 
les expressions les plus mesurées que son exis- 
tence était menacée , qu'elle devait prendre les 
plus grandes précautions, et, s'il était possible, 
engager son mari à s'expatrier , il finit par lui 
apprendre qu'une série de circonstances malheu- 
reuses le contraignait à quitter sa patrie cette 
nuit, et même au risque de la vie. Cette lettre 
souvent interrompue par ses larmes , fut laissée 
humide encore surla table; il recommanda qu on 
la remit à Luisa dès qu'elle rentrerait, donna un 
dernier baisera Giuletta, en lui disant de parler 
de lui à sa mère, et il partit le cœur brisé. 



» 



332 LUISA STROZZI. 

I! fut bientôt au lieu Indiqué : lai:haîne était 
rompue et il entra dans la barque en se remettant 
entre les mains de la providence. Au moment où 
il descendait, A aperçut une lueur de torches vers 
le palais Capponi , il n'y fit pas alors beaucoup 
d'attention, et pressa au contraire le départ, de 
peur d'être vu. 

A l'aide d'une nelite rame , ils suivirent sans 
peine le cours du fleuve, mais comme les pluies 
avaient augmenté la rapidité du courant , ce ne 
fut pas sans quelque frayeur qu'ils arrivèrent h la 
digue. 

Le camerien se mit à la poupe, enfonça de 
toutes ses forces la rame dans le sable, parvint h 
opposer une résistance suffisante , et fut assez 
heureux pour conduire son maître sain et sauf* 
au hameau de Pignone. Il était alors près de 
minuit. 

Quoique tous deux eussent grand besoin de 
repos, la cniinte qu'avait Francesco de tomber au 
pouvoir de Maurizio, dont il était loin de prévoir 
la fin prochaine, et l'afifection que son compagnon ^ 
ressentait pour lui, leur donnèrent le courage de 
poursuivre leur voyage pour joindre la route de 
Sienne. Une fois sortis du territoire de Florence, 
ils seraient en sûreté et pournuent réfléchir au par- 
ti le plus convenable à prendre. 



LUISA STROZZI. 333 

La nuit continuait à -jire. très-obscure; ils firent 
le tour des murs sans òlve vus de personne , et 
parvinrent à la porte de Saint-Pierre Gatlolini 
où, quittant le grand chemin, ils se dirigèrent vers 
Poggio Baronaili. Ils vêtaient passés peu d'heures 
auparavant, ne soupçonnant guère qu'ils dussent 
y revenir sitôt. La montée n'était pas, comme nous 
la voyons à présent, si douce et si facile , et ils 
arrivèrent au haut à demi-morts de fatigue; et 
en considérant de quelle manière ils avaient passé 
les deux jours précédens, on ne peut être étonné 
que la nature l'emportât sur les sentimens mêmes 
qui agitaient Francesco. 

Le domestique avnit beaucoup moins souiFert 
que lui, mais aussi il était moins soutenu par celte 
espèce de force vitale qu'une ame vivement em- 
preinte d'une seule pensée communique au corps 
qu'elle anime. Aussi ayant rencontré une de ces 
petites chapelles cou vertes qui contiennenirimage 
d'un saint, ils s'y réfugièrent pour y passer le 
reste de la nuit, n'osant entrer dans aucune des 
auberges voisines. 

Le camerien s'endormit aussitôt; il n'enfui pas 
de même de Francesco, la douleur et l'inquiétude 
le tinrent éveillé, malgré son épuisement et un 
extrême besoin de sommeil: s'il avait eu le moin- 



334 LUISA STROZZI. 

dre soupçon de ce qui se passait alors au palais 
Capponi, toute idée de repos eût été loin de lui. 
Il est vrai qu'à peine le domestique fut-il as- 
soupi, que, réfléchissant sur son étrange position, 
le premier objet qui vint accroître ses chagrins 
fut le souvenir de ces flambeaux qu'il avait vus 
briller près de la maison de Luisa, et auxquels il 
lui semblait que la hâfe de partir l'avait empêché 
de faire assez, d'attention : errant de conjectures 
en conjectures il ne savait à laquelle s'arrêter. La 
plus simple portait à croire qu'elle rentrait alors, 
et dans ce cas il s'affligeait amèrement d'avoir 
perdu, par trop de précipitation, l'occasion de la 
revoir, de lui parler _, et de lui exprimer de vive 
voix, bien mieux qu'il n'avait pu le faire par écrit, 
combien il lui était important de se tenir sur ses 
gardes et de quitter Florence. Revenant sans cesse 
sur cette pensée, il se désolait et se reprochait 
même de n'avoir pas fait cette tentative , malgré 
le péril manifeste auquql elle l'eût exposé. D'un 
autre côté il considérait que le bal devant com- 
mencer après le souper, il n'était pas probable 
qu'elle fût revenue d'aussi bonne heure, et alors 
venait la crainte d'une indisposition subite; mais 
il se disait que si. le malaise eût été léger, elle 
l'aurait supporté , et il ne pouvait se figurer la 



LUISA STROZZI. 3 So 

possibilité d'une soiitìrance assez grave pour mo- 
tiver ce prompt retour. Cependant celte dernière 
idée tout invraisemblable qu'elle lui parut à lui- 
même, se présenta plus d'une fois à son esprit et 
lui causa un trouble involontaire. 

Un grand nombre d'heures s'écoula ainsi, et il 
vit paraître le crépuscule sans que ses yeux se 
fussent fermés un instant. Use mit alors à réflé- 
chir à la route qu'il devait prendre pour sortir de 
l'Etat Florentin , et il espéra qu'en Jraversant 
quelques collines, il retrouverait les chemins dé- 
tournésqu'il avait, dans des temps moins malheu- 
reux, parcourus avec l'Alamanni. Dans ce mo- 
ment et tandis que l'Angélus sonnait dans les 
églises d'alentour, il crut entendre quelques pas 
dans le lointain, puis la voix de deux personnes 
qui s'approchaient. C'étaient Sbietta et son cama- 
rade qui allaient à sa recherche, comme on l'a 
dit dans le chapitre [)récédent. 

— Quant à moi, disait l'un, je ne crois pas 
qu'il soit sorti de Florence, ainsi ce sont des pas 
perdus. 

— Et moi je te dis, répliquait Sbietta, qu'il 
s'est échappé , et je jiarierais même comment; 
mais une autre foison ne m'y prendra pas. 

— Si tu \c savais , que ne l'as-tu empêché ? 



336 LUISA STROZZI. 

— Je m'en suis aperçu trop tard; mais je te 
répète qu'on ne me jouera plus un tel tour. 

— Dis donc lequel. 

— As-tu remarqué que je me suis arrêté sur 
le pont de Santa-Trinita. 

— Oui. 

— Le bateau de messire Zanobi de Médicis 
n'y était plus. Je mettrais la main au feu qu'il 
s'en est servi. Hier au soir vers dix heures il était 
à Florence, sept heures seulement se sont passées 
depuis; ainsi nous devons le trouver dans les en- 
virons. 

— Sept heures sont beaucoup pour celui qui 
se sait poursuivi, reprit l'autre. 

Francesco les entendait et tremblait qu'en pas- 
sant ils ne tournassent les yeux de son côté , toute" 
tentative de fuite aurait été inutile ; mais ils 
étaient bien loin de penser que celui qu'ils cher- 
chaient fût si près d'eux , et ils passèrent devant 
la chapelle sans y faire la moindre attention. 

Lorsque Francesco les crut assez loin , il ré- 
veilla le camerien sans lui parler du danger im- 
minent qu'ils avaient couru , de peur de l'effrayer 
et changeant la direction qu'il avait eu le projet 
de suivre , il s'en alla ii travers champ, rejoindre 
des coUinesoii il espérait que Sbietta ne viendrait 
pas le chercher. 



LUISA STROZZI. 337 

Triste et silencieux, il marcha trois heures, 
ne rencontrant que des villageois qui allaient à 
leurs travaux ; tous le saluaient avec celte bonne 
grâce particulière aux habitans de ces contrées; 
mais ils s'arrêtaient et se retournaient pour le 
regarder, surpris de voir en de tels lieux et à une 
telle heure , un homme d'une tournure si belle 
et si noble, et leur étonnement s'augmentait par 
les signes d'abattement et d'efFroi qu'il portait 
empreints sur son visage. 

Et ceux-ci s'accrurent encore , lorsque tour- 
nant derrière une maison au moment de mettre 
le pied dans une ruelle qui donnait sur un petit 
sentier, il vit beaucoup de gens qui venaient h sa 
rencontre, sans pouvoir les éviter, à moins de 
retourner en arrière , ce qu'il ne voulut pas faire, 
pour ne pas éveiller le soupçon. C'était une 
noce. Francesco se rangea pour la laisser passer; 
et ce ne fut pas sans un amer retour sur sa pro- 
pre destinée qu'il regarda la mariée, jeune fille 
de seize à dix-sept ans, jolie brune aux yeux 
noirs , et dont le sourire avait toutes les grâces 
de l'innocence. Il la salua, et elle répondit à cette 
politesse par un regard qui , fout ingénu qu'il 
était , lui rappela celui qui , trr)is ;»ns ;uij)nravant, 

II. 22 



.338 LUISA STROZZI. 

avait été le gage d'une félicité qui s'était évanouie 
comme un songe. 

Le marié, sans être très-bien, n'était pas dé- 
agréable et avait dans les yeux une certaine ex- 
oression de friponnerie capable de le faire dis- 
tinguer entre mille. Il salua Francesco d'un air 
de connaissance , et il sembla à celui-ci l'avoir 
vu quelque pari, sans pouvoir se rappeler où. Mais 
s'il fut étonné en se sentant embrasser par Ciarpa- 
glia avant d'avoir eu le temps de le reconnaître, il 
le fut plus encore en le voyant prendre congé de 
l'assemblée au grand grand regret des époux , 
et l'entendant lui dire : — Messire , je suis à vos 
ordres, — comme si la chose était convenue d'a- 
vance. 

— Mais pourquoi ? lui demanda Francesco, en 
lui serrant affectueusement la main. 

— Vous le saurez ; en attendant , allons-nous- 
en, et laissez-vous conduire par moi. Vous me pa- 
raissez inquiet ? 

— Je ne puis dire, mon brave homme, que je 
sois tout-à-fait tranquille. 

— Mettez les soucis de côté , et surtout pensez 
bien qu'avec moi on est toujours en sûreté. Avez- 
vous reconnu le marié? 



LUISA STROZZI. 339 

— Non. Il m'a semblé [jourtant l'avoir déjà 
vu. 

— Vous souvenez-vous du jour de l'invesli- 
lure ? 

— Ah! 

— C'est justement , messire , cette bonne pièce 
de Cocchetto. J'en aurais de belles à vous conter 
si vous vouliez les entendre ; je dirai seulement 
que lorsque vous me fites la faveur signalée de 
me tirer des grifFes de ce démon incarné de 
chancelier , Cocchetto aurait dû être pris aussi , 
car si je faisais le Becco , il faisait le Nencio ; mais 
le rusé fourbe s'échappa : à présent l'heure du 
châtiment est venue , et la femme jeune et jolie 
que vous avez vu lui fera avaler plus d'une pilule 
amère. 

Le sentier les avaient conduits dans un chemin 
plus large et plus fréquenté que Francesco , 
sans le dire , ne paraissait .suivre qu'à regret. 

^ — Venez , lui dit tout bas Ciarpaglia ; ne crai- 
gnez rien , Sbietta nous tourne le dos. 

Au bout de deux milles , les voyageurs sem- 
blaient harassés ; leur guide , qui s'en aperçut , 
les exhortait à faire encore un effort. Francesco 
marchait en avant , ne sachant trop que penser 
de ce qu'avait dit le vieillard et ne lui répondant 

II. 22. 



340 LUISA STROZZI. 

qu'à mots couverts ; le camerion se traînait der- 
rière. Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent à une auberge 
de campagne où tout , depuis les murs jusqu'au 
plancher , avait l'aspect le plus misérable. 

— En temps de guerre , mon cher messire , le 
pain est dur , dit en entrant Ciarpaglia ; il fau' 
s'y résigner; mais vous êtes en sûreté ici comme 
dans une église. — Gâtera , cria-t-il. 

L'hôtesse arriva. 11 donna ses ordres comme 
s'il eût été chez lui. Puis se retournant vers le 
domestique de Francesco : ■ — Va te coucher, lui 
dit-il , car il me semble que tu as de la peine à te 
soutenir sur tes jambes. Et celui-ci ayant reçu, 
par un signe de tête, le consentement de son mai- 
tre, ne se le fit pas répéter. 

Dès qu'ils furent seuls , Ciarpaglia raconta à 
Francesco qu'un demi-mille avant de le rencon- 
rer ,il avait trouvé sur la route Sbietta et son ca- 
marade; que celui-ci étant du nombre deceuxqui, 
par l'ordre de Maurizio, l'avaient escorté jusques 
jjux portes de Florence, l'avait reconnu et lui avait 
demandé s'il n'avait pas, par hasard , rencontré 
Francesco Nasi; et lui, sachant que lorsque de tels 
hommes en cherchent un autre, ce n'est pas pour 
ui faire du bien , il avait pris à part Sbietta , e*^ 
d'un air de mystère, lui avait demandé s'il y au- 
rait un pour-boire. 



LUISA STROZZI. 341 

■ — Oui , et très-ample, avait-il répondu. 

— Bien vrai ? 

— Foi d'un brave. 

— Si c'est ainsi. . . Mais comment compterons- 
nous? est-ce par livres ou par piastres? 

— Par piastres ; et tu sais que Bindocco n'est 
pas avare quand il s'agit d'une chose impor- 
tante. 

— C'est donc grave ? 

— C'est-à-dire... non pour lui , qui est un 
beau jeune homme ; on veut l'interroger sur des 
exilés. 

— L'interroger!... je comprends. Je me fie à 
ta promesse , que nous compterons par piastres... 
Mais , si je le fais prendre , passeront-elles la 
dixaine ? 

— Je ne dis pas qu'elles la passent , mais elles 
y arriveront. 

— Eh bien ! allez tous deux à l'imprunetta, ne 
vous montrez pas avant la nuit , et ce soir , une 
heure après le coucher du soleil , entrez dans la 
maison du chapelain , vous l'y trouverez. 

— Du chapelain ? Ah ! oui , de celui qui , en 
i55o, quitta la soutane, se fit soldat, puis reprit 
ia chasuble. 

— Précisément. C'est son ami. 



342 LUISA STROZZI. 

— Il me semble en effet qu'ils ont causé 
ensemble le jour de l'investiture de Son Ex- 
cellence. 

Quelle mémoire a ce coquin, disait en lui- 
même Ciarp.Mglia; quel misérable fripon, pensait 
de son côté Sbietta, croyant quii voulait livrer 
Francesco pour dix piastres. 

— Ainsi fait et conclu... Et ils se quittèrent. 
Le vieux soldat était entré dans tous ces détails 

pour mieux abuser Sbietta , le plus fin des sbires , 
ef l'envoyer chercher Francesco dans un lieu ou il 
pouvait espérer le trouver , tandis que lui était 
persuadé que , dans aucun cas, il ne l'aurait choisi 
pour asile. 

— Vous comprenez à présent, continua-t-il, 
que vous pouvez vous reposer ici en toute sûreté , 
vos ennemis sont loin. 

Si Francesco voyait diminuer ses dangers per- 
sonnels , si même il ressentait une secrète jouis- 
sance par la certitude que l'affreuse tyrannie sous 
laquelle ils gémissaient n'avait |)u éteindre la 
vertu dans le coeur de tous les hommes , il ne 
pouvait se soustraire un seul instant à la cruelle 
pensée du péril qui menaçait Luisa ; toutes se? 
facultés étaient absorbées par la réflexion quf 
chaque minute passée à Florence pouvait être 



LUISA STROZZI. 343 

la dernière de sa vie : il voyait encore Pierre lui 
présenter le livre qui contenait son arrêt ; en 
proie à une inexprimable angoisse , l'ombre du 
repos n'existait plus pour lui , et il brûlait d'im- 
patience de savoir si sa lettre avait été remise et 
si Luigi consentait à s'éloigner. 

Ciarpaglia s'était procuré des chevaux, et ils 
se remirent en route le plus promptement pos- 
sible ; mais ce fut en vain qu'il chercha à dis- 
traire Francesco , en lui adressant de temps en 
temps la parole, il était aussi incapable d'écouter 
que de répondre , et en entendant les profonds 
soupirs qui s'échappaient de sa poitrine, le veil- 
lard tourna plus d'une fois vers le camerion des 
yeux malins qui semblaient dire : — l'affaire doit 
être grave j — mais l'autre se contentait de baisser 
la tête, ou de faire quelqu'autre signe aussi peu 
significatif. 

Quoique Francesco pût encore craindre d'être 
rejoint , cependant le danger étant moins pres- 
sant , il l'oubliait pour ainsi dire , et négligeait 
souvent de presser le pas de son cheval ; Ciar- 
paglia poussait alors le sien en avant , et forçait 
ainsi les deux autres à suivre le même mouve- 
ment. 

Ne quittant pas La route de traverse et évitant 



344 LUISA STROZZI. 

les douanes , ils arrivèrent fort tard en face de 
Staggia ; la porte était alors vis-à-vis la forte- 
resse et située sur le territoire de Sienne. Ciar- 
paglia voyant plusieurs personnes réunies, de- 
manda s'il y avait quelque chose de nouveau , 
et apprit la mort de senor Maurizio , arrivée le 
jour même. On l'avait su par un postillon de Flo- 
rence qui était passé par Sienne , et l'on ignorait 
les détails. 

Francesco n'en ressentit ni peine, ni plaisir, 
comprenant bien que cet homme , quelque ter- 
rible qu'il fût , n'était qu'un instrument , et que 
vingt autres seraient prêts à faire par calcul ce 
qu'il faisait par instinct. Peu après ils atteignirent 
Mon le~Reggioni . 

Il passa une nuit très-agitée, et le lendemain 
congédia Ciarpaglia, puis, cédant à l'inquiétude 
qui le dévorait, et pensant que dans le premier 
moment de la mort de Maurizio, les précautions 
seraient moins sévères, il envoya son domestique 
à Caterina, sans lui donner de lettres, de peur 
qu'il ne fût arrêté, mais en lui ordonnant de la 
voir et de la prier de lui écrire tout ce qui pou- 
vait l'intéresser. 

Malgré la fatigue des journées précédentes, le 
camerion se remit en route, accompagné jusqu'à 



LUISA STROZZI. 345 

San-Casciano de Ciarpaglia, qui heureux d'avoir 
été utile à Francesco, ne voulut d'autre récom- 
pense que la permission de lui baiser la main. 
Pour lui , il resta à Monte-Reggioni, attendant 
avec la plus affreuse anxiété le retour de son mes- 
sager; tous les objets se voilaient à ses yeux d'une 
teinte lugubre, et une invincible terreur s'empa- 
rait de lui, chaque fois qu'il se rappelait l'éclat 
des torches qu'au moment de son départ il avait 
vues se diriger vers le palais de Luisa. 

Il n'était que trop vrai qu'elles annonçaient le 
plus grand des malheurs. A la fin du souper, 
Luisa avait commencé à souffrir; elle supporta les 
premières douleurs sans se plaindre , mais peu à 
peu elles devinrent intolérables, et il fallut cédera 
leur violence; elle fit signe à Caterina qui la com- 
prit et avertit Luigi ; ils partirent sur-le-champ, 
accompagnés de Lorenzo, son beau-frère, et pré- 
cédés de domestiques portant des flambeaux. 
C'étaienteux qu'avait vus Francesco. C'est à peine 
si elle eût la force d'arriver chez elle. 

On la mit au lit, et Francesco Montevarchi arri- 
va peu de minutes après. Les vomissemens com- 
mençaient, son visage était abattu , ses yeux ne 
conservaient plus qu'une faible partie de leur 
éclat. L'habile et expérimenté docteur connut au 



346 LUISA STROZZI. 

premier coup d'œil la cause de son mal; certain 
qu'il n'existait pas de remèdes, il ordonna quel- 
ques palliatifs pour paraître essayer quelque 
chose. Malgré sa prudence et l'habitude de ca- 
cher ses craintes, l'émotion qu'il éprouva en tou- 
chant le pouls de cette infortunée fut si visible , 
que Caterina pressentit toute l'étendue du péril. 

Lorsque Montevarchi sortit et qu'elle le suivit 
pour l'interroger, ses paroles, loin de la consoler, 
mirent le comble à son effroi. Au moment où, 
retenant ses larmes, elle se préparait à retourner 
près de ce lit de douleur, les femmes de Luisa 
vinrent lui dire que Francesco était venu et avait 
laissé une lettre pour leur maîtresse; elles ne 
l'avaient pas remise à Luigi, non qu'elles eussent 
le moindre soupçon offensant pour Luisa , mais 
parce qu'elles pensaient qu'il s'agissait d'affaires 
relatives à sa famille. 

Caterina se fit donner la lettre , n'hésita pas à 
l'ouvrir, et y lut en termes précis l'annonce de 
ce qu'elle redoutait déjà. Rappelant son courage , 
elle cacha ce papier et fut rejoindre Luigi, qui 
n'avait pasquilté sa femme. Epouvanté des symp- 
tômes de cette cruelle maladie, il restait près 
d'elle, silencieux et immobile, les yeux fixés sur 
le visage de celte malheureuse victime de la per- 



LUISA STROZZI. Ut 

fidie humaine; de temps en temps il prenait sa 
main qu'il trouvait brûlante, indice fatal, l'un de 
ceux qui avaient éclairé Montevarchi, mais que 
Luigi ne comprenait pas. Tout ceci se passait 
pendant que Francesco, tremblant pour sa propre 
sûreté, était réfugié dans la petite chapelle près 
de Poggio Baroncelli. Le camerion arriva à Flo- 
rence deux jours après. 

Lorsqu'il se présenta chez la signora Ginori , 
ses gens ne voulurent pas d'abord le laisser en- 
trer, tant était grande la désolation oii leur mai- 
tresse était plongée ; mais lui , insistant avec force 
et assurant qu'un motif de la plus haute impor- 
tance l'amenait, fut enfin introduit près d'elle. 
Après l'avoir interrogé et s'être livrée à de nou- 
veaux transports de douleur, elle lui remit au 
bout de quelques heures le billet suivant : 

f'Vous savez combien je vous aime^ Francesco, 
et je vous en donne la plus grande preuve en ne 
laissant pas à une main ennemie le soin d'en- 
foncer le poignard dans votre cœur. Pleurez 
donc, pleurez, nous en avons tous un juste mo- 
tif. Luisa a expiré entre mes bras, en pardonnant 
à ses ennemis,- c'est ainsi qu'elle a été délivrée 
de tant de souffrances. Puissiez-vous, dans l'amer- 
lume de votre douleur, trouver au moins une 



348 LUISA RTROZZI. 

consolation dans la pensée que vous avez été pour 
elle le frère le plus ardemment et le plus constam- 
ment aimé. » 

Cette lettre fut pour Francesco comme un 
coup de fondre qui enlève l'usage des sens et sus- 
pend la vie. Après avoir lu ces mots, a expiré , 
le papier lui échappa, et il tomba évanoui. Le 
camerion lui prodigua en vain ces soins qui sont 
inutiles lorsqu'ils ne sont pas donnés par la main 
de l'amitié. 

Doublement malheureux, fuyant sa patrie et 
les frères de cette infortunée, qui prirent les ar- 
mes pour rentrer h Florence, il vécut dans un exil 
volontaire , au milieu des angoisses d'une douleur 
toujours renaissante , et du souvenir doux et cher 
des vertus de celle qu'il ne cessa jamais d'aimer. 

Evitant en tous lieux la présence des Strozzi, 
il erra à Gênes, à Ferrare, à Venise; mais le 
chagrin, ce lent poison, qui mine d'une main 
sûre les sources de la vie, mit un terme h la 
sienne avant qu'il eût atteint les bornes ordinaires 
de l'existence. 

Depuis long-temps, il avait recueilli les tristes 
et sublimes détails de la mort de Luisa ; beau- 
coup d'autres les ont connus, et ils servirent à 
redoubler la haine publique contre Alexandre — 



LUISA STROZZI. 34» 

Mais comment oserai-je les retracer?... quelle 
plume pourrait, sans une inspiration céleste, 
décrire dignement le retour de l'ame la plus pure 
au séjour des anges, d'où elle était descendue?... 



FIN DU DEUXIEME ET DERNIER VOLUME. 



J 



NOTICES HISTORIQUES 



Le duc Alexandre. — Quoique Varchi impute 
aux Strozzi le cruel fait de la mort de Luisa , 
tous les autres historiens s'accordent ^à en accuser 
Alexandre ; Segui sur-tout s'exprime ainsi : — 

« On a dit avec vérité , d'après le rap- 

» port des médecins qui firent l'autopsie , que 
» Luisa était morte empoisonnée. Le bruit se ré- 
» pandit dans le temps , et s'est confirmé depuis , 

(*) L'auteur de Luisa a pensé et nous pensons aussi qu'on ne 
sera pas fâché de trouver ici quelques détails sur la fin des princi- 
paux personnages qui^figurent dans cet ouvrage. 



3 52 ÌVOTICES 

que ce fut l'effet de la vengeance du duc , 
irrité contre elle parce que , l'ayant , dans un e 
fête, suppliée de lui accorder ses faveurs, elle 
le refusa par des paroles offensantes. On a su 
que le complice de ce crime avait élé Vincenzio 
Ridolfi , fils de Ridolfi , surnommé le Roux , 
qui , soupant avec les deux signora Maria et 
Luisa , remplit {ce barbare office pSui* complaire 
i) au duc. Lui et son frère Georgio avaient été 
élevés avec Alexandre et Hippolyte , dont leur 
père était gouverneur : une grande intimité avec 
ce prince en fut la suite ; et comme ils étaient 
nobles , sans fortune , et agités par des passions 
qu'ils n'avaient pas le moyen de satisfaire , ils 
commirent plusieurs actions infâmes. » 
Après la mort de Luisa , sachant que Filippo 
Strozzi conspirait à Rome contre lui , il le fit ci- . 
ter , par un arrêt public ; et lorsque le terme 
de la citation , qui était court , fut expiré , on le 
déclara rebelle , ainsi que ses fils , Pierre et Lione , 
et l'on confisqua leurs biens. Filippo , ne gardant 
plus aucune mesure , fournit des fonds aux exilés , 
et les aida à envoyer à Madrid un ambassadeur 
chargé de représenter à Charles V à quel point 
le traité de Florence était violé , et combien la 
tyrannie d'Alexandre était insoutenable. L'empereur 
remit la décision de cette affaire à son retour de 
rex|>édition d'Afrique à ÎVaples. 



HISTORIQUES. 353 

Le cardinal Hippolyte s'uiiit alors, ou , ce qui 
semble plus probable , feignit de s'unir aux bannis, 
et sans attendre que Charles revînt de Tunis , il se 
prépara à aller à sa rencontre pour porter aux 
pieds du trône les plaintes des Florentins. 

« Après avoir , dit Segni , emprunté dix mille 
» ducats à Filippo , il partit de Rome accompagné 
» de ses serviteurs les plus dévoués et de qtiatre 
» Florentins , parmi lesquels était Dante de Cas- 
» tiglione. . . Il prit la route de Naples avec l'in- 
» tention d'aller jusqu'en Sicile. . . . Arrivé à Itri , 
» dans la Pouille , il soupa gaîment , se trouva mal 
» deux heures après, et saisi par la dyssenterie et de 
» violentes coliques , il mourut au bout de trois 
» heures. . . . Les signes de poison furent mani- 
n festes. . . L'opinion la plus répandue est que le 
» duc Alexandre , inquiet de ce voyage , ne 
» trouva pas de meilleur moyen d'en prévenir les 
» suites. » 

Dès que Charles fut à Kaples , on y vit arriver les 
exilés avec Filippo à leur tète , et peu après le 
duc entouré de ses plus habiles conseillers , Fran- 
cesco Guicciardini , Roberto Acciainoli , Matteo 
Strozzi, Francesco Vettori, mais non Baccio Valori, 
déjà lié en secret avec les Strozzi. 

Quoique les adversaires d'Alexandre eussent beau- 
coup de protecteurs à la Cour impériale , et que 
Filippo eût prorais des sommes considérables , le 

Il 23 



:]54 NOTES 

(lue en pioniit de plus forles encore et l'emporta. 
Son mariage avec Marguerite , fille naturelle de 
l'empereur , fut irrévocablement décidé , et il re- 
tourna triomphant à Florence , où il reprit son 
genre de vie ordinaire , exerçant les plus cruelles 
\ engeances contre ses ennemis , et immolant tout 
ce qui s'opposait à l'espèce de rage qu'il nom- 
mait amour , sans aucun égard, ni pour le 
sexe , ni pour le rang , ni pour l'âge. Il lui ar- 
riva un jour d'óprouver un violent désir de pos- 
séder Caterina Ginori , tante de Lorenzino. Varchi 
nous dit qu'elle était d'une beauté merveilleuse , 
et aussi vertueuse que belle. Ce fut son neveu 
que le duc choisit pour confident ; et lui qui n'at. 
tendait depuis long-temps qu'une occasion favorable , 
ne laissa pas échapper celle-ci. Il se trouvait avoir 
sauvé de la peine capitale à laquelle il était con- 
damné pour meurtre , un certain Michel del Ta- 
velaccino , surnommé Scoronconcolo ; il s'assura 
qu'il pouvait compter sur lui , mais ne lui nomma 
pas le duc : il arriva au moment de l'exécution sans 
s'être confié à personne. 

La nuit du 6 janvier 1536 du style florentin, 
et 37 du style ordinaire , ayant été choisie , Lo- 
renzino prévint le duc , après souper , qu'il avait 
surmonté, par des promesses, la répugnance de sa 
tante ; mais qu'il fallait venir seul et en secret chez 
lui , etc. 



HISTORIQUES. Sô,1 

Le duc Y alla en effet et tomba sous les coups de 
ses deux assassins. 



Gabriel de Cesano. — Après la mort du cardinal 
Hippolyte^de Médicis, dont la conduite politique avait 
toujours été dirigée par ses conseils , il s'attacha 
au cardinal Salviati , et vint avec lui à Florence 
en 1537 , quand cet oncle de Cosimo 1^^ se per- 
suada qu'il pourrait l'engager à renoncer à la 
principauté : pris un jour à l'improviste par Giorno 
et l'Hongrois , il fut examiné sur tous les événe- 
mens de sa vie. On lui dit ensuite que c'était un 
jeu ; mais craignant qu'il ne devînt sérieux , il 
se hâta de partir. Au fait, il s'était rendu suspect 
au nouvel ordre de choses , en laissant entendre 
qu'il savait depuis quelque temps que le duc Alexan- 
dre devait être assassiné. 

Il fit alors partie de la cour du cardinal Hip- 
polyte d'Esté; le deuxième passa avec lui en France, 
sous le règne de François P"" , devint le confesseur 
de Catherine de Médicis , et après avoir rempli cet 
emploi durant neuf ans , il fut nommé évêque de 
Saluées. Il y mourut en 1568. 

Cesano laissa la réputation d'un savant juriscon- 
sulte , d'un philosophe et d'un helléniste distingué. 



3Ô6 NOTICES 

Francesco Guicciardini. — Ceux qui placent l'in- 
telligence et le savoir au premier rang des qua- 
lités humaines , le regarderont comme l'un des plus 
grands hommes de son siècle ; mais ceux qui 
croyent que la vertu doit passer avant tout , ne 
pourront jamais assez détester sa mémoire. Ce fut 
lui qui , de tous les citoyens , se montra le plus 
acharné à persécuter : ce fut sa bouche qui pro- 
nonça le plus de sentences de mort et d'exil ; il 
servit de bouclier au gouvernement d'Alexandre , 
lorsqu'il le défendit à Naples devant Charles-Quint. 
Dans ce plaidoyer, les actes du plus barbare despo- 
tisme se cliangèrent, sous la plume de l'historien , en 
fautes légères et privées. Nous citerons entre autres 
l'empoisonnement de Luisa et l'assassinat de Geor- 
gio. Ce qui , au reste , est une preuve que Varchi 
se trompe en attribuant aux Strozzi le premier de ces 
crimes. 

Guicciardini reçut le châtiment qu'il méritait : Co- 
simo , qui lui devait sa puissance , le laissa dans l'ou- 
bli, livré à la haine universelle, qu'il partageait avec 
Francesco Vettori. Ce fut ainsi qu'il termina miséra- 
blement ses jours, et l'on croit même que le poison en 
abrégea la durée. 



Filippo Strozzi. — Nous avons vu <{ii(> ni ses 



HISTORIQUES. 3.57 

etìbrts, ni ses promesses n'avaient pu faire triompher 
à Naples la cause qu'il défendait. Le manque de 
foi était cependant évident : la capitulation garan- 
tissait la liberté de Florence , et cette liberté était 
détruite. 

Nous lisons dans Pignotii ; « Que la 

» sentence prononcée en faveur du duc l'obligeait 
» à rappeler les bannis , à leur rendre leurs biens , 
» et à oublier le passé. Eux, de leur côté , étaient 
» invités à déclarer s'ils acceptaient ce bienfait et 
» promettaient fidélité au duc. Tous refusèrent et 
» firent un manifeste dans lequel ils disaient qu'ils 
» n'étaient pas venus pour demander à César à 
» quelles conditions ils devaient servir Alexandre , 
» mais pour lui demander la liberté qui leur avait 
» été solennellement promise. L'Italie entière ap- 
» plaudit à cette généreuse réponse. » 

Filippo se retira à Venise , espérant en des temps 
meilleurs que semblait annoncer la mort du Dau- 
phin de France , qui assurait le trône au mari de sa 
nièce. Ce fut là qu'il sut le meurtre d'Alexandre, par 
Lorenzino lui-même ; l'accueil qu'il lui fit, et l'al- 
liance qu'il contracta plus tard en faisant épouser 
ses sœurs à ses deux fils , devinrent la cause de sa 
mort. 

Cosimo I^"" é.'ant élu , toutes les mesures concer- 
tée» avec le sacré collège, ayant échoué , Filippo , 
d'accord avec le roi de France , qui lui envoya 



358 NOTICES 

quinze mille ducals et lui écrivit de sa propre main, 
leva une petite armée composée de quatre mille 
fantassins et de trois cents chevaux , et traversa les 
Apennins avec l'intention d'entrer en Toscane du 
côte de Piatole. Il était accompagné de Baccio 
Valori, d'Antonio Francesco des Albizzi, et de son fils 
Pierre. 

On se voit ici presque contraint d'admettre qu'il v 
a quelque chose de vrai dans la maxime qui dit que 
nul ne peut s'opposer à sa destinée : — car il sembler 
impossible de deviner le motif qui porta Filippo à s'a- 
vancer presque seul avec vingt-cinq hommes , tandis 
que des pluies violentes retenaient le reste de l'armée 
h plusieurs milles de distance. Pierre en apprenaat le 
danger qui le menaçait , vint à son secours avec sept 
cents hommes, dont cent cavaliers. 

Le Segni dit que Filippo fut trahi par Niccolo Brac- 
ciolini de Pistole , qui promit de lui livrer la ville. 
Mais l'habileté des hommes d'état consiste surtout à 
déjouer les trahisons, et ici il paraissait tout simple 
de réfléchir que si la ville voulait se révolter, elle le 
ferait avec plus de confiance à la vue d'un corps de 
troupes, qu'à la seule apparition de Fili{)po et de Va- 
lori escortés de vingt-cinq hommes. 

On peut lire dans les historiens de quelle manière 
la citadelle de Montemurlo fut entourée par les soldats 
de Cosimo ; et la défaite de Pierre qui n'échappa à 
la mort que pai- miracle. Filippo, Antonio Frances< o 



HISTORIQUES. ZÒ9 

des Albiz/i , Baccio Valori , ses deux fils el un nevcH 
furent faits prisonniers, et peu de jours après, tous, 
à l'exceptiou de Strozzi et de Paolantonio Valori qui 
devait être son gendre , eurent la tète tranchée, après 
avoir été m s à la torture. Filippo s'était rendu à 
Alexandre Vitelli , qui commandait l'expédition; il 
fut conduit par lui à la forteresse dont il était gou' 
verneur , gardé avec soin , mais libre de se promener 
sur la plaie-forme du cliâteau, el même de recevoir 
ses parens et ses amis. Vitelli lui avait promis de le 
sauver, non pas tant par affection, que par cupidité, 
passion que le prisonnier pouvait satisfaire. 

Le roi de France, Catherine de Médicis et le pape 
s'interposèrent en faveur de Filippo , mais en vain , 
et Vitelli , voyant alors qu'il ne pouvait tenir la 
parole qu'il avait donnée , quitta le service de Cosimo, 
après avoir reçu une forte somme, et passa à celui du 
pape. 

Filippo resta alors sans protection immédiate , et 
Cosimo , craignant toujours qu'il ne rentrât en grâce 
près de l'empereur , insistait plus que jamais pour 
être maître de son sort. — Nous empruntons à Segn* 
le récit de cette époque de la vie de Filijipo. 

« L'empereur , qui avait promis au pape de lu' 
sauver la vie , s'il n'était pas coupable du meurtre 
d'Alexandre , se contentait de répondre qu'il fallait 
éclaircir ce fait. Le duc obtint donc la permission de 
je faire examiner à ce sujet. Senor Bastiano Bindi , 



360 NOTICES 

chancelier des Huit, se transporta à la forteresse avec 
don Giovanni de Luna. Filippo fut soumis au supplice 
de la corde, et comme il était d'une faible complexion, 
,on l'en retira presque mourant ; don Giovanni s'é- 
criant que c'était trop , et lui , persistant à nier qu'il 
fût entré pour rien dans le meurtre d'Alexandre. 

» On arrêta alors Giuliano Guidi , un de ses amis 
les plus intimes, qui le visitait souvent dans sa prison, 
et qu'il avait envoyé à Gênes , pour se recommander 
au prince Doria. On ne sut jamais la raison de cette 
arrestation ; mais l'on dit qu'il fut mis à la torture et 
que ses aveux formèrent contre Filippo un témoi- 
gnage qui , envoyé à l'empereur, le décida à ordon- 
ner que le prisonnier fût remis entre les mains de 
Cosimo. On ne sut pendant long-temps ce qu'était de- 
venu ce Giuliano : il resta plusieurs années en prison 
et sous le secret le plus rigoureux. Enfin le duc vou- 
lut bien lui rendre sa liberté. Il vit aujourd'hui à Flo- 
lerice, sans que personne ait jamais pu savoir de lui 
la cause pour laquelle il a été mis à la question , mais 
l'opinion générale est, qu'on a voulu, à force de dou- 
leur, lirerde lui l'aveu que Filippo Strozzi Ini avait 
<onfié avoir su les projets de Lorenzino. 

» Le bruit se répandit , en 1538, qucFilippo s'é- 
tait tué en s'enfonçant dans la gorge une épée qu'un 
de ses gardes avait oubliée par hasard. On publia 
aiissi quelques fragmens d'écrits laissés sur une table ; 
ils coutpiiiiiont ces mots : Si /iisf/n'iri /e n ai pas 



HISTORIQUES. 361 

su vivre , je saurai mourir. — Et après avoir im- 
ploré le pardon de Dieu, il ajoutait : Si je ne inerite 
pas de pardoyi , envoie au moins mon ame près de 
celle de Calon. 

» Sur le mur de sa prison on trouva ce vers fa- 
meux : 

Exoriatur aliquis nostris ex ossihus ultor. 

» Nul ne vit son corps ; on ignora toujours le lieu 
de sa sépulture , et le peuple se persuada qu'il s'était 
tué parce qu'il était convaincu qu'il devait être exé- 
cuté. Mais quelques-uns ont ci'u avec plus de raison, 
peut-être , qu'il avait été assassiné par ordre du gou- 
verneur ou du marquis del Vasto, qui s'était engagé à 
ne pas le livrer au duc ; mais apprenant la déci- 
sion de l'empereur , ils tinrent ainsi leurs promesses, 
et firent répandre le bruit que sa mort avait été 
volontaire. On dit aussi que les écrits qu'on lui attri- 
buait, étaient l'ouvrage de Pierre Francesco Pratese, 

précepteur du duc. 

Segni , p. 245. 



Ligne et Pierre Strozzi. — La mort de Filippo 
causa la plus vive douleur à ses deux fils. Tous deux 
passèrent au service de France. Lione , nonnné chef 
d'escadre , fut envoyé par Francois à Soliman ; mais 
celte mission pacifique lui convenait peu. Plus tard» 



362 NOTICES HISTORIQUES. 

Henri II l'envoya , à la tète d'une flotte , au secours 
de la reine d'Ecosse , Marie de Lorraine. Après 
plusieurs expéditions qui lui acquirent la renommée 
d'un des plus hardis navigateurs de son temps , et 
où il se montra le digne émule d'André Doria , il 
fut blessé à mort d'un coup de mousquet tiré par 
un paysan , au siège de Scalino ; transporté à 
Castiglione della Piscaïa , il y expira en 1554 , à 
peine âgé de trente-neuf ans. On l'enterra à Sca- 
lino ; le marquis de Marignan s'en empara l'an- 
née suivante , et ne rougit pas d'ordonner que 
les restes de Strozzi fussent exhumés et jetés à la 
mer. 

Pierre, sentant qu'il était le vengeur que son frère 
avait invoqué en mourant , consacra sa vie entière 
à ce noble but , sans jamais pouvoir l'atteindre. 
Ce fut en vain qu'il se couvrit de gloire et qu'il 
combattit à différentes époques sur le territoire de 
l'Italie ; la guerre de Sienne lui donna d'abord quel- 
ques espérances , mais , attaqué par le marquis de 
Marignan , près de Lucignano, avec des forces très- 
supérieures , il fut défait , et , peu de temps après , 
contraint de retourner en France. 

Tué en 1 558 , au siège de Thionville , son corps fut 
porté à Épernay. 

FIN DES NOTES HISTORIQUES. 



TABLE 

DES CHAPITRES DU SECOND VOLUME. 



Chapitre PREMIER. — Solitude 1 

Chap. II. — La Cour de France Ig 

Chap. III. — Le Portrait 28 

Chap. IV. — Souvenirs 43 

Chap. V. — Le Don 64 

Chap. VI. — Piège 90 

Chap. VII. — La Vengeance 104 

Chap. VIII. — Pise 128 

Chap. IX. — Girolamo Amelunghi 131 

Chap. X. — Rupture 162 

Chap. XL — Prison 171 

Chap. XII. — Compassion 198 

Chap. XIII. — Hercule et Cacus 216 

Chap. XIV. — L'Adieu 244 

Chap. XV. — Sienne 269 

Chap. XVI. — Congrès , . 282 

Chap. XVII. — Punition 299 

Chap. XVIII. — Mort 322 

Notices historiques 351 



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