Skip to main content

Full text of "Maman a disparu"

See other formats


Maman a disparu 

Par Alain Fromentin 


« Mon chéri, réveille toi. » 

J’ouvris les yeux. L’écran devant mon oeil gauche diffusait un paysage 
de forêt et des oiseaux chantaient dans mes écouteurs. Maman me 
massait les tempes avec ses doigts caoutchoutés. 

Je m’assis sur mon lit et regardais autour de moi. 

A l’entrée du tapis roulant le bol de bouillie encore fumant venait 
d’apparaître comme tous les matins. 

« Ton petit déjeuné est prêt, bon appétit mon amour. » 

« Merci, Maman. » 

J’enfilais ma combinaison orange et me rendis à mon poste de travail. 
Mon bol fini, je le déposais dans la sortie numéro 3 et le tapis roulant se 
mis en route. 

Le premier tas de déchets apparu et je vis tout de suite une petite lame 
métallique. Je la pris et la fis briller devant mon visage pour que Maman 
voie que j’avais commencé à travailler. 

« C’est bien, mon chéri, continue. » 

Je le plaçais dans le compartiment numéro 2 et je pris un morceau de 
carton où je pus lire : « A consommer avant le 12/02/2034 ». Je le fis 
tomber dans l’orifice numéro 5. 

Il y avait aussi un morceau de plastique de couleur bleu et je le plaçais 
dans la sortie numéro 1. Maman m’avait expliqué que c’était les déchets 
les plus importants. 



Le Plastique. Papa avait besoin prioritairement du plastique pour 
reconstruire le Monde que mes Grands Frères avaient détruit par 
paresse et goût de la luxure. 

Je découvris une trentaine d’autre petits morceaux et le tas de 
poussières étant fini de triller, je le balayais dans la sortie du tapis 
roulant qui se remis à avancer. 

Un nouveau tas de déchets apparu. 

Il était de couleur gris foncé, c’était donc des cendres, je ne pourrais pas 
y trouver du plastique, seulement quelques morceaux de métal. Tant 
pis. 

Puis arriva un tas de bouts de papiers couverts de chiffres. C’était les 
comptabilités de tout ce que mes Grands Frères avaient gaspillés de la 
planète Terre. 

Je les mis tous dans le bon trou, le numéro 4, sans essayer de les lire, 
et d’ailleurs, Maman n’avait jamais voulu me montrer à quoi 
correspondait les mots comme « automobile », « soutient-gorges », « 
machine à laver », toutes ces choses inutiles qui avait fait que la Grande 
Catastrophe avait eu lieu. 


Chaque fois qu’une photo était dans les tas de papiers, je devais 
détourner le regard et la rouler en boule. Maman ne voulait pas que je 
voie comment était l’ancien monde. Si elle suspectait que j’y avais jeté 
un coup d’oeil, elle m’envoyait une décharge électrique pour effacer de 
ma mémoire cette image de la civilisation maudite de mes Grands 
Frères. 



Chaque tas de déchets était différent et les couleurs des morceaux de 
plastique étaient pour moi comme un arc en ciel, comme celui que 
Maman m’avait montré une fois où je lui avais demandé la signification 
du mot «un arc en ciel de sensations », qui figurait sur un papier 
d’emballage. 

Maman me montrait seulement les jolies images du monde que Papa 
était en train de reconstruire et pour lequel il fallait que je l’aide en trillant 
les restes de l’ancien monde. 

Chaque matin, en me réveillant je me souvenais des rêves que j’avais 
fait de ce nouveau monde et pour m’encourager, Maman me présentait 
chaque soir un des animaux que Papa avait réussit à fabriquer grâce à 
mon travail de la journée. 

Hier soir c’était un bernard-l'hermite avec le coquillage qui lui servait à 
protéger son corps fragile, le petit mille-pattes qui l’aidait à nettoyer son 
habitacle et l’anémone de mer qu’il avait décollé d’un rocher pour la 
placer sur sa maison, ce qui repoussait les prédateurs. 

Maman était pour moi un peu comme la coquille protectrice du bernard- 
l'hermite. Quand je touchais par erreur la couche de plastique de son 
corps collé au dessus de ma tête, j’étais envahie d’un sentiment de bien 
être. Savoir qu’elle était là, attentive à chacun de mes gestes, prête à 
répondre à toutes mes questions pour que je découvre progressivement 
la vraie vie. Et savoir qu’elle serait, tout contre moi jusqu’à la fin des 
temps, quelle chance! 

Je n’étais pas comme ces orphelins qui doivent tout seuls affronter les 
dangers sans Papa et Maman pour les nourrir et les protéger. 

Soudain le bol de bouillon fit son apparition. Déjà ! 



La moitié de la journée de travail était donc passé si vite. Et malgré tous 
mes rêves éveillés je n’avais fait aucune erreur : Je n’avais pas une 
seule fois confondu du carton ( trou numéro 5 ) avec du papier ( trou 
numéro 4 ) et n’avais pas oublié le moindre déchet de plus d’1 mm cube. 

Sinon, Papa m’aurait privé du déjeuné, et j’aurai dû attendre le soir pour 
espérer mon bol de soupe. 

Si je ne commettais aucune erreur cette semaine, j’aurais droit à mes 5 
litres d’eau pour pouvoir me laver. 

« Maman, dans combien de jour, il sera dimanche ? » 

« Dans 3 jours, mon chéri et si tu continue à bien travailler comme 
aujourd’hui, tu pourra prendre un bain. » 

Maman, quand je lui pose une question, comprends toujours pourquoi je 
la pose. C’est comme si elle lisait mes pensée. Comme je suis content 
de ne pas être seul dans la vie ! 

Et bientôt, quand j’aurais terminé de trier tous les déchets que les 
hommes ont répandus sur la planète terre, j’aurais le droit de voir Papa 
et aussi Emma, ma soeur jumelle dont Maman me montre une photo, 
toutes les semaines où je prends un bain. 

Emma, Emma... 

Elle est si belle. C’est comme si tous les animaux étaient réunis dans 
une seule personne : les oiseaux du paradis, les dauphins, les biches, 
les papillons et les singes. 

Maman m’a promis que nous ferions des enfants ensemble, comme 
Adam et Eve, pour repeupler la terre, puisque Papa, Maman, Emma et 
moi, sommes les seuls survivants de la Grande Catastrophe. 



Et tous les animaux en plastique que Papa est en train de ressusciter 
seront nos esclaves et nous amèneront tous les jours, des fruits, des 
fleurs et des racines pour cuisiner des soupes et des bouillies pour que 
nous puissions manger à notre faim. 

Mais pour cela, il faut que je continue à travailler tous les jours, en 
faisant le moins d’erreurs possible, puisque je suis le seul à pouvoir 
récupérer tous les composants du nouveau monde. Maman me 
surveille, Papa reconstruit la planète Terre et Emma se maquille et se 
fait belle pour se préparer à notre rencontre et à notre mariage. 

Comme un signe, je pense à mon repas de noce avec ma femme, 
Emma, et le bol de soupe de mon dîner se présente à moi. Il va bientôt 
être l’heure où Maman pour peupler mes rêves va me montrer un des 
animaux ou une des fleurs que Papa a reconstruit aujourd’hui avec les 
morceaux de plastique que j’ai trouvé dans tous les petits tas de déchets 
qui viennent de défiler devant moi. 


Le renard orange se rapproche de moi, et viens contre mon oreille, il va 
sûrement me révéler un secret comme il fait souvent, mais j’ouvre les 
yeux. Devant moi, défile des signes que je n’ai jamais vu de ma vie, des 
chiffres et des mots inconnus qui crépitent. Et dans mes oreilles, aucun 
chant d’oiseau. Pourtant, je regarde autour de moi et je ne rêve plus, je 
suis bien dans ma chambre comme tous les matins. 

« Maman, Maman. » 

Je passe ma main au dessus de ma tête, j’en n’ai pas le droit, mais c’est 
plus fort que moi, et je sens la douce couche de plastique du corps de 
Maman. Il est collé contre mon crâne et je sens les légères vibrations 
qui me prouve que Maman est bien vivante. 


Je répète : « Maman, Maman. » Pas de réponse. 



« Maman, tu vas bien ? » 


Pour la première fois de ma vie, Maman ne réponds pas à ma question. 
Que se passe-t-il ? Le renard pourrait peut-être répondre à sa place, 
mais il ne vit que dans mes rêves. Et pourtant, une réponse arrive dans 
mon esprit : 

Si le corps de Maman vibre comme d’habitude, c’est qu’elle n’est pas 
morte. Son âme s’est détachée de son enveloppe corporelle et elle est 
allée voir Papa ou Emma pour se renseigner où en était la 
reconstruction du monde. 


Le bol de bouillie est d’ailleurs à sa place et la vie continue. 

Papa m’a amené à manger, il faut donc que je mérite sa gentillesse et 
que je trie toute la journée des petits tas. 

J’entreprends donc de commencer à répartir les déchets dans les 
différents compartiments correspondant à leur nature : le numéro 1,2, 3, 
4 ou 5. 

Je dois être dans un état d’esprit particulier car à un moment, je laisse 
tomber à coté du tapis roulant, un morceau de métal de couleur verte. Et 
comme l’esprit de Maman est allé voir Papa et Emma, je ne reçois pas 
une décharge électrique pour me punir de mon erreur et la petite pince 
de Maman reste immobile, à coté de mon oeil droit et ne m’indique pas, 
comme elle fait d’habitude quelle est la raison de ma punition. 

Il brille et ressemble à un petit papillon, comme dans mes rêves, où ils 
soulèvent la robe d’Emma, pour que je regarde ses jambes et ses 
chevilles. J’ai toute la journée pour le mettre dans le trou numéro 2 et 
comme Maman a disparut, il fait que je peux continuer à travailler sans 
me sentir complètement seul. 



Un tas de papier vient d’apparaître, des photos brillent de toutes les 
couleurs, c’est trop tentant, j’en défroisse une, pas de décharge 
électrique, Maman ne voit pas ce que je fais. Cela doit être mes Grands 
Frères, ils sont une quinzaine et ils doivent être tous orphelins car ils 
n’ont pas de Maman collé au dessus de leurs crânes. 

A la place, ils ont ce qui ressemble aux poils que j’ai sous les bras et sur 
mon kiki, autour d’eux, il y a plein de choses que je n’ai jamais vu de ma 
vie et dont je ne connais pas le nom. 

Ils ont chacun dans une main un objet où il y a ce qui ressemble à de 
l’eau, mais de couleur rouge ou jaune. Ils n’ont pas de combinaison 
orange, mais elle est noir en deux morceau et aussi une troisième partie 
est blanche avec une chose bleue ou noir qui pend au dessous de leur 
visage. 

A droite de l’image, il y a un groupe de 6 Grands Frères et 5 d’entre eux 
regarde le sixième qui sourit. Les 5 autres ont tous la bouche grande 
ouverte, je distingue leurs dents, et c’est comme si ils essayaient de 
respirer très fort. 

Je n’ai pas le temps d’essayer de comprendre, un nouveau tas de 
déchets se présente à nouveau, je pousse de coté le reste des photos et 
commence à mettre dans le trou numéro 1 tous les merveilleux 
lambeaux de sacs poubelle qui se destinent à constituer les montagnes 
et les déserts du monde de demain. 

Maman va comprendre que j’ai eu besoin de récompenses en son 
absence et que si j’ai gardé toute la journée les photos, c’est pour 
remplacer les contes de fée qu’elle me raconte et de toute façon, elle 
effacera avec une décharge électrique toutes les histoires que ces 
photos m’auront dite. 



A chaque fois que j’aurai terminé une douzaine de petits tas, je vais 
déplier une nouvelle photo et voir ce qu’elle a à me faire comprendre.