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Full text of "Mon village, ceux qui n'oublient pas"

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Pour les petits 'Enfants de France 




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FLOURY 



5t.-5ulpice et 4, Rue de Condé 



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ÉDITION DE LUXE 

7/ a été tiré de cet ouvrage cent exemplaires numérotés à la presse sur papier d'Arches, 
accompagnés d'une double suite de gravures en noir, imprimées sur papier de Chine. 



/en? 




LE village que je vais vous décrire n'est pas de mon invention : il 
existe. Pour le trouver il faut aller, loin de la grande route, d a 
côté de Wissembourg ou de Niederbronn. Vous quitterez la voie ferrée 
à quelque petite station toute fleurie ; vous suivrez un étroit chemin 
bordé d'arbres fruitiers. De loin vous verrez le clocher pointu 
s'élancer au-dessus des hlés ou percer la dentelle des houblons. Peut- 
être arriverez-vous un dimanche, à l'heure où l'on sort de l'église ; 
alors vous assisterez à l'un des spectacles les plus pittoresques que l on 
puisse voir. Vous verrez ces jeunes filles dont la calme beauté est 
couronnée du large ruban noir, ces grands jeunes gens au vêtement 
sévère relevé d'une jolie note rouge, et les vieux qui gardent encore 
l'ample redingote et le tricorne. Certes les costumes que vous montre- 
ront mes images ne se portent plus dans tous les villages d'Alsace. 
L'affreuse guerre et l'annexion cruelle ont bouleversé notre vie 
d'autrefois ; bien des vieilles coutumes ont disparu avec les habits 
de jadis. <$i puis, chez nous comme ailleurs, l'industrie et les che- 
mins de fer ont apporté la camelote allemande et d'horribles modes 
nouvelles. Mais si le costume traditionnel ne s'est pas conservé 
partout, nulle part l'âme n'a changé. Dans toute Y Jllsace vous 
trouverez des enfants heureux de jouer au soldat français, de fiers 
jeunes gens qui ne veulent pas courber l'échiné et de vieux braves 
tout glorieux d'avoir servi la France... Partout aussi, malheureuse- 
ment, vous rencontrerez le gendarme, un lourdaud de race étrangère, 
représentant et exécuteur de lois iniques et tracassières. Ce joli village, 
dont les maisons riantes cachent ainsi bien des souffrances, il est 
comme limage de l'Alsace entière, et voilà pourquoi je ne vous dirai 
pas son nom. Si vous le cherchez dans votre allas, vous le trouverez 
quelque part entre le Rhin et les Vosges, partout M^^ 

où votre petit doigt se posera sur la carte dans 
le pays qui maintenant n est plus en 
qu'un liséré de deuil entoure depuis ce 



carte dans ^C^f 
France, et ÇSnf <\o 
temps-là. AC-7 <-> WnM ' 



En Alsace, au creux des collines aux lignes douces, je connais un bien beau village, enfoui parmi les fleurs et les 
arbres fruitiers. En avant des maisons s'étend une grande prairie, semée de pâquerettes et de myosotis qu'on 
appelle Ne m'oubliez pas. C'est le domaine des enfants du village. Les petits garçons — tout comme ceux de France — 
font faire à de pauvres hannetons, liés par la patte au bout d'un fil, mille tours extraordinaires. Ou bien ils jouent 
à la guerre, et régulièrement mettent en fuite l'ennemi, toujours représenté par les dix enfants du gendarme. Les 
petites filles dansent en rond, cueillent des bouquets, et leurs petites jupes rouges ou bleues sont comme autant de 
fleurs mouvantes parmi la prairie. Puis, se tenant par la main, elles s'en vont, chantant des lieds aux paroles si vieilles 
et si obscures qu'à chaque reprise elles y découvrent un sens plus merveilleux encore. Elles vont ainsi, sur la grande 
route, jusqu'à la colline d'où l'on découvre, au loin, la cathédrale de Strasbourg, ou dans le chemin creux tout fleuri 
d'aubépine, jusqu'à la lisière du bois, devant les tombes où depuis plus de quarante années dorment turcos et chasseurs 
à pied, tombés dans la grande bataille. Sur ces pauvres tombes si simples, que le gouvernement voudrait tant nous faire 

oublier, les petites filles déposent leurs fleurs... Par un soir 

de printemps, quand on voit mon village avec ses toits qui 

fument, son vieux clocher, la petite place où l'arbre de la 

liberté verdit encore, et la maison d'école avec son nid de 

cigogne et son beffroi, quand on voit les fiancés qui se pro- 
mènent, mains unies, et les vieux qui causent sur leur porte, 

quand l'air est plein de chants d'oiseaux et de chansons 

d'enfants, ne serait-on pas tenté de croire que vivre en 

mon joli village, c'est le plus grand bonheur sur terre?... \ 

Oui, si là-bas, dans la grande rue, on n'apercevait pas 

aussi la silhouette pesante et carrée du gendarme. 






3 — 




La grande joie des enfants de mon village, c'est l'arrivée des cigognes. Tout 
d'abord, à la fin de j'hiver, c'est une vieille grand'mère cigogne qui arrive la 
première. Tout comme les aéroplanes qui viennent de France, elle plane longtemps 
au-dessus du village ; elle se pose quelques instants sur le nid de la maison d'école, 
puis elle disparaît. Elle est partie rendre compte au peuple des cigognes que son 
joli village est toujours à la même place, que le nid est bien entretenu et que les 
petits enfants d'Alsace, tout tristes de ce long hiver, attendent avec impatience les messagères du printemps. Il est venu 
des gens en Alsace pour nous dire : Rien de beau, de bon, ni d'utile qui ne vous vienne d'outre-Rhin. Les cigognes 
aussi arrivent de Prusse, à les en croire. A première vue, on pourrait s'y tromper, peut-être. Les cigognes ont à leurs 
ailes du noir et du blanc — couleurs de Prusse — ; leur bec est aussi grand, pour le moins, qu'une bouche de Prussien 
moyenne, et puis, quand elles n'ont plus rien à manger dans le Nord, elles émigrent vers le Midi. Ce sont des raisons. 
Tout de même, il ne faut pas se fier aux apparences, et nos petits ne s'y sont jamais laissé prendre. En Alsace, 
cigognes et enfants sont unis d'une vieille tendresse. Les mauvaises langues n'y pourront rien. 

Le moment du retour est venu : la maman cigogne arrive tout droit se percher sur le nid, pendant que le papa 
cigogne, pour se faire voir à tout le monde, exécute quelques vols planés. Alors, de toutes les rues, de toutes les 
maisons, s'élèvent de longs cris de joie. Les enfants accourent de partout, les grands, les moyens, jusqu'aux tout petits 
dans les bras de leurs soeurs aînées. Tous se rassemblent sur la place en sautant de plaisir, car le printemps, à présent, 
ne tardera plus. Puis un grand silence se fait ; les enfants se prennent par la main, forment le cercle, et guidés par leur 
vieux maître d'école qui bat la mesure, entonnent en choeur la ronde de bienvenue aux cigognes, qu'on leur chante 
depuis tant de siècles. La mère cigogne sur son nid semble tout heureuse; elle se trémousse, cligne de l'œil et prend 
un air méditatif. On dirait qu'elle se demande, en regardant ces enfants tout joyeux, si quelque jour elle ne' verra pas 
les grands Alsaciens, aussi contents que les petits, saluer le retour des belles journées. 




— 5 — 




A 



l'école il y a deux maîtres. L'un, le père Vetter, 
est très vieux, et tout le monde l'aime. Avant là guerre 
déjà il enseignait le français aux mamans et aux papas 
des petits Alsaciens d'aujourd'hui, et maintenant encore, quand 
un enfant du village veut aller en France, c'est le père Vetter 
qui lui apprend les mots les plus utiles, et qui, à l'aide d'une 
vieille grammaire tout usée, essaie de lui faire comprendre 
toute la beauté de la langue française. Nul mieux que lui ne 
sait évoquer la terrible bataille de la dernière guerre. Quand il raconte comment la 
maison d'école fut transformée en ambulance pour les turcos et les cuirassiers 
mourants, quand il décrit le monceau de cuirasses rangées le long des maisons 
pour faire un passage aux troupes allemandes — alors les petites filles ont envie 
de pleurer, et les yeux des petits garçons brillent comme s'ils entrevoyaient le jour 
où l'on aurait le droit d'oublier tous ces malheurs. Le père Vetter porte une grande 
redingote comme les papas de ses élèves; par dessus les lunettes qui chevauchent le 
bout de son nez, ses bons yeux regardent en face ; il est de toutes les noces, de toutes 

les fêtes de fa- 





mille... et jamais petit garçon n'a songé à faire 
des farces dans sa classe. Mais un jour le 
gouvernement l'a trouvé trop vieux et nous 
a envoyé un jeune instituteur pour l'aider. 
C'est un monsieur hautain et dur, avec un faux- 
col en caoutchouc et un veston de drap vert ; 
il ne parle qu'un haut-allemand tourmenté et 
prétentieux; il est le correspondant du journal 
allemand de Strasbourg ; il a toujours à la 
main une baguette et rosse tous les enfants, sauf 
les fils du gendarme: pour eux il est tout 
miel et tout sucre. 11 croit tout savoir et 
pourtant dans sa classe on ne fait qu'ap- 
prendre et répéter à l'infini des chansons 
patriotiques. Enfin, malgré sa baguette, on lui joue 
plus de tours en une semaine qu'au père Vetter 
«n toute sa carrière. 




— 6 — 




— 7 — 




Le dimanche est une journée bien amu- 
sante pour les enfants. D'abord, il est 
permis de faire la grasse matinée — à condi- 
tion d'avoir bien ciré ses souliers la veille ; 
mais au sortir du lit, c'est la grande toilette. 
La maman coiffe les fillettes ; elle leur tresse 
deux jolies petites nattes autour des oreilles, 
leur met une belle jupe de couleur, un corse- 
let tout brodé et la grande coiffe du dimanche. 
Les garçons se débarbouillent seuls ; ils ont 
frotté si fort que leurs joues brillent comme 
de la porcelaine ; puis ils endossent un cos- 
tume noir pareil à celui de papa, avec un 
beau gilet rouge — rouge comme un pantalon 
de soldat français. Au premier coup de cloche, on se met en route vers l'église, les petits en tète, tout heureux de 
sentir derrière eux leurs parents qui les admirent et les aiment... Hélas! ce bonheur-là n'est pas pour tous les enfants 
du village : en voici un qui ne le connaîtra plus. C'est Georges Klipfel, Terri, comme on l'appelle, avec son grand-père, 
un vieux soldat de Crimée, d'Italie, et de la dernière guerre aussi. 11 est tout petit encore, Yerri Klipfel, et pourtant il 
a déjà connu bien des jours tristes. Son père avait un peu de bien, une maison garnie de vigne, un bout de jardin, une 
cour où l'on pouvait jouer tout à son aise ; et Georges était, comme les autres, un enfant joyeux. Par malheur, un soir 
de juillet, le père voulut fêter, avec quelques amis, une date que l'on défend de fêter en Alsace, et je crois qu'il lui 
arriva de dire un ou deux mots pas tout à fait respectueux pour S. M. le roi de Prusse. En Allemagne c'est un crime 
horrible, et d'autant plus que le coupable avait servi dans la garde, à Berlin, comme beaucoup de conscrits d'Alsace, et 
sans le faire exprès, bien sûr ! Un musicien badois, de passage à l'auberge, courut prévenir le 
gendarme. Pour éviter des années de prison, Klipfel passa la frontière. Mais il était encore 
soldat de réserve ; on le traita en déserteur ; on vendit ses champs et sa maisonnette. La maman 
de Yerri pleura si longtemps et si fort qu'un jour on l'emporta au cimetière. Klipfel, lui, s'est 
engagé dans la légion étrangère; il se bat bravement pour la France en Afrique, et on l'a nommé 
sergent-major. L'aïeul et l'enfant ne se quittent guère. Je virns de les voir partir ensemble de 
leur maison, la dernière du village, pour se rendre à l'église. Dans son livre de cantiques, Yerri 
a serré précieusement des images et un bout de ruban. C'est son père qui, du pays de France, 




— 8 — 




— 9 





les lui a envoyés. Il aura fini son congé 
bientôt; il obtiendra un emploi là-bas; 
le grand-père et le petit Georges iront 
le rejoindre, et mon village ne les verra plus. Bien des mai- 
sons abritent des chagrins pareils ; mais vous n'en saurez 
rien à moins de rester longtemps dans le pays. Le peuple 
d'Alsace n'aime pas à se plaindre, et nulle part vous ne lui 
trouverez un air morne ou découragé. Mais quand on sait 
ce qui se cache, qu'on voit tant de familles accablées par 
la loi brutale du vainqueur, alors il vous semble qu'il y a des in- 
justices trop criantes, des souffrances trop vives pour qu'elles 
soient éternelles. Voici encore des fidèles du vieux temps ; je 
les revois toujours avec un peu d'émotion. Ce sont trois vété- 



HANSl 




rans de l'ancienne 
plus vieux, vrai co- 
Schimmel, un an- 
a pendu au mur de 
son portrait en 




1 



armée française. Le 
losse, c'est le père 
cien cuirassier. Il 
sa petite chambre 
grand uniforme. 




œuvre naïve d'un camarade de régiment. Il a chargé à Mors- 
bronn, aux portes mêmes de mon village ; ce jour-là, défen- 
dant sa terre et son foyer, il a dû faire peur à la Mort elle- 
même. Du plus loin que je me souvienne, tous les dimanches 
à l'heure de l'office, je vois le cuirassier (jamais on ne l'ap- 
pelle autrement paraître sur sa porte et traverser la rue, en 
deux enjambées, pour aller prendre ses vieux amis, Georges 
Becker, ex-canonnier à cheval, et Martin Spohr, qui fut sergent de voltigeurs. Tous trois se mettent en route 
et, sur leurs redingotes, pareilles comme un uniforme, brille la médaille au ruban strié de deuil et d'espé- 
rance. Ils ne parlent guère, comme pour compenser tous les mots inutiles que l'on dit ailleurs. Les gens 
de mon v.llage aiment le silence, et l'on dirait que les voix de jadis, les voix de douleur et de colère se sont 
tues... Oui, c'est entendu, il n'y a plus de 
mands nous le répètent assez. Et l'on sait 



n'est pas content, l'agent du fisc, le procu- 
la bouche. Oui, notre pays se tait ; mais les 
était libre encore, il ne les a jamais reniées, 
rythme du pas resté fier des trois vétérans, 
son des vieilles cloches les mots du ser- 
rions que pour nos enfants et leurs descendants, 
et des Lorrains de rester membres de la Mation 




protestataires en Alsace ; les journaux aile- 
bien que si, par aventure, un des nôtres 
reur et le gendarme sont là pour lui fermer 
| dernières paroles qu'il a dites, quand sa voix 
I Dans la rue tranquille de mon village, au 
J il me semble que j'entends l'écho mêler au 
/ ment de nos pères : "Nous iurons, tant pour 
de revendiquer éternellement le droit des Alsaciens 
française . . . 




_ ,3 — 




| e dimanche après midi, le repas terminé, les enfants accourent sur la place de fécole. Bientôt, sous le vieil arbre de la 
J-' liberté, grouillent tètes blondes, jupes de couleur et gilets rouges. De là partent ces jolis groupes de fillettes qu'on ren- 
contre le dim anche soir près des villages alsaciens. C'est là aussi qu'on tire au sort, jeu connu de tous les écoliers d'Alsace, 
les petits soldats de papier imprimés à Épinal. On les éparpille adroitement entre les feuillets d'une 
vieille grammaire française , et on pique avec une épingle. Quand le joueur a la chance d'ouvrir à la 
page où se trouve le gros lot, tambour-major tout doré, cantinière à taille de guêpe, porte-drapeau 
i rutilant de couleurs, ce sont des cris de joie. Mais quelles railleries, si par malheur il gagne un Prus- 
sien ! Dans toute l'Alsace, à la Bourse aux petits soldats, le casque à pointe ne vaut pas un noyau de 
| cerise, et quatre de ces soldats tristes et noirs égalent à peine un troupier au pantalon rouge — tout 
J comme dans l'Histoire. Là encore se rassemble avant la promenadetoute la famille Gendarme. Entête, 
~ Monsieur le Gendarme, flanqué de son épouse. Puis, Mlles Irmentrude, Hildegarde, Eisa Hulda' 
MM Wilhelm et Siegfried, boursiers du collège - à nos frais, enfin Karlchen avec son éternelle tartine, et Hanschén avec son ta- 
bher de to.le cirée ! Ce cortège imposant défile sous l'arbre fT= — : -, de la liberté, et à l'instant les oiseaux cessent de chanter. 

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— i5 — 




Souvent on voit passer des touristes étrangers, nés 
sur l'autre rive du Rhin. Ceux-là sont bien amusants 
à regarder. Tout leur costume est vert : le petit chapeau 
orné d'une plume ou d'un pinceau de poils, le grand sac 
qu'ils portent sur le dos, leurs vêtements d'une coupe 
étrange, même les imperméables de ces dames; du vert 
moutarde au vert épinard, toutes les nuances sont repré- 
sentées — excepté le vert espérance. Ils traversent le 
village de ce pas arrogant, de cet air dédaigneux et hau- 
tain que prennent les parvenus pour faire oublier d'où 
ils sortent. Parfois ils entrent à l'auberge du Canon, 
déballent d'étranges provisions — des saucisses de foie 
de veau, des anguilles fumées, des marmelades et autres 
« Delikatessen », commandent à Salmela, la petite ser- 
vante, une grande cruche de bière pour Monsieur, une 
petite pour le reste de la famille et des cartes postales 
illustrées. Ils grognent sans cesse, et médisent de tout 
et de tous. Pourtant il en arrive chaque jour de nouveaux, 
plus cocasses les uns que les autres, et les bons villageois 
regardent sans grande sympathie, mais avec un petit 
sourire indulgent, leurs silhouettes biscornues rompre 
l'harmonie de nos paysages... 





j6 — 




>7 



Quelquefois des touristes français viennent ^nous rendre visite et c'est une grande joie pour tout le monde. Ils arri- 
vent dans une belle automobile, accompagnés d'un monsieur fort aimable qui donne sur les costumes d'Alsace toutes 
sortes d'explications. Il y a toujours de jolies madames, enveloppées de voiles, coiffées de ravissants petits chapeaux, 
et aussi des enfants tout à fait gentils. Les Français qui sont venus ont toujours trouvé notre village délicieux. Il faut 
croire que ces Parisiens, qui ont vu tant de choses, n'ont jamais vu de cigogne, car ils ne se lassent pas d'admirer la 
nôtre. Elle n'a pas l'air du reste d'en être surprise, ni intimidée; elle se perche sur une patte pour leur faire plaisir et 
regarde curieusement ces personnes aimables qui viennent du pays où les oiseaux mécaniques volent à l'envers aussi bien 
qu'à l'endroit. Les Français ne savent pas toujours bien sous quel régime nous vivons : un jour, une petite Parisienne — 
on voit bien qu'elle ne connaît pas notre gendarme — m'a demandé pourquoi les fillettes d'Alsace n'épinglent pas à leur 
coiffe la cocarde tricolore, comme cela se fait, paraît-il, à Paris! Cependant les petits Français sont déjà devenus de 
grands amis de nos enfants. Leur maman distri- 
bue à la ronde des bonbons enveloppés d'or 
et d'argent, comme jamais on n'en a vu dans 
mon village. Puis les amis de France prennent 
des photographies, on se dit adieu et surtout 
au revoir, et nous regardons avec envie l'au- 
tomobile filer vers le pays de la liberté ! — 
Touristes français, vous devriez bien revenir 
nous voir plus souvent, nous amener vos amis 
de là-bas, nous apporter des livres, des jour- 
naux, des images. Les petits Alsaciens aiment 
les Français d'instinct, presque sans les connaî- 
tre ; s'ils pouvaient les voir plus souvent, ils 
les aimeraient bien davantage encore... 





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En automne, après le départ des cigognes, on célèbre la fête patronale — le Messti. — Dès la veille la maison s'emplit 
bonne odeur de pâtisserie. Défense d'ennuyer la maman, occupée à confectionner mystérieusement d'immenses 
tartes aux prunes et aux pommes et un Kougelhopf monu- 
mental. 

Après, si les enfants sont sages, on leur permettra 
d'entrer à la cuisine et de se fabriquer, avec les restes de 
la pâte, de minuscules bretzelles. Le soir, arrive le moment 
solennel, quand on va porter chez le boulanger, pour les 
cuire au four, les grandes tartes où les fruits s'alignent en 
rangs serrés sous des losanges de pâte dorée. Les grands 
portent fièrement le précieux plateau ; les petits forment la 
garde d'honneur, contre les poules et les oies. Dans la 
grand'rue, la bande joyeuse défile devant Karlchen, le 
septième fils du gendarme qui mord dans son pain noir, 
et Karlchen écume de colère. Comment ! lui, le fils du 
vainqueur, en est réduit à cette maigre pitance, et ces 
« Wackes », comme son père les appelle, lui promènent 
sous le nez des monceaux de gâteaux si coûteux que le livre 
de cuisine de l'Allemagne du Nord — le seul dont use 
Madame sa mère — ne les cite même pas. Ah ! que son père a 
raison de dire : « Ces Alsaciens sont encore trop heureux! » 
Et Karlchen roule dans sa tête de terribles projets de ven- 
geance, pour plus tard — quand il sera commissaire de 
police... 






Comme toutes les fêtes d'Alsace, le Messti commence par un plantureux repas de 
famille. Soupe aux quenelles, civet de lièvre aux nouilles, puis un rôti énorme; avant que 
l'on serve les tartes arrivent les cousins, les cousines les amis des villages voisins avec 
leurs paniers et leurs parapluies. Officiellement la fête ne commence qu'après la tournée 
de M. le Gendarme. Car il fait sa tournée pour voir si le drapeau allemand est bien, 
comme le veut la loi, plus haut placé que tous les autres; puis il inspecte minutieusement 
la baraque aux pains d'épices, pour voir si l'on n'y expose pas de mirlitons aux couleurs 
françaises. Cela vous paraîtra presque impossible, mais il paraît que l'Empire allemand 
avec ses milliers de soldats, ses forteresses et ses canons Krupp, ses cuirassés et ses 
Zeppelins courrait un danger immense si, à la fête de mon village, un petit garçon soufflait 
dans un mirliton tricolore. Mais si tout est en ordre, la fête commence. C'est d'abord un 
cortège précédé de quelques musiciens : la plus jolie fille vient offrir un biscuit d'honneur 
à M. le Maire. Puis, jusqu'au milieu de la nuit, c'est le bal; et il est souvent bien tard 
quand les derniers amis nous quittent pour rentrer chez eux, emportant dans des serviettes 
de gros morceaux de Kougelhopf. 





- 23 — 



11 y a une autre fête qu'on voudrait bien nous ^$; 
tons à célébrer le Messti : c'est la fête de l'Empe 
l'instituteur allemand a bien essayé d'organiser 
pour finir, un ennuyeux discours. Mais cela 
darme ont repris en chœur le hoch final. Car 
quand j'avais leur âge — se donnent le mot pour 
pas plus... et gare au lâche qui s'aviserait de hurler 
On a fini par renoncer à la fête, mais on a une 
sont toujours bonnes à prendre et les enfants en 




voir célébrer avec autant de joie que nous en mét- 
reur qui a lieu au mois de janvier. Au village, 
une cérémonie, avec une cantate patriotique, et, 
n'a pas réussi, et seuls, les enfants du gén- 
ies écoliers alsaciens — aujourd'hui comme 
ouvrir la bouche et faire semblant de crier... mais 
avec les loups : on le retrouverait à la sortie! 
journée de congé. Vingt-quatre heures de vacances 
profitent pour aller voir la fête dans la petite ville 



voisine. Ce jour-là, les Allemands sont très curieux à regarder, car tous se déguisent. Les plus petits garçons por- 
tent des casques à pointe et brandissent de petits sabres, les jeunes filles portent en sautoir un ruban aux couleurs 
allemandes. Les hommes qui, autrefois, avaient un grade quelconque dans l'armée, remettent leurs uniformes devenus trop 
étroits, et rien n'est drôle comme de voir en sous-lieutenants de gros conseillers ou de vieux professors. 
Le chef de gare et son adjoint s'habillent en académiciens; ceux qui n'ont pas d'uniformes paraissent 
bien ennuyés et, pour se consoler, ils arborent une brochette de ces déco- 
rations allemandes dont le nombre infini est divisé en plusieurs classes 
comme les wagons de chemins de fer. 11 y a surtout une admirable médaille 
à ruban jaune serin donnée à tous les soldats qui avaient le mérite de vivre 
en l'année «897, centenaire... de je ne sais plus quoi... Mais ce qu'il faut 
voir, c'est vers les cinq heures du soir, après le grand banquet officiel, 
la sortie des convives. C'est un spectacle dont les Alsaciens n'aiment pas 
à se priver, et pour peu qu'il y ait un peu de verglas, tout ce peuple 
des « seigneurs de la terre », tous ces conseillers d'école, de commerce, 
d'archives, de forêts, de santé et de calculs, ordinaires, intimes et vérita- 
blement intimes de première, de deuxième, de troisième classe, ont bien 
de la peine à trouver leur équilibre. Les auberges sont bondées de 
monde et pendant longtemps, dans la belle nuit d'hiver, on entend les 
hoch lugubres comme des cris d'oiseau de proie... Quand j'étais petit, il 
me semblait que ce jour-là les Français n'auraient pas grand'peine à 
reprendre l'Alsace. 



24 — 






i5 



Après les « bombances a de ce genre, on 
éprouve souvent le besoin d'une émotion plus 
élevée, on recherche les endroits où l'on puisse 
communier avec l'âme de notre pays. Et pour 
cela, rien de plus sûr que de retourner à nos 
champs de bataille. Oh ! il ne s'agit pas d'aller 
passer en revue les marbres et les bronzes colossaux, 
ornés d'aigles féroces, de lions grimaçants, pour y 
rencontrer toujours quelque société de vétérans 
d'outre- Rhin fêtant bruyamment un anniversaire 
quelconque; mais il faut aller voir les stèles, les 
petites croix qui marquent les places où les soldats 
de France ont fini par succomber. Là, pas d'ora- 
teurs, d'orphéons, ni de bannières, pas de cou- 
ronnes de zinc ou de verroterie. Ceux qui ont 
voulu grouper les deuils autour de ces tombes 
ont été condamnés ou obligés de s'exiler. Mais 
vous y trouverez très souvent quelque enfant du 
pays, tout ému, qui s'éloigne discrètement à votre 
approche, en laissant sur la tombe un bouquet 
d'humbles fleurs des champs. Et nous, quand vers 
le soir, nous arrivons devant le monument français 
élevé sur cette terre où par trois fois les nôtres se 
sont battus contre l'envahisseur, alors une profonde 
émotion nous étreint. Les derniers rayons du cou- 
chant viennent dorer le fier coq de bronze, il 
semble s'animer et à son appel on croit voir 
accourir du fond de l'horizon les escadrons de 
sabreurs héroïques... 

Cela, c'est une fête du cœur que nul gou- 
vernement ne pourra nous empêcher de célébrer. 




— 26 — 




2 7 — 




Mais la plus belle fête de mon village, la fête du quatorze juillet, on ne la fête pas 
dans mon village. Aller à Nancy voir la revue, c'est le rêve doré de tout petit garçon. 
Ceux qui ont cette chance partent au petit jour et leurs rires joyeux sonnent dans l'air du 
matin. Ils rentrent quand le gendarme est déjà couché, et la voiture qui les prend à la 
gare est toute pavoisée. Ils ont pu crier à tous les vents ce qui oppressait leur cœur, ils 
ont recueilli de la joie pour des mois. Pendant longtemps ils n'en finiront pas de raconter 
l'accueil qu'ils ont reçu, l'entrain des petits soldats de la division de fer; les nombreux 
Allemands rencontrés là-bas semblaient en avoir la jaunisse, et l'on pouffe de rire. C'est 
une grosse dépense et une grande fatigue que ce pèlerinage à Nancy, mais pendant des 
semaines et des mois vous reconnaîtrez les pèlerins sans peine : leurs yeux rayonnent 
d'une joie intime et magnifique. 



— 28 — 




Avant de vous quitter, et pour que vous connaissiez tous 
mes amis du village, il faut que je vous présente le père Spinner, 
le veilleur de nuit. C'est un ancien artilleur de la garde et 
aujourd'hui encore, pour faire sa ronde, il porte le vieux manteau 
d'ordonnance (ces étoffes françaises sont inusables !). Dans sa tenue 
de service, c'est vraiment un homme imposant : d'une main il tient 
une vieille hallebarde, de l'autre une énorme lanterne, en sautoir 
une trompe de corne pour sonner l'alarme en cas d'incendie. 11 
parcourt le village toute la nuit. D'heure en heure, il s'arrête 



devant les maisons 
bons souhaits et d'ex- 
cellents conseils à l'a- 
dresse des braves gens 
endormis. Autrefois, le 
père Spinner était un homme très sobre; mais, depuis quelques mois, il mérite 
moins cet éloge, et voici pourquoi : chaque fois qu'un gros Zeppelin a subi un 
de ces accidents énormes qui ne coûtent la vie à personne, le père Spinner, dès 
qu'il l'apprend, paraît à l'auberge du Canon et commande un demi-litre de vin; et 
dame, ces temps derniers, on l'a vu assez souvent à l'auberge. Pour peu qu'il y 
trouve du monde, il raconte des faits d'armes tout à fait extraordinaires, dont lui et 
sa batterie furent les héros en Crimée, au Mexique, en Italie. L'autre jour je l'y 
trouvai encore au moment où quelques jeunes gens, par légèreté plus que par méchan- 
ceté, le taquinaient pour savoir comment un si valeureux soldat avait pu se laisser 
vaincre par les Prussiens. Le père Spinner haussait les épaules avec l'air d'un 
homme qui en sait long, mais tout à coup il éclata: « Eh bien! oui, elle a été battue, 
l'armée française. Mais savez-vous pourquoi? Vous ne le savez pas, vous, jeunes gens, 
mais moi, j'ai été le brosseur du colonel, je le sais et je vais vous le dire... Si les 
Français ont été battus, c'est qu'ils le voulaient bien, autrement jamais les Prussiens 
n'auraient eu le dessus! Les Français cherchaient la défaite tout simplement pour avoir 
plus de plaisir à rosser les Prussiens la prochaine fois! C'est le colonel qui me l'a dit! » 
Eh bien, personne n'a eu le courage de sourire de cette explication un peu 

— 3o - 



autorités, et psalmodie de 




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- 3i 



fantaisiste, tellement paraissait émouvante la confiance de ce brave homme en la valeur du pays qu'il a servi... Et 
depuis, bien souvent, quand je vois notre pauvre peuple écrasé par les impôts, submergé par l'immigration étrangère, 
insulté par un morveux traîneur de sabre, quand je voudrais désespérer de tout et que la vie en Alsace me semble 
vraiment trop triste, alors je pense au magnifique entêtement de ce vieux soldat. Moi aussi je m'obstine à espérer envers 
et contre tout. Des jours meilleurs viendront; et alors ces braves gens seront traités avec justice et il n'y aura 
dans mon village que des Alsaciens libres et heureux. 

Mon village est endormi; les petits enfants reposent depuis longtemps et rêvent du prochain arbre de Noël, 
ou de la revue à Nancy. Le clocher tout noir se découpe sur le grand ciel étoile; au loin s'étend le champ de bataille 
immense et mystérieux et les pierres blanches, sous lesquelles reposent tant de héros, y mettent quelques pâles lueurs. 
La grande rue est silencieuse; même l'agaçant phonographe du gendarme a cessé de moudre ses airs patriotiques; un 
chien aboie; un autre, plus loin, lui répond; dans les jardinets qui bordent la route, les lucioles brillent et jouent « à 
imiter les étoiles». Au loin un coup sourd éclate dans l'air; c'est le canon de Bitche, où d'incessantes manœuvres noc- 
turnes tiennent la garnison en éveil; nos maîtres savent que seul le fer peut garder ce que le fer a conquis. Quelquefois une 
détonation plus sourde, plus lointaine encore lui fait écho : elle vient de l'autre côté de la frontière — car là-bas aussi on 
veille. D'une ruelle débouche une petite lumière vacillante et la voix fêlée du veilleur de nuit égrène lentement son appel. 
Une seule fenêtre est éclairée : c'est celle du père Verter. On lui a rapporté de Nancy quelques journaux, de ces 
journaux interdits en Alsace, parce qu'ils nous feraient aimer la France. Autour de la lampe quelques paysans sont réunis, 
et le vieil instituteur traduit, explique. 11 parle de l'armée française, des aviateurs, des peuples des Balkans qui ont enfin 
retrouvé leur patrie. Et, dans la nuit, sa Jampe est la seule lumière qui brille dans mon village... 





En 1914, par une lourde journée de fin juillet, on vit arriver 
dans mon village deux affreux policiers prussiens suivis d'un piquet de 
soldats gris-vert ; ils allèrent chercher le gendarme et avec lui se ren- 
dirent à la mairie. Bientôt on les vit apposer une grande affiche, encadrée 
de noir, de blanc et de rouge. C'était l'affiche qui annonçait l'état de 
siège et de menace de guerre ; en la voyant les gens de mon village 
surent que les temps étaient révolus. Cette besogne terminée, policiers 
et soldats allèrent arrêter le père Vetter après avoir fouillé sa maisonnette 
de la cave au grenier ; puis ils voulurent arrêter Yerri Klipfel, mais ils 
ne le trouvèrent pas. Yerri, voyant venir l'orage, s'était sauvé la veille ; 
il s'était rendu à la gare de la ville et, caché dans un wagon de char- 
bon, il avait pu s'échapper, aller en Suisse et de là en France. — 
Furieux, les policiers accusèrent le grand-père Klipfel de complicité et 
l'arrêtèrent aussi. Le triste cortège des deux vieillards encadrés par les 
soldats partit par la grande rue vers la ville et la prison où étaient déjà 
entassés des centaines d ' Jllsaciens. Ce fut la première de toutes les 
dures épreuves qu'allaient subir les pauvres gens de mon village. Le 
lendemain ce fut la mobilisation ; tous les hommes valides, à l'excep- 
tion de l'instituteur allemand, durent partir pour les plaines désolées 
de la Prusse et de la Russie. Quelques jours plus tard on entendit le 
grondement du canon ; parfois il se rapprochait et l'on se mit à espérer, 
puis il s'éloignait et mon village retombait dans le silence et la tristesse. 
Et les régiments gris, les interminables colonnes d'artillerie passaient 
toujours. Bientôt le gendarme annonça les restrictions, les réquisitions. 
L Allemagne exigea qu'on lui livrât le blé, et l'or, et la laine des matelas, 
et le cuivre. Un jour on vint chercher les cloches du vieux clocher. 
Dans les perquisitions l'instituteur allemand se distingua par son zèle. 
Je puis maintenant vous dire son nom : il s'appelle Stupfel. De peur 



33 — 



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t& d'être envoyé aux tranchées dont il avait une sainte peur, il se fit policier, espion, mouchard et l'annonciateur et commentateur 
g enthousiaste des " grrrandes " victoires allemandes. Il chargeait les enfants de lui apporter les ustensiles de cuivre qu'ils trouvaient 
à la maison et n'eut pas honte d'essayer de se servir des petits pour savoir si dans les familles on espérait toujours. Il alla 
de maison en maison, pour forcer les gens à souscrire aux emprunts boches, pour se faire livrer les dernières pièces d'or en 
menaçant les récalcitrants de ses dénonciations. On le vit emmener les enfants de l'école à la forêt, leur faire cueillir des orties 
dont on faisait des tissus, le gland de chêne dont on tirait de l'huile, et les fruits sauvages avec lesquels on fabriquait d'innom- 
mables marmelades. Il n'y avait pas d'acte assez vil, de besogne assez basse, de lâcheté ni de trahison que cet homme ne fût 
prêt à commettre. Plus encore que le gendarme, il fut le tyran et le tortionnaire de mon village. Mais tout a une fin et les 
épreuves les plus cruelles ne sauraient durer toujours, Un beau jour, on vit les soldats gris refluer vers le Rhin. Ce n'étaient 
plus que des hordes débandées, des hommes loqueteux chargés de caisses et de sacs, conduits par des officiers désarmés et 

i dégradés. 'Puis un avion à la cocarde tricolore survola mon village et jeta des journaux qui annonçaient la grande victoire 
des soldats de France. Jllors on vit une charrette s'arrêter devant la maison du gendarme. Le gendarme y attela son cheval 
_|' et (TKClles Irmengarde, Hildegarde, Eisa et Hilda, chargées de nombreux paquets, montèrent dans la voiture; puis, vint le 
sinistre instituteur auquel la foule arracha l'immense cocarde tricolore qu'il portait, et sous les huées, les menaces, les cris de 
joie de tous les enfants ils partirent aussi. Ce même jour on vit revenir d'exil, hâves et maigres, le père Vetter et Klipfel. 
Nous étions français. Une joie immense, exubérante, s'empara de tous. On pleurait, on s'embrassait dans les rues, et vite, vite, 
le père Vetter et la sœur de l'école apprirent aux enfants à chanter la Marseillaise. On vit éclore des drapeaux tricolores à toutes les 
' fenêtres, des guirlandes et des lampions à tous les jolis balcons de bois, et c'est le père Schimmel qui monta au clocher pour y 
arboier son vieux drapeau. Peu de jours après on annonça l'arrivée d'un régiment, d'un beau régiment français. Tous, les 
grands et les petits, allèrent à sa rencontre. Les poilus victorieux arrivèrent, tous chargés de fleurs, escortés par toutes les jeunes 
filles cl les enfants du dernier village où ils avaient passé. Jl l'entrée du village, le père Vetter, avec des larmes dans la voix, 
fit au colonel le discours auquel il pensait depuis quarante-sept 

Wans, et, musique en tête, le régi- ^vj ^* ment entra dans mon village. 

.Sur la place, on avait dressé Et /îpSKlîy^ ÎTT7 'faW*$$\ ô ^ c l° n S ues tables, couvertes 

de nappes blanches où sali- H rJr£S&^) U-" jS }ÏSrv\ H paient, parmi des fleurs, des 

Sj kougclhopf des bretzelles, des /, \ (yéS*#S\ yO^rVvN ^F^O^S? #M tartes, des pains d'anis et de 

; bouteilles de vin blanc. /// \ WA °^&.% A ÎA ~ïAÏ£c£ï /H V Vis-à-vis des tables on avait 

pendant que les glorieux soldats 



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buvaient le vin a honneur, toutes les petites filles de mon village s'y pressaient dans leurs plus beaux costumes pour chanter. 
Elles chantèrent d'abord la Marseillaise, puis " Vous n'avez plus ï Jllsace ni la Lorraine " , et ce fut tellement beau, tellement 
émouvant, que jamais je ne trouverai les mots qu'il faudrait pour le dire... 

Je suis allé revoir mon village ces temps-ci. Maintenant tous les enfants savent le français grâce à un bon instituteur qui 
vient de 'Paris! J'ai rencontré le père Vetler, très fier depuis que sa boutonnière est ornée des palmes académiques. J'ai revu 
le père Klipfel, tout bronzé. Il était accompagné d'un magnifique poilu, un sergent qui portait la croix de guerre; c était son 
fils, et c'est à peine si j'ai reconnu le petit Yerri d'autrefois. ïA(jous sommes allés tous ensemble à l'auberge de l'Arbre vert pour 
boire à la France, et ils m'ont raconté leur grande joie et aussi leur souci. Car ils ont un gros souci. Imaginez-vous que cet 
ignoble Stupfel, l'instituteur, est revenu! Vous croyez peut-être qu'il est réservé, modeste, attentif à faire oublier la vilaine 
conduite qu'il eut pendant la guerre? Loin de là! Il est hargneux, arrogant, grossier envers son collègue, l'instituteur de 
France qui apprit si vite aux enfants à parler le français. Il adresse comme autrefois à certains journaux de langue 
allemande des articles haineux. <JKCais à présent il critique ce que fait l'administration française, il réclame le droit Je 
répandre la langue allemande qu'il 
appelle sa langue maternelle. Cer- 
tains jours il renvoie ses petits élèves 
de l'école en déclarant qu'il fait grève 
pour manifester son déplaisir; alors 
il se promène, interpelle les gens 
qu'il rencontre et essaie de semer le 
doute et le mécontentement. {Bref 
il est envers l'administration fran- 
çaise, qu'il sait patiente et généreuse, 
aussi arrogant, insolent et orgueilleux 
qu'il était plat et lâche devant ses 
anciens supérieurs. Mes amis m'ont 
demandé pourquoi la France tolérait 
ces êtres malfaisants. Et je n'ai su 
que répondre. 

HANSI. 

Septembre 1920. 




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VOUS N'AVEZ PLUS LAL5ACE NI LA LORRAINE. 



35 



TABLE DES MATIÈRES 

Pages 

Avant-Propos , 

Le Village 2 -3 

L'Arrivée de la Cigogne 4 _5 

Départ pour l'Ecole g_^ 

Dimanche matin g-, -1 

Sortie d'Eglise io-ii 

Les Vétérans 12-1 3 

Dimanche après-midi 14-15 

Les Touristes allemands 16-17 

Les Touristes français 18-19 

Veille de Fête 20 . 2I 

U FêtC 22-23 

La Fête de l'Empereur 24-25 

Le Champ de bataille 26-27 

Le 14 Juillet 2 g_ 29 

La Nuit 3, 

Lueurs d'espoir 3o-32 

Epilogue 33-35 



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