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Full text of "Précis de l'histoire moderne"

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PRÉCIS 



DE 



L'HISTOIRE MODERNE 



'?. - 






• • 



CALMANN LÉYY, ÉDITEUR 



OUVRAGES 

DE 

J. MICHELET 



FORMAT IN-8* 

Précis de l'Histoire moderne. Nouvelle édition. . . 

Guerres de religion. 3" édition 

Henri IY et Richelieu. 2* édition 

Richelieu et la Fronde. 2* édition. ....... 

LoDis XIY et la RÉvoGAnoN DE l'Ëdr de Nantes. 

3« édition . . 

Louis XTV et le duc de Bourgogne 

Louis XV (1724-1757) 

Louis XY et Louis XYL Nouvelle édition 

Histoire du xn* siècle. — Origine des Bonapartes. 

FORMAT QRAND IN^IS 

L'Amour. 9* édition 

Bible de l^humanité. 4* édition ^ . 

La Femme. 4* édition 

Les Femmes de la Révolution. 4* édition.. . . . . 

La Her. 4* édition 

Le Prêtre , la Femme et la Famille. Nouvelle édition. 
Précis de l'Histoire moderne. 9* édition 



vol. 



Typographie Lalmre, rue de Fleurus, 9, à Pari^, 



J. MICHELET 



PRÉCIS 



DE 



L'HISTOIRE MODERNE 

OUVRAGE ADOPTÉ 

PAR LE CONSEIL DE L'UNIVERSITÉ 

BT PRESCRIT 

POUR l'ehseigxement de l*uistoirr moderne dans les gou2ces 

ET DANS TOUS LES fTAULlSSBHBMIS D'in.SI DOCTION PDILIQDB 

MEUYIÈNE ÉDITION 



'"4 







PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

RUE AUDER, S, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

À LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1876 
Oioilt dt MproductioD tt de frtdu«Ueii véMrv^ 



MODEMS LANGUAGES 

FACULTY HBRA5LY 

OXFORD. 



( 



I 



PRÉFACE 

i 

DE LÀ PREMIÈRE ÉDITION 

- 18Î7 - 

C'est surtout dans la composition d'un 
abrégé qu'il faut considérer pour qui l'oji 
écrit. Celui qu'on va lire s'adresse au jeune 
public de nos collèges. 

Si pourtant il tombait entre les mains de 
cet autre public pour lequel nous n'écrivons 
point, nous croirions devoir le prévenir sur 
le but et la forme de notre Précis, de crainte 
qu'il n'y cherchât ce qui ne doit pas s'y 
trouver* 

D'abord nous avons insisté sur l'histoire 
des événements politiques, plus que sur This- 
toire de la religion, des institutions, du com- 
merce, des lettres et des arts. Nous n'igno- 

rohs pas que la seconde est plus importante 

1 



2 PRÉFACE. 

encore que la première ; mais c'est par l'étude 
de la première qu'on doit commencer. 
" Les faits, les dates ne sont point en grand 
nombre dans ce petit livre. C'est un abrégé, 
et non point une table, comme celles que 
nous avons publiées. Les Tableaux chronologie 
ques et synchroniques étaient des espèces de 
dépôts où l'on pouvait chercher une date, 
rapprocher et comparer des faits. Dans le 
PrédSj nous nous proposions tout autre chose : 
laisser, s'il était possible, dans la mémoire 
des élèves qui l'apprendront par cœur, une 
empreinte durable de l'histoire moderne. 

Pour atteindre ce but, il aurait fallu pre- 
mièrement marquer, dans une division large 
et simple, l'unité dramatique de l'histoire 
des trois derniers siècles ; ensuite représenter 
toutes les idées intermédiaires, non par des 
expressions abstraites, mais par des faits 
caractéristiques qui pussent saisir de jeunes 
imaginations. Il les eût fallu peu nombreux, 
mais assez bien choisis pour servir de sym-r 
boles à tous les autres, de sorte que les 
'mêmes faits présentassent à l'enfant une suite 
d'images, à l'homme mûr une chaîne d'idées. 



PRÉFACE. S 

Nous disons ce que nous aurions voulu faire, 
et non ce que nous avons fait. 

Les derniers chapitres ne donnent que Fin- 
dication et la date des événements. Il suffit 
que nos élèves n'ignorent pas entièrement 
la partie de l'histoire la plus rapprochée de 
Tépo.que où nous vivons. C'est pour eux un 
devoir d'en faire plus tard l'objet d'une étude 
spéciale. 

L'histoire des peuples du Nord et de l'Orient 
de l'Europe occupe relativement peu de place 
dans cet abrégé. Les limites étroites dans les- 
quelles nous étions obligé de nous renfermer 
ne nous permettaient pas de lui donner les 
mêmes développements qu'à celle des peu- 
ples qui ont marché à la tête de la civilisa- 
tion européenne. Nous n'avons pu d'ailleurs 
chercher l'histoire de l'Orient et du Nord 
dans les auteurs originaux et contemporains, 
comme nous l'avons fait ordinairement pour 
l'Occident et le Midi, 



PRÉCIS 



DB 



L'HISTOIRE MODERNE 



INTRODUCTION 



Dans l'histoire ancienne de l'Europe, deux peu- 
ples dominateurs occupent la scène tour à tour; il 
y a généralement unité d'action et d'intérêt. Cette 
unité, moins visible dans le moyen-âge, reparait 
dans riiistoire moderne et s'y manifeste principa- 
lement dans les révolutions du Système d'équili- 
bre. 

L'histoire du moyen âge et l'histoire moderne 
ne peuvent être divisées avec précision. Si Ton 
considère l'histoire du moyen-âge comme terminée 
avec la dernière invasion des barbares (celle des 
Turcs-Ottomans), l'histoire moderne comprendra 
trois siècles et demi, depuis la prise de Constanti- 



6 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

nople par les Turcs, jusqu'à la Révolution fran- 
çaise, 1453-1789. 

L'histoire moderne peut se partager en trois 
grandes périodes. I. Depuis la prise de Constanti- 
nople jusqu'à la réforme de Luther, 1453-1517. 
— n. Depuis la réforme jusqu'au traité de West- 
phalie, 1517-1648.— IH. Depuis le traité de West- 
phalie jusqu'à la Révolution française, 1648-1789. 
Le Système d'équilibre, préparé dans la première 
période, se forme dans la seconde, et se maintient 
dans la troisième. Les deux dernières périodes se 
subdivisent elles-mêmes en cinq âges du Système 
d'équilibre : 1517-1559, 1559-1603, 1603-1648, 
1648-1715, 1715-1789. 

Principaux caractères de Thistoire moderne. 

l^ Les grands États qui se sont formés par la 
réunion successive des fiefs tendent ensuite à en- 
gloutir les petits États, soit par la* conquête, soit 
par des mariages. Les républiques sont absorbées 
par les monarchies, les États électifs par les États 
héréditaires. Cette tendance à l'unité absolue est 
arrêtée par le Système d'équilibre. — Les mariages 
des souverains entre eux mettent dans l'Europe 
les liaisons et les rivalités d'une famille. 

2"" L'Europe tend à soumettre et à civiliser le 
reste du monde. La domination coloniale des Eu- 
ropéens ne commence à être ébranlée que vers la 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 7 

fin du xvni' siècle. — ^Importance des grandes puis- 
sances maritimes. Communications commerciales 
de toutes les parties du globe. (Les nations an- 
ciennes avaient communiqué plus souvent par la 
guerre que par le commerce). — La politique, 
dominée, dans le moyen âge et jusqu'à la fin du 
xvi* siècle, par l'intérêt religieux, est de plus en 
plus dominée, chez les modernes, par l'intérêt 
commercial. 

S"" Opposition des races méridionales (de langues 
et de civilisation latines), et des races septentrio- 
nales (de langues et de civilisation germaniques). 
—Les peuples occidentaux de l'Europe développent 
la civilisation et la portent aux nations les plus 
éloignées. Les peuples orientaux (la plupart d'ori- 
gine slave) sont longtemps occupés de fermer 
l'Europe aux barbares ; aussi leurs progrès dans 
les arts de la paix sont-ils plus lents. Il en est de 
même des peuples Scandinaves, placés à l'extré- 
mité de la sphère d'activité de la civilisation eu- 
ropéenne. 



Première Période. —Depuis la prise de Gonstantinople par 
les Turcs jusqu'à la Réforme de Luther, 1453-1517. 

Cette période, commune au moyen âge et à 
Tâge moderne, est moins caractérisée que les deux 
suivantes ; les événements y présentent un intérêt 
moins simple, une liaison moins facile à saisir. 



8 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

C'est encore le travail intérieur de chaque État 
qui tend à faire un corps avant de se lier aux 
États voisins. Les premiers essais du Système d'é- 
quilibre datent de la fin de cette période. 

Les peuples déjà civilisés au moyen-âge doivent 
être assujettis par ceux qui ont conservé le génie 
tout militaire des temps barbares. Les Provençaux 
Font été par les Français, les Maures le sont par 
les Espagnols, les Grecs par les Turcs, les Italiens 
par les Espagnols et les Français. 

Situation intérieure des principaux Étais. — 
Peuples d'origine germanique, peuples d'origine 
slave. Chez les premiers, soumis seuls au régime 
féodal proprement dit, une bourgeoisie libre s*est 
élevée à la faveur des progrès de Taisance et de 
l'industrie, et soutient les rois contre les grands. 

Au milieu du xv"" siècle, la féodalité a triomphé 
dans l'Empire ; elle humilie les rois en Castille, 
elle prolonge son indépendance dans le Portugal, 
occupé des guerres et des découvertes d'Afrique ; 
dans les trois royaumes du Nord, livrés à Tanar* 
chie depuis Funion de Calmar ; en Angleterre, à 
la faveur des guerres des Roses; à Naples, au 
milieu des querelles des maisons d'Aragon et d'An- 
jou. Mais les rois l'attaquent déjà en Ecosse ; en 
France, Charles TII, vainqueur des Anglais, en 
prépare l'abaissement par ses institutions ; et, 
avant la fin du siècle, les règnes de Ferdinand4e- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Catholique et de Ferdinand-le-6âtard, de Jean II 
(de Portugal), de Henri VU el Louis XI, élèveront 
le pouvoir royal sur les ruines de la féodalité. 

Trois États se détachent de ce tableau. Lorsque 
les autres États tendent à Tunité monarchique, 
rilalie reste divisée. La puissance des ducs de 
Bourgogne parvient au comble et s'écroule, tandis 
que s'élève la république militaire des Suisses. 

Les deux grands peuples slaves prësentenl une 
opposition qui nous révèle leur destinée. La Russie 
devient une, et tend à sortir de la barbarie ; la 
Pologne, tout en modifiant sa constitution, reste 
fidèle aux formes anarchiques des gouvernements 
du moyen âge. 

Relations des principaux Étais entre eux, — La 
république européenne n'a plus cette unité d*im* 
pulsion que la religion lui donna à l'époque dos 
Croisades ; elle n'est pas encore nettement divisée 
comme elle le sera par la Réforme. Elle se trouve 
partagée en plusieurs groupes qui suivent la po- 
sition géographique des États autant que leurs 
relations politiques ; l'Angleterre avec TEcosse et 
la France ; TAragon avec la Castille et Tltalie ; 
ritalie et l'Allemagne avec tous les États (directe- 
ment ou indirectement). La Turquie se lie avec la 
Hongrie ; celle-ci avec la Bohême et l'Autriche ; 
la Pologne forme le lien commun de TOrient 6t 
du Nord, dont elle est la puissance prépqndéranle. 

I. 



iO PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Les trois royaumes du Nord et la Russie forment 
deux mondes à part. 

Les États occidentaux, la plupart agités au* 
dedans, se reposent des guerres étrangères. — Au 
nord, la Suède, enchaînée depuis soixante ans au 
Danemark, rompt l'union de Calmar ; la Russie 
s'affranchit des Tartares * ; Tordre Teutonique de- 
vient vassal de la Pologne. Tous les États orien- 
taux sont menacés par les Turcs, qui n'ont plus 
rien à craindre derrière eux depuis la prise de 
Constantinople , et ne sont arrêtés que par les 
Hongrois. L'Empereur, occupé de fonder la gran- 
deur de sa maison, l'Allemagne de réparer les 
maux des guerres politiques et religieuses, sem- 
blent oublier le danger. 

Nous pouvons isoler l'histoire du Nord et de 
l'Orient, pour suivre sans distraction les révolu-» 
tiens des Élats occidentaux. Nous voyons alors 
l'Angleterre et le Portugal, mais surtout l'Espagne 
et la France, prendre une grandeur imposante, 
soit par leurs conquêtes dans les pays récemment 
découverts, soit par la réunion de toute la puis- 
sance nationale dans la main des rois. C'est dans 
l'Italie que ces forces nouvelles doivent se déve- 
lopper par une lutte opiniâtre. II faut donc obser- 
ver comment l'Italie fut ouverte aux étrangers, 

* Nous suivrons , pour ce mot , l'orthographe préférée par. 
M. Abel Rémusat, dans la préface des Recherches mr les langue» 
des Tartares, 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. Il 

avant d'assisler aux commencements de la lutte 
dont elle doit être le théâtre dans cette période et 
dans la suivante^ 

SicoR;6*i L i^AiooK. — Depuis la Réforme Jusqu'au traité de West* 

phaiie, 1517-1648. 

La seconde période de l'histoire moderne s'ou- 
vre par la rivalité de François V\ de Charles-Quint 
et de Soliman ; elle est surtout caractérisée par la 
Réforme. La maison d'Autriche, dont la puissance 
colossale pouvait seule fermer TEurope aux Turcs, 
semble ne l'avoir défendue que pour l'asservir. Mais 
Charles-Quint rencontre une triple barrière. Fran- 
çois I" et Soliman combattent l'Empereur pour 
des motifs d'ambition particulière, et sauvent Tin- 
dépendance de l'Europe. Lorsque François P' est 
épuisé, Soliman le seconde, et Charles trouve un 

A Les limites de ce tableau ne nous permettent pas de faire 
marcher l'histoire de la civilisation de front avec Thistoire politi- 
que. Nous nous contenterons d'en marquer ici le point de départ 
au x\* siècle. 

Essor de l'esprit d'invention et de découvertes. — En littérature, 
l'enthousiasme de Térudition arrête quelque temps le développe- 
ment du génie moderne. — Invention de Timprimerie (1436, 1452]. 

— Usage plus fréquent de la poudre à canon et de la boussole. 

— Découvertes des Portugais et des Espagnols. — Le commerce 
maritime, jusque-^à concentré dans la Baltique (ligue Hanséati- 

. que) et dans la l^léditerranée (Venise, Gênes, Florence, Barcelone, 
lûarseiile), est étendu à toutes les mers, par les voyages de Co- 
lomb, de Gama, etc., et passe entre les mains des nations occi- 
dentales vers la un de cette période. — Commerce par terre ; né- 
gociants lombards; Pays-Bas et villes libres d'Allemagne, 
entrepôts du Nord et du Midi. — Industrie manufacturière des 
mômes peuples, surtout des Pays-Bas. 



42 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

nouvel obstacle dans la ligue des protestants d*Al- 
lemagne. C'est le premier âge de la Réforme et du 
Système d^ équilibre^ 1517-1550. 

1550-1600. Second âge du Système d^ équilibre 
et de la Réforme. — Elle s^est déjà répandue dans 
l'Europe et particulièrement en France, en Angle- 
terre, en Ecosse et aux Pays-Bas. L'Espagne, le 
seul pays occidental qui lui soit resté fermé, s'en 
déclare4'adversaire ; Philippe II veut ramener l'Eu- 
rope à l'unité religieuse, et étendre sa domination 
sur les peuples occidentaux. Pendant toute la 
seconde période, et surtout dans cet âge, les 
guerres sont à la fois étrangères et civiles. 

1600-1648. Troisième âge du Système d'^équili- 
bre et de la Réforme. —Le mouvement de la Ré- 
forme amène en dernier lieu deux résultats simul- 
tanés, mais indépendants l'un de l'autre : une 
révolution dont le dénouement est une guerre 
civile, et une guerre qui présente à l'Europe le 
caractère d'une révolution, ou plutôt une guerre 
Hvile européenne. — En Angleterre, la Réforme 
ictorieuse se divise et lutte contre elle-même.— 
M Allemagne, elle attire tous les peuples dans le 
tourbillon d'une guerre de trente années. De ce 
chaos sort le système régulier d'équilibre qui doit 
subsister dans la période suivante. 

Les États orientaux et septentrionaux . ne sont 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE» 13 

plus étrangers au système occidental, comme dans 
la période précédente. Au premier âge, la Turquie 
entre dans la balance de l'Europe ; au trobième, 
la Suéde intervient d'une manière plus décisive 
encore dans les affaires de POccident. — Dès le se- 
cond, la Livonie met les Étals slaves eu contact 
avec les États Scandinaves, auxquels ils étaient 
jusque-là étrangers. 

Au commencement de cette période, les sou- 
verains réunissent dans leurs mains toutes les 
forces nationales, et présentent jaux peuples le 
repos intérieur et les conquêtes lointaines en dé- 
dommagement de leurs privilèges. — Le commerce 
prend un immense développement, malgré le sys- 
tème de monopole qui s'organise à la même 
époque. 



TaoïsiiMB PiRiODE. — Depuis le traité de Westphalie jusqu'à 
la Révolution française, 1648-1789. 

Dans cette période, le principal mobile est pure- 
ment politique : c'est le maintien du Système d'é- 
quilibre. Elle se divise en deux parties d'environ 
soixante-dix ans chacune : avant la mort de 
louis XIY, 1648-1715; depuis la mort de 
Louis XIV, 1715-1789. 

I. IQiS'ilib. Quatrième âge du Système d' équi- 
libre. Au commencement de la troisième période» 



14 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

comme au commencement de la seconde, l'indé- 
pendance de l'Europe est en danger. La France 
occupe le rang politique que tenait TEspagne, et 
exerce de plus l'influence d'une civilisation supé- 
rieure. 

Tant que Louis XIV n'a pour adversaire que 
TEspagne, déjà épuisée, la Hollande, puissance 
toute maritime, et l'Empire, divisé par ses négo- 
ciations, il dicte des lois à l'Europe. EnGn l'An- 
gleterre, sous un second Guillaume d'Orange, 
reprend le rôle qu'elle a joué du temps d'Elisa- 
beth, celui de principal antagoniste de la puis- 
sance prépondérante. De concert avec la Hollande, 
elle anéantit les prétentions de la France à la 
domination des mers. De concert avec rAutriche, 
elle la resserre dans ses limites naturelles, mais 
ne peut l'empêcher d'établir en Espagne une 
branche de la maison de Bourbon. 

La Suède est la première puissance septen- 
trionale. Sous deux conquérants, elle change 
deux fois la face du Nord, mais elle est trop faible 
pour obtenir une suprématie durable. La Russie 
l'arrête et prend cette suprématie pour ne point 
la perdre. — Le système des États du Nord tient 
peu à celui des États du Midi, si ce n'est par l'an- 
cienne alliance de la Suède avec la France. 

II. 1 715-1 789. Cinquième âge du Système d'équir 
libre. — L'élévation des royaumes nouveaux de 



PRECIS DE L*HISTOIRE MODERNE. 15 

Prusse et de Sardaigne marque les premières 
années du xvm** siècle. La Prusse doit être avec 
TAngleterre l'arbitre de l'Europe, pendant que la 
France est affaiblie, et que la Russie n'a pas 
atteint toute sa force. 

Il y a au xvin* siècle . moins de disproportion 
entre les puissances. La nation prépondérante 
étant insulaire et essentiellement maritime, n'a 
d'autre intérêt, relativement au continent, que de 
maintenir l'équilibre. Telle est aussi sa conduite 
dans les trois guerres continentales entre les 
Etats de l'Occident. — L'Autriche, maltresse de 
la plus grande partie de Fltalie, pourrait emporter 
la balance; l'Angleterre, son alliée, la laisse 
dépouiller de Naples, qui devient un royaume 
indépendant. — La France veut anéantir TAu- 
triche; l'Angleterre sauve l'existence de l'Au- 
triche, mais n'empêche pas la Prusse de rafîaiblir 
et de devenir sa rivale. — L'Autriche et la France 
veulent anéantir la Prusse; l'Angleterre là secourt, 
comme elle a secouru l'Autriche, directement par 
ses subsides, indirectement par sa guerre mari- 
time contre la France. 

Sur mer et dans les colonies, l'équilibre est 
rompu par l'Angleterre. Les guerres coloniales, 
qui sont un des caractères de ce siècle, lui 
donnent l'occasion de ruiner la marine de la 
France et celle de l'Espagne, et de s'arroger sur 
les neutres une juridiction vexatoire. La révolu- 



18 PRECIS BE L'niSTOIRE MODERNE. 

tion la moins attendue ébranle cette puissance 
colossale. Les plus importantes colonies de TAn- 
gleterre lui échappent : mais elle fait face à tous 
ses ennemis, fonde dans l'Orient un empire aussi 
vaste que celui qu'elle perd dans l'Occident, et 
reste maîtresse des mers. La Russie grandit, et 
par son développement intérieur et par Tanarchie 
de ses voisins. Elle agite longtemps la Suéde, 
dépouille la Turquie, engloutit la Pologne, et 
s'avance dans l'Europe. Le système des Étals du 
Nord se mêle de plus en plus à celui des États 
du Midi et de l'Occident. Les révolutions et les 
guerres sanglantes qui vont éclater à la fin de la 
troisième période confondront dans un seul sys- 
tème tous les États européens. 



CHAPITRE PREMIER 



ITALIB. — CUBERB BIS TUBCt. 148t-iStT. 



Au milieu de la barbarie féodale dont le 
xv" siècle portait encore l'empreinte, l'Italie offrait 
le spectacle d'une vieillie civilisation. Elle impo- 
sait aux étrangers par l'autorité antique de la 
religion et par toutes les pompes de l'opulence et 
des arts. Le Français ou rÂlIemandqui passait les 
Alpes admirait dans la Lombardie cette agricul- 
ture savante» ces innombrables canaux qui fai- 
saient de la. vallée du Pô un vaste jardin. 11 
voyait s'élever des lagunes cette merveilleuse 
Venise, avec ses palais de marbre, et son arsenal 
qui occupait cinquante mille hommes. De ses ports 
sortaient chaque année trois ou quatre mille 
vaisseaux, les uns pour Oran, Cadix et Bruges ; 
les autres pour l'Egypte et Constantinople. La 
dominante Venise, comme elle s appelait elle- 
même, commandait par ses provéditeurs dans pres- 
que tous les ports que l'on rencontre depuis le 
fond de l'Adriatique jusqu'à celui de la mer Noire. 



18 PRÉCIS DE L'HISTOIRE M0DERK8. 

Plas loin, c'était Tiiigénieiise Florence qui, 
sous Cdme ou Laurent, se croyait toujours une 
République. Princes et citoyens, marchands et 
hommes de lettres, les Uëdicis recevaient par les 
mêmes vaisseaux les tissus d'Alexandrie et les 
manuscrits de la Grèce. En même temps qu'ils 
ressuscitaient le platonisme par les travaux de 
Ficin, ils faisaient élever par Brunelleschi cette 
coupole de Sainte-Marie, en face de laquelle 
Michel-Ange voulait qu'on plaçât son tombeau. 
Même enthousiasme pour les lettres et les arts 
dans les cours de Milan, de Ferrare et de Man- 
toue, d'Drbin et de Bologne. Le conquérant espa- 
gnol du royaume de Naples imitait les mœurs 
italiennes, et ne demandait, pour se réconcilier 
avec Cdme de Médicis, qu'un beau manuscrit de 
Tite-Live. A Rome enfin, on trouvait l'érudi- 
tion elle-même assise dans la chaire de saint 
Pierre avec les Nicolas V et les Pie IL Cette culture 
universelle des lettres semblait avoir humanisé 
les esprits. Dans la plus sanglante bataille du 
XV* siècle, il n'y avait pas eu mille hommes de 
tués ^ Les combats n'étaient guère plus que des 
tournois. 

Cependant un observateur attentif s'apercevait 
aisément de la décadence de PItalie. Cette douceur 
apparente des mœurs n'était autre chose que l'af- 

* Machiavellif Storie Florentine, vn. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 49 

faiblissement du caractère national. Pour n'être 
point sanglantes, les guerres n'en étaient que plus 
longues, plus ruineuses. Les Condottieri prome- 
naient à travers l'Italie des troupes indisciplinées, 
toujours prêtes à passer sous le drapeau opposé 
pour la moindre augmentation de solde ; la guerre 
était devenue un jeu lucratif entre les Piccinino 
et les Sforza. Partout de petits tyrans, loués par 
les savants et détestés des peuples. Les lettres, 
dans lesquelles ritalie plaçait elle-même sa gloire, 
avaient perdu l'originalité du xiv^ siècle; aux 
Dante, aux Pétrarque avaient succédé les Philelphe 
et les Pontanus. La religion n'était nulle part plus 
oubliée. Le népotisme affligeait l'Église et lui 
fttait le respect des peuples. L'usurpateur des 
terres du Saint-Siège, le condottiere Sforza, datait 
ses lettres : è Firmiano nostro, invito Petro et 
Paulo *. 

Le génie expirant de la liberié italienne protes- 
tait encore par de vaines conspirations. Porcaro, 
qui se croyait prédit par les vers de Pétrarque, 
essaya de rétablir dans Rome le gouvernement 
républicain. A Florence, les Pazzi, à Milan, le jeune 
Olgiafi et deux autres^ poignardèrent dans une 
église Julien de Médicis et Galéas Sforza (1476-77). 
Les insensés avaient cru que la liberté de leur 
patrie dégénérée tenait à la vie d'un homme ! 

^ MachiaTeÛi, Storie Fiorentine, t. 



90 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Deux gouvernements passaient pour les plus 
sages de ritalie» ceux de Florence et de Venise. 
Laurent de Médicis faisait chanter ses vers aux 
Florentins, conduisait lui-même, dans les rues de 
la ville, de pédantesques et somptueuses masca- 
rades S et se livrait en aveugle à cette munifi- 
cence royale qui faisait l'admiration des gens de 
lettres et préparait la banqueroute de Florence. 
A Venise, au contraire, le plus froid intérêt sem- 
blait Tunique loi du gouvernement. Là, point de 
favoris, nul caprice, nulle prodigalité. Mais ce 
gouvernement de fer ne subsistait qu'en resser- 
rant de plus en plus l'unité du pouvoir. La ty- 
rannie des Dix ne suffisait plus ; il fallut créer, 
dans le sein même de ce conseil, des Inqui- 
siteurs d'État (1454). Cette dictature faisait pro- 
spérer au dehors les affaires de la République, 
en tarissant les sources intérieures de sa pro- 
spérité. De 1425 à 1453, Venise avait augmenté 
son territoire de quatre provinces, tandis que 
ses revenus diminuaient de plus de cent mille 
ducats. En vain elle essayait de retenir, par des 
mesures sanguinaires, le monopole qui lui échap- 
pait; en vain les Inquisiteurs d'État faisaient 
poignarder l'ouvrier qui transportait ailleurs une 
industrie utile à la République* : le temps n'é- 

1 Ginguené, HUt liU. d'Italie, t III. 
* Daru , t. VIL Pièces justifie. SUtuts des Inquisit d'État, 
art. se. 



PBËCIS DE L'HISTOIRB MODERNE. 21 

tait pas loia où Tltalie allait perdre à la fois et 
son commerce» et sa richessef et son indépen- 
dance. Il fallait une nouvelle invasion des bar- 
bares pour lui arracher le monopole du commerce 
et des arts qui allaient être désormais le patri- 
moine du monde. 

Quel devait être le conquérant de lltalie? le 
Turc, le Français ou l'Espagnol ? C'est ce qu'au- 
cune prévoyance ne pouvait déterminer. Les papes 
et la plupart des Italiens redoutaient avant tout 
les Turcs. Le grand Sfona et Alphonse-le-Magna- 
nime ne songeaient qu'à fermer ritalie aux Fran- 
çais qui revendiquaient Naples, et pouvaient récla- 
mer Milan ^ Venise, se croyant invincible dans 
ses lagunes, traitait indifféremment avec les uns, 
avec les autres, sacrifiant quelquefois à des inté- 
rêts secondaires son honneur et la sâreté de 
l'Italie. 

Telle était la situation de cette contrée, lors- 
qu'elle entendit le dernier cri de détresse de 
Constantinople (1453). Séparée déjà de l'Europe 
et par les Turcs et par le schisme, cette malheu- 
reuse cité voyait sous ses murs une armée de trois 
cent mille barbares. Dans ce moment critique, les 
Occidentaux, habitués aux plaintes des Grecs, y 
firent encore peu d'attention. Charles YII achevait 
l'expulsion des Anglais ; la Hongrie était agitée ; 

^ Sismondif Mût» des RépubL italienneê, t. X» fu 28* 



23 PRÉCIS DE L'HISTOIRB MODERNE. 

rimpassible Frédéric III s'occupait d'ériger, TAu- 
Iriche en archiduché. Les possesseurs de Péra et 
de Galata, les Génois et les Vénitiens, calculèrent 
la grandeur de leur perte, au lieu de la prévenir. 
Gênes envoya quatre vaisseaux ; Venise délibéra 
si elle renoncerait à ses conquêtes d'Italie pour 
conserver ses colonies et son commerce*. Au 
mitieu de cette hésitation funeste, l'Italie vit 
débarquer sur tous ses rivages les fugitifs de 
Constantinople. Leurs récits remplirent l'Europe 
de honte et de terreur ; ils déploraient Sainte- 
Sophie changée en mosquée, Constantinople sac- 
cagée et déserte, plus de soixante mille chrétiens 
traînés en esclavage; ils décrivaient les prodi- 
gieux canons de Mahomet, et ce moment où les 
Grecs virent à leur réveil les galères des Infidèles 
naviguer sur la terre *, et descendre dans leur 
port. 

L'Europe s'émut enfin : Nicolas V prêcha la 
croisade ; tous les États italiens se réconcilièrent 
à Lodi (1454). Dans les autres pays, une foule 
d'hommes prirent la croix. A Lille, le duc de 
Bourgogne fit apparaître, dans un banquet, l'image 

^ Daru, Hist. de Venise, t. U, liv. xvi, et Pièces justificat, 

t. vni. 

' On dit que le sultan transporta sa flotte en une noit dans le 
port de Constantinople, en la faisant glisser sur des planches en- 
duites de graisse. Voy. Cantimir et Saadud-din, Hist, ottomane, 
traduction manuscrite de M. Galland, citée par M. Daru, Uist. de 
VenUe, 2* ôdit; Pièces jusUficat., t. \m, p. 194-6. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 33 

de rÉglise désolée, et, selon les rites de la che- 
valerie, jura Dieu, la Vierge, les dames et le 
faisan, qu'il irait combattre les Infidèles ^ Mais 
cette ardeur dura peu : neuf jours après avoir 
signé le traité de Lodi, les Vénitiens en firent un 
avec les Turcs ; Charles Vil ne permit point que 
Ton prêchât la croisade en France; le duc de 
Bourgogne resta dans ses Ëtats, et la nouvelle 
tentative de Jean de Calabre sur le royaume 
de Naples occupa toute Tattention de l'Italie 

(1460-64). 

Les véritables , les seuls champions de la chré- 
tienté étaient le Hongrois Huniade et TAlbanais 
Scanderberg. Ce dernier, dont l'héroïsme barbare 
rappelait les temps de la fable, abattait, dit-on, 
d*un seul coup, la tête d'un taureau sauvage. 
On l'avait vu , comme Alexandre , dont les Turcs 
lui donnaient le nom, sauter seul dans les murs 
d'une ville assiégée. Dix ans après sa mort, les 
Turcs se partagèrent ses ossements, croyant de- 
venir invincibles*. Encore aujourd'hui, le nom 
de Scanderberg est chanté dans les montagnes de 
l'Épire. 

L'autre soldat de Jésus-Christ, le Chevalier blanc 
de Valachie, le Diable des Turcs, arrêtait leurs pro- 
grès , tandis que les diversions de Scanderberg les 

* Olivier de la Marche, t. VIII, de la collection des Mémoires rc" 
latifs à VHitt, de France, édit. de M. Petitot. 
' Barlesio, de VUa Georgii Castrioti, etc., ibZl,passitn, 



24 phécis de l'histoire hoderhe. 

ramenaient en arrière ^ Lorsque les Ottomans atta- 
quèrent Belgrade, le boulevard de la Hongrie, Hu- 
niade traversa l'armée des infidèles pour se jeter 
dans la place, repoussa pendant quarante jours les 
plus furieux assauts, et fut célébré comme le sau- 
veur de la chrétienté 1(1456). Son fils, Mathias 
Corvin , que la reconnaissance des Hongrois éleva 
au trône, opposa sa garde noire ^ première infan- 
terie régulière qu'ait eue ce peuple, aux janissaires 
de Mahomet IL Le règne de Mathias fut la gloire de 
la Hongrie. Pendant qu'il combattait tour à tour 
les Turcs, les Allemands et les Polonais, il fondait 
dans sa capitale une université , deux académies, 
un observatoire, un musée d'antiques, une biblio- 
thèque, alors la plus considérable du monde'. Ce 
rival de Mahomet II parlait, comme lui, plusieurs 
langues ; comme lui, il aimait les lettres, en con- 
servant les mœurs des barbares. Il avait acceplé, 
dit- on, l'offre d'un homme qui se chargeait d'as- 
sassiner son beau-père, le roi de Bohême ; mais il 
rejela avec indignation la proposition de l'empoi- 
sonner : Contre mes ennemis, dit-il, je ne veux 
employer que le fer. C'est à lui toutefois que les 

^ Le premier titre est celui que prenait toujours àcanderberg, 
le second désignait ordinairement Huniade chez ses contemporains 
(Comines, t. VÏ, ch. xni); le troisième lui était donné par les 
Turcs, qui le nommaient à leurs enfants pour les effrayer 
(M. de Sacy, dans la Biographie universelle, art. Buniade), 
comme les Sarrasins menaçaient autrefois les leurs de Richard- 
Gœur-de-Lion. 

* fioniinius, Rerum Hungaricarum décades, 1568, pasiim. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 81 

Hongrois durent leur grande charte {Decretum 
majusy 1485- Voy. le chap. m). Un proverbe hon- 
grois suffit à son éloge : Depuis Corvitij pltM de 
justice. 

Le pape Fie II et Venise se liguèrent avec ce grand 
prince, lorsque la Servie et la Bosnie, conquises 
par les Turcs, leur ouvrirent le chemin de Fltalie. 
le pontife était l'âme de la croisade ; il avait indi- 
qué le rendez-vous d'Ancône à ceux qui voudraient 
aller avec lui combattre l'ennemi delà foi. L'habile 
secrétaire du concile de Bâle, l'esprit le plus poli 
du siècle, le plus subtil des diplomates, devint un 
héros sur la chaire de saint Pierre. La grande pen- 
sée du salut de la chrétienté semblait lui avoir 
donné une âme nouvelle'. Mais ses forces n'y suf- 
firent pas. Le vieillard expira sur le rivage, à la vue 
des galères vénitiennes qui allaient le porter en 
Grèce (1464). 

Son successeur, Paul II, abandonna cette politique 
généreuse. Il arma contre les Bohémiens hérétiques 
le gendre de leur roi , ce même Mathias Corvin, 
dont la valeur n'eût dû être exercée que contre les 
Turcs. Pendant que les chrétiens s'affaiblissaient 
ainsi par leurs divisions, Mahomet II jurait solen- 
nellement dans la mosquée, qui fut Sainte-Sophie« 
lextermination du christianisme. Venise, aban- 
donnée de ses alliés , perdit l'île de Négrepont , 

^ Commentarii Pii tecundi (1610)» p. 300-400. Yoy. aussi ses 
lettres dans les Œuvrer complète». 

% 



26 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

conquise par les Turcs à la vue de sa flotte. En vain 
Paul II et les Vénitiens allèrent chercher des alliés 
jusqu'au fond de la Perse ; le schah fut défait par 
les Turcs , et la prise de Caffa ferma pour long- 
temps aux Européens toute communication avec 
les Persans. Enfin, la cavalerie turque se répandit 
dans le Frioul jusqu'à la Piave, brûlant les récoltes, 
les bois, les villages et les palais des nobles véni- 
tiens ; la nuit, on voyait de Venise même les flammea. 
de cet incendie ^ La république abandonna la lutte 
inégale qu'elle soutenait seule depuis quinze ans, 
sacrifia Scutari et se soumit à un tribut (1479). 

Le pape Sixte IV et Ferdinand, roi de Naples, qui 
n'avaient point secouru Venise, l'accusèrent d'avoir 
trahi la cause de la chrétienté. Après avoir favorisé 
la conjuration des Pazzi, et fait ensuite une guerre 
ouverte aux Médicis, ils tournaient contre les Véni- 
tiens leur politique inquiète. La vengeance de Ve- 
nise fut cruelle. En même temps que Mahomet II 
faisait attaquer Rhodes , on apprit que cent vais- 
seaux turcs , observés , ou plutôt escortés par la 
flotte vénitienne, avaient passé en Italie; que déjà 
Otranle était prise, et le gouverneur scié en deux. 
L'effroi fut au comble, et Tévénement l'eûtjustifié 
peut-être, si la mort du sultan n'avait arrêté pour 
quelque temps le cours de la conquête mahomë- 
lane (1480-81). 

*■ Sismondi, Répub, Ital,, t. XI, p. 141 ; d'après SabeUico, té- 
moin oculaire. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 21 

Ainsi les Italiens faisaient intervenir les étran- 
gers dans leurs querelles. Après avoir adiré les 
Turcs, les Vénitiens prirent à leur service le jeune 
René, duc de Lorraine, héritier des droits de la 
maison d'Anjou sur le royaume de Nâples. Dès 
1474, Sixte IV avait appelé les Suisses. Les barbares 
s'habituaient à passer les Alpes, et ils allaient ra- 
conter dans leur pays les merveilles de la belle 
Italie ; les uns célébraient son luxe et ses richesses, 
les autres son climat, ses vins, ses fruits délicieux^ 
Alors s'éleva dans Florence la voix prophétique du 
dominicain Savonarole, qui annonçait à l'Italie les 
châtiments de Babylone et de Ninive : « Italie , 
« ô Rome, dit le Seigneur, je vais vous livrer aux 
« mains d'un peuple qui vous effacera d'entre les 
« peuples. Les barbares vont venir, affamés comme 
« des lions... Et la mortalité sera si grande, que 
« les fossoyeurs iront par les rues, criant : Qui a 
« des morts ? et alors l'un apportera son père, et 
« l'autre son fils... Rome, je te le répète, fais 
« pénitence ; faites pénitence, ô Venise ! ô Milan *! » 

Ils persévérèrent. Le roi de Naples prit ses barons 
soulevés au piège d'un traité perfide. Gènes resta 



^ Yoy. la trèsirjoyeuse, plaisante et récréative histoire composée 
par le loyal serviteur du bon Gheyalier sans paour et sans re- 
prouche, t. XV' de la collect. des Mém., p. 900, 334, 385. 

* Sayonarola, Prediehe quadragenmaU (1544], in-lS ; Predxca 
vigesima prima, p. 211-212. Voy. aussi Pétri Maiiyris Anglerit 
epUtoL Gxxx, cxxzi, etc. c Malheur à toi, mère des arts, 6 belle 
Italie!... etc. 1493. » 



28 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODËRNE. 

en proie aux factions des Adorni et des Fregosi. 
Laurent de Médicis, au lit de mort , refusa Tabso- 
lution à laquelle Savonarole mettait pour condition 
raffranchissement de Florence. A Milan « Ludovic 
le More enferma son neveu en attendant qu'il l'em- 
poisonnât. Roderic Borgia ceignit la tiare sous le 
nom d'Alexandre YL Le moment inévitable était 
venu. 



CBAPITRE II 



OCCIBBRT. — FRASCB ET PATS-BAS, ARGLITIllI ET iCOftl» 

BSPAONI ET PORTUGAL, 
SAK£ LA 8EGOR0B MOITlfi DU ZT* tiftCLB. 



c Avant de se disputer la possession de l'Italie, il 
fallait que les grandes puissances de l'Occident 
sortissent de Tanarchie féodale , et réunissent 
toutes les forces nationales dans la main des rois. 
Le triomphe du pouvoir monarchique sur la féo* 
dalité est le sujet de ce chapitre. Avec la féodalité 
périssent les privilèges et les libertés du moyen 
âge. Ces libertés périssent, comme celles de l'anti- 
quité, parce qu'elles étaient des privilèges. L'éga- 
lité civile devait s'établir par la victoire de la mo- 
narchie*. 

Les instruments de cette révolution furent des 
hommes d'église et des légistes. L'Ëglise ne se 
recrutant que par l'élection, au milieu du système 

* L'égalité fait des progrès rapides au moment même où pé- 
rissent les libertés politiques du moyen-4ge. Celles de TEspagne 
-sont vaincues par Charles-Quint en 1521 , et eà 1523 les cortës 
de Castille permettent à tout le monde de porter Tépée, afin que 
let tournois puissent se défendre contre les nobles. Voy. Ferre- 
ras, ui* partie. 

S. 



30 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

universel d'hérédité qui s'établit peu à peu au 
moyen âge , avait élevé les vaincus au-dessus des 
vainqueurs , les fils des bourgeois et ceux même 
des serfs au-dessus des nobles. C'est à elle que les 
rois demandèrent des ministres dans leur dernière 
lutte contre l'aristocratie. Duprat, Wolsey et Ximé- 
nès, tous cardinaux et premiers ministres, sortaient 
de familles obscures. Ximénès avait commencé 
par enseigner le droit dans sa maison^ Les hommes 
d'église et les légistes étaient imbus des principes 
du droit romain, bien plus favorables que les cou- 
tumes féodales au pouvoir monarchique et à l'éga- 
lité civile. 

La forme de cette révolution présente quelque 
différence dans les divers États. En Angleterre, elle 
est préparée et accélérée par une guerre terrible 
qui extermine la noblesse; en Espagne, elle est 
compliquée par la lutte des croyances religieuses. 
Mais partout elle offre un caractère commun : l'aris- 
tocratie, déjà vaincue par le pouvoir royal, essaye 
de Fébranler en le déplaçant, en renversant les 
maisons, les branches régnantes, pour leur substi- 
tuer des maisons ennemies, des branches rivales 
(Voy. le 1^' de nos tableaux synchr uniques). Les 
moyens employés par les deux .partis sont odieux 



^ Gromedot, fol. 2. — Giannone remarque que, sous Ferdinand- 
le-Bâtard, les lois romaines prévalurent à Naples, sur les lois 
lombardes, par l'influence des professeurs» qui étaient en mém^ 
temps magistrats et avocats. (Uy. UVm, cbap. v.) 



l'RËGIS DE L'HISTOIRE MODERNE. M 

et souvent atroces «La politique, dans l'enfance, ne 
choisit encore qu'entre la violence et la perfidie ; 
voyez plus bas la mort des comtes de Douglas, des 
ducs de Bragance et de Yiseu , surtout celle du 
comte de Mar et des ducs de Clarence et de Guienne. 
Cependant la postérité, trompée par le succès, s'est 
exagéré les talents des princes de cette époque 
(Louis XI, Ferdinand-le-Bâtard, Henri YII, Iwan 111, 
etc.). Le plus habile de tous, Ferdinand-le-Catho« 
lique, n'est qu'un fourbe heureux, aux yeux de 
Machiavel {Lettres familières, avril 1 5d 3 , mai 1514). 

§ I. — France, 1452-1494 «. 

Lorsque la retraite des Anglais permit à la France 
de se reconnaître , les laboureurs , descendant des 
châteaux et des villes fortes où la guerre les avait 
renfermés, retrouvaient leurs champs en friche et 
leurs villages en ruine. Les compagnies licenciées 
continuaient d'infester les routes et de rançonner 
le paysan. Les seigneurs féodaux, qui venaient 
d'aider Charles YII à chasser les Anglais, étaient 
rois sur leurs terres, et ne reconnaissaient aucune 
loi divine ni humaine. Un comte d'Armagnac s'inti- 
tulait comte par la grâce de Dieu , faisait pendre 
les huissiers du parlement, épousait sa propre 

* Sources principaleêt tomes IX, X, XI, XII, XIII, XIV de la col- 
lection des Mémoires, ëîdit. de M. Petitot, particulièrement Mé- 
moires de Gomines ; Histoire des dues de Bourgogne^ par M. de 
Barante, t. VII ; Michelet» Histoire de France, 



32 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

sœur, et battait son confesseur quand il refusait 
de l'absoudre ^ L*on avait vu pendant trois ans le 
frère du duc de Bretagne demander du pain aux 
passants par les barreaux de sa prison, jusqu'à ce 
que son frère le fit étrangler. 

C'est vers le roi que se tournaient les espé- 
rances du pauvre peuple, c^est de lui qu'il atten- 
dait quelque soulagement à sa misère. Le système 
féodal qui^ au x* siècle, avait été le salut de 
l'Europe, en était devenu le fléau. Ce système 
semblait reprendre son ancienne force depuis les 
guerres des Anglais. Sans parler des comtes d'Âl- 
bret, de Foix, d'Armagnac^ et de tant d'autres 
seigneurs, les maisons de Bourgogne, de Bre- 
tagne et d'Anjou le disputaient à la maison royale 
de splendeur et de puissance. 

Le comlé de Provence, héritage de la maison 
d'Anjou, était une espèce de centre pour les popu- 
lations du Midi, comme la Flandre pour celles du 
Nord; elle joignait à ce riche comté T Anjou, le 
Maine et la Lorraine, entourant ainsi de tous côtés 
les domaines du roi. L'esprit de l'antique cheva- 
lerie semblait s'èlre réfugié dans cette famille 
héroïque : le monde était plein des exploits et 
des malheurs du roi René et de ses enfants. Pen- 
dant que àa fille Marguerite d'Anjou soutenait 

*■ Pièces du procès de Jean IV, comte d'Armagnac, citées pal 
les auteurs de VÂrt de vérifier les dates. C'est Jean V qui épousa 
sa sœur. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODER^IE. 35 

dans dix batailles les droits de la Rose rouge, Jean 
de Calabre, son fils, prenait, perdait le royaume 
de Naplest et mourait au moment où l'enthou- 
siasme des Catalans le portait au trône d'Aragon. 
Des espérances si castes, des guerres si lointaines, 
annulaient en France la puissance de cette mai- 
son. Le caractère de son chef était d'ailleurs peu 
propre à soutenir une lutte opiniâtre contre le 
pouvoir royal. Le bon René, dans ses dernières 
années, ne s occupait guère que de poésie pasto- 
rale, de peinture et d'astrologie. Lorsqu'on lui 
apprit que Louis XI lui avait pris TÂnjou, il pei- 
gnait une belle perdrix grise, et n'interrompit 
point son travail* 

Le véritable chef de la féodalité était le duc de 
Bourgogne. Ce prince, plus riche qu'aucun roi de 
l'Europe, réunissait sous sa domination des pro- 
vinces françaises et des États allemands, une 
noblesse innombrable, et les villes les plus com- 
merçantes de l'Europe. Gand et Liège pouvaient 
mettre chacune quarante mille hommes sur pied. 
Mais les éléments qui composaient cette grande 
puissance étaient trop divers pour bien s'accor- 
der. Les Hollandais ne voulaient point chèir aux 
Flamands, ni ceux-ci aux Bourguignons. Une 
implacable haine existait entre la noblesse des 
châteaux et le peuple des villes marchandes. Ces 
fières et opulentes cités mêlaient avec l'esprit 
industriel des temps modernes la violence des 



51 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

mœurs féodales. Dès que la moindre atteinte était 
portée aux privilèges de Gand, les doyens des 
métiers sonnaient la cloche de Roland, et plan* 
taient leurs bannières dans le marché. Alors le 
duc montait à cheval avec sa noblesse, et il fallait 
des batailles et des torrents de sang. 

Le roi de France au contraire était soutenu par 
les villes. Dans ses domaines, les petits étaient 
bien protégés contre les grands. C'était un bour- 
geois, Jacques Cœur, qui lui avait prêté Targent 
nécessaire pour reconquérir la Normandie. Par- 
tout le roi réprimait la licence des gens de guerre. 
Dès 1441, il avait débarrassé le royaume des 
compagnies^ en les envoyant contre les Suisses, 
qui en firent justice à la bataille de Saint- Jacques. 
En même temps, il fondait le parlement de Tou- 
louse, étendait le ressort du parlement de Paris, 
malgré les réclamations du duc de Bourgogne, et 
limitait toutes les justices féodales. En voyant un 
d'Armagnac exilé, un d'Alençon emprisonné, un 
bâtard de Bourbon jeté à la rivière, les grands 
apprenaient qu'aucun rang ne mettait au-dessus 
des lois. Une révolution si heureuse faisait accueil- 
lir avec confiance toutes les nouveautés favorables 
au 'pouvoir monarchique. Charles VU créa une 
armée permanente de quinze cents lances, insti- 
tua la milice des francs-archers, qui devaient 
rester dans leurs foyers et s'exercer aux armes 
les dimanches ; il mit sur les peuples une taille 



l'RËGIS bE L'HISTOIRE MODERNE. 35 

perpétuelle sans l'autorisation des États-généraux, 
et personne ne murmura (1444). 

Les grands eux-mêmes concouraient à augmen- 
ter le pouvoir royal, dont ils disposaient tour-à- 
tour. Ceux qui ne gouvernaient point le roi se 
contentaient d'intriguer auprès du dauphin et de 
Texciter contre son père. Tout changea de face 
lorsque Charles YII succomba aux inquiétudes 
que lui donnait son fils, retiré en Bourgogne 
(1461). Aux funérailles du roi, Dunois dit à toute 
la noblesse assemblée : « Le roi notre maitre est 
« mort ; que chacun songe à se pourvoir. » 

Louis XI n'avait rien de ce caractère chevale- 
resque en faveur duquel les Français pardonnaient 
tant de faiblesses à Charles YII. Il aimait les négo- 
ciations plus que les combats, s'habillait pauvre- 
ment et s'entourait de petites gens. Il prenait un 
laquais pour héraut, un barbier pour gentil- 
homme de la chambre, appelait le prévôt Tristan 
son compère. Dans son impatience d'abaisser les 
grands, il renvoie dès son arrivée tous les minis- 
tres de Charles VII; il ôte aux seigneurs toute 
influence dans les élections ecclésiastiques, en 
abolissant la Pragmatique ; irrite le •duc de Bre- 
tagne, en essayant de lui ôter les droits régaliens ; 
le comte de Charolais, fils du duc de Bourgogne, 
en rachetant à son père les villes de la Somme, 
et en voulant lui retirer le don de la Normandie ; 
enfin il mécontente tous les nobles en ne tenant 



56 PRiCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

nul compte de leurs droits de chasse, l'ofiense la 
plus sensible peut-être pour un gentilhomme de 
cà temps. 

Les grands n'éclatèrent pas avant que l'affai- 
blissement du duc de Bourgogne eût mis toute 
Fautoritè entre les mains de son fils, le comte de 
Charolais, depub si célèbre sous le nom de Charles- 
le-Téméraire. Alors le duc Jean de Calabre, le duc 
de Bourbon, le duc de Nemours, le comte d'Âr- 
magnac, le sire d'Albret, le comte de Dunois, et 
beaucoup d'autres seigneurs se liguèrent pour le 
bien public avec le duc de Bretagne et le comte de 
Charolais. Ils s'entendirent, par leurs envoyés, 
dans l'église de Notre-Dame de Paris, et prirent 
pour signe de ralliement une aiguillette de soie 
rouge. A cette coalition presque universelle de la 
noblesse le roi essaya d'opposer les villes, et sur- 
tout Paris. 11 y abolit presque toutes les aides, se 
composa un conseil de bourgeois et de membres 
du parlement et de l'université; il confia la reine 
à la garde des Parisiens et voulut qu'elle fit ses 
couches dans leur ville, la ville du monde qu'il 
aimait le mieux. Il y eut peu d'ensemble dans 
l'attaque des confédérés. Louis XI eut le temps 
d'accabler le duc de Bourbon. Le duc de Bretagne 
ne joignit l'armée principale qu'après la bataille 
de Montlhéri. On avait si bien oublié la guerre 
depuis l'expulsion des Anglais, qu'à l'exception 
d'un petit nombre de corps, chaque armée s'en- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE VODERNE. 37 

fait de son côté ^ Alors le roi entama des négo- 
ciations insidieuses, et la dissolution imminente 
de la ligue décida les confédérés à traiter (à Con- 
flans et à Saint-Maur, 1465). Le roi leur accorda 
toutes leurs demandes ; à son frère« la Normandie, 
province qui faisait à elle seule le tiers des reve- 
nus du roi; au comte de Charolais, les villes de 
la Somme; à tous les autres, des places fortes, 
des seigneuries et des pensions. Pour que le bien 
public ne parût pas entièrement oublié, on sti- 
pula, pour la forme, qu'une assemblée de nota- 
bles y aviserait. La plupart des autres articles ne 
furent pas exécutés plus sérieusement que le der- 
nier; le roi profita d'une révolte de Liège et de 
Dinant contre le duc de Bourgogne, pour repren- 
dre la Normandie; fit annuler par les États du 
royaume (à Tours, 1466) les principaux articles 
du |railé de Conflans, et força le duc de Bretagne 
à renoncer à l'alliance du courte de Charolais, 
devenu duc de Bourgogne. 

Louis XI, qui espérait encore apaiser ce dernier 
à force d'adresse, alla lui-même le trouver à 
Péronne (1468). Il y était à peine que le duc 
apprit la révolte des Liégeois, soulevés contre lui 
par les agents du roi de France. Ils avaient 
emmené prisonnier Louis de Bourbon, leur évê- 
qiie, massacré l'archidiacre, et, par un jeu hor- 

^ComineSi liv. I, ch. it. 



38 PRÉCIS DE L'HISTOIRE NODBRME. 

rible, s'étaient jeté ses membres les ims aui 
autres. La fureur du duc de Bourgogne fut telle 
que le roi craignit un instant pour sa vie. Il 
voyait dans Tenceinte du château de Péronne la 
tour où le comte de Yermandois avait iait autre- 
fois périr Charles-le-Simple. 11 en fut quitte à 
meilleur marché. Le duc se contenta de lui faire 
confirmer le traité de Gonflans, et de l'emmener 
devant Liège pour voir ruiner cette ville. Le roi, 
de retour, ne manqua pas de faire annuler encore 
par les États tout ce qu'il venait de jurer. 

Alors se forma contre lui une confédération 
plus redoutable que celle du bien public. Son 
frère, à qui il venait de donnei* la Guienne, et les 
ducs de Bretagne et de Bourgogne y avaient 
attiré la plupart des seigneurs auparavant fidèles 
au roi. Ils appelaient le roi d'Aragon, Juan II, qui 
réclamait le Roussillon et le roi d'Angleterre, 
Edouard IV, beau-frère du duc de Bourgogne, qui 
sentait le besoin d'affermir son règne en occupant 
au dehors l'esprit inquiet des Anglais. Le duc de 
Bretagne ne dissimulait point les vues des confé- 
dérés. « J'aime tant le bien du royaume de France, 
disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais six. » 
Louis XI n'avait pas à espérer d'être soutenu cette 
fois par les villes, qu'il écrasait d'impôts. La mort 
de son frère pouvait seule rompre la ligue : son 
frère mourut. Le roi, qui se faisait instruire des 
progrès de la maladie, ordonnait des prières 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE VORERBE. 30 

publiques pour la sauic du duc de Guienne, et 
faisait avancer des troupes pour s'emparer de son 
apanage. Il étoufla la procédure <;ommencée contre 
le moine qu'on soupçonnait d'avoir empoisonné 
le prince, et fil répandre que le diable l'avait 
étranglé dans sa prison. 

Débarrassé de son frère, Louis XI repoussa 
Juan II du Houssillon, Charles*ie-Téméraire de la 
Picardie, et s'assura de tous les ennemis qu'il 
avait dans le royaume ^ Mais le plus grand dan- 
ger n'était point passé. Le roi d'Angleterre débar- 
qua à Calais, en réclamant, comme de coutume, 
son royaume de France. La nation anglaise avait 
fait de grands efforts pour cette guerre. Le roi, 
dit Comines, avait dans son armée dix ou douze 
hommes, tant de Londres que d'autres villes, gros 
et gras, qui étaient les principaux entre les com- 
munes d'Angleterre, et qui avaient tenu la main à 
ce passage et à lever cette puissante armée. Au 
lieu de recevoir les Anglais à leur arrivée, et de 
les guider dans ce pays où tout était nouveau pour 
eux, le duc de Bourgogne s'en était allé guerroyer 
en Allemagne. Cependant le temps était mauvais; 



* Du ducd'Alençon, en l'emprisonnant (1472) ; du nA René, en 
lui enlevant l'Ai^ou (1474); du duc de Bourbon, en donnant Anne 
de France à son frère (1473-74), et en le nommant lui-même son 
lieutenant dans plusieurs provinces du niidi (1475); enGn du comte 
d'Armagnac et de Charles d'Albret (1473), du duc de Nemours et 
du connétable de Saint-Pol (1475-77), en les faisant mettre à 
mort tous les quatre. 



40 PRÉCIS DE L'HISTOIRE ÏODERKB. 

quoique Edouard eût soin de faire loger eii bonne 
tente les hommes des communes qui V avaient suivie 
ce n'était point la vie qu'ils avaient accoutumée^ 
Us en furent bientôt las ; ils avaient cru qu'ayant 
une fois fasse la mer, ils auraient une bataille au 
bout de trois jours (Comines, L iy, ch. xi). Louis 
trouva moyen de faire accepter au roi et à ses 
favoris des présents et des pensions, traita tous 
les soldats à table ouverte, et se félicita de s'être 
ainsi défait, pour quelque argent, d une armée 
qui venait conquérir la France. 

Dès cet le époque, il n'eut plus rien à craindre 
de Charles-le-Téméraire. Ce prince orgueilleux 
avait conçu le dessein de rétablir dans de plus 
vastes proportions l'ancien royaume de Bour- 
gogne, en réunissant à ses Étals la Lorraine, la 
Provence, le Dauphiné et la Suisse. Louis XI se 
garda bien de l'inquiéter; il prolongea les trêves, 
elle laissa s'aller heurter contre V Allemagne. En 
effet, le duc ayant voulu forcer la ville de Neuss 
de recevoir un des deux prétendants à l'archevê- 
ché de Cologne, tous les princes de l'Empire 
vinrent l'observer avec une armée de cent mille 
hommes* Il s'obstina une année entière, et ne 
quitta ce malheureux ^iége que pour tourner ses 
armes contre les Suisses. 

Ce peuple de bourgeois et de paysans affranchis 
depuis deux siècles du joug de la maison d'Autri- 
che était toujours haï des princes et de la noblesse. 



PUËGIS DE L*HIbTOIRE UODERNE. 41 

Louis XI, encore dauphin, avait éprouvé la valeur 
des Suisses à la bataille de Saint-Jacques, où 
seize cents d'entre eux s'étaient fait tuer plutôt que 
de reculer devant vingt mille hommes. Néanmoins 
le sire d'Hagenbach, gouverneur du duc de Bour- 
gogne dans le comté de Ferrctte, vexait leurs alliés 
et ne craignait pas de les insulter eux-mêmes. 
Nousécorcherons V ours de Beme^ disait-il, et nous 
en ferons une fourrure. La patience des Suisses 
se lassa ; ils s'allièrent avec les Autrichiens, leurs 
anciens ennemis, firent décapiter Hagenbach, et 
battirent les Bourguignons à Héricourt. Ils essayè- 
rent d'apaiser le duc de Bourgogne ; ils lui expo- 
saient qu'il n'avait rien à gagner contre eux : 
Uy a plus d'or^ disaient-ils, dans les éperons de 
vos chevaliers j que vous n'en trouverez dans tous 
nos cantons. Le duc fut inflexible. Ayant envahi 
la Lorraine et la Suisse, il prit Granson, et fit 
noyer la garnison qui s'était rendue sur sa parole. 
Cependant l'armée des Suisses avançait : le duc 
de Bourgogne eut l'imprudence d'aller à sa ren- 
contre, et de perdre ainsi l'avantage que la plaine 
donnait à sa cavalerie. Placé sur la colline qui 
porte encore aujourd'hui son nom, il les vit fondre 
du haut des montagnes, en criant Granson I Gran- 
son ! En même temps on entendait dans toute la 
vallée ces deux trompes d'une monstrueuse gran- 
deur, que les Suisses avaient, disaient-ils, reçues 
autrefois de Charlemagne, et qu'on nommait le 



42 PRÉCIS DE rfllSTOIRE MODERNE. 

taureau d'Dri et la vache d'Undèrwalden. Rien 
n'arrêta les confédérés. Les Bourguignons essayè- 
rent toujours inutilement de plonger dans cette 
forêt de piques qui s'avançait au pas de course. 
La déroute fut bientôt complète. Le camp du duc, 
ses canons, ses trésors, tombèrent entre lés inains 
des vainqueurs. Mais ceux-ci ne savaient pas tout 
ce qu'ils avaient gagné. L'un d'eux vendit pour 
un écu le gros diamant du duc de Bourgogne ; 
l'argent de son trésor fut partagé sans compter, et 
mesuré à pleins chapeaux. Cependant le malheur 
n'avait point instruit Charles-le-Téméraire. Trois 
mois après il vint attaquer les Suisses à Morat, et 
éprouva une défaite bien plus sanglante. Les vain- 
queurs ne firent point de prisonniers, et élevèrent 
un monument avec les ossements des Bourgui- 
gnons, Cruel comme à Moral ^ fut longtemps un 
dicton populaire parmi les Suisses (1476). 

Cette défaite fut la ruine de Charles-le-Témé- 
raire. II avait épuisé ses bonnes villes d'hommes 
et d'argent ; depuis deux ans il tenait ses gentils-' 
hommes sous les armes. Il tomba dans une mélan- 
colie qui approchait du délire, laissant croître sa 
barbe et ne changeant plus de vêtement. Il s'obs- 
tinait à vouloir chasser de Lorraine le jeune René 
qui venait d'y rentrer. Ce prince, qui avait com- 
battu pour les Suisses, qui se plaisait à parler 
leur langue, qui prenait quelquefois leur costume, 
les vit bientôt venir à son secours. Le duc de 



PRÉCIS OE L*HISTO\RE MODERNE. 43 

Bourgogne, réduit à trois mille hommes, ne vou- 
lut point fuir devant un enfant^ mais il avait lui- 
même peu d'espérance; du moment de combaltrc^ 
l'Italien Campo-Basso, auprès duquel Louis XI 
marchandait depuis longtemps la vie de Charles- 
le-Téméraire, arracha la croix rouge, et commença 
ainsi la défaite des Bourguignons (1477). Quel- 
ques jours après on retrouva le corps du prince ; 
on l'apporta en grande pompe à Nancy ;, René vint 
lui jeter de l'eau bénite et lui prenant la main : 
Beau cousin^ lui dit-il, Dieu ait votre âme ! vous 
nous avez fait motdt maux et douleurs. Mais le 
peuple ne voulut pas. croire à la mort d'un prince 
qui depuis si longtemps occupait la renommée. 
On assurait toujours qu'il ne tarderait pas à repa- 
raître ; et, dix ans après, des marchands livraient 
gratuitement des marchandises, sous condition 
qu'on leur paierait le double au retour du grand 
duc de Bourgogne. 

La chute de la maison de Bourgogne affermit 
pour toujours celle de France. Les possesseurs 
des trois grands fiefs, Bourgogne, Provence, Bre- 
tagne, étant morts sans enfants mflles, nos rois 
démembrèrent la première succession (1477), re- 
cueillirent la seconde en vertu d'un testament 
(1481), et la troisième par un mariage (1491). 

D'abord Louis XI espérait acquérir tout l'hëri- 
lage de Charles-le-Téméraire en mariant le dau- 
phin à sa fille Marie de Bourgogne. Mais les états 



44 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

de Flandre, las d'obéir aux Français, donnèrent 
la main de leur souveraine à Maximîlien d'Autri- 
che, depuis Empereur et grand-père de Charles- 
Quint. Ainsi commença la rivalité des maisons 
d'Autriche et de France. Malgré la défaite des 
Français à Guinegate, Louis XI resta du moins 
maître de l'Artois et de la'Franche-Comté, qui, 
par le traité d'Arras (1481), devaient former la 
dot de Marguerite, fille de l'archiduc, promise au 
dauphin (Charles YIII). 

Lorsque Louis XI laissa le trône à son fils en- 
core enfant (1483), la France, qui avait tant souf- 
fert en silence, éleva la voix. Les états, assemblés 
en 1484 par la régente Anne deBeaujeu, voulaient 
donner à leurs délégués la principale influence 
dans le conseil de régence ; ne voter Fimpôt que 
pour deux ans, au bout desquels ils seraient de 
nouveau assemblés ; enfin, régler eux-mêmes la 
répartition de l'impôt. Les six nations entre les- 
quelles les états étaient divisés commençaient à se 
rapprocher, et voulaient se former toutes en pays 
d*états, comme le Languedoc et la Normandie, 
lorsqu'on prononça la dissolution de l'assemblée. 
La régente continua le règne de Louis XI par sa ^ 
fermeté à l'égard des grands. Elle accabla le duc 
d'Orléans qui lui disputait la régence, et réunit la 
Bretagne à la couronne en mariant son frère avec 
l'héritière de ce duché (1491). Ainsi fut accompli 
l'ouvrage de l'abaissement des grands. La France 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 45 

atteignit cette unité qui allait la rendre redou- 
table à toute l'Europe. Aux vieux serviteurs de 
Louis XI succède une autre génération, jeune et 
ardente comme son roi. Impatient de faire valoir 
les droits qu'il a hérités de la maison d'Anjou sur 
leroyaume de Naples, Charles YIU apaise à force 
d'argent la jalousie du roi d'Angleterre, rend le 
Roussillon à Ferdinand-le-Catholique, à Maximi- 
lien l'Artois et la Franche^omtë : il n'hésite point 
à sacrifier trois des plus fortes barrières de la 
France. La perte de quelques provinces importe 
peu au conquérant futur du royaume de Naples et 
de Fempire d'Orient. 



i II. — SUITE DU CHAPITRE II. 

ANGLETBRRK, 1454-1509; £g088B, 1451-161S. 

Toujours battus depuis un siècle par les Anglais, 
les Français avaient enfin leur tour. A chaque 
campagne, les Anglais, chassés de nos villes par 
Dunois ou Richemont, revenaient dans leurs pro- 
vinces couverts de honte, et s'en prenaient à leurs 
généraux, à leurs ministres ; c'étaient tantôt les 
querelles des oncles du roi, tantôt le rappel du 
duc d'York, qui avaient causé leurs défaites. Au 
vainqueur d'Azincourt avait succédé le jeune Henri 

s. 



46 PRÉCIS DE L'HISTOIRE ÏODERN&. 

YI, dont rinnocence et la douceur étaient si peu 
faites pour ces temps de troubles , et dont 
la faible raison acheva de s^égarér au corn- 
mcncement de la guerre civile. Tandis que le 
revenu actuel de la couronne était tombé à 5,000 
livres sterbng S plusieurs grandes familles avaient 
réuni des fortunes royales par des mariages et des 
successions. Le seul comte de Warwick, le dernier 
et le plus illustre-exemple de Thospitalité féodale, 
nourrissait journellement dans ses terres jusqu'à 
trente mille personnes. Quand il tenait maison à 
Londres, ses vassaux et ses amis consommaient 
six bœufs par repas. Cette fortune colossale était 
soutenue par tous les talents d'un chef de parti. 
Son intrépidité était étrangère au point d'honneur 
chevaleresque ; cet homme, qu'on avait vu atta- 
quer une flotte double de la sienne, myait sou- 
vent sans rougir lorsqu'il voyait plier les siens. 
Impitoyable pour les nobles, il épargnait le peuple 
dans les batailles. Comment s'étonner qu'il ait mé- 
rité le surnom àe faiseur de rois? 

La cour, déjà si faible contre de tels hommes, 
aggravait encore, comme à plaisir, le méconten- 
tement du peuple. Lorsque la haine des Anglais 
contre la France était aigrie par tant de revers, on 
leur donna une reme fiançaise. La belle Margue- 
rite d'Anjou, fille du roi René de Provence, devait 

^ Voir Hume et Lingard, pMsim, et spécialement Gomines, 
liv. UI, cbap. TK. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 47 

porter en Angleterre Pesprit héroïque de sa famille, 
mais non ses douces vertus. Henri achète sa main 
par la cessioil du Maine et de l'Anjou ; au lieu de 
recevoir une dot, il en donne une. Un an s'ëcoule 
à peine depuis ce mariage, et l'oiicle du roi, le ban 
duc de Glocester, que la nation adorait parce qu'il 
voulait toujours la guerre, est trouvé mort dans 
son lit. Les mauvaises nouvelles arrivent de France 
coup sur coup ; on s'indigne encore de la perte du 
Maine et de l'Anjou, et Ton apprend que Rouen, 
que la Normandie entière est aux Français ; leur 
armée ne trouve en Guyenne aucune résistance. 
Pas un soldat n*est envoyé d'Angleterre, pas un 
gouverneur n'essaie de résister, et, au mois d'août 
1451 , l'Angleterre n'a plus sur le continent que 
la ville de Calais. 

L'orgueil national, si cruellement humilié, com- 
mença à chercher un vengeur. Les regards se 
tournèrent vers Richard, d'York, dont les droits, 
prescrits, il est vrai, depuis longtemps, étaient 
supérieurs à ceux de la maison de Lancastre. A 
lui se rallièrent les Nevil et une grande partie de 
la noblesse. Le duc de SufTolk, le favori de la 
reine, fut leur première victime. Un imposteur 
souleva ensuite les hommes de Kent, toujours 
prêts à commencer les révolutions, les conduisit 
à Londres et fit tomber la tète de lord Sa y, autre ^ 
ministre de Henri. Enfin, les partisans de Richard 
lui-même vinrent en armes à Saint-Alban de* 



48 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

mander à ce qu'on leur livrât Sommerset, qui, 
après avoir perdu la Normandie, était devenu 
premier ministre. Yoilà le premier sang versé 
dans cette guerre qui doit durer trente ans, qui 
doit coûter la vie à quatre-vingts princes, et exter- 
miner l'ancienne noblesse du royaume. Le duc 
d'York fait son roi prisonnier, le reconduit en 
triomphe à Londres, et se contente du titre de 
protecteur (1455). 

Cependant Marguerite d'Anjou arme les comtés 
du Nord, ennemis constants des innovations. Elle 
est battue àNorthampton. Henri tombe de nouveau 
entre les mains de ses ennemis, et le vainqueur, 
ne dissimulant plus ses prétentions, se fait dé* 
clarer par le Parlement héritier présomptif du 
trône. Il touchait ainsi au but de son ambition, 
lorsqu'il rencontra près de Wakefield l'armée que 
rinfatigable Marguerite avait encore rassemblée. 
II accepta le combat, malgré l'infériorité de ses 
forces, fut vaincu, et sa tète, ornée par la reine 
d'un diadème de papier, fut plantée sur la mu- 
raille d'York. Son fils, à peine âgé de douze ans, 
fuyait avec son gouverneur, lorsqu'on l'arrête an 
pont de Wiakefield. L'enfant tombe à genoux, in- 
capable de parler, et le gouverneur l'ayant 
nommé : a Ton père a tué mon père, s'écrie lord 
« Glifford, il faut que tu meures aussi, toi et les 
a tiens ; » et il le poignarde. Cette barbarie sem- 
bla avoir ouvert un abimc entre les deux partis; 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 40 

les échafauds furent désormais dressés sur les 
champs de bataille, et attendirent les vaincus. 

Alors commença d'une manière régulière la 
lutte de la Rose blanche et.de la Rose rouge, tels 
étaient les signes de ralliement d'Wk et de Lan- 
castre. Wamvick fait proclamer roi, parla popu- 
lace de Londres, le iils du duc d'York sous le 
nom d'Edouard lY (1461). Enfant de la guerre 
civile, Edouard versait volontiers le sang, mais il 
intéressait le peuple par le malheur de son père 
et de son frère : il n'avait que vingt ans, il aimait 
le plaisir, et c'était le plus bel homme du siècle. 
Le parti de Lancastre n'avait pour lui que la longue 
possession du trône et les serments du peuple. 
Lorsque la reine entraînait vers le midi la tourbe 
effrénée des paysans du nord, qui ne se payaient 
que par le pillage, Londres et les plus riches pro- 
vinces s'attachaient à Edouard comme à un défen- 
seur. 

Bientôt Warwick conduisit son jeune roi contre 
elle jusqu'au village de Toiivton. C'est là que, pen* 
dant tout un jour, sous une neige épaisse, combat- 
tirent les deux partis avec une fureur peu com- 
mune, même dans les guerres civiles. Wamvick, 
voyant plier les siens, tue son cheval, baise la 
croix que formait la garde de son épée, et jure 
qu'il partagera le sort du dernier des soldats. Les 
Lancastriens sont précipités dans les eaux du 
Cock. Edouard défend de faire quartier aux vain- 



SO PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

eus; trente-huit mille hommes sont noyés ou 
massacrés. La reine ne ménageant plus rien» s'a- 
dressa aux étrangers, aut Français; déjà elle 
avait livré Berwick aux Écossais ; elle passa en 
France, et promit à Louis XI de lui donner Calais 
en gage pour en obtenir un faible et odieux se- 
cours. Mais la flotte qui portait ses trésors fut 
brisée par la tempête; elle perdit la bataille 
d'Exham et ses dernières espérances (1463). Le 
malheureux Henri retomba bientôt au pouvoir de 
ses ennemis. La reine parvint en France avec son 
fils, à travers les plus grands dangers. 

Après la victoire vint le partage des dépouilles. 
Warwick et les autres Nevil eurent la part princi- 
pale. Mais bientôt ils virent succéder à leur crédit 
les parents d'Elisabeth Widewile, simple lady, que 
l'imprudent amour d'Edouard avait élevée au 
trône S Alors le faiseur de rois ne songea plus qu'à 
détruire son ouvrage ; il négocia avec la France, 
souleva le nord de T Angleterre, attira dans son 
parti le frère même du roi, le duc de Clarence, et 
se rendit maître de la personne d'Edouard. L'An- 
gleterre eut un instant deux rois prisonniers. 
Mais Warwick se vit bientôt obligé de fuir avec 
€larence, et de passer sur le continent. 

* D'après une tradition généralement suivie, Warwick aurait 
négocié en France le mariage du roi d'Angleterre avec Bonne de 
Savoie, belle-sœur de Louis XI, pendant qu'Edouard épousait Eli- 
sabeth Widewile. Cette tradition n'est point confirmée par le té* 
moignage des trois principaux historiens contemporains. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERNE. 51 

' Cki ne pouvait renverser York que par les forces 
de Laocastre. Warwick se réconcilie avec celte 
même Marguerite d'Anjou qui avait fait décapiter 
son père, et repasse en Angleterre sur les vais- 
seaux du roi de France. En vain Charles-le-Tt'mé- 
raire avait averti l'indolent Edouard ; en vain le 
peuple chantait dans ses ballades le nom de 
l'exilé, et faisait allusion, dans les spectacles 
informes de cet âge, à son infortune et à ses ver- 
tus. Edouard ne se réveilla qu'en apprenant que 
Warwick marchait à lui avec plus de soixante 
mille hommes. Trahi par les siens à Nottingham, 
il se sauva si précipitamment, qu'il aborda pres- 
que seul dans les États du duc de Bourgogne 
{1470). 

Pendant que Henri VI sort de la tour de Londres, 
et que le roi de France célèbre, par des fêles pu- 
bliques, le rétablissement de son allié, Clarence, 
qui se repent d'avoir travaillé pour la maison de 
Lancastre, rappelle son frère en Angleterre. 
Edouard part de Bourgogne avec les secours que 
le duc lui fournit secrètement, débarque à Ravens- 
pur, au lieu même où Henri IV aborda autrefois 
pour renverser Richard H ; il s'avance sans obsta- 
cle, et déclare sur la route qu'il réclame seule- 
ment le duché d'York, héritage de son père II 

prend la plume d'autruche ' et fait crier par Les 

/ Que portaient les partisans du prince de Galles, fils da 
Henri lY. 



53 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

siens : Longue vie au roi Henri! Mais, dès que 
son armée est assez forte, il lève le masque et 
vient disputer le trône aux Lancastriens dans la 
plaine de Barnet. La trahison de Clarence, qui 
passa à son frère avec douze mille hommes, et 
Terreur qui fil confondre le soleil que portait ce 
jour-là dans ses armes le parti d'Edouard avec 
rétoile rayonnante du parti opposé., entraînèrent 
la perte de la bataille et la mort du comte de 
Warwick. Marguerite, attaquée avant d'avoir 
réuni les forces qui lui restaient, fut vaincue et 
prise avec son fils à Teukesbury. Le jeune prince 
fut conduit dans la tente du roi : a Qui vous a 
« rendu si hardi, lui dit Edouard, pour entrer 
« dans mes États? — Je suis venu, répondit fié- 
« rement le jeune prince, défendre la couronne 
« de mon père et mon propre héritage. » Edouard^ 
irrité, le frappa de son gantelet au visage, et ses 
frères, Clarence et Glocester, ou peut-être leurs 
chevaliers, se jetèrent sur lui et le percèrent de 
coups. 

Le jour même de l'entrée d'Edouard à Londres» 
on dit que Henri YI périt à la Tour, de la main 
même du duc de Glocester (1471). Dès lors le 
triomphe de la Rose blanche fut assuré. Edouard 
n'eut plus à craindre que ses propres frères. Il 
prévint Clarence en le faisant mourir sous de vains 
prétextes, mais il fut empoisonné par Glocester, 
si Ton doit en croire le bruit qui courut (1483)« 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 53 

( Voyez plus haut son expédition en France. ) 
A peine Edouard laisse-t-ii le trône à son jeune 
fils Edouard Y, que le duc de Glocestcr se fait 
nommer protecteur. La reine-mère, qui savait trop 
quelle protection elle avait à attendre de cet 
homme, dont l'aspect seul faisait horreur, s'était 
réfugiée à Westminster; le respect du lieu saint 
n'arrêtant point Richard, elle lui remit en trem- 
blant ses deux fils. Mais il ne pouvait rien entre- 
prendre contre eux avant d'avoir fait périr leurs 
défenseurs naturels, lord Hastings surtout, Tami 
personnel d'Edouard lY. Richard entre un jour 
dans la salle du conseil avec un air enjoué ; puis 
changeant' tout à coup de visage : a Quelle peine, 
« s'ècrie-t-il, méritent ceux qui complotent la 
« mort du Protecteur? Voyez dans quel état la 
« femme de mon frère et Jeanne Shore (c'était la 
<K maltresse d'Hastings) m'ont réduit par leurs 
« sortilèges! » et il montrait un bras desséché 
qu'il avait dans cet état depuis sa naissance. En- 
suite, s'adressant à Hastings : « C'est vous qui 
« êtes l'instigateur de tout cela. Par saint Paul I 
« je ne dînerai pas qu'on ne m'ait apporté votre 
« tête. » Il frappe sur une table ; des soldats fon? 
dent dans la salle, entraînent Hastings, et le déca- 
pitent dans la cour, sur une pièce de charpente 
qui se trouvait là. Alors le parlement déclare les 
deux jeunes princes bâtards et fils de bâtards. Un 
docteur Shaw prêche au peuple que les rejetons 



54 PRÉCIS DE L'HibTOiRB HODBRNB. 

illégitimes ne profiteront pas; une douzaine d'ou- 
vriers jettent leurs bonnets en l'air en criant : 
Vive le roi Richard ! et il accepte la couronne jpour 
se confermer aux ordres du peuple. ' 

Ses neveui furent étouffés à la Tour, et, lon^ 
temps après. Ton retrouya deux squelettes d'en^ 
fants sous l'escalier de la prison. 

Cependant le trône de Richard IIl était mal 
affermi. 11 restait au fond de la Bretagne un reje- 
ton de Lancastre, Henri Tudor de Richmont, dont 
les droits à la couronne étaient plus que douteux. 
Il était, par son aïeul Owen Tudor, d'origine gal- 
loise. Les Gallois rappelèrent ^ Si Ton excepte les 
comtés du nord, où Richard avait beaucoup de 
partisans, toute l'Angleterre attendait Richmont 
pour se déclarer en sa faveur. Richard, ne sachant 
à qui se fler, précipita la crise, et s'avança jusqu a 
Bosworth. A peine les deux armées étaient en pré- 
sence, qu'il reconnut dans les rangs opposés les 
Stanley, qu'il croyait pour lui. Alors il s'élance, la 
couronne en tète, en criant : <x Trahison 1 trahi- 
son 1 x> tue de sa main deux gentilshommes, ren- 
verse l'étendard ennemi, et se fait jour jusqu'à 
son rival ; mais il est accablé par le nombre. 
Lord Stanley lui arrache la couronne et la place 
6ur la tête de Henri. Le corps dépouillé de Rictiard 
fut mis derrière un cavalier, et conduit ainsi à 

* Thierry, Hist. de la cMiQuéte de V Angleterre par les Nop* 
nuiads. u !•». 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE UODERNE. . 55 

Leicester, la tête pendant d'un côté et les [âeds dé 

rautre(1485). 

' Henri réunit les droite des deux maisons rivales 

par son mariage avec Elisabeth, fille d'Edouard IV. 

> 

Mais son règne fut longtemps troublé par les intri- 
gues de la veuve d'Edouard et de la sœur de ce 
prince, duchesse douairière de Bourgogne. Elles 
suscitèrent d'abord contre lui un jeune boulanger 
qui se faisait passer pour le comte de Warwîck, 
fils du duc de Ciarence. Henri ayant tléfirit les par- 
tisans de Hmposteur à la bataille de Stoké, Fem- 
ploya comme marmiton dans àescuisinés^et peu 
après, en récompense de sa bonne conduite, lui 
donna la charge de fauconnier*. 

Un rival plus redoutable s'éleva ensuite contre 
lui. Ce personnage mystérieux, qui ressemblait à 
Edouard IV, prenait le nom du second fils de ce 
prince. La duchesse de Bourgogne le réconnut 
pour son neveu, après un examen solennel, et le 
nomma publiquement la Robe blanche d'Angle- 
tevre. Charles VIII le traita en rm ; Jacques III, 
le roi d'Ecosse, lui donna en mariage une de ses 
parentes ; mais ses tentatives ne furent point heu- 
reuses. Il envahit successivement l'Irlande, le 
nord de l'Angleterre, le comté de Cornouailles, et 
fut toujours repoussé. Les habitants de ce comté, 
trompés dans les espérances qu'ils avaient con- 
çues à l'avènement d'un prince de race galloise, 
rtfusèrent de payer les impôts, et jurèrent de 



56 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

mourir ppur le prétendant. 11 n'en fut pas moins 
fait prisonnier, et forcé de lire, dans la salle de 
Westminster, une confession signée de sa main. 
Il y reconnaissait qu'il était né à Tournay, d'une 
famille juive, et qu'il s'appelait Perkin Warbeck. 
Un nouvel imposteur ayant pris te nom du comte 
de Warwick, Henri Vil voulut terminer ces trou- 
bles, et fit mettre à mort le véritable comte de 
Warwick, prince infortuné dont la naissance fai- 
sait tout le crime, et qui, dès ses premières an*- 
nées, était enfermé dans la Tour de Londres. 

Telle fut la fin des troubles qui avaient coûté 
tant de sang à l'Angleterre. Qui fut vaincu dans 
cette longue lutte? ni York ni Lancastre, mais 
Faristocratie anglaise, décimée dans les batailles, 
dépouillée par les proscriptions. Si l'on en 
croyait Fortescue, près du cinquième des terres 
du royaume serait tombé par confiscation entre 
les mains de Henri YH, Ce qui fut plus funeste 
encore à la puissance des nobles, c'est la loi qui 
leur permit d'aliéner leurs terres en cassant les 
substitutions. Les besoins croissants d^un luxe 
inconnu jusque-là les firent profiter avidement de 
cette permission de se ruiner. Hs quittèrent, pour 
vivre à la cour, le séjour de leurs châteaux anti-» 
ques, où ils régns^ient en souverains depuis la 
conquête. Ils renoncèrent à cette hospitalité somp- 
tueuse par laquelle ils avaient si longtemps retenu 
la fidélité de leurs vassaux. Les hommes des ba-* 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 57 

rons trouvaient déserte la salle des plaids et celle 
des festins ; ils abandonnaient ceux qui les avaient 
abandonnes, et retournaient chez eux hommes du 
roi (Abolition du droit de maintenance) . 

Le premier souci de Henri YII pendant tout son 
règne fut Taccumulation d'un trésor : on comptait 
si peu sur l'avenir après tant de révolutions ! Exi- 
gence des dettes féodales, rachat des services féo- 
daux, amendes, confiscations, tous les moyens 
lui furent bons pour atteindre son but. Il obtint 
de l'argent de son parlement pour faire la guerre 
à la France , il en obtint des Français pour ne 
point la faire, gagnant sur ses sujets parla guerre, 
et sur ses ennemis par la paix (Bacon). Il chercha 
aussi à s'appuyer sur des alliances avec des dynas- 
ties mieuxaffermies, donna sa fille au roi d'Ecosse, 
et obtint pour son fils Finfante d*Espagne (1502-3). 
Sous lui, la marine et Findustrie prirent leur pre- 
mier essor. Il envoya à la recherche de nouvelles 
contrées le Vénitien Sébastien Gabotto, qui décou- 
vrit FAmérique du Nord (1498). Il accorda à plu- 
sieurs villes l'exemption de la loi qui défendait 
au père de mettre son fils en apprentissage à 
moins d'avoir 20 shellings de rente en fonds de 
terre. Ainsi, au moment où Henri VII fonde la 
toute-puissance des Tudors sur l'abaissement de 
la noblesse, nous voyons commencer Félévalion 
des communes qui, dans un siècle et Hemi, ren- 
verseront les Stuarts. 



4» PRÉCIS D£ L'UISTOIRE MODERKE. 

Le temps était loin encore où l'autre royaume 
de la Grande-Bretagne parviendrait à un ordre 
aussi régulier. L'Ecosse contenait bien plus d'élé- 
ments de discorde que F Angleterre. D'abord le sol 
plus montagneux avait mieux favorisé la résis- 
tance des races vaincues. La souveraineté des gens 
des basses terres sur les montagnards, des Saxons 
sur les Celtes ^ était purement nominale. Ceux-ci 
ne connaissaient guère de souverains que les chefs 
héréditaires de leurs dans. Le principal de ces 
chefs, le lord des îles^ comte de Ross, était, à 
l'égard des rois d'Ecosse, sur le pied d'un souve- 
rain tributaire plutôt que d'un sujet ; c'était l'ami 
secret ou déclaré de tous les ennemis du roi, l'al- 
lié de l'Angleterre contre l'Ecosse, celui des Dou- 
glas contre les Stuarts. Les premiers princes de cette 
dynastie ménagèrent les montagnards, faute de 
pouvoir les réduire; Jacques P' les exempte expres- 
sément d'obéir à une loi, attendu, dit-il, que c'est 
leur usage de se piller et de se tuer les uns les 
autres ^. Ainsi la civilisation anglaise, qui enva- 
hissait peu à peu l'Ecosse, s'arrêtait aux monts 
Grampians. 

Au midi même de ces monts, l'autorité royale 
trouvait d'infatigables adversaires dans les lords 

* Les montagnards d'Ecosse appellent Saxons les autres Écos- 
sais. 

* Pinkerton, History of Scotland, front the accession of the 
house of Stuart to that of Mary, wilh appendices of original 
papers, In4% 1797, t. I, p. 155. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 50 

et les barons, dans les Douglas surtout, celle 
famille héroïque, qui avait disputé le Irône aux 
Stuarls dès ravënement de leur dynastie, qui de- 
puis était allée combattre les Anglais en France et 
qui avait rapporté pour trophée le litre de comte de 
Touraine. Dans la famille même desStuarts, les rois 
d'Ecosse avaient des rivaux ; leurs frères ou leurs 
cousins, les ducs d'Albany, gouvernaient en leur 
nom, ou les inquiétaient de leurs prétentions am- 
bitieuses. Qu'on ajoute à ces causes de troubles la 
singularité d'une suite de minorités (1437-1578), 
et Ton comprendra pourquoi TËcosse fut le der- 
nier royaume qui sortait de l'anarchie du moyen- 
âge. 

Après les guerres de France, la lutte contre 
les Douglas devint plus terrible. Les rois y dé- 
ployèrent plus de violence que d'habileté. Sous 
Jacques II, William Douglas, attiré par le chance- 
lier Crichton au château d'Edimbourg, y fut mis 
à mort avec quelques formes d'une justice déri- 
soire (1440). Un autre William Douglas, le plus 
insolent de tous ceux qui portèrent ce nom, aypnt 
été appelé par le même prince à Stirling, le poussa 
à bout par des paroles outrageantes, et fut poi- 
gnardé de sa main (1452). Son frère, Jacques 
Douglas, marcha contre le roi à la tète de qua- 
rante mille hemmes, le força de s'enfuir dans le 
nord, et l'eût vaincu, s'il n'eût insulté les Hamil- 
ton, jusque-là attachés à sa famille. Douglas, aban- 



eO PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

donné des siens, fut oblige de s*enfuir en Angle* 
terre, et les guerres des Roses, qui commençaient, 
empêchèrent les Anglais de se servir de ce dange- 
reux exilé pour troubler l'Ecosse. Les comtes 
d'Angus, branche de la maison de Douglas, reçu- 
rent le comté de Douglas, et ne furent guère moins 
redoutables aux rois. Peu après, les Hamilton 
s'élevèrent aussi, et devinrent avec les Campbell, 
comtes d'Argyle, les plus puissants seigneurs de 
l'Ecosse au xvi* et au xvu* siècle. 

Sous Jacques III (1460), l'Ecosse s'étendit au 
nord et au midi par Tacquisition des Orcades et de 
Berwick ; la réunion du comté de Ross à la cou- 
ronne abattit pour toujours la puissance du lord 
des îles y et pourtant nul règne ne fut plus lion- 
teux« Jamais prince ne choqua comme Jacques III 
les idées et les usages de son peuple. Quel laird 
écossais eût daigné obéir à un roi toujours caché, 
dans un château-fort, étranger aux amusements 
guerriers de la noblesse, entouré d'artistes an- 
glais, décidant de la paix et de la guerre d'après 
les conseils dun maître de musique, d'un maçon 
et d'un tailleur? Il avait été jusqu'à défendre aux 
nobles de paraître armés à sa cour, comme s'il 
eût craint de voir une épée. 

bncore s'il se fût appuyé de l'amour des com- 
munes ou du clergé contre la noblesse : mais il se 
les aliéna en étant aux bourgs l'élection de leurs al- 
dermen, au clergé la nomination de ses dignitaires. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. M 

Jacques III, qui se rendait justice, craignit que 
ses deux frères, le duc d'Albany et le comte de 
Mar, ne voulussent supplanter un roi si méprisé. 
La prédiction d'un astrologue le décida à les enfer- 
mer au château d'Edimbourg. Albany se sauva, et 
le lâche monarque crut assurer son repos en fai- 
sant ouvrir les veines à son jeune frère. Les favo- 
ris triomphaient ; le maçon ou architecte Cochrane 
osa se faire donner la dépouille de sa victime, et 
prendre le titre de comte de Mar. Telle était sa 
confiance dans l'avenir, qu'en mettant en circula- 
tion une monnaie de faux aloi, il avait dit : « Avant 
que ma monnaie soit retirée, je serai pendu. » Il 
le fut en effet. Les nobles saisirent les favoris sous 
les yeux du roi, et les pendirent au pont de 
Lawder. Quelque temps après ils s'attaquèrent au 
roi même, et formèrent une confédération, la plus 
vaste qui eût jamais menacé le trône d'Ecosse 
{1488). Jacques avait encore pour lui les barons 
du nord et de l'ouest, mais il s'enfuit au premier 
choc, et tomba de cheval dans un ruisseau. Porté 
dans un moulin voisin, il demanda un confesseur; 
le prêtre qui se présenta était du parti ennemi ; il 
reçut sa confession et le poignarda ^ 

Jacques IV, que les mécontents élevèrent sur le 
trône de son père, eut un règne plus heureux. Les 
barons lui obéirent moins comme à leur roi que 

^ PinkertOD, t. I, p. 335. 

4 



^ PRÉCIS DE L'HISTOIRE H0DERI7E. 

comme au plus brillant chevalier du royaume. Il 
consomma la ruine du lord des îles en réunissant 
les Hébrides à la couronne ; il établit des cours de 
Justice royale dans tout le nord du royaume. 
Négligé par les Français, Jacques IV s'était allié au 
roi d'Angleterre Henri VII. Lorsque Henri VIII en- 
vahit la France , Louis XU réclama le secours des 
Écossais ; Anne de Bretagne envoya son anneau à 
leur roi , le désignant pour son chevalier. Jacques 
se serait accusé de déloyauté s'il n'eût secouru une 
reine suppliante. Tous les lords , tous les barons 
d'Ecosse le suivirent dans cette expédition roma- 
nesque. Mais il perdit un temps précieux près de 
Flowden, dans le château de mistress Héron, où il 
resta comme enchanté. Réveillé par l'arrivée de 
l'armée anglaise, il fut vaincu malgré sa valeur, et 
toute sa noblesse se fit tuer avec lui (1513). La 
mort de douze comtes, de treize lords, de cinq fils 
aines de pairs, d'une foule de barons et de dix mille 
soldats, livra pour tout le siècle TÉcosse épuisée 
aux intrigues de la France et de l'Angleterre. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 65 



g m. — SUITE DU CHAPITRE IIL 

ESPAGHE KT PORTUGAL, 1484-1811. 



I 



C'est en Espagne que les barbares du Nord et du 
Midi, que les Goths et les Arabes se sont rencon- 
trés; arrêtés par TOcéan dans la péninsule espa- 
gnole , ils y ont combattu comme en champ clos« 
durant tout le moyen âge. Ainsi Tesprit des croi- 
sades , qui a agité passagèrement tous les autres 
peuples de TEurope, a formé le fond même du ca- 
ractère espagnol , avec sa farouche intolérance et 
son orgueil chevaleresque, exaltés par la violence 
des passions africaines. Car TEspagne tient à la 
barbarie, malgré le détroit. On retrouve de ce côlé 
les productions , les races de TAfrique , et même 
ses déserts \ Une seule bataille livra TEspagne aux 
Maures, et il a fallu huit cents ans pour la leur 
enlever. 

Depuis le treizième siècle, la race gothique avait 
prévalu; au quinzième, la population musulmane, 
concentrée dans le royaume de Grenade, et comme 



i C'est un adage dans plusieurs parties de la Vieille-Castille : 
LaloueUe qui veut traverser le payé doit porter avec elle ton 
grain. Bory de Saint-Vincent, Itinéraire, p. 281. Sur la stérilité 
et la faible population de l'Aragon, môme u mo|en«ligei wy» 
Blancas, cité par Hallam, 1. 1*' de la trad., p. 456. 



.J 



64 PAÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

adossée à la mer, ne pouvait plus reculer; mais on 
voyait déjà auquel des deux peuples appartenait 
Tempire de TEspagne : du côté des Maures, une 
foule de marchands, entassés daps de riches cités, 
amollis par les bains et par le èlimat^; des agri- 
culteurs paisibles , occupés dans leurs délicieuses 
vallées du soin des mûriers et du travail de la soie'; 
une nation vive et ingénieuse, qui ne respirait que 
pour la musique et la danse , qui recherchait les 
vêtements éclatants et parait jusqu'à ses tombeaux; 
de l'autre, un peuple silencieux , vêtu de brun et 
de noir, qui n'aimait que la guerre, et Taimait 
sanglante, qui laissait aux Juifs le commerce et les 
sciences, race altiére dans son indépendance, ter- 
rible dans Tamour et dans la religion. Là, tout le 
peuple se tenait pour noble ; le bourgeois n'avait 
pas payé ses franchises'; le paysan, qui portait 
aussi l'épée contre les Maures, sentait sa dignité de 
diréiien. 

Ces hommes si redoutables à Tenncmi ne Tétaient 
guère moins à leurs rois. Pendant longtemps , les 
rois n'avaient été, pour ainsi dire, que les premiers 
des barons; celui d'Aragon poursuivait quelquefois 
ses sujets au tribunal du justizaj ou grand justicier 



* Çurita, Secunda parle de los Anales de la corona de Aragon* 
1610. in-4«, t. IV, Uv. xx, fol. 315. 

* Id,, Toi. 554. Gomecius, de rebut gesliê à F. Ximenes (1569), 
in-fol.,p.60. 

s liallam, t. I, p. 390-1. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 65 

du royaume^ L'esprit de résistance des Aragonais 
avait passé en proverbe, comme la fierté castillane : 
Donnez un clou à r Aragonais , U renfoncera avec 
sa tête plutôt qu^avec un marteau. Leur serment 
d'obéissance était hautain et menaçant : Nous qui 
séparément sommes autant que vous^ et qui^ réunis^ 
pouvons davantage, nous vous faisons notre roi, à 
condition que vous garderez nos privilèges; sinon^ 
non. 

Aussi les rois d'Espagne aimaient mieux se servir 
des nouveaux chrétiens , c'est ainsi qu'on appelait 
les Juifs convertis et leurs enfants. Ils trouvaient 
en eux plus de lumières et d'obéissance. La tolé- 
rance des Maures les avait autrefois attirés en Es- 
pagne, et, depuis l'an 1400, plus de cent mille 
familles de Juifs s'étaient converties. Ils se ren- 
daient nécessaires au roi par leur habileté dans les 
affaires, par leurs connaissances en médecine, en 
astrologie : ce fut un Juif qui fit , en 1468 , au roi 
d'Aragon l'opération de la cataracte. Le commerce 
élait en leurs mains; ils avaient attiré par l'usure 
tout l'argent du pays ; c^était à eux que les rois 
confiaient la levée des impôts. Que de titres à la 
haine du peuple ! Elle éclata plusieurs fois d'une 
manière terrible dansles cités populeuses de Tolède, 
de Ségovie et de Cordoue. 

Les grands, qui se voyaient peu à peu écartés 

A Hariana, IW. XXU, XXin, anno 1(46, 1463, 1473. 

. 4. 



U PRÉCIS DE L'IIISTOlBfE HODÉRNB. 

par les nouveaux ckréiiens , et en général par les 
hommes d'un rang inférieur, détenaient les enne^ 
mis de Tau torité royale, dont ils ne pouvaient dis- 
poser à leur profit. Ceux -deCa^tilIe armèrent 
l'infant don Henri contre son père Juan H, et par- 
vinrent à faire décapiter le favori du roi , Alvaro 
de Luna. Ses biens immenses furent confisqués, et 
pendant trois jours, un bassin, placé sur l'échafaud 
près de son cadavre, reçut les aumônes de ceui: qui 
voulaient bien contribuer aux frais de sa sépul- 
ture. 

Henri IV , devenu roi (1454), essaya de se sous- 
traire au joug des grands qui Tavaient soutenu 
lorsqu'il était infant ; mais en même temps il irri- 
tait les villes , en levant des impôts de sa propre 
autorité, et en osant nommer lui-même des députés 
aux certes ^ Il était d'ailleurs avili par sa conni- 
vence aux débauches de la reine, et par sa lâcheté; 
les Castillans ne pouvaient obéir à un prince qui se 
retirait de l'armée au moment d'une bataille. Les 
chefs des grands, Carillo , archevêque de Tolède, 
don Juan de Pacheco , marquis de Yillena , et son 
frère, qui possédaient les grandes maîtrises de San- 
lago et de Calatrava , opposèrent au roi son frère , 
don Alonzo, encore enfant ; ils déclarèrent illégi- 
time l'infante dona Juana, qu'on croyait fille de 
Bertrand de la Cueva, amant de la reine, exposèrent 

' Harinaf Teoria de la» corte», cité par Uallam, 1. 1, p. 416, 
424. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. q1, 

sur un trône Teffigie de Henri, dans la plaine 
d'Avila, et Tayant dépouillée des ornements royaux, 
la précipitèrent pour mettre don Alonzo à la place. 
Après une bataille indécise (Médina del Campo, 
1465), le malheureux roi, abandonné de tout le 
monde, errait au hasard dans son royaume, au 
milieu des châteaux et des Tilles qui lui fermaient 
leurs portes, sans que personne daignât l'arrêter. 
Un soir, après une course de dix-huit lieues , il 
s'était hasardé à entrer dans Tolède : on sonna le 
tocsin, il fut obligé de sortir, et l'un des cavaliers 
quiraccompagnaieiltne voulut pas même lui prêter 
an cheval. 

L' Aragon et la Navarre n'étaient pas plus tran- 
quilles. Juan II, qui succéda depuis à son frère 
Alfonse-le-Magnanime dans les royaumes d'Aragon 
elde Sicile, retenait à son propre fils, don Carlos 
de Viana, la couronne de Navarre, que ce jeune 
prince deVait hériter de sa mère (depuis 1441). Une 
marâtr e excitait le père contre le fils au profit des 
deux enfants du second lit (Ferdinand-le-Catholique 
et Léonore, comtesse de Foix). Les factions éter- 
nelles (le la Navarre, les Beaumont et IcsGrammont, 
suivaient leurs haines parliculières sous le nom des 
deux princes. Deux fois le parti le plus juste fut 
vaincu en bataille rangée; deux fois l'indignation 
des sujets de don Juan le fo/ça de mettre en liberté 
son malheureux fils. Don Carlos étant mort de 



68 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

poison ou dechagria (1 461), dona Blanca, sa sœur^ 
héritait de ses droits. Son père la livra à Léonore, 
sa sœur cadette, qui Pempoisonna au château 
d'Orthez. La Catalogne était déjà soulevée; Thor- 
reur de ce double parricide exalta les esprits ; les 
Catalans n'avaient pu avoir don Carlos pour roi : ils 
rinvoquèrent comme un saint ^ ; ils appelèrent suc- 
cessivement le roi de Castille, Tinfant de Portugal, 
et Jean de Calabre , et ne se soumirent qu'au bout 
de dix ans de combats (1472). 

Pendant que Juan II risquait la Catalogne, Ferdi- 
nand son fils gagnait la Castille. Le frère de Henri IV 
étant mort, les grands avaient substitué à ses pré- 
tentions sa sœur Isabelle. Pour l'appuyer contrôle 
roi, ils la marièrent à Finfant d'Aragon, qui se 
trouvait après elle le plus proche héritier du trône 
(1469). Henri lY mourut bientôt, à la suite d'un 
repas que lui donnèrent ses ennemis réconciliés 
(1474). Mais en mourant il avait déclaré que dona 
Juana était sa fille légitime. La Galice et tout le 
pays depuis Tolède jusqu'à Murcie s'étaient décla- 
rés pour elle*. Le roi de Portugal, son oncle, Alfonse 
V Africain j l'avait fiancée, et venait soutenir sa 
cause avec ces chevaliers qui avaient conquis Arzile 
et Tanger. Les Portugais et les Castillans se rencon- 
trèrent à Toro (1476). Les premiers eurent le des- 
sous, et les armes d'Almeydai qui portait leur dra* 

* Çurita, t IV, liv. xx, fol. 97. 
> Uariana, Uv. XXIV. 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 69 

peau , furent suspendues dans la cathédrale de 
Tolède. Cet échec suffit pour décourager les Portu- 
gais ; tous les seigneurs castillans se rangèrent du 
côté de Ferdinand et d'Isabelle : la couronne de 
Castille fut affermie sur leurs tètes ; et la mort de 
Juan II, qui leur laissa TAragon (1479), leur permit 
de tourner toutes les forces de TEspagne chrétienne 
contre les Maures de Grenade. 

(1481-1492.) C'était.un bruit qui courait chez les 
Maures, que le terme fatal de leur domination en 
Espagne était arrivé \ Un faquir troublait Grenade 
de ces prédictions lamentables, et elles étaient assez 
motivées par Pétat du royaume. Déjà, sous Henri IV, 
ils avaient perdu Gibraltar. Des villes fortes d'as- 
siette, mais sans fossés, sans ouvrages extérieurs, 
et défendues seulement par un mur peu épais ; une 
brillante cavalerie exercée à lancer la zagaie, 
prompte à charger, prompte à fuir, telles étaient 
les ressources du peuple de Grenade. Il n'avait 
point à compter sur rÂfrique. Ce n'était plus le 
temps où les hordes des Almohades et des Almora« 
vides pouvaient inonder la Péninsule. Le soudan 
d'Egypte se contenta d'envoyer à Ferdinand le gar- 
dien du Saint-Sépulcre, pour lui parler en leur 
faveur, et fut bientôt distrait de cette affaire loin- 
taine par la crainte que lui inspiraient les Otto- 
mans. 

^ ÇuriU, t. IV, I. xz, fol. 332. 



70 PJIÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Quoique tous les ans les Chrétiens et les Maurea 
courussent alternativement le pa^sennemi, brûlant 
les vignes , les oliviers et les orangers , un accord 
singulier existait entre envy la trêve ne devait pas 
être considérée comme rompue,- 101*8 même qu'un 
des deux partis aurait pris une place, pourvu qu'elle 
eût été occupée sans- appareil de guerre, sans ban- 
nière ni trompettes ^ et en moins de trois jours ^ 
Zahara^ emportée de cette manière par les Maures, 
fut le prétexte de la guerre. Les Espagnols enva- 
hirent le royaume de Grenade, encouragée par leur 
belle reine, à laquelle seule les Castillans voulaient 
obéir. On Toy^it déjà dans cette armée, les conqué- 
rants futurs de la Barbarie et de Naples , Pedro de 
Navarre et Gonzalve de Cordoue. Dans le cours de 
onze années les Chrétiens se rendirent maîtres 
d'Alhama^leboulevardde Grenade'; prirent Malaga, 
Tentrepôt du commerce de TEspagne avec r Afrique; 
Baça , à laquelle on donnait cent cinquante mille 
habitants, et vinrent enfin, avec quatre-vingt mille 
hommes, mettre le siège devant Grenade elle- 
même. 

Cette capitale était en proie aux plus furieuses 
discordes. Le fils s'y était armé contre le père» 
le frère contre le frère. Boabdil et son oncle s'é- 
taient partagés les restes de cette souveraineté 
expirante, et le dernier avait vendu sa part aux 

t Çurita, fol. 314. Hariana, li?. XXV. 
« Çurita, t. IV, fol. 314. -, 



PRÉCIS DE L*flISTOIRB MODERNE. ?i 

Espagnols pour un riche comté. Restait Boabdil, 
qui s'était reconnu vassal de Ferdinand et qui sui- 
vait l'opiniâtre fureur du peuple plutôt qu'il ne la 
dirigeait. Le siège dura neuf mois; un Maure es. 
saya de poignarder Ferdinand et Isabelle ; un in- 
cendie détruisit tout le camp ; la reine, que rien 
ne décourageait, ordonna qu'une ville fât con- 
struite à sa place, el la Tille de Santa-Fé, élevée en 
quatre-vingts jours, montra aux Musulmans que le 
siège ne serait jamais levé^ Enfin, les Maures 
ouvrirent leurs portes, sur la promesse qu'on leur 
fit de leur laisser des juges de leur nation, et le 
libre exercice de leur culte (1492). 

Dans la même année, Christophe Colomb don- 
nait un monde à V Espagne*. 

Les royaumes de l'Espagne étaient réunis, à 
l'exception de la Navarre, proie certaine des deux 
grandes monarchies, entre lesquelles la nature 
elle-même semblait la diviser d'avance. Mais il 
s'en fallait que ces parties assemblées par force 
composassent un corps. Les Castillans observaient 
d'un œil jaloux les Aragonais ; les uns et les autres 
voyaient toujours des ennemis dans les Maures et 
les Juifs qui vivaient au milieu d'eux. Chaque 
ville avait ses franchises, chacun des grands ses 
privilèges. Il fallait vaincre toutes ces résistances. 



^ Pétri Martyrù Anglerii epiatolœ, 73, 94. etc. L'auteur fut té- 
moin oculaire de ces évéoements. 
* fipitaphe de Colomb. 



72 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

accorder ces forces hétérogènes avant de les tour- 
ner vers la conquête. Malgré Thabileté de Ferdi- 
nand, malgré l'enthousiasme qu'inspirait Isabelle, 
ils n'atteignirent ce but qu'après trente ans d'ef- 
forts. Les moyens furent terribles, proportionnés 
à l'énergie d un tel peuple; le prit fiit i'empicc 
des deux mondes au xvi* siècle. 

Les certes espagnoles, qui pouvaient seules ré- 
gulariser la résistance, étaient les plus anciennes 
assemblées de l'Europe ; mais ces établissements, 
formés dans l'anarchie du moyen-âge, n'avaient 
point l'organisation qui eût pu seule en assurer la 
durée. En 1480, dix-sept villes de Castille étaient 
seules représentées; en 1520, la Galice entière 
n'envoyait point de députés aux cortès *. Ceux de 
la seule Guadalaxara votaient pour quatre cents 
bourgs ou villes. 11 en était à peu près de même 
en Aragon. La rivalité des villes perpétuait cet 
abus ; en. 1506 et 1512, les villes privilégiées de 
Castille repoussèrent les réclamations des autres*. 
Ainsi, pour demeurer le maître, Ferdinand n'avait 
qu'à laisser le champ ouvert aux prétentions ri- 
vâies« U obtint, par la sainte hermandad des villes 
et par les révoltes dés vassaux, la soumission des 
grands' ; par les grands, celle des villes ; par Tin- 



* Sépulveda, t. I, liv. II, p. 59. 

* llailam, t. I, d'après Marina. 

' Dans la seule Galice, il fit démolir qaarante-six châteaux (ller- 
nando de PuJjg^ar). 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 75 

quisition, celle des uns et des autres. Les violences 
des grands déterminèrent Saragosse à lui laisser 
changer ses anciennes constitutions municipales, 
qu'elle avait toujours défendues. L'organisation 
de la sainte hermandad ou fraternité des cités 
d'Aragon, qui aurait terminé les guerres privées 
des seigneurs, fut entravée par eux (1488), et le 
roi fut obligé, aux certes de 1495, d'en proroger 
rétablissement pour dix années ; mais le peuple 
de Saragosse en fut si irrité, que pendant long- 
temps le justiza d'Aragon, qui n'avait pas voulu 
jurer rhermandad, n'osa plusentrer dans la ville*. 
Dès lors, la royauté dut hériter en grande partie 
de l'attachement des peuples pour cette magistra- 
ture, considérée depuis longtemps comme le rem- 
part des libertés publiqv<)s contre les empiétements 
des rois. 

Cependant Ferdinand et Isabelle n'auraient ja- 
mais acquis un pouvoir absolu, si Findigence de 
la couronne les eût laissés dans la dépendance des 
cortès. Us révoquèrent par deux fois les conces- 
sions de Henri IV, et celles par lesquelles ils 
avaient eux-mêmes acheté l'obéissance des grands 
(1480, 1506). La réunion des trois grandes maî- 
trises d'Alcantara, de Calatrava et de San-Iago, 
qu'ils eurent l'adresse de se faire déférer par les 
chevaliers, leur donna à la fois une armée et des 

* Çurite, t. IV, liv. xx, fol. 251-356. 



74 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERKE. 

biens immenses (1493, 1494). Plus tard, les rois 
d'Espagne, ayant obtenu du pape la vente de la 
bulle de la Cruzada et la présentation aux évêchës 
(1508,1522), devinrent les plus riches souverains 
de l'Europe, avant même de tirer aucune somme 
considérable de TAmérique. 

C'était par des moyens semblables que les rois 
de Portugal fondaient leur puissance. Ils s'attri- 
buèrent les maîtrises des ordres d'Avis, de San- 
lago et du Christ, afin de mettre la noblesse dans 
leur dépendance. Dans une même diète (à Evora, 
1482), Juan II, successeur d'Alfonse-l'Africain, 
révoqua les concessions de §es prédécesseurs, ôta 
aux seigneurs le droit de vie et de mort, et soumit 
leurs domaines à l^ juridiction royale. La noblesse 
indignée prit pour chef le duc de Bragance , qui 
appela les Castillans ; le roi le fit juger par une 
commission, et décapiter. Le duc de Yiseu, cousin 
germain de don Juan, et son beau-frére, conspira 
contre lui, et le roi le poignarda de sa propre 
main. 

Mais ce qui assura le triomphe du pouvoir ab- 
solu en Espagne, c'est qu'il s'appuya sur le zèle 
de la foi, qui était le trait national du caractère 
espagnol. Les rois se liguèrent avec l'inquisition, 
cette vaste et puissante hiérarchie, d'autant plus 
lerrible qu'elle unissait la force régulière de l'au- 
torité politique et la violence des passions reli- 
gieuses. L'établissement de l'inquisition rencontra 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 75 

les plus grands obstacles de la part des Ara- 
gonais. Moins en contact avec les Maures que les 
Castillans, ils étaient moins animés contre eux : 
la plupart des membres du gouvernement d'Ara- 
gon descendaient de familles juives. Ils réclamè- 
rent fortement contré le secret des procédures et 
contre les confiscations, choses contraires, disaient- 
ils, aux fueros du royaume. Us assassinèrent 
même un inquisiteur, dans l'espoir d'efTrayer les 
autres. Mais le nouvel établissement était trop 
conforme aux idées religieuses de la plupart des 
Espagnols pour ne pas résister à ces attaques. Le 
titre de familier de Vinquisitioriy qui emportait 
l'exemption des charges municipales, fut telle- 
ment recherché que, dans certaines villes, ces 
privilégiés surpassèrent en nombre les autres ha- 
bitants, et que les certes furent obligées d'y mettre 
ordre*. 



*■ Inscription mise par les inquisiteurs, peu après la fondation 
de rinquisition, au chftteau de Triana, dans un faubourg de 
Séville : Sanctum InquisUionis Officiutn contra hcereticorum 
pravUate/M t'fi Biipania regnU initiatum est HUpali, anno 
UCCCCLXXJClt etc. Generalis inquUitor primus fuU Fr, Thomas 
de Torguemada^ F'axii Deus ut in augmentum fidei usque tœculi 
p^rmatieat, eie» Euttrge, Domine; judica camam tuam. Capite 
nohis vulpes, — Autre inscription mise en 1524, par les inquisi- 
teurs, à leur maison de Séville : Anno domini MCCCCLXXXI sa- 
crum inquisUionis Offtcium contra hœreticos judaizantei ad fidei 
exaUatiùnem Aie exordium êumptit; ubi, pott Judœorum ac Sa- 
racenorum expulnonem ad annum usque MDXXIV, divo Ca- 
Tolo , etc. régnante, de, Viginti millia htereticorum et ultra 
nefandiim hœreseoê crtmen abjurdrunt; nec non hominum fere 
millia in ntiê hémttibus obstinatorum posieà jure prœvio igm- 



76 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Après la conquête de Grenade, l'inquisition ne 
se borna plus à des persécutions individuelles. Il 
fut ordonné à tous les Juifs de se convertir ou de 
sortir d^Espagne sous quatre mois, avec défense 
d'eiîîporter ni or ni argent (1492). Cent soixante- 
dix mille familles, formant une population de 
huit cent mille âmes, vendirent leurs effets à /la 
hâte, et s'enfuirent en Portugal, en Italie, en 
Afrique et jusque dans le Levant. Alors on vit don-- 
ner une maison pour un âne, une vigne pour un 
morceau de toile ou de drap. Un contemporain nous 
raconte qu'il vit une foule de ces malheureux dé- 
barquer en Italie, et mourir de faim et de misère 
auprès du môle de Gênes, seul endroit de cette 
ville où on leur permît de se reposer quelques 
jours. 

Le Juifs qui se retirèrent en Portugal n'y furent 
reçus qu'en payant huit écus d'or par tête ; encore 
devaient-ils, dans un temps marqué, sortir du 
royaume, sous peine d'être faits esclaves, ce qui 
fut rigoureusement exécuté. On prétend cepen- 
dant que les premiers qui arrivèrent écrivaient 
à leurs frères d'Espagne : a La terre est bonne, 
le peuple idiot; Teau est à nous?^ fous pouvex 

bus tradita sunt et combusta, Domini noitri imperataris jussu 
el impensis licenciaius de La Cueva poni jussit, A. D. MDXXIV. 
Il est digne de remarque que plusieurs papes, au commence- 
ment du zvi« siècle, réprouYèrent les rigueurs de l'inquisition 
d'Espngne. La cour de Rome était alors toute p^^tùiue, intéres- 
sée, mercenaire, plutôt que fanatique. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 77 

venir, car tout nous appartiendra. » Don Manuel, 
successeur de don Juan, affranchit ceux qui étaient 
devenus esclaves. Mais en 1496, il leur ordonna 
de sortir du royaume, en laissant leurs enfants 
au-dessous de quatorze ans. La plupart aimèrent 
mieux recevoir le baptême ; et, en 1507, Manuel 
abolit la distinction des anciens et des nouveaux 
chrétiens. L'inquisition fut établie en 1526 à Lis- 
bonne, et de là elle s'étendit jusqu'aux Indes orien- 
tales, où les Portugais étaient abordés en 1498. 
(Voy. plus bas.). 

Sept ans après l'expulsion des Juifs (1499-1501), 
le roi d'Espagne entreprit, d'une manière non 
moins violente, de convertir les Maures de Gre- 
nade, auxquels la capitulation garantissait le libre 
exercice de leur religion. Ceux de l'Albaycin (quar- 
tier le plus élevé de Grenade) se révoltèrent d'abord, 
et furent imités par les sauvages habitants des 
Alpuxarras. Les Gaudules d'Afrique vinrent les 
soutenir, et le roi, ayant éprouvé la difficullé de 
les réduire, fournit des vaisseaux à ceux qui vou- 
lurent passer en Afrique ; mais la plupart restè- 
rent, feignant de se faire chrétiens^ 

La réduction des Maures fut suivie de la con- 
quête de Naples (1501-1505) et de la mort d'Isa- 
belle (1504). Cette grande reine était adorée du 
peuple castillan, dont elle représentait si bien le 

• Mariana, liyre XXVII^ 



78 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

noble caractère*, et dont elle défendait Tindépen- 
dance contre son époux. A sa mort, les Castillans 
n'eurent que le choix des maîtres étrangers. Il 
leur fallait obéir au roi d'Aragon ou à l'archiduc 
d'Autriche, Philippe-le-Beau, souverain des Pays- 
Bas, qui avait épousé dona Juana, fille de Ferdi- 
nand et d'Isabelle, héritière du royaume de Cas- 
tille. Telle était leur antipathie pour les Aragonais, 
et particulièrement pour Ferdinand, que, malgré 
toutes les intrigues de ce dernier, qui voulait la 
régence, ils se rallièrent à l'archiduc dès qu'il 
aborda en Espagne. La conduite de Philippe fut 
d'abord populaire ; il arrêta les abus de l'inquisi- 
tion, qui allaient exciter un soulèvement général ; 
mais il déposa tous les corrégidors, tous les gou- 
verneurs de villes, pour donner leurs places à ses 
Flamands ; enfin, il voulut faire renfermer, comme 
folle, dona Juana, dont la faible raison était égarée 



^ Dans la gloire de ce règne, la part principale doit revenir à 
la reine Isabelle. Elle montra le plus grand courage dans les tra- 
verse» de sa jeunesse : lorsque Ferdinand fuyait de Ségovie, elle 
osa y rester*; elle voulut qu'on gardât Alhama, aux portes de Gre- 
nade, lorsque ses plus vaillants officiers proposaient la retraite**. 
Elle ne souscrivit qu'à regret à l'établissement de Tinquisition. 
Elle aimait les lettres et les protégeait ; elle entendait le latin, 
tandis que Ferdinand savait à peine signer***. Elle avait armé 
malgré lui la flotte qui découvrit l'Amérique. Elle défendit Co- 
lomb accusé, consola Gonsalve de Gordoue dans sa disgrâce» 
ordonna l'affranchissement des malheureux Américains. 

* Mariana, liv. XXIY. 
- Çurita, liv. XX. 
•** Mariana. liv. XIIU» UV. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE UODERNE. 79 

par la jalousie. Philippe mourut bientôt (1506). 
Cependant Ferdinand n'eût pu encore gouverner 
la Gastille, s'il n'eût été appuyé par le confesseur 
et le ministre dlsabelle, le célèbre Ximénès de 
Cisneros, archevêque de Tolède, en qui la CastiUe 
admirait à la fois un politique et un saint. C'était 
un simple moine que Farchevèque de Grenade 
avait donné à Isabelle pour confesseur et pour 
conseiller. L'étonnement avait été grand à la eour 
lorsqu'on y vit paraître cet homme du désert, dont 
la pâleur et V austérité rappelaient les Paul et les 
HUarion^. Au milieu même des grandeurs, il ob- 
servait rigoureusement la règle de saint François, 
voyageant à pied et mendiant sa nourriture, n 
fallut un ordre du pape pour l'obliger d'accepter 
l'archevêché de Tolède et pour le forcer à vivre 
d'une manière convenable à l'opulence du plus 
riche bénéfice de l'Espagne. Il se résigna à porter 
des fourrures précieuses, maïs par-dessus la serge ; 
orna ses appartements de lits magnifiques^ et con- 
tinua de coucher sur le plancher. Cette vie humble 
, et austère lui laissait dans les affaires la gran- 
deur hautaine du caractère espagnol ; les nobles, 
qull écrasait, ne pouvaient s'empêcher d'admirer 
son courage. Un acte aurait brouillé Ferdinand et 
son gendre. Ximénès osa le déchirer. Comme il 
traversait une place pendant un combat de tau- 

* Pétri Martyris, Angterii epUi, 



80 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

reaux, Tanimal furieux fut lâché, et blessa quel- 
ques-uns des siens, sans lui faire hâter le pas ^ 

Ainsi les Castillans, retrouvant dans Ximénès 
Tesprit héroïque de leur grande reine, oublièrent 
qu'ils obéissaient à Ferdinand, et les dernières 
années de ce prince furent marquées par la con- 
quête de la Barbarie et de la Navarre. La guerre 
des Maures ne semblait pas terminée tant que ceux 
d'Afrique, fortifiés par une multitude de fugitifs, 
infestaient les côtes d'Espagne, et trouvaient un 
refuge assuré dans le port d'Oran, au Penon de 
Vêlez, et tant d'autres repaires. Ximénès proposa, 
défraya et conduisit lui-même une expédition 
contre Oran. La prise de cette ville, emportée sous 
ses yeux par Pedro de Navarre, entraîna celle de 
Tripoli et la soumission d'Alger, de Tunis el de 
Trémecen (1509-1510). Deux ans après, la réu- 
nion de la Navarre, enlevée parFerdinand à Jeanne 
d'Albret, compléta celle de tous les royaumes 
d'Espagne (1512). La comtesse de Foix, Léonore, 
avait joui un mois de ce trône qu'elle avait acheté 
au prix du sang de sa sœur. Après la mort de 
Phœbus, son fils, la main de sa fille Catherine 
demandée en vain pour l'infant, fut donnée par le 
parti français à Jean d'Albrel, que ses domaines 
de Foix, de Périgord et de Limoges attachaient 
invariablement à la France. Dès que les deux 

*• Gomecius, de Rebm gestis à Fr, Ximenio CisneriOf 1569 
fol. 2, Z, 13, 64, 66. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 81 

grandes puissances qui luttaient en Italie commen- 
cèrent pour ainsi dire à se prendre corps à corps, 
la Navarre se trouva partagée entre elles par la 
nécessité de sa position géographique entre Fer- 
dinand et Louis XII. 

Ximénès avait quatre-vingts ans, lorsque le roi, 
près de mourir, le désigna pour rfgenl jusqu'à 
Tarrivée de son petit-fils, Charles d'Autriche 
(1516). Il n'en fit pas moins face aux ennemis du 
dehors et du dedans. Il empêcha les Français de 
conquérir la Navarre par un moyen aussi nouveau 
que hardi, c'était de démanteler toutes les places, 
excepté Pampelune, et d'ôtcr ainsi tout point 
d'iippui à l'invasion. En même temps, il formait 
une milice nationale, il s'assurait des villes en 
leur accordant la faculté de lever elles-mêmes les 
impôts (Gomecius, f. 25), il révoquait les conces- 
sions que le £eu roi avait faites. Lorsque ceux-ci 
vinrent réclamer, et témoignèrent des doutes sur 
les pouvoirs qui lui avaient été donnés, Ximénès, 
leur montrant d'un balcon un train formidable 
d'artillerie: Vous voyez, dit-il, mes pouvoirs! 

Les Flamands choquèrent l'Espagne dès leur 
arrivée. D'abord ils disgracièrent Ximénès expi- 
rant, et nommèrent un étranger, un jeune homme 
de vingt ans, pour le remplacer dans le premier 
siège du royaume. Ils établirent un tarif de tous 
les emplois, et mirent, pour ainsi dire, TEspa^ne 
à l'encan. Charles prit le titre de roi, sans atten- 

5. 



82 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

dre l'aveu des cortès. Il convoqua celles de Cas- 
tille dans un coin de la Galice, demanda un second 
subside avant qu'on eût payé le premier, l'arracha 
par la force ou la corruption, et partit pour pren- 
dre possession de la couronne impériale, sans 
s'inquiéter s'il laissait une révolution derrière lui. 
Tolède avait refusé d'envoyer à ses cortès ; Ségovie 
et Zamora mirent à mort leurs députés ; et telle 
était l'horreur qu'ils inspiraient, que personne ne 
voulut piller leurs maisons, ni se souiller du bien 
des traîtres. Cependant le mal gagnait toute l'Es- 
pagne. La Castille et la Galice entière, Murcie et la 
plupart des villes de Léon et de l'Estramadure 
étaient soulevées. La révolte n'était pas moins 
furieuse à Valence ; mais elle avait un caractère 
différent. Les habitants avaient juré une herman- 
dad contre les nobles, et Charles, mécontent de la 
noblesse, avait eu l'imprudence de la confirmer. 
Majorque imita Texeraple de Valence, et voulut 
même se livrer aux Français. Dans ces deux 
royaumes, des tondeurs de drap étaient à la tête de 
rilermandad ^ 

D'abord, les communeros de Castille s'emparè- 
rent de Tordésillas, où résidait la mère de Charles- 
Quint, et firent tous leurs actes au nom de cette 
princesse. Mais leurs succès durèrent peu. Ils 
avaient demandé, dans leurs remontrances, que 

* Ferreras, XII« partie. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 88 

les terres des nobles fussent soumises aux impAts. 
La noblesse abandonna un parti dont la victoire 
lui eût été préjudiciable. Les villes elles-mêmes 
n'étaient point d'accord entre elles. La vieille riva- 
lité de Burgos et de Tolède se réveilla ; la première 
se soumit au roi, qui lui assurait la franchise de 
ses marchés ^ Les communeros divisés n'avaient 
plus d'espoir que dans le secours de l'armée fran- 
çaise qui avait envahi la Navarre. Mais avant 
d avoir pu opérer leur jonction avec elle, ils furent 
atteints par les haies ^ et entièrement défaits 
(1521). D. Juan de Padilla, le héros de la révolu- 
tion, chercha la mort dans les rangs ennemis ; 
mais il fut démonté, blessé, pris, et décapité le 
lendemain. Avant de mourir, il envoya à sa 
iemme, D. Maria Pachecho, les reliques qu'il por- 
tait au cou, et écrivit sa fameuse lettre à la ville 
de Tolède : ce A toi, la couronne de TEspagne et la 
lumière du monde, à toi, qui fus libre dès le 
temps des Goths, et qui as versé ton sang pour 
assurer ta liberté et celle des cités voisines, ton 
fils légitime, Juan de Padilla, te fait savoir que, 
par le sang de son corps, tes anciennes victoires 
vont être rafraîchies et renouvelées! etc. *. » La 
réduction de la Castille entraîna celle du royaume 
•de Valence et de toutes les provinces révoltées. 



* Sépulveda, t. I, p. 53. 

^ Sandoval, in-fol. 1681, IW. ix, § 22, p. 356. 



«4 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Mais Charles-Quint, instruit par une telle leçon, 
respecta dès lors l'orgueil des Espagnols, affec- 
tant d j parler leur langue, résidant le plus sou- 
vent parmi eux, et ménageant, dans ce peuple 
héroïque, l'instrument avec lequel il voulait sou- 
mettre le monde» 



CHAPITRE III 



ORIENT ET NORD. ^ ÉTATS GERMAHIQUES ET SCANDINàYBS 
I^^DANS LA SECONDE HOITIÉ DU XV* SIÈCLE. 



Si l'on consulte l'analogie des mœurs et des 
langues, l'on doit compter au nombre des Étals 
germaniques l'Empire, la Suisse, les Pays-Bas 
et les trois royaumes du Nord, l'Angleterre même 
à plusieurs égards ; mais les rapports politiques 
des Pays-bas et de l'Angleterre avec la France nous 
ont forcé de placer l'histoire de ces puissances 
dans le chapitre précédent. 

L'Allemagne n'est pas seulement le centre du 
système germanique ; c'est une petite Europe au 
milieu de la grande, où les variétés de population 
et de territoire se représentent avec des opposi- 
tions moins prononcées. On y trouvait au xv® siè- 
cle toutes les formes de gouvernements, depuis 
les principautés héréditaires ou électives de Saxe 
cl de Cologne jusqu'aux démocraties d'Uri et 
d'Underwald, depuis l'oligarchie commerçante de 
Lubeck jusqu'à l'aristocratie militaire de Tordre 
Teuloîiique. 



86 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Ce corps singulier de l'Empire, dont les mem- 
bres étaient si hétérogènes et si inégaux, dont le 
chef était si peu puissant, semblait toujours prêt 
à se dissoudre. Les villes, la noblesse, la plupart 
même des princes, étaient presque étrangers à un 
empereur que les seuls électeurs avaient choisi. 
Cependant la communauté d'origine et de langue 
a maintenu pendant des siècles l'unité du corps 
germanique; joignez-y la nécessité de la défense, la 
crainte des Turcs, de Charles-Quint, de Louis XIV. 

L'Empire se souvenait toujours qu'il avait do 
miné l'Europe, et rappelait de temps en temps 
ses droits dans de vaines proclamations. Le plus 
puissant prince du xv* siècle, Charles-le-Témé- 
raire, avait paru les reconnaître en sollicitant la 
dignité de l'empereur Frédéric III. Ces prétentions 
surannées pouvaient devenir redoutables depuis 
que la couronne impériale était fixée dans la mai- 
son d'Autriche (1438). Placée entre TAlIemagne, 
l'Italie et la Hongrie, au véritable point central de 
l'Europe, l'Autriche devait prévaloir sur ces deux 
dernières contrées, au moins par l'esprit de suite 
et Tobstination. Joignez-y cette politique plus 
habile qu'héroïque, qui, au moyen d'une suite de 
mariages, mit dans les mains de la maison d'Au- 
triche, le prix du sang des autres peuples, et lui 
soumit les conquérants avec leurs conquêtes : elle 
acquit ainsi d'un côté la Hongrie et la Bohême 
(1526), de l'autre les Pays-Bas (1481), et par les 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 87 

Pays-Bas, l'Espagne, Naples et rAmérique (1506- 
1516), par TEspagne, le Portugal et les Indes 
orientales (1581). 

Vers la fin du xv* siècle, la puissance impériale 
était tellement déchue que les princes de la mai- 
son d'Autriche oublièrent le plus souvent qu'ils 
étaient empereurs, pour ne s'occuper que des in- 
térêts de leurs États héréditaires. Rien ne les 
•écarta de cette politique qui devait tôt ou tard 
relever dans leurs mains la puissance impériale 
«Ile-même. Ainsi Frédéric III, toujours battu par 
rélecteur palatin ou par le roi de Hongrie, ferme 
l'oreille aux cris de TEurope alarmée par les pro- 
grès des Turcs. Mais il érige l'Autriche en archi- 
duché ; il lie les intérêts de sa maison à ceux des 
papes, en sacrifiant à Nicolas Y la pragmatique 
d'Augsbourg. Il marie son fils Maximilien à l'hé- 
ritière des Pays-Bas (1481). Maximilien lui-même 
•devient, par son inconséquence et sa pauvreté, la 
risée de l'Europe, courant sans cesse de la Suisse 
aux Pays-Bas, et d'Italie en Allema'gne, emprisonné 
par les gens de Bruges, battu par les Vénitiens, et 
notant exactement ses affronts dans son livre 
rouge. Mais il recueille les successions du Tyrol, 
de Goritz, et une partie de celle de Bavière. Son 
fils Philippe-le-Beau, souverain des Pays-Bas, 
épouse l'héritière d'Espagne (1496); un de ses 
petits-fils (traité de 1515) doit épouser la sœur 
du roi de Bohême et de Hongrie. 



88 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Pendant que la maison d'Auiriche prépare ainsi 
sa future grandeur, l'Empire essaie de régulariser 
sa constitution. Le tribunal désormais permanent 
de la Chambre impériale (1495) doit faire cesser 
les guerres privées, et substituer un état de droit 
à Télat de nature qui semble régner encore parmi 
les membres du corps germanique. La division des 
Cercles doit faciliter l'exercice de cette juridiction. 
Un conseil de régence est destiné à surveiller et à 
suppléer l'Empereur ( 1 500) . Les électeurs refusent 
longtemps d'entrer dans cette organisation nou- 
velle. L'Empereur oppose le conseil Aulique à la 
Chambre impériale (1501), et ces institutions salu* 
taires sont affaiblies dès leur naissance. 

Cette absence d'ordre, ce défaut de protection 
avaient obligé successivement les parties les plus 
éloignées de l'Empire à former des confédérations 
plus ou moins indépendantes, ou à chercher des 
protections étrangères. Telle fut la situation de la 
Suisse, de l'ordre Teutonique, des ligues du Rhin 
et de Souabe, de la ligue Uanséatique. 

La même époque voit l'élévation des Suisses et 
la décadence de l'ordre Teutonique. La seconde de 
ces deux puissances militaires, espèce d'avant- 
garde que le génie belliqueux de l'Allemagne avait 
poussée jusqu'au milieu des Slaves, fut obligée de 
soumettre au roi de Pologne la Prusse, que les 
chevaliers Teutons avaient conquise et convertie 
deux siècles auparavant (traité de Thorn, 1466) 



PRÉCIS DE L*niSTOIRE MODERNE. 80 

La Suisse, séparée de l'Empire par la victoire de 
Morgarten et par la ligue de Brunnen, avait con- 
firmé sa liberté par la défaite de Charles-le-Témé- 
raire, qui apprit à l'Europe féodale la puissance de 
rinfanterie. L'alliance des Grisons , l'accession de 
cinq nouveaux cantons (Fribourg, Soleure, Bâle, 
Schaffouse, Appenzel, 1481-1513), avaient porté 
la Suisse au plus haut point de grandeur. Les 
bourgeois de Berne, les bergers d'Uri se voyaient 
caressés par les papes et courtisés par les rois. 
Louis XI substitua les Suisses aux francs-archers 
(1480). Ils composèrent, dans les guerres d'Italie, 
la meilleure partie de l'infanterie de Charles VII et 
de Louis XII. Dès qu'ils eurent passé les Alpes à la 
suite des Français, ils furent accueillis par le pape, 
qui les opposait aux Français eux-mêmes, et do- 
minèrent un instant dans le nord de l'Italie (sous 
le nom de Maximilien Sforza). Après leur défaite 
de Marignan (1515), les discordes religieuses les 
armèrent les uns contre les autres, et les renfer- 
mèrent dans leurs montagnes. 

Les deux puissances commerçantes de l'Allema- 
gne ne formaient pas un corps assez compacte pour 
imiter l'exemple de la Suisse, et se rendre indé- 
pendantes. 

La ligue des villes du Bhin et de Souabe se com- 
posait de riches cités entre lesquelles celles de 
Nuremberg, de Ratisbonne, d'Augsbourg et de 
Spire tenaient le premier rang. Ce sont elles qui fai- 



90 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

saient le principal commerce par terre entre le 
Nord et le Midi. Arrivées à Cologne, les marchan- 
dises passaient entre les mains des Hanséatiques 
qui les distribuaient dans tout le nord. 

La ligue Hanséatique, composée de quatre-vingts 
villes, occupait tous les rivages septentrionaux de 
TAllemagne et s'étendait sur ceux des Pays-Bas. 
Elle fut jusqu'au xvi"" siècle la puissance dominante 
du Nord. La salle immense de Lubeck, où se te- 
naient les assemblées générales de la Hanse, 
atteste encore la puissance de ces marchands sou- 
verains. Ils avaient uni, par d'innombrables ca- 
naux, rOcéan, la Baltique et la plupart des fleuves 
du nord de l'Allemagne. Mais leur principal com- 
merce était maritime. Les comptoirs hanséatiques 
de Londres, de Bruges, de Bergen, de Novogorod 
étaient analogues sous plusieurs rapports aux fac- 
toreries des Vénitiens et des Génois dans le Levant ; 
c'étaient des espèces de forts. Les commis ne pou- 
vaient s y marier, de peur qu'ils n'enseignassent 
le commerce et les arts aux indigènes ^ Ils n'étaient 
reçus, dans certains comptoirs, qu'après des épreu- 
ves cruelles qui garantissaient leur courage. Le 
commerce se faisait encore presque partout les 
armes à la main. Si les gens de la Hanse appor- 
taient à Novogorod ou à Londres du drap de Flandre 
trop grossier, trop étroit ou trop cher, le peuple se 

^ Voy. Sartorius et Mallet^ Bist, de la Ligve hanséatique 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 01 

soulevait, et souvent en assommait quelques-uns. 
Alors les marchands menaçaient de quitter la ville, 
et le peuple alarmé en passait par où ils voulaient. 
Les habitants de Bruges ayant tué quelques 
hommes de la Hanse, elle exigea, pour rétablir 
son comptoir dans cette ville, que plusieurs bour- 
geois fissent amende honorable, et que d'autres 
allassent en pèlerinage à Saint-Jacques de Com- 
postelle et à Jérusalem. En effet, la punition la plus 
terrible que les Hansëaliques pussent infliger à 
un pays, c'était de n'y plus revenir. Lorsqu'ils n'al- 
laient point en Suède, les habitants manquaient de 
draps, de houblon, de sel et de hareng; dans les 
révolutions, le paysan suédois était toujours pour 
ceux qui lui fournissaient le hareng et le sel. Aussi 
la Hanse exigeait-elle des privilèges excessifs ; la 
plupart des villes maritimes de Suède laissaient 
occuper au moins la moitié de leurs magistratures 
par des Hanséatiques. 

Cependant cette vaste puissance ne portait point 
sur une base solide. La longue ligne qu'occu- 
paient les villes de la Hanse, depuis la Livonie 
jusqu'aux Pays-Bas, était partout étroite, partout 
rompue par des États étrangers ou ennemis. Les 
villes qui la composaient avaient des intérêts di- 
vers, des droits inégaux ; les unes étaient alliées^ 
d'autres protégées^ d'autres sujettes. Leur com- 
merce même, qui faisait toute leur existence, était 
précaire. N'étant ni agricoles, ni manufacturières, 



92 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

ne pouvant que transporter et débiter des produits 
étrangers, elles se trouvaient dépendre de mille 
accidents naturels ou politiques qu'aucune pré- 
voyance ne pouvait prévenir. Ainsi, le hareng, 
qui, vers le xiv* siècle, avait quitté les côtes de Po- 
méranie pour celles de Scanie, commença, au mi- 
lieu du XV*, à émigrer des côtes de la Baltique vers 
celles de TOcéan du Nord. Ainsi la soumission de 
Novogorod et de Plescow au tzar Iwan III (1477), 
la réduction de Bruges par Tarmée de l'empire 
(vers 1489), fermèrent aux Hanséa tiques les deux 
sources principales de leurs richesses. En même 
temps les progrès de l'ordre public rendaient la 
protection de la Hanse inutile à un grand nombre 
de villes continentales, surtout depuis que la con- 
stitution de l'Empire se fut affermie, vers 1495. 
Celles du Rhin n'avaient jamais voulu s'unir à elle; 
Cologne, qui était entrée dans leur ligue, s'en 
sépara et demanda la protection de la Flandre. 
Los Hollandais, dont le commerce et Tindustrie 
avaient grandi à l'ombre de la Hanse, n'eurent 
plus besoin d'elle quand ils devinrent sujets 
des puissantes maisons de Bourgogne et d'Au- 
triche, et commencèrent à lui disputer le mo- 
nopole de la Baltique. A la fois agriculteurs, 
manufacturiers et commerçants, ils avaient l'a- 
vantage sur une puissance toute commerçante. 
Pour défendre les intérêts de leur trafic contre ces 
dangereux rivaux, les Hanséatiques furent obligés 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. C3 

d'intervenir dans toutes les révolutions du Nord, 
Le christianisme et la civilisation étant passés 
d'Allemagne en Danemark^ et de là en Suède et 
en Norwége, conservèrent longtemps au Danemark 
la prépondérance sur les deux autres États. Les 
évêques suédois et norwégiens étaient les plus 
puissants seigneurs de ces contrées, et ils étaient 
également dévoués aux Danois. Mais les rois de 
Danemark ne purent faire valoir cette prépondé- 
rance que par des efforls continuels, qui les 
mettaient dans la dépendance des nobles danois* 
et les, obligeaient de leur faire des concessions fré- 
quentes : ces concessions ne se faisaient qu'aux 
dépens du pouvoir royal et de la liberté des pay- 
sans, qui peu à peu tombèrent dans l'esclavage. 
En Suède, au contraire, les paysans s'éloignèrent 
peu de l'ancienne liberté des peuples Scandinaves, 
et formèrent même un ordre politique. Cette dif- 
férence de constitution explique la vigueur avec 
laquelle la Suède repoussa le joug des Danois. 
Quant aux Norwégiens, soit que le clergé eût en- 
core plus d'influence chez eux que chez les Suédois, 
soit qu'ils craignissent d'obéir à la Suède, ils 
montrèrent ordinairement moins de répugnance 
pour la domination danoise. 

La fameuse union de Calmar, qui avait semblé 
promettre aux trois royaumes du Nord tant de 
gloire et de puissance, n'avait fait qu'établir le 
ioug des princes danois et des Allemands dont ils 



94 PRÉCIS DE I/HISTOIRE MODERNE, 

s'entouraient, sur la Suède et sur la Norwège. La 
révolution de 1433, comme celle de 1521, com- 
mença par les paysans de la Dalécarlie : Engel- 
brecht en fut le Gustave Wasa ; la première, comme 
la seconde, fut soutenue par les villes hanséati- 
ques, dont le roi de Danemark (Éric-le-Poméranien, 
neveu de Marguerite de Waldemar) combattait le 
monopole en favorisant les Hollandais. L'union fut 
rétablie quelque temps par Cristophe-le-Bavarois, 
le roi de Vécorce^ comme l'appelaient les Suédois, 
obligés de vivre d'écorce d'arbre. Mais après sa 
mort (1448), ils chassèrent les Danois et les Alle- 
mands, se donnèrent pour roi Charles Canutson, 
maréchal du royaume, et refusèrent de reconnaître 
le nouveau roi de Danemark et de Norwège, Chris- 
tiern, premier de la maison d'Oldembourg (d'où 
sortent, par la branche de Holstein-Gottorp, la 
dernière dynastie de Suède et la maison impériale 
de Russie aujourd'hui régnante). Les Danois, for- 
tifiés par la réunion du Slesvng et du Holstein 
(1459),. rétablirent deux fois leur domination sur 
la Suède, par le secours de l'archevêque d'Upsal 
(1457, 1465), et furent deux fois chassés parle 
parti de la noblesse et du peuple. 

A la mort de Charles Canutson, en 1470, la Suède 
se donna successivement pour administrateurs 
trois seigneurs du nom de Sture (Stenon, Swante et 
Stenon) . Ils s'appuyèrent sur les laboureurs, et les 
rappelèrent dans le sénat. Ils battirent les Danois 



PRÉCIS D£ L:HIST0IRE moderne. 95 

devant Stockholm (1471), et leur prirent le fameux 
drapeau de Danebrog, qui était comme le palladium 
de la monarchie. Ils fondèrent l'Université d'Upsal, 
en même temps que le roi de Danemark instituait 
celle de Copenhague (1477, 1478). Enfin, si l'on 
excepte une courte période, pendant laquelle la 
Suède fut obligée de reconnaître Jean II, successur 
de Christiern P", ils la maintinrent indépendante 
jusqu'en 1520. 



CnAPITRE IV 



ORIENT ET NORD. — ÉTATS SLAVES ET TURQUIE, DANS LA 
SECONDE MOITIÉ DU XV* SIÈCLE. 



La conquête de Tempire grec par les Turcs-Otto- 
mans peut être considérée comme la dernière inva- 
sion des barbares et le terme du moyen âge. C'est 
aux peuples d'origine slave, placés sur la route des 
barbares de TAsie, qu'il appartient de leur fermer 
l'Europe, ou du moins de les arrêter par de puis- 
santes diversions. La Russie, qui a déjà épuisé la 
fureur des Tartares au quatorzième siècle, va leur 
redevenir formidable sous Iwan III (1462). Contre 
l'invasion des Turcs , une première ligue, compo- 
sée de Hongrois, Valaques et Moldaves, couvre 
TAllemagne et la Pologne , qui forment comme la 
réserve de l'armée chrétienne. La Pologne, plus 
forte que jamais, n a plus d'ennemis derrière elle ; 
elle vient de soumettre la Prusse et de pénétrer 
jusqu'à la Baltique (1454-1406). 

I. Les progrès rapides de la conquête ottomane 
pendant le quinzième siècle s'expliquent par les 
causes suivantes : l"" Esprit fanatique et militaire ; 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERKt. 07 

2^ troupes réglées, opposées aux milices féodales 
des Européens et à la cavalerie des Persans et des 
Mamelucks; institution des janissaires; 5^ situation 
particulière des ennemis des Turcs : à l'orient, 
troubles politiques et religieux de la Perse, faibles 
fondements de la puissance des Mamelucks; à l'oc- 
cident , discordes de la chrétienté ; la Hongrie la 
défend du côté de la terre, Venise du côté de la mer; 
mais elles sont affaiblies , Tune par l'ambition de 
la maison d'Autriche , l'autre par la jalousie de 
ritalie et de toute l'Europe ; héroïsme impuissant 
des chevaliers de Rhodes et des princes d'Albanie. 
Nous avons vu , dans le chapitre I", Mahomet n 
achever la conquête de Tempire grec, échouer 
contre la Hongrie , mais s'emparer de la domina- 
tion des mers, et faire trembler la chrétienté. A 
Tavénemenlde Bajazet H (1481), les rôles chan- 
gèrent; la terreur passa du côté du sultan. Son 
frère Zizim, qui lui avait disputé le trône, s'étant 
réfugié chez les chevaliers de Rhodes, devint, entre 
les mains du roi de France, et ensuite du pape, un 
gage de la sûreté de l'Occident. Bajazet paya à Inno- 
cent Vin et à Alexandre Yl des sommes considé- 
rables pour qu'ils le retinssent prisonnier. Ce 
prince impopulaire, qui avait commencé son règne 
par faire périr le vizir Achmet, l'idole des janis- 
saires, le vieux général de Mahomet H, suivit, mal- 
gré lui, l'ardeur militaire de la nation. Les Turcs 
tournôrent d'abord leurs armes contre les Mame- 





98 PRÉCIS DE L*HISTOIRE MODERNE. 

• 

lucks et les Persans. Défaits par les premiers , à 
Issus, ils préparèrent la ruine de leurs vainqueurs 
en dépeuplant la Circassie , où les Mamelucks se 
recrutaient. Après la mort de Zizim, n'ayant plus 
à craindre une guerre intérieure , ils attaquèrent 
les Vénitiens dans le Péloponèse, et menacèrent 
l'Italie (1499-1503); mais la Hongrie, la Bohême 
et la Pologne se mirent en mouvement, et Pavéne- 
ment des Sophis renouvela et régularisa la rivalité 
politique des Persans et des Turcs (1501). Après 
cette guerre, Bajazet indisposa les Turcs contre lui 
par une paix de huit années , voulut abdiquer en 
faveur de son fils Achmet , et fut détrôné par son 
second fils, Sélim, qui le fit périr. L'avènement du 
nouveau prince, le plus cruel et le plus belliqueux 
de tous les sultans, jeta l'Orient et TOccident dans 
les mêmes alarmes (1512) : on ne savait s'il fon- 
drait d'abord sur la Perse, sur PËgypte ou sur 
l'Italie. 

II. L'Europe n'eûteu rien à craindre des barbares, 
si la Hongrie , unie à la Bohême d'une manière 
durable, les eût tenus en respect. Mais la première 
attaqua la seconde dans son indépendance et dans 
sa croyance religieupe. Ainsi affaiblies l'une par 
l'autre, elles flottèroMt, au quinzième siècle, entre 
les deux puissances esclavone et allemande , qui 
les environnaient (Pologne et Autriche). Réunies, 
de 1453 à 1458, sous un prince allemand, quelque 
temps séparées et indépendantes sous des souve- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 99 

rains nationaux (la Bohème jusqu'en 1471, la Hon- 
grie jusqu'en 1490), elles furent de nouveau réu- 
nies, sous des princes polonais, jusqu'en 1526, 
époque à laquelle elles passèrent définitivement 
sous la domination autrichienne. 

Après le règne de Ladislas d'Autriche, qui avait 
reçu tant de gloire des exploits de Jean Huniade , 
Georges Podiebrad s'empara de la couronne de 
Bohème, et Mathias Corvin, fils de Huniade, fut élu 
roi de Hongrie (1458). Ces deux princes combat- 
tirent avec succès les prétentions chimériques de 
l'empereur Frédéric HI. Podiebrad protégea les 
Hussites, et encourut Tinimitié des papes ; Mathias 
combattit les Turcs avec gloire, et obtint la faveur 
de Paul H, qui lui offrit la couronne de Podiebrad, 
son beau-père. Ce dernier opposa à Mathias l'al- 
liance du roi de Pologne, dont il fit reconnaître le 
fils aîné Wladislas pour son successeur. En même 
temps Casimir, frère de Wladislas, essayait d'enle- 
ver à Mathias la couronne de Hongrie. Mathias, 
ainsi pressé de tous côtés, fut obligé de renoncer à 
la conquête de la Bohème , et de se contenter des 
provinces de Moravie, de Silésie et de Lusace , qui 
devaient revenir à Wladislas, si Mathias mourait le 
premier (1475-1478). 

Le roi de Hongrie se dédommagea aux dépens de 
r Autriche. Sous le prétexte que Frédéric III lui 
avait refusé sa fille, il envahit par deux fois ses 
Élats, et s'en maintint en possession. Avec ce grand 



101) PHÉGIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

prince, la chrétienté perdit son principal défenseur, 
la Hongrie ses conquêtes et sa prépondérance poli- 
tique (1490). La civiHsalion, qu'il avait essayé 
d'introduire dans ce royaume fut ajournée pour 
plusieurs siècles. Nous avons parlé (chapitre P') de 
ce qu'il fit pour les lettres et les arts. Par son De- 
cretum majus, il régularisa la discipline militaire, 
abolit le combat judiciaire, défendit de paraître en 
armes aux foires et marchés, ordonna que les 
peines ne seraient plus étendues aux parents du 
coupable, que ses biens ne seraient plus confis- 
qués, que le roi n'accepterait point de mines d'or, 
de sel, etc., sans dédommager le propriétaire, etc.* 

Wladislas (de Pologne), roi de Bohême, ayant 
été élu roi de Hongrie , fut attaqué par son frère 
Jean-Albert et par Maximilien d'Autriche, qui tous 
deux prétendaient à cette couronne. Il apaisa son 
frère par la cession de la Silésie (1491), et Maxi- 
milien, en substituant à la maison d'Autriche le 
royaume de Hongrie, en cas qu'il manquât lui- 
même de postérité mâle (Voyez 1526). — Sous 
Wladislas, et sous son fils Louis II, qui lui succéda, 
encore enfant, en 1516, la Hongrie fut impunément 
ravagée par les Turcs. 

III. La Pologne, réunie depuis 1386 à la Lithua- 
nie, par Wladislas Jagellon, premierprince de cette 
dynastie, se trouvait, au quinzième siècle, la puis- 

^ Bonfinius, Rerum hungaricarum décades, 1568, in-foLi 
p. 049. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERNB. 101 

sance prépondérante entre lesÉtats Slaves. Couverte 
du côté dee Turcs , par la Valachie , la Moldavie et 
la Transyivonie, rivale de la Russie pour la Litbua- 
nie , de l'Autriche pour la Hongrie et la Boliéme, 
elle disputait à Tordre Teutonique la Prusse et la 
Livonie. Le principe de sa faiblesse était la jalousie 
des deux peuples de langues différentes dont se 
composait le corps de l'État. Les Jagellons, princes 
lithuaniens, auraient voulu que leur pays ne dé- 
pendit point des lois polonaises , et qu'il recouvrât 
la Podolie. Les Polonais reprochaient à Casimir IV 
de passer V automne^ V hiver et le printemps en Li" 
thuanie *. 

Sous Casimir, second fils de Wladislas Jagellon 
(cinquième du nom), les Polonais protégèrent les 
Slaves de la Prusse contre la tyrannie des cheva- 
liers Teutons, et imposèrent à ceux-ci le traité de 
Thorn (1466), par lequel l'ordre perdait la Prusse 
occidentale, et devenait vassal de la Pologne pour 
la Prusse orientale. Qui eût dit alors que la Prusse 
démembrerait un jour la Pologne? En même 
temps, les Polonais donnaient un roi à la Bohême 
et à la Hongrie (1471, 1490). Les trois frères de 
Wladislas, Jean-Albert, Alexandre et Sigismond P, 
furent élus successivement rois de Pologne (1492, 
1501, 1506), firent la guerre aux Yalaques et aux 
Turcs, et remportèrent de brillants avantages sur 

* Dlugossi, feu Longini Bistoriœ Polonicœ, t. U, 1712, p. 1140- 

6. 



102 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERP^Ë. 

les Russes. La Lilhuanie, séparée de la Pologne à 
ravénement de Jean-Albert, lui fut définitivement 
réunie par Alexandre. 

Vers 1466, la continuité des guerres, ramenant 
les mômes besoins , introduisit en Pologne le gou- 
\ernemenl représentatif ; mais la fierté de la no- 
blesse , qui seule était représentée par ses nonces, 
maintint les formes anarchiques des temps bar- 
bares : on continua d exiger le consentement una- 
nime dans les délibérations. Bien plus, dans les 
occasions importantes, les Polonais restèrent 
fidèles à l'ancien usage , et l'on vit, comme au 
moyen âge, l'innombrable pospolite délibérer dans 
une plaine, le sabre à la main. 

IV. Au XV* siècle, la population russe nous 
présente trois classes : les enfants boyards , des- 
cendants des conquérants ; les paysans libres, 
fermiers des premiers , et dont l'état approche de 
plus en plus de Fesclavage ; enfin les esclaves. 

Le grand-duché de Moscou était sans cesse me- 
nacé, à Poccident par les Lithuaniens et les Livo- 
niens, à l'orient par les Tartares de la grande 
horde^ de Kazan et d'Astrakan; il se trouvait res- 
serré par les républiques commerçantes de Novo- 
gorod et de Plescow, et par les principautés de 
Tver, de Véréia et de Rézan. Au nord, s'étendaient 
beaucoup de pays sauvages et de peuples païens. La 
nation moscovite, encore barbare, mais au moins 
attachée à des demeures fixes , devait absorber les 



PRÉCIS DE l'HISTOlRE MODERNE. 105 

peuplades errantes des Tartares. État héréditaire, 
le grand-duché devait prévaloir tôt ou tard sur les 
Étals électifs de Pologne et de Livonie. 

1462-1505, Iwan III. — Il opposa à la grande 
horde Talliance desTarlares de Crimée, aux Lithua- 
niens celle du prince de Moldavie et de Yalachie, 
de Mathias Çorvin et de Maximiîien. — Il divisa 
Plescow et Novogorod, qui ne pouvaient lui résis- 
ter qu'en faisant cause commune, affaiblit succes- 
sivement cette dernière république, s'en rendit 
maître en 1477, et Tépuisa en enlevant ses princi- 
paux citoyens. Fort de l'alliance du khan de Cri- 
mée, il imposa un tribut aux Kazanais, refusa 
celui que payaient ses prédécesseurs à la grande 
horde, qui fut bientôt détruite par les Tartares 
Nogaïs (1480). Iwan réunit Tver, Véréia, Roslof, 
Yaroslaf.ll fit longtemps la guerre aux Lithuaniens; 
mais Alexandre, ayant réuni la Lithuanie à la Polo- 
gne, s'allia avec les chevaliers de Livonie; et le 
tzar, qui, depuis la destruction de la grande horde, 
avait moins ménagé ses alliés de Moldavie et de 
Crimée, perdit tout son ascendant : il fut battu à 
Plescow par Pletlemberg, maître des chevaliers de 
Livonie (1501), et l'année même de sa mort (1505), 
Kazan se révolta contre les Russes. 

Iwan prit le premier le titre de tzar. Ayant ob- 
tenu du pape la main de Sophie Paléologue, réfu- 
giée à Rome, il mit dans ses armes le double aigle 
de l'Empire grec. — Il attira et retint par force 



104 PRÉCIS DE L HISTOIRE MODERNE. 

4es artistes grecs et italiens. — Le premier, il assi- 
gna des fiefs aux enfants boyards^ sous la condi- 
tion d'un service militaire; il introduisit quelque 
ordre dans les finances, établit les postes, réunit 
dans un code (1497) les anciennes institutions ju- 
diciaires, et voulut en vain distribuer aux enfanté 
boyards les domaines du clergé. -^ Iwan avait 
fondé Iwangorod en 1492 (où fut depuis Péters- 
bourg), lorsque les victoires de Plettemberg fer- 
mèrent aux Russes pour deux siècles le chemin 
de la Baltique. (Voyez Karamsin^ passim.) 



CHAPITRE V 

PnEUIÈRES OUERRES D*ITALIE 1794*1816. 

Lorsqu'on traverse aujourd'hui les Maremmes 
de Sienne et que Ton retr ouve en Italie tant d'au- 
tres traces des guerres duxvi" siècle, une Irislesse 
inexprimable saisit l'âme, et Ton maudit les batba- 
res qui ont commencé cette désolation *. Ce désert 
des Maremmes, c'est un général de Charles-Quint 
qui l'a fait ; ces ruines de palais incendiés sont l'ou- 
vrage des landsknechts de François I•^ Ces peintures 
dégradées de Jules Romain attestent encore que 
les soldats du connétable de Bourbon établirent 
leurs écuries dans le Vatican. Ne nous hâtons pas 
cependant d'accuser nos pères. Les guerres d'Ita- 
lie ne furent le caprice ni d'un roi ni d'un peu- 
ple. Pendant plus d'un demi-siècle, une impul- 
sion irrésistible entraîna au-delà des Alpes tous 



1 Commentaires de Biaise de Montluc, t. XXI de la Coll., 
p. 267-8. Voy. aussi divers Voyages, et surtout Voyage au Mon- 
tamiata et dans le Siennois, par Santi, trad. par Bodard. Lyon, 
1802, 2 vol. in-8, 1« vol. passim. 



106 PRÉCIS DE L*HISTOIRE MODERNE. 

les peuples de rOccident comme autrefois ceux 
du Nord. Les calamités furent presque aussi 
cruelles, mais le résultat fut le même : les vain- 
queurs furent élevés à la civilisation des vaincus. 
Louis-le-More, alarmé des menaces du roi de 
Naples, dont la petite-fille avait épousé son neveu 
Jean Galéas (Voy. le chap. P), se détermina à sou- 
tenir son usurpation par le secours des Français; 
mais il était loin de savoir quelle puissance il atti- ' 
rait dans l'Italie. Il fut lui-même saisi d'étonne- 
ment et de terreur lorsqu'il vit descendre du 
mont Genèvre (septembre 1494) cette armée for- 
midable, qui, par la variété des costumes, des 
armes et des langues, semblait à elle seule Tin- 
vasion de toutes les nations de l'Europe: Français, 
Basques, Bretons, Suisses, Allemands, et jus- 
qu'aux Écossais ; et cette invincible gendarmerie, 
et ces pesants canons de bronze que les Français 
avaient rendus aussi mobiles que leurs armées. 
Une guerre toute nouvelle commençait pour l'Ita- 
lie* L'ancienne tactique, qui faisait succéder dans 
les batailles un escadron à l'autre, était vaincue 
d'avance par l'impétuosité française, par la froide 
fureur des Suisses. La guerre n'était plus une 
affaire de tactique. Elle devait être terrible, inexo- 
rable; le vainqueur ne comprenait pas même la 
prière du vaincu. Les soldats de Charles VŒ, 
pleins de défiance et de haine contre un pays où 
ils craignaient d'être empoisonnés à chaque re- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. Iff 

pas, massacraient régulièrement tous les prison- 
niers*. 

A l'approche des Français, les vieux gouverne- 
ments d'Italie s'écroulent d'eux-mêmes. Ptse se 
délivre des Florentins ; Florence des Médicis. Sa- 
vonarole reçoit Charles Vm comme le fléau de 
Dieu envoyé pour punir les péchés de TKalie. 
Alexandre Yl, qui jusque-là négociait à la fois avec 
les Français, avec les Aragonais, avec les Tares, 
entend avec effroi les mots de concile et de déposi- 
tion, et se cache dans le château Saint-Ange. U 
livre en tremblant le frère de Bajazet H, d<mt 
Charles Yin croit avoir besoin pour conquérir 
Tempire d'Orient, mais il le livre empoisonné. Ce- 
pendant, le nouveau roi de Naples, Alph^mse B, 
s'est sauvé dans un couvent de Sicile, laissant son 
royaume à défendre à un roi de dix-huit ans. Le 
jeune Ferdinand n est abandonné à San-Germano, 
et voit son palais pillé par la populace de Naples, 
toujours furieuse contre les vaincus. Les gens 
d'armes français, ne se fatiguant plus à porter 
d'armures, poursuivent cette conquête padfique 
en habits du matin, sans autre peine que d'en- 
voyer leurs fourriers devant eux pour marquer les 
logements*. Bientôt les Turcs voient flotter les ûeats 
de lis à Otrante, et les Grecs achètent des armes', 

^ A Montefortino, au Hont-Saint-Jean, à Rappallo, & Sarzane, 
à Toscanella, à Fornovo, à Gaëte. 

* Comines, IW. VII, chap. zit. 

* Id», 26., chap. vm. 



108 PRÉCIS DE L'HISTOIRE UODERNE. 

Les partisans de la maison d'Anjou, dépouillés 
depuis soixante ans, .avaient cru vaincre avec 
Charles VIII. Mais ce prince, qui se souciait peu 
des services qu'ils avaient pu rendre aux rois 
provençaux, n'exigea aucune restitution du parti 
opposé. Il mécontenta toute la noblesse en annon- 
çant rinlention de restreindre les juridictions féo- 
dales, à Texemple de celles de France*, Il nomma 
des Français pour gouverneurs de toutes les villes 
et forteresses, et décida ainsi plusieurs villes à 
relever les bannières d'Aragon. Au bout de trois 
mois, les Napolitains étaient las des Français, les 
Français étaient las de Naples , ils avaient oublié 
leurs projets sur l'Orient . Us étaient impatients 
de revenir conter aux dames leurs brillantes aven- 
tures. 

Cependant une ligue presque universelle s'était 
formée contre Charles Vin. Il fallait qu'il se hâlâl 
de regagner la France, s'il ne voulait être enfermé 
dans le royaiime qu'il était venu conquérir. En 
redescendant les Apennins, il rencontra à Fornovo 
l'armée des confédérés, forte de quarante mille 
hommes ; les Français n'étaient que neuf mille. 
Après avoir demandé inutilement le passage, ils le 
forcèrent, et l'armée ennemie, qui essaya de les 
arrêter, fut mise en fuite par quelques charges de 
cavalerie. Ainsi le roi rentra glorieusement en 

* GiauQone. liv. XXX, chap. i. 



PRECIS D£ L'HISTOIRE MODERNE. iOQ 

France, ayant justifié toutes ses imprudences par 
une victoire. 

Les Italiens, se croyant délivrés, demandèrent 
compte à Savonarole de ses sinistres prédictions. 
Son parti, celui des Piagnoni (Pénitents), qui 
avait affranchi et réformé Florence, vit tomber 
tout son crédit. Les amis des Médicis, qu'ils 
avaient poursuivis avec acharnement, le pape 
Alexandre YI, dont Savonarole attaquait les excès 
avec une extrême liberté, saisirent l'occasion de 
perdre une faction qui avait lassé l'enthousiasme 
mobile des Florentins. Un moine franciscain, vou- 
lant, disait-il, prouver que Savonarole était un 
imposteur, et qu'il n'avait le don ni des prophéties 
ni des miracles, offrit de passer avec lui dans un 
bûcher ardent. Au jour marqué, lorsque le bûcher 
était dressé et tout le peuple dans l'ai tente, les 
deux partis firent des difficultés, et une grande 
pluie qui survint mit le comble à la mauvaise hu- 
meur du peuple. Savonarole fut arrêté, jugé par 
les commissaires du Pape, et brûlé vif. Lorsqu'on 
lui lut la sentence par laquelle il était retranché 
de l'Église : De la militante^ répondit-il, espé- 
rant appartenir dès lors à l'Eglise triomphante 
(1498). 

L'Italie ne s'aperçut que trop tôt de la vérité de 
ses prophéties. 

Le jour môme de l'épreuve du bûcher, 
Charles VIII mourait à Amboise, et laissait le trône 

7 



} 



110 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

au duc d'Orléans, Louis XII, qui joignait aux pré- 
tenlions de son prédécesseur sur Naples, celles 
que son aïeule, Valentine Yisconti, lui donnait sur 
le Milanais. Dès que son mariage avec la veuve de 
Charles YIII eut assuré la réunion de la Bretagne, 
il envahit le Milanais de concert avec les Vénitiens. 
Les deux armées ennemies étaient en partie com- 
posées de Suisses; ceux de Ludovic ne voulurent 
point combattre contre la bannière de leur canton, 
qu'ils voyaient dans l'armée du roi de France, et 
livrèrent le duc de Milan. Mais en reprenant le 
chemin de leurs montagnes, ils s'emparèrent de 
Bellinzona, que Louis XII fut obligé de leur céder, 
et qui devint pour eux la clef de la Lombard ie. Le 
Milanais conquis, Louis XII, qui n'espérait pas 
conquérir le royaume de Naples malgré les Espa- 
gnols, partagea ce royaume avec eux par un traité 
secret. L'infortuné don Frédéric, qui régnait alors, 
appelle les Espagnols à son secours, et lorsqu'il a 
introduit Gonzalvede Cordoue dans ses principales 
forteresses, le traité de partage lui est signifié 
(1501). Cette odieuse conquête n'engendra que la 
guerre. Les deux nations se disputèrent la gabelle 
qu'on levaifsur les troupeaux voyageurs qui pas- 
sent, au printemps, de la Fouille dans TAbbruzze ; 
c'était le revenu le plus net du royaume. Ferdinand 
amusa Louis XII par un traité, jusqu'à ce qu'il 
eût envoyé des forces suffisantes à Gonzolve blo- 
qué dans Barlette. L'habileté du grand capitaine 



PRÉCIS DE I/HISTOIRE MODERNE. lit 

et la discipline de rinfantcrie espagnole rempor- 
tèrent partout sur le brillant courage des gens 
d'armes français. La vaillance de Louis d'Ars et de 
d'Aubigny, les exploits de Bayard, qui, disait-on, 
avait défendu un pont contre une armée, n'empê- 
chèrent pas les Français d'être battus à Séminara, 
à la Cérignola, et d'être chassés pour une seconde 
fois du royaume de Naples, par leur défaite du 
Garigliano (déc. 1503). 

Cependant Louis XII était encore maître d'une 
grande partie de l'Italie ; souverain du Milanais et 
seigneur de Gênes, allié de Florence et du pape 
Alexandre VI, qui ne s'appuyaient que sur lui*, il 
étendait son influence sur la Toscane, la Romagne 
et l'État de Rome. La .mort d'Alexandre YI et la 
ruine de son fils ne lui furent guère moins fu- 
nestes que la défaite du Garigliano. Cette puis- 
sance italienne des Borgia, qui s'élevait entre les 
possessions des Français et celles des Espagnols, 
était comme la garde avancée du Milanais. 

César Borgia mérita d'être l'idéal de Machiavel, 
non pour s'être montré plus pei'fide que les autres 
princes de cette époque : Ferdinand-le-Ca(holique 
eût pu réclamer ; non pour avoir été l'assassin de 
son frère et l'amant de sa sœur : il ne pouvait 

* César Borgia de France, par la grâce' de Dieu, dite de Roma» 
gneet de ValentinoiSf etc. (sauf-conduit du 16 octobre 1502). — 
Il disait à l'ambassadeur de Florence : Le roi de France, notre 
maitre commun,.,. (10 janvier 1503. Légation de Mucliiavel auprès 
de César Borgia.) 



il2 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

surpasser son père en dépravation et en cruauté; 
mais pour avoir fait une science du crime, pour 
en avoir tenu école et donné leçons *. Cependant le 
héros même du système lui donna, par son mau- 
vais succès, un éclatant démenti. Allié de Louis XII 
et gonfalonier de l'Eglise, il déploya pendant six 
ans toutes les ressources de la ruse et de la valeur. 
Il croyait travailler pour lui ; il avait tout prévu, 
disait-il à Machiavel; à la mort de son père, il 
espérait faire un pape au moyen de dix-huit cardi- 
naux espagnols nommés par Alexandre YI ; dans 
les États romains, il avait gagné la petite noblesse, 
écrasé la haute ; il avait exterminé les tyrans de 
Romagne ; il s'était attaché le peuple de cette pro- 
vince, qui respirait sous son administration ferme 
et habile. Il avait tout prévu, hors le cas où il se 
trouverait malade à la mort de son père, et ce cas 
arriva. Le père et le fils, qui avaient, dit-on, invité 
un cardinal pour s'en défaire, burent le poison 
qu'ils lui destinaient. « Cet homme si prudent 
semble avoir perdu la tête, » écrivait alors Machia- 
vel (14 novembre 1505). Il se laissa arracher par 
le nouveau pape, Jules II, l'abandon de toutes les 
forteresses qu'il occupait, et alla ensuite se livrer 
à Gonzalve de Cordoue, croyant que la parole des 
autres vaudrait mieux que la sienne (lettre du 

* Machiavel dit quelque part : Il a envoyé un de se$ élèves.,»» 
Hugues de Moncadei général de Gharles-Quint, s'honorait d'être 
sorti de cette école. 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 115 

4 novembre). Mais le général de Ferdînand-le- 
Catholique, qui disait « que la toile d'honneur 
doit être d'un tissu lâche », l'envoya en Espagne, 
où il fut enfermé dans la citadelle de Médina de! 
Campo. 

Jules II poursuivit les conquêtes de Borgia, 
avec des vues moins personnelles. Il voulait faire 
de TÉtat pontifical l'État dominant de l'Italie, dé- 
livrer toute la péninsule des barbares^ et consti- 
tuer les Suisses gardiens de la liberté italienne. 
Employant tour à tour les armes spirituelles et 
temporelles, ce pontife intrépide consuma sa vie 
dans l'exécution de ce projet contradictoire ; on 
ne pouvait chasser les barbares qu'au moyen de 
Venise : et il fallait abaisser Venise pour élever 
TEglise au rang de puissance prépondérante de 
ritalie. 

D'abord Jules II voulut affranchir les Génois, ses 
compatriotes, et encouragea leur révolte contre 
Louis Xn. Les nobles, favorisés par le gouverne- 
ment français, ne cessaient d'insulter le peuple; 
ils marchaient .armés de poignards, sur lesquels 
ils avaient fait graver : CastigavUlano. Le peuple 
se révolta, et prit un teinturier pour doge. 
Louis xn parut bientôt sous leurs murs avec une 
brillante armée; le chevalier Bayard gravit sans 
peine les montagnes qui couvrent Gênes, et il leur 
criait : « Ores, marchands, défendez-vous avec vos 
aulnes, et laissez les piques et lances, lesquelles 



114 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

« VOUS n'avez accoutumées ^ » Le roi, ne voulant 
pas ruiner une ville si riche, fit seulement pen- 
dre le doge et quelques autres, brûla les privi- 
lèges de la ville, et fit construire à la Lanterne 
une forteresse qui commandait rentrée du port 
(1507). 

La même jalousie des monarchies contre les 
républiques, des peuples pauvres encore contre 
l'opulence industrieuse, arma bientôt la plupart des 
princes de l'Occident contre Tancienne rivale de 
Gênes. Le gouvernement de Venise avait su profiter 
des fautes et des malheurs de toutes les autres puis- 
sances ; il avait gagné à la chute de Ludovic-le- 
More, à l'expulsion des Français de Naples, à la 
ruine de César Borgia. Tant de succès excitaient 
la crainte et la jalousie des puissances italiennes 
elles-mêmes, qui auraient dû souhaiter la gran- 
deur de Venise. « Vos seigneuries, écrivait Ma- 
chiavel aux Florentins, m'ont toujours dit que 
c'étaient les Vénitiens qui menaçaient la liberté 
de l'Italie*. » Dès l'an 1503, M. de Chaumont, 
lieutenant du roi dans le Milanais, disait au même 
ambassadeur : « On fera en sorte que les Véni- 
tiens ne s'occupent plus que de la pêche ; quant 
aux Suisses, on en est sûr (22 janvier). » Cette 
conjuration contre Venise, qui existait dès 1504 

* Gbampier, Les Geêtes, ensemble la Vie du preux chevaUer 
Boyard, etc. 

' Légation auprès de l'Empereur» 1508» février. Yoy, aussi sa 
Légation à la cour de France, 1503» 13 février. 



PRÉCIS DE LMIISTOIRE MODERNE. 115 

(Traité de Blois), fut renouvelée en 1508 (Ligue de 
Cambrai, 10 décembre), par Timprudence de 
Jules n, qui voulait à tout prix recouvrer quelques 
villes de Romagne. Le Pape, l'Empereur et le roi 
de France offrirent au roi de Hongrie d'entrer dans 
la confédération pour reprendre la Dalmatie et 
l'Esclavonie. Il n'y eut pas jusqu'aux ducs de Sa- 
voie et de Ferrare, jusqu'au marquis de Mantoue, 
qui ne voulussent aussi porter un coup à ceux 
qu'ils avaient craints si longtemps. Les Vénitiens 
furent défaits par Louis Xn, à la sanglante bataille 
d'Aignadel (1509), et les boulets des batteries 
françaises volèrent jusqu'aux lagunes. Dans ce 
danger, le sénat de Venise ne démentit pas sa ré- 
putation de sagesse. Il déclara qu'il voulait épar- 
gner aux provinces les matix de la guerre, les dé- 
lia du serment de fidélité, et promit de les indem- 
niser de leurs pertes au retour de la paix. Soit at- 
tachement à la République, soit haine des Alle- 
mands, les paysans du Véronais se laissaient pen- 
dre plutôt que d'abjurer Saint-Marc et de crier : 
Vive l'Empereur ! Les Vénitiens battirent le mar- 
quis de Mantoue, reprirent Padoue, et la défen- 
dirent contre Maximilien, qui Tassiégea avec cent 
mille hommes. Le roi de Naples et le Pape, dont 
les prétentions étaient satisfaites, se réconcilièrent 
avec Venise, et Jules II, ne songeant plus qu'à chas- 
ser les barbares do l'Italie, tourna sa politique 
impétueuse contre les Français. 



116 PRÉGTS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Les projets du Pape n'élaient que trop favorisés 
par réconomie mal entendue de Louis XII, qui avait 
réduit les pensions des Suisses, et qui ne leur per- 
mettait plus de s'approvisionner dans la Bour- 
gogne et le Milanais. On sentit alors la faute de 
Louis XI, qui, en substituant aux francs-archers 
l'infanterie mercenaire des Suisses, avait mis la 
France à la discrétion des étrangers. Il fallut rem- 
placer les Suisses par des landsknechts allemands, 
qui furent rappelés par l'Empereur la veille de la 
bataille de Ra venue. Cependant le Pape avait com- 
mencé la guerre ; il appelait les Suisses en Italie, 
et faisait entrer dans la sainte ligue contre la 
France Ferdinand, Venise, Henri VIII et Maximilien 
(1511-1512). Tandis que Louis XII, ne sachant 
s'il peut sans pécher se défendre contre le Pape, 
consulte des docteurs et assemble un concile à 
Pise, Jules II assiège la Mirandole en personne, 
se loge sous le feu de la place, au milieu de ses 
cardinaux tremblants, et y fait son entrée par la 
brèche. 

L'ardeur de Jules II, la politique des alliés, 
furent un instant déconcertées par la courte appa- 
rition de Gaston de Foix, neveu de Louis XII,. à la 
tête de l'armée française. Ce jeune homme de 
vingt-deux ans arrive en Lombardie, remporte 
trois victoires en Irois mois, et meurt, laissant la 
mémoire du général le plus impétueux qu'ait vu 
l'Italie. D abord il intimide ou gagne les Suisses 



PRÉCIS DE L'IIISTOinE MODERNE. 117 

et les fait rentrer dans leurs monlagncs; il sauve 
. Bologne assiégée, et s'y jelte avec son armée à 
la faveur de la neige et de l'ourajan (7 février); 
le 18, il était devant Brescia, reprise par les Véni- 
liens ; le 19, il F avait forcée ; le 11 avril, il péris- 
sait vainqueur à Ravenne. Dans l'effrayante rapi- 
dité de ces succès, il ne ménageai! ni les siens ni 
les vaincus. Brescia fut livrée pendant sept jours 
à la fureur du soldat ; les vainqueurs massacrèrent 
quinze mille personnes, hommes, femmes et en- 
fants. Le chevalier Bayard eut Lien peu d'imi- 
taleurs. 

Gaston, de retour en Romagne, attaqua Ravenne, 
pour forcer l'armée de l'Espagne et du Pape h 
accepter la bataille ^ La canonnade ayant com- 
mencé,- Pedro de Navarre, qui avait formé l'infan- 
terie espagnole,^ et qui comptait sur elle pour la 
victoire, la tenait couchée à plat ventre, atten- 
dant de sang-froid que les boulets eussent haché 
la gendarmerie des deux partis. Les gens d'armes 
italiens perdirent patience et se firent battre par 
les Français. L'infanterie espagnole, après avoir 
soutenu le combat avec une valeur opiniâtre, se 
retirait lentement. Gaston s'en indigna, se préci- 
pita sur elle avec une vingtaine d'hommes d'armes, 
pénétra dans les rangs et y trouva la mort (1512). 
Dès lors rien ne réussit plus à Louis XII. Les 

* Yoy. la lettre de Bayard à son oncle, t. XVI de la Collcct 
des Mémoires. 

7. 



118 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Sforza furent rétablis à Milan, les Médicis à Flo- 
rence. L'armée du roi lut battue par les Suisses à 
Novarre, par les Anglais à Guinegatte. La France, 
attaquée de front par les Espagnols et les Suisses, 
prise à dos par les Anglais, vit ses deux alliés 
d'Ecosse et de Navarre vaincus ou dépouillés 
(voyez le chapitre II). La guerre n'avait plus 
d*objet : les Suisses régnaient à Milan sous le nom 
de Maxi milieu Sforza ; la France et Venise étaient 
abaissées, l'Empereur épuisé, Henri VIII décou- 
ragé, Ferdinand satisfait par la conquête de la Na- 
varre qui découvrait la frontière de France. Louis XII 
conclut une trêve avec Ferdinand, abjura le con- 
cile de Pise, laissa le Milanais à Maximilien Sforza, 
et épousa la sœur de Henri VHI (1514). Voyez plus 
bas son administration. 

Pendant que l'Europe croit la France abattue et 
comme vieillie avec Louis XII, elle déploie des res- 
sources inattendues sous le jeune François P' qui 
vient de lui succéder (1" janvier 1515). les 
Suisses, qui pensent garder tous les passages des 
Alpes, apprennent avec étonnement que l'armée 
française a débouché par la vallée de l'Argentière. 
Deux mille cinq cents lances, dix mille Basques, 
vingt-deux mille landsknechts ont passé par un 
défilé qui n'avait jamais été pratiqué que par les 
chasseurs de chamois. L'armée française avance en 
négociant jusqu'à Marignan : là, les Suisses, qu'on 
avait crus gagnés viennent fondre sur les Français 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 119 

avec leurs piques de dix-huit pieds et leurs espa- 
dons à deux mains, sans artillerie, sans cavalerie, 
n'employant d'autre art militaire que la force du 
corps, marchant droit aux butteries, dont les dé- 
charges emportent des files entières, et soutenant 
plus de trente charges de ces grands chevaux de 
bataille couverts d^acier comme les gens d'armes 
qui les montaient. Le soir, ils étaient venus à bout 
de séparer les corps de l'armée française. Le roi, 
qui avait combattu vaillamment, ne voyait plus 
autour de lui qu'une poignée de gens d'armes^ 
Mais pendant la nuit, les Français se rallièrent, et 
le combat recommença au jour, plus furieux que 
jamais. Enfin, les Suisses entendent le cri de 
guerre des Yénitiens, alliés de la France : Marco! 
Marco! Persuadés (que toute l'armée italienne 
arrivait, ils serrèrent leurs rangs et se retirèrent 
avec une contenance si fière, qu'on n^osa pas les 
poursuivre*. Ayant obtenu de François I" plus 



* Fleura nges, XVI* vol. de la Collcct. des Mémoires. 

' Lettre de François /•' à sa mère : « Toute la nuit demeuras- 

< mes le cul sur la selle, la lance au poing, l'armet à la tôte...., 
<t et pour ce que j'étois le plus près de nos ennemis, m'a fallu 
« iaire le guet, de sorte qu'il ne nous ont point appris au ma- 

< tin.... et croyez, Madame, que nous avons été vingt heures à 

< cheval, sans boire ni manger.. .J Depuis deux mille ans en ça n'a 

< point été vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent 
« ceux de Ravenne, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet...., et ne 
« dira-t-on plus que les gendarmes sont lièvres armés, car.... 
• Écrit au camp.de Sainfe-Brigide, le vendredy 14* jour de sep- 
( tembre mil cinq cent quinze. » XVII* vol. de la CoUect. des 
Mémoires. 



120 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

d'argent que Sforza ne pouvait leur en donner, ils 
ne reparurent plus en Italie. Le Pape traita aussi 
avec le vainqueur, et obtint de lui le traité du 
Concordat qui abolissait la Pragmatique-Sanction. 
L'alliance du Pape et de Venise semblait ouvrir à 
François 1** le chemin de Naples. Le jeune Charles 
d'Autriche, souverain des Pays-Bas, qui venait de 
succéder en Espagne à son aïeul Ferdinand-le- 
Catholique, avait besoin de la paix pour recueillir 
ce vaste héritage. François P' jouit de sa victoire 
au lieu de l'achever. Le traité de Noyon rendit un 
instant le repos à l'Europe, et donna aux deux 
rivaux le temps de préparer une guerre plus 
terrible (1516). 



1 

\ 



DEUXIÈME PÉRIODE 

1517-1648 



A ne voir que la suite des guerres et des événe- 
ments politiques, le xvi* siècle est un siècle de 
sang et de ruines. Il s'ouvre avec la dévastation 
de rilalie par les troupes mercenaires de 
François 1*' et de Charles-Quint, avec les affreux 
ravages de Soliman qui dépeuple annuellement la 
Hongrie. Puis viennent ces luttes terribles des 
croyances religieuses, où la guerre n'est^plus seu- 
lement de peuple à peuple, mais de ville à ville et 
d'homme à homme, où elle s'introduit jusqu'au 
foyer domestique, et jusque entre le fils et le père. 
Celui qui laisserait Thisloire dans cette crise croi- 
rait que l'Europe va tomber dans une barbarie 
profonde. Et loin de là, la fleur délicate des arts 
et de la civilisation grandit et se fortifie au milieu 
des chocs violents qui semblent près de la dé- 
truire. Michel-Ange peint la chapelle Sixtine, 
Tannée de la bataille de Ravenne. Le jeune Tarla- 
glia sort mutilé du sac de Brescia pour devenir le 



122 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

restaurateur des mathématiques \ La . grande 
époque du droit chez les modernes, Tâge de L'Hô- 
pital et de Cujas, est celui de la Saint-Barthëlemy. 

Le caractère du xvi* siècle, ce qui le distingue 
profondément de ceux du moyen âge, c'est la 
puissance de l'opinion; c'est alors qu'elle devient 
véritablement la reine du monde. Henri VUI n'ose 
point répudier Catherine d'Aragon avant d'avoir 
consulté les principales universités de l'Europe. 
Charles-Quînt cherche à prouver sa foi par la perî- 
stcutioii des Maures, pendant que ses armées 
prennent et rançonnent le Pape. François P' élève 
les premiers bûchers où soient montés les Protes- 
tants de France, pour excuser, aux yeux de ses 
sujets et aux siens, ses liaisons avec Soliman et 
les Luthériens d'Allemagne. Ces actes même d'in- 
tolérance étaient autant d'hommages rendus à 
l'opinion. Les princes courtisaient alors les plus 
indignes ministres de la renommée. Les rois de 
France et d'Espagne enchérissaient l'un sur l'autre 
pour obtenir la faveur de Paul Jove et de l'Arétin. 

Pendant que la France suit de loin l'Italie dans 
les plus ingénieux développements de l'intelli- 
gence, deux peuples, d'un caractère profondé- 
ment sérieux, leur laissent les lettres et les arts, 
comme de vains jouets ou de profanes amuse- 
ments. Les Espagnols, peuple conquérant et poli- 

^ Daru, HUt, de Venise, t. Ul, p. 558. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 123 

tique, occupé de vaincre el de gouverner TEurope, 
se reposent en toute matière spéculative sur l'auto- 
rité de rÉglise. Tandis que l'Espagne tend de plus 
en plus à Tunitë politique et religieuse, rÂlle- 
magne, avec sa constitution anarchique, se livre 
à toute Paudace des opinions et des systèmes. La 
France, placée entre Tune et l'autre, sera, au xvi* 
siècle, le principal champ de bataille où lutteront 
ces deux esprits opposés. La lutte y sera d'autant 
plus violente et plus longue que les forces sont 
plus égales. 



CHAPITRE VI 



LfON X, FRAKÇOXS I*' ET CHARLES-QUINT, 151«-154T. 



Avec quelque sévérité qu'on doive juger 
François P' et Léon X, il ne faut point les com- 
parer aux princes de Tâge précédent (Alexandre VI, 
Jacques III, etc.)^ Dans leurs fautes mémos il y a 
au moins quelque gloire, quelque grandeur, lis 
n'ont pas fait leur siècle, sans doute, mais ils s^en 
sont montrés dignes. Ils ont aimé les arls, et les 
arts parlent encore pour eux aujourd'hui, et de- 
mandent grâce pour leur mémoire. Le prix des 
indulgences, dont la vente souleva l'Allemagne, 
paya les peintures du Vatican et la construction 
de Saint-Pierre. Les exactions de Duprat sont ou- 
bliées : rimprimerie royale, le Collège de France 
subsistent. 

Charles-Quint se présente à nous sous un aspect 
plus sévère, entouré de ses hommes d'État, de ses 
j?énéraux, entre Lannoy, Pescaire, Antonio de 
Leyva, et tant d'autres guerriers illustres. On le 
voit traversant sans cesse TEurope pour visiter 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 125 

]es parties dispersées de son vaste empire, parlant 
à chaque peuple sa langue, combattant tour à tour 
François P' et les Protestants d'Allemagne, Soliman 
et les Barbaresques ; c'est le véritable successeur 
de Charlemagne, le défenseur du monde chrétien. 
Cependant l'homme d'État domine en lui le guer- 
rier. Il nous offre le premier modèle des souve- 
rains des temps modernes; François I" semble 
plutôt un héros du moyen âge. 

Lorsque TEmpire était vacant par la mort de 
Maximilien T" (1519), et que les rois de France, 
d'Espagne et d'Angleterre demandaient la cou- 
ronne impériale, les électeurs, craignant de se 
donner un maître, l'offrirent à Tun d'entre eux, h 
Frédéric le Sage, électeur de Saxe. Ce prince la fit 
donner au roi d'Espagne et mérita son surnom. 
Charles-Quint était des trois candidats celui qui 
pouvait menacer le plus la liberté de l'Allemagne^ 
mais c'était aussi le plus capable de la défendre 
contre les Turcs. Sélim et Soliman renouvelaient 
alors les craintes que l'Europe avait éprouvées du 
temps de Mahomet II. Le maître de l'Espagne, du 
royaume de Naples et de l'Autriche pouvait seul 
fermer le monde civilisé aux barbares de l'Afrique 
et de l'Asie. 

Ainsi éclata, avec leur concurrence pour la cou- 
ronne impériale, la sanglante rivalité de François P' 
et de Charles-Quint. Le premier réclamait Naples 
pour lui, la Navarre pour Henri d'Albret; l'Empe- 



126 PRÉCIS 1)E L'HISTOIRE MODERNE. 

reur revendiquait le fief impérial du Milanais et 
le duché de Bourgogne. Leurs ressources pouvaient 
passer pour égales. Si l'empire de Charles était 
plus vaste, il n'était point arrondi comme la 
France. Ses sujets étaient plus riches, mais son 
autorité plus limitée. La gendarmerie française 
n'avait pas moins de réputation que l'infanterie 
espagnole. La victoire devait appartenir à celui qui 
mettrait le roi d'Angleterre dans son parti. Henri VIII 
avait raison de prendre pour devise : Qui je dé- 
fends est maître. Tous deux demandent Marie sa 
fille, l'un pour le dauphin, l'autre pour lui-même» 
François P' obtient de lui une entrevue près de 
Calais, et, ne se souvenant plus qu'il a besoin de 
le gagner, il l'éclipsé par sa grâce et sa magni- 
ficence ^ Charles-Quint, plus adroit, avait pré- 
venu cette entrevue en visitant lui-même Henri VIII 
en Angleterre. Il avait gagné Wolsey en lui faisant 
espérer la tiare. La négociation était d'ailleurs 
bien plus facile pour lui que pour François P'. 
Henri YIII en voulait déjà au roi de France, qui 
gouvernait l'Ecosse par le duc d'Albany, son pro- 
tégé et son sujet*, au préjudice de Marguerite, 



^ On nomma ladite assemblée le Camp du drap d*or.... telle- 
ment que plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs forêts et 
leurs prez sur leurs espaules. Martin du Bellay^ XVII, p. 285. 

* Pinkerton, t. II, p. 135. Le régent lui-même, dans ses dépê- 
ches appelait le roi de France mon maître, U tenait beaucoup 
plus aux grands biens qu'il avait en France, qu'à la régence da 
royaume d*£co8se. * 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 127 

veuve de Jacques IV et sœur du roi d'Angleterre. 
En s'unissant à Charles-Quint, il avait la chance 
de recouvrer quelque chose des domaines que ses 
ancêtres avaient autrefois possédés en France. 

Tout réussit à l'Empereur. Il mit Léon X de son 
côté, et eut ensuite le crédit de faire élever à la 
papauté son précepteur, Adrien dUtrecht. Les 
Français, qui pénélrèrent en Espagne, arrivèrent 
trop tard pour donner la main aux insurgés (1521). 
Le gouverneur du Milanais, Lautrec, qui, disait-on, 
avait exilé de Milan près de la moitié des habi- 
tants, fut chassé de la Lombardie. Il le fut encore 
Tannée suivante ; les Suisses, mal payés, deman- 
dèrent congé ou bataille^ et se firent battre à La 
Bicoque. L'argent destiné aux troupes avait été 
détourné par la reine-mère, en haine du général. 

Au moment où François P' songeait à rentrer 
en Italie, un ennemi intérieur mettait la France 
dans le plus grand danger. Il avait fait un passe- 
droit au connétable de Bourbon, Fun de ceux qui 
avaient le plus contribué à la victoire de Mari- 
gnan. Charles, comte de Montpensier et dauphin 
d'Auvergne, tenait de son épouse, petite-fille de 
Louis XI, le duché de Bourbon, les comtés de 
Clermont, de la Marche et d'autres domaines, qui 
faisaient de lui le plus grand seigneur du royaume. 
A la mort de sa femme, la reine-mère, Louise de 
Savoie, qui avait voulu se marier au connélable, 
et qui en avait éprouvé un refus, voulut le ruiner, 



IÎ8 PftËCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

ne pouvant l'épouser. Elle lui disputa cette riche 
succession et obtint de son fils que provisoirement 
les biens seraient mis en séquestre ^ Bourbon, 
désespéré, prit la résolution de passer à l'Empe- 
reur (1523). Un demi-siècle auparavant, la révolte 
n'emportait aucune idée de déloyauté* Les cheva- 
liers les plus accomplis de France, Dunois et Jean 
de Calabre, étaient entrés dans la ligue du Bien 
public. Récemment encore, on avait vu en Espa- 
gne don Pedro de Giron, mécontent de Charles- 
Quint, lui déclarer en face qu'il renonçait à son 
obéissance, et prendre le commandement des 
communeros *. Mais ici il ne s'agissait point d'une 
révolte contre le roi ; en France, elle était impos- 
sible à cette époque. C'était une conspiration con- 
tre Texistencc même de la France que Bourbon 
tramait avec les étrangers. Il avait promis à 
Charles-Quint d'attaquer la Bourgogne dès que 
François I" aurait passé les Alpes, de soulever 
cinq provinces, où il se croyait le maître; le 
royaume de Provence devait. être rétabli en faveur 
du connétable, et la France, partagée entre l'Es- 
pagne et l'Angleterre, eût cessé d'exister comme 
nation. Il put jouir bientôt des malheurs de sa 
patrie. Devenu général des armées de l'Empereur, 
il vit fuir les Français devant lui à la Biagrasse ; 

^ Voy. la lettre du connétable à François I*, dans les Mémoùtê 
de du Bellay, t. XVII, p. 413. 
' Sépulveda, t I, p. 79. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. i29 

il vit le chevalier Bayard frappé d'un coup mortel 
et couché au pied d'un arbre, « le visage devers 
a Ten-nemi, et .dit audit Bayard qu'il avoit grand 
« pitié de lui, le voyant en cest estât, pour avoir 
a esté si vertueux chevalier. Le capitaine Bayard 
« lui fit response : Monsieur, il n'y a point de 
<x pitié en moy, car je meurs en homme de bien. 
a Mais j'ai pitié de vous, de vous veoir servir contre 
« vostre prince et vostre patrie, et vostre ser- 
a ment*. » 

Bourbon croyait qu'à sa première apparition en 
France, ses vassaux viendraient se ranger avec 
lui sous les drapeaux de l'étranger. Personne ne 
remua. Les Impériaux furent repoussés au siège 
de Marseille ; et ils ne sauvèrent leur armée épui- 
sée que par une retraite qui ressemblait à une 
fuite. Au lieu d'accabler les Impériaux en Provence, 
le roi aima mieux les devancer en Italie. 

A une époque de science militaire et de tactique, 
François P' se croyait toujours au temps de la 
chevalerie. II mettait son honneur à ne point 
reculer, même pour vaincre. Il s'obstina au siège 
de Pavie (1525). Il ne donna point le temps aux 
Impériaux, mal payés, de se disperser d'eux-mê- 
mes. Il s'affaiblit en détachant douze mille hom- 
mes vers le royaume de Naples. Sa supériorité 
était dans l'artillerie : il voulut décider la victoire 



Du Bellay, XVII, p. 451. 



130 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

par la gendarmerie, comme à Marignan, se préci- 
pita devant son artillerie et la rendit inutile. Les 
Suisses s'enfuirent ; les landsknechts furent écra- 
sés, avec la Rose Blanche^ leur colonel *. Alors 
tout le poids de la bataille tomba sur le roi et sa 
gendarmerie. Les vieux héros des guerres d'Italie, 
La Palice et la Trémouille, furent portés par terre ; 
le roi de Navarre, Montmorency, V Aventureux^ ^ 
une foule d'autres, furent faits prisoimiers. Fran- 
çois P' se défendait à pied : son cheval avait été 
tué sous lui ; son armure, que nous avons encore, 
était toute faussée de coups de feu et de coups de 
piques. Heureusement, un des gentilshommes fran- 
çais qui avaient suivi Bourbon l'aperçut et le 
sauva ; mais il ne voulut point se rendre à un 
traître, et fit appeler le roi de Naples, qui reçut 
son épée à genoux. Il écrivit le soir un seul mot à 
sa mère : Madame^ tout est perdu, fors Vhonneur*. 
Charles-Quint savait bien que tout n'était point 
perdu, il ne s'exagéra point son succès ; il sentit 
que la France était entière et forte, malgré là perte 
d'une armée. Il ne songea qu'à tirer de son pri- 
sonnier un traité avantageux. Fran;ois I* était 

*■ Le duc de Suffolk. 

* Le maréchal de Fleuranges. 

» Voy. la lettre par laquelle Charles-Quint apprend au marqds 
de Dénia la captivité de François !•' (Sandoval, t. I, Uv. xm, 
§n, p. 487, in-fol. Anvers, 1581); celle que Louise de Savoie 
écrivit à l'Empereur, en faveur de son fils ; celle de François !•' 
aux différents ordres de TÉtat, et l'acte d'abdication. T. XXII de 
la GoUect. des Mémoires, p. 09, 71 et 84. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 131 

arrivé en Espagne croyant, d'après son cœur, qu'il 
lui suffirait de voir son beau-frère pour être ren- 
voyé honorablement dans son royaume. Il n'en 
fut pas ainsi. TEmpereur maltraita son prisonnier 
pour en tirer une plus riche rançon. Cependant 
l'Europe témoignait le plus vif intérêt pour ce roi 
soldat^. Érasme, sujet de Charles-Quint, osa lui 
écrire en faveur de son captif. Les nobles espa- 
gnols demandèrent qu'il fût prisonnier sur parole, 
s'offrant eux-mêmes pour caution. Ce ne fut qu'au 
bout d'un an, lorsque Charles craignait que son 
prisonnier ne lui échappât par la mort, lorsque 
François P' eut abdiqué en faveur du dauphin, 
qu'il se décida à le relâcher, en lui faisant signer 
un traité honteux. Le roi de France renonçait à 
ses prétentions sur l'Italie, promettait de faire 
droit à celles de Bourbon, de céder la Bourgogne, 
de donner ses deux fils en otage, et de s'allier par 
un double mariage à la famille de Charles-Quint 
(1526). 

 ce prix il fut libre. Mais il ne sortit pas tout 
entier de cette fatale prison; il y laissa cette 
bonne foi, cette confiance héroïque, qui, jus- 
que-là, avaient fait sa gloire. A Madrid même, il 
avait protesté secrètement contre le traité. Rede- 
venu roi, i\ ne lui fut pas difficile de l'éluder. 
Henri YIII, alarmé de la victoire de Charles-Quint, 

*■ Expression de Montluc, parlant à François I*' lui-môme, 
t. XXI, p. 6, 



132 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

s'était allié à la France. Le pape, Venise, Florence, 
Gênes, le duc même de Milan, qui, depuis la ba- 
taille de Pavie, se trouvaient à la merci des armées 
impériales, ne voyaient plus dans les français que 
des libérateurs. François I" fit déclarer, par les 
états de Bourgogne, qu'il n'avait point le droit de 
céder aucune partie de la France; et lorsque 
Charles-Quint réclama Texécution du traité en 
l'accusant de perfidie, il répondit qu'il en avait 
menti par la gorge, le somma d'assurer le campj 
et lui laissa le choix des armes ^ 

Pendant que l'Europe s'attendait à une guerre 
terrible, François P' ne songeait qu'à compro- 
mettre ses alliés pour effrayer Charles-Quint, et 
améliorer les conditions du traité de Madrid. L'I- 
talie restait en proie à la guerre la plus hideuse qui 
put déshonorer l'humanité; c'était moins une 
guerre qu'un long supplice infligé par une solda- 
tesque féroce à un peuple désarmé. Les troupes 
mal payées de fiharles-Quint n'étaient point à lui, 
n'étaient à personne ; elles commandaient à leurs 
généraux. Dix mois entiers. Milan fut abandonnée 
à la froide barbarie des Espagnols. Dès qu'on sut 
dans TAIlemagne que l'Italie était ainsi livrée au 
pillage, treize ou quatorze mille Allemands passè- 
rent les Alpes sous Georges Frondsberg, luthérien 
furieux, qui portait à son cou une chaîne d'or des- 

« Du BeUay, XVUI, p. 58. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODER^^E. 153 

tinëe, disait-il, à étrangler le Pape. Bourbon et 
Leyva conduisaient, ou plutôt, suivaient cette armée 
de brigands. Elle se grossissait, sur sa route, 
d'une foule d'Italiens qui imitaient les vices des 
barbares, ne pouvant imiter leur valeur. L'armée 
prit son chemin par Ferrare et Bologne ; elle fut 
sur le point d'entrer en Toscane, et les Espagnols 
ne juraient que par le sac glorieux de Floi^ence^; 
mais une impulsion plus forte entraînait les Alle- 
mands vers Rome, comme autrefois les Golhs leurs 
aïeux. Clément VII, qui avait traité avec le vice- 
roi de Naples, et qui voyait pourtant approcher 
l'armée de Bourbon, cherchait à s'aveugler lui- 
même, et semblait comme fasciné par la grandeur 
même du péril. Il licencia ses meilleures troupes 
à l'approche des Impériaux, croyant peut-être que 
Rome désarmée leur inspirerait quelque respect. 
Dès le matin du 6 mai, Bourbon donna l'assaut 
(1527). Il avait mis une colte-d'ârmes blanche 
pour être mieux vu des siens et des ennemis. 
Dans une si odieuse entreprise, le succès pouvait 
seul le relever à ses propres yeux ; s'apercevant 
que ses fantassins allemands le secondaient molle- 
ment, il saisit une échelle et il y montait, lors- 
qu'une balle l'atteignit dans les reins ; il sentit 
bien qu'il était mort, et ordonna aux siens de cou- 
vrir son corps de son manteau et de cacher ainsi 

* Sismondi, XV, d'aprè6 Leltere de principe t. II» fol. 47. 

8 



134 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

sa chute. Ses soldats ne le vengèrent que trop. 
Sept à huit mille Romains furent massacrés le 
premier jour ; rien ne fut épargné, ni les couvents, 
ni les églises, ni Saint-Pierre même : les places 
étaient jonchées de reliques, d'ornements d'autels, 
que les Allemands jetaient après en avoir arraché 
Foret Targent. Les Espagnols, plus avides et plus 
cruels encore, renouvelèrent tous les jours pen- 
/ dant près d'une année les plus affreux abus de la 
victoire ; on n^entendait que les cris des malheu- 
reux qu'ils faisaient périr dans les tortures pour 
leur faire avouer où ils avaient caché leur argent. 
Ils les liaient dans leur maison, afin de les retrou- 
ver quand ils voulaient recommencer leur sup- 
phce. 

L'indignation fut au comble dans l'Europe, 
quand on apprit le sac de Rome et la captivité du 
Pape. Charles-Quint ordonna des prières pour la 
délivrance du pontife, prisonnier de l'armée impé* 
riale plus que de l'Empereur. François P' crut le 
moment favorable pour faire entrer en Italie les 
troupes qui, quelques mois plus t6t, auraient 
sauvé Rome et Milan. LautDC marcha sur Naples, 
pendant que les généraux impériaux négociaient 
avec leurs soldats pour les faire sortir de Rome ; 
mais on le laissa manquer d'argent, comme dans 
les premières guerres. La peste consuma son 
armée. Cependant rien n'était perdu, tant que 
Ton conservait des communications par mer avec 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 135 

la France. François I" eut Timprudence de mé- 
contenter le Génois Doria, le premier marin de 
l'époque. Il semblait^ dît Montluc, que la mer re- 
doutast cet homme^. On lui avait retenu la rançon 
du prince d'Orange, on ne payait point la solde 
de ses galères, on avait nommé à son préjudice 
un amiral du Levant ; ce qui l'irritait encore da- 
vantage, c'est que François P' ne respectait point 
les privilèges de Gênes et voulait transporter à 
Savone le commerce de cette ville. Au lieu de le 
satisfaire sur ces divers griefs, le roi donna ordre 
de l'arrêter. Doria, dont l'engagement avec la 
France venait d'expirer, se donna à l'Empereur, 
à condition que sa patrie serait indépendante et 
dominerait de nouveau dans la Ligurie. Charles- 
Quint offrit de le reconnaître pour prince de Gênes, 
mais il aima mieux être le premier citoyen d'une 
ville libre. 

Cependant, les deux partis souhaitaient la paix. 
Charles-Quint était alarmé par les progrès de la 
Réforme et par l'invasion du terrible Soliman 
qui vint camper devant Vienne ; François P', 
épuisé, ne songeait plus qu'à s'arranger aux dépens 
de ses alliés. Il voulait retirer ses enfants, et 
garder la Bourgogne. Jusqu'à la veille du traité, 
il protesta à ses alliés d'Italie qu'il ne séparerait 
point ses intérêts des leurs. Il refusa aux Floren* 



* Montluc, t. XX, p. 570. 



136 ^PRÉCIS DE L'niSTOII\E MODERNE. 

tins la permission de faire une paix particulière 
avec l'Empereur S et il signa le traité de Cambrai, 
par lequel il les abandonnait, eux, et les Vénitiens, 
et tous ses partisans, à la vengeance de Charles- 
Qufint (1529). Cet odieux traité bannit pour tou- 
jours les Français de l'Italie. Dès lors, le principal 
théâtre de la guerre sera partout ailleurs, en 
Savoie, en Picardie, aux Pays-Bas, en Lorraine. 
Tandis que la chrétienté espérait quelque re- 
pos, un fléau jusque-là ignoré dépeuplait les riva- 
ges d'Italie et d'Espagne. Les Barbaresques com- 
mencèrent vers cette époque à faire la traite des 
blancs. Les Turcs dévastaient d'abord les con- 
trées qu'ils voulaient envahir; c'est ainsi qu'ils 
firent presque un désert de la Hongrie méridio- 
nale et des provinces occidentales de Tancien Em- 
pire grec. Les Tartares et les Barbaresques, ces 
enfants perdus de la puissance ottomane, la se- 
condaient, les uns à l'orient, les autres au midi, 
dans ce système de dépopulation. Les chevaliers 
de Rhodes, que Charles-Quint avait établis dans 
l'île de Malte, étaient trop faibles pour purger la 
mer des vaisseaux innombrables dont la couvrait 
Barberousse, dey de Tunis et amiral de Soliman. 
Charlcs-Quint résolut d'attaquer le pirate dans son 
repaire (1555). Cinq cents vaisseaux transportèrent 
en Afrique une armée de trente mille hommes, 

* Fr. Guiccardini, lib. XIX. 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 137 

composée en grande partie des \ieilles bandes qui 
avaient fail les guerres d'Ilalîe. Le Pape et le roi 
de Portugal avaient grossi celte flotte. Doria y 
avait joint ses galères, et l'Empereur y élait monlé 
lui-môme avec l'élite de la noblesse espagnole. 
Barberousse n'avait point de force capable de résis- 
ter 5 Tarmement le plus formidable que In cliré- 
licnlé eût fait contre les Infidèles depuis les croi- 
sades. La Goulette fut prise d'assaut, Tunis se 
rendit, et vingt mille chrétiens, délivrés de l'es- 
clavage et ramenés dans leur patrie aux frais de 
TEmpereur, firent bénir dans toute l'Europe le 
nom de Charles-Quint. 

La conduite de François P' présentait une triste 
opposition. Il venait de déclarer son alliance avec 
Soliman (1534). 11 négociait avec les Protestants 
d'Allemagne, avec Henri VIII, qui avait répudié 
la tante de Charles-Quint et abandonné l'Église. Il 
ne tira d'aucun d'eux les secours qu'il en atten- 
dait. Soliman alla perdre ses janissaires dans les 
plaines sans bornes de l'Asie. Henri Vlll était trop 
occupe chez lui par la révolution religieuse qu'il 
opérait avec tant de violence. Les confédérés de 
Smalkalde ne pouvaient se fier en un prince qui 
caressait les Protestants à Dresde et les faisait brû- 
ler à Paris. François I" n'en renouvela pas moins la 
guerre en faisant envahir la Savoie et en menaçant 
le Milanais (1555). Le duc de Savoie, alarmé des 
prétentions de la mère du roi de France (Louise 

8. 



438 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

de Savoie), avait épousé la belle-sœur de Charles- 
Quint. Le duc de Milan, accusé par l'Empereur de 
traiter avec les Français, avaitessayé de s'en discul- 
per en faisant décapiter sous un vain prétexte Fam- 
bassadeur de François P'. Charles-Quint annonça 
dans Rome, en présence des envoyés de toute la 
chrétienté, qu'il comptait sur la victoire, et dé'- 
clara que, « s'il n'avait pas plus de ressources 
« que son rival, il irait à l'instant, les bras liés, 
« la corde au cou, se jeter à ses pieds et implorer 
« sa pitié. » Avant d'entrer en campagne, il par- 
tagea à ses officiers les domaines et les grandes 
charges de la couronne de France. 

En effet, tout le monde croyait que François P' 
était perdu. On ne savait pas quelles ressources la 
France avait en elle-même. Depuis 1533, le roi 
s'était enfin décidé à placer la force militaire de 
la France dans l'infanterie, et dans une infanterie 
nationale. Il se souvenait que les Suisses avaient 
fait perdre la bataille de La Bicoque, et peut-être 
celle de Pavie ; que les landsknechts avaient été 
appelés par l'Empereur la veille de la bataille de 
Ravenne. Mais donner ainsi des armes au peuple, 
c'était, disait-on, courir un grand risque*. Dans 

^ Au premiev ^uement de guerre, le roy François dressa 
des légionnaires, ./Ui fut une très-belle inTention, si elle eust été 
bien suivye ; car c'est le vray moyen d'avoir toujours une bonne 
armée sur pied, comme faisoient les Romains ; et de tenir son peu- 
ple aguerry, combien que je ne sçay si cela est bon ou mauvais. 
La dispute n'en est pas petite; si aymerois-je mieux me fier aux 
miens qu'aux estrangers. Hontluc, t. Xt. p. 385. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 139 

une ordonnance sur la chasse, rendue en 1517, 
François P** avait défendu le port d'armes sous des 
peines terribles. Néanmoins il se décida à créer 
sept légions provinciales, fortes chacune de six 
mille hommes, et tirées des provinces frontières. 
Ces troupes étaient encore peu aguerries, lorsque 
les armées de Charles-Quint entrèrent à la fois en 
Provence, en Champagne et en Picardie. Aussi 
François I", ne se reposant pas sur leur valeur, 
résolut d'arrêter l'ennemi en lui opposant un 
désert. Toute la Provence, des Alpes à Marseille, 
et de la mer au Dauphiné, fut dévastée avec une 
inflexible sévérité parle maréchal de Montmorency: 
villages, fermes, moulins, tout fut brûlé, toute 
apparence de culture détruite. Le maréchal, établi 
dans un camp inattaquable entre le Rhône et la 
Durance, attendit patiemment que Tarmée de 
TEmpereur se fût consumée devant Marseille. 
Charles-Quint fut contraint à la retraite, et obligé 
de consentir à une trêve dont le Pape se fit le mé- 
diateur (trêve de Nice, 1538). Un mois après, 
Charles et François se virent à Aigues-Mortes, et 
ces princes,, qui s'étaient traités d'une manière si 
outrageante, dont l'un accusait l'autre d'avoir 
empoisonné le dauphin, se donnèrent toutes les 
assurances d'une amitié fraternelle. 

L'épuisement des deux rivaux était pourtant Tu- 
nique cause de la trêve. Quoique Charles-Quint 
eût taché de gagner les cortôs de Castille, en au- 



140 PRÉCIS DE L*IIISTOIRË MODERNE. 

torisant la dépulation permanente imitée de celle 
d'Aragon, et en renouvelant la loi qui excluait les 
étrangers des emplois, il n'avait pu obtenir d'ar- 
gent ni en 1527, ni en 1533, ni en 1538. Gand 
avait pris les armes plutôt que de payer un nouvel 
impôt. L'administration du Mexique n'était pas 
encore organisée ; le Pérou n'appartenait encoi'e 
qu'à ceux qui lavaient conquis, et qui le déso- 
laient par leurs guerres civiles. L'Empereur avait 
été obligé de vendre une grande partie des do- 
maines royaux, avait contracté une dette de sept 
millions de ducats, et ne trouvait plus à emprunter 
dans aucune banque à 13 ni à 14. Cette pénurie 
excita, vers 1539, une révolte presque univer- 
selle dans les armées de Charles-Quint. Elles se 
soulevèrent en Sicile, pillèrent la Lombardie, et 
menacèrent de livrer la Goulelte à Barberousse. 
11 fallut trouver à tout prix de quoi payer leur 
solde arriérée, et en licencier la plus grande 
partie. 

Le roi de France n'était guère moins embar- 
rassé. Depuis l'avènement de Charles VIÏÏ, la 
richesse nationale avait pris un développement 
rapide par l'effet du repos intérieur, mais les dé- 
penses surpassaient de beaucoup les ressources. 
Charles VII avait eu dix-sept cents hommes d'ar- 
mes. François P' en eut jusqu'à trois mille, sans 
compler six raille chevau-légers, et souvent douze 
ou quinze mille Suisses. Charles VII levait moins 



PRÉCIS DE LMIISTOIKE MODERNE. 141 

ûe deux millions d'impôts ; Louis XI en leva cinq, 
François P' près de neuf. Pour subvenir à ces dé- 
penses, les rois ne convoquaient point les états- 
généraux depuis 1484 ^ Ils leur substituaient des 
assemblées de notables (1526), et le plus sou- 
vent levaient de Targent par des ordonnances qu'ils 
faisaient enregistrer au parlement de Paris, 
louis XII, le Père du Peuple^ diminua d'abord les 
impôts, et vendit les offices de finances (1499); 
mais il fut contraint, vers la fin de son règne, 
d'augmenter les impôts, de faire des emprunts, et 
d'aliéner les domaines royaux (1511, 1514). 
François I" établit de nouvelles taxes (particu- 
lièrement en 1523), vendit et multiplia les char- 
ges de judicature (1515, 1522, 1524), fonda les 
premières rentes perpétuelles sur l'Hôtel-de-Ville, 
aliéna les domaines royaux (1532, 1544), enfin 
institua la loterie royale (1539). 

Il avait une sorte d'avantage sur Charles-Quint, 
dans cette facilité de se ruiner. Il en profita 
lorsque l'Empereur eut échoué dans sa grande 
expédition contre Alger (1541-42). Deux ans au- 
paravant , Charles-Quint , passant par la France 
pour réprimer la révolte de Gand, avait amusé le 
roi de la promesse de donner au duc d'Orléans, 
son second fils, l'investiture du Milanais. La du- 
chesse d'Étampes, qui gouvernait le roi, le voyant 

* Une seule fois, à Tours, en 1506, et seulement pour annuler 
le traité de Blois. 



142 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

s*affniblir, et craignant la haine de Diane de Poitiers^ 
maîtresse du dauphin, s'efforçait de procurer au 
duc d'Orléans un établissement indépendant, où 
elle pût trouver un asile à la mort de François V\ 
Joignez à cette cause principale de la guerre Tas- 
sassinat de deux envoyés français, qui, traversant 
ritalie pour aller à la cour de Soliman, furent tués 
dans le Milanais par Tordre du gouverneur impérial 
qui voulait se saisir de leurs papiers. FrançoisP*^ 
comptait sur l'alliance des Turcs et sur ses liaisons 
avec les princes protestants d'Allemagne, de Dane- 
mark et de Suéde ; il s'était attaché particulière- 
ment Guillaume, duc de Clèves, en lui faisant 
épouser sa nièce, Jeanne d'Albret, qui fut depuis 
mère de notre Henri IV. Il envahit presque en 
même temps le Roussillon, le Piémont, le Luxem- 
bourg, le Brabant et la Flandre. Soliman joignit 
sa flotte à celle de France; elles bombardèrent 
inutilement le château de Nice. Mais Todieux spec- 
tacle du croissant uni aux fleurs de lis indisposa 
toute la chrétienté contre le roi de France. Ceux 
même qui jusqu'ici l'avaient favorisé fermèrent 
les yeux sur. l'intérêt de l'Europe pour s'unir à 
Charles-Quint. L'Empire se déclara contre lallië 
des Turcs. Le roi d'Angleterre, réconcilié avec 
Charles depuis la mort de Catherine d'Aragon, 
prit parti contre François P', qni avait donné sa 
fille au roi d'Ecosse. Henri VIH défit Jacques V 
(1543), Charles-Quint accabla le duc de Clèves 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. !43 

{1545), et tous deux, n'ayant plus rien à craindre 
derrière eux, se concertèrent pour envahir les 
états de François P'. La France, seule contre fous, 
déploya une vigueur inattendue; elle combattit 
avec cinq armées, étonna les confédérés par la 
brillante victoire de Cérisoles ; l'infanterie gagna 
cette bataille, perdue parla gendarmerie*. Charles- 
<}uint, mal secondé par Henri Vin, et rappelé par 
les progrès de Soliman en Hongrie, signa, à treize 
lieues de Paris, un traité par lequel François re- 
nonçait à Naples, Charles à la Bourgogne ; le duc 
d'Orléans devait être investi du Milanais (1545). 
Les rois de France et d'Angleterre ne tardèrent 
pas à faire la paix , et moururent tous deux la 
même année (1547). 

La longue lutte des deux grandes puissances de 
l'Europe est loin d'être terminée; mais elle se 
complique désormais d'intérêts religieux, qu 6nne 
peut comprendre sans connaître les progrès de la 
Réforme en Allemagne. Nous nous arrêterons ici 
pour regarder derrière nous, et pour examiner 
quelle avait été la situation intérieure de l'Espagne 
et de la France pendant la rivalité de François P 
et de Charles-Quint. 

En Espagne, la royauté marchait à grands pas 
vers ce pouvoir absolu qu'elle avait atteint en 
France. Charles-Quint imita l'exemple de son père, 

« Montluc, liv. XXI, p. 31. 



MOOEIVN LANGUAGES 
FACULTY LI3RA;y 
OXFORD. 



iU PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

et fit plusieurs lois sans autorisation des corlès.. 
En 1538, les nobles et les prélats de Castille ayant 
repoussé l'impôt général de la Sisa^ qui aurait 
porté sur la vente en détail des denrées, le roi 
d'Espagne cessa de les convoquer, alléguant qu'ils 
n'avaient pas le droit de voter des impôts qu'ils 
ne payaient point. Les certes ne se composèrent 
plus que des trente-six députés envoyés par les 
dix-huit villes qui seules étaient représentées. 
Les nobles se repentirent trop tard de s'ôlre joints 
au roi pour accabler les communeros^ en 1521. 

Le pouvoir de l'inquisition espagnole faisait des 
progrès d'autant plus rapides que Fagitalion de 
l'Allemagne alarmait de plus en plus Charles- 
Quint sur les suites politiques des innovations reli- 
gieuses. L'inquisition fut introduite aux Pays-Bas 
en 1522; et, sans la résistance opiniâtre des Napo- 
litains, elle leût été chez eux en 1546. Après 
avoir retiré quelque temps aux tribunaux de l'in- 
quisition le droit d'exercer la juridiction royale 
(en Espagne, 1535-1545; en Sicile, 1535-1550), 
on finit par le leur rendre. Depuis 1539, l'inqui- 
siteur général Tabera gouverna l'Espagne, en 
l'absence de l'Empereur, sous le nom de l'Infant, 
depuis Philippe II. 

Le règne de François P' est l'apogée du pouvoir 
royal en France avant le ministère du cardinal dor 
Richelieu. Il commença par concentrer dans ses 
mains le pouvoir ecclésiastique par le traité da 



PRÉCIS DE L'HISTOIME MODERNE. 145 

Concordat (1515), restreignit les juridictions ec- 
clésiasliques (1539), organisa un système de po- 
lice S et imposa silence aux parlements. Celui de 
Paris avait été affaibli sous Charles VU et Louis XI, 
par la création des parlements de Grenoble, Bor- 
deaux et Dijon (1451, 1462, 1477); sous Louis XH, 
par celle des parlements de Rouen et d'Aix (1499, 
1501). Pendant la captivité de François I", il es- 
saya de reprendre quelque importarice, et com- . 
mença des poursuites contre le chancelier Duprat. 
Mais le roi, de retour, lui défendit de s'occuper 
désormais d'affaires politiques, et lui ôta de son 
influence en rendant les charges vénales et en les 
multipliant. 

François I" s'était vanté d'avoir mis désormais 
les rois hors de page. Mais l'agitation croissante 
des esprits, qu*on remarquait sous son règne, an- 
nonçait de nouveaux troubles. L'esprit de liberté 
se plaçait dans la religion, pour rentrer un jour, 
avec des forces doublées, dans les institutions po- 
litiques. D'abord les réformateurs s'en tinrent à 
des attaques contre les mœurs du clergé ; les Col" 
loquia d'Érasme, tirés à vingt-quatre mille exem- 
plaires, furent épuisés rapidement. Les Psaumes, 
traduits par Marot, furent bientôt chantés sur des 
airs de romances par les gentilshommes et par les 
dames, tandis que l'ordonnance en vertu de la- 

^ Instructions de Gathei iue de Médicis à son fils. 



146 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

quelle les lois devaient être désormais rédigées en 
français mettait tout le monde à même de connaître 
et de discuter les matières politiques (1538). La 
cour de Marguerite de Navarre et celle de la du- 
chesse de Ferrare, Renée de France, étaient le 
rendez-vous de tous les partisans des nouvelles 
opinions. La plus grande légèreté d*esprit et le 
plus profond fanatisme, Marot et Calvin, se ren- 
contraient à Nérac. François P' avait d'abord vu 
sans inquiétude ce mouvement des esprits. Il avait 
protégé contre le clergé les premiers Protestants 
de France (1523-1524). En 1534, lorsqu'il resser- 
rait ses liaisons avec les Protestants d'Allemagne, 
il invita Mélanchthon à présenter une profession 
de foi conciliante. Il favorisa la révolution de Ge- 
nève, qui devint le foyer du calvinisme (1535). Ce- 
pendant, depuis son retour de Madrid, il était plus 
sévère pour les Protestants de France. En 1527 et 
en 1534 la fermentation des nouvelles doctrines 
s*étant manifestée par des outrages aux images 
saintes, et par des placards affichés au Louvre, 
plusieurs Protestants furent brûlés à petit feu, en 
présence du roi et de toute la cour. En 1535, il 
ordonna la suppression des imprimeries, sous 
peine de la hart, et, sur les réclamations du Par- 
lement, révoqua la même année cette ordonnance 
pour établir la censure *. 

^ Registre nwnuscrU du parlemeni de Paris» 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 147 

La fin du règne de François T' fut marquée par 
un événement affreux. Les Yaudois, habitants de 
quelques vallées inaccessibles de la Provence et du 
Dauphiné, avaient conservé des doctrines ariennes, 
et venaient d'adopter celles de Calvin. La force des 
positions qu'ils occupaient au milieu des Alpes 
inspirait des inquiétudes. Le parlement d'Aix or- 
donna, en 1540, que Gabrière et Mérindol, leurs 
principaux points de réunion, fussent incendiés. 
Après la retraite de Charles-Quint (1545), l'arrêt 
fut exécuté, malgré les réclamations de Sadolet, 
évêque de Carpentras. Le président d'Oppède, 
l'avocat du roi, Guérin, et le capitaine Paulin, l'an- 
cien agent du roi chez les Turcs, pénétrèrent dans 
les vallées, en exterminèrent les habitants avec 
une cruauté inouïe, et changèrent toute la contrée 
en désert. Cette effroyable exécution peut être con- 
sidérée comme Tune des premières causes de nos 
guerres civiles. 



CHAPITRE VII 



LUTHER. •» B^FORME EN ALLEMAGNE. — GUERRE DES TURCS» 

1511-1555. 



Tous les Étals de l'Europe avaient atteint l'unité 
monarchique, le Système d'équilibre s'établissait 
entre eux, lorsque Tancienne unité religieuse de 
l'Occident fut rompue par la Réforme. Cet événe- 
ment, le plus grand des temps modernes, avec la 
Révolution française, sépara de l'Église romaine 
la moitié de l'Europe, et amena la plupart des ré- 
volutions et des guerres qui eurent lieu jusqu'au 
traité de Weslphalie. L'Europe s'est trouvée, de- 
puis la Réforme, divisée d'une manière qui coïn- 
cide avec la division des races. Les peuples de race 
romaine sont restés catholiques. Le protestantisme 
domine chez ceux de la race germanique, l'Église 
grecque chez les peuples slaves. 

La première époque de la Réforme nous présente 
en opposition Luther et Zwingle, la seconde Calvin 
et Socin. Luther et Calvin conservent une partie 
du dogme et de la hiérarchie. Zwingle et Socin 
réduisent peu à peu la religion au déisme. La mo- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 149 

narchie pontificale étant renversée par l'aristocra- 
tie luthérienne, celle-ci est attaquée par la démo- 
cratie calviniste ; c'est une réforme dans la Ré- 
forme. Pendant la première et la seconde époque, 
d'anciennes sectes anarchiques, composées en par- 
tie de visionnaires apocalyptiques, se relèvent, et 
donnent à la Réforme l'aspect formidable d'une 
guerre contre la société ; ce sont les Anabaptistes 
dans la première période, les Indépendants et les 
Niveleurs dans la seconde. 

Le principe de la Réforme était essentiellement 
mobile et progressif. Divisée dans son berceau 
même, elle se répandit à travers TEurope sous 
cent formes diverses. Repoussée en Italie, en Es- 
pagne, en Portugal (1526), en Pologne (1523), 
elle s'établit en Bohème, à la faveur des privilèges 
des Calixtins; elle s'appuya, en Angleterre, des 
souvenirs de Wiclef. Elle allait se proportionnant 
à tous les degrés de civilisation, se conformant 
aux besoins politiques de chaque pays. Démocra- 
tique en Suisse (1523), aristocratique en Dane- 
mark (1527), elle s'associa en Suède à Télèvation 
du pouvoir royal (1529); dans l'Empire, à la 
cause des libertés germaniques. 

â I. — Origine de la Réforme. 

Dans la mémorable année 1517, à laquelle on 
rapporte ordinairement le commencement de la 



150 PRÉCIS DE L'HISTOIRE UODERNE. 

Réforme, ni l'Europe, ni le pape, ni Lulher même 
ne se doutaient d'un si grand événement. Les 
princes chrétiens se liguaient contre le Turc. 
Léon X envahissait le duché d'Urbin, et portait au 
comble la puissance temporelle du Saint-Siège. 
Malgré l'embarras de ses finances, qui l'obligeait 
à faire veodre des indulgences en Allemagne et 
de créer à la fois trente -un cardinaux, il prodi- 
guait aux savants, aux artistes, les trésors de 
rÉglise avec une glorieuse imprévoyance. Il en- 
voyait jusqu'en Danemark et en Suède rechercher 
les monuments de l'histoire du Nord. Il autorisait 
par un bref la vente de YOrlando furioso^j et re- 
cevait la lettre éloquente de Raphaël sur la restau- 
ration des antiquités de Rome. Au milieu de ces 
soins, il apprit qu'un professeur de la nouvelle uni- 
versité de Wittemberg, déjà connu, pour avoir, 
Tannée précédente, hasardé des opinions hardies 
en matière de foi, venait d'attaquer la vente des in- 
dulgences. Léon X, qui correspondait lui-même 
avec Érasme, ne s'alarma point de ces nouveautés ; 
il répondit aux accusateurs de Luther que c'était 
un homme de talent, et que toute cette dispute 
n'était qu'une querelle de moines*. 

L'université de Wittemberg, récemment fondée 
par rélecteur de Saxe, Frédéric le Sage, était, en 

Publié en 1516. 
' Che fra Martino aveva bellissimo ingegno, e ehe coieste 
erano mvidie raieache^ 



PRÉCIS #E L'HISTOIRE MODERNE. 151 

Allemagne, une des premières où le platonisme 
eût triomphé de la scolastique, et où l'enseigne- 
ment des lettres fût associé à celui du droit, de la 
théologie et de la philosophie. Luther» particuliè- 
rement, avait d'abord étudié le droit ; puis, ayant 
pris l'habit monastique dans un accès de ferveur, 
il avait résolu de chercher la philosophie dans 
Platon, la religion dans la Bible. Mais ce qui le 
distinguait, c'était moins sa vaste science qu'une 
éloquence vaste et emportée, et une facilité alors 
extraordinaire de traiter les matières philosophi- 
ques et religieuses dans sa langue maternelle; 
cest par là où il enlevait tout le monde ^, Cet es- 
prit impétueux, une fois lancé, alla plus loin qu'il 
n'avait voulu *• Il attaqua l'abus, puis le principe 



* Bossuet. 

' Luther, Préface de la Captivité de Babylone. c Que je le 

< veuille ou non, je suis forcé de devenir plus savant de jour en 

< jour, lorsque des maîtres si renommés m'attaquent, tantôt en- 

< semble, tantôt séparément. J'ai écrit il y a deux ans sur les in- 
« dulgences; mais je me repens fort aujourd'hui d'avoir publié 

< ce petit livre. J'étais encore irrésolu, par un respect supersti- 

< tieux pour la tyrannie de Rome : je croyais alors que les indul-* 
^ gences ne devaient pas être condamnées; mais depuis, grftce à 
« Sylvestre et aux autres défenseurs des indulgences, j'ai com- 

< pris que ce n'était qu'une invention de la cour papale pour faire 

< perdre la foi en Dieu et l'argent des hommes. Ensuite sont ve- 
« nus Eccius et Emser, avec leur bande, pour m'enseigner la su- 
<t prématie et la toute-puissance du pape. Je dois reconnaître, 

< pour ne pas me montrer ingrat envers de si savants hommes, 

< que j ai beaucoup profité de leurs écrits. Je niais que la pa- 
( pauté fût le droit divin; mais j'accordais encore quelle était de 
^ droit humain. Après avoir entendu et lu les subtilités par les- 

< quelles ces pauvres gens voudraient élever leur idole, je me 



152 PRÉCIS DE L'HISTOIRE mIdERNE. 

des indulgences, ensuite Tintercession des saints, 
la confession auriculaire, le purgatoire, le célibat 
des prêtres, la transsubstantiation, enfin lauto- 
rité de l'Église, et le caractère de son chef visible. 
Pressé en vain par le légat Cajelan de se rétracter, 
il en appela du légat au pape, du pape à un concile 
général ; et lorsque le pape Peut condamné, il osa 
user de représailles, et brûla solennellement, sur la 
place de Wittemberg, la bulle de * condamnation 
et les deux volumes du droit canonique (15 juin 
1520). 

Un coup si hardi saisit l'Europe d'étonnement. 
La plupart des sectes et des hérésies s'étaient for- 
mées dans l'ombre, et se seraient te;iues heu* 
reuses d'être ignorées. Zwingle lui-même dont 
les prédications enlevaient, à la même épo- 
que, la moitié de la Suisse à Tautorité du Saint- 
Siège, ne s'était pas annoncé avec cette hauteur S 



« suis convaincu que la papauté est le royaume de Babylone, et là 
f puissance de Nemrod le fort chasseur. » 

*■ Zwingle, curé de Zurich, commença ses prédications en 1516: 
les cantons de Zurich, de Bâle, de SchafTouse, de Berne, et les 
villes alliées de Saint-Gall et de Mulhausen, embrassèrent sa doc- 
trine. Ceux de Lucerne, Uri, Schwitz, Urderwalden, Zug, Fri- 
hourg, Soleure et le Valais, restèrent fidèles à la religibn catholi- 
que. Claris et Âppenzel furent partagés. Les habitants des can- 
tons catholiques, gouvernés démocratiquement et habitant pres- 
que tous hors des villes, tenaient à leurs anciens usages et 
recevaient toujours des pensions du pape et du roi de France. 
François I*' se porta en vain pour médiateur entre les Suisses; les 
cantons caholiques n'acceptant point la pacification proposée, 
ceux de Zurich et de Bemô leur retranchaient les vivres. 1^ ca- 
tholiques envahirent le territoire de Zurich, et gagnèrent sur les 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 155 

On soupçonna quelque chose de plus grand dans 
celui qui se constituait le juge du chef de TÉglise. 
Luther lui-même donna pour un miracle son au^ 
dace et son succès. 

Cependant il était aisé de voir combien de cir- 
constances favorables encourageaient le réforma- 
teur. La monarchie pontificale, qui avait d'abord 
mis quelque harmonie dans le chaos anarchique 
du moyen âge, avait été successivement affaiblie 
par le progrès du pouvoir royal et de Tordre civil. 
Les scandales dont un grand nombre de prêtres 
affligeaient TÉglise minaient chaque jour un édi- 
fice ébranlé par l'esprit de doute et de contradic- 
tion. Deux circonstances contribuaient à en déter- 
miner la ruine. D'abord l'invention de l'imprime- 
rie donnait aux novateurs du xv* siècle des moyens 
de communication et de propagation qui avaient 
manqué à ceux du moyen âge pour résister avec 
quelque ensemble à une puissance organisée aussi 
fortement que l'Église. Ensuite, les embarras finan- 
ciers de beaucoup de princes leur persuadaient 
d'avance toute doctrine qui mettait à leur dispo- 
sition les trésors du clergé. L'Europe présentait 
alors un phénomène remarquable : la dispropor- 

protestants une bataille ou Zwingle fut tué en combattant à la 
tête de son troupeau (b. de Cappel, 1531). Les catholiques, plus 
barbares, plus belliqueux et moins riches, devaient vaincre, mais 
ne pouvaient soutenir la guerre aussi longtemps que les cantons 
protestants. Sleidan. MuUer, //i«^ univ., 4* vol {Voy,, pour Ge- 
nève, le chapitre suivant.) 



154 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

tion des besoins et des ressources, résultat de 
l'élévation récente d'un pouvoir central dans cha- 
que État. L'Église paya le déficit. Plusieurs sou- 
verains catholiques avaient déjà obtenu du Saint- 
Siège d'exercer une partie de ses droits. Les 
princes du nord de l'Allemagne, menacés dans 
leur indépendance par le maître du Mexique et du 
Pérou, trouvèrent leurs Indes dans la sécularisa- 
lion des biens ecclésiastiques. 

Déjà la Réforme avait été tentée plusieurs fois, en 
Italie par Arnaud deBrescia,paryaldusei) France, 
par Wiclef en Angleterre. C'était en Allemagne 
qu'elle devait commencer à jeter des racines pro- 
fondes. Leclergéallemandétaitplusriche,etpar con- 
séquent plus envié. Les souverainetés épiscopales de 
TEmpire étaient données à des cadets de grandes 
familles, qui portaient dans l'ordre ecclésiastique 
les mœurs violentes et scandaleuses des séculiers . 
Mais la haine la plus forte était contre la cour de 
Rome, contre le clergé italien, dont le génie fiscal 
épuisait l'Allemagne. Dés le temps de Tempire ro- 
main , l'éternelle opposition du Midi et du Nord 
s'était comme personnifiée dans rAllemagne et 
dans ritalie. Au moyen âge, la lutte se régularisa; 
la force et l'esprit, la violence et la politique, 
l'ordre féodal et la hiérarchie catholique, l'héré- 
dité et l'élection , furent aux prises dans les que- 
relles de l'Empire et du sacerdoce ; l'esprit critique, 
à son réveil, préludait par l'attaque des personnes 



PRÉCIS DE L'HlSTOIiU: MODERNE. 155 

à rexamen des opinions. Au quinzième siècle, les 
Hnssites arrachèrent quelques concessions par une 
guerre de trente années. Au seizième, les rapports 
des Italiens et des Allemands ne faisaient qu'aug- 
menter Tancienne antipathie. Conduits sans cesse 
en Italie par la guerre, les hommes du Nord voyaient 
avec scandale les magnificences des papes, et ces 
pompes dont le culte aime à s'entourer dans les 
contrées méridionales. Leur ignorance ajoutait & 
leur sévérité : ils regardaient comme profane tout 
ce qu'ils ne comprenaient pas ; et, lorsqu'ils repas- 
saient les Alpes, ils remplissaient d'horreur leurs 
barbares concitoyens, en leur décrivant les fêtes 
idolâtriques de la nouvelle Babylone. 

Luther connaissait bien cette disposition des es* 
prits. Lorsqu'il fut cité par le nouvel empereur à la 
diète de Worms, il n'hésita point de s'y rendre. 
Ses amis lui rappelaient le sort de Jean IIuss. <c Je 
suis sommé légalement de comparaître à Worms, 
répondit-il, et je m'y rendrai au nom du Seigneur, 
dussé-je voir conjurés contre moi autant de diables 
qu'il y a de tuiles sur les toits. » Une foule de ses 
partisans voulurent du moins l'accompagner, et il 
entra dans la ville escorté de cent chevaliers armés 
de toutes pièces. Ayant refusé de se rétracter, 
malgré l'invitation publique et les sollicitations 
particulières des princes et des électeurs, il fut mis 
au ban de l'Empire peu de jours après son départ. 
Ainsi, Charles-Quint se déclara contre la Réforme. 



'15C PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Il était roi d'Espagne ; il avait besoin du Pape dans 
ses affaires d'Italie ; enfin son titre d'empereur et 
de premier souverain de l'Europe le constituait le 
défenseur de Tancienne foi. Des motifs analogues 
agissaient sur François P' ; la nouvelle hérésie fut 
condamnée par l'Université de Paris. Enfin le jeune 
roi d'Angleterre, Henri VllI, qui se piquait de théo- 
logie, écrivit un livre contre Luther. Mais il trouva 
d'ardents défenseurs dans les princes d'Allemagne^ 
surtout dans l'Électeur de Saxe, qui semble même 
lavoir mis en avant. Ce prince avait été vicaire, 
impérial dans l'interrègne, et c'est alors que Lu- 
ther avait osé brûler la bulle du Pape. Après la 
diète de Worms, TÉlecleur, pensant que les choses 
n'étaient pas mûres encore, résolut de préserver 
Luther de ses propres emportements. Comme il 
s*enfonçait dans la forêt de Thuringe en revenant 
de la diète, des cavaliers masqués l'enlevèrent el 
le cachèrent dans le château de Wartbourg. Enfer- 
mé près d'un an dans ce donjon, qui semble domi- 
ner toule l'Allemagne, le réformateur commença 
sa traduction de la Bible en langue vulgaire, et 
inonda l'Europe de ses écrits. 

Ces pamphlets Ihéologiques, imprimés aussitôt 
que dictés, pénétraient dans les provinces les plus 
reculées ; on les lisait le soir dans les familles, et le 
prédicateur invisible était entendu de tout l'Em- 
pire. Jamais écrivain n'avait si vivement sympa- 
thisé avec le peuple. Ses violences, ses boullonae- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 157 

ries, ses apostrophes aux puissants du monde, aux 
évoques, au pape, au roi d'Anglelerre, qu'il trai- 
tait avec un magnifique mépris d'eux et de Satan^ 
charmaient, enflammaient r Allemagne, et la partie 
burlesque de ces drames populaires n*6n rendait 
l'effet que plus sûr. Érasme,Mélanchthon,la plupart 
des savants pardonnaient à Luther sa jactance et sa 
grossièreté en faveur de la violence avec laquelle il 
attaquait la scolastique. Les princes applaudissaient 
une réforme faite à leur profit. D'ailleurs, Luther, 
tout en soulevant les passions du peuple, défendait 
remploi de toute autre arme que celle de la parole : 
« C'est la parole, disait-il , qui , pendantque je dormais 
tranquillement et que je buvais ma bière avec mon 
cher Mélanchthon, a tellement ébranlé la papauté 
que jamais prince ni empereur n'en a fait autant. » 
Mais il se flattait en vain de contenir les passions, 
une fois soulevées, dans les bornes d'une discus- 
sion abstraite. On ne tarda pas à tirer de ses prin- 
cipes des conséquences plus rigoureuses qu'il 
n'avait voulu. Les princes avaient mis la main sur 
les propriétés ecclésiastiques ; Albert de Brande- 
bourg, grand-maître de Tordre Teulonique, sécu- 
larisa un État entier ; il épousa la fille du nouveau 
roi de Danemark, et se déclara duc héréditaire de 
la Prusse, sous la suzeraineté de la Pologne; 
exemple terrible dans un empire plein de souve- 
rains ecclésiastiques, que pouvait tenter l'appât 
d'une pareille usurpation (1525). 



158 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERKE. 

Cependant ce danger n'était pas le plus grand. 
Le bas peuple ^ les paysans , endormis depuis si 
longtemps sous le poids de l'oppression féodale, 
entendirent les savants et les princes parler de 
liberté, d'affranchissement, et s'appliquèrent ce 
qu'on ne disait pas pour eux. La réclamation des 
pauvres paysans de Souabe, dans sa barbarie naïve, 
restera comme un monument de modération cou- 
rageuse ^ Peu à peu l'éternelle haine du pauinre 
•contre le riche se réveilla, aveugle et furieuse, 
comme dans la Jacquerie^ mais affectant déjà une 
forme systématique, comme au temps des Nive- 
leurs. Elle se compliqua de tous les germes de 
démocratie religieuse qu'on avait cru étouffés au 
moyen âge. Des LoUards, des Béghards , une foule 
de visionnaires apocalyptiques se remuèrent. Le 
mot de ralliement était la nécessité d'un second 
baptême, le but une guerre terrible contre l'ordre 
établi, contre toute espèce d'ordre; guerre contre 
la propriété : c'était un vol fait au pauvre ; guerre 
-contre la science : elle rompait l'égalité naturelle, 
«lie tentait Dieu qui révélait tout à ses saints ; les 
livres, les tableaux étaient des inventions du diable. 
Le fougueux Carlosladt avait déjà donné l'exemple, 
courant d'église en église , brisant les images et 
renversant les autels. A Wittemberg, les écoliers 



*■ Die zwœlf artikel der Bauerschaft. Voyei à la fin de Sarto* 
Ttus, Bauernkrieg, et dans les oeuvres allem. de Luther. Witteiu- 
berg, 1569, 1 B. fol. 61. 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 159 

brûlèrent leurs livres sous les yeux mêmes de 
Luther. Les paysans de Thuringe, imitanl ceux de 
la Souabe, suivirent l'enthousiaste Muncer, boule- 
versèrent Mulhausen , appelèrent aux armes les 
ouvriers des mines de Mansfeldt, et essayèrent de 
rejoindre à leurs frères delà Franconie (1524). Sur 
le Rhin, dans l'Alsace et dans la Lorraine, dans le 
Tyrôl, la Carinthie et la Styrie, le peuple prenait 
partout les armes. Partout ils déposaient les ma- 
gistrats, saisissaient les terres des nobles , et leur 
faisaient quitter leur nom et leurs habits pour leur 
«n donner de semblables aux leurs. Tous les princes 
catholiques et protestants s'armèrent contre eux; 
ils ne tinrent pas un instant contre la pesante cava- 
lerie des nobles, et furent traités comme des bëtes 
fauves. 

S n. — Première lutte contre la Réforme, 

La sécularisation de la Prusse, et surtout la ré- 
volte des Anabaptistes, donnaient à la Réforme le 
caractère politique le plus menaçant. Les deux 
opinions averties devinrent deux partis, deux ligues 
(catholique à Ratisbonne, 1524, et à Dessau, pro- 
testante à Torgau, 1526). L'Empereur observait le 
moment d'accabler l'une par l'autre, et d'asservir à 
ta fois les Catholiques et les Protestants. Il crut 
l'avoir trouvé lorsque la victoire de Pavie mit son 
rival entre ses mains. Mais, dès l'année suivante, 



160 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

une ligue universelle se forma contre lui dans 
rOccident. Le Pape et l'Italie entière , Henri Vllf, 
son allié, lui déclarèrent la guerre. En même temps, 
l'élection de Ferdinand au trône de Bohême et de 
Hongrie entraînait la maison d'Aulriche dans les 
guerres civiles de ce royaume, découvrait, pour 
ainsi dire, l'Allemagne, et la mettait face à face avec 
Soliman. 

Les progrès de la barbarie ottomane, qui se rap- 
prochait chaque jour, compliquaientd'une manière 
fîrayante les affaires de l'Empire. Le sultan Sélim, 
ce conquérant rapide, dont la férocité faisait frémir 
les Turcs eux-mêmes , venait de doubler l'étendue 
de la domination des Osmanlis. Le tigre avait saisi 
en trois bonds la Syrie , TÉgypte et l'Arabie. La 
brillante cavalerie des Mamelucks avait péri au pied 
de son trône dans l'immense massacre du Caire*. 
11 avait juré de dompter les têtes rouges^, pour 
tourner ensuite contre les chrétiens toutes les forces 
des nations mahométanes. Un cancer le dispensa 
de tenir son serment. Uan 926 de VHégire (1521)» 
sultan Sélim passa au royaume étemel^ laissant 
V empire du monde à Soliman^. Soliman le Magni- 
fique ceignit le sabre à Stamboul, la même année 
où Charles-Quint recevait à Aix-la-Chapelle la cou- 



> < Hi! c'est sultan Sélim I... » Allusion d'un poëte arabe à Cd 
massacre, dans Kantimir. 

* Les Persans sont appelés ainsi par les Turcs. 

> Épitaphe de Sélim. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. ICI 

renne impériale. Il commença son règne par la 
conquête de Belgrade et parcelle de Rhodes, les 
deux écùeils de Mahomet II (1521-22). La seconde 
assurait aux Turcs l'empire delà mer dans la partie 
orientale de la Méditerranée ; la première leur ou- 
vrait la Hongrie. Lorsqu'ils envahirent ce royaume, 
en 1526, le jeune roi Louis n'avait pu rassembler 
que vingt-cinq mille hommes contre cent cinquante 
mille. Les Hongrois, qui, selon l'ancien usage, 
avaient ôté les éperons à celui qui portait Téten- 
dard de la Vierge \ n'en furent pas moins défaits 
(à Mohacz). Louis fut tué dans la déroute, avec son 
général, Paul Tomorri , évoque de Colocza , et un 
grand nombre d'autres évèques qui portaient les 
armes dans les périls continuels de la Hongrie. 
Deux rois furent élus en même temps, Ferdinand 
d'Autriche et Jean Zapoly, waiwode de Transylvanie. 
Zapoly, n*obtenant aucun secours de la Pologne, 
s'adressa aux Turcs eux-mêmes. L'arabassadeur de 
Ferdinand, le gigantesque Hobordanse, célèbre 
pour avoir vaincu, en combat singulier, un des plus 
vaillants pachas, avait osé braver le sultan, et So- 
liman avait juré que, s'il ne trouvait pas Ferdinand 
devant Bude, il irait le chercher dans Vienne. Au 
mois de septembre 1529, le cercle noir d'une armée 
innombrable enferma la capitale de l'Autriche. 
Heureusement une foule de vaillants hommes, al- 

* Istuanfl, p. 124-7. 



162 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

lemands et Espagnols , s'y étaient jetés. On distin- 
guait D. Pedro de Navarre et le comte de Salms, 
qui, à en croire les Allemands, avait pris Fran- 
çois P' à Pavie. Au bout de vingt jours et de vingt 
assauts, Soliman prononça un anathème contre le 
sultan qui attaquerait de nouveau cette ville fatale. 
Il partit la nuit , rompant les ponts derrière lui, 
égorgeant ses prisonniers, et, le cinquième jour, il 
était de retour à Bude. Il consola son orgueil en 
couronnant Zapoly, prince infortuné, qui voyait en 
même temps, des fenêtres de la citadelle de Pesth, 
emmener dix mille Hongrois que les Tartares de 
Soliman avaient surpris dans la joie des fêtes de 
Noël, et qu ils chassaient devant eux partroupeaux^ 

Que faisait l'Allemagne , pendant que les Turcs 
franchissaient toutes les anciennes barrières, pen- 
dant que Soliman répandait ses Tartares au delà 
de Vienne? Elle disputait sur la transsubstantiation 
et sur le libre arbitre. Ses guerriers les plus illus* 
très siégeaient dans les diètes et interrogeaient des 
docteurs. Tel était le flegme intrépide de cette 
grande nation , telle sa confiance dans sa force et 
dans sa masse. 

La guerre des Turcs et celle des Français, la 
prise de Rome et la défense de Vienne occupaient 
tellement Charles-Quint et son frère, que les Pro- 
testants obtinrent la tolérance jusqu'au prochain 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 163 

concile. Mais, après la paix de Cambrai, Charles- 
Quint» voyant la France abattue, l'Italie asservie, 
Soliman repoussé, entreprit de juger le grand 
procès de la Réforme. Les deux partis comparu- 
rent à Augsbourg. Les sectateurs de Luther, dési- 
gnés par le nom général de Protestants, depuis 
qu'ils avaient protesté contre la défense d'innover 
(Spire, 1529), voulurent se distinguer de tous les 
autres ennemis de Rome, dont les excès auraient 
calomifiié leur cause, des Zwingliens républicains 
de la Suisse, odieux aux princes et à la noblesse; 
des Anabaptistes surtout, proscrits comme en- 
nemis de Tordre et de la société. Leur confession, 
adoucie par le savant et pacifique Mélanchthon, qui 
se jetait, les larmes aux yeux, entre les deux par- 
tis, n'en fut pas moins repoussée comme héré- 
tique. Ils furent sommés de renoncer à leurs er-, 
reurs, sous peine d'être mis au ban de l'Empire 
(Augsbourg, 1530). Charles-Quint sembla même 
prêt à employer la violence, et fit un instant fer- 
mer les portes d' Augsbourg. La diète fut à peine 
dissoute, que les princes protestants se rassemblè- 
rent à Smalkalde et y conclurent une ligue défen- 
sive par laquelle ils devaient former un même 
corps (1531). Ils protestèrent contre Télection de 
Ferdinand au titre de roi des Romains. Les con- 
tingents furent fixés; on s'adressa aux rois de 
France, d'Angleterre et de Danemark, et Ton se 
tint prêt à combattre. 



164 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Les Turcs semblaient s*être chargés de récon- 
cilier encore rAUeniagnc. L'Empereur apprit que 
Soliman venait d'entrer en Hongrie à la têle de 
trois cent mille hommes, tandis que le pirate 
Khaïr Eddyn Barberousse, devenu capitan pacha, 
joignait le royaume de Tunis à celui d'Alger et 
tenait toute la Méditerranée en alarmes. Il se hâta 
d'offrir aux Protestants tout ce qu'ils avaient de- 
mandé, la tolérance, la conservation des biens 
sécularisés jusqu'au prochain concile, l'admission ' 
dans la Chambre impériale. 

Pendant cette négociation, Soliman fut arrélc 
un mois par le dalmate Juriizi devant une bicoque 
en ruine. Il essaya de regagner du temps en pas- 
sant à travers les chemins impraticables de la 
Styrie, lorsque déjà les neiges et les glaces assié- 
geaient les montagnes; mais l'aspect formidable 
de l'armée de Charles-Quint le décida à se retirer. 
L'Allemagne, réunie par les promesses de l'Em- 
pereur, avait fait les plus grands efforts. Les 
troupes italiennes, flamandes, bourguigoones, 
bohémiennes, hongroises, se joignant à celles de 
l'Empire, avaient porté ses forces à quatre-vingt- 
dix mille fantassins et trente mille cavaliers, dont 
un grand nombre étaient couverts de fer ^. Jamais 
armée n'avait été plus européenne depuis Godefroi 
de Bouillon. La cavalerie légère des Turcs fut en 

* p. JoTe, témoin oculaire 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 165 

veloppée et taillée en pièces. Le Sultan ne se ras- 
sura qu'en sortant des gorges où coulent la Murr 
et la Drave, et en rentrant dans la plaine de 
Waradin. 

François I" et Soliman se relayaient pour oc- 
cuper Charles-Quint. Le Sultan, ayant envahi la 
Perse, était allé se faire couronner dans Bagdad; 
l'Empereur respirait (voyez lexpédition de Tunis 
dans le chapitre précédent); le roi de France 
l'attaqua en attaquant la Savoie, son alliée. Cette 
nouvelle guerre différa de douze ans la rupture 
décisive entre les Catholiques et les Protestants 
d'Allemagne. Cependant Tintervalle ne fut point 
une paix. D'abord l'anabaptisme éclata de nouveau 
dans Mùnsler, sous une forme plus effrayante. 
Des mêmes ftireurs anarchiques sortit un gouver- 
nement bizarre, mélange monstrueux de déma- 
gogie et de tyrannie. Les Anabaptistes de Munster 
suivaient exclusivement l'Ancien Testament ; 
Jésus-Christ étant de la race de David, son royaume 
devait être d'une forme judaïque. Ils reconnais- 
saient deux prophètes de Dieu : David, et Jean de 
Leyde, leur chef; et deux prophètes du diable : 
le Pape et Luther. Jean de Leyde était un garçon 
tailleur, jeune homme vaillant et féroce dont ils 
avaient fait leur roi, et qui devait étendre par 
toute la terre le royaume de Jésus-Christ. Les 
princes le prévinrent. 

Les Catholiques et les Protestants, réunis un 



lee PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

instant contre les Anabaptistes, ne furent ensuite 
que plus ennemis. On parlait toujours d'un con- 
cile général; personne n'en voulait sérieusement. 
Le Pape le redoutait; les Protestants le récusaient 
d'avance. Le concile (réuni à Trente, 1545) pou- 
vait resserrer l'unité de la hiérarchie catholique^ 
mais non rétablir celle de l'Église. Les armes 
devaient seules décider. Déjà les Protestants avaient 
chassé les Autrichiens du Wurtemberg. Ils dé- 
pouillaient Henri de Brunswick, qui exécutait à 
son profit les arrêts de la Chambre impériale. Ils 
encourageaient rarchevéque de Cologne à imiter 
Pexemple d'Albert de Brandebourg, ce qui leur eût 
donné la majorité dans le conseil électoral. 

Lorsque la guerre de France fut terminée, 
Charles-Quint et son frère traitèrent avec les Turcs 
et s'unirent étroitement avec le Pape pour acca*- 
bler à la fois les libertés religieuses et politiques 
de FAUemagne. Les Luthériens, avertis par l'im- 
prudence de Paul III, qui annonçait la guerre 
comme une croisade, se levèrent sous l'électeur 
de Saxe et le landgrave de Hesse, au nombre de 
quatre-^vingt mille. Abandonnés de la France, de 
TAngleterre et du Danemark, qui les avaient ex- 
cités à la guerre, séparés des Suisses par leur 
horreur pour les blasphèmes de Zwingle , ils 
étaient assez forts s'ils fussent restés unis. Pen- 
dant qu'ils pressent Charles-Quint, retranché sous 
le canon d'Ingolstadt, le jeune Maurice, duc de 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. i67 

Saie, qui avait traité secrètement avec lui, trahit 
la cause protestante et envahit les États de TÉlec- 
teur, son parent. Charles-Quint n'avait plus qu'à 
accabler les membres isolés de la ligue. Dès que la 
mort de Henri Vlll et celle de François P' (28 jan- 
vier, 31 niars 1547) eurent ôté aux Protestants 
tout espoir de secours, il marcha contre l'Électeur 
de Saxe et le défit à Muhlberg (24 avril). 

Les deux frères abusèrent de la victoire. Charles- 
Quint fit condamner l'Électeur à mort par un con- 
seil d'officiers espagnols que présidait le duc 
d'Albe, et lui arracha la cession de son électorat, 
qu'il transféra à Maurice. Il retint prisonnier le 
landgrave de Hesse, trompé par un lâche strata- 
gème, et montra qu'il n'avait vaincu ni pour la 
foi catholique, ni pour la constitution de l'Em- 
pire. 

Ferdinand imitait son frère. Dès 1545, il s'était 
déclaré feudataire de Soliman pour le royaume de 
Hongrie, gardant toutes ses forces contre la 
Bohème et l'Allemagne. Il avait rétabli l'arche- 
vêché de Prague, si formidable aux anciens Hus- 
sites, et s'était déclaré souverain héréditaire de 
Bohême. En 1547, il essaya de lever une armée 
sans l'autorisation des États, pour attaquer les 
Luthériens de Saxe, alliés des Bohémiens. Elle se 
leva, cette armée, mais contre le prince qui vio- 
lait ses serments. Les Bohémiens se liguèrent pour 
la défense de leur constitution et de leur langue. 



iG8 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

La bataille de Muhlberg les livra à Ferdinand, qui 
détruisit leurs privilèges. 

La Hongrie n'eut pas moins à se plaindre de 
lui. La funeste lutte de Ferdinand contre Zapoly 
avait ouvert ce royaume aux Turcs. Tout le parti 
national, tous ceux qui ne voulaient pour maîtres 
ni des Turcs ni des Autrichiens, s'étaient rangés 
autour du cardinal Georges Martinuzzi (Uthyse- 
nitsch), tuteur du jeune fils de Zapoly. Cet homme 
extraordinaire, qui, à vingt ans, gagnait encore 
sa vie en entretenant de bois les poêles du palais 
royal de Bude, était devenu le maître véritable de 
la Transylvanie. La reine-mère appelant les Turcs, 
il traita avec Ferdinand, qui au moins était chré- 
tien ; il fit pousser partout le cri de guerre % ras- 
rembla en quelques jours soixante-dix mille 
hommes, et emporta, à la tête de ses heiduques, 
la ville de Lippe, que les Autrichiens ne pouvaient 
reprendre sur les infidèles. Ces succès, cette popu- 
larité, alarmaient le frère de Charles-Quint. Mar- 
tinuzzi avait autorisé les Transylvains à repousser 
par les armes la licence des soldats allemands. 
Ferdinand le fit assassiner; mais ce crime lui 
coûta la Transylvanie. Le fils de Zapoly y fut réta- 
bli, et les Autrichiens ne conservèrent ce qu'ils 



^ Déchet, Histoire de Martintisius, p. 324. Un homme à cheval, 
armé de toutes pièces, et un homme à pied, tenant une épée ea- 
sanglaniée, parcouraient le pays en poussant le cri de guerre, se- 
lon l'ancien usage de Transylvanie. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 160 

possédaient de la Hongrie qu'en payant tribut à la 
Porte Ottomane. 

Cependant Charles-Quint opprimait l'Allemagne 
et menaçait TEurope. D'un côté, il exceptait de 
l'alliance qu'il proposait aux Suisses Bâle, Zurich 
etSchaffonse, qui, disait-il, appartenaient à TEm- 
pire. De l'autre, il prononçait la sentence du ban 
contre Albert de Brandebourg, devenu feudataire 
du roi de Pologne^ Il indisposait Ferdinand même, 
et séparait les intérêts des deux branches de la 
maison d'Autriche, en essayant de transporter de 
son frère à son fils la succession à l'Empire. Il 
avait introduit l'inquisition aux Pays-Bas. En Alle- 
magne, il voulait imposer aux Catholiques et aux 
Protestants son Inhalt (Intérim), arrangement 
conciliatoire, qui ne les réunit qu'en un point, la 
haine de TEmpereur. On comparait Vlntérim aux 
Établissements de Henri VHI, et ce n'était pas sans 
raison, l'Empereur aussi tranchait du pape : lors- 
que Maurice de Saxe, gendre du landgrave, ré- 
clama la liberté de son beau-père, qu'il avait juré 
de garantir, Charles-Quint lui déclara qu'il le dé* 
liait de son serment. Partout il traînait à sa suite 
le landgrave et Je vénérable électeur de Saxe, 
comme pour triompher en leurs personnes de la 
liberté germanique. La vieille Allemagne voyait, 
pour la première fois, les étrangers violer son 

* Sleidan, 1. XXL 

10 



170 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

territoire au nom de TEmpereur : elle était tra- 
versée en tous sens par des mercenaires italiens, 
par de farouches Espagnols, qui mettaient à con- 
tribution les Catholiques et les Protestants, les 
amis et las ennemis. 

Pour renverser cette puissance injuste, qui sem- 
blait inébranlable, il suflit du jeune Maurice, le 
principal instrument de la victoire de Charles- 
Quint. Celui-ci n'avait fait que transférer à un 
prince plus habile Tclectorat de Saxe et la place 
de chef des Protestants d'Allemagne. Maurice se 
voyait le jouet de l'Empereur, qui retenait son 
beau-père ; une foule de petits livres et de peintu- 
res satiriques, qui circulaient dans rAllemagne% 
le désignaient comme un apostat, comme un traî- 
tre, comme le fléau de son pays. Une profonde 
dissimulation couvrit les projets de Maurice : d'a- 
bord il fallait lever une armée sans alarmer l'Em- 
pereur : il se charge de soumettre Magdebourg à 
V Intérim^ et joint les troupes de la ville aux sien- 
nes. En même temps, il traite secrètement avec 
le roi de France. L'Empereur, ayant refusé de nou- 
veau de rendre la liberté au landgrave, reçoit à la 
fois deux manifestes, l'un de Maurice, au nom de 
l'Allemagne, pillée par les Espagnols, outragée 
dans l'histoire officielle de Louis d'Avila* ; l'autre 
du roi de France, Henri II, qui s'intitulait le pro- 

i Sleidan. 1. XXIU 
« Idem, 1. XXIY. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 171 

lecteur des princes de l'Empire, et qui plaçait en 
tète de son manifeste un bonnet de liberté entre 
deux poignards ^ Pendant que les Français s'em- 
parent des Trois-Évêchés, Maurice marche à gran- 
des journées sur Inspruck (1552). Le vieil empe- 
reur, alors malade et sans troupes, partit la nuit, 
par une pluie affreuse, et se fit porter vers les 
montagnes de la Carinthie. Sans une sédition qui 
retarda Maurice, Charles-Quint tombait entre les 
mains de son ennemi. Il fallut céder. L'Empereur 
conclut avec les Protestants la convention de Pas- 
sau, et le mauvais succès de la guerre qu'il sou- 
tint contre la France changea cette convention en 
une paix définitive (Augsbourg, 1555). Les Pro- 
testants professèrent librement leur religion, 
conservèrent les biens ecclésiastiques qu'ils pos- 
sédaient avant 1552, et purent entrer dans la 
Chambre impériale. Telle fut la première victoire 
de la liberté religieuse; l'esprit critique, ayant 
ainsi reçu une existence légale, suivit dès lors une 
route déterminée à travers les obstacles, qui ne 
purent le retarder. Voyez plus bas les germes de 
guerre que contenait cette paix. 

L'Empereur, abandonné de la fortune, qui 
n'aime point les vieillards^ ^ laissa l'Empire à son 
frère, ses royaumes à ses fils, et alla cacher ses 



* Sleidan. 1. XXIV. 

* Mot de Charles Quint lui même. 



i72 PRECIS DE L*mSTOIRE MODERNE. 

derniers jours dans la sollitude de Saint-Just. Les 
funérailles qu'il se fit faire de son vivant n'étaient 
qu'une image trop fidèle do celte gloire éclipsée à 
laquelle il survivait. 



CHAPITRE VIII 

LA Rf FORMK EN IKGLETERRE ET DAH8 LE NORD DB L'BUROPB, 

1517-1547. 



§ I. — Angleterre el Ecosse, 1527-i54T 

Les Étals germoniques du Nord, l'Angleterre, !a 
Suède et le Danemark, suivirent l'exemple de 
rAlleiïiagne; mais, en se séparant du Saint-Siège, 
ces trois Étals., dominés par Tesprit de l'aristocra- 
tie, conservèrent en partiela hiérarchie catholique. 

La révolution opérée par Henri VIII ne doit pas 
élre cGiifondue avec la véritable réforme d'Angle- 
terre. Cette révolution ne fil que séparer TAngle- 
terre de Rome, que confisquer le pouvoir et les 
biens de TÉglise au profit des rois. Plus politique 
que religieuse, faite par le prince et l'aristocratie, 
e4c ne fut que le dernier terme de la toute-puis- 
sance auquel les Anglais portaient la couronne 
depuis un demi-siècle, en haine de l'anarchie des 
Roses. La propagation des anciennes doctrines 
d*Occam et de Wiclef rendait les classes élevées in- 
différentes aux innovations. Cette, réforme offi- 
cielle n'avait rien avoir avec celle qui s'opérait en 

10. 



174 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

même temps dans les rangs inférieurs du peuple 
par l'enthousiasme spontané des Luthériens, des 
Calvinistes, des Anabaptistes, venus en foule de 
l'Allemagne, des Pays-Bas et de Genève. Celle-ci 
domina sur-le-champ en Ecosse, et finit par vain- 
ci^ l'autre en Angleterre. 

L'occasion de la réforme aristocratique et royale 
d'Angleterre fut petite : elle parut tenir à la pas- 
sion éphémère de Henri Yin pour Anne Boleyn, 
dame d'honneur de la reine Catherine d'Aragon, 
tante de Charles-Quint. Au bout de vingt ans de 
mariage, il se souvint que la reine avait été pen- 
dant quelques mois l'épouse de son frère. C'était le 
moment où la victoire de Pavie, rompant l'équili- 
bre de l'Occident, effrayait Henri VUI sur le suc- 
cès de l'Empereur, son allié ; il passa du côté de 
François et demanda son divorce à Clément Vil. 
Le pape, menacé par Charles-Quint, cherchait tous 
les moyens de gagner du temps ; après avoir remis 
le jugement à des légats, il évoqua l'affaire à 
Rome. Les Anglais ne voyaient pas le divorce avec 
plus de plaisir : outre l'intérêt qu'inspirait Cathe- 
rine, ils craignaient qu'une rupture avec l'Espa- 
gne n'arrêtât le commerce des Pays-Bas. Ils refu- 
saient de fréquenter les marchés de France, par 
lesquels on aurait voulu remplacer ceux de la 
Fhmdre. Cependant des conseillers plus hardis qui 
avaient succédé au cardinal-légat Wolsey, le mi- 
nistre d'État Cromwell, etCranmer, docteur d'Ox- 



PRÉCIS DE L*HISTOIRE MODERNE. 175 

fordy que Henri avait fait archevêque de Cantor- 
bery, détruisaient ses scrupules en lui achetant 
l'approbation des principales universités de l'Eu- 
rope. Le roi éclata enfin, et le qlergé du royaume 
fut juridiquement accusé d'avoir reconnu pour 
légat le ministre disgracié. Les députés du clergé 
n'obtinrent leur pardon qu'en faisant au roi un 
présent de cent mille livres, et en le reconnaissant 
pour le protecteur et le chef suprême de l'Église 
d'Angleterre. Le 30 mars 4534, cette déclaration, 
passée en bill dans les deux Chambres, fut sanc- 
tionnée par le roi, et tout appel à Rome fut dé- 
fendu. Le 23 du même mois, Clément VII s'était 
prononcé contre le divorce, d'après l'avis presque 
unanime de ses cardinaux : ainsi l'Angleterre fut 
séparée du Saint-Siège. 

Ce changement, qui semblait terminer la révo- 
lution, n'en était que le commencement. D'abord 
le roi déclara tous les pouvoirs ecclësiastiquefi 
suspendus; les évêques devaient, au bout d'un 
mois, présenter pétition pour recouvrer Vexercice 
de leur autorité. Les monastères furent suppri- 
més, et leurs biens, équivalant à sept cents mil- 
lions de notre monnaie, réunis à la couronne. 
Mais le roi eut bientôt tout dissipé : il donna, 
dit-on, à un de ses cuisiniers une terre pour un 
bon plat. Le précieux mobilier des couvents, leurs 
chartes, leurs bibliothèques, furent enlevés, dis- 
persés. Les âmes pieuses étaient indignées; les 



17d PRÉCIS DE L'HISTOIRE H0DERI9E. 

pauvres ne trouvaienl plus leur subsistance à la 
porte des monastères. La noblesse et les proprié- 
taires des campagnes prétendaient que si les cou- 
vents cessaient d'exister, leurs terres ne pouvaient 
retomber à la couronne, mais devaient revenir 
aux représentants des donateurs. Les habitants de 
cinq comtés du nord coururent aux armes, et 
marchèrent sur Londres, pour accomplir ce qu'ils 
appelaient le pèlerinage de grâce; mais on né- 
gocia avec eux; on promit beaucoup, et quand 
ils se dispersèrent, on les pendit par centai- 
nés. 

Les Protestants, qui affluaient alors en Angle- 
terre, avaient cru pouvoir s'y établir à la faveur 
de cette révolution; Henri Vlllleur apprit combien 
ils se trompaient. II n'eût voulu pour rien au 
monde renoncer à ce titre de défenseur de la foi, 
que lui avait valu son livre contre Luther. Il main- 
tint donc Tanclenne foi par son bill des six arti- 
cles, et poursuivit les deux partis avec une impar- 
tiale intolérance. L'on vit, en 1540, les Protestants 
et les Catholiques traînés de la Tour à Smithfield 
sur la même claie; les premiers étaient brûlés 
comme les hérétiques, les seconds pendus comme 
traîtres, pour avoir nié la suprématie. 

Le roi, ayant en tout point remplacé le Pape, 
établit solennellement son infaillibilité religieuse 
et politique : il lit décréter par le Parlement que 
ses proclamations auraient la môme force que les 



PRÉCrS DE L'HISTOIRE MODERNE. 177 

bills passés dans les deux Chambres. Ce qu'il y eut 
de plus terrible, c'est qu'il crut lui-môme à celle 
infaillibilité, et regarda comme sacrés tous les ca- 
prices de ses passions : des six femmes qu'il eut, 
deux furent chassées, deux décapitées sous pré- 
texte d'adultère, la dernière faillit l'être pour 
avoir soutenu les opinions des Proteslanls. Il 
exerça dans sa famille un despotisme à la fois san- 
guinaire et tracassier, et traita toute la nation 
comme sa famille. Il fit faire une traduction de la 
Bible et défendit toutes les autres; encore, à l'ex- 
ception des chefs de famille, toute personne était 
passible, chaque fois qu'elle ouvrait la Bible, d'un 
mois d'emprisonnement. Il écrivit lui-môme deux 
livres pour l'instruction religieuse du peuple 
(V Institution et r Érudition du chrétien). Il alla 
jusqu'à disputer en personne contre les novateurs. 
Un maitre d'école, nommé Lambert, poursuivi 
pour avoir nié la présence réelle, ayant appelé du 
métropolitain au chef de l'Église, le roi argumenta 
contre lui, et, au bout de cinq heures de dispute, 
il lui demanda s'il voulait céder ou mourir ; Lam- 
bert choisit la mort, et fut brûlé à petit feu. Une 
scène plus bizarre encore fut le jugement de 
saint Thomas de Cantorbery, mort en 1170. Il fut 
cité à Westminster comme accusé de trahison, et, 
au bout du délai ordinaire de trente jours, con- 
damné par défaut; les reliques du contumace fu- 
rent brûlées, et ses propriétés, c'est-à-dire sa 



178 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

châsse et les offrandes qui la décoraient, confis- 
quées au profit du roi. 

Henri VIII aurait voulu étendre sur l'Ecosse sa 
tyrannie religieuse ; mais le parti français, qui y 
dominait, était attaché à la religion catholique, et 
toute la nation avait horreur du joug anglais. Sir 
Georges Douglas écrivait, en parlant du roi d'An- 
gleterre : <x U n'y a pas jusqu'aux plus petits gar- 
çons qui ne lui veuillent jeter des pierres, les 
femmes y briseront leurs quenouilles. Tout le peu- 
ple mourrait plutdt pour Tempécher ; la plupart 
des hommes nobles et tout le clergé sont contre 
lui. » 

La jeune reine d'Ecosse (Marie) resta sous la 
garde de Jacques Hamilton, comte d'Arran, fils 
de celui dont on a parlé, nommé gouverneur par 
les lords,, quoique le testament du feu roi dési- 
gnât pour Régent le cardinal Beaton ; et l'Ecosse 
fut comprise dans le traité entre TAnglelerre et la 
France en 1546 (Voy. le chapitre vni). Le roi 
d'Angleterre mourut un an après. 

Pendant les dernières années de son règne, 
Henri, ayant dépensé les sommes prodigieuses 
qu'il avait tirées de la suppression des monastères, 
chercha de nouvelles ressources dans la servilité 
de son Parlement. Il Pavait discipliné de bonne 
heure, et, à la moindre résistance, il répriman- 
dait les varlets des communes. Dès 1543, c'est-à- 
dire quatre ans après, il lui avait demandé un 



PRÉCIS DE LMIISTOIRE MODERNE. 170 

énorme subside. Il avait arraché de nouvelles 
sommes sous toutes les formes, impôts, don gra- 
tuit, emprunt, altération des monnaies. Enfin 
le Parlement, sanctionnant la banqueroute, lui 
abandonna tout ce qu'il avait emprunté depuis 
la trente et unième année de son régne. On pré- 
tendait qu'avant la vingt-sixième les recettes de 
rÉchiquier avaient surpassé la somme de toutes 
les taxes imposées par ses prédécesseurs, et qu'a- 
vant sa mort cette somme s'était plus que doublée. 
Ce fut sous Henri YIII que le pays de Galles fut 
assujetti aux formes régulières de l'administration 
anglaise, et que l'Irlande connut quelque ordre 
civil. Les innovations de Henri VIII avaient été 
mal reçues dans cette lie, et des colons anglais et 
de la population indigène. Le gouvernement du 
pays était remis ordinairement à des Irlandais, 
aux Kildare ou aux Ossory (Osmond), chefs des 
familles rivales des Fitz-Gérald et des Butler. Le 
jeune fils de Kildare, ayant cru son père tué à 
Londres, se présenta au conseil et déclara la 
guerre en son nom à Henri VHI, roi d'Angleterre ; 
les sages conseils de l'archevêque d'Armagh ne 
prévalurent point sur les chants d'un barde ir- 
landais, qui, dans la langue nationale, excitait le 
héros à venger le sang de son père. Sa valeur ne 
put rien contre la discipline anglaise : il stipula 
pour lui et les siens un plein pardon, et fut déca- 
pité à Londres. Ainsi le calme se rétablit ; les 



180 PRÉCIS DE L'niSTOIRE MODERNE. 

chefs irlandais sollicitèrent eux-mêmes la pairie. 
O'Meal, le plus célèbre de tous, reparaîtra plus 
tard sous le nom de comte de Tyrone. 

g n. — Danemark, Suède et Norwége, 1515-4560. 

Tandis que rAUcmngne protestante cherchait 
dans la politique la garantie de son indépendance 
religieuse, le Danemark et la Suède confirmaient 
leur révolution par l'adoption de la Réforme. 

Christian II avait irrité également la noblesse 
danoise, contre laquelle il protégeait les paysans; 
la Suède, qu'il inondait de sang (1520) ; les villes 
Hanséatiques, auxquelles il avait fermé les ports 
du Danemark par des prohibitions (1517). Il se 
trouva bientôt puni du mal et du bien qu'il avait 
faits. Gouverné par le prêtre allemand Slagheck, 
autrefois barbier, et par la fille d'une aubergiste 
hollandaise, il suivait avec moins d'adresse la 
route qui avait conduit les princes du midi de 
l'Europe au pouvoir absolu. Il voulait écraser la 
noblesse du Danemark, et conquérir la Suède. 11 
avait soudoyé des troubles en Allemagne, en Po- 
logne et en Ecosse ; il avait obtenu quatre, mille 
hommes de François P'. Une bataille le rendit 
maître de la Suède, déchirée par la querelle du 
Jeune Stenon-Sture, administrateur ^ et de Tarche- 
vèque dTpsal, Gustave Troll. Il fit juger par une 
commission ecclésiastique tous ceux des éyèques 



. PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 181 

et des sénateurs qui avaient opiné pour la déposi- 
tion de Troll. En un même jour, ils furent déca- 
pités et brûlés à Stockholm, au milieu d'un peuple 
en larmes. Dans toutes les villes de Suède où Chris- 
tian passa, les potences et les échafauds s'élevaient. 
Il outrageait les vaincus, il se déclarait roi hérédi- 
taire, et proclamait qu'il ne faisait point de che- 
valiers parmi les Suédois, parce qu'il ne devait la 
Suède qu'à son épée. 

Cependant le jeune Gustave Wasa, neveu de 
l'ancien roi Charles Canutson, parvint à s'échap- 
per de la maison où le retenait Christian. Les Lu- 
beckois, qui voyaient dans celui-ci le beau-frère de 
Charles-Quint, souverain des Hollandais, leurs en- 
nemis ; qui savaient qu'il avait demandé à l'Em- 
pereur de lui faire un don de leur ville, firent 
passer Gustave Wasa en Suède. Découvert par les 
Danois, Gustave se sauva de retraite en retraite, et 
fut un jour atteint par les lances de ceux qui le 
cherchaient dans une meule de paille. On montre 
encore à Fulhun, à Ornay, les asiles du libérateur. 
11 parvint en Dalécarlie, chez celte race dure et 
intrépide de paysans par lesquels ont toujours 
commencé les révolutions de la Suède. Il se mêla 
aux Dalécarliens du Copparberg (pays des mines 
de cuivre), adopta leur costume, et se mit au ser- 
vice d'un d'entre eux. Enfin, aux fêtes de Noël 
1521, saisissant l'occasion du rassemblement 
qu'amenait la fête, il les harangua dans la grande 
f il 



m PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

« 

plaine de Mora. Us remarquèrent avec joie que ie 
\eut du Nord n'avait pas cessé de soufQer pendant 
qu'il parlait ; deux cents d'entre eux le suivirent ; 
leur exemple entraîna tout le peuple, et au bout 
de quelques mois, les Danois ne possédaient plus 
en Suède qu'Abo, Calmar et Stockholm. 

Christian avait précisément choisi ce moment 
critique pour tenter en Danemark une révolution 
capable d ébranler le trône le mieux affermi. II 
publiait deux codes qui allaient armer contre lui 
les deux ordres tout-puissanls dans ce royaume, 
le clergé et la noblesse. Il supprimait la juridiction 
temporelle des évéques, défendait de piller les ef- 
fets naufragés, ôtait aux seigneurs le droit de vendre 
leurs paysans, et permettait au paysan maltraité de 
quitter la terre de son seigneur. La protection des- 
paysans, qui avait fait en Suède la popularité des 
Stures, perdit le roi de Danemark. Les nobles et 
les ëvèques appelèrent au trône son oncle Frédé- 
lic, duc de Holstein. Ainsi le Danemark et la 
Suède lui échappèrent ^i même temps. 

Après avoir conquis la Suède sur les étrangers, 
Gustave la conquit sur les évoques suédois. U ôta 
au clergé ses dîmes et sa juridiction, encouragea 
lee nobles à revendiquer les terres ecclésiastiques 
sur lesquelles ils pouvaient avoir quelque droit ; 
enlln, il enleva aux évoques les châteaux et les 
places fortes qu'ils avaient entre les mains, et, par 
U.siippression des appels à Rome, l'Église sué-' 



PRÉCIS DE L'fllSTOIKE MODERNE. 18u 

doise se trouva indépendante, sans abandonner la 
hiérarchie et la plupart des cérémonies catholi- 
ques (1529). On fait monter à treize mille le nom- 
bre des terres ou fermes dont le roi s'empara- 
Ayant ainsi abattu dans le pouvoir épiscopal la 
tête de Taristocratie, il eut meilleur marché de la 
noblesse, imposa sans obstacle les terres féodales 
et fit déclarer la couronne héréditaire dans la 
maison de Wasa. 

Les évéques de Danemark, qui pourtant avaient 
contribué à la Révolution, ne furent pas plus heu- 
reux que ceux de la Suède. Elle ne se fit qu'au 
profit des nobles, qui exigèrent de Frédéric P" le 
droit de vie et de mort sur leurs paysans. La pré- 
dication du luthéranisme fut ordonnée ; les États 
d'Odensée (1527) décrétèrent la liberté de cons- 
cience, abolirent le célibat des ecclésiastiques, et 
brisèrent tout lien entre le clergé danois et le 
siège de Rome. 

Les pays les plus éloignés du nord, moins acces- 
sibles aux idées nouvelles , ne reçurent pas 
sans résistance cette révolution religieuse. Les 
Dalécarliens furent armés par le clergé contre le 
roi qu'ils avaient fait eux-mêmes. Les Norwé- 
giens et les Islandais ne virent dans l'introduction 
du protestantisme qu'une nouvelle tyrannie des 
Danois. Christian II, qui s'était réfugié aux Pays- 
Bas, crut pouvoir profiter de cette disposition. Cet 
homme, qui avait autrefois chassé avec des dogues 



184 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

un évèque fugitif, associait alors sa cause à la re- 
ligion catholique. Avec le secours de plusieurs 
princes d'Allemagne, de Charles-Quint et de quel- 
ques marchands hollandais, il équipa une flotte, 
débarqua en Norwége, et pénétra de là en Suède. 
Les Ilanséatiques armèrent contre les Hollandais, 
qui amenaient Christian. Repoussé, et obligé de 
se renfermer dans Opslo, il se rendit aux Danois, 
qui lui promirent la liberté, et le tinrent enfermé 
\ingt-neuf ans dans le donjon de Saenderbourg, 
sans autre compagnie qu'un nain. 

A la mort de Frédéric I" (1554), les évoques 
tentèrent un effort pour prévenir leur ruine im- 
minente. Ils essayèrent de porter au trône le 
plus jeune fils de ce prince, âgé de huit ans, qui 
n'était pas encore prévenu en faveur du luthéra- 
nisme, comme son aine (Christian III) ; on faisait 
valoir que cet enfant, étant né en Danemak, par- 
lait dès le berceau la langue du pays^ au lieu que 
son frère était considéré comme un Allemand. 
Cette lutte des évéques contre la noblesse, de la 
foi catholique contre la nouvelle doctrine, du pa- 
triotisme danois contre Tinfluence étrangère, en- 
couragea l'ambition de Lubeck. Cette république 
avait peu profité de la ruine de Christian II, Fré- 
déric avait créé des compagnies, Gustave favorisait 
les Anglais. L'administration démocratique, qui 
avait remplacé à Lubeck l'ancienne oligarchie, 
était animée de l'esprit de conquête plus que de 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 18S 

celui de commerce. Les hommes nouveaux qui h 
conduisaient, le bourgmestre Wullenwever et le 
commandant Meyer, naguère serrurier, conçurent 
le projet de renouveler dans un royaume la révo- 
lution démocratique qu'ils avaient faite dans une 
ville, de conquérir et de démembrer le Danemark. 
Ils confièrent la conduite de celle guerre révolu- 
tionnaire à un aventurier illustre, le comte Ciiris- 
tophe d'Oldenbourg, qui s'était signalé contre les 
Turcs ; il n'avait que son nom et son épée, mais il 
se consolait, dit-on, de sa pauvreté, en lisant 
Homère dans l'original. 11 entra dans le Danemark 
en soulevant les classes inférieures au nom de 
Christian II, aom magique, qui ralliait toujours 
les Catholiques et les paysans. Tout était tromperie 
dans cette guerre machiavélique : les démocrates 
de Lubeck nommaient au peuple Christian II, et 
ne pensaient qu'à eux-mêmes ; leur général Chris- 
tophe ne travaillait ni pour Christian ni pour 
Lubeck, mais pour ses propres intérêts. Les cala- 
mités de cette révolution furent telles, que la 
guerre du comte est restée une expression prover- 
biale en Danemark. L'effroi général rallia tous les 
esprits à Christian III. Le sénat, retiré dans le Jut- 
land, qui seul lui restait, l'appela du Holsiein, où 
il s'était retiré ; Gustave lui prêta des secours. Le 
jeune roi assiégea Lubeck elle-même, et la força 
de rappeler ses troupes. Les paysans, partout bat- 
tus, perdirent l'espoir de la liberté. Christian III 



186 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

entra à Copenhague après un long siège. Le sénat 
fit arrêter les évêques, les dèpoiylla de leurs 
biens, et leur substitua des surintendants, char- 
gés de propager la religion évangélique. Ainsi s'é- 
leva le pouvoir absolu de la noblesse par la défaite 
du clergé et des paysans. Christian III reconnut le 
trône électifs promit de consulter le grand-maître 
du royaume, le chancelier et le maréchal, qui 
devaient recevoir les plaintes contre le roi. La no- 
blesse danoise décida que là Norwége ne serait 
plus qu'une province du royaume. Le protestan- 
tisme y fut établi. Le puissant archevêché de Dron- 
theim étant devenu un simple évèché, lancien es- 
prit de résistance cessa de se manifester, si l'on 
excepte les troubles excités à Bergen par la tyran- 
nie des facteurs hanséatiques, et le soulèvement 
des paysans, que Ton forçait de travailler aux 
mines sous les ordres des mineurs allemands. 

La pauvre Islande, entre ses neiges et ses vol- 
cans, essaya aussi de repousser la nouvelle foi 
qu'on voulait lui imposer. Les Islalidais avaient 
pour la domination danoise la même répugnance 
que les Danois pour l'influence allemande. Les 
évêques Augmond et Ameson résistèrent à la tête 
de leur peuple, jusqu'à ce que les Danois eussent 
tranché la tête au second. Ameson n'était point 
estimé pour la régularité de ses mœurs ; mais il 
fut pleuré comme l'homme du peuple et comme 
un poëfe national : c'est lui qui, dès 1528, avait 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 1» 

introduit Finiprimerie dans cette lie reculée. 
La révolution religieuse et politique du Dane- 
mark s affermit ainsi partout, malgré une nou- 
velle tentative de Charles-Quint en faveur de l'é- 
lecteur Palatin, mari de sa nièce, fille de ChristianU. 
Enfin, l'alliance de Christian III avec les Protes- 
fants d'Allemagne et avec François P' décida 
l'Empereur à le reconnaître. Il obtint pour ses 
sujets des Pays-Bas la liberté de naviguer dans ia 
Baltique; dernier coup porté à la ligue hanséati- 
que, et dont elle ne devait point se relever. 



CDAPITRE IX 



GALTIV. LA RÉFORME EN FRANCE, EN ANGLETERRE, EN ECOSSE, 
AUX PATS-BAS, JDSQd'a LA 8A JNT-BARTIIÉLRHT, 1555-i5TSt. 



La Réforme, à son premier âge, n'avnit guère 
fait que détruire ; dans le second, elle essaya de 
fonder. A son début, elle avait composé avec la 



* Séparer, dans la seconde moitié du XVÏ* siècle, l'histoire de 
TEspagne et des Pays-Bas, de la France, de l'Angleterre et de l'É- 
cosse, ce serait se condamner à de continuelles répétitions. Ce- 
pendant, pour faciliter renseignement, nous donnons à part le 
programme de ces diverses histoires. On y trouvera beaucoup de 
dates et de faits de détails, qui ne pouvaient entrer dans un ta- 
bleau général de cette période. 

§ I. — Révolutions et guore des Pays-Bas. 1556-1609. 

Situation géographique des Pays-Bas. Peuple Belge (grands:, no- 
bles, bourgeois, manufacturiers); peuple Batave (bourgeois, coin* 
mergants ou marins). Diversité de leurs constitutions et privilèges. 
Leur industrie commerciale dans les derniers siècles du moyen 
ftge. Leur esprit de résistance encouragé par les localités d'un pays 
couvert de villes populeuses et coupé par de canaux. — État da 
Pays-Bas depuis la mort de Charles-le-Téméraire. 1477, Marie 
de Bourgogne épouse Maximilien d'Autriche, 1481. A la mort de 
cette princesse, les États de Flandre prennent la tutelle de ses en- 
fants. Guerres de Maximilien contre la France. 1488, Maximilien 
prisonnier de ses sujets à Bruges. — Administration popnls^re 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 180 

puissance civile; la réforme luthérienne avait, 
sous plusieurs rapports, été l'ouvrage des princes 
auxquels elle soumettait l'Église. Les peuples atten- 



de Philippe-le-Beau et de Charles-Quint. Charles complète les dix- 
sept provinces des Pays-Bas, par la réunion d'Ûtrecht et d'Over- 
Ysscl, 1527, de Groningue et de Gueldre, 1543; il les met sous la 
protection du corps germanique, et en proclame l'indissolubilité, 
1548-49. Vers la fin de son règne, il persécute les Protestants. — 
Sous Charles-Quint, prince flamand, les Flamands ont gouverné 
en Espagne, en Italie, en Allemagne. Philippe II, prince castillan, 
entreprend de les soumettre aux lois et aux mœurs de l'Espagne. 
— Un des caractères les plus remarquables de la révolution des 
Pays-Bas, c'est que les insurgés offrent en vain de se soumettre à 
la France, à la branche allemande de la maison d'Autriche, à 
l'Angleterre, et se décident enfin, faute d'un souverain, à rester 
en république. Elisabeth les refuse, dans l'opinion qu'indépen- 
dants ils résisteront mieux à l'Espagne ; elle ne prévoit pas que la 
Hollande va devancer l'Angleterre dans l'empire des mers et le 
commerce du monde. — Division : 1» 1556-1567, Troubles qui 
préparent la guerre civile. 2» 1568-1570, Guerre civile avant 
Vunion d'Utrecht 3* 1579-1609, Suite de la guerre civile jusqu'à 
la trêve ; Vunion d*Utrecht donne aux insurgés du Mord le carac- 
tère de nation ; la victoire leur est assurée par la diversion des 
Espagnols en France. — 1556-1567. 1556, Avènement de Phi- 
lippe II. Nouveaux évêchés, persécution des Protestants, inquisi- 
tion, séjour des troupes espagnoles. Marguerite de Parme, 
gouvernante; ministère de Granvelle. Chefs des mécontents: 
Guillaume-le-Taciturne, prince d'Orange, les comtes d'Egmont et 
de Hom. 1563, Rappel de Granvelle. 1566, Compromis de Bréda. 
Gueuserie. — 1567-1573, Tyrannie du duc d'Albe. Conseil de$ 
troubles. Exécution, confiscation. Fuite du prince d'Orange et de 
cent mille personnes. Gueux marins, gueux des bois, — 1568-1579; 
1568-69, Guerre civile. Tentative du prince d'Orange et de son 
frère. Supplice des comtes d'Egmont et de Hom. 1569, Les nou- 
velles taxes étendent l'insurrection. 1572, Piise de Briel par les 
gueux marins. Révolte de la Zélande et de la Hollande; union de 
Dordrechl. Siège de Harlem. — 1574-1576, Modération de Ré- 
quesens, successeur du duc d'Albe. Défaite et mort de Louis et de 
Henri de Nassau, à Mocker. Invasion de la Hollande et de la Zélande. 
Siège de Leyde. 1576, Pillage d'Anvers. Pacification de Gand ; union 

11. 



190 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

daient une réforme qui fût à eux ; elle leur fut 
donnée par Jean Calvin, protestant français réfugié 
à Genève. La première avait conquis rAlIemagne 

des provinces belges et bataves. — 1577-1578, Don Juan d'Autri- 
che. Sa conduite artificieuse. L'archiduc Halhias appelé dans les 
Pays-Bas. — Le prince de Parme succède à don Juan, 1579. — 
1579-1609. 1579, Union d'Utrechi. Fondation de la répubUquedes 
Sept Provinces-Unies. 1580, Le duc d'Anjou appelé par la républi- 
que. 1581, Déclaration d'indépendance. Perfidie et départ du duc 
d'Anjou. 1584, Guillaume assassiné. — Succès du prince de 
Parme; siège d'AuYers» 1585. 1586, traité des Provinces-Unies 
avec Elisabeth; inhabileté et trahison de Leicester. (1588, Phi- 
lippe II attaque en vain l'Angleterre. 1591-1598, Il divise ses for- 
ces en prenant part à la guerre civile de France.) 1592, Mort du 
prince de Parme. 1588-1609, Succès de Maurice, fils deGuillaume- 
le Taciturne. 1595, Ligue de Henri IV avec les Provinces-Unies, 
contre l'Espagne. 1598 (Paix de Vervins), mariage de l'archiduc 
Albert, gouverneur des Pays-Bas, avec Claire-Isabelle-Eugénie, 
fille de Philippe II, à laquelle il transfère la souveraineté des 
Pays-Bas. Mort de Philippe II, Phiuppb III. Les Espagnols arment 
contre eux leurs alliés d'Allemagne. 1600, Les États-Unis pren- 
nent TofTensive. Siège et bataille de Nieuport. 1601-1604, Siège 
d'Ostende. 1606, Campagne savante de Spinola. — 1607-1609, Né- 
gociations pour la paix. Victoire navale de Gibraltar. 1609, Trêve 
de douze ans, conclue sous la médiation de Henri IV. 

§ U. — État intérîeiir de la France depuis le milieu du xv* siècle, 
1450-1559. — Troubles de religion. — Guerres civiles et étrangères, 
1559-1610. 

Le pouvoir royal, relevé par Charles VU et par Louis XI, après 
les guerres des Anglais, devient absolu entre les mains de leurs 
quatre successeurs, et se dissout dans les guerres de religion, 
jusqu'à ce que, relevé de nouveau par Henri IV et par Richelieu, 
il triomphe et s'affermisse sous Louis XIV. — Développement ra- 
pide de la richesse nationale, après les périodes de troubles, sous 
Louis XII, sous Henri IV, sous Louis XIV. — Augmentation des 
dépenses nécessitées surtout par celle des forces militaires. ^ 
Augmentation des forces militaires, Charles VII, 1,700 hommes 
d'armes, francs archers, François I*', 3,000 lances, 6,000 chevaur 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE HOJ)ER!IE. 191 

du nord, la seconde bouleversa la France, les 
Pays-Bas, l'Angleferre et TÉcosse. Partout elte 
rencontra un opiniâtre adversaire dans la puis- 
sance espagnole, que partout elle vainquit. 

légers et souvent iS i 15,000 Suisses. — Loob XI a substitué Tiii- 
fanterie mercenaire des Suisses à l*infaiiterie naUonale des ffanot* 
archers; François I*' substitue les lansdknechts aux Suisaea, et 
lorsque les landsknechts ont été détruits à Pavie, il forme une in- 
flmterie nationale, sous le nom de légion» prtmmeiaUs (l^Sé). — 
Augmentation des impôts. Charles VII» moins de deux mtlIioiiB. 
— Louis XI, cinq millions. — François I**, presque neuf mil- 
lions. (Dépense : neuf millions et demi.) Les ressources ont con- 
sidérablement augmenté, mais non pas en proportion des dépen- 
ses. — Moyens et ressources. Pour subvenir à ces dépeuMS, les 
rois ne convoquent point les États- Généraux, depuis U84 (asaem- 
blés une seule fois à Tours, en 1506, et seulement pour annuler 
le traité de Blois). Ils leur substituent des assemblées de imita- 
bles (1526, 1558), et le plus souvent lèvent de l'argent par ides 
ordonnances qu'ils font enregistrer au parlement de Paris. — Le 
parlement de Paris, affaibli sous Charles VII et Louis XI, paria 
création des parlements de Grenoble, Bordeaux et Dijon (145il, 
1462, 1477); sous Louis XII, par celle des parlements de Rouen et 
d'Aix (1499, 1501]. II reçoit de François I** la défense de s'ocea- 
per d'affaires politiques (1527). D'ailleurs la vénalité et la nuilli- 
plication des charges lui ôtent de son influence. — Quatre moyens 
d'obtenir de l'argent : augmentation des impôts, emprunts, aliS- 
nation du domaine royal, vente des charges de finances et de ju- 
dicature. — Louis XII, le Père du Peuple ^ diminue d'abord les 
impôts et vend les offices de finances (1499); mais 'il est foreé, 
vers la fin de son régne, d'augmenter les impôts, de faire des 
emprunts et d'aliéner les domaines royaux (1511, i514). — Le 
règne de François I*' est l'apogée du pouvoir royal, avant Riche- 
ieu. — 1515, Concordat. 1539, Ordonnance qui restreint les juri- 
dictions ecclésiastiques. — Police organisée. 1517, (Ordonnance 
sur la chasse. — Nouveaux impôts (particulièrement en 1523), 
Vente et multiplication de charges des judicatures (1515, 4522* 
1544). Premières rentes perpétuelles sur IHôtel-de-Ville. 1532, 
1544, Aliénatiofi des domaines royaux. Loterie royale. — Henri II, 
forcé d'abolir la gabelle dans les provinces au-delà de la Loiie, 
impose les églises, aliène les domaines (1522, 1559), crée ungnmd 






idi PRÉCIS DE L'IIISTOIKE MODEUNE. 

Lorsque Calvin passa de Nérac à Genève (1555), 
il trouva celte ville affranchie de son évoque et 
du duc de Savoie, mais entretenue dans la plus 

nombre de tribunaux (1552, 1555, 1559), double toutes les ch:r« 
ges du parlemen% tous les offices de finances (1553), et iait dés 
emprunts aux villes. Dette de 43 millions. La dépense excède la 
recette de 2 millions et demi par an. — Les progrès du calvi- 
nisme sont une cause de révolution encore plus active que l'em- 
barras des finances. 1555, premières persécutions. 1545, massacre 
des Yaudois. 1551, édit de Cbâteaubriant. 1552, arrêt du parle- 
ment cQntre les écoles ftuissomnères.. Établissement de Flnqui^i- 
tion. 1558, les Protestants font une procession publique dans 
Paris. 1559, le roi saisit lui-même dans le parlement plusieurs 
conseillers. 

Troubles de religion, I" période. 1559-1570, crise religieuse et 
financière; rivalité de puissance entre les Guises, les Bourbons et 
Catherine de Médicis. II. 1570-1577, lutte des deux religions; elle 
est moins mêlée,, dans cette période, d'intérêts politiques. III. 
1577-1594, faction anarchique de la Ligue. Philippe II|porte son 
ambition sur la couronne de France. L& monarchie française est 
sur le point de se dissoudre ou de dépendre de l'Espagne. 
Henri IV la sauve de ce double danger. IV. 1594-1 61 0, Henri lY 
réunit la France, la rend de nouveau formidable, et se prépare à 
achever l'abaissement de la maison d'Autriche, lorsqu'il est assas- 
siné. — François II. 1560, les Guises gouvernent par l'ascendant 
de leur nièce Blarie Stuart sur le jeune roi. Leurs intelligences 
avec Philippe U. Opposition des Bourbons (le roi de Navarre et 
le prince de Condé) appuyés des Châtillons (Goligni et Dandeiot), 
de la petite noblesse et des protestants. Versatilité de Catherine 
de Médicis, modération de L'Hôpital, également impuissantes. 
Embarras des Guises. Ils reprennent les domaines aliénés, mais 
sont forcés de supprimer l'impôt qui entretenait les cinquante 
mille hommes, c'est-à-dire de désarmer le gouvernement au mo- 
ment où la révolution éclate. — Conjuration d'Amboise. L'Hôpi- 
tal, chancelier. Il adoucit l'édit de Cbâteaubriant par celui de 
Romorantin. Arrestation du prince de Condé. — 1560"1574. Char- 
les IX. Régence de Catherine de Médicis. États-Généraux d'Or- 
léans. Colloque de Poissy. Édit de janvier (favorable aux protes- 
tants). Guise, profitant de l'indignation des catholiques, ressaisit, 
comme chef de parti, le pouvoir qu'il a perdu, comme ministre, à 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 103 

violenle fermenlation par les complots àesmamelus 
(servi les), et par les insultes continuelles des 
gentilshommes de la Confrérie de la Cuiller. II en 



la mort de François II; le parti opposé a perdu son unité par 
l'abjuration du roi de Navarre et la défection de Montmorency. 
Massacre de Yassi. Première guerre civile^ 1562-1563. — Forces 
des deux partis. La cour domine dans l'Ile-de-France, la Picar- 
die, la Champagne, la Bretagne, la Bourgogne, la Guyenne. Les 
protestants dominent dans l'occident et le midi, surtout dans les 
villes de Rouen, Orléans, Blois, Tours, Angers, le Mans, Poitiers, 
Bourges, Angoulême, La Rochelle, Montauban et Lyon. Ainsi iso- 
lés, ils ne peuvent facilement donner la main aux pi::otestants de 
TAlIemagne et des Pays-Bas. Les catholiques reçoivent des secours 
de Philippe II et du Pape, des ducs de Savoie, de Ferrare, de 
Mantoue, de Toscane. Ils louçnt des troupes allemandes; mais 
l'Empire favorise les protestants, dans l'espoir qu'ils livreront les 
Trois Èvèchés, comme ils livrent le Havre aux Anglnis. Les pro- 
testants reçoivent des troupes de la reine d'Angleterre, du land- 
grave de Hesse, surtout de l'Électeur palatin. — 1562, siège de 
Rouen, bataille de Dreux. — 1563, arassinat de Guise. La reine 
ne craint plus que les protestants et conclut a\ec eux la Conven- 
tion d'Amboise. — 1563-1567, les catholiques de la Guicnne et du 
Languedoc forment, sous Tinspeclion du parlement de Toulouse, 
une association qui sera le premier modèle de la Ligue. Détresse 
de la cour, qui vend pour iOO.UOO écus de rentes de biens ecclé- 
siastiques. — Dépense, 18 millions; recette 10 millions. — La 
paix est troublée par les poursuites des Guises contre Coligni, 
par l'augmentation des gardes-suisses et la création des gardes- 
françaises, par l'ambassade du Pape, de Philippe II et du duc de 
Savoie, par le complot tramé pour livrer à Philippe II Jeanne 
d'Albret et son fils; enfin par l'Édit de Roussiilon, qui modifie la 
Convention d'Amboise, 1564. Voyage du roi et de sa mère dans les- 
provinces méridionales, 1564-1565. Entrevue de Catherine de 
Médicis avec le duc d'Albe, à Rayonne. — 1567, 156$, la cour 
lève des troupes et appelle six mille Suisses. Seconde guerre^ 
1567. Les protestants veulent s'emparer du roi, perdent Orléans ; 
ils sont défaits à Saint-Denis, ne peuvent prendre Chartres, et la 
cour les amuse par la paix de Longjumeau, qui confirme celle 
d'Amboise. 1568, elle ne renvoie point les troupes étrangères, et 
les protestants ne rendent point les places dont ils sont maîtres. 



i94 PRÉCIS DE L'BISTOIRE MODERNE. 

devint l'apôtre et le législateur (1541-64), se por- 
tant pour juge entre le paganisme de Zwingle et le 
papisme de Luther. L'Église fut une démocratie. 



La tentathe de &ire payer aux chefs des protestants les frais de 
la guerre et de saisir en Bourgogne Condé et Golîgni décide la 
troisième guerre, 1568-1570. L'Hôpital rend les sceaux. L'ann^ 
protestante paie elle-même ses auxiliaires allemands. La Rochelle 
devient leur point d*appui, 1569, les protestants Taincos à Jarrac 
(mort de Condé], et & Nontcontour (blessure de Goligni). fleuri 
de Béam à la tête du parti protestant, dont Coligni est le véritable 
chef. — Le roi abandonné parles troupes italiennes et espagno- 
les, les protestants sur le point de Têtre par les troupes alleman- 
des, concluent la paix à Saint-Germain, 1570. Conditions avanta- 
geuses pour les protestants : culte libre dans deux villes par 
provinces, places de sûreté (La Rochelle, Montauban, Cognac et 
La Charité ; mariage projeté du roi de Navarre; espérance donnée 
à Coligni de commander les troupes que la cour enverrait au se- 
cours des protestants des Pays-Bas. — 1570-1577, les protestants 
attirés à Paris par le maiiage du roi de Navarre. 1572, Saint-Bar- 
thélémy La cour laisse aux protestants le temps de reprendre 
courage, et constate sa faiblesse en assiégeant inutilement La IUh 
chelle, 1573. — Création du parti des Politiqtteê, qui devient 
bientôt l'auxiliaire des protestants. Des deux ft-éres du roi, Tainé 
est éloigné pour un an de la France (par la royauté de Pologne); 
le plus jeune se met à la tête des Politiques. 1574, mort de Char- 
les IX. — 1574-1589, Henri IIL Fuite de Henri de Navarre et du 
duc d'AIençon. — La versatilité de Henri III, la conduite du duc 
d'Âlençon, qui se met à la tête des protestants de France, et en- 
suite de ceux des Pays-Bas, décident le parti catholique à cher- 
cher un chef hors de la famille royale. Le traité de 1576 déter- 
mine la formation de la Ligue. Par ce traité, le roi cède à son 
frère l'Anjou, la Touraine et le Berri; liberté du culte partout, 
excepté à Paris; chambre mi-partie dans chaque parlement; vil- 
les de sûreté, Angoulême, Niort, La Charité, Bourges, Saumur et 
Mézières, où les protestants mettront des garnisons payées par le 
roi. (Pour tout ce qui suit, voyez les tableaux synchroniques XII 
et XIII). — 1577-1594. 1577, formation de la Ligue, Henri de 
Guise le Balafré. Politique de Philippe II. États de Biois. Henri IH 
se déclare chef de la Ligue. — 1577-1579, cinquième et sixième 
guerres. Prise de Cahors. — 1580, septième guerre. — 1584, 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 195 

et l'État s'y absorba. Le calvinisme eut, comme la 
religion catholique, un terrain indépendant de 
toute puissance temporelle* L'alliance de Berne 



Kort du duc d'Anjou (auparavant due d'Alençon.) Prétentions du 
cardinal de Bourbon, espérances secrètes de Henri de Guise et de 
Philippe II. 1585, traité de Henri III avec les ligueurs, conclu à 
Kemours. — 1586-1598, huitième guerre, 1587, bataille de Cou- 
tras. Succès de Henri de Guise. Organisation de la Ligue. Conseil 
des Seize. 1588, journée des Barricade^. États de Blois. Assassi- 
nat de Henri de Guise. 1589, alliance de Henri III et du roi de 
Navarre. Siège de Paris. Assassinat de Henri III. Extinction de la 
branche des Valois (132S-1589). Dissolution imminente de la mo- 
narchie. — 1589-1610, Henri IV, roi de France et de Navarre, 
premier roi de la maison de Bourbon. Charles X, roi de la Ligue. 
Mayenne. Combat d'Arqués. — 1590-1592. Bataille d'Ivry. Sièges 
de Paris, de Rouen. Savantes campagnes du prince de Parme, qui 
sauve ces deux places. Combat d*Aumale. — 1593, états de Paris. 
Philippe II demande le trône de France pour sa fille. Abjuration 
de Henri IV. 1594, 11 entre à Paris. — 1594-1610. Soumission de 
la Normandie, de la Picardie, de la Champagne, de la Bourgogne, 
de la Provence et de la Bretagne; des ducs de Guise, de Mayenne 
et de Mercœur. 1594-1508, Henri IV reconnu par le Pape. — 1595, 
1598, guerre contre les Espagnols. Ils prennent Cambrai, Calais, 
Amiens. 1598, Paix de Vervins (malgré Elisabeth et les Hollan- 
dais). Philippe II perd ses conquêtes, excepté le comté de Charo- 
lais. ^- Édit de Nantes; les réformés obtiennent Texercice public 
de leur culte, et tous les droits civils ; ils conservent leur impor- 
tance, comme parti politique. — 1600-1610. — 1600-1601, con- 
quêtes sur le duc de Savoie. Mariage du roi avec Marie de Médi- 
ois. 1602, conspiration de Biron. 1604, conspiration de la famille 
d'Entraigues. — Médiation du roi entre le Pape et Venise, 1607 ; 
entre TEspagne et les Provinces-Unies, 1609. Ses projets pour 
l'abaissement de la maison d'Autriche, et pour Torganisation de la 
république européenne. 1610, assassinat de Henri IV. — Admi- 
nitiration de Henri IV: état des finances à son avènement. Ten- 
tatives de réforme. — 1596, assemblée des notables de Rouen. 
Le roi confie les finances à Sully. Ordre et économie. Agriculture 
protégée (Olivier de Serres). Manufactures nouvelles. Encourage-* 
ments donnés au commerce et aux arts. 1604, traité de commerce 
avec le Sultan. Canal de Briare. Embellissements de Paris. Ré- 



190 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

et de Fribourg permettait au réformateur de prê- 
cher à l'aise derrière les lances des Suisses. Posté 
entre l'Italie, la Suisse et la France, Calvin ébranla 



forme de la justice. 1603, édit contre les duels. iôOi, institution 
de la Paulette. — Colonies (1557, au Brésil; 1564, dans la Flo- 
ride), à Cayenne, au Canada. Fondation de Québec, en 1608. — 
Prospérité de la France, et son état formidable à la fin du règne 
de Henri lY. 



8 III. — Rivalité de TÂngleterre, de l'Ecosse et de TEspagne. 
Régne d'ÉUsabeth, 1558-1603. • 

L'intervention de l'Angleterre dans les affaires du continent, 
j'isque-là bornée et capricieuse, s'étend et devient régulière sona 
Elisabeth. L'intérêt politique, en Angleterre comme en Espagne, 
est subordonné à l'intérêt religieux/ — Dangers qui entourent 
Elisabeth. Légitimité de sa naissance contestée. Prétentions de 
Marie Stuart, reine d'Ecosse (et bientôt de France}, au trône 
d'Angleterre. Philippe II, après avoir recherché la main d'Ëlisa- 
belh, fait cause commune avec Marie Stuart dès qu'elle n*est plus 
reine de France (depuis 1560). — Mécontentement des catholiques 
et des calvinistes d'Angleterre. Lorsque l'Ecosse est fermée aux 
intrigues de Philippe II, l'Irlande révoltée favorise le débarque- 
ment des troupes espagnoles — Tandis que le protestantisme 
affaiblit la France, la Suisse, l'Allemagne, il a fortiûé l'Angle- 
terre, où le souverain est resté armé de toute la puissance de l'an- 
cienne hiérarchie. — Elisabeth diffère trente ans (de 1558 à 1588) 
la guerre ouverte avec l'Espagne; mais elle soulève les protès-' 
tants d'Ecosse, secourt faiblement ceux de France, et encourage 
puissamment ceux des Pays-Bas, auxquels elle est liée de plus 
par l'intérêt du commerce anglais. La guerre éclate enfin; elle 
développe les forces de l'Angleterre, et lui assure la libre navi- 
gation des mers. ~ 1558, avènement d'Elisabeth. 1559. elle fonde 
l'Église anglicane. Son intervention dans les guerres de France 
et des Pays-Bas. (Voy. plus haut,) — 1559-1587, sa rivalité avec 
Marie Stuart. Troubles de l'Ecosse presbytérienne. 1560, traité 
d'Edimbourg et abolition de la religion catholique. Marie renonce 
aux armoiries d'Angleterre. — 1565, mariage de la reine d'E- 
cosse avec Darnley, bientôt assassiné. 1567, Jacques YI proclamé 



PBECIS DE L'HISTOIRE MODERNE, 197 

fout rOccident. Il n'avait ni rimpéinosifé, ni la 
bonhomie, ni les facéties de Luther. Son style 
était Iriste et amer, mais fort, serré, pénétrant. 



par les Écossais révoltés. — Marie se réfugie en Angleterre, oà 
elle est retenue prisonnière par Elisabeth, 1568-1587. Conspira- 
tions en sa faveur. 1587, Marie Sluart décapitée. — 1588-1005. 
Philippe II entreprend la conquête de TAnglcterre. 1588, destruc- 
tion de la fioUe invincible. 1589, expédition du Portup-al; 1596, 
de Cadix; de France, 1591-1597. In9 , révoltj d'Irlande, excitée 
par l'Espagne. 1601, mor* du comte d'Essex. 1603, mort d'Elisa- 
beth, et fin de la maison, de Tudor. — Administration d'Elisa- 
beth, Étendue de la prérogative royale. Elle contient les dissidents, 
mais avec moins de cruauté que Henri YIII, et ne réprime les 
Puritains qu'après sa victoire sui' la flotte invincible. Par son éco- 
nomie, elle acquitte les dettes des gouvernements précédents 
[4 millions sterling), favorise l'essor du commerce et de l'indus- 
trie, et plutôt que d'assembler fréquemment le parlement, elle 
recourt aux monopoles, aux emprunts, etc. La marine anglaise 
portée de 42 bâtiments à 1232. Brillantes expéditions de Uawkins, 
Forbisher, Davis, Drake et Gavendish. 1584, premiers établisse- 
ments dans l'Amérique septentrionale. 

S IV. — État des quatre puissances belligérantes après la seconde lutte 
de la Réforme, et suites prochaines de cette lutte. 

Espagne. Administration intérieure de Philippe II. Ses revenus 
surpassent ceux de tous les princes chrétiens réunis, et plusieurs 
de ses entreprises échouent faute d'argent. — 1568, mort de 
don Carlos. 1568-71, extermination des Maures de Grenade. — 
1580, conquête de Portugal, qui ne compense pas la perte des 
Pays-Bas. (Décadence du Portup^al, insensible sous Jean III, 1521- 
1557 ; rapide sous Sébastien, 1557-1578, qui périt dans une expé- 
dition contre les Maures d'Afrique, 1578. 1580, Henri le cardinal* 
Victoire du duc d'Albe sur Antonio de Grato, à Alcantara. 1591, 
soulèvement des Aragonais. Le justiza mis à mort par ordre de 
Philippe II. — Règne des favoris, de Lerme sous PHILIPPE III, 
1598-1621; d'Olivarès sous PHILIPPE IV, (1621-1665.) Épuisement 
de l'Espagne sous le rapport des métaux précieux et sous celui de 
la population (Foy. les années 1600, 1603, XIV« et XVI* tableaux 



198 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Conséquent dans ses écrits plus que dans sa 
conduite, il commença par réclamer la tolérance 

synchroniques). L'Espagne ne produisant plus de quoi acheter les 
métaux de l'Amérique, ils cessent de renrichir. De tout ce qu'on 
importe en Amérique, un vingtième au plus est manufactura en 
Espagne. A Séville, les seize mille métiers qui trayaillaient la 
laine et la soie vers 1556 sont réduits à 400 vers 1621. — L'Es- 
pagne chasse, en 1609, un million de sujets industrieux [les Van- 
res de Valence), et se voit forcée d'accorder une trêve de dons» 
ans aux Provinces-Unies. — La marine espagnole, forte de mille 
vaisseaux, vers 1520, est réduite de 1588 à 1639 [batailles des 
Dunes). L'infanterie espagnole cède la prééminence à rinfknterie 
française, surtout depuis 1643 [bataille de Rocroi). — 1640, ré- 
volte de la Catalogne. Révolution de Portugal : avènement de la 
maison de Bragance, dans la personne de Jean IY. — Pramneet» 
Unie$, 1609-1621. La nouvelle république prend un accroissement 
rapide de prospérité et de grandeur ; mais le principe de sa dé- 
cadence s'annonce déjà par les querelles du stathouder et du syn- 
dic. — Maurice et Barnevelt. Gomaristes et Arminiens. 1618-1619, 
synode de Dordrecht ; 1619, Barnevelt décapité. 1621-1648, re- 
nouTellement de la guerre avec l'Espagne. Spinola, Frédéric 
Henri. 1625, prise de Breda, par les Espagnols. 1628, prise de 
Bois-Ie-Duc par les Hollandais. Bataille de Berg-op-Zoom. 1622 
prise de Naëstricbt. — 1655, alliance des Provinces-Unies avec 
la France, pour le partage des Pays-Bas espagnols. Voyez, pour 
la suite de cette guerre, les pages 95, (6, etc. — Philippe il, en 
fermant aux Hollandais le port de Lisbonne, les a forcés de cher- 
cher aux Indes les denrées de l'Orient. 1595, eipédition de Cor- 
nélius Houtman. 1602, Compagnie des Indes orientales. D'abord 
établie dans les lies, elle s'étend sur les cètes du continent 
1()19, fondation de Batavia. 1621, Compagnie des Indes oocidenta- 
le.«i. 16'0-1640, tentatives sur le Brésil. Établissements dans les 
îles de rAmérique. •— 1648, pais de Munster : l'Espagne recon- 
naît l'indépendance des Provinces-Unies, leur laisse leurs con- 
quêtes en Europe et au-delà des mers, et consent à fermer 
l'Escaut — France et Angleterre. La tranquillité intérieure de 
ces deux royaumes et leur importance politique semblent atta- 
chées à la vie de leurs souyerains. Henri IY et Elisabeth. — En 
France, les protestants et les grands ont été contenus plutôt 
qu'affaiblis. Double résultat de la mort de Henri IY : 1* La France» 
de nouveau faible et divisée, se rouvre à l'influence espagnole 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 199 

auprès de François P' *, el finit par brûler Servet. 
D'abord les Yaudois, et toutes les populations 
ingénieuses et inquiètes du midi de la France, qui 
avaient les premières essayé de secouer le joug 
au moyen âge, se rallièrent à la nouvelle doctrine. 
De Genève et de Navarre, elle s'étendit jusqu'à la 
ville commerçante de La Rochelle, jusqu'aux cités 
alors savantes de l'intérieur, Poitiers, Bourges, Or- 
léans; elle pénétra jusqu'aux Pays-Bas, et s'asso- 
cia à ces bandes de Riderikers qui couraient le 
pays en déclamant contre les abus. De là, passant 
la mer, elle vint troubler la victoire de Henri VIII 
sur le Pape, elle s'assit sur le trône d'Angleterre 
avec Edouard VI (1547), tandis qu'elle élait portée 
par Knox dans la sauvage Ecosse, et ne s'arrêtait 
qu'à l'entrée des montagnes, où les Highlanders 
conservèrent la foi de leurs ancêtres avec la haine 
des Saxons hérétiques. 

jusqu'au ministère de Richelieu; 2* la guerre religieuse, qui 
doit embraser l'Europe, éclatera plus tard, mais elle se prolon- 
gera, faute d'un puissant modérateur qui la domine et la dirige. 
— En Angleterre, la nécessité de la défense nationale et le carac- 
tère personnel d'Elisabeth ont rendu le pouvoir royal sans bor* 
nés; mais le changement de mœurs, l'importance croissante des 
communes, le fanatisme des Puritains, amèneront, sous des prin- 
ces moins fermes et moins habiles, le bouleversement du 
royaume. — Dès la mort d'Elisabeth et de Henri IV, nous pouvons 
apercevoir de loin la révolution d'Angleterre et la guerre de 
Trente ans. 

' PrœfaHo ad chriilianisiimum regem guâ hic ei liber pro 
eonfusione fidei offertwr. Ce morceau éloquent ouvre son livre 
dans VlntHtution chrétienne, publié en 1536, qu'il a traduit lui-' 
même. 



200 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Les assemblées furent d^abord secrètes. Les pre- 
mières qui eurent lieu en France se tinrent à Paris, 
rue Saint-Jacques (vers 1550); bientôt elles se 
multiplièrent. Les bûchers n'y faisaient rien ; 
c'était pour le peuple une trop grande douceur 
d'entendre la parole de Dieu dans sa langue. Plu- 
sieurs étaient attirés par la curiosité, d'autres 
par la compassion, quelques-uns tentés par le 
danger même. En 1550, il n'y avait qu'une Église 
réformée en France ; en 1561, il y en eut plus de 
deux mille. Quelquefois ils s'assemblaient en 
plein champ au nombre de huit ou dix mille per- 
sonnes; le ministre montait sur une charrette ou 
sur les arbres amoncelés; le peuple se plaçait 
sous le vent pour mieux recueillit* la parole, et 
ensuite, tous ensemble, hommes, femmes et en- 
fants, entonnaient des psaumes. Ceux qui avaient 
des armes veillaient alentour, la main sur Tépée. 
Puis venaient les colporteurs qui déballaient des 
catéchismes, des petits livres et des images contre 
les évoques et les Papes ^ 

Ils ne s'en tinrent pas longtemps à ces assem- 
blées. Non moins intolérants que leurs persécu- 

* C'était» par exemple, le cardinal de Lorraine tenant dans un 
sac le petit François II, qui tâchait de passer la tète pour respi- 
rer de temps en temps. Aux Pays-Bas, on vendait le cardinal Gran- 
velle, principal ministi*e de Philippe, couvant des œufs d*où sor- 
taient des évoques en rampant, tandis que le diable planait sur sa 
tête, le bénissait et disait : Voici mon fils bien-aimé. Mém. de 
Condé, II, 656; et Schiller, Histoire du soulèvement des Pays 
Bas, liv. n, chap. i. 



PIIËCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. m 

teurs, ils voulurent exlcrminer ce qu'ils appe- 
laient Yidolâtrie. Us commencèrent à renverser 
les autels, à brûler les tableaux, à démolir les 
églises. Dès 1561, ils sommèrent le roi de France 
d'abattre les images de Jésus-Christ et des saints ^ 

Tels étaient les adversaires que Philippe II en- 
treprit de combattre et d'anéantir. Partout il les 
rencontrait sur son chemin : en Angleterre, pour 
l'empêcher d'épouser Elisabeth (1558) ; en France, 
pour balancer la puissance des Guises ses alliés 
(1561); aux Pays-Bas, pour appuyer de leur fa- 
natisme la cause de la liberté publique*. 

Au caractère cosmopolite de Charles-Quint avait 
succédé un prince tout castillan, qui dédaignait 
toute autre langue, qui avait en horreur toute 
croyance étrangère; à la sienne, qui voulait établir 
partout les forines régulières de Tadministration, 
de la législation, de la religion espagnole. D'abord 
il sétait contraint pour épouser Marie, reine d'An- 
gleterre (1555), mais il n'avait pas trompé les 
Anglais. Le verre de bière qu'il but solennellement 
à son débarquement, les sermons de son confes- 
seur sur la tolérance, ne lui donnèrent aucune 
popularité. On en crut plutôt les bûchers élevés 
par sa femme. Après la mort de Marie (1558), il 
ne dissimula plus, il introduisit des troupes espa- 
gnoles aux Pays-Bas, y maintint l'Inquisition, et à 

« Mém. deCondé, liv. lU, pag. 101. 
* Surtout depuis 1563. . 



202 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

son départ déclara en quelque sorte la guerre aux 
défenseurs des libertés du pays dans ia personne 
du prince d'Orange*. Enfin il s'unit avec Henri II 
contre les ennemis intérieurs, qui les menaçaient 
également, en épousant sa fille, Elisabeth de France 
(paix de Cateau-Cambrésis, 1559). Les fêtes de 
cette paix menaçante furent marquées d'un carac- 
tère funèbre. Un tournoi fut donné au pied même 
de la Bastille, où le protestant Anne Dubourg atten- 
dait la mort. Le roi fut blessé^ et le mariage se fil 
la nuit à Saint-Paul pendant sonagonie'.Philippell, 
revenu dans ses États pour n'en plus sortir, fit 
construire, en mémoire de sa victoire de Saint- 
Quentin, le monastère de TEscurial, et y consacra 
cinquante millions de piastres. De sept lieues on 
découvre le sombre édifice, tout bâti de granit. 
Nulle sculpture n'en pare les murailles. La har- 
diesse des voûtes en fait toute la beauté. La dispo- 
sition des bâtiments présente la forme d'un gril'. 
A cette époque, les esprits étaient parvenus en 
Espagne au dernier degré d'exaltation religieuse. 
Le progrès rapide des hérétiques dans toute l'Eu- 
rope, la victoire du traité d'Augsbourg qu'ils 
avaient remportée sur Charles-Quint, leur violence 



^ Le roi, en s'embarquant, dit au prince d*Orange, qui se reje- 
tait sur les États : No, no, los estados, ma vog, vo$, vos. Van der. 
Vyncht. ^ 

« Mém. de Vieilleville, t. XXVH, p. 417. 

* Instrument du martyre de saint Laurent ; la bataille de SaiIl^ 
Quentin fut gagnée par les Espagnols, le jour de sa fête. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERKE. 203 

contre les images, leurs outrages aux saintes hos- 
ties que les prédicateurs retraçaient aui Espa- 
gnols épouvantés, avaient produit un redouble- 
ment de ferveur. Ignace de Loyola avait fondé 
l'ordre des Jésuites, tout dévoué au Saint-Siège 
(1534-40). Sainte Thérèse de Jésus réformait les 
Carmélites, et embrasait toutes les âmes des feux 
d'un amour mystique. Les Carmes, les ordres 
Mendiants, suivirent bientôt la même réforme. 
La constitution de Flnquisition fut fixée en 1561. 
Si Ton excepte les Mauresques, l'Espagne se trouva 
unie, comme un seul homme, dans un violent 
accès d'horreur contre les mécréants et les héré- 
tiques. Étroitement liée avec le Portugal, que les 
Jésuites gouvernaient, disposant des vieilles ban- 
des de Charles-Quint et des trésors des deux 
mondes, elle entreprit de soumettre TEurope à 
son empire et à sa foi. 

Les protestants dispersés se rallièrent au nom 
de la reine Elisabeth, qui leur offrit asile et pro- 
tection. Partout elle encouragea leur résistance 
contre Philippe II et les Catholiques. Absolus dans 
leurs États, ces deux monarques agirent au dehors 
avec la violence de deux chefs . de parti. La dévo- 
tion fastueuse de Philippe, Fesprit chevaleresque 
de la cour d'Elisabeth se concilièrent avec un sys- 
tème d'intrigue et de corruption ; knais la victoire 
devait rester à Elisabeth : le temps était de son 
parti. Elle annoblissait le despotisme parFenthou- 



204 PRËGIS DK L'HISTOIRE MODERNE. 

siasme qu'elle inspirait à la nation. Ceux même 
qu'elle persécutait étaient pour elle, en dépit de 
tout. Un puritain, condamné à perdre la main, 
l'eut à peine coupée, qu'il prit son chapeau de 
l'autre, et le faisant tourner en l'air, il s'écria : 
Vive la reine I 

Il fallut trente ans avant que les deux adver- 
saires se prissent corps à corps. La lutte eut lieu 
d abord en Ecosse, en France et aux Pays-Bas. 

Elle ne fut pas longue en Ecosse (1559-67). La 
rivale d'Elisabeth, la séduisante Marie Stuart, 
veuve à dix-huit ans de François II, se voyait 
comme étrangère au milieu de ses sujets, qui dé- 
testaient en elle les Guises, ses oncles, chefs du 
parti catholique en France. Ses barons, soutenus 
par l'Angleterre, s'unirent avec Darniey, son 
époux, et poignardèrent sous ses yeux le musicien 
italien Riccio, son favori. Peu après, la maison 
qu'habitait Darniey, près d'Holyrood, sauta en 
Tair; il fut enseveli sous ses ruines, et Marie, 
enlevée par le principal auteur du crime, l'épousa 
de gré ou de force. La reine et le parti des barons se 
renvoyèrent mutuellement l'accusation. Mais Marie 
fut la moins forte. Elle ne trouva de refuge que 
dans les États de sa mortelle ennemie, qui la re- 
tint prisonnière, donna à qui elle voulut la tutelle 
du jeune fils de Marie, régna sous son nom en 
Ecosse, et put dès lors lutter avec moins d'inéga- 
lité contre Philippe II. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 205 

Mais c'était surtout dans la France et dans les 
Pays-Bas qu'Elisabeth et Philippe se faisaient une 
guerre secrète. L'âme du parti protestant était, 
dans ces contrées, le prince d'Orange, Guillaume- 
le-Taciturne, et son beau-père l'amiral Coligni, 
généraux malheureux, mais politiques profonds, 
génies tristes, opiniâtres, animés de l'instinct 
démocratique du calvinisme, malgré le sang de 
Nassau et de Montmorency. Colonel de rinfanlerie 
sous Henri II, Coligni rallia à lui toute la petite 
noblesse, il donna à La Rochelle une organisation 
républicaine, tandis que le prince d'Orange en- 
courageait la confédération des Gueuo:, et jetait les 
fondements d'une république plus durable. 

Le grand Guise et son frère, le cardinal de Lor- 
raine S gouvernaient la France sous François II, 
époux de leur nièce Marie Stuarl (1560). Guise 
était l'idole du peuple depuis qu'il avait pris 
Calais en huit jours sur les Anglais. Mais il avait 
trouvé la France ruinée. Il s'était vu obligé de re- 
prendre les domaines aliénés et de supprimer 
l'impôt des cinquante mille hommes^ c'est-à-dire 
de désarmer le gouvernement au moment où la 
révolution éclatait. Des milliers de solliciteurs 
assiégeaient Fontainebleau, et le cardinal de Lor- 
raine, ne sachant que leur répondre, faisait afti- 

^ Voyez dans les Mémoires de Gaspard de Tavannes la compa- 
raison des avantages qu'avaient obtenus de Henri II les maisons 
rivales de Guise et de Montmorency, t. XXUI, p. 410. 

13 



206 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

cher que l'on pendrait ceux qui n'auraient pas 
vidé la ville dans les vingl-qualre heures. 

Les Bourbons (Antoine, roi de Navarre, et Louis, 
prince de Condé), qui ne voyaient pas volontiers 
la chose publique entre les mains de deux cadets 
de la maison de Lorraine, profitèrent du mécon- 
tentement général. Ils s'associèrent aux Calvi- 
nistes, à Coligni, aux Anglais, qui venaient la nuit 
négocier avec eux à Saint-Denis. Les protestants 
marchèrent en armes sur Amboise pour s'emparer 
de la personne du roi. Mais ils furent dénoncés aux 
Guises, et massacrés sur les chemins. Quelques- 
uns, qu'on avait réservés pour les exécuter devant 
le roi et toute la cour, trempèrent leurs mains 
dans le sang de leurs frères déjà décapités, et les 
levèrent au ciel contre ceux qui les avaient trahis. 
Cette scène funèbre sembla porter malheur à tous 
ceux qui en avaient été témoins, à François II, à 
Marie Stuart, au grand Guise, au chancelier 
Olivier, protestant dans le cœur, qui les avait 
condamnés et qui en mourut de remords K 

A l'avènement du petit Charles (IX^ du nom, 
1561), le pouvoir appartenait à sa mère, Catherine 
de Médicis, si elle eût su le garder ; elle ne fit que 
l'ôter aux Guises, chefs des Catholiques, et le 
gouvernement resta isolé entre les deux partis. Ce 
n'était pas une Italienne, avec la vieille politique 

« Vieilleville, t. XXVII, p. 425. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 207 

desBorgia, qui pouvait tenir la balance entre les 
hommes énergiques qui la méprisaient : elle 
n'était pas digne de cette époque de conviction, et 
répoque elle-même ne Tétait pas du chancelier 
L'Hôpital S noble image de la froide sagesse, im- 
puissante entre les passions. Guise ressaisit, comme 
chef du parti, le pouvoir qu'il avait perdu. La cour 
lui fournit un prétexte, en adoucissant les édits 
contre les réformés par ceux de Saint-Germain et 
de Janvier, et en admettant leurs docteurs à une 
discussion solennelle dans le colloque de Poissy. 
En même temps que les Calvinistes se soulevaient 
à Nîmes, le duc de Guise passant par Yassi en Cham- 
pagne , ses gens se prirent de querelle avec quel- 
ques Huguenots qui étaient au prêche, et les massa- 
crèrent (1562). La guerre civile commença. César, 
disait le prince deCondé, a passé le RiJ}iœn. 

A l'approche d'une lutte si terrible, les deux 
partis n'hésitèrent pas d'appeler l'étranger*. Les 
vieilles barrières politiques qui séparaient les 
peuples tombèrent devant l'intérêt religieux. Les 
Protestants demandèrent secours à leurs frères 
d'Allemagne ; ils livrèrent le Havre aux Anglais, 
tandis que les Guises entraient dans un vaste plan, 
formé, disait-on, par le roi d'Espagne pour écraser 



* Le chancelier de L'Hôpital, qui aToit les fleurs de lys dans le 
tœur.... L'Étoile, t. XLV, p. 57. 

^ Lanoue» t. XXXIV, p. 123-157. Les étrangers ouvraient les 
feu^ et frétillaient pour entrer en France. 



208 PRÉCIS DE L*niSTOIRE MODERNE. 

Genève et la Navarre, les deux sièges de rhérésie; 
pour exterminer les Calvinistes de France, et 
dompter ensuite les Luthériens dans TEmpire^ 
De tous côtés les partis s'assemblaient* avec un 
farouche enthousiasme. Dans ces premières ar- 
mées, ni jeu de hasard, ni blasphème, ni débau- 
che' ; les prières se faisaient en commun le matin 
et le soir. Mais sous cette sainteté extérieure, les 
cœurs n'étaient pas moins cruels. Monlluc, gou- 
verneur de Guienne, parcourait sa province avec 
des bourreaux : On pouvait cognoistre; dit-il lui- 
même, /?ar où il étoit passée car parles arbres sur 
les chemins on en trouvait les enseignes * Dans le 
Dauphiné c'était un protestant, le baron des Adrets, 
qui précipitait ses prisonniers du haut d'une tour 
sur la pointe des piques. 

Guise fut d'abord vainqueur à Dreux • : il fit pri- 
sonnier Condé , le général des Prolestants , parta- 
gea son lit avec lui, et dormit profondément à côlé 
de son ennemi mortel. Orléans, la place principale 



^ Mémoires de Condé, t. UI, p. 210. 

, * Lanoue, t. XXX IV, p. 125. La plupart de la noblesse délibéra 
de venir à Paris» imaginant comme à l'aventure que ses protec- 
teurs pourroient avoir besoin d'elle.... avec dix, vingt ou trente 
de leurs amis, portant armes couvertes et logeant en bostelleries 
ou par les champs, en bien payant. 

^ Lanoue donne les mêmes éloges aux Catholiques et aux Pro- 
testants, t. XXXIV, p. 154. 
Montluc, t. XX. 

Voyez dans les Mém, de Condé, t. IV, les relations de la ba- 
taille de Dreux, attribuées à Colignl, p. 178, et à François de 
Guise, p. C88. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 209 

des religîonnaires, ne fut sauvée que par Passas- 
sinat du duc de Guise, qu'un protestant blessa par 
derrière d'un coup de pistolet (1563). 

La reine mère, délivrée d'un maître, traita avec 
les Protestants (à Amboise, 1563) et se vit obligée, 
par l'indignation des Catholiques, de violer peu à 
peu fous les articles du traité. Condé et Coligni 
essayèrent en vain de s'emparer du jeune roi ; dé- 
faits à Saint-Denis , mais toujours redoutables , ils 
imposèrent à la cour la paix de Longjumeau (1568), 
surnommée boiteuse et mal assise^ laquelle confirma 
celle d'Amboise. Une tentative de la cour pour sai- 
sir les deux chefs décida une troisième guerre. 
Toute modération sortit des conseils du roi avec 
le chancelier de L'Hôpital. Les Protestants prirent 
La Rochelle pour place d'armes, au lieu d'Orléans; 
ils se cotisèrent pour payer leurs auxiliaires alle- 
mands, que le duc de Deux-Ponts et le prince 
d'Orange leur amenaient à travers toute la Franco. 
Malgré leurs défaites de Jarnac et de Montcontour 
(1569), malgré la mort de Condé et la blessure de 
Coligni, la cour n'en fut pas moins obligée de leur 
accorder une troisième paix (Saint-Germain, 1570). 
Leur culte devait être libre dans deux villes par 
province ; on leur laissait pour places de sûreté La 
Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité. Le 
jeune roi de Navarre devait épouser la sœur de 
Charles IX (Marguerite de Valois). On faisait même 
espérer à Coligni de commander les secours que le 



21)0 PRÉCIS DE L'HIfiTQIRE MODERNE. 

roi voulait, disait-on , envoyer aux Protestants des 
Pays-Bas. Les Catholiques frémirent d'un traité si 
humiliant après quatre victoires ; les Protestants 
eux-mêmes, y croyant à peine, ne Tacceptèrent que 
par lassitude^ , et les gens sages attendaient de cette 
paix hostile quelque épouvantable malheur. 

La situation des Pays-Bas n'éiait pas moins 
effrayante. Philippe II ne comprenait ni la liberté, 
ni l'esprit du Nord, ni l'intérêt du commerce ; tous 
ses sujets, belges et bataves , se tournèrent contre 
lui, et les Calvinistes, persécutés par l'Inquisition; 
et les Nobles, désormais sans espoir de rétablir 
leur fortune ruinée au service de Charles-Quint; 
et les moines, qui craignaient les réformes ordon« 
nées par le concile de Trente, ainsi que rétablisse- 
ment de nouveaux évéchés dotés à leurs dépens ; 
enfin, les bons citoyens, qui voyaient avec indi- 
gnation rintroduction des troupes espagnoles et le 
renversement des vieilles libertés du pays. D*abord 
l'opposition des Flamands force le roi de rappeler 
son vieux ministre, le cardinal Granvelle (1563); 
les plus grands seigneurs forment la confédération 
des Gueux et pendent à leur col des écuelles de 
bois, s'associant ainsi au petit peuple (1566). Les 
Calvinistes lèvent la tête de tous côtés, impriment 
plus de cinq mille ouvrages contre l'ancien culte, 

^ L*amiral dit qu'il désireroit plutôt mourir que de retomber en 
CAS confusions et Toir devant ses yeux commettre tant de maux. 
Lanoue, t. XXXIV, p. 290. 



PRfiCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. m 

et , dans les seules provinces du Brabant et de la 
Flandre, pillent et profanent quatre cents églises ^ 

Ce dernier excès combla la mesure. L'âme bar- 
bare de Philippe II couvait déjà les pensées les plus 
sinistres : il résolut de poursuivre et d'exterminer 
ces ennemis terribles, qu'il rencontrait partout, et 
jusque dans sa famille. Il enveloppa dans la même 
haine et l'opposition légale des nobles flamands, 
et les fureurs iconoclastes des Calvinistes, et ropi*» 
niâtre atiaçhement des pauvres Mauresques à la 
religion, à la langue et au costume de leurs pères» 
Mais il ne voulut point agir sans la sanction de 
rÉglise : il obtint de l'Inquisition une condamna- 
tion secrète de ses rebelles des Pays-Bas* ; il inter- 
rogea même les plus célèbres docteurs, entre autres 
Oraduy, professeur de théologie à l'université d'Aï- 
cala, sur les mesures qu'il devait prendre à Fégard 
des Mauresques ; Oraduy répondit par le proverbe : 
Des ennemis toujours le moins\ Le roi confirmé 
dans ses projets de vengeance , jura de donner un 
exemple dans la personne de ses ennemis de ma-- 
nière à faire tinter les oreilles de la chrétienté ^ 
dût-il mettre en péril tous ses États^. 

Les conseils sanguinaires qu'il avait fait donner 

* Schiller, t. I, p. 253, et t. II, premières pages. 

* Neteren, fol. 54. 

* Ferreras, t. IX, p. 525. 

* Lettre de l'envoyé d'Espagne à Paris, adressée à la du- 
chesse de Parme, gouvernante des Pays-Bas, citée par Schiller» 
2* vol. 



212 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

à la cour de France par le duc d'Albe S il commença 
à les suivre, sans distinction de personne, avec une 
atroce inflexibilité. Son fils, don Carlos, parlait 
d'aller se mettre à la tête des révoltés des Pays- 
Bas; Philippe fait accélérer sa mort par les méde- 
cins (1568). Il organise Tlnquisition en Amérique 
(1570). Il désarme en un même jour tous les Mau- 
resques de Valence,, défend à ceux de Grenade la 
langue et le costume arabe, prohibe l'usage des 
bains, les zambras, les leilas^ et jusqu'aux rameaux 
verts dont ces infortunés couvraient Jeurs tom- 
beaux; leurs enfants de plus de cinq ans doivent 
aller aux écoles pour apprendre la religion et la 
langue castillane (1565-68). En même temps mar- 
chait d'Italie en Flandre le sanguinaire duc d'Albe, 
à la tête d'une armée fanatique comme l'Espagne 
et corrompue comme l'Italie*. Au bruit de sa 
marche , les Suisses s'armèrent pour couvrir Ge- 
nève. Cent mille personnes, imitant le prince 
d'Orange, s'enfuirent des Pays-Bas'. Le duc d'Albe 
établit dès son arrivée le conseil des troubles ^ le 
conseil de sang , comme disaient les Belges, qu'il 
composa en partie d'Espagnols (1567). Tous ceux 
qui refusent d'abjurer, tous ceux qui ont assisté 

* Entrevue de Bayonne, 1566. On y entendit |le duc d*AIbe dire 
à la reine mère, Catherine de Hédicis, que la tiie <Vun saunum 
valait mieux que celle de cent grenouilles. 

* Voyez l^s détails dans Meteren, liv. m, p. 52. 

' Rien n'est lait, disait Granvelle, puisqu'on a laissé échapper 
le Taciturne. 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE.- 213 

aux prêches, lussenl-ils catholiques, tous ceux qui 
les ont tolérés, sont également mis à mort. Les 
Gueux sont poursuivis comme les hérétiques : 
ceux mêmes qui n'ont fait que solliciter le rappel 
de Granvelle sont recherchés et punis; le comte 
d'Egmont, dont les victoires à Saint-Quentin et à 
Gravelines avaient honoré le commencement du 
règne de Philippe II, l'idole du peuple et l'un des 
plus loyaux serviteurs du roi, périt sur un écha- 
faud. Les efforts des Profestants d'Allemagne et de 
France, qui forment une armée à Louis de Nassau, 
fils du prince d'Orange, sont déconcertés par le duc 
d'Albe ; et pour mieux insulter ses victimes , il se 
fait élever dans sa citadelle d'Anvers une statue de 
bronze, qui foule aux pieds des esclaves et qui me- 
nace la ville. 

Même barbarie , même succès en Espagne; Phi- 
lippe saisit avec joie l'occasion de la révolte des 
Mauresques pour accabler ce malheureux peuple. 
Au moment de tourner ses forces au dehors, il ne 
voulait laisser aucune résistance derrière lui. La 
pesanteur de l'oppression avait rendu quelque cou- 
rage aux Mauresques : un fabricant de carmin, de 
la famille des Abencerrages , s'entendit avec quel- 
ques autres; d'épaisses fumées s'élevèrent de 
montagne en montagne ; le drapeau incarnat fut 
relevé; les femmes elles-mêmes s'armèrent de 
longues aiguilles d'emballeur pour percer le ventre 
des chevaux : les prêtres furent partout massacrés. 



214 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Mais bientôt arrivèrent les vieilles bandes de l'Es- 
pagne. Les Mauresques reçurent quelque faible 
secours d'Alger ; ils implorèrent en vain ceux du 
sultan Sélim. Les vieillards, les enfants, les 
femmes suppliantes furent massacrés sans pitié. 
Le roi ordonna, qu'au-dessus de dix ans, tous ceux 
qui restaient deviendraient esclaves (1571)*. 

Le faible et honteux gouvernement de la France 
ne voulut pas rester en arrière. L'exaspération des 
Catholiques était devenue extrême, lorsqu'aux no- 
ces du roi de Navarre et de Marguerite de 
Valois, ils virent arriver dans Paris ces hommes 
sombres et sévères qu'ils avaient souvent rencon- 
trés sur les champs de bataille, et dont ils regar- 
daient la présence comme leur honte. Ils se comp- 
tèrent et commencèrent à jeter des regards sinis- 
tres sur leurs ennemis. Sans faire honneur à la 
reine mère ni à ses fils d'une dissimulation si 
longue et d'un plan si fortement conçu, on peut 
croire que la possibilité d'un tel événement avait 
été pour quelque chose dans les motifs de la paix 
de Saint-Germain. Cependant, un crime si hardi 
ne serait pas entré dans leur résolution, s'ils 
n'eussent craint un instant l'ascendant de Coligni 
sur le jeune Charles IX. Sa mère et son frère, le 
duc d'Anjou, qu'il commençait à menacer, rame- 
nèrent à eux par la peur cette âme faible et capri* 

^ Ferrera, t. IX et I. — Cabrera. 1019, p. 4(&661, pasmm. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 215 

cieuse où tout se tournait en fureur et lui firent 
résoudre le massacre des Protestants aussi facile- 
ment qu'il aurait ordonné celui des principaux 
Catholiques. Le 24 août 1572, sur les deux ou 
trois heures de la nuit, la cloche de Saint-Germain- 
i'Auxerrois sonna, et le jeune Henri de Guise, 
croyant venger son père, commença le massacre 
en égorgeant Coligni. Alors on n'entendit plus 
qu'un cri : Tue ! Tue ! La plupart des Protestants 
furent surpris dans leurs lits. Un gentilhomme 
fut poursuivi, la hallebarde dans les reins, jusque 
dans la chambre et dans la ruelle de la reine de 
Navarre. Un Catholique se vanta d'avoir racheté 
des massacreurs plus de trente Huguenots pour 
les torturer à plaisir. Charles IX fit venir son beau- 
frère et le prince de Condé et leur dit : La messe 
ou la mort ! On assure que, d'une fenêtre du Lou- 
vre, il tira avec une arquebuse sur lès Protestants 
qui fuyaient de l'autre côté de Teau. Le lende- 
main, une aubépine ayant refleuri dans le cime- 
tière des Innocents, le fanatisme fut ranimé par 
<*e prétendu miracle, et le massacre recommença. 
Le roi, la reine mère et toute la cour allèrent à 
Montfauconvoircegwi restait du corps de T amiral^. 
Il faut ajouter l'Hôpital aux victimes de la Saint- 
Barthélémy ; lorsqu'il apprit l'exécrable nouvelle, 
il voulait qu'on ouvrit les portes de sa maison aux 

* De Thou, t. XXXVII, p. 255. 



S16 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERKE. 

massacreurs qui viendraient; il n'y survécut que 
six mois, répèlant toujours : Excidat illa dies 
œvo^ ! 

Une chose aussi horrible que la Saint-Barthé- 
lémy, c'est la joie qu'elle excita. On en frappa des 

* Coîlect. des Mém„ t. XIXVII, Uarguerite de Valois, 49^9, et 
de Tbou, 250-3; XXXV. Avis du mai*écbal de Tayannes, donnés 
au roi sur les affaires de son royaume après la paix de Saint- 
Germain; XLV, L'Étoile, 73-8; l*' vol. (de la seconde série); 
Sully, 225-246; voy. surtout dans le t. XLY (de la première série- 
Discours du roy Henri Ut à un personnage d'honneur et de qua( 
Il té (Hiron, son médecin), étant près de Sa Majesté à Gracovie^ 
des causes et des motifs de la Sainot-Barthélemy, 49G-510. 

c .... Or, après avoir reposé seulement deux heures la noict, 

< ainsi que le jour commençoit à poindre, le roy, la royne ma 
«r mère et moi allasmes au portail du Louvre, joignant le jeu de 

< paulme, et une chambre qui regarde sur la place de la basse 
« cour, pour voir le commencement de l'exécution; où nous ne 
I fusmes pas long-temps, aiasi que nous considérions les événe- 
« ments et la conséquence d'une si grande entreprise, à laquelle» 

< pour dire vray, nous n'avions jusques alors guière bien pensé, 
c nous entendismes à l'instant tirer un coup de pistolet ; et ne 
« sçaurois dire en quel endroict ni s'il ofTença quelqu'un; bien 
a sçay-je que le son seulement nous blessa tous trois si avant en 
c Tesprit qu'il offença nos sens et nostre jugement, espris de ter- 
c reur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloîent lors 
a commettre ; et pour y obvier envoyaçmes soudainement et en 

< toute diligence un gentilhomme vers H. de Guise, pour luy 
c dire et expressément commander de nostre part qu'il se resti- 
a rast en son logis, et qu'il se gardast bien de rien entreprendre 
c sur l'admirai, ce seul commandement faisant cesser tout le 
« reste. Mais tost après le gentilhomme retournant nous dit que 
a M. de Guise lui avait répondu que le commandement estoit 
« venu trop tard, et que ladmiral estoit mort, et qu'on commen- 
« çoit à exécuter par tout le reste de la ville. Ainsi retoumasmes 
a à noire première délibération, et peu après nous laissasmes 
« suivre le lil et le cours de l'entreprise et de l'exécution. Voilà, 
« monsieur, la vra\e histoire de la Saincl-Barthélemy, qui m'a 
c troublé ceste nuict renteiidemeut. » 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. m 

médailles à Rome, et Philippe lï félicita la cour de 
France. Il croyait le protestantisme vaincu. 11 asso- 
ciait la Saint-Barthélémy et les massacres ordonnés 
par le d uc d' Albe au glorieux événement delà bataille 
de Lépanle, dans laquelle les flottes d'Espagne, du 
Pape et de Venise, commandées par don Juan d'Au- 
triche, fils naturel de Charles-Uuint, avaient, Tan- 
née précédente, anéanti la marine otlomane. Les 
Turcs vaincus sur mer, les Mauresques réduits, les 
hérétiques exterminés en France et aux Pays-Bas, 
semblaient frayer la roule au roi d'Espagne vers 
cette monarchie universelle à laquelle son père 
avait en vain aspiré. 



15 



CHAPITRE X 



SUITE jusqu'à la MORT DE HESRI IT, 1578*1610. 

COUP D*ŒIL SDR LA SITUATION DES PUISSANCES BELLIGéRANTE$ 

APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 



§ I. — Jusqu'à la paix de Vervins, 1572-1598. 

« Le roi Charles oyant, le soir du même jour et 
c^tout le lendemain^ conter les meurtres et tueries 
« qui s'y étoient faits des vieillards, femme* et 
« enfants, tira à part Ambroise Paré, son premier 
a chirurgien, qu'il aimoit infiniment, quoiqu'il 
« fust de la religion, et lui dit : Ambroise, je ne 
« sçay ce qui m'est survenu depuis deux ou trois 
« jours, mais je me trouve l'esprit et le corps 
« grandement esmeus, voire tout ainsi que si j*a- 
« vois la fièvre, me semblant à tout moment, 
« aussi bien veillant que dormant, que ces corps 
« massacrez se présentent à moy les faces hydeuses 
« et couvertes de sang ; je voudrois que Ton n'y 
« eust pas compris les imbéciles et innocents*. » 

^ Sully, premier voL de la ColL dez Mém» [deuxième série), 
p* 245» 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 219 

Dès lors il ne fit plus que languir, et dix-huit mois 
après un flux de sang l'emporta (1574). 

Le crime avait été inutile. Dans plusieurs villes 
les gouverneurs refusèrent de l'exécuter. Les Cal- 
vinistes se jetant dans la Rochelle, dans Sancerre, 
et d'autres places du Midi, s'y défendirent en dé- 
sespérés. L'horreur qu'inspirait la Saint-Barthé- 
lémy leur donna des auxiliaires en créant parmi 
les Catholiques le parti modéré, qu'on appelait 
celui des politiques. Le nouveau roi, Henri IFI, 
qui revint de Pologne pour succéder à son frère, 
était connu pour un des auteurs du massacre. Son 
propre frère, le duc d'Alençon, s'enfuit de la cour 
avec le jeune roi de Navarre, et réunit ainsi les 
politiques et les Calvinistes. , , 

Aux Pays-Bas, la tyrannie du duc d'Albe n'avait 
pas mieux réussi. Tant qu'il se contenta de dresser 
des échafauds, le peuple resta tranquille ; il vit, 
sans se révolfer, tomber les têtes les plus illustres 
de la noblesise, 11 n'existait qu'un moyen de rendre 
le mécontentement commun aux Catholiques et 
aux Protestants, aux nobles et aux bourgeois, aux 
Belges et aux Bataves, c'était d'établir des impôts 
vexatoires, et de laisser le soldat mal payé ran- 
çonner les habitants î le duc d'Albe fit l'un et 
l'autre. L'impôt du dixième, établi sur les denrées, 
fit intervenir dans les moindres ventes, sur les 
marchés, dans les boutiques, les agents du fisc 
espagnol. Les amendes innombrables, les vexations 



220 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

continuelles irritèrent toute la population. Pen- 
dant que les boutiques se ferment et que le duc 
d'Albe fait pendre les marchands coupables d'avoir 
fermé, les gueux marins (c'est ainsi qu'on dési- 
gnait les fugitifs qui vivaient de piraterie), chas- 
sés des ports de l'Angleterre sur la réclamation 
de Philippe II, s'emparent du fort de Brielle en 
Hollande (1572), et commencent la guerre dans 
ce pays coupé par tant de bras de mer, de fleuves 
et de canaux. Une foule de villes chassent les 
Espagnols. Peut-être restait-il encore quelque 
moyen de pacification ; mais le duc d'Albe apprit 
aux premières villes qui se rendirent qu'elles 
n'avaient ni clémence ni bonne foi à espérer. A 
JRotterdam, à Matines, à Zutphen, à Naerden, les 
capitulations furent violées, les habitants massa- 
crés. Harlem, sachant ce qu'elle devait attendre, 
rompit les digues, et envoya dix têtes espagnoles 
pour paiement du dixième denier. Après une ré- 
sistance mémorable, elle obtint son pardon, et le 
duc d'Albe confondit dans un massacre général 
les malades et les blessés. Les soldats espagnols 
eurent eux-mêmes quelques remords de ce man- 
quement de foi, et, en expiation, ils consacrèrent 
une partie du butin à bâtir une maison aux Jé- 
suites de Bruxelles. 

Sous les successeurs du duc d'Albe, la licence 
des troupes espagnoles qui pillèrent Anvers, força 
les provinces vallones de s'unir, dans la révolte, 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 221 

à celles du nord (1576); mais cette alliance ne pou- 
vait être durable. La révolution se consolida en se 
concentrant dans le nord par lunion d^Utrecht, 
fondement de la république des Provinces-Dnies 
(1579). L'intolérance des Protestants ramena les 
provinces méridionales sous le joug du roi d'Es- 
pagne. La population batave, toute protestante, 
toute allemande de caractère et de langue, toute 
composée de bourgeois livrés au commerce mari- 
lime, attira ce qui lui était analogue dans les pro- 
vinces du midi. Les Espagnols purent reconquérir 
dans la Belgique les murs et le territoire; mais la 
partie la plus industrieuse de la population leur 
échappa. 

Les insurgés avaient offert successivement de se 
soumettre à la branche allemande de la maison 
d'Autriche, à la France, à l'Angleterre. L'archiduc 
Malhias ne leur amena aucun secours. Don Juan, 
frère et général de Philippe II, le duc d'Anjou, 
frère de Henri lïï, Leicester, favori d'Elisabeth, qui 
Voulurent successivement se faire souverains des 
Pays-Bas, se montrèrent également perfides (1577, 
1582, 1587). La Hollande, regardée comme une 
proie par tous ceux à qui elle s'adressait, se dé-" 
cida enfin, faute d'un souverain, à rester en 
république. Le génie de cet État naissant fut le 
prince d'Orange, qui, abandonnant les provinces 
méridionales à l'invincible duc de Parme, lutta 
contre lui par la politique; jusqu'à ce qu'un fana- 



22% PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

tique armé par l'Espagne l'eût assassiné (1584). 

Pendant que Philippe perdait la moitié des Pays- 
Bas, il gagnait le royaume de Portugal. Le jeune 
roi don Sébastien s'était jeté sur la côte d'Afrique 
avec dix mille hommes, dans le vain espoir de la 
conquérir et de percer jusqu'aux Indes. Ce héros 
du temps des croisades ne fut, au seizième siècle, 
qu'un aventurier. Son oncle, le cardinal D. Henri, 
qui lui succéda, étant mort peu après, Philippe II 
s'empara du Portugal malgré la France et les Por- 
tugais eux-mêmes (1580). 

En France tout lui réussissait. La versatilité de 
Henri lU, celle du duc d'Alençon, qui se mit à la 
tête des Protestants français et ensuite de ceux des 
Pays-Bas, avaient décidé le parti catholique à cher- 
cher un chef hors de la famille royale. Par le 
traité de 1576, le roi avait accordé aux Calvinistes 
la liberté du culte dans tout le royaume, excepté 
Paris : il leur donnait une chambre mi-partie dans 
chaque parlement, et plusieurs villes de sûreté 
(Angouléme, Niort, La Charité, Bourges, Sau-* 
mur et Méziéres), où ils devaient teilir des garni- 
sons payées par le roi. Ce traité détermina la for- 
malion de la Ligue (1577). Les associés juraient 
de défendre la religion, de remettre les provinces 
aux mêmes droits, franchises et libertés qu'elles 
avaient au temps de Clovis, de procéder contre 
ceux qui persécuteraient TUnion, sans exception 
de personne, enfin de réndr^e prompte obéi$$ance 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. ^223 

et fidèle service au chef qui serait nommé^. Le roi 
crut devenir maître de l'association en s'en décla- 
rant le chef. Il commençait à entrevoiries desseins 
du duc de Guise ; on avait trouvé dans les papiers 
d'un avocat, mort à Lyon en revenant de Rome, 
une pièce dans laquelle il disait que les descen- 
dants de Hugues-Capet avaient régné jusque-là 
illégitimement et par une usurpation maudite de 
Dieu ; que le trône appartenait aux princes lor- 
rains, vraie postérité de Charlemagne. La mort du 
frère du roi encouragea ces prétentions (1584). 
Henri n^ayant point d'enfant, et la plupart des 
Catholiques repoussant du trône le prince héré- 
tique auquel revenait la couronne, le duc de Guise 
et le roi d'Espagne, beau-frère de Henri HI, s'u- 
nirent pgur détrôner le roi, sauf ensuite à se dis- 
puter ses dépouilles. Ils n'eurent que trop de faci- 
lité pour le rendre odieux. Les revers de ses 
armées semblaient autant de trahisons : le faible 
prince était à la fois battu par les Protestants et 
accusé par les Catholiques. La victoire deCoutras, 
où le roi de Navarre s'illustra par sa valeur et par 
sa clémence envers les vaincus (1587), mit le 
comble à l'irritation des Catholiques. Pendant que 
la Ligue s'organisait dans la capitale, Henri HI, 
partagé entre les soins d'une dévotion monastique 
et les excès d'une débauche dégoûtante, donnait 

* Premier vol. de la Coll. des Mém. (deuxième série), p. 65. 



224 PRÉCIS D£ L'HISTOIRE MODERNE. 

à tout Paris le spectacle de sa prodigalité scan- 
daleuse et de ses goût puérils. Il dépensait douze 
cent mille francs aux noces de Joyeuse, son favori, 
et n'avait pas de quoi payer un messager pour 
envoyer au duc de Guise une lettre de laquelle 
dépendait le salut du royaume. Il passait le temps 
à arranger les collets de la reine et à friser lui- 
même ses cheveux. Il s'était fait prieur de la con- 
frérie des Pénitents blancs. « Au commencement 
« de novembre, le roy fit mettre sus parles églises 
« de Paris, les oratoires, autrement dits les para- 
ce dis, où il alloit tous les jours faire ses aumônes 
« et prières en grande dévotion, laissant ses 
« chemises à grands godrons, dont il étoit aupa- 
« ravant si curieux, pour en prendre à collet ren- 
c< versé à l'italienne. Il alloit ordinairement en 
« coche avec la reine sa femme, par les rues et 
« maisons de Paris, prendre les petits chiens da- 
c< merets, se faisoit lire la grammaire et appre- 
'« noit à décliner*. » 

Ainsi la crise devenait Imminente en France et 
dans tout l'Occident (1585-1588). Elle semblait 
devoir être favorable à TEspagne : la prise d'An- 
vers par le prince de Parme, le plus mémorable 
fait d'armes du seizième siècle, complétait la ré- 
duction de la Belgique (1585). Le roi de France 
avait été obligé de se mettre à la discrétion des 

. 4 L'Étoile, t. XLY, p. 128. 



PRëCIS de L'HISTOIRE MODERNE. 225 

Guises (même année), et la Ligue prenait pour 
foyer une ville immense, où le fanatisme religieux 
se fortifiait du fanatisme démocratique (1588). 
Mais le roi de Navarre résista, contre toute vrai- 
semblance, aux forces réunies des Catholiques 
(1586-7) ; Elisabeth donna une armée aux Pro- 
vinces-Unies (1585), de l'argent au roi de Navarre 
(1585), elle déjoua toutes les conspirations 
(1584-5-6), et frappa l'Espagne et les Guises dans 
la personne de Marie Stuart. 

Longtemps Elisabeth avait répondu aux intances 
de ses conseillers : Puis-je tuer V oiseau qui s'est 
réfugié dans mon sein ? Elle avait accepté des bro- 
deries et des robes de Paris que lui offrait sa cap- 
tive. M^is rirritation croissante de la grande lutte 
européenne, les craintes qu'on inspirait sans cesse 
à Elisabeth pour sa propre vie, la puissance mys- 
térieuse du jésuite Per^ns^, qui, du continent, 
remuait l'Angleterre, portèrent la reine aux der- 
nières extrémités. 

Malgré Tintervenlion des rois de France et d'E- 
cosse, Marie fut condamnée à mort par une com- 
mission, comme coupable d'avoir conspiré avec 
les étrangers pour l'invasion de l'Angleterre et la 
mort d'Elisabeth. Une salle avait élé tendue de 
noir dans le château de Fotheringay; la reine d'E- 
cosse y parut couverte de ses plus riches habille- 
ments; elle consola ses domestiques en pleurs 
protesta de son innocence et pardonna à ses enne- 

13. 



226 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERNE. 

mis. Elisabeth aggrava l'horreur de cette résolu- 
tion cruelle par des regrets afTectës et des déné- 
gations hypocrites (1587). 

La mort de Marie ne fut nulle part plus res- 
sentie qu'en France. Mais qui l'aurait vengée? Son 
beau-frère, Henri III, tombait du trône; son cou- 
sin, Henri de Guise, croyait y monter. La France 
était folle de cet homme-là^ car c*est trop peu dire 
amoureuse. Depuis ses succès sur les Allemands, 
alliés du roi de Navarre, le peuple ne l'appelait 
plus que le nouveau Gédéon, le nouveau Mâcha- 
bée; les nobles le nommaient notre grand. Il nV 
vait qu'à venir à Paris pour en être le mattre; le 
roi le lui défend, et il arrive : toute la ville court 
au-devant de lui en criant : Vive le duc de Guise! 
Hosannah fUio David ! Il brave le roi tians son 
Louvre, à la tête de quatre cents gentilshommes. 
Dès lors les Lorrains croient avoir cause gagnée i 
le roi sera jeté dans un couvent; la duchesse de 
Montpensier, sœur du duc de Guise, montre les 
ciseaux d'or avec lesquels elle doit tondre le Va- 
lois, Le peuple élève partout des barricades, dé- 
sarme les Suisses que le roi venait de faire entrer 
dans Paris, et les eût tous massacrés sans le duc 
de Guise. Un moment d'irrésolution lui fit tout 
perdre : pendant qu'il diffère •d'attaquer le Louvre, 
la vieille Catherine de Médicis l'amuse par des 
propositions, et le roi se sauve à Chartres. Guise 
essaye en vain de se rattacher au Parlement. Cest 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. m 

grand'pitié. Monsieur y lui dit le président Achille 
de Harlai, quand le vtdet chasse le maître; au 
reste, mon âme est à Dieu, mon cceur au roi^ mon 
corps entre les muins des méchants. 

Le roi, délivré, mais abandonné de tout le 
monde, fut obligé de céder : il approuva tout, ce 
qui s^était fait, livra au duc un grand nombre de 
villes, le nomma généralissime des armées du 
royaume, et convoqua les États généraux à Blois. 
Le duc de Guise voulait un plus haut titre : il 
abreuva le roi de tant d'outrages, qu'il arracha au 
plus timide des hommes une résolution hardie, 
celle de Tassassiner. 

« Le jeudi 22 décembre 1588, le duc de Guise, 
se mettant à table pour diner, trouva sous sa ser- 
viette un billet dans lequel était écrit : « Donnez- 
c< vous de garde, on est sur le point de vous jouer 
« un mauvais tour. » L'ayant lu, il écrivit au bas : 
on n oserait^ et il le rejeta sous la table. « Voilà 
« dit-il, le neuvième d'aujourd'hui. » Malgré ces 
avertissements, il persista à se rendre au conseil, 
et comme il traversait la chambre où se tenaient 
les quarante-cinq gentilshommes ordinaires , il fut 
égorgé ^ 

^ Le 23, à quatre heures du matin, le roy demanda à son valet 
de chambre les cleik des petites cellules qu'il avoit lait dresser 
pour des capucins. W descendit, et de fois à autres il alloit lui- 
même regarder en sa chambre si les quarante-cinq y étoient ar- 
rivés, et à mesure qu'il y en trouvoit, les faisoit monter et les 
enfermoit.... Et peu après que le duc de Guise fut assis au con- 



238 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Pendant cette tragédie, qui favorisait plutôt 
qu'elle ne contrariait les desseins de l'Espagne, 
Philippe II entreprettait la conquête de TAn- 
gleterre et la vengeance de Marie Stuart. Le 
3 juin 1588 sortit de l'embouchure du Tage le 
plus formidable armement qui eût jamais effrayé 
la chrétienté : cent trente-cinq vaisseaux d'une 
grandeur jusque-là inouïe , huit mille matelots , 



seil. d J'ai froid, dit-il, le cœur me fait mal ; que l'on fasse du 
« feu; » et s'adressant au sieur de Horfontaine, trésorier de 
l'épargne : « Monsieur de Horfontaine, je vous prie de dire à 
a M. de Saint-Prix, premier valet de chambre du roy, que je le 
a prie de me donner des raisins de Damas ou de la conserve de 
a roses.... » Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir» 
jette le demeurant sur le tapis, a Messieurs, dit-il, qui en veut? » 
et se lève. Mais, ainsi qu'il est à deux pas près la porte du vieux 
cabinet, prend sa barbe avec la droite et tourne le corps et la 
face à demi pour regarder ceux qui le suivoient, fut tout soudain 
saisi au bras par le sieur de Montsery l'aîné, qui était près de 
la cheminée, sur l'opinion qu'il eut que le duc voulut se reculer 
pour se mettre en défense ; et tout d'un temps est.par lui-même 
frappé d'un coup de poignard dans le sein, disant : a Ah I traî- 
« tre, tu en mourras. » Et en môme temps le sieur des Effra- 
nats se jette à ses jambes, et le sieur de Saint-Malines lui porte 
par le derrière un grand coup de .poignard près de la gorge 
dans la poitrine, et le sieur de Lo^gnac un coup d'épée dans les 
reins. Et bien qu'il eust son épée engagée de son manteau, et les 
jambes saisies, il ne laissa pas pourtant (tant il étoit puissant!^ 
de les entraîner d'un bout de la chambre à l'autre, jusqu'au 
pied du lit du roy, où il tomba.... Lequel étant en son cabinet, 
leur ayant démandé s'ils avoient fait, en sortit et donna un coup 
de pied par le visage à ce pauvre mort, tout ainsi que ledit duc 
de Guise en avoit donné au feu amiral : chose remarquable, avec 
une, que le roi l'ayant un peu contemplé, dit tout haut : « Mon 
a: Dieu, qu'il est grand! il paroit encore plus grand mort que 
« vivant. > 

Le sieur de Beaulieu, apercevant en ce corps quelque petit 
mouvement, il lui dit : « Monsieur, cependant qu'il vous reste 



PnÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 2.9 

dix-neuf mille soldats, la fleur de la noblesse es- 
pagnole, et Lope de Vega sur la flotte pour chanter 
la victoire. Les Espagnols, ivres de ce spectacle, 
décorèrent cette flotte du nom à'invencible ar- 
mada. Elle devait rejoindre aux Pays-Bas le prince 
de Parme, et protéger le passage de trente-deux 
mille vieux soldats ; la forêt de Waes en Flandre 
s'était changée en bâtiments de transport. LV 
larme était extrême en Angleterre ; on montrait 
aux portes des églises les instruments de torture 
que les inquisiteurs apportaient sur la flotte es- 
pagnole. La reine parut à cheval devant les milices 
assemblées à Teukesbury, et promit de mourir 
pour son peuple. Mais la force de l'Angleterre était 
dans sa marine. Sous Tamiral Howard servaient 
les plus grands hommes de mer du siècle, Drake, 
Hawkins, Forbisher. Les petits vaisseaux anglais 
harcelèrent la flotte espagnole, déjà maltraitée 

« quelque peu de vie, demandez pardon à Dieu et au roy. » Alors, 
sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir, comme 
d'une voix enrouée, il rendit l'âme, fut couvert d'un manteau 
gris, et au-dessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux 
heures durant en cette façon, puis fut livré entre les mains du 
sieur de Richelieu, grand prévost de France, lequel, p^r le com- 
mandement du roy, fit brûler le corps par son exécuteur en cette 
première salle, qui est en bas, à la main droite en entrant dans 
le château ; et à la fin jeter les cendres en la rivière. 

Relation de la mort de MM. le duc et le cardinal de Guise, par 
le sieur Miron, médecin du roy Henri III, quarante- cinquième 
vol. de la Coll. des Mém.; L'Étoile, même vol.; Palma Cayeti 
XXXVni; et Sully, premier vol., p. 100-6. 

Sur lés Barricades, voy. les mênies Mémoires , et particulière- 
ment le procèa-verbal de Nicolas Poulain, lieutenant de la pré- 
Yosté de l'Ile-de-France, quinzième vol. 



230 PRECIS DE L*UISTOIBË MODERNE. 

par les éléments; ils la troublèrent par leurs 
brûlots ; le prince de Parme ne put sortir des ports 
de Flandre, et les restes de cet armement formi- 
dable, poursuivis par la tempête sur les rivages 
d'Ecosse et d'Irlande, vinrent se cacher dans les 
ports de l'Espagne. 

Le reste de la vie d'Elisabeth ne fut qu'un 
triomphe : elle rendit inutiles les entreprises de 
Philipe II sur l'Irlande, et poursuivit sa victoire 
sur toutes les mers. L'enthousiasme de l'Europe, 
exalté par de tels succès, prit la forme la plus flat- 
teuse pour une femme, celle d'une ingénieuse 
galanterie. On oublia l'âge de la reine (55 ans). 
Henri IV déclarait à l'ambassadeur d'Angleterre 
qu'il la trouvait plus helle que sa Gabrielle. Shaks- 
peare la proclamais la belle vestale assise sur le 
trône d Occident; mais aucun hommage ne la tou- 
chait plus que ceux du spirituel Walter Raleigh et 
du jeune et brillant comte d'Essex : le premier 
avait commencé sa fortune en jetant son manteau 
le plus précieux qu'il possédât alors, sous les 
pieds de la reine qui traversait un endroit fan- 
geux; d*Esséx l'avait charmée par son héroïsme. Il 
s'était sauvé de la cour, malgré ses ordres, pour 
prendre part à Texpédition de Cadix : il y sauta le 
premier à terre, et, si on l'eût cru, Cadix serait 
peut-être resté aux Anglais. Son ingratitude et sa 
fin tragique attristèrent seules les derniers jours 
d'Elisabeth. 



PRÉCIS DE L'HISTOIHE MODRRNE. 231 

§ II. — Jusqu'à la mort de Henri IV. Coup-d'œil sur la situation 

des puissances belligérantes. 

Philippe II, repoussé de la Hollande et de l'An- 
gleterre, tournait ses forces contre la France; le 
duc de Mayenne, frère de Guise, non moins ha- 
bile, mais moins populaire, ne pouvait balancer 
Tor et les intrigues de l'Espagne. 

Dès que la nouvelle de la mort de Guise par- 
vint à Paris, le peuple prit le deuil, les prédicateurs 
tonnèrent; on tendait de noir les églises; on pla- 
çait sur les autels les images du roi en cire, et on 
les perçait d'aiguilles. Mayenne fut créé chef de 
la Ligue, les États nommèrent quarante personnes 
pour gouverner. Bussi-Leclerc, devenu, de maîlre 
d'armes et de procureur, gouverneur de la Bas- 
tille, y conduisit la moitié du Parlement. Henri III 
n'eut d'autre ressource que de se jeter dans les 
bras du roi de Navarre : tous deux vinrent assié- 
ger Paris. Ils campaient à Saint-Cloud, lorsqu'un 
jeune moine, nommé Clément, assassina Henri III 
d'un coup de couteau dans le bas-ventre. La du- 
chesse de Montpensier, sœur du duc de Guise, qui 
attendait la nouvelle sur la route, l'apporta la 
première, presque folle de joie. 

On offrit dans les églises l'image de Clément à 
l'adoration du peuple; sa mère, pauvre paysanne 
de Bourgogne, étant venue à Paris, la foule se 



232 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

porta au-devant d'elle en criant : Heureux le sein 
qui vous a porté et les mamelles qui vous ont 
allaité (1589). 

Henri IV, abandonné de la plupart des Catho- 
liques, fut bientôt serré de près par Mayenne, qui 
se faisait fort de l'amener aux Parisiens pieds et 
poings liés. Déjà on louait des fenêtres pour le 
voir passer. Mais Mayenne avait affaire à un ad- 
versaire qui ne dormait pas, et qui usait ^ comme 
disait le prince de Parme, plus de bottes que de 
souliers^ ; il attendit Mayenne près d'Arqués en 
Normandie, et combattit avec trois mille hommes 
contre trente mille. Henri, fortifié d'une foule de 
gentilshommes, vint à son tour attaquer Paris et 
pilla le faubourg Saint-Germain. L'année sui- 
vante (1590), nouvelle victoire à Ivry sur l'Eure, 
où il battit Mayenne et les Espagnols. On sait les 
paroles qu*il adressa à ses troupes avant la ba- 
taille : Mes compagnons^ si vous courez ma for- 
tune^ je cours aussi la vôtre. Je veux vaincre ou 
mourir avec vous. . . Gardez bien vos rangs ^ je vous 
prie^ et si vous perdez vos enseignes, cornettes ou 
guidons, ne perdez pas de vue mon panache blanc,' 
vous le trouverez toujours au chemin de l honneur 
et delà victoire (Péréfixe). D'Ivry il vint bloquer la 
capitale; cette malheureuse ville, en proie aux fu- 
reurs des Seize et à la tyrannie des soldats espa- 

1. Satire Ménippée, 1712; p. 49. — Le duc de Mayenne était 
dormeur et chargé d'embonpoint. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 233 

gnols, fut réduite aux dernières extrémités de la 
famine; on y fit du pain avec les ossements des 
morts; des mères y mangèrent leurs enfants; les 
Parisiens, opprimés par leurs défenseurs, ne trou- 
vaient de pitié que dans le prince qui les assié- 
geait. Il laissa passer une grande partie des bou- 
ches inutiles : Faudra-t-il donCj disait-il, que ce 
soit moi qui les nourrisse? Il ne faut point que 
Paris soit un cimetière; je ne veux point régner 
sur des morts. Et encore : Je ressemble à la vraie 
mère de Salomon; f aimerais mieux n avoir point 
de Paris j que de Vavoir en lambeaux. Paris ne fut 
délivré que par Parrivée du prince de Parme, qui 
par ses savantes manœuvres, força Henri de lever 
le siège, et retourna ensuite aux Pays-Bas. 

Cependant le parti de la Ligue s'affaiblissait de 
jour en jour. Le lien de ce parti était la haine du 
roi : il avait préparé sa propre dissolution en as- 
sassinant Henri lU. 11 s'était divisé alors en deux 
fractions principales, celle des Guises, appuyée 
surtout par la noblesse et le Parlement, et celle 
4e PEspagne, soutenue par d'obscurs démagogues. 
La seconde, concentrée dans les grandes villes, et 
sans esprit militaire, se caractérisa par la persé- 
cution des magistrats (1589-91); Mayenne la ré- 
prima (1591), mais en ôtant à la Ligue son éner- 
gie démocratique. Cependant les Guises, deux 
fois battus, deux fois bloqués dans Paris, ne pou- 
vaient se soutenir sans Pappui de ces mêmes Es- 



234 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

pagnols dont ils proscrivaient lès agents. Les di- 
visions éclatèrent aux États de Paris (1595); 
Mayenne y fit échouer les prétentions de Phi- 
lippe II, mais non pas à son profit. La Ligue, véri- 
tablement dissoute dès ce moment, perdit son 
prétexte par l'abjuration et surtout par l'absolu- 
tion de Henri IV (1593-95), son principal point 
d'appui par l'entrée du roi dans la capitale (1594). 
Il pardonna à tout le monde, et fit, le soir même 
dn jour de son entrée, la partie de madame de 
Montpensier. Dès lors la Ligue ne fut plus que 
ridicule, et la satire Ménippée lui porta le coup 
de grâce. Henri racheta son royaume pièce à 
pièce des mains des grands qui se le parta- 
geaient. 

En 1595, la guerre civile fit place à là guerre 
étrangère. Le roi tourna contre les Espagnols l'ar- 
deur militaire de la nation. Dans la mémorable 
année 1598, Philippe II fléchit enfin ; tous ses 
projets avaient échbué, ses trésors étaient épuisés, 
sa marine presque ruinée. Il renonça à ses pré- 
tentions sur la France (2 mai), et transféra Im 
• Pays-Bas à sa fille (6 mai). Elisabeth et les Pro- 
vinces-Unies s'alarmèrent de la paix de Vervins et 
resserrèrent leur alliance ; Henri IV avait mieux 
vu que rien n'était plus à craindre de Philippe II 
(mort le 13 septembre). Le roi de France termina 
les troubles intérieurs en même temps que la 
guerre étrangère, en accordant la tolérance reli- 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. • 235 

gieuse et des garanties politiques aux Protestants 
(Édit de Nantes, avril). 

La situation des puissances belligérantes» après 
ces longues guerres, présente un contraste frap- 
pant. C'est le maître des deux Indes qui est ruiné. 
L'épuisement de l'Espagne ne fait que de s'ac- 
croître sous le règne du cardinal de Lerma et du 
comte duc d'Olivarès, favori de Philippe m et de 
Philippe IV. L'Espagne ne produisant plus de quoi 
acheter les métaux de TAmérique, ils cessent de 
l'enrichir. De tout ce qu'on importe en Amérique, 
un vingtième est manufacturé en Espagne. A Sé- 
ville, les seize cents métiers qui travaillaient la 
laine et la soie en 1536 sont réduits à quatre cents 
vers 4621. Dans une même année (1609), l'Espa- 
gne chasse un milion de sujets industrieux (les 
Maures de Valence), et se voit forcée d'accorder 
une trêve de douze ans aux Provinces-Unies. 

Au contraire, la France, l'Angleterre et les Pro- 
vinces-Unies prennent un accroissement rapide de 
population, de richesse et de grandeur. 

Dès 1595, Philippe II, en fermant aux Hollandais 
le port de Lisbonne, les avait forcés de chercher 
aux Indes les denrées de l'Orient, et d'y fonder un 
empire sur les ruines de celui des Portugais. La 
République fut troublée au dedans par les que- 
relles du slathouder et du syndic (Maurice d'Orange 
etBarnevelt),parla lutte du pouvoir militaire et de 
la liberté civile, du parti de la guerre et de celui de 



236 . PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

la paix (Goniaristes et Arminiens) ; mais le besoin 
de la défense -nationale assura la victoire au pre- 
mier de ces deux partis. Il en coûta la vie au vé- 
nérable Barnevelt, décapité à soixante-dix ans 
(1619). 

A l'expiralion de la trêve de douze ans, ce ne 
fut plus une guerre civile, mais une guerre régu- 
lière, une guerre savante, une école pour tous les 
militaires de TEurope. L'habileté du général des 
Espagnols, le célèbre Spinola, fut balancée par 
celle du prince Frédéric Henri, frère et successeur 
de Maurice. 

Cependant la France était sortie de ses ruines 
sous Henri IV. Malgré les faiblesses de ce grand 
roi, malgré les fautes même qu'un examen atten- 
tif peut faire découvrir dans son règne, il n'en 
mérita pas moins le titre auquel il aspirait, celui 
de restaurateur de la France*. « Il mit tous ses 



* « Si je voulois acquérir le titre d'orateur, disait-il dans 
« l'Assemblée des notables de Rouen, j'aurois appris quelque 
a belle harangue, et la prononcerois avec assez de gravité; mais, 
« Messieurs, mon désir tend à des titres bien plus glorieux, qui 
c( sont de m'appeler libérateur et restaurateur de cet État : pour 
a à quoi parvenir je vous ai assemblés. Vous sçavez à vos dépens, 
« comme moi aux miens que, lorsque Dieu m'a appelé à cette 
« couronne, j'ai trouvé la France, non-seulement quasi ruinée, 
« mais presque perdue pour les François. Par grâce divine, par 
c les. prières, par les bons conseils de mes serviteurs, qui ne 
« font profession des armes ; par l'épée de ma brave et géné- 
« reuse noblesse (de laquelle je ne distingue pas mes princes 
« pour être notre plus beau titre, foy de gentilhomme) ; par mes 
« peines et labeurs, je l'ai sauvée de perte. Sauvons-la à cette 
a heure de ruine: participez, mes sujets, à cette seconde gloire 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 237 

soins à policer, à faire fleurir ce royaume qu'il 
avait conquis : les troupes inutiles sont licenciées; 
Tordre dans les finances succède au plus odieux 
brigandage : il paye peu à peu les dettes de la 
couronne sans fouler les peuples. Les paysans ré- 
pèlent encore aujourd'hui qu'il voulait qu'ife 
eussent une poule au pot tous les dimanches^ ex- 
pressions triviales, mais sentiment paternel. Ce 
fut une chose bien admirable que, malgré l'épui- 
sement et le brigandage, il eût, en moins de quinze 
ans, diminué le fardeau des tailles de quatre 
niillions de son temps ; que tous les autres droits 
fussent réduits à la moitié : qu'il eût payé cent 
millions de dettes. Il acheta pour plus de cinquante 
millions de domaines : toutes les places furent ré- 
parées, les magasins, les arsenaux remplis, les 
grands chemins entretenus : c'est la gloire éter- 
nelle de Sully et celle du roi qui osa choisir un 
homme de guerre pour rétablir les finances de 
l'État et qui travailla avec son ministre. 

« La justice est réformée, et, ce qui était beau- 
coup plus difficile, les deux religions vivent en 

« ayec moi, comme vous avez fait à la première. Je ne vous ai 
« point appelez, comme iesoient mes prédécesseurs, pour vous 
« faire approuver mes volontez : je vous ai fait assembler pour re- 
t cevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre; bref, pour 
N me mettre en tutelle entre vos mains; envie qui ne prend guè- 
« res aux roys, aux barbes grises et aux victorieux. Mais le vio- 
< lent amour que j'apporte à mes sujets, l'extrême désir que j'ai . 
« d'ajouter deux beaux titres à celui de roy, me fait trouver 
c tout aisé et honorable. Mon chancelier vous fera entendre plus 
c amplement ma volonté » 



238 PRECIS DB L'HISTOIRE MODERNE. 

paix, au moins en apparence. L'agriculture est 
encouragée; le labourage^ et le pâturage (àisBji 
Sully), voilà les deux mamelles dont la France est 
alimentée^ les vraies mines et trésors du Pérou, 
Le commerce et les arts, moins protégés par Sully, 
furent cependant en honneur ; les étoffes d'or et 
d'argent enrichissent Lyon et la France. Henri 
établit des manufactures de tapisseries de haute 
lice en laine et en soie rehaussée d'or : on com- 
mence à faire de petites glaces dans le goût de 
Venise. C'est à lui seul qu'on doit les \ers-à-soie, 
les plantations de mûriers, malgré les oppositions 
de Sully. Henri fait creuser le canal deËriare, par 
lequel on a joint la Seine et la Loire. Paris est 
agrandi et embelli : il forme la Place-Royale ; il 
restaure tous les ponts. Le faubourg Saint-Ger- 
main ne tenait point, à la ville, il n'était point 
à la ville, il n'était point pavé : le roi se charge 
de tout. Il fait construire ce beau pont où les peu- 
ples regardent aujourd'hui sa statue avec tendresse. 
Saint-Germain, Monceaux, Fontainebleau, et sur- 
tout le Louvre, sont augmentés et presque entière- 
mentbâtis. Il donne des logements dans le Louvre, 
sous cette longue galerie qui est son ouvrage, à 
des artistes en tout genre, qu'il encourageai trou- 
vent de ses regards comme par des récompenses. 
11 est enfin le vrai fondateur de la Bibliothèque 
royale. Quand doil Pèdje de Tolède fut envoyé par 
Philippe m en ambassade auprès de Henri, il ne 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 259 

reconnut plus cette ville qu'il avait vue autrefois 
si malheureuse et si languissante : « C'est qu'cdors 
le père de la famille n'y était pas, lui dit Henri, 
et aujourd'hui qu'il a soin de ses enfants, ils pros- 
pèrent. » (Voltaire.) 

La France était devenue l'arbitre de l'Europe. 
Grâce à sa médiation puissî^nte, le Pape et Venise 
avaient été réconciliés (1607); l'Espagne et les 
Provinces-Unies avaient enfin interrompu leur lon- 
gue lutte (1609-1621.) Henri IV allait abaisser la 
maison d'Autriche ; si nous en croyons son minis- 
tre, il prétendait fonder une paix perpétuelle, et 
substituer un état légal à l'étal de nature qui 
existe encore enire les membres de la grande fa- 
mille européenne. Tout était prêt, une nombreuse 
armée, des approvisionnements de tout genre, la 
plus formidable artillerie du monde, et quarante- 
deux millions dans les caves de la Bastille. Un coup 
de poignard sauva l'Autriche. Le peuple soupçon- 
na l'Empereur, le roi d'Espagne, la reine de 
France, le duc d'Épernon, les Jésuites : tous pro- 
fitèrent du crime ; mais il suffit, pour l'expliquer, 
du fanatisme qui poursuivit pendant tout son 
règne un prince que l'on soupçonnait d'être tou- 
jours protestant dans le cœur, et de vouloir faire 
triompher sa religion dans l'Europe. Le coup avait 
été tenté dix-sept fois avant Ravaillac. . 

« Le vendredi 14 du mois de may- 1610, jour 
triste et fatal pour la France, le roy, sur les dix 



240 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERÎSE. 

heures du matin, fut entendre la messe aux Feuil- 
lants : au retour, il se retira dans son cabinet, où 
le duc de Vendôme, son fils naturel, quil aimoit 
fort, vint lui dire quun nommé La Brosse, qui 
faisoit profession d'astrologie, lui avoit dit que la 
constellation sous laquelle il étoit né le menaçoit 
d*un grand danger ce jour-là : ainsi, qu'il Taver- 
tit de se bien garder. A quoi le Roy répondit en 
riant à M. de Yendôme : « La Brosse est un vieil 
c< matois qui a envie d'avoir de votre argent, et 
c( vous un jeune fol de le croire. Nos jours sont 
c( comptés devant Dieu. » Et sur ce le duc de 
Vendôme fut avertir la reine, qui pria le roy de 
ne pas sortir du Louvre le reste du jour. A quoi 
il fit la même réponse. 

« Après dîné, le roy s'est mis sur son lit pour 
dormir, mais ne pouvant recevoir le sommeil, il 
s'est levé triste, inquiet et rêveur, et a promené 
dans sa chambre quelque temps, et s'est jeté de 
rechef sur le lit. Mais ne pouvant dormir encore, il 
s'est levé, et a demandé à l'exempt dès gardes 
quelle heure il étoit. L'exempt des gardes lui a ré- 
pondu qu'il étoit quatre heures, et a dit: « Sire, 
« je vois Votre Majesté triste et toute pensive ; il 
c( vaudroit mieux prendre un peu l'air : cela la 
« réjouiroit. — C'est bien dit. Hé bien, faites ap- 
« prêter mon carrosse ; j'irai à l'Arsenal voir le 
« duc de Sully, qui est indisposé, et qui se baigne 
<c aujourd'hui. » 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 241 

« Le carrosse étant prêt, il est sorti du Louvre, 
accompagné du duc de Montbazon, du duc d'Es- 
pernon, du maréchal de Lavardin, Roquelaure, 
La Force, Mirabeau, et Liancourt, premier écuyer. 
En même temps il chargea le sieur de Vitry, capi- 
taine de ses gardes, d'aller au palais faire diligen- 
ter les apprêts qui s'y faisoient pour l'entrée de 
la reine, et fit demeurer ses gardes au Louvre. De 
façon que le roy ne fut suivi que d'un petit nom- 
bre de gentilshommes à cheval, et quelques valets 
de pied. Le carrosse étoit malheureusement ouvert 
de chaque portière, parce qu'il fesoit beau temps, 
et que le roy vouloit voir en passant les prépara- 
tifs qu'on fesoit dans la ville. Son carrosse, entrant 
de la rue Saint-Honoré dans celle de la Ferronne- 
rie, trouva d'un côté un chariot chargé de vin, et 
de l'autre côté un autre chargé de foin, lesquels 
fesoient embarras ; il fut contraint de s'arrêter, à 
cause que la rue est fort étroite, par les boutiques 
qui sont bâties contre la muraille du cimetière 
de Saint-Innocent. 

<c Dans cet embarras, une grande partie des 
valets de pied passa dans le cimetière pour courir 
plus à Taise, et devancer le carrosse du roy au 
bout de ladite rue. De deux seuls valets de pied 
qui avoienl suivi le carrosse, l'un s'avança pour 
détourner cet embarras, et l'autre s'abaissa pour 
renouer sa jarretière, lorsqu'un scélérat sorti des 
enfers, appelé François Ravaillac, natif d'Angoulô- 

14 



242 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

me, qui a voit eu le temps, pendant cet embarras, 
de remarquer le côté où éloit le roy, monte sur la 
roue dudit carrosse, et d un couteau tranchant de 
deux cotez, lui porte un coup entre la seconde et 
la troisième côte, un peu au-dessus du cœur, qui 
a fait que le roy s*est écrié : « Je suis blessé ! » 
Mais le scélérat, sans s'effrayer, a redoublé et la 
frappé d'un second coup dans le cœur, dont Je 
roy est mort, sans avoir pu jeter qu^un grand 
soupir. Ce second a été suivi d'un troisième, tant 
le parricide étoit animé contre son roy, mais qui 
n'a porté que dans la manche du duc de Mont- 
bazon. 

a Chose surprenante ! nul des seigneurs qui 
étoient dans le carrosse n'a vu frapper le roy ; et 
si ce monstre d'enfer eût jeté son couteau, on 
n'eût sçu à qui s'en prendre. Mais il s'est tenu là 
comme pour se faire voir, et pour se glorifier du 
plus grand des assassinats ^ x> 

* L'Étoile, t. XLVIII, p. 447-450. 



CHAPITRE XI 

BâvOLTTTION D*Airai.ETBRAE, 160S>i649* 

Lorsque Jacques P' succéda à Elisabeth, le long 
règne de cette princesse avait fatigué l'enthou- 
siasme et l'obéissance de la nation. Le caractère 
du nouveau prince ne pouvait diminuer cette 
disposition. L'Angleterre vit de mauvais œil un roi 
écossais, entouré d'Écossais, appartenant par sa 
mère à la maison de Guise; du reste, plus versé 
dans la théologie que dans la politique*, et pâlis- 
sant devant une épée. Tout déplaisait en lui aux 
Anglais, et ses imprudentes proclamations en fa- 
veur du droit divin des rois, et son projet d'unir 
l'Angleterre et TÉcosse, et sa tolérance envers les 
Catholiques qui conspiraient contre lui (conspira- 



' Si ce chapitre présentait quelque intérêt, il le deTrait en 
grande partie aux ouvrages de IIH< Guizot et ViUemain, que nous 
avons extraits et souvent copiés. Nous avons puisé aussi de pré- 
cieux renseignements dans celui de M. Mazure, quoique le sujet 
de son ouvrage soit généralement étranger à celui de ce chapitre. 
{Hist. de la Révol. de 1688.) 

* Henri IV rappelait Maître Jacques. 



244 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

tion des poudres, 1605). D'un autre cAtë, TËcosse 
ne voyait pas avec plus de plaisir ses tentatives 
pour la soumettre au culte anglican. Jacques, li- 
vré à des favoris t se mettait par sa prodigalité 
dans la dépendance du Parlement, en même temps 
qu'il l'irritait par le contraste de ses prétentions 
et de sa faiblesse. 

La gloire d'Elisabeth avait été d'élever la nation 
à ses propres yeux; le malheur des Stuarts fut de 
l'humilier. Jacques abandonna le rôle d'adversaire 
de FEspagne et de chef des Protestants en Europe. 
Il ne déclara la guerre à l'Espagne qu'en 1625, et 
malgré lui. 11 fit épouser à son fils une princesse 
catholique (Henriette de France). 

A Tavénement de Charles P' (1625), le roi et le 
peuple ne savaient pas eux-mêmes à quel point ils 
étaient déjà étrangers l'un à l'autre. Tandis que 
le pouvoir monarchique triomphait sur le conti- 
nent, les Communes anglaises avaient acquis une 
importance inconciliable avec l'ancien gouverne- 
ment. L'abaissement de Taristocratie sous les Tu- 
dors, la division des propriétés, la vente des biens 
ecclésiastiques, les avaient enrichies et enhardies 
par le sentiment de leur force. Elles cherchaient 
des garanties politiques. Les institutions qui pou- 
vaient les leur donner existaient déjà; elles avaient 
été respectées par les Tudors, qui s'en faisaient 
un instrument. Mais il fallait un mobile aussi 
puissant que Pintérét religieux pour rendre la vie 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE ODERNE. 245 

aux institutions. La réforme presbytérienne, en- 
nemie de la réforme anglicane, trouvait le trône 
entre elle et Tépiscopat. Le trône fut attaqué. 

Le premier Parlement chercha à obtenir, par le 
retard des subsides, le redressement des griefs 
publics (1625). Le second en accusa l'auteur dans 
la personne du duc de Buckingham, favori du 
roi (1626). Pendant la durée de ces deux assem- 
blées, les guerres malheureuses d'Espagne -et de 
France ôtèrent au gouvernement ce qui lui restait 
de popularité. La seconde avait pourtant été entre- 
prise pour secourir les Prolestants et délivrer La 
Rochelle (échec de Buckingham dans Tile de Rhé, 
1627). Le troisième Parlement, ajournant toute 
contestation particulière, demanda, dans la péti- 
tion des droitSj une sanction explicite de ces li- 
bertés publiques, qui devaient êtie reconnues 
soixante ans après dans la déclaration des droits. 
Charles, voyant toutes ses demandes rejetées, fit 
la paix avec la France et avec TEspagna, et essaya 
de gouverner sans convoquer de parlement (1630- 
1658). 

Il ne voyait plus de résistance. Son seul embar- 
ras était d'accorder les deux partis qui se dispu- 
taient le despotisme, la reine et les ministres, la 
cour et le conseil. Le comte de Strafford et Tar- 
chevêque Laud, qui auraient voulu gouverner au 
moins dans Tinlérêt général du roi, furent jetés 
dans une foule de mesures violentes et vexatoires, 

1 



246 PRËGIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

On vendit le monopole de la plupart des denrées]; 
les impôts illégaux furent soutenus par des juges 
serviles et des tribunaux d'exception ; des amendes 
inouïes devinrent le châtiment de la plupart des 
délits. Le gouvernement, mal appuyé par la haute 
aristocratie, recourut au clergé anglican, qui en- 
vahit peu à peu le pouvoir civil. Les non-confor- 
mistes furent persécutés*. Une foule d'hommes, 



' .... ns farent condamnés au pilori, à perdre les oreilles, i 
5,000 livres sterling d'amende, et à un emprisonnement perpé- 
tuel. Le jour de l'exécution, une foule immense se pressait sur la 
place; le bourreau voulut Técarter : <t Ne les repousses pas, dit 
l'un d'eux, nommé Burton, il faut qu'ils apprennent à souf- 
a frir : d et le bourreau troublé n'iusista point. Un jeune homme 
pâlit en le regardant : a Mon fils, lui dit Burton, pourquoi es-tu 
6 pâle? mon cœur n'est point faible, et si j'avais besoin de plus 
a de force. Dieu ne m'en laisserait pas manquer. » De moment 
en moment la foule se serrait de plus près autour des condam- 
nés; quelqu'un donna à Bastvtrick un bouquet; une abeille vint 
s'y poser : « Voyez, dit-il, cette pauvre abeille; sur le pilori 
« même elle vient sucer le miel des fleurs ; et moi donc, pour- 
« quoi n'y pourrais-je pas goûter le miel de Jésus-Christ? — 
a Chrétiens, dit Pynne, si nous avions fait cas de notre propre 
a liberté, nous ne serions pas ici; c'est pour votre liberté à tous 
a que nous avons compromis la nôtre : gardez-la bien, je vous en 
a conjure, tenez ferme, soyez fidèles à la cause de Dieu et du 
<r pays ; autrement vous tomberez, vous et vos enfants, dans une 
« étemelle servitude. » £t la place retentit de solennelles accla- 
mations. 

« Quelques mois après, les mêmes scènes se renouvelèrent 
autour de l'échataud où, pour la même cause, Lilburne subit un 
traitement aussi cruel. L'exaltation du condamné et du peuple 
parut même plus ardente. Lié derrière une charrette, et fouetté 
par le bourreau à travers les rues de Westminster, Lilburne ne 
cessa d'exhorter la multitude qui se précipitait sur ses pas. Atta- 
ché au pilori, il continua de parler; on lui enjoignit de se taire, 
mais en vain; on le bâillonna. Tirant alors des pamphlets de ses 
poches, il en jeta au peuple, qui s'en saisit avidement ; on lui gar- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 247 

qui ne pouvaient plus supporter un gouvernement 
si odieux, passèrent en Amérique. Au moment où 
un ordre du conseil interdit les émigrations, huit 
vaisseaux prêts à partir étaient à Tancre dans la 
Tamise : sur l'un étaient déjà montés Pym, Hamp- 
den et Cromwell. 

L'indignation publique éclata à l'occasion du 
procès de Hampden : ce gentilhomme aima mieux 
se laisser mettre en prison que de payer une taxe 
illégale de vingt schellings. Un mois après sa con- 
damnation, l'évèque d'Edimbourg ayant essayé 
d'introduire la nouvelle liturgie d'Angleterre, un 
tumulte affreux éclata dans la cathédrale, Tévêque 
fut insulté, les magistrats poursuivis. Les Écossais 
jurèrent un covewaw^par lequel ils s'engageaient 
à défendre contre tout péril le souverain, la reli- 
gion, les lois et les libertés du pays. Des messagers, 
qui se relevaient de village en village, le portèrent 
dnds les lieux les plus reculés du pays, comme la 
a^oix de feu était portée dans les montagnes pour 
appeler à la guerre les vassaux du même seigneur. 
Les covenantaires reçurent des armes et de Far- 
gcnt du cardinal de Richelieu; et l'armée anglaise 
ayant refusé de combattre contre ses frères^ le roi 
fut obligé de se mettre à la discrétion d'un cin- 
quième Parlement (long Parlement j 1640). 

rotta les mains. Immobile et silencieux, la foule qui Tavait écouté 
demeura pour le repfarder. Quelques-uns de ses juges étaient à 
une fenêtre, comme curieux de voir jusque où irait sa persévé- 
rance; elle lassa leur curiosité. 2> H. Guizot, Rév, d'Angl,, t. I. 



248 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

La nouvelle assemblée, chargée de tant de ven- 
geances, poursuivit avec acharnement tous ceux 
qu'on appelait les délinquants^ Strafford surtout, 
qui avait irrité la nation, moins par des crimes 
réels que par la violence d'un caractère impérieux. 
Il sollicita lui-même le roi de signer le bill de sa 
condamnation, et Charles eut la déplorable fai- 
blesse d'y consentir. Le Parlement prit possession 
du gouvernement, dirigea l'emploi des subsides, 
réforma les jugements des tribunaux, et désarma 
l'autorité royale en proclamant sa propre indis- 
solubilité. L'épouvantable massacre des Protes- 
tants d'Irlande donna au Parlement l'occasion de 
s'emparer du pouvoir militaire; les Catholiques 
irlandais s'étaient partout soulevés contre les An- 
glais établis parmi eux, et avaient fait partout 
main basse sur leurs tyrans, invoquant le nom de 
la reine, et déployant une fausse commission du 
roi. Charles, poussé à bout par une menaçante 
remontrance, se rendit lui-même à la Chambre 
pour arrêter cinq membres des Communes. Il 
échoua dans ce coup d'État, et sortit de Londres 
pour commencer la guerre civile (H janvier 1642)*. 

Le parti du Parlement avait l'avantage de l'en- 
thousiasme et du nombre : il avait la capitale, les 
grandes villes, les ports, la flotte. Le roi avait la 

^ La reine sollicitait un asile en France. < Faut répondre à 
la reine d'Angleterre, écrivit le cardinal de Richelieu au résident 
de France, qu'en pareille occasion, qui quitte sa place la perd. > 
(H. Mazure, Pièces justificativei,) 



PRECIS DB L'HISTOIRE MODERNE; 249 

plus grande partie de la noblesse, plus exercée 
aux armes que les troupes parlementaires. Dans 
les comtés du nord et de Touest, les Royalistes do- 
minaient; les Parlementaires, dans ceux de Test, 
du centre et du sud-est, les plus peuplés et les plus 
riches. Ces derniers comtés, contigus les uns aux 
autres, formaient comme une ceinture autour de 
Londres. 

Le roi marcha bientôt sur la capitale; mais la 
bataille indécise de Edge-Hill sauva les Parlemen- 
taires, lis eurent le temps de s'organiser. Le colo- 
nel Cromvvell forma, dans les comtés de l'est, des 
escadrons de volontaires, qui opposèrent Tenlhou- 
siasme religieux aux sentiments d'honneur qui 
animaient les Cavaliers. Le Parlement vainquit en- 
core à Newbury, et s'unit avec l'Ecosse par un 
covenant solennel (1643). Les intelligences du roi 
avec les Montagnards du nord et avec les Catho- 
liques irlandais accélérèrent celte union inatten- 
due de deux peuples jusque-là ennemis. On assu- 
rait qu'un grand nombre de papistes irlandais 
étaient mêlés aux troupes rappelées de leur ile par 
le roi; que les femmes mêmes armées de longs 
couteaux, et sous un accoutrement sauvage, avaient 
été vues dans leurs rangs. Le Parlement ne voulut 
point recevoir les lettres de celui que le roi avait 
convoqué à Oxford, et poussa la guerre avec une 
nouvelle vigueur. L'enthousiasme avait porté quel- 
ques familles à se priver d'un repas par semaine 



250 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

pour en offrir au Parlement la valeur ; une ordon- 
nance convertit cette offre en une taxe obligatoire 
pour tous les habitants de Londres et des environs. 
Le neveu du roi, le prince Robeft, fut défait à 
Marston-Moor, après une lutte acharnée, par l'in- 
vincible obstination des saints de l'armée parle- 
mentaire, des cavaliers de Cromwell, qui reçurent 
sur le champ de bataille le surnom de côtes de fer; 
ils auraient pu envoyer au Parlement plus de cent 
drapeaux ennemis, si dans leur enthousiasme ils 
ne les avaient mis en pièces pour en orner leurs 
bonnets et leurs bras. Le roi perdit York et tout le 
nord. La reine se sauva en France (1644). 

Ce désastre sembla un instant réparé. Le roi 
avait fait capituler, dans le comté de Cornouailles, 
le comte d'Essex, général du Parlement. Les bandes 
irlandaises avaient débarqué en Ecosse, et Mont- 
rose, l'un des plus vaillants Cavaliers^ ayant paru 
tout à coup dans leur camp, en costume de mon- 
tagnard, avait gagné deux batailles, soulevé les 
clans du nord, et semé l'effroi jusqu'aux portes 
d'Edimbourg. Déjà le roi marchait sur Londres; le 
peuple fermait les boutiques, priait et jeûnait, 
lorsqu'on apprit qu'il avait été défait à Nev^rbury 
(pour la seconde fois). Les Parlementaires avaient 
fait des prodiges : à la vue des canons qu'ils 
avaient perdus naguère dans le comté de 
Cornouailles , ils se précipitèrent sur les bat- 
teries royales, ressaisirent leurs pièces, et les 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 251 

ramenèrent en les embrassant avec transport. 

Alors la mésintelligence éclata entre les vain- 
queurs. Le pouvoir échappa aux Presbytériens 
pour passer aux Indépendants. Ce dernier parti 
était un mélange d'enthousiastes, de philosophes 
et de libertins ; mais il tirait son unité d'un prin- 
cipe, le droit à la liberté de croyance. Malgré 
leurs crimes et leurs rêveries, ce principe devait 
leur donner la victoire sur des adversaires moins 
énergiques et moins conséquents. Pendant que les 
Presbytériens croient préparer la paix par de 
vaines négociations avec le roi, les Indépendants 
s'emparent de la guerre. Crom^ell déclare que les 
puissants la prolongent à dessein, et la Chambre, 
entraînée par le désintéressement, ou par la 
crainte de perdre sa popularité, décide que chacun 
renoncera à soi-même^ et que les membres du 
Parlement n'exerceront plus aucune charge civile 
ni militaire. 

Gromwell trouva le moyen, par de nouveaux 
succès, de se faire exempter de la règle commune, 
et les Indépendants défirent l'armée royale à Na- 
seby, près de Northampton. Les papiers du roi 
trouvés après la victoire, et lus publiquement à 
Londres, prouvèrent que, malgré ses protestations 
mille fois répétées, il appelait les étrangers et par- 
ticulièrement les Irlandais catholiques. En même 
temps, Montrose, abandonné par les Montagnards 
qui allaient enfouir chez eux leur butin, avait été 



S52 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

surpris et défait. Le prince Robert, jusque-là 
connu par son courage impëtueui, avait rendu 
Bristol à la première sommation. Le roi erra long- 
temps de ville en ville, de château en château, 
changeant sans cesse de déguisement; il s'arrêta 
sur les hauteurs de Harrow, hésitant s'il ne ren- 
trerait pas dans sa capitale, qu'il apercevait de 
loin. Enfin, il se retira par lassitude, plutôt que 
par choix, dans le camp des Écossais, où le rési- 
dent de France lui faisait espérer ua asile, et où 
il s'aperçut bientôt qu il était prisonnier. Ses hôtes 
ne lui épargnèrent pas les outrages. Un ministre 
écossais, prêchant devant lui à Newcastle, désigna 
aux chants de l'assemblée le psaume u, qui com- 
mence par ces mots : a Tyran, pourquoi te glori- 
« fies-tu dans ta malice et te vantes-tu de tes ini- 
« quités? x> Le roi, se levant tout à coup, entonna, 
au lieu de ce verset, le psaume lvi : c Aie pitié 
a de moi, mon Dieu, car mes ennemis m'ont foulé 
a aux pieds tout le jour, et il y en a beaucoup qui 
a me font la guerre; » et d'un commun élan, 
toute l'assistance se joignit à lui. Cependant les 
Écossais, désespérant de lui faire accepter le co- 
venant, le livrèrent aux Anglais, qui offraient de 
leur payer les frais de la guerre. 

Le malheureux prince ne fut plus qu'un instru- 
ment que se disputèrent les Indépendants et les 
Presbytériens, jusqu'à ce qu'ils le brisassent. La 
mésintelligence était au comble enlre Farmée et 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 253 

la Chambre. On enleva le roi du lieu où lé gar- 
daient les commissaires du Parlement, et, sans 
prendre l'ordre du général en chef, Fairfax, Crom- 
well le fit amener à l'armée ' . 

Cependant une réaction avait lieu en faveur du 
roi. Des bandes de bourgeois et d'apprentis, d'offi- 
ciers réformés, de mariniers, forcèrent les portes 
de Westminster, et contraignirent la Chambre à 
voter le retour du roi. Mais soixante membres se 
réfugièrent à l'armée, qui marcha sur Londres. 
Son entrée dans la capitale fut le triomphe des 
Indépendants. Cromwell, voyant lefe Presbytériens 
éclipsés, ayant peur de son propre parti, hésita 
un instant s'il ne travaillerait point au rélablisse- 
meiit du roi. Mais voyant bien qu'il n'y avait pas 
moyen de se fier à lui, il commença à' viser plus 



*■ Cromwell, solennellement accusé dans la Chambre des Com> 
munes, tomba à genoux, fondant en larmes, avec une véhémence 
de paroles, de sanglots et de gestes qui saisit d'émotion ou de sur- 
prise tous les assistants : il se répandit eu pieuses invocations, 
en ferventes prières, appelant sur sa tête, si quelque homme 
dans tout le royaume était plus que lui fidèle à la Chambre, tou- 
tes les condamnations du Seigneur. Puis, se relevant, il parla 
plus de deux heures du Parlement, du roi, de l'armée, de ses 
ennemis, de ses amis, de lui-même, abordant et mêlant toutes 
choses, humble et audacieux, verbeux et passionné, répétant sur- 
tout à la Chambre qu'on Tinquiétait à tort, qu'on le compromet- 
tait sans motif, que, sauf quelques hommes dont les regards se 
tournaient vers la terre d'Egypte, officiers et soldats, tous lui 
étaient dévoués et faciles à retenir sous sa loi. Tel fut enfin son 
^succès que, lorsqu'il se rassit, l'ascendant avait passé à ses amis, 
et que, a s'ils l'eussent voulu, disait trente ans après Grimstone 
lui-môme, la Chambre nous eût envoyés à la Tour, mes officiers 
et moi, comme calomniateurs » (Guizot.) 

15 



S54 PRECIS DE L HISTOIRE MODERNE. 

hauts et songea à soustraire le roi à rûrmëe, 
comme il l'avait enlevé au Parlement. Charles» 
épouvanté par des avis menaçants, s^échappa, et 
passa dans l'ile de Wight, où il se trouva à la dis- 
position de Cromwell. 

La ruine du roi fut le sceau de sa réconciliation 
avec les Républicains. H avait été forcé de répri- 
mer dans l'armée la faction anarchique des Nive- 
leurs; il avait saisi un d'entre eux au milieu d'un 
régiment, et l'avait fait sur-le-champ condamner 
et exécuter en présence de Tarmée; mais il n'avait 
garde de se brouiller pour toujours avec un parti 
si énergique. 

^ Comwell provoqua une conférence entre quelques meneurs 
politiques, la plupart officiers généraux comme lui, et les répu- 
blicains : il fallait bien, dit-il, qu'ils cherchassent de concert quel 
gouvernement convenait le mieux à TÂngleterre, puisque main- 
tenant c'était à eux de le régler; mais, au fond, il voulait surtout 
savoir lesquels, parmi eux, seraient intraitables, et ce qu'il en de- 
vait attendre ou redouter. Ludlow, Vane, Hutchinson, Sidney, 
Haslerig, se déclarèrent hautement, repoussant toute idée de mo- 
narchie, comme condamnée par la Bible, la raison et l'expérience. 
Les généraux furent plus réservés; à leur avis, la république était 
désirable, mais d'un succès douteux : il valait mieux ne se point 
engager, consulter Tétat des affaires, le besoin des temps, obéir 
chaque jour aux directions de la Providence. Les républicains in- 
sistèrent pour qu'on s'expliquât sans détour : la discussion s'é- 
4iauffait; Ludlow, entre autres, pressait vivement Gromwell de 
le prononcer, car ils voulaient, disait-il, connaître leurs amis; 
firomwell éludait, ricanait et, poussé de plus en plus, se tirant 
enfin d'embarras par ime bouffonnerie, il gagna la porte de la 
chambre et sortit brusquement en jetant à la tète de Ludlow un 
coussin, que celui-ci lui envoya sur-le-champ avec plus d'hu» 
meur. (Guizot, t. II, p. 311.) — Ludlow comprit plus tard, en 
Voyant agir Gromwell, que, dès l'époque de cette conversation, 11 
méditait la tyrannie, et quHl avait cherché à lui tâter ig poules 



PRÉCIS D£ L'HISTOIRE MODERNE. 255 

n les regagna en battant les Écossais, dont Par- 
mëe venait de seconder la réaction en faveur du 
roi. Le Parlement d'Angleterre, effrayé d'une vic- 
toire si prompte, qui devait tourner au profit des 
indépendants, se hâta de négocier de nouveau 
avec le roi. Pendant que Charles dispute avec les 
députés du Parlement et repousse avec loyauté les 
moyens d'évasion que ses serviteurs lui préparent, 
l'armée le fait enlever de l'Ile de Wight, et purge 
le Parlement. Le colonel Pride, la liste des mem- 
bres proscrits à la main, occupe la porte des Com- 
munes à la tête de deux régiments, et repousse 
outrageusement ceux qui persistent à réclamer 
leur droit. Dès lors le parti des Indépendants fut 
le maître, l'enthousiasme des fanatiques monta 
au comble ^ Le roi fut soumis au jugement d'une 
commission présidée par John Bradshaw, cousin 
de Milton '. Malgré l'opposition de plusieurs mem- 



* Hugh Peters, chapelain de Fairfax, disait aux généraux, en 
prêchant devant les débris des deux Chambres : c Gomme Moïse' 
< TOUS êtes destinés à tirer le peuple de la servitude de l'Egypte! 
c comment s'accomplira ce dessein? c'est ce qui ne m'a pas encore 
c été révélé, d II mit sa tête dans ses mains, se baissa sur un 
coussin placé devant lui, et se relevant tout-à-coup : a Voici, 
c ^oici maintenant la révélation 1 je vais vous en faire part : 
« Cette armée extirpera la monarchie, non-seulement ici, mais 
c en France et dans tous les autres royaumes qui nous entou- 
c rent; c'est par là qu'elle tous tirera d'Egypte. » (Guizot.) 

* La première fois qu'on parla de l'accusation du roi dans la 
Chambre des Communes, Cromvtrell se leva et dit que, si quel- 
qu'un avait fait une telle proposition de dessein prémédité, il le 
regarderait comme un traître ; mais que, puisque la Providence 
les avait conduits elle-même jusque-là, il priait Dieu de bénir 



256 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

bres, et entre autres du jeune et jertueux Sidney, 
malgré la récusation de Charles, qui soutint que 
les Communes ne pouvaient exercer une autorité 
parlementaire sans le concours du roi et des lords, 
malgré Tintervention des commissaires écossais 
et des ambassadeurs des États généraux, le roi fut 
condamné à mort. Au moment où le juge pronon- 
çait le nom de Charles Stuart^ amené pour ré- 
pondre à une aœusation de trahison et autres 
grands crimes présentés contre lui au nom du 
peuple d^ Angleterre.... a Pas de la moitié du 
peuple, s'écria une voix : Où est le peuple? Où 
est son consentement? Olivier Cromwell est un 
traître! » 

L'assemblée entière tressaillit : tous les regards 
se tournèrent vers la galerie : a A bas les femmes! 
s'écria le colonel Axtell : Soldats j feu sur elles ! p 
On reconnut lady Fairfax. 

Avant, après la sentence, on refusa d'entendre 
le roi; on Tentratna au milieu de l'outrage des 
soldats et des cris: Justice! exécution! QwdjA 
il fallut signer Tordre du supplice, on eut grand'- 
peine à rassembler les commissaires. Cromwell, 
presque seul, gai, bruyant, hardi, se livrait aux 



leurs conseils. < Dernièrement, dit-il, comme je me disposais à 
a présenter une demande pour le rétaJalissement du roi, j'ai senti 
c ma langue se coller à ma bouche, et j'ai cru voir, dans cette 
c impression surnaturelle, une réponse que le cici, qui a rejeté 
c le roi, envoyait à mes prières, d — L'armée laissa au Parle- 
ment cette sale et hideuse besogne. (Whitelocke.) 



PRÉCIS DE L'IIISTOinE MODERNE. 257 

plus grossiers accès de sa boulfonnerie accoutu- 
mée; après avoir signé le troisièii>e, il barbouilla 
d'encre le visage de Henri Martyn, assis près de lui, 
et qui le lui rendjt à Tinstant. Lé colonel Ingolds- 
by, son cousin, inscrit tiu nombre des juges, mais 
qui n'avait point siégé à la cour, entra par ha- 
sard dans la salle: « Pour cette ibis, s*écria 
Crom^rell, il ne nous échappera pas ; d et s'em- 
parant aussitôt d'Ingoldsby, avec de grands éclats 
de rire, aidé de quelques membres qui se trou- 
vaient là, il lui mit la plume entre les doigts, et, 
lui conduisant la main, le contraignit de signer. 
On recueillit enfin cinquante-neuf signatures, plu- 
sieurs noms tellement griffonnés, soit par trouble, 
soit à dessein, qu'il était presque impossible de 
les distinguer. 

L'échafaud avait été dressé contre une fenêtre 
de Whitehall. Le roi, après avoir béni ses enfants, 
y marcha la tète haute, le pas ferme, dépassant 
les soldats qui le conduisaient. Beaucoup de gens 
trempèrent leurs mouchoirs dans son sang. Crom- 
well voulut voir le corps déjà enfermé dans le cer- 
cueil, le considéra attentivement, et, soulevant de 
ses mains la tète comme pour s'assurer qu'elle 
était bien séparée du tronc : « C'était là un corps 
bien constitué, dit-il, et qui promettait une 
longue vie. » 

La Chambre des Lords fut abolie deux jour.« 
après. Un grand sceau fut gravé avec cet exergue : 



258 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 



Van V de lôL liberté restaurée par la bénédiction 
deDieu. 1648 *. 

* Ifieoz style. Cette date répond au 9 février l(MiV. 



MODERN LANôUAGcS 

FACU-TV l^î>LA*ir 

OXFORD. 



CHAPITRE XII 

OUERBE DE TRENTE ANS, 16i8-ieu'« 

La guerre de Trente ans est la dernière lutte 
soutenue par la Réforme. Cette guerre, indéter- 
minée dans sa marche et dans son objet, se com- 
pose de quatre guerres distinctes, où l'électeur 
Palatin, le Danemark, la Suède et laFrance, jouent 
successivement le principal rôle. Elle se complique 
de plus en plus, jusqu'à ce qu'elle ait embrassé 
TEurope entière. — Plusieurs causes la prolon- 
gent indéfiniment : l"" Tëtroite union des deux 
branches de la maison d* Autriche et du parti ca- 
tholique ; le parti contraire n'est point homogène ; 
2* l'inaction de l'Angleterre, l'intervention tardive 
de la France, la faiblesse matérielle du Danemark 
et de la Suède, etc. 

Les armées qui font la guerre de Trente ans ne 

* Pour connaître la situation de l'Europe avant la guerre de 
Trente ans, on peut consulter les pages 271, 275 et 283 de ce 
Précis, et étudier les X1V«, XV et XVI« de nos Tableaux aynchro' 
niques. 



260 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

sont plus des milices féodales; ce sont des armées 
permanentes, mais que leurs souverains ne peu- 
vent eniretenir (Voyez plus haut les armées de 
Charles Quint dans les guerres d'Italie). Elles vi- 
vent au dépens du pays et le ruinent. Le paysan 
ruiné se fait soldat et se vend au premier venu. 
La guerre, se prolongeant, forme ainsi des armées 
sans patrie, une force militaire immense, qui 
flotte dans TAlIemagne, et encourage les projets 
les plus gigantesques des princes et même des 
particuliers. 

L'Allemagne redevient le centre de la politique 
européenne. La première lutte de la Réforme 
contre la maison d'Autriche s'y renouvelle, après 
soixante ans d'interruption. Toutes les puissances 
y prennent part. 

L'Europe semble devoir être bouleversée; ce- 
pendant on n'aperçoit qu'un changement impor- 
tant : la France a succédé à ta suprématie de la 
maison d'Autriche; mais Tinfluence de la Réforme 
n'est plus sensible désormais, et le traité de West- 
phalie commence un nouveau monde. 

Soit crainte des Turcs, soit modération person- 
nelle des princes, la branche allemande de la 
maison d'Autriche suivit, dans la seconde moitié 
du XVI® siècle, une politique tout opposée à celle 
de Philippe II. La tolérance de Ferdinand P' et de 
Maximilien II favorisa les progrès du prolestantisme 
dans l'Autriche, dans la Bohême et dans la Hoc* 



PUËCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 261 

grie ; on soupçonna même Maximilien d'être pro- 
testant dans le cœur (1555-1576). Le faible Ro- 
dolphe II, qui lui succéda, n*eut ni sa modération, 
ni son habileté. Pendant qu'il s'enfermait ^vec 
Tycho-Brahé pour étudier l'astrologie et Talchi- 
mie, les protestants de Hongrie, de Bohème et 
d'Autriche, faisaient cause commune. L'archiduc 
Mathias, frère de Rodolphe, les favorisa, et força 
l'Empereur de lui céder TAutriche et la Hongrie 
(1607-1609). 

L'Empire n'était pas moins agité que les États 
héréditaires de la maison d'Autriche. Aix-la-Cha- 
pelle et Donawerth, où les protestants s'étaient 
rendus les maîtres, furent misés au ban de l'Em- 
pire. L'électeur-archevéque de Cologne, qui vou- 
lait séculariser ses États, fut dépossédé. L'ouver- 
ture de la succession de Clèves et de Juliers com- 
pliqua encore la situation de l'Allemagne. Des 
princes protestants et catholiques, l'électeur de 
Brandebourg, le duc de Neubourg, le duc de Deux- 
Ponts et d'autres encore, y prétendaient égale- 
ment. L'Empire se partagea en deux ligues. 
Henri lY, qui favorisait les protestants, allait en- 
trer en Allemagne et profiter de cet état des esprits 
pour abaisser la maison d'Autriche, lorsqu'il fut 
assassiné (1610). Pour être différée, la guerre do 
Trente ans n'en devait être que plus terrible. 

Mathias, après avoir forcé Rodolphe de lui céder 
la Bohême, lui succéda dans l'Empire (1612-19), 

15. 



263 PRÉCIS D£ L'HISTOIRE MODERNE. 

mais aussi dans tous les embarras de sa position. 
Les Espagnols et les Hollandais envahissent les 
duchés de Clèves et de Juliers. Les Bohémiens, 
dirigés par le comte de Turn, se soulevèrent pour 
la défense de leur religion. Turn, à la tête d'une 
partie des États, se rend dans la salle du conseil, 
et précipite les quatre gouverneurs dans les fossés 
du château de Prague (1618). Les Bohémiens pré- 
tendirent que c'était une coutume antique de leur 
pays de jeter par la fenêtre les ministres prévari- 
cateurs. Ils levèrent des troupes, et, ne voulant 
point reconnaître pour le successeur de Malhias 
relève des Jésuites, Ferdinand II, ils donnèrent 
la couronne à Frédéric V, électeur palatin, gendre 
du roi d'Angleterre et neveu du stathouder de 
Hollande (Période palatine de la guerre de Trente 
ansj 1619-1623). En même temps les Hongrois 
élurent roi le v^raywode de Transylvanie, Betlem 
Gabor. Ferdinand, un instant assiégé dans 
Vienne par les Bohémiens, fut soutenu par le duc 
de Bavière, par la ligue catholique d'AUemagnej 
par les Espagnols. Frédéric, qui était calviniste, 
fut abandonné de Vunion luthérienne : Jacques I", 
son beau-père, se contenta de négocier pour lui. 
Attaqué dans la capitale même de la Bohême, il 
perdit la bataille de Prague par sa négligence ou 
sa lâcheté. 11 dinait tranquillement dans le château 
pendant qu'on mourait pour lui dans la plaine 
(1621). Malgré la valeur de Mansfeld et d'autres 



PRÉCIS DE L*HIST01RE MODERNE. 863 

partisans qui ravageaient rAUemagne en son nom, 
il fut encore chassé du Palatinat; l'union protes- 
tante fut dissoute et la dignité électorale transfé- 
rée au duc de Bavière. 

{Période danoise j 1625-1629.) Les États de la 
Basse-Saxe, menacés d une restitution prochaine 
des biens ecclésiastiques, appelèrent au secours 
de TAllemagne les princes du Nord qui leur étaient 
unis par l'intérêt de la religion. Le jeune roi de 
Suède, Gustave-Adolphe, était alors occupé par 
une guerre glorieuse contre la Pologne, alliée de 
l'Autriche. Le roi de Danemark, Christian IV, prit 
leur défense. A l'approche de cette guerre nou- 
velle, Ferdinand II souhaitait ne pas dépendre de 
ligue catholique, dont le duc de Ba?ière était le 
chef, et dont le célèbre Tilly commandait les trou- 
pes. Le comte de Waldslein *, officier de l'Empe- 
reur, offrit de lui former une armée, pourvu qu'il 
lui fût permis de la porter à cinquante mille 
hommes. Il tint parole. Tous les aventuriers qui 
voulaient vivre du pillage accoururent autour de 
lui, et il fit également la loi aux amis et aux enne- 
mis de l'Empereur. Christian lY est défait à Lutter. 
Waldstein soumet la Poméranie, reçoit de l'Empe- 
reur les États des deux ducs de Mecklembourg éi 
le titre de général de la Baltique. Sans un secours 
que les Suédois jetèrent dans la place, il prenait 

* U signait Waldstein et non point Wallenstein. 



261 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

la puissante ville de Straisund (1628). Tout le Nord 
tremblait. L'Empereur, pour diviser ses ennemis, 
accorda au Danemark une paix humiliante (1629). 
Il ordonna aux Protestants la restitution de tous 
les biens sécularisés depuis 1555. Alors l'armée 
de Waldstein retomba sur l'Allemagne et la Foula 
à plaisir r plusieurs États furent frappés de contri- 
butions énormes; la détresse des habitants fut 
portée au comble ; quelques-uns déterraient les 
cadavres pour assouvir leur faim; on trouvait des 
morts ayant la bouche encore pleine d'herbes 
crues. 

Le salut vint de la Suéde et de la France, le 
cardinal de Richelieu dégagea les Suédois en leur 
ménageant une trêve avec la Pologne. Il désarma 
TEmpereur en lui persuadant qu'il ne pouvait 
faire élire son fils roi desRomains, s'il ne sacrifiait 
Waldstein au ressentiment de TAliemagne. Et dès 
qu'il se fut ainsi privé de son meilleur général, 
Gustave-Adolphe fondit dans l'Empire (1630). 
Ferdinand s'effraya peu d'abord ; il disait que ce 
roi de neige allait fondre en avançant vers le midi. 
On ne savait pas encore ce que c'était que ces 
hommes de fer, cette armée héroïque et pieuse, en 
comparaison des troupes mercenaires de TAlle- 
magne. Peu après l'arrivée de Gustave-Adolphev 
Torquato Conti, général de l'Empereur, lui de- 
mandant une trêve à cause des grands froids, 
Gustave répondit que les Suédois ne connaissaient 



PRECIS DE L'HISTOIKli: MODERNE. 265 

point d'hiver. Le génie du conquérant déconcerta 
la routine allemande par une tactique impétueuse 
qui sacrifiait tout à la rapidité des mouvements, 
qui prodiguait les hommes pour abréger la guerre. 
Se rendre maître des places fortes en suivant le 
cours des fleuves, assurer la Suède en fermant la 
Baltique aux Impériaux , leur enlever tous leurs 
alliés, cerner rAutriche avant de Tattaquer, tel fut 
le plan de Gustave. S'il eût marché droit à Vienne, 
il n'apparaissait dans TAllemagne que comme un 
conquérant étranger ; en chassant les Impériaux 
des Etats du nord et de Toccident qu'ils écrasaient, 
il se présentait comme un champion de l'Empire 
contre l'Empereur. Tilly, qui lui fut d'abord op- 
posé , n'arrêta point le torrent ; il ne fit qu'attirer 
sur le^ armes impériales l'exécration de l'Europe 
par la destruction de Magdebourg. La Saxe, le 
Brandebourg, qui auraient voulu rester neutres, 
sont entraînés dans l'alliance de Gustave par la ra- 
pidité de ses succès. Il défait Tilly à la sanglante 
Bataille de Leipsick (1631). Tandis que les Saxons 
se préparent à attaquer la Bohème, il bat le duc 
de Lorruine, pénètre en Alsace, et soumet les élec- 
torats de Trêves, de Mayence et du Bhin, auxquels 
Richelieu aurait voulu permettre la neutralité; 
mais il fallait à Gustave des amis ou des ennemis. 
Enfin, la Bavière est envahie en même temps que 
la Bohème ; Tilly meurt en défendant le Lech ; 
l'Autriche est découverte de tous côtés. 



i66 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Il fallut bien alors que Ferdinand recouru! à céf 
orgueilleux Waldstein qu'il avait chassé. Long- 
temps il vit comme à ses pieds l'Empereur et les 
Catholiques : il se trouvait, disait-il, trop heureux 
dans la retraite. On ne put vaincre cette modéra- 
tion philosophique qu'en lui donnant dans TEm* 
pire un pouvoir à peu près égal à celui de l'Empe- 
reur. 

A ce prix, il sauva la Bohême et marcha sur 
Nuremberg pour arrêter les armes de Gustave. Ce 
fut alors un grand étonnement dans l'Europe, lors- 
que Ton vit pendant trois mois ces deux hommes 
invincibles camper en face l'un de Tautre sans pro- 
fiter d'une occasion tant attendue. Waldstein se 
mit enfin en mouvement, et fut rejoint prés de 
Lutzen par le roi de Suéde. Gustave attaqua, vou- 
lant défendre l'électeur de Saxe. Après plusieurs 
charges, le roi, trompé par le brouillard, se jeta 
devant les rangs ennemis et tomba frappé de deux 
balles. Le duc de Saxe-Lauenbourg, qui passa en- 
suite aux Impériaux, se trouvait derrière lui au 
moment fatal et fut accusé de sa mort. L'on en- 
voya à Vienne le justaucorps de buffle que portait 
le héros suédois (1652). L'Europe pleura Gustave; 
mais pourquoi ? Peut-être mourut-il à temps pour 
sa gloire. Il avait sauvé PAlIemagne et n'avait pas 
eu le temps de l'opprimer. Il n'avait point rendu 
le Palatinat à TÉlecteur dépouillé; il destinait 
Mayence à son chancelier Oxenstierna ; il avait té- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 2C7 

moigné du goût pour la résidence d'Augsbourg, 
qui serait devenue le siège d'un nouvel empire. 

Pendant que Thabile Oxenstierna continuait la 
iguerre et se faisait déclarer à Heilbron chef de la 
ligue des cercles de Franconie, de Souabe et du 
Rhin. Waldstein restait en Bohème dans une for- 
midable inaction. C'était pour lui que Gustave sem- 
blait avoir travaillé en abattant par toute FAlle- 
magne le parti impérial. 11 l'avait servi et par ses 
victoires et par sa mort. « L'Allemagne, avait dit 
Waldstein, ne peut contenir deux hommes comme 
nous.D Depuis la mort de Gustave, il était seul. En- 
fermé dans son palais de Prague, avec un frain 
royal, entouré d'une foule d'aventuriers qui s'é- 
taient donnés à sa fortune, il épiait l'occasion. Cet 
homme terrible qu'on voyait peu, qui ne riait ja- 
mais, qui ne parlait à ses soldats que pour faire 
leur fortune ou prononcer leur mort, était l'attente 
de l'Europe. Le roi de France rappelait son cou- 
^tn, et Richelieu l'engageait à se faire roi de Bo- 
hème. Il était temps que l'Empereur prit une dé- 
cision ; il prit celle de Henri III pour le duc de 
Guise. Waldstein fut assassiné à Ègra, et Ferdi- 
nand, se souvenant des services qu'il lui avait au- 
trefois rendus, fit dire trois mille messes pour le 
repos de son âme (1634). 

Cependant l'électeur de Saxe avait fait sa paix 
avec TEmpereur. Les Suédois n'étaient pas assez 
forts pour tenir seuls en Allemagne. Il fallut que 



2G8 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

la France descendit à son tour sur le champ de 
bataille. 

(Période française, 1635-1648). — Richelieu, 
qui la gouvernait alors, l'avait trouvée livrée à 
rinfluence espagnole, Iroublée par les princes et 
les grands, par la mère du roi, par les Protestants 
(gouvernement de Marie de Médicis, 1610-1617; 
du favori de Luynes, 1617-1621)1 Ce grand minis- 
tre avait repris contre, ceux-ci le système de 
Henri IV, avec cet avantage qu'aucun engage- 
ment antérieur, aucun motif de reconnaissance ne 
Tobligeait d'avoir pour eux de dangereux ménage- 
ments. Il leur avait pris La Rochelle en jetant dans 
la mer une digue de 800 toises, comme autrefois 
Alexandre au siège de Tyr; les avait vaincus, dé- 
sarmés, et pourtant rassurés par une politique 
magnanime (1627-8). Puis, il s'était tourné contre 
les grands, avait chassé de France la mère et le 
frère du roi, et fait tomber sur l'échafaud la tête 
d'un Marillac et d'un Montmorency (1650-52). Il 
avait ses prisons à lui dans sa maison de Ruel ; il 
y faisait condamner ses ennemis, sauf à se moquer 
ensuite des juges. 11 ne lui restait qu'à honorer 
ces victoires odieuses sur les ennemis intérieurs 
par des conquêtes sur l'étranger (1655). 

D'abord il achète Bernard de Weimar,*le meil- 
leur élève de Gustave-Adolphe, avec son armée. Il 
s'allie aux Hollandais pour partager les Pays Bas 
espagnols, tandis qu'à l'autre bout de la France il 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 260 

reprendra le Roussillon ; Talliance du duc de Sa- 
voie lui assure les passages de l'Italie. Entamée 
du côté des Pays-Bas, la France gagna en Italie 
plus de gloire que d'avantage réel. Mais les Hollan- 
dais ses alliés détruisirent la marine espagnole à la 
bataille des Dunes (1639). Bernard de Weimar prit 
les quatre villes forestières, Fribourg et Brisach, 
sous les murs desquels il remporta quatre victoi- 
res. Il oubliait que la France lui avait acheté d'a- 
vance ses conquêtes. Il allait se rendre indépen- 
dant, lorsqu'il mourut, aussi à propos pour Ri- 
chelieu que Waldstein pour Ferdinand. 

Toufdevint favorable aux Français du moment 
que le soulèvement de la Catalogne et du Portugal 
réduisit l'Espagne à une guerre défensive (1640). 
La maison de Bragance monta sur le trône de Por- 
tugal aux applaudissements de l'Europe. Les Fran- 
çais, vainqueurs en Italie, prirent aux Pays-Bas 
Arras et Thionville. Le grand Condé gagna la ba- 
taille de Rocroi cinq jours après Tavënement de 
Louis XIV ; heureux présage de ce grand règne, 
qui rassura la France après la mort de Richelieu 
et de Louis XIII. 

La guerre avait alors changé de caractère pour 
la seconde fois. Au fanatisme de Tilly et de son 
maître Ferdinand II, au génie révolutionnaire des 
Waldstein et des Weimar, avaient succédé d'habiles 
tacticiens, un Piccolomini , un Merci , généraux 
de l'Empereur, et les élèves de Gustave-Adolphe, 



270 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Banner, Torstenson, Wrangel. La guerre étant un 
métier pour tant de gens, la paix devenait de plus 
en plus difficile. La France, tout occupée de cou- 
vrir ses conquêtes de Lorraine et d'Alsace, refusait 
de se joindre aux Suédois pour accabler la maison 
d'Autriche. Torstenson crut un instant vaincre 
sans le secours des Français* Ce général paralyti- 
que, qui étonnait TEurope par la rapidité de ses 
manœuvres, avait renouvelé à Leipsick la gloire 
de Gustave-Adolphe (1642); il avait frappé dans 
ies Danois. les amis secrets de TËmpereur ; l'al- 
liance du Transylvain lui permettait de pénétrer 
enfin en Autriche (1645). La défection du Transyl- 
vain et la mort de Torstenson sauvèrent l'Empe- 
reur. 

Cependant, des négociations étaient ouvertes de- 
puis 1636; l'avènement de Ferdinand UI à l'Em- 
pire semblait devoir les favoriser (1637). Quoique 
la médiation du Pape, de Venise, des rois de Da- 
nemark, de Pologne et d'Angleterre eût été reje- 
tée, les préliminaires de paix furent signés en 
1642. La mort de Richelieu releva l'espoir de la 
maison d'Autriche, et recula la paix. Il fallut les 
victoires de Condé à Fribourg, à Norlingen et à 
Lens (1644-45-48), celle de Turenne et des Sué- 
dois à Sommershausen, enfin la prise de la petite 
Prague par Wrangel (1648), pour décider l'Empe- 
reur à signer le traité de Westphalie. La guerre 
ne continua qu'entre l'Espagne, la France et le 



PRËGIS tiE L'HISTOIRE MODERNE. S71 

Portugal. Principaux articles : l"" La paix d'Augs- 
bourg (1555) est confirmée et étendue aux Calvi- 
nistes ; 2* la souveraineté des divers États de TAl- 
lemagne, dans retendue de leur territoire, est 
sanctionnée, ainsi que leurs droits aux diètes gé- 
nérales de TEmpire; ces droits sont garantis, à 
Vintérieury par la composition de la Chambre im- 
périale et du Conseil aulique, où les Protestants 
et les Catholiques entrent désormais en nombre 
égal : à V extérieur ^ par la médiation de la France 
et de la Suède ; 3^ indemnités adjugées à plusieurs 
États : pour les former, un grand nombre de biens 
ecclésiastiques sont sécularisés; la France obtient 
l'Alsace, les Trois-Évêchés, Philipsbourg et Pigne- 
rol, les clefs de TAlIemagne et du Piémont ; la 
Suède^ une partie de la Poméranie, Brème, Wer- 
den, Wismar, etc., trois voix aux diètes de TEm- 
pîre et cinq millions d'écus ; Y électeur de Brande- 
bourg^ Magdebourg, Halberstadt, etc. La Saxe^ le 
Mecklembourg et Hesse-Cassel sont aussi indemni- 
sés ; 4" le fils de Frédéric V recouvre le bas Palati- 
nat du Rhin (le haut Palatinat démeure à la Ba* 
vière) ; une huitième dignité électorale est créée 
en sa faveur ; 5* les Provinces-Dnies sont recon- 
nues indépendantes de l'Espagne ; les Provinces- 
Unies et les Cantons suisses, de TEmpire germa* 
^ique. 



CHAPITRE XIII 



l'OEIlRT BT LB ROED AU XTI* SliCLB» 



SI.-- Turquie, Hongrie, 1566<1648. 

Le règne de SoIiman-le-MagnifiqHe avait été 
Tapogée de la grandeur ottomane. Sous lui, les 
Turcs ne furent pas moins redoutables sur terre 
que sur mer ; ils entrèrent dans le système de 
l'Europe par leur alliance avec la France contre la 
maison d'Autriche. Soliman essaya de donner une 
législation à ses peuples; il réunit les maximes et 
ordonnances de ses prédécesseurs, remplissant les 
lacunes et fixant la hiérarchie civile. Il embellit 
Constantinople en rétablissant l'ancien aqueduc, 
dont Teau se partage en huit cents fontaines ; il 
fonda la mosquée Souleimanieh , qui renferme 
quatre collèges, un hospice pour les pauvres, un 
hôpital pour les malades, une bibliothèque de 
deux mille manuscrits. La langue turque s'enno- 
blit par le mélange de Tarabe et du persan ; Soli- 
man lui-même faisait des vers en ces langues. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 273 

Bans sa vieillesse, le Sultan fut entièrement gou- 
verné par Rouschen (Roxelane), qu'il avait épou- 
sée, et qui lui fit mettre à mort ses enfants d'un 
premier lit. L'empire, épuisé par tant de guerres, 
sembla vieillir avec lui sous l'influence d'un gou- 
vernement de sérail, Soliman en prépara la déca- 
dence en ôtant le commandement des armées aux 
membres de la famille impériale. 

Sous son indolent successeur, Sélira II (1566-74), 
les Turcs enlevèrent Chypre aux Vénitiens, mal se- 
condés par l'Espagne; mais ils furent défaits dans 
le golfe de Lépante par les flottes combinées de 
Philippe II, de Venise et du Pape, sous les ordres 
de D. Juan d'Autriche. Depuis cet échec, les Turcs 
avouèrent que Dieu, qui leur avait donné Tem- 
pire de la terre, avait laissé celui de la mer aux 
Infidèles. 

Sous Amurat III, Mahomet III et Achmet I" 
(1574-1617), les Turcs soutinrent, avec des suc- 
cès divers, de longues guerres contre les Persans 
et les Hongrois. Les janissaires, qui avaient troublé 
de leurs révoltes les règnes de ces princes, mirent 
à mort leurs successeurs Mustapha et Othman 
(1617-23). L'empire se releva sous Amurat IV Tin- 
frépide, qui occupa au dehors l'esprit turbulent 
des janissaires, prit Bagdad et intervint dans les 
troubles de l'Inde. Sous l'imbécile Ibrahim (1645- 
1649), les Turcs, suivant toujours l'impulsion don- 
née par Amurat, enlevèrent Candie aux Vénitiens. 



S74 PRÉCIS DE L'HISTOIRE ÏODERNE. 

Hongrie. — Ce royaume était partagé entre la 
maison d'Autriche et les Turcs, depuis 1562. De 
ce partage résultait une guerre continuelle. La su- 
zeraineté de la Transylvanie était une autre cause 
de guerre entre l'Autriche et la Porte. — Dans Tin- 
térieur, la Hongrie n'était pas plus tranquille. Les 
princes autrichiens, espérant augmenter leur pou- 
voir en ramenant la Hongrie à une croyance uni- 
forme, persécutaient les Protestants et violaient 
les privilèges de la nation. Les Hongrois se soule- 
vèrent sous Rodolphe U, Ferdinand H et Ferdi- 
nand ni; les princes de Transylvanie, Etienne 
Botschkaî, Betlem Gabor, Georges Ragotzi, se don- 
nèrent successivement pour chefs aux mécontents. 
Par les pacifications de Vienne (1606) et de Lintx 
(1645), par les décrets des diètes d'Œdembourg 
(1622) et de Presbourg (1647), les rois de Hongrie 
furent forcés d'accorder l'exercice public de la re- 
ligion protestante et de respecter les privilèges na- 
tionaux* 

S II. — Pologne, Prusse, Russie, 1505-1648. 

La Pologne prévaut sur Tordre Teutonique, 
puissance allemande avancée hors de l'Allemagne 
au milieu des Ëtats slaves, et mal soutenue par 
l'Empire; mais, en récompense, elle néglige de 
protéger les Bohémiens et les Hongrois dans leui*s 
révoltes contre l'Autriche. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. S75 

Les deux grands peuples d'origine slave avaient 
de fréquents rapports entre eux, mais en avaient 
peu avec les États Scandinaves, avant que les ré- 
volutions de la ;Livonie les engageassent dans une 
guerre commune, vers le milieu du xvi' siècle. La 
Livonie devint alors, pour le nord de l'Europe, ce 
qu'avait été le Milanais pour les États du Midi. 

États de la Pologne et de la Russie dans la pre- 
mière moitié du XVP siècle. — Avènement de Wa- 
8IU IV ïwanowitch (1505), et de Sigismond I" (1506). 
Le faible Wasili eut l'imprudence de rompre avec 
les Tartares* de la Crimée, qui avaient servi si 
utilement Iwan m : il acheva l'assujettissement de 
Plescof, enleva Smolensk aux Lithuaniens, mais il 
fut battu par eux la même année (1514). Il s'allia 
avec l'ordre Teutonique contre les Polonais, sans 
pouvoir empêcher la Prusse de se soumettre à la 
Pologne. Le grand-maitre Albert de Brandebourg 
embrassa le luthéranisme (1525), sécularisa la 
Prusse teutonique, et la reçut en fief de Sigis- 
mond P'. 

1553. Avènement d'Iwan IV Wasiliewitch^ en 
Russie; 1548, de Sigismond II, dit Auguste en Po- 
logne. 

Pendant la minorité d'Iwan IV, le pouvoir passe 
des mains de la régente Hélène à plusieurs grands, 

* Nous avons suivi Torthographe préférée par M. Abel Rémusat. 
Voy. la Préface des Recherchée sur les langues tartares. 



270 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

qui se supplantent tour à tour. — 1547. Sous l'in- 
fluence de la tzarine Anastasie, Iwan IV modéra 
d'abord la violence de son caractère. Il compléta 
rabaissement des Tartares par la réunion dèfîni- 
tive de Kazan et par la conquête d'Astrakan (1552- 
1554). 

1558-1585. Guerre de Livonie. — L'ordre des 
chevaliers Porte-Glaive, vainqueur des Russes en 
1502, fut indépendant de Tordre Teutonique de- 
puis 1521. Mais vers celte époque, toutes les puis- 
sances du Word élevèrent des prétentions sur la 
Livonie. Iwan IV l'ayant envahie en 1558, le grand- 
maître, Gotthar Kettler, aima mieux la réunir à la 
Pologne par le traité de Wilna (1561 ), en se créant 
lui-même duc de Courlande. Le roi de Danemark, 
Frédéric II, maître de l'île d'Œsel et de quelques 
districts, et le roi de Suède, Eric XIV, appelé par 
.a ville de Revel et par la noblesse d'Etonie, pri- 
rent part à la guerre, qui se poursuivit sur terre 
et sur mer. 

Le Tzar rencontra deux obstacles dans ses pro- 
jets de conquêtes : la jalousie des Russes contre 
ies étrangers, qu'il leur préférait, et la crainte que 
«a cruauté inspirait aux Livoniens. Il écrasa tout 
ce qui pouvait résister parmi ses sujets dans la 
bourgeoisie commerçante et dans la noblesse 
/1570), et envahit ensuite la Livonie au nom d'un 
frère du roi de Danemark (1575). Mais la Pologne 
et la Suède s'unirent contre le Tzar, qui fit la paix 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. m 

avec la Pologne, en lui abandonnant la Livonie, et 
conclut une trêve avec la Suède, qui resta en pos- 
session de la Garélie (1582-83). Il mourut en 1584. 

[Code d'Iwan IV, 1550, présentant un système 
de toutes les anciennes lois. Justice gratuite. Tous 
les possesseurs de terres assujettis au service mi- 
litaire. Établissement d*une solde. Institution de. 
la milice permanente des strélitz. — Commerce 
avec la Tartarie, la Turquie et la Lilhuanie. Les 
guerres de Livonie et de Lithuanie fermant aux 
Russes la Baltique, ils ne communiquent plus avec 
le reste de l'Europe qu'en tournant la Suède par 
les mers du Nord. 1555, l'Anglais Chancelier, en- 
voyé par la reine Marie pour trouver un passage 
aux Indes par le Nord, aborde au lieu où Ton fonda 
depuis Archangel. Commerce régulier entre la 
Russie et l'Angleterre jusqu'aux guerres civiles de 
la Russie, 1605. — 1577-81, découverte de la Si- 
bérie.] 

La dynastie des Jagellons s'éteignit, en 1572, 
parla mort de Sigismond-Auguste ; celle de Rurik, 
en 1598, par la mort du tzar Fédor P', fils et suc- 
cesseur d'Iwan IV. De ces deux événements résul- 
tèrent , médiatement ou immédiatement , deux 
guerres longues et sanglantes, qui mirent aux 
prises toutes les puissances du Nord; rune eut 
pour objet la succession de Suède, Tautre celle de 
Russie. La première, qui dura soixante-sept ans 
•(1593-1660), fut interrompue deux fois d'abord 

16 



278 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERHE. 

par la seconde (1609-1619), ensuite par la guerre 
de Trente ans (1 629-1655). 

Le trône de Pologne devint purement électif. 
1573-1575, Heikri de Yalois n'apparut en ce 
royaume que pour signer les premiers pacta con- 
venta. — 1575-1587, l'avènement d'ÉTiEHiŒ Bat- 
THORi, prince de Transylvanie, différa le moment 
où la Pologne devait perdre sa prépondérance. Il 
contint ses sujets (Dantzick, Riga, 1578, 1586); 
il humilia la Russie et le Danemark (1582-85). — 
1587, Sigismoud RI, fils de Jean III, roi de Suède, 
élu roi de Pologne, se trouva, à son avènement au 
Irône de son père, dans une position difficile : la 
Suède était protestante, la Pologne catholique; 
toutes deux réclamaient la Livonie. L'oncle de Si- 
gismond (Charles IX), chef du parti luthérien en 
Suède, prévalut sur lui et par la politique (1595) 
et par les armes (1598). De là une guerre entre 
les deux peuples, qui ne s'interrompit qu'au mo- 
ment où ils prirent la Russie pour champ de ba- 
taille. L'usurpation de Roris-Godunow, et l'impos- 
ture de plusieurs faux Démétrius, qui se portaient 
pour héritiers du trône de Moscou, faisaient espé- 
rer aux Polonais et aux Suédois, ou de démembrer 
la Russie, ou de lui donner pour maître un de 
leurs princes. — Leurs espérances furent trom- 
pées. Un Russe (1613-1645), Michaïl Fédrowitsch, 
fonda la maison de Romanow. 1616-1618, La Rus- 
sie céda à la Suède l'Ingrie et la Carélie russe, à 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 279 

la Pologne les territoires de Smolensko, de Tscher- 
nigow et de Nowgorod-Sewerkoî, et perdit toute 
communication avec la Baltique. 

1620-1629. La guerre recommença entre la Po- 
logne et ,1a Suède, jusqu'à l'époque où Gustave- 
Adolphe prit part à la guerre de Trente ans. (1629, 
trêve de six ans, renouvelée en 1635 pour vingt- 
six.) 

Sigismond lU et son successeur Wladislas YII 
(1632-1648) soutinrent de longues guerres contre 
les Turcs, les Russes et le^ Cosaques de l'Ukraine. 

La Pologne céda à la Suède le rôle de puissance 
dominante du Nord ; mais elle conserva sa supé- 
riorité sur la Russie, dont le développement avait 
été retardé par ses guerres civiles. 

Prusse. — 1563, Joachim II, électeui* de Bran- 
debourg, obtint du roi de Pologne l'investiture si- 
multanée du fief de Prusse. 1618, à la mort du 
duc Albert-Frédéric (fils d'Albert de Brandebourg), 
l'électeur Jean Sigismond, son gendre, lui suc- 
céda. — 1614, 1666, la branche électorale re- 
cueillit aussi une partie de la succession de Juliers, 
en vertu des droits d'Anne, fille du duc de Prusse, 
Albert-Frédéric, et femme de rélecleur de Bran- 
debourg, Jean Sigismond. — Le fils de ce dernier, 
Frédéric -^Guillaume, fonda la grandeur de la 
Prusse. 



2S0 PUËCÎS Dr L'UlSTOIIiE MODERNE. 

S IG. — Danemark et Suède. 

AU XVI* siècle, ces deux États furent en proie à 
des troubliSs intérieurs et soutinrent de longues 
guerres. Les forces des deux peuples se dévelop- 
pèrent, et ils arrivèrent préparés à la guerre de 
Trente ans : la Suède préludait alors au rôle hé- 
roïque qu'elle devait jouer dans tout le xvm* siècle. 

La lassitude du Danemark et les troubles inté- 
rieurs de la Suède terminèrent, par la paix de 
Stettin (1570), la longue querelle qui durait entre 
ces royaumes depuis la rupture de l'union de Cal- 
mar. Le Danemark fut dès lors paisible sous les 
longs règnes de Frédéric II (1559-1588) et de Chris: 
tiern IV, jusqu'à Tépoque où ce dernier, plus ha- 
bile administrateur que grand général, compromit 
le repos du Danemark en attaquant Gustave-Adol- 
phe (1611-13), et en prenant part à la guerre de 
Trente ans (1625)- 

L'indigne fils de Gustave- Wasa, Éric XIV (1560- 
1568), avait été dépossédé par son frère Jean III 
(1568-1592), qui entreprit de rétablir en Suède la 
religion catholique. Le fils de Jean, Sigismond, roi 
de Suède et de Pologne, fut supplanté par son oncle 
Charles IX (1604), père de Gustave-Adolphe, {foy. 
plus haut Y ^Tiide Pologne.) 



CHAPITRE XIV 



DÉGOUVERTIB ET COLONIES DES XODEAIIBS. 

DfCOUTEBTES ET ÉTABLISSEMENTS DES PORTUGAIS 

DANS L£S DEUX INDES, 141S-158S. 



§ I. — Découvertes et colonies des modernes. 

Principaux motifs qui ont déterminé les moder-- 
nés à chercher de nouvelles terres et à s^y établir : 
V Esprit guerrier el aventureux, désir d'acquérir 
par la conquête et le pillage ; 2** esprit de com- 
merce, désir d'acquérir par la voie légitime des 
échanges ; 3° esprit religieux, désir de conquérir 
les nations idolâtres à la foi chrétienne, ou de se 
dérober aux troubles de religion. 

La fondation des principales colonies moderne^ 
est due aux cinq peuples les plus occidentaux, qui 
ont eu successivement l'empire des mers : aux 
Portugais et aux Espagnols (xv* el xvi* siècles); 
aux Hollandais et aux Français (xvu^ siècle) ; en- 
fin, aux Anglais (xvn* et xvm* siècles). — Les co- 
lonies des Espagnols eurent, dans l'origine, pour 
principal objets l'exploitation des mines; celles 

16. 



282 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

des Portugais, le commerce et la levée des fribuU 
imposés aux vaincus ; celles des Hollandais furent 
essentiellement commerçantes ; celles des Anglais, 
à la fois commerçantes et agricoles. 

La principale différence entre les colonies an- 
ciennes et les modernes j c'est que les anciennes ne 
restaient unies à leur métropole que par les liens 
d'une sorte de parenté ; les modernes sont regar- 
dées comme la propriété de leur métropole, qui 
leur interdit le commerce avec les étrangers. 

Résultats directs des découvertes et des établis- 
sements des modernes. — Le commerce change 
de forme et de route. Au commerce de terre est 
généralement substitué le commerce maritime ; le 
commerce du monde passe des pays situés sur la 
Méditerranée aux pays occidentaux. — Les résul- 
* tats indirects sont innombrables; l'un des plus 
remarquables est le développement des puissances 
maritimes. 

Principales routes du commerce de V Orient penr 
dant le moyen âge. — Dans la première moitié du 
moyen âge, les Grecs faisaient le commerce de 
rinde par l'Egypte, puis par le Pont-Euxin et la 
mer Caspienne ; dans la seconde, les Italiens le 
faisaient par la Syrie et le golfe Persique, enfin par 
l'Egypte. — Croisades. — Voyages de Rubruquis, 
de Marco-Paolo et de John Mandeville, du xi' au 
xiv" siècles. — Au commencement du xiv® siècle» 
les Espagnols découvrent les Canaries. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 283 

S II. — Découvertes et établissements des Portugais. 

Il appartenait au peuple le plus occidental de 
l'Europe de commencer cette suite de décou- 
vertes qui ont étendu la civilisation européenne 
sur tout le mondé. Les Portugais, resserrés par 
les puissances de l'Espagne et toujours en guerre 
avec les Maures, sur lesquels ils avaient conquis 
leur patrie, devaient tourner leur ambition du 
côté de l'Afrique. Après cette croisade de plusieurs 
siècles, les idées des vainqueurs s'agrandirent : ils 
conçurent le projet d'aller chercher de nouveaux 
peuples infidèles pour les subjuguer et les conver- 
tir. Mille vieux récits enflammaient la curiosité, la 
valeur et l'avarice: on voulait voir ces mysté- 
rieuses contrées où la nature avait prodigué les 
monstres, où elle avait semé l'or à la surface de la 
terre. L'infant D. Henri, troisième fils de Jean P% 
seconda l'ardeur de la nation. 11 passa sa vie à 
Sagres, près du cap de Saint-Yincent ; là, les yeux 
fixés sur les mers du midi, il dirigea les audacieux 
pilotes qui visitèrent les premiers ces parages in- 
connus. Le cap Non, borne fatale des navigateurs 
antiques, avait été déjà franchi ; on avait trouvé 
Madère (1412-13). On passa encore le cap Bajador, 
le cap Vert; on découvrit les Açores (1448); on 
franchit cette ligne redoutable où l'on croyait que 
l'air brûlait comme le feu. Lorsqu'on eut pénétré 



284 .PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

au delà du Sénégal, on vit avec étonnement que les 
hommeSi de couleur cendrée au nord de ce fleuve, 
devenaient entièrement noirs au midi. L'on aper- 
çut, en arrivant au Congo, un nouveau ciel el de 
nouvelles étoiles (1484). Mais ce qui encouragea 
plus puissamment Tesprit de découvertes, c'est l'or 
que l'on avait trouvé en Guinée. 

On commença alors à moins mépriser les récits 
des anciens Phéniciens, qui prétendaient avoir fait 
le tour de l'Afrique, et Ton espéra qu'en suivant 
la même route on pourrait arriver aux Indes orien- 
tales. Pendant que le roi Jean II envoyait par terre 
deux gentilshommes aux Indes (CoVillam et 
Payva), Barthélemi Diaz touchait le promontoire 
qui borne l'Afrique au sud, et le nommait le cap 
des Tempêtes ; mais le roi, sûr dès lors de trouver 
la route des Indes, l'appela le cap de Bonne-Espé- 
rance (1486). 

C'est alors que la découverte du Nouveau-Monde 
vint étonner les Portugais et redoubler leur ému- 
lation. Mais les deux nations auraient pu se dis- 
puter Tempire de la mer; on recourut au pape; 
Alexandre YI divisa les deux nouveaux mondes : 
tout ce qui était à l'occident fut donné à l'Espagne. 
On traça- une ligne sur le globe, *qui marqua les 
limites de ces droiis réciproques, et qu'on appela 
la ligne de marcation. Dé nouvelles découvertes 
dérangèrent bientôt cette ligne. 

Enfin le roi de Portugal, Emmanuel le Fortuné, 



PKÉGIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 285 

donna le commandement d'une flotte au fameux 
Vasco de Gama (1497-98). Il reçut du prince la re- 
lation du voyage de Covillam; il emmena dix 
hommes condamnés à mort, qu'il devait risquer 
dans l'occasion et qui, par leur audace, pouvaient 
mériter leur grâce. Il passa une nuit en prières 
dans la chapelle de la Vierge et s'approcha de la 
sainte table la veille de son départ. Le peuple le 
conduisit tout en larmes au rivage. Un couvent 
magnifique a été fondé au lieu même d'où Gama 
était parti. 

La flotte approchait du terrible cap^ lorsque 
l'équipage, épouvanté par cette mer orageuse, et 
redoutant la famine, se révolta contre Gama. Rien 
ne put Farrèter ; il mit les chers aux fers, et, pre- 
nant lui-même le gouvernail, il doubla la pointe 
de l'Afrique. De plus grands dangers Pattendaient 
5ur cette côte orientale, qu'aucun vaisseau euro- 
péen n'avait encore visitée. Les Maures, qui fai- 
saient le commerce de l'Afrique et de llnde, dres- 
sèrent des pièges à ces nouveaux venus qui allaient 
partager avec eux. Mais Tartillerie les épou- 
vanta, et Gama, traversant le golfe de sept cents 
lieues qui sépare TAfrique de l'Inde, aborda 
i\ Cnlicut treize mois après son départ de Lis- 
bonne. 

En descendant sur ce rivage inconnu, Vasco 
défendit aux siens de le suivre et de venir le dé- 
fendre s'ils apprenaient qu*il fût en danger. MaL 



286 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

gré les complots des Maures, il fit accepter au Za- 
morin Talliance du Portugal. 

Une nouvelle expédition suivit bientôt la pre- 
mière, sous les ordres d'Alvarès Cabrai ; rainiral 
avait reçu des mains du roi un chapeau béni par 
le pape. Après avoir passé les îles du cap Vert, il 
prit le large, s'éloigna beaucoup à Toccident, et 
vit une terre nouvelle, riche, fertile, où régnait un 
printemps éternel ; c*était le Brésil, la contrée de 
tout le continent américain la plus voisine de l'A- 
frique. Il n'y a que trente degrés de longitude de 
cette terre au mont Atlas ; c'était celle qu'on de- 
vait découvrir la première (1500). 

(1505-1515). L'habileté de Cabrai, de Gamaet 
d'Almêida, premier vice-roi des Indes, déconcerta 
les efforts des Maures, divisa les naturels du pays, 
arma Cochin contre Calicut et Cananor. Quiloa et 
Sofala en Afrique reçurent la loi des Européens. 
Mais le principal fondateur de l'empire des Portu- 
gais dans les Indes fut le vaillant Albuquerque : 
il prit, à l'entrée du golfe Persique, Ormus, la ville 
la plus brillante et la plus polie de l'Asie (1507). 
Le roi de Perse, dont elle avait dépendu, demandait 
un tribut aux Portugais ; Albuquerque montre aux 
ambassadeurs des boulets et des grenades : a Voilà, 
dit-il, la monnaie des tributs que paye le roi de 
Portugal. Tù 

Cependant Venise voyait tarir les sources de sa 
richesse ; la route d'Alexandrie commençait à être 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 287 

négligée. Le soudan d'Egypte ne percevait plus de 
droit de passage sur les denrées de l'Orient. Les Vé- 
nitiens, ligués avec lui, envoyèrent à Alexandrie 
des bois de construction, qui, transportés à Suez, 
servirent à former une flotte (1508). Elle eut d'à* 
bord l'avantage sur les Portugais dispersés ; mais 
elle fut ensuite battue, ainsi que les autres arme- 
ments qui continuèrent à descendre la mer Rouge. 
Pour prévenir de nouvelles attaques, Albuquerque 
proposait au roi d'Abyssinie de détourner le Nil, 
ce qui eût changé FÉgypte en désert. 

Il fit de Goa le chef-lieu des établissements por- 
tugais dans rinde (1510). L'occupation de Malaca 
et de Ceylan rendit les Portugais maîtres de la vaste 
mer que termine au nord le golfe du Bengale 
(1511-1518). Le conquérant mourut à Goa, pauvre 
et disgracié. Avec lui disparurent chez les vain- 
queurs toute justice, toute humanité. Longtemps 
après sa mort, les Indiens allaient au tombeau du 
grand Albuquerque lui demander justice des vexa- 
tions de ses successeurs. 

Les Portugais, s'étant introduits à la Chine et au 
Japon (1517-42), eurent quelque temps entre les 
mains tout le commerce maritime de l'Asie. Leur 
empire s'étendait sur les côtes de Guinée, de Mé- 
linde, de Mozambique et de Sofala, sur celles des 
deux presqu'îles de Tlnde, sur les Moluques, Cey- 
lan et les îles de la Sonde. Mais ils n'avaient guère 
dans celte vaste étendue de pays qu'une chaîne de 



^88 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE, 

comptoirs el de forteresses. La décadence de leurs 
colonies était accélérée par plusieurs causes : 
l"" Téloignement des conquêtes ; ^ la faible popu- 
lation du Portugal, peu proportionnée à l'étendue 
de ses établissements; l'orgueil national empêchait 
le mélange des vainqueui^ et des vaincus ; 3^ la- 
mour du brigandage, qui se substitua bientôt à 
l'esprit du commerce; 4^ le désordre de Tadmi- 
nistration ; S*" le monopole de la couronne ; ô"" en- 
fin, les Portugais se contentaient de transporter 
les marchandises à Lisbonne; et ne les distri- 
buaient pas dans l'Europe. Ils devaient tôt ou tard 
être supplantés par des rivaux plus industrieux. 

La décadence de leur empire fut retardée par 
deux héros, Jean de Castro (1545-48) et Ataîde 
(1568-72). Le premier eut à combattre les Indiens 
et les Turcs réunis. Le roi de Cambaie avait reçu 
du grand Soliman des ingénieurs, des fondeurs, 
et tous les moyens d'une guerre européenne. Cas- 
tro n'en délivra pas moins la citadelle de Diu, et 
triompha dans Goa à la manière des généraux de 
Tantiquité. 11 manquait de fonds pour réparer les 
fortifications de Diu ; il fit un emprunt en son nom 
aux habitants de Goa, en leur donnant ses mousta- 
ches en gage. Il expira entre les bras de saint 
François Xavier en 1548. On ne trouva que trois 
réaux chez cet homme, qui avait manié les trésors 
des Indes. 

Le gouvernemeni d'Âtaîde fut Tépoque d'un 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 28d 

soulèvement universel des Indes contre les Portu- 
gais : il fit face de tous côtés, battit Tarmée du roi 
(ie Cambaie, forte de cent mille hommes, défît le 
Zamorin et lui fit jurer de ne plus avoir de vais- 
seaux de guerre. Lors même qu'il était encore 
pressé par Goa, il refusa d'abandonner les posses- 
sions les plus éloignées, et fit partir pour Lisbonne 
les vaisseaux qui y portaient tous les ans les tri- 
buts des Indes. 

Après lui, tout tomba rapidement. La division 
de rinde en trois gouvernements affaiblit encore 
la puissance portugaise. A la mort de Sébastien et 
de son successeur, le cardinal Henri (1581), l'Inde 
portugaise suivit le sort du Portugal, et passa entre 
les mains inhabiles des Espagnols (1582), jusqu'à 
ce que les Hollandais vinssent les débarrasser de 
ce vaste empire. 



/ 



1 



CHAPITRE XY 



CONQUÊTES ET ÉTABLISSEMEHTS DES ESPA6R01B 
AUX XT* ET XVI* SIÈCLES. 



« C'est ici le plus grand événement de notre 
globe, dont nne moitié avait toujours été ignorée 
de Tanfre. Tout ce qui a paru grand jusqu'ici 
semble disparaître devant cette espèce de création 
nouvelle. 

« Colombo, frappé des entreprises des Portugais, 
conçut qu'on pouvait faire quelque chose de plus 
grand, et par la seule inspection d'une carte de 
notre univers jugea qu'il devait y en avoir un 
autre, et qu'on le trouverait en voguant toujours 
vers l'occident. Son courage fut égal à la force de 
son esprit, et d'autant plus grand qu'il eut à com- 
battre les préjugés de tous les princes. Gènes, sa 
patrie, qui le traita de visionnaire, perdit la seule 
occasion de s'agrandir qui pouvait s'offrir poui 
elle. Henri VII, roi d'Angleterre, plus avide d'ar- 
gent que capable d'en hasarder dans une si noble 
entreprise, n'écouta pas le frère de Colombo ; lui- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 291 

même fut refusé en Portugal par Jean II, dont les 
vues étaient entièrement tournées du côté de TA- 
frique. Il ne pouvait s'adresser à la France, où la 
marine était toujours négligée, et les affaires au- 
tant que jamais en confusion sous la minorité de 
Charles VIII. L'empereur Maximilien n'avait ni 
ports pour une flotte, ni argent pour l'équiper, 
ni grandeur de courage pour un tel projet. Venise 
eût pu s'en charger; mais, soit que l'aversion des 
Génois pour les Vénitiens ne permit pas à Colombo 
de s'adresser à la rivale de sa patrie, soit que Venise 
ne conçût de grandeur que dans son commerce 
d'Alexandrie et du Levant, Colombo n'espéra qu'en 
la cour d'Espagne. Ce ne fut pourtant qu'après 
huit ans de sollicitations que la cour d'Isabelle 
consentit au bien que le citoyen de Gènes voulait 
lui faire. La cour d'Espagne était pauvre : il fallut 
que le prieur Pérez et deux négociants nommés 
Pinzone, avançassent dix- sept mille ducats pour 
les frais de l'armement. Colombo eut de la cour 
une patente, et partit enfin du port de Palos en 
Andalousie avec trois petits vaisseaux et un vain 
titre d'amiral. 

a Des îles Canaries, où il mouilla, il ne mit que 
trente-trois jours pour découvrir la première île 
de l'Amérique (12 octobre 1492); et pendant ce 
court trajet, il eut à soutenir plus de murmures 
de son équipage qu'il n'avait essuyé de refus des 
princes de l'Europe. Cette lie, située environ à 



292 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

mille lieues des Canaries, fut nommée San-Sal- 
vador; aussitôt il découvrit les autres îles Lucayes, 
Cuba et Hispaniola, nommée aujourd'hui Saint- 
Domingue. Ferdinand et Isabelle furent dans une 
singulière surprise de le voir revenir, au bout de 
sept mois, avec des Américains d'Hispaniola, des 
raretés du pays, et surtout de l'or qu'il leur pré- 
senta. Le roi et la reine le firent asseoir et couvrir 
comme un grand d'Espagne, le nommèrent grand- 
amiral et vice-roi du Nouveau-Monde : il était re- 
gardé partout comme un homme unique envoyé 
du ciel. C'était alors à qui s'intéresserait dans ses 
entreprises, à qui s'embarquerait sous ses ordres. 
11 repart avec une flotte de dix -sept vaisseaux 
(1493). Il trouve encore de nouvelles îles, les An- 
tilles et la Jamaïque. Le doute s'était changé en 
admiration pour lui à son premier voyage ; mais 
l'admiration se tourna en envie au second. 

a 11 était amiral, vice-roi, et pouvait ajouter à 
ces titres celui de bienfaiteur de Ferdinand et 
d'Isabelle. Cependant des juges, envoyés sur ses 
vaisseaux mêmes pour veiller sur sa conduite, le 
ramenèrent en Espagne. Le peuple, qui entendit 
que Colombo arrivait, courut au-devant de lui 
comme du génie tutélaire de l'Espagne : on tira 
Colombo du vaisseau ; il parut, mais avec les fers 
aux pieds et aux mains. 

a Ce traitement lui avait été fait par Tordre de 
Fonseca, évoque de Burgos, intendant des arme- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 293 

ments^ L'ingratitude était aussi grande que les 
services. Isabelle en fut honteuse : elle répara cet 
affront autant qu'elle le put; mais on retint Co- 
lombo quatre années, soit qu'on craignit qu'il ne 
prit pour lui ce qu'il avait découvert, soit qu'on 
voulût seulement avoir le temps de s'informer de 
sa conduite. Enfin, on le renvoya encore dans son 
Nouveau-Monde (1498). Ce fut à ce troisième 
voyage qu'il aperçut le continent à dix degrés de 
Téquateur, et qu'il vit la côte où l'on a bâti Cartha- 
gène*. 

* Codice diplàmatico Colombo-Âmericano , ossia raccolta di 
documenti inediti, etc. Genova, 1825, liv. lv. Foy. , dans le même 
recueil, la lettre de Colomb à la nourrice du prince D. Juan, 
lorsqu'il revenait prisonnier en Espagne, p. 297. 

* Dans un quatrième voyage (1501-3), l'infortuné Colomb se 
vit refuser un abri dans les ports qu'il avait découverts. Il échoua 
sur la côte de la Jamaïque et y resta un an dénué de tout se- 
cours ; il écrivit de là une lettre pathétique à Ferdinand et à Isa- 
belle. Il revint en Espagne, épuisé de fatigues, et la nouvelle de 
la mort d'Isabelle, sa protectrice, lui porta le dernier coup 
(1506). 

< Que m*ont servi, dit-il dans cette lettre, vingt années de tra- 
c vaux, tant de fatigues et de périls? je n'ai pas aujourd'hui une 
t maison en Gastille, et si je veux diner, souper ou dormir, je 
c n'ai pour dernier refuge que l'hôtellerie ; encore le plus sou- 
c vent l'argent me manque-t-il pour payer mon écot... À moins 
t d'avoir la patience de Job, n'y avait-il pas de quoi mourir dés- 
€ espéré, en voyant que dans un pareil temps, dans l'extrême 
« péril que je courais, moi et mon jeune fils, et mon frère et mes 
c amis, on me fermait x^ette terre et ces ports que j'avais, par la 
c volonté divine, gagnés à l'Espagne, et pour la découverte des- 
c quels j'avais sué du sang... Cependant je montai le mieux que 
c je pus au plus haut du vaisseau, poussant des cris d'alarme et 
c appelant les quatre vents à mon secours; mais rien ne me ré- 
c pondit... Épuisé, je m'endormis, et j'entendis une voix pleine 
c de douceur et de pitié, qui prononçait ces paroles : « Homme 



294 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

c( La cendre de Colombo ne s'intéresse plus à la 
gloire qu'il eut pendant sa vie d'avoir doublé les 
œuvres de la création; mais les hommes aiment 
à rendre justice aui morts, soit qu'ils se flattent 
de l'espérance qu'on la rendra mieux aux vivants, 
soit qu'ils aiment naturellement la vérité. Americo 
Yespucci, négociant florentin, jouit de la gloire de 
donner son nom à la nouvelle moitié du globe, 
dans laquelle il ne possédait pas un pouce de 



c insensé, homme lent à croire et à servir ton Dieu I quel soin 
« n'a-t-il pas eu de toi depuis ta naissance? A-t-il fait davantage 
c pour Moïse et pour David son serviteur? Les Indes, cette partie 

< du monde si riche, il te les a données pour tiennes; tu en as 
c fait part à qui il t'a plu. Les barrières de FOcéan, qui étaient 
c fermées de chaînes si fortes, il t'en a donné les cle&... » Et 

< moi, comme à demi--mort, j'entendais pourtant toute chose; 

< mais jamais je ne pus trouver de réponse; seulement je me mis 
€ à pleurer mes erreurs. Celui qui me parlait, quel qu'il fût, 
c termina par ces paroles : c Rassure-toi, prends confiance; car 
c les tribulations des hommes sont écrites sur la pierre et sur le 
<t marbre »... S'il plaisait à Vos Majestés de me faire la grâce 
c d'envoyer un vaisseau de plus de soixante-quatre tonneaux 
<E avec du biscuit et quelques autres provisions, il suffirait pour 
c me porter en Espagne, moi et c^ pauvres gens. Que Vos Ha- 
c jestés m'accordent quelque pitié. Que le ciel, que la terre pieu- 
ft rent pour moi. Qu'il pleure pour moi, quiconque a de la dia- 
e rite, quiconque aime la vérité et la justice. Je suis resté ici 
a dans ces lies des Indes, isolé, malade, en grande peine» atten- 
a dant chaque jour la mort, environné d'innombrables sauvages 
<E pleins de cruauté, si loin des sacrements de notre sainte mère 

< rÉgiisel Je n'ai pas un maravédis pour «faire une offirande spi- 

< rituelle. Je supplie Vos Majestés que, si Dieu me permet de sor- 
« tir d'ici, elles m'accordent d'aller à Rome et d'accomplir d'au> 
c très pèlerinages. Que la sainte Trinité leur conserve la vie et 
« la puissance! Donnée aux Indes, dans l'ile de la Jamaïque, le 
a 7 de Juillet de l'an 1503. » LeUre de Colomb, réîmpnméê pat 
le» soins de Vabhé Morelli, à Bassano, 1810. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODRRI^B. 295 

terre : il prétendit avoir le premier découvert le 
continent. Quand il serait vrai qu'il eût fait cette 
découverte, la gloire n'eih serait pas à lui; elle 
appartient incontestablement à celui qui eut le 
génie et le courage d'entreprendre le premier 
voyage. » (Voltaire.) 

Tandis que de hardis navigateurs poursuivent 
l'ouvrage de Colombo, que les Portugais et les An- 
glais découvrent l'Amérique du Nord, et que Bal- 
boa aperçoit, des hauteurs de Panama, l'océan du 
Sud (1513), l'aveugle cupidité des colons espagnols 
dépeuplait les Antilles. Ces premiers conquérants 
du Nouveau-Monde étaient la lie de Tancien. Des 
aventuriers impatients de retourner dans leur pa* 
trie ne pouvaient attendre les lents bénéfices de 
l'agriculture ou de l'industrie. Ils ne connaissaient 
d'autres richesses que l'or. Cette erreur coûta dix 
millions d'hommes à l'Amérique. La race faible et 
molle qui occupait le pays succomba bientôt à des 
travaux excessifs et malsains. La population d'His- 
paniola était réduite, en 1507, d'un million 
d'hommes à soixante mille. Malgré les ordres 
bienfaisants d'Isabelle, malgré les efforts de 
Ximénès et les réclamations pathétiques des Domi- 
nicains, la dépopulation s'étendit entre les tro- 
piques. Personne n'éleva la voix en faveur des 
Américains avec plus de courage et d'opiniâtreté 
que le célèbre Barthelémi de Las Casas, ëvêque de 
Ghiapa, le protecteur des Indiens. Par deux fois il 



996 PRECIS DE L'HISTOIKE MODERNE. 

passa en Europe, et plaida solennellement leur 
cause devant Charles-Quint. Le cœur se brise, 
lorsqu'on lit dans sa Destruydon de las Indias 
es traitements barbares que souffraient ces mal- 
heureux ^ 



^ Las-Casas, Brevissima relacîon de la destruydon de las In- 
dia», édit. de Venise, 1643. Les femmes étaient attachées au tra- 
Y8il de la terre, les hommes à celui des mines. Les générations 
périssaient. Une foule d*Indiens s'étranglaient. Je connais un Es- 
pagnol dont la cruauté a décidé plus de deux cents Indiens à se 
tuer. — P. 29. Il y atait un officier du roi qui reçut trois cents 
Indiens; au bout de trois mois il lui en restait trente : on lui en 
rendit trois cents; il les fit périr; on lui en donna encore, jus- 
qu'à ce qu'il mourut et que le diable l'emporta. — Sans les frè- 
res Franciscains et une sage audience qui fut établie, ils auraient 
dépeuplé le Mexique comme Hispaniola. — 142. Au Pérou, un 
Alonzo Sanchez rencontre une troupe de femmes chargées de li- 
vres, qui ne s'enfuient point et les lui donnent ; il prend les iv- 
Très et massacre les femmes. — 58. Ils creusaient des fosses, les 
remplissaient de pieux, et y jetaient péle-mêle les Indiens qu'ils 
prenaient vivants, des vieillards, des femmes enceintes, de petits 
enfants, jusqu'à ce que la fosse fût comblée. — 61. Ils traî- 
naient des Indiens après eux pour les faire combattre contre 
leurs frères, et les forçaient de manger de la chair dlndien. — 
83. Quand les Espagnols les traînaient dans les montagnes et 
qu'ils tombaient de fatigue, on leur cas.sait les dents avec fa 
pomme de l'épée ; alors les Indiens disaient : c Tuez-moi ici, ici 
c Je veux rester mort. » — 72. Un Espagnol allant à la chasse né 
trouve rien à donner à ses chiens. Il rencontre une femme avec 
un petit enfant, prend l'enfant, le taille en pièces et distribue la 
chair entre ses chiens. — 116. J'ai vu de mes yeux les Espagnols 
couper les mains, le nez et les oreilles à des hommes et à des 
femmes, sans autre motif que leur caprice, et cela dans tant de 
lieux et tant de fois qu'il serait trop long de l'énumérer. Je les 
ai vus dresser des dogues à chasser et mettre en pièces des In- 
diens. Je les ai vus arracher des enfants à la mameUe de leur 
mère et les lancer en l'air de toutes leurs forces. Un prêtre 
nommé Ocagna tira un enfant du feu où on l'avait jeté; un Espa-. 
gnol survint, qui le lui arracha et l'y rejeta. Cet homme est mort 



PRËGIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 297 

On ne sait si on doit admirer davantage Taudace 
des conquérants de l'Amérique, ou détester leur 
férocité, lis avaient découvert en quatre expédi- 
tions les côtes de la Floride, du Yucatan et du 
Mexique, lorsque Fernand Cortez parfit de l'île de 
Cuba pour de nouvelles expéditions dans le Conti- 
nent (1519). « Ce simple lieutenant du gouverneur 
d'une île nouvellement découverte, suivi de moins 
de six cents hommes, n'ayant que dix-huit che- 
vaux et quelques pièces de campagne, va subju- 
guer le plus puissant État de l'Amérique. D'abord 
il est assez heureux pour trouver un Espagnol 
qui, ayant été neuf ans prisonnier à Yucatan, sur 
le chemin du Mexique, lui sert d'interprète. Cor- 
tez avance le long du golfe du Mexique, tantôt 
caressant les naturels du pays, lantôt faisant la 
guerre. 11 trouve des villes policées où les arts 
sont en honneur. La puissante république de Tlas- 
cala, qui florissait sous un gouvernement aristo- 
cratique, s'oppose à son passage; mais la vue des 
chevaux, et le bruit seul du canon, mettaient en 



subitement le lendemain, et j'ai été d'avis qu'on ne devait point 
l'enterrer. — 132. Je proteste sur ma conscience et devant Dieu 
que je n'ai point exagéré de la dix-millième partie tout ce qui 
s'est fait et se fait encore. — 134. Terminé à Valence, 1542, 8 dé- 
cembre. — Voyez aussi l'ouvrage intitulé : Aqui se conliene una 
disputa^ 6 controversiay entre el Obispo don fray Bartolomé de 
Las-Casas, Obispo que fué de la Ciudad real de Chiapa, y el 
doctor Gines de Sepulveda, Chronista del emperador nuestro^ so- 
bre que el doctor contendia que las conquistas de las Indias cran 
licitas, 1550. Yalladolid 

17. 



\i 



898 PRECIS DE L'HISTOIRE UODËRKE. 

fuite ces multitudes mal armées. U fait une paix 
aussi avantageuse qu'il le veut; six mille de ses 
nouveaux alliés de Tlascala raccompagnent dans 
son voyage du Mexique. Il entre dans cet empire 
sans résistance, malgré les défenses du souverain; 
ce souverain commandait cependant, à ce qu'on 
dit, à trente vassaux, dont chacun pouvait paraître 
à la tête de cent mille hommes armés de flèches 
et de ces pierres tranchantes qui leur tenaient lien 
de fer. » 

a La ville de Mexico, bâtie au milieu d'un grand 
lac, était le plus beau monument de Tindustrie 
américaine ; des chaussées immenses traversaient 
le lac tout couvert de petites barques faites de 
troncs d'arbres. On voyait dans la ville des maisons 
spacieuses et commodes, construites de pierres, 
des marchés, des boutiques qui brillaient d'ou- 
vrages d'or et d'argent ciselés et sculptés, de 
vaisselle de terre vernissée, d'étoffes de coton et 
de tissus de plumes qui formaient des dessins 
éclatants par les plus vives nuances. Auprès du 
grand marché était un palais où l'on rendait som- 
mairement la justice aux marchands. Plusieurs 
palais de l'empereur Montézuma augmentaient la 
somptuosité de la ville : un d'eux était entouré de 
grands jardins où Ton ne cultivait que des plantes 
médicinales ; des intendants les distribuaient gra- 
tuitement aux malades ; on rendait compte au roi 
du succès de leurs usages, et les médecins en te* 



PRÉCIS DE L*HISTOIUE HODEAMË. 299 

naient registre à kur manière sans avcHr l'usage 
de récriture. Les autres espèces de magnificence 
ne marquent que le progrès des arts; celle-là 
marque le progrès de la morale. S'il n'était pas 
de la nature humaine de réunir le meilleur et le 
pire, on ne comprendrait pas comment cette mo- 
rale s'accordait avec les sacrifices humains dont le 
sang regorgeait à Mexico devant l'idole de Visili- 
putsli, regardé comme le dieu des armées. Les 
ambassadeurs de Montézuma dirent à Cortez, à ce 
qu'on prétend, que leur maître avait sacrifié dans 
ses guerres près de vingt mille ennemis chaque 
année dans le grand temple de Mexico : c'est une 
très-grande exagération; on sent qu'on a voulu 
colorer par là les injustices du vainqueur de Mon- 
tézuma; mais enfin, quand les Espagnols entrèrent 
dans le temple, ils trouvèrent parmi ses ornements 
des crânes d'hommes suspendus comme des tro- 
phées. Leur police, en tout le reste, était humaine 
et sage : l'éducation de la jeunesse formait un 
des plus grands objets du gouvernement. II y avait 
des écoles publiques établies pour l'un et pour 
l'autre sexe. Nous admirons encore les anciens 
égyptiens d'avoir connu que l'année est d'environ 
trois cent soixante et cinq jours : les Mexicains 
avaient poussé jusque-là leur astronomie. La 
guerre était chez eux réduite en art : c'est ce qui 
leur avait donné tant de supériorité sur leurs 
voisins. Un grand ordre dans les finances mainte- 



300 PRÉCIS DE L'HISiOIRE MODEUNE. 

nait la grandeur de cet empire, regardé par ses 
voisins avec crainte et avec envie. 

a Mais ces animaux guerriers sur qui les prin- 
cipaux Espagnols étaient montés, ce tonnerre arti- 
ficiel qui se formait dans leurs mains, ces châ- 
teaux de bois qui les avaient apportés sur TOcéan, 
ce fer dont ils étaient couverts, leurs marches 
comptées par des victoires, tant de sujets d'admi- 
ration joints à cette faiblesse qui porte les peuples 
à admirer; tout cela fit que, quand Cortez arriva 
dans la ville de Mexico, il fut reçu par Montézuma 
comme son maitre, et par les habitants comme 
leur dieu. On se mettait à genoux dans les rues 
quand un valet espagnol passait. On raconte qu'un 
cacique sur les terres duquel passait un capitaine 
espagnol lui présenta des esclaves et du gibier : 
a Si tu es Dieu, lui dit-il, voilà des hommes, 
mange-les; si tu es homme, voilà des vivres que 
ces esclaves t'apprêteront. » 

a Peu à peu la cour de Montézuma, s'apprivoi- 
sant avec leurs hôtes, osa les traiter comme des 
hommes. Une partie des Espagnols était à la Yera- 
Cruz, sur le chemin du Mexique ; un général de 
l'empereur, qui avait des ordres secrets, les atta- 
qua, et quoique ses troupes fussent vaincues, Il y 
eut trois ou quatre Espagnols de tués : la tête d'un 
d'eux fut même portée à xMontézuma. Alors Cortez 
fit ce qui s'est jamais fait de plus hardi : il va au 
palais, suivi de cinquante Espagnols, emm^e 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 301 

l'empereur prisonnier au quartier espagnol, le 
force à lui livrer ceux qui ont attaqué les siens à 
la Vera-Cruz, et fait mettre les fers aux pieds et 
aux mains de l'empereur même, comme un gé- 
néral qui' punit un simple soldat; ensuite il ren- 
gage à se reconnaître publiquement yassal de 
Chàrles-Quint. Montézuma et les principaux de 
l'empire donnent, pour tribut attaché ^ leur hom- 
mage, six cent mille marcs d or pur, avec une 
incroyable quantité de pierreries, d'ouvrages d*or, 
et tout ce que l'industrie de plusieurs siècles avait 
fabriqué de plus rare. Cortez en mit à part le cin- 
quième pour son maître, prit un cinquième pour 
lui, et distribua le reste à ses soldats. 

« On peut compter parmi les grands prodiges, 
que les conquérants de ce nouveau monde se dé- 
chirant eux-mêmes, les conquêtes n'en souffrirent 
pas. Jamais le vrai ne fut moins vraisemblable : 
tandis que Cortez était près de subjuguer Tempire 
du Mexique avec cinq cents hommes qui lui res- 
taient, le gouverneur de Cuba, Yelasquez, plus of- 
fensé de la gloire de Cortez, son lieutenant, que de 
son peu de soumission, envoie presque toutes ses 
troupes, qui consistaient en huit cents fantassins, 
quatre-vingts cavaliers bien montés et deux petites 
pièces de canon, pour réduire Cortez, le prendre 
prisonnier, et poursuivre le cours de ses vicloirçs. 
Corlez, ayant d'un côté mille Espagnols à com- 
battre, et le continent à retenir dans la soumis- 



502 PRÉCIS DE L*UISTOIRE MODERNE. 

sion, laissa quatre-vingts hommes pour lui ré- 
pondre de tout le Mexique» et marcha, suivi du 
reste, contre ses compatriotes : il en défit une 
partie, il gagna l'autre. Enfin, cette armée, qui 
venait pour le détruire, se range sous ses dra- 
peaux, et il retourne au Mexique avec elle. 

c( L'Empereur était toujours en prison dans sa 
capitale, g^rdé par quatre-vingts soldats : cdui 
qui les commandait, sur un bruit vrai ou faux 
que les Mexicains conspiraient pour délivrer leur 
maître, avait pris le temps d'une fête où deux 
mille des premiers seigneurs étaient plongés dans 
l'ivresse de leurs liqueurs fortes; il fond siir eux 
avec cinquante soldats, les égorge eux et leur suite 
sans résistance, et les dépouille de tous les orne- 
ments d'or et de pierreries dont ils s'étaient parés 
pour la fête. Cette énormitë, que tout le peuple 
attribuait avec raison à la rage de l'avarice, sou- 
leva ces hommes trop patients; et quand Cortez 
arriva, il trouva deux cent mille Américains en 
armes contre quatre-vingts Espagnols occupés à se 
défendre et à garder TEmpereur. Ils assiégèrent 
Cortez pour délivrer leur roi ; ils se précipitaient 
en foule contre les canons et les mousquets. Les 
Espagnols étaient fatigués de tuer, et les Améri- 
cains se succédaient sans se découragera Cortez 



^ a Je leur déclarai que, s'ils s'obstinaient, je ne m'arrêterais 
que quand il ne resterait plus de vestiges de la ville et des habi- 
tants. Ils répondirent qu'ils étaient tous déterminés à mooiir 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 503 

fut obligé de quitter la ville, où il eût été affamé ; 
mais les Mexicains avaient rompu toutes les chaus- 
sées. Les Espagnols firent des ponts avec les corps 
des ennemis ; dans leur retraite sanglante ils per- 
dirent tous les trésors qu'ils avaient ravis pour 
Charles-Quint et pour eux. Vainqueur à la bataille 
d'Otumba , Cortez entreprit d'assiéger cette ville 
immense. Il fit faire par ses soldats et par les Tlas- 
caliens qu'il avait avec lui, neuf bateaux, pour 
rentrer dans Mexico par le lac même qui semblait 
lui en défendre rentrée. Les Mexicains ne crai- 
gnirent point de donner un combat naval : quatre 
à cinq mille canots, chargés chacun de deux hom- 
mes, couvrirent le lac, et vinrent attaquer les neuf 
bateaux de Cortez, sur lesquels il y avait environ 
trois cents hommes. Ces neuf brigantins, qui 
avaient du canon, renversèrent bientôt la flotte 
ennemie. Cortez, avec le reste de ses troupes, 
combattait sur les chaussées. Sept ou huit Espa- 
gnols faits prisonniers furent sacrifiés dans le tem- 
ple du Mexique. Mais enfin, après de nouveaux 
combats, on prit le nouvel empereur. C'est ce Ga- 



pour nous achever; que je pouvais voir les terrasses, les rues et 
les places pleines de monde, et qu'ils avaient calculé qu'en per- 
dant vingt -cinq mille contre un, nous finirions les premiers, b 
Hemando Cortez, Historia de la Nueva Eêpagna, par tu canquU' 
tador. Première lettre à Charles-Quint, 30 octobre 1520. — c Ils 
me demandaient pourquoi, fils du soleil, qui fait le tour du 
^^ monde en vingt-quatre heures, j'en mettais davantage à les ex- 
' terminer, à satisfaire le désir qu'ils avaient de mourir et de re* 
joindre le dieu du repos, s Deuxième lettre. 



504 PRÉCIS DE L^HISTOIKE ttODERNE. 

timozin, si fameux par les paroles quMl prononça 
lorsqu'un receveur des trésors du roi d'Espagne le 
fit mettre sûr des charbons ardents pour savoir en 
quel endroit du lac il avait fait jeter ses richesses; 
son grand-prétre, condamné au même supplice, 
jetait des cris; Gatimozin lui dit : « Et moi, suis-je 
sur un Ut de roses? » 

Cortez fut maître absolu de la ville de Mexico 
(1521), avec laquelle tout le reste de l'Empire 
tomba sous la domination espagnole, ainsi que la 
Castille-d*Or, le Darien et toutes les contrées voi- 
sines. Quel fut le prix des services inouïs de Cor- 
tez? Celui qu'eut Colombo; il fut persécuté. Malgré 
les titres dont il fut décoré dans sa patrie, il y fut 
peu considéré; à peine put-il obtenir une audience 
de Charles-Quint. Un jour il fendit la presse qui 
entourait le coche de l'Empereur, et monta sur 
l'étrier de la portière. Charles demanda quel était 
cet homme, a C'est, répondit Cortez, celui qui vous 
a donné plus d'États que vos pères ne vous ont 
laissé de villes. » 

Cependant les Espagnols cherchaient de nou- 
velles terres à conquérir et à dépeupler. Magal- 
haens avait tourné l'Amérique méridionale, tra- 
versé l'océan Pacifique et fait le premier le tour 
du monde. Mais le plus grand État américain, 
après le Mexique, restait encore à découvrir. Un 
jour que les Espagnols pesaient quelques parcelles 
d'or, un Indien, renversant les balances, leur dit 



PRÉCIS DE LMIISTOIRE MODERNE. 305 

qu'à six soleils de marche vers le midi, ils trou- 
veraient un pays où Tor était assez commun pour 
servir aux plus vils usages. Deux aventuriers, Pi- 
zarre et Almagro, un enfant trouvé et un gardeur 
de pourceaux devenu soldat, entreprirent la dé- 
couverte et la conquête de ces vastes contrées que 
les Espagnols ont désignées par le nom de Pérou. 

a Du pays de Cusco et des environs du tropique 
du Capricorne jusqu'à la hauteur de Pile des Per- 
les, un seul roi étendait sa domination absolue 
dans l'espace de prés de trente degrés : il était 
d'une race de conquérants qu'on appelait Incas. 
Le premier de ces Incas, qui avait subjugué le pays 
et qui lui imposait des lois, passait pour le fils du 
Soleil. Les Péruviens transmettaient les principaux 
faits à la postérité par des nœuds qu'ils faisaient 
à des cordes. Ils avaient des obélisques, des gno- 
mons réguliers pour marquer les points des équi- 
noxes et des solstices. Leur année était de trois 
cent soixante et cinq jours. Ils avaient élevé des 
prodiges 'd'architecture et taillé des statues avec 
un art surprenant. C'était la nation la plus policée 
et la plus industrieuse du Nouveau-Monde. 

« Llnca Huescar, père d'Atabalipa, dernier Inca, 
. sous qui ce vaste empire fut détruit , l'avait beau- 
coup augmenté et embelli. Cet Inca, qui conquit 
tout le pays de Quito, avait fait, par les mains de ses 
soldats et des peuples vaincus, un grand chemin de 
cinq cents lieues de Cusco jusqu'à Quito, à travers 



506 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

des précipices comblés et des montagnes aplanies. 
Des relais d'hommes, établis de demi-lieue en de- 
mi-lieue, portaient les ordres du monarque dans 
tout son empire. Telle était la police ; et si on veut 
juger de la magnificence, il suffit de savoir que le 
roi était porté, dans ses voyages, sur un trône d'or 
qu'on trouva peser vingt-cinq mille ducats ; la li- 
tière de lames d'or sur laquelle était le trône, était 
soutenue par les premiers de l'État. 

« Pizarre attaqua cet empire avec deux cent dn- 
quante fantassins, soixante cavaliers, et une dou- 
zaine de petits canons. Il arriva par la mer du Sud 
à la hauteur de Quito par delà Téquateur. Âtaba- 
lipa, fils d'Huescar, régnait alors (1532); il était 
vers Quito avec environ quarante mille soldats 
armés de flèches et de piques d'or et d'argent. Pi- 
zarre commença, comme Cortez, en offrant à 
rinca l'amitié de Charles-Quint, Quand l'armée de 
rinca et la petite troupe castillane furent en pré- 
sence, les Espagnols voulurent encore mettre de 
leur côté jusqu'aux apparences de la religion. Un 
moine, nommé Valverde, s'avance avec un inter- 
prète vers rinca, une Bible à la main, et lui dit 
qu'il faut croire tout ce que dit ce livre. » L'Inca 
l'approchant de son oreille, et n'entendant rien, 
le jeta par terre, et le combat commença. 

« Les canons, les chevaux et les armes de fer 
firent sur les Péruviens le même effet que sur les 
Mexicains : on n'eut guère que la peine de tuer; 



PRËCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 307 

Atabalipa, arraché de son trône d'or par les vain- 
queurs, fut chargé de fers; Pour se procurer une 
liberté prompte, il s'obligea à donner autant d'or 
qu'une des salles de ses palais pouvait en con- 
tenir jusqu'à la hauteur de sa main, qu'il éleva en 
l'air au-dessus de sa tête. Chaque cavalier espa- 
gnol eut deux cent quarante marcs en or pur ; cha- 
que fantasshi en eut cent soixante. On partagea 
dix fois environ autant d'argent dans la même 
proportion. Les officiers eurent des richesses im- 
menses; et on envoya à Charles-Quint trente mille 
marcs d'argent, trois mille d'or non travaillé, et 
vingt mille marcs pesant d'argent, avec deux mille 
d'or en ouvrage du pays. L'infortuné Atabalipa 
n'en fut pas moins mis à mort* 

<x Diego d'Almagro marche à Cusco, à travers 
des multitudes qu'il faut écarter; il pénétre jus- 
qu'au Chili. Partout on prend possession au nom 
de Charles-Quint. Bientôt après, la discorde se met 
entre les vainqueurs du Pérou, comme elle avait 
divisé Yélasquez et Fernand Cortez dans FAmérique 
septentrionale. 

(c Almagro et les frères de Pizarre font la guerre 
civile dans Cusco même, la capitale des Incas; 
toutes les recrues qu'ils avaient reçues de l'Europe 
se partagent, et combattent pour le chef qu'elles 
choisissent. Ils donnent un combat sanglant sous 
les murs de Cusco, sans que les Péruviens osent 
profiter de l'afTaiblissement de leur ennemi corn- 



sus PRÉCIS DE L'HISTOIRE VODEUTtlS. 

mun. Enfin Almagro fut fait prisonnier, et son ri- 
val lui fit trancher la tète; mais bientôt après il 
fut assassiné lui-même par les amis d*Almagro. 

€( Déjà se formait dans tout le Nouveau-Monde le 
gouvernement espagnol; les grandes provinces 
avaient leur gouverneur; des tribunaux appelés 
audiences étaient établis; des archevêques, des 
évèques, des tribunaux d'inquisition, toute la 
hiérarchie ecclésiastique exerçait ses fonctions 
comme à Madrid, lorsque les capitaines qui avaient 
conquis le Pérou pour l'empereur Charles-Quint 
voulurent le prendre pour eux-mêmes. Un fils 
d' Almagro se fit reconnaître gouverneur du Pérou; 
mais d'autres Espagnols, aimant mieux obéir à 
leur maître qui demeurait en Europe qu'à leur 
compagnon qui devenait leur souverain, le firent 
périr par la main du bourreau. » (Voltaire.) 
. Une nouvelle guerre civile fut de même étouf- 
fée. Charles-Quint, cédant aux réclamations de 
Las-Casas, avait garanti aux Indiens la liberté per- 
sonnelle, en déterminant les tributs et services 
auxquels ils restaient assujettis (1542). Les colons 
espagnols prirent les armes, et se donnèrent pour 
chef Gonzalo Pizarre. Mais le nom du roi était si 
respecté qu'il suffit, pour rétablir Tordre, d'en- 
voyer un vieillard, un inquisiteur (Pedro de la 
Gasca). n rallia à lui la plupart des Espagnols, 
gagna les uns, battit les autres, et assura à l'Es- 
pagne la possession du Pérou (1546). 



PHÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 509 

Tableau de Vempire espagnol en Amérique. — 
Si l'on excepte le Mexique et le Pérou, l'Espagne 
ne possédait réellement que des côtes. Les peuples 
de l'intérieur ne pouvaient être soumis qu'à me- 
sure qu'ils étaient convertis par les missions, et 
attachés au sol par la civilisation. 

Découvertes et établissements divers. — 1540, 
entreprise dé Gonzalo Pizarre pour découvrir le 
pays à Test des Andes; Orellana traverse l'Amé- 
rique méridionale, par une navigation de deux 
mille lieues. — Établissements : 1527, province 
de Venezuela; 1535, Buénos-Ayres ; 1536, pro- 
vince de Grenade; 1540, San-lago; 1550, la Con- 
ception; 1555, Carthagène et Porto-Bello ; 1567, 
Caraccas. 

Administration. — Gouvernement politique : en 
Espagne, conseil des Indes, et cour de commerce 
et de justice; en Amérique, deux vice-rois, au- 
diences, municipalités. Caciques, et protecteurs 
des Indiens. Gouvernement ecclésiastique (entière- 
ment dépendant du roi) : archevêques, évéques, 
curés ou doctrinaires, missionnaires, moines. — 
Inquisition établie en 1570 par Philippe II. 

Administration cemmerciale. Monopole. Porls 
privilégiés : en Amérique, la Vera-Cruz, Cartha- 
gène et Porto-Bello ; en Europe, Séville (plus tard 
Cadix); flotte et galions. L'agriculture et les manu- 
factures sont négligées en Espagne et en Amérique 
pour Texploilation des mines ; lent accroissement 



310 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

de colonies» et ruine de la métropole avant 1600. 
Mais dans le cours du xvi* siècle, l'énorme quan- 
tité de métaux précieux que l'Espagne doit tirer 
de rAmérique contribue à en faire la puissance 
prépondérante de l'Europe. 



CHAPITRE XVI 



Mi LBTTBB8» DES ARTS BT DBS SCIENCES DAH8 LB XTI* SIÈCLE, 

LÉOH X BT rHANÇOIS I*'. 



lexv* siècle a été celui de l'érudition*; Fen- 
thousiasme de Tantiquité a fait abandonner la 
route ouverte si heureusement par Dante, Boccace 
et Pétrarque. Au Tff siècle, le génie moderne 
brille de nouveau pour ne plus s'éteindre. 

Xa marche de Tesprit humain à cette époque 
présente deux mouvements très-distincts : le pre- 
mier, favorisé par l'influence de Léon X et de 
François P, est particulier àTIlalie et à la France; 
ïe second est européen. — Le premier, caractérisé 
par les progrès des lettres et des arts, est arrêté 
en France par les guerres civiles, ralenti en Italie 
par les guerres étrangères ; dans cette dernière 
contrée, le génie des lettres s'éteint sous le joug 
des Espagnols ; mais Pimpulsion donnée aux arts 

* Sons le rapport de la eidture des lettres, le 17* siècle 
appartient tout entier aa moyen-âge. Pour ia mdtié de ce siè- 
de« Yoyez le PrécU de VHiatoire du moyen-âge, par M. Des Mi- 
diéls. 



CI2 PRÉCIS DE L»HISTOIRE MODERNE. 

s'y prolonge jusqu'au milieu du siècle suivant. — 
Le second mouvement est le développement d'un 
esprit audacieux de doute et d'examen. Dans le 
xvu'' siècle, il doit être en partie arrêté par un re- 
tour aux croyances religieuses, en partie détourné 
vers les sciences naturelles ; mais il reparaîtra au 



ivin**. 



' § I. — Lettres et ÂrUs. 

Indépendamment des causes générales qui ont 
amené la renaissance des lettres, telles que les pro- 
grès de la sécurité et de Fopulence, la découverte 
des monuments de l'antiquité, etc., plusieurs cau- 
ses particulières ont dû leur donner un nouvel 
essor chez les Italiens du xvi® siècle : 1** les livres 
sont devenus communs, grâce aux progrès de Tim- 
primerîe ; 2"* la nation italienne, ne pouvant plus 
influer sur son sort, cherche une consolation dans 
les jouissances de Vesprit ; 3° une foule de prin- 
ces, et surtout les Médicis, encouragent les savants 
et les artistes; les écrivains illustres profilent 
moins de cette protection. 

La poésie, qui^ avec les arts, fait la principale 
gloire de lltalie au xvi* siècle, allie le goût et le 
génie dans la première partie de cette période. — 
La muse épique élève deux monuments immortels. 
— La comédie et la tragédie présentent des essais, 
à la vérité médiocres. — Les genres les plus op- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE UODERNE. :)iJ 

posés, la satire et la pastorale, sont cultivés. C'est 
surtout dans ce dernier genre que Ton remarque 
la décadence rapide du goût. 

Le Boïardo, mort en. . 1490 LeTrissin, mort en.. . 1550 

Machiavel 1529 LeTasse 1596 

L'Arioste 1533 Le Guarini 1619 

L'éloquence, production tardive des littératures, 
n a point le temps de se former. Mais plusieurs 
historiens approchent de l'antiquité. 

Blachiavel 1529 Paul Joto . 1552 

Fr. Guichardin 1540 Baronius.. ...... 1007 

Bembo 1547 

Les langues anciennes sont cultivées autant que 
dans l'âge précédent, mais cette gloire est éclipsée 
par tant d'autres. 

Pontanus 1503 Sadolet . . 1547 

AldeManuce 1516 Fracastor 1553 

Jean Second 1523 J.-C. Scalliger 1558 

Sannazar 1530 Vida 1563 

A.-J- Lascaris. .... 1535 P. Manuce 1574 

Bembo 1547 Aide Manuce 1597 

La supériorité dans les arts est en Italie le trait 
caractéristique du xvi® siècle. Les anciens restent 
sans rivaux dans la sculpture, mais les modernes 
les égalent dans larchitecture, et dans la peinture 
ils les surpassent. — L'école romaine se distingue 
par la perfection du dessin, l'école vénitienne par 
la beauté du coloris. 

18 



514 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HORERNE. 

Giorgîon, mort en. • . 1511 Le Primatice, mort ea . 1564 

Bramante 1514 Palladio. . . ^ « • . • 1568 

Léonard de Yinci. • . . 15f8 Le Titien.. .•••.. 1576 

Raphaël 1520 Le Yéronèse 1588 

Le Corrège 1534 Le Tintoret 1594 

Le Parmesan 1554 Augustin Carrache. . , 1601 

Iules Romain 1546 Le Garavage. .... » 1600 

Ilichel-Ange 1564 Annibal Carrache. • • . 1609 

lean d'Udine 1564 Louis Carrache. . . • . 1619 



La France suit de loin ritalie. L'historien Comi- 
nes est mort en 1509. — François P' fonde le 
Collège de France et Tlmprimerie royale. Il encou- 
rage le poète Marot (1544), et les frères du Bellax 
(1343-1560), négociateurs et historiens. Sa sœur, 
Marguerite de Navarre (1549), cultive elle-même 
les lettres. François P' honore le Titien, attire en 
France le Primatice et Léonard de Vinci. Il bâlit 
Fontainebleau, Saint-Germain, Chambord, et com- 
mence le Louvre. Sous lui fleurissent Jean Cousin 
(1589), dessinateur et peintre; Germain Pilon, 
Philibert de TOrme, Jean Goujon (1572), sculp- 
teurs et architectes ; les érudits Guillaume Budée 
(1540), Turnèbe (1565), Muret (1585), Henri 
Etienne (1598), célèbre imprimeur ; enfin, les 
illustres jurisconsultes Dumoulin (1566) et Cujas 
(1590). — Après le règne de François P', le poète 
Ronsard (1585) jouit d'une estime peu durable ; 
mais Montaigne (1592), Âmiot (1593), et la Satire 
Ménippée donnent un nouveau caractère à la lan- 
gue française. 

Les autres pays sont moins riches en talents il- 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 315 

lustres. Cependant rAIlemagne cite son Luther, le 
cordonnier poète Hans Sachs, et les peintres Albert 
Durer et Lucas Cranach. Le Portugal et FEspagne 
ont leurs écrivains illustres, le Camoëns, Lope de 
Vega et [Cervantes; les Pays-Bas et TÉcosse, leurs 
érudits et leurs historiens, Juste-Lipse (1616) et 
Buchanan (1582). — Sur les quarante-trois uni- 
versités fondées au XVI* siècle, quatorze le furent 
par les seuls rois d'Espagne, dix par Charles-Quint. 



g n. — Philosophie et Sciences. 

La philosophie dans le siècle précédent n'a été 
cultivée que par les érudits. Elle s'est bornée à 
attaquer la scolastique et à lui opposer le plato- 
nisme. Peu à peu, entraînée par un mouvement 
plus rapide, elle porte l'examen sur tous les ob- 
jets. Mais on a trop peu d'observations ; nulle mé- 
thode ; l'esprit humain cherche au hasard. Beau- 
coup d'hommes découragés deviennent les plus 
audacieux sceptiques. 

Érasme, qiort en. • • • 1533 Montaigne, mort en., . 1592 

Vives 1540 6. Bruno. ..#••. 1600 

Rabelais • • • 1553 Charron 1603 

Cardan 1576 Boefam.. .•««••• 1624 

Telesio • • ■ 15S8 Gampanella.. • « • • • 1639 

La théorie de la politique nait avec Machiavel ; 
mais au commencement du xvi* siècle, les Italiens 



MO PRËGI» DE L'niSTOIRE MODERNE. 

n'ont pas fait assez de progrès dans cette science 
pour voir qu'elle se concilie avec la morale. 



Machiavel 1529 liOdin^ o o o ^ v 

Thomas Morus 1533 



, ir::3 



Les sciences naturelles quittent les vains sys- 
tèmes pour entrer dans la route de l'observation 
et de l'expérience. 

Paracelse 1541 Gessner 1565 

Copernic 1543 Paré 1592 

Fallope 1562 Viette. . 1G05 

Vesale 1564 Van Uelmont 1644 



CHAPITRE XVII 



TDOUBLES DES COMMENCEMENTS DU RÈGNE DE LOUIS XIXI. 

RICHELIEU, 1610-1645. 



Le caractère général du dix-septième siècle, 
c'est le progrès commun de la royauté et du tiers- 
état. Le progrès de la royauté n'est suspendu que 
deux fois par les minorités de Louis XIII et de 
Louis XIV. Celui du tiers-état ne s'arrête que vers 
la fin du règne de Louis XIV. A cette époque, le 
roi, n'ayant depuis longtemps rien à craindre de 
la noblesse, lui livre l'administration. Jusque-là 
tous les ministres, Concini, Luynes, Richelieu, 
Mazarin, Colberl, Louvois, sortaient de la roture, 
tout au plus de la petite noblesse. Quelques-uns 
des amiraux et des officiers supérieurs des armées 
de Louis XIV appartenaient aux derniers rangs du 
peuple. 

Dans la première partie de ce siècle, l'action po^ 
litique est pour ainsi dire négative.. Il s'agit d'an- 
nuler ce qui fait obstacle à la centralisation mo- 
narchique, les grands et les Protestants ; c'est 
l'œuvre de Richelieu. Dans la seconde moitié, il y 

18. 



318 PRÉCIS DE L'niSTOIRE MODERNE. 

a SOUS Colbert une tentalive d'organisation légis- 
lative, et surtout administrative ; la production 
industrielle prend Fessor . La France agit puissam- 
ment au dedans et au dehors ; elle produit, elle 
combat. Mais la production ne marche point du 
même pas que la consommation. La France s'é- 
puise à compléter son territoire par des conquêtes 
nécessaires et glorieuses. Le cours de sa prospé- 
rité intérieure est aussi retardé par la grandeur 
des guerres et des conquêtes ; elle l'est par la 
réaction aristocratique. La noblesse s'empare du 
pouvoir monarchique, se place partout entre le 
roi et le peuple, et communique à la royauté sa 
propre décrépitude. 

Henri lY avait eu grand'peine à se tenir entre 
les Protestants et les Catholiques. Lorsqu'il mou- 
rut, cette indécision ne pouvait plus continuer ; 
il allait se jeter d'un côté, et c'eût été du côté pro- 
testant. La grande guerre d'Allemagne qui com- 
mençait lui offrait le rôle magnifique de chef de 
l'opposition européenne contre la maison d'Au- 
triche, le rôle que prit vingt ans plus tard Gustave- 
Adolphe. Le roi mort, un enfant^ Louis Xm, une 
régente italienne, Marie de Médicis, son ministre 
italien, Concini, ne pouvaient continuer Henri lY. 
Cet enfant, cette femme, ne pouvaient monter & 
cheval pour aller guerroyer l'Autriche. Ne pouvant 
combattre l'Autriche, il fallait l'avoir pour amie. 
Ne pouvant mener les grands et les Protestants en 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 311^ 

Allemagne à une croisade protestante, il fallait, 
s'il était possible, gagner les grands et affaiblir les 
Protestants. Cette politique de Concini, tant blâ* 
mée des historiens, reçoit sa justification du pre- 
mier juge en cette matière, de Richelieu lui^-méme, 
dans un de ses écrits. Les grands à qui Henri IV 
n'avait pu ôter leurs places fortes, un Condé, un 
d'Épernon, un Bouillon, un Longueville, se trou» 
valent tout armés à sa mort ; ils exigèrent de l'ar- 
gent, et il fallut, pour éviter la guerre civile, leur 
livrer le trésor de Henri IV (douze millions, et non 
trente selon Richelieu). Puis ils demandent les 
Ëtats Généraux (1614). Ces États, qui du reste ne 
firent rien, répondirent peu à Tattente des grands ; 
ils se montrèrent dévoués à la Couronne, le Tiers 
réclama une déclaration de l'indépendance de la 
couronne à Tégard du Pape. Les grands n'ayant pu 
rien tirer des États, eurent recours à la force, et 
s'allièrent aux Protestants (1615) ; bizarre alliance 
du vieux parti féodal avec la réforme religieuse 
du XVI* siècle. Concini, lassé des moyens termes, 
fit arrêter le prince de Condé, chef de la coalition. 
Cette démarche hardie annonçait une nouvelle po- 
litique ; il venait de s'attacher le jeune Richelieu 
(1616). 

Une intrigue de cour renversa Concini, au pro- 
fit du jeune Luynes, domestique favori du petit 
roi, qui lui persuada de s'affranchir de son mi- 
nistre et de sa mère (1617). Concini fut assassiné ; 



320 PRÉCIS DE L*niSTOIRE MODERNE. 

sa veuve, Léonora Galigaï, exécutée comme, sor- 
cière. Leur vrai crime était le brigandage et la 
vénalité. Luynes ne fit guère que continuer le mi- 
nistère de Concini. Il avait un ennemi de plus, la 
mère du roi, qui par deux fois fit craindre la guerre 
civile. Les Protestants se montraient chaque jour 
plus menaçants. Ils réclamaient, les armes à la 
main, l'exécution de ce dangereux édit de Nantes 
qui laissait subsister une république dans le 
royaume. Luynes les poussa à bout en réunissant 
le Béarn à la Couronne, et déclarant que dans cette 
province les biens ecclésiastiques seraient rendus 
aux Catholiques. C'est précisément ce que l'Em- 
pereur voulait faire en Allemagne, et ce qui fut la 
cause principale de la guerre de Trente ans. Riche- 
lieu s'y prit mieux plus tard. Il n'inquiéta point 
les Protestants pour les biens usurpés, il ne toucha 
qu'à leurs places [fortes. Leur assemblée de la 
Rochelle, en 1621, publia une déclaration d'indé- 
pendance, partagea en huit cercles les sept cents 
Églises réformées de France, régla les levées d'ar- 
gent et d'hommes, en un mot organisa la républi- 
que protestante. Us offraient cent mille écus par 
mois à Lesdiguières pour qu'il se mit à leur tête 
et organisât leur armée. Mais le vieux soldat ne 
voulut point à quatre-vingts ans quitter sa petite 
royauté du Dauphiné, pour accepter la conduite 
de ce parti indisciplinable. Luynes, qui avait pris 
le commandement des armées et le titre de conné- 



PRÉCIS DE L*UISTOIRE MODERNE. 52! 

table, échoua honteusement devant Montauban, 
où il avait conduit le roi. Il mourut dans cette 
campagne (1621). 

Ce ne fut que trois ans après que la reine mère 
parvint à introduire au conseil sa créature, Riche- 
lieu (1624). Le roi avait de Tantipathie pour cet 
homme, dans lequel il semblait pressentir un 
maître. La première pensée de Richelieu fut de 
neutraliser TAngleterre, seule alliée des Protes- 
tants de France. Cela fut fait de deux manières. 
D'une part, on soutint la Hollande, on lui prêta de 
l'argent, pour en obtenir des vaisseaux; de l'autre, 
le mariage du roi d'Angleterre avec la belle Hen- 
riette de France, fille de Henri IV, augmenta Tin- 
décision naturelle de Charles P' et la défiance des 
Anglais pour son gouvernement. Le cardinal com- 
mence par une alliance avec les Anglais et les Hol- 
landais hérétiques, et une guerre contre le pape ; 
on peut juger d'après cela quelle liberté d'esprit 
il portait dans la politique. Le Pape, livré aux Es- 
pagnols, occupait pour eux le petit canton suisse 
de la Yalteline, leur gardant ainsi la porte des 
Alpes, par où leurs possessions d'Italie commu 
niquaient avec l'Autriche. Richelieu achète des 
troupes suisses, les envoie contre celles du Pape, 
et rend la Valteline aux Grisons, non sans s'être 
assuré par une décision de la Sorbonne qu'il peut 
le faire en sûreté de conscience. Après avoir battu 
le Pape, il bat, l'année suivante (1625), les Protes- 



Stt PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

tants qui ont repris les armes ; il les bat et les 
ménage, ne pouvant encore les écraser. U était en- 
travé dans Texécution de ses grands projets par 
les plus méprisables intrigues. Des femmes exci- 
taient des jeunes gens ; les domestiques de Gaston, 
duc d'Orléans» aiguillonnaient sa paresseuse am- 
bition. Us voulaient lui donner un appui au de- 
hors, en lui faisant épouser une princesse étran- 
gère. Richelieu essaya d'abord de les gagner. 11 
donna le bâton de maréchal à d'Ornano, gouver- 
neur de Gaston. Ils s*enhardirent par là, et com- 
plotèrent sa mort. Richelieu fit encore venir leur 
principal complice, le jeune Chalais, et n'obtint 
rien. Alors, changeant de moyens, il livra Chalais 
à une commission du parlement de Bretagne, et 
le fit décapiter (1626). Gaston, pendant qu'on cou- 
pait la tète à son ami, épousa, sans mot dire, ma- 
demoiselle de Montpensier. D'Omano, enfermé à 
la Bastille, y mourut bientôt, sans doute empoi- 
sonné. Les favoris de Gaston étaient sujets à mou- 
rir à la Bastille (Puylaurens, 1635). Telle était la 
politique du temps, telle nous la lisons dans le 
Machiavel du dix-septième siècle, Gabriel Naudé, 
bibliothécaire de Mazarin. La devise de ces politi- 
ques, telle que la donne Naudé, c'est : Salus po» 
ptUi supremalexesto. Du reste, ils s'accordent sur 
le choix des moyens. C'est cette doctrine atroce qui 
inspira nos terroristes en 93. Elle semble n'avoir 
laissé à Richelieu ni doutes ni remords. Comme iJ 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERKE. 323 

expirait, le prêtre lui demanda s'il pardonnait à 
ses ennemis. «Je n'en ai jamais eu d^aulres, ré- 
pondit-il, que ceux de l'État. x> Il avait dit, à une 
autre époque, ces paroles qui font frémir : « Je 
n'ose rien entreprendre sans y avoir bien pensé ; 
mais quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais 
droit à mon but, je renverse tout, je fauche tout, 
et ensuite je couvre tout de ma robe rouge. » 

Effectivement, il marcha en ligne droite, avec 
une inflexibilité terrible. Il supprima la charge de 
connétable. Celle d'amiral de France, il la prit 
pour lui sous le titre de surintendant-général de 
la navigation. Ce titre voulait dire d'avance : des- 
tructeur de la Rochelle. Sous prétexte d'économie, 
il ordonna la réduction des pensions et la démo- 
lition des forteresses. La forteresse du protestan- 
tisme, La Rochelle, fut enfin attaquée. Un fat qui 
gouvernait le roi d'Angleterre, le beau Buc- 
kingham, s'était déclaré solennellement amoureux 
de la reine de France ; on lui ferma l'entrée du 
royaume, et il fit déclarer la guerre à la France. 
L'Anglais promit des secours à La Rochelle, elle se 
souleva, et tomba sous la serre de Richelieu 
<(1627-8). Buckingham vint avec quelques mille 
hommes se faire battre dans l'île de Ré. Charles P' 
eut ensuite bien d'autres affaires. Avec la fameuse 
pétition des droits (1628) commença la révolution 
d'Angleterre ; Richelieu n'y fut rien moins qu'é- 
tranger. Cependant La Rochelle, abandonnée des 



324 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Anglais, se vit isolée de la mer par une prodigieuse 
digue de quinze cents toises ; on en distingue en- 
core les restes à la mer basse. Le travail dura plus 
d'un an, la mer emporta plus d'une fois la digue. 
Richelieu ne lâcha pas prise. L'Amsterdam fran- 
çaise, dont Coligny avait cru se faire le Guillaume 
d'Orange, fut saisie dans ses eaux, et méditerra- 
nisée ; isolée de son élément, elle ne fit plus que 
languir. Le protestantisme fut tué du même coup, 
au moins comme parti politique. La guerre traîna 
encore dans le Midi. Le fameux duc de Rohan lui- 
même finit par s'arranger pour cent mille écus. 

Après avoir brisé le parti protestant en France, 
Richelieu battit le parti catholique en Europe; il 
força les Espagnols dans leur Italie, où ils ré- 
gnaient depuis Charles-Quint. II trancha, par une 
vive et courte guerre, le nœud de la succession de 
Manloue et de Montferrat, petites possessions, 
mais grandes positions militaires. Le dernier duc 
les avait léguées à un prince français, au duc de 
Nevers. Les Savoyards, fortifiés au pas de Suze, se 
croyaient inexpugnables ; Richelieu lui-même le 
pensait ainsi. Le roi emporta, de sa personne, 
cette terrible barrière ; le duc de Nevers fut affer- 
mi, la France eut un avant-poste en Italie, et le 
duc de Savoie sut que les Français passaient chez 
lui quand ils voulaient (1630). 

Pendant cette belle guerre, la mère du roi, les 
courtisans, les ministres même, en faisaient une 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 325 

sourde et lâche à Richelieu. Ils crurent Tavoir 
détrôné. Il revit Louis, lui parla un quart d'heure, 
et se retrouva roi. Cette journée fut appelée la 
fournée des dupes. Ce fut une comédie. Le cardi- 
nal fit ses paquets le matin, et ses ennemis en 
firent autant le soir. Mais la pièce eut son côté 
tragique. Le cardinal fit prendre les deux Marillac, 
le maréchal et le surintendant, tous deux ses créa- 
tures, qui avaient tourné contre lui. Sans parler 
du crime de péculat et de concussion, si commun 
à cette époque, ils étaient coupables d'avoir essayé 
de faire manquer la guerre d'Italie, en retenant 
les sommes qui y étaient destinées. L'un d'eux 
eut la tête tranchée. Ce qu'il y eut d'odieux, c'est 
qu'il fut jugé par une, commission, par ses enne- 
mis personnels, dans une maison particulière, 
dans le palais même du cardinal, à Ruel. 

La reine mère, plus embarrassante, avait été 
arrêtée, intimidée. On l'avait décidée à s'enfuir 
à Bruxelles avec son fils Gaston. Celui-ci, aidé 
par le duc de Lorraine dont il avait épousé la fille 
en secondes noces, rassemble quelques troupes 
de vagabonds, et se jette en France. Il y était ap- 
pelé par les grands, entre autres par Montmorency, 
gouverneur du Languedoc. Les grands voulaient 
cette fois jouer quitte ou double. Pour aller 
rejoindre Montmorency, il fallait traverser le 
royaume. Les soldats mal payés de Gaston se payè- 
rent de leurs mains sur la route. Partout les villes 

1» 



3^ PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERNE. 

fermèrent leurs portes à ces brigands. La conjonc- 
tion eut lieu à Gasteinaudary, et ils n'en furent 
pas moins battus (1632). Gaston jeta les armes et 
fit encore la paix en livrant ses amis ; il jura ex- 
pressément d'aimer les ministres du roiy en par- 
ticulier M. le Cardinal. Montmorency, blessé et 
pris, fut impitoyablement décapité à Toulouse. On 
plaignit ce dernier représentant du monde cheva- 
leresque et féodal. Déjà son parent, le duc de Bou- 
teville, père du célèbre Luxembourg, avait eu la 
tète tranchée en 1627 pour s'être battu en duel. 
Lorsque de pareilles tètes tombaient, les grands 
commençaient à comprendre qu'il ne fallait plus 
se jouer de PÉtat et de la loi. 

C'était alors le plus fort de la guerre de Trente 
ans. Richelieu ne pouvait y intervenir directement^ 
tant qu'il avait les grands sur les bras. L'Empe- 
reur avait alors frappé le parti protestant ; le Pa- 
latin était ruiné (1623), le roi de Danemark quit- 
tait la partie (1629) . Les armées catholiques avaient 
alors à leur tête les plus grands généraux, le tac» 
ticien Tilly, et ce démon de la guerre, Wallen- 
stein. Pour relever les Protestants, pour remuer 
cette lourde Allemagne, il fallait un mouvement 
du dehors. Richelieu fouilla le Nord au delà du 
Danemark, et de Suède il tira Gustave-Adolphe. 11 
le débarrassa d'abord de la guerre de Pologne; il 
lui donna de l'argent, lui ménagea l'alliance des 
Provinces-Unies et du roi d'Angleterre. En même 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 327 

temps, il fut assez adroit pour décider l'Empereur 
à désarmer. Le Suédois, pauvre prince qui avait 
plus à gagner qu'à perdre, se lança dans l'Alle- 
magne, fit une guerre à coups de foudre, décon- 
certa les fameux tacticiens, les battit à son aise 
pendant qu'ils étudiaient ses coups ; il leur enleva 
d'un revers tout le Rhin, tout l'occident de l'Alle- 
magne. Richelieu n'avait pas prévu qu'il irait si 
vite. Heureusement Gustave périt à Lutzen, heu- 
reusement pour ses ennemis, pour ses alliés, pour 
sa gloire. Il mourut pur et invaincu (1632). 

Richelieu continue les subsides aux Suédois, 
ferme la France du côté de l'Allemagne en confis- 
quant la Lorraine et déclare la guerre aux Espa- 
gnols (1635). Il croyait la maison d'Autriche assez 
matée pour pouvoir entrer en partage de ses dé- 
pouilles. Il avait acheté le meilleur élève de Gus- 
tave-Adolphe, Bernard de Saxe-Weimar. Cependant 
cette guerre fut d'abord difficile. Les Impériaux 
entrèrent par la Bourgogne, et les Espagnols par 
la Picardie. Ils n'étaient plus qu'à trente lieues de 
Paris. On déménageait ; le ministre lui-même sem- 
blait avoir perdu la tète. Les Espagnols furent 
repoussés (1636). Bernard deWeimar gagna, au 
profit de la France, ses belles batailles de Rhinfeld 
et de Brisach ; Brisach, Fribourg, ces places im- 
prenables, furent prises pourtant. La tentation 
devenait forte pour Bernard ; il souhaitait, avec 
l'argent de la France, se former une petite souve- 



328 PRÉCIS DE L'HISTOIRE XODERKE. 

rainelè sur le Rhin ; son maître, le grand Gustave, 
n'en avait pas eu le temps ; Bernard ne l'eut pas 
davantage. 11 mourut à trente-six ans, fort à propos 
pour la France et pour Richelieu (1639). 

L'année suivante (1640), le cardinal trouva 
moyen de simplifier la guerre. Ce fut d'en créer 
une à l'Espagne chez elle, et plus d'une. L'est et 
l'ouest, la Catalogne et le Portugal, prirent feu en 
même temps. Les Catalans se mirent sous la pro- 
tection de la France. L'Espagne voulait faire comme 
Richelieu, lui ménager chez lui une bonne guerre 
intérieure. Elle traitait avec Gaston, avec les 
grands. Le comte de Soissons, qui fit feu avant 
l'ordre, fut obligé de se sauver chez les Espagnols, 
et fut tué en combattant pour eux près de Sedan 
(1641). La faction ne se découragea pas; un nou- 
veau complot fut tramé, de concert avec T Espagne. 
Le jeune Cinq-Mars, grand écuyer et favori de 
Louis XIII, s'y jeta avec l'étourderie qui avait 
perdu Chalais. Le discret de Thou, fils de l'histo- 
rien, sut l'affaire et ne dit mot. Le roi lui-même 
n'ignorait pas qu'on tramait la perte du ministre. 
Celui-ci, qui était alors bien malade, semblait 
perdu sans ressource. Ayant pourtant réussi à se 
procurer une copie de leur traité avec l'étranger, 
il eut encore le temps de faire le procès à se& 
ennemis avant de mourir. Il fit couper la tête à 
Cinq-Mars et à de Thou; le duc de Bouillon, qui 
avait déjà le couteau sur la gorge, s^ racheta en 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 329 

rendant sa ville de Sedan, le foyer de toutes les 
intrigues. A l'autre bout de la France, Richelieu 
prenait en même temps Perpignan aux Espagnols. 
Ces deux places furent un legs du cardinal à la 
France, qu'elles couvrent au nord et au midi. La 
môme année mourut le grand homme (1642). 



TROISIÈME PÉRIODE 

1648-1789 



PREMIÈRE PARTIE DE LA TROISIÈME PÉRIODE. 

1648-1715. 



CHAPITRE XVIII 

TROUBLES SOUS H4ZAEIK. — COMMENCEMENT DK COLSEBT. 

— LOUIS XIT, i64S-16ei. 

La mort de Richelieu fut une délivrance pour 
tout le monde. On respira. Le peuple fit des chan- 
sons. Le roi les chanta lui-même, tout mourant 
qu'il était. Sa veuve, Anne d'Autriche, fut régente 
au nom du nouveau roi, Louis XIV, alors âgé de 
six ans. La France, après Richelieu et Louis XIII, 
se trouvait, comme après Henri IV, sous une molle 
main de femme qui ne savait résister ni retenir. 
H n'y avait plus, dit un contemporain, que trois 
petits mots dans la langue française : a La reine 
est si bonne ! » Le Concini de cette nouvelle Marie 
de Médicis fut un Italien de beaucoup d'esprit, le 



PRÉCIS DE L*HISTOIRE MODERKE. 331 

cardinal Mazarin. Son administration, aussi déplo- 
rable au dedans que glorieuse au dehors, fut trou- 
blée par la ridicule révolution de la Fronde, et 
couronnée par les deux traités de Westphalie et 
des Pyrénées ; le premier est resté la charte diplo- 
matique de l'Europe jusqu'à la Révolution fran- 
çaise. Le bien, le mal, c'était également l'héritage 
de Richelieu. Richelieu avait tendu à Texcës le 
ressort du gouvernement ; il se détendit tout na- 
turellement sous Mazarin. Richelieu, ayant à ren- 
dre chaque jour quelque combat à mort, avait vécu 
«n finances d'expédients tyranniques. Il avait 
mangé le présent, l'avenir même, en tuant le cré- 
dit. Mazarin, recevant les choses en cet état, aug- 
menta le désordre, laissa prendre et prit lui-môme. 
Il laissait à sa mort deux cents millions de biens. 
Il avait toutefois trop d'esprit pour ne pas sentir le 
prix de Tordre. Au lit de la mort, il dit à Louis XIV 
qu'il croyait s'acquitter de tout envers lui en lui 
donnant Colbert. Du reste, une partie de cet ar 
gent volé fut employée honorablement. Il envoya 
Gabriel Naudé par toute l'Europe pour acheter à 
tout prix des livres précieux, il forma ainsi son 
admirable bibliothèque Mazarine^ et il Fouvrit au 
public. Ce fut la première bibliothèque publique 
à Paris. En même temps il faisait donner à Des- 
cartes, retiré en Hollande, une pension de mille 
écus, qu'il lui fit payer exactement. 

Le nouveau règne fut inauguré par des victoires. 



332 PRÉCIS DE L'HISTOIÉE MODERNE. 

L'infanterie française prit pour la première fois sa 
place dans le monde par la bataille de Rocroy 
(1643). Cet éyénement est bien autre chose qu'une 
bataille, c'est un grand fait social. La cavalerie est 
l'arme aristocratique, Tinfanterie l'arme plé- 
béienne. L'apparition de l'infanterie est celle du 
peuple. Chaque fois qu'une nationalité surgit, 
rinfanterië apparaît. Tel peuple, telle infanterie. 
Depuis un siècle et demi que l'Espagne était une 
nation, le fantassin espagnol régnait sur les champs 
de bataille, brave sous le feu, se respectant loi- 
même, quelque déguenillé qu'il fût, et faisant par- 
tout respecter le senor soldado; du reste, sombre, 
avare et avide, mal payé, mais sujet à patienter en 
attendant le pillage de quelque bonne ville d'Alle- 
magne ou de Flandre. Ils avaient juré au temps 
de Charles-Quint : a par le sac de Florence », ils 
avaient pillé Rome, puis Anvers, puis je ne sais 
combien de villes des Pays-Bas. Parmi les Espa- 
gnols il y avait des hommes de toutes les nations, 
surtout des Italiens. Le caractère national dispa- 
raissait. L'esprit de corps et le vieil honneur de 
l'armée les soutenaient encore, lorsqu'ils furent 
porlés par terre à la bataille de Rocroy. Le soldat 
qui prit leur place fut le soldat français, l'idéal 
du soldat, la fougue disciplinée. Celui-ci, loin en- 
core à cette époque de comprendre la patrie, avait 
du moins un vif sentiment du pays. C'était une 
gaillarde population de iils de laboureurs, dont les 



PRÉCIS D£ L'HISTOIRE MODERNE. 333 

grands-pères avaient fait les dernières guerres de 
religion. Ces guerres de partisans, ces escarmou- 
ches ù coups de pistolet firent toute une nation de 
soldats ; il y eut dans les familles des traditions 
d'honneur et de bravoure. Les- petits-fils enrôlés, 
conduits par un jeune homme de vingt ans, le 
grand Condé, forcèrent à Rocroy les lignes espa- 
gnoles, enfoncèrent les vieilles bandes aussi gaie- 
ment que leurs descendants franchirent, sous la 
conduite d'un autre jeune homme, les ponts d'Âr- 
cole et de Lodi. 

Depuis Gustave-Adolphe, la guerre s'était ins- 
pirée d'un plus libre génie. On croyait moins à la 
force matérielle, davantage à la force morale. La 
tactique était, si je puis dire, devenue spiritua- 
liste. Dès qu'on sentait le dieu en soi, on marchait 
sans compter l'ennemi. Il fallait en tête un homme 
audacieux, un jeune homme qui crût au succès. 
Condé à Fribourg jeta son bâton dans les rangs 
ennemis; tous les Français coururent le ra- 
masser. 

La victoire engendre la victoire. Les lignes de 
Rocroy forcées, la barrière de l'honneur espagnol 
et impérial fut forcée pour jamais. L'année sui- 
vante (1644), l'habile et vieux Mercy laisse empor- 
ter les lignes de Thionville ; Condé prend Philipps- 
bourg et Mayence, la position centrale du Rhin. 
Mercy est de nouveau battu, et complètement, à 
Nordiingue (1645). En 1646, Condé prend Dun- 

10. 



534 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERKE. 

kerque, la clef de la Flandre et du détroit. Enfin, 
le 20 août 1648, il gagne dans TÂrtois la bataille 
de Lens. Le 24 octobre fut signée la paix de 
Westphalie. Condé avait simplifié les négocia- 
tions. 

Ces cinq années de succès inouïs furent fatales 
au bon sens de Condé. Il ne se douta pas du peuple 
qui avait gagné ses victoires ; il les prit pour lui- 
même, et tout le monde, il est vrai, pensait 
comme lui. Voilà ce qui lui fit jouer dans la Fronde 
le rôle de matamore, de héros de théâtre ; puis 
trompé, désappointé, impuissant et ridicule, il se 
fâcha, passa à l'ennemi ; mais il fut battu dès qu'il 
ne commanda plus à des Français. 

L'année même de ce glorieux traité de Westpha- 
lie, qui terminait la guerre européenne et donnait 
TAlsace à la France, éclata la plus ridicule des ré- 
volutions. La Fronde (cette guerre d'enfants, 
nommée fort bien du nom d'un jeu d'enfant) fut 
«ans doute comique dans ses événements, mais 
bien plus dans son principe ; c'était, au fond, la 
révolte des légistes contre la loi. Le Parlement 
s'arma contre l'autorité royale, dont il procédait 
Il prit pour lui le pouvoir des états généraux, et 
se prétendit le délégué de la nation, qui n'en sa- 
vait rien. C'était le temps où le parlement d'Angle- 
terre, véritable parlement dans le sens politique 
du mot, coupait la tête à son roi (1649). En ré- 
compense, la populace de Naples se faisait un roi 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 335 

^î'un pêcheur (Mazaniello, 1648). Notre Parlement, 
composé de gens de loi qui achetaient leur charge, 
n'en voulait pas à la dynastie, à la royauté, mais 
seulement au pouvoir royal. Leur conduite depuis 
deux siècles ne faisait prévoir rien de semblable. 
Us avaient montré, pendant les guerres de religion, 
beaucoup de frayeur et de docilité. Favorables poui 
la plupart aux idées nouvelles, ils avaient pour- 
tant enregistré la Saint-Barthélémy. Sous Riche- 
lieu, même docilité ; les parlements lui avaient 
fourni des commissions pour ses justices sangui- 
naires, et n'en avaient pas moins été maltraités, 
violentés, interdits (Paris 1635, Rouen 1640). Ils 
portaient alors la tête basse. Quand ils la relevè- 
rent, qu'ils la sentirent encore sur les épaules, et 
dirent que le maître était bien mort, ils se senti- 
rent braves, ils parlèrent haut. Ce fut une gaie et 
vive échappée d'écoliers entre deux maîtres sévè- 
res, entre Richelieu et Louis XIV, entre la violence 
et la force. 

Dans cette tragi-comédie, les plus amusantes 
figures après celle du Mars français^ comme on 
appelait Gondé, ce sont les chefs opposés des deux 
partis du Parlement : l'immobile président MoIé, 
simple barre de fer, qui ne mollissait contre au- 
cun homme, ni aucune idée ; d'autre part, la mo- 
bilité elle-même personnifiée danslecoadjuteur, le 
fameux cardinal de Retz. Ce pétulant jeune homme 
avait commencé par écrire à dix-sept ans une his- 



336 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

taire de la conjuration de Fiesque; puis, pour 
joindre la pratique à la théorie, il était entré dans 
une conjuration contre le cardinal de Richelieu. 
Sa joie était de s'entendre appeler le petit Catilina. 
Quand il entrait au sénat parisien, il laissait pas- 
ser un poignard de sa poche. Ayant lu que César 
avait eu des dettes, il eut des dettes. Comme Cé- 
sar, il a laissé des commentaires. Il ne lui man- 
quait que Pharsale. 

L'extrême misère du peuple ne permettant 
guère de nouvel impôt, Mazarin vivait de ressour- 
ces fortuites, de vexations. Son surintendant de» 
finances, Émery, autre Italien, ayant retranché 
quatre années de traitement aux compagnies sou- 
veraines en compensation d'un droit onéreux, il 
exempta le Parlement. Le Parlement ne voulut pas 
être exempté seul, et refusa Tenregistrement des 
édits. Il déclara son union avec les compagnies 
souveraines, en invitant les autres parlements à y 
accéder (15 mai, 15 juin 1648). Mazarin crut frap- 
per un grand coup en faisant arrêter quatre con- 
seillers, pendant qu'on apportait dans Motre-Dame 
les drapeaux pris à la bataille de Lens, et qu cm 
chantait le Te Deum. Ce fut le commencement de 
rinsurrection. Des quatre prisonniers, le plus 
cher au peuple était un vieux conseiller imbécile, 
qui plaisait par sa rudesse et ses beaux cheveux 
blancs. 11 s'appelait Broussel. Le peuple s'ameute 
devant sa porte. Une vieille servante pérore. Peu à 



PRÉCIS D£ L'HISTOIRE MODERIiE. 337 

peu le bruit gagne. Cent mille âmes se mettent à 
crier : <x Liberté et Broussel ! » 

«Les princes, les grands, le Parlement, le petit 
peuple, tout le monde se trouve d'accord contre 
le Mazarin. La reine est obligée de sortir de Paris 
avec son fils enfant. Ils couchent à Saint-Germain 
sur la paille. C'était un mauvais temps pour les 
rois. La reine d'Angleterre, réfugiée à Paris, res- 
tait l'hiver au lit, faute de bois. Cependant le Par- 
lement lève des troupes, les procureurs montent 
à cheval, chaque porte cochère fournit un laquais 
armé. Le vicomte de Turenne, qui était de l'in- 
trigante maison de Bouillon, croit le moment venu 
de recouvrer Sedan, et se fait un instant le géné- 
ral de la Fronde. Cet homme froid et grave faisait 
aussi en cela sa cour à madame de Longueville ; 
tout général, tout chef de parti, tout vrai héros de 
roman ou d'histoire, devait alors nécessairement 
avoir une dame de ses pensées, et être amoureux. 

Les Espagnols, qui entrèrent en France pour 
profiter de celte crise (1649), reconcilièrent un 
moment les deux partis par la crainte. Condë, 
jusque-là resté fidèle à la cour, sentit qu'on ne 
pouvait se passer de lui, et devint d'une exigence 
insupportable. C*est alors que fut créé pour lui et 
les jeunes gens qui l'environnaient le nom de petits 
maîtres. li se faisait marchander par les deux par- 
tis en même temps ; il fallut l'arrêter (1650). Ce 
fut un prétexte pour Turenne, qui venait de pas- 



338 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERNEJ 

ser aux Espagnols, et qui déclara combattre pour 
sa délivrance. Le parti des princes, celui des fron- 
deurs, se trouvant unis et soutenus de TEspagne, 
Mazarin dut céder. Il se mit de côté, laissa passer 
Torage ; l'année suivante il revint, gagna Turenne, 
et essaya en vain de ramener le roi dans Paris 
(combat de la porte Saint-Antoine, 1652). Un an de 
plus, et la lassitude des partis étant devenue com- 
plète, ce furent les Parisiens eux-mêmes qui pres- 
sèrent le roi de revenir (1653). les frondeurs 
s'étouffaient dans les antichambres de Mazarin. 
Condé et les Espagnols furent battus par Tarmée 
royale, alors commandée par Turenne. Mazarin, 
s*alliant sans scrupule avec la république d'Angle- 
terre, avec Cromwell, accabla les Espagnols. Tu- 
renne gagna sur eux la bataille des Dunes (1658), 
qui donna Dunkerque à l'Anglais, et à la France 
la paix des Pyrénées (1659). Le traité de Westpha- 
lie lui avait garanti ses barrières de l'Artois, de 
l'Alsace et du Roussillon ; celui des Pyrénées lui 
donna de plus Gravelines, Landrecies, ThionviUe, 
Montmédy. 

Le jeune roi de France épousa l'infante avec 
cinq cent mille écus de dot qui ne furent point 
payés. L'infante renonçait à toute succession aux 
États d'Espagne. Mazarin ne disputa pas ; il prévit 
ce que vaudraient les renonciations (1659). 

11 y eut alors le plus complet triomphe de la 
royauté, le plus parfait accord du peuple en un 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 539 

îiomme qui se soit trouvé jamais. Richelieu avait 
brisé les grands et les Protestants ; la Fronde avait 
ruiné le Parlement en le faisant connaître. Il ne 
resta debout sur la France qu'un peuple et un roi. 
Le premier vécut dans le second ; il ne pouvait vivre 
encore de sa vie propre. Quand Louis XIV dit : 
« L'État c'est moi, » il n'y eut dans cette parole ni 
enflure ni vanterie, mais la simple énonciation d'un 
iait. 

Le jeune Louis était tout à fait propre à jouer ce 
rôle magnifique. Sa froide et solennelle figure 
plana cinquante ans sur la France avec la même 
majesté. Dans les trente premières années, il sié- 
geait huit heures par jour aux conseils, conciliant 
les affaires avec les plaisirs, écoutant, consultant, 
mais jugeant lui-même. Ses ministres changeaient, 
mouraient ; lui, toujours le même, il accomplissait 
les devoirs, les cérémonies, les fêtes de la royauté, 
avec la régularité du soleil, qu il avait choisi pour 
emblème. 

L'une des gloires de Louis XIV, c'est d'avoir 
gardé vingt-deux ans pour ministre l'un des hom- 
mes qui ont fait le plus pour la gloire de la 
France ; je parle de Colbert. C'était le petit-fils 
d'un marchand de laine de Reims, à l'enseigne du 
Long-vêtu ; un esprit quelque peu pesant et dur, 
mais solide, actif, invincible au travail. Il réunis- 
sait les attributions de l'intérieur, du commerce, 
des finances, celles même de la marine, qu'il plaça 



340 PRÉCIS DE L'niSTOIRE MODERNE. 

entre les mains de son fils ; il ne lui manquait que 
les ministères de la guerre et de la justice pour 
être roi de France. La guerre était dirigée (depuis 
1666) par LouYois, exact, violent, farouche admi- 
nistrateur, dont l'influence balança celle de Col- 
bert. Louis XIY semblait placé entre eux, comme 
entre son bon et son mauvais génie ; et toutefois» 
l'un et l'autre étaient nécessaires ; à eux deux, ils 
formèrent l'équiUbre du grand régnée 

' Administration de Louis XIV. 

Finance». Développement de la richesse nationale sous le mi* 
nistère de Colbert, lt)6M683. — Règlements multipliés. Encoo- 
ragements donnés aux manufactures (draps, soieries, tapisseries, 
glaces, etc.). 1664-1680, Canal du Languedoc. Embellissements de 
Paris. 1698, Description du royaume. — 1660, Entraves mises an 
commerce des grains. 1664, Retranchement des rentes. Vers 1691, 
dérangement des finances, 1695, Capitation. 1710, Dixième et 
autres impôts. 1715, La dette monte à deux milliards six cents 
millions. — Marine, Nombreuse marine marchande : Cent soi- 
xante mille marins. 1672, Cent vaisseaux de guerre. 1681, Deux 
cent trente. 1692, Premier échec à La Hogue. — Guerre, 1666- 
1691, Ministère de Louvois. Réforme militaire. Uniforme. 1667, 
Établissement des haras. 1671, Usage des baïonnettes. Compa- 
gnies de grenadiers. Régiment db bombardiers et de hussards. 
Corps des ingénieurs. Écoles d'artillerie. 1688, Milices, Service 
régulier des vivres. Invalides. 1693, Ordre de saint Louis. L'ar» 
mée monte jusqu'à quatre cent cinquante mille hommes. — Lé- 
gislation. 1667, Ordonnance civile. 1670, Ordonnance crimi- 
nelle. 1673, Code de commerce. 1685, Code Noir. Vers 1663, 
Répression du duel. Affaires de religion. Querelles du jansé- 
nisme, qui se prolongent pendant tout le règne de Louis XIV. 
1648-1709, Port-Royal-des-Champs. 1661, Formule rédigée par le 
clergé de France. 1713, Bulle Unigenilus. — 1673, Troubles au 
sujet de la régale. 1682, Assemblée du clergé de France. — 1685- 
1699, Quiétisme. — 1685, Révocation de l'édit de Nantes. 1701- 
1704, Révolte des Cévennes. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 341 

Lorsque Colbert entra aux affaires, en 1661, 
les impôts étaient de quatre-vingt-quatre millions, 
et le roi en touchait à peine trente-deux. En 1670, 
malgré les guerres, il avait élevé le revenu net à 
soixante-dix millions, et réduit les charges à vingt- 
cinq. Sa première opération financière, la réduc- 
tion des rentes, porta une grave atteinte au crédit. 
Ses règlements industriels furent singulièrement 
vexatoires et tyranniques. Mais il porta sur le com- 
merce le regard le plus éclairé. U créa des comités 
consultatifs de marchands, établit des entrepôts 
francs, fit des routes, assura le commerce de mer 
par la deslruction des pirates. En même temps, il 
portait dans l'administration politique une main 
hardie. Il défendait de rien vendre ou léguer à 
fonds perdu aux communautés (1661). U restrei- 
gnit les exemptions d'impôts que les ecclésias- 
tiques, les nobles et les bourgeois des villes fran- 
ches étendaient à leurs fermiers, en les présentant 
comme simples valets. II révoqua en 1664 toutes 
les lettres de noblesse expédiées depuis 1630. U 
déclara casuels tous les offices comptables, afin de 
les supprimer peu à peu. On reproche à Colbert 
d'avoir encouragé le commerce plus que Tagricul- 
ture. Cependant il défendit de saisir pour payement 
de la taille les lits, habits, chevaux, bœufs et outils 
des laboureurs, et seulement le cinquième du bé- 
tail. U maintint le blé à bas prix en défendant 
l'exportation. Il faut considérer que la plus grande 



342 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERNE. 

partie des terres étant alors entre les mains des 
grands et de la noblesse, les encouragements don- 
nés à ragriculture auraient moins profité au peu- 
ple qu'à Taristocratie. Au contraire, le commerce 
était entre les mains de la classe moyenne, qui 
commençait à s'élever. 

Cet homme sorti d'un comptoir avait le senti- 
ment de la grandeur de la France. Il oubliait son 
économie pour toutes les dépenses glorieuses. 
« Il faut, écrivait-il à Louis XIV, épargner cinq 
sols aux choses non nécessaires, et jeter les mil- 
lions quand il est question de votre gloire. Un repas 
inutile de 3,000 livres me fait une peine incroyable, 
et lorsqu'il est question de millions d'or pour l'af- 
faire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j'en- 
gagerais ma femme et mes enfants, et j'irais à pied 
toute ma vie pour y fournir. » Les principaux mo- 
numents de Louis XIY, ses plus beaux établisse- 
ments, Observatoire, Bibliothèque, Académies, 
tout cela revient à Colbert. 11 fit donner des pen- 
sions aux gens de lettres, aux artistes de France 
et même des pays étrangers. « 11 n'y avait point de 
savant distingué, dit un contemporain, quelque 
éloigné qu'il fût de la France, que les gratifications 
n'allassent trouver chez lui. » — « Quoique le roi 
ne soit pas votre souverain, écrivait-il au Hollandais 
Isaac Vossius, il veut néanmoins être votre bienfai- 
teur. » 

Quelques reproches qu'on puisse faireà LguisXIT, 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 543 

•ce sont de belles justifications que de telles içttres. 
Joignez-y les Invalides, Dunkerque, et le canal des 
deux mers. Joignez-y encore Versailles. Ce prodi- 
gieux monument, auquel aucun pays du monde 
n*a rien à opposer, exprime dignement cette gran- 
deur de la France, unifiée pour la première fois au 
xvn* siècle . Ces merveilleux entassements de verdure 
et d'architecture, terrasse sur terrasse, et bassins 
«ur bassins, cette hiérarchie de bronzes, de marbres, 
de jets et de cascades échelonnés sur la montagne 
royale, depuis les monstres et les tritons qui ru- 
gissent au bas le triomphe du grand roi, jusqu'aux 
belles statues antiques qui couronnent la plate- 
forme de la paisible image des dieux, il y a dans 
tout cela une image grandiose de la monar- 
•chie elle-même. Ces eaux, qui montent et des- 
cendent avec tant de grâce et de majesté, expriment 
la vaste circulation sociale qui eut lieu alors pour 
la première fois, la puissance et la richesse mon- 
tant du peuple au roi, pour retomber du roi au 
peuple, en gloire, en bon ordre, en sécurité. La 
charmante Latone, en laquelle est l'unité du jar- 
din, fait taire de quelques gouttes d eau les inso- 
lentes clameurs du groupe qui l'assiège ; d'hommes 
ils deviennent grenouilles coassantes. C'est la 
royauté triomphant de la Fronde. 



GHAPITftE XIÎ 

SUIT! BU BÈGRb'dB LOUIS ZIT, 1661-iTiB*. 

Une et forte, quand la plupart des Ëtats faiblis- 
saient, la France réclama, obtint la suprématie. 

* Kévolution de l'Angleterre et les Pro?iiices-Uiiies. 

Angleterre. Le gouvernement militaire du protectorat con- 
traire aux habitudes de la nation. Les Stuarts indisposent les An- 
glais par la faveur qu'ils accordent aux Catholiques, et par leur 
union avec Louis XIV. Guillaume et Anne gagnent les Anglais par 
une conduite opposée. Cependant Tunion du prince et de la na- 
tion n'est complète que sous la maison de Hanovre. — Continua- 
tion de la révolution d* Angleterre. 1649-1660, République â!An^ 
gUierre. Charles II, proclamé roi en Ecosse, et soutenu par les 
Irlandais. Cromvell soumet Tlrlande et TÉcosse... Bataille de 
Dunbar et de Worcester. — 1651, Acte de lïavigation. 1552-1654, 
Guerre contre la Hollande. 1653, Cromwell chasse le Parlement 
— 1653-1658, Cromwell Protecteur. Alliance avec la France con- 
tre l'Espagne. Dunkerque remis à Cromwell. Son gouvernement 
intérieur. 1658, Sa mort. — 1658-1660, Riceabd Cromwell Protec- 
teur. Son abdication. Le Rump, bientôt dissous. Monk rappelle 
les Stuarts. — 1660-1685, Charles II. 1660-1667, Ministère de Cla- 
rendon. Procès des régicides. Rétablissement de l'ëpiscopat. Bill 
d'uniformité. Déclaration de tolérance. Dunkerque vendu à la 
France. 1664-1667, Guerre contre la Hollande. Incendie de Lon- 
dres imputé aux Catholiques. 16t>7, Disgrâce de Clarendon. fié- 
volte des Presbytériens d'Ecosse. — 1670-1685, La Cabale. Al- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 345 

Le Pape ayant laissé insulter d'une manière grave 
l'ambassadeur de France et \ioIer son hôtel, 



liance secrète ayec Louis XIV. 1672-1674, Guerre contre la 
Hollande. Bill du Test. Prétendue conspiration des Catholiques. 
1679, Le duc d'York exclu de la succession au trône. Bill d'^a- 
beas corpus, 1680, Whigs et Torys, 1681-1685, Charles II n'assem- 
ble plus de parlement. 1683, Mort de Russell et de Sidney. — 
1685-1688, Jacques II. Invasion et supplice d'Argyle et de Mon- 
mouth. Jefferies. Ambassade solennelle à Rome. Dispense du TesL 
Procès des évoques. — Politique de Guillaume, prince d'Orange. 
1688, Il passe en Angleterre. Fuite de Jacques. (Voyez le texte.) 
— 1689-1714, Guillaume III et Marie II. 1689, Déclaration des 
droits. 1690-liB91, Guerre d'Irlande. 1694, Parlement triennal. 
1701, Acte de succession en faveur de la maison de Hanovre, li- 
mitation de la prérogative. — 1702-1714, Ansb. 1706, l'Angle- 
terre et l'Ecosse réunies. — Provinces-Unies, 1647-1650, Guil- 
LAuuB II. 1650-1672, Vacance du stathoudérat, supprimé en 1667. 
Administration de Jean de Witt. 1652-1654, 1664-1667, 1672- 
1674, guerres contre l'Angleterre, Tromp et Ruyter. 1672, le 
stathoudérat rétabli en faveur de Guillaume III, à l'occasion de 
rinvasion de la HoUancfe par Louis XIV. (Pour les événements 
qui suivent, Voyez le texte.) 1702-1747, Seconde vacance du sta 
Ihoudérat, depuis la mort de Guillaume III jusqu'à l'avénemen 
de Guillaume IV. 1715, Traité de la Barrière. 



Colonies des Européens pendant le xvii* siècle. 

Au commencement du dix-septième siècle, les Hollandais et les 
Anglais ont enlevé à l'Espagne l'empire des mers ; au milieu, ils 
se disputent eux-mêmes cet empire ; à la fin, ils s'unissent con- 
tre la France qui menace de le conquérir. — Les comptoirs hol- 
landais sont désormais sans rivaux dans l'Orient, comme les co- 
lonies espagnoles dans l'Amérique méridionale. Mais deux puis- 
sances nouvelles, les Anglais et les Français, s'établissent sur le 
continent septentrional de l'Amérique et aux Antilles, et s'intro- 
duisent dans rinde. — Les colonies qui, au commencement du 
siècle, n'étaient guère que des spéculations particulières autori- 
sées par le gouvernement, prennent de plus en plus le caractère 
de provinces de la m^tropolQ.^ La guerre s'étend souyept des mé« 



5(6 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Louis XIV exigea la plus éclatante rëparatton. Le 
pape fut obligé de chasser son propre frère, et 

tropoles aux colonies ; mais les colonies ne sont pas encore pour 
l'Europe des causes de guerre. — Colonies hollandaises. La puis- 
sance prépondérante du Mogol empêche les Hollandais de faire 
des établissements considérables sur le continent. — Maîtres des 
lies, ils s'occupent presque exclusiTement du commerce des épi- 
ceries et des drogueries. Point d'émigrations nationales comme 
en Angleterre; ce sont des comptoirs plutôt que des colonies. — 
Suite des conquêtes d&s Hollandais sur les côtes et dans les îles 
de l'Inde. 1653, Colonie du cap de Bonne-Espérance. 1667, Con- 
quête de Surinam. 1645-1661, Guerre contre les Portugais dans 
le Brésil. — • Colonies anglaises. Politique invariablement favo- 
rable aux colonies, malgré les révolutions de la métropole. — 
Fondation des colonies anglaises dans l'Amérique septentrionale. 
(Expéditions de Raleigh depuis 1583.) 1606, Compagnies de Lon- 
dres et de Plymouth pour le commerce de la Virginie et de la 
nouvelle-Angleterre. Fondation de l'état de Massachusetts 1621 ; 
de la ville de Boston, 1627; les États de Maryland, 1632; de 
Rhode-lsland, 1634; de New-York et de New-Jersey, 1635; de 
Gonnecticut, 1636; de la Caroline, 1663; de la Pensylvanie, 1682. 

— Vers 1619, pêche de Terre-Neuve et du Groenland. — 1625- 
1632, Établissement aux ÂntiUes. 1655, Conquête de la Jamaïque. 

— Première compagnie des Indes orientales, fondée dès 1600. 
1623, Massacre d'Amboine. 1662, Acquisition de Bombay. Fonda- 
tion de Calcutta. Vers 1690, guerre contre Aureng-Zeb. — 1698» 
seconde compagnie des Indes orientales. — Réunion des deux 
compagnies en 1702. — En Afrique, diverses compagnies privilé- 
giées. Vers 1679-1680, Construction des forts de Saint-James et 
de Sierra-Leone. — Colonies françaises. Les Français suivent un 
système moins exclusif que les autres nations; mais leurs colo- 
nies principales ne sont que des pêcheries, des comptoirs pour 
le commerce des pelleteries, ou des plantations de denrées colo- 
niales qui ne sont pas encore en Europe l'objet d'une consomma- 
tion universelle. — 1625-1635, Établissements particuliers aux 
Antilles, à Cayenne et au Sénégal. Colbert achète au nom du roi 
tous les établissements des Antilles. 1630, Origine des boticanieis 
et des flibustiers. 1664, La France prend sous sa protection leur 
établissement à Saint-Domingue, cette partie de l'Ile lui reste & 
la paix de Ryswick, 1698. 1664-1674, Première compagnie privi- 
légiée des Indes occidentales. 1661, l'Acadie, disputée par l'An- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 347 

d'élever une pyramide pour perpétuer son humi- 
liation (1664). En même temps qu'il traitait si 



gleterre à la France, reste à cette dernière jusqu'à la paix d'U- 
trech, 1715. 1680, Entreprise sur la Louisiane. — 167^1685» 
Compagnies d'Afrique. — 1664, Compagnies des Indes orienta- 
les. TentatiTes sur Madagascar. 1675, Comptoir à Surate. 1679, 
Fondation de Pondichéry. Défense d'importer les produits indus- 
triels de rinde. Ruine de la compagnie. — Colonies danoises, 
peu importantes, à Tranquebar, yers 1620, et à Saint-Thomas, 
1671. 



Portugal, Espagne, Italie. 

Tous les États du Midi semblent frappés de langueur. Le Por- 
tugal a recouvré son indépendance; mais, abandonné par la 
France, il se dévoue à l'Angleterre, dont il sera de plus en plus 
dépendant. L'Espagne parvient au dernier degré de faiblesse, et 
se relève un peu sous une nouvelle dynastie. L'Italie semble en- 
core soumise à l'Espagne; mais on y sent l'influence du roi de 
France et de l'Empereur, dont les familles rivales doivent bientôt 
se disputer la possession de cette contrée. — Portugal. 1656-1667, 
Alphossb YI, successeur de Jean lY. Il s'allie à TAngieterre. 1661^ 
1663, 1665, Yictoires de Schomberg sur les Espagnols. 1667, Al- 
phonse obligé de nommer son frère régent. 1668, Paix avec l'Es- 
pagne, qui reconnaît l'indépendance du Portugal. 1669, Paix avec 
les Provinces-Unies, qui conservent leurs conquêtes sur les Por- 
tugais dans les Indes-Orientales. — 1667-1706, Pierre II. 1703, le 
Portugal accède à la grande alliance contre la France, et n'obtient 
à la paix d'Utrecht qu'une meilleure limitation pour ses colonies 
dans l'Amérique méridionale. 1703, Traité de commerce de Mo" 
thuen avec l'Angleterre. — Espagne. 1665-1700, Gmables II, suc- 
cesseur de Philippe lY. Langueur de la. monarchie espagnole, dé- 
pouillée successivement par la France. Extinction de la branche 
espagnole de la maison d'Autriche. — Avènement de la maison de 
Bourbon. 1700-1746, Philippe Y. 1701-1713, Guerre de la Succes- 
sion {Voyez le règne de Louis XIY.) 1713, Convocation des Certes, 
abolition de la succession ceistillane. — Italie, L'affaiblissement 
de l'Espagne dans le dix-septième siècle semble devoir rendre 
quelque liberté aux petits princes italiens. Trop peu encouragés 
par la France» ils se tournent du côté de l'Empereur. Yenise 



548 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

sévèrement le chef spirituel de la chrétienté, il 
défendait sur mer et sur terre l'intérêt chrétien ; 

seule, dans ses guerres contre les Turcs, annonce encore quelque 
vigueur. — 1647-1648, Révolte de Naples sous Masaniello et le 
duc de Guise; révolte de Palerme. 1674-1678, Révolte de Messine 
Louis XIV proclamé roi de Sicile. — Le roi de France fait encore 
sentir trois fois sa suprématie en Italie. 1664, 1687, Insultes faites 
au Pape. 1684, Rombardement de Gênes. — 1708-1709, les duchés 
de Mantoue et de la Mirandole confisqués par l'Empereur. — 
Grandeur de la maison de Savoie, sous VicTOR-ÂiiÉDéfi II, 1675- 
1730. L'Angleterre, pour assurer l'équilibre de l'Italie, fait accor- 
der à ce prince, par le traité d'Utrecht (1713), la dignité royale 
et la possession de la Sicile. 

Empire, Hongrie et Turquie. 

Empire, Les principaux événements qui ont lieu de 1648 à 
1713 dans l'Empire germanique semblent en préparer la dissolu- 
tion : 1*^ les divisions religieuses et politiques, que le traité de 
Westphalie est loin d'avoir fait cesser, amènent les Protestants à 
une sorte de scission [création du Corps évangélique) ; 2* la France, 
en négociant avec chaque prince séparément, donne à tous les 
membres du corps germanique une importance individuelle; 
3* rélévation des électeurs de Saxe et de Hanovre (plus tard celte 
du prince de Hesse-Gassel] à des trônes étrangers engage l'Aile- 
magne dans toutes les affaires de l'Europe; 4» la création du 
royaume de Prusse rompt l'unité de l'Empire. — L'Allemagne 
trouve cependant des principes d'union dan^ son état d'hostilité à 
l'égard des Français et des Turcs, et dans la fondation des DiHei 
permanentes. — L'Empire ne voit pas d'abord que l'ancien système 
n'existe plus, et regarde encore la France comme sa protectrice 
contre la maison d'Autriche. Les réunions d'Alsace lui ouvrent 
les yeux, et la maison d'Autriche se retrouve véritablement à la 
tête du corps germanique. Toute-puissante sous Joseph I", elle 
s'affaiblit de nouveau, malgré son agrandissement matériel, par 
l'incapacité de Charles VI, qui, ne songeant qu'à faire garantir 
sa Pragmatique, sacrifie toujours le présent à l'avenir. — 1648- 
1657, Fin du règne de Ferdinand III. 1654, Formation du Corps 
évangélique, ,1656, Partage de la succession de Saxe. — 1658- 
1705, Léopou) I*% élu de préférence à Louis XIV et à l'électeur de 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 549 

il purgeait la mer des pirates barbaresques (1664). 
Il envoyait à l'empereur Léopold, engagé dans une 

ê 

Bavière. 1658, Ligue du Rhin sous l'influeDce de la France. 1603, 
Diète perpétuelle de Ratisbonne. 1680, Réunions d'Alsace. 1685, 
Extinction de la branche palatine de Simmern. 1688, Élection de 
TarcheTÔque de Cologne. 1692, Création d'un neuvième électoral 
en faveur de la maison de Hanovre (agrandie récemment par la 
succession de Saxe-Lauenbourg). 1697, Auguste II, électeur de 
Saxe, élevé au trône de Pologne. 1700-1701, La Prusse érigée en 
royaume; Frédérig I". 1705, Confiscation de la Bavière. — 1705- 
1711, Joseph I*' Empereur. 1708, Rétablissement des électeurs, 
rois de Bohôme, dans les droits comitiaux. Réunion du Mantouan 
à l'Empire. — 1711-1740, Charles YI, empereur. Capitulation per- 
pétuelle. 1713, Pragmatique-Sanction de Charles VI. 1714, La mai- 
son de Hanovre appelée au trône d'Angleterre dans la personne de 
rélecteur Georges. — Hongrie et Turquie. La maison d'Autriche 
étouffe pour toujours la résistance de la Hongrie, rend ce royaume 
héréditaire, et, depuis la réunion de la Transylvanie, n'a plus 
rien à craindre des Turcs. — La Turquie déploie encore quelque 
vigueur, mais elle est en proie à l'anarchie ; elle éprouve les plus 
sanglantes défaites, et ne compense pas par ses conquêtes sur les 
Vénitiens les pertes qu'elle fait du côté de la Hongrie, — 1665- 
1687, Léopold I«'. — 1648-1687, Mahoiet IV. Mécontentement des 
Hongrois. Troubles de Transylvanie. Conquête des Turcs arrêtée 
par la victoire de HontécucuUi à Saint-Gothard, 1664. Trêve de 
Temeswar; les Turcs conservent leurs conquêtes (1669), Candie 
prise aux Vénitiens par les Turcs, après un blocus de vingt ans. 
— Nouveaux troubles de Hongrie. Exécution des comtes Zrini, 
Frangepani, etc. Persécution religieuse. Suppression de la dignité 
de Palatin. 1677, Guerre civile. Tœkœli soutenu par les Turcs. 
1683, Vienne assiégée par le grand-visir Kara-Mustapha, et déli- 
vrée par Sobieski. Venise et la Russie prennent parti pour l'Au- 
triche. Victoires de Charles de Lorraine, de Louis de Bade et du 
prince Eugène. 1686, Conquête de la partie de la Hongrie sou. 
mise aux Turcs, de la Transylvanie et de l'Esclavonie. 1687, Diète 
de Presbourg; le trône de Hongrie déclaré héréditaire. — 1687- 
1740, Joseph I", Charles VI. — 1687-1730, Soliman III, Achmet II, 
Mustapha II, Achhet III. Les Autrichiens envahissent la Bulgarie, 
la Servie et la Bosnie, bientôt reprises par le grand-visir Musta- 
pha-Kiuperli. 1691, Défaite et mort de Kiuperli à Salankeraen. 
1697, Défaite du sultan Mustapha II à Zentha. 1699, Paix de Car- 

20 



550 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

guerre contre les Turcs, des troupes qui prirent 
la part la plus brillante à la bataille de Salnt-Go- 
thard. 



lowUz; TEmperear maître de la Hongrie (moins Temeswar et Bel- 
grade), de la Transylvanie et de l'Ësclavonie ; la Porte cède la 
Blorée aux Vénitiens, Kaminiec aux Polonais, Âzow aux Russes. -— 
1703, Soulèvement des Hongrois et des Transylvains, sous Fran- 
çois Rakoczi, apaisé en 1711. — 1715, La Horée reconquise sur 
les Vénitiens par les Turcs. L'Empereur Charles VI, le pape et le 
roi d'Espagne arment pour les Vénitiens. Siège de Corfou. 1716» 
Victoire du prince Eugène à Peterwaradin; 1717, devant Bdgrade. 
1718, Paix de Passarowitz : les Vénitiens perdent la Morée; l'Em- 
pereur gagne Temeswar, Belgrade et une partie de la Valachie et 
de la Servie. 



États du Nord, Charles XH et Pierre-le-Grand, 16IS-1723. 

La Suède, qui, depuis Gustave-Adolphe, joue un rôle au-dessos 
de ses forces réelles, a la suprématie, et tend à l'Empire du Nord. 
Charles-Gustave, moins politique que guerrier, ne parvient qu*à 
lui assurer les côtes de la Baltique. Après lui, le sénat, qui gou- 
verne, vend ses secours à la France, et compromet la gloire mi- 
litaire de la Suède. — Réunie de nouveau sous le pouvoir monar- 
chique, la Suède redevient conquérante, et réalise un moment, 
sous Qiarles XII, tous les projets de Charles-Gustave. Mais elle 
retombe, épuisée par ses efforts héroïques, à la place que sa fai- 
blesse et la grandeur de la Russie lui marquent désormais. — Le 
Danemark semble profiter moins que la Suède à rétablissement 
du pouvoir absolu. Il voit passer la suprématie du Nord, de la 
Suède à la Russie, comme auparavant de la Pologne à la Suède. 
Mais ce qui lui importe le plus, c'est que toute autre puissance 
que la Suède soit prépondérante dans la Baltique. — La Pologne 
reçoit dans sa constitution de nouveaux éléments d'anarchie. Elle 
a besoin d'un législateur; Jean Sobieski n'est qu'un héros. L'é- 
clat nouveau dont elle brille sous lui appartient tout entier au 
souverain. Avec le dix-huitième siècle commence pour la Pologne 
un âge de dépendance des étrangers ; les dissensions religieuses 
qui s'y développent doivent amener à la fin du siècle l'anéantisse- 
ment de la Pologne, comme État indépendant. » La Russie n'ayant 



PRECIS DE L*ilISTOIRE MODERNE. 551 

Cette force, que la France annonçait ainsi, contre 
qui allait-elle la déployer? Deux puissances étaient 

pas encore une organisation régulière» ne peut agir puissamment 
au dehors. Elle cède d'abord à la Suède, mais prend sur la Polo- 
gne un ascendant qui doit toujours s'accroître. Le nivellement 
des rangs prépare l'établissement du pouvoir absolu, qui donnera 
à la Russie l'organisation intérieure et l'influence extérieure. — 
Sous Pierre-le-Grand, toutes les forces sont concentrées dans la 
main du prince; la Russie se fait jour jusqu'aux trois mers qui la 
bornent, et devient, dans l'espace d'un seul règne, une nation eu- 
ropéenne et la puissance dominante du Nord. 

États du Nord dans la seconda moitié du xvn* siècle. 

Suède et Danemark. 4651, Abdication de Christine, fille de Gus- 
tave-Adolphe. 1654-1660, Charles-Gustave, X* du nom. l\ rompt 
la trêve avec la Pologne. 1656, Bataille de Varsovie. 1657, le tzar 
Alexis, l'empereur Léopold, le roi de Danemark, Fréo£ric III, et 
rélecteur de Brandebourg Frédéric-Guillaume se liguent contre 
la Suède. Charles-Gustave évacue la Pologne et envahit le Dane- 
mark. 1658, PaixdeRostchild, bientôt rompue par le roi de Suède. 
U échoue devant Copenhague. Intervention de la Hollande. 1660, 
mort de Charles-Gustave; minorité de Charles XI. — 1660, Traité 
de Copenhague : le Danemark cède à la Suède les provinces de 
Scanie, de BÏeckingie, de Halland et de Bahus ; Traité d'Oliva : 
le roi de Pologne renonce à ses prétentions à la couronne de Suède 
et abandonne à cette puissance la Livonie et l'Estonie ; il recon- 
naît l'indépendance de la Prusse ducale ; 1661, Traité de Kardis, 
la Russie rend à la Suède ses conquêtes en Livonie. — 1675-1679, 
Revers de la Suède, alliée de Louis XIV. Supériorité du Danemark, 
allié de l'électeur de Brandebourg. 1679, la Suède recouvre ses 
provinces dans l'Empire, à la paix de Nimègue. — Les gouverne- 
ments de Danemark (1660) et de Suède (1680) deviennent, d'aris- 
tocratiques qu'ils étaient, purement monarchiques. 1680, Le roi 
de Danemark déclaré par les États héréditaire et absolu. 1680, 
1683, 16^8, Le roi de Suède affranchi par les États de la domina- 
tion du sénat, et déclaré absolu ; réunion violente des domaines 
royaux. — 1680-1697, La Suède, sous Charles XI, augmente ses 
forces, conune pour se préparer à la guerre qu'elle doit soutenir 
«u commencement du dix-huitième siècle. 1660-1699, La puis- 



352 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

seules en Occident, l'Angleterre étant annulée par 
le retour des Stuarts. Il y avait TEspagne et la 

• 

sance du Danemark» accrue de même par la nouvelle forme de 
gouvernement, sous Frédéric III et Ghbistiern y, est afiaiblie par 
la querelle des deux branches de la famille royale (branche ré- 
gnante, branche ducale de Holstein-Gottorp) ; cette querelle doit 
être l'occasion de la guerre générale du Nord. — Pologne. 164S- 
1674, Règnes malhem^eux de Jeak Casimir et Michel Wiesniowigel 
1652, Origine du liberum veto. Casimir essaie en vain de se don- 
ner pour successeur le fils du grand Condé. 1647-1667, Soulève- 
ment des Cosaques, soutenus par les Tartares et (depuis 1654] par 
les Russes.. 1668, Abdication de Jean Casimir. 1671, Nouvelles 
guerres des Cosaques soutenus par les Turcs. !1673, Victoire de 
Jean Sobieski sur les Turcs, à Choczim. 1664-1791, Jeah Sobiesu. 
Ce héros défend la Pologne contre les Turcs, délivre rAutriche ; 
mais il est obligé, en 1686, d'acheter Talliance des Russes contre 
les Ottomans, en leur cédant Smolensko, Tschemigow, Newgorod- 
Severskoi, Kiovie, la petite Russie, et la suzeraineté des Cosaques 
Zaporogues, — 1697, Élection d' Auguste II, électeur de Saxe. — 
Russie. 1646-1676, Alexis Michaïlowitsch. La Russie commence 
à s'agrandir aux dépens de la Pologne. Troubles intérieurs. — 
1676-1682, Fédor II, Alexiéwitsch. Abolition des rangs et préro- 
gatives héréditaires de la noblesse. — 1682-1689, Iwav Y et 
Pierre I*'. Sophie, leur sœur, gouverne en leur nom. 1685, Ré- 
volte des Strélitz. — 1689, Pierre le Grand seul. 

États du Nord au commencement du xyiii* siècle. 
Charles XII et Pierre le Grand. 

1699, Alliance secrète du Danemark, de la Pologne et de la 
Russie contre la Suède. 1700, Invasion deSleswic par les Danois» 
de la Livonie par le roi de Pologne et par le Tzar. Charles III 
débarque en Zélande, et, assisté des Anglais et des Hollandais, 
oblige Frédéric lY à signer la paix de Traventhal. Yictoire du roi 
de Suède sur les Russes, à Narva. 1702-1706, Autres victoires sur 
les Polonais et les Saxons. Charles XII fait déposer Auguste et 
élève au trône de Pologne Stanislas Leczinski. 1706, Invasion de 
la Saxe; Auguste renonce à la couronne de Pologne. — 1708, 
Charles XII attaque Pierre le Grand, qui vient d'envahir une par- 
tie de ringrie, de la Livonie et de la Pologne. Il s'enfonce dans 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 553 

ITollande, les vaincus et les vainqueurs. L'Espagne 
était encore ce prodigieux vaisseau dont la proue 

rukraîne. 1709, Défaite de Charles XII devant Pultawa. Renou- 
vellement de l'alliance d'Auguste II, de Frédéric IV et de Pierre 
le Grand contre la Suède. Auguste II rétabli en Pologne. Invasion 
du Holstein et de la Scanie, des provinces de Suède en Allemagne, 
et conquête définitive de l'Ingrie, de la Livonie et de la Carélie. 
— 1709-1713, Charles XII, réfugié à Bender excite les Turcs con- 
tre les Russes. Ses espérances trompées par le traité du Pruth. 
1714, Retour de Charles XII en Suède. 1715, Ligue de la Russie, 
du Danemark et de la Pologne, avec la Prusse et l'Angleterre, 
contre la Suéde. Ministère de Gœrtz. Négociation avec Pierre le 
GranM. 1718, Charles XII est tué devant Friedrichshall en Nor- 
wége. — 1719, 1720, 1721, Traités de Stockholm et de Nystaàt. 
La Suède cède au Hanovre Brème et Verden, à la Prusse Stettiu 
et une partie de la Poméranie ; elle reconnaît Frédéric-Auguste 
pour roi de Pologne; elle renonce, à l'égard du Danemark, à 
l'exemption du péage du Sund, et lui garantit la possession de 
Sleswic, enfin elle abandonne à la Russie la Livonie, TEstonie, 
ringrie et la Carélie. — Ces pertes immenses, et surtout Faffai- 
blissement du pouvoir royal, contre lequel a prévalu de nouveau 
l'aristocratie, ôtent à la Suède toute importance politique pour 
un demi-siècle. — 1689-1725, Règne de Pierre le Grand. Gran- 
des vues de ce prince, qui suit les plans d'Iwan III et d'Iwan IV : 
1* il entreprend de civiliser la Russie à l'imitation des autres 
nations de l'Europe, il attire les étrangers et fait lui-même de 
longs voyages; le premier (1697) en Hollande et en Angleterre, 
pour s'instruire dans les arts mécaniques et dans la marine ; le 
' second (1717) en Allemagne, en Danemark et en France, pour 
mieux connaître les intérêts politiques de l'Europe ; 2» il fait de 
la Russie une puissance maritime. Pour s'ouvrir la navigation 
de la mer r^oire, il attaque les Turcs, et leur prend, en 1696, le 
port d'Azow, qu'il perd en 1711; pour s'ouvrir la navigation de 
la Baltique, il fait la guerre à la Suède (1700-1721), et fonde, en 
1703, Saint-Pétersbourg, qui devient la capitale de son empire. 
Vers le commencement de son règne, il donne une nouvelle im- 
portance au port d'Archangel, sur la mer Blanche ; et vers la fin 
(1722), il enlève aux Persans Derbent, sur la mer Caspienne. — 
3» 11 renverse toutes les barrières qui pouvaient arrêter le pouvoir 
absolu ; il casse la milice des strélitz, 1698; il abolit la dignité 
patriarcale» 1721. — Organisation de l'armée ; écoles ; réforme des 

20. 



351 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

était dans la mer des Indes, et la poupe dans 
V Océan Atlantique ; mais le vaisseau avait été dé- 
mâté, désagréé, échoué à la côte, dans la tempête 
du protestantisme. Un coup de vent lui avait em- 
porté sa chaloupe de Hollande, un second lui avait 
enlevé le Portugal et découvert son flanc, un Iroi- 
siëme avait détaché les Indes orientales. Ce qui 
restait, vaste et imposant, mais inerte, immobile, 
attendait sa ruine avec dignité. 

D'autre part, il y avait la Hollande, ce petit peu- 
ple dur, avare, taciturne, qui fît tant de grandes 
choses sans grandeur. D'abord ils vécurent, malgré 
rOcéan ; ce fut le premier miracle ; puis ils salèrent 
le hareng et le fromage, et transmutèrent leurs 
tonnes infectes en tonnes d'or ; puis ils rendirent 
cet or fécond par la banque, leurs pièces d'or 
firent des petits. Au milieu du xvii^ siècle, ils 
avaient recueilli à plaisir les dépouilles de l'Es- 
pagne, lui avaient pris la mer, et les Indes par- 
dessus. Les Pays-Bas espagnols étaient tenus en 
état de siège, en vertu d'un traité. L'Espagne avait 
signé la fermeture de l'Escaut, et la ruine d'An- 
vers (1648). Il était défendu aux Belges de vendre 
les produits de leur sol. La Hollande était comme 

finances, de la législation, de la discipline ecclésiastique, du ca-' 
lendrier. Police. Manufactures; canaux; commerce de carayanes 
avec la Chine. — Le Fort; Menzikoff. Pierre épouse Catherine, 
1707 ; fait condamner à mort son fils Aleiis, 1718; prend le 
titre d'empereur, 1721; ordonne que les prffices régnants puis- 
sent désigner leurs successeurs. *^ 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 355 

tin vampire couché sur la Belgique, suçant sa vîe, 
engraissant de sa maigreur. 

Telle était la situation de l'Occident, quand la 
France atteignit le point de sa force. La terre était 
encore à l'Espagne, la mer à la Hollande. L'œuvre 
«de la France au dix-septième siècle devait être le 
démembrement de l'une, Taffaiblissement de l'au- 
tre. La première chose était plus facile que la se- 
-conde. La France avait des armées, pas encore de 
vaisseaux. On commença donc par l'Espagne. 
D'abord la France s'allia en apparence avec la 
Hollande contre l'Espagne et l'Angleterre, qui se 
battirent pour la domination des mers. La France 
promet secours aux Hollandais, mais elle laisse les 
trois puissances heurter leurs vaisseaux, user 
leur marine dans les batailles navales les plus 
obstinées qui se fussent encore livrées. Puis, Phi- 
lippe IV étant mort (1667), Louis XIV, alléguant 
la loi civile des Pays-Bas, préfendit que sa femme, 
fille aînée du défunt, devait succéder de préférence 
au fils cadet (droit de dévolution). Elle avait, il 
'est vrai, renoncé à la succession, mais la dot pro- 
mise n'avait pas été payée. L'armée française entre 
en Flandre dans toute la pompe du nouveau règne : 
Turenne en tête, puis le roi, les ministres, les 
dames dans les carrosses dorés de la cour; puis 
Vauban, qui, à mesure qu'on avance, s'établit dans 
les places et les fortifie. La Flandre fut prise en 
4eux mois, et nous Tavons gardée. L'hiver même, 



356 PRÉCIS DE LMIISTOIRE MODERNE. 

quand on croyait la guerre suspendue (jan- 
vier 1668), les troupes filent par la Champagne 
en Bourgogne, et tombent sur la Franche-Comlé. 
L'Espagne ne s'attendait à rien. Les autorités du 
pays étaient achetées d'avance. Tout fut fini en 
dix-sept jours. La cour d'Espagne indignée écri- 
vait au gouverneur « que le roi de France aurait 
dû envoyer ses laquais prendre possession de la 
province, au lieu d'y venir lui-même. » 

Ces succès rapides réconcilient TEspagne et la 
Hollande.. Celle-ci ne se souciait pas d'avoir pour 
voisin le grand roi. Voilà les Hollandais qui s'inté- 
ressent à l'Espagne, qui la défendeni, qui s'unis- 
sent en sa faveur avec l'Angleterre et la Suède; 
les Hollandais ont l'adresse de se faire demander 
cette union par l'Angleterre. Trois Élats protestants 
s'arment pour défendre l'Espagne catholique contre 
la France catholique. Ce curieux événement montre 
à quelle distance nous sommes déjà du seizième 
siècle et des guerres de religion (triple alliance de 
La Haye, 1668). Ilfallut que Louis XIV se contentât 
de la Flandre française, et rendit la Franche- 
Comté. 

La Hollande avait protégé l'Espagne, et fait re- 
culer la France. Un bourgeois, un échevin d'Ams- 
terdam était venu signifier au roi, au milieu de 
toute sa gloire, qu'il n'irait pas plus loin. Des 
médailles outrageantes avaient été frappées. On 
prétendait que l'échevin d'Amsterdam s'était fait 



PnËGIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 357 

représenter avec un soleil, et cette devise : « In 
conspectu meo stetit soL » 

Le débat était dès lors en Europe entre la France 
et la Hollande. La première ne pouvait plus avan- 
cer d'un pas sans rencontrer la seconde. D'abord, 
le roi achète argent comptant l'alliance de l'Angle- 
terre et de la Suède. Charles II, qui avait déjà trahi 
l'Angleterre en vendant Mardick et Dunkerque à 
la France, vend encore une fois l'intérêt du pays. 
On promet à la nation quelques-unes des îles hol- 
landaises, au roi de l'argent pour ses fêtes et ses 
maîtresses. La jeune et séduisante duchesse d'Or- 
léans, belle-sœur de Louis XIV, sœur de Charles II, 
négocia dans un voyage triomphal la honte de son 
frère. C'est celle qui mourut si jeune, si regrettée, 
pour qui Corneille et Racine firent chacun une 
Bérénice^ et Bossuet la fameuse oraison funèbre. 
Cependant Tarmée de Louis XIV avait été portée 
à cent quatre- vingt mille hommes. Elle recevait de 
Louvois la plus formidable organisation. Pour la 
première fois la baïonnette, celte arme si terrible 
entre des mains françaises, fut mise au bout du 
fusil. L'infatigable génie de Colbert avait créé une 
marine. La France, obligée naguère d'emprunter 
des vaisseaux à la Hollande, en eut cent en 1672. 
Cinq arsenaux de marine furent bâtis, Brest, 
Rochefort, Toulon, Dunkerque, le Havre. Dun- 
kerque est malheureusement ruiné, mais Toulon, 
mais Brest avec ses vastes constructions, avec ses 



358 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

montagnes écartées pour faire place aux vaisseaux , 
témoignent encore de Teffort herculéen que fit 
alors la France, de l'immortel défi qu'elle porta à 
la Hollande pour la domination des mers. 

La Hollande tenait la mer, et croyait tout tenir. 
Le parti de la mer gouvernait, les de Witt au con- 
seil, et Buy ter sur les flottes ; les de Witt, hommes 
d'État, géomètres, pilotes, ennemis jurés du parti 
de la terre, de la maison d'Orange, du stathou- 
dérat. Ils semblaient oublier que la Hollande tient 
au continent ; ils n'y voyaient qu'une ile. Les for- 
teresses tombaient en ruines, la Hollande avait 
vingt-cinq mille mauvais soldats, et cela lorsque 
la frontière française s'avançait et touchait pres- 
que la leur. 

Tout à coup, cent mille hommes s'ébranlèrent 
de la Flandre vers la Hollande (1672). « Ce fut, 
dit Temple, un coup de foudre dans un ciel se- 
rein. » Ils laissent derrière eux Maêstricht, sans 
s'amuser à la prendre, s'emparent de la Gueldre, 
d'Utrecht, d'Over-Yssel ; les voilà à quatre lieues 
d'Amsterdam. Rien ne pouvait sauver la Hollande. 
Ses alliés d'Espagne et de Brandebourg', les seuls 
qu'elle eût, n'auraient pas fait lâcher prise à 
Louis XIV. Le vainqueur seul pouvait la sauver 
par ses fautes, et il le fit. Condé et Turenne vou- 
laient qu'on démantelât les places, Louvois qu'on 
y mit des garnisons, c'est-à-dire qu'on dispersât 
l'armée. Le roi crut Louvois. On se fia aux 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 359 

murailles; on crut prendre la Hollande en 
mettant la main sur des pierres : h Hollande 
échappa. Dans le premier moment, la république 
amphibie voulut se jeter à la mer, et s'embarquer 
pour Batavia avec son or. Puis la guerre se ralen- 
tissant, elle reprit Tespoir de résister sur terre : 
le peuple se jeta furieux sur les chefs du parti de 
la mer, les de Witt ; ils furent mis en pièces ; Ruy- 
ter pensa être traité de même. On confia toutes 
les forces de la république au jeune Guillaume 
d'Orange. 

Ce général de yîngt-deux ans, qui, pour son 
coup d'essai, entreprit, presque sans armée, de 
faire tête au plus grand roi de la terre, avait dans 
un corps faible et comme mourant la froide et 
dure obstination de son aïeul le Taciturne, Tad- 
\ersaire de PhiUppe H. C'était un homme de 
bronze, éti'anger à tout sentiment de nature et 
d'humanité. Élevé par les de Witt, il fit leur ruine; 
Stuart par sa mère, il renversa les Stuarts ; gendre 
de Jacques II, il le détrôna, et cette Angleterre 
qu'il avait prise aux siens, il la laissa à ceux qu'il 
haïssait, aux princes de la maison de Hanovre. Il 
n'eut qu'une passion, mais atroce : la haine de la 
France ; on assure qu'à la paix de Nimègue, quand 
il essaya de surprendre Luxembourg, il avait déjà 
connaissance du traité, mais il avait encore soif 
du sang français. U n'y gagna pas plus qu'à l'or- 
dinaire. Chose remarquable, ce grand et intrépide 



360 PRECIS DE L'HISTOIRE HODERNE. 

général fit presque toujours la guerre à reculons; 
mais ses retraites admirables valaient des vio 
loires. 

D'abord, pour défendre la Hollande, il la noya ; 
il ouvrit les écluses, pendant que Ruyter assurait 
la mer en battant les Français et les Anglais, et 
venait ranger sa flotte triomphante dans la plaine 
inondée d'Amsterdam. Puis Guillaume arma con- 
tre la France, TEspagne et l'Autriche. Il détacha 
l'Angleterre de Louis X!V. Charles 11 fut forcé, par 
son parlement, de signer la paix. Les voisins ca- 
tholiques de la Hollande, l'évéque de Munster, 
lelecteur de Cologne, puis le Brandebourg, puis 
le Danemarck, puis TEmpire, l'Europe entière, se 
déclarèrent contre Louis XIV (1674). 

Il fallut bien alors abandonner les places de 
Hollande, il fallut reculer. Les dédommagements 
furent pris, comme à l'ordinaire, aux dépens de 
l'Espagne. Louis XIV s'empara de la Franche- 
Comté, qui depuis est restée à la France. Aux 
Pays-Bas, Condé, plus faible de vingt mille hom- 
mes, livrait au prince cette furieuse bataille de 
Senef. Condé vainquit, mais c'était une victoire 
pour le prince d'Orange d'avoir, à perte égale, 
tenu devant Condé. Sur le Rhin, Turenne, qui, 
selon Bonaparte, crût toujours d'audace en vieil- 
lissant, tenait en échec tout l'Empire. Deux fois 
il sauva l'Alsace, deux fois il pénétra en Alle- 
magne. C'est alors que, sur un ordre de Louvois, le 



PRÉCIS DE L'UISTOIBE MOOEHNE. 361 

Palatinat fut incendié. Le Palatin était secrètement 
allié avec l'Empereur ; on voulut ne laisser qu'un 
désert aux Impériaux. 

Turenne, rentrant en Allemagne, allait porter 
un coup décisif, lorsqu'il fut lue à Saltzbach 
(1675). Gondé, malade, se retira la même année. 

On vit alors que le destin de la France ne tenait 
point à un homme. Les alliés, qui la croyaient dé- 
sarmée par la retraite des deux grands généraux, 
ne purent entamer la frontière du Rhin, et per- 
dirent, dans les Pays-Bas, les places de Condé, 
Bouchain, Aire, Yalenciennes, Cambrai, Gand, 
Ypres. Duquesne, envoyé au secours de Messine, 
révoltée contre l'Espagne, livra à Ruyter une 
terrible bataille navale en vue de l'Etna ; les alliés 
seuls y perdirent douze vaisseaux, six galères, sept 
mille hommes, sept cents pièces de canon, et ce 
qui valait plus que tout cela, Ruyter. Duquesne 
anéantit leur flotte dans une seconde bataille 
(1677). 

Les alliés souhaitèrent alors la paix ; la France 
et la Hollande étaient également épuisées. Col- 
bert voulait se retirer, si la guerre ne finissait pas. 
Cette paix de Nimègue fut encore avantageuse 
pour la France. Elle garda la Franche-Comté et 
douze places des Pays-Bas, elle eut Fribourg pour 
Philipsbourg. Le Danemark et le Brandebourg 
restituèrent ce qu'ils avaient pris à la Suède alliée 
de la France. La Hollande seule ne perdit rien, et 

SI 



362 PRÉCIS DE L'HISTOIRE IIODERNE. 

la grande question européenne resta tout entière 
(1678). 

C'est ici l'apogée du règne de Louis XIV. L'Euro- 
pe s'était armée contre lui, et il avait résisté, il 
avait grandi encore. Alors il se laissa donner le 
nom de grand. Le duc de La Feuillade alla plus 
loin. Il entretint un luminaire devant sa statue, 
comme devant un autel. On croit lire l'histoire des 
empereurs romains. 

La brillante littérature de cette époque n est 
autre chose qu'un hymne à la royauté. La voix qui 
couvre les autres est celle de Bossuet. C'est ainsi 
que Bossuet lui-même, dans son Discours sur 
VHistoire Universelle^ représente les rois d'Egypte 
loués par le prêtre dans les temples en présence 
des dieux. La première époque du grand règne, 
celle de Descartes, de Port-Royal, de Pascal et de 
Corneille, n'avait pas présenté cette unanimité ; 
a littérature y était animée encore d'une verve 
plus rude et plus libre. Au moment où nous som- 
mes parvenus, Molière vient de mourir (1673), 
Racine a donné Phèdre (1677), La Fontaine publie 
les six derniers livres de ses Fables (1678), ma- 
dame de Sévigné écrit ses Lettres, Bossuet médite 
la' connaissance de Dieu et de soi-même, et pré- 
pare le Discours sur THistoire Universelle (1681). 
L'abbé de Fénelon, jeune encore, simple directeur 
d'un couvent de filles, vit sous le patronage de 
Bossuet, qui le croit son disciple. Bossuet mène le 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 363 

chœur triomphal du grand siècle, en pleine sécu- 
rité du passé et de l'avenir, entre le jansénisme 
éclipsé et le quiélisme imminent, entre le sombre 
Pascal et le mystique Fénelon. Cependant le carié* 
sianisme est poussé à ses conséquences les plu,i 
formidables; Malebranche fait rentrer rintelli* 
gence humaine en Dieu, et tout à l'heure, dans 
cette Hollande protestante en lutte avec la France 
catholique, va s'ouvrir pour Tabsorption commune 
du catholicisme, du protestantisme, de la liberté, 
de la morale, de Dieu et du monde, le gouffre sans 
fond de Spinosa. 

En attendant, Louis XIV règne en Europe. Le 
signe de la royauté, c'est la juridiction. Il veut 
que les puissances reconnaissent les décisions de 
ses parlements. Les chambres de réunions inter- 
prêtent le traité de Nimègue et réunissent les dé* 
pendanœs des places qui lui ont été cédées. L'une 
de ces dépendances n'était rien moins que Stras- 
bourg (1681). On hésite à obéir; il bombarde 
Luxembourg (1684). 11 bombarde Alger (1685), 
Tripoli (1685); il bombarde Gênes; il l'aurait 
écrasée dans ses palais de marbre, si le doge n'é- 
îait venu demander grâce à Versailles (1684). Il 
achète Casai, la porte de l'Italie : il bâtit Hunin- 
gùe, celle de la Suisse. Il intervient dans l'Empire; 
il veut faire un électeur de Cologne (1679). Il ré- 
clame au nom de sa belle-sœur, la duchesse d'Or- 
léans, une partie du Palatinat, invoquant dans 



S6« PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

cette affaire, comme dans celle de la Flandre, le 
droit civil contre le droit féodal. Les décisions de 
droit étaient soutenues par la force, TEurope avait 
désarmé, et Louis XIT restait armé ; il portait sa 
marine à deux cent trente vaisseaux ; vers la fin 
de son règne, ses armées montèrent à plus de 
quatre cent mille hommes. 

A la même époque, la monarchie atteignait la 
plus haute centralisation. Les deux obstacles fu- 
rent brisés : la puissance pontificale et l'opposi- 
tion protestante. Dès 1673, un édit avait déclaré 
tous les évëchés du royaume sujets à la régale. En 
1682, une assemblée de trente-cinq évoques, dont 
Bossuet était l'âme, décida « que le Pape n'a auto- 
rité que dans les choses spirituelles ; que dans ces 
choses même les conciles généraux lui sont supé* 
rieurs, et que ces décisions ne sont infaillibles 
qu'après que l'Ëglise les a acceptées. » Le Pape re- 
fusa dès lors des bulles à tous les ëvéques et abbés 
que le roi nomma, de sorte qu'en 1689 il y eut 
vingt-neuf diocèses en France dépourvus d'évé- 
ques. On parlait de faire un patriarche. En 1687, 
le Pape ayant voulu abolir le droit d'asiles dont les 
ambassadeurs jouissaient à Rome pour leurs hô- 
tels et leurs quartiers, Louis XIV refusa seul; 
l'ambassadeur français entra à Rome à la tète de 
huit cents hommes et maintint son privilège à 
main armée. 

Ce qui rassurait en cette affaire la conscience 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 365 

religieuse de Louis XIV, c'est que pendant qu'il 
humiliait le Pape, il écrasait les Protestants. Ri- 
chelieu les avait anéantis comme parti politique; 
mais il leur avait laissé leurs voix dans les parle- 
ments, leurs synodes, enfin une partie de leur or- 
ganisation intérieure. Il se flattait vainement de 
les ramener par la persuasion. Louis XIV y em- 
ploya Targent, et crut avoir fort avancé l'ouvrage ; 
on lui annonçait chaque matin qu'un canton, une 
ville s'étaient convertis ; il ne fallait plus, disait- 
on, qu'agir avec un peu de vigueur, et il allait ac- 
complir l'unité de TÉglise et de la France (Révo- 
cation del'édit de Nantes, 1685). C'était la pensée 
des plus grands hommes du temps, en particulier 
de Bossuet. L'emploi de la violence en matière de 
foi, l'application d'un mal temporel pour procu- 
rer un bien éternel, ne répugnait alors à personne. 
Il faut dire encore qu'à cette époque, il y avait 
une grande exaspération contre les Protestants. La 
France, bornée dans ses succès par la Hollande, 
sentait une autre Hollande en son sein, qui se ré- 
jouissait des succès de l'autre. Tant que Colbert 
vécut, il les défendit; exclus des charges, ils 
avaient tourné leur activité du côté de l'industrie 
et du commerce ; ils ne troublaient plus la France, 
ils l'enrichissaient. Après Colbert, Louis XIV fut 
gouverné par Louvois, l'ennemi de Colbert, et par 
madame de Maintenon, qu'il épousa secrètement 
vers 1685. Née calviniste et petite-fille du fameux 




566 PRECIS DE L'HISTOIRE UODERNE. 

Théodore Agrippa d'Aubigné^ l'un des chefs de 
l'opposition protestante contre Henri IV, cette dis- 
crète et judicieuse personne avait abjuré elle-même 
et aurait voulu faire abjurer ses co-religionnaires; 
âme froide, que la misère de ses premières an- 
nées semblait avoir endurcie et séchée, elle avait 
été la femme de l'auteur de Y Enéide travestie^ de 
Scarron le cul-de-jatte^ avant d'être femme de 
Louis le Grand. Elle n'eut point d'enfants, elle ne 
connut point l'amour maternel. C'est elle qui con- 
seilla la plus odieuse mesure de cette persécu- 
tion, d'enlever les enfants à leurs parents pour 
les convertir. Les cris des mères ont monté au 
ciel. 

La puissance de Louis XIY avait rencontré sa li- 
mite au dehors dans l'opposition protestante de la 
Hollande. Au dedans il la trouva dans la résistance 
des Calvinistes. Désobéi pour la première fois, le 
gouvernement montra une violence farouche, qui 
n'était point dans l'âme de Louis XIV. Les vexations 
de tout genre, les confiscations, les galères, les 
roues, les gibets, tout fut employé. Les dragons 
mis à discrétion chez les Calvinistes aidaient les 
missionnaires à leur manière. Le roi ne sut que la 
moindre partie des excès qui furent commis. Aussi 
Ton eut beau fermer le royaume, confisquer les 
biens dés fugitifs, envoyer aux galères ceux qui fa- 
vorisaient leur évasion, TÉtat perdit deux cent 
mille sujets, selon d'autres cinq cent mille^ Os 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. SeT 

échappèrent en foule, ils s'établirent en Angle- 
terre, en Hollande, en AUem^i^ne, surtout en 
Prusse. Ils furent désormais pour la Fri/uce des 
ennemis acharnés. Guillaume chargea plus d'une 
fois les Français à la tète d un régiment français. 
Il dut en grande partie le succès de la guerre dlr- 
lande au vieux maréchal de Schomberg, qui avait 
préféré sa croyance à sa patrie. La machine infer- 
nale qui faillit faire sauter Saint-Malo en 1693 
avait été inventée par un réfugié. 

C'est précisément à ce moment que la plupart 
des puissances européennes formèrent la ligue 
d'Augsbourg (1686). Catholiques et Protestants, 
Guillaume et Innocent XI, Suède et Savoie, Dane- 
mark et Autriche, Bavière, Saxe, Brandebourg, 
tout le monde était d'accord contre Louis XIY. On 
l'accusait, entre autres choses, d'avoir, par ses in» 
telligences avec les Hongrois révoltés, ouvert l'Al- 
lemagne aux Turcs, et amené cette efCroyable in- 
vasion dont Vienne fut sauvé par Jean SobiesL'. 
Louis XIY n'avait pour lui que le roi d'Anglelerrev 
Jacques II; une révolution imprévue renversa Jac- 
ques, et mit l'Angleterre entre les mains de Guil- 
laume. La seconde et définitive catastrophe des 
Stuarts, préparée depuis si longtemps par Tin- 
digne gouvernement de Charles II, éclata sous son 
frère. Celui-ci n'imita pas les tergiversations hy- 
pocrites de Charles ; Jacques était un homme de 
cœur, brave^ borné, opiniâtre ; il se déclara ca- 



SOS PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

tholique et jésuite (ceci était littéralement etacl), 
il fit tout ce qu'il fallait pour tomber, et tomba. 
Son gendre Guillaume, appelé de Hollande, prit 
sa place sans coup férir (1688). 

Louis XIV accueillit magnifiquement Jacques II, 
et prit sa cause en main ; il jeta le gant à TEu- 
rope, il déclara la guerre à TAngleterre, à la Hol- 
lande, à TEmpire, à TEspagne, au Pape. Pendant 
que les Calvinistes français fortifiaient les armées 
de la Ligue, une foule d'hommes de foutes nations 
Tinrent prendre parti dans les armées deLouis XIV. 
Il eut des régiments de Hongrois, d'Irlandais. Un 
jour qu'on le complimentait sur les succès de l'ar- 
mée française : a Dites plutôt, répliqua-t-il, Tar- 
mée de France. » 

Cette seconde période du règne de Louis XTV va 
être remplie par deux guerres de succession : la 
succession d'Angleterre, la succession d'Espagne. 
La première guerre se termine honorablement 
pour la France, par le traité de Ryswick (1698)i 
et, cependant, le résultat est contre elle, elle re- 
connaît Guillaume. Dans la seconde (terminée par 
les traités d'Dlrecht et de Rasladt (1712-4), elle 
éprouve les plus humiliants revers, et le résultat 
lui est favorable. L'Espagne, assurée à un petit-fils 
de Louis XIV, est désormais ouverte à, l'influence 
française. L'Angleterre, l'Espagne, gagnent à cette 
double révolution. L'ère de la liberté anglaise est 
l'avènement de Guillaume (1688) ; depuis celui de 



PRÉCIS BE L'HISTOIRE MODERNE. 360 

Philippe V (1701), la population^ décroissante en 
Espagne, y a toujours augmenté. 

Ajoutez à ces résultats l'élévation de deux États 
secondaires désormais indispensables & l'équilibre 
européen : la Prusse et le Piémont, qu'on peut 
définir la résistance allemande et la résistance 
italienne. La Prusse, allemande et slave à la fois, 
agglomère peu à peu l'Allemagne du Nord et con- 
tre-balance l'Autriche. Le royaume de Savoie-Pié- 
mont gardera les Alpes et les fermera, Italien 
contre la France, Français contre lltalie. 

On a besoin de marquer d'avance ces beaux et 
utiles résultats pour se consoler de tant de revers 
de la France qui restent à raconter. 

En 1689, elle porte à l'Allemagne un cruel défi. 
Elle met un désert entre elle et ses ennemis. Tout 
le Palalinat est brûlé pour la seconde fois; Spire, 
Worms, plus de quarante villes et villages sont in- 
cendiés. Deux généraux font tête en Flandre et 
aux Alpes, Luxembourg et Catinat ; c'est encore 
Condé et Turenne. Luxembourg, général d'inspi- 
ration et de mouvements soudains, faisant la 
guerre en grand seigneur, souvent surpris, jamais 
vaincu. Après ses belles batailles de Fleurus, 
Steinkerque et Nerwinden (1680 92-95), d'où il 
remporta tant de drapeaux, on l'appelait le tapis- 
. sier de Notre-Dame. Ce brillant général était dis- 
gracié de la nature. Guillaume disait toujours : 
c Me pourrai-je donc battre ce petit bossu ? » 

21. 



570 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNB. 

Catinat prenait la guerre comme science. C'était 
un officier de fortune, sorti d'une famille de robe^ 
d'abord avocat, premier exemple du général plé- 
béien. Il y avait en cet homme quelque chose d'an- 
tique. Il fit son chemin lentement, à force de mé- 
rite ; il commanda tard et ne fut jamais en faveur, 
n ne demandait rien, recevait peu, souvent refu- 
sait. Les soldats, qui aimaient sa simplicité et sa 
bonhomie, l'appelaient le Père la Pensée. La cour 
s'en servait à regret. Quand il eut baltu le duc de 
Savoie à Stafiarde, pris Saluées et forcé Tennemià 
Suze (1690), Louvois lui écrivait : a Quoique vous 
ayez fort mal servi le roi cette campagne. Sa Ma- 
jesté veut bien vous conserver votre gratification 
ordinaire. » Catinat ne se rebutait de rien ; il en- 
durait, avec la même patience, les rudesses de 
Louvois et les difficultés de cette dure guerre des 
Alpes. 

Les plus grands coups se portèrent en Irlande 
et sur mer, Louis XIY voulait ramener TAngle- 
terre sous l'influence française. Il fit passer 
Jacques en Irlande ; il lui envoya renfort sur ren- 
fort, flotte sur flotte. Jacques échoua. Le secours 
odieux des Français et des Irlandais confirma les 
Anglais dans leur haine contre lui. Au lieu de 
soulever l'Ecosse qui l'attendait, il resta en Ir- 
lande, il s'amusa aux sièges, et fut battu à la Boyne. 
Louis XIV ne se rebuta pas; il lui donna de quoi 
armer et équiper trente mille hommes, et il tenta 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 371 

d'en envoyer vingt mille ; Trouville et d'Estrées 
devaient les escorter avec soixante-quinze vais- 
seaux. Le vent arrêtant d'Estrées, Trouville se 
trouva avec quarante-quatre vaisseaux contre 
quatre-vingts. Il demanda des ordres à la cour, 
Louis XIY crut à sa fortune, et ordonna de forcer 
le passage. Cette terrible bataille de la Hogue ne 
nous coûta que dix-sepi vaisseaux ; mais l'assu- 
rance, la fierté de notre marine y périt. Elle était 
réduite, en 1707, à trente-cinq vaisseaux; elle ne 
s'est relevée qu'un instant sous Louis XVI. La ba- 
taille de la Hogue est pour les Anglais l'ère de la 
domination des mers (1692). Louis XIV avait mis 
sur une de ses médailles un Neptune menaçant, 
avec le mot du poêle : <x Quos ego... » Les Hollan- 
dais en frappèrent une qui portait pour lé- 
gende : a Maturate fugam^ regique hœc dicite ves- 
tro : Non iUi imperium pelagi. . . » 

Les ravages terribles de nos corsaires, des Jean 
Bart, des Duguay-Trouin, la sanglante bataille de 
Nerwinden gagnée par Luxembourg, celle de Câ- 
linât à la Marsaille (1693), devaient peu à p^i 
rendre les alliés plus traitables. Le duc de Savoie 
céda le premier. La guerre était finie pour lui : 
toutes ses places fortes étaient entre les mains des 
Français. On lui offrait restitution, et pour sa fiHe 
l'expectative du trône de France ; elle devait épMi 
ser le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIT, 
héritier de la monarchie. La défection de la Sa-- 



S72 PRÉCIS DB L'niSTOIUE MODERNE. 

voie (1696) décida peu à peu les autres. La France 
garda le Roussillon, TArlois, la Franche-Comté 
et Strasbourg ; maïs elle reconnut Guillaume. 
Au fond, c'était être vaincu (paix de Ryswick, 
1696). 

Cette paix n* était qu'une trêve accordée aux souf- 
frances du peuple. Une grande affuire occupait 
TEurope. Il ne s'agissait plus de telle ou telle pro- 
vince d'Espagne, mais de la monarchie espagnole 
tout enlière, avec Naples, les Pays-Bas, les Indes. 
On sait que Charles-Quint s'était couché vivant 
dans son cercueil, et qùMl avaii assisté à ses fimé- 
railles; Charles II, le dtTuier de ses descendants, 
assistait à celles de la monarchie. Ce vieillard de 
trente-neuf ans, gouverné par sa femme, [>ar sa 
mère, par soc confesseur, influencé par tout le 
monde, faisait et défaisait son testament. Le roi de 
France, l'Empereur, le prince électoral de Ba- 
vière et le duc de Savoie, tous sortis de princesses 
espagnoles, se disputaient d'avance ses dépouilles. 
On s'accordait tantôt pour le Bavarois, tantôt pour 
rAutrichien; on parlait oussi de démembrement. 
Le pauvre roi voyait vivant tout cela; il en était 
indigné. Tout ce qu'il savait, ignorant et incer- 
tain qu'il était, c'est qu'il voulait garantir Tunitè 
de la monarchie espag oie. Il s'arrêta au prince le 
plus capable de maintenir cette unité; il choisit 
un petit fils de Louis XIV; puis faisant ouvrir les 
'tombeaux de TEscurial, il exhuma son père, ^a 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 373 

mère, sa première femme, et baisa leurs os. Il ne 
tarda pas à les rejoindre (1700). 

Louis XIV accepta le legs et le péril. Il envoya en 
Espagne le second de ses petits-fils, le duc d'An- 
jou, qui fut Philippe V; il lui adressa au départ 
cette noble parole, qui de siècle en siècle semblera 
plus vraie et plus profonde: <x II n*y a pins de 
Pyrénées, o La conséquence immédiate était une 
guerre européenne. Aussi, malgré Tavis de son 
conseil, se décida-t-il à reconnaître le fils de Jac- 
ques Il comme prince de Galles, et à soutenir à 
la fois la succession d'Espagne et celle d'Angle- 
terre. 

Il était pourtant bien tard pour commencer une 
telle guerre. Il y avait cinquante-sept ans qu'il 
régnait : il avait vieilli, tout avait vieilli ; la France 
semblait pâlie de la vieillesse de son roi. Toutes 
ses gloires finissaient peu à peu : Colbert était 
mort, Louvois était mort, 1682 [1691], Arnaud 
aussi, et Boileau, et Racine, et La Fontaine, et 
madame de Sévigré; tout à l'heure va tomber et 
s'éteindre la grande voix du siècle, Bossuet [1704] .• 
La France, au lieu de Colbert et Louvois, avait 
*Chamillart, qui cumulait leurs ministères; Cha- 
millart était dirigé par madame de Maintenon, 
madame de Maintenon par Babbien, sa vieille 
servante. Chose bizarre! une autre femme gouver- 
nait TAngleterre après le roi Guillaume ; je parle 
'de la reine Anne, fille de Jacques II, et petite-fille, 



371 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

par sa mère, de rhistorien Clarendon, comme 
madame de Maintenon l'étaU d'Agrippa d'Au- 
bigné. 

Pour être placé entre les mains de bourgeois 
anoblis (Chamillart, LeTellier, Pontchartrain, etc.), 
le gouvernement n'en était que plus favorable à la 
noblesse. Prodigieusement multipliée dans les 
derniers temps^ étrangère au commerce et à Pin- 
dustrie, dédaigneuse et incapable, elle avait en- 
vahi l'antichambre, l'armée, et surtout les bu- 
reaux. Les petits nobles étaient, à leur choix, 
officiers ou commis. Il y avait bientôt autant 
d'officiers que de soldats, autant de commis que 
d'administrés. Les grands seigneurs achetaient 
des régiments pour leurs enfants en bas âge, com- 
mandaient les armées et se faisaient prendre à 
Crémone, à Hochstedt. 

Il y avait alors à la tète des armées alliées deux 
hommes capables de profiter de tout cela, un 
Anglais et un Français : Marlborough et Eugène. 
Ce dernier, cadet de la maison de Savoie, mais 
fils du comte de Soissons et d'une nièce de Maza- 
rin, peut être appelé Français. Marlborough, le 
bel Anglais^ était un esprit froid et fin, qui avait 
étudié sous Turenne, et qui nous rendait nos 
propres leçons. Eugène, quoique* Vendôme rap- 
pelât un mauvais finassier^ était un homme d'un 
tacl extraordinaire, qui s'inquiétait médiocrement 
des règles, mais qui savait à fond les lieux, les 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 575. 

choses et les personnes, connaissait le fort et. le 
feible et profitait du faible. Ses plus éclatants et 
plus faciles succès furent sur la barbarie otto- 
mane. Cet homme d'esprit, qui vint toujours à 
point, alterna ses victoires aux deux bouts de 
l'Europe, sur le grand roi et sur les Turcs^ et eut 
Pair d'avoir sauvé la liberté et la chrétienté. 

Ces deux généraux avaient une chose commode 
pour la guerre, c'est qu'ils étaient rois dans leur 
pays : ils combattaient Tété, et l'hiver gouver- 
naient, négociaient; ils avaient carte blanche et 
n'avaient pas besoin, la veille d'une bataille, d'en- 
voyer à Versailles pour obtenir Tautorisation de 
vaincre. 

En 1701, Catinat cède Tarmée au magnifique 
Villeroi, que le prince Eugène prend dans son lit, 
à Crémone. Eugène n'y gagna pas. Villeroi fut 
remplacé par Vendôme, petit-flls de Henri IV, et 
vrai soldat, avec les mœurs d'une femme. Ven- 
dôme, comme son frère le grand-prieur, restait 
couché jusqu'à quatre heures après midi. C'était 
l'un des plus jeunes généraux de Louis XIV; il 
n'avait que cinquante ans. Les soldats l'adoraient 
aussi pour ses mauvaises quahtés. Il y avait peu 
d'ordre, de prévoyance, de discipline dans cette 
armée, mais beaucoup d'audace et de gaieté; on 
réparait tout à force de courage. 

Catinat commandait du côté de l'Allemagne, et 
sous lui Villars. Celui-ci, impatient de la prudence 



MODERM LANGUAQES 
FACUL7Y LIBRARY 
OXFORD. 



376 PRÉCIS DE L'HISTOIRJB UODERNB. 

de son chef, gagne témérairement la bataille de 
Fridliiigen (1702) ; puis, perçant dans TAIlemagnei 
il gagne encore, malgré Téletteur de Bavière, allié 
de Louis XIV, la bataille de Hochstedt (1703). Vil- 
lars excitait l'enthousiasme des soldats par sa 
bitivoure, ses vanteries, sa belle figure milifaire. 
A Fridlingen, ils le proclamèrent maréchal de 
France sur le champ de bataille. 

La route de l'Autriche était ouverte, lorsqu'on 
apprit que le duc de Savoie venait de prendre parti 
contre la France et TEspagne, contre ses deux 
gendres (1703). Jusqu*à cette époque, les alliés 
n'avaient eu aucun avantage signalé sur la France. 
Elle combattait pourtant sur toutes ses frontières 
et au dedans, contre tout le monde et contre elle- 
même. Les Calvinistes des Cévennes, exaspérés par 
les rigueurs de l'intendant fiasville, étaient en 
armes depuis 1702. On envoya contre eux, entre 
autres généraux, Yillars et Berwick. Ce dernier 
était un Stuart, un fik naturel de Jacques n, qui 
devint un des premiers tacticiens du siècle. 

Villars était éloigné en Languedoc, Catinàt re- 
tiré, lorsque l'armée d'Allemagne, confiée à MH. de 
Marsin et Tallard, éprouva à Hochstedt, sur le 
théâtre même de la victoire.de Villars, une des 
plus cruelles défaites qu'ait essuyées la France. 
Ils s'étaient jetés à l'aveugle dans l'Allemagne, sur 
la route de Vienne, lorsque Hariborough et Eugène 
leur coupèrent le chemin. Les dispositions étaient 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE tiODERNE. 577 

faites de sorte qu'indépendamment des morts il y 
eut quatorze mille hommes qui se rendirent sans 
avoir pu combattre(l 704). Yillars accourut à temps 
pour couvrir la Lorraine, tandis que Vendôme ga- 
gnait l'avantage sur Eugène à la sanglante affaire 
de Cassano (1705). En 1706, Vendôme est rem- 
placé parla Feuillade en Italie. La France éprouve 
deux grandes défaites. Par celle de Turin, Eugène 
lui enlève Tltalie entière ; par celle de Ramillies, 
Marlborough l'expulse des Pays-Bas espagnols. 

En 170 7 y les alliés pénétrèrent en France par la 
Provence; en 1708, par la Flandre (défaite d'Où- 
denarde). 1709 fut une année terrible : d'abord 
un hiver meurtrier, puis la famine. La misère se 
fit sentir à tous. Les laquais du roi mendièrent k 
la porte de Versailles ; madame de Maintenon man- 
gea du pain bis. Des compagnies de cavalerie tout 
entières désertaient, enseignes déployées, pour ga- 
gner leur vie par la contrebande. Les recruteurs 
faisaient la chasse aux hommes. L'impôt prenant 
toutes les formes pour atteindre le peuple, les 
actes de l'état civil furent taxés : on paya pour 
naître et mourir. Les paysans, poursuivis dans les 
bois par les traitants, s'armèrent et prirent d'as- 
saut la ville de Castres. Le roi ne trouvait plus à 
emprunter à quatre cents pour cent. La dette mon- 
ta, avant la mort de Louis XIV, à près de trois 
milliards. 

Les alliés souffraient aussi. L'Angleterre se rui- 



S78 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

nait pour ruiner la France. Mais l'Europe était 
conduite par deux hommes qui voulaient la guerre, 
et c'était d'ailleurs un trop doux spectacle que Thu- 
miliation de Louis XIV. Ses ambassadeurs ne re- 
cevaient pour réponse que des propositions déri- 
soires. Il fallait, dit-on, qu'il défît lui-même son 
ouvrage, qu'il détrônât Philippe V. Il descendit 
jusqu'à offrir de l'argent aux alliés pour entre- 
tenir la guerre contre son petit-fils. Hais non ; ils 
voulaient qu'il le chassât lui-même, qu'une armée 
française combattit un prince français. 

Le vieux roi déclara alors qu'il se mettrait à la 
tête de sa noblesse et qu'il irait mourir à la fron- 
tière. Il s'adressa pour la première fois à son peu- 
ple, il le prit pour juge et se releva par son hu- 
miliation même. La manière dont les Français 
combattirent cette année (1709) indique assex 
combien la guerre était devenue nationale. C'était 
le 9 septembre, près du village de Halplaquet : le 
soldat, qui avait manqué de vivres un jour entier, 
venait de recevoir son pain ; il le jeta pour com- 
battre. Yillars, grièvement blessé, est emporté du 
champ de bataille ; l'armée se retire en bon ordre, 
n'ayant pas perdu huit mille hommes; les alliés 
en laissaient sur la place quinze ou vingt mille. 

En Espagne, le trône de Philippe Y, fondé par 
Berwick à Almanza (1707), fut affermi à Villavi- 
ciosa par Vendôme (1710) ; il fit coucher le jeune 
roi sur un lit de drapeaux. Cependant l'élévation de 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE UODERNE. 319 

Tarchiduc Charles à TEmpire (1711) faisait crain- 
dre & i Europe la réunion de l'Empire et de l'Es- 
pagne. Ce n'était pas la peine d'abaisser Louis XIV 
pour élever un Charles-Quint. L'Angleterre se las- 
sait de payer; elle voyait Marlborough, gagné par 
les Hollandais, faire la guerre à leur profit. Enfin 
la victoire surprise par Villars à Denain faisait tort 
à la réputation du prince Eugène (1712). Cette 
guerre terrible, dans laquelle les alliés avaient cru 
démembrer la France, ne lui ôta pas une province 
(Traités d'Utrecht et de Bastadt 1712 ; de la Bar- 
rière 1715). 

Elle ne céda que quelques colonies. Elle main^ 
tint le petit-fils de Louis XIV sur le trône d'Espa- 
gne. La monarchie espagnole perdit, il est vrai, 
ses possessions en Italie et aux Pays-Bas ; elle céda 
la Sicile au duc de Savoie, les Pays-Bas Espagnols, 
Naples et le Milanais à l'Autriche ; mais elle ga- 
gnait à se resserrer en soi, à perdre l'embarras 
de ces possessions lointaines qu'elle ne pouvait ni 
défendre ni gouverner ; les Deux-Siciles devaient 
d'ailleurs bientôt revenir à une branche des Bour- 
bons d'Espagne. La Hollande eut plusieurs places 
des Pays-Bas pour les défendre à frais communs 
avec l'Autriche. L'Angleterre fit reconnaître sa 
nouvelle dynastie ; elle prit pied à Gibraltar et à 
Minorque, à la porte de l'Espagne et dans la Médi- 
terranée. Elle obtint pour elle et pour la Hollande 
un traité de commerce désavantageux pour la 



380 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERKE. 

France. Elle exigea la démolition de Dunkerque, 
et empêcha la France d'y suppléer par le canal de 
Mardick. Elle entretint, et ce fut là le plus hon- 
teux, un commissaire anglais pour s'assurer par 
ses yeux, si la France ne relevait pas les ruines de 
la ville de Jean Bart. a On va travailler, dit un 
contemporain, à la démolition de Dunkerque ; on 
demande huit cent mille livres pour en démolir 
le tiers seulement.» Aujourd'hui encore on ne peut 
lire sans douleur et indignation la triste supplique 
adressée par les habitants de Dunkerque à la reine 
d'Angleterre elle-même. 

Telle fut la fin du grand règne. Louis XIY sur- 
vécut peu au traité d'Utrecht (mort en 1715). D 
avait vu presque tous ses enfants mourir en quel- 
ques années, le dauphin, le duc, la duchesse de 
Bourgogne, et un de leurs fils. Il ne restait dans 
ce palais désert qu'un vieillard octogénaire, et un 
enfant de cinq ans. Tous les grands hommes du 
règne avaient précédé, un nouvel âge commen- 
çait. Dans la littérature, comme dans la société, 
les ressorts allaient se détendre. Cette époque de 
relâchement et de mollesse s'annonce de loin par 
le doux quiétisme de madame Guyon, qui réduit la 
religion à l'amour. Dans ses discours, l'habile et 
éloquent Massillon effleure le dogme, et ^'attache 
à la morale. Les hardiesses politiques de Féneloa 
appartiennent déjà au dix-huitième siècle. 



CHAPITRE XX 



* 
BE8 LETTRES, DES SCIENCES ET DES ARTS, 

AU SiftCLE DE LOUIS XIV. 



Le génie des lettres et des arts brille encore 
dans les États du Midi pendant la première moitié 
du xvm'^ siècle. Le génie de la philosophie et des 
sciences éclaire les États du Nord, surtout dans la 
seconde. La France, placée entre les uns et les 
autres, réunit seule cette double lumière, étend 
sur tous les peuples policés la souveraineté de sa 
langue, et se place désormais à la tête de la civi- 
lisation européenne. 

g I. — France. 

La France, comme l'Italie, a son grand siècle 
littéraire après de longues agitations. Un monar- 
que, objet de l'enthousiasme national, anime et 
encourage le génie. — U esprit religieux est, à 
cette époque, la première inspiration des lettres. 
La religion, entre les attaques du xvr siècle et 
celles du zvm*, anime ses défenseurs d'une force 



* 

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< 

« 
1 



S82 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

toute nouvelle. Les lettres reçoivent en outre uni& 
impulsion particulière de Vesprit social, naturel 
aux Français, mais qui ne peut se développer que 
par les progrès de Taisance et de la sécurité ; c'est 
à ce caractère que la littérature française doit sa 
supériorité dans la poésie dramatique et dans tous 
les genres de peintures dç mœurs. — Une capitale^ 
une cour, sont l'arbitre du mérite littéraire ; il y 
a peut-être moins d^originalité, mais Ton atteint 
la perfection du goût. 

Le ivn* siècle présente deux périodes distinctes. 
En France, la première s'étend jusqu'en 1661, 
époque à laquelle Louis XIY commence à régner 
par lui-même, et à exerce quelque influence sur 
les lettres. Les écrivains qui ont vécu ou qui se 
sont formés dans cette période ont encore pour la 
plupart quelque chose de l'àpreté du xvi* siècle, 
la pensée est plus hardie et souvent plus profonde. 
Le goût est encore le privilège de quelques hom- 
mes de génie. A cette période appartiennent (outre 
les peintres Le Poussin et Le Sueur) un grand 
nombre d'écrivains : Malherbe, Racan, Brébœuf, 
Rotrou et le grand Corneille; Balzac et Voiture; 
Sarrazin et Mézerai ; Descartes et Pascal. Le cardi- 
nal de Retz et Molière marquent le passage de la 
première période à la seconde. 

La France au siècle de .Louis XIV ne produisit 
pas d'épopée ; son |K)Sme est écrit en prose. — Éclat 
de la poésie dramatique. La tragédie atteint d'à 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 383 

bord la noblesse, la force et le sublime; elle y 
joint ensuite la grâce et le pathétique. — La co- 
médie de caractère , sans rivale chez les autres 
nations. Trois âges de la comédie française : phi- 
losophie profonde et gaité naïve, gaité sans philo- 
sophie, intérêt sans gaîlé. — L'opéra s'élève au 
rang des ouvrages littéraires. — Élégance et sa- 
gesse de la poésie didactique. — La satire attaque 
les ridicules plus que les vices, et surtout les ri- 
dicules littéraires. — L'apologue devient un petit 
poème dramatique. — La poésie lyrique ne fleurit 
que tard, et déploie plus d'art que d'enthousiasme. 
— La pastorale reste faible, et trop spirituelle. — 
La poésie légère est plus gracieuse que piquante. 

POeiES DRAMATIQUES. 

Rotrou, mort en .... 1630 Thom. Corneille, mort en 1709 

Molière 1673 Rëgnard 1709 

Pierre Corneille .... 1684 Brueys 1723 

Quinault 1688 Campistron 1723 

Racine 1699 Dancourt 1726 

Boorsault 1708 CrébiUon 1762 

AUTRES P0ËTE8. 

Malherbe 1628 Segrais ..••.... 1701 

Brébœuf 1661 Boileau 1711 

Racan 1670 La Fare 1713 

Benserade , 1691 Chaulieu 1720 

H«* Deshoulières . . ^ . 1094 J.-B; Rousseau 1741 

la Fontaine • 1695 

L'éloquence du barreau ne peut prendre Pessor 



384 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

(Le Maistre, 1658; Patru, 1681; Pélisson, 1693). 
— L'éloquence de la chaire surpasse tous les mo- 
dèles de l'antiquité. L'oraison funèbre reparaît sous 
une forme inconnue aux anciens. 



0BATEUR8. 



Cheminais 4689 Fléchicr 1710 

Hascaron 1703 Fénelon 1715 

Bourdaloue.. 1704 Massillan 1743 

Bossuet 1704 

L'histoire peu fidèle et froidement élégante, ou 
bien de pure érudition. Le Disœurs sur VHistoire 
universelle ouvre à l'histoire une route nouvelle. 
— D'abondants matériaux sont déposés dans les 
mémoires et dans les correspondances des négo- 
ciateurs. — Une foule d'autres genres sont culti- 
vés avec succès. — Le roman de caractère rivalise 
avec la comédie. — Les femmes rencontrent, dans 
la négligence d'une correspondance intime, la 
perfection du style familier. La traduction fait 
quelques progrès. — Enfin la critique littéraire 
prend naissance. 

HISTORIEIIS. 

Sarrazin. . • ^ • . • . 1654 Amelotde laHoussaie. . 1706 

Péréfixe 1670 Boulainvilliers 1722 

Le cardinal de Retz. . . 1679 Fleuri 1723 

Mézerai 1683 Rapin de Thoiras. . . . 1725 

Le P. Maimbourg: . . . . 1686 Daniel 1728 

M»* de Motteville. . . . 1689 Vertot 1735 

Saint-Réal 1692 Dubos 1742 

Varillas 1696 Saint-Simon 1755 

Le P. d'Orléans 1698 



PRÉCIS DB L'HISTOIRE HODERME 385 



HUTOBIEIfS ^RUDITS. 

Th. Godefroi i646 Herbelot 1695 

Birmond lôot Tillemont ..*.... 4698 

Pétau 1652 Cousin 1707 

Labbe 1667 Mabillon 1707 

Valois 1676 Ruinard 1709 

Moléri. ........ 1680 Baluze 1718 

Godefroi 1681 Basnage 1723 

Ducange 1688 Le Clerc 1756 

Pagi 1695 Montfaucon 1741 



LITTÊRATEUBS Elf DIVERS GENRES. 

Voiture 1648 Bonhours 1702 

Vaugelas 1649 Perrault 1703 

Balzac . 1654 Saint-Évremont . .... 1703 

Du Ryer 1656 Fénelon 1715 

Scarron 1660 Tourreil •. . . 1715 

D'Ablancourt 1664 M"* de Maintenon ... 1719 

Arnault d'Andilly. . . . 1674 Hamilton 1720 

Le Bossu . ... ... 1680 Dufresni 1724 

De Saci 1684 La Motte-Houdart .... 1731 

Chapelle . . 1686 Dubos 1742 

Ant. Arnaud , 1694 Mongault 1747 

Lancelot 1695 Le Sage. 1747 

M- de Sévigné 1696 M"« de Lambert .... 1753 

H"* de la Fayette. . . . 1699 Fontenelle 1757 

Bachaumont 1702 



La métaphysique donne une impulsion nouvelle 
à Fesprit humain. — Les moralistes accumulent 
les observations sans essayer de donner à la mo- 
rale un ensemble, une forme scientifique. — On 
commence à porter l'esprit philosophique dans les 
sciences naturelles. — Quelques sceptiques, isolés 

22 



3S6 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

dans ce siècle, forment la liaison du seizième siècle 
avec le dix-huitième. 



PHILOSOPHES. 

Descartes 1650 Bayle 1706 

Gassendi 1655 Maiebrauche 1715 

Pascal 1662 Huet 1721 

La Motte le Vayer . . . 1672 Buffîer 1737 

La Rochefoucauld. . . . 1680 L'abbé de Saint-Pierre. . 1743 

Kicole . 4695 Fontenelle 1757 

La Bruyère 1696 

Les sciences ne sont pas négligées. — Essor des 
mathémathiques. — Naissance de la géographie. 
•^ Commencement des voyages scientifiques. 

BATANTS ET MATHÉHATICIERS. 

Descartes 1650 L'Hôpital 1704 

Fermât 1652 Jacques BernouiUi ... 1705 

Pascal . 1662 Nicolas BernouiUi ... 1726 

Pecquet 1674 Jean BernouiUi 1748 

Robault 1675 



GÉOGRAPHES ET VOYAGEURS. 

Samson 1667 Tournefort 1708 

Bochard . . 1669 Chardin 1713 

Bernier ........ 1688 De l'Isle 1726 

Vaillant 1706 



L'érudition classique n'est pas moins cultivée 
qu'au seizième siècle, mais elle est moins remar- 
quée. 



PRÉCIS D£ L'HISTOIRE MODERNE. 387 



LRUDITS ET POÈTES LATINS. 

Saumaise 1653 Jouvenci. . 1716 

Lefèvre 1672 M-'Dacier 1722 

Bapin 1687 Dacier 1722 

Furetière 1688 De la Rue 1725 

Ménage ...«•... 1691 De la Monnaie 1728 

Santeuil. .••..•• 1697 Le cardinal de Polignac . 1741 

Commire 1702 Brumoi 1742 

Danet 1709 



Quoique la culture des arts du dessin ne fasse 
pas le caractère principal du siècle de Louis XIV» 
ils contribuent aussi à la splendeur de cette bril- 
lante époque. L'architecture y jette le plus grand 
éclat. La peinture, cultivée d'abord ayec génie, 
éprouve une décadence qui doit s'accélérer dans 
le siècle suivant. 

PEINTRES. 

Le Sueur 1655 Mignard 1695 

Le Poussin. •••••. 1665 Jouvenet 1717 

Le Brun. , 1690 Rigaud ..«.,.•• 1744 

SCULPTEURS. 

Puget ......... 1695 Coysevox. ........ 1720 

Girardon 1715 Coustou «.••.••• 1733 

ARCHITECTES. 

Fr. Mansard 1666 Claude Perrault .... 1703 

Le N6tre 1700 H. Mansard 1708 



S88 PPifiCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 



GBIYEUBS 

1703 



Callot . 


. 1635 Âudran • • 
. 1678 


j 


Nanteuil • . . 






■OSdCI&S* 

* 




LuUi • . . 


1687 


- 



g II. — Angleterre, Hollande, Allemagne. — Italie, Espagne. 

L'Angleterre, l'Italie et l'Espagne suivent im- 
médiatement la Friance dans la carrière des lettres; 
les deux premières (avec la Hollande) la devancent 
dans celle des sciences. — Malgré Tapparition de 
quelques hommes supérieurs, le développement 
de rÂllemagne ne commence pas encore. — Llta- 
lie, dans la première moitié du dix-septième siècle, 
conserve la gloire de la peinture, que la Flandre 
partage avec elle. 

!• Littérature. — Les noms de Bacon et de Shaks- 
peare marquent le premier essor du génie anglais. 
Mais les guerres religieuses arrêtent longtemps 
toute spéculation ; c'est cependant à elles que Ton 
doit rapporter le phénomène du Paradis perdu 
(malgré la tardive apparition de ce poème, 1669). 
Sous Charles H, TAngleterre est soumise à Tin- 
fluence littéraire, comme à l'influence politique 
de la France ; et cet esprit d'imitation subsiste 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 389 

dans toute la période classique de la littérature 
anglaise (de ravènement de Charles n à la mort 
de la reine Anne, 1661-1714). Dans cette période, 
l'Angleterre produit trois grands poètes (Dryden, 
Addison et Pope), beaucoup de poètes ingénieux, 
et plusieurs prosateurs distingués. ; 

poStbs anglais. 

Shakspeare 1616 miter 1687 

Denham 1666 Dryden 1701 

Gowley 1667 Rowe 1718 

Hilton ...*«... 1674 Addison 1719 

Rochester 1680 Prior 1729 

Butler 1680 Congrève 1729 

Roscommon 1684 Gay. . • 1732 

Otway 1685 Pope 1744 

PROSATEURS ANGLAIS. 

Clarendon 1674 Addison 1719 

Tillotson 1694 Steele 1729 

Temple 1698 Swift 1745 

Curnet 1715 Bolingbroke 1751 

La littérature italienne a perdu son éclat. Un 
penseur original et profond (Yico, mort en 1744) 
fonde à Naples la philosophie de Thistoire ; quel- 
ques historiens estimables se font remarquer; 
mais la poésie est envahie par le bel esprit et l'af- 
fectation • 

POtTES ITALIENS. 

Marin! • • • • 1625 Salvator Rosa 167S 

Tassoni •••••••• lt)35 

52, 



590 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 



OISTORIBirS RILIERS. 



Sarpi 1625 Bentivoglio iUi 

Davila 1634 WanI 1678 

La littérature espagnole offre un prodige de phi- 
losophie et de gaîté ; après les noms de Cervantes 
et de deux poètes tragiques viennent ceux de plu- 
sieurs historiens. 

• • • « • 

ÉCRITAIKS ESPAGNOLS. 

• • • 

Cervaniès 1616 Lope de Yega 1635 

Mariana 1624 Solis . . . . 1686 

Herrera 1625 Calderone . 1687 

1° Philosophie. — L'Angleterre, préparée par les 
controverses lliéologiques et politiques, ouvre à la 
métaphysique et à la science politique des routes 
nouvelles. — L*Allemagne oppose un seul homme 
à tous ]es métaphysiciens, comme à tous les sa- 
vants aiglais (Leibnitz). — Un Hollandais érige 
Tathéisine eu système (Spinosa) ; mais un autre 
philosophe Je la mênàe nation (Grotius) donne à 
la morale une forme scientifique, et montre qu'elle 
doit régir les rapports des sociétés comme ceux 
:< des individus. La nouvelle science, appuyée d'a- 
bord sur l'érudition, l'est ensuite sur la philoso- 
phie. 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 301 



PHILOSOPHES IT POLITIQUES AS6LU8. 

Bacon 1626 Locke • • . 1704 

Hobbes ••••••.. 1679 Shaftesbury 1713 

Sidney 1683 Glarke 1720 

Gudworth 1688 



PEIL080PHB8 ET POLITIQUES HOLURDAIS. 

Grotius 1645 S'Gravesande 1742 

Spinosa 1677 

PHILOSOPHES ET POLITIQUES ALLEMARBS. 

Puffendorf 1695 Wolf 1754 

Leibnitz • • • • • . . 1716 

S"" Sciences. — Elles ont eu dans Bacon leur lé- 
gislateur et comme leur prophète ; mais elles ne 
reçoivent leur direction véritable que de Galilée et 
de Newton. A la suite de ces grands hommes se 
rangent une foule de savants. 

SAVANTS ANGLAIS. 

Bacon 1626 Les Gr^pri, 1646» 1675, 1708 

Harvey 1657 Newton 1726 

Barrow 1677 HaUey 1741 

Boyle 1691 

SAVANTS ITALIENS. 

Aldovrandi 1615 BorelU 1679 

Sanctorius, vers . . • • 1636 Vivian! ••••••.. 1703 

Galilée 1642 Gassini 1712 

Toricelli 1647 



S02 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

SIVAITTB HOLLAXBÀIS. 

Huygl^ens 1708 BoerhaaTe 1758 

SATAKTS ALLEVàSDS BT DAXOIS. 

Rleper 1630 Kirkher 1680 

Tycbo-Brahé 1656 Stahl 1733 

4* Érudition. — Elle s'exerce sur des objets 
plus varies. Les antiquités du moyen âge et de 
rOrient partagent les travaux des érudits, jus- 
qu'alors exclusivement occupés de l'antiquité clas- 
sique. — Êrudits anglais : Owen, Farn^e, Usse- 
rius, Bentley, Marsham, Stanley, Hyde, Pocock. 
— Êrudits de Hollande et des Pays-Bas : Bar- 
laeus, Schrevelius, Heinsius, les Yossius. — Êru- 
dits allemands : — Freinshemius, Gronovius, 
Morhof, Fabricius, Spanheim. — Êrudits italiens : 
Muratôri, etc. 

5*" Arts. — Les arts suivent en Italie la déca- 
dence des lettres. La peinture seule fait exception. 
École lombarde. École flamande. v 



pbihtres italiehs. 



Le Guide 1642 Le tiuerchin 1666 

L'Albane. ..•••.. 1647 Salvator Rosa 1673 

Laniranc 1647 Le fiernin, sculpteur, ar- 

Le Dominiquin . • • • . 1648 chitecte et peintre. • . 1680 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 805 



nUTTRIS FUMANTS BT B0UAHDAI8. 



Rubens 1640 Rembrandt 1688 

Yandyck • 1641 Lejeuoe Ténien • • • > 1694 

Le vieux Ténier3« • « • 1649 



DEUXIÈME PARTIE DÉ LA TRÔISIËHE PÉRIODE. 

1715-1789 



CHAPITRE XXI 

DISSOLUTION DB LA MOITARGHIE, 1716-1789'. 

Entre Louis le Grand et Napoléon le Grand, la 
France descendit sur une pente rapide, au terme 

* fut des principales puissances après la pais d'Utrecht, 

Angleterre, 1714-1727. Avéneinent de la maison de Hanovre 
dans la personne de Georges I*'. — Ce prince entièrement livré 
aux ^ighs. L'Angleterre, toujours plus puissante depuis la paix 
d'Utrecbt, exerce la même influence sur la Hollande, qui dé- 
cline insensiblement. — France, 1715-1723, Minorité de Louis lY. 
Régence du duc d'Orléans. Ce prince inquiété par le roi d'Es- 
pagne et par les princes légitimés, se lie étroitement avec l'An- 
gleterre, qui, de son côté, craint les entreprises du Prétendant. 

— Espagne, 1700-1746, Philippe V. Il est gouverné d'abord par 
la princesse des Ursins. ensuite par sa seconde femme, Elisabeth 
de Parme. 1715-1719, Ministère d'Albéroni. — Autriche. 1711- 
1740, Charles YI. La maison d'Autriche est considérablement 
agrandie, mais non fortifiée par le traité d'Utrecht. Troubles 
religieux de l'Empire. Guerre civile de Hongrie. Guerre des Turcs. 

— Toutes les puissances, excepté l'Espagne, sont intéressées an 
maintien de la paix d'Utrecht, et s'efforcent pendant vingt-ans 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 595 

de laquelle la vieille monarchie, rencontrant le 
peuple, se brisa, et fit place à l'ordre nouveau qui 



de la prolonger par des négociations. — Vastes projets d'Âlbéroni 
pour reconquérir les pays démembrés de la monarchie espagnole, 
pour dépouiller le duc d'Orléans de la régence, et pour rétablir 
le Prétendant sur le trône d'Angleterre. Ses négociations avec 
Charles XII et Pierre le Grand. 1717, Triple alliance (le Régent 
de France avec le roi d'Angleterre et la Hollande). 1717-1718, 
La Sardaigne et la Sicile reconquises par les Espagnols. Conspira- 
tion de Cellamare contre le Régent. — 1718, Quadruple alliance 
(la France, l'Angleterre et la Hollande avec l'Empereur) . L'Es- 
pagne est forcée d'y souscrire. — 1720, L'Empereur renonce à 
TEspagne et aux Indes; le roi d'Espagne, à l'Italie et aux Pays-Ras; 
l'infant don Carlos reçoit l'investiture des duchés de Toscane, de 
Parme et de Plaisance, considérés comme fiefs de l'Empire, les- 
quels seront occupés provisoirement par des troupes neutres ; 
FAutriche prend pour elle la Sicile, et donne la Sardaigne en 
échange au duc de Savoie. — 1721-1725, Congrès de Cambrai. 
Difiicultés suscitées par l'Empereur et le roi d'Espagne relative- 
ment à la forme des renonciations : par l'Empereur relativement à 
l'acceptation de sdi Pragmatique Sanction; parla Hollande et l'Angle- 
terre, relativement à la compagnie d'Ostende; parles ducs de Par- 
me et de Toscane, relativement aux investitures accordées à l'infant 
don Carlos. — 1725, Rupture du traité de Cambrai; le duc de 
Bourbon, premier ministre de France, décide cet événement en 
renvoyant l'infante pour faire épouser à Louis XV la fille du roi 
de Pologne fugitif, Stanislas Leczinskî. Paix de Vienne entre l'Au- 
triche et l'Espagne ; Alliance défensive, à laqueUe accèdent la 
Russie et les principaux Etats catholiques de l'Empire. AUiance 
do Hanovre entre la France, l'Angleterre et la Prusse, à laquelle 
accèdent la Hollande, la Suède et le Danemark. — Plusieurs cau- 
ses préviennent la guerre générale prête à éclater : 1* la mort de 
Catherine I'*, impératrice de Russie ; le caractère pacifique des 
principaux ministres de France et d'Angleterre, le cardinal de 
Fleury (1726-1743) et Robert Walpole (1721-1742). MédiaUon du 
Pape; prélimmaires de Paris. 1728, Congrès de Soissons. 1729, 
Paix de Séville (entre la France, l'Angleterre et l'Espagne). 1731, 
Traité de Vienne: l'Angleterre et la Hollande garantissent la 
Pragmatique de Charles VI ; il renonce à faire le commerce des 
Indes par les Pays-Bas » et consent à l'occupatioa de Parme et de 



396 PRiCIS DE L'HISTOIRE NODERIiE. 

prévaut encore. L'unité du dix-huitième siècle est 
dans la préparation de ce grand événement. D'a- 



Plsisance par les Espagnols. — 1755, Hort d*Âugaste II, roi de 
Pologne. Deux prétendants à la couronne : Auguste III, électeur 
de Saxe, fils du feu roi, soutenu par la Russie et rÀutricbe; 
Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, soutenu paria France, 
alliée à TËspagne et à la Sardaigne. L' Angleterre et la Hollande 
restent neutres, malgré leur alliance avec rAutricbe. Stanislas est 
cbassé par les Russes et les Saxons ; mais la France et FEspa^e 
attaquent l'Autricbe ayec succès. Occupation de la Lorraine. Prise 
de Kebl. 1754, L'Empire- se déclare contre la France. Prise de 
Pbilipsbourg. Con<piête du Milanais par les armées sarde et fran- 
çaise. Victoire de Parme et de Guastalla. — 1734-1735, Conquête 
du royaume de Naples et de la Sicile par les Espagnols. Victoire 
de Bitonto. L'infant don Carlos couronné roi des Deux-Siciles. 
— L'arrivée de dix mille Russes sur le Rhin, la médiation des 
puissances maritimes, et ledé^ir de confirmer l'établissement des 
BouriMHis d'Espagne en Italie, malgré la jalousie des Anglais, dé- 
terminent le cardinal de Fieury à traiter avec l'Autricbe. 1738, 
Traité de Vienne : Stanislas reçoit, en dédommagement du trône 
de Pologne, la Lorraine, qui, à sa mort, doit passer à la France; 
François, duc de Lorraine, gendre de l'Empereur, reçoit en 
échange le grand-duché de Toscane, comme fief de l'Empire (le 
dernier Médicis étant mort sans postérité); les Deux-Siciles et 
les ports de Toscane sont assurés a l'infant don Carlos (Charles ni); 
l'Empereur recouvre le Milanais, le Hantouan, Parme et Plai- 
sance. Novare, Tortone restent au roi de Sardaigne. 



Guerre de la Succession d'Autriche, 1741-1748; et guerre de Sept ans^ 

1756-1763. 

Le milieu du dix-huitième siècle est marqué par deux ligues 
européennes tendant à l'anéantissement des deux grandes puis- 
sances germaniques. L'une de ces puissances, autrefois prépon- 
dérante, excite, par sa faiblesse et son isolement, l'ambition de 
tous les États; Tautre, par son élévation subite, allume leur ja- 
lousie. Chacune d'elles engage toute l'Europe dans la lutte qu'elle 
soutient contre sa rivale ; chacune d'elles se défend avec succès, 
heureusement pour les agresseurs eux-mêmes, dont l'imprudence 
allait rompre l'équilibre continental. — Les deux guerres n'en 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MOBERNE. 397 

bord la guerre littéraire et philosophique pour la 
liberté religieuse, puis la grande et sanglante ba- 

Bont véritablement qu'une, séparée par une trêve de six ans* 
Quoiqu'elles aient la même durée , le nom de Guerre de Sept ' 
anSf est resté exclusivement à la seconde. 

Guerre de la Succession d'Autriche, 1741-1748. 

Prétentions contradictoires des princes alliés contre l'Autriche. 
Le roi de Prusse sait seul ce qu'il veut» et l'obtient. — D'abord 
(1741-1744), le but est d'anéantir l'Autriche; puis (1744^1745) de 
délivrer la Bavière. Jusqu'en 1744, l'Allemagne est le théâtre de 
la guerre ; la Prusse et la France sont les parties principales 
contre l'Autriche. Dans le reste de la guerre, la France, devenue 
seule partie principale, combat surtout en Italie et dans les Pays- 
Bas. — L'Angleterre soutient l'Autriche par ses négociations et 
par ses armes ; à cette occasion commence ce système de subsi- 
des par lequel elle achète la direction de la politique continen- 
tale. L'Autriche subsiste, et ne perd que trois provinces ; mais 
elle est profondément humiliée par la perte de la Silésie, et ne 
peut consentir à l'élévation du roi de Prusse, devenu avec l'An- 
gleterre l'arbitre de l'Europe. — 1740, Mort de l'empereur Char- 
les VI, dernier mâle de la maison de Habsbourg-Autriche. Sa 
Pragmatique-Sanction, garantie par tous les États de l'Europe, 
assure sa succession à sa fille aînée, Marie-Thérèse, épouse de 
François de Lorraine, duc de Toscane, au préjudice des filles de 
Joseph l*'. Les époux de ces princesses, Charles-Albert, électeur 
de Bavière (descendant de l'empereur Ferdinand I*'), et Auguste II, 
électeur de Saxe, roi de Pologne, font valoir leurs droits à la suc- 
cession d'Autriche. Philippe V, roi d'Espagne, réclame la Bobcme 
et la Hongrie ; Frédéric II, roi de Prusse, une partie de la Silé- 
sie ; Charles- Emmanuel, roi de Sardaigne, le Milanais. La France, 
entraînée par les frères de Belle- Isle, malgré le cardinal de Fleury, 
appuie les prétentions de ces diverses puissances. — Abandon de 
Marie-Théi èse ; l'Angleterre encore sous le ministère de Walpole, 
et occupée d'une guerre contre l'Espagne ; la Suède engagée par 
les intrigues de la France dans une guerre malheureuse contre 
la Russie. — 1740-1741, Le roi de Prusse envahit la Silésie, et 
gagne la bataille de Molwitz. 1741, l'électeur de Bavière et les 
Français s'emparent de la haute Autriche, et envahissent la Bo- 

25 



308 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MOÛERTIEl 

taille de la liberté politique, une victoire ruineuse 
sur TEurope, et malgré une réaction passagère, 

hème. 4743, L'électeur de Bafvière éluemperenr sous le nom de 
Charles VU. — Héroïsme de Harie-Thérèee. KHévouem^At desHoD- 
grois à sa cause. Elle reçeit des subsides de la Holkade et de 
rAngieterre. 1742, Chute du ministre pacifique Walpole. La Sar- 
daigne se déclare pour Marie-Thérèse. Une escadre anglaise force 
le roi de Naples à la neutralité. La médiatioii de rAngieterre et 
la défaite de Czaslau décident Marie-Thérèse à céder la Silésie 
au roi de Prusse, qui se détache de la ligue ; traité de Berlin. 
L'électeur de Saxe, roi de Pologne, suit Teiemfde du roi de 
Prusse. 1743, L'armée pragmatique de Georges II Tictoriense à 
Dettingen ; traité de Worms (entre Harie-Thérése et le roi de Sar- 
daigne). Les Français évacuent la Bohême, l'Autriche, la Bavière, 
et sont repoussés en deçà du Rhin. — 1744, La France déclare 
la guerre à la reine de Hongrie et au roi d'Angleterre. Union de 
Francfort, conclue entre la France, la Prusse, l'électeur palatin, 
le landgrave de Hesse et l'Empereur, pour f^ire reconnaître ce 
dernier, et le rétablir dans ses États héréditaires. Frédéric en- 
vahit la Bohème. Les Français rentrent en Allemagne. Les Impé. 
riaux reprennent la Bavièfe. 1745, Mort de Charles VU. Maximi- 
lien-Joseph, son fils, traite avec la reine de Hongrie à Fuessen. 
Élection au trône impérial de François I*', époux de Marie-Thé- 
rèse. — Frédéric s'assure la possession de la Silésie par les vic- 
toires de Hohenfriedberg, de Sorr et de Kesselsdorf ; et, par fen- 
vabissement de la Saxe, force l'électeur et la reine à signer le 
traité de Dresde. — Les Français continuent la guerre avec suc- 
cès ; en Italie, 1745, secondés par les Génois, par le roi de Naples 
et par les Espagnols, ils établissent Vinfant don Philippe dans les 
duchés de Milan et de Parme; dans les Pays-Bas, sous le maré- 
chal de Saxe, ils gagnent les batailles de Fontenoi et de Raucoux 
(1746). — 1745-17.6, Expédition de Charles- Edouard, fils du Pré- 
tendant, qui force l'Angleterre de rappeler le duc de Gumberland 
des Pays-Bas [batailles de Preston-Pans et de CuUoden). 1746, 
l'es Français et les Espagnols battus à Plaisance. L'armée espagnole 
rappelée par le nouveau roi Ferdinand VI. Les Autrichiens chas- 
sent les Français de la Lombardie, s'emparent de Gènes, et en- 
vahissent la Provence. La révolution de Gênes les oblige à repas- 
ser les Alpes. — 1747, Conquête de la Flandre hollandaise par les 
Français. Le stathoudérat rétabli et déclaré héréditaire en &vear 
de Guillaume IV| prince ^e Nassau-Dietz. Victoire des Fraoçail i 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 309 

rafTermissement dé6 nitif de Tordre constitutionnel 
et de Fégalité civile. 



Lawfeld, et prise de Berg-op-Zoom. 1748, Le siège de Haëstricht 
décide la Hollande et rAngleterre à traiter. La France y est dé- 
cidée par l'arrivée des Russes sur le Rhin, par la destruction de 
sa marine et la perte de ses colonies (Voyez plus bas). — Paix 
d'Aix-la-Chapelle, La France, l'Angleterre et la Hollande se ren- 
dent leurs conquêtes en Europe et dans les deux Indes ; Parme, 
Plaisance et Guastalla sont cédés à don Philippe (frère des rois de 
Napleset d'Espagne, et gendre de celui de France) ; la Pragma- 
tique de Charles VI, la succession de la maison de Hanovre en An- 
gleterre et en Allemagne, la possession de la Sllèsie par le roi de 
Prusse, sont confirmées et garanties. 

Guerre de Sepit ans, i7S6-d1€5. 

La jalousie de l'Autriche arme l'Europe contre -on somrerain qui 
ne menace point l'indépendanoe commune. L'Angleterre lutte en 
même temps contre la France et l'Ef^pagne. Frédéric et V?ilHara 
Pitt, unis d'intérêts, conduisent flépai^ément la guerre continen- 
tale et la guerre maritime. — Supériorité ée Frédéric ; son génie 
miUtaire ; discipline de ses troupes, habileté de ses lieutenants, 
le prince Henri, Ferdinand de Brunswick, Schwerin, Seidlitz, 
Schmettau, Keith. L'Autriche lui oppose, eomme généraux, Brown, 
Daw, Landon ; et comme négociateur, Kaunilx. — La France, en 
attaquant l'Angleterre dans le Hanovre, force ce royaume et les 
États voisins à devenir le rempart de Frédéric ; et néglige la guerre 
maritime. — Le pacte de lamille trop tardif pour èti^ utile à It 
France. — Frédéric sort vainqueur de sa lutte contre l'Europe. 
La Prusse sabsiste et garde la Silésii>. L'Angleterre atteint son 
but, la destruction de la puissance maritime de la France. Fré- 
déric, quoique affaibli, partage toujours le premier rang avec 
l'Angleterre. Mais il ne désire plus la guerre, et l'union de la 
France et de r Autriche promet une longue paix an continent. — 
Mésintelligence entre la France et l'Angleterre. 1754, Premières 
hostilités en Amérique. 1756, Alliance de l'Angleterre avec la 
Prusse, de la France avec l'Autriche. Partage projeté des Ëtati^da 
roi de Prusse. — 1756, Le roi de Prusse prévient ses ennemis en 
attaquant la Saxe; il occupe Dresde, bat les Autrichiens à Lowo- 
sitz, et fait poser les armes aux Saxons à Pima. — La. France 



400 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Au point de départ, au terme, apparaît la mai- 
son d'Orléans. 



s'empare de U inorque, et fait passer des troupes dans la Corse ; 
mais bientôt elle néglige la guerre maritime pour attaquer l'An- 
gleterre dans le Hanovre. 1757, Succès des Français. Victoire de 
Uastenbech. Convention de Closter-Seven. La Suède, la Russie et 
l'Empire accèdent à la Ligue contre le roi de Prusse. — Frédéric 
entre en Bohême, gagne la bataille de Prague; il est -repoussé et 
défait à Kolin. Un de ses lieutenants est battu par les Busses à 
Jœgerndorf. Danger de sa situation. 11 évacue la Bohême, passe 
en Saxe, et bat les Français et les Impériaux à Rosbach. — Fré- 
déric retourne en Silésie, et répare la défaite de Breslaw par ia 
victoire de Lissa. Il envahit successivement la Moravie, la Bohème, 
empêche la jonction des Autrichiens avec les Russes. 1758, il 
remporte sur ceux-ci la victoire longtemps disputée de Zomdorf. 
Il est surpris à Hochkirchen par les Autrichiens. 1759, Les Prus- 
siens battus par les Russes à Palzig ; par les Russes et les Autri- 
chiens à Kunersdorff ; par les Autrichiens à Maxen. Les vainqueurs 
ne proûtent pas de leurs succès. Les Prussiens, battus de nouveau 
à Landshut, sont vainqueurs à Liegnitz et à Torgau, 1760. Ils re- 
prennent la Silésie, et envahissent de nouveau la Saxe. — 1758- 
1762, Campagnes malheureuses des Français, lî 58, Ferdinand de 
Brunswick, les ayant chassés du Hanovre, passe le Rhin, et gagne 
la bataille de Crevelt. Les Français occupent la Hesse, et Ferdi- 
nand repasse le Ivhin. 1759, Victoire de Broglie à Berghen. Dé- 
faite des Français à Minden. 1760, Victoire des Français à Corbach 
et à Clostercamp ; dévouement du chevalier d'Âssas. 1761, Les 
Français vainqueurs à Grunberg, vaincus à Fillingshausen — 
1759, Mort du roi d'Espagne, Ferdinand VI ; il a pour successeur 
son frère, le roi de N aptes, Charles III, qui laisse le trône de 
Kaples à son troisième fils, Ferdinand IV. 1761, Pacte de famille, 
négocié par le duc de Choiseul entre les diverses branches de la 
maison de Bourbon (France, Espagne, Naples, Parme). L'Espagne 
déclare la guerre à l'Angleterre et au Portugal. — 1760, Mon du 
roi d'Angleterre, George II. Geobge III. 1762, Démission de Piit. 
— 176'2, Mon d Elisabeth, impératrice de Russie. Pierre iil. Ca- 
therine II rappelle les troupes russes de la Silésie, et se déclare 
neutre. — 17o2, Paix de Hambourg entre la Prusse et la Suède. 
Paiso de Paris entre la France, l'Angleterre, l'Espagne elle l'or- 
lugal. Le roi de Prusse, par la victoire de Fieybergetia prise de 
bchweiduitZf décide l'impératrice et le roi de Pologne, électeur de 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 401 

Pendant que le feu roi s'en va tout seul et sans 
pompe à Saint-Denis, le duc d'Oiléans fait casser 



Saxe, à signer la Paix à Hubertsbourg. Le premier et le dernier 
traité rétablissent les choses en Allemagne dans l'état où elles 
étaient avant la guerre. 



Colonies des Européens pendant le xviii* siècle. 

Grandeur croissante des colonies, surtout des anglaises et des 
françaises, à la faveur du calme dont elles jouissent au commen- 
cement du dix-huitième siècle. Immense accroissement du débit 
des denrées coloniales. Relâchement du système de monopole, 
surtout en Angleterre, depuis l'avènement de la maison de Hano- 
vre, -r- Les colonies deviennent pour l'Europe une cause de guerre 
fréquente, jusqu'à ce que les principales se séparent de leur mé- 
tropole. — La prépondérance maritime est assurée à l'Angleterre 
par l'abaissement de la France (traité d'Utrecht), et surtout par 
l'ascendant qu'elle a pris sur la Hollande. Cependant la lutte re- 
commence bientôt entre la France et. l'Angleterre. Le théâtre de 
cette lutte est le nord de l'Amérique, les Antilles et les Indes 
orientales, où la chute de l'Empire du Mogol ouvre un vaste 
champ aux Européens. La France succombe d'abord dans l'Amé- 
rique septentrionale. Mais les colonies anglaises, n'ayant plus à 
craindre le voisinage des Français ni des Espagnols, s'affranchis- 
sent, avec le secours des premiers, du joug de l'Angleterre. Celle- 
ci trouve une compensation dans les établissements indiens des 
Hollandais auxquels elle succède, et dans la conquête du continent 
de rinde. — Division, I. 1713-1739, Histoire des colonies, de- 
puis la paix d'Utrecht jusqu'à la première guerre. — II. 1739- 
1705, Guerres des métropoles, à l'occasion de leurs colonies. — 
m. 1765-1789, Première guerre des Colonies contrôleurs métro- 
poles. — IV. 1739-:1789, Fin de l'histoire des colonies dans le dix- 
huitième siècle. — 1. 1713-1739, Histoire des colonies depuis la paix 
d'Utrecht jusqu'à la première guerre. — Commerce de contrebande 
des Français, et surtout des Anglais, entre eux et avec les colo- 
nies espagnoles. Nouvelle liberté de commerce accordée aux co- 
lonies par l'Angleterre, 1739-1751 ; et par la France, 1717. — 
Introduction de la culture du café à Surinam, 1718 ; à la Martini- 
que, 17'28 ; dans llle de Fiance et dans l'île de Bourbon, vers 



40f PRÉCIS DE L'HISTOIRB MODERNE. 

son testament par le Parlement. La politique du 
Régent, sa ?ie, ses mœurs , toute sa personne. 



1736 ; dans les colonies anglaises de TÂmérique septentrionale^ 
1732. — 1711, Compagnie anglaise e la mer du Sud. 1732, For- 
mation de la province de Géorgie. — Nouvelle importance des 
Antilles françaiseê. 1711, Compagnie française du Hississipi et 
d'Afrique, à laquelle on réunit ceUe des Indes orientales. 1762, 
Les Français acquièrent Tlle de France et llle Bourbon. 1736, 
La Bourdonnais en est nommé gouverneur. 1728-1733, Différends 
entre les Français et les Anglais an snjet des tles neutres, — 
Décadence des colonies orientales des Bollandaie. Prospérité de 
Surinam. — Riches produits de la colonie portugaise du Brésil. 
— 1719-1733. Agrandissement des possessions éinoises dans les 
Antilles. 1734, Fondation d'âne compagnie danoise des Indes 
occidentales. 1731, Commerce de la Suède avec la Chine. —II. 
1739-1766, Premières guerres des métropoles à Toccasion des 
colonies. — 1739, Guerre entre l'Espagne et PAngleterrej à l'oc- 
casion du commerce de contrebande que faisait cette dernière 
puissance avec les colonies espagnoles. Les Anglais prennent 
Porto-Bello, et assiègent Cartbagène. Cette guerre se mêle à 
celle de la succession d'Autriche. 1740, Expédition de l'amiral 
Anson. 1745, Prise de Louisbourg. 1746-4748, Succès des Français 
aux Indes. La Bourdonnais prend Madras aux Anglais; Dupleix 
les repousse de Pondichéry. 1758, Restitution mutuelle des c(»-> 
quêtes, au traité d'Aix-la-Cbapelle. — Nouvelles conquêtes de 
Dupleix. Différends qui subsistent au sujet des limites de PAcadie 
et du Canada, et relativement aux lies neutres, 1754, Assassinat 
de Jumonville, et prise du fort de la Nécessité. 1758, Bataille de 
Québec : mort de Wolf et de Montcalm. Perte du Canada, des An- 
tilles, des possessions dans les Indes orientales. 176i, Par le traité 
de Paris, la France recouvre ses colonies, excepté le Canada et 
ses dépendances, le Sénégal et quelques-unes des Antilles ; elle 
s'engage à ne plus entretenir de troupes au Bengale ; l'Espagne 
cède la Floride à l'Angleterre, et la France dédommage FEspagne 
parla cession de la Louisiane. — 1757-1765, Ccmquêtesde lord 
Clive dans les Indes orientales. Acquisition du Bensale, et fonda- 
tion de l'empire anglais dans les Indes. — III. 1765-1783, Pre- 
mière guerre des colonies contre leurs métropoles. — Étendue^ 
population et richesse des colonies anglaises de l'Amérique sep- 
tentrionale. Leurs constitutions démocratiques. Elles sentent 



PftfiCIS Dl L'HISTOIRE MODERNB. 40S 

étaient un démenti pourlertgnepréeédent. Toutes 
les vieilles bâ^rrières tombent ; le Régent invite les 

moins le besoin de la métropole, depai» qae le Canada n^appar- 
tient plus aux Français, ni la Floride aux Espagnols. Leur assujeto 
itisseraent au monop(rie britaawque. Le gouTernement anglais en- 
treprend d'introduire des taxes dans ces colonies. — 1705, Acte 
du timbre. 1766, Bill détlaratoire, 1757-1770, Impôt sur le thé* 
1773, Insurrection de Boston. Aete ooercitif. 1774, Congrès de 
Ptiiiadelpbie. 1775, Commencement des hostilités* Washington, 
rgénérol en cfaei des armées américaines. 1776, Déclaration d'indé- 
pendance. Établissement du gouvernonent fédératif des ÉlaU" 
■Unis d'Amérique, 1777, Capitulation de Saratoga. — Ambassade 
4e Franklin. 1778, La France s'allie aux Américains ; guerre entre 
la France et 1* Angleterre. La France met dans ses intérêts l'Es- 
pagne et la Hollande. — ilSO, NetUralité armée, L'Angleterre dé- 
clare la guerre à la Hollande.— 1778, Combat d'Ouessant- Les Fran- 
•çais s'emparent de plusieursdes Antilles anglaises et du Sénégal, les 
Anglais de plusieurs des Antilles françaises et iioUandaises, et des 
possessions hollandaises à la Guyane. — 1779-1782, L'Espagne 
l>rend Hinovque et la Fionde occidentale, mais assiège inutile- 
ment Gibraltar. 1782, Victoire de Uodney sur le comte de Grasse, 
dans les Antilles. — 1779-1785, les Anglais s'emparent des pos- 
sessions françaises et hollandaises sur le continent de l'Inde. 
Victoire de Suffren. — 1777-1781, Campagnes peu décisives des 
Anglais et des Américains secourus par les Français. 1781, Capi- 
tulation de Comwalis dans York-Town. (1782, Ministère de Fox 
•en Angleterre.) 1783-4, Traité de VerBailles et de Pari» ; l'indé- 
pendance des États-Unis d'Amérique est reconnue par l'Angle- 
terre ; la France et l'Espagne recouvrent leurs colonies, et gar- 
•dent, la première, le Sénégal et les lies de Tabago, Sainte-Lucie, 
Saint-Pierre et Miquelon ; la seconde, Hinorque et les Florides. 
ta Hollande cède aux Anglais Négapatnam, et leur assure la libre 
navigation dans les mers de l'Inde. — IV. 1759-1780, Fin de 
l'histoire des colonies dans le dix-huitième siècle. — Progrès des 
Anglais dans les Indes orientales, 1767-1769 et 1774-1784, leurs 
guerres contre les sultans de Hysore, Hyder-Halyet Tippoo-Saëb, 
et contre les Marattes. — 1773 ei 1784, Nouvelle organisation de 
la compagnie des Indes orientales, tendant à donner plus d'unité 
A l'admmistration, et à la rendre plus dépendante du gouverne- 
ment anglais. — 1768-1770, Voyages du capitaine Gook, 1786, 
colonie des nègres libres à Sierra-Leone. 1788, Colonie de Sid* 



404 PRÉCIS DE L'HISTOIRE HODERI^E. 

particuliers à donner leur avis sur les affaires, il 
proclame les maximes de Fénelon, il fait imprimer 



ney-GoTe, dans la NouTelle-Galle. -> Colonies espagnoles. — 
Prise de Porto -Bello par les Anglais, 1740, et de la Havane, 
1762. 1764, Acquisition de la Guyane française et de la Louisiane, 
cédées par la France ; et, en 1778, des lies d'Annobonet deFer- 
nand del Po, cédées par le Portugal. — Nouvelle organisation de 
l'Amérique espagnole. 1776, Quatre vice-royautés et huit capi- 
taineries indépendantes. 1748-1784, Relâchement successif du 
système du monopole. 1785, Compagnie des Philippines. 7- Colo* 
niez françaises, 1765, Tentative de colonisation à Cayenne. Pros- 
périté de Saint-Domingue. Poivre importe la culture des épices 
à rile de France, 1770. — Colonies hollandaises, Leur décadence 
depuis le commencement du siècle dans les Indes orientales, de- 
puis la guerre d'Amérique dans les Indes occidentales. — Colo- 
nies portugaises, 1777, Guerre entre le Portugal et l'Espagne, 
qui s'empare de San-Sacramento. Division du Brésil en neuf gou- 
vernements. — 1755-1759, le marquis de Pombal enlève le com- 
merce aux jésuites, et le met entre les mains de plusieurs compa- 
gnies privilégiées. 1755, Émancipation des indigènes du Brésil. — 
Colonies danoises . 1 764, Le commerce des Indes occidentales devient 
libre par la dissolution de la compagnie. 1777, La compagnie des 
Indes orientales cède au gouvernement ses possessions. — Colo- 
nies suédoises. 1784^ Acquisition de Saint-Bartbélemi. — 1763, 
Liberté du commerce russe avec la Chine. 1786, Compagnie russe, 
pour le commerce de pelleterie, dans l'Amérique septentrionale» 



Histoire intérieure des États occidentaux, 17^5-1789. 

Italie. Dans la première moitié du dix-huitième siècle, comme 
dans la première moitié du seizième, les Français, les Espa- 
gnols et les Allemands se disputent l'ItaUe; mais les guerres 
du seizième siècle avaient changé les principaux États italiens en 
provinces de monarchies étrangères; celles du dix-huitième leur 
rendent des souverains nationaux. — Administration bienfaisante 
des princes de la maison de Lorraine, en Toscane. 1765-1790» 
PiERRE-LéopoLD. — 1730, Abdicatiou de VicroR-AMÉDéE II, roi de 
Sardaigne, en faveur de Charles-Emmanuel III. Captivité du vieux 
roi. La maison de Savoie perd £on éclat. Yictor-Am£d£e III. 1775- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE M0DËRI9E. 405 

le Télémaqne à ses frais, il ouvre au public la bi* 
bliothèquL' du roi. Les traitants, qui, sous le der- 



1790, Les Dc«x-Sicil''s repiennent quelque vie sous les princes 
de la maison de Bourbon. Ciiarlks !•', 1734-1759, et Ferdinand IV, 
1779-1824. — Corse. Soulèvement de celte île contre les Génois, 
dans le commencement du dix-huitième siècle. 1753, Les (lénois 
implorent les secours de l'Empereur. 1754, La Corse se déclare 
république indépendante. 17^6, Le roi Théodore. 1737, Les oé 
nois appellent les Français. 1753, Pascal Paoli. 1768, Gênes cède 
la Corse à la France. — Genève. 1768, Intervention de la Franco 
dans les troubles de cette république. 1772, ?Iouveaux troubles. 
Médiation armée des trois puissances voisines. .1789, >ouve)lo 
constitution. — Suisse, Sa neutralité. Troubles intérieurs. 1712- 
19, Guerre des cantons protestants de Berne et Zurich contre 
l'abbé de Saint-Gall, soutenu par les cantons catholiques d'Lri, 
Zug, Scliwitz, Unterwalden- — Espagne. Sa faiblesse, malpré 
rétablissement de la famille royale en Italie. 1724, Abdication 
momentanée de Philippe IV en faveur de Louis !•'. 1746-1759, 
Ferdinand VI, — 1759-1788, Charles III passe du trône de Naplcs 
à celui d'Espagne. Liaisons étroites avec la France. Ministère 
d'Aranda, de Campomanès, etc. — Portugal. Langueur de ce 
royaume sous Jean V, 1706-1750. — 1750-1777, Joseph !•'. Ré- 
forme universelle et violente du marquis de Pombal. Abaissement 
de la noblesse. 1759, Expulsion des Jésuites. La révolution opérée 
par F*ombal laisse peu de traces. 1777-1788, Pierre et Marie. — 
Angleterre. Attachement de la nation pour la maison de Hanovroi 
Tentative du Prétendant. Accroissement de l'influence de la cou- 
ronne dans le Parlement. Développement immense de l'industrie 
et du commerce intérieur et extérieur. Système des emprunts- 
Accroii^sement effrayant de la dette. — 1714-1727. Gforge I*'. — 
1727-1760, George II. — 1760. Georgb III. —1721-1742, Minis- 
tère de Robert Waipole. 1756-1761, Ministère de William Pitt 
(lord Chaiham). Rivalité de Fox et du second Pitt, qui commence 
son ministère en 1785. — Empire. Bouleversement momentanc*, 
à l'occusionde la succession d'Autriche. La conquête de la Silésie, 
en rendant irréconciliables la Prusse et l'Autriche, rompt pour 
jamais l'unité de l'Empire. Tandis que le lien politique se relâche, 
une sorte de lien moral se forme pour TAIlemagne par le déve- 
loppement d'une langue, d'une littérature, d'une philosophie com- 
munes, 1711-1740. Cbawxs VI. — ^ 1742-1745, Charles VU. — 

23. 



466 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

nier règne, se sont engraissés des maux de ]a 
Erance, sont jugés par une chambre ardente, ran- 



1745-1765, François !«' et Marib-Th£rè8b. ~ 1765-1790 Joseph H. 
Douceur du gouvernement de Mariè-Thérèsc dans ses États héré- 
ditaires. Innovation de Joseph II. 1787, Soulèvement des Pays- 
Ras autrichiens. — Prusse, Elle double dans ce siècle d'étendue 
et de population. Force et unité du gouvernement. Trésor. Orga- 
nisation toute militaire. — 1715-1740. Frédéric-Guillaume I*^ — 
1740-1786, Fréo£ric II, dit le Grand. — 1786, Frédéric-Gub.- 
LAUME IL ~ Bavière. 1711, Extinction de la branche cadette de 
la maison de Wittelsbach, par la mort de l*électeur Haximilien- 
Joseph. La succession doit revenir à Télecteur palatin. Préten- 
tions de l'empereur Joseph II et de Marie-Thérèse ; de rélectrice 
douairière de Saxe, et des ducs de Hecklembourg. 1778, Accord 
de la cour de Vienne avec l'électeur palatin. Le roi de Prusse 
soutient les réclamations du duc de Deux-Ponts, héritier de l'élec- 
teur palatin, et envahit la Bohême et la Silésie autrichienne. In- 
tervention de la France et de la Russie. 1779, La succession de 
Bavière est assurée à l'électeur palatin, qui dédommage les autres 
prétendants. — : Hollande. Elle s'affaiblit par sa longue dépen-< 
dance de l'Angleterre. Formation du parti anti-anglais. 1747-1751, 
nétablissement du stathoudérat en faveur de Goulaume IY, de la 
l)ranche cadette de Nassau-Orange. 1751-1795, GuuukuiiE Y. — 
1781-1785, Démêlés des Hollandais avec Joseph IL — 1783-1788, 
Soulèvement contre le stathouder. Intervention des cours de fier* 
lin et de Versailles. Une armée prussienne fait prévaloir le stat« 
bouder. La Hollande renonce à Talliance de la France pour ceUe 
•de la Prusse et de l'Angleterre. 



Affaires générales da Nord et de TOrienU — RévolutioBS de 
la Russie et de la Pologne. 

L'impulsion donnée à la Russie par Pierre-/e-6rami dure jus- 
qu'à l'avènement de Gatherine-Ja-éronde, quoique ralentie pen- 
dant la période où les étrangers sont exclus du gouvernement 
(1741-1762). L'avènement de Catherine est une ère nouvelle pour 
la Russie. — Le développement de cette puissance est favorisé par 
la situation de ses voisins. Cependant la Suède est sauvée par 
une révolution intérieure; la Turquie, par la jalousie des Étati 



•N 



PAÉCI& DB L'DISTOIRI HODBIIRE. 407 

çonnës, condamnés à tort et à travers ; eette ter^- 
reur contre les fiDancier& ne fait qu'ajouter à la 



européens. La Russie, en se mettant à la fête <fane opposition 
contre la toute-puissance maritime de 4'Ângleterre, se rend inca» 
poble d'exécater ses projets sur la Turquie. — Elle est plus heo* 
reuse du côté de la Pologne. La vigueur du caractère polonais 
a'est en partie énervéesous Auguste il et Auguste III ; la Pologne 
reçoit UD prince de la Russie, est abandonnée de la France, se- 
courue sans succès par la Turquie» et condamnée à garder sa 
«onatitution anarchique. Ceux qui étaient intéressés à son exis- 
tence, la voyant perdue sans ressources» partagent avec la Russie» 
Ils acquièrent quelques provinces; mais ils introduisent les Russes 
jusqu'aux frontières de TÂllemagne. -* 1725-17^7» Gatherinb I^*, 
veuve do Pierre-/«-Gram;{. Ministère de Menzikoif. — 1727-1730, 
Pierre II» petit-ûls de Pierre- fe-Gran^, par son fils Alexis. Men- 
zikoff renversé par Dolgorouki. — 1730-1740, Ahne Iwanowna, 
nièce de Pierre-/«-Gram/» veuve du duc de Gourlande. Crédit de 
Biren» de Munich et d'autres étrangers. La Russie étend de nou' 
veau son influence au dehors. — 1733, Affaires de Pologne. 1737, 
Biren» duc de Gourlande. 1736, Les Russes s*allient avec Thnmas- 
KouU-Khan contre les Turcs» dans le but de reprendre Azow et 
de se rouvrir la mer Noire. 1737» L'Empereur s'allie aux Russes, 
Ceux-ci, sous Munich» prennent Azow, envahissent la Grimée, 
gagnent la bataille de Ghoczim et s'emparent de la Moldavie; mais 
les Turcs chassent les Impériaux de la Yalachie et de la Servie, 
et assiègent Belgrade. 1739» Paix de Belgrade; l'Autriche ne 
conserve que Temeswar de toutes les conquêtes que lui avait 
assurées la paix de Passarowitz ; la Russie rend aussi les siennes 
et renonce à la na\igation de la mer Noire. 1740-1741 » Iwan TI, 
arrière-neveu de Pierre^Ze-Grancf» fils d'Anne de Mecklembourg, 
sous la régence de Uiren» puis sous celle de sa mère. 1741» la 
Suède déclare la guerre à la Russie. ^ 1741-1762» Elisabeth» 
deuxième fille de Pierre-*^-Gran(i» renverse le jeune Iwan. Ex- 
pulsion des étrangers. 1741-1743» les Suédois battus près de Ville- 
manstrand» et forcés d'abandonner la Finlande. Paix d'Abo: une 
partie de la Finlande reste aux Russes. 1757-1762» Les Russes 
entrent dans la coalition européenne contre le roi de Prusse. — 
17U2, PiBRBB Ul» petit-fils de Pierre-/e-Graiu2» par sa mère, Anne 
Petronvna» fils du duc de Holstein-Gottorp. Il s'allie avec la Prusse» 
et se prépare à attaquer le Danemark» de concert avec Frédéric* 



408 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

popularité du prince. Cependant il ne suffit pas de 
les condamner, il faut les remplacer par d'autres 
moyens, faire face à cette dette de trois milliards 
que laisse Louis XIV. Alors une grande chose est 

4762-1796, Catherine détrône Pierre HI. Situation de la Pologne 
sous Auguste III (1754-1763). 1764, Stanislas Poniatowsii, éleTé 
au trône de Pologne par Tinfluence de la Russie. 1768, Les dissi- 
dents rétablis dans leurs droits. Confédération de Bar. — La 
Porte se déclare contre la Russie. 1769-1770, Les Russes envahis- 
sent la Moldavie et la Yalachie. Victoires du Prutli et du Kagul. 
La flotte russe pénètre dans la Méditerranée, soulève la Morée et 
hMe la flotte turque dans TArcbipel. 1771, Dolgorouki envahit 
la Crimée. Intervention de TAutricbe. 1774, Les Turcs bloqués 
par Romanzow. Paix de Kaynqrdgi, Les Tarlares de Crimée sont 
reconnus indépendants; la Russie rend ses conquêtes, excepté 
Azow et quel(}ues places sur la mer Noire, et obtient la naviga- 
tion libre dans les mers de la Turquie ; l'Autriche obtient la Bu- 
kowine. — 1773. Premier démembrement de la Pologne. La Rus- 
sie, l'Autriche et la Prusse s'emparent des provinces iimitbrophes. 
— 1780, Neuiraltté armée. La Russie, à la tête des puissances 
du Nord, fait respecter son pavillon de l'Angleterre et de la 
France. — 1775, Réduction des Cosaques Zaporoques. — 178^,. 
La Russie réunit la Crimée à son empire, du consentement de la 
Porte. 1787-1791, Guerre des Turcs contre les Russes. L'empe- 
reur Joseph II se déclare pour la Russie ; le roi de Suède, Gasr 
tavelll, pour la Porte. Ce dernier prince, attaqué par les Danois, 
alliés de la Russie, conclut la paix avec l'impératrice à Werela, 
1790. Brillantes victoires des Russes sur les Turcs. 1791, Paix de 
Szlsiowa entre les Autrichiens et la Porte ; Paix de Yassi entre 
les Russes et la Porte : Joseph II rend ses conquêtes; mais le 
Dniester devient frontière des empires de Russie et de Turquie. 
^1788-1791, Nouvelle constitution de Pologne. 1793, Second 
démembrement. — 1795, Partage définitif de la Pologne entre 
la Russie. l'Autriche et la Prusse. La Courlande se soumet à la 
Rus-ie (Révolution de ce duché). 1737, Extinction de la maison 
de Kettler, et avènement de Biben, 1759. Charles de Saxb, fils 
d'Auguste III, roi de Pologne. 1762, Rétablissement de Biren. 
Son fils Pierre, après vingt-cinq ans de règne, abdique en faveur 
de l'impératrice de Russie.— 1796, Mort de Gatherine-{a-(?rait</e. 
Sa brillante administration. Législation. Écoles, fondation de 



PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 400 

tentée; un banquier écossais, nommé Law, disci- 
ple, à ce qu'il dit, de Locke et de Newton, vient 
faire en France la première épreuve des ressources 
du crédit. 11 ouvre une banque, substitue les bil- 
lets à l'argent, hypothèque ses billets sur Tentre- 



Cherson, 1778, et d'Odessa, 1796. Manufactures. Commerce de 
caravanes avec la Perse et la Chine. Essor du commerce de la 
mer Noire. Entreprise d'un grand canal entre la Baltique et la 
Caspienne. Voyages de découvertes, etc. 

Suéde et Danemark. — Turquie. 

Suède. 1719, 1720, 1751, Ulriqde-Éléonore, sœur de Charles XII 
(au préjudice du duc de Holstein-Goltorp, ills d'une sœur aînée 
de ce prince), et FrjSdéric I*' de Hesse-Cassel. Le gouvernement, 
monarchique de nom, devint aristocratique. Faiblesse du gouver- 
ncment. Les deux partis de la guerre et de la paix, de la France 
et de la Russie, des Chapeaux et des Bonnets, — 1745, pour 
condition de la paix d'Abo, la Russie t'ait désigner à la succession 
de Suède Adolphe-Frédéric de Holstein-Gottorp, évéque de Lubeck 
(oncle du nouveau grand-duc de Russie), de préférence au prince 
royal de Danemark, dont l'élection eût renouvelé Tancienne union 
des trois royaumes du Nord. — 1751-1771, Adglphe-Frédkric II. 
Nouvel affaiblissement du pouvoir royal. — 1771, Gustave 111' 
Caractère de ce prince. 1772, Rétablissement de l'autorité royale. 
La nouvelle constitution maintient tous les droits des États ; mais 
le sénat n'est plus que le conseil du roi. Vigueur du gouverne- 
ment. La Suède, soustraite à l'influence de la Russie, reprend son 
ancien système d'alliance avec la France et la Turquie. 1792, 
Assassinat de Gustave III. — Danemark. Calme et bonheur au- 
dedans. Les révolutions du palais ne troublent point la nation. 
— Funeste rivalité de la branche régnante avec la branche do 
Holstein-Gottorp. — 1730, Mort de Frédéric IV. — 1730-1746, 
Cbristierm VI. 1740, Acquisition du Sleswic. — 1746-1766, Fré- 
déric V. 1762, Guerre imminente avec la Russie. 1767, Arrange- 
ment relatif au Sleswic et au Holstein. — 1766, Chbistierx VII. 
Chute et exécution de Struensée. 1784-1808, Régence du prince 
royal, depuis Frédéric VI. — Turquie. Elle n'a plus à craindre 



IfO PRfiCIS DE L'HISTOIRE MODBRlffEL 

prise immense de la perception des impôts àa 
royaume, sur les richesses coloniales d'un monde 
inconnu. Il crée la compagnie du Musissipi. L'on 
voit, pour la première fois, les hommes repousser 
Tor ; la valeur des billets croit d'heure en heure. 
On s'étouffe dans la rue Quincampoix, aux portes 
des bureaux où l'on échange pour du papier ce 
métal incommode. Le Régent devient un des di- 
recteurs de Tentreprise, et se fait banquier. Cepen- 
dant la confiance s'ébranle, cette religion du papier 
a ses incrédules : il tombe rapidement. Malheur 
aux derniers possesseurs ; d'étranges bouleverse- 
ments s'opèrent, le riche devient pauvre, le pauvre 
riche. La fortune, qui jusque-là tenait au sol et 
s'immobilisait dans les familles, s'est, pour la pre- 
mière fois, volatilisée; elle suivra désormais les be- 
soins du commerce et de l'industrie. Un mouve- 
ment analogue a lieu par toute l'Europe ; les esprits 
sont, pour ainsi dire, détachés de la glèbe. Law, 
s'enfuyant au milieu des malédictions, a du moins 
laissé ce bienfait (1717-1721). 

l'Empire. Elle oppose à la Russie une résistance inattendue ; ce- 
pendant la perte de la Grimée et l'établissement de la Russie sur 
la mer Moire ouvrent la Turquie à toutes les attaques de sou 
ennemi. — 1703-1754, âchmet III, Mahmoud I". Guerre contre 
la Perse. 1721-1727, Les Turcs regagnent vers l'Orient ce qu'ils 
viennent de perdre du côté de l'Occident. 173<K-f736, Thamas- 
Kouli-Ehan les dépouille de leurs conquêtes. H.iis ils reprennent 
à l'Empereur les provinces qu'ils lui ont cédées par le traité de 
Passarowitz. 1743-1746. I^ouvelle guerre désavantageuse contre 
Thamas-Kouli-Khan. 1754-1789, Othman III, Hostahu UL, 
Hamed. Guerres malheureuses contre la Russie. 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 411 

Le Régent, dans sa facilité pour les idées nou- 
velles, dans sa curiosité scientifique, dans ses 
mœurs effrénées, est un des types du dix-huitième 
siècle. Il impose la Bulle par égard pour le Pape, 
mais n'en est pas moins impie. Ses roués sont des 
nobles ; mais son homme, son ministre, le vrai 
roi de la France, est ce drôle de cardinal Dubois, 
fils d'un apothicaire de Brives-la-6aillarde. Le Ré- 
gent est naturellement uni avec TAngleterre, qui, 
1S0US la maison de Hanovre, représente aussi le 
principe moderne, comme en Allemagne la jeune 
royauté de Prusse, dans le nord la Russie créée par 
Pierre-le-Grand. L*ennemi commun est l'Espagne, 
^ux dépens de laquelle s'est faite la paix d'Utrecht. 
L'Espagne et la France, d'autant plus ennemies 
•qu'elles sont parentes, se regardent d'un œil hos- 
tile. Le ministre espagnol, l'intrigant Alberoni 
entreprend de relever le vieux principe par toute 
TEurope. Il veut rendre 5 l'Espagne tout ce qu'elle 
a perdu, et donner la régence de France à Phi- 
lippe V; il veut rétablir le prétendant en Angle- 
terre. Pour cela Alberoni compte louer la meilleure 
épée du temps, prendre à sa solde le Suédois 
Charles XII ; ce roi aventurier sera payé par l'Es- 
pagne, comme Gustave-Adolphe le fut par la 
France. Cet immense projet manqua partout : 
Charles XII fut tué, le Prétendant échoua, l'ambas- 
sadeur espagnol en France fut pris en flagrant délit 
de conspiration avec la duchesse du Maine, femme 



412 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

d'un fils légitimé de Louis XIV. La petite et spiri- 
tuelle princesse avait cru, de son académie de 
Sceaux, changer la face de TEurope. Les mémoires 
de la Fronde qui venaient de paraître lui avaient 
donné de Témulation. Le Régent et Dubois, qui 
n'avaient ni haine ni amitié, trouvèrent cela si ri- 
dicule qu'ils ne punirent personne, sauf quelques 
pauvres gentilshommes bretons qui s'étaient mis 
en avant (1718). La France, l'Angleterre, la Hol- 
lande et l'Empereur, unis contre Alberoni, forment 
la Quadruple alliance. Cependant, en 1720, l'Es- 
pagne obtient pour consolation la Toscane, Parme 
et Plaisance ; el l'Empereur, en lui donnant l'in- 
vestiture de ces États, force le duc de Savoie de 
prendre la Sardaigne en échange de la Sicile. 
L'Europe était obstinée à la paix, et Ton s'arran- 
geait à tout prix. 

Le dur et maladroit ministère du duc de Bour- 
bon, qui gouverna après la mort du Régent (1723- 
1726), fut bientfit remplacé par celui du prudent 
et circonspect Fleury, ex-précepteur du jeune roi, 
qui, sans bruit, s'empara du roi et du royaume 
(1726-1745). Louis XV, qui, jusqu'à sept ans, mar- 
chait à la lisière, qui,* jusqu'à douze, porta un 
corps de baleine, devait être mené toute sa vie. 
Sous le gouvernement économe et timide du vieux 
prêtre, la France ne fut troublée que par l'affaire 
de la Bulle, les convulsions du jansénisme, et les 
réclamations des parlements. La France, endormie 



PRÉCIS DE L'HISTOIUË MODERNE. 415 

SOUS Fleury, était unie à l'Angleterre endormie 
sous Walpole ; union inégale, où la France n'avait 
l'avantage en aucun sens. L'Angleterre était alors 
Tadmiration des Français ; ils allaient étudier au- 
près des libres penseurs de la Grande-Bretagne, 
comme autrefois les philosophes grecs auprès des 
prêtres égyptiens. Voltaire y allait chercher quatre 
mots de Lock, de Newton, et sa tragédie deBrutus 
(1730). Le président de Montesquieu, devenu plus 
circonspect, après le brillant scandale des Lettres 
Persanes (publiées en 4721), prenait en Angle- 
terre le type qu'il devait proposer à l'imitation de 
tous les peuples. Personne ne songeait à F Allema- 
gne, où Leibhitz était mort, ni à l'Italie, où vivait 
Vico. 

D y avait tant de causes de guerre au milieu de 
ce grand calme, qu'une étincelle partie du Nord 
mit TEurope en flamme. 

Sous le duc de Bourbon, une intrigue de cour 
avait par hasard marié le roi de France à la ûUe 
d'un prince sans État, Stanislas Leczinski, ce pala- 
tin que Charles XII avait fait un instant roi de 
Pologne, et qui s'était retiré en France. A la mort 
d'Auguste II (1733), le parti de Stanislas se réveilla, 
en opposition à celui d'Auguste III, électeur de 
Saxe, fils du feu roi. Stanislas réunit jusqu^à 
soixante mille suffrages. Yillars et les vieux géné- 
raux poussaient à la guerre ; ils prétendaient qu'on 
ne pouvait se dispenser de soutenir le beau-père 



414 PRiCZS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

du roi de France. Flcury se laissa forcer la main. 
Il en fit trop peu pour réussir, assez pour compro- 
mettre le nom français. U envoya trois millions et 
quinze cents hommes ccmtre cinquante mille 
Russes. Un Français, qui se trouvait par hasard à 
l'arrivée de nos troupes, le comte de Plélo, ambas- 
sadeur en Danemark, rougit pour la France, se 
mit à leur tête et se fit tuer. 

L'Espagne s'était déclarée pour Stanislas contre 
rAutriche, qui soutenait Auguste. Cette guerre 
lointaine de Pologne était pour elle un prétexte 
pour recouvrer ses possessions d'Italie; elle y 
réussit en partie par le secours de la France. Pen- 
dant que Villars envahissait le Milanais, les Espa- 
' gnols reprenaient les deux Siciles, et y établissaient 
l'infant D. Carlos (1734-5). Ils gardèrent cette con- 
quête au traité de Vienne (1758). Stanislas en 
dédommagement du trône^de Pologne, reçut la Lor- 
raine, qui, à sa mort, dut passer à la France; le duc 
de Lorraine François, gendre de l'Empereur, époux 
de la fameuse Marie-Thérèse, eut en échange la 
Toscane, comme fief de l'Empire. Le dernier des 
Médicis étant mort sans postérité, Fleury s'em- 
pressa de traiter pour assurer les Deux-Siciles aux 
Bourbons d'Espagne, malgré la jalousie des Anglais. 
Ajoutez que dix mille Russes étaient parvenus jus- 
qu'au Rhin. On s'aperçut, pour la première fois, 
que cette Asie européenne pouvait, par-dessus l'Al- 
lemagne, étendre ses longs bras jusqu'à la France. 



PRteiS BI L'HISTOIRE MODEENB. 415 

Ainsi, la France, décrépite avec Fleury et Villars, 
sous un ministre octogénaire et un général octo- 
génaire, avait pourtant gagné la Lorraine. L'Es- 
pagne, renouvelée par la mé^son de Bourbon, avait 
gagné deux royaumes sur rAutrtche. Celle-ci, 
encore sous la maison de Charles-Quint, représen- 
tait le vieux principe européen, destiné à périr 
pour faire place au principe moderne. L'empereur 
Charles YI, inquiet comme Charles II d'Espagne en 
1700, avait, au prix des plus grands sacrifices, 
essayé de faire garantir ses Etats à sa fille Marie- 
Thérèse, épouse du duc de Lorraine, devenu due 
de Toscane. 

En face de la "vieille Autriche, s'élevait la jeune 
Prusse, État allemand, slave, français, au milieu 
de TAllemagne ; aucun n'avait reçu plus de réfu- 
giés après la révocation de l'édit de Nantes. La 
Prusse était destinée à renouTcIer Tancienne oppo* 
sition saxonne contre les empereurs. Cet état 
pauvre et sans barrière naturelle, qui n'opposait 
& Tennemi ni les canaux de la Hollande ni les 
montagnes de la Savoie, n'en a pas moins crû et 
grandi, pure création de la politique, de la guerre, 
c'est-à-dire de la volonté, de la liberté humaine 
triomphant de la nature. Le premier roi, Guil- 
laume, dur et brutal soldat, avait passé trente ans 
à amasser de l'argent et à discipliner ses troupes 
à coups de canne; ce fondateur de la Prusse con- 
nut rÉtat comme un régiment. IL craignait que 



416 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

son fils ne continuât pas sur le même plan ; et il 
eut la tentation de lui faire couper la tète comme 
fit le czar Pierre pour son fils Alexis. Ce fils, 
qui fut Frédéric II, plaisait peu à un père qui n'es- 
timait que la taille et la force, qui faisait enlever 
partout des hommes de six pieds pour composer 
des régiments de géants. Le jeune Frédéric était 
petit, avec de grosses épaules, un gros œil dur et 
perçant, quelque chose de bizarre. C'était un bel 
esprit, un musicien, un philosophe avec des goâts 
immoraux et ridicules; grand faiseur de petits 
vers français, il ne savait pas le latin, et mépri- 
sait l'allemand ; pur logicien qui ne pouvait saisir 
ni la beauté de l'art antique, ni la profondeur de 
la science moderne. Il avait pourtant une chose, 
par quoi il a mérité d'être appelé le Grand : il vou- 
lait. Il voulut être brave; il voulut faire de sa Prusse 
l'un des premiers Ëtats de TEurope; il voulut être 
législateur ; il voulut que ses déserts de Prusse 
se peuplassent. Il vint à bout de tout. Il fut Tun des 
fondateurs de l'art militaire, entre Turenne et 
Napoléon. Quand celui-ci entra à Berlin, il ne vou- 
lut voir que le tombeau de Frédéric, prit pour lui 
son épée, et dit : a Ceci est à moi. id 

La Prusse, État nouveau, qui devait ses plus in- 
dustrieux citoyens à la révocation de Tédit de 
Nantes, devait tôt ou tard devenir le centre du phi- 
losophisme moderne. Frédéric II comprit ce rôle; 
il se déclara, en poésie, en philosophie, disciple 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 417 

de Voltaire ; c'était faire sa cour à l'opinion : les 
goûts futiles de Frédéric servirent en cela ses pro- 
jets les plus sérieux. L'Empereur Julien avait été 
le singe de Marc-Aurèle, Frédéric fut celui de 
Julien. D'abord, en Thonneur des Ântonius que 
Voltaire lui proposait pour modèle, il écrit un livre 
sentimental et vertueux contre Machiavel. Il ne 
régnait pas encore. Voltaire, dans son naïf enthou- 
siasme, revoit les épreuves, exalte le royal auteur, 
et promet au monde un Titus. A son avènement, 
Frédéric voulut faire détruire l'édition. 

La môme année, l'empereur Charles VI meurt, 
et Frédéric devient roi (1740). Tous les États qui 
ont garanti sa succession à sa fille Marie-Thérèse 
prennent les armes contre elle. Le moment semble 
-venu de dépecer le grand corps de TAutriche; 
tous accourent à cette curée. Les droits les plus 
surannés sont ravivés. L'Espagne réclame la Bo- 
hême et la Hongrie, le roi de Sardaigne le Milanais, 
Frédéric la Silésie; la France ne demande rien, 
sinon Tempire même pour l'électeur de Bavière, 
client de nos rois depuis plus d'un demi-siècle. 
L'électeur, élu empereur sans difficulté, est 
nommé en même temps généralissime du roi de 
France. 

Les frères Belle-Isle, pelifs-fils de Fouquet, 
remuent la France de leurs projets chimériques. 
Fleury fait pour la seconde fois la guerre malgré 
, lui, et, comme la première, il la fait manquer. . 



448 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

L'armée française, mal payée» mal nourrie, se dis- 
perse après de faciles succès partout où elle peut 
viyre. Elle laisse Vienne de oMé et s'enfcmce en 
Bohème. D'autre part, Frédéric, vainqueur à 
Molwilz, met la main sur la Silésîe (1741). 

Marie-Thérèse était seule ; sa cause semblait per- 
due. Enceinte alors, elle croyait « qu'il ne lui res- 
terait pas une ville pour y faire ses couches. • 
Mais l'Angleterre et la Hollande ne pouvaient voir 
de sang-froid le triomphe de la France* Le paci- 
fique Walpole tombe, des subsides sont donnés à 
Marie-Thérèse, une escadre anglaise force le roi de 
Naples à la neutralité. Le roi de Prusse, qui a ce 
qu'il veut, fait la paix. Les Français se morfondent 
en Bohème, perdent Prague et reviennent à grand'- 
peine à travers les neiges. Bdle-lsle en fut quitte 
pour se comparer à Xénophon (1742). 

Les Anglais, descendus sur le continent, se met- 
tent à Dettingen entre les mains de l'armée fran- 
çaise qui les lâche et se laisse battre (1743). Voilà 
nos troupes rejetées en deçà du Rhin, et noh^e pau- 
vre empereur de Bavière abandonné à la vengeance 
de l'Autriche. 

Ce n'était pas là le compte du roi de Prusse. Ma- 
rie-Thérèse redevenue si forte, n'aurait pas man- 
qué de lui reprendre la Silésie. 11 se met du côté 
de la France et de la Bavière, revient à la charge, 
entre en Bohème, s'assure de la Silésie par trois 
victoires, envahit la Saxe, et force Tlmpératrice et 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODEREE. 41# 

les Saxons de signer le traité de Dresde. Lo Bava- 
rois étant mort, TAutrichicnne avait fait son époax 
ennpereur (François 1*', 1745). 

Cependant les Français avaient l'avantage en 
Italie. Secondés par les Espagnols, le roi de Naples 
et les Génois, ils établissent l'infant don Philippe 
dans les duchés de Milan et de Parme. Aux Pays- 
Bas, sous le maréchal de Saxe, ils gagnent les ba- 
tailles de Fontenoi (1745) et de Raucoux (1746). 
La première, tant célébrée, était perdue sans re- 
mède, si rirlandais Lally, inspiré par sa haine 
contre les Anglais, n'eût proposé de rompre leur 
colonne avec quatre pièces de canon* Un courti- 
san adroit, le duc de Richelieu, s'appropria Tidée 
et la gloire du succès. L'Irlandais entra le premier 
dans la colonne anglaise, Tépée à la main. La 
même année, la France lançait sur l'Angleterre 
son plus formidable ennemi, le Prétendant. Les 
Highlanders de TÉcosse l'accueillirent, fondirent 
des montagnes avec un irrésistible élan, enlevant 
les canons à la course, et démolissant les esca- 
drons à coups de poignards. Il eût fallu que ces 
succès fussent soutenus par la France. Notre ma- 
rine était réduite à rien. Lally obtint quelques 
vaisseaux ; mais les Anglais gardaient la mer, ils 
empochèrent les Écossais de recevoir aucun se- 
cours. Us avaient sur les Écossais l'avantage du 
nombre, de la richesse, une bonne cavalerie, une 
bonne artillerie. Us vainquirent à CuIloden(1745-6). 



420 PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

Les Espagnols se retirent de Fltalie. Les Fran- 
çais en sont chassés. Ils avancent dans les Pays- 
Bas. L'Angleterre craint pour la Hollande et y ré- 
tablit le stathoudérat. Les succès de la France 
contre la Hollande servirent du moins à décider 
la paix. Elle avait perdu sa marine, ses colonies; 
les Russes paraissaient pour k seconde fois sur le 
Rhin. La paix d'Aix-la-Chapelle rendit à la France 
ses colonies, assura la Silésie à la Prusse, Parrae 
et Plaisance aux Bourbons d'Espagne. Contre toute 
espérance, l'Autriche subsista (1748). 

La France avait fait une dure expérience de sa 
faiblesse, mais elle n'en pouvait profiter. Au gou- 
vernement du vieux prêtre avait succédé celui des 
maîtresses. Mlle Poisson, marquise de Pompadour, 
régna vingt années. Née bourgeoise, eUe eut quel- 
ques velléités de patriotisme. Sa créature, le con- 
trôleur Machaut, voulait imposer le clergé ; d'Ar- 
genson organisait l'administration de la guerre 
avec le talent et la sévérité de Louvois. Au milieu 
de la petite guerre du Parlement et du clergé, le 
philosophisme gagnait. A la cour même, il avait 
des partisans ; le roi, tout ennemi qu il était des 
idées nouvelles, avait sa petite imprimerie, et im- 
primait lui-même les théories économiques de son 
médecin, Quesnay, qui proposait un impôt unique, 
portant sur ia terre ; la noblesse et le clergé, qui 
étaient les principaux propriétaires du sol, eus- 
sent enfin contribué. Tous ces projets aboutissaient 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 421 

en vaines conversations ; les vieilles corporations 
résistaient; la royauté, caressée par les philoso- 
phes qui auraient voulu l'armer contre le clergé, 
éprouvait un vague effroi à l'aspect de leur pro- 
grès. Voltaire préparait une histoire générale anti- 
chrétienne (Essai sur les mœurs, 1756). Peu à 
peu la philosophie nouvelle sortait de celte forme 
polémique à laquelle Voltaire la réduisait. Dès 

1748, le président de Montesquieu, fondateur de 
TAcadémie des Sciences naturelles à Bordeaux, 
donna, sous forme, il est vrai, décousue et timide, 
une théorie matérialiste de la législation, déduite 
de l'influence des climats ; telle est du moins l'idée 
dominante de l'Esprit des lois, ce livre si ingé- 
nieux, si brillant, quelquefois si profond. En 

1749, apparut la colossale Histoire Naturelle du 
comte de Buffon; en 1751, les premiers volumes 
de V Encyclopédie, monument gigantesque où de- 
vait entrer tout le dix-huitième siècle, polémique 
et dogmatique, économie et mathématique, irreli- 
gion et philanthropie, athéisme et panthéisme, 
d'Alembert et Diderot. Le tout fut dit par Condillac 
en un mot, qui contient le siècle : Traité des Sen- 
sations, 1754. Cependant la guerre religieuse était 
continuée par Voltaire, qui venait de se poster en 
observation au point central de TÉurope, entre la 
France, la Suisse et TAUemagne, aux portes de 
Genève, au chef-lieu des anciens Vaudois, d'Ar- 
naldo de Brescia et de Zwingle et de Calvin. 

24 



ItS PntCIS DE L'IISTOIRE MODERNE. 

C'était Tapogèe de la puissance de Frédéric 
Depuis sa conquête de Silésie, il avait perdu tout 
ménagement. Sans son étrai^ cour de Postdam, 
ce bel esprit guerrier se moquait de Dieu, des phi- 
losophes et des souverains, ses confrères ; il avait 
maltraité Yoltaire, le principal organe d^^, l'opi- 
nion ; il désokit de ses épigrammes les rpis et les 
reines ; il ne croyait ni à la beauté de Mme de 
Pompadour, ni au génie poétique de Tabbé Bcmis, 
principal ministre de France. L'occasion parut fa- 
vorable à rimpératrice poui* recouvrer la Siiésie ; 
elle ameuta l'Europe, les reines surtout ; elle en- 
traîna celle de Pologne et l'Impératrice de Russie ; 
elle fit sa cour à la maîtresse de Louis XY. La 
monstrueuse alliance de la France avec cette 
vieille Autriche contre un souverain qui mainte- 
nait. Féquilibne de rAllemagne réunit contre lui 
toute TEurope. L'Angleterre seule l'aida et lui 
donna des subsides. Elle était gouvernée alors 
par un avocat goutteux, le fameux William Pitt, 
depuis Lord Ghatam, qui s'éleva à force d'élo- 
quence, à force de haine contre les Français. L'Aoh 
glelerre voulait deux choses : le maintien de l'é- 
quilibre européen, et la ruine des colonies fran- 
çaises et espagnoles. Ses grie& étaient graves : les 
Espagnols avaient maltraité ses contrebandiers, et 
les Français voulaient Tempêcher, au Canada, de 
Mtir sur leur territoire. Aux Indes, La Bourdon- 
naie, et son successeur Dupleix, menaçairat de 



PRÉCIS BE L'HISTOIRE VODERME. 423 

fonder une grande puissance, en face de la puis- 
sance anglaise. Les Anglais, pour déclaration de 
guerre, nous confisquèrent trois cents navires 
(1 756). 

Ce fut une merveille dans cette guerre, de voir 
rimperceptibte Prusse, entre les masses de l'Au- 
triche, de la France et de la Russie, courir de Tune 
à l'autre et faire face de tous côtés. C'est la se- 
conde époque de Tart militaire. Les inqptes adver- 
saires de Frédéric crurent qu'il devait tous ses 
succès à la précision des manœuvres des soldats 
prussiens, à leur habileté à faire l'exercice et à 
tirer cinq coups par minute. Frédéric avait cer- 
tainement perfectionné la machine-soldat. Cela 
pouvait s'imiter : le czar Pierre 111 et le comte de 
Saint-Germain formèrent des automates guerriers 
à coups de Mton. Ce qu'on n'imila pas, c'est la 
célérité de ses manœuvres, Theureuse disposition 
de ses marches, qui lui donnait une grande faci- 
lité de mouvoir, de concentrer des masses rapi- 
des, de les porter au défaut de l'armée ennemie. 

Dans cette chasse terrible que les grandes et 
grosses armées des alliés faisaient à Tagile Prus* 
sien, on ne peut s'empêcher de remarquer l'amu- 
sante circonspection des tacticiens autrichiens, et 
là fatuité étourdie des grands seigneurs qui con- 
duisaient les armées de France. Le Fabius de l'An* 
triche, le sage et pesant Daun, se bornait à une 
guerre de position; il ne trouvait pas de camps 



424 PRECIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 

assez forts, de montagnes assez inaccessibles; 
Frédéric battait toujours ces armées paralytiques. 
D'abord, il se débarrassa des Saxons. Il ne leur 
fit pas de mal, il les désarma seulement. Puis il 
frappa un coup en Bohême. Repoussé, délaissé de 
l'armée anglaise qui convient à Closter-Seven de 
ne plus se battre, menacé par les Russes vain- 
queurs à J(Bgerndorf,'il passe en Saxe, et y trouve 
les Français et les Impériaux combinés. Quatre ar- 
mées entouraient la Prusse. Il se croyait perdu, il 
voulait se tuer ; il récrivit à sa sœur et à d'Ar- 
gens. Il n'avait peur que d'une chose, c est que, 
lui mort, le grand distributeur de la gloire, Vol- 
taire, ne poursuivît son nom ; il lui écrivit une 
épitre pour le désarmer : ainsi Julien, blessé à 
mort, tira de sa robe et débita un discours qu'il 
avait composé pour cette circonstance. « Pour 
moi, disait Frédéric, 



Pour moi, menacé du naufrage. 
Je dois, en affrontant l'orage. 
Penser, vivre et mourir en roi. 



L'épître faite, il battit Tennemi. Le prince de 
Soubise croyant le voir fuir, se met étourdiment 
à sa poursuite; alors les Prussiens démasquent 
leurs troupes, tuent trois mille hommes, et en 
prennent sept mille. On trouva dans le camp une 
armée de cuisiniers, de comédiens, de perru- 
quiers, quantité de perroquets, de parasols, je ne 



PRÉCIS DE L*niSTOIRE HOuERNE. 425 

sais combien de caisses d'eaux de lavande, etc. ^ 

(1757). 

Le tacticien seul peut suivre le roi de Prusse 
dans cette série de belles et savantes batailles. La 
guerre de Sept ans, quelle que soit la variété de 
ses événements, est une guerre de politique et de 
stratégie ; elle n'a pas Tintérêt des guerres d'idée, 
des guerres de la religion et de la liberté au 
xvi" siècle et au nôtre. 

La défaite de Rosbach renouvelée à Crevolt, de 
grands revers balancés par de petite avantages, la 
ruine totale dQ notre marine et de nos colonies, 
les Anglais maîlres des mers et conquérants de 
rinde, l'épuisement, Thumiliation de toute la 
vieille Europe en face de la jeune Prusse, voilà la 
guerre de Sept ans. Elle se termina sous le minis- 
tère de M. de Choiseul. Ce ministre, homme d'es- 
prit, crut frapper un grand coup en ménageant le 
pacte de famille entre les diverses branches de la 
maison de Bourbon (1761). 

Au milieu des humiliations de la guerre de Sept 
ans, et par ces humiliations mêmes, le drame du 
siècle s'acheminait rapidement vers sa péripétie. 
Qui avait été vaincu dans cette guerre et dans la 
précédente? la France? Non, mais la noblesse, 
qui seule fournissait les officiers, les généraux. 
Les ennemis de la France ne pouvaient nier la 
bravoure française après Chevert et d'Assas. N'a- 
vait-on pas vu, au combat d'Exilés, nos soldais, 

24. 



491' PBÈCIS Dl L*fllSTOIRE EODKRlilB. 

escaladant les Alpes sons la miiraille, s'élancer 
aux canons ennemis par les embrasures, pendant 
que les pièces reculaient. Quant aux généraux^ les 
seuls qu'on ose nomnner à cette époque. Saxe, 
Broglie, étaient des étrangers. Celui qui sappnv 
pria la gloire de Fontenoi, le grand géaèral du 
siècle, au dire des femmes et des caurlisans, le 
vainqueur de MahoUj le irieil Alcibiade du Yieux 
YoUaire, Richelieu, avait suffisammefit prouvé. 
. pendant cinq campagnes de la dernière guerre, ce 
qu'on devrait penser de celte réputation si habile- 
ment ménagée. Ces campagnes furent du moins 
lucratives, il en rapporta de quoi bâlir sur nos 
boulevards l'élégant pavillon de Hanovre. 

Vers la fin de celle ignoble guerre de Sept ans, 
où l'aristocratie était tombée si bas, éclata la 
grande pensée plébéienne. C'était comme si la 
France eût crié à l'Europe : Ce n'est pas moi qui 
suis vaincue. Dus 1750, le fils d'un horloger de 
Genève, Jean-Jacques Rousseau, vagabond, scribe, 
laquais tour à tour, avait maudit la science, en 
haine du philosophisrae et de la caste des gens 
de lettres; puis maudit Tinégalilé, en haine d'une 
noblesse dégénérée (1754). Celte fièvre de disso- 
lution niveleuse coula par torrents dans les 
lettres de la Nouvelle Héloîse (1759). Le natu- 
ralisme fut posé dans l'Emile, le déisme dans fci 
Irofession de foi du Vicaire s&voyard (1762). 
**ùn, dans le Contrat social apparurent les trois 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE KODKRKE. 427 

mots de la Révolution, tracés d*une main de feu* 
La Rèvolutipn, elle s'avançail, tellement irrésis* 
fible, que le roi^ qui Tentrevoyait avec épouvante, 
travaillait pour eUe en dépit de lui, et lui frayait 
Ist voie. En 1763, il lui fonda son temple, le Part" 
Aéon, qui devait recevoir Rousseau et Voltaire. 
En 1764, il abolit les jésuites; en 1771, le Parle- 
ment. Instrument docile de la nécessité, il abattait 
d'une main indifférente ce qui restait encore de- 
bout des ruines du moyen âge. 

La scciùté des jésuites, qu'on croyait si profon^ 
dément enracinée, fut anéantie sans coup férir 
dans toute l'Europe. Ainsi avaient péri les Tem- 
pliers au XIV* siècle, quand le système auquel ils 
appartenaient eut fait son temps. On livra les jé- 
suites aux parlements, leurs ennemis acharnés. 
Mais de même que les pierres de Port-Royal étaient 
tombées sur la.téte des jésuites, la chute deceux- 
ei fut fatale aux parlements. Ces corporations, 
entraînées par leur popularité croissante et par 
leur récente victoire, voulaient sortir de leurs 
anciennes voies. L'imparfaite balance de la vieille 
monarchie tenait à Téiastique opposition des par- 
lements qui remontraient, ajournaient, et finis- 
saient par céder respectueusement. Quelques tètes 
hardies et dures, entre autres le Breton La Chalo- 
tais, entreprirent de les mener plus loin. Dans le 
procès du duc d'Aiguillon, ils tinrent ferme, ils 
furent brisés (1771). Ce n'était pas aux juges de 



428 PRÉCIS DE L'HISTOIRE UOOERNE. 

Lally, de Calas, de Sirven et de Labarre» quMl 
appartenait de faire la révolution, encore moins 
à la coterie qui les renversa. Le spirituel abbé 
Terray et le facétieux chancelier Maupeou, alliés 
du duc d'Aiguillon et de Mme du Barry, n étaient 
pas assez honnêtes gens pour avoir droit de faire 
le bien. Terray, qui eut les finances, remédia un 
peu au désordre, mais par la banqueroute. Mau- 
peou abolit la vénalité des charges, et voulut 
rendre la justice gratuite; mais personne ne vou- 
lut croire qu'elle fût jamais gratuite entre les 
mains des créatures de Maupeou. Tout le monde 
se moqua de leur réforme, personne plus qu'eux- 
mêmes. Un rire inextinguible éclata à l'apparition 
des Mémoires de Beaumarchais. Louis XY les lui 
comme tout le monde,, et y prit plaisir. L'égoïste 
monarque distinguait mieux que personne le péril 
croissant de la royauté, mais il jugeait avec raison 
qu'après tout, elle durerait encore plus que lui 
(mort en 1774). 

Son infortuné successeur, Louis XVI, héritait de 
tout cela. Beaucoup de gens avaient conçu de 
tristes présages à l'occasion des fêtes de son ma- 
riage, où plusieurs centaines de personnes furent 
étouffées. Cependant l'avènement de l'honnête 
jeune roi, s'asseyant avec sa gracieuse épouse sui 
lé trône purifié de Louis XY, avait rendu au paye 
un immense espoir. Ce fut pour celte vieille so- 
ciété une époque de bonheur et de naïf attendris* 



PRECIS DE LMIISTOIRË MODERNE. 420 

sèment; elle pleurait, s'admirait dans ses larmes, 
et se croyait rajeunie. Le genre à la mode était 
l'idylle, d'abord les fadeurs deFlorian, l'innocence 
de Gessner, puis l'immortelle églogue de Paul et 
Virginie. La reine se bâtissait dans Trianon un 
hameau, une ferme. Les philosophes conduisaient 
la charrue, par écrit. « Choiseul est agricole et 
Voltaire est fermier. » Tout le monde s'intéressait 
au peuple, aimait le peuple, écrivait pour le 
peuple ; la bienfaisance était de bon ton, on faisait 
de petites aumônes et de grandes fêtes. 

Pendant que la haute société jouait sincèrement 
celte comédie sentimentale, continuait le grand 
mouvement du monde, qui dans un moment allait 
tout emporter. Le vrai confident du public, le Fi- 
garo de Beaumarchais devenait plus acre chaque 
jour; il tournait de la comédie à la satire, de la 
satire au drame tragique. Royauté, Parlement, 
noblesse, tout chancelait de faiblesse; le monde 
était comme ivre. Le philosophisme lui-même était 
malade de la morsure de Rousseau et de Gilbert. 
On ne croyait plus ni à la religion, ni à rirréli- 
gion : on aurait voulu croire pourtant; les esprits 
forts allaient incognito chercher des croyances 
dans la fantasfnagorie de Cagliostro et dans le 
baquet de Mesmer. Cependant retentissait autour 
de la France et à son insu l'éternel dialogue du 
scepticisme rationnel : au nihilisme d'Hume ré- 
pondait le dogmatisme apparent de Kant, et par- 



430 PRÉCIS DE L*HISTOIRE MODERNE 

dessus, la grande voix poétique de Goethe, harmo- 
nieuse, immorale et indifîérente. La France, émue 
et préoccupée, n'entendjiit rien de tout cela. 
L'Allemagne poursuivait Tépopée scientifique; la 
France accomplissait le drame social. 

Ce qui fait le triste comique de ces derniers jours 
de la vieille société, c'est le contraste des grandes 
promesses et de la complète impuissance. L'im- 
puissance est le trait commun de tous les minis- 
tères d'alors. Tous promettent, et ne peuvent rien- 
M. de Choiseul voulait défendre la Pologne, abais- 
ser TAngleterre, relever la France par une guerre 
européenne, et il ne pouvait suffire aux dépenses 
de la journée; s'il eût voulu exécuter ses projets, 
les parlements qui le soutenaient l'auraient aban- 
donné. Maupeou et Terray ôtent les parlements, et 
ne peuvent rien mettre à la place; ils veulent ré- 
former les finances, et ils ne s'appuient que sur 
les voleurs du trésor public. Sous Louis XVI, le 
grand, l'honnête, le confiant Turgot (f774-t776) 
propose le vrai remède : l'économie et Pabolition 
du privilège. A qui les propose-t-il?aux privilégiés 
qui le renversent. Cependant la nécessité les oblige 
d'appeler h, leur aide un habile banquier, un élo- 
quent étranger, un second Law, mais plus honnête. 
Necker promet merveille, il rassure tout le monde, 
il n'araionee point de réforme fondamentale, il va 
procéder tout doucement. Il inspire confiance, il 
s'àdiesse au crédit, il trouve de l'argent, il cm- 



PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE. 431 

prunte. La confiance, la bonne administration, 
vont étendre le commerce, le commerce va créer 
des ressources. De rapides emprunts sont hypo- 
théqués sur des ressources fortuites, lentes, loin- 
taines. Necker finit par jeter les caries sur la table; 
et revenir aux moyens proposés par Turgot, l'éco- 
nomie, l'égalité d'impôt. Son compte rendu est 
un aveu triomphant de son impuissance (1781). 

Necker avait eu, il faut Tavouer, à soutenir un 
double combat. Il lui fallut, par-dessus les dé- 
penses de l'intérieur, suffire à celles de la guerre 
que nous faisions en faveur de la jeune Amérique 
(1778-1784). Nous aidâmes alors à créer contre 
l'Angleterre une Angleterre rivale. Quoique celle- 
ci ait prouvé qu'elle en gardait peu de souvenir, 
jamais argent ne fut mieux employé. On ne pou- 
vait trop payer les dernières victoires navales de 
la France et la création de Cherbourg. C'était alors 
un curieux moment de confiance et d'enthou- 
siasme. La France enviait Franklin à TAmérique; 
notre jeune noblesse s'embarquait aux croisades 
de la liberté. 

Le roi ayant essayé en vain de ministres pa- 
triotes, de Turgot et de Tïecker, il crut la reine 
et la cour; il essaya des ministres courtisans. On 
ne pouvait trouver un minisire plus agréable que 
M. de Calonne, un guide plus rassurant pour s'en- 
foncer gaiement dans la ruine. Quand il eut épuisé 
le crédit que la sage conduite de Necker avait créé, 



435 PRÉCIS I)Ç L'HISTOIRE MODERNE. 

il ne sut que devenir et assembla les Notables 
(1787). Il fallut leur avouer que les emprunts 
s'étaient élevés en peu d'années à un milliard 
six cent quarante-six millions, et qu'il existait 
dans le revenu un déficit annuel de cent quarante 
millions. Les Notables, qui appartenaient eux- 
mêmes aux classes privilégiées, donnèrent au lien 
d'argent, des avis et des accusations. Brienne, 
élevé par eux à la place de Galonné, eut recours 
aux impôts; le Parlement refusa de les enregistrer 
et demanda les États généraux, c'est-à-dire sa 
propre ruine et celle de la vieille monarchie. % 

Les philosophes avaient échoué avec Turgot, 
les banquiers avec Kecker, les courtisans avec 
Galonné et Brienne. Les privilégiés ne voulaient 
point payer et le peuple ne le pouvait plus. Les 
États généraux, comme l'a dit un éminent histo- 
rien, ne firent que décréter une révolution riéjf» 
faite (ouverture des États généraux, 5 mai 1789). 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



ImoDOcsnoiit 



PREMIÈRE PÉRIODE 
145S-1517 

CHAPITRE I. 

t 

ItAUI. — GUIABB DBS TORGS. 145M484 

Splendeur de l'Italie (Venise, Florence, Rome, etc.). — Sa déci» 
dence réelle : Condottieri, tyrannies et conspirations, politique 
machiavélique. — Conquête imminente: Turcs, Espagnols, Fran- 
çais. — Prise de Constantinople, 1453. Tentative de Calabre sur 
le royaume de Naples, 1460^. — Diversions de l'Albanais Scan- 
derbeg, de Huniade et de Mathias Corvin en Hongrie. — Projet 
de Croisade, qui avorte par la mort de Pie II, 1464. — Venise 
appelle les Turcs; prise d'Otrante, 1480. Les Vénitiens ont appelé 
René d'Anjou. — Le pape appelle les Suisses. — Savonarole pré- 
dit la conquête de l'iUUe . 17 

CHAPITRE IL 
Ogodimt. — FiiRci IT PATs-BàS, Amglitbrri it Égossb, Espagri ir POMH 

QàLt BiUa LA SMOHDa MOITlt DO ZV* SlâCLB. 

il.- Ftwtee, 14SS4484. 

Fin des genres des Anglais. — Féodalité; maison de Bourgogne, 
Bretagne, Anjou, Albret, Foiz, Armagnac, etc. Grandeur du due 
de Bourgogne^ — Avantages du roi de France : première taille 



134 TABLE DES MATIÈRES. 

perpétuelle, première armée permanente, 1444. — ;if ort de Char- 
les VII, avènement de Louis XI, 1461. — Mort de Philippe-le-Bon, 
duc de Bourgogne, avènement de Charles le Téméraire, 1467. — 
Ligue du bien public. Traités de Conflans et de Saint -Maur, 1465. 
— Entrevue de Péronne et captivité du roi, 1468. — Seconde 
ligue des grands vasseaux, dissoute par la mort du duc de 
Guienne, frère de Louis, 1472. Invasion d'Edouard lY. Traité de 
Péquigny, 1475. — Charles le Téméraire se tourne contre l'Alle- 
magne, puis contre les Suisses; ses défaites à Granson et à 
Morat, 1476. Sa mort 1477. — Marie de Bourgogne épouse 
Maximilien d'Autriche. — Louis II, maître de l'Anjou, du Maine, 
de la Provence, de TArtois et de la Franche-Comté, 1481-82. -^ 
Sa mort ; régence d'Anne de Beaujeu, 1483. Prétention des États, 
1484. Abaissement des grands. ~ Charles VIU se prépare à 
l'expédition d'Italie •» & 

§ 11. Angleterre, 1454-1SÛ9; Ecosse, 1452-1513. 

Angleterre. Mariage de Henri VI avec Marguerite d'Anjou. Mort de 
Glocester, perte des provinces de France. — Richard d'York, 
Warwick; condamnation des ministres, protectorat de Richard, 
1455. — Batailles de Northampton, de Wackefield ; mort de Ri- 
chard, son fils, Edouard lY, 1461. Défaites des Lancastriens à 
Towton et à Exham, 1463. ~ Revers d'Edouard lY à Nottin- 
gham. 1470. — Bataille de Teukesbury, défaite* et mort de 
Henri VI, 1471. — Mort d'Edouard lY, 1483. Richard III. — Ba- 
taille de Bosworth ; Henri VU, 1485. Accroissement du pouvoir 
royal • 45 

Ecosse, Lutte de Jacques II contre l'aristocratie. Son alliance avee 
Lancastre. — Jacques III, 1460. Jacques IV, 1488. Réconciliation 

du roi et de la noblesse. Bataille de Flowden. Jacques V, 1515. . 58 

« 

§ m. Espagne et Portugal, 1454-1521. 

Oenri IV, roi de Castille, 1454; révolte des grands au nom de l'in- 
fant; déposition de Henri ; bataille de Médina del Campo,.1465. 

— Juan II, roi d'Aragon; révolte de la Catalogne, 1462-'72. — 
Mariage de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille, 1469. 

— Guerre contre les Maures, prise de Grenade, 1481-92. — Fer- 
dinand et Isabelle répriment les grands et les villes, en s'ap* 
puyant sur l'Inquisition, fondée en 1480. — Expulsion des Juifs, 
1492. Conversion forcée des Maures, 1499. — Mort d'Isabelle, 1504. 

— Ministère de Ximenès. Conquête de la Navarre, 1512. — Mort 
de Ferdinand, 1516. Son successeur, Charles d'Autr he. Révolte 
deCastiUe, Murcie, «te, 1516, 1521 €3 



^ 



TABLE DES MATIÈRES. 455 



CHAPITRE III. 

Orient kt Nobd. — États Germaniques et Scanbouves 
dans la seconde moitié du xv* sliclb. 

Empire d'Allemafirne ; prépondérance et politique intéressée de 
l'Autriche. — Élévation de la Suisse ; décadence de l'ordre Teu- 
tonique. — Villes du Rhin et de Souabe. Prépondérance et déca- 
dence de la Ligue Hanséatique. Élévation de la Hollande. — 
Guerres de Danemark, Suéde et Norvège. Affjranchissement de 
la Suéde, 1433-1520 65 



CHAPITRE IV. 
Orient et Nord. — États Slaves et Torqcib dans la 

SECONDE moitié DO XV* SIÈCLE. 

Progrès des Turcs, 1481-1512. — Podiebrad, roi de Bohême. Mathias 
Corvin, roi de Hongrie, 1458. V^TIadisIas de Pologne réunit la 
Hongrie et la Bohème. — Pologne, sous les Jagellons, 1386-1506. 
— Lutte de la Russie contre les Tartares, les Lithuaniens et les 
Livoniens, 1462-1505 93 



CHAPITRE V. 
.Premières guerres d'Italie. 1494-1516» 

Louis le More appelle les Français. Charles VIU envahit Iltalie. 
Ligue contre les Français. Bataille de Fornovo, 1495. — Louis XII 
envahit le Milanais, 1499. Guerre avec les Espagnols de Naples. 
Défaite des Français au Garigliano en 1505. — Alexandre VI et 
César Borgia ; Jules II. Révolte de Gènes contre Louis Xll, 1507. 
l'Italie, l'Empire, la France, la Hongrie, conspirent contre Venise. 
— Sainte-Ligue contre la France, 1511 -1512. — Victoires et mort 
de Gaston de Foix. — Mauvais succès de Louis XII, 1512-14. — 
François I*' envahit le Milanais. Bataille de Marignan, 1515. Traité 
de Noyon 1519 105 



4S9 TABLE DES MATIËRES. 

DEUXIËHE PÉRIODE 

1517-1648 

CHAPITRE VI. 
UoH I» FfeAaçon I*' kt Ghabus-Qoiht, 1S16-1547. 

VnnçtAMl**, 1515. Charles-Qnint. empereur, 1519. Première gnenv 
contre Charles-Quint, 1521. Défection du due de Bourbon, 1S23. 
— Bataille de Pavie ; captivité de François I*'. Traité de Madrid, 
15%. — Seconde guerre, 1527. ~ Paix de Cambrai, 1589. — Al- 
liance publique de François I" avec Soliman, 1534. ~ Troisième 

' guerre, 1555. — Trêve de Nice, 1538. Reprise des hostilités, 1541. 
Bataille de Cénsoles. 1544. Traité de Crépy. Mort de François 1" 
et de Henri Ym. 1547. — Situation intérieure de la France et de 
l'Espagne. — Béforme. — Premières persécutions, 1555. ~ Ma»> 
sacre des Yandois, 1545 121 

CHAPITRE YII, 
LoTBiB. — Riponn ni Amausax. •* Guebbi dbs Tcbcs, 1517-1555. 

Luther attaque la vente des indulgences, 1517. Il br Aie la bulle du 
Pape, 1520. Diète de Worms, 1521. — Sécularisation de la Prusse, 
1525. Guerre des paysans de Souabe, 1524-5. Anabaptisme. — Li- 
gues Catholique, 1524, et Protestante, 1526. — Guerre des Turcs; 
Soliman, 1521. —Invasion de la Hongrie, 1526; siège de Yienne, 
1529. — Diète de Spire, 1529. Confeision d'Augsbourg, 1530. — 
Ligue de Smalkalde, 1531. — Bévolte des anabaptistes de West* 
phalie. 1534; troubles et guerres intérieures de l'Allemagne, 
1534-46. — Concile de Trente, 1545 — Guerre de Charles-Quint 
contre les Protestants ; bataille de Mahlberg, 1547. — Révolte de 
Maurice de Saxe, 1552. Paix d'Augsbourg, 1555. — Mort de 
CharleHîuint, 1558 148 

CHAPITRE YIIL 
La BiroBin su Ahalbtkbm it daib lb hobd bi LltuBonri 1517-1811 . 

S I. — Angleterre et Êootse, 1527-1547. 

Divorce de Henri YIII. — L'Angleterre se sépare de l'Église romaine, 
1531 — Pèlerinage de Grâct. — Persécutions dès GatholiqnM 



TABLE DES MATIÈRES. 437 

et des Protestants, 1540. — Tentative sur TÉcosse, 1541. — Sou- 
mission et organisation administrative du pays de- Galles et de 
l'Irlande 173 

i 11. — Datiemark, Suède el Norvège, 1513-1500. 

Christian II tourne contre lui la noblesse danoise, la Suéde, 15i0,et 
la Hanse, 1517 — Gustave Wasa ; insurrection de la Oalécarlie ; 
Christian II remplacé en Suéde par Gustave Wasa, 1513 ; en Dane- ' 
mark et en Norvège, par FrédériodeHol8tein,1525. — Indépen- 
dance de l'Église danoise, 1527; de l'Église suédoise, 1529. — 
Mort de Frédéric I*% guerre civile, 1533. — Christian III abolit le 
culte catholique, 1536,. et incorpore la Norvège au Danemark, 
1537 180 



CHAPITRE II. 
Calvim. La RiroRin m Frahgb, in ÂHeunaiiK, en Écossi, aux Pats-Bai 

JOSQD'a la SAINT-BABTBf lbmt, 1555-1572. 

Calvin à Genève, 1535. — Le calvinisme passe en France, aux 
Pays-Bas, en Angleterre et en Ecosse. — Opposition de Philippe II. 
— Son mariage avec Marie d'Angleterre, 1555. — Paix entre le 
roi d'Espagne et le roi de France Henri II, 1559. — Constitution 
de l'Inquisition, 1561. — Mariage de Marie Stuart avec François II, 
1560. ~ Lutte de l'Ecosse et de l'Angleterre, 1559-1567. — Avè- 
nement de Charles IX, 1561. Massacre de Yassi, guerre civile, 
1562. — Paix d'Amboise, 1563; de Longjumeau, 1568. — Bataille 
de Jamac et de Montcontour, 1569. — Persécutions dans les 
Pays-Bas. — Conseil des troubles. 1567. — Révolte des Maures- 
ques d'Espagne, 1571. — Saint Barthélémy, 1572 188 



CHAPITRE!. 

Suite jusqu'à la mort de Henm FV, 1572-1610. Coup-d'oeil sur la situatio 
dis puissamcks billiotbaktes après les guerres de religion. 

Mort de Charles II, 1574. — Insurrection des Pays-Bas, 1572. Union 
d'Utrecht, 1579. — Formation de la Ligue en Fi-ance, 1577. Puis- 
sance des Guises. Bataille de Coutras, 1587. Barricades, États 
de Blois, 1588. Assassinat de Henri III, 1589. Avènement de 
Henri lY. — Mort de Marie Stuart 1587. Armement et mau- ^ 
vais succès de Philippe U, 1&88. Grandeur d'Elisabeth 218 



43S TABLE DES UATIËRES. 



in.—- Juêqit'à la mort de Henri IV. Coup^ceil sur la 
rituaUon det puiasancet belligérantet,^ 

Mayenne. — Combat d'Aniaes. ~ Bataille d'Ivry, 1590. -- États de 
Paris. 1593. — Abjuration et absolution de Henri lY, 1595-1595. 
— Édit de Nantet. — Paix de Tervins» 1598. — Époisement de 
TEspagne ; expulsion des Maures de Valence, 1609. -- Adminis- 
tration de Henri IT; richesse de la France. — Assassinat de 
Henri IV, 1610 231 



CHAPITRE XI. 

RfVOLinOH B'ANGLETEfiBB, 1605-1649. 

Jacques I*', 1603. — Charles 1*', 1625. Guerre contre la France, 
1627. — Le roi essaie de gouverner sans parlement, 1630-1638. 
Procès d'Hampden. 1636. Covenant d'Ecosse, 1638. Long parle- 
menit 1640. — Commencement de la guerre cirile, 1642. -- Go> 
venant d'Angleterre et d'Ecosse, 1643. — Succès des Parlemen- 
taires. Le pouvoir passe aux Indépendants. Cromwell. Le roi se 
livre aux Ecossais, qui le vendent, 1645, — Révolte et prédomi- 
nance de l'armée. — Procès et exécution de Charles I*'. Aboli- 
^on de la monarchie. 1649 243 

CHAPITRE XIL 

GUKBBB DB TbKRTE ANS, 1618-1648. 

Haximillen II, 1564-1576. — Rodolphe D, 1576-1612. Mathias l'empe- 
reur, 1612-1619. —Insurrection de la Bohème, commencement de 
la guerre de Trente ans. — Période palatine, 1619-1623. Ferdi- 
nand II. Guerre contre les Protestants, Bohème, Palatinat. 
Triomphe de Ferdinand. — Période danoise, 1625-1629. Ligua 
des États de Basse-Saxe. Succès de Tilly et Waldstein. — Inter- 
vention du Danemark et de la Suède. — Période ttiédoise, 1630- 
1635. — Gustave-Adolphe envahit l'empire. — Bataille de Leip- 
sick, 1631. — Invasion de la Bavière. Bataille de Lutsen, mort 
de Gustave-Adolphe, 1632. — Assassinat de Waldstein, 1634. — 
Paix de Prague, 1635. — Période française, 1635-1648. — Minis- 
tère de Richelieu, etc. — Bataille des Dunes, 1640. — Batailles 
de Leipsick, 1642 ; de Fribourg, Norlingen, Lens, 1644-15 48, 
etc. —Traité de Westphalie, 1648 



TABLE DES MATIÈRES. 439 

CHAPITRE XIII. 
L'Orient et le Nord au XVI* sièclk. 

§ I«r, «_ Turquie, Hongrie, 1566-1648. 

Turquie. — Sélim II, 1566-74. — Bataille de Lépante, 1571. — Dé- 
cadence, guerre de Hongrie et de Perse, 1571-1023. — Amurat IV. 
Invasion de la Perse, conquête de Candie, 1623-1649. — Hongrie, 
1562-1617, guerre entre l'Autriche et la Porte. — Insurrections 
^contre l'Autriche ...•....••• 

§ II. — Pologne^ Prusse, Russie. 

Grandeur de la Pologne sous SIgismond I", de la Russie sous 
Iwan IV. Guerre de Livonie, 1558-1583. Guerres de la Succes- 
sion de Russie, 1598-1615. — Progrès de la Prusse, 1563-1666.— 
Troubles intérieurs de la Suède et du Danemark. Longues 



9';o 



guerres 



274 



CHAPITRE XIV. 



Décoovertes et colonies «es modernes. — Découvertes et établissements 
DES Portugais dans les deux Indes, 14l2«1583. 

^l'*. Découvertes et colonies des modernes 2^5 

I H. _» Découvertes et établissements des Portugais, 

L'infant D. Henri encourage les navigateurs. — Découvertes de 
Madère, des Açores, du Congo, 1412-1484, du cap de Bonne-Espé- 
rance 1486. - Voyage de Vasco de Gama, 1497-98. — Découverte 
du Brésil 1500. — Almeida et Albuquerque, 1505-1515. — Sou- 
mission de Ceylan, 1518. - Premières relations avec la Chine et 
le Japon 1517-1542. — Décadence des colonies portugaises. — 
Ataïde et Jean de Castro, 1545-1572. - Domination des Espa- 
gnols, 1582 ^^^ 

CHAPITRE XV. 

DÉCOUVERTE DE l'AmkRIQUE. CONQUÊTES ET ÉTABLISSEMENTS DES 

Espagnols aux xv» et xvi* siècles. 

Christophe Colomb .Découverte de l'Amérique, 1492. Second voyage, 
1493 Troisième, 1498. — Découverte de la mer du Sud, 1515. — 
Cortez. Conquête du Mexique, 1518-1521.- Pizarre. Conquête du 
Pérou 1524-1553. — Découvertes et établissements divers, 1540- 
1567. ' ^ 



440 TABLE DES HATIËRES. 



CHAPITRE XYI. 

lus UTTIIU, DBS ARTS IT MS SCmOU DAK8 U Xn* SliGUL 

Uon I et Fiuifçois 1" 31i 



CHAPITRE XYII. 

TaODBLBfl DIS COHMEHCBMERTS DU RÊG» SB LODU XIII. 

:. RiGBBUSU, 1610-1643. 

Louis XIII. Régence. Concini, Luynes, 1610-21. — Richelieu. — 
Siège de La Rochelle, 1627. — Guerre de Trente ans. Richelieu 
«ppuie les Suédois. — Guerre contre l'Espagne, 1636. — Gonspi- 
•tien de Cinq Mais. Mort de Richelieu et de Louis XIU, 164M3, 31 



TROISIÈME PÉRiaDE 

1648-1789 
Première Partie de la troieième période. 1648-1715 330 

CHAPITRE XVIIL 

TnouBLEs socs Mazarih. Gomhekcbmbht db Colbbbt. Loou XIT, 1613^661 

Administration de Mazarin. Bataille de Rocroy, 1643. Victoire de 

Condé, traité de Westphalie, 1648. — La Fronde, 1648-53 

— Traité des Pyrénées, 1659. — Louis XIY gouverne par lui- 
même, 1G61. — Administration de Colbert 330 

CHAPITRE XIX. 

Sdite du RftGiΠDE Louis XIV, 1661-1715. 

Guerre d'Espagne. — Conquête de la Flandre et de la Franche-Comté. 
Triple alliance contre la France. Traité d'Aix-la-Chapelle, 1667- 
1668. Invasion des Provinces-Unies, 1672. Ligue contre la Fl'ance, 
1673-75. Victoires et mort de Turenne, 1674- 75. Paix de Nimé- 
gue, 1678. — Révocation de l'édit de Nantes, 1685. — Louis XIV 
déclare la guerre à presque toute l'Europe, 1686. Guerre de la 
Succession d'Angleterre, 1668. Luxembourg et Catinat. Paix d« 



TIBLB DES MATIÈRES. 441 

Ryswick, i098. — Guerre de la Succession d'Espagne, IdOS- 
1715. Ligue de l'Europe contre la France, 1701. Victoire des 
confédérés. Paix d'Utrecbt et de Rastadt, 1712-15. — Mort de 
Louis XiV, 1715 5U 



SoTi DO Gbapitbi XIX. 

Béf olutioni d'Angleterre et des Provinces-Unies, 1648-1715. Colonies 
des Européens pendant le XVIll* siècle (pour celles des Hollandais 
avant le traité de Westphalie, voyes plus haut leurs guerres 
contre les Espagnols) ibid. 

S I*'. Révolutiom de VÀngleiêrre et det Provincep-Uniee .... ibid* 

I II. Coloniee de$ Buropéene pendant le XYU* eiéele 345 

États méridionaux. Empire d'AUemagne, 1648-1715. 

8 1*'. Portugal, Etpagne, Italie 347 

§ II. Empire, Turquie, Hongrie 348 

États du Nord. Charles XII et Pierre-le-Grand. 
§ I*'. État» du Nord dam la eeconde moilU du XYIl* eOeU, . 351 
§ U. Êtatê du Nord au commencement du XVIII* eticle. . . . 552 

CHAPITRE XX, 
Des LBTTais, dis scinos it bis abts au sitcu m Lovn XIV. 

§ 1*'. France 'S81 

8 II. Angleterre, SoUande, Allemagne, Italie, Espagne, ... 388 

Jhurième partie de la troieième période^ 1715-1789 S9A 

CHAPITRE XX U 

DlSSOLUTIOR Dl LA HOIAIOIII. 1715-1789. 

Louis XV. Régence du duc d'Orléans, 1715. Ministère de Bourboiit 
1723 ; de Fleury, 1726. — Guerre de la Succession d'Autriche, 
1740. Revers des Français, 1743. Victoires de Fontenoi et de Rau* 
coux, 1745-46. Paix d'Aii-la-Ghapelle, 1748. — Guerre de Sept 
ans, 1756. — Pacte de famille, 1764. — Abolition des Jésuites, 
1764 et du Parlement, 1771. Louis XVI, 1774. — Turgot, Necker. 
^ Galonné; Assemblée des Notables, 1787. ~ États-Généraux, 
1789 884 



4» TABLE DES MATIÈRES. 

Svm DO CHAPITRE XXI. — État de l'Occideht ap&Ss la paix 
d'Utbkcht et la mort de Louis UY. — Gcsbrss et irf«ocuTioits be» 

LAnvES A LA SoccESSioH d'Espagre, 171&-1738 394 

Guerre de U Succession d'Autriche. 1741-1748; et Guerre de Sept 

ans, 1756-1763 396 

! I. Guerre de la Sueceation d Autriche, 1741-1748 397 

8 II. — GtierredeSeptans, 1756-1763 399 

Colonies des Européens pendant le dix-septiéme siècle 401 

Histoire intérieure des Etats occidentaux, 1715-1789 404 

ÉtaU du Nord et de l'Orient, 1723-1789 406 

8 L — Affairée générales du Nord et de fOrient tftitf. 

dévolution de la Ruene et de la Pologne ibid, 

8 n. — Suide et Danemark, Turquie. • . • • 409 



FIN DE LA TABLE, 



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